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-The Project Gutenberg EBook of L'affaire du bonnet et les Mémoires de
-Saint-Simon, by André Grellet-Dumazeau
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
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-
-Title: L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon
-
-Author: André Grellet-Dumazeau
-
-Contributor: Frantz Funck-Brentano
-
-Release Date: April 8, 2020 [EBook #61789]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE DU BONNET ***
-
-
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-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-
- L'AFFAIRE DU BONNET
-
- ET
-
- LES MÉMOIRES DE SAINT-SIMON
-
-
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-DU MÊME AUTEUR:
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-
-=Les Exilés de Bourges (1753-1754)=, d'après le journal du
-Président de Meinières. Paris, 1892. Plon-Nourrit. 1 vol. in-8º.
-
-=La Société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy.=
-Bordeaux, 1897. Féret et fils, éditeurs. 1 vol. in-8º.
-
-=La Province sous Richelieu. Les faux monnayeurs de Guyenne.=
-_Revue de Paris_, 1er septembre 1912.
-
-
-PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--19115.
-
-
-
-
- ANDRÉ GRELLET-DUMAZEAU
-
- L'AFFAIRE DU BONNET
-
- ET
-
- LES MÉMOIRES DE SAINT-SIMON
-
- PRÉFACE
-
- DE
-
- M. FRANTZ FUNCK-BRENTANO
- CHEF DE LA SECTION DES MANUSCRITS A LA BIBLIOTHÈQUE DE L'ARSENAL
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE PLON
- PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
- 8, RUE GARANCIÈRE--6e
-
- 1913
-
- _Tous droits réservés_
-
-
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
-
-Copyright 1913 by Plon-Nourrit et Cie.
-
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-
-PRÉFACE
-
-
-André Grellet-Dumazeau avait, en 1902, pris prématurément sa
-retraite. Il était conseiller-doyen de la Cour de Bordeaux et
-chevalier de la Légion d'honneur. Il se retira avec le titre de
-Président de Chambre honoraire et consacra, dès lors, tout son
-temps à des travaux personnels.
-
-Il appartenait à une vieille famille de robe. Il descendait d'un
-lieutenant-criminel au présidial de Guéret, qu'on qualifiait, de
-son temps: «L'auteur du plus savant commentaire de la coutume
-de la Marche».--Son bisaïeul, avocat en Parlement, mort en
-1807 Président du tribunal d'Aubusson, a été un jurisconsulte
-distingué; il était membre _affilié_ de l'Académie de législation
-de Paris.
-
-De son grand-père, conseiller à la Cour royale de Limoges, André
-Grellet-Dumazeau avait hérité le goût des études historiques. A
-une époque où commençait à se dessiner le mouvement romantique,
-qui mit à la mode l'archéologie et l'étude des origines de notre
-histoire, Jean-Baptiste Grellet-Dumazeau était un des fondateurs
-les plus actifs de la _Revue historique et archéologique du
-Limousin_. Le jeune magistrat publiait dans cette revue, ou
-dans des brochures, de nombreux travaux. Il abordait les sujets
-les plus divers, mais s'attachait spécialement à l'histoire
-de la Marche. Si l'on en croit un contemporain, «la langue
-latine lui était familière comme sa langue maternelle et il
-lisait couramment, non pas seulement les auteurs classiques,
-mais les diplômes et les actes du moyen âge». L'abbé de Lépine,
-conservateur des manuscrits de la bibliothèque du Roi, après avoir
-lu une dissertation sur une charte du huitième siècle, d'où la
-maison d'Aubusson prétend tenir l'origine de sa noblesse, disait,
-en 1829, «qu'il tenait l'auteur comme digne d'entrer, pour ce seul
-travail, à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres».
-
-Le père d'André Grellet-Dumazeau avait continué ces traditions.
-Président de Chambre à la Cour de Riom, il partageait ses
-loisirs entre le droit et l'étude de l'antiquité romaine.
-Il publiait des ouvrages juridiques, notamment, en 1848, un
-_Traité de la Diffamation_, qui est demeuré classique. «C'est
-un très beau livre, disait Jules Janin, plein de faits, plein
-d'idées et de courage[1].» Passant sa vie au milieu des auteurs
-latins, il avait puisé aux sources mêmes les éléments de son
-_Barreau romain_. Il est difficile, disait le critique du
-_Constitutionnel_, de trouver un livre aussi savant et d'un mérite
-aussi réel[2]. Le Président Grellet-Dumazeau, à soixante-douze
-ans, s'occupait encore de traductions latines...
-
-[Note 1: Feuilleton littéraire des _Débats_ du 10 janvier
-1848.]
-
-[Note 2: Feuilleton littéraire d'Émile Chédieu. _Le
-Constitutionnel_ du 9 février 1860.]
-
-Les temps sont passés où les magistrats employaient les loisirs
-de leur retraite à traduire Horace ou Lucrèce. Leur érudition
-aimable et attentive se plaît en d'autres jardins. Elle s'est
-tournée surtout vers les Mémoires et ce que Taine appelait «les
-petits faits» de l'histoire, qui, mieux peut-être que les annales
-officielles et que les grands événements, servent à reconstituer
-la physionomie des siècles qui nous ont précédés. C'est dans ce
-sens que s'étaient orientés les travaux d'André Grellet-Dumazeau.
-
-Il avait déjà publié un livre sur l'exil du Parlement à Bourges en
-1753[3]. Vers le milieu du dix-huitième siècle, la France était
-courbée sous la bulle _Unigenitus_. A la suite de remontrances
-des plus vives et de refus d'enregistrement d'édits, plusieurs
-membres du Parlement avaient été arrêtés et transportés dans
-des forteresses, les autres envoyés dans de petites villes
-de province. Grellet-Dumazeau, en se servant principalement
-du Journal du Président de Meinières, découvert aux Archives
-nationales, initiait ses lecteurs aux détails de cette vie d'exil,
-aux ennuis de toute sorte que les parlementaires avaient dû subir,
-mettant en lumière leur résignation souriante et, en même temps,
-cette fermeté qui ne permit à la Cour d'obtenir aucune concession
-et fit se terminer l'aventure, en 1754, par un ordre du roi qui
-rappelait le Parlement à Paris sans conditions.
-
-[Note 3: _Les Exilés de Bourges._ Plon et Nourrit, 1892.]
-
-Au cours de ses recherches dans les Archives municipales, il
-avait trouvé des documents intéressants et inédits sur un salon
-bordelais du dix-huitième siècle. De là l'idée d'une étude sur
-la société de Bordeaux sous Louis XV[4]. Parmi les personnages
-qui fréquentaient chez Mme Duplessy, l'auteur s'attache avec
-complaisance aux parlementaires, parmi lesquels, et au premier
-rang, figure celui qu'on appela d'abord la Brède et qui devint le
-Président de Montesquieu.
-
-[Note 4: _La Société bordelaise sous Louis XV et le salon de
-Mme Duplessy_, Féret et fils, éditeurs. Bordeaux, 1897.]
-
-C'est qu'en effet les parlementaires avaient, dès l'origine de ses
-travaux, éveillé tout spécialement son intérêt. Non seulement tout
-ce qui touche au Parlement lui était familier,--son histoire, son
-influence sur les plus hautes questions politiques, ses démêlés
-avec le pouvoir royal,--mais il s'était attaché aux usages, aux
-traditions, aux questions de préséance, d'organisation et de
-discipline intérieures. La vie intime des magistrats, leurs mœurs,
-leurs alliances lui avaient paru un ordre d'idées peu connu et
-qu'il avait en tous sens exploré. Il se promettait de fixer par
-la plume quelques traits oubliés de ces parlementaires qu'il
-considérait un peu comme des ancêtres, de redresser certaines
-appréciations, à son avis erronées, qui, sur la foi de portraits
-tracés par des écrivains célèbres, semblent définitivement
-admises. Il voulait, en se fondant sur des documents irrécusables,
-démontrer que ces magistrats étaient, en très grande majorité,
-des hommes à l'esprit profond et alerte, sérieux sans doute, mais
-sachant être enjoués et n'apportant point dans le monde l'attitude
-un peu gourmée que leurs graves fonctions tendent à leur prêter,
-ne répudiant même pas ce côté du caractère français qui se plaît
-à une pointe de gauloiserie, graves enfin et désintéressés dans
-leurs fonctions, et dévoués aux intérêts publics.
-
-Il avait étudié avec le même soin le seizième, le dix-septième
-et le dix-huitième siècle. Son temps, lorsqu'il eut sa retraite,
-fut consacré à coordonner les innombrables notes prises au
-cours de ses lectures et de ses recherches. La maladie, puis la
-mort l'empêchèrent d'achever son œuvre. Il a laissé plusieurs
-manuscrits commencés; deux étaient terminés. Le premier,--sur un
-épisode des poursuites intentées, sous Louis XIII, contre les
-faux monnayeurs,--a fourni les éléments d'un article de revue[5].
-Le second est celui qui est aujourd'hui présenté au lecteur, sous
-ce titre, _l'Affaire du bonnet_, livre charmant de vie et de
-couleur, probe et solide d'érudition.
-
-[Note 5: _Les Faux monnayeurs de Guyenne_, dans la _Revue de
-Paris_ du 1er septembre 1912.]
-
- * * * * *
-
-En séance du Parlement, quand les ducs et pairs ont été invités
-à y venir siéger, le Premier Président doit-il ôter son bonnet,
-en prenant l'avis de chacun de ces nobles seigneurs, ou bien, au
-contraire, gardera-t-il son bonnet sur la tête? Voilà le grave
-problème qui agita le Parlement de Paris, et tous les Parlements
-de France, et la haute noblesse, depuis le milieu du dix-septième
-siècle, depuis les débuts de la Fronde, jusqu'à l'avènement de
-Louis XV: et ce fut dans les derniers temps, sous l'administration
-du duc d'Orléans, régent du royaume, que la discussion de cette
-importante question atteignit à son paroxysme d'agitation et de
-fureur.
-
-Et déjà, lecteur, je crois vous entendre. Comment l'examen d'une
-pareille vétille: «Le Premier Président ôtera-t-il son bonnet ou
-ne l'ôtera-t-il pas?...» peut-elle faire l'objet d'un volume tout
-entier?
-
-Elle fait l'objet d'un livre passionnant: ouvrez-le, lecteur; vous
-ne le fermerez pas avant d'en avoir parcouru toutes les pages
-d'un œil attentif et charmé. En ce détail, de si mince apparence,
-étaient venues se concentrer toutes les vanités d'une grande
-classe sociale, active et puissante autrefois, rendue oisive et
-inutile par les transformations qui, d'âge en âge, s'étaient
-opérées dans la nation. Et quels acteurs y ont tenu des rôles!
-D'une part les premiers magistrats, honneur de leur corps, dont
-Grellet-Dumazeau trace des portraits inoubliables; d'autre part,
-les plus grands noms de France: archevêques et maréchaux couronnés
-de lauriers, ducs et pairs dont les maisons étaient ornées des
-plus illustres armoiries de l'histoire.
-
-Et quel écrivain pour raconter les épisodes de la bataille
-héroïque! un chroniqueur épique lui-même et qui a laissé
-l'histoire du règne de Louis XIV en une véritable épopée:
-Saint-Simon. Déjà l'on voit l'ampleur et l'éclat du cadre; le
-tableau qui y est enfermé ne le lui cède en rien.
-
-Grellet-Dumazeau a profité de sa rencontre avec Saint-Simon
-pour soumettre une fois de plus les affirmations du fougueux
-chroniqueur à l'épreuve d'une critique précise: même après les
-études si pénétrantes de Chéruel, ce sont des pages utiles à lire
-et qui mettront une fois de plus en garde contre l'imagination
-passionnée du noble duc et pair que ses contemporains appelaient
-le «petit boudrillon», nous dirions «le petit bout d'homme».
-
- * * * * *
-
-De l'importance où étaient parvenues les questions de l'étiquette,
-dans cette société déracinée et artificiellement cultivée autour
-de la personne royale, au Louvre ou à Versailles, nous ne nous
-faisons plus aujourd'hui qu'une faible idée. Pour les détails de
-l'étiquette, on vivait; connaître ces détails devenait la science
-principale. Pour occuper un rang, d'un degré seulement plus en
-honneur que celui qui lui était assigné, un gentilhomme se serait
-fait tuer, une noble dame aurait sacrifié sa vertu. Conséquence
-fatale de l'oisiveté, de l'inutilité d'une classe sociale, hier
-encore la classe dirigeante, et qui n'avait plus de raison d'être
-dans l'État.
-
-«La vie que l'on mène à la cour de France ne serait pas mon fait,
-écrit la duchesse d'Osnabrück, la nécessité y rend la noblesse
-esclave, et, pour avoir une garniture plus magnifique que son
-camarade, toutes les souplesses et lâchetés sont permises: on
-brigue la faveur par mille intrigues pour nourrir la vanité.»
