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-The Project Gutenberg EBook of L'affaire du bonnet et les Mémoires de
-Saint-Simon, by André Grellet-Dumazeau
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon
-
-Author: André Grellet-Dumazeau
-
-Contributor: Frantz Funck-Brentano
-
-Release Date: April 8, 2020 [EBook #61789]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE DU BONNET ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-
- L'AFFAIRE DU BONNET
-
- ET
-
- LES MÉMOIRES DE SAINT-SIMON
-
-
-
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-
-DU MÊME AUTEUR:
-
-
-=Les Exilés de Bourges (1753-1754)=, d'après le journal du
-Président de Meinières. Paris, 1892. Plon-Nourrit. 1 vol. in-8º.
-
-=La Société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy.=
-Bordeaux, 1897. Féret et fils, éditeurs. 1 vol. in-8º.
-
-=La Province sous Richelieu. Les faux monnayeurs de Guyenne.=
-_Revue de Paris_, 1er septembre 1912.
-
-
-PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--19115.
-
-
-
-
- ANDRÉ GRELLET-DUMAZEAU
-
- L'AFFAIRE DU BONNET
-
- ET
-
- LES MÉMOIRES DE SAINT-SIMON
-
- PRÉFACE
-
- DE
-
- M. FRANTZ FUNCK-BRENTANO
- CHEF DE LA SECTION DES MANUSCRITS A LA BIBLIOTHÈQUE DE L'ARSENAL
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE PLON
- PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
- 8, RUE GARANCIÈRE--6e
-
- 1913
-
- _Tous droits réservés_
-
-
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
-
-Copyright 1913 by Plon-Nourrit et Cie.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-André Grellet-Dumazeau avait, en 1902, pris prématurément sa
-retraite. Il était conseiller-doyen de la Cour de Bordeaux et
-chevalier de la Légion d'honneur. Il se retira avec le titre de
-Président de Chambre honoraire et consacra, dès lors, tout son
-temps à des travaux personnels.
-
-Il appartenait à une vieille famille de robe. Il descendait d'un
-lieutenant-criminel au présidial de Guéret, qu'on qualifiait, de
-son temps: «L'auteur du plus savant commentaire de la coutume
-de la Marche».--Son bisaïeul, avocat en Parlement, mort en
-1807 Président du tribunal d'Aubusson, a été un jurisconsulte
-distingué; il était membre _affilié_ de l'Académie de législation
-de Paris.
-
-De son grand-père, conseiller à la Cour royale de Limoges, André
-Grellet-Dumazeau avait hérité le goût des études historiques. A
-une époque où commençait à se dessiner le mouvement romantique,
-qui mit à la mode l'archéologie et l'étude des origines de notre
-histoire, Jean-Baptiste Grellet-Dumazeau était un des fondateurs
-les plus actifs de la _Revue historique et archéologique du
-Limousin_. Le jeune magistrat publiait dans cette revue, ou
-dans des brochures, de nombreux travaux. Il abordait les sujets
-les plus divers, mais s'attachait spécialement à l'histoire
-de la Marche. Si l'on en croit un contemporain, «la langue
-latine lui était familière comme sa langue maternelle et il
-lisait couramment, non pas seulement les auteurs classiques,
-mais les diplômes et les actes du moyen âge». L'abbé de Lépine,
-conservateur des manuscrits de la bibliothèque du Roi, après avoir
-lu une dissertation sur une charte du huitième siècle, d'où la
-maison d'Aubusson prétend tenir l'origine de sa noblesse, disait,
-en 1829, «qu'il tenait l'auteur comme digne d'entrer, pour ce seul
-travail, à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres».
-
-Le père d'André Grellet-Dumazeau avait continué ces traditions.
-Président de Chambre à la Cour de Riom, il partageait ses
-loisirs entre le droit et l'étude de l'antiquité romaine.
-Il publiait des ouvrages juridiques, notamment, en 1848, un
-_Traité de la Diffamation_, qui est demeuré classique. «C'est
-un très beau livre, disait Jules Janin, plein de faits, plein
-d'idées et de courage[1].» Passant sa vie au milieu des auteurs
-latins, il avait puisé aux sources mêmes les éléments de son
-_Barreau romain_. Il est difficile, disait le critique du
-_Constitutionnel_, de trouver un livre aussi savant et d'un mérite
-aussi réel[2]. Le Président Grellet-Dumazeau, à soixante-douze
-ans, s'occupait encore de traductions latines...
-
-[Note 1: Feuilleton littéraire des _Débats_ du 10 janvier
-1848.]
-
-[Note 2: Feuilleton littéraire d'Émile Chédieu. _Le
-Constitutionnel_ du 9 février 1860.]
-
-Les temps sont passés où les magistrats employaient les loisirs
-de leur retraite à traduire Horace ou Lucrèce. Leur érudition
-aimable et attentive se plaît en d'autres jardins. Elle s'est
-tournée surtout vers les Mémoires et ce que Taine appelait «les
-petits faits» de l'histoire, qui, mieux peut-être que les annales
-officielles et que les grands événements, servent à reconstituer
-la physionomie des siècles qui nous ont précédés. C'est dans ce
-sens que s'étaient orientés les travaux d'André Grellet-Dumazeau.
-
-Il avait déjà publié un livre sur l'exil du Parlement à Bourges en
-1753[3]. Vers le milieu du dix-huitième siècle, la France était
-courbée sous la bulle _Unigenitus_. A la suite de remontrances
-des plus vives et de refus d'enregistrement d'édits, plusieurs
-membres du Parlement avaient été arrêtés et transportés dans
-des forteresses, les autres envoyés dans de petites villes
-de province. Grellet-Dumazeau, en se servant principalement
-du Journal du Président de Meinières, découvert aux Archives
-nationales, initiait ses lecteurs aux détails de cette vie d'exil,
-aux ennuis de toute sorte que les parlementaires avaient dû subir,
-mettant en lumière leur résignation souriante et, en même temps,
-cette fermeté qui ne permit à la Cour d'obtenir aucune concession
-et fit se terminer l'aventure, en 1754, par un ordre du roi qui
-rappelait le Parlement à Paris sans conditions.
-
-[Note 3: _Les Exilés de Bourges._ Plon et Nourrit, 1892.]
-
-Au cours de ses recherches dans les Archives municipales, il
-avait trouvé des documents intéressants et inédits sur un salon
-bordelais du dix-huitième siècle. De là l'idée d'une étude sur
-la société de Bordeaux sous Louis XV[4]. Parmi les personnages
-qui fréquentaient chez Mme Duplessy, l'auteur s'attache avec
-complaisance aux parlementaires, parmi lesquels, et au premier
-rang, figure celui qu'on appela d'abord la Brède et qui devint le
-Président de Montesquieu.
-
-[Note 4: _La Société bordelaise sous Louis XV et le salon de
-Mme Duplessy_, Féret et fils, éditeurs. Bordeaux, 1897.]
-
-C'est qu'en effet les parlementaires avaient, dès l'origine de ses
-travaux, éveillé tout spécialement son intérêt. Non seulement tout
-ce qui touche au Parlement lui était familier,--son histoire, son
-influence sur les plus hautes questions politiques, ses démêlés
-avec le pouvoir royal,--mais il s'était attaché aux usages, aux
-traditions, aux questions de préséance, d'organisation et de
-discipline intérieures. La vie intime des magistrats, leurs mœurs,
-leurs alliances lui avaient paru un ordre d'idées peu connu et
-qu'il avait en tous sens exploré. Il se promettait de fixer par
-la plume quelques traits oubliés de ces parlementaires qu'il
-considérait un peu comme des ancêtres, de redresser certaines
-appréciations, à son avis erronées, qui, sur la foi de portraits
-tracés par des écrivains célèbres, semblent définitivement
-admises. Il voulait, en se fondant sur des documents irrécusables,
-démontrer que ces magistrats étaient, en très grande majorité,
-des hommes à l'esprit profond et alerte, sérieux sans doute, mais
-sachant être enjoués et n'apportant point dans le monde l'attitude
-un peu gourmée que leurs graves fonctions tendent à leur prêter,
-ne répudiant même pas ce côté du caractère français qui se plaît
-à une pointe de gauloiserie, graves enfin et désintéressés dans
-leurs fonctions, et dévoués aux intérêts publics.
-
-Il avait étudié avec le même soin le seizième, le dix-septième
-et le dix-huitième siècle. Son temps, lorsqu'il eut sa retraite,
-fut consacré à coordonner les innombrables notes prises au
-cours de ses lectures et de ses recherches. La maladie, puis la
-mort l'empêchèrent d'achever son œuvre. Il a laissé plusieurs
-manuscrits commencés; deux étaient terminés. Le premier,--sur un
-épisode des poursuites intentées, sous Louis XIII, contre les
-faux monnayeurs,--a fourni les éléments d'un article de revue[5].
-Le second est celui qui est aujourd'hui présenté au lecteur, sous
-ce titre, _l'Affaire du bonnet_, livre charmant de vie et de
-couleur, probe et solide d'érudition.
-
-[Note 5: _Les Faux monnayeurs de Guyenne_, dans la _Revue de
-Paris_ du 1er septembre 1912.]
-
- * * * * *
-
-En séance du Parlement, quand les ducs et pairs ont été invités
-à y venir siéger, le Premier Président doit-il ôter son bonnet,
-en prenant l'avis de chacun de ces nobles seigneurs, ou bien, au
-contraire, gardera-t-il son bonnet sur la tête? Voilà le grave
-problème qui agita le Parlement de Paris, et tous les Parlements
-de France, et la haute noblesse, depuis le milieu du dix-septième
-siècle, depuis les débuts de la Fronde, jusqu'à l'avènement de
-Louis XV: et ce fut dans les derniers temps, sous l'administration
-du duc d'Orléans, régent du royaume, que la discussion de cette
-importante question atteignit à son paroxysme d'agitation et de
-fureur.
-
-Et déjà, lecteur, je crois vous entendre. Comment l'examen d'une
-pareille vétille: «Le Premier Président ôtera-t-il son bonnet ou
-ne l'ôtera-t-il pas?...» peut-elle faire l'objet d'un volume tout
-entier?
-
-Elle fait l'objet d'un livre passionnant: ouvrez-le, lecteur; vous
-ne le fermerez pas avant d'en avoir parcouru toutes les pages
-d'un œil attentif et charmé. En ce détail, de si mince apparence,
-étaient venues se concentrer toutes les vanités d'une grande
-classe sociale, active et puissante autrefois, rendue oisive et
-inutile par les transformations qui, d'âge en âge, s'étaient
-opérées dans la nation. Et quels acteurs y ont tenu des rôles!
-D'une part les premiers magistrats, honneur de leur corps, dont
-Grellet-Dumazeau trace des portraits inoubliables; d'autre part,
-les plus grands noms de France: archevêques et maréchaux couronnés
-de lauriers, ducs et pairs dont les maisons étaient ornées des
-plus illustres armoiries de l'histoire.
-
-Et quel écrivain pour raconter les épisodes de la bataille
-héroïque! un chroniqueur épique lui-même et qui a laissé
-l'histoire du règne de Louis XIV en une véritable épopée:
-Saint-Simon. Déjà l'on voit l'ampleur et l'éclat du cadre; le
-tableau qui y est enfermé ne le lui cède en rien.
-
-Grellet-Dumazeau a profité de sa rencontre avec Saint-Simon
-pour soumettre une fois de plus les affirmations du fougueux
-chroniqueur à l'épreuve d'une critique précise: même après les
-études si pénétrantes de Chéruel, ce sont des pages utiles à lire
-et qui mettront une fois de plus en garde contre l'imagination
-passionnée du noble duc et pair que ses contemporains appelaient
-le «petit boudrillon», nous dirions «le petit bout d'homme».
-
- * * * * *
-
-De l'importance où étaient parvenues les questions de l'étiquette,
-dans cette société déracinée et artificiellement cultivée autour
-de la personne royale, au Louvre ou à Versailles, nous ne nous
-faisons plus aujourd'hui qu'une faible idée. Pour les détails de
-l'étiquette, on vivait; connaître ces détails devenait la science
-principale. Pour occuper un rang, d'un degré seulement plus en
-honneur que celui qui lui était assigné, un gentilhomme se serait
-fait tuer, une noble dame aurait sacrifié sa vertu. Conséquence
-fatale de l'oisiveté, de l'inutilité d'une classe sociale, hier
-encore la classe dirigeante, et qui n'avait plus de raison d'être
-dans l'État.
-
-«La vie que l'on mène à la cour de France ne serait pas mon fait,
-écrit la duchesse d'Osnabrück, la nécessité y rend la noblesse
-esclave, et, pour avoir une garniture plus magnifique que son
-camarade, toutes les souplesses et lâchetés sont permises: on
-brigue la faveur par mille intrigues pour nourrir la vanité.»
-
-Toute la noblesse de France est à Versailles: dix mille
-personnes, et qui y sont logées. «Une ou deux chambres étroites,
-taillées à l'aide de cloisons dans de grands appartements et
-dont le provisoire dure des années, écrit Gustave Geffroy, voilà
-tout le logement de ces privilégiés. Longtemps Saint-Simon n'a
-qu'une chambre, et ce n'est que quand Mme de Saint-Simon a été
-nommée dame d'honneur de la duchesse de Berry, qu'il obtient un
-appartement de cinq pièces. Ainsi, pressés les uns contre les
-autres, satisfaits en apparence et fébriles à huis-clos, pleins
-du tumulte intérieur de leurs intérêts et de leurs passions,
-ayant peine à conserver sur leur visage crispé le masque de
-l'impénétrabilité aimable, les seigneurs vont et viennent,
-descendent de leurs greniers misérables, de ces combles dont ils
-ont brigué l'honneur avec persistance, assistent aux cérémonies
-quotidiennes de l'existence royale, le grand et le petit lever,
-les repas, la messe matinale. Plus d'un gémit des conditions
-nouvelles faites à sa vie, plus d'un maudit ce palais immense qui
-absorbe l'activité du royaume, où tout s'entasse...»
-
-Mêmes soucis, mêmes préoccupations fébriles et vaines les soirs de
-fête, quand l'éclat des lustres baigne dans sa chaude lumière la
-magnificence des appartements.
-
-Pauvre noblesse déracinée! On lui a reproché de ne pas s'être
-obstinée à vivre sur ses terres. Mais elle n'avait plus les moyens
-d'y subsister; elle n'y avait plus de raison d'être. C'est
-poussée par les nécessités mêmes de l'existence qu'elle est amenée
-à Versailles et à Paris, où sa vie devient un peu celle d'une
-nation d'aventuriers: «On mange un peu partout, écrit un Italien,
-Primi Visconti, et l'on est toujours en mouvement, comme des
-Bohémiens. Il y a à Paris vingt mille gentilshommes qui subsistent
-à l'aventure; aujourd'hui à pied, demain en carrosse...»
-
-Et l'on comprend à présent l'importance que prenaient, pour tout
-ce monde, les débats et les prérogatives de l'étiquette: par
-elle étaient du moins fixés, d'une manière nette, d'une manière
-visible, l'honneur, la gloire, l'illustration, la noblesse, dont
-la fumée devenait la seule satisfaction d'une aristocratie sur son
-déclin.
-
-Nous avons dit que ce fut à l'époque de la Régence que les
-désunions et les querelles provoquées par l'Affaire du bonnet
-prirent le plus de vivacité: épisode, entre bien d'autres, de ces
-conflits nés de vanités rivales et auxquelles le Régent, malgré la
-supériorité de son esprit et son franc libéralisme, ne parvenait
-pas à faire entendre raison. Elles se répétaient jusqu'au sein de
-son Conseil.
-
-Les membres du Conseil de Régence siégeaient autour d'une longue
-table ovale, sous la présidence du duc d'Orléans. Au «bas bout»,
-les secrétaires, Pontchartrain et La Vrillière, tenaient la
-plume. Des maîtres des requêtes, au nom des autres Conseils,
-Conseil des affaires étrangères, Conseil des finances, Conseil
-de conscience, Conseil de guerre, Conseil de marine, Conseil de
-commerce, y venaient faire leurs rapports. Mais il s'agissait
-pour les membres du Conseil de Régence de faire se tenir debout,
-tandis qu'ils leur parlaient, les rapporteurs de ces Conseils
-secondaires. Voilà la question qui occupe entièrement ces étroites
-cervelles. Il ne venait à aucun de ces hommes d'État l'idée de se
-dire qu'ils avaient à discuter les intérêts les plus graves, qu'un
-maître de requêtes pouvait être fatigué et que s'il «rapportait»
-assis, il le ferait sans doute mieux et plus clairement, parce
-que plus commodément et mieux à son aise; non, il fallait pour
-la satisfaction de ces messieurs que les maîtres des requêtes
-se tinssent debout. «On fut bien étonné, dit Saint-Simon, la
-première fois qu'un maître des requêtes eut à rapporter au Conseil
-de Régence, qu'il prétendait rapporter assis, ou que tout ce
-qui n'était ni duc, ni officier de la couronne ou conseiller
-d'État, se tînt debout.» Et le Régent, impuissant à concilier ces
-prétentions, dut décider que désormais les rapports des différents
-Conseils seraient présentés par les présidents eux-mêmes, hauts
-personnages auxquels il serait permis de demeurer assis. Or il
-se trouvait que ces hauts dignitaires étaient mal préparés à ces
-fonctions, ce qui produisait des scènes burlesques.
-
-Le maréchal de Villars était président du Conseil de guerre. Il
-griffonnait à ne pouvoir être lu. Il arriva qu'il eut à présenter
-un rapport sur les étapes: quarante articles auxquels le Conseil
-de Régence apporta, à la lecture, divers changements. Après quoi,
-le Régent pria le maréchal de relire le tout, article par article,
-avec les divers changements qui venaient d'être apportés et que
-Villars avait successivement notés en marge. Mais ici l'affaire se
-gâta. «Le maréchal, qui était auprès de moi, écrit Saint-Simon,
-lut un article; mais quand on fut à la note, le voilà à regarder
-de près, à se tourner au jour d'un côté, puis de l'autre, enfin à
-me prier de voir si je pourrais la lire. Je me mis à rire, à lui
-demander s'il croyait que j'en puisse venir à bout, quand lui-même
-ne pouvait lire sa propre écriture et qu'il venait d'écrire tout
-présentement. Tout le monde en rit, sans qu'il en fût le moins
-du monde embarrassé. Il proposa de faire entrer son secrétaire,
-qui était, disait-il, dans l'antichambre, et qui savait lire son
-écriture, parce qu'il y était accoutumé. Le Régent dit que cela ne
-se pouvait pas, et chacun se regarda en riant, sans savoir par où
-on en sortirait.»
-
-Autre embarras quand il fallut entendre le rapport du maréchal
-d'Estrées qui présidait le Conseil de marine. La Vrillière
-comparait le maréchal d'Estrées «à une bouteille d'encre fort
-pleine qu'on verse tout à coup et qui, tantôt ne fait que
-dégoutter, tantôt vomit des flaques et de gros bouillons épais».
-Après que d'Estrées eut exposé son affaire, nul n'y comprenait
-rien; mais le comte de Toulouse l'entendait par lui-même. On
-en vint aux voix. «Quand ce fut à moi, écrit Saint-Simon, je
-dis au Régent que M. le comte de Toulouse me venait d'expliquer
-si clairement l'affaire, tandis qu'on la rapportait, que je
-l'entendais assez distinctement pour être de l'avis dont serait
-M. le comte de Toulouse, mais pas assez pour m'en bien expliquer.
-Le Régent se mit à rire et à dire qu'on n'avait jamais opiné de
-la sorte; je répondis, en riant aussi, que s'il ne voulait pas
-prendre mon avis ainsi, qu'il eût la bonté de compter pour deux
-celui de M. le comte de Toulouse.»
-
-Et tout cela parce que ces Messieurs ne voulurent pas permettre
-aux maîtres des requêtes d'être assis pendant qu'ils feraient
-leurs rapports.
-
- * * * * *
-
-Au cours du grand débat soulevé entre les ducs et pairs, d'une
-part, le Premier Président du Parlement et les présidents à
-mortier, de l'autre, on s'appuyait des deux côtés sur les
-traditions et l'origine des dignités en conflit. Les ducs et pairs
-n'aspiraient à rien moins qu'à se prétendre, sous Louis XIV, les
-représentants de la grande pairie terrienne constituée aux débuts
-des temps féodaux, et qui ne comprenait alors que sept membres, de
-hauts et puissants seigneurs, de véritables souverains, les ducs
-de France, d'Aquitaine, de Bourgogne, de Normandie, les comtes
-de Flandre, de Toulouse et de Champagne. Or les conseillers du
-Parlement, dont plusieurs étaient des érudits savamment armés,
-n'avaient pas de peine à montrer tout le ridicule des prétentions
-formulées par un Saint-Simon, par exemple, dont la pairie de
-date toute récente était due au plaisir que Louis XIII trouvait
-à chasser en compagnie de son père; représentant bien autorisé,
-en vérité, du duc de Normandie ou du comte de Toulouse, pris à
-l'époque de leur toute-puissance, quand leurs armées tenaient
-celles d'un roi de France en échec.
-
-Quant aux présidents du Parlement, ils ne savaient peut-être pas
-à quel point ils avaient raison quand ils prétendaient tenir la
-place du roi en personne, et dans l'exercice de ses fonctions
-essentielles.
-
-La Cour représentait effectivement le roi lui-même qui était
-censé faire siennes les décisions de ses conseillers, ce que
-Louis XI marquait d'une manière frappante quand, le jour de
-son sacre, après avoir prononcé le serment traditionnel de
-garder justice à ses sujets, il en envoyait le texte à son
-Parlement en lui recommandant de bien acquitter ce qu'il avait
-si solennellement promis. Pour reprendre l'expression de La
-Roche-Flavin, le Parlement était «un vray pourtraict de Sa
-Majesté». Aussi bien le roi habillait ses magistrats de ses
-propres vêtements. «L'habit de Messieurs les présidents estoit
-le vray habit dont estoient vestues Leurs Majestez», écrit très
-justement André Duchesne. Robe, chaperon et manteau d'écarlate,
-fourrés d'hermine: exactement le vêtement des rois aux premiers
-siècles de la monarchie capétienne, et non seulement un vêtement
-semblable à celui des rois, mais les propres vêtements que les
-rois avaient portés et dont ils faisaient annuellement présent à
-leurs conseillers, afin que, par leur costume même, il apparût
-qu'ils les représentaient. Le bonnet à mortier dont les présidents
-au Parlement orneront leur tête, coiffure habituelle des premiers
-Capétiens, figurera lui-même, avec son cercle d'or, le diadème
-royal. Enfin, et ceci est des plus frappants, les trois rubans
-d'or, ou d'hermine, ou de soie, ou d'autre étoffe, que les
-présidents au Parlement porteront boutonnés à leur épaule,--et
-qu'il ne faut pas confondre avec le chaperon,--y fixeront
-précisément le signe de la royauté: «Et pour regard des rubans,
-dit Duchesne, combien que ç'ait esté une coustume entre nos rois
-d'avoir plusieurs personnes habillées comme eux, d'autant qu'ils
-font coustumièrement communication de leurs habits à leurs amis,
-ils ont toutefois voulu avoir quelque marque particulière,
-par laquelle ils eussent quelque prérogative sur les autres,
-et, pour estre reconnus pour rois, se sont réservés ces trois
-rubans et qu'ils ont depuis communiqués à Messieurs les Premiers
-Présidents...»
-
-Les rois vêtirent de leurs propres robes les présidents au
-Parlement, à l'époque (fin du treizième siècle) où ils rendirent
-le Parlement sédentaire à Paris, en l'installant dans leur propre
-logis,--le logis du roi, devenu le Palais de Justice.
-
-Le Premier Président tenait donc le siège du roi en sa cour et
-il avait qualité également pour le représenter au dehors, car
-il avait le caractère et l'autorité nécessaires pour remplir en
-toutes matières, civiles ou religieuses, voire militaires, les
-fonctions de lieutenant de roi.
-
-Et voilà qui eût été pour faire évanouir le duc de Saint-Simon tel
-qu'on apprendra à le connaître par les pages qui suivent.
-
- * * * * *
-
-Il faut dire d'ailleurs que l'ensemble de l'aristocratie française
-ne voyait rien moins que d'un œil favorable les revendications
-des ducs et pairs, quand ils réclamaient des privilèges spéciaux
-et voulaient former comme un corps à part, rayonnant d'une
-illustration particulière, et précédant, en un groupe isolé,
-le reste de la noblesse française. Cet état d'esprit, utile à
-connaître, pour l'intelligence de «la bataille du bonnet», dont
-les péripéties sont si bien décrites par André Grellet-Dumazeau,
-se trouve parfaitement analysé dans les mémoires du duc de Croÿ:
-
-«Il faut savoir, écrit Croÿ, que presque rien n'est réglé en
-France pour les rangs, hors ce qui l'est au Parlement. La noblesse
-française, se regardant comme en droit d'élire ses rois quand
-la tige en est éteinte, ne regarde que le roi, les nobles et le
-peuple, et prétend qu'il n'y a qu'une chaîne sans interruption
-dans tout cela. D'après cela on n'accordait guère aux princes
-du sang que le rang de premiers gentilshommes. D'un autre côté,
-les enfants du roi ne veulent pas être mêlés et faire chaîne
-sans interruption avec les princes du sang. Ceux-ci voudraient
-aussi être une classe distinguée, sans liaison aux ducs. Les ducs
-voudraient ne pas être trop séparés des princes, ni confondus avec
-les gentilshommes, et la noblesse ne reconnaît rien de tout cela,
-autrement que par une chaîne sans interruption.»
-
-Tel est l'état d'esprit au milieu duquel éclate l'incident du
-«bonnet», où vont paraître, avec un relief singulier, les hommes
-et les caractères; crise comique et tragique tout à la fois,
-marquant la fin d'une classe jadis utile au peuple et au pays, et
-qui retrouverait, il est vrai, un beau regain de vie et de vigueur
-un demi-siècle plus tard, pour mourir noblement dans le sang
-répandu sur l'échafaud.
-
- Frantz Funck-Brentano.
-
-
-
-
-L'AFFAIRE DU BONNET
-
-SAINT-SIMON ET SES VICTIMES
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
- Saint-Simon.--Sa haine pour «la robe».--Querelles de préséance au
- dix-septième siècle.--Antagonisme de la pairie et de la robe.--La
- sincérité de Saint-Simon.
-
-
-Le 25 août 1683, Saint-Simon, qui s'appelait alors le vidame de
-Chartres, reçut, à l'occasion de sa fête, la Saint-Louis, un
-petit volume relié en maroquin rouge, portant sur la couverture:
-au centre, les armoiries de sa maison; aux quatre coins son
-initiale surmontée de la couronne de duc. Ce présent émanait du
-maître,--sans doute un abbé,--préposé aux soins de son éducation.
-C'était, consignées sur vélin, une série d'instructions d'une
-indiscutable sagesse. L'auteur de ce travail ne laissait pas
-ignorer à son élève que la dignité de pair était appelée à
-se perpétuer, en sa personne, dans la race illustre dont il
-avait l'honneur d'être issu. Mais là s'arrêtaient les formules
-laudatives. Après cette constatation pénible que le vidame
-prenait trop de libertés avec la langue latine, le recueil lui
-traçait une ligne de conduite: devoirs envers Dieu et la Vierge,
-qu'il convient d'honorer d'une particulière dévotion; devoirs
-envers Sa Majesté, le premier du royaume par sa naissance, le
-premier aussi par ses vertus; devoirs envers ses père et mère,
-dont l'insigne bonté ne cessait de s'étendre sur l'héritier du
-nom... Le caractère de celui-ci faisait l'objet du chapitre
-suivant. Là, les critiques n'étaient pas ménagées.--Monsieur, vous
-avez des passions: efforcez-vous de les dompter!--Monsieur, vous
-êtes enclin à la colère: gardez-vous de chercher des querelles
-et de battre vos gens!--Monsieur, vous manquez de retenue dans
-vos propos: évitez tout ce qui peut sentir la médisance!...
-Observations judicieuses qui se terminaient par le conseil de se
-montrer respectueux à l'égard de toute une catégorie de personnes
-parmi lesquelles figuraient, en bon rang, «les magistrats de
-distinction et de mérite[6]».
-
-[Note 6: _Mélanges de littérature et d'histoire_, publiés par
-la Société des bibliophiles français. Paris, 1877.]
-
-Ce pédagogue bien disant avait des intentions louables; mais il
-faut croire qu'il manquait d'autorité. Certes, le vidame lui fit
-honneur à plus d'un titre. Il fut catholique fervent, fidèle sujet
-du roi, fils irréprochable. Il finit même par mordre au latin et
-par écrire le français d'une inimitable façon. Mais le profit
-qu'il tira des leçons reçues fut surtout d'ordre intellectuel.
-Pour tout ce qui touche à l'amendement de sa nature, ce fut
-une déroute lamentable. Tel il s'était révélé à l'heure des
-déclinaisons, tel on le retrouve dans l'adolescence, dans l'âge
-mûr et dans la vieillesse: passionné, hautain, entêté, colère,
-médisant enfin, autant par vanité que par malice, ce qui, au
-dire des moralistes, est le comble de la médisance. A quoi il
-convient d'ajouter que, s'il se montra, le plus souvent, courtois
-et poli vis-à-vis des gens de son monde, en revanche, à l'endroit
-«des magistrats de distinction et de mérite», il manqua toujours
-d'aménité.
-
-Dire qu'il n'aimait pas la robe, ce serait un euphémisme
-inacceptable. La vérité est qu'il l'abhorrait, surtout dans la
-personne des parlementaires. Certains,--tel Denis Talon,--s'en
-tirent avec quelques coups de griffe. Beaucoup, et des
-meilleurs, sont indignement accommodés. L'intègre Lamoignon
-lui-même est représenté sous les traits les plus odieux. Mais,
-si l'hostilité de l'auteur des _Mémoires_ se montre aussi
-partiale qu'inexactement renseignée à l'égard d'un homme qui fut
-l'honneur de l'ancienne magistrature, elle poursuit, sans plus
-de justice et avec moins de réserve encore, ses successeurs à la
-Première Présidence: Nicolas de Novion, Achille III de Harlay
-et Jean-Antoine de Mesmes. Ceux-là, il n'est point d'échappé
-des galères du roi qu'il n'eût traité avec plus d'indulgence:
-«Il seroit, déclare-t-il, bien difficile d'en trouver trois de
-suite, en aucun tribunal, aussi profondément corrompus que Novion,
-Harlay et Mesmes, et de genres de corruption plus divers par
-leur caractère personnel, sans qu'on pût dire néanmoins lequel
-des trois a été le plus corrompu, quoique corrompus au dernier
-excès tous les trois, et chacun différemment aussi, avec tous les
-talents et les qualités qui pouvoient rendre leur corruption plus
-dangereuse[7]...» Qu'on ne s'y trompe pas, d'ailleurs: ce n'est là
-qu'une entrée en matière, une sorte de thème dont les variations
-se poursuivent au cours de longs volumes avec un incroyable
-acharnement. Novion! Harlay! De Mesmes! Chacun a son compte.
-Saint-Simon les tourne dans tous les sens, les soufflette d'une
-main, les terrasse de l'autre; et, lorsqu'il les tient, pantelants
-sous son étreinte, il éprouve une joie indicible «à leur jeter à
-la face le mépris, le triomphe»...
-
-[Note 7: _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Chéruel. Hachette,
-1873, t. X, p. 422. A moins d'indications contraires, c'est
-toujours à cette édition que nos notes se référeront.]
-
-A ces quatre victimes il faut en ajouter une cinquième qui n'est
-autre qu'André III de Novion, le petit-fils de Nicolas et le
-successeur de Jean-Antoine de Mesmes. Pour celui-là, à vrai dire,
-la note est un peu différente; mais il n'y gagne guère et son
-sort, à tout prendre, n'est pas plus enviable sous la plume de
-Saint-Simon que celui de ses compagnons d'infortune, Lamoignon,
-Novion, Harlay et de Mesmes. D'où, en définitive, cette conclusion
-que la plus haute charge de la magistrature française aurait
-été, pendant près d'un siècle, occupée par une série de robins
-malfaisants qui en étaient complètement indignes!
-
-Quelque habitué que l'on soit aux témérités de langage du fougueux
-écrivain, on ne peut manquer d'être surpris. Mais l'étonnement
-redouble lorsqu'on découvre que cette fureur de dénigrement a
-pour cause... quoi!... _l'affaire du bonnet_, laquelle,--dégagée
-des incidents multiples qui en ont grossi l'importance,--se
-résume dans la formule suivante: un salut réclamé par messieurs
-de la pairie et refusé par messieurs les présidents... Comment!
-s'écriera-t-on: tant de tapage pour une bagatelle!--Pardon: une
-bagatelle qui, durant une longue suite d'années, bouleversa
-les ducs et pairs,--on disait simplement les ducs,--passionna
-de graves magistrats, d'illustres capitaines, des princes de
-l'Église, multiplia les brouilles et donna lieu à plus de
-démarches, de coalitions, de manœuvres, de protocoles que n'en
-occasionnèrent conciles œcuméniques ou conflits d'empires.
-
-Aussi loin, en effet, qu'on remonte dans notre histoire, mais
-surtout au seizième et au dix-septième siècle, toute distinction
-de nature à établir la supériorité d'une personne ou d'un
-corps est l'occasion de querelles sans fin. Il n'est Compagnie
-judiciaire, administrative ou religieuse qui n'entretienne
-précieusement quelque litige de ce genre. Ce sont de perpétuelles
-levées de bouclier. On s'injurie au sein des assemblées, on
-s'attaque dans la rue, on se gourme dans les églises. Parfois,
-ces sortes de rivalités constituent l'intérêt de toute une vie.
-Mais combien plus âpres ne devinrent-elles pas lorsque, après
-le mariage de deux de nos rois avec des princesses espagnoles,
-l'étiquette, avec son formalisme impérieux, s'implanta chez nous
-en souveraine. Toute question de préséance et d'avancement dans
-la hiérarchie des honneurs apparaît alors comme de telle gravité
-qu'on pourrait croire que le sort du royaume en dépend. On voit
-des gentilshommes ne reculer devant aucun sacrifice pour obtenir
-«la main»; on rencontre de grands seigneurs prêts à se couper la
-gorge pour l'avantage de présenter la chemise ou le chapeau; des
-duchesses recourir «aux poussades et aux égratignures» en vue
-d'avancer leur tabouret de la largeur d'une lame de parquet; des
-gens de guerre attacher plus de prix à la conquête «des entrées»
-qu'au gain d'une bataille; des évêques, ducs ou comtes-pairs, user
-de violence pour maintenir, même à l'encontre de cardinaux, leur
-droit à s'asseoir les premiers... La hantise est si obsédante
-qu'elle souffle l'esprit de rébellion aux courtisans les plus
-dociles. C'est ainsi que Louis XIV, agissant en faveur de d'Antin,
-qui revendiquait la pairie d'Épernon, dont le titre lui eût
-permis de précéder la plupart de ses collègues, se heurte à une
-résistance opiniâtre des intéressés. Villeroy, à peine de retour
-d'exil, ne craint pas d'encourir une nouvelle disgrâce. Sa Majesté
-a beau lui assurer «qu'il n'y a point d'intérêt à être abaissé
-ou reculé d'un rang», Villeroy riposte avec une irrésistible
-conviction:
-
---Sire, ce rang de plus ou de moins, c'est ce qui, toujours, fut
-le plus cher aux hommes!...
-
-Et, pour la première fois peut-être, le plus puissant des princes
-formula un désir sans obtenir satisfaction.
-
-Même réduite à un conflit de préséance, l'affaire du bonnet
-trouverait son explication dans les usages et les travers du
-temps. Mais ce n'était là qu'un point de vue secondaire. Ce qui
-en explique le caractère exceptionnellement aigu, c'est qu'elle
-servait d'aliment à l'antagonisme de deux puissances, la pairie
-et la robe, séparées de sentiments, de mœurs, d'aspirations,
-qu'une ironie de la fortune avait confondues dans un même corps:
-le Parlement. La première qui, bien que d'origine récente[8],
-émettait la prétention de continuer les grands seigneurs
-féodaux,--avec identité d'attributions, «de puissance législative
-et constitutive» et aussi «de vocation au trône»,--voyait,
-chaque jour, diminuer son prestige et n'inspirait de sympathies
-à personne. Au contraire, la seconde, libérale par tempérament
-et par éducation, convaincue qu'elle était investie «d'une
-sorte de sacerdoce héréditaire», pour veiller «sur l'honneur et
-les intérêts de la nation et des citoyens[9]», jouissait de la
-confiance générale, avait foi dans l'avenir et se préparait à
-ressaisir, au lendemain de la mort du roi, le rôle politique dont
-celui-ci l'avait dépossédée.
-
-[Note 8: Le titre le plus ancien, celui d'Uzès, avait à peine
-un siècle d'existence: il datait de 1572.]
-
-[Note 9: Notes du comte Molé, reproduites dans les _Mémoires
-de Mathieu Molé_, t. IV, p. VI.]
-
-L'imminence de cette double éventualité,--déchéance d'une
-part, apothéose de l'autre,--ne pouvait échapper à un esprit
-aussi sagace que Saint-Simon. Aussi la question du bonnet, sur
-laquelle, faute de mieux, son parti concentrait ses efforts,
-déterminait-elle en lui une agitation inexprimable. On ne saurait
-s'imaginer tout ce que, en vue d'établir «le dogme» de la
-prééminence ducale, il dépensa de temps, de paroles, de démarches,
-d'intrigues, de génie. Ses recherches sur l'origine de la robe,
-sur ses transformations successives, sur les pouvoirs qu'elle
-revendiquait, impliquent un labeur énorme. Quand, plein d'une
-exubérante ardeur, il se fait recevoir au Parlement, la première
-période du conflit,--commencée longtemps avant sa naissance,--est
-à la veille de prendre fin. Mais la seconde, tout entière, se
-développe sous ses yeux, les yeux d'un homme à qui rien n'échappe.
-Avec quelle puissance et quelle intensité de couleur ne les
-dépeint-il pas l'une et l'autre! Elles prennent, sous sa plume,
-les proportions d'une épopée à laquelle impriment une animation
-singulière la passion de l'écrivain, ses espérances déçues, ses
-révoltes, ses clameurs indignées, comme aussi l'âpreté de ses
-jugements, l'acrimonie de ses attaques et, par-dessus tout, son
-aptitude merveilleuse à faire revivre les gens qu'il met en scène
-et à décrire leurs milieux.
-
-D'où vient donc que cette partie de l'œuvre historique la plus
-étonnante que nous ait léguée l'ancien régime soit si peu connue,
-même de l'élite du public? Cela vient de ce qu'elle renferme
-des longueurs et des redites, de ce qu'elle manque d'ordre et
-de méthode, et s'attarde à des spéculations théoriques qui ne
-brillent pas toujours par la clarté. Ajoutons qu'elle se complique
-d'une foule de détails exigeant une connaissance exacte de la
-topographie du Palais. Seuls, les spécialistes peuvent s'y
-reconnaître. Encore ont-ils souvent besoin de se reporter au plan
-de la grand'Chambre, afin d'éviter toute confusion sur les défilés
-en masse ou par pelotons, marches, contremarches et autres
-mouvements stratégiques des parties belligérantes.
-
-Pour dégager de cet amas un peu obscur ce qu'il contient de
-curieux, d'imprévu, de pittoresque, nous dirons aussi de plaisant,
-un travail de simplification, consistant à élaguer d'une part,
-à expliquer de l'autre, était nécessaire. C'est le but que nous
-nous sommes proposé,--sans nous dissimuler d'ailleurs que, par la
-force même des choses, nous serions entraîné au delà d'une simple
-narration. Comment, en effet, ne pas joindre, au récit des luttes
-mémorables que nous allons retracer, quelques notes biographiques
-sur les personnages appelés à y jouer un rôle? Comment, surtout,
-ne pas rechercher si les accusations,--infamantes pour la
-plupart,--dirigées contre certains d'entre eux par le plus
-implacable des adversaires, méritent d'être retenues?... Ainsi
-comprise, notre tâche est assez lourde. Nous nous efforcerons
-cependant de ne pas trop nous étendre, tout en ne négligeant
-aucune des péripéties qui se déroulèrent au cours de l'aventure,
-péripéties marquées au coin d'un tel acharnement que la rivalité
-de la pairie et de la robe, durant ce long débat, rappelait à un
-contemporain bien placé pour juger les coups, celle de Rome et de
-Carthage,--moins pourtant, ajoutait ce maître railleur, le passage
-des Alpes par Annibal... Critique judicieuse qui, sans méconnaître
-l'importance des intérêts en jeu, faisait justice d'exagérations
-dont, même à cette époque, quelques esprits ne laissaient pas
-d'être choqués.
-
-Un mot, et nous avons fini, sur l'impression qui se dégage de
-cette étude: Saint-Simon,--le plus grand peintre de son temps,
-bien qu'en certains de ses portraits la ressemblance soit
-discutable,--n'est rien moins qu'un historien sincère... De cela,
-croyons-nous, on se doutait un peu. Envisagé à ce point de vue
-particulier, l'ex-vidame de Chartres n'a pas toujours, surtout
-dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, recueilli que des
-louanges. Un publiciste est même allé jusqu'à soutenir que, «si
-l'on épluchait chaque page des _Mémoires_, il n'en resterait pas
-dix chapitres de vérité historique». Dix chapitres... Appliqué à
-l'ensemble de l'œuvre, ce verdict doit être tenu pour excessif;
-mais, restreint à l'affaire du bonnet,--dont la relation fidèle
-eût imposé à la vanité de l'auteur de trop pénibles aveux,--il ne
-nous paraît pas, en dépit de sa sévérité, dépasser la mesure.
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-I
-
- Motifs de querelles entre la pairie et le Parlement.--La formule du
- serment des pairs.--La «préopinion» aux lits de justice.--Arrêt du
- Grand Conseil et lit de justice du 29 aout 1664.--Mort du Premier
- Président de Lamoignon.
-
-
-L'antagonisme qui existait au dix-septième siècle entre la pairie
-et la robe n'était pas de date récente. Il remontait à l'époque
-déjà ancienne où, pour la première fois, les deux groupes se
-trouvèrent face à face dans l'enceinte du Parlement. Entre
-gens d'origine, de tendances, d'intérêts si opposés, la bonne
-harmonie ne pouvait être durable. Aux défiances de la première
-heure succéda bientôt une sourde hostilité. Puis ce furent des
-froissements, des brouilles, des «riottes», à la suite desquels
-s'échangeaient des regards courroucés, des mots perfides, des
-allusions injurieuses, dégénérant parfois en voies de fait...
-Souvent même, la lutte prenait un caractère si aigu que
-l'autorité royale se voyait contrainte d'intervenir.
-
-Seules, nos discordes civiles avaient le privilège d'amener
-une suspension d'armes. Attachés à la fortune des partis qui
-se disputaient le pouvoir, divisés entre eux par des rivalités
-personnelles, retenus dans les provinces où se développaient les
-intrigues auxquelles ils participaient, les ducs avaient mieux
-à faire qu'à se dépenser en stériles débats. C'est ainsi que
-la régence d'Anne d'Autriche marqua d'un temps d'arrêt leurs
-querelles avec les parlementaires. Mais elles reprirent de plus
-belle, dès que l'habile politique de Mazarin eut rétabli l'ordre
-dans le royaume. Les conflits de préséance demeurant désormais
-les seuls qui ne leur fussent point interdits, les ducs se
-retournèrent contre la robe avec l'impétuosité de grands seigneurs
-qui, arrachés à leurs occupations guerrières, ne trouvent pas un
-meilleur emploi de leur activité.
-
-Ajoutons que l'impatience n'était pas moins vive chez les
-officiers du Parlement. Écartés des affaires publiques par un
-prince jaloux de se soustraire à tout contrôle, il ne leur
-déplaisait pas de consacrer leurs loisirs à des polémiques dans
-le développement desquelles la connaissance de notre ancien droit
-public leur assurait une incontestable supériorité.
-
-Deux questions divisaient alors les belligérants:
-
-La première avait trait à la formule du serment que les ducs
-prêtaient en entrant en fonctions, formule les invitant «à
-se comporter comme un magnanime pair de France et comme _un
-bon officier de cour souveraine_». Ces derniers mots, qui les
-assimilaient à de simples conseillers issus de marchands, de
-commis, voire de partisans enrichis dans la maltôte, sonnaient
-mal aux oreilles de gens gratifiés du titre pompeux de _cousins
-du roi_ et se disant «nés successibles de droit à la Couronne».
-C'était, assuraient-ils, une invention du duc de Guise,--celui de
-la Ligue,--qui, dévoré du désir d'accéder au trône, avait tenu
-à se concilier les bonnes grâces de la bourgeoisie, devenue si
-puissante par la possession des charges de judicature qu'aucun
-changement politique ne pouvait s'effectuer sans son concours. La
-bourgeoisie ne s'était pas d'ailleurs montrée insensible à ces
-agaceries, et le Lorrain, non content d'attribuer la préséance
-aux conseillers d'État de robe sur les conseillers d'État d'épée,
-n'avait pas craint de «prostituer la pairie» en ajoutant au
-libellé du serment ancien «l'accolement de la dignité de pair de
-France avec la qualité de conseiller de cour souveraine,»--un
-précédent qui, par la ténébreuse industrie des bénéficiaires,
-était passé à l'état d'usage et dont il importait à l'honneur de
-l'institution de faire disparaître les traces.
-
-Tout cela, répondait la robe, n'est que fantaisie d'esprits
-inquiets et jaloux. Si MM. les ducs connaissaient mieux leur
-histoire, ils sauraient que jamais les Guise n'accordèrent
-de faveurs au Parlement et que celui-ci, loin de leur être
-secourable, les traita toujours en factieux; qu'en 1527, lorsque
-leurs domaines furent érigés en duché-pairie, il n'enregistra les
-lettres royales qu'après de pressantes remontrances; que, plus
-tard, quand le titre de prince fut brigué par eux, il repoussa
-leurs prétentions; que, pendant les discussions de la Ligue, il
-fut l'adversaire déclaré de leur politique et que le Premier
-Président de Harlay, «qui avoit les fleurs de lys gravées bien
-avant dans le cœur», repoussa avec indignation leurs ouvertures...
-Aussi bien les Guises n'avaient rien à voir dans le litige. La
-formule incriminée remontait, en effet, à une époque antérieure
-à leur fortune. Sans doute ce n'était pas celle de l'origine;
-mais, loin de porter tort aux ducs, elle avait fait à leur orgueil
-de larges concessions, car celle qui l'avait précédée, ayant un
-caractère purement professionnel, était encore bien moins de
-nature à les satisfaire. Et cependant, en bonne justice, c'est
-cette rédaction primitive qui eût dû l'emporter[10]...
-
-[Note 10: «Je jure de m'acquitter en conscience du jugement
-des procès, de ne révéler les délibérations de la Cour et de lui
-porter honneur.»]
-
-On disputait ainsi depuis un nombre considérable d'années et la
-querelle menaçait de tourner au tragique, quand, un beau jour,
-cédant sans doute à l'influence du Premier Président Guillaume de
-Lamoignon, dont l'esprit conciliant contrastait avec l'obstination
-batailleuse de ses contemporains, la robe, avec une grandeur d'âme
-qui ne lui était pas habituelle, se départit de sa rigueur. Il
-lui plut même de couronner par un beau mouvement cette mémorable
-condescendance.--Foin des vétilles! déclara-t-elle. La mention
-finale du serment trouble votre sommeil. Qu'il n'en soit plus
-question et reposez en paix[11].
-
-[Note 11: Saint-Simon, _Mémoires_, t. X, p. 409, attribue à
-Harlay le mérite de cette suppression. Il dit, au contraire, dans
-son _Mémoire secret_ de 1714, que c'est en 1680, sous la première
-présidence de Nicolas de Novion, «que le serment fut remis en
-son ancienne pureté». La vérité paraît être que la formule
-ancienne fut abolie officiellement sous la présidence d'Achille
-III de Harlay, ainsi que l'indique le _Mémoire du Parlement_
-d'avril 1716, mais qu'en fait on ne l'exigeait plus depuis de
-longues années. Il est à remarquer cependant que, le 15 décembre
-1663, les quatorze pairs reçus à cette date, en présence de Sa
-Majesté, jurèrent «de se comporter... comme un conseiller de Cour
-souveraine doit faire». _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p.
-65.]
-
-Le règlement de la seconde difficulté ne devait pas être aussi
-facile. Il s'agissait de «la préopinion aux lits de justice»:
-les pairs donneraient-ils leur avis avant les présidents, ou
-continueraient-ils, comme par le passé, à opiner après eux?...
-Grave problème dont l'examen exige quelques explications.
-
-Le Parlement tenait des assemblées de deux sortes: les lits
-de justice, solennités très rares présidées par le roi; les
-audiences proprement dites, auxquelles le roi n'assistait pas,
-et que dirigeait le Premier Président ou l'un des présidents à
-mortier. En fait, qu'il s'agît de lits de justice ou d'audiences
-ordinaires, les voix du Premier Président et des présidents à
-mortier,--on disait d'un mot _les présidents_, comme on disait
-_les ducs_,--étaient recueillies avant celles des pairs. Ceux-ci
-ne pouvaient s'y résigner. Passe encore de rester au second
-plan, hors la vue de Sa Majesté; mais subir, sous ses yeux, un
-traitement d'infériorité, c'était un crève-cœur dont rien ne
-pouvait atténuer l'amertume. Aussi guettaient-ils une circonstance
-favorable qui leur permît d'y mettre fin.
-
-Louis XIV, à ce moment, prenait la direction des affaires. Il
-avait, de son enfance, gardé un souvenir ineffaçable: celui des
-troubles de la Fronde. Il n'oublia jamais les sombres journées
-d'émeute, les mousquetades de la rue, l'envahissement du Louvre
-par la foule, les hasards d'une fuite précipitée au milieu de
-la nuit, la longue procession des hommes rouges qui tenaient en
-échec les décisions de la Régente et lui adressaient de factieuses
-remontrances. Ces hommes rouges! «de la canaille!» s'écriait Anne
-d'Autriche... Ainsi que celle de la reine, la rancune du roi à
-leur égard était tenace. Ils auraient eu beau déclarer, comme le
-comte de Grammont: «Sire, en ce temps-là, nous servions Votre
-Majesté, contre le Mazarin...», l'explication, loin de paraître
-satisfaisante, n'eût fait qu'envenimer les choses. Justement, à
-cette époque, Louis XIV, escorté de gardes du corps l'épée au
-poing, faisait, comme en ville conquise, une entrée solennelle à
-Paris. La date choisie étant celle du 27 août, jour anniversaire
-des Barricades, le peuple n'hésita pas à croire que Sa Majesté
-avait à cœur d'imprimer à la cérémonie le caractère d'une
-expiation. Ainsi en était-il, surtout, à l'égard du Parlement qui
-reçut l'ordre de se rendre au-devant du prince, en robe écarlate,
-monté sur des chevaux caparaçonnés de housses en velours noir,
-avec interdiction de suivre la rue Saint-Antoine restée célèbre
-par ses manifestations en faveur de Blancmesnil et de Broussel[12].
-
-[Note 12: Pensez-vous, écrit Guy Patin le 25 août 1660,
-«que la démarche que feront demain Messieurs du Parlement à
-cette belle entrée ne soit point pour une espèce d'expiation et
-d'amende honorable?» De son côté, faisant allusion à ces visites
-menaçantes, Olivier d'Ormesson (t. II, p. 470) déclare: «Cette
-nouveauté fait discourir le monde.»]
-
-Jamais occasion plus propice ne pouvait se présenter. Les ducs
-s'empressèrent de la saisir pour soumettre au roi leur requête
-touchant «la préopinion». Celui-ci, ne voulant point paraître
-trancher seul le litige, le déféra à son Conseil. Ce fut alors un
-procès en règle dans lequel la Compagnie judiciaire, «avec toute
-la robe en croupe», prit fait et cause pour les présidents.
-
-Suivant ces derniers, le Parlement, lors de sa fusion avec la cour
-des pairs, ne s'était pas borné à recueillir l'héritage de cette
-cour. Non seulement il avait reçu mandat de remplacer la Couronne
-dans l'exercice de la plus haute de ses attributions, celle qui
-consiste à rendre la justice; mais,--privilège plus précieux
-encore,--il avait, en vue de faire échec à la puissance féodale,
-été investi du droit de représenter, en l'absence du souverain, sa
-personne et son autorité. C'est le Parlement, assemblé en corps,
-qui représentait l'autorité du prince; ce sont les présidents
-qui représentaient sa personne... Et c'est pour cette raison
-qu'à partir de cette époque les conseillers furent revêtus de la
-robe écarlate, celle-là même que portait Charlemagne, tandis que
-les présidents joignaient à cette robe le manteau d'hermine qui
-complétait le costume royal[13].
-
-[Note 13: «Le Parlement a l'honneur d'avoir le roi pour chef.
-M. le chancelier, quand il y vient, y tient la première place, et
-le Premier Président en son absence. Sa puissance et son autorité
-est représentée en ce corps, principalement quand il est orné
-de son pourpre. C'est la marque de cette royauté qui ne meurt
-point, que l'on porte même aux enterrements des rois, afin que les
-sujets, après leur mort, ne puissent présumer que cette majesté
-est éteinte.» _Mémoires de Mathieu Molé_, t. III, p. 13... Du
-«droit de représentation» le Parlement tirait cette conséquence
-que personne, fût-ce le dauphin, ne pouvait, en l'absence du roi,
-prendre sa place et, par suite, précéder la Compagnie judiciaire.
-Une lettre de Louis XIII, du 8 avril 1642, datée de Narbonne,
-rapportée page 21 des mêmes _Mémoires de Mathieu Molé_, confirme
-ces prétentions à l'encontre du prince de Condé.
-
-En ce qui touche l'origine du costume judiciaire, on trouvera des
-précisions dans le _Recueil des Mémoires_ publiés à l'occasion du
-procès de 1664, dont il va être question un peu plus loin.]
-
-Quant à l'assimilation des présidents à mortier avec le Premier
-Président, elle tenait à la raison suivante, qui était aussi
-d'ordre historique. Le Parlement n'avait, à l'origine, qu'un
-président[14]. La Couronne lui ayant, dans un intérêt fiscal,
-donné un collaborateur, puis plusieurs collaborateurs, on
-considéra qu'il s'était effectué entre ces divers magistrats,
-décorés du même titre, un partage de la fonction et de ses
-avantages honorifiques[15]... C'est en vertu de cette double
-fiction que «le grand banc»,--ainsi désignait-on les présidents à
-mortier[16],--opinait avant les pairs, les princes du sang, les
-fils de France et les reines régentes[17].
-
-[Note 14: Jusqu'au quatorzième siècle, ce président porta
-le titre de _premier maître_, ou celui de _souverain_, qui,
-l'un et l'autre, semblent bien confirmer la théorie de «la
-représentation».]
-
-[Note 15: Il importe de ne pas confondre les présidents à
-mortier, qui seuls siégeaient «au grand banc», avec les présidents
-des enquêtes et des requêtes. Ces derniers étaient assimilés
-aux simples conseillers. Quand, par ordre d'ancienneté, leur
-tour était venu de passer à la Grand'Chambre, ils devaient, pour
-profiter de cet honneur, renoncer à leur titre de président.]
-
-[Note 16: D'après la place qu'ils occupaient à la
-Grand'Chambre.]
-
-[Note 17: Il y eut une interruption sous le ministère de
-Richelieu; mais, après la mort du cardinal, l'ancien ordre de
-choses ne tarda pas à être rétabli.]
-
-Ces explications n'avaient pas le don de convaincre les ducs. Ils
-s'élevaient surtout contre la doctrine «de la représentation» et
-l'argument tiré de «la livrée judiciaire»...
-
---Que parlez-vous d'hermine! s'écriaient-ils: Vous n'avez droit
-qu'au petit-gris... Examinez «les vieilles images» de nos anciens
-rois: ils ne portaient ni l'hermine ni la robe rouge, mais un
-manteau de couleur brune, tirant sur le violet «tanné» et parsemé
-de lys...
-
-Donc aucune analogie justifiant les dires du «grand banc». Au
-contraire,--et c'était là sa condamnation,--il y avait presque
-identité entre le manteau à traîne des Carolingiens et celui des
-pairs aux cérémonies du sacre... sans compter que rien ne se
-rapprochait plus de la couronne royale qu'une couronne de duc,
-tandis que rien n'y ressemblait moins qu'un vulgaire mortier[18].
-
-[Note 18: _Recueil des écrits qui ont été faits sur le
-différend d'entre messieurs les pairs de France et messieurs les
-présidents au mortier du Parlement de Paris, pour la manière
-d'opiner aux lits de justice._--Paris, 1664.]
-
-Cependant les principes invoqués par la robe étaient si
-généralement admis, que les pairs n'osaient pas pousser leur
-raisonnement jusqu'au bout. Ils se bornaient à faire une
-distinction.--Que messieurs «du grand banc», disaient-ils,
-représentent, au cours des audiences ordinaires, Sa Majesté qui
-est absente, nous voulons bien le concéder. Mais, dans les lits de
-justice, présidés par Sa Majesté elle-même, pourquoi serait-elle
-représentée? Les présidents, perdant alors la qualité de
-mandataires sur laquelle reposent leurs droits, nous devons opiner
-avant eux si la dignité dont nous sommes revêtus prime celle des
-magistrats-légistes... Sur quoi, c'étaient, en vue d'établir
-la supériorité de la Cour des Pairs sur la Cour de Parlement,
-d'interminables dissertations qui dénotent de la part de leur
-auteur,--un fureteur de bibliothèque tenu en haleine par le duc
-de Luynes,--une érudition profonde jointe à une rare subtilité
-d'esprit.
-
-Ce fut dans ces conditions que le litige fut porté devant la
-juridiction la plus élevée du royaume: _le Grand Conseil_ ou
-_Conseil d'en haut_, comme on disait quelquefois.
-
-La séance se tint au Louvre, le 26 avril 1664, dans l'après-dînée.
-L'assemblée se composait du roi, de la reine mère, du duc
-d'Orléans, du prince de Conti, de M. le prince, du chancelier,
-du ministre Colbert, des secrétaires d'État de Brienne, Le
-Tellier et de Lionne, des conseillers d'État d'Alègre et André
-d'Ormesson,--le père du chroniqueur. Le roi et la reine s'assirent
-au bout d'une table, autour de laquelle se rangea l'assistance.
-MM. de Lionne et Le Tellier, debout et tête nue, lurent à haute
-voix, pendant deux heures, les deux mémoires des présidents
-et les trois mémoires de la pairie... Que le roi, la reine
-et les membres de la famille royale aient trouvé des raisons
-décisives dans ce fatras aussi indigeste que confus, hérissé de
-citations contradictoires, de réticences calculées, de déductions
-aventureuses, il n'en faut pas douter, la Providence, qui veille
-sur la destinée des princes, leur ayant accordé «un surcroît de
-lumières». Mais que les autres juges se soient fait une opinion
-bien nette, la question reste plus délicate. Toujours est-il que,
-cette lecture achevée, Louis XIV, se substituant au chancelier,
-s'empressa de recueillir les voix. Colbert opina le premier. Son
-avis, longuement développé, parut, en droit, si favorable aux
-présidents,--dont les pouvoirs, déclara-t-il, étaient ceux de Sa
-Majesté,--qu'on put croire qu'il allait leur donner gain de cause.
-Mais, après cet hommage à la vérité juridique, il tourna court
-et admit les prétentions de la pairie. Les motifs qu'il donna
-sont de ceux qu'on peut appeler d'ordre extra-judiciaire. Ils
-s'inspiraient de l'attitude des présidents qui, durant la régence
-d'Anne d'Autriche, avaient abusé de leur autorité, au lieu de
-l'employer au service du roi. Peut-être à ces griefs, de date déjà
-ancienne, fallait-il en ajouter de plus récents: la résistance du
-Parlement aux édits fiscaux et l'indépendance de certains de ses
-membres dans le procès Fouquet, indépendance qui venait de faire
-exclure de la chambre de justice le Premier Président de Lamoignon
-et l'avocat général Denis Talon. Ces raisons, exprimées en
-sous-entendus, parurent sans réplique et le Conseil, «qui sçavoit
-l'intention» de Louis XIV, opina à l'unanimité dans le même sens.
-Seul, le vieux d'Ormesson,--un naïf,--formula timidement quelques
-réserves. La contestation lui apparaissant «très considérable»,
-il estima qu'il y avait lieu à plus ample informé, en accordant
-d'ailleurs «la provision aux ducs[19]».
-
-[Note 19: Olivier d'Ormesson, qui tenait ces indications de
-première main, les a consignées dans son _Journal_, t. II, p. 125.
-A la page suivante se trouve le texte de l'arrêt du Conseil.]
-
-C'était moins un arrêt qu'un acte de représailles. Les conditions
-dans lesquelles il allait être enregistré n'étaient pas de nature
-à en atténuer la rigueur. Cette formalité fut accomplie trois
-jours après, dans le lit de justice du 29 avril 1664, en présence
-de tous les dignitaires de la Couronne et d'un public de choix
-attiré par l'éclat d'une séance sensationnelle. Le principal
-objet de cette réunion consistait, en effet, dans la condamnation
-des doctrines jansénistes, pour lesquelles on disputait depuis
-si longtemps et que chacun savait être chères au Parlement. Pour
-cette solennité, les _lanternes_[20] étaient bondées de personnes
-de distinction, surtout d'ecclésiastiques. Parmi ceux-ci, «on
-remarquait les pères Annat et Ferrier, de la Compagnie de Jésus,
-le cardinal Moldachini et un envoyé spécial du Saint-Siège,
-l'abbé Rospigliosi.» S'entendre, pour les motifs que l'on sait,
-déposséder d'un droit honorifique, en présence du plus hostile des
-auditoires, était un châtiment cruel. Aussi y avait-il du dépit
-dans l'air. Les harangues prononcées sur la question janséniste
-par le Premier Président et par Denis Talon, parlant au nom des
-gens du roi, n'en furent pas moins respectueuses. Tous deux, en
-louant le zèle de Sa Majesté, conclurent à l'enregistrement de
-la déclaration royale entachant d'hérésie les cinq propositions
-extraites du livre de Jansénius. Mais l'un et l'autre
-proclamèrent à l'envi l'excellence des maximes gallicanes qui,
-cependant, recevaient ce jour-là un coup si rude. Quant à Denis
-Talon, sa mauvaise humeur s'exhala en attaques violentes contre
-les doctrines ultramontaines. Il assura qu'il fallait tenir
-pour une vérité constante «que le pape estoit autant au-dessous
-des conciles qu'il estoit élevé au-dessus des évêques, que non
-seulement il n'estoit pas infaillible en question de fait, mais
-même qu'il ne l'estoit pas en question de droit», proclama qu'il
-fallait distinguer «ceux qui considéroient cette déclaration comme
-un remède nécessaire contre un abus, de ceux qui ne la désiroient
-que par esprit de vengeance pour insulter leurs ennemis» et, s'il
-ne nomma point expressément la Compagnie de Jésus, la désigna
-si clairement que personne ne put s'y tromper[21]... Ne pouvant
-atteindre l'arrêt du Conseil, Denis Talon s'acharnait sur les
-adversaires du gallicanisme: ainsi voit-on parfois, dans la
-distribution de la justice humaine, l'innocent payer pour le
-coupable.--Manifestation qui, à quelques-uns, parut d'autant plus
-déplacée que, dans l'espèce, l'innocent, représenté par les pères
-Annat et Ferrier et par les envoyés de Rome, se trouvait dans la
-lanterne du greffe, juste en face de l'orateur!
-
-[Note 20: C'est ainsi qu'on nommait les tribunes.]
-
-[Note 21: _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 131.]
-
-Ce fut la seule satisfaction que le Parlement put s'offrir. Le
-procès-verbal de la séance, dressé par le greffier en chef,
-constate que l'arrêt du Conseil reçut ce même jour sa première
-application, «M. le chancelier ayant pris l'avis de MM. les pairs
-avant de prendre celui de MM. les présidents».
-
-Détail curieux qui donne la mesure de l'acharnement déployé:
-tandis que la Compagnie judiciaire gardait un silence humilié, les
-ducs continuaient à jeter feu et flammes. L'écrivain mis par eux
-à contribution poursuivait, nuit et jour, ses investigations et
-rédigeait un quatrième mémoire qui arrivait un mois après l'arrêt.
-Ce n'était pas assez encore. Non contents de triompher dans le
-présent, les ducs préparaient leurs armes pour l'avenir. A cet
-effet, ils organisaient une agence permanente de recherches en vue
-d'établir la prééminence de la pairie et de fournir des documents
-à ceux de ses membres qui pourraient en avoir besoin pour leurs
-procès personnels. La direction de ce bureau, qui fonctionnait
-encore sous la Régence, fut confiée à un érudit estimé, l'abbé
-Le Laboureur, auquel on attribua un traitement annuel de mille
-écus[22].
-
-[Note 22: _Écrits inédits de Saint-Simon_, t. III, p. 508. La
-même fonction fut, le 5 octobre 1704, conférée à l'abbé Legrand.
-Il y a tout lieu de croire que c'est l'abbé Le Laboureur qui
-rédigea les mémoires dont il vient d'être question.]
-
-On peut croire que, de son côté, la robe ne resta pas inactive.
-Toujours est-il que le régime des taquineries, des récriminations,
-des combinaisons artificieuses continua à sévir. La situation
-était si tendue que, de peur d'un scandale, les tiers prenaient
-des précautions pour éviter tout contact entre les parties. Quand
-l'une d'elles devait assister à quelque cérémonie, on avait grand
-soin de ne pas inviter l'autre. Le vieux d'Ormesson étant mort,
-son fils n'eut garde de convier les ducs aux obsèques, «afin
-d'éviter la contestation avec les présidents[23]».
-
-[Note 23: _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. II, p. 320 et
-322.]
-
-Cependant les années s'écoulaient sans qu'il se produisît un
-nouvel éclat.--Ce résultat invraisemblable ne peut être attribué
-qu'à l'influence de Guillaume de Lamoignon. C'était, dans ce
-milieu profondément troublé, le porteur de la parole de paix.
-Ses collègues avaient beau l'accuser d'être timide, irrésolu,
-«incapable d'une action de vigueur», il trouvait, en dépit des
-critiques, le secret de contenir les plus ardents. On ne saurait,
-sans admiration, supputer ce que, pour éviter de nouvelles
-rencontres, il fallait à ce galant homme d'exhortations émues, de
-réprimandes amicales, de trésors de diplomatie. Des belles actions
-qu'il accomplit durant le cours de sa carrière, celle-ci n'est
-sûrement pas la moins méritoire, et il est permis de dire que
-c'est l'une des plus ignorées. Malheureusement, sa mort, survenue
-en décembre 1677, marquait la fin de l'armistice. Aussi bien
-semble-t-il que, pour son repos, il était temps qu'il disparût...
-La patience des belligérants était à bout.
-
-
-
-
-II
-
- Nicolas de Novion succède à Lamoignon (1678).--Les Potier de
- Novion.--Portrait du nouveau Premier Président.--Son passé.--Les
- grands jours d'Auvergne.
-
-
-Quel serait le nouveau chef de la Compagnie judiciaire? question
-à laquelle les ducs ne s'intéressaient pas moins que la robe, le
-choix de Sa Majesté pouvant, pour eux, être gros de conséquences.
-
-Le nombre des compétitions était considérable. Mais la lutte ne
-tarda pas à se circonscrire entre deux candidats: Achille III
-de Harlay, procureur général au Parlement et gendre du Premier
-Président défunt; Nicolas V Potier de Novion, doyen des présidents
-à mortier, un des vétérans des luttes historiques qui, commencées
-sous le couvert des États généraux de 1614, atteignirent leur
-apogée pendant la régence d'Anne d'Autriche. C'est ce dernier
-qui allait être appelé à l'honneur de recueillir l'héritage de
-Guillaume de Lamoignon... Ce personnage joue, dans la suite de
-cette étude, un rôle si important et ressemble si peu au portrait
-tracé de lui par Saint-Simon que, dès son entrée en scène, nous
-avons hâte de le présenter sous sa véritable physionomie. Aussi
-bien un résumé de cette existence, non moins curieuse que peu
-connue, permettra-t-il, mieux qu'un exposé théorique, de saisir
-les divergences de toute nature existant entre les factions
-rivales.
-
-La famille des Potier, à laquelle appartenait le nouveau promu,
-avait cette origine obscure que les ducs reprochaient si amèrement
-à leurs adversaires. On peut, sans témérité, admettre que le
-premier du nom fut un fabricant d'écuelles. Potier de terre?
-potier d'étain? qu'ils façonnassent l'argile ou le métal, ses
-doigts n'en accomplissaient pas moins un travail de roture. De cet
-artisan naquit un gantier-fourreur qui tint boutique à l'enseigne
-de _l'Échiquier_, réalisa des bénéfices et put offrir à ses
-descendants le dispendieux honneur des charges publiques. L'un
-d'eux devint prévôt des marchands, un autre général des monnaies,
-fonction qui anoblissait son homme... Moyennant quoi, jaloux de
-relier le passé au présent, les Potier introduisaient dans leurs
-armes, «échiquetées d'argent et d'azur», les deux mains dextres
-d'or qui pendaient à la porte de leur ancêtre[24].
-
-[Note 24: Extrait d'un mémoire composé en 1707 par d'Hozier
-pour Louis XIV et Mme de Maintenon: _Mémoires de Saint-Simon_,
-édit. Boislisle, p. 600. Il semble que ce soit pour les Potier
-que La Bruyère a écrit ce passage: «Il reste encore aux meilleurs
-bourgeois une certaine pudeur qui les empêche de se parer d'une
-couronne de marquis, trop satisfaits de la comtale. Quelques-uns
-même ne vont pas la chercher fort loin et la font passer de leur
-enseigne à leur carrosse.» _De quelques usages._]
-
-A partir de cette époque, la lignée, très prolifique, fournit
-sans relâche des officiers de robe. Dès que, dans l'enceinte
-du Palais, il s'accomplit un fait digne de mémoire, un Potier
-se trouve à point nommé pour prononcer de viriles harangues et
-pousser aux décisions hardies. Et le vieux Nicolas III qui, durant
-les troubles de la Ligue, étonna Paris par son inébranlable
-attachement à la cause royale, c'est «l'homme juste» dont
-Voltaire, dans _la Henriade_, célébrera la vertu antique. «L'homme
-juste» n'en faillit pas moins payer de sa tête sa fidélité
-au trône. Exaspérés de son sourire narquois[25], les Seize
-l'enfermèrent au Louvre, «en une petite cahuette» et, au moment
-même où les troupes du Béarnais pénétrèrent dans la place, ils
-s'apprêtaient à l'envoyer à la potence[26].
-
-[Note 25: _Journal de l'Estoille_, édit. Petitot, t. XLVI, p.
-17.]
-
-[Note 26: C'était Nicolas III, seigneur de Blancmesnil,
-conseiller en 1564 et président à mortier en 1578. Il mourut en
-1635, à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans.]
-
-Ce fut du vivant de ce robin intrépide que la maison se divisa
-en deux branches. L'aînée, représentée par les Potier de Novion
-et de Blancmesnil, continua à se signaler dans les emplois de
-judicature. La branche cadette, représentée par les Potier de
-Gesvres et de Tresmes, s'enrichit dans la finance, fournit des
-secrétaires d'État, entra dans la carrière des armes, contracta
-de puissantes alliances et finit par acquérir la dignité de duc et
-pair.
-
-Le premier de la branche des Novion fut un magistrat d'élite,
-animé de cet esprit nouveau qui, éclos au souffle de saint Vincent
-de Paul, s'efforça de répandre dans le monde plus de justice et
-de pitié. Il appartenait à cette catégorie de parlementaires
-que Mme de Motteville caractérise en disant «qu'ils avoient un
-peu de cette teinture qui consiste à haïr les heureux et les
-puissants et estiment qu'il est d'un grand cœur de n'aimer que les
-misérables[27]». Quand il mourut, en 1645, ce fut un deuil général
-dans la bourgeoisie parisienne dont il était devenu l'oracle[28].
-
-[Note 27: _Mémoires de Mme de Motteville_, t. I, p. 179.]
-
-[Note 28: Guy Patin annonce son décès dans les termes suivants
-dont la formule n'a rien de banal: «Nous avons perdu, le 10 de ce
-mois, un honnête homme qui méritoit beaucoup. C'est un président
-au mortier nommé M. de Novion, frère de l'évêque de Beauvais.
-C'étoit le plus habile et le plus hardi pour les affaires et qui
-parloit pour le bien public tout autrement que tous les autres. Le
-Parlement a perdu, depuis quatre mois, trois hommes qui valoient
-leur pesant d'or, sçavoir M. Briquet, avocat général, M. le
-président Barillon et M. le président Gayaut; mais celui-ci valoit
-lui seul autant que les trois autres.» _Lettre du mois de novembre
-1645._]
-
-Nicolas V,--celui du bonnet,--était le fils de cette façon
-d'apôtre et le petit-fils de «l'homme juste». Possédait-il toutes
-les vertus de son père? Ce serait beaucoup dire; mais il tenait
-de lui une prédilection marquée pour les humbles, avec l'horreur
-des exactions du fisc et des impôts arbitrairement perçus. Nature
-complexe, mobile, «prenant facilement ombrage», il apparaît sous
-les aspects les plus divers. Tantôt calme, froid, réfléchi, il ne
-demande rien qu'à la stricte exécution des lois. Tantôt, bouillant
-et impétueux, il s'élance, visière baissée, arrachant de haute
-lutte ce qu'il eût pu obtenir d'une patiente négociation. Au fond,
-sa nature est celle du soldat, comme sa parole, colorée, âpre,
-mordante, est celle du tribun. Tenu en grande estime au Palais,
-il est redouté et haï des gens de Cour. Avec eux, en effet, il
-est fier, «hault à la main», et emploie des formules «qui sont
-des railleries piquantes». On dirait que, pour lui, l'oppression
-féodale date d'hier. Le magistrat, affiné par une longue culture
-intellectuelle, distingué de manières, d'éducation, d'habitudes,
-galant, fastueux[29] et, assure Mme de Motteville, «d'infiniment
-d'esprit», a gardé les rancunes de son ancêtre, le pétrisseur
-d'argile. S'inspirant de ce passé, il est resté bourgeois,--par
-les sentiments, les tendances, les préjugés,--et estime que le
-dernier mot de la sagesse consiste dans l'abaissement de ceux qui,
-par intérêt de caste, paralysent l'essor de la bourgeoisie.
-
-[Note 29: Sainte-Beuve, _Introduction aux mémoires de
-Fléchier_, p. XXIX.]
-
-Saint-Simon insinue que cet état d'âme se révéla le jour où la
-branche des Gesvres, obtenant par un coup de fortune l'érection
-de sa terre en duché-pairie, se haussa à la première dignité du
-royaume. «Il étoit, déclare-t-il, piqué de voir un cadet de sa
-famille au rang des grands seigneurs et d'être demeuré dans celui
-de son être. Et, quoique vivant en amitié avec les Gesvres et se
-mettant à tout pour eux, lui et son petit-fils,--car son fils
-est mort jeune,--se sont toujours plu en des respects amers et
-ironiques et à se dire des bourgeois pour leur faire dépit. Telle
-fut leur bizarrerie ou plutôt leur ver rongeur et la cause intime
-de leurs procédés avec les pairs[30].»--Peut-être, en effet, le
-sentiment qui poussait Novion à rappeler au nouveau dignitaire
-son origine plébéienne n'était-il exempt ni d'un soupçon d'envie,
-ni d'une pointe d'affectation. L'affirmation de l'auteur des
-_Mémoires_ n'en est pas moins inadmissible. Un simple froissement
-d'amour-propre ne saurait expliquer une ligne de conduite qui,
-antérieure à la fortune des Gesvres, ne varia jamais. Aussi bien
-était-ce là une marque de famille, ainsi que le démontre la
-composition des armoiries patrimoniales. Les Potier du règne de
-Louis XIV pensaient comme ceux du temps d'Henri III: témoin le
-Président de Blancmesnil, incarcéré avec Broussel, et son frère
-le conseiller d'Ocquerre, lesquels n'avaient pas de meilleur ami
-qu'un marchand de draps du nom de Tardif-Marais[31]... Quant à
-cette seconde assertion, que la jalousie inspirée à la branche
-aînée par l'élévation de la branche cadette,--son «ver rongeur»,
-suivant le mot de Saint-Simon,--serait également la cause de
-l'hostilité qu'elle manifesta à l'égard des pairs et, par suite,
-de «l'invention du bonnet», nous verrons bientôt ce qu'il en faut
-croire.
-
-[Note 30: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 423. Saint-Simon
-ne pardonna jamais aux Gesvres leur parenté avec Novion, pas
-plus qu'il ne pardonna à celui-ci son opiniâtre insistance dans
-l'affaire du bonnet. «Ce fut, dit-il, tant de honte pour les ducs
-et un honneur si énorme pour les Potier d'en voir un fait duc et
-pair, parmi les quatorze de 1663, qu'il y avoit lieu de croire que
-Novion, comblé de l'un, chercheroit par sa conduitte à adoucir
-l'autre.»]
-
-[Note 31: Guy Patin, dont la correspondance reflète, avec tant
-de verve, les sentiments de la bourgeoisie à cette époque, était
-un familier des deux frères.]
-
-Né en 1618, conseiller en 1637, Président en 1645, Nicolas de
-Novion était dans la force de l'âge au moment où éclata la Fronde.
-Il en fut l'un des premiers adeptes. Condé, qui n'avait pas encore
-rompu avec Anne d'Autriche, ayant remontré au Parlement qu'il
-n'avait point à se mêler des affaires de l'État, mais seulement
-à juger «les différends du tiers et du quart», Novion se chargea
-de lui répondre: il le fit en termes qui obtinrent l'approbation
-de tous. Il ne tardait pas, d'ailleurs, à se signaler par son
-attitude énergique et acquérait «une grande réputation» dans
-les assemblées des Chambres[32]. A partir de cette époque, on
-le trouve dans toutes les manifestations qui se produisent au
-Palais ou en ville. Il prend à partie Mazarin, pousse, en vue de
-l'éloigner du pouvoir, au vote de la disposition interdisant aux
-étrangers l'exercice des fonctions publiques, opère la saisie de
-son trésor caché, s'inscrit pour une somme de cinquante mille
-livres afin de pourvoir à l'établissement d'une armée permanente,
-parcourt la cité pot en tête, reçoit ici un coup de hallebarde,
-là une décharge de pistolet, pénètre dans l'Hôtel de ville envahi
-par l'émeute et signifie aux échevins affolés «qu'il fault aller
-droit en besogne et que le premier qui bronchera sera jeté par
-la fenêtre[33]»... Ce qui n'empêchera pas le rédacteur des notes
-secrètes destinées à Fouquet d'écrire «qu'il est timide lorsqu'il
-est poussé[34]»!
-
-[Note 32: _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. I, p. 426 et
-446.]
-
-[Note 33: _Registres de l'Hôtel de ville_, t. I, p. 98, cités
-dans le _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. I, p. 618.]
-
-[Note 34: Voici le texte de cette note: «Est homme de grande
-présomption et de peu de sûreté, timide lorsqu'il est poussé,
-assez habile dans le Palais, y ayant sa cabale composée de
-ses parents et de ses amis, MM. Le Feron, Mondat, Tubeuf, son
-gendre, son fils, etc... s'appliquent tous les jours à y faire de
-nouvelles habitudes. Son principal crédit est dans la deuxième
-Chambre. Il est souvent brouillé en son domestique. Mme des
-Brosses-Chouart a grand crédit sur luy. A de grands biens et
-particulièrement sur le roy. S'est allié à M. le président Malon
-de Bercy, par le moyen de son fils qui a épousé sa fille. Possède
-les aides d'Arques, Frenay et Montivilliers et nouveaux droits, de
-47 000 livres, de Saint-Denis, 10 000.»]
-
-Entre temps, au cours des heures les plus calmes, il prenait
-part aux débats de la déclaration de 1648 dont, pour la première
-fois en France, le texte proclamait le principe de la liberté
-individuelle, et, dans des remontrances restées célèbres,
-reprochait à la reine la déloyauté de ses ministres qui, après
-avoir signé cette déclaration, ne craignaient pas de la fouler
-aux pieds[35]. Les revendications qu'il formulait alors étaient
-celles-là même qu'on acclamait, dans ce cabinet de la première
-des enquêtes où se réunissaient «les chefs de meute» et où, au
-milieu de propositions inopportunes, égoïstes ou impolitiques,
-en figuraient d'autres marquées au coin d'une libérale sagesse:
-la réforme des finances, les poursuites contre les traitants
-concussionnaires, la flétrissure des commissions criminelles
-composées au gré du prince, les restrictions à la toute-puissance
-des ministres, la limitation, en matière répressive, des droits de
-l'État...
-
-[Note 35: «Votre Majesté, déclarait-il, a le malheur commun
-à presque tous les princes de la terre, de connaître la dernière
-l'état de ses affaires. Les gouvernements de la Provence et de
-la Guyenne ont perdu la mémoire de cette grande déclaration que
-Votre Majesté accorda à ses sujets, le mois d'octobre dernier. On
-vous dégage bien promptement, Madame, de la parole si publiquement
-donnée et à laquelle vous ne pouvez légitimement contrevenir, à
-moins qu'on ne veuille soutenir cette maxime qu'on a osé publier
-en présence de Votre Majesté, qu'un roi n'est pas obligé de garder
-sa foi à ses sujets!» A la suite de ce discours les Bordelais
-attribuaient à Nicolas de Novion le qualificatif flatteur «de
-personnage d'une vertu héroïque». _Histoire des mouvements de
-Bordeaux_, p. 347.]
-
-Un an, du reste, s'était à peine écoulé que ce hardi novateur,
-si prompt à payer de sa parole, de sa bourse et de sa personne,
-opérait un changement de front. Il n'avait point, en effet, tardé
-à s'apercevoir que la Fronde, née d'un cri unanime d'indignation,
-se transformait en œuvre de réaction seigneuriale... Cruel réveil
-pour les magistrats idéologues qui rêvaient,--en y trouvant leur
-profit,--de donner à la France des institutions analogues à celles
-de l'Angleterre! Novion se rapprocha de Mathieu Molé et devint
-son lieutenant le plus actif. Il ne se borna pas à combattre
-l'émeute de la rue; il s'attaqua aux gens de haut parage qui lui
-fournissaient des subsides. Ayant rencontré au Palais d'Orléans le
-duc de Beaufort, que l'on accusait de soudoyer des assassins, il
-lui lança cet outrage à la face: «Monseigneur, votre action est
-celle d'un bandit, non d'un prince ou d'un gentilhomme[36]!...»
-Bientôt, poursuivi lui-même par des meurtriers, il franchit les
-remparts, se rendit à Pontoise et y devint chef d'un Parlement
-«réduit» que la reine venait d'établir dans cette ville.
-
-[Note 36: _Mémoires de Conrart_, édit. Petitot, p. 99.]
-
-De pareilles recrues ne se dédaignent pas, surtout aux heures
-de détresse. Oublieux, du moins en apparence, des procédés
-discourtois dont il venait d'être l'objet, Mazarin accueillit le
-transfuge à bras ouverts et proclama hautement ses mérites[37].
-Il ne lui ménageait, d'ailleurs, aucune promesse, jusqu'à celle
-de la Première Présidence... La Première Présidence! Quel coup du
-sort c'eût été, quand on songe que Novion n'avait guère dépassé la
-trentaine!... Mais aussi, quelle calamité pour les ducs, si l'on
-admet,--comme l'affirment les _Mémoires_,--que, dévoré de «son ver
-rongeur», il n'attendît que ce moment pour entrer en lice contre
-la pairie: la funeste affaire du bonnet, née seulement en 1681,
-eût éclaté trente ans plus tôt[38]!
-
-[Note 37: _Correspondance de Mazarin_, t. V, p. 69, 82, 89.]
-
-[Note 38: C'est seulement en 1663 que M. de Gesvres prêta
-serment en qualité de duc et pair; mais sa nomination, comme celle
-de presque tous ses collègues compris dans la même «fournée»,--ils
-étaient quatorze,--remontait à l'époque de la Fronde et était
-antérieure au fait que nous rapportons. C'est par suite de
-considérations d'ordre politique que l'installation officielle de
-ces quatorze pairs fut retardée aussi longtemps.]
-
-L'engagement, sérieux et formel, devait, à brève échéance,
-recevoir son exécution. Mais comme son aïeul, «l'homme juste»,
-Novion, quoique ambitieux, avait la répugnance tenace. Bien
-que passé, avec armes et bagages, dans le camp de la Cour, il
-ne modifiait, à l'égard de Mazarin, ni ses sentiments intimes,
-ni son allure cavalière. Estimant que la retraite, au moins
-momentanée, du plus fervent de ses admirateurs était nécessaire à
-la pacification des esprits, il la demanda dans des remontrances
-conçues, assure Omer Talon, «en termes assez aigres[39]». Passe
-encore pour les remontrances: l'aigreur était de trop. Mazarin
-dut se résigner à prendre de nouveau le chemin de l'exil. Mais
-quand il revint quelques mois après, cette fois pour toujours, son
-zèle se trouva fort refroidi et il regretta d'autant plus d'avoir
-donné sa parole qu'à ce moment même, Mathieu Molé, qui, depuis
-deux ans, cumulait la qualité de garde des sceaux avec celle de
-Premier Président, se démettait de cette dernière fonction[40].
-Cruel embarras! Renier sa promesse, c'était transformer en
-ennemi mortel un homme allié aux plus puissantes maisons de la
-robe. L'appeler à la tête de sa Compagnie constituait, pour un
-gouvernement encore bien débile, une solution grosse d'embarras.
-Il s'agissait de découvrir une combinaison qui permît à la fois
-d'offrir la Première Présidence à «ce cher Novion» et de le mettre
-dans l'obligation de la refuser: un tour de passe-passe que,
-seule, la fourberie italienne était capable de mener à bien!
-
-[Note 39: 6 août 1652. _Mémoires d'Omer Talon_, édit. Petitot,
-vol. LXII, p. 446.]
-
-[Note 40: Mathieu Molé fut nommé garde des sceaux à deux
-reprises: en avril et en septembre 1651.]
-
-Engagée dans ce sens, l'affaire fut conduite avec un art
-merveilleux. Mathieu Molé déclara se retirer, à la condition
-d'obtenir gratuitement une présidence pour son fils, Molé de
-Champlâtreux: d'où l'obligation de le remplacer par un président
-assez riche pour consentir, sans indemnité pécuniaire, à l'abandon
-de sa charge... Sacrifice énorme; car chacun de ces offices, dont
-l'importance s'était démesurément accrue durant les troubles de
-la Fronde, représentait la valeur d'au moins un million[41]...
-C'est dans ces circonstances que le cardinal offrit à Novion la
-préférence sur ses collègues. Celui-ci, s'il n'eût suivi que ses
-désirs, eût peut-être accepté. Mais son «conseil bourgeois[42]»
-lui fit remarquer qu'étant donné le nombre de ses enfants, ce
-serait une folie... C'est bien ce qu'on espérait. Pour plus de
-sûreté, on lui dépêcha les personnes en état d'exercer quelque
-influence sur son esprit, jusqu'à sa maîtresse, «à laquelle on
-donna gros[43]» pour le maintenir dans l'idée d'un refus... Il
-refusa, en effet. La place fut accordée à Pomponne de Bellièvre
-qui, n'ayant ni famille ni héritiers, se prêta à toutes les
-exigences. Lorsque, trois ans après, ce dernier mourut, Mazarin,
-maître incontesté du royaume, eut le courage de ses rancunes,
-et Novion, qui eût sans doute payé cher pour rattraper les
-termes «assez aigres» de ses remontrances, fut une seconde
-fois sacrifié. Ce n'était d'ailleurs que partie remise...
-Mais les ducs,--toujours en tenant pour exacts les dires de
-Saint-Simon,--bénéficiaient d'un nouveau sursis[44].
-
-[Note 41: Dongois se fait l'écho d'un bruit d'après lequel un
-acquéreur aurait offert à Nicolas de Novion dix-huit cent mille
-livres de sa charge.]
-
-[Note 42: _Souvenirs de Dongois_: voir les _Mémoires de
-Saint-Simon_, édit. Boislisle, t. X, p. 573.]
-
-[Note 43: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 310.--Cet
-incident se passait au commencement de 1653 et non en 1658, comme
-l'indiquent par erreur les _Mémoires_.]
-
-[Note 44: Novion offrit-il, comme le bruit en courut,
-six vingt mille pistoles, soit douze cent mille francs, pour
-rafraîchir la mémoire de son oublieux ami? C'est peu probable,
-pour deux raisons: la première, c'est que «son conseil bourgeois»
-ne se serait pas déjugé à si peu de distance; la seconde, c'est
-que Mazarin, qui, comme cet empereur célèbre, trouvait que, quelle
-que fût sa provenance, l'argent fleurait toujours bon, n'était
-pas homme à laisser échapper une pareille aubaine. Guillaume de
-Lamoignon, qui fut préféré à Novion, aurait lui-même, d'après le
-bruit public, été soumis à d'onéreuses exigences. _Lettres de Guy
-Patin_, 11 octobre 1658.]
-
-C'est seulement après la mort du cardinal que Nicolas de Novion
-rentrait en faveur. En 1665, le roi le chargeait de présider
-les Grands jours d'Auvergne,--mission glorieuse qu'il accomplit
-avec un entier succès. A peine arrivé à Clermont, il écrivait à
-Colbert: «Nous avons quantité de prisonniers. Tous les prévôts
-en campagne jettent dans les esprits la dernière épouvante. Les
-Auvergnats n'ont jamais si bien cognu qu'ils ont un roy...» Ainsi
-parle le justicier. Voici maintenant l'adversaire de la noblesse
-qui laisse percer le bout de l'oreille: «Un gentilhomme me vient
-de faire une plainte qu'un païsan, lui ayant dit des insolences,
-il lui a jeté son chapeau par terre sans le frapper, et que le
-païsan lui a répondu hardiment qu'il eût à relever son chapeau ou
-qu'il le mêneroit incontinent devant des gens qui lui en feroient
-nettoyer l'ordure... Jamais il n'y eut autant de joie entre les
-faibles[45]!»--L'œuvre de répression accomplie sur cette terre
-d'Auvergne, où partout régnait le brigandage, tient, du reste, du
-prodige. En l'espace de quelques mois, la Commission jugea quatre
-mille plaintes et frappa un nombre énorme de coupables. L'arrivée
-de Messieurs du Parlement avait fait naître, dans le peuple, de
-vives espérances. A l'achèvement de leurs travaux l'enthousiasme
-touchait au délire. Le roi lui-même manifestait son contentement
-dans les termes les plus flatteurs[46]. Quant aux Parisiens, ils
-ne ménageaient pas leur admiration à cette petite troupe de robins
-qui, sous la direction d'un chef déterminé, s'acharnaient à la
-poursuite des gentilshommes criminels, les forçaient dans leurs
-repaires et rasaient forteresses et châteaux[47].
-
-[Note 45: _Correspondance administrative sous Louis XIV_, t.
-II, p. 165.]
-
-[Note 46: «Monsieur de Novion, il ne se peut rien ajouter
-au contentement que j'ai de l'émulation avec laquelle chacun
-s'applique, dans les grands jours, à bien faire son devoir.
-Vous témoignerez de ma part à tous ceux qui les composent la
-recommandation que leur donne auprès de moi une si louable
-conduite, et vous ne douterez pas en votre particulier que,
-sachant avec quel succès vous agissez dans votre place, je n'en
-conserve le souvenir. Louis. Paris, 1er décembre 1665. (Appendice
-aux _Mémoires de Fléchier_.)]
-
-[Note 47: Il importe, relativement au caractère de Novion,
-de se mettre en garde contre certaines appréciations des
-_Mémoires de Fléchier_. Ces _Mémoires_ furent, en effet, écrits
-sous l'inspiration de la jeune et séduisante Mme de Caumartin,
-née de Verthanson, venue en Auvergne avec son mari, le maître
-des requêtes chargé, en cette qualité, de «tenir le sceau».
-Les sentiments de Fléchier, qui remplissait dans la maison
-l'office de précepteur, ne pouvaient guère que refléter ceux de
-la maîtresse du logis. Il résista d'autant moins à l'influence
-de cette femme distinguée--dont en vers pompeux il avait déjà
-célébré les grâces--qu'écrivant, non pour le public, mais pour un
-cercle restreint, il n'avait pas à redouter de contradictions.
-Or des difficultés s'étaient produites entre MM. de Novion et
-de Caumartin sur une question de service qui avait ému les
-susceptibilités des parlementaires. D'où des froissements aggravés
-encore par des rivalités féminines et un antagonisme de salons,
-dont on retrouve fréquemment la trace dans les explications du
-futur évêque de Nîmes.]
-
-Chose bizarre! Ce n'est pas cette note guerrière qui caractérise
-la physionomie de Nicolas de Novion, telle du moins qu'en un
-chef-d'œuvre l'a reproduite Robert Nanteuil. C'est, au contraire,
-la sérénité, avec une pointe de mélancolie qui ne laisse pas
-que de surprendre. «Dire, écrit un critique connu, la majesté,
-le calme, et, en même temps, l'affabilité de ce portrait est
-impossible. Le front est large et découvert. Les yeux, pleins de
-douceur, ont cependant une vivacité voilée et, en quelque sorte,
-intérieure. Doué d'une grande noblesse, le visage, d'un ton clair
-et pâle, se détache admirablement sur un fond d'un pointillé noir
-légèrement nuancé. Un nez bourbonien, des moustaches à peine
-marquées au centre et touffues aux coins de la bouche, une royale
-dépassant le menton, à la manière du cardinal de Richelieu, enfin
-une chevelure abondante et vigoureuse, comprimée au sommet de la
-tête par une calotte noire, complètent cet ensemble que relèvent
-encore le manteau d'hermine du Président à mortier et une croix
-du Saint-Esprit descendant sur la poitrine[48].»--En dépit du
-cordon, de l'hermine et de la robe écarlate, c'est Novion intime
-et au repos qu'a représenté Nanteuil. Il n'eût point été sans
-intérêt de le voir aussi sous son autre aspect; dans le feu de
-l'action, le regard ardent, le geste rude, la bouche ironique,
-tel qu'il apparut aux émeutiers de la Fronde et aux gentilshommes
-auvergnats, tel qu'on se l'imagine durant le conflit de 1664,
-auquel sûrement il prit une part active, et dans l'affaire du
-bonnet.--Un détail, en tout cas, à retenir, c'est qu'en 1678,
-date à laquelle nous sommes parvenus, vingt années s'étaient
-appesanties sur sa tête et qu'il avait atteint la soixantaine[49].
-
-[Note 48: _Portraits historiques_, par Pierre Clément, p. 109.]
-
-[Note 49: Le portrait de Nanteuil est de 1657.]
-
-Il pouvait, d'ailleurs, au seuil d'une verte vieillesse, promener,
-non sans quelque fierté, son regard autour de lui. Une lignée
-nombreuse se groupait à ses côtés:--trois fils dont la carrière
-s'annonçait brillante[50];--trois filles qui, richement dotées,
-eussent pu prétendre à de hauts partis, mais que, fidèle à ses
-principes, il tint à marier dans son monde[51]... Quant à sa
-fortune, elle était également de nature à le satisfaire. Elle
-comprenait, outre sa charge et deux hôtels patrimoniaux, des biens
-fonciers considérables et cinquante-sept mille livres de rente,
-rien que sur le trésor public: de quoi tenir dignement son rang.
-
-[Note 50: L'aîné, André II, seigneur de Grignon et d'Orches,
-appartenait déjà à la robe, en qualité de conseiller. Le second,
-Jacques, docteur en Sorbonne, était abbé du Petit-Cîteaux, en
-attendant de devenir évêque de Sisteron, puis d'Evreux. Le
-troisième, Claude, colonel du régiment de Bretagne, devait
-terminer sa carrière comme brigadier des armées du roi.]
-
-[Note 51: L'aînée épousa Charles Tubeuf, maître des requêtes;
-la seconde, Antoine de Ribeyre, conseiller d'État; la troisième,
-Arnaud de La Briffe, un futur procureur général au Parlement.]
-
-Il convient d'ajouter, comme contre-partie, que, s'il comptait,
-au Palais et à la ville, une foule de partisans, il possédait,
-en revanche, la plus belle collection d'ennemis dont un homme
-pût s'enorgueillir: presque toute la noblesse, dont il avait, en
-Auvergne et pays circonvoisins, traqué les parents; la pairie
-entière, à laquelle il n'avait jamais épargné l'ironie de ses
-lardons. A cet ensemble imposant il faut joindre certain ministre
-connu pour sa perfidie et son esprit d'intrigue, celui-là même que
-le comte de Grammont comparait à une fouine égorgeant des poulets:
-le chancelier Le Tellier. Quel méfait Novion avait-il commis à
-son égard? Le saura-t-on jamais? Toujours est-il que Le Tellier
-«faisoit profession de le mépriser[52]», chose grave, au moment
-d'une candidature pour la Première Présidence; car Le Tellier, en
-sa qualité de grand maître de la magistrature, avait, plus que
-personne, après le roi, voix au chapitre, et soutenait Harlay.
-Novion courait grand risque de rester sur le carreau, pour la
-troisième fois. Ce que voyant, il demanda audience à Louis XIV et
-l'aborda par ces mots:
-
-[Note 52: _Souvenirs du greffier Dongois._]
-
---Sire, quand le capitaine disparaît, le lieutenant est là pour
-prendre le commandement!
-
-Et, montrant ses cheveux blanchis sous le harnois, il invoqua,
-avec ses quarante années de magistrature, son dévouement au prince
-et au pays. Ce tempérament résolu n'était point pour déplaire au
-roi. Il hésitait cependant, sans doute à cause de la réputation de
-frondeur militant dont le solliciteur ne pouvait se dépouiller,
-bien qu'assagi de longue date et devenu,--ainsi l'exigeaient les
-mœurs nouvelles,--un courtisan fort présentable. Une allusion
-ayant été faite à cette période du règne et au cabinet de la
-«première des enquêtes» où s'étaient tenus tant de conciliabules
-auxquels il n'était pas demeuré étranger, Novion répliqua avec
-à-propos:
-
---Sire, j'en ai fermé la porte et j'ai, dans une poche, la clef du
-cadenas[53].
-
-[Note 53: _Souvenirs du greffier Dongois._]
-
-Le mot,--hommage habile à l'autorité du prince qui avait su
-briser toutes les résistances,--eut du succès. Le roi estima ne
-pouvoir refuser à ce vieux serviteur une récompense si méritée
-et, malgré les efforts de Le Tellier, signa sa nomination...
-Ainsi, à un Premier Président qui possédait l'art des ménagements
-et s'appliquait à la conciliation, en succédait un autre dont
-l'humeur était moins accommodante et dont le nom suffisait à
-exaspérer les ducs.--La crise était imminente: nous en suivrons
-les développements.
-
-
-
-
-III
-
- La querelle du bonnet.--Son origine d'après Saint-Simon.--La garde
- des bancs.--Le «débourrage» et le «surbourrage» des banquettes.--Les
- paravents en forme de dais.--Examen de la thèse des «Mémoires».--Les
- «Écrits inédits» de Saint-Simon.--L'«État des changements arrivés à la
- dignité de duc et pair».--Le «Mémoire abrégé au roi».--Conséquences a
- tirer du rapprochement de ces documents.
-
-
-Qui, des ducs ou des présidents, allait être l'instigateur de la
-querelle?
-
-A en croire Saint-Simon, qui ne cesse de le répéter, le doute
-ne serait pas possible. Le coupable, c'est Novion. Son but?
-Satisfaire ses propres rancunes et celles de la robe qui,
-ne pouvant se consoler de l'arrêt de 1664, soupirait après
-une revanche. C'est pourquoi son principal souci, en prenant
-possession de son siège, aurait été de chercher «des prétextes»...
-Oh! ses débuts n'eurent rien d'un coup d'éclat. Ce ne furent
-d'abord que «d'apparentes ténuités» dont il était difficile de
-préciser l'origine. Mais bientôt, par leur répétition et leur
-enchaînement, ces menues tracasseries devenaient «des usurpations
-de la dernière indécence»... La première, en date et en gravité,
-serait celle-là même qui donna à ce litige la dénomination sous
-laquelle il est devenu célèbre...
-
-On sait qu'il existait au Parlement deux sortes d'assemblées:
-les assemblées royales, dites _lits de justice_, où, sauf les
-conseillers, toute l'assistance se tenait aux hauts sièges; les
-assemblées ou audiences ordinaires, où tout le monde s'asseyait
-aux bas sièges. Les récriminations des ducs visaient exclusivement
-les audiences aux bas sièges et, parmi celles-ci, les audiences
-à huis-clos, où il était d'usage de recevoir leur serment. Dans
-ces solennités, le Premier Président, soit de sa place, soit en
-allant de groupe en groupe, recueillait l'avis des assistants qui
-répondaient à tour de rôle et tête nue. Lui-même restait couvert
-lorsqu'il s'adressait aux conseillers. Au contraire, il ôtait son
-bonnet,--le fameux bonnet[54],--lorsqu'il interpellait les princes
-du sang, les présidents à mortier et, assure Saint-Simon,--c'est
-le nœud du litige,--les ducs[55]. Princes du sang, présidents
-et ducs formaient ainsi une catégorie privilégiée... Le crime
-de Novion aurait été d'en exclure les ducs et, en vue de les
-rabaisser au rang des conseillers, de rester couvert devant eux.
-
-[Note 54: Le mot bonnet est pris ici dans son sens générique;
-la coiffure des présidents se nommait en effet le mortier.]
-
-[Note 55: Les pairs laïcs et ecclésiastiques étaient
-interpellés par le nom de leur pairie, M. le duc de Reims, M. le
-comte de Noyon, M. le duc d'Uzès... Les princes du sang étaient
-interpellés par le nom qu'ils portaient d'ordinaire.]
-
-Ces sortes de révolutions ne sauraient s'accomplir avec la
-rapidité qu'on met à détrôner un roi ou à gagner une bataille.
-Elles veulent être méditées et préparées de longue main. Écoutez
-plutôt Saint-Simon, en un de ces récits où il excelle: «Novion,
-dit-il, commença par mettre négligeamment son bonnet sur le
-bureau, tantôt au commencement, tantôt au milieu, quelquefois à
-la fin de l'appel des noms des conseillers, et il évita toujours
-de l'ôter au moment qu'il nommoit le premier des pairs. De là,
-il poussa plus loin l'affectation de son inadvertance, demeura
-couvert en nommant les premiers des pairs à opiner, puis se
-découvroit comme ayant oublié de le faire, et achevoit d'appeler
-les noms des autres. Les pairs furent, quelque temps, assez
-simples pour n'y pas prendre garde: leurs réceptions étoient
-rares. Après s'en être aperçus, cela s'oublioit jusqu'à la
-première, qui produisoit la même surprise, et toujours avec la
-même incurie. Ce prélude auroit dû, néanmoins, les réveiller;
-d'autant mieux qu'ils ne pouvoient penser que les présidents, ni
-la compagnie même, fussent revenus du dépit de l'arrêt de 1664
-et qu'ils avoient eu, depuis, une autre occasion de pique dont
-j'expliquerai le fait après celui-ci. A la fin, l'évêque-comte
-de Châlons, si connu depuis sous le nom de cardinal de Noailles,
-archevêque de Paris, fut reçu au Parlement en 1681, et ce fut à
-sa réception que Novion, levant le masque, demeura couvert, en
-appelant tous les noms des pairs, et ne se découvrit que lorsqu'il
-en fut aux princes du sang. Le duc d'Uzès perdit patience, enfonça
-son chapeau et opina couvert avec un air de menace[56].»
-
-[Note 56: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 424.]
-
-Un salut refusé aux ducs: c'est toute l'affaire du bonnet, ou, du
-moins, son incident le plus grave, celui qui agita si longtemps et
-si vivement l'opinion.
-
-Cependant une seconde usurpation,--«l'autre occasion de
-pique»,--allait bientôt être relevée. Elle avait trait à «la
-garde des bancs»... Un jour que les pairs vinrent prendre séance
-à la Grand'Chambre, leur étonnement fut vif de voir un conseiller
-assis à l'extrémité de chacune des trois banquettes qu'ils avaient
-l'habitude d'occuper. Que faisaient là ces intrus? On le leur
-demanda. Ils répondirent qu'ils étaient chargés de garder le
-banc...
-
---Contre qui et pour qui? fulmine Saint-Simon. Craint-on par
-hasard qu'on ne les enlève et retient-on des places ailleurs qu'au
-sermon?
-
-C'est encore Novion qui faisait des siennes. Il imposait aux ducs
-cette promiscuité honteuse, afin d'établir de plus belle qu'entre
-eux et les conseillers il n'existait aucune différence: cela,
-en vue d'associer, «par le profit d'amour-propre» qu'elle était
-appelée à en recueillir, la Compagnie entière aux usurpations du
-grand banc.
-
-Puis venaient deux autres entreprises, «qui n'avoient pas de
-nom», relatives: l'une au _débourrage_ et au _surbourrage_ des
-banquettes; l'autre à l'installation de paravents, en forme de
-guérites, destinés à messieurs les présidents.
-
-La Grand'Chambre,--telle qu'elle existait à cette époque, avec son
-plafond en bois de chêne et ses lambris décorés de culs-de-lampe
-à l'emblème du porc-épic,--affectait la forme d'un rectangle
-allongé, coupé, vers le milieu, par une séparation à hauteur
-d'homme. On avait ainsi deux carrés. Celui qui s'ouvrait sur la
-salle des pas perdus, appelée la Grand'Salle, était réservé au
-public. L'autre carré constituait «l'autel de justice». Dans
-l'un des angles du fond de ce second carré se dressait le trône,
-surmonté d'un dais et recouvert de l'étoffe bleue, fleurdelisée
-en jaune, qui couvrait les murs. Dans l'angle faisant vis-à-vis,
-était ménagé un passage donnant accès sur le premier carré,
-c'est-à-dire vers l'auditoire. Chacun des deux autres angles
-était occupé par des tribunes que l'on désignait sous le nom de
-lanternes: ici la lanterne de la cheminée, là celle de la buvette.
-Enfin, sur trois côtés de ce quadrilatère, régnaient deux étages
-de gradins, le long desquels s'espaçaient de petits bureaux
-affectés, l'un au Premier Président, les autres au doyen, aux
-rapporteurs, au greffier et à l'interprète. Le quatrième côté,
-celui qui servait de barrière au public, comprenait plusieurs
-rangées de bancs consacrés aux gens du roi, aux avocats et aux
-parties.
-
-De cet ensemble, envisagé dans ses grandes lignes, Saint-Simon
-produit, avec plan à l'appui, une interminable description dans
-laquelle il ne néglige aucun détail... Il n'y a, pour le moment,
-qu'une chose à en retenir, à savoir qu'aux audiences ordinaires,
-où tout le monde s'asseyait aux bas sièges, les bancs placés à la
-droite du fauteuil royal étaient réservés aux princes du sang et
-aux pairs, tandis que le banc inférieur de gauche était affecté
-aux présidents. Et ces sièges avaient même hauteur à gauche et à
-droite: chacun d'eux se présentait avec ses avantages naturels,
-sans coussins ni tabourets.
-
-Il va sans dire que, de l'un et de l'autre côté, ces banquettes
-étaient garnies d'un rembourrage de même épaisseur, ainsi que
-l'exige une exacte distribution de la justice. Or c'est là
-qu'éclata la perversité du Premier Président. Disposant, à sa
-convenance, des tapissiers du Palais, il leur prescrivit de
-débourrer la banquette de droite sur une longueur de huit pieds,
-dans la partie avoisinant le coin du roi, et, du _débourrage_
-ainsi obtenu, il fit surélever la banquette des présidents. On
-voit,--si le récit des _Mémoires_ est exact,--la scène qui se
-produisit à la première assemblée des pairs: ceux-ci obligés
-de prendre séance sur un banc tellement rapetissé «que qui s'y
-asseoiroit seroit si bas qu'outre l'incommodité de la simple
-planche, le haut de sa tête n'atteindroit pas l'épaule, à taille
-égale, de celui qui seroit sur le banc opposé»... Et pendant
-que les ducs se consumaient de dépit, messieurs les présidents,
-bouffis d'orgueil, se prélassaient «sur leur surbourrage»
-et occupaient des manières de trônes... La chose n'allait
-pas d'ailleurs sans quelques inconvénients. Pour ceux que la
-Providence avait doués d'une belle stature, cet excès de capiton
-formait un piédestal qui leur donnait l'apparence de statues
-romaines. Mais les petits, courts de jambes, prêtaient à rire, car
-on les voyait, dans une pose grotesque, «gambiller» pour atteindre
-au sommet de l'édifice!... Saint-Simon n'avait-il pas le droit de
-dire, en une exclamation plus voisine du jargon de nos jours que
-de la langue du grand siècle, que «cela étoit aussi curieux que
-dégoûtant»? Mais ce qui excite le plus son indignation, c'est que
-les princes du sang, lesquels, se trouvant les plus rapprochés du
-coin du roi, étaient les premiers, sinon les seuls, à souffrir
-du _débourrage_, ne parurent même pas le remarquer. Et voyez
-leur grandeur d'âme, confinant à l'abdication, quand on leur fit
-toucher du doigt l'outrage, aucun d'eux ne jugea à propos de
-s'en plaindre: de sorte qu'il serait resté inaperçu si les ducs
-n'eussent été là pour le relever!
-
-Passe encore si cette incartade avait été la dernière! Mais,
-avec Novion, il fallait s'attendre à tout. Cet astucieux robin
-avait le génie des inventions désobligeantes. N'allait-il pas
-imaginer le paravent en forme de guérite ou de cabriolet! Le
-grand banc, occupé par les présidents et situé au fond de la
-salle, était une place enviable durant la canicule, mais mortelle
-pendant la saison froide. Elle se trouvait, en effet, dans le
-courant d'air qui régnait entre les portes, fréquemment ouvertes,
-des deux lanternes. C'était la fluxion de poitrine à l'état de
-menace permanente: d'autant mieux que la grand'chambre, percée
-de nombreuses ouvertures, ne recevait de chaleur que par une
-seule cheminée. C'est dans ces circonstances que Novion aurait eu
-l'idée de la malencontreuse «machine», laquelle, manœuvrée sur
-des tringles, à l'aide de cordons, et se levant ou s'abaissant
-à volonté, avait l'avantage de mettre à l'abri des atteintes
-d'Éole les têtes chenues de la présidence... Attentat inexcusable!
-Aux yeux des ducs et pairs, cette guérite ou capote avait une
-forme de dais. Les ducs, qui passaient des années sans mettre le
-pied au Palais[57], ne pouvaient rester _taisants_. Personne,
-déclaraient-ils, hormis Sa Majesté, n'avait le droit d'y opérer
-une modification quelconque.
-
-[Note 57: Saint-Simon déclare (t. VII, p. 327) que, dans le
-cours de sa pairie, il n'y alla qu'une fois «sans nécessité»,
-c'est-à-dire qu'il n'assista qu'à une seule audience, en dehors
-des lits de justice et des réceptions de pairs.]
-
-Est-ce tout? Oui, en ce qui touche les empiétements personnels à
-Novion. Il ne nous reste plus qu'à examiner les abus anciens dont
-il se faisait un malin plaisir de maintenir l'usage. Mais, avant
-d'en dresser la nomenclature, une halte nous semble nécessaire
-en vue de rechercher si, réellement, Novion est bien le grand
-criminel qu'on vient de nous montrer.
-
-Une première remarque de nature à inspirer quelque défiance, c'est
-que le personnage représenté par les _Mémoires_,--cauteleux,
-calculant ses gestes, se dépensant en manœuvres sournoises, jouant
-enfin une comédie indigne des fleurs de lis,--n'a rien de celui
-que nous avons vu à l'œuvre, cassant, «hault à la main», incapable
-de temporisation, ne craignant pas de tenir tête à Condé et
-cinglant Beaufort de son mépris.
-
-Autre remarque: l'hypothèse d'une agression de la robe, au
-lendemain de la mort de Lamoignon, n'entre guère dans le domaine
-des vraisemblances. Le moment n'était rien moins que bien choisi
-pour une aussi hasardeuse entreprise. On se trouvait, en effet,
-à une époque encore voisine de l'arrêt de 1664, lequel avait
-été précédé et suivi de mesures répressives ne laissant aucun
-doute sur les dispositions du roi à l'égard du Parlement:--1661,
-interdiction de rendre des arrêts contraires à ceux du Grand
-Conseil;--1665, suppression du titre de cour souveraine;--1667,
-obligation d'enregistrer les édits sans que des remontrances
-pussent en suspendre l'exécution;--1668, lacération de la
-partie des registres relative à la période de la Fronde où se
-trouvaient couchées des décisions incompatibles avec la dignité
-de l'État;--1673, nouvelles injonctions, témoignant de la
-persistance de sentiments hostiles nettement caractérisés...
-Sans parler des exils qui avaient frappé plusieurs magistrats
-et de l'ordre donné à certains autres de se démettre de leurs
-charges!--Il est difficile d'admettre que, dans des circonstances
-aussi défavorables, la robe, sortant de la réserve à laquelle elle
-était astreinte, ait, de gaîté de cœur, assumé la responsabilité
-d'une campagne qui risquait d'attirer sur elle les foudres de
-Sa Majesté. Maintenir les positions acquises, soit. Vouloir en
-conquérir de nouvelles? cette pensée ne pouvait venir à l'esprit
-d'une personne raisonnable, si téméraire qu'on la suppose.
-
-Une vérification attentive est donc nécessaire: les témoignages
-nombreux émanant des contemporains la rendent facile.
-D'autant plus que Saint-Simon lui-même va fournir un large
-tribut d'indications précieuses. Ses _Mémoires_, rédigés et
-mis en ordre après sa retraite de la Cour, ne sont pas, en
-effet, les seuls documents qu'on ait de lui. Il a également
-laissé un monceau énorme de pièces diverses, notes, factums,
-rapports, correspondances, généalogies, recherches historiques,
-monographies, où sont traitées à nouveau, parfois avec un grand
-luxe de détails, les questions qui lui tenaient le plus à cœur.
-Ce sont les _Écrits inédits_, dont l'autorité est infiniment
-plus grande que celle des _Mémoires_. Ceux-ci, destinés à une
-publication posthume, c'est-à-dire à des lecteurs d'un autre
-âge, incapables d'exercer un contrôle efficace, se prêtaient à
-toutes les supercheries. Il n'en est pas de même des _Écrits
-inédits_, dont une partie, rédigée en vue de polémiques et mise en
-circulation par l'auteur pendant la période militante de sa vie,
-s'adressaient, non à une postérité facile à induire en erreur,
-mais à des contemporains, au regard desquels tout mensonge, sur
-des faits actuels ou de date récente, eût été impossible. Or, dans
-ce vaste amoncellement de matières, les documents abondent sur les
-démêlés de la pairie avec la robe. Et voilà qu'il suffit de les
-parcourir pour constater des divergences capitales avec la version
-des _Mémoires_...
-
-Ouvrons notamment le factum qui porte ce titre suggestif: _État
-des changements arrivés à la dignité de duc et pair depuis
-may 1643_[58] _jusqu'en may 1711_[59]. Il doit inspirer toute
-confiance: destiné au duc de Bourgogne, alors dauphin de France
-et roi présumé de demain, revu d'ailleurs par les ducs de
-Beauvilliers et de Chevreuse, il contient le relevé fidèle des
-réparations que la pairie se croyait en droit d'attendre d'un
-nouveau régime. Or, dans ce cahier de doléances, que Saint-Simon
-avait d'autant moins oublié qu'il lui rappelait la plus belle peur
-de sa vie[60], un article spécial est réservé au capitonnage des
-banquettes. Mais--ô surprise--il n'est fait aucune mention du
-_débourrage_, de l'odieux _débourrage_, condamnant Messieurs de
-la pairie à «l'incommodité de la simple planche». Tout se réduit
-au _surbourrage_ qui, cela va de soi, est attribué à l'ambition
-présidentielle. Mais quant à la date de ce _surbourrage_, quant
-aux circonstances relatives à son établissement, quant à son
-éditeur responsable,--silence complet: c'est un _surbourrage_
-anonyme, qui se perd dans la nuit des temps... Tel est l'état de
-la question en 1711: c'est seulement lors de la rédaction des
-_Mémoires_ que, pour accabler la robe et rendre la pairie plus
-intéressante, l'auteur, inaugurant un procédé qui lui deviendra
-coutumier, imaginera les détails piquants que l'on sait.
-
-[Note 58: Date de l'avènement de Louis XIV.]
-
-[Note 59: _Écrits inédits_, t. III, p. 87.]
-
-[Note 60: Présenté au duc de Bourgogne quelques mois avant
-sa mort, l'_État des changements_ se trouvait, avec d'autres
-documents du même genre, dans une cassette dont, au décès du
-prince, Louis XIV se fit remettre la clef. Quel n'allait pas être
-son courroux lorsqu'il prendrait connaissance de ce volumineux
-travail où la louange était loin d'alterner avec la critique!
-«On n'imagine pas de pareille catastrophe!» soupire l'imprudent
-écrivain. Heureusement le duc de Beauvilliers, qui s'était un
-peu compromis dans cette affaire, fut chargé du dépouillement
-de la cassette. Il parvint à fatiguer l'attention de son maître
-par la lecture de pièces sans intérêt, à le convaincre que le
-reste ne valait pas davantage, et finit, avec l'agrément du roi,
-par jeter au feu le monceau de paperasses, y compris l'_État des
-changements_, dont seul--mais c'était assez--le brouillon devait
-survivre.]
-
-Mêmes observations pour «la garde du banc»,--une pratique qui,
-suivant toute apparence, remontait au temps où les pairs furent
-appelés à remplir un office analogue à celui des conseillers.
-C'est ce qui se dégage de l'_État des changements_. Novion n'y est
-pas représenté comme ayant pris une initiative quelconque dans
-cette affaire, et son nom n'est même pas cité.
-
-Quant aux fameuses «machines», en forme de guérites, de capotes
-ou de dais, qu'en pourrait-on dire? Les pairs eux-mêmes jugèrent
-cette réclamation si ridicule qu'ils ne la firent jamais figurer
-au chapitre de leurs revendications... On nous saura gré d'imiter
-leur réserve.
-
-Et nous arrivons à la seule question relativement sérieuse: à
-l'affaire du bonnet... Procédons par ordre et voyons d'abord ce
-que rapportent les contemporains. Les contemporains répondent
-par une dénégation absolue à cette indication des _Mémoires_ que
-le refus du bonnet fut une innovation. C'était, déclarent-ils,
-un usage ancien observé «même en un temps où la pairie,
-moins commune, était possédée par les princes et les grands
-du royaume[61]»,--usage auquel les prédécesseurs de Novion
-ne manquèrent jamais de se conformer[62]. Aussi bien cette
-affirmation ne rencontrait-elle, de la part des pairs, aucune
-contradiction. L'un des arguments que la robe ne cessait de
-faire valoir était celui-ci:--Si vos prétentions, disait-elle,
-présentaient quelque apparence de fondement, que ne les
-formuliez-vous en 1664, au moment où vous saisissiez Sa Majesté de
-réclamations de même nature, que vous avez eu la bonne fortune de
-faire accueillir?... A quoi les ducs ne répliquèrent jamais qu'il
-leur était impossible de protester, en 1664, contre un abus né
-seulement en 1681...
-
-[Note 61: Ce passage est extrait d'un manuscrit de la fin du
-dix-septième siècle, analogue à ceux que possédaient la plupart
-des magistrats de l'ancien régime.]
-
-[Note 62: On lit dans le _Journal d'Olivier d'Ormesson_, sous
-la date du 14 décembre 1771 (t. II, p. 621), l'indication suivante
-relative à la prestation de serment de l'archevêque de Reims:
-«Lorsque le Premier Président demanda l'avis, il n'osta point son
-bonnet aux ducs, qu'il nommoit par le titre de leur duché, mais
-seulement aux princes du sang, qu'il ne nommoit point.» Dix-huit
-pairs assistaient à la séance; pas un ne protesta.]
-
-Mais ce qu'il y a de plus décisif encore, c'est l'aveu du
-coupable. Qu'on veuille bien se reporter au _Mémoire abrégé_ que
-Saint-Simon rédigea, le 11 novembre 1714, en vue de rappeler au
-roi les grandes lignes de la querelle. Pas un mot de Novion, en
-tant qu'instigateur du conflit. En revanche, le mémoire explique
-que c'est en 1643, époque où les ducs cessèrent d'être reçus en
-audience publique, que commença l'abus. «Telle est, déclare-t-il,
-l'origine du bonnet, sur lequel on objectera deux choses: la
-première, _la tolérance depuis 1643_...». Cette «tolérance»
-constituait une grave présomption en faveur des présidents.
-Saint-Simon s'en rend bien compte. Aussi s'empresse-t-il
-d'expliquer l'inaction de ses collègues par «les troubles qui
-ont accompagné la minorité et les commencements de la majorité,
-les guerres qui occupèrent le roy dans la suitte et les pairs
-à son service et mille autres raisons semblables». Il ajoute
-que, dès qu'ils en eurent le loisir, les intéressés protestèrent
-avec énergie. Ils étaient même à la veille d'obtenir gain de
-cause lorsque,--détail à retenir,--«la mauvaise conduite de M.
-d'Uzès[63] à la réception de M. de Noailles, cardinal-évêque de
-Châlons, en 1680[64]», modifia les dispositions du roi et arrêta
-le cours de sa justice[65].
-
-[Note 63: Allusion à ce fait que M. d'Uzès «enfonça son
-chapeau et opina couvert avec un air de menace».]
-
-[Note 64: Saint-Simon dit tantôt 1680, tantôt 1681.]
-
-[Note 65: _Écrits inédits_, t. III, p. 375.]
-
-1643!--Trente-cinq ans avant l'élévation de Novion à la Première
-Présidence... N'est-ce point le cas de rappeler certain vers bien
-connu:
-
- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né?
-
-La contradiction avec les _Mémoires_ est si violente qu'on
-se demande si on a bien lu. Mais voici, dans l'_État des
-changements arrivés à la pairie_, un second aveu qui dissipe
-toute incertitude: Saint-Simon confirme sans ambages que c'est
-bien à la date sus-indiquée, 1643, que l'abus s'est établi. S'il
-discute, c'est uniquement pour démontrer que la robe en impose
-lorsqu'elle fait remonter à une époque antérieure le refus du
-bonnet. «Le premier vestige, déclare-t-il, qui paraît de cette
-usurpation si indécente, se trouve sur les registres du Parlement,
-à la réception du premier duc de Valentinois, en 1643. Les
-Premiers Présidents, qui sont les maîtres absolus de registres et
-très soigneux d'y insérer tout ce qui peut être à leur avantage,
-et, après eux, les présidents à mortier, non moins vigilants,
-n'auroient pas manqué d'y marquer plus tôt cette usurpation si,
-plus tôt qu'en ces temps de besoin d'eux et de misères publiques,
-ils eussent osé commencer[66].»
-
-[Note 66: _Écrits inédits_, t. III, p. 87.]
-
-Les conséquences à tirer de cette double reconnaissance sont si
-claires qu'il serait puéril d'insister. Ces trois points peuvent
-être tenus pour acquis: l'affaire du bonnet remonte à une époque
-antérieure à 1680, au moins à 1643; elle ne fut point une revanche
-de l'arrêt de 1664; ce n'est pas Novion qui l'engagea.
-
-Que se passa-t-il donc à la réception du cardinal de Noailles?
-Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour le deviner. Enhardis
-par leurs succès antérieurs, jaloux d'obtenir davantage, excités
-peut-être,--l'hypothèse n'a rien d'inadmissible,--par l'attitude
-acerbe de Novion, escomptant sans doute une de ces impatiences
-dont il était coutumier, les ducs engagèrent les hostilités sans
-avoir, au préalable, pris l'agrément du roi. Mais ils avaient
-trop présumé de leurs forces et mal jugé leur adversaire.
-Quoique peu endurant de sa nature, celui-ci était trop avisé
-pour compromettre par une algarade intempestive les intérêts de
-sa Compagnie. Il sut, en opposant une résistance aussi courtoise
-qu'opiniâtre, infliger à l'ennemi une de ces défaites dont les
-battus n'aiment guère à perpétuer le souvenir. Se taire eût été
-une preuve de sagesse; mais la sagesse n'était point le fait de
-Saint-Simon. Il estima qu'il importait, non de dissimuler un
-incident, dont d'autres que lui pouvaient parler, mais de le
-raconter à sa manière, en intervertissant les rôles: de telle
-sorte que la robe, qui fut troublée dans une possession, sinon
-légitime, au moins ancienne, paisible, non équivoque, parut être
-l'usurpatrice. Les choses ainsi réglées, M. d'Uzès, que les
-_Écrits inédits_ représentent sous les traits d'un délinquant dont
-ils blâment «la mauvaise conduite», est, dans les _Mémoires_,
-transformé en sympathique redresseur de torts; tandis que
-Novion qui, contre toute attente, fut, ce jour-là, un modèle de
-longanimité, devient une façon d'hypocrite qu'il sera désormais
-permis de charger de tous les péchés d'Israël. Cette combinaison,
-organisée avec une désinvolture qui paraîtrait inadmissible si,
-dans la suite de ce travail, on n'en rencontrait pas de nouveaux
-et fréquents exemples, était d'autant plus tentante qu'elle
-fournissait l'heureuse occasion d'accabler le détracteur acharné
-des ducs, le bourgeois «infecté de l'amour du bien public», le
-factieux du cabinet de la «première des Enquêtes», le rédacteur
-d'impertinentes remontrances adressées à une reine, le champion,
-jadis si vibrant, de ces doctrines parlementaires dont la pairie
-avait horreur!
-
-A ne considérer que le but à atteindre, la perfidie était
-peut-être excusable. Malheureusement elle ne pouvait résister
-à la publication du _Mémoire abrégé_, de 1714, et de l'_État
-des changements_, de 1711. Mais aussi, comment prévoir que ces
-pièces malencontreuses auraient l'honneur d'être classées dans
-nos archives, exhumées de la poussière à la fin du dix-neuvième
-siècle et imprimées par un chercheur aussi indiscret que zélé!...
-Quoi qu'il en soit, la morale à tirer de ces constatations, c'est
-que le rôle prêté par les _Mémoires_ à Nicolas de Novion est de
-pure fantaisie. De pure fantaisie, également, la mise en scène où
-on le représente déposant son bonnet sur le bureau, le replaçant
-ensuite sur sa tête, l'ôtant à la première alerte, le reprenant
-encore comme par inadvertance, levant enfin le masque à la manière
-de Tartuffe, et le tableau tout entier si vivant, si coloré, si
-pittoresque... C'est dommage; car, dans l'œuvre du maître, il est
-parmi les mieux venus.
-
-
-
-
-IV
-
- Autres questions de préséance.--Le «salut en pied».--Les
- huissiers d'«accompagnement».--L'entrée et la sortie.--L'échelle
- de la lanterne.--Doléances des ducs et pairs.--Louis XIV s'en
- désintéresse.--Le Premier Président de Novion molesté par les ducs
- d'Aumont et de Coislin.--La mentalité de Saint-Simon comme chroniqueur
- de l'affaire du bonnet.
-
-
-Les «abus», dont nous venons de dresser la nomenclature, n'étaient
-pas les seuls qui eussent le privilège d'alimenter la discorde. A
-cette liste déjà longue, il faut ajouter ceux, de date ancienne,
-dont Novion maintenait l'exercice avec l'âpreté d'un homme qui,
-attaqué hors de propos, considère qu'il n'a plus de ménagements à
-garder...
-
-Il y avait la question des saluts «en pied».--Quand un pair
-pénétrait dans la Grand'Chambre, ses collègues, les princes du
-sang et les fils de France, se découvraient «et se levoient
-en pied»... Les présidents et les conseillers daignaient bien
-se découvrir, mais ne prenaient pas la peine de «se mettre
-debout»,--honneur qu'ils n'accordaient qu'aux fils de France[67].
-
-[Note 67: Ils le refusaient même au garde des sceaux. Ce fut
-la cause de luttes mémorables dans lesquelles le roi fut obligé
-d'intervenir.]
-
-Il y avait la question des huissiers «d'accompagnement».--Chaque
-président en avait deux qui l'attendaient à son entrée au palais,
-lui frayaient un passage à travers la foule et, après l'audience,
-l'escortaient jusqu'à son carrosse, avec le même cérémonial.--Les
-ducs, au contraire, n'en avaient pas, sous prétexte que, leur
-nombre étant devenu trop considérable, la corporation entière
-n'eût pu y suffire. C'est à peine s'ils en pouvaient obtenir
-un,--un seul «avec baguette frappante»,--le jour de leur
-prestation de serment[68].
-
-[Note 68: Les princes du sang avaient également droit à deux
-huissiers à verge.]
-
-Il y avait aussi la question «de l'entrée et de la sortie» qui,
-sur le plan annexé aux _Mémoires_, est expliquée par une série de
-lignes pointillées, pareilles à celles des cartes marines.
-
-Pour l'entrée cela allait encore. Princes et présidents
-franchissaient l'intervalle demeuré libre entre le carré des
-banquettes et traversaient le milieu, en forme de rosace, qu'on
-nommait _le parquet_[69]. Les ducs n'avaient pas le droit de
-suivre ce chemin. Ainsi que les conseillers, ils devaient
-rejoindre leurs places en se faufilant entre les bancs et les
-bureaux: itinéraire fort incommode dont il est facile de saisir
-«le caractère humiliant»!
-
-[Note 69: _Le parquet_ fut longtemps considéré comme une sorte
-de lieu sacré sur lequel, hormis les fils de France, personne ne
-pouvait mettre les pieds. Un jour, le grand Condé, qui marchait
-difficilement, à raison d'une crise de goutte, s'y engagea pour
-raccourcir la route; son exemple ne tarda pas à être suivi par
-les autres princes du sang et par les présidents à mortier. Quand
-le duc du Maine sera dépossédé de la qualité de prince, on lui
-enlèvera aussi le droit de traverser _le parquet_.]
-
-Quant aux sorties, elles avaient donné lieu à presque autant de
-difficultés que le bonnet lui-même. Jadis, en vertu de la fiction
-qu'il représentait la personne du roi, le Parlement, en quittant
-la Grand'Chambre, était suivi des princes et des ducs. Après
-avoir longtemps subi cet état de choses, les princes réclamèrent.
-Guillaume de Lamoignon, toujours animé de dispositions
-conciliantes, n'opposa à leur requête qu'une condition: c'est
-que le principe de la prééminence judiciaire demeurât intact.
-Chacun y mettant du sien, on tomba d'accord sur le _modus vivendi_
-suivant: les princes se levaient les premiers, échangeaient avec
-l'assistance les saluts d'usage et sortaient, comme s'ils étaient
-appelés au dehors avant l'issue de l'audience. L'audience, en
-effet, continuait pour la forme pendant quelques secondes. Après
-quoi, elle prenait fin officiellement, et la sortie s'effectuait
-dans l'ordre habituel, à cette différence près, que, seuls
-dorénavant, les ducs devaient accompagner la cour[70].
-
-[Note 70: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 426 et suiv.]
-
-Cet arrangement n'avait qu'un défaut, celui de ne pas tenir
-compte de l'orgueil de la pairie. Le rôle de «caudataires» ne
-pouvait convenir à des gens aussi chatouilleux, maintenant qu'ils
-n'avaient plus, pour les couvrir, «le bouclier des princes». A
-leur tour, ils s'ingénièrent à trouver un expédient qui leur
-permît de s'affranchir «d'une servitude aussi déshonorante».
-Après de laborieuses méditations, ils s'arrêtèrent à celui-ci:
-malgré la clôture des débats, les ducs resteraient sur leurs
-sièges, immobiles comme des statues, se lèveraient seulement
-quand la salle serait vide et prendraient alors, pour rentrer
-chez eux, un chemin que n'eussent point suivi présidents et
-conseillers,--le chemin aboutissant à la porte du barreau...
-Combinaison merveilleuse qui donnait satisfaction aux plus
-susceptibles!--Ainsi procédait-on depuis plusieurs années.
-Mais voici qu'un jour cette porte du barreau se trouva
-close... C'était, manifestement, une manœuvre pour obliger les
-ducs à reprendre la suite de la Compagnie, du moins, ils le
-crurent. Grand émoi, nouveau conseil, discussion orageuse et
-délibération finale décidant qu'à l'avenir l'entrée et la sortie
-s'effectueraient par «la lanterne de la cheminée». Moyennant quoi,
-les ducs pénétraient dans la Grand'Chambre par le carré réservé
-au public, escaladaient l'escalier étroit qui, de ce carré,
-conduisait à la lanterne, traversaient ce réduit, en sortaient
-_par une échelle_[71] qui débouchait sur leurs gradins, prenaient
-séance en ayant soin, pour assurer leurs derrières, de veiller à
-la garde de ladite échelle, et, quand l'audience était achevée,
-suivaient en sens inverse la route, hérissée d'obstacles, par
-laquelle ils étaient venus.--Il y avait de quoi se briser bras et
-jambes; mais la dignité de la plus haute institution du royaume ne
-subissait aucun dommage[72].
-
-[Note 71: Une échelle «mobile». _Histoire du Palais de justice
-de Paris_, par Rittiez, p. 368.]
-
-[Note 72: Cette horreur du second rang était poussée à des
-limites telles que la pairie renonça à participer aux jugements
-criminels intéressant les nobles et les ecclésiastiques parce que,
-un seul chemin existant pour se rendre à la Tournelle, «il n'y en
-peut rester pour les pairs seuls, qui ne veulent pas suivre les
-présidents». _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 430.]
-
-Des causes de dissentiment, il en existait encore bien d'autres;
-mais il importe de se borner. Réunies au bonnet, à la garde
-des bancs, au surbourrage, aux «machines» en forme de dais ou
-de cabriolet, elles constituaient un ensemble de vexations
-intolérables. La certitude que Novion ne lâcherait pied sur
-aucune d'elles acheva d'exaspérer les ducs. Que faire, en une
-pareille détresse, sinon s'adresser à la justice du roi? Les
-plaintes affluèrent, pressantes, bruyantes, indignées. Mais,--ô
-déconvenue!--elles ne trouvèrent que peu d'accueil. Ce qui
-démontre, de plus belle, l'inexactitude des récits de Saint-Simon.
-Quelle apparence, en effet, que Louis XIV, jusque-là si sévère
-pour la robe, se fût relâché de ses rigueurs si la provocation
-était émanée d'elle?
-
-La vérité est que ses sympathies à l'égard du Parlement ne
-s'étaient pas accrues, mais qu'en revanche l'âge et l'expérience
-avaient modifié ses sentiments vis-à-vis des ducs. Ceux-ci, à
-force de présomption, avaient trouvé le moyen de se mettre tout
-le monde à dos. «Ils ont», écrit Madame Palatine, qui dépasse un
-peu la mesure, comme cela lui arrive quelquefois, «ils ont un
-orgueil tellement excessif qu'ils croient être au-dessus de tout.
-Si on les laissoit faire, ils se regarderaient comme supérieurs
-aux princes du sang, _et la plupart d'entre eux ne sont pas
-même véritablement nobles_[73]». Pris isolément et envisagés au
-point de vue privé, c'étaient de très honnêtes gens possédant
-mille qualités. On en pourrait même citer plusieurs, qui étaient
-renommés à juste titre pour leur pondération, leur modestie et
-leur humilité chrétienne. Mais, en tant que collectivité se
-réclamant de la pairie carolingienne, ils étaient, presque tous,
-franchement insupportables. Convaincus que leur institution
-formait un organe essentiel de la monarchie, sans lequel celle-ci
-n'eût pu fonctionner, ils ne voyaient qu'eux, considéraient
-que toutes les faveurs leur étaient dues, passaient leur temps
-à maugréer, à critiquer, à récriminer sur le passé aussi bien
-que sur le présent. Quand ils attaquaient le chapitre «des
-retranchements» dont ils se prétendaient victimes, c'était à fuir,
-tant la nomenclature en était longue et fastidieuse:--suppression
-des salves d'artillerie, lorsqu'ils franchissaient le seuil des
-places fortes;--méconnaissance du droit exclusif aux «honneurs du
-sacre», consistant à porter, dans cette cérémonie, la couronne,
-la première et la deuxième bannière carrée, l'étendard de
-guerre, l'épée et les éperons du prince;--exclusion du cortège
-royal à certains offices religieux, tels que l'adoration de la
-croix;--abolition du cadenas marqué, des couverts, du bassin, des
-serviettes à laver;--interdiction aux duchesses de se faire suivre
-de dames d'honneur et de confier, au cours de la procession du
-Saint-Sacrement, leur parasol à un laquais;--faculté à la noblesse
-_non titrée_ (comtes, barons, marquis) d'accoler le manteau aux
-carrosses, de draper en housses d'impériale, de se faire éclairer
-de flambeaux à deux branches;--tolérance scandaleuse concédée
-aux femmes dépourvues de rang et, par suite, condamnées à rester
-debout, «de ne se point trouver là où il y en a d'assises[74]»,
-etc... Toutes prérogatives découlant de traditions séculaires
-dont la royauté, dans son intérêt propre, eût dû assurer
-la conservation. Comment, en effet, ne pas comprendre que
-l'avilissement de la première dignité du royaume, envisagée
-jadis comme la parure du souverain, rejaillissait fatalement sur
-celui-ci: les demi-dieux ne descendent pas de leur piédestal sans
-que le dieu lui-même n'y perde de son prestige.
-
-[Note 73: _Correspondance de Madame_, t. I, p. 339.]
-
-[Note 74: Les duchesses avaient grand soin de tenir à distance
-les femmes non assises et ne leur donnaient pas la main. _Écrits
-inédits de Saint-Simon_, t. III, p. 128. Cette distinction entre
-femmes assises et non assises se maintiendra sous la Restauration,
-ainsi qu'en témoignent les _Mémoires_ de Mme de Boigne.]
-
-Ces sentiments de vanité, exigeants et agressifs, occasionnaient
-à tout propos des conflits auxquels les duchesses se mêlaient
-avec une ardeur qui ne reculait pas devant les voies de fait.
-Ce qu'il y avait de plus grave, c'est qu'ils n'épargnaient même
-pas les étrangers. Il n'arrivait, à la Cour de France, ni un
-prince d'Allemagne ou d'Italie, ni un nonce, ni un ambassadeur,
-sans que, immédiatement, la pairie ne se mît en mouvement pour
-quelque dispute de préséance. Avec les Électeurs de l'Empire,
-c'était une guerre permanente, et la question de savoir s'ils
-avaient droit aux titres de Monseigneur, d'Altesse Sérénissime,
-de Sérénissime prince, d'Altesse Électorale, revenait sans cesse
-sur le tapis. Quant à la «réciprocité de main», qu'ils se disaient
-en droit d'exiger, les ducs n'eussent pas craint, pour en assurer
-l'exercice, de mettre l'Europe en feu!
-
-Louis XIV avait fini par se lasser de tant d'incartades. D'autant
-plus que certains de ces orgueilleux poussaient l'indiscrétion
-jusqu'à violer les secrets de son intimité. Croirait-on que
-l'un des derniers venus, M. de Mazarin, osa lui adresser des
-remontrances, sous prétexte que ses rapports avec Mlle de La
-Vallière causaient un scandale public[75]?--Il n'est pas, non
-plus, interdit de croire qu'une de ces arrière-pensées d'ordre
-stratégique, dont le grand roi était coutumier, contribua à
-le maintenir dans une froide réserve. Saint-Simon ne cesse de
-l'en accuser. «Le roi, dit-il, a, tant qu'il a pu, diminué le
-rang des ducs en tout ce qui lui a été possible. Il n'étoit pas
-fâché des querelles de cette nature et il aimoit à les faire
-durer, en ne les jugeant point, pour maintenir les parties en
-division et plus dans sa dépendance.» Quoi qu'il en soit, on
-eut beau, dans les limites que commandait le respect, insister
-pour obtenir réparation de tant d'insultes, Sa Majesté ne daigna
-pas se départir de son calme olympien. Comme on lui rapportait
-l'action de M. d'Uzès qui, outré de l'attitude du Premier
-Président, avait enfoncé son chapeau jusqu'aux yeux, le roi aurait
-répliqué:--«Alors, de quoi se plaint-on? M. d'Uzès n'a-t-il pas
-sauvegardé les intérêts de la pairie?»
-
-[Note 75: _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 274.--Voir
-aussi les _Mémoires de Conrart_.]
-
-Donc, pas de délégation au Grand Conseil, pour trancher le litige,
-comme en 1664. Pas de conclusions acerbes livrées au public. Pas
-de plaidoiries retentissantes où, sous couleur de discussion, on
-eût pu exhaler sa bile. Pas d'arrêt réparateur: un véritable déni
-de justice!
-
-Il fallait cependant que Novion expiât ses méfaits. Les ducs
-s'arrêtèrent au parti de le pourchasser, à la Cour comme à la
-ville, de le mettre à l'index, lui et les siens, de lui susciter
-des embarras de toutes parts, même dans son domestique[76], de
-diriger enfin contre sa personne toute une campagne d'avanies.
-Aucun outrage ne fut épargné à ses cheveux blancs. Non, bien
-entendu, dans l'enceinte du Palais, où l'on eût trouvé à qui
-parler, mais au dehors, quand on avait la bonne fortune de le
-rencontrer seul, loin des huissiers à verge et des hocquetons de
-la Grand'Salle.
-
-[Note 76: _Souvenirs de Dongois._]
-
-L'une de ces manifestations eut pour théâtre l'appartement même
-du roi et se produisit peu après l'opération de la fistule. Sa
-Majesté ayant fait dire qu'elle recevrait dans son lit, le Premier
-Président considéra qu'il était de son devoir de se rendre à
-Versailles pour lui présenter ses vœux. Le duc d'Aumont, qui
-était de service, prit un malin plaisir à faire passer avant
-lui toute la théorie des visiteurs et à prolonger son attente.
-Introduit enfin dans la chambre royale, il se disposa à franchir
-«le balustre». Mais c'est là qu'on l'attendait. A peine avait-il
-commis cette infraction à l'étiquette que d'Aumont se précipita
-sur lui, le saisit avec rudesse par sa robe et le repoussa en
-proférant ces paroles vengeresses:
-
---Où allez-vous? Sortez. Les gens comme vous n'entrent pas dans
-le balustre, à moins que le roi ne les appelle.
-
-Et le chroniqueur, dont la haine s'épanouit au récit de cette
-correction manuelle, d'ajouter que l'intrus dut dévorer sa honte,
-faute d'un bâtard derrière lui pour relever l'affront[77].
-
-[Note 77: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XI, p. 34.]
-
-Une autre fois, les choses allèrent plus loin. C'était à la
-Sorbonne. Le duc d'Albret, second fils de M. de Bouillon,
-qu'on destinait à l'Église, y soutenait sa thèse. Ces sortes
-de cérémonies attiraient toujours un public nombreux. Et l'on
-voyait cette fois dans l'assistance, à raison de la qualité du
-récipiendaire, plusieurs grands seigneurs, parmi lesquels M.
-de Coislin, récemment reçu pair de France. Nicolas de Novion,
-étant entré à ce moment, salua les princes de Condé et de Conti
-et, désirant s'entretenir avec le cardinal de Bouillon, alla
-s'asseoir auprès de lui sur le premier des sièges attribué aux
-ducs. C'en fut assez pour faire bondir M. de Coislin, qui était
-pourtant d'une politesse outrée, en même temps d'ailleurs que
-d'une impuissance notoire,--«pourquoi il se ruinoit avec une
-comédienne qui le gouverna jusqu'à sa mort[78]». Coislin s'empara
-d'un fauteuil, avec une vigueur dont on eût été en droit de ne
-pas le croire capable, planta ce fauteuil devant celui du Premier
-Président, s'assit dessus, emprisonna, à les briser, les genoux
-du malheureux, se raidit pour paralyser toute résistance et
-attendit, dans la posture impassible d'un agent du guet, qui,
-tenant son homme, s'est mis en tête de ne le point lâcher. Novion
-eut beau pousser des cris de détresse: enfermé, comme dans un
-étau, il ne pouvait faire aucun mouvement. Et plus il protestait,
-plus Coislin s'acharnait à serrer... Le scandale fut si grand
-qu'on dut interrompre la harangue et suspendre la séance. Le duc
-de Bouillon et le prince de Condé intervinrent pour mettre fin à
-cette scène que rendait plus pénible la vieillesse de celui qui
-en était l'objet: ils faillirent ne pas pouvoir l'arracher aux
-étreintes de cet enragé...
-
-[Note 78: _Ibid._, t. VII, p. 329.]
-
-Cette exécution fit, à Versailles, autant de bruit qu'une tragédie
-nouvelle de Racine ou une victoire du maréchal de Luxembourg.
-Saint-Simon en retrace les détails avec la minutie qui lui est
-habituelle et s'applique à donner à chacun d'eux une importance
-capitale. Il n'oublie ni les félicitations des princes du sang,
-ni les témoignages d'estime de la Cour qui s'inscrivit en masse
-à l'hôtel de Coislin. Le roi, lui-même, assure-t-il, exprima
-le désir de voir le héros de cette aventure et lui demanda un
-récit,--lequel, en dépit de sa prolixité, ne parut pas suffisant.
-A la façon de nos magistrats modernes, qui se plaisent à
-reconstituer, sur le terrain où telles se sont déroulées, les
-péripéties des drames judiciaires, Sa Majesté éprouva le besoin
-d'une représentation du crime. On cala congrûment, dans un
-premier fauteuil, un gentilhomme destiné à tenir l'emploi de
-patient. Coislin, assis dans un autre fauteuil, lui barricada les
-jambes et lui fit subir, au figuré, le supplice d'une pression
-ininterrompue. Il mima ensuite, avec cris à l'appui, les gestes
-désordonnés du Premier Président, ne laissant dans l'ombre
-aucune particularité de nature à édifier la religion du royal
-spectateur... Après quoi, celui-ci aurait déclaré impertinente
-l'entreprise de Nicolas de Novion, l'aurait appelé à comparaître
-devant sa justice souveraine, réprimandé d'importance et condamné
-à faire des excuses.
-
-Pour M. de Coislin, ce haut fait constitua le plus beau succès
-de sa carrière. Il en contait les péripéties à tout venant, avec
-cette exagération de courtoisie qui était sa marque distinctive.
-Sa narration, maintes fois renouvelée en présence de Saint-Simon,
-ne tomba point dans l'oreille d'un sourd, et l'on peut tenir pour
-certain qu'en passant par la plume du maître elle n'a perdu ni de
-son acuité ni de son agrément[79].
-
-[Note 79: _Mémoires de Saint-Simon_, t. III, p. 109.]
-
-Tels furent, durant un intervalle de dix années, les procédés
-des ducs à l'égard du descendant de «l'homme juste»:--procédés
-bien anodins, d'ailleurs, si on les compare au traitement que, un
-demi-siècle plus tard, lui infligera le rédacteur des _Mémoires_.
