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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: OEuvres de Marcel Schwob - Volume 1 of 2 - -Author: Marcel Schwob - -Release Date: June 14, 2020 [EBook #62393] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE MARCEL SCHWOB *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - ŒUVRES - - DE - - MARCEL SCHWOB - - - - - ŒUVRES - - DE - - MARCEL SCHWOB - - SPICILÈGE - - FRANÇOIS VILLON--ROBERT-LOUIS STEVENSON--GEORGE MEREDITH - PLANGON ET BACCHIS--SAINT JULIEN L'HOSPITALIER - LA TERREUR ET LA PITIÉ--LA PERVERSITÉ - LA DIFFÉRENCE ET LA RESSEMBLANCE--LE RIRE--L'ART DE LA BIOGRAPHIE - L'AMOUR--L'ART--L'ANARCHIE - - PARIS - - MERCVRE DE FRANCE - - XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI - - MCMXXI - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ: - - - 39 exemplaires sur vergé d'Arches - numérotés à la presse de 1 à 39. - - 550 exemplaires sur papier vergé - pur fil Lafuma numérotés de 40 à 589. - - -JUSTIFICATION DU TIRAGE: - -1353 - - - - -SPICILÈGE - - - - -FRANÇOIS VILLON - - - - -FRANÇOIS VILLON - - -Les poèmes de François Villon étaient célèbres dès la fin du XVe -siècle. On savait par cœur le _Grand_ et le _Petit Testament_. -Bien qu'au XVIe siècle la plupart des allusions satiriques des -legs fussent devenues inintelligibles, Rabelais appelle Villon «le -bon poète parisien». Marot l'admirait tellement qu'il corrigea son -œuvre et l'édita. Boileau le considéra comme un des précurseurs -de la littérature moderne. De notre temps, Théophile Gautier, -Théodore de Banville, Dante-Gabriel Rossetti, Robert-Louis -Stevenson, Algernon Charles Swinburne l'ont passionnément aimé. -Ils ont écrit des essais sur sa vie, et Rossetti a traduit -plusieurs de ses poèmes. Mais jusqu'aux travaux de MM. Auguste -Longnon et Byvanck, qui parurent de 1873 à 1892, on ne savait -rien de positif sur le texte de ses œuvres ou sur sa véritable -biographie. On peut aujourd'hui étudier l'homme et son milieu. - -Quoique François Villon ait emprunté à Alain Chartier la plupart -de ses idées morales, à Eustache Deschamps le cadre de ses poèmes -et sa forme poétique; bien que, près de lui, Charles d'Orléans -ait été un poète de grâce infinie et que Coquillart ait exprimé -la nuance satirique et bouffonne du caractère populaire, c'est -l'auteur des _Testaments_ qui a pris la grande part de gloire -poétique de son siècle. C'est parce qu'il a su donner un accent -si personnel à ses poèmes que le style et l'expression littéraire -cédaient au frisson nouveau d'une âme «hardiment fausse et -cruellement triste». Il faisait parler et crier les choses, dit -M. Byvanck, jusque-là enchâssées dans de grandes machines de -rhétorique qui branlaient sans cesse leur tête somnolente. Il -transformait tout le legs du moyen âge en l'animant de son propre -désespoir et des remords de sa vie perdue. Tout ce que les autres -avaient inventé comme des exercices de pensée ou de langage, il -l'adaptait à des sentiments si intenses qu'on ne reconnaissait -plus la poésie de la tradition. Il avait la mélancolie -philosophique d'Alain Chartier devant la vieillesse et la mort; -la tendre grâce et les doux pensers d'exil du pauvre Charles -d'Orléans, qui vit si longtemps éclore les fleurs des prairies -d'Angleterre au jour de la Saint-Valentin; le réalisme cynique -d'Eustache Deschamps; la bouffonnerie et la satire dissimulée de -Guillaume Coquillart; mais les expressions qui, chez les autres, -étaient des modes littéraires, paraissent devenir chez Villon des -nuances d'âme; lorsqu'on songe qu'il fut pauvre, fuyard, criminel, -amoureux et pitoyable, condamné à une mort honteuse, emprisonné -de longs mois, on ne peut méconnaître l'accent douloureux de -son œuvre. Pour la bien comprendre et juger de la sincérité du -poète, il faut rétablir, avec autant de vérité qu'il est possible, -l'histoire de cette vie si mystérieusement compliquée. - - -I - -Il est impossible d'arriver à une certitude sur l'endroit où -naquit François Villon, non plus que sur la condition de ses -parents. Quant à son nom, il est probable qu'il faut accepter -définitivement celui de François de Montcorbier. C'est ainsi qu'il -figure sur les registres de l'Université de Paris. Une lettre de -rémission lui donne le nom de François des Loges, et il devint -connu sous celui de François Villon. - -On sait aujourd'hui que ce nom de Villon fut donné au poète par -son père d'adoption, maître Guillaume de Villon, chapelain de -l'église Saint-Benoît-le-Bétourné. Ce chapelain, suivant un usage -du temps, portait le surnom de la petite ville d'où il était -originaire, Villon, située à cinq lieues de Tonnerre. Sa nièce, -Étiennette Flastrier, y demeurait encore après sa mort, en 1481. - -Villon nous dit qu'il était lui-même pauvre, de petite naissance; -si l'on en juge par la ballade qu'il composa pour sa mère, -c'était une bonne femme pieuse et illettrée. Il naquit en 1431, -pendant que Paris était encore sous la domination anglaise. On -ne sait à quelle époque maître Guillaume de Villon le prit sous -sa protection et le fit étudier à l'Université; en mars 1449, il -était reçu bachelier ès-arts et, vers le mois d'août 1452, il -passa l'examen de licence et fut admis à la maîtrise. On peut, -entre 1438 et 1452, se faire une idée assez juste de la manière -de vivre et des relations du jeune homme. Il avait sa chambre -dans l'hôtel de maître Guillaume de Villon, à la _Porte Rouge_, -au cloître de Saint-Benoît-le-Bétourné. Probablement, malgré les -accidents de son existence, il la conserva jusqu'à la fin de sa -vie; car le dernier document qui nous ait transmis un détail de -sa vie intime nous montre qu'en 1463 il pouvait encore recevoir -des amis dans cette chambre de la Porte Rouge, sous le cadran de -Saint-Benoît. - -Ce fut un triste temps pour les Parisiens, après l'entrée du roi -Charles VII, en 1437. Ils venaient de subir l'occupation des -Anglais; et l'hiver qui suivit, en 1438, fut terrible. La peste -éclata dans la cité, et la famine fut si dure que les loups -erraient par les rues et attaquaient les hommes. On a conservé -de curieux mémoires qui nous renseignent sur un petit cercle de -la société à cette époque. C'est le registre des dépenses de -table du prieur de Saint-Martin-des-Champs, Jacques Seguin, du 16 -août 1438 au 21 juin 1439. Jacques Seguin était un pieux homme, -simple et frugal, faisant parfois lui-même ses achats, car il -était friand de poisson et il aimait le choisir. Son receveur -tenait un compte exact de ses dépenses. D'ailleurs, le prieur de -Saint-Martin-des-Champs était un grand seigneur ecclésiastique, et -pendant cette famine de l'hiver 1438-1439, il invita souvent ses -amis à dîner. Nous connaissons les noms des convives, grâce aux -notes consciencieuses du receveur Gilles de Damery. C'étaient des -gens de marque, prélats, capitaines, bouteillers, procureurs et -avocats. Entre autres, maître Guillaume de Villon apparaît comme -un commensal ordinaire du prieur de Saint-Martin-des-Champs. On -peut supposer sans trop de hardiesse qu'il avait des relations -communes avec le prieur, et que les convives de Jacques Seguin -étaient pour la plupart choisis dans le cercle de ses amis. -Les dîners n'étaient point très graves, puisque deux femmes y -assistaient, que le receveur appelle la Davie et Regnaulde. -Mais ce qui frappe d'abord, c'est le nombre de procureurs et -d'avocats au Châtelet. Il y a là maîtres Jacques Charmolue, -Germain Rapine, Guillaume de Bosco, Jean Tillart, examinateur à la -chambre criminelle, Raoul Crochetel, Jean Chouart, Jean Douxsire -et d'autres encore, jusqu'à Jean Truquan, lieutenant criminel -du prévôt de Paris. Voilà quelle était la société habituelle -du chapelain de Saint-Benoît-le-Bétourné. On comprend dès lors -que François Villon ait connu nombre de gens du Châtelet, outre -ceux avec qui il eut relation par force, et qu'il ait entretenu -commerce d'amitié avec le prévôt Robert d'Estouteville. On est -moins surpris que le chapelain de Saint-Benoît ait pu tirer -son fils adoptif «de maint bouillon»; on apprend par quelles -influences François Villon put se faire accorder deux lettres -de rémission pour le même crime, sollicitées sous deux noms -différents, et comment il obtint gain de cause par un appel au -parlement, dans un temps où l'appel était d'institution si récente -et où les appelants réussissaient si rarement. Il est possible -que Jean de Bourbon, Ambroise de Loré, peut-être même Charles -d'Orléans aient intercédé pour lui; mais sans doute, le plus -souvent, il eut recours aux amis de Guillaume de Villon parmi -lesquels il fut élevé. - -Ainsi il entendit de fort bonne heure les conversations des gens -de robe et il fut marqué pour être clerc, peut-être suivant ses -goûts, et envoyé à l'Université, où sa bourse, qu'il versait -toutes les semaines entre les mains de l'économe, était de deux -sous parisis. Il y étudia sous maître Jean de Conflans. Aristote -et la Logique ne paraissent pas l'avoir attiré, car il les raille -sans pitié dans sa première œuvre. Mais les légendes de l'Ancien -et du Nouveau Testament, l'histoire d'Ammon, celle de Samson, le -conte grec d'Orphée, la vie de Thaïs, les touchantes aventures -d'Hélène et de Didon lui laissèrent de vifs souvenirs. Il eut -assez tôt le goût des vieux romans français et des héros de nos -traditions. En fait, son premier poème, la première ébauche qu'il -esquissa, encore écolier, et que nous avons perdue, fut un roman -héroï-comique. L'histoire de ce roman est liée si intimement à -l'existence même de François Villon pendant cette période qu'il -faut l'exposer succinctement ici. - -L'Université en 1452 était dans un désordre très grand, et -François Villon y entra au moment où les écoliers y devenaient -rebelles et tumultueux. Les troubles duraient depuis l'année -1444. Le recteur, sous prétexte qu'il avait été insulté pour son -refus de payer une imposition, fit cesser les prédications du -4 septembre 1444 au 14 mars 1445, dimanche de la Passion. Il y -avait des précédents, et dans une affaire de ce genre l'Université -avait eu gain de cause en 1408. Cependant la justice laïque -devint sévère; quelques écoliers furent emprisonnés, et malgré -les réclamations de l'Université, le roi Charles VII fit juger -le procès au parlement et menaça de poursuites les auteurs -de la cessation des leçons et sermons. Le cardinal Guillaume -d'Estouteville fut délégué par le pape Nicolas V, afin de rédiger -un acte de réformation (1er juin 1452). Mais les écoliers -n'acceptèrent pas les nouveaux règlements. Ils s'étaient habitués -à la licence. Le procureur du roi, Popaincourt, plaidant au -parlement en juin 1453, dit «que depuis _quatre_ ans ençà est venu -à notice qu'aucuns de l'Université faisoient plusieurs excès dont -on murmuroit à Paris, comme d'avoir arrachié bornes et estre venuz -à l'Ostel du Roy[1] à port d'armes et comment depuis naguère ils -s'estoient transportés à la Porte Baudet avec des échelles et y -avoient arrachié enseignes d'hôtel attachiées à crampons de fer et -s'estoient vantez avoir d'autres enseignes». - -[Note 1: Palais royal ou de justice.] - -Parmi les bornes qu'ils arrachèrent ainsi, se trouvait une pierre -très remarquable, située devant l'hôtel de Mlle de Bruyères, dans -la rue du Martelet-Saint-Jean, en face de Saint-Jean en Grève[2]. -On trouve cet hôtel mentionné dès 1322, sous le nom d'Hôtel du -Pet-au-Diable. La borne qui était plantée devant sa façade était -une des curiosités de Paris. Sans doute elle était sculptée et -couverte d'ornements. Elle fut volée en 1451 et le parlement -commit au mois de novembre de la même année Jean Bezon, lieutenant -criminel, pour s'informer de son transport, avec ordre de se -saisir de tous ceux qui seraient trouvés coupables. Jean Bezon la -fit reprendre, et, en attendant le procès, apporter à l'Hôtel du -Roi ou Palais de Justice. Mais elle disparut de nouveau et on ne -la retrouva que le 9 mai 1453. D'ailleurs, Mlle de Bruyères, qui -était une vieille personne quinteuse, aimant à plaider, fière de -son hôtel et de la tour qui en faisait une sorte de construction -féodale, et refusant à cause de cela depuis de longues années de -payer le cens à la Commanderie du Temple, se lassa d'attendre -et fit remplacer sa borne. A peine la nouvelle pierre fut-elle -plantée devant l'hôtel de la rue du Martelet-Saint-Jean, qu'elle -fut enlevée comme la première. - -[Note 2: A l'emplacement de la caserne Lobau.] - -On n'ignorait pas que les coupables étaient les écoliers de -l'Université. Ils avaient apporté les pierres, l'une sur la -montagne Sainte-Geneviève, l'autre sur le mont Saint-Hilaire, -un peu plus bas, à l'emplacement du Collège de France. Là, avec -des cérémonies burlesques, ils avaient marié les deux bornes et -consacré leurs privilèges. Tous les passants, et surtout les -officiers du roi, étaient tenus de tirer leur chaperon aux pierres -et de respecter leurs prérogatives. Les dimanches et fêtes, on -couronnait ces bornes avec des «chapeaux» de romarin, et la nuit -les écoliers dansaient autour «à son de fleutes et de bedons». -Ceux de la basoche s'étaient unis dans ces réjouissances avec -les autres. Ils rompaient la nuit les enseignes à grand tumulte, -en criant: «Tuez! tuez!» pour faire mettre les bourgeois aux -fenêtres. Ils étaient allés aux Halles pour décrocher l'enseigne -de la Truie Qui File, et l'un d'eux, tombant de l'échelle qui -était trop courte, se tua sur le coup. A la porte Baudet, ils -avaient pris l'enseigne de l'Ours, ailleurs le Cerf et le -Papegault. Ils se proposaient de célébrer le mariage de la Truie -et de l'Ours par-devant le Cerf, et d'offrir le Perroquet à la -nouvelle mariée, en manière de présent de noces. A Vanves, ils -avaient enlevé une jeune femme qu'ils maintenaient depuis dans -leur forteresse. A Saint-Germain-des-Prés, ils avaient volé trente -poules et poulets. Les bouchers de la montagne Sainte-Geneviève -portaient plainte à la prévôté: les écoliers leur avaient emporté -les crochets de fer où ils pendaient leurs pièces de viande. -Enfin, ils s'étaient retranchés sur la montagne, dans l'hôtel -Saint-Étienne, où ils avaient les enseignes, deux leviers pleins -de sang, les crochets de fer, un petit canon et de grandes épées. - -Cette étrange turbulence dura jusqu'au mois de mai 1453. Les -écoliers «pullulaient», disent les témoins, sur la montagne -Sainte-Geneviève. Les bourgeois se lamentaient, et les marchands -se complaignaient. Il est probable que François Villon, qui était -encore à l'Université dans l'été de 1452, prit quelque part -à ces réjouissances. Une tradition constante lui attribue de -fameux tours qu'il fit sans doute pendant ces années joyeuses. -Quelques-uns de ses compagnons composèrent là-dessus des contes -en vers, qu'on nomme _Repues franches_, et qui ont été publiés -sous le nom de François Villon jusqu'à ce que M. Longnon les -ait résolument classés parmi les pièces justificatives. On voit -par ces contes que Villon et ses amis escroquaient, pour dîner, -du poisson à la poissonnerie, des tripes chez une tripière du -Petit-Pont, du pain chez le boulanger, des pièces de viande à -la rôtisserie, et du vin de Beaune à la taverne de la Pomme de -Pin. Ce fameux «trou» de la Pomme de Pin était un cabaret de la -Cité, dans la rue de la Juiverie, avec une double entrée dans la -rue aux Fèves, non des mieux renommés, car, dès 1389, un commun -larron, Jeannin la Grève, venait y faire, avec un sien camarade, -la répartition d'une douzaine d'écuelles volées. Il demeura -célèbre jusqu'au temps de Rabelais, et plus tard, avec toutes ses -traditions de vie de bohème. Au temps où François Villon fréquenta -cette taverne, elle était tenue par Robin Turgis. Villon parle de -Robin Turgis, à plusieurs reprises, dans le _Grand Testament_, et -avoue ce larcin, qui devint si connu par les _Repues franches_. -On sait d'ailleurs que Villon quitta Paris en 1456, et qu'il n'y -rentra qu'après la publication du _Grand Testament_, en 1461. On -ne peut donc placer l'escroquerie du broc de vin de Beaune que -dans les années qui précèdent le départ de Villon, c'est-à-dire -en 1452 et 1453, quand les écoliers prenaient des poules à -Saint-Germain-des-Prés et des crochets de fer aux bouchers de la -montagne Sainte-Geneviève. Voilà le temps que Villon déplore: - - Je plaings le temps de ma jeunesse, - Ouquel j'ay plus qu'autre gallé... - - * * * * * - - Hé Dieu! se j'eusse estudié - Au temps de ma jeunesse folle, - Et à bonnes meurs dedié, - J'eusse maison et couche molle - Mais quoy? je fuyoie l'escolle, - Comme fait le mauvais enfant... - En escripvant ceste parolle, - A peu que le cueur ne me fent. - -C'est quand il avait ainsi la vie facile, logeant chez le -chapelain, vivant sur l'habitant, et plein de «nonchaloir», -que François Villon put regarder autour de lui et prendre -goût à la peinture réaliste du vrai Paris. Au coin d'une rue, -entre Isabeau et Jehanneton, il rencontra «la belle qui fut -heaulmière», vieille, chenue, et dont le rusé garçon était mort -passé trente ans. Elle était parvenue à un âge extraordinaire: -car dès 1410 elle avait fait scandale à Paris avec le fameux -Nicolas d'Orgemont. Il en eut pitié. Comme Mlle de Bruyères, dont -le caractère semble avoir été difficile, devait injurier les -étudiants, avec ses chambrières «qui ont le bec si affilé», quand -ils venaient en tumulte déterrer les bornes à l'hôtel de la rue du -Martelet-Saint-Jean, Villon fit sur elle la ballade: - - Il n'est bon bec que de Paris. - -Enfin il se lia, pendant ces années, avec deux clercs de mauvaise -vie, Regnier de Montigny et Colin de Cayeux. En août 1452, Regnier -de Montigny, qui était d'une famille noble de Bourges, fut -condamné au bannissement pour avoir rossé une nuit deux sergents -du guet à la porte de «l'ostel de la Grosse Margot». Regnier de -Montigny était avec deux compagnons, Jehan Rosay, et un nommé -Taillelamine. Rosay fut pris avec lui, et nous les retrouverons, -plus tard encore, signalés ensemble dans un terrible procès. Là -il faut convenir qu'il ne s'agissait que d'une lourde frasque -d'écolier. L'un des sergents, qui était de service, ayant tiré sa -dague, Montigny la lui arracha et frappa du manche le bourrelet de -son chaperon. Il ne paraît pas que François Villon ait aidé ses -camarades cette nuit-là. Mais il connaissait fort bien l'hôtel -à l'enseigne de la Grosse Margot, qu'il fréquentait sans doute -avec Montigny. La peinture de la planche dressée au-dessus du -porche, «très douce face et pourtraicture,» lui donna l'idée d'une -ballade cynique. Ce n'est pas à dire que ce poème ne retrace un -épisode vrai de l'existence irrégulière du poète: le procès de -ceux qui devaient être ses compagnons quelques années après laisse -peu de doute à cet égard; mais il y a une équivoque littéraire. -Si on réfléchit d'ailleurs que le premier vers de l'envoi, si -horriblement désabusé, - - Vente, gresle, gelle, j'ai mon pain cuit! - -a été choisi pour faire la première lettre de l'acrostiche du nom -de Villon, il sera clair que cette ballade est surtout un tour -de force en poésie. Mais rien n'y semble contraint ni ajusté, et -c'est en cela que consiste l'art supérieur de ce poète. - -Colin de Cayeux était fils d'un serrurier qui paraît avoir habité -dans le quartier de Saint-Benoît-le-Bétourné, près de la Sorbonne. -Il y connut probablement de bonne heure François Villon. Ce Colin -était clerc, et, en 1452, il avait eu déjà deux fois maille à -partir avec la justice pour piperie. On l'avait rendu à l'évêque -de Paris. C'était donc, dès ce temps, un homme de fort mauvaises -mœurs. Nous le retrouverons aussi plus tard, en compagnie de -François Villon et de Regnier de Montigny. Ces deux amis donnèrent -à Villon le moyen de passer sur-le-champ de la vie universitaire -et collégiale à une existence de crime et de vagabondage. En -même temps, ses relations avec eux lui créaient une manière de -seconde existence, obscure et basse, qui devait plaire à une -nature déjà perverse. C'est pendant des courses nocturnes, où -il fréquentait des gens de toute espèce, qu'il dut connaître des -voituriers par eau, des égouttiers de fossés, comme Jehan le Loup, -ou des meneurs de hutin, comme Casin Cholet, avec lesquels il -allait voler des canards qu'on mettait en sac au revers des murs -de Paris. Ce Casin Cholet qui était grand querelleur, se battit -avec un autre compagnon de Villon, Guy Tabarie, avant 1456, et -plus tard, en 1465, le 8 juillet, s'amusa à donner faussement -l'alarme aux Parisiens, la nuit, criant: «Boutez-vous tous en vos -maisons, et fermez vos huis, car les Bourguignons sont entrez -dedans Paris!» Pour ce méfait, il fut emprisonné au mois d'août -suivant, et fustigé de verges par les carrefours. Il était alors -sergent au Châtelet, et Villon eut plusieurs compagnons parmi ces -Unze-Vingts, comme on les appelait: Denis Richier, Jehan Valette, -Michault du Four, et Hutin du Moustier, tous gens de mauvaise vie, -tapageurs et ivrognes; il fréquenta Hutin du Moustier au moins -jusqu'en 1463. Quant à Guy Tabarie, nous le retrouverons tout à -l'heure mêlé à une affaire criminelle. - -Cependant, les habitants des montagnes Sainte-Geneviève et -Saint-Hilaire, ainsi que Mlle de Bruyères, continuaient à se -plaindre de la licence des écoliers à la prévôté de Paris. Le -matin de la Saint-Nicolas (9 mai 1453), le prévôt de Paris, Robert -d'Estouteville, le lieutenant-criminel, Jean Bezon, quelques -examinateurs au Châtelet, avec des sergents à verge, se rendirent -au quartier des Écoles. - -Les étudiants avaient annoncé qu'il y aurait des «têtes battues» -si on les troublait; mais ce matin-là un grand nombre d'entre -eux assistaient à la messe de leurs «nations». Les sergents -forcèrent les portes de trois hôtels de la rue Saint-Jacques, -où ils avaient enfermé les enseignes décrochées, arrachèrent les -bornes et les mirent dans une charrette. Puis ils défoncèrent une -«queue» de vin dans l'une des maisons, et burent et mangèrent -les provisions des écoliers pour déjeuner, étant en service -extraordinaire. Après boire, ils trouvèrent la jeune femme enlevée -à Vanves, qui hachait de la porée, et la mirent aussi dans la -charrette, coiffée de la chape d'un étudiant. Un des sergents -s'affubla plaisamment d'une robe d'écolier et d'un chaperon; -et les autres le menaient, par dérision, sous les bras, comme -représentant les étudiants de l'Université, le frappant de droite -et de gauche et lui criant: «Où sont tes compagnons?» Sans doute -le lieutenant-criminel avait abandonné l'exécution des ordres à -ses sergents, après avoir fait saisir les bornes et les enseignes. -Enfin, dans l'hôtel du prévôt d'Amiens, où logeaient beaucoup -d'écoliers sous la direction d'un pédagogue, on en arrêta une -quarantaine qu'on mena au Châtelet. L'aventure leur sembla -plaisante, et ils en rirent. Le lieutenant-criminel s'indigna, et -comme un écolier était venu voir son camarade prisonnier, il le -retint au Châtelet. Tandis qu'il les interrogeait, ils éclatèrent -encore de rire. Le lieutenant donna deux soufflets à l'un d'eux -et s'écria: «Mort-Dieu! si j'avois été en la place, j'aurois fait -tuer!» - -C'est ce qui arriva l'après-midi. En effet, le recteur, à la -tête de huit cents étudiants, en colonne par neuf, vint réclamer -ses prisonniers chez le prévôt, Robert d'Estouteville, qui -habitait rue de Jouy. Le prévôt consentit à rendre les écoliers. -Malheureusement, Robert d'Estouteville ayant mandé, par son -barbier, le lieutenant-criminel et les sergents, il y eut des -insultes entre écoliers et gens du guet. Une terrible bagarre -suivit. Les écoliers attaquèrent à coups de pierre, et les -sergents se défendirent avec leurs masses et des arcs. Un jeune -étudiant en droit fut tué sur place. L'archer Clouet avait visé -déjà le recteur; on détourna la flèche. Un pauvre prêtre fut jeté -dans le ruisseau; plus de quatre-vingts personnes lui passèrent -sur le corps; il perdit son chaperon et son bonnet; rencontrant -un sergent vêtu d'une cotte violette, il fit voir qu'il était -prêtre,--mais le sergent lui envoya un coup de dague. Il courut -chez un bourrelier, en fut chassé, et s'enfuit devant des gens -armés de pelles et de bûches. Deux fillettes lui offrirent asile; -mais il n'osa, par honnêteté. Enfin il se traîna chez un barbier, -et là trouva nombre d'étudiants blottis dans les huches et sous -les lits; lui-même se réfugia sous l'étal, et cria pour avoir à -boire. - -Telle fut cette querelle, jugée au Parlement à la requête de -l'Université, qui obtint gain de cause, comme d'ordinaire, le -12 septembre 1453. L'origine de la guerre avait été la pierre -du Pet-au-Diable, enlevée devant l'hôtel de Mlle de Bruyères. -L'aventure inspira Villon, et, en 1461, il léguait à maître -Guillaume de Villon le manuscrit de son premier poème: - - Je luy donne ma librairie - Et le _Rommant du Pet-au-Diable_ - Lequel maistre Guy Tabarie, - Grossa qui est homs véritable. - Par cayers est soubz une table. - Combien qu'il soit rudement fait, - La matière est si tres notable - Qu'elle amende tout le meffait. - -Ce roman du _Pet-au-Diable_, qui ne nous est pas parvenu, devait -être une œuvre héroï-comique où Villon racontait la vie joyeuse -des écoliers et leur déconvenue. Elle contenait probablement -des ballades intercalaires, comme le _Roman de la Rose_, de -Guillaume de Dol, le _Roman de la Violette_, de Gérard de Nevers, -ou le roman de _Meliador_, de Froissart. Parmi celles-là on -peut désigner en toute sûreté la _Ballade des femmes de Paris_. -D'ailleurs, le jeu des enseignes donnait «notable matière» à -plaisanterie. Ces équivoques restèrent familières à François -Villon. Elles étaient dans le goût de son temps. A la même époque -on écrivit une facétie en prose, le _Mariage des IV fils Hemon_, -que l'on fiance à une autre enseigne, les _Trois filles Dan -Simon_. Les _Trois Pucelles_, devant l'hôtel de Jean Truquan, -devaient tenir compagnie aux épousées, et le _Chevalier au -Cygne_ de la rue des Lavandières les conduirait au moustier. On -voyait sans doute, dans le roman de François Villon, un mariage -tout pareil entre l'_Ours_ de la Porte-Baudet et la _Truie qui -file_ des Halles, avec le _Papegault_ pour amuser la mariée et -le _Cerf_ pour célébrer les noces. Ailleurs, François Villon -parlait peut-être des brocs de vin d'Aulnis que buvaient les -écoliers à la Pomme de Pin, et des mauvais tours qu'ils firent rue -Saint-Jacques, rue de la Juiverie et au Petit-Pont. Ce sont les -fragments de tout cela que nous avons dans les _Repues franches_. - -Villon prit-il lui-même une part active aux désordres de -l'Université? Rien ne le démontre, et il était plutôt de caractère -à regarder faire. Quand il fut mêlé directement aux choses, il -garda toujours, dans l'action, une mine d'attente. Puis les -relations qu'il avait dans ce temps avec le prévôt de Paris -lui auraient rendu difficile une opposition ouverte. Tout fait -supposer, en effet, qu'il était reçu, en 1452, chez Ambroise de -Loré, femme de Robert d'Estouteville, dans son hôtel de la rue de -Jouy. C'était une charmante personne, affable et intelligente. -Quand Robert d'Estouteville tomba en disgrâce, en 1460, Jehan -Advin, conseiller au Parlement, fit une perquisition chez lui; on -fouilla les boîtes et les coffres; «et fist plusieurs rudesses -audit hostel, écrit l'auteur de la _Chronique scandaleuse_, à -dame Ambroise de Loré, femme dudit d'Estouteville, qui estoit -moult sage, noble et honneste dame. Dieu de ses exploicts le -veuille pugnir, car il le a bien desservy!» Le même chroniqueur, -rapportant la mort d'Ambroise de Loré, le 5 mai 1468, répète -qu'elle était «noble dame, bonne et honneste, et en l'hostel -de laquelle toutes nobles et honnestes personnes estoient -honorablement receuës». Il y avait peut-être des poètes qui -étaient accueillis auprès d'Ambroise de Loré. La fortune et la -haute naissance de son mari permettent de le croire. Les œuvres -d'Alain Chartier contiennent une complainte de quatorze huitains -«présentée à Paris l'an 1452». Les premières lettres de chaque -huitain donnent le nom d'Ambroise de Loré. La complainte n'est pas -d'Alain Chartier; elle fut recueillie dans ses œuvres par erreur. -Les poètes composaient donc des vers pour cette dame, qui les -recevait. François Villon adressa aussi à Robert d'Estouteville -une ballade qui porte en acrostiche le nom d'Ambroise de Loré. -On a cru jadis que c'était à l'occasion de son mariage. Mais il -y a une allusion très claire à l'enfant, qui ressemble à Robert -d'Estouteville. La ballade fut donc écrite probablement dans cette -année 1452, où un autre poète chantait aussi Ambroise de Loré. - -Nous ne savons pas quelles furent les occupations sérieuses de -François Villon quand il quitta l'Université, au début de l'année -1453. Il demeurait toujours au cloître Saint-Benoît. Peut-être -qu'il obtint, par l'entremise du chapelain, l'autorisation de -tenir une petite école. C'est vers ce temps qu'il dut avoir -pour élèves les trois «pauvres orphelins»: Colin Laurens, -Girard Gossouin et Jean Marceau. On peut juger de ce qu'il leur -enseignait par la liste des livres que la reine Marie d'Anjou fit -acheter pour le dauphin Louis XI, quand il avait environ l'âge -de onze ans. Ces livres de classe étaient «le Donat», traité de -grammaire du IVe siècle d'Ælius Donatus; «ung sept pseaumes», -c'est-à-dire les psaumes de la pénitence, qu'on faisait apprendre -aux enfants avant les _Heures_; «ung accidens», sans doute une -grammaire traitant des déclinaisons et conjugaisons; «ung Caton» -ou les Distiques moraux de Dionysius Cato; enfin «ung doctrinal», -le _Doctrinale puerorum_ d'Alexandre de Villedieu. Un peu plus -tard, on passait à la _Logique_ d'Okam. Villon paraît avoir bien -connu le Donat, et c'était pour l'avoir appris à ces trois petits -enfants pendant les années 1453 et 1454. D'ailleurs on peut -penser qu'il continuait de fréquenter à l'hôtel d'Ambroise de -Loré, en même temps qu'il nouait de plus étroites relations avec -les mauvais compagnons qui l'entraînèrent dans les aventures. -Ce doit être pour une intrigue amoureuse qu'il eut la triste -querelle du 5 juin 1455. Ce jour-là, il prenait le frais, après -souper, assis sur une pierre, sous le cadran de l'horloge de -Saint-Benoît-le-Bétourné, dans la rue Saint-Jacques. Il causait -avec un prêtre, du nom de Gilles, et une demoiselle nommée -Isabeau. La soirée d'été s'avançait; il était neuf heures. -François Villon avait jeté, de crainte du froid, un petit manteau -sur ses épaules. Comme ils devisaient, survint un prêtre, Philippe -Sermoise, accompagné d'un étudiant de Tréguier, maître Jehan -le Mardi. Philippe semblait excité. A peine aperçut-il Villon -qu'il cria: «Je renie Dieu! maître François, je vous ai trouvé!» -Sur quoi Villon se leva doucement et lui offrit de s'asseoir -auprès de lui. Mais Philippe refusa, avec de mauvaises paroles. -Et Villon lui dit avec étonnement: «Beau sire, de quoi vous -courroucez-vous?» Le ton vexa sans doute Philippe, non moins que -la calme insolence des paroles. Il repoussa durement Villon et le -fit rasseoir. Les assistants, voyant qu'une rixe se préparait, -s'esquivèrent prudemment, tandis que Philippe, tirant une grande -dague, en frappait Villon à la lèvre supérieure. Villon, la lèvre -fendue, la bouche pleine de sang, sortit sa dague de sa ceinture, -sous son petit manteau, et blessa Philippe à l'aine; mais Jehan -le Mardi, qui était revenu, lui arracha la dague, qu'il tenait de -la main gauche. Alors Villon ramassa une pierre et la lança au -visage de Philippe, qui tomba aussitôt. A peine Villon eut-il vu -le prêtre à terre qu'il s'enfuit chez un barbier pour se faire -panser. Le barbier, devant faire un rapport, lui demanda son nom -et celui de l'homme qui l'avait blessé. Et Villon lui donna le nom -de Sermoise «afin que le lendemain il fût atteint et constitué -prisonnier»; mais lui-même déclara se nommer Michel Mouton. Il est -impossible de ne pas remarquer dans cette scène, racontée par deux -lettres de rémission qui furent rédigées sur les propres notes -de François Villon, quelques traits qui caractérisent l'homme. -On ne peut douter qu'il savait avoir irrité Philippe Sermoise. -Pourtant il se lève à son arrivée, et l'invite à s'asseoir au -frais; lui donne du «beau sire», fait l'étonné; et, quand il se -défend, frappe au bas-ventre et de la main gauche. Il y a quelque -traîtrise dans le coup de pierre de la fin. Et, après avoir blessé -grièvement son adversaire, il se hâte de le dénoncer pour le faire -arrêter. Quant à lui, il craint les démêlés avec la justice. Il -trouve sur-le-champ ce nom de «Michel Mouton», comme s'il l'eût -préparé dès longtemps pour de semblables aventures. C'était la -première affaire grave où il était compromis; mais son attitude -restera la même, dans les circonstances pareilles, jusqu'en 1463. -Il aura la même crainte d'être poursuivi, essaiera, comme ici, de -dissimuler, aimera mieux préparer les affaires et en profiter que -les mettre à exécution; et, dans la rixe de 1463, il ira jusqu'à -pousser ses compagnons dans une bagarre, pour certaines raisons -qu'il a, en se gardant de s'y mêler, et en prenant la fuite aux -premiers coups de dague. Le mensonge reste un des traits les mieux -fixés de son caractère, et on verra, au cours du séjour qu'il fit -à Blois, que Charles d'Orléans semble l'avoir noté. - -Cependant, on porta d'abord Philippe Sermoise aux prisons du -cloître Saint-Benoît, où il fut interrogé par un examinateur au -Châtelet. Là il aurait déclaré qu'il pardonnait à son meurtrier -«pour certaines causes qui à ce le mouvoient». Mais c'est la -lettre de rémission rédigée sur les indications de François Villon -qui l'affirme. Puis on le transporta à l'Hôtel-Dieu, où il mourut -le samedi suivant. Malgré les protections de maître Guillaume, -et le prétendu pardon du prêtre, François Villon fut arrêté, mené -au Châtelet et jugé par la prévôté. Le meurtre d'un prêtre était -chose fort grave, et on n'admettait guère l'escrime de la dague -dans la ligne basse. Villon fut condamné à être pendu. On n'a -aucun détail sur son procès. Mais il crut être en grand danger de -supplice. Suivant la coutume, les meurtriers devaient être traînés -avant d'être pendus. Il y a des obscurités dans cette question du -procès de Villon. On ne s'explique pas comment il ne se réclama -pas de sa qualité de clerc pour se soumettre à la juridiction de -l'évêque de Paris. La justice ecclésiastique était en général plus -douce, et la plus grave condamnation y était la prison perpétuelle -au pain et à l'eau. Aussi les malfaiteurs se faisaient faire de -fausses tonsures et s'apprenaient la cérémonie d'initiation, -la récitation des psaumes, et les deux soufflets de l'évêque. -Mais les juges laïques exigeaient, pour accorder le privilège -de clergie, une lettre de tonsure ou la déposition des témoins -de la cérémonie. D'ailleurs, l'évêque se montrait jaloux de ses -prérogatives: on dut condamner, en 1390, un greffier qui dressait -pour les tribunaux ecclésiastiques la liste des prisonniers du -Châtelet qui se disaient clercs. Il faut supposer que Villon usa -de ce moyen. Mais il était facile de démontrer qu'il fréquentait -des femmes, sans doute cette Isabeau qui était près de lui le soir -du meurtre. Alors le clerc était dit _bigame_, ayant épousé une -femme en dehors de l'Église, et il retombait sous la juridiction -laïque. Le prévôt le condamnait à avoir la tête entièrement rasée, -«être rez tout jus,» afin de faire disparaître la tonsure. Puis on -procédait contre lui, comme de coutume. Villon dut être «rez tout -jus», puisqu'il écrit de lui-même, dans le _Grand Testament_, et à -propos de son appel: - - Il fut rez, chief, barbe et sourcil, - Comme ung navet qu'on ret ou pelle. - -La prévôté, l'ayant ainsi condamné à être rasé, le traita en pur -homme lay. On le mit à la question du petit et du grand tréteau, -et on lui fit boire de l'eau à travers des linges. Alors Villon -eut l'idée d'en appeler au Parlement. Il fut transporté, ainsi -qu'on faisait d'ordinaire pour les appelants, dans les prisons -de la Conciergerie du Palais. En tout cela, on peut supposer que -Robert d'Estouteville montra quelque indulgence pour un poète ami -de sa femme. Il n'opposa pas de difficultés à l'appel de Villon, -bien que le prévôt se souciât peu des demandes de ce genre. Elles -réussissaient rarement. Étienne Garnier, qui était geôlier à -cette Conciergerie, regarda le nouveau prisonnier avec quelque -scepticisme. Il ne pensait pas que le Parlement dût juger que -Villon «avait bien appelé». Nous ignorons comment cet appel fut -plaidé, car les registres du Parlement ne le mentionnent pas. Mais -on le prit en considération, et la peine de Villon fut transformée -en bannissement. Il devait vider Paris sur l'heure. Là, Villon -se retrouva poète. Il remercia le Parlement par une ballade où -ses cinq sens étaient chargés de rendre grâces pour la vie qu'on -leur avait donnée. Dans l'envoi, il demandait trois jours pour se -pourvoir, dire adieu aux siens et les prier de lui donner un peu -d'argent. Pour Étienne Garnier, il le raille: - - Que vous semble de mon appel, - Garnier? feis-je sens ou folie? - - * * * * * - - Cuidiez-vous que soubz mon cappel - Y eust tant de philosophie, - Comme de dire: «J'en appel?» - S'y avoit, je vous certiffie, - Combien que point trop ne m'y fie. - Quand on me dit, present notaire: - «Pendu serez!» je vous affie, - Estoit-il lors temps de me taire? - -C'est grâce à cette pièce que l'on peut fixer la date de la -condamnation de Villon. Étienne Garnier était geôlier de la -Conciergerie en 1453. Mais, le 10 février 1456, il était remplacé -par Jean Papin, qui garda ces fonctions jusqu'en 1470. Dans un -des bons manuscrits du _Grand Testament_ (celui qui appartint au -président Fauchet), la _Ballade de l'Appel_ avait pour titre: -_la Question que fit Villon au clerc du guichet_. Garnier, à -qui s'adressa Villon, est donc bien Étienne Garnier. Seulement -il faut que la condamnation de Villon soit antérieure à février -1456. Comme il était à l'Université en 1452, et que son seul crime -suivant les lettres de rémission de janvier 1455, était le meurtre -de Philippe Sermoise, on est amené à conclure qu'il fut condamné à -être pendu et banni pour cette affaire de juin 1455. D'ailleurs, -la seconde lettre de rémission mentionne le bannissement. -L'histoire ainsi rétablie fait voir la célèbre _Ballade des -Pendus_ sous un jour différent. Le titre disait que Villon la fit -pour lui et ses compagnons, s'attendant à être pendu avec eux. -Parlant du haut du gibet de Montfaucon, Villon criait: - - Vous nous voiez cy atachez cinq, six. - -Comme Villon commit plus tard des crimes d'association, il était -facile d'imaginer qu'il parlait au nom de plusieurs condamnés. -Mais cette ballade fut composée après la rixe de juin 1455, où -Villon n'avait pas de complices. Les compagnons dont il parle ne -sont que des voisins de potence. L'effort littéraire est plus -grand, et la vue de l'imagination plus forte. Villon se plaint au -gibet avec les camarades que le hasard a accrochés près de lui, -pour des crimes bien différents. Et cependant il se sent lié à eux -par une sorte de solidarité. Il semble qu'il n'ait commis qu'un -acte de violence, et déjà il a éprouvé la fraternité du crime. - -Vers la fin du mois de juin 1455, Villon quitta donc Paris, banni -par la justice. Il y laissait le bon gîte de Saint-Benoît, les -relations de maître Guillaume de Villon, Ambroise de Loré et les -causeries à l'hôtel de la rue de Jouy. Il entrait dans une vie de -vagabond, presque sans argent, ne sachant d'autre métier que celui -de clerc. Rien ne devait lui servir parmi tout ce qui avait fait -jusque-là l'existence qu'il pouvait reconnaître. Mais il avait -d'autres amis; et si Casin Cholet et Jehan le Loup n'avaient que -la courte expérience de l'enceinte immédiate de Paris, Regnier -de Montigny et Colin de Cayeux pouvaient indiquer à François -Villon des moyens de vivre et des relations rapides sur toutes les -grand'routes du royaume. - - -II - -Les gens du moyen âge ont beaucoup vagabondé. Un grand nombre -de clercs allaient de ville en ville; ce leur était une manière -de vivre après qu'ils en eurent fait un prétexte à s'instruire. -Certains écoliers traversaient les frontières, passaient en -Espagne, en Italie, en Flandre, en Allemagne. Ils discutaient -solennellement avec les docteurs étrangers et les défiaient à des -joutes de connaissances. Ainsi ce singulier étudiant espagnol, -Fernand de Cordoue, qui vint à Paris vers le milieu du XVe siècle, -étonna les docteurs de Sorbonne par son érudition dans les langues -anciennes, l'hébreu, les langues vivantes et sa subtilité dans -les sciences, puis disparut et passa en Allemagne. On crut qu'il -avait fait un pacte avec le démon et qu'il usait de magie. Mais -la plupart du temps les clercs vagabonds et mendiants étaient -moins instruits. Dès le XIe siècle, ils se mirent à fréquenter -les grand'routes de France et d'Allemagne. Ceux qui allaient -d'abbaye en abbaye transportaient des rouleaux de parchemins où -les moines inscrivaient le nom du dernier mort de leur confrérie, -avec des pensées pieuses. Les clercs vagabonds qui avaient reçu -l'hospitalité d'un couvent étaient chargés d'annoncer ainsi la -mort d'un frère en religion aux moines des couvents du même -ordre. Ils payaient de ce prix l'hospitalité qu'on leur donnait. -C'étaient de sinistres messagers qui arrivaient dans les abbayes, -à la nuit tombante, avec le rouleau des morts. On ajoutait des -noms à la liste, et ils promettaient de prier pour les âmes -pendant leur route. Quelques-uns de ces rouleaux des morts ont -plus de vingt mètres de long, tant les clercs y avaient fait -inscrire de décès, tant ils avaient été hébergés dans les couvents -de tous les pays. On donna à ces vagabonds le nom de _goliards_, -qui fut très rapidement pris dans un mauvais sens. Déjà, au XIe -siècle et au XIIe, les goliards d'Allemagne composaient des -chansons en latin et en allemand. Un manuscrit les a conservées -sous le nom de _Carmina Burana_. Ce sont souvent de véritables -chansons de route, où les vagabonds se réjouissent du printemps, -des prairies vertes pleines de fleurs, et des auberges où on leur -donne du vin à boire. D'autres sont extrêmement licencieuses -et justifient pleinement le mépris où tomba le nom de goliard. -Au XVe siècle, la goliardise faisait perdre le privilège de -clerc, comme la bigamie ou l'exercice de certains métiers. Entre -1450 et 1460, lorsque Regnier de Montigny et Colin de Cayeux -se réclamèrent de la justice ecclésiastique, on leur opposa -au Parlement qu'ils étaient pipeurs et goliards. Les écoliers -errants répandirent partout leur mauvais renom. Dans une liste de -proverbes qui fut ajoutée à une des plus anciennes éditions de -Villon figure celui-ci: «Pire ne trouverez que escouliers.» Le -_Liber vagatorum_, qui parut d'abord à Bâle entre 1494 et 1499, -catalogue les goliards parmi les classes dangereuses. Ce _Liber -vagatorum_ n'est d'ailleurs que le développement d'une enquête sur -les vagabonds que le conseil de Bâle fit faire au commencement -du XVe siècle et qui fut insérée dans les annales de Johannes -Knebel en 1475. «La sixième classe, lit-on dans le _Liber -vagatorum_, est celle des _Kammesierer_. Ce sont des mendiants -ou jeunes écoliers, jeunes étudiants, qui ne suivent ni père, -ni mère, n'obéissent plus à leurs maîtres, tombent en apostasie -et fréquentent la mauvaise société. Ils sont fort instruits -dans l'art du vagabondage, par lequel ils boivent, gaspillent, -jouent, et perdent leur argent en débauches. Ils se font faire -de fausses tonsures, quoiqu'ils n'aient souvent pas reçu les -ordres et ne possèdent aucune lettre de confirmation.» La septième -classe est celle des _Vagierer_, qui sont aussi des mendiants, -et se disent écoliers voyageurs (_farnder Schuler_), maîtres de -magie et conjurateurs du diable. On reconnaît là le _Fahrender -scolasticus_, sous l'habit duquel Méphistophélès apparaît à Faust -dans le drame de Gœthe. Les clercs vagabonds étaient souvent -aussi ménétriers ou vielleurs, allaient jouer «par les festes -de menestrerie et portoient les poupetes». D'autres étaient -«pardonneurs», comme ceux dont parle Chaucer en Angleterre ou -«porteurs de bulles», comme ceux que cite Villon dans la _Ballade -de bonne doctrine_. Ils étaient faux pèlerins et montraient des -lettres attestant qu'ils revenaient de Rome ou de Saint-Jacques de -Compostelle, ou ils «contrefaisoient l'homme de guerre», portant -vouges, cranequins et plançons crêtelés à la ceinture. - -En effet, les routes étaient infestées d'hommes armés. La guerre -de Cent ans avait désorganisé la société. A la fin du XIVe siècle, -certaines bandes, qui s'étaient formées avec les débris des -grandes compagnies, continuèrent à tenir le pays, «échellant» -les villes et les «appâtissant», vivant des provisions qu'ils -obtenaient par force des habitants du plat pays, détroussant ou -rançonnant les marchands. A l'ouest, la Normandie fut désolée par -une bande de criminels qu'on appelait Faux-Visages, parce qu'ils -portaient des masques. Ils arrêtaient les convois de marchands qui -circulaient de nouveau dans un pays à peu près pacifié. A l'est, -après la bataille de Saint-Jacques, les bandes des Écorcheurs se -rompirent et vécurent sur le pays autour de Dijon et de Mâcon. Il -y avait là de vieux routiers qui avaient fait campagne avec les -capitaines espagnols, comme Rodrigue de Villandrando et Salazar, -jusque sur les marches de Gascogne; des Écossais, des Lombards et -des Bretons, qui gardaient la terrible tradition de chefs tels que -Fortépice et Tempête. Ils errèrent entre Langres, Toul et Auxonne, -et passèrent souvent en Alsace. Les villes étaient si pleines de -terreur qu'elles refusaient même de recevoir les soldats réguliers -qui devaient les protéger contre ces invasions. Les Écorcheurs -avaient coutume de ravager en été les pays situés plus au sud, -et d'attaquer les villes du Dijonnais pendant le froid, afin d'y -hiverner. Ainsi, cette population errante des routes de France, -faite de mendiants, de faux clercs, de pillards et de traîneurs -d'armée, était prête à accueillir les gens qui fuyaient la -justice; et on comprend aisément que ces éléments variés aient -pu constituer une grande association criminelle qui tint le pays -pendant plus de sept ans, de 1453 à 1461, dont faisaient partie -presque tous les malfaiteurs de profession, et où François Villon -allait entrer pendant sa vie vagabonde. - -A sa sortie de Paris, Villon erra d'abord dans les environs. -Il nous dit lui-même qu'il resta huit jours à Bourg-la-Reine, -où Perrot Girard, barbier juré, le nourrit de cochons gras. -L'abbesse de Pourras, c'est-à-dire du Port-Royal, comme l'a -fort judicieusement reconnu M. Longnon, assista à ces franches -repues. Les legs de Villon sont si satiriques, et la compagnie de -l'abbesse de Port-Royal si étrange, qu'on est tenté d'imaginer que -ces cochons gras furent pris la nuit dans le parc du bon Perrot -Girard et mangés dans l'abbaye à grande réjouissance. - -On ne sait pas vers quelle province François Villon se dirigea -après avoir quitté Bourg-la-Reine. Mais précisément en juin 1455 -on trouvait sur toutes les routes entre Lyon, Dijon, Auxonne, -Toul, Mâcon, Salins et Langres, des malfaiteurs qui appartenaient -à la compagnie de la Coquille. Il est hors de doute que Villon -entra en relation avec ces compagnons coquillards. Deux ballades -en jargon leur sont adressées. Regnier de Montigny faisait partie -de l'association. Jouant sur le nom de Colin de Cayeux, François -Villon écrit Colin l'Escailler, c'est-à-dire le Coquillart. C'est -dans la ballade où il donne comme exemple tragique la mort de -Regnier de Montigny et de Colin de Cayeux. Le jargon dans lequel -sont écrites les six ballades de Villon est le même que le jargon -des compagnons de la Coquille. Enfin, Jehan Rosay, Jehan le Sourd -de Tours, Petit-Jehan, tous trois coquillards, furent à Paris -ou à Poitiers compagnons de Regnier de Montigny et complices de -François Villon dans le vol du collège de Navarre en 1456. Quand -Villon quitta Paris, au mois de juin, il est probable que Regnier -de Montigny l'avait préparé à rencontrer ses amis de la Coquille. -Le poète dut gagner le Dijonnais; il parle dans ses poèmes de -Dijon et de Salins. On peut bien croire qu'il n'aurait pas connu -la petite ville de Salins s'il n'y avait passé. Les coquillards -fréquentaient Salins; mais leur capitale était alors Dijon. - -C'est vers 1453 qu'arriva dans la ville de Dijon cette compagnie -de gens inconnus, oisifs et vagabonds. Ils firent bientôt -connaissance avec un carrier du duc de Bourgogne, Regnault -Daubourg, qui les conduisait dans la campagne. «Il étoit, dit un -témoin, le père conduiseur des coquillards ès foires et marchés de -Bourgogne», comme Villon avait été à Paris «la mère nourricière de -ceux qui n'avoient point d'argent». A Dijon, ils passaient leur -temps dans le bordel tenu par un sergent de la mairie, Jaquot -de la Mer. On ne savait de quoi ils vivaient. Ils allaient et -venaient dans la boutique d'un barbier, Perrenet le Fournier, où -ils jouaient aux dés, aux tables et aux marelles, après s'être -fait peigner et couper la barbe. Ils s'étaient liés aussi avec des -filles communes de Dijon, et certains en avaient amené avec eux -de Paris. Quand ils n'avaient plus d'argent, ils disparaissaient -pendant quinze jours, un mois ou six semaines. Revenant à Dijon, -ils étaient les uns à cheval, les autres à pied, «bien vestuz -et habilliez, bien garnis d'or et d'argent et recommencent à -mener avec aulcuns aultres qui les ont attenduz ou aultres qui -sont venuz de nouvel leurs jeux et dissolucions accoustumez». -Souvent ils se disputaient, ivres, dans la boutique du barbier. -Ils criaient: _Estoffe! ou je faugeray!_ et se donnaient des noms -extraordinaires qu'ils prononçaient à la manière des injures, -tels que _beffleurs_, _vendengeurs_, _planteurs_, _bazisseurs_, -_desbochilleurs_, _dessarqueurs_, _baladeurs_, _blancs coulons_, -_esteveurs_. Puis, furieux, ils se battaient à coups de dague. -Quelques-uns marchandaient chez les orfèvres des gobelets -d'argent, et on ne savait pour quel usage. D'autres négociaient -la vente de chevaux, sans oser sortir de l'hôtel de Jaquot de -la Mer. Le prix qu'ils en demandaient était si bas que les -acheteurs devinaient des chevaux volés. D'autres se promenaient -au bras de Jaquot de la Mer, jour et nuit, riant, chantant, et ne -faisant rien. Un cordelier apostat, nommé Johannes, achetait les -provisions pour ses compagnons à l'hôtel de Jaquot; et quand il -donnait un écu au boucher, il escroquait subtilement le change, et -reprenait trop de monnaie. Certains mettaient en gage de belles -robes et de riches manteaux, des anneaux à pierre et des chaînes -d'or. On s'apercevait bientôt que les chaînes étaient de cuivre -doré, aussi bien que les anneaux, et les pierreries fausses. -Enfin, sous prétexte de faire faire une targette à verrouiller, -ils avaient porté un patron en bois chez un maréchal, qui reconnut -aussitôt le modèle d'un crochet à ouvrir les serrures. - -Cependant, la ville de Dijon ne paraissait plus sûre la nuit. Le -maire fit faire des rondes, et lui-même en commanda. Une nuit -Jaquot courut prévenir ses compagnons que le maire allait arriver. -Ils étaient douze environ qui jouaient dans son hôtel. Les -chandelles furent soufflées; ils sortirent doucement, gagnèrent -le quarroy de la rue des Petits-Champs et la boutique de Perrenet -le Fournier, où ils se couchèrent, immobiles, dans l'obscurité, -l'un çà, l'autre là, jusqu'à ce que le maire fût passé. Pourtant, -le maire avait été informé, ainsi que Jehan Rabustel, procureur -syndic de la vicomté mairie de Dijon, et on avait fait des -dénonciations précises. Le 1er octobre 1455, Jehan Rabustel -interrogea Regnault Daubourg, déjà détenu dans les prisons de -Dijon. Les réponses lui parurent si graves que deux jours après -il commença une information régulière contre les compagnons de -la Coquille. Il fit venir d'abord Perrenet le Fournier, qui -semblait connaître les noms de tous les malfaiteurs, leurs -habitudes et leurs projets. Ce barbier, qui avait reçu et caché -les coquillards pendant deux ans, faisait probablement partie -de la bande. Il laissait jouer chez lui à des jeux de fraude et -vendait aux compagnons des «dés d'advantaige et de forte cire», -c'est-à-dire des dés pipés. Il recélait et recevait en gage des -vêtements et des faux bijoux. Enfin, il savait les noms de la -plupart des associés et il parlait leur jargon avec une science -rare. Perrenet le Fournier s'excusa d'abord sur ce qu'ayant appris -dans sa jeunesse quelques mots de «jargon ancien», et joué aux -dés, aux cartes et aux marelles, la vie des coquillards l'avait -intéressé. Puis il révéla les noms des principaux compagnons et -l'organisation de la bande; enfin, il dicta un vocabulaire de leur -langage. Il tenait tous les détails, disait-il, d'un coquillard du -nom de Jehanin Cornet, d'Arras. - -Ainsi que l'association criminelle qui porte aujourd'hui en Italie -le nom de _Camorra_, la société de la Coquille était disposée -comme une corporation, et elle avait ses apprentis, ses maîtres -et son chef. Le nombre des affiliés, suivant Perrenet, était de -mille, et, d'après des documents de 1459, de cinq cents seulement. -Ils avaient un roi qui se nommait le Roi de la Coquille. Ceux qui -entraient dans la bande comme apprentis s'appelaient _gascâtres_. -Une fois instruits, ils devenaient _maîtres_; et quand ils étaient -«bien subtils en toutes les sciences, ou aucune d'icelles», on -les nommait _longs_. Car les coquillards avaient différentes -professions. Les _vendengeurs_ coupaient les bourses; les -_beffleurs_ escroquaient aux dés (_gourds_), aux cartes (_la -taquinade_), aux marelles (_Saint-Marry_ ou _Saint-Joyeux_), -au jeu de la courroie (_queue de chien_). Les _envoyeurs_ et -les _bazisseurs_ assassinaient. Les _desrocheurs_ dépouillaient -entièrement l'homme qu'ils volaient, et les _desbochilleurs_ ne -laissaient rien aux niais qui se laissaient entraîner à jouer avec -eux. Quand il s'agissait de vendre de faux bijoux ou des lingots -fraudés, chacun avait son rôle particulier. Le _dessarqueur_ -allait examiner l'endroit et causer avec la dupe pour préparer -l'affaire. Le _baladeur_ venait parler à l'homme d'église ou -au paysan qu'on voulait tromper, et engager la négociation. Le -_confermeur de la balade_ était chargé d'affirmer l'honnêteté -de la vente et l'intégrité de la marchandise. Enfin, c'était -le _planteur_ qui apportait les fausses chaînes, les pierres -contrefaites ou les lingots. On appelait les bijoux falsifiés -des _plants_. Les _blancs coulons_ ou pigeons blancs allaient -coucher dans les hôtelleries avec les marchands de passage. Ils -les volaient, se volaient eux-mêmes et jetaient le butin par la -fenêtre aux _fourbes_ qui l'attendaient. Puis ils se lamentaient -et se plaignaient avec le marchand dérobé. - -Pour le jargon des coquillards, il est de tous points semblable à -celui des ballades de François Villon. Ils appelaient la justice -_marine_ ou _roue_. Tromper la justice, c'était _blanchir la -marine_. L'homme qu'on décevait était _blanc_, _sire_, _dupe_ ou -_cornier_. Ils nommaient les sergents _gaffres_ et les prêtres -_ras_; le crochet à ouvrir les coffres était le _roi David_. Une -bourse, c'était une _feullouze_, et de l'argent de l'_aubert_ ou -du _caire_; le pain, _arton_, et le feu Saint-Antoine _rufle_. -Ils avaient donné au jour le nom de _torture_; et inversement la -torture, c'était le _jour_. L'un des témoins dit qu'on ne pourra -rien obtenir des accusés «senon à grand'force du jour». _Estoffe_ -était la part du butin. Quand ils se criaient: _Estoffe! ou je -faugeray!_ cela signifiait: «Ma part, ou je dénoncerai!» Une robe -se nommait _jarte_; un cheval _galier_; l'_ance_ était l'oreille, -les _quilles_ les jambes, et la _serre_ la main. S'ils étaient -poursuivis par le guet, en faisant un crochet pour s'échapper, -ils disaient qu'ils _baillaient la cantonade_. Un homme résolu à -battre ceux qui voudraient l'arrêter était _ferme à la louche_[3] -(ferme à la main). Celui qui refusait de confesser ses crimes -quand on le mettait à la question était _ferme en la mauhe_[4] -(ferme en la bouche). - -[Note 3: Dans le petit livre de jargon de Pechon de Ruby -(1596), _louche_ (cuiller) signifie main.] - -[Note 4: _Mauhe_ (mohe, mowe, moe, moue), bouche, dans la -langue vulgaire du XVe siècle.] - -Parmi les noms que dicta Perrenet le Fournier, on reconnaît des -Picards, des Gascons, des Provençaux, des Normands, des Savoyards, -des Bretons, des Espagnols et des Écossais, sans compter les -Bourguignons, qui sont en nombre supérieur. Ainsi on peut voir -que la société de la Coquille fut formée des débris de bandes -d'écorcheurs revenus de la bataille de Saint-Jacques et qui -vivaient sur le pays depuis 1445. - -La bande avait ses recéleurs et ses fabricants de faux bijoux et -de faux lingots à Paris, bien qu'elle comptât plusieurs ouvriers -orfèvres comme Denisot Leclerc et Christophe Turgis. L'un d'eux -était Jaquet Legrant, âgé de cinquante-six ans, emprisonné cinq -fois depuis 1448 pour dorer des anneaux de cuivre. Ce Jaquet -Legrant avait deux filles de seize ou dix-sept ans, ce qui rendit -la justice indulgente. On trouva dans sa boutique un anneau de -cuivre doré avec une pierre vermeille, un grand nombre de «signets -et verges» en cuivre doré, et une chaîne de laiton qu'il se -préparait à dorer en même temps qu'un écu d'argent. Regnier de -Montigny connaissait fort la boutique de Jaquet Legrant, où il -devait aller souvent pour ses compagnons de la Coquille. Une nuit, -avec Nicolas de Launay, il vola dans l'église de Saint-Jean en -Grève un calice d'argent. Ils le mirent en pièces et apportèrent -le tout à Jaquet Legrant. Il y avait là 2 marcs 6 «esterlins» -d'argent que Jaquet leur prit à raison de 8 francs le marc. -D'ailleurs l'orfèvre avoua qu'il avait déjà acheté à Regnier de -Montigny 4 onces d'argent cassé, fondu, et qui provenait d'une -burette. On peut supposer que les coquillards apportèrent souvent -à Jaquet Legrant de l'argenterie fondue, en échange de laquelle -il leur donnait les faux anneaux à pierres contrefaites, et les -chaînes de cuivre doré, que les «planteurs» allaient vendre par -les villes et les campagnes. - -Une compagnie comme celle des coquillards ne pouvait se développer -et se suffire que sur les grands chemins. Aussi passaient-ils de -province en province; ils volaient des chevaux à Salins et les -ramenaient à Dijon; Regnault Daubourg allait de Genève à Besançon -avec des tissus volés et trois livres de safran, passait à Mâcon -où il rencontrait un autre coquillard, Philippot de Marigny, -auquel il donnait rendez-vous à Dijon. Puis avec Dimanche le -Loup, dit Bar-sur-Aube, le cordelier Johannes et Jehanin Cornet, -d'Arras, ils préparaient un voyage en Lorraine pour «aller à -l'estève», «faire un coup de roi», et on les arrêtait à Toul. -Là, Regnault Daubourg se réclama de sa qualité de «pierrier» -du duc de Bourgogne; Johannes et Bar-sur-Aube s'échappèrent; -et Jehanin Cornet contrefit l'homme de guerre. Pour des bandes -ainsi organisées la grand'route était la liberté, puisqu'il n'y -avait ni surveillance, ni gendarmerie. Le danger n'était que dans -les villes où la police avait quelques rigueurs. La bande de la -Coquille comptait à peu près toutes les professions de malfaiteurs -qui se sont perpétuées jusqu'à notre société; mais elles ont sans -exception cette nuance particulière qu'elles s'exerçaient sur les -routes et non dans les cités. Les coquillards quittaient Dijon -pour se fournir d'argent: ils y revenaient pressurer les fillettes -du bordel, mener joyeuse vie, jouer aux marelles et aux dés. Voilà -pourquoi leur établissement à demeure dans la ville de Dijon -causa la perte de leur association. Dénoncés par un informateur, -Regnault Daubourg arrêté, Perrenet le Fournier ayant livré tous -les secrets, les coquillards furent très rapidement traqués. Avant -le 7 novembre 1455, le maire fit prendre Bar-sur-Aube, l'un des -chefs de la bande, qui était couché avec Philippot de Marigny à -l'hôtel du Veau, dans la rue Saint-Nicolas. Comme les sergents -saisissaient Philippot, il fouilla dans son sein et en tira des -objets qu'il cacha dans la paille au chevet du lit. C'étaient des -crochets de l'espèce que les coquillards appelaient «roi David -et roi Davyot». Malgré la torture Bar-sur-Aube ne voulut rien -avouer. Finalement, on le confronta avec Perrenet le Fournier, -et il reconnut presque toutes les charges qu'on avait assemblées -contre lui. Le 18 décembre 1455[5], trois coquillards furent -bouillis vivants dans une chaudière sur la place de Morimont, à -Dijon, comme faux-monnayeurs, et six autres traînés et pendus -aux fourches de la ville. Parmi ces derniers était Jaquot de la -Mer. Le procureur, Jehan Rabustel, ne se contenta pas de cette -exécution. Il nota de sa main les noms de plus de soixante-dix -affiliés de la Coquille et les signala aux justices des villes de -France. Ainsi Christophe Turgis fut emprisonné à Sens et interrogé -par commission rogatoire de Dijon. Plus tard, à mesure que Jehan -Rabustel reçut la nouvelle de l'exécution des criminels qu'il -avait dénoncés, il inscrivit en face de leurs noms leur mort et -le genre de supplice: _bouilli, pendu, jeté en un puits_, etc., -suivant la coutume du royaume ou des provinces. Il y en eut de -suppliciés à Lyon, à Grenoble, à Amiens, à Avignon. Près du nom de -Regnier de Montigny figure la mention: _mort et pendu_. Pourtant -la procédure de 1455 ne paraît pas avoir détruit la société de -la Coquille. Certains malfaiteurs, Tassin et Andet de Durax, ne -furent pris et exécutés à Dijon même que dans les années 1456 et -1457. En juillet 1458, Jehan Rabustel demanda au maire de Dijon -un édit sévère contre plusieurs «compaignons incognuz qui sont -oyseulx, lesquels ne font que aler et venir parmi cestedite ville -par nuyt et par jour; et ne savent les aucuns que de jouer les -ungs aux dez, les autres à la paume et à plusieurs aultres jeux -et les aultres que de ruffianaige». Ces vagabonds se retiraient -aussi dans l'ancien bordel de Jaquot de la Mer. Ils avaient les -mêmes mœurs que les coquillards, et sans doute cette nouvelle -compagnie de 1458 n'était qu'une autre partie de la bande. En -effet, un document[6] conservé aux archives de Dijon montre que -les coquillards circulaient encore librement dans la ville et les -environs en juillet 1459. On disait que les clercs chantant au -chœur de la Sainte-Chapelle du duc de Bourgogne étaient affiliés -à la Coquille. Ils menaient une vie dissolue et se mêlaient aux -compagnons inconnus qui troublaient Dijon la nuit. Le 25 juillet -1459, une douzaine de ces clercs de la Sainte-Chapelle, étant en -gaîté, sortirent à dix heures du soir, affublés de draps blancs, -de «couvre-chiefz et autres desguisemens», prirent dans une -taverne un gros fagot de branches sèches qu'ils traînèrent par -la ville en criant et chantant. Près de la porte Saint-Pierre, -ils virent l'huis de l'hôtel d'un boulanger encore ouvert. Il y -avait une chandelle allumée dans l'ouvroir, et le valet tirait -de l'eau à un puits dans la rue. Les clercs crièrent au valet -d'aller se coucher et lui jetèrent une grosse pierre qui frappa -contre l'ouvroir et fit un tel bruit que le boulanger se leva et -sortit de son hôtel. Les clercs lui souhaitèrent «le maul soir». -Sur quoi le boulanger alla quérir un huissier d'armes du duc de -Bourgogne, échevin de Dijon, Ogier Nauldin, qui mit sa robe et -vint faire remontrance aux clercs de la chapelle. Ceux-ci lui -répondirent que s'il «ne se aloit couchier, ils lui bouteroient -le doigt en l'œil». Ogier Nauldin, jugeant que les clercs étaient -rebelles, rentra dans son hôtel et y prit un «bâton d'armes». -Puis il s'avança vers eux et demanda qui l'avait menacé. Ils lui -crièrent qu'on allait lui faire «le droit du jeu», lui ôter son -«bâton», et le lui faire manger par la pointe. Comme deux des -clercs l'attaquaient, l'huissier d'armes se débattit et essaya de -les saisir; mais il ne put en approcher et ils s'enfuirent dans -la nuit. Peu de jours après, Ogier Nauldin fut cité à comparaître -devant le doyen de Mâcon, accusé d'avoir violé les privilèges des -clercs de la Sainte-Chapelle. On a les éléments de sa défense dans -le mémoire qu'il fit établir; mais, sans doute, le chapitre de la -Sainte-Chapelle eut gain de cause. Toutefois, Ogier Nauldin prouva -que les clercs du chœur étaient affiliés aux coquillards, et que, -malgré l'exécution de 1455, la bande troublait encore la ville. -«_Item_ est vray que depuis environ quatre ans se sont mis sus -une grant compaignie de gens estrangiers qui se nomment en leur -jargon les Enfans de la Coquille, lesquels sont par ce royalme ou -nombre de cinq cens ou plus, qui vont de bonne ville à aultre et -commettent plusieurs larcins et sacrilèges, ainsi qu'il est assez -notoire. Pour obvier aux malices desquels et à fin d'empescher -leurs damnables entreprises, le Mayeur et ses eschevins ont -establi et mis sus de faire guet chacun soir de nuyt parmi les -quarrefours de la ville et par toute icelle assez tost après la -dite heure de huit heures sonnés et meismement tantost qu'il est -nuyt.» Ainsi la compagnie de la Coquille existait encore en 1459. -François Villon ne l'ignorait pas, car il entretint des relations -avec les deux bons coquillards Regnier de Montigny et Colin de -Cayeux jusqu'en 1460 au moins, et prit part avec eux à l'affaire -de Montpipeau, qui fit pendre Colin et emprisonner Villon à -Meung-sur-Loire. Ce n'est qu'après le mois de juillet 1461 qu'il -proposa ses amis en exemple aux enfants perdus. Peut-être qu'il -eut alors quelque regret d'avoir si longtemps vécu dans la -Coquille. - -[Note 5: Date donnée par M. Joseph Garnier, archiviste de la -Côte-d'Or; mais il est impossible de retrouver les documents d'où -elle a été tirée.] - -[Note 6: Cette pièce m'a été signalée par M. Bernard Prost, et -elle a été copiée par M. George Dottin, maître de conférences à la -Faculté des lettres de Dijon.] - -Ces informations criminelles donnent une idée assez juste du genre -de vie que mena Villon depuis le mois de juin 1455 jusqu'au mois -de janvier 1456. Cependant ses protecteurs, à Paris, s'occupaient -de lui. Maître Guillaume de Villon et ses amis les procureurs -du Châtelet, Ambroise de Loré, peut-être le prévôt Robert -d'Estouteville, intercédèrent et payèrent à la chancellerie royale -pour avoir des lettres de rémission. Avec sa prudence habituelle, -François Villon fit présenter deux requêtes, sous deux noms -différents, à Paris et à Saint-Pourçain. La chancellerie délivra, -au mois de janvier 1456, deux lettres de rémission pour le meurtre -du prêtre Philippe Sermoise, aux noms de François des Loges, dit -de Villon, et de François de Montcorbier. La seconde relevait -Villon de la peine de bannissement prononcée contre lui par le -Parlement et le poète put regagner Paris. Il ne semble pas qu'il -ait changé de conduite pendant cette année. Le vagabondage et la -vie des coquillards avaient laissé en lui une forte impression. On -peut penser qu'il fréquenta beaucoup avec ses mauvais amis le Trou -Perrette, qui était une maison de jeu de paume ou un tripot, dans -la rue aux Fèves, en face de la Pomme de Pin. Il avait besoin de -beaucoup d'argent. Les gains faciles de la Coquille lui avaient -donné l'habitude de la dépense, et il s'était épris de Catherine -de Vaucelles, qui était insatiable. Il semble bien que cette -Catherine est la même que Rose, à qui Villon lègue une bourse de -soie pleine d'écus, «combien qu'elle ait assez monnoye». Mais il -est difficile de rien affirmer à cet égard. Il eut avec elle une -triste aventure, où il fut battu «comme la toile au ruisseau», et -on le railla publiquement, puisqu'on l'appelait partout «l'amant -remis et renyé». Cependant, à Noël 1456, lorsqu'il se plaint de -sa maîtresse, dont il a pris «en sa faveur les doux regards et -beaux semblants», mais qui lui a été «félonne et dure», il est -peu probable qu'il dise la vérité. Il invoque avec douleur celle -qui veut sa mort; il déclare qu'il va la fuir, n'ayant plus la -force de supporter ses feintes, et qu'il part pour Angers afin -de se séparer d'elle. Son voyage à Angers avait, comme on va le -voir, d'autres raisons; si bien qu'on est tenté d'admettre que la -cruelle amoureuse n'exista guère qu'à la façon de la Dame d'amour -dont se plaignaient si assidûment les poètes de ce temps. Villon -dessina cette figure avec des traits plus réalistes, comme il -convenait à son talent; mais il tint sans doute à employer un -procédé poétique dont s'étaient servis tous ses prédécesseurs, -dans cette satire du _Petit Testament_ où il essayait de railler -la manière d'Alain Chartier. - -Au mois de décembre 1456, Villon errait à travers la cité avec -Colin de Cayeux. Ils passaient de la taverne de la Chaire au -Petit-Pont, à l'hôtellerie de la Mule, en face de l'église des -Mathurins. Ils soupaient au Trou de la Pomme de Pin, «le dos aux -rais, au feu la plante» car la Noël est «morte saison, où les -loups se vivent de vent», où les gens se tiennent cois, enfermés -et tisonnent l'âtre. On voyait avec eux maître Guy Tabarie, clerc, -qui avait copié le roman du _Pet-au-Diable_, Petit Jehan, un bon -crocheteur, aussi «maître de l'épée», Petit Thibaud, qui savait -forger des «rois David», et un religieux picard, dom Nicolas. Une -après-midi, Guy Tabarie rencontra Villon avec Colin, et Villon -lui dit d'acheter des provisions pour dîner, à la taverne de la -Mule. Là ils se retrouvèrent tous les six et dînèrent jusque vers -neuf heures du soir. Après le dîner, François Villon, Colin de -Cayeux et dom Nicolas adjurèrent Guy Tabarie de ne rien dire de ce -qu'il allait voir ou entendre, ce qu'il promit. Puis ils passèrent -tous dans la maison de maître Robert de Saint-Simon, en escaladant -un petit mur bas, où ils se dépouillèrent de leurs _gippons_, -c'est-à-dire de leurs tuniques à manches. Guy Tabarie resta pour -garder les vêtements et faire le guet. Les autres emportèrent -un râtelier de la maison de maître Robert, à l'aide duquel ils -franchirent le grand mur de la cour du collège de Navarre. -Il était dix heures quand ils disparurent sur la crête de la -muraille. Guy Tabarie les attendit jusqu'à minuit. Ils revinrent, -portant un sac de grosse toile et lui dirent qu'ils avaient -«gagné» 100 écus d'or, dont ils lui donnèrent 10 aussitôt afin -d'être sûrs de son silence. Après quoi ils le mirent à l'écart et -firent le partage entre eux; d'où Tabarie se douta qu'il y avait -plus de 100 écus. Enfin, ils le rappelèrent et lui dirent qu'il y -avait encore «2 écus de bon» dont ils pourraient bien tous dîner -le lendemain,--car Guy Tabarie, qui copiait les manuscrits, était -aussi l'intendant de bouche de la petite bande. Le jour suivant, -ils avouèrent à Tabarie que chacun d'eux avait eu pour sa part -100 écus d'or. Pour François Villon, il annonça presque aussitôt -à ses complices qu'il partait pour Angers. Il y avait, disait-il, -un oncle religieux dans une abbaye. Là il voulait se renseigner -sur «l'estat» d'un autre vieux moine qui devait avoir 500 ou 600 -écus. Après avoir étudié l'affaire, il reviendrait en parler à -ses compagnons, et ils iraient tous à Angers pour «desbourser» -le moine. Ce mot «desbourser», dont se servait Villon, est l'un -de ceux qui figurent dans ses ballades en jargon. De sorte que la -petite bande parisienne «devoit quelque jour apprester toute son -artillerie pour destrousser quelque homme et ils n'attendoient -autre chose qu'ils peussent trouver quelque bon _plant_ pour -frapper dessus». - -Il paraît bien que le départ de Villon pour Angers n'était pas -une fuite pour l'amour de Rose ou de Catherine de Vaucelles. Ce -sont là de belles raisons littéraires qu'il donna dans le _Petit -Testament_. Il ne dit pas plus vrai, quand il parle de ses vieux -habits, ses pauvres châssis tissus d'araignées, son encre gelée, -faute de feu, par la bise de décembre, ou quand il cherche à nous -attendrir: - - Fait au temps de la dicte date - Par le bien renommé Villon, - Qui ne mengue figue ni date. - Sec et noir comme escouvillon, - Il n'a tente ne pavillon - Qu'il n'ait laissé à ses amis - Et n'a mais qu'un peu de billon - Qui sera tantost à fin mis. - -Car il avait eu 100 écus d'or du petit sac de grosse toile volé -au collège de Navarre; 100 écus d'or étaient une somme importante -en 1456 et qui aurait suffi à lui assurer une vie aisée pendant -deux ou trois ans. Il voulut peut-être les mettre en sûreté, ou -il craignit les poursuites et laissa ses compagnons se tirer -d'affaire, ou il essaya véritablement de préparer un nouveau vol -à Angers. En effet, le 16 décembre 1456, un nommé Chevalier -appela au parlement du juge d'Angers, sous prétexte qu'il -avait été injustement emprisonné. A quoi le juge d'Angers fit -répondre «que, à Angiers, ont esté faiz puis naguères plusieurs -larrecins, pilleries et roberies... et fut sceu que avoient esté -fais par Jehan Doubte et Jehan Chevalier qui sont compaignons -vagabonds; et aprez information sur ce faitte, fut pris Doubte -et Chevalier se mit en franchise. Dit que les appelans estoient -cause de tous lesdicts larrecins et pilleries et recevoient en -leur hostel lesdicts larrecins et les robeurs et toutes gens de -mauvais gouvernement». Il serait peu étonnant que cette bande, qui -volait à Angers entre août et décembre 1456, se fût composée de -coquillards et que Villon eût été tenté de préparer des affaires -pour eux, puisqu'il en connaissait de bonnes dans le pays. - -Il est certain que François Villon partit pour Angers à la fin de -l'année 1456. Avant de quitter Paris, il avait laissé à ses amis -un poème satirique, auquel il donnait le titre de _Lays_, où il -voyait le double sens de _Legs_, puisque c'était un testament. Le -poème eut beaucoup de succès aussitôt, et fut copié et répandu, -mais avec le titre nouveau de _Testament_, que Villon n'approuva -point. Il ne devait, d'ailleurs, rentrer à Paris qu'à la fin de -l'année 1461, avec le manuscrit du _Grand Testament_, qui fut -composé en province. Il craignait d'être poursuivi dans l'affaire -du collège de Navarre, et n'ignorait point qu'il avait été dénoncé -à l'officialité. On ne découvrit le vol qu'au mois de mars 1457. -La somme dérobée appartenait à la communauté des doyen, maîtres, -régents et écoliers de la Faculté de théologie, et elle avait été -placée dans un petit coffre de noyer, à trois serrures, enfermé -dans un grand coffre bandé de fer, à quatre serrures. Toutes ces -serrures avaient été crochetées. Voilà pourquoi les compagnons -mirent deux heures à leur vol. L'un des sergents qui assistèrent à -l'enquête fut Michault du Four, que Villon connaissait bien. Les -serruriers jurés firent un rapport très détaillé sur le crochetage -des serrures, furent d'avis qu'on y avait employé «crochets, -marteaux, ciseaux et truquoises» et que le vol remontait au moins -à deux ou trois mois. Mais on n'eut d'information sur les voleurs -que le 17 mai 1457. Ce fut par une déposition de Pierre Marchand, -prieur, curé à Paray-lez-Ablis, près de Chartres. Pierre Marchand, -de passage à Paris, se trouva déjeuner à la taverne de la Chaire, -au Petit-Pont, avec un autre prêtre et Guy Tabarie, qui sortait -des prisons de l'official. Pendant le déjeuner, comme Guy Tabarie -racontait qu'on l'avait accusé d'être crocheteur, le curé de Paray -essaya de le faire causer, ayant appris qu'on venait de voler -600 écus à un religieux des Augustins, frère Guillaume Coiffier. -Il feignit même de vouloir prendre part à un vol. Sur quoi Guy -Tabarie lui parla de Petit Thibault, qui savait fabriquer des -crochets, le mena à Notre-Dame et lui montra quatre ou cinq jeunes -compagnons qui y tenaient franchise, s'étant échappés des prisons -de l'évêque de Paris. Il lui désigna l'un d'eux «qui estoit petit -homme et jeune de vingt-six ans ou environ, lequel avoit longs -cheveux par derrière et lui dit que c'estoit le plus soutil de -toute la compaignie et le plus habile à crocheter et que rien ne -lui estoit impossible en tel cas». Les compagnons qui tenaient -franchise causèrent très bien avec le curé de Paray, qui les -laissa dans Notre-Dame. Ensuite Guy Tabarie, prenant confiance, -raconta au curé le vol du collège de Navarre, une entreprise à -Saint-Mathurin, où les chiens, aboyant de nuit, les avaient fait -enfuir, et l'affaire de Guillaume Coiffier. Enfin, il parla de -François Villon et du rapport qu'on attendait de lui pour aller à -Angers. Le curé de Paray fit bonne mine à Tabarie, mais alla le -dénoncer. Pourtant, on ne put l'arrêter qu'en juillet 1458, un an -après. Mis à la question de la courte-pointe et du petit tréteau, -Guy Tabarie reconnut tout, en présence des docteurs en décrets et -des licenciés en droit canon. Parmi ces derniers étaient François -de La Vacquerie et François Ferrebouc. - -On ne sait quelle fut la condamnation de Guy Tabarie, ni les -poursuites que l'officialité ordonna contre ses complices. Mais -François Villon apprit la dénonciation. Il ne la pardonna pas à -Guy Tabarie, ni la procédure aux juges de l'official. Dans le -_Grand Testament_, il raille Guy Tabarie sur l'habitude qu'il -a de dire la vérité, Guy Tabarie, «qui est hom véritable»; il -lègue à François, promoteur de La Vacquerie, «un haut gorgerin -d'Écossois,» c'est-à-dire sans doute une corde de chanvre pour -le faire pendre; pour François Ferrebouc, il devait le retrouver -cinq ans après, en 1463, et se venger de lui plus sérieusement. -Ainsi Villon quittait Paris une seconde fois, en hiver, allant -vers l'Ouest, mais avec 100 écus d'or dans sa poche. C'était -sa véritable vie errante qui commençait. La fuite de 1455 n'en -avait été que la préparation. Il savait qu'on lui pardonnerait -bien difficilement un vol comme celui du collège de Navarre. -Il ne comptait plus sur Guillaume de Villon, ni sur les amis -de Mme Ambroise de Loré. L'exil dont il s'est plaint fut -volontaire, et il s'imposa son bannissement. Les coquillards -lui avaient enseigné toutes les façons de vivre sur la route. Il -espérait peut-être, dans les villes où il passerait, composer -quelque «farce, faincte ou moralité», qui lui donnerait un peu -d'argent. Enfin il avait l'intention de gagner les domaines de -la Loire pour faire un séjour à la cour de Charles d'Orléans -et probablement d'aller vivre auprès de Jean II de Bourbon qui -pourrait l'entretenir d'une pension. Car il devait savoir composer -sa figure, changer de manières pour se conformer à l'étiquette, -rire à ceux qui lui riaient, bouffonner pour gagner son pain et -recevoir les plaisanteries et les brocards à la table des grands, -pourvu qu'on lui donnât de l'hospitalité et de l'admiration pour -son extraordinaire talent de poète. - - -III - -La partie de la vie de François Villon qui s'étend de janvier 1457 -à octobre 1461 est encore très mal connue. On peut espérer que des -découvertes dans les archives de province, à Angers, à Bourges, -à Orléans, à Dijon, nous apprendront un jour comment il vécut et -où il alla. Il est impossible de déterminer s'il a visité Angers -ou s'il y a été mêlé à l'affaire criminelle qu'il projetait. Mais -il parcourut l'ouest de la France. C'est à Saint-Géneroux, dans -les Deux-Sèvres, ainsi que l'a reconnu M. Longnon, qu'il devint -l'ami de deux dames très belles et gentes qui lui apprirent à -parler poitevin et auxquelles il fait allusion bien discrètement -dans ses vers. Il passa par Saint-Julien-de-Vouventes, dans la -Loire-Inférieure. Sans doute remontant le cours de la Loire, il -arriva vers la fin de l'année 1457 dans un des châteaux du duc -d'Orléans. Charles d'Orléans avait alors soixante-six ans; mais -moralement il était encore plus âgé. Depuis Azincourt, pendant -vingt-cinq ans, il avait traîné en Angleterre une douloureuse -captivité. Rien n'avait pu l'en distraire que la composition de -poèmes charmants, doux et résignés. Il avait appris l'anglais -pour écrire des rondeaux d'une exquise fraîcheur, quoique les -critiques anglais pensent qu'il en fit seulement trois et que les -autres furent traduits par des poètes de ce temps. Dès l'âge de -quarante-trois ans, il fut infirme, avec quelque coquetterie, et -déclara qu'il abandonnait le dieu d'Amours. Étant vieux, grave, -estimé pour ses souffrances et la noblesse de son esprit, il -avait de par son état de prince du sang une situation haute et -imposante. Son cou était long, sa figure maigre et sèche avec -la bouche grande, le nez fin un peu retroussé et tout l'air de -son visage était austère et timide. En 1457, il devait être déjà -bien las, car il ne put plus écrire ni même signer à partir de -l'an 1463. Pourtant, l'année d'avant, en 1456, au conseil du roi, -il demandait une croisade, peut-être désireux d'aller mourir -en Terre Sainte. Toutes les semaines, le vendredi, il donnait -à dîner à treize pauvres et les servait lui-même. Il était -pieux et indulgent. Sa cour de Blois fut à la fois paisible et -brillante. Charles d'Orléans désirait de plus en plus ce royaume -de Nonchaloir, où il parut entrer enfin vers 1462. Le nonchaloir -est un peu ce que les stoïciens et les épicuriens appelaient -l'ataraxie. Le vieux duc voulait le calme moral, sans souci. Et il -ne prenait plaisir qu'à une société raffinée, artistique, qu'il -recevait à Blois et gardait le plus longtemps possible. Mais un -homme si grave ne pouvait supporter les élégants de la cour et les -minauderies des jeunes gens délicats. - -Il raille les nouvelles modes, les pourpoints déchiquetés et -crevés, les souliers à longue pointe. Ce n'est pas là ce qu'il -demandait aux gens de goût avec lesquels il aimait à vivre. Il les -voulait surtout poètes, avec un esprit soudain qui leur permît -d'improviser une réponse à un problème d'amour. Les bouts-rimés -étaient en honneur, autant que les concours de ballades ou de -rondeaux où le premier vers était proposé à plusieurs poètes. -Charles d'Orléans correspondait ainsi avec Olivier de La Marche, -Meschinot, Jean de Lorraine, Jean de Bourbon, Jacques de la -Trémoille; Robertet vint à la cour de Blois; enfin il avait dans -sa maison Guiot, Philippe Pot, Boulainvilliers, Blosseville, -Fredet, Gilles des Ormes, Simonet Caillau et Jehan Caillau, qui -était son médecin. Entre ceux-là, il y avait comme des tournois -de poésie, auxquels le duc d'Orléans prenait part. Cependant il -jouait aux échecs, et la duchesse aux dames, aux marelles et au -glic, avec les officiers du duc. Les états de dépenses de la -maison d'Orléans pour ce temps montrent qu'il passa souvent à la -cour des ménestrels, que l'on traitait avec de l'argent. Charles -d'Orléans aimait les fêtes traditionnelles, même un peu libres. -Il fit faire des cadeaux aux enfants de chœur de Saint-Sauveur à -Blois, pour fêter l'évêque qu'ils nommaient par plaisanterie le -jour des Innocents. Les réjouissances de ces clercs du chœur de -Saint-Sauveur durent ressembler aux plaisirs un peu violents que -prenaient les clercs du chœur de la Sainte-Chapelle à Dijon. Le -duc d'Orléans fit aussi des cadeaux à l'évêque des Fous et au roi -que nommaient les pages le jour des Rois. - -Comment François Villon fut-il reçu dans cette société? Il est -probable que Charles d'Orléans prit d'abord un grand plaisir à -une conversation qui devait être fort spirituelle. Le 