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-The Project Gutenberg EBook of OEuvres de Marcel Schwob, by Marcel Schwob
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-this ebook.
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-
-Title: OEuvres de Marcel Schwob
- Volume 1 of 2
-
-Author: Marcel Schwob
-
-Release Date: June 14, 2020 [EBook #62393]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE MARCEL SCHWOB ***
-
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-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- ŒUVRES
-
- DE
-
- MARCEL SCHWOB
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- ŒUVRES
-
- DE
-
- MARCEL SCHWOB
-
- SPICILÈGE
-
- FRANÇOIS VILLON--ROBERT-LOUIS STEVENSON--GEORGE MEREDITH
- PLANGON ET BACCHIS--SAINT JULIEN L'HOSPITALIER
- LA TERREUR ET LA PITIÉ--LA PERVERSITÉ
- LA DIFFÉRENCE ET LA RESSEMBLANCE--LE RIRE--L'ART DE LA BIOGRAPHIE
- L'AMOUR--L'ART--L'ANARCHIE
-
- PARIS
-
- MERCVRE DE FRANCE
-
- XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
-
- MCMXXI
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-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ:
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- 39 exemplaires sur vergé d'Arches
- numérotés à la presse de 1 à 39.
-
- 550 exemplaires sur papier vergé
- pur fil Lafuma numérotés de 40 à 589.
-
-
-JUSTIFICATION DU TIRAGE:
-
-1353
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-SPICILÈGE
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-FRANÇOIS VILLON
-
-
-
-
-FRANÇOIS VILLON
-
-
-Les poèmes de François Villon étaient célèbres dès la fin du XVe
-siècle. On savait par cœur le _Grand_ et le _Petit Testament_.
-Bien qu'au XVIe siècle la plupart des allusions satiriques des
-legs fussent devenues inintelligibles, Rabelais appelle Villon «le
-bon poète parisien». Marot l'admirait tellement qu'il corrigea son
-œuvre et l'édita. Boileau le considéra comme un des précurseurs
-de la littérature moderne. De notre temps, Théophile Gautier,
-Théodore de Banville, Dante-Gabriel Rossetti, Robert-Louis
-Stevenson, Algernon Charles Swinburne l'ont passionnément aimé.
-Ils ont écrit des essais sur sa vie, et Rossetti a traduit
-plusieurs de ses poèmes. Mais jusqu'aux travaux de MM. Auguste
-Longnon et Byvanck, qui parurent de 1873 à 1892, on ne savait
-rien de positif sur le texte de ses œuvres ou sur sa véritable
-biographie. On peut aujourd'hui étudier l'homme et son milieu.
-
-Quoique François Villon ait emprunté à Alain Chartier la plupart
-de ses idées morales, à Eustache Deschamps le cadre de ses poèmes
-et sa forme poétique; bien que, près de lui, Charles d'Orléans
-ait été un poète de grâce infinie et que Coquillart ait exprimé
-la nuance satirique et bouffonne du caractère populaire, c'est
-l'auteur des _Testaments_ qui a pris la grande part de gloire
-poétique de son siècle. C'est parce qu'il a su donner un accent
-si personnel à ses poèmes que le style et l'expression littéraire
-cédaient au frisson nouveau d'une âme «hardiment fausse et
-cruellement triste». Il faisait parler et crier les choses, dit
-M. Byvanck, jusque-là enchâssées dans de grandes machines de
-rhétorique qui branlaient sans cesse leur tête somnolente. Il
-transformait tout le legs du moyen âge en l'animant de son propre
-désespoir et des remords de sa vie perdue. Tout ce que les autres
-avaient inventé comme des exercices de pensée ou de langage, il
-l'adaptait à des sentiments si intenses qu'on ne reconnaissait
-plus la poésie de la tradition. Il avait la mélancolie
-philosophique d'Alain Chartier devant la vieillesse et la mort;
-la tendre grâce et les doux pensers d'exil du pauvre Charles
-d'Orléans, qui vit si longtemps éclore les fleurs des prairies
-d'Angleterre au jour de la Saint-Valentin; le réalisme cynique
-d'Eustache Deschamps; la bouffonnerie et la satire dissimulée de
-Guillaume Coquillart; mais les expressions qui, chez les autres,
-étaient des modes littéraires, paraissent devenir chez Villon des
-nuances d'âme; lorsqu'on songe qu'il fut pauvre, fuyard, criminel,
-amoureux et pitoyable, condamné à une mort honteuse, emprisonné
-de longs mois, on ne peut méconnaître l'accent douloureux de
-son œuvre. Pour la bien comprendre et juger de la sincérité du
-poète, il faut rétablir, avec autant de vérité qu'il est possible,
-l'histoire de cette vie si mystérieusement compliquée.
-
-
-I
-
-Il est impossible d'arriver à une certitude sur l'endroit où
-naquit François Villon, non plus que sur la condition de ses
-parents. Quant à son nom, il est probable qu'il faut accepter
-définitivement celui de François de Montcorbier. C'est ainsi qu'il
-figure sur les registres de l'Université de Paris. Une lettre de
-rémission lui donne le nom de François des Loges, et il devint
-connu sous celui de François Villon.
-
-On sait aujourd'hui que ce nom de Villon fut donné au poète par
-son père d'adoption, maître Guillaume de Villon, chapelain de
-l'église Saint-Benoît-le-Bétourné. Ce chapelain, suivant un usage
-du temps, portait le surnom de la petite ville d'où il était
-originaire, Villon, située à cinq lieues de Tonnerre. Sa nièce,
-Étiennette Flastrier, y demeurait encore après sa mort, en 1481.
-
-Villon nous dit qu'il était lui-même pauvre, de petite naissance;
-si l'on en juge par la ballade qu'il composa pour sa mère,
-c'était une bonne femme pieuse et illettrée. Il naquit en 1431,
-pendant que Paris était encore sous la domination anglaise. On
-ne sait à quelle époque maître Guillaume de Villon le prit sous
-sa protection et le fit étudier à l'Université; en mars 1449, il
-était reçu bachelier ès-arts et, vers le mois d'août 1452, il
-passa l'examen de licence et fut admis à la maîtrise. On peut,
-entre 1438 et 1452, se faire une idée assez juste de la manière
-de vivre et des relations du jeune homme. Il avait sa chambre
-dans l'hôtel de maître Guillaume de Villon, à la _Porte Rouge_,
-au cloître de Saint-Benoît-le-Bétourné. Probablement, malgré les
-accidents de son existence, il la conserva jusqu'à la fin de sa
-vie; car le dernier document qui nous ait transmis un détail de
-sa vie intime nous montre qu'en 1463 il pouvait encore recevoir
-des amis dans cette chambre de la Porte Rouge, sous le cadran de
-Saint-Benoît.
-
-Ce fut un triste temps pour les Parisiens, après l'entrée du roi
-Charles VII, en 1437. Ils venaient de subir l'occupation des
-Anglais; et l'hiver qui suivit, en 1438, fut terrible. La peste
-éclata dans la cité, et la famine fut si dure que les loups
-erraient par les rues et attaquaient les hommes. On a conservé
-de curieux mémoires qui nous renseignent sur un petit cercle de
-la société à cette époque. C'est le registre des dépenses de
-table du prieur de Saint-Martin-des-Champs, Jacques Seguin, du 16
-août 1438 au 21 juin 1439. Jacques Seguin était un pieux homme,
-simple et frugal, faisant parfois lui-même ses achats, car il
-était friand de poisson et il aimait le choisir. Son receveur
-tenait un compte exact de ses dépenses. D'ailleurs, le prieur de
-Saint-Martin-des-Champs était un grand seigneur ecclésiastique, et
-pendant cette famine de l'hiver 1438-1439, il invita souvent ses
-amis à dîner. Nous connaissons les noms des convives, grâce aux
-notes consciencieuses du receveur Gilles de Damery. C'étaient des
-gens de marque, prélats, capitaines, bouteillers, procureurs et
-avocats. Entre autres, maître Guillaume de Villon apparaît comme
-un commensal ordinaire du prieur de Saint-Martin-des-Champs. On
-peut supposer sans trop de hardiesse qu'il avait des relations
-communes avec le prieur, et que les convives de Jacques Seguin
-étaient pour la plupart choisis dans le cercle de ses amis.
-Les dîners n'étaient point très graves, puisque deux femmes y
-assistaient, que le receveur appelle la Davie et Regnaulde.
-Mais ce qui frappe d'abord, c'est le nombre de procureurs et
-d'avocats au Châtelet. Il y a là maîtres Jacques Charmolue,
-Germain Rapine, Guillaume de Bosco, Jean Tillart, examinateur à la
-chambre criminelle, Raoul Crochetel, Jean Chouart, Jean Douxsire
-et d'autres encore, jusqu'à Jean Truquan, lieutenant criminel
-du prévôt de Paris. Voilà quelle était la société habituelle
-du chapelain de Saint-Benoît-le-Bétourné. On comprend dès lors
-que François Villon ait connu nombre de gens du Châtelet, outre
-ceux avec qui il eut relation par force, et qu'il ait entretenu
-commerce d'amitié avec le prévôt Robert d'Estouteville. On est
-moins surpris que le chapelain de Saint-Benoît ait pu tirer
-son fils adoptif «de maint bouillon»; on apprend par quelles
-influences François Villon put se faire accorder deux lettres
-de rémission pour le même crime, sollicitées sous deux noms
-différents, et comment il obtint gain de cause par un appel au
-parlement, dans un temps où l'appel était d'institution si récente
-et où les appelants réussissaient si rarement. Il est possible
-que Jean de Bourbon, Ambroise de Loré, peut-être même Charles
-d'Orléans aient intercédé pour lui; mais sans doute, le plus
-souvent, il eut recours aux amis de Guillaume de Villon parmi
-lesquels il fut élevé.
-
-Ainsi il entendit de fort bonne heure les conversations des gens
-de robe et il fut marqué pour être clerc, peut-être suivant ses
-goûts, et envoyé à l'Université, où sa bourse, qu'il versait
-toutes les semaines entre les mains de l'économe, était de deux
-sous parisis. Il y étudia sous maître Jean de Conflans. Aristote
-et la Logique ne paraissent pas l'avoir attiré, car il les raille
-sans pitié dans sa première œuvre. Mais les légendes de l'Ancien
-et du Nouveau Testament, l'histoire d'Ammon, celle de Samson, le
-conte grec d'Orphée, la vie de Thaïs, les touchantes aventures
-d'Hélène et de Didon lui laissèrent de vifs souvenirs. Il eut
-assez tôt le goût des vieux romans français et des héros de nos
-traditions. En fait, son premier poème, la première ébauche qu'il
-esquissa, encore écolier, et que nous avons perdue, fut un roman
-héroï-comique. L'histoire de ce roman est liée si intimement à
-l'existence même de François Villon pendant cette période qu'il
-faut l'exposer succinctement ici.
-
-L'Université en 1452 était dans un désordre très grand, et
-François Villon y entra au moment où les écoliers y devenaient
-rebelles et tumultueux. Les troubles duraient depuis l'année
-1444. Le recteur, sous prétexte qu'il avait été insulté pour son
-refus de payer une imposition, fit cesser les prédications du
-4 septembre 1444 au 14 mars 1445, dimanche de la Passion. Il y
-avait des précédents, et dans une affaire de ce genre l'Université
-avait eu gain de cause en 1408. Cependant la justice laïque
-devint sévère; quelques écoliers furent emprisonnés, et malgré
-les réclamations de l'Université, le roi Charles VII fit juger
-le procès au parlement et menaça de poursuites les auteurs
-de la cessation des leçons et sermons. Le cardinal Guillaume
-d'Estouteville fut délégué par le pape Nicolas V, afin de rédiger
-un acte de réformation (1er juin 1452). Mais les écoliers
-n'acceptèrent pas les nouveaux règlements. Ils s'étaient habitués
-à la licence. Le procureur du roi, Popaincourt, plaidant au
-parlement en juin 1453, dit «que depuis _quatre_ ans ençà est venu
-à notice qu'aucuns de l'Université faisoient plusieurs excès dont
-on murmuroit à Paris, comme d'avoir arrachié bornes et estre venuz
-à l'Ostel du Roy[1] à port d'armes et comment depuis naguère ils
-s'estoient transportés à la Porte Baudet avec des échelles et y
-avoient arrachié enseignes d'hôtel attachiées à crampons de fer et
-s'estoient vantez avoir d'autres enseignes».
-
-[Note 1: Palais royal ou de justice.]
-
-Parmi les bornes qu'ils arrachèrent ainsi, se trouvait une pierre
-très remarquable, située devant l'hôtel de Mlle de Bruyères, dans
-la rue du Martelet-Saint-Jean, en face de Saint-Jean en Grève[2].
-On trouve cet hôtel mentionné dès 1322, sous le nom d'Hôtel du
-Pet-au-Diable. La borne qui était plantée devant sa façade était
-une des curiosités de Paris. Sans doute elle était sculptée et
-couverte d'ornements. Elle fut volée en 1451 et le parlement
-commit au mois de novembre de la même année Jean Bezon, lieutenant
-criminel, pour s'informer de son transport, avec ordre de se
-saisir de tous ceux qui seraient trouvés coupables. Jean Bezon la
-fit reprendre, et, en attendant le procès, apporter à l'Hôtel du
-Roi ou Palais de Justice. Mais elle disparut de nouveau et on ne
-la retrouva que le 9 mai 1453. D'ailleurs, Mlle de Bruyères, qui
-était une vieille personne quinteuse, aimant à plaider, fière de
-son hôtel et de la tour qui en faisait une sorte de construction
-féodale, et refusant à cause de cela depuis de longues années de
-payer le cens à la Commanderie du Temple, se lassa d'attendre
-et fit remplacer sa borne. A peine la nouvelle pierre fut-elle
-plantée devant l'hôtel de la rue du Martelet-Saint-Jean, qu'elle
-fut enlevée comme la première.
-
-[Note 2: A l'emplacement de la caserne Lobau.]
-
-On n'ignorait pas que les coupables étaient les écoliers de
-l'Université. Ils avaient apporté les pierres, l'une sur la
-montagne Sainte-Geneviève, l'autre sur le mont Saint-Hilaire,
-un peu plus bas, à l'emplacement du Collège de France. Là, avec
-des cérémonies burlesques, ils avaient marié les deux bornes et
-consacré leurs privilèges. Tous les passants, et surtout les
-officiers du roi, étaient tenus de tirer leur chaperon aux pierres
-et de respecter leurs prérogatives. Les dimanches et fêtes, on
-couronnait ces bornes avec des «chapeaux» de romarin, et la nuit
-les écoliers dansaient autour «à son de fleutes et de bedons».
-Ceux de la basoche s'étaient unis dans ces réjouissances avec
-les autres. Ils rompaient la nuit les enseignes à grand tumulte,
-en criant: «Tuez! tuez!» pour faire mettre les bourgeois aux
-fenêtres. Ils étaient allés aux Halles pour décrocher l'enseigne
-de la Truie Qui File, et l'un d'eux, tombant de l'échelle qui
-était trop courte, se tua sur le coup. A la porte Baudet, ils
-avaient pris l'enseigne de l'Ours, ailleurs le Cerf et le
-Papegault. Ils se proposaient de célébrer le mariage de la Truie
-et de l'Ours par-devant le Cerf, et d'offrir le Perroquet à la
-nouvelle mariée, en manière de présent de noces. A Vanves, ils
-avaient enlevé une jeune femme qu'ils maintenaient depuis dans
-leur forteresse. A Saint-Germain-des-Prés, ils avaient volé trente
-poules et poulets. Les bouchers de la montagne Sainte-Geneviève
-portaient plainte à la prévôté: les écoliers leur avaient emporté
-les crochets de fer où ils pendaient leurs pièces de viande.
-Enfin, ils s'étaient retranchés sur la montagne, dans l'hôtel
-Saint-Étienne, où ils avaient les enseignes, deux leviers pleins
-de sang, les crochets de fer, un petit canon et de grandes épées.
-
-Cette étrange turbulence dura jusqu'au mois de mai 1453. Les
-écoliers «pullulaient», disent les témoins, sur la montagne
-Sainte-Geneviève. Les bourgeois se lamentaient, et les marchands
-se complaignaient. Il est probable que François Villon, qui était
-encore à l'Université dans l'été de 1452, prit quelque part
-à ces réjouissances. Une tradition constante lui attribue de
-fameux tours qu'il fit sans doute pendant ces années joyeuses.
-Quelques-uns de ses compagnons composèrent là-dessus des contes
-en vers, qu'on nomme _Repues franches_, et qui ont été publiés
-sous le nom de François Villon jusqu'à ce que M. Longnon les
-ait résolument classés parmi les pièces justificatives. On voit
-par ces contes que Villon et ses amis escroquaient, pour dîner,
-du poisson à la poissonnerie, des tripes chez une tripière du
-Petit-Pont, du pain chez le boulanger, des pièces de viande à
-la rôtisserie, et du vin de Beaune à la taverne de la Pomme de
-Pin. Ce fameux «trou» de la Pomme de Pin était un cabaret de la
-Cité, dans la rue de la Juiverie, avec une double entrée dans la
-rue aux Fèves, non des mieux renommés, car, dès 1389, un commun
-larron, Jeannin la Grève, venait y faire, avec un sien camarade,
-la répartition d'une douzaine d'écuelles volées. Il demeura
-célèbre jusqu'au temps de Rabelais, et plus tard, avec toutes ses
-traditions de vie de bohème. Au temps où François Villon fréquenta
-cette taverne, elle était tenue par Robin Turgis. Villon parle de
-Robin Turgis, à plusieurs reprises, dans le _Grand Testament_, et
-avoue ce larcin, qui devint si connu par les _Repues franches_.
-On sait d'ailleurs que Villon quitta Paris en 1456, et qu'il n'y
-rentra qu'après la publication du _Grand Testament_, en 1461. On
-ne peut donc placer l'escroquerie du broc de vin de Beaune que
-dans les années qui précèdent le départ de Villon, c'est-à-dire
-en 1452 et 1453, quand les écoliers prenaient des poules à
-Saint-Germain-des-Prés et des crochets de fer aux bouchers de la
-montagne Sainte-Geneviève. Voilà le temps que Villon déplore:
-
- Je plaings le temps de ma jeunesse,
- Ouquel j'ay plus qu'autre gallé...
-
- * * * * *
-
- Hé Dieu! se j'eusse estudié
- Au temps de ma jeunesse folle,
- Et à bonnes meurs dedié,
- J'eusse maison et couche molle
- Mais quoy? je fuyoie l'escolle,
- Comme fait le mauvais enfant...
- En escripvant ceste parolle,
- A peu que le cueur ne me fent.
-
-C'est quand il avait ainsi la vie facile, logeant chez le
-chapelain, vivant sur l'habitant, et plein de «nonchaloir»,
-que François Villon put regarder autour de lui et prendre
-goût à la peinture réaliste du vrai Paris. Au coin d'une rue,
-entre Isabeau et Jehanneton, il rencontra «la belle qui fut
-heaulmière», vieille, chenue, et dont le rusé garçon était mort
-passé trente ans. Elle était parvenue à un âge extraordinaire:
-car dès 1410 elle avait fait scandale à Paris avec le fameux
-Nicolas d'Orgemont. Il en eut pitié. Comme Mlle de Bruyères, dont
-le caractère semble avoir été difficile, devait injurier les
-étudiants, avec ses chambrières «qui ont le bec si affilé», quand
-ils venaient en tumulte déterrer les bornes à l'hôtel de la rue du
-Martelet-Saint-Jean, Villon fit sur elle la ballade:
-
- Il n'est bon bec que de Paris.
-
-Enfin il se lia, pendant ces années, avec deux clercs de mauvaise
-vie, Regnier de Montigny et Colin de Cayeux. En août 1452, Regnier
-de Montigny, qui était d'une famille noble de Bourges, fut
-condamné au bannissement pour avoir rossé une nuit deux sergents
-du guet à la porte de «l'ostel de la Grosse Margot». Regnier de
-Montigny était avec deux compagnons, Jehan Rosay, et un nommé
-Taillelamine. Rosay fut pris avec lui, et nous les retrouverons,
-plus tard encore, signalés ensemble dans un terrible procès. Là
-il faut convenir qu'il ne s'agissait que d'une lourde frasque
-d'écolier. L'un des sergents, qui était de service, ayant tiré sa
-dague, Montigny la lui arracha et frappa du manche le bourrelet de
-son chaperon. Il ne paraît pas que François Villon ait aidé ses
-camarades cette nuit-là. Mais il connaissait fort bien l'hôtel
-à l'enseigne de la Grosse Margot, qu'il fréquentait sans doute
-avec Montigny. La peinture de la planche dressée au-dessus du
-porche, «très douce face et pourtraicture,» lui donna l'idée d'une
-ballade cynique. Ce n'est pas à dire que ce poème ne retrace un
-épisode vrai de l'existence irrégulière du poète: le procès de
-ceux qui devaient être ses compagnons quelques années après laisse
-peu de doute à cet égard; mais il y a une équivoque littéraire.
-Si on réfléchit d'ailleurs que le premier vers de l'envoi, si
-horriblement désabusé,
-
- Vente, gresle, gelle, j'ai mon pain cuit!
-
-a été choisi pour faire la première lettre de l'acrostiche du nom
-de Villon, il sera clair que cette ballade est surtout un tour
-de force en poésie. Mais rien n'y semble contraint ni ajusté, et
-c'est en cela que consiste l'art supérieur de ce poète.
-
-Colin de Cayeux était fils d'un serrurier qui paraît avoir habité
-dans le quartier de Saint-Benoît-le-Bétourné, près de la Sorbonne.
-Il y connut probablement de bonne heure François Villon. Ce Colin
-était clerc, et, en 1452, il avait eu déjà deux fois maille à
-partir avec la justice pour piperie. On l'avait rendu à l'évêque
-de Paris. C'était donc, dès ce temps, un homme de fort mauvaises
-mœurs. Nous le retrouverons aussi plus tard, en compagnie de
-François Villon et de Regnier de Montigny. Ces deux amis donnèrent
-à Villon le moyen de passer sur-le-champ de la vie universitaire
-et collégiale à une existence de crime et de vagabondage. En
-même temps, ses relations avec eux lui créaient une manière de
-seconde existence, obscure et basse, qui devait plaire à une
-nature déjà perverse. C'est pendant des courses nocturnes, où
-il fréquentait des gens de toute espèce, qu'il dut connaître des
-voituriers par eau, des égouttiers de fossés, comme Jehan le Loup,
-ou des meneurs de hutin, comme Casin Cholet, avec lesquels il
-allait voler des canards qu'on mettait en sac au revers des murs
-de Paris. Ce Casin Cholet qui était grand querelleur, se battit
-avec un autre compagnon de Villon, Guy Tabarie, avant 1456, et
-plus tard, en 1465, le 8 juillet, s'amusa à donner faussement
-l'alarme aux Parisiens, la nuit, criant: «Boutez-vous tous en vos
-maisons, et fermez vos huis, car les Bourguignons sont entrez
-dedans Paris!» Pour ce méfait, il fut emprisonné au mois d'août
-suivant, et fustigé de verges par les carrefours. Il était alors
-sergent au Châtelet, et Villon eut plusieurs compagnons parmi ces
-Unze-Vingts, comme on les appelait: Denis Richier, Jehan Valette,
-Michault du Four, et Hutin du Moustier, tous gens de mauvaise vie,
-tapageurs et ivrognes; il fréquenta Hutin du Moustier au moins
-jusqu'en 1463. Quant à Guy Tabarie, nous le retrouverons tout à
-l'heure mêlé à une affaire criminelle.
-
-Cependant, les habitants des montagnes Sainte-Geneviève et
-Saint-Hilaire, ainsi que Mlle de Bruyères, continuaient à se
-plaindre de la licence des écoliers à la prévôté de Paris. Le
-matin de la Saint-Nicolas (9 mai 1453), le prévôt de Paris, Robert
-d'Estouteville, le lieutenant-criminel, Jean Bezon, quelques
-examinateurs au Châtelet, avec des sergents à verge, se rendirent
-au quartier des Écoles.
-
-Les étudiants avaient annoncé qu'il y aurait des «têtes battues»
-si on les troublait; mais ce matin-là un grand nombre d'entre
-eux assistaient à la messe de leurs «nations». Les sergents
-forcèrent les portes de trois hôtels de la rue Saint-Jacques,
-où ils avaient enfermé les enseignes décrochées, arrachèrent les
-bornes et les mirent dans une charrette. Puis ils défoncèrent une
-«queue» de vin dans l'une des maisons, et burent et mangèrent
-les provisions des écoliers pour déjeuner, étant en service
-extraordinaire. Après boire, ils trouvèrent la jeune femme enlevée
-à Vanves, qui hachait de la porée, et la mirent aussi dans la
-charrette, coiffée de la chape d'un étudiant. Un des sergents
-s'affubla plaisamment d'une robe d'écolier et d'un chaperon;
-et les autres le menaient, par dérision, sous les bras, comme
-représentant les étudiants de l'Université, le frappant de droite
-et de gauche et lui criant: «Où sont tes compagnons?» Sans doute
-le lieutenant-criminel avait abandonné l'exécution des ordres à
-ses sergents, après avoir fait saisir les bornes et les enseignes.
-Enfin, dans l'hôtel du prévôt d'Amiens, où logeaient beaucoup
-d'écoliers sous la direction d'un pédagogue, on en arrêta une
-quarantaine qu'on mena au Châtelet. L'aventure leur sembla
-plaisante, et ils en rirent. Le lieutenant-criminel s'indigna, et
-comme un écolier était venu voir son camarade prisonnier, il le
-retint au Châtelet. Tandis qu'il les interrogeait, ils éclatèrent
-encore de rire. Le lieutenant donna deux soufflets à l'un d'eux
-et s'écria: «Mort-Dieu! si j'avois été en la place, j'aurois fait
-tuer!»
-
-C'est ce qui arriva l'après-midi. En effet, le recteur, à la
-tête de huit cents étudiants, en colonne par neuf, vint réclamer
-ses prisonniers chez le prévôt, Robert d'Estouteville, qui
-habitait rue de Jouy. Le prévôt consentit à rendre les écoliers.
-Malheureusement, Robert d'Estouteville ayant mandé, par son
-barbier, le lieutenant-criminel et les sergents, il y eut des
-insultes entre écoliers et gens du guet. Une terrible bagarre
-suivit. Les écoliers attaquèrent à coups de pierre, et les
-sergents se défendirent avec leurs masses et des arcs. Un jeune
-étudiant en droit fut tué sur place. L'archer Clouet avait visé
-déjà le recteur; on détourna la flèche. Un pauvre prêtre fut jeté
-dans le ruisseau; plus de quatre-vingts personnes lui passèrent
-sur le corps; il perdit son chaperon et son bonnet; rencontrant
-un sergent vêtu d'une cotte violette, il fit voir qu'il était
-prêtre,--mais le sergent lui envoya un coup de dague. Il courut
-chez un bourrelier, en fut chassé, et s'enfuit devant des gens
-armés de pelles et de bûches. Deux fillettes lui offrirent asile;
-mais il n'osa, par honnêteté. Enfin il se traîna chez un barbier,
-et là trouva nombre d'étudiants blottis dans les huches et sous
-les lits; lui-même se réfugia sous l'étal, et cria pour avoir à
-boire.
-
-Telle fut cette querelle, jugée au Parlement à la requête de
-l'Université, qui obtint gain de cause, comme d'ordinaire, le
-12 septembre 1453. L'origine de la guerre avait été la pierre
-du Pet-au-Diable, enlevée devant l'hôtel de Mlle de Bruyères.
-L'aventure inspira Villon, et, en 1461, il léguait à maître
-Guillaume de Villon le manuscrit de son premier poème:
-
- Je luy donne ma librairie
- Et le _Rommant du Pet-au-Diable_
- Lequel maistre Guy Tabarie,
- Grossa qui est homs véritable.
- Par cayers est soubz une table.
- Combien qu'il soit rudement fait,
- La matière est si tres notable
- Qu'elle amende tout le meffait.
-
-Ce roman du _Pet-au-Diable_, qui ne nous est pas parvenu, devait
-être une œuvre héroï-comique où Villon racontait la vie joyeuse
-des écoliers et leur déconvenue. Elle contenait probablement
-des ballades intercalaires, comme le _Roman de la Rose_, de
-Guillaume de Dol, le _Roman de la Violette_, de Gérard de Nevers,
-ou le roman de _Meliador_, de Froissart. Parmi celles-là on
-peut désigner en toute sûreté la _Ballade des femmes de Paris_.
-D'ailleurs, le jeu des enseignes donnait «notable matière» à
-plaisanterie. Ces équivoques restèrent familières à François
-Villon. Elles étaient dans le goût de son temps. A la même époque
-on écrivit une facétie en prose, le _Mariage des IV fils Hemon_,
-que l'on fiance à une autre enseigne, les _Trois filles Dan
-Simon_. Les _Trois Pucelles_, devant l'hôtel de Jean Truquan,
-devaient tenir compagnie aux épousées, et le _Chevalier au
-Cygne_ de la rue des Lavandières les conduirait au moustier. On
-voyait sans doute, dans le roman de François Villon, un mariage
-tout pareil entre l'_Ours_ de la Porte-Baudet et la _Truie qui
-file_ des Halles, avec le _Papegault_ pour amuser la mariée et
-le _Cerf_ pour célébrer les noces. Ailleurs, François Villon
-parlait peut-être des brocs de vin d'Aulnis que buvaient les
-écoliers à la Pomme de Pin, et des mauvais tours qu'ils firent rue
-Saint-Jacques, rue de la Juiverie et au Petit-Pont. Ce sont les
-fragments de tout cela que nous avons dans les _Repues franches_.
-
-Villon prit-il lui-même une part active aux désordres de
-l'Université? Rien ne le démontre, et il était plutôt de caractère
-à regarder faire. Quand il fut mêlé directement aux choses, il
-garda toujours, dans l'action, une mine d'attente. Puis les
-relations qu'il avait dans ce temps avec le prévôt de Paris
-lui auraient rendu difficile une opposition ouverte. Tout fait
-supposer, en effet, qu'il était reçu, en 1452, chez Ambroise de
-Loré, femme de Robert d'Estouteville, dans son hôtel de la rue de
-Jouy. C'était une charmante personne, affable et intelligente.
-Quand Robert d'Estouteville tomba en disgrâce, en 1460, Jehan
-Advin, conseiller au Parlement, fit une perquisition chez lui; on
-fouilla les boîtes et les coffres; «et fist plusieurs rudesses
-audit hostel, écrit l'auteur de la _Chronique scandaleuse_, à
-dame Ambroise de Loré, femme dudit d'Estouteville, qui estoit
-moult sage, noble et honneste dame. Dieu de ses exploicts le
-veuille pugnir, car il le a bien desservy!» Le même chroniqueur,
-rapportant la mort d'Ambroise de Loré, le 5 mai 1468, répète
-qu'elle était «noble dame, bonne et honneste, et en l'hostel
-de laquelle toutes nobles et honnestes personnes estoient
-honorablement receuës». Il y avait peut-être des poètes qui
-étaient accueillis auprès d'Ambroise de Loré. La fortune et la
-haute naissance de son mari permettent de le croire. Les œuvres
-d'Alain Chartier contiennent une complainte de quatorze huitains
-«présentée à Paris l'an 1452». Les premières lettres de chaque
-huitain donnent le nom d'Ambroise de Loré. La complainte n'est pas
-d'Alain Chartier; elle fut recueillie dans ses œuvres par erreur.
-Les poètes composaient donc des vers pour cette dame, qui les
-recevait. François Villon adressa aussi à Robert d'Estouteville
-une ballade qui porte en acrostiche le nom d'Ambroise de Loré.
-On a cru jadis que c'était à l'occasion de son mariage. Mais il
-y a une allusion très claire à l'enfant, qui ressemble à Robert
-d'Estouteville. La ballade fut donc écrite probablement dans cette
-année 1452, où un autre poète chantait aussi Ambroise de Loré.
-
-Nous ne savons pas quelles furent les occupations sérieuses de
-François Villon quand il quitta l'Université, au début de l'année
-1453. Il demeurait toujours au cloître Saint-Benoît. Peut-être
-qu'il obtint, par l'entremise du chapelain, l'autorisation de
-tenir une petite école. C'est vers ce temps qu'il dut avoir
-pour élèves les trois «pauvres orphelins»: Colin Laurens,
-Girard Gossouin et Jean Marceau. On peut juger de ce qu'il leur
-enseignait par la liste des livres que la reine Marie d'Anjou fit
-acheter pour le dauphin Louis XI, quand il avait environ l'âge
-de onze ans. Ces livres de classe étaient «le Donat», traité de
-grammaire du IVe siècle d'Ælius Donatus; «ung sept pseaumes»,
-c'est-à-dire les psaumes de la pénitence, qu'on faisait apprendre
-aux enfants avant les _Heures_; «ung accidens», sans doute une
-grammaire traitant des déclinaisons et conjugaisons; «ung Caton»
-ou les Distiques moraux de Dionysius Cato; enfin «ung doctrinal»,
-le _Doctrinale puerorum_ d'Alexandre de Villedieu. Un peu plus
-tard, on passait à la _Logique_ d'Okam. Villon paraît avoir bien
-connu le Donat, et c'était pour l'avoir appris à ces trois petits
-enfants pendant les années 1453 et 1454. D'ailleurs on peut
-penser qu'il continuait de fréquenter à l'hôtel d'Ambroise de
-Loré, en même temps qu'il nouait de plus étroites relations avec
-les mauvais compagnons qui l'entraînèrent dans les aventures.
-Ce doit être pour une intrigue amoureuse qu'il eut la triste
-querelle du 5 juin 1455. Ce jour-là, il prenait le frais, après
-souper, assis sur une pierre, sous le cadran de l'horloge de
-Saint-Benoît-le-Bétourné, dans la rue Saint-Jacques. Il causait
-avec un prêtre, du nom de Gilles, et une demoiselle nommée
-Isabeau. La soirée d'été s'avançait; il était neuf heures.
-François Villon avait jeté, de crainte du froid, un petit manteau
-sur ses épaules. Comme ils devisaient, survint un prêtre, Philippe
-Sermoise, accompagné d'un étudiant de Tréguier, maître Jehan
-le Mardi. Philippe semblait excité. A peine aperçut-il Villon
-qu'il cria: «Je renie Dieu! maître François, je vous ai trouvé!»
-Sur quoi Villon se leva doucement et lui offrit de s'asseoir
-auprès de lui. Mais Philippe refusa, avec de mauvaises paroles.
-Et Villon lui dit avec étonnement: «Beau sire, de quoi vous
-courroucez-vous?» Le ton vexa sans doute Philippe, non moins que
-la calme insolence des paroles. Il repoussa durement Villon et le
-fit rasseoir. Les assistants, voyant qu'une rixe se préparait,
-s'esquivèrent prudemment, tandis que Philippe, tirant une grande
-dague, en frappait Villon à la lèvre supérieure. Villon, la lèvre
-fendue, la bouche pleine de sang, sortit sa dague de sa ceinture,
-sous son petit manteau, et blessa Philippe à l'aine; mais Jehan
-le Mardi, qui était revenu, lui arracha la dague, qu'il tenait de
-la main gauche. Alors Villon ramassa une pierre et la lança au
-visage de Philippe, qui tomba aussitôt. A peine Villon eut-il vu
-le prêtre à terre qu'il s'enfuit chez un barbier pour se faire
-panser. Le barbier, devant faire un rapport, lui demanda son nom
-et celui de l'homme qui l'avait blessé. Et Villon lui donna le nom
-de Sermoise «afin que le lendemain il fût atteint et constitué
-prisonnier»; mais lui-même déclara se nommer Michel Mouton. Il est
-impossible de ne pas remarquer dans cette scène, racontée par deux
-lettres de rémission qui furent rédigées sur les propres notes
-de François Villon, quelques traits qui caractérisent l'homme.
-On ne peut douter qu'il savait avoir irrité Philippe Sermoise.
-Pourtant il se lève à son arrivée, et l'invite à s'asseoir au
-frais; lui donne du «beau sire», fait l'étonné; et, quand il se
-défend, frappe au bas-ventre et de la main gauche. Il y a quelque
-traîtrise dans le coup de pierre de la fin. Et, après avoir blessé
-grièvement son adversaire, il se hâte de le dénoncer pour le faire
-arrêter. Quant à lui, il craint les démêlés avec la justice. Il
-trouve sur-le-champ ce nom de «Michel Mouton», comme s'il l'eût
-préparé dès longtemps pour de semblables aventures. C'était la
-première affaire grave où il était compromis; mais son attitude
-restera la même, dans les circonstances pareilles, jusqu'en 1463.
-Il aura la même crainte d'être poursuivi, essaiera, comme ici, de
-dissimuler, aimera mieux préparer les affaires et en profiter que
-les mettre à exécution; et, dans la rixe de 1463, il ira jusqu'à
-pousser ses compagnons dans une bagarre, pour certaines raisons
-qu'il a, en se gardant de s'y mêler, et en prenant la fuite aux
-premiers coups de dague. Le mensonge reste un des traits les mieux
-fixés de son caractère, et on verra, au cours du séjour qu'il fit
-à Blois, que Charles d'Orléans semble l'avoir noté.
-
-Cependant, on porta d'abord Philippe Sermoise aux prisons du
-cloître Saint-Benoît, où il fut interrogé par un examinateur au
-Châtelet. Là il aurait déclaré qu'il pardonnait à son meurtrier
-«pour certaines causes qui à ce le mouvoient». Mais c'est la
-lettre de rémission rédigée sur les indications de François Villon
-qui l'affirme. Puis on le transporta à l'Hôtel-Dieu, où il mourut
-le samedi suivant. Malgré les protections de maître Guillaume,
-et le prétendu pardon du prêtre, François Villon fut arrêté, mené
-au Châtelet et jugé par la prévôté. Le meurtre d'un prêtre était
-chose fort grave, et on n'admettait guère l'escrime de la dague
-dans la ligne basse. Villon fut condamné à être pendu. On n'a
-aucun détail sur son procès. Mais il crut être en grand danger de
-supplice. Suivant la coutume, les meurtriers devaient être traînés
-avant d'être pendus. Il y a des obscurités dans cette question du
-procès de Villon. On ne s'explique pas comment il ne se réclama
-pas de sa qualité de clerc pour se soumettre à la juridiction de
-l'évêque de Paris. La justice ecclésiastique était en général plus
-douce, et la plus grave condamnation y était la prison perpétuelle
-au pain et à l'eau. Aussi les malfaiteurs se faisaient faire de
-fausses tonsures et s'apprenaient la cérémonie d'initiation,
-la récitation des psaumes, et les deux soufflets de l'évêque.
-Mais les juges laïques exigeaient, pour accorder le privilège
-de clergie, une lettre de tonsure ou la déposition des témoins
-de la cérémonie. D'ailleurs, l'évêque se montrait jaloux de ses
-prérogatives: on dut condamner, en 1390, un greffier qui dressait
-pour les tribunaux ecclésiastiques la liste des prisonniers du
-Châtelet qui se disaient clercs. Il faut supposer que Villon usa
-de ce moyen. Mais il était facile de démontrer qu'il fréquentait
-des femmes, sans doute cette Isabeau qui était près de lui le soir
-du meurtre. Alors le clerc était dit _bigame_, ayant épousé une
-femme en dehors de l'Église, et il retombait sous la juridiction
-laïque. Le prévôt le condamnait à avoir la tête entièrement rasée,
-«être rez tout jus,» afin de faire disparaître la tonsure. Puis on
-procédait contre lui, comme de coutume. Villon dut être «rez tout
-jus», puisqu'il écrit de lui-même, dans le _Grand Testament_, et à
-propos de son appel:
-
- Il fut rez, chief, barbe et sourcil,
- Comme ung navet qu'on ret ou pelle.
-
-La prévôté, l'ayant ainsi condamné à être rasé, le traita en pur
-homme lay. On le mit à la question du petit et du grand tréteau,
-et on lui fit boire de l'eau à travers des linges. Alors Villon
-eut l'idée d'en appeler au Parlement. Il fut transporté, ainsi
-qu'on faisait d'ordinaire pour les appelants, dans les prisons
-de la Conciergerie du Palais. En tout cela, on peut supposer que
-Robert d'Estouteville montra quelque indulgence pour un poète ami
-de sa femme. Il n'opposa pas de difficultés à l'appel de Villon,
-bien que le prévôt se souciât peu des demandes de ce genre. Elles
-réussissaient rarement. Étienne Garnier, qui était geôlier à
-cette Conciergerie, regarda le nouveau prisonnier avec quelque
-scepticisme. Il ne pensait pas que le Parlement dût juger que
-Villon «avait bien appelé». Nous ignorons comment cet appel fut
-plaidé, car les registres du Parlement ne le mentionnent pas. Mais
-on le prit en considération, et la peine de Villon fut transformée
-en bannissement. Il devait vider Paris sur l'heure. Là, Villon
-se retrouva poète. Il remercia le Parlement par une ballade où
-ses cinq sens étaient chargés de rendre grâces pour la vie qu'on
-leur avait donnée. Dans l'envoi, il demandait trois jours pour se
-pourvoir, dire adieu aux siens et les prier de lui donner un peu
-d'argent. Pour Étienne Garnier, il le raille:
-
- Que vous semble de mon appel,
- Garnier? feis-je sens ou folie?
-
- * * * * *
-
- Cuidiez-vous que soubz mon cappel
- Y eust tant de philosophie,
- Comme de dire: «J'en appel?»
- S'y avoit, je vous certiffie,
- Combien que point trop ne m'y fie.
- Quand on me dit, present notaire:
- «Pendu serez!» je vous affie,
- Estoit-il lors temps de me taire?
-
-C'est grâce à cette pièce que l'on peut fixer la date de la
-condamnation de Villon. Étienne Garnier était geôlier de la
-Conciergerie en 1453. Mais, le 10 février 1456, il était remplacé
-par Jean Papin, qui garda ces fonctions jusqu'en 1470. Dans un
-des bons manuscrits du _Grand Testament_ (celui qui appartint au
-président Fauchet), la _Ballade de l'Appel_ avait pour titre:
-_la Question que fit Villon au clerc du guichet_. Garnier, à
-qui s'adressa Villon, est donc bien Étienne Garnier. Seulement
-il faut que la condamnation de Villon soit antérieure à février
-1456. Comme il était à l'Université en 1452, et que son seul crime
-suivant les lettres de rémission de janvier 1455, était le meurtre
-de Philippe Sermoise, on est amené à conclure qu'il fut condamné à
-être pendu et banni pour cette affaire de juin 1455. D'ailleurs,
-la seconde lettre de rémission mentionne le bannissement.
-L'histoire ainsi rétablie fait voir la célèbre _Ballade des
-Pendus_ sous un jour différent. Le titre disait que Villon la fit
-pour lui et ses compagnons, s'attendant à être pendu avec eux.
-Parlant du haut du gibet de Montfaucon, Villon criait:
-
- Vous nous voiez cy atachez cinq, six.
-
-Comme Villon commit plus tard des crimes d'association, il était
-facile d'imaginer qu'il parlait au nom de plusieurs condamnés.
-Mais cette ballade fut composée après la rixe de juin 1455, où
-Villon n'avait pas de complices. Les compagnons dont il parle ne
-sont que des voisins de potence. L'effort littéraire est plus
-grand, et la vue de l'imagination plus forte. Villon se plaint au
-gibet avec les camarades que le hasard a accrochés près de lui,
-pour des crimes bien différents. Et cependant il se sent lié à eux
-par une sorte de solidarité. Il semble qu'il n'ait commis qu'un
-acte de violence, et déjà il a éprouvé la fraternité du crime.