-Il ne s'agira plus, en effet, de simples molestations, moins
-odieuses en somme que ridicules, mais d'accusations d'une haute
-gravité dont, sournoisement et à l'insu de ses collègues qui,
-sans doute, ne l'auraient pas suivi dans cette voie, l'ex-vidame
-de Chartres va se constituer l'artisan, le metteur en scène et
-le propagateur... Mais, avant d'aborder cet ordre nouveau de
-faits, il nous paraît nécessaire de dire quelques mots d'une
-question qui n'est pas sans intérêt dans le débat: celle de la
-valeur de Saint-Simon envisagé, non comme historien du règne
-de Louis XIV,--cette lourde tâche a été accomplie de main de
-maître[80],--mais comme chroniqueur... de l'affaire du bonnet.
-
-[Note 80: _Saint-Simon considéré comme historien de Louis
-XIV_, par Chéruel.]
-
-
-
-
-V
-
- Inexactitudes relevées dans le récit des «Mémoires».--Les «chimères»
- de Saint-Simon.--Son appréciation sur Nicolas de Novion.--Cette
- appréciation contredite par les mémoires du temps.--Retraite du
- Premier Président de Novion (1689).--Ses causes.--Faveurs que lui
- accorde le roi.
-
-
-Des inexactitudes, nous en avons déjà relevé quelques-unes dans
-le récit de Saint-Simon: combien d'autres ne rencontrerons-nous
-pas en avançant en besogne!... Est-ce à dire qu'il faille le
-tenir pour un imposteur inventant de toutes pièces des faits que,
-pertinemment, il sait être faux? Ce serait peut-être excessif.
-Sans doute le mensonge, tel que le définissent les docteurs, n'est
-point pour l'effrayer. Mais on peut admettre que, même dans ce
-cas, l'imagination joue chez lui un rôle considérable. Le travail
-d'amplification et de grossissement, qui s'opère alors dans cet
-esprit en révolte contre la réalité, échappe à l'examen lorsqu'on
-se trouve en présence d'une relation unique. Au contraire, il se
-révèle avec évidence quand le même fait est rapporté plusieurs
-fois, à quelques années d'intervalle. Il suffit, pour apercevoir
-les altérations subies en cours de route, de comparer entre elles
-ces diverses versions. Particularité bien caractéristique: dans
-les étapes successives de ce mensonge progressif, c'est toujours
-la première version qui s'éloigne le moins de la vérité[81].
-
-[Note 81: Cette particularité n'a pas échappé aux éditeurs
-du _Journal de Dangeau_. «Il y aurait, disent-ils (t. XVIII, p.
-487), un travail considérable à faire, tant pour le fond que
-pour la forme, sur les différences essentielles qui existent
-entre les _Additions_ au journal de Dangeau et les _Mémoires_ de
-Saint-Simon. On y verrait souvent l'_addition_ plus modérée, plus
-exacte, plus impartiale, plus vraie, plus près de la source, les
-_Mémoires_ plus acerbes, plus passionnés, plus littéraires».]
-
-Saint-Simon n'est pas seulement un passionné; c'est aussi
-un malade. Pour peu qu'on le suive dans les manifestations
-de sa vie publique, il apparaît avec les symptômes d'une
-double affection,--impressionnabilité, susceptibilité,
-irritabilité extrêmes, qui sont le propre des affections
-nerveuses;--envahissement d'idées fixes tournant à l'obsession
-et vision de dignités fabuleuses, qui caractérisent certaines
-affections mentales...
-
-Le mal datait de loin. Il remontait à son enfance, bercée de
-récits héroïques sur la grandeur de sa «maison». Avant de savoir
-conjuguer un verbe, le vidame de Chartres n'ignorait rien des
-prétentions de la pairie. L'élévation du duc du Maine le jeta dans
-une incroyable agitation, et ce fut du désespoir lorsque, en 1686,
-ce favori de la fortune fut promu dans l'ordre du Saint-Esprit.
-«Je n'ose dire, déclare-t-il, qu'à douze ans que je n'avois pas
-encore, j'étois fort en peine et je m'informois souvent de l'état
-du duc de Luynes, qui avoit la goutte, parce qu'il auroit été
-parrain de M. le prince de Conti avec le duc de Chaulnes, et M. du
-Maine eût échu à mon père[82].»
-
-[Note 82: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 221.]
-
-Telles sont ses hantises d'écolier. A peine adolescent, le regret
-des disgrâces subies par les ducs, avec le ferme propos d'en
-obtenir réparation, ne cesse de le poursuivre. L'excitation qui
-accompagne ce regret grandit encore avec l'âge. Elle affecte
-alors un caractère si impérieux qu'il se déclare incapable d'y
-résister[83] et proclame que, pour avoir satisfaction, il est prêt
-à sacrifier, «avec transport de joie», sa fortune «et présente et
-future[84]».
-
-[Note 83: _Ibid._, t. III, p. 285.]
-
-[Note 84: _Ibid._, t. XV, p. 375.]
-
-Que l'on joigne à ces prédispositions natives une vanité
-invraisemblable et un attachement inouï aux illusions les plus
-manifestes,--autour de lui on disait _ses chimères_,--on verra à
-quel degré d'aberration pouvait être entraînée cette intelligence
-si pénétrante et si alerte. Il suffit de parcourir, dans ses
-œuvres, ce qui, de près ou de loin, concerne la pairie, pour se
-rendre compte qu'on a affaire à un de ces sujets que jadis la
-Faculté nommait des lunatiques, et que les aliénistes modernes
-classent dans la catégorie des candidats à la monomanie des
-grandeurs et au délire de la persécution,--persécution visant en
-sa personne la dignité qu'il recueillit en héritage.
-
-Pour peu qu'on touche à cette corde, il s'opère dans ce cerveau,
-d'ordinaire si lucide, une révolution qui lui enlève tout
-sang-froid. A partir de ce moment, pondération, discernement,
-logique, scrupules lui font également défaut. Ce n'est plus, comme
-d'habitude, auprès des hommes d'indiscutable sincérité,--les
-ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, le ministre Chamillard, le
-chancelier de Pontchartrain, le maréchal de Boufflers,--qu'il
-cherche à se renseigner. C'est dans les cercles où se colportent
-commérages, calomnies et médisances qu'il puise ses inspirations.
-Au besoin il s'adressera à des valets... Des valets sûrs et
-«très principaux», proclame-t-il... Pas toujours, nous l'allons
-voir. Et, pour peu qu'au cours de cette poursuite passionnée il
-ait l'heureuse fortune de saisir au vol un récit équivoque, une
-anecdote suspecte, un propos d'antichambre ou d'office, sa haine
-s'en empare avec délices. Il se produit dans cette tête, «qui
-bout comme un volcan», une agitation analogue à celle des nuits
-fiévreuses où les moindres incidents grossissent au point de
-prendre des proportions monumentales. D'ordinaire, les fantômes
-nés durant les heures d'insomnie ne survivent pas à l'éclat du
-jour. Ceux que se forge Saint-Simon ne s'évanouissent jamais.
-Il les choie, les caresse, et vit avec eux dans une intimité
-étroite. Les gens les moins suspects auront beau démontrer que ce
-sont de pures ombres, des créations d'une fantaisie dévoyée, de
-vaines illusions... Il ne veut rien entendre et persiste dans son
-erreur, en dépit de tout et de tous. «Cet homme, dira le Régent,
-est d'une suite enragée!» Enragée, c'est cela même; mais, parfois
-aussi, aveugle et inconsciente, «qui, dans une certaine mesure,
-atténue une mauvaise foi dont il est, trop souvent, impossible de
-douter.» C'est en s'inspirant de ce point de vue complexe qu'il
-convient d'envisager les questions d'ordre critique que soulève ce
-débat:--à commencer par celle qui concerne Nicolas de Novion...
-
-Saint-Simon s'occupe de lui, d'abord dans ses notes _sur Dangeau_,
-puis dans ses _Mémoires_.
-
-La note qu'il lui consacre est ainsi conçue: «Le Premier Président
-étoit _fort accusé_ de vendre la justice et _on prétend_ qu'il
-fut, plus d'une fois, pris sur le fait, prononçant à l'audience
-des arrêts dont aucun des deux côtés n'avoit été d'avis. En sorte
-qu'un côté s'étonnoit de l'avis unanime de l'autre, et ainsi
-réciproquement, et que, sur ces injustices réitérées, le roi prit
-enfin le parti de l'obliger à se défaire[85].»--Ce sont des bruits
-dont le chroniqueur se fait l'écho, sans se porter garant de
-leur exactitude: le Premier Président était _fort accusé_... _On
-prétend que_...
-
-[Note 85: _Journal de Dangeau_, t. II, p. 473.]
-
-Dans ses _Mémoires_, postérieurs de plusieurs années, il ne
-s'agit plus d'une médisance sujette à controverse, mais de faits
-affirmés sans réserves: «Lamoignon mourut en 1677. Novion lui
-succéda qui fut chassé de cette belle place pour les friponneries
-et les falsifications d'arrêts qu'il changeoit en les signant.
-Les rapporteurs s'en aperçurent longtemps avant que d'oser s'en
-plaindre. A la fin, les principaux de la Grand'Chambre lui en
-parlèrent et l'obligèrent à souffrir un témoin, d'entre les
-conseillers, à le voir signer. Il avoit encore une façon plus
-hardie pour les arrêts d'audience: il les prononçoit à son gré.
-Chaque côté de la séance, dont il avoit été prendre les avis,
-admira longtemps comment tout l'autre côté avoit pu être d'un
-avis différent de celui qui avoit été le plus nombreux du sien,
-et cela dura longtemps de la sorte. Comme cela arrivoit de plus
-en plus souvent, leur surprise fit qu'ils se la communiquèrent.
-Elle augmenta beaucoup quand ils s'apprirent mutuellement
-qu'elle leur étoit commune depuis longtemps et que ces arrêts,
-qui l'avoient causée, n'étoient l'avis d'aucun des deux côtés.
-Ils résolurent de lui en parler la première fois qu'ils s'en
-apercevroient. L'aventure ne tarda pas, et le hasard fit que la
-cause regardoit un marguilliage. Quelques-uns des plus accrédités
-de la Grand'Chambre lui parlèrent comme ils en étoient convenus
-entre eux et tout modestement le poussèrent. Se trouvant à bout,
-il se mit à rire et leur répondit qu'il seroit bien malheureux,
-étant Premier Président, s'il ne pouvoit pas faire un marguillier
-quand il en avoit envie. Ces gentillesses furent rapportées au
-roi, et il étoit chassé honteusement et avec éclat sans le duc de
-Gesvres, premier gentilhomme de la Chambre et, de tout temps, fort
-lié et fort libre avec le roi, qui en obtint qu'il donneroit sa
-démission, comme un homme qui veut se retirer, et se chargea de
-l'apporter au roi[86].»
-
-[Note 86: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 420.]
-
-Cette seconde version doit être complétée par l'indication
-nouvelle que voici: «Le Premier Président de Novion étoit un homme
-vendu à l'iniquité, à qui l'argent et les maîtresses obscures
-faisoient tout faire... Il vécut encore quatre ans dans l'abandon
-et l'ignominie et mourut à sa campagne sur la fin de 1693[87].»
-
-[Note 87: _Ibid._, t. III, p. 312.]
-
-Telles sont les accusations, si différentes de ton, qu'à des
-intervalles éloignés Saint-Simon a formulées contre l'adversaire
-des ducs. Y a-t-il opportunité à les opposer l'une à l'autre pour
-en établir l'inquiétante progression? Nous ne le pensons pas;
-car il est facile de démontrer que toutes deux sont également
-inexactes.
-
-Et d'abord, quelle est l'impression qui se dégage de cet ensemble
-d'imputations? Un sentiment de surprise. On a peine à concevoir
-que l'ancien justicier des grands jours, tenu en haute estime
-par tant de gens de bien, se soit transformé tout à coup, après
-sa soixantième année, en magistrat cupide, vénal, prévaricateur
-et faussaire... A la réflexion, on découvre vite que certains
-détails manquent de vraisemblance: celui notamment qui a trait
-aux supercheries du délibéré. Comment admettre qu'une moitié des
-magistrats ait longtemps ignoré l'opinion unanime de collègues
-séparés d'eux par quelques pas à peine? Il faut n'avoir aucune
-notion des mœurs judiciaires pour considérer comme possible la
-mise en pratique d'aussi périlleuses combinaisons[88].
-
-[Note 88: «Ce récit, dit M. Chéruel, n'est pas admissible
-et porte avec lui sa réfutation. Le vote avait lieu à haute
-voix. Comment admettre que le Parlement ait été distrait au
-point de ne pas s'apercevoir que le Premier Président dictait un
-arrêt contraire à l'avis unanime des conseillers? Saint-Simon a
-tellement dépassé les bornes du vraisemblable qu'il se réfute
-lui-même.» _Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV_,
-p. 501.]
-
-Ces récits,--qu'il s'agisse d'une simple rumeur ou d'une
-affirmation catégorique,--ne pourraient donc trouver crédit
-qu'autant qu'on en aurait la confirmation dans les correspondances
-et les écrits du temps. Or c'est précisément le contraire qui
-arrive.
-
-Le premier des contemporains dont il convienne d'invoquer le
-témoignage, c'est Louis XIV lui-même, qu'on nous représente comme
-décidé à faire un éclat, et ne mettant un frein à sa colère que
-sur l'intervention du duc de Gesvres... Que Sa Majesté, sur de
-pressantes sollicitations, ait pardonné à un grand coupable, on
-peut facilement l'admettre. Mais qu'elle eût accablé ce coupable
-de bienfaits, tout en le chassant, ce serait la plus choquante des
-contradictions. La question ainsi posée, que voyons-nous? Loin
-de traiter Novion en magistrat indigne, le roi lui accorde les
-faveurs suivantes: attribution d'une année de gages; maintien de
-sa pension de dix-huit mille livres; constitution d'un brevet de
-retenue de cent mille écus; allocation d'une somme de trois cent
-soixante-quatorze mille livres pour l'acquisition d'une présidence
-à mortier destinée à son petit-fils, André de Novion. Les fils
-sont également l'objet de promesses réalisées à brève échéance:
-une abbaye à celui qui est d'Église; le grade de brigadier au
-colonel du régiment de Bretagne. Enfin le gendre, M. de la
-Briffe, est nommé procureur général en remplacement de Harlay...
-On confessera qu'il n'y a là rien qui ressemble à une disgrâce,
-encore moins à une déroute.
-
-Interrogeons maintenant Dangeau, si bien renseigné sur les bruits
-de Cour. Dangeau consigne, à sa date, la retraite de Novion,
-sans lui attribuer aucune cause désobligeante. Au contraire, en
-chroniqueur scrupuleux, il énumère chacune des libéralités dont
-nous venons de dresser l'état et ajoute même qu'elles furent
-encore accrues de cent mille livres, à la suite d'une visite de
-l'intéressé au roi[89].
-
-[Note 89: _Journal de Dangeau_, t. II, p. 475.]
-
-Au témoignage de Dangeau, il faut joindre celui de Bussy-Rabutin.
-Pour ce dernier, la démission du Premier Président est motivée
-par le souci d'assurer l'avenir des siens[90]. Un arrangement
-de famille: tel est aussi le sentiment du marquis de Sourches.
-Même note à l'Académie, où Nicolas de Novion avait été reçu
-en 1680[91]. Sa mort, survenue en 1693, y fut saluée dans des
-termes qui, en faisant une large part à l'hyperbole d'usage, ne
-laissent pas de place à l'équivoque. L'un des orateurs, l'abbé
-Boileau, célèbre les actes publics du défunt, la fécondité de son
-génie, la justesse de son discernement, la dignité avec laquelle
-il prononçait les oracles de la justice. Mais, s'il admire les
-talents qui le portèrent à la tête de l'un des premiers sénats du
-monde, il ne tarit pas sur la sagesse de sa retraite où il n'est
-pas éloigné de voir un signe de la protection divine[92].
-
-[Note 90: _Correspondance de Bussy-Rabutin._ Lettre du 10
-octobre 1689.]
-
-[Note 91: C'est à ses bons offices qu'eut recours la docte
-assemblée pour régler son différend avec Furetière.]
-
-[Note 92: _Recueil des harangues de messieurs les
-académiciens_, t. II, p. 459.]
-
-Ces considérations avaient frappé M. Chéruel. Aussi n'hésitait-il
-pas à regarder comme dénuées de fondement les imputations de
-Saint-Simon[93]. Que n'eût-il pas dit s'il avait eu sous la main
-les _Souvenirs_ du greffier Dongois, neveu de Boileau-Despréaux!
-
-[Note 93: L'opinion de M. Chéruel paraît avoir été partagée
-par M. de Boislisle, dans la grande édition de Saint-Simon, t. II,
-p. 51.]
-
-En vertu de ses fonctions, Dongois était préposé à la garde des
-registres du Parlement. Par suite, son attention devait être
-attirée d'une façon spéciale sur les agissements de nature à en
-compromettre la sincérité. Toute altération de ses minutes l'eût
-touché autant qu'un attentat contre sa personne. Cependant, au
-cours des notes qu'il consacre à Nicolas de Novion, on ne relève
-aucune allusion ni aucune réticence qui puisse éveiller le
-soupçon. S'explique-t-il, en revanche, sur les relations du chef
-de la Compagnie avec ces rapporteurs dont on s'est plu à signaler
-l'attitude indignée et les précautions outrageantes, voici de
-quelle manière il les juge: «Le Premier Président avoit une grande
-facilité d'esprit et une appréhension si vive que, quelque nombre
-d'affaires qu'il eût envie de communiquer, il les remettoit avec
-une netteté surprenante. Il ne demandoit que le nom des parties
-et aussitôt rapportoit le procès à merveille en apparence. Du
-moins, les rapporteurs en étoient _très contents_...» _Satisfecit_
-flatteur dont l'importance ne saurait échapper. Comment le
-concilier avec le flagrant délit au cours duquel Novion, «pris
-la main dans le sacq», aurait été démasqué et publiquement
-flétri?... Dongois déguise-t-il la vérité? Pourquoi, et dans quel
-intérêt? C'était, en même temps qu'un personnage considérable,
-un galant homme d'une probité à toute épreuve[94]. Ajoutons que
-ses _Souvenirs_, rédigés pour son petit-fils, Roger-François
-Gilbert de Voisins, qui lui succéda en 1717, avaient un caractère
-essentiellement privé[95].
-
-[Note 94: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XIV, p. 87.]
-
-[Note 95: Dongois a laissé, outre les _Souvenirs_, un
-_Journal_, d'un haut intérêt documentaire, composé pendant son
-séjour à Clermont, où il remplissait les fonctions de greffier
-près de la Chambre de justice instituée par Louis XIV. Coïncidence
-curieuse: le _Journal_ défend Novion contre certaine médisance
-de l'abbé Fléchier, de même que les _Souvenirs_ le protègent
-contre les calomnies de Saint-Simon. Rendant compte des poursuites
-dont le marquis de Pont-du-Château fut l'objet en 1665, le
-futur évêque de Nîmes, après un long exposé des crimes de ce
-gentilhomme, insinue qu'à raison de son alliance avec M. de
-Ribeyre, gendre de Novion, il fut traité par celui-ci avec une
-indulgence scandaleuse. Or Dongois, qui rapporte, avec l'autorité
-attachée à son caractère officiel, les débats de ce procès,
-démontre l'inanité des bruits recueillis par Fléchier et justifie
-pleinement la décision rendue (voir à l'appendice les _Mémoires
-de Fléchier_, p. 393):--ce qui n'empêche pas Sainte-Beuve, dans
-l'étude qui figure en tête de cet ouvrage, de faire état des dires
-de l'auteur, de les rapprocher des attaques de Saint-Simon et
-d'émettre cet avis que le président des grands jours préludait
-alors, par «une nuance légère d'iniquité», aux méfaits dont, plus
-tard, il devait se rendre coupable.]
-
-Dongois ne s'y montre pas, d'ailleurs, d'une tendresse aveugle
-à l'égard de son ancien chef. C'est ainsi qu'après l'avoir
-représenté comme «bon et compatissant», il expose «qu'il
-changeoit aisément d'amitiés et sentiments». Il termine même ses
-critiques par cette constatation peu flatteuse «qu'on ne peut pas
-disconvenir qu'il manquoit de tenue». Assurément, cette formule
-un peu nuageuse ne vise pas des négligences de toilette, mais
-certaines faiblesses d'un ordre tout à fait intime:--ce qui nous
-amène à la question «des maîtresses obscures»...
-
-Que Nicolas de Novion eût du goût pour ce qu'un ministre de
-l'empire, dans une correspondance célèbre, appelait l'_odor della
-feminita_, cela n'est pas douteux. Il est certain que, dans sa
-jeunesse, les succès ne lui firent pas défaut. L'âge glissa-t-il
-sur lui sans calmer ses ardeurs? Il y a lieu de le croire. On doit
-même admettre, d'après les dires de Dongois, qu'il négligeait de
-prendre ces précautions qui, sans atténuer la gravité de la faute,
-ont l'avantage d'en restreindre la publicité. Mais il importe,
-sur ce point comme sur beaucoup d'autres, de se tenir en garde
-contre toute exagération. Les notes rédigées, à la demande de
-Fouquet, sur le personnel du Parlement, contiennent, relativement
-à Novion, l'indication suivante: «Est souvent brouillé en son
-domestique: Mme des Brosses-Chouart a grand crédit sur lui.» Mme
-des Brosses-Chouart: une favorite, tenons-le pour acquis. Celle-ci
-fut-elle suivie d'une ou plusieurs autres? C'est fort possible...
-Défaillances fâcheuses, même en un siècle qui vit tout à la fois
-les dernières amours de Henri IV et les liaisons scandaleuses du
-Roi-Soleil. Mais, de ces habitudes de galanterie à une domination
-déshonorante, exercée par des personnes de bas étage exploitant
-les vices d'un vieillard et se livrant, de concert avec lui, à
-un trafic honteux, il y a une distance que rien ne nous permet
-de franchir.--Comment oublier d'ailleurs que, de ce vieillard,
-Guy Patin a dit: «C'est un fort honnête homme[96]», et l'abbé
-Legendre: «C'étoit un bon juge[97]»!
-
-[Note 96: Lettre du 8 décembre 1665.]
-
-[Note 97: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 30.--L'édition de
-Saint-Simon, publiée par M. de Boislisle, contient sur les mœurs
-de Nicolas de Novion la précision suivante qui ne contredit en
-rien notre opinion: «Le bruit public lui attribuait la paternité
-illégitime de cette cousine de Boileau qui épousa le frère de Jean
-de La Bruyère.» _Notice de M. Servois._]
-
-Que reste t-il, en somme, des deux versions accusatrices? On
-peut dire rien... La calomnie n'en subsistera pas moins avec les
-conséquences cruelles que lui imprime le talent de son auteur.
-Elle fera son chemin et, plus tard, sera reproduite par les
-gens de lettres qui, soucieux d'aller vite en besogne, épousent
-volontiers les opinions toutes faites. Parmi tant de noms qu'on
-pourrait citer, nous n'en désignerons qu'un: celui de Duclos,
-dont on connaît les prétentions bourrues à l'indépendance et
-l'orgueilleuse affectation de sincérité. Duclos copie servilement,
-sans du reste indiquer la source, les dires de l'ex-vidame de
-Chartres sur Nicolas de Novion. Moyennant quoi, il libelle cette
-phrase lapidaire: «On en avait fait pendre de moins coupables,
-mais ce n'était pas de ceux qui font pendre!»--C'est ainsi qu'au
-cours de ce grand dix-huitième siècle, qui revendiqua si haut les
-droits de la libre critique, un philosophe doublé d'un moraliste
-comprenait les devoirs de l'historien[98].
-
-[Note 98: Vers la même époque, Voisenon et Marmontel eurent
-aussi la bonne fortune de prendre connaissance des _Mémoires_.
-Ils y puisèrent également une foule d'indications, mais, pas
-plus que Duclos, ils ne songèrent, semble-t-il, à en contrôler
-l'exactitude.]
-
-Est-ce à dire qu'en haut lieu on ne trouvât point que, pour
-Novion, l'heure de la retraite avait sonné? Si, on le pensait. Et
-c'est là l'équivoque dont les _Mémoires_ ont si habilement tiré
-parti. Il se produisit, en effet, une intervention officielle,
-mais motivée par des raisons qui n'entachaient en rien l'honneur
-de l'intéressé...
-
-En 1689, l'ancien président des grands jours était parvenu au
-terme de sa carrière: soixante et onze ans d'âge et cinquante-deux
-ans de services. La maladie l'avait gravement éprouvé: il était
-infirme et entendait à peine. Ses facultés intellectuelles
-s'affaiblissaient également. La preuve en éclata dans une
-circonstance qui eut un retentissement considérable. Un _Te
-Deum_, en l'honneur du rétablissement de Sa Majesté, venait
-d'être célébré à la Sainte-Chapelle (6 février 1687), en présence
-du chancelier Boucherat, des représentants de la haute robe et
-de nombreuses personnes de distinction. Avant de se rendre au
-repas qu'allait lui offrir le chef de la Compagnie judiciaire,
-l'assistance se réunit à la Grand'Chambre pour y entendre les
-harangues d'usage, l'une du Premier Président, l'autre du
-chancelier. La curiosité était vive. On s'attendait, en effet, à
-un beau tournoi d'éloquence, chacun des orateurs devant briller
-par des mérites divers. Mais les suffrages étaient acquis d'avance
-au Premier Président qu'on savait doué d'un remarquable talent de
-parole[99]... Que se passa-t-il en lui? Il serait malaisé de le
-dire. Toujours est-il que, sous le coup d'une éclipse soudaine,
-son cerveau ne lui fournit aucune idée et sa mémoire aucune
-parole: il s'arrêta net au début de son discours et ne trouva pas
-un mot pour sauver la situation. «Ce fut, dit l'abbé Legendre,
-une scène désagréable pour un homme qui avoit préparé un dîner de
-plus de mille écus pour régaler le chancelier et tout ce qu'il y
-avoit de plus distingué dans la robe[100].» Le marquis de Sourches
-indique que la réputation du Premier Président était si bien
-établie que cette mésaventure ne pouvait lui causer aucun tort.
-Elle ne l'en affecta pas moins au delà de toute mesure. Il se
-regarda comme irrémédiablement amoindri, devint taciturne, tomba
-dans une affliction profonde, qui le suivit jusqu'au tombeau, et
-refusa longtemps de prendre possession de son siège[101].
-
-[Note 99: «Il se piquoit, dit Dongois, de parler aisément
-sur-le-champ et, en effet, il le faisoit avec une facilité
-extraordinaire.»]
-
-[Note 100: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 36.]
-
-[Note 101: _Souvenirs de Dongois._--Le discours qu'il ne put
-prononcer n'en fut pas moins publié. Il se terminait par cette
-phrase sonore, rapportée par Gilbert de Lisle. «Nous avons en
-lui--c'est de Louis XIV qu'il est question--un libérateur; mais
-nous n'entreprendrons pas son éloge: l'écho n'a point assez de
-voix pour rendre le bruit du tonnerre».]
-
-Des difficultés d'une autre nature lui rendaient également pénible
-l'exercice de ses fonctions. Ses rapports avec le procureur
-général de Harlay étaient extrêmement tendus, bien que celui-ci
-fût son neveu à la mode de Bretagne. Lorsque, après la mort de
-Lamoignon, la Première Présidence était devenue vacante, Harlay
-avait, nous le savons, posé sa candidature. Les compétitions
-furent, semble-t-il, fort ardentes. D'où une rivalité qui, avec le
-temps, ne fit que s'accentuer[102].
-
-[Note 102: En 1685, ils avaient aussi été en concurrence pour
-la place de chancelier.--_Journal de Dangeau_, t. I, p. 242.]
-
-L'un et l'autre avaient, au surplus, de ces railleries piquantes
-qui n'étaient pas de nature à rétablir la bonne harmonie.--«Les
-gens du roi! se plaisait à dire Novion: comme les orgues à
-l'église, ils ne servent qu'à allonger la cérémonie[103]...» Mais
-il avait affaire à forte partie. Pour un lardon lancé, il en
-recevait quatre. Le neveu, doué d'une verve intarissable, n'avait
-garde de ménager l'oncle et se montrait d'autant plus acerbe que,
-désigné pour recueillir sa succession, il lui tardait qu'elle fût
-ouverte. Passé maître en l'art de la procédure, et supérieur aux
-plus fins limiers de la chicane, il s'ingéniait à soulever des
-contestations de forme où il ne manquait jamais d'avoir le dernier
-mot. S'il s'était agi d'une de ces querelles qu'on vide au champ
-d'honneur, le vieil athlète, retrouvant sa vigueur ancienne, l'eût
-sans doute emporté. Mais que pouvait sa fougue généreuse contre
-les coups d'épingle dont on se plaisait à le harceler? L'homme,
-que Mazarin avait su berner de si adroite manière, était, en dépit
-de ses facultés brillantes, pourvu d'une certaine dose de naïveté.
-Ajoutons que le sang-froid n'était pas sa qualité dominante.
-Aussi donnait-il «dans tous les panneaux que le procureur général
-lui tendoit». Dongois, qui nous donne ces détails, servait
-d'intermédiaire et s'efforçait de mettre le holà. Ce manège, qui
-durait depuis douze ans, n'en devait pas moins aboutir à un éclat
-public, sinon à un scandale.
-
-[Note 103: _Messagiana_, t. II, p. 210.]
-
-Supposer que cet antagonisme, si nuisible à l'administration de
-la justice, prit fin après la déconvenue oratoire du Premier
-Président, ce serait faire injure à l'espèce humaine. On peut
-affirmer que les partisans de Harlay profitèrent de l'occasion
-pour remontrer au roi les inconvénients de cet éternel conflit,
-le grand âge de Nicolas de Novion, le délabrement de sa santé, la
-diminution de son prestige, l'opportunité de son remplacement
-par un magistrat plus jeune et mieux en main. Ils agirent avec
-d'autant plus d'ardeur qu'ils se sentaient soutenus par le parti
-des ducs, heureux de satisfaire sa vengeance. C'était, d'autre
-part, le moment où Harlay, n'ayant pas eu encore à prendre
-parti sur le bonnet, jouissait de la faveur qui s'attache aux
-héritiers du trône, dont chaque mécontent escompte le libéralisme
-réparateur. Cette coalition d'intérêts et de rancunes manœuvra
-si habilement que Louis XIV, convaincu, chargea le marquis de
-Seignelay de faire comprendre au Premier Président que l'heure
-de la retraite avait sonné pour lui; Seignelay devait, en même
-temps, énumérer les faveurs qui, à titre de récompense, seraient
-attribuées au démissionnaire. Celui-ci, dont cette démarche
-comblait les désirs secrets, ne se le fit pas dire deux fois. Il
-se hâta d'en tirer profit en se faisant gratifier «d'une rançon
-de prince», manda chez lui son notaire et signa, en présence des
-témoins requis, le contrat qui le déchargeait d'un fardeau devenu
-trop lourd pour ses épaules.
-
-Telle est, semble-t-il, la vérité: il importait qu'elle fût
-dite[104].
-
-[Note 104: Ajoutons, pour ne rien laisser dans l'ombre, qu'en
-1702 il parut sous ce titre: _Mémoire pour servir à l'histoire
-du marquis de Fresne_, un libelle qui mettait en cause la
-tribu entière des Novion et dirigeait spécialement contre son
-chef--Nicolas V--les imputations les plus odieuses. Ce libelle,
-qui a inspiré à M. E.-D. Forgues un article publié en 1867 dans
-la _Revue des Deux Mondes_, était l'œuvre d'un criminel condamné
-pour meurtre, tentative d'empoisonnement et trafic de sa femme
-qu'il essaya de vendre à des pirates. (Voir les _Mémoires du comte
-de Rochefort_, édition de 1692, p. 237). Saint-Simon, qui n'a pu
-ignorer l'existence de ce pamphlet, n'y fait aucune allusion:
-c'est dire le cas qu'il mérite.]
-
-
-
-
-VI
-
- Le Premier Président de Harlay.--Son portrait.--Ses ancêtres.--Son
- attitude vis-à-vis des ducs.--Les procès de Saint-Simon et du maréchal
- de Luxembourg.--L'échec de la candidature de Harlay a la charge de
- chancelier.--Ses causes.--Mort de Harlay (1707).--Le duc du Maine
- se prononce contre les ducs dans la querelle du bonnet.--Vaines
- tentatives de Saint-Simon.--Découragement des ducs.--Fin de la
- première période de la querelle du bonnet.
-
-
-C'est en septembre 1689 que se produisait la retraite de Novion.
-Messieurs de la pairie l'accueillirent avec allégresse, tout en
-ne se défendant pas de quelque inquiétude. C'était sans doute une
-admirable chose que d'en finir avec le passé; mais qu'allait être
-l'avenir? Tous les regards se tournèrent vers celui que chacun
-désignait pour la fonction la plus élevée du Parlement, où il
-fut d'ailleurs porté tout aussitôt: le procureur général Achille
-III de Harlay, seigneur de Grosbois et de Beaumont-en-Gâtinais,
-celui-là même dont nous venons de voir passer la silhouette.
-
-Au physique, tout le contraire de Novion, dont il ne rappelait en
-rien le grand air et l'imposante majesté: un robin dépourvu de
-prestance, au geste effacé, orné d'une barbiche broussailleuse,
-semblable à celle d'un bouc, médiocrement vêtu, peu soigné de sa
-personne et ayant moins l'apparence d'un haut magistrat que celle
-d'un régent de collège. Mais quand l'attention se portait sur
-la figure, on éprouvait une sorte de saisissement, tant il s'en
-dégageait d'intelligence et de vie. Et l'impression première se
-modifiait et l'on s'expliquait le choix de Louis XIV.
-
-Saint-Simon nous a laissé du personnage jusqu'à trois portraits,
-d'un relief saisissant, qu'il est facile de fondre en un seul,
-car, à quelques détails près, ils ne diffèrent pas sensiblement.
-«Pour l'extérieur, dit-il, un petit homme vigoureux et maigre,
-un visage en losange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux,
-parlants, perçants, qui ne regardoient qu'à la dérobée, mais
-qui, fixés sur un client ou sur un magistrat, étoient pour le
-faire rentrer en terre; un habit peu ample, un rabat presque
-d'ecclésiastique, et des manchettes plates comme eux, une perruque
-fort brune et fort mêlée de blanc, touffue mais courte, avec une
-grande calotte par-dessus. Il se tenoit et marchoit un peu courbé,
-avec un faux air plus humble que modeste, et rasoit toujours
-les murailles, pour se faire faire place avec plus de bruit,
-et n'avançoit qu'à force de révérences respectueuses et comme
-honteuses, à droite et à gauche, à Versailles[105].»
-
-[Note 105: _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 136.]
-
-Les yeux constituaient la marque caractéristique de cette
-physionomie. Saint-Simon, qui était lui-même pourvu «d'un œil de
-vrille», ne tarit pas d'exclamations à ce sujet. Il le fait en
-termes qui ne permettent guère de concevoir que ce fussent des
-yeux sournois, «ne regardant qu'à la dérobée». Il spécifie, en
-effet, que «c'étoient des yeux de vautour qui sembloient dévorer
-les objets et percer les murailles». Or des yeux, même de vautour,
-ne sauraient accomplir de pareils prodiges, sans regarder en face!
-
-«Les sentences, poursuivent les _Mémoires_, et les maximes étoient
-son langage ordinaire, même dans les propos communs. Toujours
-laconique, jamais à son aise, ni personne avec lui; beaucoup
-d'esprit naturel et fort étendu; beaucoup de pénétration, une
-grande connoissance du monde, surtout des gens avec qui il avoit
-affaire; beaucoup de belles-lettres, profond dans la science
-du droit et, ce qui malheureusement est devenu si rare, du
-droit public; une grande lecture et une grande mémoire et, avec
-une lenteur dont il s'étoit fait une étude, une justesse, une
-promptitude, une vivacité de réparties surprenante et toujours
-présente. Supérieur aux plus fins procureurs dans la science du
-Palais, et un talent incomparable de gouvernement par lequel il
-s'étoit tellement rendu le maître du Parlement qu'il n'y avoit
-aucun de ce corps qui ne fût devant lui un écolier et que la
-Grand'Chambre et les Enquêtes assemblées n'étoient que des
-petits garçons en sa présence, qu'il dominoit et qu'il tournoit
-où et comme il le vouloit, souvent sans qu'ils s'en aperçussent,
-sans oser branler devant lui, sans toutefois avoir jamais donné
-accès à aucune liberté ni familiarité avec lui à personne, sans
-exception; magnifique par vanité aux occasions, ordinairement
-frugal par le même orgueil, et modeste de même dans ses meubles et
-dans son équipage, pour s'approcher des mœurs des anciens grands
-magistrats...»
-
-Voilà ce qu'on peut appeler le côté des mérites... Il faut
-reconnaître que, bien qu'entremêlés de coups de griffe, les
-compliments abondent: procédé habituel à Saint-Simon quand il
-veut accabler son homme,--la scélératesse exigeant, pour être
-poussée à l'excès, une forte dose de facultés brillantes... Voici,
-maintenant, le revers de la médaille: «C'est un dommage extrême
-que tant de qualités et de talents naturels et acquis se soient
-trouvés destitués de toute vertu et n'aient été consacrés qu'au
-mal, à l'ambition, à l'avarice, au crime. Superbe, venimeux,
-malin, scélérat par nature, humble, bas, rampant devant ses
-besoins, faux et hypocrite en toutes ses actions, même les
-plus ordinaires et les plus communes, juste avec exactitude
-entre Pierre et Jacques pour sa réputation, l'iniquité la plus
-consommée, la plus artificieuse, la plus suivie, suivant son
-intérêt, sa passion et le vent surtout de la Cour et de la
-fortune[106].»
-
-[Note 106: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 166.]
-
-Cette accumulation d'outrages paraîtra peut-être excessive. Ce
-n'est là cependant qu'un simple spécimen: nous en verrons bien
-d'autres!... En attendant qu'il nous soit permis de remettre
-les choses au point, ce qu'il importe de retenir, c'est la
-grande situation occupée par Harlay au sein du Parlement. Cette
-situation, il la devait, en partie, au prestige de ses ancêtres,
-au premier rang desquels figurait Achille Ier, celui-là même dont
-L'Estoille a dit «qu'il étoit le vrai atlas de sa compagnie,
-le Piso de nostre aage, descrit par Tacite au sixième livre
-des _Annales_, qui n'inclinoit jamais à opinion qui sentist
-son homme lasche[107]». C'est de lui qu'Achille III tenait ces
-«yeux de vautour» qui faisaient rentrer les méchants en terre et
-transperçaient le roc. La chronique rapporte,--et cet exemple
-d'atavisme ne manque pas d'intérêt,--qu'un jour Achille Ier se
-trouvant à Estains, où il possédait une maison, le village fut
-envahi par une troupe de lansquenets à la solde de l'Espagne. Déjà
-les logis étaient marqués, les vivres mis en réquisition, les
-tonneaux tirés de la cave, quand le Premier Président apparut sur
-le seuil de sa porte, n'ayant d'autres armes que son bonnet, sa
-robe écarlate et son regard... Mais ce regard, dans son éloquence
-muette, disait tant de choses que, saisie d'une épouvante subite,
-la bande entière, sans en demander plus long, rechargea ses
-bagages, se remit en selle et détala à toute bride.
-
-[Note 107: _Mémoires de de L'Estoille_, édit. Petitot, 49, p.
-61.]
-
-On ne s'imagine pas quels souvenirs avaient laissés au Palais, où
-le culte des traditions était resté vivace, les hauts faits de ce
-personnage, son patriotisme ardent, ses vibrantes objurgations aux
-Guises, sa résistance héroïque aux factieux. La légende s'était
-peu à peu mêlée à l'histoire et le petit-fils en recueillait comme
-une sorte d'auréole à laquelle ne nuisaient pas non plus ses
-relations étroites avec les maréchaux de Luxembourg, de Noailles
-et de Villeroy, et ses alliances avec les maisons les plus
-puissantes de la robe[108].
-
-[Note 108: Sa mère était une Bellièvre, sa bisaïeule une de
-Thou. Enfin, il avait épousé, au mois de septembre 1667, Mlle
-de Boissy, fille de Guillaume de Lamoignon. _Mémoires d'Olivier
-d'Ormesson_, t. II, p. 520.]
-
-Mais c'est surtout à lui-même qu'il devait sa grande autorité.
-Investi, dès 1667, de la charge de procureur général que, en
-1661, son père avait acquise de Fouquet, au prix de 2400000
-livres[109], il avait, pendant vingt-deux ans, exercé cette
-fonction avec une maîtrise incomparable. La jurisprudence, en
-matière civile autant qu'en matière religieuse, n'avait pas de
-secrets pour lui. Mais c'est principalement dans les questions
-de droit public, si fréquemment agitées alors, que se révélait sa
-vaste érudition. Il possédait, sur ce sujet unique, plus de deux
-mille manuscrits provenant des recueils constitués par les anciens
-Premiers Présidents: c'étaient «les trésors de la tradition
-parlementaire»... Aussi n'est-ce pas à lui qu'on eût pu faire
-accroire que les pairs du temps de Louis XIV descendaient des
-grands vassaux et qu'ils étaient «les successeurs nés des rois»!
-
-[Note 109: _Note au journal de Dangeau_, t. II, p. 473.
-Achille II, père d'Achille III et petit-fils d'Achille Ier, avait
-été conseiller au Parlement, maître des requêtes et conseiller
-d'État, avant de devenir procureur général.]
-
-Quoi que Saint-Simon en puisse dire, cet extraordinaire petit
-homme possédait,--nous le verrons bientôt,--quelques qualités. Par
-contre, il était affligé de deux défauts. Premièrement, il était
-d'un caractère peu maniable; certains disaient même hargneux.
-Deuxièmement, il avait trop d'esprit,--un esprit amer, piquant,
-emportant la pièce. Un de ses biographes proclame que ses morsures
-atteignaient seulement ceux qui les méritaient[110]. L'abbé
-Legendre s'en explique différemment: «Tout en lui, dit-il, sentoit
-son grand magistrat, hors peut-être un peu trop d'humeur...
-Quoiqu'il eût toujours le sourcil froncé, c'était un homme à
-sarcasmes qui ne pouvoit retenir un bon mot, y allât-il de se
-brouiller avec son meilleur ami[111].»
-
-[Note 110: _Causes célèbres et intéressantes_, Paris, 1752, t.
-IX, p. 676.]
-
-[Note 111: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 31.]
-
-On eût pu, de ces facéties, composer plusieurs volumes. On se
-borna à en composer un, qui parut sous le titre de _Harlæana_...
-J'imagine bien qu'il doit en être de quelques-unes comme des
-réponses historiques qui, pour la plupart, sont fabriquées après
-coup. Mais, même en en supprimant la moitié, la collection
-resterait encore assez riche. Ce virtuose de l'épigramme
-possédait, en outre, un art merveilleux pour décourager les
-solliciteurs. Ne pouvant refuser audience au supérieur des
-Jésuites et au prieur des Oratoriens, entre lesquels un litige
-était pendant, il les convoqua ensemble dans son cabinet. Il plaça
-l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, les invita à s'expliquer
-à tour de rôle et les écouta avec une patience qui, d'ordinaire,
-n'était pas son fait. Et lorsque, suspendus à ses lèvres, ils
-attendaient l'oracle qu'ils supposaient devoir servir d'opinion
-à la Cour, Harlay se leva, prononça quelques paroles sur la
-sanctification des âmes par la vie monastique et l'éternelle
-béatitude qui en est la récompense, puis, s'inclinant devant
-chacun des religieux:--Mon Père, dit-il au Jésuite, c'est avec
-vous que je voudrais vivre...--Et avec vous, mon Père, dit-il
-à l'Oratorien, que je voudrais mourir... Ils n'en tirèrent pas
-davantage[112].
-
-[Note 112: Sa causticité, qui n'était pas toujours aussi
-bénigne, n'épargnait personne. La liste serait longue des gens
-de qualité que, toujours avec force saluts, il exaspéra de ses
-boutades. Irritée de n'en rien obtenir, certaine grande dame le
-traite de _Barbe de chat_. Une seconde, la duchesse de La Ferté,
-le qualifie de _vieux singe_. Il accompagnait les mécontents
-jusqu'à leur carrosse, sous prétexte de ne rien perdre des
-assiduités dont on le gratifiait et souvent, au moment de prendre
-congé, trouvait le moyen de lancer un nouveau lardon.]
-
-Était-ce la paix, était-ce la guerre qu'apportait, dans les plis
-de sa robe écarlate, cet étrange personnage? Ce qu'on savait de
-son tempérament n'était pas de nature à rassurer. Les ducs, au
-surplus, avaient déjà contre lui un grief sérieux: la part qu'il
-avait prise à l'élévation des enfants de Mme de Montespan. Mais
-de ce grief même pouvait naître un avantage. En récompense des
-services rendus dans cette conjoncture délicate, Harlay avait reçu
-la promesse du poste de chancelier «que le cadavre du bonhomme
-Boucherat» ne pouvait occuper longtemps. Or le désir qu'il
-éprouvait d'obtenir les sceaux devait, pensait-on, donner barres
-sur lui. Comment admettre, en effet, qu'il s'exposât à s'aliéner
-un parti puissant dont l'animosité pouvait constituer un obstacle
-sérieux au succès de sa candidature?
-
-Ce n'était donc pas sans impatience qu'on attendait une
-prestation de serment fournissant aux pairs l'occasion de se
-rendre au Palais. Quelle serait l'attitude du Premier Président?
-Se découvrirait-il? Ne se découvrirait-il pas? Chercherait-il
-quelque expédient qui lui permît de réserver l'avenir?--Le jour
-décisif arrivé, l'émotion dut être intense au camp des ducs...
-Leur incertitude fut, d'ailleurs, de courte durée. Suivant son
-habitude, Harlay distribua force révérences; mais lorsqu'il
-s'adressa à la pairie, il tint son mortier fixé sur sa tête à la
-façon d'un homme qui n'en démordrait pas.--C'était la guerre.
-
-On espérait que, intransigeant sur cette question de principe,
-il se relâcherait sur les points secondaires. Mais ici encore
-il en fallut rabattre. Tel avait été Novion, tel était Harlay.
-Rien de changé, ni sur le bonnet, ni sur la garde des bancs,
-ni sur le surbourrage, ni sur l'installation des paravents en
-forme de guérites. Les ducs continuèrent, sous la surveillance
-d'un conseiller, à se meurtrir sur le bois dur, tandis que les
-présidents, haut perchés sur leurs banquettes, dont le cuir se
-tendait sur l'abondance du capiton, et préservés des vents coulis
-sous «leurs mécaniques», insultaient à la disgrâce de la pairie.
-
-Si encore Harlay s'en était tenu aux entreprises anciennes! Mais
-voilà qu'à son tour il se lançait dans la voie des usurpations.
-On n'a pas oublié la gymnastique à laquelle se livraient les ducs
-pour sortir de séance, par suite de la fermeture de la porte du
-Barreau. Or, qui fit condamner cette porte, dont la suppression
-les mit dans la pénible nécessité de grimper à l'échelle donnant
-accès dans la lanterne de la cheminée? C'est Harlay... Qui
-accorda une distinction nouvelle aux princes du sang en leur
-attribuant licence de quitter leur siège par le petit degré du
-roi,--ce qui leur permettait de suivre un autre chemin que les
-pairs? Harlay, encore Harlay... Qui infligea à ces derniers
-cette suprême humiliation de voir, à chaque fin d'audience, un
-huissier escalader les hauts gradins pour frayer passage au
-Premier Président, alors qu'eux-mêmes ne recevaient même pas les
-bons offices d'un laquais? Harlay, toujours Harlay... Misères
-sans doute que tout cela, misères qu'on éprouvait quelque honte à
-décrire, mais qu'il était impossible de ne pas souligner, parce
-qu'elles dénotaient bien «l'esprit orgueilleux et tracassier de la
-robe[113]»!
-
-[Note 113: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 429.]
-
-Et puis, aux griefs d'ordre général s'ajoutaient les griefs
-particuliers. Ceux-ci s'accumulaient peu à peu, au point de former
-bientôt une masse formidable. Saint-Simon, pour son compte, eut à
-soutenir, contre Mme de Lussan, une instance qui mettait en jeu
-des intérêts considérables. Rien de plus simple, dit-il, que son
-affaire; mais Harlay veillait. Il intervint, sous prétexte de
-réglementation, fit la leçon aux conseillers, «qu'il menoit à la
-baguette», et, comme il vouloit que Saint-Simon perdît son procès,
-le procès plaidé par Saint-Simon fut effectivement perdu par
-lui[114].
-
-[Note 114: _Ibid._, t. V, p. 248.]
-
-En même temps s'en poursuivait un autre qui eut le don de
-révolutionner un groupe de ducs dont La Rochefoucauld se
-constitua le chef: celui du maréchal de Luxembourg, le héros de
-Steinkerque et de Fleurus, lequel réclamait un droit de préséance
-sur certains de ses collègues de la pairie. Les prétentions du
-maréchal paraissaient peu fondées. Il n'en gagna pas moins.
-Pourquoi? Parce qu'il était le parent de Harlay.
-
-Maudit Harlay! Alors se déchaîna contre lui une tempête de rage:
-c'était à qui découvrirait le moyen de lui nuire. Il ne pouvait
-plus s'agir, comme pour Novion, de genoux brisés entre deux
-fauteuils ou de scènes de pugilat autour du balustre royal: les
-molestations de ce genre ne sont plaisantes qu'une fois. Ce que
-l'on s'ingéniait à trouver, c'était un affront qui l'atteignît
-tout à la fois dans sa personne et dans sa fortune... L'occasion
-se fit longtemps attendre. Elle finit par se produire,--au moment
-où, par suite du décès de Boucherat, devint vacante la charge de
-chancelier. Cette charge, la première du royaume, avait été à deux
-reprises différentes, promise au Premier Président par Sa Majesté
-elle-même. Quelle vengeance raffinée que de déterminer l'échec
-d'une candidature qui, reposant sur des bases aussi solides,
-devait être considérée comme inexpugnable!--C'est à quoi, de
-longue date, avaient tendu les efforts des conjurés.
-
-Comment y parvinrent-ils et quelle fut leur tactique?--A en
-croire Saint-Simon, le duc de La Rochefoucauld se serait fait
-une application continuelle de desservir Harlay en se prévalant
-du procès du maréchal de Luxembourg. Explication inadmissible:
-cette affaire, qui passionna les ducs, avait laissé tout le
-monde, Louis XIV en particulier, fort indifférent[115]. C'est
-dans un motif plus sérieux,--la question religieuse,--qu'il faut,
-semble-t-il, chercher le secret de l'élimination du Premier
-Président.
-
-[Note 115: Dangeau rapporte que, le 27 mars 1696, à la
-veille du procès, le roi fit venir les officiers du Parlement
-qui devaient connaître de l'affaire et leur déclara qu'il leur
-laissait le soin de la juger «selon les lois».]
-
-On sait que les chefs de la Compagnie judiciaire jouissaient du
-privilège de traiter directement avec Sa Majesté les affaires
-touchant la cour de Rome. On connaît, d'autre part, la politique
-constante du Parlement: soumission sans réserves, au point de
-vue spirituel, aux décisions des conciles, «aussi haut placés
-au-dessus des papes que les papes au-dessus des évêques»;
-indépendance absolue, au contraire, en tout ce qui avait trait
-au temporel, et spécialement à ce qu'on appelait les franchises
-nationales,--indépendance d'autant plus irréductible qu'elle
-prenait son point d'appui sur le droit divin des rois. Poussée
-à ses limites extrêmes, cette doctrine pouvait mener jusqu'au
-schisme, ce qui avait failli advenir, au siècle précédent, par
-le fait d'Achille Ier de Harlay. Son rôle, à l'encontre du parti
-ultramontain, ne se borna pas, en effet, à faire condamner les
-théories du père Mariana et le livre de Bellarmin sur le _pouvoir
-des papes_. Il forma, dans la période qui précéda l'abjuration
-d'Henri IV, le projet de secouer le joug de Rome en instituant un
-patriarche français: une révolution qui eût fait de Paris «une
-nouvelle Genève» et bouleversé le monde catholique[116]... Achille
-III eût sûrement reculé devant une mesure aussi radicale; mais
-il n'en partageait pas moins les convictions de ses ancêtres,
-et souvent ses scrupules de gallican imposaient silence à son
-ambition. Certaine conversation qu'il eut avec Louis XIV est
-restée célèbre. Comme il soumettait à l'examen du roi un bref qui
-lui semblait attentatoire aux libertés de l'église nationale,
-Sa Majesté insinua qu'on ne pouvait avoir trop d'égards pour la
-personne du Saint-Père:
-
-[Note 116: Ce projet fut sérieusement discuté. Il recueillit
-l'adhésion de deux princes de l'Église, l'archevêque de Bourges et
-le cardinal de Lenoncourt. _Histoire du Parlement_, par Voltaire,
-chap. XXXIV.]
-
---Oui, Sire, répliqua Harlay. Il faut lui baiser les pieds et lui
-lier les mains[117].
-
-[Note 117: Il s'agissait du bref par lequel Clément IX avait
-condamné _in globo_ la consultation du _cas de conscience_ en
-faveur des jansénistes.]
-
-Cette façon d'apprécier les rapports de la cour de France avec le
-Vatican n'avait pas déplu, pendant la première moitié du règne.
-Elle parut choquante et «fut tournée à poison» lorsque, dominé par
-son entourage acquis lui-même à la politique de la Compagnie de
-Jésus, Louis XIV modifia sa manière de voir. Dévot, nul doute que
-Harlay ne le fût; mais, pour rigide qu'elle pût être, sa dévotion
-était celle de presque toute la robe, c'est-à-dire qu'elle
-frisait le jansénisme. N'avait-il pas été l'élève, n'était-il
-pas resté l'ami du vertueux Hamon, celui-là même que Sainte-Beuve
-range parmi _les grands spirituels_ du dix-septième siècle, et
-dont la tendre piété édifia si longtemps la petite phalange
-de Port-Royal[118]? N'entretenait-il pas encore des relations
-secrètes avec certains solitaires? Ne comptait-il pas enfin, dans
-sa parenté la plus proche, l'ancien archevêque de Paris, lequel,
-en grande faveur au moment de la déclaration de 1682, était devenu
-la bête noire de Mme de Maintenon[119]! Or, de jansénisme, on ne
-voulait plus, à la Cour, entendre parler. C'était la pire des
-tares, c'était «le crime le plus irrémissible et certainement
-exclusif de tout[120]». Mieux valait passer pour un franc libertin
-que d'être soupçonné de bienveillance à son égard. Louis XIV
-n'hésitait pas entre les deux états d'esprit. Le duc d'Orléans,
-avant son départ pour l'Espagne, étant allé prendre congé de lui,
-indiqua que, parmi les gentilshommes attachés à sa suite, se
-trouvait M. de Fontpertuis:
-
-[Note 118: _Port-Royal_, par Sainte-Beuve, t. IV, p. 289.]
-
-[Note 119: _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 277.]
-
-[Note 120: _Ibid._, t. VIII, p. VI.]
-
-«--Comment! mon neveu, reprit le roi avec émotion, le fils de
-cette folle qui a couru M. Arnauld partout! Un janséniste! je ne
-veux point de cela avec vous.
-
---Ma foi, Sire, lui répondit M. d'Orléans, je ne sais point ce
-qu'a fait la mère; mais, pour le fils, être janséniste!... Il ne
-croit pas en Dieu.
-
---Est-il possible, reprit le roi, et m'en assurez-vous? Si cela
-est, il n'y a point de mal; vous pouvez le mener[121].»
-
-[Note 121: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 135. Voir
-également (t. III, p. 414) le récit relatif à la visite du
-chirurgien Maréchal à Port-Royal-des-Champs.]
-
-C'étaient, chaque jour, des manifestations de même nature, se
-traduisant par des actes non moins caractéristiques[122]... Quel
-merveilleux moyen, pour perdre le serviteur dans l'esprit du
-maître, que cet antagonisme en matière religieuse! Quel puissant
-appui les ducs n'allaient-ils pas trouver auprès du cénacle dans
-l'intimité duquel se réfugiaient les scrupules séniles du roi!
-Celui-ci n'avait plus cette volonté tenace devant laquelle tout
-cédait. Certaines personnes, affectionnées d'une façon plus
-spéciale, le dirigeaient sans peine, à condition de ne le point
-heurter de face et d'attendre qu'un travail patient et assidu
-eût porté ses fruits. Les voies furent ainsi préparées et, quand
-sonna l'heure décisive, la meute entière donna à pleine voix. M.
-de La Rochefoucauld, qui avait eu, de tout temps, l'oreille de Sa
-Majesté, intervint au dernier moment et porta de si furieux coups
-«d'estramaçon» qu'il obtint gain de cause. C'est Pontchartrain
-qui fut choisi: Harlay, courbé sous l'affront, put se convaincre
-de la fragilité des ambitions humaines, même lorsqu'elles reposent
-sur la parole du plus grand des rois. On ne lui épargna, du reste,
-aucune avanie. Saint-Simon clôture, en effet, le bulletin de la
-journée par cette note suggestive: «Aucun de nous ne se cacha de
-lui nuire en tout ce qu'il put, et tous se piquèrent de faire
-éclater leur joie lorsqu'ils le virent frustré de cette grande
-place. Le dépit qu'il en conçut fut extrême et si public qu'il
-en devint encore plus absolument intraitable et qu'il s'écrioit
-souvent, avec une amertume qu'il ne pouvoit contenir, qu'on le
-laisseroit mourir dans la poussière du Palais[123].»--Ailleurs,
-les _Mémoires_ diront plus franchement «qu'il en creva de
-rage[124]».
-
-[Note 122: L'une des plus remarquables avait été la
-substitution, pour les représentations de Saint-Cyr, de la
-tragédie de _Jephté_, de l'abbé Boyer, un poète de cinquième
-ordre, à l'_Athalie_, de Racine, frappé d'ostracisme, parce que
-réputé janséniste. Voir, à ce sujet, un article de M. Gazier, dans
-_la Revue hebdomadaire_ du 18 janvier 1908.]
-
-[Note 123: _Mémoires de Saint-Simon_, t. II, p. 219.]
-
-[Note 124: _Ibid._, t. X, p. 224.]
-
-La vérité est que, vers cette époque, peut-être à la suite
-des assauts dont il venait d'être l'objet, il fut atteint
-d'une attaque d'apoplexie pour laquelle on le saigna quatre
-fois,--accident qui inspira l'épigramme suivante, plus acerbe que
-spirituelle:
-
- Ne le saignez pas tant: l'émétique est meilleur.
- Purgez, purgez, purgez! le mal est dans l'humeur[125].
-
-[Note 125: _Correspondance de Mme de Sévigné._ Lettre du 9
-juillet 1695.]
-
-Les ducs étaient-ils pour quelque chose dans cette malicieuse
-publication? Rien ne permet de le dire; mais on peut affirmer
-qu'ils en firent des gorges chaudes.
-
-C'est au lendemain de cet effort que se termina la première
-période de l'affaire du bonnet. Chacun, en effet, se rendait
-compte qu'il n'y avait rien à faire: d'autant mieux qu'il venait
-de se produire un événement qui éloignait de plus en plus la
-réalisation de toute espérance. Par sa déclaration du 5 mai 1694,
-portant reconnaissance des légitimés, Louis XIV avait décidé que
-ceux-ci, le duc du Maine et le comte de Toulouse, occuperaient
-au Parlement «un rang intermédiaire» entre les ducs et les
-princes du sang, avec cette précision qu'en prenant leur avis
-le Premier Président ne ferait qu'une demi-révérence, mais se
-découvrirait[126]. Cette attribution du droit au salut, destiné
-à établir la supériorité des bâtards sur les ducs, condamnait
-implicitement les prétentions de ces derniers. C'est ainsi, du
-reste, qu'en jugea M. du Maine. Dès qu'il fut en âge de prendre
-parti dans la querelle, il se prononça nettement contre les ducs,
-afin d'empêcher que, traités comme lui, ils ne parussent ses
-égaux... C'était, tant que la situation des jeunes princes ne
-serait pas modifiée, un obstacle insurmontable: les pairs se le
-tinrent pour dit.
-
-[Note 126: On avait pensé à mettre les légitimés au même rang
-que les princes du sang, mais Harlay «fit entendre à M. du Maine
-qu'il ne feroit jamais rien de solide qu'en mettant les princes
-du sang hors d'intérêt et en leur en donnant un de soutenir
-ce qui seroit fait en sa faveur; que, pour cela, il falloit
-toujours laisser une différence entière entre les distinctions
-que le Parlement faisoit aux princes du sang et celles qu'on
-lui accorderoit au-dessus des pairs, et de former ainsi un rang
-intermédiaire». _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 165.]
-
-Il se produisit bien encore quelques tentatives de rébellion; mais
-elles ne parvinrent pas à triompher du découragement général. Deux
-d'entre elles émanaient de Saint-Simon qui, au lendemain du jour
-où il eut prêté serment, jugea opportun de se précipiter dans la
-lice... Oh! la robe n'aurait pas facilement raison de lui! Il le
-fit bien voir.
-
-Sa première manifestation visa les fameuses guérites. Les
-présidents n'ayant pas eu l'audace de s'en servir en présence du
-duc de Berry et du duc d'Orléans, il n'admit pas qu'à son égard
-il pût en être d'autre sorte. C'est pourquoi il alla s'asseoir à
-la place réservée aux pairs ecclésiastiques, juste derrière les
-«mécaniques», et, prenant prétexte de ce qu'elles lui cachaient
-la vue, envoya un émissaire pour les faire baisser. Aussitôt les
-ficelles furent mises en mouvement, les anneaux glissèrent sur les
-tringles, les guérites s'évanouirent et le jeune néophyte apparut
-aux regards de tous dans l'auréole de sa dignité nouvelle!
-
-Son second exploit ne fut pas moins glorieux. De nombreuses
-réceptions s'étant produites, peu après la sienne, il constata,
-à l'une d'elles, que, pour trois bancs de pairs, il y avait
-quatre conseillers-gardiens, c'est-à-dire un de trop. Il fit
-remarquer «la nouveauté» à ses voisins, qui n'avaient rien aperçu,
-puis, d'un geste impérieux, la signala au Premier Président. Le
-moment était solennel. «L'œil de vrille», dont la nature l'avait
-pourvu, se mesura avec «l'œil de vautour» de Harlay. Ce fut l'œil
-de vautour qui capitula. Sur un signe rapide, le conseiller
-usurpateur abandonna le banc où il n'avait que faire et, la mine
-piteuse, regagna sa place. «Depuis, s'écrie triomphalement le
-vengeur des ducs, ils n'ont plus hasardé celle-ci[127]»!
-
-[Note 127: _Mémoires_, t. X, p. 431.--Saint-Simon reporte
-cet incident à la date de 1700. Il oublie qu'il ne fut reçu au
-Parlement qu'en 1702.]
-
-Poudre perdue! Ces brillantes escarmouches n'eurent pas la
-bonne fortune de secouer la torpeur des pairs. L'indiscipline,
-d'ailleurs, régnait parmi eux et chacun tirait de son côté. MM.
-d'Elbeuf et de Ventadour ne voulaient entendre parler de rien.
-Le maréchal de Luxembourg, ravi de la tournure de son procès, ne
-cessait de faire l'éloge du Premier Président. Brissac, obscur
-et ruiné, ne quittait plus la mauvaise compagnie. Bouillon,
-assagi par l'histoire du faux cartulaire de Brioude, n'était pas
-d'humeur à se lancer dans de nouvelles entreprises. La Force, las
-des exils, prison, enlèvement de ses enfants et mortifications
-diverses qu'on lui avait fait subir pour le ramener à la foi
-catholique, se terrait dans ses domaines du Périgord. Lesdiguières
-sortait à peine de pages. Rohan avait toujours, quand sa présence
-était utile, quelque étang à pêcher. Tresmes et La Rochefoucauld
-aimaient mieux perdre leur temps en querelles futiles que de le
-consacrer à la grande affaire du bonnet[128]...
-
-[Note 128: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 49.]
-
-Ainsi s'acheva cette première période qui, malgré l'agitation
-profonde à laquelle elle donna lieu, ne peut offrir qu'une faible
-idée de la seconde, si riche en développements pittoresques, en
-fantaisies inattendues et en complications théâtrales. C'est qu'il
-lui manqua cet acteur incomparable, animé du feu sacré et brûlant
-les planches, que fut Saint-Simon. Son apparition, en effet, ne se
-produisit qu'à la dernière heure, alors que les troupes, en tête
-desquelles il aspirait à mener le bon combat, étaient en pleine
-débandade. Son rôle, dans cette première phase, fut donc le rôle
-d'un chroniqueur, non celui d'un témoin. Constatation bien faite
-pour surprendre... En l'entendant exposer, avec cette intensité de
-vie, les scènes que nous venons de passer en revue, on a peine à
-croire qu'il ne les ait pas vécues lui-même. Telle est cependant
-la vérité, au moins pour tout ce qui touche Novion. Lorsque
-celui-ci quitta le Palais, Saint-Simon avait à peine quatorze ans
-et ne le connaissait même pas de vue.
-
-Seul, d'ailleurs, pendant que chacun déposait les armes, le
-nouveau venu persistait à rester sur la brèche. Convaincu que
-la plume est souvent aussi meurtrière que l'épée, et que les
-plus rudes coups ne sont pas toujours ceux qu'on porte à visage
-découvert, il travaillait pour l'avenir dont il espérait une
-revanche. Retiré dans cet arrière-cabinet, que ses familiers
-appelaient _sa boutique_, où se trouvaient réunis déjà
-d'innombrables matériaux, il préparait, en vue du journal auquel
-il consacra sa vieillesse, un récit de la querelle du bonnet,
-arrangé à sa façon, et gravait à l'eau-forte, sans grand souci
-d'ailleurs de l'exactitude, le portrait de ses adversaires... On
-se souvient: «Ces hommes si corrompus et de genres de corruptions
-si divers,... quoique tous corrompus au dernier excès»!--Nous
-savons que chacun d'eux aura son compte!--Après avoir accommodé
-Novion de la manière qu'on a pu voir, il composait, «à huis-clos
-et le verrou tiré», le dossier de Harlay, y classait avec méthode
-une liasse énorme de fiches griffonnées au cours des luttes dont
-nous venons de recueillir l'écho, et dressait contre lui le plus
-âpre des réquisitoires.
-
-
-
-
-VII
-
- Appréciation de Saint-Simon sur Harlay, démentie par les documents de
- l'époque.--Le dépôt de Ruvigny.--L'arlequin Dominique.--L'affaire de
- Fargues.
-
-
-Nous ne croyons pas qu'il existe d'œuvre historique où un
-personnage,--quels qu'aient pu être ses forfaits,--subisse une
-avalanche d'injures comparables à celles dont Achille III de
-Harlay, pour avoir soutenu les prétentions de la robe, est accablé
-dans les écrits de Saint-Simon. A celles que nous avons relevées,
-il faut en joindre bien d'autres, et de quelle nature!... Harlay
-est «le cynique» par excellence, «insolent et entreprenant par
-audace, bas et rampant,--comme on l'a déjà dit,--devant ses
-besoins», doué de talents merveilleux qu'il réserve au service
-«du crime». Cruel mari, père barbare, père tyran, ami uniquement
-de soi-même, c'est une façon de monstre «sans honneur effectif,
-sans mœurs dans le secret, sans probité qu'extérieure, sans
-humanité même, en un mot un hypocrite, sans foi, sans loi, sans
-Dieu, sans âme[129].»... On se figure que c'est fini! Mais à
-la page suivante, les diatribes recommencent, accompagnées
-de malédictions: vil courtisan, pharisien, bouffon, juge
-prévaricateur, dépositaire infidèle, parjure... Le vocabulaire est
-inépuisable: on en ferait un volume, comme des fameuses reparties.
-
-[Note 129: _Annotations au journal de Dangeau_, t. XI, p. 339.]
-
-Nous l'avons déclaré: Harlay n'eut pas la bonne fortune de naître
-sans défaut. Nous savons que «c'étoit un homme à sarcasmes» et,
-si l'on en juge par ses rapports avec Novion, un neveu dépourvu
-d'égards. Ajouterons-nous, en tenant pour authentique une anecdote
-assez répandue, qu'il lui arriva de manquer de galanterie
-vis-à-vis de celle qui lui avait fait l'honneur de le choisir
-pour époux[130]? Ses travaux pouvaient ne pas rendre toujours
-son commerce fort agréable. Mais de là à conclure que ce fut «un
-bourreau domestique», il y a loin. Le silence gardé à ce sujet
-par les contemporains est un sûr garant de l'inexactitude ou du
-grossissement démesuré de cet ordre d'accusations.
-
-[Note 130: «Elle lui dit un jour qu'elle voudroit être un
-livre, parce qu'elle en seroit plus souvent avec lui.--Et moi
-aussi, répondit-il gravement, je le voudrois, car on en change
-souvent.» Note de Saint-Simon au _Journal de Dangeau_, t. XI,
-p. 340. Cette note est aussi reproduite dans les _Souvenirs_ du
-président Bouhier.]
-
-Mais si les renseignements font défaut sur sa vie intime, ils
-foisonnent, en revanche, sur sa vie publique. Là, il n'y a aucune
-réserve à faire. On peut tenir pour certain que Harlay fut un très
-galant homme,--«un génie élevé et d'une grande intégrité», dit
-l'abbé Legendre[131], un magistrat illustre entre tous, «le fléau
-de l'injustice et de la chicane», assure l'auteur des _Causes
-célèbres_[132].
-
-[Note 131: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 31.]
-
-[Note 132: _Causes célèbres et intéressantes_, Paris, 1752, t.
-IX, p. 676.]
-
-Mme de Sévigné, qui eut l'avantage de le bien connaître, en
-parle avec enthousiasme. «Une belle action du procureur général!
-écrit-elle, le 13 octobre 1675. Il avoit une terre, de la maison
-de Bellièvre, qu'on lui avoit fort bien donnée[133]. Il l'a
-remise dans la masse des biens des créanciers, disant qu'il
-ne sauroit aimer ce présent quand il songe qu'il fait tort
-aux créanciers qui ont donné leur argent de bonne foi. Cela
-est héroïque[134].»--Lorsque Harlay est appelé à la Première
-Présidence, la joie de la spirituelle marquise déborde. C'est
-une belle âme! s'écrie-t-elle,--«un peu difficultueuse»,
-ajoutera-t-elle ailleurs. Elle ne cesse d'admirer les mesures
-prises par le nouveau dignitaire pour assurer le bon ordre dans
-son entourage: doublement du salaire de ses domestiques, afin
-de les soustraire à toute tentation; doublement aussi des gages
-de son secrétaire, auquel il donne, en outre, deux mille écus
-«d'entrée de jeu».
-
-[Note 133: La mère de Harlay était une Bellièvre. La famille
-de Bellièvre, à cette époque, tomba en déconfiture.]
-
-[Note 134: On trouvera, dans les _Mémoires du marquis de
-Sourches_ (t. III, p. 470), un autre exemple non moins remarquable
-du désintéressement de Harlay.]
-
-Et voilà qu'au cours de cette instructive correspondance,
-apparaît un détail intéressant ce foyer familial qu'on nous a
-dit si troublé. Mme de Mouci, une prétendue victime, s'inquiète
-du surcroît de dépenses que va occasionner au barbare qu'est son
-frère la grande fonction dont il est investi. Sa tendresse se
-traduit par le don de douze mille livres de vaisselle et d'une
-tapisserie représentant la décollation de saint Jean «valant bien
-deux mille pistoles». Et Mme de Sévigné de reprendre sur le mode
-lyrique: «Franchement, ma fille, voilà ce que j'envie, voilà ce
-qui me touche fort au cœur de voir des âmes de cette trempe...
-Je mandois aussi à Mme de Mouci qu'il falloit écrire au roi, au
-Parlement, à la France pour se réjouir de voir un tel homme dans
-une telle place[135].»
-
-[Note 135: Lettre du 9 octobre 1689.]
-
-Cette attestation si décisive est corroborée par celle, non moins
-précieuse, de l'abbé de Rancé, le célèbre réformateur de la
-Trappe[136], au témoignage duquel nous ajouterons ceux de Colbert,
-de Catinat, de Condé, de Louis XIV lui-même, qui, tous, tenaient
-le Premier Président en rare estime, si l'on en juge du moins par
-les lettres qu'ils lui adressaient[137].
-
-[Note 136: _Correspondance administrative sous Louis XIV_, t.
-II, p. 263.]
-
-[Note 137: Pour plus amples détails on peut se reporter à
-_Saint-Simon envisagé comme historien de Louis XIV_, par Chéruel,
-p. 607 et suiv.]
-
-Ces choses-là, et beaucoup d'autres, Saint-Simon ne peut les
-ignorer: elles étaient de notoriété publique. Aussi bien ne les
-nie-t-il pas. A quoi bon! Il a son explication toute prête.--Ces
-belles paroles, affirme-t-il, ces beaux sentiments auxquels
-vous vous laissez prendre: affectation dolosive d'honnêteté,
-désintéressement hypocrite, sacrifices calculés pour mieux tromper
-son monde!... Inutile d'insister: on n'obtiendrait rien de plus
-de cet esprit buté, réfractaire à tout ce qui contrarie «les
-chimères» créées par son imagination.
-
-Faut-il, d'autre part,--comme il le répète à satiété, en formules
-de plus en plus violentes,--voir en Harlay un vil courtisan,
-«esclave de la faveur et du crime»?--Courtisan, peut-être,
-comme chacun l'était à cette époque, mais sans accompagnement
-d'épithètes flétrissantes. Sans doute possédait-il, en même temps
-que les facultés maîtresses du diplomate, certaine aptitude à
-saisir les occasions et à en tirer avantage. Mais cette dextérité
-n'allait pas sans une véritable indépendance. Ce n'est point un
-flatteur de profession qui eût, contre l'avis du roi, soutenu la
-nécessité de lier les mains au pape. Il fallait aussi quelque
-courage pour parler comme il le fit, du haut de son siège, en
-1707. L'heure était tristement critique. Mis à sec par des
-exigences d'ordre privé qui se joignaient aux charges de la
-guerre, le Trésor ne pouvait suffire aux dépenses. Chaque année
-voyait surgir des taxes nouvelles, de ruineuses spéculations sur
-les monnaies, des emprunts forcés sur les officiers de robe et
-autres moyens vexatoires de se procurer des ressources. Quoi qu'il
-pensât de ces procédés, le Parlement enregistrait en silence. Un
-jour, cependant, Harlay crut devoir s'en expliquer. Sachant, mieux
-que personne, l'inutilité de la résistance, il n'eut garde de
-pousser ses collègues dans cette voie; mais il protesta contre les
-mesures fiscales imposées à leur ratification, et cela avec une
-mâle éloquence et une liberté de langage dont, depuis longtemps,
-le Palais avait perdu le souvenir... Une témérité qui, vingt
-ans plus tôt, aurait été châtiée avec rigueur et qui, du reste,
-assurent les _Mémoires_, lui valut l'humiliation de recevoir son
-congé[138].
-
-[Note 138: «Peu après, on commença à se dire à l'oreille que
-ce cynique ne demeureroit pas longtemps en place. Il dura pourtant
-encore quatre mois; mais, à la fin, il fallut céder, pour sortir
-par la belle porte, en faisant semblant de vouloir se retirer.»
-_Mémoires de Saint-Simon_, t. II, p. 164. Rien ne nous paraît
-moins certain que cette prétendue disgrâce. Il importe cependant
-de constater que la munificence royale fut moins prodigue à
-l'égard de Harlay qu'elle ne l'avait été vis-à-vis de Novion.]
-
-Mais cet esprit de noble indépendance, Harlay se serait bien
-gardé d'en faire usage, lorsqu'il s'agit d'attribuer aux fils
-adultérins de Mme de Montespan un état civil qui, au mépris des
-ordonnances, les introduisait au sein de la famille royale!...
-Nous inclinons à penser que, suivant son habitude, l'auteur
-des _Mémoires_ exagère le rôle joué dans ce débat par «le
-cynique». L'intervention de celui-ci fut-elle aussi spontanée
-que l'affirme son détracteur? On pourrait en douter en voyant
-avec quelle sérénité Louis XIV lui faussa parole pour la charge
-de chancelier[139]. Sa docilité, d'ailleurs, n'est pas niable.
-Répréhensible, assurément, si on ne l'envisage qu'au point
-de vue moral, elle l'est beaucoup moins si l'on tient compte
-des ambiances. Vivant dans un milieu où on ne rencontre pas
-une figure qui n'eût subi comme une empreinte de domesticité,
-Harlay reçut un ordre. Il eut la faiblesse,--que n'aurait sans
-doute pas eue Michel de L'Hospital,--de ne point formuler de
-protestations. Sa faute, il faut le dire, fut partagée par tous
-les hauts dignitaires de l'État. La requête présentée en son nom
-reçut du Parlement, présidé alors par Guillaume de Lamoignon, un
-respectueux accueil. Et lorsque, plus tard, il s'agit d'attribuer
-à M. du Maine ce fameux rang intermédiaire qui provoqua tant de
-murmures, tous les pairs, tant laïcs qu'ecclésiastiques,--sauf
-deux,--rehaussèrent par leur présence, par leur vote et par leurs
-acclamations, l'éclat de la cérémonie[140]. Quant à Saint-Simon,
-s'il n'y assista point, c'est qu'il n'avait pas encore prêté
-serment... Dieu merci! s'écrie-t-il, démontrant par cette parole
-même qu'il n'eût, pas plus que ses collègues, fait preuve
-d'indépendance... Il ne faudrait pas, d'ailleurs, se laisser
-prendre à ses transports d'indignation. Ce qui le scandalisait,
-lui et son entourage, dans la fortune des légitimés, ce n'était
-ni l'atteinte à la morale et au respect de la famille, ni la
-violation des lois civiles et religieuses, c'était la création
-d'une nouvelle catégorie de privilégiés ayant sur les ducs un
-droit de préséance. Ces privilégiés eussent été placés _à la
-suite_ des ducs, au lieu de se trouver _devant_, tout aurait paru
-pour le mieux et les applaudissements de Saint-Simon auraient
-éclaté.
-
-[Note 139: M. Louis Vian, dans son ouvrage sur _les
-Lamoignon_, émet l'avis que c'est Colbert qui suggéra à Louis XIV
-l'idée de «la légitimation».]
-
-[Note 140: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 330.]
-
-Mais voici la pièce de résistance de ce long réquisitoire: Harlay,
-parjure à la foi jurée et délateur odieux, se serait «couvert
-d'infamie» en abusant d'un dépôt confié à son honneur par un
-gentilhomme huguenot, du nom de Ruvigny...
-
-Ruvigny était, depuis longtemps, le député de sa religion à la
-Cour. En 1685, lors de la révocation de l'édit de Nantes, le
-roi, qui professait pour lui quelque estime, lui laissa la libre
-disposition de ses biens et, de plus, l'autorisa à rester à
-Paris. Ruvigny refusa cette dernière faveur et, avant de passer
-en Angleterre, où il ne tarda pas à mourir, remit à Harlay une
-cassette contenant deux cent mille livres, «restant des fonds de
-l'agence des Églises réformées[141].» Cependant son fils, qui
-avait pris du service dans l'armée du prince d'Orange, et était
-devenu comte de Galloway, se signalait par son hostilité à l'égard
-de la France. Louis XIV lui fit adresser des représentations et,
-comme il n'en tenait aucun compte, confisqua tous ses biens, y
-compris la fameuse cassette dont le contenu, destiné à l'entretien
-d'un culte aboli, fut versé au Trésor public.
-
-[Note 141: Indication fournie par le Père Léonard. _Archives
-nationales_, MM. 825, fol. 82.]
-
-Telles sont, dans leur matérialité, les circonstances de cette
-affaire.--Que devient-elle sous la plume de Saint-Simon?
-
-Le brillant chroniqueur en parle, pour la première fois, dans une
-note au _Journal de Dangeau_. Deux lignes seulement: «Harlay,
-intime ami de Ruvigny, ne se «lava jamais d'avoir révélé au roi
-le dépôt qu'il lui avoit confié, ni moins encore d'en avoir
-_profité en partie_[142]».--Voilà la glose initiale. Mais
-lorsqu'il a l'heureuse fortune de mettre la main sur un méfait
-imputable à Messieurs du bonnet, Saint-Simon n'est pas homme à
-lâcher prise. Il revient donc sur celui-ci, longtemps plus tard,
-dans ses _Mémoires_, et alors, comme toujours, se livre à ses
-pratiques d'amplification. Harlay ne se borne plus, comme jadis, à
-_profiter d'une partie_ de la somme; maintenant c'est la totalité
-du dépôt que «cet hypocrite de justice, de désintéressement et
-de rigorisme n'a pas honte de s'approprier». Là, d'ailleurs, ne
-se limite pas le profit qu'il retire de son zèle. Louis XIV, en
-effet, trouvant la récompense insuffisante, le gratifie d'une
-pension de vingt mille livres, «qui est celle des ministres», et,
-en outre, donne à son fils[143], «lequel se déshonoroit tous les
-jours dans la charge d'avocat général, la place de conseiller
-d'État vacante par la mort de Pussort».--Et le farouche justicier
-de conclure par cet apophtegme vengeur: «Ainsi les forfaits sont
-récompensés en ce monde![144].»
-
-[Note 142: _Annotations au journal de Dangeau_, t. VI, p. 59.]
-
-[Note 143: Achille IV de Harlay.--Celui-ci était également un
-cynique, mais «un autre genre de cynique épicurien». _Mémoires de
-Saint-Simon_, t. V, p. 165.]
-
-[Note 144: _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 397.]
-
-Heureusement, Dangeau est là pour rétablir la vérité. «Le roi,
-indique-t-il, étoit dans la confidence de ce dépôt là, dès que
-milord Galloway et M. de Ruvigny sortirent de France. Et tandis
-qu'il a été seul à le savoir, il n'a pas voulu faire saisir
-le bien pour ne pas abuser du secret. Mais, ayant été averti
-par beaucoup d'autres endroits et, en dernier lieu, par M. de
-Barbezieux, il a cru devoir confisquer le bien de ses sujets
-dont il a grande raison de se plaindre[145]...» Pas un mot, pas
-une allusion qui soient de nature à incriminer la délicatesse de
-Harlay. Saint-Simon ignore-t-il cette déclaration si différente
-de la sienne? Il l'ignore si peu qu'il la fait suivre d'un
-commentaire,--celui-là même qui constitue sa première version,
-rapportée plus haut... Mais de Dangeau il n'a cure, bien qu'il
-connaisse l'exactitude de ses renseignements. Il a un plan bien
-arrêté et n'en démordra pas. Et, désormais, dans le système qu'il
-édifie, tout va rouler sur ces deux faits qu'à une époque voisine
-de la confiscation, Harlay fils fut nommé conseiller d'État et que
-Harlay père reçut une pension de vingt mille livres. Faits exacts,
-qu'on le remarque; mais travestis, et de quelle façon! On va s'en
-rendre compte.
-
-[Note 145: _Journal de Dangeau_, t. VI, p. 58. Le dépôt avait
-été effectué en 1685 et la saisie eut lieu en 1687. La somme resta
-donc deux ans entre les mains de Harlay.]
-
-Il est certain que Harlay fils fut, à cette époque, nommé
-conseiller d'État; mais il n'est pas vrai qu'il l'ait été «en
-remplacement de Pussort». Pussort, conseiller d'État _ordinaire_,
-fut remplacé par Basville, conseiller d'État _semestre_, lequel
-eut Harlay fils comme successeur. Ce dernier n'était donc appelé
-qu'à la charge de conseiller _semestre_ et, en cette qualité,
-devait recevoir mille écus d'appointements, au lieu des dix
-mille livres que touchaient les conseillers _ordinaires_[146].
-Distinction essentielle que Dangeau a bien soin de faire[147],
-mais que néglige Saint-Simon. Il importait, en effet, au succès
-de sa thèse que Harlay fils parût avoir été l'objet d'une faveur
-considérable, alors que, en réalité, quittant une place très
-en vue, il en recevait une autre moins décorative: à peine un
-équivalent.
-
-[Note 146: Les conseillers _ordinaires_ étaient au nombre de
-huit, les conseillers _semestres_ au nombre de dix. Il y avait
-aussi treize conseillers _quatrimestres_ qui recevaient deux mille
-livres de gages.]
-
-[Note 147: _Journal de Dangeau_, t. VI, p. 75.]
-
-Même supercherie en ce qui touche Harlay père. «J'appris, écrit
-Dangeau le 8 février 1697, que le roi avoit donné, le mois passé,
-une gratification de vingt mille livres à M. le Premier Président,
-et l'on croit que cette gratification deviendra pension. D'autant
-mieux que la pension de vingt mille livres, que le roi donne aux
-ministres, ne s'appelle que gratification[148].» On peut discuter
-sur les termes: gratification ou pension. Mais ce qui est hors
-de doute, c'est qu'il n'y eut pas tout à la fois gratification
-et pension, pas plus qu'il n'y eut prélèvement sur les fonds de
-la cassette. Or Saint-Simon, qui s'est manifestement inspiré de
-Dangeau[149], trouvant que le cumul de la pension de vingt mille
-livres et de la gratification, représentée par l'attribution «du
-bien confisqué[150]», renforce son accusation de félonie, n'hésite
-pas, comme on vient de le voir, à déclarer, ou du moins à laisser
-comprendre, que Harlay a reçu les deux... En réalité, c'est une
-pension qui a été allouée: la pension qui, de tradition constante
-depuis la seconde moitié du dix-septième siècle jusqu'à la fin de
-l'ancien régime, fut affectée au chef de la Compagnie judiciaire.
-Et si une chose peut surprendre, c'est que Harlay, en fonctions
-depuis huit ans, ne l'eût point encore reçue.
-
-[Note 148: _Journal de Dangeau_, t. VI, p. 75.]
-
-[Note 149: On peut même dire qu'il l'a copié; qu'on remarque,
-en effet, chez Dangeau, l'expression suivante: «la pension
-de vingt mille livres que le roi donne aux deux ministres».
-Saint-Simon reproduit presque textuellement «... la pension de
-vingt mille livres, qui est celle des ministres»...]
-
-[Note 150: Saint-Simon écrit «_sien_ confisqué».]
-
-Un tissu d'inexactitudes, tel est le bilan de cette aventure dont
-les _Mémoires_ mènent si grand tapage... Chose incroyable: ce
-besoin de falsification à jet continu, qu'éprouve l'historien du
-bonnet, ne se limite pas aux événements d'importance. Il s'étend
-même aux faits les plus futiles, pour peu qu'ils lui fournissent
-l'occasion de satisfaire ses rancunes. En voici un exemple
-caractéristique.
-
-Il y avait, à la Comédie italienne, un arlequin, du nom de
-Dominique Biancoletti. C'était, en dehors des tréteaux, un homme
-sérieux, estimable, instruit, fréquentant avec assiduité la
-bibliothèque Saint-Victor où le Premier Président allait aussi
-quelquefois. Ils se rencontrèrent, échangèrent quelques propos et,
-émerveillé des connaissances de son interlocuteur, Harlay l'invita
-à venir chez lui. Dominique, après s'être fait prier, accéda à
-ce désir; mais, à sa première visite, il déclara qu'il était...
-Arlequin! Quelle bonne fortune!... Aussitôt,--c'est Saint-Simon
-qui nous l'assure,--le Premier Président de fermer sa porte et de
-faire exécuter par le célèbre acteur les farces, souvent salées,
-de son répertoire. Puis, saisi de belle humeur, d'entrer en
-scène à son tour, de donner la réplique à Arlequin, de singer ses
-mouvements et «de lutter à qui mieux mieux»! Et les entrevues
-se succèdent, chacune d'elles comportant de nouveaux exercices
-auxquels participe le maître du logis, comme s'il n'eût eu d'autre
-ambition que d'être juge le matin et bouffon le soir!
-
-On ne voit guère, dans cette posture de mime, se livrant à
-des cabrioles, l'élève sexagénaire du vertueux Hamon, le
-magistrat austère dont chacun s'accorde à dire que la face ne
-se dérida jamais. C'est pourquoi, bien que contée gravement,
-l'anecdote inspire quelque défiance. Ravi du ridicule qu'il
-inflige à son adversaire, Saint-Simon a, d'ailleurs, réponse
-à tout. Pour peu qu'on lui demande: «Votre histoire est-elle
-bien vraie?--Authentique, déclare-t-il: je la tiens de source
-sûre.--Mais encore?--Des valets de la maison.--Comment ont-ils
-pu voir, puisque tout se passait à huis-clos?--Par le trou de la
-serrure[151]...»
-
-[Note 151: _Annotations sur le journal de Dangeau_, t. XI, p.
-341.]
-
-Le malheur, c'est que, là aussi, il y a eu deux versions. Et
-la première,--celle qui toujours s'éloigne le moins de la
-vérité,--présente l'aventure sous un jour bien différent. Revenons
-en arrière, de neuf volumes, dans les notes sur Dangeau. Qu'y
-trouve-t-on? Un récit fort innocent: «Le contraste du nom et de
-l'homme charma tellement M. d'Harlay qu'il l'embrassa et lui
-demanda son amitié, et, depuis ce temps là jusqu'à la mort de
-ce rare acteur, M. d'Harlay le reçut toujours en particulier,
-avec une estime et une distinction particulières. Le monde,
-qui le sut, prétendit qu'Arlequin le dressoit aux grimaces et
-qu'il étoit plus savant que le magistrat, mais que celui-ci
-étoit aussi bien meilleur comédien que Dominique[152].» Et
-c'est tout: une inoffensive plaisanterie sur un fait dénotant
-que, chez Harlay, l'austérité s'alliait à une grande largeur
-de vues. Des gambades, avec dialogues assortis, offertes à la
-malice des laquais «qui s'en donnoient la farce par le trou de la
-serrure», il n'est nullement question... C'est un enjolivement
-éclos durant l'intervalle qui sépare la première version de la
-seconde. Heureusement, d'ailleurs, que cette seconde version n'est
-pas suivie d'une troisième... On frémit, en effet, en songeant
-aux postures grotesques dans lesquelles, poussant plus loin sa
-fantaisie, l'imagination de l'écrivain eût pu prendre plaisir à
-représenter le chef de la Compagnie judiciaire!
-
-[Note 152: _Annotations sur le journal de Dangeau_, t. II, p.
-156.]
-
-Et c'est toujours le même parti pris. Le «cynique» ne peut ni
-faire un pas ni ouvrir la bouche sans que ses actes ou ses paroles
-ne soient dénaturés. Diffamé, il ne cessera jamais de l'être. Et
-cette persécution s'attache non seulement à sa personne, mais
-aussi à la personne de ses proches. Aucun d'entre eux ne trouve
-grâce aux yeux d'un juge aussi prévenu: ni Achille IV, son fils
-unique, ni son beau-père, Guillaume de Lamoignon, le parlementaire
-courtois, conciliant, débonnaire, qu'une bouche amie se plut à
-appeler le Fénelon de la magistrature.
-
-Guillaume de Lamoignon, il faut du reste le reconnaître,
-possédait, à la haine de Saint-Simon, d'autres titres que son
-alliance avec Harlay. A cette fâcheuse qualité il joignait celle
-de père de Chrétien et d'aïeul de Guillaume-Chrétien de Lamoignon,
-tous deux présidents à mortier, par suite acteurs et parties dans
-la querelle. Enfin, grief non moins sérieux, il avait occupé la
-Première Présidence!...
-
-Assurément, on ne pouvait méconnaître ses brillantes facultés,
-les grâces de sa personne, sa beauté, le charme de son commerce,
-le soin qu'il prit de se faire aimer, la protection qu'il accorda
-aux lettrés et aux savants. Mais tous ces avantages s'effaçaient
-devant la matérialité d'une rigoureuse constatation: «Il est
-pourtant vrai qu'à lui commença la corruption de cette place qui
-ne s'est guère interrompue jusqu'à aujourd'hui[153]!»--Somme
-toute, il ne valait pas mieux que les autres. Saint-Simon veut
-bien, d'ailleurs, tout en laissant entendre qu'il en sait long à
-son sujet, ne relever contre lui qu'un trait de scélératesse. Il
-s'agit de l'affaire de Fargues: un conte qui commence comme celui
-de la Belle au bois dormant et s'achève à la façon des mélodrames.
-
-[Note 153: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 310.]
-
-A une chasse, à laquelle assistait le roi, quatre jeunes gens,
-MM. de Guiche, de Lude, de Vardes et de Lauzun, s'égarèrent dans
-la forêt de Dourdan. Ils marchèrent une partie de la nuit et
-arrivèrent exténués à la porte d'un château perdu au milieu de
-futaies séculaires. Ils frappèrent et furent bien accueillis par
-un hôte aimable qui vivait, mystérieux, au fond de cette retraite.
-C'était un gentilhomme, du nom de Fargues, jadis célèbre par ses
-exploits contre le Mazarin; mais cette peccadille, maintenant
-lointaine, était couverte par une amnistie. Après un souper
-improvisé, une nuit réparatrice et un déjeuner plantureux, les
-quatre courtisans rentrèrent à Saint-Germain où ils n'eurent
-rien de plus pressé que de conter leur aventure. Elle parvint
-aux oreilles du roi et de la reine mère, qui, n'ayant oublié ni
-Fargues ni ses agissements, complotèrent aussitôt sa perte. Ils
-mandèrent Lamoignon, le chargèrent «d'éplucher secrètement la
-vie et la conduite» de l'ancien frondeur, et ne dissimulèrent
-pas la nature du service qu'ils se croyaient en droit de
-réclamer. Lamoignon, «avide et bon courtisan, résolut bien de
-les satisfaire et d'y trouver son profit». Il se mit en campagne
-et finit par découvrir un meurtre commis, à Paris, au moment
-des troubles. Il y impliqua Fargues, le décréta de prise de
-corps, mena son procès en toute hâte, et lui fit trancher la
-tête. Tout cela s'accomplissait en un tour de main. Le roi en
-éprouva un si vif contentement qu'il s'empressa de récompenser
-le magistrat instructeur, en lui faisant cadeau de la terre du
-décapité, laquelle, appelée Cinq-sols ou Courson, se trouvait
-par hasard contiguë au domaine de Basville appartenant aux
-Lamoignon. «Ainsi, s'écrie Saint-Simon, le beau-père et le gendre
-s'enrichirent successivement dans la même charge: l'un du sang
-de l'innocent,»--c'est Guillaume de Lamoignon,--«l'autre, du
-dépôt que son ami lui avoit confié à garder»,--c'est Harlay, le
-spoliateur de Ruvigny[154]!
-
-[Note 154: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 310 et suiv.]
-
-Tel est le récit des _Mémoires_... Or Fargues ne ressemblait
-en rien au portrait tracé de lui: c'était un de «ces gens de
-rapière», propres à toutes les besognes louches, qui battent le
-pavé durant les guerres civiles. Il ne fut point arrêté dans sa
-gentilhommière de Cinq-sols, mais dans la ville de Hesdin dont il
-s'était emparé, à la faveur des troubles, et où il se maintenait
-en dépit des injonctions royales. Ce n'est pas pour des faits
-anciens qu'il fut poursuivi, mais pour des actes de malversation
-et, sans doute aussi, pour le meurtre d'un de ses officiers
-qui avait eu le tort de blâmer sa conduite. Ce n'est point le
-Parlement qui connut de l'affaire, l'instruisit et statua: c'est
-une chambre de justice réunie à Abbeville, sous la présidence de
-Machault, intendant d'Amiens. Fargues, enfin, n'eut pas l'honneur
-d'avoir la tête tranchée: il fut pendu, comme un vulgaire
-malfaiteur[155]... Quant à Guillaume de Lamoignon, jamais il ne
-reçut d'ordres touchant la poursuite et jamais ne connut celui
-qui en était l'objet. Le rôle qui lui est prêté, «dans ce trait
-historique et curieux,[156]» est, d'un bout à l'autre, purement
-imaginaire,--sauf, cependant, sur un point, à savoir que la terre
-de Courson lui fut donnée par le roi. Mais à quelle date? En 1668,
-trois ans après la confiscation, trois ans après le supplice: en
-récompense du travail qu'il venait d'accomplir pour la réforme de
-la législation civile.
-
-[Note 155: _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 299, 313,
-337 et suiv. Voir aussi une lettre de Guy Patin, de fin mars 1665.]
-
-[Note 156: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 310.]
-
-La fantaisie elle-même a des bornes. Ici, elle dépasse la mesure,
-et l'atténuation tirée de visions maladives, de fantômes, de
-démence, peut difficilement être admise. Aussi bien Saint-Simon
-éprouve-t-il le besoin de mettre sa responsabilité à couvert,
-en déclarant que c'est Lauzun, son beau-frère, qui lui a conté
-cette aventure. Admirable référence! Lauzun, qu'il représente
-méchant, vindicatif, vaniteux, hâbleur, aimant à se moquer des
-gens, riche sans doute en anecdotes variées, mais confus et
-s'embrouillant si bien dans des digressions infinies «qu'il
-n'étoit pas possible de rien apprendre de lui et d'en rien
-retenir[157]». C'est à ce personnage, suspect à tant de titres,
-qu'il s'en rapportera les yeux fermés, pour accabler un homme qui
-fut la probité même, alors, d'ailleurs, que la vérification eût
-été si facile! Le premier venu au Palais,--magistrat, avocat,
-greffier,--lui eût répondu: l'affaire Fargues, on ne la connaît
-pas ici. N'entretenait-il pas enfin des relations étroites
-avec le procureur général Joly de Fleury, auprès duquel il se
-renseignait souvent? Une simple question, et il eût été édifié.
-Mais voilà: édifié, il ne voulait pas l'être, de peur de se voir
-enlever un grief dont il attendait merveilles... M. Chéruel,
-auquel nous renvoyons pour plus amples détails, estime que la
-prétendue histoire de Fargues est un roman inventé pour jeter
-l'odieux sur une famille respectable «et couvrir d'infamie deux
-noms vénérés, dans le Parlement, les noms de Lamoignon et de
-Harlay[158]».--Cette opinion, mûrement réfléchie, ne nous paraît
-pas susceptible d'une contradiction sérieuse.
-
-[Note 157: _Ibid._, t. XIX, p. 195.]
-
-[Note 158: _Saint-Simon considéré comme historien de Louis
-XIV_, p. 499.--Il est fâcheux que Sainte-Beuve, qui a écrit une
-remarquable préface pour l'édition des _Mémoires_ publiée par
-M. Chéruel, n'ait pas lu, du même auteur, l'ouvrage auquel nous
-nous référons. Il eût peut-être hésité à ranger, sur la foi de
-Saint-Simon, Achille de Harlay dans la catégorie des faux Caton,
-«des coquins, des hypocrites, des âmes basses et mercenaires, des
-courtisans plats et intéressés». _Mémoires_, t. I, p. V.]
-
-Sur ce chapitre «des victimes», on ne tarirait pas, si l'on
-voulait suivre les _Mémoires_, dans tous leurs développements;
-mais il convient de se borner. Aussi bien est-on fixé maintenant
-sur l'intensité des haines que pouvait, au dix-huitième siècle,
-faire naître dans le cœur d'un duc et pair, le refus d'un coup de
-chapeau.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-VIII
-
- Discussions entre les ducs.--La reprise de l'affaire du
- bonnet.--Avantages accordés par le roi aux légitimés.--Le rang
- intermédiaire.
-
-
-Toute décevante qu'elle eût été pour les pairs, la première
-période de l'affaire du bonnet ne leur avait cependant pas refusé
-certaines compensations. Ce n'est point sans quelque agrément
-qu'on moleste une série de hauts robins, qu'on chasse celui-ci
-du balustre royal et qu'on fait perdre à celui-là la place de
-chancelier. Mais le principal avantage de l'affaire avait été de
-fournir un aliment à l'activité ducale. Que devenir maintenant
-qu'elle sommeillait?
-
-Certes, les causes de conflits ne manquaient pas. De mai 1643 à
-mai 1711, la pairie n'avait pas subi moins de quatre-vingt-dix
-«retranchements» qui, tous, auraient pu donner lieu à des
-rencontres. Le malheur, c'est que la plupart d'entre eux
-s'accomplissaient par la volonté ou avec l'assentiment du
-souverain. On réclamait, il prononçait, chacun s'inclinait. Tout
-bien pesé, les ducs n'avaient plus à en découdre qu'avec les
-princes d'Allemagne ou d'Italie[159]. Lorsqu'il en débarquait un
-à Versailles, ses pas, ses gestes, ses paroles, ses démarches
-étaient surveillés avec soin. On lui contestait «le tabouret
-de grâce», les distinctions que lui accordait la Sorbonne,
-la place qu'il occupait aux entrées, mariages, baptêmes ou
-obsèques. Au besoin, on se plantait résolument devant lui, au
-jeu du roi, quitte à s'attirer de vertes mercuriales[160]. Mais
-«ces principicules», dont le plus habituel défaut n'était point
-de rouler sur l'or, voyageaient rarement. Ce n'était que des
-adversaires accidentels. Les relancer dans leurs États, en vue
-d'apurer cette fameuse question de la réciprocité de main «qui
-remontoit presque au déluge»? Impossible d'y songer. Il n'était
-point, en effet, d'expédient auquel ne recourussent ces étrangers
-retors pour se soustraire à une marque d'égalité qui choquait leur
-orgueil. Dès que la renommée, aux cent voix, leur annonçait la
-visite d'un duc, c'était une fuite générale. Celui-ci s'enfermait
-dans quelque château perdu au fond des bois. Celui-là prenait
-la poste pour explorer les confins de la Pologne. Un troisième,
-l'Électeur de Bavière, se mettait au lit, comme s'il eût été
-atteint d'une maladie contagieuse[161]...
-
-[Note 159: Il ne faut pas confondre les princes d'Allemagne
-ou d'Italie avec les _princes étrangers_. Ces derniers, d'origine
-française ou étrangère, mais établis dans le royaume, avaient la
-prétention de posséder des privilèges presque analogues à ceux des
-maisons souveraines. C'étaient les maisons de Lorraine, de La Tour
-d'Auvergne, de Rohan, de La Trémoille, de Monaco. Voir une note
-dans les _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Boislisle, t. I, p. 202.]
-
-[Note 160: Ayant eu la hardiesse de se glisser devant le
-prince des Deux-Ponts, l'ex-vidame de Chartres s'attira, de la
-part de la duchesse d'Orléans, cette pénible remontrance: «D'où
-vient que M. de Saint-Simon presse si fort M. le prince des
-Deux-Ponts? Veut-il le supplier de prendre un de ses fils en
-qualité de page?» _Correspondance de Madame_, t. I, p. 339.]
-
-[Note 161: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 11.]
-
-Abandonnés à eux-mêmes, les ducs devenaient la proie des
-dissensions intestines: tels les janissaires du sultan Mourad,
-n'ayant plus d'infidèles à combattre, se dévorèrent entre eux...
-Et il s'agissait naturellement de questions de préséance. La
-règle, en la matière, était celle-ci: _Chacun sied premier, selon
-que premier a été fait pair._ Tout dépendait d'une date, celle de
-l'érection: ce qui semble fort simple. Mais rien n'interdisait
-de revendiquer des pairies anciennes tombées en déshérence et
-de s'élever, à la faveur de ces titres, au degré occupé jadis
-par leurs détenteurs. Le procès type de ce genre est celui du
-maréchal de Luxembourg qui, créé duc de Piney, en 1662, imagina
-de se réclamer d'une érection remontant à 1581, laquelle lui eût
-fait gagner dix-huit rangs et, du coup, déchaîna à ses trousses
-dix-huit ennemis mortels. On plaida durant toute la fin du
-dix-septième siècle et «le tapissier de Notre-Dame» mourut à la
-peine; mais son fils, s'étant empressé de reprendre l'instance,
-le débat restait toujours pendant. D'autre part, le duc d'Antin
-nourrissait une ambition analogue. Légataire d'une demoiselle de
-Rouillac, qui prétendait avoir hérité de la pairie d'Épernon, il
-entreprit de faire valoir ce droit qui lui eût permis de précéder
-la totalité de ses collègues. Ce qu'il y avait de grave, dans ce
-projet fantaisiste, c'est que, en sa qualité de fils de Mme de
-Montespan, d'Antin était parvenu à intéresser le roi à sa cause.
-
-Et voilà que, la contagion aidant, ces «chimères» étaient
-suivies d'une quinzaine d'autres. Chacun se précipitait sur les
-pairies éteintes: Matignon, Estouteville, Albret, Aiguillon,
-Château-Thierry, Pont-de-Vaux...; quelques-uns,--dont MM. de
-Chevreuse et de Bouillon,--trouvant que ce n'était pas assez d'une
-seule, en revendiquaient deux. Ce déchaînement de convoitises,
-envenimées par la chicane, révolutionna si bien l'institution que
-«les esprits politiques» finirent par s'émouvoir.
-
-Qu'attendre, en effet, de pareilles querelles, si ce n'est une
-division irrémédiable! Cela, à une heure où, suivant toutes
-vraisemblances, un changement de règne allait laisser le champ
-libre à de plus hautes ambitions. Saint-Simon fut des premiers
-à comprendre l'étendue du péril, à pousser le cri d'alarme,
-à combattre «les schismes», à supplier ses amis de rentrer
-au fourreau leurs armes fratricides. Mais, comme celle de
-la prophétesse antique, sa voix eût risqué de se perdre dans
-le désert, si la résistance héroïque de quelques-uns aux
-sollicitations royales en faveur de d'Antin, n'avait découragé
-celui-ci. Son désistement, à la veille de l'audience, eut
-l'avantage de refroidir certains plaideurs, notamment M. de
-Chaulnes qui, «né timide et chancelant, crut voir sa condamnation
-écrite par les épines que le favori éprouvoit». Peu après, l'édit
-de 1711, interdisant toute action judiciaire en matière de pairie
-sans l'autorisation expresse de Sa Majesté, achevait la déroute
-des militants.
-
-C'eût été le silence, l'immobilité, la vie oisive et sans
-attraits, si la reprise de l'affaire du bonnet n'était venue,
-fort à point, fournir des aliments nouveaux à la généreuse ardeur
-des ducs. Chose bizarre! La cause qui avait amené la fin de la
-première période fut celle-là même qui détermina l'ouverture de la
-seconde: nous voulons dire la fortune inouïe des _légitimés_, dont
-le sort se liera désormais d'une façon si étroite à la marche des
-événements, qu'il serait impossible de n'en point parler.
-
-Les bâtards de souverains n'étaient point chose rare sous
-l'ancienne monarchie. Celle-ci assurait leur existence dans des
-conditions de confort très appréciables; mais, officiellement,
-ils demeuraient étrangers à la famille royale. Henri IV, dont
-le sens moral était moins développé que les appétits sensuels,
-éprouva le besoin de procurer aux siens, par une reconnaissance
-publique régulièrement enregistrée, un état civil qui en fît
-des Bourbons. Il commença par César de Vendôme que, dans une
-requête où l'inconscience le dispute à la bonhomie, il déclarait
-être,--avec l'agrément de la Providence, nouvellement appelée à la
-protection des amours illégitimes,--issu de ses relations «avec
-feu sa très chère cousine Gabrielle d'Estrées[162]». L'affaire
-suscita bien des critiques. Les jurisconsultes, textes en mains,
-démontrèrent qu'une pareille pratique n'était permise qu'à la
-condition d'être assortie de justes noces. Quant au Parlement, il
-opposait une sérieuse résistance, et son vote n'était obtenu que
-par surprise. Aussi bien se hâtait-il, après la mort tragique du
-Béarnais, d'annuler certains privilèges conférés au jeune duc, de
-même qu'après celle d'Henri III, il avait aboli ceux qui avaient
-été concédés à MM. de Joyeuse et d'Épernon.
-
-[Note 162: _Collection de Gilbert de Lisle._]
-
-Louis XIV, dans son olympienne toute-puissance, allait faire
-mieux. Il lui appartenait, en introduisant au sein de sa race
-légitime une progéniture née d'un double adultère, d'accorder des
-lettres de grande naturalité aux fantaisies les moins avouables.
-Aux points de vue moral et religieux, le procédé était vif.
-Au point de vue juridique, c'était le renversement de tout.
-D'abord, pour la raison, déjà donnée, qu'il ne pouvait y avoir
-de légitimations sans mariage; puis, pour cet autre motif que
-la reconnaissance des enfants adultérins était interdite; enfin,
-parce que les enfants en question restaient ceux de l'époux
-trompé, M. de Montespan, tant qu'une action en désaveu ne les
-avait point dépossédés de leur filiation légale. Un précédent
-était nécessaire pour «servir de chausse-pied»: on le créa, grâce
-à la complaisance de Mme de Longueville[163], et les bâtards de
-Mme de Montespan devinrent les légitimés du roi.
-
-[Note 163: Sur l'invitation qui lui fut adressée, Mme de
-Longueville consentit à reconnaître le chevalier de Longueville,
-né des relations de son fils, le comte de Saint-Paul, alors
-décédé, avec la maréchale de La Ferté.]
-
-Ce fut, déclare Saint-Simon, «le piédestal des horribles
-prodiges qu'on a vus depuis»... «Prodiges» n'est pas trop fort.
-Ce n'est point, en effet, sans stupéfaction que l'on parcourt
-la nomenclature des grâces dont, à partir de ce jour, ces
-favoris de la fortune furent l'objet: titres, dignités, emplois,
-gouvernements de provinces, commandements d'armées, prébendes,
-dots, pierreries, pensions. Chacun d'eux fut gorgé. Mais au duc
-du Maine,--le petit bossu, le pied-bot,--était réservée la part
-du lion. En dehors des honneurs dont on l'accablait, deux pairies
-anciennes étaient reconstituées à son profit et, en vue de faire
-de lui le plus puissant seigneur terrien du royaume, Sa Majesté
-avait le triste courage d'arracher à la désolation de la Grande
-Mademoiselle, par des promesses qui ne devaient pas être tenues,
-une partie énorme de ses biens patrimoniaux, la terre d'Aumale,
-le comté d'Eu et la principauté des Dombes, lesquels n'étaient,
-d'ailleurs, considérés que comme un avancement d'hoirie[164].
-
-[Note 164: Un écrivain, qui joignait à une rare indépendance
-d'esprit une connaissance approfondie du dix-septième siècle,
-Mme Arvède Barine, a remarquablement exposé les conditions dans
-lesquelles, pour enrichir le duc du Maine, Louis XIV et Mme de
-Montespan jouèrent la Grande Mademoiselle et Lauzun. «Cette
-affaire, dit Arvède Barine, est odieuse d'un bout à l'autre».
-_Louis XIV et la Grande Mademoiselle_, p. 367.]
-
-Tant qu'il ne s'agit que d'emplois ou de libéralités à la charge
-du Trésor ou des tiers, les ducs se continrent. Mais quand à ces
-avantages vinrent se joindre des faveurs faisant échec à leurs
-droits,--comme la création «du rang intermédiaire»,--leur colère
-ne connut plus de bornes. Ils estimaient, en effet, qu'entre eux
-et le souverain il n'y avait place pour personne. Pas même pour
-les princes du sang. Aussi protestaient-ils contre toute faveur
-accordée à ces derniers. Une, surtout, qui datait de quelques mois
-à peine, leur était particulièrement sensible: l'attribution aux
-princes d'un droit de préférence pour les fonctions honorifiques
-du sacre. Le dépit que les ducs ressentaient de «ces injustices
-préméditées» était si vif, qu'il leur inspirait parfois des
-sentiments qu'on peut qualifier de révolutionnaires. C'est ainsi
-que, dans un libelle inédit d'avril 1728, relatif à l'affaire
-_des paniers_[165], après avoir représenté la pairie comme la
-récompense du courage, de la vertu, du sang versé sur les champs
-de bataille, en un mot «de services immortels», ils s'étonneront,
-non sans impertinence, de voir cette grande institution dominée
-par des frères ou des neveux de rois, qui en possèdent les
-avantages sans avoir rien fait pour les acquérir. C'est, en une
-formule moins vibrante, mais d'une façon aussi nette, l'apostrophe
-célèbre de Figaro: «Noblesse, fortune, un rang, des places!...
-Qu'avez-vous fait pour tant de biens?... Vous vous êtes donné la
-peine de naître.» Messieurs de la pairie précurseurs de Caron de
-Beaumarchais, c'est une de ces surprises comme en ménagent parfois
-les dessous de l'histoire!... Ces récriminations de gens qui,
-pour la plupart, avaient, eux aussi, trouvé dans leur berceau les
-avantages dont ils se faisaient un mérite personnel, n'étaient
-que bouffonnes. Ce qui est plus grave, et ce qui caractérise
-leur mentalité, c'est qu'ils y ajoutaient les allusions les plus
-perfides contre ceux des princes qui appartenaient à la branche de
-Bourbon-Condé, c'est-à-dire contre tous, sauf le duc d'Orléans.
-Ces princes, insinuaient-ils, étant, dans des circonstances que
-personne alors n'ignorait, issus de l'adultère, usurpaient la
-place qui leur était faite sur les marches du trône[166]!--D'où
-violente colère de Sa Majesté, poursuites pour outrages à ce que
-la France possédait de plus auguste, «le sang de nos rois»,
-et condamnation au feu, par la main du bourreau, du libelle
-diffamatoire[167].
-
-[Note 165: Cette affaire, qui fit grand tapage, fut
-occasionnée par la mode nouvelle. Aux séances de musique, la reine
-avait, à ses côtés, deux princesses du sang. Or, comprimé par le
-panier de ces dames, le panier de la reine, au lieu de s'étendre
-dans le sens horizontal, se développait en hauteur. On juge du
-scandale: le cardinal Fleury en délibéra avec Sa Majesté. Après
-quoi, le premier gentilhomme de la chambre, M. de La Trémoille,
-fut chargé de notifier aux princesses une décision leur enjoignant
-de se placer en recul et à une certaine distance, dans un ordre
-prescrit jadis par le feu roi. Les princesses obéirent; mais, à
-leur tour, elles exigèrent que les duchesses restassent derrière
-elles. D'où fureur des duchesses et des ducs qui, à la suite
-d'incidents divers, mirent en circulation le libelle dont il
-s'agit.]
-
-[Note 166: Allusion à la fin tragique d'Henri de Bourbon,
-prince de Condé, qui, disait-on, mourut empoisonné à l'instigation
-de sa femme. Celle-ci, Catherine-Charlotte de La Trémoille,
-accoucha, après le décès de son mari, d'un fils qu'on assurait
-être né de ses rapports avec un page qui fut condamné comme auteur
-principal du crime: ce fils posthume était l'aïeul du grand Condé.
-Voici en quels termes le journal de l'Estoille rend compte de
-cet événement: «Le cinquiesme de ce mois (mars 1588) mourut à
-Saint-Jean-d'Angély, Henry de Bourbon, prince de Condé, le second
-jour de sa maladie, ayant été empoisonné comme on disoit, à la
-sollicitation de sa femme, de la maison de La Trémoille, laquelle
-fut constituée prisonnière, se trouvant grosse dudit page, sans
-que le mari y eût aucunement part, lequel se sauva des premiers
-et fut défait en effigie et condamné par contumace, et un nommé
-Brillaud, domestique dudit prince en personne, ayant été tiré à
-quatre chevaux en la place publique de Saint-Jean-d'Angély, et
-plusieurs autres emprisonnés, auxquels on commença à faire le
-procès.» Cette affaire donna lieu, au dire de Mathieu Marais (t.
-III, p. 535) à deux instances criminelles. Charlotte-Catherine de
-La Trémoille fut déchargée de la poursuite par un arrêt de 1595
-rendu sur le rapport de de Thou.]
-
-[Note 167: L'arrêt, rendu le 30 avril 1728, fut exécuté
-le même jour, au bas de l'escalier du Palais. Le libelle, le
-réquisitoire des gens du roi et le texte de la sentence ont
-été recueillis par le greffier Gilbert de Lisle. _Archives
-nationales_, t. V, p. 370.]
-
-Telles étant les dispositions des ducs à l'égard de ceux qui
-les primaient, on comprend les transports que déchaîna en eux
-l'élévation des adultérins égalés «aux fils du sacrement»,
-laquelle, du second rang, les reléguait au troisième. Il fallait
-bien, en public, leur faire bon visage; mais comme on se
-dédommageait lorsqu'ils tournaient le dos! Que de doléances sur
-«ces inventions inimaginables»! Que de rancunes à l'égard de leurs
-bénéficiaires! Que d'injures à l'égard de Harlay-le-Cynique qui,
-d'abord comme procureur général, puis comme Premier Président,
-avait assuré l'exécution des ordres royaux! Les malédictions
-allaient sans cesse grandissant, car il ne se passait pas de
-jour qui n'apportât un surcroît d'humiliations pour la pairie:
-dispense de prêter serment accordée aux bâtards; droit de
-traverser le parquet; enregistrement devant la Grand'Chambre des
-lettres patentes les concernant; concession à leur postérité
-des prérogatives dont ils jouissaient eux-mêmes... L'édit
-de mai 1711,--dont nous venons de parler,--sous prétexte de
-réglementation générale, concédait aux légitimés des avantages
-nouveaux: celui des honneurs du sacre, de préférence aux ducs;
-celui de disposer en faveur des mâles de leur famille, toujours
-avec droit de préséance, des duchés dont ils pouvaient faire
-l'acquisition; celui enfin d'être reçus au Parlement à vingt ans,
-tandis que les pairs ne l'étaient qu'à vingt-cinq[168]!
-
-[Note 168: Les princes du sang étaient admis à quinze ans.]
-
-Autant de coups de massue, suivis bientôt d'une foule d'autres!
-En effet, une série de catastrophes,--que certains considéraient
-comme un châtiment céleste,--venaient bouleverser la fin du
-règne. C'était la mort, toujours précipitée, parfois tragique,
-de presque tous les membres de la famille royale: Monseigneur le
-grand Dauphin; la duchesse de Bourgogne; le duc de Bourgogne,
-devenu héritier présomptif; un troisième Dauphin encore en bas
-âge; le duc de Berri... Il ne restait qu'un pauvre enfant, qu'on
-ne croyait point appelé à vivre: celui-là même qui régnera sous
-le nom de Louis XV... Affolé par cette accumulation de maux,
-Louis XIV prenait la résolution de concéder aux bâtards tous
-les droits dont jouissaient les princes du sang, y compris
-«l'habilité au trône[169]». Il devait enfin achever son œuvre
-par des dispositions testamentaires aux termes desquelles les
-principales attributions de la régence,--l'éducation du roi, la
-garde de sa personne et, par suite, le commandement des troupes
-de Paris,--étaient enlevées au duc d'Orléans pour être confiées au
-duc du Maine...
-
-[Note 169: Déclaration du 23 mai 1715.]
-
-Cette accumulation de faveurs que rien ne justifiait, ni les
-services rendus, ni l'éclat du talent, déchaînèrent chez Messieurs
-de la pairie d'incroyables tempêtes. Les plus modérés se livrèrent
-à des transports auprès desquels pâlissent les fureurs légendaires
-d'Oreste. Tous, d'ailleurs, tombaient d'accord pour proclamer que,
-depuis la tentative d'Encelade se ruant à l'assaut du ciel, on
-ne trouvait ni dans la fable, ni dans l'imagination des poètes,
-aucun phénomène comparable à celui-ci... Ce phénomène, si gros
-de conséquences pour l'avenir, allait, en attendant la mort du
-roi, désormais prochaine, produire ce résultat inattendu de faire
-renaître de ses cendres l'affaire du bonnet. L'explication en est
-bien simple. Aussi longtemps qu'ils furent réduits à une situation
-intermédiaire, inférieure à celle des princes, supérieure, mais de
-peu, à celle des ducs, les bâtards ne permirent pas qu'on saluât
-ces derniers, de peur de diminuer la distance qui les séparait.
-Maintenant qu'ils les dominaient de cent coudées, l'obstacle
-n'existait plus. Que pouvait bien faire à des gens qui touchaient
-du doigt à la Couronne, qu'on distribuât aux ducs quelques
-politesses de plus ou de moins?--Les circonstances s'y prêtant, la
-seconde période de la querelle allait s'ouvrir.
-
-
-
-
-IX
-
- Le duc du Maine et le Premier Président de Mesmes.--Leur duplicité
- d'après les «Mémoires».--Affront au bailli de Mesmes.--Scène violente
- faite par Saint-Simon au duc du Maine.--La version des «Mémoires»
- est-elle la vraie?--Raisons d'en douter.
-
-
-De quelle façon l'affaire rebondit-elle? C'est ce que nous allons
-rechercher en suivant pas à pas le récit de Saint-Simon.
-
-D'après lui, l'auteur du mal ne serait autre que le triomphateur
-du jour, le duc du Maine. Le but qu'il poursuivait? Brouiller si
-bien avec tout le monde Messieurs de la pairie que, absorbés par
-le souci de leur propre défense, ils n'eussent, au commencement
-du prochain règne, ni le loisir ni le pouvoir d'attaquer les
-légitimés et de leur faire rendre gorge.
-
-La reprise de «l'affaire» était le moyen tout indiqué pour la
-mise en œuvre de ce plan machiavélique... M. du Maine ne perdit
-pas une minute. Le jour même de son élévation, il se confondait
-en protestations de tendresses à l'égard des ducs, exaltait la
-grandeur de leur dignité et mettait son crédit à leur service. Il
-n'en rencontrait pas un, au prône ou aux réunions de Versailles,
-qu'aussitôt il ne parlât «de l'indécence du bonnet». Sans doute,
-il avait participé au maintien de l'abus, tant qu'il en avait
-tiré un profit «de distinction»; mais, depuis que la bonté du roi
-l'avait promu au rang insigne de prince du sang, les prétentions
-de la robe lui paraissaient intolérables... Étonnés d'un pareil
-langage, ses interlocuteurs l'accueillaient froidement; mais le
-petit boiteux revenait à la charge et, de sa propre initiative,
-«remettait tout en train». De difficultés, il certifiait qu'on
-n'en éprouverait aucune. Les princes? Leur bonne volonté était
-certaine. Le Premier Président de Mesmes? Il avait engagé sa
-parole et répondait du Parlement. Le roi? Sa Majesté ne demandait
-qu'à être agréable aux deux partis et applaudirait à une
-réconciliation générale!
-
-Cette communication d'un homme, que rendait si suspect son mépris
-des règles fondamentales du royaume, ne pouvait inspirer que de
-la défiance. Hormis M. de Noailles, un naïf, et M. d'Aumont[170],
-«un pigeon privé», c'est-à-dire un faux frère, chacun s'accorda
-à reconnaître qu'elle cachait un complot en vue de rabaisser les
-ducs «par le mauvais succès de leur entreprise». Faire d'eux le
-jouet de la robe, en même temps que «la risée du monde», c'était à
-quoi tendaient tant d'efforts.
-
-[Note 170: Il ne s'agit pas ici du vieux duc d'Aumont qui
-expulsa Nicolas de Novion du balustre royal, mais de son fils
-Louis, lequel porta longtemps le titre de marquis de Villequier.]
-
-Cette conviction étant bien assise, il semble qu'il n'y eût qu'un
-parti à prendre: décliner, sous un prétexte assorti de paroles
-flatteuses, une offre aussi perfide. Mais, du temps de Louis XIV,
-on ne raisonnait pas comme aujourd'hui... Mise aux voix, dans
-une réunion tenue chez M. de La Trémoille, cette solution fut
-repoussée à l'unanimité. Refuser, c'eût été trahir l'animosité
-qu'on éprouvait à l'égard de M. du Maine et faire entendre
-qu'on était résolu «à l'attaquer», dès l'avènement d'un nouveau
-souverain. Ce qui, en raison du mécontentement du roi et des
-rancunes de son bâtard préféré, «dont le sein étoit un gouffre
-noir», entraînerait des conséquences terribles! C'est pourquoi
-ces natures aussi pénétrantes que compliquées se résignaient «à
-donner dans le panneau tendu»,--sacrifice d'autant plus admirable
-qu'elles ne se faisaient aucune illusion sur le sort qui leur
-était réservé!
-
-«L'embarquement» eut donc lieu sous les auspices du nautonnier
-du Maine. Mais le duc d'Antin avait à peine rédigé un mémoire
-sage, honnête, mesuré et «d'une brièveté remarquable[171]», que
-les présidents prenaient ombrage, se cabraient et manifestaient
-de ridicules exigences. Ils daignaient bien consentir à accorder
-le salut; mais à quelle condition? A la condition que, comme
-autrefois, la pairie accompagnât le Parlement tant à l'entrée qu'à
-la sortie des séances... Qui le croirait? Ce compromis honteux
-paraissait acceptable à certains ducs! Heureusement, Saint-Simon
-était là pour les rappeler à la pudeur... Que demandait-on,
-en somme? «Une civilité qui ne se refuse pas à un honnête
-domestique...» Et, en échange, qu'exigeaient les présidents? Un
-monstrueux avantage: l'obligation pour les pairs de marcher à
-la suite, comme des laquais... Non, non, mille fois non: mieux
-valait, à perpétuité, grimper à l'échelle!
-
-[Note 171: La remise au roi de ce mémoire est mentionnée par
-Dangeau sous la date du 6 décembre 1714. Les ducs y réclament deux
-choses: «l'une, que le Premier Président, en leur demandant leur
-avis, les salue, comme il salue les présidents; l'autre, qu'on ne
-mette point de conseiller au bout de leur banc».]
-
-Il suffisait maintenant d'une étincelle pour mettre le feu aux
-poudres. Elle se produisit sous la forme d'un propos que l'on
-prêta au Premier Président de Mesmes:
-
---Sire, aurait-il dit à Sa Majesté, au cours d'une entrevue
-secrète, les ducs ne négligeront rien, dès la constitution d'un
-nouveau règne, pour dépouiller MM. du Maine et de Toulouse des
-avantages dont ils sont nantis. Leur ambition va plus loin encore:
-ils escomptent la mort du jeune Dauphin pour établir, comme en
-Pologne, une monarchie élective et porter l'un d'eux à la couronne.
-
-Et Saint-Simon, dont cette prétendue déclaration fait trop bien
-le jeu pour qu'il ne la tienne pas pour authentique, de fournir
-des précisions, comme s'il eût assisté à la scène[172]. Mais,
-ce qu'il néglige de mentionner dans ses _Mémoires_, c'est un
-détail qui, révélé par les _Écrits inédits_, donne la clef de
-cet entretien énigmatique. Ce n'est pas hors de propos que le
-mot de monarchie élective avait été prononcé. La conversation
-l'avait amené tout naturellement, à l'occasion «d'un homme de
-lettres qui travailloit pour les ducs» et qu'il était question
-«d'enlever», sans doute pour le jeter à la Bastille[173]. Or, de
-quel méfait s'était rendu coupable ce libelliste? De publications
-en vue d'établir que les grandes sanctions de l'État appartenaient
-exclusivement à la pairie et que, à défaut d'héritiers légitimes,
-c'est elle, elle seule, qui, en vertu des lois anciennes de
-la monarchie française, décidait de l'élection des rois...
-Prétentions datant de loin sans doute, mais dont l'affirmation,
-à la veille d'un changement de règne, avait quelque peu ému la
-noblesse, le Parlement et Sa Majesté elle-même[174].
-
-[Note 172: _Additions au journal de Dangeau_, t. XV, p. 363.]
-
-[Note 173: _Écrits inédits_, t. IV, p. 148.]
-
-[Note 174: _Mémoires du maréchal de Richelieu_, t. I, p. 76.]
-
-Les ducs, cela va de soi, protestaient de la pureté de leurs
-intentions et, au moment même où ils ourdissaient leur trame
-contre les légitimés, donnaient l'assurance que les dernières
-dispositions de Louis XIV ne trouveraient pas de défenseurs plus
-fidèles qu'eux-mêmes. Ils se hâtaient, d'ailleurs, pour opérer
-une diversion, de présenter à Sa Majesté une requête contre les
-présidents et un mémoire récapitulatif de leurs griefs... Requête
-et mémoire demeurèrent sans réponse[175].
-
-[Note 175: La requête est du 5 janvier 1715, le mémoire du
-mois de février suivant. _Écrits inédits_, t. III, p. 383 et suiv.]
-
-Ce silence était significatif: les pairs ne s'y trompèrent pas.
-Fidèles à leur ancienne tactique, ils décidaient de mettre la robe
-à l'index: sentence qui reçut une exécution immédiate. Le bailli
-de Mesmes, ambassadeur de Malte et frère du Premier Président,
-s'étant présenté à Versailles, le duc de Tresmes lui interdit
-l'entrée du cabinet royal, en spécifiant que, s'il lui infligeait
-cet affront, c'était par mesure de représailles[176]...
-
-[Note 176: M. de Caumartin était, presque en même temps,
-l'objet d'un traitement identique.]
-
-La rupture était complète. Aussi bien nul ne se souciait plus
-d'avoir affaire avec ces gens terribles qu'étaient les ducs.
-Accusé de manquements à sa parole, le Premier Président affirma
-n'avoir rien promis, si ce n'était sa bonne volonté. Mme la
-Princesse, parlant au nom de ses fils, jura ses grands dieux que
-feu M. le Prince regardait «le refus du bonnet» comme une marque
-distinctive dont il n'eût, à aucun prix, permis l'abolition. Quant
-au roi, excédé de tant de manèges, il signifiait aux parties
-qu'elles eussent à ne lui plus parler de rien...
-
-Cependant,--dernière tentative,--une entrevue avait lieu entre
-deux délégués de la pairie et la duchesse du Maine, derrière
-laquelle, ne sachant à quel saint se vouer, s'effaçait son timide
-époux. Certes, si l'on put adresser quelques reproches à la
-petite-fille du grand Condé, ce ne fut pas celui de manquer de
-franchise. Elle protesta que, lorsqu'on possédait des avantages
-aussi précieux que ceux dont les légitimés avaient le bonheur
-d'être nantis, on n'y renonçait pas de gaîté de cœur, et que,
-pour elle, plutôt que d'en faire son deuil, elle n'hésiterait pas
-à mettre le feu aux quatre coins du royaume... Cela dit, elle
-concluait en ces termes:
-
---Donnant donnant, messieurs les ducs. Engagez-vous par écrit à
-maintenir les faveurs accordées à M. du Maine: nous ferons de
-notre mieux pour que vous ayez satisfaction.
-
-C'était, au dire de Saint-Simon, l'aveu cynique du complot ourdi
-entre M. de Mesmes et les châtelains de Sceaux, c'est-à-dire le
-duc et la duchesse du Maine, sous le regard complaisant de Sa
-Majesté... Trahison! s'écrie-t-il, trahison!... Et, aussitôt, de
-ruminer mille projets hasardeux. Après une nuit sans sommeil,
-il guetta M. du Maine au sortir de la chapelle, tomba chez lui
-comme une trombe et là, en tête à tête avec ce prince, «si odieux
-aux ténèbres que les ténèbres le rejetoient», fit une scène
-d'une violence telle que le malheureux, d'ordinaire «vermeil et
-désinvolte, devint interdit et pâle comme un mort». Et ce grand
-justicier, qui,--ô logique!--s'était sciemment offert à la risée
-du monde pour ne point s'exposer aux rancunes du favori, terminait
-par cette apostrophe menaçante contenant assignation à bref délai:
-«Monsieur, vous pouvez tout: vous nous le montrez bien et à toute
-la France. Jouissez de votre pouvoir et de tout ce que vous avez
-obtenu... Il vient quelquefois des temps où on se repent trop tard
-d'en avoir abusé et d'avoir joué et trompé de sens froid tous les
-principaux seigneurs du royaume en rang et en établissement, qui
-ne l'oublieront jamais!»... On se demandera avec angoisse,--étant
-donné que le plus courtois des refus devait causer à la pairie des
-maux incalculables,--quel put bien être le châtiment réservé à
-cette philippique «dite d'un ton de croquemitaine[177]»... Qu'on
-se rassure. Nous savons, de l'intéressé lui-même, très pénétré du
-sentiment de sa bravoure, que, loin de lui procurer les palmes du
-martyre, elle ne lui causa jamais le moindre désagrément.
-
-[Note 177: _Princesses et grandes dames_, par Arvède Barine,
-p. 250.]
-
-Telle est la version de Saint-Simon. L'exposé qui vient d'en être
-fait résume deux chapitres de ses _Mémoires_ et une addition au
-_Journal de Dangeau_, laquelle, antérieure de quelques années,
-est, comme d'habitude, moins montée de couleur et de ton[178]...
-Que penser d'un pareil récit? Convient-il de croire à sa
-sincérité, lorsqu'il attribue à M. du Maine la responsabilité de
-cette seconde entreprise dont l'issue ne devait, pas plus que
-celle de la première, flatter l'amour-propre des ducs?--Nous
-estimons qu'il y a lieu de se montrer sceptique.
-
-[Note 178: _Journal de Dangeau_, t. XV, p. 296.]
-
-C'est qu'en effet tout est suspect dans cette étrange narration.
-Sur l'un ou l'autre point une vérification est-elle possible? On
-peut être sûr par avance qu'elle soulignera une inexactitude.
-En veut-on un exemple? Prenons l'algarade du duc de Tresmes
-interdisant au bailli de Mesmes l'entrée du cabinet royal.
-Saint-Simon ne l'eût point, pour un caprice, passée sous silence,
-parce qu'elle fournissait un aliment à ses rancunes; mais comme il
-s'applique à atténuer les conséquences d'un procédé violent qui le
-ravit! «Le Premier Président, déclare-t-il, obtint que le roi dît
-au duc de Tresmes qu'il ne devoit pas faire servir sa charge à sa
-vengeance particulière, mais sans aigreur, et d'ailleurs fut sourd
-à tout ce que le Premier Président lui put dire et ne se voulut
-mêler de rien[179].»
-
-[Note 179: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XI, p. 34.]
-
-Chez Dangeau, autre son de cloche. «Quand, rapporte l'exact
-chroniqueur, le Premier Président fut sorti, le roi envoya
-chercher le duc de Tresmes, à qui il fit une réprimande assez
-sérieuse. Il dit même à ses ministres, en entrant au Conseil et à
-Mme de Maintenon, en entrant chez elle, qu'il n'avoit quasi jamais
-été plus en colère[180].»... Mais voilà qui est plus significatif.
-On sait que la victime de cette agression fut le bailli de Mesmes.
-Saint-Simon ne peut s'y tromper, car il annote sans protestation
-le récit de Dangeau. Mais cet affront, à un personnage d'aussi
-mince figure, cadre mal sans doute avec l'importance qu'il entend
-donner aux représailles de la pairie. Toujours est-il que, dans
-les _Mémoires_, par une distraction qu'on a peine à croire
-involontaire, un frère est substitué à l'autre et que le Premier
-Président est représenté comme ayant subi l'injure infligée à
-l'ambassadeur de Malte[181].
-
-[Note 180: _Journal de Dangeau_, t. XV, p. 362.--Revenant
-le lendemain sur cet incident, Dangeau annonce que le duc de
-Tresmes parla à Sa Majesté «le matin, dans son lit, pour marquer
-sa douleur de lui avoir déplu et que le roi eut la bonté de lui
-pardonner».]
-
-[Note 181: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XI, p. 34.]
-
-Aux inexactitudes il convient de joindre les invraisemblances. A
-qui fera-t-on croire que les pairs, dont on sait l'acharnement
-contre la robe, demeurèrent _taisants_ lorsqu'ils eurent le champ
-libre, par suite de l'élévation «du fils chéri de Jupiter»?
-que ces grands seigneurs orgueilleux qui, trois ans plus tôt,
-résistaient avec tant de crânerie aux instances royales en faveur
-de d'Antin, un autre favori, s'abaissèrent, par crainte de
-dangers chimériques, à l'attitude piteuse que leur prêtent les
-_Mémoires_[182]?
-
-[Note 182: On le croira d'autant moins que, d'après les
-_Écrits inédits_, t. IV, p. 143, les ducs avaient, à une première
-démarche de M. du Maine, répondu assez cavalièrement: «Ils avoient
-rompu de manière à lui laisser bien voir ce qu'ils en pensoient.»]
-
-Mais l'affirmation la plus choquante est celle qui a trait au rôle
-attribué au duc du Maine,--une des personnalités historiques dont
-le caractère a le plus prêté matière à discussion...
-
-Pour Barbier, qui se fait le porte-parole du public, M. du Maine
-fut «un prince très sage et très estimé[183]». Ceux qui vécurent
-dans son intimité n'avaient pas de lui une moins bonne opinion.
-Mme de Staal de Launay le représente sous les couleurs les plus
-favorables. Enveloppé par la défiance, le cœur du duc du Maine
-ne se découvrait guère: il n'en était pas moins, assure Mme de
-Staal, un gentilhomme accompli, d'un esprit fin et cultivé, d'un
-caractère noble et sérieux, aimant l'ordre, épris de justice,
-ne s'écartant jamais des bienséances, possédant tous les dons
-qu'on apprécie dans le monde, mais ne les produisant qu'avec une
-extrême répugnance, à raison de son goût pour le travail et la
-solitude[184]: ce qui explique ses retraites prolongées au fond de
-certaine tourelle où il s'oubliait à dire son chapelet, à dresser
-des plans de jardin ou bien à traduire l'_Anti-Lucrèce_... Si
-bien que, outrée de tant d'inertie, l'impétueuse duchesse, sa
-femme, lui décochait des traits de ce genre:--Un beau matin,
-monsieur, vous trouverez, en vous éveillant, que vous êtes de
-l'Académie et M. d'Orléans à la Régence[185]!... Ce n'est sûrement
-point là l'intrigant, dépourvu de scrupules, qui, prodigue de
-démarches, de discours, de promesses, toujours sur la brèche et
-se dépensant de cent manières différentes, organisa «les odieuses
-manœuvres» dont pâtirent les ducs!
-
-[Note 183: _Journal de Barbier_, t. I, p. 13.]
-
-[Note 184: _Mémoires de Mme de Staal de Launay_, _in fine_.]
-
-[Note 185: Le maréchal de Villars, qui paraît avoir bien
-connu le duc du Maine, parle «de son éloignement naturel de toute
-entreprise». _Mémoires de Villars_, t. II, p. 413.]
-
-Mais il y a un autre duc du Maine, le duc du Maine de Saint-Simon
-et un peu aussi celui de Madame Palatine. Ce second personnage,
-il faut le reconnaître, ne ressemble guère au premier. C'est une
-façon d'hypocrite à l'intelligence alerte, ayant de l'esprit
-«comme un ange»,--un ange déchu, s'entend,--dont il possède la
-malignité, la perversité d'âme, les simulations hors mesure, les
-séductions et le charme, expert en combinaisons artificieuses,
-s'appliquant à nuire et y parvenant toujours, capable d'ailleurs
-de vues à longue échéance et en poursuivant la réalisation avec
-une invincible ténacité... Tout cela s'alliant,--contradiction
-qu'on ne s'explique guère,--avec une telle poltronnerie que, pour
-le pousser en avant, la duchesse en est réduite aux arguments
-tangibles, c'est-à-dire «aux coups de bâton[186]».
-
-[Note 186: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 223. Ce n'est
-pas seulement de poltronnerie que parlent les _Mémoires_; c'est
-aussi de «lâcheté»: accusation dont un examen sérieux paraît
-aujourd'hui avoir fait justice.]
-
-C'est en face de ce Machiavel au petit pied, rusé, délié,
-retors, que, pour juger le récit des _Mémoires_, il importe de
-se placer... Quel est donc le calcul qu'ils lui prêtent? Un
-calcul inconciliable avec le bon sens le plus élémentaire. Non
-que nous contestions l'excellence de la maxime chère à Louis XI:
-diviser pour régner. Mais nous n'aurions garde d'en recommander
-l'application aux princes,--non pourvus d'un trône,--dont le
-sort dépend d'un débat judiciaire... Quel but poursuivaient les
-légitimés? Conserver le bénéfice des avantages à eux concédés par
-deux édits et par un testament? Quel était le tribunal chargé de
-statuer? La Cour de Parlement. De quels éléments se composait
-cette Cour? Des membres de la pairie et de la robe, chacun ayant
-voix égale... Or n'est-il pas de règle qu'un plaideur cherche
-d'abord à se concilier ses juges, sauf à les maudire ensuite si
-la décision ne lui est pas favorable? M. du Maine change tout
-cela et, sous couleur d'opérer une division habile, s'applique
-à indisposer tout le monde: les uns, en proclamant que leur
-opiniâtreté à refuser le salut du bonnet est injustifiable; les
-autres, en les «embarquant» malgré eux dans la plus fâcheuse des
-aventures! De la part d'un homme gratifié par la nature «du génie
-d'un démon», on confessera que c'est une singulière politique.
-
-Politique d'autant plus inadmissible, qu'elle eût été en
-contradiction avec celle de Louis XIV, dont l'intérêt et les
-désirs se confondaient avec ceux des légitimés. Que le souverain
-crût nécessaire de recourir à de minutieux ménagements, cela
-peut paraître paradoxal. Rien, cependant, n'est plus exact. Le
-temps, en effet, était loin où le catéchisme royal faisait de
-lui un lieutenant du Très-Haut; où Bossuet le représentait comme
-un dieu, mortel sans doute, mais comme «un dieu»; où lui-même,
-convaincu de son essence surhumaine, faisait admettre cet axiome
-que sa volonté devait être obéie «sans discernement[187]»...
-Depuis lors, que de revers, d'amertume, d'humiliations, bien
-faits pour ébranler sa foi dans l'origine et l'efficacité de la
-puissance dont il était investi! A l'acclamation des foules ont
-succédé les malédictions du peuple, les chansons outrageantes, les
-placards séditieux affichés dans les lieux publics, «surtout à ses
-statues[188]». Le triomphateur ébloui est remplacé par un vaincu
-qui ne se fait d'illusions ni sur l'amoindrissement du prestige
-monarchique, ni sur la fin désormais prochaine du pouvoir absolu.
-Comment croire, dès lors, qu'à propos d'un conflit puéril il va
-indisposer cette grande institution judiciaire, le Parlement, dont
-les décisions,--il ne l'ignore pas,--régleront le sort de ses
-dispositions posthumes[189]?--Aussi bien ne cesse-t-il de déclarer
-qu'il ne fera rien, dans l'affaire du bonnet, sans l'accord
-préalable des parties en cause.
-
-[Note 187: _Louis XIV et la Grande Mademoiselle_, par Arvède
-Barine, p. 146.]
-
-[Note 188: _Mémoires de Saint-Simon_, t. VI, p. 408.]
-
-[Note 189: Voir, notamment, les _Mémoires de Saint-Simon_, t.
-X, p. 261 et suiv.]
-
-Ce sont là, semble-t-il, des présomptions puissantes contre la
-thèse de Saint-Simon. Celui-ci n'est pas, d'ailleurs, le seul
-contemporain qui se soit expliqué sur cette période de l'affaire.
-Le maréchal de Villars, un duc et pair également, d'autant plus
-jaloux des prérogatives de sa dignité qu'il en était investi de
-fraîche date, actif, remuant, très au courant des intrigues, a
-laissé, lui aussi, des _Mémoires_. Or Villars ne souffle mot des
-incidents rapportés par Saint-Simon. Ses explications sont moins
-compliquées. Aussitôt après l'édit de juillet 1714, conférant aux
-légitimés «l'habilité au trône», une démarche fut faite auprès de
-Sa Majesté, et ce fut lui, Villars, qui porta la parole[190]:
-
-[Note 190: Villars ne fixe pas la date de cette démarche, mais
-il indique qu'elle fut antérieure à son départ pour Bade où il
-arriva le 9 septembre 1714.]
-
---«Sire, déclara-t-il, il est surprenant que ceux qui ont
-l'honneur de représenter Votre Majesté dans son Parlement refusent
-aux pairs de France un honneur que Votre Majesté veut bien leur
-faire en toute occasion. Nous remarquons tous les jours, lorsque
-Votre Majesté a son chapeau sur la tête, et que nous approchons
-d'Elle, qu'Elle veut bien l'ôter. Y a t-il quelque apparence de
-raison que le Premier Président le refuse et que le représentant
-veuille plus d'honneurs que le représenté n'en exige?»
-
-Et le roi de répondre ce qu'il répond à tout le monde:
-
---«A la vérité, je n'en trouve aucune; mais il sera plus agréable
-pour les pairs que le Parlement se rende de lui-même que si
-c'étoit par mon ordre.»
-
-C'est dans ces conditions toutes naturelles qu'eut lieu la reprise
-de l'affaire. Quant à des promesses, encore moins à une pression,
-à «l'embarquement» de la pairie sous la menace des plus cruelles
-calamités, à une ligue «scélérate», à la virulente sortie que
-l'on sait--il n'en est pas question. La formule de Villars est
-d'une simplicité qui impose la confiance. «Les pairs, dit-il,
-prétendoient le bonnet. Les princes légitimés s'y opposèrent parce
-que ce droit auroit trop rapproché les pairs d'eux; mais ils n'y
-mirent plus d'obstacles quand, par l'édit qui leur donnoit la
-faculté de parvenir à la couronne après les princes du sang, ils
-furent gratifiés des mêmes honneurs et privilèges[191].»
-
-[Note 191: _Mémoires de Villars_, t. II, p. 349.]
-
-Une neutralité bienveillante: telle fut, telle devait être
-l'attitude des légitimés, jusqu'au jour où, ruinés dans leurs
-espérances par l'annulation du testament royal, ils n'eurent plus
-de ménagements à garder. De contrainte morale, les ducs n'en
-subirent aucune. S'ils se lancèrent dans un nouveau conflit avec
-la robe, c'est qu'ils se figuraient avoir facilement raison de
-M. de Mesmes, avec lequel plusieurs d'entre eux entretenaient
-des rapports d'amitié. Ils s'attachèrent d'abord à le séduire
-par leurs flatteries; puis, tout aussi vainement, essayèrent
-de l'intimider par leurs menaces[192]... Qu'il y ait eu alors
-des pourparlers en vue d'une transaction que le duc du Maine,
-désireux de se faire bien venir des deux parties,--ses juges de
-demain,--envisagea avec faveur; cela n'est pas douteux. Mais
-là, suivant toutes vraisemblances, se borna l'initiative de ce
-prince dans des négociations que l'intransigeance de certains
-ducs empêcha d'aboutir. Cette faute, imputable à ses amis et
-à lui-même, l'auteur des _Mémoires_ n'était pas homme à la
-reconnaître: d'où l'ingénieux arrangement que lui inspira le
-silence du cabinet, au moment où il donna à ses notes leur forme
-définitive... Les choses ainsi mises au point, il est permis
-de croire que la prétendue trahison de 1714 est le pendant de
-la soi-disant agression de 1681: avec cette différence que,
-pour 1681, le vengeur de la pairie dut se contenter d'une
-victime,--Novion; tandis que, pour 1714, ayant le moyen de s'en
-offrir deux, MM. du Maine et de Mesmes, il n'eut garde de négliger
-une occasion aussi heureuse.
-
-[Note 192: _Mémoire du Parlement_, du mois d'avril 1716.]