14 décembre -1457 naquit sa fille Marie, et Villon composa pour elle un Dit. -Ce n'est pas un de ses bons poèmes; mais il y demande à la petite -princesse de donner au monde la paix. Le _Problème ou ballade au -nom de la Fortune_ fut écrit aussi sous l'influence de Charles -d'Orléans et composé probablement à la cour de Blois. Enfin il y -eut un concours de ballades entre plusieurs poètes de l'entourage -du duc. Le premier vers proposé était: - - Je meurs de soif auprès de la fontaine. - -Robertet, Simonet Caillau et Charles d'Orléans composèrent leurs -ballades. Villon fit aussi la sienne. Elle est incontestablement -supérieure. A travers la contradiction qu'on lui imposait dans -chaque vers, il a montré le malheur de sa nature. «Je riz en -pleurs,» dit-il. Deux vers de cette ballade font croire que le -poète fut pensionné par Charles d'Orléans: - - Que fais-je plus? Quoy? Les gaiges ravoir, - Bien recueully, debouté de chascun. - -Mais les comptes de la maison d'Orléans qui sont conservés pour -cette période ne mentionnent pas de dépense en faveur de François -Villon. D'ailleurs l'amitié de Charles d'Orléans pour lui eut -peu de durée, si l'on en croit le témoignage d'un manuscrit des -poésies de Charles d'Orléans, le no 25.458 du fonds français à -la Bibliothèque Nationale. C'est un petit volume sur parchemin -composé de cahiers de huit feuilles, qui furent reliés ensemble -plus tard. Il a été étudié de près par M. Byvanck; et le savant -hollandais y a fait une importante découverte qu'il justifiera -dans la _Romania_. Ce petit manuscrit, très personnel à Charles -d'Orléans, contient deux poésies écrites de la main même de -François Villon. Voici comment on peut établir ce point. M. -Byvanck a remarqué que certaines poésies de ce manuscrit avaient -été transcrites de la main propre de Charles d'Orléans, et que -les ballades du concours _Je meurs de soif..._ sont chacune -d'une écriture différente et bien caractérisée. Au-dessus de ces -ballades un scribe a noté les noms des auteurs: Robertet, Caillau, -Villon, etc. On ne retrouve l'écriture de la ballade de Villon -qu'une autre fois dans le manuscrit: et c'est l'écriture du _Dit -de la naissance Marie_, qui est signé: «Votre povre escolier -Françoys». D'ailleurs l'orthographe de ces deux pièces est de tous -points conforme à celle de Villon, qu'on avait rétablie à l'aide -de la méthode critique. Tandis que les autres poètes écrivaient -_soif_, Villon note _seuf_, à la parisienne. Il orthographie _je -pourré_ pour _je pourrai_, _perdent_ pour _perdant_. Quand M. -Byvanck aura apporté l'ensemble de preuves philologiques qu'il -se propose de donner, le petit manuscrit 25.458 deviendra bien -célèbre. L'encre avec laquelle sont écrites les deux pièces est -la même aussi, différente des autres encres du manuscrit, qui -ont un ton plus noir. Elle est jaune, fine et pâle. En effet, -chacun portait alors son encrier à la ceinture, un galimart avec -les plumes et l'encre que l'on préférait. L'écriture est petite, -serrée, ronde et nette, peu gothique d'aspect et assez analogue -à celle de Rabelais dans la minuscule. Mais les grandes lettres -sont gothiques, quoique Villon en ait simplifié quelques-unes -par un procédé tout à fait personnel. Elles sont disposées en -colonne, avec soin, au début des vers, séparées par un blanc du -mot qu'elles commencent. On voit très bien que le poète avait la -grande habitude des acrostiches, et qu'il mettait les lettres -initiales de ses vers en lumière. Enfin il traçait au-dessus de -tous les _y_ un petit signe courbe très délicat. - -Voici maintenant la conjecture que l'on peut faire, d'après ce -manuscrit, sur les relations de Charles d'Orléans et de François -Villon. Le _Dit de la naissance Marie_ est copié sur le premier -feuillet des cahiers reliés qui composent le manuscrit. Mais les -quatorze pages qui suivent sont restées en blanc. Peut-être que -le cahier avait été remis à Villon et que le poète fut paresseux -ou qu'il cessa de plaire à la cour. Rien ne peut être fixé à cet -égard. Toutefois, M. Byvanck a pu constater, au moyen de remarques -philologiques qu'il exposera tout au long, que Charles d'Orléans a -écrit de sa main, au recto de la page qui contient le poème sur la -_Naissance Marie_ et peu après, une réponse indirecte au _Dit_ de -Villon, où il demandait la paix. - - Chascun s'esbat au mieulx mentir - Et voulentiers je l'apprendroye, - Mais maint mal j'en voy advenir, - Parquoy savoir ne le vouldroye... - - * * * * * - - Paix crie; Dieu la nous ottroye! - C'est ung trésor qu'on doit chérir, - Tous bien s'en peuvent ensuir, - Si faulceté ne s'y employe. - -On serait moins tenté d'appliquer ces vers à François Villon, -si l'on ne savait qu'il fut menteur en attitude et en action, -littérairement et avec ses compagnons. Il paraît peu douteux que -Charles d'Orléans ait esquissé son portrait dans ce rondeau, -qui fait nettement allusion aux deux premiers vers du _Grand -Testament_. - - En l'an de mon trentiesme aage, - Que toutes mes hontes j'eus beues... - -Voici la pièce du duc d'Orléans: - - Qui a toutes ses hontes beues, - Il ne lui chault que l'on lui die. - Il laisse passer mocquerie - Devant ses yeulx, comme les nues. - - S'on le hue par my les rues, - La teste hoche à chiere lie. - Qui a toutes ses hontes beues, - Il ne lui chault que l'on lui die. - - Truffes sont vers lui bien venues - Quant gens rient, il faut qu'il rie - Rougir on ne le feroit mie; - Contenances n'a point perdues - Qui a toutes ses hontes beues. - -Ce portrait est grave et triste. On n'est point surpris que le -prince austère ait été choqué par la bouffonnerie forcée de -François Villon. Deux esprits si différents ne pouvaient guère -se comprendre ni s'aimer. Puis nous ne savons pas si Villon ne -provoqua pas la mésestime du duc d'Orléans. - -Il ne put rester à Blois, bien qu'y ayant à la maison ducale «les -gages». Il se dirigea vers le Bourbonnais. Nous savons qu'il passa -à Saint-Satur, sous Sancerre, parce qu'il y releva une inscription -tombale très naïve, qu'il replaça dans le _Grand Testament_. -L'indication topographique, ainsi que l'a montré M. Longnon, est -rigoureusement exacte, puisque Saint-Satur est au pied de la -montagne où s'élève Sancerre. Puis il vint auprès du duc Jean -II de Bourbon, qui aimait les poètes, puisqu'il correspondait -avec Charles d'Orléans. Les comptes de la maison de Bourbon sont -malheureusement détruits, pour cette période. Nous y aurions -trouvé à coup sûr note de la pension que Villon reçut de Jean -II. La _Requête_ en vers que le poète lui adressa pour avoir de -l'argent montre bien que Villon en recevait habituellement. Mais -il ne resta pas à la cour de Bourbon. Il alla, comme l'a reconnu -M. Longnon, jusque dans le Dauphiné, à Roussillon, en dehors du -royaume de France. Et il revint, toujours errant, incertain, ne -sachant où se reposer. Dans l'été de 1461, il était prisonnier -depuis de longs mois à Meung-sur-Loire, dans les prisons de -l'évêque d'Orléans, Thibault d'Aussigny. Villon conseille aux -enfants perdus, dans sa ballade, d'éviter Montpipeau, où fut -compromis Colin de Cayeux. Montpipeau est une forteresse isolée, -à dix kilomètres au nord de Meung. Probablement les coquillards, -et François Villon avec eux, firent près de Montpipeau quelque -vol ou quelque meurtre. L'affaire devait être grave, car Villon -fut mis à l'oubliette, au pain et à l'eau, et enferré. Jamais -il ne pardonna à l'évêque d'Orléans. Il lui parut qu'on l'avait -traité d'horrible façon. Il prétendit avoir subi dans ce cachot -de Meung toutes les peines de sa vie. Il s'attendait à la prison -perpétuelle, et il maudissait Thibault d'Aussigny. - - Large ou estroit, moult me fut chiche. - Tel lui soit Dieu qu'il m'a esté. - -Mais Charles VII, heureusement pour Villon, mourut le 22 juillet -1461. Pour le droit de joyeux avènement, Louis XI donna des -lettres de rémission aux prisonniers des villes où il passa après -son sacre. Ainsi, à Reims, à Meaux, à Paris, à Bordeaux. Il -passa à Meung le 2 octobre 1461. Nous n'avons pas la lettre de -rémission qu'il accorda à François Villon. Elle nous aurait appris -la série de ses délits et son dernier crime. Parmi les notes que -le suppliant remit à la chancellerie royale, il dut indiquer -l'affaire du collège de Navarre, pour laquelle il eut rémission, -comme pour les autres. Villon ne se connaît plus de joie. Il -remercie Jésus: - - Loué soit-il, et Nostre-Dame, - Et Loys, le bon roy de France! - -Il allait pouvoir rentrer à Paris et reprendre sa chambre au -cloître Saint-Benoît. Pourtant il écrivit le _Grand Testament_ -avant de revenir auprès de maître Guillaume de Villon. Beaucoup -des pièces qu'il y inséra avaient été composées depuis longtemps. -Mais divers indices montrent que, contrairement au témoignage -de son contemporain Éloy d'Amerval, ce n'est pas à Paris qu'il -termina son poème. Il croit d'abord que Robert d'Estouteville est -encore prévôt de Paris en 1461, quoique le roi Charles VII lui -eût retiré ses fonctions dès 1460, et que Louis XI eût confirmé -sa disgrâce. Il ne fut rétabli à la charge de prévôt qu'en 1465. -Villon parle aussi de la Maschecroüe, comme si elle était encore -vendeuse de volailles près de la porte du Grand Châtelet. M. -Longnon a retrouvé cette poulaillière dans les censiers du Temple. -Elle se nommait vraiment Machico, veuve d'Arnoul Machico, et au -moins depuis 1443 elle habitait cette maison de la Porte de Paris. -Sa réputation était ancienne. Mais, en 1461, la Machico était -morte, et sans doute depuis une année; sa maison était inhabitée, -et personne ne lui avait succédé dans son commerce. François -Villon l'ignorait aussi, et certes, s'il avait été à Paris, il -aurait souvent passé devant la Machico, à la porte du Grand -Châtelet. - -Sa dernière captivité l'avait impressionné plus fortement. Il y -a dans le _Grand Testament_ de sérieuses préoccupations morales, -et la tentative évidente de composer un traité édifiant. Comme -il fallait nécessairement dans une œuvre de ce genre placer -l'invocation traditionnelle à Notre-Dame, François Villon inséra -dans le _Grand Testament_ la ballade qu'il fit pour sa mère. Il -parle à la sainte Vierge au nom de sa pauvre mère illettrée. Le -poème est admirable. Villon a su merveilleusement adapter ses -sentiments et leur expression. Là, comme ailleurs, il a fait œuvre -littéraire. On ne saurait demander tant de foi naïve à l'homme -qui avait écrit, pourtant dans un moment de haute sincérité, pour -éloigner ses amis du vol et du meurtre: - - Ce n'est pas ung jeu de trois mailles, - Où va corps, et _peut-estre_ l'âme, - -et qui terminait son œuvre, en parlant de sa propre mort, par cet -envoi: - - Prince, gent comme esmerillon, - Sachez qu'il fist, au departir: - Ung traict but de vin morillon, - Quant de ce monde voult partir. - -Enfin, après avoir terminé le _Grand Testament_, François Villon -rentra à Paris. On dut aussitôt copier et répandre son poème. Mais -Villon, ayant retrouvé le chapelain de Saint-Benoît, et sa chambre -au cloître, reprit son ancienne vie. Quoiqu'il eût «toutes ses -hontes bues», il ne s'était pas amendé. Ce petit homme sec, noir, -futé et prudent, ayant repris sa tonsure depuis que la justice -laïque l'avait fait entièrement raser, continuait à errer dans -la cité, et n'oubliait pas ses vieilles haines. La rancune est -son moindre défaut. M. Longnon a eu le bonheur de le retrouver en -novembre 1463. - -François Villon vint visiter un soir, vers six heures, Robin -Dogis, à un hôtel où pendait l'enseigne du Chariot, dans la rue -des Parcheminiers. Il demanda à Robin Dogis de lui donner à -souper. Avec eux mangèrent Rogier Pichart et Hutin du Moustier, -qui fut plus tard sergent à verge au Châtelet. Pendant le souper, -ils convinrent tous qu'ils iraient passer la soirée dans la -chambre de maître François Villon. Vers sept ou huit heures -donc, ils quittèrent l'hôtel du Chariot, et s'en allèrent à -Saint-Benoît, par la rue Saint-Jacques. On ne sait si François -Villon conseilla à ses compagnons une mauvaise plaisanterie, -mais il y a tout lieu de le croire. Car ils s'arrêtèrent devant -la fenêtre de l'écritoire de maître François Ferrebourg (qui -est le même que le François Ferrebouc, licencié en droit canon, -examinateur dans l'affaire du collège de Navarre). Là, Rogier -Pichart se mit à railler les clercs de François Ferrebourg, -les insulta et cracha dans leur écritoire par la fenêtre. Les -clercs sortirent, la chandelle allumée au poing, criant: «Quels -paillards sont-ce là?» Et Rogier Pichart leur demanda s'ils -voulaient acheter des flûtes, entendant qu'il leur donnerait des -coups de bâton. Il y eut une bagarre. Les clercs saisirent Hutin -du Moustier et l'entraînèrent dans l'hôtel de Ferrebourg, tandis -qu'il hurlait: «Au meurtre! on me tue! je suis mort!» Les cris -firent sortir François Ferrebourg, qui heurta Robin Dogis, et -en reçut un coup de dague. Puis Robin laissa Ferrebourg à terre -et remonta la rue Saint-Jacques. Il retrouva Rogier Pichart -devant l'église Saint-Benoît. François Villon était rentré, et -Rogier s'était enfui, la rixe devenant sérieuse. Robin Dogis dit -à Rogier Pichart «qu'il estoit ung très mauvais paillart» et -rentra se coucher à l'hôtel du Chariot. Plus tard, Dogis, étant -sujet savoyard, obtint rémission pour l'entrée à Paris du duc de -Savoie. On voit bien que, dans cette affaire, Rogier Pichart fut -l'agresseur, et que François Villon disparut aussitôt qu'on se -battit. Dogis appela Pichart «paillard» pour l'avoir laissé seul -aux prises avec les clercs après avoir été la cause du tumulte. -Mais le véritable instigateur de l'injure dut être François -Villon. Il avait de la rancune contre François Ferrebourg, comme -il en avait contre François de La Vacquerie. Tous deux avaient -ordonné contre lui des poursuites pour le vol du collège de -Navarre. C'étaient des griefs que Villon n'oubliait pas. Ainsi il -ne reçut pas ses compagnons dans sa chambre de Saint-Benoît, après -la rixe. Il craignait probablement d'être encore une fois accusé. - -Cette date de novembre 1463 est la dernière où l'on trouve la -preuve de l'existence de François Villon. Il nous dit, en 1461, -qu'il était malade, qu'il toussait. Peut-être qu'il mourut vers -l'année 1464. Le testament de maître Guillaume de Villon, dressé -en 1468, est malheureusement perdu. On y aurait eu des détails -sur François Villon, s'il était encore vivant. Suivant Rabelais, -il se serait retiré sur ses vieux jours à Saint-Maixent, en -Poitou; mais les autres anecdotes que conte Rabelais sur Villon -sont apocryphes, et il est difficile d'admettre que Rabelais -ait reçu celle-là par une tradition orale de Saint-Maixent. Il -est plus probable que François Villon mourut, encore jeune, à -Saint-Benoît-le-Bétourné. Si sa vie s'était prolongée bien au delà -de 1463, il aurait laissé d'autres œuvres pour la première édition -de ses poèmes en 1489. - -Telle est donc la biographie de François Villon, encore imparfaite -sans doute et pleine de lacunes; mais elle permet de juger plus -sérieusement l'homme à côté de son œuvre. Il passa dans des -sociétés bien différentes, fut écolier de l'Université, ami des -procureurs, du prévôt de Paris et reçu chez sa femme, et mena une -vie paisible avec le chapelain de Saint-Benoît. En même temps, -il fréquentait les écoliers turbulents et les compagnons de la -Coquille. Devenu criminel, il sut pourtant se faire accueillir -chez Charles d'Orléans et Jean de Bourbon. Deux ans après qu'il -avait écrit une œuvre de repentir, il se faisait encore venger -par ses compagnons d'un souvenir rancunier de sa mauvaise vie. La -complication d'une pareille existence, la difficulté de composer -des attitudes pour ces différentes sociétés, le goût même pour une -mascarade continuelle, font voir que François Villon n'avait pas -l'âme naïve. Il posséda au plus haut point la belle expression -littéraire. C'était un grand poète. Dans un siècle où la force, -le pouvoir et le courage avaient seuls quelque valeur, il fut -petit, faible, lâche, il eut l'art du mensonge. S'il fut subtil -par perversité, c'est de sa perversité même que sont nés ses plus -beaux vers. - - - - -ROBERT LOUIS STEVENSON - - - - -ROBERT LOUIS STEVENSON - - -Je me souviens clairement de l'espèce d'émoi d'imagination où me -jeta le premier livre de Stevenson que je lus. C'était _Treasure -Island_. Je l'avais emporté pour un long voyage vers le Midi. -Ma lecture commença sous la lumière tremblotante d'une lampe de -chemin de fer. Les vitres du wagon se teignaient du rouge de -l'aurore méridionale quand je m'éveillai du rêve de mon livre, -comme Jim Hawkins, au glapissement du perroquet: «_Pieces of -eight! pieces of eight!_» J'avais devant les yeux John Silver, -_with a face as big as a ham--his eye a mere pinpoint in his big -face, but gleaming like a crumb of glass_. Je voyais le visage -bleu de Flint, râlant, ivre de rhum, à Savannah, par une journée -chaude, la fenêtre ouverte; la petite pièce ronde de papier, -découpée dans une Bible, noircie à la cendre, dans la paume -de Long John; la figure couleur de chandelle de l'homme à qui -manquaient deux doigts; la mèche de cheveux jaunes flottant au -vent de la mer sur le crâne d'Allardyce. J'entendais les deux -ahans de Silver plantant son couteau dans le dos de la première -victime; et le chant vibrant de la lame d'Israël Hands clouant -au mât l'épaule du petit Jim; et le tintement des chaînes des -pendus sur Execution Dock; et la voix mince, haute, tremblante, -aérienne et douce s'élevant parmi les arbres de l'île pour chanter -plaintivement: «_Darby M'Graw! Darby M'Graw!_» - -Alors je connus que j'avais subi le pouvoir d'un nouveau créateur -de littérature et que mon esprit serait hanté désormais par des -images de couleur inconnue et des sons point encore entendus. Et -cependant ce trésor n'était pas plus attirant que les coffres d'or -du Capitaine Kidd; je connaissais le crâne cloué sur l'arbre dans -_The Gold Bug_; j'avais vu Blackbeard boire du rhum, comme le -Capitaine Flint, dans le récit d'Oexmelin; je retrouvais Ben Gunn, -changé en homme sauvage, comme Ayrton dans l'île Tabor; je me -souvenais de la mort de Falstaff, agonisant comme le vieux pirate, -et des paroles de Mrs. Quickly: - - _«A parted even just betwen twelve and one, e'en at the turning o' - the tide; for after I saw him fumble with the sheets, and play with - flowers, and smile upon his fingers' ends, I knew there was but one - way; for his nose was as sharp as a pen and' a babbled of green - fields.».... «They say, he cried out of sack.»--«Ay, that' a did.»_ - -J'avais entendu ce même ballottement des pendus noircis par le -hâle, dans la ballade de François Villon; et l'attaque de la -maison solitaire, au milieu de la nuit, me rappelait le conte -populaire, _The Hand of Glory_. «Tout est dit, depuis six mille -ans qu'il y a des hommes, et qui pensent.» Mais ceci était dit -avec un accent nouveau. Pourquoi, et quelle était l'essence de ce -pouvoir magique? C'est ce que je voudrais tâcher de montrer dans -ces quelques pages. - -On pourrait caractériser la différence de l'ancien régime en -littérature et de nos temps modernes par le mouvement inverse du -style et de l'orthographe. Il nous paraît que tous les écrivains -du quinzième et du seizième siècle usaient d'une langue admirable, -alors qu'ils écrivaient les mots chacun à leur manière, sans se -soucier de leur forme. Aujourd'hui que les mots sont fixés et -rigides, vêtus de toutes leurs lettres, corrects et polis, dans -leur orthographe immuable, comme des invités de soirée, ils ont -perdu leur individualisme de couleur. Les gens s'habillaient -d'étoffes différentes: maintenant les mots, comme les gens, sont -habillés de noir. On ne les distingue plus beaucoup. Mais ils sont -tous correctement orthographiés. Les langues, comme les peuples, -parviennent à une organisation de société raffinée d'où on a banni -les bariolages indécents. Il n'en est pas autrement des histoires -ou des romans. L'orthographe de nos contes est parfaitement -régulière; nous les façonnons suivant des modèles exacts. - - _The actors are, it seems, the usual three,_ - -dit George Meredith. Il y a une _manière_ de raconter et de -décrire. L'humanité littéraire suit si volontiers les routes -tracées par les premiers découvreurs que la comédie n'a guère -changé depuis la «maquette» fabriquée par Ménandre, ni le roman -d'aventures depuis l'esquisse que Pétrone a dessinée. L'écrivain -qui rompt l'orthographe traditionnelle prouve véritablement sa -force créatrice. Or, il faut bien se résigner: on ne peut jamais -changer que l'orthographe des phrases et la direction des lignes. -Les idées et les faits restent les mêmes, comme le papier et -l'encre. Ce qui fait la gloire de Hans Holbein dans le dessin de -la famille de Thomas Morus, ce sont les courbes qu'il a imaginé -de faire décrire à son calame. La matière de la Beauté est restée -identique depuis le Chaos. Le poète et le peintre sont des -inventeurs de formes: ils se servent des idées communes et des -visages de tout le monde. - -Prenez maintenant le livre de Robert Louis Stevenson. Qu'est-ce? -Une île, un trésor, des pirates. Qui raconte? Un enfant à qui -arriva l'aventure. Odysseus, Robinson Crusoe, Arthur Gordon Pym -ne s'en seraient pas tirés d'autre manière. Mais ici il y a un -entrecroisement de récits. Les mêmes faits sont exposés par deux -narrateurs--Jim Hawkins et le docteur Livesey. Robert Browning -avait déjà imaginé quelque chose de semblable dans _the Ring -and the Book_. Stevenson fait jouer en même temps le drame par -ses récitants; et au lieu de s'appesantir sur les mêmes détails -saisis par d'autres personnes, il ne nous présente que deux ou -trois points de vue différents. Puis l'obscurité est faite à -l'arrière-plan, pour nous donner l'incertitude du mystère. Nous ne -savons pas exactement ce qu'avait fait Billy Bones. Deux ou trois -touches de Silver suffisent pour nous inspirer le regret ardent -d'ignorer à jamais la vie de Captain Flint et de ses compagnons -de fortune. Qu'était-ce que la négresse de Long John, et dans -quelle auberge de quelle ville d'Orient retrouverons-nous, avec un -tablier de cuisinier, _the seafaring man with one leg_? L'art, -ici, consiste à ne point dire. J'ai eu une triste déception le -jour où j'ai lu dans Charles Johnson la vie de Captain Kidd: -j'aurais préféré ne la lire jamais. Je suis sûr de ne jamais -lire la vie de Captain Flint ou de Long John. Elles reposent, -informulées, dans le tombeau du Mont Pala, dans l'île d'Apia. - - _And may I - And all my pirates share the grave - Where these and their creations lie!_ - -Ces espèces de silences du récit, qui sont peut-être ce qu'il y a -de plus passionnant dans les fragments du _Satiricon_, Stevenson -a su les employer avec une extraordinaire maîtrise. Ce qu'il ne -nous dit pas de la vie d'Alan Breck, de Secundra Dass, d'Olalla, -d'Attwater, nous attire plus que ce qu'il nous en dit. Il sait -faire surgir les personnages des ténèbres qu'il a créées autour -d'eux. - -Mais pourquoi le récit même, en dehors de la composition, et des -coupures de silence qui y sont ménagées, a-t-il cette intensité -particulière qui ne vous permet pas de déposer un livre de -Stevenson quand vous l'avez pris en main? J'imagine que le -secret de ce pouvoir a été transmis de Daniel De Foe à Edgar Poe -et à Stevenson, et que Charles Dickens en a eu quelques lueurs -dans _Two Ghost Stories_. C'est essentiellement l'application -des moyens les plus simples et les plus réels aux sujets les -plus compliqués et les plus inexistants. Le récit minutieux de -l'apparition de Mrs. Veal, le compte rendu scrupuleux du cas de -M. Valdemar, l'analyse patiente de la faculté monstrueuse de -Dr. Jekyll, sont les exemples les plus frappants de ce procédé -littéraire. L'illusion de réalité naît de ce que les objets qu'on -nous présente sont ceux que nous voyons tous les jours, auxquels -nous sommes bien accoutumés; la puissance d'impression, de ce -que les rapports entre ces objets familiers sont soudainement -modifiés. Faites croiser à un homme l'index par-dessus le médius -et mettez une bille entre les extrémités des doigts croisés: il -en sentira deux, et sa surprise sera beaucoup plus grande que -lorsque M. Robert Houdin fait jaillir une omelette ou cinquante -mètres de ruban d'un chapeau préparé à l'avance. C'est que cet -homme connaît parfaitement ses deux doigts et la bille: il ne -doute donc point de la réalité de ce qu'il essaie. Mais les -rapports de ses sensations sont changés: voilà où il est touché -par l'extraordinaire. Ce qu'il y a de plus saisissant dans _The -Journal of the Plague_, ce ne sont ni les fosses prodigieuses -creusées dans les cimetières, ni les entassements de cadavres, ni -les portes marquées de croix rouges, ni les appels de cloche des -enterreurs des morts, ni les affres solitaires des fuyards, ni -même _the blazing star, of a faint dull, languid colour, and its -motion very heavy, solemn, and slow_. Mais l'épouvante est extrême -dans ce récit: le sellier, parmi le profond silence des rues, -entre dans la cour de la maison de poste. Un homme est au coin; -un autre à la fenêtre; un autre à la porte du bureau. Tous trois -regardent, au centre de la cour, une petite bourse de cuir, avec -deux clefs qui y pendent; personne _n'ose_ y toucher. Enfin l'un -d'eux se décide, saisit la bourse avec des pincettes rougies au -feu, et l'ayant brûlée fait tomber le contenu dans un seau plein -d'eau. _The money, as I remember_, dit De Foe, _was about thirteen -shillings, and some smooth groats and brass farthings_. Voilà -une pauvre aventure des rues--une bourse abandonnée--mais toutes -les conditions d'action sont modifiées, et aussitôt l'horreur de -la peste nous entoure. Deux des incidents les plus terrifiants -en littérature sont la découverte par Robinson de l'empreinte -d'un pied inconnu dans le sable de son île, et la stupeur de Dr. -Jekyll, reconnaissant, à son réveil, que sa propre main, étendue -sur le drap de son lit, est devenue la main velue de M. Hyde. Le -sentiment du mystère dans ces deux événements est insurmontable. -Et pourtant aucune force psychique n'y paraît intervenir: l'île -de Robinson est inhabitée--il ne devrait y avoir là d'empreinte -d'autre pied que du sien; le docteur Jekyll n'a pas au bout du -bras, dans l'ordre naturel des choses, la main velue de M. Hyde. -Ce sont de simples oppositions de fait. - -Je voudrais en arriver maintenant à ce que cette faculté a -de spécial chez Stevenson. Si je ne me trompe, elle est plus -saisissante et plus magique chez lui que chez tous les autres. La -raison m'en paraît être dans le romantisme de son réalisme. Autant -vaudrait écrire que le réalisme de Stevenson est parfaitement -irréel, et que c'est pour cela qu'il est tout-puissant. Stevenson -n'a jamais regardé les choses qu'avec les yeux de son imagination. -Aucun homme n'a la figure comme un jambon; l'étincellement des -boutons d'argent d'Alan Breck, lorsqu'il saute sur le vaisseau -de David Balfour, est hautement improbable; la rigidité de la -ligne de lumière et de fumée des flammes de chandelles dans le -duel du _Master of Ballantrae_ ne pourrait s'obtenir dans une -chambre d'expériences; jamais la lèpre n'a ressemblé à la tache -de lichen que Keawe découvre sur sa chair; quelqu'un croira-t-il -que Cassilis, dans _the Pavilion on the Links_, ait pu voir luire -dans les prunelles d'un homme la clarté de la lune, _though he -was a good many yards distant_? Je ne parle point d'une erreur -que Stevenson avait reconnue lui-même, et par laquelle il fait -accomplir à Alison une chose impraticable: «_She spied the sword, -picked it up... and thrust it to the hilt into the frozen ground_». - -Mais ce ne sont pas là, en vérité, des erreurs: ce sont des images -plus fortes que les images réelles. Nous avions trouvé chez bien -des écrivains le pouvoir de hausser la réalité par la couleur des -mots; je ne sais pas si on trouverait ailleurs des images qui, -sans l'aide des mots, sont plus violentes que les images réelles. -Ce sont des images romantiques, puisqu'elles sont destinées à -accroître l'éclat de l'action par le décor; ce sont des images -irréelles, puisqu'aucun œil humain ne saurait les voir dans le -monde que nous connaissons. Et cependant elles sont, à proprement -parler, la quintessence de la réalité. - -En effet, ce qui reste en nous d'Alan Breck, de Keawe, de Thevenin -Pensete, de John Silver, c'est ce pourpoint aux boutons d'argent, -cette tache irrégulière de lichen, stigmate de la lèpre, ce crâne -chauve avec sa double touffe de cheveux rouges, cette face large -comme un jambon, avec les yeux scintillants comme des éclats de -verre. N'est-ce pas là ce qui les dénote dans notre mémoire? ce -qui leur donne cette vie factice qu'ont les êtres littéraires, -cette vie qui dépasse tellement en énergie la vie que nous -percevons avec nos yeux corporels qu'elle anime les personnes qui -nous entourent? Car l'agrément et l'intérêt que nous éprouvons -dans les autres est excité, la plupart du temps, par leur -degré de ressemblance avec ces êtres littéraires, par la teinte -romantique qui se répand sur eux. Nos contemporains existent avec -d'autant plus de force, nous apparaissent avec d'autant plus -d'individualité, que nous les attachons plus étroitement à ces -créations irréelles des temps anciens. Cette haleine littéraire -fait fleurir toutes nos affections en beauté. Nous vivons rarement -avec plaisir de notre vraie vie. Nous essayons presque toujours -de mourir d'une autre mort que de la nôtre. C'est une sorte de -convention héroïque qui donne de l'éclat à nos actions. Quand -Hamlet saute dans la tombe d'Ophélie, il songe à sa propre saga, -et s'écrie: - - _It is I, Hamlet the Dane!_ - -Et combien se sont enorgueillis de vivre de la vie d'Hamlet, -qui voulait vivre de la vie d'Hamlet le Danois. Souvenez-vous -de Peer Gynt, qui ne peut pas vivre de sa propre vie, et qui, -revenu dans son pays, vieux et inconnu, voit vendre à l'encan -les accessoires de sa propre légende. Nous devrions être -reconnaissants à Stevenson pour avoir élargi le cercle de ces -amis de l'irréel. Ceux qu'il nous a donnés sont stigmatisés si -vivement par son réalisme romantique que nous risquons fort de ne -jamais les rencontrer ici-bas. Souvent nous voyons Don Quichotte, -_de complexion recia, seco de carnes, enjuto de rostro_; ou Frère -Jean des Entommeures, _hault, maigre, bien fendu de gueulle, bien -advantaigé en nez_; ou le prince Hal, avec _a villainous trick -of his eye and a foolish hanging of his nether-lip_: tous traits -de visage et de corps que la nature a mis en réserve pour nous, -et qu'elle nous montrera souvent encore. La valeur imaginative -résulte du choix et de la couleur des mots, de la coupure de la -phrase, de leur appropriation au personnage qu'ils décrivent; et -cette combinaison artistique est si miraculeuse que ces traits -communs et fréquents dénotent pour l'éternité Don Quichotte, Frère -Jean, le Prince Hal: ils leur appartiennent, c'est à eux que nous -sommes obligés d'aller les demander. - -Rien de pareil pour ceux que nous a créés Stevenson. Nous ne -pouvons modeler personne à leur image, parce qu'elle est trop -vive et trop singulière, ou qu'elle est liée au costume, à un jeu -de lumière, à un accessoire de théâtre, pourrait-on dire. Je me -souviens que lorsqu'on fit jouer ici la pièce de John Ford, _'T -is pity she's a whore_, nous supposâmes qu'il faudrait piquer sur -le poignard de Giovanni un vrai cœur sanglant. A la répétition, -l'acteur entra, brandissant au bout de sa dague un cœur de mouton -frais. Nous demeurâmes stupéfaits. Au delà de la rampe, sur la -scène, parmi les décors, rien ne ressemblait moins à un cœur -qu'un vrai cœur. Ce morceau de viande avait l'air d'une pièce de -boucherie, toute violette. Ce n'était point le cœur saignant de -la belle Annabella. Nous pensâmes alors que, puisqu'un vrai cœur -paraissait faux en scène, un faux cœur devait paraître vrai. On -fit le cœur d'Annabella avec un morceau de flanelle rouge. La -flanelle était découpée selon la forme qu'on voit sur les images -saintes. Le rouge était d'un éclat incomparable, tout à fait -différent de la couleur du sang. Quand nous vîmes paraître une -seconde fois Giovanni avec sa dague, nous eûmes tous un petit -frémissement d'angoisse, car c'était bien là, à n'en pas douter, -le cœur sanglant de la belle Annabella. Il me semble que les -personnages de Stevenson ont justement cette espèce de réalisme -irréel. La large figure luisante de Long John, la couleur blême du -crâne de Thevenin Pensete s'attachent à la mémoire de nos yeux en -vertu de leur irréalité même. Ce sont des fantômes de la vérité, -hallucinants comme de vrais fantômes. Notez en passant que les -traits de John Silver hallucinent Jim Hawkins, et que François -Villon est hanté par l'aspect de Thevenin Pensete. - -J'ai essayé de montrer jusqu'ici comment la puissance de Stevenson -et de quelques autres résultait du contraste entre l'ordinaire -des moyens et l'extraordinaire de la chose signifiée; comment -le réalisme des moyens chez Stevenson a une vivacité spéciale; -comment cette vivacité naît de l'irréalité du réalisme de -Stevenson. Je voudrais aller encore un peu plus loin. Ces images -irréelles de Stevenson sont l'essence de ses livres. Comme le -fondeur de cire perdue coule le bronze autour du «noyau» d'argile, -Stevenson coule son histoire autour de l'image qu'il a créée. -La chose est très visible dans _The Sire de Malétroit's Door_. -Le conte n'est qu'un essai d'explication de cette vision: une -grosse porte de chêne, qui semble encastrée dans le mur, cède -au dos d'un homme qui s'y appuie, tourne silencieusement sur -des gonds huilés et l'enferme automatiquement dans des ténèbres -inconnues. C'est encore une porte qui hante d'abord l'imagination -de Stevenson au début de _Dr. Jekyll and Mr. Hyde_. Dans _The -Pavilion on the Links_, le seul intérêt du récit c'est le mystère -d'un pavillon fermé, solitaire au milieu des dunes, avec des -lumières errantes derrière ses volets clos. _The New Arabian -Nights_ sont construites autour de l'image d'un jeune homme, qui -entre la nuit dans un bar avec un plateau de tartes à la crème. -Les trois parties de _Will o' the Mill_ sont essentiellement -faites avec une file de poissons argentés qui descendent le -courant d'une rivière, une fenêtre éclairée dans la nuit bleue -(_one little oblong patch of orange_) et le profil d'une voiture, -_and above that a few black pine tops, like so many plumes_. -Le danger d'un tel procédé de composition, c'est que le récit -n'ait pas l'intensité de l'image. Dans _The Sire de Malétroit's -Door_, l'explication est fort au-dessous de la vision. Quant aux -tartes à la crème de _Suicide Club_, Stevenson a renoncé à dire -pourquoi elles étaient là. Les trois parties de _Will o' the -Mill_ sont juste à la hauteur de leurs images, qui semblent ainsi -être de véritables symboles. Enfin, dans les romans, _Kidnapped_, -_Treasure Island_, _The Master of Ballantrae_, etc., le récit est -incontestablement très supérieur à l'image, qui cependant a été -son point de départ. - -Maintenant le créateur de tant de visions repose dans l'île -fortunée des mers australes. - - Ἐν νἠσοις μαϰαρῶν σἐ φασιν εἶναι - -Hélas! nous ne verrons plus rien avec _his mind's eye_. Toutes -les belles fantasmagories qu'il avait encore en puissance -sommeillent dans un étroit tombeau polynésien, non loin d'une -frange étincelante d'écume: dernière imagination, peut-être aussi -irréelle, d'une vie douce et tragique. «_I do not see much chance -of our meeting in the flesh_», m'écrivait-il. C'était tristement -vrai. Il reste entouré pour moi d'une auréole de rêve. Et ces -quelques pages ne sont que l'essai d'explication que je me suis -donnée des rêves que m'inspirèrent les images de _Treasure Island_ -par une radieuse nuit d'été. - - - - -GEORGE MEREDITH - - - - -GEORGE MEREDITH - -I - - -Je sens bien qu'il faut présenter M. Meredith au public français, -et j'y trouve une grande difficulté. Les œuvres du comte Tolstoï -sont dans toutes les mains; les drames de Henrik Ibsen ont -été joués et acclamés à Paris; il est facile au lecteur de se -reporter à des traductions. Rien de pareil pour les livres de M. -Meredith. On ne les connaît point ici. Il y a sept ans, on ne -les connaissait point en Angleterre. J'entends que le public des -romans ne trouvait pas encore d'intérêt à ceux de George Meredith. -Mais les plus nobles écrivains anglais, Swinburne, Henley, Robert -Louis Stevenson, s'inclinaient dès longtemps devant lui avec -déférence. Car George Meredith publie depuis 1849, et on peut dire -que son premier chef-d'œuvre date de 1856. - -Les raisons de l'indifférence de la masse à l'égard de tels livres -sont aisées à dire. Le langage de George Meredith est d'une -extrême difficulté, par suite de la complexité des idées qui se -pressent dans ses phrases. Toutes les nuances de sentiment, -toutes les antinomies d'esprit, toutes les constructions -d'imagination sont exprimées avec une richesse de métaphores qu'on -retrouverait seulement dans les œuvres de l'époque d'Élisabeth. -Ses personnages parlent une langue si individuelle qu'on reconnaît -le mode de la pensée française dans le babil de l'exquise Renée -(_Beauchamp's Career_), et la gauche lourdeur de la réflexion -allemande dans les balbutiements mignons de la petite princesse -Ottilia (_Harry Richmond_). Le mécanisme de l'intelligence est -si minutieusement étudié dans _One of our Conquerors_ que les -cinquante premières pages sont consacrées à nous énumérer toutes -les associations d'idées qui naissent dans la tête de M. Victor -Radnor à la vue d'une tache de boue sur son gilet blanc. Enfin, -et pour en venir à l'essence même de son œuvre, George Meredith a -traité les problèmes du radicalisme dans _Beauchamp's Career_, du -socialisme dans _The Tragic Comedians_ (l'histoire de Ferdinand de -Lassalle), de l'esprit révolutionnaire dans _Vittoria_, des années -d'apprentissage d'un jeune homme dans _Richard Feverel_ et _Harry -Richmond_; et dans _l'Égoïste_, qui est un livre unique au monde, -il a exploré le plus terrible mystère du cœur humain. Tout cela -était bien ardu pour des lecteurs accoutumés aux émotions plus -simples et plus faciles que leur donnaient les romans de Charles -Dickens et de George Éliot. - -Comment donc M. Meredith a-t-il été accepté du public? D'abord, -par les efforts et les articles répétés de Swinburne, de Henley, -de Stevenson, et de beaucoup d'autres encore; ensuite, par la -force des conflits en jeu dans son œuvre, par la puissance -passionnelle de ses héros qui égalent les plus fortes créations -des poètes du XVIe siècle, par le charme pénétrant de ses femmes: -Rose Jocelyn, Lucy Desborough, Clara Middleton, «douces créatures -aux doux noms, écrit Stevenson, les filles de George Meredith»; -et surtout parce que la poussée d'un génie qui ne cesse de se -développer durant plus de trente ans à travers douze grands romans -et quatre volumes de poèmes doit être finalement irrésistible. - - -II - -Tandis que le train m'emportait assez lentement vers Dorking, je -cherchais le mot caractéristique dans l'œuvre de George Meredith -et la tendance générale de ses livres. Et je me rappelai ce cri à -la fin des cinquante sonnets qui composent le poème de _l'Amour -moderne_: - - _More brain, o Lord, more brain!_ - -La femme n'a pas assez de cerveau. Elle ne peut pas comprendre -l'homme. Il faut qu'elle se hausse jusqu'à son intellectualisme. -Les cordes de la lyre sur laquelle jouait l'Amour ne rendent plus -qu'un son discordant. - -Concevons une nouvelle corde «ajoutée dans la pensée»: -alors, l'harmonie sera rétablie, et l'amour pénétrera dans -l'intelligence; deviendra, en vérité, un bien commun à la femme et -à l'homme. Mais «le sens des femmes est encore tout mêlé de leurs -sens». Que la femme augmente son cerveau pour comprendre l'homme; -que l'homme augmente son cerveau pour comprendre la Nature. «Je -joue pour des saisons, non des éternités, dit la nature, souriant -sur son chemin... Vers sa rose mourante elle laisse tomber un -regard de tendresse et passe, à peine une lueur de souvenir dans -la prunelle... Car elle connaît très profondément les lois de la -croissance, elle dont les mains portent ici un sac de graines, -là une urne... Cette leçon de notre seule amie visible, ne -pouvons-nous pas l'apprendre à nos cœurs insensés?» Mais «nous -ne nous nourrissons pas des heures qui s'avancent et nos cœurs -désirent les jours enterrés». Nous résistons à la Nature parce que -nous ne la comprenons pas assez. _More brain, o Lord, more brain!_ -L'activité exaltée du cerveau fera cesser l'éternel conflit, -l'incompréhension entre l'homme et la femme, entre les sociétés -factices et les passions de la nature. - - -III - -Et l'homme que j'allais voir a exalté son activité cérébrale au -delà de toutes les limites humaines. - -Près de Dorking, au pied de la colline de Box-Hill, en face -des prairies blondissantes de Surrey, semées d'arbres trapus, -mamelonnés, d'un doux vert d'émeraude, entre des ormes et des -frênes, la maison de George Meredith est nichée contre la pente -fertile du sol. Plus haut, sur le versant de la colline, après -des massifs de bleuets et de coquelicots, un cottage de bois, -à deux pièces seulement. C'est là que M. Meredith travaille. -Jadis, il y couchait. Il s'y enferme depuis dix heures du matin -jusqu'à six heures du soir. Il interdit, sous peine de son plus -sévère déplaisir, qu'on le dérange pendant cette période de la -journée. Même son fidèle Cole, son domestique, «le meilleur -de l'Angleterre», qui le sert depuis quatorze ans, n'oserait -affronter l'orage. S'il y a urgence, on communique de la maison -avec M. Meredith par une sonnerie électrique et un appareil -téléphonique. - -Je fus d'abord frappé du résultat d'une telle surchauffe -cérébrale, quand je vis s'avancer M. Meredith, qui venait de -quitter la page commencée. M. Meredith est de haute taille; les -cheveux et la barbe sont gris; la figure droite, belle, imposante, -les yeux d'un bleu profond: mais ces yeux, pendant les premières -minutes où il me parla, étaient littéralement _ivres de pensée_. - -En me conduisant vers sa cellule, M. Meredith me dit: «On prétend -que le cerveau se fatigue. N'en croyez rien. Le cerveau ne se -lasse jamais. C'est l'estomac qu'on surmène. Et moi, je suis né -avec un mauvais estomac», ajouta-t-il en souriant. - -Dans le cabinet de travail, une grande baie vitrée s'ouvre sur les -larges pâturages et les bouquets de grands arbres bas du gras pays -de Surrey; une autre petite fenêtre donne sur un taillis noir de -pins qui gravissent la colline. C'est là qu'est la table où écrit -M. Meredith. «Le cerveau a besoin d'obscurité pour que les pensées -puissent jaillir et se mouvoir librement», m'a-t-il dit. - -Il ne cessait de regarder un oiseau qui volait, infatigable, -çà et là, à travers le ciel. «Voyez-vous cet oiseau, me dit -M. Meredith, il m'intéresse extraordinairement; tout le jour, -il volète sans jamais se poser, sans jamais s'arrêter: nous -l'appelons _swift_ (martinet); et chaque fois que je le regarde, -je pense que son mouvement éternel est semblable au mouvement -inlassable de notre cerveau qui ne se pose et ne s'arrête jamais -(_just like the flitting of the brain_).» - -Je ne sais comment je vins à parler de la vieille tour d'Utrecht, -dont la grosse cloche ne sonne qu'à la mort du roi.--«Et je ne -voudrais pas qu'elle sonnât même alors, s'écria M. Meredith. Je -hais le son des cloches (_loathe the bells_), avec leur rythme -persistant; à Bruges, je m'en souviens, elles m'empêchaient de -_penser_ pendant la nuit; oh! je les hais!». - -A une intelligence si constamment tendue, on voit bien que les -figures et les voix doivent se présenter avec une intensité -hallucinatoire. Balzac annonçait à ses visiteurs la mort de Lucien -de Rubempré, les larmes aux yeux. M. Meredith a vécu dans son -cottage de bois avec tous les personnages qui sont sortis de son -imagination. - -Parmi cette solitude de cloître, devant la petite fenêtre obscure, -il a écrit sous leur dictée. «Quand le père de Harry Richmond -est venu me trouver d'abord, m'a-t-il dit, quand j'ai entendu -la pompeuse parole de ce fils d'un duc de sang royal et d'une -actrice de dix-sept ans, je me souviens d'avoir ri aux éclats.» -(_I perfectly roared with laughter._) Puis, comme nous causions -de Renée dans _Beauchamp's Career_: «N'est-ce pas que c'était une -délicieuse créature? Je crois que je suis encore un peu amoureux -d'elle.» (_Was she not a sweet girl? I think I am a little in love -with her yet._) - -Et c'est ici le lieu de fixer le caractère le plus étrange et le -plus frappant de la conversation de M. Meredith. Son langage est -semblable à celui de ses personnages qui traduisent en anglais -ce qu'ils ont pensé en italien, en allemand ou en français. On -éprouve vivement que M. Meredith traduit ce qu'il dit, et que ses -métaphores sont le résultat d'une transposition de signes. En -d'autres termes, de même que le calculateur Jacques Inaudi ne se -sert pas de chiffres pour son travail mental, mais de symboles qui -lui sont propres, M. Meredith ne pense ni en anglais, ni en aucune -langue connue: il pense en _meredith_. Et comme Inaudi transcrit -en chiffres le résultat de ses opérations, M. Meredith traduit en -paroles son mouvement cérébral, donnant ainsi le spectacle de la -fonction intellectuelle la plus prodigieuse de ce siècle. - - -IV - -La substance de ce qu'il m'a dit? Comment pourrais-je la donner? -L'évolution du génie mène à un point où les paroles n'ont plus -pour celui qui les emploie le sens qu'on leur prête. Pour des -hommes tels que Tolstoï, Ibsen, Meredith, les mots _intelligence_, -_amour_, _nature_, enveloppent beaucoup plus d'idées que nous -ne saurions concevoir. La dernière simplicité de l'art et de la -philosophie dissimule un _nexus_ d'expériences et de méditations -que leur première simplicité ne soupçonnait pas. Renan, à la -fin de sa vie, se rencontre mélancoliquement avec un pauvre -Gavroche qui dit les mêmes choses, presque avec les mêmes mots. -M. Meredith m'a parlé de la leçon que donnait la nature à ceux -qui avaient appris à la voir, du conflit de l'homme avec la -femme qui ne comprend encore que «l'épiderme de la paume du -mâle», et de l'incessant vol du martinet à travers le ciel. -Invinciblement, je me souvenais des paroles d'Agur, fils d'Iaké, -au livre des _Proverbes_, et des choses qu'il déclare les plus -incompréhensibles et les plus merveilleuses: la trace de l'oiseau -dans l'air, et la trace de l'homme dans la vierge. Et je me -souvenais aussi de la préface que fit le vieil Hokusaï pour les -_Cent vues du Fousiyama_: «C'est à l'âge de soixante-treize ans -que j'ai compris à peu près la forme et la nature vraie des -oiseaux, des poissons et des plantes». - ---La mort? m'a dit M. Meredith. J'ai assez vécu; je ne la crains -pas: ce n'est que l'autre côté de cette porte (_the inside and the -outside of the door_). - -Et je garde dans les yeux l'image de la haute taille de George -Meredith, avec sa noble figure entourée de cheveux gris, tandis -que, debout sous la porte de sa maison fleurie, il suivait du -regard la voiture qui m'emmenait par la route verte de Box-Hill. - - - - -PLANGÔN ET BACCHIS - - - - -PLANGÔN ET BACCHIS - -I - - -Voici l'aventure de _la Chaîne d'or_ telle qu'on la lit dans -Athénée, livre XIII, chapitre LXVI. - -«Une célèbre hétaïre fut aussi Plangôn la Milésienne. Sa beauté -était si parfaite qu'un jeune homme de Kolophôn devint amoureux -d'elle, bien qu'il eût pour maîtresse la Samienne Bacchis. Il -la pressa de supplications. Mais Plangôn apprit la beauté de -Bacchis, et voulut détourner le jeune homme de cet amour. Comme -cela semblait impossible, elle exigea pour prix de sa faveur le -collier de Bacchis, qui était très célèbre. L'amant, enflammé, -jugea que Bacchis ne souffrirait pas de le voir périr. Et Bacchis -eut pitié de sa passion et lui donna le joyau. Alors Plangôn, émue -de voir que Bacchis n'était point jalouse, lui renvoya le collier -et reçut le jeune homme dans ses bras. Et à partir de ce temps -elles devinrent amies et choyèrent leur amant ensemble. Pleins -d'admiration, les Ioniens, ainsi que le dit Ménétôr dans le _Livre -des Offrandes_, donnèrent à Plangôn le nom de Pasiphilê. C'est -elle qu'Archiloque[7] a citée dans ces vers: - - Figuier des roches becqueté par les volées de corneilles, - Charmante accueilleuse d'étrangers, Pasiphilê. - -[Note 7: Cet Archiloque ne peut pas être le célèbre auteur des -_Iambes_, qui vivait au commencement du VIIe siècle--ou on doit -comprendre que les Ioniens du temps de Plangôn lui appliquèrent un -ancien distique.] - -Plangôn était de Milet, son ami de Kolophôn, et Bacchis de Samos. -L'histoire du collier est une histoire d'Ionie. Ce furent les -Ioniens qui inventèrent le nom de Pasiphilê. L'Ionie est un pays -de merveilles. Tout notre trésor des contes a été pillé dans -Milet. C'était une cité entourée de pins odorants et remplie de -laine et de roses. Elle s'allongeait sur une des pointes de la -baie de Latmos, en face de l'embouchure du Méandre. Les petites -îles de Ladé, de Dromiskos et de Perné abritaient ses quatre -ports. Les Milésiens vivaient dans le même luxe que les Sybarites, -dont ils étaient les amis. Ils portaient des tuniques amorgines -transparentes, des robes de lin couleur de violette, de pourpre, -et de crocos, des sarapides blanches et rouges, des robes d'Égypte -qui avaient la nuance de l'hyacinthe, du feu et de la mer, et -des calasiris de Perse toutes semées de grains d'or. Leurs -couvertures, dit Théocrite, étaient plus molles que le sommeil. -C'était là que des pêcheurs avaient tiré dans leur filet, sur -la grève, le trépied d'or d'Apollon; là aussi que les vierges, -lasses de vivre, n'avaient cessé de se pendre jusqu'au jour où -les magistrats ordonnèrent de les enterrer nues, la cordelette -au cou; là encore que les femmes, au témoignage d'un scoliaste -de Lysistrata, usaient de spéciales débauches. Cité de voluptés, -d'étoffes précieuses, de fleurs, de courtisanes et de légendes! -Sa trace est effacée de la terre; de l'extrémité de Samos on ne -voit plus ses maisons peintes, et la baie même de Latmos a disparu -depuis que les alluvions ont changé le rivage. - -Et comme la cité parfumée de l'odeur des roses et des pins, la -tendre histoire de Bacchis et de Plangôn aurait été effacée de la -terre si Théophile Gautier ne l'eût amoureusement recueillie. Il -la transplanta pour la faire refleurir; il précisa les contours -un peu frustes de ses personnages, et les éclaira de lumières -magnifiques et vivantes. Il supposa que Plangôn quitta les rives -fabuleuses de l'Ionie, comme Aspasie, qui, elle aussi, était née à -Milet; il en fit la contemporaine de Périklès et d'Alcibiade, un -si délicat admirateur de la beauté du corps qu'il brisa la flûte -de son maître de musique, Antigenidas, parce que la distorsion -de la bouche du joueur lui semblait peu gracieuse. Il donna au -jeune homme de Kolophôn le nom de Ctésias, et ne laissa sans -doute Bacchis dans son île de Samos que pour faire voguer vers -elle l'amant éploré sur la superbe trirème _l'Argo_. Il rendit le -sacrifice de Bacchis plus grave en nous disant que son collier -fameux était une grosse chaîne d'or, qui faisait toute sa fortune, -et il inspira au cœur de Plangôn une délicieuse émotion où sa -jalousie se fond pour consentir au partage de l'amour. - -Nous savons peu de chose sur Plangôn de Milet. Timoklès la nomme, -déjà vieille, entre Nannion et Lykê. Anaxilas, un autre poète -comique, l'invective dans _Neottis_: - - Il faut voir, pour commencer, d'abord Plangôn; - Semblable à la Chimère, elle incendie les barbares. - Mais un seul chevalier lui a ôté la vie; - Il a emporté tous ses meubles et a quitté sa maison. - -L'aventure du chevalier n'est pas surprenante, si Plangôn l'avait -aimé. Seulement il ne faut pas croire Anaxilas. Il n'avait -aucune indulgence pour les hétaïres. A ses yeux, Sinôpê, c'est -l'Hydre; Gnathaina, la Peste; Phrynê, Kharybde; et Nannion, -Skylla; elles sont toutes bien vieilles, et semblent des «sirènes -épilées». Tenons-nous en plutôt au récit d'Athénée, où Plangôn -est charmante. Plangôn devait être son surnom. C'est ainsi qu'on -appelait des poupées de cire faites à l'image d'Aphrodite. - -Il est plus aisé de deviner l'histoire de la Samienne Bacchis. -Elle était joueuse de flûte et elle avait été esclave de la grande -hétaïre Sinôpê. Affranchie et devenue riche, elle eut pour esclave -Pythioniké, qui devint hétaïre à son tour, et ruina l'opulent -Macédonien Harpale. Sinôpê tenait une espèce d'école d'hétaïres, -à la manière d'Aspasie. Elle était Thrace, et elle amena toutes -ces femmes qu'elle avait instruites d'Égine à Athènes. Voilà ce -que rapporte l'historien Théopompe dans une lettre qu'il écrivit -au roi Alexandre. Sinôpê avait deux filles. L'une, Gnathaina, -devint hétaïre aussi. L'autre (elle n'a pas laissé de nom) eut -une fillette, Gnathainion, à qui sa tante servit de marraine et -d'éducatrice. Il faut penser que Bacchis, tandis qu'elle était -l'esclave de Sinôpê, fut la compagne de Gnathaina. Cette Gnathaina -avait une grande réputation d'esprit. On a conservé beaucoup de -ses bons mots. Elle fut l'amie du poète comique Diphile, rival de -Ménandre et de Philémon. Ceci nous permet de fixer l'époque où -vécurent Bacchis et Plangôn. Elles durent se connaître et s'aimer -vers la fin du IVe siècle avant Jésus-Christ. On ne put conter -leur histoire dans les soupers du temps de Périklès, et Alcibiade -ne les vit point: elles naquirent seulement cent ans après. - -Les histoires des courtisanes sont toutes pleines d'anecdotes sur -Gnathaina. Car les courtisanes d'Athènes ont eu leurs poètes, -leurs historiens et leurs peintres. D'abord elles donnèrent -leur nom à des comédies: _Koriannô_, de Phérécrate; _Thaïs_ et -_Phanion_, de Ménandre; _Opora_, d'Alexis. Ensuite Machon, de -Sicyone, qui vécut à Alexandrie, composa sur elles des contes en -vers. Machon fit jouer des pièces et fut le maître du grammairien -Aristophane de Byzance. Ce grammairien, qui rythma les arguments -des comédies de son grand homonyme, reçut sans doute de Machon -l'idée d'écrire une histoire des hétaïres. Il recueillit les vies -de cent trente-cinq d'entre elles; mais Apollodore, Ammônios, -Antiphane et Gorgias en ont nommé davantage et on assure qu'ils -en oublièrent. Aristophane de Byzance négligea de mentionner -une fille qu'on appelait Paroinos, et qui buvait immodérément; -Euphrosynê, dont le père était foulon; Theokleia la Corneille -et Synoris la Lanterne, et la Grande, et Mouron, et le Petit -Miracle, et Silence, et la Mèche, et la Lampe, et Torchon. Dans -le livre d'Apollodore, on trouve que deux sœurs, Stagônion et -Anthis, étaient connues sous le nom de «loches», parce qu'elles -étaient blanches, minces, et qu'elles avaient de grands yeux. -Antiphane nous apprend que Nannion était surnommée «Avant-scène» -parce qu'elle portait des robes magnifiques et des bijoux -splendides, mais qu'elle était laide quand elle se déshabillait. -Un autre de leurs historiens n'a laissé que son nom: Kallistratos. -Lyncée de Samos collectionna leurs traits d'esprit; il parle de -Kalliction, qu'on appelait «la pauvre Hélène», et de Leontion, qui -fut la maîtresse d'Épicure. Les peintres des courtisanes furent -Pausanias, Aristide et Nicophanês. La plupart de leurs tableaux -étaient dans la galerie de Sicyone, où les vit le voyageur -Polémôn. Sicyone était une cité de peintres, au milieu d'une terre -boisée, fertile et charmante, sur la mer Corinthienne, entourée de -champs de courges et de pavots. Sitôt que les hétaïres se furent -établies à Corinthe, leur légende dut venir se fixer près des -lourdes fleurs du sommeil. Plus tard, Machon en reçut les derniers -échos, et les porta jusque dans Alexandrie. Et ce sont les -_Chries_ de Machon de Sicyone qui nous donnent la juste impression -des courtisanes grecques. - -Machon n'était pas un poète de talent. On se demande comment il -put même réussir à nouer des intrigues de comédie. Ses vers sont -fort loin d'égaler des pièces du même genre qui abondèrent en -France et en Angleterre au siècle dernier. Mais ils ressemblent -plutôt aux poésies un peu grossières de notre moyen âge: le -recueil des _Repues franches_ en donnerait une assez bonne idée. -Il faut avouer que les contes de Machon ne sont point délicats. -Les plaisanteries y sont remplies d'équivoques et les quolibets -des halles sont bien au-dessus de la bassesse d'une conversation -entre Lamia et Démétrios de Phalère. Machon a choisi pour héroïne -Gnathaina. C'est à elle qu'il attribue presque tous les mots -qu'on trouvait spirituels. Ce sont, en général, des injures -de filles. Il paraît que Diphile ne pouvait se passer de la -société de Gnathaina, et de son côté elle semble avoir eu quelque -sentiment pour lui. Les jours d'insuccès au théâtre, Diphile -courait se faire consoler chez son amie. Mais, à en juger par -les récits de Machon, elle ne lui apprenait pas la poésie, comme -Aspasie avait enseigné la rhétorique à Périklès. Gnathaina, -élevée avec l'esclave de sa mère, dut avoir sur Bacchis quelque -influence. Nous devons donc nous résigner à voir dans Bacchis -de Samos une femme un peu vulgaire. Ce n'est pas pour déprécier -sa bonté. Au contraire, elle dut se sacrifier franchement à -Plangôn comme une brave fille qui a le cœur sur la main. Mais on -aurait tort d'évoquer, pour l'histoire de la Poupée et de cette -joueuse de flûte, les noms d'Aspasie, de Phryné ou de Laïs. Il -est vrai que ces grands noms sont bien enveloppés de fictions. -Nous ne saurions oublier qu'elles furent les amies de Périklès, -d'Hypéride, d'Aristippe, de Diogène et de Démosthène. Pourtant, -à en croire Aristophane, la savante Aspasie entretenait dans sa -maison non pas des hétaïres, mais des filles de condition plus -vile, qu'il appelle _pornaï_. Épikratès, dans son _Anti-Laïs_, -montrait une vieille courtisane devenue oisive et aimant à boire. -Phryné fut vieille aussi, avec Plangôn et Gnathaina, au témoignage -de Timoklès. Ce ne sont pas là des images gracieuses. Mais il -est bien difficile d'avoir quelque certitude sur tout cela. En -effet, un scoliaste du _Plutus_ et Athénée (XIII, LV) sont en -contradiction avec Épikratès. Ils content la mort tragique -de Laïs, encore jeune et belle. Laïs était née à Hykkares, en -Sicile. Les uns disent qu'elle y fut prise, âgée de sept ans, -pendant l'expédition de Nikias, et qu'un Corinthien l'acheta -pour l'envoyer à sa femme; d'autres, que sa mère Timandre fut -donnée au poète dithyrambique Philoxène par Denis le Tyran, vint -à Corinthe avec Philoxène et y fut célèbre, mais que Laïs devint -plus fameuse qu'elle. On connaît d'ailleurs la vie de Laïs à -Corinthe. Mais elle s'éprit d'un certain Euryloque, Aristonikos -(ou Pausanias) et le suivit en Thessalie. D'autres Thessaliens -devinrent amoureux d'elle: ils arrosaient de vin les marches de -sa porte. Les femmes thessaliennes, jalouses, s'indignèrent. Le -jour de la fête d'Aphrodite, où les hommes n'ont point accès -au temple, elles se ruèrent sur Laïs et l'écrasèrent avec les -escabeaux en bois du sanctuaire. Ainsi fut tuée, devant sa déesse, -Laïs qui avait introduit à Corinthe le service des hiérodoules, -esclaves sacrées d'Aphrodite. On voit combien toutes ces aventures -des courtisanes sont contradictoires et vagues. Il est malaisé -de dégager nettement leur personnalité parmi tant de confusion. -Cependant, les récits de Machon doivent peindre assez exactement -le genre de vie et l'esprit des femmes qui entouraient Gnathaina. -Et nous ne risquons guère de nous tromper en pensant que Plangôn -et Bacchis n'étaient point très différentes. C'étaient de jolies -filles grossières, aux élans généreux, un peu bestiales, sans -doute, comme d'autres qui vivaient dans le même temps, Kallistô la -Truie, Nikô la Chèvre, et Hippê la Jument. - - -II - -Si Bacchis et Plangôn n'eurent pas l'esprit relevé, elles furent -du moins capables d'abnégation et de tendresse. Elles en avaient -eu de grands exemples. L'hétaïre Leaina, qui fut amoureuse -d'Harmôdios, se laissa mettre à la torture par les bourreaux -d'Hippias, et se coupa la langue, dit-on, afin de ne pas déclarer -le nom de son amant parmi ses cris de douleur. Mais il y a une -femme mieux connue et dont l'histoire fait songer davantage à -celle des deux hétaïres de Samos et de Milet. C'est Théodota, qui -fut l'amie d'Alcibiade. Théodota était Athénienne, et elle connut -Socrate. Xénophon nous fait là-dessus, dans les _Mémorables_, un -précieux récit où il montre très bien ce qu'était une courtisane -grecque de son temps. Quoique Plangôn et Bacchis aient vécu -plus tard, elles ne durent pas être différentes. Le portrait de -Théodota nous servira pour nous les représenter. - -Ainsi qu'on l'a vu, la fille d'une hétaïre devenait souvent -courtisane elle-même, aussi bien que les jeunes esclaves de la -maison. Il y avait là une sorte de tradition qui dura près d'un -siècle. L'origine de leurs mœurs était presque divine, et le -souvenir religieux les maintint dans une caste assez uniforme. -Diverses traditions prétendent que ce fut Solon qui les fit -venir à Athènes. Mais auparavant elles se consacraient au -service d'Aphrodite dans les cités ioniennes. On avait élevé -des temples d'Aphrodite Hétaïre à Magnésie, à Abydos, à Milet, -à Éphèse, et on y célébrait annuellement sa fête. En Grèce, ces -fonctions sacrées furent établies d'abord à Corinthe où les -hétaïres hiérodoules étaient des esclaves affranchies qui se -vouaient au culte de la déesse. Voilà d'où vint sans doute la -grande renommée des courtisanes corinthiennes. Quant à l'aspect -religieux que les hétaïres conservèrent si longtemps, il devait -être extrêmement ancien. Pythagore, qui fut l'initiateur d'un -dogme, semble avoir admiré, dès le VIe siècle, les hiérodoules -de Samos, où on adorait Aphrodite sous deux noms, «l'Aphrodite -des roseaux» et «l'Aphrodite des marécages». En effet, lorsqu'il -fit à ses disciples le récit de ses métamorphoses passées, il -prétendit qu'il avait été d'abord Euphorbe, puis Pyrandre, ensuite -Kalliklée, mais que, dans sa quatrième vie, il était apparu -sous la forme d'une courtisane au beau visage, nommée Alké. Ces -souvenirs sacrés donnèrent aux hétaïres un privilège qu'elles -se transmettaient de mère en fille, d'éducatrice en esclave; -et, à part les grandes amoureuses qui allumèrent les guerres -ou qui troublèrent la République, il faut s'attendre à trouver -chez la plupart d'entre elles les mêmes traits de caractère. -Or, la manière dont Bacchis vécut avec Plangôn et son amant de -Kolophôn ressemble tout à fait à la vie que mena Théodota auprès -d'Alcibiade et de Timandre. - -Alcibiade eut toujours infiniment de goût pour les courtisanes. -Le fameux rapt que firent les gens de Mégare de deux filles qui -appartenaient à Aspasie n'était qu'une vengeance dont Alcibiade -était la cause. Il avait fait enlever une courtisane de -Mégare, nommée Simaitha. Mais il ne la garda pas longtemps. Au -contraire, la Sicilienne Timandre, mère de Laïs, ne le quitta -plus, dès qu'il l'eut aimée. Une note très brève nous apprend -qu'Alcibiade emmenait toujours avec lui Timandre et Théodota. -Elles acceptèrent, comme Plangôn et Bacchis, un amour en commun. -L'Athénienne et la Sicilienne sacrifièrent toute jalousie à -leur amant. Mais la fin de leur histoire fut plus tragique que -celle de la Milésienne et de la fille de Samos. Après la prise -d'Athènes par Lysandre, Alcibiade, redoutant le gouvernement des -Trente, se réfugia en Phrygie, où il se logea dans une maison du -petit bourg de Mélissa. Il y vivait paisiblement entre Timandre -et Théodota. Cependant, Lysandre obtint de Pharnabase, satrape -de Phrygie, la promesse qu'il ferait tuer Alcibiade. Une nuit, -des soldats barbares cernèrent la maison. Alcibiade rêvait, dans -les bras de Timandre, qu'elle venait de lui passer une robe de -femme, et qu'elle le coiffait et le fardait. Puis une odeur -de fumée âcre l'éveilla. Les barbares avaient mis le feu aux -quatre coins des murs. Alcibiade, à moitié nu, roula son manteau -autour de son bras gauche, et se rua au milieu des assaillants, -l'épée au poing. Ils n'osèrent approcher et l'abattirent à coups -de flèche. Le corps gisait devant la maison fumante. Timandre -et Théodota le soulevèrent, le lavèrent, le roulèrent dans un -linceul et l'ensevelirent de leurs mains. Plutarque attribue cette -action à Timandre; Athénée à Théodota; c'est la preuve qu'elles -l'accomplirent toutes deux. Elles restèrent unies pour honorer -leur amant mort. Il était dangereux de donner la sépulture à ceux -qui étaient tués par ordre politique. Ces deux simples filles -bravèrent le danger. On s'imagine volontiers qu'après de longues -années d'amour le jeune homme de Kolophôn fut couché dans son -sarcophage entre les corps aimés de sa chère Bacchis et de sa -chère Plangôn. Il n'y eut rien pour interrompre leur félicité -jusqu'au jour où la Moïre les réclama. Tel ne fut pas le sort -d'Alcibiade. Des mains tendres et chéries l'allongèrent seul dans -sa tombe à Mélissa, et on ne sait ce que devinrent Timandre et -Théodota. Une statue en marbre de Paros marquait encore, au temps -d'Athénée, dans l'humble bourg de Phrygie, leur œuvre de pieux -dévouement et d'amour sans jalousie. - -Or, cette Théodota, dont le dévouement passa la mort d'Alcibiade, -n'était pas une fille d'intelligence ou d'esprit. Athénée dit -que la forme de sa gorge était parfaite. Xénophon, qui l'avait -vue, ne la décrit point, mais assure que sa beauté excédait toute -expression, et que les peintres venaient la supplier de leur -servir de modèle. C'est ainsi que la curiosité de Socrate fut -excitée. Il voulut la voir. Il la trouva qui posait justement -devant un peintre. Sa mère était assise près d'elle, fort -convenablement habillée par ses soins, et il y avait de jolies -servantes dans la chambre. La pauvre fille répondit à Socrate -avec beaucoup de simplicité. Il lui demanda si elle avait des -champs, des revenus, ou des ouvrières. Théodota, surprise, dit que -non. Alors Socrate la pria de lui expliquer de quoi elle payait -son train de maison. «Quand je trouve un ami,» dit bonnement -Théodota, «qui veut bien être gentil, voilà comment je vis.» -Aussitôt Socrate lui démontra qu'il ne fallait point attendre -qu'un ami vînt «au vol comme une mouche», mais que son artifice -devait s'appliquer à chasser les amis, à les faire tomber dans -ses filets, à se refuser pour se faire désirer, à leur donner -faim pour qu'ils eussent envie d'elle. «Quels artifices,» disait -Théodota, «quelle chasse, quels filets, quelle faim?» Elle ne -comprenait rien à toutes ces subtilités. Elle crut que Socrate -lui proposait de lui aider à trouver des amis. Elle l'en pria -ingénument. Elle ne voyait pas qu'elle servait au philosophe de -texte à apologue. «Veux-tu m'aider à chercher des amis?» lui -dit-elle.--«Si tu me le persuades,» répondit Socrate.--«Mais -comment faire?»--«Cherche, et tu trouveras.» Théodota réfléchit. -Elle ne put imaginer d'autre réponse que celle dont elle avait -une grande expérience. «Il faut venir souvent me voir,» lui -dit-elle.--«Ah!» répondit Socrate, «c'est que je ne suis pas très -libre; j'ai mes occupations, et puis les affaires publiques; -et puis j'ai des amies, moi aussi, qui ne me permettent de les -quitter ni le jour, ni la nuit, parce que je leur apprends des -philtres et des incantations.» Ici, la bonne fille eut l'idée, à -sa manière, de la science du philosophe. «C'est vrai,» dit-elle, -«que tu connais ces choses, Socrate?»--«Mais comment donc -penses-tu que je m'y prendrais pour garder mon ami Apollodore -ou Antisthène, ou pour faire venir de Thèbes Cébès et Simmias? -Sois sûre que je n'y parviens pas sans beaucoup de philtres et -d'incantations et de torcols magiques.»--«Alors, prête-moi ton -torcol magique pour que je t'attire.»--«Non, je ne veux pas être -attiré, je veux que tu viennes me trouver.»--«Mais je viendrai -bien», dit la simple Théodota: «seulement me recevras-tu?»--«Je -te recevrai», dit Socrate, «si je n'ai pas là dedans quelque amie -plus chère.» - -La pauvre Théodota dut être bien mystifiée. Elle crut assurément -que Socrate avait chez lui une courtisane plus jolie qu'elle. -Elle ne sut point que Socrate parlait de son âme. Et le railleur -impitoyable n'essaya pas de la détromper. Quelquefois Socrate -s'amusait à faire jaillir l'idée divine qu'il croyait innée aux -plus ignorants. On voit dans le _Ménon_ comment il prétendait -avoir fait démontrer à un esclave qui ne savait rien le théorème -du carré de l'hypoténuse. Mais il quitta la courtisane sans lui -avoir révélé l'idée de l'amour. Peut-être il vit que c'était -inutile. Théodota la connaissait par instinct bien mieux que -Socrate par dialectique. Elle n'eut besoin d'aucun artifice pour -rester fidèle à Alcibiade et à sa dépouille. Toutes les subtilités -du moraliste n'auraient pu lui apprendre à rouler tendrement -dans un linceul le corps sanglant de son ami. Elles n'auraient -point appris davantage à Bacchis qu'il fallait sacrifier son beau -collier d'or à une rivale pour que le jeune homme de Kolophôn -ne mourût pas de douleur. Car Bacchis et Plangôn durent être -semblables à Théodota. Élevées grossièrement, n'ayant pas l'esprit -plus raffiné que cette simple fille, elles furent bonnes comme -elle, et comprirent l'amour de même. Elles sont plus touchantes -dans cette innocence que la savante politicienne Aspasie. - - - - -SAINT JULIEN L'HOSPITALIER - - - - -SAINT JULIEN L'HOSPITALIER - -I - - -On ne connaît ni le pays de Julien ni le temps où il vivait. -Jacques de Voragine fixe sa fête au 27 janvier, tandis que -d'ordinaire on la célèbre le 20; mais en Italie, en Sicile et en -Belgique, elle tombe le 12 février, près de Barcelone, le 28 août. - -Ferrarius, dans le catalogue des saints d'Italie, affirme qu'on -honore saint Julien dans le diocèse d'Aquilée, en Istrie; -Domeneccus, dans l'_Histoire des saints de Catalogne_, cite la -vénération qu'on a pour lui au bourg de Del Fou, qui fait partie -du diocèse de Barcelone; en Belgique, les hôpitaux étaient placés -sous son invocation, et on l'adorait pareillement à la bonne -_Landgraefin_ sainte Élisabeth; enfin on a imaginé qu'il aurait pu -vivre chez les Carnes, en Vénétie, parce que les fleuves y sont -tumultueux et dangereux au passage. - -Maurolycus rapporte qu'on le représentait en Sicile sous les -vêtements et l'attirail d'un chasseur; tandis qu'en Belgique -les peintres en faisaient un chevalier ou un seigneur, avec une -petite barque à la main et un cerf à son côté; on trouve enfin -son histoire, «telle à peu près» que l'écrivit Flaubert, sur un -vitrail de la cathédrale de Rouen. - -La vie de Julien a été recueillie dans la Légende Dorée, par -Jacques de Voragine, évêque de Gênes (mort en 1298), et c'est le -même texte, sauf d'insignifiantes variations, qu'on pouvait lire -dans saint Antonin et dans le _Speculum historiale_ de Vincent de -Beauvais (mort vers 1264). Nous n'avons pas d'autres documents -sur saint Julien; et la diversité de ses insignes et de ses fêtes -ne permet pas de conjectures sur sa patrie, sur le siècle où il -vécut, sur la noblesse de sa race. La tradition religieuse, pour -lui, est brève et obscure. - -Voici la légende, telle qu'on la trouve dans saint Antonin: - - -VIE DE SAINT JULIEN L'HOSPITALIER TIRÉE DE SAINT ANTONIN. - -Un jour que Julien allait à la chasse, étant jeune homme et noble, -il rencontra un cerf et se mit à le poursuivre. - -Soudain, le cerf se retourna vers lui et dit: - ---Pourquoi me poursuis-tu, toi qui seras meurtrier de ton père et -de ta mère? - -A ces paroles, Julien fut frappé de stupeur. Et afin qu'il ne lui -arrivât pas ce que le cerf avait prédit, il s'enfuit et abandonna -tout. Il alla vers une région très lointaine, où il s'attacha au -service d'un prince. Là, il se conduisit avec tant de vaillance -à la guerre et au palais, que le prince le fit chevalier et lui -donna pour femme une noble veuve châtelaine, qui lui apporta son -château en dot. - -Cependant, les parents de Julien, éplorés d'amour pour leur -fils, erraient, vagabonds, à sa recherche. Ils parvinrent enfin -au château fort que commandait Julien. Mais Julien se trouvait -absent. Sa femme les vit et leur demanda qui ils étaient. Et eux -lui racontèrent ce qui était arrivé à leur fils et comment ils -voyageaient pour le chercher. Alors elle comprit que c'étaient les -parents de Julien, d'autant que son mari lui avait souvent dit -les mêmes choses. Et elle les reçut avec honneur et leur donna sa -propre couche pour s'y reposer, et se fit préparer un autre lit. -Le matin venu, la châtelaine alla à l'église, laissant dormir -dans son lit les parents de Julien, lassés. Cependant Julien, -rentrant chez lui, et, pénétrant dans la chambre nuptiale afin de -réveiller sa femme, y trouva ses parents qui dormaient. Mais il -ne savait pas que c'étaient ses parents: et ayant soupçonné tout -d'un coup que sa femme était couchée là avec un amant, il tira -silencieusement son glaive et les égorgea tous deux. - -Puis il sortit du château et rencontra sa femme qui revenait de -l'église. Et il lui demanda qui étaient ces gens qu'il avait -trouvés dans son lit. Elle lui dit que c'étaient ses parents qui -très doucement le cherchaient et qu'elle avait avec grand honneur -reçus dans sa propre chambre. - -Alors Julien manqua de se pâmer et commença à pleurer très -amèrement, disant: «Malheur à moi, qui viens d'égorger mes très -doux parents! Que ferai-je? Voici qu'elle est accomplie, la parole -du cerf; et j'ai trouvé ici le crime dont la peur m'a fait fuir -ma maison et ma patrie. Adieu donc, ma très douce sœur; car je -ne prendrai plus de repos que je ne sache si Dieu a agréé mon -repentir.» - -Et la femme de Julien lui dit: «Oh! non, mon très doux frère, -je ne t'abandonnerai pas; mais puisque j'ai pris ma part de tes -joies, je prendrai ma part de tes douleurs et de ta pénitence.» - -Ils quittèrent le pays. Près d'un grand fleuve très périlleux -à traverser, ils construisirent un grand hôpital. Et là ils -restèrent leur temps de pénitence, et ils servaient de passeurs -à ceux qui voulaient traverser le fleuve, et ils donnaient -l'hospitalité aux pauvres. - -Et beaucoup de temps après, une nuit que Julien, lassé, reposait -(la gelée dehors était intense), il entendit une voix qui pleurait -et se lamentait et criait: «Julien! Fais-moi passer le fleuve!» -Julien, réveillé, se leva et trouva un homme qui déjà défaillait -de froid. Il le porta dans sa maison, alluma du feu pour le -réchauffer, et le fit coucher dans son lit, sous ses propres -couvertures. Et un peu après, celui qui avait paru d'abord si -faible et comme lépreux devint rayonnant et s'éleva vers le ciel. -Et il dit à son hôte: - ---Julien, le Seigneur m'a envoyé vers toi pour te montrer qu'il a -accepté ta pénitence (c'était un ange du Seigneur) et dans peu de -temps vous reposerez tous deux dans le Seigneur. - -Et ainsi il disparut. - -Et peu de temps après, Julien et sa femme, pleins d'aumônes et de -bonnes œuvres, rendirent leurs âmes au Seigneur. - -Telle est la vie de saint Julien consacrée par la religion. -Petrus, _De natalibus_, liv. III, c. 116, ajoute: - -«Et parce qu'il fut l'hôte des pauvres et des pèlerins, les -voyageurs l'invoquent pour trouver bon gîte sous le nom de Julien -l'Hospitalier.» - -Et saint Antonin: - -«On récite donc en son honneur le _Notre Père_ ou une autre -oraison quand on demande bon gîte et protection contre les périls.» - -C'est l'oraison de saint Julien. On la récitait ordinairement au -temps de Boccace, ainsi qu'il apparaît d'un conte équivoque du -_Decamerone_ que La Fontaine a imité. - - -II - -La tradition religieuse ne nous donne rien de précis sur Julien -l'Hospitalier. Ce n'est pas un saint martyr. Ce n'est pas un -saint local, et nous ignorons près de quel fleuve dangereux il -put construire son hôpital. Car l'invention de Ferrarius, où il -suppose que peut-être Julien aurait vécu en Vénétie parmi les -Carnes, est réfutée par les Bollandistes. Et si on l'a adoré en -Belgique, en Istrie, en Sicile et en Catalogne, il ne paraît pas -qu'aucun récit affirme sa présence en ces pays. Tantôt il est -peint comme un chasseur, tantôt comme un passeur de rivière, -tantôt avec le cerf qui lui annonça son crime. Il ne faut pas -s'attacher davantage aux termes de _Chevalier_, de _Château -fort_ et de _Châtelaine_, qui nous fixent tout au plus la date -approximative à laquelle son histoire fut rédigée. S'il avait vécu -près de l'époque de saint Antonin ou de Vincent de Beauvais, dans -le temps où la féodalité était établie, nous saurions son pays et -le nom du prince au service duquel il entra. - -Mais les vies des saints ont été composées souvent avec des -éléments étrangers à l'hagiographie. La légende des saints Barlaam -et Josaphat, qui figure avec celle de Julien dans le _Speculum -historiale_ de Vincent de Beauvais et dans la _Legenda Aurea_ de -Jacques de Voragine, est l'adaptation de la vie de Siddârtha, ou -de Bouddha, ainsi qu'il a été reconnu par Laboulaye, Liebrecht, -Max Muller et Yule. M. Amélineau a pu extraire de l'hagiographie -copte deux volumes de contes chrétiens d'Égypte. Les histoires -populaires qui servaient à Aristophane se retrouvent encore -partiellement dans les vies des saints russes. - -Si on examine à ce point de vue la légende de Julien, on y -reconnaît aussitôt les caractères déterminants d'un conte -populaire. Le thème général est l'histoire d'un homme qui -accomplit par destinée un meurtre involontaire, et dans ce thème -général sont compris trois thèmes épisodiques: un oracle est -prononcé par un animal; le héros est condamné, en expiation de son -crime, à devenir passeur sur une rivière; un ange vient éprouver -sa charité sous la forme d'un pauvre ou d'un lépreux. - -On sait que l'idée générale d'un conte populaire est exprimée -par différents thèmes épisodiques qui varient et se combinent -diversement suivant les temps, les nations ou les provinces. - -Or, parmi les contes populaires que nous connaissons, aucun ne -reproduit la combinaison de thèmes qui se trouve dans l'histoire -de Julien. Mais il arrive souvent qu'un conte emprunte des thèmes -à un conte qui appartient à un autre cycle. M. Cosquin en a donné -des exemples dans sa belle étude du _folklore_ de Lorraine. - -Il suffira donc de comparer les épisodes de l'histoire de Julien -à d'autres épisodes recueillis parmi les cycles du _folklore_ -pour s'assurer de l'origine populaire de cette admirable légende. -Peut-être trouvera-t-on plus tard dans la littérature orale une -construction où les épisodes du conte seront disposés dans le même -ordre. Et comme l'histoire de Julien devait être fort ancienne -déjà, puisque son origine était oubliée lorsqu'elle entra, au -XIIIe siècle, dans le _Speculum historiale_, on peut imaginer -qu'elle représente pour nous un type archaïque dont les éléments -ont été plus tard démembrés. Elle faisait sans doute partie d'un -cycle d'autres contes analogues. Enclavée dans la littérature -religieuse, c'est l'unique variante qui nous reste. - -Le thème général du conte est absolument identique aux thèmes de -l'histoire d'Œdipe, du prince Agib, du troisième calandar des -_Mille et une Nuits_, et de la _Belle au Bois dormant_. Œdipe est -contraint par un oracle à tuer son père Laïos; on l'expose; on -l'écarte du pays; malgré toutes les précautions, il accomplit la -prédiction à son insu. Les astrologues ont annoncé au père d'un -jeune homme que son fils serait assassiné à l'âge de quinze ans -par le prince Agib. Le vieillard fait enfermer son enfant dans -un souterrain, au milieu d'une île. Agib aborde dans l'île, -découvre la cachette, devient l'ami du jeune homme; et, à l'heure -assignée, le cinquantième jour, au moment où il va prendre un -couteau pour découper un melon au sucre, son pied glisse, et il -frappe l'enfant au cœur. Enfin, dans le conte de Perrault, une fée -prédit que la petite princesse se percera la main d'un fuseau, et -qu'il y aura de cruelles conséquences. Le roi interdit de filer -dans son royaume. Pourtant, la belle trouve une vieille femme au -rouet, dans un donjon, joue avec le fuseau, se blesse, et l'oracle -s'accomplit fatalement. C'est la forme affaiblie du même thème de -_folklore_: et on se souvient que la première fée annonce que la -belle mourra de sa blessure. - -Dans l'histoire de Julien, l'oracle est prononcé par un animal -et c'est la caractéristique du premier épisode. Ici les -rapprochements seraient innombrables et oiseux. C'est l'inverse -du thème que les folkloristes ont coutume d'appeler le «thème -des animaux reconnaissants». Nous sentons bien que l'histoire de -Julien est mutilée à cet endroit, sous sa forme primitive. On ne -nous dit point que Julien commit une mauvaise action en allant à -la chasse. Au contraire, le texte sacré explique: _cum Julianus -quâdam die venationi insisteret, ut juvenis et nobilis_. Le cerf -ne se plaint pas. Il se retourne simplement, et dit: _Tu me -sequeris, qui patris et matris tuae occisor eris?