-
-Vers la fin du mois de juin 1455, Villon quitta donc Paris, banni
-par la justice. Il y laissait le bon gîte de Saint-Benoît, les
-relations de maître Guillaume de Villon, Ambroise de Loré et les
-causeries à l'hôtel de la rue de Jouy. Il entrait dans une vie de
-vagabond, presque sans argent, ne sachant d'autre métier que celui
-de clerc. Rien ne devait lui servir parmi tout ce qui avait fait
-jusque-là l'existence qu'il pouvait reconnaître. Mais il avait
-d'autres amis; et si Casin Cholet et Jehan le Loup n'avaient que
-la courte expérience de l'enceinte immédiate de Paris, Regnier
-de Montigny et Colin de Cayeux pouvaient indiquer à François
-Villon des moyens de vivre et des relations rapides sur toutes les
-grand'routes du royaume.
-
-
-II
-
-Les gens du moyen âge ont beaucoup vagabondé. Un grand nombre
-de clercs allaient de ville en ville; ce leur était une manière
-de vivre après qu'ils en eurent fait un prétexte à s'instruire.
-Certains écoliers traversaient les frontières, passaient en
-Espagne, en Italie, en Flandre, en Allemagne. Ils discutaient
-solennellement avec les docteurs étrangers et les défiaient à des
-joutes de connaissances. Ainsi ce singulier étudiant espagnol,
-Fernand de Cordoue, qui vint à Paris vers le milieu du XVe siècle,
-étonna les docteurs de Sorbonne par son érudition dans les langues
-anciennes, l'hébreu, les langues vivantes et sa subtilité dans
-les sciences, puis disparut et passa en Allemagne. On crut qu'il
-avait fait un pacte avec le démon et qu'il usait de magie. Mais
-la plupart du temps les clercs vagabonds et mendiants étaient
-moins instruits. Dès le XIe siècle, ils se mirent à fréquenter
-les grand'routes de France et d'Allemagne. Ceux qui allaient
-d'abbaye en abbaye transportaient des rouleaux de parchemins où
-les moines inscrivaient le nom du dernier mort de leur confrérie,
-avec des pensées pieuses. Les clercs vagabonds qui avaient reçu
-l'hospitalité d'un couvent étaient chargés d'annoncer ainsi la
-mort d'un frère en religion aux moines des couvents du même
-ordre. Ils payaient de ce prix l'hospitalité qu'on leur donnait.
-C'étaient de sinistres messagers qui arrivaient dans les abbayes,
-à la nuit tombante, avec le rouleau des morts. On ajoutait des
-noms à la liste, et ils promettaient de prier pour les âmes
-pendant leur route. Quelques-uns de ces rouleaux des morts ont
-plus de vingt mètres de long, tant les clercs y avaient fait
-inscrire de décès, tant ils avaient été hébergés dans les couvents
-de tous les pays. On donna à ces vagabonds le nom de _goliards_,
-qui fut très rapidement pris dans un mauvais sens. Déjà, au XIe
-siècle et au XIIe, les goliards d'Allemagne composaient des
-chansons en latin et en allemand. Un manuscrit les a conservées
-sous le nom de _Carmina Burana_. Ce sont souvent de véritables
-chansons de route, où les vagabonds se réjouissent du printemps,
-des prairies vertes pleines de fleurs, et des auberges où on leur
-donne du vin à boire. D'autres sont extrêmement licencieuses
-et justifient pleinement le mépris où tomba le nom de goliard.
-Au XVe siècle, la goliardise faisait perdre le privilège de
-clerc, comme la bigamie ou l'exercice de certains métiers. Entre
-1450 et 1460, lorsque Regnier de Montigny et Colin de Cayeux
-se réclamèrent de la justice ecclésiastique, on leur opposa
-au Parlement qu'ils étaient pipeurs et goliards. Les écoliers
-errants répandirent partout leur mauvais renom. Dans une liste de
-proverbes qui fut ajoutée à une des plus anciennes éditions de
-Villon figure celui-ci: «Pire ne trouverez que escouliers.» Le
-_Liber vagatorum_, qui parut d'abord à Bâle entre 1494 et 1499,
-catalogue les goliards parmi les classes dangereuses. Ce _Liber
-vagatorum_ n'est d'ailleurs que le développement d'une enquête sur
-les vagabonds que le conseil de Bâle fit faire au commencement
-du XVe siècle et qui fut insérée dans les annales de Johannes
-Knebel en 1475. «La sixième classe, lit-on dans le _Liber
-vagatorum_, est celle des _Kammesierer_. Ce sont des mendiants
-ou jeunes écoliers, jeunes étudiants, qui ne suivent ni père,
-ni mère, n'obéissent plus à leurs maîtres, tombent en apostasie
-et fréquentent la mauvaise société. Ils sont fort instruits
-dans l'art du vagabondage, par lequel ils boivent, gaspillent,
-jouent, et perdent leur argent en débauches. Ils se font faire
-de fausses tonsures, quoiqu'ils n'aient souvent pas reçu les
-ordres et ne possèdent aucune lettre de confirmation.» La septième
-classe est celle des _Vagierer_, qui sont aussi des mendiants,
-et se disent écoliers voyageurs (_farnder Schuler_), maîtres de
-magie et conjurateurs du diable. On reconnaît là le _Fahrender
-scolasticus_, sous l'habit duquel Méphistophélès apparaît à Faust
-dans le drame de Gœthe. Les clercs vagabonds étaient souvent
-aussi ménétriers ou vielleurs, allaient jouer «par les festes
-de menestrerie et portoient les poupetes». D'autres étaient
-«pardonneurs», comme ceux dont parle Chaucer en Angleterre ou
-«porteurs de bulles», comme ceux que cite Villon dans la _Ballade
-de bonne doctrine_. Ils étaient faux pèlerins et montraient des
-lettres attestant qu'ils revenaient de Rome ou de Saint-Jacques de
-Compostelle, ou ils «contrefaisoient l'homme de guerre», portant
-vouges, cranequins et plançons crêtelés à la ceinture.
-
-En effet, les routes étaient infestées d'hommes armés. La guerre
-de Cent ans avait désorganisé la société. A la fin du XIVe siècle,
-certaines bandes, qui s'étaient formées avec les débris des
-grandes compagnies, continuèrent à tenir le pays, «échellant»
-les villes et les «appâtissant», vivant des provisions qu'ils
-obtenaient par force des habitants du plat pays, détroussant ou
-rançonnant les marchands. A l'ouest, la Normandie fut désolée par
-une bande de criminels qu'on appelait Faux-Visages, parce qu'ils
-portaient des masques. Ils arrêtaient les convois de marchands qui
-circulaient de nouveau dans un pays à peu près pacifié. A l'est,
-après la bataille de Saint-Jacques, les bandes des Écorcheurs se
-rompirent et vécurent sur le pays autour de Dijon et de Mâcon. Il
-y avait là de vieux routiers qui avaient fait campagne avec les
-capitaines espagnols, comme Rodrigue de Villandrando et Salazar,
-jusque sur les marches de Gascogne; des Écossais, des Lombards et
-des Bretons, qui gardaient la terrible tradition de chefs tels que
-Fortépice et Tempête. Ils errèrent entre Langres, Toul et Auxonne,
-et passèrent souvent en Alsace. Les villes étaient si pleines de
-terreur qu'elles refusaient même de recevoir les soldats réguliers
-qui devaient les protéger contre ces invasions. Les Écorcheurs
-avaient coutume de ravager en été les pays situés plus au sud,
-et d'attaquer les villes du Dijonnais pendant le froid, afin d'y
-hiverner. Ainsi, cette population errante des routes de France,
-faite de mendiants, de faux clercs, de pillards et de traîneurs
-d'armée, était prête à accueillir les gens qui fuyaient la
-justice; et on comprend aisément que ces éléments variés aient
-pu constituer une grande association criminelle qui tint le pays
-pendant plus de sept ans, de 1453 à 1461, dont faisaient partie
-presque tous les malfaiteurs de profession, et où François Villon
-allait entrer pendant sa vie vagabonde.
-
-A sa sortie de Paris, Villon erra d'abord dans les environs.
-Il nous dit lui-même qu'il resta huit jours à Bourg-la-Reine,
-où Perrot Girard, barbier juré, le nourrit de cochons gras.
-L'abbesse de Pourras, c'est-à-dire du Port-Royal, comme l'a
-fort judicieusement reconnu M. Longnon, assista à ces franches
-repues. Les legs de Villon sont si satiriques, et la compagnie de
-l'abbesse de Port-Royal si étrange, qu'on est tenté d'imaginer que
-ces cochons gras furent pris la nuit dans le parc du bon Perrot
-Girard et mangés dans l'abbaye à grande réjouissance.
-
-On ne sait pas vers quelle province François Villon se dirigea
-après avoir quitté Bourg-la-Reine. Mais précisément en juin 1455
-on trouvait sur toutes les routes entre Lyon, Dijon, Auxonne,
-Toul, Mâcon, Salins et Langres, des malfaiteurs qui appartenaient
-à la compagnie de la Coquille. Il est hors de doute que Villon
-entra en relation avec ces compagnons coquillards. Deux ballades
-en jargon leur sont adressées. Regnier de Montigny faisait partie
-de l'association. Jouant sur le nom de Colin de Cayeux, François
-Villon écrit Colin l'Escailler, c'est-à-dire le Coquillart. C'est
-dans la ballade où il donne comme exemple tragique la mort de
-Regnier de Montigny et de Colin de Cayeux. Le jargon dans lequel
-sont écrites les six ballades de Villon est le même que le jargon
-des compagnons de la Coquille. Enfin, Jehan Rosay, Jehan le Sourd
-de Tours, Petit-Jehan, tous trois coquillards, furent à Paris
-ou à Poitiers compagnons de Regnier de Montigny et complices de
-François Villon dans le vol du collège de Navarre en 1456. Quand
-Villon quitta Paris, au mois de juin, il est probable que Regnier
-de Montigny l'avait préparé à rencontrer ses amis de la Coquille.
-Le poète dut gagner le Dijonnais; il parle dans ses poèmes de
-Dijon et de Salins. On peut bien croire qu'il n'aurait pas connu
-la petite ville de Salins s'il n'y avait passé. Les coquillards
-fréquentaient Salins; mais leur capitale était alors Dijon.
-
-C'est vers 1453 qu'arriva dans la ville de Dijon cette compagnie
-de gens inconnus, oisifs et vagabonds. Ils firent bientôt
-connaissance avec un carrier du duc de Bourgogne, Regnault
-Daubourg, qui les conduisait dans la campagne. «Il étoit, dit un
-témoin, le père conduiseur des coquillards ès foires et marchés de
-Bourgogne», comme Villon avait été à Paris «la mère nourricière de
-ceux qui n'avoient point d'argent». A Dijon, ils passaient leur
-temps dans le bordel tenu par un sergent de la mairie, Jaquot
-de la Mer. On ne savait de quoi ils vivaient. Ils allaient et
-venaient dans la boutique d'un barbier, Perrenet le Fournier, où
-ils jouaient aux dés, aux tables et aux marelles, après s'être
-fait peigner et couper la barbe. Ils s'étaient liés aussi avec des
-filles communes de Dijon, et certains en avaient amené avec eux
-de Paris. Quand ils n'avaient plus d'argent, ils disparaissaient
-pendant quinze jours, un mois ou six semaines. Revenant à Dijon,
-ils étaient les uns à cheval, les autres à pied, «bien vestuz
-et habilliez, bien garnis d'or et d'argent et recommencent à
-mener avec aulcuns aultres qui les ont attenduz ou aultres qui
-sont venuz de nouvel leurs jeux et dissolucions accoustumez».
-Souvent ils se disputaient, ivres, dans la boutique du barbier.
-Ils criaient: _Estoffe! ou je faugeray!_ et se donnaient des noms
-extraordinaires qu'ils prononçaient à la manière des injures,
-tels que _beffleurs_, _vendengeurs_, _planteurs_, _bazisseurs_,
-_desbochilleurs_, _dessarqueurs_, _baladeurs_, _blancs coulons_,
-_esteveurs_. Puis, furieux, ils se battaient à coups de dague.
-Quelques-uns marchandaient chez les orfèvres des gobelets
-d'argent, et on ne savait pour quel usage. D'autres négociaient
-la vente de chevaux, sans oser sortir de l'hôtel de Jaquot de
-la Mer. Le prix qu'ils en demandaient était si bas que les
-acheteurs devinaient des chevaux volés. D'autres se promenaient
-au bras de Jaquot de la Mer, jour et nuit, riant, chantant, et ne
-faisant rien. Un cordelier apostat, nommé Johannes, achetait les
-provisions pour ses compagnons à l'hôtel de Jaquot; et quand il
-donnait un écu au boucher, il escroquait subtilement le change, et
-reprenait trop de monnaie. Certains mettaient en gage de belles
-robes et de riches manteaux, des anneaux à pierre et des chaînes
-d'or. On s'apercevait bientôt que les chaînes étaient de cuivre
-doré, aussi bien que les anneaux, et les pierreries fausses.
-Enfin, sous prétexte de faire faire une targette à verrouiller,
-ils avaient porté un patron en bois chez un maréchal, qui reconnut
-aussitôt le modèle d'un crochet à ouvrir les serrures.
-
-Cependant, la ville de Dijon ne paraissait plus sûre la nuit. Le
-maire fit faire des rondes, et lui-même en commanda. Une nuit
-Jaquot courut prévenir ses compagnons que le maire allait arriver.
-Ils étaient douze environ qui jouaient dans son hôtel. Les
-chandelles furent soufflées; ils sortirent doucement, gagnèrent
-le quarroy de la rue des Petits-Champs et la boutique de Perrenet
-le Fournier, où ils se couchèrent, immobiles, dans l'obscurité,
-l'un çà, l'autre là, jusqu'à ce que le maire fût passé. Pourtant,
-le maire avait été informé, ainsi que Jehan Rabustel, procureur
-syndic de la vicomté mairie de Dijon, et on avait fait des
-dénonciations précises. Le 1er octobre 1455, Jehan Rabustel
-interrogea Regnault Daubourg, déjà détenu dans les prisons de
-Dijon. Les réponses lui parurent si graves que deux jours après
-il commença une information régulière contre les compagnons de
-la Coquille. Il fit venir d'abord Perrenet le Fournier, qui
-semblait connaître les noms de tous les malfaiteurs, leurs
-habitudes et leurs projets. Ce barbier, qui avait reçu et caché
-les coquillards pendant deux ans, faisait probablement partie
-de la bande. Il laissait jouer chez lui à des jeux de fraude et
-vendait aux compagnons des «dés d'advantaige et de forte cire»,
-c'est-à-dire des dés pipés. Il recélait et recevait en gage des
-vêtements et des faux bijoux. Enfin, il savait les noms de la
-plupart des associés et il parlait leur jargon avec une science
-rare. Perrenet le Fournier s'excusa d'abord sur ce qu'ayant appris
-dans sa jeunesse quelques mots de «jargon ancien», et joué aux
-dés, aux cartes et aux marelles, la vie des coquillards l'avait
-intéressé. Puis il révéla les noms des principaux compagnons et
-l'organisation de la bande; enfin, il dicta un vocabulaire de leur
-langage. Il tenait tous les détails, disait-il, d'un coquillard du
-nom de Jehanin Cornet, d'Arras.
-
-Ainsi que l'association criminelle qui porte aujourd'hui en Italie
-le nom de _Camorra_, la société de la Coquille était disposée
-comme une corporation, et elle avait ses apprentis, ses maîtres
-et son chef. Le nombre des affiliés, suivant Perrenet, était de
-mille, et, d'après des documents de 1459, de cinq cents seulement.
-Ils avaient un roi qui se nommait le Roi de la Coquille. Ceux qui
-entraient dans la bande comme apprentis s'appelaient _gascâtres_.
-Une fois instruits, ils devenaient _maîtres_; et quand ils étaient
-«bien subtils en toutes les sciences, ou aucune d'icelles», on
-les nommait _longs_. Car les coquillards avaient différentes
-professions. Les _vendengeurs_ coupaient les bourses; les
-_beffleurs_ escroquaient aux dés (_gourds_), aux cartes (_la
-taquinade_), aux marelles (_Saint-Marry_ ou _Saint-Joyeux_),
-au jeu de la courroie (_queue de chien_). Les _envoyeurs_ et
-les _bazisseurs_ assassinaient. Les _desrocheurs_ dépouillaient
-entièrement l'homme qu'ils volaient, et les _desbochilleurs_ ne
-laissaient rien aux niais qui se laissaient entraîner à jouer avec
-eux. Quand il s'agissait de vendre de faux bijoux ou des lingots
-fraudés, chacun avait son rôle particulier. Le _dessarqueur_
-allait examiner l'endroit et causer avec la dupe pour préparer
-l'affaire. Le _baladeur_ venait parler à l'homme d'église ou
-au paysan qu'on voulait tromper, et engager la négociation. Le
-_confermeur de la balade_ était chargé d'affirmer l'honnêteté
-de la vente et l'intégrité de la marchandise. Enfin, c'était
-le _planteur_ qui apportait les fausses chaînes, les pierres
-contrefaites ou les lingots. On appelait les bijoux falsifiés
-des _plants_. Les _blancs coulons_ ou pigeons blancs allaient
-coucher dans les hôtelleries avec les marchands de passage. Ils
-les volaient, se volaient eux-mêmes et jetaient le butin par la
-fenêtre aux _fourbes_ qui l'attendaient. Puis ils se lamentaient
-et se plaignaient avec le marchand dérobé.
-
-Pour le jargon des coquillards, il est de tous points semblable à
-celui des ballades de François Villon. Ils appelaient la justice
-_marine_ ou _roue_. Tromper la justice, c'était _blanchir la
-marine_. L'homme qu'on décevait était _blanc_, _sire_, _dupe_ ou
-_cornier_. Ils nommaient les sergents _gaffres_ et les prêtres
-_ras_; le crochet à ouvrir les coffres était le _roi David_. Une
-bourse, c'était une _feullouze_, et de l'argent de l'_aubert_ ou
-du _caire_; le pain, _arton_, et le feu Saint-Antoine _rufle_.
-Ils avaient donné au jour le nom de _torture_; et inversement la
-torture, c'était le _jour_. L'un des témoins dit qu'on ne pourra
-rien obtenir des accusés «senon à grand'force du jour». _Estoffe_
-était la part du butin. Quand ils se criaient: _Estoffe! ou je
-faugeray!_ cela signifiait: «Ma part, ou je dénoncerai!» Une robe
-se nommait _jarte_; un cheval _galier_; l'_ance_ était l'oreille,
-les _quilles_ les jambes, et la _serre_ la main. S'ils étaient
-poursuivis par le guet, en faisant un crochet pour s'échapper,
-ils disaient qu'ils _baillaient la cantonade_. Un homme résolu à
-battre ceux qui voudraient l'arrêter était _ferme à la louche_[3]
-(ferme à la main). Celui qui refusait de confesser ses crimes
-quand on le mettait à la question était _ferme en la mauhe_[4]
-(ferme en la bouche).
-
-[Note 3: Dans le petit livre de jargon de Pechon de Ruby
-(1596), _louche_ (cuiller) signifie main.]
-
-[Note 4: _Mauhe_ (mohe, mowe, moe, moue), bouche, dans la
-langue vulgaire du XVe siècle.]
-
-Parmi les noms que dicta Perrenet le Fournier, on reconnaît des
-Picards, des Gascons, des Provençaux, des Normands, des Savoyards,
-des Bretons, des Espagnols et des Écossais, sans compter les
-Bourguignons, qui sont en nombre supérieur. Ainsi on peut voir
-que la société de la Coquille fut formée des débris de bandes
-d'écorcheurs revenus de la bataille de Saint-Jacques et qui
-vivaient sur le pays depuis 1445.
-
-La bande avait ses recéleurs et ses fabricants de faux bijoux et
-de faux lingots à Paris, bien qu'elle comptât plusieurs ouvriers
-orfèvres comme Denisot Leclerc et Christophe Turgis. L'un d'eux
-était Jaquet Legrant, âgé de cinquante-six ans, emprisonné cinq
-fois depuis 1448 pour dorer des anneaux de cuivre. Ce Jaquet
-Legrant avait deux filles de seize ou dix-sept ans, ce qui rendit
-la justice indulgente. On trouva dans sa boutique un anneau de
-cuivre doré avec une pierre vermeille, un grand nombre de «signets
-et verges» en cuivre doré, et une chaîne de laiton qu'il se
-préparait à dorer en même temps qu'un écu d'argent. Regnier de
-Montigny connaissait fort la boutique de Jaquet Legrant, où il
-devait aller souvent pour ses compagnons de la Coquille. Une nuit,
-avec Nicolas de Launay, il vola dans l'église de Saint-Jean en
-Grève un calice d'argent. Ils le mirent en pièces et apportèrent
-le tout à Jaquet Legrant. Il y avait là 2 marcs 6 «esterlins»
-d'argent que Jaquet leur prit à raison de 8 francs le marc.
-D'ailleurs l'orfèvre avoua qu'il avait déjà acheté à Regnier de
-Montigny 4 onces d'argent cassé, fondu, et qui provenait d'une
-burette. On peut supposer que les coquillards apportèrent souvent
-à Jaquet Legrant de l'argenterie fondue, en échange de laquelle
-il leur donnait les faux anneaux à pierres contrefaites, et les
-chaînes de cuivre doré, que les «planteurs» allaient vendre par
-les villes et les campagnes.
-
-Une compagnie comme celle des coquillards ne pouvait se développer
-et se suffire que sur les grands chemins. Aussi passaient-ils de
-province en province; ils volaient des chevaux à Salins et les
-ramenaient à Dijon; Regnault Daubourg allait de Genève à Besançon
-avec des tissus volés et trois livres de safran, passait à Mâcon
-où il rencontrait un autre coquillard, Philippot de Marigny,
-auquel il donnait rendez-vous à Dijon. Puis avec Dimanche le
-Loup, dit Bar-sur-Aube, le cordelier Johannes et Jehanin Cornet,
-d'Arras, ils préparaient un voyage en Lorraine pour «aller à
-l'estève», «faire un coup de roi», et on les arrêtait à Toul.
-Là, Regnault Daubourg se réclama de sa qualité de «pierrier»
-du duc de Bourgogne; Johannes et Bar-sur-Aube s'échappèrent;
-et Jehanin Cornet contrefit l'homme de guerre. Pour des bandes
-ainsi organisées la grand'route était la liberté, puisqu'il n'y
-avait ni surveillance, ni gendarmerie. Le danger n'était que dans
-les villes où la police avait quelques rigueurs. La bande de la
-Coquille comptait à peu près toutes les professions de malfaiteurs
-qui se sont perpétuées jusqu'à notre société; mais elles ont sans
-exception cette nuance particulière qu'elles s'exerçaient sur les
-routes et non dans les cités. Les coquillards quittaient Dijon
-pour se fournir d'argent: ils y revenaient pressurer les fillettes
-du bordel, mener joyeuse vie, jouer aux marelles et aux dés. Voilà
-pourquoi leur établissement à demeure dans la ville de Dijon
-causa la perte de leur association. Dénoncés par un informateur,
-Regnault Daubourg arrêté, Perrenet le Fournier ayant livré tous
-les secrets, les coquillards furent très rapidement traqués. Avant
-le 7 novembre 1455, le maire fit prendre Bar-sur-Aube, l'un des
-chefs de la bande, qui était couché avec Philippot de Marigny à
-l'hôtel du Veau, dans la rue Saint-Nicolas. Comme les sergents
-saisissaient Philippot, il fouilla dans son sein et en tira des
-objets qu'il cacha dans la paille au chevet du lit. C'étaient des
-crochets de l'espèce que les coquillards appelaient «roi David
-et roi Davyot». Malgré la torture Bar-sur-Aube ne voulut rien
-avouer. Finalement, on le confronta avec Perrenet le Fournier,
-et il reconnut presque toutes les charges qu'on avait assemblées
-contre lui. Le 18 décembre 1455[5], trois coquillards furent
-bouillis vivants dans une chaudière sur la place de Morimont, à
-Dijon, comme faux-monnayeurs, et six autres traînés et pendus
-aux fourches de la ville. Parmi ces derniers était Jaquot de la
-Mer. Le procureur, Jehan Rabustel, ne se contenta pas de cette
-exécution. Il nota de sa main les noms de plus de soixante-dix
-affiliés de la Coquille et les signala aux justices des villes de
-France. Ainsi Christophe Turgis fut emprisonné à Sens et interrogé
-par commission rogatoire de Dijon. Plus tard, à mesure que Jehan
-Rabustel reçut la nouvelle de l'exécution des criminels qu'il
-avait dénoncés, il inscrivit en face de leurs noms leur mort et
-le genre de supplice: _bouilli, pendu, jeté en un puits_, etc.,
-suivant la coutume du royaume ou des provinces. Il y en eut de
-suppliciés à Lyon, à Grenoble, à Amiens, à Avignon. Près du nom de
-Regnier de Montigny figure la mention: _mort et pendu_. Pourtant
-la procédure de 1455 ne paraît pas avoir détruit la société de
-la Coquille. Certains malfaiteurs, Tassin et Andet de Durax, ne
-furent pris et exécutés à Dijon même que dans les années 1456 et
-1457. En juillet 1458, Jehan Rabustel demanda au maire de Dijon
-un édit sévère contre plusieurs «compaignons incognuz qui sont
-oyseulx, lesquels ne font que aler et venir parmi cestedite ville
-par nuyt et par jour; et ne savent les aucuns que de jouer les
-ungs aux dez, les autres à la paume et à plusieurs aultres jeux
-et les aultres que de ruffianaige». Ces vagabonds se retiraient
-aussi dans l'ancien bordel de Jaquot de la Mer. Ils avaient les
-mêmes mœurs que les coquillards, et sans doute cette nouvelle
-compagnie de 1458 n'était qu'une autre partie de la bande. En
-effet, un document[6] conservé aux archives de Dijon montre que
-les coquillards circulaient encore librement dans la ville et les
-environs en juillet 1459. On disait que les clercs chantant au
-chœur de la Sainte-Chapelle du duc de Bourgogne étaient affiliés
-à la Coquille. Ils menaient une vie dissolue et se mêlaient aux
-compagnons inconnus qui troublaient Dijon la nuit. Le 25 juillet
-1459, une douzaine de ces clercs de la Sainte-Chapelle, étant en
-gaîté, sortirent à dix heures du soir, affublés de draps blancs,
-de «couvre-chiefz et autres desguisemens», prirent dans une
-taverne un gros fagot de branches sèches qu'ils traînèrent par
-la ville en criant et chantant. Près de la porte Saint-Pierre,
-ils virent l'huis de l'hôtel d'un boulanger encore ouvert. Il y
-avait une chandelle allumée dans l'ouvroir, et le valet tirait
-de l'eau à un puits dans la rue. Les clercs crièrent au valet
-d'aller se coucher et lui jetèrent une grosse pierre qui frappa
-contre l'ouvroir et fit un tel bruit que le boulanger se leva et
-sortit de son hôtel. Les clercs lui souhaitèrent «le maul soir».
-Sur quoi le boulanger alla quérir un huissier d'armes du duc de
-Bourgogne, échevin de Dijon, Ogier Nauldin, qui mit sa robe et
-vint faire remontrance aux clercs de la chapelle. Ceux-ci lui
-répondirent que s'il «ne se aloit couchier, ils lui bouteroient
-le doigt en l'œil». Ogier Nauldin, jugeant que les clercs étaient
-rebelles, rentra dans son hôtel et y prit un «bâton d'armes».
-Puis il s'avança vers eux et demanda qui l'avait menacé. Ils lui
-crièrent qu'on allait lui faire «le droit du jeu», lui ôter son
-«bâton», et le lui faire manger par la pointe. Comme deux des
-clercs l'attaquaient, l'huissier d'armes se débattit et essaya de
-les saisir; mais il ne put en approcher et ils s'enfuirent dans
-la nuit. Peu de jours après, Ogier Nauldin fut cité à comparaître
-devant le doyen de Mâcon, accusé d'avoir violé les privilèges des
-clercs de la Sainte-Chapelle. On a les éléments de sa défense dans
-le mémoire qu'il fit établir; mais, sans doute, le chapitre de la
-Sainte-Chapelle eut gain de cause. Toutefois, Ogier Nauldin prouva
-que les clercs du chœur étaient affiliés aux coquillards, et que,
-malgré l'exécution de 1455, la bande troublait encore la ville.
-«_Item_ est vray que depuis environ quatre ans se sont mis sus
-une grant compaignie de gens estrangiers qui se nomment en leur
-jargon les Enfans de la Coquille, lesquels sont par ce royalme ou
-nombre de cinq cens ou plus, qui vont de bonne ville à aultre et
-commettent plusieurs larcins et sacrilèges, ainsi qu'il est assez
-notoire. Pour obvier aux malices desquels et à fin d'empescher
-leurs damnables entreprises, le Mayeur et ses eschevins ont
-establi et mis sus de faire guet chacun soir de nuyt parmi les
-quarrefours de la ville et par toute icelle assez tost après la
-dite heure de huit heures sonnés et meismement tantost qu'il est
-nuyt.» Ainsi la compagnie de la Coquille existait encore en 1459.
-François Villon ne l'ignorait pas, car il entretint des relations
-avec les deux bons coquillards Regnier de Montigny et Colin de
-Cayeux jusqu'en 1460 au moins, et prit part avec eux à l'affaire
-de Montpipeau, qui fit pendre Colin et emprisonner Villon à
-Meung-sur-Loire. Ce n'est qu'après le mois de juillet 1461 qu'il
-proposa ses amis en exemple aux enfants perdus. Peut-être qu'il
-eut alors quelque regret d'avoir si longtemps vécu dans la
-Coquille.
-
-[Note 5: Date donnée par M. Joseph Garnier, archiviste de la
-Côte-d'Or; mais il est impossible de retrouver les documents d'où
-elle a été tirée.]
-
-[Note 6: Cette pièce m'a été signalée par M. Bernard Prost, et
-elle a été copiée par M. George Dottin, maître de conférences à la
-Faculté des lettres de Dijon.]
-
-Ces informations criminelles donnent une idée assez juste du genre
-de vie que mena Villon depuis le mois de juin 1455 jusqu'au mois
-de janvier 1456. Cependant ses protecteurs, à Paris, s'occupaient
-de lui. Maître Guillaume de Villon et ses amis les procureurs
-du Châtelet, Ambroise de Loré, peut-être le prévôt Robert
-d'Estouteville, intercédèrent et payèrent à la chancellerie royale
-pour avoir des lettres de rémission. Avec sa prudence habituelle,
-François Villon fit présenter deux requêtes, sous deux noms
-différents, à Paris et à Saint-Pourçain. La chancellerie délivra,
-au mois de janvier 1456, deux lettres de rémission pour le meurtre
-du prêtre Philippe Sermoise, aux noms de François des Loges, dit
-de Villon, et de François de Montcorbier. La seconde relevait
-Villon de la peine de bannissement prononcée contre lui par le
-Parlement et le poète put regagner Paris. Il ne semble pas qu'il
-ait changé de conduite pendant cette année. Le vagabondage et la
-vie des coquillards avaient laissé en lui une forte impression. On
-peut penser qu'il fréquenta beaucoup avec ses mauvais amis le Trou
-Perrette, qui était une maison de jeu de paume ou un tripot, dans
-la rue aux Fèves, en face de la Pomme de Pin. Il avait besoin de
-beaucoup d'argent. Les gains faciles de la Coquille lui avaient
-donné l'habitude de la dépense, et il s'était épris de Catherine
-de Vaucelles, qui était insatiable. Il semble bien que cette
-Catherine est la même que Rose, à qui Villon lègue une bourse de
-soie pleine d'écus, «combien qu'elle ait assez monnoye». Mais il
-est difficile de rien affirmer à cet égard. Il eut avec elle une
-triste aventure, où il fut battu «comme la toile au ruisseau», et
-on le railla publiquement, puisqu'on l'appelait partout «l'amant
-remis et renyé». Cependant, à Noël 1456, lorsqu'il se plaint de
-sa maîtresse, dont il a pris «en sa faveur les doux regards et
-beaux semblants», mais qui lui a été «félonne et dure», il est
-peu probable qu'il dise la vérité. Il invoque avec douleur celle
-qui veut sa mort; il déclare qu'il va la fuir, n'ayant plus la
-force de supporter ses feintes, et qu'il part pour Angers afin
-de se séparer d'elle. Son voyage à Angers avait, comme on va le
-voir, d'autres raisons; si bien qu'on est tenté d'admettre que la
-cruelle amoureuse n'exista guère qu'à la façon de la Dame d'amour
-dont se plaignaient si assidûment les poètes de ce temps. Villon
-dessina cette figure avec des traits plus réalistes, comme il
-convenait à son talent; mais il tint sans doute à employer un
-procédé poétique dont s'étaient servis tous ses prédécesseurs,
-dans cette satire du _Petit Testament_ où il essayait de railler
-la manière d'Alain Chartier.
-
-Au mois de décembre 1456, Villon errait à travers la cité avec
-Colin de Cayeux. Ils passaient de la taverne de la Chaire au
-Petit-Pont, à l'hôtellerie de la Mule, en face de l'église des
-Mathurins. Ils soupaient au Trou de la Pomme de Pin, «le dos aux
-rais, au feu la plante» car la Noël est «morte saison, où les
-loups se vivent de vent», où les gens se tiennent cois, enfermés
-et tisonnent l'âtre. On voyait avec eux maître Guy Tabarie, clerc,
-qui avait copié le roman du _Pet-au-Diable_, Petit Jehan, un bon
-crocheteur, aussi «maître de l'épée», Petit Thibaud, qui savait
-forger des «rois David», et un religieux picard, dom Nicolas. Une
-après-midi, Guy Tabarie rencontra Villon avec Colin, et Villon
-lui dit d'acheter des provisions pour dîner, à la taverne de la
-Mule. Là ils se retrouvèrent tous les six et dînèrent jusque vers
-neuf heures du soir. Après le dîner, François Villon, Colin de
-Cayeux et dom Nicolas adjurèrent Guy Tabarie de ne rien dire de ce
-qu'il allait voir ou entendre, ce qu'il promit. Puis ils passèrent
-tous dans la maison de maître Robert de Saint-Simon, en escaladant
-un petit mur bas, où ils se dépouillèrent de leurs _gippons_,
-c'est-à-dire de leurs tuniques à manches. Guy Tabarie resta pour
-garder les vêtements et faire le guet. Les autres emportèrent
-un râtelier de la maison de maître Robert, à l'aide duquel ils
-franchirent le grand mur de la cour du collège de Navarre.
-Il était dix heures quand ils disparurent sur la crête de la
-muraille. Guy Tabarie les attendit jusqu'à minuit. Ils revinrent,
-portant un sac de grosse toile et lui dirent qu'ils avaient
-«gagné» 100 écus d'or, dont ils lui donnèrent 10 aussitôt afin
-d'être sûrs de son silence. Après quoi ils le mirent à l'écart et
-firent le partage entre eux; d'où Tabarie se douta qu'il y avait
-plus de 100 écus. Enfin, ils le rappelèrent et lui dirent qu'il y
-avait encore «2 écus de bon» dont ils pourraient bien tous dîner
-le lendemain,--car Guy Tabarie, qui copiait les manuscrits, était
-aussi l'intendant de bouche de la petite bande. Le jour suivant,
-ils avouèrent à Tabarie que chacun d'eux avait eu pour sa part
-100 écus d'or. Pour François Villon, il annonça presque aussitôt
-à ses complices qu'il partait pour Angers. Il y avait, disait-il,
-un oncle religieux dans une abbaye. Là il voulait se renseigner
-sur «l'estat» d'un autre vieux moine qui devait avoir 500 ou 600
-écus. Après avoir étudié l'affaire, il reviendrait en parler à
-ses compagnons, et ils iraient tous à Angers pour «desbourser»
-le moine. Ce mot «desbourser», dont se servait Villon, est l'un
-de ceux qui figurent dans ses ballades en jargon. De sorte que la
-petite bande parisienne «devoit quelque jour apprester toute son
-artillerie pour destrousser quelque homme et ils n'attendoient
-autre chose qu'ils peussent trouver quelque bon _plant_ pour
-frapper dessus».
-
-Il paraît bien que le départ de Villon pour Angers n'était pas
-une fuite pour l'amour de Rose ou de Catherine de Vaucelles. Ce
-sont là de belles raisons littéraires qu'il donna dans le _Petit
-Testament_. Il ne dit pas plus vrai, quand il parle de ses vieux
-habits, ses pauvres châssis tissus d'araignées, son encre gelée,
-faute de feu, par la bise de décembre, ou quand il cherche à nous
-attendrir:
-
- Fait au temps de la dicte date
- Par le bien renommé Villon,
- Qui ne mengue figue ni date.
- Sec et noir comme escouvillon,
- Il n'a tente ne pavillon
- Qu'il n'ait laissé à ses amis
- Et n'a mais qu'un peu de billon
- Qui sera tantost à fin mis.
-
-Car il avait eu 100 écus d'or du petit sac de grosse toile volé
-au collège de Navarre; 100 écus d'or étaient une somme importante
-en 1456 et qui aurait suffi à lui assurer une vie aisée pendant
-deux ou trois ans. Il voulut peut-être les mettre en sûreté, ou
-il craignit les poursuites et laissa ses compagnons se tirer
-d'affaire, ou il essaya véritablement de préparer un nouveau vol
-à Angers. En effet, le 16 décembre 1456, un nommé Chevalier
-appela au parlement du juge d'Angers, sous prétexte qu'il
-avait été injustement emprisonné. A quoi le juge d'Angers fit
-répondre «que, à Angiers, ont esté faiz puis naguères plusieurs
-larrecins, pilleries et roberies... et fut sceu que avoient esté
-fais par Jehan Doubte et Jehan Chevalier qui sont compaignons
-vagabonds; et aprez information sur ce faitte, fut pris Doubte
-et Chevalier se mit en franchise. Dit que les appelans estoient
-cause de tous lesdicts larrecins et pilleries et recevoient en
-leur hostel lesdicts larrecins et les robeurs et toutes gens de
-mauvais gouvernement». Il serait peu étonnant que cette bande, qui
-volait à Angers entre août et décembre 1456, se fût composée de
-coquillards et que Villon eût été tenté de préparer des affaires
-pour eux, puisqu'il en connaissait de bonnes dans le pays.
-
-Il est certain que François Villon partit pour Angers à la fin de
-l'année 1456. Avant de quitter Paris, il avait laissé à ses amis
-un poème satirique, auquel il donnait le titre de _Lays_, où il
-voyait le double sens de _Legs_, puisque c'était un testament. Le
-poème eut beaucoup de succès aussitôt, et fut copié et répandu,
-mais avec le titre nouveau de _Testament_, que Villon n'approuva
-point. Il ne devait, d'ailleurs, rentrer à Paris qu'à la fin de
-l'année 1461, avec le manuscrit du _Grand Testament_, qui fut
-composé en province. Il craignait d'être poursuivi dans l'affaire
-du collège de Navarre, et n'ignorait point qu'il avait été dénoncé
-à l'officialité. On ne découvrit le vol qu'au mois de mars 1457.
-La somme dérobée appartenait à la communauté des doyen, maîtres,
-régents et écoliers de la Faculté de théologie, et elle avait été
-placée dans un petit coffre de noyer, à trois serrures, enfermé
-dans un grand coffre bandé de fer, à quatre serrures. Toutes ces
-serrures avaient été crochetées. Voilà pourquoi les compagnons
-mirent deux heures à leur vol. L'un des sergents qui assistèrent à
-l'enquête fut Michault du Four, que Villon connaissait bien. Les
-serruriers jurés firent un rapport très détaillé sur le crochetage
-des serrures, furent d'avis qu'on y avait employé «crochets,
-marteaux, ciseaux et truquoises» et que le vol remontait au moins
-à deux ou trois mois. Mais on n'eut d'information sur les voleurs
-que le 17 mai 1457. Ce fut par une déposition de Pierre Marchand,
-prieur, curé à Paray-lez-Ablis, près de Chartres. Pierre Marchand,
-de passage à Paris, se trouva déjeuner à la taverne de la Chaire,
-au Petit-Pont, avec un autre prêtre et Guy Tabarie, qui sortait
-des prisons de l'official. Pendant le déjeuner, comme Guy Tabarie
-racontait qu'on l'avait accusé d'être crocheteur, le curé de Paray
-essaya de le faire causer, ayant appris qu'on venait de voler
-600 écus à un religieux des Augustins, frère Guillaume Coiffier.
-Il feignit même de vouloir prendre part à un vol. Sur quoi Guy
-Tabarie lui parla de Petit Thibault, qui savait fabriquer des
-crochets, le mena à Notre-Dame et lui montra quatre ou cinq jeunes
-compagnons qui y tenaient franchise, s'étant échappés des prisons
-de l'évêque de Paris. Il lui désigna l'un d'eux «qui estoit petit
-homme et jeune de vingt-six ans ou environ, lequel avoit longs
-cheveux par derrière et lui dit que c'estoit le plus soutil de
-toute la compaignie et le plus habile à crocheter et que rien ne
-lui estoit impossible en tel cas». Les compagnons qui tenaient
-franchise causèrent très bien avec le curé de Paray, qui les
-laissa dans Notre-Dame. Ensuite Guy Tabarie, prenant confiance,
-raconta au curé le vol du collège de Navarre, une entreprise à
-Saint-Mathurin, où les chiens, aboyant de nuit, les avaient fait
-enfuir, et l'affaire de Guillaume Coiffier. Enfin, il parla de
-François Villon et du rapport qu'on attendait de lui pour aller à
-Angers. Le curé de Paray fit bonne mine à Tabarie, mais alla le
-dénoncer. Pourtant, on ne put l'arrêter qu'en juillet 1458, un an
-après. Mis à la question de la courte-pointe et du petit tréteau,
-Guy Tabarie reconnut tout, en présence des docteurs en décrets et
-des licenciés en droit canon. Parmi ces derniers étaient François
-de La Vacquerie et François Ferrebouc.
-
-On ne sait quelle fut la condamnation de Guy Tabarie, ni les
-poursuites que l'officialité ordonna contre ses complices. Mais
-François Villon apprit la dénonciation. Il ne la pardonna pas à
-Guy Tabarie, ni la procédure aux juges de l'official. Dans le
-_Grand Testament_, il raille Guy Tabarie sur l'habitude qu'il
-a de dire la vérité, Guy Tabarie, «qui est hom véritable»; il
-lègue à François, promoteur de La Vacquerie, «un haut gorgerin
-d'Écossois,» c'est-à-dire sans doute une corde de chanvre pour
-le faire pendre; pour François Ferrebouc, il devait le retrouver
-cinq ans après, en 1463, et se venger de lui plus sérieusement.
-Ainsi Villon quittait Paris une seconde fois, en hiver, allant
-vers l'Ouest, mais avec 100 écus d'or dans sa poche. C'était
-sa véritable vie errante qui commençait. La fuite de 1455 n'en
-avait été que la préparation. Il savait qu'on lui pardonnerait
-bien difficilement un vol comme celui du collège de Navarre.
-Il ne comptait plus sur Guillaume de Villon, ni sur les amis
-de Mme Ambroise de Loré. L'exil dont il s'est plaint fut
-volontaire, et il s'imposa son bannissement. Les coquillards
-lui avaient enseigné toutes les façons de vivre sur la route. Il
-espérait peut-être, dans les villes où il passerait, composer
-quelque «farce, faincte ou moralité», qui lui donnerait un peu
-d'argent. Enfin il avait l'intention de gagner les domaines de
-la Loire pour faire un séjour à la cour de Charles d'Orléans
-et probablement d'aller vivre auprès de Jean II de Bourbon qui
-pourrait l'entretenir d'une pension. Car il devait savoir composer
-sa figure, changer de manières pour se conformer à l'étiquette,
-rire à ceux qui lui riaient, bouffonner pour gagner son pain et
-recevoir les plaisanteries et les brocards à la table des grands,
-pourvu qu'on lui donnât de l'hospitalité et de l'admiration pour
-son extraordinaire talent de poète.