-
-
-
-
-X
-
- La dernière maladie de Louis XIV.--Les ducs délibèrent.--Les ducs
- de La Force, de Charost, d'Antin, le maréchal de Villars, les
- ducs de Coislin, de Tresmes.--Les pairs ecclésiastiques.--M. de
- Reims.--Questions d'étiquette.--Négociations avec le Régent.
-
-
-Cependant le moment décisif approchait: celui que les pairs,
-pareils au peuple d'Israël soupirant après la terre promise,
-appelaient de tous leurs vœux. La mort de Louis XIV n'était plus
-qu'une affaire de semaines. Commencée à la disparition du duc de
-Bourgogne, la déchéance suivait son cours avec une effrayante
-rapidité. Le teint était devenu couleur de cire et les traits
-avaient subi une altération telle que, rencontré ailleurs qu'à
-Versailles, le royal malade n'eût été reconnu de personne.
-
-L'imminente éventualité d'un changement de règne déchaînait les
-convoitises. Sans parler des ducs d'Orléans et du Maine qui,
-chacun de son côté, travaillaient à se créer des partisans, en
-vue d'une rencontre prochaine à la barre de la Grand'Chambre,
-les ambitions de toute nature,--Dieu sait si elles étaient
-nombreuses!--se donnaient librement carrière. La Cour, du plus
-humble au plus élevé, offrait le spectacle d'une lamentable
-bassesse. Les salons du futur Régent se vidaient en un clin d'œil,
-ou s'emplissaient si bien qu'une aiguille n'eût pu tomber à terre,
-suivant que le bulletin médical faisait présager une amélioration
-ou une recrudescence du mal. L'absorption de deux biscuits, avec
-un doigt de vin d'Espagne, ramenait au moribond cette foule
-servile. Le renvoi d'un bouillon ou le recours à quelque empirique
-la précipitait du côté du soleil levant.
-
-Au sein de la pairie l'agitation touchait à son comble. En dépit
-des visées politiques de certains de ses membres, l'affaire du
-bonnet constituait la grande préoccupation. Depuis plusieurs mois
-déjà, on se concertait: non, d'ailleurs, sans quelque peine. Le
-château de Versailles était, en effet, le lieu du royaume où la
-police était le plus active. Grâce à l'habile organisation d'un
-service d'espionnage, rien n'échappait à la surveillance du roi.
-Toute démarche suspecte donnant lieu à un rapport, des assemblées
-plénières n'eussent point été possibles. Aussi se réunissait-on
-par séries de quatre ou cinq, tantôt chez l'un, tantôt chez
-l'autre, chaque groupe communiquant avec le groupe voisin par
-l'entremise d'un émissaire. Et pendant qu'un serviteur faisait
-le guet dans les couloirs, les conjurés, assis, suivant l'ordre
-du tableau, au fond d'une pièce reculée, abordaient l'ordre du
-jour... Débats approfondis, graves et d'une rare prolixité!
-Saint-Simon surtout était inépuisable, quand il rencontrait
-quelque résistance: «Monsieur, lui écrit le chancelier de
-Pontchartrain, un siècle entier de conversation vous paraîtrait
-un moment étranglé si on ne finissoit pas par être de votre
-avis[193].» Un de ceux qui lui tenaient tête le plus volontiers
-était M. de Noailles, Brutus-Noailles, dont, en dépit de ce
-sobriquet tragique, chacun proclamait l'excellent esprit[194]. Un
-jour, entre eux, la discussion s'échauffa si bien qu'elle dégénéra
-en querelle. M. de Noailles, de belle prestance et doué d'un
-vigoureux organe, écrasait son adversaire. Celui-ci avait beau
-gesticuler, jeter feu et flamme, sa voix de crécelle ne parvenait
-pas à prendre le dessus. Ce que voyant, il grimpait sur le gradin
-de la fenêtre; puis, ne pouvant encore se faire entendre, il se
-hissait au sommet d'une armoire, d'où il s'époumonait à fulminer
-ses arguments.
-
-[Note 193: _Mémoires de Saint-Simon_, t. VIII, p. 365.]
-
-[Note 194: Ainsi nommé parce que, à l'époque où couraient, sur
-le duc d'Orléans, les bruits les plus défavorables, M. de Noailles
-s'était déclaré prêt à jouer, auprès de lui, le rôle de Brutus.]
-
-Saint-Simon avait, dès cette époque, réuni autour de sa personne
-tout un groupe de ducs animés de sentiments analogues aux siens,
-poursuivant les mêmes chimères et captivés par le charme de sa
-conversation, qu'un contemporain qualifie «d'enchanteresse», par
-le sel de ses lardons, par ses critiques passionnées et aussi
-par sa rare compétence sur les questions d'étiquette. Tous, dans
-l'immense tableau que constituent ses _Mémoires_, font l'objet de
-portraits brossés de main de maître. Si, au cours de la rapide
-revue que nous en allons dresser, quelques-uns reçoivent des
-égratignures, c'est à celui qui fut leur compagnon d'armes que ces
-ombres ducales devront en demander raison.
-
-Au premier rang, il convient de placer M. de La Force: un ami
-de vieille date auquel Saint-Simon restera fidèle jusque dans
-la disgrâce. M. de La Force, très expert en l'art de la parole,
-avait de l'intelligence, de l'instruction, de l'aptitude au
-maniement des affaires et un grand besoin d'activité. Mais sa
-qualité dominante, aux yeux du petit cénacle, c'était «d'être
-fort duc et pair et incapable de gauchir». L'abaissement de
-la robe constituait pour lui un article de foi; d'autant plus
-que, personnellement, il avait eu maille à partir avec elle:
-non à Paris, mais en province. La province, en effet, marchait
-sur les traces de la capitale. Il n'existait pas de présidial,
-de sénéchaussée ou de bailliage où l'on ne se passionnât pour
-l'affaire du bonnet.
-
-Quant aux divers parlements du royaume, personne, du plus élevé
-des magistrats jusqu'au dernier des procureurs, n'y jurait que
-par Novion et Harlay. Dès qu'un pair, en cours de voyage, faisait
-mine d'user de son droit en siégeant à l'une de ces hautes
-juridictions, présidents et conseillers s'appliquaient,--pour
-l'entrée, la sortie, les saluts,--à traiter l'indiscret comme
-l'eussent pu faire leurs collègues de Paris. C'est à Bordeaux
-que la patience de M. de La Force avait été mise à l'épreuve: le
-Parlement exigea qu'il prît la suite de la Compagnie et interdit
-à son carrosse l'entrée de la cour du Palais... Des procédés
-inqualifiables que M. de La Force n'oublia jamais[195].
-
-[Note 195: Cette affaire fut soumise à Sa Majesté et donna
-lieu à une longue correspondance de MM. de La Vrillière et de
-Ponchartrain.]
-
-Après lui, il faut citer M. de Charost. «Bonhomme, dévot et
-qui ne pense pas à mal», dit de lui Mathieu Marais[196].
-Saint-Simon célèbre ses qualités morales, mais confirme l'opinion
-peu flatteuse de son confrère en chronique sur la valeur
-intellectuelle du personnage. «Ce n'étoit pas, déclare-t-il, un
-homme à exister, par conséquent à compter.» Mais, ajoute-t-il, «il
-étoit tout à moi»... La nullité de ce courtisan digne d'estime
-qui, après la disgrâce de Villeroy, obtint les fonctions de
-gouverneur de Louis XV, fut sans doute la raison de sa fortune:
-«tel est, en effet, le malheur des princes et la nécessité des
-combinaisons».
-
-[Note 196: _Journal de Mathieu Marais_, t. II, p. 328.]
-
-Ajoutons, d'un trait rapide:--«M. d'Antin, qui ne se consolait
-pas de n'avoir pu obtenir le titre d'Épernon»;--le maréchal
-de Villars, que sa gloire militaire n'empêchait pas d'être
-fort sensible aux questions de cérémonial;--M. d'Estrées, un
-viveur ruiné, en quête d'emplois que la Cour s'obstinait à lui
-refuser;--M. de Sully, le meilleur danseur de Versailles,
-pris par Louis XIV en aversion, on ne savait pourquoi, et qui
-supportait cette défaveur avec plus de résignation que les
-entreprises de la robe;--M. de Coislin, évêque de Metz, héritier
-et successeur de son frère, le «tortionnaire» de Nicolas de
-Novion[197];--M. de Tresmes, premier gentilhomme de la Chambre
-et gouverneur de Paris... Une happelourde! s'accordait-on à
-reconnaître... «Une vieille bête», dit, plus simplement, Madame
-Palatine: d'une bêtise si grande qu'elle finit par constituer sa
-force et par le maintenir en place[198]... Pourvu que son cerveau
-ne fût pas soumis à de trop rudes épreuves, il n'y avait pas
-d'obstacles devant lesquels reculât le zèle de M. de Tresmes. Les
-corrections manuelles relevaient de son département: témoin ses
-algarades au bailli de Mesmes et à M. de Caumartin. Peut-être
-trouverait-on le secret d'une attitude aussi militante dans ce
-fait qu'ayant, en vertu d'une licence royale, transformé son hôtel
-de la rue Neuve-Saint-Augustin en académie de jeux,--bassette,
-pharaon, biribi,--dont la ferme lui rapportait quarante mille écus
-de rente, il se trouvait en butte à l'hostilité du Parlement:
-émus des scandales quotidiens dont son tripot était le théâtre,
-certains de Messieurs ne dissimulaient pas leur intention d'en
-prescrire la fermeture, en vertu du droit de police dont ils
-étaient investis[199].
-
-[Note 197: La réception de M. de Coislin qui, bien que
-d'Église, était pourvu d'une pairie laïque, donna lieu à de graves
-débats. L'admettrait-on en costume civil, avec l'épée et le
-«bouquet de plumes»? ou en costume ecclésiastique, avec rochet et
-camail?... C'est pour ce dernier parti qu'on se décida, après avis
-du roi.]
-
-[Note 198: C'est lui, assurait-on,--on ne prête qu'aux
-riches,--qui, regardant d'un air connaisseur plusieurs
-crucifiements du Christ, soutenait qu'ils étaient l'œuvre d'un
-peintre unique: «Ne voyez-vous pas la signature: INRI? Elle est la
-même sur toutes les toiles.»]
-
-[Note 199: L'hôtel de Gesvres (ou de Tresmes) partageait ce
-privilège avec l'hôtel de Soissons qui appartenait au prince de
-Carignan.]
-
-Quoique moins nombreux, l'élément ecclésiastique n'était pas non
-plus à dédaigner. Un élément pondérateur, est-on tenté de croire:
-des gens d'Église, revêtus de l'habit qui commande le détachement
-des vanités terrestres, élevés en dehors de tout préjugé de caste
-et ne pouvant transmettre, après eux, une dignité dont les hasards
-de la fortune les ont pourvus, ne devaient, semble-t-il, avoir à
-la bouche que des paroles de paix! Qu'on se détrompe. L'air de la
-pairie «étoit si contagieux» que ceux-là mêmes, dont on eût été
-en droit d'attendre le plus de modération, se faisaient remarquer
-par leur turbulence. Tel M. de Clermont-Chatte, évêque-duc de
-Laon, qui, très bon homme en son particulier, devenait intraitable
-quand les privilèges de sa dignité se trouvaient en péril. Tel
-aussi M. de Saulx-Tavannes, évêque-comte de Châlons, lequel eût
-bel et bien précipité le cardinal Dubois du haut des gradins de la
-Grand'Chambre, s'il s'était avisé, comme il en avait l'intention,
-d'usurper la préséance[200]!
-
-[Note 200: Les pairs laïcs s'étaient engagés à prêter
-main-forte à M. de Châlons. La résolution, dit Saint-Simon, «avoit
-passé par moi et auroit été exécutée si le cardinal Dubois s'y fût
-commis». _Mémoires_, t. X, p. 443.]
-
-Mais le plus fougueux de ces prélats était M. de Mailly,
-archevêque de Reims, légat-né du Saint-Siège et primat de la Gaule
-Belgique: un de ces cadets de bonne maison que des convenances
-de famille obligeaient, souvent contre leur gré, à entrer dans
-les ordres. En dehors des mœurs, qu'il avait irréprochables,
-M. de Mailly ne prit jamais de l'état ecclésiastique, pour
-lequel il ne sentait aucune inclination[201], «que ce qu'il ne
-put laisser». Ambitieux, adroit, plein de ressources, rompu à
-l'intrigue et d'une ténacité rare, il avait, en nouant avec Rome
-des intelligences secrètes que Louis XIV ne lui pardonna jamais,
-enlevé «à force de bras» la haute situation dont il était pourvu.
-Il allait même bientôt, à l'insu du gouvernement, qui refusa
-plusieurs mois de ratifier sa nomination, obtenir la barrette.
-Mais il aspirait à mieux encore et se flattait de devenir grand
-aumônier de France et archevêque de Paris. C'est pourquoi il se
-lançait à corps perdu dans les affaires de la Constitution où,
-prétendaient certains pêcheurs en eau trouble, il y avait de
-gros profits à réaliser... Des difficultés, ce singulier prélat
-en avait avec tout le monde. Le rôle de la Grand'Chambre était
-encombré de procès qu'il perdait régulièrement: procès avec ses
-curés, procès avec ses chanoines, procès avec l'Université. Puis,
-lorsque le parti ultramontain l'emporta d'une façon définitive,
-conflits avec ses suffragants, avec son chapitre, avec bon
-nombre d'ecclésiastiques vis-à-vis desquels il ne ménageait ni
-les mesures vexatoires, ni les lettres de cachet[202]... Ce
-personnage «difficultueux et des moins disposés à entrer en
-composition[203]», mis en évidence par son titre de premier pair
-du royaume, devait jouer, dans l'affaire, un rôle considérable.
-Il le joua, en effet, aux côtés de Saint-Simon, son ami et son
-allié, sinon son parent. Celui-ci, il faut le dire à sa louange,
-n'hésitait pas à blâmer la ligne de conduite de M. de Reims et
-possédait une qualité, le désintéressement, que ce dernier ne
-paraît pas avoir souvent mise en pratique.
-
-[Note 201: «L'abbé de Mailly, qui n'avoit jamais voulu tâter
-de la moinerie, n'avoit pas plus d'inclination pour l'état
-ecclésiastique; sa mère l'y força... On peut juger quel prêtre ce
-fut et quelles études il fit; mais il avoit de l'honneur et fit de
-nécessité vertu.» _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 298.]
-
-[Note 202: D'après Buvat (_Journal de la Régence_, t. II, p.
-294), M. de Mailly obtint trente-deux lettres de cachet contre
-des prêtres de son diocèse. Une chanson--on en fit plusieurs à ce
-sujet--lui prête le langage suivant:
-
- Les curés sont trop mutins:
- J'ai beau, pour punir ces lutins,
- Excommunier, interdire...
- Ils croient que c'est pour rire,
- Et pour les mettre à la raison
- La Fare a besoin d'un bâton.
-
-La Fare, l'un de ses vicaires généraux, s'était livré à des voies
-de fait contre un des récalcitrants. _Chansonnier historique_, t.
-II, p. 174.]
-
-[Note 203: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 358.]
-
-Pendant que Louis XIV agonisait, ce groupe des ardents
-multipliait les conférences, agitait les questions d'étiquette,
-s'ingéniait en combinaisons de nature à rehausser le lustre de
-«l'institution». Certains songeaient, dès à présent, à ouvrir
-le feu contre les bâtards. D'autres, résolus à créer un ordre
-spécial composé des seuls membres de la pairie, proposaient de
-profiter des circonstances pour se séparer de la noblesse. On
-sait qu'une distinction était faite entre ducs et non-ducs. Les
-ducs constituaient _la noblesse titrée_; tout ce qui n'était
-pas duc était relégué dans la noblesse _non titrée_[204]. Or,
-l'occasion semblant favorable pour accentuer cette ligne de
-démarcation, quelques pairs étaient d'avis de faire bande à part
-pour aller saluer le nouveau roi. Ce projet, devenu public par
-suite d'indiscrétions, déchaîna une incroyable effervescence
-parmi les simples gentilshommes qui protestèrent dans un mémoire
-rédigé par le marquis de Conflans[205]. Quel était l'auteur de
-cette tentative? Saint-Simon accuse nettement le duc de Noailles.
-Il prétend même avoir payé de sa personne pour dissuader ses
-collègues d'une entreprise dont il redoutait les conséquences;
-mieux encore, il fournit le canevas des harangues qu'il aurait
-prononcées à cette occasion. Ce qu'il y a de fâcheux, pour lui,
-c'est que, une fois de plus, il se trouve ici en contradiction
-avec ses contemporains. Le fauteur de ces troubles ne serait autre
-que lui-même, «le petit furibond». Aussi ne lui ménage-t-on pas
-le blâme, même dans l'entourage de M. d'Orléans. «Je suis sûre,
-écrit la duchesse de Lorraine[206], que tout ce qui s'est passé
-sur cela, entre les ducs et la noblesse, ne vient que de ce vilain
-mâtin-là[207].» Et elle s'étonne que «ce vilain mâtin-là» ne soit
-pas l'objet de mesures coercitives... Saint-Simon reconnaît,
-au surplus, que les gentilshommes non titrés étaient si montés
-contre lui qu'ils apostèrent des laquais devant sa porte pour
-noter le nom des personnes qui continuaient à le voir. Disgrâce
-qui atteignit également son _alter ego_, M. de Reims, «dont la
-dignité passagère n'avoit pas honte d'entrer dans un dessein si
-odieux[208]».
-
-[Note 204: Cette distinction existait encore sous la
-Restauration. _Mémoires de la comtesse de Boigne_, t. I, p. 396.]
-
-[Note 205: _Journal de Mathieu Marais_, t. I, p. 177.]
-
-[Note 206: Élisabeth-Charlotte d'Orléans, sœur du Régent.]
-
-[Note 207: _Notice sur la vie et les mémoires de Saint-Simon_,
-par Chéruel, p. XLV.]
-
-[Note 208: _Mémoire du Parlement_, du mois d'avril 1716.]
-
-En ce qui touche le bonnet, les dispositions étaient prises du
-jour où le roi fut contraint de garder la chambre. De nombreux
-pairs avaient vu le futur Régent. A tous il avait fait de superbes
-promesses. Mais, comme des réponses individuelles ne paraissaient
-pas suffisantes, on lui expédia une députation sous la conduite
-de M. de Mailly[209]. Le duc d'Orléans confirma ses précédentes
-déclarations, affirmant que son premier soin, en prenant le
-pouvoir, serait de donner satisfaction aux réclamants. «Nous
-exigeons, ripostèrent ceux-ci, que cette satisfaction nous soit
-accordée à la séance même où il sera statué sur la régence.--Soit!
-fut-il répondu.--Vous trouverez bon que nous restions couverts
-quand le Premier Président prendra notre avis?--Je vous en donne
-ma parole...»
-
-[Note 209: Elle comprenait, outre M. de Mailly, MM. de
-Langres, de Beauvais, de Luynes, de Saint-Simon, de La Force, de
-Charost, de Chaulnes et de Rohan-Rohan. _Écrits inédits_, t. III,
-p. 435.]
-
-Parole de prince!... Le roi avait à peine rendu le dernier soupir
-que M. d'Orléans convoquait, dans son petit entresol, en vue de la
-réunion du Parlement, qui devait avoir lieu le lendemain de très
-bonne heure, ceux des pairs qui se trouvaient encore à Versailles.
-Ce fut alors un autre langage. Certes, l'engagement subsistait
-toujours: on en aurait prochainement la preuve. Mais l'heure ne
-semblait pas bien choisie pour des manifestations de cette nature.
-A qui n'apparaissait-il pas, en effet, que la première séance
-du haut sénat de France devait être consacrée, non à des débats
-d'ordre privé, mais aux affaires de l'État? Soulever une question
-d'étiquette quand le sort du royaume se trouvait en jeu, ne
-serait-ce point un défi à l'opinion publique déjà mal disposée à
-l'égard des pairs?... Et, en une péroraison «dorée», M. d'Orléans
-supplia ses amis les ducs de ne pas l'exposer, et avec lui la
-Couronne, aux pires aventures.
-
-Ce ne fut qu'un cri d'indignation. Surmontant enfin leur émoi, ses
-interlocuteurs s'écrièrent:
-
---Mais, monsieur, quand les affaires publiques seront réglées,
-vous vous moquerez des nôtres. Une conjoncture comme celle-ci
-est notre seule planche de salut. Passé l'occasion, vous nous
-remettrez sans fin, et nous en resterons pour notre courte honte!
-
-Cette généreuse ardeur ne dura pas plus qu'un feu de paille.
-Qu'attendre, en effet, d'un corps habitué à la servitude et auquel
-l'ombre du roi défunt, planant sur l'assemblée, inspirait encore
-un insurmontable effroi! Parmi ces beaux parleurs, il ne s'en
-trouva pas un assez hardi pour «oser hocher le mors» au prince
-qui représentait cette grande ombre. Une transaction apparut aux
-meilleurs comme la seule issue possible. Saint-Simon se chargea
-d'en trouver la formule: un des Messieurs prendrait la parole, au
-début de la réunion du Parlement, exposerait les revendications
-de la pairie, déclarerait ne point s'opposer à ce que l'affaire
-fût ajournée, moyennant la promesse d'une solution favorable à
-brève échéance, et interpellerait le duc d'Orléans pour le mettre
-en demeure de s'engager devant toute l'assistance... Ce n'était
-qu'un expédient; mais, comme il n'y avait pas de remède, on se
-résigna,--après d'orageuses discussions au cours desquelles
-quelques têtes exaltées, inconsolables de n'avoir pas le moindre
-robin à s'offrir en holocauste, proposèrent de se rattraper sur
-les bâtards.
-
-Commencée à huit heures du soir, cette conférence,--une véritable
-veillée d'armes,--se prolongea assez avant dans la nuit. Puis,
-comme il n'y avait pas une minute à perdre, chacun se mit en
-route pour Paris où, en vue d'arrêter les dernières dispositions,
-rendez-vous fut pris, pour cinq heures du matin, chez M. de
-Reims, au bout du Pont-Royal, derrière l'hôtel de Mailly. A cinq
-heures, chacun se trouvait à son poste et l'on délibéra encore.
-A sept heures, la pairie se rendait en masse au Parlement, bien
-convaincue que, malgré les tergiversations de M. d'Orléans,
-le succès ne pouvait faire doute. Mais son espoir allait, une
-nouvelle fois, être déçu, par suite de l'intervention aussi
-habile qu'énergique de deux personnages dont, avant d'aller plus
-loin,--nous en aurons ensuite fini avec les portraits,--il importe
-de dire quelques mots.
-
-
-
-
-XI
-
- Le Premier Président de Mesmes (1712-1723).--Sa jeunesse.--Sa
- famille.--Son caractère.--Le Président André de Novion.--Appréciations
- de Saint-Simon sur ces deux personnages.
-
-
-Le premier de ces personnages est le chef de la Compagnie
-judiciaire, celui que nous venons de voir à l'œuvre: Messire
-Jean-Antoine III de Mesmes, comte d'Avaux, seigneur de Cramayel,
-Brie-Comte-Robert, marquis de Saint-Étienne, vicomte de Neuchâtel
-et autres lieux... Issu, en 1661, d'une ancienne maison de robe,
-M. de Mesmes,--on l'appelait alors M. de Neuchâtel,--avait tenu à
-honneur d'entrer au Parlement. Substitut du procureur général à
-dix-huit ans, conseiller à vingt-six, il devint, à vingt-sept ans,
-en 1688, Président à mortier en remplacement de son père[210].
-En 1703, il obtenait la charge de prévôt et grand maître des
-cérémonies des ordres du roi, laquelle était, pour ainsi dire,
-héréditaire dans sa famille, et, en 1710, entrait à l'Académie où
-Boileau, septuagénaire, l'accueillait par ces paroles flatteuses:
-«Je viens à vous, monsieur, afin que vous me félicitiez d'avoir
-pour confrère un homme comme vous.»
-
-[Note 210: Son père, Jean-Jacques de Mesmes, né vers 1640,
-remplit tour à tour les fonctions de maître des requêtes et de
-Président à mortier et fut reçu à l'Académie en 1676. Il mourut en
-1688.]
-
-Quelle avait été sa jeunesse? Une opinion assez répandue incline
-à voir en lui le modèle de ces magistrats imberbes qui, associés
-par la fortune et les plaisirs aux ébats des petits maîtres de la
-Cour, s'efforçaient, au grand dommage de leur prestige, de s'en
-approprier les ridicules, devenant ainsi, assure La Bruyère, «des
-copies fidèles de très méchants originaux[211]». Faut-il croire
-à cette légende? La réserve s'impose toujours lorsqu'il s'agit
-de mettre, par voie de conjecture, un nom au bas de portraits
-littéraires, lesquels, composés de détails empruntés à droite et
-à gauche, visent moins à représenter une personne qu'un genre.
-Ajoutons que si, à certains égards, quelque analogie put exister
-entre le jeune de Neuchâtel et les robins adolescents dont parlent
-les _Caractères_, la dissemblance sur d'autres points est telle
-qu'on ne saurait, sans injustice, s'arrêter à cette hypothèse.
-
-[Note 211: _Les Caractères_, chapitre _De la ville_.]
-
-La vérité est qu'élevé avec «ses proches alliances», les La
-Trémoille, les d'Elbeuf et les Vivonne, M. de Mesmes se façonna,
-de bonne heure, aux belles manières. La fréquentation «du
-meilleur monde» acheva de lui donner ce vernis de politesse
-qu'on n'acquérait guère qu'à Versailles. Toutes les portes lui
-furent ouvertes, même celle du Grand Dauphin dont, assurent les
-chroniques, il eut l'honneur «de partager les jeux[212]». Mais ses
-préférences le portaient vers la Cour de Sceaux, tenue par le duc
-et par la duchesse du Maine. L'exubérance de la vie qu'on y menait
-contrastait, d'une façon éclatante, avec la torpeur chagrine de
-l'entourage royal. Commensal habituel du duc du Maine, qui s'éprit
-pour lui d'une confiante tendresse, il lia commerce avec les beaux
-esprits de la maison, discuta arts et sciences avec Malézieu,
-philosopha avec le cardinal de Polignac, improvisa des épigrammes
-avec le marquis de Sainte-Aulaire, applaudit aux chansons de
-la Présidente Dreuilhet. Peut-être même ne repoussa-t-il point
-certains succès d'un ordre plus intime qui, à une époque où la
-femme régnait en souveraine, semblaient le complément nécessaire
-d'une éducation accomplie. Madame Palatine assure que la
-maîtresse du logis ne se montra point cruelle à son égard[213]...
-La petite-fille du grand Condé, qui avait la hardiesse et
-l'indépendance de son aïeul, ne repoussa point sans doute d'aussi
-délicats hommages; mais pourquoi penser à mal? Elle a pris soin de
-nous avertir:
-
-[Note 212: Le _Journal de Barbier_ (t. I, p. 298) dit «les
-débauches».]
-
-[Note 213: _Correspondance de Madame Palatine_, t. I, p. 422
-et 473.]
-
- Ce qui, chez les mortels, est une effronterie,
- Entre nous autres, demi-dieux,
- N'est qu'honnête galanterie.
-
-La fonction de M. de Mesmes, à Sceaux, consistait simplement à
-prendre part aux bergeries de la duchesse, à porter le ruban
-citron de son ordre, _la mouche à miel_, et à rimer quelques vers
-suivant le goût du jour. Encore ce dernier emploi rentrait-il dans
-les attributions de son secrétaire. On n'ignore pas, en effet,
-que les personnages marquants de l'ancien régime déléguaient à un
-homme de lettres patenté le soin de tenir à jour, pour la plus
-grande joie du public, leur correspondance intime et leurs essais
-de poésie.
-
-Il est clair que cette conception nouvelle de la gravité
-judiciaire dut indisposer plus d'un observateur chagrin.
-Affaire de temps et de milieux. On assure que, dans la marche
-de l'humanité, chaque génération porte l'empreinte de l'époque
-qui l'a vue naître. La justesse de cette observation apparaît
-manifeste, lorsqu'on étudie Nicolas de Novion et Harlay: l'un,
-le type accompli du frondeur toujours sur le qui-vive et prêt à
-en découdre; l'autre, le parfait modèle de la solennité, plus
-majestueuse qu'aimable, dont, vers son âge mûr, Louis XIV imposa
-la loi. Autant peut-on en dire de de Mesmes qui, à cheval sur
-les dix-septième et dix-huitième siècles, trouva le secret de
-fondre en sa personne les qualités et les travers de l'un et de
-l'autre; empruntant au premier, avec une tenue d'une correction
-irréprochable, l'amour du faste, de la représentation, des beaux
-monuments; au second, l'allure dégagée, la grâce, la bonne humeur,
-la vie facile et certain détachement des anciennes traditions: le
-tout accommodé d'un large esprit de tolérance et d'un scepticisme
-de bon ton. Son château de Cramayel-en-Brie, où l'on comptait
-vingt appartements à l'usage des invités, n'était certes pas
-comparable à Versailles, mais dépassait Saint-Germain comme
-confort et comme luxe. Quant à son hôtel de la rue Sainte-Avoye,
-c'était, avec son escalier de marbre du Languedoc, sa chapelle,
-sa coupole, ses admirables tapisseries, ses plafonds de Lebrun,
-ses portraits de Mignard, ses tableaux de Lesueur, une demeure
-princière. Tout y était à l'avenant: meubles, curiosités,
-objets d'art, la bibliothèque,--cette _Memmienne_ à la garde de
-laquelle Naudé, avant d'entrer au service de Mazarin, avait été
-préposé,--et certaine collection d'antiques et de médailles,
-composée à grands frais, dont l'État devait avoir un jour la bonne
-fortune de se rendre acquéreur... Tout cela avait coûté gros et
-ce n'était point un secret que la fortune du possesseur de ces
-merveilles, quoique considérable, était sérieusement compromise.
-«Je n'ai jamais vu, écrit un contemporain, manger son bien avec
-autant d'intrépidité!»
-
-Ce prodigue incorrigible, peint en 1690 par Rigaud et en 1713 par
-François de Troy, était un homme de belle stature et de forte
-corpulence: tête puissante, fine et affable. Saint-Simon assure
-que le visage, quoique marqué de la petite vérole, «avoit beaucoup
-de grâces» et «quelque chose de majestueux». Tout en prêtant,
-d'ailleurs, à M. de Mesmes les scélératesses sans nombre dont
-il a l'habitude d'accabler ses adversaires, Saint-Simon ne lui
-conteste pas certaines qualités. «Beaucoup d'esprit, déclare-t-il,
-grande présence d'esprit, élocution facile, naturelle, agréable;
-pénétration, réparties promptes et justes; hardiesse jusqu'à
-l'effronterie; ni âme, ni honneur, ni pudeur; petit maître en
-mœurs, en religion, en pratique; habile à donner le change, à
-tromper, à s'en moquer, à tendre des pièges, à se jouer de paroles
-et d'amis ou à leur être fidèle, selon qu'il convenait à ses
-intérêts; d'ailleurs d'excellente compagnie, charmant convive,
-un goût exquis en meubles, en bijoux, en fêtes, en festins et en
-tout ce qu'aime le monde; grand brocanteur et panier percé, sans
-s'embarrasser jamais de ses profusions, avec les mains toujours
-ouvertes pour le gros, et l'imagination fertile à s'en procurer,
-poli, affable, accueillant avec distinction et suprêmement
-glorieux, quoique avec un air de respect pour la véritable
-seigneurie et les plus bas ménagements pour les ministres et pour
-tout ce qui tenait à la Cour[214].»
-
-[Note 214: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IX, p. 171.]
-
-Saint-Simon n'est pas plus tendre pour la famille. Des paysans
-«du Mont-de-Marsan», s'écrie-t-il, dont bon nombre payent
-encore la taille! Et, avec un dédain non déguisé, il représente
-l'un de ces rustres quittant en sabots les landes natales,
-partant pour Toulouse, où, d'écolier, il devint professeur de
-droit, appelé à Pau par sa souveraine, Marguerite de Navarre,
-laquelle l'employa dans diverses missions et, en récompense de
-ses services, le fit nommer lieutenant civil au Châtelet. Ce
-fut le fondateur de la dynastie: une dynastie riche en hommes
-de valeur, magistrats, jurisconsultes, ambassadeurs, soldats,
-qui, tous, suivant l'expression d'un chroniqueur, furent aussi
-utiles aux peuples qu'à la Couronne:--Jean-Jacques, seigneur
-de Malassise, bien connu par la paix boiteuse qui porte son
-nom;--Henri, seigneur de Boissy, l'ami de Pibrac, de Paul de
-Foix, de Montaigne, de tous les hommes illustres de cette époque,
-protecteur des lettres et des savants, lettré et savant lui-même,
-dont Brantôme déclare «qu'il étoit un très grand, subtil et
-habile personnage d'État, d'affaires, de sciences et de haute
-gentillesse[215];»--Jean-Pierre, un poète doublé d'un astronome,
-qui, à ce double titre, se perdait souvent dans les nues et que
-Joachim du Bellay rappelait sur la terre en strophes exquises:
-
-[Note 215: Lettre à Paul de Foix, du 1er septembre 1570.]
-
- De la céleste musique
- Ne plaisent tant les doux sons
- Que le miel de tes chansons
- Plus doux que le miel attique[216]!
-
-[Note 216: _Vie de Jean-Pierre de Mesmes_, par Guillaume
-Colletet.]
-
---Claude, comte d'Avaux, le diplomate fameux qui représente
-la France dans les négociations relatives aux traités de
-Westphalie;--un autre, Henri, troisième du nom, lequel, député
-aux États généraux de 1614, y joua un rôle que certains écrivains
-ont comparé à celui de Mirabeau aux États de 1789: patriote
-ardent à la chaude éloquence, dont la bourgeoisie acclama cette
-affirmation que les trois ordres étaient frères, comme issus
-d'une mère commune; que, sans doute, le Tiers occupait, au sein
-de sa famille, la dernière place, mais qu'il n'était pas rare de
-voir des maisons menées à la ruine par l'imprévoyance des aînés,
-recouvrer grandeur, fortune et gloire, grâce à la sage industrie
-des cadets[217]... Audacieuse proposition que ne pardonnèrent
-jamais ni les ducs ni la noblesse: d'autant mieux qu'elle était
-accompagnée d'une retentissante revendication du pouvoir politique
-des Parlements[218].
-
-[Note 217: _Relation de Florimond Rapine_, p. 152.]
-
-[Note 218: Le _Journal d'Olivier d'Ormesson_ et les _Mémoires
-de Mathieu Molé_ restituent à Henri de Mesmes, trop souvent
-méconnu, sa véritable physionomie. C'est lui qui, au cours de la
-Fronde, protestait dans une inoubliable apostrophe contre l'avis
-émis d'appeler l'armée espagnole. Le coadjuteur, qui ailleurs
-l'accuse de pusillanimité, ne peut s'empêcher de s'écrier: «Le
-Président de Mesmes fit une exclamation, au seul nom de l'envoyé
-de l'archiduc, éloquente et pathéthique au-dessus de tout ce que
-j'ai lu en ce genre dans l'antiquité.»--_Mémoires du cardinal de
-Retz_, t. I, p. 292.]
-
-Saint-Simon n'ignore rien de ce passé. Il prend même plaisir
-à énumérer les alliances, les héritages, les emplois obtenus,
-les missions accomplies,--et ne s'aperçoit point que tout cela
-constitue une illustration deux fois centenaire, avec laquelle
-bon nombre de pairies, la sienne notamment, n'eussent pu sans
-péril affronter la comparaison. Mais il est trop l'homme de son
-temps pour compter le mérite personnel et les services rendus,
-s'ils ne se présentent sous le couvert de la naissance. Pour lui,
-au dix-huitième siècle comme au seizième siècle, la tribu des de
-Mesmes reste entachée «de la crasse héréditaire».
-
-Ce fut en 1712 que l'héritier d'une race si discutée fut investi
-de la Première Présidence, bien que,--chose grave à un moment où
-la tiédeur en matière religieuse n'était plus admise,--il passât
-pour n'être rien moins que dévot[219]... A en croire Saint-Simon,
-il n'aurait eu d'autre titre à cette faveur que la protection
-de la cour de Sceaux. Le marquis de Sourches, plus véridique,
-fait remarquer qu'il était le doyen du grand banc, et, depuis
-dix-huit mois, remplaçait le titulaire, Le Pelletier de Rosambo,
-qui, malade et incapable, ne faisait au Palais que de rares
-apparitions[220].
-
-[Note 219: Il semble qu'on exigeât alors des magistrats, comme
-des protestants récemment convertis, un certificat de «bonne
-catholicité». Aussi, dans l'enquête à laquelle tout nouveau promu
-était soumis, M. de Mesmes eut-il soin de faire entendre l'abbé
-Philippe-Michel Bonnet, docteur en théologie de la maison et
-Société de Sorbonne, curé de Saint-Nicolas-des-Champs. L'honnête
-ecclésiastique déclara avoir constaté plusieurs fois, dans son
-église, la présence du récipiendaire. S'il ne l'avait pas vu
-fréquenter les sacrements de pénitence et d'eucharistie,--«ce
-qui seroit très difficile de connaître à l'égard de tous les
-paroissiens»,--il savait, pour s'en être informé, que ce grand
-magistrat avait rempli ses devoirs aux Pâques dernières et que,
-à l'imitation de ses aïeux, il avait accepté les honneurs du
-marguilliage!... On ne peut s'empêcher de reconnaître que cet
-acte de foi en partie double arrivait fort à propos. Aussi cette
-formule attira-t-elle l'attention du greffier Gilbert de Lisle
-dont la surprise se traduisit par la note suivante: «Voyez comme
-le curé a signé sa déposition.»]
-
-[Note 220: _Journal du marquis de Sourches_, t. XIII, p.
-268 et 269. Le Pelletier de Rosambo avait, depuis peu, succédé
-à Harlay. Il se hâta de démissionner pour se soustraire aux
-responsabilités d'une tâche au-dessus de ses forces.]
-
-Cette nomination fut saluée,--elle méritait de l'être,--par
-des applaudissements unanimes... A vrai dire M. de Mesmes ne
-ressemblait guère à ces grands magistrats, «stoïques et tout
-d'une pièce», qu'on avait vus jadis dominer l'émeute et tenir
-tête aux rois. Un pareil rôle eût peut-être dépassé ses moyens.
-En revanche, il est permis de croire qu'aucun des robins de
-vieille roche, auxquels nous venons de faire allusion, n'eût,
-avec une maîtrise comparable à la sienne, préservé à la fois
-la Couronne et la Compagnie judiciaire des périls que firent
-naître pour elles une suite ininterrompue de conflits. Époque
-profondément troublée. Tout allait pousser à une désorganisation
-générale: les convoitises nées d'un régime nouveau; l'affaire
-de la Constitution, c'est-à-dire de la bulle _Unigenitus_, dont
-les péripéties bouleversaient les consciences; le système de
-Law, aussi dangereux pendant l'ère des illusions qu'affolant
-après la débâcle; l'explosion des rancunes parlementaires,
-comprimées depuis plus d'un demi-siècle et jalouses de prendre
-leur revanche... Soutenus, en effet, par l'opinion, qui ne se
-résigna jamais au despotisme, Messieurs des Enquêtes,--ces
-«terribles Enquêtes», l'effroi de Mazarin,--ne tardaient pas à
-rouvrir ce cabinet «de la première», dont jadis Nicolas de Novion
-avait «confisqué la clef». Et là, comme aux beaux jours de la
-Fronde, allaient se débattre, avec une singulière âpreté, les
-questions politiques, religieuses, économiques, financières, qui
-passionnaient la bourgeoisie et la robe: une sorte de club en
-permanence où, en dépit d'un attachement sincère à la royauté,
-soufflait l'esprit révolutionnaire. Dongois, qui avait vu «le
-cabinet» à l'œuvre, le signalait autrefois comme un danger pour
-l'État. «Dieu veuille, s'écriait-il, qu'après la mort du roi il ne
-ressuscite pas!» Et voilà que, semblable au phénix, «le cabinet de
-la première» renaissait de ses cendres!
-
-Pour parer à ces difficultés multiples, l'homme qu'il fallait à la
-tête du Parlement, ce n'était ni un jurisconsulte platonique comme
-Lamoignon, ni une nature de prime-saut comme Nicolas de Novion,
-ni un autoritaire renfrogné comme Harlay, mais un diplomate rompu
-au maniement des hommes, avisé, délié, fertile en ressources,
-sachant allier «le tact au manège». Or ces facultés maîtresses, de
-Mesmes les possédait à un haut degré. Il excellait notamment dans
-l'art de tirer parti des défauts aussi bien que des qualités de
-son entourage. Doué d'une pénétration très vive, il s'assimilait
-rapidement les matières les plus ardues. Le vieux roi, si peu
-prodigue de démonstrations, prenait plaisir à le recevoir et
-écoutait sans fatigue ce langage sobre, concis, dépourvu d'apprêt
-oratoire, qui avait le mérite de présenter les sujets compliqués
-sous une forme simple et agréable. «Ordinairement, dit Hénault,
-M. D'Aguesseau, alors procureur général, et d'un autre caractère,
-l'accompagnoit, et l'on disoit qu'il menoit le procureur général
-à la Cour, et que le procureur général le menoit au Parlement:
-c'étoit les peindre tous deux[221]...» Les succès du Premier
-Président n'étaient pas moins vifs dans les assemblées des
-chambres, «cette image d'une république qu'il faut réduire sans la
-maîtriser[222]». Il s'y montrait inimitable... Ce qui, d'ailleurs,
-ne le mettait pas à l'abri des suspicions. Que, dans chacun des
-deux camps, on l'accusât de tromper l'un au profit de l'autre,
-c'était inévitable. Intermédiaire désigné entre la Cour et sa
-Compagnie, obligé à de perpétuels ménagements en vue d'obtenir des
-concessions réciproques, il lui était difficile de satisfaire tout
-le monde. La question sera de savoir si, dans l'accomplissement
-de la tâche plus politique que judiciaire qu'il eut à remplir, sa
-participation aux affaires publiques ne fut pas féconde en heureux
-résultats, et si, d'autre part, il eut à se reprocher des calculs
-intéressés et des capitulations de conscience: c'est ce que nous
-examinerons bientôt.
-
-[Note 221: _Mémoires du président Hénault_, p. 399.]
-
-[Note 222: _Ibid._]
-
-Nous nous bornerons, pour le moment, à constater que la bonne
-opinion dont le Palais lui fit crédit, au surlendemain de sa
-nomination, s'accrut au fur et à mesure qu'on le fréquenta
-davantage: son irrésistible séduction calmait les défiances,
-dissipait les malentendus, ramenait les dissidents. Il n'est
-pas jusqu'au charme d'une modestie, sûrement plus apparente que
-réelle, qui ne contribuât à augmenter son prestige. C'est ainsi
-que le Palais applaudissait à sa mercuriale de 1712 où, énumérant
-les vertus dont le magistrat idéal doit être orné, il terminait sa
-harangue par ces paroles dites avec un art consommé: «Heureux ceux
-qui profiteront de ces «réflexions que j'ay l'honneur de soumettre
-à la compagnie avec un cœur plein de respect. Plus heureux encore
-si je puis en profiter moi-même, en ayant besoin plus qu'aucun
-autre[223]...» Comment rester sourd aux arguments de ce galant
-homme qui tenait en réserve, pour chacun de ses collègues, un
-mot gracieux et une complaisance illimitée, qui se livrait à
-«une dépense prodigieuse» en vue de leur faire honneur et leur
-réservait toujours un couvert à sa table, la plus somptueuse
-de Paris, où, pour peu que les convives fussent nombreux, le
-personnel attitré des officiers de bouche se doublait de trente
-gardes-suisses, commandés par deux sergents[224]!
-
-[Note 223: _Collection de Gilbert de Lisle._]
-
-[Note 224: _Collection de Gilbert de Lisle._]
-
-Cette indulgence aimable,--et c'est ce qui en doublait la
-valeur,--ne dépassait guère les limites du Palais. Les détracteurs
-de la robe n'avaient, avec lui, qu'à se bien tenir. «Pénétré,
-rapporte Hénault, de ce qui étoit dû à sa place et le voulant
-faire sentir, à cause du peu d'égards que les gens du monde
-ont pour la magistrature, il étoit haut par caractère et par
-politique, quoique affable et de mœurs commodes avec tous les
-autres. On croignoit de lui déplaire parce qu'il imposoit, et
-on cherchoit son amitié parce qu'il étoit de bon air d'être son
-ami[225].» Nul, lorsqu'il le jugeait nécessaire, ne maniait,
-comme ce Gascon d'origine et de tempérament, l'ironie, la
-malice, l'épigramme. Nul n'avait de ces reparties soudaines
-qui déroutent l'interlocuteur. Le Régent lui-même en fit
-plus d'une fois l'expérience. Ayant, un jour, à la suite d'un
-refus d'enregistrement, répondu par des injures empruntées au
-vocabulaire des halles, de Mesmes lui ferma la bouche d'un
-mot:--«Son Altesse Royale exige-t-elle aussi qu'on enregistre ses
-paroles[226]?»
-
-[Note 225: _Mémoires du président Hénault_, p. 399.]
-
-[Note 226: Barbier (t. I, p. 210) donne du fait une version
-différente: «Pour finir la conversation, rapporte-t-il, le prince
-lui a dit à son ordinaire: «Allez-vous faire f...., vous et
-votre Compagnie!» On dit que le Premier Président lui a répondu:
-«--Monseigneur, j'ai eu souvent l'occasion de parler au feu roi
-Louis XIV. Il ne s'est jamais servi de ces termes-là avec un de
-ses palefreniers.»]
-
-Qu'un pareil homme ait apporté, dans l'affaire du bonnet, la
-passion que lui attribuent les _Mémoires_, personne ne le croira.
-Il semble, au contraire, qu'après s'être prêté de bonne grâce aux
-tentatives de conciliation qui échouèrent par l'intransigeance
-de certains ducs, il se soit absorbé dans l'étude des questions,
-autrement graves, dont, après la mort du roi, fut saisi le
-Parlement. Non qu'il se désintéressât d'une querelle qui tenait
-si fort au cœur de ses collègues; mais il ne lui déplut pas d'en
-partager la charge avec celui de ses lieutenants qu'il savait le
-plus apte à mener la campagne.
-
-Ce lieutenant n'était autre qu'André III de Novion, le petit-fils
-du prétendu instigateur de «l'affaire». Président à mortier depuis
-1689, date de la retraite de son aïeul, c'était un magistrat rompu
-aux affaires, possédant «le fond des diverses jurisprudences»
-et n'ignorant rien de ce qui touchait aux rapports de la robe et
-de la pairie. En lui revivait l'âme des anciens Potier,--avant
-fortune faite: qualités et défauts. Nicolas de Novion, bourgeois
-de cœur, était grand seigneur en son particulier. André de Novion,
-plus scrupuleusement fidèle à son origine, restait bourgeois
-partout et toujours, dans ses goûts, son habillement, sa vie
-parcimonieuse, son langage, ses mœurs: une exception flagrante à
-la loi que nous venons de rappeler, à savoir que l'homme porte
-l'empreinte du temps où il a vécu. Celui-ci retardait de deux
-siècles. Au milieu des splendeurs du règne de Louis XIV et des
-raffinements de la Régence, il demeurait une façon d'antique. Tout
-luxe lui répugnait, toute dépense lui fendait l'âme, et, pour
-se rendre à sa terre de Grignon, il se fût volontiers servi de
-l'équipage du Premier Président Lemaitre: une charrette à bœufs,
-avec de la paille fraîche en guise de coussins. Autant d'ailleurs
-il aimait à porter le mortier, autant le chapeau à plumes lui
-déplaisait.
-
-«Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre!...»
-s'écria-t-il avec Perrin Dandin. Las des visites qui
-l'assaillaient durant les absences de M. de Mesmes, il s'enfuyait
-vers le vieux logis de sa famille, rue des Blancs-Manteaux, où
-personne ne songeait à le relancer. Là, au milieu d'un passé qui
-lui était cher, il se reposait des tristesses du présent. En
-face logeait un charron, «homme du meilleur sens du monde», et,
-tandis que les gens de qualité se morfondaient à sa porte, il
-causait tranquillement avec celui-ci, «sur le pas de sa boutique».
-C'est dans ce milieu que, certain jour, vint le trouver un pauvre
-diable de plaideur, lequel, le prenant pour un valet, lui présenta
-sa requête, en se plaignant de la sauvagerie du maître... Le
-malheureux faillit perdre la tête quand, apprenant que sa cause
-avait obtenu un tour de faveur, il vit son interlocuteur de la rue
-des Blancs-Manteaux diriger, l'hermine sur l'épaule, les débats du
-Parlement. Mais son procès était bon et il le gagna.
-
-Probe par nature, chaste par tempérament, intraitable par mépris
-de l'humanité, cet original recueillait moins de sympathies que
-d'estime. Mais il enlevait tous les suffrages quand, sortant
-de son effacement volontaire, il prenait part aux débats de la
-Grand'Chambre où sa logique semblait irrésistible. Ses rudesses,
-à l'égard de ceux qui s'écartaient de la bonne règle, étaient
-d'ailleurs légendaires. L'abbé Croizat, maître des requêtes, en
-savait quelque chose[227]. Le chancelier Voisin aussi. Comme il
-jugeait à propos d'assurer le Parlement «de sa protection», André
-de Novion lui répondit: «Monsieur, c'est plus qu'il ne demande.»
-
-[Note 227: _Souvenirs du président d'Aligre._ _Revue
-rétrospective_, 2e série, t. VI, p. 5.]
-
-Ce nouvel adversaire ne pouvait trouver grâce aux yeux de
-Saint-Simon. Il s'en tire cependant à meilleur compte que ses
-devanciers. La raison en est peut-être toute fortuite. Son
-portrait,--le dernier de l'admirable collection que constituent
-les _Mémoires_,--arrive à une heure propice: celle où, prenant
-congé de ses lecteurs, Saint-Simon atteste le ciel que, la vérité
-étant le premier devoir de l'historien, il ne cessa jamais de
-la dire, fût-ce au prix des plus grands sacrifices[228]. Sous
-l'influence momentanée de ces beaux sentiments, il rend hommage
-à la probité d'André de Novion, lequel n'était, concède-t-il,
-ni injuste ni malhonnête... Mais, le naturel revenant au galop,
-il se hâte de déclarer qu'on ne saurait faire état de la parole
-d'un pareil personnage. Pourquoi? Parce que c'était un homme
-«plein d'humeurs et de caprices jusqu'à l'extravagance,... un
-dangereux maniaque qui avait laissé maints monuments de folie et
-de l'égarement de son esprit». Des preuves de cet égarement et de
-ces monuments de folie, il n'en est fourni aucune. On ne saurait,
-en effet, regarder comme telles, ni l'émigration vers la rue des
-Blancs-Manteaux de ce Potier hypocondriaque, ni ses manifestations
-d'estime à l'égard du charron... N'importe! C'était un fou: qu'on
-se garde d'en douter!
-
-[Note 228: «Je puis dire que je l'ai chérie jusque contre
-moi-même.»--_Mémoires de Saint-Simon_, t. XIX, p. 220.]
-
-Or, chose inouïe! c'est ce fou qui, en collaboration avec de
-Mesmes, va prendre en mains l'affaire du bonnet! Et, spectacle
-non moins déconcertant, ce même fou accomplira sa tâche avec
-une logique, une méthode, un esprit de suite, une variété de
-moyens dont la belle ordonnance provoquera les applaudissements
-de la galerie!... Comment expliquer ce prodige? L'explication
-est fort simple: c'est que «ce solitaire», si l'on veut aussi
-«ce sauvage», ne fut un fou que pour les besoins des _Mémoires_.
-Dans les _Écrits inédits_,--qui, n'étant point destinés à faire
-auprès des générations futures illusion sur les infortunes de la
-pairie, pouvaient se permettre le luxe de la sincérité,--André
-de Novion n'est représenté ni comme un fou, ni même comme «un
-dangereux maniaque». Il y apparaît, au contraire, comme un
-magistrat de beaucoup d'esprit, d'une capacité profonde, sachant,
-«plus fortement que nul autre, trouver des traits d'habile
-homme[229]»... C'est là une de ces contradictions dont nous avons
-déjà relevé plus d'un exemple et dont on connaît les motifs...
-Comme, d'ailleurs, l'opinion des _Écrits inédits_ est aussi celle
-des contemporains, parmi lesquels le marquis de Sourches[230],
-notre choix ne saurait être douteux.--On va, du reste, pouvoir se
-prononcer en connaissance de cause.
-
-[Note 229: _Écrits inédits_, t. IV, p. 61 et suiv.]
-
-[Note 230: _Journal du marquis de Sourches_, t. XIII, p. 262.]
-
-
-
-
-XII
-
- Une journée historique (2 septembre 1715).--Les réserves des ducs au
- sujet de leurs revendications.--Le rôle personnel de Saint-Simon.--La
- déception des ducs.--Ils répandent un mémoire exposant leurs
- prétentions.--Les pairs représentent les grands vassaux de la
- couronne.--Les empiétements des légistes.
-
-
-La séance qui se tint au Parlement le 2 septembre 1715 présente
-tous les caractères d'une haute comédie de mœurs. Chacun y
-joua son rôle suivant un programme concerté d'avance, au gré
-d'ambitions qui ne prenaient même pas la peine de se dissimuler.
-Il y eut, cela va de soi, des vainqueurs et des vaincus. Parmi
-les premiers se trouvaient le duc d'Orléans et la Compagnie
-judiciaire: le duc, réduit par le testament de Louis XIV à
-un pouvoir purement nominal, se voyait rétabli dans tous les
-droits afférents à la régence; le Parlement, condamné depuis
-un demi-siècle à une sujétion humiliante, recouvrait, par la
-restitution de ce droit de remontrances,--que D'Aguesseau, en
-un jour de deuil, avait appelé «le dernier cri des libertés
-mourantes»,--l'entier exercice de ses prérogatives politiques.
-Parmi les vaincus figuraient: tout d'abord le duc du Maine, déchu
-des splendeurs qu'il avait rêvées, un demi-dieu le matin, et le
-soir sans autre prérogative que le soin de veiller à l'éducation
-d'un monarque de cinq ans[231]; puis Messieurs de la pairie, dont
-les laborieuses combinaisons, en vue de leurs conflits avec la
-robe, échouaient contre l'habile stratégie du grand banc.
-
-[Note 231: _Princesses et grandes dames_, par Arvède Barine,
-p. 252.]
-
-Nous n'avons pas le projet de ressusciter dans son ensemble cette
-journée historique, coupée en deux parties égales par l'intermède
-d'un déjeuner où s'ourdirent les dernières manœuvres. Notre tâche,
-plus modeste, se bornera à en détacher ce qui concerne l'objet de
-cette étude.
-
-Ce fut à sept heures du matin que les ducs pénétrèrent dans
-l'enceinte de la Grand'Chambre. Leur premier soin, comme il avait
-été convenu, devait être de formuler la déclaration aux termes
-de laquelle ils consentaient à retarder, jusqu'au règlement des
-affaires publiques, la revendication de leurs droits.
-
-Cette déclaration, quel en allait être le metteur en scène? La
-question avait fait l'objet d'un débat, dans l'entresol du duc
-d'Orléans. Saint-Simon,--c'est lui qui l'assure,--fut élu «par
-acclamation». Oh! il se défendit avec vigueur. Il n'était pas
-l'homme qui convenait: son impétuosité bien connue pouvait, en
-effet, permettre de craindre qu'il ne parlât «trop fortement».
-Mais l'insistance fut telle qu'il finit par céder. Le lendemain,
-2 septembre, à la conférence tenue, au lever de l'aurore, chez M.
-de Reims, il revint à la charge pour être exonéré d'une mission
-aussi délicate. Vaine tentative: comme la veille, on lui fit
-violence et, devant le cri unanime de ses collègues, il lui fallut
-se résigner. Donc, dès que la séance fut ouverte, il se leva, se
-découvrit d'abord, se recouvrit ensuite, fit signe de la main
-qu'il voulait parler et prononça un discours aussi ferme que digne
-dont il ne nous laisse ignorer ni les grandes lignes, ni les
-particularités, ni l'impression sur l'assistance...
-
-Voilà qui est entendu. C'est lui, c'est bien lui qui doit
-recueillir l'honneur de cette glorieuse manifestation... Hélas!
-Comme il en faut rabattre! Plusieurs comptes rendus sont parvenus
-jusqu'à nous, et pas un ne confirme le récit qu'il lui a plu de
-libeller. Personne n'a vu sa noble mimique, pour cette bonne
-raison qu'il est resté coi à son banc; personne n'a entendu sa
-vigoureuse harangue, pour cette raison décisive qu'il ne l'a pas
-prononcée. La protestation eut lieu à l'heure dite: c'est certain.
-Mais ce n'est point lui, c'est le premier pair du royaume,
-l'archevêque-duc de Reims, qui la formula.
-
-Est-ce à dire qu'au cours de ces graves conjonctures il se résigna
-à l'emploi de témoin silencieux? Non certes. Au moment où l'on
-votait sur la garde du roi, il se produisit, sur le gradin
-des pairs, un murmure dominé par une voix aiguë,--«un filet de
-vinaigre»,--qui disait:
-
---Acte! Acte! Nous demandons acte de nos protestations. M. le duc
-d'Orléans nous l'a promis... Acte! Acte!
-
---A qui le demandez-vous? interrompit Novion.
-
---A la Cour! reprit le filet de vinaigre.
-
---Vous la reconnaissez donc pour juge? répliqua le président...
-
-Riposte embarrassante à laquelle il fut répondu par un _non_ qui
-se perdit dans le tumulte, ainsi que cette réflexion d'un des
-pairs à l'interrupteur: «Ma foi, tu es un mauvais avocat[232].»
-
-[Note 232: D'après la relation du Président d'Aligre,
-Saint-Simon aurait prononcé quelques paroles après la déclaration
-de M. de Reims. Il aurait dit que, si la pairie cédait, c'était
-«pour cette fois seulement et sans le tirer à conséquence».]
-
-Sur ces entrefaites, le maréchal de Villars exprima sa surprise de
-ce que le Premier Président refusait aux ducs le coup de bonnet
-réclamé par eux et affirma tenir du feu roi,--dont l'opinion
-devait trancher le litige,--qu'une pareille prétention était fort
-étonnante... A quoi M. de Mesmes répondit vivement:
-
---Sa Majesté, monsieur, m'a dit à moi tout le contraire. Son avis,
-lorsque vous émîtes vos prétentions, fut qu'il fallait tâcher de
-s'arranger. Elle ajouta qu'elle ne prendrait jamais connaissance
-du litige.
-
-Le duc de Noailles, dont nous avons déjà signalé l'allure
-conciliante, jugea le moment favorable pour prononcer quelques
-mots pacifiques:
-
---Accommodons-nous, déclara-t-il, et qu'il ne soit plus question
-de rien.
-
-Tel semblait bien être l'avis du duc d'Orléans, fort embarrassé
-dans ce conflit qui tournait à l'aigre. Il prit la parole à son
-tour; mais la formule qu'il employa ne fut point heureuse. Il
-annonça, en effet, qu'il _statuerait_ après avoir entendu les
-parties et examiné les usages.
-
---Nous ne demandons que cela! s'écrièrent les ducs.
-
-Mais ils avaient compté sans «ce fou de Novion» qui, comme
-personne, possédait les précédents en la matière.
-
---«Doucement, s'écria-t-il... Notre respect est acquis à M. le duc
-d'Orléans dans les ordres qu'il lui plaira de donner en sa qualité
-de régent; mais la contestation dont il s'agit n'est point de son
-ressort. Seul le roi peut la trancher... Il n'y a qu'un parti à
-prendre: attendre sa majorité.»
-
-Et sur cette habile réplique, à laquelle personne ne trouva rien à
-répondre, la question fut remise à la date lointaine indiquée par
-l'orateur... C'est ce que, en style parlementaire, on appelle «un
-enterrement».
-
-L'incident valait la peine d'être conté. Cependant Saint-Simon
-n'en souffle mot. Pourquoi? Parce qu'il ne tourne pas à son
-avantage. Les commentaires auxquels il donna lieu ne laissent
-pas, en effet, que d'être pénibles pour sa vanité... Épisode
-divertissant et douloureux! estime l'avocat Prévot... Comédie!
-s'écrie un autre témoin de cette scène... Quant au public, il ne
-dissimulait pas son mécontentement en voyant l'intérêt général
-sacrifié à une question d'étiquette: Étrange chose, murmurait-il,
-qu'un petit gentilhomme, qui devrait être surpris de se trouver en
-pareil lieu, soit chargé de défendre les intérêts de la pairie!...
-Pour l'historien Lémontey, ce qui domine dans cette ridicule
-aventure, c'est la note comique: «La mine chétive, déclare-t-il,
-et la prodigieuse colère de ce seigneur acariâtre délassèrent la
-Cour des fatigues de la journée[233].»--Ce sont là des impressions
-dont l'intéressé n'avait pas lieu d'être fier. Aussi supprime-t-il
-tous ces détails avec un sans-gêne égal à celui qui présida à
-l'invention assez piquante de ses succès oratoires[234].
-
-[Note 233: _Histoire de la Régence_, t. I, p. 38.]
-
-[Note 234: Pour renseignements plus amples, nous renvoyons à
-l'ouvrage de Chéruel: _Saint-Simon considéré comme historien de
-Louis XIV_, p. 90 et suiv. On y trouvera un résumé des relations
-de l'avocat Prévot, de Mathieu Marais, du président d'Aligre,
-etc... Voir aussi, du même auteur, sa _Notice sur la vie et les
-mémoires de Saint-Simon_, p. XLI et suiv.]
-
-Il est muet également sur un autre épisode... Si secrets
-qu'eussent été les conciliabules tenus avant la mort du roi, il
-en avait transpiré quelque chose. Le bruit circulait que les
-ducs étaient résolus à frapper un grand coup en faveur de leurs
-revendications. De quelle nature? On ne le savait pas. Messieurs
-de la pairie assailliraient-ils les conseillers préposés à
-la garde des bancs, en vue de les contraindre à la retraite?
-Enlèveraient-ils, par ruse ou par violence, le mortier du Premier
-Président, pour l'obliger à se découvrir? Se borneraient-ils à
-rester couverts eux-mêmes s'il n'était pas fait droit à leurs
-réclamations?... Deux, au moins, de ces hypothèses étaient
-invraisemblables; mais, soupçonneuse par profession, la robe
-aima mieux prévoir sans sujet, que de risquer d'être prise sans
-vert. Convoqués pour la première heure du jour, ses officiers se
-rendirent au Palais au moment même où les ducs se réunissaient
-chez M. de Reims. M. de Mesmes exposa la situation et invita ses
-collègues à délibérer sur le parti qu'il convenait de prendre.
-Deux solutions se présentaient: ne point paraître apercevoir les
-usurpations commises; couper court à tout empiétement par des
-mesures arrêtées d'avance,--ce que Novion nommait «des précautions
-de police[235]». Ce fut cette dernière opinion qui prévalut. Le
-Premier Président fut prié, en conséquence, d'interpeller chaque
-pair avec une extrême politesse. S'il refusait d'opiner dans les
-conditions prescrites par l'usage, on lui ferait remarquer, avec
-un redoublement de courtoisie, que, faute par lui de se conformer
-à la tradition, la Cour se verrait dans la nécessité de ne pas
-faire état de son suffrage. S'il persistait dans sa résistance,
-on passerait outre et sa voix n'entrerait pas en ligne de
-compte[236]:--c'est ce qu'on appela l'arrêt du 2 septembre 1715,
-arrêt qui mit la pairie vent debout et à l'annulation duquel elle
-travailla dans la suite avec une énergie désespérée.
-
-[Note 235: _Mémoire du Parlement_, du mois d'avril 1716.]
-
-[Note 236: _Journal de Mathieu Marais_, t. I, p. 157.]
-
-Tel fut le bilan de cette rencontre, attendue avec tant
-d'impatience et si féconde en déceptions. Elle servit de point
-de départ à une campagne furieuse. Le premier soin des ducs fut
-de réimprimer et de répandre à profusion les mémoires de 1664 où
-la robe était déchirée à belles dents. Celle-ci, touchée au vif,
-n'aurait reculé devant aucune mesure pour empêcher la diffusion
-de ces écrits: interdiction de vente et de colportage, menace de
-poursuites et de saisies[237]; ce qui, suivant la règle, ne fit
-qu'aiguillonner la curiosité publique. En même temps partaient,
-d'officines rivales, une avalanche de petits vers, d'épigrammes,
-d'injures. Chaque parti avait ses fidèles, clairsemés du côté des
-pairs, très nombreux de l'autre côté, et c'étaient, aux coins
-de rues, d'orageuses discussions sur le mérite respectif des
-combattants, leur origine, leurs aspirations, leurs droits. Quant
-aux intéressés eux-mêmes, après avoir exalté l'institution à
-laquelle ils avaient l'honneur d'appartenir, ils ne négligeaient
-rien pour tourner en ridicule la partie adverse.
-
-[Note 237: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 420.]
-
-Les ducs étaient assurément, après les princes de la famille
-royale, les premiers personnages du royaume. Mais, quelque
-éclatant qu'il fût, le lustre auquel ils pouvaient légitimement
-prétendre ne suffisait point à leur orgueil. Comme nous l'avons
-déjà fait connaître, ils n'aspiraient à rien moins qu'à la gloire
-de représenter la grande pairie terrienne constituée au début
-des temps féodaux, laquelle comptait alors sept adhérents, les
-ducs de France, d'Aquitaine, de Bourgogne, de Normandie, les
-comtes de Flandre, de Toulouse et de Champagne,--investis d'un
-pouvoir souverain. Réduite à six membres par l'accession à la
-couronne de Hugues Capet, l'illustre association ne tardait pas
-à s'adjoindre,--en manière d'hommage à l'Église, toute-puissante
-en ces siècles de foi,--six représentants du clergé choisis
-par le nouveau roi dans les limites restreintes de ses États:
-l'archevêque de Reims, les évêques de Laon, Beauvais, Langres,
-Châlons-sur-Marne et Noyon. Cette pairie, remplacée plus tard
-par une seconde pairie qui n'avait que le nom de commun avec la
-première, avait déjà cessé de vivre quand, poursuivant sa marche
-conquérante, la monarchie française s'annexa, en totalité ou en
-partie, les domaines des hauts barons.
-
-Se rattacher à une institution aussi illustre était le souci
-permanent des ducs de création moderne. Ils y travaillaient
-avec une obstination inlassable, bouleversant, par l'entremise
-de leur agence de recherches, chartes, registres capitulaires,
-actes publics ou d'ordre privé. Parmi les arguments qu'ils
-invoquaient à l'appui de leur thèse, il en est un qui leur
-semblait irrésistible: Que sont, demandaient-ils, les six pairs
-ecclésiastiques qui ont l'honneur de siéger à nos côtés? De
-petits personnages assurément, si on les compare à nous. Or, on
-ne saurait contester que ces prélats ne soient les successeurs
-directs des pairs ecclésiastiques de l'ère capétienne, lesquels
-jouissaient de prérogatives égales à celles de leurs «compairs»,
-les grands vassaux...
-
-Sur quoi, faisant application de cette loi mathématique qui veut
-que deux quantités, dont chacune est égale à une troisième, soient
-égales entre elles, les ducs disaient: «Nous sommes égaux aux
-pairs ecclésiastiques, tant présents que passés, égaux eux-mêmes
-aux pairs laïcs d'autrefois; donc nous sommes égaux à ces
-derniers...»
-
-Qu'on ne leur objectât point que l'institution des grands vassaux,
-perdue dans la nuit des temps, était réputée d'essence divine,
-tandis que celle des ecclésiastiques, émanant du pouvoir royal,
-devait être considérée comme d'ordre inférieur. Ils répondaient,
-s'appuyant sur une consultation de 1410, que cette distinction
-ne tenait pas debout, les attributions entre laïcs et clercs
-ayant toujours été identiques. Si l'on insistait en faisant
-remarquer que les grands vassaux avaient la prééminence sur les
-représentants du clergé, ils répliquaient, en gens sûrs de leur
-fait, que ce droit de préséance provenait non d'une différence
-«d'autorité, rang, honneurs, facultés ou puissance», mais d'une
-simple antériorité de sièges... Moyennant quoi, ils épuisaient
-la nomenclature des appellations flatteuses que leur consacrait
-l'histoire: _Tuteurs de l'État, Grands juges du royaume et de la
-loi salique, Pierres précieuses de la Couronne, Continuation et
-extension de l'autorité royale_, etc.; ils ne tarissaient pas
-d'exclamations admiratives sur leurs propres personnes: Quelle
-splendeur! quel lustre! quelle majesté! ils se prétendaient
-nantis du pouvoir «législatif et constitutif»; ils se déclaraient
-successibles de droit au trône[238]; ils proclamaient leur
-supériorité sur le souverain lui-même en ce sens que, au rebours
-de celui-ci, qui tombait sous les foudres de Rome, ils ne
-pouvaient, eux, être l'objet d'une excommunication[239]: enfin ils
-couronnaient leurs efforts de dialectique par cette conclusion
-bien faite pour désarmer les plus incrédules: «On s'espaceroit en
-vain à prouver qu'il est jour lorsqu'on voit luire le soleil[240]!»
-
-[Note 238: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 380.--Les
-pairs ne cessèrent jamais de prétendre au droit de disposer de
-la Couronne en cas de vacance. Ils l'affirmaient notamment dans
-leur quatrième mémoire de 1664, réédité par leurs soins sous la
-Régence.]
-
-[Note 239: «Parce qu'ils sont partie essentielle et intégrante
-de la Couronne, du commerce desquels il n'étoit pas possible de
-se passer pour tout ce qui concernoit l'État.»--_Mémoires de
-Saint-Simon_, t. X, p. 379.]
-
-[Note 240: Les ducs consentaient cependant à faire une
-distinction entre la personne revêtue de la pairie et la pairie
-elle-même. «La dignité de pair, disaient-ils, est une et la même
-qu'elle a été dans tous les pays de la monarchie; les possesseurs
-ne se ressemblent plus. Sur cette dissemblance, on consent
-d'aller aussi loin qu'on voudra; sur la mutilation de la pairie,
-encore. C'est l'ouvrage du temps et des rois. Mais les rois ni le
-temps n'ont pu l'anéantir: ce qui reste est toujours la dignité
-ancienne, la même qui fut toujours.»--_Mémoires de Saint-Simon_,
-t. VIII, p. 378.]
-
-C'est du haut de ces prétentions, péniblement édifiées, que les
-ducs foudroyaient leurs adversaires. Aucune des récriminations
-qu'ils faisaient entendre n'était d'ailleurs nouvelle; mais la
-forme sous laquelle ils les présentaient, décente dans les démêlés
-antérieurs, revêtait, à partir de 1715, un caractère singulier
-d'acrimonie...
-
-Qu'étaient donc ces robins audacieux qui osaient faire la loi à ce
-que la vieille Europe comptait de plus illustre! Des descendants
-de serfs, de cette catégorie de serfs qui, affranchis plus tard,
-apprirent à lire, grâce à la charité des moines, étudièrent la
-procédure et s'affinèrent en l'art de la chicane. Légistes: ainsi
-les nommait-on. C'est saint Louis qui, le premier, pour le malheur
-de la monarchie, avait fait appel à leur concours. La mission
-qu'il leur confia fut d'éclairer les pairs, lesquels, ignorants
-des lois qu'on leur abandonnait le soin d'appliquer, ne savaient
-où donner de la tête depuis que le jugement de Dieu avait fait
-place aux décisions juridiques... Mission délicate, dont on
-assura le fonctionnement en mettant en communication, durant le
-cours de l'audience, le juge-soufflé avec le légiste-souffleur:
-celui-ci devant exprimer son avis à voix basse, on l'installa sur
-le marchepied du banc où trônait le représentant officiel de la
-justice.
-
-Oh! ce marchepied... Comme pour ravaler la robe, Saint-Simon en
-joue! Il l'a contemplé sous toutes ses faces, mesuré dans toutes
-ses dimensions, déplacé, soulevé de ses nobles mains. Et voilà
-qu'en procédant à ce minutieux inventaire, il découvre une chose
-inouïe. Ce marchepied n'est plus un marchepied, c'est un banc avec
-dossier confortable,--les légistes, devenus magistrats, s'étant
-lassés de subir, dans le dos, les semelles boueuses de la pairie...
-
---Usurpation indécente! s'écrie l'implacable observateur. Ce
-marchepied, tout rudimentaire qu'il fût, était suffisant «pour de
-simples souffleurs consultés à pure volonté et sans parole qu'à
-l'oreille des juges seigneurs»!
-
-Et, poursuivant son exposé avec une méprisante ironie, il
-explique comment cette manière de collaboration, entre gens
-d'origine si différente, changea bientôt de caractère; comment,
-de plus en plus déconcertés par les exigences de la loi civile,
-les juges-seigneurs se résignèrent au contact de professionnels
-appelés à siéger au même titre qu'eux-mêmes, c'est-à-dire avec
-voix délibérative; comment, chargés du soin d'élucider les débats
-et de rendre les arrêts, ces intrus se firent attribuer la
-présidence; comment enfin, aussi envahissants que la lèpre, ils
-devinrent, après une série d'étapes, les maîtres en fait, sinon
-en droit, d'une maison où on les avait vus remplir l'office de
-valets!... Mais quelque grande, quelque inespérée que pût être
-leur fortune, rien n'était changé dans la situation respective des
-deux groupes. Seuls, les pairs, parce que de naissance illustre,
-avaient licence de s'asseoir sur les sièges supérieurs, tandis que
-les robins, fils de légistes nés de serfs, en étaient réduits aux
-sièges inférieurs, c'est-à-dire au marchepied!
-
-Ce témoignage tangible de «l'essentielle bassesse» de la robe
-n'était pas le seul que les ducs se plussent à invoquer. Ils
-rappelaient,--avec quelles délices!--que les présidents et le
-chancelier lui-même ne parlaient au roi qu'à genoux et tête nue.
-Sans doute Sa Majesté ne manquait pas, après quelques phrases de
-l'exorde, de les inviter à se lever; mais c'était à charge par
-eux de mettre de nouveau genou à terre lorsqu'ils arrivaient à la
-péroraison. Si bien que, loin de faire disparaître l'opprobre,
-cette concession de pure courtoisie n'avait d'autre effet que d'en
-affirmer le principe...
-
-Une autre circonstance démontrait encore l'infériorité native
-de ces beaux fils de roture, c'est qu'ils figuraient dans le
-troisième ordre de l'État, c'est-à-dire au milieu de ce que la
-nation produit «de plus abject». Il y avait mieux. L'accession
-aux charges de judicature, regardées comme fonctions viles,
-constituait, à elle seule, une dérogeance. A ce point qu'il
-suffisait à un gentilhomme d'être pourvu d'un office de
-conseiller ou de président pour qu'il cessât d'être inscrit sur
-les listes de la noblesse et fût exclu du droit de la représenter
-aux États généraux[241].
-
-[Note 241: C'est aux États généraux de 1789 que, pour la
-première fois, la robe fut comprise dans les rangs de la noblesse.]
-
-Ces constatations, en grande partie exactes, ne laissaient point,
-par certains côtés, que d'être embarrassantes pour ceux mêmes qui
-les invoquaient. Comment reconnaître qu'on appartenait à un corps
-qui méritait si peu de considération et d'estime? Aussi bien les
-ducs se défendaient d'en faire partie et recouraient, en manière
-d'argument, à une distinction dont la subtilité eût ravi un
-casuiste du moyen âge:
-
---Nous comptons, déclaraient-ils, parmi les dignitaires du
-Parlement en tant qu'il est appelé, dans les lits de justice,
-à traiter des intérêts de l'État. Notre présence, à nous,
-assesseurs-nés de la Couronne et _lateres regis_, y est même alors
-si nécessaire que, pour être valables, les décisions doivent
-mentionner que l'assemblée était «suffisamment garnie de pairs».
-Au contraire, nous cessons d'en constituer un élément essentiel
-lorsque le Parlement statue sur des intérêts d'ordre privé.
-Sans doute il nous est loisible de participer au jugement des
-litiges civils et criminels; mais ce sont deux choses distinctes
-d'appartenir à une compagnie ou d'y avoir droit de séance avec
-voix délibérative...
-
-Pour donner plus de poids à ces affirmations, les ducs
-s'ingéniaient également à mettre en relief les différences qui
-les séparaient de la robe... Les charges de judicature! Elles
-étaient dans le domaine public, comme un arpent de pré ou une
-corde de bois; tandis que la pairie, spéciale à une maison, avec
-laquelle elle s'éteignait, était hors du commerce... Messieurs du
-Parlement, des quémandeurs d'épices «et de toutes les ordures d'un
-produit auquel tous, depuis le Premier Président jusqu'au dernier
-conseiller, tendoient journellement la main»! Au contraire, les
-pairs mettaient leur orgueil à servir sans rémunération... Lancé
-dans cette voie, on ne s'arrêtait plus. Tout devenait prétexte à
-divergences: jusqu'au titre des serviteurs préposés à la garde
-des logis,--suisse pompeux chez les uns, simple portier chez les
-autres[242]. Cette hantise de creuser plus large le fossé était
-poussée si loin que les ducs en arrivaient presque à dire: «Vous,
-Messieurs, pour rendre la justice, vous avez besoin de travaux
-préparatoires, de brevets, de stage. Nous, nous sommes idoines de
-naissance: la vertu de notre dignité est telle qu'elle confère
-tous les diplômes[243]!»
-
-[Note 242: Le duc de Luynes écrit en 1747: «Le Président
-de Ménars est le premier qui ait eu un suisse, le Président
-de Maisons le premier qui ait fait mettre _hôtel_ sur sa
-porte.»--_Mémoires_, t. VIII, p. 378.]
-
-[Note 243: A propos de l'âge requis pour l'entrée au
-Parlement, Saint-Simon proteste contre toute assimilation de la
-pairie avec la robe. «De le fixer au même âge qu'aux magistrats,
-c'est une égalité que rien n'autorise, puisque, indépendamment de
-la distance de la pairie à la magistrature, celle-ci a des études,
-des examens, des actes publics, des degrés à subir, dont il n'a
-jamais été question pour les pairs». Il est vrai qu'il couronne
-ces observations par un aveu qui mérite d'être retenu. «A quoi
-il faut humblement ajouter qu'en matière de jugements un pair de
-vingt-cinq ans n'est ni plus capable qu'à quinze, ni moins qu'à
-cinquante ans.»--_Écrits inédits_, t. III, p. 82.]
-
-Mais, quelque graves que fussent ces griefs, il en restait un qui
-dominait tous les autres: la participation envahissante de la robe
-à la direction des affaires de l'État... La nécessité de porter à
-la connaissance du public les ordonnances, décrets et autres actes
-du pouvoir royal, avait, de longue date, entraîné l'usage de les
-faire viser par la Compagnie judiciaire, qui, en les enregistrant,
-leur imprimait un caractère officiel. C'est de cet usage que,
-procédant par gradations habiles, les légistes s'étaient emparés
-pour établir leurs usurpations. Du droit d'enregistrement ils
-étaient passés au droit d'examen et, par voie de conséquence, au
-droit d'approbation ou de rejet. Si bien qu'un jour, forts de
-la popularité qu'ils s'étaient acquise en résistant aux édits
-fiscaux, ils avaient posé en principe qu'aucun texte de loi, aucun
-impôt, aucun traité de paix, aucun acte de gouvernement n'était
-valable qu'à la condition d'être revêtu de leur estampille.
-Bientôt même, non contents de tenir ainsi «les rois en brassière»,
-ils avaient poussé l'audace jusqu'à s'intituler les représentants
-de la nation. Les États généraux eux-mêmes, émanation des trois
-ordres, ne constituaient, à leurs yeux, qu'un rouage inutile dont
-la Compagnie judiciaire, composée des mêmes éléments,--clergé,
-noblesse et tiers,--se prétendait appelée à recueillir l'héritage.
-L'un de ses membres les plus autorisés, Henri de Mesmes,
-grand-oncle du Premier Président, reprenant, sous la Fronde,
-cette affirmation qui datait de la régence de Marie de Médicis,
-n'avait pas craint de proclamer «que le Parlement tenoit rang
-au-dessus des États généraux par la vérification de ce qui estoit
-arrêté[244]».
-
-[Note 244: _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. I, p. 698.]
-
-Toujours ce droit de vérification!--Les ducs le combattaient
-avec fureur... Une fonction purement mécanique, soutenaient-ils,
-analogue à celle du greffier qui, impuissant à modifier
-la décision rendue, a pour office de la consigner sur ses
-registres pour en authentiquer les dispositions et en assurer
-la publicité... _Ut nota fierent!... Ut notum sit!..._ De cette
-inscription toute matérielle conclure à une faculté de contrôle et
-de veto, c'était, par un défi à la raison, transformer une chambre
-des plaids en un corps politique et faire de ce corps l'arbitre
-de l'État[245]!... D'où la robe tirait-elle des pouvoirs aussi
-contraires à l'essence de la monarchie? Où l'écrit les concédant?
-Où l'usage qui les consacrait? Notamment pour la dévolution des
-régences,--question capitale au point de vue dynastique?...
-Loin de soutenir des prétentions aussi exorbitantes, le Premier
-Président La Vacquerie les avait solennellement répudiées. «Le
-Parlement, déclarait-il, est institué pour rendre la justice, non
-pour se mêler aux affaires publiques, si ce n'est lorsqu'il lui
-est commandé par le chef ordonné de Dieu[246].»
-
-[Note 245: Les pairs reconnaissent cependant que la Couronne
-s'était dessaisie en faveur du Parlement des questions d'ordre
-religieux, afin de s'éviter les inconvénients de litiges
-auxquels les rois ne voulaient pas mêler leurs personnes. Mais
-cette exception, due à des scrupules légitimes, ne faisait,
-disaient-ils, que confirmer une règle qui, jusqu'à Henri IV,
-n'avait pas souffert de contradiction.--_Mémoires de Saint-Simon_,
-t. X, p. 405.]
-
-[Note 246: Voir les _Mémoires de Mathieu Molé_, t. I, p. 54.]
-
-Les ducs estimaient que, sur cette question, comme sur beaucoup
-d'autres, la Couronne avait encouru de lourdes responsabilités.
-Pour un souverain soucieux de bien agir, combien ne se dérobaient
-pas à l'accomplissement de leurs devoirs! Ignorance ou lassitude,
-mauvaise administration des provinces, pillage du Trésor au profit
-des maîtresses et des favoris... Autant de causes dont, avec sa
-perfidie habituelle, le Parlement avait profité pour affermir son
-prestige. Puis étaient venus les besoins d'argent. Il avait fallu
-s'adresser à la bourse de ces bourgeois liardeurs qui trouvaient
-le moyen de s'enrichir au milieu de la détresse générale: dès lors
-ils avaient «commencé à pointer». Leur crédit grandit encore quand
-Philippe le Bel éleva à la dignité de collaborateurs intimes ces
-prêteurs accommodants. Et le mal était allé se développant sans
-cesse, grâce à l'impéritie des successeurs de ce prince. Sans
-doute, en paroles, ils maintenaient l'intégrité de la puissance
-royale; mais, en fait, ils s'inclinaient devant ce pouvoir
-nouveau qui confisquait leurs prérogatives. Si, par hasard, ils
-parvenaient à faire prévaloir leur volonté, ce n'était que «par
-adresse, manège et souvent en gagnant les plus accrédités du
-Parlement par des grâces pécuniaires[247]».
-
-[Note 247: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 403.]
-
-Et--dérision des destinées humaines!--c'étaient ces
-parvenus sortis de la lie du peuple, ces descendants des
-légistes-souffleurs, courbés aux pieds «du baronnage», qui osaient
-«se parangoner aux pairs», les précéder dans les cérémonies,
-leur donner des démentis, comme ils venaient de le faire au
-cours de la séance du 2 septembre 1715. Eux qui avaient arraché
-à la faiblesse d'Anne d'Autriche la licence d'opiner avant
-les princes du sang, avant les fils de France, avant la reine
-elle-même! Eux qui, faisant fi des États généraux, s'érigeaient
-en sénat auguste chargé de protéger les rois mineurs, d'instituer
-régents et régentes, de tenir la balance entre les rois majeurs
-et leurs sujets! Eux enfin qui, après cinquante années de
-silencieuse humiliation, recouvraient tout à coup, avec le droit
-de remontrances dont on venait de payer leur concours, les moyens
-de reprendre, pour le plus grand malheur de l'État, leur rôle
-traditionnel de dissolvants et de factieux!... Et, dans les
-transports d'indignation que leur causait ce renversement de
-l'ordre, les ducs comparaient le Parlement à l'antique Babylone,
-devenue le repaire des démons et de l'esprit impur, ainsi qu'il
-est expliqué au chapitre dix-huitième de l'Apocalypse. C'est
-pourquoi ils suppliaient le Seigneur de traiter la robe comme
-il avait traité la cité rebelle et de réserver à ses officiers
-le même sort qu'aux Chaldéens, dont l'ange justicier disait, du
-haut de sa nuée lumineuse: «Malheur! Malheur! Ils ont jeté de la
-poussière sur leur tête et ont poussé des cris mêlés de larmes et
-de sanglots!»
-
-
-
-
-XIII
-
- Réponse qu'on pouvait faire au mémoire des ducs.--L'embarras du
- Régent.--Railleries des ducs.--Le psautier de la reine Ingeburge.
-
-
-On croyait les parlementaires descendus des légistes du moyen âge;
-origine dont ils n'auraient pas eu à rougir. Jamais, en effet,
-conquérant ou fondateur de dynastie n'accomplit une tâche aussi
-féconde que ces auxiliaires du roi. Issus de la glèbe, comme on
-le leur reprochait, ils s'élevèrent par leur génie, en dégageant
-les franchises publiques des vieilles chartes communales, et
-en créant, par l'introduction au Palais des principes de la
-législation romaine, une société fondée sur des principes nouveaux.
-
-Revendiquer cette filiation, c'eût été un geste digne et fier.
-Ce geste, les parlementaires ne le firent pas; car, à leurs yeux
-aussi, la naissance constituait le plus précieux des biens; en
-dehors d'elle, pensaient-ils eux aussi, rien ne pouvait s'établir
-d'utile et de durable... A cela près, leurs explications étaient
-aussi précises que vigoureuses.
-
-«Fils de serfs! s'écriaient-ils: il faut s'entendre. La famille
-judiciaire, divisée en haute, moyenne et basse robe, comprend
-des éléments divers. On y trouve des maisons qui valent bien les
-vôtres: nous compterons quand vous voudrez. On y trouve aussi
-des représentants nombreux de ce Tiers-État qui constitue la
-majorité du pays et dont plusieurs d'entre vous,--fils de serfs
-également,--ont le malheur d'être issus[248]. Mais pourquoi
-s'attaquer à la robe entière, lorsque seul le Parlement est
-en jeu? Vous n'ignorez pas que tous ses membres sont nobles,
-même ceux qui sortent de la bourgeoisie. La noblesse, en effet,
-s'acquiert aussi bien par les services civils que par les services
-militaires. La seule différence qu'on puisse relever entre la
-noblesse d'épée et la noblesse de robe, c'est que la première,
-dédaigneuse du nom patronymique, fait parade de ses titres, tandis
-que la seconde, reléguant dans ses coffres brevets et parchemins,
-s'en tient au nom porté par ses aïeux... Égaux, nous le sommes si
-bien que vous, messieurs les ducs, qui ne cessez de vous réclamer
-du droit féodal, en vertu duquel tout haut baron ne peut être
-jugé que par ses pairs, vous considérez comme le plus précieux
-de vos privilèges de n'être justiciables d'aucun tribunal, si
-ce n'est du nôtre... Veuillez ne pas oublier, d'ailleurs, qu'il
-n'en est pas un seul parmi vous,--nous disons un seul!--qui n'ait
-quelques alliances avec la robe. La dénigrer est donc plus qu'une
-maladresse: c'est une sottise; car tout coup porté contre elle
-vous atteint par ricochet.»
-
-[Note 248: Le recueil intitulé _Menagiania_ contient (t. II,
-p. 272) de très curieux renseignements sur la classification des
-familles de robe.]
-
-La riposte, comme on le voit, ne le cédait à l'attaque ni en
-orgueil, ni en morgue, ni en aigreur. Chaque affirmation des ducs
-était ainsi l'objet d'une discussion dirigée avec l'esprit de
-méthode qui caractérise les dialecticiens de profession.
-
-«Est-il possible, continuaient Messieurs du Parlement, que
-vous vous considériez comme des successeurs directs des grands
-vassaux, d'abord au nombre de sept, puis de six, de l'époque
-carolingienne?... des ducs de Normandie, lesquels joignaient
-à cet apanage l'Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou, sans
-compter la Couronne d'Angleterre?... des comtes de Flandre, dont
-les domaines, les plus riches du monde, excitaient la convoitise
-universelle?... des comtes de Champagne, d'où sortirent un roi
-de Chypre et de Jérusalem, et toute la lignée des princes de
-Navarre?... des ducs de Bourgogne, qui mirent si souvent en échec
-les armes de France et, à plusieurs reprises, s'emparèrent de
-Paris?... enfin des ducs d'Aquitaine et des comtes de Toulouse,
-véritables souverains?... Regardez, messieurs, regardez autour de
-vous: peuple, noblesse, Versailles et la province, personne qui
-n'accueille vos prétentions par un éclat de rire!»
-
-Il n'était pas, en effet, difficile d'établir qu'il avait
-existé, dans la suite des temps, trois pairies distinctes:
-la première, qu'on pouvait appeler de droit divin, éteinte
-avec la disparition des grands vassaux; la seconde, formée de
-princes du sang et de fils de France, organisée, en souvenir de
-l'ancienne, pour servir «de parure à la couronne»; la troisième,
-de date récente et également d'institution royale, par suite
-révocable au gré du prince, laquelle recrutée, sans limitation de
-nombre, parmi de simples gentilshommes, servait trop souvent à
-rémunérer l'intrigue, la courtisanerie, le dérèglement des mœurs
-et d'inavouables complaisances... Et c'étaient, à l'appui de
-cette doctrine, des références à perte de vue: le tout couronné
-par cette citation de Mézeray, historiographe du roi et savant
-renommé: «Il y a bien moins de disproportion entre «les moindres
-des pygmées et le colosse de Rhodes» qu'il n'y en a entre les
-anciens pairs et les pairs «modernes»... Pygmées! Rappelé à
-propos, le mot fit fortune.
-
-C'est dans ce même esprit, impertinent et narquois, que se
-poursuivait la discussion. «Vous estimez, messieurs les ducs, que
-nous avons commis une action indécente en modifiant les bancs de
-la Grand'Chambre! Puérilité indigne de gens sérieux; ce changement
-remonte à 1406 et n'eut rien de clandestin: un arrêt l'ordonna
-parce que les anciens sièges tombaient de vétusté[249]...--Vous
-nous infligez l'appellation de quémandeurs de gages et de
-racoleurs d'épices!... Sachez qu'aucun de nous ne s'est enrichi
-dans des emplois de judicature, que beaucoup au contraire s'y
-sont appauvris, et que tous les gens impartiaux rendent hommage
-à notre désintéressement. Nous nous faisons gloire, d'ailleurs,
-de n'être pas de ceux qui, attachés à une fonction de Cour,
-recueillent les miettes de la table du maître et, abdiquant tout
-respect d'eux-mêmes, édifient leur fortune sur une complaisance
-illimitée!...--Vous nous reprochez la vénalité des charges, comme
-si cette mesure fiscale, dont nous sommes les premières victimes,
-nous était imputable! Or nous n'avons jamais cessé de réclamer le
-retour à l'élection, le mode de recrutement qui donna un si grand
-lustre à la magistrature d'autrefois. Et c'est vous, vous et la
-noblesse d'épée, qui, sous l'influence d'une cupidité inavouable,
-vous êtes toujours opposés au rétablissement de l'ancien ordre de
-choses[250]!...» Tout cela appartenait au domaine de l'histoire;
-mais l'histoire n'était pas le fait de Messieurs de la pairie,
-ainsi qu'on en pouvait juger par leur ignorance du passage que
-Mézeray consacre à leur origine!
-
-[Note 249: _Histoire du Palais de justice_, par Rittiez, p.
-226.]
-
-[Note 250: Aux États généraux de 1615, la robe offrit
-l'abandon de ses charges, de façon qu'on pût abolir la vénalité,
-l'hérédité et la paulette. La noblesse repoussa cette proposition
-et demanda le maintien de la vénalité, laquelle présentait à ses
-yeux cet avantage que, lorsque les offices faisaient retour au
-roi, celui-ci les distribuait à son entourage qui s'empressait de
-les vendre à deniers comptants.]
-
-Quand ils arrivaient à la question de leurs droits politiques,--la
-seule dont ils eussent réellement souci,--les officiers de robe
-quittaient ce ton de persiflage qui ne leur paraissait pas
-compatible avec la gravité du sujet. La concession de ces droits
-remontait, suivant eux, à une époque où le Parlement n'était pas
-encore sédentaire. Aux prises avec les difficultés incessantes
-que lui créaient des vassaux turbulents et ambitieux, le prince
-jugea à propos d'accroître son autorité en associant ce corps
-à la direction des affaires publiques. D'où une collaboration
-dont le résultat inappréciable fut de dégager la Couronne
-des entraves qui la paralysaient et de conférer au pays «les
-garanties d'un contrôle assidu, éclairé, courageux, des actes du
-gouvernement[251].»
-
-[Note 251: _Histoire du Tiers-État_, par Augustin Thierry, t.
-I, p. 108.]
-
---Mais, s'écriaient les ducs qui ne pouvaient de sang-froid
-entendre ce langage, où prenez-vous les titres conférant de
-semblables prérogatives?
-
---Des titres! répondait la robe. Où sont les vôtres? Où sont ceux
-des États généraux? Où sont ceux de la royauté?... Nous ne sommes
-pas ici en Angleterre ou en Aragon, où il existe des lois écrites
-réglant les attributions des pouvoirs publics. En France, rien de
-pareil: c'est dans l'usage, l'usage seul, que les grands corps de
-l'État puisent leurs droits[252]...
-
-[Note 252: C'est ce que, en termes presque identiques,
-déclare le cardinal de Retz: «Il y a plus de douze cents ans
-que la France a des rois; mais ces rois n'ont pas toujours été
-absolus au point qu'ils le sont. Leur autorité n'a jamais été
-réglée comme celle des rois d'Angleterre et d'Aragon par des lois
-écrites».--_Mémoires de Retz_, t. I, p. 119.]
-
-Pour établir ce prétendu usage, en vertu duquel le Parlement
-«tenoit la place du conseil des princes qui étoit près les
-personnes des rois[253]», les magistrats tiraient de leurs
-bibliothèques une série de textes devant lesquels ceux de la
-partie adverse, réduits à l'opinion précitée de La Vacquerie,
-faisaient maigre figure. C'était: Claude de Seyssel, évêque
-de Marseille et ambassadeur à Rome, dont le traité sur _la
-Grande monarchie de France_ proclame que l'institution des
-hautes Compagnies judiciaires eut pour but de réprimer les
-empiétements du pouvoir personnel;--Mataril qui, dans sa réponse
-à la _Franco-Gallia_ d'Hotman, affirme à son tour que ces
-Compagnies jouent le rôle de médiateur entre le prince et les
-peuples;--Michel de Castelnau, La Roche-Flavin, Marculphe, bien
-d'autres encore... Mais celui dont le témoignage paraissait le
-plus concluant était Étienne Pasquier. La robe ne se lassait pas
-de répéter, après lui, que les lois n'ont «de vogue» en France
-qu'après avoir été vérifiées au Parlement, lequel les reçoit «non
-comme brevets qu'on envoie aux tabellions pour les grossoyer sans
-connoissance de cause», mais avec une licence de les critiquer,
-de les modifier et même de les rejeter[254]. Elle assurait,
-en se fondant toujours sur les déclarations de l'auteur des
-_Recherches_, que telle était la loi fondamentale du royaume et
-que jamais traité d'importance n'avait eu d'autorité que revêtu
-de ce visa!... Usage constant, consacré par plusieurs assemblées
-des États généraux[255], accepté par divers souverains qui,
-grâce à cette intervention bienfaisante, purent réparer leurs
-fautes et celles de leurs prédécesseurs. Usage reconnu par M. le
-duc d'Orléans, lequel déclarait hier encore que, si la régence
-lui appartenait à un double titre,--sa naissance et la volonté
-de Louis XIV,--il ne voulait la tenir que des suffrages du
-Parlement[256]. Usage appliqué enfin par la pairie elle-même dont
-le vote s'était uni au vote de la robe pour briser le testament du
-feu roi, dans des conditions identiques à celles où avaient été
-anéanties les dispositions dernières de Louis XIII[257]...
-
-[Note 253: Remontrances de 1615.]
-
-[Note 254: _Œuvres d'Étienne Pasquier_, Amsterdam, 1723, t.
-II, p. 345.]
-
-[Note 255: États de Blois, en 1576, où il fut précisé
-«qu'il falloit que tous les édits fussent vérifiez et contrôlez
-ès-Cours de Parlement, lesquels, combien qu'ils ne fussent qu'une
-forme des trois États raccourcis au petit pied, ont pouvoir de
-suspendre, de modifier ou refuser lesdits édits». États de 1593
-qui reconnurent à ces mêmes Cours un droit d'examen sur tous les
-actes législatifs, notamment les édits engageant la fortune des
-particuliers et celle de l'État... La robe se réclamait également
-des États généraux de 1615; mais il importe de remarquer que si,
-au cours des travaux de cette assemblée, le Tiers affirma le droit
-de contrôle du Parlement et même lui confia le soin de veiller
-d'une façon permanente sur les affaires de l'État, il n'obtint
-l'adhésion ni du clergé ni de la noblesse.]
-
-[Note 256: _Relation du président d'Aligre._]
-
-[Note 257: Voir le _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. I, p.
-27.]
-
-Sans doute cette possession d'État avait subi quelques éclipses.
-Respectueux des droits de la nation durant les luttes contre la
-puissance féodale et, plus tard, dans les moments de détresse
-ou de troubles, les souverains se montraient impatients de tout
-contrôle lorsque, le calme revenu, ils se croyaient à l'abri
-du péril. Mais, ainsi qu'on venait encore une fois de s'en
-convaincre, les efforts du despotisme n'avaient qu'un temps, et la
-vérité d'une doctrine considérée de longue date comme nécessaire
-au salut de la nation, professée par tous les hommes de bonne
-foi, acclamée par le peuple avide de liberté et d'améliorations
-sociales, finissait toujours par avoir raison de ses détracteurs.
-
---Votre thèse, s'écriaient avec rage Saint-Simon et ses amis,
-repose tout entière sur l'abus monstrueux que vous faites de
-la faculté d'enregistrement, laquelle n'a été établie qu'en
-vue de porter à la connaissance des justiciables les actes
-de l'autorité... _Ut nota fierent_, entendez-vous! _Ut nota
-fierent_... La Couronne peut, s'il lui plaît, se passer de votre
-ministère et recourir à tout autre mode de publicité: par exemple,
-s'adresser aux services de l'Intendance.
-
---Vaine menace, qui tournerait à la confusion du ministre assez
-téméraire pour l'exécuter, répliquaient les parlementaires.
-On n'ordonne pas à la nation française sans observer au moins
-l'apparence de la légalité. Témoin attristé de certaines
-entreprises de ce genre, Étienne Pasquier proclame qu'elles
-suffisent pour loger la désobéissance au cœur des sujets: «de
-manière, déclare-t-il, que là où nos roys commandoient avec une
-baguette, maintenant ils n'y peuvent bonnement commander avec
-deux ou trois armées[258]...» Ainsi en était-il jadis, ainsi en
-serait-il aujourd'hui: la même résistance, on pouvait en être sûr,
-accueillerait les mêmes abus!
-
-[Note 258: _Œuvres d'Étienne Pasquier_, t. II, p. 327.]
-
-Sur quoi, jetant un regard provocateur à l'adresse de la pairie
-qui n'en pouvait croire ni ses yeux ni ses oreilles, la robe
-entière lançait ces paroles de combat:
-
---Essayez, essayez donc! Nous en verrons la fin!
-
-Ce qui faisait sa grande force, c'est que cette opinion, sur la
-nature du rôle qui lui incombait, n'était point une opinion de
-parade ou de commande: c'était une conviction profonde et comme
-un article de foi. Quelques-uns, sans doute, considéraient comme
-excessive,--nous ajouterions comme inconstitutionnelle, si le
-mot eût existé alors, la formule d'Henri de Mesmes, à savoir que
-le Parlement était au-dessus des États généraux, et n'y voyaient
-qu'un artifice de stratégie en vue d'enlever à la Couronne le
-concours d'un corps politique dont, en 1615, s'appuyant sur les
-deux premiers ordres, à l'exclusion du troisième, elle avait fait
-un si scandaleux abus. Mais la totalité de ses membres, du plus
-humble au plus élevé, se regardaient comme investis, au moins
-depuis cette époque, d'une sorte de délégation émanant de leurs
-amis du Tiers, en vue de défendre les intérêts de la nation[259].
-C'était dans ces sentiments qu'étaient élevés les fils destinés à
-succéder à leurs pères: sentiments si vivaces que rien, pas même
-la pression exercée par Louis XIV, n'en put venir à bout. Aussi,
-dès la constitution de la Régence, l'opposition parlementaire se
-trouvait-elle armée de toutes pièces, confiante dans la justice de
-la cause, à laquelle les fervents ne craignaient pas d'appliquer
-la prophétie rapportée au verset vingt-sixième du premier chapitre
-d'Isaïe: «Je rétablirai tes juges comme ils ont été d'abord et
-tes conseillers comme ils étaient autrefois: après tout cela, tu
-seras appelée la cité du juste, la ville fidèle.»
-
-[Note 259: Consulter à ce sujet la relation de Florimond
-Rapine sur les États généraux de 1614-1615. L'auteur, député
-du bailliage de Saint-Pierre-le-Moutier, après s'être expliqué
-sur le mandat que son ordre entendait conférer aux officiers du
-Parlement, pousse l'exclamation suivante: «Je prie Dieu qu'il
-illumine leurs entendements et renforce leurs courages pour leur
-faire produire plus de bien que les États ne l'ont pas fait!»
-Il ajoute: «Toute la France a les yeux arrêtés sur ce grand
-aréopage et est aux écoutes pour apprendre avec applaudissement
-ce que produira le conclave du premier sénat d'Europe en un
-temps si désemparé et si corrompu.» Quelques jours s'étaient à
-peine écoulés que la Compagnie judiciaire, faisant état de cette
-singulière délégation, s'appropriait les revendications contenues
-dans les cahiers du Tiers et en poursuivait la réalisation.--Voir
-aussi les _Mémoires de Mathieu Molé_.]
-
-Cependant les actes succédaient aux paroles. Les ducs accumulaient
-démarches sur démarches pour obtenir l'annulation de l'arrêt du
-2 septembre qui les privait du droit de vote dans le cas où ils
-refuseraient de se découvrir[260]. Et c'étaient des alternatives
-de succès et de défaites; car, tiraillé dans tous les sens, le
-Régent donnait invariablement raison au dernier solliciteur. Un
-jour, il laissait rendre par le Conseil une décision remettant
-toutes choses en l'état où elles se trouvaient avant la mort du
-roi. Le lendemain, il lacérait cette même décision en présence du
-Premier Président, des présidents à mortier et d'un conseiller
-de chaque Chambre[261]. Puis, il revenait à son ancienne façon
-de voir et finalement accueillait la réclamation des ducs. Mais
-alors il se produisait des difficultés d'une autre nature: pas
-un notaire de Paris ne consentait à notifier la sentence du
-Conseil[262]... Tout cela se passait au milieu d'allées et venues
-où régnait le désordre et où pleuvaient les gros mots. «Plus
-méchant que jamais[263], au dire de ses propres amis, Saint-Simon
-ne manquait pas de prendre part à ces scènes tumultueuses. Au
-cours de l'une d'elles, dans la petite galerie du Palais-Royal, il
-parla du Premier Président «en termes de crocheteur»; le Régent
-détourna la tête, comme s'il n'avait pas entendu, afin de n'être
-pas contraint d'envoyer cet enragé à la Bastille[264].
-
-[Note 260: _Écrits inédits de Saint-Simon_, t. III, p. 383 et
-suiv.]
-
-[Note 261: 30 mars 1716. _Journal de Dangeau_, t. XVI, p. 352.]
-
-[Note 262: _Collection du greffier Gilbert de Lisle._]
-
-[Note 263: Extrait d'une lettre du marquis de Louville au duc
-de Saint-Aignan, citée dans la _Notice sur la vie et les mémoires
-du duc de Saint-Simon_, par Chéruel, p. XLV.]
-
-[Note 264: _Les correspondants de la marquise de Balleroy_,
-t. I, p. 71.--Une chanson contre le Régent faisait allusion à cet
-incident. (_Chansonnier historique_, t. II, p. 225):
-
- Il traite de Jean F...
- De Mesmes en sa maison,
- Fais lui dire des messes
- Aux Petites Maisons.
-]
-
-Les querelles de personnes allaient désormais dominer l'affaire.
-La robe était trop nombreuse pour qu'il n'y figurât point des
-individualités prêtant le flanc à la critique. Il devint de bon
-ton, chez les ducs, de les tourner en ridicule. Mais ce sont
-surtout les présidents qu'on se plut à larder de sarcasmes[265].
-Il n'y en avait qu'un, parmi eux, qui eût l'apparence «de
-l'ancienne chevalerie». C'était M. de Maisons: encore sortait-il
-récemment d'un huissier fieffé du village de Longueil, en
-Normandie. Qu'on juge des autres! Tous petits-fils «de procureurs,
-gargotiers, et autres artisans achetant ou vendant au fond de
-leurs boutiques»! Celui contre lequel on s'acharnait le plus,
-c'était,--à tout seigneur tout honneur,--M. de Mesmes, «l'homme
-qui se ruinoit en breloques»... Il est vrai que, de ce côté-là,
-les railleurs avaient la partie belle...
-
-[Note 265: Les présidents à mortier étaient en 1715: Messires
-Jean-Antoine de Mesmes, premier, André Potier, Jean-Jacques
-Charron, Étienne d'Aligre, Chrétien de Lamoignon, Antoine Portail,
-Michel-Charles Amelot, Louis Le Pelletier, Nicolas-Louis de
-Bailleul, de Longueil de Maisons.]
-
-Les de Mesmes, dont l'illustration n'était pas discutable,
-avaient, en effet, la faiblesse de prétendre à beaucoup mieux.
-«Ils se piquent furieusement de noblesse», écrit Tallemant des
-Réaux[266]. S'il faut l'en croire, celui de leurs aïeux qui
-enseignait le droit à Toulouse n'était point un professeur
-ordinaire: il faisait son cours «par plaisir»,--comme M. Jourdain
-cédait des pièces de drap, pour obliger ses amis. La famille,
-en ce temps-là, se déclarait issue d'un Romain de marque, le
-consul Memmius. Depuis, elle avait fait une nouvelle découverte
-qui donna un autre cours à son ambition. Dans l'admirable
-bibliothèque qu'elle possédait figuraient deux manuscrits d'une
-rare valeur: la bible de Théodulphe, évêque d'Orléans sous le
-règne de Charlemagne, et le psautier de la reine Ingeburge, de
-Danemark, femme de Philippe-Auguste... Ce psautier, sur vélin,
-«se fermant à deux fermouers de néelles à fleurs de lys pendant
-à deux lacs de soye et à deux gros boutons de perles et une
-petite pippe d'or[267]», était, avec ses vingt-sept miniatures
-représentant des scènes de l'Ancien Testament, des Évangiles, de
-la vie de «Madame Sainte Marie», une merveille de l'art français
-au treizième siècle. Conservé pieusement dans la maison royale,
-il devint le livre préféré de saint Louis, disparut à l'époque de
-l'occupation anglaise, appartint, si l'on en croit la légende,
-à Charles le Téméraire, à Philippe II d'Espagne, à sa fiancée,
-Marie d'Angleterre, et à une série de personnages dépourvus de
-notoriété. Au commencement du dix-septième siècle, il se trouvait
-à Londres, où Pierre de Bellièvre, ambassadeur de France, agissant
-pour le compte des de Mesmes, ses parents, parvint à l'arracher
-«à des mains profanes». Ce qui, au regard des nouveaux acquéreurs
-en doublait le prix, c'était qu'un des feuillets portait cette
-mention que saint Louis avait fait don de ce joyau à son premier
-chapelain, Guillaume de Mesmes, lequel, manifestement, ne pouvait
-être étranger à la puissante dynastie parlementaire!... Mention
-d'une authenticité douteuse, bien que Moreri et, après lui,
-certains généalogistes complaisants, aient accepté comme exactes
-et l'existence du chapelain et sa parenté avec les détenteurs du
-manuscrit... Par malheur, l'un des ancêtres du Premier Président
-eut, vers 1670, l'imprudence de commander un mémoire justificatif,
-lequel était imprimé sur trois pages in-folio, et les intéressés
-s'avisèrent qu'il devait être soumis au _juge d'armes_ du roi:
-nous avons nommé d'Hozier. Celui-ci, indépendant par sa fonction
-et ne se croyant pas tenu à la même condescendance que ses
-confrères, déclara que les de Mesmes, quoique constituant «une
-famille glorieuse», étaient issus de simples bourgeois... Ce qui
-obligea à rentrer précipitamment les trois pages in-folio que l'on
-se disposait à répandre sur Paris et la province[268].
-
-[Note 266: _Historiette de M. d'Avaux._]
-
-[Note 267: _Inventaire des joyaux de la Couronne_ de 1418. On
-appelait _pippe_ une tige métallique à laquelle se rattachaient
-les rubans servant de signets.]
-
-[Note 268: Le psautier de la reine Ingeburge fut légué en
-1812, par Albert-Paul de Mesmes, comte d'Avaux, à la famille de
-Puységur. Acheté plus tard par le duc d'Aumale, il se trouve
-actuellement dans la vitrine d'honneur de la galerie du château
-de Chantilly. Ces indications sont extraites du _Cabinet des
-manuscrits de la Bibliothèque nationale_, t. I, p. 397 et suiv.]
-
-Rappelée à grand renfort de publicité, exploitée dans ses menus
-détails, agrémentée de la façon la plus désobligeante, cette
-aventure malencontreuse était, dans la bouche des ducs, un sujet
-d'incessantes railleries... Il y avait bien aussi l'histoire d'une
-tapisserie dans laquelle les armes des de Mesmes avaient été
-substituées aux armes de Navarre... Peut-être même y en avait-il
-encore d'autres!--Tout cela remontait, d'ailleurs, à cinquante
-ans; mais on en jouait avec tant d'entrain qu'on eût pu croire que
-ces menus ridicules dataient de la veille[269].
-
-
-[Note 269: C'est à cette occasion que Saint-Simon écrit: «Ces
-Mesmes sont des paysans du Mont-de-Marsan, où il en est demeuré
-dans ce premier état et qui payent encore aujourd'hui la taille,
-nonobstant les généalogies que les Mesmes, qui ont fait fortune,
-se sont fait fabriquer, imprimer et insérer partout où ils ont pu,
-pour abuser le monde, quoiqu'il n'ait pas été possible de changer
-les alliances ni de dissimuler tout à fait les petits emplois de
-plume et de robe à travers l'enflure et la parure des artistes.»]
-
-Les autres présidents n'étaient pas mieux partagés. Grâce à
-l'agence de recherches entretenue sur les fonds de la pairie,
-chacun d'eux était l'objet d'investigations passionnées. On
-fouillait leur parenté, leurs alliances et arrière-alliances.
-Rien ne demeurait dans l'ombre de ce qui pouvait prêter matière
-à dénigrement. Et c'étaient des lazzi interminables quand on
-découvrait parmi les tenants de ces dynasties orgueilleuses des
-gens «d'origine abjecte»: un apothicaire chez les d'Aligre,
-un gantier-fourreur chez les Potier, un barbier chez les
-Portail[270]. Les meilleures familles de robe se voyaient traitées
-par-dessous jambe, bafouées, réduites à néant, à grand renfort
-d'épithètes malsonnantes...
-
-[Note 270:
-
- Portail imite ses aïeux,
- Se servant de rasoirs comme eux.
-
-_Chansonnier historique_, t. II, p. 134.]
-
-Ces plaisanteries avaient assez duré. Les présidents, du moins,
-le jugèrent ainsi. Las de jouer le rôle de têtes de Turc, ils
-allaient prendre leur revanche... Et cela de telle façon que les
-ducs ne s'en relèveraient pas.
-
-
-
-
-XIV
-
- La revanche des parlementaires.--«Mémoire pour le Parlement contre
- les ducs et pairs.»--L'origine des maisons ducales.--La noblesse de
- Saint-Simon.--Conversation entre le duc de Gesvres et le maréchal de
- Villeroy.--La protestation de l'hôtel de Crussol.--Couplets contre les
- ducs.
-
-
-Dans les premiers jours d'avril 1716, le Régent recevait, à son
-petit lever, un pli volumineux. On peut admettre qu'après l'avoir
-ouvert il ne sut pas retenir une grimace; car ce titre, peu
-rassurant pour son repos, s'étalait en tête de la première page:
-_Mémoire pour le Parlement contre les ducs et pairs, présenté
-à Monseigneur le duc d'Orléans_... Un factum dont il fallait
-bien se résigner à prendre connaissance. Son Altesse Royale se
-résigna: sans doute de l'air revêche d'un écolier qui s'acquitte
-d'un pensum. Mais au fur et à mesure que le lecteur avançait
-dans sa tâche, l'impression dut se modifier, et il est permis de
-croire qu'après avoir tourné le dernier feuillet, il ne regretta
-point sa peine.--Ce n'était pas, en effet, un mince régal pour
-ce sceptique malicieux, à qui la pairie ne ménageait ni ennuis,
-ni récriminations, ni algarades, que d'avoir les prémices de
-l'exécution dont elle était l'objet.
-
-Que faire, cependant, de ce plaidoyer, dont les termes, d'une
-hardiesse inconnue jusqu'à ce jour, allaient déchaîner des
-tempêtes? Le garder secret? Le communiquer aux intéressés? Grave
-problème... Son Altesse, pour être tirée d'embarras, n'eut qu'à
-jeter les yeux sur la masse des courtisans qui guettaient son
-passage. Du côté des ducs,--attitude fébrile, gestes saccadés
-et impatients, dénotant une agitation intense, celle de gens
-que vient de bouleverser un événement inattendu. Du côté des
-non-ducs,--physionomie débordante de joie, avec une pointe
-d'ironie qui ne prenait même pas la peine de se déguiser sous
-un air d'hypocrite condoléance... Il était manifeste que, dans
-un clan comme dans l'autre, on n'ignorait rien. Chose aisément
-explicable; car, au moment où le _Mémoire pour le Parlement_
-parvenait au Palais-Royal, un certain nombre d'exemplaires étaient
-déjà distribués dans Paris[271].
-
-[Note 271: On en trouvera le texte dans plusieurs ouvrages,
-notamment dans le _Journal de Barbier_, t. VIII, p. 386.]
-
-Que contenait donc ce document mystérieux dont l'apparition
-causait un tel émoi?
-
-Il se divisait en trois parties... La première rappelait, dans
-un exposé rapide, que, sous le règne précédent, deux entreprises
-s'étaient produites contre les prérogatives dont la sagesse de
-la monarchie ancienne avait gratifié le Parlement. L'une, déjà
-vieille, issue «du caprice orgueilleux» de M. d'Uzès, qui ne
-voulut pas se découvrir en donnant son avis, avait reçu de Louis
-XIV l'accueil qu'elle méritait. L'autre, non encore résolue,
-était née de cette conviction que le chef actuel de la Compagnie
-judiciaire, fort répandu dans le monde de la Cour, finirait, à la
-suite des importunités dont il était assailli, par se relâcher de
-la vigilance traditionnelle... Injure purement gratuite; car M.
-de Mesmes ne se laissa ni séduire par les flatteries, ni effrayer
-par les menaces. Comme, d'ailleurs, il appuyait sa résistance sur
-la parole du feu roi, on était en droit de croire qu'il n'y avait
-plus matière à discussion. Mais la robe avait le malheur de se
-trouver en face d'adversaires irréductibles qu'aucune concession
-ne pouvait satisfaire, qu'aucun échec ne rebutait et qui ne
-cessaient de faire entendre «leurs clameurs importunes». C'est
-pourquoi elle se voyait contrainte d'en appeler à la justice de
-Son Altesse Royale... Son Altesse n'oublierait ni les procédés
-ni l'attitude des deux parties au moment de la constitution de
-la Régence: la pairie, procédant par voie d'intimidation et
-subordonnant ses suffrages à la réalisation d'engagements formels;
-la robe, offrant spontanément son concours, sans chercher «à rien
-extorquer».
-
-Quels étaient donc ces pairs orgueilleux qui ne daignaient pas
-s'accommoder d'un état de choses accepté jadis par les fils
-de France? D'où pouvait venir la haute opinion qu'ils avaient
-de leurs personnes?--De l'influence qu'ils exerçaient sur la
-noblesse? La noblesse, ils se l'étaient aliénée par leur vanité
-ridicule et par la prétention de constituer un corps spécial
-d'où ils osaient l'exclure.--Du crédit dont ils jouissaient
-auprès des princes du sang? Les princes, dont ils ne cessaient de
-contester les honneurs et les privilèges, ne professaient à leur
-égard qu'une médiocre estime.--De l'étendue de leurs possessions
-territoriales? La plupart ne se soutenaient que par des unions
-«peu sortables» et ne réunissaient même pas, au prix de ces
-mésalliances, autant de fortune qu'il en fallait à Rome pour
-être simple chevalier.--De la vaillance de leurs épées? Elles
-n'étaient rien moins que redoutables; car, à l'exception d'un
-petit nombre d'entre eux, les emplois militaires ne convenaient
-pas au tempérament des ducs. Ils servaient mal dans les armées et
-n'y donnaient que peu de marques de valeur. Aussi bien était-il
-notoire que leur ambition se limitait «aux dignités pacifiques».
-
-Tout cela asséné de main de maître, avec cette causticité exempte
-de ménagements, autrefois si commune, mais dont la langue
-académique du grand siècle, façonnée à l'hôtel de Rambouillet,
-avait fait perdre jusqu'au souvenir.
-
-Pour cruelle que fût cette première partie, la seconde l'était
-encore davantage; car, sortant des généralités, le mémoire
-dressait une nomenclature, «sommaire mais fidèle», des antécédents
-de la plupart des maisons ducales. Seules étaient exceptées celles
-dont les représentants avaient montré quelque discrétion à
-l'égard du rasoir des Portail, de l'enseigne des Potier où pendait
-«une dextre d'or» et du missel intempestif de M. de Mesmes. Pour
-les autres, point de quartier. Leur origine était passée au
-fil d'une implacable médisance que n'arrêtait pas «la piperie»
-des généalogies: Menteur comme un généalogiste! proclamait le
-mémoire, d'accord sur ce point avec la sagesse des nations. Pour
-s'édifier, le Parlement avait mieux que ces articles de commande à
-l'aide desquels, au dire des _Lettres persanes_, il est toujours
-facile de réformer un nom, de décrasser des ancêtres et d'orner
-un carrosse. Il possédait,--précieux dépôt,--une série de lettres
-d'anoblissement qui permettaient de ramener à des réalités plus
-humbles certaines légendes fabuleuses. Le mémoire posait en fait
-que les Boulainvilliers, les Boufflers, les Lauzun n'étaient
-connus, il y avait cent cinquante ans, qu'aux environs de leur
-village; que les Gesvres dataient de moins longtemps encore;
-que le duc de Villars, si infatué de son élévation récente,
-descendait d'un greffier de Condrieu dont la progéniture dut
-se faire réhabiliter pour avoir tenu des terres à ferme; que
-les Pardailhan-Montespan, d'où sortait le duc d'Antin, étaient
-issus du bâtard d'un chanoine de Lectoure; que les Béthune-Sully
-venaient d'un aventurier écossais qui débaucha la fille du
-seigneur de Rosny, et dont le fils, Maximilien, traité d'homme
-de néant par le maréchal de Tavannes, «s'enta» sur les Béthune
-(de Flandre), grâce à la complicité d'un feudiste gagné à prix
-d'or; que le premier Villeroy connu était un marchand de poisson,
-contrôleur de la bouche de François Ier, dont le fils, greffier
-de l'Hôtel de ville, fit souche d'audienciers et de secrétaires
-d'État:--une extraction assez mince, dont la morgue du maréchal
-actuel «avoit bien de la peine à s'accommoder»!...
-
-L'insolence «présidentale», s'acharnant avec méthode à la
-démolition de la pairie, apportait des précisions désespérantes.
-Telle maison, réputée pour son orgueil, avait pour auteur un
-artisan de bas étage, telle autre un apothicaire, celle-ci
-un joueur de flûte, celle-là un étalier-boucher! Les pairs
-ecclésiastiques ne se trouvaient pas en meilleure posture. On
-signalait parmi les ancêtres du plus vaniteux, l'archevêque-duc
-de Reims, un de ces robins,--fils de serfs!--vis-à-vis desquels
-il se montrait si acharné. L'évêque-duc de Laon, non moins féru
-de sa «dignité passagère», était représenté comme d'une naissance
-peu relevée: son arrière-grand-père aurait servi les Polignac en
-qualité de domestique!
-
-Dans cette revue impitoyable, une mention spéciale était consacrée
-à l'ancien vidame de Chartres. Ici, nous citons textuellement: «Le
-duc de Saint-Simon est d'une noblesse et d'une fortune si récentes
-que tout le monde en est instruit. Un de ses cousins était,
-presque de nos jours, écuyer de Mme de Schomberg. La ressemblance
-des armes de La Vacquerie, que cette famille écartèle, avec celle
-des Vermandois, lui a fait dire qu'elle vient d'une princesse
-de cette maison. Enfin, la vanité de ce petit duc est si folle
-que, dans sa généalogie, il fait venir de la maison de Rosni
-un bourgeois, juge de Mayenne, nommé Le Bossu, qui a épousé
-l'héritière de la branche aînée de sa maison.»--C'était bref, mais
-chaque mot portait.
-
-Tels apparaissaient, en gros et en détail, les pairs modernes qui
-osaient se comparer aux grands vassaux, cabalaient contre les
-princes du sang, refusaient la main à la noblesse, accablaient de
-leur mépris le Parlement, tout en se prosternant devant lui «dans
-le cours de leurs moindres affaires». La conclusion d'une aussi
-laborieuse étude se résumait dans cette constatation narquoise:
-ce n'est pas la peine, messieurs les ducs, de faire tant d'éclat;
-nous avons mieux que cela dans la robe.
-
-L'auteur de cette fulgurante réplique à d'injurieuses attaques
-n'était autre,--peut-être l'a-t-on déjà deviné,--que «ce
-maniaque» de Novion, lequel, en harmonie parfaite avec ses
-collègues, accomplissait ce nouvel acte de folie[272]. Habilement
-répandue dans les cercles parisiens, sa prose obtenait un
-succès prodigieux. Chaque pair ne fut plus appelé que de son
-nom patronymique, auquel on accolait la profession roturière
-de celui qui, le premier, l'avait porté[273]. Dans le camp qui
-applaudissait à tout rompre, figurait la noblesse elle-même,
-heureuse de prendre sa revanche d'incessantes humiliations. On
-citait aussi certaines princesses qui se réjouirent «plus que de
-raison».
-
-[Note 272: La personnalité du président André de Novion
-s'affirme nettement à chaque ligne de ce factum. Aussi bien
-Duclos (t. IX, p. 121) n'hésite-t-il pas à lui en attribuer la
-paternité. Quant à M. Chéruel, recherchant les raisons pour
-lesquelles Saint-Simon s'est acharné contre Nicolas de Novion, il
-indique que l'auteur des _Mémoires_ ne pardonna jamais à celui-ci
-d'avoir laissé un descendant qui lutta victorieusement contre lui
-dans l'affaire du bonnet. Il est très probable, déclare t-il,
-que l'aïeul porta la peine de la résistance du petit-fils aux
-prétentions de la pairie: «Il ne faut pas oublier, ajoute-t-il,
-qu'on attribuait au président de Novion le pamphlet contre les
-ducs et pairs où la noblesse de Saint-Simon étoit fortement
-contestée. Ce qui est indubitable, c'est que le Président de
-Novion avait été le chef de l'opposition parlementaire dans la
-question du bonnet.» _Saint-Simon considéré comme historien de
-Louis XIV_, p. 501 et 502.]
-
-[Note 273: _Mémoires du maréchal de Richelieu_, t. I, p. 440.]
-
-A en croire les intéressés, l'opinion «des honnêtes gens» aurait
-été toute différente, de pareils procédés de discussion ne pouvant
-être approuvés de personne. Saint-Simon, dont l'imagination n'est
-jamais en défaut dans les conjonctures délicates, pousse même la
-fantaisie jusqu'à prétendre que le Parlement fit mine de désavouer
-l'écrit et offrit d'en prononcer la condamnation... Mais, se
-hâte-t-il d'ajouter, c'était une perfidie nouvelle organisée
-dans l'intention d'accroître le scandale par le retentissement
-d'un débat public. Heureusement ce grand politique veillait. Il
-représenta à ses collègues les périls d'une situation de ce genre
-et ces derniers, «moins imbéciles qu'à l'ordinaire»,--plus loin,
-il parle de «leur sottise accoutumée»,--«trompèrent une attente si
-bien concertée[274]».
-
-[Note 274: Annotations au _Journal de Dangeau_, t. I, p. 440.]
-
-Cependant on ne pouvait laisser sans réponse «ce tissu de
-mensonges et d'injures impudentes, ce parallèle» entre la robe
-et la plus haute institution du royaume. A défaut d'un arrêt
-réparateur, que certainement ils auraient attendu en vain de la
-Compagnie judiciaire, les ducs se seraient volontiers accommodés
-d'une décision du Conseil de régence. Tous leurs efforts tendirent
-à ce que les ministres prissent l'affaire en mains; mais ceux-ci
-firent la sourde oreille, ne se souciant pas de s'associer «à ces
-querelles d'orgueil[275]». En désespoir de cause, on se résigna à
-répliquer au libelle de Novion par un contre-libelle où chacun,
-sous forme de notice individuelle, devait apporter son tribut.
-Qui pouvait, en effet, mieux que l'intéressé lui-même, faire
-justice des calomnies répandues sur sa race!... De toutes parts,
-aussitôt, on bouleversa les archives, tant publiques que privées,
-pour en retirer les parchemins que, en vue de convaincre le
-public «et de s'édifier réciproquement»,--car, de duc à duc, il
-y avait quelques sceptiques,--on eut soin de porter à l'hôtel de
-Crussol, devenu le quartier général de l'indignation. On nomma
-des commissaires et, après une gestation laborieuse, le syndicat
-mettait au monde un écrit où il était victorieusement démontré que
-toutes les familles ducales avaient une origine illustre et que
-plusieurs comptaient dans leurs alliances les premières maisons
-d'Europe: France, Danemark, Oldenbourg, Hesse-Cassel, Aragon, sans
-parler des anciens ducs de Normandie et d'Aquitaine. Il n'y avait
-qu'une tache à ce tableau: c'est que l'une d'elles, la famille de
-Gesvres, avait le malheur de se confondre avec celle des Potier de
-Blancmesnil et de Novion!
-
-[Note 275: _Mémoires du maréchal de Richelieu_, t. I p. 76.]
-
-Dans cette revue rétrospective, où chacun s'appliqua de son mieux,
-Saint-Simon se montra moins prolixe qu'on eût pu s'y attendre. Il
-se borna à rappeler les services rendus par sa maison, mentionna,
-parmi les célébrités dont elle avait le droit de s'enorgueillir,
-quatre vice-rois de Navarre, et constata que, par suite du
-mariage, en 1334, de Mathieu de Rouvroy avec Marguerite de
-Saint-Simon, elle était «extraite du sang impérial de Charlemagne
-par les comtes de Vermandois et rois d'Italie»... Fort,
-d'ailleurs, de cette ascendance auguste, il gardait prudemment le
-silence sur quelques menus détails embarrassants, tels que son
-cousinage avec Le Bossu, juge criminel de Mayenne[276].
-
-[Note 276: Voir la notice sur l'origine de Saint-Simon.
-_Mémoires_, édit. Boislisle, t. I, p. 402.]
-
-Telle avait été l'attaque. Telle fut la riposte. Et l'on se
-demande qui des deux parties avait raison. Duclos, qui copie
-servilement les _Mémoires_, ne pouvait manquer, sur ce point comme
-sur les autres, de s'en assimiler les conclusions. Le libelle
-de Novion, déclare-t-il, est un «ouvrage plein de méchanceté et
-d'ignorance[277]». Ce n'était pas l'avis de ses contemporains,
-habitués de longue date aux supercheries nobiliaires. Ce n'est pas
-non plus celui des critiques modernes. «Sans remonter bien haut
-dans le passé, écrit l'un d'eux, le terrible réquisitoire des gens
-de justice anéantissait toute cette gloriole[278].» C'est sans
-doute aller trop loin. Nous ne doutons point, pour notre part,
-que, dans ce factum,--une œuvre de parti,--il ne se soit glissé
-quelques inexactitudes. Mais si des réserves sont nécessaires,
-l'écrit d'avril 1716 contenait beaucoup de vérités. Nous citerons,
-à titre d'exemple, deux maisons dont il est permis de parler en
-toute indépendance, parce qu'elles sont éteintes l'une et l'autre,
-celles de Saint-Simon et de Villeroy.
-
-[Note 277: _Œuvres de Duclos_, t. IX, p. 121.]
-
-[Note 278: _État de la France en 1789_, par Paul Boiteau, p.
-164.]
-
-Les Rouvroy, assurent les chroniques, étaient «de sages et
-vaillants chevaliers» qui avaient pris part, non sans éclat,
-aux batailles de la guerre de Cent Ans. Mais c'est à peine si,
-par eux-mêmes, par leurs seigneuries et leurs alliances, ils
-comptaient dans la noblesse de second ordre. Leur filiation
-n'était pas établie au delà du quatorzième siècle et jamais
-aucun d'eux n'avait nourri l'ambition de se rattacher,--même par
-les femmes,--à la descendance de Charlemagne. C'est seulement
-après la fortune inespérée du premier duc, que des feudistes
-pleins de zèle s'appliquèrent à lui découvrir des aïeux de
-souche royale. Personne ne prit au sérieux cette légende[279],
-pas plus, du reste, qu'on ne saurait ajouter foi aux découvertes
-qui suivirent. Avec les Rouvroy, en effet, on marche de surprise
-en surprise. A la fin du dix-huitième siècle, ils ne se bornent
-plus à se réclamer d'une origine carolingienne. Ils entendent
-aussi se relier à Marcus Mœcilius Avitus qui, en 455, «occupa le
-siège impérial de Rome». Enfin, non contents de ces alliances
-terrestres, ils revendiquent en outre une parenté, encore plus
-flatteuse, avec une demi-douzaine de saints occupant une place
-d'honneur au séjour des élus[280]!
-
-[Note 279: «Cette famille, qui n'est pas bien ancienne et
-qui se pique d'une noblesse fausse, a bien besoin d'honneurs.»
-_Journal de Mathieu Marais_, t. II, p. 283. Voir aussi le _Journal
-de Dangeau_, t. XVIII, p. 397, en note.]
-
-[Note 280: Voir le savant article inséré à l'appendice du
-premier volume des _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Boislisle, p.
-384.]
-
-Pour les Villeroy, c'est d'Hozier qui nous renseigne. Chargé par
-Louis XIV de rechercher le passé de cette maison, le célèbre
-juge d'armes établissait que, suivant toutes vraisemblances,
-elle descendait d'un Nicolas de Neufville, clerc de cuisine de
-Philippe le Long. Mais ce qui est certain, c'est que Richard,
-fils de Nicolas, dont, en 1645, on voyait encore l'épitaphe au
-charnier des Innocents, était vendeur de poisson de mer aux
-halles; que le fils de Richard exerçait la même profession,
-rue Comtesse-d'Artois, à l'image de Saint Martin, et que, dans
-sa descendance, figuraient un autre vendeur de poisson, un
-receveur-voyer et... un marchand épicier,--après lequel commença
-l'élévation de la lignée. Ce ne fut qu'en 1688, quand une Villeroy
-eut épousé un Souza, comte de Pardo, que la généalogie des
-Neufville fut revue, corrigée et travestie[281].
-
-[Note 281: _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Boislisle, t. VI,
-p. 596.]
-
-Aussi bien l'appui solidaire que, dans la circonstance, se
-prêtaient les familles ducales n'était-il qu'accidentel.
-D'ordinaire, elles ne se ménageaient pas, et il est probable
-que la plupart des critiques de Novion étaient, de longue date,
-formulées par les bonnes langues de la pairie. Les _Mémoires_
-fournissent un exemple curieux de ces débats intimes où l'on se
-jetait des vérités à la face. C'est encore Villeroy qui est en
-scène. Son interlocuteur est le vieux duc de Gesvres, malin comme
-un singe et bossu comme un sac de noix...
-
---Monsieur le Maréchal, insinuait Gesvres, convenez que nous
-sommes d'heureux mortels...
-
-Villeroy, dont la théâtrale fatuité était légendaire, n'aurait eu
-garde de contredire.
-
---Car enfin, continuait Gesvres, un de vos ancêtres épousa une
-Créquy, un des miens épousa une Luxembourg. De là des charges, des
-gouvernements, des dignités...
-
-Villeroy se rengorgeait de plus belle. Mais Gesvres de reprendre
-aussitôt:
-
---Et les pères de ces gens-là, qu'étaient-ils, monsieur le
-Maréchal? De simples secrétaires d'État...
-
-Villeroy, trouvant que la conversation prenait une tournure
-fâcheuse, secouait impatiemment sa perruque. Mais l'impitoyable
-railleur, se glissant derrière une table, pour s'en faire un
-rempart, poursuivait son persiflage:
-
---Arrêtons-nous, monsieur le Maréchal, criait-il de sa voix
-perçante, car nous nous verrions contraints à de pénibles aveux...
-Les pères de ces deux secrétaires d'État? Par ma foi, c'étaient
-de petits commis. Et ces petits commis eux-mêmes, de qui diantre
-venaient-ils? Le vôtre, d'un vendeur de marée, le mien d'un
-porte-balles, peut-être pis!
-
-Et, prenant la galerie à témoin, Gesvres éclatait de rire,
-tandis que le maréchal bondissait de fureur... Mais, remarque
-judicieusement Saint-Simon, que faire à un homme qui, pour vous
-dire une vérité cruelle, s'en dit une pareille?
-
-C'est exactement ce que la robe racontait des Neufville. Elle
-passait même sous silence le _marchand épicier_ dont d'Hozier,
-fidèle à sa consigne, n'a pas cru devoir se dispenser de faire
-état. Si bien que, tout compte fait, loin d'avoir à se plaindre,
-Villeroy demeurait l'obligé de Messieurs du grand banc.
-
-La protestation de l'hôtel de Crussol, celle qu'on peut qualifier
-d'officielle et qu'on trouve reproduite dans de nombreux
-recueils[282], n'était pas d'ailleurs la seule. Il en circulait
-d'autres émanant de ducs moins disciplinés,--les francs-tireurs
-de la pairie: une, notamment, qui faisait bon marché d'un certain
-nombre de familles. Elle confessait l'origine modeste de MM.
-de La Porte, de Gesvres, de Villeroy, de Villars, qui, tous,
-sortaient de la robe, «source de roture», et déclarait que ces
-maisons n'avaient été admises à pénétrer dans le sanctuaire
-qu'après avoir lavé cette tache sur le champ de bataille. Quant
-à Saint-Simon, elle proclamait, sans du reste reconnaître sa
-filiation carolingienne, qu'étant de la maison de Rouvroy, on
-ne pouvait attaquer sa naissance. Néanmoins, ajoutait-elle,
-«s'il tire de là sa vanité, il a tort»; car une fille de son nom
-s'était mésalliée, et son père,--étrange façon d'apprécier les
-titres des gens!--avait, «au rapport de Bassompierre», le malheur
-«d'être punois»... Ayant ainsi fait la part du feu, l'écrit en
-question entonnait un dithyrambe en l'honneur des autres maisons
-ducales, dont la noblesse bien authentique n'avait rien de commun
-avec «la fumée» que, depuis plusieurs règnes, on accordait «à
-tous les acquéreurs de charges pour avoir de l'argent»... Tout
-cela net, précis, d'une discussion âpre et serrée, accompagné
-de spéculations théoriques dont nous avons déjà trop longuement
-parlé pour qu'il soit opportun d'y revenir. Nous ne détacherons
-qu'un court passage: il est relatif à cette inlassable prétention
-qu'avaient les pairs modernes de se rallier aux pairs anciens. «Ce
-sont toujours les mêmes, affirme le mémoire. Les ducs d'Aquitaine
-et de Normandie sont morts, et non pas leurs dignités. Les rois
-qui les ont établis n'ont rien changé. M. le duc d'Uzès est pair
-comme le duc de Guise, et le duc de Guise l'étoit comme le duc de
-Vendôme, comme les ducs de Bourgogne et de Normandie».--Sur quoi,
-l'auteur terminait son travail par cette menace: «Je conseille
-à Messieurs de la robe de ne point se plaindre. Ils doivent
-comprendre que je les ai ménagés; car, si je levois certains
-voiles, où en seroient-ils[283]?»
-
-[Note 282: Notamment dans les _Mémoires du maréchal de
-Richelieu_, t. I, p. 441.]
-
-[Note 283: Ce mémoire, dont l'original est conservé à la
-bibliothèque impériale de Vienne, est reproduit dans le _Journal
-de Dangeau_, t. XVIII, p. 393.]
-
-La pairie avait beau faire. Ses efforts désespérés ne parvenaient
-pas à lui concilier les sympathies. Les recueils du temps
-regorgent d'épigrammes décochées contre elle. Presque tous ses
-membres y figurent, depuis
-
- Le grand Mailly, ce savant homme
- Qui fut placé je ne sais comme
- Dans la chaire de Saint-Rémy[284],
-
-[Note 284: Le _Chansonnier historique_, t. II, p. 171.]
-
-jusqu'au duc d'Antin, dont une satire pénétrante prend plaisir
-à mettre en relief la souplesse bien connue, la trop grande
-adresse au jeu et les volte-faces intéressées. Les ridicules
-de ces disputeurs de rang y sont qualifiés d'une façon acerbe.
-Mais,--détail bien fait pour provoquer la surprise,--l'accusation
-sur laquelle les chansonniers insistent le plus est précisément
-celle qui nous laisse le plus incrédule: le manque de bravoure...
-Celui-ci,
-
- Pour conserver ses jours, évite les batailles!
-
-Celui-là, plus cruellement encore, est taxé de lâcheté. A
-l'ensemble de l'institution, les gazettes refusent toute vertu
-guerrière:
-
- Comme Mercure, ils sont sorciers
- En toutes sortes de métiers,
- Excepté celui de la guerre.
- Et si, par malheur, aujourd'hui,
- Il sortoit des géants de terre,
- Ils s'iroient cacher comme lui[285].
-
-
-[Note 285: _Ibid._, p. 76.--Le couplet qui suit, après une
-longue énumération de noms, se termine par cette apostrophe:
-
- Fortes colonnes de l'État
- S'ils n'avoient pas la diarrhée
- Lorsqu'il faut aller au combat!...
-]
-
-C'est avec la même rigueur, parfois la même injustice, que
-Saint-Simon est représenté: des allusions perpétuelles à son
-orgueil, à ses colères, à ses cabales, à l'exiguïté de sa taille,
-à sa démence justiciable des Petites-Maisons, à son origine «sans
-noblesse»:
-
- Le petit duc de Saint-Simon
- Voudroit bien payer de son nom
- Pour les services de ses pères.
- On ne sauroit dire qu'«Hélas!»
- Aussi bien on n'en connaît guère,
- Pour mieux dire: on n'en connaît pas[286].
-
-[Note 286: Le _Chansonnier historique_, t. III, p. 75.]
-
-Et ailleurs:
-
- D'où te vient tant de gloire,
- Dis-moi, petit Simon?
- Nous n'avons dans l'histoire
- Jamais trouvé ton nom[287].
-
-[Note 287: _Ibid._, t. II, p. 224.]
-
-Suivent des appellations variées qui ne brillent ni par l'esprit
-ni par le goût: vil insecte de terre, vrai gibier de lardon,
-avorton haï de tout le monde... Injures qu'il était permis de
-dédaigner. Mais que penser de celles-ci, qui s'étageaient en une
-gradation savante: poltron, malodorant comme son père,--et cette
-dernière qui eût fait bondir un paralytique... bourgeois! nous
-disons bien, bourgeois!... Lui, Mgr Louis de Saint-Simon, pair
-de France, gouverneur pour Sa Majesté des ville, citadelle et
-comté de Blaye, grand bailli et gouverneur de Senlis et autres
-places, vidame de Chartres et seigneur d'une foule de lieux...
-Bourgeois!...
-
-
-
-
-XV
-
- La requête des ducs contre les bâtards.--La duchesse du Maine
- prépare la résistance.--Elle se concilie la noblesse et le
- Parlement.--Supplique au roi.--Le Régent s'inquiète et veut sévir.--Le
- lit de justice du 26 aout 1718.--La joie de Saint-Simon.--Courte durée
- du triomphe.--Mlle de Mesmes épouse le duc de Lorges.--Fureur de
- Saint-Simon.--Il se résigne.--Tentative de transaction.--La réception
- du duc de Nevers.--La question du bonnet reste entière.
-
-
-Dans un concert de clameurs se poursuivait la lutte. Elle ne
-tardait pas, d'ailleurs, à se fondre dans une mêlée générale
-où allaient successivement se lancer toutes les catégories de
-privilégiés dont l'existence était suspendue aux questions de
-cérémonial et d'étiquette.
-
-Ce fut d'abord l'action intentée par les princes du sang, pour
-faire déchoir les légitimés des avantages,--spécialement «de
-l'habilité au trône»,--que la faveur de Louis XIV leur avait
-concédés. Les ducs n'attendaient que ce signal pour entrer, eux
-aussi, en campagne. Leur but? Le même que celui des princes. Ils
-voulaient, de plus, l'abrogation de ce rang intermédiaire, qui
-leur causait tant d'ombrage, et le retrait de l'édit autorisant
-la réception des bâtards à l'expiration de la vingtième année. Ce
-qu'ils revendiquaient, en un mot, c'était l'égalité de rang, avec
-droit de préséance, en vertu de la maxime: _Chacun sied premier
-selon que premier a été fait pair_[288].
-
-[Note 288: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XIII, p. 290.]
-
-Il y eut, à ce sujet, de longs débats où l'ingratitude humaine,
-sous couleur d'indépendance, se donna scandaleusement carrière. Il
-se produisit, néanmoins, des résistances d'autant plus honorables
-que les récalcitrants, qualifiés de «faux frères», s'exposaient
-à d'incroyables grossièretés. Parmi eux figuraient: M. d'Antin,
-dont la situation était particulièrement délicate; M. de Rohan,
-«jamais d'accord avec personne, ni avec lui-même»; M. d'Aumont,
-«valet du duc du Maine et du Premier Président», déshonoré par
-ses capitulations dans l'affaire du bonnet; MM. d'Estrées et
-de Mazarin, «des excréments de la nature humaine»: ce dernier,
-chassé «avec ignominie» des réunions ducales, «fut mis par les
-épaules, littéralement, dehors[289]»... Au nombre des indécis
-se trouvait M. de Rochebonne, évêque-comte de Noyon, qui refusa
-longtemps sa signature. Mais il était jeune, pauvre, et aimait
-la dépense. Saint-Simon s'attacha à lui avec tant d'opiniâtreté
-qu'il finit par obtenir son concours, en échange d'une grasse
-abbaye, l'abbaye de Saint-Riquier, arrachée à la faiblesse du
-Régent[290]... En l'absence de M. de Reims, qui adhéra par écrit,
-la requête contre les bâtards fut rédigée chez l'évêque-comte de
-Laon, lequel se chargea de la présenter au roi.--Les voilà pris,
-s'écrie triomphalement Saint-Simon: écrasés «comme un pou entre
-deux ongles»!
-
-[Note 289: _Ibid._, t. XIII, p. 291.]
-
-[Note 290: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XIII, p. 120.]
-
-Avec crânerie la duchesse du Maine prépara la résistance. On
-vit tout à coup débarquer à Sceaux des voitures de volumes
-poudreux, de chartes, de parchemins, et tout son entourage,
-depuis le cardinal de Polignac jusqu'à Mlle de Launay, se mit à
-la besogne. Pour sa part, elle passait les nuits en recherches
-fiévreuses, accumulant sur son lit des montagnes d'in-folio,
-sous l'amoncellement desquels son exiguë personne ressemblait
-à Encelade abîmé sous l'Etna[291]. Elle ne se bornait pas
-à compulser les vieilles chroniques: elle mettait aussi à
-contribution les jurisconsultes anciens et modernes. En même
-temps, elle faisait appel aux lumières du dehors, acceptant
-le concours de toute espèce de gens qui argumentaient de
-légitimations faites à la cour de Sémiramis ou dans la famille
-de Nemrod. Le plus sérieux de ces avocats de circonstance était
-l'abbé Legendre, chanoine de Notre-Dame et ancien secrétaire de
-Mgr de Harlay. Or l'abbé Legendre établissait: que les bâtards
-royaux, sous la première et la seconde race, succédaient à la
-Couronne comme leurs frères légitimes; que les légitimés, n'étant
-appelés au trône qu'à défaut de princes légitimes, ces derniers
-n'avaient aucun intérêt à réclamer contre l'édit[292].
-
-[Note 291: _Mémoires de Mme de Staal de Launay._]
-
-[Note 292: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 329 et suiv.]
-
-Mais un trait de génie de Mme du Maine, ce fut de lancer dans les
-jambes des ducs,--ceux de ses adversaires qu'elle abhorrait le
-plus,--la totalité de la noblesse française. On a vu l'irritation
-de cette dernière lorsque, sans égards pour l'état du vieux roi,
-les ducs répandirent dans le public des écrits affirmant leur
-droit à la dévolution de la couronne: irritation qui faillit
-dégénérer en émeute, quand ils manifestèrent l'intention d'aller,
-en groupe séparé du reste de la noblesse, saluer le nouveau
-monarque... Il y avait là une situation facile à exploiter: la
-duchesse du Maine ne manqua pas d'en tirer avantage. D'où une
-sorte de complot en vue de battre en brèche le principe même de
-la pairie. Les simples gentilshommes ne se gênaient plus pour
-déclarer que, ne pouvant prétendre à cette haute dignité, ils
-devaient manœuvrer de façon à la détruire. Sur quoi, d'aller de
-porte en porte, de faire appel à tout le monde, même «aux borgnes
-et aux boiteux», et, après avoir soulevé Paris, d'ameuter la
-province. Une campagne à laquelle on peut croire que la robe ne
-demeura pas étrangère... Elle écrivait dans toutes les directions,
-expédiait des députés, organisait des assemblées et chargeait des
-orateurs d'y prendre la parole. Tout ce qui lui touchait de près
-ou de loin se précipitait dans la mêlée, jusqu'au bailli de Mesmes
-qui utilisait sa qualité d'ambassadeur de Malte pour enlever
-l'adhésion des chevaliers de son ordre.