_ - -Il faut donc supposer--puisque la cruauté de Julien ne saurait -être mise en cause--que dans le type archaïque du conte le cerf -était un homme métamorphosé. Car telle est l'apparence de tous -les animaux qui font de semblables prédictions dans les contes -populaires. Et on trouve là probablement l'influence d'une -tradition indoue et de nombreux apologues religieux qui illustrent -la doctrine de la métempsychose. - -Après l'oracle, Julien se cache et s'enfuit, pour échapper au -destin. C'est l'épisode des précautions, qu'on retrouve avec des -variantes dans les contes grec, arabe et français. - -L'oracle s'accomplit et Julien devient, par pénitence, passeur sur -une rivière. Nous reconnaissons là un épisode que nous retrouvons -non seulement dans la légende de saint Christophe, mais encore -dans un conte recueilli par les frères Grimm, _le Diable aux -trois cheveux d'or_. Le héros du conte trouve sur son chemin une -grosse rivière qu'il lui faut traverser. Le passeur lui explique -qu'il est contraint de mener incessamment sa barque de l'un à -l'autre bord et le supplie de vouloir bien le délivrer. Le héros -fait interroger à ce sujet le diable. La réponse, c'est qu'il -suffira au passeur de placer sa gaffe dans la main de son premier -passager: alors il sera libre, et l'autre sera damné à son tour. -Grâce aux péripéties du conte, le premier passager se trouve -être un méchant roi. Le passeur fait ainsi qu'on lui a dit; et -«désormais, dit le conte, le roi est passeur sur la rivière en -punition de ses péchés». - -Quant à la légende de saint Christophe, elle est formée d'éléments -si semblables à ceux dont fut composée celle de Julien qu'il faut -citer toute la partie commune. Voici l'admirable traduction de -frère Jehan du Vignay, publiée en 1554. - - * * * * * - -«L'hermite dit à Christofle: - ---Sçais-tu tel fleuve? - -Et Christofle lui dist: - ---Moult de gens y passent qui y périssent. - -Et l'hermite lui dist: - ---Tu es de noble stature et fort vertueux; se tu demouroys delez -ce fleuve et passoys tous les gens, ce seroit moult aggreable -chose à Dieu. Et i'ay esperance à celluy que tu convoites servir -qu'il s'apparoistra à toy. - -Et Christofle luy dit: - ---Certes ce service puis-ie bien faire, et si te promets que ie le -feray. - -Adonc s'en alla Christofle à ce fleuve et feit là un habitacle -pour luy; et portoit une grande perche en lieu de baston et -s'apuyoit en l'eaue d'icelle, et portoit oultre toutes gens sans -cesser et là fut plusieurs iours. - -Et si comme il se dormoit en sa maisonnette, il ouït la voix d'un -enfant qui l'appelloit et disoit: - ---Christofle, viens hors, et me porte oultre. - -Et lors s'esveilla, et il yssit hors, mais ne trouva âme. Et quant -il fut en la maison, il ouyt arriere une mesme voix et courut -hors et ne trouva nul. Tiercement il fut appelé et vint là; si -trouva un enfant delez la rive du fleuve qui luy pria doulcement -qu'il le portast outre l'eaue. Et lors Christofle leva l'enfant -sur ses espaules et print son baston et entra au fleuve pour le -passer oultre; et l'eaue s'enfla petit à petit, et l'enfant pesoit -griefvement comme plomb. Et tant comme il alloit plus avant, de -tant croissoit plus l'eaue et l'enfant pesoit de plus en plus sur -ses espaules, si que Christofle avoit moult grans angoisses, et se -doubtoit fort de noyer. Et quant il fut eschappé à grand'peine et -il fut passé oultre, il mit l'enfant sur la rive et lui dist: - ---Enfant, tu m'as mis en grant péril et pesois tant que si i'eusse -eu tout le monde sur moy, ie ne sentisse à peine greigneur faix. - -Et l'enfant respondit: - ---Christofle, ne te esmerveille pas: car tu n'as pas seulement -eu tout le monde sur toy--mais celluy qui créa tout le monde tu -as porté sur tes espaules. Je suis Christ ton roy à qui tu sers -en ceste œuvre. Et affin que tu saches que ie dis vray, quand tu -seras passé, fische ton baston en terre delez la maisonnette, et -tu verras demain qu'il portera fleur et fruictz. - -Et tantost il se esvanouit de ses yeulx. - -Lors Christofle alla et fischa son baston en terre, et quand il -se leva au matin, il le trouva ainsi comme un palmier, portant -fueilles et fruict.» - - * * * * * - -C'est là essentiellement la même combinaison thématique que dans -la seconde partie de l'histoire de Julien. Mais l'épisode du -passeur y est joint à l'épisode de l'inconnu qui se trouve être un -ange ou le Seigneur. Dans les _Contes populaires de la Gascogne_, -l'épisode du pauvre ressemble vivement à la variante de l'histoire -de Julien[8]. - -[Note 8: J.-F. BLADÉ, _Contes pop. de la Gascogne_, I, 6.] - -C'est un fils de roi qui cherche l'épée de saint Pierre. - -«A minuit il s'arrête tout proche d'une rivière. Au bord de l'eau -grelottait un vieux pauvre à barbe grise. - ---Bonsoir, pauvre. Mauvais temps pour voyager. Tu grelottes. -Tiens: bois un coup à ma gourde, cela te réchauffera. - -Le vieux pauvre but un coup à la gourde, et ne grelotta plus. - ---Merci, mon ami. Maintenant porte-moi de l'autre côté de l'eau. - ---Avec plaisir, pauvre. Monte sur mon dos et tiens-toi ferme. -Jésus! tu ne pèses pas plus qu'une plume. - ---Patience, je pèserai davantage au milieu de l'eau. - ---C'est vrai. Jésus! tu m'écrases! - ---Patience, sur l'autre bord je ne pèserai pas plus qu'une plume. - ---C'est vrai. Tiens, pauvre, te voilà passé. Bois encore un coup à -ma gourde et que le bon Dieu te conduise! - ---Jeune homme, je ne suis pas un pauvre, je suis saint Pierre. -Jeune homme, tu m'as fait un grand service. Je te paierai selon -mon pouvoir...» - -Dans un autre conte de la même collection[9], la belle Madeleine -rencontre trois vieux pauvres au bord d'une rivière, elle les -passe sur son dos. Puis les trois vieux pauvres se trouvent être -saint Jean, saint Pierre et le bon Dieu. Ils promettent à la belle -Madeleine de récompenser sa charité. - -[Note 9: J.-F. BLADÉ, _Contes pop. de la Gascogne_, II, III, -3.] - -Malheureusement, pour ces deux derniers exemples, nous nous -trouvons dans une grande incertitude. Il est impossible d'assurer -que les deux contes de Gascogne n'ont pas été influencés par -l'hagiographie. C'est peut-être là tout simplement une variante de -la légende de saint Christophe redevenue populaire. Il ne faut pas -omettre de remarquer pourtant que saint Christophe lui-même n'a -d'existence qu'en vertu de cet épisode de sa légende, puisque son -nom est Χριστόφορος--celui qui porte le Christ. C'est là une forte -présomption pour croire que ce personnage a été véritablement créé -dans le domaine du _folklore_. - -Et l'histoire de Julien n'a sans doute point d'autre origine. -Gustave Flaubert, qui en fit un conte si riche, la recueillit à -peine entr'ouverte, comme une timide fleur du peuple. C'est une -églantine sauvage près de la somptueuse chair de velours d'une -rose cultivée. Il faut se pencher très bas pour ne pas perdre -son parfum. Elle naquit parmi d'autres contes qui ne sont pas -chrétiens, où les bêtes et les prêtres prononcent des oracles, -où les fils de rois sont enfermés dans des tours solitaires pour -échapper aux prédictions, où les héros criminels sont condamnés à -passer éternellement les voyageurs sur des rivières tumultueuses, -où les pauvres et les lépreux sont reconnaissants et divins. Elle -est si lointaine et si humble que tout y est incertain. - - -III - -«Et voilà l'histoire de saint Julien l'Hospitalier, dit Gustave -Flaubert, telle à peu près qu'on la trouve sur un vitrail d'église -dans mon pays.» - -C'est un vitrail de la cathédrale de Rouen, et M. Langlois en a -publié un dessin dans ses collections. Lorsque Flaubert donna la -_Légende de saint Julien_ à son éditeur, il lui écrivit pour lui -demander de reproduire à la fin du livre la pieuse composition -normande. Mais il avait peu d'estime pour le vitrail de Rouen. -Il voulait faire admirer au lecteur l'extraordinaire différence -qu'on trouve entre le conte orné splendidement et la naïve image -provinciale. L'éditeur ne put réaliser le désir de Flaubert. -Aujourd'hui encore nous avons peine à imaginer la miraculeuse -transformation d'art et de style qui habilla de pourpre et d'or -ces simples figures, qui suspendit à des parois de palais les -sanglantes tapisseries de chasses et de batailles, qui fit d'un -lépreux aux lèvres bleuâtres un saint aux yeux d'étoiles dont les -narines soufflaient l'odeur de la rose. - - * * * * * - -Il faut lire le conte de Julien dans la _Légende dorée_ pour -apprécier le génie de transformation de Gustave Flaubert. - -Julien, dans le récit du _folklore_, n'a aucun caractère -personnel. C'est un homme soumis au destin, et qui n'est point -coupable. Il n'éprouve pas l'impérieux besoin de solitude de ceux -qui ont l'âme criminelle. Voilà pourquoi il accepte de partager la -pénitence avec sa femme «sa très douce sœur» qui ne l'abandonne -pas et qui meurt saintement avec lui. Julien, dans le conte de -Flaubert, se présente devant sa femme après le meurtre: «Et d'une -voix différente de la sienne il lui commanda premièrement de -ne pas lui répondre, de ne pas l'approcher, de ne plus même le -regarder.» Seul il subit un châtiment qui n'est pas immérité. - -Car Julien, ainsi que l'a conçu Flaubert, a la passion voluptueuse -du sang. Elle le saisit tout jeune. Il commence par le meurtre -d'une souris pendant la messe. «Chaque dimanche il l'attendait, -en était importuné, _fut pris de haine contre elle, et résolut -de s'en défaire_.» Il l'épie une baguette à la main. «Il frappa -un coup léger et demeura stupéfait devant ce petit corps qui ne -bougeait plus.» - -Un peu plus tard, Julien tue un pigeon à coups de pierres. «Le -pigeon, les ailes cassées, palpitait, suspendu aux branches d'un -troène. _La persistance de la vie irrita l'enfant._ Il se mit à -l'étrangler, et les convulsions de l'oiseau _faisaient battre son -cœur_, l'emplissaient d'une _joie tumultueuse et sauvage_. Au -dernier raidissement, il se _sentit défaillir_.» - -Dès lors l'amour de tuer s'élève en lui. Il a une sorte de foi -destructrice. Il touche véritablement au mystère sacré qui -fera de lui un saint; car la destruction et la création ne -sont-elles point sœurs? Hanté par les spectres de ses victimes, -il ira jusqu'au meurtre le plus affreux. C'est un assassinat -involontaire. Et cependant il y a une seconde où il se dit: «Si -je le voulais pourtant!--Et il avait peur que le diable ne lui en -inspirât l'envie.» - -L'oracle du cerf devient ici une punition prononcée avec une -autorité terrible: - -«Le prodigieux animal s'arrêta; et les yeux flamboyants, solennel -comme un patriarche et comme un justicier, pendant qu'une cloche -au loin tintait, il répéta trois fois: - -«Maudit! maudit! maudit! Un jour, _cœur féroce_, tu assassineras -ton père et ta mère!» - -Le conte de Flaubert est plein d'apparitions. Les pauvres victimes -muettes viennent reprocher à Julien sa voluptueuse cruauté. On -croirait que Flaubert est allé puiser aux sources mêmes de la -légende l'horreur sacrée du meurtre des animaux. - - * * * * * - -De même que l'âme de Julien a été faite humaine, le décor -du conte s'est précisé. Julien vit en fils de seigneur dans -un château à quatre tours avec des toits pointus recouverts -d'écailles de plomb. Son père est «toujours enveloppé d'une -pelisse de renard»; quant à sa mère, «les cornes de son hennin -frôlaient le linteau des portes». Nous sommes à une époque -imprécise, mais entre le Xe et le XVe siècle. Le Prince de la -légende devient «empereur d'Occitanie». La Châtelaine a de grands -yeux noirs qui «brillaient comme deux lampes très douces. Un -sourire charmant écartait ses lèvres. Les anneaux de sa chevelure -s'accrochaient aux pierreries de sa robe entr'ouverte, et sous -la transparence de sa tunique on devinait la jeunesse du corps». -Le Château qu'elle apporte en dot à Julien «était un palais de -marbre blanc, bâti à la moresque, sur un promontoire, dans un bois -d'orangers... Les chambres, pleines de crépuscule, se trouvaient -éclairées par les incrustations des murailles. De hautes -colonnettes minces comme des roseaux supportaient la voûte des -coupoles, décorées de reliefs imitant les stalactites des grottes. -Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaïques dans les -cours, des cloisons festonnées, mille délicatesses d'architecture, -et partout un tel silence que l'on entendait le frôlement d'une -écharpe ou l'écho d'un soupir». Flaubert nous décrit tous les -chiens de la meute de Julien, les bêtes qu'il chassait, la -manière dont il «volait le héron, le milan, la corneille et le -vautour». Au lieu que saint Antonin nous dit qu'il «se conduit -avec vaillance à la guerre», nous apprenons ici qu'il combat -«les templiers de Jérusalem, le suréna des Parthes, le négud -d'Abyssinie et l'empereur de Calicut, les Scandinaves, des Nègres, -des Indiens, des Troglodytes», et que «c'est lui, et pas un -autre, qui assomma la guivre de Milan et le dragon d'Oberbirbach». - -A l'aide de ces moyens, Flaubert nous transporte parmi le luxe -fabuleux du monde de la chevalerie. Cependant il n'oublie jamais -que l'histoire de Julien est un conte populaire. Il y a introduit -des épisodes empruntés à des contes semblables. - -L'aventure qui arrive à Julien avec une épée sarrasine est toute -pareille à celle du prince Agib, qui fait tomber un couteau pointu -d'une haute étagère. - -«Son père, le voulant réjouir, lui fit cadeau d'une grande épée -sarrasine. - -«Elle était au haut d'un pilier, dans une panoplie. Pour -l'atteindre, il fallut une échelle. Julien y monta. L'épée trop -lourde lui échappa des doigts, et en tombant frôla le bon seigneur -de si près que sa houppelande en fut coupée. Julien crut avoir tué -son père, et s'évanouit.» - -De même que les pauvres des _Contes de Gascogne_, le Lépreux a une -extraordinaire lourdeur: - -«Dès qu'il entra dans la barque, elle enfonça prodigieusement, -écrasée par son poids; une secousse la remonta, et Julien se mit à -ramer.» - -La gradation des demandes du misérable est triple, ainsi que dans -le _folklore_: J'ai faim, j'ai soif, j'ai froid! Et il y a comme -un vague souvenir de la cruauté du Loup dans le _Petit Chaperon -rouge_, sous l'insistance du Lépreux: «Viens près de moi... -Déshabille-toi... Réchauffe-moi; pas avec tes mains--non--toute ta -personne.» - - * * * * * - -Ainsi Gustave Flaubert a réussi à fondre et à unir dans un -miraculeux émail littéraire tout l'appareil de la chevalerie -avec le plus simple des contes pieux du peuple. Et parmi cette -éblouissante fusion, nous voyons se dessiner les attitudes d'un -Julien cruellement passionné, dont l'âme est tout près de la -nôtre. C'est ainsi que les nobles poètes de l'âge d'Élisabeth -créaient avec les ballades des pauvres gens de la campagne les -héros que nous admirons dans leurs drames. Une des gloires de -Flaubert sera d'avoir senti si vivement que la grande force de -création vient de l'imagination obscure des peuples et que les -chefs-d'œuvre naissent de la collaboration d'un génie avec une -descendance d'anonymes. - - - - -LA TERREUR ET LA PITIÉ - - - - -LA TERREUR ET LA PITIÉ - -I - - -La vie humaine est d'abord intéressante pour elle-même; mais, si -l'artiste ne veut pas représenter une abstraction, il faut qu'il -la place dans son milieu. L'organisme conscient a des racines -personnelles profondes; mais la société a développé en lui tant -de fonctions hétérogènes qu'on ne saurait trancher ces milliers -de suçoirs par où il se nourrit sans le faire mourir. Il y a un -instinct égoïste de la conservation de l'individu; il y a aussi le -besoin des autres êtres, parmi lesquels l'individu se meut. - -Le cœur de l'homme est double; l'égoïsme y balance la charité; -la personne y est le contre-poids des masses; la conservation de -l'être compte avec le sacrifice aux autres; les pôles du cœur sont -au fond du moi et au fond de l'humanité. - -Ainsi l'âme va d'un extrême à l'autre, de l'expansion de sa propre -vie à l'expansion de la vie de tous. Mais il y a une route à faire -pour arriver à la pitié, et voici comment on pourrait en marquer -les étapes. - -L'égoïsme vital éprouve des craintes personnelles: c'est le -sentiment que nous appelons TERREUR. Le jour où la personne se -représente, chez les autres êtres, les craintes dont elle souffre, -elle est parvenue à concevoir exactement ses relations sociales. - -Or, la marche de l'âme est lente et difficile, pour aller de la -terreur à la pitié. - -Cette terreur est d'abord extérieure à l'homme. Elle naît de -causes surnaturelles, de la croyance aux puissances magiques, -de la foi au destin que les anciens ont si magnifiquement -représentée; mais une rencontre fortuite d'accidents réels -peut exciter une terreur intense causée par des circonstances -indépendantes de l'homme. - -La terreur est intérieure à l'homme, bien que déterminée encore -par des causes qui ne dépendent pas de nous, dans la folie, la -double personnalité, la suggestion; mais elle peut être provoquée -par l'homme lui-même, et par sa recherche de sensations--que -ce soit la quintessence de l'amour, de la littérature, ou de -l'étrangeté qui le conduise à l'au-delà. - -Quand la vie intérieure l'a mené jusqu'au néant de ces -excitations, il considère les choses terribles avec une certaine -ironie, mais où l'énervement se traduit encore par une excessive -acuité de sensations. La placidité béate de l'existence s'oppose -vivement dans son esprit à l'influence des terreurs provoquées, -extérieures, ou surnaturelles,--mais cette existence matérielle ne -semble pas le dernier but de l'activité humaine et on peut encore -y être troublé par la superstition. - -A cet extrême, l'homme entrevoit le terme inférieur de la -terreur, pénètre dans l'autre moitié de son cœur, essaye de se -représenter dans les autres êtres la misère, la souffrance et la -crainte, chasse de lui toutes terreurs humaines ou surhumaines -pour ne plus connaître que la pitié. - -Or, toutes les terreurs que l'homme a pu éprouver, la longue -série des criminels les a reproduites d'âge en âge jusqu'à nos -jours. Les actions des simples et des gueux sont des effets de -la terreur et répandent la terreur. La superstition et la magie, -la soif de l'or, la recherche de la sensation, la vie brutale et -inconsciente, autant de causes des crimes qui mènent à la vision -de l'échafaud futur, ou à l'échafaud lui-même, avec son horrible -réalité. - -L'homme devient pitoyable, après avoir ressenti toutes les -terreurs, après les avoir rendues concrètes en les incarnant dans -ces pauvres êtres qui en souffrent. - -On a pitié de cette misère, et on tente de recréer la société, -d'en bannir toutes les terreurs par la Terreur, de faire un monde -neuf où il n'y ait plus ni pauvres, ni gueux. L'incendie devient -mathématique, l'explosion raisonnée, la guillotine volante. On -tue pour le principe; sorte d'homœopathie du meurtre. Le ciel -est plein d'étoiles rouges. La fin de la nuit sera une aurore -sanglante. - -Tout cela serait bon, serait juste, si l'extrême terreur -n'entraînait autre chose; si la pitié présente de ce qu'on -supprime n'était plus forte que la pitié future de ce qu'on -veut créer; si le regard d'un enfant ne faisait chanceler les -meurtriers des générations d'hommes; si le cœur n'était double, -enfin, même dans les poitrines des ouvriers de la terreur future. - -Ainsi est atteint le but et nous sommes venus par le chemin du -cœur et par le chemin de l'histoire de la terreur à la pitié; nous -avons compris que les événements du monde extérieur peuvent être -parallèles aux émotions du monde intérieur; nous avons pressenti -que dans une seconde de vie intense nous revivons virtuellement et -actuellement l'univers. - - -II - -Les anciens ont saisi le double rôle de la terreur et de la pitié -dans la vie humaine. L'intérêt des autres passions semblait -inférieur, tandis que ces deux émotions extrêmes emplissaient -l'âme entière. L'âme devait être en quelque manière une harmonie, -une chose symétrique et équilibrée. Il ne fallait pas la laisser -en état de trouble; on cherchait à balancer la terreur par la -pitié. L'une de ces passions chassait l'autre, et l'âme redevenait -calme; le spectateur sortait satisfait. Il n'y avait pas de -moralité dans l'art; il y avait à faire l'équilibre dans l'âme. -Le cœur, sous l'empire d'une seule émotion, eût été trop peu -artistique à leurs yeux. - -La purgation des passions, ainsi que l'entendait Aristote, cette -purification de l'âme, n'était peut-être que le calme ramené -dans un cœur palpitant. Car il n'y avait dans le drame que -deux passions, la terreur et la pitié, qui devaient se faire -contre-poids, et leur développement intéressait l'artiste à un -point de vue bien différent du nôtre. Le spectacle que cherchait -le poète n'était pas sur la scène. mais dans la salle. Il se -préoccupait moins de l'émotion éprouvée par l'acteur que de ce que -sa représentation soulevait dans le spectateur. Les personnages -étaient vraiment de gigantesques marionnettes terrifiantes ou -pitoyables. On ne raisonnait pas sur la description des causes, -mais on percevait l'intensité des effets. - -Or, les spectateurs n'éprouvaient que les deux sentiments extrêmes -qui emplissent le cœur. L'égoïsme menacé leur donnait la terreur; -la souffrance partagée leur donnait la pitié. Ce n'était pas la -fatalité dans l'histoire d'Œdipe ou des Atrides qui occupait le -poète, mais l'impression de cette fatalité sur la foule. - -Le jour où Euripide analysa l'amour sur la scène, on put l'accuser -d'immoralité; car on ne lui reprochait pas le développement de -la passion chez ses personnages, mais celle qui pourrait se -développer chez ceux qui les voyaient. - -On aurait pu concevoir l'amour comme un mélange de ces deux -passions extrêmes qui se partageaient le théâtre. Car il y a -en lui de l'admiration, de l'attendrissement et du sacrifice, -un sentiment du sublime qui participe de la terreur, une -commisération délicate, et un désintéressement suprême qui -viennent de la pitié; si bien que peut-être les deux moitiés de -l'amour se joignent avec une force supérieure là où d'un côté il y -a l'admiration la plus effrayée, où de l'autre il y a la pitié qui -se sacrifie le plus sincèrement. - -Ainsi, l'amour perd son égoïsme exclusif qui fait des amants deux -centres d'attraction tour à tour: car l'amant doit être tout pour -son amante, comme l'amante doit être tout pour son amant. Il est -devenu l'alliance la plus noble d'un cœur plein de sublime avec un -cœur plein de désintéressement. Les femmes ne sont plus Phèdre ni -Chimène, mais Desdémone, Imogène, Miranda, ou Alceste. - -L'amour a sa place entre la terreur et la pitié. Sa représentation -est le plus délicat passage d'une de ces passions à l'autre; et -elle les soulève toutes deux dans le spectateur, dont l'âme prend -ainsi plus d'intérêt que celle du personnage qui joue. - -L'analyse des passions dans la description des héros ou dans -le rôle des acteurs est déjà une pénétration de l'art par la -critique. L'examen que la personne représentée fait d'elle-même -provoque un examen imité chez le spectateur. Il perd la sincérité -de ses impressions; il ratiocine, discute, compare; les femmes -cherchent parfois dans ces développements des moyens matériels -pour tromper, et les hommes des moyens moraux pour découvrir; la -déclamation rhétorique est vide; la déclamation psychologique est -pernicieuse. - -Les passions représentées non plus pour l'acteur, mais pour le -spectateur, ont une haute portée morale. En entendant les _Sept -contre Thèbes_, dit Aristophane, on était plein d'Arès. La fureur -guerrière et la terreur des armes ébranlait tous les assistants. -Puis les deux frères se tuant, les deux sœurs les enterrant, -malgré des ordres cruels et une mort imminente, la pitié chassait -la terreur; le cœur se calmait, l'âme reprenait de l'harmonie. - -A de semblables effets une composition spéciale est nécessaire. -Le drame implexe diffère systématiquement du drame complexe. La -situation dramatique tout entière est dans l'exposition d'un -état tragique, qui contient en puissance le dénouement. Cet état -est exposé symétriquement, avec une mise en place rigoureuse et -définie du sujet et de la forme. D'un côté ceci; de l'autre cela. - -Il suffit de lire Eschyle avec quelque attention pour percevoir -cette permanente symétrie qui est le principe de son art. La fin -des pièces est pour lui une rupture de l'équilibre dramatique. -La tragédie est une crise, et sa solution une accalmie. En même -temps, à Égine, un peu plus tard à Olympie, des sculpteurs de -génie, obéissant aux mêmes principes d'art, ornaient les frontons -des temples de figures humaines et de compositions scéniques -symétriquement groupées des deux côtés d'une rupture d'harmonie -centrale. Les crises des attitudes, réelles mais immobiles, sont -placées dans une composition dont le total explique chacune des -parties. - -Phidias et Sophocle furent en art des révolutionnaires réalistes. -Le type humain qui nous paraît idéalisé dans leurs œuvres est la -nature même, telle qu'ils la concevaient. Le mouvement de la vie -fut suivi jusque dans ses courbes les plus molles. Au témoignage -d'Aristote, un acteur d'Eschyle reprochait à un acteur de Sophocle -de _singer_ la nature, au lieu de l'imiter. Le drame implexe avait -disparu de la scène artistique. Le mouvement réaliste devait -encore s'accentuer avec Euripide. - -La composition d'art cessa d'être la représentation d'une crise. -La vie humaine intéressa par son développement. L'_Œdipe_ de -Sophocle est une sorte de roman. Le drame fut découpé en tranches -successives; la crise devint finale, au lieu d'être initiale; -l'exposition, qui était dans l'art antérieur la pièce elle-même, -fut réduite pour permettre le jeu de la vie. - -Ainsi naquit l'art postérieur à Eschyle, à Polygnote, et aux -maîtres d'Égine et d'Olympie. C'est l'art qui est venu jusqu'à -nous par le théâtre et le roman. - -Comme toutes les manifestations vitales, l'action, l'association -et le langage, l'art a passé par des périodes analogues qui -se reproduisent d'âge en âge. Les deux points extrêmes entre -lesquels l'art oscille semblent être la Symétrie et le Réalisme. -Dans la Symétrie, la vie est assujettie à des règles artistiques -conventionnelles; dans le Réalisme, la vie est reproduite avec -toutes ses inflexions les plus inharmoniques. - -De la période symétrique du XIIe et du XIIIe siècle, l'art a passé -à la période psychologique, réaliste et naturiste des XIVe, XVe et -XVIe siècles. Sous l'influence des règles antiques au XVIIe, il -s'est développé un art conventionnel que le mouvement du XVIIIe -et du XIXe siècle a rompu. Nous touchons aujourd'hui, après le -romantisme et le naturalisme, à une nouvelle période de symétrie. -L'Idée qui est fixe et immobile semble devoir se substituer de -nouveau aux Formes Matérielles, qui sont changeantes et flexibles. - -Au moment où se crée un art nouveau, il est utile de ne pas -s'attacher uniquement à la considération de la floraison -indépendante des Primitifs et des Préraphaélites; il ne faut pas -négliger les belles constructions des crises de l'âme et du corps -qu'ont exécutées Eschyle et les maîtres d'Égine et d'Olympie. - - -III - -Avant d'examiner le rôle que peuvent jouer dans l'art ces crises -de l'âme et du corps, il n'est pas inutile de regarder derrière -nous et autour de nous la forme littéraire prépondérante dans les -temps modernes, c'est-à-dire le roman. - -Sitôt que la vie humaine parut intéressante par son développement -même, qu'il fût intérieur ou extérieur, le roman était né. Le -roman est l'histoire d'un individu, qu'il soit Encolpe, Lucius, -Pantagruel, Don Quichotte, Gil Blas ou Tom Jones. L'histoire était -extérieure plutôt avant la fin du siècle dernier et Clarisse -Harlowe; mais pour être devenue intérieure, la trame de la -composition n'a pas changé. _Historiola animæ, sed historiola._ - -Les tourments de l'âme avec Gœthe, Stendhal, Benjamin Constant, -Alfred de Vigny, devinrent prédominants. La liberté personnelle -avait été dégagée par la révolution américaine, par la révolution -française. L'homme libre avait toutes les aspirations. On sentait -plus qu'on ne pouvait. Un élève notaire se tua en 1810, et laissa -une lettre où il annonçait sa résolution, parce qu'à la suite de -sérieuses réflexions il avait reconnu qu'il était incapable de -devenir aussi grand que Napoléon. Tous éprouvaient ceci dans tous -les rayons de l'activité humaine. Le bonheur personnel devait être -au fond des bissacs que chacun de nous porte devant et derrière -lui. - -La maladie du siècle commença. On voulut être aimé pour -soi-même. Le cocuage devint triste. La vie aussi: c'était un -tissu d'aspirations excessives que chaque mouvement déchirait. -Les uns se jetèrent dans des mysticismes singuliers, chrétiens, -extravagants, ou immondes; les autres, poussés du démon de la -perversité, se scarifièrent le cœur, déjà si malade, comme on -taquine une dent gâtée. Les autobiographies vinrent au jour sous -toutes les formes. - -Alors la science du XIXe siècle, qui devenait géante, se mit à -envahir tout. L'art se fit biologique et psychologique. Il devait -prendre ces deux formes positives, puisque Kant avait tué la -métaphysique. Il devait prendre une apparence d'érudition. Le XIXe -siècle est gouverné par la naissance de la chimie, de la médecine -et de la psychologie, comme le XVIe est mené par la renaissance -de Rome et d'Athènes. Le désir d'entasser des faits singuliers et -archéologiques y est remplacé par l'aspiration vers les méthodes -de liaison et de généralisation. - -Mais, par un recul étrange, les généralisations des esprits -artistiques ayant été trop hâtives, les lettres marchèrent vers la -déduction, tandis que la science marchait vers l'induction. - -Il est singulier que, dans le temps où on parle synthèse, personne -ne sache en faire. La synthèse ne consiste pas à rassembler les -éléments d'une psychologie individuelle, ni à réunir les détails -de description d'un chemin de fer, d'une mine, de la Bourse ou de -l'Armée. - -Ainsi entendue, la synthèse est de l'énumération; et si des -ressemblances que présentent les moments de la série l'auteur -cherche à tirer une idée générale, c'est une banale abstraction, -qu'il s'agisse de l'amour des salons ou du ventre de Paris. La -vie n'est pas dans le général, mais dans le particulier; l'art -consiste à donner au particulier l'illusion du général. - -Présenter ainsi la vie des entités partielles de la société, c'est -faire de la science moderne à la façon d'Aristote. La généralité -engendrée par l'énumération complète des parties est une variété -du syllogisme. «L'homme, le cheval, le mulet vivent longtemps, -écrit Aristote.--Or, l'homme, le cheval et le mulet sont tous -les animaux sans fiel.--Donc tous les animaux sans fiel vivent -longtemps.» - -Ceci n'est pas une désespérante tautologie, mais c'est le -syllogisme énumératif, qui n'a aucune rigueur scientifique. -Il repose en effet sur une énumération complète; et il est -impossible, dans la nature, de parvenir à un tel résultat. - -La monotone nomenclature des détails psychologiques ou -physiologiques ne peut pas servir à donner les idées générales de -l'âme et du monde; et cette manière d'entendre et d'appliquer la -synthèse est une forme de la déduction. - -Ainsi le roman analyste et le roman naturaliste, en faisant usage -de ce procédé, pèchent contre la science qu'ils invoquent tous -deux. - -Mais s'ils emploient faussement la synthèse, ils appliquent aussi -la déduction en plein développement de la science expérimentale. - -Le roman analyste pose la psychologie du personnage, la commente -finement et déduit de là une vie entière. - -Le roman naturaliste pose la physiologie du personnage, décrit -ses instincts, son hérédité, et déduit de là l'ensemble de ses -actions. - -Cette déduction unie à la synthèse énumérative constitue la -méthode propre des romans analystes et naturalistes. - -Car le romancier moderne prétend avoir une méthode scientifique, -réduire les lois naturelles et mathématiques en formules -littéraires, observer comme un naturaliste, expérimenter comme un -chimiste, déduire comme un algébriste. - -L'art véritablement entendu semble au contraire se séparer de la -science par son essence même. - -Dans la considération d'un phénomène de la nature, le savant -suppose le déterminisme, cherche les causes de ce phénomène et -ses conditions de détermination; il l'étudie au point de vue de -l'origine et des résultats; il se l'asservit à lui-même, pour le -reproduire, et l'asservit à l'ensemble des lois du monde pour l'y -lier; il en fait un déterminable et un déterminé. - -L'artiste suppose la liberté, regarde le phénomène comme un tout, -le fait entrer dans sa composition avec ses causes rapprochées, le -traite comme s'il était libre, lui-même libre dans sa manière de -le considérer. - -La science cherche le général par le nécessaire; l'art doit -chercher le général par le contingent; pour la science, le monde -est lié et déterminé; pour l'art, le monde est discontinu et -libre; la science découvre la généralité extensive; l'art doit -faire sentir la généralité intensive; si le domaine de la science -est le déterminisme, le domaine de l'art est la liberté. - -Les êtres vivants, spontanés, libres, dont la synthèse -psychologique et physiologique, malgré certaines conditions -déterminées, dépendra des séries qu'ils rencontreront, des -milieux qu'ils traverseront, tels seront les objets de l'art. Ils -ont des facultés de nutrition, d'absorption et d'assimilation; -mais il faut tenir compte du jeu compliqué des lois naturelles -et sociales, que nous appelons hasard, que l'artiste n'a pas à -analyser, qui est véritablement pour lui le Hasard, et qui amène -à l'organisme physique et conscient les choses dont il peut se -nourrir, qu'il peut absorber et s'assimiler. - -Ainsi la synthèse sera celle d'un être vivant. - -Si toutes les conditions de la vie humaine pouvaient être -déterminées ou prévues, a écrit Kant, on calculerait les actions -des hommes comme des éclipses. - -La science des choses humaines n'a pas encore atteint la science -des choses célestes. - -La physiologie et la psychologie ne sont malheureusement pas -beaucoup plus avancées que la météorologie; et les actions que -prédit la psychologie de nos romans sont d'ordinaire aussi faciles -à prévoir que la pluie pendant l'orage. - -Mais il faut trouver le moyen de nourrir artistiquement l'être -physique et conscient des événements que le Hasard lui offre. On -ne peut pas donner de règles pour cette synthèse vivante. Ceux qui -n'en ont pas d'idée, et qui clament sans cesse _à la synthèse_, -retardent en art, comme Platon retardait en science. - -«Quand j'ajoute _un à un_, disait Platon dans sa _République_, -qu'est-ce qui devient _deux_, l'unité à laquelle j'ajoute, ou -celle qui est ajoutée?» - -Pour un esprit aussi profondément déductif, la série des nombres -devait naître analytiquement; le nouvel être _deux_ devait être -enveloppé dans l'une des unités dont la jonction l'engendrait. - -Nous disons que le nombre _deux_ est produit synthétiquement, -qu'il intervient dans l'addition un principe différent de -l'analyse; et Kant a montré que la sériation des nombres était le -résultat d'une synthèse _à priori_. - -Or, dans la vie la synthèse qui s'opère est aussi radicalement -différente de l'énumération générale des détails psychologiques et -physiologiques ou du système déductif. - -Il y a peu d'exemples meilleurs de la représentation de la vie -qu'un passage d'_Hamlet_. - -Deux actions dramatiques se partagent la pièce, l'une extérieure à -Hamlet, l'autre intérieure. A la première se rattache le passage -des troupes de Fortinbras (act. IV, sc. V) qui traversent le -Danemark pour attaquer la Pologne. Hamlet les voit passer. Comment -l'action intérieure à Hamlet se nourrira-t-elle de cet événement -extérieur? Voici; Hamlet s'écrie: - - Comment, je reste immobile, - Moi qui ai, par mon père tué, ma mère souillée, - Des excitations de la raison et du sang, - Et je laisse tout dormir? Quand, à ma honte, je vois - L'imminente mort de vingt mille hommes - Qui, pour une fantaisie et un jeu de gloire, - Vont vers leurs tombes! - -Ainsi la synthèse est accomplie; et Hamlet s'est assimilé pour -sa vie intérieure un fait de la vie extérieure. Claude Bernard -distinguait dans les êtres vivants le milieu intérieur et le -milieu extérieur; l'artiste doit considérer en eux la vie intime -et la vie externe, et nous faire saisir les actions et les -réactions, sans décrire ni discuter. - -Or, les émotions ne sont pas continues; elles ont un point -extrême et un point mort. Le cœur éprouve, au moral, une systole -et une diastole, une période de contraction, une période de -relâchement. On peut appeler _crise_ ou _aventure_ le point -extrême de l'émotion. Chaque fois que la double oscillation du -monde extérieur et du monde intérieur amène une rencontre, il y a -une «aventure» ou une «crise». Puis les deux vies reprennent leur -indépendance, chacune fécondée par l'autre. - -Depuis la grande renaissance romantique, la littérature a parcouru -tous les moments de la période de relâchement du cœur, toutes -les émotions lentes et passives. A cela devaient aboutir les -descriptions de la vie psychologique et de la vie physiologique -déterminées. A cela aboutira le roman des masses, si on y fait -disparaître l'individu. - -Mais la fin du siècle sera peut-être menée par la devise du poète -Walt Whitman: _Soi-Même et en Masse._ La littérature célébrera -les émotions violentes et actives. L'homme libre ne sera pas -asservi au déterminisme des phénomènes de l'âme et du corps. -L'individu n'obéira pas au despotisme des masses, ou il les suivra -volontairement. Il se laissera aller à l'imagination et à son goût -de vivre. - -Si la forme littéraire du roman persiste, elle s'élargira sans -doute extraordinairement. Les descriptions pseudo-scientifiques, -l'étalage de psychologie de manuel et de biologie mal digérée en -seront bannis. La composition se précisera dans les parties, avec -la langue; la construction sera sévère; l'art nouveau devra être -net et clair. - -Alors le roman sera peut-être un roman d'_aventures_ dans le sens -le plus large du mot, le roman des crises du monde intérieur et -du monde extérieur, l'histoire des émotions de l'individu et des -masses, soit que les hommes cherchent du nouveau dans leur cœur, -dans l'histoire, dans la conquête de la terre et des choses, ou -dans l'évolution sociale. - - - - -LA PERVERSITÉ - - - - -LA PERVERSITÉ - -I - - -«Vivre, a écrit Ibsen, c'est combattre avec les êtres fantastiques -qui naissent dans les chambres secrètes de notre cœur et de notre -cerveau; être poète, c'est tenir jugement sur soi-même.» - -Ces vers sont terribles. Ils disent toute la perversité qui hante -les têtes de notre temps. Je voudrais esquisser ce que j'y vois, -et dire quelques mots sur cette perversité. - -Le premier aspect du monde, centralisateur, égoïste et logique, -est la continuité. L'expérience de Weber pourrait se formuler -ainsi: la notion de continuité croît en raison inverse de la -spécialisation tactile. Nous mettons la continuité dans les choses -par la centralisation nerveuse, qui nous donne le continu dans -la quantité et par la généralisation logique, qui nous donne le -continu dans la qualité. Tel est l'aspect simple et extérieur de -l'univers, qui résulte de la position de notre unité au milieu -d'une multiplicité que nous coordonnons. - -La spécialisation tactile, la science qui en est comme le -prolongement instrumental, nous apprennent que le monde est en -réalité discontinu. L'espace interstellaire ne diffère de l'espace -intermoléculaire que parce que nous sommes placés entre les deux -et que nous mesurons leurs rapports. La notion de temps qui est -engendrée par celle de l'espace n'est pas plus exacte sous son -premier aspect continu. Il peut y avoir de l'infini entre les -moments d'un temps divisé à l'infini. On perçoit très bien que -le temps psychologique (et le temps astronomique se mesure par -des différences de position dans l'espace) est essentiellement -variable. Notre notion du temps se transforme du sauvage à l'homme -civilisé, de l'enfant à l'adulte, du rêve à la veille. - -Ainsi l'aspect dernier du monde, après le perfectionnement des -sens et de la connaissance, est la discontinuité. (Il serait -facile de montrer que qualitativement c'est aussi la notion de -ressemblance qui précède la notion de l'extrême différenciation, -et que là encore s'affirme la loi du passage de l'homogène à -l'hétérogène.) - -La vision passionnelle et morale de l'univers s'adapte -successivement aux mêmes points de vue. L'âme est une d'abord, et -qu'elle regarde, raisonne ou désire, elle s'applique tout entière. -La notion de la diversité des objets et de la diversité de ses -propres parties ne lui vient que plus tard. Elle se conçoit alors -sous forme de sensation, de raison, ou de volonté, et accorde -une prépondérance à ses espèces. Si elle réalise des créations -esthétiques, elle les sépare et leur donne à chacune leur domaine; -elle ne produit pas l'homme tout entier, fin et courageux, -aventureux et prudent, comme Odysseus; elle jette sur la scène -un ambitieux, un jaloux, un irrésolu, Macbeth. Othello, Hamlet. -De même que les modernes distinguent dans la gamme des couleurs -des nuances que les anciens n'apercevaient pas, l'âme a fait -aussi son éducation des nuances: là où elle était pourpre, elle -se voit violette, et mauve, et cerise, et orange, et plus elle se -différencie, plus elle donne de valeur à ses molécules. - -Le point de départ moral de l'homme est l'égoïsme. C'est le -reflet sentimental de la loi de l'existence, par laquelle -l'être tend à persister dans son être. La perversité morale (et -j'entends perversité en me plaçant au point de vue de la nature) -naît au moment même où l'homme conçoit qu'il y a d'autres êtres -semblables à lui et leur sacrifie une part de son moi. La fleur -douloureuse de cette perversité est le plaisir du sacrifice. Et -si le sacrifice n'est accompli que pour lui-même cette perversité -est absolue: car l'être s'annule dans le but positif du plaisir, -au lieu que l'hédoniste ne se tuait que pour éviter la négation -douleur. Mais si le sacrifice est accompli en vue des autres -hommes, au profit de la masse, si l'être tend à persister dans -d'autres êtres, de la perversité première est sortie une moralité -plus haute, supérieure à la nature même. - - -II - -«Ces êtres fantastiques qui naissent dans les chambres de notre -cœur et de notre cerveau» sont des créations ou des fantômes. -Je vois que l'effroyable perversité de Shakespeare a engendré -dans sa tête Lear, Richard III, Antoine, Caliban, Falstaff, -Miranda, et tant d'autres si divers, qu'il avait voulus tels, et -que l'extrême différenciation de ses passions lui a permis de -projeter tous, après avoir lutté contre eux. Mais je vois que dans -les _Revenants_ le fantôme du père d'Oswald Alving germe dans -le cerveau du fils et l'opprime et le terrifie, et que le fils -succombe à la lutte. Je vois tous les pauvres êtres romantiques -éclos dans la tête de Mme Bovary ou de Frédéric Moreau les -assujettir et les mener à la mort ou au lamentable ennui de la vie. - -Car ceux qui ont pu se différencier et cesser d'être eux-mêmes -savent appliquer leur volonté à la création esthétique, ou -l'ignorent, ont engendré les êtres fantastiques, ou sont leur -proie. Le plus terrible fantôme, sans apparence, sans forme, que -rencontre Peer Gynt, le héros d'Ibsen, qui se conçoit sous un -nombre infini de formes imaginaires aussitôt réalisées, répond -quand Peer Gynt lui demande son nom: «Je m'appelle Moi-même.» - -On voit très clairement que dans la période que nous traversons -nous sommes _soumis_ aux fantômes de l'hérédité ou de l'extrême -littérature. Car notre volonté ne sait plus s'appliquer aux -choses extérieures, ni projeter les êtres qui naissent en nous. -Les poètes regardent passer l'action, et la regrettent,--mais ils -n'agissent pas. Le prince Florimond voyait s'enfuir le char où -se rouillaient ses glaives; la Belle au Bois Dormant sommeille -sous des berceaux d'épines neuf fois entrelacés; le plongeur -regarde passer le long des parois de sa cloche de verre, tiédie -par la vie ambiante, les pendules vivants de la mer. Et Florimond -reste prisonnier des fleurs victorieuses; et les haies de ronces -empêchent la Belle d'allonger sa main; et la vitre des serres -chaudes et des cloches de verre arrête en buée l'haleine de ceux -qui voudraient galoper par la forêt ou secouer les vagues. Et M. -Maurice Maeterlinck nous dit: «J'aurais voulu agir--mais à quoi -bon--la mort est là, tout de suite, qui anéantit l'activité. -Voyez, elle est parmi les aveugles, dans cette île de la vie, -entourée par la mer inconnue et montante, où ils sont arrivés -d'étranges pays; et quand l'action humaine est partie (--nous ne -reviendrons plus--) sur le vaisseau de guerre, l'intruse est venue -au milieu des sept princesses. Ayez pitié de nous! car la mort est -proche, et nous n'osons étendre la main, de peur de la toucher.» - - -III - -Imaginons donc un être dont le cerveau soit hanté de fantômes -qui ont une tendance à la réalité, comme les images ont une -tendance hallucinatoire, et qui, en même temps, ne soit pas -encore doué de la volonté nécessaire pour agir, ou pour projeter -ses fantômes après avoir lutté contre eux. Je pense que cet -être n'est pas rare, et qu'il représente même un moment de -l'évolution intellectuelle de beaucoup d'artistes de notre temps. -L'intelligence et l'esthétique intérieure se forment bien plus tôt -que la volonté. Pour produire une œuvre d'art, il faut que la -volonté ait atteint son développement. Auparavant les créations -ou les fantômes de l'artiste, puisqu'il ne peut pas encore les -réaliser esthétiquement, s'interposeront entre lui et la société, -l'isoleront du monde, ou il les introduira dans l'univers, à la -manière de Don Quichotte, qui n'a point d'autre folie que celle-là. - -Cet être m'apparaît nettement dans l'_Écornifleur_ de Jules Renard. - -L'Écornifleur est un jeune homme dont le cerveau est peuplé de -littérature. Rien pour lui ne se présente comme un objet normal. -Il voit le XVIIIe siècle à travers Goncourt, les ouvriers à -travers Zola, la société à travers Daudet, les paysans à travers -Balzac et Maupassant, la mer à travers Michelet et Richepin. Il -a beau regarder la mer, il n'est jamais au niveau de la mer. -S'il aime, il se rappelle les amours littéraires. S'il viole, il -s'étonne de ne pas violer comme en littérature. Sa tête est pleine -de fantômes. - -Il apporte ces fantômes dans un ménage bourgeois. Jamais il -ne sera au niveau de ce ménage, ni le ménage au sien. Il veut -intéresser des gens qu'il voit déformés, et il les déforme pour -les obliger à l'intéresser. Il se doit à sa littérature de traiter -le mari en Homais, la femme en Mme Bovary, et de violer la nièce -par un beau jour d'été. Entre temps, il vit aux crochets de la -famille--car l'Écornifleur est pauvre de nature. - -Mais la volonté manque à ses créations. Il est encore trop -lui-même. Il rencontre le même être que Peer Gynt. Il a pitié -et peur du mari. Le baiser soudain de la femme l'effare, et -il se sent dans une action réelle sans soutien littéraire. La -jeune fille forcée pousse des cris, souffre, se lamente--et les -fantômes de son cerveau n'étaient pas ainsi. L'Écornifleur cède -devant lui-même; il ne sait pas réaliser dans la vie les êtres -fantastiques qui ont poussé dans sa tête; il faut qu'il attende le -jour où sa volonté formée les projettera dans l'art. - -Un pouce de plus à son vouloir, et c'est Chambige. Un pouce de -moins, et c'est Poil-de-Carotte. Un peu plus d'énergie dans -l'action, et il est criminel. Un peu moins d'extériorisation, et -le pauvre enfant se plaint de ne pas être compris. - -Et comme ce roman est bien celui des _crises_! L'être fantastique -conçu par l'Écornifleur est arrivé à sa pleine croissance, -il voit la femme qu'il se doit d'aimer; il va descendre à sa -chambre, au milieu de la nuit; déjà elle a les jambes levées. Mais -l'_aventure_ ne se produit pas; la femme ne l'attend pas--elle -dort--les portes seront fermées--l'Écornifleur sera pieds nus et -ridicule.--Il lit des vers en élevant son âme jusqu'au fumivore; -le miracle va se produire; on écoutera ses poèmes comme il conçoit -qu'on les écoute: le mari fait vibrer son couteau dans une rainure -de la table et dit: «C'est fini?» - -Dans un roman fantastique comme Macbeth ou Hamlet, la crise -appelle l'aventure; l'état intérieur du personnage projette le -fantôme ou l'événement extérieur. Le pauvre Écornifleur ne trouve -jamais les aventures qu'il s'imaginait, quand elles étaient des -crises. - -Ainsi la perversité de l'Écornifleur ne va pas jusqu'à pousser -ses fantômes dans la vie, ni son esthétique à se contenter de les -créer dans l'art. Il est heureusement égoïste. Il se rencontre sur -son chemin et recule. Il n'a pas encore pour ses créations assez -de pitié pour se soumettre à elles, et souffrir pour qu'elles -vivent. - -La littérature a fait naître des êtres terribles dans les chambres -secrètes de son cœur et de son cerveau. Mais il est devenu poète; -et dans ce livre il a tenu jugement sur lui-même. - - - - -LA DIFFÉRENCE ET LA RESSEMBLANCE - - - - -V - -LA DIFFÉRENCE ET LA RESSEMBLANCE - - -J'ai fait un livre où il y a des masques et des figures couvertes; -un roi masqué d'or, un sauvage au mufle de fourrure, des routiers -italiens à la face pestiférée et des routiers français avec des -faux visages, des galériens heaumés de rouge, des jeunes filles -subitement vieillies dans un miroir, et une singulière foule de -lépreux, d'embaumeuses, d'eunuques, d'assassins, de démoniaques -et de pirates, entre lesquels je prie le lecteur de penser que -je n'ai aucune préférence, étant certain qu'ils ne sont point -si divers. Et afin de le montrer plus clairement je n'ai pris -nulle garde à leur mascarade pour les accoupler dans la chaîne de -leurs histoires: car on les trouve liées parce qu'elles furent -semblables ou contraires. Si vous en êtes étonnés je dirai -volontiers que la différence et la ressemblance sont des points de -vue. Nous ne savons pas distinguer un Chinois d'un autre Chinois, -mais les bergers retrouvent leurs moutons à des signes qui nous -sont invisibles. Et pour une fourmi les autres fourmis paraissent -aussi diverses que nos prêtres, nos soldats et nos marchands. Si -les microbes sont doués de la plus faible conscience, ils ont des -nuances par où ils se connaissent. Nous ne sommes pas les seuls -individus de cet univers. Ainsi que dans le langage, les phrases -se séparent peu à peu des périodes, et les mots se libèrent des -phrases pour prendre leur indépendance et leur couleur, nous nous -sommes graduellement différenciés en une série de _moi_ de valeur -bien relative. Car une couple de siècles effacent tout cela, et -nous ne saurions dire les marques dont se servaient les Athéniens -pour comparer le style d'Aristophane à la manière d'Eupolis. Pour -un observateur venu d'un autre monde, mes embaumeuses et mes -pirates, mon sauvage et mon roi n'auraient aucune variété. Si par -une certaine convention on supposait à ce visiteur supérieur la -vue bornée d'un artiste en même temps que la généralisation d'un -savant, voici probablement ce qu'il dirait après avoir pris une -connaissance exacte de nos sociétés d'êtres animés: - -«Je remarque chez les hommes un nombre d'actes instinctifs et -imperfectibles puisqu'ils les accomplissent depuis une dizaine -de milliers d'années. Vous avez coutume de broyer le grain, de -pétrir la farine avec de l'eau, d'y mêler de la levure de bière -et d'en faire une pâte que vous rôtissez jusqu'à ce qu'elle soit -dorée. Depuis qu'il y a des hommes, ils mangent du pain et le -goût n'en est pas devenu amer. Vous appliquez avec persistance le -feu à la plupart de vos aliments. Les abeilles ne construisent -pas avec moins d'obstination leurs rayons géométriques de cire -et c'est ainsi que les fourmis portent à des heures fixées leurs -œufs transparents au soleil. Je ne saisis pas très bien la nuance -qu'il peut y avoir entre le char de guerre du roi Agamemnôn et un -fiacre de la Compagnie des Petites-Voitures. Il faut classer dans -la même catégorie les feux successifs qui annoncèrent en Grèce -l'incendie de Troie avec le télégraphe de M. Hughes. Le fusil à -répétition et la flèche à pointe de silex sont des moyens bien -semblables d'un même instinct. J'estime infiniment au-dessus des -exceptions pratiques ou intellectuelles que vous pouvez apercevoir -un morceau de pain à croûte brune retrouvé dans un sarcophage -d'Égypte ou une humble écuelle phénicienne, pareille à celles que -tournent encore pour vous les potiers de Provence. Une telle force -de tradition et d'instinct représente peut-être l'unique chance -qu'a la race humaine de laisser d'elle quelque souvenir à travers -l'universelle destruction des choses; car la terre n'a même pas -conservé les monuments de vos anthropopithèques. - -«Malgré le sens exquis des différences que vous entretenez avec -un souci d'artiste, l'un de vous a dit que l'homme est un animal -sociable. Votre congrégation en cités, provinces et nations n'a -donc rien de bien spécialisé; car les monères, qui sont les -plus simples des êtres faits de protoplasma, n'ont pas d'autres -habitudes. Et ces monères entretiennent une grande justice dans -la distribution de leur nourriture. Tout ce que mange l'une -d'elles est également réparti entre les autres. Lorsqu'une monère -est lassée de la colonie, il lui suffit de couper les filaments -qui la réunissaient à son peuple. Les autres individus ne la -poursuivent et ne la punissent jamais. Elle va flotter vers des -eaux nouvelles, parmi les monères libres que vos savants nomment, -je crois, _saprophytes_. Je respecte infiniment ces vénérables -monères, dont l'organisation primitive réalise le type de la vie -parfaite dans une société. - -«Quoique vos psychologues aient divisé vos passions en des -bandelettes légères de nuances extrêmement délicates, leur jeu -me semble borné, en somme, au peu d'actes nécessaires à la -conservation de vos espèces. - -«En adoptant le point de vue moral que vous affectionnez, on -ne saurait donner de réelle supériorité au plus subtil de vos -philosophes sur un petit globule de pus. Ces globules blancs -sont des éléments libres qui ont autant de facultés de choix. -Ils préfèrent les substances chimiques selon les mêmes lois que -vous trouvez plus d'agrément aux choses. Si la sensation humaine -est comme le logarithme de l'excitation, le goût des globules -blancs pour les proportions différentes des cultures ou des -solutions qu'on leur présente varie dans la même mesure. Vos -globules ont des individualités très fines, et il est possible -d'en faire, grâce à votre belle faculté de l'habitude qui les -mithridatise pour certains poisons, des automates bien semblables -à ceux que votre Pascal voulait construire en donnant la foi aux -êtres rationnels. La spécialisation de vos connaissances inspire -beaucoup de respect pour les individus qui vous composent. Il -faut tenir en considération l'idiosyncrasie d'un bâtonnet nerveux -de votre rétine ou d'un corpuscule de Paccini. Les fibres de -Corti sont les dégustatrices de vos affections musicales; et vos -cellules bipolaires ont droit d'interdiction sur les vibrations -qui leur déplaisent. Vous n'aimez les choses et vous ne les -haïssez qu'en raison de l'élection d'une majorité de petites -individualités dissemblables. Vos actions sont soumises à un -infini d'intermédiaires. - -«Ces dernières réflexions, qui me coûtent un peu d'effort, puisque -je ne saisis guère bien que l'unité, le continu et le général, -peuvent vous être de quelque utilité. Par un retour aisé, vous -apprécierez mieux le rôle des éléments de vos associations. Dans -la ville d'Athènes, les sycophantes et les gardiens des mœurs, -avec les marchands de femmes, détenaient assez noblement les -fonctions d'élimination d'une cité où les habitants montraient -toutes les parties de leur corps. On pouvait librement se destiner -à de telles professions. Il n'était pas impossible aux chefs du -peuple de s'y adapter. C'est pourquoi Aristophane nous montre -Cléon, après son passage aux affaires publiques, vêtu d'une robe -verte et vendant des boudins parmi les garçons baigneurs. Je -suis enchanté de ce crieur de saucisses près d'une maison infâme -d'Athènes, et des filles de joie qui trempaient leurs doigts au -Pirée dans la sauce de ses tripes. A un tel point de vue, vos -ruffians ne semblent ni moins utiles ni moins respectables que le -chef de l'État. - - * * * * * - -«Saisissez donc les différences charmantes par votre imagination, -mais apprenez à les confondre en la continuité des ressemblances, -qui font les lois explicatives, par l'exercice de votre raison. Ne -donnez pas plus de foi à ceux qui vous montrent la discontinuité -ou les différences individuelles, ou la liberté dans l'univers, -qu'à ceux qui vous exposent sa continuité ou ses lois nécessaires. -Souvenez-vous que vos mathématiques, fondées sur la continuité -dans le temps, l'espace et le nombre, suffisent à calculer des -mouvements d'atomes, qui sont des tourbillons discontinus. -Imaginez que la ressemblance est le langage intellectuel des -différences, que les différences sont le langage sensible de la -ressemblance. Sachez que tout en ce monde n'est que signes, et -signes de signes. - -«Si vous pouvez supposer un Dieu qui ne soit pas votre personne -et une parole qui soit bien différente de la vôtre, concevez -que Dieu parle: alors l'univers est son langage. Il n'est pas -nécessaire qu'il nous parle. Nous ignorons à qui il s'adresse. -Mais ses choses tentent de nous parler à leur tour, et nous, qui -en faisons partie, nous essayons de les comprendre sur le modèle -même que Dieu a imaginé de les proférer. Elles ne sont que des -signes, et des signes de signes. Ainsi que nous-mêmes, ce sont les -masques de visages éternellement obscurs. Comme les masques sont -le signe qu'il y a des visages, les mots sont le signe qu'il y a -des choses. Et ces choses sont des signes de l'incompréhensible. -Nos sens perfectionnés nous permettent de les disjoindre et -notre raisonnement les calcule sous une forme continue, sans -doute parce que notre grossière organisation centralisatrice est -une sorte de symbole de la faculté d'unir du Centre Suprême. Et -comme tout ici-bas n'est que collection d'individus, cellules, -ou atomes, sans doute l'Être qu'on peut supposer n'est que la -parfaite collection des individus de l'Univers. Lorsqu'il raisonne -les choses, il les conçoit sous la ressemblance: lorsqu'il les -imagine, il les exprime sous la diversité. - -«S'il est vrai que Dieu calcule des possibles, on doit ajouter -qu'il parle des réels; nous sommes ses propres mots arrivés à -la conscience de ce qu'ils portaient en eux, essayant de nous -répondre, de lui répondre; désunis, puisque nous sommes des mots, -mais joints dans la phrase de l'univers, jointe elle-même à la -glorieuse période qui est une en Sa pensée.» - -Telle serait peut-être la péroraison de cet observateur, dont -l'examen et le langage sont des hypothèses, mais qui suffisent à -excuser la composition de mon livre. - - - - -LE RIRE - - - - -LE RIRE - -I - - -Edgar Poe a écrit dans un conte que personne n'a voulu traduire: -«Savez-vous qu'à Sparte (qui est aujourd'hui Palaeochori), à -l'ouest de la citadelle, parmi un chaos de ruines à peine visibles -émerge un socle où on peut encore lire les lettres ΛΑΣΜ? C'est -évidemment la mutilation de ΓΕΛΑΣΜΑ. Or à Sparte mille temples et -autels étaient consacrés à mille divinités diverses. N'est-il pas -étrange que la stèle du RIRE ait survécu à toutes les autres?» - -J'imaginerais volontiers que la lointaine postérité ne retiendra, -au milieu des décombres littéraires de notre temps, que deux ou -trois excellentes plaisanteries. On ne retrouve plus sur les rives -de l'Eurotas cette lourde et lugubre monnaie de fer dont les -Lacédémoniens se servaient pesamment. Leurs dieux ont disparu et -il devait y en avoir de fort célèbres. Sans doute les offrandes -que les Doriens firent au dieu Rire étaient payées avec ces -pièces graves. Semblablement de quelle grosse monnaie de romans -aurons-nous acheté les petits livres qui émergeront peut-être -de notre océan de papier noirci. Quand les dieux septentrionaux -se seront écroulés, quelques milliers d'années après les dieux -de Grèce et d'Italie, on ne retirera même pas de nos ruines le -socle du dieu Rire, et il faudra s'en aller en Chine pour admirer -l'idole en bois de la Miséricorde. - - -II - -Le rire est probablement destiné à disparaître. On ne voit pas -bien pourquoi, entre tant d'espèces animales éteintes, le tic -de l'une d'elles persisterait. Cette grossière preuve physique -du sens qu'on a d'une certaine inharmonie dans le monde devra -s'effacer devant le scepticisme complet, la science absolue, la -pitié générale et le respect de toutes choses. - -Rire, c'est se laisser surprendre par une négligence des lois: on -croyait donc à l'ordre universel et à une magnifique hiérarchie de -causes finales? Et quand on aura attaché toutes les anomalies à un -mécanisme cosmique, les hommes ne riront plus. On ne peut rire que -des individus. Les idées générales n'affectent pas la glotte. - -Rire, c'est se sentir supérieur. Quand nous ferons à genoux, -dans les carrefours, des confessions publiques, quand nous nous -humilierons pour mieux pouvoir aimer, le grotesque sera au-dessus -de nous. Et ceux qui auront apprécié l'identique valeur, en dehors -de toute relativité, de leur moi et d'une cellule composante ou -solitaire, sans comprendre les choses, les respecteront. La -reconnaissance de l'égalité entre tous les individus de l'univers -ne fera pas hausser les lèvres sur les canines. - -Voici comment on pourra interpréter dans ce temps un jeu aboli du -visage: - -«Cette espèce de contraction des muscles zygomatiques était le -propre de l'homme. Elle lui servait à indiquer en même temps son -peu d'intelligence pour le système du monde et sa persuasion qu'il -était supérieur au reste.» - -La religion, la science et le scepticisme du temps futur ne -contiendront qu'une faible partie de nos pénibles idées sur -ces matières. Il est certain toutefois que la contraction des -muscles zygomatiques n'y aura point de place. J'aimerais donc à -désigner à ceux qui s'éprendront des choses d'autrefois l'œuvre -qui excita dans notre époque barbare la plus grande somme de ce -rire disparu. Je sais qu'on s'étonnera de la bouche convulsée, -des yeux larmoyants, des épaules secouées, du ventre saccadé, -ainsi que nous nous étonnons nous-mêmes pour les singuliers usages -des premiers hommes; mais je supplie les personnes éclairées de -réfléchir au grand intérêt que présente un document historique, de -quelque ordre qu'il soit. - - -III - -Quand le rire, donc, aura disparu, on en trouvera une -représentation complète dans les œuvres de Georges Courteline. - -Cette représentation du rire sera complète, car elle unit le -comique des anciens à la variété d'hilarité qui fut spéciale au -dix-neuvième siècle. - -Nous ne savons pas depuis quand l'incohérence dans la vision des -choses amenée par la confusion du langage ou de l'intelligence -excite la gaieté des hommes. - -Avant l'ère chrétienne déjà le Carthaginois de Plaute réjouissait -le public quand les deux Romains jugeaient par son baragouin -_Mebarbocca_ qu'il devait se plaindre d'avoir mal à la bouche. -Il n'est pas moins plaisant d'entendre Piégelé, dans le rôle de -Roland, répéter: _Salut aux nez creux_, lorsqu'on lui souffle: -_Salut, ô mes preux._ La farce des deux esclaves qui interprètent -un oracle inintelligible dans les _Chevaliers_, d'Aristophane, -n'est pas très différente de celle des deux dragons qui examinent -sur le quai d'Orsay l'obscur problème du numéro 26, où demeure -Marabout. Le père Soupe fait cuire son chocolat, se lave les -pieds, va accomplir ses petits besoins avec l'innocente naïveté de -Strepsiade, et raisonne un peu comme lui. - -Cependant la distinction essentiellement moderne entre le sujet et -l'objet nous permet un rire particulier. Le dialogue qu'imaginait -Ésope entre un renard et un masque de théâtre n'était pas comique. -On pouvait supposer, même avec mélancolie, que des pierres et -des arbres suivaient un musicien qui jouait de la lyre. Mais les -gens du dix-neuvième siècle rient du Jack, de Mark Twain, qui -attend sous un soleil brûlant qu'une tortue de Palestine veuille -bien se mettre à chanter. Ils rient encore si Courteline leur -raconte qu'un fou essaie de faire de mauvaises plaisanteries à des -fromages mous. Ils rient toujours du récit suivant: - -_Voyage aux îles Bermudes._--Aux îles Bermudes on ne trouve pas -d'insecte ou de quadrupède digne d'être mentionné. Les habitants -prétendent que leurs araignées sont grandes. Je n'en ai pas vu -qui dépassât les dimensions d'une assiette à soupe ordinaire.--Un -matin, le révérend L..., qui voyageait avec moi entra dans ma -chambre, une bottine à la main. - ---Cette bottine est à vous? dit-il. - ---Oui, répondis-je. - ---J'en suis heureux, reprit-il. Figurez-vous que je viens de -rencontrer une araignée qui l'emportait. - -Le lendemain, au point du jour, cette même araignée soulevait ma -fenêtre à tabatière afin de venir prendre ma chemise. - ---Elle a emporté votre chemise? - ---Non. - ---Comment avez-vous pu voir qu'elle venait l'emporter? - ---Je l'ai vu dans son œil. - -J'ai cité cette simple anecdote parce qu'elle semble révéler les -deux faces du rire. - -Première face: Nous nous étonnons de voir un insecte classé -avec des quadrupèdes et nous sommes vivement frappés de la -contradiction qu'il y a entre la grandeur des araignées que nous -connaissons et celle d'une paire de bottines ordinaires. - -Deuxième face: L'absurdité de supposer dans une araignée -l'intention préméditée de prendre des objets dont nous nous -servons seuls, et d'imaginer qu'on a vu cette disposition dans son -œil (ce qui nous ramène à la première face) excite notre hilarité. - -Et je dis que dans notre temps cette seconde forme du comique -nous affecte spécialement. Les hommes ont pris conscience de -leur moi avec excès. La simple idée qu'on pourrait attribuer -à un objet ou à une bête les habitudes personnelles de l'âme -humaine leur apparaît grotesque. Courteline nous a montré le -capitaine Hurluret, qui menace de se changer en moulin à café ou -en saladier; et Lahrier promet à Soupe d'opérer sur lui une vague -métamorphose du même genre. Les personnages des _Mille et une -nuits_ craignaient ces choses qui se produisaient volontiers à une -époque où la personnalité de l'homme n'avait pas été violemment -séparée des objets par Kant. Aujourd'hui le moi glorieux se moque -de cette vaine parodie. - -Fréquemment on trouvait autrefois, dans les asiles, des fous -accroupis qui se croyaient pots d'argile et d'autres qui, -s'imaginant fromages de Cordoue, vous offraient, le couteau -à la main, une tranche de leur mollet; d'autres encore, qui -fumaient comme des théières, moussaient comme des bouteilles de -champagne, se pliaient comme une chemise fraîchement blanchie. -Les statistiques nous apprennent que cette folie est devenue -extrêmement rare. Il n'en faut pas chercher d'autre cause que le -progrès de la conscience. Même les fous ont de la personnalité une -trop haute idée. - - -IV - -Les biographes du poète américain Walt Whitman disent que personne -ne le vit rire une seule fois dans sa vie. C'était un homme doux -et gai, qui comprenait toutes choses. Les anomalies n'étaient pas -pour lui des miracles de l'absurde. Il ne se croyait supérieur à -aucun être. On peut mettre aux deux termes de l'humanité Philémon, -qui mourut de rire en voyant un âne manger des figues, et ce grand -poète Walt Whitman. Notez que Philémon ne rit avec tant d'excès -que parce qu'il était certain d'être supérieur à un âne, étant -poète, et que cet âne, si différent de Philémon, mangeait le -même dessert que lui. Nous avons un portrait de Walt Whitman où -ce vieux poète paralysé, le visage grave, seconde l'erreur d'un -papillon qui s'est posé sur son bras comme sur un tronc d'arbre -mort. - -Les tics de l'humanité ne sont pas immuables. Même les dieux -changent quelquefois. On a déjà changé de manière de rire; sachez -avec constance prévoir un âge où l'on ne rira plus. Ceux qui -voudront modeler leur visage sur cette contraction s'imagineront -très bien ce que pouvait être une habitude disparue en lisant les -livres de Georges Courteline. Que ceux qui veulent rire maintenant -se hâtent de se réjouir. Nous n'en sommes pas encore à chercher le -socle du dieu Rire au milieu des ruines. Le dieu Rire habite parmi -nous. Quand nos statues seront tombées, nos coutumes abolies, -quand les hommes compteront les années dans une ère nouvelle, ils -se diront de celui qui sut nous rendre si joyeux cette simple -légende: - -«C'était une charmante petite divinité, fine et bonne, qui vivait -dans Montmartre. Elle avait tant de grâce que les gros mots, -cherchant un sanctuaire indestructible, le trouvèrent dans son -œuvre.» - - - - -L'ART DE LA BIOGRAPHIE - - - - -L'ART DE LA BIOGRAPHIE - - -La science historique nous laisse dans l'incertitude sur les -individus. Elle ne nous révèle que les points par où ils furent -attachés aux actions générales. Elle nous dit que Napoléon était -souffrant le jour de Waterloo, qu'il faut attribuer l'excessive -activité intellectuelle de Newton à la continence absolue de son -tempérament, qu'Alexandre était ivre lorsqu'il tua Klitos et que -la fistule de Louis XIV put être la cause de certaines de ses -résolutions. Pascal raisonne sur le nez de Cléopâtre, s'il eût été -plus court, ou sur un grain de sable dans l'urèthre de Cromwell. -Tous ces faits individuels n'ont de valeur que parce qu'ils ont -modifié les événements ou qu'ils auraient pu en dévier la série. -Ce sont des causes réelles ou possibles. Il faut les laisser aux -savants. - -L'art est à l'opposé des idées générales, ne décrit que -l'individuel, ne désire que l'unique. Il ne classe pas; il -déclasse. Pour autant que cela nous occupe, nos idées générales -peuvent être semblables à celles qui ont cours dans la planète -Mars et trois lignes qui se coupent forment un triangle sur tous -les points de l'univers. Mais regardez une feuille d'arbre, avec -ses nervures capricieuses, ses teintes variées par l'ombre et le -soleil, le gonflement qu'y a soulevé la chute d'une goutte de -pluie, la piqûre qu'y a laissé un insecte, la trace argentée du -petit escargot, la première dorure mortelle qu'y marque l'automne; -cherchez une feuille exactement semblable dans toutes les grandes -forêts de la terre: je vous mets au défi. Il n'y a pas de science -du tégument d'une foliole, des filaments d'une cellule, de la -courbure d'une veine, de la manie d'une habitude, des crochets -d'un caractère. Que tel homme ait eu le nez tordu, un œil plus -haut que l'autre, l'articulation du bras noueuse; qu'il ait eu -coutume de manger à telle heure un blanc de poulet, qu'il ait -préféré le Malvoisie au Château-Margaux, voilà qui est sans -parallèle dans le monde. Aussi bien que Socrate, Thalès aurait pu -dire ΓΝΩΘΙ ΣΕΑΥΤΟΝ; mais il ne se serait pas frotté la jambe dans -la prison de la même manière, avant de boire la ciguë. Les idées -des grands hommes sont le patrimoine commun de l'humanité: chacun -d'eux ne posséda réellement que ses bizarreries. Le livre qui -décrirait un homme en toutes ses anomalies serait une œuvre d'art -comme une estampe japonaise où on voit éternellement l'image d'une -petite chenille aperçue une fois à une heure particulière du jour. - -Les histoires restent muettes sur ces choses. Dans la rude -collection de matériaux qui fournissent les témoignages, il -n'y a pas beaucoup de brisures singulières et inimitables. Les -biographes anciens surtout sont avares. N'estimant guère que -la vie publique ou la grammaire, ils nous transmirent sur les -grands hommes leurs discours et les titres de leurs livres. -C'est Aristophane lui-même qui nous a donné la joie de savoir -qu'il était chauve, et si le nez camard de Socrate n'eût servi -à des comparaisons littéraires, si son habitude de marcher les -pieds déchaussés n'eût fait partie de son système philosophique -de mépris pour le corps, nous n'aurions conservé de lui que ses -interrogatoires de morale. Les commérages de Suétone ne sont que -des polémiques haineuses. Le bon génie de Plutarque fit parfois -de lui un artiste; mais il ne sut pas comprendre l'essence de son -art, puisqu'il imagina des «parallèles»--comme si deux hommes -proprement décrits en tous leurs détails pouvaient se ressembler! -On est réduit à consulter Athénée, Aulu-Gelle, des scoliastes, et -Diogène Laërce, qui crut avoir composé une espèce d'histoire de la -philosophie. - -Le sentiment de l'individuel s'est développé davantage dans les -temps modernes. L'œuvre de Boswell serait parfaite s'il n'avait -jugé nécessaire d'y citer la correspondance de Johnson et des -digressions sur ses livres. Les «Vies des personnes éminentes» -par Aubrey sont plus satisfaisantes. Aubrey eut, sans aucun -doute, l'instinct de la biographie. Comme il est fâcheux que le -style de cet excellent antiquaire ne soit pas à la hauteur de sa -conception! Son livre eût été la récréation éternelle des esprits -avisés. Aubrey n'éprouva jamais le besoin d'établir un rapport -entre des détails individuels et des idées générales. Il lui -suffisait que d'autres eussent marqué pour la célébrité les hommes -auxquels il prenait intérêt. On ne sait point la plupart du temps -s'il s'agit d'un mathématicien, d'un homme d'État, d'un poète, -ou d'un horloger. Mais chacun d'eux a son trait unique, qui le -différencie pour jamais parmi les hommes. - -Le peintre Hokusaï espérait parvenir, lorsqu'il aurait cent dix -ans, à l'idéal de son art. A ce moment, disait-il, tout point, -toute ligne tracés par son pinceau seraient vivants. Par vivants, -entendez individuels. Rien de plus semblable que des points et -des lignes: la géométrie se fonde sur ce postulat. L'art parfait -de Hokusaï exigeait que rien ne fût plus différent. Ainsi l'idéal -du biographe serait de différencier infiniment l'aspect de deux -philosophes qui ont inventé à peu près la même métaphysique. Voilà -pourquoi Aubrey, qui s'attache uniquement aux hommes, n'atteint -pas la perfection, puisqu'il n'a pas su accomplir la miraculeuse -transformation qu'espérait Hokusaï de la ressemblance en la -diversité. Mais Aubrey n'était pas parvenu à l'âge de cent dix -ans. Il est fort estimable néanmoins, et il se rendait compte de -la portée de son livre. «Je me souviens, dit-il, dans sa préface -à Anthony Wood, d'un mot du général Lambert--_that the best of -men are but men at the best_--ce dont vous trouverez divers -exemples dans cette rude et hâtive collection. Aussi ces arcanes -ne devront-ils être exposés au jour que dans environ trente ans. -Il convient en effet que l'auteur et les personnages (semblables à -des nèfles) soient pourris auparavant.» - -On pourrait découvrir chez les prédécesseurs d'Aubrey quelques -rudiments de son art. Ainsi Diogène Laërce nous apprend -qu'Aristote portait sur l'estomac une bourse de cuir pleine -d'huile chaude, et qu'on trouva dans sa maison, après sa mort, -quantité de vases de terre. Nous ne saurons jamais ce qu'Aristote -faisait de toutes ces poteries. Et le mystère en est aussi -agréable que les conjectures auxquelles Boswell nous abandonne -sur l'usage que faisait Johnson des pelures sèches d'orange qu'il -avait coutume de conserver dans ses poches. Ici Diogène Laërce se -hausse presque au sublime de l'inimitable Boswell. Mais ce sont -là de rares plaisirs. Tandis qu'Aubrey nous en donne à chaque -ligne. Milton, nous dit-il, «prononçait la lettre R très dure». -Spenser «était un petit homme, portait les cheveux courts, une -petite collerette et des petites manchettes». Barclay «vivait en -Angleterre à quelque époque _tempore R. Jacobi_. C'était alors un -homme vieux, à barbe blanche, et il portait un chapeau à plume, -ce qui scandalisait quelques personnes sévères». Érasme «n'aimait -pas le poisson, quoique né dans une ville poissonnière». Pour -Bacon «aucun de ses serviteurs n'osait apparaître devant lui sans -bottes en cuir d'Espagne; car il sentait aussitôt l'odeur du cuir -de veau, qui lui était désagréable». Le docteur Fuller «avait -la tête si fort en travail que, se promenant et méditant avant -dîner, il mangeait un pain de deux sous sans s'en apercevoir». -Sur Sir William Davenant, il fait cette remarque: «J'étais à -son enterrement; il avait un cercueil de noyer. Sir John Denham -assura que c'était le plus beau cercueil qu'il eût jamais vu.» -Il écrit à propos de Ben Johnson: «J'ai entendu dire à M. Lacy, -l'acteur, qu'il avait coutume de porter un manteau pareil à un -manteau de cocher, avec des fentes sous les aisselles.» Voici -ce qui le frappe chez William Prinne: «Sa manière de travailler -était telle. Il mettait un long bonnet piqué qui lui tombait d'au -moins 2 ou 3 pouces sur les yeux et qui lui servait d'abat-jour -pour protéger ses yeux de la lumière, et toutes les 3 heures -environ, son domestique devait lui apporter un pain et un pot -d'ale pour lui refociller ses esprits; de sorte qu'il travaillait, -buvait, et mâchonnait son pain, et ceci l'entretenait jusqu'à -la nuit où il faisait un bon souper.» Hobbes devint très chauve -dans sa vieillesse; pourtant, dans sa maison, il avait coutume -d'étudier nu-tête, et disait qu'il ne prenait jamais froid, mais -que son plus grand ennui était d'empêcher les mouches de venir -se poser sur sa calvitie. Il ne nous dit rien de _l'Oceana_ de -John Harrington, mais nous raconte que l'auteur «Ao. Dni. 1660, -fut envoyé prisonnier à la Tour, où on le garda, puis à Portsey -Castle. Son séjour dans ces prisons (étant un gentilhomme de haut -esprit et de tête chaude) fut la cause procatarctique de son -délire ou de sa folie qui ne fut pas furieuse--car il causait -assez raisonnablement et il était de société fort plaisante; mais -il lui vint la fantaisie que sa sueur se changeait en mouches et -parfois en abeilles, _ad cetera sobrius_; et il fit construire une -maisonnette versatile en planches dans le jardin de Mr. Hart (en -face St. James's Park) pour en faire l'expérience. Il la tournait -au soleil et s'asseyait en face; puis il faisait apporter ses -queues de renard pour chasser et massacrer toutes les mouches et -abeilles qu'on y découvrirait; ensuite il fermait les châssis. -Or il ne faisait cette expérience que dans la saison chaude, de -façon que quelques mouches se dissimulaient dans les fentes et -dans les plis des draperies. Au bout d'un quart d'heure peut-être, -la chaleur faisait sortir de leur trou une mouche, ou deux, ou -davantage. Alors il s'écriait: «Ne voyez-vous pas clairement -qu'elles sortent de moi?» - -Voici tout ce qu'il nous dit de Meriton. «Son vrai nom était Head. -M. Bovey le connaissait bien. Né en... Était libraire dans Little -Britain. Il avait été parmi les bohémiens. Il avait l'air d'un -coquin avec ses yeux goguelus. Il pouvait se changer en n'importe -quelle forme. Fit banqueroute 2 ou 3 fois. Fut enfin libraire, -ou vers sa fin. Il gagnait sa vie par ses griffonnages. Il était -payé 20 sh. la feuille. Il écrivit plusieurs livres: _the English -Rogue_, _the Art of Wheadling_, etc. Il fut noyé en allant à -Plymouth par la pleine mer vers 1676, étant âgé d'environ 50 ans.» - -Enfin il faut citer sa biographie de Descartes: - - -MEUR RENATUS DES CARTES - -«Nobilis Gallus, Perroni Dominus, summus Mathematicus et -Philosophus, natus Turonum, pridie Calendas Aprilis 1596. Denatus -Holmiæ, Calendis Februarii, 1650. (Je trouve cette inscription -sous son portrait par C. V. Dalen.) Comment il passa son temps -en sa jeunesse et par quelle méthode il devint si savant, il -le raconte au monde en son traité intitulé de la Méthode. La -Société de Jésus se glorifie que l'ordre ait eu l'honneur de son -éducation. Il vécut plusieurs années à Egmont (près la Haye), d'où -il data plusieurs de ses livres. C'était un homme trop sage pour -s'encombrer d'une femme; mais, étant homme, il avait les désirs -et appétits d'un homme; il entretenait donc une belle femme de -bonne condition qu'il aimait, et dont il eut quelques enfants -(je crois 2 ou 3). Il serait fort surprenant qu'issus des reins -d'un tel père ils n'eussent point reçu une belle éducation. Il -était si éminemment savant que tous les savants lui rendaient -visite et beaucoup d'entre eux le priaient de leur montrer ses -.. d'instruments (à cette époque, la science mathématique était -fortement liée à la connaissance des instruments, et, ainsi que -le disait Sr. H. S., à la pratique des tours). Alors il tirait un -petit tiroir sous la table et leur montrait un compas dont l'une -des branches était cassée; et puis, pour règle, il se servait -d'une feuille de papier pliée en double.» - -Il est clair qu'Aubrey a eu la conscience parfaite de son travail. -Ne croyez pas qu'il ait méconnu la valeur des idées philosophiques -de Descartes ou de Hobbes. Ce n'est pas là ce qui l'intéressait. -Il nous dit fort bien que Descartes lui-même a exposé sa méthode -au monde. Il n'ignore pas que Harvey découvrit la circulation -du sang; mais il préfère noter que ce grand homme passait ses -insomnies à se promener en chemise, qu'il avait une mauvaise -écriture, et que les plus célèbres médecins de Londres n'auraient -pas donné six sous d'une de ses ordonnances. Il est sûr de nous -avoir éclairé sur Francis Bacon, lorsqu'il nous a expliqué qu'il -avait l'œil vif et délicat, couleur noisette, et pareil à l'œil -d'une vipère. Mais ce n'est pas un aussi grand artiste que -Holbein. Il ne sait pas fixer pour l'éternité un individu par -ses traits spéciaux sur un fond de ressemblance avec l'idéal. -Il donne la vie à un œil, au nez, à la jambe, à la moue de ses -modèles: il ne sait pas animer la figure. Le vieil Hokusaï voyait -bien qu'il fallait parvenir à rendre individuel ce qu'il y a de -plus général. Aubrey n'a pas eu la même pénétration. Si le livre -de Boswell tenait en dix pages, ce serait l'œuvre d'art attendue. -Le bon sens du docteur Johnson se compose des lieux communs les -plus vulgaires; exprimé avec la violence bizarre que Boswell a -su peindre, il a une qualité unique dans ce monde. Seulement ce -catalogue pesant ressemble aux dictionnaires mêmes du docteur: -on pourrait en tirer une _Scientia Johnsoniana_, avec un index. -Boswell n'a pas eu le courage esthétique de choisir. - -L'art du biographe consiste justement dans le choix. Il n'a pas à -se préoccuper d'être vrai; il doit créer dans un chaos de traits -humains. Leibnitz dit que pour faire le monde Dieu a choisi le -meilleur parmi les possibles. Le biographe, comme une divinité -inférieure, sait choisir parmi les possibles humains, celui qui -est unique. Il ne doit pas plus se tromper sur l'art que Dieu ne -s'est trompé sur la bonté. Il est nécessaire que leur instinct à -tous deux soit infaillible. De patients démiurges ont assemblé -pour le biographe des idées, des mouvements de physionomie, -des événements. Leur œuvre se trouve dans les chroniques, les -mémoires, les correspondances et les scolies. Au milieu de cette -grossière réunion, le biographe trie de quoi composer une forme -qui ne ressemble à aucune autre. Il n'est pas utile qu'elle soit -pareille à celle qui fut créée jadis par un dieu supérieur, pourvu -qu'elle soit unique, comme toute autre création. - -Les biographes ont malheureusement cru d'ordinaire qu'ils étaient -historiens. Et ils nous ont privés ainsi de portraits admirables. -Ils ont supposé que seule la vie des grands hommes pouvait nous -intéresser. L'art est étranger à ces considérations. Aux yeux -du peintre le portrait d'un homme inconnu par Cranach a autant -de valeur que le portrait d'Érasme. Ce n'est pas grâce au nom -d'Érasme que ce tableau est inimitable. L'art du biographe serait -de donner autant de prix à la vie d'un pauvre acteur qu'à la vie -de Shakespeare. C'est un bas instinct qui nous fait remarquer avec -plaisir le raccourcissement du sterno-mastoïdien dans le buste -d'Alexandre, ou la mèche au front dans le portrait de Napoléon. Le -sourire de Monna Lisa, dont nous ne savons rien (c'est peut-être -un visage d'homme) est plus mystérieux. Une grimace dessinée par -Hokusaï entraîne à de plus profondes méditations. Si l'on tentait -l'art où excellèrent Boswell et Aubrey, il ne faudrait sans doute -point décrire minutieusement le plus grand homme de son temps, ou -noter la caractéristique des plus célèbres dans le passé, mais -raconter avec le même souci les existences _uniques_ des hommes, -qu'ils aient été divins, médiocres, ou criminels. - - - - -L'AMOUR - - - - -XI - -L'AMOUR - - -_Dialogue entre_ - - L'ACTEUR - HYLAS - RODION RASKOLNIKOFF - HERR BACCALAUREUS - SIR WILLOUGHBY - - Ainsi que d'ordinaire, à la fin des déjeuners sans femmes, le café - et la cigarette ont amené au-dessus de la nappe l'éternel sujet de - conversation entre hommes: l'amour et les interprètes de l'amour. La - discussion s'est prolongée. C'est une claire après-midi d'été. On - a pris place sur la pelouse dont la pente descend jusqu'à la Marne - luisante comme un couperet d'argent. Les convives ont décidé qu'ils - perdraient leur journée. - -LE MAÎTRE DE LA MAISON.--Puisque nous avons convenu de nous livrer -éperdument au bavardage, voulez-vous que nous choisissions chacun -notre rôle? Vous, mon cher helléniste... - -HYLAS.