-
-
-III
-
-La partie de la vie de François Villon qui s'étend de janvier 1457
-à octobre 1461 est encore très mal connue. On peut espérer que des
-découvertes dans les archives de province, à Angers, à Bourges,
-à Orléans, à Dijon, nous apprendront un jour comment il vécut et
-où il alla. Il est impossible de déterminer s'il a visité Angers
-ou s'il y a été mêlé à l'affaire criminelle qu'il projetait. Mais
-il parcourut l'ouest de la France. C'est à Saint-Géneroux, dans
-les Deux-Sèvres, ainsi que l'a reconnu M. Longnon, qu'il devint
-l'ami de deux dames très belles et gentes qui lui apprirent à
-parler poitevin et auxquelles il fait allusion bien discrètement
-dans ses vers. Il passa par Saint-Julien-de-Vouventes, dans la
-Loire-Inférieure. Sans doute remontant le cours de la Loire, il
-arriva vers la fin de l'année 1457 dans un des châteaux du duc
-d'Orléans. Charles d'Orléans avait alors soixante-six ans; mais
-moralement il était encore plus âgé. Depuis Azincourt, pendant
-vingt-cinq ans, il avait traîné en Angleterre une douloureuse
-captivité. Rien n'avait pu l'en distraire que la composition de
-poèmes charmants, doux et résignés. Il avait appris l'anglais
-pour écrire des rondeaux d'une exquise fraîcheur, quoique les
-critiques anglais pensent qu'il en fit seulement trois et que les
-autres furent traduits par des poètes de ce temps. Dès l'âge de
-quarante-trois ans, il fut infirme, avec quelque coquetterie, et
-déclara qu'il abandonnait le dieu d'Amours. Étant vieux, grave,
-estimé pour ses souffrances et la noblesse de son esprit, il
-avait de par son état de prince du sang une situation haute et
-imposante. Son cou était long, sa figure maigre et sèche avec
-la bouche grande, le nez fin un peu retroussé et tout l'air de
-son visage était austère et timide. En 1457, il devait être déjà
-bien las, car il ne put plus écrire ni même signer à partir de
-l'an 1463. Pourtant, l'année d'avant, en 1456, au conseil du roi,
-il demandait une croisade, peut-être désireux d'aller mourir
-en Terre Sainte. Toutes les semaines, le vendredi, il donnait
-à dîner à treize pauvres et les servait lui-même. Il était
-pieux et indulgent. Sa cour de Blois fut à la fois paisible et
-brillante. Charles d'Orléans désirait de plus en plus ce royaume
-de Nonchaloir, où il parut entrer enfin vers 1462. Le nonchaloir
-est un peu ce que les stoïciens et les épicuriens appelaient
-l'ataraxie. Le vieux duc voulait le calme moral, sans souci. Et il
-ne prenait plaisir qu'à une société raffinée, artistique, qu'il
-recevait à Blois et gardait le plus longtemps possible. Mais un
-homme si grave ne pouvait supporter les élégants de la cour et les
-minauderies des jeunes gens délicats.
-
-Il raille les nouvelles modes, les pourpoints déchiquetés et
-crevés, les souliers à longue pointe. Ce n'est pas là ce qu'il
-demandait aux gens de goût avec lesquels il aimait à vivre. Il les
-voulait surtout poètes, avec un esprit soudain qui leur permît
-d'improviser une réponse à un problème d'amour. Les bouts-rimés
-étaient en honneur, autant que les concours de ballades ou de
-rondeaux où le premier vers était proposé à plusieurs poètes.
-Charles d'Orléans correspondait ainsi avec Olivier de La Marche,
-Meschinot, Jean de Lorraine, Jean de Bourbon, Jacques de la
-Trémoille; Robertet vint à la cour de Blois; enfin il avait dans
-sa maison Guiot, Philippe Pot, Boulainvilliers, Blosseville,
-Fredet, Gilles des Ormes, Simonet Caillau et Jehan Caillau, qui
-était son médecin. Entre ceux-là, il y avait comme des tournois
-de poésie, auxquels le duc d'Orléans prenait part. Cependant il
-jouait aux échecs, et la duchesse aux dames, aux marelles et au
-glic, avec les officiers du duc. Les états de dépenses de la
-maison d'Orléans pour ce temps montrent qu'il passa souvent à la
-cour des ménestrels, que l'on traitait avec de l'argent. Charles
-d'Orléans aimait les fêtes traditionnelles, même un peu libres.
-Il fit faire des cadeaux aux enfants de chœur de Saint-Sauveur à
-Blois, pour fêter l'évêque qu'ils nommaient par plaisanterie le
-jour des Innocents. Les réjouissances de ces clercs du chœur de
-Saint-Sauveur durent ressembler aux plaisirs un peu violents que
-prenaient les clercs du chœur de la Sainte-Chapelle à Dijon. Le
-duc d'Orléans fit aussi des cadeaux à l'évêque des Fous et au roi
-que nommaient les pages le jour des Rois.
-
-Comment François Villon fut-il reçu dans cette société? Il est
-probable que Charles d'Orléans prit d'abord un grand plaisir à
-une conversation qui devait être fort spirituelle. Le 14 décembre
-1457 naquit sa fille Marie, et Villon composa pour elle un Dit.
-Ce n'est pas un de ses bons poèmes; mais il y demande à la petite
-princesse de donner au monde la paix. Le _Problème ou ballade au
-nom de la Fortune_ fut écrit aussi sous l'influence de Charles
-d'Orléans et composé probablement à la cour de Blois. Enfin il y
-eut un concours de ballades entre plusieurs poètes de l'entourage
-du duc. Le premier vers proposé était:
-
- Je meurs de soif auprès de la fontaine.
-
-Robertet, Simonet Caillau et Charles d'Orléans composèrent leurs
-ballades. Villon fit aussi la sienne. Elle est incontestablement
-supérieure. A travers la contradiction qu'on lui imposait dans
-chaque vers, il a montré le malheur de sa nature. «Je riz en
-pleurs,» dit-il. Deux vers de cette ballade font croire que le
-poète fut pensionné par Charles d'Orléans:
-
- Que fais-je plus? Quoy? Les gaiges ravoir,
- Bien recueully, debouté de chascun.
-
-Mais les comptes de la maison d'Orléans qui sont conservés pour
-cette période ne mentionnent pas de dépense en faveur de François
-Villon. D'ailleurs l'amitié de Charles d'Orléans pour lui eut
-peu de durée, si l'on en croit le témoignage d'un manuscrit des
-poésies de Charles d'Orléans, le no 25.458 du fonds français à
-la Bibliothèque Nationale. C'est un petit volume sur parchemin
-composé de cahiers de huit feuilles, qui furent reliés ensemble
-plus tard. Il a été étudié de près par M. Byvanck; et le savant
-hollandais y a fait une importante découverte qu'il justifiera
-dans la _Romania_. Ce petit manuscrit, très personnel à Charles
-d'Orléans, contient deux poésies écrites de la main même de
-François Villon. Voici comment on peut établir ce point. M.
-Byvanck a remarqué que certaines poésies de ce manuscrit avaient
-été transcrites de la main propre de Charles d'Orléans, et que
-les ballades du concours _Je meurs de soif..._ sont chacune
-d'une écriture différente et bien caractérisée. Au-dessus de ces
-ballades un scribe a noté les noms des auteurs: Robertet, Caillau,
-Villon, etc. On ne retrouve l'écriture de la ballade de Villon
-qu'une autre fois dans le manuscrit: et c'est l'écriture du _Dit
-de la naissance Marie_, qui est signé: «Votre povre escolier
-Françoys». D'ailleurs l'orthographe de ces deux pièces est de tous
-points conforme à celle de Villon, qu'on avait rétablie à l'aide
-de la méthode critique. Tandis que les autres poètes écrivaient
-_soif_, Villon note _seuf_, à la parisienne. Il orthographie _je
-pourré_ pour _je pourrai_, _perdent_ pour _perdant_. Quand M.
-Byvanck aura apporté l'ensemble de preuves philologiques qu'il
-se propose de donner, le petit manuscrit 25.458 deviendra bien
-célèbre. L'encre avec laquelle sont écrites les deux pièces est
-la même aussi, différente des autres encres du manuscrit, qui
-ont un ton plus noir. Elle est jaune, fine et pâle. En effet,
-chacun portait alors son encrier à la ceinture, un galimart avec
-les plumes et l'encre que l'on préférait. L'écriture est petite,
-serrée, ronde et nette, peu gothique d'aspect et assez analogue
-à celle de Rabelais dans la minuscule. Mais les grandes lettres
-sont gothiques, quoique Villon en ait simplifié quelques-unes
-par un procédé tout à fait personnel. Elles sont disposées en
-colonne, avec soin, au début des vers, séparées par un blanc du
-mot qu'elles commencent. On voit très bien que le poète avait la
-grande habitude des acrostiches, et qu'il mettait les lettres
-initiales de ses vers en lumière. Enfin il traçait au-dessus de
-tous les _y_ un petit signe courbe très délicat.
-
-Voici maintenant la conjecture que l'on peut faire, d'après ce
-manuscrit, sur les relations de Charles d'Orléans et de François
-Villon. Le _Dit de la naissance Marie_ est copié sur le premier
-feuillet des cahiers reliés qui composent le manuscrit. Mais les
-quatorze pages qui suivent sont restées en blanc. Peut-être que
-le cahier avait été remis à Villon et que le poète fut paresseux
-ou qu'il cessa de plaire à la cour. Rien ne peut être fixé à cet
-égard. Toutefois, M. Byvanck a pu constater, au moyen de remarques
-philologiques qu'il exposera tout au long, que Charles d'Orléans a
-écrit de sa main, au recto de la page qui contient le poème sur la
-_Naissance Marie_ et peu après, une réponse indirecte au _Dit_ de
-Villon, où il demandait la paix.
-
- Chascun s'esbat au mieulx mentir
- Et voulentiers je l'apprendroye,
- Mais maint mal j'en voy advenir,
- Parquoy savoir ne le vouldroye...
-
- * * * * *
-
- Paix crie; Dieu la nous ottroye!
- C'est ung trésor qu'on doit chérir,
- Tous bien s'en peuvent ensuir,
- Si faulceté ne s'y employe.
-
-On serait moins tenté d'appliquer ces vers à François Villon,
-si l'on ne savait qu'il fut menteur en attitude et en action,
-littérairement et avec ses compagnons. Il paraît peu douteux que
-Charles d'Orléans ait esquissé son portrait dans ce rondeau,
-qui fait nettement allusion aux deux premiers vers du _Grand
-Testament_.
-
- En l'an de mon trentiesme aage,
- Que toutes mes hontes j'eus beues...
-
-Voici la pièce du duc d'Orléans:
-
- Qui a toutes ses hontes beues,
- Il ne lui chault que l'on lui die.
- Il laisse passer mocquerie
- Devant ses yeulx, comme les nues.
-
- S'on le hue par my les rues,
- La teste hoche à chiere lie.
- Qui a toutes ses hontes beues,
- Il ne lui chault que l'on lui die.
-
- Truffes sont vers lui bien venues
- Quant gens rient, il faut qu'il rie
- Rougir on ne le feroit mie;
- Contenances n'a point perdues
- Qui a toutes ses hontes beues.
-
-Ce portrait est grave et triste. On n'est point surpris que le
-prince austère ait été choqué par la bouffonnerie forcée de
-François Villon. Deux esprits si différents ne pouvaient guère
-se comprendre ni s'aimer. Puis nous ne savons pas si Villon ne
-provoqua pas la mésestime du duc d'Orléans.
-
-Il ne put rester à Blois, bien qu'y ayant à la maison ducale «les
-gages». Il se dirigea vers le Bourbonnais. Nous savons qu'il passa
-à Saint-Satur, sous Sancerre, parce qu'il y releva une inscription
-tombale très naïve, qu'il replaça dans le _Grand Testament_.
-L'indication topographique, ainsi que l'a montré M. Longnon, est
-rigoureusement exacte, puisque Saint-Satur est au pied de la
-montagne où s'élève Sancerre. Puis il vint auprès du duc Jean
-II de Bourbon, qui aimait les poètes, puisqu'il correspondait
-avec Charles d'Orléans. Les comptes de la maison de Bourbon sont
-malheureusement détruits, pour cette période. Nous y aurions
-trouvé à coup sûr note de la pension que Villon reçut de Jean
-II. La _Requête_ en vers que le poète lui adressa pour avoir de
-l'argent montre bien que Villon en recevait habituellement. Mais
-il ne resta pas à la cour de Bourbon. Il alla, comme l'a reconnu
-M. Longnon, jusque dans le Dauphiné, à Roussillon, en dehors du
-royaume de France. Et il revint, toujours errant, incertain, ne
-sachant où se reposer. Dans l'été de 1461, il était prisonnier
-depuis de longs mois à Meung-sur-Loire, dans les prisons de
-l'évêque d'Orléans, Thibault d'Aussigny. Villon conseille aux
-enfants perdus, dans sa ballade, d'éviter Montpipeau, où fut
-compromis Colin de Cayeux. Montpipeau est une forteresse isolée,
-à dix kilomètres au nord de Meung. Probablement les coquillards,
-et François Villon avec eux, firent près de Montpipeau quelque
-vol ou quelque meurtre. L'affaire devait être grave, car Villon
-fut mis à l'oubliette, au pain et à l'eau, et enferré. Jamais
-il ne pardonna à l'évêque d'Orléans. Il lui parut qu'on l'avait
-traité d'horrible façon. Il prétendit avoir subi dans ce cachot
-de Meung toutes les peines de sa vie. Il s'attendait à la prison
-perpétuelle, et il maudissait Thibault d'Aussigny.
-
- Large ou estroit, moult me fut chiche.
- Tel lui soit Dieu qu'il m'a esté.
-
-Mais Charles VII, heureusement pour Villon, mourut le 22 juillet
-1461. Pour le droit de joyeux avènement, Louis XI donna des
-lettres de rémission aux prisonniers des villes où il passa après
-son sacre. Ainsi, à Reims, à Meaux, à Paris, à Bordeaux. Il
-passa à Meung le 2 octobre 1461. Nous n'avons pas la lettre de
-rémission qu'il accorda à François Villon. Elle nous aurait appris
-la série de ses délits et son dernier crime. Parmi les notes que
-le suppliant remit à la chancellerie royale, il dut indiquer
-l'affaire du collège de Navarre, pour laquelle il eut rémission,
-comme pour les autres. Villon ne se connaît plus de joie. Il
-remercie Jésus:
-
- Loué soit-il, et Nostre-Dame,
- Et Loys, le bon roy de France!
-
-Il allait pouvoir rentrer à Paris et reprendre sa chambre au
-cloître Saint-Benoît. Pourtant il écrivit le _Grand Testament_
-avant de revenir auprès de maître Guillaume de Villon. Beaucoup
-des pièces qu'il y inséra avaient été composées depuis longtemps.
-Mais divers indices montrent que, contrairement au témoignage
-de son contemporain Éloy d'Amerval, ce n'est pas à Paris qu'il
-termina son poème. Il croit d'abord que Robert d'Estouteville est
-encore prévôt de Paris en 1461, quoique le roi Charles VII lui
-eût retiré ses fonctions dès 1460, et que Louis XI eût confirmé
-sa disgrâce. Il ne fut rétabli à la charge de prévôt qu'en 1465.
-Villon parle aussi de la Maschecroüe, comme si elle était encore
-vendeuse de volailles près de la porte du Grand Châtelet. M.
-Longnon a retrouvé cette poulaillière dans les censiers du Temple.
-Elle se nommait vraiment Machico, veuve d'Arnoul Machico, et au
-moins depuis 1443 elle habitait cette maison de la Porte de Paris.
-Sa réputation était ancienne. Mais, en 1461, la Machico était
-morte, et sans doute depuis une année; sa maison était inhabitée,
-et personne ne lui avait succédé dans son commerce. François
-Villon l'ignorait aussi, et certes, s'il avait été à Paris, il
-aurait souvent passé devant la Machico, à la porte du Grand
-Châtelet.
-
-Sa dernière captivité l'avait impressionné plus fortement. Il y
-a dans le _Grand Testament_ de sérieuses préoccupations morales,
-et la tentative évidente de composer un traité édifiant. Comme
-il fallait nécessairement dans une œuvre de ce genre placer
-l'invocation traditionnelle à Notre-Dame, François Villon inséra
-dans le _Grand Testament_ la ballade qu'il fit pour sa mère. Il
-parle à la sainte Vierge au nom de sa pauvre mère illettrée. Le
-poème est admirable. Villon a su merveilleusement adapter ses
-sentiments et leur expression. Là, comme ailleurs, il a fait œuvre
-littéraire. On ne saurait demander tant de foi naïve à l'homme
-qui avait écrit, pourtant dans un moment de haute sincérité, pour
-éloigner ses amis du vol et du meurtre:
-
- Ce n'est pas ung jeu de trois mailles,
- Où va corps, et _peut-estre_ l'âme,
-
-et qui terminait son œuvre, en parlant de sa propre mort, par cet
-envoi:
-
- Prince, gent comme esmerillon,
- Sachez qu'il fist, au departir:
- Ung traict but de vin morillon,
- Quant de ce monde voult partir.
-
-Enfin, après avoir terminé le _Grand Testament_, François Villon
-rentra à Paris. On dut aussitôt copier et répandre son poème. Mais
-Villon, ayant retrouvé le chapelain de Saint-Benoît, et sa chambre
-au cloître, reprit son ancienne vie. Quoiqu'il eût «toutes ses
-hontes bues», il ne s'était pas amendé. Ce petit homme sec, noir,
-futé et prudent, ayant repris sa tonsure depuis que la justice
-laïque l'avait fait entièrement raser, continuait à errer dans
-la cité, et n'oubliait pas ses vieilles haines. La rancune est
-son moindre défaut. M. Longnon a eu le bonheur de le retrouver en
-novembre 1463.
-
-François Villon vint visiter un soir, vers six heures, Robin
-Dogis, à un hôtel où pendait l'enseigne du Chariot, dans la rue
-des Parcheminiers. Il demanda à Robin Dogis de lui donner à
-souper. Avec eux mangèrent Rogier Pichart et Hutin du Moustier,
-qui fut plus tard sergent à verge au Châtelet. Pendant le souper,
-ils convinrent tous qu'ils iraient passer la soirée dans la
-chambre de maître François Villon. Vers sept ou huit heures
-donc, ils quittèrent l'hôtel du Chariot, et s'en allèrent à
-Saint-Benoît, par la rue Saint-Jacques. On ne sait si François
-Villon conseilla à ses compagnons une mauvaise plaisanterie,
-mais il y a tout lieu de le croire. Car ils s'arrêtèrent devant
-la fenêtre de l'écritoire de maître François Ferrebourg (qui
-est le même que le François Ferrebouc, licencié en droit canon,
-examinateur dans l'affaire du collège de Navarre). Là, Rogier
-Pichart se mit à railler les clercs de François Ferrebourg,
-les insulta et cracha dans leur écritoire par la fenêtre. Les
-clercs sortirent, la chandelle allumée au poing, criant: «Quels
-paillards sont-ce là?» Et Rogier Pichart leur demanda s'ils
-voulaient acheter des flûtes, entendant qu'il leur donnerait des
-coups de bâton. Il y eut une bagarre. Les clercs saisirent Hutin
-du Moustier et l'entraînèrent dans l'hôtel de Ferrebourg, tandis
-qu'il hurlait: «Au meurtre! on me tue! je suis mort!» Les cris
-firent sortir François Ferrebourg, qui heurta Robin Dogis, et
-en reçut un coup de dague. Puis Robin laissa Ferrebourg à terre
-et remonta la rue Saint-Jacques. Il retrouva Rogier Pichart
-devant l'église Saint-Benoît. François Villon était rentré, et
-Rogier s'était enfui, la rixe devenant sérieuse. Robin Dogis dit
-à Rogier Pichart «qu'il estoit ung très mauvais paillart» et
-rentra se coucher à l'hôtel du Chariot. Plus tard, Dogis, étant
-sujet savoyard, obtint rémission pour l'entrée à Paris du duc de
-Savoie. On voit bien que, dans cette affaire, Rogier Pichart fut
-l'agresseur, et que François Villon disparut aussitôt qu'on se
-battit. Dogis appela Pichart «paillard» pour l'avoir laissé seul
-aux prises avec les clercs après avoir été la cause du tumulte.
-Mais le véritable instigateur de l'injure dut être François
-Villon. Il avait de la rancune contre François Ferrebourg, comme
-il en avait contre François de La Vacquerie. Tous deux avaient
-ordonné contre lui des poursuites pour le vol du collège de
-Navarre. C'étaient des griefs que Villon n'oubliait pas. Ainsi il
-ne reçut pas ses compagnons dans sa chambre de Saint-Benoît, après
-la rixe. Il craignait probablement d'être encore une fois accusé.
-
-Cette date de novembre 1463 est la dernière où l'on trouve la
-preuve de l'existence de François Villon. Il nous dit, en 1461,
-qu'il était malade, qu'il toussait. Peut-être qu'il mourut vers
-l'année 1464. Le testament de maître Guillaume de Villon, dressé
-en 1468, est malheureusement perdu. On y aurait eu des détails
-sur François Villon, s'il était encore vivant. Suivant Rabelais,
-il se serait retiré sur ses vieux jours à Saint-Maixent, en
-Poitou; mais les autres anecdotes que conte Rabelais sur Villon
-sont apocryphes, et il est difficile d'admettre que Rabelais
-ait reçu celle-là par une tradition orale de Saint-Maixent. Il
-est plus probable que François Villon mourut, encore jeune, à
-Saint-Benoît-le-Bétourné. Si sa vie s'était prolongée bien au delà
-de 1463, il aurait laissé d'autres œuvres pour la première édition
-de ses poèmes en 1489.
-
-Telle est donc la biographie de François Villon, encore imparfaite
-sans doute et pleine de lacunes; mais elle permet de juger plus
-sérieusement l'homme à côté de son œuvre. Il passa dans des
-sociétés bien différentes, fut écolier de l'Université, ami des
-procureurs, du prévôt de Paris et reçu chez sa femme, et mena une
-vie paisible avec le chapelain de Saint-Benoît. En même temps,
-il fréquentait les écoliers turbulents et les compagnons de la
-Coquille. Devenu criminel, il sut pourtant se faire accueillir
-chez Charles d'Orléans et Jean de Bourbon. Deux ans après qu'il
-avait écrit une œuvre de repentir, il se faisait encore venger
-par ses compagnons d'un souvenir rancunier de sa mauvaise vie. La
-complication d'une pareille existence, la difficulté de composer
-des attitudes pour ces différentes sociétés, le goût même pour une
-mascarade continuelle, font voir que François Villon n'avait pas
-l'âme naïve. Il posséda au plus haut point la belle expression
-littéraire. C'était un grand poète. Dans un siècle où la force,
-le pouvoir et le courage avaient seuls quelque valeur, il fut
-petit, faible, lâche, il eut l'art du mensonge. S'il fut subtil
-par perversité, c'est de sa perversité même que sont nés ses plus
-beaux vers.
-
-
-
-
-ROBERT LOUIS STEVENSON
-
-
-
-
-ROBERT LOUIS STEVENSON
-
-
-Je me souviens clairement de l'espèce d'émoi d'imagination où me
-jeta le premier livre de Stevenson que je lus. C'était _Treasure
-Island_. Je l'avais emporté pour un long voyage vers le Midi.
-Ma lecture commença sous la lumière tremblotante d'une lampe de
-chemin de fer. Les vitres du wagon se teignaient du rouge de
-l'aurore méridionale quand je m'éveillai du rêve de mon livre,
-comme Jim Hawkins, au glapissement du perroquet: «_Pieces of
-eight! pieces of eight!_» J'avais devant les yeux John Silver,
-_with a face as big as a ham--his eye a mere pinpoint in his big
-face, but gleaming like a crumb of glass_. Je voyais le visage
-bleu de Flint, râlant, ivre de rhum, à Savannah, par une journée
-chaude, la fenêtre ouverte; la petite pièce ronde de papier,
-découpée dans une Bible, noircie à la cendre, dans la paume
-de Long John; la figure couleur de chandelle de l'homme à qui
-manquaient deux doigts; la mèche de cheveux jaunes flottant au
-vent de la mer sur le crâne d'Allardyce. J'entendais les deux
-ahans de Silver plantant son couteau dans le dos de la première
-victime; et le chant vibrant de la lame d'Israël Hands clouant
-au mât l'épaule du petit Jim; et le tintement des chaînes des
-pendus sur Execution Dock; et la voix mince, haute, tremblante,
-aérienne et douce s'élevant parmi les arbres de l'île pour chanter
-plaintivement: «_Darby M'Graw! Darby M'Graw!_»
-
-Alors je connus que j'avais subi le pouvoir d'un nouveau créateur
-de littérature et que mon esprit serait hanté désormais par des
-images de couleur inconnue et des sons point encore entendus. Et
-cependant ce trésor n'était pas plus attirant que les coffres d'or
-du Capitaine Kidd; je connaissais le crâne cloué sur l'arbre dans
-_The Gold Bug_; j'avais vu Blackbeard boire du rhum, comme le
-Capitaine Flint, dans le récit d'Oexmelin; je retrouvais Ben Gunn,
-changé en homme sauvage, comme Ayrton dans l'île Tabor; je me
-souvenais de la mort de Falstaff, agonisant comme le vieux pirate,
-et des paroles de Mrs. Quickly:
-
- _«A parted even just betwen twelve and one, e'en at the turning o'
- the tide; for after I saw him fumble with the sheets, and play with
- flowers, and smile upon his fingers' ends, I knew there was but one
- way; for his nose was as sharp as a pen and' a babbled of green
- fields.».... «They say, he cried out of sack.»--«Ay, that' a did.»_
-
-J'avais entendu ce même ballottement des pendus noircis par le
-hâle, dans la ballade de François Villon; et l'attaque de la
-maison solitaire, au milieu de la nuit, me rappelait le conte
-populaire, _The Hand of Glory_. «Tout est dit, depuis six mille
-ans qu'il y a des hommes, et qui pensent.» Mais ceci était dit
-avec un accent nouveau. Pourquoi, et quelle était l'essence de ce
-pouvoir magique? C'est ce que je voudrais tâcher de montrer dans
-ces quelques pages.
-
-On pourrait caractériser la différence de l'ancien régime en
-littérature et de nos temps modernes par le mouvement inverse du
-style et de l'orthographe. Il nous paraît que tous les écrivains
-du quinzième et du seizième siècle usaient d'une langue admirable,
-alors qu'ils écrivaient les mots chacun à leur manière, sans se
-soucier de leur forme. Aujourd'hui que les mots sont fixés et
-rigides, vêtus de toutes leurs lettres, corrects et polis, dans
-leur orthographe immuable, comme des invités de soirée, ils ont
-perdu leur individualisme de couleur. Les gens s'habillaient
-d'étoffes différentes: maintenant les mots, comme les gens, sont
-habillés de noir. On ne les distingue plus beaucoup. Mais ils sont
-tous correctement orthographiés. Les langues, comme les peuples,
-parviennent à une organisation de société raffinée d'où on a banni
-les bariolages indécents. Il n'en est pas autrement des histoires
-ou des romans. L'orthographe de nos contes est parfaitement
-régulière; nous les façonnons suivant des modèles exacts.
-
- _The actors are, it seems, the usual three,_
-
-dit George Meredith. Il y a une _manière_ de raconter et de
-décrire. L'humanité littéraire suit si volontiers les routes
-tracées par les premiers découvreurs que la comédie n'a guère
-changé depuis la «maquette» fabriquée par Ménandre, ni le roman
-d'aventures depuis l'esquisse que Pétrone a dessinée. L'écrivain
-qui rompt l'orthographe traditionnelle prouve véritablement sa
-force créatrice. Or, il faut bien se résigner: on ne peut jamais
-changer que l'orthographe des phrases et la direction des lignes.
-Les idées et les faits restent les mêmes, comme le papier et
-l'encre. Ce qui fait la gloire de Hans Holbein dans le dessin de
-la famille de Thomas Morus, ce sont les courbes qu'il a imaginé
-de faire décrire à son calame. La matière de la Beauté est restée
-identique depuis le Chaos. Le poète et le peintre sont des
-inventeurs de formes: ils se servent des idées communes et des
-visages de tout le monde.
-
-Prenez maintenant le livre de Robert Louis Stevenson. Qu'est-ce?
-Une île, un trésor, des pirates. Qui raconte? Un enfant à qui
-arriva l'aventure. Odysseus, Robinson Crusoe, Arthur Gordon Pym
-ne s'en seraient pas tirés d'autre manière. Mais ici il y a un
-entrecroisement de récits. Les mêmes faits sont exposés par deux
-narrateurs--Jim Hawkins et le docteur Livesey. Robert Browning
-avait déjà imaginé quelque chose de semblable dans _the Ring
-and the Book_. Stevenson fait jouer en même temps le drame par
-ses récitants; et au lieu de s'appesantir sur les mêmes détails
-saisis par d'autres personnes, il ne nous présente que deux ou
-trois points de vue différents. Puis l'obscurité est faite à
-l'arrière-plan, pour nous donner l'incertitude du mystère. Nous ne
-savons pas exactement ce qu'avait fait Billy Bones. Deux ou trois
-touches de Silver suffisent pour nous inspirer le regret ardent
-d'ignorer à jamais la vie de Captain Flint et de ses compagnons
-de fortune. Qu'était-ce que la négresse de Long John, et dans
-quelle auberge de quelle ville d'Orient retrouverons-nous, avec un
-tablier de cuisinier, _the seafaring man with one leg_? L'art,
-ici, consiste à ne point dire. J'ai eu une triste déception le
-jour où j'ai lu dans Charles Johnson la vie de Captain Kidd:
-j'aurais préféré ne la lire jamais. Je suis sûr de ne jamais
-lire la vie de Captain Flint ou de Long John. Elles reposent,
-informulées, dans le tombeau du Mont Pala, dans l'île d'Apia.
-
- _And may I
- And all my pirates share the grave
- Where these and their creations lie!_
-
-Ces espèces de silences du récit, qui sont peut-être ce qu'il y a
-de plus passionnant dans les fragments du _Satiricon_, Stevenson
-a su les employer avec une extraordinaire maîtrise. Ce qu'il ne
-nous dit pas de la vie d'Alan Breck, de Secundra Dass, d'Olalla,
-d'Attwater, nous attire plus que ce qu'il nous en dit. Il sait
-faire surgir les personnages des ténèbres qu'il a créées autour
-d'eux.
-
-Mais pourquoi le récit même, en dehors de la composition, et des
-coupures de silence qui y sont ménagées, a-t-il cette intensité
-particulière qui ne vous permet pas de déposer un livre de
-Stevenson quand vous l'avez pris en main? J'imagine que le
-secret de ce pouvoir a été transmis de Daniel De Foe à Edgar Poe
-et à Stevenson, et que Charles Dickens en a eu quelques lueurs
-dans _Two Ghost Stories_. C'est essentiellement l'application
-des moyens les plus simples et les plus réels aux sujets les
-plus compliqués et les plus inexistants. Le récit minutieux de
-l'apparition de Mrs. Veal, le compte rendu scrupuleux du cas de
-M. Valdemar, l'analyse patiente de la faculté monstrueuse de
-Dr. Jekyll, sont les exemples les plus frappants de ce procédé
-littéraire. L'illusion de réalité naît de ce que les objets qu'on
-nous présente sont ceux que nous voyons tous les jours, auxquels
-nous sommes bien accoutumés; la puissance d'impression, de ce
-que les rapports entre ces objets familiers sont soudainement
-modifiés. Faites croiser à un homme l'index par-dessus le médius
-et mettez une bille entre les extrémités des doigts croisés: il
-en sentira deux, et sa surprise sera beaucoup plus grande que
-lorsque M. Robert Houdin fait jaillir une omelette ou cinquante
-mètres de ruban d'un chapeau préparé à l'avance. C'est que cet
-homme connaît parfaitement ses deux doigts et la bille: il ne
-doute donc point de la réalité de ce qu'il essaie. Mais les
-rapports de ses sensations sont changés: voilà où il est touché
-par l'extraordinaire. Ce qu'il y a de plus saisissant dans _The
-Journal of the Plague_, ce ne sont ni les fosses prodigieuses
-creusées dans les cimetières, ni les entassements de cadavres, ni
-les portes marquées de croix rouges, ni les appels de cloche des
-enterreurs des morts, ni les affres solitaires des fuyards, ni
-même _the blazing star, of a faint dull, languid colour, and its
-motion very heavy, solemn, and slow_. Mais l'épouvante est extrême
-dans ce récit: le sellier, parmi le profond silence des rues,
-entre dans la cour de la maison de poste. Un homme est au coin;
-un autre à la fenêtre; un autre à la porte du bureau. Tous trois
-regardent, au centre de la cour, une petite bourse de cuir, avec
-deux clefs qui y pendent; personne _n'ose_ y toucher. Enfin l'un
-d'eux se décide, saisit la bourse avec des pincettes rougies au
-feu, et l'ayant brûlée fait tomber le contenu dans un seau plein
-d'eau. _The money, as I remember_, dit De Foe, _was about thirteen
-shillings, and some smooth groats and brass farthings_. Voilà
-une pauvre aventure des rues--une bourse abandonnée--mais toutes
-les conditions d'action sont modifiées, et aussitôt l'horreur de
-la peste nous entoure. Deux des incidents les plus terrifiants
-en littérature sont la découverte par Robinson de l'empreinte
-d'un pied inconnu dans le sable de son île, et la stupeur de Dr.
-Jekyll, reconnaissant, à son réveil, que sa propre main, étendue
-sur le drap de son lit, est devenue la main velue de M. Hyde. Le
-sentiment du mystère dans ces deux événements est insurmontable.
-Et pourtant aucune force psychique n'y paraît intervenir: l'île
-de Robinson est inhabitée--il ne devrait y avoir là d'empreinte
-d'autre pied que du sien; le docteur Jekyll n'a pas au bout du
-bras, dans l'ordre naturel des choses, la main velue de M. Hyde.
-Ce sont de simples oppositions de fait.
-
-Je voudrais en arriver maintenant à ce que cette faculté a
-de spécial chez Stevenson. Si je ne me trompe, elle est plus
-saisissante et plus magique chez lui que chez tous les autres. La
-raison m'en paraît être dans le romantisme de son réalisme. Autant
-vaudrait écrire que le réalisme de Stevenson est parfaitement
-irréel, et que c'est pour cela qu'il est tout-puissant. Stevenson
-n'a jamais regardé les choses qu'avec les yeux de son imagination.
-Aucun homme n'a la figure comme un jambon; l'étincellement des
-boutons d'argent d'Alan Breck, lorsqu'il saute sur le vaisseau
-de David Balfour, est hautement improbable; la rigidité de la
-ligne de lumière et de fumée des flammes de chandelles dans le
-duel du _Master of Ballantrae_ ne pourrait s'obtenir dans une
-chambre d'expériences; jamais la lèpre n'a ressemblé à la tache
-de lichen que Keawe découvre sur sa chair; quelqu'un croira-t-il
-que Cassilis, dans _the Pavilion on the Links_, ait pu voir luire
-dans les prunelles d'un homme la clarté de la lune, _though he
-was a good many yards distant_? Je ne parle point d'une erreur
-que Stevenson avait reconnue lui-même, et par laquelle il fait
-accomplir à Alison une chose impraticable: «_She spied the sword,
-picked it up... and thrust it to the hilt into the frozen ground_».
-
-Mais ce ne sont pas là, en vérité, des erreurs: ce sont des images
-plus fortes que les images réelles. Nous avions trouvé chez bien
-des écrivains le pouvoir de hausser la réalité par la couleur des
-mots; je ne sais pas si on trouverait ailleurs des images qui,
-sans l'aide des mots, sont plus violentes que les images réelles.
-Ce sont des images romantiques, puisqu'elles sont destinées à
-accroître l'éclat de l'action par le décor; ce sont des images
-irréelles, puisqu'aucun œil humain ne saurait les voir dans le
-monde que nous connaissons. Et cependant elles sont, à proprement
-parler, la quintessence de la réalité.
-
-En effet, ce qui reste en nous d'Alan Breck, de Keawe, de Thevenin
-Pensete, de John Silver, c'est ce pourpoint aux boutons d'argent,
-cette tache irrégulière de lichen, stigmate de la lèpre, ce crâne
-chauve avec sa double touffe de cheveux rouges, cette face large
-comme un jambon, avec les yeux scintillants comme des éclats de
-verre. N'est-ce pas là ce qui les dénote dans notre mémoire? ce
-qui leur donne cette vie factice qu'ont les êtres littéraires,
-cette vie qui dépasse tellement en énergie la vie que nous
-percevons avec nos yeux corporels qu'elle anime les personnes qui
-nous entourent? Car l'agrément et l'intérêt que nous éprouvons
-dans les autres est excité, la plupart du temps, par leur
-degré de ressemblance avec ces êtres littéraires, par la teinte
-romantique qui se répand sur eux. Nos contemporains existent avec
-d'autant plus de force, nous apparaissent avec d'autant plus
-d'individualité, que nous les attachons plus étroitement à ces
-créations irréelles des temps anciens. Cette haleine littéraire
-fait fleurir toutes nos affections en beauté. Nous vivons rarement
-avec plaisir de notre vraie vie. Nous essayons presque toujours
-de mourir d'une autre mort que de la nôtre. C'est une sorte de
-convention héroïque qui donne de l'éclat à nos actions. Quand
-Hamlet saute dans la tombe d'Ophélie, il songe à sa propre saga,
-et s'écrie:
-
- _It is I, Hamlet the Dane!_
-
-Et combien se sont enorgueillis de vivre de la vie d'Hamlet,
-qui voulait vivre de la vie d'Hamlet le Danois. Souvenez-vous
-de Peer Gynt, qui ne peut pas vivre de sa propre vie, et qui,
-revenu dans son pays, vieux et inconnu, voit vendre à l'encan
-les accessoires de sa propre légende. Nous devrions être
-reconnaissants à Stevenson pour avoir élargi le cercle de ces
-amis de l'irréel. Ceux qu'il nous a donnés sont stigmatisés si
-vivement par son réalisme romantique que nous risquons fort de ne
-jamais les rencontrer ici-bas. Souvent nous voyons Don Quichotte,
-_de complexion recia, seco de carnes, enjuto de rostro_; ou Frère
-Jean des Entommeures, _hault, maigre, bien fendu de gueulle, bien
-advantaigé en nez_; ou le prince Hal, avec _a villainous trick
-of his eye and a foolish hanging of his nether-lip_: tous traits
-de visage et de corps que la nature a mis en réserve pour nous,
-et qu'elle nous montrera souvent encore. La valeur imaginative
-résulte du choix et de la couleur des mots, de la coupure de la
-phrase, de leur appropriation au personnage qu'ils décrivent; et
-cette combinaison artistique est si miraculeuse que ces traits
-communs et fréquents dénotent pour l'éternité Don Quichotte, Frère
-Jean, le Prince Hal: ils leur appartiennent, c'est à eux que nous
-sommes obligés d'aller les demander.
-
-Rien de pareil pour ceux que nous a créés Stevenson. Nous ne
-pouvons modeler personne à leur image, parce qu'elle est trop
-vive et trop singulière, ou qu'elle est liée au costume, à un jeu
-de lumière, à un accessoire de théâtre, pourrait-on dire. Je me
-souviens que lorsqu'on fit jouer ici la pièce de John Ford, _'T
-is pity she's a whore_, nous supposâmes qu'il faudrait piquer sur
-le poignard de Giovanni un vrai cœur sanglant. A la répétition,
-l'acteur entra, brandissant au bout de sa dague un cœur de mouton
-frais. Nous demeurâmes stupéfaits. Au delà de la rampe, sur la
-scène, parmi les décors, rien ne ressemblait moins à un cœur
-qu'un vrai cœur. Ce morceau de viande avait l'air d'une pièce de
-boucherie, toute violette. Ce n'était point le cœur saignant de
-la belle Annabella. Nous pensâmes alors que, puisqu'un vrai cœur
-paraissait faux en scène, un faux cœur devait paraître vrai. On
-fit le cœur d'Annabella avec un morceau de flanelle rouge. La
-flanelle était découpée selon la forme qu'on voit sur les images
-saintes. Le rouge était d'un éclat incomparable, tout à fait
-différent de la couleur du sang. Quand nous vîmes paraître une
-seconde fois Giovanni avec sa dague, nous eûmes tous un petit
-frémissement d'angoisse, car c'était bien là, à n'en pas douter,
-le cœur sanglant de la belle Annabella. Il me semble que les
-personnages de Stevenson ont justement cette espèce de réalisme
-irréel. La large figure luisante de Long John, la couleur blême du
-crâne de Thevenin Pensete s'attachent à la mémoire de nos yeux en
-vertu de leur irréalité même. Ce sont des fantômes de la vérité,
-hallucinants comme de vrais fantômes. Notez en passant que les
-traits de John Silver hallucinent Jim Hawkins, et que François
-Villon est hanté par l'aspect de Thevenin Pensete.
-
-J'ai essayé de montrer jusqu'ici comment la puissance de Stevenson
-et de quelques autres résultait du contraste entre l'ordinaire
-des moyens et l'extraordinaire de la chose signifiée; comment
-le réalisme des moyens chez Stevenson a une vivacité spéciale;
-comment cette vivacité naît de l'irréalité du réalisme de
-Stevenson. Je voudrais aller encore un peu plus loin. Ces images
-irréelles de Stevenson sont l'essence de ses livres. Comme le
-fondeur de cire perdue coule le bronze autour du «noyau» d'argile,
-Stevenson coule son histoire autour de l'image qu'il a créée.
-La chose est très visible dans _The Sire de Malétroit's Door_.
-Le conte n'est qu'un essai d'explication de cette vision: une
-grosse porte de chêne, qui semble encastrée dans le mur, cède
-au dos d'un homme qui s'y appuie, tourne silencieusement sur
-des gonds huilés et l'enferme automatiquement dans des ténèbres
-inconnues. C'est encore une porte qui hante d'abord l'imagination
-de Stevenson au début de _Dr. Jekyll and Mr. Hyde_. Dans _The
-Pavilion on the Links_, le seul intérêt du récit c'est le mystère
-d'un pavillon fermé, solitaire au milieu des dunes, avec des
-lumières errantes derrière ses volets clos. _The New Arabian
-Nights_ sont construites autour de l'image d'un jeune homme, qui
-entre la nuit dans un bar avec un plateau de tartes à la crème.
-Les trois parties de _Will o' the Mill_ sont essentiellement
-faites avec une file de poissons argentés qui descendent le
-courant d'une rivière, une fenêtre éclairée dans la nuit bleue
-(_one little oblong patch of orange_) et le profil d'une voiture,
-_and above that a few black pine tops, like so many plumes_.
-Le danger d'un tel procédé de composition, c'est que le récit
-n'ait pas l'intensité de l'image. Dans _The Sire de Malétroit's
-Door_, l'explication est fort au-dessous de la vision. Quant aux
-tartes à la crème de _Suicide Club_, Stevenson a renoncé à dire
-pourquoi elles étaient là. Les trois parties de _Will o' the
-Mill_ sont juste à la hauteur de leurs images, qui semblent ainsi
-être de véritables symboles. Enfin, dans les romans, _Kidnapped_,
-_Treasure Island_, _The Master of Ballantrae_, etc., le récit est
-incontestablement très supérieur à l'image, qui cependant a été
-son point de départ.
-
-Maintenant le créateur de tant de visions repose dans l'île
-fortunée des mers australes.
-
- Ἐν νἠσοις μαϰαρῶν σἐ φασιν εἶναι
-
-Hélas! nous ne verrons plus rien avec _his mind's eye_. Toutes
-les belles fantasmagories qu'il avait encore en puissance
-sommeillent dans un étroit tombeau polynésien, non loin d'une
-frange étincelante d'écume: dernière imagination, peut-être aussi
-irréelle, d'une vie douce et tragique. «_I do not see much chance
-of our meeting in the flesh_», m'écrivait-il. C'était tristement
-vrai. Il reste entouré pour moi d'une auréole de rêve. Et ces
-quelques pages ne sont que l'essai d'explication que je me suis
-donnée des rêves que m'inspirèrent les images de _Treasure Island_
-par une radieuse nuit d'été.