-
-«Ramas informe, s'écrie Saint-Simon, sans consistance, sans nom,
-sans fonction, sans mouvement légitime!»--Légitime ou non, le
-mouvement s'accentuait de telle sorte qu'il recrutait des adeptes
-jusque dans l'entourage du Régent. Aussi bien, les coalisés ne
-tardaient-ils pas à adresser au roi une supplique,--signée en
-rond, afin qu'il n'y eût ni premier ni dernier,--où, en attendant
-la suppression de la pairie, ils demandaient justice contre «ses
-burlesques entreprises[293]». Et comme cet écrit ne recevait pas
-de réponse, ils présentaient requête au Parlement pour protester
-contre tout ce qui pourrait être fait au Conseil sans l'assemblée
-des États généraux, seuls juges de la succession au trône.
-
-[Note 293: «Plaise à Sa Majesté, y était-il dit, déclarer que
-les pairs de France ne forment point un corps et, en conséquence,
-leur défendre de se créer des syndics et des commissaires,
-déclarer aussi qu'ils n'ont point droit de décider seuls de
-la succession à la couronne et des régences, ni de régler les
-affaires importantes de l'État.»]
-
-Jusque-là, le duc d'Orléans avait vu sans déplaisir «tout ce
-vacarme». Peut-être même le favorisait-il[294]. Mais cette
-évocation des États généraux retentit à ses oreilles comme un
-glas funèbre et lui souffla «une vapeur de crainte». Il se crut
-perdu s'il ne recourait à des mesures de rigueur. C'est pourquoi
-il fit à six des conjurés l'honneur de les faire arrêter. En même
-temps, par un jeu de bascule qui entrait dans les combinaisons de
-sa politique, il interdisait aux ducs de s'assembler. Ceux-ci,
-aux grands éclats de rire du public, en furent réduits à aller
-se concerter au Port-à-l'Anglais, sous couleur «d'y manger des
-matelotes[295]». Et comme ces conciliabules agrémentés d'agapes
-confraternelles aboutissaient,--10 octobre 1722,--à un nouveau
-factum où se reconnaissait, à «son laconisme dur, sec, bouillant
-et inconsidéré», la griffe de Saint-Simon, la coalition ripostait
-de la belle encre...
-
-[Note 294: Saint-Simon l'en accuse en termes formels. Voir
-notamment: _Mémoires_, t. XV, p. 44.]
-
-[Note 295: _Les Correspondants de la marquise de Balleroy_, t.
-I, p. 182: «Ils y tiennent la cour de Paris; on s'en moque assez.»]
-
-Cette fois, ce n'était pas l'origine des maisons ducales qui
-était passée au crible,--Novion, sur ce sujet, n'avait rien
-laissé à dire,--mais l'origine de leurs pairies, ces pairies dont
-l'étrange ambition était d'égaler celles du temps de Charlemagne.
-Pour quelques-unes qui avaient été accordées au mérite ou à la
-naissance, combien d'entre elles avaient été extorquées, au
-moment des guerres civiles, par des sujets rebelles! Combien
-provenaient de complaisances honteuses, comme celles qui dataient
-d'Henri III, lequel profana l'institution «en faveur de ses
-passions favorites!» Combien enfin n'avaient d'autre source que
-des fantaisies puériles! C'est ainsi que M. de Saint-Simon, le
-père, avait dû la sienne à cette circonstance heureuse qu'il
-ne redoutait pas le tonnerre, dont son jeune maître avait
-grand'peur[296]... Si bien que, toute récapitulation faite, on
-voyait tour à tour «la beauté, la crainte, la volupté, le caprice
-présider à la distribution d'une si éminentissime dignité»...
-Éminentissime, surtout dans l'opinion de ceux qui en étaient
-nantis; car, en somme, à quoi se réduisait-elle? A un double
-droit: celui de siéger au Parlement en qualité de conseiller
-honoraire, sans pouvoir jamais y présider; celui «de faire les
-importants à la Cour et d'y voir leurs femmes assises»... En
-réalité, il n'existait qu'un titre. Ce titre par excellence, le
-plus ancien, le plus honorable, était celui de gentilhomme, par
-lequel juraient François Ier et Henri IV. Le gentilhomme tirait
-de Dieu sa qualité: le duc n'était tel que par la grâce du roi. Un
-parchemin l'avait fait, un autre suffisait pour le défaire[297].
-
-[Note 296: Saint-Simon attribue à une cause différente, mais
-tout aussi futile, la faveur dont bénéficia, auprès de Louis
-XIII, son père, alors page de la petite écurie. Elle provenait,
-assure-t-il, de ce que le jeune serviteur avait trouvé le moyen,
-aux relais de chasse, de présenter, plus vite que ses camarades,
-les chevaux de rechange de Sa Majesté. «Il lui tourna son cheval,
-puis, la tête à la croupe de l'autre, tellement que, sans mettre
-pied à terre, le roi n'eut qu'à sauter de l'un sur l'autre. Cette
-invention, qui satisfaisoit son impatience, lui plut tant, qu'il
-demanda le même page à l'autre relai et l'y vouloit toujours
-avoir.»--_Supplément aux Mémoires_, t. XXI, p. 36.]
-
-[Note 297: _Supplément aux Mémoires de Saint-Simon_, t. XXI,
-p. 254 et suiv.]
-
-Et le bonnet? Que devenait-il durant cet échange d'aménités?
-C'étaient toujours, du côté des pairs, de formidables efforts en
-vue de terminer l'affaire au mieux de leurs intérêts. Mais chaque
-fois qu'ils se risquaient au Parlement, ils voyaient surgir devant
-eux, soit le sourire narquois de M. de Mesmes, soit le visage
-renfrogné d'André de Novion, soit l'un et l'autre. Et l'objection
-qu'on leur opposait était invariablement la même, à savoir qu'à
-la séance du 2 septembre 1715 la solution du litige avait été
-renvoyée à la majorité du roi... Si, du Palais, ils se rendaient
-chez le Régent pour le sommer de tenir ses promesses, la réponse,
-pour être courtoise, n'en restait pas moins identique:--Messieurs,
-déclarait Son Altesse Royale, Sa Majesté ne tardera pas à prendre
-le pouvoir... Je vous en supplie, un peu de patience.
-
-La patience! mais c'était ce fonds qui leur manquait le plus.
-Voyant qu'il n'y avait aucune chance d'obtenir un jugement,
-Saint-Simon se persuada qu'une transaction n'était pas impossible.
-Aussitôt il rédigea un projet qui dut lui paraître admirable, car,
-n'accordant rien, il exigeait tout[298]. La difficulté était de
-le faire aboutir. Or, après avoir lu, personne ne prit la peine
-de le discuter: il ne pouvait qu'appeler une nouvelle déception
-après tant d'autres. L'auteur de cette tentative malheureuse en
-fût peut-être, de dépit, tombé malade si, à ce moment même, la
-Fortune, lasse sans doute de ses rigueurs, ne lui avait offert une
-de ces compensations qui font époque dans la vie d'un homme.
-
-[Note 298: D'après le projet, les ducs devaient à l'avenir:
-1º être reçus aux hauts sièges avec un cérémonial de nature à
-relever leur dignité; 2º entrer à la Grand'Chambre et en sortir
-par la porte du barreau; 3º être exonérés de la garde des bancs;
-4º recevoir le salut au cours du délibéré... sans préjudice
-d'autres menus avantages, notamment celui-ci «qui avait son
-importance et sa sensibilité», qu'on rembourrerait les banquettes
-ducales.--_Écrits inédits_, t. III, p. 435 et suiv.]
-
-Déjà, en juillet 1717, date à laquelle les bâtards subirent
-leur première humiliation,--déchéance du droit à la Couronne et
-interdiction de traverser le parquet,--le cœur des ducs avait eu
-un avant-goût des joies célestes. Mais rien n'est comparable aux
-transports que leur causa le lit de justice du 26 août 1718. Ce
-coup d'État,--c'en était un,--visait à la fois M. du Maine et le
-Parlement... Au premier, on reprochait ses accointances avec une
-opposition de plus en plus agressive, ses intrigues et celles
-de sa femme, ses relations avec l'Espagne, son empressement à
-propager, contre l'honneur du Régent, certains bruits calomnieux.
-Le laisser en paix poursuivre l'éducation de Louis XV,
-c'était lui permettre de consolider une situation qui, grâce à
-l'attachement de son royal élève, deviendrait dangereuse le jour
-où prendraient fin les pouvoirs du duc d'Orléans... Au second,
-on ne pardonnait ni sa bienveillance à l'égard des légitimés, ni
-sa popularité tant à Paris qu'en province, ni «ses monstrueuses
-entreprises dont l'une n'attendoit pas l'autre». Hier, c'était
-l'édit relatif aux monnaies qu'il refusait d'enregistrer, sous
-prétexte qu'en attribuant au numéraire une valeur fictive on
-encourageait la fraude. Maintenant, c'est aux spéculations
-financières de Law qu'il s'attaquait, en vertu de cet adage qu'il
-n'est pas possible d'emplir les coffres du Trésor sans vider la
-poche des contribuables. Et comme le Régent ne tenait pas compte
-de leurs remontrances, ces robins querelleurs venaient de rendre,
-le 12 août 1718, un arrêt interdisant à tous étrangers, même
-naturalisés, de s'immiscer dans l'administration des deniers
-royaux: mesure qui dissimulait à peine la menace de faire pendre
-le contrôleur général des finances[299]!... Sur quoi, on tombait
-d'accord au Palais-Royal qu'on ne pouvait, sans exposer le chef
-de l'État au sort de Charles Ier d'Angleterre, se dispenser de
-punir les auteurs de ces manifestations. On les frapperait donc,
-et on frapperait, en même temps, leur ami, le duc du Maine, à qui
-seraient enlevées, non seulement la garde et l'éducation de Sa
-Majesté, mais aussi le bénéfice de ce rang intermédiaire dont le
-nom seul suffisait à affoler toutes les têtes de la pairie[300].
-
-[Note 299: «Cet arrêt fit beaucoup de bruit; on le lisoit
-partout.»--_Journal de Barbier_, t. I, p. 10.]
-
-[Note 300: Il en était de même pour le comte de Toulouse.
-Mais celui-ci, à raison de ses services, de ses vertus et de son
-effacement, était aussitôt, par voie gracieuse, rétabli dans ses
-prérogatives. C'est surtout en vue d'accentuer l'affront infligé
-à son frère que cette décision, dont sa descendance ne devait pas
-profiter, était prise à l'égard du comte de Toulouse.]
-
-Ce lit de justice du 26 août 1718, qui allait tirer la dignité
-ducale «de ses anéantissements passés», occupe une place sans
-pareille dans les souvenirs de Saint-Simon... Quel merveilleux
-tableau il en dresse! Deux cents pages d'une passion débordante,
-d'une puissance descriptive qui tient du prodige[301]!
-
-[Note 301: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XV, p. 355 et suiv.;
-t. XVI, p. 1 et suiv.]
-
-C'est lui qui, le premier, a eu la pensée de cette réunion; lui
-qui, afin de prévenir les cabales, propose qu'elle soit tenue non
-au Parlement, comme d'usage, mais aux Tuileries, avec invitation
-non motivée adressée le jour même[302]. Dès que son avis est
-adopté, ce sont des démarches fiévreuses, des conciliabules
-secrets, des notes griffonnées à la hâte dans le cabinet d'hiver,
-en carrosse, à la promenade, sur la niche du chien. Ce sont aussi
-de grandes et petites hypocrisies destinées à dérouter les gens,
-des tentatives de séduction, des marchandages, des menaces...
-Et quels soins pour éviter toute surprise! Les hypothèses les
-plus diverses sont envisagées, avec discours appropriés à chacune
-d'elles: suivant que les bâtards assisteront à la séance ou
-prendront la fuite, suivant que le Parlement refusera de se rendre
-à un appel qui déguise un guet-apens, ou qu'il se résoudra à
-l'obéissance. Les troupes sont consignées dans leurs casernes et,
-pour n'être point retardé d'une seconde, le chauffe-cire attend
-dans la pièce voisine avec un flambeau, mèche allumée. Il n'est
-pas jusqu'au code des signaux, accessoire de toute conspiration
-bien ordonnée, qui n'ait été l'objet de calculs approfondis. Les
-initiés doivent agir selon que le Régent se croisera les jambes,
-déploiera son mouchoir ou fera «d'autres gestes simples». Mais un
-détail qui éveille d'une façon toute particulière la vigilance
-du grand metteur en scène, c'est «la mécanique», c'est-à-dire
-l'installation matérielle de la salle où va s'accomplir l'œuvre
-destinée à rendre tout leur lustre à ces grandes victimes: la
-royauté et la pairie. Il importe, en effet, pour la solennité des
-décisions à prendre, que ce local improvisé reproduise exactement
-l'économie de la Grand'Chambre. Il importe surtout qu'on installe
-de hautes et de basses banquettes: les hautes, réservées aux ducs;
-les basses, disposées à la manière des marchepieds, pour rappeler
-à Messieurs de la robe «l'ignominie» de leur origine:--travail qui
-ne fut exécuté qu'à la dernière heure, de crainte que l'éveil
-n'en fût donné.
-
-[Note 302: Le lit de justice y fut tenu «dans la grande
-antichambre où le roi avait accoutumé de manger».]
-
-Et tout s'accomplit suivant l'ordre du programme. Avisés du sort
-qu'on leur réserve, les bâtards ne croient pas devoir assister
-à l'écroulement de leurs rêves. Seuls les parlementaires,
-ignorants de ce qui se trame, viennent subir le choc de la fortune
-adverse... Il faut suivre Saint-Simon dans les détails de son
-récit pour concevoir l'immensité d'une haine qui se révèle à
-tout propos, malgré ses efforts pour se composer un visage où
-apparaisse «une couche de modestie et de gravité». La douleur,
-l'accablement, la déception, le désespoir de ses rivaux lui
-causent d'incomparables délices, dont le développement furieux
-déroute et stupéfie. Ces sentiments éclatent aux premiers
-mots que le garde des sceaux consacre aux empiétements de la
-Compagnie judiciaire. C'en était fini et bien fini, déclarait
-le ministre, des doctrines qu'elle essayait de faire prévaloir:
-«Le Parlement pouvant tout sans le roi et le roi ne pouvant rien
-sans le Parlement!» Dorénavant, l'autorité royale ne tolérerait
-ni l'esprit de critique, ni l'entêtement, ni la présomption, ni
-la désobéissance: c'est une soumission absolue qu'elle exigeait
-de tous les officiers de justice!... Paroles délicieuses qui
-ravissent l'auteur des _Mémoires_ et produisent sur ses nerfs
-l'effet «de l'archet sur un instrument». Mais quel délire
-lorsqu'il constate l'abattement de l'assistance! «Mes yeux,
-écrit-il, fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouroient
-tout le grand banc, à genoux ou debout, et les amples replis
-de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et
-redoublée qui ne finissoit que par le commandement du roi, vil
-petit gris qui voudroit contrefaire l'hermine en peinture, et
-ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds...»
-Vainement de Mesmes prononcera-t-il, en manière de protestation,
-une harangue pleine de dignité et de convenance[303]. Il est
-entendu que rien de bon ne saurait sortir de sa bouche. Ses
-paroles,--«un reste de venin, de la malice la plus raffinée»,
-dont le scélérat n'a pu «refuser la libation à lui-même et à sa
-compagnie»,--n'arrêtent pas le cours de la colère royale. Le
-garde des sceaux y coupe court par cette formule: Sa Majesté veut
-être obéie et obéie sur-le-champ!... Un coup de tonnerre qui
-«ressuscite» les ducs et précipite dans la poussière tous les
-robins de la création!
-
-[Note 303: Voir, au _Journal de Buvat_ (t. I, p. 524), le
-procès-verbal de la séance. Le texte publié n'a pas été l'objet de
-retouches: Saint-Simon lui-même en reconnaît l'exactitude.]
-
-Dès lors c'est au Premier Président qu'avec une frénésie sauvage
-va s'attacher Saint-Simon. Il se délecte à le montrer grinçant
-des dents, tremblant de tout son corps, saisi d'un mouvement
-convulsif qui lui démonte «à vis» le visage et permet de croire
-que «son menton est tombé sur ses genoux»! Contraste saisissant
-avec l'attitude conquérante du narrateur dont le cœur, dilaté
-à l'excès, ne trouve pas «d'espace à s'étendre» et se meurt de
-raffinements exquis. Si, dans cet anéantissement voluptueux de
-son être, il découvre un dernier reste de forces, c'est pour se
-remémorer les maux de la pairie depuis les entreprises de la
-robe, se remercier lui-même d'y avoir apporté un remède, accabler
-de nouveau sa victime pantelante, lui jeter à la face, en les
-faisant pénétrer jusqu'aux moelles, l'insulte, le mépris, le
-triomphe, l'achever par des sourires dérobés «et se baigner dans
-sa rage!»... Le marquis d'Argenson insinue qu'en ce petit homme il
-y avait de l'anthropophage[304]. Le mot paraît juste, avec cette
-restriction que, chez cet ogre affamé de la chair des robins,
-le cannibalisme se doublait d'une manière de démence. Il faut,
-d'ailleurs, se réjouir de ce que le lit de justice ne tranchât,
-en faveur des ducs, aucune des questions du bonnet. Il y a, en
-effet, à la joie une mesure qu'on ne dépasse pas sans péril. Quel
-dommage si une congestion fatale, déterminée par l'excès de grâces
-nouvelles, était survenue avant la rédaction des _Mémoires_[305]!
-
-[Note 304: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. I, p. 46.]
-
-[Note 305: Saint-Simon explique (t. XVI, p. 87) pourquoi il
-ne poursuivit pas, au moment du lit de justice, le règlement de
-l'affaire du bonnet. Il redoutait des représailles et sans doute
-aussi, un échec. Il estima «qu'il fallait quelquefois savoir
-demeurer en souffrance».]
-
-Ce jour fortuné ne devait pas, hélas! avoir de lendemain. Non
-que les bâtards fussent au bout de leurs peines; car, bientôt
-après, se produisaient les incidents relatifs à la conspiration
-de Cellamare et l'arrestation des châtelains de Sceaux. Mais la
-réintégration de M. du Maine au rang intermédiaire n'était qu'une
-affaire de temps et, en fait, Saint-Simon n'eut jamais cette
-satisfaction suprême de siéger avant lui. Quant au Parlement,
-l'ostracisme politique, dont la Couronne entendait le frapper,
-resta à l'état de lettre morte. Il continuait, comme par le passé,
-son contrôle gênant, touchait à tout, aux questions financières
-comme aux spéculations d'ordre religieux, ne ménageait ni
-critiques ni remontrances et, finalement, se faisait exiler à
-Pontoise, d'où, après un séjour de plusieurs mois, il rentrait à
-Paris avec les honneurs de la guerre et l'auréole d'une popularité
-encore accrue.
-
-Et voici les plus grands déboires des ducs, la perte de leurs
-illusions et le triomphe définitif de la robe, en la personne de
-son Premier Président.
-
-Avant de quitter, avec sa Compagnie, la ville de Pontoise, où
-il se concilia tous les suffrages par sa dignité, son habileté
-diplomatique et le luxe princier dont il s'entoura,--nous verrons
-aux frais de qui,--M. de Mesmes apposait sa signature au bas d'un
-acte qui allait causer à Saint-Simon autant de dépit que le lit de
-justice de 1718 lui avait procuré de joie. Cet acte, c'était le
-contrat de mariage de Mlle de Mesmes, la cadette[306], avec le
-duc de Lorges, le propre beau-frère de l'auteur des _Mémoires_.
-Quelle honte, pour l'arrière-neveu des rois d'Italie et de
-l'empereur Charlemagne, d'avoir pour belle-sœur la fille de son
-plus cruel ennemi, la descendante, non encore «décrassée», de ces
-paysans de Gascogne dont le nom figurait toujours sur les rôles de
-la taille!... Était-ce une revanche, «malicieusement pourpensée»,
-du Premier Président? Nous n'aurions garde de le dire; mais nous
-n'affirmerions pas davantage que celui-ci, né malin, demeura
-toujours insensible au déplaisir que cette union devait causer
-au plus intraitable de ses détracteurs. Toujours est-il que,
-lorsqu'il apprit cette importante nouvelle, de la bouche même du
-Régent, avec qui il travaillait, Saint-Simon faillit «crever de
-colère». Il saisit un tabouret et le lança à toute volée, sous
-les regards stupéfaits du prince qui, «le voyant si outré, n'osa
-trop rire du torrent qu'il débondoit». Là-dessus, serments de ne
-voir de sa vie ni M. de Lorges, qui déshonorait les siens, ni la
-future épouse qu'il déclare noire, hideuse, sotte, bégueule à
-l'avenant et dévote à merveille, tandis que les contemporains la
-représentent comme une femme de mérite et de sagesse, de beaucoup
-d'esprit, ayant l'usage du monde et très entendue à diriger une
-maison[307].
-
-[Note 306: Marie-Anne de Mesmes. Sa sœur aînée avait épousé le
-comte de Lautrec, fils du marquis d'Ambres.]
-
-[Note 307: Voir _Mathieu Marais_, t. II, p. 11. Voir également
-le _Journal de l'exil à Pontoise_, rédigé par Gilbert de Lisle.]
-
-Un scandale était à craindre. Mais Mme de Saint-Simon, qui ne
-pouvait se résigner à vivre loin de son frère, ne cessait de
-répandre des larmes, et sa santé, très délicate, s'altérait
-profondément. Seule, une réconciliation était de nature à mettre
-un terme à cet affligeant état de choses. La cervelle du bilieux
-petit homme fut alors agitée par «des fougues et des élans qui
-ne se peuvent décrire». Mais comme c'était, à tout prendre, un
-mari modèle, il finit par se résigner «à ce sacrifice vraiment
-sanglant». Des visites furent donc échangées avec la nouvelle
-famille du duc de Lorges: visites au cours desquelles l'attitude
-de Saint-Simon aurait été froide, hautaine et quelque peu
-impertinente. Il n'en accepta pas moins, à l'hôtel du bailliage,
-c'est-à-dire chez le Premier Président, un dîner qui eut lieu le
-28 décembre 1720, «feste des saints innocents[308]»... Le fougueux
-auteur des _Mémoires_, pénétrant dans le repaire du scélérat
-qu'il accuse de tant de crimes, devenant son hôte et mangeant
-à sa table: une réjouissante scène de mœurs!... Mais un dîner,
-cela se rend. Il fallait rendre celui-ci, sous peine de voir le
-malade retomber en syncope. On le rendit, «comme de noces». Et
-de quoi s'entretenait-on après ces festins qui furent suivis de
-plusieurs autres, notamment chez Mme de Lauzun[309] et chez Mme
-de Fontenille[310]?--Mon Dieu, déclare Saint-Simon, d'un ton
-détaché, «on peut croire qu'il n'y eut que de la civilité et que
-la conversation n'étoit pas intéressante»... Pas intéressante!...
-Qu'on en juge!... Les convives n'avaient pas plus tôt englouti
-leur dernière bouchée que «le syndic de la pairie»,--le mot
-est de Pontchartrain,--s'emparait du Premier Président et, le
-bloquant dans un coin, s'élevait contre l'injustice du bonnet,
-dénonçait l'indécence de la garde des bancs, protestait contre le
-surbourrage, flétrissait l'emploi des «mécaniques» en forme de
-cabriolet, et, finalement, tirait de sa poche le fameux projet de
-transaction qui exigeait tout, sans rien donner en échange[311]...
-
-[Note 308: _Collection de Gilbert de Lisle_, lequel fait, à
-l'occasion de ce repas, l'observation suivante: «Je marque cecy
-par rapport à M. le duc de Saint-Simon pour son raccommodement
-avec M. le Premier Président qui fera ensuite celuy du Parlement
-avec luy, suivant toutes les apparences, après avoir été brouillés
-ensemble, ainsi qu'un grand nombre de Messieurs les pairs depuis
-la mort du feu roy.» Le chroniqueur termine par ces paroles qui
-révèlent les sentiments du milieu auquel il appartenait: «C'est
-luy (M. de Saint-Simon), avec M. l'archevêque de Reims, et encore
-plus le duc de La Force, qui s'est avily a estre comme premier
-commis du malheureux Law, qui ont été les auteurs de s'être tous
-brouillés avec le Parlement, au lieu d'être unis comme ils le
-devoient faire... Cela auroit pu éviter beaucoup de maux et la
-ruine du peuple qui ne s'en relèvera jamais.»]
-
-[Note 309: Sœur de M. de Lorges.]
-
-[Note 310: Sœur du Premier Président.]
-
-[Note 311: M. Chéruel, faisant état des _Mémoires de Villars_,
-s'explique, à ce sujet, dans les termes suivants: «Ce qu'il
-(Saint-Simon) ne dit pas, c'est qu'il chercha à tirer parti de
-cette réconciliation pour la question du bonnet qui ne cessait de
-le tourmenter.»--_Saint-Simon considéré comme historien du règne
-de Louis XIV_, p. 115.]
-
-Ce qu'il y a de piquant, c'est que les pairs se figurèrent que
-l'accord allait s'établir. Ils se flattèrent même que, le jour de
-la réception du duc de Nevers, M. de Mesmes donnerait un gage de
-son bon vouloir en ôtant son mortier. Ce jour fut attendu, Dieu
-sait avec quelle impatience! La cérémonie eut lieu à l'heure dite,
-mais hélas, comme par le passé, le mortier présidentiel demeura
-immobile sur l'énorme perruque dont il couronnait l'édifice.
-
-Encore une tentative avortée.--Comme elle n'était pas de nature
-à accroître auprès de la postérité le prestige de son auteur,
-celui-ci a jugé opportun de n'en point perpétuer le souvenir: on
-n'en trouve trace ni dans les _Mémoires_, ni dans les _Écrits
-inédits_. C'est au maréchal de Villars que l'histoire est
-redevable du renseignement[312].
-
-[Note 312: _Mémoires de Villars_, t. II, p. 475 et suiv.]
-
-
-
-
-XVI
-
- Les accusations de Saint-Simon contre le Premier Président
- de Mesmes.--De Mesmes fut-il vénal?--Son rôle pendant l'exil
- de Pontoise.--Il meurt pauvre.--Son prestige.--Appréciation
- des contemporains.--A-t-il trempé dans la conspiration de
- Cellamare?--Invraisemblance de cette accusation.
-
-
-Saint-Simon se dédommageait de ces déboires en déversant sur son
-hôte de la veille ses plus ingénieuses diffamations. Au milieu
-«des horreurs» dont il le déclare convaincu, il l'accuse d'avoir
-vendu sa Compagnie au Régent et le Régent à sa Compagnie, de les
-avoir trompés à tour de rôle et de ne s'être prêté au règlement
-des affaires confiées à ses soins qu'à la dernière extrémité, afin
-de ne point tarir «la mine d'or» dont l'exploitation, savamment
-dirigée, constituait le salaire de ses honteuses complaisances.
-
-Ce que nous avons déjà dit de M. de Mesmes permet de pressentir
-que rien de cela n'est bien sérieux. Des explications n'en sont
-pas moins nécessaires sur cette imputation de vénalité qui sonne
-si mal à l'oreille, surtout lorsqu'il s'agit de la magistrature.
-
-Sous l'ancien régime, la remise par le souverain de sommes
-d'argent à un grand seigneur, à un dignitaire de l'État, à un
-officier de robe, n'impliquait aucune diminution morale de
-celui-ci. C'était, au contraire, un témoignage d'estime, en
-même temps qu'une récompense pour des services rendus. Les
-chefs du Parlement figuraient, en bonne place, sur la liste
-des gratifiés. Leurs fonctions étaient si onéreuses et le
-profit qu'ils en retiraient si exigu que, sans l'appui des
-libéralités du prince, bien peu eussent pu tenir leur rang.
-En dehors des pensions,--dont, le plus souvent, les quartiers
-servaient à payer l'intérêt du brevet de retenue conféré à leur
-prédécesseur[313],--les Premiers Présidents recevaient des
-gratifications en numéraire ou en immeubles et des cadeaux à
-l'occasion de circonstances solennelles, comme le mariage de leurs
-enfants[314]. C'étaient, parfois, des sommes fort importantes.
-C'est ainsi que Nicolas de Novion, si généreusement traité au
-moment de sa retraite, touchait d'un seul coup, l'année même de sa
-nomination, le joli denier de cent mille écus qui lui valait les
-félicitations de Bussy-Rabutin[315]. Certains, et des meilleurs,
-ne craignaient même pas de provoquer les offres:
-
-[Note 313: C'était, comme l'explique Gilbert de Lisle, le cas
-de M. de Mesmes. Les quartiers de sa pension de 25 000 livres
-étaient affectés au paiement des arrérages du brevet de retenue
-établi au profit de son prédécesseur Le Pelletier.]
-
-[Note 314: Le marquis de Sourches (t. II, p. 8) rapporte que
-Mlle de Ribeyre, petite-fille de Nicolas de Novion, reçut, au
-moment de son contrat, une paire de pendants d'oreilles de huit ou
-dix mille écus. Il serait facile de multiplier les exemples.]
-
-[Note 315: _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 284.
-Novion était, en même temps, gratifié d'un billet de retenue de
-pareille somme.]
-
---Sire, déclarait un jour Guillaume de Lamoignon, j'ai trois cent
-mille livres de dettes. Mais mes plus rudes créanciers, ce sont
-mon fils et ma fille. Sans les grâces de Votre Majesté, je serais
-fort en peine de les établir[316]...
-
-[Note 316: Mai 1664.--_Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II,
-p. 135.]
-
-C'est précisément vers cette époque que des lettres-patentes lui
-attribuaient la propriété de la terre de Courson confisquée au
-début du procès de Fargues.
-
-A l'égard de M. de Mesmes, les procédés ne pouvaient être
-différents. Nul, en effet, n'avait plus besoin de la manne
-royale et, à vrai dire, n'y avait plus de droits. Pénétré de
-l'importance de sa charge, il lui avait, au grand profit de son
-autorité, imprimé un lustre jusqu'alors inconnu. En contact
-quotidien avec les vétérans de la Grand'Chambre, les Premiers
-Présidents n'entretenaient que peu de rapports avec l'élément
-jeune,--Enquêtes et Requêtes,--dont la turbulence faisait le
-désespoir des chanceliers. De Mesmes s'appliqua à attirer chez
-lui, par l'éclat de ses réceptions, ces redoutables frondeurs et
-à les retenir par la séduction de son esprit. A ce jeu, sa bourse
-s'épuisa rapidement; mais l'influence présidentielle s'accrut si
-bien qu'il ne tarda pas à devenir l'arbitre de toute la Compagnie.
-
-Pour un pouvoir débile, attaqué de toutes parts, et contraint
-de faire face à des difficultés multiples, c'était une fortune
-inespérée que cette influence du représentant de la Couronne sur
-le corps, réputé ingouvernable, dont il était chargé de diriger
-les débats. La laisser s'amoindrir, en refusant un concours
-pécuniaire qu'aux heures de sa toute-puissance le grand roi ne
-marchandait pas, c'eût été une lourde faute. Philippe d'Orléans
-n'eut garde de la commettre. De Mesmes accepta les subsides qu'on
-lui offrait, comme un homme qui, recevant son dû, ne se tient
-pas pour obligé. Non content, d'ailleurs, de parer aux exigences
-d'une représentation très onéreuse, il employait aussi les
-largesses du Trésor à effectuer au Palais des travaux importants,
-notamment à rétablir dans leur ancienne splendeur les lambris de
-la Grand'Chambre. Mais l'intervention opportune du Régent à son
-égard se manifesta surtout durant cet exil de Pontoise, qui se
-produisit dans les conditions économiques toutes particulières
-révélées par la relation de Gilbert de Lisle. La déroute du
-système de Law avait ruiné Paris, et bon nombre de magistrats,
-réduits «à la charité», n'étaient pas en état de pourvoir à la
-plus petite dépense[317]. Ceux même qui possédaient de quoi
-se suffire ne trouvaient, dans l'ancienne capitale du Vexin,
-envahie par la multitude des gens vivant du Palais, aucune des
-ressources nécessaires pour un établissement, si modeste fût-il.
-La plupart de ces Messieurs, logés dans de misérables chambres
-d'auberge, où l'on couchait à cinq ou six, plusieurs dans le
-même lit, n'avaient la possibilité ni de se livrer au travail,
-ni de faire bouillir un pot-au-feu. De Mesmes apparut à tous
-comme un Dieu sauveur. Mis en possession de la demeure princière
-des Bouillon, l'abbaye de Saint-Martin, il s'installa avec cette
-magnificence, non exempte d'ostentation, dont il avait le secret.
-Il établit deux tables en permanence: l'une, destinée au personnel
-subalterne, que présidaient ses secrétaires: l'autre, de quarante
-à cinquante couverts, dont, en personne, il faisait les honneurs à
-ses collègues. Telle était sa profusion, que ceux qui préféraient
-vivre chez eux pouvaient envoyer prendre des provisions de tous
-genres. Le dîner de rentrée du 11 novembre coûta à lui seul vingt
-mille livres... C'est le Régent qui payait...
-
-[Note 317: _Relation de Gilbert de Lisle._]
-
-Le Premier Président ne lui avait pas, en effet, dissimulé les
-dangers de son coup de force, le mécontentement qui régnait au
-sein d'un corps où il suffisait d'une imprudence pour faire surgir
-quelque Broussel, les sympathies que ce corps recueillait auprès
-des grandes Compagnies du royaume, son extrême popularité, tant
-en province qu'à Paris. Avec sa mobilité habituelle, le duc
-d'Orléans, en vue de parer aux périls d'une décision regrettée
-peut-être aussitôt que prise, avait ouvert les caisses de l'État
-à ceux des exilés qui, ayant pu se créer un intérieur décent,
-étaient en situation «d'adopter des orphelins». Le procureur
-général Joly de Fleury toucha, de ce chef, cent mille livres[318].
-De Mesmes reçut bien davantage pendant les cinq mois que dura
-la disgrâce du Parlement. Quatre cent mille livres, assure
-Saint-Simon. Il faut, croyons-nous, doubler au moins la somme; car
-ce bourreau d'argent dépensait sans compter, comme s'il se fût agi
-de son propre fonds. On imagine s'il s'enrichissait à ce métier!
-Quand il mourra, deux ans plus tard, c'est à peine si, des grands
-biens recueillis par lui en héritage, il restera de quoi payer ses
-dettes.
-
-[Note 318: _Journal de Barbier_, t. I, p. 299.]
-
-Telles sont les conditions dans lesquelles se poursuivaient,
-entre le gouvernement et la Première Présidence, de laborieuses
-négociations, agrémentées de gros mots d'une part, d'impertinences
-de l'autre. L'opinion publique les suivait avec passion. De
-Mesmes cédait-il sur un point? C'était, aux yeux de l'opposition,
-un homme que ses prodigalités mettaient à la merci de la
-Couronne[319]. Résistait-il aux exigences du Régent? La Cour
-aussitôt criait à la trahison. Ce sort peu enviable sera, pendant
-le cours du dix-huitième siècle, celui de tous les Premiers
-Présidents lorsque, par suite de conflits incessants, ils se
-trouveront placés «entre l'enclume de leur compagnie et le
-marteau du despotisme[320]». Tout, en 1720, ne s'en terminait
-pas moins,--résultat sans exemple,--à la satisfaction des deux
-parties. La Constitution (bulle _Unigenitus_) était enregistrée
-avec la participation des gallicans les plus rigides; Law,
-abandonné de ses protecteurs, cherchait son salut dans la fuite;
-et le Parlement, rappelé à Paris, rentrait en possession des
-droits dont l'avait privé le lit de justice du 26 août 1718.
-
-[Note 319: _Ibid._, p. 245.]
-
-[Note 320: Mathieu Molé lui-même, durant sa glorieuse
-magistrature, n'avait pu parvenir à échapper aux suspicions.]
-
-C'est, n'en déplaise à Saint-Simon, d'une façon triomphale que
-s'achèvera l'existence de Jean-Antoine de Mesmes. Mathieu Marais,
-qui prisait fort ses remontrances, écrit de lui en 1717: «M.
-le Premier Président s'est comporté avec toute la dignité, la
-noblesse, l'esprit, l'amour et l'attachement pour sa Compagnie
-que l'on peut désirer[321].» Barbier, qui ne saurait être
-suspect, car il accueille avec complaisance les bruits les plus
-malveillants, dit de son côté: «Cet homme a fini glorieusement
-sa carrière: il a parfaitement rempli sa charge. L'affaire de
-Pontoise l'a immortalisé par la grandeur avec laquelle il a vécu.
-S'il s'entendait avec la Cour, il y a grande apparence: il l'a
-fait assez adroitement pour être toujours aimé et respecté de
-sa Compagnie[322].» Cette opinion ne faisait, d'ailleurs, que
-se fortifier avec le temps. Lorsque, trente ans plus tard, le
-Président Hénault rédigera ses souvenirs de jeunesse, il tracera
-de son ancien chef un portrait ému auquel nous avons déjà fait
-quelques emprunts. Jamais, déclarera-t-il, aucune personne «ne
-fut plus heureusement formée pour la première place». Il ajoutera
-que, révéré de ses collègues, M. de Mesmes restera comme le type
-«du Premier Président qui, n'ayant jamais eu d'exemple, ne sera
-jamais imité[323].» Le dernier hommage que nous ayons à citer
-émane d'un membre de la pairie. M. de Luynes écrit, en 1757:
-«M. de Mesmes, dont le nom sera à jamais illustre par le talent
-supérieur de gouverner le Parlement presque en maître, faisoit
-une dépense prodigieuse, et quoiqu'il fût médiocrement instruit,
-la supériorité de son esprit lui avoit attiré une considération à
-laquelle il n'est pas facile de parvenir[324].»
-
-[Note 321: _Journal de Mathieu Marais_, t. I, p. 236.]
-
-[Note 322: _Journal de Barbier_, t. I, p. 298.]
-
-[Note 323: _Mémoires du président Hénault_, p. 398.]
-
-[Note 324: _Mémoires du duc de Luynes_, t. XVI, p. 192.--La
-seule note discordante que nous ayons trouvée sur la valeur de M.
-de Mesmes émane de Mme de Staal de Launay. «Le Premier Président,
-dit-elle, étoit, selon les apparences, tout dévoué à la maison du
-Maine. Elle en tira peu de secours. C'étoit un grand courtisan et
-un homme médiocre, d'un esprit et d'une société agréables, faible,
-timide, rempli de ces défauts qui aident à plaire et empêchent de
-servir.» De ce jugement il convient de retenir ces mots: _Elle en
-tira peu de secours_, et ceci également: rempli de ces défauts qui
-aident à plaire et _empêchent de servir_. C'est une présomption
-de plus à joindre à celles que nous allons énumérer touchant la
-prétendue participation de M. de Mesmes à la conspiration de
-Cellamare.]
-
-Malgré la protection dont le couvrent ces témoignages, nous ne
-saurions dissimuler qu'il y avait, au dire des _Mémoires_, un
-abominable forfait dans l'existence de ce galant homme. Ce n'était
-ni la condamnation à mort d'un innocent, comme dans la vie de
-Lamoignon, ni une félonie compliquée d'abus de dépôt, comme dans
-celle de Harlay: c'était un crime de haute trahison.--Outrée de
-la situation faite aux bâtards par le lit de justice de 1718, la
-duchesse du Maine avait tourné ses regards du côté de Madrid. Sa
-participation à la conspiration de Cellamare, qui avait pour but
-de renverser le Régent et de lui substituer Philippe V, n'est pas
-douteuse. Saint-Simon a jugé opportun de lui donner de Mesmes
-comme compère... La preuve? Elle résultait d'une lettre écrite de
-la main même du Premier Président, «par laquelle il répondait du
-Parlement à l'Espagne et parloit sans ménagements sur la chose et
-sur les moyens»... De quoi faire pendre dix fois son homme!--Ce
-conjuré, chez qui l'ingénuité le disputait à l'imprudence,
-craignait-il, un jour, qu'on eût vent de sa perfidie? On doit
-le croire, car il sollicitait, par l'entreprise d'une personne
-nommée Mlle de La Chausseraye, la faveur d'une entrevue secrète
-avec le Régent. Ayant obtenu satisfaction, il se rendait au
-Palais-Royal, frappait à une porte dérobée, était introduit, non
-par les serviteurs de la maison, mais par un valet de Mlle de
-La Chausseraye, lequel, au dire de Duclos, remplissait auprès
-de sa maîtresse, en dehors de son emploi officiel, une fonction
-d'un ordre plus intime[325], et, en présence de cette même La
-Chausseraye, recevait audience. Aussitôt, de faire étalage de
-son talent de beau parleur et de formuler des protestations de
-fidélité; mais le Régent ne tardait pas à lui placer sous les
-yeux le corps même du délit, c'est-à-dire la fameuse lettre:
-un véritable coup de théâtre!--Se voyant déjà la corde au cou,
-le conspirateur se précipitait à terre, embrassait «non pas
-les jambes, mais les pieds» du prince, implorait son pardon et
-manifestait la plus belle peur qui se puisse loger dans l'âme d'un
-robin. Sur quoi Son Altesse Royale, dépêtrée de cette frénésie
-de contrition, remettait la lettre dans sa poche,--une arme trop
-précieuse pour qu'il s'en dessaisît!--et s'éloignait sans ajouter
-mot[326].
-
-[Note 325: _Œuvres complètes de Duclos_, t. VII, p. 7.]
-
-[Note 326: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XVII, p. 4 et suiv.]
-
-Voilà la scène rapportée par Saint-Simon. De qui déclare-t-il la
-tenir? Du procureur général Joly de Fleury, le seul ami qu'il
-comptât dans la robe. Référence à coup sûr fort respectable. Ce
-qu'il y a de préoccupant c'est que, lorsque Saint-Simon tient
-ou dit tenir une anecdote de Joly de Fleury, cette anecdote est
-bientôt démontrée inexacte[327]. Aussi bien, Joly de Fleury ne
-savait rien par lui-même: le récit qui lui est prêté, il l'aurait
-recueilli de la bouche de La Chausseraye... Quel était donc ce
-personnage féminin, aux mœurs suspectes, que le Régent initiait
-aux secrets d'État? C'était une façon d'aventurière dont la vie
-accidentée participe du roman. Issue d'une mésalliance, elle avait
-longtemps végété «dans l'angoisse, l'obscurité et la misère».
-Mais, douée d'un esprit «tourné à l'intrigue, aux manèges, à la
-fortune», elle parvint, grâce à ses merveilleux talents et à son
-peu de répugnance pour certaines compromissions, à se pousser
-dans le monde, à capter les bonnes grâces de Madame Palatine, à
-«apprivoiser les ministres», dont elle obtenait tout, à pénétrer
-jusqu'au roi, qu'elle amusait de ses saillies et qui la recevait
-«par les derrières». Entre temps, elle se lançait dans la dévotion
-et s'érigeait en protectrice du cardinal de Noailles: ce qui
-ne l'empêchait pas, d'ailleurs, de jouer un jeu d'enfer et de
-gagner, au système de Law, une vraie fortune. Au demeurant, on
-ne vit jamais «créature si adroite, si insinuante, si flatteuse
-sans fadeur, si fine, ni si fausse[328]»... Si fausse! Nous ne
-le faisons pas dire. Et c'est uniquement sur la foi de cette
-personne, ainsi jugée par Saint-Simon lui-même, que celui-ci se
-fait l'écho de l'étonnant récit dont nous venons de reproduire
-les grandes lignes. De cette soi-disant participation du plus
-haut magistrat de France aux entreprises de la duchesse du Maine,
-il ne recueillera, au cours de son existence de chroniqueur aux
-aguets, ni un mot, ni une rumeur, ni un soupçon. L'ignorance de
-ses contemporains sera, du reste, non moins absolue, car dans les
-relations, correspondances, écrits divers de cette époque, de même
-que dans les pièces relatives au procès, on ne rencontre aucune
-allusion à ce détail capital d'une affaire qui, pendant plus d'une
-année, défraya toutes les conversations. Ce sera seulement un
-demi-siècle plus tard que Paris étonné apprendra la trahison de
-M. de Mesmes. De quelle manière? Par la publication des œuvres de
-Marmontel et de Duclos, lesquels, mis en possession des _Mémoires_
-encore inédits, y copieront, sans songer seulement à en vérifier
-l'exactitude, la prétendue accusation de La Chausseraye. Moyennant
-quoi ces deux historiens-philosophes, dont la naïveté égalait
-l'absence d'esprit critique, tiraient cette conclusion que de
-Mesmes «fut convaincu d'avoir trempé dans la conspiration[329]»!
-
-[Note 327: Ainsi en est-il du prétendu empoisonnement de
-Madame. Voir, à ce sujet, _Saint-Simon considéré comme historien
-de Louis XIV_, par Chéruel, p. 154 et 473 et suiv.]
-
-[Note 328: _Mémoires de Saint-Simon_, t. VII, p. 222 et suiv.]
-
-[Note 329: Ce sont les termes mêmes de Marmontel, _Histoire
-de la Régence_, p. 347.--La relation de Duclos se trouve dans ses
-_Œuvres complètes_, t. VII, p. 7.]
-
-L'invraisemblance de pareils commérages n'est-elle pas
-saisissante? A quelle personne impartiale fera-t-on croire
-qu'un Premier Président, chaque jour en contact avec le chef de
-l'État, ait eu besoin, pour arriver jusqu'à lui, du patronage
-de La Chausseraye? Que celle-ci, évoluant comme chez elle dans
-l'intimité du Palais-Royal, ait été promue à l'honneur de juge du
-camp au cours d'un débat qui mettait en jeu les intérêts les plus
-graves? Qu'un homme, réputé à juste titre comme «le plus délié de
-son temps[330],» ait, de sa propre main, dressé le programme d'un
-complot dont la divulgation pouvait entraîner pour lui les plus
-fâcheuses conséquences? Que le Régent, peu discret de sa nature,
-n'ait jamais soufflé mot de cette histoire, même à celui qu'il
-considérait comme son ami, son conseil, son confident intime: nous
-voulons dire Saint-Simon?
-
-[Note 330: _Mémoires du président Hénault._]
-
-Saint-Simon! Aucune objection ne le touche, si ce n'est pourtant
-cette dernière, qui l'atteint dans sa vanité. Aussi éprouve-t-il
-le besoin d'attester que, si le duc d'Orléans ne s'ouvrit pas
-à lui, ce ne fut point par manque de confiance, mais parce
-que Dubois le lui défendit. Pourquoi? Comment? Dans quelles
-circonstances? Ici les explications deviennent confuses et
-subtiles[331]. Ce qui, heureusement, ne participe pas de ce
-caractère sibyllin, ce sont les raisons qui déterminèrent le
-Régent à ne point exécuter le criminel qu'il venait de prendre la
-main dans le sac. Il fallait qu'elles fussent bien puissantes, car
-le prince était déjà si mal disposé à l'égard du Premier Président
-que, au moment du lit de justice de 1718, il avait pris la
-résolution «de le chasser»... Chose inouïe! C'est Saint-Simon,--du
-moins il l'assure,--qui opéra le sauvetage. Non par bonté d'âme,
-on peut le croire, mais par un raffinement de haine: il importait,
-déclare-t-il, de laisser au misérable le temps de se compromettre
-davantage pour mieux l'accabler[332]!... Raisonnement que le
-Régent trouva si péremptoire, qu'il se décida à suspendre le cours
-de sa justice. Mais alors, quelles considérations purent bien
-l'arrêter quand il posséda les preuves de la félonie?
-
-[Note 331: Moins embarrassé que Saint-Simon, tout en
-n'étant d'ailleurs pas mieux renseigné que lui, Duclos explique
-l'indulgence de Dubois de la façon suivante: Il y a, dit-il,
-apparence que si l'abbé Dubois étouffa l'affaire «c'est dans la
-vue qu'il pouvoit un jour avoir besoin pour lui-même d'un juge
-corrompu...» Il est difficile de pousser plus loin le champ des
-conjectures!]
-
-[Note 332: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XV, p. 362.]
-
-Cette fois-ci, c'est La Chausseraye qui joue, au profit du
-coupable, le rôle de Providence... Après l'avoir tiré de son
-évanouissement et replacé sur ses jambes, elle courut après Son
-Altesse pour lui tenir le langage suivant: «Avec cette pièce en
-mains, voilà un homme qui ne peut plus qu'être à vous, à pendre
-et à dépendre, et c'est la meilleure aventure qui vous pût
-arriver, parce que, désormais, vous en ferez tout ce qu'il vous
-plaira sans qu'il ose souffler.»
-
-Avis non moins judicieux que pratique. Si, en effet, le duc
-d'Orléans est nanti d'un document aussi décisif, c'en est fait
-de M. de Mesmes: on le tient si bien qu'il ne peut plus être
-qu'un instrument dont la Cour usera et abusera à sa convenance.
-Cela se trouve d'autant mieux qu'on est à la veille de graves
-conflits, ceux-là mêmes dont l'exil à Pontoise va,--trois mois
-après,--constituer le dénouement... Or qu'arrive-t-il? Précisément
-le contraire de ce qu'on eût été en droit d'attendre si de
-Mesmes avait eu les mains liées. Jamais il ne fit preuve de plus
-d'indépendance: indépendance qui, dépassant parfois la mesure,
-n'épargnait au chef de l'État ni brocards ni plaisanteries; le
-tout «de la manière la plus indécente et la moins mesurée[333]».
-Et quand le Régent manifeste son indignation, «le coquin» ne
-laisse pas que de persister dans son impertinence... Est-ce là le
-fait d'un homme qu'on vient de représenter plus mort que vif, se
-roulant à terre de désespoir, prêt à toutes les palinodies pour
-obtenir sa grâce? Et vit-on jamais criminel, aussi soucieux de
-vivre, traiter avec une pareille désinvolture un prince qui a en
-poche tout ce qu'il faut pour le perdre[334]?
-
-[Note 333: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XVII, p. 8.]
-
-[Note 334: Les altercations entre eux étaient fréquentes.
-Buvat, au mois d'avril 1722, en rapporte une qui, si les détails
-sont exacts, donne une singulière idée du langage du Régent.]
-
-Nous n'aurions garde d'insister!--La Chausseraye a-t-elle
-imaginé le récit reproduit par les _Mémoires_? S'est-elle
-bornée à fournir, à titre d'hypothèse, un canevas qu'avec ses
-ressources infinies Saint-Simon s'est plu à broder? Le nom de
-l'habile entremetteuse n'est-il venu sous sa plume qu'en vue de
-se dégager personnellement d'une responsabilité par lui jugée
-trop lourde?--Ce sont là autant de questions sur lesquelles nous
-n'avons pas à prendre parti. Ce que nous croyons pouvoir affirmer,
-c'est que la coopération de M. de Mesmes à la conspiration de
-Cellamare est, comme les crimes imputés à ses prédécesseurs, une
-pure invention[335].
-
-[Note 335: C'est aussi la conclusion de Chéruel. _Saint-Simon
-considéré comme historien de Louis XIV_, p. 154.]
-
-
-
-
-XVII
-
- Divisions dans la pairie.--Désertions.--La robe triomphe.--Ambassade
- de Saint-Simon en Espagne.--Il se démet de la pairie en faveur de son
- fils.--Mémoire au Régent.--Le Régent ne répond pas.--Fin de l'affaire
- du bonnet.--Mort du Premier Président de Mesmes (1723).
-
-
-L'affaire du bonnet touchait à sa fin: «Elle arriva, d'une part,
-à force d'art, d'intrigues, de souplesse et d'audace; de l'autre,
-de dépit, de dégoût et de guerre lasse[336]...» La vérité est
-que les moins clairvoyants commençaient à se rendre compte qu'il
-n'y avait rien à attendre ni du présent ni de l'avenir. Cette
-échéance de la majorité du roi, sur laquelle on avait fondé tant
-d'espérances, ne pouvait elle-même apporter que des déceptions. En
-restituant au Parlement ses anciennes prérogatives, la monarchie
-avait aliéné sa liberté. Comment croire que, sans profit aucun,
-elle commît l'imprudence d'indisposer une compagnie influente,
-dont le concours lui était indispensable pour l'établissement des
-édits fiscaux!... A cette conviction d'impuissance se joignait le
-souvenir cuisant des blessures reçues. Les dernières escarmouches
-ne démontraient-elles pas l'inégalité d'une lutte où la pairie,
-discutée dans son origine, ses attributions, ses dignitaires,
-laissait chaque jour quelque lambeau de son prestige?
-
-[Note 336: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XII, p. 333.]
-
-Parmi les partisans d'une paix reconnue nécessaire, figurait le
-duc de Noailles. Il eut le courage de dire ce que beaucoup osaient
-à peine s'avouer. Son opinion ne tarda pas à faire des prosélytes:
-M. de La Rochefoucauld, personnage bizarre et inquiet; M. de
-Villeroy, dont l'intransigeance n'avait jamais été bien sincère;
-M. de Sully, «qu'embabouinèrent» les opposants de la noblesse;
-M. de Richelieu, qui «ne faisoit que poindre»; M. d'Harcourt,
-impotent de longue date et n'ayant plus «ni tête ni parole...» Ah!
-M. de Noailles faisait de belle besogne. Aussi quelle avalanche
-d'outrages! Jadis on l'avait affublé du surnom glorieux de
-Brutus; maintenant on lui infligeait un sobriquet de traître,
-puisé dans l'Écriture Sainte. Ce n'était plus Brutus-Noailles,
-mais Noailles-Achitophel[337]. Les purs prirent enfin le parti
-de l'expulser des réunions où se maintenaient les dernières
-résistances... Bien réduit, du reste, sinon quant à la qualité, du
-moins quant au nombre, le parti des gens «incapables de gauchir»!
-Il ne comprenait plus, en dehors des ecclésiastiques, tous
-inébranlables, que MM. de La Force, de Tresmes, de Charost, de
-Villars, d'Antin, de Chaulnes et,--cela va de soi,--Saint-Simon.
-«Aucun de ceux-là, déclare-t-il, ne se démentit; aucun ne faiblit.
-Tous agirent et firent merveilles. C'étoit avec eux que j'étois
-uni.»
-
-[Note 337: Achitophel était un des conseillers du roi David:
-il prit parti pour Absalon, au moment de sa révolte.]
-
-Union qui ne devait pas être de longue durée. Tout, en effet,
-conspirait contre elle. L'écroulement du Système de Law et le
-procès intenté à M. de La Force, pour accaparement de marchandises
-payées en papier-monnaie, allaient faire revivre des divisions
-que, seul, un intérêt pressant avait pu apaiser. Afin de ne point
-paraître prendre parti pour ceux des pairs qu'accusait l'opinion
-publique, la majorité se rapprochait tout à coup de la robe.
-On la vit même,--ô prodige!--assister aux fêtes de l'hôtel du
-Bailliage. Elle fit mieux: quand le Parlement fut dessaisi, au
-profit du Grand Conseil, de l'instance suivie contre M. de La
-Force, princes, ducs et robins se trouvèrent d'accord pour rédiger
-des remontrances que porta une députation, dans les rangs de
-laquelle figuraient certains transfuges des plus qualifiés. Un
-nouveau succès du Premier Président que le greffier Gilbert de
-Lisle célèbre dans ces termes: «Je marquerai ici, avec joie et
-comme un bon citoyen, qu'on ne sçauroit avoir plus d'union, mesme
-de fraternité, qu'il n'y en a, à présent, entre Messieurs les
-princes, grand nombre de pairs et le Parlement. Dieu veuille que
-ce soit pour toujours, pour le bien de l'État, le service du roy,
-le bien de la justice et du peuple qui en a besoin.»
-
-Saint-Simon eut beau se démener en compagnie de son frère
-d'armes, l'archevêque de Reims, jeter feu et flamme, proférer
-des anathèmes,--il fallut bien se rendre à l'évidence: c'était,
-de toutes parts, «la désertion». Sur quoi, se livrant à une
-récapitulation douloureuse, il constatait que jamais époque
-n'avait été plus funeste à la pairie. Certes, les belles promesses
-n'avaient pas été ménagées: promesses perfides en contemplation
-desquelles les ducs, «stupidement», s'étaient laissé arracher un
-sursis néfaste. Depuis, malgré des mises en demeure quotidiennes,
-leurs réclamations étaient demeurées inefficaces. Oublieuse des
-engagements contractés dans le petit entresol de Versailles,
-Son Altesse Royale s'était jouée «de leur faiblesse, de leur
-bassesse, de l'avidité de la plupart et de la sottise de presque
-tous». Dès lors, que de démembrements nouveaux! Chacun avait
-tiré à soi: princes, noblesse, robe. Les premiers ne laissaient
-pas s'écouler un jour sans accroître à leur profit l'intervalle
-les séparant d'une institution jadis sans rivale, aujourd'hui
-l'objet du mépris de tous et la risée de l'univers. De son côté,
-la noblesse ne dissimulait pas ses prétentions à l'égalité,
-poussant l'audace jusqu'à «disputer les honneurs du Louvre, le
-tabouret, les housses et le reste...» Et telles femmes qui,
-sous le règne précédent, n'eussent point osé faire l'aveu d'un
-semblable désir, «se prélassoient maintenant aux bals du roi ou
-du Palais-Royal, rangées _audessus des duchesses_!»... Quant
-à la robe, son élévation n'était pas moins scandaleuse. En
-province, elle accaparait le haut du pavé, établissant en sa
-faveur une suprématie devant laquelle personne n'avait assez de
-prosternements. A Paris, c'était bien autre chose: les présidents
-à mortier, qui jouaient à la ville le même rôle que les princes
-à la Cour, exerçaient, à l'égard de tout le monde, une véritable
-tyrannie. Il n'y avait pas de distinctions auxquelles ces
-messieurs n'aspirassent. On les avait vus successivement quitter
-le drap noir pour s'habiller de velours et de soie, inscrire
-sur leurs maisons le titre d'hôtel, transformer leur portier
-en suisse, disposer sur leurs carrosses, à la façon du manteau
-ducal, leur pèlerine de petit-gris, prétendre enfin, à l'échange
-du salut, à la housse et au tabouret[338], sans d'ailleurs être
-contredits par les gens de qualité avec qui ils s'entendaient
-comme larrons en foire.--Les ducs étaient donc, «en sept ans,
-tombés dans l'ignominie dernière, déchus de tout, sans distinction
-nulle part, réduits à s'abstenir de tout et à se cacher. En sorte
-qu'il étoit inutile de l'être, si ce n'est pour recevoir des
-affronts et avoir des disputes sur quoi que ce puisse être».
-
-[Note 338: _Annotations au journal de Dangeau_, t. XVI, p.
-467.]
-
-La cause de ce lamentable effondrement? C'était,--le mal venait
-de loin,--la facilité avec laquelle se distribuait la pairie,
-l'oubli des traditions par «une malapprise jeunesse», les
-mésalliances contractées en vue de parer au délabrement des
-fortunes, les schismes au cours desquels on s'arrachait «le nez et
-les yeux[339]»; c'était, en un mot, l'abaissement des mœurs, des
-caractères et des intelligences: on ne rencontrait plus, en effet,
-dans les rangs de la noble phalange, qu'ignorance honteuse, sot
-bel air, impuissance de tout accord durable, découragement rapide
-en face des épreuves et lâcheté devant la servitude[340]...
-
-[Note 339: Lettre du 18 avril 1747, citée dans les _Mémoires
-du duc de Luynes_, t. I, p. 449.]
-
-[Note 340: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XI, p. 405.]
-
-Ce qui accroissait encore l'amertume de cette déchéance, c'est
-qu'elle coïncidait avec l'élévation de l'odieuse race des
-légistes. C'est en vain qu'on eût voulu se le dissimuler: ils
-passaient à l'état de puissance... Ayant, un jour, dressé le
-contingent des forces acquises à la haute robe, Saint-Simon
-constatait avec stupeur qu'il fallait y faire figurer la
-magistrature entière; ses suppôts devenus légion; les gens faibles
-et bas, adulateurs d'un pouvoir qui tenait entre ses mains leur
-fortune, leur honneur et leur vie; la finance, la bourgeoisie,
-les marchands, les artisans, les ignorants, qui, de tout temps,
-constituèrent la majorité du public... «Tout cela, s'écriait-il,
-fait un groupe qui ne s'éloigne guère de _l'universalité_.
-Ajoutons à ce parti l'idée flatteuse que le Parlement est le
-rempart contre les entreprises des ministres bursaux, et il se
-trouvera que _presque tout ce qui est en France_ applaudira
-à toutes les plus folles chimères de grandeur en faveur du
-Parlement, par crainte, par besoin, par basse politique, par
-intérêt ou par ignorance»...
-
-Cependant les conciliabules secrets continuaient chez M. de
-Mailly, archevêque de Reims. Mais leur inutilité apparaissait
-si manifeste que Saint-Simon avait cessé de s'y rendre. Pressé
-pourtant par sa famille, il consentait à assister à la dernière
-réunion où devait se résoudre la question «des funérailles». Il
-y alla, le désespoir au cœur, et participa à une cérémonie qui,
-par la grandeur qu'il lui prête, exhale comme un parfum antique.
-Sans doute, le petit cénacle n'imita point ces sénateurs romains
-qui, ayant eu le malheur de déplaire au prince, se couronnaient de
-roses et s'ouvraient les veines. Son attitude ne fut même, tout
-d'abord, ni résignée ni silencieuse, et ce fut par un concert de
-malédictions à l'adresse des schismatiques que débuta la séance.
-Mais, ce tribut payé à une légitime indignation, la sérénité
-philosophique envahit les âmes. Aussi la peine édictée contre
-les traîtres, mitigée par une saine application des principes de
-l'Évangile, consista-t-elle en une froideur indifférente... Sur
-quoi, ayant couvert l'humiliation de la retraite par cette formule
-accommodante qu'il convenait «de ne plus battre l'air en vain»,
-ces héros méconnus, en proie à un attendrissement général, se
-précipitèrent dans les bras les uns des autres, s'embrassèrent
-étroitement et se jurèrent une éternelle amitié[341].
-
-[Note 341: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XII, p. 338.]
-
-C'était du moins finir comme il se devait.
-
-Un dérivatif honorable était, d'ailleurs, assuré à Saint-Simon.
-Au lendemain de cette historique soirée, il partait pour
-l'Espagne, en qualité d'ambassadeur extraordinaire, avec mission
-de solliciter, au nom de Louis XV, la main de l'infante, fille
-de Philippe V. Au retour de cette glorieuse expédition, qui dura
-six mois, l'obsession du bonnet était cependant encore là pour
-agiter ses nuits. Mais, s'il conservait encore des espérances,
-sa foi en un avenir réparateur dut être quelque peu ébranlée.
-Voilà, en effet, que ses amis les plus fidèles disparaissaient
-comme s'ils se fussent donné le mot. Hier, l'évêque-duc de Laon,
-M. Clermont-Chatte, aujourd'hui l'archevêque-duc de Reims, M. de
-Mailly... Privé de ses chefs de file, le peu qui restait «des
-débris» du petit groupe s'habituait déjà «à l'ignominie»...
-
-L'heure de la retraite lui semblant venue, Saint-Simon se démit
-de la pairie en faveur de son fils aîné, le duc de Ruffec[342]:
-une retraite qui, d'ailleurs, ne le dépouillait que d'une
-façon relative. Les pairs «démis» conservaient, en effet, la
-jouissance entière du rang, de l'ancienneté, des préséances, des
-honneurs de toute nature afférents à la fonction et figuraient
-à l'almanach royal avant le bénéficiaire de la résignation. Le
-seul avantage dont ils fussent privés était celui de délibérer
-et d'opiner aux séances du Parlement. Pouvait-on considérer cet
-amoindrissement comme une perte? Très atténuée, en tout cas,
-par la satisfaction de ne plus s'asseoir «sur la planche» des
-banquettes, en face de ces petit-fils de serfs qui, juchés sur
-leurs façons de trônes, refusaient aux successeurs des hauts
-barons la politesse d'un salut!... Ce changement de situation
-ne l'empêchait pas de se livrer presque aussitôt[343] à une
-manifestation nouvelle,--pareille à celle qui lui avait attiré la
-verte réplique où l'origine de sa fortune lui était rappelée. Il
-s'agissait encore d'un mémoire dont la majorité prochaine du roi
-et l'imminence du sacre lui fournirent le prétexte. Après avoir
-formulé la série des récriminations qui lui sont habituelles,
-il revenait sournoisement à l'affaire du bonnet et soumettait
-à l'examen du Régent la teneur d'un bon édit qui devait tout
-régler à la satisfaction des ducs et à la confusion de leurs
-adversaires... Le Régent ne daigna pas répondre à cette invocation
-qu'on pourrait qualifier de posthume: le «bonnet» était mort, bien
-mort, et sans chance aucune de résurrection.
-
-[Note 342: Mai 1722: _Journal de Mathieu Marais_, t. II, p.
-283.]
-
-[Note 343: 10 octobre 1722.]
-
-Il semble que M. de Mesmes attendît ce moment pour disparaître
-de la scène. Très malade depuis quelques mois, il s'obstinait
-à rester à la tête de sa Compagnie, la guidant à travers les
-écueils de la politique et la mettant en garde contre ses propres
-entraînements. Il succomba le 23 août 1723, presque en même
-temps que le cardinal Dubois, premier ministre. Coïncidence dont
-Saint-Simon ne manque pas de s'emparer, pour procéder à la plus
-injurieuse des comparaisons. «Un plus corrompu, s'il se peut,
-que le cardinal Dubois le suivit douze ou treize jours après. Ce
-fut le Premier Président... Je dis plus corrompu que Dubois par
-ses profondes et insignes noirceurs, et parce que, né dans un
-état honorable et riche, il n'avoit pas eu besoin de se bâtir une
-fortune comme Dubois, qui étoit de la lie du peuple. J'ai eu tant
-d'occasions de faire connaître ce magistrat également détestable
-et méprisable que je crois pouvoir me dispenser d'en salir
-davantage ce papier».
-
-Cependant les filles de M. de Mesmes, ruinées par le faste de leur
-père, étaient obligées de vendre ses admirables collections, sa
-bibliothèque, ses manuscrits, en un mot de faire argent de tout.
-On mit en campagne Saint-Simon, beau-frère de l'une d'elles,
-pour solliciter une pension en leur faveur. Il s'exécuta, mais
-de quelle façon! «J'avoue, déclare-t-il, que je n'insistai pas
-beaucoup pour une chose que je trouvois aussi déplacée et dont je
-ne me souciois pas du tout...» Ainsi, même dans les détails les
-plus éloignés de la querelle, se révèle l'état d'âme du duc et
-pair.
-
-
-
-
-XVIII
-
- André de Novion devient Premier Président.--Sa présentation au
- roi.--Sa démission (1724).--L'affaire des paniers.--Le libelle des
- pairs.--La vengeance de Mlle de Charolais.--La colère du roi.--L'arrêt
- du 30 avril 1728.--Saint-Simon, devenu prudent, n'oublie pas ses
- rancunes.
-
-
-Nous en aurions fini avec l'épopée ducale-parlementaire s'il ne
-nous restait quelques mots à dire de deux des combattants qui lui
-survécurent: André de Novion et l'auteur des _Mémoires_.
-
-André de Novion était, par son ancienneté, sa valeur
-professionnelle, ses services et ceux de ses ancêtres, désigné
-pour remplacer de Mesmes. Mais il s'entendait mieux au métier
-de redresseur de torts qu'à celui de solliciteur. Un autre
-allait être pourvu de la charge, quand la fin subite de Philippe
-d'Orléans renversa les chances des candidats. Investi des
-fonctions de premier ministre, le duc de Bourbon n'avait rien
-à refuser à Mme de Prie. Celle-ci, parente des Potier, jugea
-piquant d'inaugurer son règne de favorite en portant à la Première
-Présidence celui-là même qu'on se disposait à en exclure.
-
-Obtenir l'agrément du roi: rien de moins difficile. Enlever
-l'adhésion de l'intéressé: c'était une autre affaire. Insensible
-par tempérament à l'attrait des grandeurs, le petit-fils du héros
-des Grands Jours d'Auvergne n'en éprouvait pas moins le désir
-d'ajouter un fleuron nouveau à la couronne de sa maison. D'où des
-perplexités cruelles. Tantôt il paraissait enclin à se laisser
-faire violence; tantôt,--et plus fréquemment,--il opposait avec
-obstination une résistance impassible aux objurgations les plus
-pressantes. On batailla pendant une semaine et, sans doute, pour
-triompher de sa répugnance, il fallut faire luire à ses yeux la
-perspective d'une reprise, toujours possible, de l'affaire du
-bonnet.
-
-Encore une rupture faillit-elle se produire quand il s'agit de
-la présentation à Sa Majesté. Désirant qu'elle eût lieu sous le
-patronage d'un Potier, Novion s'adressa à son cousin le duc de
-Tresmes,--le titulaire de cette académie de jeux dont la Compagnie
-judiciaire, émue par de fréquents rapports de police, méditait de
-prescrire la fermeture[344]. M. de Tresmes n'eut garde de laisser
-échapper une si belle occasion. Il remémora, avec de grands éclats
-de voix, ses griefs contre le Parlement et se plaignit, entre
-autres choses, que Novion, en personne, lui eût écrit plusieurs
-lettres impertinentes.
-
-[Note 344: Après des vicissitudes nombreuses, elle fut fermée
-définitivement en 1741. M. de Gesvres, à la suite de cette
-décision, congédia trente-cinq de ses domestiques.--_Mémoires du
-duc de Luynes_, t. III, p. 368.]
-
---En effet, monsieur, je me souviens, confessa le coupable.
-
-Et, avec sa logique de juriste ferré sur la théorie des
-compensations, il ajouta posément:
-
---Faites-moi autant de réponses sur le même ton et, par là, nous
-serons quittes[345].
-
-[Note 345: _Journal de Mathieu Marais_, t. III, p. 58.]
-
---Adressez-vous ailleurs! s'exclama, avec emportement, M. de
-Tresmes... D'autant plus que, depuis huit jours, j'ai résigné
-toutes mes charges en faveur de mon fils, M. de Gesvres.
-
---Que ne le disiez-vous! soupira Novion, qui regrettait son
-inutile démarche.
-
-M. de Gesvres, promu, par cette démission, à la triple dignité de
-pair de France, de gouverneur de Paris et de premier gentilhomme
-de la Chambre, se trouvait tout désigné pour remplir le rôle de
-parrain. Mais,--coïncidence fâcheuse,--sa personne venait de subir
-une diminution sensible du fait d'un procès resté célèbre: une
-instance en nullité de mariage, pour cause d'impuissance, dont
-le bien-fondé, après enquête, expertise et congrès, fut, à sa
-confusion, judiciairement établi. Novion n'avait pu l'ignorer; car
-c'est grâce à ses bons offices que l'épouse,--avant la lettre,--du
-jeune duc renonça au bénéfice d'un arrêt qui lui restituait son
-auréole virginale... Être présenté par un Potier «dégénéré», dont
-les dames saluaient le passage par des chuchotements ironiques,
-quelle déplaisante disgrâce! Le président fut sur le point de
-reprendre sa parole, mais il réfléchit, se décida et n'eut point à
-s'en repentir.
-
-M. de Gesvres mit, en effet, toute sa coquetterie à le combler
-d'honneurs. Il ne se borna point à l'introduire auprès de Sa
-Majesté, il tint à assister à l'audience d'installation. C'est
-pourquoi il se rendit au Parlement en grande pompe, suivi d'un
-cortège de prince, et jeta au peuple de l'argent à pleines mains,
-comme il était d'usage pour le sacre des rois. Cette mise en
-scène, sans précédents dans les fastes du Palais, fut d'autant
-plus remarquée qu'elle contrastait étrangement avec la simplicité
-du récipiendaire. Celui-ci en parut moins fier qu'embarrassé.
-Après quelques paroles, qui obtinrent l'assentiment unanime, il
-prêta serment d'une voix puissante, en faisant un grand tour
-de bras à la façon des marchands qui aunent leurs étoffes: une
-inconsciente réminiscence des Potier d'autrefois.
-
-On comprend que cet original ne possédât point certaines des
-qualités nécessaires à un chef de corps: le tact qui prévient
-les froissements, la souplesse qui aplanit les difficultés,
-l'art de se faire bien venir de ses collègues et du public.
-Certes, la dignité ne lui faisait pas défaut, non plus que la
-connaissance des hommes et l'expérience des affaires, mais il
-avait des franchises indignées et de brusques révoltes qui
-sentaient leur paysan du Danube. Toute concession aux goûts du
-jour lui paraissait une faiblesse, et c'est à peine si l'on put
-obtenir qu'à son portier il substituât un suisse. A vrai dire, il
-eût voulu n'avoir personne pour ouvrir aux gens...--A quoi bon!
-pensait-il: si vous avez le bon droit pour vous, qu'est-il besoin
-de courbettes! Au contraire, si votre cause est mauvaise, toutes
-les politesses du monde ne prouveront pas que vous ayez raison!...
-Et, plus que jamais, il allait se blottir au fond de son logis de
-la rue des Blancs-Manteaux.
-
-Un autre souci le hantait: celui de ses dépenses. Elles excédaient
-toutes les prévisions de ce bourgeois «mesnager de son bien».
-La messe rouge de 1723, au cours de laquelle il «dansa très
-gravement», fut suivie d'un repas maigre dont la note dépassa
-deux mille écus. Son dîner d'installation coûta plus cher encore.
-Et voilà que ses collègues de la Cour des Aides et de la Chambre
-des Comptes, ainsi que le chancelier lui-même, ayant tenu à le
-recevoir, il fallait rendre les politesses. Quand il fit son
-calcul, au bout de quelques mois, il constata que sa charge, pour
-laquelle il avait déboursé cinq cent mille livres, n'en rapportait
-pas trente-cinq mille, et que, seuls, les frais de représentation,
-en liardant sur le détail, atteignaient une somme plusieurs
-fois supérieure... Si, encore, il s'était présenté des devoirs
-périlleux! Mais, après les troubles qui venaient d'agiter la
-Compagnie, aucun nuage n'apparaissait à l'horizon parlementaire:
-vaincus et désarmés, les ducs eux-mêmes ne manifestaient aucune
-velléité de revanche!
-
-Une année s'était écoulée à peine que, n'y pouvant plus tenir,
-André de Novion annonçait son départ du Palais. Par une
-remarquable ironie du sort, ce dégoûté des grandeurs eut toutes
-les peines du monde à sortir de sa place: presque autant qu'il
-en avait fait éprouver à ceux qui l'y avaient fait entrer. Sa
-démission fut refusée trois fois. Ayant enfin obtenu son _exeat_,
-il congédia son suisse[346], rappela le portier des anciens jours,
-prit congé de son ami le charron et, secouant sur Paris la poudre
-de ses souliers, alla chercher la solitude dans sa terre de
-Grignon.
-
-[Note 346: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VIII, p. 378.]
-
- * * * * *
-
-La retraite de Saint-Simon ne procédait pas des mêmes causes: elle
-ne fut empreinte ni de résignation, ni de philosophie. L'affaire
-du bonnet resta, dans sa pensée, aussi lancinante qu'aux jours
-des plus vives émotions. Et si quelque divinité, se plaisant au
-désordre, l'eût ressuscitée, on peut tenir pour certain qu'en
-dépit de sa vieillesse, il eût été le premier à reparaître sur la
-brèche et à y montrer l'ardeur des premiers temps. On en a pour
-garant le ton de ses _Mémoires_ et de ses derniers écrits.
-
-Jamais, en effet, ses chimères ne l'avaient hanté davantage. Au
-lendemain du jour où il déclare renoncer au monde, on le voit
-se livrer à des manifestations sur la portée desquelles il est
-impossible de se méprendre: refus, pour cause d'étiquette,
-d'assister au sacre; récriminations amères sur cette cérémonie;
-adhésion, en la forme authentique, à toutes les protestations
-des ducs... Mais sa participation «aux affaires communes» est
-principalement active dans les démêlés qui se traitent par écrit.
-Là, il domine sans partage. Il a beau dire «qu'il ne vit plus que
-dans l'amitié de quelques personnes, très insensible à tout le
-reste»; qu'il s'occupe «à quelque chose de moins chimérique et de
-moins dégoûtant que les choses de la pairie[347]»; qu'il se répute
-«mort et considère sa dignité comme éteinte[348]»... Artifices de
-parole! La vérité est que, tenu d'une façon exacte au courant de
-ce qui se passe à Versailles, il est toujours prêt à fournir à ses
-amis les armes qui leur sont nécessaires, soit pour la défense,
-soit pour l'attaque.
-
-[Note 347: Lettre du 18 avril 1746, reproduite dans les
-_Mémoires du duc de Luynes_, t. I, p. 449.]
-
-[Note 348: _Supplément aux Mémoires de Saint-Simon_, t. XXI,
-p. 252.]
-
-Seule, sa mésaventure dans l'affaire des paniers, si cruelle pour
-les duchesses[349], put arrêter l'intempérance de son zèle. Qu'il
-ait, tout en restant dans la coulisse, pris une part importante à
-ce nouveau conflit; cela n'est pas douteux. On en trouve la preuve
-dans ce fait, que c'est surtout contre sa personne que fut dirigée
-la vengeance des princes,--nous devrions dire des princesses, car
-c'est Mlle de Charolais qui se chargea de la correction...
-
-[Note 349: Voir plus haut.]
-
-En quoi consista-t-elle? On n'a pas oublié le mémoire du 10
-octobre 1722 où, avec ses exagérations habituelles, Saint-Simon
-se plaignait de tout et de tous, revenait à la charge contre la
-robe et ne ménageait ni «le sang royal, ni le duc d'Orléans,
-ni le feu roi». Ce mémoire avait été communiqué aux principaux
-intéressés; mais le public ne le connaissait que par ouï-dire.
-Mlle de Charolais en publia le texte: si bien qu'après avoir ri
-de confiance, les Parisiens se délectèrent à bon escient. En même
-temps, elle faisait rééditer la riposte à ce mémoire, la fameuse
-riposte où, entre autres choses désobligeantes pour la maison de
-Rouvroy, était rappelé le rôle décisif joué par le tonnerre dans
-l'édification de sa fortune. L'exécution était complète.
-
-Sans doute, la pairie entière se trouvait atteinte par cette
-habile manœuvre; mais son représentant attitré était touché
-d'une manière toute spéciale. Il ne s'y trompa point. «C'est,
-se hâte-t-il d'écrire au Garde des sceaux pour justifier son
-incartade de 1722, une perfide bombe qui me tombe sur la
-tête[350].» Au cardinal Fleury, à qui il s'empresse aussi
-d'adresser des explications, il déclare: «C'est un échantillon
-de ce qui arrivera à tous les hommes au jugement dernier, où
-leurs actions et leurs pensées les plus secrètes seront exposées
-clairement à la vue de tout le monde[351]...» Mais, comme il a
-un ressort inépuisable, il reprend vite assurance, ergote sur de
-prétendues divergences de texte, affirme qu'il ne possède, pour
-les relever, aucun moyen de contrôle, alors que la minute de son
-travail subsiste intacte entre ses mains[352], et, d'accusé se
-faisant accusateur, démontre que le coupable ce n'est pas lui,
-mais le clan des princes qui, en livrant à la publicité une œuvre
-confidentielle, «a violé les droits les plus sacrés de la société
-des hommes».
-
-[Note 350: 20 mars 1728. _Supplément aux Mémoires_, t. XXI, p.
-251.]
-
-[Note 351: _Écrits inédits_, t. IV, p. 164 et suiv.]
-
-[Note 352: «Les passages que critique Saint-Simon se trouvent
-pourtant dans l'original écrit de sa main, qui est conservé aux
-Archives nationales.»--Note de M. de Boislisle au _Supplément des
-Mémoires de Saint-Simon_, t. XXI, p. 254.]
-
-Ainsi sauvait-il les apparences; mais il avait du plomb dans
-l'aile... C'est sur ces entrefaites que, en réponse à la
-publication de Mlle de Charolais, paraissait le libelle des
-pairs dont nous avons déjà parlé[353], libelle que Louis XV,
-justement indigné, déféra au Parlement pour outrages «au sang
-royal». L'arrêt du 30 avril 1728, qui condamnait au feu cet écrit
-diffamatoire, inspira aux moins timides une crainte d'autant plus
-vive qu'à la colère de Sa Majesté se joignait celle des princes,
-dont certains ne passaient pas pour être fort endurants[354]. Ce
-qui ressortait de tout cela, c'était que, désormais, une prudente
-réserve était nécessaire: et les ducs en jugèrent ainsi[355].
-
-[Note 353: Voir plus haut.]
-
-[Note 354: Déjà, à propos d'une question beaucoup moins grave,
-l'un d'eux, le comte de Charolais, annonçait qu'il jetterait par
-la fenêtre ceux des ducs qui tomberaient sous sa main.--_Journal
-de Mathieu Marais_, t. II, p. 380.]
-
-[Note 355: Saint-Simon demeura-t-il étranger au libelle
-condamné par le Parlement? Il est difficile de le croire. On
-aurait peine à comprendre qu'au lendemain de la blessure faite
-à sa vanité, il fût resté impassible sous l'affront. Cette
-impression se trouve confirmée, non par le style de l'écrit, mais
-par de nombreuses présomptions tirées du texte: références à des
-questions d'étiquette ancienne qu'il était seul à bien connaître,
-renseignements de fait ne pouvant émaner que de lui... D'où l'on
-peut conclure que, s'il ne participa point d'une façon directe
-à la rédaction de ce pamphlet, il documenta l'auteur, l'éclaira
-de ses conseils et joua le rôle que, sur le marchepied des hauts
-barons, jouèrent les légistes du moyen âge: le rôle de souffleur.]
-
-Saint-Simon ne fut pas le dernier à s'en rendre compte; aussi
-son attitude se modifia-t-elle. Non, certes, qu'il fût guéri de
-son goût pour les disputes de rang. Mais lui, qui ne savait rien
-dissimuler de ses rancunes et mettait son orgueil à combattre au
-grand jour, il devient d'une extrême prudence. Sa plume s'entoure
-de mystère et ne se hasarde plus que sous le voile de l'anonymat.
-«Tout le salaire que je vous demande, écrit-il au duc de Luynes en
-lui expédiant un plaidoyer de sa façon, est un inaltérable secret
-sur l'auteur et de brûler cette lettre comme les précédentes.
-Si donc, par impossible, j'entends quelqu'un, même des nôtres,
-me parler de ce mémoire, j'ignorerai qu'il en existe un et je
-refuserai d'écouter ce qu'il me chante[356].» Des ennemis, il en a
-assez «d'irréconciliables»; il ne lui convient pas de s'en créer
-d'autres.--Mêmes recommandations au duc de Richelieu... Que l'on
-tire parti des armes qu'il aiguise, à merveille! Mais qu'on ne le
-désigne à personne, surtout aux princes, car ils sont capables
-«de faire courir» ses écrits et de les rendre publics «avec des
-ridicules et des huées». La discrétion, il l'implore «à genoux»
-et, pour l'obtenir, revient trois fois à la charge[357]...
-
-[Note 356: Lettre du 20 octobre 1746, reproduite dans les
-_Mémoires du duc de Luynes_, t. I, p. 450.]
-
-[Note 357: Lettre du 9 août 1753: _Supplément aux Mémoires de
-Saint-Simon_, t. XXI, p. 407.]
-
-Mais ce tribut payé au souci de son repos, il ne change rien à ses
-habitudes de polémiste. On dirait que, pareil au juif Ahasvérus,
-une force inconnue le contraint à ne point s'arrêter. Il rédige,
-rédige encore des consultations aussi fiévreuses que savantes,
-sachant bien quelle en est la valeur, quoiqu'il affecte de dire
-que, seule, «la beurrière» en profitera[358]. En voici quatre sur
-les Bouillon auxquels il ne pardonne ni leur fortune, ni leurs
-prétentions au titre d'Altesse et de princes étrangers, «ces faux
-princes qu'à sa grande honte connaissoit seule la France»... En
-voilà également une autre dans une question où sont intéressés
-les princes du sang, de vrais princes ceux-là, mais qu'il hait
-tout autant que les faux. «Ce sont, déclare-t-il, nos plus grands
-ennemis qui se repaissent avidement de nos dépouilles et qu'en
-toutes occasions, même les plus indifférentes pour eux, nous
-trouvons qui nous barrent sur tout et qui veulent que, vis-à-vis
-d'eux, tout soit égal à peuple[359].»
-
-[Note 358: Lettre citée du 20 octobre 1746.]
-
-[Note 359: _Supplément aux Mémoires de Saint-Simon_, t. XXI,
-p. 407.]
-
-Et sait-on, au moment où il a déjà un pied dans la tombe,--août
-1753,--les souvenirs qui hantent ses veilles? Ceux qui ont trait
-aux usurpations de ces mêmes princes, aux usurpations des bâtards,
-aux usurpations de la noblesse, aux usurpations de la robe et à
-cette affaire du bonnet qui, bien que close depuis trente ans, ne
-cesse d'agiter son esprit...
-
-Ainsi mourra-t-il, comme il a vécu: ombrageux, défiant, toujours
-sur le qui-vive, incapable d'oublier une offense vraie ou
-imaginaire,--«immuable comme Dieu et d'une suite enragée!...»
-C'est à cette ténacité inébranlable que la querelle puérile qui
-fait l'objet de cette étude aura dû l'honneur,--portée par l'œuvre
-littéraire la plus surprenante du dix-huitième siècle, l'une
-des plus étonnantes de toutes les littératures,--de passer à la
-postérité.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Préface, par Frantz Funck-Brentano.
-
-
- INTRODUCTION
-
- Saint-Simon.--Sa haine pour «la robe».--Querelles de
- préséance au dix-septième siècle.--Antagonisme de la
- pairie et de la robe.--La sincérité de Saint-Simon. 1
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
-
-
- I
-
- Motifs de querelles entre la pairie et le Parlement.--La
- formule du serment des pairs.--La _préopinion_ aux lits de
- justice.--Arrêt du Grand Conseil et lit de justice du
- 29 août 1664.--Mort du Premier Président de Lamoignon. 13
-
- II
-
- Nicolas de Novion succède à Lamoignon (1678).--Les
- Potier de Novion.--Portrait du nouveau Premier Président.--Son
- passé.--Les grands jours d'Auvergne. 29
-
-
- III
-
- La querelle du bonnet.--Son origine d'après Saint-Simon.
- La garde des bancs.--Le _débourrage et le surbourrage_
- des banquettes.--Les paravents en forme de dais.--Examen
- de la thèse des _Mémoires_.--Les _Écrits inédits_ de
- Saint-Simon.--L'_État des changements arrivés à la
- dignité de duc et pair_.--Le _Mémoire abrégé au roi_.--Conséquences
- à tirer du rapprochement de ces documents. 49
-
-
- IV
-
- Autres questions de préséance.--Le _salut en pied_.--Les
- huissiers d'_accompagnement_.--L'entrée et la sortie.--L'échelle
- de la lanterne.--Doléances des ducs et pairs.--Louis
- XIV s'en désintéresse.--Le Premier Président
- de Novion molesté par les ducs d'Aumont et de Coislin.--La
- mentalité de Saint-Simon comme chroniqueur de
- l'affaire du bonnet. 67
-
-
- V
-
- Inexactitudes relevées dans le récit des _Mémoires_.--Les
- _chimères_ de Saint-Simon.--Son appréciation sur Nicolas
- de Novion.--Cette appréciation contredite par les
- mémoires du temps.--Retraite du Premier Président de
- Novion (1689).--Ses causes.--Faveurs que lui accorde
- le roi. 81
-
-
- VI
-
- Le Premier Président de Harlay.--Son portrait.--Ses
- ancêtres.--Son attitude vis-à-vis des ducs.--Les procès
- de Saint-Simon et du maréchal de Luxembourg.--L'échec
- de la candidature de Harlay à la charge de chancelier.--Ses
- causes.--Mort de Harlay (1707).--Le duc du
- Maine se prononce contre les ducs dans la querelle du
- bonnet.--Vaines tentatives de Saint-Simon.--Découragement
- des ducs.--Fin de la première période de la querelle
- du bonnet. 101
-
-
- VII
-
- Appréciation de Saint-Simon sur Harlay, démentie par les
- documents de l'époque.--Le dépôt de Ruvigny.--L'arlequin
- Dominique.--L'affaire de Fargues. 123
-
-
- DEUXIÈME PARTIE
-
-
- VIII
-
- Discussions entre les ducs.--La reprise de l'affaire du
- bonnet.--Avantages accordés par le roi aux légitimés.--Le
- rang intermédiaire. 145
-
- IX
-
- Le duc du Maine et le Premier Président de Mesmes.--Leur
- duplicité d'après les _Mémoires_.--Affront au bailli
- de Mesmes.--Scène violente faite par Saint-Simon au
- duc du Maine.--La version des _Mémoires_ est-elle la
- vraie?--Raisons d'en douter. 158
-
-
- X
-
- La dernière maladie de Louis XIV.--Les ducs délibèrent.--Les
- ducs de La Force, de Charost, d'Antin, le maréchal
- de Villars, les ducs de Coislin, de Tresmes.--Les pairs
- ecclésiastiques.--M. de Reims.--Questions d'étiquette.--Négociations
- avec le Régent. 176
-
-
- XI
-
- Le Premier Président de Mesmes (1712-1723).--Sa jeunesse.--Sa
- famille.--Son caractère.--Le Président
- André de Novion.--Appréciations de Saint-Simon sur ces
- deux personnages. 190
-
-
- XII
-
- Une journée historique (2 septembre 1715).--Les réserves
- des ducs au sujet de leurs revendications.--Le rôle personnel
- de Saint-Simon.--La déception des ducs.--Ils
- répandent un mémoire exposant leurs prétentions.--Les
- pairs représentent les grands vassaux de la Couronne.--Les
- empiétements des légistes. 209
-
- XIII
-
- Réponse qu'on pouvait faire au mémoire des ducs.--L'embarras
- du Régent.--Railleries des ducs.--Le psautier
- de la reine Ingeburge. 230
-
-
- XIV
-
- La revanche des parlementaires.--_Mémoire pour le Parlement
- contre les ducs et pairs._--L'origine des maisons
- ducales.--La noblesse de Saint-Simon.--Conversation
- entre le duc de Gesvres et le maréchal de Villeroy.--La
- protestation de l'hôtel de Crussol.--Couplets contre les
- ducs. 247
-
-
- XV
-
- La requête des ducs contre les bâtards.--La duchesse du
- Maine prépare la résistance.--Elle se concilie la noblesse
- et le Parlement.--Supplique au roi.--Le Régent s'inquiète
- et veut sévir.--Le lit de justice du 26 août 1718.--La
- joie de Saint-Simon.--Courte durée du triomphe.--Mlle
- de Mesmes épouse le duc de Lorges.--Fureur de
- Saint-Simon.--Il se résigne.--Tentative de transaction.--La
- réception du duc de Nevers.--La question
- du bonnet reste entière. 266
-
-
- XVI
-
- Les accusations de Saint-Simon contre le Premier Président
- de Mesmes.--De Mesmes fut-il vénal?--Son rôle pendant
- l'exil de Pontoise.--Il meurt pauvre.--Son prestige.--Appréciation
- des contemporains.--A-t-il trempé dans la
- conspiration de Cellamare?--Invraisemblance de cette
- accusation. 286
-
-
- XVII
-
- Divisions dans la pairie.--Désertions.--La robe triomphe.--Ambassade
- de Saint-Simon en Espagne.--Il se démet
- de la pairie en faveur de son fils.--Mémoire au Régent.--Le
- Régent ne répond pas.--C'est la fin de l'affaire du
- bonnet.--Mort du Premier Président de Mesmes
- (1723). 302
-
-
- XVIII
-
- André de Novion devient Premier Président.--Sa présentation
- au roi.--Sa démission (1724).--L'affaire des
- paniers.--Le libelle des pairs.--La vengeance de
- Mlle de Charolais.--La colère du roi.--L'arrêt du
- 30 avril 1728.--Saint-Simon, devenu prudent, n'oublie
- pas ses rancunes. 312
-
-
-
-
-PARIS
-
-TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT et Cie
-
-RUE GARANCIÈRE, 8
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'affaire du bonnet et les Mémoires d
- Saint-Simon, by André Grellet-Dumazeau
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- The Project Gutenberg eBook of L'affaire du bonnet et les mémoires de Saint-Simon, by André Grellet-Dumazeau.
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-
-The Project Gutenberg EBook of L'affaire du bonnet et les Mémoires de
-Saint-Simon, by André Grellet-Dumazeau
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon
-
-Author: André Grellet-Dumazeau
-
-Contributor: Frantz Funck-Brentano
-
-Release Date: April 8, 2020 [EBook #61789]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE DU BONNET ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-
-</pre>
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-
-<p>
-
-
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-
-</p>
-
-<h1>
-L'AFFAIRE DU BONNET</h1>
-
-<h1>ET</h1>
-
-<h1>LES MÉMOIRES DE SAINT-SIMON
-</h1>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><a name="DU_MEME_AUTEUR" id="DU_MEME_AUTEUR">DU MÊME AUTEUR:</a></h2>
-
-
-<p><b>Les Exilés de Bourges (1753-1754)</b>, d'après le journal du
-Président de Meinières. Paris, 1892. <span class="smcap">Plon-Nourrit.</span> 1 vol. in-8º.</p>
-
-<p><b>La Société bordelaise sous Louis XV et le salon de
-Mme Duplessy.</b> Bordeaux, 1897. <span class="smcap">Féret</span> et fils, éditeurs. 1 vol.
-in-8º.</p>
-
-<p><b>La Province sous Richelieu. Les faux monnayeurs de
-Guyenne.</b> <i>Revue de Paris</i>, 1<sup>er</sup> septembre 1912.</p>
-
-
-<p class="center">PARIS.&mdash;TYP. PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE.&mdash;19115.</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2>
-ANDRÉ GRELLET-DUMAZEAU</h2>
-
-<h1>L'AFFAIRE DU BONNET</h1>
-
-<h2>ET</h2>
-
-<h1>LES MÉMOIRES DE SAINT-SIMON</h1>
-
-<h3>PRÉFACE</h3>
-
-<h3>DE</h3>
-
-<h3>M. FRANTZ FUNCK-BRENTANO</h3>
-<h3>CHEF DE LA SECTION DES MANUSCRITS A LA BIBLIOTHÈQUE DE L'ARSENAL</h3>
-
-<h4>PARIS</h4>
-<h4>LIBRAIRIE PLON</h4>
-<h4>PLON-NOURRIT <span class="smcap">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS</h4>
-<h4>8, RUE GARANCIÈRE&mdash;6<sup>e</sup></h4>
-
-<h4>1913</h4>
-
-<h5>Tous droits réservés</h5>
-
-
-
-
-
-<p class="center">Droits de reproduction et de traduction
-réservés pour tous pays.</p>
-
-
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[p. i]</a></span></p>
-
-<p class="center">Copyright 1913 by Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup>.</p>
-<hr class="chap" />
-
-
-
-<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE">PRÉFACE</a></h2>
-
-
-<p>André Grellet-Dumazeau avait, en 1902, pris prématurément
-sa retraite. Il était conseiller-doyen de la
-Cour de Bordeaux et chevalier de la Légion d'honneur.
-Il se retira avec le titre de Président de Chambre honoraire
-et consacra, dès lors, tout son temps à des travaux
-personnels.</p>
-
-<p>Il appartenait à une vieille famille de robe. Il descendait
-d'un lieutenant-criminel au présidial de Guéret,
-qu'on qualifiait, de son temps: «L'auteur du plus
-savant commentaire de la coutume de la Marche».&mdash;Son
-bisaïeul, avocat en Parlement, mort en 1807 Président
-du tribunal d'Aubusson, a été un jurisconsulte
-distingué; il était membre <i>affilié</i> de l'Académie de
-législation de Paris.</p>
-
-<p>De son grand-père, conseiller à la Cour royale de
-Limoges, André Grellet-Dumazeau avait hérité le goût
-des études historiques. A une époque où commençait à
-se dessiner le mouvement romantique, qui mit à la
-mode l'archéologie et l'étude des origines de notre histoire,<span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[p. ii]</a></span>
-Jean-Baptiste Grellet-Dumazeau était un des
-fondateurs les plus actifs de la <i>Revue historique et
-archéologique du Limousin</i>. Le jeune magistrat publiait
-dans cette revue, ou dans des brochures, de nombreux
-travaux. Il abordait les sujets les plus divers, mais
-s'attachait spécialement à l'histoire de la Marche. Si
-l'on en croit un contemporain, «la langue latine lui
-était familière comme sa langue maternelle et il lisait
-couramment, non pas seulement les auteurs classiques,
-mais les diplômes et les actes du moyen
-âge». L'abbé de Lépine, conservateur des manuscrits
-de la bibliothèque du Roi, après avoir lu une dissertation
-sur une charte du huitième siècle, d'où la maison
-d'Aubusson prétend tenir l'origine de sa noblesse,
-disait, en 1829, «qu'il tenait l'auteur comme digne
-d'entrer, pour ce seul travail, à l'Académie des Inscriptions
-et Belles-Lettres».</p>
-
-<p>Le père d'André Grellet-Dumazeau avait continué
-ces traditions. Président de Chambre à la Cour de
-Riom, il partageait ses loisirs entre le droit et l'étude
-de l'antiquité romaine. Il publiait des ouvrages juridiques,
-notamment, en 1848, un <i>Traité de la Diffamation</i>,
-qui est demeuré classique. «C'est un très beau
-livre, disait Jules Janin, plein de faits, plein d'idées
-et de courage<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.» Passant sa vie au milieu des<span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[p. iii]</a></span>
-auteurs latins, il avait puisé aux sources mêmes les éléments
-de son <i>Barreau romain</i>. Il est difficile, disait le
-critique du <i>Constitutionnel</i>, de trouver un livre aussi
-savant et d'un mérite aussi réel<a name="NoteRef_2_2" id="NoteRef_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Le Président
-Grellet-Dumazeau, à soixante-douze ans, s'occupait
-encore de traductions latines...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Feuilleton littéraire des <i>Débats</i> du 10 janvier 1848.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#NoteRef_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Feuilleton littéraire d'Émile Chédieu. <i>Le Constitutionnel</i>
-du 9 février 1860.</p></div>
-
-<p>Les temps sont passés où les magistrats employaient
-les loisirs de leur retraite à traduire Horace ou Lucrèce.
-Leur érudition aimable et attentive se plaît en d'autres
-jardins. Elle s'est tournée surtout vers les Mémoires et
-ce que Taine appelait «les petits faits» de l'histoire,
-qui, mieux peut-être que les annales officielles et que
-les grands événements, servent à reconstituer la physionomie
-des siècles qui nous ont précédés. C'est dans
-ce sens que s'étaient orientés les travaux d'André
-Grellet-Dumazeau.</p>
-
-<p>Il avait déjà publié un livre sur l'exil du Parlement
-à Bourges en 1753<a name="NoteRef_3_3" id="NoteRef_3_3"></a><a href="#Note_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Vers le milieu du dix-huitième
-siècle, la France était courbée sous la bulle <i>Unigenitus</i>.
-A la suite de remontrances des plus vives et de
-refus d'enregistrement d'édits, plusieurs membres du
-Parlement avaient été arrêtés et transportés dans des
-forteresses, les autres envoyés dans de petites villes
-de province. Grellet-Dumazeau, en se servant principalement<span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[p. iv]</a></span>
-du Journal du Président de Meinières, découvert
-aux Archives nationales, initiait ses lecteurs aux
-détails de cette vie d'exil, aux ennuis de toute sorte
-que les parlementaires avaient dû subir, mettant en
-lumière leur résignation souriante et, en même temps,
-cette fermeté qui ne permit à la Cour d'obtenir aucune
-concession et fit se terminer l'aventure, en 1754, par
-un ordre du roi qui rappelait le Parlement à Paris
-sans conditions.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_3" id="Note_3_3"></a><a href="#NoteRef_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Les Exilés de Bourges.</i> Plon et Nourrit, 1892.</p></div>
-
-<p>Au cours de ses recherches dans les Archives municipales,
-il avait trouvé des documents intéressants et
-inédits sur un salon bordelais du dix-huitième siècle.
-De là l'idée d'une étude sur la société de Bordeaux
-sous Louis XV<a name="NoteRef_4_4" id="NoteRef_4_4"></a><a href="#Note_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Parmi les personnages qui fréquentaient
-chez Mme Duplessy, l'auteur s'attache avec
-complaisance aux parlementaires, parmi lesquels, et au
-premier rang, figure celui qu'on appela d'abord la
-Brède et qui devint le Président de Montesquieu.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_4" id="Note_4_4"></a><a href="#NoteRef_4_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>La Société bordelaise sous Louis XV et le salon de
-Mme Duplessy</i>, Féret et fils, éditeurs. Bordeaux, 1897.</p></div>
-
-<p>C'est qu'en effet les parlementaires avaient, dès
-l'origine de ses travaux, éveillé tout spécialement son
-intérêt. Non seulement tout ce qui touche au Parlement
-lui était familier,&mdash;son histoire, son influence
-sur les plus hautes questions politiques, ses démêlés
-avec le pouvoir royal,&mdash;mais il s'était attaché aux
-usages, aux traditions, aux questions de préséance,<span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[p. v]</a></span>
-d'organisation et de discipline intérieures. La vie
-intime des magistrats, leurs mœurs, leurs alliances lui
-avaient paru un ordre d'idées peu connu et qu'il avait
-en tous sens exploré. Il se promettait de fixer par la
-plume quelques traits oubliés de ces parlementaires
-qu'il considérait un peu comme des ancêtres, de redresser
-certaines appréciations, à son avis erronées,
-qui, sur la foi de portraits tracés par des écrivains
-célèbres, semblent définitivement admises. Il voulait,
-en se fondant sur des documents irrécusables, démontrer
-que ces magistrats étaient, en très grande majorité,
-des hommes à l'esprit profond et alerte, sérieux
-sans doute, mais sachant être enjoués et n'apportant
-point dans le monde l'attitude un peu gourmée que
-leurs graves fonctions tendent à leur prêter, ne répudiant
-même pas ce côté du caractère français qui se
-plaît à une pointe de gauloiserie, graves enfin et désintéressés
-dans leurs fonctions, et dévoués aux intérêts
-publics.</p>
-
-<p>Il avait étudié avec le même soin le seizième, le dix-septième
-et le dix-huitième siècle. Son temps, lorsqu'il
-eut sa retraite, fut consacré à coordonner les innombrables
-notes prises au cours de ses lectures et de ses
-recherches. La maladie, puis la mort l'empêchèrent
-d'achever son œuvre. Il a laissé plusieurs manuscrits
-commencés; deux étaient terminés. Le premier,&mdash;sur
-un épisode des poursuites intentées, sous Louis XIII,<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[p. vi]</a></span>
-contre les faux monnayeurs,&mdash;a fourni les éléments
-d'un article de revue<a name="NoteRef_5_5" id="NoteRef_5_5"></a><a href="#Note_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Le second est celui qui est
-aujourd'hui présenté au lecteur, sous ce titre, <i>l'Affaire
-du bonnet</i>, livre charmant de vie et de couleur,
-probe et solide d'érudition.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_5" id="Note_5_5"></a><a href="#NoteRef_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Les Faux monnayeurs de Guyenne</i>, dans la <i>Revue de
-Paris</i> du 1<sup>er</sup> septembre 1912.</p></div>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>En séance du Parlement, quand les ducs et pairs
-ont été invités à y venir siéger, le Premier Président
-doit-il ôter son bonnet, en prenant l'avis de chacun de
-ces nobles seigneurs, ou bien, au contraire, gardera-t-il
-son bonnet sur la tête? Voilà le grave problème qui
-agita le Parlement de Paris, et tous les Parlements
-de France, et la haute noblesse, depuis le milieu du
-dix-septième siècle, depuis les débuts de la Fronde,
-jusqu'à l'avènement de Louis XV: et ce fut dans les
-derniers temps, sous l'administration du duc d'Orléans,
-régent du royaume, que la discussion de cette importante
-question atteignit à son paroxysme d'agitation et
-de fureur.</p>
-
-<p>Et déjà, lecteur, je crois vous entendre. Comment
-l'examen d'une pareille vétille: «Le Premier Président<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">[p. vii]</a></span>
-ôtera-t-il son bonnet ou ne l'ôtera-t-il pas?...»
-peut-elle faire l'objet d'un volume tout entier?</p>
-
-<p>Elle fait l'objet d'un livre passionnant: ouvrez-le,
-lecteur; vous ne le fermerez pas avant d'en avoir parcouru
-toutes les pages d'un œil attentif et charmé.
-En ce détail, de si mince apparence, étaient venues
-se concentrer toutes les vanités d'une grande classe
-sociale, active et puissante autrefois, rendue oisive
-et inutile par les transformations qui, d'âge en âge,
-s'étaient opérées dans la nation. Et quels acteurs y ont
-tenu des rôles! D'une part les premiers magistrats,
-honneur de leur corps, dont Grellet-Dumazeau trace
-des portraits inoubliables; d'autre part, les plus
-grands noms de France: archevêques et maréchaux
-couronnés de lauriers, ducs et pairs dont les maisons
-étaient ornées des plus illustres armoiries de l'histoire.</p>
-
-<p>Et quel écrivain pour raconter les épisodes de la
-bataille héroïque! un chroniqueur épique lui-même et
-qui a laissé l'histoire du règne de Louis XIV en une
-véritable épopée: Saint-Simon. Déjà l'on voit l'ampleur
-et l'éclat du cadre; le tableau qui y est enfermé
-ne le lui cède en rien.</p>
-
-<p>Grellet-Dumazeau a profité de sa rencontre avec
-Saint-Simon pour soumettre une fois de plus les affirmations
-du fougueux chroniqueur à l'épreuve d'une
-critique précise: même après les études si pénétrantes
-de Chéruel, ce sont des pages utiles à lire et qui mettront<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">[p. viii]</a></span>
-une fois de plus en garde contre l'imagination
-passionnée du noble duc et pair que ses contemporains
-appelaient le «petit boudrillon», nous dirions «le
-petit bout d'homme».</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>De l'importance où étaient parvenues les questions
-de l'étiquette, dans cette société déracinée et artificiellement
-cultivée autour de la personne royale, au Louvre
-ou à Versailles, nous ne nous faisons plus aujourd'hui
-qu'une faible idée. Pour les détails de l'étiquette, on
-vivait; connaître ces détails devenait la science principale.
-Pour occuper un rang, d'un degré seulement
-plus en honneur que celui qui lui était assigné, un
-gentilhomme se serait fait tuer, une noble dame aurait
-sacrifié sa vertu. Conséquence fatale de l'oisiveté, de
-l'inutilité d'une classe sociale, hier encore la classe
-dirigeante, et qui n'avait plus de raison d'être dans
-l'État.</p>
-
-<p>«La vie que l'on mène à la cour de France ne serait
-pas mon fait, écrit la duchesse d'Osnabrück, la nécessité
-y rend la noblesse esclave, et, pour avoir une garniture
-plus magnifique que son camarade, toutes les
-souplesses et lâchetés sont permises: on brigue la
-faveur par mille intrigues pour nourrir la vanité.»</p>
-
-<p>Toute la noblesse de France est à Versailles: dix<span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">[p. ix]</a></span>
-mille personnes, et qui y sont logées. «Une ou deux
-chambres étroites, taillées à l'aide de cloisons dans de
-grands appartements et dont le provisoire dure des
-années, écrit Gustave Geffroy, voilà tout le logement
-de ces privilégiés. Longtemps Saint-Simon n'a qu'une
-chambre, et ce n'est que quand Mme de Saint-Simon a
-été nommée dame d'honneur de la duchesse de Berry,
-qu'il obtient un appartement de cinq pièces. Ainsi,
-pressés les uns contre les autres, satisfaits en apparence
-et fébriles à huis-clos, pleins du tumulte intérieur
-de leurs intérêts et de leurs passions, ayant peine
-à conserver sur leur visage crispé le masque de l'impénétrabilité
-aimable, les seigneurs vont et viennent,
-descendent de leurs greniers misérables, de ces combles
-dont ils ont brigué l'honneur avec persistance, assistent
-aux cérémonies quotidiennes de l'existence royale, le
-grand et le petit lever, les repas, la messe matinale.
-Plus d'un gémit des conditions nouvelles faites à sa
-vie, plus d'un maudit ce palais immense qui absorbe
-l'activité du royaume, où tout s'entasse...»</p>
-
-<p>Mêmes soucis, mêmes préoccupations fébriles et
-vaines les soirs de fête, quand l'éclat des lustres baigne
-dans sa chaude lumière la magnificence des appartements.</p>
-
-<p>Pauvre noblesse déracinée! On lui a reproché de ne
-pas s'être obstinée à vivre sur ses terres. Mais elle
-n'avait plus les moyens d'y subsister; elle n'y avait<span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">[p. x]</a></span>
-plus de raison d'être. C'est poussée par les nécessités
-mêmes de l'existence qu'elle est amenée à Versailles et
-à Paris, où sa vie devient un peu celle d'une nation
-d'aventuriers: «On mange un peu partout, écrit un
-Italien, Primi Visconti, et l'on est toujours en mouvement,
-comme des Bohémiens. Il y a à Paris vingt mille
-gentilshommes qui subsistent à l'aventure; aujourd'hui
-à pied, demain en carrosse...»</p>
-
-<p>Et l'on comprend à présent l'importance que prenaient,
-pour tout ce monde, les débats et les prérogatives
-de l'étiquette: par elle étaient du moins fixés,
-d'une manière nette, d'une manière visible, l'honneur, la
-gloire, l'illustration, la noblesse, dont la fumée devenait
-la seule satisfaction d'une aristocratie sur son
-déclin.</p>
-
-<p>Nous avons dit que ce fut à l'époque de la Régence
-que les désunions et les querelles provoquées par
-l'Affaire du bonnet prirent le plus de vivacité: épisode,
-entre bien d'autres, de ces conflits nés de vanités
-rivales et auxquelles le Régent, malgré la supériorité
-de son esprit et son franc libéralisme, ne parvenait pas
-à faire entendre raison. Elles se répétaient jusqu'au
-sein de son Conseil.</p>
-
-<p>Les membres du Conseil de Régence siégeaient
-autour d'une longue table ovale, sous la présidence du
-duc d'Orléans. Au «bas bout», les secrétaires, Pontchartrain
-et La Vrillière, tenaient la plume. Des<span class="pagenum"><a name="Page_xi" id="Page_xi">[p. xi]</a></span>
-maîtres des requêtes, au nom des autres Conseils, Conseil
-des affaires étrangères, Conseil des finances, Conseil
-de conscience, Conseil de guerre, Conseil de
-marine, Conseil de commerce, y venaient faire leurs
-rapports. Mais il s'agissait pour les membres du Conseil
-de Régence de faire se tenir debout, tandis qu'ils leur
-parlaient, les rapporteurs de ces Conseils secondaires.
-Voilà la question qui occupe entièrement ces étroites
-cervelles. Il ne venait à aucun de ces hommes d'État
-l'idée de se dire qu'ils avaient à discuter les intérêts les
-plus graves, qu'un maître de requêtes pouvait être
-fatigué et que s'il «rapportait» assis, il le ferait sans
-doute mieux et plus clairement, parce que plus commodément
-et mieux à son aise; non, il fallait pour la satisfaction
-de ces messieurs que les maîtres des requêtes
-se tinssent debout. «On fut bien étonné, dit Saint-Simon,
-la première fois qu'un maître des requêtes eut
-à rapporter au Conseil de Régence, qu'il prétendait
-rapporter assis, ou que tout ce qui n'était ni duc, ni
-officier de la couronne ou conseiller d'État, se tînt
-debout.» Et le Régent, impuissant à concilier ces prétentions,
-dut décider que désormais les rapports des
-différents Conseils seraient présentés par les présidents
-eux-mêmes, hauts personnages auxquels il serait
-permis de demeurer assis. Or il se trouvait que ces
-hauts dignitaires étaient mal préparés à ces fonctions,
-ce qui produisait des scènes burlesques.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_xii" id="Page_xii">[p. xii]</a></span></p>
-
-<p>Le maréchal de Villars était président du Conseil de
-guerre. Il griffonnait à ne pouvoir être lu. Il arriva
-qu'il eut à présenter un rapport sur les étapes: quarante
-articles auxquels le Conseil de Régence apporta, à la
-lecture, divers changements. Après quoi, le Régent
-pria le maréchal de relire le tout, article par article,
-avec les divers changements qui venaient d'être
-apportés et que Villars avait successivement notés en
-marge. Mais ici l'affaire se gâta. «Le maréchal, qui
-était auprès de moi, écrit Saint-Simon, lut un article;
-mais quand on fut à la note, le voilà à regarder de près,
-à se tourner au jour d'un côté, puis de l'autre, enfin à
-me prier de voir si je pourrais la lire. Je me mis à rire,
-à lui demander s'il croyait que j'en puisse venir à bout,
-quand lui-même ne pouvait lire sa propre écriture et
-qu'il venait d'écrire tout présentement. Tout le monde
-en rit, sans qu'il en fût le moins du monde embarrassé.
-Il proposa de faire entrer son secrétaire, qui était,
-disait-il, dans l'antichambre, et qui savait lire son écriture,
-parce qu'il y était accoutumé. Le Régent dit que
-cela ne se pouvait pas, et chacun se regarda en riant,
-sans savoir par où on en sortirait.»</p>
-
-<p>Autre embarras quand il fallut entendre le rapport
-du maréchal d'Estrées qui présidait le Conseil de
-marine. La Vrillière comparait le maréchal d'Estrées
-«à une bouteille d'encre fort pleine qu'on verse tout à
-coup et qui, tantôt ne fait que dégoutter, tantôt vomit<span class="pagenum"><a name="Page_xiii" id="Page_xiii">[p. xiii]</a></span>
-des flaques et de gros bouillons épais». Après que
-d'Estrées eut exposé son affaire, nul n'y comprenait
-rien; mais le comte de Toulouse l'entendait par lui-même.
-On en vint aux voix. «Quand ce fut à moi,
-écrit Saint-Simon, je dis au Régent que M. le comte de
-Toulouse me venait d'expliquer si clairement l'affaire,
-tandis qu'on la rapportait, que je l'entendais assez distinctement
-pour être de l'avis dont serait M. le comte
-de Toulouse, mais pas assez pour m'en bien expliquer.
-Le Régent se mit à rire et à dire qu'on n'avait jamais
-opiné de la sorte; je répondis, en riant aussi, que s'il ne
-voulait pas prendre mon avis ainsi, qu'il eût la bonté
-de compter pour deux celui de M. le comte de Toulouse.»</p>
-
-<p>Et tout cela parce que ces Messieurs ne voulurent
-pas permettre aux maîtres des requêtes d'être assis
-pendant qu'ils feraient leurs rapports.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Au cours du grand débat soulevé entre les ducs et
-pairs, d'une part, le Premier Président du Parlement et
-les présidents à mortier, de l'autre, on s'appuyait des
-deux côtés sur les traditions et l'origine des dignités en
-conflit. Les ducs et pairs n'aspiraient à rien moins qu'à
-se prétendre, sous Louis XIV, les représentants de la<span class="pagenum"><a name="Page_xiv" id="Page_xiv">[p. xiv]</a></span>
-grande pairie terrienne constituée aux débuts des temps
-féodaux, et qui ne comprenait alors que sept membres,
-de hauts et puissants seigneurs, de véritables souverains,
-les ducs de France, d'Aquitaine, de Bourgogne,
-de Normandie, les comtes de Flandre, de Toulouse et
-de Champagne. Or les conseillers du Parlement, dont
-plusieurs étaient des érudits savamment armés,
-n'avaient pas de peine à montrer tout le ridicule des
-prétentions formulées par un Saint-Simon, par
-exemple, dont la pairie de date toute récente était due
-au plaisir que Louis XIII trouvait à chasser en compagnie
-de son père; représentant bien autorisé, en
-vérité, du duc de Normandie ou du comte de Toulouse,
-pris à l'époque de leur toute-puissance, quand
-leurs armées tenaient celles d'un roi de France en
-échec.</p>
-
-<p>Quant aux présidents du Parlement, ils ne savaient
-peut-être pas à quel point ils avaient raison quand ils
-prétendaient tenir la place du roi en personne, et dans
-l'exercice de ses fonctions essentielles.</p>
-
-<p>La Cour représentait effectivement le roi lui-même
-qui était censé faire siennes les décisions de ses conseillers,
-ce que Louis XI marquait d'une manière frappante
-quand, le jour de son sacre, après avoir prononcé
-le serment traditionnel de garder justice à ses sujets,
-il en envoyait le texte à son Parlement en lui recommandant
-de bien acquitter ce qu'il avait si solennellement<span class="pagenum"><a name="Page_xv" id="Page_xv">[p. xv]</a></span>
-promis. Pour reprendre l'expression de La Roche-Flavin,
-le Parlement était «un vray pourtraict de
-Sa Majesté». Aussi bien le roi habillait ses magistrats
-de ses propres vêtements. «L'habit de Messieurs les
-présidents estoit le vray habit dont estoient vestues
-Leurs Majestez», écrit très justement André Duchesne.
-Robe, chaperon et manteau d'écarlate, fourrés
-d'hermine: exactement le vêtement des rois aux
-premiers siècles de la monarchie capétienne, et non
-seulement un vêtement semblable à celui des rois,
-mais les propres vêtements que les rois avaient portés
-et dont ils faisaient annuellement présent à leurs
-conseillers, afin que, par leur costume même, il apparût
-qu'ils les représentaient. Le bonnet à mortier dont les
-présidents au Parlement orneront leur tête, coiffure
-habituelle des premiers Capétiens, figurera lui-même,
-avec son cercle d'or, le diadème royal. Enfin, et ceci
-est des plus frappants, les trois rubans d'or, ou d'hermine,
-ou de soie, ou d'autre étoffe, que les présidents
-au Parlement porteront boutonnés à leur épaule,&mdash;et
-qu'il ne faut pas confondre avec le chaperon,&mdash;y fixeront
-précisément le signe de la royauté: «Et pour
-regard des rubans, dit Duchesne, combien que ç'ait
-esté une coustume entre nos rois d'avoir plusieurs
-personnes habillées comme eux, d'autant qu'ils font
-coustumièrement communication de leurs habits à leurs
-amis, ils ont toutefois voulu avoir quelque marque<span class="pagenum"><a name="Page_xvi" id="Page_xvi">[p. xvi]</a></span>
-particulière, par laquelle ils eussent quelque prérogative
-sur les autres, et, pour estre reconnus pour
-rois, se sont réservés ces trois rubans et qu'ils ont
-depuis communiqués à Messieurs les Premiers Présidents...»</p>
-
-<p>Les rois vêtirent de leurs propres robes les présidents
-au Parlement, à l'époque (fin du treizième
-siècle) où ils rendirent le Parlement sédentaire à Paris,
-en l'installant dans leur propre logis,&mdash;le logis du roi,
-devenu le Palais de Justice.</p>
-
-<p>Le Premier Président tenait donc le siège du roi en
-sa cour et il avait qualité également pour le représenter
-au dehors, car il avait le caractère et l'autorité nécessaires
-pour remplir en toutes matières, civiles ou religieuses,
-voire militaires, les fonctions de lieutenant de
-roi.</p>
-
-<p>Et voilà qui eût été pour faire évanouir le duc de
-Saint-Simon tel qu'on apprendra à le connaître par les
-pages qui suivent.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il faut dire d'ailleurs que l'ensemble de l'aristocratie
-française ne voyait rien moins que d'un œil favorable
-les revendications des ducs et pairs, quand ils réclamaient
-des privilèges spéciaux et voulaient former<span class="pagenum"><a name="Page_xvii" id="Page_xvii">[p. xvii]</a></span>
-comme un corps à part, rayonnant d'une illustration
-particulière, et précédant, en un groupe isolé, le reste
-de la noblesse française. Cet état d'esprit, utile à connaître,
-pour l'intelligence de «la bataille du bonnet»,
-dont les péripéties sont si bien décrites par André
-Grellet-Dumazeau, se trouve parfaitement analysé dans
-les mémoires du duc de Croÿ:</p>
-
-<p>«Il faut savoir, écrit Croÿ, que presque rien n'est
-réglé en France pour les rangs, hors ce qui l'est au
-Parlement. La noblesse française, se regardant comme
-en droit d'élire ses rois quand la tige en est éteinte, ne
-regarde que le roi, les nobles et le peuple, et prétend
-qu'il n'y a qu'une chaîne sans interruption dans tout
-cela. D'après cela on n'accordait guère aux princes du
-sang que le rang de premiers gentilshommes. D'un
-autre côté, les enfants du roi ne veulent pas être
-mêlés et faire chaîne sans interruption avec les princes
-du sang. Ceux-ci voudraient aussi être une classe distinguée,
-sans liaison aux ducs. Les ducs voudraient ne
-pas être trop séparés des princes, ni confondus avec
-les gentilshommes, et la noblesse ne reconnaît rien de
-tout cela, autrement que par une chaîne sans interruption.»</p>
-
-<p>Tel est l'état d'esprit au milieu duquel éclate l'incident
-du «bonnet», où vont paraître, avec un relief
-singulier, les hommes et les caractères; crise comique
-et tragique tout à la fois, marquant la fin d'une<span class="pagenum"><a name="Page_xviii" id="Page_xviii">[p. xviii]</a></span>
-classe jadis utile au peuple et au pays, et qui retrouverait,
-il est vrai, un beau regain de vie et de vigueur
-un demi-siècle plus tard, pour mourir noblement dans
-le sang répandu sur l'échafaud.</p>
-
-<p>
-Frantz <span class="smcap">Funck-Brentano</span>.
-</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[p. 1]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h1><a name="LAFFAIRE_DU_BONNET" id="LAFFAIRE_DU_BONNET">L'AFFAIRE DU BONNET</a></h1>
-
-<h2>SAINT-SIMON ET SES VICTIMES</h2>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">Saint-Simon.&mdash;Sa haine pour «la robe».&mdash;Querelles
-de préséance au dix-septième siècle.&mdash;Antagonisme
-de la pairie et de la robe.&mdash;La
-sincérité de Saint-Simon.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>Le 25 août 1683, Saint-Simon, qui s'appelait alors
-le vidame de Chartres, reçut, à l'occasion de sa fête,
-la Saint-Louis, un petit volume relié en maroquin
-rouge, portant sur la couverture: au centre, les armoiries
-de sa maison; aux quatre coins son initiale surmontée
-de la couronne de duc. Ce présent émanait du
-maître,&mdash;sans doute un abbé,&mdash;préposé aux soins
-de son éducation. C'était, consignées sur vélin, une
-série d'instructions d'une indiscutable sagesse. L'auteur
-de ce travail ne laissait pas ignorer à son élève
-que la dignité de pair était appelée à se perpétuer, en
-sa personne, dans la race illustre dont il avait l'honneur
-d'être issu. Mais là s'arrêtaient les formules laudatives.
-Après cette constatation pénible que le<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[p. 2]</a></span>
-vidame prenait trop de libertés avec la langue latine,
-le recueil lui traçait une ligne de conduite: devoirs
-envers Dieu et la Vierge, qu'il convient d'honorer d'une
-particulière dévotion; devoirs envers Sa Majesté, le
-premier du royaume par sa naissance, le premier aussi
-par ses vertus; devoirs envers ses père et mère, dont
-l'insigne bonté ne cessait de s'étendre sur l'héritier du
-nom... Le caractère de celui-ci faisait l'objet du chapitre
-suivant. Là, les critiques n'étaient pas ménagées.&mdash;Monsieur,
-vous avez des passions: efforcez-vous de
-les dompter!&mdash;Monsieur, vous êtes enclin à la colère:
-gardez-vous de chercher des querelles et de battre vos
-gens!&mdash;Monsieur, vous manquez de retenue dans vos
-propos: évitez tout ce qui peut sentir la médisance!...
-Observations judicieuses qui se terminaient par le conseil
-de se montrer respectueux à l'égard de toute une
-catégorie de personnes parmi lesquelles figuraient, en
-bon rang, «les magistrats de distinction et de
-mérite<a name="NoteRef_6_6" id="NoteRef_6_6"></a><a href="#Note_6_6" class="fnanchor">[6]</a>».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_6" id="Note_6_6"></a><a href="#NoteRef_6_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Mélanges de littérature et d'histoire</i>, publiés par la
-Société des bibliophiles français. Paris, 1877.</p></div>
-
-<p>Ce pédagogue bien disant avait des intentions
-louables; mais il faut croire qu'il manquait d'autorité.
-Certes, le vidame lui fit honneur à plus d'un titre.
-Il fut catholique fervent, fidèle sujet du roi, fils
-irréprochable. Il finit même par mordre au latin et<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[p. 3]</a></span>
-par écrire le français d'une inimitable façon. Mais le
-profit qu'il tira des leçons reçues fut surtout d'ordre
-intellectuel. Pour tout ce qui touche à l'amendement
-de sa nature, ce fut une déroute lamentable. Tel il
-s'était révélé à l'heure des déclinaisons, tel on le
-retrouve dans l'adolescence, dans l'âge mûr et dans la
-vieillesse: passionné, hautain, entêté, colère, médisant
-enfin, autant par vanité que par malice, ce qui, au dire
-des moralistes, est le comble de la médisance. A quoi
-il convient d'ajouter que, s'il se montra, le plus souvent,
-courtois et poli vis-à-vis des gens de son monde,
-en revanche, à l'endroit «des magistrats de distinction
-et de mérite», il manqua toujours d'aménité.</p>
-
-<p>Dire qu'il n'aimait pas la robe, ce serait un euphémisme
-inacceptable. La vérité est qu'il l'abhorrait,
-surtout dans la personne des parlementaires. Certains,&mdash;tel
-Denis Talon,&mdash;s'en tirent avec quelques coups
-de griffe. Beaucoup, et des meilleurs, sont indignement
-accommodés. L'intègre Lamoignon lui-même est
-représenté sous les traits les plus odieux. Mais, si
-l'hostilité de l'auteur des <i>Mémoires</i> se montre aussi
-partiale qu'inexactement renseignée à l'égard d'un
-homme qui fut l'honneur de l'ancienne magistrature,
-elle poursuit, sans plus de justice et avec moins de
-réserve encore, ses successeurs à la Première Présidence:
-Nicolas de Novion, Achille III de Harlay
-et Jean-Antoine de Mesmes. Ceux-là, il n'est point<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[p. 4]</a></span>
-d'échappé des galères du roi qu'il n'eût traité avec
-plus d'indulgence: «Il seroit, déclare-t-il, bien difficile
-d'en trouver trois de suite, en aucun tribunal, aussi
-profondément corrompus que Novion, Harlay et
-Mesmes, et de genres de corruption plus divers par
-leur caractère personnel, sans qu'on pût dire néanmoins
-lequel des trois a été le plus corrompu,
-quoique corrompus au dernier excès tous les trois,
-et chacun différemment aussi, avec tous les talents
-et les qualités qui pouvoient rendre leur corruption
-plus dangereuse<a name="NoteRef_7_7" id="NoteRef_7_7"></a><a href="#Note_7_7" class="fnanchor">[7]</a>...» Qu'on ne s'y trompe pas,
-d'ailleurs: ce n'est là qu'une entrée en matière, une
-sorte de thème dont les variations se poursuivent au
-cours de longs volumes avec un incroyable acharnement.
-Novion! Harlay! De Mesmes! Chacun a son
-compte. Saint-Simon les tourne dans tous les sens, les
-soufflette d'une main, les terrasse de l'autre; et, lorsqu'il
-les tient, pantelants sous son étreinte, il éprouve
-une joie indicible «à leur jeter à la face le mépris, le
-triomphe»...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_7" id="Note_7_7"></a><a href="#NoteRef_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, édit. Chéruel. Hachette,
-1873, t. X, p. 422. A moins d'indications contraires, c'est
-toujours à cette édition que nos notes se référeront.</p></div>
-
-<p>A ces quatre victimes il faut en ajouter une cinquième
-qui n'est autre qu'André III de Novion, le
-petit-fils de Nicolas et le successeur de Jean-Antoine
-de Mesmes. Pour celui-là, à vrai dire, la note est un<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[p. 5]</a></span>
-peu différente; mais il n'y gagne guère et son sort, à
-tout prendre, n'est pas plus enviable sous la plume de
-Saint-Simon que celui de ses compagnons d'infortune,
-Lamoignon, Novion, Harlay et de Mesmes. D'où,
-en définitive, cette conclusion que la plus haute charge
-de la magistrature française aurait été, pendant près
-d'un siècle, occupée par une série de robins malfaisants
-qui en étaient complètement indignes!</p>
-
-<p>Quelque habitué que l'on soit aux témérités de
-langage du fougueux écrivain, on ne peut manquer
-d'être surpris. Mais l'étonnement redouble lorsqu'on
-découvre que cette fureur de dénigrement a pour
-cause... quoi!... <i>l'affaire du bonnet</i>, laquelle,&mdash;dégagée
-des incidents multiples qui en ont grossi l'importance,&mdash;se
-résume dans la formule suivante: un salut
-réclamé par messieurs de la pairie et refusé par messieurs
-les présidents... Comment! s'écriera-t-on: tant de
-tapage pour une bagatelle!&mdash;Pardon: une bagatelle
-qui, durant une longue suite d'années, bouleversa les
-ducs et pairs,&mdash;on disait simplement les ducs,&mdash;passionna
-de graves magistrats, d'illustres capitaines, des
-princes de l'Église, multiplia les brouilles et donna lieu
-à plus de démarches, de coalitions, de manœuvres, de
-protocoles que n'en occasionnèrent conciles œcuméniques
-ou conflits d'empires.</p>
-
-<p>Aussi loin, en effet, qu'on remonte dans notre histoire,
-mais surtout au seizième et au dix-septième<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[p. 6]</a></span>
-siècle, toute distinction de nature à établir la supériorité
-d'une personne ou d'un corps est l'occasion de
-querelles sans fin. Il n'est Compagnie judiciaire, administrative
-ou religieuse qui n'entretienne précieusement
-quelque litige de ce genre. Ce sont de perpétuelles
-levées de bouclier. On s'injurie au sein des
-assemblées, on s'attaque dans la rue, on se gourme
-dans les églises. Parfois, ces sortes de rivalités constituent
-l'intérêt de toute une vie. Mais combien plus
-âpres ne devinrent-elles pas lorsque, après le mariage
-de deux de nos rois avec des princesses espagnoles,
-l'étiquette, avec son formalisme impérieux, s'implanta
-chez nous en souveraine. Toute question de préséance
-et d'avancement dans la hiérarchie des honneurs apparaît
-alors comme de telle gravité qu'on pourrait croire
-que le sort du royaume en dépend. On voit des gentilshommes
-ne reculer devant aucun sacrifice pour obtenir
-«la main»; on rencontre de grands seigneurs prêts à
-se couper la gorge pour l'avantage de présenter la chemise
-ou le chapeau; des duchesses recourir «aux
-poussades et aux égratignures» en vue d'avancer leur
-tabouret de la largeur d'une lame de parquet; des gens
-de guerre attacher plus de prix à la conquête «des
-entrées» qu'au gain d'une bataille; des évêques, ducs
-ou comtes-pairs, user de violence pour maintenir,
-même à l'encontre de cardinaux, leur droit à s'asseoir
-les premiers... La hantise est si obsédante qu'elle<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[p. 7]</a></span>
-souffle l'esprit de rébellion aux courtisans les plus
-dociles. C'est ainsi que Louis XIV, agissant en faveur
-de d'Antin, qui revendiquait la pairie d'Épernon, dont
-le titre lui eût permis de précéder la plupart de ses
-collègues, se heurte à une résistance opiniâtre des
-intéressés. Villeroy, à peine de retour d'exil, ne craint
-pas d'encourir une nouvelle disgrâce. Sa Majesté a
-beau lui assurer «qu'il n'y a point d'intérêt à être
-abaissé ou reculé d'un rang», Villeroy riposte avec
-une irrésistible conviction:</p>
-
-<p>&mdash;Sire, ce rang de plus ou de moins, c'est ce qui,
-toujours, fut le plus cher aux hommes!...</p>
-
-<p>Et, pour la première fois peut-être, le plus puissant
-des princes formula un désir sans obtenir satisfaction.</p>
-
-<p>Même réduite à un conflit de préséance, l'affaire du
-bonnet trouverait son explication dans les usages et les
-travers du temps. Mais ce n'était là qu'un point de vue
-secondaire. Ce qui en explique le caractère exceptionnellement
-aigu, c'est qu'elle servait d'aliment à l'antagonisme
-de deux puissances, la pairie et la robe,
-séparées de sentiments, de mœurs, d'aspirations,
-qu'une ironie de la fortune avait confondues dans un
-même corps: le Parlement. La première qui, bien que
-d'origine récente<a name="NoteRef_8_8" id="NoteRef_8_8"></a><a href="#Note_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, émettait la prétention de continuer<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[p. 8]</a></span>
-les grands seigneurs féodaux,&mdash;avec identité
-d'attributions, «de puissance législative et constitutive»
-et aussi «de vocation au trône»,&mdash;voyait,
-chaque jour, diminuer son prestige et n'inspirait de
-sympathies à personne. Au contraire, la seconde,
-libérale par tempérament et par éducation, convaincue
-qu'elle était investie «d'une sorte de sacerdoce héréditaire»,
-pour veiller «sur l'honneur et les intérêts de
-la nation et des citoyens<a name="NoteRef_9_9" id="NoteRef_9_9"></a><a href="#Note_9_9" class="fnanchor">[9]</a>», jouissait de la confiance
-générale, avait foi dans l'avenir et se préparait à
-ressaisir, au lendemain de la mort du roi, le rôle politique
-dont celui-ci l'avait dépossédée.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_8" id="Note_8_8"></a><a href="#NoteRef_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Le titre le plus ancien, celui d'Uzès, avait à peine un
-siècle d'existence: il datait de 1572.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_9" id="Note_9_9"></a><a href="#NoteRef_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Notes du comte Molé, reproduites dans les <i>Mémoires de
-Mathieu Molé</i>, t. IV, p. <span class="smcap">VI</span>.</p></div>
-
-<p>L'imminence de cette double éventualité,&mdash;déchéance
-d'une part, apothéose de l'autre,&mdash;ne pouvait
-échapper à un esprit aussi sagace que Saint-Simon.
-Aussi la question du bonnet, sur laquelle, faute de
-mieux, son parti concentrait ses efforts, déterminait-elle
-en lui une agitation inexprimable. On ne
-saurait s'imaginer tout ce que, en vue d'établir «le
-dogme» de la prééminence ducale, il dépensa de
-temps, de paroles, de démarches, d'intrigues, de génie.
-Ses recherches sur l'origine de la robe, sur ses
-transformations successives, sur les pouvoirs qu'elle
-revendiquait, impliquent un labeur énorme. Quand,<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[p. 9]</a></span>
-plein d'une exubérante ardeur, il se fait recevoir au
-Parlement, la première période du conflit,&mdash;commencée
-longtemps avant sa naissance,&mdash;est à la veille
-de prendre fin. Mais la seconde, tout entière, se développe
-sous ses yeux, les yeux d'un homme à qui rien
-n'échappe. Avec quelle puissance et quelle intensité
-de couleur ne les dépeint-il pas l'une et l'autre! Elles
-prennent, sous sa plume, les proportions d'une épopée
-à laquelle impriment une animation singulière la passion
-de l'écrivain, ses espérances déçues, ses révoltes,
-ses clameurs indignées, comme aussi l'âpreté de ses
-jugements, l'acrimonie de ses attaques et, par-dessus
-tout, son aptitude merveilleuse à faire revivre les gens
-qu'il met en scène et à décrire leurs milieux.</p>
-
-<p>D'où vient donc que cette partie de l'œuvre historique
-la plus étonnante que nous ait léguée l'ancien
-régime soit si peu connue, même de l'élite du public?
-Cela vient de ce qu'elle renferme des longueurs et des
-redites, de ce qu'elle manque d'ordre et de méthode, et
-s'attarde à des spéculations théoriques qui ne brillent
-pas toujours par la clarté. Ajoutons qu'elle se complique
-d'une foule de détails exigeant une connaissance
-exacte de la topographie du Palais. Seuls, les spécialistes
-peuvent s'y reconnaître. Encore ont-ils souvent
-besoin de se reporter au plan de la grand'Chambre,
-afin d'éviter toute confusion sur les défilés en masse
-ou par pelotons, marches, contremarches et autres<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[p. 10]</a></span>
-mouvements stratégiques des parties belligérantes.</p>
-
-<p>Pour dégager de cet amas un peu obscur ce qu'il
-contient de curieux, d'imprévu, de pittoresque, nous
-dirons aussi de plaisant, un travail de simplification,
-consistant à élaguer d'une part, à expliquer de l'autre,
-était nécessaire. C'est le but que nous nous sommes
-proposé,&mdash;sans nous dissimuler d'ailleurs que, par la
-force même des choses, nous serions entraîné au delà
-d'une simple narration. Comment, en effet, ne pas
-joindre, au récit des luttes mémorables que nous
-allons retracer, quelques notes biographiques sur les
-personnages appelés à y jouer un rôle? Comment,
-surtout, ne pas rechercher si les accusations,&mdash;infamantes
-pour la plupart,&mdash;dirigées contre certains
-d'entre eux par le plus implacable des adversaires,
-méritent d'être retenues?... Ainsi comprise, notre
-tâche est assez lourde. Nous nous efforcerons cependant
-de ne pas trop nous étendre, tout en ne négligeant
-aucune des péripéties qui se déroulèrent au
-cours de l'aventure, péripéties marquées au coin
-d'un tel acharnement que la rivalité de la pairie
-et de la robe, durant ce long débat, rappelait à un
-contemporain bien placé pour juger les coups, celle de
-Rome et de Carthage,&mdash;moins pourtant, ajoutait ce
-maître railleur, le passage des Alpes par Annibal...
-Critique judicieuse qui, sans méconnaître l'importance
-des intérêts en jeu, faisait justice d'exagérations dont,<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[p. 11]</a></span>
-même à cette époque, quelques esprits ne laissaient pas
-d'être choqués.</p>
-
-<p>Un mot, et nous avons fini, sur l'impression qui se
-dégage de cette étude: Saint-Simon,&mdash;le plus grand
-peintre de son temps, bien qu'en certains de ses portraits
-la ressemblance soit discutable,&mdash;n'est rien
-moins qu'un historien sincère... De cela, croyons-nous,
-on se doutait un peu. Envisagé à ce point de vue particulier,
-l'ex-vidame de Chartres n'a pas toujours,
-surtout dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle,
-recueilli que des louanges. Un publiciste est même allé
-jusqu'à soutenir que, «si l'on épluchait chaque page
-des <i>Mémoires</i>, il n'en resterait pas dix chapitres de
-vérité historique». Dix chapitres... Appliqué à l'ensemble
-de l'œuvre, ce verdict doit être tenu pour
-excessif; mais, restreint à l'affaire du bonnet,&mdash;dont
-la relation fidèle eût imposé à la vanité de l'auteur de
-trop pénibles aveux,&mdash;il ne nous paraît pas, en dépit
-de sa sévérité, dépasser la mesure.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[p. 12]</a><br /><a name="Page_13" id="Page_13">[p. 13]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a></h2>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="I" id="I">I</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">Motifs de querelles entre la pairie et le Parlement.&mdash;La
-formule du serment des pairs.&mdash;La
-«préopinion» aux lits de justice.&mdash;Arrêt du
-Grand Conseil et lit de justice du 29 aout 1664.&mdash;Mort
-du Premier Président de Lamoignon.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>L'antagonisme qui existait au dix-septième siècle
-entre la pairie et la robe n'était pas de date récente.
-Il remontait à l'époque déjà ancienne où, pour la
-première fois, les deux groupes se trouvèrent face à
-face dans l'enceinte du Parlement. Entre gens d'origine,
-de tendances, d'intérêts si opposés, la bonne
-harmonie ne pouvait être durable. Aux défiances de la
-première heure succéda bientôt une sourde hostilité.
-Puis ce furent des froissements, des brouilles, des
-«riottes», à la suite desquels s'échangeaient des
-regards courroucés, des mots perfides, des allusions
-injurieuses, dégénérant parfois en voies de fait... Souvent
-même, la lutte prenait un caractère si aigu que<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[p. 14]</a></span>
-l'autorité royale se voyait contrainte d'intervenir.</p>
-
-<p>Seules, nos discordes civiles avaient le privilège
-d'amener une suspension d'armes. Attachés à la fortune
-des partis qui se disputaient le pouvoir, divisés
-entre eux par des rivalités personnelles, retenus dans
-les provinces où se développaient les intrigues auxquelles
-ils participaient, les ducs avaient mieux à faire
-qu'à se dépenser en stériles débats. C'est ainsi que la
-régence d'Anne d'Autriche marqua d'un temps d'arrêt
-leurs querelles avec les parlementaires. Mais elles
-reprirent de plus belle, dès que l'habile politique de
-Mazarin eut rétabli l'ordre dans le royaume. Les conflits
-de préséance demeurant désormais les seuls qui
-ne leur fussent point interdits, les ducs se retournèrent
-contre la robe avec l'impétuosité de grands seigneurs
-qui, arrachés à leurs occupations guerrières, ne trouvent
-pas un meilleur emploi de leur activité.</p>
-
-<p>Ajoutons que l'impatience n'était pas moins vive
-chez les officiers du Parlement. Écartés des affaires
-publiques par un prince jaloux de se soustraire à tout
-contrôle, il ne leur déplaisait pas de consacrer leurs
-loisirs à des polémiques dans le développement desquelles
-la connaissance de notre ancien droit public
-leur assurait une incontestable supériorité.</p>
-
-<p>Deux questions divisaient alors les belligérants:</p>
-
-<p>La première avait trait à la formule du serment que
-les ducs prêtaient en entrant en fonctions, formule les
-invitant «à se comporter comme un magnanime pair<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[p. 15]</a></span>
-de France et comme <i>un bon officier de cour souveraine</i>».
-Ces derniers mots, qui les assimilaient à de
-simples conseillers issus de marchands, de commis,
-voire de partisans enrichis dans la maltôte, sonnaient mal
-aux oreilles de gens gratifiés du titre pompeux de <i>cousins
-du roi</i> et se disant «nés successibles de droit à la Couronne».
-C'était, assuraient-ils, une invention du duc
-de Guise,&mdash;celui de la Ligue,&mdash;qui, dévoré du désir
-d'accéder au trône, avait tenu à se concilier les bonnes
-grâces de la bourgeoisie, devenue si puissante par la
-possession des charges de judicature qu'aucun changement
-politique ne pouvait s'effectuer sans son concours.
-La bourgeoisie ne s'était pas d'ailleurs montrée insensible
-à ces agaceries, et le Lorrain, non content d'attribuer
-la préséance aux conseillers d'État de robe sur les
-conseillers d'État d'épée, n'avait pas craint de «prostituer
-la pairie» en ajoutant au libellé du serment
-ancien «l'accolement de la dignité de pair de France
-avec la qualité de conseiller de cour souveraine,»&mdash;un
-précédent qui, par la ténébreuse industrie des bénéficiaires,
-était passé à l'état d'usage et dont il importait
-à l'honneur de l'institution de faire disparaître les
-traces.</p>
-
-<p>Tout cela, répondait la robe, n'est que fantaisie
-d'esprits inquiets et jaloux. Si MM. les ducs connaissaient
-mieux leur histoire, ils sauraient que jamais les
-Guise n'accordèrent de faveurs au Parlement et que
-celui-ci, loin de leur être secourable, les traita toujours<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[p. 16]</a></span>
-en factieux; qu'en 1527, lorsque leurs domaines furent
-érigés en duché-pairie, il n'enregistra les lettres
-royales qu'après de pressantes remontrances; que, plus
-tard, quand le titre de prince fut brigué par eux, il
-repoussa leurs prétentions; que, pendant les discussions
-de la Ligue, il fut l'adversaire déclaré de leur
-politique et que le Premier Président de Harlay, «qui
-avoit les fleurs de lys gravées bien avant dans le
-cœur», repoussa avec indignation leurs ouvertures...
-Aussi bien les Guises n'avaient rien à voir dans le
-litige. La formule incriminée remontait, en effet, à une
-époque antérieure à leur fortune. Sans doute ce n'était
-pas celle de l'origine; mais, loin de porter tort aux
-ducs, elle avait fait à leur orgueil de larges concessions,
-car celle qui l'avait précédée, ayant un caractère purement
-professionnel, était encore bien moins de nature
-à les satisfaire. Et cependant, en bonne justice, c'est
-cette rédaction primitive qui eût dû l'emporter<a name="NoteRef_10_10" id="NoteRef_10_10"></a><a href="#Note_10_10" class="fnanchor">[10]</a>...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_10_10" id="Note_10_10"></a><a href="#NoteRef_10_10"><span class="label">[10]</span></a> «Je jure de m'acquitter en conscience du jugement
-des procès, de ne révéler les délibérations de la Cour et de
-lui porter honneur.»</p></div>
-
-<p>On disputait ainsi depuis un nombre considérable
-d'années et la querelle menaçait de tourner au tragique,
-quand, un beau jour, cédant sans doute à l'influence
-du Premier Président Guillaume de Lamoignon, dont
-l'esprit conciliant contrastait avec l'obstination batailleuse
-de ses contemporains, la robe, avec une grandeur
-d'âme qui ne lui était pas habituelle, se départit de sa<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[p. 17]</a></span>
-rigueur. Il lui plut même de couronner par un beau
-mouvement cette mémorable condescendance.&mdash;Foin
-des vétilles! déclara-t-elle. La mention finale du serment
-trouble votre sommeil. Qu'il n'en soit plus question
-et reposez en paix<a name="NoteRef_11_11" id="NoteRef_11_11"></a><a href="#Note_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_11_11" id="Note_11_11"></a><a href="#NoteRef_11_11"><span class="label">[11]</span></a> <span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mémoires</i>, t. X, p. 409, attribue à
-Harlay le mérite de cette suppression. Il dit, au contraire,
-dans son <i>Mémoire secret</i> de 1714, que c'est en 1680, sous la
-première présidence de Nicolas de Novion, «que le serment
-fut remis en son ancienne pureté». La vérité paraît être que
-la formule ancienne fut abolie officiellement sous la présidence
-d'Achille III de Harlay, ainsi que l'indique le <i>Mémoire
-du Parlement</i> d'avril 1716, mais qu'en fait on ne l'exigeait
-plus depuis de longues années. Il est à remarquer cependant
-que, le 15 décembre 1663, les quatorze pairs reçus à cette
-date, en présence de Sa Majesté, jurèrent «de se comporter...