-
-Toute la noblesse de France est à Versailles: dix mille
-personnes, et qui y sont logées. «Une ou deux chambres étroites,
-taillées à l'aide de cloisons dans de grands appartements et
-dont le provisoire dure des années, écrit Gustave Geffroy, voilà
-tout le logement de ces privilégiés. Longtemps Saint-Simon n'a
-qu'une chambre, et ce n'est que quand Mme de Saint-Simon a été
-nommée dame d'honneur de la duchesse de Berry, qu'il obtient un
-appartement de cinq pièces. Ainsi, pressés les uns contre les
-autres, satisfaits en apparence et fébriles à huis-clos, pleins
-du tumulte intérieur de leurs intérêts et de leurs passions,
-ayant peine à conserver sur leur visage crispé le masque de
-l'impénétrabilité aimable, les seigneurs vont et viennent,
-descendent de leurs greniers misérables, de ces combles dont ils
-ont brigué l'honneur avec persistance, assistent aux cérémonies
-quotidiennes de l'existence royale, le grand et le petit lever,
-les repas, la messe matinale. Plus d'un gémit des conditions
-nouvelles faites à sa vie, plus d'un maudit ce palais immense qui
-absorbe l'activité du royaume, où tout s'entasse...»
-
-Mêmes soucis, mêmes préoccupations fébriles et vaines les soirs de
-fête, quand l'éclat des lustres baigne dans sa chaude lumière la
-magnificence des appartements.
-
-Pauvre noblesse déracinée! On lui a reproché de ne pas s'être
-obstinée à vivre sur ses terres. Mais elle n'avait plus les moyens
-d'y subsister; elle n'y avait plus de raison d'être. C'est
-poussée par les nécessités mêmes de l'existence qu'elle est amenée
-à Versailles et à Paris, où sa vie devient un peu celle d'une
-nation d'aventuriers: «On mange un peu partout, écrit un Italien,
-Primi Visconti, et l'on est toujours en mouvement, comme des
-Bohémiens. Il y a à Paris vingt mille gentilshommes qui subsistent
-à l'aventure; aujourd'hui à pied, demain en carrosse...»
-
-Et l'on comprend à présent l'importance que prenaient, pour tout
-ce monde, les débats et les prérogatives de l'étiquette: par
-elle étaient du moins fixés, d'une manière nette, d'une manière
-visible, l'honneur, la gloire, l'illustration, la noblesse, dont
-la fumée devenait la seule satisfaction d'une aristocratie sur son
-déclin.
-
-Nous avons dit que ce fut à l'époque de la Régence que les
-désunions et les querelles provoquées par l'Affaire du bonnet
-prirent le plus de vivacité: épisode, entre bien d'autres, de ces
-conflits nés de vanités rivales et auxquelles le Régent, malgré la
-supériorité de son esprit et son franc libéralisme, ne parvenait
-pas à faire entendre raison. Elles se répétaient jusqu'au sein de
-son Conseil.
-
-Les membres du Conseil de Régence siégeaient autour d'une longue
-table ovale, sous la présidence du duc d'Orléans. Au «bas bout»,
-les secrétaires, Pontchartrain et La Vrillière, tenaient la
-plume. Des maîtres des requêtes, au nom des autres Conseils,
-Conseil des affaires étrangères, Conseil des finances, Conseil
-de conscience, Conseil de guerre, Conseil de marine, Conseil de
-commerce, y venaient faire leurs rapports. Mais il s'agissait
-pour les membres du Conseil de Régence de faire se tenir debout,
-tandis qu'ils leur parlaient, les rapporteurs de ces Conseils
-secondaires. Voilà la question qui occupe entièrement ces étroites
-cervelles. Il ne venait à aucun de ces hommes d'État l'idée de se
-dire qu'ils avaient à discuter les intérêts les plus graves, qu'un
-maître de requêtes pouvait être fatigué et que s'il «rapportait»
-assis, il le ferait sans doute mieux et plus clairement, parce
-que plus commodément et mieux à son aise; non, il fallait pour
-la satisfaction de ces messieurs que les maîtres des requêtes
-se tinssent debout. «On fut bien étonné, dit Saint-Simon, la
-première fois qu'un maître des requêtes eut à rapporter au Conseil
-de Régence, qu'il prétendait rapporter assis, ou que tout ce
-qui n'était ni duc, ni officier de la couronne ou conseiller
-d'État, se tînt debout.» Et le Régent, impuissant à concilier ces
-prétentions, dut décider que désormais les rapports des différents
-Conseils seraient présentés par les présidents eux-mêmes, hauts
-personnages auxquels il serait permis de demeurer assis. Or il
-se trouvait que ces hauts dignitaires étaient mal préparés à ces
-fonctions, ce qui produisait des scènes burlesques.
-
-Le maréchal de Villars était président du Conseil de guerre. Il
-griffonnait à ne pouvoir être lu. Il arriva qu'il eut à présenter
-un rapport sur les étapes: quarante articles auxquels le Conseil
-de Régence apporta, à la lecture, divers changements. Après quoi,
-le Régent pria le maréchal de relire le tout, article par article,
-avec les divers changements qui venaient d'être apportés et que
-Villars avait successivement notés en marge. Mais ici l'affaire se
-gâta. «Le maréchal, qui était auprès de moi, écrit Saint-Simon,
-lut un article; mais quand on fut à la note, le voilà à regarder
-de près, à se tourner au jour d'un côté, puis de l'autre, enfin à
-me prier de voir si je pourrais la lire. Je me mis à rire, à lui
-demander s'il croyait que j'en puisse venir à bout, quand lui-même
-ne pouvait lire sa propre écriture et qu'il venait d'écrire tout
-présentement. Tout le monde en rit, sans qu'il en fût le moins
-du monde embarrassé. Il proposa de faire entrer son secrétaire,
-qui était, disait-il, dans l'antichambre, et qui savait lire son
-écriture, parce qu'il y était accoutumé. Le Régent dit que cela ne
-se pouvait pas, et chacun se regarda en riant, sans savoir par où
-on en sortirait.»
-
-Autre embarras quand il fallut entendre le rapport du maréchal
-d'Estrées qui présidait le Conseil de marine. La Vrillière
-comparait le maréchal d'Estrées «à une bouteille d'encre fort
-pleine qu'on verse tout à coup et qui, tantôt ne fait que
-dégoutter, tantôt vomit des flaques et de gros bouillons épais».
-Après que d'Estrées eut exposé son affaire, nul n'y comprenait
-rien; mais le comte de Toulouse l'entendait par lui-même. On
-en vint aux voix. «Quand ce fut à moi, écrit Saint-Simon, je
-dis au Régent que M. le comte de Toulouse me venait d'expliquer
-si clairement l'affaire, tandis qu'on la rapportait, que je
-l'entendais assez distinctement pour être de l'avis dont serait
-M. le comte de Toulouse, mais pas assez pour m'en bien expliquer.
-Le Régent se mit à rire et à dire qu'on n'avait jamais opiné de
-la sorte; je répondis, en riant aussi, que s'il ne voulait pas
-prendre mon avis ainsi, qu'il eût la bonté de compter pour deux
-celui de M. le comte de Toulouse.»
-
-Et tout cela parce que ces Messieurs ne voulurent pas permettre
-aux maîtres des requêtes d'être assis pendant qu'ils feraient
-leurs rapports.
-
- * * * * *
-
-Au cours du grand débat soulevé entre les ducs et pairs, d'une
-part, le Premier Président du Parlement et les présidents à
-mortier, de l'autre, on s'appuyait des deux côtés sur les
-traditions et l'origine des dignités en conflit. Les ducs et pairs
-n'aspiraient à rien moins qu'à se prétendre, sous Louis XIV, les
-représentants de la grande pairie terrienne constituée aux débuts
-des temps féodaux, et qui ne comprenait alors que sept membres, de
-hauts et puissants seigneurs, de véritables souverains, les ducs
-de France, d'Aquitaine, de Bourgogne, de Normandie, les comtes
-de Flandre, de Toulouse et de Champagne. Or les conseillers du
-Parlement, dont plusieurs étaient des érudits savamment armés,
-n'avaient pas de peine à montrer tout le ridicule des prétentions
-formulées par un Saint-Simon, par exemple, dont la pairie de
-date toute récente était due au plaisir que Louis XIII trouvait
-à chasser en compagnie de son père; représentant bien autorisé,
-en vérité, du duc de Normandie ou du comte de Toulouse, pris à
-l'époque de leur toute-puissance, quand leurs armées tenaient
-celles d'un roi de France en échec.
-
-Quant aux présidents du Parlement, ils ne savaient peut-être pas
-à quel point ils avaient raison quand ils prétendaient tenir la
-place du roi en personne, et dans l'exercice de ses fonctions
-essentielles.
-
-La Cour représentait effectivement le roi lui-même qui était
-censé faire siennes les décisions de ses conseillers, ce que
-Louis XI marquait d'une manière frappante quand, le jour de
-son sacre, après avoir prononcé le serment traditionnel de
-garder justice à ses sujets, il en envoyait le texte à son
-Parlement en lui recommandant de bien acquitter ce qu'il avait
-si solennellement promis. Pour reprendre l'expression de La
-Roche-Flavin, le Parlement était «un vray pourtraict de Sa
-Majesté». Aussi bien le roi habillait ses magistrats de ses
-propres vêtements. «L'habit de Messieurs les présidents estoit
-le vray habit dont estoient vestues Leurs Majestez», écrit très
-justement André Duchesne. Robe, chaperon et manteau d'écarlate,
-fourrés d'hermine: exactement le vêtement des rois aux premiers
-siècles de la monarchie capétienne, et non seulement un vêtement
-semblable à celui des rois, mais les propres vêtements que les
-rois avaient portés et dont ils faisaient annuellement présent à
-leurs conseillers, afin que, par leur costume même, il apparût
-qu'ils les représentaient. Le bonnet à mortier dont les présidents
-au Parlement orneront leur tête, coiffure habituelle des premiers
-Capétiens, figurera lui-même, avec son cercle d'or, le diadème
-royal. Enfin, et ceci est des plus frappants, les trois rubans
-d'or, ou d'hermine, ou de soie, ou d'autre étoffe, que les
-présidents au Parlement porteront boutonnés à leur épaule,--et
-qu'il ne faut pas confondre avec le chaperon,--y fixeront
-précisément le signe de la royauté: «Et pour regard des rubans,
-dit Duchesne, combien que ç'ait esté une coustume entre nos rois
-d'avoir plusieurs personnes habillées comme eux, d'autant qu'ils
-font coustumièrement communication de leurs habits à leurs amis,
-ils ont toutefois voulu avoir quelque marque particulière,
-par laquelle ils eussent quelque prérogative sur les autres,
-et, pour estre reconnus pour rois, se sont réservés ces trois
-rubans et qu'ils ont depuis communiqués à Messieurs les Premiers
-Présidents...»
-
-Les rois vêtirent de leurs propres robes les présidents au
-Parlement, à l'époque (fin du treizième siècle) où ils rendirent
-le Parlement sédentaire à Paris, en l'installant dans leur propre
-logis,--le logis du roi, devenu le Palais de Justice.
-
-Le Premier Président tenait donc le siège du roi en sa cour et
-il avait qualité également pour le représenter au dehors, car
-il avait le caractère et l'autorité nécessaires pour remplir en
-toutes matières, civiles ou religieuses, voire militaires, les
-fonctions de lieutenant de roi.
-
-Et voilà qui eût été pour faire évanouir le duc de Saint-Simon tel
-qu'on apprendra à le connaître par les pages qui suivent.
-
- * * * * *
-
-Il faut dire d'ailleurs que l'ensemble de l'aristocratie française
-ne voyait rien moins que d'un œil favorable les revendications
-des ducs et pairs, quand ils réclamaient des privilèges spéciaux
-et voulaient former comme un corps à part, rayonnant d'une
-illustration particulière, et précédant, en un groupe isolé,
-le reste de la noblesse française. Cet état d'esprit, utile à
-connaître, pour l'intelligence de «la bataille du bonnet», dont
-les péripéties sont si bien décrites par André Grellet-Dumazeau,
-se trouve parfaitement analysé dans les mémoires du duc de Croÿ:
-
-«Il faut savoir, écrit Croÿ, que presque rien n'est réglé en
-France pour les rangs, hors ce qui l'est au Parlement. La noblesse
-française, se regardant comme en droit d'élire ses rois quand
-la tige en est éteinte, ne regarde que le roi, les nobles et le
-peuple, et prétend qu'il n'y a qu'une chaîne sans interruption
-dans tout cela. D'après cela on n'accordait guère aux princes
-du sang que le rang de premiers gentilshommes. D'un autre côté,
-les enfants du roi ne veulent pas être mêlés et faire chaîne
-sans interruption avec les princes du sang. Ceux-ci voudraient
-aussi être une classe distinguée, sans liaison aux ducs. Les ducs
-voudraient ne pas être trop séparés des princes, ni confondus avec
-les gentilshommes, et la noblesse ne reconnaît rien de tout cela,
-autrement que par une chaîne sans interruption.»
-
-Tel est l'état d'esprit au milieu duquel éclate l'incident du
-«bonnet», où vont paraître, avec un relief singulier, les hommes
-et les caractères; crise comique et tragique tout à la fois,
-marquant la fin d'une classe jadis utile au peuple et au pays, et
-qui retrouverait, il est vrai, un beau regain de vie et de vigueur
-un demi-siècle plus tard, pour mourir noblement dans le sang
-répandu sur l'échafaud.
-
- Frantz Funck-Brentano.
-
-
-
-
-L'AFFAIRE DU BONNET
-
-SAINT-SIMON ET SES VICTIMES
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
- Saint-Simon.--Sa haine pour «la robe».--Querelles de préséance au
- dix-septième siècle.--Antagonisme de la pairie et de la robe.--La
- sincérité de Saint-Simon.