-
-
-
-
-GEORGE MEREDITH
-
-
-
-
-GEORGE MEREDITH
-
-I
-
-
-Je sens bien qu'il faut présenter M. Meredith au public français,
-et j'y trouve une grande difficulté. Les œuvres du comte Tolstoï
-sont dans toutes les mains; les drames de Henrik Ibsen ont
-été joués et acclamés à Paris; il est facile au lecteur de se
-reporter à des traductions. Rien de pareil pour les livres de M.
-Meredith. On ne les connaît point ici. Il y a sept ans, on ne
-les connaissait point en Angleterre. J'entends que le public des
-romans ne trouvait pas encore d'intérêt à ceux de George Meredith.
-Mais les plus nobles écrivains anglais, Swinburne, Henley, Robert
-Louis Stevenson, s'inclinaient dès longtemps devant lui avec
-déférence. Car George Meredith publie depuis 1849, et on peut dire
-que son premier chef-d'œuvre date de 1856.
-
-Les raisons de l'indifférence de la masse à l'égard de tels livres
-sont aisées à dire. Le langage de George Meredith est d'une
-extrême difficulté, par suite de la complexité des idées qui se
-pressent dans ses phrases. Toutes les nuances de sentiment,
-toutes les antinomies d'esprit, toutes les constructions
-d'imagination sont exprimées avec une richesse de métaphores qu'on
-retrouverait seulement dans les œuvres de l'époque d'Élisabeth.
-Ses personnages parlent une langue si individuelle qu'on reconnaît
-le mode de la pensée française dans le babil de l'exquise Renée
-(_Beauchamp's Career_), et la gauche lourdeur de la réflexion
-allemande dans les balbutiements mignons de la petite princesse
-Ottilia (_Harry Richmond_). Le mécanisme de l'intelligence est
-si minutieusement étudié dans _One of our Conquerors_ que les
-cinquante premières pages sont consacrées à nous énumérer toutes
-les associations d'idées qui naissent dans la tête de M. Victor
-Radnor à la vue d'une tache de boue sur son gilet blanc. Enfin,
-et pour en venir à l'essence même de son œuvre, George Meredith a
-traité les problèmes du radicalisme dans _Beauchamp's Career_, du
-socialisme dans _The Tragic Comedians_ (l'histoire de Ferdinand de
-Lassalle), de l'esprit révolutionnaire dans _Vittoria_, des années
-d'apprentissage d'un jeune homme dans _Richard Feverel_ et _Harry
-Richmond_; et dans _l'Égoïste_, qui est un livre unique au monde,
-il a exploré le plus terrible mystère du cœur humain. Tout cela
-était bien ardu pour des lecteurs accoutumés aux émotions plus
-simples et plus faciles que leur donnaient les romans de Charles
-Dickens et de George Éliot.
-
-Comment donc M. Meredith a-t-il été accepté du public? D'abord,
-par les efforts et les articles répétés de Swinburne, de Henley,
-de Stevenson, et de beaucoup d'autres encore; ensuite, par la
-force des conflits en jeu dans son œuvre, par la puissance
-passionnelle de ses héros qui égalent les plus fortes créations
-des poètes du XVIe siècle, par le charme pénétrant de ses femmes:
-Rose Jocelyn, Lucy Desborough, Clara Middleton, «douces créatures
-aux doux noms, écrit Stevenson, les filles de George Meredith»;
-et surtout parce que la poussée d'un génie qui ne cesse de se
-développer durant plus de trente ans à travers douze grands romans
-et quatre volumes de poèmes doit être finalement irrésistible.
-
-
-II
-
-Tandis que le train m'emportait assez lentement vers Dorking, je
-cherchais le mot caractéristique dans l'œuvre de George Meredith
-et la tendance générale de ses livres. Et je me rappelai ce cri à
-la fin des cinquante sonnets qui composent le poème de _l'Amour
-moderne_:
-
- _More brain, o Lord, more brain!_
-
-La femme n'a pas assez de cerveau. Elle ne peut pas comprendre
-l'homme. Il faut qu'elle se hausse jusqu'à son intellectualisme.
-Les cordes de la lyre sur laquelle jouait l'Amour ne rendent plus
-qu'un son discordant.
-
-Concevons une nouvelle corde «ajoutée dans la pensée»:
-alors, l'harmonie sera rétablie, et l'amour pénétrera dans
-l'intelligence; deviendra, en vérité, un bien commun à la femme et
-à l'homme. Mais «le sens des femmes est encore tout mêlé de leurs
-sens». Que la femme augmente son cerveau pour comprendre l'homme;
-que l'homme augmente son cerveau pour comprendre la Nature. «Je
-joue pour des saisons, non des éternités, dit la nature, souriant
-sur son chemin... Vers sa rose mourante elle laisse tomber un
-regard de tendresse et passe, à peine une lueur de souvenir dans
-la prunelle... Car elle connaît très profondément les lois de la
-croissance, elle dont les mains portent ici un sac de graines,
-là une urne... Cette leçon de notre seule amie visible, ne
-pouvons-nous pas l'apprendre à nos cœurs insensés?» Mais «nous
-ne nous nourrissons pas des heures qui s'avancent et nos cœurs
-désirent les jours enterrés». Nous résistons à la Nature parce que
-nous ne la comprenons pas assez. _More brain, o Lord, more brain!_
-L'activité exaltée du cerveau fera cesser l'éternel conflit,
-l'incompréhension entre l'homme et la femme, entre les sociétés
-factices et les passions de la nature.
-
-
-III
-
-Et l'homme que j'allais voir a exalté son activité cérébrale au
-delà de toutes les limites humaines.
-
-Près de Dorking, au pied de la colline de Box-Hill, en face
-des prairies blondissantes de Surrey, semées d'arbres trapus,
-mamelonnés, d'un doux vert d'émeraude, entre des ormes et des
-frênes, la maison de George Meredith est nichée contre la pente
-fertile du sol. Plus haut, sur le versant de la colline, après
-des massifs de bleuets et de coquelicots, un cottage de bois,
-à deux pièces seulement. C'est là que M. Meredith travaille.
-Jadis, il y couchait. Il s'y enferme depuis dix heures du matin
-jusqu'à six heures du soir. Il interdit, sous peine de son plus
-sévère déplaisir, qu'on le dérange pendant cette période de la
-journée. Même son fidèle Cole, son domestique, «le meilleur
-de l'Angleterre», qui le sert depuis quatorze ans, n'oserait
-affronter l'orage. S'il y a urgence, on communique de la maison
-avec M. Meredith par une sonnerie électrique et un appareil
-téléphonique.
-
-Je fus d'abord frappé du résultat d'une telle surchauffe
-cérébrale, quand je vis s'avancer M. Meredith, qui venait de
-quitter la page commencée. M. Meredith est de haute taille; les
-cheveux et la barbe sont gris; la figure droite, belle, imposante,
-les yeux d'un bleu profond: mais ces yeux, pendant les premières
-minutes où il me parla, étaient littéralement _ivres de pensée_.
-
-En me conduisant vers sa cellule, M. Meredith me dit: «On prétend
-que le cerveau se fatigue. N'en croyez rien. Le cerveau ne se
-lasse jamais. C'est l'estomac qu'on surmène. Et moi, je suis né
-avec un mauvais estomac», ajouta-t-il en souriant.
-
-Dans le cabinet de travail, une grande baie vitrée s'ouvre sur les
-larges pâturages et les bouquets de grands arbres bas du gras pays
-de Surrey; une autre petite fenêtre donne sur un taillis noir de
-pins qui gravissent la colline. C'est là qu'est la table où écrit
-M. Meredith. «Le cerveau a besoin d'obscurité pour que les pensées
-puissent jaillir et se mouvoir librement», m'a-t-il dit.
-
-Il ne cessait de regarder un oiseau qui volait, infatigable,
-çà et là, à travers le ciel. «Voyez-vous cet oiseau, me dit
-M. Meredith, il m'intéresse extraordinairement; tout le jour,
-il volète sans jamais se poser, sans jamais s'arrêter: nous
-l'appelons _swift_ (martinet); et chaque fois que je le regarde,
-je pense que son mouvement éternel est semblable au mouvement
-inlassable de notre cerveau qui ne se pose et ne s'arrête jamais
-(_just like the flitting of the brain_).»
-
-Je ne sais comment je vins à parler de la vieille tour d'Utrecht,
-dont la grosse cloche ne sonne qu'à la mort du roi.--«Et je ne
-voudrais pas qu'elle sonnât même alors, s'écria M. Meredith. Je
-hais le son des cloches (_loathe the bells_), avec leur rythme
-persistant; à Bruges, je m'en souviens, elles m'empêchaient de
-_penser_ pendant la nuit; oh! je les hais!».
-
-A une intelligence si constamment tendue, on voit bien que les
-figures et les voix doivent se présenter avec une intensité
-hallucinatoire. Balzac annonçait à ses visiteurs la mort de Lucien
-de Rubempré, les larmes aux yeux. M. Meredith a vécu dans son
-cottage de bois avec tous les personnages qui sont sortis de son
-imagination.
-
-Parmi cette solitude de cloître, devant la petite fenêtre obscure,
-il a écrit sous leur dictée. «Quand le père de Harry Richmond
-est venu me trouver d'abord, m'a-t-il dit, quand j'ai entendu
-la pompeuse parole de ce fils d'un duc de sang royal et d'une
-actrice de dix-sept ans, je me souviens d'avoir ri aux éclats.»
-(_I perfectly roared with laughter._) Puis, comme nous causions
-de Renée dans _Beauchamp's Career_: «N'est-ce pas que c'était une
-délicieuse créature? Je crois que je suis encore un peu amoureux
-d'elle.» (_Was she not a sweet girl? I think I am a little in love
-with her yet._)
-
-Et c'est ici le lieu de fixer le caractère le plus étrange et le
-plus frappant de la conversation de M. Meredith. Son langage est
-semblable à celui de ses personnages qui traduisent en anglais
-ce qu'ils ont pensé en italien, en allemand ou en français. On
-éprouve vivement que M. Meredith traduit ce qu'il dit, et que ses
-métaphores sont le résultat d'une transposition de signes. En
-d'autres termes, de même que le calculateur Jacques Inaudi ne se
-sert pas de chiffres pour son travail mental, mais de symboles qui
-lui sont propres, M. Meredith ne pense ni en anglais, ni en aucune
-langue connue: il pense en _meredith_. Et comme Inaudi transcrit
-en chiffres le résultat de ses opérations, M. Meredith traduit en
-paroles son mouvement cérébral, donnant ainsi le spectacle de la
-fonction intellectuelle la plus prodigieuse de ce siècle.
-
-
-IV
-
-La substance de ce qu'il m'a dit? Comment pourrais-je la donner?
-L'évolution du génie mène à un point où les paroles n'ont plus
-pour celui qui les emploie le sens qu'on leur prête. Pour des
-hommes tels que Tolstoï, Ibsen, Meredith, les mots _intelligence_,
-_amour_, _nature_, enveloppent beaucoup plus d'idées que nous
-ne saurions concevoir. La dernière simplicité de l'art et de la
-philosophie dissimule un _nexus_ d'expériences et de méditations
-que leur première simplicité ne soupçonnait pas. Renan, à la
-fin de sa vie, se rencontre mélancoliquement avec un pauvre
-Gavroche qui dit les mêmes choses, presque avec les mêmes mots.
-M. Meredith m'a parlé de la leçon que donnait la nature à ceux
-qui avaient appris à la voir, du conflit de l'homme avec la
-femme qui ne comprend encore que «l'épiderme de la paume du
-mâle», et de l'incessant vol du martinet à travers le ciel.
-Invinciblement, je me souvenais des paroles d'Agur, fils d'Iaké,
-au livre des _Proverbes_, et des choses qu'il déclare les plus
-incompréhensibles et les plus merveilleuses: la trace de l'oiseau
-dans l'air, et la trace de l'homme dans la vierge. Et je me
-souvenais aussi de la préface que fit le vieil Hokusaï pour les
-_Cent vues du Fousiyama_: «C'est à l'âge de soixante-treize ans
-que j'ai compris à peu près la forme et la nature vraie des
-oiseaux, des poissons et des plantes».
-
---La mort? m'a dit M. Meredith. J'ai assez vécu; je ne la crains
-pas: ce n'est que l'autre côté de cette porte (_the inside and the
-outside of the door_).
-
-Et je garde dans les yeux l'image de la haute taille de George
-Meredith, avec sa noble figure entourée de cheveux gris, tandis
-que, debout sous la porte de sa maison fleurie, il suivait du
-regard la voiture qui m'emmenait par la route verte de Box-Hill.
-
-
-
-
-PLANGÔN ET BACCHIS
-
-
-
-
-PLANGÔN ET BACCHIS
-
-I
-
-
-Voici l'aventure de _la Chaîne d'or_ telle qu'on la lit dans
-Athénée, livre XIII, chapitre LXVI.
-
-«Une célèbre hétaïre fut aussi Plangôn la Milésienne. Sa beauté
-était si parfaite qu'un jeune homme de Kolophôn devint amoureux
-d'elle, bien qu'il eût pour maîtresse la Samienne Bacchis. Il
-la pressa de supplications. Mais Plangôn apprit la beauté de
-Bacchis, et voulut détourner le jeune homme de cet amour. Comme
-cela semblait impossible, elle exigea pour prix de sa faveur le
-collier de Bacchis, qui était très célèbre. L'amant, enflammé,
-jugea que Bacchis ne souffrirait pas de le voir périr. Et Bacchis
-eut pitié de sa passion et lui donna le joyau. Alors Plangôn, émue
-de voir que Bacchis n'était point jalouse, lui renvoya le collier
-et reçut le jeune homme dans ses bras. Et à partir de ce temps
-elles devinrent amies et choyèrent leur amant ensemble. Pleins
-d'admiration, les Ioniens, ainsi que le dit Ménétôr dans le _Livre
-des Offrandes_, donnèrent à Plangôn le nom de Pasiphilê. C'est
-elle qu'Archiloque[7] a citée dans ces vers:
-
- Figuier des roches becqueté par les volées de corneilles,
- Charmante accueilleuse d'étrangers, Pasiphilê.
-
-[Note 7: Cet Archiloque ne peut pas être le célèbre auteur des
-_Iambes_, qui vivait au commencement du VIIe siècle--ou on doit
-comprendre que les Ioniens du temps de Plangôn lui appliquèrent un
-ancien distique.]
-
-Plangôn était de Milet, son ami de Kolophôn, et Bacchis de Samos.
-L'histoire du collier est une histoire d'Ionie. Ce furent les
-Ioniens qui inventèrent le nom de Pasiphilê. L'Ionie est un pays
-de merveilles. Tout notre trésor des contes a été pillé dans
-Milet. C'était une cité entourée de pins odorants et remplie de
-laine et de roses. Elle s'allongeait sur une des pointes de la
-baie de Latmos, en face de l'embouchure du Méandre. Les petites
-îles de Ladé, de Dromiskos et de Perné abritaient ses quatre
-ports. Les Milésiens vivaient dans le même luxe que les Sybarites,
-dont ils étaient les amis. Ils portaient des tuniques amorgines
-transparentes, des robes de lin couleur de violette, de pourpre,
-et de crocos, des sarapides blanches et rouges, des robes d'Égypte
-qui avaient la nuance de l'hyacinthe, du feu et de la mer, et
-des calasiris de Perse toutes semées de grains d'or. Leurs
-couvertures, dit Théocrite, étaient plus molles que le sommeil.
-C'était là que des pêcheurs avaient tiré dans leur filet, sur
-la grève, le trépied d'or d'Apollon; là aussi que les vierges,
-lasses de vivre, n'avaient cessé de se pendre jusqu'au jour où
-les magistrats ordonnèrent de les enterrer nues, la cordelette
-au cou; là encore que les femmes, au témoignage d'un scoliaste
-de Lysistrata, usaient de spéciales débauches. Cité de voluptés,
-d'étoffes précieuses, de fleurs, de courtisanes et de légendes!
-Sa trace est effacée de la terre; de l'extrémité de Samos on ne
-voit plus ses maisons peintes, et la baie même de Latmos a disparu
-depuis que les alluvions ont changé le rivage.
-
-Et comme la cité parfumée de l'odeur des roses et des pins, la
-tendre histoire de Bacchis et de Plangôn aurait été effacée de la
-terre si Théophile Gautier ne l'eût amoureusement recueillie. Il
-la transplanta pour la faire refleurir; il précisa les contours
-un peu frustes de ses personnages, et les éclaira de lumières
-magnifiques et vivantes. Il supposa que Plangôn quitta les rives
-fabuleuses de l'Ionie, comme Aspasie, qui, elle aussi, était née à
-Milet; il en fit la contemporaine de Périklès et d'Alcibiade, un
-si délicat admirateur de la beauté du corps qu'il brisa la flûte
-de son maître de musique, Antigenidas, parce que la distorsion
-de la bouche du joueur lui semblait peu gracieuse. Il donna au
-jeune homme de Kolophôn le nom de Ctésias, et ne laissa sans
-doute Bacchis dans son île de Samos que pour faire voguer vers
-elle l'amant éploré sur la superbe trirème _l'Argo_. Il rendit le
-sacrifice de Bacchis plus grave en nous disant que son collier
-fameux était une grosse chaîne d'or, qui faisait toute sa fortune,
-et il inspira au cœur de Plangôn une délicieuse émotion où sa
-jalousie se fond pour consentir au partage de l'amour.
-
-Nous savons peu de chose sur Plangôn de Milet. Timoklès la nomme,
-déjà vieille, entre Nannion et Lykê. Anaxilas, un autre poète
-comique, l'invective dans _Neottis_:
-
- Il faut voir, pour commencer, d'abord Plangôn;
- Semblable à la Chimère, elle incendie les barbares.
- Mais un seul chevalier lui a ôté la vie;
- Il a emporté tous ses meubles et a quitté sa maison.
-
-L'aventure du chevalier n'est pas surprenante, si Plangôn l'avait
-aimé. Seulement il ne faut pas croire Anaxilas. Il n'avait
-aucune indulgence pour les hétaïres. A ses yeux, Sinôpê, c'est
-l'Hydre; Gnathaina, la Peste; Phrynê, Kharybde; et Nannion,
-Skylla; elles sont toutes bien vieilles, et semblent des «sirènes
-épilées». Tenons-nous en plutôt au récit d'Athénée, où Plangôn
-est charmante. Plangôn devait être son surnom. C'est ainsi qu'on
-appelait des poupées de cire faites à l'image d'Aphrodite.
-
-Il est plus aisé de deviner l'histoire de la Samienne Bacchis.
-Elle était joueuse de flûte et elle avait été esclave de la grande
-hétaïre Sinôpê. Affranchie et devenue riche, elle eut pour esclave
-Pythioniké, qui devint hétaïre à son tour, et ruina l'opulent
-Macédonien Harpale. Sinôpê tenait une espèce d'école d'hétaïres,
-à la manière d'Aspasie. Elle était Thrace, et elle amena toutes
-ces femmes qu'elle avait instruites d'Égine à Athènes. Voilà ce
-que rapporte l'historien Théopompe dans une lettre qu'il écrivit
-au roi Alexandre. Sinôpê avait deux filles. L'une, Gnathaina,
-devint hétaïre aussi. L'autre (elle n'a pas laissé de nom) eut
-une fillette, Gnathainion, à qui sa tante servit de marraine et
-d'éducatrice. Il faut penser que Bacchis, tandis qu'elle était
-l'esclave de Sinôpê, fut la compagne de Gnathaina. Cette Gnathaina
-avait une grande réputation d'esprit. On a conservé beaucoup de
-ses bons mots. Elle fut l'amie du poète comique Diphile, rival de
-Ménandre et de Philémon. Ceci nous permet de fixer l'époque où
-vécurent Bacchis et Plangôn. Elles durent se connaître et s'aimer
-vers la fin du IVe siècle avant Jésus-Christ. On ne put conter
-leur histoire dans les soupers du temps de Périklès, et Alcibiade
-ne les vit point: elles naquirent seulement cent ans après.
-
-Les histoires des courtisanes sont toutes pleines d'anecdotes sur
-Gnathaina. Car les courtisanes d'Athènes ont eu leurs poètes,
-leurs historiens et leurs peintres. D'abord elles donnèrent
-leur nom à des comédies: _Koriannô_, de Phérécrate; _Thaïs_ et
-_Phanion_, de Ménandre; _Opora_, d'Alexis. Ensuite Machon, de
-Sicyone, qui vécut à Alexandrie, composa sur elles des contes en
-vers. Machon fit jouer des pièces et fut le maître du grammairien
-Aristophane de Byzance. Ce grammairien, qui rythma les arguments
-des comédies de son grand homonyme, reçut sans doute de Machon
-l'idée d'écrire une histoire des hétaïres. Il recueillit les vies
-de cent trente-cinq d'entre elles; mais Apollodore, Ammônios,
-Antiphane et Gorgias en ont nommé davantage et on assure qu'ils
-en oublièrent. Aristophane de Byzance négligea de mentionner
-une fille qu'on appelait Paroinos, et qui buvait immodérément;
-Euphrosynê, dont le père était foulon; Theokleia la Corneille
-et Synoris la Lanterne, et la Grande, et Mouron, et le Petit
-Miracle, et Silence, et la Mèche, et la Lampe, et Torchon. Dans
-le livre d'Apollodore, on trouve que deux sœurs, Stagônion et
-Anthis, étaient connues sous le nom de «loches», parce qu'elles
-étaient blanches, minces, et qu'elles avaient de grands yeux.
-Antiphane nous apprend que Nannion était surnommée «Avant-scène»
-parce qu'elle portait des robes magnifiques et des bijoux
-splendides, mais qu'elle était laide quand elle se déshabillait.
-Un autre de leurs historiens n'a laissé que son nom: Kallistratos.
-Lyncée de Samos collectionna leurs traits d'esprit; il parle de
-Kalliction, qu'on appelait «la pauvre Hélène», et de Leontion, qui
-fut la maîtresse d'Épicure. Les peintres des courtisanes furent
-Pausanias, Aristide et Nicophanês. La plupart de leurs tableaux
-étaient dans la galerie de Sicyone, où les vit le voyageur
-Polémôn. Sicyone était une cité de peintres, au milieu d'une terre
-boisée, fertile et charmante, sur la mer Corinthienne, entourée de
-champs de courges et de pavots. Sitôt que les hétaïres se furent
-établies à Corinthe, leur légende dut venir se fixer près des
-lourdes fleurs du sommeil. Plus tard, Machon en reçut les derniers
-échos, et les porta jusque dans Alexandrie. Et ce sont les
-_Chries_ de Machon de Sicyone qui nous donnent la juste impression
-des courtisanes grecques.
-
-Machon n'était pas un poète de talent. On se demande comment il
-put même réussir à nouer des intrigues de comédie. Ses vers sont
-fort loin d'égaler des pièces du même genre qui abondèrent en
-France et en Angleterre au siècle dernier. Mais ils ressemblent
-plutôt aux poésies un peu grossières de notre moyen âge: le
-recueil des _Repues franches_ en donnerait une assez bonne idée.
-Il faut avouer que les contes de Machon ne sont point délicats.
-Les plaisanteries y sont remplies d'équivoques et les quolibets
-des halles sont bien au-dessus de la bassesse d'une conversation
-entre Lamia et Démétrios de Phalère. Machon a choisi pour héroïne
-Gnathaina. C'est à elle qu'il attribue presque tous les mots
-qu'on trouvait spirituels. Ce sont, en général, des injures
-de filles. Il paraît que Diphile ne pouvait se passer de la
-société de Gnathaina, et de son côté elle semble avoir eu quelque
-sentiment pour lui. Les jours d'insuccès au théâtre, Diphile
-courait se faire consoler chez son amie. Mais, à en juger par
-les récits de Machon, elle ne lui apprenait pas la poésie, comme
-Aspasie avait enseigné la rhétorique à Périklès. Gnathaina,
-élevée avec l'esclave de sa mère, dut avoir sur Bacchis quelque
-influence. Nous devons donc nous résigner à voir dans Bacchis
-de Samos une femme un peu vulgaire. Ce n'est pas pour déprécier
-sa bonté. Au contraire, elle dut se sacrifier franchement à
-Plangôn comme une brave fille qui a le cœur sur la main. Mais on
-aurait tort d'évoquer, pour l'histoire de la Poupée et de cette
-joueuse de flûte, les noms d'Aspasie, de Phryné ou de Laïs. Il
-est vrai que ces grands noms sont bien enveloppés de fictions.
-Nous ne saurions oublier qu'elles furent les amies de Périklès,
-d'Hypéride, d'Aristippe, de Diogène et de Démosthène. Pourtant,
-à en croire Aristophane, la savante Aspasie entretenait dans sa
-maison non pas des hétaïres, mais des filles de condition plus
-vile, qu'il appelle _pornaï_. Épikratès, dans son _Anti-Laïs_,
-montrait une vieille courtisane devenue oisive et aimant à boire.
-Phryné fut vieille aussi, avec Plangôn et Gnathaina, au témoignage
-de Timoklès. Ce ne sont pas là des images gracieuses. Mais il
-est bien difficile d'avoir quelque certitude sur tout cela. En
-effet, un scoliaste du _Plutus_ et Athénée (XIII, LV) sont en
-contradiction avec Épikratès. Ils content la mort tragique
-de Laïs, encore jeune et belle. Laïs était née à Hykkares, en
-Sicile. Les uns disent qu'elle y fut prise, âgée de sept ans,
-pendant l'expédition de Nikias, et qu'un Corinthien l'acheta
-pour l'envoyer à sa femme; d'autres, que sa mère Timandre fut
-donnée au poète dithyrambique Philoxène par Denis le Tyran, vint
-à Corinthe avec Philoxène et y fut célèbre, mais que Laïs devint
-plus fameuse qu'elle. On connaît d'ailleurs la vie de Laïs à
-Corinthe. Mais elle s'éprit d'un certain Euryloque, Aristonikos
-(ou Pausanias) et le suivit en Thessalie. D'autres Thessaliens
-devinrent amoureux d'elle: ils arrosaient de vin les marches de
-sa porte. Les femmes thessaliennes, jalouses, s'indignèrent. Le
-jour de la fête d'Aphrodite, où les hommes n'ont point accès
-au temple, elles se ruèrent sur Laïs et l'écrasèrent avec les
-escabeaux en bois du sanctuaire. Ainsi fut tuée, devant sa déesse,
-Laïs qui avait introduit à Corinthe le service des hiérodoules,
-esclaves sacrées d'Aphrodite. On voit combien toutes ces aventures
-des courtisanes sont contradictoires et vagues. Il est malaisé
-de dégager nettement leur personnalité parmi tant de confusion.
-Cependant, les récits de Machon doivent peindre assez exactement
-le genre de vie et l'esprit des femmes qui entouraient Gnathaina.
-Et nous ne risquons guère de nous tromper en pensant que Plangôn
-et Bacchis n'étaient point très différentes. C'étaient de jolies
-filles grossières, aux élans généreux, un peu bestiales, sans
-doute, comme d'autres qui vivaient dans le même temps, Kallistô la
-Truie, Nikô la Chèvre, et Hippê la Jument.
-
-
-II
-
-Si Bacchis et Plangôn n'eurent pas l'esprit relevé, elles furent
-du moins capables d'abnégation et de tendresse. Elles en avaient
-eu de grands exemples. L'hétaïre Leaina, qui fut amoureuse
-d'Harmôdios, se laissa mettre à la torture par les bourreaux
-d'Hippias, et se coupa la langue, dit-on, afin de ne pas déclarer
-le nom de son amant parmi ses cris de douleur. Mais il y a une
-femme mieux connue et dont l'histoire fait songer davantage à
-celle des deux hétaïres de Samos et de Milet. C'est Théodota, qui
-fut l'amie d'Alcibiade. Théodota était Athénienne, et elle connut
-Socrate. Xénophon nous fait là-dessus, dans les _Mémorables_, un
-précieux récit où il montre très bien ce qu'était une courtisane
-grecque de son temps. Quoique Plangôn et Bacchis aient vécu
-plus tard, elles ne durent pas être différentes. Le portrait de
-Théodota nous servira pour nous les représenter.
-
-Ainsi qu'on l'a vu, la fille d'une hétaïre devenait souvent
-courtisane elle-même, aussi bien que les jeunes esclaves de la
-maison. Il y avait là une sorte de tradition qui dura près d'un
-siècle. L'origine de leurs mœurs était presque divine, et le
-souvenir religieux les maintint dans une caste assez uniforme.
-Diverses traditions prétendent que ce fut Solon qui les fit
-venir à Athènes. Mais auparavant elles se consacraient au
-service d'Aphrodite dans les cités ioniennes. On avait élevé
-des temples d'Aphrodite Hétaïre à Magnésie, à Abydos, à Milet,
-à Éphèse, et on y célébrait annuellement sa fête. En Grèce, ces
-fonctions sacrées furent établies d'abord à Corinthe où les
-hétaïres hiérodoules étaient des esclaves affranchies qui se
-vouaient au culte de la déesse. Voilà d'où vint sans doute la
-grande renommée des courtisanes corinthiennes. Quant à l'aspect
-religieux que les hétaïres conservèrent si longtemps, il devait
-être extrêmement ancien. Pythagore, qui fut l'initiateur d'un
-dogme, semble avoir admiré, dès le VIe siècle, les hiérodoules
-de Samos, où on adorait Aphrodite sous deux noms, «l'Aphrodite
-des roseaux» et «l'Aphrodite des marécages». En effet, lorsqu'il
-fit à ses disciples le récit de ses métamorphoses passées, il
-prétendit qu'il avait été d'abord Euphorbe, puis Pyrandre, ensuite
-Kalliklée, mais que, dans sa quatrième vie, il était apparu
-sous la forme d'une courtisane au beau visage, nommée Alké. Ces
-souvenirs sacrés donnèrent aux hétaïres un privilège qu'elles
-se transmettaient de mère en fille, d'éducatrice en esclave;
-et, à part les grandes amoureuses qui allumèrent les guerres
-ou qui troublèrent la République, il faut s'attendre à trouver
-chez la plupart d'entre elles les mêmes traits de caractère.
-Or, la manière dont Bacchis vécut avec Plangôn et son amant de
-Kolophôn ressemble tout à fait à la vie que mena Théodota auprès
-d'Alcibiade et de Timandre.
-
-Alcibiade eut toujours infiniment de goût pour les courtisanes.
-Le fameux rapt que firent les gens de Mégare de deux filles qui
-appartenaient à Aspasie n'était qu'une vengeance dont Alcibiade
-était la cause. Il avait fait enlever une courtisane de
-Mégare, nommée Simaitha. Mais il ne la garda pas longtemps. Au
-contraire, la Sicilienne Timandre, mère de Laïs, ne le quitta
-plus, dès qu'il l'eut aimée. Une note très brève nous apprend
-qu'Alcibiade emmenait toujours avec lui Timandre et Théodota.
-Elles acceptèrent, comme Plangôn et Bacchis, un amour en commun.
-L'Athénienne et la Sicilienne sacrifièrent toute jalousie à
-leur amant. Mais la fin de leur histoire fut plus tragique que
-celle de la Milésienne et de la fille de Samos. Après la prise
-d'Athènes par Lysandre, Alcibiade, redoutant le gouvernement des
-Trente, se réfugia en Phrygie, où il se logea dans une maison du
-petit bourg de Mélissa. Il y vivait paisiblement entre Timandre
-et Théodota. Cependant, Lysandre obtint de Pharnabase, satrape
-de Phrygie, la promesse qu'il ferait tuer Alcibiade. Une nuit,
-des soldats barbares cernèrent la maison. Alcibiade rêvait, dans
-les bras de Timandre, qu'elle venait de lui passer une robe de
-femme, et qu'elle le coiffait et le fardait. Puis une odeur
-de fumée âcre l'éveilla. Les barbares avaient mis le feu aux
-quatre coins des murs. Alcibiade, à moitié nu, roula son manteau
-autour de son bras gauche, et se rua au milieu des assaillants,
-l'épée au poing. Ils n'osèrent approcher et l'abattirent à coups
-de flèche. Le corps gisait devant la maison fumante. Timandre
-et Théodota le soulevèrent, le lavèrent, le roulèrent dans un
-linceul et l'ensevelirent de leurs mains. Plutarque attribue cette
-action à Timandre; Athénée à Théodota; c'est la preuve qu'elles
-l'accomplirent toutes deux. Elles restèrent unies pour honorer
-leur amant mort. Il était dangereux de donner la sépulture à ceux
-qui étaient tués par ordre politique. Ces deux simples filles
-bravèrent le danger. On s'imagine volontiers qu'après de longues
-années d'amour le jeune homme de Kolophôn fut couché dans son
-sarcophage entre les corps aimés de sa chère Bacchis et de sa
-chère Plangôn. Il n'y eut rien pour interrompre leur félicité
-jusqu'au jour où la Moïre les réclama. Tel ne fut pas le sort
-d'Alcibiade. Des mains tendres et chéries l'allongèrent seul dans
-sa tombe à Mélissa, et on ne sait ce que devinrent Timandre et
-Théodota. Une statue en marbre de Paros marquait encore, au temps
-d'Athénée, dans l'humble bourg de Phrygie, leur œuvre de pieux
-dévouement et d'amour sans jalousie.
-
-Or, cette Théodota, dont le dévouement passa la mort d'Alcibiade,
-n'était pas une fille d'intelligence ou d'esprit. Athénée dit
-que la forme de sa gorge était parfaite. Xénophon, qui l'avait
-vue, ne la décrit point, mais assure que sa beauté excédait toute
-expression, et que les peintres venaient la supplier de leur
-servir de modèle. C'est ainsi que la curiosité de Socrate fut
-excitée. Il voulut la voir. Il la trouva qui posait justement
-devant un peintre. Sa mère était assise près d'elle, fort
-convenablement habillée par ses soins, et il y avait de jolies
-servantes dans la chambre. La pauvre fille répondit à Socrate
-avec beaucoup de simplicité. Il lui demanda si elle avait des
-champs, des revenus, ou des ouvrières. Théodota, surprise, dit que
-non. Alors Socrate la pria de lui expliquer de quoi elle payait
-son train de maison. «Quand je trouve un ami,» dit bonnement
-Théodota, «qui veut bien être gentil, voilà comment je vis.»
-Aussitôt Socrate lui démontra qu'il ne fallait point attendre
-qu'un ami vînt «au vol comme une mouche», mais que son artifice
-devait s'appliquer à chasser les amis, à les faire tomber dans
-ses filets, à se refuser pour se faire désirer, à leur donner
-faim pour qu'ils eussent envie d'elle. «Quels artifices,» disait
-Théodota, «quelle chasse, quels filets, quelle faim?» Elle ne
-comprenait rien à toutes ces subtilités. Elle crut que Socrate
-lui proposait de lui aider à trouver des amis. Elle l'en pria
-ingénument. Elle ne voyait pas qu'elle servait au philosophe de
-texte à apologue. «Veux-tu m'aider à chercher des amis?» lui
-dit-elle.--«Si tu me le persuades,» répondit Socrate.--«Mais
-comment faire?»--«Cherche, et tu trouveras.» Théodota réfléchit.
-Elle ne put imaginer d'autre réponse que celle dont elle avait
-une grande expérience. «Il faut venir souvent me voir,» lui
-dit-elle.--«Ah!» répondit Socrate, «c'est que je ne suis pas très
-libre; j'ai mes occupations, et puis les affaires publiques;
-et puis j'ai des amies, moi aussi, qui ne me permettent de les
-quitter ni le jour, ni la nuit, parce que je leur apprends des
-philtres et des incantations.» Ici, la bonne fille eut l'idée, à
-sa manière, de la science du philosophe. «C'est vrai,» dit-elle,
-«que tu connais ces choses, Socrate?»--«Mais comment donc
-penses-tu que je m'y prendrais pour garder mon ami Apollodore
-ou Antisthène, ou pour faire venir de Thèbes Cébès et Simmias?
-Sois sûre que je n'y parviens pas sans beaucoup de philtres et
-d'incantations et de torcols magiques.»--«Alors, prête-moi ton
-torcol magique pour que je t'attire.»--«Non, je ne veux pas être
-attiré, je veux que tu viennes me trouver.»--«Mais je viendrai
-bien», dit la simple Théodota: «seulement me recevras-tu?»--«Je
-te recevrai», dit Socrate, «si je n'ai pas là dedans quelque amie
-plus chère.»
-
-La pauvre Théodota dut être bien mystifiée. Elle crut assurément
-que Socrate avait chez lui une courtisane plus jolie qu'elle.
-Elle ne sut point que Socrate parlait de son âme. Et le railleur
-impitoyable n'essaya pas de la détromper. Quelquefois Socrate
-s'amusait à faire jaillir l'idée divine qu'il croyait innée aux
-plus ignorants. On voit dans le _Ménon_ comment il prétendait
-avoir fait démontrer à un esclave qui ne savait rien le théorème
-du carré de l'hypoténuse. Mais il quitta la courtisane sans lui
-avoir révélé l'idée de l'amour. Peut-être il vit que c'était
-inutile. Théodota la connaissait par instinct bien mieux que
-Socrate par dialectique. Elle n'eut besoin d'aucun artifice pour
-rester fidèle à Alcibiade et à sa dépouille. Toutes les subtilités
-du moraliste n'auraient pu lui apprendre à rouler tendrement
-dans un linceul le corps sanglant de son ami. Elles n'auraient
-point appris davantage à Bacchis qu'il fallait sacrifier son beau
-collier d'or à une rivale pour que le jeune homme de Kolophôn
-ne mourût pas de douleur. Car Bacchis et Plangôn durent être
-semblables à Théodota. Élevées grossièrement, n'ayant pas l'esprit
-plus raffiné que cette simple fille, elles furent bonnes comme
-elle, et comprirent l'amour de même. Elles sont plus touchantes
-dans cette innocence que la savante politicienne Aspasie.
-
-
-
-
-SAINT JULIEN L'HOSPITALIER
-
-
-
-
-SAINT JULIEN L'HOSPITALIER
-
-I
-
-
-On ne connaît ni le pays de Julien ni le temps où il vivait.
-Jacques de Voragine fixe sa fête au 27 janvier, tandis que
-d'ordinaire on la célèbre le 20; mais en Italie, en Sicile et en
-Belgique, elle tombe le 12 février, près de Barcelone, le 28 août.
-
-Ferrarius, dans le catalogue des saints d'Italie, affirme qu'on
-honore saint Julien dans le diocèse d'Aquilée, en Istrie;
-Domeneccus, dans l'_Histoire des saints de Catalogne_, cite la
-vénération qu'on a pour lui au bourg de Del Fou, qui fait partie
-du diocèse de Barcelone; en Belgique, les hôpitaux étaient placés
-sous son invocation, et on l'adorait pareillement à la bonne
-_Landgraefin_ sainte Élisabeth; enfin on a imaginé qu'il aurait pu
-vivre chez les Carnes, en Vénétie, parce que les fleuves y sont
-tumultueux et dangereux au passage.
-
-Maurolycus rapporte qu'on le représentait en Sicile sous les
-vêtements et l'attirail d'un chasseur; tandis qu'en Belgique
-les peintres en faisaient un chevalier ou un seigneur, avec une
-petite barque à la main et un cerf à son côté; on trouve enfin
-son histoire, «telle à peu près» que l'écrivit Flaubert, sur un
-vitrail de la cathédrale de Rouen.
-
-La vie de Julien a été recueillie dans la Légende Dorée, par
-Jacques de Voragine, évêque de Gênes (mort en 1298), et c'est le
-même texte, sauf d'insignifiantes variations, qu'on pouvait lire
-dans saint Antonin et dans le _Speculum historiale_ de Vincent de
-Beauvais (mort vers 1264). Nous n'avons pas d'autres documents
-sur saint Julien; et la diversité de ses insignes et de ses fêtes
-ne permet pas de conjectures sur sa patrie, sur le siècle où il
-vécut, sur la noblesse de sa race. La tradition religieuse, pour
-lui, est brève et obscure.
-
-Voici la légende, telle qu'on la trouve dans saint Antonin:
-
-
-VIE DE SAINT JULIEN L'HOSPITALIER TIRÉE DE SAINT ANTONIN.
-
-Un jour que Julien allait à la chasse, étant jeune homme et noble,
-il rencontra un cerf et se mit à le poursuivre.
-
-Soudain, le cerf se retourna vers lui et dit:
-
---Pourquoi me poursuis-tu, toi qui seras meurtrier de ton père et
-de ta mère?
-
-A ces paroles, Julien fut frappé de stupeur. Et afin qu'il ne lui
-arrivât pas ce que le cerf avait prédit, il s'enfuit et abandonna
-tout. Il alla vers une région très lointaine, où il s'attacha au
-service d'un prince. Là, il se conduisit avec tant de vaillance
-à la guerre et au palais, que le prince le fit chevalier et lui
-donna pour femme une noble veuve châtelaine, qui lui apporta son
-château en dot.
-
-Cependant, les parents de Julien, éplorés d'amour pour leur
-fils, erraient, vagabonds, à sa recherche. Ils parvinrent enfin
-au château fort que commandait Julien. Mais Julien se trouvait
-absent. Sa femme les vit et leur demanda qui ils étaient. Et eux
-lui racontèrent ce qui était arrivé à leur fils et comment ils
-voyageaient pour le chercher. Alors elle comprit que c'étaient les
-parents de Julien, d'autant que son mari lui avait souvent dit
-les mêmes choses. Et elle les reçut avec honneur et leur donna sa
-propre couche pour s'y reposer, et se fit préparer un autre lit.
-Le matin venu, la châtelaine alla à l'église, laissant dormir
-dans son lit les parents de Julien, lassés. Cependant Julien,
-rentrant chez lui, et, pénétrant dans la chambre nuptiale afin de
-réveiller sa femme, y trouva ses parents qui dormaient. Mais il
-ne savait pas que c'étaient ses parents: et ayant soupçonné tout
-d'un coup que sa femme était couchée là avec un amant, il tira
-silencieusement son glaive et les égorgea tous deux.
-
-Puis il sortit du château et rencontra sa femme qui revenait de
-l'église. Et il lui demanda qui étaient ces gens qu'il avait
-trouvés dans son lit. Elle lui dit que c'étaient ses parents qui
-très doucement le cherchaient et qu'elle avait avec grand honneur
-reçus dans sa propre chambre.
-
-Alors Julien manqua de se pâmer et commença à pleurer très
-amèrement, disant: «Malheur à moi, qui viens d'égorger mes très
-doux parents! Que ferai-je? Voici qu'elle est accomplie, la parole
-du cerf; et j'ai trouvé ici le crime dont la peur m'a fait fuir
-ma maison et ma patrie. Adieu donc, ma très douce sœur; car je
-ne prendrai plus de repos que je ne sache si Dieu a agréé mon
-repentir.»
-
-Et la femme de Julien lui dit: «Oh! non, mon très doux frère,
-je ne t'abandonnerai pas; mais puisque j'ai pris ma part de tes
-joies, je prendrai ma part de tes douleurs et de ta pénitence.»
-
-Ils quittèrent le pays. Près d'un grand fleuve très périlleux
-à traverser, ils construisirent un grand hôpital. Et là ils
-restèrent leur temps de pénitence, et ils servaient de passeurs
-à ceux qui voulaient traverser le fleuve, et ils donnaient
-l'hospitalité aux pauvres.
-
-Et beaucoup de temps après, une nuit que Julien, lassé, reposait
-(la gelée dehors était intense), il entendit une voix qui pleurait
-et se lamentait et criait: «Julien! Fais-moi passer le fleuve!»