-comme un conseiller de Cour souveraine doit faire». <i>Journal
-d'Olivier d'Ormesson</i>, t. II, p. 65.</p></div>
-
-<p>Le règlement de la seconde difficulté ne devait pas
-être aussi facile. Il s'agissait de «la préopinion aux lits
-de justice»: les pairs donneraient-ils leur avis avant
-les présidents, ou continueraient-ils, comme par le
-passé, à opiner après eux?... Grave problème dont
-l'examen exige quelques explications.</p>
-
-<p>Le Parlement tenait des assemblées de deux sortes:
-les lits de justice, solennités très rares présidées par le
-roi; les audiences proprement dites, auxquelles le roi
-n'assistait pas, et que dirigeait le Premier Président ou
-l'un des présidents à mortier. En fait, qu'il s'agît de
-lits de justice ou d'audiences ordinaires, les voix du<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[p. 18]</a></span>
-Premier Président et des présidents à mortier,&mdash;on
-disait d'un mot <i>les présidents</i>, comme on disait <i>les ducs</i>,&mdash;étaient
-recueillies avant celles des pairs. Ceux-ci ne
-pouvaient s'y résigner. Passe encore de rester au
-second plan, hors la vue de Sa Majesté; mais subir,
-sous ses yeux, un traitement d'infériorité, c'était un
-crève-cœur dont rien ne pouvait atténuer l'amertume.
-Aussi guettaient-ils une circonstance favorable qui leur
-permît d'y mettre fin.</p>
-
-<p>Louis XIV, à ce moment, prenait la direction des
-affaires. Il avait, de son enfance, gardé un souvenir
-ineffaçable: celui des troubles de la Fronde. Il n'oublia
-jamais les sombres journées d'émeute, les mousquetades
-de la rue, l'envahissement du Louvre par la foule,
-les hasards d'une fuite précipitée au milieu de la nuit,
-la longue procession des hommes rouges qui tenaient
-en échec les décisions de la Régente et lui adressaient
-de factieuses remontrances. Ces hommes rouges! «de
-la canaille!» s'écriait Anne d'Autriche... Ainsi que
-celle de la reine, la rancune du roi à leur égard était
-tenace. Ils auraient eu beau déclarer, comme le comte
-de Grammont: «Sire, en ce temps-là, nous servions
-Votre Majesté, contre le Mazarin...», l'explication, loin
-de paraître satisfaisante, n'eût fait qu'envenimer les
-choses. Justement, à cette époque, Louis XIV, escorté
-de gardes du corps l'épée au poing, faisait, comme en
-ville conquise, une entrée solennelle à Paris. La date
-choisie étant celle du 27 août, jour anniversaire des<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[p. 19]</a></span>
-Barricades, le peuple n'hésita pas à croire que Sa Majesté
-avait à cœur d'imprimer à la cérémonie le caractère
-d'une expiation. Ainsi en était-il, surtout, à l'égard du
-Parlement qui reçut l'ordre de se rendre au-devant du
-prince, en robe écarlate, monté sur des chevaux caparaçonnés
-de housses en velours noir, avec interdiction
-de suivre la rue Saint-Antoine restée célèbre par ses
-manifestations en faveur de Blancmesnil et de Broussel<a name="NoteRef_12_12" id="NoteRef_12_12"></a><a href="#Note_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_12_12" id="Note_12_12"></a><a href="#NoteRef_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Pensez-vous, écrit Guy Patin le 25 août 1660, «que
-la démarche que feront demain Messieurs du Parlement à
-cette belle entrée ne soit point pour une espèce d'expiation
-et d'amende honorable?» De son côté, faisant allusion à
-ces visites menaçantes, Olivier d'Ormesson (t. II, p. 470)
-déclare: «Cette nouveauté fait discourir le monde.»</p></div>
-
-<p>Jamais occasion plus propice ne pouvait se présenter.
-Les ducs s'empressèrent de la saisir pour soumettre au
-roi leur requête touchant «la préopinion». Celui-ci, ne
-voulant point paraître trancher seul le litige, le déféra
-à son Conseil. Ce fut alors un procès en règle dans
-lequel la Compagnie judiciaire, «avec toute la robe en
-croupe», prit fait et cause pour les présidents.</p>
-
-<p>Suivant ces derniers, le Parlement, lors de sa fusion
-avec la cour des pairs, ne s'était pas borné à recueillir
-l'héritage de cette cour. Non seulement il avait reçu
-mandat de remplacer la Couronne dans l'exercice de la
-plus haute de ses attributions, celle qui consiste à
-rendre la justice; mais,&mdash;privilège plus précieux<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[p. 20]</a></span>
-encore,&mdash;il avait, en vue de faire échec à la puissance
-féodale, été investi du droit de représenter, en l'absence
-du souverain, sa personne et son autorité. C'est le
-Parlement, assemblé en corps, qui représentait l'autorité
-du prince; ce sont les présidents qui représentaient
-sa personne... Et c'est pour cette raison qu'à partir
-de cette époque les conseillers furent revêtus de la
-robe écarlate, celle-là même que portait Charlemagne,
-tandis que les présidents joignaient à cette robe le
-manteau d'hermine qui complétait le costume royal<a name="NoteRef_13_13" id="NoteRef_13_13"></a><a href="#Note_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_13_13" id="Note_13_13"></a><a href="#NoteRef_13_13"><span class="label">[13]</span></a> «Le Parlement a l'honneur d'avoir le roi pour chef.
-M. le chancelier, quand il y vient, y tient la première
-place, et le Premier Président en son absence. Sa puissance
-et son autorité est représentée en ce corps, principalement
-quand il est orné de son pourpre. C'est la marque
-de cette royauté qui ne meurt point, que l'on porte même
-aux enterrements des rois, afin que les sujets, après leur
-mort, ne puissent présumer que cette majesté est éteinte.»
-<i>Mémoires de Mathieu Molé</i>, t. III, p. 13... Du «droit de représentation»
-le Parlement tirait cette conséquence que personne,
-fût-ce le dauphin, ne pouvait, en l'absence du roi,
-prendre sa place et, par suite, précéder la Compagnie judiciaire.
-Une lettre de Louis XIII, du 8 avril 1642, datée de
-Narbonne, rapportée page 21 des mêmes <i>Mémoires de Mathieu
-Molé</i>, confirme ces prétentions à l'encontre du prince de
-Condé.
-</p>
-<p>
-En ce qui touche l'origine du costume judiciaire, on trouvera
-des précisions dans le <i>Recueil des Mémoires</i> publiés à
-l'occasion du procès de 1664, dont il va être question un peu
-plus loin.</p></div>
-
-<p>Quant à l'assimilation des présidents à mortier avec
-le Premier Président, elle tenait à la raison suivante,<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[p. 21]</a></span>
-qui était aussi d'ordre historique. Le Parlement
-n'avait, à l'origine, qu'un président<a name="NoteRef_14_14" id="NoteRef_14_14"></a><a href="#Note_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. La Couronne
-lui ayant, dans un intérêt fiscal, donné un collaborateur,
-puis plusieurs collaborateurs, on considéra qu'il
-s'était effectué entre ces divers magistrats, décorés du
-même titre, un partage de la fonction et de ses avantages
-honorifiques<a name="NoteRef_15_15" id="NoteRef_15_15"></a><a href="#Note_15_15" class="fnanchor">[15]</a>... C'est en vertu de cette double
-fiction que «le grand banc»,&mdash;ainsi désignait-on les
-présidents à mortier<a name="NoteRef_16_16" id="NoteRef_16_16"></a><a href="#Note_16_16" class="fnanchor">[16]</a>,&mdash;opinait avant les pairs,
-les princes du sang, les fils de France et les reines
-régentes<a name="NoteRef_17_17" id="NoteRef_17_17"></a><a href="#Note_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_14_14" id="Note_14_14"></a><a href="#NoteRef_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Jusqu'au quatorzième siècle, ce président porta le titre
-de <i>premier maître</i>, ou celui de <i>souverain</i>, qui, l'un et l'autre,
-semblent bien confirmer la théorie de «la représentation».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_15_15" id="Note_15_15"></a><a href="#NoteRef_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Il importe de ne pas confondre les présidents à mortier,
-qui seuls siégeaient «au grand banc», avec les présidents
-des enquêtes et des requêtes. Ces derniers étaient assimilés
-aux simples conseillers. Quand, par ordre d'ancienneté, leur
-tour était venu de passer à la Grand'Chambre, ils devaient,
-pour profiter de cet honneur, renoncer à leur titre de président.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_16_16" id="Note_16_16"></a><a href="#NoteRef_16_16"><span class="label">[16]</span></a> D'après la place qu'ils occupaient à la Grand'Chambre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_17_17" id="Note_17_17"></a><a href="#NoteRef_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Il y eut une interruption sous le ministère de Richelieu;
-mais, après la mort du cardinal, l'ancien ordre de choses
-ne tarda pas à être rétabli.</p></div>
-
-<p>Ces explications n'avaient pas le don de convaincre
-les ducs. Ils s'élevaient surtout contre la doctrine «de
-la représentation» et l'argument tiré de «la livrée
-judiciaire»...</p>
-
-<p>&mdash;Que parlez-vous d'hermine! s'écriaient-ils: Vous
-n'avez droit qu'au petit-gris... Examinez «les vieilles<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[p. 22]</a></span>
-images» de nos anciens rois: ils ne portaient ni l'hermine
-ni la robe rouge, mais un manteau de couleur
-brune, tirant sur le violet «tanné» et parsemé de lys...</p>
-
-<p>Donc aucune analogie justifiant les dires du «grand
-banc». Au contraire,&mdash;et c'était là sa condamnation,&mdash;il
-y avait presque identité entre le manteau à traîne
-des Carolingiens et celui des pairs aux cérémonies du
-sacre... sans compter que rien ne se rapprochait plus
-de la couronne royale qu'une couronne de duc, tandis que
-rien n'y ressemblait moins qu'un vulgaire mortier<a name="NoteRef_18_18" id="NoteRef_18_18"></a><a href="#Note_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_18_18" id="Note_18_18"></a><a href="#NoteRef_18_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Recueil des écrits qui ont été faits sur le différend
-d'entre messieurs les pairs de France et messieurs les présidents
-au mortier du Parlement de Paris, pour la manière
-d'opiner aux lits de justice.</i>&mdash;Paris, 1664.</p></div>
-
-<p>Cependant les principes invoqués par la robe étaient
-si généralement admis, que les pairs n'osaient pas
-pousser leur raisonnement jusqu'au bout. Ils se bornaient
-à faire une distinction.&mdash;Que messieurs «du
-grand banc», disaient-ils, représentent, au cours des
-audiences ordinaires, Sa Majesté qui est absente, nous
-voulons bien le concéder. Mais, dans les lits de justice,
-présidés par Sa Majesté elle-même, pourquoi serait-elle
-représentée? Les présidents, perdant alors la qualité
-de mandataires sur laquelle reposent leurs droits,
-nous devons opiner avant eux si la dignité dont nous
-sommes revêtus prime celle des magistrats-légistes...
-Sur quoi, c'étaient, en vue d'établir la supériorité de la
-Cour des Pairs sur la Cour de Parlement, d'interminables<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[p. 23]</a></span>
-dissertations qui dénotent de la part de leur
-auteur,&mdash;un fureteur de bibliothèque tenu en haleine
-par le duc de Luynes,&mdash;une érudition profonde jointe
-à une rare subtilité d'esprit.</p>
-
-<p>Ce fut dans ces conditions que le litige fut porté
-devant la juridiction la plus élevée du royaume: <i>le
-Grand Conseil</i> ou <i>Conseil d'en haut</i>, comme on disait
-quelquefois.</p>
-
-<p>La séance se tint au Louvre, le 26 avril 1664, dans
-l'après-dînée. L'assemblée se composait du roi, de la
-reine mère, du duc d'Orléans, du prince de Conti, de
-M. le prince, du chancelier, du ministre Colbert, des
-secrétaires d'État de Brienne, Le Tellier et de
-Lionne, des conseillers d'État d'Alègre et André
-d'Ormesson,&mdash;le père du chroniqueur. Le roi et la
-reine s'assirent au bout d'une table, autour de laquelle
-se rangea l'assistance. MM. de Lionne et Le Tellier,
-debout et tête nue, lurent à haute voix, pendant deux
-heures, les deux mémoires des présidents et les trois
-mémoires de la pairie... Que le roi, la reine et les
-membres de la famille royale aient trouvé des raisons
-décisives dans ce fatras aussi indigeste que confus,
-hérissé de citations contradictoires, de réticences calculées,
-de déductions aventureuses, il n'en faut pas
-douter, la Providence, qui veille sur la destinée des
-princes, leur ayant accordé «un surcroît de lumières».
-Mais que les autres juges se soient fait une opinion
-bien nette, la question reste plus délicate. Toujours<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[p. 24]</a></span>
-est-il que, cette lecture achevée, Louis XIV, se substituant
-au chancelier, s'empressa de recueillir les voix.
-Colbert opina le premier. Son avis, longuement développé,
-parut, en droit, si favorable aux présidents,&mdash;dont
-les pouvoirs, déclara-t-il, étaient ceux de Sa
-Majesté,&mdash;qu'on put croire qu'il allait leur donner gain
-de cause. Mais, après cet hommage à la vérité juridique,
-il tourna court et admit les prétentions de la pairie.
-Les motifs qu'il donna sont de ceux qu'on peut appeler
-d'ordre extra-judiciaire. Ils s'inspiraient de l'attitude
-des présidents qui, durant la régence d'Anne d'Autriche,
-avaient abusé de leur autorité, au lieu de l'employer
-au service du roi. Peut-être à ces griefs, de date
-déjà ancienne, fallait-il en ajouter de plus récents: la
-résistance du Parlement aux édits fiscaux et l'indépendance
-de certains de ses membres dans le procès Fouquet,
-indépendance qui venait de faire exclure de la
-chambre de justice le Premier Président de Lamoignon
-et l'avocat général Denis Talon. Ces raisons, exprimées
-en sous-entendus, parurent sans réplique et le Conseil,
-«qui sçavoit l'intention» de Louis XIV, opina à l'unanimité
-dans le même sens. Seul, le vieux d'Ormesson,&mdash;un
-naïf,&mdash;formula timidement quelques réserves.
-La contestation lui apparaissant «très considérable»,
-il estima qu'il y avait lieu à plus ample informé, en
-accordant d'ailleurs «la provision aux ducs<a name="NoteRef_19_19" id="NoteRef_19_19"></a><a href="#Note_19_19" class="fnanchor">[19]</a>».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_19_19" id="Note_19_19"></a><a href="#NoteRef_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Olivier d'Ormesson, qui tenait ces indications de première
-main, les a consignées dans son <i>Journal</i>, t. II, p. 125.
-A la page suivante se trouve le texte de l'arrêt du Conseil.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[p. 25]</a></span></p></div>
-
-<p>C'était moins un arrêt qu'un acte de représailles.
-Les conditions dans lesquelles il allait être enregistré
-n'étaient pas de nature à en atténuer la rigueur. Cette
-formalité fut accomplie trois jours après, dans le lit de
-justice du 29 avril 1664, en présence de tous les dignitaires
-de la Couronne et d'un public de choix attiré par
-l'éclat d'une séance sensationnelle. Le principal objet
-de cette réunion consistait, en effet, dans la condamnation
-des doctrines jansénistes, pour lesquelles on disputait
-depuis si longtemps et que chacun savait être
-chères au Parlement. Pour cette solennité, les <i>lanternes</i><a name="NoteRef_20_20" id="NoteRef_20_20"></a><a href="#Note_20_20" class="fnanchor">[20]</a>
-étaient bondées de personnes de distinction,
-surtout d'ecclésiastiques. Parmi ceux-ci, «on remarquait
-les pères Annat et Ferrier, de la Compagnie de Jésus,
-le cardinal Moldachini et un envoyé spécial du Saint-Siège,
-l'abbé Rospigliosi.» S'entendre, pour les motifs
-que l'on sait, déposséder d'un droit honorifique, en présence
-du plus hostile des auditoires, était un châtiment
-cruel. Aussi y avait-il du dépit dans l'air. Les harangues
-prononcées sur la question janséniste par le Premier
-Président et par Denis Talon, parlant au nom des gens
-du roi, n'en furent pas moins respectueuses. Tous deux,
-en louant le zèle de Sa Majesté, conclurent à l'enregistrement
-de la déclaration royale entachant d'hérésie
-les cinq propositions extraites du livre de Jansénius.<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[p. 26]</a></span>
-Mais l'un et l'autre proclamèrent à l'envi l'excellence
-des maximes gallicanes qui, cependant, recevaient ce
-jour-là un coup si rude. Quant à Denis Talon, sa
-mauvaise humeur s'exhala en attaques violentes contre
-les doctrines ultramontaines. Il assura qu'il fallait tenir
-pour une vérité constante «que le pape estoit autant
-au-dessous des conciles qu'il estoit élevé au-dessus
-des évêques, que non seulement il n'estoit pas infaillible
-en question de fait, mais même qu'il ne l'estoit
-pas en question de droit», proclama qu'il fallait distinguer «ceux
-qui considéroient cette déclaration
-comme un remède nécessaire contre un abus, de ceux
-qui ne la désiroient que par esprit de vengeance
-pour insulter leurs ennemis» et, s'il ne nomma point
-expressément la Compagnie de Jésus, la désigna si clairement
-que personne ne put s'y tromper<a name="NoteRef_21_21" id="NoteRef_21_21"></a><a href="#Note_21_21" class="fnanchor">[21]</a>... Ne pouvant
-atteindre l'arrêt du Conseil, Denis Talon s'acharnait
-sur les adversaires du gallicanisme: ainsi voit-on
-parfois, dans la distribution de la justice humaine,
-l'innocent payer pour le coupable.&mdash;Manifestation
-qui, à quelques-uns, parut d'autant plus déplacée que,
-dans l'espèce, l'innocent, représenté par les pères Annat
-et Ferrier et par les envoyés de Rome, se trouvait dans
-la lanterne du greffe, juste en face de l'orateur!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_20_20" id="Note_20_20"></a><a href="#NoteRef_20_20"><span class="label">[20]</span></a> C'est ainsi qu'on nommait les tribunes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_21_21" id="Note_21_21"></a><a href="#NoteRef_21_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Journal d'Olivier d'Ormesson</i>, t. II, p. 131.</p></div>
-
-<p>Ce fut la seule satisfaction que le Parlement put
-s'offrir. Le procès-verbal de la séance, dressé par le<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[p. 27]</a></span>
-greffier en chef, constate que l'arrêt du Conseil reçut
-ce même jour sa première application, «M. le chancelier
-ayant pris l'avis de MM. les pairs avant de
-prendre celui de MM. les présidents».</p>
-
-<p>Détail curieux qui donne la mesure de l'acharnement
-déployé: tandis que la Compagnie judiciaire gardait
-un silence humilié, les ducs continuaient à jeter feu et
-flammes. L'écrivain mis par eux à contribution poursuivait,
-nuit et jour, ses investigations et rédigeait un
-quatrième mémoire qui arrivait un mois après l'arrêt.
-Ce n'était pas assez encore. Non contents de triompher
-dans le présent, les ducs préparaient leurs armes pour
-l'avenir. A cet effet, ils organisaient une agence permanente
-de recherches en vue d'établir la prééminence de
-la pairie et de fournir des documents à ceux de ses
-membres qui pourraient en avoir besoin pour leurs
-procès personnels. La direction de ce bureau, qui fonctionnait
-encore sous la Régence, fut confiée à un
-érudit estimé, l'abbé Le Laboureur, auquel on attribua
-un traitement annuel de mille écus<a name="NoteRef_22_22" id="NoteRef_22_22"></a><a href="#Note_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_22_22" id="Note_22_22"></a><a href="#NoteRef_22_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Écrits inédits de Saint-Simon</i>, t. III, p. 508. La même
-fonction fut, le 5 octobre 1704, conférée à l'abbé Legrand.
-Il y a tout lieu de croire que c'est l'abbé Le Laboureur qui
-rédigea les mémoires dont il vient d'être question.</p></div>
-
-<p>On peut croire que, de son côté, la robe ne resta pas
-inactive. Toujours est-il que le régime des taquineries,
-des récriminations, des combinaisons artificieuses continua
-à sévir. La situation était si tendue que, de peur<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[p. 28]</a></span>
-d'un scandale, les tiers prenaient des précautions pour
-éviter tout contact entre les parties. Quand l'une d'elles
-devait assister à quelque cérémonie, on avait grand soin
-de ne pas inviter l'autre. Le vieux d'Ormesson étant
-mort, son fils n'eut garde de convier les ducs aux
-obsèques, «afin d'éviter la contestation avec les présidents<a name="NoteRef_23_23" id="NoteRef_23_23"></a><a href="#Note_23_23" class="fnanchor">[23]</a>».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_23_23" id="Note_23_23"></a><a href="#NoteRef_23_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Journal de Lefèvre d'Ormesson</i>, t. II, p. 320 et 322.</p></div>
-
-<p>Cependant les années s'écoulaient sans qu'il se produisît
-un nouvel éclat.&mdash;Ce résultat invraisemblable
-ne peut être attribué qu'à l'influence de Guillaume de
-Lamoignon. C'était, dans ce milieu profondément
-troublé, le porteur de la parole de paix. Ses collègues
-avaient beau l'accuser d'être timide, irrésolu, «incapable
-d'une action de vigueur», il trouvait, en dépit
-des critiques, le secret de contenir les plus ardents. On
-ne saurait, sans admiration, supputer ce que, pour
-éviter de nouvelles rencontres, il fallait à ce galant
-homme d'exhortations émues, de réprimandes amicales,
-de trésors de diplomatie. Des belles actions qu'il
-accomplit durant le cours de sa carrière, celle-ci n'est
-sûrement pas la moins méritoire, et il est permis de
-dire que c'est l'une des plus ignorées. Malheureusement,
-sa mort, survenue en décembre 1677, marquait
-la fin de l'armistice. Aussi bien semble-t-il que, pour
-son repos, il était temps qu'il disparût... La patience
-des belligérants était à bout.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[p. 29]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="II" id="II">II</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">Nicolas de Novion succède à Lamoignon (1678).&mdash;Les
-Potier de Novion.&mdash;Portrait du nouveau
-Premier Président.&mdash;Son passé.&mdash;Les grands
-jours d'Auvergne.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>Quel serait le nouveau chef de la Compagnie judiciaire?
-question à laquelle les ducs ne s'intéressaient
-pas moins que la robe, le choix de Sa Majesté pouvant,
-pour eux, être gros de conséquences.</p>
-
-<p>Le nombre des compétitions était considérable. Mais
-la lutte ne tarda pas à se circonscrire entre deux candidats:
-Achille III de Harlay, procureur général au
-Parlement et gendre du Premier Président défunt;
-Nicolas V Potier de Novion, doyen des présidents à
-mortier, un des vétérans des luttes historiques qui,
-commencées sous le couvert des États généraux de
-1614, atteignirent leur apogée pendant la régence
-d'Anne d'Autriche. C'est ce dernier qui allait être
-appelé à l'honneur de recueillir l'héritage de Guillaume
-de Lamoignon... Ce personnage joue, dans la suite de
-cette étude, un rôle si important et ressemble si peu au
-portrait tracé de lui par Saint-Simon que, dès son
-entrée en scène, nous avons hâte de le présenter sous<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[p. 30]</a></span>
-sa véritable physionomie. Aussi bien un résumé de
-cette existence, non moins curieuse que peu connue,
-permettra-t-il, mieux qu'un exposé théorique, de saisir
-les divergences de toute nature existant entre les factions
-rivales.</p>
-
-<p>La famille des Potier, à laquelle appartenait le
-nouveau promu, avait cette origine obscure que les
-ducs reprochaient si amèrement à leurs adversaires. On
-peut, sans témérité, admettre que le premier du nom
-fut un fabricant d'écuelles. Potier de terre? potier
-d'étain? qu'ils façonnassent l'argile ou le métal, ses
-doigts n'en accomplissaient pas moins un travail de
-roture. De cet artisan naquit un gantier-fourreur qui
-tint boutique à l'enseigne de <i>l'Échiquier</i>, réalisa des
-bénéfices et put offrir à ses descendants le dispendieux
-honneur des charges publiques. L'un d'eux devint
-prévôt des marchands, un autre général des monnaies,
-fonction qui anoblissait son homme... Moyennant quoi,
-jaloux de relier le passé au présent, les Potier introduisaient
-dans leurs armes, «échiquetées d'argent et
-d'azur», les deux mains dextres d'or qui pendaient à
-la porte de leur ancêtre<a name="NoteRef_24_24" id="NoteRef_24_24"></a><a href="#Note_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_24_24" id="Note_24_24"></a><a href="#NoteRef_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Extrait d'un mémoire composé en 1707 par d'Hozier
-pour Louis XIV et Mme de Maintenon: <i>Mémoires de Saint-Simon</i>,
-édit. Boislisle, p. 600. Il semble que ce soit pour les
-Potier que La Bruyère a écrit ce passage: «Il reste encore
-aux meilleurs bourgeois une certaine pudeur qui les empêche
-de se parer d'une couronne de marquis, trop satisfaits
-de la comtale. Quelques-uns même ne vont pas la
-chercher fort loin et la font passer de leur enseigne à leur
-carrosse.» <i>De quelques usages.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[p. 31]</a></span></p></div>
-
-<p>A partir de cette époque, la lignée, très prolifique,
-fournit sans relâche des officiers de robe. Dès que,
-dans l'enceinte du Palais, il s'accomplit un fait digne
-de mémoire, un Potier se trouve à point nommé pour
-prononcer de viriles harangues et pousser aux décisions
-hardies. Et le vieux Nicolas III qui, durant les
-troubles de la Ligue, étonna Paris par son inébranlable
-attachement à la cause royale, c'est «l'homme juste»
-dont Voltaire, dans <i>la Henriade</i>, célébrera la vertu
-antique. «L'homme juste» n'en faillit pas moins payer
-de sa tête sa fidélité au trône. Exaspérés de son sourire
-narquois<a name="NoteRef_25_25" id="NoteRef_25_25"></a><a href="#Note_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, les Seize l'enfermèrent au Louvre,
-«en une petite cahuette» et, au moment même où les
-troupes du Béarnais pénétrèrent dans la place, ils s'apprêtaient
-à l'envoyer à la potence<a name="NoteRef_26_26" id="NoteRef_26_26"></a><a href="#Note_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_25_25" id="Note_25_25"></a><a href="#NoteRef_25_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Journal de l'Estoille</i>, édit. Petitot, t. XLVI, p. 17.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_26_26" id="Note_26_26"></a><a href="#NoteRef_26_26"><span class="label">[26]</span></a> C'était Nicolas III, seigneur de Blancmesnil, conseiller
-en 1564 et président à mortier en 1578. Il mourut en 1635,
-à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans.</p></div>
-
-<p>Ce fut du vivant de ce robin intrépide que la maison
-se divisa en deux branches. L'aînée, représentée par
-les Potier de Novion et de Blancmesnil, continua à se
-signaler dans les emplois de judicature. La branche
-cadette, représentée par les Potier de Gesvres et de
-Tresmes, s'enrichit dans la finance, fournit des secrétaires
-d'État, entra dans la carrière des armes, contracta<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[p. 32]</a></span>
-de puissantes alliances et finit par acquérir la dignité
-de duc et pair.</p>
-
-<p>Le premier de la branche des Novion fut un magistrat
-d'élite, animé de cet esprit nouveau qui, éclos au
-souffle de saint Vincent de Paul, s'efforça de répandre
-dans le monde plus de justice et de pitié. Il appartenait
-à cette catégorie de parlementaires que Mme de
-Motteville caractérise en disant «qu'ils avoient un peu
-de cette teinture qui consiste à haïr les heureux et les
-puissants et estiment qu'il est d'un grand cœur de
-n'aimer que les misérables<a name="NoteRef_27_27" id="NoteRef_27_27"></a><a href="#Note_27_27" class="fnanchor">[27]</a>». Quand il mourut, en
-1645, ce fut un deuil général dans la bourgeoisie parisienne
-dont il était devenu l'oracle<a name="NoteRef_28_28" id="NoteRef_28_28"></a><a href="#Note_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_27_27" id="Note_27_27"></a><a href="#NoteRef_27_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Mémoires de Mme de Motteville</i>, t. I, p. 179.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_28_28" id="Note_28_28"></a><a href="#NoteRef_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Guy Patin annonce son décès dans les termes suivants
-dont la formule n'a rien de banal: «Nous avons perdu, le
-10 de ce mois, un honnête homme qui méritoit beaucoup.
-C'est un président au mortier nommé M. de Novion, frère
-de l'évêque de Beauvais. C'étoit le plus habile et le plus
-hardi pour les affaires et qui parloit pour le bien public
-tout autrement que tous les autres. Le Parlement a perdu,
-depuis quatre mois, trois hommes qui valoient leur pesant
-d'or, sçavoir M. Briquet, avocat général, M. le président
-Barillon et M. le président Gayaut; mais celui-ci valoit lui
-seul autant que les trois autres.» <i>Lettre du mois de novembre
-1645.</i></p></div>
-
-<p>Nicolas V,&mdash;celui du bonnet,&mdash;était le fils de cette
-façon d'apôtre et le petit-fils de «l'homme juste».
-Possédait-il toutes les vertus de son père? Ce serait
-beaucoup dire; mais il tenait de lui une prédilection<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[p. 33]</a></span>
-marquée pour les humbles, avec l'horreur des exactions
-du fisc et des impôts arbitrairement perçus. Nature
-complexe, mobile, «prenant facilement ombrage», il
-apparaît sous les aspects les plus divers. Tantôt calme,
-froid, réfléchi, il ne demande rien qu'à la stricte exécution
-des lois. Tantôt, bouillant et impétueux, il
-s'élance, visière baissée, arrachant de haute lutte ce
-qu'il eût pu obtenir d'une patiente négociation. Au
-fond, sa nature est celle du soldat, comme sa parole,
-colorée, âpre, mordante, est celle du tribun. Tenu en
-grande estime au Palais, il est redouté et haï des gens
-de Cour. Avec eux, en effet, il est fier, «hault à la
-main», et emploie des formules «qui sont des railleries
-piquantes». On dirait que, pour lui, l'oppression féodale
-date d'hier. Le magistrat, affiné par une longue
-culture intellectuelle, distingué de manières, d'éducation,
-d'habitudes, galant, fastueux<a name="NoteRef_29_29" id="NoteRef_29_29"></a><a href="#Note_29_29" class="fnanchor">[29]</a> et, assure
-Mme de Motteville, «d'infiniment d'esprit», a gardé
-les rancunes de son ancêtre, le pétrisseur d'argile.
-S'inspirant de ce passé, il est resté bourgeois,&mdash;par
-les sentiments, les tendances, les préjugés,&mdash;et estime
-que le dernier mot de la sagesse consiste dans l'abaissement
-de ceux qui, par intérêt de caste, paralysent
-l'essor de la bourgeoisie.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_29_29" id="Note_29_29"></a><a href="#NoteRef_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Introduction aux mémoires de Fléchier</i>,
-p. <span class="smcap">XXIX</span>.</p></div>
-
-<p>Saint-Simon insinue que cet état d'âme se révéla le<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[p. 34]</a></span>
-jour où la branche des Gesvres, obtenant par un coup
-de fortune l'érection de sa terre en duché-pairie, se
-haussa à la première dignité du royaume. «Il étoit,
-déclare-t-il, piqué de voir un cadet de sa famille au
-rang des grands seigneurs et d'être demeuré dans
-celui de son être. Et, quoique vivant en amitié avec
-les Gesvres et se mettant à tout pour eux, lui et son
-petit-fils,&mdash;car son fils est mort jeune,&mdash;se sont
-toujours plu en des respects amers et ironiques et à
-se dire des bourgeois pour leur faire dépit. Telle fut
-leur bizarrerie ou plutôt leur ver rongeur et la cause
-intime de leurs procédés avec les pairs<a name="NoteRef_30_30" id="NoteRef_30_30"></a><a href="#Note_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.»&mdash;Peut-être,
-en effet, le sentiment qui poussait Novion
-à rappeler au nouveau dignitaire son origine plébéienne
-n'était-il exempt ni d'un soupçon d'envie, ni d'une
-pointe d'affectation. L'affirmation de l'auteur des
-<i>Mémoires</i> n'en est pas moins inadmissible. Un simple
-froissement d'amour-propre ne saurait expliquer une
-ligne de conduite qui, antérieure à la fortune des
-Gesvres, ne varia jamais. Aussi bien était-ce là une
-marque de famille, ainsi que le démontre la composition<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[p. 35]</a></span>
-des armoiries patrimoniales. Les Potier du règne de
-Louis XIV pensaient comme ceux du temps d'Henri III:
-témoin le Président de Blancmesnil, incarcéré avec
-Broussel, et son frère le conseiller d'Ocquerre, lesquels
-n'avaient pas de meilleur ami qu'un marchand de draps
-du nom de Tardif-Marais<a name="NoteRef_31_31" id="NoteRef_31_31"></a><a href="#Note_31_31" class="fnanchor">[31]</a>... Quant à cette seconde
-assertion, que la jalousie inspirée à la branche aînée par
-l'élévation de la branche cadette,&mdash;son «ver rongeur»,
-suivant le mot de Saint-Simon,&mdash;serait également
-la cause de l'hostilité qu'elle manifesta à l'égard
-des pairs et, par suite, de «l'invention du bonnet»,
-nous verrons bientôt ce qu'il en faut croire.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_30_30" id="Note_30_30"></a><a href="#NoteRef_30_30"><span class="label">[30]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 423. Saint-Simon
-ne pardonna jamais aux Gesvres leur parenté avec Novion,
-pas plus qu'il ne pardonna à celui-ci son opiniâtre insistance
-dans l'affaire du bonnet. «Ce fut, dit-il, tant de honte pour
-les ducs et un honneur si énorme pour les Potier d'en voir
-un fait duc et pair, parmi les quatorze de 1663, qu'il y
-avoit lieu de croire que Novion, comblé de l'un, chercheroit
-par sa conduitte à adoucir l'autre.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_31_31" id="Note_31_31"></a><a href="#NoteRef_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Guy Patin, dont la correspondance reflète, avec tant
-de verve, les sentiments de la bourgeoisie à cette époque,
-était un familier des deux frères.</p></div>
-
-<p>Né en 1618, conseiller en 1637, Président en 1645,
-Nicolas de Novion était dans la force de l'âge au
-moment où éclata la Fronde. Il en fut l'un des premiers
-adeptes. Condé, qui n'avait pas encore rompu avec
-Anne d'Autriche, ayant remontré au Parlement qu'il
-n'avait point à se mêler des affaires de l'État, mais
-seulement à juger «les différends du tiers et du
-quart», Novion se chargea de lui répondre: il le fit en
-termes qui obtinrent l'approbation de tous. Il ne tardait
-pas, d'ailleurs, à se signaler par son attitude
-énergique et acquérait «une grande réputation» dans
-les assemblées des Chambres<a name="NoteRef_32_32" id="NoteRef_32_32"></a><a href="#Note_32_32" class="fnanchor">[32]</a>. A partir de cette<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[p. 36]</a></span>
-époque, on le trouve dans toutes les manifestations qui
-se produisent au Palais ou en ville. Il prend à partie
-Mazarin, pousse, en vue de l'éloigner du pouvoir, au
-vote de la disposition interdisant aux étrangers l'exercice
-des fonctions publiques, opère la saisie de son
-trésor caché, s'inscrit pour une somme de cinquante
-mille livres afin de pourvoir à l'établissement d'une
-armée permanente, parcourt la cité pot en tête, reçoit
-ici un coup de hallebarde, là une décharge de pistolet,
-pénètre dans l'Hôtel de ville envahi par l'émeute et
-signifie aux échevins affolés «qu'il fault aller droit en
-besogne et que le premier qui bronchera sera jeté par
-la fenêtre<a name="NoteRef_33_33" id="NoteRef_33_33"></a><a href="#Note_33_33" class="fnanchor">[33]</a>»... Ce qui n'empêchera pas le rédacteur
-des notes secrètes destinées à Fouquet d'écrire «qu'il
-est timide lorsqu'il est poussé<a name="NoteRef_34_34" id="NoteRef_34_34"></a><a href="#Note_34_34" class="fnanchor">[34]</a>»!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_32_32" id="Note_32_32"></a><a href="#NoteRef_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Journal de Lefèvre d'Ormesson</i>, t. I, p. 426 et 446.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_33_33" id="Note_33_33"></a><a href="#NoteRef_33_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Registres de l'Hôtel de ville</i>, t. I, p. 98, cités dans le
-<i>Journal de Lefèvre d'Ormesson</i>, t. I, p. 618.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_34_34" id="Note_34_34"></a><a href="#NoteRef_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Voici le texte de cette note: «Est homme de grande
-présomption et de peu de sûreté, timide lorsqu'il est poussé,
-assez habile dans le Palais, y ayant sa cabale composée de
-ses parents et de ses amis, MM. Le Feron, Mondat, Tubeuf,
-son gendre, son fils, etc... s'appliquent tous les jours à
-y faire de nouvelles habitudes. Son principal crédit est
-dans la deuxième Chambre. Il est souvent brouillé en son
-domestique. Mme des Brosses-Chouart a grand crédit sur
-luy. A de grands biens et particulièrement sur le roy.
-S'est allié à M. le président Malon de Bercy, par le moyen
-de son fils qui a épousé sa fille. Possède les aides
-d'Arques, Frenay et Montivilliers et nouveaux droits, de
-47 000 livres, de Saint-Denis, 10 000.»</p></div>
-
-<p>Entre temps, au cours des heures les plus calmes, il<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[p. 37]</a></span>
-prenait part aux débats de la déclaration de 1648 dont,
-pour la première fois en France, le texte proclamait le
-principe de la liberté individuelle, et, dans des remontrances
-restées célèbres, reprochait à la reine la
-déloyauté de ses ministres qui, après avoir signé cette
-déclaration, ne craignaient pas de la fouler aux
-pieds<a name="NoteRef_35_35" id="NoteRef_35_35"></a><a href="#Note_35_35" class="fnanchor">[35]</a>. Les revendications qu'il formulait alors
-étaient celles-là même qu'on acclamait, dans ce cabinet
-de la première des enquêtes où se réunissaient «les
-chefs de meute» et où, au milieu de propositions
-inopportunes, égoïstes ou impolitiques, en figuraient
-d'autres marquées au coin d'une libérale sagesse: la
-réforme des finances, les poursuites contre les traitants
-concussionnaires, la flétrissure des commissions criminelles
-composées au gré du prince, les restrictions à la
-toute-puissance des ministres, la limitation, en matière
-répressive, des droits de l'État...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_35_35" id="Note_35_35"></a><a href="#NoteRef_35_35"><span class="label">[35]</span></a> «Votre Majesté, déclarait-il, a le malheur commun à
-presque tous les princes de la terre, de connaître la dernière
-l'état de ses affaires. Les gouvernements de la Provence
-et de la Guyenne ont perdu la mémoire de cette
-grande déclaration que Votre Majesté accorda à ses sujets,
-le mois d'octobre dernier. On vous dégage bien promptement,
-Madame, de la parole si publiquement donnée et à
-laquelle vous ne pouvez légitimement contrevenir, à moins
-qu'on ne veuille soutenir cette maxime qu'on a osé publier
-en présence de Votre Majesté, qu'un roi n'est pas obligé
-de garder sa foi à ses sujets!» A la suite de ce discours
-les Bordelais attribuaient à Nicolas de Novion le qualificatif
-flatteur «de personnage d'une vertu héroïque». <i>Histoire des
-mouvements de Bordeaux</i>, p. 347.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[p. 38]</a></span></p></div>
-
-<p>Un an, du reste, s'était à peine écoulé que ce hardi
-novateur, si prompt à payer de sa parole, de sa bourse
-et de sa personne, opérait un changement de front. Il
-n'avait point, en effet, tardé à s'apercevoir que la
-Fronde, née d'un cri unanime d'indignation, se transformait
-en œuvre de réaction seigneuriale... Cruel réveil
-pour les magistrats idéologues qui rêvaient,&mdash;en y trouvant
-leur profit,&mdash;de donner à la France des institutions
-analogues à celles de l'Angleterre! Novion se rapprocha
-de Mathieu Molé et devint son lieutenant le plus
-actif. Il ne se borna pas à combattre l'émeute de la
-rue; il s'attaqua aux gens de haut parage qui lui fournissaient
-des subsides. Ayant rencontré au Palais d'Orléans
-le duc de Beaufort, que l'on accusait de soudoyer
-des assassins, il lui lança cet outrage à la face: «Monseigneur,
-votre action est celle d'un bandit, non d'un
-prince ou d'un gentilhomme<a name="NoteRef_36_36" id="NoteRef_36_36"></a><a href="#Note_36_36" class="fnanchor">[36]</a>!...» Bientôt, poursuivi
-lui-même par des meurtriers, il franchit les remparts, se
-rendit à Pontoise et y devint chef d'un Parlement
-«réduit» que la reine venait d'établir dans cette ville.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_36_36" id="Note_36_36"></a><a href="#NoteRef_36_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Mémoires de Conrart</i>, édit. Petitot, p. 99.</p></div>
-
-<p>De pareilles recrues ne se dédaignent pas, surtout
-aux heures de détresse. Oublieux, du moins en apparence,
-des procédés discourtois dont il venait d'être
-l'objet, Mazarin accueillit le transfuge à bras ouverts
-et proclama hautement ses mérites<a name="NoteRef_37_37" id="NoteRef_37_37"></a><a href="#Note_37_37" class="fnanchor">[37]</a>. Il ne lui ménageait,<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[p. 39]</a></span>
-d'ailleurs, aucune promesse, jusqu'à celle de la
-Première Présidence... La Première Présidence! Quel
-coup du sort c'eût été, quand on songe que Novion
-n'avait guère dépassé la trentaine!... Mais aussi, quelle
-calamité pour les ducs, si l'on admet,&mdash;comme l'affirment
-les <i>Mémoires</i>,&mdash;que, dévoré de «son ver rongeur»,
-il n'attendît que ce moment pour entrer en lice
-contre la pairie: la funeste affaire du bonnet, née seulement
-en 1681, eût éclaté trente ans plus tôt<a name="NoteRef_38_38" id="NoteRef_38_38"></a><a href="#Note_38_38" class="fnanchor">[38]</a>!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_37_37" id="Note_37_37"></a><a href="#NoteRef_37_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Correspondance de Mazarin</i>, t. V, p. 69, 82, 89.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_38_38" id="Note_38_38"></a><a href="#NoteRef_38_38"><span class="label">[38]</span></a> C'est seulement en 1663 que M. de Gesvres prêta serment
-en qualité de duc et pair; mais sa nomination, comme
-celle de presque tous ses collègues compris dans la même
-«fournée»,&mdash;ils étaient quatorze,&mdash;remontait à l'époque
-de la Fronde et était antérieure au fait que nous rapportons.
-C'est par suite de considérations d'ordre politique que l'installation
-officielle de ces quatorze pairs fut retardée aussi
-longtemps.</p></div>
-
-<p>L'engagement, sérieux et formel, devait, à brève
-échéance, recevoir son exécution. Mais comme son
-aïeul, «l'homme juste», Novion, quoique ambitieux,
-avait la répugnance tenace. Bien que passé, avec
-armes et bagages, dans le camp de la Cour, il ne modifiait,
-à l'égard de Mazarin, ni ses sentiments intimes, ni
-son allure cavalière. Estimant que la retraite, au moins
-momentanée, du plus fervent de ses admirateurs était
-nécessaire à la pacification des esprits, il la demanda
-dans des remontrances conçues, assure Omer Talon,
-«en termes assez aigres<a name="NoteRef_39_39" id="NoteRef_39_39"></a><a href="#Note_39_39" class="fnanchor">[39]</a>». Passe encore pour les<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[p. 40]</a></span>
-remontrances: l'aigreur était de trop. Mazarin dut se
-résigner à prendre de nouveau le chemin de l'exil. Mais
-quand il revint quelques mois après, cette fois pour
-toujours, son zèle se trouva fort refroidi et il regretta
-d'autant plus d'avoir donné sa parole qu'à ce moment
-même, Mathieu Molé, qui, depuis deux ans, cumulait
-la qualité de garde des sceaux avec celle de Premier
-Président, se démettait de cette dernière fonction<a name="NoteRef_40_40" id="NoteRef_40_40"></a><a href="#Note_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.
-Cruel embarras! Renier sa promesse, c'était transformer
-en ennemi mortel un homme allié aux plus puissantes
-maisons de la robe. L'appeler à la tête de sa
-Compagnie constituait, pour un gouvernement encore
-bien débile, une solution grosse d'embarras. Il s'agissait
-de découvrir une combinaison qui permît à la fois
-d'offrir la Première Présidence à «ce cher Novion» et
-de le mettre dans l'obligation de la refuser: un tour de
-passe-passe que, seule, la fourberie italienne était
-capable de mener à bien!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_39_39" id="Note_39_39"></a><a href="#NoteRef_39_39"><span class="label">[39]</span></a> 6 août 1652. <i>Mémoires d'Omer Talon</i>, édit. Petitot,
-vol. LXII, p. 446.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_40_40" id="Note_40_40"></a><a href="#NoteRef_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Mathieu Molé fut nommé garde des sceaux à deux
-reprises: en avril et en septembre 1651.</p></div>
-
-<p>Engagée dans ce sens, l'affaire fut conduite avec un
-art merveilleux. Mathieu Molé déclara se retirer, à la
-condition d'obtenir gratuitement une présidence pour
-son fils, Molé de Champlâtreux: d'où l'obligation de le
-remplacer par un président assez riche pour consentir,
-sans indemnité pécuniaire, à l'abandon de sa charge...
-Sacrifice énorme; car chacun de ces offices, dont l'importance<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[p. 41]</a></span>
-s'était démesurément accrue durant les
-troubles de la Fronde, représentait la valeur d'au
-moins un million<a name="NoteRef_41_41" id="NoteRef_41_41"></a><a href="#Note_41_41" class="fnanchor">[41]</a>... C'est dans ces circonstances que
-le cardinal offrit à Novion la préférence sur ses collègues.
-Celui-ci, s'il n'eût suivi que ses désirs, eût peut-être
-accepté. Mais son «conseil bourgeois<a name="NoteRef_42_42" id="NoteRef_42_42"></a><a href="#Note_42_42" class="fnanchor">[42]</a>» lui fit
-remarquer qu'étant donné le nombre de ses enfants, ce
-serait une folie... C'est bien ce qu'on espérait. Pour
-plus de sûreté, on lui dépêcha les personnes en état
-d'exercer quelque influence sur son esprit, jusqu'à sa
-maîtresse, «à laquelle on donna gros<a name="NoteRef_43_43" id="NoteRef_43_43"></a><a href="#Note_43_43" class="fnanchor">[43]</a>» pour le maintenir
-dans l'idée d'un refus... Il refusa, en effet. La
-place fut accordée à Pomponne de Bellièvre qui,
-n'ayant ni famille ni héritiers, se prêta à toutes les exigences.
-Lorsque, trois ans après, ce dernier mourut,
-Mazarin, maître incontesté du royaume, eut le courage
-de ses rancunes, et Novion, qui eût sans doute
-payé cher pour rattraper les termes «assez aigres»
-de ses remontrances, fut une seconde fois sacrifié.
-Ce n'était d'ailleurs que partie remise... Mais les
-ducs,&mdash;toujours en tenant pour exacts les dires de<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[p. 42]</a></span>
-Saint-Simon,&mdash;bénéficiaient d'un nouveau sursis<a name="NoteRef_44_44" id="NoteRef_44_44"></a><a href="#Note_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_41_41" id="Note_41_41"></a><a href="#NoteRef_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Dongois se fait l'écho d'un bruit d'après lequel un
-acquéreur aurait offert à Nicolas de Novion dix-huit cent
-mille livres de sa charge.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_42_42" id="Note_42_42"></a><a href="#NoteRef_42_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>Souvenirs de Dongois</i>: voir les <i>Mémoires de Saint-Simon</i>,
-édit. Boislisle, t. X, p. 573.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_43_43" id="Note_43_43"></a><a href="#NoteRef_43_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. IV, p. 310.&mdash;Cet incident
-se passait au commencement de 1653 et non en 1658, comme
-l'indiquent par erreur les <i>Mémoires</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_44_44" id="Note_44_44"></a><a href="#NoteRef_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Novion offrit-il, comme le bruit en courut, six vingt
-mille pistoles, soit douze cent mille francs, pour rafraîchir la
-mémoire de son oublieux ami? C'est peu probable, pour
-deux raisons: la première, c'est que «son conseil bourgeois»
-ne se serait pas déjugé à si peu de distance; la seconde, c'est
-que Mazarin, qui, comme cet empereur célèbre, trouvait que,
-quelle que fût sa provenance, l'argent fleurait toujours bon,
-n'était pas homme à laisser échapper une pareille aubaine.
-Guillaume de Lamoignon, qui fut préféré à Novion, aurait
-lui-même, d'après le bruit public, été soumis à d'onéreuses
-exigences. <i>Lettres de Guy Patin</i>, 11 octobre 1658.</p></div>
-
-<p>C'est seulement après la mort du cardinal que
-Nicolas de Novion rentrait en faveur. En 1665, le
-roi le chargeait de présider les Grands jours d'Auvergne,&mdash;mission
-glorieuse qu'il accomplit avec
-un entier succès. A peine arrivé à Clermont, il écrivait
-à Colbert: «Nous avons quantité de prisonniers.
-Tous les prévôts en campagne jettent dans les
-esprits la dernière épouvante. Les Auvergnats n'ont
-jamais si bien cognu qu'ils ont un roy...» Ainsi
-parle le justicier. Voici maintenant l'adversaire de
-la noblesse qui laisse percer le bout de l'oreille:
-«Un gentilhomme me vient de faire une plainte
-qu'un païsan, lui ayant dit des insolences, il lui a
-jeté son chapeau par terre sans le frapper, et
-que le païsan lui a répondu hardiment qu'il eût
-à relever son chapeau ou qu'il le mêneroit incontinent
-devant des gens qui lui en feroient nettoyer
-l'ordure... Jamais il n'y eut autant de joie entre les<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[p. 43]</a></span>
-faibles<a name="NoteRef_45_45" id="NoteRef_45_45"></a><a href="#Note_45_45" class="fnanchor">[45]</a>!»&mdash;L'œuvre de répression accomplie sur
-cette terre d'Auvergne, où partout régnait le brigandage,
-tient, du reste, du prodige. En l'espace de quelques mois,
-la Commission jugea quatre mille plaintes et frappa un
-nombre énorme de coupables. L'arrivée de Messieurs
-du Parlement avait fait naître, dans le peuple, de vives
-espérances. A l'achèvement de leurs travaux l'enthousiasme
-touchait au délire. Le roi lui-même manifestait
-son contentement dans les termes les plus flatteurs<a name="NoteRef_46_46" id="NoteRef_46_46"></a><a href="#Note_46_46" class="fnanchor">[46]</a>.
-Quant aux Parisiens, ils ne ménageaient pas leur
-admiration à cette petite troupe de robins qui, sous la
-direction d'un chef déterminé, s'acharnaient à la poursuite
-des gentilshommes criminels, les forçaient dans
-leurs repaires et rasaient forteresses et châteaux<a name="NoteRef_47_47" id="NoteRef_47_47"></a><a href="#Note_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_45_45" id="Note_45_45"></a><a href="#NoteRef_45_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>Correspondance administrative sous Louis XIV</i>, t. II,
-p. 165.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_46_46" id="Note_46_46"></a><a href="#NoteRef_46_46"><span class="label">[46]</span></a> «Monsieur de Novion, il ne se peut rien ajouter au
-contentement que j'ai de l'émulation avec laquelle chacun
-s'applique, dans les grands jours, à bien faire son devoir.
-Vous témoignerez de ma part à tous ceux qui les composent
-la recommandation que leur donne auprès de moi
-une si louable conduite, et vous ne douterez pas en votre
-particulier que, sachant avec quel succès vous agissez dans
-votre place, je n'en conserve le souvenir. <span class="smcap">Louis.</span> Paris,
-1<sup>er</sup> décembre 1665. (Appendice aux <i>Mémoires de Fléchier</i>.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_47_47" id="Note_47_47"></a><a href="#NoteRef_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Il importe, relativement au caractère de Novion, de se
-mettre en garde contre certaines appréciations des <i>Mémoires
-de Fléchier</i>. Ces <i>Mémoires</i> furent, en effet, écrits sous l'inspiration
-de la jeune et séduisante Mme de Caumartin, née
-de Verthanson, venue en Auvergne avec son mari, le maître
-des requêtes chargé, en cette qualité, de «tenir le sceau».
-Les sentiments de Fléchier, qui remplissait dans la maison
-l'office de précepteur, ne pouvaient guère que refléter ceux
-de la maîtresse du logis. Il résista d'autant moins à l'influence
-de cette femme distinguée&mdash;dont en vers pompeux il avait
-déjà célébré les grâces&mdash;qu'écrivant, non pour le public,
-mais pour un cercle restreint, il n'avait pas à redouter de
-contradictions. Or des difficultés s'étaient produites entre
-MM. de Novion et de Caumartin sur une question de service
-qui avait ému les susceptibilités des parlementaires. D'où des
-froissements aggravés encore par des rivalités féminines et
-un antagonisme de salons, dont on retrouve fréquemment la
-trace dans les explications du futur évêque de Nîmes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[p. 44]</a></span></p></div>
-
-<p>Chose bizarre! Ce n'est pas cette note guerrière qui
-caractérise la physionomie de Nicolas de Novion, telle
-du moins qu'en un chef-d'œuvre l'a reproduite Robert
-Nanteuil. C'est, au contraire, la sérénité, avec une
-pointe de mélancolie qui ne laisse pas que de surprendre.
-«Dire, écrit un critique connu, la majesté, le
-calme, et, en même temps, l'affabilité de ce portrait
-est impossible. Le front est large et découvert. Les
-yeux, pleins de douceur, ont cependant une vivacité
-voilée et, en quelque sorte, intérieure. Doué d'une
-grande noblesse, le visage, d'un ton clair et pâle, se
-détache admirablement sur un fond d'un pointillé noir
-légèrement nuancé. Un nez bourbonien, des moustaches
-à peine marquées au centre et touffues aux
-coins de la bouche, une royale dépassant le menton,
-à la manière du cardinal de Richelieu, enfin une
-chevelure abondante et vigoureuse, comprimée au
-sommet de la tête par une calotte noire, complètent
-cet ensemble que relèvent encore le manteau d'hermine<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[p. 45]</a></span>
-du Président à mortier et une croix du Saint-Esprit
-descendant sur la poitrine<a name="NoteRef_48_48" id="NoteRef_48_48"></a><a href="#Note_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.»&mdash;En dépit
-du cordon, de l'hermine et de la robe écarlate, c'est
-Novion intime et au repos qu'a représenté Nanteuil. Il
-n'eût point été sans intérêt de le voir aussi sous son
-autre aspect; dans le feu de l'action, le regard ardent,
-le geste rude, la bouche ironique, tel qu'il apparut aux
-émeutiers de la Fronde et aux gentilshommes auvergnats,
-tel qu'on se l'imagine durant le conflit de 1664,
-auquel sûrement il prit une part active, et dans l'affaire
-du bonnet.&mdash;Un détail, en tout cas, à retenir, c'est
-qu'en 1678, date à laquelle nous sommes parvenus,
-vingt années s'étaient appesanties sur sa tête et qu'il
-avait atteint la soixantaine<a name="NoteRef_49_49" id="NoteRef_49_49"></a><a href="#Note_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_48_48" id="Note_48_48"></a><a href="#NoteRef_48_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Portraits historiques</i>, par Pierre <span class="smcap">Clément</span>, p. 109.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_49_49" id="Note_49_49"></a><a href="#NoteRef_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Le portrait de Nanteuil est de 1657.</p></div>
-
-<p>Il pouvait, d'ailleurs, au seuil d'une verte vieillesse,
-promener, non sans quelque fierté, son regard autour
-de lui. Une lignée nombreuse se groupait à ses côtés:&mdash;trois
-fils dont la carrière s'annonçait brillante<a name="NoteRef_50_50" id="NoteRef_50_50"></a><a href="#Note_50_50" class="fnanchor">[50]</a>;&mdash;trois
-filles qui, richement dotées, eussent pu prétendre
-à de hauts partis, mais que, fidèle à ses principes, il<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[p. 46]</a></span>
-tint à marier dans son monde<a name="NoteRef_51_51" id="NoteRef_51_51"></a><a href="#Note_51_51" class="fnanchor">[51]</a>... Quant à sa fortune,
-elle était également de nature à le satisfaire. Elle comprenait,
-outre sa charge et deux hôtels patrimoniaux,
-des biens fonciers considérables et cinquante-sept
-mille livres de rente, rien que sur le trésor public: de
-quoi tenir dignement son rang.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_50_50" id="Note_50_50"></a><a href="#NoteRef_50_50"><span class="label">[50]</span></a> L'aîné, André II, seigneur de Grignon et d'Orches,
-appartenait déjà à la robe, en qualité de conseiller. Le
-second, Jacques, docteur en Sorbonne, était abbé du Petit-Cîteaux,
-en attendant de devenir évêque de Sisteron, puis
-d'Evreux. Le troisième, Claude, colonel du régiment de
-Bretagne, devait terminer sa carrière comme brigadier des
-armées du roi.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_51_51" id="Note_51_51"></a><a href="#NoteRef_51_51"><span class="label">[51]</span></a> L'aînée épousa Charles Tubeuf, maître des requêtes;
-la seconde, Antoine de Ribeyre, conseiller d'État; la troisième,
-Arnaud de La Briffe, un futur procureur général au
-Parlement.</p></div>
-
-<p>Il convient d'ajouter, comme contre-partie, que,
-s'il comptait, au Palais et à la ville, une foule de partisans,
-il possédait, en revanche, la plus belle collection
-d'ennemis dont un homme pût s'enorgueillir: presque
-toute la noblesse, dont il avait, en Auvergne et pays
-circonvoisins, traqué les parents; la pairie entière, à
-laquelle il n'avait jamais épargné l'ironie de ses lardons.
-A cet ensemble imposant il faut joindre certain
-ministre connu pour sa perfidie et son esprit d'intrigue,
-celui-là même que le comte de Grammont comparait à
-une fouine égorgeant des poulets: le chancelier Le Tellier.
-Quel méfait Novion avait-il commis à son égard?
-Le saura-t-on jamais? Toujours est-il que Le Tellier
-«faisoit profession de le mépriser<a name="NoteRef_52_52" id="NoteRef_52_52"></a><a href="#Note_52_52" class="fnanchor">[52]</a>», chose grave,
-au moment d'une candidature pour la Première Présidence;
-car Le Tellier, en sa qualité de grand maître de
-la magistrature, avait, plus que personne, après le roi,<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[p. 47]</a></span>
-voix au chapitre, et soutenait Harlay. Novion courait
-grand risque de rester sur le carreau, pour la troisième
-fois. Ce que voyant, il demanda audience à Louis XIV
-et l'aborda par ces mots:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_52_52" id="Note_52_52"></a><a href="#NoteRef_52_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Souvenirs du greffier Dongois.</i></p></div>
-
-<p>&mdash;Sire, quand le capitaine disparaît, le lieutenant
-est là pour prendre le commandement!</p>
-
-<p>Et, montrant ses cheveux blanchis sous le harnois,
-il invoqua, avec ses quarante années de magistrature,
-son dévouement au prince et au pays. Ce tempérament
-résolu n'était point pour déplaire au roi. Il hésitait
-cependant, sans doute à cause de la réputation
-de frondeur militant dont le solliciteur ne pouvait se
-dépouiller, bien qu'assagi de longue date et devenu,&mdash;ainsi
-l'exigeaient les mœurs nouvelles,&mdash;un courtisan
-fort présentable. Une allusion ayant été faite à
-cette période du règne et au cabinet de la «première
-des enquêtes» où s'étaient tenus tant de conciliabules
-auxquels il n'était pas demeuré étranger, Novion
-répliqua avec à-propos:</p>
-
-<p>&mdash;Sire, j'en ai fermé la porte et j'ai, dans une
-poche, la clef du cadenas<a name="NoteRef_53_53" id="NoteRef_53_53"></a><a href="#Note_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_53_53" id="Note_53_53"></a><a href="#NoteRef_53_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>Souvenirs du greffier Dongois.</i></p></div>
-
-<p>Le mot,&mdash;hommage habile à l'autorité du prince
-qui avait su briser toutes les résistances,&mdash;eut du
-succès. Le roi estima ne pouvoir refuser à ce vieux
-serviteur une récompense si méritée et, malgré les
-efforts de Le Tellier, signa sa nomination... Ainsi, à un<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[p. 48]</a></span>
-Premier Président qui possédait l'art des ménagements
-et s'appliquait à la conciliation, en succédait un autre
-dont l'humeur était moins accommodante et dont le
-nom suffisait à exaspérer les ducs.&mdash;La crise était
-imminente: nous en suivrons les développements.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[p. 49]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="III" id="III">III</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">La querelle du bonnet.&mdash;Son origine d'après
-Saint-Simon.&mdash;La garde des bancs.&mdash;Le «débourrage»
-et le «surbourrage» des banquettes.&mdash;Les
-paravents en forme de dais.&mdash;Examen de
-la thèse des «Mémoires».&mdash;Les «Écrits inédits»
-de Saint-Simon.&mdash;L'«État des changements
-arrivés à la dignité de duc et pair».&mdash;Le
-«Mémoire abrégé au roi».&mdash;Conséquences a
-tirer du rapprochement de ces documents.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>Qui, des ducs ou des présidents, allait être l'instigateur
-de la querelle?</p>
-
-<p>A en croire Saint-Simon, qui ne cesse de le répéter,
-le doute ne serait pas possible. Le coupable, c'est
-Novion. Son but? Satisfaire ses propres rancunes et
-celles de la robe qui, ne pouvant se consoler de l'arrêt
-de 1664, soupirait après une revanche. C'est pourquoi
-son principal souci, en prenant possession de son
-siège, aurait été de chercher «des prétextes»... Oh!
-ses débuts n'eurent rien d'un coup d'éclat. Ce ne furent
-d'abord que «d'apparentes ténuités» dont il était difficile
-de préciser l'origine. Mais bientôt, par leur répétition
-et leur enchaînement, ces menues tracasseries
-devenaient «des usurpations de la dernière indécence»...
-La première, en date et en gravité, serait<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[p. 50]</a></span>
-celle-là même qui donna à ce litige la dénomination sous
-laquelle il est devenu célèbre...</p>
-
-<p>On sait qu'il existait au Parlement deux sortes d'assemblées:
-les assemblées royales, dites <i>lits de justice</i>,
-où, sauf les conseillers, toute l'assistance se tenait aux
-hauts sièges; les assemblées ou audiences ordinaires, où
-tout le monde s'asseyait aux bas sièges. Les récriminations
-des ducs visaient exclusivement les audiences aux
-bas sièges et, parmi celles-ci, les audiences à huis-clos,
-où il était d'usage de recevoir leur serment. Dans ces
-solennités, le Premier Président, soit de sa place, soit
-en allant de groupe en groupe, recueillait l'avis des
-assistants qui répondaient à tour de rôle et tête nue.
-Lui-même restait couvert lorsqu'il s'adressait aux conseillers.
-Au contraire, il ôtait son bonnet,&mdash;le fameux
-bonnet<a name="NoteRef_54_54" id="NoteRef_54_54"></a><a href="#Note_54_54" class="fnanchor">[54]</a>,&mdash;lorsqu'il interpellait les princes du sang,
-les présidents à mortier et, assure Saint-Simon,&mdash;c'est
-le nœud du litige,&mdash;les ducs<a name="NoteRef_55_55" id="NoteRef_55_55"></a><a href="#Note_55_55" class="fnanchor">[55]</a>. Princes du sang,
-présidents et ducs formaient ainsi une catégorie privilégiée...
-Le crime de Novion aurait été d'en exclure
-les ducs et, en vue de les rabaisser au rang des conseillers,
-de rester couvert devant eux.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_54_54" id="Note_54_54"></a><a href="#NoteRef_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Le mot bonnet est pris ici dans son sens générique; la
-coiffure des présidents se nommait en effet le mortier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_55_55" id="Note_55_55"></a><a href="#NoteRef_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Les pairs laïcs et ecclésiastiques étaient interpellés par
-le nom de leur pairie, M. le duc de Reims, M. le comte de
-Noyon, M. le duc d'Uzès... Les princes du sang étaient
-interpellés par le nom qu'ils portaient d'ordinaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[p. 51]</a></span></p></div>
-
-<p>Ces sortes de révolutions ne sauraient s'accomplir
-avec la rapidité qu'on met à détrôner un roi ou à
-gagner une bataille. Elles veulent être méditées et
-préparées de longue main. Écoutez plutôt Saint-Simon,
-en un de ces récits où il excelle: «Novion, dit-il,
-commença par mettre négligeamment son bonnet
-sur le bureau, tantôt au commencement, tantôt au
-milieu, quelquefois à la fin de l'appel des noms des
-conseillers, et il évita toujours de l'ôter au moment
-qu'il nommoit le premier des pairs. De là, il poussa
-plus loin l'affectation de son inadvertance, demeura
-couvert en nommant les premiers des pairs à opiner,
-puis se découvroit comme ayant oublié de le faire, et
-achevoit d'appeler les noms des autres. Les pairs
-furent, quelque temps, assez simples pour n'y pas
-prendre garde: leurs réceptions étoient rares. Après
-s'en être aperçus, cela s'oublioit jusqu'à la première,
-qui produisoit la même surprise, et toujours avec
-la même incurie. Ce prélude auroit dû, néanmoins,
-les réveiller; d'autant mieux qu'ils ne pouvoient
-penser que les présidents, ni la compagnie même,
-fussent revenus du dépit de l'arrêt de 1664 et qu'ils
-avoient eu, depuis, une autre occasion de pique dont
-j'expliquerai le fait après celui-ci. A la fin, l'évêque-comte
-de Châlons, si connu depuis sous le nom de
-cardinal de Noailles, archevêque de Paris, fut reçu
-au Parlement en 1681, et ce fut à sa réception que
-Novion, levant le masque, demeura couvert, en<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[p. 52]</a></span>
-appelant tous les noms des pairs, et ne se découvrit
-que lorsqu'il en fut aux princes du sang. Le duc
-d'Uzès perdit patience, enfonça son chapeau et
-opina couvert avec un air de menace<a name="NoteRef_56_56" id="NoteRef_56_56"></a><a href="#Note_56_56" class="fnanchor">[56]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_56_56" id="Note_56_56"></a><a href="#NoteRef_56_56"><span class="label">[56]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 424.</p></div>
-
-<p>Un salut refusé aux ducs: c'est toute l'affaire du
-bonnet, ou, du moins, son incident le plus grave, celui
-qui agita si longtemps et si vivement l'opinion.</p>
-
-<p>Cependant une seconde usurpation,&mdash;«l'autre
-occasion de pique»,&mdash;allait bientôt être relevée. Elle
-avait trait à «la garde des bancs»... Un jour que les
-pairs vinrent prendre séance à la Grand'Chambre, leur
-étonnement fut vif de voir un conseiller assis à l'extrémité
-de chacune des trois banquettes qu'ils avaient
-l'habitude d'occuper. Que faisaient là ces intrus? On le
-leur demanda. Ils répondirent qu'ils étaient chargés de
-garder le banc...</p>
-
-<p>&mdash;Contre qui et pour qui? fulmine Saint-Simon.
-Craint-on par hasard qu'on ne les enlève et retient-on
-des places ailleurs qu'au sermon?</p>
-
-<p>C'est encore Novion qui faisait des siennes. Il imposait
-aux ducs cette promiscuité honteuse, afin d'établir
-de plus belle qu'entre eux et les conseillers il n'existait
-aucune différence: cela, en vue d'associer, «par le
-profit d'amour-propre» qu'elle était appelée à en
-recueillir, la Compagnie entière aux usurpations du
-grand banc.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[p. 53]</a></span></p>
-
-<p>Puis venaient deux autres entreprises, «qui n'avoient
-pas de nom», relatives: l'une au <i>débourrage</i> et au
-<i>surbourrage</i> des banquettes; l'autre à l'installation
-de paravents, en forme de guérites, destinés à messieurs
-les présidents.</p>
-
-<p>La Grand'Chambre,&mdash;telle qu'elle existait à cette
-époque, avec son plafond en bois de chêne et ses lambris
-décorés de culs-de-lampe à l'emblème du porc-épic,&mdash;affectait
-la forme d'un rectangle allongé, coupé,
-vers le milieu, par une séparation à hauteur d'homme.
-On avait ainsi deux carrés. Celui qui s'ouvrait sur la
-salle des pas perdus, appelée la Grand'Salle, était
-réservé au public. L'autre carré constituait «l'autel
-de justice». Dans l'un des angles du fond de ce
-second carré se dressait le trône, surmonté d'un dais
-et recouvert de l'étoffe bleue, fleurdelisée en jaune, qui
-couvrait les murs. Dans l'angle faisant vis-à-vis, était
-ménagé un passage donnant accès sur le premier
-carré, c'est-à-dire vers l'auditoire. Chacun des deux
-autres angles était occupé par des tribunes que l'on
-désignait sous le nom de lanternes: ici la lanterne de
-la cheminée, là celle de la buvette. Enfin, sur trois
-côtés de ce quadrilatère, régnaient deux étages de
-gradins, le long desquels s'espaçaient de petits bureaux
-affectés, l'un au Premier Président, les autres au
-doyen, aux rapporteurs, au greffier et à l'interprète.
-Le quatrième côté, celui qui servait de barrière au
-public, comprenait plusieurs rangées de bancs consacrés<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[p. 54]</a></span>
-aux gens du roi, aux avocats et aux parties.</p>
-
-<p>De cet ensemble, envisagé dans ses grandes lignes,
-Saint-Simon produit, avec plan à l'appui, une interminable
-description dans laquelle il ne néglige aucun
-détail... Il n'y a, pour le moment, qu'une chose à en
-retenir, à savoir qu'aux audiences ordinaires, où tout
-le monde s'asseyait aux bas sièges, les bancs placés à
-la droite du fauteuil royal étaient réservés aux princes
-du sang et aux pairs, tandis que le banc inférieur de
-gauche était affecté aux présidents. Et ces sièges
-avaient même hauteur à gauche et à droite: chacun
-d'eux se présentait avec ses avantages naturels, sans
-coussins ni tabourets.</p>
-
-<p>Il va sans dire que, de l'un et de l'autre côté, ces
-banquettes étaient garnies d'un rembourrage de même
-épaisseur, ainsi que l'exige une exacte distribution de
-la justice. Or c'est là qu'éclata la perversité du Premier
-Président. Disposant, à sa convenance, des tapissiers
-du Palais, il leur prescrivit de débourrer la banquette
-de droite sur une longueur de huit pieds, dans
-la partie avoisinant le coin du roi, et, du <i>débourrage</i>
-ainsi obtenu, il fit surélever la banquette des présidents.
-On voit,&mdash;si le récit des <i>Mémoires</i> est exact,&mdash;la
-scène qui se produisit à la première assemblée des
-pairs: ceux-ci obligés de prendre séance sur un banc
-tellement rapetissé «que qui s'y asseoiroit seroit si bas
-qu'outre l'incommodité de la simple planche, le haut
-de sa tête n'atteindroit pas l'épaule, à taille égale, de<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[p. 55]</a></span>
-celui qui seroit sur le banc opposé»... Et pendant
-que les ducs se consumaient de dépit, messieurs les
-présidents, bouffis d'orgueil, se prélassaient «sur leur
-surbourrage» et occupaient des manières de trônes...
-La chose n'allait pas d'ailleurs sans quelques inconvénients.
-Pour ceux que la Providence avait doués d'une
-belle stature, cet excès de capiton formait un piédestal
-qui leur donnait l'apparence de statues romaines. Mais
-les petits, courts de jambes, prêtaient à rire, car on les
-voyait, dans une pose grotesque, «gambiller» pour
-atteindre au sommet de l'édifice!... Saint-Simon n'avait-il
-pas le droit de dire, en une exclamation plus voisine
-du jargon de nos jours que de la langue du grand
-siècle, que «cela étoit aussi curieux que dégoûtant»?
-Mais ce qui excite le plus son indignation, c'est que les
-princes du sang, lesquels, se trouvant les plus rapprochés
-du coin du roi, étaient les premiers, sinon les
-seuls, à souffrir du <i>débourrage</i>, ne parurent même pas
-le remarquer. Et voyez leur grandeur d'âme, confinant
-à l'abdication, quand on leur fit toucher du doigt l'outrage,
-aucun d'eux ne jugea à propos de s'en plaindre:
-de sorte qu'il serait resté inaperçu si les ducs n'eussent
-été là pour le relever!</p>
-
-<p>Passe encore si cette incartade avait été la dernière!
-Mais, avec Novion, il fallait s'attendre à tout. Cet
-astucieux robin avait le génie des inventions désobligeantes.
-N'allait-il pas imaginer le paravent en forme
-de guérite ou de cabriolet! Le grand banc, occupé par<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[p. 56]</a></span>
-les présidents et situé au fond de la salle, était une
-place enviable durant la canicule, mais mortelle pendant
-la saison froide. Elle se trouvait, en effet, dans
-le courant d'air qui régnait entre les portes, fréquemment
-ouvertes, des deux lanternes. C'était la fluxion
-de poitrine à l'état de menace permanente: d'autant
-mieux que la grand'chambre, percée de nombreuses
-ouvertures, ne recevait de chaleur que par une seule
-cheminée. C'est dans ces circonstances que Novion
-aurait eu l'idée de la malencontreuse «machine»,
-laquelle, manœuvrée sur des tringles, à l'aide de cordons,
-et se levant ou s'abaissant à volonté, avait l'avantage
-de mettre à l'abri des atteintes d'Éole les têtes
-chenues de la présidence... Attentat inexcusable! Aux
-yeux des ducs et pairs, cette guérite ou capote avait
-une forme de dais. Les ducs, qui passaient des années
-sans mettre le pied au Palais<a name="NoteRef_57_57" id="NoteRef_57_57"></a><a href="#Note_57_57" class="fnanchor">[57]</a>, ne pouvaient rester
-<i>taisants</i>. Personne, déclaraient-ils, hormis Sa Majesté,
-n'avait le droit d'y opérer une modification quelconque.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_57_57" id="Note_57_57"></a><a href="#NoteRef_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Saint-Simon déclare (t. VII, p. 327) que, dans le cours
-de sa pairie, il n'y alla qu'une fois «sans nécessité», c'est-à-dire
-qu'il n'assista qu'à une seule audience, en dehors des
-lits de justice et des réceptions de pairs.</p></div>
-
-<p>Est-ce tout? Oui, en ce qui touche les empiétements
-personnels à Novion. Il ne nous reste plus qu'à examiner
-les abus anciens dont il se faisait un malin
-plaisir de maintenir l'usage. Mais, avant d'en dresser
-la nomenclature, une halte nous semble nécessaire en<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[p. 57]</a></span>
-vue de rechercher si, réellement, Novion est bien le
-grand criminel qu'on vient de nous montrer.</p>
-
-<p>Une première remarque de nature à inspirer quelque
-défiance, c'est que le personnage représenté par les
-<i>Mémoires</i>,&mdash;cauteleux, calculant ses gestes, se dépensant
-en manœuvres sournoises, jouant enfin une
-comédie indigne des fleurs de lis,&mdash;n'a rien de celui
-que nous avons vu à l'œuvre, cassant, «hault à la
-main», incapable de temporisation, ne craignant pas
-de tenir tête à Condé et cinglant Beaufort de son
-mépris.</p>
-
-<p>Autre remarque: l'hypothèse d'une agression de la
-robe, au lendemain de la mort de Lamoignon, n'entre
-guère dans le domaine des vraisemblances. Le moment
-n'était rien moins que bien choisi pour une aussi hasardeuse
-entreprise. On se trouvait, en effet, à une
-époque encore voisine de l'arrêt de 1664, lequel avait
-été précédé et suivi de mesures répressives ne laissant
-aucun doute sur les dispositions du roi à l'égard du
-Parlement:&mdash;1661, interdiction de rendre des arrêts
-contraires à ceux du Grand Conseil;&mdash;1665, suppression
-du titre de cour souveraine;&mdash;1667, obligation
-d'enregistrer les édits sans que des remontrances
-pussent en suspendre l'exécution;&mdash;1668, lacération
-de la partie des registres relative à la période de la
-Fronde où se trouvaient couchées des décisions incompatibles
-avec la dignité de l'État;&mdash;1673, nouvelles
-injonctions, témoignant de la persistance de sentiments<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[p. 58]</a></span>
-hostiles nettement caractérisés... Sans parler des exils
-qui avaient frappé plusieurs magistrats et de l'ordre
-donné à certains autres de se démettre de leurs charges!&mdash;Il
-est difficile d'admettre que, dans des circonstances
-aussi défavorables, la robe, sortant de la réserve
-à laquelle elle était astreinte, ait, de gaîté de cœur,
-assumé la responsabilité d'une campagne qui risquait
-d'attirer sur elle les foudres de Sa Majesté. Maintenir
-les positions acquises, soit. Vouloir en conquérir de
-nouvelles? cette pensée ne pouvait venir à l'esprit
-d'une personne raisonnable, si téméraire qu'on la
-suppose.</p>
-
-<p>Une vérification attentive est donc nécessaire: les
-témoignages nombreux émanant des contemporains la
-rendent facile. D'autant plus que Saint-Simon lui-même
-va fournir un large tribut d'indications précieuses.
-Ses <i>Mémoires</i>, rédigés et mis en ordre après
-sa retraite de la Cour, ne sont pas, en effet, les seuls
-documents qu'on ait de lui. Il a également laissé un
-monceau énorme de pièces diverses, notes, factums,
-rapports, correspondances, généalogies, recherches
-historiques, monographies, où sont traitées à nouveau,
-parfois avec un grand luxe de détails, les questions qui
-lui tenaient le plus à cœur. Ce sont les <i>Écrits inédits</i>,
-dont l'autorité est infiniment plus grande que celle des
-<i>Mémoires</i>. Ceux-ci, destinés à une publication posthume,
-c'est-à-dire à des lecteurs d'un autre âge, incapables
-d'exercer un contrôle efficace, se prêtaient à<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[p. 59]</a></span>
-toutes les supercheries. Il n'en est pas de même des
-<i>Écrits inédits</i>, dont une partie, rédigée en vue de polémiques
-et mise en circulation par l'auteur pendant la
-période militante de sa vie, s'adressaient, non à une
-postérité facile à induire en erreur, mais à des contemporains,
-au regard desquels tout mensonge, sur des
-faits actuels ou de date récente, eût été impossible. Or,
-dans ce vaste amoncellement de matières, les documents
-abondent sur les démêlés de la pairie avec la
-robe. Et voilà qu'il suffit de les parcourir pour constater
-des divergences capitales avec la version des
-<i>Mémoires</i>...</p>
-
-<p>Ouvrons notamment le factum qui porte ce titre
-suggestif: <i>État des changements arrivés à la
-dignité de duc et pair depuis may 1643</i><a name="NoteRef_58_58" id="NoteRef_58_58"></a><a href="#Note_58_58" class="fnanchor">[58]</a> <i>jusqu'en
-may 1711</i><a name="NoteRef_59_59" id="NoteRef_59_59"></a><a href="#Note_59_59" class="fnanchor">[59]</a>. Il doit inspirer toute confiance: destiné
-au duc de Bourgogne, alors dauphin de France et roi
-présumé de demain, revu d'ailleurs par les ducs de
-Beauvilliers et de Chevreuse, il contient le relevé
-fidèle des réparations que la pairie se croyait en droit
-d'attendre d'un nouveau régime. Or, dans ce cahier de
-doléances, que Saint-Simon avait d'autant moins
-oublié qu'il lui rappelait la plus belle peur de sa
-vie<a name="NoteRef_60_60" id="NoteRef_60_60"></a><a href="#Note_60_60" class="fnanchor">[60]</a>, un article spécial est réservé au capitonnage<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[p. 60]</a></span>
-des banquettes. Mais&mdash;ô surprise&mdash;il n'est fait
-aucune mention du <i>débourrage</i>, de l'odieux <i>débourrage</i>,
-condamnant Messieurs de la pairie à «l'incommodité
-de la simple planche». Tout se réduit au
-<i>surbourrage</i> qui, cela va de soi, est attribué à l'ambition
-présidentielle. Mais quant à la date de ce <i>surbourrage</i>,
-quant aux circonstances relatives à son établissement,
-quant à son éditeur responsable,&mdash;silence
-complet: c'est un <i>surbourrage</i> anonyme, qui se perd
-dans la nuit des temps... Tel est l'état de la question
-en 1711: c'est seulement lors de la rédaction des
-<i>Mémoires</i> que, pour accabler la robe et rendre la pairie
-plus intéressante, l'auteur, inaugurant un procédé qui
-lui deviendra coutumier, imaginera les détails piquants
-que l'on sait.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_58_58" id="Note_58_58"></a><a href="#NoteRef_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Date de l'avènement de Louis XIV.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_59_59" id="Note_59_59"></a><a href="#NoteRef_59_59"><span class="label">[59]</span></a> <i>Écrits inédits</i>, t. III, p. 87.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_60_60" id="Note_60_60"></a><a href="#NoteRef_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Présenté au duc de Bourgogne quelques mois avant sa
-mort, l'<i>État des changements</i> se trouvait, avec d'autres documents
-du même genre, dans une cassette dont, au décès du
-prince, Louis XIV se fit remettre la clef. Quel n'allait pas
-être son courroux lorsqu'il prendrait connaissance de ce volumineux
-travail où la louange était loin d'alterner avec la critique!
-«On n'imagine pas de pareille catastrophe!» soupire
-l'imprudent écrivain. Heureusement le duc de Beauvilliers,
-qui s'était un peu compromis dans cette affaire, fut chargé du
-dépouillement de la cassette. Il parvint à fatiguer l'attention
-de son maître par la lecture de pièces sans intérêt, à le convaincre
-que le reste ne valait pas davantage, et finit, avec
-l'agrément du roi, par jeter au feu le monceau de paperasses,
-y compris l'<i>État des changements</i>, dont seul&mdash;mais c'était
-assez&mdash;le brouillon devait survivre.</p></div>
-
-<p>Mêmes observations pour «la garde du banc»,&mdash;une
-pratique qui, suivant toute apparence, remontait<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[p. 61]</a></span>
-au temps où les pairs furent appelés à remplir un
-office analogue à celui des conseillers. C'est ce qui se
-dégage de l'<i>État des changements</i>. Novion n'y est pas
-représenté comme ayant pris une initiative quelconque
-dans cette affaire, et son nom n'est même pas cité.</p>
-
-<p>Quant aux fameuses «machines», en forme de
-guérites, de capotes ou de dais, qu'en pourrait-on dire?
-Les pairs eux-mêmes jugèrent cette réclamation si
-ridicule qu'ils ne la firent jamais figurer au chapitre de
-leurs revendications... On nous saura gré d'imiter leur
-réserve.</p>
-
-<p>Et nous arrivons à la seule question relativement
-sérieuse: à l'affaire du bonnet... Procédons par ordre
-et voyons d'abord ce que rapportent les contemporains.
-Les contemporains répondent par une dénégation
-absolue à cette indication des <i>Mémoires</i> que
-le refus du bonnet fut une innovation. C'était, déclarent-ils,
-un usage ancien observé «même en un
-temps où la pairie, moins commune, était possédée par
-les princes et les grands du royaume<a name="NoteRef_61_61" id="NoteRef_61_61"></a><a href="#Note_61_61" class="fnanchor">[61]</a>»,&mdash;usage
-auquel les prédécesseurs de Novion ne manquèrent
-jamais de se conformer<a name="NoteRef_62_62" id="NoteRef_62_62"></a><a href="#Note_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. Aussi bien cette affirmation<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[p. 62]</a></span>
-ne rencontrait-elle, de la part des pairs, aucune contradiction.
-L'un des arguments que la robe ne cessait de
-faire valoir était celui-ci:&mdash;Si vos prétentions, disait-elle,
-présentaient quelque apparence de fondement,
-que ne les formuliez-vous en 1664, au moment où vous
-saisissiez Sa Majesté de réclamations de même nature,
-que vous avez eu la bonne fortune de faire accueillir?...
-A quoi les ducs ne répliquèrent jamais qu'il leur était
-impossible de protester, en 1664, contre un abus né
-seulement en 1681...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_61_61" id="Note_61_61"></a><a href="#NoteRef_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Ce passage est extrait d'un manuscrit de la fin du dix-septième
-siècle, analogue à ceux que possédaient la plupart
-des magistrats de l'ancien régime.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_62_62" id="Note_62_62"></a><a href="#NoteRef_62_62"><span class="label">[62]</span></a> On lit dans le <i>Journal d'Olivier d'Ormesson</i>, sous la
-date du 14 décembre 1771 (t. II, p. 621), l'indication suivante
-relative à la prestation de serment de l'archevêque de
-Reims: «Lorsque le Premier Président demanda l'avis, il
-n'osta point son bonnet aux ducs, qu'il nommoit par le titre
-de leur duché, mais seulement aux princes du sang, qu'il
-ne nommoit point.» Dix-huit pairs assistaient à la séance;
-pas un ne protesta.</p></div>
-
-<p>Mais ce qu'il y a de plus décisif encore, c'est l'aveu
-du coupable. Qu'on veuille bien se reporter au <i>Mémoire
-abrégé</i> que Saint-Simon rédigea, le 11 novembre 1714,
-en vue de rappeler au roi les grandes lignes de la
-querelle. Pas un mot de Novion, en tant qu'instigateur
-du conflit. En revanche, le mémoire explique que c'est
-en 1643, époque où les ducs cessèrent d'être reçus en
-audience publique, que commença l'abus. «Telle est,
-déclare-t-il, l'origine du bonnet, sur lequel on objectera
-deux choses: la première, <i>la tolérance depuis
-1643</i>...». Cette «tolérance» constituait une grave
-présomption en faveur des présidents. Saint-Simon
-s'en rend bien compte. Aussi s'empresse-t-il d'expliquer
-l'inaction de ses collègues par «les troubles qui<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[p. 63]</a></span>
-ont accompagné la minorité et les commencements
-de la majorité, les guerres qui occupèrent le roy dans
-la suitte et les pairs à son service et mille autres
-raisons semblables». Il ajoute que, dès qu'ils en
-eurent le loisir, les intéressés protestèrent avec énergie.
-Ils étaient même à la veille d'obtenir gain de cause
-lorsque,&mdash;détail à retenir,&mdash;«la mauvaise conduite
-de M. d'Uzès<a name="NoteRef_63_63" id="NoteRef_63_63"></a><a href="#Note_63_63" class="fnanchor">[63]</a> à la réception de M. de Noailles,
-cardinal-évêque de Châlons, en 1680<a name="NoteRef_64_64" id="NoteRef_64_64"></a><a href="#Note_64_64" class="fnanchor">[64]</a>», modifia
-les dispositions du roi et arrêta le cours de sa justice<a name="NoteRef_65_65" id="NoteRef_65_65"></a><a href="#Note_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_63_63" id="Note_63_63"></a><a href="#NoteRef_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Allusion à ce fait que M. d'Uzès «enfonça son chapeau
-et opina couvert avec un air de menace».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_64_64" id="Note_64_64"></a><a href="#NoteRef_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Saint-Simon dit tantôt 1680, tantôt 1681.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_65_65" id="Note_65_65"></a><a href="#NoteRef_65_65"><span class="label">[65]</span></a> <i>Écrits inédits</i>, t. III, p. 375.</p></div>
-
-<p>1643!&mdash;Trente-cinq ans avant l'élévation de
-Novion à la Première Présidence... N'est-ce point le
-cas de rappeler certain vers bien connu:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né?<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>La contradiction avec les <i>Mémoires</i> est si violente
-qu'on se demande si on a bien lu. Mais voici, dans l'<i>État
-des changements arrivés à la pairie</i>, un second aveu
-qui dissipe toute incertitude: Saint-Simon confirme
-sans ambages que c'est bien à la date sus-indiquée,
-1643, que l'abus s'est établi. S'il discute, c'est uniquement
-pour démontrer que la robe en impose lorsqu'elle
-fait remonter à une époque antérieure le refus du<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[p. 64]</a></span>
-bonnet. «Le premier vestige, déclare-t-il, qui paraît
-de cette usurpation si indécente, se trouve sur les
-registres du Parlement, à la réception du premier duc
-de Valentinois, en 1643. Les Premiers Présidents,
-qui sont les maîtres absolus de registres et très
-soigneux d'y insérer tout ce qui peut être à leur
-avantage, et, après eux, les présidents à mortier,
-non moins vigilants, n'auroient pas manqué d'y
-marquer plus tôt cette usurpation si, plus tôt qu'en
-ces temps de besoin d'eux et de misères publiques,
-ils eussent osé commencer<a name="NoteRef_66_66" id="NoteRef_66_66"></a><a href="#Note_66_66" class="fnanchor">[66]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_66_66" id="Note_66_66"></a><a href="#NoteRef_66_66"><span class="label">[66]</span></a> <i>Écrits inédits</i>, t. III, p. 87.</p></div>
-
-<p>Les conséquences à tirer de cette double reconnaissance
-sont si claires qu'il serait puéril d'insister. Ces
-trois points peuvent être tenus pour acquis: l'affaire
-du bonnet remonte à une époque antérieure à 1680, au
-moins à 1643; elle ne fut point une revanche de l'arrêt
-de 1664; ce n'est pas Novion qui l'engagea.</p>
-
-<p>Que se passa-t-il donc à la réception du cardinal de
-Noailles? Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour le
-deviner. Enhardis par leurs succès antérieurs, jaloux
-d'obtenir davantage, excités peut-être,&mdash;l'hypothèse
-n'a rien d'inadmissible,&mdash;par l'attitude acerbe de
-Novion, escomptant sans doute une de ces impatiences
-dont il était coutumier, les ducs engagèrent les hostilités
-sans avoir, au préalable, pris l'agrément du roi.
-Mais ils avaient trop présumé de leurs forces et mal<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[p. 65]</a></span>
-jugé leur adversaire. Quoique peu endurant de sa
-nature, celui-ci était trop avisé pour compromettre par
-une algarade intempestive les intérêts de sa Compagnie.
-Il sut, en opposant une résistance aussi courtoise
-qu'opiniâtre, infliger à l'ennemi une de ces défaites
-dont les battus n'aiment guère à perpétuer le souvenir.
-Se taire eût été une preuve de sagesse; mais la sagesse
-n'était point le fait de Saint-Simon. Il estima qu'il
-importait, non de dissimuler un incident, dont d'autres
-que lui pouvaient parler, mais de le raconter à sa
-manière, en intervertissant les rôles: de telle sorte que
-la robe, qui fut troublée dans une possession, sinon
-légitime, au moins ancienne, paisible, non équivoque,
-parut être l'usurpatrice. Les choses ainsi réglées,
-M. d'Uzès, que les <i>Écrits inédits</i> représentent sous
-les traits d'un délinquant dont ils blâment «la mauvaise
-conduite», est, dans les <i>Mémoires</i>, transformé
-en sympathique redresseur de torts; tandis que Novion
-qui, contre toute attente, fut, ce jour-là, un modèle de
-longanimité, devient une façon d'hypocrite qu'il sera
-désormais permis de charger de tous les péchés d'Israël.
-Cette combinaison, organisée avec une désinvolture
-qui paraîtrait inadmissible si, dans la suite de ce
-travail, on n'en rencontrait pas de nouveaux et fréquents
-exemples, était d'autant plus tentante qu'elle
-fournissait l'heureuse occasion d'accabler le détracteur
-acharné des ducs, le bourgeois «infecté de l'amour du
-bien public», le factieux du cabinet de la «première des<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[p. 66]</a></span>
-Enquêtes», le rédacteur d'impertinentes remontrances
-adressées à une reine, le champion, jadis si vibrant, de
-ces doctrines parlementaires dont la pairie avait
-horreur!</p>
-
-<p>A ne considérer que le but à atteindre, la perfidie
-était peut-être excusable. Malheureusement elle ne
-pouvait résister à la publication du <i>Mémoire abrégé</i>, de
-1714, et de l'<i>État des changements</i>, de 1711. Mais
-aussi, comment prévoir que ces pièces malencontreuses
-auraient l'honneur d'être classées dans nos archives,
-exhumées de la poussière à la fin du dix-neuvième siècle
-et imprimées par un chercheur aussi indiscret que
-zélé!... Quoi qu'il en soit, la morale à tirer de ces constatations,
-c'est que le rôle prêté par les <i>Mémoires</i> à
-Nicolas de Novion est de pure fantaisie. De pure fantaisie,
-également, la mise en scène où on le représente
-déposant son bonnet sur le bureau, le replaçant ensuite
-sur sa tête, l'ôtant à la première alerte, le reprenant
-encore comme par inadvertance, levant enfin le masque
-à la manière de Tartuffe, et le tableau tout entier si
-vivant, si coloré, si pittoresque... C'est dommage; car,
-dans l'œuvre du maître, il est parmi les mieux venus.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[p. 67]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="IV" id="IV">IV</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">Autres questions de préséance.&mdash;Le «salut en
-pied».&mdash;Les huissiers d'«accompagnement».&mdash;L'entrée
-et la sortie.&mdash;L'échelle de la lanterne.&mdash;Doléances
-des ducs et pairs.&mdash;Louis XIV
-s'en désintéresse.&mdash;Le Premier Président de Novion
-molesté par les ducs d'Aumont et de Coislin.&mdash;La
-mentalité de Saint-Simon comme chroniqueur
-de l'affaire du bonnet.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>Les «abus», dont nous venons de dresser la nomenclature,
-n'étaient pas les seuls qui eussent le privilège
-d'alimenter la discorde. A cette liste déjà longue, il
-faut ajouter ceux, de date ancienne, dont Novion
-maintenait l'exercice avec l'âpreté d'un homme qui,
-attaqué hors de propos, considère qu'il n'a plus de
-ménagements à garder...</p>
-
-<p>Il y avait la question des saluts «en pied».&mdash;Quand
-un pair pénétrait dans la Grand'Chambre, ses
-collègues, les princes du sang et les fils de France, se
-découvraient «et se levoient en pied»... Les présidents
-et les conseillers daignaient bien se découvrir,
-mais ne prenaient pas la peine de «se mettre debout»,&mdash;honneur
-qu'ils n'accordaient qu'aux fils de France<a name="NoteRef_67_67" id="NoteRef_67_67"></a><a href="#Note_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_67_67" id="Note_67_67"></a><a href="#NoteRef_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Ils le refusaient même au garde des sceaux. Ce fut la
-cause de luttes mémorables dans lesquelles le roi fut obligé
-d'intervenir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[p. 68]</a></span></p></div>
-
-<p>Il y avait la question des huissiers «d'accompagnement».&mdash;Chaque
-président en avait deux qui l'attendaient
-à son entrée au palais, lui frayaient un passage
-à travers la foule et, après l'audience, l'escortaient
-jusqu'à son carrosse, avec le même cérémonial.&mdash;Les
-ducs, au contraire, n'en avaient pas, sous prétexte
-que, leur nombre étant devenu trop considérable, la
-corporation entière n'eût pu y suffire. C'est à peine
-s'ils en pouvaient obtenir un,&mdash;un seul «avec baguette
-frappante»,&mdash;le jour de leur prestation de serment<a name="NoteRef_68_68" id="NoteRef_68_68"></a><a href="#Note_68_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_68_68" id="Note_68_68"></a><a href="#NoteRef_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Les princes du sang avaient également droit à deux
-huissiers à verge.</p></div>
-
-<p>Il y avait aussi la question «de l'entrée et de la
-sortie» qui, sur le plan annexé aux <i>Mémoires</i>, est
-expliquée par une série de lignes pointillées, pareilles
-à celles des cartes marines.</p>
-
-<p>Pour l'entrée cela allait encore. Princes et présidents
-franchissaient l'intervalle demeuré libre entre le carré
-des banquettes et traversaient le milieu, en forme de
-rosace, qu'on nommait <i>le parquet</i><a name="NoteRef_69_69" id="NoteRef_69_69"></a><a href="#Note_69_69" class="fnanchor">[69]</a>. Les ducs
-n'avaient pas le droit de suivre ce chemin. Ainsi que<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[p. 69]</a></span>
-les conseillers, ils devaient rejoindre leurs places en se
-faufilant entre les bancs et les bureaux: itinéraire fort
-incommode dont il est facile de saisir «le caractère
-humiliant»!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_69_69" id="Note_69_69"></a><a href="#NoteRef_69_69"><span class="label">[69]</span></a> <i>Le parquet</i> fut longtemps considéré comme une sorte
-de lieu sacré sur lequel, hormis les fils de France, personne
-ne pouvait mettre les pieds. Un jour, le grand Condé, qui
-marchait difficilement, à raison d'une crise de goutte, s'y
-engagea pour raccourcir la route; son exemple ne tarda pas
-à être suivi par les autres princes du sang et par les présidents
-à mortier. Quand le duc du Maine sera dépossédé de
-la qualité de prince, on lui enlèvera aussi le droit de traverser
-<i>le parquet</i>.</p></div>
-
-<p>Quant aux sorties, elles avaient donné lieu à presque
-autant de difficultés que le bonnet lui-même. Jadis, en
-vertu de la fiction qu'il représentait la personne du
-roi, le Parlement, en quittant la Grand'Chambre, était
-suivi des princes et des ducs. Après avoir longtemps
-subi cet état de choses, les princes réclamèrent. Guillaume
-de Lamoignon, toujours animé de dispositions
-conciliantes, n'opposa à leur requête qu'une condition:
-c'est que le principe de la prééminence judiciaire
-demeurât intact. Chacun y mettant du sien, on tomba
-d'accord sur le <i>modus vivendi</i> suivant: les princes se
-levaient les premiers, échangeaient avec l'assistance
-les saluts d'usage et sortaient, comme s'ils étaient
-appelés au dehors avant l'issue de l'audience. L'audience,
-en effet, continuait pour la forme pendant
-quelques secondes. Après quoi, elle prenait fin officiellement,
-et la sortie s'effectuait dans l'ordre habituel, à
-cette différence près, que, seuls dorénavant, les ducs
-devaient accompagner la cour<a name="NoteRef_70_70" id="NoteRef_70_70"></a><a href="#Note_70_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_70_70" id="Note_70_70"></a><a href="#NoteRef_70_70"><span class="label">[70]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 426 et suiv.</p></div>
-
-<p>Cet arrangement n'avait qu'un défaut, celui de ne
-pas tenir compte de l'orgueil de la pairie. Le rôle de<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[p. 70]</a></span>
-«caudataires» ne pouvait convenir à des gens aussi
-chatouilleux, maintenant qu'ils n'avaient plus, pour les
-couvrir, «le bouclier des princes». A leur tour, ils
-s'ingénièrent à trouver un expédient qui leur permît de
-s'affranchir «d'une servitude aussi déshonorante».
-Après de laborieuses méditations, ils s'arrêtèrent à
-celui-ci: malgré la clôture des débats, les ducs resteraient
-sur leurs sièges, immobiles comme des statues,
-se lèveraient seulement quand la salle serait vide et
-prendraient alors, pour rentrer chez eux, un chemin que
-n'eussent point suivi présidents et conseillers,&mdash;le
-chemin aboutissant à la porte du barreau... Combinaison
-merveilleuse qui donnait satisfaction aux plus
-susceptibles!&mdash;Ainsi procédait-on depuis plusieurs
-années. Mais voici qu'un jour cette porte du barreau
-se trouva close... C'était, manifestement, une manœuvre
-pour obliger les ducs à reprendre la suite de la Compagnie,
-du moins, ils le crurent. Grand émoi, nouveau
-conseil, discussion orageuse et délibération finale décidant
-qu'à l'avenir l'entrée et la sortie s'effectueraient
-par «la lanterne de la cheminée». Moyennant quoi,
-les ducs pénétraient dans la Grand'Chambre par le
-carré réservé au public, escaladaient l'escalier étroit
-qui, de ce carré, conduisait à la lanterne, traversaient
-ce réduit, en sortaient <i>par une échelle</i><a name="NoteRef_71_71" id="NoteRef_71_71"></a><a href="#Note_71_71" class="fnanchor">[71]</a> qui débouchait<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[p. 71]</a></span>
-sur leurs gradins, prenaient séance en ayant soin,
-pour assurer leurs derrières, de veiller à la garde de
-ladite échelle, et, quand l'audience était achevée, suivaient
-en sens inverse la route, hérissée d'obstacles,
-par laquelle ils étaient venus.&mdash;Il y avait de quoi se
-briser bras et jambes; mais la dignité de la plus haute
-institution du royaume ne subissait aucun dommage<a name="NoteRef_72_72" id="NoteRef_72_72"></a><a href="#Note_72_72" class="fnanchor">[72]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_71_71" id="Note_71_71"></a><a href="#NoteRef_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Une échelle «mobile». <i>Histoire du Palais de justice
-de Paris</i>, par <span class="smcap">Rittiez</span>, p. 368.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_72_72" id="Note_72_72"></a><a href="#NoteRef_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Cette horreur du second rang était poussée à des
-limites telles que la pairie renonça à participer aux jugements
-criminels intéressant les nobles et les ecclésiastiques parce
-que, un seul chemin existant pour se rendre à la Tournelle,
-«il n'y en peut rester pour les pairs seuls, qui ne veulent
-pas suivre les présidents». <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X,
-p. 430.</p></div>
-
-<p>Des causes de dissentiment, il en existait encore
-bien d'autres; mais il importe de se borner. Réunies au
-bonnet, à la garde des bancs, au surbourrage, aux
-«machines» en forme de dais ou de cabriolet, elles
-constituaient un ensemble de vexations intolérables.
-La certitude que Novion ne lâcherait pied sur aucune
-d'elles acheva d'exaspérer les ducs. Que faire, en une
-pareille détresse, sinon s'adresser à la justice du roi?
-Les plaintes affluèrent, pressantes, bruyantes, indignées.
-Mais,&mdash;ô déconvenue!&mdash;elles ne trouvèrent
-que peu d'accueil. Ce qui démontre, de plus belle,
-l'inexactitude des récits de Saint-Simon. Quelle apparence,
-en effet, que Louis XIV, jusque-là si sévère
-pour la robe, se fût relâché de ses rigueurs si la provocation
-était émanée d'elle?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[p. 72]</a></span></p>
-
-<p>La vérité est que ses sympathies à l'égard du Parlement
-ne s'étaient pas accrues, mais qu'en revanche
-l'âge et l'expérience avaient modifié ses sentiments
-vis-à-vis des ducs. Ceux-ci, à force de présomption,
-avaient trouvé le moyen de se mettre tout le monde à
-dos. «Ils ont», écrit Madame Palatine, qui dépasse
-un peu la mesure, comme cela lui arrive quelquefois,
-«ils ont un orgueil tellement excessif qu'ils croient
-être au-dessus de tout. Si on les laissoit faire, ils se
-regarderaient comme supérieurs aux princes du sang,
-<i>et la plupart d'entre eux ne sont pas même véritablement
-nobles</i><a name="NoteRef_73_73" id="NoteRef_73_73"></a><a href="#Note_73_73" class="fnanchor">[73]</a>». Pris isolément et envisagés au point
-de vue privé, c'étaient de très honnêtes gens possédant
-mille qualités. On en pourrait même citer plusieurs,
-qui étaient renommés à juste titre pour leur pondération,
-leur modestie et leur humilité chrétienne. Mais,
-en tant que collectivité se réclamant de la pairie carolingienne,
-ils étaient, presque tous, franchement insupportables.
-Convaincus que leur institution formait un
-organe essentiel de la monarchie, sans lequel celle-ci
-n'eût pu fonctionner, ils ne voyaient qu'eux, considéraient
-que toutes les faveurs leur étaient dues, passaient
-leur temps à maugréer, à critiquer, à récriminer sur le
-passé aussi bien que sur le présent. Quand ils attaquaient
-le chapitre «des retranchements» dont ils se
-prétendaient victimes, c'était à fuir, tant la nomenclature<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[p. 73]</a></span>
-en était longue et fastidieuse:&mdash;suppression des
-salves d'artillerie, lorsqu'ils franchissaient le seuil des
-places fortes;&mdash;méconnaissance du droit exclusif aux
-«honneurs du sacre», consistant à porter, dans cette
-cérémonie, la couronne, la première et la deuxième
-bannière carrée, l'étendard de guerre, l'épée et les
-éperons du prince;&mdash;exclusion du cortège royal à certains
-offices religieux, tels que l'adoration de la croix;&mdash;abolition
-du cadenas marqué, des couverts, du
-bassin, des serviettes à laver;&mdash;interdiction aux
-duchesses de se faire suivre de dames d'honneur et de
-confier, au cours de la procession du Saint-Sacrement,
-leur parasol à un laquais;&mdash;faculté à la noblesse <i>non
-titrée</i> (comtes, barons, marquis) d'accoler le manteau
-aux carrosses, de draper en housses d'impériale, de se
-faire éclairer de flambeaux à deux branches;&mdash;tolérance
-scandaleuse concédée aux femmes dépourvues de
-rang et, par suite, condamnées à rester debout, «de
-ne se point trouver là où il y en a d'assises<a name="NoteRef_74_74" id="NoteRef_74_74"></a><a href="#Note_74_74" class="fnanchor">[74]</a>», etc...
-Toutes prérogatives découlant de traditions séculaires
-dont la royauté, dans son intérêt propre, eût dû assurer
-la conservation. Comment, en effet, ne pas comprendre<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[p. 74]</a></span>
-que l'avilissement de la première dignité du royaume,
-envisagée jadis comme la parure du souverain, rejaillissait
-fatalement sur celui-ci: les demi-dieux ne descendent
-pas de leur piédestal sans que le dieu lui-même
-n'y perde de son prestige.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_73_73" id="Note_73_73"></a><a href="#NoteRef_73_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>Correspondance de Madame</i>, t. I, p. 339.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_74_74" id="Note_74_74"></a><a href="#NoteRef_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Les duchesses avaient grand soin de tenir à distance
-les femmes non assises et ne leur donnaient pas la main.
-<i>Écrits inédits de Saint-Simon</i>, t. III, p. 128. Cette distinction
-entre femmes assises et non assises se maintiendra sous
-la Restauration, ainsi qu'en témoignent les <i>Mémoires</i> de
-Mme de Boigne.</p></div>
-
-<p>Ces sentiments de vanité, exigeants et agressifs,
-occasionnaient à tout propos des conflits auxquels les
-duchesses se mêlaient avec une ardeur qui ne reculait
-pas devant les voies de fait. Ce qu'il y avait de plus
-grave, c'est qu'ils n'épargnaient même pas les étrangers.
-Il n'arrivait, à la Cour de France, ni un prince
-d'Allemagne ou d'Italie, ni un nonce, ni un ambassadeur,
-sans que, immédiatement, la pairie ne se mît en
-mouvement pour quelque dispute de préséance. Avec
-les Électeurs de l'Empire, c'était une guerre permanente,
-et la question de savoir s'ils avaient droit aux
-titres de Monseigneur, d'Altesse Sérénissime, de Sérénissime
-prince, d'Altesse Électorale, revenait sans
-cesse sur le tapis. Quant à la «réciprocité de main»,
-qu'ils se disaient en droit d'exiger, les ducs n'eussent
-pas craint, pour en assurer l'exercice, de mettre l'Europe
-en feu!</p>
-
-<p>Louis XIV avait fini par se lasser de tant d'incartades.
-D'autant plus que certains de ces orgueilleux
-poussaient l'indiscrétion jusqu'à violer les secrets de
-son intimité. Croirait-on que l'un des derniers venus,
-M. de Mazarin, osa lui adresser des remontrances,
-sous prétexte que ses rapports avec Mlle de La Vallière<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[p. 75]</a></span>
-causaient un scandale public<a name="NoteRef_75_75" id="NoteRef_75_75"></a><a href="#Note_75_75" class="fnanchor">[75]</a>?&mdash;Il n'est pas, non
-plus, interdit de croire qu'une de ces arrière-pensées
-d'ordre stratégique, dont le grand roi était coutumier,
-contribua à le maintenir dans une froide réserve. Saint-Simon
-ne cesse de l'en accuser. «Le roi, dit-il, a, tant
-qu'il a pu, diminué le rang des ducs en tout ce qui
-lui a été possible. Il n'étoit pas fâché des querelles de
-cette nature et il aimoit à les faire durer, en ne les
-jugeant point, pour maintenir les parties en division
-et plus dans sa dépendance.» Quoi qu'il en soit, on
-eut beau, dans les limites que commandait le respect,
-insister pour obtenir réparation de tant d'insultes, Sa
-Majesté ne daigna pas se départir de son calme olympien.
-Comme on lui rapportait l'action de M. d'Uzès
-qui, outré de l'attitude du Premier Président, avait
-enfoncé son chapeau jusqu'aux yeux, le roi aurait
-répliqué:&mdash;«Alors, de quoi se plaint-on? M. d'Uzès
-n'a-t-il pas sauvegardé les intérêts de la pairie?»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_75_75" id="Note_75_75"></a><a href="#NoteRef_75_75"><span class="label">[75]</span></a> <i>Journal d'Olivier d'Ormesson</i>, t. II, p. 274.&mdash;Voir
-aussi les <i>Mémoires de Conrart</i>.</p></div>
-
-<p>Donc, pas de délégation au Grand Conseil, pour
-trancher le litige, comme en 1664. Pas de conclusions
-acerbes livrées au public. Pas de plaidoiries retentissantes
-où, sous couleur de discussion, on eût pu exhaler
-sa bile. Pas d'arrêt réparateur: un véritable déni de
-justice!</p>
-
-<p>Il fallait cependant que Novion expiât ses méfaits.<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[p. 76]</a></span>
-Les ducs s'arrêtèrent au parti de le pourchasser, à
-la Cour comme à la ville, de le mettre à l'index, lui
-et les siens, de lui susciter des embarras de toutes
-parts, même dans son domestique<a name="NoteRef_76_76" id="NoteRef_76_76"></a><a href="#Note_76_76" class="fnanchor">[76]</a>, de diriger enfin
-contre sa personne toute une campagne d'avanies.
-Aucun outrage ne fut épargné à ses cheveux blancs.
-Non, bien entendu, dans l'enceinte du Palais, où
-l'on eût trouvé à qui parler, mais au dehors, quand
-on avait la bonne fortune de le rencontrer seul,
-loin des huissiers à verge et des hocquetons de la
-Grand'Salle.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_76_76" id="Note_76_76"></a><a href="#NoteRef_76_76"><span class="label">[76]</span></a> <i>Souvenirs de Dongois.</i></p></div>
-
-<p>L'une de ces manifestations eut pour théâtre l'appartement
-même du roi et se produisit peu après
-l'opération de la fistule. Sa Majesté ayant fait dire
-qu'elle recevrait dans son lit, le Premier Président
-considéra qu'il était de son devoir de se rendre à
-Versailles pour lui présenter ses vœux. Le duc d'Aumont,
-qui était de service, prit un malin plaisir à faire
-passer avant lui toute la théorie des visiteurs et à
-prolonger son attente. Introduit enfin dans la chambre
-royale, il se disposa à franchir «le balustre». Mais
-c'est là qu'on l'attendait. A peine avait-il commis cette
-infraction à l'étiquette que d'Aumont se précipita sur
-lui, le saisit avec rudesse par sa robe et le repoussa en
-proférant ces paroles vengeresses:</p>
-
-<p>&mdash;Où allez-vous? Sortez. Les gens comme vous<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[p. 77]</a></span>
-n'entrent pas dans le balustre, à moins que le roi ne les
-appelle.</p>
-
-<p>Et le chroniqueur, dont la haine s'épanouit au récit
-de cette correction manuelle, d'ajouter que l'intrus dut
-dévorer sa honte, faute d'un bâtard derrière lui pour
-relever l'affront<a name="NoteRef_77_77" id="NoteRef_77_77"></a><a href="#Note_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_77_77" id="Note_77_77"></a><a href="#NoteRef_77_77"><span class="label">[77]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XI, p. 34.</p></div>
-
-<p>Une autre fois, les choses allèrent plus loin. C'était
-à la Sorbonne. Le duc d'Albret, second fils de M. de
-Bouillon, qu'on destinait à l'Église, y soutenait sa
-thèse. Ces sortes de cérémonies attiraient toujours un
-public nombreux. Et l'on voyait cette fois dans l'assistance,
-à raison de la qualité du récipiendaire, plusieurs
-grands seigneurs, parmi lesquels M. de Coislin, récemment
-reçu pair de France. Nicolas de Novion, étant
-entré à ce moment, salua les princes de Condé et de
-Conti et, désirant s'entretenir avec le cardinal de
-Bouillon, alla s'asseoir auprès de lui sur le premier des
-sièges attribué aux ducs. C'en fut assez pour faire
-bondir M. de Coislin, qui était pourtant d'une politesse
-outrée, en même temps d'ailleurs que d'une impuissance
-notoire,&mdash;«pourquoi il se ruinoit avec une
-comédienne qui le gouverna jusqu'à sa mort<a name="NoteRef_78_78" id="NoteRef_78_78"></a><a href="#Note_78_78" class="fnanchor">[78]</a>».
-Coislin s'empara d'un fauteuil, avec une vigueur dont
-on eût été en droit de ne pas le croire capable, planta
-ce fauteuil devant celui du Premier Président, s'assit<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[p. 78]</a></span>
-dessus, emprisonna, à les briser, les genoux du malheureux,
-se raidit pour paralyser toute résistance et attendit,
-dans la posture impassible d'un agent du guet, qui,
-tenant son homme, s'est mis en tête de ne le point
-lâcher. Novion eut beau pousser des cris de détresse:
-enfermé, comme dans un étau, il ne pouvait faire
-aucun mouvement. Et plus il protestait, plus Coislin
-s'acharnait à serrer... Le scandale fut si grand qu'on
-dut interrompre la harangue et suspendre la séance.
-Le duc de Bouillon et le prince de Condé intervinrent
-pour mettre fin à cette scène que rendait plus pénible
-la vieillesse de celui qui en était l'objet: ils faillirent
-ne pas pouvoir l'arracher aux étreintes de cet enragé...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_78_78" id="Note_78_78"></a><a href="#NoteRef_78_78"><span class="label">[78]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. VII, p. 329.</p></div>
-
-<p>Cette exécution fit, à Versailles, autant de bruit
-qu'une tragédie nouvelle de Racine ou une victoire du
-maréchal de Luxembourg. Saint-Simon en retrace les
-détails avec la minutie qui lui est habituelle et s'applique
-à donner à chacun d'eux une importance capitale.
-Il n'oublie ni les félicitations des princes du sang,
-ni les témoignages d'estime de la Cour qui s'inscrivit
-en masse à l'hôtel de Coislin. Le roi, lui-même, assure-t-il,
-exprima le désir de voir le héros de cette aventure
-et lui demanda un récit,&mdash;lequel, en dépit de sa prolixité,
-ne parut pas suffisant. A la façon de nos magistrats
-modernes, qui se plaisent à reconstituer, sur le terrain
-où telles se sont déroulées, les péripéties des drames
-judiciaires, Sa Majesté éprouva le besoin d'une représentation
-du crime. On cala congrûment, dans un premier<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[p. 79]</a></span>
-fauteuil, un gentilhomme destiné à tenir l'emploi
-de patient. Coislin, assis dans un autre fauteuil, lui
-barricada les jambes et lui fit subir, au figuré, le supplice
-d'une pression ininterrompue. Il mima ensuite,
-avec cris à l'appui, les gestes désordonnés du Premier
-Président, ne laissant dans l'ombre aucune particularité
-de nature à édifier la religion du royal spectateur...
-Après quoi, celui-ci aurait déclaré impertinente l'entreprise
-de Nicolas de Novion, l'aurait appelé à comparaître
-devant sa justice souveraine, réprimandé d'importance
-et condamné à faire des excuses.</p>
-
-<p>Pour M. de Coislin, ce haut fait constitua le plus
-beau succès de sa carrière. Il en contait les péripéties
-à tout venant, avec cette exagération de courtoisie qui
-était sa marque distinctive. Sa narration, maintes fois
-renouvelée en présence de Saint-Simon, ne tomba
-point dans l'oreille d'un sourd, et l'on peut tenir pour
-certain qu'en passant par la plume du maître elle n'a
-perdu ni de son acuité ni de son agrément<a name="NoteRef_79_79" id="NoteRef_79_79"></a><a href="#Note_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_79_79" id="Note_79_79"></a><a href="#NoteRef_79_79"><span class="label">[79]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. III, p. 109.</p></div>
-
-<p>Tels furent, durant un intervalle de dix années, les
-procédés des ducs à l'égard du descendant de «l'homme
-juste»:&mdash;procédés bien anodins, d'ailleurs, si on les
-compare au traitement que, un demi-siècle plus tard, lui
-infligera le rédacteur des <i>Mémoires</i>. Il ne s'agira plus,
-en effet, de simples molestations, moins odieuses en
-somme que ridicules, mais d'accusations d'une haute<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[p. 80]</a></span>
-gravité dont, sournoisement et à l'insu de ses collègues
-qui, sans doute, ne l'auraient pas suivi dans cette voie,
-l'ex-vidame de Chartres va se constituer l'artisan, le
-metteur en scène et le propagateur... Mais, avant
-d'aborder cet ordre nouveau de faits, il nous paraît
-nécessaire de dire quelques mots d'une question qui
-n'est pas sans intérêt dans le débat: celle de la valeur
-de Saint-Simon envisagé, non comme historien du
-règne de Louis XIV,&mdash;cette lourde tâche a été accomplie
-de main de maître<a name="NoteRef_80_80" id="NoteRef_80_80"></a><a href="#Note_80_80" class="fnanchor">[80]</a>,&mdash;mais comme chroniqueur...
-de l'affaire du bonnet.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_80_80" id="Note_80_80"></a><a href="#NoteRef_80_80"><span class="label">[80]</span></a> <i>Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV</i>,
-par <span class="smcap">Chéruel</span>.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[p. 81]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h2><a name="V" id="V">V</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">Inexactitudes relevées dans le récit des «Mémoires».&mdash;Les
-«chimères» de Saint-Simon.&mdash;Son appréciation sur Nicolas de Novion.&mdash;Cette
-appréciation contredite par les mémoires du temps.&mdash;Retraite
-du Premier Président de Novion (1689).&mdash;Ses
-causes.&mdash;Faveurs que lui accorde le roi.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>Des inexactitudes, nous en avons déjà relevé quelques-unes
-dans le récit de Saint-Simon: combien
-d'autres ne rencontrerons-nous pas en avançant en
-besogne!... Est-ce à dire qu'il faille le tenir pour un
-imposteur inventant de toutes pièces des faits que,
-pertinemment, il sait être faux? Ce serait peut-être
-excessif. Sans doute le mensonge, tel que le définissent
-les docteurs, n'est point pour l'effrayer. Mais on
-peut admettre que, même dans ce cas, l'imagination
-joue chez lui un rôle considérable. Le travail d'amplification
-et de grossissement, qui s'opère alors dans cet
-esprit en révolte contre la réalité, échappe à l'examen
-lorsqu'on se trouve en présence d'une relation unique.
-Au contraire, il se révèle avec évidence quand le même
-fait est rapporté plusieurs fois, à quelques années d'intervalle.
-Il suffit, pour apercevoir les altérations subies
-en cours de route, de comparer entre elles ces diverses<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[p. 82]</a></span>
-versions. Particularité bien caractéristique: dans les
-étapes successives de ce mensonge progressif, c'est
-toujours la première version qui s'éloigne le moins de
-la vérité<a name="NoteRef_81_81" id="NoteRef_81_81"></a><a href="#Note_81_81" class="fnanchor">[81]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_81_81" id="Note_81_81"></a><a href="#NoteRef_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Cette particularité n'a pas échappé aux éditeurs du
-<i>Journal de Dangeau</i>. «Il y aurait, disent-ils (t. XVIII,
-p. 487), un travail considérable à faire, tant pour le fond
-que pour la forme, sur les différences essentielles qui
-existent entre les <i>Additions</i> au journal de Dangeau et les
-<i>Mémoires</i> de Saint-Simon. On y verrait souvent l'<i>addition</i>
-plus modérée, plus exacte, plus impartiale, plus vraie, plus
-près de la source, les <i>Mémoires</i> plus acerbes, plus passionnés,
-plus littéraires».</p></div>
-
-<p>Saint-Simon n'est pas seulement un passionné; c'est
-aussi un malade. Pour peu qu'on le suive dans les
-manifestations de sa vie publique, il apparaît avec les
-symptômes d'une double affection,&mdash;impressionnabilité,
-susceptibilité, irritabilité extrêmes, qui sont le
-propre des affections nerveuses;&mdash;envahissement
-d'idées fixes tournant à l'obsession et vision de dignités
-fabuleuses, qui caractérisent certaines affections mentales...</p>
-
-<p>Le mal datait de loin. Il remontait à son enfance,
-bercée de récits héroïques sur la grandeur de sa «maison».
-Avant de savoir conjuguer un verbe, le vidame de
-Chartres n'ignorait rien des prétentions de la pairie.
-L'élévation du duc du Maine le jeta dans une
-incroyable agitation, et ce fut du désespoir lorsque,
-en 1686, ce favori de la fortune fut promu dans l'ordre<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[p. 83]</a></span>
-du Saint-Esprit. «Je n'ose dire, déclare-t-il, qu'à douze
-ans que je n'avois pas encore, j'étois fort en peine et
-je m'informois souvent de l'état du duc de Luynes,
-qui avoit la goutte, parce qu'il auroit été parrain de
-M. le prince de Conti avec le duc de Chaulnes, et
-M. du Maine eût échu à mon père<a name="NoteRef_82_82" id="NoteRef_82_82"></a><a href="#Note_82_82" class="fnanchor">[82]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_82_82" id="Note_82_82"></a><a href="#NoteRef_82_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 221.</p></div>
-
-<p>Telles sont ses hantises d'écolier. A peine adolescent,
-le regret des disgrâces subies par les ducs, avec
-le ferme propos d'en obtenir réparation, ne cesse de le
-poursuivre. L'excitation qui accompagne ce regret
-grandit encore avec l'âge. Elle affecte alors un caractère
-si impérieux qu'il se déclare incapable d'y résister<a name="NoteRef_83_83" id="NoteRef_83_83"></a><a href="#Note_83_83" class="fnanchor">[83]</a>
-et proclame que, pour avoir satisfaction, il est prêt à
-sacrifier, «avec transport de joie», sa fortune «et
-présente et future<a name="NoteRef_84_84" id="NoteRef_84_84"></a><a href="#Note_84_84" class="fnanchor">[84]</a>».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_83_83" id="Note_83_83"></a><a href="#NoteRef_83_83"><span class="label">[83]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. III, p. 285.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_84_84" id="Note_84_84"></a><a href="#NoteRef_84_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. XV, p. 375.</p></div>
-
-<p>Que l'on joigne à ces prédispositions natives une
-vanité invraisemblable et un attachement inouï aux
-illusions les plus manifestes,&mdash;autour de lui on disait
-<i>ses chimères</i>,&mdash;on verra à quel degré d'aberration
-pouvait être entraînée cette intelligence si pénétrante
-et si alerte. Il suffit de parcourir, dans ses œuvres, ce
-qui, de près ou de loin, concerne la pairie, pour se
-rendre compte qu'on a affaire à un de ces sujets que
-jadis la Faculté nommait des lunatiques, et que les
-aliénistes modernes classent dans la catégorie des candidats<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[p. 84]</a></span>
-à la monomanie des grandeurs et au délire de la
-persécution,&mdash;persécution visant en sa personne la
-dignité qu'il recueillit en héritage.</p>
-
-<p>Pour peu qu'on touche à cette corde, il s'opère dans
-ce cerveau, d'ordinaire si lucide, une révolution qui lui
-enlève tout sang-froid. A partir de ce moment, pondération,
-discernement, logique, scrupules lui font également
-défaut. Ce n'est plus, comme d'habitude, auprès
-des hommes d'indiscutable sincérité,&mdash;les ducs de
-Chevreuse et de Beauvilliers, le ministre Chamillard,
-le chancelier de Pontchartrain, le maréchal de Boufflers,&mdash;qu'il
-cherche à se renseigner. C'est dans les
-cercles où se colportent commérages, calomnies et
-médisances qu'il puise ses inspirations. Au besoin il
-s'adressera à des valets... Des valets sûrs et «très
-principaux», proclame-t-il... Pas toujours, nous l'allons
-voir. Et, pour peu qu'au cours de cette poursuite passionnée
-il ait l'heureuse fortune de saisir au vol un
-récit équivoque, une anecdote suspecte, un propos
-d'antichambre ou d'office, sa haine s'en empare avec
-délices. Il se produit dans cette tête, «qui bout comme
-un volcan», une agitation analogue à celle des nuits
-fiévreuses où les moindres incidents grossissent au
-point de prendre des proportions monumentales. D'ordinaire,
-les fantômes nés durant les heures d'insomnie
-ne survivent pas à l'éclat du jour. Ceux que se forge
-Saint-Simon ne s'évanouissent jamais. Il les choie,
-les caresse, et vit avec eux dans une intimité étroite.<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[p. 85]</a></span>
-Les gens les moins suspects auront beau démontrer
-que ce sont de pures ombres, des créations d'une fantaisie
-dévoyée, de vaines illusions... Il ne veut rien
-entendre et persiste dans son erreur, en dépit de tout
-et de tous. «Cet homme, dira le Régent, est d'une suite
-enragée!» Enragée, c'est cela même; mais, parfois
-aussi, aveugle et inconsciente, «qui, dans une certaine
-mesure, atténue une mauvaise foi dont il est, trop
-souvent, impossible de douter.» C'est en s'inspirant de
-ce point de vue complexe qu'il convient d'envisager les
-questions d'ordre critique que soulève ce débat:&mdash;à
-commencer par celle qui concerne Nicolas de Novion...</p>
-
-<p>Saint-Simon s'occupe de lui, d'abord dans ses notes
-<i>sur Dangeau</i>, puis dans ses <i>Mémoires</i>.</p>
-
-<p>La note qu'il lui consacre est ainsi conçue: «Le
-Premier Président étoit <i>fort accusé</i> de vendre la
-justice et <i>on prétend</i> qu'il fut, plus d'une fois, pris
-sur le fait, prononçant à l'audience des arrêts dont
-aucun des deux côtés n'avoit été d'avis. En sorte
-qu'un côté s'étonnoit de l'avis unanime de l'autre, et
-ainsi réciproquement, et que, sur ces injustices
-réitérées, le roi prit enfin le parti de l'obliger à se
-défaire<a name="NoteRef_85_85" id="NoteRef_85_85"></a><a href="#Note_85_85" class="fnanchor">[85]</a>.»&mdash;Ce sont des bruits dont le chroniqueur
-se fait l'écho, sans se porter garant de leur
-exactitude: le Premier Président était <i>fort accusé</i>...
-<i>On prétend que</i>...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_85_85" id="Note_85_85"></a><a href="#NoteRef_85_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Journal de Dangeau</i>, t. II, p. 473.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[p. 86]</a></span></p></div>
-
-<p>Dans ses <i>Mémoires</i>, postérieurs de plusieurs années,
-il ne s'agit plus d'une médisance sujette à controverse,
-mais de faits affirmés sans réserves: «Lamoignon
-mourut en 1677. Novion lui succéda qui fut chassé
-de cette belle place pour les friponneries et les falsifications
-d'arrêts qu'il changeoit en les signant. Les
-rapporteurs s'en aperçurent longtemps avant que
-d'oser s'en plaindre. A la fin, les principaux de la
-Grand'Chambre lui en parlèrent et l'obligèrent à
-souffrir un témoin, d'entre les conseillers, à le voir
-signer. Il avoit encore une façon plus hardie pour les
-arrêts d'audience: il les prononçoit à son gré. Chaque
-côté de la séance, dont il avoit été prendre les avis,
-admira longtemps comment tout l'autre côté avoit pu
-être d'un avis différent de celui qui avoit été le plus
-nombreux du sien, et cela dura longtemps de la
-sorte. Comme cela arrivoit de plus en plus souvent,
-leur surprise fit qu'ils se la communiquèrent. Elle
-augmenta beaucoup quand ils s'apprirent mutuellement
-qu'elle leur étoit commune depuis longtemps et
-que ces arrêts, qui l'avoient causée, n'étoient l'avis
-d'aucun des deux côtés. Ils résolurent de lui en parler
-la première fois qu'ils s'en apercevroient. L'aventure
-ne tarda pas, et le hasard fit que la cause regardoit
-un marguilliage. Quelques-uns des plus accrédités
-de la Grand'Chambre lui parlèrent comme ils en
-étoient convenus entre eux et tout modestement le
-poussèrent. Se trouvant à bout, il se mit à rire et<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[p. 87]</a></span>
-leur répondit qu'il seroit bien malheureux, étant
-Premier Président, s'il ne pouvoit pas faire un marguillier
-quand il en avoit envie. Ces gentillesses
-furent rapportées au roi, et il étoit chassé honteusement
-et avec éclat sans le duc de Gesvres, premier
-gentilhomme de la Chambre et, de tout temps, fort
-lié et fort libre avec le roi, qui en obtint qu'il
-donneroit sa démission, comme un homme qui
-veut se retirer, et se chargea de l'apporter au
-roi<a name="NoteRef_86_86" id="NoteRef_86_86"></a><a href="#Note_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_86_86" id="Note_86_86"></a><a href="#NoteRef_86_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 420.</p></div>
-
-<p>Cette seconde version doit être complétée par l'indication
-nouvelle que voici: «Le Premier Président de
-Novion étoit un homme vendu à l'iniquité, à qui
-l'argent et les maîtresses obscures faisoient tout
-faire... Il vécut encore quatre ans dans l'abandon et
-l'ignominie et mourut à sa campagne sur la fin de
-1693<a name="NoteRef_87_87" id="NoteRef_87_87"></a><a href="#Note_87_87" class="fnanchor">[87]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_87_87" id="Note_87_87"></a><a href="#NoteRef_87_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. III, p. 312.</p></div>
-
-<p>Telles sont les accusations, si différentes de ton,
-qu'à des intervalles éloignés Saint-Simon a formulées
-contre l'adversaire des ducs. Y a-t-il opportunité à les
-opposer l'une à l'autre pour en établir l'inquiétante
-progression? Nous ne le pensons pas; car il est facile
-de démontrer que toutes deux sont également
-inexactes.</p>
-
-<p>Et d'abord, quelle est l'impression qui se dégage de<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[p. 88]</a></span>
-cet ensemble d'imputations? Un sentiment de surprise.
-On a peine à concevoir que l'ancien justicier des grands
-jours, tenu en haute estime par tant de gens de bien,
-se soit transformé tout à coup, après sa soixantième
-année, en magistrat cupide, vénal, prévaricateur et
-faussaire... A la réflexion, on découvre vite que certains
-détails manquent de vraisemblance: celui notamment
-qui a trait aux supercheries du délibéré. Comment
-admettre qu'une moitié des magistrats ait
-longtemps ignoré l'opinion unanime de collègues
-séparés d'eux par quelques pas à peine? Il faut n'avoir
-aucune notion des mœurs judiciaires pour considérer
-comme possible la mise en pratique d'aussi périlleuses
-combinaisons<a name="NoteRef_88_88" id="NoteRef_88_88"></a><a href="#Note_88_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_88_88" id="Note_88_88"></a><a href="#NoteRef_88_88"><span class="label">[88]</span></a> «Ce récit, dit M. Chéruel, n'est pas admissible et
-porte avec lui sa réfutation. Le vote avait lieu à haute
-voix. Comment admettre que le Parlement ait été distrait
-au point de ne pas s'apercevoir que le Premier Président
-dictait un arrêt contraire à l'avis unanime des conseillers?
-Saint-Simon a tellement dépassé les bornes du vraisemblable
-qu'il se réfute lui-même.» <i>Saint-Simon considéré
-comme historien de Louis XIV</i>, p. 501.</p></div>
-
-<p>Ces récits,&mdash;qu'il s'agisse d'une simple rumeur ou
-d'une affirmation catégorique,&mdash;ne pourraient donc
-trouver crédit qu'autant qu'on en aurait la confirmation
-dans les correspondances et les écrits du temps. Or
-c'est précisément le contraire qui arrive.</p>
-
-<p>Le premier des contemporains dont il convienne
-d'invoquer le témoignage, c'est Louis XIV lui-même,<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[p. 89]</a></span>
-qu'on nous représente comme décidé à faire un éclat,
-et ne mettant un frein à sa colère que sur l'intervention
-du duc de Gesvres... Que Sa Majesté, sur de pressantes
-sollicitations, ait pardonné à un grand coupable,
-on peut facilement l'admettre. Mais qu'elle eût accablé
-ce coupable de bienfaits, tout en le chassant, ce serait
-la plus choquante des contradictions. La question ainsi
-posée, que voyons-nous? Loin de traiter Novion en
-magistrat indigne, le roi lui accorde les faveurs suivantes:
-attribution d'une année de gages; maintien de
-sa pension de dix-huit mille livres; constitution d'un
-brevet de retenue de cent mille écus; allocation d'une
-somme de trois cent soixante-quatorze mille livres pour
-l'acquisition d'une présidence à mortier destinée à son
-petit-fils, André de Novion. Les fils sont également
-l'objet de promesses réalisées à brève échéance: une
-abbaye à celui qui est d'Église; le grade de brigadier
-au colonel du régiment de Bretagne. Enfin le gendre,
-M. de la Briffe, est nommé procureur général en remplacement
-de Harlay... On confessera qu'il n'y a là
-rien qui ressemble à une disgrâce, encore moins à une
-déroute.</p>
-
-<p>Interrogeons maintenant Dangeau, si bien renseigné
-sur les bruits de Cour. Dangeau consigne, à sa date, la
-retraite de Novion, sans lui attribuer aucune cause
-désobligeante. Au contraire, en chroniqueur scrupuleux,
-il énumère chacune des libéralités dont nous
-venons de dresser l'état et ajoute même qu'elles furent<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[p. 90]</a></span>
-encore accrues de cent mille livres, à la suite d'une
-visite de l'intéressé au roi<a name="NoteRef_89_89" id="NoteRef_89_89"></a><a href="#Note_89_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_89_89" id="Note_89_89"></a><a href="#NoteRef_89_89"><span class="label">[89]</span></a> <i>Journal de Dangeau</i>, t. II, p. 475.</p></div>
-
-<p>Au témoignage de Dangeau, il faut joindre celui de
-Bussy-Rabutin. Pour ce dernier, la démission du Premier
-Président est motivée par le souci d'assurer l'avenir
-des siens<a name="NoteRef_90_90" id="NoteRef_90_90"></a><a href="#Note_90_90" class="fnanchor">[90]</a>. Un arrangement de famille: tel est
-aussi le sentiment du marquis de Sourches. Même note
-à l'Académie, où Nicolas de Novion avait été reçu
-en 1680<a name="NoteRef_91_91" id="NoteRef_91_91"></a><a href="#Note_91_91" class="fnanchor">[91]</a>. Sa mort, survenue en 1693, y fut saluée dans
-des termes qui, en faisant une large part à l'hyperbole
-d'usage, ne laissent pas de place à l'équivoque. L'un
-des orateurs, l'abbé Boileau, célèbre les actes publics
-du défunt, la fécondité de son génie, la justesse de son
-discernement, la dignité avec laquelle il prononçait les
-oracles de la justice. Mais, s'il admire les talents qui le
-portèrent à la tête de l'un des premiers sénats du monde,
-il ne tarit pas sur la sagesse de sa retraite où il n'est
-pas éloigné de voir un signe de la protection divine<a name="NoteRef_92_92" id="NoteRef_92_92"></a><a href="#Note_92_92" class="fnanchor">[92]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_90_90" id="Note_90_90"></a><a href="#NoteRef_90_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin.</i> Lettre du 10 octobre
-1689.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_91_91" id="Note_91_91"></a><a href="#NoteRef_91_91"><span class="label">[91]</span></a> C'est à ses bons offices qu'eut recours la docte assemblée
-pour régler son différend avec Furetière.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_92_92" id="Note_92_92"></a><a href="#NoteRef_92_92"><span class="label">[92]</span></a> <i>Recueil des harangues de messieurs les académiciens</i>,
-t. II, p. 459.</p></div>
-
-<p>Ces considérations avaient frappé M. Chéruel. Aussi
-n'hésitait-il pas à regarder comme dénuées de fondement
-les imputations de Saint-Simon<a name="NoteRef_93_93" id="NoteRef_93_93"></a><a href="#Note_93_93" class="fnanchor">[93]</a>. Que n'eût-il<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[p. 91]</a></span>
-pas dit s'il avait eu sous la main les <i>Souvenirs</i> du greffier
-Dongois, neveu de Boileau-Despréaux!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_93_93" id="Note_93_93"></a><a href="#NoteRef_93_93"><span class="label">[93]</span></a> L'opinion de M. Chéruel paraît avoir été partagée par
-M. de Boislisle, dans la grande édition de Saint-Simon,
-t. II, p. 51.</p></div>
-
-<p>En vertu de ses fonctions, Dongois était préposé à la
-garde des registres du Parlement. Par suite, son attention
-devait être attirée d'une façon spéciale sur les
-agissements de nature à en compromettre la sincérité.
-Toute altération de ses minutes l'eût touché autant
-qu'un attentat contre sa personne. Cependant, au
-cours des notes qu'il consacre à Nicolas de Novion, on
-ne relève aucune allusion ni aucune réticence qui
-puisse éveiller le soupçon. S'explique-t-il, en revanche,
-sur les relations du chef de la Compagnie avec ces
-rapporteurs dont on s'est plu à signaler l'attitude indignée
-et les précautions outrageantes, voici de quelle
-manière il les juge: «Le Premier Président avoit une
-grande facilité d'esprit et une appréhension si vive
-que, quelque nombre d'affaires qu'il eût envie de
-communiquer, il les remettoit avec une netteté surprenante.
-Il ne demandoit que le nom des parties et
-aussitôt rapportoit le procès à merveille en apparence.
-Du moins, les rapporteurs en étoient <i>très
-contents</i>...» <i>Satisfecit</i> flatteur dont l'importance ne
-saurait échapper. Comment le concilier avec le flagrant
-délit au cours duquel Novion, «pris la main dans le
-sacq», aurait été démasqué et publiquement flétri?...<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[p. 92]</a></span>
-Dongois déguise-t-il la vérité? Pourquoi, et dans quel
-intérêt? C'était, en même temps qu'un personnage
-considérable, un galant homme d'une probité à toute
-épreuve<a name="NoteRef_94_94" id="NoteRef_94_94"></a><a href="#Note_94_94" class="fnanchor">[94]</a>. Ajoutons que ses <i>Souvenirs</i>, rédigés pour
-son petit-fils, Roger-François Gilbert de Voisins, qui
-lui succéda en 1717, avaient un caractère essentiellement
-privé<a name="NoteRef_95_95" id="NoteRef_95_95"></a><a href="#Note_95_95" class="fnanchor">[95]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_94_94" id="Note_94_94"></a><a href="#NoteRef_94_94"><span class="label">[94]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XIV, p. 87.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_95_95" id="Note_95_95"></a><a href="#NoteRef_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Dongois a laissé, outre les <i>Souvenirs</i>, un <i>Journal</i>, d'un
-haut intérêt documentaire, composé pendant son séjour à
-Clermont, où il remplissait les fonctions de greffier près de
-la Chambre de justice instituée par Louis XIV. Coïncidence
-curieuse: le <i>Journal</i> défend Novion contre certaine médisance
-de l'abbé Fléchier, de même que les <i>Souvenirs</i> le protègent
-contre les calomnies de Saint-Simon. Rendant compte
-des poursuites dont le marquis de Pont-du-Château fut l'objet
-en 1665, le futur évêque de Nîmes, après un long exposé des
-crimes de ce gentilhomme, insinue qu'à raison de son alliance
-avec M. de Ribeyre, gendre de Novion, il fut traité par celui-ci
-avec une indulgence scandaleuse. Or Dongois, qui rapporte,
-avec l'autorité attachée à son caractère officiel, les débats de
-ce procès, démontre l'inanité des bruits recueillis par Fléchier
-et justifie pleinement la décision rendue (voir à l'appendice
-les <i>Mémoires de Fléchier</i>, p. 393):&mdash;ce qui n'empêche
-pas Sainte-Beuve, dans l'étude qui figure en tête de cet
-ouvrage, de faire état des dires de l'auteur, de les rapprocher
-des attaques de Saint-Simon et d'émettre cet avis que le président
-des grands jours préludait alors, par «une nuance
-légère d'iniquité», aux méfaits dont, plus tard, il devait se
-rendre coupable.</p></div>
-
-<p>Dongois ne s'y montre pas, d'ailleurs, d'une tendresse
-aveugle à l'égard de son ancien chef. C'est ainsi
-qu'après l'avoir représenté comme «bon et compatissant»,<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[p. 93]</a></span>
-il expose «qu'il changeoit aisément d'amitiés
-et sentiments». Il termine même ses critiques par
-cette constatation peu flatteuse «qu'on ne peut pas
-disconvenir qu'il manquoit de tenue». Assurément,
-cette formule un peu nuageuse ne vise pas des négligences
-de toilette, mais certaines faiblesses d'un ordre
-tout à fait intime:&mdash;ce qui nous amène à la question
-«des maîtresses obscures»...</p>
-
-<p>Que Nicolas de Novion eût du goût pour ce qu'un
-ministre de l'empire, dans une correspondance célèbre,
-appelait l'<i>odor della feminita</i>, cela n'est pas douteux.
-Il est certain que, dans sa jeunesse, les succès ne lui
-firent pas défaut. L'âge glissa-t-il sur lui sans calmer
-ses ardeurs? Il y a lieu de le croire. On doit même
-admettre, d'après les dires de Dongois, qu'il négligeait
-de prendre ces précautions qui, sans atténuer la gravité
-de la faute, ont l'avantage d'en restreindre la
-publicité. Mais il importe, sur ce point comme sur
-beaucoup d'autres, de se tenir en garde contre toute
-exagération. Les notes rédigées, à la demande de Fouquet,
-sur le personnel du Parlement, contiennent,
-relativement à Novion, l'indication suivante: «Est
-souvent brouillé en son domestique: Mme des Brosses-Chouart
-a grand crédit sur lui.» Mme des Brosses-Chouart:
-une favorite, tenons-le pour acquis. Celle-ci
-fut-elle suivie d'une ou plusieurs autres? C'est fort
-possible... Défaillances fâcheuses, même en un siècle
-qui vit tout à la fois les dernières amours de Henri IV<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[p. 94]</a></span>
-et les liaisons scandaleuses du Roi-Soleil. Mais, de ces
-habitudes de galanterie à une domination déshonorante,
-exercée par des personnes de bas étage exploitant
-les vices d'un vieillard et se livrant, de concert
-avec lui, à un trafic honteux, il y a une distance que
-rien ne nous permet de franchir.&mdash;Comment oublier
-d'ailleurs que, de ce vieillard, Guy Patin a dit: «C'est
-un fort honnête homme<a name="NoteRef_96_96" id="NoteRef_96_96"></a><a href="#Note_96_96" class="fnanchor">[96]</a>», et l'abbé Legendre:
-«C'étoit un bon juge<a name="NoteRef_97_97" id="NoteRef_97_97"></a><a href="#Note_97_97" class="fnanchor">[97]</a>»!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_96_96" id="Note_96_96"></a><a href="#NoteRef_96_96"><span class="label">[96]</span></a> Lettre du 8 décembre 1665.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_97_97" id="Note_97_97"></a><a href="#NoteRef_97_97"><span class="label">[97]</span></a> <i>Mémoires de l'abbé Legendre</i>, p. 30.&mdash;L'édition de Saint-Simon,
-publiée par M. de Boislisle, contient sur les mœurs
-de Nicolas de Novion la précision suivante qui ne contredit
-en rien notre opinion: «Le bruit public lui attribuait la paternité
-illégitime de cette cousine de Boileau qui épousa le
-frère de Jean de La Bruyère.» <i>Notice de M. Servois.</i></p></div>
-
-<p>Que reste t-il, en somme, des deux versions accusatrices?
-On peut dire rien... La calomnie n'en subsistera
-pas moins avec les conséquences cruelles que lui
-imprime le talent de son auteur. Elle fera son chemin
-et, plus tard, sera reproduite par les gens de lettres
-qui, soucieux d'aller vite en besogne, épousent volontiers
-les opinions toutes faites. Parmi tant de noms
-qu'on pourrait citer, nous n'en désignerons qu'un:
-celui de Duclos, dont on connaît les prétentions bourrues
-à l'indépendance et l'orgueilleuse affectation de
-sincérité. Duclos copie servilement, sans du reste indiquer
-la source, les dires de l'ex-vidame de Chartres sur
-Nicolas de Novion. Moyennant quoi, il libelle cette<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[p. 95]</a></span>
-phrase lapidaire: «On en avait fait pendre de moins
-coupables, mais ce n'était pas de ceux qui font
-pendre!»&mdash;C'est ainsi qu'au cours de ce grand
-dix-huitième siècle, qui revendiqua si haut les droits
-de la libre critique, un philosophe doublé d'un moraliste
-comprenait les devoirs de l'historien<a name="NoteRef_98_98" id="NoteRef_98_98"></a><a href="#Note_98_98" class="fnanchor">[98]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_98_98" id="Note_98_98"></a><a href="#NoteRef_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Vers la même époque, Voisenon et Marmontel eurent
-aussi la bonne fortune de prendre connaissance des <i>Mémoires</i>.