-
-
-Le 25 août 1683, Saint-Simon, qui s'appelait alors le vidame de
-Chartres, reçut, à l'occasion de sa fête, la Saint-Louis, un
-petit volume relié en maroquin rouge, portant sur la couverture:
-au centre, les armoiries de sa maison; aux quatre coins son
-initiale surmontée de la couronne de duc. Ce présent émanait du
-maître,--sans doute un abbé,--préposé aux soins de son éducation.
-C'était, consignées sur vélin, une série d'instructions d'une
-indiscutable sagesse. L'auteur de ce travail ne laissait pas
-ignorer à son élève que la dignité de pair était appelée à
-se perpétuer, en sa personne, dans la race illustre dont il
-avait l'honneur d'être issu. Mais là s'arrêtaient les formules
-laudatives. Après cette constatation pénible que le vidame
-prenait trop de libertés avec la langue latine, le recueil lui
-traçait une ligne de conduite: devoirs envers Dieu et la Vierge,
-qu'il convient d'honorer d'une particulière dévotion; devoirs
-envers Sa Majesté, le premier du royaume par sa naissance, le
-premier aussi par ses vertus; devoirs envers ses père et mère,
-dont l'insigne bonté ne cessait de s'étendre sur l'héritier du
-nom... Le caractère de celui-ci faisait l'objet du chapitre
-suivant. Là, les critiques n'étaient pas ménagées.--Monsieur, vous
-avez des passions: efforcez-vous de les dompter!--Monsieur, vous
-êtes enclin à la colère: gardez-vous de chercher des querelles
-et de battre vos gens!--Monsieur, vous manquez de retenue dans
-vos propos: évitez tout ce qui peut sentir la médisance!...
-Observations judicieuses qui se terminaient par le conseil de se
-montrer respectueux à l'égard de toute une catégorie de personnes
-parmi lesquelles figuraient, en bon rang, «les magistrats de
-distinction et de mérite[6]».
-
-[Note 6: _Mélanges de littérature et d'histoire_, publiés par
-la Société des bibliophiles français. Paris, 1877.]
-
-Ce pédagogue bien disant avait des intentions louables; mais il
-faut croire qu'il manquait d'autorité. Certes, le vidame lui fit
-honneur à plus d'un titre. Il fut catholique fervent, fidèle sujet
-du roi, fils irréprochable. Il finit même par mordre au latin et
-par écrire le français d'une inimitable façon. Mais le profit
-qu'il tira des leçons reçues fut surtout d'ordre intellectuel.
-Pour tout ce qui touche à l'amendement de sa nature, ce fut
-une déroute lamentable. Tel il s'était révélé à l'heure des
-déclinaisons, tel on le retrouve dans l'adolescence, dans l'âge
-mûr et dans la vieillesse: passionné, hautain, entêté, colère,
-médisant enfin, autant par vanité que par malice, ce qui, au
-dire des moralistes, est le comble de la médisance. A quoi il
-convient d'ajouter que, s'il se montra, le plus souvent, courtois
-et poli vis-à-vis des gens de son monde, en revanche, à l'endroit
-«des magistrats de distinction et de mérite», il manqua toujours
-d'aménité.
-
-Dire qu'il n'aimait pas la robe, ce serait un euphémisme
-inacceptable. La vérité est qu'il l'abhorrait, surtout dans la
-personne des parlementaires. Certains,--tel Denis Talon,--s'en
-tirent avec quelques coups de griffe. Beaucoup, et des
-meilleurs, sont indignement accommodés. L'intègre Lamoignon
-lui-même est représenté sous les traits les plus odieux. Mais,
-si l'hostilité de l'auteur des _Mémoires_ se montre aussi
-partiale qu'inexactement renseignée à l'égard d'un homme qui fut
-l'honneur de l'ancienne magistrature, elle poursuit, sans plus
-de justice et avec moins de réserve encore, ses successeurs à la
-Première Présidence: Nicolas de Novion, Achille III de Harlay
-et Jean-Antoine de Mesmes. Ceux-là, il n'est point d'échappé
-des galères du roi qu'il n'eût traité avec plus d'indulgence:
-«Il seroit, déclare-t-il, bien difficile d'en trouver trois de
-suite, en aucun tribunal, aussi profondément corrompus que Novion,
-Harlay et Mesmes, et de genres de corruption plus divers par
-leur caractère personnel, sans qu'on pût dire néanmoins lequel
-des trois a été le plus corrompu, quoique corrompus au dernier
-excès tous les trois, et chacun différemment aussi, avec tous les
-talents et les qualités qui pouvoient rendre leur corruption plus
-dangereuse[7]...» Qu'on ne s'y trompe pas, d'ailleurs: ce n'est là
-qu'une entrée en matière, une sorte de thème dont les variations
-se poursuivent au cours de longs volumes avec un incroyable
-acharnement. Novion! Harlay! De Mesmes! Chacun a son compte.
-Saint-Simon les tourne dans tous les sens, les soufflette d'une
-main, les terrasse de l'autre; et, lorsqu'il les tient, pantelants
-sous son étreinte, il éprouve une joie indicible «à leur jeter à
-la face le mépris, le triomphe»...
-
-[Note 7: _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Chéruel. Hachette,
-1873, t. X, p. 422. A moins d'indications contraires, c'est
-toujours à cette édition que nos notes se référeront.]
-
-A ces quatre victimes il faut en ajouter une cinquième qui n'est
-autre qu'André III de Novion, le petit-fils de Nicolas et le
-successeur de Jean-Antoine de Mesmes. Pour celui-là, à vrai dire,
-la note est un peu différente; mais il n'y gagne guère et son
-sort, à tout prendre, n'est pas plus enviable sous la plume de
-Saint-Simon que celui de ses compagnons d'infortune, Lamoignon,
-Novion, Harlay et de Mesmes. D'où, en définitive, cette conclusion
-que la plus haute charge de la magistrature française aurait
-été, pendant près d'un siècle, occupée par une série de robins
-malfaisants qui en étaient complètement indignes!
-
-Quelque habitué que l'on soit aux témérités de langage du fougueux
-écrivain, on ne peut manquer d'être surpris. Mais l'étonnement
-redouble lorsqu'on découvre que cette fureur de dénigrement a
-pour cause... quoi!... _l'affaire du bonnet_, laquelle,--dégagée
-des incidents multiples qui en ont grossi l'importance,--se
-résume dans la formule suivante: un salut réclamé par messieurs
-de la pairie et refusé par messieurs les présidents... Comment!
-s'écriera-t-on: tant de tapage pour une bagatelle!--Pardon: une
-bagatelle qui, durant une longue suite d'années, bouleversa
-les ducs et pairs,--on disait simplement les ducs,--passionna
-de graves magistrats, d'illustres capitaines, des princes de
-l'Église, multiplia les brouilles et donna lieu à plus de
-démarches, de coalitions, de manœuvres, de protocoles que n'en
-occasionnèrent conciles œcuméniques ou conflits d'empires.
-
-Aussi loin, en effet, qu'on remonte dans notre histoire, mais
-surtout au seizième et au dix-septième siècle, toute distinction
-de nature à établir la supériorité d'une personne ou d'un
-corps est l'occasion de querelles sans fin. Il n'est Compagnie
-judiciaire, administrative ou religieuse qui n'entretienne
-précieusement quelque litige de ce genre. Ce sont de perpétuelles
-levées de bouclier. On s'injurie au sein des assemblées, on
-s'attaque dans la rue, on se gourme dans les églises. Parfois,
-ces sortes de rivalités constituent l'intérêt de toute une vie.
-Mais combien plus âpres ne devinrent-elles pas lorsque, après
-le mariage de deux de nos rois avec des princesses espagnoles,
-l'étiquette, avec son formalisme impérieux, s'implanta chez nous
-en souveraine. Toute question de préséance et d'avancement dans
-la hiérarchie des honneurs apparaît alors comme de telle gravité
-qu'on pourrait croire que le sort du royaume en dépend. On voit
-des gentilshommes ne reculer devant aucun sacrifice pour obtenir
-«la main»; on rencontre de grands seigneurs prêts à se couper la
-gorge pour l'avantage de présenter la chemise ou le chapeau; des
-duchesses recourir «aux poussades et aux égratignures» en vue
-d'avancer leur tabouret de la largeur d'une lame de parquet; des
-gens de guerre attacher plus de prix à la conquête «des entrées»
-qu'au gain d'une bataille; des évêques, ducs ou comtes-pairs, user
-de violence pour maintenir, même à l'encontre de cardinaux, leur
-droit à s'asseoir les premiers... La hantise est si obsédante
-qu'elle souffle l'esprit de rébellion aux courtisans les plus
-dociles. C'est ainsi que Louis XIV, agissant en faveur de d'Antin,
-qui revendiquait la pairie d'Épernon, dont le titre lui eût
-permis de précéder la plupart de ses collègues, se heurte à une
-résistance opiniâtre des intéressés. Villeroy, à peine de retour
-d'exil, ne craint pas d'encourir une nouvelle disgrâce. Sa Majesté
-a beau lui assurer «qu'il n'y a point d'intérêt à être abaissé
-ou reculé d'un rang», Villeroy riposte avec une irrésistible
-conviction:
-
---Sire, ce rang de plus ou de moins, c'est ce qui, toujours, fut
-le plus cher aux hommes!...
-
-Et, pour la première fois peut-être, le plus puissant des princes
-formula un désir sans obtenir satisfaction.
-
-Même réduite à un conflit de préséance, l'affaire du bonnet
-trouverait son explication dans les usages et les travers du
-temps. Mais ce n'était là qu'un point de vue secondaire. Ce qui
-en explique le caractère exceptionnellement aigu, c'est qu'elle
-servait d'aliment à l'antagonisme de deux puissances, la pairie
-et la robe, séparées de sentiments, de mœurs, d'aspirations,
-qu'une ironie de la fortune avait confondues dans un même corps:
-le Parlement. La première qui, bien que d'origine récente[8],
-émettait la prétention de continuer les grands seigneurs
-féodaux,--avec identité d'attributions, «de puissance législative
-et constitutive» et aussi «de vocation au trône»,--voyait,
-chaque jour, diminuer son prestige et n'inspirait de sympathies
-à personne. Au contraire, la seconde, libérale par tempérament
-et par éducation, convaincue qu'elle était investie «d'une
-sorte de sacerdoce héréditaire», pour veiller «sur l'honneur et
-les intérêts de la nation et des citoyens[9]», jouissait de la
-confiance générale, avait foi dans l'avenir et se préparait à
-ressaisir, au lendemain de la mort du roi, le rôle politique dont
-celui-ci l'avait dépossédée.
-
-[Note 8: Le titre le plus ancien, celui d'Uzès, avait à peine
-un siècle d'existence: il datait de 1572.]
-
-[Note 9: Notes du comte Molé, reproduites dans les _Mémoires
-de Mathieu Molé_, t. IV, p. VI.]
-
-L'imminence de cette double éventualité,--déchéance d'une
-part, apothéose de l'autre,--ne pouvait échapper à un esprit
-aussi sagace que Saint-Simon. Aussi la question du bonnet, sur
-laquelle, faute de mieux, son parti concentrait ses efforts,
-déterminait-elle en lui une agitation inexprimable. On ne saurait
-s'imaginer tout ce que, en vue d'établir «le dogme» de la
-prééminence ducale, il dépensa de temps, de paroles, de démarches,
-d'intrigues, de génie. Ses recherches sur l'origine de la robe,
-sur ses transformations successives, sur les pouvoirs qu'elle
-revendiquait, impliquent un labeur énorme. Quand, plein d'une
-exubérante ardeur, il se fait recevoir au Parlement, la première
-période du conflit,--commencée longtemps avant sa naissance,--est
-à la veille de prendre fin. Mais la seconde, tout entière, se
-développe sous ses yeux, les yeux d'un homme à qui rien n'échappe.
-Avec quelle puissance et quelle intensité de couleur ne les
-dépeint-il pas l'une et l'autre! Elles prennent, sous sa plume,
-les proportions d'une épopée à laquelle impriment une animation
-singulière la passion de l'écrivain, ses espérances déçues, ses
-révoltes, ses clameurs indignées, comme aussi l'âpreté de ses
-jugements, l'acrimonie de ses attaques et, par-dessus tout, son
-aptitude merveilleuse à faire revivre les gens qu'il met en scène
-et à décrire leurs milieux.
-
-D'où vient donc que cette partie de l'œuvre historique la plus
-étonnante que nous ait léguée l'ancien régime soit si peu connue,
-même de l'élite du public? Cela vient de ce qu'elle renferme
-des longueurs et des redites, de ce qu'elle manque d'ordre et
-de méthode, et s'attarde à des spéculations théoriques qui ne
-brillent pas toujours par la clarté. Ajoutons qu'elle se complique
-d'une foule de détails exigeant une connaissance exacte de la
-topographie du Palais. Seuls, les spécialistes peuvent s'y
-reconnaître. Encore ont-ils souvent besoin de se reporter au plan
-de la grand'Chambre, afin d'éviter toute confusion sur les défilés
-en masse ou par pelotons, marches, contremarches et autres
-mouvements stratégiques des parties belligérantes.