-Julien, réveillé, se leva et trouva un homme qui déjà défaillait
-de froid. Il le porta dans sa maison, alluma du feu pour le
-réchauffer, et le fit coucher dans son lit, sous ses propres
-couvertures. Et un peu après, celui qui avait paru d'abord si
-faible et comme lépreux devint rayonnant et s'éleva vers le ciel.
-Et il dit à son hôte:
-
---Julien, le Seigneur m'a envoyé vers toi pour te montrer qu'il a
-accepté ta pénitence (c'était un ange du Seigneur) et dans peu de
-temps vous reposerez tous deux dans le Seigneur.
-
-Et ainsi il disparut.
-
-Et peu de temps après, Julien et sa femme, pleins d'aumônes et de
-bonnes œuvres, rendirent leurs âmes au Seigneur.
-
-Telle est la vie de saint Julien consacrée par la religion.
-Petrus, _De natalibus_, liv. III, c. 116, ajoute:
-
-«Et parce qu'il fut l'hôte des pauvres et des pèlerins, les
-voyageurs l'invoquent pour trouver bon gîte sous le nom de Julien
-l'Hospitalier.»
-
-Et saint Antonin:
-
-«On récite donc en son honneur le _Notre Père_ ou une autre
-oraison quand on demande bon gîte et protection contre les périls.»
-
-C'est l'oraison de saint Julien. On la récitait ordinairement au
-temps de Boccace, ainsi qu'il apparaît d'un conte équivoque du
-_Decamerone_ que La Fontaine a imité.
-
-
-II
-
-La tradition religieuse ne nous donne rien de précis sur Julien
-l'Hospitalier. Ce n'est pas un saint martyr. Ce n'est pas un
-saint local, et nous ignorons près de quel fleuve dangereux il
-put construire son hôpital. Car l'invention de Ferrarius, où il
-suppose que peut-être Julien aurait vécu en Vénétie parmi les
-Carnes, est réfutée par les Bollandistes. Et si on l'a adoré en
-Belgique, en Istrie, en Sicile et en Catalogne, il ne paraît pas
-qu'aucun récit affirme sa présence en ces pays. Tantôt il est
-peint comme un chasseur, tantôt comme un passeur de rivière,
-tantôt avec le cerf qui lui annonça son crime. Il ne faut pas
-s'attacher davantage aux termes de _Chevalier_, de _Château
-fort_ et de _Châtelaine_, qui nous fixent tout au plus la date
-approximative à laquelle son histoire fut rédigée. S'il avait vécu
-près de l'époque de saint Antonin ou de Vincent de Beauvais, dans
-le temps où la féodalité était établie, nous saurions son pays et
-le nom du prince au service duquel il entra.
-
-Mais les vies des saints ont été composées souvent avec des
-éléments étrangers à l'hagiographie. La légende des saints Barlaam
-et Josaphat, qui figure avec celle de Julien dans le _Speculum
-historiale_ de Vincent de Beauvais et dans la _Legenda Aurea_ de
-Jacques de Voragine, est l'adaptation de la vie de Siddârtha, ou
-de Bouddha, ainsi qu'il a été reconnu par Laboulaye, Liebrecht,
-Max Muller et Yule. M. Amélineau a pu extraire de l'hagiographie
-copte deux volumes de contes chrétiens d'Égypte. Les histoires
-populaires qui servaient à Aristophane se retrouvent encore
-partiellement dans les vies des saints russes.
-
-Si on examine à ce point de vue la légende de Julien, on y
-reconnaît aussitôt les caractères déterminants d'un conte
-populaire. Le thème général est l'histoire d'un homme qui
-accomplit par destinée un meurtre involontaire, et dans ce thème
-général sont compris trois thèmes épisodiques: un oracle est
-prononcé par un animal; le héros est condamné, en expiation de son
-crime, à devenir passeur sur une rivière; un ange vient éprouver
-sa charité sous la forme d'un pauvre ou d'un lépreux.
-
-On sait que l'idée générale d'un conte populaire est exprimée
-par différents thèmes épisodiques qui varient et se combinent
-diversement suivant les temps, les nations ou les provinces.
-
-Or, parmi les contes populaires que nous connaissons, aucun ne
-reproduit la combinaison de thèmes qui se trouve dans l'histoire
-de Julien. Mais il arrive souvent qu'un conte emprunte des thèmes
-à un conte qui appartient à un autre cycle. M. Cosquin en a donné
-des exemples dans sa belle étude du _folklore_ de Lorraine.
-
-Il suffira donc de comparer les épisodes de l'histoire de Julien
-à d'autres épisodes recueillis parmi les cycles du _folklore_
-pour s'assurer de l'origine populaire de cette admirable légende.
-Peut-être trouvera-t-on plus tard dans la littérature orale une
-construction où les épisodes du conte seront disposés dans le même
-ordre. Et comme l'histoire de Julien devait être fort ancienne
-déjà, puisque son origine était oubliée lorsqu'elle entra, au
-XIIIe siècle, dans le _Speculum historiale_, on peut imaginer
-qu'elle représente pour nous un type archaïque dont les éléments
-ont été plus tard démembrés. Elle faisait sans doute partie d'un
-cycle d'autres contes analogues. Enclavée dans la littérature
-religieuse, c'est l'unique variante qui nous reste.
-
-Le thème général du conte est absolument identique aux thèmes de
-l'histoire d'Œdipe, du prince Agib, du troisième calandar des
-_Mille et une Nuits_, et de la _Belle au Bois dormant_. Œdipe est
-contraint par un oracle à tuer son père Laïos; on l'expose; on
-l'écarte du pays; malgré toutes les précautions, il accomplit la
-prédiction à son insu. Les astrologues ont annoncé au père d'un
-jeune homme que son fils serait assassiné à l'âge de quinze ans
-par le prince Agib. Le vieillard fait enfermer son enfant dans
-un souterrain, au milieu d'une île. Agib aborde dans l'île,
-découvre la cachette, devient l'ami du jeune homme; et, à l'heure
-assignée, le cinquantième jour, au moment où il va prendre un
-couteau pour découper un melon au sucre, son pied glisse, et il
-frappe l'enfant au cœur. Enfin, dans le conte de Perrault, une fée
-prédit que la petite princesse se percera la main d'un fuseau, et
-qu'il y aura de cruelles conséquences. Le roi interdit de filer
-dans son royaume. Pourtant, la belle trouve une vieille femme au
-rouet, dans un donjon, joue avec le fuseau, se blesse, et l'oracle
-s'accomplit fatalement. C'est la forme affaiblie du même thème de
-_folklore_: et on se souvient que la première fée annonce que la
-belle mourra de sa blessure.
-
-Dans l'histoire de Julien, l'oracle est prononcé par un animal
-et c'est la caractéristique du premier épisode. Ici les
-rapprochements seraient innombrables et oiseux. C'est l'inverse
-du thème que les folkloristes ont coutume d'appeler le «thème
-des animaux reconnaissants». Nous sentons bien que l'histoire de
-Julien est mutilée à cet endroit, sous sa forme primitive. On ne
-nous dit point que Julien commit une mauvaise action en allant à
-la chasse. Au contraire, le texte sacré explique: _cum Julianus
-quâdam die venationi insisteret, ut juvenis et nobilis_. Le cerf
-ne se plaint pas. Il se retourne simplement, et dit: _Tu me
-sequeris, qui patris et matris tuae occisor eris?_
-
-Il faut donc supposer--puisque la cruauté de Julien ne saurait
-être mise en cause--que dans le type archaïque du conte le cerf
-était un homme métamorphosé. Car telle est l'apparence de tous
-les animaux qui font de semblables prédictions dans les contes
-populaires. Et on trouve là probablement l'influence d'une
-tradition indoue et de nombreux apologues religieux qui illustrent
-la doctrine de la métempsychose.
-
-Après l'oracle, Julien se cache et s'enfuit, pour échapper au
-destin. C'est l'épisode des précautions, qu'on retrouve avec des
-variantes dans les contes grec, arabe et français.
-
-L'oracle s'accomplit et Julien devient, par pénitence, passeur sur
-une rivière. Nous reconnaissons là un épisode que nous retrouvons
-non seulement dans la légende de saint Christophe, mais encore
-dans un conte recueilli par les frères Grimm, _le Diable aux
-trois cheveux d'or_. Le héros du conte trouve sur son chemin une
-grosse rivière qu'il lui faut traverser. Le passeur lui explique
-qu'il est contraint de mener incessamment sa barque de l'un à
-l'autre bord et le supplie de vouloir bien le délivrer. Le héros
-fait interroger à ce sujet le diable. La réponse, c'est qu'il
-suffira au passeur de placer sa gaffe dans la main de son premier
-passager: alors il sera libre, et l'autre sera damné à son tour.
-Grâce aux péripéties du conte, le premier passager se trouve
-être un méchant roi. Le passeur fait ainsi qu'on lui a dit; et
-«désormais, dit le conte, le roi est passeur sur la rivière en
-punition de ses péchés».
-
-Quant à la légende de saint Christophe, elle est formée d'éléments
-si semblables à ceux dont fut composée celle de Julien qu'il faut
-citer toute la partie commune. Voici l'admirable traduction de
-frère Jehan du Vignay, publiée en 1554.
-
- * * * * *
-
-«L'hermite dit à Christofle:
-
---Sçais-tu tel fleuve?
-
-Et Christofle lui dist:
-
---Moult de gens y passent qui y périssent.
-
-Et l'hermite lui dist:
-
---Tu es de noble stature et fort vertueux; se tu demouroys delez
-ce fleuve et passoys tous les gens, ce seroit moult aggreable
-chose à Dieu. Et i'ay esperance à celluy que tu convoites servir
-qu'il s'apparoistra à toy.
-
-Et Christofle luy dit:
-
---Certes ce service puis-ie bien faire, et si te promets que ie le
-feray.
-
-Adonc s'en alla Christofle à ce fleuve et feit là un habitacle
-pour luy; et portoit une grande perche en lieu de baston et
-s'apuyoit en l'eaue d'icelle, et portoit oultre toutes gens sans
-cesser et là fut plusieurs iours.
-
-Et si comme il se dormoit en sa maisonnette, il ouït la voix d'un
-enfant qui l'appelloit et disoit:
-
---Christofle, viens hors, et me porte oultre.
-
-Et lors s'esveilla, et il yssit hors, mais ne trouva âme. Et quant
-il fut en la maison, il ouyt arriere une mesme voix et courut
-hors et ne trouva nul. Tiercement il fut appelé et vint là; si
-trouva un enfant delez la rive du fleuve qui luy pria doulcement
-qu'il le portast outre l'eaue. Et lors Christofle leva l'enfant
-sur ses espaules et print son baston et entra au fleuve pour le
-passer oultre; et l'eaue s'enfla petit à petit, et l'enfant pesoit
-griefvement comme plomb. Et tant comme il alloit plus avant, de
-tant croissoit plus l'eaue et l'enfant pesoit de plus en plus sur
-ses espaules, si que Christofle avoit moult grans angoisses, et se
-doubtoit fort de noyer. Et quant il fut eschappé à grand'peine et
-il fut passé oultre, il mit l'enfant sur la rive et lui dist:
-
---Enfant, tu m'as mis en grant péril et pesois tant que si i'eusse
-eu tout le monde sur moy, ie ne sentisse à peine greigneur faix.
-
-Et l'enfant respondit:
-
---Christofle, ne te esmerveille pas: car tu n'as pas seulement
-eu tout le monde sur toy--mais celluy qui créa tout le monde tu
-as porté sur tes espaules. Je suis Christ ton roy à qui tu sers
-en ceste œuvre. Et affin que tu saches que ie dis vray, quand tu
-seras passé, fische ton baston en terre delez la maisonnette, et
-tu verras demain qu'il portera fleur et fruictz.
-
-Et tantost il se esvanouit de ses yeulx.
-
-Lors Christofle alla et fischa son baston en terre, et quand il
-se leva au matin, il le trouva ainsi comme un palmier, portant
-fueilles et fruict.»
-
- * * * * *
-
-C'est là essentiellement la même combinaison thématique que dans
-la seconde partie de l'histoire de Julien. Mais l'épisode du
-passeur y est joint à l'épisode de l'inconnu qui se trouve être un
-ange ou le Seigneur. Dans les _Contes populaires de la Gascogne_,
-l'épisode du pauvre ressemble vivement à la variante de l'histoire
-de Julien[8].
-
-[Note 8: J.-F. BLADÉ, _Contes pop. de la Gascogne_, I, 6.]
-
-C'est un fils de roi qui cherche l'épée de saint Pierre.
-
-«A minuit il s'arrête tout proche d'une rivière. Au bord de l'eau
-grelottait un vieux pauvre à barbe grise.
-
---Bonsoir, pauvre. Mauvais temps pour voyager. Tu grelottes.
-Tiens: bois un coup à ma gourde, cela te réchauffera.
-
-Le vieux pauvre but un coup à la gourde, et ne grelotta plus.
-
---Merci, mon ami. Maintenant porte-moi de l'autre côté de l'eau.
-
---Avec plaisir, pauvre. Monte sur mon dos et tiens-toi ferme.
-Jésus! tu ne pèses pas plus qu'une plume.
-
---Patience, je pèserai davantage au milieu de l'eau.
-
---C'est vrai. Jésus! tu m'écrases!
-
---Patience, sur l'autre bord je ne pèserai pas plus qu'une plume.
-
---C'est vrai. Tiens, pauvre, te voilà passé. Bois encore un coup à
-ma gourde et que le bon Dieu te conduise!
-
---Jeune homme, je ne suis pas un pauvre, je suis saint Pierre.
-Jeune homme, tu m'as fait un grand service. Je te paierai selon
-mon pouvoir...»
-
-Dans un autre conte de la même collection[9], la belle Madeleine
-rencontre trois vieux pauvres au bord d'une rivière, elle les
-passe sur son dos. Puis les trois vieux pauvres se trouvent être
-saint Jean, saint Pierre et le bon Dieu. Ils promettent à la belle
-Madeleine de récompenser sa charité.
-
-[Note 9: J.-F. BLADÉ, _Contes pop. de la Gascogne_, II, III,
-3.]
-
-Malheureusement, pour ces deux derniers exemples, nous nous
-trouvons dans une grande incertitude. Il est impossible d'assurer
-que les deux contes de Gascogne n'ont pas été influencés par
-l'hagiographie. C'est peut-être là tout simplement une variante de
-la légende de saint Christophe redevenue populaire. Il ne faut pas
-omettre de remarquer pourtant que saint Christophe lui-même n'a
-d'existence qu'en vertu de cet épisode de sa légende, puisque son
-nom est Χριστόφορος--celui qui porte le Christ. C'est là une forte
-présomption pour croire que ce personnage a été véritablement créé
-dans le domaine du _folklore_.
-
-Et l'histoire de Julien n'a sans doute point d'autre origine.
-Gustave Flaubert, qui en fit un conte si riche, la recueillit à
-peine entr'ouverte, comme une timide fleur du peuple. C'est une
-églantine sauvage près de la somptueuse chair de velours d'une
-rose cultivée. Il faut se pencher très bas pour ne pas perdre
-son parfum. Elle naquit parmi d'autres contes qui ne sont pas
-chrétiens, où les bêtes et les prêtres prononcent des oracles,
-où les fils de rois sont enfermés dans des tours solitaires pour
-échapper aux prédictions, où les héros criminels sont condamnés à
-passer éternellement les voyageurs sur des rivières tumultueuses,
-où les pauvres et les lépreux sont reconnaissants et divins. Elle
-est si lointaine et si humble que tout y est incertain.
-
-
-III
-
-«Et voilà l'histoire de saint Julien l'Hospitalier, dit Gustave
-Flaubert, telle à peu près qu'on la trouve sur un vitrail d'église
-dans mon pays.»
-
-C'est un vitrail de la cathédrale de Rouen, et M. Langlois en a
-publié un dessin dans ses collections. Lorsque Flaubert donna la
-_Légende de saint Julien_ à son éditeur, il lui écrivit pour lui
-demander de reproduire à la fin du livre la pieuse composition
-normande. Mais il avait peu d'estime pour le vitrail de Rouen.
-Il voulait faire admirer au lecteur l'extraordinaire différence
-qu'on trouve entre le conte orné splendidement et la naïve image
-provinciale. L'éditeur ne put réaliser le désir de Flaubert.
-Aujourd'hui encore nous avons peine à imaginer la miraculeuse
-transformation d'art et de style qui habilla de pourpre et d'or
-ces simples figures, qui suspendit à des parois de palais les
-sanglantes tapisseries de chasses et de batailles, qui fit d'un
-lépreux aux lèvres bleuâtres un saint aux yeux d'étoiles dont les
-narines soufflaient l'odeur de la rose.
-
- * * * * *
-
-Il faut lire le conte de Julien dans la _Légende dorée_ pour
-apprécier le génie de transformation de Gustave Flaubert.
-
-Julien, dans le récit du _folklore_, n'a aucun caractère
-personnel. C'est un homme soumis au destin, et qui n'est point
-coupable. Il n'éprouve pas l'impérieux besoin de solitude de ceux
-qui ont l'âme criminelle. Voilà pourquoi il accepte de partager la
-pénitence avec sa femme «sa très douce sœur» qui ne l'abandonne
-pas et qui meurt saintement avec lui. Julien, dans le conte de
-Flaubert, se présente devant sa femme après le meurtre: «Et d'une
-voix différente de la sienne il lui commanda premièrement de
-ne pas lui répondre, de ne pas l'approcher, de ne plus même le
-regarder.» Seul il subit un châtiment qui n'est pas immérité.
-
-Car Julien, ainsi que l'a conçu Flaubert, a la passion voluptueuse
-du sang. Elle le saisit tout jeune. Il commence par le meurtre
-d'une souris pendant la messe. «Chaque dimanche il l'attendait,
-en était importuné, _fut pris de haine contre elle, et résolut
-de s'en défaire_.» Il l'épie une baguette à la main. «Il frappa
-un coup léger et demeura stupéfait devant ce petit corps qui ne
-bougeait plus.»
-
-Un peu plus tard, Julien tue un pigeon à coups de pierres. «Le
-pigeon, les ailes cassées, palpitait, suspendu aux branches d'un
-troène. _La persistance de la vie irrita l'enfant._ Il se mit à
-l'étrangler, et les convulsions de l'oiseau _faisaient battre son
-cœur_, l'emplissaient d'une _joie tumultueuse et sauvage_. Au
-dernier raidissement, il se _sentit défaillir_.»
-
-Dès lors l'amour de tuer s'élève en lui. Il a une sorte de foi
-destructrice. Il touche véritablement au mystère sacré qui
-fera de lui un saint; car la destruction et la création ne
-sont-elles point sœurs? Hanté par les spectres de ses victimes,
-il ira jusqu'au meurtre le plus affreux. C'est un assassinat
-involontaire. Et cependant il y a une seconde où il se dit: «Si
-je le voulais pourtant!--Et il avait peur que le diable ne lui en
-inspirât l'envie.»
-
-L'oracle du cerf devient ici une punition prononcée avec une
-autorité terrible:
-
-«Le prodigieux animal s'arrêta; et les yeux flamboyants, solennel
-comme un patriarche et comme un justicier, pendant qu'une cloche
-au loin tintait, il répéta trois fois:
-
-«Maudit! maudit! maudit! Un jour, _cœur féroce_, tu assassineras
-ton père et ta mère!»
-
-Le conte de Flaubert est plein d'apparitions. Les pauvres victimes
-muettes viennent reprocher à Julien sa voluptueuse cruauté. On
-croirait que Flaubert est allé puiser aux sources mêmes de la
-légende l'horreur sacrée du meurtre des animaux.
-
- * * * * *
-
-De même que l'âme de Julien a été faite humaine, le décor
-du conte s'est précisé. Julien vit en fils de seigneur dans
-un château à quatre tours avec des toits pointus recouverts
-d'écailles de plomb. Son père est «toujours enveloppé d'une
-pelisse de renard»; quant à sa mère, «les cornes de son hennin
-frôlaient le linteau des portes». Nous sommes à une époque
-imprécise, mais entre le Xe et le XVe siècle. Le Prince de la
-légende devient «empereur d'Occitanie». La Châtelaine a de grands
-yeux noirs qui «brillaient comme deux lampes très douces. Un
-sourire charmant écartait ses lèvres. Les anneaux de sa chevelure
-s'accrochaient aux pierreries de sa robe entr'ouverte, et sous
-la transparence de sa tunique on devinait la jeunesse du corps».
-Le Château qu'elle apporte en dot à Julien «était un palais de
-marbre blanc, bâti à la moresque, sur un promontoire, dans un bois
-d'orangers... Les chambres, pleines de crépuscule, se trouvaient
-éclairées par les incrustations des murailles. De hautes
-colonnettes minces comme des roseaux supportaient la voûte des
-coupoles, décorées de reliefs imitant les stalactites des grottes.
-Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaïques dans les
-cours, des cloisons festonnées, mille délicatesses d'architecture,
-et partout un tel silence que l'on entendait le frôlement d'une
-écharpe ou l'écho d'un soupir». Flaubert nous décrit tous les
-chiens de la meute de Julien, les bêtes qu'il chassait, la
-manière dont il «volait le héron, le milan, la corneille et le
-vautour». Au lieu que saint Antonin nous dit qu'il «se conduit
-avec vaillance à la guerre», nous apprenons ici qu'il combat
-«les templiers de Jérusalem, le suréna des Parthes, le négud
-d'Abyssinie et l'empereur de Calicut, les Scandinaves, des Nègres,
-des Indiens, des Troglodytes», et que «c'est lui, et pas un
-autre, qui assomma la guivre de Milan et le dragon d'Oberbirbach».
-
-A l'aide de ces moyens, Flaubert nous transporte parmi le luxe
-fabuleux du monde de la chevalerie. Cependant il n'oublie jamais
-que l'histoire de Julien est un conte populaire. Il y a introduit
-des épisodes empruntés à des contes semblables.
-
-L'aventure qui arrive à Julien avec une épée sarrasine est toute
-pareille à celle du prince Agib, qui fait tomber un couteau pointu
-d'une haute étagère.
-
-«Son père, le voulant réjouir, lui fit cadeau d'une grande épée
-sarrasine.
-
-«Elle était au haut d'un pilier, dans une panoplie. Pour
-l'atteindre, il fallut une échelle. Julien y monta. L'épée trop
-lourde lui échappa des doigts, et en tombant frôla le bon seigneur
-de si près que sa houppelande en fut coupée. Julien crut avoir tué
-son père, et s'évanouit.»
-
-De même que les pauvres des _Contes de Gascogne_, le Lépreux a une
-extraordinaire lourdeur:
-
-«Dès qu'il entra dans la barque, elle enfonça prodigieusement,
-écrasée par son poids; une secousse la remonta, et Julien se mit à
-ramer.»
-
-La gradation des demandes du misérable est triple, ainsi que dans
-le _folklore_: J'ai faim, j'ai soif, j'ai froid! Et il y a comme
-un vague souvenir de la cruauté du Loup dans le _Petit Chaperon
-rouge_, sous l'insistance du Lépreux: «Viens près de moi...
-Déshabille-toi... Réchauffe-moi; pas avec tes mains--non--toute ta
-personne.»
-
- * * * * *
-
-Ainsi Gustave Flaubert a réussi à fondre et à unir dans un
-miraculeux émail littéraire tout l'appareil de la chevalerie
-avec le plus simple des contes pieux du peuple. Et parmi cette
-éblouissante fusion, nous voyons se dessiner les attitudes d'un
-Julien cruellement passionné, dont l'âme est tout près de la
-nôtre. C'est ainsi que les nobles poètes de l'âge d'Élisabeth
-créaient avec les ballades des pauvres gens de la campagne les
-héros que nous admirons dans leurs drames. Une des gloires de
-Flaubert sera d'avoir senti si vivement que la grande force de
-création vient de l'imagination obscure des peuples et que les
-chefs-d'œuvre naissent de la collaboration d'un génie avec une
-descendance d'anonymes.
-
-
-
-
-LA TERREUR ET LA PITIÉ
-
-
-
-
-LA TERREUR ET LA PITIÉ
-
-I
-
-
-La vie humaine est d'abord intéressante pour elle-même; mais, si
-l'artiste ne veut pas représenter une abstraction, il faut qu'il
-la place dans son milieu. L'organisme conscient a des racines
-personnelles profondes; mais la société a développé en lui tant
-de fonctions hétérogènes qu'on ne saurait trancher ces milliers
-de suçoirs par où il se nourrit sans le faire mourir. Il y a un
-instinct égoïste de la conservation de l'individu; il y a aussi le
-besoin des autres êtres, parmi lesquels l'individu se meut.
-
-Le cœur de l'homme est double; l'égoïsme y balance la charité;
-la personne y est le contre-poids des masses; la conservation de
-l'être compte avec le sacrifice aux autres; les pôles du cœur sont
-au fond du moi et au fond de l'humanité.
-
-Ainsi l'âme va d'un extrême à l'autre, de l'expansion de sa propre
-vie à l'expansion de la vie de tous. Mais il y a une route à faire
-pour arriver à la pitié, et voici comment on pourrait en marquer
-les étapes.
-
-L'égoïsme vital éprouve des craintes personnelles: c'est le
-sentiment que nous appelons TERREUR. Le jour où la personne se
-représente, chez les autres êtres, les craintes dont elle souffre,
-elle est parvenue à concevoir exactement ses relations sociales.
-
-Or, la marche de l'âme est lente et difficile, pour aller de la
-terreur à la pitié.
-
-Cette terreur est d'abord extérieure à l'homme. Elle naît de
-causes surnaturelles, de la croyance aux puissances magiques,
-de la foi au destin que les anciens ont si magnifiquement
-représentée; mais une rencontre fortuite d'accidents réels
-peut exciter une terreur intense causée par des circonstances
-indépendantes de l'homme.
-
-La terreur est intérieure à l'homme, bien que déterminée encore
-par des causes qui ne dépendent pas de nous, dans la folie, la
-double personnalité, la suggestion; mais elle peut être provoquée
-par l'homme lui-même, et par sa recherche de sensations--que
-ce soit la quintessence de l'amour, de la littérature, ou de
-l'étrangeté qui le conduise à l'au-delà.
-
-Quand la vie intérieure l'a mené jusqu'au néant de ces
-excitations, il considère les choses terribles avec une certaine
-ironie, mais où l'énervement se traduit encore par une excessive
-acuité de sensations. La placidité béate de l'existence s'oppose
-vivement dans son esprit à l'influence des terreurs provoquées,
-extérieures, ou surnaturelles,--mais cette existence matérielle ne
-semble pas le dernier but de l'activité humaine et on peut encore
-y être troublé par la superstition.
-
-A cet extrême, l'homme entrevoit le terme inférieur de la
-terreur, pénètre dans l'autre moitié de son cœur, essaye de se
-représenter dans les autres êtres la misère, la souffrance et la
-crainte, chasse de lui toutes terreurs humaines ou surhumaines
-pour ne plus connaître que la pitié.
-
-Or, toutes les terreurs que l'homme a pu éprouver, la longue
-série des criminels les a reproduites d'âge en âge jusqu'à nos
-jours. Les actions des simples et des gueux sont des effets de
-la terreur et répandent la terreur. La superstition et la magie,
-la soif de l'or, la recherche de la sensation, la vie brutale et
-inconsciente, autant de causes des crimes qui mènent à la vision
-de l'échafaud futur, ou à l'échafaud lui-même, avec son horrible
-réalité.
-
-L'homme devient pitoyable, après avoir ressenti toutes les
-terreurs, après les avoir rendues concrètes en les incarnant dans
-ces pauvres êtres qui en souffrent.
-
-On a pitié de cette misère, et on tente de recréer la société,
-d'en bannir toutes les terreurs par la Terreur, de faire un monde
-neuf où il n'y ait plus ni pauvres, ni gueux. L'incendie devient
-mathématique, l'explosion raisonnée, la guillotine volante. On
-tue pour le principe; sorte d'homœopathie du meurtre. Le ciel
-est plein d'étoiles rouges. La fin de la nuit sera une aurore
-sanglante.
-
-Tout cela serait bon, serait juste, si l'extrême terreur
-n'entraînait autre chose; si la pitié présente de ce qu'on
-supprime n'était plus forte que la pitié future de ce qu'on
-veut créer; si le regard d'un enfant ne faisait chanceler les
-meurtriers des générations d'hommes; si le cœur n'était double,
-enfin, même dans les poitrines des ouvriers de la terreur future.
-
-Ainsi est atteint le but et nous sommes venus par le chemin du
-cœur et par le chemin de l'histoire de la terreur à la pitié; nous
-avons compris que les événements du monde extérieur peuvent être
-parallèles aux émotions du monde intérieur; nous avons pressenti
-que dans une seconde de vie intense nous revivons virtuellement et
-actuellement l'univers.
-
-
-II
-
-Les anciens ont saisi le double rôle de la terreur et de la pitié
-dans la vie humaine. L'intérêt des autres passions semblait
-inférieur, tandis que ces deux émotions extrêmes emplissaient
-l'âme entière. L'âme devait être en quelque manière une harmonie,
-une chose symétrique et équilibrée. Il ne fallait pas la laisser
-en état de trouble; on cherchait à balancer la terreur par la
-pitié. L'une de ces passions chassait l'autre, et l'âme redevenait
-calme; le spectateur sortait satisfait. Il n'y avait pas de
-moralité dans l'art; il y avait à faire l'équilibre dans l'âme.
-Le cœur, sous l'empire d'une seule émotion, eût été trop peu
-artistique à leurs yeux.
-
-La purgation des passions, ainsi que l'entendait Aristote, cette
-purification de l'âme, n'était peut-être que le calme ramené
-dans un cœur palpitant. Car il n'y avait dans le drame que
-deux passions, la terreur et la pitié, qui devaient se faire
-contre-poids, et leur développement intéressait l'artiste à un
-point de vue bien différent du nôtre. Le spectacle que cherchait
-le poète n'était pas sur la scène. mais dans la salle. Il se
-préoccupait moins de l'émotion éprouvée par l'acteur que de ce que
-sa représentation soulevait dans le spectateur. Les personnages
-étaient vraiment de gigantesques marionnettes terrifiantes ou
-pitoyables. On ne raisonnait pas sur la description des causes,
-mais on percevait l'intensité des effets.
-
-Or, les spectateurs n'éprouvaient que les deux sentiments extrêmes
-qui emplissent le cœur. L'égoïsme menacé leur donnait la terreur;
-la souffrance partagée leur donnait la pitié. Ce n'était pas la
-fatalité dans l'histoire d'Œdipe ou des Atrides qui occupait le
-poète, mais l'impression de cette fatalité sur la foule.
-
-Le jour où Euripide analysa l'amour sur la scène, on put l'accuser
-d'immoralité; car on ne lui reprochait pas le développement de
-la passion chez ses personnages, mais celle qui pourrait se
-développer chez ceux qui les voyaient.
-
-On aurait pu concevoir l'amour comme un mélange de ces deux
-passions extrêmes qui se partageaient le théâtre. Car il y a
-en lui de l'admiration, de l'attendrissement et du sacrifice,
-un sentiment du sublime qui participe de la terreur, une
-commisération délicate, et un désintéressement suprême qui
-viennent de la pitié; si bien que peut-être les deux moitiés de
-l'amour se joignent avec une force supérieure là où d'un côté il y
-a l'admiration la plus effrayée, où de l'autre il y a la pitié qui
-se sacrifie le plus sincèrement.
-
-Ainsi, l'amour perd son égoïsme exclusif qui fait des amants deux
-centres d'attraction tour à tour: car l'amant doit être tout pour
-son amante, comme l'amante doit être tout pour son amant. Il est
-devenu l'alliance la plus noble d'un cœur plein de sublime avec un
-cœur plein de désintéressement. Les femmes ne sont plus Phèdre ni
-Chimène, mais Desdémone, Imogène, Miranda, ou Alceste.
-
-L'amour a sa place entre la terreur et la pitié. Sa représentation
-est le plus délicat passage d'une de ces passions à l'autre; et
-elle les soulève toutes deux dans le spectateur, dont l'âme prend
-ainsi plus d'intérêt que celle du personnage qui joue.
-
-L'analyse des passions dans la description des héros ou dans
-le rôle des acteurs est déjà une pénétration de l'art par la
-critique. L'examen que la personne représentée fait d'elle-même
-provoque un examen imité chez le spectateur. Il perd la sincérité
-de ses impressions; il ratiocine, discute, compare; les femmes
-cherchent parfois dans ces développements des moyens matériels
-pour tromper, et les hommes des moyens moraux pour découvrir; la
-déclamation rhétorique est vide; la déclamation psychologique est
-pernicieuse.
-
-Les passions représentées non plus pour l'acteur, mais pour le
-spectateur, ont une haute portée morale. En entendant les _Sept
-contre Thèbes_, dit Aristophane, on était plein d'Arès. La fureur
-guerrière et la terreur des armes ébranlait tous les assistants.
-Puis les deux frères se tuant, les deux sœurs les enterrant,
-malgré des ordres cruels et une mort imminente, la pitié chassait
-la terreur; le cœur se calmait, l'âme reprenait de l'harmonie.
-
-A de semblables effets une composition spéciale est nécessaire.
-Le drame implexe diffère systématiquement du drame complexe. La
-situation dramatique tout entière est dans l'exposition d'un
-état tragique, qui contient en puissance le dénouement. Cet état
-est exposé symétriquement, avec une mise en place rigoureuse et
-définie du sujet et de la forme. D'un côté ceci; de l'autre cela.
-
-Il suffit de lire Eschyle avec quelque attention pour percevoir
-cette permanente symétrie qui est le principe de son art. La fin
-des pièces est pour lui une rupture de l'équilibre dramatique.
-La tragédie est une crise, et sa solution une accalmie. En même
-temps, à Égine, un peu plus tard à Olympie, des sculpteurs de
-génie, obéissant aux mêmes principes d'art, ornaient les frontons
-des temples de figures humaines et de compositions scéniques
-symétriquement groupées des deux côtés d'une rupture d'harmonie
-centrale. Les crises des attitudes, réelles mais immobiles, sont
-placées dans une composition dont le total explique chacune des
-parties.
-
-Phidias et Sophocle furent en art des révolutionnaires réalistes.
-Le type humain qui nous paraît idéalisé dans leurs œuvres est la
-nature même, telle qu'ils la concevaient. Le mouvement de la vie
-fut suivi jusque dans ses courbes les plus molles. Au témoignage
-d'Aristote, un acteur d'Eschyle reprochait à un acteur de Sophocle
-de _singer_ la nature, au lieu de l'imiter. Le drame implexe avait
-disparu de la scène artistique. Le mouvement réaliste devait
-encore s'accentuer avec Euripide.
-
-La composition d'art cessa d'être la représentation d'une crise.
-La vie humaine intéressa par son développement. L'_Œdipe_ de
-Sophocle est une sorte de roman. Le drame fut découpé en tranches
-successives; la crise devint finale, au lieu d'être initiale;
-l'exposition, qui était dans l'art antérieur la pièce elle-même,
-fut réduite pour permettre le jeu de la vie.
-
-Ainsi naquit l'art postérieur à Eschyle, à Polygnote, et aux
-maîtres d'Égine et d'Olympie. C'est l'art qui est venu jusqu'à
-nous par le théâtre et le roman.
-
-Comme toutes les manifestations vitales, l'action, l'association
-et le langage, l'art a passé par des périodes analogues qui
-se reproduisent d'âge en âge. Les deux points extrêmes entre
-lesquels l'art oscille semblent être la Symétrie et le Réalisme.
-Dans la Symétrie, la vie est assujettie à des règles artistiques
-conventionnelles; dans le Réalisme, la vie est reproduite avec
-toutes ses inflexions les plus inharmoniques.
-
-De la période symétrique du XIIe et du XIIIe siècle, l'art a passé
-à la période psychologique, réaliste et naturiste des XIVe, XVe et
-XVIe siècles. Sous l'influence des règles antiques au XVIIe, il
-s'est développé un art conventionnel que le mouvement du XVIIIe
-et du XIXe siècle a rompu. Nous touchons aujourd'hui, après le
-romantisme et le naturalisme, à une nouvelle période de symétrie.
-L'Idée qui est fixe et immobile semble devoir se substituer de
-nouveau aux Formes Matérielles, qui sont changeantes et flexibles.
-
-Au moment où se crée un art nouveau, il est utile de ne pas
-s'attacher uniquement à la considération de la floraison
-indépendante des Primitifs et des Préraphaélites; il ne faut pas
-négliger les belles constructions des crises de l'âme et du corps
-qu'ont exécutées Eschyle et les maîtres d'Égine et d'Olympie.
-
-
-III
-
-Avant d'examiner le rôle que peuvent jouer dans l'art ces crises
-de l'âme et du corps, il n'est pas inutile de regarder derrière
-nous et autour de nous la forme littéraire prépondérante dans les
-temps modernes, c'est-à-dire le roman.
-
-Sitôt que la vie humaine parut intéressante par son développement
-même, qu'il fût intérieur ou extérieur, le roman était né. Le
-roman est l'histoire d'un individu, qu'il soit Encolpe, Lucius,
-Pantagruel, Don Quichotte, Gil Blas ou Tom Jones. L'histoire était
-extérieure plutôt avant la fin du siècle dernier et Clarisse
-Harlowe; mais pour être devenue intérieure, la trame de la
-composition n'a pas changé. _Historiola animæ, sed historiola._
-
-Les tourments de l'âme avec Gœthe, Stendhal, Benjamin Constant,
-Alfred de Vigny, devinrent prédominants. La liberté personnelle
-avait été dégagée par la révolution américaine, par la révolution
-française. L'homme libre avait toutes les aspirations. On sentait
-plus qu'on ne pouvait. Un élève notaire se tua en 1810, et laissa
-une lettre où il annonçait sa résolution, parce qu'à la suite de
-sérieuses réflexions il avait reconnu qu'il était incapable de
-devenir aussi grand que Napoléon. Tous éprouvaient ceci dans tous
-les rayons de l'activité humaine. Le bonheur personnel devait être
-au fond des bissacs que chacun de nous porte devant et derrière
-lui.
-
-La maladie du siècle commença. On voulut être aimé pour
-soi-même. Le cocuage devint triste. La vie aussi: c'était un
-tissu d'aspirations excessives que chaque mouvement déchirait.
-Les uns se jetèrent dans des mysticismes singuliers, chrétiens,
-extravagants, ou immondes; les autres, poussés du démon de la
-perversité, se scarifièrent le cœur, déjà si malade, comme on
-taquine une dent gâtée. Les autobiographies vinrent au jour sous
-toutes les formes.
-
-Alors la science du XIXe siècle, qui devenait géante, se mit à
-envahir tout. L'art se fit biologique et psychologique. Il devait
-prendre ces deux formes positives, puisque Kant avait tué la
-métaphysique. Il devait prendre une apparence d'érudition. Le XIXe
-siècle est gouverné par la naissance de la chimie, de la médecine
-et de la psychologie, comme le XVIe est mené par la renaissance
-de Rome et d'Athènes. Le désir d'entasser des faits singuliers et
-archéologiques y est remplacé par l'aspiration vers les méthodes
-de liaison et de généralisation.
-
-Mais, par un recul étrange, les généralisations des esprits
-artistiques ayant été trop hâtives, les lettres marchèrent vers la
-déduction, tandis que la science marchait vers l'induction.
-
-Il est singulier que, dans le temps où on parle synthèse, personne
-ne sache en faire. La synthèse ne consiste pas à rassembler les
-éléments d'une psychologie individuelle, ni à réunir les détails
-de description d'un chemin de fer, d'une mine, de la Bourse ou de
-l'Armée.
-
-Ainsi entendue, la synthèse est de l'énumération; et si des
-ressemblances que présentent les moments de la série l'auteur
-cherche à tirer une idée générale, c'est une banale abstraction,
-qu'il s'agisse de l'amour des salons ou du ventre de Paris. La
-vie n'est pas dans le général, mais dans le particulier; l'art
-consiste à donner au particulier l'illusion du général.
-
-Présenter ainsi la vie des entités partielles de la société, c'est
-faire de la science moderne à la façon d'Aristote. La généralité
-engendrée par l'énumération complète des parties est une variété
-du syllogisme. «L'homme, le cheval, le mulet vivent longtemps,
-écrit Aristote.--Or, l'homme, le cheval et le mulet sont tous
-les animaux sans fiel.--Donc tous les animaux sans fiel vivent
-longtemps.»
-
-Ceci n'est pas une désespérante tautologie, mais c'est le
-syllogisme énumératif, qui n'a aucune rigueur scientifique.
-Il repose en effet sur une énumération complète; et il est
-impossible, dans la nature, de parvenir à un tel résultat.
-
-La monotone nomenclature des détails psychologiques ou
-physiologiques ne peut pas servir à donner les idées générales de
-l'âme et du monde; et cette manière d'entendre et d'appliquer la
-synthèse est une forme de la déduction.
-
-Ainsi le roman analyste et le roman naturaliste, en faisant usage
-de ce procédé, pèchent contre la science qu'ils invoquent tous
-deux.
-
-Mais s'ils emploient faussement la synthèse, ils appliquent aussi
-la déduction en plein développement de la science expérimentale.
-
-Le roman analyste pose la psychologie du personnage, la commente
-finement et déduit de là une vie entière.
-
-Le roman naturaliste pose la physiologie du personnage, décrit
-ses instincts, son hérédité, et déduit de là l'ensemble de ses
-actions.
-
-Cette déduction unie à la synthèse énumérative constitue la
-méthode propre des romans analystes et naturalistes.
-
-Car le romancier moderne prétend avoir une méthode scientifique,
-réduire les lois naturelles et mathématiques en formules
-littéraires, observer comme un naturaliste, expérimenter comme un
-chimiste, déduire comme un algébriste.
-
-L'art véritablement entendu semble au contraire se séparer de la
-science par son essence même.
-
-Dans la considération d'un phénomène de la nature, le savant
-suppose le déterminisme, cherche les causes de ce phénomène et
-ses conditions de détermination; il l'étudie au point de vue de
-l'origine et des résultats; il se l'asservit à lui-même, pour le
-reproduire, et l'asservit à l'ensemble des lois du monde pour l'y
-lier; il en fait un déterminable et un déterminé.
-
-L'artiste suppose la liberté, regarde le phénomène comme un tout,
-le fait entrer dans sa composition avec ses causes rapprochées, le
-traite comme s'il était libre, lui-même libre dans sa manière de
-le considérer.
-
-La science cherche le général par le nécessaire; l'art doit
-chercher le général par le contingent; pour la science, le monde
-est lié et déterminé; pour l'art, le monde est discontinu et
-libre; la science découvre la généralité extensive; l'art doit
-faire sentir la généralité intensive; si le domaine de la science
-est le déterminisme, le domaine de l'art est la liberté.
-
-Les êtres vivants, spontanés, libres, dont la synthèse
-psychologique et physiologique, malgré certaines conditions
-déterminées, dépendra des séries qu'ils rencontreront, des
-milieux qu'ils traverseront, tels seront les objets de l'art. Ils
-ont des facultés de nutrition, d'absorption et d'assimilation;
-mais il faut tenir compte du jeu compliqué des lois naturelles
-et sociales, que nous appelons hasard, que l'artiste n'a pas à
-analyser, qui est véritablement pour lui le Hasard, et qui amène
-à l'organisme physique et conscient les choses dont il peut se
-nourrir, qu'il peut absorber et s'assimiler.
-
-Ainsi la synthèse sera celle d'un être vivant.
-
-Si toutes les conditions de la vie humaine pouvaient être
-déterminées ou prévues, a écrit Kant, on calculerait les actions
-des hommes comme des éclipses.
-
-La science des choses humaines n'a pas encore atteint la science
-des choses célestes.
-
-La physiologie et la psychologie ne sont malheureusement pas
-beaucoup plus avancées que la météorologie; et les actions que
-prédit la psychologie de nos romans sont d'ordinaire aussi faciles
-à prévoir que la pluie pendant l'orage.