--Je suis si enfoncé dans l'administration matérialiste -antique et si disposé à me montrer polymorphe et dialecticien, -que je vous demanderai de jouer ici un personnage vague dont les -idées générales seules auraient quelque précision. Je prendrai -donc le nom de Hylas. - -LE MAÎTRE DE LA MAISON.--Quant à vous, je n'ai point de doute sur -votre préférence,--vous aimez trop Dostoïewski... - -RODION.--Pour ne pas désirer parler au nom de Rodion. - -LE MAÎTRE DE LA MAISON.--Et vous, qui m'avez fait connaître le -grand George Meredith... - -WILLOUGHBY.--J'essayerai d'être ici le héros de l'égoïsme, sir -Willoughby. - -BACCALAUREUS.--Pour moi, je fixerai humblement quelques citations, -et je rappellerai à la logique, si vous me le permettez: mes -leçons méphistophéliques sont encore toutes fraîches dans ma -mémoire. - -LE MAÎTRE DE LA MAISON.--Et moi qui, à l'exemple de mon cher -Panurge, interrogerai tour à tour le philosophe Trouillogan, -le vieil poète françois Raminagrobis et l'Oracle, je ne veux -point d'autre titre que celui du protagoniste de nos ballades et -monologues du moyen âge; je parlerai tout ensemble pour moi, et -pour vous faire parler; je serai l'ACTEUR. - -BACCALAUREUS.--Et donc, monsieur l'Acteur, puisqu'en toute -argumentation _pro et contra_ il est nécessaire de bien -déterminer l'objet et de le définir, c'est-à-dire le borner et -le limiter, voulez-vous nous rappeler ce que vous disiez tout à -l'heure grossièrement, c'est-à-dire _confusè_, et nous l'énoncer -maintenant clairement et dans l'ordre, _distributè_? - -L'ACTEUR.--Je disais, Herr Baccalaureus, _confusè_ (puisqu'il vous -plaît), que la plupart des hommes ressemblent à Don Quichotte -assis devant les marionnettes de _maese_ Pedro, et protestant -que le spectacle qu'il contemple était vrai: «Réellement et en -vérité je vous le dis, Messeigneurs qui m'ouïssez, il m'a paru que -tout ce qui s'est passé ici se passait au pied de la lettre, que -Melisendre était Melisendre, D. Gaiferos D. Gaiferos, Marsilio -Marsilio, et Charlemagne Charlemagne». Et voilà pourquoi il a -grièvement meurtri le roi Marsile et fendu en deux la couronne et -le crâne de l'empereur à la barbe chenue. Car les marionnettes -lui semblaient les êtres mêmes, avec leurs passions et leurs -souffrances. Pareillement, nous nous intéressons profondément -au spectacle de l'amour; et, voyant les gestes des femmes, et -écoutant leurs paroles, nous croyons que les marionnettes sont -réelles, et elles nous font pleurer, et nous tâchons de les punir; -cependant qu'animés d'une noble folie, nous ne nous sommes pas -aperçus que l'âme et la chair de nos amantes étaient jouées et que -_maese_ Pedro restait accroupi derrière la toile. Je disais encore -que moins fou est celui qui demeure plongé dans son illusion, que -l'autre qui tâche à en sortir, et qui mutile son jeu à grands -coups d'épée. D'autant que lorsqu'il faudra payer la casse le -montreur de marionnettes risque fort de se tirer le bandeau de -l'œil pour faire reconnaître l'ancien ruffian, ce qu'il eût mieux -valu ignorer. Et je ne parle point seulement des gestes spéciaux -de l'amour qui, de l'aveu même des marionnettes, sont presque -toujours parfaitement imités d'un modèle sensible qu'elles ont -toutes copié, mais de tout l'attirail sentimental, depuis la -rougeur de l'aveu jusqu'au brisement jaloux de l'éventail, depuis -le furtif battement de cils et les petits soubresauts de la gorge -émus jusqu'au coup de sonnette irrité qui nous donne notre congé. - -BACCALAUREUS.--Toutes métaphores peu claires, et teintes de -littérature imaginative, en sorte qu'elles ne sont nullement -propres à un dialogue philosophique ni à une enquête de -définitions comme celles qu'on trouve dans les entretiens -dogmatiques de Platon; bien loin même de pouvoir se prêter à -une argumentation plus concrète telle que nous pouvons en lire -dans les conversations philosophiques de M. Ernest Renan, un peu -alourdies par l'étude de la théologie. - -HYLAS.--Je vous arrêterai ici, Herr Baccalaureus. Car notre ami -l'Acteur n'a point fait autre chose qu'exprimer à la mode de la -Renaissance un mythe inventé dès longtemps par le divin Platon -que vous venez de citer. Les marionnettes de _maese_ Pedro ne -sont-elles pas toutes pareilles aux statues et aux images d'objets -et d'êtres vivants faites de bois et de pierre qu'on transporte -sans cesse diligemment devant la petite muraille de la caverne où -nous sommes enchaînés; et, déçus par la lueur du grand feu qui -brûle devant la gueule de l'antre, nous prenons les ombres des -statues et des images qui dansent sur la muraille pour les hommes -et les objets réels: car nos cous et nos cuisses sont enserrés de -chaînes, et nous sommes astreints à garder les yeux fixés sur le -jeu d'ombres de la muraille, et nous ne pouvons tourner la tête -vers la vraie lumière qui nous éblouirait. Et le monde des hommes -n'est pas plus différent du monde des marionnettes que le monde -des idées du monde des images et des ombres. En sorte que si don -Quichotte s'indigne ridiculement contre les poupées du roi Marsile -et de l'empereur Charlemagne, nous ne sommes pas moins fous de -nous irriter contre les ombres de l'amour. Voilà ce qu'a écrit -Platon, mon cher Baccalaureus, et vous n'ignorez pas que c'est... - -BACCALAUREUS.--A la première page du septième livre de la -_République_. Mais, Hylas, comment se peut-il que vous exposiez un -mythe aussi idéaliste? - -HYLAS.--Aussi n'est-ce point mon opinion, mais celle d'un rêveur. -Je tiens que l'Acteur est parti d'une pétition de principes, en -ce qu'il suppose accordé qu'il y a dans l'univers autre chose -que des marionnettes adroitement combinées. Il insinue ainsi dès -le début qu'il y a quelque part une Amoureuse parfaite dont les -femmes imitent les mouvements et les passions. Or, cette Amoureuse -n'existe point réellement: ou bien nous pourrions la voir, et -toutes les femmes ne seraient pas d'adroites poupées. Donc, elle -est inexistante et immatérielle; c'est une idée platonicienne -et je la nie. Car je ne prêterai pas à l'Acteur une invention -d'automatisme semblable à celle qu'imagina Démocrite et longtemps -après lui Villiers de l'Isle-Adam. L'Acteur n'entend point, j'en -suis sûr, lorsqu'il nous parle de marionnette, une statue de bois -creuse, docile au glissement d'une bille de vif argent, ni même -une Ève future, mue à l'électricité par le Dr Édison. - -WILLOUGHBY.--Vous n'avez tenu compte jusqu'ici, mon cher Hylas, -que de la femme imitant la Femme, ou construite comme une poupée -par un fabricant de pièces matérielles. Et, afin de satisfaire -l'esprit classificateur de notre Baccalaureus, je dirais -volontiers que vous êtes resté dans le domaine purement objectif. -Que faites-vous donc du Sujet, je vous prie; que faites-vous -de l'Homme? L'Acteur nous dit que la femme joue le rôle d'une -amoureuse, sans éprouver ses sentiments; vous niez qu'il y ait -dans ce monde autre chose que des rôles; ici Willoughby vous -interrompt tous deux et déclare: il y a Moi. Je veux bien que la -femme soit une marionnette; j'admets qu'elle exécute des gestes -sans éprouver d'émotions et qu'elle mime des sentiments qu'on -lui a appris. Mais vous êtes bien étranges d'aller chercher pour -expliquer son imitation une Amoureuse idéale ou une initiatrice -immatérielle de l'amour; où les petites femmes l'auraient-elles -connue, je vous le demande? Ce n'est pas dans le monde supérieur -fait de jaspe, d'or et de porphyre dont Socrate nous parle (comme -vous le savez, Hylas) au dialogue du Phédon. Car elles n'y sont -jamais allées. Mais vous vous souvenez, sans doute, mon cher -Baccalaureus, du mythe des Mères auquel Gœthe a fait allusion dans -_Faust_? - -BACCALAUREUS.--Elles ne sont ni en haut, ni en bas. - -WILLOUGHBY.--Et Gœthe a bien raison. Elles ne sont pas plus -situées que les Idées de Platon. Mais ce sont les matrices -éternelles de toutes choses. D'elles jaillissent les générations -immuables d'êtres et d'objets. Elles sont ce qu'il y a de féminin -dans la création. Cependant elles produisent, mais passivement. -Elles forment les formes, mais elles ont reçu leur forme. C'est -ainsi que je veux m'imaginer les amoureuses. Semblables aux Mères -de Gœthe, elles font jaillir d'elles éternellement les mêmes -formules d'amour. Voilà ce qu'entend l'Acteur lorsqu'il nous dit -qu'elles sont les marionnettes, ou Hylas quand il nous explique -qu'elles sont les ombres de l'amour. Mais elles en sont aussi -les créatrices perpétuelles, et elles le reproduisent toujours -semblable à lui-même. Sur quel modèle? Qui donc imposa leur -forme aux Mères? Qui imposa aux femmes la forme de l'Amour? Le -Dieu créateur fixa pour toujours les matrices perpétuelles des -choses. L'homme intelligent imagina l'apparence de l'amour. C'est -l'amoureux qui tend aux yeux des femmes l'image qu'il s'est faite -de l'amante. C'est sur cette image créée par le Moi que la femme -essaye de se modeler. C'est dans l'esprit de son amant que réside -l'amoureuse idéale dont les gestes sont imités par l'amoureuse. Et -si l'homme, déçu, s'aperçoit que les mouvements sont des motions -de marionnette et que les sentiments ont la fluidité des ombres, -c'est lui-même qui se trompe lui-même, car il n'étudie que l'image -qu'il a projetée. Hélas! moi seul j'existe, et il faut bien que -mes illusions dépendent de moi. - -BACCALAUREUS.--Voir Fichte, _Doctrine de la science_. Mais de là -suivent... - -L'ACTEUR.--Des considérations de philosophie allemande que vous -nous exposerez, Baccalaureus, une autre fois. Je ne croyais pas -m'être engagé dans un sentier aussi méditatif. Il est vrai que -tous les chemins mènent à la métaphysique. La clarté du soleil -d'aujourd'hui est trop vive pour y promener les êtres en soi. Si -vous voulez, Willoughby, nous attendrons un temps de brume. Je -me serai sans doute mal exprimé; oui, Baccalaureus, avec trop de -métaphores. En disant que les femmes étaient les marionnettes de -l'amour, j'entendais seulement qu'elles ont la dangereuse faculté -de le mimer avec une perfection telle que nous le supposons où -il n'y en a point. Elles s'accordent toutes à avouer qu'elles -simulent le plaisir; je voulais vous faire reconnaître qu'elles -simulent avec une égale aptitude l'intention de le donner. Je ne -me plaignais pas; je constatais. Nous jouons tous ici-bas quelque -rôle. Le nom même de «personne» vient de ce masque de comédie à -travers lequel sonnaient les voix de théâtre. On pourrait imaginer -un conte semblable à celui que fit Her le Pamphylien, fils -d'Armenios... - -BACCALAUREUS.--Et que Platon rapporte au chapitre treizième du -dixième livre de la _République_. - -L'ACTEUR.--Baccalaureus doit avoir raison. Donc Her le Pamphylien, -ayant été tué dans une bataille, demeura mort pendant dix -jours parmi les cadavres; et le douzième jour, comme on allait -l'enterrer, revécut soudain et parla de l'autre monde. Il avait vu -l'enfer et les tortures, et les huit cercles colorés des planètes, -sur lesquels étaient assises autant de sirènes. Il avait vu aussi -les âmes innocentes qui avaient bu l'eau du Léthé et qui s'étaient -attroupées autour de Lachésis. Et au giron de la Parque une espèce -de prophète saisissait des sorts qu'il jetait au hasard sur les -âmes. Chacune ramassait le sort qui était tombé près d'elle et s'y -conformait. C'est ainsi que Her le Pamphylien vit distribuer les -rôles de l'humanité. Et le prophète joint sans doute des masques à -ses sorts. Mais toutes les femmes, quel que soit le sort qu'elles -relèvent, prennent le masque de l'amour. - -HYLAS.--Le récit est parfait: seulement Platon ne le termine pas -de même. - -L'ACTEUR.--Je m'en doute. Or, ce masque devient leur propre -visage, en sorte qu'elles arrivent à prendre conscience de son -expression qu'elles n'avaient point consciemment composée. -Souvenez-vous du trait charmant que nota l'exquis philosophe qui -écrivit les _Quinze joies de Mariage_... - -BACCALAUREUS.--Ce n'était autre qu'Anthoine de la Sale, ainsi que -le démontra, en 1836, M. André Pottier, bibliothécaire de Rouen. - -L'ACTEUR.--Anthoine de la Sale, secrétaire de Louis III, roi de -Sicile, esquisse donc ce tableau du «déduit» forcé d'une femme -avec son mari. «Lors il la baise et l'accolle, et faict ce qui -luy plest: et la dame, à qui il souvient d'aultre chose, voulsist -estre ailleurs, et le laisse faire, et se tient pesantement, et -ne se aide point ne mais ne se hobe qu'une pierre. Et le bon home -travaille bien, qui est lourd et pesant, et ne se scet pas si bien -aider comme d'aultres feroient. _La dame tourne ung pou la chiere -à cousté_: car ce n'est pas le bon ypocras que elle a autresfois -eu, et pour ce li ennuye, et lui dit: «Mon amy, vous me affolez -toute, et aussi, mon amy, vous en vauldrés moins». La dame savait -bien que son visage exprimait mal l'amour: voilà pourquoi elle le -tourne «ung pou à cousté». Cette marionnette a pris conscience de -ses mouvements. - -HYLAS.--Vous traitez bien subtilement de simples réflexes. - -BACCALAUREUS.--Je ne savais pas que l'acte d'amour fût un réflexe. - -HYLAS.--C'est le meilleur. Nous connaissons aussi les demoiselles -qui se livrent en fumant des cigarettes, et De Foe conte dans -_Moll Flanders_ l'histoire d'une jeune fille qui avait coutume de -retourner pendant ce temps les poches de ses amis et d'y glisser -même des jetons de cuivre à la place des pièces d'or. - -L'ACTEUR.--Ces marionnettes-là se soucient peu de jouer mal. La -grosse Margot, de la ballade, répétant son rôle avec Villon, était -plus curieuse de sa réputation. Mais nous n'avons que faire de -deviser sur les prostituées. Ce sont les véritables poupées de -l'Aphrodite populaire. Et je ne songeais point à elles lorsque -je parlais comme je faisais. Elles sont marionnettes peintes, -habillées, exposées, louées et estampillées. - -RODION.--Mais je vous défie, mon ami l'Acteur, et vous, cynique -Hylas, et vous, Willoughby le dandy, et vous, trop savant -Baccalaureus, de me prouver qu'elles soient des marionnettes -de l'amour. Ou plutôt je renverserais la proposition. Quand -vous dites que les femmes exécutent les gestes de l'amour sans -le ressentir, vous entendez qu'elles imitent une amoureuse -réelle. Vous, Hylas, vous avez placé cette image de l'amoureuse -dans le domaine objectif, avec les idées platoniciennes; vous, -Willoughby, après nous avoir railleusement demandé où les petites -femmes auraient fréquenté une si belle idée, vous avez placé -l'amoureuse idéale dans le domaine subjectif, puisque c'est -l'imagination de l'amant qui la crée. Hylas m'accordera bien -que les pauvres courtisanes sont tombées trop bas pour jamais -connaître l'Amoureuse assise dans le monde supérieur, sur un -trône de porphyre et d'or; et Willoughby n'osera soutenir que -c'est sur l'imagination de leurs amants qu'elles modèlent les -mouvements de leurs corps et de leurs âmes. Il faut donc que -«ces poupées de l'Aphrodite populaire» soient des marionnettes -différentes de celles que vous disiez. O Hylas! celles qui baisent -le pan de la robe de l'Aphrodite des carrefours sont bien les -poupées de l'amour, mais non point telles que vous l'entendiez. -Vos autres marionnettes sont imitatrices et vivantes; ce sont -des actrices qui n'éprouvent rien, mais qui ont étudié; ces -pauvres marionnettes-là ne savent point imiter ni vivre; elles -n'ont rien appris et n'éprouvent pas plus que les autres; et -elles sont vides, Hylas, tout à fait vides. Ce qui soutient les -autres, les gonfle et les fait paraître vraies, c'est l'espoir -d'imiter l'idéal, ou l'amour créateur de l'homme; mais celles-ci, -ô Hylas, n'ont rien de tout cela, et elles ne sont soutenues ni -par elles-mêmes ni par nous. Il faut donc que ce soit un dieu qui -les inspire. Ne voyez-vous pas, Willoughby et Hylas, qu'elles -sont toutes pleines du souffle de l'Amour? En vérité, elles sont -les poupées d'Éros; c'est lui qui les gonfle et qui les anime; -et leurs jeux sont ses jeux. Mais sitôt qu'elles ont cessé de -lui plaire, il les rejette impitoyablement; et voilà pourquoi -il y en a tant de vieilles et de fanées. Car Éros ne se plaît à -caresser de son haleine que les lèvres neuves et les seins frais. -Sans doute, elles sont les poupées de l'Aphrodite populaire--mais -quelles? Ce sont, vous le voyez, les poupées qu'Aphrodite donne à -son enfant pour qu'il s'en amuse à son plaisir. Et si ces poupées -ne sentent point l'affection qu'elles jouent, ne vous en irritez -pas et ne vous affligez pas; car le jeu n'est pas le leur, et -c'est un autre qui joue en elles, dont le souffle s'échappe de -leurs bouches et dont les doigts agitent leurs membres; en sorte -qu'il est impossible qu'elles éprouvent, puisque c'est un dieu -qui les a fait agir. Les peuples anciens qui consacrèrent les -prostituées et les firent saintes eurent quelque sentiment de ces -choses. Ils devinèrent qu'elles n'étaient que les intermédiaires -du dieu qui se manifestait à lui-même, et comme les prêtresses -qui exécutaient ses gestes ainsi que les prophétesses parlaient -avec sa voix. Et celle qui vint dans la maison de Simon et qui -mouilla de larmes les pieds du Seigneur et les lui essuya avec -ses cheveux ne fut point autre qu'une mandatrice de l'Amour -tout-puissant qui adorait l'Amour. Je vois que notre hôte, -l'Acteur, me considère en souriant, et qu'il me montre du doigt ce -livre de Dostoïewski que je porte partout avec moi. Cependant, je -ne vous parlerai ni de Sonia ni de la petite Nelly. Ces pauvres -filles divines furent aussi les marionnettes du Seigneur. Mais -elles jouèrent le rôle de la Pitié après avoir exécuté les gestes -de l'Amour. Car les dieux se servent d'elles tour à tour. - -HYLAS.--J'admire vraiment l'éloquence persuasive de Rodion, qui -n'est point pour me déplaire, car il n'est pas le premier qui ait -songé à tirer de l'art des prostituées des enseignements divins. - -BACCALAUREUS.--Je prévois que Hylas va nous citer le troisième -chapitre du _Banquet_ de Xénophon et peut-être le chapitre onzième -du livre III des _Mémorables_. - -HYLAS.--Baccalaureus a la mémoire divinatrice. Il se souvient donc -que Critoboulos, Antisthène, Charmide et Socrate s'interrogent -mutuellement afin de savoir ce qu'ils désireraient le plus au -monde. Critoboulos voudrait être beau, Antisthène riche, Charmide -pauvre. Quand vient le tour de Socrate, il prend l'air grave et -son front se fait solennel: «Moi, je voudrais être entremetteur», -dit-il. Les autres rient: «Vous pouvez rire, continue Socrate; -mais je deviendrais bien vite riche à ce métier, si je voulais -l'exercer». Chacun explique ses raisons. Le tour de Socrate venu: -«N'est-ce point le parfait entremetteur, dit-il, qui est capable -de reconnaître ceux qui se seront utiles les uns aux autres et qui -sait leur inspirer le désir de s'aimer; n'est-ce pas lui qui fera -les villes amies et les fidèles mariages, et les indissolubles -unions? Et quel plus beau métier peut-il y avoir que d'unir -ceux qui sont faits pour s'aimer?» Ainsi, mon cher Rodion, même -l'entremetteur a pour Socrate quelque chose de divin. - -RODION.--Hylas, vous raillez. - -HYLAS.--Pas plus que Socrate ni que vous-même tout à l'heure. -Baccalaureus s'est souvenu aussi de la visite que rendit le -philosophe à la belle courtisane Theodota, celle même qui fut -l'amie d'Alcibiade jusqu'à sa triste fin et qui l'ensevelit de ses -propres mains, suivant le récit d'Athénée, au bourg de Melissa, -en Phrygie. Elle était belle au point que les sculpteurs venaient -mouler ses seins afin de modeler sur la sienne les gorges de leurs -statues. Socrate l'interrogea et lui parla doucement, en la louant -de sa beauté, puis lui demanda par quels moyens elle trouvait ses -amis. Et comme Theodota ne savait lui répondre, il lui enseigna -qu'elle portait dans son corps une âme divine, qui était sa -meilleure amie, et qui lui aiderait à trouver des fidèles, si elle -apprenait à la consulter. Socrate raillait-il ce jour-là? Il se -peut; mais nous devons croire que Theodota sut entendre même la -leçon de cette raillerie, puisqu'elle aima Alcibiade à travers le -malheur jusque dans la mort. - -RODION.--Mais, Hylas, n'avez-vous donc point d'avis? - -HYLAS.--Mon cher Rodion, je ne vois pas pourquoi vous n'auriez -pas raison, comme Willoughby, notre hôte l'Acteur, et même -Baccalaureus, qui croit à la logique, et qui jure selon les -modes de _baroko_, _bocardo_ et _fresison_. Le hasard qui fait -rencontrer les atomes, monades ou tourbillons est infini. Nous -ignorons profondément la raison de leurs mouvements et de leur -rencontre. C'est ici que s'arrête mon matérialisme, et voilà -pourquoi je puis vous donner raison à tous trois. Notre hôte -l'Acteur (qui est resté un peu, malgré lui, du moyen âge) est -tout imbu du réalisme, sans qu'il s'en doute, et il aime Platon. -Aussi nous a-t-il dit que les mouvements de la marionnette étaient -causés par une Amoureuse idéale. Willoughby est plus moderne; il -est égotiste; il a enfermé l'univers dans son moi, et il veut que -ce moi soit la cause des mouvements de la poupée. Vous, Rodion, -dans votre profond sentiment de religion, vous ne pouvez attribuer -d'autre origine aux rencontres de l'univers que Dieu même; aussi -soutenez-vous que c'est l'être divin qui inspire tous les gestes -du jouet. Quant à moi, Hylas, j'avoue humblement que je ne sais -pas, et que je m'en tiens à la matière, puisque je ne peux rien -voir au delà. Et d'ailleurs, marionnette pour marionnette, -j'ignore autant les raisons de mes gestes que les femmes que -j'aime, quoique mon ignorance ne soit pas du même degré. - -Seulement, pour faire plaisir à Willoughby, qui est bien digne -de cette histoire, je vous conterai l'aventure d'un fou qui fut -roi de Thrace et qui peut-être était plus sage que nous. Il se -nommait Cotys; son orgueil était arrivé à un point extrême, -ainsi que son opulence et l'organisation voluptueuse de sa vie. -Il parcourait les forêts de la Thrace, et, dans les endroits -qui lui plaisaient, il faisait dresser d'avance des tables pour -l'instant où il aurait l'envie d'y dîner avec ses amis. Ce Cotys -s'imagina de devenir amoureux de la déesse Athéné, et se décida -à l'épouser. Il fit préparer un grand festin et dresser à l'écart -un lit splendide incrusté d'or et de pierreries. Puis il s'attabla -et se mit à boire avec ceux qu'il avait invités à la cérémonie. -Il vida des cratères de vin mêlé et de vin pur. Ses courtisans le -félicitaient. Déjà hors de lui, il envoya un garde afin de voir -si la déesse ne l'attendait point encore sur sa couche. Le garde -revint et, s'inclinant, dit au roi que le lit était vide. Cotys -le tua roide d'un coup de javelot et envoya un second garde. Le -garde retourna, rampant, et dit au roi qu'il n'avait vu personne. -Un second javelot le cloua sur le sol. Puis Cotys envoya un -troisième garde. Et celui-ci, se prosternant devant le roi, lui -dit: «Seigneur, voici longtemps déjà que la déesse vous attend». - -WILLOUGHBY.--Et lorsque le roi s'avança vers le lit splendide, il -y trouva, n'est-ce pas, toute nue et souriante, la déesse Athéné? - -HYLAS.--Mon cher Willoughby, je n'en sais rien, mais nous pouvons -le supposer. Et Cotys ne vous déplaît pas pour avoir imaginé et -créé par sa volonté une marionnette divine qui pouvait exécuter -tous les gestes et répondre à tous ses désirs, puisqu'elle -n'existait que dans sa folie. Car le roi Cotys était fou, -Willoughby, et on le vit bien, plus tard, lorsque, dans un accès -de jalousie furieuse, il déchira de ses ongles une femme qu'il -aimait, en commençant par le bas-ventre. Cependant la marionnette -du roi Cotys ne nous satisferait-elle pas tous? C'était une -marionnette, et c'était l'amoureuse idéale, mon cher hôte; le -roi Cotys l'avait créée par son imagination, Willoughby; et, ami -Rodion, elle était divine, étant déesse. - -BACCALAUREUS.--Mais elle n'existait pas. - -HYLAS.--Si, dans Athénée, liv. XII, ch. XLII. Vous l'y trouverez, -Baccalaureus, pour peu que votre édition ait un index. Et, comme -le jour tombe déjà, nous pouvons même rentrer, s'il plaît à notre -hôte, afin que Baccalaureus puisse apaiser la soif d'exactitude -qui doit le posséder. - - - - -L'ART - - - - -L'ART - - -_Dialogue entre_ - - DANTE ALIGHIERI - CIMABUE - GUIDO CAVALCANTI - CINO DA PISTOIA - CECCO ANGIOLIERI - ANDREA ORGAGNA - FRA FILIPPO LIPPI - SANDRO BOTTICELLI - PAOLO UCCELLO - DONATELLO - JAN VAN SCOREL - -En l'année 1522, le pape Adrien VI, qui était d'Utrecht, nomma -conservateur du Belvédère de Rome le peintre Jan van Scorel. -C'était un jeune homme de vingt-six ans; il revenait de Palestine -où il avait accompagné une confrérie de pèlerins hollandais. -Jan van Scorel fit le portrait du pape Adrien et considéra -diligemment tous les tableaux de Raphaël et de Michel-Ange, qui -le transportaient. Dans le printemps de cette année, il eut une -aventure. - -Il était sorti pendant la nuit de l'enceinte de la capitale pour -errer à travers la campagne romaine. La terre aride et ses -pierres sèches étincelaient sous la lune. Des tombes anciennes, -très blanches, tachaient les ténèbres. Et sur l'un des côtés de la -vieille route latine qui menait à Ostie, Jan van Scorel aperçut -une tranchée obscure. Quelques grandes dalles semblaient avoir -glissé. Il espéra aussitôt que c'était une niche à sculptures, -froissa les orties qui jaillissaient entre les pierres et pénétra -dans le couloir. D'abord il avança parmi l'obscurité; puis il -se fit une sorte de lueur qui n'était point la lueur lunaire. -Le chemin creux était pavé de carreaux de marbre lisse. Tout à -coup Jan van Scorel se trouva sous une coupole soutenue par des -piliers, et il lui sembla qu'il était revenu à la surface de la -terre dans la rase campagne. Mais il vit bientôt qu'il devait -se tromper. La coupole était à l'entrée d'une sorte de cirque -largement assis et illuminé doucement. Tout le sol était tapissé -d'une herbe longue et tendre. La brise était parfumée. Et au -milieu de cette prairie enclavée dans un lieu inconnu, où il n'y -avait point d'horizon, Jan van Scorel remarqua de grands sièges -candides où se tenaient des personnages vêtus de robes tombantes. -Ils portaient des chaperons de diverses couleurs, mais la plupart -avaient la tête couverte de l'aumusse rouge des citoyens de -Florence. A l'apparition de Jan van Scorel, ils se levèrent et -lui firent gravement signe d'approcher. Et quand il fut plus -près, Jan comprit bien qu'il était en présence d'une illusion de -la nuit. Car il reconnut les traits de morts illustres. Celui -qui se tenait au milieu semblait être Dante Alighieri, tel que -le peignit Giotto. Et auprès de lui étaient Guido Cavalcanti et -Cino da Pistoia. Et plus loin, Jan aperçut la face ricaneuse de -Cecco Angiolieri. Semblablement il vit Cimabue, tout roidi par -l'âge, et Andrea Orgagna, puis Paolo Uccello, le grand Donato, -Sandro Botticelli, et un moine carmélite, Fra Filippo Lippi. Ils -semblaient paisibles, debout parmi le pré nocturne. - -Alors DANTE prit la parole et dit: - ---Sois le bienvenu, Jan van Scorel, et ne crains pas de troubler -notre paix séculaire; car nous l'avons voulu. La divine -conductrice élue qui demeure dans le Grand Cycle et qui contemple -éternellement le visage de Celui _qui est per omnia sæcula -benedictus_ a intercédé pour nous auprès du Maître de la Grâce. -Il nous est permis de nous réunir en des temps fixés, et de nous -considérer tels que nous fûmes, et d'entendre nos voix telles -qu'elles résonnèrent, et de nous entretenir des choses que nous -avons aimées. Et cette nuit une grande controverse s'est élevée -entre nous; s'il te plaît, nous te la soumettrons, puisque tu es -né dans les temps postérieurs, et tu seras notre juge. - -Et JAN VAN SCOREL répondit en tremblant: - ---Maître, je n'oserai. - -Mais DANTE reprit: - ---Tu le dois: car le Destin t'a marqué du sceau; et tu répondras -en toute innocence; puis je t'avertirai; cependant, sache que -mes paroles ne te serviront pas. J'ai dit et je prétends que les -peintres, les sculpteurs et les poètes sont soumis aux femmes qui -leur révélèrent l'amour, et que tout leur art ne consiste qu'à se -laisser guider par la forme qui leur persuada de l'imiter dans les -chansons, ballades et assemblages de vers, ou sur les murailles -sacrées, ou dans le cœur du marbre étincelant. Et lorsque je parle -ainsi, mes compagnons Guido et Cino se taisent; mais le méchant -railleur Cecco éclate de rire; Cimabue demeure grave; Donato -réfléchit; Sandro a un sourire douteux; Orgagna et l'Oiseau rient -en secouant la tête, et je ne suis approuvé que par Fra Filippo; -mais je crains que nous n'entendions point la même chose. - -Or, écoute-moi, Jan van Scorel, et pèse ce que je dirai. La vie -nouvelle commence, pour moi, dans le livre de ma mémoire, à la -fin de ma neuvième année, le jour où j'aperçus la très gracieuse -dame que certains nommèrent ici Béatrice. Elle avait une robe -de couleur cramoisie, soutenue par une ceinture; et dès que mes -yeux tombèrent sur elle, Amour gouverna mon âme et je désirai -être conduit par Béatrice durant ma vie. Et quand elle fut entrée -dans la cité de vie éternelle, je m'appliquai à la revoir dans -les chambres secrètes de mon intelligence et elle me prit par la -main et me mena parmi l'enfer, et dans les routes intermédiaires, -et parmi le ciel. D'abord, à la première heure du neuvième jour -de juin, en l'année 1290, je fus frappé de stupeur; car la -Douleur entra et me dit: «Je suis venue demeurer avec toi», et je -m'aperçus qu'elle avait amené en sa compagnie la Peine et la Bile. -Et je lui criai: «Va-t-en, éloigne-toi!» Mais, comme une Grecque, -elle me répondit, pleine de ruse, et argumenta souplement. Puis -voici que j'aperçus venir Amour silencieux, vêtu de vêtements -noirs, doux et nouveaux, avec un chapeau noir sur les cheveux; -et certes, les larmes qu'il versait étaient véritables. Alors je -lui demandai: «Qu'as-tu, joueur de bagatelles?» Et me répondant, -il dit: «Une angoisse à traverser; car _notre_ dame est mourante, -mon cher frère». Alors tout se voila pour moi dans ce monde, -et mes yeux devinrent las de pleurs, et voici que le jour qui -accomplissait l'année que ma dame avait été élue dans la cité de -la vie éternelle, me souvenant d'elle tandis que j'étais assis -seul, je me pris à dessiner la semblance d'un ange sur certaines -tablettes. Et cependant que je dessinais, comme je tournais la -tête, je perçus qu'il y avait auprès de moi des gens que je devais -courtoisement saluer et qui observaient ce que je faisais. Et je -me levai, par respect, et je leur dis: «Une autre était avec moi.» - -Et depuis ce jour, Jan van Scorel, elle ne m'a point quitté. Quand -j'envoyai mon livre au temps de Pâques à mon maître Brunetto -Latini, ce fut ma fillette que je chargeai de le lui apporter. Et -quand, au milieu du chemin de ma vie, je traversai deux mondes -douloureux pour parvenir à entrevoir les gloires éternelles, -Béatrice était devant moi, Béatrice tendait le doigt vers les -choses que je devais voir. - -Je me souviens, Guido, que je t'envoyai jadis un sonnet au sujet -de celles que nous aimions. O mon cher Guido, j'y nommais Monna -Giovanna, qui fut la compagne de ma chère Béatrice: les gens de -Florence, à cause de sa grâce, la surnommaient Primavera, et ainsi -que le printemps précède l'année, je la vis un jour marcher devant -ma divine dame. Or, dans mon sonnet, j'exprimais le souhait d'un -voyage. Il me semblait que je serais parfaitement heureux si le -temps de ma vie coulait au balancement d'une barque errante où -nous aurions été trois, Lapo Gianni et toi, Guido, et moi Dante. -Nous, compagnons anciens, nous nous serions tenus les mains. Et -notre barque aurait été guidée par la dame Giovanna, la dame -Béatrice, et celle qui était la trentième parmi les soixante -beautés de Florence, la dame Lagia. Et tout le temps de notre vie -se serait passé à deviser d'amour; car, en vérité, Guido, la vie -n'est faite que d'amour, et l'art, qui est une purification de -la vie, n'est que d'amour transfiguré. Et je ne crois pas, Guido -Cavalcanti, que tu puisses me contredire; car c'est toi qui me -donnas l'explication du cœur enflammé. - -Alors GUIDO CAVALCANTI se mit à sourire et dit: - ---Ce rêve t'avait troublé étrangement, Dante. Et, en effet, -c'était un inquiétant présage. Amour tenait ta dame endormie, -roulée dans un manteau; puis il la contraignait à manger ton cœur; -puis il disparaissait en pleurant. J'interprétai ton songe par son -contraire, sachant que douleur pendant le sommeil signifie joie. -Et dans ce temps tu fus heureux; mais il s'est trouvé qu'Amour ne -t'avait point trompé par ses larmes. A cause de ce rêve où tu as -nourri de ton cœur celle qui devait mener ta vie, je ne dirai pas -le contraire de tes paroles. Mais, Dante, tu nous as représentés -tous trois, Lapo, toi et moi, dans une barque guidée par Lagia, -Béatrice et Giovanna. Crois-tu que la barque ait été guidée par -les trois dames durant toute notre vie? J'étais assis à la poupe, -et je regardais le sillage; voici que je tournai la tête, et Monna -Giovanna n'était plus là. A sa place, je vis une autre dame qui -avait les mêmes yeux, et le même regard de printemps; mais elle se -nommait Mandetta, et elle était de Toulouse. Et Lapo considérait -la crête d'une vague; voici qu'il tourna la tête, et Monna Lagia -n'était plus là. A sa place, il vit une autre dame, dont les -cheveux étaient ceints d'une guirlande, et qui montrait ses dents -entre des lèvres très rouges; et elle n'avait même pas de nom. Et -toi, Dante, tu scrutais le fond ténébreux de l'Océan; voici que -tu tournas la tête, et Béatrice, oui, Béatrice, n'était plus là. -Dante, tu te frappas la poitrine, et tu gémis, et tu te maudis -toi-même; mais à la place de Béatrice était une dame froide et -blanche et dure comme la pierre, dont la tête était ceinte d'herbe -verte mêlée de fleurs; et sa robe était de couleur verte, non -pas cramoisie, et le blond de ses cheveux était uni au vert de -l'herbe fraîche; et cette dame était de Padoue, et son nom était -Pietra degli Scrovigni; et souviens-toi, Dante: sitôt que tu l'eus -aperçue, tu composas pour elle et tu récitas dans la barque une -admirable sextine. La barque semblait donc être conduite par les -trois dames; mais la force qui la menait était dans nos cœurs, -Dante, et c'était la force de l'Amour. - -Mais CINO DA PISTOIA prit la parole: - ---Tu accuses faussement Dante, dit-il. De Lapo Gianni je ne dirai -rien puisqu'il n'est pas là; et peut-être qu'il eût su défendre -ses obscures amours. Pour toi, Guido, s'il est vrai que tu aies -cessé d'adorer Giovanna de Firenze pour invoquer Mandetta de -Toulouse, n'est-ce pas parce que celle-ci avait les mêmes yeux? -Et n'est-il pas vrai que c'est la ressemblance qui t'a attiré -vers Mandetta, et que tu n'as pas cessé de te laisser conduire -par l'image de Monna Giovanna? N'est-ce pas cette image qui s'est -emparée de ton esprit et qui règne sur tes yeux et qui règne sur -ton cœur? Ainsi elle a mérité une fois de plus de porter le nom de -Giovanna, selon celui de saint Giovanno le Précurseur; car elle a -été l'Annonciatrice et véritablement la Prima-Vera, la première -saison. Et si Dieu eût voulu te donner, à l'égal de la noblesse, -le don de la poésie suprême, c'est Giovanna, la Primavera, qui -t'eût mené sur la route que suivit Homère ainsi que l'a fait pour -Dante la divine Béatrice. Maintenant que nous parles-tu de Monna -Pietra, de la sextine, et du caprice de Dante? Il ne s'est point -laissé conduire par cette Pietra, et c'est la même Béatrice qui -lui a montré les dames au Paradis. Ah! pourquoi ne lui a-t-elle -pas fait voir, au sommet de l'escalier sacré, ma chère Selvaggia, -dont le corps repose tristement sur le mont della Sambucca, dans -le sauvage Apennin? - -CIMABUE interrompit Cino, d'une voix grave et comme lointaine. - ---Béatrice n'a pas montré ta Selvaggia au Dante, parce que toi -seul, Cino, tu pouvais la voir. Il ne suffit pas de tendre la -main à la femme et de se laisser mener, les yeux bandés. J'ai dû -longtemps regarder celle que j'aimais pour y voir la sainte Mère -de Dieu; mais enfin je l'ai vue, et, avec l'aide divine, j'ai -essayé de la peindre. - -Ici, CECCO ANGIOLIERI se mit à ricaner. Et tous se tournèrent vers -lui: car il semblait que la paix de la nuit fût troublée. - -CIMABUE lui dit: - ---Cecco, que nous veux-tu? - -CECCO ANGIOLIERI répondit en grinçant des dents: - ---Ce n'est pas à toi que je veux parler, mais à Dante Alighieri, -qui est trop fier. Je lui ai déjà crié de venir à mon école y -prendre des leçons; il ne vaut pas mieux que moi; j'ai menti, et -il ment encore; il a mangé la graisse, moi j'ai rongé les os; il -a jeté la navette, moi j'ai tondu le drap; et je le défie--car -je suis l'aiguillon, et il est le taureau. Que parle-t-il de -Béatrice, et des femmes qui l'ont conduit par la main? Moi aussi, -j'ai aimé--je vaux autant que lui. Et ma Becchina, la fille du -savetier, était aussi jolie que sa Bice Portarini. Mais j'étais -nu comme une pierre d'église; et mon plus haut souhait allait -jusqu'à désirer être souillon de cuisine, pour renifler l'eau -grasse de la vaisselle. Je n'avais pas un florin, non, pas la -millième partie d'un florin. Et à cause de cela le mari de -Becchina, qui était orgueilleux de ses sacs d'or, me méprisait, et -je ne pouvais la voir. N'est-ce point misérable? Car j'avais un -père vieux et riche, qui possédait de vastes domaines, et qui ne -me donnait rien. Ainsi j'ai vécu dans la boue du fossé. Un jour le -vieillard me refusa même un verre de vin maigre. Et j'écouterais -parler cet orgueilleux qui fait des fautes de poésie? Car dans le -dernier sonnet de la _Vie Nouvelle_ il commence par dire qu'il n'a -point compris le doux langage qu'un ange lui adressait au sujet de -Béatrice (c'est à l'endroit où les vers changent de mesure); puis -dans l'envoi, il dit aux dames qu'il a compris. C'est une indigne -contradiction; et je ne veux point continuer à souffrir que tout -le monde porte respect à un mauvais poète qui a été heureux. - -CIMABUE reprit la parole et dit: - ---O Cecco, pourquoi donc es-tu parmi nous? - -Et Cecco ne répondit rien. - ---Je parlerai pour toi, dit CIMABUE. Tu es avec nous parce que -malgré ta misère et l'affreux désir que tu avais de voir mourir -ton vieux père, l'amour de Becchina, la fille du savetier, -t'inspira de beaux vers, et que tu fus poète. Et nous n'avons -point à comparer ta Becchina à Béatrice; mais sache que c'est sa -petite main qui t'a tiré du fossé où tu croupissais pendant ta vie -pour t'amener dans le cycle heureux où Dieu t'a permis de reposer. - -Alors il y eut un silence. Puis le moine carmélite se mit à rire. -CECCO se retourna vers lui, la bouche tordue, et cria: - ---Ris-tu de moi, face encapuchonnée, faux dévot? - ---O Cecco Angiolieri, dit FRA FILIPPO LIPPI, je ne me querellerai -pas avec toi; j'aime trop la bonne humeur. Ce n'est pas de toi que -je me moquais; mais je riais en songeant aux belles pensées de -Cino da Pistoia, avec son invention des images. Vois-tu pas qu'il -a excusé Guido Cavalcanti en le faisant convenir que Mandetta de -Toulouse ressemblait à Giovanna de Florence? Et n'a-t-il pas tiré -une admirable conclusion, lorsqu'il a dit que c'était toujours la -même image qui inspirait les vers de Guido? Pardieu, je ne suis -pas si subtil, et je n'y entends qu'une chose, c'est que Messer -Cavalcanti doit être bien peu capable d'aimer, pour aimer toujours -la même image. Moi j'en ai aimé beaucoup, et elles étaient -toutes bien différentes. Dante et Cino, vous aimiez des mortes, -et vous vous enfermiez dans des cellules. J'ai aimé des femmes -vivantes, et il aurait fallu être bien habile pour m'enfermer. -Cosimo de Medici a essayé pendant deux jours. La troisième nuit, -j'étais las de peindre l'Annonciation; j'ai fait une corde avec -mes draps de lit, et je suis allé rejoindre une belle fille qui -devait m'attendre juste au coin du Palazzo Medici. Du reste, elle -m'a servi et je l'ai figurée au moins dans deux tableaux; c'est -un ange dans l'un, et dans l'autre une sainte. Mes saintes ont -tous les visages, et ce sont les visages de filles dont je ne me -rappelle même pas les noms. Je les ai bien aimées, au moins; mais -j'en changeais. Et elles ne se ressemblaient aucunement, Cino, -aucunement. - -CINO dit gaiement: - ---Mais Lucrezia? - ---Crois-tu donc que je lui aie été fidèle? répondit FRA FILIPPO -LIPPI, en éclatant de rire. On peut dire que celle-là était jolie, -pourtant. J'en ai été très amoureux. Je venais de quitter mon -frère carmélite Fra Diamante, qui avait été novice avec moi. Les -nonnes de Sainte-Marguerite me demandèrent un tableau pour leur -maître-autel. Et je vis parmi elles une novice, qui était fille -de Francesco Buti, citoyen de Florence. C'était l'image parfaite -d'une sainte. C'était Lucrezia. Il me la fallut pour modèle de la -Vierge; les stupides nonnes me permirent de la peindre. Ah! que -Lucrezia est belle dans ce tableau de la Nativité! Pouvais-je ne -point être amoureux d'elle? Le jour qu'elle alla en procession -visiter la Ceinture de Notre-Dame que l'on conserve au Prato, je -l'enlevai et je m'enfuis avec elle. Son père, Francesco, essaya -par tous les moyens de la reprendre, mais elle voulut rester avec -moi. Cependant, tu peux regarder mes vierges et mes saintes, Cino: -elles ne ressemblent pas toutes à Monna Lucrezia. Les femmes qu'on -aime sont bonnes à peindre: voilà ce que je pense. - -Là SANDRO BOTTICELLI, qui souriait mystérieusement, parla, et -s'adressant à Fra Filippo: - ---Mais n'est-il pas vrai, ô Maître, dit-il, que tu n'as point -possédé toutes les saintes qui sont dans tes peintures! - ---C'est vrai, répondit FRA FILIPPO; je ne plaisais pas à toutes; -mais j'ai été amoureux d'elles toutes. - ---Et n'ai-je point ouï dire, continua BOTTICELLI, que, lorsque -tu n'obtenais pas celles que tu désirais, tu t'appliquais à les -peindre, et que ta passion avait disparu lorsque tu les avais -représentées sur tes fresques? - ---C'est vrai aussi, avoua FRA FILIPPO; mais Sandro, tu ne dois pas -trahir ton maître. - ---Je ne te trahis pas, ô peintre divin, reprit SANDRO; je veux -seulement te montrer que tu n'es point différent de Dante ou de -Cino. Puisque ta passion cessait entièrement, sitôt que la femme -que tu aimais avait été transfigurée dans ton art, c'est que cette -femme gouvernait ton art, ou, si tu veux, que l'Amour t'attirait -vers l'art et que l'art suffisait à satisfaire ton amour. Si donc -tu te plaisais à peindre des créatures que tu ne pouvais point -toucher, et si ta passion parvenait ainsi à se repaître, tu n'es -nullement différent de Dante, ou de Cino qui ont aimé des mortes -et qui les ont chantées. - ---Mais toi, dit FRA FILIPPO, Sandro, que penses-tu toi-même? - ---Mon maître, dit SANDRO BOTTICELLI en souriant toujours, je -ne veux point avoir d'avis et j'écoute parler les autres. -Voici Andrea Orgagna qui vous instruira mieux que moi; je suis -fort illettré, ainsi que le déclara le vicaire de ma paroisse, -lorsqu'il me reprocha d'avoir gravé des estampes pour _l'Enfer_ de -Dante, puisque mon ignorance ne me permettait point de comprendre -ses vers. C'est ce que le vicaire n'eût pas osé dire au grand -Orgagna qui a devisé les mêmes scènes que peignit son frère au -Campo Santo; je le laisserai donc parler pour moi; il est plus -ancien et plus digne. - -ORGAGNA prit alors la parole; il avait la barbe rase; un grand -chaperon lui entourait la tête, et son visage était arrondi et -plat. - ---Je ne connais point l'amour, dit-il abruptement; je n'ai été -amoureux que d'une femme, et j'ai peint son triomphe. C'est la -Mort. Elle est enrobée de noir, et elle vole dans l'air, tenant -une faux, et elle épouvante les rois. Il y en a trois, couchés -dans trois sarcophages dorés, et ils pourrissent: et trois rois -à cheval les contemplent. Les chevaux eux-mêmes s'effarent et -l'un des rois vivants se bouche le nez. Cependant de l'autre -côté d'une haute montagne, au milieu d'une prairie, sous l'ombre -des orangers, de joyeuses jeunes filles sont assises, et des -chevaliers leur font l'amour. Le plus beau est coiffé d'un -chaperon azuré et un faucon est perché sur son poing. Monarques et -amoureux, ils sont tous soumis à la triomphatrice; car la mort est -plus forte que la puissance et que l'amour. - ---Et le temps est plus fort que l'art qui s'inspire de la mort, -dit DONATELLO; car je t'instruirai, Orgagna, sur le sort de -la fresque du Campo Santo, dont tu sembles si fier. Elle est -entièrement détruite, et nous ne la connaissons que par de -mauvaises copies et le récit des écrivains. Au lieu que l'art de -Fra Filippo et de Sandro Botticelli, qui se laissèrent guider -par des femmes amoureuses, n'a pas péri. Ainsi tu avais raison -de peindre le triomphe de la Mort; car la Mort a triomphé de ton -œuvre. - -Orgagna, triste, détourna la tête, enfonça son chaperon sur son -visage, et garda le silence. - -Mais CIMABUE s'avança vers lui et lui toucha l'épaule. - ---Ne t'afflige pas, Andrea, dit-il, car le peuple admire encore -ta composition de _l'Enfer_, sur la muraille de l'église de -Santa-Croce; et si elle n'arrive pas jusqu'aux âges futurs, du -moins la mémoire en sera éternelle. Car tu y as flagellé les -méchants, à l'exemple de notre Maître dans sa Comédie. Et par là -tu t'es soumis à la règle de celle qui le mena dans son douloureux -voyage; et tu vois que l'amour, malgré toi, a triomphé de toi, et -que Béatrice, par le moyen de Dante, t'a inspiré ton art. - -CECCO ANGIOLIERI murmura: - ---C'est sans doute de l'art que d'avoir placé ses amis au milieu -des élus, tels que le médecin Messer Dino del Garbo, avec son -chaperon rouge doublé de petit-gris, ou d'avoir envoyé ses -ennemis chez les damnés ainsi que Guardi, sergent de la commune -de Florence, qu'un diable traîne à son crochet, coiffé de son -bonnet blanc à trois lys rouges. Peut-être que la divine Béatrice -a ordonné tout cela; pour moi, même Becchina ne m'eût point fait -loger en enfer comme magicien le grand savant Cecco d'Ascoli, que -les cruels Florentins eurent l'audace de brûler. Mais patience et -écoutons. Voici l'Oiseau qui va gazouiller. - -Et en effet, PAOLO DI DONO, que les Florentins nommèrent UCCELLO, -élevait timidement la voix. Il était très vieux et ses yeux -paraissaient troubles. - ---Je m'étonne, dit-il, d'entendre de grands peintres disserter -sur l'art en cette façon. Pour ce qui est des poètes, ils ne -considèrent point de même que nous la nature et les hommes, -et je ne puis comprendre exactement ce qu'ils pensent. Sans -doute, Orgagna se trompe, lorsqu'il méprise tout ce qui vit, -en nous proposant la Mort pour divinité de la peinture; mais -il n'est pas juste non plus de prétendre que la femme règne -sur notre art, même si elle n'est, comme certains l'ont fait -entendre, que l'intermédiaire de l'Amour. La peinture est la -science d'assembler des lignes et de placer des couleurs selon -les lois de la perspective. Il faut étudier Euclide. Il faut -écouter Giovanni Manetti, qui connaît les mathématiques. Il faut -examiner attentivement les inventions d'architecture de Filippo -Brunelleschi. J'ai peint sur un tableau oblong les portraits des -cinq hommes qui, après Dieu, ont recréé l'univers. Et d'abord -j'ai placé l'image de Giotto, qui a inventé la peinture telle que -nous la connaissons; puis vient Filippo di Ser Brunellesco, pour -l'architecture; le troisième est Donatello, pour la sculpture; le -quatrième, c'est moi, Paolo, pour la perspective et les animaux; -le cinquième est Giovanni Manetti, pour les mathématiques. Il -n'existe rien en dehors de cela. Ce tableau résume tous les -aspects du monde. Car la seule réalité consiste dans les lignes et -dans la mesure des lignes, et les objets représentés n'ont point -d'importance. Et moi, Paolo Uccello, j'ai passé de longs jours à -dessiner des chaperons à plis, carrés ou coniques, ou ronds ou -cubiques, des _mazocchi_ dont certains se sont moqués. En quoi ils -se trompent: car il y a plus d'avantage pour l'art de la peinture -à faire voir les différents aspects de cent _mazocchi_ qu'à -creuser au hasard le sourire d'une Florentine. Ainsi m'aide Dieu, -donnez-moi trois beaux _mazocchi_, dont j'ignore les plis, et je -vous abandonne les femmes pour vous inspirer. - -Alors SANDRO BOTTICELLI lui dit, railleusement: - ---Te souviens-tu, l'Oiseau, de ta dernière peinture, qui devait -être un chef-d'œuvre et que tu avais entourée d'un enclos de -planches? Un jour, Donato te rencontra et te demanda: «L'Oiseau, -quelle est donc cette œuvre que tu enfermes si soigneusement?» -Et tu lui répondis: «Tu la verras un jour». Et lorsque tu l'eus -terminée, il se trouva que Donatello achetait des fruits au -Vieux-Marché dans le moment que tu la découvrais; et il considéra -ton tableau et te dit: «O Paolo, tu découvres ton œuvre à -l'instant même où tu devrais la cacher aux yeux de tous!» Et -Donatello ne se trompait nullement, l'Oiseau, car il n'y avait -dans ta peinture que des lignes. Tu n'en fis point d'autres après -celle-là. J'aimerais mieux pour ma part avoir dessiné le sourire -d'une fille. - -Mais Donato, s'approchant de Paolo, l'embrassa en lui assurant -qu'il avait peint bien d'autres tableaux dont la renommée serait -immortelle. - -Et voici que la nuit se faisait plus claire. Et DANTE parla de -nouveau à Jan van Scorel, et il lui dit: - ---Juge-nous. - -Et JAN VAN SCOREL répondit: - ---J'ai été conduit par l'amour, et je le suivrai partout où il -me mène. Je suis né au bord d'une mer grise, dans un village -des dunes, et j'ai travaillé à Amsterdam chez mon maître Jacob -Kornelisz. Il avait une fillette de douze ans, modeste et blanche. -Je l'aime, et je suis parti au loin afin de gagner de l'argent -pour l'épouser. Et j'ai vu Spire et Strasbourg et Bâle, et à -Nuremberg j'ai visité Albert Durer, et j'ai traversé la Styrie -et la Carinthie. Or, il y avait dans cette contrée un grand -baron qui s'est épris de ma peinture. Il a une fille, ardente et -belle. Il m'a offert de l'épouser. Mais j'avais au cœur l'image -de la fillette de mon pays, si douce, si pure. J'ai refusé la -tentatrice. Et je suis allé à Venise, où un père des béguines m'a -emmené à Jérusalem, pour voir le Saint-Sépulcre. Là, j'ai connu -la religion. Puis je suis revenu par Rhodes et Malte jusqu'à -Venise. Et de là je suis arrivé à Rome, où le pape me tient en -faveur. Et je souffre, car mon amour est attiré vers ma tendre -fillette; mais mon désir va vers la tentatrice de Carinthie. Et -je ne puis peindre la Vierge sans la faire à la ressemblance de -ma petite fiancée; et je ne puis imaginer Ève et Madeleine qu'à -la ressemblance de celle dont les yeux solliciteurs m'invitèrent -à rompre mon serment. Telle est mon histoire: mais, ô Maître, je -tends la main à mon amour. - -Et DANTE lui dit: - ---Tu nous a donc jugés, car tu n'as point abandonné ta -conductrice. Et elle te mènera plus haut que tu ne penses, ainsi -que la mienne m'a mené. O Jan van Scorel, tu seras malheureux et -déçu! Celle que tu aimes est mariée à un marchand d'or; et tu ne -retrouveras point la tentatrice. Alors tu entreras en religion, et -tu proclameras ton art par elle et en elle. Car la religion est le -terme de l'amour, soit que la conductrice nous tienne par la main -pour gravir l'escalier sacré, soit qu'elle nous abandonne devant -la première marche. - -Et DANTE, levant les yeux au ciel, aperçut une constellation -limpide comme de l'eau tremblante: - ---Béatrice nous appelle, dit-il, et nous devons retourner. -Souviens-toi de la parole divine: «Cherche, et tu trouveras». - -La prairie secrète disparut avec ses formes dans la nuit blanche. -Et le peintre Jan van Scorel reconnut qu'il était sur l'ancienne -route latine; et, les yeux baissés, il rentra dans Rome. - - - - -L'ANARCHIE - - - - -L'ANARCHIE - -I - - -_Dialogue entre_ - - PHÉDON - CÉBÈS - -CÉBÈS.--Phédon, étais-tu toi-même auprès de Démochole, le jour -où il fut mené de la prison au supplice, ou tiens-tu le récit de -quelqu'un? - -PHÉDON.--Je n'y étais point, Cébès, car les magistrats avaient -interdit aux disciples de Démochole de se rendre auprès de lui, -et des gardes se tenaient sur les routes afin de nous éloigner de -la cité. Mais Xanthos, qui était chargé de la surveillance de la -prison, et qui d'ailleurs est un homme doux et juste, m'a raconté -très exactement ce qui se passa. - -CÉBÈS.--Que dit Démochole avant de mourir, et de quelle manière -mourut-il? Je l'apprendrais avec plaisir. - -PHÉDON.--Il me sera facile de te satisfaire, car je me souviens -des paroles mêmes de Xanthos. Voici donc ce qu'il m'a rapporté. -Avant le point du jour, me dit-il (car la coutume est que les -condamnés meurent au soleil levant), j'entrai dans la prison et -je m'avançai vers le lit de Démochole, qui s'était voilé la tête -pour dormir. Je lui frappai doucement sur l'épaule. «Tu sais, lui -dis-je, ce que je viens t'annoncer. Adieu; tâche de supporter avec -courage ce qui est inévitable.» Démochole, me regardant, répondit: -«Il serait malheureux, mon ami, que le courage m'abandonnât dans -une pareille circonstance. Mais n'aie point de craintes: je ferai -ce que tu dis.» En même temps, il s'assit sur son lit, et pliant -la jambe d'où on venait d'ôter l'entrave: «Quelle chose étrange», -dit-il... - -CÉBÈS.--Mais, mon cher, ne te trompes-tu pas, et n'est-ce point la -mort de Socrate que tu nous racontes une seconde fois? - -PHÉDON.--Nullement, ô Cébès, bien qu'en effet il est possible que -tu trouves dans mon récit quelque ressemblance. Mais laisse-moi -achever; ensuite, si tu veux, nous examinerons ensemble par où -différa le langage de Démochole. Ainsi premièrement Démochole ne -fit point, à propos de sa jambe, un discours sur le plaisir et -la douleur, mais il remarqua simplement que ses pieds étaient -gonflés, et qu'il ne pourrait mettre ses chaussures pour marcher -jusqu'au lieu de supplice. - -Ensuite, continua Xanthos, Démochole se leva et prit ses vêtements -en souriant, sans permettre qu'on l'aidât. «Je me ferai beau parmi -les beaux, dit-il, pour ce jour de fête.» On lui apporta une coupe -d'eau fraîche. Il la but d'un trait; se tourna vers ceux qui -étaient là et demanda: «Y a-t-il quelqu'un parmi vous qui veuille -causer et discuter avec moi? Par le nom de la Divinité, jamais je -ne me suis senti mieux disposé aux entretiens philosophiques!» -Mais ses disciples n'étaient point près de lui, et personne ne -put répondre. Le serviteur des magistrats, qui était un Scythe -nommé Teippeleros, s'approcha alors pour lui attacher les mains. -Démochole, le voyant: «Fort bien, mon ami, lui dit-il; mais que -faut-il que je fasse? Car c'est à toi de m'instruire. On voit, -en effet, que tu es habile dans ton art.» Le serviteur garda le -silence. «Voyez, dit Démochole, quelle honnêteté dans cet homme: -il a conscience de la laideur de sa fonction!» Puis il ajouta: «Si -j'étais parmi les sages, il me serait facile de parler du progrès -et de la civilisation. Mais je n'ai d'autre science que d'aimer -les hommes et j'ignore pourquoi ils respectent la Divinité plutôt -qu'eux-mêmes.» Tandis qu'on le menait au supplice, il chanta des -imprécations contre les riches et la Divinité afin qu'on les -précipitât dans le Tartare. Les aides s'emparèrent de lui et le -couchèrent. Il releva la tête et (ce furent ses dernières paroles) -il souhaita à haute voix le salut de la République. - -CÉBÈS.--Ainsi, mon cher Phédon, il est impossible de conjecturer -quelles furent les occupations et les pensées de Démochole depuis -qu'il entra dans sa prison? Car, pour Socrate, nous avons pu le -voir tous les jours, tandis qu'on attendait le retour du vaisseau -que les Athéniens avaient envoyé à Délos. - -PHÉDON.--Mais, Cébès, Démochole a laissé des traités de -philosophie qu'il s'amusa à composer dans la solitude, où il -parle de la vie et de l'association des citoyens, du travail et -de l'amour. Entre autres, il a écrit un très beau mythe, dans -lequel il imagine que les hommes, parvenus à l'existence parfaite, -renverseront les haies, les murailles et les bornes, mettront -les femmes en commun, cesseront de travailler, et mangeront à -leur fantaisie tous les jours du fromage de montagne, du poisson -salé, des pâtes bouillies à l'huile, des fruits mûrs et des herbes -confites dans le vinaigre. Telle est la vie que Démochole se -proposait de nous faire mener sur la terre. - -CÉBÈS.--Et, par Héraklès, ne te souviens-tu pas que Socrate, -le dernier jour de sa vie, nous parla du monde supérieur, où -les montagnes sont couleur d'or, et les rochers de jaspe et -d'émeraude; en quoi il ne paraît nullement avoir entendu autre -chose que Démochole. Car les poètes comiques Téléclide et -Phérécrate ont aussi décrit cet âge heureux où les arbres portent -des saucisses et des boudins, où les fleuves roulent des quartiers -de viande chaude parmi la sauce, où les poissons, de leur propre -mouvement, viennent se griller, et répondent, quand on les -appelle: «Attends encore, je ne suis cuit que d'un côté!» - -PHÉDON.--Tu pourrais dire aussi bien que Socrate, comme Démochole, -n'ayant jamais écrit, s'amusa dans sa prison à mettre en vers -moraux les fables d'Ésope; et qu'il désira de même discuter sur -la philosophie avant sa mort; et qu'on l'accusa aussi d'avoir -insulté les dieux; et qu'il causa doucement avec le serviteur des -Onze en l'interrogeant sur le poison, comme fit Démochole pour -le Scythe. Mais, mon cher Cébès, Socrate avait un esprit subtil -et il raillait doucement, s'étant comparé à un entremetteur qui -réunit, par de belles paroles, les gens faits pour s'aimer. Et il -est vrai qu'il dédaigna les recherches divines et les mythes sur -Borée, la Gorgone et Typhon, estimant qu'il n'avait point encore -assez étudié la maxime du temple de Delphes et ne sachant s'il -n'était point lui-même un monstre plus compliqué que ce Typhon -des mythologues. Nous savons qu'il chercha aussi le bonheur des -hommes, quoiqu'il préférât le placer dans une autre vie, et qu'il -discutait volontiers avec les gens du commun pour les amener à -connaître la vérité. Cependant, ô Cébès, son ironie était cachée; -il ne disait point directement les choses, comme Démochole, et son -amour n'était ni violent, ni désordonné, en sorte qu'il n'eût pas -détruit les cités pour parvenir à la vie idéale, mais qu'il se -contentait d'instruire et de persuader les jeunes gens. - -CÉBÈS.--Il me semble, Phédon, que tu mets un peu de hâte dans -ta distinction; car je me souviens d'avoir entendu Socrate -essayer de démontrer à Callias que la richesse était une chose -pernicieuse; et il marchait lui-même pieds nus, buvant comme -chacun l'ordonnait; et il répondit directement aux juges qu'il se -condamnait à être nourri aux frais de la cité. Et, par Héraklès, -n'est-il pas clair que le souhait pour le salut de la République -est en tout semblable au sacrifice du coq à Esculape? Car Socrate -ne respectait point ce demi-dieu d'Athènes, non plus que Démochole -la République. Mais ils moururent tous deux, affectant de révérer -ce qui les avait fait condamner par le mépris qu'ils en avaient, -et ce qui les guérissait du pire des maux, la vie. - -PHÉDON.--Si je jurais que je ne te crois point Cébès, il me -faudrait dire, avec Euripide, que la _bouche a juré, non le cœur_. -Toutefois, avant de rien décider, nous ferons sagement de demander -à Platon... - - -II - - * * * * * - -.... L'esclave nous accompagna jusqu'au port de l'île des -Bons-Tyrans, où quelques oliviers agitent leurs feuilles grises et -luisantes. Il nous souhaita un heureux voyage et retourna vers ses -maîtres. Nous vîmes encore un peu de temps sa tête qui semblait -avancer seule dans le chemin creux, entre les dunes, parmi les -roseaux. Puis nous nous embarquâmes; et toute la journée suivante -le navire fut enveloppé dans la brume. Pendant la nuit, le ciel -s'éclaircit et le pilote nous guida à la lueur des étoiles pâles. -Ainsi nous naviguâmes douze jours et, le treizième, nous aperçûmes -une ligne brune à l'horizon et de minces colonnes fumeuses qui -montaient isolément dans l'air. Le pilote nous dit que c'était -l'île des Éleuthéromanes, et nous eûmes le désir de la visiter. -Il voulut nous persuader de ne point y atterrir; mais nous étions -lassés de la mer et curieux de ces hommes sauvages. Notre proue -fut donc tournée vers l'île nouvelle, où nous arrivâmes deux -heures après le lever du soleil. - -Le débarquement fut pénible; je ne sais si les Éleuthéromanes -s'étaient avertis (car ils ont très peu de rapports les uns avec -les autres); mais ils coururent en foule sur le rivage, chacun -tenant une longue perche, au moyen desquelles ils s'efforcèrent de -nous écarter de la côte, imaginant que nous venions de l'île des -Bons-Tyrans qu'ils redoutent extrêmement. A peine eûmes-nous tiré -notre bateau sur le sable qu'ils s'enfuirent de tous les côtés, -laissant seulement un vieillard, qui agitait une branche d'arbre -autour de lui afin de se protéger. Nous essayâmes de lui parler: -mais il nous fit signe qu'il n'entendait pas--et, en effet, il -n'avait pas d'oreilles. Comme nous en témoignions notre surprise, -le pilote nous expliqua le genre de vie des Éleuthéromanes ainsi -qu'il suit: - -On ne sait d'où ils viennent, ni s'ils furent semblables jadis -aux autres hommes; mais il y a des traditions parmi eux suivant -lesquelles on pense que les premiers Éleuthéromanes furent -gouvernés d'abord par des tyrans aristocratiques et, en second -lieu, par des chefs démocratiques choisis par le peuple. Ils -eurent aussi un code de lois, des usages et des mœurs, dont -il ne subsiste aucune trace actuellement. En effet, ils sont -possédés depuis de longues années d'une certaine manie libre qui -les porte à vivre chacun à leur guise. Dans ce but, sitôt qu'ils -sont parvenus à l'âge de raison, ils se coupent à eux-mêmes les -oreilles, et en bouchent l'orifice à l'aide d'une certaine terre -d'argile qui acquiert la dureté de l'os des tempes. En effet, les -premiers qui s'étaient délivrés des lois et des usages anciens -choisirent leurs amis et se réunirent entre eux afin de vivre -agréablement. Ils se dispersèrent ainsi par cinq ou par dix. Mais -au bout de peu de temps certains de ces groupes en méprisèrent -d'autres, comme il arrive dans les sociétés, et les raillèrent -par des chansons ou des discours. Ils se décidèrent alors, pour -détruire cette hiérarchie nouvelle, à la mutilation volontaire -qu'ils pratiquent. Ils s'y résolurent aussi par d'autres raisons; -car ils avaient remarqué combien la persuasion d'un homme par -un autre homme peut être funeste. Ainsi nul ne parvient ni à -les convaincre, ni à leur donner un ordre, ni à prendre aucune -puissance sur leur volonté. Quelques-uns d'entre eux, qui avaient -la cervelle faible, et qu'on pouvait contraindre à de certaines -décisions au moyen de gestes ou de regards, se couvrent les yeux -avec des valves de coquillage, ce qui a amené, chez les enfants -de plusieurs familles où cet usage s'était perpétué, la perte -complète des organes de la vue. - -A partir du moment où ils eurent conçu un tel mode d'existence, -l'éleuthéromanie se tourna en monomanie: car ils vivent par -unités. Leur nourriture est de racines qu'ils vont arracher et -dont ils rejettent aussitôt la graine en terre, ne connaissant -ni temps de semailles, ni époque de moissons. Ils boivent à un -étang où ils peuvent plonger la bouche en se couchant sur la -rive. Personne ne tourne pour eux de poterie, et ils ont très peu -d'outils. Chacun entretient son propre feu dans un petit creux du -sol, et le couvre à demi avec une pierre plate. D'ordinaire ils -vont nus; l'hiver même est assez doux dans leur île. Rien ne les -étonne plus que l'ordre, la suite et la discipline. Ils permettent -les vols, les assauts de jeunes filles et les meurtres, et ils -ne reconnaissent aucune solidarité. Ceux d'entre eux qui sont -gais tournent parfois leur derrière vers le ciel et jettent leurs -excréments à la figure des autres hommes; puis ils se frappent -légèrement le ventre. En effet, ils méprisent l'autorité divine, -et ils se rappellent continuellement entre eux qu'un homme n'a -droit sur aucun autre homme, la mesure commune de toutes choses -étant l'individu. - -Voici maintenant comment les Éleuthéromanes s'y prennent pour -qu'il ne s'élève dans leur île aucun tyran. Chacun a transmis aux -jeunes depuis l'origine une certaine quantité d'une substance qui -leur sert à se défendre. Cette substance fut autrefois composée -par celui qui les délivra de la tyrannie des élus du peuple, et -elle fut équitablement partagée entre tous les Éleuthéromanes. -Elle a l'aspect de l'argile et sa couleur est entre le jaune et -le blanc. Aussitôt qu'en en approche un tison enflammé, elle se -précipite avec un bruit effroyable, renverse les arbres, crevasse -la terre et la fait trembler. Aucun homme ne peut résister au -pouvoir de cette substance; chaque Éleuthéromane y est soumis -également et en possède une quantité égale; en sorte qu'ils ne -vivent pas en état de guerre. Ils ont donné à cette matière le nom -de «Puissance» ou d'«Énergie», que nous appelons _dynamis_. - -Après que le pilote eut terminé son discours, nous nous -dirigeâmes vers l'intérieur du pays, où nous vîmes plusieurs -jeunes Éleuthéromanes qui faisaient chauffer séparément de l'eau -sur leurs feux dans de grandes coquilles non façonnées. Ils -consentirent à répondre au pilote, car tous les Éleuthéromanes -ont conservé l'usage de la bouche, de la langue et de la parole -pour chanter des hymnes à la Liberté. Parmi ceux-là on nous en -montra qui s'efforçaient de changer leurs décisions d'un instant -à l'autre, afin de ne dépendre même pas d'eux-mêmes; d'autres -versaient de l'eau sur la partie convexe des coquilles, ou -marchaient sur les mains, ou délayaient la poudre de racines -avec du feu, ou enfonçaient leur nourriture dans l'extrémité -inférieure de leur intestin côlon, ou tentaient d'uriner derrière -eux, ou mangeaient leurs excréments bouillis, afin de modifier -continuellement les habitudes de leur corps ou les instincts et de -ne pas se soumettre à la nature. - -L'un d'eux était le fils du vieillard que nous avions aperçu le -long de la côte. Quand nous lui fîmes signifier par le pilote que -ses traits ressemblaient à ceux de son père, il entra en fureur et -voulut se jeter sur nous. Les autres Éleuthéromanes l'imitèrent -et chantèrent à pleine voix l'hymne de la Liberté. Soit parce -qu'ils sont privés d'oreilles, soit pour manifester leur haine de -l'harmonie universelle, ils commencèrent l'un çà, l'autre là, le -premier au milieu, l'autre à la fin, le troisième à rebours, si -bien que nous manquâmes avoir l'ouïe rompue. - -Nous nous enfuîmes au plus tôt vers notre bateau, et nous le -lançâmes à la mer; car il nous semblait que les Éleuthéromanes -allaient déterrer leur «puissance» jaune et nous anéantir. Le -pilote reprit le gouvernail et nous exposa notre imprudence. Les -Éleuthéromanes craignent par-dessus tout de ressembler à quelque -autre homme, sachant bien que c'est une manière de contrainte -qui leur serait imposée à leur insu. De la pleine mer nous les -regardâmes encore plusieurs heures sur la côte, et tous faisaient -des gestes divers. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - - -SPICILÈGE - - - FRANÇOIS VILLON 7 - - ROBERT LOUIS STEVENSON 69 - - GEORGE MEREDITH 83 - - PLANGÔN ET BACCHIS 93 - - SAINT JULIEN L'HOSPITALIER 109 - - LA TERREUR ET LA PITIÉ 129 - - LA PERVERSITÉ 147 - - LA DIFFÉRENCE ET LA RESSEMBLANCE 157 - - LE RIRE 167 - - L'ART DE LA BIOGRAPHIE 177 - - L'AMOUR 189 - - L'ART 207 - - L'ANARCHIE 227 - - - - - _ACHEVÉ D'IMPRIMER_ - - Le Quinze Novembre mil neuf cent vingt et un - - PAR - - FÉLIX LAINÉ - - A CHARTRES - - pour le - - MERCVRE - - DE - - FRANCE - - - - - -End of Project Gutenberg's OEuvres de Marcel Schwob, by Marcel Schwob - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE MARCEL SCHWOB *** - -***** This file should be named 62393-0.txt or 62393-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/3/9/62393/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: OEuvres de Marcel Schwob - Volume 1 of 2 - -Author: Marcel Schwob - -Release Date: June 14, 2020 [EBook #62393] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE MARCEL SCHWOB *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<h1> -ŒUVRES</h1> - -<h2>DE</h2> - -<h1>MARCEL SCHWOB -</h1> - - -<hr class="tb"/> - -<h1> -ŒUVRES</h1> -<h3> -DE</h3> -<h1> -MARCEL SCHWOB</h1> -<h3> -SPICILÈGE</h3> -<h4> -FRANÇOIS VILLON—ROBERT-LOUIS STEVENSON—GEORGE MEREDITH<br /> -PLANGON ET BACCHIS—SAINT JULIEN L'HOSPITALIER<br /> -LA TERREUR ET LA PITIÉ—LA PERVERSITÉ<br /> -LA DIFFÉRENCE ET LA RESSEMBLANCE—LE RIRE—L'ART DE LA BIOGRAPHIE<br /> -L'AMOUR—L'ART—L'ANARCHIE</h4> -<h5> -PARIS</h5> -<h5> -MERCVRE DE FRANCE</h5> -<h5> -XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI</h5> -<h5> -MCMXXI</h5> - - - -<hr class="tb"/> - -<h3>IL A ÉTÉ TIRÉ:</h3> - - -<p class="center"> -39 exemplaires sur vergé d'Arches<br /> -numérotés à la presse de 1 à 39.<br /> -<br /> -550 exemplaires sur papier vergé<br /> -pur fil Lafuma numérotés de 40 à 589.<br /> -</p> - - -<h3>JUSTIFICATION DU TIRAGE:</h3> - -<p class="center">1353</p> - - - - -<h2>SPICILÈGE</h2> - - - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span></p> -<h2>FRANÇOIS VILLON</h2> - -<hr class="tb" /> - - -<h2><a name="FRANCOIS_VILLON" id="FRANCOIS_VILLON">FRANÇOIS VILLON</a></h2> - - -<p>Les poèmes de François Villon étaient célèbres dès la -fin du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle. On savait par cœur le <i>Grand</i> et le <i>Petit -Testament</i>. Bien qu'au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle la plupart des allusions -satiriques des legs fussent devenues inintelligibles, Rabelais -appelle Villon «le bon poète parisien». Marot l'admirait -tellement qu'il corrigea son œuvre et l'édita. Boileau le -considéra comme un des précurseurs de la littérature -moderne. De notre temps, Théophile Gautier, Théodore -de Banville, Dante-Gabriel Rossetti, Robert-Louis Stevenson, -Algernon Charles Swinburne l'ont passionnément -aimé. Ils ont écrit des essais sur sa vie, et Rossetti a traduit -plusieurs de ses poèmes. Mais jusqu'aux travaux de -MM. Auguste Longnon et Byvanck, qui parurent de 1873 -à 1892, on ne savait rien de positif sur le texte de ses œuvres -ou sur sa véritable biographie. On peut aujourd'hui étudier -l'homme et son milieu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span></p> - -<p>Quoique François Villon ait emprunté à Alain Chartier -la plupart de ses idées morales, à Eustache Deschamps le -cadre de ses poèmes et sa forme poétique; bien que, près de -lui, Charles d'Orléans ait été un poète de grâce infinie et -que Coquillart ait exprimé la nuance satirique et bouffonne -du caractère populaire, c'est l'auteur des <i>Testaments</i> qui a -pris la grande part de gloire poétique de son siècle. C'est -parce qu'il a su donner un accent si personnel à ses poèmes -que le style et l'expression littéraire cédaient au frisson -nouveau d'une âme «hardiment fausse et cruellement -triste». Il faisait parler et crier les choses, dit M. Byvanck, -jusque-là enchâssées dans de grandes machines de rhétorique -qui branlaient sans cesse leur tête somnolente. Il -transformait tout le legs du moyen âge en l'animant de son -propre désespoir et des remords de sa vie perdue. Tout ce -que les autres avaient inventé comme des exercices de -pensée ou de langage, il l'adaptait à des sentiments si -intenses qu'on ne reconnaissait plus la poésie de la tradition. -Il avait la mélancolie philosophique d'Alain Chartier -devant la vieillesse et la mort; la tendre grâce et les doux -pensers d'exil du pauvre Charles d'Orléans, qui vit si longtemps -éclore les fleurs des prairies d'Angleterre au jour de -la Saint-Valentin; le réalisme cynique d'Eustache Deschamps; -la bouffonnerie et la satire dissimulée de Guillaume -Coquillart; mais les expressions qui, chez les autres, -étaient des modes littéraires, paraissent devenir chez Villon -des nuances d'âme; lorsqu'on songe qu'il fut pauvre, fuyard, -criminel, amoureux et pitoyable, condamné à une mort -honteuse, emprisonné de longs mois, on ne peut méconnaître -l'accent douloureux de son œuvre. Pour la bien<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> -comprendre et juger de la sincérité du poète, il faut rétablir, -avec autant de vérité qu'il est possible, l'histoire de cette -vie si mystérieusement compliquée.</p> - - -<h3>I</h3> - -<p>Il est impossible d'arriver à une certitude sur l'endroit -où naquit François Villon, non plus que sur la condition de -ses parents. Quant à son nom, il est probable qu'il faut -accepter définitivement celui de François de Montcorbier. -C'est ainsi qu'il figure sur les registres de l'Université de -Paris. Une lettre de rémission lui donne le nom de François -des Loges, et il devint connu sous celui de François Villon.</p> - -<p>On sait aujourd'hui que ce nom de Villon fut donné au -poète par son père d'adoption, maître Guillaume de Villon, -chapelain de l'église Saint-Benoît-le-Bétourné. Ce chapelain, -suivant un usage du temps, portait le surnom de la -petite ville d'où il était originaire, Villon, située à cinq -lieues de Tonnerre. Sa nièce, Étiennette Flastrier, y -demeurait encore après sa mort, en 1481.</p> - -<p>Villon nous dit qu'il était lui-même pauvre, de petite -naissance; si l'on en juge par la ballade qu'il composa pour -sa mère, c'était une bonne femme pieuse et illettrée. Il -naquit en 1431, pendant que Paris était encore sous la -domination anglaise. On ne sait à quelle époque maître<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> -Guillaume de Villon le prit sous sa protection et le fit étudier -à l'Université; en mars 1449, il était reçu bachelier ès-arts -et, vers le mois d'août 1452, il passa l'examen de licence et -fut admis à la maîtrise. On peut, entre 1438 et 1452, se faire -une idée assez juste de la manière de vivre et des relations -du jeune homme. Il avait sa chambre dans l'hôtel de maître -Guillaume de Villon, à la <i>Porte Rouge</i>, au cloître de Saint-Benoît-le-Bétourné. -Probablement, malgré les accidents de -son existence, il la conserva jusqu'à la fin de sa vie; car le -dernier document qui nous ait transmis un détail de sa -vie intime nous montre qu'en 1463 il pouvait encore recevoir -des amis dans cette chambre de la Porte Rouge, sous -le cadran de Saint-Benoît.</p> - -<p>Ce fut un triste temps pour les Parisiens, après l'entrée du -roi Charles VII, en 1437. Ils venaient de subir l'occupation -des Anglais; et l'hiver qui suivit, en 1438, fut terrible. -La peste éclata dans la cité, et la famine fut si dure que -les loups erraient par les rues et attaquaient les hommes. On -a conservé de curieux mémoires qui nous renseignent sur -un petit cercle de la société à cette époque. C'est le registre -des dépenses de table du prieur de Saint-Martin-des-Champs, -Jacques Seguin, du 16 août 1438 au 21 juin 1439. -Jacques Seguin était un pieux homme, simple et frugal, -faisant parfois lui-même ses achats, car il était friand de -poisson et il aimait le choisir. Son receveur tenait un compte -exact de ses dépenses. D'ailleurs, le prieur de Saint-Martin-des-Champs -était un grand seigneur ecclésiastique, et -pendant cette famine de l'hiver 1438-1439, il invita souvent -ses amis à dîner. Nous connaissons les noms des convives, -grâce aux notes consciencieuses du receveur Gilles de Damery.<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> -C'étaient des gens de marque, prélats, capitaines, -bouteillers, procureurs et avocats. Entre autres, maître -Guillaume de Villon apparaît comme un commensal ordinaire -du prieur de Saint-Martin-des-Champs. On peut -supposer sans trop de hardiesse qu'il avait des relations -communes avec le prieur, et que les convives de Jacques -Seguin étaient pour la plupart choisis dans le cercle de ses -amis. Les dîners n'étaient point très graves, puisque deux -femmes y assistaient, que le receveur appelle la Davie et -Regnaulde. Mais ce qui frappe d'abord, c'est le nombre de -procureurs et d'avocats au Châtelet. Il y a là maîtres -Jacques Charmolue, Germain Rapine, Guillaume de Bosco, -Jean Tillart, examinateur à la chambre criminelle, Raoul -Crochetel, Jean Chouart, Jean Douxsire et d'autres encore, -jusqu'à Jean Truquan, lieutenant criminel du prévôt de -Paris. Voilà quelle était la société habituelle du chapelain -de Saint-Benoît-le-Bétourné. On comprend dès lors que -François Villon ait connu nombre de gens du Châtelet, -outre ceux avec qui il eut relation par force, et qu'il ait -entretenu commerce d'amitié avec le prévôt Robert d'Estouteville. -On est moins surpris que le chapelain de Saint-Benoît -ait pu tirer son fils adoptif «de maint bouillon»; on -apprend par quelles influences François Villon put se faire -accorder deux lettres de rémission pour le même crime, -sollicitées sous deux noms différents, et comment il obtint -gain de cause par un appel au parlement, dans un temps -où l'appel était d'institution si récente et où les appelants -réussissaient si rarement. Il est possible que Jean de Bourbon, -Ambroise de Loré, peut-être même Charles d'Orléans -aient intercédé pour lui; mais sans doute, le plus souvent, il<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span> -eut recours aux amis de Guillaume de Villon parmi lesquels -il fut élevé.</p> - -<p>Ainsi il entendit de fort bonne heure les conversations -des gens de robe et il fut marqué pour être clerc, peut-être -suivant ses goûts, et envoyé à l'Université, où sa bourse, -qu'il versait toutes les semaines entre les mains de l'économe, -était de deux sous parisis. Il y étudia sous maître -Jean de Conflans. Aristote et la Logique ne paraissent pas -l'avoir attiré, car il les raille sans pitié dans sa première -œuvre. Mais les légendes de l'Ancien et du Nouveau Testament, -l'histoire d'Ammon, celle de Samson, le conte grec -d'Orphée, la vie de Thaïs, les touchantes aventures d'Hélène -et de Didon lui laissèrent de vifs souvenirs. Il eut assez tôt -le goût des vieux romans français et des héros de nos traditions. -En fait, son premier poème, la première ébauche qu'il -esquissa, encore écolier, et que nous avons perdue, fut un -roman héroï-comique. L'histoire de ce roman est liée si -intimement à l'existence même de François Villon pendant -cette période qu'il faut l'exposer succinctement ici.</p> - -<p>L'Université en 1452 était dans un désordre très grand, -et François Villon y entra au moment où les écoliers y -devenaient rebelles et tumultueux. Les troubles duraient -depuis l'année 1444. Le recteur, sous prétexte qu'il avait été -insulté pour son refus de payer une imposition, fit cesser -les prédications du 4 septembre 1444 au 14 mars 1445, -dimanche de la Passion. Il y avait des précédents, et dans -une affaire de ce genre l'Université avait eu gain de cause -en 1408. Cependant la justice laïque devint sévère; quelques -écoliers furent emprisonnés, et malgré les réclamations de -l'Université, le roi Charles VII fit juger le procès au parlement<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> -et menaça de poursuites les auteurs de la cessation des -leçons et sermons. Le cardinal Guillaume d'Estouteville fut -délégué par le pape Nicolas V, afin de rédiger un acte de -réformation (1<sup>er</sup> juin 1452). Mais les écoliers n'acceptèrent -pas les nouveaux règlements. Ils s'étaient habitués à la -licence. Le procureur du roi, Popaincourt, plaidant au -parlement en juin 1453, dit «que depuis <i>quatre</i> ans ençà est -venu à notice qu'aucuns de l'Université faisoient plusieurs -excès dont on murmuroit à Paris, comme d'avoir arrachié -bornes et estre venuz à l'Ostel du Roy<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> à port d'armes et -comment depuis naguère ils s'estoient transportés à la -Porte Baudet avec des échelles et y avoient arrachié enseignes -d'hôtel attachiées à crampons de fer et s'estoient -vantez avoir d'autres enseignes».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Palais royal ou de justice.</p></div> - -<p>Parmi les bornes qu'ils arrachèrent ainsi, se trouvait une -pierre très remarquable, située devant l'hôtel de M<sup>lle</sup> de -Bruyères, dans la rue du Martelet-Saint-Jean, en face de -Saint-Jean en Grève<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. On trouve cet hôtel mentionné dès -1322, sous le nom d'Hôtel du Pet-au-Diable. La borne qui -était plantée devant sa façade était une des curiosités de -Paris. Sans doute elle était sculptée et couverte d'ornements. -Elle fut volée en 1451 et le parlement commit au -mois de novembre de la même année Jean Bezon, lieutenant -criminel, pour s'informer de son transport, avec ordre de -se saisir de tous ceux qui seraient trouvés coupables. -Jean Bezon la fit reprendre, et, en attendant le procès, -apporter à l'Hôtel du Roi ou Palais de Justice. Mais elle<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span> -disparut de nouveau et on ne la retrouva que le 9 mai 1453. -D'ailleurs, M<sup>lle</sup> de Bruyères, qui était une vieille personne -quinteuse, aimant à plaider, fière de son hôtel et de la tour -qui en faisait une sorte de construction féodale, et refusant -à cause de cela depuis de longues années de payer le cens à -la Commanderie du Temple, se lassa d'attendre et fit remplacer -sa borne. A peine la nouvelle pierre fut-elle plantée -devant l'hôtel de la rue du Martelet-Saint-Jean, qu'elle fut -enlevée comme la première.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> A l'emplacement de la caserne Lobau.</p></div> - -<p>On n'ignorait pas que les coupables étaient les écoliers -de l'Université. Ils avaient apporté les pierres, l'une sur la -montagne Sainte-Geneviève, l'autre sur le mont Saint-Hilaire, -un peu plus bas, à l'emplacement du Collège de -France. Là, avec des cérémonies burlesques, ils avaient -marié les deux bornes et consacré leurs privilèges. Tous les -passants, et surtout les officiers du roi, étaient tenus de -tirer leur chaperon aux pierres et de respecter leurs prérogatives. -Les dimanches et fêtes, on couronnait ces bornes -avec des «chapeaux» de romarin, et la nuit les écoliers -dansaient autour «à son de fleutes et de bedons». Ceux -de la basoche s'étaient unis dans ces réjouissances avec les -autres. Ils rompaient la nuit les enseignes à grand tumulte, -en criant: «Tuez! tuez!» pour faire mettre les bourgeois -aux fenêtres. Ils étaient allés aux Halles pour décrocher -l'enseigne de la Truie Qui File, et l'un d'eux, tombant de -l'échelle qui était trop courte, se tua sur le coup. A la porte -Baudet, ils avaient pris l'enseigne de l'Ours, ailleurs le Cerf -et le Papegault. Ils se proposaient de célébrer le mariage de -la Truie et de l'Ours par-devant le Cerf, et d'offrir le Perroquet -à la nouvelle mariée, en manière de présent de noces. A<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> -Vanves, ils avaient enlevé une jeune femme qu'ils maintenaient -depuis dans leur forteresse. A Saint-Germain-des-Prés, -ils avaient volé trente poules et poulets. Les bouchers -de la montagne Sainte-Geneviève portaient plainte à la -prévôté: les écoliers leur avaient emporté les crochets de -fer où ils pendaient leurs pièces de viande. Enfin, ils -s'étaient retranchés sur la montagne, dans l'hôtel Saint-Étienne, -où ils avaient les enseignes, deux leviers pleins -de sang, les crochets de fer, un petit canon et de grandes -épées.