-Ils y puisèrent également une foule d'indications, mais, pas
-plus que Duclos, ils ne songèrent, semble-t-il, à en contrôler
-l'exactitude.</p></div>
-
-<p>Est-ce à dire qu'en haut lieu on ne trouvât point que,
-pour Novion, l'heure de la retraite avait sonné? Si, on
-le pensait. Et c'est là l'équivoque dont les <i>Mémoires</i>
-ont si habilement tiré parti. Il se produisit, en effet,
-une intervention officielle, mais motivée par des raisons
-qui n'entachaient en rien l'honneur de l'intéressé...</p>
-
-<p>En 1689, l'ancien président des grands jours était
-parvenu au terme de sa carrière: soixante et onze ans
-d'âge et cinquante-deux ans de services. La maladie
-l'avait gravement éprouvé: il était infirme et entendait
-à peine. Ses facultés intellectuelles s'affaiblissaient
-également. La preuve en éclata dans une circonstance
-qui eut un retentissement considérable. Un <i>Te Deum</i>,
-en l'honneur du rétablissement de Sa Majesté, venait
-d'être célébré à la Sainte-Chapelle (6 février 1687), en
-présence du chancelier Boucherat, des représentants
-de la haute robe et de nombreuses personnes de distinction.<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[p. 96]</a></span>
-Avant de se rendre au repas qu'allait lui
-offrir le chef de la Compagnie judiciaire, l'assistance
-se réunit à la Grand'Chambre pour y entendre les
-harangues d'usage, l'une du Premier Président, l'autre
-du chancelier. La curiosité était vive. On s'attendait,
-en effet, à un beau tournoi d'éloquence, chacun des
-orateurs devant briller par des mérites divers. Mais
-les suffrages étaient acquis d'avance au Premier Président
-qu'on savait doué d'un remarquable talent
-de parole<a name="NoteRef_99_99" id="NoteRef_99_99"></a><a href="#Note_99_99" class="fnanchor">[99]</a>... Que se passa-t-il en lui? Il serait
-malaisé de le dire. Toujours est-il que, sous le coup
-d'une éclipse soudaine, son cerveau ne lui fournit
-aucune idée et sa mémoire aucune parole: il s'arrêta
-net au début de son discours et ne trouva pas un mot
-pour sauver la situation. «Ce fut, dit l'abbé Legendre,
-une scène désagréable pour un homme qui avoit
-préparé un dîner de plus de mille écus pour régaler
-le chancelier et tout ce qu'il y avoit de plus distingué
-dans la robe<a name="NoteRef_100_100" id="NoteRef_100_100"></a><a href="#Note_100_100" class="fnanchor">[100]</a>.» Le marquis de Sourches
-indique que la réputation du Premier Président était si
-bien établie que cette mésaventure ne pouvait lui
-causer aucun tort. Elle ne l'en affecta pas moins au delà
-de toute mesure. Il se regarda comme irrémédiablement
-amoindri, devint taciturne, tomba dans une affliction<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[p. 97]</a></span>
-profonde, qui le suivit jusqu'au tombeau, et refusa
-longtemps de prendre possession de son siège<a name="NoteRef_101_101" id="NoteRef_101_101"></a><a href="#Note_101_101" class="fnanchor">[101]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_99_99" id="Note_99_99"></a><a href="#NoteRef_99_99"><span class="label">[99]</span></a> «Il se piquoit, dit Dongois, de parler aisément sur-le-champ
-et, en effet, il le faisoit avec une facilité extraordinaire.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_100_100" id="Note_100_100"></a><a href="#NoteRef_100_100"><span class="label">[100]</span></a> <i>Mémoires de l'abbé Legendre</i>, p. 36.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_101_101" id="Note_101_101"></a><a href="#NoteRef_101_101"><span class="label">[101]</span></a> <i>Souvenirs de Dongois.</i>&mdash;Le discours qu'il ne put prononcer
-n'en fut pas moins publié. Il se terminait par cette
-phrase sonore, rapportée par Gilbert de Lisle. «Nous avons
-en lui&mdash;c'est de Louis XIV qu'il est question&mdash;un
-libérateur; mais nous n'entreprendrons pas son éloge:
-l'écho n'a point assez de voix pour rendre le bruit du tonnerre».</p></div>
-
-<p>Des difficultés d'une autre nature lui rendaient également
-pénible l'exercice de ses fonctions. Ses rapports
-avec le procureur général de Harlay étaient extrêmement
-tendus, bien que celui-ci fût son neveu à la mode
-de Bretagne. Lorsque, après la mort de Lamoignon, la
-Première Présidence était devenue vacante, Harlay
-avait, nous le savons, posé sa candidature. Les compétitions
-furent, semble-t-il, fort ardentes. D'où une rivalité
-qui, avec le temps, ne fit que s'accentuer<a name="NoteRef_102_102" id="NoteRef_102_102"></a><a href="#Note_102_102" class="fnanchor">[102]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_102_102" id="Note_102_102"></a><a href="#NoteRef_102_102"><span class="label">[102]</span></a> En 1685, ils avaient aussi été en concurrence pour la
-place de chancelier.&mdash;<i>Journal de Dangeau</i>, t. I, p. 242.</p></div>
-
-<p>L'un et l'autre avaient, au surplus, de ces railleries
-piquantes qui n'étaient pas de nature à rétablir la bonne
-harmonie.&mdash;«Les gens du roi! se plaisait à dire
-Novion: comme les orgues à l'église, ils ne servent
-qu'à allonger la cérémonie<a name="NoteRef_103_103" id="NoteRef_103_103"></a><a href="#Note_103_103" class="fnanchor">[103]</a>...» Mais il avait affaire à
-forte partie. Pour un lardon lancé, il en recevait
-quatre. Le neveu, doué d'une verve intarissable, n'avait
-garde de ménager l'oncle et se montrait d'autant plus<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[p. 98]</a></span>
-acerbe que, désigné pour recueillir sa succession, il lui
-tardait qu'elle fût ouverte. Passé maître en l'art de la
-procédure, et supérieur aux plus fins limiers de la chicane,
-il s'ingéniait à soulever des contestations de
-forme où il ne manquait jamais d'avoir le dernier
-mot. S'il s'était agi d'une de ces querelles qu'on vide
-au champ d'honneur, le vieil athlète, retrouvant sa
-vigueur ancienne, l'eût sans doute emporté. Mais
-que pouvait sa fougue généreuse contre les coups
-d'épingle dont on se plaisait à le harceler? L'homme,
-que Mazarin avait su berner de si adroite manière,
-était, en dépit de ses facultés brillantes, pourvu d'une
-certaine dose de naïveté. Ajoutons que le sang-froid
-n'était pas sa qualité dominante. Aussi donnait-il
-«dans tous les panneaux que le procureur général lui
-tendoit». Dongois, qui nous donne ces détails, servait
-d'intermédiaire et s'efforçait de mettre le holà.
-Ce manège, qui durait depuis douze ans, n'en devait
-pas moins aboutir à un éclat public, sinon à un scandale.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_103_103" id="Note_103_103"></a><a href="#NoteRef_103_103"><span class="label">[103]</span></a> <i>Messagiana</i>, t. II, p. 210.</p></div>
-
-<p>Supposer que cet antagonisme, si nuisible à l'administration
-de la justice, prit fin après la déconvenue
-oratoire du Premier Président, ce serait faire injure à
-l'espèce humaine. On peut affirmer que les partisans
-de Harlay profitèrent de l'occasion pour remontrer au
-roi les inconvénients de cet éternel conflit, le grand
-âge de Nicolas de Novion, le délabrement de sa santé,
-la diminution de son prestige, l'opportunité de son<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[p. 99]</a></span>
-remplacement par un magistrat plus jeune et mieux en
-main. Ils agirent avec d'autant plus d'ardeur qu'ils se
-sentaient soutenus par le parti des ducs, heureux de
-satisfaire sa vengeance. C'était, d'autre part, le moment
-où Harlay, n'ayant pas eu encore à prendre parti sur
-le bonnet, jouissait de la faveur qui s'attache aux héritiers
-du trône, dont chaque mécontent escompte le
-libéralisme réparateur. Cette coalition d'intérêts et de
-rancunes manœuvra si habilement que Louis XIV,
-convaincu, chargea le marquis de Seignelay de faire
-comprendre au Premier Président que l'heure de la
-retraite avait sonné pour lui; Seignelay devait, en
-même temps, énumérer les faveurs qui, à titre de
-récompense, seraient attribuées au démissionnaire.
-Celui-ci, dont cette démarche comblait les désirs
-secrets, ne se le fit pas dire deux fois. Il se hâta d'en
-tirer profit en se faisant gratifier «d'une rançon de
-prince», manda chez lui son notaire et signa, en présence
-des témoins requis, le contrat qui le déchargeait
-d'un fardeau devenu trop lourd pour ses épaules.</p>
-
-<p>Telle est, semble-t-il, la vérité: il importait qu'elle
-fût dite<a name="NoteRef_104_104" id="NoteRef_104_104"></a><a href="#Note_104_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_104_104" id="Note_104_104"></a><a href="#NoteRef_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Ajoutons, pour ne rien laisser dans l'ombre, qu'en 1702
-il parut sous ce titre: <i>Mémoire pour servir à l'histoire du
-marquis de Fresne</i>, un libelle qui mettait en cause la tribu
-entière des Novion et dirigeait spécialement contre son chef&mdash;Nicolas
-V&mdash;les imputations les plus odieuses. Ce libelle,
-qui a inspiré à M. E.-D. Forgues un article publié en 1867
-dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>, était l'œuvre d'un criminel
-condamné pour meurtre, tentative d'empoisonnement et trafic
-de sa femme qu'il essaya de vendre à des pirates. (Voir les
-<i>Mémoires du comte de Rochefort</i>, édition de 1692, p. 237).
-Saint-Simon, qui n'a pu ignorer l'existence de ce pamphlet,
-n'y fait aucune allusion: c'est dire le cas qu'il mérite.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[p. 100]</a><br /><a name="Page_101" id="Page_101">[p. 101]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h2><a name="VI" id="VI">VI</a></h2>
-
-<blockquote>
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-<p><span class="smcap">Le Premier Président de Harlay.&mdash;Son portrait.&mdash;Ses
-ancêtres.&mdash;Son attitude vis-à-vis des ducs.&mdash;Les
-procès de Saint-Simon et du maréchal de
-Luxembourg.&mdash;L'échec de la candidature de
-Harlay a la charge de chancelier.&mdash;Ses causes.&mdash;Mort
-de Harlay (1707).&mdash;Le duc du Maine
-se prononce contre les ducs dans la querelle du
-bonnet.&mdash;Vaines tentatives de Saint-Simon.&mdash;Découragement
-des ducs.&mdash;Fin de la première
-période de la querelle du bonnet.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>C'est en septembre 1689 que se produisait la retraite
-de Novion. Messieurs de la pairie l'accueillirent avec
-allégresse, tout en ne se défendant pas de quelque
-inquiétude. C'était sans doute une admirable chose que
-d'en finir avec le passé; mais qu'allait être l'avenir?
-Tous les regards se tournèrent vers celui que chacun
-désignait pour la fonction la plus élevée du Parlement,
-où il fut d'ailleurs porté tout aussitôt: le procureur
-général Achille III de Harlay, seigneur de Grosbois et
-de Beaumont-en-Gâtinais, celui-là même dont nous
-venons de voir passer la silhouette.</p>
-
-<p>Au physique, tout le contraire de Novion, dont il ne
-rappelait en rien le grand air et l'imposante majesté:
-un robin dépourvu de prestance, au geste effacé, orné<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[p. 102]</a></span>
-d'une barbiche broussailleuse, semblable à celle d'un
-bouc, médiocrement vêtu, peu soigné de sa personne
-et ayant moins l'apparence d'un haut magistrat que
-celle d'un régent de collège. Mais quand l'attention se
-portait sur la figure, on éprouvait une sorte de saisissement,
-tant il s'en dégageait d'intelligence et de vie. Et
-l'impression première se modifiait et l'on s'expliquait
-le choix de Louis XIV.</p>
-
-<p>Saint-Simon nous a laissé du personnage jusqu'à
-trois portraits, d'un relief saisissant, qu'il est facile de
-fondre en un seul, car, à quelques détails près, ils ne
-diffèrent pas sensiblement. «Pour l'extérieur, dit-il,
-un petit homme vigoureux et maigre, un visage en
-losange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux,
-parlants, perçants, qui ne regardoient qu'à la dérobée,
-mais qui, fixés sur un client ou sur un magistrat,
-étoient pour le faire rentrer en terre; un habit peu
-ample, un rabat presque d'ecclésiastique, et des
-manchettes plates comme eux, une perruque fort
-brune et fort mêlée de blanc, touffue mais courte,
-avec une grande calotte par-dessus. Il se tenoit et
-marchoit un peu courbé, avec un faux air plus
-humble que modeste, et rasoit toujours les murailles,
-pour se faire faire place avec plus de bruit, et n'avançoit
-qu'à force de révérences respectueuses et comme
-honteuses, à droite et à gauche, à Versailles<a name="NoteRef_105_105" id="NoteRef_105_105"></a><a href="#Note_105_105" class="fnanchor">[105]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_105_105" id="Note_105_105"></a><a href="#NoteRef_105_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. I, p. 136.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[p. 103]</a></span></p></div>
-
-<p>Les yeux constituaient la marque caractéristique de
-cette physionomie. Saint-Simon, qui était lui-même
-pourvu «d'un œil de vrille», ne tarit pas d'exclamations
-à ce sujet. Il le fait en termes qui ne permettent
-guère de concevoir que ce fussent des yeux sournois,
-«ne regardant qu'à la dérobée». Il spécifie, en effet,
-que «c'étoient des yeux de vautour qui sembloient
-dévorer les objets et percer les murailles». Or des
-yeux, même de vautour, ne sauraient accomplir de
-pareils prodiges, sans regarder en face!</p>
-
-<p>«Les sentences, poursuivent les <i>Mémoires</i>, et les
-maximes étoient son langage ordinaire, même dans
-les propos communs. Toujours laconique, jamais à
-son aise, ni personne avec lui; beaucoup d'esprit
-naturel et fort étendu; beaucoup de pénétration, une
-grande connoissance du monde, surtout des gens
-avec qui il avoit affaire; beaucoup de belles-lettres,
-profond dans la science du droit et, ce qui malheureusement
-est devenu si rare, du droit public; une
-grande lecture et une grande mémoire et, avec une
-lenteur dont il s'étoit fait une étude, une justesse,
-une promptitude, une vivacité de réparties surprenante
-et toujours présente. Supérieur aux plus fins
-procureurs dans la science du Palais, et un talent
-incomparable de gouvernement par lequel il s'étoit
-tellement rendu le maître du Parlement qu'il n'y
-avoit aucun de ce corps qui ne fût devant lui un
-écolier et que la Grand'Chambre et les Enquêtes<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[p. 104]</a></span>
-assemblées n'étoient que des petits garçons en sa
-présence, qu'il dominoit et qu'il tournoit où et
-comme il le vouloit, souvent sans qu'ils s'en aperçussent,
-sans oser branler devant lui, sans toutefois
-avoir jamais donné accès à aucune liberté ni
-familiarité avec lui à personne, sans exception;
-magnifique par vanité aux occasions, ordinairement
-frugal par le même orgueil, et modeste de
-même dans ses meubles et dans son équipage, pour
-s'approcher des mœurs des anciens grands magistrats...»</p>
-
-<p>Voilà ce qu'on peut appeler le côté des mérites... Il
-faut reconnaître que, bien qu'entremêlés de coups de
-griffe, les compliments abondent: procédé habituel à
-Saint-Simon quand il veut accabler son homme,&mdash;la
-scélératesse exigeant, pour être poussée à l'excès, une
-forte dose de facultés brillantes... Voici, maintenant, le
-revers de la médaille: «C'est un dommage extrême
-que tant de qualités et de talents naturels et acquis
-se soient trouvés destitués de toute vertu et
-n'aient été consacrés qu'au mal, à l'ambition, à
-l'avarice, au crime. Superbe, venimeux, malin, scélérat
-par nature, humble, bas, rampant devant
-ses besoins, faux et hypocrite en toutes ses actions,
-même les plus ordinaires et les plus communes,
-juste avec exactitude entre Pierre et Jacques pour
-sa réputation, l'iniquité la plus consommée, la plus
-artificieuse, la plus suivie, suivant son intérêt, sa<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[p. 105]</a></span>
-passion et le vent surtout de la Cour et de la fortune<a name="NoteRef_106_106" id="NoteRef_106_106"></a><a href="#Note_106_106" class="fnanchor">[106]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_106_106" id="Note_106_106"></a><a href="#NoteRef_106_106"><span class="label">[106]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. V, p. 166.</p></div>
-
-<p>Cette accumulation d'outrages paraîtra peut-être
-excessive. Ce n'est là cependant qu'un simple spécimen:
-nous en verrons bien d'autres!... En attendant
-qu'il nous soit permis de remettre les choses au point,
-ce qu'il importe de retenir, c'est la grande situation
-occupée par Harlay au sein du Parlement. Cette situation,
-il la devait, en partie, au prestige de ses ancêtres,
-au premier rang desquels figurait Achille I<sup>er</sup>, celui-là
-même dont L'Estoille a dit «qu'il étoit le vrai atlas de
-sa compagnie, le Piso de nostre aage, descrit par
-Tacite au sixième livre des <i>Annales</i>, qui n'inclinoit
-jamais à opinion qui sentist son homme lasche<a name="NoteRef_107_107" id="NoteRef_107_107"></a><a href="#Note_107_107" class="fnanchor">[107]</a>».
-C'est de lui qu'Achille III tenait ces «yeux de vautour»
-qui faisaient rentrer les méchants en terre et
-transperçaient le roc. La chronique rapporte,&mdash;et cet
-exemple d'atavisme ne manque pas d'intérêt,&mdash;qu'un
-jour Achille I<sup>er</sup> se trouvant à Estains, où il possédait
-une maison, le village fut envahi par une troupe de
-lansquenets à la solde de l'Espagne. Déjà les logis
-étaient marqués, les vivres mis en réquisition, les tonneaux
-tirés de la cave, quand le Premier Président
-apparut sur le seuil de sa porte, n'ayant d'autres
-armes que son bonnet, sa robe écarlate et son regard...<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[p. 106]</a></span>
-Mais ce regard, dans son éloquence muette, disait tant
-de choses que, saisie d'une épouvante subite, la bande
-entière, sans en demander plus long, rechargea ses
-bagages, se remit en selle et détala à toute bride.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_107_107" id="Note_107_107"></a><a href="#NoteRef_107_107"><span class="label">[107]</span></a> <i>Mémoires de de L'Estoille</i>, édit. Petitot, 49, p. 61.</p></div>
-
-<p>On ne s'imagine pas quels souvenirs avaient laissés
-au Palais, où le culte des traditions était resté vivace,
-les hauts faits de ce personnage, son patriotisme ardent,
-ses vibrantes objurgations aux Guises, sa résistance
-héroïque aux factieux. La légende s'était peu à peu
-mêlée à l'histoire et le petit-fils en recueillait comme
-une sorte d'auréole à laquelle ne nuisaient pas non plus
-ses relations étroites avec les maréchaux de Luxembourg,
-de Noailles et de Villeroy, et ses alliances avec
-les maisons les plus puissantes de la robe<a name="NoteRef_108_108" id="NoteRef_108_108"></a><a href="#Note_108_108" class="fnanchor">[108]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_108_108" id="Note_108_108"></a><a href="#NoteRef_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Sa mère était une Bellièvre, sa bisaïeule une de Thou.
-Enfin, il avait épousé, au mois de septembre 1667, Mlle de
-Boissy, fille de Guillaume de Lamoignon. <i>Mémoires d'Olivier
-d'Ormesson</i>, t. II, p. 520.</p></div>
-
-<p>Mais c'est surtout à lui-même qu'il devait sa grande
-autorité. Investi, dès 1667, de la charge de procureur
-général que, en 1661, son père avait acquise de Fouquet,
-au prix de 2400000 livres<a name="NoteRef_109_109" id="NoteRef_109_109"></a><a href="#Note_109_109" class="fnanchor">[109]</a>, il avait, pendant
-vingt-deux ans, exercé cette fonction avec une maîtrise
-incomparable. La jurisprudence, en matière civile
-autant qu'en matière religieuse, n'avait pas de secrets<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[p. 107]</a></span>
-pour lui. Mais c'est principalement dans les questions
-de droit public, si fréquemment agitées alors, que se
-révélait sa vaste érudition. Il possédait, sur ce sujet
-unique, plus de deux mille manuscrits provenant des
-recueils constitués par les anciens Premiers Présidents:
-c'étaient «les trésors de la tradition parlementaire»...
-Aussi n'est-ce pas à lui qu'on eût pu faire accroire que
-les pairs du temps de Louis XIV descendaient des
-grands vassaux et qu'ils étaient «les successeurs nés
-des rois»!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_109_109" id="Note_109_109"></a><a href="#NoteRef_109_109"><span class="label">[109]</span></a> <i>Note au journal de Dangeau</i>, t. II, p. 473. Achille II,
-père d'Achille III et petit-fils d'Achille I<sup>er</sup>, avait été conseiller
-au Parlement, maître des requêtes et conseiller d'État,
-avant de devenir procureur général.</p></div>
-
-<p>Quoi que Saint-Simon en puisse dire, cet extraordinaire
-petit homme possédait,&mdash;nous le verrons bientôt,&mdash;quelques
-qualités. Par contre, il était affligé de deux
-défauts. Premièrement, il était d'un caractère peu maniable;
-certains disaient même hargneux. Deuxièmement,
-il avait trop d'esprit,&mdash;un esprit amer, piquant,
-emportant la pièce. Un de ses biographes proclame que
-ses morsures atteignaient seulement ceux qui les méritaient<a name="NoteRef_110_110" id="NoteRef_110_110"></a><a href="#Note_110_110" class="fnanchor">[110]</a>.
-L'abbé Legendre s'en explique différemment:
-«Tout en lui, dit-il, sentoit son grand magistrat,
-hors peut-être un peu trop d'humeur... Quoiqu'il eût
-toujours le sourcil froncé, c'était un homme à sarcasmes
-qui ne pouvoit retenir un bon mot, y allât-il
-de se brouiller avec son meilleur ami<a name="NoteRef_111_111" id="NoteRef_111_111"></a><a href="#Note_111_111" class="fnanchor">[111]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_110_110" id="Note_110_110"></a><a href="#NoteRef_110_110"><span class="label">[110]</span></a> <i>Causes célèbres et intéressantes</i>, Paris, 1752, t. IX,
-p. 676.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_111_111" id="Note_111_111"></a><a href="#NoteRef_111_111"><span class="label">[111]</span></a> <i>Mémoires de l'abbé Legendre</i>, p. 31.</p></div>
-
-<p>On eût pu, de ces facéties, composer plusieurs<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[p. 108]</a></span>
-volumes. On se borna à en composer un, qui parut sous
-le titre de <i>Harlæana</i>... J'imagine bien qu'il doit en
-être de quelques-unes comme des réponses historiques
-qui, pour la plupart, sont fabriquées après coup. Mais,
-même en en supprimant la moitié, la collection resterait
-encore assez riche. Ce virtuose de l'épigramme possédait,
-en outre, un art merveilleux pour décourager les
-solliciteurs. Ne pouvant refuser audience au supérieur
-des Jésuites et au prieur des Oratoriens, entre lesquels
-un litige était pendant, il les convoqua ensemble dans
-son cabinet. Il plaça l'un à sa droite, l'autre à sa gauche,
-les invita à s'expliquer à tour de rôle et les écouta
-avec une patience qui, d'ordinaire, n'était pas son fait.
-Et lorsque, suspendus à ses lèvres, ils attendaient
-l'oracle qu'ils supposaient devoir servir d'opinion à la
-Cour, Harlay se leva, prononça quelques paroles sur la
-sanctification des âmes par la vie monastique et l'éternelle
-béatitude qui en est la récompense, puis, s'inclinant
-devant chacun des religieux:&mdash;Mon Père, dit-il
-au Jésuite, c'est avec vous que je voudrais vivre...&mdash;Et
-avec vous, mon Père, dit-il à l'Oratorien, que
-je voudrais mourir... Ils n'en tirèrent pas davantage<a name="NoteRef_112_112" id="NoteRef_112_112"></a><a href="#Note_112_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_112_112" id="Note_112_112"></a><a href="#NoteRef_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Sa causticité, qui n'était pas toujours aussi bénigne,
-n'épargnait personne. La liste serait longue des gens de qualité
-que, toujours avec force saluts, il exaspéra de ses boutades.
-Irritée de n'en rien obtenir, certaine grande dame le
-traite de <i>Barbe de chat</i>. Une seconde, la duchesse de La
-Ferté, le qualifie de <i>vieux singe</i>. Il accompagnait les mécontents
-jusqu'à leur carrosse, sous prétexte de ne rien perdre
-des assiduités dont on le gratifiait et souvent, au moment de
-prendre congé, trouvait le moyen de lancer un nouveau
-lardon.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[p. 109]</a></span></p></div>
-
-<p>Était-ce la paix, était-ce la guerre qu'apportait, dans
-les plis de sa robe écarlate, cet étrange personnage? Ce
-qu'on savait de son tempérament n'était pas de nature
-à rassurer. Les ducs, au surplus, avaient déjà contre
-lui un grief sérieux: la part qu'il avait prise à l'élévation
-des enfants de Mme de Montespan. Mais de ce
-grief même pouvait naître un avantage. En récompense
-des services rendus dans cette conjoncture délicate,
-Harlay avait reçu la promesse du poste de chancelier
-«que le cadavre du bonhomme Boucherat» ne pouvait
-occuper longtemps. Or le désir qu'il éprouvait d'obtenir
-les sceaux devait, pensait-on, donner barres sur lui.
-Comment admettre, en effet, qu'il s'exposât à s'aliéner
-un parti puissant dont l'animosité pouvait constituer
-un obstacle sérieux au succès de sa candidature?</p>
-
-<p>Ce n'était donc pas sans impatience qu'on attendait
-une prestation de serment fournissant aux pairs l'occasion
-de se rendre au Palais. Quelle serait l'attitude
-du Premier Président? Se découvrirait-il? Ne se découvrirait-il
-pas? Chercherait-il quelque expédient qui lui
-permît de réserver l'avenir?&mdash;Le jour décisif arrivé,
-l'émotion dut être intense au camp des ducs... Leur
-incertitude fut, d'ailleurs, de courte durée. Suivant son<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[p. 110]</a></span>
-habitude, Harlay distribua force révérences; mais lorsqu'il
-s'adressa à la pairie, il tint son mortier fixé sur sa
-tête à la façon d'un homme qui n'en démordrait pas.&mdash;C'était
-la guerre.</p>
-
-<p>On espérait que, intransigeant sur cette question de
-principe, il se relâcherait sur les points secondaires.
-Mais ici encore il en fallut rabattre. Tel avait été
-Novion, tel était Harlay. Rien de changé, ni sur le
-bonnet, ni sur la garde des bancs, ni sur le surbourrage,
-ni sur l'installation des paravents en forme de
-guérites. Les ducs continuèrent, sous la surveillance
-d'un conseiller, à se meurtrir sur le bois dur, tandis que
-les présidents, haut perchés sur leurs banquettes, dont
-le cuir se tendait sur l'abondance du capiton, et préservés
-des vents coulis sous «leurs mécaniques», insultaient
-à la disgrâce de la pairie.</p>
-
-<p>Si encore Harlay s'en était tenu aux entreprises
-anciennes! Mais voilà qu'à son tour il se lançait dans
-la voie des usurpations. On n'a pas oublié la gymnastique
-à laquelle se livraient les ducs pour sortir de
-séance, par suite de la fermeture de la porte du Barreau.
-Or, qui fit condamner cette porte, dont la suppression
-les mit dans la pénible nécessité de grimper à
-l'échelle donnant accès dans la lanterne de la cheminée?
-C'est Harlay... Qui accorda une distinction nouvelle
-aux princes du sang en leur attribuant licence de
-quitter leur siège par le petit degré du roi,&mdash;ce qui
-leur permettait de suivre un autre chemin que les pairs?<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[p. 111]</a></span>
-Harlay, encore Harlay... Qui infligea à ces derniers
-cette suprême humiliation de voir, à chaque fin d'audience,
-un huissier escalader les hauts gradins pour
-frayer passage au Premier Président, alors qu'eux-mêmes
-ne recevaient même pas les bons offices d'un
-laquais? Harlay, toujours Harlay... Misères sans doute
-que tout cela, misères qu'on éprouvait quelque honte à
-décrire, mais qu'il était impossible de ne pas souligner,
-parce qu'elles dénotaient bien «l'esprit orgueilleux
-et tracassier de la robe<a name="NoteRef_113_113" id="NoteRef_113_113"></a><a href="#Note_113_113" class="fnanchor">[113]</a>»!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_113_113" id="Note_113_113"></a><a href="#NoteRef_113_113"><span class="label">[113]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 429.</p></div>
-
-<p>Et puis, aux griefs d'ordre général s'ajoutaient les
-griefs particuliers. Ceux-ci s'accumulaient peu à peu,
-au point de former bientôt une masse formidable. Saint-Simon,
-pour son compte, eut à soutenir, contre
-Mme de Lussan, une instance qui mettait en jeu des
-intérêts considérables. Rien de plus simple, dit-il, que
-son affaire; mais Harlay veillait. Il intervint, sous prétexte
-de réglementation, fit la leçon aux conseillers,
-«qu'il menoit à la baguette», et, comme il vouloit que
-Saint-Simon perdît son procès, le procès plaidé par
-Saint-Simon fut effectivement perdu par lui<a name="NoteRef_114_114" id="NoteRef_114_114"></a><a href="#Note_114_114" class="fnanchor">[114]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_114_114" id="Note_114_114"></a><a href="#NoteRef_114_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. V, p. 248.</p></div>
-
-<p>En même temps s'en poursuivait un autre qui eut le
-don de révolutionner un groupe de ducs dont La Rochefoucauld
-se constitua le chef: celui du maréchal de
-Luxembourg, le héros de Steinkerque et de Fleurus,<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[p. 112]</a></span>
-lequel réclamait un droit de préséance sur certains de
-ses collègues de la pairie. Les prétentions du maréchal
-paraissaient peu fondées. Il n'en gagna pas moins.
-Pourquoi? Parce qu'il était le parent de Harlay.</p>
-
-<p>Maudit Harlay! Alors se déchaîna contre lui une
-tempête de rage: c'était à qui découvrirait le moyen
-de lui nuire. Il ne pouvait plus s'agir, comme pour
-Novion, de genoux brisés entre deux fauteuils ou de
-scènes de pugilat autour du balustre royal: les molestations
-de ce genre ne sont plaisantes qu'une fois. Ce
-que l'on s'ingéniait à trouver, c'était un affront qui
-l'atteignît tout à la fois dans sa personne et dans sa
-fortune... L'occasion se fit longtemps attendre. Elle
-finit par se produire,&mdash;au moment où, par suite du
-décès de Boucherat, devint vacante la charge de chancelier.
-Cette charge, la première du royaume, avait été
-à deux reprises différentes, promise au Premier Président
-par Sa Majesté elle-même. Quelle vengeance raffinée
-que de déterminer l'échec d'une candidature qui,
-reposant sur des bases aussi solides, devait être considérée
-comme inexpugnable!&mdash;C'est à quoi, de longue
-date, avaient tendu les efforts des conjurés.</p>
-
-<p>Comment y parvinrent-ils et quelle fut leur tactique?&mdash;A
-en croire Saint-Simon, le duc de La Rochefoucauld
-se serait fait une application continuelle de desservir
-Harlay en se prévalant du procès du maréchal
-de Luxembourg. Explication inadmissible: cette affaire,
-qui passionna les ducs, avait laissé tout le monde,<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[p. 113]</a></span>
-Louis XIV en particulier, fort indifférent<a name="NoteRef_115_115" id="NoteRef_115_115"></a><a href="#Note_115_115" class="fnanchor">[115]</a>. C'est
-dans un motif plus sérieux,&mdash;la question religieuse,&mdash;qu'il
-faut, semble-t-il, chercher le secret de l'élimination
-du Premier Président.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_115_115" id="Note_115_115"></a><a href="#NoteRef_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Dangeau rapporte que, le 27 mars 1696, à la veille du
-procès, le roi fit venir les officiers du Parlement qui devaient
-connaître de l'affaire et leur déclara qu'il leur laissait le soin
-de la juger «selon les lois».</p></div>
-
-<p>On sait que les chefs de la Compagnie judiciaire
-jouissaient du privilège de traiter directement avec
-Sa Majesté les affaires touchant la cour de Rome. On
-connaît, d'autre part, la politique constante du Parlement:
-soumission sans réserves, au point de vue spirituel,
-aux décisions des conciles, «aussi haut placés
-au-dessus des papes que les papes au-dessus des
-évêques»; indépendance absolue, au contraire, en tout
-ce qui avait trait au temporel, et spécialement à ce
-qu'on appelait les franchises nationales,&mdash;indépendance
-d'autant plus irréductible qu'elle prenait son
-point d'appui sur le droit divin des rois. Poussée à ses
-limites extrêmes, cette doctrine pouvait mener jusqu'au
-schisme, ce qui avait failli advenir, au siècle précédent,
-par le fait d'Achille I<sup>er</sup> de Harlay. Son rôle, à l'encontre
-du parti ultramontain, ne se borna pas, en effet, à faire
-condamner les théories du père Mariana et le livre de
-Bellarmin sur le <i>pouvoir des papes</i>. Il forma, dans la
-période qui précéda l'abjuration d'Henri IV, le projet
-de secouer le joug de Rome en instituant un patriarche<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[p. 114]</a></span>
-français: une révolution qui eût fait de Paris «une
-nouvelle Genève» et bouleversé le monde catholique<a name="NoteRef_116_116" id="NoteRef_116_116"></a><a href="#Note_116_116" class="fnanchor">[116]</a>...
-Achille III eût sûrement reculé devant une
-mesure aussi radicale; mais il n'en partageait pas
-moins les convictions de ses ancêtres, et souvent ses
-scrupules de gallican imposaient silence à son ambition.
-Certaine conversation qu'il eut avec Louis XIV est
-restée célèbre. Comme il soumettait à l'examen du roi
-un bref qui lui semblait attentatoire aux libertés de
-l'église nationale, Sa Majesté insinua qu'on ne pouvait
-avoir trop d'égards pour la personne du Saint-Père:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_116_116" id="Note_116_116"></a><a href="#NoteRef_116_116"><span class="label">[116]</span></a> Ce projet fut sérieusement discuté. Il recueillit l'adhésion
-de deux princes de l'Église, l'archevêque de Bourges et
-le cardinal de Lenoncourt. <i>Histoire du Parlement</i>, par <span class="smcap">Voltaire</span>,
-chap. <span class="smcap">XXXIV</span>.</p></div>
-
-<p>&mdash;Oui, Sire, répliqua Harlay. Il faut lui baiser les
-pieds et lui lier les mains<a name="NoteRef_117_117" id="NoteRef_117_117"></a><a href="#Note_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_117_117" id="Note_117_117"></a><a href="#NoteRef_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Il s'agissait du bref par lequel Clément IX avait condamné
-<i>in globo</i> la consultation du <i>cas de conscience</i> en faveur
-des jansénistes.</p></div>
-
-<p>Cette façon d'apprécier les rapports de la cour de
-France avec le Vatican n'avait pas déplu, pendant la
-première moitié du règne. Elle parut choquante et «fut
-tournée à poison» lorsque, dominé par son entourage
-acquis lui-même à la politique de la Compagnie de
-Jésus, Louis XIV modifia sa manière de voir. Dévot,
-nul doute que Harlay ne le fût; mais, pour rigide
-qu'elle pût être, sa dévotion était celle de presque
-toute la robe, c'est-à-dire qu'elle frisait le jansénisme.<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[p. 115]</a></span>
-N'avait-il pas été l'élève, n'était-il pas resté l'ami du
-vertueux Hamon, celui-là même que Sainte-Beuve
-range parmi <i>les grands spirituels</i> du dix-septième siècle,
-et dont la tendre piété édifia si longtemps la petite
-phalange de Port-Royal<a name="NoteRef_118_118" id="NoteRef_118_118"></a><a href="#Note_118_118" class="fnanchor">[118]</a>? N'entretenait-il pas encore
-des relations secrètes avec certains solitaires? Ne
-comptait-il pas enfin, dans sa parenté la plus proche,
-l'ancien archevêque de Paris, lequel, en grande faveur
-au moment de la déclaration de 1682, était devenu la
-bête noire de Mme de Maintenon<a name="NoteRef_119_119" id="NoteRef_119_119"></a><a href="#Note_119_119" class="fnanchor">[119]</a>! Or, de jansénisme,
-on ne voulait plus, à la Cour, entendre parler.
-C'était la pire des tares, c'était «le crime le plus irrémissible
-et certainement exclusif de tout<a name="NoteRef_120_120" id="NoteRef_120_120"></a><a href="#Note_120_120" class="fnanchor">[120]</a>». Mieux
-valait passer pour un franc libertin que d'être soupçonné
-de bienveillance à son égard. Louis XIV n'hésitait
-pas entre les deux états d'esprit. Le duc d'Orléans,
-avant son départ pour l'Espagne, étant allé prendre
-congé de lui, indiqua que, parmi les gentilshommes
-attachés à sa suite, se trouvait M. de Fontpertuis:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_118_118" id="Note_118_118"></a><a href="#NoteRef_118_118"><span class="label">[118]</span></a> <i>Port-Royal</i>, par <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, t. IV, p. 289.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_119_119" id="Note_119_119"></a><a href="#NoteRef_119_119"><span class="label">[119]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. I, p. 277.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_120_120" id="Note_120_120"></a><a href="#NoteRef_120_120"><span class="label">[120]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. VIII, p. <span class="smcap">VI</span>.</p></div>
-
-<p>«&mdash;Comment! mon neveu, reprit le roi avec émotion,
-le fils de cette folle qui a couru M. Arnauld partout!
-Un janséniste! je ne veux point de cela avec vous.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, Sire, lui répondit M. d'Orléans, je ne
-sais point ce qu'a fait la mère; mais, pour le fils, être
-janséniste!... Il ne croit pas en Dieu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[p. 116]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Est-il possible, reprit le roi, et m'en assurez-vous?
-Si cela est, il n'y a point de mal; vous pouvez
-le mener<a name="NoteRef_121_121" id="NoteRef_121_121"></a><a href="#Note_121_121" class="fnanchor">[121]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_121_121" id="Note_121_121"></a><a href="#NoteRef_121_121"><span class="label">[121]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. V, p. 135. Voir également
-(t. III, p. 414) le récit relatif à la visite du chirurgien Maréchal
-à Port-Royal-des-Champs.</p></div>
-
-<p>C'étaient, chaque jour, des manifestations de même
-nature, se traduisant par des actes non moins caractéristiques<a name="NoteRef_122_122" id="NoteRef_122_122"></a><a href="#Note_122_122" class="fnanchor">[122]</a>...
-Quel merveilleux moyen, pour perdre le
-serviteur dans l'esprit du maître, que cet antagonisme
-en matière religieuse! Quel puissant appui les ducs
-n'allaient-ils pas trouver auprès du cénacle dans l'intimité
-duquel se réfugiaient les scrupules séniles du roi!
-Celui-ci n'avait plus cette volonté tenace devant
-laquelle tout cédait. Certaines personnes, affectionnées
-d'une façon plus spéciale, le dirigeaient sans peine, à
-condition de ne le point heurter de face et d'attendre
-qu'un travail patient et assidu eût porté ses fruits. Les
-voies furent ainsi préparées et, quand sonna l'heure
-décisive, la meute entière donna à pleine voix. M. de La
-Rochefoucauld, qui avait eu, de tout temps, l'oreille de
-Sa Majesté, intervint au dernier moment et porta de si
-furieux coups «d'estramaçon» qu'il obtint gain de<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[p. 117]</a></span>
-cause. C'est Pontchartrain qui fut choisi: Harlay,
-courbé sous l'affront, put se convaincre de la fragilité
-des ambitions humaines, même lorsqu'elles reposent
-sur la parole du plus grand des rois. On ne lui épargna,
-du reste, aucune avanie. Saint-Simon clôture, en effet,
-le bulletin de la journée par cette note suggestive:
-«Aucun de nous ne se cacha de lui nuire en tout ce
-qu'il put, et tous se piquèrent de faire éclater leur
-joie lorsqu'ils le virent frustré de cette grande place.
-Le dépit qu'il en conçut fut extrême et si public qu'il
-en devint encore plus absolument intraitable et qu'il
-s'écrioit souvent, avec une amertume qu'il ne pouvoit
-contenir, qu'on le laisseroit mourir dans la poussière
-du Palais<a name="NoteRef_123_123" id="NoteRef_123_123"></a><a href="#Note_123_123" class="fnanchor">[123]</a>.»&mdash;Ailleurs, les <i>Mémoires</i> diront plus
-franchement «qu'il en creva de rage<a name="NoteRef_124_124" id="NoteRef_124_124"></a><a href="#Note_124_124" class="fnanchor">[124]</a>».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_122_122" id="Note_122_122"></a><a href="#NoteRef_122_122"><span class="label">[122]</span></a> L'une des plus remarquables avait été la substitution,
-pour les représentations de Saint-Cyr, de la tragédie de
-<i>Jephté</i>, de l'abbé Boyer, un poète de cinquième ordre, à
-l'<i>Athalie</i>, de Racine, frappé d'ostracisme, parce que réputé
-janséniste. Voir, à ce sujet, un article de M. Gazier, dans <i>la
-Revue hebdomadaire</i> du 18 janvier 1908.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_123_123" id="Note_123_123"></a><a href="#NoteRef_123_123"><span class="label">[123]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. II, p. 219.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_124_124" id="Note_124_124"></a><a href="#NoteRef_124_124"><span class="label">[124]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. X, p. 224.</p></div>
-
-<p>La vérité est que, vers cette époque, peut-être à la
-suite des assauts dont il venait d'être l'objet, il fut
-atteint d'une attaque d'apoplexie pour laquelle on le
-saigna quatre fois,&mdash;accident qui inspira l'épigramme
-suivante, plus acerbe que spirituelle:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Ne le saignez pas tant: l'émétique est meilleur.<br /></span>
-<span class="i0">Purgez, purgez, purgez! le mal est dans l'humeur<a name="NoteRef_125_125" id="NoteRef_125_125"></a><a href="#Note_125_125" class="fnanchor">[125]</a>.<br /></span>
-</div></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_125_125" id="Note_125_125"></a><a href="#NoteRef_125_125"><span class="label">[125]</span></a> <i>Correspondance de Mme de Sévigné.</i> Lettre du 9 juillet
-1695.</p></div>
-
-<p>Les ducs étaient-ils pour quelque chose dans cette<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[p. 118]</a></span>
-malicieuse publication? Rien ne permet de le dire;
-mais on peut affirmer qu'ils en firent des gorges
-chaudes.</p>
-
-<p>C'est au lendemain de cet effort que se termina la
-première période de l'affaire du bonnet. Chacun, en
-effet, se rendait compte qu'il n'y avait rien à faire:
-d'autant mieux qu'il venait de se produire un événement
-qui éloignait de plus en plus la réalisation de
-toute espérance. Par sa déclaration du 5 mai 1694, portant
-reconnaissance des légitimés, Louis XIV avait
-décidé que ceux-ci, le duc du Maine et le comte de Toulouse,
-occuperaient au Parlement «un rang intermédiaire»
-entre les ducs et les princes du sang, avec cette
-précision qu'en prenant leur avis le Premier Président
-ne ferait qu'une demi-révérence, mais se découvrirait<a name="NoteRef_126_126" id="NoteRef_126_126"></a><a href="#Note_126_126" class="fnanchor">[126]</a>.
-Cette attribution du droit au salut, destiné à établir la
-supériorité des bâtards sur les ducs, condamnait implicitement
-les prétentions de ces derniers. C'est ainsi, du
-reste, qu'en jugea M. du Maine. Dès qu'il fut en âge de<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[p. 119]</a></span>
-prendre parti dans la querelle, il se prononça nettement
-contre les ducs, afin d'empêcher que, traités comme
-lui, ils ne parussent ses égaux... C'était, tant que la
-situation des jeunes princes ne serait pas modifiée, un
-obstacle insurmontable: les pairs se le tinrent pour dit.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_126_126" id="Note_126_126"></a><a href="#NoteRef_126_126"><span class="label">[126]</span></a> On avait pensé à mettre les légitimés au même rang
-que les princes du sang, mais Harlay «fit entendre à M. du
-Maine qu'il ne feroit jamais rien de solide qu'en mettant
-les princes du sang hors d'intérêt et en leur en donnant un
-de soutenir ce qui seroit fait en sa faveur; que, pour cela,
-il falloit toujours laisser une différence entière entre les
-distinctions que le Parlement faisoit aux princes du sang
-et celles qu'on lui accorderoit au-dessus des pairs, et de
-former ainsi un rang intermédiaire». <i>Mémoires de Saint-Simon</i>,
-t. I, p. 165.</p></div>
-
-<p>Il se produisit bien encore quelques tentatives de
-rébellion; mais elles ne parvinrent pas à triompher du
-découragement général. Deux d'entre elles émanaient
-de Saint-Simon qui, au lendemain du jour où il eut prêté
-serment, jugea opportun de se précipiter dans la lice...
-Oh! la robe n'aurait pas facilement raison de lui! Il le
-fit bien voir.</p>
-
-<p>Sa première manifestation visa les fameuses guérites.
-Les présidents n'ayant pas eu l'audace de s'en
-servir en présence du duc de Berry et du duc d'Orléans,
-il n'admit pas qu'à son égard il pût en être d'autre
-sorte. C'est pourquoi il alla s'asseoir à la place réservée
-aux pairs ecclésiastiques, juste derrière les «mécaniques»,
-et, prenant prétexte de ce qu'elles lui
-cachaient la vue, envoya un émissaire pour les faire
-baisser. Aussitôt les ficelles furent mises en mouvement,
-les anneaux glissèrent sur les tringles, les guérites
-s'évanouirent et le jeune néophyte apparut aux
-regards de tous dans l'auréole de sa dignité nouvelle!</p>
-
-<p>Son second exploit ne fut pas moins glorieux. De
-nombreuses réceptions s'étant produites, peu après la
-sienne, il constata, à l'une d'elles, que, pour trois bancs
-de pairs, il y avait quatre conseillers-gardiens, c'est-à-dire<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[p. 120]</a></span>
-un de trop. Il fit remarquer «la nouveauté» à ses
-voisins, qui n'avaient rien aperçu, puis, d'un geste
-impérieux, la signala au Premier Président. Le moment
-était solennel. «L'œil de vrille», dont la nature l'avait
-pourvu, se mesura avec «l'œil de vautour» de Harlay.
-Ce fut l'œil de vautour qui capitula. Sur un signe
-rapide, le conseiller usurpateur abandonna le banc où
-il n'avait que faire et, la mine piteuse, regagna sa
-place. «Depuis, s'écrie triomphalement le vengeur des
-ducs, ils n'ont plus hasardé celle-ci<a name="NoteRef_127_127" id="NoteRef_127_127"></a><a href="#Note_127_127" class="fnanchor">[127]</a>»!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_127_127" id="Note_127_127"></a><a href="#NoteRef_127_127"><span class="label">[127]</span></a> <i>Mémoires</i>, t. X, p. 431.&mdash;Saint-Simon reporte cet incident
-à la date de 1700. Il oublie qu'il ne fut reçu au Parlement
-qu'en 1702.</p></div>
-
-<p>Poudre perdue! Ces brillantes escarmouches n'eurent
-pas la bonne fortune de secouer la torpeur des pairs.
-L'indiscipline, d'ailleurs, régnait parmi eux et chacun
-tirait de son côté. MM. d'Elbeuf et de Ventadour ne
-voulaient entendre parler de rien. Le maréchal de
-Luxembourg, ravi de la tournure de son procès, ne
-cessait de faire l'éloge du Premier Président. Brissac,
-obscur et ruiné, ne quittait plus la mauvaise compagnie.
-Bouillon, assagi par l'histoire du faux cartulaire de
-Brioude, n'était pas d'humeur à se lancer dans de nouvelles
-entreprises. La Force, las des exils, prison, enlèvement
-de ses enfants et mortifications diverses qu'on
-lui avait fait subir pour le ramener à la foi catholique,
-se terrait dans ses domaines du Périgord. Lesdiguières
-sortait à peine de pages. Rohan avait toujours, quand<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[p. 121]</a></span>
-sa présence était utile, quelque étang à pêcher. Tresmes
-et La Rochefoucauld aimaient mieux perdre leur temps
-en querelles futiles que de le consacrer à la grande
-affaire du bonnet<a name="NoteRef_128_128" id="NoteRef_128_128"></a><a href="#Note_128_128" class="fnanchor">[128]</a>...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_128_128" id="Note_128_128"></a><a href="#NoteRef_128_128"><span class="label">[128]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. V, p. 49.</p></div>
-
-<p>Ainsi s'acheva cette première période qui, malgré
-l'agitation profonde à laquelle elle donna lieu, ne peut
-offrir qu'une faible idée de la seconde, si riche en développements
-pittoresques, en fantaisies inattendues et
-en complications théâtrales. C'est qu'il lui manqua cet
-acteur incomparable, animé du feu sacré et brûlant les
-planches, que fut Saint-Simon. Son apparition, en
-effet, ne se produisit qu'à la dernière heure, alors que
-les troupes, en tête desquelles il aspirait à mener
-le bon combat, étaient en pleine débandade. Son rôle,
-dans cette première phase, fut donc le rôle d'un chroniqueur,
-non celui d'un témoin. Constatation bien
-faite pour surprendre... En l'entendant exposer, avec
-cette intensité de vie, les scènes que nous venons de
-passer en revue, on a peine à croire qu'il ne les ait pas
-vécues lui-même. Telle est cependant la vérité, au
-moins pour tout ce qui touche Novion. Lorsque celui-ci
-quitta le Palais, Saint-Simon avait à peine quatorze
-ans et ne le connaissait même pas de vue.</p>
-
-<p>Seul, d'ailleurs, pendant que chacun déposait les
-armes, le nouveau venu persistait à rester sur la brèche.
-Convaincu que la plume est souvent aussi meurtrière<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[p. 122]</a></span>
-que l'épée, et que les plus rudes coups ne sont pas toujours
-ceux qu'on porte à visage découvert, il travaillait
-pour l'avenir dont il espérait une revanche. Retiré dans
-cet arrière-cabinet, que ses familiers appelaient <i>sa boutique</i>,
-où se trouvaient réunis déjà d'innombrables
-matériaux, il préparait, en vue du journal auquel il
-consacra sa vieillesse, un récit de la querelle du
-bonnet, arrangé à sa façon, et gravait à l'eau-forte,
-sans grand souci d'ailleurs de l'exactitude, le portrait
-de ses adversaires... On se souvient: «Ces hommes
-si corrompus et de genres de corruptions si divers,...
-quoique tous corrompus au dernier excès»!&mdash;Nous
-savons que chacun d'eux aura son compte!&mdash;Après
-avoir accommodé Novion de la manière qu'on a pu voir,
-il composait, «à huis-clos et le verrou tiré», le dossier
-de Harlay, y classait avec méthode une liasse énorme
-de fiches griffonnées au cours des luttes dont nous
-venons de recueillir l'écho, et dressait contre lui le plus
-âpre des réquisitoires.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[p. 123]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="VII" id="VII">VII</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">Appréciation de Saint-Simon sur Harlay, démentie par
-les documents de l'époque.&mdash;Le dépôt de Ruvigny.&mdash;L'arlequin
-Dominique.&mdash;L'affaire de Fargues.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>Nous ne croyons pas qu'il existe d'œuvre historique
-où un personnage,&mdash;quels qu'aient pu être ses forfaits,&mdash;subisse
-une avalanche d'injures comparables à celles
-dont Achille III de Harlay, pour avoir soutenu les
-prétentions de la robe, est accablé dans les écrits de
-Saint-Simon. A celles que nous avons relevées, il faut
-en joindre bien d'autres, et de quelle nature!... Harlay
-est «le cynique» par excellence, «insolent et entreprenant
-par audace, bas et rampant,&mdash;comme on l'a
-déjà dit,&mdash;devant ses besoins», doué de talents merveilleux
-qu'il réserve au service «du crime». Cruel
-mari, père barbare, père tyran, ami uniquement de
-soi-même, c'est une façon de monstre «sans honneur
-effectif, sans mœurs dans le secret, sans probité
-qu'extérieure, sans humanité même, en un mot
-un hypocrite, sans foi, sans loi, sans Dieu, sans
-âme<a name="NoteRef_129_129" id="NoteRef_129_129"></a><a href="#Note_129_129" class="fnanchor">[129]</a>.»... On se figure que c'est fini! Mais à la page<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[p. 124]</a></span>
-suivante, les diatribes recommencent, accompagnées
-de malédictions: vil courtisan, pharisien, bouffon, juge
-prévaricateur, dépositaire infidèle, parjure... Le vocabulaire
-est inépuisable: on en ferait un volume, comme
-des fameuses reparties.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_129_129" id="Note_129_129"></a><a href="#NoteRef_129_129"><span class="label">[129]</span></a> <i>Annotations au journal de Dangeau</i>, t. XI, p. 339.</p></div>
-
-<p>Nous l'avons déclaré: Harlay n'eut pas la bonne
-fortune de naître sans défaut. Nous savons que «c'étoit
-un homme à sarcasmes» et, si l'on en juge par ses
-rapports avec Novion, un neveu dépourvu d'égards.
-Ajouterons-nous, en tenant pour authentique une anecdote
-assez répandue, qu'il lui arriva de manquer de
-galanterie vis-à-vis de celle qui lui avait fait l'honneur
-de le choisir pour époux<a name="NoteRef_130_130" id="NoteRef_130_130"></a><a href="#Note_130_130" class="fnanchor">[130]</a>? Ses travaux pouvaient ne
-pas rendre toujours son commerce fort agréable. Mais
-de là à conclure que ce fut «un bourreau domestique»,
-il y a loin. Le silence gardé à ce sujet par les contemporains
-est un sûr garant de l'inexactitude ou du grossissement
-démesuré de cet ordre d'accusations.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_130_130" id="Note_130_130"></a><a href="#NoteRef_130_130"><span class="label">[130]</span></a> «Elle lui dit un jour qu'elle voudroit être un livre,
-parce qu'elle en seroit plus souvent avec lui.&mdash;Et moi
-aussi, répondit-il gravement, je le voudrois, car on en
-change souvent.» Note de <span class="smcap">Saint-Simon</span> au <i>Journal de
-Dangeau</i>, t. XI, p. 340. Cette note est aussi reproduite dans
-les <i>Souvenirs</i> du président Bouhier.</p></div>
-
-<p>Mais si les renseignements font défaut sur sa vie
-intime, ils foisonnent, en revanche, sur sa vie publique.
-Là, il n'y a aucune réserve à faire. On peut tenir pour
-certain que Harlay fut un très galant homme,&mdash;«un<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[p. 125]</a></span>
-génie élevé et d'une grande intégrité», dit l'abbé
-Legendre<a name="NoteRef_131_131" id="NoteRef_131_131"></a><a href="#Note_131_131" class="fnanchor">[131]</a>, un magistrat illustre entre tous, «le fléau
-de l'injustice et de la chicane», assure l'auteur des
-<i>Causes célèbres</i><a name="NoteRef_132_132" id="NoteRef_132_132"></a><a href="#Note_132_132" class="fnanchor">[132]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_131_131" id="Note_131_131"></a><a href="#NoteRef_131_131"><span class="label">[131]</span></a> <i>Mémoires de l'abbé Legendre</i>, p. 31.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_132_132" id="Note_132_132"></a><a href="#NoteRef_132_132"><span class="label">[132]</span></a> <i>Causes célèbres et intéressantes</i>, Paris, 1752, t. IX,
-p. 676.</p></div>
-
-<p>Mme de Sévigné, qui eut l'avantage de le bien
-connaître, en parle avec enthousiasme. «Une belle
-action du procureur général! écrit-elle, le 13 octobre
-1675. Il avoit une terre, de la maison de Bellièvre,
-qu'on lui avoit fort bien donnée<a name="NoteRef_133_133" id="NoteRef_133_133"></a><a href="#Note_133_133" class="fnanchor">[133]</a>. Il l'a remise
-dans la masse des biens des créanciers, disant qu'il ne
-sauroit aimer ce présent quand il songe qu'il fait tort
-aux créanciers qui ont donné leur argent de bonne
-foi. Cela est héroïque<a name="NoteRef_134_134" id="NoteRef_134_134"></a><a href="#Note_134_134" class="fnanchor">[134]</a>.»&mdash;Lorsque Harlay est
-appelé à la Première Présidence, la joie de la spirituelle
-marquise déborde. C'est une belle âme! s'écrie-t-elle,&mdash;«un
-peu difficultueuse», ajoutera-t-elle
-ailleurs. Elle ne cesse d'admirer les mesures prises
-par le nouveau dignitaire pour assurer le bon ordre
-dans son entourage: doublement du salaire de ses
-domestiques, afin de les soustraire à toute tentation;
-doublement aussi des gages de son secrétaire, auquel<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[p. 126]</a></span>
-il donne, en outre, deux mille écus «d'entrée de
-jeu».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_133_133" id="Note_133_133"></a><a href="#NoteRef_133_133"><span class="label">[133]</span></a> La mère de Harlay était une Bellièvre. La famille de
-Bellièvre, à cette époque, tomba en déconfiture.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_134_134" id="Note_134_134"></a><a href="#NoteRef_134_134"><span class="label">[134]</span></a> On trouvera, dans les <i>Mémoires du marquis de Sourches</i>
-(t. III, p. 470), un autre exemple non moins remarquable du
-désintéressement de Harlay.</p></div>
-
-<p>Et voilà qu'au cours de cette instructive correspondance,
-apparaît un détail intéressant ce foyer familial
-qu'on nous a dit si troublé. Mme de Mouci, une prétendue
-victime, s'inquiète du surcroît de dépenses que va
-occasionner au barbare qu'est son frère la grande fonction
-dont il est investi. Sa tendresse se traduit par le
-don de douze mille livres de vaisselle et d'une tapisserie
-représentant la décollation de saint Jean «valant bien
-deux mille pistoles». Et Mme de Sévigné de reprendre
-sur le mode lyrique: «Franchement, ma fille, voilà ce
-que j'envie, voilà ce qui me touche fort au cœur de
-voir des âmes de cette trempe... Je mandois aussi à
-Mme de Mouci qu'il falloit écrire au roi, au Parlement,
-à la France pour se réjouir de voir un tel
-homme dans une telle place<a name="NoteRef_135_135" id="NoteRef_135_135"></a><a href="#Note_135_135" class="fnanchor">[135]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_135_135" id="Note_135_135"></a><a href="#NoteRef_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Lettre du 9 octobre 1689.</p></div>
-
-<p>Cette attestation si décisive est corroborée par celle,
-non moins précieuse, de l'abbé de Rancé, le célèbre
-réformateur de la Trappe<a name="NoteRef_136_136" id="NoteRef_136_136"></a><a href="#Note_136_136" class="fnanchor">[136]</a>, au témoignage duquel
-nous ajouterons ceux de Colbert, de Catinat, de Condé,
-de Louis XIV lui-même, qui, tous, tenaient le Premier
-Président en rare estime, si l'on en juge du moins par
-les lettres qu'ils lui adressaient<a name="NoteRef_137_137" id="NoteRef_137_137"></a><a href="#Note_137_137" class="fnanchor">[137]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_136_136" id="Note_136_136"></a><a href="#NoteRef_136_136"><span class="label">[136]</span></a> <i>Correspondance administrative sous Louis XIV</i>, t. II,
-p. 263.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_137_137" id="Note_137_137"></a><a href="#NoteRef_137_137"><span class="label">[137]</span></a> Pour plus amples détails on peut se reporter à <i>Saint-Simon
-envisagé comme historien de Louis XIV</i>, par <span class="smcap">Chéruel</span>,
-p. 607 et suiv.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[p. 127]</a></span></p></div>
-
-<p>Ces choses-là, et beaucoup d'autres, Saint-Simon ne
-peut les ignorer: elles étaient de notoriété publique.
-Aussi bien ne les nie-t-il pas. A quoi bon! Il a son
-explication toute prête.&mdash;Ces belles paroles, affirme-t-il,
-ces beaux sentiments auxquels vous vous laissez
-prendre: affectation dolosive d'honnêteté, désintéressement
-hypocrite, sacrifices calculés pour mieux tromper
-son monde!... Inutile d'insister: on n'obtiendrait
-rien de plus de cet esprit buté, réfractaire à tout ce qui
-contrarie «les chimères» créées par son imagination.</p>
-
-<p>Faut-il, d'autre part,&mdash;comme il le répète à satiété,
-en formules de plus en plus violentes,&mdash;voir en Harlay
-un vil courtisan, «esclave de la faveur et du crime»?&mdash;Courtisan,
-peut-être, comme chacun l'était à cette
-époque, mais sans accompagnement d'épithètes flétrissantes.
-Sans doute possédait-il, en même temps que les
-facultés maîtresses du diplomate, certaine aptitude à
-saisir les occasions et à en tirer avantage. Mais cette
-dextérité n'allait pas sans une véritable indépendance.
-Ce n'est point un flatteur de profession qui eût, contre
-l'avis du roi, soutenu la nécessité de lier les mains au
-pape. Il fallait aussi quelque courage pour parler
-comme il le fit, du haut de son siège, en 1707. L'heure
-était tristement critique. Mis à sec par des exigences
-d'ordre privé qui se joignaient aux charges de la guerre,<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[p. 128]</a></span>
-le Trésor ne pouvait suffire aux dépenses. Chaque
-année voyait surgir des taxes nouvelles, de ruineuses
-spéculations sur les monnaies, des emprunts forcés sur
-les officiers de robe et autres moyens vexatoires de se
-procurer des ressources. Quoi qu'il pensât de ces procédés,
-le Parlement enregistrait en silence. Un jour,
-cependant, Harlay crut devoir s'en expliquer. Sachant,
-mieux que personne, l'inutilité de la résistance, il n'eut
-garde de pousser ses collègues dans cette voie; mais il
-protesta contre les mesures fiscales imposées à leur
-ratification, et cela avec une mâle éloquence et une
-liberté de langage dont, depuis longtemps, le Palais
-avait perdu le souvenir... Une témérité qui, vingt ans
-plus tôt, aurait été châtiée avec rigueur et qui, du
-reste, assurent les <i>Mémoires</i>, lui valut l'humiliation de
-recevoir son congé<a name="NoteRef_138_138" id="NoteRef_138_138"></a><a href="#Note_138_138" class="fnanchor">[138]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_138_138" id="Note_138_138"></a><a href="#NoteRef_138_138"><span class="label">[138]</span></a> «Peu après, on commença à se dire à l'oreille que ce
-cynique ne demeureroit pas longtemps en place. Il dura
-pourtant encore quatre mois; mais, à la fin, il fallut céder,
-pour sortir par la belle porte, en faisant semblant de vouloir
-se retirer.» <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. II, p. 164.
-Rien ne nous paraît moins certain que cette prétendue disgrâce.
-Il importe cependant de constater que la munificence
-royale fut moins prodigue à l'égard de Harlay qu'elle ne
-l'avait été vis-à-vis de Novion.</p></div>
-
-<p>Mais cet esprit de noble indépendance, Harlay se
-serait bien gardé d'en faire usage, lorsqu'il s'agit d'attribuer
-aux fils adultérins de Mme de Montespan un
-état civil qui, au mépris des ordonnances, les introduisait<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[p. 129]</a></span>
-au sein de la famille royale!... Nous inclinons à
-penser que, suivant son habitude, l'auteur des <i>Mémoires</i>
-exagère le rôle joué dans ce débat par «le cynique».
-L'intervention de celui-ci fut-elle aussi spontanée que
-l'affirme son détracteur? On pourrait en douter en voyant
-avec quelle sérénité Louis XIV lui faussa parole pour
-la charge de chancelier<a name="NoteRef_139_139" id="NoteRef_139_139"></a><a href="#Note_139_139" class="fnanchor">[139]</a>. Sa docilité, d'ailleurs, n'est
-pas niable. Répréhensible, assurément, si on ne l'envisage
-qu'au point de vue moral, elle l'est beaucoup
-moins si l'on tient compte des ambiances. Vivant dans
-un milieu où on ne rencontre pas une figure qui n'eût
-subi comme une empreinte de domesticité, Harlay
-reçut un ordre. Il eut la faiblesse,&mdash;que n'aurait
-sans doute pas eue Michel de L'Hospital,&mdash;de ne
-point formuler de protestations. Sa faute, il faut le
-dire, fut partagée par tous les hauts dignitaires de
-l'État. La requête présentée en son nom reçut du
-Parlement, présidé alors par Guillaume de Lamoignon,
-un respectueux accueil. Et lorsque, plus tard,
-il s'agit d'attribuer à M. du Maine ce fameux rang
-intermédiaire qui provoqua tant de murmures, tous
-les pairs, tant laïcs qu'ecclésiastiques,&mdash;sauf deux,&mdash;rehaussèrent
-par leur présence, par leur vote et par
-leurs acclamations, l'éclat de la cérémonie<a name="NoteRef_140_140" id="NoteRef_140_140"></a><a href="#Note_140_140" class="fnanchor">[140]</a>. Quant à<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[p. 130]</a></span>
-Saint-Simon, s'il n'y assista point, c'est qu'il n'avait
-pas encore prêté serment... Dieu merci! s'écrie-t-il,
-démontrant par cette parole même qu'il n'eût, pas
-plus que ses collègues, fait preuve d'indépendance...
-Il ne faudrait pas, d'ailleurs, se laisser prendre à ses
-transports d'indignation. Ce qui le scandalisait, lui et
-son entourage, dans la fortune des légitimés, ce
-n'était ni l'atteinte à la morale et au respect de la
-famille, ni la violation des lois civiles et religieuses,
-c'était la création d'une nouvelle catégorie de privilégiés
-ayant sur les ducs un droit de préséance. Ces
-privilégiés eussent été placés <i>à la suite</i> des ducs,
-au lieu de se trouver <i>devant</i>, tout aurait paru pour
-le mieux et les applaudissements de Saint-Simon
-auraient éclaté.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_139_139" id="Note_139_139"></a><a href="#NoteRef_139_139"><span class="label">[139]</span></a> M. Louis Vian, dans son ouvrage sur <i>les Lamoignon</i>,
-émet l'avis que c'est Colbert qui suggéra à Louis XIV l'idée
-de «la légitimation».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_140_140" id="Note_140_140"></a><a href="#NoteRef_140_140"><span class="label">[140]</span></a> <i>Mémoires de l'abbé Legendre</i>, p. 330.</p></div>
-
-<p>Mais voici la pièce de résistance de ce long réquisitoire:
-Harlay, parjure à la foi jurée et délateur odieux,
-se serait «couvert d'infamie» en abusant d'un dépôt
-confié à son honneur par un gentilhomme huguenot, du
-nom de Ruvigny...</p>
-
-<p>Ruvigny était, depuis longtemps, le député de sa religion
-à la Cour. En 1685, lors de la révocation de l'édit de
-Nantes, le roi, qui professait pour lui quelque estime,
-lui laissa la libre disposition de ses biens et, de plus,
-l'autorisa à rester à Paris. Ruvigny refusa cette dernière
-faveur et, avant de passer en Angleterre, où il ne
-tarda pas à mourir, remit à Harlay une cassette contenant
-deux cent mille livres, «restant des fonds de<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[p. 131]</a></span>
-l'agence des Églises réformées<a name="NoteRef_141_141" id="NoteRef_141_141"></a><a href="#Note_141_141" class="fnanchor">[141]</a>.» Cependant son
-fils, qui avait pris du service dans l'armée du prince
-d'Orange, et était devenu comte de Galloway, se signalait
-par son hostilité à l'égard de la France. Louis XIV
-lui fit adresser des représentations et, comme il n'en tenait
-aucun compte, confisqua tous ses biens, y compris
-la fameuse cassette dont le contenu, destiné à l'entretien
-d'un culte aboli, fut versé au Trésor public.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_141_141" id="Note_141_141"></a><a href="#NoteRef_141_141"><span class="label">[141]</span></a> Indication fournie par le Père Léonard. <i>Archives nationales</i>,
-MM. 825, fol. 82.</p></div>
-
-<p>Telles sont, dans leur matérialité, les circonstances
-de cette affaire.&mdash;Que devient-elle sous la plume de
-Saint-Simon?</p>
-
-<p>Le brillant chroniqueur en parle, pour la première
-fois, dans une note au <i>Journal de Dangeau</i>. Deux lignes
-seulement: «Harlay, intime ami de Ruvigny, ne se
-«lava jamais d'avoir révélé au roi le dépôt qu'il lui
-avoit confié, ni moins encore d'en avoir <i>profité en
-partie</i><a name="NoteRef_142_142" id="NoteRef_142_142"></a><a href="#Note_142_142" class="fnanchor">[142]</a>».&mdash;Voilà la glose initiale. Mais lorsqu'il
-a l'heureuse fortune de mettre la main sur un méfait
-imputable à Messieurs du bonnet, Saint-Simon n'est
-pas homme à lâcher prise. Il revient donc sur celui-ci,
-longtemps plus tard, dans ses <i>Mémoires</i>, et alors,
-comme toujours, se livre à ses pratiques d'amplification.
-Harlay ne se borne plus, comme jadis, à <i>profiter
-d'une partie</i> de la somme; maintenant c'est la totalité
-du dépôt que «cet hypocrite de justice, de désintéressement<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[p. 132]</a></span>
-et de rigorisme n'a pas honte de s'approprier».
-Là, d'ailleurs, ne se limite pas le profit qu'il
-retire de son zèle. Louis XIV, en effet, trouvant la
-récompense insuffisante, le gratifie d'une pension de
-vingt mille livres, «qui est celle des ministres», et,
-en outre, donne à son fils<a name="NoteRef_143_143" id="NoteRef_143_143"></a><a href="#Note_143_143" class="fnanchor">[143]</a>, «lequel se déshonoroit
-tous les jours dans la charge d'avocat général, la
-place de conseiller d'État vacante par la mort de
-Pussort».&mdash;Et le farouche justicier de conclure
-par cet apophtegme vengeur: «Ainsi les forfaits sont
-récompensés en ce monde!<a name="NoteRef_144_144" id="NoteRef_144_144"></a><a href="#Note_144_144" class="fnanchor">[144]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_142_142" id="Note_142_142"></a><a href="#NoteRef_142_142"><span class="label">[142]</span></a> <i>Annotations au journal de Dangeau</i>, t. VI, p. 59.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_143_143" id="Note_143_143"></a><a href="#NoteRef_143_143"><span class="label">[143]</span></a> Achille IV de Harlay.&mdash;Celui-ci était également un
-cynique, mais «un autre genre de cynique épicurien». <i>Mémoires
-de Saint-Simon</i>, t. V, p. 165.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_144_144" id="Note_144_144"></a><a href="#NoteRef_144_144"><span class="label">[144]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. I, p. 397.</p></div>
-
-<p>Heureusement, Dangeau est là pour rétablir la
-vérité. «Le roi, indique-t-il, étoit dans la confidence
-de ce dépôt là, dès que milord Galloway et M. de
-Ruvigny sortirent de France. Et tandis qu'il a été
-seul à le savoir, il n'a pas voulu faire saisir le bien
-pour ne pas abuser du secret. Mais, ayant été averti
-par beaucoup d'autres endroits et, en dernier lieu,
-par M. de Barbezieux, il a cru devoir confisquer le
-bien de ses sujets dont il a grande raison de se
-plaindre<a name="NoteRef_145_145" id="NoteRef_145_145"></a><a href="#Note_145_145" class="fnanchor">[145]</a>...» Pas un mot, pas une allusion qui
-soient de nature à incriminer la délicatesse de Harlay.<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[p. 133]</a></span>
-Saint-Simon ignore-t-il cette déclaration si différente
-de la sienne? Il l'ignore si peu qu'il la fait suivre d'un
-commentaire,&mdash;celui-là même qui constitue sa première
-version, rapportée plus haut... Mais de Dangeau
-il n'a cure, bien qu'il connaisse l'exactitude de ses renseignements.
-Il a un plan bien arrêté et n'en démordra
-pas. Et, désormais, dans le système qu'il édifie, tout
-va rouler sur ces deux faits qu'à une époque voisine de
-la confiscation, Harlay fils fut nommé conseiller d'État
-et que Harlay père reçut une pension de vingt mille
-livres. Faits exacts, qu'on le remarque; mais travestis,
-et de quelle façon! On va s'en rendre compte.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_145_145" id="Note_145_145"></a><a href="#NoteRef_145_145"><span class="label">[145]</span></a> <i>Journal de Dangeau</i>, t. VI, p. 58. Le dépôt avait été
-effectué en 1685 et la saisie eut lieu en 1687. La somme
-resta donc deux ans entre les mains de Harlay.</p></div>
-
-<p>Il est certain que Harlay fils fut, à cette époque,
-nommé conseiller d'État; mais il n'est pas vrai qu'il
-l'ait été «en remplacement de Pussort». Pussort,
-conseiller d'État <i>ordinaire</i>, fut remplacé par Basville,
-conseiller d'État <i>semestre</i>, lequel eut Harlay fils comme
-successeur. Ce dernier n'était donc appelé qu'à la
-charge de conseiller <i>semestre</i> et, en cette qualité,
-devait recevoir mille écus d'appointements, au lieu des
-dix mille livres que touchaient les conseillers <i>ordinaires</i><a name="NoteRef_146_146" id="NoteRef_146_146"></a><a href="#Note_146_146" class="fnanchor">[146]</a>.
-Distinction essentielle que Dangeau a bien
-soin de faire<a name="NoteRef_147_147" id="NoteRef_147_147"></a><a href="#Note_147_147" class="fnanchor">[147]</a>, mais que néglige Saint-Simon. Il<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[p. 134]</a></span>
-importait, en effet, au succès de sa thèse que Harlay
-fils parût avoir été l'objet d'une faveur considérable,
-alors que, en réalité, quittant une place très en vue,
-il en recevait une autre moins décorative: à peine un
-équivalent.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_146_146" id="Note_146_146"></a><a href="#NoteRef_146_146"><span class="label">[146]</span></a> Les conseillers <i>ordinaires</i> étaient au nombre de huit,
-les conseillers <i>semestres</i> au nombre de dix. Il y avait aussi
-treize conseillers <i>quatrimestres</i> qui recevaient deux mille
-livres de gages.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_147_147" id="Note_147_147"></a><a href="#NoteRef_147_147"><span class="label">[147]</span></a> <i>Journal de Dangeau</i>, t. VI, p. 75.</p></div>
-
-<p>Même supercherie en ce qui touche Harlay père.
-«J'appris, écrit Dangeau le 8 février 1697, que le roi
-avoit donné, le mois passé, une gratification de vingt
-mille livres à M. le Premier Président, et l'on croit
-que cette gratification deviendra pension. D'autant
-mieux que la pension de vingt mille livres, que le roi
-donne aux ministres, ne s'appelle que gratification<a name="NoteRef_148_148" id="NoteRef_148_148"></a><a href="#Note_148_148" class="fnanchor">[148]</a>.»
-On peut discuter sur les termes: gratification
-ou pension. Mais ce qui est hors de doute, c'est
-qu'il n'y eut pas tout à la fois gratification et pension,
-pas plus qu'il n'y eut prélèvement sur les fonds de la
-cassette. Or Saint-Simon, qui s'est manifestement inspiré
-de Dangeau<a name="NoteRef_149_149" id="NoteRef_149_149"></a><a href="#Note_149_149" class="fnanchor">[149]</a>, trouvant que le cumul de la pension
-de vingt mille livres et de la gratification, représentée
-par l'attribution «du bien confisqué<a name="NoteRef_150_150" id="NoteRef_150_150"></a><a href="#Note_150_150" class="fnanchor">[150]</a>»,
-renforce son accusation de félonie, n'hésite pas, comme
-on vient de le voir, à déclarer, ou du moins à laisser<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[p. 135]</a></span>
-comprendre, que Harlay a reçu les deux... En réalité,
-c'est une pension qui a été allouée: la pension qui, de
-tradition constante depuis la seconde moitié du dix-septième
-siècle jusqu'à la fin de l'ancien régime, fut
-affectée au chef de la Compagnie judiciaire. Et si une
-chose peut surprendre, c'est que Harlay, en fonctions
-depuis huit ans, ne l'eût point encore reçue.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_148_148" id="Note_148_148"></a><a href="#NoteRef_148_148"><span class="label">[148]</span></a> <i>Journal de Dangeau</i>, t. VI, p. 75.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_149_149" id="Note_149_149"></a><a href="#NoteRef_149_149"><span class="label">[149]</span></a> On peut même dire qu'il l'a copié; qu'on remarque,
-en effet, chez Dangeau, l'expression suivante: «la pension
-de vingt mille livres que le roi donne aux deux ministres».
-Saint-Simon reproduit presque textuellement «... la pension
-de vingt mille livres, qui est celle des ministres»...</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_150_150" id="Note_150_150"></a><a href="#NoteRef_150_150"><span class="label">[150]</span></a> Saint-Simon écrit «<i>sien</i> confisqué».</p></div>
-
-<p>Un tissu d'inexactitudes, tel est le bilan de cette
-aventure dont les <i>Mémoires</i> mènent si grand tapage...
-Chose incroyable: ce besoin de falsification à jet continu,
-qu'éprouve l'historien du bonnet, ne se limite
-pas aux événements d'importance. Il s'étend même
-aux faits les plus futiles, pour peu qu'ils lui fournissent
-l'occasion de satisfaire ses rancunes. En voici un
-exemple caractéristique.</p>
-
-<p>Il y avait, à la Comédie italienne, un arlequin, du
-nom de Dominique Biancoletti. C'était, en dehors des
-tréteaux, un homme sérieux, estimable, instruit, fréquentant
-avec assiduité la bibliothèque Saint-Victor où
-le Premier Président allait aussi quelquefois. Ils se
-rencontrèrent, échangèrent quelques propos et, émerveillé
-des connaissances de son interlocuteur, Harlay
-l'invita à venir chez lui. Dominique, après s'être fait
-prier, accéda à ce désir; mais, à sa première visite, il
-déclara qu'il était... Arlequin! Quelle bonne fortune!...
-Aussitôt,&mdash;c'est Saint-Simon qui nous l'assure,&mdash;le
-Premier Président de fermer sa porte et de faire exécuter
-par le célèbre acteur les farces, souvent salées, de<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[p. 136]</a></span>
-son répertoire. Puis, saisi de belle humeur, d'entrer en
-scène à son tour, de donner la réplique à Arlequin, de
-singer ses mouvements et «de lutter à qui mieux
-mieux»! Et les entrevues se succèdent, chacune d'elles
-comportant de nouveaux exercices auxquels participe
-le maître du logis, comme s'il n'eût eu d'autre ambition
-que d'être juge le matin et bouffon le soir!</p>
-
-<p>On ne voit guère, dans cette posture de mime, se
-livrant à des cabrioles, l'élève sexagénaire du vertueux
-Hamon, le magistrat austère dont chacun s'accorde à
-dire que la face ne se dérida jamais. C'est pourquoi,
-bien que contée gravement, l'anecdote inspire quelque
-défiance. Ravi du ridicule qu'il inflige à son adversaire,
-Saint-Simon a, d'ailleurs, réponse à tout. Pour peu
-qu'on lui demande: «Votre histoire est-elle bien
-vraie?&mdash;Authentique, déclare-t-il: je la tiens de
-source sûre.&mdash;Mais encore?&mdash;Des valets de la
-maison.&mdash;Comment ont-ils pu voir, puisque tout se
-passait à huis-clos?&mdash;Par le trou de la serrure<a name="NoteRef_151_151" id="NoteRef_151_151"></a><a href="#Note_151_151" class="fnanchor">[151]</a>...»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_151_151" id="Note_151_151"></a><a href="#NoteRef_151_151"><span class="label">[151]</span></a> <i>Annotations sur le journal de Dangeau</i>, t. XI, p. 341.</p></div>
-
-<p>Le malheur, c'est que, là aussi, il y a eu deux versions.
-Et la première,&mdash;celle qui toujours s'éloigne le
-moins de la vérité,&mdash;présente l'aventure sous un jour
-bien différent. Revenons en arrière, de neuf volumes,
-dans les notes sur Dangeau. Qu'y trouve-t-on? Un
-récit fort innocent: «Le contraste du nom et de
-l'homme charma tellement M. d'Harlay qu'il l'embrassa<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[p. 137]</a></span>
-et lui demanda son amitié, et, depuis ce
-temps là jusqu'à la mort de ce rare acteur, M. d'Harlay
-le reçut toujours en particulier, avec une estime
-et une distinction particulières. Le monde, qui le sut,
-prétendit qu'Arlequin le dressoit aux grimaces et qu'il
-étoit plus savant que le magistrat, mais que celui-ci
-étoit aussi bien meilleur comédien que Dominique<a name="NoteRef_152_152" id="NoteRef_152_152"></a><a href="#Note_152_152" class="fnanchor">[152]</a>.»
-Et c'est tout: une inoffensive plaisanterie
-sur un fait dénotant que, chez Harlay, l'austérité
-s'alliait à une grande largeur de vues. Des gambades,
-avec dialogues assortis, offertes à la malice des laquais
-«qui s'en donnoient la farce par le trou de la serrure»,
-il n'est nullement question... C'est un enjolivement
-éclos durant l'intervalle qui sépare la première version
-de la seconde. Heureusement, d'ailleurs, que cette
-seconde version n'est pas suivie d'une troisième... On
-frémit, en effet, en songeant aux postures grotesques
-dans lesquelles, poussant plus loin sa fantaisie, l'imagination
-de l'écrivain eût pu prendre plaisir à représenter
-le chef de la Compagnie judiciaire!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_152_152" id="Note_152_152"></a><a href="#NoteRef_152_152"><span class="label">[152]</span></a> <i>Annotations sur le journal de Dangeau</i>, t. II, p. 156.</p></div>
-
-<p>Et c'est toujours le même parti pris. Le «cynique»
-ne peut ni faire un pas ni ouvrir la bouche sans que ses
-actes ou ses paroles ne soient dénaturés. Diffamé, il
-ne cessera jamais de l'être. Et cette persécution
-s'attache non seulement à sa personne, mais aussi à la
-personne de ses proches. Aucun d'entre eux ne trouve<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[p. 138]</a></span>
-grâce aux yeux d'un juge aussi prévenu: ni Achille IV,
-son fils unique, ni son beau-père, Guillaume de Lamoignon,
-le parlementaire courtois, conciliant, débonnaire,
-qu'une bouche amie se plut à appeler le Fénelon de la
-magistrature.</p>
-
-<p>Guillaume de Lamoignon, il faut du reste le reconnaître,
-possédait, à la haine de Saint-Simon, d'autres
-titres que son alliance avec Harlay. A cette fâcheuse
-qualité il joignait celle de père de Chrétien et d'aïeul de
-Guillaume-Chrétien de Lamoignon, tous deux présidents
-à mortier, par suite acteurs et parties dans la
-querelle. Enfin, grief non moins sérieux, il avait occupé
-la Première Présidence!...</p>
-
-<p>Assurément, on ne pouvait méconnaître ses brillantes
-facultés, les grâces de sa personne, sa beauté,
-le charme de son commerce, le soin qu'il prit de se
-faire aimer, la protection qu'il accorda aux lettrés et
-aux savants. Mais tous ces avantages s'effaçaient
-devant la matérialité d'une rigoureuse constatation:
-«Il est pourtant vrai qu'à lui commença la corruption
-de cette place qui ne s'est guère interrompue jusqu'à
-aujourd'hui<a name="NoteRef_153_153" id="NoteRef_153_153"></a><a href="#Note_153_153" class="fnanchor">[153]</a>!»&mdash;Somme toute, il ne valait pas
-mieux que les autres. Saint-Simon veut bien, d'ailleurs,
-tout en laissant entendre qu'il en sait long à son
-sujet, ne relever contre lui qu'un trait de scélératesse.
-Il s'agit de l'affaire de Fargues: un conte qui commence<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[p. 139]</a></span>
-comme celui de la Belle au bois dormant et
-s'achève à la façon des mélodrames.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_153_153" id="Note_153_153"></a><a href="#NoteRef_153_153"><span class="label">[153]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. IV, p. 310.</p></div>
-
-<p>A une chasse, à laquelle assistait le roi, quatre
-jeunes gens, MM. de Guiche, de Lude, de Vardes et
-de Lauzun, s'égarèrent dans la forêt de Dourdan. Ils
-marchèrent une partie de la nuit et arrivèrent exténués
-à la porte d'un château perdu au milieu de futaies
-séculaires. Ils frappèrent et furent bien accueillis par
-un hôte aimable qui vivait, mystérieux, au fond de
-cette retraite. C'était un gentilhomme, du nom de
-Fargues, jadis célèbre par ses exploits contre le
-Mazarin; mais cette peccadille, maintenant lointaine,
-était couverte par une amnistie. Après un souper
-improvisé, une nuit réparatrice et un déjeuner plantureux,
-les quatre courtisans rentrèrent à Saint-Germain
-où ils n'eurent rien de plus pressé que de conter leur
-aventure. Elle parvint aux oreilles du roi et de la reine
-mère, qui, n'ayant oublié ni Fargues ni ses agissements,
-complotèrent aussitôt sa perte. Ils mandèrent
-Lamoignon, le chargèrent «d'éplucher secrètement la
-vie et la conduite» de l'ancien frondeur, et ne dissimulèrent
-pas la nature du service qu'ils se croyaient en
-droit de réclamer. Lamoignon, «avide et bon courtisan,
-résolut bien de les satisfaire et d'y trouver son
-profit». Il se mit en campagne et finit par découvrir
-un meurtre commis, à Paris, au moment des troubles.
-Il y impliqua Fargues, le décréta de prise de corps,
-mena son procès en toute hâte, et lui fit trancher la<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[p. 140]</a></span>
-tête. Tout cela s'accomplissait en un tour de main. Le
-roi en éprouva un si vif contentement qu'il s'empressa
-de récompenser le magistrat instructeur, en lui faisant
-cadeau de la terre du décapité, laquelle, appelée Cinq-sols
-ou Courson, se trouvait par hasard contiguë au
-domaine de Basville appartenant aux Lamoignon.
-«Ainsi, s'écrie Saint-Simon, le beau-père et le gendre
-s'enrichirent successivement dans la même charge:
-l'un du sang de l'innocent,»&mdash;c'est Guillaume de
-Lamoignon,&mdash;«l'autre, du dépôt que son ami lui avoit
-confié à garder»,&mdash;c'est Harlay, le spoliateur de
-Ruvigny<a name="NoteRef_154_154" id="NoteRef_154_154"></a><a href="#Note_154_154" class="fnanchor">[154]</a>!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_154_154" id="Note_154_154"></a><a href="#NoteRef_154_154"><span class="label">[154]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. IV, p. 310 et suiv.</p></div>
-
-<p>Tel est le récit des <i>Mémoires</i>... Or Fargues ne ressemblait
-en rien au portrait tracé de lui: c'était un de
-«ces gens de rapière», propres à toutes les besognes
-louches, qui battent le pavé durant les guerres civiles.
-Il ne fut point arrêté dans sa gentilhommière de Cinq-sols,
-mais dans la ville de Hesdin dont il s'était
-emparé, à la faveur des troubles, et où il se maintenait
-en dépit des injonctions royales. Ce n'est pas pour des
-faits anciens qu'il fut poursuivi, mais pour des actes de
-malversation et, sans doute aussi, pour le meurtre d'un
-de ses officiers qui avait eu le tort de blâmer sa conduite.
-Ce n'est point le Parlement qui connut de l'affaire,
-l'instruisit et statua: c'est une chambre de justice
-réunie à Abbeville, sous la présidence de Machault,<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[p. 141]</a></span>
-intendant d'Amiens. Fargues, enfin, n'eut pas l'honneur
-d'avoir la tête tranchée: il fut pendu, comme un
-vulgaire malfaiteur<a name="NoteRef_155_155" id="NoteRef_155_155"></a><a href="#Note_155_155" class="fnanchor">[155]</a>... Quant à Guillaume de Lamoignon,
-jamais il ne reçut d'ordres touchant la poursuite
-et jamais ne connut celui qui en était l'objet. Le
-rôle qui lui est prêté, «dans ce trait historique et
-curieux,<a name="NoteRef_156_156" id="NoteRef_156_156"></a><a href="#Note_156_156" class="fnanchor">[156]</a>» est, d'un bout à l'autre, purement imaginaire,&mdash;sauf,
-cependant, sur un point, à savoir que la
-terre de Courson lui fut donnée par le roi. Mais à quelle
-date? En 1668, trois ans après la confiscation, trois ans
-après le supplice: en récompense du travail qu'il venait
-d'accomplir pour la réforme de la législation civile.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_155_155" id="Note_155_155"></a><a href="#NoteRef_155_155"><span class="label">[155]</span></a> <i>Journal d'Olivier d'Ormesson</i>, t. II, p. 299, 313, 337
-et suiv. Voir aussi une lettre de Guy Patin, de fin mars 1665.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_156_156" id="Note_156_156"></a><a href="#NoteRef_156_156"><span class="label">[156]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. IV, p. 310.</p></div>
-
-<p>La fantaisie elle-même a des bornes. Ici, elle dépasse
-la mesure, et l'atténuation tirée de visions maladives,
-de fantômes, de démence, peut difficilement être
-admise. Aussi bien Saint-Simon éprouve-t-il le besoin
-de mettre sa responsabilité à couvert, en déclarant que
-c'est Lauzun, son beau-frère, qui lui a conté cette
-aventure. Admirable référence! Lauzun, qu'il représente
-méchant, vindicatif, vaniteux, hâbleur, aimant à
-se moquer des gens, riche sans doute en anecdotes
-variées, mais confus et s'embrouillant si bien dans des
-digressions infinies «qu'il n'étoit pas possible de rien
-apprendre de lui et d'en rien retenir<a name="NoteRef_157_157" id="NoteRef_157_157"></a><a href="#Note_157_157" class="fnanchor">[157]</a>». C'est à ce<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[p. 142]</a></span>
-personnage, suspect à tant de titres, qu'il s'en rapportera
-les yeux fermés, pour accabler un homme qui fut
-la probité même, alors, d'ailleurs, que la vérification eût
-été si facile! Le premier venu au Palais,&mdash;magistrat,
-avocat, greffier,&mdash;lui eût répondu: l'affaire Fargues,
-on ne la connaît pas ici. N'entretenait-il pas enfin des
-relations étroites avec le procureur général Joly de
-Fleury, auprès duquel il se renseignait souvent? Une
-simple question, et il eût été édifié. Mais voilà: édifié,
-il ne voulait pas l'être, de peur de se voir enlever un
-grief dont il attendait merveilles... M. Chéruel, auquel
-nous renvoyons pour plus amples détails, estime que
-la prétendue histoire de Fargues est un roman inventé
-pour jeter l'odieux sur une famille respectable «et couvrir
-d'infamie deux noms vénérés, dans le Parlement,
-les noms de Lamoignon et de Harlay<a name="NoteRef_158_158" id="NoteRef_158_158"></a><a href="#Note_158_158" class="fnanchor">[158]</a>».&mdash;Cette
-opinion, mûrement réfléchie, ne nous paraît pas susceptible
-d'une contradiction sérieuse.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_157_157" id="Note_157_157"></a><a href="#NoteRef_157_157"><span class="label">[157]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. XIX, p. 195.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_158_158" id="Note_158_158"></a><a href="#NoteRef_158_158"><span class="label">[158]</span></a> <i>Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV</i>,
-p. 499.&mdash;Il est fâcheux que Sainte-Beuve, qui a écrit une
-remarquable préface pour l'édition des <i>Mémoires</i> publiée par
-<span class="smcap">M. Chéruel</span>, n'ait pas lu, du même auteur, l'ouvrage auquel
-nous nous référons. Il eût peut-être hésité à ranger, sur la
-foi de Saint-Simon, Achille de Harlay dans la catégorie des
-faux Caton, «des coquins, des hypocrites, des âmes basses
-et mercenaires, des courtisans plats et intéressés». <i>Mémoires</i>,
-t. I, p. <span class="smcap">V</span>.</p></div>
-
-<p>Sur ce chapitre «des victimes», on ne tarirait pas,
-si l'on voulait suivre les <i>Mémoires</i>, dans tous leurs<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[p. 143]</a></span>
-développements; mais il convient de se borner. Aussi
-bien est-on fixé maintenant sur l'intensité des haines
-que pouvait, au dix-huitième siècle, faire naître dans
-le cœur d'un duc et pair, le refus d'un coup de chapeau.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[p. 144]</a><br /><a name="Page_145" id="Page_145">[p. 145]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a></h2>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">Discussions entre les ducs.&mdash;La reprise de l'affaire
-du bonnet.&mdash;Avantages accordés par le
-roi aux légitimés.&mdash;Le rang intermédiaire.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>Toute décevante qu'elle eût été pour les pairs, la
-première période de l'affaire du bonnet ne leur avait
-cependant pas refusé certaines compensations. Ce n'est
-point sans quelque agrément qu'on moleste une série
-de hauts robins, qu'on chasse celui-ci du balustre royal
-et qu'on fait perdre à celui-là la place de chancelier.
-Mais le principal avantage de l'affaire avait été de
-fournir un aliment à l'activité ducale. Que devenir
-maintenant qu'elle sommeillait?</p>
-
-<p>Certes, les causes de conflits ne manquaient pas. De
-mai 1643 à mai 1711, la pairie n'avait pas subi moins
-de quatre-vingt-dix «retranchements» qui, tous,
-auraient pu donner lieu à des rencontres. Le malheur,
-c'est que la plupart d'entre eux s'accomplissaient par<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[p. 146]</a></span>
-la volonté ou avec l'assentiment du souverain. On
-réclamait, il prononçait, chacun s'inclinait. Tout bien
-pesé, les ducs n'avaient plus à en découdre qu'avec
-les princes d'Allemagne ou d'Italie<a name="NoteRef_159_159" id="NoteRef_159_159"></a><a href="#Note_159_159" class="fnanchor">[159]</a>. Lorsqu'il en
-débarquait un à Versailles, ses pas, ses gestes, ses
-paroles, ses démarches étaient surveillés avec soin. On
-lui contestait «le tabouret de grâce», les distinctions
-que lui accordait la Sorbonne, la place qu'il occupait
-aux entrées, mariages, baptêmes ou obsèques. Au
-besoin, on se plantait résolument devant lui, au jeu du
-roi, quitte à s'attirer de vertes mercuriales<a name="NoteRef_160_160" id="NoteRef_160_160"></a><a href="#Note_160_160" class="fnanchor">[160]</a>. Mais
-«ces principicules», dont le plus habituel défaut
-n'était point de rouler sur l'or, voyageaient rarement.
-Ce n'était que des adversaires accidentels. Les relancer
-dans leurs États, en vue d'apurer cette fameuse question
-de la réciprocité de main «qui remontoit presque
-au déluge»? Impossible d'y songer. Il n'était point, en<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[p. 147]</a></span>
-effet, d'expédient auquel ne recourussent ces étrangers
-retors pour se soustraire à une marque d'égalité qui
-choquait leur orgueil. Dès que la renommée, aux cent
-voix, leur annonçait la visite d'un duc, c'était une fuite
-générale. Celui-ci s'enfermait dans quelque château
-perdu au fond des bois. Celui-là prenait la poste pour
-explorer les confins de la Pologne. Un troisième, l'Électeur
-de Bavière, se mettait au lit, comme s'il eût été
-atteint d'une maladie contagieuse<a name="NoteRef_161_161" id="NoteRef_161_161"></a><a href="#Note_161_161" class="fnanchor">[161]</a>...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_159_159" id="Note_159_159"></a><a href="#NoteRef_159_159"><span class="label">[159]</span></a> Il ne faut pas confondre les princes d'Allemagne ou
-d'Italie avec les <i>princes étrangers</i>. Ces derniers, d'origine
-française ou étrangère, mais établis dans le royaume, avaient
-la prétention de posséder des privilèges presque analogues à
-ceux des maisons souveraines. C'étaient les maisons de Lorraine,
-de La Tour d'Auvergne, de Rohan, de La Trémoille,
-de Monaco. Voir une note dans les <i>Mémoires de Saint-Simon</i>,
-édit. Boislisle, t. I, p. 202.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_160_160" id="Note_160_160"></a><a href="#NoteRef_160_160"><span class="label">[160]</span></a> Ayant eu la hardiesse de se glisser devant le prince
-des Deux-Ponts, l'ex-vidame de Chartres s'attira, de la part
-de la duchesse d'Orléans, cette pénible remontrance: «D'où
-vient que M. de Saint-Simon presse si fort M. le prince des
-Deux-Ponts? Veut-il le supplier de prendre un de ses fils en
-qualité de page?» <i>Correspondance de Madame</i>, t. I, p. 339.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_161_161" id="Note_161_161"></a><a href="#NoteRef_161_161"><span class="label">[161]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. V, p. 11.</p></div>
-
-<p>Abandonnés à eux-mêmes, les ducs devenaient la
-proie des dissensions intestines: tels les janissaires du
-sultan Mourad, n'ayant plus d'infidèles à combattre, se
-dévorèrent entre eux... Et il s'agissait naturellement
-de questions de préséance. La règle, en la matière, était
-celle-ci: <i>Chacun sied premier, selon que premier a été
-fait pair.</i> Tout dépendait d'une date, celle de l'érection:
-ce qui semble fort simple. Mais rien n'interdisait
-de revendiquer des pairies anciennes tombées en déshérence
-et de s'élever, à la faveur de ces titres, au degré
-occupé jadis par leurs détenteurs. Le procès type de
-ce genre est celui du maréchal de Luxembourg qui,
-créé duc de Piney, en 1662, imagina de se réclamer
-d'une érection remontant à 1581, laquelle lui eût fait
-gagner dix-huit rangs et, du coup, déchaîna à ses
-trousses dix-huit ennemis mortels. On plaida durant
-toute la fin du dix-septième siècle et «le tapissier de<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[p. 148]</a></span>
-Notre-Dame» mourut à la peine; mais son fils, s'étant
-empressé de reprendre l'instance, le débat restait toujours
-pendant. D'autre part, le duc d'Antin nourrissait
-une ambition analogue. Légataire d'une demoiselle de
-Rouillac, qui prétendait avoir hérité de la pairie
-d'Épernon, il entreprit de faire valoir ce droit qui lui
-eût permis de précéder la totalité de ses collègues. Ce
-qu'il y avait de grave, dans ce projet fantaisiste, c'est
-que, en sa qualité de fils de Mme de Montespan, d'Antin
-était parvenu à intéresser le roi à sa cause.</p>
-
-<p>Et voilà que, la contagion aidant, ces «chimères»
-étaient suivies d'une quinzaine d'autres. Chacun se
-précipitait sur les pairies éteintes: Matignon, Estouteville,
-Albret, Aiguillon, Château-Thierry, Pont-de-Vaux...;
-quelques-uns,&mdash;dont MM. de Chevreuse et de
-Bouillon,&mdash;trouvant que ce n'était pas assez d'une
-seule, en revendiquaient deux. Ce déchaînement de convoitises,
-envenimées par la chicane, révolutionna si
-bien l'institution que «les esprits politiques» finirent
-par s'émouvoir.</p>
-
-<p>Qu'attendre, en effet, de pareilles querelles, si ce
-n'est une division irrémédiable! Cela, à une heure où,
-suivant toutes vraisemblances, un changement de
-règne allait laisser le champ libre à de plus hautes
-ambitions. Saint-Simon fut des premiers à comprendre
-l'étendue du péril, à pousser le cri d'alarme, à combattre
-«les schismes», à supplier ses amis de rentrer
-au fourreau leurs armes fratricides. Mais, comme celle<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[p. 149]</a></span>
-de la prophétesse antique, sa voix eût risqué de se
-perdre dans le désert, si la résistance héroïque de
-quelques-uns aux sollicitations royales en faveur de
-d'Antin, n'avait découragé celui-ci. Son désistement,
-à la veille de l'audience, eut l'avantage de refroidir
-certains plaideurs, notamment M. de Chaulnes qui,
-«né timide et chancelant, crut voir sa condamnation
-écrite par les épines que le favori éprouvoit». Peu
-après, l'édit de 1711, interdisant toute action judiciaire
-en matière de pairie sans l'autorisation expresse de Sa
-Majesté, achevait la déroute des militants.</p>
-
-<p>C'eût été le silence, l'immobilité, la vie oisive et
-sans attraits, si la reprise de l'affaire du bonnet n'était
-venue, fort à point, fournir des aliments nouveaux à la
-généreuse ardeur des ducs. Chose bizarre! La cause qui
-avait amené la fin de la première période fut celle-là
-même qui détermina l'ouverture de la seconde: nous
-voulons dire la fortune inouïe des <i>légitimés</i>, dont le
-sort se liera désormais d'une façon si étroite à la
-marche des événements, qu'il serait impossible de n'en
-point parler.</p>
-
-<p>Les bâtards de souverains n'étaient point chose rare
-sous l'ancienne monarchie. Celle-ci assurait leur existence
-dans des conditions de confort très appréciables;
-mais, officiellement, ils demeuraient étrangers à la
-famille royale. Henri IV, dont le sens moral était moins
-développé que les appétits sensuels, éprouva le besoin
-de procurer aux siens, par une reconnaissance publique<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[p. 150]</a></span>
-régulièrement enregistrée, un état civil qui en
-fît des Bourbons. Il commença par César de Vendôme
-que, dans une requête où l'inconscience le dispute
-à la bonhomie, il déclarait être,&mdash;avec l'agrément
-de la Providence, nouvellement appelée à la protection
-des amours illégitimes,&mdash;issu de ses relations «avec
-feu sa très chère cousine Gabrielle d'Estrées<a name="NoteRef_162_162" id="NoteRef_162_162"></a><a href="#Note_162_162" class="fnanchor">[162]</a>».
-L'affaire suscita bien des critiques. Les jurisconsultes,
-textes en mains, démontrèrent qu'une pareille pratique
-n'était permise qu'à la condition d'être assortie de
-justes noces. Quant au Parlement, il opposait une
-sérieuse résistance, et son vote n'était obtenu que par
-surprise. Aussi bien se hâtait-il, après la mort tragique
-du Béarnais, d'annuler certains privilèges conférés au
-jeune duc, de même qu'après celle d'Henri III, il avait
-aboli ceux qui avaient été concédés à MM. de Joyeuse
-et d'Épernon.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_162_162" id="Note_162_162"></a><a href="#NoteRef_162_162"><span class="label">[162]</span></a> <i>Collection de Gilbert de Lisle.</i></p></div>
-
-<p>Louis XIV, dans son olympienne toute-puissance,
-allait faire mieux. Il lui appartenait, en introduisant au
-sein de sa race légitime une progéniture née d'un double
-adultère, d'accorder des lettres de grande naturalité
-aux fantaisies les moins avouables. Aux points de vue
-moral et religieux, le procédé était vif. Au point de vue
-juridique, c'était le renversement de tout. D'abord,
-pour la raison, déjà donnée, qu'il ne pouvait y avoir de
-légitimations sans mariage; puis, pour cet autre motif<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[p. 151]</a></span>
-que la reconnaissance des enfants adultérins était
-interdite; enfin, parce que les enfants en question
-restaient ceux de l'époux trompé, M. de Montespan,
-tant qu'une action en désaveu ne les avait point dépossédés
-de leur filiation légale. Un précédent était nécessaire
-pour «servir de chausse-pied»: on le créa, grâce
-à la complaisance de Mme de Longueville<a name="NoteRef_163_163" id="NoteRef_163_163"></a><a href="#Note_163_163" class="fnanchor">[163]</a>, et les
-bâtards de Mme de Montespan devinrent les légitimés
-du roi.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_163_163" id="Note_163_163"></a><a href="#NoteRef_163_163"><span class="label">[163]</span></a> Sur l'invitation qui lui fut adressée, Mme de Longueville
-consentit à reconnaître le chevalier de Longueville, né
-des relations de son fils, le comte de Saint-Paul, alors décédé,
-avec la maréchale de La Ferté.</p></div>
-
-<p>Ce fut, déclare Saint-Simon, «le piédestal des horribles
-prodiges qu'on a vus depuis»... «Prodiges» n'est
-pas trop fort. Ce n'est point, en effet, sans stupéfaction
-que l'on parcourt la nomenclature des grâces dont, à
-partir de ce jour, ces favoris de la fortune furent
-l'objet: titres, dignités, emplois, gouvernements de
-provinces, commandements d'armées, prébendes, dots,
-pierreries, pensions. Chacun d'eux fut gorgé. Mais au
-duc du Maine,&mdash;le petit bossu, le pied-bot,&mdash;était
-réservée la part du lion. En dehors des honneurs dont
-on l'accablait, deux pairies anciennes étaient reconstituées
-à son profit et, en vue de faire de lui le plus
-puissant seigneur terrien du royaume, Sa Majesté
-avait le triste courage d'arracher à la désolation de
-la Grande Mademoiselle, par des promesses qui ne<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[p. 152]</a></span>
-devaient pas être tenues, une partie énorme de ses
-biens patrimoniaux, la terre d'Aumale, le comté
-d'Eu et la principauté des Dombes, lesquels n'étaient,
-d'ailleurs, considérés que comme un avancement
-d'hoirie<a name="NoteRef_164_164" id="NoteRef_164_164"></a><a href="#Note_164_164" class="fnanchor">[164]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_164_164" id="Note_164_164"></a><a href="#NoteRef_164_164"><span class="label">[164]</span></a> Un écrivain, qui joignait à une rare indépendance
-d'esprit une connaissance approfondie du dix-septième siècle,
-Mme Arvède Barine, a remarquablement exposé les conditions
-dans lesquelles, pour enrichir le duc du Maine,
-Louis XIV et Mme de Montespan jouèrent la Grande Mademoiselle
-et Lauzun. «Cette affaire, dit Arvède Barine,
-est odieuse d'un bout à l'autre». <i>Louis XIV et la
-Grande Mademoiselle</i>, p. 367.</p></div>
-
-<p>Tant qu'il ne s'agit que d'emplois ou de libéralités à
-la charge du Trésor ou des tiers, les ducs se continrent.
-Mais quand à ces avantages vinrent se joindre des
-faveurs faisant échec à leurs droits,&mdash;comme la création
-«du rang intermédiaire»,&mdash;leur colère ne connut
-plus de bornes. Ils estimaient, en effet, qu'entre eux et
-le souverain il n'y avait place pour personne. Pas
-même pour les princes du sang. Aussi protestaient-ils
-contre toute faveur accordée à ces derniers. Une, surtout,
-qui datait de quelques mois à peine, leur était
-particulièrement sensible: l'attribution aux princes
-d'un droit de préférence pour les fonctions honorifiques
-du sacre. Le dépit que les ducs ressentaient de «ces
-injustices préméditées» était si vif, qu'il leur inspirait
-parfois des sentiments qu'on peut qualifier de révolutionnaires.
-C'est ainsi que, dans un libelle inédit<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[p. 153]</a></span>
-d'avril 1728, relatif à l'affaire <i>des paniers</i><a name="NoteRef_165_165" id="NoteRef_165_165"></a><a href="#Note_165_165" class="fnanchor">[165]</a>, après
-avoir représenté la pairie comme la récompense du
-courage, de la vertu, du sang versé sur les champs de
-bataille, en un mot «de services immortels», ils s'étonneront,
-non sans impertinence, de voir cette grande
-institution dominée par des frères ou des neveux de
-rois, qui en possèdent les avantages sans avoir rien
-fait pour les acquérir. C'est, en une formule moins
-vibrante, mais d'une façon aussi nette, l'apostrophe
-célèbre de Figaro: «Noblesse, fortune, un rang, des
-places!... Qu'avez-vous fait pour tant de biens?...
-Vous vous êtes donné la peine de naître.» Messieurs
-de la pairie précurseurs de Caron de Beaumarchais,
-c'est une de ces surprises comme en ménagent
-parfois les dessous de l'histoire!... Ces récriminations
-de gens qui, pour la plupart, avaient, eux aussi, trouvé
-dans leur berceau les avantages dont ils se faisaient un<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[p. 154]</a></span>
-mérite personnel, n'étaient que bouffonnes. Ce qui est
-plus grave, et ce qui caractérise leur mentalité, c'est
-qu'ils y ajoutaient les allusions les plus perfides contre
-ceux des princes qui appartenaient à la branche de
-Bourbon-Condé, c'est-à-dire contre tous, sauf le duc
-d'Orléans. Ces princes, insinuaient-ils, étant, dans des
-circonstances que personne alors n'ignorait, issus de
-l'adultère, usurpaient la place qui leur était faite sur
-les marches du trône<a name="NoteRef_166_166" id="NoteRef_166_166"></a><a href="#Note_166_166" class="fnanchor">[166]</a>!&mdash;D'où violente colère de Sa
-Majesté, poursuites pour outrages à ce que la France<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[p. 155]</a></span>
-possédait de plus auguste, «le sang de nos rois», et
-condamnation au feu, par la main du bourreau, du libelle
-diffamatoire<a name="NoteRef_167_167" id="NoteRef_167_167"></a><a href="#Note_167_167" class="fnanchor">[167]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_165_165" id="Note_165_165"></a><a href="#NoteRef_165_165"><span class="label">[165]</span></a> Cette affaire, qui fit grand tapage, fut occasionnée par
-la mode nouvelle. Aux séances de musique, la reine avait, à
-ses côtés, deux princesses du sang. Or, comprimé par le
-panier de ces dames, le panier de la reine, au lieu de
-s'étendre dans le sens horizontal, se développait en hauteur.
-On juge du scandale: le cardinal Fleury en délibéra avec
-Sa Majesté. Après quoi, le premier gentilhomme de la
-chambre, M. de La Trémoille, fut chargé de notifier aux
-princesses une décision leur enjoignant de se placer en recul
-et à une certaine distance, dans un ordre prescrit jadis par le
-feu roi. Les princesses obéirent; mais, à leur tour, elles exigèrent
-que les duchesses restassent derrière elles. D'où fureur
-des duchesses et des ducs qui, à la suite d'incidents divers,
-mirent en circulation le libelle dont il s'agit.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_166_166" id="Note_166_166"></a><a href="#NoteRef_166_166"><span class="label">[166]</span></a> Allusion à la fin tragique d'Henri de Bourbon, prince
-de Condé, qui, disait-on, mourut empoisonné à l'instigation
-de sa femme. Celle-ci, Catherine-Charlotte de La Trémoille,
-accoucha, après le décès de son mari, d'un fils qu'on assurait
-être né de ses rapports avec un page qui fut condamné comme
-auteur principal du crime: ce fils posthume était l'aïeul du
-grand Condé. Voici en quels termes le journal de l'Estoille
-rend compte de cet événement: «Le cinquiesme de ce mois
-(mars 1588) mourut à Saint-Jean-d'Angély, Henry de
-Bourbon, prince de Condé, le second jour de sa maladie,
-ayant été empoisonné comme on disoit, à la sollicitation de
-sa femme, de la maison de La Trémoille, laquelle fut
-constituée prisonnière, se trouvant grosse dudit page, sans
-que le mari y eût aucunement part, lequel se sauva des
-premiers et fut défait en effigie et condamné par contumace,
-et un nommé Brillaud, domestique dudit prince en
-personne, ayant été tiré à quatre chevaux en la place publique
-de Saint-Jean-d'Angély, et plusieurs autres emprisonnés,
-auxquels on commença à faire le procès.» Cette
-affaire donna lieu, au dire de Mathieu Marais (t. III, p. 535)
-à deux instances criminelles. Charlotte-Catherine de La Trémoille
-fut déchargée de la poursuite par un arrêt de 1595
-rendu sur le rapport de de Thou.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_167_167" id="Note_167_167"></a><a href="#NoteRef_167_167"><span class="label">[167]</span></a> L'arrêt, rendu le 30 avril 1728, fut exécuté le même
-jour, au bas de l'escalier du Palais. Le libelle, le réquisitoire
-des gens du roi et le texte de la sentence ont été recueillis
-par le greffier Gilbert de Lisle. <i>Archives nationales</i>, t. V,
-p. 370.</p></div>
-
-<p>Telles étant les dispositions des ducs à l'égard de
-ceux qui les primaient, on comprend les transports que
-déchaîna en eux l'élévation des adultérins égalés «aux
-fils du sacrement», laquelle, du second rang, les reléguait
-au troisième. Il fallait bien, en public, leur faire
-bon visage; mais comme on se dédommageait lorsqu'ils
-tournaient le dos! Que de doléances sur «ces inventions
-inimaginables»! Que de rancunes à l'égard de
-leurs bénéficiaires! Que d'injures à l'égard de Harlay-le-Cynique
-qui, d'abord comme procureur général, puis
-comme Premier Président, avait assuré l'exécution des
-ordres royaux! Les malédictions allaient sans cesse
-grandissant, car il ne se passait pas de jour qui n'apportât
-un surcroît d'humiliations pour la pairie: dispense
-de prêter serment accordée aux bâtards; droit
-de traverser le parquet; enregistrement devant la
-Grand'Chambre des lettres patentes les concernant;
-concession à leur postérité des prérogatives dont ils
-jouissaient eux-mêmes... L'édit de mai 1711,&mdash;dont
-nous venons de parler,&mdash;sous prétexte de réglementation<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[p. 156]</a></span>
-générale, concédait aux légitimés des avantages
-nouveaux: celui des honneurs du sacre, de préférence
-aux ducs; celui de disposer en faveur des mâles de leur
-famille, toujours avec droit de préséance, des duchés
-dont ils pouvaient faire l'acquisition; celui enfin d'être
-reçus au Parlement à vingt ans, tandis que les pairs ne
-l'étaient qu'à vingt-cinq<a name="NoteRef_168_168" id="NoteRef_168_168"></a><a href="#Note_168_168" class="fnanchor">[168]</a>!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_168_168" id="Note_168_168"></a><a href="#NoteRef_168_168"><span class="label">[168]</span></a> Les princes du sang étaient admis à quinze ans.</p></div>
-
-<p>Autant de coups de massue, suivis bientôt d'une
-foule d'autres! En effet, une série de catastrophes,&mdash;que
-certains considéraient comme un châtiment céleste,&mdash;venaient
-bouleverser la fin du règne. C'était la mort,
-toujours précipitée, parfois tragique, de presque tous
-les membres de la famille royale: Monseigneur le grand
-Dauphin; la duchesse de Bourgogne; le duc de Bourgogne,
-devenu héritier présomptif; un troisième Dauphin
-encore en bas âge; le duc de Berri... Il ne restait
-qu'un pauvre enfant, qu'on ne croyait point appelé à
-vivre: celui-là même qui régnera sous le nom de
-Louis XV... Affolé par cette accumulation de maux,
-Louis XIV prenait la résolution de concéder aux
-bâtards tous les droits dont jouissaient les princes du
-sang, y compris «l'habilité au trône<a name="NoteRef_169_169" id="NoteRef_169_169"></a><a href="#Note_169_169" class="fnanchor">[169]</a>». Il devait
-enfin achever son œuvre par des dispositions testamentaires
-aux termes desquelles les principales attributions
-de la régence,&mdash;l'éducation du roi, la garde de sa personne<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[p. 157]</a></span>
-et, par suite, le commandement des troupes de
-Paris,&mdash;étaient enlevées au duc d'Orléans pour être
-confiées au duc du Maine...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_169_169" id="Note_169_169"></a><a href="#NoteRef_169_169"><span class="label">[169]</span></a> Déclaration du 23 mai 1715.</p></div>
-
-<p>Cette accumulation de faveurs que rien ne justifiait,
-ni les services rendus, ni l'éclat du talent, déchaînèrent
-chez Messieurs de la pairie d'incroyables tempêtes.
-Les plus modérés se livrèrent à des transports auprès
-desquels pâlissent les fureurs légendaires d'Oreste.
-Tous, d'ailleurs, tombaient d'accord pour proclamer que,
-depuis la tentative d'Encelade se ruant à l'assaut du
-ciel, on ne trouvait ni dans la fable, ni dans l'imagination
-des poètes, aucun phénomène comparable à celui-ci...
-Ce phénomène, si gros de conséquences pour l'avenir,
-allait, en attendant la mort du roi, désormais prochaine,
-produire ce résultat inattendu de faire renaître
-de ses cendres l'affaire du bonnet. L'explication en est
-bien simple. Aussi longtemps qu'ils furent réduits à
-une situation intermédiaire, inférieure à celle des
-princes, supérieure, mais de peu, à celle des ducs, les
-bâtards ne permirent pas qu'on saluât ces derniers, de
-peur de diminuer la distance qui les séparait. Maintenant
-qu'ils les dominaient de cent coudées, l'obstacle
-n'existait plus. Que pouvait bien faire à des gens qui
-touchaient du doigt à la Couronne, qu'on distribuât aux
-ducs quelques politesses de plus ou de moins?&mdash;Les
-circonstances s'y prêtant, la seconde période de la
-querelle allait s'ouvrir.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[p. 158]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="IX" id="IX">IX</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">Le duc du Maine et le Premier Président de Mesmes.&mdash;Leur
-duplicité d'après les «Mémoires».&mdash;Affront
-au bailli de Mesmes.&mdash;Scène violente
-faite par Saint-Simon au duc du Maine.&mdash;La
-version des «Mémoires» est-elle la vraie?&mdash;Raisons
-d'en douter.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>De quelle façon l'affaire rebondit-elle? C'est ce que
-nous allons rechercher en suivant pas à pas le récit de
-Saint-Simon.</p>
-
-<p>D'après lui, l'auteur du mal ne serait autre que le
-triomphateur du jour, le duc du Maine. Le but qu'il
-poursuivait? Brouiller si bien avec tout le monde Messieurs
-de la pairie que, absorbés par le souci de leur
-propre défense, ils n'eussent, au commencement du
-prochain règne, ni le loisir ni le pouvoir d'attaquer les
-légitimés et de leur faire rendre gorge.</p>
-
-<p>La reprise de «l'affaire» était le moyen tout indiqué
-pour la mise en œuvre de ce plan machiavélique...
-M. du Maine ne perdit pas une minute. Le jour même
-de son élévation, il se confondait en protestations de
-tendresses à l'égard des ducs, exaltait la grandeur de
-leur dignité et mettait son crédit à leur service. Il n'en
-rencontrait pas un, au prône ou aux réunions de Versailles,<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[p. 159]</a></span>
-qu'aussitôt il ne parlât «de l'indécence du bonnet».
-Sans doute, il avait participé au maintien de
-l'abus, tant qu'il en avait tiré un profit «de distinction»;
-mais, depuis que la bonté du roi l'avait promu
-au rang insigne de prince du sang, les prétentions
-de la robe lui paraissaient intolérables... Étonnés
-d'un pareil langage, ses interlocuteurs l'accueillaient
-froidement; mais le petit boiteux revenait à la charge
-et, de sa propre initiative, «remettait tout en train».
-De difficultés, il certifiait qu'on n'en éprouverait aucune.
-Les princes? Leur bonne volonté était certaine. Le
-Premier Président de Mesmes? Il avait engagé sa parole
-et répondait du Parlement. Le roi? Sa Majesté ne
-demandait qu'à être agréable aux deux partis et applaudirait
-à une réconciliation générale!</p>
-
-<p>Cette communication d'un homme, que rendait si
-suspect son mépris des règles fondamentales du
-royaume, ne pouvait inspirer que de la défiance.
-Hormis M. de Noailles, un naïf, et M. d'Aumont<a name="NoteRef_170_170" id="NoteRef_170_170"></a><a href="#Note_170_170" class="fnanchor">[170]</a>,
-«un pigeon privé», c'est-à-dire un faux frère, chacun
-s'accorda à reconnaître qu'elle cachait un complot en
-vue de rabaisser les ducs «par le mauvais succès de
-leur entreprise». Faire d'eux le jouet de la robe, en
-même temps que «la risée du monde», c'était à quoi
-tendaient tant d'efforts.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_170_170" id="Note_170_170"></a><a href="#NoteRef_170_170"><span class="label">[170]</span></a> Il ne s'agit pas ici du vieux duc d'Aumont qui expulsa
-Nicolas de Novion du balustre royal, mais de son fils Louis,
-lequel porta longtemps le titre de marquis de Villequier.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[p. 160]</a></span></p></div>
-
-<p>Cette conviction étant bien assise, il semble qu'il
-n'y eût qu'un parti à prendre: décliner, sous un prétexte
-assorti de paroles flatteuses, une offre aussi perfide.
-Mais, du temps de Louis XIV, on ne raisonnait
-pas comme aujourd'hui... Mise aux voix, dans une réunion
-tenue chez M. de La Trémoille, cette solution fut
-repoussée à l'unanimité. Refuser, c'eût été trahir l'animosité
-qu'on éprouvait à l'égard de M. du Maine et
-faire entendre qu'on était résolu «à l'attaquer», dès
-l'avènement d'un nouveau souverain. Ce qui, en
-raison du mécontentement du roi et des rancunes de
-son bâtard préféré, «dont le sein étoit un gouffre noir»,
-entraînerait des conséquences terribles! C'est pourquoi
-ces natures aussi pénétrantes que compliquées se résignaient
-«à donner dans le panneau tendu»,&mdash;sacrifice
-d'autant plus admirable qu'elles ne se faisaient aucune
-illusion sur le sort qui leur était réservé!</p>
-
-<p>«L'embarquement» eut donc lieu sous les auspices
-du nautonnier du Maine. Mais le duc d'Antin avait à
-peine rédigé un mémoire sage, honnête, mesuré et
-«d'une brièveté remarquable<a name="NoteRef_171_171" id="NoteRef_171_171"></a><a href="#Note_171_171" class="fnanchor">[171]</a>», que les présidents
-prenaient ombrage, se cabraient et manifestaient de<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[p. 161]</a></span>
-ridicules exigences. Ils daignaient bien consentir à
-accorder le salut; mais à quelle condition? A la condition
-que, comme autrefois, la pairie accompagnât le
-Parlement tant à l'entrée qu'à la sortie des séances...
-Qui le croirait? Ce compromis honteux paraissait acceptable
-à certains ducs! Heureusement, Saint-Simon était
-là pour les rappeler à la pudeur... Que demandait-on,
-en somme? «Une civilité qui ne se refuse pas à un
-honnête domestique...» Et, en échange, qu'exigeaient
-les présidents? Un monstrueux avantage: l'obligation
-pour les pairs de marcher à la suite, comme des laquais...
-Non, non, mille fois non: mieux valait, à perpétuité,
-grimper à l'échelle!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_171_171" id="Note_171_171"></a><a href="#NoteRef_171_171"><span class="label">[171]</span></a> La remise au roi de ce mémoire est mentionnée par
-Dangeau sous la date du 6 décembre 1714. Les ducs y réclament
-deux choses: «l'une, que le Premier Président, en
-leur demandant leur avis, les salue, comme il salue les présidents;
-l'autre, qu'on ne mette point de conseiller au bout de
-leur banc».</p></div>
-
-<p>Il suffisait maintenant d'une étincelle pour mettre
-le feu aux poudres. Elle se produisit sous la forme
-d'un propos que l'on prêta au Premier Président de
-Mesmes:</p>
-
-<p>&mdash;Sire, aurait-il dit à Sa Majesté, au cours d'une
-entrevue secrète, les ducs ne négligeront rien, dès la
-constitution d'un nouveau règne, pour dépouiller
-MM. du Maine et de Toulouse des avantages dont ils
-sont nantis. Leur ambition va plus loin encore: ils
-escomptent la mort du jeune Dauphin pour établir,
-comme en Pologne, une monarchie élective et porter
-l'un d'eux à la couronne.</p>
-
-<p>Et Saint-Simon, dont cette prétendue déclaration
-fait trop bien le jeu pour qu'il ne la tienne pas pour
-authentique, de fournir des précisions, comme s'il eût<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[p. 162]</a></span>
-assisté à la scène<a name="NoteRef_172_172" id="NoteRef_172_172"></a><a href="#Note_172_172" class="fnanchor">[172]</a>. Mais, ce qu'il néglige de mentionner
-dans ses <i>Mémoires</i>, c'est un détail qui, révélé
-par les <i>Écrits inédits</i>, donne la clef de cet entretien
-énigmatique. Ce n'est pas hors de propos que le mot
-de monarchie élective avait été prononcé. La conversation
-l'avait amené tout naturellement, à l'occasion
-«d'un homme de lettres qui travailloit pour les ducs»
-et qu'il était question «d'enlever», sans doute pour le
-jeter à la Bastille<a name="NoteRef_173_173" id="NoteRef_173_173"></a><a href="#Note_173_173" class="fnanchor">[173]</a>. Or, de quel méfait s'était rendu
-coupable ce libelliste? De publications en vue d'établir
-que les grandes sanctions de l'État appartenaient exclusivement
-à la pairie et que, à défaut d'héritiers légitimes,
-c'est elle, elle seule, qui, en vertu des lois
-anciennes de la monarchie française, décidait de l'élection
-des rois... Prétentions datant de loin sans doute,
-mais dont l'affirmation, à la veille d'un changement de
-règne, avait quelque peu ému la noblesse, le Parlement
-et Sa Majesté elle-même<a name="NoteRef_174_174" id="NoteRef_174_174"></a><a href="#Note_174_174" class="fnanchor">[174]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_172_172" id="Note_172_172"></a><a href="#NoteRef_172_172"><span class="label">[172]</span></a> <i>Additions au journal de Dangeau</i>, t. XV, p. 363.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_173_173" id="Note_173_173"></a><a href="#NoteRef_173_173"><span class="label">[173]</span></a> <i>Écrits inédits</i>, t. IV, p. 148.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_174_174" id="Note_174_174"></a><a href="#NoteRef_174_174"><span class="label">[174]</span></a> <i>Mémoires du maréchal de Richelieu</i>, t. I, p. 76.</p></div>
-
-<p>Les ducs, cela va de soi, protestaient de la pureté
-de leurs intentions et, au moment même où ils ourdissaient
-leur trame contre les légitimés, donnaient l'assurance
-que les dernières dispositions de Louis XIV ne
-trouveraient pas de défenseurs plus fidèles qu'eux-mêmes.
-Ils se hâtaient, d'ailleurs, pour opérer une<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[p. 163]</a></span>
-diversion, de présenter à Sa Majesté une requête contre
-les présidents et un mémoire récapitulatif de leurs
-griefs... Requête et mémoire demeurèrent sans réponse<a name="NoteRef_175_175" id="NoteRef_175_175"></a><a href="#Note_175_175" class="fnanchor">[175]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_175_175" id="Note_175_175"></a><a href="#NoteRef_175_175"><span class="label">[175]</span></a> La requête est du 5 janvier 1715, le mémoire du mois
-de février suivant. <i>Écrits inédits</i>, t. III, p. 383 et suiv.</p></div>
-
-<p>Ce silence était significatif: les pairs ne s'y trompèrent
-pas. Fidèles à leur ancienne tactique, ils décidaient
-de mettre la robe à l'index: sentence qui reçut
-une exécution immédiate. Le bailli de Mesmes, ambassadeur
-de Malte et frère du Premier Président, s'étant
-présenté à Versailles, le duc de Tresmes lui interdit
-l'entrée du cabinet royal, en spécifiant que, s'il lui
-infligeait cet affront, c'était par mesure de représailles<a name="NoteRef_176_176" id="NoteRef_176_176"></a><a href="#Note_176_176" class="fnanchor">[176]</a>...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_176_176" id="Note_176_176"></a><a href="#NoteRef_176_176"><span class="label">[176]</span></a> M. de Caumartin était, presque en même temps,
-l'objet d'un traitement identique.</p></div>
-
-<p>La rupture était complète. Aussi bien nul ne se
-souciait plus d'avoir affaire avec ces gens terribles
-qu'étaient les ducs. Accusé de manquements à sa
-parole, le Premier Président affirma n'avoir rien promis,
-si ce n'était sa bonne volonté. Mme la Princesse, parlant
-au nom de ses fils, jura ses grands dieux que feu M. le
-Prince regardait «le refus du bonnet» comme une
-marque distinctive dont il n'eût, à aucun prix, permis
-l'abolition. Quant au roi, excédé de tant de manèges,
-il signifiait aux parties qu'elles eussent à ne lui plus
-parler de rien...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[p. 164]</a></span></p>
-
-<p>Cependant,&mdash;dernière tentative,&mdash;une entrevue
-avait lieu entre deux délégués de la pairie et la duchesse
-du Maine, derrière laquelle, ne sachant à quel saint se
-vouer, s'effaçait son timide époux. Certes, si l'on put
-adresser quelques reproches à la petite-fille du grand
-Condé, ce ne fut pas celui de manquer de franchise.
-Elle protesta que, lorsqu'on possédait des avantages
-aussi précieux que ceux dont les légitimés avaient le
-bonheur d'être nantis, on n'y renonçait pas de gaîté de
-cœur, et que, pour elle, plutôt que d'en faire son
-deuil, elle n'hésiterait pas à mettre le feu aux quatre
-coins du royaume... Cela dit, elle concluait en ces
-termes:</p>
-
-<p>&mdash;Donnant donnant, messieurs les ducs. Engagez-vous
-par écrit à maintenir les faveurs accordées à
-M. du Maine: nous ferons de notre mieux pour que
-vous ayez satisfaction.</p>
-
-<p>C'était, au dire de Saint-Simon, l'aveu cynique du
-complot ourdi entre M. de Mesmes et les châtelains de
-Sceaux, c'est-à-dire le duc et la duchesse du Maine,
-sous le regard complaisant de Sa Majesté... Trahison!
-s'écrie-t-il, trahison!... Et, aussitôt, de ruminer mille
-projets hasardeux. Après une nuit sans sommeil, il
-guetta M. du Maine au sortir de la chapelle, tomba
-chez lui comme une trombe et là, en tête à tête avec
-ce prince, «si odieux aux ténèbres que les ténèbres
-le rejetoient», fit une scène d'une violence telle
-que le malheureux, d'ordinaire «vermeil et désinvolte,<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[p. 165]</a></span>
-devint interdit et pâle comme un mort». Et ce
-grand justicier, qui,&mdash;ô logique!&mdash;s'était sciemment
-offert à la risée du monde pour ne point s'exposer aux
-rancunes du favori, terminait par cette apostrophe
-menaçante contenant assignation à bref délai: «Monsieur,
-vous pouvez tout: vous nous le montrez bien
-et à toute la France. Jouissez de votre pouvoir et de
-tout ce que vous avez obtenu... Il vient quelquefois
-des temps où on se repent trop tard d'en avoir abusé
-et d'avoir joué et trompé de sens froid tous les principaux
-seigneurs du royaume en rang et en établissement,
-qui ne l'oublieront jamais!»... On se demandera
-avec angoisse,&mdash;étant donné que le plus courtois
-des refus devait causer à la pairie des maux incalculables,&mdash;quel
-put bien être le châtiment réservé à cette
-philippique «dite d'un ton de croquemitaine<a name="NoteRef_177_177" id="NoteRef_177_177"></a><a href="#Note_177_177" class="fnanchor">[177]</a>»...
-Qu'on se rassure. Nous savons, de l'intéressé lui-même,
-très pénétré du sentiment de sa bravoure, que, loin de
-lui procurer les palmes du martyre, elle ne lui causa
-jamais le moindre désagrément.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_177_177" id="Note_177_177"></a><a href="#NoteRef_177_177"><span class="label">[177]</span></a> <i>Princesses et grandes dames</i>, par Arvède <span class="smcap">Barine</span>,
-p. 250.</p></div>
-
-<p>Telle est la version de Saint-Simon. L'exposé qui
-vient d'en être fait résume deux chapitres de ses
-<i>Mémoires</i> et une addition au <i>Journal de Dangeau</i>,
-laquelle, antérieure de quelques années, est, comme
-d'habitude, moins montée de couleur et de ton<a name="NoteRef_178_178" id="NoteRef_178_178"></a><a href="#Note_178_178" class="fnanchor">[178]</a>...<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[p. 166]</a></span>
-Que penser d'un pareil récit? Convient-il de croire à sa
-sincérité, lorsqu'il attribue à M. du Maine la responsabilité
-de cette seconde entreprise dont l'issue ne devait,
-pas plus que celle de la première, flatter l'amour-propre
-des ducs?&mdash;Nous estimons qu'il y a lieu de se montrer
-sceptique.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_178_178" id="Note_178_178"></a><a href="#NoteRef_178_178"><span class="label">[178]</span></a> <i>Journal de Dangeau</i>, t. XV, p. 296.</p></div>
-
-<p>C'est qu'en effet tout est suspect dans cette étrange
-narration. Sur l'un ou l'autre point une vérification
-est-elle possible? On peut être sûr par avance qu'elle
-soulignera une inexactitude. En veut-on un exemple?
-Prenons l'algarade du duc de Tresmes interdisant au
-bailli de Mesmes l'entrée du cabinet royal. Saint-Simon
-ne l'eût point, pour un caprice, passée sous silence,
-parce qu'elle fournissait un aliment à ses rancunes;
-mais comme il s'applique à atténuer les conséquences
-d'un procédé violent qui le ravit! «Le Premier Président,
-déclare-t-il, obtint que le roi dît au duc de
-Tresmes qu'il ne devoit pas faire servir sa charge à
-sa vengeance particulière, mais sans aigreur, et
-d'ailleurs fut sourd à tout ce que le Premier Président
-lui put dire et ne se voulut mêler de
-rien<a name="NoteRef_179_179" id="NoteRef_179_179"></a><a href="#Note_179_179" class="fnanchor">[179]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_179_179" id="Note_179_179"></a><a href="#NoteRef_179_179"><span class="label">[179]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XI, p. 34.</p></div>
-
-<p>Chez Dangeau, autre son de cloche. «Quand, rapporte
-l'exact chroniqueur, le Premier Président fut
-sorti, le roi envoya chercher le duc de Tresmes, à
-qui il fit une réprimande assez sérieuse. Il dit même<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[p. 167]</a></span>
-à ses ministres, en entrant au Conseil et à Mme de
-Maintenon, en entrant chez elle, qu'il n'avoit quasi
-jamais été plus en colère<a name="NoteRef_180_180" id="NoteRef_180_180"></a><a href="#Note_180_180" class="fnanchor">[180]</a>.»... Mais voilà qui est
-plus significatif. On sait que la victime de cette agression
-fut le bailli de Mesmes. Saint-Simon ne peut s'y
-tromper, car il annote sans protestation le récit de
-Dangeau. Mais cet affront, à un personnage d'aussi
-mince figure, cadre mal sans doute avec l'importance
-qu'il entend donner aux représailles de la pairie. Toujours
-est-il que, dans les <i>Mémoires</i>, par une distraction
-qu'on a peine à croire involontaire, un frère est substitué
-à l'autre et que le Premier Président est représenté
-comme ayant subi l'injure infligée à l'ambassadeur
-de Malte<a name="NoteRef_181_181" id="NoteRef_181_181"></a><a href="#Note_181_181" class="fnanchor">[181]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_180_180" id="Note_180_180"></a><a href="#NoteRef_180_180"><span class="label">[180]</span></a> <i>Journal de Dangeau</i>, t. XV, p. 362.&mdash;Revenant le
-lendemain sur cet incident, Dangeau annonce que le duc de
-Tresmes parla à Sa Majesté «le matin, dans son lit, pour
-marquer sa douleur de lui avoir déplu et que le roi eut la
-bonté de lui pardonner».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_181_181" id="Note_181_181"></a><a href="#NoteRef_181_181"><span class="label">[181]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XI, p. 34.</p></div>
-
-<p>Aux inexactitudes il convient de joindre les invraisemblances.
-A qui fera-t-on croire que les pairs, dont
-on sait l'acharnement contre la robe, demeurèrent <i>taisants</i>
-lorsqu'ils eurent le champ libre, par suite de
-l'élévation «du fils chéri de Jupiter»? que ces grands
-seigneurs orgueilleux qui, trois ans plus tôt, résistaient
-avec tant de crânerie aux instances royales en faveur
-de d'Antin, un autre favori, s'abaissèrent, par crainte<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[p. 168]</a></span>
-de dangers chimériques, à l'attitude piteuse que leur
-prêtent les <i>Mémoires</i><a name="NoteRef_182_182" id="NoteRef_182_182"></a><a href="#Note_182_182" class="fnanchor">[182]</a>?</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_182_182" id="Note_182_182"></a><a href="#NoteRef_182_182"><span class="label">[182]</span></a> On le croira d'autant moins que, d'après les <i>Écrits inédits</i>,
-t. IV, p. 143, les ducs avaient, à une première démarche
-de M. du Maine, répondu assez cavalièrement: «Ils avoient
-rompu de manière à lui laisser bien voir ce qu'ils en pensoient.»</p></div>
-
-<p>Mais l'affirmation la plus choquante est celle qui a
-trait au rôle attribué au duc du Maine,&mdash;une des personnalités
-historiques dont le caractère a le plus prêté
-matière à discussion...</p>
-
-<p>Pour Barbier, qui se fait le porte-parole du public,
-M. du Maine fut «un prince très sage et très estimé<a name="NoteRef_183_183" id="NoteRef_183_183"></a><a href="#Note_183_183" class="fnanchor">[183]</a>».
-Ceux qui vécurent dans son intimité n'avaient pas de
-lui une moins bonne opinion. Mme de Staal de Launay
-le représente sous les couleurs les plus favorables.
-Enveloppé par la défiance, le cœur du duc du Maine
-ne se découvrait guère: il n'en était pas moins, assure
-Mme de Staal, un gentilhomme accompli, d'un esprit
-fin et cultivé, d'un caractère noble et sérieux, aimant
-l'ordre, épris de justice, ne s'écartant jamais des bienséances,
-possédant tous les dons qu'on apprécie dans
-le monde, mais ne les produisant qu'avec une extrême
-répugnance, à raison de son goût pour le travail et la
-solitude<a name="NoteRef_184_184" id="NoteRef_184_184"></a><a href="#Note_184_184" class="fnanchor">[184]</a>: ce qui explique ses retraites prolongées
-au fond de certaine tourelle où il s'oubliait à dire son
-chapelet, à dresser des plans de jardin ou bien à traduire<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[p. 169]</a></span>
-l'<i>Anti-Lucrèce</i>... Si bien que, outrée de tant
-d'inertie, l'impétueuse duchesse, sa femme, lui décochait
-des traits de ce genre:&mdash;Un beau matin, monsieur,
-vous trouverez, en vous éveillant, que vous êtes
-de l'Académie et M. d'Orléans à la Régence<a name="NoteRef_185_185" id="NoteRef_185_185"></a><a href="#Note_185_185" class="fnanchor">[185]</a>!... Ce
-n'est sûrement point là l'intrigant, dépourvu de scrupules,
-qui, prodigue de démarches, de discours, de promesses,
-toujours sur la brèche et se dépensant de cent
-manières différentes, organisa «les odieuses manœuvres»
-dont pâtirent les ducs!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_183_183" id="Note_183_183"></a><a href="#NoteRef_183_183"><span class="label">[183]</span></a> <i>Journal de Barbier</i>, t. I, p. 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_184_184" id="Note_184_184"></a><a href="#NoteRef_184_184"><span class="label">[184]</span></a> <i>Mémoires de Mme de Staal de Launay</i>, <i>in fine</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_185_185" id="Note_185_185"></a><a href="#NoteRef_185_185"><span class="label">[185]</span></a> Le maréchal de Villars, qui paraît avoir bien connu le
-duc du Maine, parle «de son éloignement naturel de toute
-entreprise». <i>Mémoires de Villars</i>, t. II, p. 413.</p></div>
-
-<p>Mais il y a un autre duc du Maine, le duc du Maine
-de Saint-Simon et un peu aussi celui de Madame
-Palatine. Ce second personnage, il faut le reconnaître,
-ne ressemble guère au premier. C'est une façon d'hypocrite
-à l'intelligence alerte, ayant de l'esprit «comme
-un ange»,&mdash;un ange déchu, s'entend,&mdash;dont il possède
-la malignité, la perversité d'âme, les simulations hors
-mesure, les séductions et le charme, expert en combinaisons
-artificieuses, s'appliquant à nuire et y parvenant
-toujours, capable d'ailleurs de vues à longue échéance
-et en poursuivant la réalisation avec une invincible ténacité...
-Tout cela s'alliant,&mdash;contradiction qu'on ne s'explique
-guère,&mdash;avec une telle poltronnerie que, pour le
-pousser en avant, la duchesse en est réduite aux arguments<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[p. 170]</a></span>
-tangibles, c'est-à-dire «aux coups de bâton<a name="NoteRef_186_186" id="NoteRef_186_186"></a><a href="#Note_186_186" class="fnanchor">[186]</a>».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_186_186" id="Note_186_186"></a><a href="#NoteRef_186_186"><span class="label">[186]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. V, p. 223. Ce n'est pas
-seulement de poltronnerie que parlent les <i>Mémoires</i>; c'est
-aussi de «lâcheté»: accusation dont un examen sérieux
-paraît aujourd'hui avoir fait justice.</p></div>
-
-<p>C'est en face de ce Machiavel au petit pied, rusé,
-délié, retors, que, pour juger le récit des <i>Mémoires</i>, il
-importe de se placer... Quel est donc le calcul qu'ils lui
-prêtent? Un calcul inconciliable avec le bon sens le
-plus élémentaire. Non que nous contestions l'excellence
-de la maxime chère à Louis XI: diviser pour
-régner. Mais nous n'aurions garde d'en recommander
-l'application aux princes,&mdash;non pourvus d'un trône,&mdash;dont
-le sort dépend d'un débat judiciaire... Quel but
-poursuivaient les légitimés? Conserver le bénéfice des
-avantages à eux concédés par deux édits et par un testament?
-Quel était le tribunal chargé de statuer? La
-Cour de Parlement. De quels éléments se composait
-cette Cour? Des membres de la pairie et de la robe,
-chacun ayant voix égale... Or n'est-il pas de règle
-qu'un plaideur cherche d'abord à se concilier ses juges,
-sauf à les maudire ensuite si la décision ne lui est pas
-favorable? M. du Maine change tout cela et, sous couleur
-d'opérer une division habile, s'applique à indisposer
-tout le monde: les uns, en proclamant que leur
-opiniâtreté à refuser le salut du bonnet est injustifiable;
-les autres, en les «embarquant» malgré eux dans la
-plus fâcheuse des aventures! De la part d'un homme<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[p. 171]</a></span>
-gratifié par la nature «du génie d'un démon», on
-confessera que c'est une singulière politique.</p>
-
-<p>Politique d'autant plus inadmissible, qu'elle eût été
-en contradiction avec celle de Louis XIV, dont l'intérêt
-et les désirs se confondaient avec ceux des légitimés.
-Que le souverain crût nécessaire de recourir à de
-minutieux ménagements, cela peut paraître paradoxal.
-Rien, cependant, n'est plus exact. Le temps, en effet,
-était loin où le catéchisme royal faisait de lui un lieutenant
-du Très-Haut; où Bossuet le représentait comme
-un dieu, mortel sans doute, mais comme «un dieu»;
-où lui-même, convaincu de son essence surhumaine,
-faisait admettre cet axiome que sa volonté devait être
-obéie «sans discernement<a name="NoteRef_187_187" id="NoteRef_187_187"></a><a href="#Note_187_187" class="fnanchor">[187]</a>»... Depuis lors, que de
-revers, d'amertume, d'humiliations, bien faits pour
-ébranler sa foi dans l'origine et l'efficacité de la puissance
-dont il était investi! A l'acclamation des foules
-ont succédé les malédictions du peuple, les chansons
-outrageantes, les placards séditieux affichés dans les
-lieux publics, «surtout à ses statues<a name="NoteRef_188_188" id="NoteRef_188_188"></a><a href="#Note_188_188" class="fnanchor">[188]</a>». Le triomphateur
-ébloui est remplacé par un vaincu qui ne se
-fait d'illusions ni sur l'amoindrissement du prestige
-monarchique, ni sur la fin désormais prochaine du pouvoir
-absolu. Comment croire, dès lors, qu'à propos d'un<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[p. 172]</a></span>
-conflit puéril il va indisposer cette grande institution
-judiciaire, le Parlement, dont les décisions,&mdash;il ne
-l'ignore pas,&mdash;régleront le sort de ses dispositions
-posthumes<a name="NoteRef_189_189" id="NoteRef_189_189"></a><a href="#Note_189_189" class="fnanchor">[189]</a>?&mdash;Aussi bien ne cesse-t-il de déclarer
-qu'il ne fera rien, dans l'affaire du bonnet, sans l'accord
-préalable des parties en cause.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_187_187" id="Note_187_187"></a><a href="#NoteRef_187_187"><span class="label">[187]</span></a> <i>Louis XIV et la Grande Mademoiselle</i>, par Arvède
-<span class="smcap">Barine</span>, p. 146.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_188_188" id="Note_188_188"></a><a href="#NoteRef_188_188"><span class="label">[188]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. VI, p. 408.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_189_189" id="Note_189_189"></a><a href="#NoteRef_189_189"><span class="label">[189]</span></a> Voir, notamment, les <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X,
-p. 261 et suiv.</p></div>
-
-<p>Ce sont là, semble-t-il, des présomptions puissantes
-contre la thèse de Saint-Simon. Celui-ci n'est pas,
-d'ailleurs, le seul contemporain qui se soit expliqué sur
-cette période de l'affaire. Le maréchal de Villars, un
-duc et pair également, d'autant plus jaloux des prérogatives
-de sa dignité qu'il en était investi de fraîche
-date, actif, remuant, très au courant des intrigues, a
-laissé, lui aussi, des <i>Mémoires</i>. Or Villars ne souffle
-mot des incidents rapportés par Saint-Simon. Ses explications
-sont moins compliquées. Aussitôt après l'édit
-de juillet 1714, conférant aux légitimés «l'habilité au
-trône», une démarche fut faite auprès de Sa Majesté,
-et ce fut lui, Villars, qui porta la parole<a name="NoteRef_190_190" id="NoteRef_190_190"></a><a href="#Note_190_190" class="fnanchor">[190]</a>:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_190_190" id="Note_190_190"></a><a href="#NoteRef_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Villars ne fixe pas la date de cette démarche, mais il
-indique qu'elle fut antérieure à son départ pour Bade où il
-arriva le 9 septembre 1714.</p></div>
-
-<p>&mdash;«Sire, déclara-t-il, il est surprenant que ceux qui
-ont l'honneur de représenter Votre Majesté dans son
-Parlement refusent aux pairs de France un honneur
-que Votre Majesté veut bien leur faire en toute<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[p. 173]</a></span>
-occasion. Nous remarquons tous les jours, lorsque
-Votre Majesté a son chapeau sur la tête, et que nous
-approchons d'Elle, qu'Elle veut bien l'ôter. Y a t-il
-quelque apparence de raison que le Premier Président
-le refuse et que le représentant veuille plus
-d'honneurs que le représenté n'en exige?»</p>
-
-<p>Et le roi de répondre ce qu'il répond à tout le
-monde:</p>
-
-<p>&mdash;«A la vérité, je n'en trouve aucune; mais il
-sera plus agréable pour les pairs que le Parlement
-se rende de lui-même que si c'étoit par mon
-ordre.»</p>
-
-<p>C'est dans ces conditions toutes naturelles qu'eut lieu
-la reprise de l'affaire. Quant à des promesses, encore
-moins à une pression, à «l'embarquement» de la
-pairie sous la menace des plus cruelles calamités, à une
-ligue «scélérate», à la virulente sortie que l'on sait&mdash;il
-n'en est pas question. La formule de Villars est d'une
-simplicité qui impose la confiance. «Les pairs, dit-il,
-prétendoient le bonnet. Les princes légitimés s'y
-opposèrent parce que ce droit auroit trop rapproché
-les pairs d'eux; mais ils n'y mirent plus
-d'obstacles quand, par l'édit qui leur donnoit la
-faculté de parvenir à la couronne après les princes
-du sang, ils furent gratifiés des mêmes honneurs et
-privilèges<a name="NoteRef_191_191" id="NoteRef_191_191"></a><a href="#Note_191_191" class="fnanchor">[191]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_191_191" id="Note_191_191"></a><a href="#NoteRef_191_191"><span class="label">[191]</span></a> <i>Mémoires de Villars</i>, t. II, p. 349.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[p. 174]</a></span></p></div>
-
-<p>Une neutralité bienveillante: telle fut, telle devait
-être l'attitude des légitimés, jusqu'au jour où, ruinés
-dans leurs espérances par l'annulation du testament
-royal, ils n'eurent plus de ménagements à garder. De
-contrainte morale, les ducs n'en subirent aucune. S'ils
-se lancèrent dans un nouveau conflit avec la robe, c'est
-qu'ils se figuraient avoir facilement raison de M. de
-Mesmes, avec lequel plusieurs d'entre eux entretenaient
-des rapports d'amitié. Ils s'attachèrent d'abord
-à le séduire par leurs flatteries; puis, tout aussi vainement,
-essayèrent de l'intimider par leurs menaces<a name="NoteRef_192_192" id="NoteRef_192_192"></a><a href="#Note_192_192" class="fnanchor">[192]</a>...