-
-Mais il faut trouver le moyen de nourrir artistiquement l'être
-physique et conscient des événements que le Hasard lui offre. On
-ne peut pas donner de règles pour cette synthèse vivante. Ceux qui
-n'en ont pas d'idée, et qui clament sans cesse _à la synthèse_,
-retardent en art, comme Platon retardait en science.
-
-«Quand j'ajoute _un à un_, disait Platon dans sa _République_,
-qu'est-ce qui devient _deux_, l'unité à laquelle j'ajoute, ou
-celle qui est ajoutée?»
-
-Pour un esprit aussi profondément déductif, la série des nombres
-devait naître analytiquement; le nouvel être _deux_ devait être
-enveloppé dans l'une des unités dont la jonction l'engendrait.
-
-Nous disons que le nombre _deux_ est produit synthétiquement,
-qu'il intervient dans l'addition un principe différent de
-l'analyse; et Kant a montré que la sériation des nombres était le
-résultat d'une synthèse _à priori_.
-
-Or, dans la vie la synthèse qui s'opère est aussi radicalement
-différente de l'énumération générale des détails psychologiques et
-physiologiques ou du système déductif.
-
-Il y a peu d'exemples meilleurs de la représentation de la vie
-qu'un passage d'_Hamlet_.
-
-Deux actions dramatiques se partagent la pièce, l'une extérieure à
-Hamlet, l'autre intérieure. A la première se rattache le passage
-des troupes de Fortinbras (act. IV, sc. V) qui traversent le
-Danemark pour attaquer la Pologne. Hamlet les voit passer. Comment
-l'action intérieure à Hamlet se nourrira-t-elle de cet événement
-extérieur? Voici; Hamlet s'écrie:
-
- Comment, je reste immobile,
- Moi qui ai, par mon père tué, ma mère souillée,
- Des excitations de la raison et du sang,
- Et je laisse tout dormir? Quand, à ma honte, je vois
- L'imminente mort de vingt mille hommes
- Qui, pour une fantaisie et un jeu de gloire,
- Vont vers leurs tombes!
-
-Ainsi la synthèse est accomplie; et Hamlet s'est assimilé pour
-sa vie intérieure un fait de la vie extérieure. Claude Bernard
-distinguait dans les êtres vivants le milieu intérieur et le
-milieu extérieur; l'artiste doit considérer en eux la vie intime
-et la vie externe, et nous faire saisir les actions et les
-réactions, sans décrire ni discuter.
-
-Or, les émotions ne sont pas continues; elles ont un point
-extrême et un point mort. Le cœur éprouve, au moral, une systole
-et une diastole, une période de contraction, une période de
-relâchement. On peut appeler _crise_ ou _aventure_ le point
-extrême de l'émotion. Chaque fois que la double oscillation du
-monde extérieur et du monde intérieur amène une rencontre, il y a
-une «aventure» ou une «crise». Puis les deux vies reprennent leur
-indépendance, chacune fécondée par l'autre.
-
-Depuis la grande renaissance romantique, la littérature a parcouru
-tous les moments de la période de relâchement du cœur, toutes
-les émotions lentes et passives. A cela devaient aboutir les
-descriptions de la vie psychologique et de la vie physiologique
-déterminées. A cela aboutira le roman des masses, si on y fait
-disparaître l'individu.
-
-Mais la fin du siècle sera peut-être menée par la devise du poète
-Walt Whitman: _Soi-Même et en Masse._ La littérature célébrera
-les émotions violentes et actives. L'homme libre ne sera pas
-asservi au déterminisme des phénomènes de l'âme et du corps.
-L'individu n'obéira pas au despotisme des masses, ou il les suivra
-volontairement. Il se laissera aller à l'imagination et à son goût
-de vivre.
-
-Si la forme littéraire du roman persiste, elle s'élargira sans
-doute extraordinairement. Les descriptions pseudo-scientifiques,
-l'étalage de psychologie de manuel et de biologie mal digérée en
-seront bannis. La composition se précisera dans les parties, avec
-la langue; la construction sera sévère; l'art nouveau devra être
-net et clair.
-
-Alors le roman sera peut-être un roman d'_aventures_ dans le sens
-le plus large du mot, le roman des crises du monde intérieur et
-du monde extérieur, l'histoire des émotions de l'individu et des
-masses, soit que les hommes cherchent du nouveau dans leur cœur,
-dans l'histoire, dans la conquête de la terre et des choses, ou
-dans l'évolution sociale.
-
-
-
-
-LA PERVERSITÉ
-
-
-
-
-LA PERVERSITÉ
-
-I
-
-
-«Vivre, a écrit Ibsen, c'est combattre avec les êtres fantastiques
-qui naissent dans les chambres secrètes de notre cœur et de notre
-cerveau; être poète, c'est tenir jugement sur soi-même.»
-
-Ces vers sont terribles. Ils disent toute la perversité qui hante
-les têtes de notre temps. Je voudrais esquisser ce que j'y vois,
-et dire quelques mots sur cette perversité.
-
-Le premier aspect du monde, centralisateur, égoïste et logique,
-est la continuité. L'expérience de Weber pourrait se formuler
-ainsi: la notion de continuité croît en raison inverse de la
-spécialisation tactile. Nous mettons la continuité dans les choses
-par la centralisation nerveuse, qui nous donne le continu dans
-la quantité et par la généralisation logique, qui nous donne le
-continu dans la qualité. Tel est l'aspect simple et extérieur de
-l'univers, qui résulte de la position de notre unité au milieu
-d'une multiplicité que nous coordonnons.
-
-La spécialisation tactile, la science qui en est comme le
-prolongement instrumental, nous apprennent que le monde est en
-réalité discontinu. L'espace interstellaire ne diffère de l'espace
-intermoléculaire que parce que nous sommes placés entre les deux
-et que nous mesurons leurs rapports. La notion de temps qui est
-engendrée par celle de l'espace n'est pas plus exacte sous son
-premier aspect continu. Il peut y avoir de l'infini entre les
-moments d'un temps divisé à l'infini. On perçoit très bien que
-le temps psychologique (et le temps astronomique se mesure par
-des différences de position dans l'espace) est essentiellement
-variable. Notre notion du temps se transforme du sauvage à l'homme
-civilisé, de l'enfant à l'adulte, du rêve à la veille.
-
-Ainsi l'aspect dernier du monde, après le perfectionnement des
-sens et de la connaissance, est la discontinuité. (Il serait
-facile de montrer que qualitativement c'est aussi la notion de
-ressemblance qui précède la notion de l'extrême différenciation,
-et que là encore s'affirme la loi du passage de l'homogène à
-l'hétérogène.)
-
-La vision passionnelle et morale de l'univers s'adapte
-successivement aux mêmes points de vue. L'âme est une d'abord, et
-qu'elle regarde, raisonne ou désire, elle s'applique tout entière.
-La notion de la diversité des objets et de la diversité de ses
-propres parties ne lui vient que plus tard. Elle se conçoit alors
-sous forme de sensation, de raison, ou de volonté, et accorde
-une prépondérance à ses espèces. Si elle réalise des créations
-esthétiques, elle les sépare et leur donne à chacune leur domaine;
-elle ne produit pas l'homme tout entier, fin et courageux,
-aventureux et prudent, comme Odysseus; elle jette sur la scène
-un ambitieux, un jaloux, un irrésolu, Macbeth. Othello, Hamlet.
-De même que les modernes distinguent dans la gamme des couleurs
-des nuances que les anciens n'apercevaient pas, l'âme a fait
-aussi son éducation des nuances: là où elle était pourpre, elle
-se voit violette, et mauve, et cerise, et orange, et plus elle se
-différencie, plus elle donne de valeur à ses molécules.
-
-Le point de départ moral de l'homme est l'égoïsme. C'est le
-reflet sentimental de la loi de l'existence, par laquelle
-l'être tend à persister dans son être. La perversité morale (et
-j'entends perversité en me plaçant au point de vue de la nature)
-naît au moment même où l'homme conçoit qu'il y a d'autres êtres
-semblables à lui et leur sacrifie une part de son moi. La fleur
-douloureuse de cette perversité est le plaisir du sacrifice. Et
-si le sacrifice n'est accompli que pour lui-même cette perversité
-est absolue: car l'être s'annule dans le but positif du plaisir,
-au lieu que l'hédoniste ne se tuait que pour éviter la négation
-douleur. Mais si le sacrifice est accompli en vue des autres
-hommes, au profit de la masse, si l'être tend à persister dans
-d'autres êtres, de la perversité première est sortie une moralité
-plus haute, supérieure à la nature même.
-
-
-II
-
-«Ces êtres fantastiques qui naissent dans les chambres de notre
-cœur et de notre cerveau» sont des créations ou des fantômes.
-Je vois que l'effroyable perversité de Shakespeare a engendré
-dans sa tête Lear, Richard III, Antoine, Caliban, Falstaff,
-Miranda, et tant d'autres si divers, qu'il avait voulus tels, et
-que l'extrême différenciation de ses passions lui a permis de
-projeter tous, après avoir lutté contre eux. Mais je vois que dans
-les _Revenants_ le fantôme du père d'Oswald Alving germe dans
-le cerveau du fils et l'opprime et le terrifie, et que le fils
-succombe à la lutte. Je vois tous les pauvres êtres romantiques
-éclos dans la tête de Mme Bovary ou de Frédéric Moreau les
-assujettir et les mener à la mort ou au lamentable ennui de la vie.
-
-Car ceux qui ont pu se différencier et cesser d'être eux-mêmes
-savent appliquer leur volonté à la création esthétique, ou
-l'ignorent, ont engendré les êtres fantastiques, ou sont leur
-proie. Le plus terrible fantôme, sans apparence, sans forme, que
-rencontre Peer Gynt, le héros d'Ibsen, qui se conçoit sous un
-nombre infini de formes imaginaires aussitôt réalisées, répond
-quand Peer Gynt lui demande son nom: «Je m'appelle Moi-même.»
-
-On voit très clairement que dans la période que nous traversons
-nous sommes _soumis_ aux fantômes de l'hérédité ou de l'extrême
-littérature. Car notre volonté ne sait plus s'appliquer aux
-choses extérieures, ni projeter les êtres qui naissent en nous.
-Les poètes regardent passer l'action, et la regrettent,--mais ils
-n'agissent pas. Le prince Florimond voyait s'enfuir le char où
-se rouillaient ses glaives; la Belle au Bois Dormant sommeille
-sous des berceaux d'épines neuf fois entrelacés; le plongeur
-regarde passer le long des parois de sa cloche de verre, tiédie
-par la vie ambiante, les pendules vivants de la mer. Et Florimond
-reste prisonnier des fleurs victorieuses; et les haies de ronces
-empêchent la Belle d'allonger sa main; et la vitre des serres
-chaudes et des cloches de verre arrête en buée l'haleine de ceux
-qui voudraient galoper par la forêt ou secouer les vagues. Et M.
-Maurice Maeterlinck nous dit: «J'aurais voulu agir--mais à quoi
-bon--la mort est là, tout de suite, qui anéantit l'activité.
-Voyez, elle est parmi les aveugles, dans cette île de la vie,
-entourée par la mer inconnue et montante, où ils sont arrivés
-d'étranges pays; et quand l'action humaine est partie (--nous ne
-reviendrons plus--) sur le vaisseau de guerre, l'intruse est venue
-au milieu des sept princesses. Ayez pitié de nous! car la mort est
-proche, et nous n'osons étendre la main, de peur de la toucher.»
-
-
-III
-
-Imaginons donc un être dont le cerveau soit hanté de fantômes
-qui ont une tendance à la réalité, comme les images ont une
-tendance hallucinatoire, et qui, en même temps, ne soit pas
-encore doué de la volonté nécessaire pour agir, ou pour projeter
-ses fantômes après avoir lutté contre eux. Je pense que cet
-être n'est pas rare, et qu'il représente même un moment de
-l'évolution intellectuelle de beaucoup d'artistes de notre temps.
-L'intelligence et l'esthétique intérieure se forment bien plus tôt
-que la volonté. Pour produire une œuvre d'art, il faut que la
-volonté ait atteint son développement. Auparavant les créations
-ou les fantômes de l'artiste, puisqu'il ne peut pas encore les
-réaliser esthétiquement, s'interposeront entre lui et la société,
-l'isoleront du monde, ou il les introduira dans l'univers, à la
-manière de Don Quichotte, qui n'a point d'autre folie que celle-là.
-
-Cet être m'apparaît nettement dans l'_Écornifleur_ de Jules Renard.
-
-L'Écornifleur est un jeune homme dont le cerveau est peuplé de
-littérature. Rien pour lui ne se présente comme un objet normal.
-Il voit le XVIIIe siècle à travers Goncourt, les ouvriers à
-travers Zola, la société à travers Daudet, les paysans à travers
-Balzac et Maupassant, la mer à travers Michelet et Richepin. Il
-a beau regarder la mer, il n'est jamais au niveau de la mer.
-S'il aime, il se rappelle les amours littéraires. S'il viole, il
-s'étonne de ne pas violer comme en littérature. Sa tête est pleine
-de fantômes.
-
-Il apporte ces fantômes dans un ménage bourgeois. Jamais il
-ne sera au niveau de ce ménage, ni le ménage au sien. Il veut
-intéresser des gens qu'il voit déformés, et il les déforme pour
-les obliger à l'intéresser. Il se doit à sa littérature de traiter
-le mari en Homais, la femme en Mme Bovary, et de violer la nièce
-par un beau jour d'été. Entre temps, il vit aux crochets de la
-famille--car l'Écornifleur est pauvre de nature.
-
-Mais la volonté manque à ses créations. Il est encore trop
-lui-même. Il rencontre le même être que Peer Gynt. Il a pitié
-et peur du mari. Le baiser soudain de la femme l'effare, et
-il se sent dans une action réelle sans soutien littéraire. La
-jeune fille forcée pousse des cris, souffre, se lamente--et les
-fantômes de son cerveau n'étaient pas ainsi. L'Écornifleur cède
-devant lui-même; il ne sait pas réaliser dans la vie les êtres
-fantastiques qui ont poussé dans sa tête; il faut qu'il attende le
-jour où sa volonté formée les projettera dans l'art.
-
-Un pouce de plus à son vouloir, et c'est Chambige. Un pouce de
-moins, et c'est Poil-de-Carotte. Un peu plus d'énergie dans
-l'action, et il est criminel. Un peu moins d'extériorisation, et
-le pauvre enfant se plaint de ne pas être compris.
-
-Et comme ce roman est bien celui des _crises_! L'être fantastique
-conçu par l'Écornifleur est arrivé à sa pleine croissance,
-il voit la femme qu'il se doit d'aimer; il va descendre à sa
-chambre, au milieu de la nuit; déjà elle a les jambes levées. Mais
-l'_aventure_ ne se produit pas; la femme ne l'attend pas--elle
-dort--les portes seront fermées--l'Écornifleur sera pieds nus et
-ridicule.--Il lit des vers en élevant son âme jusqu'au fumivore;
-le miracle va se produire; on écoutera ses poèmes comme il conçoit
-qu'on les écoute: le mari fait vibrer son couteau dans une rainure
-de la table et dit: «C'est fini?»
-
-Dans un roman fantastique comme Macbeth ou Hamlet, la crise
-appelle l'aventure; l'état intérieur du personnage projette le
-fantôme ou l'événement extérieur. Le pauvre Écornifleur ne trouve
-jamais les aventures qu'il s'imaginait, quand elles étaient des
-crises.
-
-Ainsi la perversité de l'Écornifleur ne va pas jusqu'à pousser
-ses fantômes dans la vie, ni son esthétique à se contenter de les
-créer dans l'art. Il est heureusement égoïste. Il se rencontre sur
-son chemin et recule. Il n'a pas encore pour ses créations assez
-de pitié pour se soumettre à elles, et souffrir pour qu'elles
-vivent.
-
-La littérature a fait naître des êtres terribles dans les chambres
-secrètes de son cœur et de son cerveau. Mais il est devenu poète;
-et dans ce livre il a tenu jugement sur lui-même.
-
-
-
-
-LA DIFFÉRENCE ET LA RESSEMBLANCE
-
-
-
-
-V
-
-LA DIFFÉRENCE ET LA RESSEMBLANCE
-
-
-J'ai fait un livre où il y a des masques et des figures couvertes;
-un roi masqué d'or, un sauvage au mufle de fourrure, des routiers
-italiens à la face pestiférée et des routiers français avec des
-faux visages, des galériens heaumés de rouge, des jeunes filles
-subitement vieillies dans un miroir, et une singulière foule de
-lépreux, d'embaumeuses, d'eunuques, d'assassins, de démoniaques
-et de pirates, entre lesquels je prie le lecteur de penser que
-je n'ai aucune préférence, étant certain qu'ils ne sont point
-si divers. Et afin de le montrer plus clairement je n'ai pris
-nulle garde à leur mascarade pour les accoupler dans la chaîne de
-leurs histoires: car on les trouve liées parce qu'elles furent
-semblables ou contraires. Si vous en êtes étonnés je dirai
-volontiers que la différence et la ressemblance sont des points de
-vue. Nous ne savons pas distinguer un Chinois d'un autre Chinois,
-mais les bergers retrouvent leurs moutons à des signes qui nous
-sont invisibles. Et pour une fourmi les autres fourmis paraissent
-aussi diverses que nos prêtres, nos soldats et nos marchands. Si
-les microbes sont doués de la plus faible conscience, ils ont des
-nuances par où ils se connaissent. Nous ne sommes pas les seuls
-individus de cet univers. Ainsi que dans le langage, les phrases
-se séparent peu à peu des périodes, et les mots se libèrent des
-phrases pour prendre leur indépendance et leur couleur, nous nous
-sommes graduellement différenciés en une série de _moi_ de valeur
-bien relative. Car une couple de siècles effacent tout cela, et
-nous ne saurions dire les marques dont se servaient les Athéniens
-pour comparer le style d'Aristophane à la manière d'Eupolis. Pour
-un observateur venu d'un autre monde, mes embaumeuses et mes
-pirates, mon sauvage et mon roi n'auraient aucune variété. Si par
-une certaine convention on supposait à ce visiteur supérieur la
-vue bornée d'un artiste en même temps que la généralisation d'un
-savant, voici probablement ce qu'il dirait après avoir pris une
-connaissance exacte de nos sociétés d'êtres animés:
-
-«Je remarque chez les hommes un nombre d'actes instinctifs et
-imperfectibles puisqu'ils les accomplissent depuis une dizaine
-de milliers d'années. Vous avez coutume de broyer le grain, de
-pétrir la farine avec de l'eau, d'y mêler de la levure de bière
-et d'en faire une pâte que vous rôtissez jusqu'à ce qu'elle soit
-dorée. Depuis qu'il y a des hommes, ils mangent du pain et le
-goût n'en est pas devenu amer. Vous appliquez avec persistance le
-feu à la plupart de vos aliments. Les abeilles ne construisent
-pas avec moins d'obstination leurs rayons géométriques de cire
-et c'est ainsi que les fourmis portent à des heures fixées leurs
-œufs transparents au soleil. Je ne saisis pas très bien la nuance
-qu'il peut y avoir entre le char de guerre du roi Agamemnôn et un
-fiacre de la Compagnie des Petites-Voitures. Il faut classer dans
-la même catégorie les feux successifs qui annoncèrent en Grèce
-l'incendie de Troie avec le télégraphe de M. Hughes. Le fusil à
-répétition et la flèche à pointe de silex sont des moyens bien
-semblables d'un même instinct. J'estime infiniment au-dessus des
-exceptions pratiques ou intellectuelles que vous pouvez apercevoir
-un morceau de pain à croûte brune retrouvé dans un sarcophage
-d'Égypte ou une humble écuelle phénicienne, pareille à celles que
-tournent encore pour vous les potiers de Provence. Une telle force
-de tradition et d'instinct représente peut-être l'unique chance
-qu'a la race humaine de laisser d'elle quelque souvenir à travers
-l'universelle destruction des choses; car la terre n'a même pas
-conservé les monuments de vos anthropopithèques.
-
-«Malgré le sens exquis des différences que vous entretenez avec
-un souci d'artiste, l'un de vous a dit que l'homme est un animal
-sociable. Votre congrégation en cités, provinces et nations n'a
-donc rien de bien spécialisé; car les monères, qui sont les
-plus simples des êtres faits de protoplasma, n'ont pas d'autres
-habitudes. Et ces monères entretiennent une grande justice dans
-la distribution de leur nourriture. Tout ce que mange l'une
-d'elles est également réparti entre les autres. Lorsqu'une monère
-est lassée de la colonie, il lui suffit de couper les filaments
-qui la réunissaient à son peuple. Les autres individus ne la
-poursuivent et ne la punissent jamais. Elle va flotter vers des
-eaux nouvelles, parmi les monères libres que vos savants nomment,
-je crois, _saprophytes_. Je respecte infiniment ces vénérables
-monères, dont l'organisation primitive réalise le type de la vie
-parfaite dans une société.
-
-«Quoique vos psychologues aient divisé vos passions en des
-bandelettes légères de nuances extrêmement délicates, leur jeu
-me semble borné, en somme, au peu d'actes nécessaires à la
-conservation de vos espèces.
-
-«En adoptant le point de vue moral que vous affectionnez, on
-ne saurait donner de réelle supériorité au plus subtil de vos
-philosophes sur un petit globule de pus. Ces globules blancs
-sont des éléments libres qui ont autant de facultés de choix.
-Ils préfèrent les substances chimiques selon les mêmes lois que
-vous trouvez plus d'agrément aux choses. Si la sensation humaine
-est comme le logarithme de l'excitation, le goût des globules
-blancs pour les proportions différentes des cultures ou des
-solutions qu'on leur présente varie dans la même mesure. Vos
-globules ont des individualités très fines, et il est possible
-d'en faire, grâce à votre belle faculté de l'habitude qui les
-mithridatise pour certains poisons, des automates bien semblables
-à ceux que votre Pascal voulait construire en donnant la foi aux
-êtres rationnels. La spécialisation de vos connaissances inspire
-beaucoup de respect pour les individus qui vous composent. Il
-faut tenir en considération l'idiosyncrasie d'un bâtonnet nerveux
-de votre rétine ou d'un corpuscule de Paccini. Les fibres de
-Corti sont les dégustatrices de vos affections musicales; et vos
-cellules bipolaires ont droit d'interdiction sur les vibrations
-qui leur déplaisent. Vous n'aimez les choses et vous ne les
-haïssez qu'en raison de l'élection d'une majorité de petites
-individualités dissemblables. Vos actions sont soumises à un
-infini d'intermédiaires.
-
-«Ces dernières réflexions, qui me coûtent un peu d'effort, puisque
-je ne saisis guère bien que l'unité, le continu et le général,
-peuvent vous être de quelque utilité. Par un retour aisé, vous
-apprécierez mieux le rôle des éléments de vos associations. Dans
-la ville d'Athènes, les sycophantes et les gardiens des mœurs,
-avec les marchands de femmes, détenaient assez noblement les
-fonctions d'élimination d'une cité où les habitants montraient
-toutes les parties de leur corps. On pouvait librement se destiner
-à de telles professions. Il n'était pas impossible aux chefs du
-peuple de s'y adapter. C'est pourquoi Aristophane nous montre
-Cléon, après son passage aux affaires publiques, vêtu d'une robe
-verte et vendant des boudins parmi les garçons baigneurs. Je
-suis enchanté de ce crieur de saucisses près d'une maison infâme
-d'Athènes, et des filles de joie qui trempaient leurs doigts au
-Pirée dans la sauce de ses tripes. A un tel point de vue, vos
-ruffians ne semblent ni moins utiles ni moins respectables que le
-chef de l'État.
-
- * * * * *
-
-«Saisissez donc les différences charmantes par votre imagination,
-mais apprenez à les confondre en la continuité des ressemblances,
-qui font les lois explicatives, par l'exercice de votre raison. Ne
-donnez pas plus de foi à ceux qui vous montrent la discontinuité
-ou les différences individuelles, ou la liberté dans l'univers,
-qu'à ceux qui vous exposent sa continuité ou ses lois nécessaires.
-Souvenez-vous que vos mathématiques, fondées sur la continuité
-dans le temps, l'espace et le nombre, suffisent à calculer des
-mouvements d'atomes, qui sont des tourbillons discontinus.
-Imaginez que la ressemblance est le langage intellectuel des
-différences, que les différences sont le langage sensible de la
-ressemblance. Sachez que tout en ce monde n'est que signes, et
-signes de signes.
-
-«Si vous pouvez supposer un Dieu qui ne soit pas votre personne
-et une parole qui soit bien différente de la vôtre, concevez
-que Dieu parle: alors l'univers est son langage. Il n'est pas
-nécessaire qu'il nous parle. Nous ignorons à qui il s'adresse.
-Mais ses choses tentent de nous parler à leur tour, et nous, qui
-en faisons partie, nous essayons de les comprendre sur le modèle
-même que Dieu a imaginé de les proférer. Elles ne sont que des
-signes, et des signes de signes. Ainsi que nous-mêmes, ce sont les
-masques de visages éternellement obscurs. Comme les masques sont
-le signe qu'il y a des visages, les mots sont le signe qu'il y a
-des choses. Et ces choses sont des signes de l'incompréhensible.
-Nos sens perfectionnés nous permettent de les disjoindre et
-notre raisonnement les calcule sous une forme continue, sans
-doute parce que notre grossière organisation centralisatrice est
-une sorte de symbole de la faculté d'unir du Centre Suprême. Et
-comme tout ici-bas n'est que collection d'individus, cellules,
-ou atomes, sans doute l'Être qu'on peut supposer n'est que la
-parfaite collection des individus de l'Univers. Lorsqu'il raisonne
-les choses, il les conçoit sous la ressemblance: lorsqu'il les
-imagine, il les exprime sous la diversité.
-
-«S'il est vrai que Dieu calcule des possibles, on doit ajouter
-qu'il parle des réels; nous sommes ses propres mots arrivés à
-la conscience de ce qu'ils portaient en eux, essayant de nous
-répondre, de lui répondre; désunis, puisque nous sommes des mots,
-mais joints dans la phrase de l'univers, jointe elle-même à la
-glorieuse période qui est une en Sa pensée.»
-
-Telle serait peut-être la péroraison de cet observateur, dont
-l'examen et le langage sont des hypothèses, mais qui suffisent à
-excuser la composition de mon livre.
-
-
-
-
-LE RIRE
-
-
-
-
-LE RIRE
-
-I
-
-
-Edgar Poe a écrit dans un conte que personne n'a voulu traduire:
-«Savez-vous qu'à Sparte (qui est aujourd'hui Palaeochori), à
-l'ouest de la citadelle, parmi un chaos de ruines à peine visibles
-émerge un socle où on peut encore lire les lettres ΛΑΣΜ? C'est
-évidemment la mutilation de ΓΕΛΑΣΜΑ. Or à Sparte mille temples et
-autels étaient consacrés à mille divinités diverses. N'est-il pas
-étrange que la stèle du RIRE ait survécu à toutes les autres?»
-
-J'imaginerais volontiers que la lointaine postérité ne retiendra,
-au milieu des décombres littéraires de notre temps, que deux ou
-trois excellentes plaisanteries. On ne retrouve plus sur les rives
-de l'Eurotas cette lourde et lugubre monnaie de fer dont les
-Lacédémoniens se servaient pesamment. Leurs dieux ont disparu et
-il devait y en avoir de fort célèbres. Sans doute les offrandes
-que les Doriens firent au dieu Rire étaient payées avec ces
-pièces graves. Semblablement de quelle grosse monnaie de romans
-aurons-nous acheté les petits livres qui émergeront peut-être
-de notre océan de papier noirci. Quand les dieux septentrionaux
-se seront écroulés, quelques milliers d'années après les dieux
-de Grèce et d'Italie, on ne retirera même pas de nos ruines le
-socle du dieu Rire, et il faudra s'en aller en Chine pour admirer
-l'idole en bois de la Miséricorde.
-
-
-II
-
-Le rire est probablement destiné à disparaître. On ne voit pas
-bien pourquoi, entre tant d'espèces animales éteintes, le tic
-de l'une d'elles persisterait. Cette grossière preuve physique
-du sens qu'on a d'une certaine inharmonie dans le monde devra
-s'effacer devant le scepticisme complet, la science absolue, la
-pitié générale et le respect de toutes choses.
-
-Rire, c'est se laisser surprendre par une négligence des lois: on
-croyait donc à l'ordre universel et à une magnifique hiérarchie de
-causes finales? Et quand on aura attaché toutes les anomalies à un
-mécanisme cosmique, les hommes ne riront plus. On ne peut rire que
-des individus. Les idées générales n'affectent pas la glotte.
-
-Rire, c'est se sentir supérieur. Quand nous ferons à genoux,
-dans les carrefours, des confessions publiques, quand nous nous
-humilierons pour mieux pouvoir aimer, le grotesque sera au-dessus
-de nous. Et ceux qui auront apprécié l'identique valeur, en dehors
-de toute relativité, de leur moi et d'une cellule composante ou
-solitaire, sans comprendre les choses, les respecteront. La
-reconnaissance de l'égalité entre tous les individus de l'univers
-ne fera pas hausser les lèvres sur les canines.
-
-Voici comment on pourra interpréter dans ce temps un jeu aboli du
-visage:
-
-«Cette espèce de contraction des muscles zygomatiques était le
-propre de l'homme. Elle lui servait à indiquer en même temps son
-peu d'intelligence pour le système du monde et sa persuasion qu'il
-était supérieur au reste.»
-
-La religion, la science et le scepticisme du temps futur ne
-contiendront qu'une faible partie de nos pénibles idées sur
-ces matières. Il est certain toutefois que la contraction des
-muscles zygomatiques n'y aura point de place. J'aimerais donc à
-désigner à ceux qui s'éprendront des choses d'autrefois l'œuvre
-qui excita dans notre époque barbare la plus grande somme de ce
-rire disparu. Je sais qu'on s'étonnera de la bouche convulsée,
-des yeux larmoyants, des épaules secouées, du ventre saccadé,
-ainsi que nous nous étonnons nous-mêmes pour les singuliers usages
-des premiers hommes; mais je supplie les personnes éclairées de
-réfléchir au grand intérêt que présente un document historique, de
-quelque ordre qu'il soit.
-
-
-III
-
-Quand le rire, donc, aura disparu, on en trouvera une
-représentation complète dans les œuvres de Georges Courteline.
-
-Cette représentation du rire sera complète, car elle unit le
-comique des anciens à la variété d'hilarité qui fut spéciale au
-dix-neuvième siècle.
-
-Nous ne savons pas depuis quand l'incohérence dans la vision des
-choses amenée par la confusion du langage ou de l'intelligence
-excite la gaieté des hommes.
-
-Avant l'ère chrétienne déjà le Carthaginois de Plaute réjouissait
-le public quand les deux Romains jugeaient par son baragouin
-_Mebarbocca_ qu'il devait se plaindre d'avoir mal à la bouche.
-Il n'est pas moins plaisant d'entendre Piégelé, dans le rôle de
-Roland, répéter: _Salut aux nez creux_, lorsqu'on lui souffle:
-_Salut, ô mes preux._ La farce des deux esclaves qui interprètent
-un oracle inintelligible dans les _Chevaliers_, d'Aristophane,
-n'est pas très différente de celle des deux dragons qui examinent
-sur le quai d'Orsay l'obscur problème du numéro 26, où demeure
-Marabout. Le père Soupe fait cuire son chocolat, se lave les
-pieds, va accomplir ses petits besoins avec l'innocente naïveté de
-Strepsiade, et raisonne un peu comme lui.
-
-Cependant la distinction essentiellement moderne entre le sujet et
-l'objet nous permet un rire particulier. Le dialogue qu'imaginait
-Ésope entre un renard et un masque de théâtre n'était pas comique.
-On pouvait supposer, même avec mélancolie, que des pierres et
-des arbres suivaient un musicien qui jouait de la lyre. Mais les
-gens du dix-neuvième siècle rient du Jack, de Mark Twain, qui
-attend sous un soleil brûlant qu'une tortue de Palestine veuille
-bien se mettre à chanter. Ils rient encore si Courteline leur
-raconte qu'un fou essaie de faire de mauvaises plaisanteries à des
-fromages mous. Ils rient toujours du récit suivant:
-
-_Voyage aux îles Bermudes._--Aux îles Bermudes on ne trouve pas
-d'insecte ou de quadrupède digne d'être mentionné. Les habitants
-prétendent que leurs araignées sont grandes. Je n'en ai pas vu
-qui dépassât les dimensions d'une assiette à soupe ordinaire.--Un
-matin, le révérend L..., qui voyageait avec moi entra dans ma
-chambre, une bottine à la main.
-
---Cette bottine est à vous? dit-il.
-
---Oui, répondis-je.
-
---J'en suis heureux, reprit-il. Figurez-vous que je viens de
-rencontrer une araignée qui l'emportait.
-
-Le lendemain, au point du jour, cette même araignée soulevait ma
-fenêtre à tabatière afin de venir prendre ma chemise.
-
---Elle a emporté votre chemise?
-
---Non.
-
---Comment avez-vous pu voir qu'elle venait l'emporter?
-
---Je l'ai vu dans son œil.
-
-J'ai cité cette simple anecdote parce qu'elle semble révéler les
-deux faces du rire.
-
-Première face: Nous nous étonnons de voir un insecte classé
-avec des quadrupèdes et nous sommes vivement frappés de la
-contradiction qu'il y a entre la grandeur des araignées que nous
-connaissons et celle d'une paire de bottines ordinaires.
-
-Deuxième face: L'absurdité de supposer dans une araignée
-l'intention préméditée de prendre des objets dont nous nous
-servons seuls, et d'imaginer qu'on a vu cette disposition dans son
-œil (ce qui nous ramène à la première face) excite notre hilarité.
-
-Et je dis que dans notre temps cette seconde forme du comique
-nous affecte spécialement. Les hommes ont pris conscience de
-leur moi avec excès. La simple idée qu'on pourrait attribuer
-à un objet ou à une bête les habitudes personnelles de l'âme
-humaine leur apparaît grotesque. Courteline nous a montré le
-capitaine Hurluret, qui menace de se changer en moulin à café ou
-en saladier; et Lahrier promet à Soupe d'opérer sur lui une vague
-métamorphose du même genre. Les personnages des _Mille et une
-nuits_ craignaient ces choses qui se produisaient volontiers à une
-époque où la personnalité de l'homme n'avait pas été violemment
-séparée des objets par Kant. Aujourd'hui le moi glorieux se moque
-de cette vaine parodie.
-
-Fréquemment on trouvait autrefois, dans les asiles, des fous
-accroupis qui se croyaient pots d'argile et d'autres qui,
-s'imaginant fromages de Cordoue, vous offraient, le couteau
-à la main, une tranche de leur mollet; d'autres encore, qui
-fumaient comme des théières, moussaient comme des bouteilles de
-champagne, se pliaient comme une chemise fraîchement blanchie.
-Les statistiques nous apprennent que cette folie est devenue
-extrêmement rare. Il n'en faut pas chercher d'autre cause que le
-progrès de la conscience. Même les fous ont de la personnalité une
-trop haute idée.
-
-
-IV
-
-Les biographes du poète américain Walt Whitman disent que personne
-ne le vit rire une seule fois dans sa vie. C'était un homme doux
-et gai, qui comprenait toutes choses. Les anomalies n'étaient pas
-pour lui des miracles de l'absurde. Il ne se croyait supérieur à
-aucun être. On peut mettre aux deux termes de l'humanité Philémon,
-qui mourut de rire en voyant un âne manger des figues, et ce grand
-poète Walt Whitman. Notez que Philémon ne rit avec tant d'excès
-que parce qu'il était certain d'être supérieur à un âne, étant
-poète, et que cet âne, si différent de Philémon, mangeait le
-même dessert que lui. Nous avons un portrait de Walt Whitman où
-ce vieux poète paralysé, le visage grave, seconde l'erreur d'un
-papillon qui s'est posé sur son bras comme sur un tronc d'arbre
-mort.
-
-Les tics de l'humanité ne sont pas immuables. Même les dieux
-changent quelquefois. On a déjà changé de manière de rire; sachez
-avec constance prévoir un âge où l'on ne rira plus. Ceux qui
-voudront modeler leur visage sur cette contraction s'imagineront
-très bien ce que pouvait être une habitude disparue en lisant les
-livres de Georges Courteline. Que ceux qui veulent rire maintenant
-se hâtent de se réjouir. Nous n'en sommes pas encore à chercher le
-socle du dieu Rire au milieu des ruines. Le dieu Rire habite parmi
-nous. Quand nos statues seront tombées, nos coutumes abolies,
-quand les hommes compteront les années dans une ère nouvelle, ils
-se diront de celui qui sut nous rendre si joyeux cette simple
-légende:
-
-«C'était une charmante petite divinité, fine et bonne, qui vivait
-dans Montmartre. Elle avait tant de grâce que les gros mots,
-cherchant un sanctuaire indestructible, le trouvèrent dans son
-œuvre.»
-
-
-
-
-L'ART DE LA BIOGRAPHIE
-
-
-
-
-L'ART DE LA BIOGRAPHIE
-
-
-La science historique nous laisse dans l'incertitude sur les
-individus. Elle ne nous révèle que les points par où ils furent
-attachés aux actions générales. Elle nous dit que Napoléon était
-souffrant le jour de Waterloo, qu'il faut attribuer l'excessive
-activité intellectuelle de Newton à la continence absolue de son
-tempérament, qu'Alexandre était ivre lorsqu'il tua Klitos et que
-la fistule de Louis XIV put être la cause de certaines de ses
-résolutions. Pascal raisonne sur le nez de Cléopâtre, s'il eût été
-plus court, ou sur un grain de sable dans l'urèthre de Cromwell.
-Tous ces faits individuels n'ont de valeur que parce qu'ils ont
-modifié les événements ou qu'ils auraient pu en dévier la série.
-Ce sont des causes réelles ou possibles. Il faut les laisser aux
-savants.
-
-L'art est à l'opposé des idées générales, ne décrit que
-l'individuel, ne désire que l'unique. Il ne classe pas; il
-déclasse. Pour autant que cela nous occupe, nos idées générales
-peuvent être semblables à celles qui ont cours dans la planète
-Mars et trois lignes qui se coupent forment un triangle sur tous
-les points de l'univers. Mais regardez une feuille d'arbre, avec
-ses nervures capricieuses, ses teintes variées par l'ombre et le
-soleil, le gonflement qu'y a soulevé la chute d'une goutte de
-pluie, la piqûre qu'y a laissé un insecte, la trace argentée du
-petit escargot, la première dorure mortelle qu'y marque l'automne;
-cherchez une feuille exactement semblable dans toutes les grandes
-forêts de la terre: je vous mets au défi. Il n'y a pas de science
-du tégument d'une foliole, des filaments d'une cellule, de la
-courbure d'une veine, de la manie d'une habitude, des crochets
-d'un caractère. Que tel homme ait eu le nez tordu, un œil plus
-haut que l'autre, l'articulation du bras noueuse; qu'il ait eu
-coutume de manger à telle heure un blanc de poulet, qu'il ait
-préféré le Malvoisie au Château-Margaux, voilà qui est sans
-parallèle dans le monde. Aussi bien que Socrate, Thalès aurait pu
-dire ΓΝΩΘΙ ΣΕΑΥΤΟΝ; mais il ne se serait pas frotté la jambe dans
-la prison de la même manière, avant de boire la ciguë. Les idées
-des grands hommes sont le patrimoine commun de l'humanité: chacun
-d'eux ne posséda réellement que ses bizarreries. Le livre qui
-décrirait un homme en toutes ses anomalies serait une œuvre d'art
-comme une estampe japonaise où on voit éternellement l'image d'une
-petite chenille aperçue une fois à une heure particulière du jour.
-
-Les histoires restent muettes sur ces choses. Dans la rude
-collection de matériaux qui fournissent les témoignages, il
-n'y a pas beaucoup de brisures singulières et inimitables. Les
-biographes anciens surtout sont avares. N'estimant guère que
-la vie publique ou la grammaire, ils nous transmirent sur les
-grands hommes leurs discours et les titres de leurs livres.
-C'est Aristophane lui-même qui nous a donné la joie de savoir
-qu'il était chauve, et si le nez camard de Socrate n'eût servi
-à des comparaisons littéraires, si son habitude de marcher les
-pieds déchaussés n'eût fait partie de son système philosophique
-de mépris pour le corps, nous n'aurions conservé de lui que ses
-interrogatoires de morale. Les commérages de Suétone ne sont que
-des polémiques haineuses. Le bon génie de Plutarque fit parfois
-de lui un artiste; mais il ne sut pas comprendre l'essence de son
-art, puisqu'il imagina des «parallèles»--comme si deux hommes
-proprement décrits en tous leurs détails pouvaient se ressembler!
-On est réduit à consulter Athénée, Aulu-Gelle, des scoliastes, et
-Diogène Laërce, qui crut avoir composé une espèce d'histoire de la
-philosophie.
-
-Le sentiment de l'individuel s'est développé davantage dans les
-temps modernes. L'œuvre de Boswell serait parfaite s'il n'avait
-jugé nécessaire d'y citer la correspondance de Johnson et des
-digressions sur ses livres. Les «Vies des personnes éminentes»
-par Aubrey sont plus satisfaisantes. Aubrey eut, sans aucun
-doute, l'instinct de la biographie. Comme il est fâcheux que le
-style de cet excellent antiquaire ne soit pas à la hauteur de sa
-conception! Son livre eût été la récréation éternelle des esprits
-avisés. Aubrey n'éprouva jamais le besoin d'établir un rapport
-entre des détails individuels et des idées générales. Il lui
-suffisait que d'autres eussent marqué pour la célébrité les hommes
-auxquels il prenait intérêt. On ne sait point la plupart du temps
-s'il s'agit d'un mathématicien, d'un homme d'État, d'un poète,
-ou d'un horloger. Mais chacun d'eux a son trait unique, qui le
-différencie pour jamais parmi les hommes.
-
-Le peintre Hokusaï espérait parvenir, lorsqu'il aurait cent dix
-ans, à l'idéal de son art. A ce moment, disait-il, tout point,
-toute ligne tracés par son pinceau seraient vivants. Par vivants,
-entendez individuels. Rien de plus semblable que des points et
-des lignes: la géométrie se fonde sur ce postulat. L'art parfait
-de Hokusaï exigeait que rien ne fût plus différent. Ainsi l'idéal
-du biographe serait de différencier infiniment l'aspect de deux
-philosophes qui ont inventé à peu près la même métaphysique. Voilà
-pourquoi Aubrey, qui s'attache uniquement aux hommes, n'atteint
-pas la perfection, puisqu'il n'a pas su accomplir la miraculeuse
-transformation qu'espérait Hokusaï de la ressemblance en la
-diversité. Mais Aubrey n'était pas parvenu à l'âge de cent dix
-ans. Il est fort estimable néanmoins, et il se rendait compte de
-la portée de son livre. «Je me souviens, dit-il, dans sa préface
-à Anthony Wood, d'un mot du général Lambert--_that the best of
-men are but men at the best_--ce dont vous trouverez divers
-exemples dans cette rude et hâtive collection. Aussi ces arcanes
-ne devront-ils être exposés au jour que dans environ trente ans.
-Il convient en effet que l'auteur et les personnages (semblables à
-des nèfles) soient pourris auparavant.»
-
-On pourrait découvrir chez les prédécesseurs d'Aubrey quelques
-rudiments de son art. Ainsi Diogène Laërce nous apprend
-qu'Aristote portait sur l'estomac une bourse de cuir pleine
-d'huile chaude, et qu'on trouva dans sa maison, après sa mort,
-quantité de vases de terre. Nous ne saurons jamais ce qu'Aristote
-faisait de toutes ces poteries. Et le mystère en est aussi
-agréable que les conjectures auxquelles Boswell nous abandonne
-sur l'usage que faisait Johnson des pelures sèches d'orange qu'il
-avait coutume de conserver dans ses poches. Ici Diogène Laërce se
-hausse presque au sublime de l'inimitable Boswell. Mais ce sont
-là de rares plaisirs. Tandis qu'Aubrey nous en donne à chaque
-ligne. Milton, nous dit-il, «prononçait la lettre R très dure».