</p> - -<p>Cette étrange turbulence dura jusqu'au mois de mai 1453. -Les écoliers «pullulaient», disent les témoins, sur la montagne -Sainte-Geneviève. Les bourgeois se lamentaient, et -les marchands se complaignaient. Il est probable que -François Villon, qui était encore à l'Université dans l'été -de 1452, prit quelque part à ces réjouissances. Une tradition -constante lui attribue de fameux tours qu'il fit sans -doute pendant ces années joyeuses. Quelques-uns de ses -compagnons composèrent là-dessus des contes en vers, -qu'on nomme <i>Repues franches</i>, et qui ont été publiés sous -le nom de François Villon jusqu'à ce que M. Longnon les ait -résolument classés parmi les pièces justificatives. On voit -par ces contes que Villon et ses amis escroquaient, pour -dîner, du poisson à la poissonnerie, des tripes chez une -tripière du Petit-Pont, du pain chez le boulanger, des -pièces de viande à la rôtisserie, et du vin de Beaune à la -taverne de la Pomme de Pin. Ce fameux «trou» de la -Pomme de Pin était un cabaret de la Cité, dans la rue de -la Juiverie, avec une double entrée dans la rue aux Fèves, -non des mieux renommés, car, dès 1389, un commun<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span> -larron, Jeannin la Grève, venait y faire, avec un sien -camarade, la répartition d'une douzaine d'écuelles volées. -Il demeura célèbre jusqu'au temps de Rabelais, et plus -tard, avec toutes ses traditions de vie de bohème. Au -temps où François Villon fréquenta cette taverne, elle était -tenue par Robin Turgis. Villon parle de Robin Turgis, à -plusieurs reprises, dans le <i>Grand Testament</i>, et avoue ce -larcin, qui devint si connu par les <i>Repues franches</i>. On sait -d'ailleurs que Villon quitta Paris en 1456, et qu'il n'y -rentra qu'après la publication du <i>Grand Testament</i>, en 1461. -On ne peut donc placer l'escroquerie du broc de vin de -Beaune que dans les années qui précèdent le départ de -Villon, c'est-à-dire en 1452 et 1453, quand les écoliers -prenaient des poules à Saint-Germain-des-Prés et des -crochets de fer aux bouchers de la montagne Sainte-Geneviève. -Voilà le temps que Villon déplore:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je plaings le temps de ma jeunesse,<br /></span> -<span class="i0">Ouquel j'ay plus qu'autre gallé...<br /></span> -</div></div> - -<hr class="tb" /> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Hé Dieu! se j'eusse estudié<br /></span> -<span class="i0">Au temps de ma jeunesse folle,<br /></span> -<span class="i0">Et à bonnes meurs dedié,<br /></span> -<span class="i0">J'eusse maison et couche molle<br /></span> -<span class="i0">Mais quoy? je fuyoie l'escolle,<br /></span> -<span class="i0">Comme fait le mauvais enfant...<br /></span> -<span class="i0">En escripvant ceste parolle,<br /></span> -<span class="i0">A peu que le cueur ne me fent.<br /></span> -</div></div> - -<p>C'est quand il avait ainsi la vie facile, logeant chez le chapelain, -vivant sur l'habitant, et plein de «nonchaloir», -que François Villon put regarder autour de lui et prendre<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> -goût à la peinture réaliste du vrai Paris. Au coin d'une rue, -entre Isabeau et Jehanneton, il rencontra «la belle qui fut -heaulmière», vieille, chenue, et dont le rusé garçon était -mort passé trente ans. Elle était parvenue à un âge extraordinaire: -car dès 1410 elle avait fait scandale à Paris avec -le fameux Nicolas d'Orgemont. Il en eut pitié. Comme -M<sup>lle</sup> de Bruyères, dont le caractère semble avoir été difficile, -devait injurier les étudiants, avec ses chambrières «qui ont -le bec si affilé», quand ils venaient en tumulte déterrer les -bornes à l'hôtel de la rue du Martelet-Saint-Jean, Villon fit -sur elle la ballade:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Il n'est bon bec que de Paris.<br /></span> -</div></div> - -<p>Enfin il se lia, pendant ces années, avec deux clercs de -mauvaise vie, Regnier de Montigny et Colin de Cayeux. En -août 1452, Regnier de Montigny, qui était d'une famille -noble de Bourges, fut condamné au bannissement pour avoir -rossé une nuit deux sergents du guet à la porte de «l'ostel -de la Grosse Margot». Regnier de Montigny était avec -deux compagnons, Jehan Rosay, et un nommé Taillelamine. -Rosay fut pris avec lui, et nous les retrouverons, -plus tard encore, signalés ensemble dans un terrible procès. -Là il faut convenir qu'il ne s'agissait que d'une lourde -frasque d'écolier. L'un des sergents, qui était de service, -ayant tiré sa dague, Montigny la lui arracha et frappa du -manche le bourrelet de son chaperon. Il ne paraît pas que -François Villon ait aidé ses camarades cette nuit-là. Mais -il connaissait fort bien l'hôtel à l'enseigne de la Grosse -Margot, qu'il fréquentait sans doute avec Montigny. La<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span> -peinture de la planche dressée au-dessus du porche, «très -douce face et pourtraicture,» lui donna l'idée d'une ballade -cynique. Ce n'est pas à dire que ce poème ne retrace un -épisode vrai de l'existence irrégulière du poète: le procès -de ceux qui devaient être ses compagnons quelques années -après laisse peu de doute à cet égard; mais il y a une -équivoque littéraire. Si on réfléchit d'ailleurs que le premier -vers de l'envoi, si horriblement désabusé,</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Vente, gresle, gelle, j'ai mon pain cuit!<br /></span> -</div></div> - -<p>a été choisi pour faire la première lettre de l'acrostiche du -nom de Villon, il sera clair que cette ballade est surtout -un tour de force en poésie. Mais rien n'y semble contraint -ni ajusté, et c'est en cela que consiste l'art supérieur de ce -poète.</p> - -<p>Colin de Cayeux était fils d'un serrurier qui paraît avoir -habité dans le quartier de Saint-Benoît-le-Bétourné, près -de la Sorbonne. Il y connut probablement de bonne heure -François Villon. Ce Colin était clerc, et, en 1452, il avait -eu déjà deux fois maille à partir avec la justice pour piperie. -On l'avait rendu à l'évêque de Paris. C'était donc, dès ce -temps, un homme de fort mauvaises mœurs. Nous le retrouverons -aussi plus tard, en compagnie de François Villon et -de Regnier de Montigny. Ces deux amis donnèrent à Villon -le moyen de passer sur-le-champ de la vie universitaire et -collégiale à une existence de crime et de vagabondage. En -même temps, ses relations avec eux lui créaient une manière -de seconde existence, obscure et basse, qui devait plaire à -une nature déjà perverse. C'est pendant des courses nocturnes,<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span> -où il fréquentait des gens de toute espèce, qu'il dut -connaître des voituriers par eau, des égouttiers de fossés, -comme Jehan le Loup, ou des meneurs de hutin, comme -Casin Cholet, avec lesquels il allait voler des canards qu'on -mettait en sac au revers des murs de Paris. Ce Casin Cholet -qui était grand querelleur, se battit avec un autre compagnon -de Villon, Guy Tabarie, avant 1456, et plus tard, en 1465, -le 8 juillet, s'amusa à donner faussement l'alarme aux -Parisiens, la nuit, criant: «Boutez-vous tous en vos maisons, -et fermez vos huis, car les Bourguignons sont entrez -dedans Paris!» Pour ce méfait, il fut emprisonné au mois -d'août suivant, et fustigé de verges par les carrefours. Il -était alors sergent au Châtelet, et Villon eut plusieurs -compagnons parmi ces Unze-Vingts, comme on les appelait: -Denis Richier, Jehan Valette, Michault du Four, et Hutin -du Moustier, tous gens de mauvaise vie, tapageurs et -ivrognes; il fréquenta Hutin du Moustier au moins jusqu'en -1463. Quant à Guy Tabarie, nous le retrouverons tout à -l'heure mêlé à une affaire criminelle.</p> - -<p>Cependant, les habitants des montagnes Sainte-Geneviève -et Saint-Hilaire, ainsi que M<sup>lle</sup> de Bruyères, continuaient -à se plaindre de la licence des écoliers à la prévôté -de Paris. Le matin de la Saint-Nicolas (9 mai 1453), le -prévôt de Paris, Robert d'Estouteville, le lieutenant-criminel, -Jean Bezon, quelques examinateurs au Châtelet, avec -des sergents à verge, se rendirent au quartier des Écoles.</p> - -<p>Les étudiants avaient annoncé qu'il y aurait des «têtes -battues» si on les troublait; mais ce matin-là un grand -nombre d'entre eux assistaient à la messe de leurs «nations». -Les sergents forcèrent les portes de trois hôtels de la rue<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> -Saint-Jacques, où ils avaient enfermé les enseignes décrochées, -arrachèrent les bornes et les mirent dans une charrette. -Puis ils défoncèrent une «queue» de vin dans l'une -des maisons, et burent et mangèrent les provisions des -écoliers pour déjeuner, étant en service extraordinaire. -Après boire, ils trouvèrent la jeune femme enlevée à -Vanves, qui hachait de la porée, et la mirent aussi dans la -charrette, coiffée de la chape d'un étudiant. Un des sergents -s'affubla plaisamment d'une robe d'écolier et d'un -chaperon; et les autres le menaient, par dérision, sous les -bras, comme représentant les étudiants de l'Université, le -frappant de droite et de gauche et lui criant: «Où sont tes -compagnons?» Sans doute le lieutenant-criminel avait -abandonné l'exécution des ordres à ses sergents, après avoir -fait saisir les bornes et les enseignes. Enfin, dans l'hôtel du -prévôt d'Amiens, où logeaient beaucoup d'écoliers sous -la direction d'un pédagogue, on en arrêta une quarantaine -qu'on mena au Châtelet. L'aventure leur sembla plaisante, -et ils en rirent. Le lieutenant-criminel s'indigna, et comme -un écolier était venu voir son camarade prisonnier, il le -retint au Châtelet. Tandis qu'il les interrogeait, ils éclatèrent -encore de rire. Le lieutenant donna deux soufflets à l'un -d'eux et s'écria: «Mort-Dieu! si j'avois été en la place, -j'aurois fait tuer!»</p> - -<p>C'est ce qui arriva l'après-midi. En effet, le recteur, à la -tête de huit cents étudiants, en colonne par neuf, vint -réclamer ses prisonniers chez le prévôt, Robert d'Estouteville, -qui habitait rue de Jouy. Le prévôt consentit à -rendre les écoliers. Malheureusement, Robert d'Estouteville -ayant mandé, par son barbier, le lieutenant-criminel<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> -et les sergents, il y eut des insultes entre écoliers et gens du -guet. Une terrible bagarre suivit. Les écoliers attaquèrent -à coups de pierre, et les sergents se défendirent avec leurs -masses et des arcs. Un jeune étudiant en droit fut tué sur -place. L'archer Clouet avait visé déjà le recteur; on détourna -la flèche. Un pauvre prêtre fut jeté dans le ruisseau; plus -de quatre-vingts personnes lui passèrent sur le corps; il -perdit son chaperon et son bonnet; rencontrant un sergent -vêtu d'une cotte violette, il fit voir qu'il était prêtre,—mais -le sergent lui envoya un coup de dague. Il courut chez -un bourrelier, en fut chassé, et s'enfuit devant des gens -armés de pelles et de bûches. Deux fillettes lui offrirent -asile; mais il n'osa, par honnêteté. Enfin il se traîna chez -un barbier, et là trouva nombre d'étudiants blottis dans les -huches et sous les lits; lui-même se réfugia sous l'étal, et -cria pour avoir à boire.</p> - -<p>Telle fut cette querelle, jugée au Parlement à la requête -de l'Université, qui obtint gain de cause, comme d'ordinaire, -le 12 septembre 1453. L'origine de la guerre avait été -la pierre du Pet-au-Diable, enlevée devant l'hôtel de -M<sup>lle</sup> de Bruyères. L'aventure inspira Villon, et, en 1461, -il léguait à maître Guillaume de Villon le manuscrit de son -premier poème:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je luy donne ma librairie<br /></span> -<span class="i0">Et le <i>Rommant du Pet-au-Diable</i><br /></span> -<span class="i0">Lequel maistre Guy Tabarie,<br /></span> -<span class="i0">Grossa qui est homs véritable.<br /></span> -<span class="i0">Par cayers est soubz une table.<br /></span> -<span class="i0">Combien qu'il soit rudement fait,<br /></span> -<span class="i0">La matière est si tres notable<br /></span> -<span class="i0">Qu'elle amende tout le meffait.<br /></span> -</div></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span></p> -<p>Ce roman du <i>Pet-au-Diable</i>, qui ne nous est pas parvenu, -devait être une œuvre héroï-comique où Villon racontait la -vie joyeuse des écoliers et leur déconvenue. Elle contenait -probablement des ballades intercalaires, comme le <i>Roman -de la Rose</i>, de Guillaume de Dol, le <i>Roman de la Violette</i>, de -Gérard de Nevers, ou le roman de <i>Meliador</i>, de Froissart. -Parmi celles-là on peut désigner en toute sûreté la <i>Ballade -des femmes de Paris</i>. D'ailleurs, le jeu des enseignes donnait -«notable matière» à plaisanterie. Ces équivoques restèrent -familières à François Villon. Elles étaient dans le goût de -son temps. A la même époque on écrivit une facétie en -prose, le <i>Mariage des IV fils Hemon</i>, que l'on fiance à une -autre enseigne, les <i>Trois filles Dan Simon</i>. Les <i>Trois Pucelles</i>, -devant l'hôtel de Jean Truquan, devaient tenir compagnie -aux épousées, et le <i>Chevalier au Cygne</i> de la rue des Lavandières -les conduirait au moustier. On voyait sans doute, -dans le roman de François Villon, un mariage tout pareil -entre l'<i>Ours</i> de la Porte-Baudet et la <i>Truie qui file</i> des Halles, -avec le <i>Papegault</i> pour amuser la mariée et le <i>Cerf</i> pour -célébrer les noces. Ailleurs, François Villon parlait peut-être -des brocs de vin d'Aulnis que buvaient les écoliers à la -Pomme de Pin, et des mauvais tours qu'ils firent rue -Saint-Jacques, rue de la Juiverie et au Petit-Pont. Ce sont -les fragments de tout cela que nous avons dans les <i>Repues -franches</i>.</p> - -<p>Villon prit-il lui-même une part active aux désordres de -l'Université? Rien ne le démontre, et il était plutôt de -caractère à regarder faire. Quand il fut mêlé directement -aux choses, il garda toujours, dans l'action, une mine -d'attente. Puis les relations qu'il avait dans ce temps avec<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span> -le prévôt de Paris lui auraient rendu difficile une opposition -ouverte. Tout fait supposer, en effet, qu'il était reçu, -en 1452, chez Ambroise de Loré, femme de Robert d'Estouteville, -dans son hôtel de la rue de Jouy. C'était une -charmante personne, affable et intelligente. Quand Robert -d'Estouteville tomba en disgrâce, en 1460, Jehan Advin, -conseiller au Parlement, fit une perquisition chez lui; on -fouilla les boîtes et les coffres; «et fist plusieurs rudesses -audit hostel, écrit l'auteur de la <i>Chronique scandaleuse</i>, à -dame Ambroise de Loré, femme dudit d'Estouteville, qui -estoit moult sage, noble et honneste dame. Dieu de ses -exploicts le veuille pugnir, car il le a bien desservy!» Le -même chroniqueur, rapportant la mort d'Ambroise de Loré, -le 5 mai 1468, répète qu'elle était «noble dame, bonne et -honneste, et en l'hostel de laquelle toutes nobles et honnestes -personnes estoient honorablement receuës». Il y -avait peut-être des poètes qui étaient accueillis auprès -d'Ambroise de Loré. La fortune et la haute naissance de -son mari permettent de le croire. Les œuvres d'Alain Chartier -contiennent une complainte de quatorze huitains -«présentée à Paris l'an 1452». Les premières lettres de -chaque huitain donnent le nom d'Ambroise de Loré. La -complainte n'est pas d'Alain Chartier; elle fut recueillie -dans ses œuvres par erreur. Les poètes composaient donc -des vers pour cette dame, qui les recevait. François Villon -adressa aussi à Robert d'Estouteville une ballade qui porte -en acrostiche le nom d'Ambroise de Loré. On a cru jadis que -c'était à l'occasion de son mariage. Mais il y a une allusion -très claire à l'enfant, qui ressemble à Robert d'Estouteville. -La ballade fut donc écrite probablement dans cette année<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> -1452, où un autre poète chantait aussi Ambroise de -Loré.</p> - -<p>Nous ne savons pas quelles furent les occupations -sérieuses de François Villon quand il quitta l'Université, -au début de l'année 1453. Il demeurait toujours au cloître -Saint-Benoît. Peut-être qu'il obtint, par l'entremise du -chapelain, l'autorisation de tenir une petite école. C'est -vers ce temps qu'il dut avoir pour élèves les trois «pauvres -orphelins»: Colin Laurens, Girard Gossouin et Jean Marceau. -On peut juger de ce qu'il leur enseignait par la liste -des livres que la reine Marie d'Anjou fit acheter pour le -dauphin Louis XI, quand il avait environ l'âge de onze ans. -Ces livres de classe étaient «le Donat», traité de grammaire -du <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> siècle d'Ælius Donatus; «ung sept pseaumes», c'est-à-dire -les psaumes de la pénitence, qu'on faisait apprendre -aux enfants avant les <i>Heures</i>; «ung accidens», sans doute -une grammaire traitant des déclinaisons et conjugaisons; -«ung Caton» ou les Distiques moraux de Dionysius Cato; -enfin «ung doctrinal», le <i>Doctrinale puerorum</i> d'Alexandre -de Villedieu. Un peu plus tard, on passait à la <i>Logique</i> -d'Okam. Villon paraît avoir bien connu le Donat, et c'était -pour l'avoir appris à ces trois petits enfants pendant les -années 1453 et 1454. D'ailleurs on peut penser qu'il continuait -de fréquenter à l'hôtel d'Ambroise de Loré, en même -temps qu'il nouait de plus étroites relations avec les mauvais -compagnons qui l'entraînèrent dans les aventures. Ce doit -être pour une intrigue amoureuse qu'il eut la triste querelle -du 5 juin 1455. Ce jour-là, il prenait le frais, après souper, -assis sur une pierre, sous le cadran de l'horloge de Saint-Benoît-le-Bétourné, -dans la rue Saint-Jacques. Il causait<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> -avec un prêtre, du nom de Gilles, et une demoiselle nommée -Isabeau. La soirée d'été s'avançait; il était neuf heures. -François Villon avait jeté, de crainte du froid, un petit -manteau sur ses épaules. Comme ils devisaient, survint un -prêtre, Philippe Sermoise, accompagné d'un étudiant de -Tréguier, maître Jehan le Mardi. Philippe semblait excité. -A peine aperçut-il Villon qu'il cria: «Je renie Dieu! maître -François, je vous ai trouvé!» Sur quoi Villon se leva doucement -et lui offrit de s'asseoir auprès de lui. Mais Philippe -refusa, avec de mauvaises paroles. Et Villon lui dit avec -étonnement: «Beau sire, de quoi vous courroucez-vous?» -Le ton vexa sans doute Philippe, non moins que la calme -insolence des paroles. Il repoussa durement Villon et le fit -rasseoir. Les assistants, voyant qu'une rixe se préparait, -s'esquivèrent prudemment, tandis que Philippe, tirant une -grande dague, en frappait Villon à la lèvre supérieure. -Villon, la lèvre fendue, la bouche pleine de sang, sortit sa -dague de sa ceinture, sous son petit manteau, et blessa -Philippe à l'aine; mais Jehan le Mardi, qui était revenu, lui -arracha la dague, qu'il tenait de la main gauche. Alors Villon -ramassa une pierre et la lança au visage de Philippe, -qui tomba aussitôt. A peine Villon eut-il vu le prêtre à -terre qu'il s'enfuit chez un barbier pour se faire panser. Le -barbier, devant faire un rapport, lui demanda son nom et -celui de l'homme qui l'avait blessé. Et Villon lui donna -le nom de Sermoise «afin que le lendemain il fût atteint et -constitué prisonnier»; mais lui-même déclara se nommer -Michel Mouton. Il est impossible de ne pas remarquer dans -cette scène, racontée par deux lettres de rémission qui<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span> -furent rédigées sur les propres notes de François Villon, -quelques traits qui caractérisent l'homme. On ne peut -douter qu'il savait avoir irrité Philippe Sermoise. Pourtant -il se lève à son arrivée, et l'invite à s'asseoir au frais; lui -donne du «beau sire», fait l'étonné; et, quand il se défend, -frappe au bas-ventre et de la main gauche. Il y a quelque -traîtrise dans le coup de pierre de la fin. Et, après avoir -blessé grièvement son adversaire, il se hâte de le dénoncer -pour le faire arrêter. Quant à lui, il craint les démêlés avec -la justice. Il trouve sur-le-champ ce nom de «Michel Mouton», -comme s'il l'eût préparé dès longtemps pour de -semblables aventures. C'était la première affaire grave où -il était compromis; mais son attitude restera la même, -dans les circonstances pareilles, jusqu'en 1463. Il aura la -même crainte d'être poursuivi, essaiera, comme ici, de -dissimuler, aimera mieux préparer les affaires et en profiter -que les mettre à exécution; et, dans la rixe de 1463, il ira -jusqu'à pousser ses compagnons dans une bagarre, pour -certaines raisons qu'il a, en se gardant de s'y mêler, et en -prenant la fuite aux premiers coups de dague. Le mensonge -reste un des traits les mieux fixés de son caractère, et on -verra, au cours du séjour qu'il fit à Blois, que Charles d'Orléans -semble l'avoir noté.</p> - -<p>Cependant, on porta d'abord Philippe Sermoise aux -prisons du cloître Saint-Benoît, où il fut interrogé par un -examinateur au Châtelet. Là il aurait déclaré qu'il pardonnait -à son meurtrier «pour certaines causes qui à ce le -mouvoient». Mais c'est la lettre de rémission rédigée sur -les indications de François Villon qui l'affirme. Puis on le -transporta à l'Hôtel-Dieu, où il mourut le samedi suivant.<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span> -Malgré les protections de maître Guillaume, et le prétendu -pardon du prêtre, François Villon fut arrêté, mené au Châtelet -et jugé par la prévôté. Le meurtre d'un prêtre était -chose fort grave, et on n'admettait guère l'escrime de la -dague dans la ligne basse. Villon fut condamné à être pendu. -On n'a aucun détail sur son procès. Mais il crut être en grand -danger de supplice. Suivant la coutume, les meurtriers -devaient être traînés avant d'être pendus. Il y a des obscurités -dans cette question du procès de Villon. On ne s'explique -pas comment il ne se réclama pas de sa qualité de -clerc pour se soumettre à la juridiction de l'évêque de Paris. -La justice ecclésiastique était en général plus douce, et la -plus grave condamnation y était la prison perpétuelle au -pain et à l'eau. Aussi les malfaiteurs se faisaient faire de -fausses tonsures et s'apprenaient la cérémonie d'initiation, -la récitation des psaumes, et les deux soufflets de l'évêque. -Mais les juges laïques exigeaient, pour accorder le privilège -de clergie, une lettre de tonsure ou la déposition des témoins -de la cérémonie. D'ailleurs, l'évêque se montrait jaloux de -ses prérogatives: on dut condamner, en 1390, un greffier -qui dressait pour les tribunaux ecclésiastiques la liste des -prisonniers du Châtelet qui se disaient clercs. Il faut supposer -que Villon usa de ce moyen. Mais il était facile de -démontrer qu'il fréquentait des femmes, sans doute cette -Isabeau qui était près de lui le soir du meurtre. Alors -le clerc était dit <i>bigame</i>, ayant épousé une femme en dehors -de l'Église, et il retombait sous la juridiction laïque. Le -prévôt le condamnait à avoir la tête entièrement rasée, -«être rez tout jus,» afin de faire disparaître la tonsure. Puis -on procédait contre lui, comme de coutume. Villon dut être<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> -«rez tout jus», puisqu'il écrit de lui-même, dans le <i>Grand -Testament</i>, et à propos de son appel:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Il fut rez, chief, barbe et sourcil,<br /></span> -<span class="i0">Comme ung navet qu'on ret ou pelle.<br /></span> -</div></div> - -<p>La prévôté, l'ayant ainsi condamné à être rasé, le traita -en pur homme lay. On le mit à la question du petit et du -grand tréteau, et on lui fit boire de l'eau à travers des -linges. Alors Villon eut l'idée d'en appeler au Parlement. -Il fut transporté, ainsi qu'on faisait d'ordinaire pour les -appelants, dans les prisons de la Conciergerie du Palais. -En tout cela, on peut supposer que Robert d'Estouteville -montra quelque indulgence pour un poète ami de sa femme. -Il n'opposa pas de difficultés à l'appel de Villon, bien que -le prévôt se souciât peu des demandes de ce genre. Elles -réussissaient rarement. Étienne Garnier, qui était geôlier à -cette Conciergerie, regarda le nouveau prisonnier avec quelque -scepticisme. Il ne pensait pas que le Parlement dût -juger que Villon «avait bien appelé». Nous ignorons comment -cet appel fut plaidé, car les registres du Parlement -ne le mentionnent pas. Mais on le prit en considération, et la -peine de Villon fut transformée en bannissement. Il devait -vider Paris sur l'heure. Là, Villon se retrouva poète. Il -remercia le Parlement par une ballade où ses cinq sens -étaient chargés de rendre grâces pour la vie qu'on leur -avait donnée. Dans l'envoi, il demandait trois jours pour -se pourvoir, dire adieu aux siens et les prier de lui donner -un peu d'argent. Pour Étienne Garnier, il le raille:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Que vous semble de mon appel,<br /></span> -<span class="i0">Garnier? feis-je sens ou folie?<br /></span> -</div></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span></p> -<hr class="tb" /> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Cuidiez-vous que soubz mon cappel<br /></span> -<span class="i0">Y eust tant de philosophie,<br /></span> -<span class="i0">Comme de dire: «J'en appel?»<br /></span> -<span class="i0">S'y avoit, je vous certiffie,<br /></span> -<span class="i0">Combien que point trop ne m'y fie.<br /></span> -<span class="i0">Quand on me dit, present notaire:<br /></span> -<span class="i0">«Pendu serez!» je vous affie,<br /></span> -<span class="i0">Estoit-il lors temps de me taire?<br /></span> -</div></div> - -<p>C'est grâce à cette pièce que l'on peut fixer la date de la -condamnation de Villon. Étienne Garnier était geôlier de -la Conciergerie en 1453. Mais, le 10 février 1456, il était -remplacé par Jean Papin, qui garda ces fonctions jusqu'en -1470. Dans un des bons manuscrits du <i>Grand Testament</i> -(celui qui appartint au président Fauchet), la <i>Ballade de -l'Appel</i> avait pour titre: <i>la Question que fit Villon au clerc -du guichet</i>. Garnier, à qui s'adressa Villon, est donc bien -Étienne Garnier. Seulement il faut que la condamnation de -Villon soit antérieure à février 1456. Comme il était à -l'Université en 1452, et que son seul crime suivant les -lettres de rémission de janvier 1455, était le meurtre de -Philippe Sermoise, on est amené à conclure qu'il fut -condamné à être pendu et banni pour cette affaire de -juin 1455. D'ailleurs, la seconde lettre de rémission mentionne -le bannissement. L'histoire ainsi rétablie fait voir la -célèbre <i>Ballade des Pendus</i> sous un jour différent. Le titre -disait que Villon la fit pour lui et ses compagnons, s'attendant -à être pendu avec eux. Parlant du haut du gibet de -Montfaucon, Villon criait:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Vous nous voiez cy atachez cinq, six.<br /></span> -</div></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span></p> -<p>Comme Villon commit plus tard des crimes d'association, il -était facile d'imaginer qu'il parlait au nom de plusieurs -condamnés. Mais cette ballade fut composée après la rixe de -juin 1455, où Villon n'avait pas de complices. Les compagnons -dont il parle ne sont que des voisins de potence. -L'effort littéraire est plus grand, et la vue de l'imagination -plus forte. Villon se plaint au gibet avec les camarades que -le hasard a accrochés près de lui, pour des crimes bien différents. -Et cependant il se sent lié à eux par une sorte de solidarité. -Il semble qu'il n'ait commis qu'un acte de violence, -et déjà il a éprouvé la fraternité du crime.</p> - -<p>Vers la fin du mois de juin 1455, Villon quitta donc Paris, -banni par la justice. Il y laissait le bon gîte de Saint-Benoît, -les relations de maître Guillaume de Villon, Ambroise de -Loré et les causeries à l'hôtel de la rue de Jouy. Il entrait -dans une vie de vagabond, presque sans argent, ne sachant -d'autre métier que celui de clerc. Rien ne devait lui servir -parmi tout ce qui avait fait jusque-là l'existence qu'il -pouvait reconnaître. Mais il avait d'autres amis; et si -Casin Cholet et Jehan le Loup n'avaient que la courte expérience -de l'enceinte immédiate de Paris, Regnier de Montigny -et Colin de Cayeux pouvaient indiquer à François -Villon des moyens de vivre et des relations rapides sur -toutes les grand'routes du royaume.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span></p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Les gens du moyen âge ont beaucoup vagabondé. Un -grand nombre de clercs allaient de ville en ville; ce leur -était une manière de vivre après qu'ils en eurent fait un -prétexte à s'instruire. Certains écoliers traversaient les -frontières, passaient en Espagne, en Italie, en Flandre, en -Allemagne. Ils discutaient solennellement avec les docteurs -étrangers et les défiaient à des joutes de connaissances. -Ainsi ce singulier étudiant espagnol, Fernand de Cordoue, -qui vint à Paris vers le milieu du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, étonna les -docteurs de Sorbonne par son érudition dans les langues -anciennes, l'hébreu, les langues vivantes et sa subtilité dans -les sciences, puis disparut et passa en Allemagne. On crut -qu'il avait fait un pacte avec le démon et qu'il usait de -magie. Mais la plupart du temps les clercs vagabonds et -mendiants étaient moins instruits. Dès le <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, ils se -mirent à fréquenter les grand'routes de France et d'Allemagne. -Ceux qui allaient d'abbaye en abbaye transportaient -des rouleaux de parchemins où les moines inscrivaient -le nom du dernier mort de leur confrérie, avec des -pensées pieuses. Les clercs vagabonds qui avaient reçu -l'hospitalité d'un couvent étaient chargés d'annoncer ainsi -la mort d'un frère en religion aux moines des couvents du -même ordre. Ils payaient de ce prix l'hospitalité qu'on leur<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> -donnait. C'étaient de sinistres messagers qui arrivaient dans -les abbayes, à la nuit tombante, avec le rouleau des morts. -On ajoutait des noms à la liste, et ils promettaient de prier -pour les âmes pendant leur route. Quelques-uns de ces -rouleaux des morts ont plus de vingt mètres de long, tant -les clercs y avaient fait inscrire de décès, tant ils avaient -été hébergés dans les couvents de tous les pays. On donna -à ces vagabonds le nom de <i>goliards</i>, qui fut très rapidement -pris dans un mauvais sens. Déjà, au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle et au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>, les -goliards d'Allemagne composaient des chansons en latin -et en allemand. Un manuscrit les a conservées sous le nom -de <i>Carmina Burana</i>. Ce sont souvent de véritables chansons -de route, où les vagabonds se réjouissent du printemps, des -prairies vertes pleines de fleurs, et des auberges où on leur -donne du vin à boire. D'autres sont extrêmement licencieuses -et justifient pleinement le mépris où tomba le nom -de goliard. Au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, la goliardise faisait perdre le privilège -de clerc, comme la bigamie ou l'exercice de certains -métiers. Entre 1450 et 1460, lorsque Regnier de Montigny et -Colin de Cayeux se réclamèrent de la justice ecclésiastique, -on leur opposa au Parlement qu'ils étaient pipeurs et -goliards. Les écoliers errants répandirent partout leur -mauvais renom. Dans une liste de proverbes qui fut ajoutée -à une des plus anciennes éditions de Villon figure celui-ci: -«Pire ne trouverez que escouliers.» Le <i>Liber vagatorum</i>, qui -parut d'abord à Bâle entre 1494 et 1499, catalogue les -goliards parmi les classes dangereuses. Ce <i>Liber vagatorum</i> -n'est d'ailleurs que le développement d'une enquête sur les -vagabonds que le conseil de Bâle fit faire au commencement -<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle et qui fut insérée dans les annales de Johannes -Knebel en 1475. «La sixième classe, lit-on dans le <i>Liber -vagatorum</i>, est celle des <i>Kammesierer</i>. Ce sont des mendiants -ou jeunes écoliers, jeunes étudiants, qui ne suivent -ni père, ni mère, n'obéissent plus à leurs maîtres, tombent -en apostasie et fréquentent la mauvaise société. Ils sont -fort instruits dans l'art du vagabondage, par lequel ils -boivent, gaspillent, jouent, et perdent leur argent en -débauches. Ils se font faire de fausses tonsures, quoiqu'ils -n'aient souvent pas reçu les ordres et ne possèdent aucune -lettre de confirmation.» La septième classe est celle des -<i>Vagierer</i>, qui sont aussi des mendiants, et se disent écoliers -voyageurs (<i>farnder Schuler</i>), maîtres de magie et conjurateurs -du diable. On reconnaît là le <i>Fahrender scolasticus</i>, -sous l'habit duquel Méphistophélès apparaît à Faust dans -le drame de Gœthe. Les clercs vagabonds étaient souvent -aussi ménétriers ou vielleurs, allaient jouer «par les festes -de menestrerie et portoient les poupetes». D'autres étaient -«pardonneurs», comme ceux dont parle Chaucer en Angleterre -ou «porteurs de bulles», comme ceux que cite Villon -dans la <i>Ballade de bonne doctrine</i>. Ils étaient faux pèlerins -et montraient des lettres attestant qu'ils revenaient de -Rome ou de Saint-Jacques de Compostelle, ou ils «contrefaisoient -l'homme de guerre», portant vouges, cranequins -et plançons crêtelés à la ceinture.</p> - -<p>En effet, les routes étaient infestées d'hommes armés. -La guerre de Cent ans avait désorganisé la société. A la fin -du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, certaines bandes, qui s'étaient formées avec -les débris des grandes compagnies, continuèrent à tenir le -pays, «échellant» les villes et les «appâtissant», vivant des -provisions qu'ils obtenaient par force des habitants du plat<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> -pays, détroussant ou rançonnant les marchands. A l'ouest, -la Normandie fut désolée par une bande de criminels qu'on -appelait Faux-Visages, parce qu'ils portaient des masques. -Ils arrêtaient les convois de marchands qui circulaient de -nouveau dans un pays à peu près pacifié. A l'est, après la -bataille de Saint-Jacques, les bandes des Écorcheurs se -rompirent et vécurent sur le pays autour de Dijon et de -Mâcon. Il y avait là de vieux routiers qui avaient fait campagne -avec les capitaines espagnols, comme Rodrigue de -Villandrando et Salazar, jusque sur les marches de Gascogne; -des Écossais, des Lombards et des Bretons, qui gardaient -la terrible tradition de chefs tels que Fortépice et -Tempête. Ils errèrent entre Langres, Toul et Auxonne, -et passèrent souvent en Alsace. Les villes étaient si pleines -de terreur qu'elles refusaient même de recevoir les soldats -réguliers qui devaient les protéger contre ces invasions. Les -Écorcheurs avaient coutume de ravager en été les pays -situés plus au sud, et d'attaquer les villes du Dijonnais -pendant le froid, afin d'y hiverner. Ainsi, cette population -errante des routes de France, faite de mendiants, de faux -clercs, de pillards et de traîneurs d'armée, était prête à -accueillir les gens qui fuyaient la justice; et on comprend -aisément que ces éléments variés aient pu constituer une -grande association criminelle qui tint le pays pendant plus -de sept ans, de 1453 à 1461, dont faisaient partie presque -tous les malfaiteurs de profession, et où François Villon -allait entrer pendant sa vie vagabonde.</p> - -<p>A sa sortie de Paris, Villon erra d'abord dans les environs. -Il nous dit lui-même qu'il resta huit jours à Bourg-la-Reine, -où Perrot Girard, barbier juré, le nourrit de cochons gras.<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span> -L'abbesse de Pourras, c'est-à-dire du Port-Royal, comme -l'a fort judicieusement reconnu M. Longnon, assista à ces -franches repues. Les legs de Villon sont si satiriques, et la -compagnie de l'abbesse de Port-Royal si étrange, qu'on est -tenté d'imaginer que ces cochons gras furent pris la nuit -dans le parc du bon Perrot Girard et mangés dans l'abbaye à -grande réjouissance.</p> - -<p>On ne sait pas vers quelle province François Villon se -dirigea après avoir quitté Bourg-la-Reine. Mais précisément -en juin 1455 on trouvait sur toutes les routes entre Lyon, -Dijon, Auxonne, Toul, Mâcon, Salins et Langres, des malfaiteurs -qui appartenaient à la compagnie de la Coquille. -Il est hors de doute que Villon entra en relation avec ces -compagnons coquillards. Deux ballades en jargon leur sont -adressées. Regnier de Montigny faisait partie de l'association. -Jouant sur le nom de Colin de Cayeux, François Villon -écrit Colin l'Escailler, c'est-à-dire le Coquillart. C'est dans -la ballade où il donne comme exemple tragique la mort de -Regnier de Montigny et de Colin de Cayeux. Le jargon dans -lequel sont écrites les six ballades de Villon est le même que -le jargon des compagnons de la Coquille. Enfin, Jehan Rosay, -Jehan le Sourd de Tours, Petit-Jehan, tous trois -coquillards, furent à Paris ou à Poitiers compagnons de -Regnier de Montigny et complices de François Villon dans -le vol du collège de Navarre en 1456. Quand Villon quitta -Paris, au mois de juin, il est probable que Regnier de Montigny -l'avait préparé à rencontrer ses amis de la Coquille. -Le poète dut gagner le Dijonnais; il parle dans ses poèmes de -Dijon et de Salins. On peut bien croire qu'il n'aurait pas -connu la petite ville de Salins s'il n'y avait passé. Les coquillards<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> -fréquentaient Salins; mais leur capitale était alors -Dijon.</p> - -<p>C'est vers 1453 qu'arriva dans la ville de Dijon cette -compagnie de gens inconnus, oisifs et vagabonds. Ils firent -bientôt connaissance avec un carrier du duc de Bourgogne, -Regnault Daubourg, qui les conduisait dans la campagne. -«Il étoit, dit un témoin, le père conduiseur des coquillards -ès foires et marchés de Bourgogne», comme Villon avait été -à Paris «la mère nourricière de ceux qui n'avoient point -d'argent». A Dijon, ils passaient leur temps dans le bordel -tenu par un sergent de la mairie, Jaquot de la Mer. On ne -savait de quoi ils vivaient. Ils allaient et venaient dans la -boutique d'un barbier, Perrenet le Fournier, où ils jouaient -aux dés, aux tables et aux marelles, après s'être fait peigner -et couper la barbe. Ils s'étaient liés aussi avec des filles -communes de Dijon, et certains en avaient amené avec -eux de Paris. Quand ils n'avaient plus d'argent, ils disparaissaient -pendant quinze jours, un mois ou six semaines. -Revenant à Dijon, ils étaient les uns à cheval, les autres à -pied, «bien vestuz et habilliez, bien garnis d'or et d'argent -et recommencent à mener avec aulcuns aultres qui les ont -attenduz ou aultres qui sont venuz de nouvel leurs jeux et -dissolucions accoustumez». Souvent ils se disputaient, -ivres, dans la boutique du barbier. Ils criaient: <i>Estoffe! -ou je faugeray!</i> et se donnaient des noms extraordinaires -qu'ils prononçaient à la manière des injures, tels que -<i>beffleurs</i>, <i>vendengeurs</i>, <i>planteurs</i>, <i>bazisseurs</i>, <i>desbochilleurs</i>, -<i>dessarqueurs</i>, <i>baladeurs</i>, <i>blancs coulons</i>, <i>esteveurs</i>. Puis, -furieux, ils se battaient à coups de dague. Quelques-uns -marchandaient chez les orfèvres des gobelets d'argent, et<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> -on ne savait pour quel usage. D'autres négociaient la vente -de chevaux, sans oser sortir de l'hôtel de Jaquot de la Mer. -Le prix qu'ils en demandaient était si bas que les acheteurs -devinaient des chevaux volés. D'autres se promenaient au -bras de Jaquot de la Mer, jour et nuit, riant, chantant, et ne -faisant rien. Un cordelier apostat, nommé Johannes, -achetait les provisions pour ses compagnons à l'hôtel de -Jaquot; et quand il donnait un écu au boucher, il escroquait -subtilement le change, et reprenait trop de monnaie. -Certains mettaient en gage de belles robes et de riches -manteaux, des anneaux à pierre et des chaînes d'or. On -s'apercevait bientôt que les chaînes étaient de cuivre doré, -aussi bien que les anneaux, et les pierreries fausses. Enfin, -sous prétexte de faire faire une targette à verrouiller, ils -avaient porté un patron en bois chez un maréchal, qui -reconnut aussitôt le modèle d'un crochet à ouvrir les serrures.</p> - -<p>Cependant, la ville de Dijon ne paraissait plus sûre la -nuit. Le maire fit faire des rondes, et lui-même en commanda. -Une nuit Jaquot courut prévenir ses compagnons -que le maire allait arriver. Ils étaient douze environ qui -jouaient dans son hôtel. Les chandelles furent soufflées; ils -sortirent doucement, gagnèrent le quarroy de la rue des -Petits-Champs et la boutique de Perrenet le Fournier, où -ils se couchèrent, immobiles, dans l'obscurité, l'un çà, -l'autre là, jusqu'à ce que le maire fût passé. Pourtant, le -maire avait été informé, ainsi que Jehan Rabustel, procureur -syndic de la vicomté mairie de Dijon, et on avait fait -des dénonciations précises. Le 1<sup>er</sup> octobre 1455, Jehan Rabustel -interrogea Regnault Daubourg, déjà détenu dans les<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span> -prisons de Dijon. Les réponses lui parurent si graves que -deux jours après il commença une information régulière -contre les compagnons de la Coquille. Il fit venir d'abord -Perrenet le Fournier, qui semblait connaître les noms de -tous les malfaiteurs, leurs habitudes et leurs projets. Ce -barbier, qui avait reçu et caché les coquillards pendant -deux ans, faisait probablement partie de la bande. Il laissait -jouer chez lui à des jeux de fraude et vendait aux compagnons -des «dés d'advantaige et de forte cire», c'est-à-dire -des dés pipés. Il recélait et recevait en gage des vêtements -et des faux bijoux. Enfin, il savait les noms de la plupart -des associés et il parlait leur jargon avec une science rare. -Perrenet le Fournier s'excusa d'abord sur ce qu'ayant -appris dans sa jeunesse quelques mots de «jargon ancien», -et joué aux dés, aux cartes et aux marelles, la vie des -coquillards l'avait intéressé. Puis il révéla les noms des -principaux compagnons et l'organisation de la bande; enfin, -il dicta un vocabulaire de leur langage. Il tenait tous les -détails, disait-il, d'un coquillard du nom de Jehanin Cornet, -d'Arras.</p> - -<p>Ainsi que l'association criminelle qui porte aujourd'hui -en Italie le nom de <i>Camorra</i>, la société de la Coquille était -disposée comme une corporation, et elle avait ses apprentis, -ses maîtres et son chef. Le nombre des affiliés, suivant Perrenet, -était de mille, et, d'après des documents de 1459, de -cinq cents seulement. Ils avaient un roi qui se nommait le -Roi de la Coquille. Ceux qui entraient dans la bande comme -apprentis s'appelaient <i>gascâtres</i>. Une fois instruits, ils devenaient -<i>maîtres</i>; et quand ils étaient «bien subtils en toutes -les sciences, ou aucune d'icelles», on les nommait <i>longs</i>. Car<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span> -les coquillards avaient différentes professions. Les <i>vendengeurs</i> -coupaient les bourses; les <i>beffleurs</i> escroquaient aux -dés (<i>gourds</i>), aux cartes (<i>la taquinade</i>), aux marelles (<i>Saint-Marry</i> -ou <i>Saint-Joyeux</i>), au jeu de la courroie (<i>queue -de chien</i>). Les <i>envoyeurs</i> et les <i>bazisseurs</i> assassinaient. -Les <i>desrocheurs</i> dépouillaient entièrement l'homme qu'ils -volaient, et les <i>desbochilleurs</i> ne laissaient rien aux niais -qui se laissaient entraîner à jouer avec eux. Quand il s'agissait -de vendre de faux bijoux ou des lingots fraudés, chacun -avait son rôle particulier. Le <i>dessarqueur</i> allait examiner -l'endroit et causer avec la dupe pour préparer l'affaire. Le -<i>baladeur</i> venait parler à l'homme d'église ou au paysan -qu'on voulait tromper, et engager la négociation. Le -<i>confermeur de la balade</i> était chargé d'affirmer l'honnêteté -de la vente et l'intégrité de la marchandise. Enfin, c'était -le <i>planteur</i> qui apportait les fausses chaînes, les pierres -contrefaites ou les lingots. On appelait les bijoux falsifiés -des <i>plants</i>. Les <i>blancs coulons</i> ou pigeons blancs allaient -coucher dans les hôtelleries avec les marchands de passage. -Ils les volaient, se volaient eux-mêmes et jetaient le butin -par la fenêtre aux <i>fourbes</i> qui l'attendaient. Puis ils se -lamentaient et se plaignaient avec le marchand dérobé.</p> - -<p>Pour le jargon des coquillards, il est de tous points semblable -à celui des ballades de François Villon. Ils appelaient -la justice <i>marine</i> ou <i>roue</i>. Tromper la justice, c'était <i>blanchir -la marine</i>. L'homme qu'on décevait était <i>blanc</i>, <i>sire</i>, <i>dupe</i> -ou <i>cornier</i>. Ils nommaient les sergents <i>gaffres</i> et les prêtres -<i>ras</i>; le crochet à ouvrir les coffres était le <i>roi David</i>. Une -bourse, c'était une <i>feullouze</i>, et de l'argent de l'<i>aubert</i> ou -du <i>caire</i>; le pain, <i>arton</i>, et le feu Saint-Antoine <i>rufle</i>. Ils<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> -avaient donné au jour le nom de <i>torture</i>; et inversement la -torture, c'était le <i>jour</i>. L'un des témoins dit qu'on ne pourra -rien obtenir des accusés «senon à grand'force du jour». -<i>Estoffe</i> était la part du butin. Quand ils se criaient: <i>Estoffe! -ou je faugeray!</i> cela signifiait: «Ma part, ou je dénoncerai!» -Une robe se nommait <i>jarte</i>; un cheval <i>galier</i>; l'<i>ance</i> était -l'oreille, les <i>quilles</i> les jambes, et la <i>serre</i> la main. S'ils -étaient poursuivis par le guet, en faisant un crochet pour -s'échapper, ils disaient qu'ils <i>baillaient la cantonade</i>. Un -homme résolu à battre ceux qui voudraient l'arrêter était -<i>ferme à la louche</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> (ferme à la main). Celui qui refusait de -confesser ses crimes quand on le mettait à la question était -<i>ferme en la mauhe</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> (ferme en la bouche).</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Dans le petit livre de jargon de Pechon de Ruby (1596), <i>louche</i> -(cuiller) signifie main.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Mauhe</i> (mohe, mowe, moe, moue), bouche, dans la langue -vulgaire du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p></div> - -<p>Parmi les noms que dicta Perrenet le Fournier, on -reconnaît des Picards, des Gascons, des Provençaux, des -Normands, des Savoyards, des Bretons, des Espagnols et -des Écossais, sans compter les Bourguignons, qui sont en -nombre supérieur. Ainsi on peut voir que la société de la -Coquille fut formée des débris de bandes d'écorcheurs revenus -de la bataille de Saint-Jacques et qui vivaient sur le -pays depuis 1445.</p> - -<p>La bande avait ses recéleurs et ses fabricants de faux -bijoux et de faux lingots à Paris, bien qu'elle comptât -plusieurs ouvriers orfèvres comme Denisot Leclerc et -Christophe Turgis. L'un d'eux était Jaquet Legrant, âgé de -cinquante-six ans, emprisonné cinq fois depuis 1448 pour<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> -dorer des anneaux de cuivre. Ce Jaquet Legrant avait deux -filles de seize ou dix-sept ans, ce qui rendit la justice indulgente. -On trouva dans sa boutique un anneau de cuivre -doré avec une pierre vermeille, un grand nombre de «signets -et verges» en cuivre doré, et une chaîne de laiton qu'il se -préparait à dorer en même temps qu'un écu d'argent. -Regnier de Montigny connaissait fort la boutique de -Jaquet Legrant, où il devait aller souvent pour ses compagnons -de la Coquille. Une nuit, avec Nicolas de Launay, il -vola dans l'église de Saint-Jean en Grève un calice d'argent. -Ils le mirent en pièces et apportèrent le tout à Jaquet Legrant. -Il y avait là 2 marcs 6 «esterlins» d'argent que -Jaquet leur prit à raison de 8 francs le marc. D'ailleurs -l'orfèvre avoua qu'il avait déjà acheté à Regnier de Montigny -4 onces d'argent cassé, fondu, et qui provenait d'une -burette. On peut supposer que les coquillards apportèrent -souvent à Jaquet Legrant de l'argenterie fondue, en -échange de laquelle il leur donnait les faux anneaux à -pierres contrefaites, et les chaînes de cuivre doré, que les -«planteurs» allaient vendre par les villes et les campagnes.</p> - -<p>Une compagnie comme celle des coquillards ne pouvait -se développer et se suffire que sur les grands chemins. Aussi -passaient-ils de province en province; ils volaient des -chevaux à Salins et les ramenaient à Dijon; Regnault Daubourg -allait de Genève à Besançon avec des tissus volés et -trois livres de safran, passait à Mâcon où il rencontrait un -autre coquillard, Philippot de Marigny, auquel il donnait -rendez-vous à Dijon. Puis avec Dimanche le Loup, dit -Bar-sur-Aube, le cordelier Johannes et Jehanin Cornet,<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span> -d'Arras, ils préparaient un voyage en Lorraine pour «aller -à l'estève», «faire un coup de roi», et on les arrêtait à Toul. -Là, Regnault Daubourg se réclama de sa qualité de «pierrier» -du duc de Bourgogne; Johannes et Bar-sur-Aube -s'échappèrent; et Jehanin Cornet contrefit l'homme de -guerre. Pour des bandes ainsi organisées la grand'route -était la liberté, puisqu'il n'y avait ni surveillance, ni gendarmerie. -Le danger n'était que dans les villes où la police -avait quelques rigueurs. La bande de la Coquille comptait -à peu près toutes les professions de malfaiteurs qui se sont -perpétuées jusqu'à notre société; mais elles ont sans exception -cette nuance particulière qu'elles s'exerçaient sur les -routes et non dans les cités. Les coquillards quittaient Dijon -pour se fournir d'argent: ils y revenaient pressurer les -fillettes du bordel, mener joyeuse vie, jouer aux marelles -et aux dés. Voilà pourquoi leur établissement à demeure -dans la ville de Dijon causa la perte de leur association. -Dénoncés par un informateur, Regnault Daubourg arrêté, -Perrenet le Fournier ayant livré tous les secrets, les coquillards -furent très rapidement traqués. Avant le 7 novembre -1455, le maire fit prendre Bar-sur-Aube, l'un des chefs -de la bande, qui était couché avec Philippot de Marigny à -l'hôtel du Veau, dans la rue Saint-Nicolas. Comme les -sergents saisissaient Philippot, il fouilla dans son sein et -en tira des objets qu'il cacha dans la paille au chevet du lit. -C'étaient des crochets de l'espèce que les coquillards appelaient -«roi David et roi Davyot». Malgré la torture Bar-sur-Aube -ne voulut rien avouer. Finalement, on le confronta -avec Perrenet le Fournier, et il reconnut presque toutes -les charges qu'on avait assemblées contre lui. Le 18 décembre<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span> -1455<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, trois coquillards furent bouillis vivants dans -une chaudière sur la place de Morimont, à Dijon, comme -faux-monnayeurs, et six autres traînés et pendus aux -fourches de la ville. Parmi ces derniers était Jaquot de la -Mer. Le procureur, Jehan Rabustel, ne se contenta pas de -cette exécution. Il nota de sa main les noms de plus de -soixante-dix affiliés de la Coquille et les signala aux justices -des villes de France. Ainsi Christophe Turgis fut emprisonné -à Sens et interrogé par commission rogatoire de Dijon. -Plus tard, à mesure que Jehan Rabustel reçut la nouvelle -de l'exécution des criminels qu'il avait dénoncés, il inscrivit -en face de leurs noms leur mort et le genre de supplice: -<i>bouilli, pendu, jeté en un puits</i>, etc., suivant la coutume du -royaume ou des provinces. Il y en eut de suppliciés à Lyon, -à Grenoble, à Amiens, à Avignon. Près du nom de Regnier -de Montigny figure la mention: <i>mort et pendu</i>. Pourtant la -procédure de 1455 ne paraît pas avoir détruit la société -de la Coquille. Certains malfaiteurs, Tassin et Andet de -Durax, ne furent pris et exécutés à Dijon même que dans -les années 1456 et 1457. En juillet 1458, Jehan Rabustel -demanda au maire de Dijon un édit sévère contre plusieurs -«compaignons incognuz qui sont oyseulx, lesquels ne font -que aler et venir parmi cestedite ville par nuyt et par jour; -et ne savent les aucuns que de jouer les ungs aux dez, les -autres à la paume et à plusieurs aultres jeux et les aultres -que de ruffianaige». Ces vagabonds se retiraient aussi dans -l'ancien bordel de Jaquot de la Mer. Ils avaient les mêmes<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span> -mœurs que les coquillards, et sans doute cette nouvelle -compagnie de 1458 n'était qu'une autre partie de la bande. -En effet, un document<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> conservé aux archives de Dijon -montre que les coquillards circulaient encore librement dans -la ville et les environs en juillet 1459. On disait que les clercs -chantant au chœur de la Sainte-Chapelle du duc de Bourgogne -étaient affiliés à la Coquille. Ils menaient une vie -dissolue et se mêlaient aux compagnons inconnus qui troublaient -Dijon la nuit. Le 25 juillet 1459, une douzaine de -ces clercs de la Sainte-Chapelle, étant en gaîté, sortirent à -dix heures du soir, affublés de draps blancs, de «couvre-chiefz -et autres desguisemens», prirent dans une taverne un -gros fagot de branches sèches qu'ils traînèrent par la ville -en criant et chantant. Près de la porte Saint-Pierre, ils -virent l'huis de l'hôtel d'un boulanger encore ouvert. Il y -avait une chandelle allumée dans l'ouvroir, et le valet tirait -de l'eau à un puits dans la rue. Les clercs crièrent au valet -d'aller se coucher et lui jetèrent une grosse pierre qui frappa -contre l'ouvroir et fit un tel bruit que le boulanger se leva -et sortit de son hôtel. Les clercs lui souhaitèrent «le maul -soir». Sur quoi le boulanger alla quérir un huissier d'armes -du duc de Bourgogne, échevin de Dijon, Ogier Nauldin, qui -mit sa robe et vint faire remontrance aux clercs de la chapelle. -Ceux-ci lui répondirent que s'il «ne se aloit couchier, -ils lui bouteroient le doigt en l'œil». Ogier Nauldin, jugeant -que les clercs étaient rebelles, rentra dans son hôtel et y prit -un «bâton d'armes». Puis il s'avança vers eux et demanda<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span> -qui l'avait menacé. Ils lui crièrent qu'on allait lui faire «le -droit du jeu», lui ôter son «bâton», et le lui faire manger -par la pointe. Comme deux des clercs l'attaquaient, l'huissier -d'armes se débattit et essaya de les saisir; mais il ne -put en approcher et ils s'enfuirent dans la nuit. Peu de jours -après, Ogier Nauldin fut cité à comparaître devant le doyen -de Mâcon, accusé d'avoir violé les privilèges des clercs de la -Sainte-Chapelle. On a les éléments de sa défense dans le -mémoire qu'il fit établir; mais, sans doute, le chapitre de la -Sainte-Chapelle eut gain de cause. Toutefois, Ogier Nauldin -prouva que les clercs du chœur étaient affiliés aux coquillards, -et que, malgré l'exécution de 1455, la bande troublait -encore la ville. «<i>Item</i> est vray que depuis environ quatre ans -se sont mis sus une grant compaignie de gens estrangiers qui -se nomment en leur jargon les Enfans de la Coquille, lesquels -sont par ce royalme ou nombre de cinq cens ou plus, qui -vont de bonne ville à aultre et commettent plusieurs larcins -et sacrilèges, ainsi qu'il est assez notoire. Pour obvier aux -malices desquels et à fin d'empescher leurs damnables -entreprises, le Mayeur et ses eschevins ont establi et mis -sus de faire guet chacun soir de nuyt parmi les quarrefours -de la ville et par toute icelle assez tost après la dite heure de -huit heures sonnés et meismement tantost qu'il est nuyt.» -Ainsi la compagnie de la Coquille existait encore en 1459. -François Villon ne l'ignorait pas, car il entretint des relations -avec les deux bons coquillards Regnier de Montigny -et Colin de Cayeux jusqu'en 1460 au moins, et prit part -avec eux à l'affaire de Montpipeau, qui fit pendre Colin et -emprisonner Villon à Meung-sur-Loire. Ce n'est qu'après le -mois de juillet 1461 qu'il proposa ses amis en exemple aux<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span> -enfants perdus. Peut-être qu'il eut alors quelque regret -d'avoir si longtemps vécu dans la Coquille.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Date donnée par M. Joseph Garnier, archiviste de la Côte-d'Or; -mais il est impossible de retrouver les documents d'où elle a été tirée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Cette pièce m'a été signalée par M. Bernard Prost, et elle a été -copiée par M. George Dottin, maître de conférences à la Faculté des -lettres de Dijon.</p></div> - -<p>Ces informations criminelles donnent une idée assez juste -du genre de vie que mena Villon depuis le mois de juin 1455 -jusqu'au mois de janvier 1456. Cependant ses protecteurs, -à Paris, s'occupaient de lui. Maître Guillaume de Villon et -ses amis les procureurs du Châtelet, Ambroise de Loré, -peut-être le prévôt Robert d'Estouteville, intercédèrent -et payèrent à la chancellerie royale pour avoir des lettres -de rémission. Avec sa prudence habituelle, François Villon -fit présenter deux requêtes, sous deux noms différents, à -Paris et à Saint-Pourçain. La chancellerie délivra, au mois -de janvier 1456, deux lettres de rémission pour le meurtre -du prêtre Philippe Sermoise, aux noms de François des -Loges, dit de Villon, et de François de Montcorbier. La -seconde relevait Villon de la peine de bannissement prononcée -contre lui par le Parlement et le poète put regagner -Paris. Il ne semble pas qu'il ait changé de conduite pendant -cette année. Le vagabondage et la vie des coquillards -avaient laissé en lui une forte impression. On peut penser -qu'il fréquenta beaucoup avec ses mauvais amis le Trou Perrette, -qui était une maison de jeu de paume ou un tripot, -dans la rue aux Fèves, en face de la Pomme de Pin. Il avait -besoin de beaucoup d'argent. Les gains faciles de la Coquille -lui avaient donné l'habitude de la dépense, et il s'était épris -de Catherine de Vaucelles, qui était insatiable. Il semble -bien que cette Catherine est la même que Rose, à qui Villon -lègue une bourse de soie pleine d'écus, «combien qu'elle ait -assez monnoye». Mais il est difficile de rien affirmer à cet -égard. Il eut avec elle une triste aventure, où il fut battu<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> -«comme la toile au ruisseau», et on le railla publiquement, -puisqu'on l'appelait partout «l'amant remis et renyé». -Cependant, à Noël 1456, lorsqu'il se plaint de sa maîtresse, -dont il a pris «en sa faveur les doux regards et beaux semblants», -mais qui lui a été «félonne et dure», il est peu -probable qu'il dise la vérité. Il invoque avec douleur celle -qui veut sa mort; il déclare qu'il va la fuir, n'ayant plus la -force de supporter ses feintes, et qu'il part pour Angers afin -de se séparer d'elle. Son voyage à Angers avait, comme on -va le voir, d'autres raisons; si bien qu'on est tenté d'admettre -que la cruelle amoureuse n'exista guère qu'à la -façon de la Dame d'amour dont se plaignaient si assidûment -les poètes de ce temps. Villon dessina cette figure avec des -traits plus réalistes, comme il convenait à son talent; mais -il tint sans doute à employer un procédé poétique dont -s'étaient servis tous ses prédécesseurs, dans cette satire du -<i>Petit Testament</i> où il essayait de railler la manière d'Alain -Chartier.</p> - -<p>Au mois de décembre 1456, Villon errait à travers la cité -avec Colin de Cayeux. Ils passaient de la taverne de la -Chaire au Petit-Pont, à l'hôtellerie de la Mule, en face de -l'église des Mathurins. Ils soupaient au Trou de la Pomme -de Pin, «le dos aux rais, au feu la plante» car la Noël est -«morte saison, où les loups se vivent de vent», où les gens -se tiennent cois, enfermés et tisonnent l'âtre. On voyait -avec eux maître Guy Tabarie, clerc, qui avait copié le -roman du <i>Pet-au-Diable</i>, Petit Jehan, un bon crocheteur, -aussi «maître de l'épée», Petit Thibaud, qui savait forger -des «rois David», et un religieux picard, dom Nicolas. -Une après-midi, Guy Tabarie rencontra Villon avec Colin,<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span> -et Villon lui dit d'acheter des provisions pour dîner, à la -taverne de la Mule. Là ils se retrouvèrent tous les six et -dînèrent jusque vers neuf heures du soir. Après le dîner, -François Villon, Colin de Cayeux et dom Nicolas adjurèrent -Guy Tabarie de ne rien dire de ce qu'il allait voir ou -entendre, ce qu'il promit. Puis ils passèrent tous dans la -maison de maître Robert de Saint-Simon, en escaladant un -petit mur bas, où ils se dépouillèrent de leurs <i>gippons</i>, -c'est-à-dire de leurs tuniques à manches. Guy Tabarie resta -pour garder les vêtements et faire le guet. Les autres emportèrent -un râtelier de la maison de maître Robert, à l'aide -duquel ils franchirent le grand mur de la cour du collège de -Navarre. Il était dix heures quand ils disparurent sur la -crête de la muraille. Guy Tabarie les attendit jusqu'à -minuit. Ils revinrent, portant un sac de grosse toile et lui -dirent qu'ils avaient «gagné» 100 écus d'or, dont ils lui -donnèrent 10 aussitôt afin d'être sûrs de son silence. Après -quoi ils le mirent à l'écart et firent le partage entre eux; -d'où Tabarie se douta qu'il y avait plus de 100 écus. Enfin, -ils le rappelèrent et lui dirent qu'il y avait encore «2 écus -de bon» dont ils pourraient bien tous dîner le lendemain,—car -Guy Tabarie, qui copiait les manuscrits, était aussi -l'intendant de bouche de la petite bande. Le jour suivant, -ils avouèrent à Tabarie que chacun d'eux avait eu pour sa -part 100 écus d'or. Pour François Villon, il annonça presque -aussitôt à ses complices qu'il partait pour Angers. Il y avait, -disait-il, un oncle religieux dans une abbaye. Là il voulait se -renseigner sur «l'estat» d'un autre vieux moine qui devait -avoir 500 ou 600 écus. Après avoir étudié l'affaire, il -reviendrait en parler à ses compagnons, et ils iraient tous<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> -à Angers pour «desbourser» le moine. Ce mot «desbourser», -dont se servait Villon, est l'un de ceux qui figurent dans ses -ballades en jargon. De sorte que la petite bande parisienne -«devoit quelque jour apprester toute son artillerie pour -destrousser quelque homme et ils n'attendoient autre chose -qu'ils peussent trouver quelque bon <i>plant</i> pour frapper -dessus».</p> - -<p>Il paraît bien que le départ de Villon pour Angers n'était -pas une fuite pour l'amour de Rose ou de Catherine de Vaucelles. -Ce sont là de belles raisons littéraires qu'il donna -dans le <i>Petit Testament</i>. Il ne dit pas plus vrai, quand il -parle de ses vieux habits, ses pauvres châssis tissus d'araignées, -son encre gelée, faute de feu, par la bise de décembre, -ou quand il cherche à nous attendrir:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Fait au temps de la dicte date<br /></span> -<span class="i0">Par le bien renommé Villon,<br /></span> -<span class="i0">Qui ne mengue figue ni date.<br /></span> -<span class="i0">Sec et noir comme escouvillon,<br /></span> -<span class="i0">Il n'a tente ne pavillon<br /></span> -<span class="i0">Qu'il n'ait laissé à ses amis<br /></span> -<span class="i0">Et n'a mais qu'un peu de billon<br /></span> -<span class="i0">Qui sera tantost à fin mis.<br /></span> -</div></div> - -<p>Car il avait eu 100 écus d'or du petit sac de grosse toile -volé au collège de Navarre; 100 écus d'or étaient une -somme importante en 1456 et qui aurait suffi à lui assurer -une vie aisée pendant deux ou trois ans. Il voulut peut-être -les mettre en sûreté, ou il craignit les poursuites et laissa ses -compagnons se tirer d'affaire, ou il essaya véritablement de -préparer un nouveau vol à Angers. En effet, le 16 décembre<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> -1456, un nommé Chevalier appela au parlement du -juge d'Angers, sous prétexte qu'il avait été injustement -emprisonné. A quoi le juge d'Angers fit répondre «que, à -Angiers, ont esté faiz puis naguères plusieurs larrecins, pilleries -et roberies... et fut sceu que avoient esté fais par -Jehan Doubte et Jehan Chevalier qui sont compaignons -vagabonds; et aprez information sur ce faitte, fut pris -Doubte et Chevalier se mit en franchise. Dit que les appelans -estoient cause de tous lesdicts larrecins et pilleries et recevoient -en leur hostel lesdicts larrecins et les robeurs et toutes -gens de mauvais gouvernement». Il serait peu étonnant que -cette bande, qui volait à Angers entre août et décembre -1456, se fût composée de coquillards et que Villon eût -été tenté de préparer des affaires pour eux, puisqu'il en -connaissait de bonnes dans le pays.</p> - -<p>Il est certain que François Villon partit pour Angers à la -fin de l'année 1456. Avant de quitter Paris, il avait laissé à -ses amis un poème satirique, auquel il donnait le titre de -<i>Lays</i>, où il voyait le double sens de <i>Legs</i>, puisque c'était un -testament. Le poème eut beaucoup de succès aussitôt, et fut -copié et répandu, mais avec le titre nouveau de <i>Testament</i>, -que Villon n'approuva point. Il ne devait, d'ailleurs, rentrer -à Paris qu'à la fin de l'année 1461, avec le manuscrit du -<i>Grand Testament</i>, qui fut composé en province. Il craignait -d'être poursuivi dans l'affaire du collège de Navarre, et -n'ignorait point qu'il avait été dénoncé à l'officialité. On ne -découvrit le vol qu'au mois de mars 1457. La somme -dérobée appartenait à la communauté des doyen, maîtres, -régents et écoliers de la Faculté de théologie, et elle avait -été placée dans un petit coffre de noyer, à trois serrures,<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span> -enfermé dans un grand coffre bandé de fer, à quatre serrures. -Toutes ces serrures avaient été crochetées. Voilà -pourquoi les compagnons mirent deux heures à leur vol. -L'un des sergents qui assistèrent à l'enquête fut Michault -du Four, que Villon connaissait bien. Les serruriers jurés -firent un rapport très détaillé sur le crochetage des serrures, -furent d'avis qu'on y avait employé «crochets, marteaux, -ciseaux et truquoises» et que le vol remontait au moins -à deux ou trois mois. Mais on n'eut d'information sur les -voleurs que le 17 mai 1457. Ce fut par une déposition de -Pierre Marchand, prieur, curé à Paray-lez-Ablis, près de -Chartres. Pierre Marchand, de passage à Paris, se trouva -déjeuner à la taverne de la Chaire, au Petit-Pont, avec un -autre prêtre et Guy Tabarie, qui sortait des prisons de -l'official. Pendant le déjeuner, comme Guy Tabarie racontait -qu'on l'avait accusé d'être crocheteur, le curé de Paray -essaya de le faire causer, ayant appris qu'on venait de voler -600 écus à un religieux des Augustins, frère Guillaume Coiffier. -Il feignit même de vouloir prendre part à un vol. Sur -quoi Guy Tabarie lui parla de Petit Thibault, qui savait -fabriquer des crochets, le mena à Notre-Dame et lui montra -quatre ou cinq jeunes compagnons qui y tenaient franchise, -s'étant échappés des prisons de l'évêque de Paris. Il lui désigna -l'un d'eux «qui estoit petit homme et jeune de vingt-six -ans ou environ, lequel avoit longs cheveux par derrière et -lui dit que c'estoit le plus soutil de toute la compaignie et -le plus habile à crocheter et que rien ne lui estoit impossible -en tel cas». Les compagnons qui tenaient franchise causèrent -très bien avec le curé de Paray, qui les laissa dans -Notre-Dame. Ensuite Guy Tabarie, prenant confiance,<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span> -raconta au curé le vol du collège de Navarre, une entreprise -à Saint-Mathurin, où les chiens, aboyant de nuit, les -avaient fait enfuir, et l'affaire de Guillaume Coiffier. Enfin, -il parla de François Villon et du rapport qu'on attendait de -lui pour aller à Angers. Le curé de Paray fit bonne mine à -Tabarie, mais alla le dénoncer. Pourtant, on ne put l'arrêter -qu'en juillet 1458, un an après. Mis à la question de la -courte-pointe et du petit tréteau, Guy Tabarie reconnut -tout, en présence des docteurs en décrets et des licenciés -en droit canon. Parmi ces derniers étaient François de La -Vacquerie et François Ferrebouc.</p> - -<p>On ne sait quelle fut la condamnation de Guy Tabarie, ni -les poursuites que l'officialité ordonna contre ses complices. -Mais François Villon apprit la dénonciation. Il ne la pardonna -pas à Guy Tabarie, ni la procédure aux juges de l'official. -Dans le <i>Grand Testament</i>, il raille Guy Tabarie sur -l'habitude qu'il a de dire la vérité, Guy Tabarie, «qui est -hom véritable»; il lègue à François, promoteur de La Vacquerie, -«un haut gorgerin d'Écossois,» c'est-à-dire sans -doute une corde de chanvre pour le faire pendre; pour -François Ferrebouc, il devait le retrouver cinq ans après, en -1463, et se venger de lui plus sérieusement. Ainsi Villon -quittait Paris une seconde fois, en hiver, allant vers l'Ouest, -mais avec 100 écus d'or dans sa poche. C'était sa véritable -vie errante qui commençait. La fuite de 1455 n'en avait été -que la préparation. Il savait qu'on lui pardonnerait bien -difficilement un vol comme celui du collège de Navarre. Il -ne comptait plus sur Guillaume de Villon, ni sur les amis -de M<sup>me</sup> Ambroise de Loré. L'exil dont il s'est plaint fut -volontaire, et il s'imposa son bannissement. Les coquillards<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> -lui avaient enseigné toutes les façons de vivre sur la route. -Il espérait peut-être, dans les villes où il passerait, composer -quelque «farce, faincte ou moralité», qui lui donnerait un -peu d'argent. Enfin il avait l'intention de gagner les -domaines de la Loire pour faire un séjour à la cour de -Charles d'Orléans et probablement d'aller vivre auprès de -Jean II de Bourbon qui pourrait l'entretenir d'une pension. -Car il devait savoir composer sa figure, changer de -manières pour se conformer à l'étiquette, rire à ceux qui -lui riaient, bouffonner pour gagner son pain et recevoir les -plaisanteries et les brocards à la table des grands, pourvu -qu'on lui donnât de l'hospitalité et de l'admiration pour -son extraordinaire talent de poète.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>La partie de la vie de François Villon qui s'étend de -janvier 1457 à octobre 1461 est encore très mal connue. On -peut espérer que des découvertes dans les archives de -province, à Angers, à Bourges, à Orléans, à Dijon, nous -apprendront un jour comment il vécut et où il alla. Il -est impossible de déterminer s'il a visité Angers ou s'il y a -été mêlé à l'affaire criminelle qu'il projetait. Mais il parcourut -l'ouest de la France. C'est à Saint-Géneroux, dans les -Deux-Sèvres, ainsi que l'a reconnu M. Longnon, qu'il devint -l'ami de deux dames très belles et gentes qui lui apprirent<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> -à parler poitevin et auxquelles il fait allusion bien discrètement -dans ses vers. Il passa par Saint-Julien-de-Vouventes, -dans la Loire-Inférieure. Sans doute remontant le cours de -la Loire, il arriva vers la fin de l'année 1457 dans un des -châteaux du duc d'Orléans. Charles d'Orléans avait alors -soixante-six ans; mais moralement il était encore plus âgé. -Depuis Azincourt, pendant vingt-cinq ans, il avait traîné -en Angleterre une douloureuse captivité. Rien n'avait pu -l'en distraire que la composition de poèmes charmants, -doux et résignés. Il avait appris l'anglais pour écrire des -rondeaux d'une exquise fraîcheur, quoique les critiques -anglais pensent qu'il en fit seulement trois et que les autres -furent traduits par des poètes de ce temps. Dès l'âge de -quarante-trois ans, il fut infirme, avec quelque coquetterie, -et déclara qu'il abandonnait le dieu d'Amours. Étant vieux, -grave, estimé pour ses souffrances et la noblesse de son -esprit, il avait de par son état de prince du sang une situation -haute et imposante. Son cou était long, sa figure -maigre et sèche avec la bouche grande, le nez fin un peu -retroussé et tout l'air de son visage était austère et timide. -En 1457, il devait être déjà bien las, car il ne put plus -écrire ni même signer à partir de l'an 1463. Pourtant, -l'année d'avant, en 1456, au conseil du roi, il demandait -une croisade, peut-être désireux d'aller mourir en Terre -Sainte. Toutes les semaines, le vendredi, il donnait à -dîner à treize pauvres et les servait lui-même. Il était pieux -et indulgent. Sa cour de Blois fut à la fois paisible et brillante. -Charles d'Orléans désirait de plus en plus ce royaume -de Nonchaloir, où il parut entrer enfin vers 1462. Le nonchaloir -est un peu ce que les stoïciens et les épicuriens<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span> -appelaient l'ataraxie. Le vieux duc voulait le calme -moral, sans souci. Et il ne prenait plaisir qu'à une société -raffinée, artistique, qu'il recevait à Blois et gardait le plus -longtemps possible. Mais un homme si grave ne pouvait -supporter les élégants de la cour et les minauderies des -jeunes gens délicats.</p> - -<p>Il raille les nouvelles modes, les pourpoints déchiquetés -et crevés, les souliers à longue pointe. Ce n'est pas là ce -qu'il demandait aux gens de goût avec lesquels il aimait à -vivre. Il les voulait surtout poètes, avec un esprit soudain -qui leur permît d'improviser une réponse à un problème -d'amour. Les bouts-rimés étaient en honneur, autant que -les concours de ballades ou de rondeaux où le premier vers -était proposé à plusieurs poètes. Charles d'Orléans correspondait -ainsi avec Olivier de La Marche, Meschinot, -Jean de Lorraine, Jean de Bourbon, Jacques de la Trémoille; -Robertet vint à la cour de Blois; enfin il avait dans -sa maison Guiot, Philippe Pot, Boulainvilliers, Blosseville, -Fredet, Gilles des Ormes, Simonet Caillau et Jehan Caillau, -qui était son médecin. Entre ceux-là, il y avait comme des -tournois de poésie, auxquels le duc d'Orléans prenait part. -Cependant il jouait aux échecs, et la duchesse aux dames, -aux marelles et au glic, avec les officiers du duc. Les états -de dépenses de la maison d'Orléans pour ce temps montrent -qu'il passa souvent à la cour des ménestrels, que l'on -traitait avec de l'argent. Charles d'Orléans aimait les fêtes -traditionnelles, même un peu libres. Il fit faire des cadeaux -aux enfants de chœur de Saint-Sauveur à Blois, pour fêter -l'évêque qu'ils nommaient par plaisanterie le jour des Innocents. -Les réjouissances de ces clercs du chœur de Saint-Sauveur<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> -durent ressembler aux plaisirs un peu violents -que prenaient les clercs du chœur de la Sainte-Chapelle à -Dijon. Le duc d'Orléans fit aussi des cadeaux à l'évêque -des Fous et au roi que nommaient les pages le jour des -Rois.</p> - -<p>Comment François Villon fut-il reçu dans cette société? -Il est probable que Charles d'Orléans prit d'abord un grand -plaisir à une conversation qui devait être fort spirituelle. -Le 14 décembre 1457 naquit sa fille Marie, et Villon composa -pour elle un Dit. Ce n'est pas un de ses bons poèmes; mais il -y demande à la petite princesse de donner au monde la -paix. Le <i>Problème ou ballade au nom de la Fortune</i> fut écrit -aussi sous l'influence de Charles d'Orléans et composé -probablement à la cour de Blois. Enfin il y eut un concours -de ballades entre plusieurs poètes de l'entourage du duc. -Le premier vers proposé était:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je meurs de soif auprès de la fontaine.<br /></span> -</div></div> - -<p>Robertet, Simonet Caillau et Charles d'Orléans composèrent -leurs ballades. Villon fit aussi la sienne. Elle est incontestablement -supérieure. A travers la contradiction qu'on lui -imposait dans chaque vers, il a montré le malheur de sa -nature. «Je riz en pleurs,» dit-il. Deux vers de cette ballade -font croire que le poète fut pensionné par Charles d'Orléans:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Que fais-je plus? Quoy? Les gaiges ravoir,<br /></span> -<span class="i0">Bien recueully, debouté de chascun.<br /></span> -</div></div> - -<p>Mais les comptes de la maison d'Orléans qui sont conservés<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> -pour cette période ne mentionnent pas de dépense en -faveur de François Villon. D'ailleurs l'amitié de Charles -d'Orléans pour lui eut peu de durée, si l'on en croit le -témoignage d'un manuscrit des poésies de Charles d'Orléans, -le n<sup>o</sup> 25.458 du fonds français à la Bibliothèque -Nationale. C'est un petit volume sur parchemin composé -de cahiers de huit feuilles, qui furent reliés ensemble plus -tard. Il a été étudié de près par M. Byvanck; et le savant -hollandais y a fait une importante découverte qu'il justifiera -dans la <i>Romania</i>. Ce petit manuscrit, très personnel à -Charles d'Orléans, contient deux poésies écrites de la main -même de François Villon. Voici comment on peut établir -ce point. M. Byvanck a remarqué que certaines poésies -de ce manuscrit avaient été transcrites de la main propre -de Charles d'Orléans, et que les ballades du concours -<i>Je meurs de soif...</i> sont chacune d'une écriture différente -et bien caractérisée. Au-dessus de ces ballades un scribe -a noté les noms des auteurs: Robertet, Caillau, Villon, etc. -On ne retrouve l'écriture de la ballade de Villon qu'une -autre fois dans le manuscrit: et c'est l'écriture du <i>Dit de la -naissance Marie</i>, qui est signé: «Votre povre escolier Françoys». -D'ailleurs l'orthographe de ces deux pièces est de -tous points conforme à celle de Villon, qu'on avait rétablie -à l'aide de la méthode critique. Tandis que les autres -poètes écrivaient <i>soif</i>, Villon note <i>seuf</i>, à la parisienne. Il -orthographie <i>je pourré</i> pour <i>je pourrai</i>, <i>perdent</i> pour <i>perdant</i>. -Quand M. Byvanck aura apporté l'ensemble de preuves -philologiques qu'il se propose de donner, le petit manuscrit -25.458 deviendra bien célèbre. L'encre avec laquelle sont -écrites les deux pièces est la même aussi, différente des<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span> -autres encres du manuscrit, qui ont un ton plus noir. Elle -est jaune, fine et pâle. En effet, chacun portait alors son -encrier à la ceinture, un galimart avec les plumes et l'encre -que l'on préférait. L'écriture est petite, serrée, ronde et -nette, peu gothique d'aspect et assez analogue à celle de -Rabelais dans la minuscule. Mais les grandes lettres sont -gothiques, quoique Villon en ait simplifié quelques-unes par -un procédé tout à fait personnel. Elles sont disposées en -colonne, avec soin, au début des vers, séparées par un blanc -du mot qu'elles commencent. On voit très bien que le poète -avait la grande habitude des acrostiches, et qu'il mettait -les lettres initiales de ses vers en lumière. Enfin il traçait -au-dessus de tous les <i>y</i> un petit signe courbe très délicat.</p> - -<p>Voici maintenant la conjecture que l'on peut faire, -d'après ce manuscrit, sur les relations de Charles d'Orléans -et de François Villon. Le <i>Dit de la naissance Marie</i> est copié -sur le premier feuillet des cahiers reliés qui composent le -manuscrit. Mais les quatorze pages qui suivent sont restées -en blanc. Peut-être que le cahier avait été remis à Villon et -que le poète fut paresseux ou qu'il cessa de plaire à la cour. -Rien ne peut être fixé à cet égard. Toutefois, M. Byvanck -a pu constater, au moyen de remarques philologiques qu'il -exposera tout au long, que Charles d'Orléans a écrit de sa -main, au recto de la page qui contient le poème sur la -<i>Naissance Marie</i> et peu après, une réponse indirecte au <i>Dit</i> -de Villon, où il demandait la paix.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Chascun s'esbat au mieulx mentir<br /></span> -<span class="i0">Et voulentiers je l'apprendroye,<br /></span> -<span class="i0">Mais maint mal j'en voy advenir,<br /></span> -<span class="i0">Parquoy savoir ne le vouldroye...<br /></span> -</div></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span></p> -<hr class="tb" /> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Paix crie; Dieu la nous ottroye!<br /></span> -<span class="i0">C'est ung trésor qu'on doit chérir,<br /></span> -<span class="i0">Tous bien s'en peuvent ensuir,<br /></span> -<span class="i0">Si faulceté ne s'y employe.<br /></span> -</div></div> - -<p>On serait moins tenté d'appliquer ces vers à François Villon, -si l'on ne savait qu'il fut menteur en attitude et en -action, littérairement et avec ses compagnons. Il paraît peu -douteux que Charles d'Orléans ait esquissé son portrait dans -ce rondeau, qui fait nettement allusion aux deux premiers -vers du <i>Grand Testament</i>.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">En l'an de mon trentiesme aage,<br /></span> -<span class="i0">Que toutes mes hontes j'eus beues...<br /></span> -</div></div> - -<p>Voici la pièce du duc d'Orléans:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Qui a toutes ses hontes beues,<br /></span> -<span class="i0">Il ne lui chault que l'on lui die.<br /></span> -<span class="i0">Il laisse passer mocquerie<br /></span> -<span class="i0">Devant ses yeulx, comme les nues.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">S'on le hue par my les rues,<br /></span> -<span class="i0">La teste hoche à chiere lie.<br /></span> -<span class="i0">Qui a toutes ses hontes beues,<br /></span> -<span class="i0">Il ne lui chault que l'on lui die.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Truffes sont vers lui bien venues<br /></span> -<span class="i0">Quant gens rient, il faut qu'il rie<br /></span> -<span class="i0">Rougir on ne le feroit mie;<br /></span> -<span class="i0">Contenances n'a point perdues<br /></span> -<span class="i0">Qui a toutes ses hontes beues.<br /></span> -</div></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span></p> -<p>Ce portrait est grave et triste. On n'est point surpris que -le prince austère ait été choqué par la bouffonnerie forcée -de François Villon. Deux esprits si différents ne pouvaient -guère se comprendre ni s'aimer. Puis nous ne savons pas si -Villon ne provoqua pas la mésestime du duc d'Orléans.</p> - -<p>Il ne put rester à Blois, bien qu'y ayant à la maison -ducale «les gages». Il se dirigea vers le Bourbonnais. Nous -savons qu'il passa à Saint-Satur, sous Sancerre, parce qu'il -y releva une inscription tombale très naïve, qu'il replaça -dans le <i>Grand Testament</i>. L'indication topographique, ainsi -que l'a montré M. Longnon, est rigoureusement exacte, -puisque Saint-Satur est au pied de la montagne où s'élève -Sancerre. Puis il vint auprès du duc Jean II de Bourbon, -qui aimait les poètes, puisqu'il correspondait avec Charles -d'Orléans. Les comptes de la maison de Bourbon sont -malheureusement détruits, pour cette période. Nous y -aurions trouvé à coup sûr note de la pension que Villon reçut -de Jean II. La <i>Requête</i> en vers que le poète lui adressa pour -avoir de l'argent montre bien que Villon en recevait habituellement. -Mais il ne resta pas à la cour de Bourbon. Il alla, -comme l'a reconnu M. Longnon, jusque dans le Dauphiné, -à Roussillon, en dehors du royaume de France. Et il revint, -toujours errant, incertain, ne sachant où se reposer. Dans -l'été de 1461, il était prisonnier depuis de longs mois à -Meung-sur-Loire, dans les prisons de l'évêque d'Orléans, -Thibault d'Aussigny. Villon conseille aux enfants perdus, -dans sa ballade, d'éviter Montpipeau, où fut compromis -Colin de Cayeux. Montpipeau est une forteresse isolée, à -dix kilomètres au nord de Meung. Probablement les coquillards, -et François Villon avec eux, firent près de Montpipeau<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> -quelque vol ou quelque meurtre. L'affaire devait être grave, -car Villon fut mis à l'oubliette, au pain et à l'eau, et enferré. -Jamais il ne pardonna à l'évêque d'Orléans. Il lui parut -qu'on l'avait traité d'horrible façon. Il prétendit avoir subi -dans ce cachot de Meung toutes les peines de sa vie. Il -s'attendait à la prison perpétuelle, et il maudissait Thibault -d'Aussigny.