-
-Pour dégager de cet amas un peu obscur ce qu'il contient de
-curieux, d'imprévu, de pittoresque, nous dirons aussi de plaisant,
-un travail de simplification, consistant à élaguer d'une part,
-à expliquer de l'autre, était nécessaire. C'est le but que nous
-nous sommes proposé,--sans nous dissimuler d'ailleurs que, par la
-force même des choses, nous serions entraîné au delà d'une simple
-narration. Comment, en effet, ne pas joindre, au récit des luttes
-mémorables que nous allons retracer, quelques notes biographiques
-sur les personnages appelés à y jouer un rôle? Comment, surtout,
-ne pas rechercher si les accusations,--infamantes pour la
-plupart,--dirigées contre certains d'entre eux par le plus
-implacable des adversaires, méritent d'être retenues?... Ainsi
-comprise, notre tâche est assez lourde. Nous nous efforcerons
-cependant de ne pas trop nous étendre, tout en ne négligeant
-aucune des péripéties qui se déroulèrent au cours de l'aventure,
-péripéties marquées au coin d'un tel acharnement que la rivalité
-de la pairie et de la robe, durant ce long débat, rappelait à un
-contemporain bien placé pour juger les coups, celle de Rome et de
-Carthage,--moins pourtant, ajoutait ce maître railleur, le passage
-des Alpes par Annibal... Critique judicieuse qui, sans méconnaître
-l'importance des intérêts en jeu, faisait justice d'exagérations
-dont, même à cette époque, quelques esprits ne laissaient pas
-d'être choqués.
-
-Un mot, et nous avons fini, sur l'impression qui se dégage de
-cette étude: Saint-Simon,--le plus grand peintre de son temps,
-bien qu'en certains de ses portraits la ressemblance soit
-discutable,--n'est rien moins qu'un historien sincère... De cela,
-croyons-nous, on se doutait un peu. Envisagé à ce point de vue
-particulier, l'ex-vidame de Chartres n'a pas toujours, surtout
-dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, recueilli que des
-louanges. Un publiciste est même allé jusqu'à soutenir que, «si
-l'on épluchait chaque page des _Mémoires_, il n'en resterait pas
-dix chapitres de vérité historique». Dix chapitres... Appliqué à
-l'ensemble de l'œuvre, ce verdict doit être tenu pour excessif;
-mais, restreint à l'affaire du bonnet,--dont la relation fidèle
-eût imposé à la vanité de l'auteur de trop pénibles aveux,--il ne
-nous paraît pas, en dépit de sa sévérité, dépasser la mesure.
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-I
-
- Motifs de querelles entre la pairie et le Parlement.--La formule du
- serment des pairs.--La «préopinion» aux lits de justice.--Arrêt du
- Grand Conseil et lit de justice du 29 aout 1664.--Mort du Premier
- Président de Lamoignon.
-
-
-L'antagonisme qui existait au dix-septième siècle entre la pairie
-et la robe n'était pas de date récente. Il remontait à l'époque
-déjà ancienne où, pour la première fois, les deux groupes se
-trouvèrent face à face dans l'enceinte du Parlement. Entre
-gens d'origine, de tendances, d'intérêts si opposés, la bonne
-harmonie ne pouvait être durable. Aux défiances de la première
-heure succéda bientôt une sourde hostilité. Puis ce furent des
-froissements, des brouilles, des «riottes», à la suite desquels
-s'échangeaient des regards courroucés, des mots perfides, des
-allusions injurieuses, dégénérant parfois en voies de fait...
-Souvent même, la lutte prenait un caractère si aigu que
-l'autorité royale se voyait contrainte d'intervenir.
-
-Seules, nos discordes civiles avaient le privilège d'amener
-une suspension d'armes. Attachés à la fortune des partis qui
-se disputaient le pouvoir, divisés entre eux par des rivalités
-personnelles, retenus dans les provinces où se développaient les
-intrigues auxquelles ils participaient, les ducs avaient mieux
-à faire qu'à se dépenser en stériles débats. C'est ainsi que
-la régence d'Anne d'Autriche marqua d'un temps d'arrêt leurs
-querelles avec les parlementaires. Mais elles reprirent de plus
-belle, dès que l'habile politique de Mazarin eut rétabli l'ordre
-dans le royaume. Les conflits de préséance demeurant désormais
-les seuls qui ne leur fussent point interdits, les ducs se
-retournèrent contre la robe avec l'impétuosité de grands seigneurs
-qui, arrachés à leurs occupations guerrières, ne trouvent pas un
-meilleur emploi de leur activité.
-
-Ajoutons que l'impatience n'était pas moins vive chez les
-officiers du Parlement. Écartés des affaires publiques par un
-prince jaloux de se soustraire à tout contrôle, il ne leur
-déplaisait pas de consacrer leurs loisirs à des polémiques dans
-le développement desquelles la connaissance de notre ancien droit
-public leur assurait une incontestable supériorité.
-
-Deux questions divisaient alors les belligérants:
-
-La première avait trait à la formule du serment que les ducs
-prêtaient en entrant en fonctions, formule les invitant «à
-se comporter comme un magnanime pair de France et comme _un
-bon officier de cour souveraine_». Ces derniers mots, qui les
-assimilaient à de simples conseillers issus de marchands, de
-commis, voire de partisans enrichis dans la maltôte, sonnaient
-mal aux oreilles de gens gratifiés du titre pompeux de _cousins
-du roi_ et se disant «nés successibles de droit à la Couronne».
-C'était, assuraient-ils, une invention du duc de Guise,--celui de
-la Ligue,--qui, dévoré du désir d'accéder au trône, avait tenu
-à se concilier les bonnes grâces de la bourgeoisie, devenue si
-puissante par la possession des charges de judicature qu'aucun
-changement politique ne pouvait s'effectuer sans son concours. La
-bourgeoisie ne s'était pas d'ailleurs montrée insensible à ces
-agaceries, et le Lorrain, non content d'attribuer la préséance
-aux conseillers d'État de robe sur les conseillers d'État d'épée,
-n'avait pas craint de «prostituer la pairie» en ajoutant au
-libellé du serment ancien «l'accolement de la dignité de pair de
-France avec la qualité de conseiller de cour souveraine,»--un
-précédent qui, par la ténébreuse industrie des bénéficiaires,
-était passé à l'état d'usage et dont il importait à l'honneur de
-l'institution de faire disparaître les traces.
-
-Tout cela, répondait la robe, n'est que fantaisie d'esprits
-inquiets et jaloux. Si MM. les ducs connaissaient mieux leur
-histoire, ils sauraient que jamais les Guise n'accordèrent
-de faveurs au Parlement et que celui-ci, loin de leur être
-secourable, les traita toujours en factieux; qu'en 1527, lorsque
-leurs domaines furent érigés en duché-pairie, il n'enregistra les
-lettres royales qu'après de pressantes remontrances; que, plus
-tard, quand le titre de prince fut brigué par eux, il repoussa
-leurs prétentions; que, pendant les discussions de la Ligue, il
-fut l'adversaire déclaré de leur politique et que le Premier
-Président de Harlay, «qui avoit les fleurs de lys gravées bien
-avant dans le cœur», repoussa avec indignation leurs ouvertures...
-Aussi bien les Guises n'avaient rien à voir dans le litige. La
-formule incriminée remontait, en effet, à une époque antérieure
-à leur fortune. Sans doute ce n'était pas celle de l'origine;
-mais, loin de porter tort aux ducs, elle avait fait à leur orgueil
-de larges concessions, car celle qui l'avait précédée, ayant un
-caractère purement professionnel, était encore bien moins de
-nature à les satisfaire. Et cependant, en bonne justice, c'est
-cette rédaction primitive qui eût dû l'emporter[10]...
-
-[Note 10: «Je jure de m'acquitter en conscience du jugement
-des procès, de ne révéler les délibérations de la Cour et de lui
-porter honneur.»]
-
-On disputait ainsi depuis un nombre considérable d'années et la
-querelle menaçait de tourner au tragique, quand, un beau jour,
-cédant sans doute à l'influence du Premier Président Guillaume de
-Lamoignon, dont l'esprit conciliant contrastait avec l'obstination
-batailleuse de ses contemporains, la robe, avec une grandeur d'âme
-qui ne lui était pas habituelle, se départit de sa rigueur. Il
-lui plut même de couronner par un beau mouvement cette mémorable
-condescendance.--Foin des vétilles! déclara-t-elle. La mention
-finale du serment trouble votre sommeil. Qu'il n'en soit plus
-question et reposez en paix[11].
-
-[Note 11: Saint-Simon, _Mémoires_, t. X, p. 409, attribue à
-Harlay le mérite de cette suppression. Il dit, au contraire, dans
-son _Mémoire secret_ de 1714, que c'est en 1680, sous la première
-présidence de Nicolas de Novion, «que le serment fut remis en
-son ancienne pureté». La vérité paraît être que la formule
-ancienne fut abolie officiellement sous la présidence d'Achille
-III de Harlay, ainsi que l'indique le _Mémoire du Parlement_
-d'avril 1716, mais qu'en fait on ne l'exigeait plus depuis de
-longues années. Il est à remarquer cependant que, le 15 décembre
-1663, les quatorze pairs reçus à cette date, en présence de Sa
-Majesté, jurèrent «de se comporter... comme un conseiller de Cour
-souveraine doit faire». _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p.
-65.]
-
-Le règlement de la seconde difficulté ne devait pas être aussi
-facile. Il s'agissait de «la préopinion aux lits de justice»:
-les pairs donneraient-ils leur avis avant les présidents, ou
-continueraient-ils, comme par le passé, à opiner après eux?...
-Grave problème dont l'examen exige quelques explications.
-
-Le Parlement tenait des assemblées de deux sortes: les lits
-de justice, solennités très rares présidées par le roi; les
-audiences proprement dites, auxquelles le roi n'assistait pas,
-et que dirigeait le Premier Président ou l'un des présidents à
-mortier. En fait, qu'il s'agît de lits de justice ou d'audiences
-ordinaires, les voix du Premier Président et des présidents à
-mortier,--on disait d'un mot _les présidents_, comme on disait
-_les ducs_,--étaient recueillies avant celles des pairs. Ceux-ci
-ne pouvaient s'y résigner. Passe encore de rester au second
-plan, hors la vue de Sa Majesté; mais subir, sous ses yeux, un
-traitement d'infériorité, c'était un crève-cœur dont rien ne
-pouvait atténuer l'amertume. Aussi guettaient-ils une circonstance
-favorable qui leur permît d'y mettre fin.
-
-Louis XIV, à ce moment, prenait la direction des affaires. Il
-avait, de son enfance, gardé un souvenir ineffaçable: celui des
-troubles de la Fronde. Il n'oublia jamais les sombres journées
-d'émeute, les mousquetades de la rue, l'envahissement du Louvre
-par la foule, les hasards d'une fuite précipitée au milieu de
-la nuit, la longue procession des hommes rouges qui tenaient en
-échec les décisions de la Régente et lui adressaient de factieuses
-remontrances. Ces hommes rouges! «de la canaille!» s'écriait Anne
-d'Autriche... Ainsi que celle de la reine, la rancune du roi à
-leur égard était tenace. Ils auraient eu beau déclarer, comme le
-comte de Grammont: «Sire, en ce temps-là, nous servions Votre
-Majesté, contre le Mazarin...», l'explication, loin de paraître
-satisfaisante, n'eût fait qu'envenimer les choses. Justement, à
-cette époque, Louis XIV, escorté de gardes du corps l'épée au
-poing, faisait, comme en ville conquise, une entrée solennelle à
-Paris. La date choisie étant celle du 27 août, jour anniversaire
-des Barricades, le peuple n'hésita pas à croire que Sa Majesté
-avait à cœur d'imprimer à la cérémonie le caractère d'une
-expiation. Ainsi en était-il, surtout, à l'égard du Parlement qui
-reçut l'ordre de se rendre au-devant du prince, en robe écarlate,
-monté sur des chevaux caparaçonnés de housses en velours noir,
-avec interdiction de suivre la rue Saint-Antoine restée célèbre
-par ses manifestations en faveur de Blancmesnil et de Broussel[12].
-
-[Note 12: Pensez-vous, écrit Guy Patin le 25 août 1660,
-«que la démarche que feront demain Messieurs du Parlement à
-cette belle entrée ne soit point pour une espèce d'expiation et
-d'amende honorable?» De son côté, faisant allusion à ces visites
-menaçantes, Olivier d'Ormesson (t. II, p. 470) déclare: «Cette
-nouveauté fait discourir le monde.»]
-
-Jamais occasion plus propice ne pouvait se présenter. Les ducs
-s'empressèrent de la saisir pour soumettre au roi leur requête
-touchant «la préopinion». Celui-ci, ne voulant point paraître
-trancher seul le litige, le déféra à son Conseil. Ce fut alors un
-procès en règle dans lequel la Compagnie judiciaire, «avec toute
-la robe en croupe», prit fait et cause pour les présidents.
-
-Suivant ces derniers, le Parlement, lors de sa fusion avec la cour
-des pairs, ne s'était pas borné à recueillir l'héritage de cette
-cour. Non seulement il avait reçu mandat de remplacer la Couronne
-dans l'exercice de la plus haute de ses attributions, celle qui
-consiste à rendre la justice; mais,--privilège plus précieux
-encore,--il avait, en vue de faire échec à la puissance féodale,
-été investi du droit de représenter, en l'absence du souverain, sa
-personne et son autorité. C'est le Parlement, assemblé en corps,
-qui représentait l'autorité du prince; ce sont les présidents
-qui représentaient sa personne... Et c'est pour cette raison
-qu'à partir de cette époque les conseillers furent revêtus de la
-robe écarlate, celle-là même que portait Charlemagne, tandis que
-les présidents joignaient à cette robe le manteau d'hermine qui
-complétait le costume royal[13].