-Spenser «était un petit homme, portait les cheveux courts, une
-petite collerette et des petites manchettes». Barclay «vivait en
-Angleterre à quelque époque _tempore R. Jacobi_. C'était alors un
-homme vieux, à barbe blanche, et il portait un chapeau à plume,
-ce qui scandalisait quelques personnes sévères». Érasme «n'aimait
-pas le poisson, quoique né dans une ville poissonnière». Pour
-Bacon «aucun de ses serviteurs n'osait apparaître devant lui sans
-bottes en cuir d'Espagne; car il sentait aussitôt l'odeur du cuir
-de veau, qui lui était désagréable». Le docteur Fuller «avait
-la tête si fort en travail que, se promenant et méditant avant
-dîner, il mangeait un pain de deux sous sans s'en apercevoir».
-Sur Sir William Davenant, il fait cette remarque: «J'étais à
-son enterrement; il avait un cercueil de noyer. Sir John Denham
-assura que c'était le plus beau cercueil qu'il eût jamais vu.»
-Il écrit à propos de Ben Johnson: «J'ai entendu dire à M. Lacy,
-l'acteur, qu'il avait coutume de porter un manteau pareil à un
-manteau de cocher, avec des fentes sous les aisselles.» Voici
-ce qui le frappe chez William Prinne: «Sa manière de travailler
-était telle. Il mettait un long bonnet piqué qui lui tombait d'au
-moins 2 ou 3 pouces sur les yeux et qui lui servait d'abat-jour
-pour protéger ses yeux de la lumière, et toutes les 3 heures
-environ, son domestique devait lui apporter un pain et un pot
-d'ale pour lui refociller ses esprits; de sorte qu'il travaillait,
-buvait, et mâchonnait son pain, et ceci l'entretenait jusqu'à
-la nuit où il faisait un bon souper.» Hobbes devint très chauve
-dans sa vieillesse; pourtant, dans sa maison, il avait coutume
-d'étudier nu-tête, et disait qu'il ne prenait jamais froid, mais
-que son plus grand ennui était d'empêcher les mouches de venir
-se poser sur sa calvitie. Il ne nous dit rien de _l'Oceana_ de
-John Harrington, mais nous raconte que l'auteur «Ao. Dni. 1660,
-fut envoyé prisonnier à la Tour, où on le garda, puis à Portsey
-Castle. Son séjour dans ces prisons (étant un gentilhomme de haut
-esprit et de tête chaude) fut la cause procatarctique de son
-délire ou de sa folie qui ne fut pas furieuse--car il causait
-assez raisonnablement et il était de société fort plaisante; mais
-il lui vint la fantaisie que sa sueur se changeait en mouches et
-parfois en abeilles, _ad cetera sobrius_; et il fit construire une
-maisonnette versatile en planches dans le jardin de Mr. Hart (en
-face St. James's Park) pour en faire l'expérience. Il la tournait
-au soleil et s'asseyait en face; puis il faisait apporter ses
-queues de renard pour chasser et massacrer toutes les mouches et
-abeilles qu'on y découvrirait; ensuite il fermait les châssis.
-Or il ne faisait cette expérience que dans la saison chaude, de
-façon que quelques mouches se dissimulaient dans les fentes et
-dans les plis des draperies. Au bout d'un quart d'heure peut-être,
-la chaleur faisait sortir de leur trou une mouche, ou deux, ou
-davantage. Alors il s'écriait: «Ne voyez-vous pas clairement
-qu'elles sortent de moi?»
-
-Voici tout ce qu'il nous dit de Meriton. «Son vrai nom était Head.
-M. Bovey le connaissait bien. Né en... Était libraire dans Little
-Britain. Il avait été parmi les bohémiens. Il avait l'air d'un
-coquin avec ses yeux goguelus. Il pouvait se changer en n'importe
-quelle forme. Fit banqueroute 2 ou 3 fois. Fut enfin libraire,
-ou vers sa fin. Il gagnait sa vie par ses griffonnages. Il était
-payé 20 sh. la feuille. Il écrivit plusieurs livres: _the English
-Rogue_, _the Art of Wheadling_, etc. Il fut noyé en allant à
-Plymouth par la pleine mer vers 1676, étant âgé d'environ 50 ans.»
-
-Enfin il faut citer sa biographie de Descartes:
-
-
-MEUR RENATUS DES CARTES
-
-«Nobilis Gallus, Perroni Dominus, summus Mathematicus et
-Philosophus, natus Turonum, pridie Calendas Aprilis 1596. Denatus
-Holmiæ, Calendis Februarii, 1650. (Je trouve cette inscription
-sous son portrait par C. V. Dalen.) Comment il passa son temps
-en sa jeunesse et par quelle méthode il devint si savant, il
-le raconte au monde en son traité intitulé de la Méthode. La
-Société de Jésus se glorifie que l'ordre ait eu l'honneur de son
-éducation. Il vécut plusieurs années à Egmont (près la Haye), d'où
-il data plusieurs de ses livres. C'était un homme trop sage pour
-s'encombrer d'une femme; mais, étant homme, il avait les désirs
-et appétits d'un homme; il entretenait donc une belle femme de
-bonne condition qu'il aimait, et dont il eut quelques enfants
-(je crois 2 ou 3). Il serait fort surprenant qu'issus des reins
-d'un tel père ils n'eussent point reçu une belle éducation. Il
-était si éminemment savant que tous les savants lui rendaient
-visite et beaucoup d'entre eux le priaient de leur montrer ses
-.. d'instruments (à cette époque, la science mathématique était
-fortement liée à la connaissance des instruments, et, ainsi que
-le disait Sr. H. S., à la pratique des tours). Alors il tirait un
-petit tiroir sous la table et leur montrait un compas dont l'une
-des branches était cassée; et puis, pour règle, il se servait
-d'une feuille de papier pliée en double.»
-
-Il est clair qu'Aubrey a eu la conscience parfaite de son travail.
-Ne croyez pas qu'il ait méconnu la valeur des idées philosophiques
-de Descartes ou de Hobbes. Ce n'est pas là ce qui l'intéressait.
-Il nous dit fort bien que Descartes lui-même a exposé sa méthode
-au monde. Il n'ignore pas que Harvey découvrit la circulation
-du sang; mais il préfère noter que ce grand homme passait ses
-insomnies à se promener en chemise, qu'il avait une mauvaise
-écriture, et que les plus célèbres médecins de Londres n'auraient
-pas donné six sous d'une de ses ordonnances. Il est sûr de nous
-avoir éclairé sur Francis Bacon, lorsqu'il nous a expliqué qu'il
-avait l'œil vif et délicat, couleur noisette, et pareil à l'œil
-d'une vipère. Mais ce n'est pas un aussi grand artiste que
-Holbein. Il ne sait pas fixer pour l'éternité un individu par
-ses traits spéciaux sur un fond de ressemblance avec l'idéal.
-Il donne la vie à un œil, au nez, à la jambe, à la moue de ses
-modèles: il ne sait pas animer la figure. Le vieil Hokusaï voyait
-bien qu'il fallait parvenir à rendre individuel ce qu'il y a de
-plus général. Aubrey n'a pas eu la même pénétration. Si le livre
-de Boswell tenait en dix pages, ce serait l'œuvre d'art attendue.
-Le bon sens du docteur Johnson se compose des lieux communs les
-plus vulgaires; exprimé avec la violence bizarre que Boswell a
-su peindre, il a une qualité unique dans ce monde. Seulement ce
-catalogue pesant ressemble aux dictionnaires mêmes du docteur:
-on pourrait en tirer une _Scientia Johnsoniana_, avec un index.
-Boswell n'a pas eu le courage esthétique de choisir.
-
-L'art du biographe consiste justement dans le choix. Il n'a pas à
-se préoccuper d'être vrai; il doit créer dans un chaos de traits
-humains. Leibnitz dit que pour faire le monde Dieu a choisi le
-meilleur parmi les possibles. Le biographe, comme une divinité
-inférieure, sait choisir parmi les possibles humains, celui qui
-est unique. Il ne doit pas plus se tromper sur l'art que Dieu ne
-s'est trompé sur la bonté. Il est nécessaire que leur instinct à
-tous deux soit infaillible. De patients démiurges ont assemblé
-pour le biographe des idées, des mouvements de physionomie,
-des événements. Leur œuvre se trouve dans les chroniques, les
-mémoires, les correspondances et les scolies. Au milieu de cette
-grossière réunion, le biographe trie de quoi composer une forme
-qui ne ressemble à aucune autre. Il n'est pas utile qu'elle soit
-pareille à celle qui fut créée jadis par un dieu supérieur, pourvu
-qu'elle soit unique, comme toute autre création.
-
-Les biographes ont malheureusement cru d'ordinaire qu'ils étaient
-historiens. Et ils nous ont privés ainsi de portraits admirables.
-Ils ont supposé que seule la vie des grands hommes pouvait nous
-intéresser. L'art est étranger à ces considérations. Aux yeux
-du peintre le portrait d'un homme inconnu par Cranach a autant
-de valeur que le portrait d'Érasme. Ce n'est pas grâce au nom
-d'Érasme que ce tableau est inimitable. L'art du biographe serait
-de donner autant de prix à la vie d'un pauvre acteur qu'à la vie
-de Shakespeare. C'est un bas instinct qui nous fait remarquer avec
-plaisir le raccourcissement du sterno-mastoïdien dans le buste
-d'Alexandre, ou la mèche au front dans le portrait de Napoléon. Le
-sourire de Monna Lisa, dont nous ne savons rien (c'est peut-être
-un visage d'homme) est plus mystérieux. Une grimace dessinée par
-Hokusaï entraîne à de plus profondes méditations. Si l'on tentait
-l'art où excellèrent Boswell et Aubrey, il ne faudrait sans doute
-point décrire minutieusement le plus grand homme de son temps, ou
-noter la caractéristique des plus célèbres dans le passé, mais
-raconter avec le même souci les existences _uniques_ des hommes,
-qu'ils aient été divins, médiocres, ou criminels.
-
-
-
-
-L'AMOUR
-
-
-
-
-XI
-
-L'AMOUR
-
-
-_Dialogue entre_
-
- L'ACTEUR
- HYLAS
- RODION RASKOLNIKOFF
- HERR BACCALAUREUS
- SIR WILLOUGHBY
-
- Ainsi que d'ordinaire, à la fin des déjeuners sans femmes, le café
- et la cigarette ont amené au-dessus de la nappe l'éternel sujet de
- conversation entre hommes: l'amour et les interprètes de l'amour. La
- discussion s'est prolongée. C'est une claire après-midi d'été. On
- a pris place sur la pelouse dont la pente descend jusqu'à la Marne
- luisante comme un couperet d'argent. Les convives ont décidé qu'ils
- perdraient leur journée.
-
-LE MAÎTRE DE LA MAISON.--Puisque nous avons convenu de nous livrer
-éperdument au bavardage, voulez-vous que nous choisissions chacun
-notre rôle? Vous, mon cher helléniste...
-
-HYLAS.--Je suis si enfoncé dans l'administration matérialiste
-antique et si disposé à me montrer polymorphe et dialecticien,
-que je vous demanderai de jouer ici un personnage vague dont les
-idées générales seules auraient quelque précision. Je prendrai
-donc le nom de Hylas.
-
-LE MAÎTRE DE LA MAISON.--Quant à vous, je n'ai point de doute sur
-votre préférence,--vous aimez trop Dostoïewski...
-
-RODION.--Pour ne pas désirer parler au nom de Rodion.
-
-LE MAÎTRE DE LA MAISON.--Et vous, qui m'avez fait connaître le
-grand George Meredith...
-
-WILLOUGHBY.--J'essayerai d'être ici le héros de l'égoïsme, sir
-Willoughby.
-
-BACCALAUREUS.--Pour moi, je fixerai humblement quelques citations,
-et je rappellerai à la logique, si vous me le permettez: mes
-leçons méphistophéliques sont encore toutes fraîches dans ma
-mémoire.
-
-LE MAÎTRE DE LA MAISON.--Et moi qui, à l'exemple de mon cher
-Panurge, interrogerai tour à tour le philosophe Trouillogan,
-le vieil poète françois Raminagrobis et l'Oracle, je ne veux
-point d'autre titre que celui du protagoniste de nos ballades et
-monologues du moyen âge; je parlerai tout ensemble pour moi, et
-pour vous faire parler; je serai l'ACTEUR.
-
-BACCALAUREUS.--Et donc, monsieur l'Acteur, puisqu'en toute
-argumentation _pro et contra_ il est nécessaire de bien
-déterminer l'objet et de le définir, c'est-à-dire le borner et
-le limiter, voulez-vous nous rappeler ce que vous disiez tout à
-l'heure grossièrement, c'est-à-dire _confusè_, et nous l'énoncer
-maintenant clairement et dans l'ordre, _distributè_?
-
-L'ACTEUR.--Je disais, Herr Baccalaureus, _confusè_ (puisqu'il vous
-plaît), que la plupart des hommes ressemblent à Don Quichotte
-assis devant les marionnettes de _maese_ Pedro, et protestant
-que le spectacle qu'il contemple était vrai: «Réellement et en
-vérité je vous le dis, Messeigneurs qui m'ouïssez, il m'a paru que
-tout ce qui s'est passé ici se passait au pied de la lettre, que
-Melisendre était Melisendre, D. Gaiferos D. Gaiferos, Marsilio
-Marsilio, et Charlemagne Charlemagne». Et voilà pourquoi il a
-grièvement meurtri le roi Marsile et fendu en deux la couronne et
-le crâne de l'empereur à la barbe chenue. Car les marionnettes
-lui semblaient les êtres mêmes, avec leurs passions et leurs
-souffrances. Pareillement, nous nous intéressons profondément
-au spectacle de l'amour; et, voyant les gestes des femmes, et
-écoutant leurs paroles, nous croyons que les marionnettes sont
-réelles, et elles nous font pleurer, et nous tâchons de les punir;
-cependant qu'animés d'une noble folie, nous ne nous sommes pas
-aperçus que l'âme et la chair de nos amantes étaient jouées et que
-_maese_ Pedro restait accroupi derrière la toile. Je disais encore
-que moins fou est celui qui demeure plongé dans son illusion, que
-l'autre qui tâche à en sortir, et qui mutile son jeu à grands
-coups d'épée. D'autant que lorsqu'il faudra payer la casse le
-montreur de marionnettes risque fort de se tirer le bandeau de
-l'œil pour faire reconnaître l'ancien ruffian, ce qu'il eût mieux
-valu ignorer. Et je ne parle point seulement des gestes spéciaux
-de l'amour qui, de l'aveu même des marionnettes, sont presque
-toujours parfaitement imités d'un modèle sensible qu'elles ont
-toutes copié, mais de tout l'attirail sentimental, depuis la
-rougeur de l'aveu jusqu'au brisement jaloux de l'éventail, depuis
-le furtif battement de cils et les petits soubresauts de la gorge
-émus jusqu'au coup de sonnette irrité qui nous donne notre congé.
-
-BACCALAUREUS.--Toutes métaphores peu claires, et teintes de
-littérature imaginative, en sorte qu'elles ne sont nullement
-propres à un dialogue philosophique ni à une enquête de
-définitions comme celles qu'on trouve dans les entretiens
-dogmatiques de Platon; bien loin même de pouvoir se prêter à
-une argumentation plus concrète telle que nous pouvons en lire
-dans les conversations philosophiques de M. Ernest Renan, un peu
-alourdies par l'étude de la théologie.
-
-HYLAS.--Je vous arrêterai ici, Herr Baccalaureus. Car notre ami
-l'Acteur n'a point fait autre chose qu'exprimer à la mode de la
-Renaissance un mythe inventé dès longtemps par le divin Platon
-que vous venez de citer. Les marionnettes de _maese_ Pedro ne
-sont-elles pas toutes pareilles aux statues et aux images d'objets
-et d'êtres vivants faites de bois et de pierre qu'on transporte
-sans cesse diligemment devant la petite muraille de la caverne où
-nous sommes enchaînés; et, déçus par la lueur du grand feu qui
-brûle devant la gueule de l'antre, nous prenons les ombres des
-statues et des images qui dansent sur la muraille pour les hommes
-et les objets réels: car nos cous et nos cuisses sont enserrés de
-chaînes, et nous sommes astreints à garder les yeux fixés sur le
-jeu d'ombres de la muraille, et nous ne pouvons tourner la tête
-vers la vraie lumière qui nous éblouirait. Et le monde des hommes
-n'est pas plus différent du monde des marionnettes que le monde
-des idées du monde des images et des ombres. En sorte que si don
-Quichotte s'indigne ridiculement contre les poupées du roi Marsile
-et de l'empereur Charlemagne, nous ne sommes pas moins fous de
-nous irriter contre les ombres de l'amour. Voilà ce qu'a écrit
-Platon, mon cher Baccalaureus, et vous n'ignorez pas que c'est...
-
-BACCALAUREUS.--A la première page du septième livre de la
-_République_. Mais, Hylas, comment se peut-il que vous exposiez un
-mythe aussi idéaliste?
-
-HYLAS.--Aussi n'est-ce point mon opinion, mais celle d'un rêveur.
-Je tiens que l'Acteur est parti d'une pétition de principes, en
-ce qu'il suppose accordé qu'il y a dans l'univers autre chose
-que des marionnettes adroitement combinées. Il insinue ainsi dès
-le début qu'il y a quelque part une Amoureuse parfaite dont les
-femmes imitent les mouvements et les passions. Or, cette Amoureuse
-n'existe point réellement: ou bien nous pourrions la voir, et
-toutes les femmes ne seraient pas d'adroites poupées. Donc, elle
-est inexistante et immatérielle; c'est une idée platonicienne
-et je la nie. Car je ne prêterai pas à l'Acteur une invention
-d'automatisme semblable à celle qu'imagina Démocrite et longtemps
-après lui Villiers de l'Isle-Adam. L'Acteur n'entend point, j'en
-suis sûr, lorsqu'il nous parle de marionnette, une statue de bois
-creuse, docile au glissement d'une bille de vif argent, ni même
-une Ève future, mue à l'électricité par le Dr Édison.
-
-WILLOUGHBY.--Vous n'avez tenu compte jusqu'ici, mon cher Hylas,
-que de la femme imitant la Femme, ou construite comme une poupée
-par un fabricant de pièces matérielles. Et, afin de satisfaire
-l'esprit classificateur de notre Baccalaureus, je dirais
-volontiers que vous êtes resté dans le domaine purement objectif.
-Que faites-vous donc du Sujet, je vous prie; que faites-vous
-de l'Homme? L'Acteur nous dit que la femme joue le rôle d'une
-amoureuse, sans éprouver ses sentiments; vous niez qu'il y ait
-dans ce monde autre chose que des rôles; ici Willoughby vous
-interrompt tous deux et déclare: il y a Moi. Je veux bien que la
-femme soit une marionnette; j'admets qu'elle exécute des gestes
-sans éprouver d'émotions et qu'elle mime des sentiments qu'on
-lui a appris. Mais vous êtes bien étranges d'aller chercher pour
-expliquer son imitation une Amoureuse idéale ou une initiatrice
-immatérielle de l'amour; où les petites femmes l'auraient-elles
-connue, je vous le demande? Ce n'est pas dans le monde supérieur
-fait de jaspe, d'or et de porphyre dont Socrate nous parle (comme
-vous le savez, Hylas) au dialogue du Phédon. Car elles n'y sont
-jamais allées. Mais vous vous souvenez, sans doute, mon cher
-Baccalaureus, du mythe des Mères auquel Gœthe a fait allusion dans
-_Faust_?
-
-BACCALAUREUS.--Elles ne sont ni en haut, ni en bas.
-
-WILLOUGHBY.--Et Gœthe a bien raison. Elles ne sont pas plus
-situées que les Idées de Platon. Mais ce sont les matrices
-éternelles de toutes choses. D'elles jaillissent les générations
-immuables d'êtres et d'objets. Elles sont ce qu'il y a de féminin
-dans la création. Cependant elles produisent, mais passivement.
-Elles forment les formes, mais elles ont reçu leur forme. C'est
-ainsi que je veux m'imaginer les amoureuses. Semblables aux Mères
-de Gœthe, elles font jaillir d'elles éternellement les mêmes
-formules d'amour. Voilà ce qu'entend l'Acteur lorsqu'il nous dit
-qu'elles sont les marionnettes, ou Hylas quand il nous explique
-qu'elles sont les ombres de l'amour. Mais elles en sont aussi
-les créatrices perpétuelles, et elles le reproduisent toujours
-semblable à lui-même. Sur quel modèle? Qui donc imposa leur
-forme aux Mères? Qui imposa aux femmes la forme de l'Amour? Le
-Dieu créateur fixa pour toujours les matrices perpétuelles des
-choses. L'homme intelligent imagina l'apparence de l'amour. C'est
-l'amoureux qui tend aux yeux des femmes l'image qu'il s'est faite
-de l'amante. C'est sur cette image créée par le Moi que la femme
-essaye de se modeler. C'est dans l'esprit de son amant que réside
-l'amoureuse idéale dont les gestes sont imités par l'amoureuse. Et
-si l'homme, déçu, s'aperçoit que les mouvements sont des motions
-de marionnette et que les sentiments ont la fluidité des ombres,
-c'est lui-même qui se trompe lui-même, car il n'étudie que l'image
-qu'il a projetée. Hélas! moi seul j'existe, et il faut bien que
-mes illusions dépendent de moi.
-
-BACCALAUREUS.--Voir Fichte, _Doctrine de la science_. Mais de là
-suivent...
-
-L'ACTEUR.--Des considérations de philosophie allemande que vous
-nous exposerez, Baccalaureus, une autre fois. Je ne croyais pas
-m'être engagé dans un sentier aussi méditatif. Il est vrai que
-tous les chemins mènent à la métaphysique. La clarté du soleil
-d'aujourd'hui est trop vive pour y promener les êtres en soi. Si
-vous voulez, Willoughby, nous attendrons un temps de brume. Je
-me serai sans doute mal exprimé; oui, Baccalaureus, avec trop de
-métaphores. En disant que les femmes étaient les marionnettes de
-l'amour, j'entendais seulement qu'elles ont la dangereuse faculté
-de le mimer avec une perfection telle que nous le supposons où
-il n'y en a point. Elles s'accordent toutes à avouer qu'elles
-simulent le plaisir; je voulais vous faire reconnaître qu'elles
-simulent avec une égale aptitude l'intention de le donner. Je ne
-me plaignais pas; je constatais. Nous jouons tous ici-bas quelque
-rôle. Le nom même de «personne» vient de ce masque de comédie à
-travers lequel sonnaient les voix de théâtre. On pourrait imaginer
-un conte semblable à celui que fit Her le Pamphylien, fils
-d'Armenios...
-
-BACCALAUREUS.--Et que Platon rapporte au chapitre treizième du
-dixième livre de la _République_.
-
-L'ACTEUR.--Baccalaureus doit avoir raison. Donc Her le Pamphylien,
-ayant été tué dans une bataille, demeura mort pendant dix
-jours parmi les cadavres; et le douzième jour, comme on allait
-l'enterrer, revécut soudain et parla de l'autre monde. Il avait vu
-l'enfer et les tortures, et les huit cercles colorés des planètes,
-sur lesquels étaient assises autant de sirènes. Il avait vu aussi
-les âmes innocentes qui avaient bu l'eau du Léthé et qui s'étaient
-attroupées autour de Lachésis. Et au giron de la Parque une espèce
-de prophète saisissait des sorts qu'il jetait au hasard sur les
-âmes. Chacune ramassait le sort qui était tombé près d'elle et s'y
-conformait. C'est ainsi que Her le Pamphylien vit distribuer les
-rôles de l'humanité. Et le prophète joint sans doute des masques à
-ses sorts. Mais toutes les femmes, quel que soit le sort qu'elles
-relèvent, prennent le masque de l'amour.
-
-HYLAS.--Le récit est parfait: seulement Platon ne le termine pas
-de même.
-
-L'ACTEUR.--Je m'en doute. Or, ce masque devient leur propre
-visage, en sorte qu'elles arrivent à prendre conscience de son
-expression qu'elles n'avaient point consciemment composée.
-Souvenez-vous du trait charmant que nota l'exquis philosophe qui
-écrivit les _Quinze joies de Mariage_...
-
-BACCALAUREUS.--Ce n'était autre qu'Anthoine de la Sale, ainsi que
-le démontra, en 1836, M. André Pottier, bibliothécaire de Rouen.
-
-L'ACTEUR.--Anthoine de la Sale, secrétaire de Louis III, roi de
-Sicile, esquisse donc ce tableau du «déduit» forcé d'une femme
-avec son mari. «Lors il la baise et l'accolle, et faict ce qui
-luy plest: et la dame, à qui il souvient d'aultre chose, voulsist
-estre ailleurs, et le laisse faire, et se tient pesantement, et
-ne se aide point ne mais ne se hobe qu'une pierre. Et le bon home
-travaille bien, qui est lourd et pesant, et ne se scet pas si bien
-aider comme d'aultres feroient. _La dame tourne ung pou la chiere
-à cousté_: car ce n'est pas le bon ypocras que elle a autresfois
-eu, et pour ce li ennuye, et lui dit: «Mon amy, vous me affolez
-toute, et aussi, mon amy, vous en vauldrés moins». La dame savait
-bien que son visage exprimait mal l'amour: voilà pourquoi elle le
-tourne «ung pou à cousté». Cette marionnette a pris conscience de
-ses mouvements.
-
-HYLAS.--Vous traitez bien subtilement de simples réflexes.
-
-BACCALAUREUS.--Je ne savais pas que l'acte d'amour fût un réflexe.
-
-HYLAS.--C'est le meilleur. Nous connaissons aussi les demoiselles
-qui se livrent en fumant des cigarettes, et De Foe conte dans
-_Moll Flanders_ l'histoire d'une jeune fille qui avait coutume de
-retourner pendant ce temps les poches de ses amis et d'y glisser
-même des jetons de cuivre à la place des pièces d'or.
-
-L'ACTEUR.--Ces marionnettes-là se soucient peu de jouer mal. La
-grosse Margot, de la ballade, répétant son rôle avec Villon, était
-plus curieuse de sa réputation. Mais nous n'avons que faire de
-deviser sur les prostituées. Ce sont les véritables poupées de
-l'Aphrodite populaire. Et je ne songeais point à elles lorsque
-je parlais comme je faisais. Elles sont marionnettes peintes,
-habillées, exposées, louées et estampillées.
-
-RODION.--Mais je vous défie, mon ami l'Acteur, et vous, cynique
-Hylas, et vous, Willoughby le dandy, et vous, trop savant
-Baccalaureus, de me prouver qu'elles soient des marionnettes
-de l'amour. Ou plutôt je renverserais la proposition. Quand
-vous dites que les femmes exécutent les gestes de l'amour sans
-le ressentir, vous entendez qu'elles imitent une amoureuse
-réelle. Vous, Hylas, vous avez placé cette image de l'amoureuse
-dans le domaine objectif, avec les idées platoniciennes; vous,
-Willoughby, après nous avoir railleusement demandé où les petites
-femmes auraient fréquenté une si belle idée, vous avez placé
-l'amoureuse idéale dans le domaine subjectif, puisque c'est
-l'imagination de l'amant qui la crée. Hylas m'accordera bien
-que les pauvres courtisanes sont tombées trop bas pour jamais
-connaître l'Amoureuse assise dans le monde supérieur, sur un
-trône de porphyre et d'or; et Willoughby n'osera soutenir que
-c'est sur l'imagination de leurs amants qu'elles modèlent les
-mouvements de leurs corps et de leurs âmes. Il faut donc que
-«ces poupées de l'Aphrodite populaire» soient des marionnettes
-différentes de celles que vous disiez. O Hylas! celles qui baisent
-le pan de la robe de l'Aphrodite des carrefours sont bien les
-poupées de l'amour, mais non point telles que vous l'entendiez.
-Vos autres marionnettes sont imitatrices et vivantes; ce sont
-des actrices qui n'éprouvent rien, mais qui ont étudié; ces
-pauvres marionnettes-là ne savent point imiter ni vivre; elles
-n'ont rien appris et n'éprouvent pas plus que les autres; et
-elles sont vides, Hylas, tout à fait vides. Ce qui soutient les
-autres, les gonfle et les fait paraître vraies, c'est l'espoir
-d'imiter l'idéal, ou l'amour créateur de l'homme; mais celles-ci,
-ô Hylas, n'ont rien de tout cela, et elles ne sont soutenues ni
-par elles-mêmes ni par nous. Il faut donc que ce soit un dieu qui
-les inspire. Ne voyez-vous pas, Willoughby et Hylas, qu'elles
-sont toutes pleines du souffle de l'Amour? En vérité, elles sont
-les poupées d'Éros; c'est lui qui les gonfle et qui les anime;
-et leurs jeux sont ses jeux. Mais sitôt qu'elles ont cessé de
-lui plaire, il les rejette impitoyablement; et voilà pourquoi
-il y en a tant de vieilles et de fanées. Car Éros ne se plaît à
-caresser de son haleine que les lèvres neuves et les seins frais.
-Sans doute, elles sont les poupées de l'Aphrodite populaire--mais
-quelles? Ce sont, vous le voyez, les poupées qu'Aphrodite donne à
-son enfant pour qu'il s'en amuse à son plaisir. Et si ces poupées
-ne sentent point l'affection qu'elles jouent, ne vous en irritez
-pas et ne vous affligez pas; car le jeu n'est pas le leur, et
-c'est un autre qui joue en elles, dont le souffle s'échappe de
-leurs bouches et dont les doigts agitent leurs membres; en sorte
-qu'il est impossible qu'elles éprouvent, puisque c'est un dieu
-qui les a fait agir. Les peuples anciens qui consacrèrent les
-prostituées et les firent saintes eurent quelque sentiment de ces
-choses. Ils devinèrent qu'elles n'étaient que les intermédiaires
-du dieu qui se manifestait à lui-même, et comme les prêtresses
-qui exécutaient ses gestes ainsi que les prophétesses parlaient
-avec sa voix. Et celle qui vint dans la maison de Simon et qui
-mouilla de larmes les pieds du Seigneur et les lui essuya avec
-ses cheveux ne fut point autre qu'une mandatrice de l'Amour
-tout-puissant qui adorait l'Amour. Je vois que notre hôte,
-l'Acteur, me considère en souriant, et qu'il me montre du doigt ce
-livre de Dostoïewski que je porte partout avec moi. Cependant, je
-ne vous parlerai ni de Sonia ni de la petite Nelly. Ces pauvres
-filles divines furent aussi les marionnettes du Seigneur. Mais
-elles jouèrent le rôle de la Pitié après avoir exécuté les gestes
-de l'Amour. Car les dieux se servent d'elles tour à tour.
-
-HYLAS.--J'admire vraiment l'éloquence persuasive de Rodion, qui
-n'est point pour me déplaire, car il n'est pas le premier qui ait
-songé à tirer de l'art des prostituées des enseignements divins.
-
-BACCALAUREUS.--Je prévois que Hylas va nous citer le troisième
-chapitre du _Banquet_ de Xénophon et peut-être le chapitre onzième
-du livre III des _Mémorables_.
-
-HYLAS.--Baccalaureus a la mémoire divinatrice. Il se souvient donc
-que Critoboulos, Antisthène, Charmide et Socrate s'interrogent
-mutuellement afin de savoir ce qu'ils désireraient le plus au
-monde. Critoboulos voudrait être beau, Antisthène riche, Charmide
-pauvre. Quand vient le tour de Socrate, il prend l'air grave et
-son front se fait solennel: «Moi, je voudrais être entremetteur»,
-dit-il. Les autres rient: «Vous pouvez rire, continue Socrate;
-mais je deviendrais bien vite riche à ce métier, si je voulais
-l'exercer». Chacun explique ses raisons. Le tour de Socrate venu:
-«N'est-ce point le parfait entremetteur, dit-il, qui est capable
-de reconnaître ceux qui se seront utiles les uns aux autres et qui
-sait leur inspirer le désir de s'aimer; n'est-ce pas lui qui fera
-les villes amies et les fidèles mariages, et les indissolubles
-unions? Et quel plus beau métier peut-il y avoir que d'unir
-ceux qui sont faits pour s'aimer?» Ainsi, mon cher Rodion, même
-l'entremetteur a pour Socrate quelque chose de divin.
-
-RODION.--Hylas, vous raillez.
-
-HYLAS.--Pas plus que Socrate ni que vous-même tout à l'heure.
-Baccalaureus s'est souvenu aussi de la visite que rendit le
-philosophe à la belle courtisane Theodota, celle même qui fut
-l'amie d'Alcibiade jusqu'à sa triste fin et qui l'ensevelit de ses
-propres mains, suivant le récit d'Athénée, au bourg de Melissa,
-en Phrygie. Elle était belle au point que les sculpteurs venaient
-mouler ses seins afin de modeler sur la sienne les gorges de leurs
-statues. Socrate l'interrogea et lui parla doucement, en la louant
-de sa beauté, puis lui demanda par quels moyens elle trouvait ses
-amis. Et comme Theodota ne savait lui répondre, il lui enseigna
-qu'elle portait dans son corps une âme divine, qui était sa
-meilleure amie, et qui lui aiderait à trouver des fidèles, si elle
-apprenait à la consulter. Socrate raillait-il ce jour-là? Il se
-peut; mais nous devons croire que Theodota sut entendre même la
-leçon de cette raillerie, puisqu'elle aima Alcibiade à travers le
-malheur jusque dans la mort.
-
-RODION.--Mais, Hylas, n'avez-vous donc point d'avis?
-
-HYLAS.--Mon cher Rodion, je ne vois pas pourquoi vous n'auriez
-pas raison, comme Willoughby, notre hôte l'Acteur, et même
-Baccalaureus, qui croit à la logique, et qui jure selon les
-modes de _baroko_, _bocardo_ et _fresison_. Le hasard qui fait
-rencontrer les atomes, monades ou tourbillons est infini. Nous
-ignorons profondément la raison de leurs mouvements et de leur
-rencontre. C'est ici que s'arrête mon matérialisme, et voilà
-pourquoi je puis vous donner raison à tous trois. Notre hôte
-l'Acteur (qui est resté un peu, malgré lui, du moyen âge) est
-tout imbu du réalisme, sans qu'il s'en doute, et il aime Platon.
-Aussi nous a-t-il dit que les mouvements de la marionnette étaient
-causés par une Amoureuse idéale. Willoughby est plus moderne; il
-est égotiste; il a enfermé l'univers dans son moi, et il veut que
-ce moi soit la cause des mouvements de la poupée. Vous, Rodion,
-dans votre profond sentiment de religion, vous ne pouvez attribuer
-d'autre origine aux rencontres de l'univers que Dieu même; aussi
-soutenez-vous que c'est l'être divin qui inspire tous les gestes
-du jouet. Quant à moi, Hylas, j'avoue humblement que je ne sais
-pas, et que je m'en tiens à la matière, puisque je ne peux rien
-voir au delà. Et d'ailleurs, marionnette pour marionnette,
-j'ignore autant les raisons de mes gestes que les femmes que
-j'aime, quoique mon ignorance ne soit pas du même degré.
-
-Seulement, pour faire plaisir à Willoughby, qui est bien digne
-de cette histoire, je vous conterai l'aventure d'un fou qui fut
-roi de Thrace et qui peut-être était plus sage que nous. Il se
-nommait Cotys; son orgueil était arrivé à un point extrême,
-ainsi que son opulence et l'organisation voluptueuse de sa vie.
-Il parcourait les forêts de la Thrace, et, dans les endroits
-qui lui plaisaient, il faisait dresser d'avance des tables pour
-l'instant où il aurait l'envie d'y dîner avec ses amis. Ce Cotys
-s'imagina de devenir amoureux de la déesse Athéné, et se décida
-à l'épouser. Il fit préparer un grand festin et dresser à l'écart
-un lit splendide incrusté d'or et de pierreries. Puis il s'attabla
-et se mit à boire avec ceux qu'il avait invités à la cérémonie.
-Il vida des cratères de vin mêlé et de vin pur. Ses courtisans le
-félicitaient. Déjà hors de lui, il envoya un garde afin de voir
-si la déesse ne l'attendait point encore sur sa couche. Le garde
-revint et, s'inclinant, dit au roi que le lit était vide. Cotys
-le tua roide d'un coup de javelot et envoya un second garde. Le
-garde retourna, rampant, et dit au roi qu'il n'avait vu personne.
-Un second javelot le cloua sur le sol. Puis Cotys envoya un
-troisième garde. Et celui-ci, se prosternant devant le roi, lui
-dit: «Seigneur, voici longtemps déjà que la déesse vous attend».
-
-WILLOUGHBY.--Et lorsque le roi s'avança vers le lit splendide, il
-y trouva, n'est-ce pas, toute nue et souriante, la déesse Athéné?
-
-HYLAS.--Mon cher Willoughby, je n'en sais rien, mais nous pouvons
-le supposer. Et Cotys ne vous déplaît pas pour avoir imaginé et
-créé par sa volonté une marionnette divine qui pouvait exécuter
-tous les gestes et répondre à tous ses désirs, puisqu'elle
-n'existait que dans sa folie. Car le roi Cotys était fou,
-Willoughby, et on le vit bien, plus tard, lorsque, dans un accès
-de jalousie furieuse, il déchira de ses ongles une femme qu'il
-aimait, en commençant par le bas-ventre. Cependant la marionnette
-du roi Cotys ne nous satisferait-elle pas tous? C'était une
-marionnette, et c'était l'amoureuse idéale, mon cher hôte; le
-roi Cotys l'avait créée par son imagination, Willoughby; et, ami
-Rodion, elle était divine, étant déesse.
-
-BACCALAUREUS.--Mais elle n'existait pas.
-
-HYLAS.--Si, dans Athénée, liv. XII, ch. XLII. Vous l'y trouverez,
-Baccalaureus, pour peu que votre édition ait un index. Et, comme
-le jour tombe déjà, nous pouvons même rentrer, s'il plaît à notre
-hôte, afin que Baccalaureus puisse apaiser la soif d'exactitude
-qui doit le posséder.
-
-
-
-
-L'ART
-
-
-
-
-L'ART
-
-
-_Dialogue entre_
-
- DANTE ALIGHIERI
- CIMABUE
- GUIDO CAVALCANTI
- CINO DA PISTOIA
- CECCO ANGIOLIERI
- ANDREA ORGAGNA
- FRA FILIPPO LIPPI
- SANDRO BOTTICELLI
- PAOLO UCCELLO
- DONATELLO
- JAN VAN SCOREL
-
-En l'année 1522, le pape Adrien VI, qui était d'Utrecht, nomma
-conservateur du Belvédère de Rome le peintre Jan van Scorel.
-C'était un jeune homme de vingt-six ans; il revenait de Palestine
-où il avait accompagné une confrérie de pèlerins hollandais.
-Jan van Scorel fit le portrait du pape Adrien et considéra
-diligemment tous les tableaux de Raphaël et de Michel-Ange, qui
-le transportaient. Dans le printemps de cette année, il eut une
-aventure.
-
-Il était sorti pendant la nuit de l'enceinte de la capitale pour
-errer à travers la campagne romaine. La terre aride et ses
-pierres sèches étincelaient sous la lune. Des tombes anciennes,
-très blanches, tachaient les ténèbres. Et sur l'un des côtés de la
-vieille route latine qui menait à Ostie, Jan van Scorel aperçut
-une tranchée obscure. Quelques grandes dalles semblaient avoir
-glissé. Il espéra aussitôt que c'était une niche à sculptures,
-froissa les orties qui jaillissaient entre les pierres et pénétra
-dans le couloir. D'abord il avança parmi l'obscurité; puis il
-se fit une sorte de lueur qui n'était point la lueur lunaire.
-Le chemin creux était pavé de carreaux de marbre lisse. Tout à
-coup Jan van Scorel se trouva sous une coupole soutenue par des
-piliers, et il lui sembla qu'il était revenu à la surface de la
-terre dans la rase campagne. Mais il vit bientôt qu'il devait
-se tromper. La coupole était à l'entrée d'une sorte de cirque
-largement assis et illuminé doucement. Tout le sol était tapissé
-d'une herbe longue et tendre. La brise était parfumée. Et au
-milieu de cette prairie enclavée dans un lieu inconnu, où il n'y
-avait point d'horizon, Jan van Scorel remarqua de grands sièges
-candides où se tenaient des personnages vêtus de robes tombantes.
-Ils portaient des chaperons de diverses couleurs, mais la plupart
-avaient la tête couverte de l'aumusse rouge des citoyens de
-Florence. A l'apparition de Jan van Scorel, ils se levèrent et
-lui firent gravement signe d'approcher. Et quand il fut plus
-près, Jan comprit bien qu'il était en présence d'une illusion de
-la nuit. Car il reconnut les traits de morts illustres. Celui
-qui se tenait au milieu semblait être Dante Alighieri, tel que
-le peignit Giotto. Et auprès de lui étaient Guido Cavalcanti et
-Cino da Pistoia. Et plus loin, Jan aperçut la face ricaneuse de
-Cecco Angiolieri. Semblablement il vit Cimabue, tout roidi par
-l'âge, et Andrea Orgagna, puis Paolo Uccello, le grand Donato,
-Sandro Botticelli, et un moine carmélite, Fra Filippo Lippi. Ils
-semblaient paisibles, debout parmi le pré nocturne.
-
-Alors DANTE prit la parole et dit:
-
---Sois le bienvenu, Jan van Scorel, et ne crains pas de troubler
-notre paix séculaire; car nous l'avons voulu. La divine
-conductrice élue qui demeure dans le Grand Cycle et qui contemple
-éternellement le visage de Celui _qui est per omnia sæcula
-benedictus_ a intercédé pour nous auprès du Maître de la Grâce.
-Il nous est permis de nous réunir en des temps fixés, et de nous
-considérer tels que nous fûmes, et d'entendre nos voix telles
-qu'elles résonnèrent, et de nous entretenir des choses que nous
-avons aimées. Et cette nuit une grande controverse s'est élevée
-entre nous; s'il te plaît, nous te la soumettrons, puisque tu es
-né dans les temps postérieurs, et tu seras notre juge.
-
-Et JAN VAN SCOREL répondit en tremblant:
-
---Maître, je n'oserai.
-
-Mais DANTE reprit:
-
---Tu le dois: car le Destin t'a marqué du sceau; et tu répondras
-en toute innocence; puis je t'avertirai; cependant, sache que
-mes paroles ne te serviront pas. J'ai dit et je prétends que les
-peintres, les sculpteurs et les poètes sont soumis aux femmes qui
-leur révélèrent l'amour, et que tout leur art ne consiste qu'à se
-laisser guider par la forme qui leur persuada de l'imiter dans les
-chansons, ballades et assemblages de vers, ou sur les murailles
-sacrées, ou dans le cœur du marbre étincelant. Et lorsque je parle
-ainsi, mes compagnons Guido et Cino se taisent; mais le méchant
-railleur Cecco éclate de rire; Cimabue demeure grave; Donato
-réfléchit; Sandro a un sourire douteux; Orgagna et l'Oiseau rient
-en secouant la tête, et je ne suis approuvé que par Fra Filippo;
-mais je crains que nous n'entendions point la même chose.
-
-Or, écoute-moi, Jan van Scorel, et pèse ce que je dirai. La vie
-nouvelle commence, pour moi, dans le livre de ma mémoire, à la
-fin de ma neuvième année, le jour où j'aperçus la très gracieuse
-dame que certains nommèrent ici Béatrice. Elle avait une robe
-de couleur cramoisie, soutenue par une ceinture; et dès que mes
-yeux tombèrent sur elle, Amour gouverna mon âme et je désirai
-être conduit par Béatrice durant ma vie. Et quand elle fut entrée
-dans la cité de vie éternelle, je m'appliquai à la revoir dans
-les chambres secrètes de mon intelligence et elle me prit par la
-main et me mena parmi l'enfer, et dans les routes intermédiaires,
-et parmi le ciel. D'abord, à la première heure du neuvième jour
-de juin, en l'année 1290, je fus frappé de stupeur; car la
-Douleur entra et me dit: «Je suis venue demeurer avec toi», et je
-m'aperçus qu'elle avait amené en sa compagnie la Peine et la Bile.