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Large ou estroit, moult me fut chiche.<br /></span> -<span class="i0">Tel lui soit Dieu qu'il m'a esté.<br /></span> -</div></div> - -<p>Mais Charles VII, heureusement pour Villon, mourut le -22 juillet 1461. Pour le droit de joyeux avènement, Louis XI -donna des lettres de rémission aux prisonniers des villes où -il passa après son sacre. Ainsi, à Reims, à Meaux, à Paris, -à Bordeaux. Il passa à Meung le 2 octobre 1461. Nous -n'avons pas la lettre de rémission qu'il accorda à François -Villon. Elle nous aurait appris la série de ses délits et -son dernier crime. Parmi les notes que le suppliant remit -à la chancellerie royale, il dut indiquer l'affaire du collège -de Navarre, pour laquelle il eut rémission, comme pour les -autres. Villon ne se connaît plus de joie. Il remercie Jésus:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Loué soit-il, et Nostre-Dame,<br /></span> -<span class="i0">Et Loys, le bon roy de France!<br /></span> -</div></div> - -<p>Il allait pouvoir rentrer à Paris et reprendre sa chambre -au cloître Saint-Benoît. Pourtant il écrivit le <i>Grand Testament</i> -avant de revenir auprès de maître Guillaume de -Villon. Beaucoup des pièces qu'il y inséra avaient été<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span> -composées depuis longtemps. Mais divers indices montrent -que, contrairement au témoignage de son contemporain -Éloy d'Amerval, ce n'est pas à Paris qu'il termina son -poème. Il croit d'abord que Robert d'Estouteville est encore -prévôt de Paris en 1461, quoique le roi Charles VII lui eût -retiré ses fonctions dès 1460, et que Louis XI eût confirmé -sa disgrâce. Il ne fut rétabli à la charge de prévôt qu'en -1465. Villon parle aussi de la Maschecroüe, comme si elle -était encore vendeuse de volailles près de la porte du Grand -Châtelet. M. Longnon a retrouvé cette poulaillière dans les -censiers du Temple. Elle se nommait vraiment Machico, -veuve d'Arnoul Machico, et au moins depuis 1443 elle -habitait cette maison de la Porte de Paris. Sa réputation -était ancienne. Mais, en 1461, la Machico était morte, et -sans doute depuis une année; sa maison était inhabitée, et -personne ne lui avait succédé dans son commerce. François -Villon l'ignorait aussi, et certes, s'il avait été à Paris, -il aurait souvent passé devant la Machico, à la porte du -Grand Châtelet.</p> - -<p>Sa dernière captivité l'avait impressionné plus fortement. -Il y a dans le <i>Grand Testament</i> de sérieuses préoccupations -morales, et la tentative évidente de composer un traité -édifiant. Comme il fallait nécessairement dans une œuvre -de ce genre placer l'invocation traditionnelle à Notre-Dame, -François Villon inséra dans le <i>Grand Testament</i> la ballade -qu'il fit pour sa mère. Il parle à la sainte Vierge au nom -de sa pauvre mère illettrée. Le poème est admirable. Villon -a su merveilleusement adapter ses sentiments et leur -expression. Là, comme ailleurs, il a fait œuvre littéraire. -On ne saurait demander tant de foi naïve à l'homme qui<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span> -avait écrit, pourtant dans un moment de haute sincérité, -pour éloigner ses amis du vol et du meurtre:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ce n'est pas ung jeu de trois mailles,<br /></span> -<span class="i0">Où va corps, et <i>peut-estre</i> l'âme,<br /></span> -</div></div> - -<p>et qui terminait son œuvre, en parlant de sa propre mort, -par cet envoi:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Prince, gent comme esmerillon,<br /></span> -<span class="i0">Sachez qu'il fist, au departir:<br /></span> -<span class="i0">Ung traict but de vin morillon,<br /></span> -<span class="i0">Quant de ce monde voult partir.<br /></span> -</div></div> - -<p>Enfin, après avoir terminé le <i>Grand Testament</i>, François -Villon rentra à Paris. On dut aussitôt copier et répandre son -poème. Mais Villon, ayant retrouvé le chapelain de Saint-Benoît, -et sa chambre au cloître, reprit son ancienne vie. -Quoiqu'il eût «toutes ses hontes bues», il ne s'était pas -amendé. Ce petit homme sec, noir, futé et prudent, ayant -repris sa tonsure depuis que la justice laïque l'avait fait -entièrement raser, continuait à errer dans la cité, et n'oubliait -pas ses vieilles haines. La rancune est son moindre -défaut. M. Longnon a eu le bonheur de le retrouver en -novembre 1463.</p> - -<p>François Villon vint visiter un soir, vers six heures, -Robin Dogis, à un hôtel où pendait l'enseigne du Chariot, -dans la rue des Parcheminiers. Il demanda à Robin Dogis -de lui donner à souper. Avec eux mangèrent Rogier Pichart -et Hutin du Moustier, qui fut plus tard sergent à verge au -Châtelet. Pendant le souper, ils convinrent tous qu'ils<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> -iraient passer la soirée dans la chambre de maître François -Villon. Vers sept ou huit heures donc, ils quittèrent -l'hôtel du Chariot, et s'en allèrent à Saint-Benoît, par la rue -Saint-Jacques. On ne sait si François Villon conseilla à ses -compagnons une mauvaise plaisanterie, mais il y a tout lieu -de le croire. Car ils s'arrêtèrent devant la fenêtre de l'écritoire -de maître François Ferrebourg (qui est le même que le -François Ferrebouc, licencié en droit canon, examinateur -dans l'affaire du collège de Navarre). Là, Rogier Pichart se -mit à railler les clercs de François Ferrebourg, les insulta -et cracha dans leur écritoire par la fenêtre. Les clercs -sortirent, la chandelle allumée au poing, criant: «Quels -paillards sont-ce là?» Et Rogier Pichart leur demanda s'ils -voulaient acheter des flûtes, entendant qu'il leur donnerait -des coups de bâton. Il y eut une bagarre. Les clercs saisirent -Hutin du Moustier et l'entraînèrent dans l'hôtel de Ferrebourg, -tandis qu'il hurlait: «Au meurtre! on me tue! je -suis mort!» Les cris firent sortir François Ferrebourg, qui -heurta Robin Dogis, et en reçut un coup de dague. Puis -Robin laissa Ferrebourg à terre et remonta la rue Saint-Jacques. -Il retrouva Rogier Pichart devant l'église Saint-Benoît. -François Villon était rentré, et Rogier s'était enfui, -la rixe devenant sérieuse. Robin Dogis dit à Rogier Pichart -«qu'il estoit ung très mauvais paillart» et rentra se coucher -à l'hôtel du Chariot. Plus tard, Dogis, étant sujet savoyard, -obtint rémission pour l'entrée à Paris du duc de Savoie. -On voit bien que, dans cette affaire, Rogier Pichart fut -l'agresseur, et que François Villon disparut aussitôt qu'on -se battit. Dogis appela Pichart «paillard» pour l'avoir laissé -seul aux prises avec les clercs après avoir été la cause du<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span> -tumulte. Mais le véritable instigateur de l'injure dut être -François Villon. Il avait de la rancune contre François Ferrebourg, -comme il en avait contre François de La Vacquerie. -Tous deux avaient ordonné contre lui des poursuites -pour le vol du collège de Navarre. C'étaient des griefs que -Villon n'oubliait pas. Ainsi il ne reçut pas ses compagnons -dans sa chambre de Saint-Benoît, après la rixe. Il craignait -probablement d'être encore une fois accusé.</p> - -<p>Cette date de novembre 1463 est la dernière où l'on trouve -la preuve de l'existence de François Villon. Il nous dit, -en 1461, qu'il était malade, qu'il toussait. Peut-être qu'il -mourut vers l'année 1464. Le testament de maître Guillaume -de Villon, dressé en 1468, est malheureusement -perdu. On y aurait eu des détails sur François Villon, s'il -était encore vivant. Suivant Rabelais, il se serait retiré -sur ses vieux jours à Saint-Maixent, en Poitou; mais les -autres anecdotes que conte Rabelais sur Villon sont apocryphes, -et il est difficile d'admettre que Rabelais ait reçu -celle-là par une tradition orale de Saint-Maixent. Il est plus -probable que François Villon mourut, encore jeune, à -Saint-Benoît-le-Bétourné. Si sa vie s'était prolongée bien -au delà de 1463, il aurait laissé d'autres œuvres pour la -première édition de ses poèmes en 1489.</p> - -<p>Telle est donc la biographie de François Villon, encore -imparfaite sans doute et pleine de lacunes; mais elle permet -de juger plus sérieusement l'homme à côté de son œuvre. -Il passa dans des sociétés bien différentes, fut écolier de -l'Université, ami des procureurs, du prévôt de Paris et reçu -chez sa femme, et mena une vie paisible avec le chapelain -de Saint-Benoît. En même temps, il fréquentait les écoliers<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span> -turbulents et les compagnons de la Coquille. Devenu criminel, -il sut pourtant se faire accueillir chez Charles d'Orléans -et Jean de Bourbon. Deux ans après qu'il avait écrit une -œuvre de repentir, il se faisait encore venger par ses compagnons -d'un souvenir rancunier de sa mauvaise vie. La -complication d'une pareille existence, la difficulté de -composer des attitudes pour ces différentes sociétés, le goût -même pour une mascarade continuelle, font voir que -François Villon n'avait pas l'âme naïve. Il posséda au plus -haut point la belle expression littéraire. C'était un grand -poète. Dans un siècle où la force, le pouvoir et le courage -avaient seuls quelque valeur, il fut petit, faible, lâche, il -eut l'art du mensonge. S'il fut subtil par perversité, c'est -de sa perversité même que sont nés ses plus beaux vers.</p> - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span></p> - - - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a><br /><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span></p> -<h2>ROBERT LOUIS STEVENSON</h2> - -<hr class="chap" /> - - -<h2><a name="ROBERT_LOUIS_STEVENSON" id="ROBERT_LOUIS_STEVENSON">ROBERT LOUIS STEVENSON</a></h2> - - -<p>Je me souviens clairement de l'espèce d'émoi d'imagination -où me jeta le premier livre de Stevenson que je lus. -C'était <i>Treasure Island</i>. Je l'avais emporté pour un long -voyage vers le Midi. Ma lecture commença sous la lumière -tremblotante d'une lampe de chemin de fer. Les vitres du -wagon se teignaient du rouge de l'aurore méridionale -quand je m'éveillai du rêve de mon livre, comme Jim Hawkins, -au glapissement du perroquet: «<i>Pieces of eight! pieces -of eight!</i>» J'avais devant les yeux John Silver, <i>with a face -as big as a ham—his eye a mere pinpoint in his big face, but -gleaming like a crumb of glass</i>. Je voyais le visage bleu de -Flint, râlant, ivre de rhum, à Savannah, par une journée -chaude, la fenêtre ouverte; la petite pièce ronde de papier, -découpée dans une Bible, noircie à la cendre, dans la paume -de Long John; la figure couleur de chandelle de l'homme à -qui manquaient deux doigts; la mèche de cheveux jaunes -flottant au vent de la mer sur le crâne d'Allardyce. J'entendais<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> -les deux ahans de Silver plantant son couteau dans -le dos de la première victime; et le chant vibrant de la -lame d'Israël Hands clouant au mât l'épaule du petit Jim; -et le tintement des chaînes des pendus sur Execution Dock; -et la voix mince, haute, tremblante, aérienne et douce -s'élevant parmi les arbres de l'île pour chanter plaintivement: -«<i>Darby M'Graw! Darby M'Graw!</i>»</p> - -<p>Alors je connus que j'avais subi le pouvoir d'un nouveau -créateur de littérature et que mon esprit serait hanté -désormais par des images de couleur inconnue et des sons -point encore entendus. Et cependant ce trésor n'était pas -plus attirant que les coffres d'or du Capitaine Kidd; je -connaissais le crâne cloué sur l'arbre dans <i>The Gold Bug</i>; -j'avais vu Blackbeard boire du rhum, comme le Capitaine -Flint, dans le récit d'Oexmelin; je retrouvais Ben Gunn, -changé en homme sauvage, comme Ayrton dans l'île -Tabor; je me souvenais de la mort de Falstaff, agonisant -comme le vieux pirate, et des paroles de Mrs. Quickly:</p> - -<blockquote> - -<p><i>«A parted even just betwen twelve and one, e'en at the -turning o' the tide; for after I saw him fumble with the sheets, -and play with flowers, and smile upon his fingers' ends, -I knew there was but one way; for his nose was as sharp as a -pen and' a babbled of green fields.».... «They say, he cried -out of sack.»—«Ay, that' a did.»</i></p></blockquote> - -<p>J'avais entendu ce même ballottement des pendus -noircis par le hâle, dans la ballade de François Villon; et -l'attaque de la maison solitaire, au milieu de la nuit, me -rappelait le conte populaire, <i>The Hand of Glory</i>. «Tout -est dit, depuis six mille ans qu'il y a des hommes, et qui<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> -pensent.» Mais ceci était dit avec un accent nouveau. -Pourquoi, et quelle était l'essence de ce pouvoir magique? -C'est ce que je voudrais tâcher de montrer dans ces quelques -pages.</p> - -<p>On pourrait caractériser la différence de l'ancien régime -en littérature et de nos temps modernes par le mouvement -inverse du style et de l'orthographe. Il nous paraît que tous -les écrivains du quinzième et du seizième siècle usaient -d'une langue admirable, alors qu'ils écrivaient les mots -chacun à leur manière, sans se soucier de leur forme. -Aujourd'hui que les mots sont fixés et rigides, vêtus de -toutes leurs lettres, corrects et polis, dans leur orthographe -immuable, comme des invités de soirée, ils ont -perdu leur individualisme de couleur. Les gens s'habillaient -d'étoffes différentes: maintenant les mots, comme les gens, -sont habillés de noir. On ne les distingue plus beaucoup. -Mais ils sont tous correctement orthographiés. Les langues, -comme les peuples, parviennent à une organisation de -société raffinée d'où on a banni les bariolages indécents. -Il n'en est pas autrement des histoires ou des romans. -L'orthographe de nos contes est parfaitement régulière; -nous les façonnons suivant des modèles exacts.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>The actors are, it seems, the usual three,</i><br /></span> -</div></div> - -<p>dit George Meredith. Il y a une <i>manière</i> de raconter et de -décrire. L'humanité littéraire suit si volontiers les routes -tracées par les premiers découvreurs que la comédie n'a -guère changé depuis la «maquette» fabriquée par Ménandre, -ni le roman d'aventures depuis l'esquisse que Pétrone a<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> -dessinée. L'écrivain qui rompt l'orthographe traditionnelle -prouve véritablement sa force créatrice. Or, il faut bien se -résigner: on ne peut jamais changer que l'orthographe des -phrases et la direction des lignes. Les idées et les faits -restent les mêmes, comme le papier et l'encre. Ce qui fait -la gloire de Hans Holbein dans le dessin de la famille de -Thomas Morus, ce sont les courbes qu'il a imaginé de faire -décrire à son calame. La matière de la Beauté est restée -identique depuis le Chaos. Le poète et le peintre sont des -inventeurs de formes: ils se servent des idées communes -et des visages de tout le monde.</p> - -<p>Prenez maintenant le livre de Robert Louis Stevenson. -Qu'est-ce? Une île, un trésor, des pirates. Qui raconte? -Un enfant à qui arriva l'aventure. Odysseus, Robinson Crusoe, -Arthur Gordon Pym ne s'en seraient pas tirés d'autre -manière. Mais ici il y a un entrecroisement de récits. Les -mêmes faits sont exposés par deux narrateurs—Jim Hawkins -et le docteur Livesey. Robert Browning avait déjà -imaginé quelque chose de semblable dans <i>the Ring and the -Book</i>. Stevenson fait jouer en même temps le drame par -ses récitants; et au lieu de s'appesantir sur les mêmes -détails saisis par d'autres personnes, il ne nous présente que -deux ou trois points de vue différents. Puis l'obscurité est -faite à l'arrière-plan, pour nous donner l'incertitude du mystère. -Nous ne savons pas exactement ce qu'avait fait -Billy Bones. Deux ou trois touches de Silver suffisent pour -nous inspirer le regret ardent d'ignorer à jamais la vie de -Captain Flint et de ses compagnons de fortune. Qu'était-ce -que la négresse de Long John, et dans quelle auberge de -quelle ville d'Orient retrouverons-nous, avec un tablier de<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span> -cuisinier, <i>the seafaring man with one leg</i>? L'art, ici, consiste -à ne point dire. J'ai eu une triste déception le jour où j'ai lu -dans Charles Johnson la vie de Captain Kidd: j'aurais préféré -ne la lire jamais. Je suis sûr de ne jamais lire la vie de -Captain Flint ou de Long John. Elles reposent, informulées, -dans le tombeau du Mont Pala, dans l'île d'Apia.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"><i> -<span class="i20">And may I<br /></span> -<span class="i0">And all my pirates share the grave<br /></span> -<span class="i0">Where these and their creations lie!<br /></span></i> -</div></div> - -<p>Ces espèces de silences du récit, qui sont peut-être ce qu'il -y a de plus passionnant dans les fragments du <i>Satiricon</i>, -Stevenson a su les employer avec une extraordinaire -maîtrise. Ce qu'il ne nous dit pas de la vie d'Alan Breck, -de Secundra Dass, d'Olalla, d'Attwater, nous attire plus que -ce qu'il nous en dit. Il sait faire surgir les personnages des -ténèbres qu'il a créées autour d'eux.</p> - -<p>Mais pourquoi le récit même, en dehors de la composition, -et des coupures de silence qui y sont ménagées, -a-t-il cette intensité particulière qui ne vous permet pas de -déposer un livre de Stevenson quand vous l'avez pris en -main? J'imagine que le secret de ce pouvoir a été transmis -de Daniel De Foe à Edgar Poe et à Stevenson, et que -Charles Dickens en a eu quelques lueurs dans <i>Two Ghost Stories</i>. -C'est essentiellement l'application des moyens les plus -simples et les plus réels aux sujets les plus compliqués et -les plus inexistants. Le récit minutieux de l'apparition de -Mrs. Veal, le compte rendu scrupuleux du cas de M. Valdemar, -l'analyse patiente de la faculté monstrueuse de -Dr. Jekyll, sont les exemples les plus frappants de ce<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> -procédé littéraire. L'illusion de réalité naît de ce que les -objets qu'on nous présente sont ceux que nous voyons tous -les jours, auxquels nous sommes bien accoutumés; la puissance -d'impression, de ce que les rapports entre ces objets -familiers sont soudainement modifiés. Faites croiser à un -homme l'index par-dessus le médius et mettez une bille -entre les extrémités des doigts croisés: il en sentira deux, -et sa surprise sera beaucoup plus grande que lorsque -M. Robert Houdin fait jaillir une omelette ou cinquante -mètres de ruban d'un chapeau préparé à l'avance. C'est -que cet homme connaît parfaitement ses deux doigts et la -bille: il ne doute donc point de la réalité de ce qu'il essaie. -Mais les rapports de ses sensations sont changés: voilà où il -est touché par l'extraordinaire. Ce qu'il y a de plus saisissant -dans <i>The Journal of the Plague</i>, ce ne sont ni les fosses -prodigieuses creusées dans les cimetières, ni les entassements -de cadavres, ni les portes marquées de croix rouges, ni les -appels de cloche des enterreurs des morts, ni les affres solitaires -des fuyards, ni même <i>the blazing star, of a faint dull, -languid colour, and its motion very heavy, solemn, and slow</i>. -Mais l'épouvante est extrême dans ce récit: le sellier, parmi -le profond silence des rues, entre dans la cour de la maison -de poste. Un homme est au coin; un autre à la fenêtre; un -autre à la porte du bureau. Tous trois regardent, au centre -de la cour, une petite bourse de cuir, avec deux clefs qui y -pendent; personne <i>n'ose</i> y toucher. Enfin l'un d'eux se -décide, saisit la bourse avec des pincettes rougies au feu, et -l'ayant brûlée fait tomber le contenu dans un seau plein -d'eau. <i>The money, as I remember</i>, dit De Foe, <i>was about -thirteen shillings, and some smooth groats and brass farthings</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span> -Voilà une pauvre aventure des rues—une bourse abandonnée—mais -toutes les conditions d'action sont modifiées, -et aussitôt l'horreur de la peste nous entoure. Deux des -incidents les plus terrifiants en littérature sont la découverte -par Robinson de l'empreinte d'un pied inconnu dans -le sable de son île, et la stupeur de Dr. Jekyll, reconnaissant, -à son réveil, que sa propre main, étendue sur le drap -de son lit, est devenue la main velue de M. Hyde. Le -sentiment du mystère dans ces deux événements est insurmontable. -Et pourtant aucune force psychique n'y paraît -intervenir: l'île de Robinson est inhabitée—il ne devrait y -avoir là d'empreinte d'autre pied que du sien; le docteur -Jekyll n'a pas au bout du bras, dans l'ordre naturel des -choses, la main velue de M. Hyde. Ce sont de simples oppositions -de fait.</p> - -<p>Je voudrais en arriver maintenant à ce que cette faculté -a de spécial chez Stevenson. Si je ne me trompe, elle est plus -saisissante et plus magique chez lui que chez tous les autres. -La raison m'en paraît être dans le romantisme de son -réalisme. Autant vaudrait écrire que le réalisme de Stevenson -est parfaitement irréel, et que c'est pour cela qu'il est -tout-puissant. Stevenson n'a jamais regardé les choses -qu'avec les yeux de son imagination. Aucun homme n'a la -figure comme un jambon; l'étincellement des boutons -d'argent d'Alan Breck, lorsqu'il saute sur le vaisseau de -David Balfour, est hautement improbable; la rigidité de la -ligne de lumière et de fumée des flammes de chandelles -dans le duel du <i>Master of Ballantrae</i> ne pourrait s'obtenir -dans une chambre d'expériences; jamais la lèpre n'a ressemblé -à la tache de lichen que Keawe découvre sur sa chair;<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span> -quelqu'un croira-t-il que Cassilis, dans <i>the Pavilion on the -Links</i>, ait pu voir luire dans les prunelles d'un homme la -clarté de la lune, <i>though he was a good many yards distant</i>? -Je ne parle point d'une erreur que Stevenson avait reconnue -lui-même, et par laquelle il fait accomplir à Alison une chose -impraticable: «<i>She spied the sword, picked it up... and thrust -it to the hilt into the frozen ground</i>».</p> - -<p>Mais ce ne sont pas là, en vérité, des erreurs: ce sont des -images plus fortes que les images réelles. Nous avions -trouvé chez bien des écrivains le pouvoir de hausser la -réalité par la couleur des mots; je ne sais pas si on trouverait -ailleurs des images qui, sans l'aide des mots, sont plus -violentes que les images réelles. Ce sont des images romantiques, -puisqu'elles sont destinées à accroître l'éclat de -l'action par le décor; ce sont des images irréelles, puisqu'aucun -œil humain ne saurait les voir dans le monde que nous -connaissons. Et cependant elles sont, à proprement parler, -la quintessence de la réalité.</p> - -<p>En effet, ce qui reste en nous d'Alan Breck, de Keawe, -de Thevenin Pensete, de John Silver, c'est ce pourpoint -aux boutons d'argent, cette tache irrégulière de lichen, -stigmate de la lèpre, ce crâne chauve avec sa double touffe -de cheveux rouges, cette face large comme un jambon, avec -les yeux scintillants comme des éclats de verre. N'est-ce -pas là ce qui les dénote dans notre mémoire? ce qui leur -donne cette vie factice qu'ont les êtres littéraires, cette vie -qui dépasse tellement en énergie la vie que nous percevons -avec nos yeux corporels qu'elle anime les personnes qui nous -entourent? Car l'agrément et l'intérêt que nous éprouvons -dans les autres est excité, la plupart du temps, par leur<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span> -degré de ressemblance avec ces êtres littéraires, par la teinte -romantique qui se répand sur eux. Nos contemporains -existent avec d'autant plus de force, nous apparaissent -avec d'autant plus d'individualité, que nous les attachons -plus étroitement à ces créations irréelles des temps anciens. -Cette haleine littéraire fait fleurir toutes nos affections en -beauté. Nous vivons rarement avec plaisir de notre vraie -vie. Nous essayons presque toujours de mourir d'une autre -mort que de la nôtre. C'est une sorte de convention héroïque -qui donne de l'éclat à nos actions. Quand Hamlet saute dans -la tombe d'Ophélie, il songe à sa propre saga, et s'écrie:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>It is I, Hamlet the Dane!</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Et combien se sont enorgueillis de vivre de la vie d'Hamlet, -qui voulait vivre de la vie d'Hamlet le Danois. Souvenez-vous -de Peer Gynt, qui ne peut pas vivre de sa propre -vie, et qui, revenu dans son pays, vieux et inconnu, voit -vendre à l'encan les accessoires de sa propre légende. Nous -devrions être reconnaissants à Stevenson pour avoir élargi -le cercle de ces amis de l'irréel. Ceux qu'il nous a donnés -sont stigmatisés si vivement par son réalisme romantique -que nous risquons fort de ne jamais les rencontrer ici-bas. -Souvent nous voyons Don Quichotte, <i>de complexion recia, -seco de carnes, enjuto de rostro</i>; ou Frère Jean des Entommeures, -<i>hault, maigre, bien fendu de gueulle, bien advantaigé -en nez</i>; ou le prince Hal, avec <i>a villainous trick of his eye and -a foolish hanging of his nether-lip</i>: tous traits de visage et de -corps que la nature a mis en réserve pour nous, et qu'elle -nous montrera souvent encore. La valeur imaginative -résulte du choix et de la couleur des mots, de la coupure de<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> -la phrase, de leur appropriation au personnage qu'ils -décrivent; et cette combinaison artistique est si miraculeuse -que ces traits communs et fréquents dénotent pour l'éternité -Don Quichotte, Frère Jean, le Prince Hal: ils leur -appartiennent, c'est à eux que nous sommes obligés d'aller -les demander.</p> - -<p>Rien de pareil pour ceux que nous a créés Stevenson. -Nous ne pouvons modeler personne à leur image, parce -qu'elle est trop vive et trop singulière, ou qu'elle est liée au -costume, à un jeu de lumière, à un accessoire de théâtre, -pourrait-on dire. Je me souviens que lorsqu'on fit jouer -ici la pièce de John Ford, <i>'T is pity she's a whore</i>, nous supposâmes -qu'il faudrait piquer sur le poignard de Giovanni -un vrai cœur sanglant. A la répétition, l'acteur entra, brandissant -au bout de sa dague un cœur de mouton frais. Nous -demeurâmes stupéfaits. Au delà de la rampe, sur la scène, -parmi les décors, rien ne ressemblait moins à un cœur qu'un -vrai cœur. Ce morceau de viande avait l'air d'une pièce de -boucherie, toute violette. Ce n'était point le cœur saignant -de la belle Annabella. Nous pensâmes alors que, puisqu'un -vrai cœur paraissait faux en scène, un faux cœur devait -paraître vrai. On fit le cœur d'Annabella avec un morceau -de flanelle rouge. La flanelle était découpée selon la forme -qu'on voit sur les images saintes. Le rouge était d'un -éclat incomparable, tout à fait différent de la couleur du -sang. Quand nous vîmes paraître une seconde fois Giovanni -avec sa dague, nous eûmes tous un petit frémissement -d'angoisse, car c'était bien là, à n'en pas douter, le cœur -sanglant de la belle Annabella. Il me semble que les personnages -de Stevenson ont justement cette espèce de réalisme<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span> -irréel. La large figure luisante de Long John, la couleur -blême du crâne de Thevenin Pensete s'attachent à la -mémoire de nos yeux en vertu de leur irréalité même. Ce -sont des fantômes de la vérité, hallucinants comme de -vrais fantômes. Notez en passant que les traits de John Silver -hallucinent Jim Hawkins, et que François Villon est -hanté par l'aspect de Thevenin Pensete.</p> - -<p>J'ai essayé de montrer jusqu'ici comment la puissance -de Stevenson et de quelques autres résultait du contraste -entre l'ordinaire des moyens et l'extraordinaire de la chose -signifiée; comment le réalisme des moyens chez Stevenson -a une vivacité spéciale; comment cette vivacité naît de -l'irréalité du réalisme de Stevenson. Je voudrais aller encore -un peu plus loin. Ces images irréelles de Stevenson sont -l'essence de ses livres. Comme le fondeur de cire perdue coule -le bronze autour du «noyau» d'argile, Stevenson coule son -histoire autour de l'image qu'il a créée. La chose est très -visible dans <i>The Sire de Malétroit's Door</i>. Le conte n'est -qu'un essai d'explication de cette vision: une grosse porte de -chêne, qui semble encastrée dans le mur, cède au dos d'un -homme qui s'y appuie, tourne silencieusement sur des -gonds huilés et l'enferme automatiquement dans des -ténèbres inconnues. C'est encore une porte qui hante -d'abord l'imagination de Stevenson au début de <i>Dr. Jekyll -and Mr. Hyde</i>. Dans <i>The Pavilion on the Links</i>, le seul intérêt -du récit c'est le mystère d'un pavillon fermé, solitaire au -milieu des dunes, avec des lumières errantes derrière ses -volets clos. <i>The New Arabian Nights</i> sont construites autour -de l'image d'un jeune homme, qui entre la nuit dans un bar -avec un plateau de tartes à la crème. Les trois parties de<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> -<i>Will o' the Mill</i> sont essentiellement faites avec une file de -poissons argentés qui descendent le courant d'une rivière, -une fenêtre éclairée dans la nuit bleue (<i>one little oblong patch -of orange</i>) et le profil d'une voiture, <i>and above that a few -black pine tops, like so many plumes</i>. Le danger d'un tel -procédé de composition, c'est que le récit n'ait pas l'intensité -de l'image. Dans <i>The Sire de Malétroit's Door</i>, l'explication -est fort au-dessous de la vision. Quant aux tartes à -la crème de <i>Suicide Club</i>, Stevenson a renoncé à dire -pourquoi elles étaient là. Les trois parties de <i>Will o' the Mill</i> -sont juste à la hauteur de leurs images, qui semblent ainsi -être de véritables symboles. Enfin, dans les romans, <i>Kidnapped</i>, -<i>Treasure Island</i>, <i>The Master of Ballantrae</i>, etc., le récit -est incontestablement très supérieur à l'image, qui cependant -a été son point de départ.</p> - -<p>Maintenant le créateur de tant de visions repose dans -l'île fortunée des mers australes.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ἐν νἠσοις μαϰαρῶν σἐ φασιν εἶναι<br /></span> -</div></div> - -<p>Hélas! nous ne verrons plus rien avec <i>his mind's eye</i>. Toutes -les belles fantasmagories qu'il avait encore en puissance -sommeillent dans un étroit tombeau polynésien, non loin -d'une frange étincelante d'écume: dernière imagination, -peut-être aussi irréelle, d'une vie douce et tragique. «<i>I -do not see much chance of our meeting in the flesh</i>», m'écrivait-il. -C'était tristement vrai. Il reste entouré pour moi -d'une auréole de rêve. Et ces quelques pages ne sont que -l'essai d'explication que je me suis donnée des rêves que -m'inspirèrent les images de <i>Treasure Island</i> par une -radieuse nuit d'été.</p> - - - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span></p> -<h2>GEORGE MEREDITH</h2> - - -<hr class="chap" /> - -<h2><a name="GEORGE_MEREDITH" id="GEORGE_MEREDITH">GEORGE MEREDITH</a></h2> - -<h3>I</h3> - - -<p>Je sens bien qu'il faut présenter M. Meredith au public -français, et j'y trouve une grande difficulté. Les œuvres du -comte Tolstoï sont dans toutes les mains; les drames de -Henrik Ibsen ont été joués et acclamés à Paris; il est facile -au lecteur de se reporter à des traductions. Rien de pareil -pour les livres de M. Meredith. On ne les connaît point ici. -Il y a sept ans, on ne les connaissait point en Angleterre. -J'entends que le public des romans ne trouvait pas encore -d'intérêt à ceux de George Meredith. Mais les plus nobles -écrivains anglais, Swinburne, Henley, Robert Louis Stevenson, -s'inclinaient dès longtemps devant lui avec déférence. -Car George Meredith publie depuis 1849, et on peut -dire que son premier chef-d'œuvre date de 1856.</p> - -<p>Les raisons de l'indifférence de la masse à l'égard de tels -livres sont aisées à dire. Le langage de George Meredith est -d'une extrême difficulté, par suite de la complexité des -idées qui se pressent dans ses phrases. Toutes les nuances<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> -de sentiment, toutes les antinomies d'esprit, toutes les constructions -d'imagination sont exprimées avec une richesse -de métaphores qu'on retrouverait seulement dans les -œuvres de l'époque d'Élisabeth. Ses personnages parlent une -langue si individuelle qu'on reconnaît le mode de la pensée -française dans le babil de l'exquise Renée (<i>Beauchamp's -Career</i>), et la gauche lourdeur de la réflexion allemande dans -les balbutiements mignons de la petite princesse Ottilia -(<i>Harry Richmond</i>). Le mécanisme de l'intelligence est si -minutieusement étudié dans <i>One of our Conquerors</i> que les -cinquante premières pages sont consacrées à nous énumérer -toutes les associations d'idées qui naissent dans la tête -de M. Victor Radnor à la vue d'une tache de boue sur son -gilet blanc. Enfin, et pour en venir à l'essence même de son -œuvre, George Meredith a traité les problèmes du radicalisme -dans <i>Beauchamp's Career</i>, du socialisme dans <i>The -Tragic Comedians</i> (l'histoire de Ferdinand de Lassalle), de -l'esprit révolutionnaire dans <i>Vittoria</i>, des années d'apprentissage -d'un jeune homme dans <i>Richard Feverel</i> et <i>Harry -Richmond</i>; et dans <i>l'Égoïste</i>, qui est un livre unique au -monde, il a exploré le plus terrible mystère du cœur humain. -Tout cela était bien ardu pour des lecteurs accoutumés -aux émotions plus simples et plus faciles que leur donnaient -les romans de Charles Dickens et de George Éliot.</p> - -<p>Comment donc M. Meredith a-t-il été accepté du public? -D'abord, par les efforts et les articles répétés de Swinburne, -de Henley, de Stevenson, et de beaucoup d'autres -encore; ensuite, par la force des conflits en jeu dans son -œuvre, par la puissance passionnelle de ses héros qui -<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>égalent les plus fortes créations des poètes du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, -par le charme pénétrant de ses femmes: Rose Jocelyn, -Lucy Desborough, Clara Middleton, «douces créatures aux -doux noms, écrit Stevenson, les filles de George Meredith»; -et surtout parce que la poussée d'un génie qui ne cesse de se -développer durant plus de trente ans à travers douze -grands romans et quatre volumes de poèmes doit être finalement -irrésistible.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Tandis que le train m'emportait assez lentement vers -Dorking, je cherchais le mot caractéristique dans l'œuvre -de George Meredith et la tendance générale de ses livres. Et -je me rappelai ce cri à la fin des cinquante sonnets qui -composent le poème de <i>l'Amour moderne</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>More brain, o Lord, more brain!</i><br /></span> -</div></div> - -<p>La femme n'a pas assez de cerveau. Elle ne peut pas -comprendre l'homme. Il faut qu'elle se hausse jusqu'à son -intellectualisme. Les cordes de la lyre sur laquelle jouait -l'Amour ne rendent plus qu'un son discordant.</p> - -<p>Concevons une nouvelle corde «ajoutée dans la pensée»: -alors, l'harmonie sera rétablie, et l'amour pénétrera dans -l'intelligence; deviendra, en vérité, un bien commun à la -femme et à l'homme. Mais «le sens des femmes est encore -tout mêlé de leurs sens». Que la femme augmente son cerveau<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> -pour comprendre l'homme; que l'homme augmente son cerveau -pour comprendre la Nature. «Je joue pour des saisons, -non des éternités, dit la nature, souriant sur son chemin... -Vers sa rose mourante elle laisse tomber un regard de -tendresse et passe, à peine une lueur de souvenir dans la -prunelle... Car elle connaît très profondément les lois de la -croissance, elle dont les mains portent ici un sac de graines, -là une urne... Cette leçon de notre seule amie visible, ne -pouvons-nous pas l'apprendre à nos cœurs insensés?» Mais -«nous ne nous nourrissons pas des heures qui s'avancent et -nos cœurs désirent les jours enterrés». Nous résistons à la -Nature parce que nous ne la comprenons pas assez. <i>More -brain, o Lord, more brain!</i> L'activité exaltée du cerveau fera -cesser l'éternel conflit, l'incompréhension entre l'homme et -la femme, entre les sociétés factices et les passions de la -nature.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Et l'homme que j'allais voir a exalté son activité cérébrale -au delà de toutes les limites humaines.</p> - -<p>Près de Dorking, au pied de la colline de Box-Hill, en face -des prairies blondissantes de Surrey, semées d'arbres trapus, -mamelonnés, d'un doux vert d'émeraude, entre des ormes -et des frênes, la maison de George Meredith est nichée contre -la pente fertile du sol. Plus haut, sur le versant de la colline, -après des massifs de bleuets et de coquelicots, un cottage<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span> -de bois, à deux pièces seulement. C'est là que M. Meredith -travaille. Jadis, il y couchait. Il s'y enferme depuis dix -heures du matin jusqu'à six heures du soir. Il interdit, -sous peine de son plus sévère déplaisir, qu'on le dérange -pendant cette période de la journée. Même son fidèle Cole, -son domestique, «le meilleur de l'Angleterre», qui le sert -depuis quatorze ans, n'oserait affronter l'orage. S'il y a -urgence, on communique de la maison avec M. Meredith -par une sonnerie électrique et un appareil téléphonique.</p> - -<p>Je fus d'abord frappé du résultat d'une telle surchauffe -cérébrale, quand je vis s'avancer M. Meredith, qui venait -de quitter la page commencée. M. Meredith est de haute -taille; les cheveux et la barbe sont gris; la figure droite, -belle, imposante, les yeux d'un bleu profond: mais ces yeux, -pendant les premières minutes où il me parla, étaient -littéralement <i>ivres de pensée</i>.</p> - -<p>En me conduisant vers sa cellule, M. Meredith me dit: -«On prétend que le cerveau se fatigue. N'en croyez rien. -Le cerveau ne se lasse jamais. C'est l'estomac qu'on surmène. -Et moi, je suis né avec un mauvais estomac», ajouta-t-il -en souriant.</p> - -<p>Dans le cabinet de travail, une grande baie vitrée s'ouvre -sur les larges pâturages et les bouquets de grands arbres -bas du gras pays de Surrey; une autre petite fenêtre donne -sur un taillis noir de pins qui gravissent la colline. C'est là -qu'est la table où écrit M. Meredith. «Le cerveau a besoin -d'obscurité pour que les pensées puissent jaillir et se -mouvoir librement», m'a-t-il dit.</p> - -<p>Il ne cessait de regarder un oiseau qui volait, infatigable, -çà et là, à travers le ciel. «Voyez-vous cet oiseau, me dit<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> -M. Meredith, il m'intéresse extraordinairement; tout le -jour, il volète sans jamais se poser, sans jamais s'arrêter: -nous l'appelons <i>swift</i> (martinet); et chaque fois que je le -regarde, je pense que son mouvement éternel est semblable -au mouvement inlassable de notre cerveau qui ne se pose -et ne s'arrête jamais (<i>just like the flitting of the brain</i>).»</p> - -<p>Je ne sais comment je vins à parler de la vieille tour -d'Utrecht, dont la grosse cloche ne sonne qu'à la mort du -roi.—«Et je ne voudrais pas qu'elle sonnât même alors, -s'écria M. Meredith. Je hais le son des cloches (<i>loathe the -bells</i>), avec leur rythme persistant; à Bruges, je m'en -souviens, elles m'empêchaient de <i>penser</i> pendant la nuit; -oh! je les hais!».</p> - -<p>A une intelligence si constamment tendue, on voit bien -que les figures et les voix doivent se présenter avec une -intensité hallucinatoire. Balzac annonçait à ses visiteurs la -mort de Lucien de Rubempré, les larmes aux yeux. M. Meredith -a vécu dans son cottage de bois avec tous les personnages -qui sont sortis de son imagination.</p> - -<p>Parmi cette solitude de cloître, devant la petite fenêtre -obscure, il a écrit sous leur dictée. «Quand le père de -Harry Richmond est venu me trouver d'abord, m'a-t-il dit, -quand j'ai entendu la pompeuse parole de ce fils d'un duc -de sang royal et d'une actrice de dix-sept ans, je me -souviens d'avoir ri aux éclats.» (<i>I perfectly roared with -laughter.</i>) Puis, comme nous causions de Renée dans <i>Beauchamp's -Career</i>: «N'est-ce pas que c'était une délicieuse -créature? Je crois que je suis encore un peu amoureux -d'elle.» (<i>Was she not a sweet girl? I think I am a little in -love with her yet.</i>)</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span></p> - -<p>Et c'est ici le lieu de fixer le caractère le plus étrange -et le plus frappant de la conversation de M. Meredith. Son -langage est semblable à celui de ses personnages qui traduisent -en anglais ce qu'ils ont pensé en italien, en allemand -ou en français. On éprouve vivement que M. Meredith -traduit ce qu'il dit, et que ses métaphores sont le résultat -d'une transposition de signes. En d'autres termes, de -même que le calculateur Jacques Inaudi ne se sert pas de -chiffres pour son travail mental, mais de symboles qui lui -sont propres, M. Meredith ne pense ni en anglais, ni en -aucune langue connue: il pense en <i>meredith</i>. Et comme -Inaudi transcrit en chiffres le résultat de ses opérations, -M. Meredith traduit en paroles son mouvement cérébral, -donnant ainsi le spectacle de la fonction intellectuelle la -plus prodigieuse de ce siècle.</p> - - -<h3>IV</h3> - -<p>La substance de ce qu'il m'a dit? Comment pourrais-je -la donner? L'évolution du génie mène à un point où les -paroles n'ont plus pour celui qui les emploie le sens qu'on -leur prête. Pour des hommes tels que Tolstoï, Ibsen, Meredith, -les mots <i>intelligence</i>, <i>amour</i>, <i>nature</i>, enveloppent beaucoup -plus d'idées que nous ne saurions concevoir. La -dernière simplicité de l'art et de la philosophie dissimule -un <i>nexus</i> d'expériences et de méditations que leur première<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span> -simplicité ne soupçonnait pas. Renan, à la fin de sa vie, se -rencontre mélancoliquement avec un pauvre Gavroche qui -dit les mêmes choses, presque avec les mêmes mots. -M. Meredith m'a parlé de la leçon que donnait la nature à -ceux qui avaient appris à la voir, du conflit de l'homme -avec la femme qui ne comprend encore que «l'épiderme de -la paume du mâle», et de l'incessant vol du martinet à -travers le ciel. Invinciblement, je me souvenais des paroles -d'Agur, fils d'Iaké, au livre des <i>Proverbes</i>, et des choses qu'il -déclare les plus incompréhensibles et les plus merveilleuses: -la trace de l'oiseau dans l'air, et la trace de l'homme dans -la vierge. Et je me souvenais aussi de la préface que fit -le vieil Hokusaï pour les <i>Cent vues du Fousiyama</i>: «C'est -à l'âge de soixante-treize ans que j'ai compris à peu près la -forme et la nature vraie des oiseaux, des poissons et des -plantes».</p> - -<p>—La mort? m'a dit M. Meredith. J'ai assez vécu; je ne -la crains pas: ce n'est que l'autre côté de cette porte (<i>the -inside and the outside of the door</i>).</p> - -<p>Et je garde dans les yeux l'image de la haute taille de -George Meredith, avec sa noble figure entourée de cheveux -gris, tandis que, debout sous la porte de sa maison fleurie, il -suivait du regard la voiture qui m'emmenait par la route -verte de Box-Hill.</p> - - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span></p> - - - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a><br /><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span></p> -<h2>PLANGÔN ET BACCHIS</h2> - -<hr class="chap" /> - - -<h2><a name="PLANGON_ET_BACCHIS" id="PLANGON_ET_BACCHIS">PLANGÔN ET BACCHIS</a></h2> - -<h3>I</h3> - - -<p>Voici l'aventure de <i>la Chaîne d'or</i> telle qu'on la lit dans -Athénée, livre XIII, chapitre <span class="smcap">LXVI</span>.</p> - -<p>«Une célèbre hétaïre fut aussi Plangôn la Milésienne. Sa -beauté était si parfaite qu'un jeune homme de Kolophôn -devint amoureux d'elle, bien qu'il eût pour maîtresse la -Samienne Bacchis. Il la pressa de supplications. Mais -Plangôn apprit la beauté de Bacchis, et voulut détourner le -jeune homme de cet amour. Comme cela semblait impossible, -elle exigea pour prix de sa faveur le collier de Bacchis, -qui était très célèbre. L'amant, enflammé, jugea que Bacchis -ne souffrirait pas de le voir périr. Et Bacchis eut pitié -de sa passion et lui donna le joyau. Alors Plangôn, émue de -voir que Bacchis n'était point jalouse, lui renvoya le collier -et reçut le jeune homme dans ses bras. Et à partir de ce -temps elles devinrent amies et choyèrent leur amant<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span> -ensemble. Pleins d'admiration, les Ioniens, ainsi que le -dit Ménétôr dans le <i>Livre des Offrandes</i>, donnèrent à Plangôn -le nom de Pasiphilê. C'est elle qu'Archiloque<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> a citée dans -ces vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Figuier des roches becqueté par les volées de corneilles,<br /></span> -<span class="i0">Charmante accueilleuse d'étrangers, Pasiphilê.<br /></span> -</div></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Cet Archiloque ne peut pas être le célèbre auteur des <i>Iambes</i>, -qui vivait au commencement du <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle—ou on doit comprendre -que les Ioniens du temps de Plangôn lui appliquèrent un ancien -distique.</p></div> - -<p>Plangôn était de Milet, son ami de Kolophôn, et Bacchis -de Samos. L'histoire du collier est une histoire d'Ionie. Ce -furent les Ioniens qui inventèrent le nom de Pasiphilê. -L'Ionie est un pays de merveilles. Tout notre trésor des -contes a été pillé dans Milet. C'était une cité entourée de -pins odorants et remplie de laine et de roses. Elle s'allongeait -sur une des pointes de la baie de Latmos, en face -de l'embouchure du Méandre. Les petites îles de Ladé, -de Dromiskos et de Perné abritaient ses quatre ports. Les -Milésiens vivaient dans le même luxe que les Sybarites, -dont ils étaient les amis. Ils portaient des tuniques amorgines -transparentes, des robes de lin couleur de violette, de -pourpre, et de crocos, des sarapides blanches et rouges, -des robes d'Égypte qui avaient la nuance de l'hyacinthe, du -feu et de la mer, et des calasiris de Perse toutes semées de -grains d'or. Leurs couvertures, dit Théocrite, étaient plus -molles que le sommeil. C'était là que des pêcheurs avaient -tiré dans leur filet, sur la grève, le trépied d'or d'Apollon;<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> -là aussi que les vierges, lasses de vivre, n'avaient cessé de -se pendre jusqu'au jour où les magistrats ordonnèrent de -les enterrer nues, la cordelette au cou; là encore que les -femmes, au témoignage d'un scoliaste de Lysistrata, -usaient de spéciales débauches. Cité de voluptés, d'étoffes -précieuses, de fleurs, de courtisanes et de légendes! Sa -trace est effacée de la terre; de l'extrémité de Samos on ne -voit plus ses maisons peintes, et la baie même de Latmos -a disparu depuis que les alluvions ont changé le rivage.</p> - -<p>Et comme la cité parfumée de l'odeur des roses et des -pins, la tendre histoire de Bacchis et de Plangôn aurait été -effacée de la terre si Théophile Gautier ne l'eût amoureusement -recueillie. Il la transplanta pour la faire refleurir; il -précisa les contours un peu frustes de ses personnages, et les -éclaira de lumières magnifiques et vivantes. Il supposa que -Plangôn quitta les rives fabuleuses de l'Ionie, comme Aspasie, -qui, elle aussi, était née à Milet; il en fit la contemporaine -de Périklès et d'Alcibiade, un si délicat admirateur -de la beauté du corps qu'il brisa la flûte de son maître de -musique, Antigenidas, parce que la distorsion de la bouche -du joueur lui semblait peu gracieuse. Il donna au jeune -homme de Kolophôn le nom de Ctésias, et ne laissa sans -doute Bacchis dans son île de Samos que pour faire voguer -vers elle l'amant éploré sur la superbe trirème <i>l'Argo</i>. Il -rendit le sacrifice de Bacchis plus grave en nous disant que -son collier fameux était une grosse chaîne d'or, qui faisait -toute sa fortune, et il inspira au cœur de Plangôn une délicieuse -émotion où sa jalousie se fond pour consentir au -partage de l'amour.</p> - -<p>Nous savons peu de chose sur Plangôn de Milet. Timoklès<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span> -la nomme, déjà vieille, entre Nannion et Lykê. Anaxilas, un -autre poète comique, l'invective dans <i>Neottis</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Il faut voir, pour commencer, d'abord Plangôn;<br /></span> -<span class="i0">Semblable à la Chimère, elle incendie les barbares.<br /></span> -<span class="i0">Mais un seul chevalier lui a ôté la vie;<br /></span> -<span class="i0">Il a emporté tous ses meubles et a quitté sa maison.<br /></span> -</div></div> - -<p>L'aventure du chevalier n'est pas surprenante, si Plangôn -l'avait aimé. Seulement il ne faut pas croire Anaxilas. Il -n'avait aucune indulgence pour les hétaïres. A ses yeux, -Sinôpê, c'est l'Hydre; Gnathaina, la Peste; Phrynê, Kharybde; -et Nannion, Skylla; elles sont toutes bien vieilles, et -semblent des «sirènes épilées». Tenons-nous en plutôt -au récit d'Athénée, où Plangôn est charmante. Plangôn -devait être son surnom. C'est ainsi qu'on appelait des -poupées de cire faites à l'image d'Aphrodite.</p> - -<p>Il est plus aisé de deviner l'histoire de la Samienne Bacchis. -Elle était joueuse de flûte et elle avait été esclave de la -grande hétaïre Sinôpê. Affranchie et devenue riche, elle eut -pour esclave Pythioniké, qui devint hétaïre à son tour, -et ruina l'opulent Macédonien Harpale. Sinôpê tenait une -espèce d'école d'hétaïres, à la manière d'Aspasie. Elle était -Thrace, et elle amena toutes ces femmes qu'elle avait -instruites d'Égine à Athènes. Voilà ce que rapporte l'historien -Théopompe dans une lettre qu'il écrivit au roi Alexandre. -Sinôpê avait deux filles. L'une, Gnathaina, devint -hétaïre aussi. L'autre (elle n'a pas laissé de nom) eut une -fillette, Gnathainion, à qui sa tante servit de marraine et -d'éducatrice. Il faut penser que Bacchis, tandis qu'elle<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span> -était l'esclave de Sinôpê, fut la compagne de Gnathaina. -Cette Gnathaina avait une grande réputation d'esprit. On -a conservé beaucoup de ses bons mots. Elle fut l'amie du -poète comique Diphile, rival de Ménandre et de Philémon. -Ceci nous permet de fixer l'époque où vécurent Bacchis et -Plangôn. Elles durent se connaître et s'aimer vers la fin -du IV<sup>e</sup> siècle avant Jésus-Christ. On ne put conter leur -histoire dans les soupers du temps de Périklès, et Alcibiade -ne les vit point: elles naquirent seulement cent ans après.</p> - -<p>Les histoires des courtisanes sont toutes pleines d'anecdotes -sur Gnathaina. Car les courtisanes d'Athènes ont eu -leurs poètes, leurs historiens et leurs peintres. D'abord -elles donnèrent leur nom à des comédies: <i>Koriannô</i>, de -Phérécrate; <i>Thaïs</i> et <i>Phanion</i>, de Ménandre; <i>Opora</i>, -d'Alexis. Ensuite Machon, de Sicyone, qui vécut à Alexandrie, -composa sur elles des contes en vers. Machon fit jouer -des pièces et fut le maître du grammairien Aristophane de -Byzance. Ce grammairien, qui rythma les arguments des -comédies de son grand homonyme, reçut sans doute de -Machon l'idée d'écrire une histoire des hétaïres. Il recueillit -les vies de cent trente-cinq d'entre elles; mais Apollodore, -Ammônios, Antiphane et Gorgias en ont nommé davantage -et on assure qu'ils en oublièrent. Aristophane de Byzance -négligea de mentionner une fille qu'on appelait Paroinos, -et qui buvait immodérément; Euphrosynê, dont le père -était foulon; Theokleia la Corneille et Synoris la Lanterne, -et la Grande, et Mouron, et le Petit Miracle, et Silence, et la -Mèche, et la Lampe, et Torchon. Dans le livre d'Apollodore, -on trouve que deux sœurs, Stagônion et Anthis, étaient -connues sous le nom de «loches», parce qu'elles étaient<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span> -blanches, minces, et qu'elles avaient de grands yeux. -Antiphane nous apprend que Nannion était surnommée -«Avant-scène» parce qu'elle portait des robes magnifiques -et des bijoux splendides, mais qu'elle était laide quand elle -se déshabillait. Un autre de leurs historiens n'a laissé que -son nom: Kallistratos. Lyncée de Samos collectionna leurs -traits d'esprit; il parle de Kalliction, qu'on appelait «la -pauvre Hélène», et de Leontion, qui fut la maîtresse d'Épicure. -Les peintres des courtisanes furent Pausanias, Aristide -et Nicophanês. La plupart de leurs tableaux étaient -dans la galerie de Sicyone, où les vit le voyageur Polémôn. -Sicyone était une cité de peintres, au milieu d'une terre -boisée, fertile et charmante, sur la mer Corinthienne, -entourée de champs de courges et de pavots. Sitôt que les -hétaïres se furent établies à Corinthe, leur légende dut -venir se fixer près des lourdes fleurs du sommeil. Plus tard, -Machon en reçut les derniers échos, et les porta jusque dans -Alexandrie. Et ce sont les <i>Chries</i> de Machon de Sicyone -qui nous donnent la juste impression des courtisanes grecques.</p> - -<p>Machon n'était pas un poète de talent. On se demande -comment il put même réussir à nouer des intrigues de -comédie. Ses vers sont fort loin d'égaler des pièces du même -genre qui abondèrent en France et en Angleterre au siècle -dernier. Mais ils ressemblent plutôt aux poésies un peu -grossières de notre moyen âge: le recueil des <i>Repues -franches</i> en donnerait une assez bonne idée. Il faut avouer -que les contes de Machon ne sont point délicats. Les plaisanteries -y sont remplies d'équivoques et les quolibets des -halles sont bien au-dessus de la bassesse d'une conversation<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span> -entre Lamia et Démétrios de Phalère. Machon a choisi pour -héroïne Gnathaina. C'est à elle qu'il attribue presque tous -les mots qu'on trouvait spirituels. Ce sont, en général, des -injures de filles. Il paraît que Diphile ne pouvait se passer -de la société de Gnathaina, et de son côté elle semble avoir -eu quelque sentiment pour lui. Les jours d'insuccès au -théâtre, Diphile courait se faire consoler chez son amie. -Mais, à en juger par les récits de Machon, elle ne lui apprenait -pas la poésie, comme Aspasie avait enseigné la rhétorique -à Périklès. Gnathaina, élevée avec l'esclave de sa -mère, dut avoir sur Bacchis quelque influence. Nous devons -donc nous résigner à voir dans Bacchis de Samos une femme -un peu vulgaire. Ce n'est pas pour déprécier sa bonté. Au -contraire, elle dut se sacrifier franchement à Plangôn -comme une brave fille qui a le cœur sur la main. Mais -on aurait tort d'évoquer, pour l'histoire de la Poupée et -de cette joueuse de flûte, les noms d'Aspasie, de Phryné ou -de Laïs. Il est vrai que ces grands noms sont bien enveloppés -de fictions. Nous ne saurions oublier qu'elles furent les amies -de Périklès, d'Hypéride, d'Aristippe, de Diogène et de -Démosthène. Pourtant, à en croire Aristophane, la savante -Aspasie entretenait dans sa maison non pas des hétaïres, -mais des filles de condition plus vile, qu'il appelle <i>pornaï</i>. -Épikratès, dans son <i>Anti-Laïs</i>, montrait une vieille courtisane -devenue oisive et aimant à boire. Phryné fut vieille -aussi, avec Plangôn et Gnathaina, au témoignage de -Timoklès. Ce ne sont pas là des images gracieuses. Mais il -est bien difficile d'avoir quelque certitude sur tout cela. -En effet, un scoliaste du <i>Plutus</i> et Athénée (XIII, <span class="smcap">LV</span>) sont -en contradiction avec Épikratès. Ils content la mort<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span> -tragique de Laïs, encore jeune et belle. Laïs était née à -Hykkares, en Sicile. Les uns disent qu'elle y fut prise, âgée -de sept ans, pendant l'expédition de Nikias, et qu'un Corinthien -l'acheta pour l'envoyer à sa femme; d'autres, que sa -mère Timandre fut donnée au poète dithyrambique -Philoxène par Denis le Tyran, vint à Corinthe avec Philoxène -et y fut célèbre, mais que Laïs devint plus fameuse -qu'elle. On connaît d'ailleurs la vie de Laïs à Corinthe. -Mais elle s'éprit d'un certain Euryloque, Aristonikos (ou -Pausanias) et le suivit en Thessalie. D'autres Thessaliens -devinrent amoureux d'elle: ils arrosaient de vin les marches -de sa porte. Les femmes thessaliennes, jalouses, s'indignèrent. -Le jour de la fête d'Aphrodite, où les hommes -n'ont point accès au temple, elles se ruèrent sur Laïs et -l'écrasèrent avec les escabeaux en bois du sanctuaire. -Ainsi fut tuée, devant sa déesse, Laïs qui avait introduit -à Corinthe le service des hiérodoules, esclaves sacrées -d'Aphrodite. On voit combien toutes ces aventures des courtisanes -sont contradictoires et vagues. Il est malaisé de -dégager nettement leur personnalité parmi tant de confusion. -Cependant, les récits de Machon doivent peindre assez -exactement le genre de vie et l'esprit des femmes qui -entouraient Gnathaina. Et nous ne risquons guère de nous -tromper en pensant que Plangôn et Bacchis n'étaient point -très différentes. C'étaient de jolies filles grossières, aux -élans généreux, un peu bestiales, sans doute, comme -d'autres qui vivaient dans le même temps, Kallistô la Truie, -Nikô la Chèvre, et Hippê la Jument.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span></p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Si Bacchis et Plangôn n'eurent pas l'esprit relevé, -elles furent du moins capables d'abnégation et de tendresse. -Elles en avaient eu de grands exemples. L'hétaïre Leaina, -qui fut amoureuse d'Harmôdios, se laissa mettre à la -torture par les bourreaux d'Hippias, et se coupa la langue, -dit-on, afin de ne pas déclarer le nom de son amant parmi -ses cris de douleur. Mais il y a une femme mieux connue et -dont l'histoire fait songer davantage à celle des deux -hétaïres de Samos et de Milet. C'est Théodota, qui fut -l'amie d'Alcibiade. Théodota était Athénienne, et elle -connut Socrate. Xénophon nous fait là-dessus, dans les -<i>Mémorables</i>, un précieux récit où il montre très bien ce -qu'était une courtisane grecque de son temps. Quoique -Plangôn et Bacchis aient vécu plus tard, elles ne durent -pas être différentes. Le portrait de Théodota nous servira -pour nous les représenter.</p> - -<p>Ainsi qu'on l'a vu, la fille d'une hétaïre devenait souvent -courtisane elle-même, aussi bien que les jeunes esclaves -de la maison. Il y avait là une sorte de tradition qui dura -près d'un siècle. L'origine de leurs mœurs était presque -divine, et le souvenir religieux les maintint dans une caste -assez uniforme. Diverses traditions prétendent que ce fut -Solon qui les fit venir à Athènes. Mais auparavant elles se<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span> -consacraient au service d'Aphrodite dans les cités ioniennes. -On avait élevé des temples d'Aphrodite Hétaïre à Magnésie, -à Abydos, à Milet, à Éphèse, et on y célébrait annuellement -sa fête. En Grèce, ces fonctions sacrées furent établies -d'abord à Corinthe où les hétaïres hiérodoules étaient des -esclaves affranchies qui se vouaient au culte de la déesse. -Voilà d'où vint sans doute la grande renommée des courtisanes -corinthiennes. Quant à l'aspect religieux que les -hétaïres conservèrent si longtemps, il devait être extrêmement -ancien. Pythagore, qui fut l'initiateur d'un dogme, -semble avoir admiré, dès le <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle, les hiérodoules de -Samos, où on adorait Aphrodite sous deux noms, «l'Aphrodite -des roseaux» et «l'Aphrodite des marécages». En effet, -lorsqu'il fit à ses disciples le récit de ses métamorphoses -passées, il prétendit qu'il avait été d'abord Euphorbe, puis -Pyrandre, ensuite Kalliklée, mais que, dans sa quatrième -vie, il était apparu sous la forme d'une courtisane au beau -visage, nommée Alké. Ces souvenirs sacrés donnèrent aux -hétaïres un privilège qu'elles se transmettaient de mère -en fille, d'éducatrice en esclave; et, à part les grandes -amoureuses qui allumèrent les guerres ou qui troublèrent -la République, il faut s'attendre à trouver chez la plupart -d'entre elles les mêmes traits de caractère. Or, la manière -dont Bacchis vécut avec Plangôn et son amant de Kolophôn -ressemble tout à fait à la vie que mena Théodota auprès -d'Alcibiade et de Timandre.</p> - -<p>Alcibiade eut toujours infiniment de goût pour les courtisanes. -Le fameux rapt que firent les gens de Mégare de deux -filles qui appartenaient à Aspasie n'était qu'une vengeance -dont Alcibiade était la cause. Il avait fait enlever une courtisane<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> -de Mégare, nommée Simaitha. Mais il ne la garda pas -longtemps. Au contraire, la Sicilienne Timandre, mère de -Laïs, ne le quitta plus, dès qu'il l'eut aimée. Une note très -brève nous apprend qu'Alcibiade emmenait toujours avec -lui Timandre et Théodota. Elles acceptèrent, comme -Plangôn et Bacchis, un amour en commun. L'Athénienne -et la Sicilienne sacrifièrent toute jalousie à leur amant. -Mais la fin de leur histoire fut plus tragique que celle de -la Milésienne et de la fille de Samos. Après la prise d'Athènes -par Lysandre, Alcibiade, redoutant le gouvernement des -Trente, se réfugia en Phrygie, où il se logea dans une maison -du petit bourg de Mélissa. Il y vivait paisiblement entre -Timandre et Théodota. Cependant, Lysandre obtint de -Pharnabase, satrape de Phrygie, la promesse qu'il ferait -tuer Alcibiade. Une nuit, des soldats barbares cernèrent la -maison. Alcibiade rêvait, dans les bras de Timandre, qu'elle -venait de lui passer une robe de femme, et qu'elle le coiffait -et le fardait. Puis une odeur de fumée âcre l'éveilla. Les -barbares avaient mis le feu aux quatre coins des murs. -Alcibiade, à moitié nu, roula son manteau autour de son -bras gauche, et se rua au milieu des assaillants, l'épée au -poing. Ils n'osèrent approcher et l'abattirent à coups de -flèche. Le corps gisait devant la maison fumante. Timandre -et Théodota le soulevèrent, le lavèrent, le roulèrent dans un -linceul et l'ensevelirent de leurs mains. Plutarque attribue -cette action à Timandre; Athénée à Théodota; c'est la -preuve qu'elles l'accomplirent toutes deux. Elles restèrent -unies pour honorer leur amant mort. Il était dangereux de -donner la sépulture à ceux qui étaient tués par ordre politique. -Ces deux simples filles bravèrent le danger. On<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span> -s'imagine volontiers qu'après de longues années d'amour le -jeune homme de Kolophôn fut couché dans son sarcophage -entre les corps aimés de sa chère Bacchis et de sa chère Plangôn. -Il n'y eut rien pour interrompre leur félicité jusqu'au -jour où la Moïre les réclama. Tel ne fut pas le sort d'Alcibiade. -Des mains tendres et chéries l'allongèrent seul dans -sa tombe à Mélissa, et on ne sait ce que devinrent Timandre -et Théodota. Une statue en marbre de Paros marquait -encore, au temps d'Athénée, dans l'humble bourg de Phrygie, -leur œuvre de pieux dévouement et d'amour sans -jalousie.</p> - -<p>Or, cette Théodota, dont le dévouement passa la mort -d'Alcibiade, n'était pas une fille d'intelligence ou d'esprit. -Athénée dit que la forme de sa gorge était parfaite. Xénophon, -qui l'avait vue, ne la décrit point, mais assure que sa -beauté excédait toute expression, et que les peintres -venaient la supplier de leur servir de modèle. C'est ainsi que -la curiosité de Socrate fut excitée. Il voulut la voir. Il la -trouva qui posait justement devant un peintre. Sa mère -était assise près d'elle, fort convenablement habillée par -ses soins, et il y avait de jolies servantes dans la chambre. La -pauvre fille répondit à Socrate avec beaucoup de simplicité. -Il lui demanda si elle avait des champs, des revenus, ou -des ouvrières. Théodota, surprise, dit que non. Alors -Socrate la pria de lui expliquer de quoi elle payait son train -de maison. «Quand je trouve un ami,» dit bonnement -Théodota, «qui veut bien être gentil, voilà comment je -vis.» Aussitôt Socrate lui démontra qu'il ne fallait point -attendre qu'un ami vînt «au vol comme une mouche», -mais que son artifice devait s'appliquer à chasser les amis,<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span> -à les faire tomber dans ses filets, à se refuser pour se faire -désirer, à leur donner faim pour qu'ils eussent envie d'elle. -«Quels artifices,» disait Théodota, «quelle chasse, quels -filets, quelle faim?» Elle ne comprenait rien à toutes ces -subtilités. Elle crut que Socrate lui proposait de lui aider -à trouver des amis. Elle l'en pria ingénument. Elle ne -voyait pas qu'elle servait au philosophe de texte à apologue. -«Veux-tu m'aider à chercher des amis?» lui dit-elle.—«Si -tu me le persuades,» répondit Socrate.—«Mais -comment faire?»—«Cherche, et tu trouveras.» Théodota -réfléchit. Elle ne put imaginer d'autre réponse que celle -dont elle avait une grande expérience. «Il faut venir -souvent me voir,» lui dit-elle.—«Ah!» répondit Socrate, -«c'est que je ne suis pas très libre; j'ai mes occupations, -et puis les affaires publiques; et puis j'ai des amies, moi -aussi, qui ne me permettent de les quitter ni le jour, ni la -nuit, parce que je leur apprends des philtres et des incantations.» -Ici, la bonne fille eut l'idée, à sa manière, de la -science du philosophe. «C'est vrai,» dit-elle, «que tu connais -ces choses, Socrate?»—«Mais comment donc penses-tu -que je m'y prendrais pour garder mon ami Apollodore ou -Antisthène, ou pour faire venir de Thèbes Cébès et Simmias? -Sois sûre que je n'y parviens pas sans beaucoup de -philtres et d'incantations et de torcols magiques.»—«Alors, -prête-moi ton torcol magique pour que je t'attire.»—«Non, -je ne veux pas être attiré, je veux que tu viennes me -trouver.»—«Mais je viendrai bien», dit la simple Théodota: -«seulement me recevras-tu?»—«Je te recevrai», dit -Socrate, «si je n'ai pas là dedans quelque amie plus chère.»</p> - -<p>La pauvre Théodota dut être bien mystifiée. Elle crut<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span> -assurément que Socrate avait chez lui une courtisane plus -jolie qu'elle. Elle ne sut point que Socrate parlait de son -âme. Et le railleur impitoyable n'essaya pas de la détromper. -Quelquefois Socrate s'amusait à faire jaillir l'idée -divine qu'il croyait innée aux plus ignorants. On voit dans -le <i>Ménon</i> comment il prétendait avoir fait démontrer à un -esclave qui ne savait rien le théorème du carré de l'hypoténuse. -Mais il quitta la courtisane sans lui avoir révélé -l'idée de l'amour. Peut-être il vit que c'était inutile. Théodota -la connaissait par instinct bien mieux que Socrate par -dialectique. Elle n'eut besoin d'aucun artifice pour rester -fidèle à Alcibiade et à sa dépouille. Toutes les subtilités du -moraliste n'auraient pu lui apprendre à rouler tendrement -dans un linceul le corps sanglant de son ami. Elles n'auraient -point appris davantage à Bacchis qu'il fallait sacrifier -son beau collier d'or à une rivale pour que le jeune homme -de Kolophôn ne mourût pas de douleur. Car Bacchis et -Plangôn durent être semblables à Théodota. Élevées grossièrement, -n'ayant pas l'esprit plus raffiné que cette simple -fille, elles furent bonnes comme elle, et comprirent l'amour -de même. Elles sont plus touchantes dans cette innocence -que la savante politicienne Aspasie.</p> - - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span></p> - - - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a><br /><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span></p> -<h2>SAINT JULIEN L'HOSPITALIER</h2> - - -<hr class="chap" /> - -<h2><a name="SAINT_JULIEN_LHOSPITALIER" id="SAINT_JULIEN_LHOSPITALIER">SAINT JULIEN L'HOSPITALIER</a></h2> - -<h3>I</h3> - - -<p>On ne connaît ni le pays de Julien ni le temps où il vivait. -Jacques de Voragine fixe sa fête au 27 janvier, tandis que -d'ordinaire on la célèbre le 20; mais en Italie, en Sicile et -en Belgique, elle tombe le 12 février, près de Barcelone, le -28 août.</p> - -<p>Ferrarius, dans le catalogue des saints d'Italie, affirme -qu'on honore saint Julien dans le diocèse d'Aquilée, en -Istrie; Domeneccus, dans l'<i>Histoire des saints de Catalogne</i>, -cite la vénération qu'on a pour lui au bourg de Del Fou, qui -fait partie du diocèse de Barcelone; en Belgique, les hôpitaux -étaient placés sous son invocation, et on l'adorait -pareillement à la bonne <i>Landgraefin</i> sainte Élisabeth; enfin -on a imaginé qu'il aurait pu vivre chez les Carnes, en Vénétie, -parce que les fleuves y sont tumultueux et dangereux -au passage.</p> - -<p>Maurolycus rapporte qu'on le représentait en Sicile sous -les vêtements et l'attirail d'un chasseur; tandis qu'en Belgique<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span> -les peintres en faisaient un chevalier ou un seigneur, -avec une petite barque à la main et un cerf à son côté; on -trouve enfin son histoire, «telle à peu près» que l'écrivit -Flaubert, sur un vitrail de la cathédrale de Rouen.</p> - -<p>La vie de Julien a été recueillie dans la Légende Dorée, -par Jacques de Voragine, évêque de Gênes (mort en 1298), -et c'est le même texte, sauf d'insignifiantes variations, -qu'on pouvait lire dans saint Antonin et dans le <i>Speculum -historiale</i> de Vincent de Beauvais (mort vers 1264). Nous -n'avons pas d'autres documents sur saint Julien; et la -diversité de ses insignes et de ses fêtes ne permet pas de -conjectures sur sa patrie, sur le siècle où il vécut, sur la -noblesse de sa race. La tradition religieuse, pour lui, est -brève et obscure.</p> - -<p>Voici la légende, telle qu'on la trouve dans saint Antonin:</p> - - -<p><span class="smcap">Vie de saint Julien l'Hospitalier -tirée de saint Antonin.</span></p> - -<p>Un jour que Julien allait à la chasse, étant jeune homme -et noble, il rencontra un cerf et se mit à le poursuivre.</p> - -<p>Soudain, le cerf se retourna vers lui et dit:</p> - -<p>—Pourquoi me poursuis-tu, toi qui seras meurtrier de -ton père et de ta mère?</p> - -<p>A ces paroles, Julien fut frappé de stupeur. Et afin qu'il -ne lui arrivât pas ce que le cerf avait prédit, il s'enfuit et -abandonna tout. Il alla vers une région très lointaine, où il -s'attacha au service d'un prince. Là, il se conduisit avec tant -de vaillance à la guerre et au palais, que le prince le fit chevalier<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span> -et lui donna pour femme une noble veuve châtelaine, -qui lui apporta son château en dot.</p> - -<p>Cependant, les parents de Julien, éplorés d'amour pour -leur fils, erraient, vagabonds, à sa recherche. Ils parvinrent -enfin au château fort que commandait Julien. Mais Julien -se trouvait absent. Sa femme les vit et leur demanda qui -ils étaient. Et eux lui racontèrent ce qui était arrivé à leur -fils et comment ils voyageaient pour le chercher. Alors elle -comprit que c'étaient les parents de Julien, d'autant que -son mari lui avait souvent dit les mêmes choses. Et elle les -reçut avec honneur et leur donna sa propre couche pour s'y -reposer, et se fit préparer un autre lit. Le matin venu, la -châtelaine alla à l'église, laissant dormir dans son lit les -parents de Julien, lassés. Cependant Julien, rentrant chez -lui, et, pénétrant dans la chambre nuptiale afin de réveiller -sa femme, y trouva ses parents qui dormaient. Mais il ne -savait pas que c'étaient ses parents: et ayant soupçonné -tout d'un coup que sa femme était couchée là avec un -amant, il tira silencieusement son glaive et les égorgea tous -deux.</p> - -<p>Puis il sortit du château et rencontra sa femme qui revenait -de l'église. Et il lui demanda qui étaient ces gens qu'il -avait trouvés dans son lit. Elle lui dit que c'étaient ses -parents qui très doucement le cherchaient et qu'elle avait -avec grand honneur reçus dans sa propre chambre.</p> - -<p>Alors Julien manqua de se pâmer et commença à pleurer -très amèrement, disant: «Malheur à moi, qui viens d'égorger -mes très doux parents! Que ferai-je? Voici qu'elle est -accomplie, la parole du cerf; et j'ai trouvé ici le crime dont -la peur m'a fait fuir ma maison et ma patrie. Adieu donc,<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span> -ma très douce sœur; car je ne prendrai plus de repos que je -ne sache si Dieu a agréé mon repentir.»</p> - -<p>Et la femme de Julien lui dit: «Oh! non, mon très doux -frère, je ne t'abandonnerai pas; mais puisque j'ai pris ma -part de tes joies, je prendrai ma part de tes douleurs et de -ta pénitence.»</p> - -<p>Ils quittèrent le pays. Près d'un grand fleuve très périlleux -à traverser, ils construisirent un grand hôpital. Et là -ils restèrent leur temps de pénitence, et ils servaient de passeurs -à ceux qui voulaient traverser le fleuve, et ils donnaient -l'hospitalité aux pauvres.</p> - -<p>Et beaucoup de temps après, une nuit que Julien, lassé, -reposait (la gelée dehors était intense), il entendit une voix -qui pleurait et se lamentait et criait: «Julien! Fais-moi -passer le fleuve!» Julien, réveillé, se leva et trouva un -homme qui déjà défaillait de froid. Il le porta dans sa -maison, alluma du feu pour le réchauffer, et le fit coucher -dans son lit, sous ses propres couvertures. Et un peu -après, celui qui avait paru d'abord si faible et comme -lépreux devint rayonnant et s'éleva vers le ciel. Et il dit -à son hôte:</p> - -<p>—Julien, le Seigneur m'a envoyé vers toi pour te -montrer qu'il a accepté ta pénitence (c'était un ange du -Seigneur) et dans peu de temps vous reposerez tous deux -dans le Seigneur.</p> - -<p>Et ainsi il disparut.</p> - -<p>Et peu de temps après, Julien et sa femme, pleins d'aumônes -et de bonnes œuvres, rendirent leurs âmes au Seigneur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span></p> - -<p>Telle est la vie de saint Julien consacrée par la religion. -Petrus, <i>De natalibus</i>, liv. III, c. 116, ajoute:</p> - -<p>«Et parce qu'il fut l'hôte des pauvres et des pèlerins, -les voyageurs l'invoquent pour trouver bon gîte sous le nom -de Julien l'Hospitalier.»</p> - -<p>Et saint Antonin:</p> - -<p>«On récite donc en son honneur le <i>Notre Père</i> ou une -autre oraison quand on demande bon gîte et protection -contre les périls.»</p> - -<p>C'est l'oraison de saint Julien. On la récitait ordinairement -au temps de Boccace, ainsi qu'il apparaît d'un conte -équivoque du <i>Decamerone</i> que La Fontaine a imité.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>La tradition religieuse ne nous donne rien de précis sur -Julien l'Hospitalier. Ce n'est pas un saint martyr. Ce n'est -pas un saint local, et nous ignorons près de quel fleuve -dangereux il put construire son hôpital. Car l'invention -de Ferrarius, où il suppose que peut-être Julien aurait -vécu en Vénétie parmi les Carnes, est réfutée par les Bollandistes. -Et si on l'a adoré en Belgique, en Istrie, en Sicile -et en Catalogne, il ne paraît pas qu'aucun récit affirme sa -présence en ces pays. Tantôt il est peint comme un chasseur, -tantôt comme un passeur de rivière, tantôt avec le<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span> -cerf qui lui annonça son crime. Il ne faut pas s'attacher -davantage aux termes de <i>Chevalier</i>, de <i>Château fort</i> et de -<i>Châtelaine</i>, qui nous fixent tout au plus la date approximative -à laquelle son histoire fut rédigée. S'il avait vécu -près de l'époque de saint Antonin ou de Vincent de Beauvais, -dans le temps où la féodalité était établie, nous -saurions son pays et le nom du prince au service duquel -il entra.</p> - -<p>Mais les vies des saints ont été composées souvent avec -des éléments étrangers à l'hagiographie. La légende des -saints Barlaam et Josaphat, qui figure avec celle de Julien -dans le <i>Speculum historiale</i> de Vincent de Beauvais et dans -la <i>Legenda Aurea</i> de Jacques de Voragine, est l'adaptation -de la vie de Siddârtha, ou de Bouddha, ainsi qu'il a été -reconnu par Laboulaye, Liebrecht, Max Muller et Yule. -M. Amélineau a pu extraire de l'hagiographie copte deux -volumes de contes chrétiens d'Égypte. Les histoires populaires -qui servaient à Aristophane se retrouvent encore -partiellement dans les vies des saints russes.</p> - -<p>Si on examine à ce point de vue la légende de Julien, -on y reconnaît aussitôt les caractères déterminants d'un -conte populaire. Le thème général est l'histoire d'un -homme qui accomplit par destinée un meurtre involontaire, -et dans ce thème général sont compris trois thèmes épisodiques: -un oracle est prononcé par un animal; le héros est -condamné, en expiation de son crime, à devenir passeur -sur une rivière; un ange vient éprouver sa charité sous la -forme d'un pauvre ou d'un lépreux.</p> - -<p>On sait que l'idée générale d'un conte populaire est exprimée -par différents thèmes épisodiques qui varient et se<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span> -combinent diversement suivant les temps, les nations ou -les provinces.</p> - -<p>Or, parmi les contes populaires que nous connaissons, -aucun ne reproduit la combinaison de thèmes qui se trouve -dans l'histoire de Julien. Mais il arrive souvent qu'un conte -emprunte des thèmes à un conte qui appartient à un autre -cycle. M. Cosquin en a donné des exemples dans sa belle -étude du <i>folklore</i> de Lorraine.</p> - -<p>Il suffira donc de comparer les épisodes de l'histoire de -Julien à d'autres épisodes recueillis parmi les cycles du <i>folklore</i> -pour s'assurer de l'origine populaire de cette admirable -légende. Peut-être trouvera-t-on plus tard dans la littérature -orale une construction où les épisodes du conte seront -disposés dans le même ordre. Et comme l'histoire de -Julien devait être fort ancienne déjà, puisque son origine -était oubliée lorsqu'elle entra, au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, dans le <i>Speculum -historiale</i>, on peut imaginer qu'elle représente pour -nous un type archaïque dont les éléments ont été plus -tard démembrés. Elle faisait sans doute partie d'un cycle -d'autres contes analogues. Enclavée dans la littérature religieuse, -c'est l'unique variante qui nous reste.</p> - -<p>Le thème général du conte est absolument identique aux -thèmes de l'histoire d'Œdipe, du prince Agib, du troisième -calandar des <i>Mille et une Nuits</i>, et de la <i>Belle au Bois -dormant</i>. Œdipe est contraint par un oracle à tuer son -père Laïos; on l'expose; on l'écarte du pays; malgré toutes -les précautions, il accomplit la prédiction à son insu. Les -astrologues ont annoncé au père d'un jeune homme que son -fils serait assassiné à l'âge de quinze ans par le prince Agib. -Le vieillard fait enfermer son enfant dans un souterrain,<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> -au milieu d'une île. Agib aborde dans l'île, découvre la -cachette, devient l'ami du jeune homme; et, à l'heure assignée, -le cinquantième jour, au moment où il va prendre un -couteau pour découper un melon au sucre, son pied glisse, et -il frappe l'enfant au cœur. Enfin, dans le conte de Perrault, -une fée prédit que la petite princesse se percera la main -d'un fuseau, et qu'il y aura de cruelles conséquences. Le roi -interdit de filer dans son royaume. Pourtant, la belle trouve -une vieille femme au rouet, dans un donjon, joue avec le -fuseau, se blesse, et l'oracle s'accomplit fatalement. C'est -la forme affaiblie du même thème de <i>folklore</i>: et on se -souvient que la première fée annonce que la belle mourra -de sa blessure.</p> - -<p>Dans l'histoire de Julien, l'oracle est prononcé par un -animal et c'est la caractéristique du premier épisode. Ici -les rapprochements seraient innombrables et oiseux. C'est -l'inverse du thème que les folkloristes ont coutume d'appeler -le «thème des animaux reconnaissants». Nous sentons -bien que l'histoire de Julien est mutilée à cet endroit, sous -sa forme primitive. On ne nous dit point que Julien commit -une mauvaise action en allant à la chasse. Au contraire, le -texte sacré explique: <i>cum Julianus quâdam die venationi -insisteret, ut juvenis et nobilis</i>. Le cerf ne se plaint pas. Il -se retourne simplement, et dit: <i>Tu me sequeris, qui patris et -matris tuae occisor eris?</i></p> - -<p>Il faut donc supposer—puisque la cruauté de Julien ne -saurait être mise en cause—que dans le type archaïque -du conte le cerf était un homme métamorphosé. Car telle -est l'apparence de tous les animaux qui font de semblables -prédictions dans les contes populaires. Et on trouve là<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span> -probablement l'influence d'une tradition indoue et de -nombreux apologues religieux qui illustrent la doctrine de -la métempsychose.</p> - -<p>Après l'oracle, Julien se cache et s'enfuit, pour échapper -au destin. C'est l'épisode des précautions, qu'on retrouve -avec des variantes dans les contes grec, arabe et français.</p> - -<p>L'oracle s'accomplit et Julien devient, par pénitence, -passeur sur une rivière. Nous reconnaissons là un épisode -que nous retrouvons non seulement dans la légende de saint -Christophe, mais encore dans un conte recueilli par les -frères Grimm, <i>le Diable aux trois cheveux d'or</i>. Le héros du -conte trouve sur son chemin une grosse rivière qu'il lui -faut traverser. Le passeur lui explique qu'il est contraint -de mener incessamment sa barque de l'un à l'autre bord et -le supplie de vouloir bien le délivrer. Le héros fait interroger -à ce sujet le diable. La réponse, c'est qu'il suffira au -passeur de placer sa gaffe dans la main de son premier -passager: alors il sera libre, et l'autre sera damné à son -tour. Grâce aux péripéties du conte, le premier passager -se trouve être un méchant roi. Le passeur fait ainsi qu'on lui -a dit; et «désormais, dit le conte, le roi est passeur sur la -rivière en punition de ses péchés».</p> - -<p>Quant à la légende de saint Christophe, elle est formée -d'éléments si semblables à ceux dont fut composée celle de -Julien qu'il faut citer toute la partie commune. Voici l'admirable -traduction de frère Jehan du Vignay, publiée en -1554.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>«L'hermite dit à Christofle:</p> - -<p>—Sçais-tu tel fleuve?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span></p> - -<p>Et Christofle lui dist:</p> - -<p>—Moult de gens y passent qui y périssent.</p> - -<p>Et l'hermite lui dist:</p> - -<p>—Tu es de noble stature et fort vertueux; se tu demouroys -delez ce fleuve et passoys tous les gens, ce seroit moult -aggreable chose à Dieu. Et i'ay esperance à celluy que tu -convoites servir qu'il s'apparoistra à toy.</p> - -<p>Et Christofle luy dit:</p> - -<p>—Certes ce service puis-ie bien faire, et si te promets que -ie le feray.</p> - -<p>Adonc s'en alla Christofle à ce fleuve et feit là un habitacle -pour luy; et portoit une grande perche en lieu de baston et -s'apuyoit en l'eaue d'icelle, et portoit oultre toutes gens sans -cesser et là fut plusieurs iours.</p> - -<p>Et si comme il se dormoit en sa maisonnette, il ouït la -voix d'un enfant qui l'appelloit et disoit:</p> - -<p>—Christofle, viens hors, et me porte oultre.