-
-[Note 13: «Le Parlement a l'honneur d'avoir le roi pour chef.
-M. le chancelier, quand il y vient, y tient la première place, et
-le Premier Président en son absence. Sa puissance et son autorité
-est représentée en ce corps, principalement quand il est orné
-de son pourpre. C'est la marque de cette royauté qui ne meurt
-point, que l'on porte même aux enterrements des rois, afin que les
-sujets, après leur mort, ne puissent présumer que cette majesté
-est éteinte.» _Mémoires de Mathieu Molé_, t. III, p. 13... Du
-«droit de représentation» le Parlement tirait cette conséquence
-que personne, fût-ce le dauphin, ne pouvait, en l'absence du roi,
-prendre sa place et, par suite, précéder la Compagnie judiciaire.
-Une lettre de Louis XIII, du 8 avril 1642, datée de Narbonne,
-rapportée page 21 des mêmes _Mémoires de Mathieu Molé_, confirme
-ces prétentions à l'encontre du prince de Condé.
-
-En ce qui touche l'origine du costume judiciaire, on trouvera des
-précisions dans le _Recueil des Mémoires_ publiés à l'occasion du
-procès de 1664, dont il va être question un peu plus loin.]
-
-Quant à l'assimilation des présidents à mortier avec le Premier
-Président, elle tenait à la raison suivante, qui était aussi
-d'ordre historique. Le Parlement n'avait, à l'origine, qu'un
-président[14]. La Couronne lui ayant, dans un intérêt fiscal,
-donné un collaborateur, puis plusieurs collaborateurs, on
-considéra qu'il s'était effectué entre ces divers magistrats,
-décorés du même titre, un partage de la fonction et de ses
-avantages honorifiques[15]... C'est en vertu de cette double
-fiction que «le grand banc»,--ainsi désignait-on les présidents à
-mortier[16],--opinait avant les pairs, les princes du sang, les
-fils de France et les reines régentes[17].
-
-[Note 14: Jusqu'au quatorzième siècle, ce président porta
-le titre de _premier maître_, ou celui de _souverain_, qui,
-l'un et l'autre, semblent bien confirmer la théorie de «la
-représentation».]
-
-[Note 15: Il importe de ne pas confondre les présidents à
-mortier, qui seuls siégeaient «au grand banc», avec les présidents
-des enquêtes et des requêtes. Ces derniers étaient assimilés
-aux simples conseillers. Quand, par ordre d'ancienneté, leur
-tour était venu de passer à la Grand'Chambre, ils devaient, pour
-profiter de cet honneur, renoncer à leur titre de président.]
-
-[Note 16: D'après la place qu'ils occupaient à la
-Grand'Chambre.]
-
-[Note 17: Il y eut une interruption sous le ministère de
-Richelieu; mais, après la mort du cardinal, l'ancien ordre de
-choses ne tarda pas à être rétabli.]
-
-Ces explications n'avaient pas le don de convaincre les ducs. Ils
-s'élevaient surtout contre la doctrine «de la représentation» et
-l'argument tiré de «la livrée judiciaire»...
-
---Que parlez-vous d'hermine! s'écriaient-ils: Vous n'avez droit
-qu'au petit-gris... Examinez «les vieilles images» de nos anciens
-rois: ils ne portaient ni l'hermine ni la robe rouge, mais un
-manteau de couleur brune, tirant sur le violet «tanné» et parsemé
-de lys...
-
-Donc aucune analogie justifiant les dires du «grand banc». Au
-contraire,--et c'était là sa condamnation,--il y avait presque
-identité entre le manteau à traîne des Carolingiens et celui des
-pairs aux cérémonies du sacre... sans compter que rien ne se
-rapprochait plus de la couronne royale qu'une couronne de duc,
-tandis que rien n'y ressemblait moins qu'un vulgaire mortier[18].
-
-[Note 18: _Recueil des écrits qui ont été faits sur le
-différend d'entre messieurs les pairs de France et messieurs les
-présidents au mortier du Parlement de Paris, pour la manière
-d'opiner aux lits de justice._--Paris, 1664.]
-
-Cependant les principes invoqués par la robe étaient si
-généralement admis, que les pairs n'osaient pas pousser leur
-raisonnement jusqu'au bout. Ils se bornaient à faire une
-distinction.--Que messieurs «du grand banc», disaient-ils,
-représentent, au cours des audiences ordinaires, Sa Majesté qui
-est absente, nous voulons bien le concéder. Mais, dans les lits de
-justice, présidés par Sa Majesté elle-même, pourquoi serait-elle
-représentée? Les présidents, perdant alors la qualité de
-mandataires sur laquelle reposent leurs droits, nous devons opiner
-avant eux si la dignité dont nous sommes revêtus prime celle des
-magistrats-légistes... Sur quoi, c'étaient, en vue d'établir
-la supériorité de la Cour des Pairs sur la Cour de Parlement,
-d'interminables dissertations qui dénotent de la part de leur
-auteur,--un fureteur de bibliothèque tenu en haleine par le duc
-de Luynes,--une érudition profonde jointe à une rare subtilité
-d'esprit.
-
-Ce fut dans ces conditions que le litige fut porté devant la
-juridiction la plus élevée du royaume: _le Grand Conseil_ ou
-_Conseil d'en haut_, comme on disait quelquefois.
-
-La séance se tint au Louvre, le 26 avril 1664, dans l'après-dînée.
-L'assemblée se composait du roi, de la reine mère, du duc
-d'Orléans, du prince de Conti, de M. le prince, du chancelier,
-du ministre Colbert, des secrétaires d'État de Brienne, Le
-Tellier et de Lionne, des conseillers d'État d'Alègre et André
-d'Ormesson,--le père du chroniqueur. Le roi et la reine s'assirent
-au bout d'une table, autour de laquelle se rangea l'assistance.
-MM. de Lionne et Le Tellier, debout et tête nue, lurent à haute
-voix, pendant deux heures, les deux mémoires des présidents
-et les trois mémoires de la pairie... Que le roi, la reine
-et les membres de la famille royale aient trouvé des raisons
-décisives dans ce fatras aussi indigeste que confus, hérissé de
-citations contradictoires, de réticences calculées, de déductions
-aventureuses, il n'en faut pas douter, la Providence, qui veille
-sur la destinée des princes, leur ayant accordé «un surcroît de
-lumières». Mais que les autres juges se soient fait une opinion
-bien nette, la question reste plus délicate. Toujours est-il que,
-cette lecture achevée, Louis XIV, se substituant au chancelier,
-s'empressa de recueillir les voix. Colbert opina le premier. Son
-avis, longuement développé, parut, en droit, si favorable aux
-présidents,--dont les pouvoirs, déclara-t-il, étaient ceux de Sa
-Majesté,--qu'on put croire qu'il allait leur donner gain de cause.
-Mais, après cet hommage à la vérité juridique, il tourna court
-et admit les prétentions de la pairie. Les motifs qu'il donna
-sont de ceux qu'on peut appeler d'ordre extra-judiciaire. Ils
-s'inspiraient de l'attitude des présidents qui, durant la régence
-d'Anne d'Autriche, avaient abusé de leur autorité, au lieu de
-l'employer au service du roi. Peut-être à ces griefs, de date déjà
-ancienne, fallait-il en ajouter de plus récents: la résistance du
-Parlement aux édits fiscaux et l'indépendance de certains de ses
-membres dans le procès Fouquet, indépendance qui venait de faire
-exclure de la chambre de justice le Premier Président de Lamoignon
-et l'avocat général Denis Talon. Ces raisons, exprimées en
-sous-entendus, parurent sans réplique et le Conseil, «qui sçavoit
-l'intention» de Louis XIV, opina à l'unanimité dans le même sens.
-Seul, le vieux d'Ormesson,--un naïf,--formula timidement quelques
-réserves. La contestation lui apparaissant «très considérable»,
-il estima qu'il y avait lieu à plus ample informé, en accordant
-d'ailleurs «la provision aux ducs[19]».
-
-[Note 19: Olivier d'Ormesson, qui tenait ces indications de
-première main, les a consignées dans son _Journal_, t. II, p. 125.
-A la page suivante se trouve le texte de l'arrêt du Conseil.]
-
-C'était moins un arrêt qu'un acte de représailles. Les conditions
-dans lesquelles il allait être enregistré n'étaient pas de nature
-à en atténuer la rigueur. Cette formalité fut accomplie trois
-jours après, dans le lit de justice du 29 avril 1664, en présence
-de tous les dignitaires de la Couronne et d'un public de choix
-attiré par l'éclat d'une séance sensationnelle. Le principal
-objet de cette réunion consistait, en effet, dans la condamnation
-des doctrines jansénistes, pour lesquelles on disputait depuis
-si longtemps et que chacun savait être chères au Parlement. Pour
-cette solennité, les _lanternes_[20] étaient bondées de personnes
-de distinction, surtout d'ecclésiastiques. Parmi ceux-ci, «on
-remarquait les pères Annat et Ferrier, de la Compagnie de Jésus,
-le cardinal Moldachini et un envoyé spécial du Saint-Siège,
-l'abbé Rospigliosi.» S'entendre, pour les motifs que l'on sait,
-déposséder d'un droit honorifique, en présence du plus hostile des
-auditoires, était un châtiment cruel. Aussi y avait-il du dépit
-dans l'air. Les harangues prononcées sur la question janséniste
-par le Premier Président et par Denis Talon, parlant au nom des
-gens du roi, n'en furent pas moins respectueuses. Tous deux, en
-louant le zèle de Sa Majesté, conclurent à l'enregistrement de
-la déclaration royale entachant d'hérésie les cinq propositions
-extraites du livre de Jansénius. Mais l'un et l'autre
-proclamèrent à l'envi l'excellence des maximes gallicanes qui,
-cependant, recevaient ce jour-là un coup si rude. Quant à Denis
-Talon, sa mauvaise humeur s'exhala en attaques violentes contre
-les doctrines ultramontaines. Il assura qu'il fallait tenir
-pour une vérité constante «que le pape estoit autant au-dessous
-des conciles qu'il estoit élevé au-dessus des évêques, que non
-seulement il n'estoit pas infaillible en question de fait, mais
-même qu'il ne l'estoit pas en question de droit», proclama qu'il
-fallait distinguer «ceux qui considéroient cette déclaration comme
-un remède nécessaire contre un abus, de ceux qui ne la désiroient
-que par esprit de vengeance pour insulter leurs ennemis» et, s'il
-ne nomma point expressément la Compagnie de Jésus, la désigna
-si clairement que personne ne put s'y tromper[21]... Ne pouvant
-atteindre l'arrêt du Conseil, Denis Talon s'acharnait sur les
-adversaires du gallicanisme: ainsi voit-on parfois, dans la
-distribution de la justice humaine, l'innocent payer pour le
-coupable.--Manifestation qui, à quelques-uns, parut d'autant plus
-déplacée que, dans l'espèce, l'innocent, représenté par les pères
-Annat et Ferrier et par les envoyés de Rome, se trouvait dans la
-lanterne du greffe, juste en face de l'orateur!
-
-[Note 20: C'est ainsi qu'on nommait les tribunes.]
-
-[Note 21: _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 131.]
-
-Ce fut la seule satisfaction que le Parlement put s'offrir. Le
-procès-verbal de la séance, dressé par le greffier en chef,
-constate que l'arrêt du Conseil reçut ce même jour sa première
-application, «M. le chancelier ayant pris l'avis de MM. les pairs
-avant de prendre celui de MM. les présidents».
-
-Détail curieux qui donne la mesure de l'acharnement déployé:
-tandis que la Compagnie judiciaire gardait un silence humilié, les
-ducs continuaient à jeter feu et flammes. L'écrivain mis par eux
-à contribution poursuivait, nuit et jour, ses investigations et
-rédigeait un quatrième mémoire qui arrivait un mois après l'arrêt.
-Ce n'était pas assez encore. Non contents de triompher dans le
-présent, les ducs préparaient leurs armes pour l'avenir. A cet
-effet, ils organisaient une agence permanente de recherches en vue
-d'établir la prééminence de la pairie et de fournir des documents
-à ceux de ses membres qui pourraient en avoir besoin pour leurs
-procès personnels. La direction de ce bureau, qui fonctionnait
-encore sous la Régence, fut confiée à un érudit estimé, l'abbé
-Le Laboureur, auquel on attribua un traitement annuel de mille
-écus[22].
-
-[Note 22: _Écrits inédits de Saint-Simon_, t. III, p. 508. La
-même fonction fut, le 5 octobre 1704, conférée à l'abbé Legrand.
-Il y a tout lieu de croire que c'est l'abbé Le Laboureur qui
-rédigea les mémoires dont il vient d'être question.]
-
-On peut croire que, de son côté, la robe ne resta pas inactive.
-Toujours est-il que le régime des taquineries, des récriminations,
-des combinaisons artificieuses continua à sévir. La situation
-était si tendue que, de peur d'un scandale, les tiers prenaient
-des précautions pour éviter tout contact entre les parties. Quand
-l'une d'elles devait assister à quelque cérémonie, on avait grand
-soin de ne pas inviter l'autre. Le vieux d'Ormesson étant mort,
-son fils n'eut garde de convier les ducs aux obsèques, «afin
-d'éviter la contestation avec les présidents[23]».