-Qu'il y ait eu alors des pourparlers en vue d'une transaction
-que le duc du Maine, désireux de se faire bien
-venir des deux parties,&mdash;ses juges de demain,&mdash;envisagea
-avec faveur; cela n'est pas douteux. Mais là,
-suivant toutes vraisemblances, se borna l'initiative
-de ce prince dans des négociations que l'intransigeance
-de certains ducs empêcha d'aboutir. Cette
-faute, imputable à ses amis et à lui-même, l'auteur
-des <i>Mémoires</i> n'était pas homme à la reconnaître:
-d'où l'ingénieux arrangement que lui inspira le silence
-du cabinet, au moment où il donna à ses notes leur
-forme définitive... Les choses ainsi mises au point,
-il est permis de croire que la prétendue trahison
-de 1714 est le pendant de la soi-disant agression
-de 1681: avec cette différence que, pour 1681, le<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[p. 175]</a></span>
-vengeur de la pairie dut se contenter d'une victime,&mdash;Novion;
-tandis que, pour 1714, ayant le moyen
-de s'en offrir deux, MM. du Maine et de Mesmes,
-il n'eut garde de négliger une occasion aussi heureuse.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_192_192" id="Note_192_192"></a><a href="#NoteRef_192_192"><span class="label">[192]</span></a> <i>Mémoire du Parlement</i>, du mois d'avril 1716.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[p. 176]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h2><a name="X" id="X">X</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">La dernière maladie de Louis XIV.&mdash;Les ducs
-délibèrent.&mdash;Les ducs de La Force, de Charost,
-d'Antin, le maréchal de Villars, les ducs de
-Coislin, de Tresmes.&mdash;Les pairs ecclésiastiques.&mdash;M.
-de Reims.&mdash;Questions d'étiquette.&mdash;Négociations
-avec le Régent.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>Cependant le moment décisif approchait: celui que
-les pairs, pareils au peuple d'Israël soupirant après la
-terre promise, appelaient de tous leurs vœux. La mort
-de Louis XIV n'était plus qu'une affaire de semaines.
-Commencée à la disparition du duc de Bourgogne, la
-déchéance suivait son cours avec une effrayante rapidité.
-Le teint était devenu couleur de cire et les traits
-avaient subi une altération telle que, rencontré ailleurs
-qu'à Versailles, le royal malade n'eût été reconnu de
-personne.</p>
-
-<p>L'imminente éventualité d'un changement de règne
-déchaînait les convoitises. Sans parler des ducs d'Orléans
-et du Maine qui, chacun de son côté, travaillaient
-à se créer des partisans, en vue d'une rencontre
-prochaine à la barre de la Grand'Chambre, les ambitions
-de toute nature,&mdash;Dieu sait si elles étaient nombreuses!&mdash;se
-donnaient librement carrière. La Cour,<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[p. 177]</a></span>
-du plus humble au plus élevé, offrait le spectacle d'une
-lamentable bassesse. Les salons du futur Régent se
-vidaient en un clin d'œil, ou s'emplissaient si bien
-qu'une aiguille n'eût pu tomber à terre, suivant que le
-bulletin médical faisait présager une amélioration ou
-une recrudescence du mal. L'absorption de deux biscuits,
-avec un doigt de vin d'Espagne, ramenait au
-moribond cette foule servile. Le renvoi d'un bouillon
-ou le recours à quelque empirique la précipitait du
-côté du soleil levant.</p>
-
-<p>Au sein de la pairie l'agitation touchait à son comble.
-En dépit des visées politiques de certains de ses
-membres, l'affaire du bonnet constituait la grande
-préoccupation. Depuis plusieurs mois déjà, on se concertait:
-non, d'ailleurs, sans quelque peine. Le château
-de Versailles était, en effet, le lieu du royaume où la
-police était le plus active. Grâce à l'habile organisation
-d'un service d'espionnage, rien n'échappait à
-la surveillance du roi. Toute démarche suspecte donnant
-lieu à un rapport, des assemblées plénières n'eussent
-point été possibles. Aussi se réunissait-on par
-séries de quatre ou cinq, tantôt chez l'un, tantôt chez
-l'autre, chaque groupe communiquant avec le groupe
-voisin par l'entremise d'un émissaire. Et pendant qu'un
-serviteur faisait le guet dans les couloirs, les conjurés,
-assis, suivant l'ordre du tableau, au fond d'une pièce
-reculée, abordaient l'ordre du jour... Débats approfondis,
-graves et d'une rare prolixité! Saint-Simon surtout<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[p. 178]</a></span>
-était inépuisable, quand il rencontrait quelque résistance:
-«Monsieur, lui écrit le chancelier de Pontchartrain,
-un siècle entier de conversation vous paraîtrait
-un moment étranglé si on ne finissoit pas par
-être de votre avis<a name="NoteRef_193_193" id="NoteRef_193_193"></a><a href="#Note_193_193" class="fnanchor">[193]</a>.» Un de ceux qui lui
-tenaient tête le plus volontiers était M. de Noailles,
-Brutus-Noailles, dont, en dépit de ce sobriquet tragique,
-chacun proclamait l'excellent esprit<a name="NoteRef_194_194" id="NoteRef_194_194"></a><a href="#Note_194_194" class="fnanchor">[194]</a>. Un
-jour, entre eux, la discussion s'échauffa si bien qu'elle
-dégénéra en querelle. M. de Noailles, de belle prestance
-et doué d'un vigoureux organe, écrasait son adversaire.
-Celui-ci avait beau gesticuler, jeter feu et flamme, sa
-voix de crécelle ne parvenait pas à prendre le dessus.
-Ce que voyant, il grimpait sur le gradin de la fenêtre;
-puis, ne pouvant encore se faire entendre, il se hissait
-au sommet d'une armoire, d'où il s'époumonait à fulminer
-ses arguments.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_193_193" id="Note_193_193"></a><a href="#NoteRef_193_193"><span class="label">[193]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. VIII, p. 365.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_194_194" id="Note_194_194"></a><a href="#NoteRef_194_194"><span class="label">[194]</span></a> Ainsi nommé parce que, à l'époque où couraient, sur
-le duc d'Orléans, les bruits les plus défavorables, M. de
-Noailles s'était déclaré prêt à jouer, auprès de lui, le rôle de
-Brutus.</p></div>
-
-<p>Saint-Simon avait, dès cette époque, réuni autour de
-sa personne tout un groupe de ducs animés de sentiments
-analogues aux siens, poursuivant les mêmes
-chimères et captivés par le charme de sa conversation,
-qu'un contemporain qualifie «d'enchanteresse», par
-le sel de ses lardons, par ses critiques passionnées et<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[p. 179]</a></span>
-aussi par sa rare compétence sur les questions d'étiquette.
-Tous, dans l'immense tableau que constituent
-ses <i>Mémoires</i>, font l'objet de portraits brossés de main
-de maître. Si, au cours de la rapide revue que nous en
-allons dresser, quelques-uns reçoivent des égratignures,
-c'est à celui qui fut leur compagnon d'armes que ces
-ombres ducales devront en demander raison.</p>
-
-<p>Au premier rang, il convient de placer M. de La
-Force: un ami de vieille date auquel Saint-Simon
-restera fidèle jusque dans la disgrâce. M. de La Force,
-très expert en l'art de la parole, avait de l'intelligence,
-de l'instruction, de l'aptitude au maniement des affaires
-et un grand besoin d'activité. Mais sa qualité dominante,
-aux yeux du petit cénacle, c'était «d'être fort
-duc et pair et incapable de gauchir». L'abaissement de
-la robe constituait pour lui un article de foi; d'autant
-plus que, personnellement, il avait eu maille à partir
-avec elle: non à Paris, mais en province. La province,
-en effet, marchait sur les traces de la capitale. Il n'existait
-pas de présidial, de sénéchaussée ou de bailliage où
-l'on ne se passionnât pour l'affaire du bonnet.</p>
-
-<p>Quant aux divers parlements du royaume, personne,
-du plus élevé des magistrats jusqu'au dernier des procureurs,
-n'y jurait que par Novion et Harlay. Dès
-qu'un pair, en cours de voyage, faisait mine d'user de
-son droit en siégeant à l'une de ces hautes juridictions,
-présidents et conseillers s'appliquaient,&mdash;pour l'entrée,
-la sortie, les saluts,&mdash;à traiter l'indiscret comme<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[p. 180]</a></span>
-l'eussent pu faire leurs collègues de Paris. C'est à
-Bordeaux que la patience de M. de La Force avait été
-mise à l'épreuve: le Parlement exigea qu'il prît la
-suite de la Compagnie et interdit à son carrosse l'entrée
-de la cour du Palais... Des procédés inqualifiables que
-M. de La Force n'oublia jamais<a name="NoteRef_195_195" id="NoteRef_195_195"></a><a href="#Note_195_195" class="fnanchor">[195]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_195_195" id="Note_195_195"></a><a href="#NoteRef_195_195"><span class="label">[195]</span></a> Cette affaire fut soumise à Sa Majesté et donna lieu
-à une longue correspondance de MM. de La Vrillière et de
-Ponchartrain.</p></div>
-
-<p>Après lui, il faut citer M. de Charost. «Bonhomme,
-dévot et qui ne pense pas à mal», dit de lui Mathieu
-Marais<a name="NoteRef_196_196" id="NoteRef_196_196"></a><a href="#Note_196_196" class="fnanchor">[196]</a>. Saint-Simon célèbre ses qualités morales,
-mais confirme l'opinion peu flatteuse de son confrère
-en chronique sur la valeur intellectuelle du personnage.
-«Ce n'étoit pas, déclare-t-il, un homme à exister, par
-conséquent à compter.» Mais, ajoute-t-il, «il étoit tout
-à moi»... La nullité de ce courtisan digne d'estime qui,
-après la disgrâce de Villeroy, obtint les fonctions de
-gouverneur de Louis XV, fut sans doute la raison de sa
-fortune: «tel est, en effet, le malheur des princes et la
-nécessité des combinaisons».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_196_196" id="Note_196_196"></a><a href="#NoteRef_196_196"><span class="label">[196]</span></a> <i>Journal de Mathieu Marais</i>, t. II, p. 328.</p></div>
-
-<p>Ajoutons, d'un trait rapide:&mdash;«M. d'Antin, qui
-ne se consolait pas de n'avoir pu obtenir le titre
-d'Épernon»;&mdash;le maréchal de Villars, que sa gloire
-militaire n'empêchait pas d'être fort sensible aux questions
-de cérémonial;&mdash;M. d'Estrées, un viveur ruiné,
-en quête d'emplois que la Cour s'obstinait à lui refuser;&mdash;M.<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[p. 181]</a></span>
-de Sully, le meilleur danseur de Versailles, pris
-par Louis XIV en aversion, on ne savait pourquoi, et qui
-supportait cette défaveur avec plus de résignation que
-les entreprises de la robe;&mdash;M. de Coislin, évêque de
-Metz, héritier et successeur de son frère, le «tortionnaire»
-de Nicolas de Novion<a name="NoteRef_197_197" id="NoteRef_197_197"></a><a href="#Note_197_197" class="fnanchor">[197]</a>;&mdash;M. de Tresmes,
-premier gentilhomme de la Chambre et gouverneur de
-Paris... Une happelourde! s'accordait-on à reconnaître...
-«Une vieille bête», dit, plus simplement, Madame Palatine:
-d'une bêtise si grande qu'elle finit par constituer
-sa force et par le maintenir en place<a name="NoteRef_198_198" id="NoteRef_198_198"></a><a href="#Note_198_198" class="fnanchor">[198]</a>... Pourvu que
-son cerveau ne fût pas soumis à de trop rudes épreuves,
-il n'y avait pas d'obstacles devant lesquels reculât le
-zèle de M. de Tresmes. Les corrections manuelles relevaient
-de son département: témoin ses algarades au
-bailli de Mesmes et à M. de Caumartin. Peut-être trouverait-on
-le secret d'une attitude aussi militante dans
-ce fait qu'ayant, en vertu d'une licence royale, transformé
-son hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin en<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[p. 182]</a></span>
-académie de jeux,&mdash;bassette, pharaon, biribi,&mdash;dont
-la ferme lui rapportait quarante mille écus de rente, il
-se trouvait en butte à l'hostilité du Parlement: émus
-des scandales quotidiens dont son tripot était le théâtre,
-certains de Messieurs ne dissimulaient pas leur intention
-d'en prescrire la fermeture, en vertu du droit de
-police dont ils étaient investis<a name="NoteRef_199_199" id="NoteRef_199_199"></a><a href="#Note_199_199" class="fnanchor">[199]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_197_197" id="Note_197_197"></a><a href="#NoteRef_197_197"><span class="label">[197]</span></a> La réception de M. de Coislin qui, bien que d'Église, était
-pourvu d'une pairie laïque, donna lieu à de graves débats.
-L'admettrait-on en costume civil, avec l'épée et le «bouquet
-de plumes»? ou en costume ecclésiastique, avec rochet et
-camail?... C'est pour ce dernier parti qu'on se décida, après
-avis du roi.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_198_198" id="Note_198_198"></a><a href="#NoteRef_198_198"><span class="label">[198]</span></a> C'est lui, assurait-on,&mdash;on ne prête qu'aux riches,&mdash;qui,
-regardant d'un air connaisseur plusieurs crucifiements
-du Christ, soutenait qu'ils étaient l'œuvre d'un peintre
-unique: «Ne voyez-vous pas la signature: INRI? Elle est
-la même sur toutes les toiles.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_199_199" id="Note_199_199"></a><a href="#NoteRef_199_199"><span class="label">[199]</span></a> L'hôtel de Gesvres (ou de Tresmes) partageait ce privilège
-avec l'hôtel de Soissons qui appartenait au prince de
-Carignan.</p></div>
-
-<p>Quoique moins nombreux, l'élément ecclésiastique
-n'était pas non plus à dédaigner. Un élément pondérateur,
-est-on tenté de croire: des gens d'Église, revêtus
-de l'habit qui commande le détachement des vanités
-terrestres, élevés en dehors de tout préjugé de caste et
-ne pouvant transmettre, après eux, une dignité dont
-les hasards de la fortune les ont pourvus, ne devaient,
-semble-t-il, avoir à la bouche que des paroles de paix!
-Qu'on se détrompe. L'air de la pairie «étoit si contagieux»
-que ceux-là mêmes, dont on eût été en droit
-d'attendre le plus de modération, se faisaient remarquer
-par leur turbulence. Tel M. de Clermont-Chatte,
-évêque-duc de Laon, qui, très bon homme en son particulier,
-devenait intraitable quand les privilèges de sa
-dignité se trouvaient en péril. Tel aussi M. de Saulx-Tavannes,
-évêque-comte de Châlons, lequel eût bel
-et bien précipité le cardinal Dubois du haut des gradins
-de la Grand'Chambre, s'il s'était avisé, comme<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[p. 183]</a></span>
-il en avait l'intention, d'usurper la préséance<a name="NoteRef_200_200" id="NoteRef_200_200"></a><a href="#Note_200_200" class="fnanchor">[200]</a>!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_200_200" id="Note_200_200"></a><a href="#NoteRef_200_200"><span class="label">[200]</span></a> Les pairs laïcs s'étaient engagés à prêter main-forte à
-M. de Châlons. La résolution, dit Saint-Simon, «avoit passé
-par moi et auroit été exécutée si le cardinal Dubois s'y fût
-commis». <i>Mémoires</i>, t. X, p. 443.</p></div>
-
-<p>Mais le plus fougueux de ces prélats était M. de
-Mailly, archevêque de Reims, légat-né du Saint-Siège
-et primat de la Gaule Belgique: un de ces cadets de
-bonne maison que des convenances de famille obligeaient,
-souvent contre leur gré, à entrer dans les
-ordres. En dehors des mœurs, qu'il avait irréprochables,
-M. de Mailly ne prit jamais de l'état ecclésiastique,
-pour lequel il ne sentait aucune inclination<a name="NoteRef_201_201" id="NoteRef_201_201"></a><a href="#Note_201_201" class="fnanchor">[201]</a>, «que
-ce qu'il ne put laisser». Ambitieux, adroit, plein de
-ressources, rompu à l'intrigue et d'une ténacité rare, il
-avait, en nouant avec Rome des intelligences secrètes
-que Louis XIV ne lui pardonna jamais, enlevé «à force
-de bras» la haute situation dont il était pourvu. Il
-allait même bientôt, à l'insu du gouvernement, qui
-refusa plusieurs mois de ratifier sa nomination, obtenir
-la barrette. Mais il aspirait à mieux encore et se flattait
-de devenir grand aumônier de France et archevêque
-de Paris. C'est pourquoi il se lançait à corps
-perdu dans les affaires de la Constitution où, prétendaient<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[p. 184]</a></span>
-certains pêcheurs en eau trouble, il y avait de
-gros profits à réaliser... Des difficultés, ce singulier prélat
-en avait avec tout le monde. Le rôle de la Grand'Chambre
-était encombré de procès qu'il perdait régulièrement:
-procès avec ses curés, procès avec ses
-chanoines, procès avec l'Université. Puis, lorsque le
-parti ultramontain l'emporta d'une façon définitive,
-conflits avec ses suffragants, avec son chapitre, avec
-bon nombre d'ecclésiastiques vis-à-vis desquels il ne
-ménageait ni les mesures vexatoires, ni les lettres de
-cachet<a name="NoteRef_202_202" id="NoteRef_202_202"></a><a href="#Note_202_202" class="fnanchor">[202]</a>... Ce personnage «difficultueux et des
-moins disposés à entrer en composition<a name="NoteRef_203_203" id="NoteRef_203_203"></a><a href="#Note_203_203" class="fnanchor">[203]</a>», mis en
-évidence par son titre de premier pair du royaume,
-devait jouer, dans l'affaire, un rôle considérable. Il le
-joua, en effet, aux côtés de Saint-Simon, son ami et son
-allié, sinon son parent. Celui-ci, il faut le dire à sa<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[p. 185]</a></span>
-louange, n'hésitait pas à blâmer la ligne de conduite de
-M. de Reims et possédait une qualité, le désintéressement,
-que ce dernier ne paraît pas avoir souvent mise
-en pratique.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_201_201" id="Note_201_201"></a><a href="#NoteRef_201_201"><span class="label">[201]</span></a> «L'abbé de Mailly, qui n'avoit jamais voulu tâter de
-la moinerie, n'avoit pas plus d'inclination pour l'état ecclésiastique;
-sa mère l'y força... On peut juger quel prêtre
-ce fut et quelles études il fit; mais il avoit de l'honneur et
-fit de nécessité vertu.» <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. IV,
-p. 298.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_202_202" id="Note_202_202"></a><a href="#NoteRef_202_202"><span class="label">[202]</span></a> D'après Buvat (<i>Journal de la Régence</i>, t. II, p. 294),
-M. de Mailly obtint trente-deux lettres de cachet contre des
-prêtres de son diocèse. Une chanson&mdash;on en fit plusieurs à
-ce sujet&mdash;lui prête le langage suivant:
-</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Les curés sont trop mutins:<br /></span>
-<span class="i0">J'ai beau, pour punir ces lutins,<br /></span>
-<span class="i0">Excommunier, interdire...<br /></span>
-<span class="i0">Ils croient que c'est pour rire,<br /></span>
-<span class="i0">Et pour les mettre à la raison<br /></span>
-<span class="i0">La Fare a besoin d'un bâton.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>
-La Fare, l'un de ses vicaires généraux, s'était livré à des
-voies de fait contre un des récalcitrants. <i>Chansonnier historique</i>,
-t. II, p. 174.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_203_203" id="Note_203_203"></a><a href="#NoteRef_203_203"><span class="label">[203]</span></a> <i>Mémoires de l'abbé Legendre</i>, p. 358.</p></div>
-
-<p>Pendant que Louis XIV agonisait, ce groupe des
-ardents multipliait les conférences, agitait les questions
-d'étiquette, s'ingéniait en combinaisons de nature
-à rehausser le lustre de «l'institution». Certains songeaient,
-dès à présent, à ouvrir le feu contre les bâtards.
-D'autres, résolus à créer un ordre spécial composé des
-seuls membres de la pairie, proposaient de profiter des
-circonstances pour se séparer de la noblesse. On sait
-qu'une distinction était faite entre ducs et non-ducs.
-Les ducs constituaient <i>la noblesse titrée</i>; tout ce qui
-n'était pas duc était relégué dans la noblesse <i>non
-titrée</i><a name="NoteRef_204_204" id="NoteRef_204_204"></a><a href="#Note_204_204" class="fnanchor">[204]</a>. Or, l'occasion semblant favorable pour accentuer
-cette ligne de démarcation, quelques pairs étaient
-d'avis de faire bande à part pour aller saluer le nouveau
-roi. Ce projet, devenu public par suite d'indiscrétions,
-déchaîna une incroyable effervescence parmi les simples
-gentilshommes qui protestèrent dans un mémoire rédigé
-par le marquis de Conflans<a name="NoteRef_205_205" id="NoteRef_205_205"></a><a href="#Note_205_205" class="fnanchor">[205]</a>. Quel était l'auteur de
-cette tentative? Saint-Simon accuse nettement le duc
-de Noailles. Il prétend même avoir payé de sa personne
-pour dissuader ses collègues d'une entreprise<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[p. 186]</a></span>
-dont il redoutait les conséquences; mieux encore, il
-fournit le canevas des harangues qu'il aurait prononcées
-à cette occasion. Ce qu'il y a de fâcheux, pour lui,
-c'est que, une fois de plus, il se trouve ici en contradiction
-avec ses contemporains. Le fauteur de ces
-troubles ne serait autre que lui-même, «le petit furibond».
-Aussi ne lui ménage-t-on pas le blâme, même
-dans l'entourage de M. d'Orléans. «Je suis sûre, écrit
-la duchesse de Lorraine<a name="NoteRef_206_206" id="NoteRef_206_206"></a><a href="#Note_206_206" class="fnanchor">[206]</a>, que tout ce qui s'est
-passé sur cela, entre les ducs et la noblesse, ne vient
-que de ce vilain mâtin-là<a name="NoteRef_207_207" id="NoteRef_207_207"></a><a href="#Note_207_207" class="fnanchor">[207]</a>.» Et elle s'étonne que
-«ce vilain mâtin-là» ne soit pas l'objet de mesures
-coercitives... Saint-Simon reconnaît, au surplus, que
-les gentilshommes non titrés étaient si montés contre
-lui qu'ils apostèrent des laquais devant sa porte pour
-noter le nom des personnes qui continuaient à le voir.
-Disgrâce qui atteignit également son <i>alter ego</i>, M. de
-Reims, «dont la dignité passagère n'avoit pas honte
-d'entrer dans un dessein si odieux<a name="NoteRef_208_208" id="NoteRef_208_208"></a><a href="#Note_208_208" class="fnanchor">[208]</a>».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_204_204" id="Note_204_204"></a><a href="#NoteRef_204_204"><span class="label">[204]</span></a> Cette distinction existait encore sous la Restauration.
-<i>Mémoires de la comtesse de Boigne</i>, t. I, p. 396.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_205_205" id="Note_205_205"></a><a href="#NoteRef_205_205"><span class="label">[205]</span></a> <i>Journal de Mathieu Marais</i>, t. I, p. 177.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_206_206" id="Note_206_206"></a><a href="#NoteRef_206_206"><span class="label">[206]</span></a> Élisabeth-Charlotte d'Orléans, sœur du Régent.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_207_207" id="Note_207_207"></a><a href="#NoteRef_207_207"><span class="label">[207]</span></a> <i>Notice sur la vie et les mémoires de Saint-Simon</i>, par
-<span class="smcap">Chéruel</span>, p. <span class="smcap">XLV</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_208_208" id="Note_208_208"></a><a href="#NoteRef_208_208"><span class="label">[208]</span></a> <i>Mémoire du Parlement</i>, du mois d'avril 1716.</p></div>
-
-<p>En ce qui touche le bonnet, les dispositions étaient
-prises du jour où le roi fut contraint de garder la
-chambre. De nombreux pairs avaient vu le futur Régent.
-A tous il avait fait de superbes promesses. Mais, comme
-des réponses individuelles ne paraissaient pas suffisantes,<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[p. 187]</a></span>
-on lui expédia une députation sous la conduite
-de M. de Mailly<a name="NoteRef_209_209" id="NoteRef_209_209"></a><a href="#Note_209_209" class="fnanchor">[209]</a>. Le duc d'Orléans confirma ses
-précédentes déclarations, affirmant que son premier
-soin, en prenant le pouvoir, serait de donner satisfaction
-aux réclamants. «Nous exigeons, ripostèrent
-ceux-ci, que cette satisfaction nous soit accordée à la
-séance même où il sera statué sur la régence.&mdash;Soit!
-fut-il répondu.&mdash;Vous trouverez bon que nous restions
-couverts quand le Premier Président prendra notre
-avis?&mdash;Je vous en donne ma parole...»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_209_209" id="Note_209_209"></a><a href="#NoteRef_209_209"><span class="label">[209]</span></a> Elle comprenait, outre M. de Mailly, MM. de
-Langres, de Beauvais, de Luynes, de Saint-Simon, de La
-Force, de Charost, de Chaulnes et de Rohan-Rohan. <i>Écrits
-inédits</i>, t. III, p. 435.</p></div>
-
-<p>Parole de prince!... Le roi avait à peine rendu le
-dernier soupir que M. d'Orléans convoquait, dans son
-petit entresol, en vue de la réunion du Parlement, qui
-devait avoir lieu le lendemain de très bonne heure,
-ceux des pairs qui se trouvaient encore à Versailles.
-Ce fut alors un autre langage. Certes, l'engagement
-subsistait toujours: on en aurait prochainement la
-preuve. Mais l'heure ne semblait pas bien choisie pour
-des manifestations de cette nature. A qui n'apparaissait-il
-pas, en effet, que la première séance du haut
-sénat de France devait être consacrée, non à des débats
-d'ordre privé, mais aux affaires de l'État? Soulever une
-question d'étiquette quand le sort du royaume se trouvait
-en jeu, ne serait-ce point un défi à l'opinion<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[p. 188]</a></span>
-publique déjà mal disposée à l'égard des pairs?... Et,
-en une péroraison «dorée», M. d'Orléans supplia ses
-amis les ducs de ne pas l'exposer, et avec lui la Couronne,
-aux pires aventures.</p>
-
-<p>Ce ne fut qu'un cri d'indignation. Surmontant enfin
-leur émoi, ses interlocuteurs s'écrièrent:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, quand les affaires publiques
-seront réglées, vous vous moquerez des nôtres. Une
-conjoncture comme celle-ci est notre seule planche de
-salut. Passé l'occasion, vous nous remettrez sans fin,
-et nous en resterons pour notre courte honte!</p>
-
-<p>Cette généreuse ardeur ne dura pas plus qu'un feu
-de paille. Qu'attendre, en effet, d'un corps habitué à la
-servitude et auquel l'ombre du roi défunt, planant sur
-l'assemblée, inspirait encore un insurmontable effroi!
-Parmi ces beaux parleurs, il ne s'en trouva pas un assez
-hardi pour «oser hocher le mors» au prince qui représentait
-cette grande ombre. Une transaction apparut
-aux meilleurs comme la seule issue possible. Saint-Simon
-se chargea d'en trouver la formule: un des Messieurs
-prendrait la parole, au début de la réunion du
-Parlement, exposerait les revendications de la pairie,
-déclarerait ne point s'opposer à ce que l'affaire fût
-ajournée, moyennant la promesse d'une solution favorable
-à brève échéance, et interpellerait le duc d'Orléans
-pour le mettre en demeure de s'engager devant
-toute l'assistance... Ce n'était qu'un expédient; mais,
-comme il n'y avait pas de remède, on se résigna,&mdash;après<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[p. 189]</a></span>
-d'orageuses discussions au cours desquelles
-quelques têtes exaltées, inconsolables de n'avoir pas
-le moindre robin à s'offrir en holocauste, proposèrent
-de se rattraper sur les bâtards.</p>
-
-<p>Commencée à huit heures du soir, cette conférence,&mdash;une
-véritable veillée d'armes,&mdash;se prolongea assez
-avant dans la nuit. Puis, comme il n'y avait pas une
-minute à perdre, chacun se mit en route pour Paris où,
-en vue d'arrêter les dernières dispositions, rendez-vous
-fut pris, pour cinq heures du matin, chez M. de Reims,
-au bout du Pont-Royal, derrière l'hôtel de Mailly. A
-cinq heures, chacun se trouvait à son poste et l'on délibéra
-encore. A sept heures, la pairie se rendait en
-masse au Parlement, bien convaincue que, malgré les
-tergiversations de M. d'Orléans, le succès ne pouvait
-faire doute. Mais son espoir allait, une nouvelle fois,
-être déçu, par suite de l'intervention aussi habile
-qu'énergique de deux personnages dont, avant d'aller
-plus loin,&mdash;nous en aurons ensuite fini avec les portraits,&mdash;il
-importe de dire quelques mots.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[p. 190]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XI" id="XI">XI</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">Le Premier Président de Mesmes (1712-1723).&mdash;Sa
-jeunesse.&mdash;Sa famille.&mdash;Son caractère.&mdash;Le
-Président André de Novion.&mdash;Appréciations de
-Saint-Simon sur ces deux personnages.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>Le premier de ces personnages est le chef de la
-Compagnie judiciaire, celui que nous venons de voir à
-l'œuvre: Messire Jean-Antoine III de Mesmes, comte
-d'Avaux, seigneur de Cramayel, Brie-Comte-Robert,
-marquis de Saint-Étienne, vicomte de Neuchâtel et
-autres lieux... Issu, en 1661, d'une ancienne maison de
-robe, M. de Mesmes,&mdash;on l'appelait alors M. de Neuchâtel,&mdash;avait
-tenu à honneur d'entrer au Parlement.
-Substitut du procureur général à dix-huit ans, conseiller
-à vingt-six, il devint, à vingt-sept ans, en 1688,
-Président à mortier en remplacement de son père<a name="NoteRef_210_210" id="NoteRef_210_210"></a><a href="#Note_210_210" class="fnanchor">[210]</a>.
-En 1703, il obtenait la charge de prévôt et grand
-maître des cérémonies des ordres du roi, laquelle était,
-pour ainsi dire, héréditaire dans sa famille, et, en 1710,<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[p. 191]</a></span>
-entrait à l'Académie où Boileau, septuagénaire, l'accueillait
-par ces paroles flatteuses: «Je viens à vous,
-monsieur, afin que vous me félicitiez d'avoir pour
-confrère un homme comme vous.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_210_210" id="Note_210_210"></a><a href="#NoteRef_210_210"><span class="label">[210]</span></a> Son père, Jean-Jacques de Mesmes, né vers 1640,
-remplit tour à tour les fonctions de maître des requêtes et de
-Président à mortier et fut reçu à l'Académie en 1676. Il
-mourut en 1688.</p></div>
-
-<p>Quelle avait été sa jeunesse? Une opinion assez
-répandue incline à voir en lui le modèle de ces magistrats
-imberbes qui, associés par la fortune et les plaisirs
-aux ébats des petits maîtres de la Cour, s'efforçaient,
-au grand dommage de leur prestige, de s'en approprier
-les ridicules, devenant ainsi, assure La Bruyère, «des
-copies fidèles de très méchants originaux<a name="NoteRef_211_211" id="NoteRef_211_211"></a><a href="#Note_211_211" class="fnanchor">[211]</a>». Faut-il
-croire à cette légende? La réserve s'impose toujours
-lorsqu'il s'agit de mettre, par voie de conjecture, un
-nom au bas de portraits littéraires, lesquels, composés
-de détails empruntés à droite et à gauche, visent moins
-à représenter une personne qu'un genre. Ajoutons que
-si, à certains égards, quelque analogie put exister entre
-le jeune de Neuchâtel et les robins adolescents dont
-parlent les <i>Caractères</i>, la dissemblance sur d'autres
-points est telle qu'on ne saurait, sans injustice,
-s'arrêter à cette hypothèse.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_211_211" id="Note_211_211"></a><a href="#NoteRef_211_211"><span class="label">[211]</span></a> <i>Les Caractères</i>, chapitre <i>De la ville</i>.</p></div>
-
-<p>La vérité est qu'élevé avec «ses proches alliances»,
-les La Trémoille, les d'Elbeuf et les Vivonne, M. de
-Mesmes se façonna, de bonne heure, aux belles manières.
-La fréquentation «du meilleur monde» acheva
-de lui donner ce vernis de politesse qu'on n'acquérait<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[p. 192]</a></span>
-guère qu'à Versailles. Toutes les portes lui furent
-ouvertes, même celle du Grand Dauphin dont, assurent
-les chroniques, il eut l'honneur «de partager les
-jeux<a name="NoteRef_212_212" id="NoteRef_212_212"></a><a href="#Note_212_212" class="fnanchor">[212]</a>». Mais ses préférences le portaient vers la
-Cour de Sceaux, tenue par le duc et par la duchesse
-du Maine. L'exubérance de la vie qu'on y menait contrastait,
-d'une façon éclatante, avec la torpeur chagrine
-de l'entourage royal. Commensal habituel du duc du
-Maine, qui s'éprit pour lui d'une confiante tendresse,
-il lia commerce avec les beaux esprits de la maison,
-discuta arts et sciences avec Malézieu, philosopha avec
-le cardinal de Polignac, improvisa des épigrammes
-avec le marquis de Sainte-Aulaire, applaudit aux chansons
-de la Présidente Dreuilhet. Peut-être même ne
-repoussa-t-il point certains succès d'un ordre plus
-intime qui, à une époque où la femme régnait en souveraine,
-semblaient le complément nécessaire d'une
-éducation accomplie. Madame Palatine assure que la
-maîtresse du logis ne se montra point cruelle à son
-égard<a name="NoteRef_213_213" id="NoteRef_213_213"></a><a href="#Note_213_213" class="fnanchor">[213]</a>... La petite-fille du grand Condé, qui avait
-la hardiesse et l'indépendance de son aïeul, ne repoussa
-point sans doute d'aussi délicats hommages;
-mais pourquoi penser à mal? Elle a pris soin de nous
-avertir:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_212_212" id="Note_212_212"></a><a href="#NoteRef_212_212"><span class="label">[212]</span></a> Le <i>Journal de Barbier</i> (t. I, p. 298) dit «les débauches».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_213_213" id="Note_213_213"></a><a href="#NoteRef_213_213"><span class="label">[213]</span></a> <i>Correspondance de Madame Palatine</i>, t. I, p. 422
-et 473.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[p. 193]</a></span></p></div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Ce qui, chez les mortels, est une effronterie,<br /></span>
-<span class="i6">Entre nous autres, demi-dieux,<br /></span>
-<span class="i6">N'est qu'honnête galanterie.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>La fonction de M. de Mesmes, à Sceaux, consistait
-simplement à prendre part aux bergeries de la duchesse,
-à porter le ruban citron de son ordre, <i>la
-mouche à miel</i>, et à rimer quelques vers suivant le
-goût du jour. Encore ce dernier emploi rentrait-il dans
-les attributions de son secrétaire. On n'ignore pas, en
-effet, que les personnages marquants de l'ancien régime
-déléguaient à un homme de lettres patenté le
-soin de tenir à jour, pour la plus grande joie du
-public, leur correspondance intime et leurs essais de
-poésie.</p>
-
-<p>Il est clair que cette conception nouvelle de la gravité
-judiciaire dut indisposer plus d'un observateur
-chagrin. Affaire de temps et de milieux. On assure que,
-dans la marche de l'humanité, chaque génération porte
-l'empreinte de l'époque qui l'a vue naître. La justesse
-de cette observation apparaît manifeste, lorsqu'on
-étudie Nicolas de Novion et Harlay: l'un, le type
-accompli du frondeur toujours sur le qui-vive et prêt
-à en découdre; l'autre, le parfait modèle de la solennité,
-plus majestueuse qu'aimable, dont, vers son âge
-mûr, Louis XIV imposa la loi. Autant peut-on en dire
-de de Mesmes qui, à cheval sur les dix-septième et dix-huitième
-siècles, trouva le secret de fondre en sa personne
-les qualités et les travers de l'un et de l'autre;<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[p. 194]</a></span>
-empruntant au premier, avec une tenue d'une correction
-irréprochable, l'amour du faste, de la représentation,
-des beaux monuments; au second, l'allure dégagée,
-la grâce, la bonne humeur, la vie facile et certain
-détachement des anciennes traditions: le tout
-accommodé d'un large esprit de tolérance et d'un scepticisme
-de bon ton. Son château de Cramayel-en-Brie,
-où l'on comptait vingt appartements à l'usage des
-invités, n'était certes pas comparable à Versailles, mais
-dépassait Saint-Germain comme confort et comme luxe.
-Quant à son hôtel de la rue Sainte-Avoye, c'était, avec
-son escalier de marbre du Languedoc, sa chapelle, sa
-coupole, ses admirables tapisseries, ses plafonds de Lebrun,
-ses portraits de Mignard, ses tableaux de Lesueur,
-une demeure princière. Tout y était à l'avenant:
-meubles, curiosités, objets d'art, la bibliothèque,&mdash;cette
-<i>Memmienne</i> à la garde de laquelle Naudé, avant
-d'entrer au service de Mazarin, avait été préposé,&mdash;et
-certaine collection d'antiques et de médailles, composée
-à grands frais, dont l'État devait avoir un jour la
-bonne fortune de se rendre acquéreur... Tout cela avait
-coûté gros et ce n'était point un secret que la fortune
-du possesseur de ces merveilles, quoique considérable,
-était sérieusement compromise. «Je n'ai jamais vu,
-écrit un contemporain, manger son bien avec autant
-d'intrépidité!»</p>
-
-<p>Ce prodigue incorrigible, peint en 1690 par Rigaud
-et en 1713 par François de Troy, était un homme de<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[p. 195]</a></span>
-belle stature et de forte corpulence: tête puissante,
-fine et affable. Saint-Simon assure que le visage,
-quoique marqué de la petite vérole, «avoit beaucoup
-de grâces» et «quelque chose de majestueux». Tout
-en prêtant, d'ailleurs, à M. de Mesmes les scélératesses
-sans nombre dont il a l'habitude d'accabler ses adversaires,
-Saint-Simon ne lui conteste pas certaines qualités.
-«Beaucoup d'esprit, déclare-t-il, grande présence
-d'esprit, élocution facile, naturelle, agréable; pénétration,
-réparties promptes et justes; hardiesse jusqu'à
-l'effronterie; ni âme, ni honneur, ni pudeur;
-petit maître en mœurs, en religion, en pratique;
-habile à donner le change, à tromper, à s'en moquer,
-à tendre des pièges, à se jouer de paroles et d'amis
-ou à leur être fidèle, selon qu'il convenait à ses intérêts;
-d'ailleurs d'excellente compagnie, charmant
-convive, un goût exquis en meubles, en bijoux, en
-fêtes, en festins et en tout ce qu'aime le monde;
-grand brocanteur et panier percé, sans s'embarrasser
-jamais de ses profusions, avec les mains toujours
-ouvertes pour le gros, et l'imagination fertile à s'en
-procurer, poli, affable, accueillant avec distinction et
-suprêmement glorieux, quoique avec un air de respect
-pour la véritable seigneurie et les plus bas ménagements
-pour les ministres et pour tout ce qui tenait à
-la Cour<a name="NoteRef_214_214" id="NoteRef_214_214"></a><a href="#Note_214_214" class="fnanchor">[214]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_214_214" id="Note_214_214"></a><a href="#NoteRef_214_214"><span class="label">[214]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. IX, p. 171.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[p. 196]</a></span></p></div>
-
-<p>Saint-Simon n'est pas plus tendre pour la famille.
-Des paysans «du Mont-de-Marsan», s'écrie-t-il, dont
-bon nombre payent encore la taille! Et, avec un dédain
-non déguisé, il représente l'un de ces rustres quittant
-en sabots les landes natales, partant pour Toulouse, où,
-d'écolier, il devint professeur de droit, appelé à Pau par
-sa souveraine, Marguerite de Navarre, laquelle l'employa
-dans diverses missions et, en récompense de
-ses services, le fit nommer lieutenant civil au Châtelet.
-Ce fut le fondateur de la dynastie: une dynastie
-riche en hommes de valeur, magistrats, jurisconsultes,
-ambassadeurs, soldats, qui, tous, suivant l'expression
-d'un chroniqueur, furent aussi utiles aux peuples
-qu'à la Couronne:&mdash;Jean-Jacques, seigneur de
-Malassise, bien connu par la paix boiteuse qui porte
-son nom;&mdash;Henri, seigneur de Boissy, l'ami de
-Pibrac, de Paul de Foix, de Montaigne, de tous
-les hommes illustres de cette époque, protecteur des
-lettres et des savants, lettré et savant lui-même,
-dont Brantôme déclare «qu'il étoit un très grand,
-subtil et habile personnage d'État, d'affaires, de
-sciences et de haute gentillesse<a name="NoteRef_215_215" id="NoteRef_215_215"></a><a href="#Note_215_215" class="fnanchor">[215]</a>;»&mdash;Jean-Pierre,
-un poète doublé d'un astronome, qui, à ce
-double titre, se perdait souvent dans les nues et que
-Joachim du Bellay rappelait sur la terre en strophes
-exquises:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[p. 197]</a></span></p><div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_215_215" id="Note_215_215"></a><a href="#NoteRef_215_215"><span class="label">[215]</span></a> Lettre à Paul de Foix, du 1<sup>er</sup> septembre 1570.</p></div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">De la céleste musique<br /></span>
-<span class="i0">Ne plaisent tant les doux sons<br /></span>
-<span class="i0">Que le miel de tes chansons<br /></span>
-<span class="i0">Plus doux que le miel attique<a name="NoteRef_216_216" id="NoteRef_216_216"></a><a href="#Note_216_216" class="fnanchor">[216]</a>!<br /></span>
-</div></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_216_216" id="Note_216_216"></a><a href="#NoteRef_216_216"><span class="label">[216]</span></a> <i>Vie de Jean-Pierre de Mesmes</i>, par Guillaume <span class="smcap">Colletet</span>.</p></div>
-
-<p>&mdash;Claude, comte d'Avaux, le diplomate fameux qui
-représente la France dans les négociations relatives
-aux traités de Westphalie;&mdash;un autre, Henri, troisième
-du nom, lequel, député aux États généraux de
-1614, y joua un rôle que certains écrivains ont comparé
-à celui de Mirabeau aux États de 1789: patriote
-ardent à la chaude éloquence, dont la bourgeoisie
-acclama cette affirmation que les trois ordres étaient
-frères, comme issus d'une mère commune; que, sans
-doute, le Tiers occupait, au sein de sa famille, la dernière
-place, mais qu'il n'était pas rare de voir des
-maisons menées à la ruine par l'imprévoyance des
-aînés, recouvrer grandeur, fortune et gloire, grâce à la
-sage industrie des cadets<a name="NoteRef_217_217" id="NoteRef_217_217"></a><a href="#Note_217_217" class="fnanchor">[217]</a>... Audacieuse proposition
-que ne pardonnèrent jamais ni les ducs ni la noblesse:
-d'autant mieux qu'elle était accompagnée d'une retentissante
-revendication du pouvoir politique des Parlements<a name="NoteRef_218_218" id="NoteRef_218_218"></a><a href="#Note_218_218" class="fnanchor">[218]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_217_217" id="Note_217_217"></a><a href="#NoteRef_217_217"><span class="label">[217]</span></a> <i>Relation de Florimond Rapine</i>, p. 152.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_218_218" id="Note_218_218"></a><a href="#NoteRef_218_218"><span class="label">[218]</span></a> Le <i>Journal d'Olivier d'Ormesson</i> et les <i>Mémoires de
-Mathieu Molé</i> restituent à Henri de Mesmes, trop souvent
-méconnu, sa véritable physionomie. C'est lui qui, au cours de
-la Fronde, protestait dans une inoubliable apostrophe contre
-l'avis émis d'appeler l'armée espagnole. Le coadjuteur, qui
-ailleurs l'accuse de pusillanimité, ne peut s'empêcher de
-s'écrier: «Le Président de Mesmes fit une exclamation, au
-seul nom de l'envoyé de l'archiduc, éloquente et pathéthique
-au-dessus de tout ce que j'ai lu en ce genre dans
-l'antiquité.»&mdash;<i>Mémoires du cardinal de Retz</i>, t. I, p. 292.</p></div>
-
-<p>Saint-Simon n'ignore rien de ce passé. Il prend<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[p. 198]</a></span>
-même plaisir à énumérer les alliances, les héritages, les
-emplois obtenus, les missions accomplies,&mdash;et ne
-s'aperçoit point que tout cela constitue une illustration
-deux fois centenaire, avec laquelle bon nombre de
-pairies, la sienne notamment, n'eussent pu sans péril
-affronter la comparaison. Mais il est trop l'homme de
-son temps pour compter le mérite personnel et les services
-rendus, s'ils ne se présentent sous le couvert de
-la naissance. Pour lui, au dix-huitième siècle comme
-au seizième siècle, la tribu des de Mesmes reste entachée
-«de la crasse héréditaire».</p>
-
-<p>Ce fut en 1712 que l'héritier d'une race si discutée
-fut investi de la Première Présidence, bien que,&mdash;chose
-grave à un moment où la tiédeur en matière religieuse
-n'était plus admise,&mdash;il passât pour n'être rien moins
-que dévot<a name="NoteRef_219_219" id="NoteRef_219_219"></a><a href="#Note_219_219" class="fnanchor">[219]</a>... A en croire Saint-Simon, il n'aurait eu
-d'autre titre à cette faveur que la protection de la cour<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[p. 199]</a></span>
-de Sceaux. Le marquis de Sourches, plus véridique,
-fait remarquer qu'il était le doyen du grand banc, et,
-depuis dix-huit mois, remplaçait le titulaire, Le Pelletier
-de Rosambo, qui, malade et incapable, ne faisait
-au Palais que de rares apparitions<a name="NoteRef_220_220" id="NoteRef_220_220"></a><a href="#Note_220_220" class="fnanchor">[220]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_219_219" id="Note_219_219"></a><a href="#NoteRef_219_219"><span class="label">[219]</span></a> Il semble qu'on exigeât alors des magistrats, comme
-des protestants récemment convertis, un certificat de «bonne
-catholicité». Aussi, dans l'enquête à laquelle tout nouveau
-promu était soumis, M. de Mesmes eut-il soin de faire
-entendre l'abbé Philippe-Michel Bonnet, docteur en théologie
-de la maison et Société de Sorbonne, curé de Saint-Nicolas-des-Champs.
-L'honnête ecclésiastique déclara avoir
-constaté plusieurs fois, dans son église, la présence du récipiendaire.
-S'il ne l'avait pas vu fréquenter les sacrements de
-pénitence et d'eucharistie,&mdash;«ce qui seroit très difficile de
-connaître à l'égard de tous les paroissiens»,&mdash;il savait, pour
-s'en être informé, que ce grand magistrat avait rempli ses
-devoirs aux Pâques dernières et que, à l'imitation de ses
-aïeux, il avait accepté les honneurs du marguilliage!... On
-ne peut s'empêcher de reconnaître que cet acte de foi en
-partie double arrivait fort à propos. Aussi cette formule
-attira-t-elle l'attention du greffier Gilbert de Lisle dont la
-surprise se traduisit par la note suivante: «Voyez comme le
-curé a signé sa déposition.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_220_220" id="Note_220_220"></a><a href="#NoteRef_220_220"><span class="label">[220]</span></a> <i>Journal du marquis de Sourches</i>, t. XIII, p. 268
-et 269. Le Pelletier de Rosambo avait, depuis peu, succédé
-à Harlay. Il se hâta de démissionner pour se soustraire aux
-responsabilités d'une tâche au-dessus de ses forces.</p></div>
-
-<p>Cette nomination fut saluée,&mdash;elle méritait de l'être,&mdash;par
-des applaudissements unanimes... A vrai dire
-M. de Mesmes ne ressemblait guère à ces grands magistrats,
-«stoïques et tout d'une pièce», qu'on avait vus
-jadis dominer l'émeute et tenir tête aux rois. Un pareil
-rôle eût peut-être dépassé ses moyens. En revanche,
-il est permis de croire qu'aucun des robins de vieille
-roche, auxquels nous venons de faire allusion, n'eût,
-avec une maîtrise comparable à la sienne, préservé à la
-fois la Couronne et la Compagnie judiciaire des périls
-que firent naître pour elles une suite ininterrompue de<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[p. 200]</a></span>
-conflits. Époque profondément troublée. Tout allait
-pousser à une désorganisation générale: les convoitises
-nées d'un régime nouveau; l'affaire de la Constitution,
-c'est-à-dire de la bulle <i>Unigenitus</i>, dont les
-péripéties bouleversaient les consciences; le système
-de Law, aussi dangereux pendant l'ère des illusions
-qu'affolant après la débâcle; l'explosion des rancunes
-parlementaires, comprimées depuis plus d'un demi-siècle
-et jalouses de prendre leur revanche... Soutenus,
-en effet, par l'opinion, qui ne se résigna jamais
-au despotisme, Messieurs des Enquêtes,&mdash;ces «terribles
-Enquêtes», l'effroi de Mazarin,&mdash;ne tardaient
-pas à rouvrir ce cabinet «de la première», dont
-jadis Nicolas de Novion avait «confisqué la clef». Et
-là, comme aux beaux jours de la Fronde, allaient se
-débattre, avec une singulière âpreté, les questions politiques,
-religieuses, économiques, financières, qui passionnaient
-la bourgeoisie et la robe: une sorte de club
-en permanence où, en dépit d'un attachement sincère
-à la royauté, soufflait l'esprit révolutionnaire. Dongois,
-qui avait vu «le cabinet» à l'œuvre, le signalait autrefois
-comme un danger pour l'État. «Dieu veuille,
-s'écriait-il, qu'après la mort du roi il ne ressuscite pas!»
-Et voilà que, semblable au phénix, «le cabinet de la
-première» renaissait de ses cendres!</p>
-
-<p>Pour parer à ces difficultés multiples, l'homme qu'il
-fallait à la tête du Parlement, ce n'était ni un jurisconsulte
-platonique comme Lamoignon, ni une nature de<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[p. 201]</a></span>
-prime-saut comme Nicolas de Novion, ni un autoritaire
-renfrogné comme Harlay, mais un diplomate rompu au
-maniement des hommes, avisé, délié, fertile en ressources,
-sachant allier «le tact au manège». Or ces
-facultés maîtresses, de Mesmes les possédait à un haut
-degré. Il excellait notamment dans l'art de tirer parti
-des défauts aussi bien que des qualités de son entourage.
-Doué d'une pénétration très vive, il s'assimilait
-rapidement les matières les plus ardues. Le vieux roi,
-si peu prodigue de démonstrations, prenait plaisir à le
-recevoir et écoutait sans fatigue ce langage sobre,
-concis, dépourvu d'apprêt oratoire, qui avait le mérite
-de présenter les sujets compliqués sous une forme
-simple et agréable. «Ordinairement, dit Hénault,
-M. D'Aguesseau, alors procureur général, et d'un
-autre caractère, l'accompagnoit, et l'on disoit qu'il
-menoit le procureur général à la Cour, et que le procureur
-général le menoit au Parlement: c'étoit les
-peindre tous deux<a name="NoteRef_221_221" id="NoteRef_221_221"></a><a href="#Note_221_221" class="fnanchor">[221]</a>...» Les succès du Premier
-Président n'étaient pas moins vifs dans les assemblées
-des chambres, «cette image d'une république qu'il faut
-réduire sans la maîtriser<a name="NoteRef_222_222" id="NoteRef_222_222"></a><a href="#Note_222_222" class="fnanchor">[222]</a>». Il s'y montrait inimitable...
-Ce qui, d'ailleurs, ne le mettait pas à l'abri des
-suspicions. Que, dans chacun des deux camps, on
-l'accusât de tromper l'un au profit de l'autre, c'était<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[p. 202]</a></span>
-inévitable. Intermédiaire désigné entre la Cour et sa
-Compagnie, obligé à de perpétuels ménagements en vue
-d'obtenir des concessions réciproques, il lui était difficile
-de satisfaire tout le monde. La question sera de
-savoir si, dans l'accomplissement de la tâche plus politique
-que judiciaire qu'il eut à remplir, sa participation
-aux affaires publiques ne fut pas féconde en heureux
-résultats, et si, d'autre part, il eut à se reprocher des
-calculs intéressés et des capitulations de conscience:
-c'est ce que nous examinerons bientôt.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_221_221" id="Note_221_221"></a><a href="#NoteRef_221_221"><span class="label">[221]</span></a> <i>Mémoires du président Hénault</i>, p. 399.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_222_222" id="Note_222_222"></a><a href="#NoteRef_222_222"><span class="label">[222]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div>
-
-<p>Nous nous bornerons, pour le moment, à constater
-que la bonne opinion dont le Palais lui fit crédit, au
-surlendemain de sa nomination, s'accrut au fur et à
-mesure qu'on le fréquenta davantage: son irrésistible
-séduction calmait les défiances, dissipait les malentendus,
-ramenait les dissidents. Il n'est pas jusqu'au
-charme d'une modestie, sûrement plus apparente que
-réelle, qui ne contribuât à augmenter son prestige. C'est
-ainsi que le Palais applaudissait à sa mercuriale de
-1712 où, énumérant les vertus dont le magistrat idéal
-doit être orné, il terminait sa harangue par ces paroles
-dites avec un art consommé: «Heureux ceux qui profiteront
-de ces «réflexions que j'ay l'honneur de soumettre
-à la compagnie avec un cœur plein de respect.
-Plus heureux encore si je puis en profiter moi-même,
-en ayant besoin plus qu'aucun autre<a name="NoteRef_223_223" id="NoteRef_223_223"></a><a href="#Note_223_223" class="fnanchor">[223]</a>...»<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[p. 203]</a></span>
-Comment rester sourd aux arguments de ce galant
-homme qui tenait en réserve, pour chacun de ses
-collègues, un mot gracieux et une complaisance illimitée,
-qui se livrait à «une dépense prodigieuse»
-en vue de leur faire honneur et leur réservait toujours
-un couvert à sa table, la plus somptueuse de
-Paris, où, pour peu que les convives fussent nombreux,
-le personnel attitré des officiers de bouche se
-doublait de trente gardes-suisses, commandés par
-deux sergents<a name="NoteRef_224_224" id="NoteRef_224_224"></a><a href="#Note_224_224" class="fnanchor">[224]</a>!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_223_223" id="Note_223_223"></a><a href="#NoteRef_223_223"><span class="label">[223]</span></a> <i>Collection de Gilbert de Lisle.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_224_224" id="Note_224_224"></a><a href="#NoteRef_224_224"><span class="label">[224]</span></a> <i>Collection de Gilbert de Lisle.</i></p></div>
-
-<p>Cette indulgence aimable,&mdash;et c'est ce qui en doublait
-la valeur,&mdash;ne dépassait guère les limites du
-Palais. Les détracteurs de la robe n'avaient, avec lui,
-qu'à se bien tenir. «Pénétré, rapporte Hénault, de ce
-qui étoit dû à sa place et le voulant faire sentir, à
-cause du peu d'égards que les gens du monde ont
-pour la magistrature, il étoit haut par caractère et
-par politique, quoique affable et de mœurs commodes
-avec tous les autres. On croignoit de lui
-déplaire parce qu'il imposoit, et on cherchoit son
-amitié parce qu'il étoit de bon air d'être son
-ami<a name="NoteRef_225_225" id="NoteRef_225_225"></a><a href="#Note_225_225" class="fnanchor">[225]</a>.» Nul, lorsqu'il le jugeait nécessaire, ne
-maniait, comme ce Gascon d'origine et de tempérament,
-l'ironie, la malice, l'épigramme. Nul n'avait de
-ces reparties soudaines qui déroutent l'interlocuteur.<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[p. 204]</a></span>
-Le Régent lui-même en fit plus d'une fois l'expérience.
-Ayant, un jour, à la suite d'un refus d'enregistrement,
-répondu par des injures empruntées au vocabulaire
-des halles, de Mesmes lui ferma la bouche d'un mot:&mdash;«Son
-Altesse Royale exige-t-elle aussi qu'on enregistre
-ses paroles<a name="NoteRef_226_226" id="NoteRef_226_226"></a><a href="#Note_226_226" class="fnanchor">[226]</a>?»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_225_225" id="Note_225_225"></a><a href="#NoteRef_225_225"><span class="label">[225]</span></a> <i>Mémoires du président Hénault</i>, p. 399.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_226_226" id="Note_226_226"></a><a href="#NoteRef_226_226"><span class="label">[226]</span></a> Barbier (t. I, p. 210) donne du fait une version différente:
-«Pour finir la conversation, rapporte-t-il, le prince
-lui a dit à son ordinaire: «Allez-vous faire f...., vous et
-votre Compagnie!» On dit que le Premier Président lui a
-répondu: «&mdash;Monseigneur, j'ai eu souvent l'occasion de
-parler au feu roi Louis XIV. Il ne s'est jamais servi de
-ces termes-là avec un de ses palefreniers.»</p></div>
-
-<p>Qu'un pareil homme ait apporté, dans l'affaire du
-bonnet, la passion que lui attribuent les <i>Mémoires</i>,
-personne ne le croira. Il semble, au contraire, qu'après
-s'être prêté de bonne grâce aux tentatives de conciliation
-qui échouèrent par l'intransigeance de certains
-ducs, il se soit absorbé dans l'étude des questions,
-autrement graves, dont, après la mort du roi, fut saisi
-le Parlement. Non qu'il se désintéressât d'une querelle
-qui tenait si fort au cœur de ses collègues; mais il ne
-lui déplut pas d'en partager la charge avec celui de ses
-lieutenants qu'il savait le plus apte à mener la campagne.</p>
-
-<p>Ce lieutenant n'était autre qu'André III de Novion,
-le petit-fils du prétendu instigateur de «l'affaire».
-Président à mortier depuis 1689, date de la retraite de
-son aïeul, c'était un magistrat rompu aux affaires, possédant<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[p. 205]</a></span>
-«le fond des diverses jurisprudences» et
-n'ignorant rien de ce qui touchait aux rapports de la
-robe et de la pairie. En lui revivait l'âme des anciens
-Potier,&mdash;avant fortune faite: qualités et défauts.
-Nicolas de Novion, bourgeois de cœur, était grand seigneur
-en son particulier. André de Novion, plus scrupuleusement
-fidèle à son origine, restait bourgeois partout
-et toujours, dans ses goûts, son habillement, sa
-vie parcimonieuse, son langage, ses mœurs: une
-exception flagrante à la loi que nous venons de rappeler,
-à savoir que l'homme porte l'empreinte du temps
-où il a vécu. Celui-ci retardait de deux siècles. Au
-milieu des splendeurs du règne de Louis XIV et des
-raffinements de la Régence, il demeurait une façon
-d'antique. Tout luxe lui répugnait, toute dépense lui
-fendait l'âme, et, pour se rendre à sa terre de Grignon,
-il se fût volontiers servi de l'équipage du Premier Président
-Lemaitre: une charrette à bœufs, avec de la
-paille fraîche en guise de coussins. Autant d'ailleurs
-il aimait à porter le mortier, autant le chapeau à plumes
-lui déplaisait.</p>
-
-<p>«Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre!...»
-s'écria-t-il avec Perrin Dandin. Las des
-visites qui l'assaillaient durant les absences de M. de
-Mesmes, il s'enfuyait vers le vieux logis de sa famille,
-rue des Blancs-Manteaux, où personne ne songeait à le
-relancer. Là, au milieu d'un passé qui lui était cher,
-il se reposait des tristesses du présent. En face logeait<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[p. 206]</a></span>
-un charron, «homme du meilleur sens du monde», et,
-tandis que les gens de qualité se morfondaient à sa
-porte, il causait tranquillement avec celui-ci, «sur le
-pas de sa boutique». C'est dans ce milieu que, certain
-jour, vint le trouver un pauvre diable de plaideur,
-lequel, le prenant pour un valet, lui présenta sa
-requête, en se plaignant de la sauvagerie du maître...
-Le malheureux faillit perdre la tête quand, apprenant
-que sa cause avait obtenu un tour de faveur, il vit son
-interlocuteur de la rue des Blancs-Manteaux diriger,
-l'hermine sur l'épaule, les débats du Parlement. Mais
-son procès était bon et il le gagna.</p>
-
-<p>Probe par nature, chaste par tempérament, intraitable
-par mépris de l'humanité, cet original recueillait
-moins de sympathies que d'estime. Mais il enlevait tous
-les suffrages quand, sortant de son effacement volontaire,
-il prenait part aux débats de la Grand'Chambre
-où sa logique semblait irrésistible. Ses rudesses, à
-l'égard de ceux qui s'écartaient de la bonne règle,
-étaient d'ailleurs légendaires. L'abbé Croizat, maître
-des requêtes, en savait quelque chose<a name="NoteRef_227_227" id="NoteRef_227_227"></a><a href="#Note_227_227" class="fnanchor">[227]</a>. Le chancelier
-Voisin aussi. Comme il jugeait à propos d'assurer
-le Parlement «de sa protection», André de Novion
-lui répondit: «Monsieur, c'est plus qu'il ne demande.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_227_227" id="Note_227_227"></a><a href="#NoteRef_227_227"><span class="label">[227]</span></a> <i>Souvenirs du président d'Aligre.</i> <i>Revue rétrospective</i>,
-2<sup>e</sup> série, t. VI, p. 5.</p></div>
-
-<p>Ce nouvel adversaire ne pouvait trouver grâce aux<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[p. 207]</a></span>
-yeux de Saint-Simon. Il s'en tire cependant à meilleur
-compte que ses devanciers. La raison en est peut-être
-toute fortuite. Son portrait,&mdash;le dernier de l'admirable
-collection que constituent les <i>Mémoires</i>,&mdash;arrive à une
-heure propice: celle où, prenant congé de ses lecteurs,
-Saint-Simon atteste le ciel que, la vérité étant le premier
-devoir de l'historien, il ne cessa jamais de la
-dire, fût-ce au prix des plus grands sacrifices<a name="NoteRef_228_228" id="NoteRef_228_228"></a><a href="#Note_228_228" class="fnanchor">[228]</a>. Sous
-l'influence momentanée de ces beaux sentiments, il rend
-hommage à la probité d'André de Novion, lequel n'était,
-concède-t-il, ni injuste ni malhonnête... Mais, le naturel
-revenant au galop, il se hâte de déclarer qu'on ne saurait
-faire état de la parole d'un pareil personnage. Pourquoi?
-Parce que c'était un homme «plein d'humeurs et
-de caprices jusqu'à l'extravagance,... un dangereux
-maniaque qui avait laissé maints monuments de folie
-et de l'égarement de son esprit». Des preuves de
-cet égarement et de ces monuments de folie, il n'en est
-fourni aucune. On ne saurait, en effet, regarder comme
-telles, ni l'émigration vers la rue des Blancs-Manteaux
-de ce Potier hypocondriaque, ni ses manifestations
-d'estime à l'égard du charron... N'importe! C'était un
-fou: qu'on se garde d'en douter!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_228_228" id="Note_228_228"></a><a href="#NoteRef_228_228"><span class="label">[228]</span></a> «Je puis dire que je l'ai chérie jusque contre moi-même.»&mdash;<i>Mémoires
-de Saint-Simon</i>, t. XIX, p. 220.</p></div>
-
-<p>Or, chose inouïe! c'est ce fou qui, en collaboration
-avec de Mesmes, va prendre en mains l'affaire du<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[p. 208]</a></span>
-bonnet! Et, spectacle non moins déconcertant, ce
-même fou accomplira sa tâche avec une logique, une
-méthode, un esprit de suite, une variété de moyens
-dont la belle ordonnance provoquera les applaudissements
-de la galerie!... Comment expliquer ce prodige?
-L'explication est fort simple: c'est que «ce solitaire»,
-si l'on veut aussi «ce sauvage», ne fut un fou que
-pour les besoins des <i>Mémoires</i>. Dans les <i>Écrits inédits</i>,&mdash;qui,
-n'étant point destinés à faire auprès des générations
-futures illusion sur les infortunes de la pairie,
-pouvaient se permettre le luxe de la sincérité,&mdash;André
-de Novion n'est représenté ni comme un fou, ni même
-comme «un dangereux maniaque». Il y apparaît, au
-contraire, comme un magistrat de beaucoup d'esprit,
-d'une capacité profonde, sachant, «plus fortement que
-nul autre, trouver des traits d'habile homme<a name="NoteRef_229_229" id="NoteRef_229_229"></a><a href="#Note_229_229" class="fnanchor">[229]</a>»...
-C'est là une de ces contradictions dont nous avons déjà
-relevé plus d'un exemple et dont on connaît les motifs...
-Comme, d'ailleurs, l'opinion des <i>Écrits inédits</i> est aussi
-celle des contemporains, parmi lesquels le marquis de
-Sourches<a name="NoteRef_230_230" id="NoteRef_230_230"></a><a href="#Note_230_230" class="fnanchor">[230]</a>, notre choix ne saurait être douteux.&mdash;On
-va, du reste, pouvoir se prononcer en connaissance
-de cause.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_229_229" id="Note_229_229"></a><a href="#NoteRef_229_229"><span class="label">[229]</span></a> <i>Écrits inédits</i>, t. IV, p. 61 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_230_230" id="Note_230_230"></a><a href="#NoteRef_230_230"><span class="label">[230]</span></a> <i>Journal du marquis de Sourches</i>, t. XIII, p. 262.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[p. 209]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h2><a name="XII" id="XII">XII</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">Une journée historique (2 septembre 1715).&mdash;Les
-réserves des ducs au sujet de leurs revendications.&mdash;Le
-rôle personnel de Saint-Simon.&mdash;La
-déception des ducs.&mdash;Ils répandent un mémoire
-exposant leurs prétentions.&mdash;Les pairs représentent
-les grands vassaux de la couronne.&mdash;Les
-empiétements des légistes.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>La séance qui se tint au Parlement le 2 septembre
-1715 présente tous les caractères d'une haute comédie
-de mœurs. Chacun y joua son rôle suivant un programme
-concerté d'avance, au gré d'ambitions qui ne
-prenaient même pas la peine de se dissimuler. Il y eut,
-cela va de soi, des vainqueurs et des vaincus. Parmi les
-premiers se trouvaient le duc d'Orléans et la Compagnie
-judiciaire: le duc, réduit par le testament de
-Louis XIV à un pouvoir purement nominal, se voyait
-rétabli dans tous les droits afférents à la régence; le
-Parlement, condamné depuis un demi-siècle à une sujétion
-humiliante, recouvrait, par la restitution de ce
-droit de remontrances,&mdash;que D'Aguesseau, en un jour
-de deuil, avait appelé «le dernier cri des libertés mourantes»,&mdash;l'entier
-exercice de ses prérogatives politiques.
-Parmi les vaincus figuraient: tout d'abord le<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[p. 210]</a></span>
-duc du Maine, déchu des splendeurs qu'il avait rêvées,
-un demi-dieu le matin, et le soir sans autre prérogative
-que le soin de veiller à l'éducation d'un monarque de
-cinq ans<a name="NoteRef_231_231" id="NoteRef_231_231"></a><a href="#Note_231_231" class="fnanchor">[231]</a>; puis Messieurs de la pairie, dont les laborieuses
-combinaisons, en vue de leurs conflits avec la
-robe, échouaient contre l'habile stratégie du grand
-banc.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_231_231" id="Note_231_231"></a><a href="#NoteRef_231_231"><span class="label">[231]</span></a> <i>Princesses et grandes dames</i>, par Arvède <span class="smcap">Barine</span>,
-p. 252.</p></div>
-
-<p>Nous n'avons pas le projet de ressusciter dans son
-ensemble cette journée historique, coupée en deux
-parties égales par l'intermède d'un déjeuner où s'ourdirent
-les dernières manœuvres. Notre tâche, plus
-modeste, se bornera à en détacher ce qui concerne
-l'objet de cette étude.</p>
-
-<p>Ce fut à sept heures du matin que les ducs pénétrèrent
-dans l'enceinte de la Grand'Chambre. Leur
-premier soin, comme il avait été convenu, devait être
-de formuler la déclaration aux termes de laquelle ils
-consentaient à retarder, jusqu'au règlement des affaires
-publiques, la revendication de leurs droits.</p>
-
-<p>Cette déclaration, quel en allait être le metteur en
-scène? La question avait fait l'objet d'un débat, dans
-l'entresol du duc d'Orléans. Saint-Simon,&mdash;c'est lui
-qui l'assure,&mdash;fut élu «par acclamation». Oh! il se
-défendit avec vigueur. Il n'était pas l'homme qui convenait:
-son impétuosité bien connue pouvait, en effet,<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[p. 211]</a></span>
-permettre de craindre qu'il ne parlât «trop fortement».
-Mais l'insistance fut telle qu'il finit par céder. Le lendemain,
-2 septembre, à la conférence tenue, au lever
-de l'aurore, chez M. de Reims, il revint à la charge
-pour être exonéré d'une mission aussi délicate. Vaine
-tentative: comme la veille, on lui fit violence et,
-devant le cri unanime de ses collègues, il lui fallut se
-résigner. Donc, dès que la séance fut ouverte, il se
-leva, se découvrit d'abord, se recouvrit ensuite, fit
-signe de la main qu'il voulait parler et prononça un
-discours aussi ferme que digne dont il ne nous laisse
-ignorer ni les grandes lignes, ni les particularités, ni
-l'impression sur l'assistance...</p>
-
-<p>Voilà qui est entendu. C'est lui, c'est bien lui qui
-doit recueillir l'honneur de cette glorieuse manifestation...
-Hélas! Comme il en faut rabattre! Plusieurs
-comptes rendus sont parvenus jusqu'à nous, et pas un
-ne confirme le récit qu'il lui a plu de libeller. Personne
-n'a vu sa noble mimique, pour cette bonne raison qu'il
-est resté coi à son banc; personne n'a entendu sa
-vigoureuse harangue, pour cette raison décisive qu'il
-ne l'a pas prononcée. La protestation eut lieu à l'heure
-dite: c'est certain. Mais ce n'est point lui, c'est le premier
-pair du royaume, l'archevêque-duc de Reims, qui
-la formula.</p>
-
-<p>Est-ce à dire qu'au cours de ces graves conjonctures
-il se résigna à l'emploi de témoin silencieux? Non
-certes. Au moment où l'on votait sur la garde du roi,<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[p. 212]</a></span>
-il se produisit, sur le gradin des pairs, un murmure dominé
-par une voix aiguë,&mdash;«un filet de vinaigre»,&mdash;qui
-disait:</p>
-
-<p>&mdash;Acte! Acte! Nous demandons acte de nos protestations.
-M. le duc d'Orléans nous l'a promis... Acte!
-Acte!</p>
-
-<p>&mdash;A qui le demandez-vous? interrompit Novion.</p>
-
-<p>&mdash;A la Cour! reprit le filet de vinaigre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous la reconnaissez donc pour juge? répliqua le
-président...</p>
-
-<p>Riposte embarrassante à laquelle il fut répondu par
-un <i>non</i> qui se perdit dans le tumulte, ainsi que cette
-réflexion d'un des pairs à l'interrupteur: «Ma foi, tu
-es un mauvais avocat<a name="NoteRef_232_232" id="NoteRef_232_232"></a><a href="#Note_232_232" class="fnanchor">[232]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_232_232" id="Note_232_232"></a><a href="#NoteRef_232_232"><span class="label">[232]</span></a> D'après la relation du Président d'Aligre, Saint-Simon
-aurait prononcé quelques paroles après la déclaration de
-M. de Reims. Il aurait dit que, si la pairie cédait, c'était
-«pour cette fois seulement et sans le tirer à conséquence».</p></div>
-
-<p>Sur ces entrefaites, le maréchal de Villars exprima
-sa surprise de ce que le Premier Président refusait aux
-ducs le coup de bonnet réclamé par eux et affirma tenir
-du feu roi,&mdash;dont l'opinion devait trancher le litige,&mdash;qu'une
-pareille prétention était fort étonnante... A
-quoi M. de Mesmes répondit vivement:</p>
-
-<p>&mdash;Sa Majesté, monsieur, m'a dit à moi tout le contraire.
-Son avis, lorsque vous émîtes vos prétentions,
-fut qu'il fallait tâcher de s'arranger. Elle ajouta qu'elle
-ne prendrait jamais connaissance du litige.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[p. 213]</a></span></p>
-
-<p>Le duc de Noailles, dont nous avons déjà signalé
-l'allure conciliante, jugea le moment favorable pour
-prononcer quelques mots pacifiques:</p>
-
-<p>&mdash;Accommodons-nous, déclara-t-il, et qu'il ne soit
-plus question de rien.</p>
-
-<p>Tel semblait bien être l'avis du duc d'Orléans, fort
-embarrassé dans ce conflit qui tournait à l'aigre. Il prit
-la parole à son tour; mais la formule qu'il employa ne
-fut point heureuse. Il annonça, en effet, qu'il <i>statuerait</i>
-après avoir entendu les parties et examiné les usages.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne demandons que cela! s'écrièrent les
-ducs.</p>
-
-<p>Mais ils avaient compté sans «ce fou de Novion»
-qui, comme personne, possédait les précédents en la
-matière.</p>
-
-<p>&mdash;«Doucement, s'écria-t-il... Notre respect est
-acquis à M. le duc d'Orléans dans les ordres qu'il lui
-plaira de donner en sa qualité de régent; mais la contestation
-dont il s'agit n'est point de son ressort. Seul
-le roi peut la trancher... Il n'y a qu'un parti à prendre:
-attendre sa majorité.»</p>
-
-<p>Et sur cette habile réplique, à laquelle personne ne
-trouva rien à répondre, la question fut remise à la date
-lointaine indiquée par l'orateur... C'est ce que, en
-style parlementaire, on appelle «un enterrement».</p>
-
-<p>L'incident valait la peine d'être conté. Cependant
-Saint-Simon n'en souffle mot. Pourquoi? Parce qu'il
-ne tourne pas à son avantage. Les commentaires auxquels<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[p. 214]</a></span>
-il donna lieu ne laissent pas, en effet, que d'être
-pénibles pour sa vanité... Épisode divertissant et douloureux!
-estime l'avocat Prévot... Comédie! s'écrie un
-autre témoin de cette scène... Quant au public, il ne
-dissimulait pas son mécontentement en voyant l'intérêt
-général sacrifié à une question d'étiquette: Étrange
-chose, murmurait-il, qu'un petit gentilhomme, qui
-devrait être surpris de se trouver en pareil lieu, soit
-chargé de défendre les intérêts de la pairie!... Pour
-l'historien Lémontey, ce qui domine dans cette ridicule
-aventure, c'est la note comique: «La mine chétive,
-déclare-t-il, et la prodigieuse colère de ce seigneur
-acariâtre délassèrent la Cour des fatigues de la
-journée<a name="NoteRef_233_233" id="NoteRef_233_233"></a><a href="#Note_233_233" class="fnanchor">[233]</a>.»&mdash;Ce sont là des impressions dont
-l'intéressé n'avait pas lieu d'être fier. Aussi supprime-t-il
-tous ces détails avec un sans-gêne égal à celui
-qui présida à l'invention assez piquante de ses succès
-oratoires<a name="NoteRef_234_234" id="NoteRef_234_234"></a><a href="#Note_234_234" class="fnanchor">[234]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_233_233" id="Note_233_233"></a><a href="#NoteRef_233_233"><span class="label">[233]</span></a> <i>Histoire de la Régence</i>, t. I, p. 38.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_234_234" id="Note_234_234"></a><a href="#NoteRef_234_234"><span class="label">[234]</span></a> Pour renseignements plus amples, nous renvoyons à
-l'ouvrage de <span class="smcap">Chéruel</span>: <i>Saint-Simon considéré comme historien
-de Louis XIV</i>, p. 90 et suiv. On y trouvera un résumé
-des relations de l'avocat Prévot, de Mathieu Marais, du président
-d'Aligre, etc... Voir aussi, du même auteur, sa <i>Notice
-sur la vie et les mémoires de Saint-Simon</i>, p. <span class="smcap">XLI</span> et suiv.</p></div>
-
-<p>Il est muet également sur un autre épisode... Si
-secrets qu'eussent été les conciliabules tenus avant la
-mort du roi, il en avait transpiré quelque chose. Le
-bruit circulait que les ducs étaient résolus à frapper un<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[p. 215]</a></span>
-grand coup en faveur de leurs revendications. De
-quelle nature? On ne le savait pas. Messieurs de la
-pairie assailliraient-ils les conseillers préposés à la
-garde des bancs, en vue de les contraindre à la retraite?
-Enlèveraient-ils, par ruse ou par violence, le mortier
-du Premier Président, pour l'obliger à se découvrir?
-Se borneraient-ils à rester couverts eux-mêmes s'il
-n'était pas fait droit à leurs réclamations?... Deux, au
-moins, de ces hypothèses étaient invraisemblables;
-mais, soupçonneuse par profession, la robe aima mieux
-prévoir sans sujet, que de risquer d'être prise sans vert.
-Convoqués pour la première heure du jour, ses officiers
-se rendirent au Palais au moment même où les ducs se
-réunissaient chez M. de Reims. M. de Mesmes exposa
-la situation et invita ses collègues à délibérer sur le
-parti qu'il convenait de prendre. Deux solutions se
-présentaient: ne point paraître apercevoir les usurpations
-commises; couper court à tout empiétement par
-des mesures arrêtées d'avance,&mdash;ce que Novion nommait
-«des précautions de police<a name="NoteRef_235_235" id="NoteRef_235_235"></a><a href="#Note_235_235" class="fnanchor">[235]</a>». Ce fut cette dernière
-opinion qui prévalut. Le Premier Président fut
-prié, en conséquence, d'interpeller chaque pair avec
-une extrême politesse. S'il refusait d'opiner dans les
-conditions prescrites par l'usage, on lui ferait remarquer,
-avec un redoublement de courtoisie, que, faute
-par lui de se conformer à la tradition, la Cour se verrait<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[p. 216]</a></span>
-dans la nécessité de ne pas faire état de son suffrage.
-S'il persistait dans sa résistance, on passerait outre et
-sa voix n'entrerait pas en ligne de compte<a name="NoteRef_236_236" id="NoteRef_236_236"></a><a href="#Note_236_236" class="fnanchor">[236]</a>:&mdash;c'est
-ce qu'on appela l'arrêt du 2 septembre 1715, arrêt qui
-mit la pairie vent debout et à l'annulation duquel elle
-travailla dans la suite avec une énergie désespérée.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_235_235" id="Note_235_235"></a><a href="#NoteRef_235_235"><span class="label">[235]</span></a> <i>Mémoire du Parlement</i>, du mois d'avril 1716.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_236_236" id="Note_236_236"></a><a href="#NoteRef_236_236"><span class="label">[236]</span></a> <i>Journal de Mathieu Marais</i>, t. I, p. 157.</p></div>
-
-<p>Tel fut le bilan de cette rencontre, attendue avec
-tant d'impatience et si féconde en déceptions. Elle
-servit de point de départ à une campagne furieuse. Le
-premier soin des ducs fut de réimprimer et de répandre
-à profusion les mémoires de 1664 où la robe était
-déchirée à belles dents. Celle-ci, touchée au vif, n'aurait
-reculé devant aucune mesure pour empêcher la
-diffusion de ces écrits: interdiction de vente et de
-colportage, menace de poursuites et de saisies<a name="NoteRef_237_237" id="NoteRef_237_237"></a><a href="#Note_237_237" class="fnanchor">[237]</a>; ce
-qui, suivant la règle, ne fit qu'aiguillonner la curiosité
-publique. En même temps partaient, d'officines
-rivales, une avalanche de petits vers, d'épigrammes,
-d'injures. Chaque parti avait ses fidèles, clairsemés
-du côté des pairs, très nombreux de l'autre côté, et
-c'étaient, aux coins de rues, d'orageuses discussions
-sur le mérite respectif des combattants, leur
-origine, leurs aspirations, leurs droits. Quant aux
-intéressés eux-mêmes, après avoir exalté l'institution à
-laquelle ils avaient l'honneur d'appartenir, ils ne négligeaient<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[p. 217]</a></span>
-rien pour tourner en ridicule la partie adverse.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_237_237" id="Note_237_237"></a><a href="#NoteRef_237_237"><span class="label">[237]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 420.</p></div>
-
-<p>Les ducs étaient assurément, après les princes de la
-famille royale, les premiers personnages du royaume.
-Mais, quelque éclatant qu'il fût, le lustre auquel ils
-pouvaient légitimement prétendre ne suffisait point à
-leur orgueil. Comme nous l'avons déjà fait connaître,
-ils n'aspiraient à rien moins qu'à la gloire de représenter
-la grande pairie terrienne constituée au début des
-temps féodaux, laquelle comptait alors sept adhérents,
-les ducs de France, d'Aquitaine, de Bourgogne, de
-Normandie, les comtes de Flandre, de Toulouse et
-de Champagne,&mdash;investis d'un pouvoir souverain.
-Réduite à six membres par l'accession à la couronne
-de Hugues Capet, l'illustre association ne tardait pas à
-s'adjoindre,&mdash;en manière d'hommage à l'Église, toute-puissante
-en ces siècles de foi,&mdash;six représentants du
-clergé choisis par le nouveau roi dans les limites restreintes
-de ses États: l'archevêque de Reims, les
-évêques de Laon, Beauvais, Langres, Châlons-sur-Marne
-et Noyon. Cette pairie, remplacée plus tard par
-une seconde pairie qui n'avait que le nom de commun
-avec la première, avait déjà cessé de vivre quand,
-poursuivant sa marche conquérante, la monarchie
-française s'annexa, en totalité ou en partie, les
-domaines des hauts barons.</p>
-
-<p>Se rattacher à une institution aussi illustre était le
-souci permanent des ducs de création moderne. Ils y
-travaillaient avec une obstination inlassable, bouleversant,<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[p. 218]</a></span>
-par l'entremise de leur agence de recherches,
-chartes, registres capitulaires, actes publics ou d'ordre
-privé. Parmi les arguments qu'ils invoquaient à l'appui
-de leur thèse, il en est un qui leur semblait irrésistible:
-Que sont, demandaient-ils, les six pairs ecclésiastiques
-qui ont l'honneur de siéger à nos côtés? De petits personnages
-assurément, si on les compare à nous. Or, on
-ne saurait contester que ces prélats ne soient les successeurs
-directs des pairs ecclésiastiques de l'ère capétienne,
-lesquels jouissaient de prérogatives égales à
-celles de leurs «compairs», les grands vassaux...</p>
-
-<p>Sur quoi, faisant application de cette loi mathématique
-qui veut que deux quantités, dont chacune est
-égale à une troisième, soient égales entre elles, les ducs
-disaient: «Nous sommes égaux aux pairs ecclésiastiques,
-tant présents que passés, égaux eux-mêmes aux
-pairs laïcs d'autrefois; donc nous sommes égaux à ces
-derniers...»</p>
-
-<p>Qu'on ne leur objectât point que l'institution des
-grands vassaux, perdue dans la nuit des temps, était
-réputée d'essence divine, tandis que celle des ecclésiastiques,
-émanant du pouvoir royal, devait être considérée
-comme d'ordre inférieur. Ils répondaient, s'appuyant
-sur une consultation de 1410, que cette distinction
-ne tenait pas debout, les attributions entre laïcs
-et clercs ayant toujours été identiques. Si l'on insistait
-en faisant remarquer que les grands vassaux avaient la
-prééminence sur les représentants du clergé, ils répliquaient,<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[p. 219]</a></span>
-en gens sûrs de leur fait, que ce droit de préséance
-provenait non d'une différence «d'autorité,
-rang, honneurs, facultés ou puissance», mais d'une
-simple antériorité de sièges... Moyennant quoi, ils
-épuisaient la nomenclature des appellations flatteuses
-que leur consacrait l'histoire: <i>Tuteurs de l'État,
-Grands juges du royaume et de la loi salique, Pierres
-précieuses de la Couronne, Continuation et extension de
-l'autorité royale</i>, etc.; ils ne tarissaient pas d'exclamations
-admiratives sur leurs propres personnes: Quelle
-splendeur! quel lustre! quelle majesté! ils se prétendaient
-nantis du pouvoir «législatif et constitutif»; ils
-se déclaraient successibles de droit au trône<a name="NoteRef_238_238" id="NoteRef_238_238"></a><a href="#Note_238_238" class="fnanchor">[238]</a>; ils proclamaient
-leur supériorité sur le souverain lui-même en
-ce sens que, au rebours de celui-ci, qui tombait sous
-les foudres de Rome, ils ne pouvaient, eux, être l'objet
-d'une excommunication<a name="NoteRef_239_239" id="NoteRef_239_239"></a><a href="#Note_239_239" class="fnanchor">[239]</a>: enfin ils couronnaient leurs
-efforts de dialectique par cette conclusion bien faite pour
-désarmer les plus incrédules: «On s'espaceroit en vain
-à prouver qu'il est jour lorsqu'on voit luire le soleil<a name="NoteRef_240_240" id="NoteRef_240_240"></a><a href="#Note_240_240" class="fnanchor">[240]</a>!»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_238_238" id="Note_238_238"></a><a href="#NoteRef_238_238"><span class="label">[238]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 380.&mdash;Les pairs ne
-cessèrent jamais de prétendre au droit de disposer de la Couronne
-en cas de vacance. Ils l'affirmaient notamment dans
-leur quatrième mémoire de 1664, réédité par leurs soins sous
-la Régence.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_239_239" id="Note_239_239"></a><a href="#NoteRef_239_239"><span class="label">[239]</span></a> «Parce qu'ils sont partie essentielle et intégrante de la
-Couronne, du commerce desquels il n'étoit pas possible de
-se passer pour tout ce qui concernoit l'État.»&mdash;<i>Mémoires
-de Saint-Simon</i>, t. X, p. 379.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_240_240" id="Note_240_240"></a><a href="#NoteRef_240_240"><span class="label">[240]</span></a> Les ducs consentaient cependant à faire une distinction
-entre la personne revêtue de la pairie et la pairie elle-même.
-«La dignité de pair, disaient-ils, est une et la
-même qu'elle a été dans tous les pays de la monarchie;
-les possesseurs ne se ressemblent plus. Sur cette dissemblance,
-on consent d'aller aussi loin qu'on voudra; sur la
-mutilation de la pairie, encore. C'est l'ouvrage du temps
-et des rois. Mais les rois ni le temps n'ont pu l'anéantir:
-ce qui reste est toujours la dignité ancienne, la même qui
-fut toujours.»&mdash;<i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. VIII, p. 378.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[p. 220]</a></span></p></div>
-
-<p>C'est du haut de ces prétentions, péniblement édifiées,
-que les ducs foudroyaient leurs adversaires. Aucune des
-récriminations qu'ils faisaient entendre n'était d'ailleurs
-nouvelle; mais la forme sous laquelle ils les présentaient,
-décente dans les démêlés antérieurs, revêtait, à partir
-de 1715, un caractère singulier d'acrimonie...</p>
-
-<p>Qu'étaient donc ces robins audacieux qui osaient
-faire la loi à ce que la vieille Europe comptait de plus
-illustre! Des descendants de serfs, de cette catégorie
-de serfs qui, affranchis plus tard, apprirent à lire, grâce
-à la charité des moines, étudièrent la procédure et s'affinèrent
-en l'art de la chicane. Légistes: ainsi les
-nommait-on. C'est saint Louis qui, le premier, pour le
-malheur de la monarchie, avait fait appel à leur concours.
-La mission qu'il leur confia fut d'éclairer les
-pairs, lesquels, ignorants des lois qu'on leur abandonnait
-le soin d'appliquer, ne savaient où donner de la
-tête depuis que le jugement de Dieu avait fait place
-aux décisions juridiques... Mission délicate, dont on
-assura le fonctionnement en mettant en communication,<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[p. 221]</a></span>
-durant le cours de l'audience, le juge-soufflé avec le
-légiste-souffleur: celui-ci devant exprimer son avis à
-voix basse, on l'installa sur le marchepied du banc où
-trônait le représentant officiel de la justice.</p>
-
-<p>Oh! ce marchepied... Comme pour ravaler la robe,
-Saint-Simon en joue! Il l'a contemplé sous toutes ses
-faces, mesuré dans toutes ses dimensions, déplacé,
-soulevé de ses nobles mains. Et voilà qu'en procédant
-à ce minutieux inventaire, il découvre une chose inouïe.
-Ce marchepied n'est plus un marchepied, c'est un
-banc avec dossier confortable,&mdash;les légistes, devenus
-magistrats, s'étant lassés de subir, dans le dos, les
-semelles boueuses de la pairie...</p>
-
-<p>&mdash;Usurpation indécente! s'écrie l'implacable observateur.
-Ce marchepied, tout rudimentaire qu'il fût,
-était suffisant «pour de simples souffleurs consultés à
-pure volonté et sans parole qu'à l'oreille des juges
-seigneurs»!</p>
-
-<p>Et, poursuivant son exposé avec une méprisante
-ironie, il explique comment cette manière de collaboration,
-entre gens d'origine si différente, changea bientôt
-de caractère; comment, de plus en plus déconcertés
-par les exigences de la loi civile, les juges-seigneurs se
-résignèrent au contact de professionnels appelés à siéger
-au même titre qu'eux-mêmes, c'est-à-dire avec
-voix délibérative; comment, chargés du soin d'élucider
-les débats et de rendre les arrêts, ces intrus se firent
-attribuer la présidence; comment enfin, aussi envahissants<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[p. 222]</a></span>
-que la lèpre, ils devinrent, après une série
-d'étapes, les maîtres en fait, sinon en droit, d'une maison
-où on les avait vus remplir l'office de valets!...
-Mais quelque grande, quelque inespérée que pût être
-leur fortune, rien n'était changé dans la situation respective
-des deux groupes. Seuls, les pairs, parce que
-de naissance illustre, avaient licence de s'asseoir sur
-les sièges supérieurs, tandis que les robins, fils de
-légistes nés de serfs, en étaient réduits aux sièges inférieurs,
-c'est-à-dire au marchepied!</p>
-
-<p>Ce témoignage tangible de «l'essentielle bassesse»
-de la robe n'était pas le seul que les ducs se plussent à
-invoquer. Ils rappelaient,&mdash;avec quelles délices!&mdash;que
-les présidents et le chancelier lui-même ne parlaient
-au roi qu'à genoux et tête nue. Sans doute Sa
-Majesté ne manquait pas, après quelques phrases de
-l'exorde, de les inviter à se lever; mais c'était à charge
-par eux de mettre de nouveau genou à terre lorsqu'ils
-arrivaient à la péroraison. Si bien que, loin de faire disparaître
-l'opprobre, cette concession de pure courtoisie
-n'avait d'autre effet que d'en affirmer le principe...</p>
-
-<p>Une autre circonstance démontrait encore l'infériorité
-native de ces beaux fils de roture, c'est qu'ils figuraient
-dans le troisième ordre de l'État, c'est-à-dire au
-milieu de ce que la nation produit «de plus abject».
-Il y avait mieux. L'accession aux charges de judicature,
-regardées comme fonctions viles, constituait, à
-elle seule, une dérogeance. A ce point qu'il suffisait à<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[p. 223]</a></span>
-un gentilhomme d'être pourvu d'un office de conseiller
-ou de président pour qu'il cessât d'être inscrit sur les
-listes de la noblesse et fût exclu du droit de la représenter
-aux États généraux<a name="NoteRef_241_241" id="NoteRef_241_241"></a><a href="#Note_241_241" class="fnanchor">[241]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_241_241" id="Note_241_241"></a><a href="#NoteRef_241_241"><span class="label">[241]</span></a> C'est aux États généraux de 1789 que, pour la première
-fois, la robe fut comprise dans les rangs de la noblesse.</p></div>
-
-<p>Ces constatations, en grande partie exactes, ne laissaient
-point, par certains côtés, que d'être embarrassantes
-pour ceux mêmes qui les invoquaient. Comment
-reconnaître qu'on appartenait à un corps qui méritait
-si peu de considération et d'estime? Aussi bien les
-ducs se défendaient d'en faire partie et recouraient, en
-manière d'argument, à une distinction dont la subtilité
-eût ravi un casuiste du moyen âge:</p>
-
-<p>&mdash;Nous comptons, déclaraient-ils, parmi les dignitaires
-du Parlement en tant qu'il est appelé, dans les
-lits de justice, à traiter des intérêts de l'État. Notre
-présence, à nous, assesseurs-nés de la Couronne et
-<i>lateres regis</i>, y est même alors si nécessaire que, pour
-être valables, les décisions doivent mentionner que l'assemblée
-était «suffisamment garnie de pairs». Au contraire,
-nous cessons d'en constituer un élément essentiel
-lorsque le Parlement statue sur des intérêts d'ordre
-privé. Sans doute il nous est loisible de participer au
-jugement des litiges civils et criminels; mais ce sont
-deux choses distinctes d'appartenir à une compagnie
-ou d'y avoir droit de séance avec voix délibérative...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[p. 224]</a></span></p>
-
-<p>Pour donner plus de poids à ces affirmations, les
-ducs s'ingéniaient également à mettre en relief les différences
-qui les séparaient de la robe... Les charges de
-judicature! Elles étaient dans le domaine public, comme
-un arpent de pré ou une corde de bois; tandis que la
-pairie, spéciale à une maison, avec laquelle elle s'éteignait,
-était hors du commerce... Messieurs du Parlement,
-des quémandeurs d'épices «et de toutes les
-ordures d'un produit auquel tous, depuis le Premier
-Président jusqu'au dernier conseiller, tendoient journellement
-la main»! Au contraire, les pairs mettaient
-leur orgueil à servir sans rémunération... Lancé dans
-cette voie, on ne s'arrêtait plus. Tout devenait prétexte
-à divergences: jusqu'au titre des serviteurs préposés
-à la garde des logis,&mdash;suisse pompeux chez les uns,
-simple portier chez les autres<a name="NoteRef_242_242" id="NoteRef_242_242"></a><a href="#Note_242_242" class="fnanchor">[242]</a>. Cette hantise de
-creuser plus large le fossé était poussée si loin que les
-ducs en arrivaient presque à dire: «Vous, Messieurs,
-pour rendre la justice, vous avez besoin de travaux
-préparatoires, de brevets, de stage. Nous, nous sommes
-idoines de naissance: la vertu de notre dignité est telle
-qu'elle confère tous les diplômes<a name="NoteRef_243_243" id="NoteRef_243_243"></a><a href="#Note_243_243" class="fnanchor">[243]</a>!»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_242_242" id="Note_242_242"></a><a href="#NoteRef_242_242"><span class="label">[242]</span></a> Le duc de Luynes écrit en 1747: «Le Président de
-Ménars est le premier qui ait eu un suisse, le Président
-de Maisons le premier qui ait fait mettre <i>hôtel</i> sur sa
-porte.»&mdash;<i>Mémoires</i>, t. VIII, p. 378.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_243_243" id="Note_243_243"></a><a href="#NoteRef_243_243"><span class="label">[243]</span></a> A propos de l'âge requis pour l'entrée au Parlement,
-Saint-Simon proteste contre toute assimilation de la pairie
-avec la robe. «De le fixer au même âge qu'aux magistrats,
-c'est une égalité que rien n'autorise, puisque, indépendamment
-de la distance de la pairie à la magistrature,
-celle-ci a des études, des examens, des actes publics, des
-degrés à subir, dont il n'a jamais été question pour les
-pairs». Il est vrai qu'il couronne ces observations par un
-aveu qui mérite d'être retenu. «A quoi il faut humblement
-ajouter qu'en matière de jugements un pair de vingt-cinq
-ans n'est ni plus capable qu'à quinze, ni moins qu'à cinquante
-ans.»&mdash;<i>Écrits inédits</i>, t. III, p. 82.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[p. 225]</a></span></p></div>
-
-<p>Mais, quelque graves que fussent ces griefs, il en
-restait un qui dominait tous les autres: la participation
-envahissante de la robe à la direction des affaires de
-l'État... La nécessité de porter à la connaissance du public
-les ordonnances, décrets et autres actes du pouvoir
-royal, avait, de longue date, entraîné l'usage de les faire
-viser par la Compagnie judiciaire, qui, en les enregistrant,
-leur imprimait un caractère officiel. C'est de cet
-usage que, procédant par gradations habiles, les légistes
-s'étaient emparés pour établir leurs usurpations. Du
-droit d'enregistrement ils étaient passés au droit d'examen
-et, par voie de conséquence, au droit d'approbation
-ou de rejet. Si bien qu'un jour, forts de la popularité
-qu'ils s'étaient acquise en résistant aux édits fiscaux,
-ils avaient posé en principe qu'aucun texte de loi,
-aucun impôt, aucun traité de paix, aucun acte de
-gouvernement n'était valable qu'à la condition d'être
-revêtu de leur estampille. Bientôt même, non contents
-de tenir ainsi «les rois en brassière», ils avaient
-poussé l'audace jusqu'à s'intituler les représentants de<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[p. 226]</a></span>
-la nation. Les États généraux eux-mêmes, émanation
-des trois ordres, ne constituaient, à leurs yeux, qu'un
-rouage inutile dont la Compagnie judiciaire, composée
-des mêmes éléments,&mdash;clergé, noblesse et tiers,&mdash;se
-prétendait appelée à recueillir l'héritage. L'un de ses
-membres les plus autorisés, Henri de Mesmes, grand-oncle
-du Premier Président, reprenant, sous la Fronde,
-cette affirmation qui datait de la régence de Marie de
-Médicis, n'avait pas craint de proclamer «que le Parlement
-tenoit rang au-dessus des États généraux par
-la vérification de ce qui estoit arrêté<a name="NoteRef_244_244" id="NoteRef_244_244"></a><a href="#Note_244_244" class="fnanchor">[244]</a>».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_244_244" id="Note_244_244"></a><a href="#NoteRef_244_244"><span class="label">[244]</span></a> <i>Journal d'Olivier d'Ormesson</i>, t. I, p. 698.</p></div>
-
-<p>Toujours ce droit de vérification!&mdash;Les ducs le
-combattaient avec fureur... Une fonction purement
-mécanique, soutenaient-ils, analogue à celle du greffier
-qui, impuissant à modifier la décision rendue, a
-pour office de la consigner sur ses registres pour en
-authentiquer les dispositions et en assurer la publicité...
-<i>Ut nota fierent!... Ut notum sit!...</i> De cette inscription
-toute matérielle conclure à une faculté de contrôle et de
-veto, c'était, par un défi à la raison, transformer une
-chambre des plaids en un corps politique et faire de ce
-corps l'arbitre de l'État<a name="NoteRef_245_245" id="NoteRef_245_245"></a><a href="#Note_245_245" class="fnanchor">[245]</a>!... D'où la robe tirait-elle<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[p. 227]</a></span>
-des pouvoirs aussi contraires à l'essence de la monarchie?
-Où l'écrit les concédant? Où l'usage qui les consacrait?
-Notamment pour la dévolution des régences,&mdash;question
-capitale au point de vue dynastique?... Loin
-de soutenir des prétentions aussi exorbitantes, le Premier
-Président La Vacquerie les avait solennellement
-répudiées. «Le Parlement, déclarait-il, est institué
-pour rendre la justice, non pour se mêler aux affaires
-publiques, si ce n'est lorsqu'il lui est commandé par
-le chef ordonné de Dieu<a name="NoteRef_246_246" id="NoteRef_246_246"></a><a href="#Note_246_246" class="fnanchor">[246]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_245_245" id="Note_245_245"></a><a href="#NoteRef_245_245"><span class="label">[245]</span></a> Les pairs reconnaissent cependant que la Couronne
-s'était dessaisie en faveur du Parlement des questions d'ordre
-religieux, afin de s'éviter les inconvénients de litiges auxquels
-les rois ne voulaient pas mêler leurs personnes. Mais
-cette exception, due à des scrupules légitimes, ne faisait,
-disaient-ils, que confirmer une règle qui, jusqu'à Henri IV,
-n'avait pas souffert de contradiction.&mdash;<i>Mémoires de Saint-Simon</i>,
-t. X, p. 405.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_246_246" id="Note_246_246"></a><a href="#NoteRef_246_246"><span class="label">[246]</span></a> Voir les <i>Mémoires de Mathieu Molé</i>, t. I, p. 54.</p></div>
-
-<p>Les ducs estimaient que, sur cette question, comme
-sur beaucoup d'autres, la Couronne avait encouru de
-lourdes responsabilités. Pour un souverain soucieux de
-bien agir, combien ne se dérobaient pas à l'accomplissement
-de leurs devoirs! Ignorance ou lassitude,
-mauvaise administration des provinces, pillage du
-Trésor au profit des maîtresses et des favoris... Autant
-de causes dont, avec sa perfidie habituelle, le Parlement
-avait profité pour affermir son prestige. Puis
-étaient venus les besoins d'argent. Il avait fallu s'adresser
-à la bourse de ces bourgeois liardeurs qui trouvaient
-le moyen de s'enrichir au milieu de la détresse générale:
-dès lors ils avaient «commencé à pointer». Leur
-crédit grandit encore quand Philippe le Bel éleva à la
-dignité de collaborateurs intimes ces prêteurs accommodants.<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[p. 228]</a></span>
-Et le mal était allé se développant sans cesse,
-grâce à l'impéritie des successeurs de ce prince. Sans
-doute, en paroles, ils maintenaient l'intégrité de la
-puissance royale; mais, en fait, ils s'inclinaient devant
-ce pouvoir nouveau qui confisquait leurs prérogatives.
-Si, par hasard, ils parvenaient à faire prévaloir leur
-volonté, ce n'était que «par adresse, manège et souvent
-en gagnant les plus accrédités du Parlement par
-des grâces pécuniaires<a name="NoteRef_247_247" id="NoteRef_247_247"></a><a href="#Note_247_247" class="fnanchor">[247]</a>».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_247_247" id="Note_247_247"></a><a href="#NoteRef_247_247"><span class="label">[247]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 403.</p></div>
-
-<p>Et&mdash;dérision des destinées humaines!&mdash;c'étaient
-ces parvenus sortis de la lie du peuple, ces descendants
-des légistes-souffleurs, courbés aux pieds «du baronnage»,
-qui osaient «se parangoner aux pairs», les
-précéder dans les cérémonies, leur donner des démentis,
-comme ils venaient de le faire au cours de la séance
-du 2 septembre 1715. Eux qui avaient arraché à la
-faiblesse d'Anne d'Autriche la licence d'opiner avant
-les princes du sang, avant les fils de France, avant la
-reine elle-même! Eux qui, faisant fi des États généraux,
-s'érigeaient en sénat auguste chargé de protéger les
-rois mineurs, d'instituer régents et régentes, de tenir
-la balance entre les rois majeurs et leurs sujets! Eux
-enfin qui, après cinquante années de silencieuse
-humiliation, recouvraient tout à coup, avec le droit de
-remontrances dont on venait de payer leur concours,
-les moyens de reprendre, pour le plus grand malheur<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[p. 229]</a></span>
-de l'État, leur rôle traditionnel de dissolvants et de factieux!...
-Et, dans les transports d'indignation que leur
-causait ce renversement de l'ordre, les ducs comparaient
-le Parlement à l'antique Babylone, devenue le
-repaire des démons et de l'esprit impur, ainsi qu'il est
-expliqué au chapitre dix-huitième de l'Apocalypse.
-C'est pourquoi ils suppliaient le Seigneur de traiter la
-robe comme il avait traité la cité rebelle et de réserver
-à ses officiers le même sort qu'aux Chaldéens, dont
-l'ange justicier disait, du haut de sa nuée lumineuse:
-«Malheur! Malheur! Ils ont jeté de la poussière sur
-leur tête et ont poussé des cris mêlés de larmes et de
-sanglots!»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[p. 230]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">Réponse qu'on pouvait faire au mémoire des ducs.&mdash;L'embarras
-du Régent.&mdash;Railleries des ducs.&mdash;Le
-psautier de la reine Ingeburge.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>On croyait les parlementaires descendus des légistes
-du moyen âge; origine dont ils n'auraient pas eu à
-rougir. Jamais, en effet, conquérant ou fondateur de
-dynastie n'accomplit une tâche aussi féconde que ces
-auxiliaires du roi. Issus de la glèbe, comme on le leur
-reprochait, ils s'élevèrent par leur génie, en dégageant
-les franchises publiques des vieilles chartes communales,
-et en créant, par l'introduction au Palais des
-principes de la législation romaine, une société fondée
-sur des principes nouveaux.</p>
-
-<p>Revendiquer cette filiation, c'eût été un geste digne
-et fier. Ce geste, les parlementaires ne le firent pas;
-car, à leurs yeux aussi, la naissance constituait le plus
-précieux des biens; en dehors d'elle, pensaient-ils eux
-aussi, rien ne pouvait s'établir d'utile et de durable...
-A cela près, leurs explications étaient aussi précises
-que vigoureuses.</p>
-
-<p>«Fils de serfs! s'écriaient-ils: il faut s'entendre.
-La famille judiciaire, divisée en haute, moyenne et<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[p. 231]</a></span>
-basse robe, comprend des éléments divers. On y trouve
-des maisons qui valent bien les vôtres: nous compterons
-quand vous voudrez. On y trouve aussi des représentants
-nombreux de ce Tiers-État qui constitue la
-majorité du pays et dont plusieurs d'entre vous,&mdash;fils
-de serfs également,&mdash;ont le malheur d'être issus<a name="NoteRef_248_248" id="NoteRef_248_248"></a><a href="#Note_248_248" class="fnanchor">[248]</a>.
-Mais pourquoi s'attaquer à la robe entière, lorsque seul
-le Parlement est en jeu? Vous n'ignorez pas que tous
-ses membres sont nobles, même ceux qui sortent de la
-bourgeoisie. La noblesse, en effet, s'acquiert aussi bien
-par les services civils que par les services militaires.
-La seule différence qu'on puisse relever entre la
-noblesse d'épée et la noblesse de robe, c'est que la
-première, dédaigneuse du nom patronymique, fait
-parade de ses titres, tandis que la seconde, reléguant
-dans ses coffres brevets et parchemins, s'en tient au
-nom porté par ses aïeux... Égaux, nous le sommes si
-bien que vous, messieurs les ducs, qui ne cessez de
-vous réclamer du droit féodal, en vertu duquel tout
-haut baron ne peut être jugé que par ses pairs, vous
-considérez comme le plus précieux de vos privilèges
-de n'être justiciables d'aucun tribunal, si ce n'est
-du nôtre... Veuillez ne pas oublier, d'ailleurs, qu'il
-n'en est pas un seul parmi vous,&mdash;nous disons un
-seul!&mdash;qui n'ait quelques alliances avec la robe. La<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[p. 232]</a></span>
-dénigrer est donc plus qu'une maladresse: c'est une
-sottise; car tout coup porté contre elle vous atteint par
-ricochet.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_248_248" id="Note_248_248"></a><a href="#NoteRef_248_248"><span class="label">[248]</span></a> Le recueil intitulé <i>Menagiania</i> contient (t. II, p. 272)
-de très curieux renseignements sur la classification des familles
-de robe.</p></div>
-
-<p>La riposte, comme on le voit, ne le cédait à l'attaque
-ni en orgueil, ni en morgue, ni en aigreur. Chaque
-affirmation des ducs était ainsi l'objet d'une discussion
-dirigée avec l'esprit de méthode qui caractérise les
-dialecticiens de profession.</p>
-
-<p>«Est-il possible, continuaient Messieurs du Parlement,
-que vous vous considériez comme des successeurs
-directs des grands vassaux, d'abord au nombre
-de sept, puis de six, de l'époque carolingienne?... des
-ducs de Normandie, lesquels joignaient à cet apanage
-l'Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou, sans compter
-la Couronne d'Angleterre?... des comtes de Flandre,
-dont les domaines, les plus riches du monde, excitaient
-la convoitise universelle?... des comtes de Champagne,
-d'où sortirent un roi de Chypre et de Jérusalem, et
-toute la lignée des princes de Navarre?... des ducs de
-Bourgogne, qui mirent si souvent en échec les armes
-de France et, à plusieurs reprises, s'emparèrent de
-Paris?... enfin des ducs d'Aquitaine et des comtes de
-Toulouse, véritables souverains?... Regardez, messieurs,
-regardez autour de vous: peuple, noblesse,
-Versailles et la province, personne qui n'accueille vos
-prétentions par un éclat de rire!»</p>
-
-<p>Il n'était pas, en effet, difficile d'établir qu'il avait
-existé, dans la suite des temps, trois pairies distinctes:<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[p. 233]</a></span>
-la première, qu'on pouvait appeler de droit divin,
-éteinte avec la disparition des grands vassaux; la
-seconde, formée de princes du sang et de fils de
-France, organisée, en souvenir de l'ancienne, pour
-servir «de parure à la couronne»; la troisième, de
-date récente et également d'institution royale, par
-suite révocable au gré du prince, laquelle recrutée,
-sans limitation de nombre, parmi de simples gentilshommes,
-servait trop souvent à rémunérer l'intrigue,
-la courtisanerie, le dérèglement des mœurs et d'inavouables
-complaisances... Et c'étaient, à l'appui de
-cette doctrine, des références à perte de vue: le tout
-couronné par cette citation de Mézeray, historiographe
-du roi et savant renommé: «Il y a bien moins de
-disproportion entre «les moindres des pygmées et le
-colosse de Rhodes» qu'il n'y en a entre les anciens
-pairs et les pairs «modernes»... Pygmées! Rappelé à
-propos, le mot fit fortune.</p>
-
-<p>C'est dans ce même esprit, impertinent et narquois,
-que se poursuivait la discussion. «Vous estimez,
-messieurs les ducs, que nous avons commis une action
-indécente en modifiant les bancs de la Grand'Chambre!
-Puérilité indigne de gens sérieux; ce changement
-remonte à 1406 et n'eut rien de clandestin: un arrêt
-l'ordonna parce que les anciens sièges tombaient de
-vétusté<a name="NoteRef_249_249" id="NoteRef_249_249"></a><a href="#Note_249_249" class="fnanchor">[249]</a>...&mdash;Vous nous infligez l'appellation de<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[p. 234]</a></span>
-quémandeurs de gages et de racoleurs d'épices!...
-Sachez qu'aucun de nous ne s'est enrichi dans des
-emplois de judicature, que beaucoup au contraire s'y
-sont appauvris, et que tous les gens impartiaux rendent
-hommage à notre désintéressement. Nous nous
-faisons gloire, d'ailleurs, de n'être pas de ceux qui,
-attachés à une fonction de Cour, recueillent les miettes
-de la table du maître et, abdiquant tout respect d'eux-mêmes,
-édifient leur fortune sur une complaisance
-illimitée!...&mdash;Vous nous reprochez la vénalité des
-charges, comme si cette mesure fiscale, dont nous
-sommes les premières victimes, nous était imputable!
-Or nous n'avons jamais cessé de réclamer le retour à
-l'élection, le mode de recrutement qui donna un si grand
-lustre à la magistrature d'autrefois. Et c'est vous, vous
-et la noblesse d'épée, qui, sous l'influence d'une cupidité
-inavouable, vous êtes toujours opposés au rétablissement
-de l'ancien ordre de choses<a name="NoteRef_250_250" id="NoteRef_250_250"></a><a href="#Note_250_250" class="fnanchor">[250]</a>!...» Tout cela
-appartenait au domaine de l'histoire; mais l'histoire
-n'était pas le fait de Messieurs de la pairie, ainsi qu'on
-en pouvait juger par leur ignorance du passage que
-Mézeray consacre à leur origine!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_249_249" id="Note_249_249"></a><a href="#NoteRef_249_249"><span class="label">[249]</span></a> <i>Histoire du Palais de justice</i>, par <span class="smcap">Rittiez</span>, p. 226.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_250_250" id="Note_250_250"></a><a href="#NoteRef_250_250"><span class="label">[250]</span></a> Aux États généraux de 1615, la robe offrit l'abandon
-de ses charges, de façon qu'on pût abolir la vénalité, l'hérédité
-et la paulette. La noblesse repoussa cette proposition et
-demanda le maintien de la vénalité, laquelle présentait à ses
-yeux cet avantage que, lorsque les offices faisaient retour au
-roi, celui-ci les distribuait à son entourage qui s'empressait
-de les vendre à deniers comptants.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[p. 235]</a></span></p></div>
-
-<p>Quand ils arrivaient à la question de leurs droits
-politiques,&mdash;la seule dont ils eussent réellement souci,&mdash;les
-officiers de robe quittaient ce ton de persiflage
-qui ne leur paraissait pas compatible avec la gravité du
-sujet. La concession de ces droits remontait, suivant
-eux, à une époque où le Parlement n'était pas encore
-sédentaire. Aux prises avec les difficultés incessantes
-que lui créaient des vassaux turbulents et ambitieux,
-le prince jugea à propos d'accroître son autorité en
-associant ce corps à la direction des affaires publiques.
-D'où une collaboration dont le résultat inappréciable
-fut de dégager la Couronne des entraves qui la paralysaient
-et de conférer au pays «les garanties d'un
-contrôle assidu, éclairé, courageux, des actes du gouvernement<a name="NoteRef_251_251" id="NoteRef_251_251"></a><a href="#Note_251_251" class="fnanchor">[251]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_251_251" id="Note_251_251"></a><a href="#NoteRef_251_251"><span class="label">[251]</span></a> <i>Histoire du Tiers-État</i>, par Augustin <span class="smcap">Thierry</span>, t. I,
-p. 108.</p></div>
-
-<p>&mdash;Mais, s'écriaient les ducs qui ne pouvaient de
-sang-froid entendre ce langage, où prenez-vous les
-titres conférant de semblables prérogatives?</p>
-
-<p>&mdash;Des titres! répondait la robe. Où sont les vôtres?
-Où sont ceux des États généraux? Où sont ceux de la
-royauté?... Nous ne sommes pas ici en Angleterre ou
-en Aragon, où il existe des lois écrites réglant les attributions
-des pouvoirs publics. En France, rien de pareil:
-c'est dans l'usage, l'usage seul, que les grands corps de
-l'État puisent leurs droits<a name="NoteRef_252_252" id="NoteRef_252_252"></a><a href="#Note_252_252" class="fnanchor">[252]</a>...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_252_252" id="Note_252_252"></a><a href="#NoteRef_252_252"><span class="label">[252]</span></a> C'est ce que, en termes presque identiques, déclare le
-cardinal de Retz: «Il y a plus de douze cents ans que la
-France a des rois; mais ces rois n'ont pas toujours été
-absolus au point qu'ils le sont. Leur autorité n'a jamais
-été réglée comme celle des rois d'Angleterre et d'Aragon
-par des lois écrites».&mdash;<i>Mémoires de Retz</i>, t. I, p. 119.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[p. 236]</a></span></p></div>
-
-<p>Pour établir ce prétendu usage, en vertu duquel le
-Parlement «tenoit la place du conseil des princes qui
-étoit près les personnes des rois<a name="NoteRef_253_253" id="NoteRef_253_253"></a><a href="#Note_253_253" class="fnanchor">[253]</a>», les magistrats
-tiraient de leurs bibliothèques une série de textes
-devant lesquels ceux de la partie adverse, réduits à
-l'opinion précitée de La Vacquerie, faisaient maigre
-figure. C'était: Claude de Seyssel, évêque de Marseille
-et ambassadeur à Rome, dont le traité sur <i>la
-Grande monarchie de France</i> proclame que l'institution
-des hautes Compagnies judiciaires eut pour but de
-réprimer les empiétements du pouvoir personnel;&mdash;Mataril
-qui, dans sa réponse à la <i>Franco-Gallia</i> d'Hotman,
-affirme à son tour que ces Compagnies jouent le
-rôle de médiateur entre le prince et les peuples;&mdash;Michel
-de Castelnau, La Roche-Flavin, Marculphe,
-bien d'autres encore... Mais celui dont le témoignage
-paraissait le plus concluant était Étienne Pasquier. La
-robe ne se lassait pas de répéter, après lui, que les lois
-n'ont «de vogue» en France qu'après avoir été vérifiées
-au Parlement, lequel les reçoit «non comme brevets
-qu'on envoie aux tabellions pour les grossoyer
-sans connoissance de cause», mais avec une licence
-de les critiquer, de les modifier et même de les rejeter<a name="NoteRef_254_254" id="NoteRef_254_254"></a><a href="#Note_254_254" class="fnanchor">[254]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[p. 237]</a></span>
-Elle assurait, en se fondant toujours sur les
-déclarations de l'auteur des <i>Recherches</i>, que telle était
-la loi fondamentale du royaume et que jamais traité
-d'importance n'avait eu d'autorité que revêtu de ce
-visa!... Usage constant, consacré par plusieurs assemblées
-des États généraux<a name="NoteRef_255_255" id="NoteRef_255_255"></a><a href="#Note_255_255" class="fnanchor">[255]</a>, accepté par divers souverains
-qui, grâce à cette intervention bienfaisante,
-purent réparer leurs fautes et celles de leurs prédécesseurs.
-Usage reconnu par M. le duc d'Orléans, lequel
-déclarait hier encore que, si la régence lui appartenait
-à un double titre,&mdash;sa naissance et la volonté de
-Louis XIV,&mdash;il ne voulait la tenir que des suffrages
-du Parlement<a name="NoteRef_256_256" id="NoteRef_256_256"></a><a href="#Note_256_256" class="fnanchor">[256]</a>. Usage appliqué enfin par la pairie
-elle-même dont le vote s'était uni au vote de la robe
-pour briser le testament du feu roi, dans des conditions<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[p. 238]</a></span>
-identiques à celles où avaient été anéanties les dispositions
-dernières de Louis XIII<a name="NoteRef_257_257" id="NoteRef_257_257"></a><a href="#Note_257_257" class="fnanchor">[257]</a>...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_253_253" id="Note_253_253"></a><a href="#NoteRef_253_253"><span class="label">[253]</span></a> Remontrances de 1615.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_254_254" id="Note_254_254"></a><a href="#NoteRef_254_254"><span class="label">[254]</span></a> <i>Œuvres d'Étienne Pasquier</i>, Amsterdam, 1723, t. II,
-p. 345.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_255_255" id="Note_255_255"></a><a href="#NoteRef_255_255"><span class="label">[255]</span></a> États de Blois, en 1576, où il fut précisé «qu'il falloit
-que tous les édits fussent vérifiez et contrôlez ès-Cours
-de Parlement, lesquels, combien qu'ils ne fussent qu'une
-forme des trois États raccourcis au petit pied, ont pouvoir
-de suspendre, de modifier ou refuser lesdits édits». États
-de 1593 qui reconnurent à ces mêmes Cours un droit d'examen
-sur tous les actes législatifs, notamment les édits engageant
-la fortune des particuliers et celle de l'État... La robe
-se réclamait également des États généraux de 1615; mais il
-importe de remarquer que si, au cours des travaux de cette
-assemblée, le Tiers affirma le droit de contrôle du Parlement
-et même lui confia le soin de veiller d'une façon permanente
-sur les affaires de l'État, il n'obtint l'adhésion ni du clergé
-ni de la noblesse.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_256_256" id="Note_256_256"></a><a href="#NoteRef_256_256"><span class="label">[256]</span></a> <i>Relation du président d'Aligre.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_257_257" id="Note_257_257"></a><a href="#NoteRef_257_257"><span class="label">[257]</span></a> Voir le <i>Journal de Lefèvre d'Ormesson</i>, t. I, p. 27.</p></div>
-
-<p>Sans doute cette possession d'État avait subi quelques
-éclipses. Respectueux des droits de la nation
-durant les luttes contre la puissance féodale et, plus
-tard, dans les moments de détresse ou de troubles, les
-souverains se montraient impatients de tout contrôle
-lorsque, le calme revenu, ils se croyaient à l'abri du
-péril. Mais, ainsi qu'on venait encore une fois de s'en
-convaincre, les efforts du despotisme n'avaient qu'un
-temps, et la vérité d'une doctrine considérée de longue
-date comme nécessaire au salut de la nation, professée
-par tous les hommes de bonne foi, acclamée par le
-peuple avide de liberté et d'améliorations sociales,
-finissait toujours par avoir raison de ses détracteurs.</p>
-
-<p>&mdash;Votre thèse, s'écriaient avec rage Saint-Simon et
-ses amis, repose tout entière sur l'abus monstrueux que
-vous faites de la faculté d'enregistrement, laquelle n'a
-été établie qu'en vue de porter à la connaissance des
-justiciables les actes de l'autorité... <i>Ut nota fierent</i>,
-entendez-vous! <i>Ut nota fierent</i>... La Couronne peut,
-s'il lui plaît, se passer de votre ministère et recourir à
-tout autre mode de publicité: par exemple, s'adresser
-aux services de l'Intendance.</p>
-
-<p>&mdash;Vaine menace, qui tournerait à la confusion du
-ministre assez téméraire pour l'exécuter, répliquaient<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[p. 239]</a></span>
-les parlementaires. On n'ordonne pas à la nation française
-sans observer au moins l'apparence de la légalité.
-Témoin attristé de certaines entreprises de ce genre,
-Étienne Pasquier proclame qu'elles suffisent pour loger
-la désobéissance au cœur des sujets: «de manière,
-déclare-t-il, que là où nos roys commandoient avec
-une baguette, maintenant ils n'y peuvent bonnement
-commander avec deux ou trois armées<a name="NoteRef_258_258" id="NoteRef_258_258"></a><a href="#Note_258_258" class="fnanchor">[258]</a>...» Ainsi
-en était-il jadis, ainsi en serait-il aujourd'hui: la même
-résistance, on pouvait en être sûr, accueillerait les
-mêmes abus!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_258_258" id="Note_258_258"></a><a href="#NoteRef_258_258"><span class="label">[258]</span></a> <i>Œuvres d'Étienne Pasquier</i>, t. II, p. 327.</p></div>
-
-<p>Sur quoi, jetant un regard provocateur à l'adresse
-de la pairie qui n'en pouvait croire ni ses yeux ni ses
-oreilles, la robe entière lançait ces paroles de combat:</p>
-
-<p>&mdash;Essayez, essayez donc! Nous en verrons la fin!</p>
-
-<p>Ce qui faisait sa grande force, c'est que cette opinion,
-sur la nature du rôle qui lui incombait, n'était point
-une opinion de parade ou de commande: c'était une
-conviction profonde et comme un article de foi. Quelques-uns,
-sans doute, considéraient comme excessive,&mdash;nous
-ajouterions comme inconstitutionnelle, si le
-mot eût existé alors, la formule d'Henri de Mesmes,
-à savoir que le Parlement était au-dessus des États
-généraux, et n'y voyaient qu'un artifice de stratégie en
-vue d'enlever à la Couronne le concours d'un corps politique
-dont, en 1615, s'appuyant sur les deux premiers<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[p. 240]</a></span>
-ordres, à l'exclusion du troisième, elle avait fait un si
-scandaleux abus. Mais la totalité de ses membres, du
-plus humble au plus élevé, se regardaient comme investis,
-au moins depuis cette époque, d'une sorte de délégation
-émanant de leurs amis du Tiers, en vue de
-défendre les intérêts de la nation<a name="NoteRef_259_259" id="NoteRef_259_259"></a><a href="#Note_259_259" class="fnanchor">[259]</a>. C'était dans ces
-sentiments qu'étaient élevés les fils destinés à succéder
-à leurs pères: sentiments si vivaces que rien, pas même
-la pression exercée par Louis XIV, n'en put venir à
-bout. Aussi, dès la constitution de la Régence, l'opposition
-parlementaire se trouvait-elle armée de toutes
-pièces, confiante dans la justice de la cause, à laquelle
-les fervents ne craignaient pas d'appliquer la prophétie
-rapportée au verset vingt-sixième du premier chapitre
-d'Isaïe: «Je rétablirai tes juges comme ils ont été<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[p. 241]</a></span>
-d'abord et tes conseillers comme ils étaient autrefois:
-après tout cela, tu seras appelée la cité du juste, la
-ville fidèle.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_259_259" id="Note_259_259"></a><a href="#NoteRef_259_259"><span class="label">[259]</span></a> Consulter à ce sujet la relation de Florimond Rapine
-sur les États généraux de 1614-1615. L'auteur, député du
-bailliage de Saint-Pierre-le-Moutier, après s'être expliqué
-sur le mandat que son ordre entendait conférer aux officiers
-du Parlement, pousse l'exclamation suivante: «Je prie Dieu
-qu'il illumine leurs entendements et renforce leurs courages
-pour leur faire produire plus de bien que les États
-ne l'ont pas fait!» Il ajoute: «Toute la France a les
-yeux arrêtés sur ce grand aréopage et est aux écoutes
-pour apprendre avec applaudissement ce que produira le
-conclave du premier sénat d'Europe en un temps si désemparé
-et si corrompu.» Quelques jours s'étaient à peine
-écoulés que la Compagnie judiciaire, faisant état de cette
-singulière délégation, s'appropriait les revendications contenues
-dans les cahiers du Tiers et en poursuivait la réalisation.&mdash;Voir
-aussi les <i>Mémoires de Mathieu Molé</i>.</p></div>
-
-<p>Cependant les actes succédaient aux paroles. Les
-ducs accumulaient démarches sur démarches pour
-obtenir l'annulation de l'arrêt du 2 septembre qui les
-privait du droit de vote dans le cas où ils refuseraient
-de se découvrir<a name="NoteRef_260_260" id="NoteRef_260_260"></a><a href="#Note_260_260" class="fnanchor">[260]</a>. Et c'étaient des alternatives de
-succès et de défaites; car, tiraillé dans tous les sens, le
-Régent donnait invariablement raison au dernier solliciteur.
-Un jour, il laissait rendre par le Conseil une décision
-remettant toutes choses en l'état où elles se trouvaient
-avant la mort du roi. Le lendemain, il lacérait
-cette même décision en présence du Premier Président,
-des présidents à mortier et d'un conseiller de chaque
-Chambre<a name="NoteRef_261_261" id="NoteRef_261_261"></a><a href="#Note_261_261" class="fnanchor">[261]</a>. Puis, il revenait à son ancienne façon de
-voir et finalement accueillait la réclamation des ducs.
-Mais alors il se produisait des difficultés d'une autre
-nature: pas un notaire de Paris ne consentait à notifier
-la sentence du Conseil<a name="NoteRef_262_262" id="NoteRef_262_262"></a><a href="#Note_262_262" class="fnanchor">[262]</a>... Tout cela se passait au
-milieu d'allées et venues où régnait le désordre et où
-pleuvaient les gros mots. «Plus méchant que jamais<a name="NoteRef_263_263" id="NoteRef_263_263"></a><a href="#Note_263_263" class="fnanchor">[263]</a>,
-au dire de ses propres amis, Saint-Simon ne<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[p. 242]</a></span>
-manquait pas de prendre part à ces scènes tumultueuses.
-Au cours de l'une d'elles, dans la petite
-galerie du Palais-Royal, il parla du Premier Président
-«en termes de crocheteur»; le Régent détourna la
-tête, comme s'il n'avait pas entendu, afin de n'être pas
-contraint d'envoyer cet enragé à la Bastille<a name="NoteRef_264_264" id="NoteRef_264_264"></a><a href="#Note_264_264" class="fnanchor">[264]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_260_260" id="Note_260_260"></a><a href="#NoteRef_260_260"><span class="label">[260]</span></a> <i>Écrits inédits de Saint-Simon</i>, t. III, p. 383 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_261_261" id="Note_261_261"></a><a href="#NoteRef_261_261"><span class="label">[261]</span></a> 30 mars 1716. <i>Journal de Dangeau</i>, t. XVI, p. 352.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_262_262" id="Note_262_262"></a><a href="#NoteRef_262_262"><span class="label">[262]</span></a> <i>Collection du greffier Gilbert de Lisle.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_263_263" id="Note_263_263"></a><a href="#NoteRef_263_263"><span class="label">[263]</span></a> Extrait d'une lettre du marquis de Louville au duc
-de Saint-Aignan, citée dans la <i>Notice sur la vie et les
-mémoires du duc de Saint-Simon</i>, par <span class="smcap">Chéruel</span>, p. <span class="smcap">XLV</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_264_264" id="Note_264_264"></a><a href="#NoteRef_264_264"><span class="label">[264]</span></a> <i>Les correspondants de la marquise de Balleroy</i>, t. I,
-p. 71.&mdash;Une chanson contre le Régent faisait allusion à
-cet incident. (<i>Chansonnier historique</i>, t. II, p. 225):
-</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Il traite de Jean F...<br /></span>
-<span class="i0">De Mesmes en sa maison,<br /></span>
-<span class="i0">Fais lui dire des messes<br /></span>
-<span class="i0">Aux Petites Maisons.<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Les querelles de personnes allaient désormais dominer
-l'affaire. La robe était trop nombreuse pour qu'il n'y
-figurât point des individualités prêtant le flanc à la
-critique. Il devint de bon ton, chez les ducs, de les
-tourner en ridicule. Mais ce sont surtout les présidents
-qu'on se plut à larder de sarcasmes<a name="NoteRef_265_265" id="NoteRef_265_265"></a><a href="#Note_265_265" class="fnanchor">[265]</a>. Il n'y en avait
-qu'un, parmi eux, qui eût l'apparence «de l'ancienne
-chevalerie». C'était M. de Maisons: encore sortait-il
-récemment d'un huissier fieffé du village de Longueil,
-en Normandie. Qu'on juge des autres! Tous petits-fils
-«de procureurs, gargotiers, et autres artisans achetant<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[p. 243]</a></span>
-ou vendant au fond de leurs boutiques»! Celui
-contre lequel on s'acharnait le plus, c'était,&mdash;à tout
-seigneur tout honneur,&mdash;M. de Mesmes, «l'homme
-qui se ruinoit en breloques»... Il est vrai que, de ce
-côté-là, les railleurs avaient la partie belle...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_265_265" id="Note_265_265"></a><a href="#NoteRef_265_265"><span class="label">[265]</span></a> Les présidents à mortier étaient en 1715: Messires
-Jean-Antoine de Mesmes, premier, André Potier, Jean-Jacques
-Charron, Étienne d'Aligre, Chrétien de Lamoignon,
-Antoine Portail, Michel-Charles Amelot, Louis Le Pelletier,
-Nicolas-Louis de Bailleul, de Longueil de Maisons.</p></div>
-
-<p>Les de Mesmes, dont l'illustration n'était pas discutable,
-avaient, en effet, la faiblesse de prétendre à
-beaucoup mieux. «Ils se piquent furieusement de
-noblesse», écrit Tallemant des Réaux<a name="NoteRef_266_266" id="NoteRef_266_266"></a><a href="#Note_266_266" class="fnanchor">[266]</a>. S'il faut
-l'en croire, celui de leurs aïeux qui enseignait le droit
-à Toulouse n'était point un professeur ordinaire: il
-faisait son cours «par plaisir»,&mdash;comme M. Jourdain
-cédait des pièces de drap, pour obliger ses amis. La
-famille, en ce temps-là, se déclarait issue d'un Romain
-de marque, le consul Memmius. Depuis, elle avait fait
-une nouvelle découverte qui donna un autre cours à
-son ambition. Dans l'admirable bibliothèque qu'elle
-possédait figuraient deux manuscrits d'une rare valeur:
-la bible de Théodulphe, évêque d'Orléans sous le règne
-de Charlemagne, et le psautier de la reine Ingeburge,
-de Danemark, femme de Philippe-Auguste... Ce psautier,
-sur vélin, «se fermant à deux fermouers de néelles
-à fleurs de lys pendant à deux lacs de soye et à deux
-gros boutons de perles et une petite pippe d'or<a name="NoteRef_267_267" id="NoteRef_267_267"></a><a href="#Note_267_267" class="fnanchor">[267]</a>»,<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[p. 244]</a></span>
-était, avec ses vingt-sept miniatures représentant des
-scènes de l'Ancien Testament, des Évangiles, de la vie
-de «Madame Sainte Marie», une merveille de l'art
-français au treizième siècle. Conservé pieusement dans
-la maison royale, il devint le livre préféré de saint
-Louis, disparut à l'époque de l'occupation anglaise,
-appartint, si l'on en croit la légende, à Charles le Téméraire,
-à Philippe II d'Espagne, à sa fiancée, Marie
-d'Angleterre, et à une série de personnages dépourvus
-de notoriété. Au commencement du dix-septième siècle,
-il se trouvait à Londres, où Pierre de Bellièvre, ambassadeur
-de France, agissant pour le compte des de
-Mesmes, ses parents, parvint à l'arracher «à des mains
-profanes». Ce qui, au regard des nouveaux acquéreurs
-en doublait le prix, c'était qu'un des feuillets portait
-cette mention que saint Louis avait fait don de ce
-joyau à son premier chapelain, Guillaume de Mesmes,
-lequel, manifestement, ne pouvait être étranger à la
-puissante dynastie parlementaire!... Mention d'une
-authenticité douteuse, bien que Moreri et, après lui,
-certains généalogistes complaisants, aient accepté
-comme exactes et l'existence du chapelain et sa parenté
-avec les détenteurs du manuscrit... Par malheur, l'un
-des ancêtres du Premier Président eut, vers 1670,
-l'imprudence de commander un mémoire justificatif,
-lequel était imprimé sur trois pages in-folio, et les
-intéressés s'avisèrent qu'il devait être soumis au <i>juge
-d'armes</i> du roi: nous avons nommé d'Hozier. Celui-ci,<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[p. 245]</a></span>
-indépendant par sa fonction et ne se croyant pas tenu
-à la même condescendance que ses confrères, déclara
-que les de Mesmes, quoique constituant «une famille
-glorieuse», étaient issus de simples bourgeois... Ce
-qui obligea à rentrer précipitamment les trois pages
-in-folio que l'on se disposait à répandre sur Paris et la
-province<a name="NoteRef_268_268" id="NoteRef_268_268"></a><a href="#Note_268_268" class="fnanchor">[268]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_266_266" id="Note_266_266"></a><a href="#NoteRef_266_266"><span class="label">[266]</span></a> <i>Historiette de M. d'Avaux.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_267_267" id="Note_267_267"></a><a href="#NoteRef_267_267"><span class="label">[267]</span></a> <i>Inventaire des joyaux de la Couronne</i> de 1418. On
-appelait <i>pippe</i> une tige métallique à laquelle se rattachaient
-les rubans servant de signets.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_268_268" id="Note_268_268"></a><a href="#NoteRef_268_268"><span class="label">[268]</span></a> Le psautier de la reine Ingeburge fut légué en 1812,
-par Albert-Paul de Mesmes, comte d'Avaux, à la famille de
-Puységur. Acheté plus tard par le duc d'Aumale, il se trouve
-actuellement dans la vitrine d'honneur de la galerie du château
-de Chantilly. Ces indications sont extraites du <i>Cabinet
-des manuscrits de la Bibliothèque nationale</i>, t. I, p. 397 et
-suiv.</p></div>
-
-<p>Rappelée à grand renfort de publicité, exploitée dans
-ses menus détails, agrémentée de la façon la plus désobligeante,
-cette aventure malencontreuse était, dans la
-bouche des ducs, un sujet d'incessantes railleries... Il
-y avait bien aussi l'histoire d'une tapisserie dans
-laquelle les armes des de Mesmes avaient été substituées
-aux armes de Navarre... Peut-être même y en avait-il
-encore d'autres!&mdash;Tout cela remontait, d'ailleurs, à
-cinquante ans; mais on en jouait avec tant d'entrain
-qu'on eût pu croire que ces menus ridicules dataient
-de la veille<a name="NoteRef_269_269" id="NoteRef_269_269"></a><a href="#Note_269_269" class="fnanchor">[269]</a>.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_269_269" id="Note_269_269"></a><a href="#NoteRef_269_269"><span class="label">[269]</span></a> C'est à cette occasion que Saint-Simon écrit: «Ces
-Mesmes sont des paysans du Mont-de-Marsan, où il en est
-demeuré dans ce premier état et qui payent encore aujourd'hui
-la taille, nonobstant les généalogies que les Mesmes,
-qui ont fait fortune, se sont fait fabriquer, imprimer et
-insérer partout où ils ont pu, pour abuser le monde, quoiqu'il
-n'ait pas été possible de changer les alliances ni de
-dissimuler tout à fait les petits emplois de plume et de
-robe à travers l'enflure et la parure des artistes.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[p. 246]</a></span></p></div>
-
-<p>Les autres présidents n'étaient pas mieux partagés.
-Grâce à l'agence de recherches entretenue sur les fonds
-de la pairie, chacun d'eux était l'objet d'investigations
-passionnées. On fouillait leur parenté, leurs alliances et
-arrière-alliances. Rien ne demeurait dans l'ombre de ce
-qui pouvait prêter matière à dénigrement. Et c'étaient
-des lazzi interminables quand on découvrait parmi les
-tenants de ces dynasties orgueilleuses des gens «d'origine
-abjecte»: un apothicaire chez les d'Aligre, un
-gantier-fourreur chez les Potier, un barbier chez les
-Portail<a name="NoteRef_270_270" id="NoteRef_270_270"></a><a href="#Note_270_270" class="fnanchor">[270]</a>. Les meilleures familles de robe se voyaient
-traitées par-dessous jambe, bafouées, réduites à néant,
-à grand renfort d'épithètes malsonnantes...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_270_270" id="Note_270_270"></a><a href="#NoteRef_270_270"><span class="label">[270]</span></a>
-</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Portail imite ses aïeux,<br /></span>
-<span class="i0">Se servant de rasoirs comme eux.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>
-<i>Chansonnier historique</i>, t. II, p. 134.</p></div>
-
-<p>Ces plaisanteries avaient assez duré. Les présidents,
-du moins, le jugèrent ainsi. Las de jouer le rôle de
-têtes de Turc, ils allaient prendre leur revanche... Et
-cela de telle façon que les ducs ne s'en relèveraient pas.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[p. 247]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">La revanche des parlementaires.&mdash;«Mémoire pour
-le Parlement contre les ducs et pairs.»&mdash;L'origine
-des maisons ducales.&mdash;La noblesse de Saint-Simon.&mdash;Conversation
-entre le duc de Gesvres et
-le maréchal de Villeroy.&mdash;La protestation de l'hôtel
-de Crussol.&mdash;Couplets contre les ducs.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>Dans les premiers jours d'avril 1716, le Régent
-recevait, à son petit lever, un pli volumineux. On peut
-admettre qu'après l'avoir ouvert il ne sut pas retenir
-une grimace; car ce titre, peu rassurant pour son repos,
-s'étalait en tête de la première page: <i>Mémoire pour le
-Parlement contre les ducs et pairs, présenté à Monseigneur
-le duc d'Orléans</i>... Un factum dont il fallait bien
-se résigner à prendre connaissance. Son Altesse Royale
-se résigna: sans doute de l'air revêche d'un écolier qui
-s'acquitte d'un pensum. Mais au fur et à mesure que le
-lecteur avançait dans sa tâche, l'impression dut se
-modifier, et il est permis de croire qu'après avoir tourné
-le dernier feuillet, il ne regretta point sa peine.&mdash;Ce
-n'était pas, en effet, un mince régal pour ce sceptique
-malicieux, à qui la pairie ne ménageait ni ennuis, ni
-récriminations, ni algarades, que d'avoir les prémices
-de l'exécution dont elle était l'objet.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[p. 248]</a></span></p>
-
-<p>Que faire, cependant, de ce plaidoyer, dont les
-termes, d'une hardiesse inconnue jusqu'à ce jour,
-allaient déchaîner des tempêtes? Le garder secret? Le
-communiquer aux intéressés? Grave problème... Son
-Altesse, pour être tirée d'embarras, n'eut qu'à jeter les
-yeux sur la masse des courtisans qui guettaient son
-passage. Du côté des ducs,&mdash;attitude fébrile, gestes
-saccadés et impatients, dénotant une agitation intense,
-celle de gens que vient de bouleverser un événement
-inattendu. Du côté des non-ducs,&mdash;physionomie débordante
-de joie, avec une pointe d'ironie qui ne prenait
-même pas la peine de se déguiser sous un air d'hypocrite
-condoléance... Il était manifeste que, dans un clan
-comme dans l'autre, on n'ignorait rien. Chose aisément
-explicable; car, au moment où le <i>Mémoire pour le Parlement</i>
-parvenait au Palais-Royal, un certain nombre
-d'exemplaires étaient déjà distribués dans Paris<a name="NoteRef_271_271" id="NoteRef_271_271"></a><a href="#Note_271_271" class="fnanchor">[271]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_271_271" id="Note_271_271"></a><a href="#NoteRef_271_271"><span class="label">[271]</span></a> On en trouvera le texte dans plusieurs ouvrages, notamment
-dans le <i>Journal de Barbier</i>, t. VIII, p. 386.</p></div>
-
-<p>Que contenait donc ce document mystérieux dont
-l'apparition causait un tel émoi?</p>
-
-<p>Il se divisait en trois parties... La première rappelait,
-dans un exposé rapide, que, sous le règne précédent,
-deux entreprises s'étaient produites contre les
-prérogatives dont la sagesse de la monarchie ancienne
-avait gratifié le Parlement. L'une, déjà vieille, issue
-«du caprice orgueilleux» de M. d'Uzès, qui ne voulut<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[p. 249]</a></span>
-pas se découvrir en donnant son avis, avait reçu de
-Louis XIV l'accueil qu'elle méritait. L'autre, non
-encore résolue, était née de cette conviction que le
-chef actuel de la Compagnie judiciaire, fort répandu
-dans le monde de la Cour, finirait, à la suite des importunités
-dont il était assailli, par se relâcher de la vigilance
-traditionnelle... Injure purement gratuite; car
-M. de Mesmes ne se laissa ni séduire par les flatteries,
-ni effrayer par les menaces. Comme, d'ailleurs,
-il appuyait sa résistance sur la parole du feu roi, on
-était en droit de croire qu'il n'y avait plus matière à
-discussion. Mais la robe avait le malheur de se trouver
-en face d'adversaires irréductibles qu'aucune concession
-ne pouvait satisfaire, qu'aucun échec ne rebutait
-et qui ne cessaient de faire entendre «leurs clameurs
-importunes». C'est pourquoi elle se voyait contrainte
-d'en appeler à la justice de Son Altesse Royale... Son
-Altesse n'oublierait ni les procédés ni l'attitude des
-deux parties au moment de la constitution de la Régence:
-la pairie, procédant par voie d'intimidation et
-subordonnant ses suffrages à la réalisation d'engagements
-formels; la robe, offrant spontanément son concours,
-sans chercher «à rien extorquer».</p>
-
-<p>Quels étaient donc ces pairs orgueilleux qui ne daignaient
-pas s'accommoder d'un état de choses accepté
-jadis par les fils de France? D'où pouvait venir la
-haute opinion qu'ils avaient de leurs personnes?&mdash;De
-l'influence qu'ils exerçaient sur la noblesse? La noblesse,<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[p. 250]</a></span>
-ils se l'étaient aliénée par leur vanité ridicule
-et par la prétention de constituer un corps spécial
-d'où ils osaient l'exclure.&mdash;Du crédit dont ils jouissaient
-auprès des princes du sang? Les princes, dont
-ils ne cessaient de contester les honneurs et les privilèges,
-ne professaient à leur égard qu'une médiocre
-estime.&mdash;De l'étendue de leurs possessions territoriales?
-La plupart ne se soutenaient que par des unions
-«peu sortables» et ne réunissaient même pas, au prix
-de ces mésalliances, autant de fortune qu'il en fallait à
-Rome pour être simple chevalier.&mdash;De la vaillance de
-leurs épées? Elles n'étaient rien moins que redoutables;
-car, à l'exception d'un petit nombre d'entre eux, les
-emplois militaires ne convenaient pas au tempérament
-des ducs. Ils servaient mal dans les armées et n'y donnaient
-que peu de marques de valeur. Aussi bien
-était-il notoire que leur ambition se limitait «aux dignités
-pacifiques».</p>
-
-<p>Tout cela asséné de main de maître, avec cette causticité
-exempte de ménagements, autrefois si commune,
-mais dont la langue académique du grand siècle,
-façonnée à l'hôtel de Rambouillet, avait fait perdre jusqu'au
-souvenir.</p>
-
-<p>Pour cruelle que fût cette première partie, la seconde
-l'était encore davantage; car, sortant des généralités,
-le mémoire dressait une nomenclature, «sommaire mais
-fidèle», des antécédents de la plupart des maisons
-ducales. Seules étaient exceptées celles dont les représentants<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[p. 251]</a></span>
-avaient montré quelque discrétion à l'égard du
-rasoir des Portail, de l'enseigne des Potier où pendait
-«une dextre d'or» et du missel intempestif de M. de
-Mesmes. Pour les autres, point de quartier. Leur origine
-était passée au fil d'une implacable médisance que
-n'arrêtait pas «la piperie» des généalogies: Menteur
-comme un généalogiste! proclamait le mémoire, d'accord
-sur ce point avec la sagesse des nations. Pour
-s'édifier, le Parlement avait mieux que ces articles de
-commande à l'aide desquels, au dire des <i>Lettres persanes</i>,
-il est toujours facile de réformer un nom, de
-décrasser des ancêtres et d'orner un carrosse. Il possédait,&mdash;précieux
-dépôt,&mdash;une série de lettres d'anoblissement
-qui permettaient de ramener à des réalités
-plus humbles certaines légendes fabuleuses. Le mémoire
-posait en fait que les Boulainvilliers, les Boufflers,
-les Lauzun n'étaient connus, il y avait cent cinquante
-ans, qu'aux environs de leur village; que les
-Gesvres dataient de moins longtemps encore; que le
-duc de Villars, si infatué de son élévation récente,
-descendait d'un greffier de Condrieu dont la progéniture
-dut se faire réhabiliter pour avoir tenu des terres
-à ferme; que les Pardailhan-Montespan, d'où sortait le
-duc d'Antin, étaient issus du bâtard d'un chanoine de
-Lectoure; que les Béthune-Sully venaient d'un aventurier
-écossais qui débaucha la fille du seigneur de
-Rosny, et dont le fils, Maximilien, traité d'homme de
-néant par le maréchal de Tavannes, «s'enta» sur les<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[p. 252]</a></span>
-Béthune (de Flandre), grâce à la complicité d'un feudiste
-gagné à prix d'or; que le premier Villeroy connu
-était un marchand de poisson, contrôleur de la bouche
-de François I<sup>er</sup>, dont le fils, greffier de l'Hôtel de ville,
-fit souche d'audienciers et de secrétaires d'État:&mdash;une
-extraction assez mince, dont la morgue du maréchal
-actuel «avoit bien de la peine à s'accommoder»!...</p>
-
-<p>L'insolence «présidentale», s'acharnant avec méthode
-à la démolition de la pairie, apportait des précisions
-désespérantes. Telle maison, réputée pour son
-orgueil, avait pour auteur un artisan de bas étage, telle
-autre un apothicaire, celle-ci un joueur de flûte, celle-là
-un étalier-boucher! Les pairs ecclésiastiques ne se
-trouvaient pas en meilleure posture. On signalait parmi
-les ancêtres du plus vaniteux, l'archevêque-duc de
-Reims, un de ces robins,&mdash;fils de serfs!&mdash;vis-à-vis
-desquels il se montrait si acharné. L'évêque-duc de
-Laon, non moins féru de sa «dignité passagère», était
-représenté comme d'une naissance peu relevée: son
-arrière-grand-père aurait servi les Polignac en qualité
-de domestique!</p>
-
-<p>Dans cette revue impitoyable, une mention spéciale
-était consacrée à l'ancien vidame de Chartres. Ici, nous
-citons textuellement: «Le duc de Saint-Simon est
-d'une noblesse et d'une fortune si récentes que tout
-le monde en est instruit. Un de ses cousins était,
-presque de nos jours, écuyer de Mme de Schomberg.