</p> - -<p>Et lors s'esveilla, et il yssit hors, mais ne trouva âme. Et -quant il fut en la maison, il ouyt arriere une mesme voix et -courut hors et ne trouva nul. Tiercement il fut appelé et -vint là; si trouva un enfant delez la rive du fleuve qui luy -pria doulcement qu'il le portast outre l'eaue. Et lors -Christofle leva l'enfant sur ses espaules et print son baston -et entra au fleuve pour le passer oultre; et l'eaue s'enfla -petit à petit, et l'enfant pesoit griefvement comme plomb. -Et tant comme il alloit plus avant, de tant croissoit plus -l'eaue et l'enfant pesoit de plus en plus sur ses espaules, si -que Christofle avoit moult grans angoisses, et se doubtoit -fort de noyer. Et quant il fut eschappé à grand'peine et il -fut passé oultre, il mit l'enfant sur la rive et lui dist:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span></p> - -<p>—Enfant, tu m'as mis en grant péril et pesois tant que -si i'eusse eu tout le monde sur moy, ie ne sentisse à peine -greigneur faix.</p> - -<p>Et l'enfant respondit:</p> - -<p>—Christofle, ne te esmerveille pas: car tu n'as pas seulement -eu tout le monde sur toy—mais celluy qui créa tout -le monde tu as porté sur tes espaules. Je suis Christ ton roy -à qui tu sers en ceste œuvre. Et affin que tu saches que ie dis -vray, quand tu seras passé, fische ton baston en terre delez -la maisonnette, et tu verras demain qu'il portera fleur et -fruictz.</p> - -<p>Et tantost il se esvanouit de ses yeulx.</p> - -<p>Lors Christofle alla et fischa son baston en terre, et quand -il se leva au matin, il le trouva ainsi comme un palmier, -portant fueilles et fruict.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>C'est là essentiellement la même combinaison thématique -que dans la seconde partie de l'histoire de Julien. Mais -l'épisode du passeur y est joint à l'épisode de l'inconnu -qui se trouve être un ange ou le Seigneur. Dans les <i>Contes -populaires de la Gascogne</i>, l'épisode du pauvre ressemble -vivement à la variante de l'histoire de Julien<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> J.-F. <span class="smcap">Bladé</span>, <i>Contes pop. de la Gascogne</i>, I, 6.</p></div> - -<p>C'est un fils de roi qui cherche l'épée de saint Pierre.</p> - -<p>«A minuit il s'arrête tout proche d'une rivière. Au bord -de l'eau grelottait un vieux pauvre à barbe grise.</p> - -<p>—Bonsoir, pauvre. Mauvais temps pour voyager. Tu -grelottes. Tiens: bois un coup à ma gourde, cela te réchauffera.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span></p> - -<p>Le vieux pauvre but un coup à la gourde, et ne grelotta -plus.</p> - -<p>—Merci, mon ami. Maintenant porte-moi de l'autre -côté de l'eau.</p> - -<p>—Avec plaisir, pauvre. Monte sur mon dos et tiens-toi -ferme. Jésus! tu ne pèses pas plus qu'une plume.</p> - -<p>—Patience, je pèserai davantage au milieu de l'eau.</p> - -<p>—C'est vrai. Jésus! tu m'écrases!</p> - -<p>—Patience, sur l'autre bord je ne pèserai pas plus qu'une -plume.</p> - -<p>—C'est vrai. Tiens, pauvre, te voilà passé. Bois encore -un coup à ma gourde et que le bon Dieu te conduise!</p> - -<p>—Jeune homme, je ne suis pas un pauvre, je suis saint -Pierre. Jeune homme, tu m'as fait un grand service. Je te -paierai selon mon pouvoir...»</p> - -<p>Dans un autre conte de la même collection<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, la belle -Madeleine rencontre trois vieux pauvres au bord d'une -rivière, elle les passe sur son dos. Puis les trois vieux pauvres -se trouvent être saint Jean, saint Pierre et le bon Dieu. -Ils promettent à la belle Madeleine de récompenser sa -charité.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> J.-F. <span class="smcap">Bladé</span>, <i>Contes pop. de la Gascogne</i>, II, III, 3.</p></div> - -<p>Malheureusement, pour ces deux derniers exemples, nous -nous trouvons dans une grande incertitude. Il est impossible -d'assurer que les deux contes de Gascogne n'ont pas -été influencés par l'hagiographie. C'est peut-être là tout -simplement une variante de la légende de saint Christophe -redevenue populaire. Il ne faut pas omettre de remarquer -pourtant que saint Christophe lui-même n'a d'existence<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> -qu'en vertu de cet épisode de sa légende, puisque son nom -est Χριστόφορος—celui qui porte le Christ. C'est là une -forte présomption pour croire que ce personnage a été -véritablement créé dans le domaine du <i>folklore</i>.</p> - -<p>Et l'histoire de Julien n'a sans doute point d'autre -origine. Gustave Flaubert, qui en fit un conte si riche, la -recueillit à peine entr'ouverte, comme une timide fleur du -peuple. C'est une églantine sauvage près de la somptueuse -chair de velours d'une rose cultivée. Il faut se pencher très -bas pour ne pas perdre son parfum. Elle naquit parmi -d'autres contes qui ne sont pas chrétiens, où les bêtes et les -prêtres prononcent des oracles, où les fils de rois sont -enfermés dans des tours solitaires pour échapper aux -prédictions, où les héros criminels sont condamnés à passer -éternellement les voyageurs sur des rivières tumultueuses, -où les pauvres et les lépreux sont reconnaissants et divins. -Elle est si lointaine et si humble que tout y est incertain.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>«Et voilà l'histoire de saint Julien l'Hospitalier, dit -Gustave Flaubert, telle à peu près qu'on la trouve sur un -vitrail d'église dans mon pays.»</p> - -<p>C'est un vitrail de la cathédrale de Rouen, et M. Langlois -en a publié un dessin dans ses collections. Lorsque Flaubert -donna la <i>Légende de saint Julien</i> à son éditeur, il lui écrivit -pour lui demander de reproduire à la fin du livre la pieuse -composition normande. Mais il avait peu d'estime pour le<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span> -vitrail de Rouen. Il voulait faire admirer au lecteur l'extraordinaire -différence qu'on trouve entre le conte orné splendidement -et la naïve image provinciale. L'éditeur ne put -réaliser le désir de Flaubert. Aujourd'hui encore nous -avons peine à imaginer la miraculeuse transformation d'art -et de style qui habilla de pourpre et d'or ces simples figures, -qui suspendit à des parois de palais les sanglantes tapisseries -de chasses et de batailles, qui fit d'un lépreux aux -lèvres bleuâtres un saint aux yeux d'étoiles dont les -narines soufflaient l'odeur de la rose.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il faut lire le conte de Julien dans la <i>Légende dorée</i> pour -apprécier le génie de transformation de Gustave Flaubert.</p> - -<p>Julien, dans le récit du <i>folklore</i>, n'a aucun caractère -personnel. C'est un homme soumis au destin, et qui n'est -point coupable. Il n'éprouve pas l'impérieux besoin de -solitude de ceux qui ont l'âme criminelle. Voilà pourquoi il -accepte de partager la pénitence avec sa femme «sa très -douce sœur» qui ne l'abandonne pas et qui meurt saintement -avec lui. Julien, dans le conte de Flaubert, se présente -devant sa femme après le meurtre: «Et d'une voix différente -de la sienne il lui commanda premièrement de ne pas -lui répondre, de ne pas l'approcher, de ne plus même le -regarder.» Seul il subit un châtiment qui n'est pas immérité.</p> - -<p>Car Julien, ainsi que l'a conçu Flaubert, a la passion -voluptueuse du sang. Elle le saisit tout jeune. Il commence -par le meurtre d'une souris pendant la messe. «Chaque -dimanche il l'attendait, en était importuné, <i>fut pris de -haine contre elle, et résolut de s'en défaire</i>.» Il l'épie une<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> -baguette à la main. «Il frappa un coup léger et demeura -stupéfait devant ce petit corps qui ne bougeait plus.»</p> - -<p>Un peu plus tard, Julien tue un pigeon à coups de pierres. -«Le pigeon, les ailes cassées, palpitait, suspendu aux -branches d'un troène. <i>La persistance de la vie irrita l'enfant.</i> -Il se mit à l'étrangler, et les convulsions de l'oiseau <i>faisaient -battre son cœur</i>, l'emplissaient d'une <i>joie tumultueuse et -sauvage</i>. Au dernier raidissement, il se <i>sentit défaillir</i>.»</p> - -<p>Dès lors l'amour de tuer s'élève en lui. Il a une sorte de -foi destructrice. Il touche véritablement au mystère sacré -qui fera de lui un saint; car la destruction et la création ne -sont-elles point sœurs? Hanté par les spectres de ses victimes, -il ira jusqu'au meurtre le plus affreux. C'est un -assassinat involontaire. Et cependant il y a une seconde où -il se dit: «Si je le voulais pourtant!—Et il avait peur que -le diable ne lui en inspirât l'envie.»</p> - -<p>L'oracle du cerf devient ici une punition prononcée avec -une autorité terrible:</p> - -<p>«Le prodigieux animal s'arrêta; et les yeux flamboyants, -solennel comme un patriarche et comme un justicier, -pendant qu'une cloche au loin tintait, il répéta trois fois:</p> - -<p>«Maudit! maudit! maudit! Un jour, <i>cœur féroce</i>, tu -assassineras ton père et ta mère!»</p> - -<p>Le conte de Flaubert est plein d'apparitions. Les pauvres -victimes muettes viennent reprocher à Julien sa voluptueuse -cruauté. On croirait que Flaubert est allé puiser aux -sources mêmes de la légende l'horreur sacrée du meurtre -des animaux.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>De même que l'âme de Julien a été faite humaine, le<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> -décor du conte s'est précisé. Julien vit en fils de seigneur -dans un château à quatre tours avec des toits pointus -recouverts d'écailles de plomb. Son père est «toujours -enveloppé d'une pelisse de renard»; quant à sa mère, «les -cornes de son hennin frôlaient le linteau des portes». Nous -sommes à une époque imprécise, mais entre le <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> et le -<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle. Le Prince de la légende devient «empereur d'Occitanie». -La Châtelaine a de grands yeux noirs qui «brillaient -comme deux lampes très douces. Un sourire charmant -écartait ses lèvres. Les anneaux de sa chevelure s'accrochaient -aux pierreries de sa robe entr'ouverte, et sous la -transparence de sa tunique on devinait la jeunesse du -corps». Le Château qu'elle apporte en dot à Julien «était -un palais de marbre blanc, bâti à la moresque, sur un -promontoire, dans un bois d'orangers... Les chambres, -pleines de crépuscule, se trouvaient éclairées par les -incrustations des murailles. De hautes colonnettes minces -comme des roseaux supportaient la voûte des coupoles, -décorées de reliefs imitant les stalactites des grottes. Il y -avait des jets d'eau dans les salles, des mosaïques dans les -cours, des cloisons festonnées, mille délicatesses d'architecture, -et partout un tel silence que l'on entendait le frôlement -d'une écharpe ou l'écho d'un soupir». Flaubert nous -décrit tous les chiens de la meute de Julien, les bêtes qu'il -chassait, la manière dont il «volait le héron, le milan, -la corneille et le vautour». Au lieu que saint Antonin nous -dit qu'il «se conduit avec vaillance à la guerre», nous -apprenons ici qu'il combat «les templiers de Jérusalem, -le suréna des Parthes, le négud d'Abyssinie et l'empereur -de Calicut, les Scandinaves, des Nègres, des Indiens, des<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> -Troglodytes», et que «c'est lui, et pas un autre, qui assomma -la guivre de Milan et le dragon d'Oberbirbach».</p> - -<p>A l'aide de ces moyens, Flaubert nous transporte parmi -le luxe fabuleux du monde de la chevalerie. Cependant il -n'oublie jamais que l'histoire de Julien est un conte populaire. -Il y a introduit des épisodes empruntés à des contes -semblables.</p> - -<p>L'aventure qui arrive à Julien avec une épée sarrasine -est toute pareille à celle du prince Agib, qui fait tomber un -couteau pointu d'une haute étagère.</p> - -<p>«Son père, le voulant réjouir, lui fit cadeau d'une grande -épée sarrasine.</p> - -<p>«Elle était au haut d'un pilier, dans une panoplie. Pour -l'atteindre, il fallut une échelle. Julien y monta. L'épée -trop lourde lui échappa des doigts, et en tombant frôla -le bon seigneur de si près que sa houppelande en fut coupée. -Julien crut avoir tué son père, et s'évanouit.»</p> - -<p>De même que les pauvres des <i>Contes de Gascogne</i>, le -Lépreux a une extraordinaire lourdeur:</p> - -<p>«Dès qu'il entra dans la barque, elle enfonça prodigieusement, -écrasée par son poids; une secousse la remonta, -et Julien se mit à ramer.»</p> - -<p>La gradation des demandes du misérable est triple, ainsi -que dans le <i>folklore</i>: J'ai faim, j'ai soif, j'ai froid! Et il y a -comme un vague souvenir de la cruauté du Loup dans le -<i>Petit Chaperon rouge</i>, sous l'insistance du Lépreux: «Viens<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span> -près de moi... Déshabille-toi... Réchauffe-moi; pas avec tes -mains—non—toute ta personne.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ainsi Gustave Flaubert a réussi à fondre et à unir dans -un miraculeux émail littéraire tout l'appareil de la chevalerie -avec le plus simple des contes pieux du peuple. Et -parmi cette éblouissante fusion, nous voyons se dessiner les -attitudes d'un Julien cruellement passionné, dont l'âme -est tout près de la nôtre. C'est ainsi que les nobles poètes de -l'âge d'Élisabeth créaient avec les ballades des pauvres -gens de la campagne les héros que nous admirons dans -leurs drames. Une des gloires de Flaubert sera d'avoir senti -si vivement que la grande force de création vient de l'imagination -obscure des peuples et que les chefs-d'œuvre -naissent de la collaboration d'un génie avec une descendance -d'anonymes.</p> - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span></p> - - - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a><br /><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span></p> -<h2>LA TERREUR ET LA PITIÉ</h2> - -<hr class="chap"/> - - -<h2><a name="LA_TERREUR_ET_LA_PITIE" id="LA_TERREUR_ET_LA_PITIE">LA TERREUR ET LA PITIÉ</a></h2> - -<h3>I</h3> - - -<p>La vie humaine est d'abord intéressante pour elle-même; -mais, si l'artiste ne veut pas représenter une abstraction, il -faut qu'il la place dans son milieu. L'organisme conscient a -des racines personnelles profondes; mais la société a développé -en lui tant de fonctions hétérogènes qu'on ne saurait -trancher ces milliers de suçoirs par où il se nourrit sans -le faire mourir. Il y a un instinct égoïste de la conservation -de l'individu; il y a aussi le besoin des autres êtres, parmi -lesquels l'individu se meut.</p> - -<p>Le cœur de l'homme est double; l'égoïsme y balance la -charité; la personne y est le contre-poids des masses; la -conservation de l'être compte avec le sacrifice aux autres; -les pôles du cœur sont au fond du moi et au fond de l'humanité.</p> - -<p>Ainsi l'âme va d'un extrême à l'autre, de l'expansion de -sa propre vie à l'expansion de la vie de tous. Mais il y a une -route à faire pour arriver à la pitié, et voici comment on -pourrait en marquer les étapes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span></p> - -<p>L'égoïsme vital éprouve des craintes personnelles: c'est -le sentiment que nous appelons <span class="smcap">TERREUR</span>. Le jour où la -personne se représente, chez les autres êtres, les craintes -dont elle souffre, elle est parvenue à concevoir exactement -ses relations sociales.</p> - -<p>Or, la marche de l'âme est lente et difficile, pour aller de -la terreur à la pitié.</p> - -<p>Cette terreur est d'abord extérieure à l'homme. Elle -naît de causes surnaturelles, de la croyance aux puissances -magiques, de la foi au destin que les anciens ont si -magnifiquement représentée; mais une rencontre fortuite -d'accidents réels peut exciter une terreur intense causée -par des circonstances indépendantes de l'homme.</p> - -<p>La terreur est intérieure à l'homme, bien que déterminée -encore par des causes qui ne dépendent pas de nous, dans -la folie, la double personnalité, la suggestion; mais elle -peut être provoquée par l'homme lui-même, et par sa -recherche de sensations—que ce soit la quintessence de -l'amour, de la littérature, ou de l'étrangeté qui le conduise -à l'au-delà.</p> - -<p>Quand la vie intérieure l'a mené jusqu'au néant de ces -excitations, il considère les choses terribles avec une certaine -ironie, mais où l'énervement se traduit encore par une -excessive acuité de sensations. La placidité béate de l'existence -s'oppose vivement dans son esprit à l'influence des -terreurs provoquées, extérieures, ou surnaturelles,—mais -cette existence matérielle ne semble pas le dernier but -de l'activité humaine et on peut encore y être troublé par -la superstition.</p> - -<p>A cet extrême, l'homme entrevoit le terme inférieur de<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> -la terreur, pénètre dans l'autre moitié de son cœur, essaye -de se représenter dans les autres êtres la misère, la souffrance -et la crainte, chasse de lui toutes terreurs humaines ou -surhumaines pour ne plus connaître que la pitié.</p> - -<p>Or, toutes les terreurs que l'homme a pu éprouver, la -longue série des criminels les a reproduites d'âge en âge -jusqu'à nos jours. Les actions des simples et des gueux -sont des effets de la terreur et répandent la terreur. La -superstition et la magie, la soif de l'or, la recherche de la -sensation, la vie brutale et inconsciente, autant de causes -des crimes qui mènent à la vision de l'échafaud futur, ou à -l'échafaud lui-même, avec son horrible réalité.</p> - -<p>L'homme devient pitoyable, après avoir ressenti toutes -les terreurs, après les avoir rendues concrètes en les incarnant -dans ces pauvres êtres qui en souffrent.</p> - -<p>On a pitié de cette misère, et on tente de recréer la -société, d'en bannir toutes les terreurs par la Terreur, de -faire un monde neuf où il n'y ait plus ni pauvres, ni gueux. -L'incendie devient mathématique, l'explosion raisonnée, la -guillotine volante. On tue pour le principe; sorte d'homœopathie -du meurtre. Le ciel est plein d'étoiles rouges. La fin -de la nuit sera une aurore sanglante.</p> - -<p>Tout cela serait bon, serait juste, si l'extrême terreur n'entraînait -autre chose; si la pitié présente de ce qu'on supprime -n'était plus forte que la pitié future de ce qu'on veut -créer; si le regard d'un enfant ne faisait chanceler les meurtriers -des générations d'hommes; si le cœur n'était double, -enfin, même dans les poitrines des ouvriers de la terreur -future.</p> - -<p>Ainsi est atteint le but et nous sommes venus par le<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> -chemin du cœur et par le chemin de l'histoire de la terreur à -la pitié; nous avons compris que les événements du monde -extérieur peuvent être parallèles aux émotions du monde -intérieur; nous avons pressenti que dans une seconde de -vie intense nous revivons virtuellement et actuellement -l'univers.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Les anciens ont saisi le double rôle de la terreur et de la -pitié dans la vie humaine. L'intérêt des autres passions -semblait inférieur, tandis que ces deux émotions extrêmes -emplissaient l'âme entière. L'âme devait être en quelque -manière une harmonie, une chose symétrique et équilibrée. -Il ne fallait pas la laisser en état de trouble; on cherchait à -balancer la terreur par la pitié. L'une de ces passions chassait -l'autre, et l'âme redevenait calme; le spectateur sortait -satisfait. Il n'y avait pas de moralité dans l'art; il y avait -à faire l'équilibre dans l'âme. Le cœur, sous l'empire d'une -seule émotion, eût été trop peu artistique à leurs yeux.</p> - -<p>La purgation des passions, ainsi que l'entendait Aristote, -cette purification de l'âme, n'était peut-être que le -calme ramené dans un cœur palpitant. Car il n'y avait dans -le drame que deux passions, la terreur et la pitié, qui -devaient se faire contre-poids, et leur développement intéressait -l'artiste à un point de vue bien différent du nôtre. -Le spectacle que cherchait le poète n'était pas sur la scène.<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> -mais dans la salle. Il se préoccupait moins de l'émotion -éprouvée par l'acteur que de ce que sa représentation -soulevait dans le spectateur. Les personnages étaient -vraiment de gigantesques marionnettes terrifiantes ou -pitoyables. On ne raisonnait pas sur la description des -causes, mais on percevait l'intensité des effets.</p> - -<p>Or, les spectateurs n'éprouvaient que les deux sentiments -extrêmes qui emplissent le cœur. L'égoïsme menacé leur -donnait la terreur; la souffrance partagée leur donnait la -pitié. Ce n'était pas la fatalité dans l'histoire d'Œdipe ou -des Atrides qui occupait le poète, mais l'impression de cette -fatalité sur la foule.</p> - -<p>Le jour où Euripide analysa l'amour sur la scène, on put -l'accuser d'immoralité; car on ne lui reprochait pas le développement -de la passion chez ses personnages, mais celle qui -pourrait se développer chez ceux qui les voyaient.</p> - -<p>On aurait pu concevoir l'amour comme un mélange de -ces deux passions extrêmes qui se partageaient le théâtre. -Car il y a en lui de l'admiration, de l'attendrissement et du -sacrifice, un sentiment du sublime qui participe de la terreur, -une commisération délicate, et un désintéressement -suprême qui viennent de la pitié; si bien que peut-être les -deux moitiés de l'amour se joignent avec une force supérieure -là où d'un côté il y a l'admiration la plus effrayée, où -de l'autre il y a la pitié qui se sacrifie le plus sincèrement.</p> - -<p>Ainsi, l'amour perd son égoïsme exclusif qui fait des -amants deux centres d'attraction tour à tour: car l'amant -doit être tout pour son amante, comme l'amante doit être -tout pour son amant. Il est devenu l'alliance la plus noble -d'un cœur plein de sublime avec un cœur plein de désintéressement.<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> -Les femmes ne sont plus Phèdre ni Chimène, -mais Desdémone, Imogène, Miranda, ou Alceste.</p> - -<p>L'amour a sa place entre la terreur et la pitié. Sa représentation -est le plus délicat passage d'une de ces passions -à l'autre; et elle les soulève toutes deux dans le spectateur, -dont l'âme prend ainsi plus d'intérêt que celle du personnage -qui joue.</p> - -<p>L'analyse des passions dans la description des héros ou -dans le rôle des acteurs est déjà une pénétration de l'art -par la critique. L'examen que la personne représentée fait -d'elle-même provoque un examen imité chez le spectateur. -Il perd la sincérité de ses impressions; il ratiocine, discute, -compare; les femmes cherchent parfois dans ces développements -des moyens matériels pour tromper, et les hommes -des moyens moraux pour découvrir; la déclamation rhétorique -est vide; la déclamation psychologique est pernicieuse.</p> - -<p>Les passions représentées non plus pour l'acteur, mais -pour le spectateur, ont une haute portée morale. En entendant -les <i>Sept contre Thèbes</i>, dit Aristophane, on était plein -d'Arès. La fureur guerrière et la terreur des armes ébranlait -tous les assistants. Puis les deux frères se tuant, les deux -sœurs les enterrant, malgré des ordres cruels et une mort -imminente, la pitié chassait la terreur; le cœur se calmait, -l'âme reprenait de l'harmonie.</p> - -<p>A de semblables effets une composition spéciale est -nécessaire. Le drame implexe diffère systématiquement du -drame complexe. La situation dramatique tout entière est -dans l'exposition d'un état tragique, qui contient en puissance -le dénouement. Cet état est exposé symétriquement,<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> -avec une mise en place rigoureuse et définie du sujet et de la -forme. D'un côté ceci; de l'autre cela.</p> - -<p>Il suffit de lire Eschyle avec quelque attention pour -percevoir cette permanente symétrie qui est le principe de -son art. La fin des pièces est pour lui une rupture de l'équilibre -dramatique. La tragédie est une crise, et sa solution -une accalmie. En même temps, à Égine, un peu plus tard à -Olympie, des sculpteurs de génie, obéissant aux mêmes -principes d'art, ornaient les frontons des temples de figures -humaines et de compositions scéniques symétriquement -groupées des deux côtés d'une rupture d'harmonie centrale. -Les crises des attitudes, réelles mais immobiles, sont -placées dans une composition dont le total explique chacune -des parties.</p> - -<p>Phidias et Sophocle furent en art des révolutionnaires -réalistes. Le type humain qui nous paraît idéalisé dans leurs -œuvres est la nature même, telle qu'ils la concevaient. Le -mouvement de la vie fut suivi jusque dans ses courbes les -plus molles. Au témoignage d'Aristote, un acteur d'Eschyle -reprochait à un acteur de Sophocle de <i>singer</i> la nature, au -lieu de l'imiter. Le drame implexe avait disparu de la scène -artistique. Le mouvement réaliste devait encore s'accentuer -avec Euripide.</p> - -<p>La composition d'art cessa d'être la représentation d'une -crise. La vie humaine intéressa par son développement. -L'<i>Œdipe</i> de Sophocle est une sorte de roman. Le drame fut -découpé en tranches successives; la crise devint finale, au -lieu d'être initiale; l'exposition, qui était dans l'art antérieur -la pièce elle-même, fut réduite pour permettre le -jeu de la vie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span></p> - -<p>Ainsi naquit l'art postérieur à Eschyle, à Polygnote, et -aux maîtres d'Égine et d'Olympie. C'est l'art qui est venu -jusqu'à nous par le théâtre et le roman.</p> - -<p>Comme toutes les manifestations vitales, l'action, l'association -et le langage, l'art a passé par des périodes analogues -qui se reproduisent d'âge en âge. Les deux points -extrêmes entre lesquels l'art oscille semblent être la Symétrie -et le Réalisme. Dans la Symétrie, la vie est assujettie -à des règles artistiques conventionnelles; dans le Réalisme, -la vie est reproduite avec toutes ses inflexions les plus -inharmoniques.</p> - -<p>De la période symétrique du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> et du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, l'art -a passé à la période psychologique, réaliste et naturiste des -<span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup>, <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles. Sous l'influence des règles antiques -au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>, il s'est développé un art conventionnel que le -mouvement du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> et du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle a rompu. Nous -touchons aujourd'hui, après le romantisme et le naturalisme, -à une nouvelle période de symétrie. L'Idée qui -est fixe et immobile semble devoir se substituer de nouveau -aux Formes Matérielles, qui sont changeantes et flexibles.</p> - -<p>Au moment où se crée un art nouveau, il est utile de ne -pas s'attacher uniquement à la considération de la floraison -indépendante des Primitifs et des Préraphaélites; il ne faut -pas négliger les belles constructions des crises de l'âme et du -corps qu'ont exécutées Eschyle et les maîtres d'Égine et -d'Olympie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span></p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Avant d'examiner le rôle que peuvent jouer dans l'art -ces crises de l'âme et du corps, il n'est pas inutile de regarder -derrière nous et autour de nous la forme littéraire prépondérante -dans les temps modernes, c'est-à-dire le roman.</p> - -<p>Sitôt que la vie humaine parut intéressante par son développement -même, qu'il fût intérieur ou extérieur, le roman -était né. Le roman est l'histoire d'un individu, qu'il soit -Encolpe, Lucius, Pantagruel, Don Quichotte, Gil Blas ou -Tom Jones. L'histoire était extérieure plutôt avant la fin -du siècle dernier et Clarisse Harlowe; mais pour être devenue -intérieure, la trame de la composition n'a pas changé. -<i>Historiola animæ, sed historiola.</i></p> - -<p>Les tourments de l'âme avec Gœthe, Stendhal, Benjamin -Constant, Alfred de Vigny, devinrent prédominants. -La liberté personnelle avait été dégagée par la révolution -américaine, par la révolution française. L'homme libre -avait toutes les aspirations. On sentait plus qu'on ne pouvait. -Un élève notaire se tua en 1810, et laissa une lettre où -il annonçait sa résolution, parce qu'à la suite de sérieuses -réflexions il avait reconnu qu'il était incapable de devenir -aussi grand que Napoléon. Tous éprouvaient ceci dans tous -les rayons de l'activité humaine. Le bonheur personnel -devait être au fond des bissacs que chacun de nous porte -devant et derrière lui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span></p> - -<p>La maladie du siècle commença. On voulut être aimé -pour soi-même. Le cocuage devint triste. La vie aussi: -c'était un tissu d'aspirations excessives que chaque mouvement -déchirait. Les uns se jetèrent dans des mysticismes -singuliers, chrétiens, extravagants, ou immondes; les autres, -poussés du démon de la perversité, se scarifièrent le cœur, -déjà si malade, comme on taquine une dent gâtée. Les autobiographies -vinrent au jour sous toutes les formes.</p> - -<p>Alors la science du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, qui devenait géante, se -mit à envahir tout. L'art se fit biologique et psychologique. -Il devait prendre ces deux formes positives, puisque Kant -avait tué la métaphysique. Il devait prendre une apparence -d'érudition. Le <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle est gouverné par la naissance de -la chimie, de la médecine et de la psychologie, comme le -<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> est mené par la renaissance de Rome et d'Athènes. Le -désir d'entasser des faits singuliers et archéologiques y est -remplacé par l'aspiration vers les méthodes de liaison et de -généralisation.</p> - -<p>Mais, par un recul étrange, les généralisations des esprits -artistiques ayant été trop hâtives, les lettres marchèrent -vers la déduction, tandis que la science marchait vers l'induction.</p> - -<p>Il est singulier que, dans le temps où on parle synthèse, -personne ne sache en faire. La synthèse ne consiste pas à -rassembler les éléments d'une psychologie individuelle, ni -à réunir les détails de description d'un chemin de fer, d'une -mine, de la Bourse ou de l'Armée.</p> - -<p>Ainsi entendue, la synthèse est de l'énumération; et si -des ressemblances que présentent les moments de la série -l'auteur cherche à tirer une idée générale, c'est une banale<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> -abstraction, qu'il s'agisse de l'amour des salons ou du -ventre de Paris. La vie n'est pas dans le général, mais dans -le particulier; l'art consiste à donner au particulier l'illusion -du général.</p> - -<p>Présenter ainsi la vie des entités partielles de la société, -c'est faire de la science moderne à la façon d'Aristote. La -généralité engendrée par l'énumération complète des parties -est une variété du syllogisme. «L'homme, le cheval, le -mulet vivent longtemps, écrit Aristote.—Or, l'homme, le -cheval et le mulet sont tous les animaux sans fiel.—Donc -tous les animaux sans fiel vivent longtemps.»</p> - -<p>Ceci n'est pas une désespérante tautologie, mais c'est le -syllogisme énumératif, qui n'a aucune rigueur scientifique. -Il repose en effet sur une énumération complète; et il est -impossible, dans la nature, de parvenir à un tel résultat.</p> - -<p>La monotone nomenclature des détails psychologiques -ou physiologiques ne peut pas servir à donner les idées -générales de l'âme et du monde; et cette manière d'entendre -et d'appliquer la synthèse est une forme de la déduction.</p> - -<p>Ainsi le roman analyste et le roman naturaliste, en -faisant usage de ce procédé, pèchent contre la science qu'ils -invoquent tous deux.</p> - -<p>Mais s'ils emploient faussement la synthèse, ils appliquent -aussi la déduction en plein développement de la science -expérimentale.</p> - -<p>Le roman analyste pose la psychologie du personnage, la -commente finement et déduit de là une vie entière.</p> - -<p>Le roman naturaliste pose la physiologie du personnage, -décrit ses instincts, son hérédité, et déduit de là l'ensemble -de ses actions.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span></p> - -<p>Cette déduction unie à la synthèse énumérative constitue -la méthode propre des romans analystes et naturalistes.</p> - -<p>Car le romancier moderne prétend avoir une méthode -scientifique, réduire les lois naturelles et mathématiques en -formules littéraires, observer comme un naturaliste, expérimenter -comme un chimiste, déduire comme un algébriste.</p> - -<p>L'art véritablement entendu semble au contraire se -séparer de la science par son essence même.</p> - -<p>Dans la considération d'un phénomène de la nature, le -savant suppose le déterminisme, cherche les causes de ce -phénomène et ses conditions de détermination; il l'étudie au -point de vue de l'origine et des résultats; il se l'asservit à -lui-même, pour le reproduire, et l'asservit à l'ensemble des -lois du monde pour l'y lier; il en fait un déterminable et un -déterminé.</p> - -<p>L'artiste suppose la liberté, regarde le phénomène -comme un tout, le fait entrer dans sa composition avec ses -causes rapprochées, le traite comme s'il était libre, lui-même -libre dans sa manière de le considérer.</p> - -<p>La science cherche le général par le nécessaire; l'art doit -chercher le général par le contingent; pour la science, le -monde est lié et déterminé; pour l'art, le monde est discontinu -et libre; la science découvre la généralité extensive; -l'art doit faire sentir la généralité intensive; si le domaine -de la science est le déterminisme, le domaine de l'art est la -liberté.</p> - -<p>Les êtres vivants, spontanés, libres, dont la synthèse -psychologique et physiologique, malgré certaines conditions -déterminées, dépendra des séries qu'ils rencontreront,<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span> -des milieux qu'ils traverseront, tels seront les objets de -l'art. Ils ont des facultés de nutrition, d'absorption et d'assimilation; -mais il faut tenir compte du jeu compliqué des -lois naturelles et sociales, que nous appelons hasard, que -l'artiste n'a pas à analyser, qui est véritablement pour lui le -Hasard, et qui amène à l'organisme physique et conscient -les choses dont il peut se nourrir, qu'il peut absorber et -s'assimiler.</p> - -<p>Ainsi la synthèse sera celle d'un être vivant.</p> - -<p>Si toutes les conditions de la vie humaine pouvaient être -déterminées ou prévues, a écrit Kant, on calculerait les -actions des hommes comme des éclipses.</p> - -<p>La science des choses humaines n'a pas encore atteint la -science des choses célestes.</p> - -<p>La physiologie et la psychologie ne sont malheureusement -pas beaucoup plus avancées que la météorologie; et les -actions que prédit la psychologie de nos romans sont -d'ordinaire aussi faciles à prévoir que la pluie pendant -l'orage.</p> - -<p>Mais il faut trouver le moyen de nourrir artistiquement -l'être physique et conscient des événements que le Hasard -lui offre. On ne peut pas donner de règles pour cette synthèse -vivante. Ceux qui n'en ont pas d'idée, et qui clament -sans cesse <i>à la synthèse</i>, retardent en art, comme Platon -retardait en science.</p> - -<p>«Quand j'ajoute <i>un à un</i>, disait Platon dans sa <i>République</i>, -qu'est-ce qui devient <i>deux</i>, l'unité à laquelle j'ajoute, -ou celle qui est ajoutée?»</p> - -<p>Pour un esprit aussi profondément déductif, la série -des nombres devait naître analytiquement; le nouvel être<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span> -<i>deux</i> devait être enveloppé dans l'une des unités dont la -jonction l'engendrait.</p> - -<p>Nous disons que le nombre <i>deux</i> est produit synthétiquement, -qu'il intervient dans l'addition un principe différent -de l'analyse; et Kant a montré que la sériation des nombres -était le résultat d'une synthèse <i>à priori</i>.</p> - -<p>Or, dans la vie la synthèse qui s'opère est aussi radicalement -différente de l'énumération générale des détails -psychologiques et physiologiques ou du système déductif.</p> - -<p>Il y a peu d'exemples meilleurs de la représentation de la -vie qu'un passage d'<i>Hamlet</i>.</p> - -<p>Deux actions dramatiques se partagent la pièce, l'une -extérieure à Hamlet, l'autre intérieure. A la première se -rattache le passage des troupes de Fortinbras (act. IV, -sc. <span class="smcap">V</span>) qui traversent le Danemark pour attaquer la -Pologne. Hamlet les voit passer. Comment l'action intérieure -à Hamlet se nourrira-t-elle de cet événement extérieur? -Voici; Hamlet s'écrie:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i4">Comment, je reste immobile,<br /></span> -<span class="i0">Moi qui ai, par mon père tué, ma mère souillée,<br /></span> -<span class="i0">Des excitations de la raison et du sang,<br /></span> -<span class="i0">Et je laisse tout dormir? Quand, à ma honte, je vois<br /></span> -<span class="i0">L'imminente mort de vingt mille hommes<br /></span> -<span class="i0">Qui, pour une fantaisie et un jeu de gloire,<br /></span> -<span class="i0">Vont vers leurs tombes!<br /></span> -</div></div> - -<p>Ainsi la synthèse est accomplie; et Hamlet s'est assimilé -pour sa vie intérieure un fait de la vie extérieure. Claude -Bernard distinguait dans les êtres vivants le milieu intérieur -et le milieu extérieur; l'artiste doit considérer en eux la vie<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> -intime et la vie externe, et nous faire saisir les actions et -les réactions, sans décrire ni discuter.</p> - -<p>Or, les émotions ne sont pas continues; elles ont un point -extrême et un point mort. Le cœur éprouve, au moral, une -systole et une diastole, une période de contraction, une -période de relâchement. On peut appeler <i>crise</i> ou <i>aventure</i> -le point extrême de l'émotion. Chaque fois que la double -oscillation du monde extérieur et du monde intérieur amène -une rencontre, il y a une «aventure» ou une «crise». Puis -les deux vies reprennent leur indépendance, chacune fécondée -par l'autre.</p> - -<p>Depuis la grande renaissance romantique, la littérature -a parcouru tous les moments de la période de relâchement -du cœur, toutes les émotions lentes et passives. A cela -devaient aboutir les descriptions de la vie psychologique et -de la vie physiologique déterminées. A cela aboutira le -roman des masses, si on y fait disparaître l'individu.</p> - -<p>Mais la fin du siècle sera peut-être menée par la devise -du poète Walt Whitman: <i>Soi-Même et en Masse.</i> La littérature -célébrera les émotions violentes et actives. L'homme -libre ne sera pas asservi au déterminisme des phénomènes -de l'âme et du corps. L'individu n'obéira pas au despotisme -des masses, ou il les suivra volontairement. Il se laissera -aller à l'imagination et à son goût de vivre.</p> - -<p>Si la forme littéraire du roman persiste, elle s'élargira -sans doute extraordinairement. Les descriptions pseudo-scientifiques, -l'étalage de psychologie de manuel et de biologie -mal digérée en seront bannis. La composition se précisera -dans les parties, avec la langue; la construction sera -sévère; l'art nouveau devra être net et clair.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span></p> - -<p>Alors le roman sera peut-être un roman d'<i>aventures</i> dans -le sens le plus large du mot, le roman des crises du monde -intérieur et du monde extérieur, l'histoire des émotions de -l'individu et des masses, soit que les hommes cherchent du -nouveau dans leur cœur, dans l'histoire, dans la conquête -de la terre et des choses, ou dans l'évolution sociale.</p> - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span></p> - - - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a><br /><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span></p> -<h2>LA PERVERSITÉ</h2> - -<hr class="chap"/> - - -<h2><a name="LA_PERVERSITE" id="LA_PERVERSITE">LA PERVERSITÉ</a></h2> - -<h3>I</h3> - - -<p>«Vivre, a écrit Ibsen, c'est combattre avec les êtres fantastiques -qui naissent dans les chambres secrètes de notre -cœur et de notre cerveau; être poète, c'est tenir jugement -sur soi-même.»</p> - -<p>Ces vers sont terribles. Ils disent toute la perversité qui -hante les têtes de notre temps. Je voudrais esquisser ce que -j'y vois, et dire quelques mots sur cette perversité.</p> - -<p>Le premier aspect du monde, centralisateur, égoïste et -logique, est la continuité. L'expérience de Weber pourrait -se formuler ainsi: la notion de continuité croît en raison -inverse de la spécialisation tactile. Nous mettons la continuité -dans les choses par la centralisation nerveuse, qui -nous donne le continu dans la quantité et par la généralisation -logique, qui nous donne le continu dans la qualité. -Tel est l'aspect simple et extérieur de l'univers, qui résulte -de la position de notre unité au milieu d'une multiplicité -que nous coordonnons.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span></p> - -<p>La spécialisation tactile, la science qui en est comme le -prolongement instrumental, nous apprennent que le monde -est en réalité discontinu. L'espace interstellaire ne diffère -de l'espace intermoléculaire que parce que nous sommes -placés entre les deux et que nous mesurons leurs rapports. -La notion de temps qui est engendrée par celle de l'espace -n'est pas plus exacte sous son premier aspect continu. Il peut -y avoir de l'infini entre les moments d'un temps divisé à -l'infini. On perçoit très bien que le temps psychologique -(et le temps astronomique se mesure par des différences de -position dans l'espace) est essentiellement variable. Notre -notion du temps se transforme du sauvage à l'homme civilisé, -de l'enfant à l'adulte, du rêve à la veille.</p> - -<p>Ainsi l'aspect dernier du monde, après le perfectionnement -des sens et de la connaissance, est la discontinuité. -(Il serait facile de montrer que qualitativement c'est aussi -la notion de ressemblance qui précède la notion de l'extrême -différenciation, et que là encore s'affirme la loi du passage de -l'homogène à l'hétérogène.)</p> - -<p>La vision passionnelle et morale de l'univers s'adapte -successivement aux mêmes points de vue. L'âme est une -d'abord, et qu'elle regarde, raisonne ou désire, elle s'applique -tout entière. La notion de la diversité des objets et -de la diversité de ses propres parties ne lui vient que plus -tard. Elle se conçoit alors sous forme de sensation, de -raison, ou de volonté, et accorde une prépondérance à ses -espèces. Si elle réalise des créations esthétiques, elle les -sépare et leur donne à chacune leur domaine; elle ne produit -pas l'homme tout entier, fin et courageux, aventureux -et prudent, comme Odysseus; elle jette sur la scène un ambitieux,<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> -un jaloux, un irrésolu, Macbeth. Othello, Hamlet. -De même que les modernes distinguent dans la gamme -des couleurs des nuances que les anciens n'apercevaient pas, -l'âme a fait aussi son éducation des nuances: là où elle était -pourpre, elle se voit violette, et mauve, et cerise, et orange, -et plus elle se différencie, plus elle donne de valeur à ses -molécules.</p> - -<p>Le point de départ moral de l'homme est l'égoïsme. C'est -le reflet sentimental de la loi de l'existence, par laquelle -l'être tend à persister dans son être. La perversité morale -(et j'entends perversité en me plaçant au point de vue de la -nature) naît au moment même où l'homme conçoit qu'il y -a d'autres êtres semblables à lui et leur sacrifie une part de -son moi. La fleur douloureuse de cette perversité est le -plaisir du sacrifice. Et si le sacrifice n'est accompli que -pour lui-même cette perversité est absolue: car l'être -s'annule dans le but positif du plaisir, au lieu que l'hédoniste -ne se tuait que pour éviter la négation douleur. Mais -si le sacrifice est accompli en vue des autres hommes, au -profit de la masse, si l'être tend à persister dans d'autres -êtres, de la perversité première est sortie une moralité plus -haute, supérieure à la nature même.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>«Ces êtres fantastiques qui naissent dans les chambres -de notre cœur et de notre cerveau» sont des créations ou<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> -des fantômes. Je vois que l'effroyable perversité de Shakespeare -a engendré dans sa tête Lear, Richard III, Antoine, -Caliban, Falstaff, Miranda, et tant d'autres si divers, qu'il -avait voulus tels, et que l'extrême différenciation de ses -passions lui a permis de projeter tous, après avoir lutté -contre eux. Mais je vois que dans les <i>Revenants</i> le fantôme -du père d'Oswald Alving germe dans le cerveau du fils et -l'opprime et le terrifie, et que le fils succombe à la lutte. Je -vois tous les pauvres êtres romantiques éclos dans la tête -de M<sup>me</sup> Bovary ou de Frédéric Moreau les assujettir et les -mener à la mort ou au lamentable ennui de la vie.</p> - -<p>Car ceux qui ont pu se différencier et cesser d'être eux-mêmes -savent appliquer leur volonté à la création esthétique, -ou l'ignorent, ont engendré les êtres fantastiques, ou -sont leur proie. Le plus terrible fantôme, sans apparence, -sans forme, que rencontre Peer Gynt, le héros d'Ibsen, qui -se conçoit sous un nombre infini de formes imaginaires -aussitôt réalisées, répond quand Peer Gynt lui demande -son nom: «Je m'appelle Moi-même.»</p> - -<p>On voit très clairement que dans la période que nous -traversons nous sommes <i>soumis</i> aux fantômes de l'hérédité -ou de l'extrême littérature. Car notre volonté ne sait plus -s'appliquer aux choses extérieures, ni projeter les êtres qui -naissent en nous. Les poètes regardent passer l'action, et la -regrettent,—mais ils n'agissent pas. Le prince Florimond -voyait s'enfuir le char où se rouillaient ses glaives; la Belle -au Bois Dormant sommeille sous des berceaux d'épines -neuf fois entrelacés; le plongeur regarde passer le long des -parois de sa cloche de verre, tiédie par la vie ambiante, -les pendules vivants de la mer. Et Florimond reste prisonnier<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> -des fleurs victorieuses; et les haies de ronces empêchent -la Belle d'allonger sa main; et la vitre des serres -chaudes et des cloches de verre arrête en buée l'haleine de -ceux qui voudraient galoper par la forêt ou secouer les -vagues. Et M. Maurice Maeterlinck nous dit: «J'aurais -voulu agir—mais à quoi bon—la mort est là, tout de suite, -qui anéantit l'activité. Voyez, elle est parmi les aveugles, -dans cette île de la vie, entourée par la mer inconnue et -montante, où ils sont arrivés d'étranges pays; et quand -l'action humaine est partie (—nous ne reviendrons plus—) -sur le vaisseau de guerre, l'intruse est venue au milieu des -sept princesses. Ayez pitié de nous! car la mort est proche, -et nous n'osons étendre la main, de peur de la toucher.»</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Imaginons donc un être dont le cerveau soit hanté de -fantômes qui ont une tendance à la réalité, comme les -images ont une tendance hallucinatoire, et qui, en même -temps, ne soit pas encore doué de la volonté nécessaire -pour agir, ou pour projeter ses fantômes après avoir lutté -contre eux. Je pense que cet être n'est pas rare, et qu'il -représente même un moment de l'évolution intellectuelle de -beaucoup d'artistes de notre temps. L'intelligence et -l'esthétique intérieure se forment bien plus tôt que la -volonté. Pour produire une œuvre d'art, il faut que la<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> -volonté ait atteint son développement. Auparavant les -créations ou les fantômes de l'artiste, puisqu'il ne peut pas -encore les réaliser esthétiquement, s'interposeront entre lui -et la société, l'isoleront du monde, ou il les introduira dans -l'univers, à la manière de Don Quichotte, qui n'a point -d'autre folie que celle-là.</p> - -<p>Cet être m'apparaît nettement dans l'<i>Écornifleur</i> de -Jules Renard.</p> - -<p>L'Écornifleur est un jeune homme dont le cerveau est -peuplé de littérature. Rien pour lui ne se présente comme -un objet normal. Il voit le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle à travers Goncourt, -les ouvriers à travers Zola, la société à travers Daudet, les -paysans à travers Balzac et Maupassant, la mer à travers -Michelet et Richepin. Il a beau regarder la mer, il n'est -jamais au niveau de la mer. S'il aime, il se rappelle les -amours littéraires. S'il viole, il s'étonne de ne pas violer -comme en littérature. Sa tête est pleine de fantômes.</p> - -<p>Il apporte ces fantômes dans un ménage bourgeois. -Jamais il ne sera au niveau de ce ménage, ni le ménage au -sien. Il veut intéresser des gens qu'il voit déformés, et il les -déforme pour les obliger à l'intéresser. Il se doit à sa -littérature de traiter le mari en Homais, la femme en -M<sup>me</sup> Bovary, et de violer la nièce par un beau jour d'été. -Entre temps, il vit aux crochets de la famille—car l'Écornifleur -est pauvre de nature.</p> - -<p>Mais la volonté manque à ses créations. Il est encore -trop lui-même. Il rencontre le même être que Peer Gynt. -Il a pitié et peur du mari. Le baiser soudain de la femme -l'effare, et il se sent dans une action réelle sans soutien -littéraire. La jeune fille forcée pousse des cris, souffre, se<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span> -lamente—et les fantômes de son cerveau n'étaient pas -ainsi. L'Écornifleur cède devant lui-même; il ne sait pas -réaliser dans la vie les êtres fantastiques qui ont poussé -dans sa tête; il faut qu'il attende le jour où sa volonté -formée les projettera dans l'art.</p> - -<p>Un pouce de plus à son vouloir, et c'est Chambige. Un -pouce de moins, et c'est Poil-de-Carotte. Un peu plus -d'énergie dans l'action, et il est criminel. Un peu moins -d'extériorisation, et le pauvre enfant se plaint de ne pas -être compris.</p> - -<p>Et comme ce roman est bien celui des <i>crises</i>! L'être -fantastique conçu par l'Écornifleur est arrivé à sa pleine -croissance, il voit la femme qu'il se doit d'aimer; il va descendre -à sa chambre, au milieu de la nuit; déjà elle a les -jambes levées. Mais l'<i>aventure</i> ne se produit pas; la femme -ne l'attend pas—elle dort—les portes seront fermées—l'Écornifleur -sera pieds nus et ridicule.—Il lit des vers en -élevant son âme jusqu'au fumivore; le miracle va se produire; -on écoutera ses poèmes comme il conçoit qu'on les -écoute: le mari fait vibrer son couteau dans une rainure de -la table et dit: «C'est fini?»</p> - -<p>Dans un roman fantastique comme Macbeth ou Hamlet, -la crise appelle l'aventure; l'état intérieur du personnage -projette le fantôme ou l'événement extérieur. Le pauvre -Écornifleur ne trouve jamais les aventures qu'il s'imaginait, -quand elles étaient des crises.</p> - -<p>Ainsi la perversité de l'Écornifleur ne va pas jusqu'à -pousser ses fantômes dans la vie, ni son esthétique à se -contenter de les créer dans l'art. Il est heureusement égoïste. -Il se rencontre sur son chemin et recule. Il n'a pas encore<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span> -pour ses créations assez de pitié pour se soumettre à elles, et -souffrir pour qu'elles vivent.</p> - -<p>La littérature a fait naître des êtres terribles dans les -chambres secrètes de son cœur et de son cerveau. Mais il -est devenu poète; et dans ce livre il a tenu jugement sur -lui-même.</p> - - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span></p> - - - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a><br /><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span></p> -<h2>LA DIFFÉRENCE ET LA RESSEMBLANCE</h2> - - -<hr class="chap" /> - -<h4>V</h4> - -<h2><a name="LA_DIFFERENCE_ET_LA_RESSEMBLANCE" id="LA_DIFFERENCE_ET_LA_RESSEMBLANCE">LA DIFFÉRENCE ET LA RESSEMBLANCE</a></h2> - - -<p>J'ai fait un livre où il y a des masques et des figures couvertes; -un roi masqué d'or, un sauvage au mufle de fourrure, -des routiers italiens à la face pestiférée et des routiers français -avec des faux visages, des galériens heaumés de rouge, -des jeunes filles subitement vieillies dans un miroir, et une -singulière foule de lépreux, d'embaumeuses, d'eunuques, -d'assassins, de démoniaques et de pirates, entre lesquels je -prie le lecteur de penser que je n'ai aucune préférence, étant -certain qu'ils ne sont point si divers. Et afin de le montrer -plus clairement je n'ai pris nulle garde à leur mascarade -pour les accoupler dans la chaîne de leurs histoires: car on -les trouve liées parce qu'elles furent semblables ou contraires. -Si vous en êtes étonnés je dirai volontiers que la -différence et la ressemblance sont des points de vue. Nous -ne savons pas distinguer un Chinois d'un autre Chinois, -mais les bergers retrouvent leurs moutons à des signes qui -nous sont invisibles. Et pour une fourmi les autres fourmis<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span> -paraissent aussi diverses que nos prêtres, nos soldats et nos -marchands. Si les microbes sont doués de la plus faible -conscience, ils ont des nuances par où ils se connaissent. -Nous ne sommes pas les seuls individus de cet univers. Ainsi -que dans le langage, les phrases se séparent peu à peu des -périodes, et les mots se libèrent des phrases pour prendre -leur indépendance et leur couleur, nous nous sommes graduellement -différenciés en une série de <i>moi</i> de valeur bien -relative. Car une couple de siècles effacent tout cela, et -nous ne saurions dire les marques dont se servaient les -Athéniens pour comparer le style d'Aristophane à la -manière d'Eupolis. Pour un observateur venu d'un autre -monde, mes embaumeuses et mes pirates, mon sauvage et -mon roi n'auraient aucune variété. Si par une certaine -convention on supposait à ce visiteur supérieur la vue -bornée d'un artiste en même temps que la généralisation -d'un savant, voici probablement ce qu'il dirait après avoir -pris une connaissance exacte de nos sociétés d'êtres animés:</p> - -<p>«Je remarque chez les hommes un nombre d'actes instinctifs -et imperfectibles puisqu'ils les accomplissent depuis -une dizaine de milliers d'années. Vous avez coutume de -broyer le grain, de pétrir la farine avec de l'eau, d'y mêler -de la levure de bière et d'en faire une pâte que vous rôtissez -jusqu'à ce qu'elle soit dorée. Depuis qu'il y a des hommes, ils -mangent du pain et le goût n'en est pas devenu amer. Vous -appliquez avec persistance le feu à la plupart de vos aliments. -Les abeilles ne construisent pas avec moins d'obstination -leurs rayons géométriques de cire et c'est ainsi que -les fourmis portent à des heures fixées leurs œufs transparents -au soleil. Je ne saisis pas très bien la nuance qu'il peut<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span> -y avoir entre le char de guerre du roi Agamemnôn et un -fiacre de la Compagnie des Petites-Voitures. Il faut classer -dans la même catégorie les feux successifs qui annoncèrent -en Grèce l'incendie de Troie avec le télégraphe de M. Hughes. -Le fusil à répétition et la flèche à pointe de silex sont -des moyens bien semblables d'un même instinct. J'estime -infiniment au-dessus des exceptions pratiques ou intellectuelles -que vous pouvez apercevoir un morceau de pain à -croûte brune retrouvé dans un sarcophage d'Égypte ou une -humble écuelle phénicienne, pareille à celles que tournent -encore pour vous les potiers de Provence. Une telle force de -tradition et d'instinct représente peut-être l'unique chance -qu'a la race humaine de laisser d'elle quelque souvenir à -travers l'universelle destruction des choses; car la terre n'a -même pas conservé les monuments de vos anthropopithèques.</p> - -<p>«Malgré le sens exquis des différences que vous entretenez -avec un souci d'artiste, l'un de vous a dit que l'homme -est un animal sociable. Votre congrégation en cités, provinces -et nations n'a donc rien de bien spécialisé; car les -monères, qui sont les plus simples des êtres faits de protoplasma, -n'ont pas d'autres habitudes. Et ces monères -entretiennent une grande justice dans la distribution de -leur nourriture. Tout ce que mange l'une d'elles est également -réparti entre les autres. Lorsqu'une monère est lassée -de la colonie, il lui suffit de couper les filaments qui la réunissaient -à son peuple. Les autres individus ne la poursuivent -et ne la punissent jamais. Elle va flotter vers des eaux -nouvelles, parmi les monères libres que vos savants nomment, -je crois, <i>saprophytes</i>. Je respecte infiniment ces vénérables<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> -monères, dont l'organisation primitive réalise le -type de la vie parfaite dans une société.</p> - -<p>«Quoique vos psychologues aient divisé vos passions en -des bandelettes légères de nuances extrêmement délicates, -leur jeu me semble borné, en somme, au peu d'actes nécessaires -à la conservation de vos espèces.</p> - -<p>«En adoptant le point de vue moral que vous affectionnez, -on ne saurait donner de réelle supériorité au plus -subtil de vos philosophes sur un petit globule de pus. Ces -globules blancs sont des éléments libres qui ont autant de -facultés de choix. Ils préfèrent les substances chimiques -selon les mêmes lois que vous trouvez plus d'agrément aux -choses. Si la sensation humaine est comme le logarithme de -l'excitation, le goût des globules blancs pour les proportions -différentes des cultures ou des solutions qu'on leur présente -varie dans la même mesure. Vos globules ont des individualités -très fines, et il est possible d'en faire, grâce à votre -belle faculté de l'habitude qui les mithridatise pour certains -poisons, des automates bien semblables à ceux que votre -Pascal voulait construire en donnant la foi aux êtres -rationnels. La spécialisation de vos connaissances inspire -beaucoup de respect pour les individus qui vous composent. -Il faut tenir en considération l'idiosyncrasie d'un bâtonnet -nerveux de votre rétine ou d'un corpuscule de Paccini. Les -fibres de Corti sont les dégustatrices de vos affections musicales; -et vos cellules bipolaires ont droit d'interdiction sur -les vibrations qui leur déplaisent. Vous n'aimez les choses -et vous ne les haïssez qu'en raison de l'élection d'une majorité -de petites individualités dissemblables. Vos actions sont soumises -à un infini d'intermédiaires.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span></p> - -<p>«Ces dernières réflexions, qui me coûtent un peu d'effort, -puisque je ne saisis guère bien que l'unité, le continu et le -général, peuvent vous être de quelque utilité. Par un retour -aisé, vous apprécierez mieux le rôle des éléments de vos -associations. Dans la ville d'Athènes, les sycophantes et les -gardiens des mœurs, avec les marchands de femmes, détenaient -assez noblement les fonctions d'élimination d'une -cité où les habitants montraient toutes les parties de leur -corps. On pouvait librement se destiner à de telles professions. -Il n'était pas impossible aux chefs du peuple de s'y -adapter. C'est pourquoi Aristophane nous montre Cléon, -après son passage aux affaires publiques, vêtu d'une robe -verte et vendant des boudins parmi les garçons baigneurs. -Je suis enchanté de ce crieur de saucisses près d'une maison -infâme d'Athènes, et des filles de joie qui trempaient leurs -doigts au Pirée dans la sauce de ses tripes. A un tel point de -vue, vos ruffians ne semblent ni moins utiles ni moins respectables -que le chef de l'État.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>«Saisissez donc les différences charmantes par votre -imagination, mais apprenez à les confondre en la continuité -des ressemblances, qui font les lois explicatives, par l'exercice -de votre raison. Ne donnez pas plus de foi à ceux qui -vous montrent la discontinuité ou les différences individuelles, -ou la liberté dans l'univers, qu'à ceux qui vous -exposent sa continuité ou ses lois nécessaires. Souvenez-vous -que vos mathématiques, fondées sur la continuité -dans le temps, l'espace et le nombre, suffisent à calculer des -mouvements d'atomes, qui sont des tourbillons discontinus. -Imaginez que la ressemblance est le langage intellectuel des<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span> -différences, que les différences sont le langage sensible de -la ressemblance. Sachez que tout en ce monde n'est que -signes, et signes de signes.</p> - -<p>«Si vous pouvez supposer un Dieu qui ne soit pas votre -personne et une parole qui soit bien différente de la vôtre, -concevez que Dieu parle: alors l'univers est son langage. -Il n'est pas nécessaire qu'il nous parle. Nous ignorons à -qui il s'adresse. Mais ses choses tentent de nous parler à -leur tour, et nous, qui en faisons partie, nous essayons de les -comprendre sur le modèle même que Dieu a imaginé de les -proférer. Elles ne sont que des signes, et des signes de -signes. Ainsi que nous-mêmes, ce sont les masques de visages -éternellement obscurs. Comme les masques sont le signe -qu'il y a des visages, les mots sont le signe qu'il y a des -choses. Et ces choses sont des signes de l'incompréhensible. -Nos sens perfectionnés nous permettent de les disjoindre et -notre raisonnement les calcule sous une forme continue, sans -doute parce que notre grossière organisation centralisatrice -est une sorte de symbole de la faculté d'unir du Centre -Suprême. Et comme tout ici-bas n'est que collection d'individus, -cellules, ou atomes, sans doute l'Être qu'on peut -supposer n'est que la parfaite collection des individus de -l'Univers. Lorsqu'il raisonne les choses, il les conçoit sous -la ressemblance: lorsqu'il les imagine, il les exprime sous la -diversité.</p> - -<p>«S'il est vrai que Dieu calcule des possibles, on doit ajouter -qu'il parle des réels; nous sommes ses propres mots -arrivés à la conscience de ce qu'ils portaient en eux, essayant -de nous répondre, de lui répondre; désunis, puisque nous -sommes des mots, mais joints dans la phrase de l'univers,<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> -jointe elle-même à la glorieuse période qui est une en Sa -pensée.»</p> - -<p>Telle serait peut-être la péroraison de cet observateur, -dont l'examen et le langage sont des hypothèses, mais qui -suffisent à excuser la composition de mon livre.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span></p> -<h2>LE RIRE</h2> - -<hr class="chap"/> - - -<h2><a name="LE_RIRE" id="LE_RIRE">LE RIRE</a></h2> - -<h3>I</h3> - - -<p>Edgar Poe a écrit dans un conte que personne n'a voulu -traduire: «Savez-vous qu'à Sparte (qui est aujourd'hui -Palaeochori), à l'ouest de la citadelle, parmi un chaos de -ruines à peine visibles émerge un socle où on peut encore -lire les lettres ΛΑΣΜ? C'est évidemment la mutilation de -ΓΕΛΑΣΜΑ. Or à Sparte mille temples et autels étaient -consacrés à mille divinités diverses. N'est-il pas étrange -que la stèle du RIRE ait survécu à toutes les autres?»</p> - -<p>J'imaginerais volontiers que la lointaine postérité ne -retiendra, au milieu des décombres littéraires de notre -temps, que deux ou trois excellentes plaisanteries. On ne -retrouve plus sur les rives de l'Eurotas cette lourde et -lugubre monnaie de fer dont les Lacédémoniens se servaient -pesamment. Leurs dieux ont disparu et il devait y en avoir -de fort célèbres. Sans doute les offrandes que les Doriens -firent au dieu Rire étaient payées avec ces pièces graves. -Semblablement de quelle grosse monnaie de romans aurons-nous -acheté les petits livres qui émergeront peut-être de<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> -notre océan de papier noirci. Quand les dieux septentrionaux -se seront écroulés, quelques milliers d'années après -les dieux de Grèce et d'Italie, on ne retirera même pas de -nos ruines le socle du dieu Rire, et il faudra s'en aller en -Chine pour admirer l'idole en bois de la Miséricorde.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Le rire est probablement destiné à disparaître. On ne -voit pas bien pourquoi, entre tant d'espèces animales -éteintes, le tic de l'une d'elles persisterait. Cette grossière -preuve physique du sens qu'on a d'une certaine inharmonie -dans le monde devra s'effacer devant le scepticisme complet, -la science absolue, la pitié générale et le respect de toutes -choses.</p> - -<p>Rire, c'est se laisser surprendre par une négligence des -lois: on croyait donc à l'ordre universel et à une magnifique -hiérarchie de causes finales? Et quand on aura attaché -toutes les anomalies à un mécanisme cosmique, les hommes -ne riront plus. On ne peut rire que des individus. Les idées -générales n'affectent pas la glotte.</p> - -<p>Rire, c'est se sentir supérieur. Quand nous ferons à -genoux, dans les carrefours, des confessions publiques, -quand nous nous humilierons pour mieux pouvoir aimer, le -grotesque sera au-dessus de nous. Et ceux qui auront -apprécié l'identique valeur, en dehors de toute relativité, de -leur moi et d'une cellule composante ou solitaire, sans<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> -comprendre les choses, les respecteront. La reconnaissance -de l'égalité entre tous les individus de l'univers ne fera pas -hausser les lèvres sur les canines.</p> - -<p>Voici comment on pourra interpréter dans ce temps un -jeu aboli du visage:</p> - -<p>«Cette espèce de contraction des muscles zygomatiques -était le propre de l'homme. Elle lui servait à indiquer en -même temps son peu d'intelligence pour le système du -monde et sa persuasion qu'il était supérieur au reste.»</p> - -<p>La religion, la science et le scepticisme du temps futur ne -contiendront qu'une faible partie de nos pénibles idées sur -ces matières. Il est certain toutefois que la contraction des -muscles zygomatiques n'y aura point de place. J'aimerais -donc à désigner à ceux qui s'éprendront des choses d'autrefois -l'œuvre qui excita dans notre époque barbare la plus -grande somme de ce rire disparu. Je sais qu'on s'étonnera -de la bouche convulsée, des yeux larmoyants, des épaules -secouées, du ventre saccadé, ainsi que nous nous étonnons -nous-mêmes pour les singuliers usages des premiers hommes; -mais je supplie les personnes éclairées de réfléchir au grand -intérêt que présente un document historique, de quelque -ordre qu'il soit.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Quand le rire, donc, aura disparu, on en trouvera une -représentation complète dans les œuvres de Georges Courteline.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span></p> - -<p>Cette représentation du rire sera complète, car elle unit -le comique des anciens à la variété d'hilarité qui fut spéciale -au dix-neuvième siècle.</p> - -<p>Nous ne savons pas depuis quand l'incohérence dans la -vision des choses amenée par la confusion du langage ou de -l'intelligence excite la gaieté des hommes.</p> - -<p>Avant l'ère chrétienne déjà le Carthaginois de Plaute -réjouissait le public quand les deux Romains jugeaient par -son baragouin <i>Mebarbocca</i> qu'il devait se plaindre d'avoir -mal à la bouche. Il n'est pas moins plaisant d'entendre Piégelé, -dans le rôle de Roland, répéter: <i>Salut aux nez creux</i>, -lorsqu'on lui souffle: <i>Salut, ô mes preux.</i> La farce des deux -esclaves qui interprètent un oracle inintelligible dans les -<i>Chevaliers</i>, d'Aristophane, n'est pas très différente de celle -des deux dragons qui examinent sur le quai d'Orsay l'obscur -problème du numéro 26, où demeure Marabout. Le père -Soupe fait cuire son chocolat, se lave les pieds, va accomplir -ses petits besoins avec l'innocente naïveté de Strepsiade, et -raisonne un peu comme lui.</p> - -<p>Cependant la distinction essentiellement moderne entre le -sujet et l'objet nous permet un rire particulier. Le dialogue -qu'imaginait Ésope entre un renard et un masque de théâtre -n'était pas comique. On pouvait supposer, même avec -mélancolie, que des pierres et des arbres suivaient un musicien -qui jouait de la lyre. Mais les gens du dix-neuvième -siècle rient du Jack, de Mark Twain, qui attend sous un -soleil brûlant qu'une tortue de Palestine veuille bien se -mettre à chanter. Ils rient encore si Courteline leur raconte -qu'un fou essaie de faire de mauvaises plaisanteries à des -fromages mous. Ils rient toujours du récit suivant:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span></p> - -<p><i>Voyage aux îles Bermudes.</i>—Aux îles Bermudes on ne -trouve pas d'insecte ou de quadrupède digne d'être mentionné. -Les habitants prétendent que leurs araignées sont -grandes. Je n'en ai pas vu qui dépassât les dimensions d'une -assiette à soupe ordinaire.—Un matin, le révérend L..., -qui voyageait avec moi entra dans ma chambre, une bottine -à la main.</p> - -<p>—Cette bottine est à vous? dit-il.</p> - -<p>—Oui, répondis-je.</p> - -<p>—J'en suis heureux, reprit-il. Figurez-vous que je viens -de rencontrer une araignée qui l'emportait.</p> - -<p>Le lendemain, au point du jour, cette même araignée -soulevait ma fenêtre à tabatière afin de venir prendre ma -chemise.</p> - -<p>—Elle a emporté votre chemise?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Comment avez-vous pu voir qu'elle venait l'emporter?</p> - -<p>—Je l'ai vu dans son œil.</p> - -<p>J'ai cité cette simple anecdote parce qu'elle semble révéler -les deux faces du rire.</p> - -<p>Première face: Nous nous étonnons de voir un insecte -classé avec des quadrupèdes et nous sommes vivement -frappés de la contradiction qu'il y a entre la grandeur des -araignées que nous connaissons et celle d'une paire de bottines -ordinaires.</p> - -<p>Deuxième face: L'absurdité de supposer dans une araignée -l'intention préméditée de prendre des objets dont nous -nous servons seuls, et d'imaginer qu'on a vu cette disposition -dans son œil (ce qui nous ramène à la première face) -excite notre hilarité.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span></p> - -<p>Et je dis que dans notre temps cette seconde forme du -comique nous affecte spécialement. Les hommes ont pris -conscience de leur moi avec excès. La simple idée qu'on -pourrait attribuer à un objet ou à une bête les habitudes -personnelles de l'âme humaine leur apparaît grotesque. -Courteline nous a montré le capitaine Hurluret, qui menace -de se changer en moulin à café ou en saladier; et Lahrier -promet à Soupe d'opérer sur lui une vague métamorphose -du même genre. Les personnages des <i>Mille et une nuits</i> -craignaient ces choses qui se produisaient volontiers à une -époque où la personnalité de l'homme n'avait pas été violemment -séparée des objets par Kant. Aujourd'hui le moi -glorieux se moque de cette vaine parodie.</p> - -<p>Fréquemment on trouvait autrefois, dans les asiles, des -fous accroupis qui se croyaient pots d'argile et d'autres qui, -s'imaginant fromages de Cordoue, vous offraient, le couteau -à la main, une tranche de leur mollet; d'autres encore, qui -fumaient comme des théières, moussaient comme des -bouteilles de champagne, se pliaient comme une chemise -fraîchement blanchie. Les statistiques nous apprennent -que cette folie est devenue extrêmement rare. Il n'en faut -pas chercher d'autre cause que le progrès de la conscience. -Même les fous ont de la personnalité une trop haute idée.</p> - - -<h3>IV</h3> - -<p>Les biographes du poète américain Walt Whitman -disent que personne ne le vit rire une seule fois dans sa vie.<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> -C'était un homme doux et gai, qui comprenait toutes -choses. Les anomalies n'étaient pas pour lui des miracles -de l'absurde. Il ne se croyait supérieur à aucun être. On -peut mettre aux deux termes de l'humanité Philémon, qui -mourut de rire en voyant un âne manger des figues, et ce -grand poète Walt Whitman. Notez que Philémon ne rit -avec tant d'excès que parce qu'il était certain d'être supérieur -à un âne, étant poète, et que cet âne, si différent de -Philémon, mangeait le même dessert que lui. Nous avons un -portrait de Walt Whitman où ce vieux poète paralysé, le -visage grave, seconde l'erreur d'un papillon qui s'est posé -sur son bras comme sur un tronc d'arbre mort.</p> - -<p>Les tics de l'humanité ne sont pas immuables. Même les -dieux changent quelquefois. On a déjà changé de manière -de rire; sachez avec constance prévoir un âge où l'on ne rira -plus. Ceux qui voudront modeler leur visage sur cette contraction -s'imagineront très bien ce que pouvait être une -habitude disparue en lisant les livres de Georges Courteline. -Que ceux qui veulent rire maintenant se hâtent de se réjouir. -Nous n'en sommes pas encore à chercher le socle du dieu -Rire au milieu des ruines. Le dieu Rire habite parmi nous. -Quand nos statues seront tombées, nos coutumes abolies, -quand les hommes compteront les années dans une ère -nouvelle, ils se diront de celui qui sut nous rendre si joyeux -cette simple légende:</p> - -<p>«C'était une charmante petite divinité, fine et bonne, -qui vivait dans Montmartre. Elle avait tant de grâce que les -gros mots, cherchant un sanctuaire indestructible, le trouvèrent -dans son œuvre.»</p> - - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span></p> -<h2>L'ART DE LA BIOGRAPHIE</h2> - -<hr class="chap" /> - - -<h2><a name="LART_DE_LA_BIOGRAPHIE" id="LART_DE_LA_BIOGRAPHIE">L'ART DE LA BIOGRAPHIE</a></h2> - - -<p>La science historique nous laisse dans l'incertitude sur -les individus. Elle ne nous révèle que les points par où ils -furent attachés aux actions générales. Elle nous dit que -Napoléon était souffrant le jour de Waterloo, qu'il faut -attribuer l'excessive activité intellectuelle de Newton à la -continence absolue de son tempérament, qu'Alexandre -était ivre lorsqu'il tua Klitos et que la fistule de Louis XIV -put être la cause de certaines de ses résolutions. Pascal -raisonne sur le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, ou -sur un grain de sable dans l'urèthre de Cromwell. Tous ces -faits individuels n'ont de valeur que parce qu'ils ont modifié -les événements ou qu'ils auraient pu en dévier la série. Ce -sont des causes réelles ou possibles. Il faut les laisser aux -savants.</p> - -<p>L'art est à l'opposé des idées générales, ne décrit que -l'individuel, ne désire que l'unique. Il ne classe pas; il -déclasse. Pour autant que cela nous occupe, nos idées générales<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span> -peuvent être semblables à celles qui ont cours dans la -planète Mars et trois lignes qui se coupent forment un -triangle sur tous les points de l'univers. Mais regardez une -feuille d'arbre, avec ses nervures capricieuses, ses teintes -variées par l'ombre et le soleil, le gonflement qu'y a soulevé -la chute d'une goutte de pluie, la piqûre qu'y a laissé un -insecte, la trace argentée du petit escargot, la première -dorure mortelle qu'y marque l'automne; cherchez une -feuille exactement semblable dans toutes les grandes forêts -de la terre: je vous mets au défi. Il n'y a pas de science du -tégument d'une foliole, des filaments d'une cellule, de -la courbure d'une veine, de la manie d'une habitude, des -crochets d'un caractère. Que tel homme ait eu le nez tordu, -un œil plus haut que l'autre, l'articulation du bras noueuse; -qu'il ait eu coutume de manger à telle heure un blanc de -poulet, qu'il ait préféré le Malvoisie au Château-Margaux, -voilà qui est sans parallèle dans le monde. Aussi bien que -Socrate, Thalès aurait pu dire ΓΝΩΘΙ ΣΕΑΥΤΟΝ; mais il -ne se serait pas frotté la jambe dans la prison de la même -manière, avant de boire la ciguë. Les idées des grands -hommes sont le patrimoine commun de l'humanité: chacun -d'eux ne posséda réellement que ses bizarreries. Le livre -qui décrirait un homme en toutes ses anomalies serait une -œuvre d'art comme une estampe japonaise où on voit éternellement -l'image d'une petite chenille aperçue une fois -à une heure particulière du jour.</p> - -<p>Les histoires restent muettes sur ces choses. Dans la -rude collection de matériaux qui fournissent les témoignages, -il n'y a pas beaucoup de brisures singulières et -inimitables. Les biographes anciens surtout sont avares.<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span> -N'estimant guère que la vie publique ou la grammaire, ils -nous transmirent sur les grands hommes leurs discours et les -titres de leurs livres. C'est Aristophane lui-même qui nous -a donné la joie de savoir qu'il était chauve, et si le nez -camard de Socrate n'eût servi à des comparaisons littéraires, -si son habitude de marcher les pieds déchaussés n'eût fait -partie de son système philosophique de mépris pour le corps, -nous n'aurions conservé de lui que ses interrogatoires de -morale. Les commérages de Suétone ne sont que des polémiques -haineuses. Le bon génie de Plutarque fit parfois de -lui un artiste; mais il ne sut pas comprendre l'essence de -son art, puisqu'il imagina des «parallèles»—comme si -deux hommes proprement décrits en tous leurs détails -pouvaient se ressembler! On est réduit à consulter Athénée, -Aulu-Gelle, des scoliastes, et Diogène Laërce, qui crut avoir -composé une espèce d'histoire de la philosophie.</p> - -<p>Le sentiment de l'individuel s'est développé davantage -dans les temps modernes. L'œuvre de Boswell serait parfaite -s'il n'avait jugé nécessaire d'y citer la correspondance -de Johnson et des digressions sur ses livres. Les «Vies des -personnes éminentes» par Aubrey sont plus satisfaisantes. -Aubrey eut, sans aucun doute, l'instinct de la biographie. -Comme il est fâcheux que le style de cet excellent antiquaire -ne soit pas à la hauteur de sa conception! Son livre -eût été la récréation éternelle des esprits avisés. Aubrey -n'éprouva jamais le besoin d'établir un rapport entre des -détails individuels et des idées générales. Il lui suffisait que -d'autres eussent marqué pour la célébrité les hommes -auxquels il prenait intérêt. On ne sait point la plupart du -temps s'il s'agit d'un mathématicien, d'un homme d'État,<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> -d'un poète, ou d'un horloger. Mais chacun d'eux a son trait -unique, qui le différencie pour jamais parmi les hommes.</p> - -<p>Le peintre Hokusaï espérait parvenir, lorsqu'il aurait -cent dix ans, à l'idéal de son art. A ce moment, disait-il, -tout point, toute ligne tracés par son pinceau seraient -vivants. Par vivants, entendez individuels. Rien de plus -semblable que des points et des lignes: la géométrie se -fonde sur ce postulat. L'art parfait de Hokusaï exigeait que -rien ne fût plus différent. Ainsi l'idéal du biographe serait de -différencier infiniment l'aspect de deux philosophes qui ont -inventé à peu près la même métaphysique. Voilà pourquoi -Aubrey, qui s'attache uniquement aux hommes, n'atteint -pas la perfection, puisqu'il n'a pas su accomplir la miraculeuse -transformation qu'espérait Hokusaï de la ressemblance -en la diversité. Mais Aubrey n'était pas parvenu à -l'âge de cent dix ans. Il est fort estimable néanmoins, et il -se rendait compte de la portée de son livre. «Je me souviens, -dit-il, dans sa préface à Anthony Wood, d'un mot du général -Lambert—<i>that the best of men are but men at the best</i>—ce -dont vous trouverez divers exemples dans cette rude et -hâtive collection. Aussi ces arcanes ne devront-ils être -exposés au jour que dans environ trente ans. Il convient en -effet que l'auteur et les personnages (semblables à des -nèfles) soient pourris auparavant.»</p> - -<p>On pourrait découvrir chez les prédécesseurs d'Aubrey -quelques rudiments de son art. Ainsi Diogène Laërce nous -apprend qu'Aristote portait sur l'estomac une bourse de -cuir pleine d'huile chaude, et qu'on trouva dans sa maison, -après sa mort, quantité de vases de terre. Nous ne saurons -jamais ce qu'Aristote faisait de toutes ces poteries. Et le<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> -mystère en est aussi agréable que les conjectures auxquelles -Boswell nous abandonne sur l'usage que faisait Johnson -des pelures sèches d'orange qu'il avait coutume de conserver -dans ses poches. Ici Diogène Laërce se hausse presque au -sublime de l'inimitable Boswell. Mais ce sont là de rares -plaisirs. Tandis qu'Aubrey nous en donne à chaque ligne. -Milton, nous dit-il, «prononçait la lettre R très dure». -Spenser «était un petit homme, portait les cheveux courts, -une petite collerette et des petites manchettes». Barclay -«vivait en Angleterre à quelque époque <i>tempore R. Jacobi</i>. -C'était alors un homme vieux, à barbe blanche, et il portait -un chapeau à plume, ce qui scandalisait quelques personnes -sévères». Érasme «n'aimait pas le poisson, quoique né dans -une ville poissonnière». Pour Bacon «aucun de ses serviteurs -n'osait apparaître devant lui sans bottes en cuir d'Espagne; -car il sentait aussitôt l'odeur du cuir de veau, qui lui était -désagréable». Le docteur Fuller «avait la tête si fort en -travail que, se promenant et méditant avant dîner, il mangeait -un pain de deux sous sans s'en apercevoir». Sur Sir -William Davenant, il fait cette remarque: «J'étais à -son enterrement; il avait un cercueil de noyer. Sir John Denham -assura que c'était le plus beau cercueil qu'il eût jamais -vu.» Il écrit à propos de Ben Johnson: «J'ai entendu dire à -M. Lacy, l'acteur, qu'il avait coutume de porter un manteau -pareil à un manteau de cocher, avec des fentes sous les -aisselles.» Voici ce qui le frappe chez William Prinne: «Sa -manière de travailler était telle. Il mettait un long bonnet -piqué qui lui tombait d'au moins 2 ou 3 pouces sur les -yeux et qui lui servait d'abat-jour pour protéger ses yeux -de la lumière, et toutes les 3 heures environ, son domestique<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> -devait lui apporter un pain et un pot d'ale pour lui refociller -ses esprits; de sorte qu'il travaillait, buvait, et mâchonnait -son pain, et ceci l'entretenait jusqu'à la nuit où il faisait un -bon souper.» Hobbes devint très chauve dans sa vieillesse; -pourtant, dans sa maison, il avait coutume d'étudier -nu-tête, et disait qu'il ne prenait jamais froid, mais que -son plus grand ennui était d'empêcher les mouches de -venir se poser sur sa calvitie. Il ne nous dit rien de <i>l'Oceana</i> -de John Harrington, mais nous raconte que l'auteur -«A<sup>o.</sup> D<sup>ni.</sup> 1660, fut envoyé prisonnier à la Tour, où on le -garda, puis à Portsey Castle. Son séjour dans ces prisons -(étant un gentilhomme de haut esprit et de tête chaude) fut -la cause procatarctique de son délire ou de sa folie qui ne -fut pas furieuse—car il causait assez raisonnablement et -il était de société fort plaisante; mais il lui vint la fantaisie -que sa sueur se changeait en mouches et parfois en abeilles, -<i>ad cetera sobrius</i>; et il fit construire une maisonnette versatile -en planches dans le jardin de Mr. Hart (en face St. -James's Park) pour en faire l'expérience. Il la tournait au -soleil et s'asseyait en face; puis il faisait apporter ses queues -de renard pour chasser et massacrer toutes les mouches et -abeilles qu'on y découvrirait; ensuite il fermait les châssis. -Or il ne faisait cette expérience que dans la saison chaude, -de façon que quelques mouches se dissimulaient dans les -fentes et dans les plis des draperies. Au bout d'un quart -d'heure peut-être, la chaleur faisait sortir de leur trou une -mouche, ou deux, ou davantage. Alors il s'écriait: «Ne -voyez-vous pas clairement qu'elles sortent de moi?»</p> - -<p>Voici tout ce qu'il nous dit de Meriton. «Son vrai nom -était Head. M. Bovey le connaissait bien. Né en... Était<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span> -libraire dans Little Britain. Il avait été parmi les bohémiens. -Il avait l'air d'un coquin avec ses yeux goguelus. Il -pouvait se changer en n'importe quelle forme. Fit banqueroute -2 ou 3 fois. Fut enfin libraire, ou vers sa fin. Il gagnait -sa vie par ses griffonnages. Il était payé 20 sh. la feuille. Il -écrivit plusieurs livres: <i>the English Rogue</i>, <i>the Art of Wheadling</i>, -etc. Il fut noyé en allant à Plymouth par la pleine mer -vers 1676, étant âgé d'environ 50 ans.»