-
-[Note 23: _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. II, p. 320 et
-322.]
-
-Cependant les années s'écoulaient sans qu'il se produisît un
-nouvel éclat.--Ce résultat invraisemblable ne peut être attribué
-qu'à l'influence de Guillaume de Lamoignon. C'était, dans ce
-milieu profondément troublé, le porteur de la parole de paix.
-Ses collègues avaient beau l'accuser d'être timide, irrésolu,
-«incapable d'une action de vigueur», il trouvait, en dépit des
-critiques, le secret de contenir les plus ardents. On ne saurait,
-sans admiration, supputer ce que, pour éviter de nouvelles
-rencontres, il fallait à ce galant homme d'exhortations émues, de
-réprimandes amicales, de trésors de diplomatie. Des belles actions
-qu'il accomplit durant le cours de sa carrière, celle-ci n'est
-sûrement pas la moins méritoire, et il est permis de dire que
-c'est l'une des plus ignorées. Malheureusement, sa mort, survenue
-en décembre 1677, marquait la fin de l'armistice. Aussi bien
-semble-t-il que, pour son repos, il était temps qu'il disparût...
-La patience des belligérants était à bout.
-
-
-
-
-II
-
- Nicolas de Novion succède à Lamoignon (1678).--Les Potier de
- Novion.--Portrait du nouveau Premier Président.--Son passé.--Les
- grands jours d'Auvergne.
-
-
-Quel serait le nouveau chef de la Compagnie judiciaire? question
-à laquelle les ducs ne s'intéressaient pas moins que la robe, le
-choix de Sa Majesté pouvant, pour eux, être gros de conséquences.
-
-Le nombre des compétitions était considérable. Mais la lutte ne
-tarda pas à se circonscrire entre deux candidats: Achille III
-de Harlay, procureur général au Parlement et gendre du Premier
-Président défunt; Nicolas V Potier de Novion, doyen des présidents
-à mortier, un des vétérans des luttes historiques qui, commencées
-sous le couvert des États généraux de 1614, atteignirent leur
-apogée pendant la régence d'Anne d'Autriche. C'est ce dernier
-qui allait être appelé à l'honneur de recueillir l'héritage de
-Guillaume de Lamoignon... Ce personnage joue, dans la suite de
-cette étude, un rôle si important et ressemble si peu au portrait
-tracé de lui par Saint-Simon que, dès son entrée en scène, nous
-avons hâte de le présenter sous sa véritable physionomie. Aussi
-bien un résumé de cette existence, non moins curieuse que peu
-connue, permettra-t-il, mieux qu'un exposé théorique, de saisir
-les divergences de toute nature existant entre les factions
-rivales.
-
-La famille des Potier, à laquelle appartenait le nouveau promu,
-avait cette origine obscure que les ducs reprochaient si amèrement
-à leurs adversaires. On peut, sans témérité, admettre que le
-premier du nom fut un fabricant d'écuelles. Potier de terre?
-potier d'étain? qu'ils façonnassent l'argile ou le métal, ses
-doigts n'en accomplissaient pas moins un travail de roture. De cet
-artisan naquit un gantier-fourreur qui tint boutique à l'enseigne
-de _l'Échiquier_, réalisa des bénéfices et put offrir à ses
-descendants le dispendieux honneur des charges publiques. L'un
-d'eux devint prévôt des marchands, un autre général des monnaies,
-fonction qui anoblissait son homme... Moyennant quoi, jaloux de
-relier le passé au présent, les Potier introduisaient dans leurs
-armes, «échiquetées d'argent et d'azur», les deux mains dextres
-d'or qui pendaient à la porte de leur ancêtre[24].
-
-[Note 24: Extrait d'un mémoire composé en 1707 par d'Hozier
-pour Louis XIV et Mme de Maintenon: _Mémoires de Saint-Simon_,
-édit. Boislisle, p. 600. Il semble que ce soit pour les Potier
-que La Bruyère a écrit ce passage: «Il reste encore aux meilleurs
-bourgeois une certaine pudeur qui les empêche de se parer d'une
-couronne de marquis, trop satisfaits de la comtale. Quelques-uns
-même ne vont pas la chercher fort loin et la font passer de leur
-enseigne à leur carrosse.» _De quelques usages._]
-
-A partir de cette époque, la lignée, très prolifique, fournit
-sans relâche des officiers de robe. Dès que, dans l'enceinte
-du Palais, il s'accomplit un fait digne de mémoire, un Potier
-se trouve à point nommé pour prononcer de viriles harangues et
-pousser aux décisions hardies. Et le vieux Nicolas III qui, durant
-les troubles de la Ligue, étonna Paris par son inébranlable
-attachement à la cause royale, c'est «l'homme juste» dont
-Voltaire, dans _la Henriade_, célébrera la vertu antique. «L'homme
-juste» n'en faillit pas moins payer de sa tête sa fidélité
-au trône. Exaspérés de son sourire narquois[25], les Seize
-l'enfermèrent au Louvre, «en une petite cahuette» et, au moment
-même où les troupes du Béarnais pénétrèrent dans la place, ils
-s'apprêtaient à l'envoyer à la potence[26].
-
-[Note 25: _Journal de l'Estoille_, édit. Petitot, t. XLVI, p.
-17.]
-
-[Note 26: C'était Nicolas III, seigneur de Blancmesnil,
-conseiller en 1564 et président à mortier en 1578. Il mourut en
-1635, à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans.]
-
-Ce fut du vivant de ce robin intrépide que la maison se divisa
-en deux branches. L'aînée, représentée par les Potier de Novion
-et de Blancmesnil, continua à se signaler dans les emplois de
-judicature. La branche cadette, représentée par les Potier de
-Gesvres et de Tresmes, s'enrichit dans la finance, fournit des
-secrétaires d'État, entra dans la carrière des armes, contracta
-de puissantes alliances et finit par acquérir la dignité de duc et
-pair.
-
-Le premier de la branche des Novion fut un magistrat d'élite,
-animé de cet esprit nouveau qui, éclos au souffle de saint Vincent
-de Paul, s'efforça de répandre dans le monde plus de justice et
-de pitié. Il appartenait à cette catégorie de parlementaires
-que Mme de Motteville caractérise en disant «qu'ils avoient un
-peu de cette teinture qui consiste à haïr les heureux et les
-puissants et estiment qu'il est d'un grand cœur de n'aimer que les
-misérables[27]». Quand il mourut, en 1645, ce fut un deuil général
-dans la bourgeoisie parisienne dont il était devenu l'oracle[28].
-
-[Note 27: _Mémoires de Mme de Motteville_, t. I, p. 179.]
-
-[Note 28: Guy Patin annonce son décès dans les termes suivants
-dont la formule n'a rien de banal: «Nous avons perdu, le 10 de ce
-mois, un honnête homme qui méritoit beaucoup. C'est un président
-au mortier nommé M. de Novion, frère de l'évêque de Beauvais.
-C'étoit le plus habile et le plus hardi pour les affaires et qui
-parloit pour le bien public tout autrement que tous les autres. Le
-Parlement a perdu, depuis quatre mois, trois hommes qui valoient
-leur pesant d'or, sçavoir M. Briquet, avocat général, M. le
-président Barillon et M. le président Gayaut; mais celui-ci valoit
-lui seul autant que les trois autres.» _Lettre du mois de novembre
-1645._]
-
-Nicolas V,--celui du bonnet,--était le fils de cette façon
-d'apôtre et le petit-fils de «l'homme juste». Possédait-il toutes
-les vertus de son père? Ce serait beaucoup dire; mais il tenait
-de lui une prédilection marquée pour les humbles, avec l'horreur
-des exactions du fisc et des impôts arbitrairement perçus. Nature
-complexe, mobile, «prenant facilement ombrage», il apparaît sous
-les aspects les plus divers. Tantôt calme, froid, réfléchi, il ne
-demande rien qu'à la stricte exécution des lois. Tantôt, bouillant
-et impétueux, il s'élance, visière baissée, arrachant de haute
-lutte ce qu'il eût pu obtenir d'une patiente négociation. Au fond,
-sa nature est celle du soldat, comme sa parole, colorée, âpre,
-mordante, est celle du tribun. Tenu en grande estime au Palais,
-il est redouté et haï des gens de Cour. Avec eux, en effet, il
-est fier, «hault à la main», et emploie des formules «qui sont
-des railleries piquantes». On dirait que, pour lui, l'oppression
-féodale date d'hier. Le magistrat, affiné par une longue culture
-intellectuelle, distingué de manières, d'éducation, d'habitudes,
-galant, fastueux[29] et, assure Mme de Motteville, «d'infiniment
-d'esprit», a gardé les rancunes de son ancêtre, le pétrisseur
-d'argile. S'inspirant de ce passé, il est resté bourgeois,--par
-les sentiments, les tendances, les préjugés,--et estime que le
-dernier mot de la sagesse consiste dans l'abaissement de ceux qui,
-par intérêt de caste, paralysent l'essor de la bourgeoisie.
-
-[Note 29: Sainte-Beuve, _Introduction aux mémoires de
-Fléchier_, p. XXIX.]
-
-Saint-Simon insinue que cet état d'âme se révéla le jour où la
-branche des Gesvres, obtenant par un coup de fortune l'érection
-de sa terre en duché-pairie, se haussa à la première dignité du
-royaume. «Il étoit, déclare-t-il, piqué de voir un cadet de sa
-famille au rang des grands seigneurs et d'être demeuré dans celui
-de son être. Et, quoique vivant en amitié avec les Gesvres et se
-mettant à tout pour eux, lui et son petit-fils,--car son fils
-est mort jeune,--se sont toujours plu en des respects amers et
-ironiques et à se dire des bourgeois pour leur faire dépit. Telle
-fut leur bizarrerie ou plutôt leur ver rongeur et la cause intime
-de leurs procédés avec les pairs[30].»--Peut-être, en effet, le
-sentiment qui poussait Novion à rappeler au nouveau dignitaire
-son origine plébéienne n'était-il exempt ni d'un soupçon d'envie,
-ni d'une pointe d'affectation. L'affirmation de l'auteur des
-_Mémoires_ n'en est pas moins inadmissible. Un simple froissement
-d'amour-propre ne saurait expliquer une ligne de conduite qui,
-antérieure à la fortune des Gesvres, ne varia jamais. Aussi bien
-était-ce là une marque de famille, ainsi que le démontre la
-composition des armoiries patrimoniales. Les Potier du règne de
-Louis XIV pensaient comme ceux du temps d'Henri III: témoin le
-Président de Blancmesnil, incarcéré avec Broussel, et son frère
-le conseiller d'Ocquerre, lesquels n'avaient pas de meilleur ami
-qu'un marchand de draps du nom de Tardif-Marais[31]... Quant à
-cette seconde assertion, que la jalousie inspirée à la branche
-aînée par l'élévation de la branche cadette,--son «ver rongeur»,
-suivant le mot de Saint-Simon,--serait également la cause de
-l'hostilité qu'elle manifesta à l'égard des pairs et, par suite,
-de «l'invention du bonnet», nous verrons bientôt ce qu'il en faut
-croire.
-
-[Note 30: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 423. Saint-Simon
-ne pardonna jamais aux Gesvres leur parenté avec Novion, pas
-plus qu'il ne pardonna à celui-ci son opiniâtre insistance dans
-l'affaire du bonnet. «Ce fut, dit-il, tant de honte pour les ducs
-et un honneur si énorme pour les Potier d'en voir un fait duc et
-pair, parmi les quatorze de 1663, qu'il y avoit lieu de croire que
-Novion, comblé de l'un, chercheroit par sa conduitte à adoucir
-l'autre.»]
-
-[Note 31: Guy Patin, dont la correspondance reflète, avec tant
-de verve, les sentiments de la bourgeoisie à cette époque, était
-un familier des deux frères.]
-
-Né en 1618, conseiller en 1637, Président en 1645, Nicolas de
-Novion était dans la force de l'âge au moment où éclata la Fronde.
-Il en fut l'un des premiers adeptes. Condé, qui n'avait pas encore
-rompu avec Anne d'Autriche, ayant remontré au Parlement qu'il
-n'avait point à se mêler des affaires de l'État, mais seulement
-à juger «les différends du tiers et du quart», Novion se chargea
-de lui répondre: il le fit en termes qui obtinrent l'approbation
-de tous. Il ne tardait pas, d'ailleurs, à se signaler par son
-attitude énergique et acquérait «une grande réputation» dans
-les assemblées des Chambres[32]. A partir de cette époque, on
-le trouve dans toutes les manifestations qui se produisent au
-Palais ou en ville. Il prend à partie Mazarin, pousse, en vue de
-l'éloigner du pouvoir, au vote de la disposition interdisant aux
-étrangers l'exercice des fonctions publiques, opère la saisie de
-son trésor caché, s'inscrit pour une somme de cinquante mille
-livres afin de pourvoir à l'établissement d'une armée permanente,
-parcourt la cité pot en tête, reçoit ici un coup de hallebarde,
-là une décharge de pistolet, pénètre dans l'Hôtel de ville envahi
-par l'émeute et signifie aux échevins affolés «qu'il fault aller
-droit en besogne et que le premier qui bronchera sera jeté par
-la fenêtre[33]»... Ce qui n'empêchera pas le rédacteur des notes
-secrètes destinées à Fouquet d'écrire «qu'il est timide lorsqu'il
-est poussé[34]»!