-La ressemblance des armes de La Vacquerie,<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[p. 253]</a></span>
-que cette famille écartèle, avec celle des Vermandois,
-lui a fait dire qu'elle vient d'une princesse de
-cette maison. Enfin, la vanité de ce petit duc est si
-folle que, dans sa généalogie, il fait venir de la maison
-de Rosni un bourgeois, juge de Mayenne, nommé
-Le Bossu, qui a épousé l'héritière de la branche
-aînée de sa maison.»&mdash;C'était bref, mais chaque
-mot portait.</p>
-
-<p>Tels apparaissaient, en gros et en détail, les pairs
-modernes qui osaient se comparer aux grands vassaux,
-cabalaient contre les princes du sang, refusaient la main
-à la noblesse, accablaient de leur mépris le Parlement,
-tout en se prosternant devant lui «dans le cours de leurs
-moindres affaires». La conclusion d'une aussi laborieuse
-étude se résumait dans cette constatation narquoise:
-ce n'est pas la peine, messieurs les ducs, de faire tant
-d'éclat; nous avons mieux que cela dans la robe.</p>
-
-<p>L'auteur de cette fulgurante réplique à d'injurieuses
-attaques n'était autre,&mdash;peut-être l'a-t-on déjà deviné,&mdash;que
-«ce maniaque» de Novion, lequel, en harmonie
-parfaite avec ses collègues, accomplissait ce nouvel
-acte de folie<a name="NoteRef_272_272" id="NoteRef_272_272"></a><a href="#Note_272_272" class="fnanchor">[272]</a>. Habilement répandue dans les cercles<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[p. 254]</a></span>
-parisiens, sa prose obtenait un succès prodigieux.
-Chaque pair ne fut plus appelé que de son nom patronymique,
-auquel on accolait la profession roturière de
-celui qui, le premier, l'avait porté<a name="NoteRef_273_273" id="NoteRef_273_273"></a><a href="#Note_273_273" class="fnanchor">[273]</a>. Dans le camp qui
-applaudissait à tout rompre, figurait la noblesse elle-même,
-heureuse de prendre sa revanche d'incessantes
-humiliations. On citait aussi certaines princesses qui se
-réjouirent «plus que de raison».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_272_272" id="Note_272_272"></a><a href="#NoteRef_272_272"><span class="label">[272]</span></a> La personnalité du président André de Novion s'affirme
-nettement à chaque ligne de ce factum. Aussi bien
-Duclos (t. IX, p. 121) n'hésite-t-il pas à lui en attribuer la
-paternité. Quant à M. Chéruel, recherchant les raisons pour
-lesquelles Saint-Simon s'est acharné contre Nicolas de Novion,
-il indique que l'auteur des <i>Mémoires</i> ne pardonna
-jamais à celui-ci d'avoir laissé un descendant qui lutta victorieusement
-contre lui dans l'affaire du bonnet. Il est très
-probable, déclare t-il, que l'aïeul porta la peine de la résistance
-du petit-fils aux prétentions de la pairie: «Il ne faut
-pas oublier, ajoute-t-il, qu'on attribuait au président de
-Novion le pamphlet contre les ducs et pairs où la noblesse
-de Saint-Simon étoit fortement contestée. Ce qui est indubitable,
-c'est que le Président de Novion avait été le chef
-de l'opposition parlementaire dans la question du bonnet.»
-<i>Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV</i>, p. 501
-et 502.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_273_273" id="Note_273_273"></a><a href="#NoteRef_273_273"><span class="label">[273]</span></a> <i>Mémoires du maréchal de Richelieu</i>, t. I, p. 440.</p></div>
-
-<p>A en croire les intéressés, l'opinion «des honnêtes
-gens» aurait été toute différente, de pareils procédés
-de discussion ne pouvant être approuvés de personne.
-Saint-Simon, dont l'imagination n'est jamais en défaut
-dans les conjonctures délicates, pousse même la fantaisie
-jusqu'à prétendre que le Parlement fit mine de
-désavouer l'écrit et offrit d'en prononcer la condamnation...
-Mais, se hâte-t-il d'ajouter, c'était une perfidie
-nouvelle organisée dans l'intention d'accroître le scandale
-par le retentissement d'un débat public. Heureusement
-ce grand politique veillait. Il représenta à ses<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[p. 255]</a></span>
-collègues les périls d'une situation de ce genre et ces
-derniers, «moins imbéciles qu'à l'ordinaire»,&mdash;plus
-loin, il parle de «leur sottise accoutumée»,&mdash;«trompèrent
-une attente si bien concertée<a name="NoteRef_274_274" id="NoteRef_274_274"></a><a href="#Note_274_274" class="fnanchor">[274]</a>».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_274_274" id="Note_274_274"></a><a href="#NoteRef_274_274"><span class="label">[274]</span></a> Annotations au <i>Journal de Dangeau</i>, t. I, p. 440.</p></div>
-
-<p>Cependant on ne pouvait laisser sans réponse «ce
-tissu de mensonges et d'injures impudentes, ce
-parallèle» entre la robe et la plus haute institution
-du royaume. A défaut d'un arrêt réparateur, que certainement
-ils auraient attendu en vain de la Compagnie
-judiciaire, les ducs se seraient volontiers accommodés
-d'une décision du Conseil de régence. Tous leurs
-efforts tendirent à ce que les ministres prissent l'affaire
-en mains; mais ceux-ci firent la sourde oreille, ne se
-souciant pas de s'associer «à ces querelles d'orgueil<a name="NoteRef_275_275" id="NoteRef_275_275"></a><a href="#Note_275_275" class="fnanchor">[275]</a>».
-En désespoir de cause, on se résigna à
-répliquer au libelle de Novion par un contre-libelle où
-chacun, sous forme de notice individuelle, devait
-apporter son tribut. Qui pouvait, en effet, mieux que
-l'intéressé lui-même, faire justice des calomnies répandues
-sur sa race!... De toutes parts, aussitôt, on bouleversa
-les archives, tant publiques que privées, pour
-en retirer les parchemins que, en vue de convaincre le
-public «et de s'édifier réciproquement»,&mdash;car, de duc
-à duc, il y avait quelques sceptiques,&mdash;on eut soin de
-porter à l'hôtel de Crussol, devenu le quartier général<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[p. 256]</a></span>
-de l'indignation. On nomma des commissaires et, après
-une gestation laborieuse, le syndicat mettait au monde
-un écrit où il était victorieusement démontré que
-toutes les familles ducales avaient une origine illustre
-et que plusieurs comptaient dans leurs alliances les
-premières maisons d'Europe: France, Danemark,
-Oldenbourg, Hesse-Cassel, Aragon, sans parler des
-anciens ducs de Normandie et d'Aquitaine. Il n'y avait
-qu'une tache à ce tableau: c'est que l'une d'elles, la
-famille de Gesvres, avait le malheur de se confondre
-avec celle des Potier de Blancmesnil et de Novion!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_275_275" id="Note_275_275"></a><a href="#NoteRef_275_275"><span class="label">[275]</span></a> <i>Mémoires du maréchal de Richelieu</i>, t. I p. 76.</p></div>
-
-<p>Dans cette revue rétrospective, où chacun s'appliqua
-de son mieux, Saint-Simon se montra moins prolixe
-qu'on eût pu s'y attendre. Il se borna à rappeler les
-services rendus par sa maison, mentionna, parmi les
-célébrités dont elle avait le droit de s'enorgueillir,
-quatre vice-rois de Navarre, et constata que, par suite
-du mariage, en 1334, de Mathieu de Rouvroy avec
-Marguerite de Saint-Simon, elle était «extraite du
-sang impérial de Charlemagne par les comtes de
-Vermandois et rois d'Italie»... Fort, d'ailleurs, de
-cette ascendance auguste, il gardait prudemment le
-silence sur quelques menus détails embarrassants, tels
-que son cousinage avec Le Bossu, juge criminel de
-Mayenne<a name="NoteRef_276_276" id="NoteRef_276_276"></a><a href="#Note_276_276" class="fnanchor">[276]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_276_276" id="Note_276_276"></a><a href="#NoteRef_276_276"><span class="label">[276]</span></a> Voir la notice sur l'origine de Saint-Simon. <i>Mémoires</i>,
-édit. Boislisle, t. I, p. 402.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[p. 257]</a></span></p></div>
-
-<p>Telle avait été l'attaque. Telle fut la riposte. Et l'on
-se demande qui des deux parties avait raison. Duclos,
-qui copie servilement les <i>Mémoires</i>, ne pouvait manquer,
-sur ce point comme sur les autres, de s'en assimiler
-les conclusions. Le libelle de Novion, déclare-t-il,
-est un «ouvrage plein de méchanceté et d'ignorance<a name="NoteRef_277_277" id="NoteRef_277_277"></a><a href="#Note_277_277" class="fnanchor">[277]</a>».
-Ce n'était pas l'avis de ses contemporains,
-habitués de longue date aux supercheries nobiliaires.
-Ce n'est pas non plus celui des critiques modernes.
-«Sans remonter bien haut dans le passé, écrit l'un
-d'eux, le terrible réquisitoire des gens de justice
-anéantissait toute cette gloriole<a name="NoteRef_278_278" id="NoteRef_278_278"></a><a href="#Note_278_278" class="fnanchor">[278]</a>.» C'est sans
-doute aller trop loin. Nous ne doutons point, pour
-notre part, que, dans ce factum,&mdash;une œuvre de parti,&mdash;il
-ne se soit glissé quelques inexactitudes. Mais si
-des réserves sont nécessaires, l'écrit d'avril 1716 contenait
-beaucoup de vérités. Nous citerons, à titre
-d'exemple, deux maisons dont il est permis de parler
-en toute indépendance, parce qu'elles sont éteintes
-l'une et l'autre, celles de Saint-Simon et de Villeroy.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_277_277" id="Note_277_277"></a><a href="#NoteRef_277_277"><span class="label">[277]</span></a> <i>Œuvres de Duclos</i>, t. IX, p. 121.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_278_278" id="Note_278_278"></a><a href="#NoteRef_278_278"><span class="label">[278]</span></a> <i>État de la France en 1789</i>, par Paul <span class="smcap">Boiteau</span>, p. 164.</p></div>
-
-<p>Les Rouvroy, assurent les chroniques, étaient «de
-sages et vaillants chevaliers» qui avaient pris part, non
-sans éclat, aux batailles de la guerre de Cent Ans. Mais
-c'est à peine si, par eux-mêmes, par leurs seigneuries
-et leurs alliances, ils comptaient dans la noblesse de<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[p. 258]</a></span>
-second ordre. Leur filiation n'était pas établie au delà
-du quatorzième siècle et jamais aucun d'eux n'avait
-nourri l'ambition de se rattacher,&mdash;même par les
-femmes,&mdash;à la descendance de Charlemagne. C'est
-seulement après la fortune inespérée du premier duc,
-que des feudistes pleins de zèle s'appliquèrent à lui
-découvrir des aïeux de souche royale. Personne ne prit
-au sérieux cette légende<a name="NoteRef_279_279" id="NoteRef_279_279"></a><a href="#Note_279_279" class="fnanchor">[279]</a>, pas plus, du reste, qu'on
-ne saurait ajouter foi aux découvertes qui suivirent.
-Avec les Rouvroy, en effet, on marche de surprise en
-surprise. A la fin du dix-huitième siècle, ils ne se
-bornent plus à se réclamer d'une origine carolingienne.
-Ils entendent aussi se relier à Marcus Mœcilius Avitus
-qui, en 455, «occupa le siège impérial de Rome».
-Enfin, non contents de ces alliances terrestres, ils
-revendiquent en outre une parenté, encore plus flatteuse,
-avec une demi-douzaine de saints occupant une
-place d'honneur au séjour des élus<a name="NoteRef_280_280" id="NoteRef_280_280"></a><a href="#Note_280_280" class="fnanchor">[280]</a>!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_279_279" id="Note_279_279"></a><a href="#NoteRef_279_279"><span class="label">[279]</span></a> «Cette famille, qui n'est pas bien ancienne et qui se
-pique d'une noblesse fausse, a bien besoin d'honneurs.»
-<i>Journal de Mathieu Marais</i>, t. II, p. 283. Voir aussi le
-<i>Journal de Dangeau</i>, t. XVIII, p. 397, en note.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_280_280" id="Note_280_280"></a><a href="#NoteRef_280_280"><span class="label">[280]</span></a> Voir le savant article inséré à l'appendice du premier
-volume des <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, édit. Boislisle, p. 384.</p></div>
-
-<p>Pour les Villeroy, c'est d'Hozier qui nous renseigne.
-Chargé par Louis XIV de rechercher le passé de cette
-maison, le célèbre juge d'armes établissait que, suivant
-toutes vraisemblances, elle descendait d'un Nicolas de<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[p. 259]</a></span>
-Neufville, clerc de cuisine de Philippe le Long. Mais
-ce qui est certain, c'est que Richard, fils de Nicolas,
-dont, en 1645, on voyait encore l'épitaphe au charnier
-des Innocents, était vendeur de poisson de mer aux
-halles; que le fils de Richard exerçait la même profession,
-rue Comtesse-d'Artois, à l'image de Saint Martin,
-et que, dans sa descendance, figuraient un autre vendeur
-de poisson, un receveur-voyer et... un marchand
-épicier,&mdash;après lequel commença l'élévation de la
-lignée. Ce ne fut qu'en 1688, quand une Villeroy eut
-épousé un Souza, comte de Pardo, que la généalogie
-des Neufville fut revue, corrigée et travestie<a name="NoteRef_281_281" id="NoteRef_281_281"></a><a href="#Note_281_281" class="fnanchor">[281]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_281_281" id="Note_281_281"></a><a href="#NoteRef_281_281"><span class="label">[281]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, édit. Boislisle, t. VI, p. 596.</p></div>
-
-<p>Aussi bien l'appui solidaire que, dans la circonstance,
-se prêtaient les familles ducales n'était-il qu'accidentel.
-D'ordinaire, elles ne se ménageaient pas, et il est probable
-que la plupart des critiques de Novion étaient,
-de longue date, formulées par les bonnes langues de la
-pairie. Les <i>Mémoires</i> fournissent un exemple curieux
-de ces débats intimes où l'on se jetait des vérités à la
-face. C'est encore Villeroy qui est en scène. Son interlocuteur
-est le vieux duc de Gesvres, malin comme un
-singe et bossu comme un sac de noix...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le Maréchal, insinuait Gesvres, convenez
-que nous sommes d'heureux mortels...</p>
-
-<p>Villeroy, dont la théâtrale fatuité était légendaire,
-n'aurait eu garde de contredire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[p. 260]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Car enfin, continuait Gesvres, un de vos ancêtres
-épousa une Créquy, un des miens épousa une Luxembourg.
-De là des charges, des gouvernements, des
-dignités...</p>
-
-<p>Villeroy se rengorgeait de plus belle. Mais Gesvres
-de reprendre aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;Et les pères de ces gens-là, qu'étaient-ils, monsieur
-le Maréchal? De simples secrétaires d'État...</p>
-
-<p>Villeroy, trouvant que la conversation prenait une
-tournure fâcheuse, secouait impatiemment sa perruque.
-Mais l'impitoyable railleur, se glissant derrière une
-table, pour s'en faire un rempart, poursuivait son persiflage:</p>
-
-<p>&mdash;Arrêtons-nous, monsieur le Maréchal, criait-il de
-sa voix perçante, car nous nous verrions contraints à
-de pénibles aveux... Les pères de ces deux secrétaires
-d'État? Par ma foi, c'étaient de petits commis. Et ces
-petits commis eux-mêmes, de qui diantre venaient-ils?
-Le vôtre, d'un vendeur de marée, le mien d'un porte-balles,
-peut-être pis!</p>
-
-<p>Et, prenant la galerie à témoin, Gesvres éclatait de
-rire, tandis que le maréchal bondissait de fureur...
-Mais, remarque judicieusement Saint-Simon, que faire
-à un homme qui, pour vous dire une vérité cruelle,
-s'en dit une pareille?</p>
-
-<p>C'est exactement ce que la robe racontait des Neufville.
-Elle passait même sous silence le <i>marchand
-épicier</i> dont d'Hozier, fidèle à sa consigne, n'a pas cru<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[p. 261]</a></span>
-devoir se dispenser de faire état. Si bien que, tout
-compte fait, loin d'avoir à se plaindre, Villeroy demeurait
-l'obligé de Messieurs du grand banc.</p>
-
-<p>La protestation de l'hôtel de Crussol, celle qu'on
-peut qualifier d'officielle et qu'on trouve reproduite
-dans de nombreux recueils<a name="NoteRef_282_282" id="NoteRef_282_282"></a><a href="#Note_282_282" class="fnanchor">[282]</a>, n'était pas d'ailleurs la
-seule. Il en circulait d'autres émanant de ducs moins
-disciplinés,&mdash;les francs-tireurs de la pairie: une, notamment,
-qui faisait bon marché d'un certain nombre de
-familles. Elle confessait l'origine modeste de MM. de
-La Porte, de Gesvres, de Villeroy, de Villars, qui,
-tous, sortaient de la robe, «source de roture», et
-déclarait que ces maisons n'avaient été admises à
-pénétrer dans le sanctuaire qu'après avoir lavé cette
-tache sur le champ de bataille. Quant à Saint-Simon,
-elle proclamait, sans du reste reconnaître sa filiation
-carolingienne, qu'étant de la maison de Rouvroy, on
-ne pouvait attaquer sa naissance. Néanmoins, ajoutait-elle,
-«s'il tire de là sa vanité, il a tort»; car une fille
-de son nom s'était mésalliée, et son père,&mdash;étrange
-façon d'apprécier les titres des gens!&mdash;avait, «au
-rapport de Bassompierre», le malheur «d'être punois»...
-Ayant ainsi fait la part du feu, l'écrit en question
-entonnait un dithyrambe en l'honneur des autres
-maisons ducales, dont la noblesse bien authentique<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[p. 262]</a></span>
-n'avait rien de commun avec «la fumée» que, depuis
-plusieurs règnes, on accordait «à tous les acquéreurs
-de charges pour avoir de l'argent»... Tout cela net,
-précis, d'une discussion âpre et serrée, accompagné de
-spéculations théoriques dont nous avons déjà trop
-longuement parlé pour qu'il soit opportun d'y revenir.
-Nous ne détacherons qu'un court passage: il est relatif
-à cette inlassable prétention qu'avaient les pairs
-modernes de se rallier aux pairs anciens. «Ce sont
-toujours les mêmes, affirme le mémoire. Les ducs
-d'Aquitaine et de Normandie sont morts, et non pas
-leurs dignités. Les rois qui les ont établis n'ont rien
-changé. M. le duc d'Uzès est pair comme le duc de
-Guise, et le duc de Guise l'étoit comme le duc de
-Vendôme, comme les ducs de Bourgogne et de Normandie».&mdash;Sur
-quoi, l'auteur terminait son travail
-par cette menace: «Je conseille à Messieurs de la
-robe de ne point se plaindre. Ils doivent comprendre
-que je les ai ménagés; car, si je levois certains voiles,
-où en seroient-ils<a name="NoteRef_283_283" id="NoteRef_283_283"></a><a href="#Note_283_283" class="fnanchor">[283]</a>?»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_282_282" id="Note_282_282"></a><a href="#NoteRef_282_282"><span class="label">[282]</span></a> Notamment dans les <i>Mémoires du maréchal de Richelieu</i>,
-t. I, p. 441.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_283_283" id="Note_283_283"></a><a href="#NoteRef_283_283"><span class="label">[283]</span></a> Ce mémoire, dont l'original est conservé à la bibliothèque
-impériale de Vienne, est reproduit dans le <i>Journal
-de Dangeau</i>, t. XVIII, p. 393.</p></div>
-
-<p>La pairie avait beau faire. Ses efforts désespérés ne
-parvenaient pas à lui concilier les sympathies. Les
-recueils du temps regorgent d'épigrammes décochées
-contre elle. Presque tous ses membres y figurent,
-depuis</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[p. 263]</a></span></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Le grand Mailly, ce savant homme<br /></span>
-<span class="i0">Qui fut placé je ne sais comme<br /></span>
-<span class="i0">Dans la chaire de Saint-Rémy<a name="NoteRef_284_284" id="NoteRef_284_284"></a><a href="#Note_284_284" class="fnanchor">[284]</a>,<br /></span>
-</div></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_284_284" id="Note_284_284"></a><a href="#NoteRef_284_284"><span class="label">[284]</span></a> Le <i>Chansonnier historique</i>, t. II, p. 171.</p></div>
-
-<p>jusqu'au duc d'Antin, dont une satire pénétrante prend
-plaisir à mettre en relief la souplesse bien connue, la
-trop grande adresse au jeu et les volte-faces intéressées.
-Les ridicules de ces disputeurs de rang y sont qualifiés
-d'une façon acerbe. Mais,&mdash;détail bien fait pour provoquer
-la surprise,&mdash;l'accusation sur laquelle les chansonniers
-insistent le plus est précisément celle qui nous
-laisse le plus incrédule: le manque de bravoure...
-Celui-ci,</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Pour conserver ses jours, évite les batailles!<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Celui-là, plus cruellement encore, est taxé de lâcheté.
-A l'ensemble de l'institution, les gazettes refusent toute
-vertu guerrière:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Comme Mercure, ils sont sorciers<br /></span>
-<span class="i0">En toutes sortes de métiers,<br /></span>
-<span class="i0">Excepté celui de la guerre.<br /></span>
-<span class="i0">Et si, par malheur, aujourd'hui,<br /></span>
-<span class="i0">Il sortoit des géants de terre,<br /></span>
-<span class="i0">Ils s'iroient cacher comme lui<a name="NoteRef_285_285" id="NoteRef_285_285"></a><a href="#Note_285_285" class="fnanchor">[285]</a>.<br /></span>
-</div></div>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_285_285" id="Note_285_285"></a><a href="#NoteRef_285_285"><span class="label">[285]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 76.&mdash;Le couplet qui suit, après une longue
-énumération de noms, se termine par cette apostrophe:
-</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Fortes colonnes de l'État<br /></span>
-<span class="i0">S'ils n'avoient pas la diarrhée<br /></span>
-<span class="i0">Lorsqu'il faut aller au combat!...<br /></span>
-</div></div>
-
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[p. 264]</a></span></p></div>
-
-<p>C'est avec la même rigueur, parfois la même
-injustice, que Saint-Simon est représenté: des allusions
-perpétuelles à son orgueil, à ses colères, à
-ses cabales, à l'exiguïté de sa taille, à sa démence
-justiciable des Petites-Maisons, à son origine «sans
-noblesse»:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Le petit duc de Saint-Simon<br /></span>
-<span class="i0">Voudroit bien payer de son nom<br /></span>
-<span class="i0">Pour les services de ses pères.<br /></span>
-<span class="i0">On ne sauroit dire qu'«Hélas!»<br /></span>
-<span class="i0">Aussi bien on n'en connaît guère,<br /></span>
-<span class="i0">Pour mieux dire: on n'en connaît pas<a name="NoteRef_286_286" id="NoteRef_286_286"></a><a href="#Note_286_286" class="fnanchor">[286]</a>.<br /></span>
-</div></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_286_286" id="Note_286_286"></a><a href="#NoteRef_286_286"><span class="label">[286]</span></a> Le <i>Chansonnier historique</i>, t. III, p. 75.</p></div>
-
-<p>Et ailleurs:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">D'où te vient tant de gloire,<br /></span>
-<span class="i0">Dis-moi, petit Simon?<br /></span>
-<span class="i0">Nous n'avons dans l'histoire<br /></span>
-<span class="i0">Jamais trouvé ton nom<a name="NoteRef_287_287" id="NoteRef_287_287"></a><a href="#Note_287_287" class="fnanchor">[287]</a>.<br /></span>
-</div></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_287_287" id="Note_287_287"></a><a href="#NoteRef_287_287"><span class="label">[287]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. II, p. 224.</p></div>
-
-<p>Suivent des appellations variées qui ne brillent ni
-par l'esprit ni par le goût: vil insecte de terre, vrai
-gibier de lardon, avorton haï de tout le monde...
-Injures qu'il était permis de dédaigner. Mais que penser
-de celles-ci, qui s'étageaient en une gradation savante:
-poltron, malodorant comme son père,&mdash;et cette dernière
-qui eût fait bondir un paralytique... bourgeois!
-nous disons bien, bourgeois!... Lui, Mgr Louis de<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[p. 265]</a></span>
-Saint-Simon, pair de France, gouverneur pour Sa
-Majesté des ville, citadelle et comté de Blaye, grand
-bailli et gouverneur de Senlis et autres places, vidame
-de Chartres et seigneur d'une foule de lieux... Bourgeois!...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[p. 266]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XV" id="XV">XV</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">La requête des ducs contre les bâtards.&mdash;La duchesse
-du Maine prépare la résistance.&mdash;Elle se
-concilie la noblesse et le Parlement.&mdash;Supplique
-au roi.&mdash;Le Régent s'inquiète et veut sévir.&mdash;Le
-lit de justice du 26 aout 1718.&mdash;La joie
-de Saint-Simon.&mdash;Courte durée du triomphe.&mdash;Mlle
-de Mesmes épouse le duc de Lorges.&mdash;Fureur
-de Saint-Simon.&mdash;Il se résigne.&mdash;Tentative
-de transaction.&mdash;La réception du duc
-de Nevers.&mdash;La question du bonnet reste entière.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>Dans un concert de clameurs se poursuivait la lutte.
-Elle ne tardait pas, d'ailleurs, à se fondre dans une
-mêlée générale où allaient successivement se lancer
-toutes les catégories de privilégiés dont l'existence
-était suspendue aux questions de cérémonial et d'étiquette.</p>
-
-<p>Ce fut d'abord l'action intentée par les princes du
-sang, pour faire déchoir les légitimés des avantages,&mdash;spécialement
-«de l'habilité au trône»,&mdash;que la faveur
-de Louis XIV leur avait concédés. Les ducs n'attendaient
-que ce signal pour entrer, eux aussi, en campagne.
-Leur but? Le même que celui des princes. Ils
-voulaient, de plus, l'abrogation de ce rang intermédiaire,
-qui leur causait tant d'ombrage, et le retrait de<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[p. 267]</a></span>
-l'édit autorisant la réception des bâtards à l'expiration
-de la vingtième année. Ce qu'ils revendiquaient, en un
-mot, c'était l'égalité de rang, avec droit de préséance,
-en vertu de la maxime: <i>Chacun sied premier selon que
-premier a été fait pair</i><a name="NoteRef_288_288" id="NoteRef_288_288"></a><a href="#Note_288_288" class="fnanchor">[288]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_288_288" id="Note_288_288"></a><a href="#NoteRef_288_288"><span class="label">[288]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XIII, p. 290.</p></div>
-
-<p>Il y eut, à ce sujet, de longs débats où l'ingratitude
-humaine, sous couleur d'indépendance, se donna scandaleusement
-carrière. Il se produisit, néanmoins, des
-résistances d'autant plus honorables que les récalcitrants,
-qualifiés de «faux frères», s'exposaient à d'incroyables
-grossièretés. Parmi eux figuraient: M. d'Antin,
-dont la situation était particulièrement délicate;
-M. de Rohan, «jamais d'accord avec personne, ni
-avec lui-même»; M. d'Aumont, «valet du duc du
-Maine et du Premier Président», déshonoré par ses
-capitulations dans l'affaire du bonnet; MM. d'Estrées
-et de Mazarin, «des excréments de la nature humaine»:
-ce dernier, chassé «avec ignominie» des réunions
-ducales, «fut mis par les épaules, littéralement,
-dehors<a name="NoteRef_289_289" id="NoteRef_289_289"></a><a href="#Note_289_289" class="fnanchor">[289]</a>»... Au nombre des indécis se trouvait
-M. de Rochebonne, évêque-comte de Noyon, qui
-refusa longtemps sa signature. Mais il était jeune,
-pauvre, et aimait la dépense. Saint-Simon s'attacha à
-lui avec tant d'opiniâtreté qu'il finit par obtenir son
-concours, en échange d'une grasse abbaye, l'abbaye de<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[p. 268]</a></span>
-Saint-Riquier, arrachée à la faiblesse du Régent<a name="NoteRef_290_290" id="NoteRef_290_290"></a><a href="#Note_290_290" class="fnanchor">[290]</a>...
-En l'absence de M. de Reims, qui adhéra par écrit, la
-requête contre les bâtards fut rédigée chez l'évêque-comte
-de Laon, lequel se chargea de la présenter au
-roi.&mdash;Les voilà pris, s'écrie triomphalement Saint-Simon:
-écrasés «comme un pou entre deux ongles»!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_289_289" id="Note_289_289"></a><a href="#NoteRef_289_289"><span class="label">[289]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. XIII, p. 291.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_290_290" id="Note_290_290"></a><a href="#NoteRef_290_290"><span class="label">[290]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XIII, p. 120.</p></div>
-
-<p>Avec crânerie la duchesse du Maine prépara la résistance.
-On vit tout à coup débarquer à Sceaux des voitures
-de volumes poudreux, de chartes, de parchemins,
-et tout son entourage, depuis le cardinal de Polignac
-jusqu'à Mlle de Launay, se mit à la besogne. Pour sa
-part, elle passait les nuits en recherches fiévreuses,
-accumulant sur son lit des montagnes d'in-folio, sous
-l'amoncellement desquels son exiguë personne ressemblait
-à Encelade abîmé sous l'Etna<a name="NoteRef_291_291" id="NoteRef_291_291"></a><a href="#Note_291_291" class="fnanchor">[291]</a>. Elle ne se bornait
-pas à compulser les vieilles chroniques: elle mettait
-aussi à contribution les jurisconsultes anciens et
-modernes. En même temps, elle faisait appel aux
-lumières du dehors, acceptant le concours de toute
-espèce de gens qui argumentaient de légitimations
-faites à la cour de Sémiramis ou dans la famille de
-Nemrod. Le plus sérieux de ces avocats de circonstance
-était l'abbé Legendre, chanoine de Notre-Dame et
-ancien secrétaire de Mgr de Harlay. Or l'abbé Legendre
-établissait: que les bâtards royaux, sous la première<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[p. 269]</a></span>
-et la seconde race, succédaient à la Couronne comme
-leurs frères légitimes; que les légitimés, n'étant appelés
-au trône qu'à défaut de princes légitimes, ces derniers
-n'avaient aucun intérêt à réclamer contre l'édit<a name="NoteRef_292_292" id="NoteRef_292_292"></a><a href="#Note_292_292" class="fnanchor">[292]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_291_291" id="Note_291_291"></a><a href="#NoteRef_291_291"><span class="label">[291]</span></a> <i>Mémoires de Mme de Staal de Launay.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_292_292" id="Note_292_292"></a><a href="#NoteRef_292_292"><span class="label">[292]</span></a> <i>Mémoires de l'abbé Legendre</i>, p. 329 et suiv.</p></div>
-
-<p>Mais un trait de génie de Mme du Maine, ce fut de
-lancer dans les jambes des ducs,&mdash;ceux de ses adversaires
-qu'elle abhorrait le plus,&mdash;la totalité de la noblesse
-française. On a vu l'irritation de cette dernière
-lorsque, sans égards pour l'état du vieux roi, les ducs
-répandirent dans le public des écrits affirmant leur
-droit à la dévolution de la couronne: irritation qui
-faillit dégénérer en émeute, quand ils manifestèrent
-l'intention d'aller, en groupe séparé du reste de la
-noblesse, saluer le nouveau monarque... Il y avait là
-une situation facile à exploiter: la duchesse du Maine
-ne manqua pas d'en tirer avantage. D'où une sorte de
-complot en vue de battre en brèche le principe même
-de la pairie. Les simples gentilshommes ne se gênaient
-plus pour déclarer que, ne pouvant prétendre à cette
-haute dignité, ils devaient manœuvrer de façon à la
-détruire. Sur quoi, d'aller de porte en porte, de faire
-appel à tout le monde, même «aux borgnes et aux boiteux»,
-et, après avoir soulevé Paris, d'ameuter la province.
-Une campagne à laquelle on peut croire que la
-robe ne demeura pas étrangère... Elle écrivait dans
-toutes les directions, expédiait des députés, organisait<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[p. 270]</a></span>
-des assemblées et chargeait des orateurs d'y prendre
-la parole. Tout ce qui lui touchait de près ou de loin
-se précipitait dans la mêlée, jusqu'au bailli de Mesmes
-qui utilisait sa qualité d'ambassadeur de Malte pour
-enlever l'adhésion des chevaliers de son ordre.</p>
-
-<p>«Ramas informe, s'écrie Saint-Simon, sans consistance,
-sans nom, sans fonction, sans mouvement
-légitime!»&mdash;Légitime ou non, le mouvement s'accentuait
-de telle sorte qu'il recrutait des adeptes jusque
-dans l'entourage du Régent. Aussi bien, les coalisés ne
-tardaient-ils pas à adresser au roi une supplique,&mdash;signée
-en rond, afin qu'il n'y eût ni premier ni dernier,&mdash;où,
-en attendant la suppression de la pairie, ils demandaient
-justice contre «ses burlesques entreprises<a name="NoteRef_293_293" id="NoteRef_293_293"></a><a href="#Note_293_293" class="fnanchor">[293]</a>».
-Et comme cet écrit ne recevait pas de réponse, ils présentaient
-requête au Parlement pour protester contre
-tout ce qui pourrait être fait au Conseil sans l'assemblée
-des États généraux, seuls juges de la succession
-au trône.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_293_293" id="Note_293_293"></a><a href="#NoteRef_293_293"><span class="label">[293]</span></a> «Plaise à Sa Majesté, y était-il dit, déclarer que les
-pairs de France ne forment point un corps et, en conséquence,
-leur défendre de se créer des syndics et des commissaires,
-déclarer aussi qu'ils n'ont point droit de décider
-seuls de la succession à la couronne et des régences, ni de
-régler les affaires importantes de l'État.»</p></div>
-
-<p>Jusque-là, le duc d'Orléans avait vu sans déplaisir
-«tout ce vacarme». Peut-être même le favorisait-il<a name="NoteRef_294_294" id="NoteRef_294_294"></a><a href="#Note_294_294" class="fnanchor">[294]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[p. 271]</a></span>
-Mais cette évocation des États généraux retentit à ses
-oreilles comme un glas funèbre et lui souffla «une
-vapeur de crainte». Il se crut perdu s'il ne recourait à
-des mesures de rigueur. C'est pourquoi il fit à six des
-conjurés l'honneur de les faire arrêter. En même temps,
-par un jeu de bascule qui entrait dans les combinaisons
-de sa politique, il interdisait aux ducs de s'assembler.
-Ceux-ci, aux grands éclats de rire du public, en furent
-réduits à aller se concerter au Port-à-l'Anglais, sous
-couleur «d'y manger des matelotes<a name="NoteRef_295_295" id="NoteRef_295_295"></a><a href="#Note_295_295" class="fnanchor">[295]</a>». Et comme
-ces conciliabules agrémentés d'agapes confraternelles
-aboutissaient,&mdash;10 octobre 1722,&mdash;à un nouveau factum
-où se reconnaissait, à «son laconisme dur, sec,
-bouillant et inconsidéré», la griffe de Saint-Simon, la
-coalition ripostait de la belle encre...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_294_294" id="Note_294_294"></a><a href="#NoteRef_294_294"><span class="label">[294]</span></a> Saint-Simon l'en accuse en termes formels. Voir notamment:
-<i>Mémoires</i>, t. XV, p. 44.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_295_295" id="Note_295_295"></a><a href="#NoteRef_295_295"><span class="label">[295]</span></a> <i>Les Correspondants de la marquise de Balleroy</i>, t. I,
-p. 182: «Ils y tiennent la cour de Paris; on s'en moque
-assez.»</p></div>
-
-<p>Cette fois, ce n'était pas l'origine des maisons
-ducales qui était passée au crible,&mdash;Novion, sur
-ce sujet, n'avait rien laissé à dire,&mdash;mais l'origine
-de leurs pairies, ces pairies dont l'étrange ambition
-était d'égaler celles du temps de Charlemagne. Pour
-quelques-unes qui avaient été accordées au mérite ou
-à la naissance, combien d'entre elles avaient été extorquées,
-au moment des guerres civiles, par des sujets
-rebelles! Combien provenaient de complaisances honteuses,<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[p. 272]</a></span>
-comme celles qui dataient d'Henri III, lequel
-profana l'institution «en faveur de ses passions favorites!»
-Combien enfin n'avaient d'autre source que
-des fantaisies puériles! C'est ainsi que M. de Saint-Simon,
-le père, avait dû la sienne à cette circonstance
-heureuse qu'il ne redoutait pas le tonnerre, dont son
-jeune maître avait grand'peur<a name="NoteRef_296_296" id="NoteRef_296_296"></a><a href="#Note_296_296" class="fnanchor">[296]</a>... Si bien que, toute
-récapitulation faite, on voyait tour à tour «la beauté,
-la crainte, la volupté, le caprice présider à la distribution
-d'une si éminentissime dignité»... Éminentissime,
-surtout dans l'opinion de ceux qui en étaient
-nantis; car, en somme, à quoi se réduisait-elle? A un
-double droit: celui de siéger au Parlement en qualité
-de conseiller honoraire, sans pouvoir jamais y présider;
-celui «de faire les importants à la Cour et d'y voir
-leurs femmes assises»... En réalité, il n'existait qu'un
-titre. Ce titre par excellence, le plus ancien, le plus
-honorable, était celui de gentilhomme, par lequel<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[p. 273]</a></span>
-juraient François I<sup>er</sup> et Henri IV. Le gentilhomme
-tirait de Dieu sa qualité: le duc n'était tel que par la
-grâce du roi. Un parchemin l'avait fait, un autre suffisait
-pour le défaire<a name="NoteRef_297_297" id="NoteRef_297_297"></a><a href="#Note_297_297" class="fnanchor">[297]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_296_296" id="Note_296_296"></a><a href="#NoteRef_296_296"><span class="label">[296]</span></a> Saint-Simon attribue à une cause différente, mais tout
-aussi futile, la faveur dont bénéficia, auprès de Louis XIII,
-son père, alors page de la petite écurie. Elle provenait,
-assure-t-il, de ce que le jeune serviteur avait trouvé le
-moyen, aux relais de chasse, de présenter, plus vite que ses
-camarades, les chevaux de rechange de Sa Majesté. «Il lui
-tourna son cheval, puis, la tête à la croupe de l'autre, tellement
-que, sans mettre pied à terre, le roi n'eut qu'à
-sauter de l'un sur l'autre. Cette invention, qui satisfaisoit
-son impatience, lui plut tant, qu'il demanda le même page
-à l'autre relai et l'y vouloit toujours avoir.»&mdash;<i>Supplément
-aux Mémoires</i>, t. XXI, p. 36.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_297_297" id="Note_297_297"></a><a href="#NoteRef_297_297"><span class="label">[297]</span></a> <i>Supplément aux Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XXI,
-p. 254 et suiv.</p></div>
-
-<p>Et le bonnet? Que devenait-il durant cet échange
-d'aménités? C'étaient toujours, du côté des pairs, de
-formidables efforts en vue de terminer l'affaire au
-mieux de leurs intérêts. Mais chaque fois qu'ils se
-risquaient au Parlement, ils voyaient surgir devant
-eux, soit le sourire narquois de M. de Mesmes, soit
-le visage renfrogné d'André de Novion, soit l'un
-et l'autre. Et l'objection qu'on leur opposait était
-invariablement la même, à savoir qu'à la séance du
-2 septembre 1715 la solution du litige avait été renvoyée
-à la majorité du roi... Si, du Palais, ils se rendaient
-chez le Régent pour le sommer de tenir ses
-promesses, la réponse, pour être courtoise, n'en restait
-pas moins identique:&mdash;Messieurs, déclarait Son
-Altesse Royale, Sa Majesté ne tardera pas à prendre le
-pouvoir... Je vous en supplie, un peu de patience.</p>
-
-<p>La patience! mais c'était ce fonds qui leur manquait
-le plus. Voyant qu'il n'y avait aucune chance d'obtenir
-un jugement, Saint-Simon se persuada qu'une transaction
-n'était pas impossible. Aussitôt il rédigea un projet
-qui dut lui paraître admirable, car, n'accordant rien,<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[p. 274]</a></span>
-il exigeait tout<a name="NoteRef_298_298" id="NoteRef_298_298"></a><a href="#Note_298_298" class="fnanchor">[298]</a>. La difficulté était de le faire
-aboutir. Or, après avoir lu, personne ne prit la peine
-de le discuter: il ne pouvait qu'appeler une nouvelle
-déception après tant d'autres. L'auteur de cette tentative
-malheureuse en fût peut-être, de dépit, tombé
-malade si, à ce moment même, la Fortune, lasse sans
-doute de ses rigueurs, ne lui avait offert une de ces
-compensations qui font époque dans la vie d'un homme.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_298_298" id="Note_298_298"></a><a href="#NoteRef_298_298"><span class="label">[298]</span></a> D'après le projet, les ducs devaient à l'avenir: 1º être
-reçus aux hauts sièges avec un cérémonial de nature à relever
-leur dignité; 2º entrer à la Grand'Chambre et en sortir par
-la porte du barreau; 3º être exonérés de la garde des bancs;
-4º recevoir le salut au cours du délibéré... sans préjudice
-d'autres menus avantages, notamment celui-ci «qui avait
-son importance et sa sensibilité», qu'on rembourrerait les
-banquettes ducales.&mdash;<i>Écrits inédits</i>, t. III, p. 435 et suiv.</p></div>
-
-<p>Déjà, en juillet 1717, date à laquelle les bâtards
-subirent leur première humiliation,&mdash;déchéance du
-droit à la Couronne et interdiction de traverser le
-parquet,&mdash;le cœur des ducs avait eu un avant-goût des
-joies célestes. Mais rien n'est comparable aux transports
-que leur causa le lit de justice du 26 août 1718.
-Ce coup d'État,&mdash;c'en était un,&mdash;visait à la fois
-M. du Maine et le Parlement... Au premier, on reprochait
-ses accointances avec une opposition de
-plus en plus agressive, ses intrigues et celles de sa
-femme, ses relations avec l'Espagne, son empressement
-à propager, contre l'honneur du Régent, certains
-bruits calomnieux. Le laisser en paix poursuivre l'éducation<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[p. 275]</a></span>
-de Louis XV, c'était lui permettre de consolider
-une situation qui, grâce à l'attachement de son royal
-élève, deviendrait dangereuse le jour où prendraient
-fin les pouvoirs du duc d'Orléans... Au second, on ne
-pardonnait ni sa bienveillance à l'égard des légitimés,
-ni sa popularité tant à Paris qu'en province, ni «ses
-monstrueuses entreprises dont l'une n'attendoit pas
-l'autre». Hier, c'était l'édit relatif aux monnaies qu'il
-refusait d'enregistrer, sous prétexte qu'en attribuant
-au numéraire une valeur fictive on encourageait la
-fraude. Maintenant, c'est aux spéculations financières
-de Law qu'il s'attaquait, en vertu de cet adage qu'il
-n'est pas possible d'emplir les coffres du Trésor sans
-vider la poche des contribuables. Et comme le Régent
-ne tenait pas compte de leurs remontrances, ces robins
-querelleurs venaient de rendre, le 12 août 1718,
-un arrêt interdisant à tous étrangers, même naturalisés,
-de s'immiscer dans l'administration des deniers
-royaux: mesure qui dissimulait à peine la menace de
-faire pendre le contrôleur général des finances<a name="NoteRef_299_299" id="NoteRef_299_299"></a><a href="#Note_299_299" class="fnanchor">[299]</a>!...
-Sur quoi, on tombait d'accord au Palais-Royal qu'on
-ne pouvait, sans exposer le chef de l'État au sort de
-Charles I<sup>er</sup> d'Angleterre, se dispenser de punir les
-auteurs de ces manifestations. On les frapperait donc,
-et on frapperait, en même temps, leur ami, le duc du<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[p. 276]</a></span>
-Maine, à qui seraient enlevées, non seulement la
-garde et l'éducation de Sa Majesté, mais aussi le
-bénéfice de ce rang intermédiaire dont le nom seul
-suffisait à affoler toutes les têtes de la pairie<a name="NoteRef_300_300" id="NoteRef_300_300"></a><a href="#Note_300_300" class="fnanchor">[300]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_299_299" id="Note_299_299"></a><a href="#NoteRef_299_299"><span class="label">[299]</span></a> «Cet arrêt fit beaucoup de bruit; on le lisoit partout.»&mdash;<i>Journal
-de Barbier</i>, t. I, p. 10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_300_300" id="Note_300_300"></a><a href="#NoteRef_300_300"><span class="label">[300]</span></a> Il en était de même pour le comte de Toulouse. Mais
-celui-ci, à raison de ses services, de ses vertus et de son effacement,
-était aussitôt, par voie gracieuse, rétabli dans ses
-prérogatives. C'est surtout en vue d'accentuer l'affront infligé
-à son frère que cette décision, dont sa descendance ne devait
-pas profiter, était prise à l'égard du comte de Toulouse.</p></div>
-
-<p>Ce lit de justice du 26 août 1718, qui allait tirer la
-dignité ducale «de ses anéantissements passés», occupe
-une place sans pareille dans les souvenirs de Saint-Simon...
-Quel merveilleux tableau il en dresse! Deux
-cents pages d'une passion débordante, d'une puissance
-descriptive qui tient du prodige<a name="NoteRef_301_301" id="NoteRef_301_301"></a><a href="#Note_301_301" class="fnanchor">[301]</a>!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_301_301" id="Note_301_301"></a><a href="#NoteRef_301_301"><span class="label">[301]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XV, p. 355 et suiv.;
-t. XVI, p. 1 et suiv.</p></div>
-
-<p>C'est lui qui, le premier, a eu la pensée de cette
-réunion; lui qui, afin de prévenir les cabales, propose
-qu'elle soit tenue non au Parlement, comme d'usage,
-mais aux Tuileries, avec invitation non motivée adressée
-le jour même<a name="NoteRef_302_302" id="NoteRef_302_302"></a><a href="#Note_302_302" class="fnanchor">[302]</a>. Dès que son avis est adopté, ce
-sont des démarches fiévreuses, des conciliabules secrets,
-des notes griffonnées à la hâte dans le cabinet d'hiver,
-en carrosse, à la promenade, sur la niche du chien. Ce
-sont aussi de grandes et petites hypocrisies destinées
-à dérouter les gens, des tentatives de séduction, des<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[p. 277]</a></span>
-marchandages, des menaces... Et quels soins pour
-éviter toute surprise! Les hypothèses les plus diverses
-sont envisagées, avec discours appropriés à chacune
-d'elles: suivant que les bâtards assisteront à la séance
-ou prendront la fuite, suivant que le Parlement refusera
-de se rendre à un appel qui déguise un guet-apens, ou
-qu'il se résoudra à l'obéissance. Les troupes sont consignées
-dans leurs casernes et, pour n'être point
-retardé d'une seconde, le chauffe-cire attend dans la
-pièce voisine avec un flambeau, mèche allumée. Il n'est
-pas jusqu'au code des signaux, accessoire de toute
-conspiration bien ordonnée, qui n'ait été l'objet de
-calculs approfondis. Les initiés doivent agir selon
-que le Régent se croisera les jambes, déploiera son
-mouchoir ou fera «d'autres gestes simples». Mais
-un détail qui éveille d'une façon toute particulière
-la vigilance du grand metteur en scène, c'est «la
-mécanique», c'est-à-dire l'installation matérielle de
-la salle où va s'accomplir l'œuvre destinée à rendre
-tout leur lustre à ces grandes victimes: la royauté et
-la pairie. Il importe, en effet, pour la solennité des
-décisions à prendre, que ce local improvisé reproduise
-exactement l'économie de la Grand'Chambre. Il
-importe surtout qu'on installe de hautes et de basses
-banquettes: les hautes, réservées aux ducs; les basses,
-disposées à la manière des marchepieds, pour rappeler
-à Messieurs de la robe «l'ignominie» de
-leur origine:&mdash;travail qui ne fut exécuté qu'à la<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[p. 278]</a></span>
-dernière heure, de crainte que l'éveil n'en fût donné.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_302_302" id="Note_302_302"></a><a href="#NoteRef_302_302"><span class="label">[302]</span></a> Le lit de justice y fut tenu «dans la grande antichambre
-où le roi avait accoutumé de manger».</p></div>
-
-<p>Et tout s'accomplit suivant l'ordre du programme.
-Avisés du sort qu'on leur réserve, les bâtards ne
-croient pas devoir assister à l'écroulement de leurs
-rêves. Seuls les parlementaires, ignorants de ce qui se
-trame, viennent subir le choc de la fortune adverse...
-Il faut suivre Saint-Simon dans les détails de son récit
-pour concevoir l'immensité d'une haine qui se révèle à
-tout propos, malgré ses efforts pour se composer un
-visage où apparaisse «une couche de modestie et de
-gravité». La douleur, l'accablement, la déception, le
-désespoir de ses rivaux lui causent d'incomparables
-délices, dont le développement furieux déroute et stupéfie.
-Ces sentiments éclatent aux premiers mots que
-le garde des sceaux consacre aux empiétements de la
-Compagnie judiciaire. C'en était fini et bien fini, déclarait
-le ministre, des doctrines qu'elle essayait de faire
-prévaloir: «Le Parlement pouvant tout sans le roi et
-le roi ne pouvant rien sans le Parlement!» Dorénavant,
-l'autorité royale ne tolérerait ni l'esprit de critique,
-ni l'entêtement, ni la présomption, ni la désobéissance:
-c'est une soumission absolue qu'elle exigeait de
-tous les officiers de justice!... Paroles délicieuses qui
-ravissent l'auteur des <i>Mémoires</i> et produisent sur ses
-nerfs l'effet «de l'archet sur un instrument». Mais
-quel délire lorsqu'il constate l'abattement de l'assistance!
-«Mes yeux, écrit-il, fichés, collés sur ces bourgeois
-superbes, parcouroient tout le grand banc, à<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[p. 279]</a></span>
-genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures
-ondoyantes à chaque génuflexion longue et
-redoublée qui ne finissoit que par le commandement
-du roi, vil petit gris qui voudroit contrefaire l'hermine
-en peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à
-la hauteur de nos pieds...» Vainement de Mesmes
-prononcera-t-il, en manière de protestation, une harangue
-pleine de dignité et de convenance<a name="NoteRef_303_303" id="NoteRef_303_303"></a><a href="#Note_303_303" class="fnanchor">[303]</a>. Il est
-entendu que rien de bon ne saurait sortir de sa bouche.
-Ses paroles,&mdash;«un reste de venin, de la malice la plus
-raffinée», dont le scélérat n'a pu «refuser la libation à
-lui-même et à sa compagnie»,&mdash;n'arrêtent pas le cours
-de la colère royale. Le garde des sceaux y coupe court
-par cette formule: Sa Majesté veut être obéie et obéie
-sur-le-champ!... Un coup de tonnerre qui «ressuscite»
-les ducs et précipite dans la poussière tous les robins
-de la création!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_303_303" id="Note_303_303"></a><a href="#NoteRef_303_303"><span class="label">[303]</span></a> Voir, au <i>Journal de Buvat</i> (t. I, p. 524), le procès-verbal
-de la séance. Le texte publié n'a pas été l'objet
-de retouches: Saint-Simon lui-même en reconnaît l'exactitude.</p></div>
-
-<p>Dès lors c'est au Premier Président qu'avec une frénésie
-sauvage va s'attacher Saint-Simon. Il se délecte
-à le montrer grinçant des dents, tremblant de tout son
-corps, saisi d'un mouvement convulsif qui lui démonte
-«à vis» le visage et permet de croire que «son
-menton est tombé sur ses genoux»! Contraste saisissant
-avec l'attitude conquérante du narrateur dont<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[p. 280]</a></span>
-le cœur, dilaté à l'excès, ne trouve pas «d'espace à
-s'étendre» et se meurt de raffinements exquis. Si, dans
-cet anéantissement voluptueux de son être, il découvre
-un dernier reste de forces, c'est pour se remémorer les
-maux de la pairie depuis les entreprises de la robe, se
-remercier lui-même d'y avoir apporté un remède,
-accabler de nouveau sa victime pantelante, lui jeter à
-la face, en les faisant pénétrer jusqu'aux moelles, l'insulte,
-le mépris, le triomphe, l'achever par des sourires
-dérobés «et se baigner dans sa rage!»... Le marquis
-d'Argenson insinue qu'en ce petit homme il y avait de
-l'anthropophage<a name="NoteRef_304_304" id="NoteRef_304_304"></a><a href="#Note_304_304" class="fnanchor">[304]</a>. Le mot paraît juste, avec cette
-restriction que, chez cet ogre affamé de la chair des
-robins, le cannibalisme se doublait d'une manière de
-démence. Il faut, d'ailleurs, se réjouir de ce que le lit
-de justice ne tranchât, en faveur des ducs, aucune des
-questions du bonnet. Il y a, en effet, à la joie une
-mesure qu'on ne dépasse pas sans péril. Quel dommage
-si une congestion fatale, déterminée par l'excès de
-grâces nouvelles, était survenue avant la rédaction des
-<i>Mémoires</i><a name="NoteRef_305_305" id="NoteRef_305_305"></a><a href="#Note_305_305" class="fnanchor">[305]</a>!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_304_304" id="Note_304_304"></a><a href="#NoteRef_304_304"><span class="label">[304]</span></a> <i>Mémoires du marquis d'Argenson</i>, t. I, p. 46.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_305_305" id="Note_305_305"></a><a href="#NoteRef_305_305"><span class="label">[305]</span></a> Saint-Simon explique (t. XVI, p. 87) pourquoi il ne
-poursuivit pas, au moment du lit de justice, le règlement de
-l'affaire du bonnet. Il redoutait des représailles et sans doute
-aussi, un échec. Il estima «qu'il fallait quelquefois savoir
-demeurer en souffrance».</p></div>
-
-<p>Ce jour fortuné ne devait pas, hélas! avoir de lendemain.<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[p. 281]</a></span>
-Non que les bâtards fussent au bout de leurs
-peines; car, bientôt après, se produisaient les incidents
-relatifs à la conspiration de Cellamare et l'arrestation
-des châtelains de Sceaux. Mais la réintégration de
-M. du Maine au rang intermédiaire n'était qu'une
-affaire de temps et, en fait, Saint-Simon n'eut jamais
-cette satisfaction suprême de siéger avant lui. Quant
-au Parlement, l'ostracisme politique, dont la Couronne
-entendait le frapper, resta à l'état de lettre
-morte. Il continuait, comme par le passé, son contrôle
-gênant, touchait à tout, aux questions financières
-comme aux spéculations d'ordre religieux, ne
-ménageait ni critiques ni remontrances et, finalement,
-se faisait exiler à Pontoise, d'où, après un séjour de
-plusieurs mois, il rentrait à Paris avec les honneurs
-de la guerre et l'auréole d'une popularité encore
-accrue.</p>
-
-<p>Et voici les plus grands déboires des ducs, la perte
-de leurs illusions et le triomphe définitif de la robe,
-en la personne de son Premier Président.</p>
-
-<p>Avant de quitter, avec sa Compagnie, la ville de
-Pontoise, où il se concilia tous les suffrages par sa
-dignité, son habileté diplomatique et le luxe princier
-dont il s'entoura,&mdash;nous verrons aux frais de qui,&mdash;M.
-de Mesmes apposait sa signature au bas d'un acte
-qui allait causer à Saint-Simon autant de dépit que le
-lit de justice de 1718 lui avait procuré de joie. Cet
-acte, c'était le contrat de mariage de Mlle de Mesmes,<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[p. 282]</a></span>
-la cadette<a name="NoteRef_306_306" id="NoteRef_306_306"></a><a href="#Note_306_306" class="fnanchor">[306]</a>, avec le duc de Lorges, le propre
-beau-frère de l'auteur des <i>Mémoires</i>. Quelle honte,
-pour l'arrière-neveu des rois d'Italie et de l'empereur
-Charlemagne, d'avoir pour belle-sœur la fille de
-son plus cruel ennemi, la descendante, non encore
-«décrassée», de ces paysans de Gascogne dont le
-nom figurait toujours sur les rôles de la taille!...
-Était-ce une revanche, «malicieusement pourpensée»,
-du Premier Président? Nous n'aurions garde de le dire;
-mais nous n'affirmerions pas davantage que celui-ci,
-né malin, demeura toujours insensible au déplaisir que
-cette union devait causer au plus intraitable de ses
-détracteurs. Toujours est-il que, lorsqu'il apprit cette
-importante nouvelle, de la bouche même du Régent,
-avec qui il travaillait, Saint-Simon faillit «crever de
-colère». Il saisit un tabouret et le lança à toute volée,
-sous les regards stupéfaits du prince qui, «le voyant
-si outré, n'osa trop rire du torrent qu'il débondoit».
-Là-dessus, serments de ne voir de sa vie ni M. de
-Lorges, qui déshonorait les siens, ni la future épouse
-qu'il déclare noire, hideuse, sotte, bégueule à l'avenant
-et dévote à merveille, tandis que les contemporains
-la représentent comme une femme de mérite et
-de sagesse, de beaucoup d'esprit, ayant l'usage du
-monde et très entendue à diriger une maison<a name="NoteRef_307_307" id="NoteRef_307_307"></a><a href="#Note_307_307" class="fnanchor">[307]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_306_306" id="Note_306_306"></a><a href="#NoteRef_306_306"><span class="label">[306]</span></a> Marie-Anne de Mesmes. Sa sœur aînée avait épousé
-le comte de Lautrec, fils du marquis d'Ambres.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_307_307" id="Note_307_307"></a><a href="#NoteRef_307_307"><span class="label">[307]</span></a> Voir <i>Mathieu Marais</i>, t. II, p. 11. Voir également le
-<i>Journal de l'exil à Pontoise</i>, rédigé par Gilbert de Lisle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[p. 283]</a></span></p></div>
-
-<p>Un scandale était à craindre. Mais Mme de Saint-Simon,
-qui ne pouvait se résigner à vivre loin de son
-frère, ne cessait de répandre des larmes, et sa santé,
-très délicate, s'altérait profondément. Seule, une réconciliation
-était de nature à mettre un terme à cet affligeant
-état de choses. La cervelle du bilieux petit
-homme fut alors agitée par «des fougues et des élans
-qui ne se peuvent décrire». Mais comme c'était, à
-tout prendre, un mari modèle, il finit par se résigner
-«à ce sacrifice vraiment sanglant». Des visites furent
-donc échangées avec la nouvelle famille du duc de
-Lorges: visites au cours desquelles l'attitude de Saint-Simon
-aurait été froide, hautaine et quelque peu
-impertinente. Il n'en accepta pas moins, à l'hôtel du
-bailliage, c'est-à-dire chez le Premier Président, un
-dîner qui eut lieu le 28 décembre 1720, «feste des
-saints innocents<a name="NoteRef_308_308" id="NoteRef_308_308"></a><a href="#Note_308_308" class="fnanchor">[308]</a>»... Le fougueux auteur des<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[p. 284]</a></span>
-<i>Mémoires</i>, pénétrant dans le repaire du scélérat qu'il
-accuse de tant de crimes, devenant son hôte et mangeant
-à sa table: une réjouissante scène de mœurs!...
-Mais un dîner, cela se rend. Il fallait rendre celui-ci,
-sous peine de voir le malade retomber en syncope. On
-le rendit, «comme de noces». Et de quoi s'entretenait-on
-après ces festins qui furent suivis de plusieurs
-autres, notamment chez Mme de Lauzun<a name="NoteRef_309_309" id="NoteRef_309_309"></a><a href="#Note_309_309" class="fnanchor">[309]</a> et chez
-Mme de Fontenille<a name="NoteRef_310_310" id="NoteRef_310_310"></a><a href="#Note_310_310" class="fnanchor">[310]</a>?&mdash;Mon Dieu, déclare Saint-Simon,
-d'un ton détaché, «on peut croire qu'il n'y eut
-que de la civilité et que la conversation n'étoit
-pas intéressante»... Pas intéressante!... Qu'on en
-juge!... Les convives n'avaient pas plus tôt englouti
-leur dernière bouchée que «le syndic de la pairie»,&mdash;le
-mot est de Pontchartrain,&mdash;s'emparait du Premier
-Président et, le bloquant dans un coin, s'élevait
-contre l'injustice du bonnet, dénonçait l'indécence de
-la garde des bancs, protestait contre le surbourrage,
-flétrissait l'emploi des «mécaniques» en forme de
-cabriolet, et, finalement, tirait de sa poche le fameux
-projet de transaction qui exigeait tout, sans rien
-donner en échange<a name="NoteRef_311_311" id="NoteRef_311_311"></a><a href="#Note_311_311" class="fnanchor">[311]</a>...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_308_308" id="Note_308_308"></a><a href="#NoteRef_308_308"><span class="label">[308]</span></a> <i>Collection de Gilbert de Lisle</i>, lequel fait, à l'occasion
-de ce repas, l'observation suivante: «Je marque cecy par
-rapport à M. le duc de Saint-Simon pour son raccommodement
-avec M. le Premier Président qui fera ensuite celuy
-du Parlement avec luy, suivant toutes les apparences,
-après avoir été brouillés ensemble, ainsi qu'un grand
-nombre de Messieurs les pairs depuis la mort du feu roy.»
-Le chroniqueur termine par ces paroles qui révèlent les sentiments
-du milieu auquel il appartenait: «C'est luy (M. de
-Saint-Simon), avec M. l'archevêque de Reims, et encore
-plus le duc de La Force, qui s'est avily a estre comme
-premier commis du malheureux Law, qui ont été les auteurs
-de s'être tous brouillés avec le Parlement, au lieu d'être
-unis comme ils le devoient faire... Cela auroit pu éviter
-beaucoup de maux et la ruine du peuple qui ne s'en relèvera
-jamais.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_309_309" id="Note_309_309"></a><a href="#NoteRef_309_309"><span class="label">[309]</span></a> Sœur de M. de Lorges.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_310_310" id="Note_310_310"></a><a href="#NoteRef_310_310"><span class="label">[310]</span></a> Sœur du Premier Président.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_311_311" id="Note_311_311"></a><a href="#NoteRef_311_311"><span class="label">[311]</span></a> M. Chéruel, faisant état des <i>Mémoires de Villars</i>,
-s'explique, à ce sujet, dans les termes suivants: «Ce qu'il
-(Saint-Simon) ne dit pas, c'est qu'il chercha à tirer parti
-de cette réconciliation pour la question du bonnet qui ne
-cessait de le tourmenter.»&mdash;<i>Saint-Simon considéré comme
-historien du règne de Louis XIV</i>, p. 115.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[p. 285]</a></span></p></div>
-
-<p>Ce qu'il y a de piquant, c'est que les pairs se figurèrent
-que l'accord allait s'établir. Ils se flattèrent
-même que, le jour de la réception du duc de Nevers,
-M. de Mesmes donnerait un gage de son bon vouloir
-en ôtant son mortier. Ce jour fut attendu, Dieu sait
-avec quelle impatience! La cérémonie eut lieu à
-l'heure dite, mais hélas, comme par le passé, le mortier
-présidentiel demeura immobile sur l'énorme perruque
-dont il couronnait l'édifice.</p>
-
-<p>Encore une tentative avortée.&mdash;Comme elle n'était
-pas de nature à accroître auprès de la postérité le prestige
-de son auteur, celui-ci a jugé opportun de n'en
-point perpétuer le souvenir: on n'en trouve trace ni
-dans les <i>Mémoires</i>, ni dans les <i>Écrits inédits</i>. C'est au
-maréchal de Villars que l'histoire est redevable du
-renseignement<a name="NoteRef_312_312" id="NoteRef_312_312"></a><a href="#Note_312_312" class="fnanchor">[312]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_312_312" id="Note_312_312"></a><a href="#NoteRef_312_312"><span class="label">[312]</span></a> <i>Mémoires de Villars</i>, t. II, p. 475 et suiv.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[p. 286]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h2><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">Les accusations de Saint-Simon contre le Premier
-Président de Mesmes.&mdash;De Mesmes fut-il vénal?&mdash;Son
-rôle pendant l'exil de Pontoise.&mdash;Il meurt
-pauvre.&mdash;Son prestige.&mdash;Appréciation des contemporains.&mdash;A-t-il
-trempé dans la conspiration
-de Cellamare?&mdash;Invraisemblance de cette accusation.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>Saint-Simon se dédommageait de ces déboires en
-déversant sur son hôte de la veille ses plus ingénieuses
-diffamations. Au milieu «des horreurs» dont il le
-déclare convaincu, il l'accuse d'avoir vendu sa Compagnie
-au Régent et le Régent à sa Compagnie, de les
-avoir trompés à tour de rôle et de ne s'être prêté au
-règlement des affaires confiées à ses soins qu'à la dernière
-extrémité, afin de ne point tarir «la mine d'or»
-dont l'exploitation, savamment dirigée, constituait le
-salaire de ses honteuses complaisances.</p>
-
-<p>Ce que nous avons déjà dit de M. de Mesmes permet
-de pressentir que rien de cela n'est bien sérieux. Des
-explications n'en sont pas moins nécessaires sur cette
-imputation de vénalité qui sonne si mal à l'oreille,
-surtout lorsqu'il s'agit de la magistrature.</p>
-
-<p>Sous l'ancien régime, la remise par le souverain de<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[p. 287]</a></span>
-sommes d'argent à un grand seigneur, à un dignitaire
-de l'État, à un officier de robe, n'impliquait aucune diminution
-morale de celui-ci. C'était, au contraire, un témoignage
-d'estime, en même temps qu'une récompense
-pour des services rendus. Les chefs du Parlement figuraient,
-en bonne place, sur la liste des gratifiés. Leurs
-fonctions étaient si onéreuses et le profit qu'ils en retiraient
-si exigu que, sans l'appui des libéralités du
-prince, bien peu eussent pu tenir leur rang. En dehors
-des pensions,&mdash;dont, le plus souvent, les quartiers
-servaient à payer l'intérêt du brevet de retenue conféré
-à leur prédécesseur<a name="NoteRef_313_313" id="NoteRef_313_313"></a><a href="#Note_313_313" class="fnanchor">[313]</a>,&mdash;les Premiers Présidents
-recevaient des gratifications en numéraire ou en
-immeubles et des cadeaux à l'occasion de circonstances
-solennelles, comme le mariage de leurs enfants<a name="NoteRef_314_314" id="NoteRef_314_314"></a><a href="#Note_314_314" class="fnanchor">[314]</a>.
-C'étaient, parfois, des sommes fort importantes. C'est
-ainsi que Nicolas de Novion, si généreusement traité
-au moment de sa retraite, touchait d'un seul coup,
-l'année même de sa nomination, le joli denier de cent
-mille écus qui lui valait les félicitations de Bussy-Rabutin<a name="NoteRef_315_315" id="NoteRef_315_315"></a><a href="#Note_315_315" class="fnanchor">[315]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[p. 288]</a></span>
-Certains, et des meilleurs, ne craignaient
-même pas de provoquer les offres:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_313_313" id="Note_313_313"></a><a href="#NoteRef_313_313"><span class="label">[313]</span></a> C'était, comme l'explique Gilbert de Lisle, le cas de
-M. de Mesmes. Les quartiers de sa pension de 25 000 livres
-étaient affectés au paiement des arrérages du brevet de
-retenue établi au profit de son prédécesseur Le Pelletier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_314_314" id="Note_314_314"></a><a href="#NoteRef_314_314"><span class="label">[314]</span></a> Le marquis de Sourches (t. II, p. 8) rapporte que
-Mlle de Ribeyre, petite-fille de Nicolas de Novion, reçut, au
-moment de son contrat, une paire de pendants d'oreilles de
-huit ou dix mille écus. Il serait facile de multiplier les
-exemples.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_315_315" id="Note_315_315"></a><a href="#NoteRef_315_315"><span class="label">[315]</span></a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 284.
-Novion était, en même temps, gratifié d'un billet de retenue
-de pareille somme.</p></div>
-
-<p>&mdash;Sire, déclarait un jour Guillaume de Lamoignon,
-j'ai trois cent mille livres de dettes. Mais mes plus
-rudes créanciers, ce sont mon fils et ma fille. Sans les
-grâces de Votre Majesté, je serais fort en peine de
-les établir<a name="NoteRef_316_316" id="NoteRef_316_316"></a><a href="#Note_316_316" class="fnanchor">[316]</a>...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_316_316" id="Note_316_316"></a><a href="#NoteRef_316_316"><span class="label">[316]</span></a> Mai 1664.&mdash;<i>Journal d'Olivier d'Ormesson</i>, t. II,
-p. 135.</p></div>
-
-<p>C'est précisément vers cette époque que des lettres-patentes
-lui attribuaient la propriété de la terre de
-Courson confisquée au début du procès de Fargues.</p>
-
-<p>A l'égard de M. de Mesmes, les procédés ne pouvaient
-être différents. Nul, en effet, n'avait plus besoin
-de la manne royale et, à vrai dire, n'y avait plus de
-droits. Pénétré de l'importance de sa charge, il lui
-avait, au grand profit de son autorité, imprimé un
-lustre jusqu'alors inconnu. En contact quotidien avec
-les vétérans de la Grand'Chambre, les Premiers Présidents
-n'entretenaient que peu de rapports avec l'élément
-jeune,&mdash;Enquêtes et Requêtes,&mdash;dont la turbulence
-faisait le désespoir des chanceliers. De Mesmes
-s'appliqua à attirer chez lui, par l'éclat de ses réceptions,
-ces redoutables frondeurs et à les retenir par la
-séduction de son esprit. A ce jeu, sa bourse s'épuisa<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[p. 289]</a></span>
-rapidement; mais l'influence présidentielle s'accrut si
-bien qu'il ne tarda pas à devenir l'arbitre de toute la
-Compagnie.</p>
-
-<p>Pour un pouvoir débile, attaqué de toutes parts, et
-contraint de faire face à des difficultés multiples, c'était
-une fortune inespérée que cette influence du représentant
-de la Couronne sur le corps, réputé ingouvernable,
-dont il était chargé de diriger les débats. La laisser
-s'amoindrir, en refusant un concours pécuniaire qu'aux
-heures de sa toute-puissance le grand roi ne marchandait
-pas, c'eût été une lourde faute. Philippe d'Orléans
-n'eut garde de la commettre. De Mesmes accepta les
-subsides qu'on lui offrait, comme un homme qui, recevant
-son dû, ne se tient pas pour obligé. Non content,
-d'ailleurs, de parer aux exigences d'une représentation
-très onéreuse, il employait aussi les largesses du Trésor
-à effectuer au Palais des travaux importants,
-notamment à rétablir dans leur ancienne splendeur
-les lambris de la Grand'Chambre. Mais l'intervention
-opportune du Régent à son égard se manifesta surtout
-durant cet exil de Pontoise, qui se produisit dans
-les conditions économiques toutes particulières révélées
-par la relation de Gilbert de Lisle. La déroute
-du système de Law avait ruiné Paris, et bon nombre
-de magistrats, réduits «à la charité», n'étaient pas
-en état de pourvoir à la plus petite dépense<a name="NoteRef_317_317" id="NoteRef_317_317"></a><a href="#Note_317_317" class="fnanchor">[317]</a>. Ceux<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[p. 290]</a></span>
-même qui possédaient de quoi se suffire ne trouvaient,
-dans l'ancienne capitale du Vexin, envahie par la multitude
-des gens vivant du Palais, aucune des ressources
-nécessaires pour un établissement, si modeste
-fût-il. La plupart de ces Messieurs, logés dans de misérables
-chambres d'auberge, où l'on couchait à cinq ou
-six, plusieurs dans le même lit, n'avaient la possibilité
-ni de se livrer au travail, ni de faire bouillir un pot-au-feu.
-De Mesmes apparut à tous comme un Dieu sauveur.
-Mis en possession de la demeure princière des
-Bouillon, l'abbaye de Saint-Martin, il s'installa avec
-cette magnificence, non exempte d'ostentation, dont il
-avait le secret. Il établit deux tables en permanence:
-l'une, destinée au personnel subalterne, que présidaient
-ses secrétaires: l'autre, de quarante à cinquante couverts,
-dont, en personne, il faisait les honneurs à ses
-collègues. Telle était sa profusion, que ceux qui préféraient
-vivre chez eux pouvaient envoyer prendre des
-provisions de tous genres. Le dîner de rentrée du
-11 novembre coûta à lui seul vingt mille livres... C'est
-le Régent qui payait...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_317_317" id="Note_317_317"></a><a href="#NoteRef_317_317"><span class="label">[317]</span></a> <i>Relation de Gilbert de Lisle.</i></p></div>
-
-<p>Le Premier Président ne lui avait pas, en effet, dissimulé
-les dangers de son coup de force, le mécontentement
-qui régnait au sein d'un corps où il suffisait d'une
-imprudence pour faire surgir quelque Broussel, les
-sympathies que ce corps recueillait auprès des grandes
-Compagnies du royaume, son extrême popularité, tant
-en province qu'à Paris. Avec sa mobilité habituelle, le<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[p. 291]</a></span>
-duc d'Orléans, en vue de parer aux périls d'une décision
-regrettée peut-être aussitôt que prise, avait ouvert
-les caisses de l'État à ceux des exilés qui, ayant pu se
-créer un intérieur décent, étaient en situation «d'adopter
-des orphelins». Le procureur général Joly de
-Fleury toucha, de ce chef, cent mille livres<a name="NoteRef_318_318" id="NoteRef_318_318"></a><a href="#Note_318_318" class="fnanchor">[318]</a>. De
-Mesmes reçut bien davantage pendant les cinq mois
-que dura la disgrâce du Parlement. Quatre cent mille
-livres, assure Saint-Simon. Il faut, croyons-nous, doubler
-au moins la somme; car ce bourreau d'argent
-dépensait sans compter, comme s'il se fût agi de son
-propre fonds. On imagine s'il s'enrichissait à ce métier!
-Quand il mourra, deux ans plus tard, c'est à peine si,
-des grands biens recueillis par lui en héritage, il restera
-de quoi payer ses dettes.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_318_318" id="Note_318_318"></a><a href="#NoteRef_318_318"><span class="label">[318]</span></a> <i>Journal de Barbier</i>, t. I, p. 299.</p></div>
-
-<p>Telles sont les conditions dans lesquelles se poursuivaient,
-entre le gouvernement et la Première Présidence,
-de laborieuses négociations, agrémentées de
-gros mots d'une part, d'impertinences de l'autre. L'opinion
-publique les suivait avec passion. De Mesmes
-cédait-il sur un point? C'était, aux yeux de l'opposition,
-un homme que ses prodigalités mettaient à la
-merci de la Couronne<a name="NoteRef_319_319" id="NoteRef_319_319"></a><a href="#Note_319_319" class="fnanchor">[319]</a>. Résistait-il aux exigences du
-Régent? La Cour aussitôt criait à la trahison. Ce sort
-peu enviable sera, pendant le cours du dix-huitième<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[p. 292]</a></span>
-siècle, celui de tous les Premiers Présidents lorsque,
-par suite de conflits incessants, ils se trouveront placés
-«entre l'enclume de leur compagnie et le marteau du
-despotisme<a name="NoteRef_320_320" id="NoteRef_320_320"></a><a href="#Note_320_320" class="fnanchor">[320]</a>». Tout, en 1720, ne s'en terminait pas
-moins,&mdash;résultat sans exemple,&mdash;à la satisfaction des
-deux parties. La Constitution (bulle <i>Unigenitus</i>) était
-enregistrée avec la participation des gallicans les plus
-rigides; Law, abandonné de ses protecteurs, cherchait
-son salut dans la fuite; et le Parlement, rappelé à
-Paris, rentrait en possession des droits dont l'avait
-privé le lit de justice du 26 août 1718.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_319_319" id="Note_319_319"></a><a href="#NoteRef_319_319"><span class="label">[319]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 245.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_320_320" id="Note_320_320"></a><a href="#NoteRef_320_320"><span class="label">[320]</span></a> Mathieu Molé lui-même, durant sa glorieuse magistrature,
-n'avait pu parvenir à échapper aux suspicions.</p></div>
-
-<p>C'est, n'en déplaise à Saint-Simon, d'une façon
-triomphale que s'achèvera l'existence de Jean-Antoine
-de Mesmes. Mathieu Marais, qui prisait fort ses
-remontrances, écrit de lui en 1717: «M. le Premier
-Président s'est comporté avec toute la dignité, la
-noblesse, l'esprit, l'amour et l'attachement pour sa
-Compagnie que l'on peut désirer<a name="NoteRef_321_321" id="NoteRef_321_321"></a><a href="#Note_321_321" class="fnanchor">[321]</a>.» Barbier, qui
-ne saurait être suspect, car il accueille avec complaisance
-les bruits les plus malveillants, dit de son côté:
-«Cet homme a fini glorieusement sa carrière: il a parfaitement
-rempli sa charge. L'affaire de Pontoise l'a
-immortalisé par la grandeur avec laquelle il a vécu.
-S'il s'entendait avec la Cour, il y a grande apparence:
-il l'a fait assez adroitement pour être toujours aimé<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[p. 293]</a></span>
-et respecté de sa Compagnie<a name="NoteRef_322_322" id="NoteRef_322_322"></a><a href="#Note_322_322" class="fnanchor">[322]</a>.» Cette opinion ne
-faisait, d'ailleurs, que se fortifier avec le temps.
-Lorsque, trente ans plus tard, le Président Hénault
-rédigera ses souvenirs de jeunesse, il tracera de son
-ancien chef un portrait ému auquel nous avons déjà
-fait quelques emprunts. Jamais, déclarera-t-il, aucune
-personne «ne fut plus heureusement formée pour la
-première place». Il ajoutera que, révéré de ses collègues,
-M. de Mesmes restera comme le type «du Premier
-Président qui, n'ayant jamais eu d'exemple, ne
-sera jamais imité<a name="NoteRef_323_323" id="NoteRef_323_323"></a><a href="#Note_323_323" class="fnanchor">[323]</a>.» Le dernier hommage que nous
-ayons à citer émane d'un membre de la pairie. M. de
-Luynes écrit, en 1757: «M. de Mesmes, dont le nom
-sera à jamais illustre par le talent supérieur de gouverner
-le Parlement presque en maître, faisoit une
-dépense prodigieuse, et quoiqu'il fût médiocrement
-instruit, la supériorité de son esprit lui avoit attiré
-une considération à laquelle il n'est pas facile de parvenir<a name="NoteRef_324_324" id="NoteRef_324_324"></a><a href="#Note_324_324" class="fnanchor">[324]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_321_321" id="Note_321_321"></a><a href="#NoteRef_321_321"><span class="label">[321]</span></a> <i>Journal de Mathieu Marais</i>, t. I, p. 236.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_322_322" id="Note_322_322"></a><a href="#NoteRef_322_322"><span class="label">[322]</span></a> <i>Journal de Barbier</i>, t. I, p. 298.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_323_323" id="Note_323_323"></a><a href="#NoteRef_323_323"><span class="label">[323]</span></a> <i>Mémoires du président Hénault</i>, p. 398.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_324_324" id="Note_324_324"></a><a href="#NoteRef_324_324"><span class="label">[324]</span></a> <i>Mémoires du duc de Luynes</i>, t. XVI, p. 192.&mdash;La
-seule note discordante que nous ayons trouvée sur la valeur
-de M. de Mesmes émane de Mme de Staal de Launay. «Le
-Premier Président, dit-elle, étoit, selon les apparences,
-tout dévoué à la maison du Maine. Elle en tira peu de
-secours. C'étoit un grand courtisan et un homme médiocre,
-d'un esprit et d'une société agréables, faible, timide, rempli
-de ces défauts qui aident à plaire et empêchent de servir.»
-De ce jugement il convient de retenir ces mots: <i>Elle en tira
-peu de secours</i>, et ceci également: rempli de ces défauts qui
-aident à plaire et <i>empêchent de servir</i>. C'est une présomption
-de plus à joindre à celles que nous allons énumérer touchant
-la prétendue participation de M. de Mesmes à la conspiration
-de Cellamare.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[p. 294]</a></span></p></div>
-
-<p>Malgré la protection dont le couvrent ces témoignages,
-nous ne saurions dissimuler qu'il y avait, au
-dire des <i>Mémoires</i>, un abominable forfait dans l'existence
-de ce galant homme. Ce n'était ni la condamnation
-à mort d'un innocent, comme dans la vie de
-Lamoignon, ni une félonie compliquée d'abus de
-dépôt, comme dans celle de Harlay: c'était un crime
-de haute trahison.&mdash;Outrée de la situation faite
-aux bâtards par le lit de justice de 1718, la duchesse
-du Maine avait tourné ses regards du côté de Madrid.
-Sa participation à la conspiration de Cellamare, qui
-avait pour but de renverser le Régent et de lui
-substituer Philippe V, n'est pas douteuse. Saint-Simon
-a jugé opportun de lui donner de Mesmes
-comme compère... La preuve? Elle résultait d'une
-lettre écrite de la main même du Premier Président,
-«par laquelle il répondait du Parlement à l'Espagne
-et parloit sans ménagements sur la chose et sur les
-moyens»... De quoi faire pendre dix fois son
-homme!&mdash;Ce conjuré, chez qui l'ingénuité le disputait
-à l'imprudence, craignait-il, un jour, qu'on eût
-vent de sa perfidie? On doit le croire, car il sollicitait,
-par l'entreprise d'une personne nommée Mlle de La<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[p. 295]</a></span>
-Chausseraye, la faveur d'une entrevue secrète avec le
-Régent. Ayant obtenu satisfaction, il se rendait au
-Palais-Royal, frappait à une porte dérobée, était introduit,
-non par les serviteurs de la maison, mais par un
-valet de Mlle de La Chausseraye, lequel, au dire de
-Duclos, remplissait auprès de sa maîtresse, en dehors
-de son emploi officiel, une fonction d'un ordre plus
-intime<a name="NoteRef_325_325" id="NoteRef_325_325"></a><a href="#Note_325_325" class="fnanchor">[325]</a>, et, en présence de cette même La Chausseraye,
-recevait audience. Aussitôt, de faire étalage de
-son talent de beau parleur et de formuler des protestations
-de fidélité; mais le Régent ne tardait pas à lui
-placer sous les yeux le corps même du délit, c'est-à-dire
-la fameuse lettre: un véritable coup de théâtre!&mdash;Se
-voyant déjà la corde au cou, le conspirateur se
-précipitait à terre, embrassait «non pas les jambes,
-mais les pieds» du prince, implorait son pardon et
-manifestait la plus belle peur qui se puisse loger dans
-l'âme d'un robin. Sur quoi Son Altesse Royale, dépêtrée
-de cette frénésie de contrition, remettait la lettre dans
-sa poche,&mdash;une arme trop précieuse pour qu'il s'en
-dessaisît!&mdash;et s'éloignait sans ajouter mot<a name="NoteRef_326_326" id="NoteRef_326_326"></a><a href="#Note_326_326" class="fnanchor">[326]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_325_325" id="Note_325_325"></a><a href="#NoteRef_325_325"><span class="label">[325]</span></a> <i>Œuvres complètes de Duclos</i>, t. VII, p. 7.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_326_326" id="Note_326_326"></a><a href="#NoteRef_326_326"><span class="label">[326]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XVII, p. 4 et suiv.</p></div>
-
-<p>Voilà la scène rapportée par Saint-Simon. De qui
-déclare-t-il la tenir? Du procureur général Joly de
-Fleury, le seul ami qu'il comptât dans la robe. Référence
-à coup sûr fort respectable. Ce qu'il y a de<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[p. 296]</a></span>
-préoccupant c'est que, lorsque Saint-Simon tient ou dit
-tenir une anecdote de Joly de Fleury, cette anecdote
-est bientôt démontrée inexacte<a name="NoteRef_327_327" id="NoteRef_327_327"></a><a href="#Note_327_327" class="fnanchor">[327]</a>. Aussi bien, Joly de
-Fleury ne savait rien par lui-même: le récit qui lui
-est prêté, il l'aurait recueilli de la bouche de La Chausseraye...
-Quel était donc ce personnage féminin, aux
-mœurs suspectes, que le Régent initiait aux secrets
-d'État? C'était une façon d'aventurière dont la vie
-accidentée participe du roman. Issue d'une mésalliance,
-elle avait longtemps végété «dans l'angoisse,
-l'obscurité et la misère». Mais, douée d'un esprit
-«tourné à l'intrigue, aux manèges, à la fortune», elle
-parvint, grâce à ses merveilleux talents et à son peu de
-répugnance pour certaines compromissions, à se pousser
-dans le monde, à capter les bonnes grâces de Madame
-Palatine, à «apprivoiser les ministres», dont elle
-obtenait tout, à pénétrer jusqu'au roi, qu'elle amusait
-de ses saillies et qui la recevait «par les derrières».
-Entre temps, elle se lançait dans la dévotion et s'érigeait
-en protectrice du cardinal de Noailles: ce qui ne
-l'empêchait pas, d'ailleurs, de jouer un jeu d'enfer et de
-gagner, au système de Law, une vraie fortune. Au
-demeurant, on ne vit jamais «créature si adroite,
-si insinuante, si flatteuse sans fadeur, si fine, ni si<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[p. 297]</a></span>
-fausse<a name="NoteRef_328_328" id="NoteRef_328_328"></a><a href="#Note_328_328" class="fnanchor">[328]</a>»... Si fausse! Nous ne le faisons pas dire. Et
-c'est uniquement sur la foi de cette personne, ainsi jugée
-par Saint-Simon lui-même, que celui-ci se fait l'écho
-de l'étonnant récit dont nous venons de reproduire les
-grandes lignes. De cette soi-disant participation du
-plus haut magistrat de France aux entreprises de
-la duchesse du Maine, il ne recueillera, au cours de
-son existence de chroniqueur aux aguets, ni un mot, ni
-une rumeur, ni un soupçon. L'ignorance de ses contemporains
-sera, du reste, non moins absolue, car dans les
-relations, correspondances, écrits divers de cette
-époque, de même que dans les pièces relatives au
-procès, on ne rencontre aucune allusion à ce détail
-capital d'une affaire qui, pendant plus d'une année,
-défraya toutes les conversations. Ce sera seulement
-un demi-siècle plus tard que Paris étonné apprendra
-la trahison de M. de Mesmes. De quelle manière?
-Par la publication des œuvres de Marmontel et de
-Duclos, lesquels, mis en possession des <i>Mémoires</i>
-encore inédits, y copieront, sans songer seulement à en
-vérifier l'exactitude, la prétendue accusation de La
-Chausseraye. Moyennant quoi ces deux historiens-philosophes,
-dont la naïveté égalait l'absence d'esprit critique,
-tiraient cette conclusion que de Mesmes «fut
-convaincu d'avoir trempé dans la conspiration<a name="NoteRef_329_329" id="NoteRef_329_329"></a><a href="#Note_329_329" class="fnanchor">[329]</a>»!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_327_327" id="Note_327_327"></a><a href="#NoteRef_327_327"><span class="label">[327]</span></a> Ainsi en est-il du prétendu empoisonnement de Madame.
-Voir, à ce sujet, <i>Saint-Simon considéré comme historien
-de Louis XIV</i>, par <span class="smcap">Chéruel</span>, p. 154 et 473 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_328_328" id="Note_328_328"></a><a href="#NoteRef_328_328"><span class="label">[328]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. VII, p. 222 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_329_329" id="Note_329_329"></a><a href="#NoteRef_329_329"><span class="label">[329]</span></a> Ce sont les termes mêmes de <span class="smcap">Marmontel</span>, <i>Histoire de
-la Régence</i>, p. 347.&mdash;La relation de Duclos se trouve dans
-ses <i>Œuvres complètes</i>, t. VII, p. 7.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[p. 298]</a></span></p></div>
-
-<p>L'invraisemblance de pareils commérages n'est-elle
-pas saisissante? A quelle personne impartiale fera-t-on
-croire qu'un Premier Président, chaque jour en contact
-avec le chef de l'État, ait eu besoin, pour arriver jusqu'à
-lui, du patronage de La Chausseraye? Que celle-ci,
-évoluant comme chez elle dans l'intimité du Palais-Royal,
-ait été promue à l'honneur de juge du camp au
-cours d'un débat qui mettait en jeu les intérêts les plus
-graves? Qu'un homme, réputé à juste titre comme «le
-plus délié de son temps<a name="NoteRef_330_330" id="NoteRef_330_330"></a><a href="#Note_330_330" class="fnanchor">[330]</a>,» ait, de sa propre main,
-dressé le programme d'un complot dont la divulgation
-pouvait entraîner pour lui les plus fâcheuses conséquences?
-Que le Régent, peu discret de sa nature,
-n'ait jamais soufflé mot de cette histoire, même à
-celui qu'il considérait comme son ami, son conseil,
-son confident intime: nous voulons dire Saint-Simon?</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_330_330" id="Note_330_330"></a><a href="#NoteRef_330_330"><span class="label">[330]</span></a> <i>Mémoires du président Hénault.</i></p></div>
-
-<p>Saint-Simon! Aucune objection ne le touche, si ce
-n'est pourtant cette dernière, qui l'atteint dans sa
-vanité. Aussi éprouve-t-il le besoin d'attester que, si
-le duc d'Orléans ne s'ouvrit pas à lui, ce ne fut point
-par manque de confiance, mais parce que Dubois le
-lui défendit. Pourquoi? Comment? Dans quelles circonstances?
-Ici les explications deviennent confuses
-et subtiles<a name="NoteRef_331_331" id="NoteRef_331_331"></a><a href="#Note_331_331" class="fnanchor">[331]</a>. Ce qui, heureusement, ne participe pas<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[p. 299]</a></span>
-de ce caractère sibyllin, ce sont les raisons qui déterminèrent
-le Régent à ne point exécuter le criminel qu'il
-venait de prendre la main dans le sac. Il fallait qu'elles
-fussent bien puissantes, car le prince était déjà si mal
-disposé à l'égard du Premier Président que, au moment
-du lit de justice de 1718, il avait pris la résolution «de
-le chasser»... Chose inouïe! C'est Saint-Simon,&mdash;du
-moins il l'assure,&mdash;qui opéra le sauvetage. Non par
-bonté d'âme, on peut le croire, mais par un raffinement
-de haine: il importait, déclare-t-il, de laisser au
-misérable le temps de se compromettre davantage
-pour mieux l'accabler<a name="NoteRef_332_332" id="NoteRef_332_332"></a><a href="#Note_332_332" class="fnanchor">[332]</a>!... Raisonnement que le
-Régent trouva si péremptoire, qu'il se décida à suspendre
-le cours de sa justice. Mais alors, quelles considérations
-purent bien l'arrêter quand il posséda les
-preuves de la félonie?</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_331_331" id="Note_331_331"></a><a href="#NoteRef_331_331"><span class="label">[331]</span></a> Moins embarrassé que Saint-Simon, tout en n'étant
-d'ailleurs pas mieux renseigné que lui, Duclos explique l'indulgence
-de Dubois de la façon suivante: Il y a, dit-il,
-apparence que si l'abbé Dubois étouffa l'affaire «c'est dans
-la vue qu'il pouvoit un jour avoir besoin pour lui-même
-d'un juge corrompu...» Il est difficile de pousser plus loin
-le champ des conjectures!</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_332_332" id="Note_332_332"></a><a href="#NoteRef_332_332"><span class="label">[332]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XV, p. 362.</p></div>
-
-<p>Cette fois-ci, c'est La Chausseraye qui joue, au
-profit du coupable, le rôle de Providence... Après
-l'avoir tiré de son évanouissement et replacé sur ses
-jambes, elle courut après Son Altesse pour lui tenir le
-langage suivant: «Avec cette pièce en mains, voilà
-un homme qui ne peut plus qu'être à vous, à pendre<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[p. 300]</a></span>
-et à dépendre, et c'est la meilleure aventure qui vous
-pût arriver, parce que, désormais, vous en ferez
-tout ce qu'il vous plaira sans qu'il ose souffler.»</p>
-
-<p>Avis non moins judicieux que pratique. Si, en effet,
-le duc d'Orléans est nanti d'un document aussi décisif,
-c'en est fait de M. de Mesmes: on le tient si bien qu'il
-ne peut plus être qu'un instrument dont la Cour usera
-et abusera à sa convenance. Cela se trouve d'autant
-mieux qu'on est à la veille de graves conflits, ceux-là
-mêmes dont l'exil à Pontoise va,&mdash;trois mois après,&mdash;constituer
-le dénouement... Or qu'arrive-t-il? Précisément
-le contraire de ce qu'on eût été en droit d'attendre
-si de Mesmes avait eu les mains liées. Jamais il
-ne fit preuve de plus d'indépendance: indépendance
-qui, dépassant parfois la mesure, n'épargnait au chef
-de l'État ni brocards ni plaisanteries; le tout «de la
-manière la plus indécente et la moins mesurée<a name="NoteRef_333_333" id="NoteRef_333_333"></a><a href="#Note_333_333" class="fnanchor">[333]</a>». Et
-quand le Régent manifeste son indignation, «le coquin»
-ne laisse pas que de persister dans son impertinence...
-Est-ce là le fait d'un homme qu'on vient de
-représenter plus mort que vif, se roulant à terre de
-désespoir, prêt à toutes les palinodies pour obtenir sa
-grâce? Et vit-on jamais criminel, aussi soucieux de
-vivre, traiter avec une pareille désinvolture un prince
-qui a en poche tout ce qu'il faut pour le perdre<a name="NoteRef_334_334" id="NoteRef_334_334"></a><a href="#Note_334_334" class="fnanchor">[334]</a>?</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_333_333" id="Note_333_333"></a><a href="#NoteRef_333_333"><span class="label">[333]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XVII, p. 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_334_334" id="Note_334_334"></a><a href="#NoteRef_334_334"><span class="label">[334]</span></a> Les altercations entre eux étaient fréquentes. Buvat,
-au mois d'avril 1722, en rapporte une qui, si les détails sont
-exacts, donne une singulière idée du langage du Régent.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[p. 301]</a></span></p></div>
-
-<p>Nous n'aurions garde d'insister!&mdash;La Chausseraye
-a-t-elle imaginé le récit reproduit par les <i>Mémoires</i>?
-S'est-elle bornée à fournir, à titre d'hypothèse, un
-canevas qu'avec ses ressources infinies Saint-Simon
-s'est plu à broder? Le nom de l'habile entremetteuse
-n'est-il venu sous sa plume qu'en vue de se dégager
-personnellement d'une responsabilité par lui jugée
-trop lourde?&mdash;Ce sont là autant de questions sur
-lesquelles nous n'avons pas à prendre parti. Ce que
-nous croyons pouvoir affirmer, c'est que la coopération
-de M. de Mesmes à la conspiration de Cellamare
-est, comme les crimes imputés à ses prédécesseurs,
-une pure invention<a name="NoteRef_335_335" id="NoteRef_335_335"></a><a href="#Note_335_335" class="fnanchor">[335]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_335_335" id="Note_335_335"></a><a href="#NoteRef_335_335"><span class="label">[335]</span></a> C'est aussi la conclusion de <span class="smcap">Chéruel</span>. <i>Saint-Simon
-considéré comme historien de Louis XIV</i>, p. 154.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[p. 302]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h2><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">Divisions dans la pairie.&mdash;Désertions.&mdash;La robe
-triomphe.&mdash;Ambassade de Saint-Simon en Espagne.&mdash;Il
-se démet de la pairie en faveur de son fils.&mdash;Mémoire
-au Régent.&mdash;Le Régent ne répond
-pas.&mdash;Fin de l'affaire du bonnet.&mdash;Mort du
-Premier Président de Mesmes (1723).</span></p></blockquote>
-
-
-<p>L'affaire du bonnet touchait à sa fin: «Elle arriva,
-d'une part, à force d'art, d'intrigues, de souplesse et
-d'audace; de l'autre, de dépit, de dégoût et de guerre
-lasse<a name="NoteRef_336_336" id="NoteRef_336_336"></a><a href="#Note_336_336" class="fnanchor">[336]</a>...» La vérité est que les moins clairvoyants
-commençaient à se rendre compte qu'il n'y avait rien à
-attendre ni du présent ni de l'avenir. Cette échéance
-de la majorité du roi, sur laquelle on avait fondé tant
-d'espérances, ne pouvait elle-même apporter que des
-déceptions. En restituant au Parlement ses anciennes
-prérogatives, la monarchie avait aliéné sa liberté.
-Comment croire que, sans profit aucun, elle commît
-l'imprudence d'indisposer une compagnie influente,
-dont le concours lui était indispensable pour l'établissement
-des édits fiscaux!... A cette conviction d'impuissance
-se joignait le souvenir cuisant des blessures<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[p. 303]</a></span>
-reçues. Les dernières escarmouches ne démontraient-elles
-pas l'inégalité d'une lutte où la pairie, discutée
-dans son origine, ses attributions, ses dignitaires, laissait
-chaque jour quelque lambeau de son prestige?</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_336_336" id="Note_336_336"></a><a href="#NoteRef_336_336"><span class="label">[336]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XII, p. 333.</p></div>
-
-<p>Parmi les partisans d'une paix reconnue nécessaire,
-figurait le duc de Noailles. Il eut le courage de dire ce
-que beaucoup osaient à peine s'avouer. Son opinion ne
-tarda pas à faire des prosélytes: M. de La Rochefoucauld,
-personnage bizarre et inquiet; M. de Villeroy,
-dont l'intransigeance n'avait jamais été bien sincère;
-M. de Sully, «qu'embabouinèrent» les opposants de la
-noblesse; M. de Richelieu, qui «ne faisoit que poindre»;
-M. d'Harcourt, impotent de longue date et n'ayant
-plus «ni tête ni parole...» Ah! M. de Noailles faisait
-de belle besogne. Aussi quelle avalanche d'outrages!
-Jadis on l'avait affublé du surnom glorieux de Brutus;
-maintenant on lui infligeait un sobriquet de traître,
-puisé dans l'Écriture Sainte. Ce n'était plus Brutus-Noailles,
-mais Noailles-Achitophel<a name="NoteRef_337_337" id="NoteRef_337_337"></a><a href="#Note_337_337" class="fnanchor">[337]</a>. Les purs prirent
-enfin le parti de l'expulser des réunions où se maintenaient
-les dernières résistances... Bien réduit, du
-reste, sinon quant à la qualité, du moins quant au
-nombre, le parti des gens «incapables de gauchir»!
-Il ne comprenait plus, en dehors des ecclésiastiques,
-tous inébranlables, que MM. de La Force, de Tresmes,<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[p. 304]</a></span>
-de Charost, de Villars, d'Antin, de Chaulnes et,&mdash;cela
-va de soi,&mdash;Saint-Simon. «Aucun de ceux-là, déclare-t-il,
-ne se démentit; aucun ne faiblit. Tous agirent et
-firent merveilles. C'étoit avec eux que j'étois uni.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_337_337" id="Note_337_337"></a><a href="#NoteRef_337_337"><span class="label">[337]</span></a> Achitophel était un des conseillers du roi David: il
-prit parti pour Absalon, au moment de sa révolte.</p></div>
-
-<p>Union qui ne devait pas être de longue durée. Tout,
-en effet, conspirait contre elle. L'écroulement du Système
-de Law et le procès intenté à M. de La Force,
-pour accaparement de marchandises payées en papier-monnaie,
-allaient faire revivre des divisions que, seul,
-un intérêt pressant avait pu apaiser. Afin de ne point
-paraître prendre parti pour ceux des pairs qu'accusait
-l'opinion publique, la majorité se rapprochait tout à
-coup de la robe. On la vit même,&mdash;ô prodige!&mdash;assister
-aux fêtes de l'hôtel du Bailliage. Elle fit mieux: quand
-le Parlement fut dessaisi, au profit du Grand Conseil,
-de l'instance suivie contre M. de La Force, princes, ducs
-et robins se trouvèrent d'accord pour rédiger des remontrances
-que porta une députation, dans les rangs de laquelle
-figuraient certains transfuges des plus qualifiés.
-Un nouveau succès du Premier Président que le greffier
-Gilbert de Lisle célèbre dans ces termes: «Je marquerai
-ici, avec joie et comme un bon citoyen, qu'on
-ne sçauroit avoir plus d'union, mesme de fraternité,
-qu'il n'y en a, à présent, entre Messieurs les princes,
-grand nombre de pairs et le Parlement. Dieu veuille
-que ce soit pour toujours, pour le bien de l'État, le
-service du roy, le bien de la justice et du peuple qui
-en a besoin.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[p. 305]</a></span></p>
-
-<p>Saint-Simon eut beau se démener en compagnie de
-son frère d'armes, l'archevêque de Reims, jeter feu et
-flamme, proférer des anathèmes,&mdash;il fallut bien se
-rendre à l'évidence: c'était, de toutes parts, «la désertion».
-Sur quoi, se livrant à une récapitulation douloureuse,
-il constatait que jamais époque n'avait été
-plus funeste à la pairie. Certes, les belles promesses
-n'avaient pas été ménagées: promesses perfides en
-contemplation desquelles les ducs, «stupidement»,
-s'étaient laissé arracher un sursis néfaste. Depuis,
-malgré des mises en demeure quotidiennes, leurs réclamations
-étaient demeurées inefficaces. Oublieuse des
-engagements contractés dans le petit entresol de Versailles,
-Son Altesse Royale s'était jouée «de leur faiblesse,
-de leur bassesse, de l'avidité de la plupart et de
-la sottise de presque tous». Dès lors, que de démembrements
-nouveaux! Chacun avait tiré à soi: princes,
-noblesse, robe. Les premiers ne laissaient pas s'écouler
-un jour sans accroître à leur profit l'intervalle les séparant
-d'une institution jadis sans rivale, aujourd'hui
-l'objet du mépris de tous et la risée de l'univers. De
-son côté, la noblesse ne dissimulait pas ses prétentions
-à l'égalité, poussant l'audace jusqu'à «disputer les
-honneurs du Louvre, le tabouret, les housses et le
-reste...» Et telles femmes qui, sous le règne précédent,
-n'eussent point osé faire l'aveu d'un semblable
-désir, «se prélassoient maintenant aux bals du roi ou
-du Palais-Royal, rangées <i>audessus des duchesses</i>!»...<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[p. 306]</a></span>
-Quant à la robe, son élévation n'était pas moins scandaleuse.
-En province, elle accaparait le haut du pavé,
-établissant en sa faveur une suprématie devant laquelle
-personne n'avait assez de prosternements. A Paris,
-c'était bien autre chose: les présidents à mortier, qui
-jouaient à la ville le même rôle que les princes à la
-Cour, exerçaient, à l'égard de tout le monde, une véritable
-tyrannie. Il n'y avait pas de distinctions auxquelles
-ces messieurs n'aspirassent. On les avait vus
-successivement quitter le drap noir pour s'habiller
-de velours et de soie, inscrire sur leurs maisons le
-titre d'hôtel, transformer leur portier en suisse, disposer
-sur leurs carrosses, à la façon du manteau ducal,
-leur pèlerine de petit-gris, prétendre enfin, à l'échange
-du salut, à la housse et au tabouret<a name="NoteRef_338_338" id="NoteRef_338_338"></a><a href="#Note_338_338" class="fnanchor">[338]</a>, sans d'ailleurs
-être contredits par les gens de qualité avec qui ils
-s'entendaient comme larrons en foire.&mdash;Les ducs
-étaient donc, «en sept ans, tombés dans l'ignominie
-dernière, déchus de tout, sans distinction nulle part,
-réduits à s'abstenir de tout et à se cacher. En sorte
-qu'il étoit inutile de l'être, si ce n'est pour recevoir
-des affronts et avoir des disputes sur quoi que ce
-puisse être».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_338_338" id="Note_338_338"></a><a href="#NoteRef_338_338"><span class="label">[338]</span></a> <i>Annotations au journal de Dangeau</i>, t. XVI, p. 467.</p></div>
-
-<p>La cause de ce lamentable effondrement? C'était,&mdash;le
-mal venait de loin,&mdash;la facilité avec laquelle se
-distribuait la pairie, l'oubli des traditions par «une<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[p. 307]</a></span>
-malapprise jeunesse», les mésalliances contractées en
-vue de parer au délabrement des fortunes, les schismes
-au cours desquels on s'arrachait «le nez et les
-yeux<a name="NoteRef_339_339" id="NoteRef_339_339"></a><a href="#Note_339_339" class="fnanchor">[339]</a>»; c'était, en un mot, l'abaissement des
-mœurs, des caractères et des intelligences: on ne rencontrait
-plus, en effet, dans les rangs de la noble
-phalange, qu'ignorance honteuse, sot bel air, impuissance
-de tout accord durable, découragement rapide
-en face des épreuves et lâcheté devant la servitude<a name="NoteRef_340_340" id="NoteRef_340_340"></a><a href="#Note_340_340" class="fnanchor">[340]</a>...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_339_339" id="Note_339_339"></a><a href="#NoteRef_339_339"><span class="label">[339]</span></a> Lettre du 18 avril 1747, citée dans les <i>Mémoires du
-duc de Luynes</i>, t. I, p. 449.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_340_340" id="Note_340_340"></a><a href="#NoteRef_340_340"><span class="label">[340]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XI, p. 405.</p></div>
-
-<p>Ce qui accroissait encore l'amertume de cette déchéance,
-c'est qu'elle coïncidait avec l'élévation de
-l'odieuse race des légistes. C'est en vain qu'on eût
-voulu se le dissimuler: ils passaient à l'état de puissance...
-Ayant, un jour, dressé le contingent des forces
-acquises à la haute robe, Saint-Simon constatait avec
-stupeur qu'il fallait y faire figurer la magistrature
-entière; ses suppôts devenus légion; les gens faibles
-et bas, adulateurs d'un pouvoir qui tenait entre ses
-mains leur fortune, leur honneur et leur vie; la finance,
-la bourgeoisie, les marchands, les artisans, les ignorants,
-qui, de tout temps, constituèrent la majorité du
-public... «Tout cela, s'écriait-il, fait un groupe qui ne
-s'éloigne guère de <i>l'universalité</i>. Ajoutons à ce
-parti l'idée flatteuse que le Parlement est le rempart
-contre les entreprises des ministres bursaux, et il se<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[p. 308]</a></span>
-trouvera que <i>presque tout ce qui est en France</i>
-applaudira à toutes les plus folles chimères de
-grandeur en faveur du Parlement, par crainte, par
-besoin, par basse politique, par intérêt ou par
-ignorance»...</p>
-
-<p>Cependant les conciliabules secrets continuaient
-chez M. de Mailly, archevêque de Reims. Mais leur
-inutilité apparaissait si manifeste que Saint-Simon
-avait cessé de s'y rendre. Pressé pourtant par sa
-famille, il consentait à assister à la dernière réunion
-où devait se résoudre la question «des funérailles».
-Il y alla, le désespoir au cœur, et participa à une cérémonie
-qui, par la grandeur qu'il lui prête, exhale
-comme un parfum antique. Sans doute, le petit cénacle
-n'imita point ces sénateurs romains qui, ayant eu le
-malheur de déplaire au prince, se couronnaient de
-roses et s'ouvraient les veines. Son attitude ne fut
-même, tout d'abord, ni résignée ni silencieuse, et ce
-fut par un concert de malédictions à l'adresse des
-schismatiques que débuta la séance. Mais, ce tribut
-payé à une légitime indignation, la sérénité philosophique
-envahit les âmes. Aussi la peine édictée contre
-les traîtres, mitigée par une saine application des principes
-de l'Évangile, consista-t-elle en une froideur
-indifférente... Sur quoi, ayant couvert l'humiliation de
-la retraite par cette formule accommodante qu'il convenait
-«de ne plus battre l'air en vain», ces héros
-méconnus, en proie à un attendrissement général, se<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[p. 309]</a></span>
-précipitèrent dans les bras les uns des autres, s'embrassèrent
-étroitement et se jurèrent une éternelle
-amitié<a name="NoteRef_341_341" id="NoteRef_341_341"></a><a href="#Note_341_341" class="fnanchor">[341]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_341_341" id="Note_341_341"></a><a href="#NoteRef_341_341"><span class="label">[341]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XII, p. 338.</p></div>
-
-<p>C'était du moins finir comme il se devait.</p>
-
-<p>Un dérivatif honorable était, d'ailleurs, assuré à
-Saint-Simon. Au lendemain de cette historique soirée,
-il partait pour l'Espagne, en qualité d'ambassadeur
-extraordinaire, avec mission de solliciter, au nom de
-Louis XV, la main de l'infante, fille de Philippe V. Au
-retour de cette glorieuse expédition, qui dura six mois,
-l'obsession du bonnet était cependant encore là pour
-agiter ses nuits. Mais, s'il conservait encore des espérances,
-sa foi en un avenir réparateur dut être quelque
-peu ébranlée. Voilà, en effet, que ses amis les plus
-fidèles disparaissaient comme s'ils se fussent donné le
-mot. Hier, l'évêque-duc de Laon, M. Clermont-Chatte,
-aujourd'hui l'archevêque-duc de Reims, M. de Mailly...
-Privé de ses chefs de file, le peu qui restait «des débris»
-du petit groupe s'habituait déjà «à l'ignominie»...</p>
-
-<p>L'heure de la retraite lui semblant venue, Saint-Simon
-se démit de la pairie en faveur de son fils aîné,
-le duc de Ruffec<a name="NoteRef_342_342" id="NoteRef_342_342"></a><a href="#Note_342_342" class="fnanchor">[342]</a>: une retraite qui, d'ailleurs, ne le
-dépouillait que d'une façon relative. Les pairs «démis»
-conservaient, en effet, la jouissance entière du rang, de
-l'ancienneté, des préséances, des honneurs de toute<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[p. 310]</a></span>
-nature afférents à la fonction et figuraient à l'almanach
-royal avant le bénéficiaire de la résignation. Le seul
-avantage dont ils fussent privés était celui de délibérer
-et d'opiner aux séances du Parlement. Pouvait-on considérer
-cet amoindrissement comme une perte? Très
-atténuée, en tout cas, par la satisfaction de ne plus
-s'asseoir «sur la planche» des banquettes, en face de
-ces petit-fils de serfs qui, juchés sur leurs façons de
-trônes, refusaient aux successeurs des hauts barons la
-politesse d'un salut!... Ce changement de situation ne
-l'empêchait pas de se livrer presque aussitôt<a name="NoteRef_343_343" id="NoteRef_343_343"></a><a href="#Note_343_343" class="fnanchor">[343]</a> à une
-manifestation nouvelle,&mdash;pareille à celle qui lui avait
-attiré la verte réplique où l'origine de sa fortune lui
-était rappelée. Il s'agissait encore d'un mémoire dont
-la majorité prochaine du roi et l'imminence du sacre
-lui fournirent le prétexte. Après avoir formulé la série
-des récriminations qui lui sont habituelles, il revenait
-sournoisement à l'affaire du bonnet et soumettait à
-l'examen du Régent la teneur d'un bon édit qui devait
-tout régler à la satisfaction des ducs et à la confusion
-de leurs adversaires... Le Régent ne daigna pas répondre
-à cette invocation qu'on pourrait qualifier de
-posthume: le «bonnet» était mort, bien mort, et sans
-chance aucune de résurrection.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_342_342" id="Note_342_342"></a><a href="#NoteRef_342_342"><span class="label">[342]</span></a> Mai 1722: <i>Journal de Mathieu Marais</i>, t. II, p. 283.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_343_343" id="Note_343_343"></a><a href="#NoteRef_343_343"><span class="label">[343]</span></a> 10 octobre 1722.</p></div>
-
-<p>Il semble que M. de Mesmes attendît ce moment
-pour disparaître de la scène. Très malade depuis<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[p. 311]</a></span>
-quelques mois, il s'obstinait à rester à la tête de sa
-Compagnie, la guidant à travers les écueils de la politique
-et la mettant en garde contre ses propres entraînements.
-Il succomba le 23 août 1723, presque en
-même temps que le cardinal Dubois, premier ministre.
-Coïncidence dont Saint-Simon ne manque pas de s'emparer,
-pour procéder à la plus injurieuse des comparaisons.
-«Un plus corrompu, s'il se peut, que le cardinal
-Dubois le suivit douze ou treize jours après. Ce fut
-le Premier Président... Je dis plus corrompu que
-Dubois par ses profondes et insignes noirceurs, et
-parce que, né dans un état honorable et riche, il
-n'avoit pas eu besoin de se bâtir une fortune comme
-Dubois, qui étoit de la lie du peuple. J'ai eu tant
-d'occasions de faire connaître ce magistrat également
-détestable et méprisable que je crois pouvoir me dispenser
-d'en salir davantage ce papier».</p>
-
-<p>Cependant les filles de M. de Mesmes, ruinées par
-le faste de leur père, étaient obligées de vendre ses
-admirables collections, sa bibliothèque, ses manuscrits,
-en un mot de faire argent de tout. On mit en campagne
-Saint-Simon, beau-frère de l'une d'elles, pour solliciter
-une pension en leur faveur. Il s'exécuta, mais de quelle
-façon! «J'avoue, déclare-t-il, que je n'insistai pas
-beaucoup pour une chose que je trouvois aussi déplacée
-et dont je ne me souciois pas du tout...»
-Ainsi, même dans les détails les plus éloignés de la
-querelle, se révèle l'état d'âme du duc et pair.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[p. 312]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><span class="smcap">André de Novion devient Premier Président.&mdash;Sa
-présentation au roi.&mdash;Sa démission (1724).&mdash;L'affaire
-des paniers.&mdash;Le libelle des pairs.&mdash;La
-vengeance de Mlle de Charolais.&mdash;La colère
-du roi.&mdash;L'arrêt du 30 avril 1728.&mdash;Saint-Simon,
-devenu prudent, n'oublie pas ses rancunes.</span></p></blockquote>
-
-
-<p>Nous en aurions fini avec l'épopée ducale-parlementaire
-s'il ne nous restait quelques mots à dire de
-deux des combattants qui lui survécurent: André de
-Novion et l'auteur des <i>Mémoires</i>.</p>
-
-<p>André de Novion était, par son ancienneté, sa valeur
-professionnelle, ses services et ceux de ses ancêtres,
-désigné pour remplacer de Mesmes. Mais il s'entendait
-mieux au métier de redresseur de torts qu'à celui de
-solliciteur. Un autre allait être pourvu de la charge,
-quand la fin subite de Philippe d'Orléans renversa les
-chances des candidats. Investi des fonctions de premier
-ministre, le duc de Bourbon n'avait rien à refuser à
-Mme de Prie. Celle-ci, parente des Potier, jugea piquant
-d'inaugurer son règne de favorite en portant à la
-Première Présidence celui-là même qu'on se disposait à
-en exclure.</p>
-
-<p>Obtenir l'agrément du roi: rien de moins difficile.<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[p. 313]</a></span>
-Enlever l'adhésion de l'intéressé: c'était une autre
-affaire. Insensible par tempérament à l'attrait des
-grandeurs, le petit-fils du héros des Grands Jours d'Auvergne
-n'en éprouvait pas moins le désir d'ajouter un
-fleuron nouveau à la couronne de sa maison. D'où des
-perplexités cruelles. Tantôt il paraissait enclin à se
-laisser faire violence; tantôt,&mdash;et plus fréquemment,&mdash;il
-opposait avec obstination une résistance impassible
-aux objurgations les plus pressantes. On batailla pendant
-une semaine et, sans doute, pour triompher de sa
-répugnance, il fallut faire luire à ses yeux la perspective
-d'une reprise, toujours possible, de l'affaire du bonnet.</p>
-
-<p>Encore une rupture faillit-elle se produire quand il
-s'agit de la présentation à Sa Majesté. Désirant
-qu'elle eût lieu sous le patronage d'un Potier, Novion
-s'adressa à son cousin le duc de Tresmes,&mdash;le
-titulaire de cette académie de jeux dont la Compagnie
-judiciaire, émue par de fréquents rapports de police,
-méditait de prescrire la fermeture<a name="NoteRef_344_344" id="NoteRef_344_344"></a><a href="#Note_344_344" class="fnanchor">[344]</a>. M. de Tresmes
-n'eut garde de laisser échapper une si belle occasion. Il
-remémora, avec de grands éclats de voix, ses griefs
-contre le Parlement et se plaignit, entre autres choses,
-que Novion, en personne, lui eût écrit plusieurs lettres
-impertinentes.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_344_344" id="Note_344_344"></a><a href="#NoteRef_344_344"><span class="label">[344]</span></a> Après des vicissitudes nombreuses, elle fut fermée définitivement
-en 1741. M. de Gesvres, à la suite de cette
-décision, congédia trente-cinq de ses domestiques.&mdash;<i>Mémoires
-du duc de Luynes</i>, t. III, p. 368.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[p. 314]</a></span></p></div>
-
-<p>&mdash;En effet, monsieur, je me souviens, confessa le
-coupable.</p>
-
-<p>Et, avec sa logique de juriste ferré sur la théorie des
-compensations, il ajouta posément:</p>
-
-<p>&mdash;Faites-moi autant de réponses sur le même ton
-et, par là, nous serons quittes<a name="NoteRef_345_345" id="NoteRef_345_345"></a><a href="#Note_345_345" class="fnanchor">[345]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_345_345" id="Note_345_345"></a><a href="#NoteRef_345_345"><span class="label">[345]</span></a> <i>Journal de Mathieu Marais</i>, t. III, p. 58.</p></div>
-
-<p>&mdash;Adressez-vous ailleurs! s'exclama, avec emportement,
-M. de Tresmes... D'autant plus que, depuis
-huit jours, j'ai résigné toutes mes charges en faveur de
-mon fils, M. de Gesvres.</p>
-
-<p>&mdash;Que ne le disiez-vous! soupira Novion, qui
-regrettait son inutile démarche.</p>
-
-<p>M. de Gesvres, promu, par cette démission, à la triple
-dignité de pair de France, de gouverneur de Paris et de
-premier gentilhomme de la Chambre, se trouvait tout
-désigné pour remplir le rôle de parrain. Mais,&mdash;coïncidence
-fâcheuse,&mdash;sa personne venait de subir une
-diminution sensible du fait d'un procès resté célèbre:
-une instance en nullité de mariage, pour cause d'impuissance,
-dont le bien-fondé, après enquête, expertise
-et congrès, fut, à sa confusion, judiciairement établi.
-Novion n'avait pu l'ignorer; car c'est grâce à ses bons
-offices que l'épouse,&mdash;avant la lettre,&mdash;du jeune duc
-renonça au bénéfice d'un arrêt qui lui restituait son
-auréole virginale... Être présenté par un Potier «dégénéré»,
-dont les dames saluaient le passage par des<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[p. 315]</a></span>
-chuchotements ironiques, quelle déplaisante disgrâce!
-Le président fut sur le point de reprendre sa parole,
-mais il réfléchit, se décida et n'eut point à s'en repentir.</p>
-
-<p>M. de Gesvres mit, en effet, toute sa coquetterie à le
-combler d'honneurs. Il ne se borna point à l'introduire
-auprès de Sa Majesté, il tint à assister à l'audience
-d'installation. C'est pourquoi il se rendit au Parlement
-en grande pompe, suivi d'un cortège de prince, et jeta
-au peuple de l'argent à pleines mains, comme il était
-d'usage pour le sacre des rois. Cette mise en scène,
-sans précédents dans les fastes du Palais, fut d'autant
-plus remarquée qu'elle contrastait étrangement avec la
-simplicité du récipiendaire. Celui-ci en parut moins fier
-qu'embarrassé. Après quelques paroles, qui obtinrent
-l'assentiment unanime, il prêta serment d'une voix
-puissante, en faisant un grand tour de bras à la façon
-des marchands qui aunent leurs étoffes: une inconsciente
-réminiscence des Potier d'autrefois.</p>
-
-<p>On comprend que cet original ne possédât point
-certaines des qualités nécessaires à un chef de corps:
-le tact qui prévient les froissements, la souplesse qui
-aplanit les difficultés, l'art de se faire bien venir de ses
-collègues et du public. Certes, la dignité ne lui faisait
-pas défaut, non plus que la connaissance des hommes
-et l'expérience des affaires, mais il avait des franchises
-indignées et de brusques révoltes qui sentaient leur
-paysan du Danube. Toute concession aux goûts du jour
-lui paraissait une faiblesse, et c'est à peine si l'on put<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[p. 316]</a></span>
-obtenir qu'à son portier il substituât un suisse. A vrai
-dire, il eût voulu n'avoir personne pour ouvrir aux
-gens...&mdash;A quoi bon! pensait-il: si vous avez le bon
-droit pour vous, qu'est-il besoin de courbettes! Au contraire,
-si votre cause est mauvaise, toutes les politesses
-du monde ne prouveront pas que vous ayez raison!...
-Et, plus que jamais, il allait se blottir au fond de son
-logis de la rue des Blancs-Manteaux.</p>
-
-<p>Un autre souci le hantait: celui de ses dépenses.
-Elles excédaient toutes les prévisions de ce bourgeois
-«mesnager de son bien». La messe rouge de 1723,
-au cours de laquelle il «dansa très gravement», fut
-suivie d'un repas maigre dont la note dépassa deux
-mille écus. Son dîner d'installation coûta plus cher
-encore. Et voilà que ses collègues de la Cour des Aides
-et de la Chambre des Comptes, ainsi que le chancelier
-lui-même, ayant tenu à le recevoir, il fallait rendre les
-politesses. Quand il fit son calcul, au bout de quelques
-mois, il constata que sa charge, pour laquelle il avait
-déboursé cinq cent mille livres, n'en rapportait pas
-trente-cinq mille, et que, seuls, les frais de représentation,
-en liardant sur le détail, atteignaient une somme
-plusieurs fois supérieure... Si, encore, il s'était présenté
-des devoirs périlleux! Mais, après les troubles qui
-venaient d'agiter la Compagnie, aucun nuage n'apparaissait
-à l'horizon parlementaire: vaincus et désarmés,
-les ducs eux-mêmes ne manifestaient aucune velléité de
-revanche!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[p. 317]</a></span></p>
-
-<p>Une année s'était écoulée à peine que, n'y pouvant
-plus tenir, André de Novion annonçait son départ du
-Palais. Par une remarquable ironie du sort, ce dégoûté
-des grandeurs eut toutes les peines du monde à sortir
-de sa place: presque autant qu'il en avait fait éprouver
-à ceux qui l'y avaient fait entrer. Sa démission fut
-refusée trois fois. Ayant enfin obtenu son <i>exeat</i>, il
-congédia son suisse<a name="NoteRef_346_346" id="NoteRef_346_346"></a><a href="#Note_346_346" class="fnanchor">[346]</a>, rappela le portier des anciens
-jours, prit congé de son ami le charron et, secouant
-sur Paris la poudre de ses souliers, alla chercher la
-solitude dans sa terre de Grignon.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_346_346" id="Note_346_346"></a><a href="#NoteRef_346_346"><span class="label">[346]</span></a> <i>Mémoires du duc de Luynes</i>, t. VIII, p. 378.</p></div>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La retraite de Saint-Simon ne procédait pas des
-mêmes causes: elle ne fut empreinte ni de résignation,
-ni de philosophie. L'affaire du bonnet resta, dans sa
-pensée, aussi lancinante qu'aux jours des plus vives
-émotions. Et si quelque divinité, se plaisant au désordre,
-l'eût ressuscitée, on peut tenir pour certain
-qu'en dépit de sa vieillesse, il eût été le premier à reparaître
-sur la brèche et à y montrer l'ardeur des premiers
-temps. On en a pour garant le ton de ses
-<i>Mémoires</i> et de ses derniers écrits.</p>
-
-<p>Jamais, en effet, ses chimères ne l'avaient hanté
-davantage. Au lendemain du jour où il déclare renoncer
-au monde, on le voit se livrer à des manifestations sur
-la portée desquelles il est impossible de se méprendre:<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[p. 318]</a></span>
-refus, pour cause d'étiquette, d'assister au sacre; récriminations
-amères sur cette cérémonie; adhésion, en la
-forme authentique, à toutes les protestations des ducs...
-Mais sa participation «aux affaires communes» est
-principalement active dans les démêlés qui se traitent
-par écrit. Là, il domine sans partage. Il a beau dire
-«qu'il ne vit plus que dans l'amitié de quelques personnes,
-très insensible à tout le reste»; qu'il s'occupe
-«à quelque chose de moins chimérique et de moins
-dégoûtant que les choses de la pairie<a name="NoteRef_347_347" id="NoteRef_347_347"></a><a href="#Note_347_347" class="fnanchor">[347]</a>»; qu'il se répute
-«mort et considère sa dignité comme éteinte<a name="NoteRef_348_348" id="NoteRef_348_348"></a><a href="#Note_348_348" class="fnanchor">[348]</a>»...
-Artifices de parole! La vérité est que, tenu d'une
-façon exacte au courant de ce qui se passe à Versailles,
-il est toujours prêt à fournir à ses amis les armes qui
-leur sont nécessaires, soit pour la défense, soit pour
-l'attaque.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_347_347" id="Note_347_347"></a><a href="#NoteRef_347_347"><span class="label">[347]</span></a> Lettre du 18 avril 1746, reproduite dans les <i>Mémoires
-du duc de Luynes</i>, t. I, p. 449.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_348_348" id="Note_348_348"></a><a href="#NoteRef_348_348"><span class="label">[348]</span></a> <i>Supplément aux Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XXI,
-p. 252.</p></div>
-
-<p>Seule, sa mésaventure dans l'affaire des paniers, si
-cruelle pour les duchesses<a name="NoteRef_349_349" id="NoteRef_349_349"></a><a href="#Note_349_349" class="fnanchor">[349]</a>, put arrêter l'intempérance
-de son zèle. Qu'il ait, tout en restant dans la
-coulisse, pris une part importante à ce nouveau conflit;
-cela n'est pas douteux. On en trouve la preuve dans ce
-fait, que c'est surtout contre sa personne que fut
-dirigée la vengeance des princes,&mdash;nous devrions dire<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[p. 319]</a></span>
-des princesses, car c'est Mlle de Charolais qui se
-chargea de la correction...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_349_349" id="Note_349_349"></a><a href="#NoteRef_349_349"><span class="label">[349]</span></a> Voir plus haut.</p></div>
-
-<p>En quoi consista-t-elle? On n'a pas oublié le mémoire
-du 10 octobre 1722 où, avec ses exagérations habituelles,
-Saint-Simon se plaignait de tout et de tous,
-revenait à la charge contre la robe et ne ménageait ni
-«le sang royal, ni le duc d'Orléans, ni le feu roi». Ce
-mémoire avait été communiqué aux principaux intéressés;
-mais le public ne le connaissait que par ouï-dire.
-Mlle de Charolais en publia le texte: si bien
-qu'après avoir ri de confiance, les Parisiens se délectèrent
-à bon escient. En même temps, elle faisait rééditer
-la riposte à ce mémoire, la fameuse riposte où,
-entre autres choses désobligeantes pour la maison de
-Rouvroy, était rappelé le rôle décisif joué par le tonnerre
-dans l'édification de sa fortune. L'exécution était
-complète.</p>
-
-<p>Sans doute, la pairie entière se trouvait atteinte par
-cette habile manœuvre; mais son représentant attitré
-était touché d'une manière toute spéciale. Il ne s'y
-trompa point. «C'est, se hâte-t-il d'écrire au Garde
-des sceaux pour justifier son incartade de 1722,
-une perfide bombe qui me tombe sur la tête<a name="NoteRef_350_350" id="NoteRef_350_350"></a><a href="#Note_350_350" class="fnanchor">[350]</a>.»
-Au cardinal Fleury, à qui il s'empresse aussi d'adresser
-des explications, il déclare: «C'est un échantillon<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[p. 320]</a></span>
-de ce qui arrivera à tous les hommes au jugement
-dernier, où leurs actions et leurs pensées les plus
-secrètes seront exposées clairement à la vue de tout
-le monde<a name="NoteRef_351_351" id="NoteRef_351_351"></a><a href="#Note_351_351" class="fnanchor">[351]</a>...» Mais, comme il a un ressort inépuisable,
-il reprend vite assurance, ergote sur de prétendues
-divergences de texte, affirme qu'il ne possède,
-pour les relever, aucun moyen de contrôle, alors que
-la minute de son travail subsiste intacte entre ses
-mains<a name="NoteRef_352_352" id="NoteRef_352_352"></a><a href="#Note_352_352" class="fnanchor">[352]</a>, et, d'accusé se faisant accusateur, démontre
-que le coupable ce n'est pas lui, mais le clan des
-princes qui, en livrant à la publicité une œuvre confidentielle,
-«a violé les droits les plus sacrés de la
-société des hommes».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_350_350" id="Note_350_350"></a><a href="#NoteRef_350_350"><span class="label">[350]</span></a> 20 mars 1728. <i>Supplément aux Mémoires</i>, t. XXI,
-p. 251.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_351_351" id="Note_351_351"></a><a href="#NoteRef_351_351"><span class="label">[351]</span></a> <i>Écrits inédits</i>, t. IV, p. 164 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_352_352" id="Note_352_352"></a><a href="#NoteRef_352_352"><span class="label">[352]</span></a> «Les passages que critique Saint-Simon se trouvent
-pourtant dans l'original écrit de sa main, qui est conservé
-aux Archives nationales.»&mdash;Note de M. de Boislisle au
-<i>Supplément des Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XXI, p. 254.</p></div>
-
-<p>Ainsi sauvait-il les apparences; mais il avait du
-plomb dans l'aile... C'est sur ces entrefaites que, en
-réponse à la publication de Mlle de Charolais, paraissait
-le libelle des pairs dont nous avons déjà parlé<a name="NoteRef_353_353" id="NoteRef_353_353"></a><a href="#Note_353_353" class="fnanchor">[353]</a>,
-libelle que Louis XV, justement indigné, déféra au
-Parlement pour outrages «au sang royal». L'arrêt du
-30 avril 1728, qui condamnait au feu cet écrit diffamatoire,
-inspira aux moins timides une crainte d'autant
-plus vive qu'à la colère de Sa Majesté se joignait celle
-des princes, dont certains ne passaient pas pour être<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[p. 321]</a></span>
-fort endurants<a name="NoteRef_354_354" id="NoteRef_354_354"></a><a href="#Note_354_354" class="fnanchor">[354]</a>. Ce qui ressortait de tout cela, c'était
-que, désormais, une prudente réserve était nécessaire:
-et les ducs en jugèrent ainsi<a name="NoteRef_355_355" id="NoteRef_355_355"></a><a href="#Note_355_355" class="fnanchor">[355]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_353_353" id="Note_353_353"></a><a href="#NoteRef_353_353"><span class="label">[353]</span></a> Voir plus haut.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_354_354" id="Note_354_354"></a><a href="#NoteRef_354_354"><span class="label">[354]</span></a> Déjà, à propos d'une question beaucoup moins grave,
-l'un d'eux, le comte de Charolais, annonçait qu'il jetterait
-par la fenêtre ceux des ducs qui tomberaient sous sa main.&mdash;<i>Journal
-de Mathieu Marais</i>, t. II, p. 380.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_355_355" id="Note_355_355"></a><a href="#NoteRef_355_355"><span class="label">[355]</span></a> Saint-Simon demeura-t-il étranger au libelle condamné
-par le Parlement? Il est difficile de le croire. On aurait peine
-à comprendre qu'au lendemain de la blessure faite à sa vanité,
-il fût resté impassible sous l'affront. Cette impression se
-trouve confirmée, non par le style de l'écrit, mais par de nombreuses
-présomptions tirées du texte: références à des questions
-d'étiquette ancienne qu'il était seul à bien connaître,
-renseignements de fait ne pouvant émaner que de lui... D'où
-l'on peut conclure que, s'il ne participa point d'une façon
-directe à la rédaction de ce pamphlet, il documenta l'auteur,
-l'éclaira de ses conseils et joua le rôle que, sur le marchepied
-des hauts barons, jouèrent les légistes du moyen âge: le rôle
-de souffleur.</p></div>
-
-<p>Saint-Simon ne fut pas le dernier à s'en rendre
-compte; aussi son attitude se modifia-t-elle. Non,
-certes, qu'il fût guéri de son goût pour les disputes
-de rang. Mais lui, qui ne savait rien dissimuler de ses
-rancunes et mettait son orgueil à combattre au grand
-jour, il devient d'une extrême prudence. Sa plume s'entoure
-de mystère et ne se hasarde plus que sous le voile
-de l'anonymat. «Tout le salaire que je vous demande,
-écrit-il au duc de Luynes en lui expédiant un plaidoyer
-de sa façon, est un inaltérable secret sur l'auteur
-et de brûler cette lettre comme les précédentes.
-Si donc, par impossible, j'entends quelqu'un, même<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[p. 322]</a></span>
-des nôtres, me parler de ce mémoire, j'ignorerai qu'il
-en existe un et je refuserai d'écouter ce qu'il me
-chante<a name="NoteRef_356_356" id="NoteRef_356_356"></a><a href="#Note_356_356" class="fnanchor">[356]</a>.» Des ennemis, il en a assez «d'irréconciliables»;
-il ne lui convient pas de s'en créer d'autres.&mdash;Mêmes
-recommandations au duc de Richelieu...
-Que l'on tire parti des armes qu'il aiguise, à merveille!
-Mais qu'on ne le désigne à personne, surtout aux
-princes, car ils sont capables «de faire courir» ses
-écrits et de les rendre publics «avec des ridicules et
-des huées». La discrétion, il l'implore «à genoux»
-et, pour l'obtenir, revient trois fois à la charge<a name="NoteRef_357_357" id="NoteRef_357_357"></a><a href="#Note_357_357" class="fnanchor">[357]</a>...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_356_356" id="Note_356_356"></a><a href="#NoteRef_356_356"><span class="label">[356]</span></a> Lettre du 20 octobre 1746, reproduite dans les <i>Mémoires
-du duc de Luynes</i>, t. I, p. 450.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_357_357" id="Note_357_357"></a><a href="#NoteRef_357_357"><span class="label">[357]</span></a> Lettre du 9 août 1753: <i>Supplément aux Mémoires de
-Saint-Simon</i>, t. XXI, p. 407.</p></div>
-
-<p>Mais ce tribut payé au souci de son repos, il ne
-change rien à ses habitudes de polémiste. On dirait
-que, pareil au juif Ahasvérus, une force inconnue le
-contraint à ne point s'arrêter. Il rédige, rédige encore
-des consultations aussi fiévreuses que savantes, sachant
-bien quelle en est la valeur, quoiqu'il affecte de dire
-que, seule, «la beurrière» en profitera<a name="NoteRef_358_358" id="NoteRef_358_358"></a><a href="#Note_358_358" class="fnanchor">[358]</a>. En voici
-quatre sur les Bouillon auxquels il ne pardonne ni leur
-fortune, ni leurs prétentions au titre d'Altesse et de
-princes étrangers, «ces faux princes qu'à sa grande
-honte connaissoit seule la France»... En voilà également
-une autre dans une question où sont intéressés<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[p. 323]</a></span>
-les princes du sang, de vrais princes ceux-là, mais qu'il
-hait tout autant que les faux. «Ce sont, déclare-t-il,
-nos plus grands ennemis qui se repaissent avidement
-de nos dépouilles et qu'en toutes occasions,
-même les plus indifférentes pour eux, nous trouvons
-qui nous barrent sur tout et qui veulent que, vis-à-vis
-d'eux, tout soit égal à peuple<a name="NoteRef_359_359" id="NoteRef_359_359"></a><a href="#Note_359_359" class="fnanchor">[359]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_358_358" id="Note_358_358"></a><a href="#NoteRef_358_358"><span class="label">[358]</span></a> Lettre citée du 20 octobre 1746.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_359_359" id="Note_359_359"></a><a href="#NoteRef_359_359"><span class="label">[359]</span></a> <i>Supplément aux Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XXI,
-p. 407.</p></div>
-
-<p>Et sait-on, au moment où il a déjà un pied dans la
-tombe,&mdash;août 1753,&mdash;les souvenirs qui hantent ses
-veilles? Ceux qui ont trait aux usurpations de ces
-mêmes princes, aux usurpations des bâtards, aux usurpations
-de la noblesse, aux usurpations de la robe et à
-cette affaire du bonnet qui, bien que close depuis trente
-ans, ne cesse d'agiter son esprit...</p>
-
-<p>Ainsi mourra-t-il, comme il a vécu: ombrageux,
-défiant, toujours sur le qui-vive, incapable d'oublier
-une offense vraie ou imaginaire,&mdash;«immuable comme
-Dieu et d'une suite enragée!...» C'est à cette ténacité
-inébranlable que la querelle puérile qui fait l'objet de
-cette étude aura dû l'honneur,&mdash;portée par l'œuvre
-littéraire la plus surprenante du dix-huitième siècle,
-l'une des plus étonnantes de toutes les littératures,&mdash;de
-passer à la postérité.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[p. 324]</a><br /><a name="Page_325" id="Page_325">[p. 325]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></h2>
-
-
-<table>
-<tr><td><span class="smcap"><a href="#PREFACE">Préface</a></span>, par Frantz Funck-Brentano.</td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><b><a href="#INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></b></td></tr>
-
-<tr><td>Saint-Simon.&mdash;Sa haine pour «la robe».&mdash;Querelles de
-préséance au dix-septième siècle.&mdash;Antagonisme de la
-pairie et de la robe.&mdash;La sincérité de Saint-Simon. </td><td> 1</td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><b>PREMIÈRE PARTIE</b></td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><a href="#I">I</a></td></tr>
-
-<tr><td>Motifs de querelles entre la pairie et le Parlement.&mdash;La
-formule du serment des pairs.&mdash;La <i>préopinion</i> aux lits de
-justice.&mdash;Arrêt du Grand Conseil et lit de justice du
-<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[p. 326]</a></span>29 août 1664.&mdash;Mort du Premier Président de Lamoignon. </td><td>
- 13</td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-<tr><td><a href="#II">II</a></td></tr>
-
-<tr><td>Nicolas de Novion succède à Lamoignon (1678).&mdash;Les
-Potier de Novion.&mdash;Portrait du nouveau Premier Président.&mdash;Son
-passé.&mdash;Les grands jours d'Auvergne. </td><td> 29</td></tr>
-
-<tr><td></td></tr>
-<tr><td><a href="#III">III</a></td></tr>
-
-<tr><td>La querelle du bonnet.&mdash;Son origine d'après Saint-Simon.
-La garde des bancs.&mdash;Le <i>débourrage et le surbourrage</i>
-des banquettes.&mdash;Les paravents en forme de dais.&mdash;Examen
-de la thèse des <i>Mémoires</i>.&mdash;Les <i>Écrits inédits</i> de
-Saint-Simon.&mdash;L'<i>État des changements arrivés à la
-dignité de duc et pair</i>.&mdash;Le <i>Mémoire abrégé au roi</i>.&mdash;Conséquences
-à tirer du rapprochement de ces documents. </td><td> 49</td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><a href="#IV">IV</a></td></tr>
-
-<tr><td>Autres questions de préséance.&mdash;Le <i>salut en pied</i>.&mdash;Les
-huissiers d'<i>accompagnement</i>.&mdash;L'entrée et la sortie.&mdash;L'échelle
-de la lanterne.&mdash;Doléances des ducs et pairs.&mdash;Louis
-XIV s'en désintéresse.&mdash;Le Premier Président
-de Novion molesté par les ducs d'Aumont et de Coislin.&mdash;La
-mentalité de Saint-Simon comme chroniqueur de
-l'affaire du bonnet.</td><td> 67</td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><a href="#V">V</a></td></tr>
-
-<tr><td>Inexactitudes relevées dans le récit des <i>Mémoires</i>.&mdash;Les
-<i>chimères</i> de Saint-Simon.&mdash;Son appréciation sur Nicolas
-de Novion.&mdash;Cette appréciation contredite par les
-<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[p. 327]</a></span>mémoires du temps.&mdash;Retraite du Premier Président de
-Novion (1689).&mdash;Ses causes.&mdash;Faveurs que lui accorde
-le roi. </td><td> 81</td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><a href="#VI">VI</a></td></tr>
-
-<tr><td>Le Premier Président de Harlay.&mdash;Son portrait.&mdash;Ses
-ancêtres.&mdash;Son attitude vis-à-vis des ducs.&mdash;Les procès
-de Saint-Simon et du maréchal de Luxembourg.&mdash;L'échec
-de la candidature de Harlay à la charge de chancelier.&mdash;Ses
-causes.&mdash;Mort de Harlay (1707).&mdash;Le duc du
-Maine se prononce contre les ducs dans la querelle du
-bonnet.&mdash;Vaines tentatives de Saint-Simon.&mdash;Découragement
-des ducs.&mdash;Fin de la première période de la querelle
-du bonnet. </td><td> 101</td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><a href="#VII">VII</a></td></tr>
-
-<tr><td>Appréciation de Saint-Simon sur Harlay, démentie par les
-documents de l'époque.&mdash;Le dépôt de Ruvigny.&mdash;L'arlequin
-Dominique.&mdash;L'affaire de Fargues.</td><td>123</td></tr>
-
-<tr><td><br /></td></tr>
-<tr><td><b>DEUXIÈME PARTIE</b></td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><a href="#VIII">VIII</a></td></tr>
-
-<tr><td>Discussions entre les ducs.&mdash;La reprise de l'affaire du
-bonnet.&mdash;Avantages accordés par le roi aux légitimés.&mdash;Le
-<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[p. 328]</a></span>rang intermédiaire. </td><td> 145</td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><a href="#IX">IX</a></td></tr>
-
-<tr><td>Le duc du Maine et le Premier Président de Mesmes.&mdash;Leur
-duplicité d'après les <i>Mémoires</i>.&mdash;Affront au bailli
-de Mesmes.&mdash;Scène violente faite par Saint-Simon au
-duc du Maine.&mdash;La version des <i>Mémoires</i> est-elle la
-vraie?&mdash;Raisons d'en douter. </td><td> 158</td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><a href="#X">X</a></td></tr>
-
-<tr><td>La dernière maladie de Louis XIV.&mdash;Les ducs délibèrent.&mdash;Les
-ducs de La Force, de Charost, d'Antin, le maréchal
-de Villars, les ducs de Coislin, de Tresmes.&mdash;Les pairs
-ecclésiastiques.&mdash;M. de Reims.&mdash;Questions d'étiquette.&mdash;Négociations
-avec le Régent. </td><td> 176</td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><a href="#XI">XI</a></td></tr>
-
-<tr><td>Le Premier Président de Mesmes (1712-1723).&mdash;Sa jeunesse.&mdash;Sa
-famille.&mdash;Son caractère.&mdash;Le Président
-André de Novion.&mdash;Appréciations de Saint-Simon sur ces
-deux personnages. </td><td> 190</td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><a href="#XII">XII</a></td></tr>
-
-<tr><td>Une journée historique (2 septembre 1715).&mdash;Les réserves
-des ducs au sujet de leurs revendications.&mdash;Le rôle personnel
-de Saint-Simon.&mdash;La déception des ducs.&mdash;Ils
-répandent un mémoire exposant leurs prétentions.&mdash;Les
-pairs représentent les grands vassaux de la Couronne.&mdash;Les
-<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[p. 329]</a></span>empiétements des légistes.</td><td> 209</td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><a href="#XIII">XIII</a></td></tr>
-
-<tr><td>Réponse qu'on pouvait faire au mémoire des ducs.&mdash;L'embarras
-du Régent.&mdash;Railleries des ducs.&mdash;Le psautier
-de la reine Ingeburge. </td><td> 230</td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><a href="#XIV">XIV</a></td></tr>
-
-<tr><td>La revanche des parlementaires.&mdash;<i>Mémoire pour le Parlement
-contre les ducs et pairs.</i>&mdash;L'origine des maisons
-ducales.&mdash;La noblesse de Saint-Simon.&mdash;Conversation
-entre le duc de Gesvres et le maréchal de Villeroy.&mdash;La
-protestation de l'hôtel de Crussol.&mdash;Couplets contre les
-ducs. </td><td> 247</td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><a href="#XV">XV</a></td></tr>
-
-<tr><td>La requête des ducs contre les bâtards.&mdash;La duchesse du
-Maine prépare la résistance.&mdash;Elle se concilie la noblesse
-et le Parlement.&mdash;Supplique au roi.&mdash;Le Régent s'inquiète
-et veut sévir.&mdash;Le lit de justice du 26 août 1718.&mdash;La
-joie de Saint-Simon.&mdash;Courte durée du triomphe.&mdash;Mlle
-de Mesmes épouse le duc de Lorges.&mdash;Fureur de
-Saint-Simon.&mdash;Il se résigne.&mdash;Tentative de transaction.&mdash;La
-réception du duc de Nevers.&mdash;La question
-du bonnet reste entière. </td><td> 266</td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><a href="#XVI">XVI</a></td></tr>
-
-<tr><td>Les accusations de Saint-Simon contre le Premier Président
-de Mesmes.&mdash;De Mesmes fut-il vénal?&mdash;Son rôle pendant
-<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[p. 330]</a></span>l'exil de Pontoise.&mdash;Il meurt pauvre.&mdash;Son prestige.&mdash;Appréciation
-des contemporains.&mdash;A-t-il trempé dans la
-conspiration de Cellamare?&mdash;Invraisemblance de cette
-accusation. </td><td> 286</td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><a href="#XVII">XVII</a></td></tr>
-
-<tr><td>Divisions dans la pairie.&mdash;Désertions.&mdash;La robe triomphe.&mdash;Ambassade
-de Saint-Simon en Espagne.&mdash;Il se démet
-de la pairie en faveur de son fils.&mdash;Mémoire au Régent.&mdash;Le
-Régent ne répond pas.&mdash;C'est la fin de l'affaire du
-bonnet.&mdash;Mort du Premier Président de Mesmes
-(1723). </td><td> 302</td></tr>
-<tr><td><br /></td></tr>
-
-<tr><td><a href="#XVIII">XVIII</a></td></tr>
-
-<tr><td>André de Novion devient Premier Président.&mdash;Sa présentation
-au roi.&mdash;Sa démission (1724).&mdash;L'affaire des
-paniers.&mdash;Le libelle des pairs.&mdash;La vengeance de
-Mlle de Charolais.&mdash;La colère du roi.&mdash;L'arrêt du
-30 avril 1728.&mdash;Saint-Simon, devenu prudent, n'oublie
-pas ses rancunes. </td><td> 312</td></tr>
-</table>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[p. 331]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p class="center">PARIS</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT et C</span><sup>ie</sup></p>
-
-<p class="center">RUE GARANCIÈRE, 8</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'affaire du bonnet et les Mémoires d
- Saint-Simon, by André Grellet-Dumazeau
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE DU BONNET ***
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
-
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