-Et je lui criai: «Va-t-en, éloigne-toi!» Mais, comme une Grecque,
-elle me répondit, pleine de ruse, et argumenta souplement. Puis
-voici que j'aperçus venir Amour silencieux, vêtu de vêtements
-noirs, doux et nouveaux, avec un chapeau noir sur les cheveux;
-et certes, les larmes qu'il versait étaient véritables. Alors je
-lui demandai: «Qu'as-tu, joueur de bagatelles?» Et me répondant,
-il dit: «Une angoisse à traverser; car _notre_ dame est mourante,
-mon cher frère». Alors tout se voila pour moi dans ce monde,
-et mes yeux devinrent las de pleurs, et voici que le jour qui
-accomplissait l'année que ma dame avait été élue dans la cité de
-la vie éternelle, me souvenant d'elle tandis que j'étais assis
-seul, je me pris à dessiner la semblance d'un ange sur certaines
-tablettes. Et cependant que je dessinais, comme je tournais la
-tête, je perçus qu'il y avait auprès de moi des gens que je devais
-courtoisement saluer et qui observaient ce que je faisais. Et je
-me levai, par respect, et je leur dis: «Une autre était avec moi.»
-
-Et depuis ce jour, Jan van Scorel, elle ne m'a point quitté. Quand
-j'envoyai mon livre au temps de Pâques à mon maître Brunetto
-Latini, ce fut ma fillette que je chargeai de le lui apporter. Et
-quand, au milieu du chemin de ma vie, je traversai deux mondes
-douloureux pour parvenir à entrevoir les gloires éternelles,
-Béatrice était devant moi, Béatrice tendait le doigt vers les
-choses que je devais voir.
-
-Je me souviens, Guido, que je t'envoyai jadis un sonnet au sujet
-de celles que nous aimions. O mon cher Guido, j'y nommais Monna
-Giovanna, qui fut la compagne de ma chère Béatrice: les gens de
-Florence, à cause de sa grâce, la surnommaient Primavera, et ainsi
-que le printemps précède l'année, je la vis un jour marcher devant
-ma divine dame. Or, dans mon sonnet, j'exprimais le souhait d'un
-voyage. Il me semblait que je serais parfaitement heureux si le
-temps de ma vie coulait au balancement d'une barque errante où
-nous aurions été trois, Lapo Gianni et toi, Guido, et moi Dante.
-Nous, compagnons anciens, nous nous serions tenus les mains. Et
-notre barque aurait été guidée par la dame Giovanna, la dame
-Béatrice, et celle qui était la trentième parmi les soixante
-beautés de Florence, la dame Lagia. Et tout le temps de notre vie
-se serait passé à deviser d'amour; car, en vérité, Guido, la vie
-n'est faite que d'amour, et l'art, qui est une purification de
-la vie, n'est que d'amour transfiguré. Et je ne crois pas, Guido
-Cavalcanti, que tu puisses me contredire; car c'est toi qui me
-donnas l'explication du cœur enflammé.
-
-Alors GUIDO CAVALCANTI se mit à sourire et dit:
-
---Ce rêve t'avait troublé étrangement, Dante. Et, en effet,
-c'était un inquiétant présage. Amour tenait ta dame endormie,
-roulée dans un manteau; puis il la contraignait à manger ton cœur;
-puis il disparaissait en pleurant. J'interprétai ton songe par son
-contraire, sachant que douleur pendant le sommeil signifie joie.
-Et dans ce temps tu fus heureux; mais il s'est trouvé qu'Amour ne
-t'avait point trompé par ses larmes. A cause de ce rêve où tu as
-nourri de ton cœur celle qui devait mener ta vie, je ne dirai pas
-le contraire de tes paroles. Mais, Dante, tu nous as représentés
-tous trois, Lapo, toi et moi, dans une barque guidée par Lagia,
-Béatrice et Giovanna. Crois-tu que la barque ait été guidée par
-les trois dames durant toute notre vie? J'étais assis à la poupe,
-et je regardais le sillage; voici que je tournai la tête, et Monna
-Giovanna n'était plus là. A sa place, je vis une autre dame qui
-avait les mêmes yeux, et le même regard de printemps; mais elle se
-nommait Mandetta, et elle était de Toulouse. Et Lapo considérait
-la crête d'une vague; voici qu'il tourna la tête, et Monna Lagia
-n'était plus là. A sa place, il vit une autre dame, dont les
-cheveux étaient ceints d'une guirlande, et qui montrait ses dents
-entre des lèvres très rouges; et elle n'avait même pas de nom. Et
-toi, Dante, tu scrutais le fond ténébreux de l'Océan; voici que
-tu tournas la tête, et Béatrice, oui, Béatrice, n'était plus là.
-Dante, tu te frappas la poitrine, et tu gémis, et tu te maudis
-toi-même; mais à la place de Béatrice était une dame froide et
-blanche et dure comme la pierre, dont la tête était ceinte d'herbe
-verte mêlée de fleurs; et sa robe était de couleur verte, non
-pas cramoisie, et le blond de ses cheveux était uni au vert de
-l'herbe fraîche; et cette dame était de Padoue, et son nom était
-Pietra degli Scrovigni; et souviens-toi, Dante: sitôt que tu l'eus
-aperçue, tu composas pour elle et tu récitas dans la barque une
-admirable sextine. La barque semblait donc être conduite par les
-trois dames; mais la force qui la menait était dans nos cœurs,
-Dante, et c'était la force de l'Amour.
-
-Mais CINO DA PISTOIA prit la parole:
-
---Tu accuses faussement Dante, dit-il. De Lapo Gianni je ne dirai
-rien puisqu'il n'est pas là; et peut-être qu'il eût su défendre
-ses obscures amours. Pour toi, Guido, s'il est vrai que tu aies
-cessé d'adorer Giovanna de Firenze pour invoquer Mandetta de
-Toulouse, n'est-ce pas parce que celle-ci avait les mêmes yeux?
-Et n'est-il pas vrai que c'est la ressemblance qui t'a attiré
-vers Mandetta, et que tu n'as pas cessé de te laisser conduire
-par l'image de Monna Giovanna? N'est-ce pas cette image qui s'est
-emparée de ton esprit et qui règne sur tes yeux et qui règne sur
-ton cœur? Ainsi elle a mérité une fois de plus de porter le nom de
-Giovanna, selon celui de saint Giovanno le Précurseur; car elle a
-été l'Annonciatrice et véritablement la Prima-Vera, la première
-saison. Et si Dieu eût voulu te donner, à l'égal de la noblesse,
-le don de la poésie suprême, c'est Giovanna, la Primavera, qui
-t'eût mené sur la route que suivit Homère ainsi que l'a fait pour
-Dante la divine Béatrice. Maintenant que nous parles-tu de Monna
-Pietra, de la sextine, et du caprice de Dante? Il ne s'est point
-laissé conduire par cette Pietra, et c'est la même Béatrice qui
-lui a montré les dames au Paradis. Ah! pourquoi ne lui a-t-elle
-pas fait voir, au sommet de l'escalier sacré, ma chère Selvaggia,
-dont le corps repose tristement sur le mont della Sambucca, dans
-le sauvage Apennin?
-
-CIMABUE interrompit Cino, d'une voix grave et comme lointaine.
-
---Béatrice n'a pas montré ta Selvaggia au Dante, parce que toi
-seul, Cino, tu pouvais la voir. Il ne suffit pas de tendre la
-main à la femme et de se laisser mener, les yeux bandés. J'ai dû
-longtemps regarder celle que j'aimais pour y voir la sainte Mère
-de Dieu; mais enfin je l'ai vue, et, avec l'aide divine, j'ai
-essayé de la peindre.
-
-Ici, CECCO ANGIOLIERI se mit à ricaner. Et tous se tournèrent vers
-lui: car il semblait que la paix de la nuit fût troublée.
-
-CIMABUE lui dit:
-
---Cecco, que nous veux-tu?
-
-CECCO ANGIOLIERI répondit en grinçant des dents:
-
---Ce n'est pas à toi que je veux parler, mais à Dante Alighieri,
-qui est trop fier. Je lui ai déjà crié de venir à mon école y
-prendre des leçons; il ne vaut pas mieux que moi; j'ai menti, et
-il ment encore; il a mangé la graisse, moi j'ai rongé les os; il
-a jeté la navette, moi j'ai tondu le drap; et je le défie--car
-je suis l'aiguillon, et il est le taureau. Que parle-t-il de
-Béatrice, et des femmes qui l'ont conduit par la main? Moi aussi,
-j'ai aimé--je vaux autant que lui. Et ma Becchina, la fille du
-savetier, était aussi jolie que sa Bice Portarini. Mais j'étais
-nu comme une pierre d'église; et mon plus haut souhait allait
-jusqu'à désirer être souillon de cuisine, pour renifler l'eau
-grasse de la vaisselle. Je n'avais pas un florin, non, pas la
-millième partie d'un florin. Et à cause de cela le mari de
-Becchina, qui était orgueilleux de ses sacs d'or, me méprisait, et
-je ne pouvais la voir. N'est-ce point misérable? Car j'avais un
-père vieux et riche, qui possédait de vastes domaines, et qui ne
-me donnait rien. Ainsi j'ai vécu dans la boue du fossé. Un jour le
-vieillard me refusa même un verre de vin maigre. Et j'écouterais
-parler cet orgueilleux qui fait des fautes de poésie? Car dans le
-dernier sonnet de la _Vie Nouvelle_ il commence par dire qu'il n'a
-point compris le doux langage qu'un ange lui adressait au sujet de
-Béatrice (c'est à l'endroit où les vers changent de mesure); puis
-dans l'envoi, il dit aux dames qu'il a compris. C'est une indigne
-contradiction; et je ne veux point continuer à souffrir que tout
-le monde porte respect à un mauvais poète qui a été heureux.
-
-CIMABUE reprit la parole et dit:
-
---O Cecco, pourquoi donc es-tu parmi nous?
-
-Et Cecco ne répondit rien.
-
---Je parlerai pour toi, dit CIMABUE. Tu es avec nous parce que
-malgré ta misère et l'affreux désir que tu avais de voir mourir
-ton vieux père, l'amour de Becchina, la fille du savetier,
-t'inspira de beaux vers, et que tu fus poète. Et nous n'avons
-point à comparer ta Becchina à Béatrice; mais sache que c'est sa
-petite main qui t'a tiré du fossé où tu croupissais pendant ta vie
-pour t'amener dans le cycle heureux où Dieu t'a permis de reposer.
-
-Alors il y eut un silence. Puis le moine carmélite se mit à rire.
-CECCO se retourna vers lui, la bouche tordue, et cria:
-
---Ris-tu de moi, face encapuchonnée, faux dévot?
-
---O Cecco Angiolieri, dit FRA FILIPPO LIPPI, je ne me querellerai
-pas avec toi; j'aime trop la bonne humeur. Ce n'est pas de toi que
-je me moquais; mais je riais en songeant aux belles pensées de
-Cino da Pistoia, avec son invention des images. Vois-tu pas qu'il
-a excusé Guido Cavalcanti en le faisant convenir que Mandetta de
-Toulouse ressemblait à Giovanna de Florence? Et n'a-t-il pas tiré
-une admirable conclusion, lorsqu'il a dit que c'était toujours la
-même image qui inspirait les vers de Guido? Pardieu, je ne suis
-pas si subtil, et je n'y entends qu'une chose, c'est que Messer
-Cavalcanti doit être bien peu capable d'aimer, pour aimer toujours
-la même image. Moi j'en ai aimé beaucoup, et elles étaient
-toutes bien différentes. Dante et Cino, vous aimiez des mortes,
-et vous vous enfermiez dans des cellules. J'ai aimé des femmes
-vivantes, et il aurait fallu être bien habile pour m'enfermer.
-Cosimo de Medici a essayé pendant deux jours. La troisième nuit,
-j'étais las de peindre l'Annonciation; j'ai fait une corde avec
-mes draps de lit, et je suis allé rejoindre une belle fille qui
-devait m'attendre juste au coin du Palazzo Medici. Du reste, elle
-m'a servi et je l'ai figurée au moins dans deux tableaux; c'est
-un ange dans l'un, et dans l'autre une sainte. Mes saintes ont
-tous les visages, et ce sont les visages de filles dont je ne me
-rappelle même pas les noms. Je les ai bien aimées, au moins; mais
-j'en changeais. Et elles ne se ressemblaient aucunement, Cino,
-aucunement.
-
-CINO dit gaiement:
-
---Mais Lucrezia?
-
---Crois-tu donc que je lui aie été fidèle? répondit FRA FILIPPO
-LIPPI, en éclatant de rire. On peut dire que celle-là était jolie,
-pourtant. J'en ai été très amoureux. Je venais de quitter mon
-frère carmélite Fra Diamante, qui avait été novice avec moi. Les
-nonnes de Sainte-Marguerite me demandèrent un tableau pour leur
-maître-autel. Et je vis parmi elles une novice, qui était fille
-de Francesco Buti, citoyen de Florence. C'était l'image parfaite
-d'une sainte. C'était Lucrezia. Il me la fallut pour modèle de la
-Vierge; les stupides nonnes me permirent de la peindre. Ah! que
-Lucrezia est belle dans ce tableau de la Nativité! Pouvais-je ne
-point être amoureux d'elle? Le jour qu'elle alla en procession
-visiter la Ceinture de Notre-Dame que l'on conserve au Prato, je
-l'enlevai et je m'enfuis avec elle. Son père, Francesco, essaya
-par tous les moyens de la reprendre, mais elle voulut rester avec
-moi. Cependant, tu peux regarder mes vierges et mes saintes, Cino:
-elles ne ressemblent pas toutes à Monna Lucrezia. Les femmes qu'on
-aime sont bonnes à peindre: voilà ce que je pense.
-
-Là SANDRO BOTTICELLI, qui souriait mystérieusement, parla, et
-s'adressant à Fra Filippo:
-
---Mais n'est-il pas vrai, ô Maître, dit-il, que tu n'as point
-possédé toutes les saintes qui sont dans tes peintures!
-
---C'est vrai, répondit FRA FILIPPO; je ne plaisais pas à toutes;
-mais j'ai été amoureux d'elles toutes.
-
---Et n'ai-je point ouï dire, continua BOTTICELLI, que, lorsque
-tu n'obtenais pas celles que tu désirais, tu t'appliquais à les
-peindre, et que ta passion avait disparu lorsque tu les avais
-représentées sur tes fresques?
-
---C'est vrai aussi, avoua FRA FILIPPO; mais Sandro, tu ne dois pas
-trahir ton maître.
-
---Je ne te trahis pas, ô peintre divin, reprit SANDRO; je veux
-seulement te montrer que tu n'es point différent de Dante ou de
-Cino. Puisque ta passion cessait entièrement, sitôt que la femme
-que tu aimais avait été transfigurée dans ton art, c'est que cette
-femme gouvernait ton art, ou, si tu veux, que l'Amour t'attirait
-vers l'art et que l'art suffisait à satisfaire ton amour. Si donc
-tu te plaisais à peindre des créatures que tu ne pouvais point
-toucher, et si ta passion parvenait ainsi à se repaître, tu n'es
-nullement différent de Dante, ou de Cino qui ont aimé des mortes
-et qui les ont chantées.
-
---Mais toi, dit FRA FILIPPO, Sandro, que penses-tu toi-même?
-
---Mon maître, dit SANDRO BOTTICELLI en souriant toujours, je
-ne veux point avoir d'avis et j'écoute parler les autres.
-Voici Andrea Orgagna qui vous instruira mieux que moi; je suis
-fort illettré, ainsi que le déclara le vicaire de ma paroisse,
-lorsqu'il me reprocha d'avoir gravé des estampes pour _l'Enfer_ de
-Dante, puisque mon ignorance ne me permettait point de comprendre
-ses vers. C'est ce que le vicaire n'eût pas osé dire au grand
-Orgagna qui a devisé les mêmes scènes que peignit son frère au
-Campo Santo; je le laisserai donc parler pour moi; il est plus
-ancien et plus digne.
-
-ORGAGNA prit alors la parole; il avait la barbe rase; un grand
-chaperon lui entourait la tête, et son visage était arrondi et
-plat.
-
---Je ne connais point l'amour, dit-il abruptement; je n'ai été
-amoureux que d'une femme, et j'ai peint son triomphe. C'est la
-Mort. Elle est enrobée de noir, et elle vole dans l'air, tenant
-une faux, et elle épouvante les rois. Il y en a trois, couchés
-dans trois sarcophages dorés, et ils pourrissent: et trois rois
-à cheval les contemplent. Les chevaux eux-mêmes s'effarent et
-l'un des rois vivants se bouche le nez. Cependant de l'autre
-côté d'une haute montagne, au milieu d'une prairie, sous l'ombre
-des orangers, de joyeuses jeunes filles sont assises, et des
-chevaliers leur font l'amour. Le plus beau est coiffé d'un
-chaperon azuré et un faucon est perché sur son poing. Monarques et
-amoureux, ils sont tous soumis à la triomphatrice; car la mort est
-plus forte que la puissance et que l'amour.
-
---Et le temps est plus fort que l'art qui s'inspire de la mort,
-dit DONATELLO; car je t'instruirai, Orgagna, sur le sort de
-la fresque du Campo Santo, dont tu sembles si fier. Elle est
-entièrement détruite, et nous ne la connaissons que par de
-mauvaises copies et le récit des écrivains. Au lieu que l'art de
-Fra Filippo et de Sandro Botticelli, qui se laissèrent guider
-par des femmes amoureuses, n'a pas péri. Ainsi tu avais raison
-de peindre le triomphe de la Mort; car la Mort a triomphé de ton
-œuvre.
-
-Orgagna, triste, détourna la tête, enfonça son chaperon sur son
-visage, et garda le silence.
-
-Mais CIMABUE s'avança vers lui et lui toucha l'épaule.
-
---Ne t'afflige pas, Andrea, dit-il, car le peuple admire encore
-ta composition de _l'Enfer_, sur la muraille de l'église de
-Santa-Croce; et si elle n'arrive pas jusqu'aux âges futurs, du
-moins la mémoire en sera éternelle. Car tu y as flagellé les
-méchants, à l'exemple de notre Maître dans sa Comédie. Et par là
-tu t'es soumis à la règle de celle qui le mena dans son douloureux
-voyage; et tu vois que l'amour, malgré toi, a triomphé de toi, et
-que Béatrice, par le moyen de Dante, t'a inspiré ton art.
-
-CECCO ANGIOLIERI murmura:
-
---C'est sans doute de l'art que d'avoir placé ses amis au milieu
-des élus, tels que le médecin Messer Dino del Garbo, avec son
-chaperon rouge doublé de petit-gris, ou d'avoir envoyé ses
-ennemis chez les damnés ainsi que Guardi, sergent de la commune
-de Florence, qu'un diable traîne à son crochet, coiffé de son
-bonnet blanc à trois lys rouges. Peut-être que la divine Béatrice
-a ordonné tout cela; pour moi, même Becchina ne m'eût point fait
-loger en enfer comme magicien le grand savant Cecco d'Ascoli, que
-les cruels Florentins eurent l'audace de brûler. Mais patience et
-écoutons. Voici l'Oiseau qui va gazouiller.
-
-Et en effet, PAOLO DI DONO, que les Florentins nommèrent UCCELLO,
-élevait timidement la voix. Il était très vieux et ses yeux
-paraissaient troubles.
-
---Je m'étonne, dit-il, d'entendre de grands peintres disserter
-sur l'art en cette façon. Pour ce qui est des poètes, ils ne
-considèrent point de même que nous la nature et les hommes,
-et je ne puis comprendre exactement ce qu'ils pensent. Sans
-doute, Orgagna se trompe, lorsqu'il méprise tout ce qui vit,
-en nous proposant la Mort pour divinité de la peinture; mais
-il n'est pas juste non plus de prétendre que la femme règne
-sur notre art, même si elle n'est, comme certains l'ont fait
-entendre, que l'intermédiaire de l'Amour. La peinture est la
-science d'assembler des lignes et de placer des couleurs selon
-les lois de la perspective. Il faut étudier Euclide. Il faut
-écouter Giovanni Manetti, qui connaît les mathématiques. Il faut
-examiner attentivement les inventions d'architecture de Filippo
-Brunelleschi. J'ai peint sur un tableau oblong les portraits des
-cinq hommes qui, après Dieu, ont recréé l'univers. Et d'abord
-j'ai placé l'image de Giotto, qui a inventé la peinture telle que
-nous la connaissons; puis vient Filippo di Ser Brunellesco, pour
-l'architecture; le troisième est Donatello, pour la sculpture; le
-quatrième, c'est moi, Paolo, pour la perspective et les animaux;
-le cinquième est Giovanni Manetti, pour les mathématiques. Il
-n'existe rien en dehors de cela. Ce tableau résume tous les
-aspects du monde. Car la seule réalité consiste dans les lignes et
-dans la mesure des lignes, et les objets représentés n'ont point
-d'importance. Et moi, Paolo Uccello, j'ai passé de longs jours à
-dessiner des chaperons à plis, carrés ou coniques, ou ronds ou
-cubiques, des _mazocchi_ dont certains se sont moqués. En quoi ils
-se trompent: car il y a plus d'avantage pour l'art de la peinture
-à faire voir les différents aspects de cent _mazocchi_ qu'à
-creuser au hasard le sourire d'une Florentine. Ainsi m'aide Dieu,
-donnez-moi trois beaux _mazocchi_, dont j'ignore les plis, et je
-vous abandonne les femmes pour vous inspirer.
-
-Alors SANDRO BOTTICELLI lui dit, railleusement:
-
---Te souviens-tu, l'Oiseau, de ta dernière peinture, qui devait
-être un chef-d'œuvre et que tu avais entourée d'un enclos de
-planches? Un jour, Donato te rencontra et te demanda: «L'Oiseau,
-quelle est donc cette œuvre que tu enfermes si soigneusement?»
-Et tu lui répondis: «Tu la verras un jour». Et lorsque tu l'eus
-terminée, il se trouva que Donatello achetait des fruits au
-Vieux-Marché dans le moment que tu la découvrais; et il considéra
-ton tableau et te dit: «O Paolo, tu découvres ton œuvre à
-l'instant même où tu devrais la cacher aux yeux de tous!» Et
-Donatello ne se trompait nullement, l'Oiseau, car il n'y avait
-dans ta peinture que des lignes. Tu n'en fis point d'autres après
-celle-là. J'aimerais mieux pour ma part avoir dessiné le sourire
-d'une fille.
-
-Mais Donato, s'approchant de Paolo, l'embrassa en lui assurant
-qu'il avait peint bien d'autres tableaux dont la renommée serait
-immortelle.
-
-Et voici que la nuit se faisait plus claire. Et DANTE parla de
-nouveau à Jan van Scorel, et il lui dit:
-
---Juge-nous.
-
-Et JAN VAN SCOREL répondit:
-
---J'ai été conduit par l'amour, et je le suivrai partout où il
-me mène. Je suis né au bord d'une mer grise, dans un village
-des dunes, et j'ai travaillé à Amsterdam chez mon maître Jacob
-Kornelisz. Il avait une fillette de douze ans, modeste et blanche.
-Je l'aime, et je suis parti au loin afin de gagner de l'argent
-pour l'épouser. Et j'ai vu Spire et Strasbourg et Bâle, et à
-Nuremberg j'ai visité Albert Durer, et j'ai traversé la Styrie
-et la Carinthie. Or, il y avait dans cette contrée un grand
-baron qui s'est épris de ma peinture. Il a une fille, ardente et
-belle. Il m'a offert de l'épouser. Mais j'avais au cœur l'image
-de la fillette de mon pays, si douce, si pure. J'ai refusé la
-tentatrice. Et je suis allé à Venise, où un père des béguines m'a
-emmené à Jérusalem, pour voir le Saint-Sépulcre. Là, j'ai connu
-la religion. Puis je suis revenu par Rhodes et Malte jusqu'à
-Venise. Et de là je suis arrivé à Rome, où le pape me tient en
-faveur. Et je souffre, car mon amour est attiré vers ma tendre
-fillette; mais mon désir va vers la tentatrice de Carinthie. Et
-je ne puis peindre la Vierge sans la faire à la ressemblance de
-ma petite fiancée; et je ne puis imaginer Ève et Madeleine qu'à
-la ressemblance de celle dont les yeux solliciteurs m'invitèrent
-à rompre mon serment. Telle est mon histoire: mais, ô Maître, je
-tends la main à mon amour.
-
-Et DANTE lui dit:
-
---Tu nous a donc jugés, car tu n'as point abandonné ta
-conductrice. Et elle te mènera plus haut que tu ne penses, ainsi
-que la mienne m'a mené. O Jan van Scorel, tu seras malheureux et
-déçu! Celle que tu aimes est mariée à un marchand d'or; et tu ne
-retrouveras point la tentatrice. Alors tu entreras en religion, et
-tu proclameras ton art par elle et en elle. Car la religion est le
-terme de l'amour, soit que la conductrice nous tienne par la main
-pour gravir l'escalier sacré, soit qu'elle nous abandonne devant
-la première marche.
-
-Et DANTE, levant les yeux au ciel, aperçut une constellation
-limpide comme de l'eau tremblante:
-
---Béatrice nous appelle, dit-il, et nous devons retourner.
-Souviens-toi de la parole divine: «Cherche, et tu trouveras».
-
-La prairie secrète disparut avec ses formes dans la nuit blanche.
-Et le peintre Jan van Scorel reconnut qu'il était sur l'ancienne
-route latine; et, les yeux baissés, il rentra dans Rome.
-
-
-
-
-L'ANARCHIE
-
-
-
-
-L'ANARCHIE
-
-I
-
-
-_Dialogue entre_
-
- PHÉDON
- CÉBÈS
-
-CÉBÈS.--Phédon, étais-tu toi-même auprès de Démochole, le jour
-où il fut mené de la prison au supplice, ou tiens-tu le récit de
-quelqu'un?
-
-PHÉDON.--Je n'y étais point, Cébès, car les magistrats avaient
-interdit aux disciples de Démochole de se rendre auprès de lui,
-et des gardes se tenaient sur les routes afin de nous éloigner de
-la cité. Mais Xanthos, qui était chargé de la surveillance de la
-prison, et qui d'ailleurs est un homme doux et juste, m'a raconté
-très exactement ce qui se passa.
-
-CÉBÈS.--Que dit Démochole avant de mourir, et de quelle manière
-mourut-il? Je l'apprendrais avec plaisir.
-
-PHÉDON.--Il me sera facile de te satisfaire, car je me souviens
-des paroles mêmes de Xanthos. Voici donc ce qu'il m'a rapporté.
-Avant le point du jour, me dit-il (car la coutume est que les
-condamnés meurent au soleil levant), j'entrai dans la prison et
-je m'avançai vers le lit de Démochole, qui s'était voilé la tête
-pour dormir. Je lui frappai doucement sur l'épaule. «Tu sais, lui
-dis-je, ce que je viens t'annoncer. Adieu; tâche de supporter avec
-courage ce qui est inévitable.» Démochole, me regardant, répondit:
-«Il serait malheureux, mon ami, que le courage m'abandonnât dans
-une pareille circonstance. Mais n'aie point de craintes: je ferai
-ce que tu dis.» En même temps, il s'assit sur son lit, et pliant
-la jambe d'où on venait d'ôter l'entrave: «Quelle chose étrange»,
-dit-il...
-
-CÉBÈS.--Mais, mon cher, ne te trompes-tu pas, et n'est-ce point la
-mort de Socrate que tu nous racontes une seconde fois?
-
-PHÉDON.--Nullement, ô Cébès, bien qu'en effet il est possible que
-tu trouves dans mon récit quelque ressemblance. Mais laisse-moi
-achever; ensuite, si tu veux, nous examinerons ensemble par où
-différa le langage de Démochole. Ainsi premièrement Démochole ne
-fit point, à propos de sa jambe, un discours sur le plaisir et
-la douleur, mais il remarqua simplement que ses pieds étaient
-gonflés, et qu'il ne pourrait mettre ses chaussures pour marcher
-jusqu'au lieu de supplice.
-
-Ensuite, continua Xanthos, Démochole se leva et prit ses vêtements
-en souriant, sans permettre qu'on l'aidât. «Je me ferai beau parmi
-les beaux, dit-il, pour ce jour de fête.» On lui apporta une coupe
-d'eau fraîche. Il la but d'un trait; se tourna vers ceux qui
-étaient là et demanda: «Y a-t-il quelqu'un parmi vous qui veuille
-causer et discuter avec moi? Par le nom de la Divinité, jamais je
-ne me suis senti mieux disposé aux entretiens philosophiques!»
-Mais ses disciples n'étaient point près de lui, et personne ne
-put répondre. Le serviteur des magistrats, qui était un Scythe
-nommé Teippeleros, s'approcha alors pour lui attacher les mains.
-Démochole, le voyant: «Fort bien, mon ami, lui dit-il; mais que
-faut-il que je fasse? Car c'est à toi de m'instruire. On voit,
-en effet, que tu es habile dans ton art.» Le serviteur garda le
-silence. «Voyez, dit Démochole, quelle honnêteté dans cet homme:
-il a conscience de la laideur de sa fonction!» Puis il ajouta: «Si
-j'étais parmi les sages, il me serait facile de parler du progrès
-et de la civilisation. Mais je n'ai d'autre science que d'aimer
-les hommes et j'ignore pourquoi ils respectent la Divinité plutôt
-qu'eux-mêmes.» Tandis qu'on le menait au supplice, il chanta des
-imprécations contre les riches et la Divinité afin qu'on les
-précipitât dans le Tartare. Les aides s'emparèrent de lui et le
-couchèrent. Il releva la tête et (ce furent ses dernières paroles)
-il souhaita à haute voix le salut de la République.
-
-CÉBÈS.--Ainsi, mon cher Phédon, il est impossible de conjecturer
-quelles furent les occupations et les pensées de Démochole depuis
-qu'il entra dans sa prison? Car, pour Socrate, nous avons pu le
-voir tous les jours, tandis qu'on attendait le retour du vaisseau
-que les Athéniens avaient envoyé à Délos.
-
-PHÉDON.--Mais, Cébès, Démochole a laissé des traités de
-philosophie qu'il s'amusa à composer dans la solitude, où il
-parle de la vie et de l'association des citoyens, du travail et
-de l'amour. Entre autres, il a écrit un très beau mythe, dans
-lequel il imagine que les hommes, parvenus à l'existence parfaite,
-renverseront les haies, les murailles et les bornes, mettront
-les femmes en commun, cesseront de travailler, et mangeront à
-leur fantaisie tous les jours du fromage de montagne, du poisson
-salé, des pâtes bouillies à l'huile, des fruits mûrs et des herbes
-confites dans le vinaigre. Telle est la vie que Démochole se
-proposait de nous faire mener sur la terre.
-
-CÉBÈS.--Et, par Héraklès, ne te souviens-tu pas que Socrate,
-le dernier jour de sa vie, nous parla du monde supérieur, où
-les montagnes sont couleur d'or, et les rochers de jaspe et
-d'émeraude; en quoi il ne paraît nullement avoir entendu autre
-chose que Démochole. Car les poètes comiques Téléclide et
-Phérécrate ont aussi décrit cet âge heureux où les arbres portent
-des saucisses et des boudins, où les fleuves roulent des quartiers
-de viande chaude parmi la sauce, où les poissons, de leur propre
-mouvement, viennent se griller, et répondent, quand on les
-appelle: «Attends encore, je ne suis cuit que d'un côté!»
-
-PHÉDON.--Tu pourrais dire aussi bien que Socrate, comme Démochole,
-n'ayant jamais écrit, s'amusa dans sa prison à mettre en vers
-moraux les fables d'Ésope; et qu'il désira de même discuter sur
-la philosophie avant sa mort; et qu'on l'accusa aussi d'avoir
-insulté les dieux; et qu'il causa doucement avec le serviteur des
-Onze en l'interrogeant sur le poison, comme fit Démochole pour
-le Scythe. Mais, mon cher Cébès, Socrate avait un esprit subtil
-et il raillait doucement, s'étant comparé à un entremetteur qui
-réunit, par de belles paroles, les gens faits pour s'aimer. Et il
-est vrai qu'il dédaigna les recherches divines et les mythes sur
-Borée, la Gorgone et Typhon, estimant qu'il n'avait point encore
-assez étudié la maxime du temple de Delphes et ne sachant s'il
-n'était point lui-même un monstre plus compliqué que ce Typhon
-des mythologues. Nous savons qu'il chercha aussi le bonheur des
-hommes, quoiqu'il préférât le placer dans une autre vie, et qu'il
-discutait volontiers avec les gens du commun pour les amener à
-connaître la vérité. Cependant, ô Cébès, son ironie était cachée;
-il ne disait point directement les choses, comme Démochole, et son
-amour n'était ni violent, ni désordonné, en sorte qu'il n'eût pas
-détruit les cités pour parvenir à la vie idéale, mais qu'il se
-contentait d'instruire et de persuader les jeunes gens.
-
-CÉBÈS.--Il me semble, Phédon, que tu mets un peu de hâte dans
-ta distinction; car je me souviens d'avoir entendu Socrate
-essayer de démontrer à Callias que la richesse était une chose
-pernicieuse; et il marchait lui-même pieds nus, buvant comme
-chacun l'ordonnait; et il répondit directement aux juges qu'il se
-condamnait à être nourri aux frais de la cité. Et, par Héraklès,
-n'est-il pas clair que le souhait pour le salut de la République
-est en tout semblable au sacrifice du coq à Esculape? Car Socrate
-ne respectait point ce demi-dieu d'Athènes, non plus que Démochole
-la République. Mais ils moururent tous deux, affectant de révérer
-ce qui les avait fait condamner par le mépris qu'ils en avaient,
-et ce qui les guérissait du pire des maux, la vie.
-
-PHÉDON.--Si je jurais que je ne te crois point Cébès, il me
-faudrait dire, avec Euripide, que la _bouche a juré, non le cœur_.
-Toutefois, avant de rien décider, nous ferons sagement de demander
-à Platon...
-
-
-II
-
- * * * * *
-
-.... L'esclave nous accompagna jusqu'au port de l'île des
-Bons-Tyrans, où quelques oliviers agitent leurs feuilles grises et
-luisantes. Il nous souhaita un heureux voyage et retourna vers ses
-maîtres. Nous vîmes encore un peu de temps sa tête qui semblait
-avancer seule dans le chemin creux, entre les dunes, parmi les
-roseaux. Puis nous nous embarquâmes; et toute la journée suivante
-le navire fut enveloppé dans la brume. Pendant la nuit, le ciel
-s'éclaircit et le pilote nous guida à la lueur des étoiles pâles.
-Ainsi nous naviguâmes douze jours et, le treizième, nous aperçûmes
-une ligne brune à l'horizon et de minces colonnes fumeuses qui
-montaient isolément dans l'air. Le pilote nous dit que c'était
-l'île des Éleuthéromanes, et nous eûmes le désir de la visiter.
-Il voulut nous persuader de ne point y atterrir; mais nous étions
-lassés de la mer et curieux de ces hommes sauvages. Notre proue
-fut donc tournée vers l'île nouvelle, où nous arrivâmes deux
-heures après le lever du soleil.
-
-Le débarquement fut pénible; je ne sais si les Éleuthéromanes
-s'étaient avertis (car ils ont très peu de rapports les uns avec
-les autres); mais ils coururent en foule sur le rivage, chacun
-tenant une longue perche, au moyen desquelles ils s'efforcèrent de
-nous écarter de la côte, imaginant que nous venions de l'île des
-Bons-Tyrans qu'ils redoutent extrêmement. A peine eûmes-nous tiré
-notre bateau sur le sable qu'ils s'enfuirent de tous les côtés,
-laissant seulement un vieillard, qui agitait une branche d'arbre
-autour de lui afin de se protéger. Nous essayâmes de lui parler:
-mais il nous fit signe qu'il n'entendait pas--et, en effet, il
-n'avait pas d'oreilles. Comme nous en témoignions notre surprise,
-le pilote nous expliqua le genre de vie des Éleuthéromanes ainsi
-qu'il suit:
-
-On ne sait d'où ils viennent, ni s'ils furent semblables jadis
-aux autres hommes; mais il y a des traditions parmi eux suivant
-lesquelles on pense que les premiers Éleuthéromanes furent
-gouvernés d'abord par des tyrans aristocratiques et, en second
-lieu, par des chefs démocratiques choisis par le peuple. Ils
-eurent aussi un code de lois, des usages et des mœurs, dont
-il ne subsiste aucune trace actuellement. En effet, ils sont
-possédés depuis de longues années d'une certaine manie libre qui
-les porte à vivre chacun à leur guise. Dans ce but, sitôt qu'ils
-sont parvenus à l'âge de raison, ils se coupent à eux-mêmes les
-oreilles, et en bouchent l'orifice à l'aide d'une certaine terre
-d'argile qui acquiert la dureté de l'os des tempes. En effet, les
-premiers qui s'étaient délivrés des lois et des usages anciens
-choisirent leurs amis et se réunirent entre eux afin de vivre
-agréablement. Ils se dispersèrent ainsi par cinq ou par dix. Mais
-au bout de peu de temps certains de ces groupes en méprisèrent
-d'autres, comme il arrive dans les sociétés, et les raillèrent
-par des chansons ou des discours. Ils se décidèrent alors, pour
-détruire cette hiérarchie nouvelle, à la mutilation volontaire
-qu'ils pratiquent. Ils s'y résolurent aussi par d'autres raisons;
-car ils avaient remarqué combien la persuasion d'un homme par
-un autre homme peut être funeste. Ainsi nul ne parvient ni à
-les convaincre, ni à leur donner un ordre, ni à prendre aucune
-puissance sur leur volonté. Quelques-uns d'entre eux, qui avaient
-la cervelle faible, et qu'on pouvait contraindre à de certaines
-décisions au moyen de gestes ou de regards, se couvrent les yeux
-avec des valves de coquillage, ce qui a amené, chez les enfants
-de plusieurs familles où cet usage s'était perpétué, la perte
-complète des organes de la vue.
-
-A partir du moment où ils eurent conçu un tel mode d'existence,
-l'éleuthéromanie se tourna en monomanie: car ils vivent par
-unités. Leur nourriture est de racines qu'ils vont arracher et
-dont ils rejettent aussitôt la graine en terre, ne connaissant
-ni temps de semailles, ni époque de moissons. Ils boivent à un
-étang où ils peuvent plonger la bouche en se couchant sur la
-rive. Personne ne tourne pour eux de poterie, et ils ont très peu
-d'outils. Chacun entretient son propre feu dans un petit creux du
-sol, et le couvre à demi avec une pierre plate. D'ordinaire ils
-vont nus; l'hiver même est assez doux dans leur île. Rien ne les
-étonne plus que l'ordre, la suite et la discipline. Ils permettent
-les vols, les assauts de jeunes filles et les meurtres, et ils
-ne reconnaissent aucune solidarité. Ceux d'entre eux qui sont
-gais tournent parfois leur derrière vers le ciel et jettent leurs
-excréments à la figure des autres hommes; puis ils se frappent
-légèrement le ventre. En effet, ils méprisent l'autorité divine,
-et ils se rappellent continuellement entre eux qu'un homme n'a
-droit sur aucun autre homme, la mesure commune de toutes choses
-étant l'individu.
-
-Voici maintenant comment les Éleuthéromanes s'y prennent pour
-qu'il ne s'élève dans leur île aucun tyran. Chacun a transmis aux
-jeunes depuis l'origine une certaine quantité d'une substance qui
-leur sert à se défendre. Cette substance fut autrefois composée
-par celui qui les délivra de la tyrannie des élus du peuple, et
-elle fut équitablement partagée entre tous les Éleuthéromanes.
-Elle a l'aspect de l'argile et sa couleur est entre le jaune et
-le blanc. Aussitôt qu'en en approche un tison enflammé, elle se
-précipite avec un bruit effroyable, renverse les arbres, crevasse
-la terre et la fait trembler. Aucun homme ne peut résister au
-pouvoir de cette substance; chaque Éleuthéromane y est soumis
-également et en possède une quantité égale; en sorte qu'ils ne
-vivent pas en état de guerre. Ils ont donné à cette matière le nom
-de «Puissance» ou d'«Énergie», que nous appelons _dynamis_.
-
-Après que le pilote eut terminé son discours, nous nous
-dirigeâmes vers l'intérieur du pays, où nous vîmes plusieurs
-jeunes Éleuthéromanes qui faisaient chauffer séparément de l'eau
-sur leurs feux dans de grandes coquilles non façonnées. Ils
-consentirent à répondre au pilote, car tous les Éleuthéromanes
-ont conservé l'usage de la bouche, de la langue et de la parole
-pour chanter des hymnes à la Liberté. Parmi ceux-là on nous en
-montra qui s'efforçaient de changer leurs décisions d'un instant
-à l'autre, afin de ne dépendre même pas d'eux-mêmes; d'autres
-versaient de l'eau sur la partie convexe des coquilles, ou
-marchaient sur les mains, ou délayaient la poudre de racines
-avec du feu, ou enfonçaient leur nourriture dans l'extrémité
-inférieure de leur intestin côlon, ou tentaient d'uriner derrière
-eux, ou mangeaient leurs excréments bouillis, afin de modifier
-continuellement les habitudes de leur corps ou les instincts et de
-ne pas se soumettre à la nature.
-
-L'un d'eux était le fils du vieillard que nous avions aperçu le
-long de la côte. Quand nous lui fîmes signifier par le pilote que
-ses traits ressemblaient à ceux de son père, il entra en fureur et
-voulut se jeter sur nous. Les autres Éleuthéromanes l'imitèrent
-et chantèrent à pleine voix l'hymne de la Liberté. Soit parce
-qu'ils sont privés d'oreilles, soit pour manifester leur haine de
-l'harmonie universelle, ils commencèrent l'un çà, l'autre là, le
-premier au milieu, l'autre à la fin, le troisième à rebours, si
-bien que nous manquâmes avoir l'ouïe rompue.
-
-Nous nous enfuîmes au plus tôt vers notre bateau, et nous le
-lançâmes à la mer; car il nous semblait que les Éleuthéromanes
-allaient déterrer leur «puissance» jaune et nous anéantir. Le
-pilote reprit le gouvernail et nous exposa notre imprudence. Les
-Éleuthéromanes craignent par-dessus tout de ressembler à quelque
-autre homme, sachant bien que c'est une manière de contrainte
-qui leur serait imposée à leur insu. De la pleine mer nous les
-regardâmes encore plusieurs heures sur la côte, et tous faisaient
-des gestes divers.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-
-
-SPICILÈGE
-
-
- FRANÇOIS VILLON 7
-
- ROBERT LOUIS STEVENSON 69
-
- GEORGE MEREDITH 83
-
- PLANGÔN ET BACCHIS 93
-
- SAINT JULIEN L'HOSPITALIER 109
-
- LA TERREUR ET LA PITIÉ 129
-
- LA PERVERSITÉ 147
-
- LA DIFFÉRENCE ET LA RESSEMBLANCE 157
-
- LE RIRE 167
-
- L'ART DE LA BIOGRAPHIE 177
-
- L'AMOUR 189
-
- L'ART 207
-
- L'ANARCHIE 227
-
-
-
-
- _ACHEVÉ D'IMPRIMER_
-
- Le Quinze Novembre mil neuf cent vingt et un
-
- PAR
-
- FÉLIX LAINÉ
-
- A CHARTRES
-
- pour le
-
- MERCVRE
-
- DE
-
- FRANCE
-
-
-
-
-
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-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE MARCEL SCHWOB ***
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