-
-[Note 32: _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. I, p. 426 et
-446.]
-
-[Note 33: _Registres de l'Hôtel de ville_, t. I, p. 98, cités
-dans le _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. I, p. 618.]
-
-[Note 34: Voici le texte de cette note: «Est homme de grande
-présomption et de peu de sûreté, timide lorsqu'il est poussé,
-assez habile dans le Palais, y ayant sa cabale composée de
-ses parents et de ses amis, MM. Le Feron, Mondat, Tubeuf, son
-gendre, son fils, etc... s'appliquent tous les jours à y faire de
-nouvelles habitudes. Son principal crédit est dans la deuxième
-Chambre. Il est souvent brouillé en son domestique. Mme des
-Brosses-Chouart a grand crédit sur luy. A de grands biens et
-particulièrement sur le roy. S'est allié à M. le président Malon
-de Bercy, par le moyen de son fils qui a épousé sa fille. Possède
-les aides d'Arques, Frenay et Montivilliers et nouveaux droits, de
-47 000 livres, de Saint-Denis, 10 000.»]
-
-Entre temps, au cours des heures les plus calmes, il prenait
-part aux débats de la déclaration de 1648 dont, pour la première
-fois en France, le texte proclamait le principe de la liberté
-individuelle, et, dans des remontrances restées célèbres,
-reprochait à la reine la déloyauté de ses ministres qui, après
-avoir signé cette déclaration, ne craignaient pas de la fouler
-aux pieds[35]. Les revendications qu'il formulait alors étaient
-celles-là même qu'on acclamait, dans ce cabinet de la première
-des enquêtes où se réunissaient «les chefs de meute» et où, au
-milieu de propositions inopportunes, égoïstes ou impolitiques,
-en figuraient d'autres marquées au coin d'une libérale sagesse:
-la réforme des finances, les poursuites contre les traitants
-concussionnaires, la flétrissure des commissions criminelles
-composées au gré du prince, les restrictions à la toute-puissance
-des ministres, la limitation, en matière répressive, des droits de
-l'État...
-
-[Note 35: «Votre Majesté, déclarait-il, a le malheur commun
-à presque tous les princes de la terre, de connaître la dernière
-l'état de ses affaires. Les gouvernements de la Provence et de
-la Guyenne ont perdu la mémoire de cette grande déclaration que
-Votre Majesté accorda à ses sujets, le mois d'octobre dernier. On
-vous dégage bien promptement, Madame, de la parole si publiquement
-donnée et à laquelle vous ne pouvez légitimement contrevenir, à
-moins qu'on ne veuille soutenir cette maxime qu'on a osé publier
-en présence de Votre Majesté, qu'un roi n'est pas obligé de garder
-sa foi à ses sujets!» A la suite de ce discours les Bordelais
-attribuaient à Nicolas de Novion le qualificatif flatteur «de
-personnage d'une vertu héroïque». _Histoire des mouvements de
-Bordeaux_, p. 347.]
-
-Un an, du reste, s'était à peine écoulé que ce hardi novateur,
-si prompt à payer de sa parole, de sa bourse et de sa personne,
-opérait un changement de front. Il n'avait point, en effet, tardé
-à s'apercevoir que la Fronde, née d'un cri unanime d'indignation,
-se transformait en œuvre de réaction seigneuriale... Cruel réveil
-pour les magistrats idéologues qui rêvaient,--en y trouvant leur
-profit,--de donner à la France des institutions analogues à celles
-de l'Angleterre! Novion se rapprocha de Mathieu Molé et devint
-son lieutenant le plus actif. Il ne se borna pas à combattre
-l'émeute de la rue; il s'attaqua aux gens de haut parage qui lui
-fournissaient des subsides. Ayant rencontré au Palais d'Orléans le
-duc de Beaufort, que l'on accusait de soudoyer des assassins, il
-lui lança cet outrage à la face: «Monseigneur, votre action est
-celle d'un bandit, non d'un prince ou d'un gentilhomme[36]!...»
-Bientôt, poursuivi lui-même par des meurtriers, il franchit les
-remparts, se rendit à Pontoise et y devint chef d'un Parlement
-«réduit» que la reine venait d'établir dans cette ville.
-
-[Note 36: _Mémoires de Conrart_, édit. Petitot, p. 99.]
-
-De pareilles recrues ne se dédaignent pas, surtout aux heures
-de détresse. Oublieux, du moins en apparence, des procédés
-discourtois dont il venait d'être l'objet, Mazarin accueillit le
-transfuge à bras ouverts et proclama hautement ses mérites[37].
-Il ne lui ménageait, d'ailleurs, aucune promesse, jusqu'à celle
-de la Première Présidence... La Première Présidence! Quel coup du
-sort c'eût été, quand on songe que Novion n'avait guère dépassé la
-trentaine!... Mais aussi, quelle calamité pour les ducs, si l'on
-admet,--comme l'affirment les _Mémoires_,--que, dévoré de «son ver
-rongeur», il n'attendît que ce moment pour entrer en lice contre
-la pairie: la funeste affaire du bonnet, née seulement en 1681,
-eût éclaté trente ans plus tôt[38]!
-
-[Note 37: _Correspondance de Mazarin_, t. V, p. 69, 82, 89.]
-
-[Note 38: C'est seulement en 1663 que M. de Gesvres prêta
-serment en qualité de duc et pair; mais sa nomination, comme celle
-de presque tous ses collègues compris dans la même «fournée»,--ils
-étaient quatorze,--remontait à l'époque de la Fronde et était
-antérieure au fait que nous rapportons. C'est par suite de
-considérations d'ordre politique que l'installation officielle de
-ces quatorze pairs fut retardée aussi longtemps.]
-
-L'engagement, sérieux et formel, devait, à brève échéance,
-recevoir son exécution. Mais comme son aïeul, «l'homme juste»,
-Novion, quoique ambitieux, avait la répugnance tenace. Bien
-que passé, avec armes et bagages, dans le camp de la Cour, il
-ne modifiait, à l'égard de Mazarin, ni ses sentiments intimes,
-ni son allure cavalière. Estimant que la retraite, au moins
-momentanée, du plus fervent de ses admirateurs était nécessaire à
-la pacification des esprits, il la demanda dans des remontrances
-conçues, assure Omer Talon, «en termes assez aigres[39]». Passe
-encore pour les remontrances: l'aigreur était de trop. Mazarin
-dut se résigner à prendre de nouveau le chemin de l'exil. Mais
-quand il revint quelques mois après, cette fois pour toujours, son
-zèle se trouva fort refroidi et il regretta d'autant plus d'avoir
-donné sa parole qu'à ce moment même, Mathieu Molé, qui, depuis
-deux ans, cumulait la qualité de garde des sceaux avec celle de
-Premier Président, se démettait de cette dernière fonction[40].
-Cruel embarras! Renier sa promesse, c'était transformer en
-ennemi mortel un homme allié aux plus puissantes maisons de la
-robe. L'appeler à la tête de sa Compagnie constituait, pour un
-gouvernement encore bien débile, une solution grosse d'embarras.
-Il s'agissait de découvrir une combinaison qui permît à la fois
-d'offrir la Première Présidence à «ce cher Novion» et de le mettre
-dans l'obligation de la refuser: un tour de passe-passe que,
-seule, la fourberie italienne était capable de mener à bien!
-
-[Note 39: 6 août 1652. _Mémoires d'Omer Talon_, édit. Petitot,
-vol. LXII, p. 446.]
-
-[Note 40: Mathieu Molé fut nommé garde des sceaux à deux
-reprises: en avril et en septembre 1651.]
-
-Engagée dans ce sens, l'affaire fut conduite avec un art
-merveilleux. Mathieu Molé déclara se retirer, à la condition
-d'obtenir gratuitement une présidence pour son fils, Molé de
-Champlâtreux: d'où l'obligation de le remplacer par un président
-assez riche pour consentir, sans indemnité pécuniaire, à l'abandon
-de sa charge... Sacrifice énorme; car chacun de ces offices, dont
-l'importance s'était démesurément accrue durant les troubles de
-la Fronde, représentait la valeur d'au moins un million[41]...
-C'est dans ces circonstances que le cardinal offrit à Novion la
-préférence sur ses collègues. Celui-ci, s'il n'eût suivi que ses
-désirs, eût peut-être accepté. Mais son «conseil bourgeois[42]»
-lui fit remarquer qu'étant donné le nombre de ses enfants, ce
-serait une folie... C'est bien ce qu'on espérait. Pour plus de
-sûreté, on lui dépêcha les personnes en état d'exercer quelque
-influence sur son esprit, jusqu'à sa maîtresse, «à laquelle on
-donna gros[43]» pour le maintenir dans l'idée d'un refus... Il
-refusa, en effet. La place fut accordée à Pomponne de Bellièvre
-qui, n'ayant ni famille ni héritiers, se prêta à toutes les
-exigences. Lorsque, trois ans après, ce dernier mourut, Mazarin,
-maître incontesté du royaume, eut le courage de ses rancunes,
-et Novion, qui eût sans doute payé cher pour rattraper les
-termes «assez aigres» de ses remontrances, fut une seconde
-fois sacrifié. Ce n'était d'ailleurs que partie remise...
-Mais les ducs,--toujours en tenant pour exacts les dires de
-Saint-Simon,--bénéficiaient d'un nouveau sursis[44].
-
-[Note 41: Dongois se fait l'écho d'un bruit d'après lequel un
-acquéreur aurait offert à Nicolas de Novion dix-huit cent mille
-livres de sa charge.]
-
-[Note 42: _Souvenirs de Dongois_: voir les _Mémoires de
-Saint-Simon_, édit. Boislisle, t. X, p. 573.]
-
-[Note 43: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 310.--Cet
-incident se passait au commencement de 1653 et non en 1658, comme
-l'indiquent par erreur les _Mémoires_.]
-
-[Note 44: Novion offrit-il, comme le bruit en courut,
-six vingt mille pistoles, soit douze cent mille francs, pour
-rafraîchir la mémoire de son oublieux ami? C'est peu probable,
-pour deux raisons: la première, c'est que «son conseil bourgeois»
-ne se serait pas déjugé à si peu de distance; la seconde, c'est
-que Mazarin, qui, comme cet empereur célèbre, trouvait que, quelle
-que fût sa provenance, l'argent fleurait toujours bon, n'était
-pas homme à laisser échapper une pareille aubaine. Guillaume de
-Lamoignon, qui fut préféré à Novion, aurait lui-même, d'après le
-bruit public, été soumis à d'onéreuses exigences. _Lettres de Guy
-Patin_, 11 octobre 1658.]
-
-C'est seulement après la mort du cardinal que Nicolas de Novion
-rentrait en faveur. En 1665, le roi le chargeait de présider
-les Grands jours d'Auvergne,--mission glorieuse qu'il accomplit
-avec un entier succès. A peine arrivé à Clermont, il écrivait à
-Colbert: «Nous avons quantité de prisonniers. Tous les prévôts
-en campagne jettent dans les esprits la dernière épouvante. Les
-Auvergnats n'ont jamais si bien cognu qu'ils ont un roy...» Ainsi
-parle le justicier. Voici maintenant l'adversaire de la noblesse
-qui laisse percer le bout de l'oreille: «Un gentilhomme me vient
-de faire une plainte qu'un païsan, lui ayant dit des insolences,
-il lui a jeté son chapeau par terre sans le frapper, et que le
-païsan lui a répondu hardiment qu'il eût à relever son chapeau ou
-qu'il le mêneroit incontinent devant des gens qui lui en feroient
-nettoyer l'ordure... Jamais il n'y eut autant de joie entre les
-faibles[45]!»--L'œuvre de répression accomplie sur cette terre
-d'Auvergne, où partout régnait le brigandage, tient, du reste, du
-prodige. En l'espace de quelques mois, la Commission jugea quatre
-mille plaintes et frappa un nombre énorme de coupables. L'arrivée
-de Messieurs du Parlement avait fait naître, dans le peuple, de
-vives espérances. A l'achèvement de leurs travaux l'enthousiasme
-touchait au délire. Le roi lui-même manifestait son contentement
-dans les termes les plus flatteurs[46]. Quant aux Parisiens, ils
-ne ménageaient pas leur admiration à cette petite troupe de robins
-qui, sous la direction d'un chef déterminé, s'acharnaient à la
-poursuite des gentilshommes criminels, les forçaient dans leurs
-repaires et rasaient forteresses et châteaux[47].
-
-[Note 45: _Correspondance administrative sous Louis XIV_, t.
-II, p. 165.]
-
-[Note 46: «Monsieur de Novion, il ne se peut rien ajouter
-au contentement que j'ai de l'émulation avec laquelle chacun
-s'applique, dans les grands jours, à bien faire son devoir.
-Vous témoignerez de ma part à tous ceux qui les composent la
-recommandation que leur donne auprès de moi une si louable
-conduite, et vous ne douterez pas en votre particulier que,
-sachant avec quel succès vous agissez dans votre place, je n'en
-conserve le souvenir. Louis. Paris, 1er décembre 1665. (Appendice
-aux _Mémoires de Fléchier_.)]