</p> - -<p>Enfin il faut citer sa biographie de Descartes:</p> - - -<p><span class="smcap">M<sup>eur</sup> Renatus Des Cartes</span></p> - -<p>«Nobilis Gallus, Perroni Dominus, summus Mathematicus -et Philosophus, natus Turonum, pridie Calendas Aprilis -1596. Denatus Holmiæ, Calendis Februarii, 1650. (Je -trouve cette inscription sous son portrait par C. V. Dalen.) -Comment il passa son temps en sa jeunesse et par quelle -méthode il devint si savant, il le raconte au monde en son -traité intitulé de la Méthode. La Société de Jésus se glorifie -que l'ordre ait eu l'honneur de son éducation. Il vécut -plusieurs années à Egmont (près la Haye), d'où il data plusieurs -de ses livres. C'était un homme trop sage pour -s'encombrer d'une femme; mais, étant homme, il avait les -désirs et appétits d'un homme; il entretenait donc une -belle femme de bonne condition qu'il aimait, et dont il eut -quelques enfants (je crois 2 ou 3). Il serait fort surprenant -qu'issus des reins d'un tel père ils n'eussent point reçu une -belle éducation. Il était si éminemment savant que tous -les savants lui rendaient visite et beaucoup d'entre eux le -priaient de leur montrer ses .. d'instruments (à cette<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> -époque, la science mathématique était fortement liée à la -connaissance des instruments, et, ainsi que le disait Sr. H. -S., à la pratique des tours). Alors il tirait un petit tiroir sous -la table et leur montrait un compas dont l'une des branches -était cassée; et puis, pour règle, il se servait d'une feuille -de papier pliée en double.»</p> - -<p>Il est clair qu'Aubrey a eu la conscience parfaite de son -travail. Ne croyez pas qu'il ait méconnu la valeur des -idées philosophiques de Descartes ou de Hobbes. Ce n'est -pas là ce qui l'intéressait. Il nous dit fort bien que Descartes -lui-même a exposé sa méthode au monde. Il n'ignore pas -que Harvey découvrit la circulation du sang; mais il préfère -noter que ce grand homme passait ses insomnies à se promener -en chemise, qu'il avait une mauvaise écriture, et -que les plus célèbres médecins de Londres n'auraient pas -donné six sous d'une de ses ordonnances. Il est sûr de nous -avoir éclairé sur Francis Bacon, lorsqu'il nous a expliqué -qu'il avait l'œil vif et délicat, couleur noisette, et pareil à -l'œil d'une vipère. Mais ce n'est pas un aussi grand artiste -que Holbein. Il ne sait pas fixer pour l'éternité un individu -par ses traits spéciaux sur un fond de ressemblance avec -l'idéal. Il donne la vie à un œil, au nez, à la jambe, à la -moue de ses modèles: il ne sait pas animer la figure. Le -vieil Hokusaï voyait bien qu'il fallait parvenir à rendre -individuel ce qu'il y a de plus général. Aubrey n'a pas eu la -même pénétration. Si le livre de Boswell tenait en dix -pages, ce serait l'œuvre d'art attendue. Le bon sens du -docteur Johnson se compose des lieux communs les plus -vulgaires; exprimé avec la violence bizarre que Boswell a -su peindre, il a une qualité unique dans ce monde. Seulement<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> -ce catalogue pesant ressemble aux dictionnaires -mêmes du docteur: on pourrait en tirer une <i>Scientia -Johnsoniana</i>, avec un index. Boswell n'a pas eu le courage -esthétique de choisir.</p> - -<p>L'art du biographe consiste justement dans le choix. -Il n'a pas à se préoccuper d'être vrai; il doit créer dans un -chaos de traits humains. Leibnitz dit que pour faire le -monde Dieu a choisi le meilleur parmi les possibles. Le biographe, -comme une divinité inférieure, sait choisir parmi les -possibles humains, celui qui est unique. Il ne doit pas plus -se tromper sur l'art que Dieu ne s'est trompé sur la bonté. -Il est nécessaire que leur instinct à tous deux soit infaillible. -De patients démiurges ont assemblé pour le biographe -des idées, des mouvements de physionomie, des événements. -Leur œuvre se trouve dans les chroniques, les mémoires, -les correspondances et les scolies. Au milieu de cette grossière -réunion, le biographe trie de quoi composer une -forme qui ne ressemble à aucune autre. Il n'est pas utile -qu'elle soit pareille à celle qui fut créée jadis par un dieu -supérieur, pourvu qu'elle soit unique, comme toute autre -création.</p> - -<p>Les biographes ont malheureusement cru d'ordinaire -qu'ils étaient historiens. Et ils nous ont privés ainsi de -portraits admirables. Ils ont supposé que seule la vie des -grands hommes pouvait nous intéresser. L'art est étranger -à ces considérations. Aux yeux du peintre le portrait d'un -homme inconnu par Cranach a autant de valeur que le -portrait d'Érasme. Ce n'est pas grâce au nom d'Érasme -que ce tableau est inimitable. L'art du biographe serait de -donner autant de prix à la vie d'un pauvre acteur qu'à la<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span> -vie de Shakespeare. C'est un bas instinct qui nous fait -remarquer avec plaisir le raccourcissement du sterno-mastoïdien -dans le buste d'Alexandre, ou la mèche au -front dans le portrait de Napoléon. Le sourire de Monna -Lisa, dont nous ne savons rien (c'est peut-être un visage -d'homme) est plus mystérieux. Une grimace dessinée -par Hokusaï entraîne à de plus profondes méditations. Si -l'on tentait l'art où excellèrent Boswell et Aubrey, il ne -faudrait sans doute point décrire minutieusement le plus -grand homme de son temps, ou noter la caractéristique des -plus célèbres dans le passé, mais raconter avec le même -souci les existences <i>uniques</i> des hommes, qu'ils aient été -divins, médiocres, ou criminels.</p> - - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span></p> - - - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a><br /><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span></p> -<h2>L'AMOUR</h2> - - -<hr class="chap" /> - -<h3><a name="XI" id="XI">XI</a></h3> - -<h2><a name="LAMOUR" id="LAMOUR">L'AMOUR</a></h2> - - -<p><i>Dialogue entre</i></p> - -<p> -<span class="smcap">L'Acteur</span><br /> -<span class="smcap">Hylas</span><br /> -<span class="smcap">Rodion Raskolnikoff</span><br /> -<span class="smcap">Herr Baccalaureus</span><br /> -<span class="smcap">Sir Willoughby</span><br /> -</p> - -<blockquote> - -<p>Ainsi que d'ordinaire, à la fin des déjeuners sans femmes, le café et -la cigarette ont amené au-dessus de la nappe l'éternel sujet de -conversation entre hommes: l'amour et les interprètes de l'amour. -La discussion s'est prolongée. C'est une claire après-midi d'été. On -a pris place sur la pelouse dont la pente descend jusqu'à la Marne -luisante comme un couperet d'argent. Les convives ont décidé -qu'ils perdraient leur journée.</p></blockquote> - -<p><span class="smcap">Le Maître de la maison.</span>—Puisque nous avons convenu -de nous livrer éperdument au bavardage, voulez-vous que -nous choisissions chacun notre rôle? Vous, mon cher helléniste...</p> - -<p><span class="smcap">Hylas.</span>—Je suis si enfoncé dans l'administration matérialiste -antique et si disposé à me montrer polymorphe et -dialecticien, que je vous demanderai de jouer ici un personnage<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span> -vague dont les idées générales seules auraient quelque -précision. Je prendrai donc le nom de Hylas.</p> - -<p><span class="smcap">Le Maître de la maison.</span>—Quant à vous, je n'ai point -de doute sur votre préférence,—vous aimez trop Dostoïewski...</p> - -<p><span class="smcap">Rodion.</span>—Pour ne pas désirer parler au nom de Rodion.</p> - -<p><span class="smcap">Le Maître de la maison.</span>—Et vous, qui m'avez fait -connaître le grand George Meredith...</p> - -<p><span class="smcap">Willoughby.</span>—J'essayerai d'être ici le héros de -l'égoïsme, sir Willoughby.</p> - -<p><span class="smcap">Baccalaureus.</span>—Pour moi, je fixerai humblement quelques -citations, et je rappellerai à la logique, si vous me le -permettez: mes leçons méphistophéliques sont encore -toutes fraîches dans ma mémoire.</p> - -<p><span class="smcap">Le Maître de la maison.</span>—Et moi qui, à l'exemple de -mon cher Panurge, interrogerai tour à tour le philosophe -Trouillogan, le vieil poète françois Raminagrobis et l'Oracle, -je ne veux point d'autre titre que celui du protagoniste de -nos ballades et monologues du moyen âge; je parlerai tout -ensemble pour moi, et pour vous faire parler; je serai -l'<span class="smcap">Acteur</span>.</p> - -<p><span class="smcap">Baccalaureus.</span>—Et donc, monsieur l'Acteur, puisqu'en -toute argumentation <i>pro et contra</i> il est nécessaire de bien -déterminer l'objet et de le définir, c'est-à-dire le borner et -le limiter, voulez-vous nous rappeler ce que vous disiez -tout à l'heure grossièrement, c'est-à-dire <i>confusè</i>, et nous -l'énoncer maintenant clairement et dans l'ordre, <i>distributè</i>?</p> - -<p><span class="smcap">L'Acteur.</span>—Je disais, Herr Baccalaureus, <i>confusè</i> -(puisqu'il vous plaît), que la plupart des hommes ressemblent -à Don Quichotte assis devant les marionnettes de<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span> -<i>maese</i> Pedro, et protestant que le spectacle qu'il contemple -était vrai: «Réellement et en vérité je vous le dis, Messeigneurs -qui m'ouïssez, il m'a paru que tout ce qui s'est passé -ici se passait au pied de la lettre, que Melisendre était -Melisendre, D. Gaiferos D. Gaiferos, Marsilio Marsilio, et -Charlemagne Charlemagne». Et voilà pourquoi il a grièvement -meurtri le roi Marsile et fendu en deux la couronne et -le crâne de l'empereur à la barbe chenue. Car les marionnettes -lui semblaient les êtres mêmes, avec leurs passions et -leurs souffrances. Pareillement, nous nous intéressons -profondément au spectacle de l'amour; et, voyant les -gestes des femmes, et écoutant leurs paroles, nous croyons -que les marionnettes sont réelles, et elles nous font pleurer, -et nous tâchons de les punir; cependant qu'animés d'une -noble folie, nous ne nous sommes pas aperçus que l'âme et -la chair de nos amantes étaient jouées et que <i>maese</i> Pedro -restait accroupi derrière la toile. Je disais encore que moins -fou est celui qui demeure plongé dans son illusion, que -l'autre qui tâche à en sortir, et qui mutile son jeu à grands -coups d'épée. D'autant que lorsqu'il faudra payer la casse -le montreur de marionnettes risque fort de se tirer le bandeau -de l'œil pour faire reconnaître l'ancien ruffian, ce qu'il -eût mieux valu ignorer. Et je ne parle point seulement des -gestes spéciaux de l'amour qui, de l'aveu même des marionnettes, -sont presque toujours parfaitement imités d'un -modèle sensible qu'elles ont toutes copié, mais de tout -l'attirail sentimental, depuis la rougeur de l'aveu jusqu'au -brisement jaloux de l'éventail, depuis le furtif battement -de cils et les petits soubresauts de la gorge émus jusqu'au -coup de sonnette irrité qui nous donne notre congé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span></p> - -<p><span class="smcap">Baccalaureus.</span>—Toutes métaphores peu claires, et -teintes de littérature imaginative, en sorte qu'elles ne sont -nullement propres à un dialogue philosophique ni à une -enquête de définitions comme celles qu'on trouve dans les -entretiens dogmatiques de Platon; bien loin même de pouvoir -se prêter à une argumentation plus concrète telle que -nous pouvons en lire dans les conversations philosophiques -de M. Ernest Renan, un peu alourdies par l'étude de la -théologie.</p> - -<p><span class="smcap">Hylas.</span>—Je vous arrêterai ici, Herr Baccalaureus. Car -notre ami l'Acteur n'a point fait autre chose qu'exprimer -à la mode de la Renaissance un mythe inventé dès longtemps -par le divin Platon que vous venez de citer. Les -marionnettes de <i>maese</i> Pedro ne sont-elles pas toutes -pareilles aux statues et aux images d'objets et d'êtres -vivants faites de bois et de pierre qu'on transporte sans cesse -diligemment devant la petite muraille de la caverne où nous -sommes enchaînés; et, déçus par la lueur du grand feu qui -brûle devant la gueule de l'antre, nous prenons les ombres -des statues et des images qui dansent sur la muraille pour -les hommes et les objets réels: car nos cous et nos cuisses -sont enserrés de chaînes, et nous sommes astreints à garder -les yeux fixés sur le jeu d'ombres de la muraille, et nous ne -pouvons tourner la tête vers la vraie lumière qui nous -éblouirait. Et le monde des hommes n'est pas plus différent -du monde des marionnettes que le monde des idées du -monde des images et des ombres. En sorte que si don Quichotte -s'indigne ridiculement contre les poupées du roi -Marsile et de l'empereur Charlemagne, nous ne sommes -pas moins fous de nous irriter contre les ombres de l'amour.<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> -Voilà ce qu'a écrit Platon, mon cher Baccalaureus, et vous -n'ignorez pas que c'est...</p> - -<p><span class="smcap">Baccalaureus.</span>—A la première page du septième -livre de la <i>République</i>. Mais, Hylas, comment se peut-il que -vous exposiez un mythe aussi idéaliste?</p> - -<p><span class="smcap">Hylas.</span>—Aussi n'est-ce point mon opinion, mais celle -d'un rêveur. Je tiens que l'Acteur est parti d'une pétition -de principes, en ce qu'il suppose accordé qu'il y a dans -l'univers autre chose que des marionnettes adroitement -combinées. Il insinue ainsi dès le début qu'il y a quelque -part une Amoureuse parfaite dont les femmes imitent les -mouvements et les passions. Or, cette Amoureuse n'existe -point réellement: ou bien nous pourrions la voir, et toutes -les femmes ne seraient pas d'adroites poupées. Donc, elle est -inexistante et immatérielle; c'est une idée platonicienne et -je la nie. Car je ne prêterai pas à l'Acteur une invention -d'automatisme semblable à celle qu'imagina Démocrite et -longtemps après lui Villiers de l'Isle-Adam. L'Acteur -n'entend point, j'en suis sûr, lorsqu'il nous parle de marionnette, -une statue de bois creuse, docile au glissement d'une -bille de vif argent, ni même une Ève future, mue à l'électricité -par le D<sup>r</sup> Édison.</p> - -<p><span class="smcap">Willoughby.</span>—Vous n'avez tenu compte jusqu'ici, -mon cher Hylas, que de la femme imitant la Femme, ou -construite comme une poupée par un fabricant de pièces -matérielles. Et, afin de satisfaire l'esprit classificateur de -notre Baccalaureus, je dirais volontiers que vous êtes resté -dans le domaine purement objectif. Que faites-vous donc -du Sujet, je vous prie; que faites-vous de l'Homme? -L'Acteur nous dit que la femme joue le rôle d'une amoureuse,<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span> -sans éprouver ses sentiments; vous niez qu'il y ait -dans ce monde autre chose que des rôles; ici Willoughby -vous interrompt tous deux et déclare: il y a Moi. Je veux -bien que la femme soit une marionnette; j'admets qu'elle -exécute des gestes sans éprouver d'émotions et qu'elle mime -des sentiments qu'on lui a appris. Mais vous êtes bien -étranges d'aller chercher pour expliquer son imitation une -Amoureuse idéale ou une initiatrice immatérielle de -l'amour; où les petites femmes l'auraient-elles connue, je -vous le demande? Ce n'est pas dans le monde supérieur fait -de jaspe, d'or et de porphyre dont Socrate nous parle -(comme vous le savez, Hylas) au dialogue du Phédon. -Car elles n'y sont jamais allées. Mais vous vous souvenez, -sans doute, mon cher Baccalaureus, du mythe des Mères -auquel Gœthe a fait allusion dans <i>Faust</i>?</p> - -<p><span class="smcap">Baccalaureus.</span>—Elles ne sont ni en haut, ni en bas.</p> - -<p><span class="smcap">Willoughby.</span>—Et Gœthe a bien raison. Elles ne sont -pas plus situées que les Idées de Platon. Mais ce sont les -matrices éternelles de toutes choses. D'elles jaillissent les -générations immuables d'êtres et d'objets. Elles sont ce qu'il -y a de féminin dans la création. Cependant elles produisent, -mais passivement. Elles forment les formes, mais elles ont -reçu leur forme. C'est ainsi que je veux m'imaginer les -amoureuses. Semblables aux Mères de Gœthe, elles font -jaillir d'elles éternellement les mêmes formules d'amour. -Voilà ce qu'entend l'Acteur lorsqu'il nous dit qu'elles sont -les marionnettes, ou Hylas quand il nous explique qu'elles -sont les ombres de l'amour. Mais elles en sont aussi les -créatrices perpétuelles, et elles le reproduisent toujours -semblable à lui-même. Sur quel modèle? Qui donc imposa<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> -leur forme aux Mères? Qui imposa aux femmes la forme de -l'Amour? Le Dieu créateur fixa pour toujours les matrices -perpétuelles des choses. L'homme intelligent imagina -l'apparence de l'amour. C'est l'amoureux qui tend aux yeux -des femmes l'image qu'il s'est faite de l'amante. C'est sur -cette image créée par le Moi que la femme essaye de se -modeler. C'est dans l'esprit de son amant que réside l'amoureuse -idéale dont les gestes sont imités par l'amoureuse. Et -si l'homme, déçu, s'aperçoit que les mouvements sont des -motions de marionnette et que les sentiments ont la fluidité -des ombres, c'est lui-même qui se trompe lui-même, car il -n'étudie que l'image qu'il a projetée. Hélas! moi seul -j'existe, et il faut bien que mes illusions dépendent de -moi.</p> - -<p><span class="smcap">Baccalaureus.</span>—Voir Fichte, <i>Doctrine de la science</i>. -Mais de là suivent...</p> - -<p><span class="smcap">L'Acteur.</span>—Des considérations de philosophie allemande -que vous nous exposerez, Baccalaureus, une autre -fois. Je ne croyais pas m'être engagé dans un sentier aussi -méditatif. Il est vrai que tous les chemins mènent à la -métaphysique. La clarté du soleil d'aujourd'hui est trop -vive pour y promener les êtres en soi. Si vous voulez, Willoughby, -nous attendrons un temps de brume. Je me -serai sans doute mal exprimé; oui, Baccalaureus, avec -trop de métaphores. En disant que les femmes étaient les -marionnettes de l'amour, j'entendais seulement qu'elles -ont la dangereuse faculté de le mimer avec une perfection -telle que nous le supposons où il n'y en a point. Elles s'accordent -toutes à avouer qu'elles simulent le plaisir; je -voulais vous faire reconnaître qu'elles simulent avec une<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> -égale aptitude l'intention de le donner. Je ne me plaignais -pas; je constatais. Nous jouons tous ici-bas quelque rôle. -Le nom même de «personne» vient de ce masque de -comédie à travers lequel sonnaient les voix de théâtre. On -pourrait imaginer un conte semblable à celui que fit Her le -Pamphylien, fils d'Armenios...</p> - -<p><span class="smcap">Baccalaureus.</span>—Et que Platon rapporte au chapitre -treizième du dixième livre de la <i>République</i>.</p> - -<p><span class="smcap">L'Acteur.</span>—Baccalaureus doit avoir raison. Donc -Her le Pamphylien, ayant été tué dans une bataille, -demeura mort pendant dix jours parmi les cadavres; et le -douzième jour, comme on allait l'enterrer, revécut soudain -et parla de l'autre monde. Il avait vu l'enfer et les tortures, -et les huit cercles colorés des planètes, sur lesquels étaient -assises autant de sirènes. Il avait vu aussi les âmes innocentes -qui avaient bu l'eau du Léthé et qui s'étaient attroupées -autour de Lachésis. Et au giron de la Parque une -espèce de prophète saisissait des sorts qu'il jetait au -hasard sur les âmes. Chacune ramassait le sort qui était -tombé près d'elle et s'y conformait. C'est ainsi que Her le -Pamphylien vit distribuer les rôles de l'humanité. Et le -prophète joint sans doute des masques à ses sorts. Mais -toutes les femmes, quel que soit le sort qu'elles relèvent, -prennent le masque de l'amour.</p> - -<p><span class="smcap">Hylas.</span>—Le récit est parfait: seulement Platon ne le -termine pas de même.</p> - -<p><span class="smcap">L'Acteur.</span>—Je m'en doute. Or, ce masque devient -leur propre visage, en sorte qu'elles arrivent à prendre -conscience de son expression qu'elles n'avaient point -consciemment composée. Souvenez-vous du trait charmant<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span> -que nota l'exquis philosophe qui écrivit les <i>Quinze joies de -Mariage</i>...</p> - -<p><span class="smcap">Baccalaureus.</span>—Ce n'était autre qu'Anthoine de la -Sale, ainsi que le démontra, en 1836, M. André Pottier, -bibliothécaire de Rouen.</p> - -<p><span class="smcap">L'Acteur.</span>—Anthoine de la Sale, secrétaire de Louis III, -roi de Sicile, esquisse donc ce tableau du «déduit» forcé -d'une femme avec son mari. «Lors il la baise et l'accolle, et -faict ce qui luy plest: et la dame, à qui il souvient d'aultre -chose, voulsist estre ailleurs, et le laisse faire, et se tient -pesantement, et ne se aide point ne mais ne se hobe qu'une -pierre. Et le bon home travaille bien, qui est lourd et pesant, -et ne se scet pas si bien aider comme d'aultres feroient. -<i>La dame tourne ung pou la chiere à cousté</i>: car ce n'est pas -le bon ypocras que elle a autresfois eu, et pour ce li ennuye, -et lui dit: «Mon amy, vous me affolez toute, et aussi, -mon amy, vous en vauldrés moins». La dame savait bien -que son visage exprimait mal l'amour: voilà pourquoi -elle le tourne «ung pou à cousté». Cette marionnette a -pris conscience de ses mouvements.</p> - -<p><span class="smcap">Hylas.</span>—Vous traitez bien subtilement de simples -réflexes.</p> - -<p><span class="smcap">Baccalaureus.</span>—Je ne savais pas que l'acte d'amour -fût un réflexe.</p> - -<p><span class="smcap">Hylas.</span>—C'est le meilleur. Nous connaissons aussi les -demoiselles qui se livrent en fumant des cigarettes, et -De Foe conte dans <i>Moll Flanders</i> l'histoire d'une jeune -fille qui avait coutume de retourner pendant ce temps les -poches de ses amis et d'y glisser même des jetons de cuivre -à la place des pièces d'or.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span></p> - -<p><span class="smcap">L'Acteur.</span>—Ces marionnettes-là se soucient peu de -jouer mal. La grosse Margot, de la ballade, répétant son -rôle avec Villon, était plus curieuse de sa réputation. Mais -nous n'avons que faire de deviser sur les prostituées. Ce -sont les véritables poupées de l'Aphrodite populaire. Et je -ne songeais point à elles lorsque je parlais comme je faisais. -Elles sont marionnettes peintes, habillées, exposées, louées -et estampillées.</p> - -<p><span class="smcap">Rodion.</span>—Mais je vous défie, mon ami l'Acteur, et -vous, cynique Hylas, et vous, Willoughby le dandy, et vous, -trop savant Baccalaureus, de me prouver qu'elles soient -des marionnettes de l'amour. Ou plutôt je renverserais la -proposition. Quand vous dites que les femmes exécutent -les gestes de l'amour sans le ressentir, vous entendez -qu'elles imitent une amoureuse réelle. Vous, Hylas, vous -avez placé cette image de l'amoureuse dans le domaine -objectif, avec les idées platoniciennes; vous, Willoughby, -après nous avoir railleusement demandé où les petites -femmes auraient fréquenté une si belle idée, vous avez -placé l'amoureuse idéale dans le domaine subjectif, puisque -c'est l'imagination de l'amant qui la crée. Hylas m'accordera -bien que les pauvres courtisanes sont tombées trop bas -pour jamais connaître l'Amoureuse assise dans le monde -supérieur, sur un trône de porphyre et d'or; et Willoughby -n'osera soutenir que c'est sur l'imagination de leurs amants -qu'elles modèlent les mouvements de leurs corps et de leurs -âmes. Il faut donc que «ces poupées de l'Aphrodite populaire» -soient des marionnettes différentes de celles que -vous disiez. O Hylas! celles qui baisent le pan de la robe -de l'Aphrodite des carrefours sont bien les poupées de<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span> -l'amour, mais non point telles que vous l'entendiez. Vos -autres marionnettes sont imitatrices et vivantes; ce -sont des actrices qui n'éprouvent rien, mais qui ont étudié; -ces pauvres marionnettes-là ne savent point imiter ni vivre; -elles n'ont rien appris et n'éprouvent pas plus que les autres; -et elles sont vides, Hylas, tout à fait vides. Ce qui soutient -les autres, les gonfle et les fait paraître vraies, c'est l'espoir -d'imiter l'idéal, ou l'amour créateur de l'homme; mais -celles-ci, ô Hylas, n'ont rien de tout cela, et elles ne sont -soutenues ni par elles-mêmes ni par nous. Il faut donc que -ce soit un dieu qui les inspire. Ne voyez-vous pas, Willoughby -et Hylas, qu'elles sont toutes pleines du souffle de -l'Amour? En vérité, elles sont les poupées d'Éros; c'est -lui qui les gonfle et qui les anime; et leurs jeux sont ses -jeux. Mais sitôt qu'elles ont cessé de lui plaire, il les rejette -impitoyablement; et voilà pourquoi il y en a tant de -vieilles et de fanées. Car Éros ne se plaît à caresser de son -haleine que les lèvres neuves et les seins frais. Sans doute, -elles sont les poupées de l'Aphrodite populaire—mais -quelles? Ce sont, vous le voyez, les poupées qu'Aphrodite -donne à son enfant pour qu'il s'en amuse à son plaisir. -Et si ces poupées ne sentent point l'affection qu'elles -jouent, ne vous en irritez pas et ne vous affligez pas; -car le jeu n'est pas le leur, et c'est un autre qui joue en -elles, dont le souffle s'échappe de leurs bouches et dont les -doigts agitent leurs membres; en sorte qu'il est impossible -qu'elles éprouvent, puisque c'est un dieu qui les a fait agir. -Les peuples anciens qui consacrèrent les prostituées et les -firent saintes eurent quelque sentiment de ces choses. Ils -devinèrent qu'elles n'étaient que les intermédiaires du dieu<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> -qui se manifestait à lui-même, et comme les prêtresses qui -exécutaient ses gestes ainsi que les prophétesses parlaient -avec sa voix. Et celle qui vint dans la maison de Simon et -qui mouilla de larmes les pieds du Seigneur et les lui -essuya avec ses cheveux ne fut point autre qu'une mandatrice -de l'Amour tout-puissant qui adorait l'Amour. Je vois -que notre hôte, l'Acteur, me considère en souriant, et qu'il -me montre du doigt ce livre de Dostoïewski que je porte -partout avec moi. Cependant, je ne vous parlerai ni de -Sonia ni de la petite Nelly. Ces pauvres filles divines furent -aussi les marionnettes du Seigneur. Mais elles jouèrent le -rôle de la Pitié après avoir exécuté les gestes de l'Amour. -Car les dieux se servent d'elles tour à tour.</p> - -<p><span class="smcap">Hylas.</span>—J'admire vraiment l'éloquence persuasive de -Rodion, qui n'est point pour me déplaire, car il n'est pas le -premier qui ait songé à tirer de l'art des prostituées des -enseignements divins.</p> - -<p><span class="smcap">Baccalaureus.</span>—Je prévois que Hylas va nous citer -le troisième chapitre du <i>Banquet</i> de Xénophon et peut-être -le chapitre onzième du livre III des <i>Mémorables</i>.</p> - -<p><span class="smcap">Hylas.</span>—Baccalaureus a la mémoire divinatrice. Il -se souvient donc que Critoboulos, Antisthène, Charmide et -Socrate s'interrogent mutuellement afin de savoir ce qu'ils -désireraient le plus au monde. Critoboulos voudrait être -beau, Antisthène riche, Charmide pauvre. Quand vient le -tour de Socrate, il prend l'air grave et son front se fait -solennel: «Moi, je voudrais être entremetteur», dit-il. Les -autres rient: «Vous pouvez rire, continue Socrate; mais -je deviendrais bien vite riche à ce métier, si je voulais -l'exercer». Chacun explique ses raisons. Le tour de Socrate<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> -venu: «N'est-ce point le parfait entremetteur, dit-il, qui est -capable de reconnaître ceux qui se seront utiles les uns -aux autres et qui sait leur inspirer le désir de s'aimer; -n'est-ce pas lui qui fera les villes amies et les fidèles mariages, -et les indissolubles unions? Et quel plus beau métier peut-il -y avoir que d'unir ceux qui sont faits pour s'aimer?» Ainsi, -mon cher Rodion, même l'entremetteur a pour Socrate -quelque chose de divin.</p> - -<p><span class="smcap">Rodion.</span>—Hylas, vous raillez.</p> - -<p><span class="smcap">Hylas.</span>—Pas plus que Socrate ni que vous-même tout -à l'heure. Baccalaureus s'est souvenu aussi de la visite que -rendit le philosophe à la belle courtisane Theodota, celle -même qui fut l'amie d'Alcibiade jusqu'à sa triste fin et qui -l'ensevelit de ses propres mains, suivant le récit d'Athénée, -au bourg de Melissa, en Phrygie. Elle était belle au point -que les sculpteurs venaient mouler ses seins afin de modeler -sur la sienne les gorges de leurs statues. Socrate l'interrogea -et lui parla doucement, en la louant de sa beauté, puis lui -demanda par quels moyens elle trouvait ses amis. Et -comme Theodota ne savait lui répondre, il lui enseigna -qu'elle portait dans son corps une âme divine, qui était sa -meilleure amie, et qui lui aiderait à trouver des fidèles, si -elle apprenait à la consulter. Socrate raillait-il ce jour-là? -Il se peut; mais nous devons croire que Theodota sut -entendre même la leçon de cette raillerie, puisqu'elle aima -Alcibiade à travers le malheur jusque dans la mort.</p> - -<p><span class="smcap">Rodion.</span>—Mais, Hylas, n'avez-vous donc point d'avis?</p> - -<p><span class="smcap">Hylas.</span>—Mon cher Rodion, je ne vois pas pourquoi vous -n'auriez pas raison, comme Willoughby, notre hôte l'Acteur, -et même Baccalaureus, qui croit à la logique, et qui jure<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> -selon les modes de <i>baroko</i>, <i>bocardo</i> et <i>fresison</i>. Le hasard qui -fait rencontrer les atomes, monades ou tourbillons est -infini. Nous ignorons profondément la raison de leurs -mouvements et de leur rencontre. C'est ici que s'arrête mon -matérialisme, et voilà pourquoi je puis vous donner raison -à tous trois. Notre hôte l'Acteur (qui est resté un peu, -malgré lui, du moyen âge) est tout imbu du réalisme, sans -qu'il s'en doute, et il aime Platon. Aussi nous a-t-il dit que -les mouvements de la marionnette étaient causés par une -Amoureuse idéale. Willoughby est plus moderne; il est -égotiste; il a enfermé l'univers dans son moi, et il veut que -ce moi soit la cause des mouvements de la poupée. Vous, -Rodion, dans votre profond sentiment de religion, vous -ne pouvez attribuer d'autre origine aux rencontres de -l'univers que Dieu même; aussi soutenez-vous que c'est -l'être divin qui inspire tous les gestes du jouet. Quant à moi, -Hylas, j'avoue humblement que je ne sais pas, et que je -m'en tiens à la matière, puisque je ne peux rien voir au delà. -Et d'ailleurs, marionnette pour marionnette, j'ignore -autant les raisons de mes gestes que les femmes que j'aime, -quoique mon ignorance ne soit pas du même degré.</p> - -<p>Seulement, pour faire plaisir à Willoughby, qui est bien -digne de cette histoire, je vous conterai l'aventure d'un -fou qui fut roi de Thrace et qui peut-être était plus sage -que nous. Il se nommait Cotys; son orgueil était arrivé à un -point extrême, ainsi que son opulence et l'organisation -voluptueuse de sa vie. Il parcourait les forêts de la Thrace, -et, dans les endroits qui lui plaisaient, il faisait dresser -d'avance des tables pour l'instant où il aurait l'envie d'y -dîner avec ses amis. Ce Cotys s'imagina de devenir amoureux<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> -de la déesse Athéné, et se décida à l'épouser. Il -fit préparer un grand festin et dresser à l'écart un lit splendide -incrusté d'or et de pierreries. Puis il s'attabla et se mit à -boire avec ceux qu'il avait invités à la cérémonie. Il vida -des cratères de vin mêlé et de vin pur. Ses courtisans le -félicitaient. Déjà hors de lui, il envoya un garde afin de voir -si la déesse ne l'attendait point encore sur sa couche. Le -garde revint et, s'inclinant, dit au roi que le lit était vide. -Cotys le tua roide d'un coup de javelot et envoya un -second garde. Le garde retourna, rampant, et dit au roi qu'il -n'avait vu personne. Un second javelot le cloua sur le sol. -Puis Cotys envoya un troisième garde. Et celui-ci, se prosternant -devant le roi, lui dit: «Seigneur, voici longtemps -déjà que la déesse vous attend».</p> - -<p><span class="smcap">Willoughby.</span>—Et lorsque le roi s'avança vers le lit -splendide, il y trouva, n'est-ce pas, toute nue et souriante, -la déesse Athéné?</p> - -<p><span class="smcap">Hylas.</span>—Mon cher Willoughby, je n'en sais rien, -mais nous pouvons le supposer. Et Cotys ne vous déplaît -pas pour avoir imaginé et créé par sa volonté une marionnette -divine qui pouvait exécuter tous les gestes et répondre -à tous ses désirs, puisqu'elle n'existait que dans sa folie. -Car le roi Cotys était fou, Willoughby, et on le vit bien, plus -tard, lorsque, dans un accès de jalousie furieuse, il déchira -de ses ongles une femme qu'il aimait, en commençant par -le bas-ventre. Cependant la marionnette du roi Cotys ne -nous satisferait-elle pas tous? C'était une marionnette, et -c'était l'amoureuse idéale, mon cher hôte; le roi Cotys -l'avait créée par son imagination, Willoughby; et, ami -Rodion, elle était divine, étant déesse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span></p> - -<p><span class="smcap">Baccalaureus.</span>—Mais elle n'existait pas.</p> - -<p><span class="smcap">Hylas.</span>—Si, dans Athénée, liv. XII, ch. <span class="smcap">XLII</span>. Vous l'y -trouverez, Baccalaureus, pour peu que votre édition ait un -index. Et, comme le jour tombe déjà, nous pouvons même -rentrer, s'il plaît à notre hôte, afin que Baccalaureus puisse -apaiser la soif d'exactitude qui doit le posséder.</p> - - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span></p> - - - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a><br /><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span></p> -<h2>L'ART</h2> - -<hr class="chap" /> - - -<h2><a name="LART" id="LART">L'ART</a></h2> - - -<p><i>Dialogue entre</i></p> - -<p> -<span class="smcap">Dante Alighieri</span><br /> -<span class="smcap">Cimabue</span><br /> -<span class="smcap">Guido Cavalcanti</span><br /> -<span class="smcap">Cino da Pistoia</span><br /> -<span class="smcap">Cecco Angiolieri</span><br /> -<span class="smcap">Andrea Orgagna</span><br /> -<span class="smcap">Fra Filippo Lippi</span><br /> -<span class="smcap">Sandro Botticelli</span><br /> -<span class="smcap">Paolo Uccello</span><br /> -<span class="smcap">Donatello</span><br /> -<span class="smcap">Jan van Scorel</span><br /> -</p> - -<p>En l'année 1522, le pape Adrien VI, qui était d'Utrecht, -nomma conservateur du Belvédère de Rome le peintre -Jan van Scorel. C'était un jeune homme de vingt-six ans; il -revenait de Palestine où il avait accompagné une confrérie -de pèlerins hollandais. Jan van Scorel fit le portrait du -pape Adrien et considéra diligemment tous les tableaux -de Raphaël et de Michel-Ange, qui le transportaient. Dans -le printemps de cette année, il eut une aventure.</p> - -<p>Il était sorti pendant la nuit de l'enceinte de la capitale -pour errer à travers la campagne romaine. La terre aride et<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> -ses pierres sèches étincelaient sous la lune. Des tombes -anciennes, très blanches, tachaient les ténèbres. Et sur l'un -des côtés de la vieille route latine qui menait à Ostie, -Jan van Scorel aperçut une tranchée obscure. Quelques -grandes dalles semblaient avoir glissé. Il espéra aussitôt que -c'était une niche à sculptures, froissa les orties qui jaillissaient -entre les pierres et pénétra dans le couloir. D'abord -il avança parmi l'obscurité; puis il se fit une sorte de lueur -qui n'était point la lueur lunaire. Le chemin creux était -pavé de carreaux de marbre lisse. Tout à coup Jan van Scorel -se trouva sous une coupole soutenue par des piliers, et -il lui sembla qu'il était revenu à la surface de la terre dans -la rase campagne. Mais il vit bientôt qu'il devait se tromper. -La coupole était à l'entrée d'une sorte de cirque largement -assis et illuminé doucement. Tout le sol était tapissé d'une -herbe longue et tendre. La brise était parfumée. Et au -milieu de cette prairie enclavée dans un lieu inconnu, où -il n'y avait point d'horizon, Jan van Scorel remarqua de -grands sièges candides où se tenaient des personnages vêtus -de robes tombantes. Ils portaient des chaperons de diverses -couleurs, mais la plupart avaient la tête couverte de l'aumusse -rouge des citoyens de Florence. A l'apparition de -Jan van Scorel, ils se levèrent et lui firent gravement signe -d'approcher. Et quand il fut plus près, Jan comprit bien -qu'il était en présence d'une illusion de la nuit. Car il reconnut -les traits de morts illustres. Celui qui se tenait au milieu -semblait être Dante Alighieri, tel que le peignit Giotto. -Et auprès de lui étaient Guido Cavalcanti et Cino da Pistoia. -Et plus loin, Jan aperçut la face ricaneuse de Cecco Angiolieri. -Semblablement il vit Cimabue, tout roidi par l'âge, et<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> -Andrea Orgagna, puis Paolo Uccello, le grand Donato, -Sandro Botticelli, et un moine carmélite, Fra Filippo Lippi. -Ils semblaient paisibles, debout parmi le pré nocturne.</p> - -<p>Alors <span class="smcap">Dante</span> prit la parole et dit:</p> - -<p>—Sois le bienvenu, Jan van Scorel, et ne crains pas de -troubler notre paix séculaire; car nous l'avons voulu. La -divine conductrice élue qui demeure dans le Grand Cycle -et qui contemple éternellement le visage de Celui <i>qui est per -omnia sæcula benedictus</i> a intercédé pour nous auprès du -Maître de la Grâce. Il nous est permis de nous réunir en des -temps fixés, et de nous considérer tels que nous fûmes, et -d'entendre nos voix telles qu'elles résonnèrent, et de nous -entretenir des choses que nous avons aimées. Et cette nuit -une grande controverse s'est élevée entre nous; s'il te -plaît, nous te la soumettrons, puisque tu es né dans les -temps postérieurs, et tu seras notre juge.</p> - -<p>Et <span class="smcap">Jan van Scorel</span> répondit en tremblant:</p> - -<p>—Maître, je n'oserai.</p> - -<p>Mais <span class="smcap">Dante</span> reprit:</p> - -<p>—Tu le dois: car le Destin t'a marqué du sceau; et tu -répondras en toute innocence; puis je t'avertirai; cependant, -sache que mes paroles ne te serviront pas. J'ai dit et -je prétends que les peintres, les sculpteurs et les poètes -sont soumis aux femmes qui leur révélèrent l'amour, et -que tout leur art ne consiste qu'à se laisser guider par la -forme qui leur persuada de l'imiter dans les chansons, ballades -et assemblages de vers, ou sur les murailles sacrées, -ou dans le cœur du marbre étincelant. Et lorsque je parle -ainsi, mes compagnons Guido et Cino se taisent; mais le -méchant railleur Cecco éclate de rire; Cimabue demeure<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span> -grave; Donato réfléchit; Sandro a un sourire douteux; -Orgagna et l'Oiseau rient en secouant la tête, et je ne suis -approuvé que par Fra Filippo; mais je crains que nous -n'entendions point la même chose.</p> - -<p>Or, écoute-moi, Jan van Scorel, et pèse ce que je dirai. -La vie nouvelle commence, pour moi, dans le livre de ma -mémoire, à la fin de ma neuvième année, le jour où j'aperçus -la très gracieuse dame que certains nommèrent ici Béatrice. -Elle avait une robe de couleur cramoisie, soutenue par une -ceinture; et dès que mes yeux tombèrent sur elle, Amour -gouverna mon âme et je désirai être conduit par Béatrice -durant ma vie. Et quand elle fut entrée dans la cité de vie -éternelle, je m'appliquai à la revoir dans les chambres -secrètes de mon intelligence et elle me prit par la main et -me mena parmi l'enfer, et dans les routes intermédiaires, -et parmi le ciel. D'abord, à la première heure du neuvième -jour de juin, en l'année 1290, je fus frappé de stupeur; car -la Douleur entra et me dit: «Je suis venue demeurer avec -toi», et je m'aperçus qu'elle avait amené en sa compagnie -la Peine et la Bile. Et je lui criai: «Va-t-en, éloigne-toi!» -Mais, comme une Grecque, elle me répondit, pleine de ruse, -et argumenta souplement. Puis voici que j'aperçus venir -Amour silencieux, vêtu de vêtements noirs, doux et nouveaux, -avec un chapeau noir sur les cheveux; et certes, les -larmes qu'il versait étaient véritables. Alors je lui demandai: -«Qu'as-tu, joueur de bagatelles?» Et me répondant, il dit: -«Une angoisse à traverser; car <i>notre</i> dame est mourante, mon -cher frère». Alors tout se voila pour moi dans ce monde, et -mes yeux devinrent las de pleurs, et voici que le jour qui -accomplissait l'année que ma dame avait été élue dans la<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span> -cité de la vie éternelle, me souvenant d'elle tandis que -j'étais assis seul, je me pris à dessiner la semblance d'un -ange sur certaines tablettes. Et cependant que je dessinais, -comme je tournais la tête, je perçus qu'il y avait auprès de -moi des gens que je devais courtoisement saluer et qui -observaient ce que je faisais. Et je me levai, par respect, -et je leur dis: «Une autre était avec moi.»</p> - -<p>Et depuis ce jour, Jan van Scorel, elle ne m'a point quitté. -Quand j'envoyai mon livre au temps de Pâques à mon -maître Brunetto Latini, ce fut ma fillette que je chargeai -de le lui apporter. Et quand, au milieu du chemin de ma -vie, je traversai deux mondes douloureux pour parvenir à -entrevoir les gloires éternelles, Béatrice était devant moi, -Béatrice tendait le doigt vers les choses que je devais voir.</p> - -<p>Je me souviens, Guido, que je t'envoyai jadis un sonnet -au sujet de celles que nous aimions. O mon cher Guido, j'y -nommais Monna Giovanna, qui fut la compagne de ma -chère Béatrice: les gens de Florence, à cause de sa grâce, -la surnommaient Primavera, et ainsi que le printemps -précède l'année, je la vis un jour marcher devant ma divine -dame. Or, dans mon sonnet, j'exprimais le souhait d'un -voyage. Il me semblait que je serais parfaitement heureux -si le temps de ma vie coulait au balancement d'une barque -errante où nous aurions été trois, Lapo Gianni et toi, Guido, -et moi Dante. Nous, compagnons anciens, nous nous serions -tenus les mains. Et notre barque aurait été guidée par la -dame Giovanna, la dame Béatrice, et celle qui était la -trentième parmi les soixante beautés de Florence, la -dame Lagia. Et tout le temps de notre vie se serait passé -à deviser d'amour; car, en vérité, Guido, la vie n'est faite<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span> -que d'amour, et l'art, qui est une purification de la vie, n'est -que d'amour transfiguré. Et je ne crois pas, Guido Cavalcanti, -que tu puisses me contredire; car c'est toi qui me -donnas l'explication du cœur enflammé.</p> - -<p>Alors <span class="smcap">Guido Cavalcanti</span> se mit à sourire et dit:</p> - -<p>—Ce rêve t'avait troublé étrangement, Dante. Et, en -effet, c'était un inquiétant présage. Amour tenait ta dame -endormie, roulée dans un manteau; puis il la contraignait -à manger ton cœur; puis il disparaissait en pleurant. J'interprétai -ton songe par son contraire, sachant que douleur -pendant le sommeil signifie joie. Et dans ce temps tu fus -heureux; mais il s'est trouvé qu'Amour ne t'avait point -trompé par ses larmes. A cause de ce rêve où tu as nourri de -ton cœur celle qui devait mener ta vie, je ne dirai pas le -contraire de tes paroles. Mais, Dante, tu nous as représentés -tous trois, Lapo, toi et moi, dans une barque guidée par -Lagia, Béatrice et Giovanna. Crois-tu que la barque ait -été guidée par les trois dames durant toute notre vie? -J'étais assis à la poupe, et je regardais le sillage; voici que -je tournai la tête, et Monna Giovanna n'était plus là. A -sa place, je vis une autre dame qui avait les mêmes yeux, -et le même regard de printemps; mais elle se nommait -Mandetta, et elle était de Toulouse. Et Lapo considérait la -crête d'une vague; voici qu'il tourna la tête, et Monna Lagia -n'était plus là. A sa place, il vit une autre dame, dont les -cheveux étaient ceints d'une guirlande, et qui montrait ses -dents entre des lèvres très rouges; et elle n'avait même pas -de nom. Et toi, Dante, tu scrutais le fond ténébreux de -l'Océan; voici que tu tournas la tête, et Béatrice, oui, Béatrice, -n'était plus là. Dante, tu te frappas la poitrine, et tu<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span> -gémis, et tu te maudis toi-même; mais à la place de Béatrice -était une dame froide et blanche et dure comme la pierre, -dont la tête était ceinte d'herbe verte mêlée de fleurs; et sa -robe était de couleur verte, non pas cramoisie, et le blond de -ses cheveux était uni au vert de l'herbe fraîche; et cette -dame était de Padoue, et son nom était Pietra degli Scrovigni; -et souviens-toi, Dante: sitôt que tu l'eus aperçue, tu -composas pour elle et tu récitas dans la barque une admirable -sextine. La barque semblait donc être conduite par -les trois dames; mais la force qui la menait était dans nos -cœurs, Dante, et c'était la force de l'Amour.</p> - -<p>Mais <span class="smcap">Cino da Pistoia</span> prit la parole:</p> - -<p>—Tu accuses faussement Dante, dit-il. De Lapo Gianni -je ne dirai rien puisqu'il n'est pas là; et peut-être qu'il eût -su défendre ses obscures amours. Pour toi, Guido, s'il est -vrai que tu aies cessé d'adorer Giovanna de Firenze pour -invoquer Mandetta de Toulouse, n'est-ce pas parce que -celle-ci avait les mêmes yeux? Et n'est-il pas vrai que c'est -la ressemblance qui t'a attiré vers Mandetta, et que tu n'as -pas cessé de te laisser conduire par l'image de Monna Giovanna? -N'est-ce pas cette image qui s'est emparée de ton -esprit et qui règne sur tes yeux et qui règne sur ton cœur? -Ainsi elle a mérité une fois de plus de porter le nom de -Giovanna, selon celui de saint Giovanno le Précurseur; car -elle a été l'Annonciatrice et véritablement la Prima-Vera, -la première saison. Et si Dieu eût voulu te donner, à l'égal -de la noblesse, le don de la poésie suprême, c'est Giovanna, -la Primavera, qui t'eût mené sur la route que suivit Homère -ainsi que l'a fait pour Dante la divine Béatrice. Maintenant -que nous parles-tu de Monna Pietra, de la sextine, et du<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> -caprice de Dante? Il ne s'est point laissé conduire par cette -Pietra, et c'est la même Béatrice qui lui a montré les dames -au Paradis. Ah! pourquoi ne lui a-t-elle pas fait voir, au -sommet de l'escalier sacré, ma chère Selvaggia, dont le -corps repose tristement sur le mont della Sambucca, dans -le sauvage Apennin?</p> - -<p><span class="smcap">Cimabue</span> interrompit Cino, d'une voix grave et comme -lointaine.</p> - -<p>—Béatrice n'a pas montré ta Selvaggia au Dante, -parce que toi seul, Cino, tu pouvais la voir. Il ne suffit pas -de tendre la main à la femme et de se laisser mener, les yeux -bandés. J'ai dû longtemps regarder celle que j'aimais pour y -voir la sainte Mère de Dieu; mais enfin je l'ai vue, et, avec -l'aide divine, j'ai essayé de la peindre.</p> - -<p>Ici, <span class="smcap">Cecco Angiolieri</span> se mit à ricaner. Et tous se -tournèrent vers lui: car il semblait que la paix de la nuit fût -troublée.</p> - -<p><span class="smcap">Cimabue</span> lui dit:</p> - -<p>—Cecco, que nous veux-tu?</p> - -<p><span class="smcap">Cecco Angiolieri</span> répondit en grinçant des dents:</p> - -<p>—Ce n'est pas à toi que je veux parler, mais à Dante Alighieri, -qui est trop fier. Je lui ai déjà crié de venir à mon -école y prendre des leçons; il ne vaut pas mieux que moi; -j'ai menti, et il ment encore; il a mangé la graisse, moi j'ai -rongé les os; il a jeté la navette, moi j'ai tondu le drap; et -je le défie—car je suis l'aiguillon, et il est le taureau. Que -parle-t-il de Béatrice, et des femmes qui l'ont conduit par la -main? Moi aussi, j'ai aimé—je vaux autant que lui. Et ma -Becchina, la fille du savetier, était aussi jolie que sa Bice -Portarini. Mais j'étais nu comme une pierre d'église; et<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span> -mon plus haut souhait allait jusqu'à désirer être souillon de -cuisine, pour renifler l'eau grasse de la vaisselle. Je n'avais -pas un florin, non, pas la millième partie d'un florin. Et à -cause de cela le mari de Becchina, qui était orgueilleux de -ses sacs d'or, me méprisait, et je ne pouvais la voir. N'est-ce -point misérable? Car j'avais un père vieux et riche, qui possédait -de vastes domaines, et qui ne me donnait rien. Ainsi -j'ai vécu dans la boue du fossé. Un jour le vieillard me refusa -même un verre de vin maigre. Et j'écouterais parler cet -orgueilleux qui fait des fautes de poésie? Car dans le dernier -sonnet de la <i>Vie Nouvelle</i> il commence par dire qu'il n'a -point compris le doux langage qu'un ange lui adressait au -sujet de Béatrice (c'est à l'endroit où les vers changent de -mesure); puis dans l'envoi, il dit aux dames qu'il a compris. -C'est une indigne contradiction; et je ne veux point continuer -à souffrir que tout le monde porte respect à un mauvais -poète qui a été heureux.</p> - -<p><span class="smcap">Cimabue</span> reprit la parole et dit:</p> - -<p>—O Cecco, pourquoi donc es-tu parmi nous?</p> - -<p>Et Cecco ne répondit rien.</p> - -<p>—Je parlerai pour toi, dit <span class="smcap">Cimabue</span>. Tu es avec nous -parce que malgré ta misère et l'affreux désir que tu avais -de voir mourir ton vieux père, l'amour de Becchina, la fille -du savetier, t'inspira de beaux vers, et que tu fus poète. -Et nous n'avons point à comparer ta Becchina à Béatrice; -mais sache que c'est sa petite main qui t'a tiré du fossé où tu -croupissais pendant ta vie pour t'amener dans le cycle -heureux où Dieu t'a permis de reposer.</p> - -<p>Alors il y eut un silence. Puis le moine carmélite se mit à -rire. <span class="smcap">Cecco</span> se retourna vers lui, la bouche tordue, et cria:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span></p> - -<p>—Ris-tu de moi, face encapuchonnée, faux dévot?</p> - -<p>—O Cecco Angiolieri, dit <span class="smcap">Fra Filippo Lippi</span>, je ne me -querellerai pas avec toi; j'aime trop la bonne humeur. Ce -n'est pas de toi que je me moquais; mais je riais en songeant -aux belles pensées de Cino da Pistoia, avec son invention -des images. Vois-tu pas qu'il a excusé Guido Cavalcanti en -le faisant convenir que Mandetta de Toulouse ressemblait -à Giovanna de Florence? Et n'a-t-il pas tiré une admirable -conclusion, lorsqu'il a dit que c'était toujours la même -image qui inspirait les vers de Guido? Pardieu, je ne suis -pas si subtil, et je n'y entends qu'une chose, c'est que -Messer Cavalcanti doit être bien peu capable d'aimer, pour -aimer toujours la même image. Moi j'en ai aimé beaucoup, -et elles étaient toutes bien différentes. Dante et Cino, -vous aimiez des mortes, et vous vous enfermiez dans des -cellules. J'ai aimé des femmes vivantes, et il aurait fallu être -bien habile pour m'enfermer. Cosimo de Medici a essayé -pendant deux jours. La troisième nuit, j'étais las de -peindre l'Annonciation; j'ai fait une corde avec mes draps -de lit, et je suis allé rejoindre une belle fille qui devait m'attendre -juste au coin du Palazzo Medici. Du reste, elle m'a -servi et je l'ai figurée au moins dans deux tableaux; c'est un -ange dans l'un, et dans l'autre une sainte. Mes saintes ont -tous les visages, et ce sont les visages de filles dont je ne -me rappelle même pas les noms. Je les ai bien aimées, au -moins; mais j'en changeais. Et elles ne se ressemblaient -aucunement, Cino, aucunement.</p> - -<p><span class="smcap">Cino</span> dit gaiement:</p> - -<p>—Mais Lucrezia?</p> - -<p>—Crois-tu donc que je lui aie été fidèle? répondit<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> -<span class="smcap">Fra Filippo Lippi</span>, en éclatant de rire. On peut dire que -celle-là était jolie, pourtant. J'en ai été très amoureux. Je -venais de quitter mon frère carmélite Fra Diamante, qui -avait été novice avec moi. Les nonnes de Sainte-Marguerite -me demandèrent un tableau pour leur maître-autel. Et -je vis parmi elles une novice, qui était fille de Francesco -Buti, citoyen de Florence. C'était l'image parfaite d'une -sainte. C'était Lucrezia. Il me la fallut pour modèle de la -Vierge; les stupides nonnes me permirent de la peindre. -Ah! que Lucrezia est belle dans ce tableau de la Nativité! -Pouvais-je ne point être amoureux d'elle? Le jour qu'elle -alla en procession visiter la Ceinture de Notre-Dame que l'on -conserve au Prato, je l'enlevai et je m'enfuis avec elle. Son -père, Francesco, essaya par tous les moyens de la reprendre, -mais elle voulut rester avec moi. Cependant, tu peux -regarder mes vierges et mes saintes, Cino: elles ne ressemblent -pas toutes à Monna Lucrezia. Les femmes qu'on aime -sont bonnes à peindre: voilà ce que je pense.</p> - -<p>Là <span class="smcap">Sandro Botticelli</span>, qui souriait mystérieusement, -parla, et s'adressant à Fra Filippo:</p> - -<p>—Mais n'est-il pas vrai, ô Maître, dit-il, que tu n'as -point possédé toutes les saintes qui sont dans tes peintures!</p> - -<p>—C'est vrai, répondit <span class="smcap">Fra Filippo</span>; je ne plaisais pas à -toutes; mais j'ai été amoureux d'elles toutes.</p> - -<p>—Et n'ai-je point ouï dire, continua <span class="smcap">Botticelli</span>, que, -lorsque tu n'obtenais pas celles que tu désirais, tu t'appliquais -à les peindre, et que ta passion avait disparu lorsque -tu les avais représentées sur tes fresques?</p> - -<p>—C'est vrai aussi, avoua <span class="smcap">Fra Filippo</span>; mais Sandro, tu -ne dois pas trahir ton maître.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span></p> - -<p>—Je ne te trahis pas, ô peintre divin, reprit <span class="smcap">Sandro</span>; -je veux seulement te montrer que tu n'es point différent -de Dante ou de Cino. Puisque ta passion cessait entièrement, -sitôt que la femme que tu aimais avait été transfigurée dans -ton art, c'est que cette femme gouvernait ton art, ou, si tu -veux, que l'Amour t'attirait vers l'art et que l'art suffisait -à satisfaire ton amour. Si donc tu te plaisais à peindre des -créatures que tu ne pouvais point toucher, et si ta passion -parvenait ainsi à se repaître, tu n'es nullement différent -de Dante, ou de Cino qui ont aimé des mortes et qui les -ont chantées.</p> - -<p>—Mais toi, dit <span class="smcap">Fra Filippo</span>, Sandro, que penses-tu -toi-même?</p> - -<p>—Mon maître, dit <span class="smcap">Sandro Botticelli</span> en souriant -toujours, je ne veux point avoir d'avis et j'écoute parler -les autres. Voici Andrea Orgagna qui vous instruira mieux -que moi; je suis fort illettré, ainsi que le déclara le vicaire -de ma paroisse, lorsqu'il me reprocha d'avoir gravé des -estampes pour <i>l'Enfer</i> de Dante, puisque mon ignorance ne -me permettait point de comprendre ses vers. C'est ce que -le vicaire n'eût pas osé dire au grand Orgagna qui a devisé -les mêmes scènes que peignit son frère au Campo Santo; -je le laisserai donc parler pour moi; il est plus ancien et -plus digne.</p> - -<p><span class="smcap">Orgagna</span> prit alors la parole; il avait la barbe rase; un -grand chaperon lui entourait la tête, et son visage était -arrondi et plat.</p> - -<p>—Je ne connais point l'amour, dit-il abruptement; je -n'ai été amoureux que d'une femme, et j'ai peint son triomphe. -C'est la Mort. Elle est enrobée de noir, et elle vole dans<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span> -l'air, tenant une faux, et elle épouvante les rois. Il y en a -trois, couchés dans trois sarcophages dorés, et ils pourrissent: -et trois rois à cheval les contemplent. Les chevaux -eux-mêmes s'effarent et l'un des rois vivants se bouche le -nez. Cependant de l'autre côté d'une haute montagne, au -milieu d'une prairie, sous l'ombre des orangers, de joyeuses -jeunes filles sont assises, et des chevaliers leur font l'amour. -Le plus beau est coiffé d'un chaperon azuré et un faucon est -perché sur son poing. Monarques et amoureux, ils sont tous -soumis à la triomphatrice; car la mort est plus forte que -la puissance et que l'amour.</p> - -<p>—Et le temps est plus fort que l'art qui s'inspire de la -mort, dit <span class="smcap">Donatello</span>; car je t'instruirai, Orgagna, sur le -sort de la fresque du Campo Santo, dont tu sembles si -fier. Elle est entièrement détruite, et nous ne la connaissons -que par de mauvaises copies et le récit des écrivains. Au lieu -que l'art de Fra Filippo et de Sandro Botticelli, qui se -laissèrent guider par des femmes amoureuses, n'a pas péri. -Ainsi tu avais raison de peindre le triomphe de la Mort; car -la Mort a triomphé de ton œuvre.</p> - -<p>Orgagna, triste, détourna la tête, enfonça son chaperon -sur son visage, et garda le silence.</p> - -<p>Mais <span class="smcap">Cimabue</span> s'avança vers lui et lui toucha l'épaule.</p> - -<p>—Ne t'afflige pas, Andrea, dit-il, car le peuple admire -encore ta composition de <i>l'Enfer</i>, sur la muraille de l'église -de Santa-Croce; et si elle n'arrive pas jusqu'aux âges -futurs, du moins la mémoire en sera éternelle. Car tu y as -flagellé les méchants, à l'exemple de notre Maître dans sa -Comédie. Et par là tu t'es soumis à la règle de celle qui le -mena dans son douloureux voyage; et tu vois que l'amour,<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span> -malgré toi, a triomphé de toi, et que Béatrice, par le moyen -de Dante, t'a inspiré ton art.</p> - -<p><span class="smcap">Cecco Angiolieri</span> murmura:</p> - -<p>—C'est sans doute de l'art que d'avoir placé ses amis -au milieu des élus, tels que le médecin Messer Dino del -Garbo, avec son chaperon rouge doublé de petit-gris, ou -d'avoir envoyé ses ennemis chez les damnés ainsi que -Guardi, sergent de la commune de Florence, qu'un diable -traîne à son crochet, coiffé de son bonnet blanc à trois lys -rouges. Peut-être que la divine Béatrice a ordonné tout -cela; pour moi, même Becchina ne m'eût point fait loger -en enfer comme magicien le grand savant Cecco d'Ascoli, -que les cruels Florentins eurent l'audace de brûler. Mais -patience et écoutons. Voici l'Oiseau qui va gazouiller.</p> - -<p>Et en effet, <span class="smcap">Paolo di Dono</span>, que les Florentins nommèrent -<span class="smcap">Uccello</span>, élevait timidement la voix. Il était -très vieux et ses yeux paraissaient troubles.</p> - -<p>—Je m'étonne, dit-il, d'entendre de grands peintres -disserter sur l'art en cette façon. Pour ce qui est des poètes, -ils ne considèrent point de même que nous la nature et les -hommes, et je ne puis comprendre exactement ce qu'ils -pensent. Sans doute, Orgagna se trompe, lorsqu'il méprise -tout ce qui vit, en nous proposant la Mort pour divinité -de la peinture; mais il n'est pas juste non plus de prétendre -que la femme règne sur notre art, même si elle n'est, comme -certains l'ont fait entendre, que l'intermédiaire de l'Amour. -La peinture est la science d'assembler des lignes et de placer -des couleurs selon les lois de la perspective. Il faut étudier -Euclide. Il faut écouter Giovanni Manetti, qui connaît les -mathématiques. Il faut examiner attentivement les inventions<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span> -d'architecture de Filippo Brunelleschi. J'ai peint sur -un tableau oblong les portraits des cinq hommes qui, après -Dieu, ont recréé l'univers. Et d'abord j'ai placé l'image de -Giotto, qui a inventé la peinture telle que nous la connaissons; -puis vient Filippo di Ser Brunellesco, pour l'architecture; -le troisième est Donatello, pour la sculpture; le -quatrième, c'est moi, Paolo, pour la perspective et les animaux; -le cinquième est Giovanni Manetti, pour les mathématiques. -Il n'existe rien en dehors de cela. Ce tableau -résume tous les aspects du monde. Car la seule réalité -consiste dans les lignes et dans la mesure des lignes, et les -objets représentés n'ont point d'importance. Et moi, -Paolo Uccello, j'ai passé de longs jours à dessiner des -chaperons à plis, carrés ou coniques, ou ronds ou cubiques, -des <i>mazocchi</i> dont certains se sont moqués. En quoi ils se -trompent: car il y a plus d'avantage pour l'art de la peinture -à faire voir les différents aspects de cent <i>mazocchi</i> qu'à -creuser au hasard le sourire d'une Florentine. Ainsi m'aide -Dieu, donnez-moi trois beaux <i>mazocchi</i>, dont j'ignore les -plis, et je vous abandonne les femmes pour vous inspirer.</p> - -<p>Alors <span class="smcap">Sandro Botticelli</span> lui dit, railleusement:</p> - -<p>—Te souviens-tu, l'Oiseau, de ta dernière peinture, qui -devait être un chef-d'œuvre et que tu avais entourée d'un -enclos de planches? Un jour, Donato te rencontra et te -demanda: «L'Oiseau, quelle est donc cette œuvre que tu -enfermes si soigneusement?» Et tu lui répondis: «Tu la -verras un jour». Et lorsque tu l'eus terminée, il se trouva -que Donatello achetait des fruits au Vieux-Marché dans le -moment que tu la découvrais; et il considéra ton tableau et -te dit: «O Paolo, tu découvres ton œuvre à l'instant même<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span> -où tu devrais la cacher aux yeux de tous!» Et Donatello -ne se trompait nullement, l'Oiseau, car il n'y avait dans ta -peinture que des lignes. Tu n'en fis point d'autres après -celle-là. J'aimerais mieux pour ma part avoir dessiné le -sourire d'une fille.</p> - -<p>Mais Donato, s'approchant de Paolo, l'embrassa en lui -assurant qu'il avait peint bien d'autres tableaux dont la -renommée serait immortelle.</p> - -<p>Et voici que la nuit se faisait plus claire. Et <span class="smcap">Dante</span> parla -de nouveau à Jan van Scorel, et il lui dit:</p> - -<p>—Juge-nous.</p> - -<p>Et <span class="smcap">Jan van Scorel</span> répondit:</p> - -<p>—J'ai été conduit par l'amour, et je le suivrai partout -où il me mène. Je suis né au bord d'une mer grise, dans un -village des dunes, et j'ai travaillé à Amsterdam chez mon -maître Jacob Kornelisz. Il avait une fillette de douze ans, -modeste et blanche. Je l'aime, et je suis parti au loin afin -de gagner de l'argent pour l'épouser. Et j'ai vu Spire et -Strasbourg et Bâle, et à Nuremberg j'ai visité Albert Durer, -et j'ai traversé la Styrie et la Carinthie. Or, il y avait dans -cette contrée un grand baron qui s'est épris de ma peinture. -Il a une fille, ardente et belle. Il m'a offert de l'épouser. -Mais j'avais au cœur l'image de la fillette de mon pays, si -douce, si pure. J'ai refusé la tentatrice. Et je suis allé à -Venise, où un père des béguines m'a emmené à Jérusalem, -pour voir le Saint-Sépulcre. Là, j'ai connu la religion. Puis je -suis revenu par Rhodes et Malte jusqu'à Venise. Et de là -je suis arrivé à Rome, où le pape me tient en faveur. Et je -souffre, car mon amour est attiré vers ma tendre fillette; -mais mon désir va vers la tentatrice de Carinthie. Et je ne<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span> -puis peindre la Vierge sans la faire à la ressemblance de ma -petite fiancée; et je ne puis imaginer Ève et Madeleine -qu'à la ressemblance de celle dont les yeux solliciteurs m'invitèrent -à rompre mon serment. Telle est mon histoire: -mais, ô Maître, je tends la main à mon amour.</p> - -<p>Et <span class="smcap">Dante</span> lui dit:</p> - -<p>—Tu nous a donc jugés, car tu n'as point abandonné -ta conductrice. Et elle te mènera plus haut que tu ne -penses, ainsi que la mienne m'a mené. O Jan van Scorel, -tu seras malheureux et déçu! Celle que tu aimes est mariée -à un marchand d'or; et tu ne retrouveras point la tentatrice. -Alors tu entreras en religion, et tu proclameras ton art par -elle et en elle. Car la religion est le terme de l'amour, soit -que la conductrice nous tienne par la main pour gravir -l'escalier sacré, soit qu'elle nous abandonne devant la première -marche.</p> - -<p>Et <span class="smcap">Dante</span>, levant les yeux au ciel, aperçut une constellation -limpide comme de l'eau tremblante:</p> - -<p>—Béatrice nous appelle, dit-il, et nous devons retourner. -Souviens-toi de la parole divine: «Cherche, et tu trouveras».</p> - -<p>La prairie secrète disparut avec ses formes dans la nuit -blanche. Et le peintre Jan van Scorel reconnut qu'il était sur -l'ancienne route latine; et, les yeux baissés, il rentra dans -Rome.</p> - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a><br /><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span></p> -<h2>L'ANARCHIE</h2> - -<hr class="chap" /> - - -<h2><a name="LANARCHIE" id="LANARCHIE">L'ANARCHIE</a></h2> - -<h3>I</h3> - - -<p><i>Dialogue entre</i></p> - -<p> -<span class="smcap">Phédon</span><br /> -<span class="smcap">Cébès</span><br /> -</p> - -<p><span class="smcap">Cébès.</span>—Phédon, étais-tu toi-même auprès de Démochole, -le jour où il fut mené de la prison au supplice, ou -tiens-tu le récit de quelqu'un?</p> - -<p><span class="smcap">Phédon.</span>—Je n'y étais point, Cébès, car les magistrats -avaient interdit aux disciples de Démochole de se rendre -auprès de lui, et des gardes se tenaient sur les routes afin de -nous éloigner de la cité. Mais Xanthos, qui était chargé de -la surveillance de la prison, et qui d'ailleurs est un homme -doux et juste, m'a raconté très exactement ce qui se passa.</p> - -<p><span class="smcap">Cébès.</span>—Que dit Démochole avant de mourir, et de -quelle manière mourut-il? Je l'apprendrais avec plaisir.</p> - -<p><span class="smcap">Phédon.</span>—Il me sera facile de te satisfaire, car je me -souviens des paroles mêmes de Xanthos. Voici donc ce qu'il -m'a rapporté. Avant le point du jour, me dit-il (car la<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span> -coutume est que les condamnés meurent au soleil levant), -j'entrai dans la prison et je m'avançai vers le lit de Démochole, -qui s'était voilé la tête pour dormir. Je lui frappai -doucement sur l'épaule. «Tu sais, lui dis-je, ce que je viens -t'annoncer. Adieu; tâche de supporter avec courage ce qui -est inévitable.» Démochole, me regardant, répondit: «Il -serait malheureux, mon ami, que le courage m'abandonnât -dans une pareille circonstance. Mais n'aie point de craintes: -je ferai ce que tu dis.» En même temps, il s'assit sur son lit, -et pliant la jambe d'où on venait d'ôter l'entrave: «Quelle -chose étrange», dit-il...</p> - -<p><span class="smcap">Cébès.</span>—Mais, mon cher, ne te trompes-tu pas, et -n'est-ce point la mort de Socrate que tu nous racontes une -seconde fois?</p> - -<p><span class="smcap">Phédon.</span>—Nullement, ô Cébès, bien qu'en effet il est -possible que tu trouves dans mon récit quelque ressemblance. -Mais laisse-moi achever; ensuite, si tu veux, nous -examinerons ensemble par où différa le langage de Démochole. -Ainsi premièrement Démochole ne fit point, à propos -de sa jambe, un discours sur le plaisir et la douleur, mais il -remarqua simplement que ses pieds étaient gonflés, et qu'il -ne pourrait mettre ses chaussures pour marcher jusqu'au -lieu de supplice.</p> - -<p>Ensuite, continua Xanthos, Démochole se leva et prit ses -vêtements en souriant, sans permettre qu'on l'aidât. «Je -me ferai beau parmi les beaux, dit-il, pour ce jour de fête.» -On lui apporta une coupe d'eau fraîche. Il la but d'un trait; -se tourna vers ceux qui étaient là et demanda: «Y a-t-il -quelqu'un parmi vous qui veuille causer et discuter avec -moi? Par le nom de la Divinité, jamais je ne me suis senti<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span> -mieux disposé aux entretiens philosophiques!» Mais ses -disciples n'étaient point près de lui, et personne ne put -répondre. Le serviteur des magistrats, qui était un Scythe -nommé Teippeleros, s'approcha alors pour lui attacher les -mains. Démochole, le voyant: «Fort bien, mon ami, lui -dit-il; mais que faut-il que je fasse? Car c'est à toi de m'instruire. -On voit, en effet, que tu es habile dans ton art.» Le -serviteur garda le silence. «Voyez, dit Démochole, quelle -honnêteté dans cet homme: il a conscience de la laideur de -sa fonction!» Puis il ajouta: «Si j'étais parmi les sages, il me -serait facile de parler du progrès et de la civilisation. Mais -je n'ai d'autre science que d'aimer les hommes et j'ignore -pourquoi ils respectent la Divinité plutôt qu'eux-mêmes.» -Tandis qu'on le menait au supplice, il chanta des imprécations -contre les riches et la Divinité afin qu'on les précipitât -dans le Tartare. Les aides s'emparèrent de lui et le couchèrent. -Il releva la tête et (ce furent ses dernières paroles) il -souhaita à haute voix le salut de la République.</p> - -<p><span class="smcap">Cébès.</span>—Ainsi, mon cher Phédon, il est impossible de -conjecturer quelles furent les occupations et les pensées de -Démochole depuis qu'il entra dans sa prison? Car, pour -Socrate, nous avons pu le voir tous les jours, tandis qu'on -attendait le retour du vaisseau que les Athéniens avaient -envoyé à Délos.</p> - -<p><span class="smcap">Phédon.</span>—Mais, Cébès, Démochole a laissé des traités -de philosophie qu'il s'amusa à composer dans la solitude, où -il parle de la vie et de l'association des citoyens, du travail -et de l'amour. Entre autres, il a écrit un très beau mythe, -dans lequel il imagine que les hommes, parvenus à l'existence -parfaite, renverseront les haies, les murailles et les<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span> -bornes, mettront les femmes en commun, cesseront de -travailler, et mangeront à leur fantaisie tous les jours du -fromage de montagne, du poisson salé, des pâtes bouillies -à l'huile, des fruits mûrs et des herbes confites dans le -vinaigre. Telle est la vie que Démochole se proposait de -nous faire mener sur la terre.</p> - -<p><span class="smcap">Cébès.</span>—Et, par Héraklès, ne te souviens-tu pas que -Socrate, le dernier jour de sa vie, nous parla du monde -supérieur, où les montagnes sont couleur d'or, et les rochers -de jaspe et d'émeraude; en quoi il ne paraît nullement -avoir entendu autre chose que Démochole. Car les poètes -comiques Téléclide et Phérécrate ont aussi décrit cet âge -heureux où les arbres portent des saucisses et des boudins, -où les fleuves roulent des quartiers de viande chaude parmi -la sauce, où les poissons, de leur propre mouvement, -viennent se griller, et répondent, quand on les appelle: -«Attends encore, je ne suis cuit que d'un côté!»</p> - -<p><span class="smcap">Phédon.</span>—Tu pourrais dire aussi bien que Socrate, -comme Démochole, n'ayant jamais écrit, s'amusa dans sa -prison à mettre en vers moraux les fables d'Ésope; et qu'il -désira de même discuter sur la philosophie avant sa mort; et -qu'on l'accusa aussi d'avoir insulté les dieux; et qu'il causa -doucement avec le serviteur des Onze en l'interrogeant sur -le poison, comme fit Démochole pour le Scythe. Mais, mon -cher Cébès, Socrate avait un esprit subtil et il raillait doucement, -s'étant comparé à un entremetteur qui réunit, par -de belles paroles, les gens faits pour s'aimer. Et il est vrai -qu'il dédaigna les recherches divines et les mythes sur Borée, -la Gorgone et Typhon, estimant qu'il n'avait point encore -assez étudié la maxime du temple de Delphes et ne sachant<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span> -s'il n'était point lui-même un monstre plus compliqué que -ce Typhon des mythologues. Nous savons qu'il chercha -aussi le bonheur des hommes, quoiqu'il préférât le placer -dans une autre vie, et qu'il discutait volontiers avec les -gens du commun pour les amener à connaître la vérité. -Cependant, ô Cébès, son ironie était cachée; il ne disait -point directement les choses, comme Démochole, et son -amour n'était ni violent, ni désordonné, en sorte qu'il n'eût -pas détruit les cités pour parvenir à la vie idéale, mais qu'il -se contentait d'instruire et de persuader les jeunes gens.</p> - -<p><span class="smcap">Cébès.</span>—Il me semble, Phédon, que tu mets un peu de -hâte dans ta distinction; car je me souviens d'avoir entendu -Socrate essayer de démontrer à Callias que la richesse était -une chose pernicieuse; et il marchait lui-même pieds nus, -buvant comme chacun l'ordonnait; et il répondit directement -aux juges qu'il se condamnait à être nourri aux frais -de la cité. Et, par Héraklès, n'est-il pas clair que le souhait -pour le salut de la République est en tout semblable au -sacrifice du coq à Esculape? Car Socrate ne respectait point -ce demi-dieu d'Athènes, non plus que Démochole la République. -Mais ils moururent tous deux, affectant de révérer -ce qui les avait fait condamner par le mépris qu'ils en -avaient, et ce qui les guérissait du pire des maux, la vie.</p> - -<p><span class="smcap">Phédon.</span>—Si je jurais que je ne te crois point Cébès, -il me faudrait dire, avec Euripide, que la <i>bouche a juré, non -le cœur</i>. Toutefois, avant de rien décider, nous ferons sagement -de demander à Platon...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span></p> - - -<h3>II</h3> - -<hr class="tb" /> - -<p>.... L'esclave nous accompagna jusqu'au port de l'île -des Bons-Tyrans, où quelques oliviers agitent leurs feuilles -grises et luisantes. Il nous souhaita un heureux voyage et -retourna vers ses maîtres. Nous vîmes encore un peu de -temps sa tête qui semblait avancer seule dans le chemin -creux, entre les dunes, parmi les roseaux. Puis nous nous -embarquâmes; et toute la journée suivante le navire fut -enveloppé dans la brume. Pendant la nuit, le ciel s'éclaircit -et le pilote nous guida à la lueur des étoiles pâles. Ainsi nous -naviguâmes douze jours et, le treizième, nous aperçûmes -une ligne brune à l'horizon et de minces colonnes fumeuses -qui montaient isolément dans l'air. Le pilote nous dit que -c'était l'île des Éleuthéromanes, et nous eûmes le désir de la -visiter. Il voulut nous persuader de ne point y atterrir; -mais nous étions lassés de la mer et curieux de ces hommes -sauvages. Notre proue fut donc tournée vers l'île nouvelle, -où nous arrivâmes deux heures après le lever du soleil.</p> - -<p>Le débarquement fut pénible; je ne sais si les Éleuthéromanes -s'étaient avertis (car ils ont très peu de rapports -les uns avec les autres); mais ils coururent en foule sur -le rivage, chacun tenant une longue perche, au moyen desquelles -ils s'efforcèrent de nous écarter de la côte, imaginant -que nous venions de l'île des Bons-Tyrans qu'ils<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span> -redoutent extrêmement. A peine eûmes-nous tiré notre -bateau sur le sable qu'ils s'enfuirent de tous les côtés, laissant -seulement un vieillard, qui agitait une branche d'arbre -autour de lui afin de se protéger. Nous essayâmes de lui -parler: mais il nous fit signe qu'il n'entendait pas—et, -en effet, il n'avait pas d'oreilles. Comme nous en témoignions -notre surprise, le pilote nous expliqua le genre de -vie des Éleuthéromanes ainsi qu'il suit:</p> - -<p>On ne sait d'où ils viennent, ni s'ils furent semblables -jadis aux autres hommes; mais il y a des traditions parmi -eux suivant lesquelles on pense que les premiers Éleuthéromanes -furent gouvernés d'abord par des tyrans aristocratiques -et, en second lieu, par des chefs démocratiques -choisis par le peuple. Ils eurent aussi un code de lois, des -usages et des mœurs, dont il ne subsiste aucune trace actuellement. -En effet, ils sont possédés depuis de longues années -d'une certaine manie libre qui les porte à vivre chacun à -leur guise. Dans ce but, sitôt qu'ils sont parvenus à l'âge -de raison, ils se coupent à eux-mêmes les oreilles, et en -bouchent l'orifice à l'aide d'une certaine terre d'argile qui -acquiert la dureté de l'os des tempes. En effet, les premiers -qui s'étaient délivrés des lois et des usages anciens choisirent -leurs amis et se réunirent entre eux afin de vivre -agréablement. Ils se dispersèrent ainsi par cinq ou par dix. -Mais au bout de peu de temps certains de ces groupes en -méprisèrent d'autres, comme il arrive dans les sociétés, et -les raillèrent par des chansons ou des discours. Ils se décidèrent -alors, pour détruire cette hiérarchie nouvelle, à la -mutilation volontaire qu'ils pratiquent. Ils s'y résolurent -aussi par d'autres raisons; car ils avaient remarqué combien<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span> -la persuasion d'un homme par un autre homme peut être -funeste. Ainsi nul ne parvient ni à les convaincre, ni à leur -donner un ordre, ni à prendre aucune puissance sur leur -volonté. Quelques-uns d'entre eux, qui avaient la cervelle -faible, et qu'on pouvait contraindre à de certaines décisions -au moyen de gestes ou de regards, se couvrent les yeux avec -des valves de coquillage, ce qui a amené, chez les enfants de -plusieurs familles où cet usage s'était perpétué, la perte -complète des organes de la vue.</p> - -<p>A partir du moment où ils eurent conçu un tel mode -d'existence, l'éleuthéromanie se tourna en monomanie: car -ils vivent par unités. Leur nourriture est de racines qu'ils -vont arracher et dont ils rejettent aussitôt la graine en terre, -ne connaissant ni temps de semailles, ni époque de moissons. -Ils boivent à un étang où ils peuvent plonger la bouche en -se couchant sur la rive. Personne ne tourne pour eux de -poterie, et ils ont très peu d'outils. Chacun entretient son -propre feu dans un petit creux du sol, et le couvre à demi -avec une pierre plate. D'ordinaire ils vont nus; l'hiver -même est assez doux dans leur île. Rien ne les étonne plus -que l'ordre, la suite et la discipline. Ils permettent les vols, -les assauts de jeunes filles et les meurtres, et ils ne reconnaissent -aucune solidarité. Ceux d'entre eux qui sont gais -tournent parfois leur derrière vers le ciel et jettent leurs -excréments à la figure des autres hommes; puis ils se frappent -légèrement le ventre. En effet, ils méprisent l'autorité -divine, et ils se rappellent continuellement entre eux qu'un -homme n'a droit sur aucun autre homme, la mesure commune -de toutes choses étant l'individu.</p> - -<p>Voici maintenant comment les Éleuthéromanes s'y<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span> -prennent pour qu'il ne s'élève dans leur île aucun tyran. -Chacun a transmis aux jeunes depuis l'origine une certaine -quantité d'une substance qui leur sert à se défendre. -Cette substance fut autrefois composée par celui qui les -délivra de la tyrannie des élus du peuple, et elle fut équitablement -partagée entre tous les Éleuthéromanes. Elle a -l'aspect de l'argile et sa couleur est entre le jaune et le blanc. -Aussitôt qu'en en approche un tison enflammé, elle se précipite -avec un bruit effroyable, renverse les arbres, crevasse -la terre et la fait trembler. Aucun homme ne peut résister au -pouvoir de cette substance; chaque Éleuthéromane y est -soumis également et en possède une quantité égale; en sorte -qu'ils ne vivent pas en état de guerre. Ils ont donné à -cette matière le nom de «Puissance» ou d'«Énergie», que -nous appelons <i>dynamis</i>.</p> - -<p>Après que le pilote eut terminé son discours, nous nous -dirigeâmes vers l'intérieur du pays, où nous vîmes plusieurs -jeunes Éleuthéromanes qui faisaient chauffer séparément -de l'eau sur leurs feux dans de grandes coquilles non -façonnées. Ils consentirent à répondre au pilote, car tous -les Éleuthéromanes ont conservé l'usage de la bouche, de -la langue et de la parole pour chanter des hymnes à la -Liberté. Parmi ceux-là on nous en montra qui s'efforçaient -de changer leurs décisions d'un instant à l'autre, -afin de ne dépendre même pas d'eux-mêmes; d'autres versaient -de l'eau sur la partie convexe des coquilles, ou marchaient -sur les mains, ou délayaient la poudre de racines -avec du feu, ou enfonçaient leur nourriture dans l'extrémité -inférieure de leur intestin côlon, ou tentaient d'uriner derrière -eux, ou mangeaient leurs excréments bouillis, afin de<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span> -modifier continuellement les habitudes de leur corps ou les -instincts et de ne pas se soumettre à la nature.</p> - -<p>L'un d'eux était le fils du vieillard que nous avions -aperçu le long de la côte. Quand nous lui fîmes signifier par -le pilote que ses traits ressemblaient à ceux de son père, -il entra en fureur et voulut se jeter sur nous. Les autres -Éleuthéromanes l'imitèrent et chantèrent à pleine voix -l'hymne de la Liberté. Soit parce qu'ils sont privés d'oreilles, -soit pour manifester leur haine de l'harmonie universelle, ils -commencèrent l'un çà, l'autre là, le premier au milieu, -l'autre à la fin, le troisième à rebours, si bien que nous -manquâmes avoir l'ouïe rompue.</p> - -<p>Nous nous enfuîmes au plus tôt vers notre bateau, et nous -le lançâmes à la mer; car il nous semblait que les Éleuthéromanes -allaient déterrer leur «puissance» jaune et nous -anéantir. Le pilote reprit le gouvernail et nous exposa notre -imprudence. Les Éleuthéromanes craignent par-dessus tout -de ressembler à quelque autre homme, sachant bien que -c'est une manière de contrainte qui leur serait imposée à leur -insu. De la pleine mer nous les regardâmes encore plusieurs -heures sur la côte, et tous faisaient des gestes divers.</p> - -<hr class="chap" /> - - -<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></h2> - - - -<h3><a name="SPICILEGE" id="SPICILEGE">SPICILÈGE</a></h3> - - -<table> -<tr><td><span class="smcap"><a href="#FRANCOIS_VILLON">François Villon</a></span> </td><td> 7</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap"><a href="#ROBERT_LOUIS_STEVENSON">Robert Louis Stevenson</a></span> </td><td> 69</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap"><a href="#GEORGE_MEREDITH">George Meredith</a></span> </td><td> 83</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap"><a href="#PLANGON_ET_BACCHIS">Plangôn et Bacchis</a></span> </td><td> 93</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap"><a href="#SAINT_JULIEN_LHOSPITALIER">Saint Julien l'Hospitalier</a></span> </td><td> 109</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap"><a href="#LA_TERREUR_ET_LA_PITIE">La Terreur et la Pitié</a></span> </td><td> 129</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap"><a href="#LA_PERVERSITE">La Perversité</a></span> </td><td> 147</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap"><a href="#LA_DIFFERENCE_ET_LA_RESSEMBLANCE">La Différence et la Ressemblance</a></span> </td><td> 157</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap"><a href="#LE_RIRE">Le Rire</a></span> </td><td> 167</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap"><a href="#LART_DE_LA_BIOGRAPHIE">L'Art de la Biographie</a></span> </td><td> 177</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap"><a href="#LAMOUR">L'Amour</a></span> </td><td> 189</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap"><a href="#LART">L'Art</a></span> </td><td> 207</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap"><a href="#LANARCHIE">L'Anarchie</a></span> </td><td> 227</td></tr> -</table> - - - - -<p> -<i>ACHEVÉ D'IMPRIMER</i><br /> -<br /> -Le Quinze Novembre mil neuf cent vingt et un<br /> -<br /> -<span class="smcap">Par</span><br /> -<br /> -<span class="smcap">Félix</span> LAINÉ<br /> -<br /> -A CHARTRES<br /> -<br /> -pour le<br /> -<br /> -MERCVRE<br /> -<br /> -DE<br /> -<br /> -FRANCE<br /> -</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's OEuvres de Marcel Schwob, by Marcel Schwob - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE MARCEL SCHWOB *** - -***** This file should be named 62393-h.htm or 62393-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/3/9/62393/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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