-
-[Note 47: Il importe, relativement au caractère de Novion,
-de se mettre en garde contre certaines appréciations des
-_Mémoires de Fléchier_. Ces _Mémoires_ furent, en effet, écrits
-sous l'inspiration de la jeune et séduisante Mme de Caumartin,
-née de Verthanson, venue en Auvergne avec son mari, le maître
-des requêtes chargé, en cette qualité, de «tenir le sceau».
-Les sentiments de Fléchier, qui remplissait dans la maison
-l'office de précepteur, ne pouvaient guère que refléter ceux de
-la maîtresse du logis. Il résista d'autant moins à l'influence
-de cette femme distinguée--dont en vers pompeux il avait déjà
-célébré les grâces--qu'écrivant, non pour le public, mais pour un
-cercle restreint, il n'avait pas à redouter de contradictions.
-Or des difficultés s'étaient produites entre MM. de Novion et
-de Caumartin sur une question de service qui avait ému les
-susceptibilités des parlementaires. D'où des froissements aggravés
-encore par des rivalités féminines et un antagonisme de salons,
-dont on retrouve fréquemment la trace dans les explications du
-futur évêque de Nîmes.]
-
-Chose bizarre! Ce n'est pas cette note guerrière qui caractérise
-la physionomie de Nicolas de Novion, telle du moins qu'en un
-chef-d'œuvre l'a reproduite Robert Nanteuil. C'est, au contraire,
-la sérénité, avec une pointe de mélancolie qui ne laisse pas
-que de surprendre. «Dire, écrit un critique connu, la majesté,
-le calme, et, en même temps, l'affabilité de ce portrait est
-impossible. Le front est large et découvert. Les yeux, pleins de
-douceur, ont cependant une vivacité voilée et, en quelque sorte,
-intérieure. Doué d'une grande noblesse, le visage, d'un ton clair
-et pâle, se détache admirablement sur un fond d'un pointillé noir
-légèrement nuancé. Un nez bourbonien, des moustaches à peine
-marquées au centre et touffues aux coins de la bouche, une royale
-dépassant le menton, à la manière du cardinal de Richelieu, enfin
-une chevelure abondante et vigoureuse, comprimée au sommet de la
-tête par une calotte noire, complètent cet ensemble que relèvent
-encore le manteau d'hermine du Président à mortier et une croix
-du Saint-Esprit descendant sur la poitrine[48].»--En dépit du
-cordon, de l'hermine et de la robe écarlate, c'est Novion intime
-et au repos qu'a représenté Nanteuil. Il n'eût point été sans
-intérêt de le voir aussi sous son autre aspect; dans le feu de
-l'action, le regard ardent, le geste rude, la bouche ironique,
-tel qu'il apparut aux émeutiers de la Fronde et aux gentilshommes
-auvergnats, tel qu'on se l'imagine durant le conflit de 1664,
-auquel sûrement il prit une part active, et dans l'affaire du
-bonnet.--Un détail, en tout cas, à retenir, c'est qu'en 1678,
-date à laquelle nous sommes parvenus, vingt années s'étaient
-appesanties sur sa tête et qu'il avait atteint la soixantaine[49].
-
-[Note 48: _Portraits historiques_, par Pierre Clément, p. 109.]
-
-[Note 49: Le portrait de Nanteuil est de 1657.]
-
-Il pouvait, d'ailleurs, au seuil d'une verte vieillesse, promener,
-non sans quelque fierté, son regard autour de lui. Une lignée
-nombreuse se groupait à ses côtés:--trois fils dont la carrière
-s'annonçait brillante[50];--trois filles qui, richement dotées,
-eussent pu prétendre à de hauts partis, mais que, fidèle à ses
-principes, il tint à marier dans son monde[51]... Quant à sa
-fortune, elle était également de nature à le satisfaire. Elle
-comprenait, outre sa charge et deux hôtels patrimoniaux, des biens
-fonciers considérables et cinquante-sept mille livres de rente,
-rien que sur le trésor public: de quoi tenir dignement son rang.
-
-[Note 50: L'aîné, André II, seigneur de Grignon et d'Orches,
-appartenait déjà à la robe, en qualité de conseiller. Le second,
-Jacques, docteur en Sorbonne, était abbé du Petit-Cîteaux, en
-attendant de devenir évêque de Sisteron, puis d'Evreux. Le
-troisième, Claude, colonel du régiment de Bretagne, devait
-terminer sa carrière comme brigadier des armées du roi.]
-
-[Note 51: L'aînée épousa Charles Tubeuf, maître des requêtes;
-la seconde, Antoine de Ribeyre, conseiller d'État; la troisième,
-Arnaud de La Briffe, un futur procureur général au Parlement.]
-
-Il convient d'ajouter, comme contre-partie, que, s'il comptait,
-au Palais et à la ville, une foule de partisans, il possédait,
-en revanche, la plus belle collection d'ennemis dont un homme
-pût s'enorgueillir: presque toute la noblesse, dont il avait, en
-Auvergne et pays circonvoisins, traqué les parents; la pairie
-entière, à laquelle il n'avait jamais épargné l'ironie de ses
-lardons. A cet ensemble imposant il faut joindre certain ministre
-connu pour sa perfidie et son esprit d'intrigue, celui-là même que
-le comte de Grammont comparait à une fouine égorgeant des poulets:
-le chancelier Le Tellier. Quel méfait Novion avait-il commis à
-son égard? Le saura-t-on jamais? Toujours est-il que Le Tellier
-«faisoit profession de le mépriser[52]», chose grave, au moment
-d'une candidature pour la Première Présidence; car Le Tellier, en
-sa qualité de grand maître de la magistrature, avait, plus que
-personne, après le roi, voix au chapitre, et soutenait Harlay.
-Novion courait grand risque de rester sur le carreau, pour la
-troisième fois. Ce que voyant, il demanda audience à Louis XIV et
-l'aborda par ces mots:
-
-[Note 52: _Souvenirs du greffier Dongois._]
-
---Sire, quand le capitaine disparaît, le lieutenant est là pour
-prendre le commandement!
-
-Et, montrant ses cheveux blanchis sous le harnois, il invoqua,
-avec ses quarante années de magistrature, son dévouement au prince
-et au pays. Ce tempérament résolu n'était point pour déplaire au
-roi. Il hésitait cependant, sans doute à cause de la réputation de
-frondeur militant dont le solliciteur ne pouvait se dépouiller,
-bien qu'assagi de longue date et devenu,--ainsi l'exigeaient les
-mœurs nouvelles,--un courtisan fort présentable. Une allusion
-ayant été faite à cette période du règne et au cabinet de la
-«première des enquêtes» où s'étaient tenus tant de conciliabules
-auxquels il n'était pas demeuré étranger, Novion répliqua avec
-à-propos:
-
---Sire, j'en ai fermé la porte et j'ai, dans une poche, la clef du
-cadenas[53].
-
-[Note 53: _Souvenirs du greffier Dongois._]
-
-Le mot,--hommage habile à l'autorité du prince qui avait su
-briser toutes les résistances,--eut du succès. Le roi estima ne
-pouvoir refuser à ce vieux serviteur une récompense si méritée
-et, malgré les efforts de Le Tellier, signa sa nomination...
-Ainsi, à un Premier Président qui possédait l'art des ménagements
-et s'appliquait à la conciliation, en succédait un autre dont
-l'humeur était moins accommodante et dont le nom suffisait à
-exaspérer les ducs.--La crise était imminente: nous en suivrons
-les développements.
-
-
-
-
-III
-
- La querelle du bonnet.--Son origine d'après Saint-Simon.--La garde
- des bancs.--Le «débourrage» et le «surbourrage» des banquettes.--Les
- paravents en forme de dais.--Examen de la thèse des «Mémoires».--Les
- «Écrits inédits» de Saint-Simon.--L'«État des changements arrivés à la
- dignité de duc et pair».--Le «Mémoire abrégé au roi».--Conséquences a
- tirer du rapprochement de ces documents.
-
-
-Qui, des ducs ou des présidents, allait être l'instigateur de la
-querelle?
-
-A en croire Saint-Simon, qui ne cesse de le répéter, le doute
-ne serait pas possible. Le coupable, c'est Novion. Son but?
-Satisfaire ses propres rancunes et celles de la robe qui,
-ne pouvant se consoler de l'arrêt de 1664, soupirait après
-une revanche. C'est pourquoi son principal souci, en prenant
-possession de son siège, aurait été de chercher «des prétextes»...
-Oh! ses débuts n'eurent rien d'un coup d'éclat. Ce ne furent
-d'abord que «d'apparentes ténuités» dont il était difficile de
-préciser l'origine. Mais bientôt, par leur répétition et leur
-enchaînement, ces menues tracasseries devenaient «des usurpations
-de la dernière indécence»... La première, en date et en gravité,
-serait celle-là même qui donna à ce litige la dénomination sous
-laquelle il est devenu célèbre...
-
-On sait qu'il existait au Parlement deux sortes d'assemblées:
-les assemblées royales, dites _lits de justice_, où, sauf les
-conseillers, toute l'assistance se tenait aux hauts sièges; les
-assemblées ou audiences ordinaires, où tout le monde s'asseyait
-aux bas sièges. Les récriminations des ducs visaient exclusivement
-les audiences aux bas sièges et, parmi celles-ci, les audiences
-à huis-clos, où il était d'usage de recevoir leur serment. Dans
-ces solennités, le Premier Président, soit de sa place, soit en
-allant de groupe en groupe, recueillait l'avis des assistants qui
-répondaient à tour de rôle et tête nue. Lui-même restait couvert
-lorsqu'il s'adressait aux conseillers. Au contraire, il ôtait son
-bonnet,--le fameux bonnet[54],--lorsqu'il interpellait les princes
-du sang, les présidents à mortier et, assure Saint-Simon,--c'est
-le nœud du litige,--les ducs[55]. Princes du sang, présidents
-et ducs formaient ainsi une catégorie privilégiée... Le crime
-de Novion aurait été d'en exclure les ducs et, en vue de les
-rabaisser au rang des conseillers, de rester couvert devant eux.
-
-[Note 54: Le mot bonnet est pris ici dans son sens générique;
-la coiffure des présidents se nommait en effet le mortier.]
-
-[Note 55: Les pairs laïcs et ecclésiastiques étaient
-interpellés par le nom de leur pairie, M. le duc de Reims, M. le
-comte de Noyon, M. le duc d'Uzès... Les princes du sang étaient
-interpellés par le nom qu'ils portaient d'ordinaire.]
-
-Ces sortes de révolutions ne sauraient s'accomplir avec la
-rapidité qu'on met à détrôner un roi ou à gagner une bataille.
-Elles veulent être méditées et préparées de longue main. Écoutez
-plutôt Saint-Simon, en un de ces récits où il excelle: «Novion,
-dit-il, commença par mettre négligeamment son bonnet sur le
-bureau, tantôt au commencement, tantôt au milieu, quelquefois à
-la fin de l'appel des noms des conseillers, et il évita toujours
-de l'ôter au moment qu'il nommoit le premier des pairs. De là,
-il poussa plus loin l'affectation de son inadvertance, demeura
-couvert en nommant les premiers des pairs à opiner, puis se
-découvroit comme ayant oublié de le faire, et achevoit d'appeler
-les noms des autres. Les pairs furent, quelque temps, assez
-simples pour n'y pas prendre garde: leurs réceptions étoient
-rares. Après s'en être aperçus, cela s'oublioit jusqu'à la
-première, qui produisoit la même surprise, et toujours avec la
-même incurie. Ce prélude auroit dû, néanmoins, les réveiller;
-d'autant mieux qu'ils ne pouvoient penser que les présidents, ni
-la compagnie même, fussent revenus du dépit de l'arrêt de 1664
-et qu'ils avoient eu, depuis, une autre occasion de pique dont
-j'expliquerai le fait après celui-ci. A la fin, l'évêque-comte
-de Châlons, si connu depuis sous le nom de cardinal de Noailles,
-archevêque de Paris, fut reçu au Parlement en 1681, et ce fut à
-sa réception que Novion, levant le masque, demeura couvert, en
-appelant tous les noms des pairs, et ne se découvrit que lorsqu'il
-en fut aux princes du sang. Le duc d'Uzès perdit patience, enfonça
-son chapeau et opina couvert avec un air de menace[56].»
-
-[Note 56: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 424.]
-
-Un salut refusé aux ducs: c'est toute l'affaire du bonnet, ou, du
-moins, son incident le plus grave, celui qui agita si longtemps et
-si vivement l'opinion.
-
-Cependant une seconde usurpation,--«l'autre occasion de
-pique»,--allait bientôt être relevée. Elle avait trait à «la
-garde des bancs»... Un jour que les pairs vinrent prendre séance
-à la Grand'Chambre, leur étonnement fut vif de voir un conseiller
-assis à l'extrémité de chacune des trois banquettes qu'ils avaient
-l'habitude d'occuper. Que faisaient là ces intrus? On le leur
-demanda. Ils répondirent qu'ils étaient chargés de garder le
-banc...
-
---Contre qui et pour qui? fulmine Saint-Simon. Craint-on par
-hasard qu'on ne les enlève et retient-on des places ailleurs qu'au
-sermon?
-
-C'est encore Novion qui faisait des siennes. Il imposait aux ducs
-cette promiscuité honteuse, afin d'établir de plus belle qu'entre
-eux et les conseillers il n'existait aucune différence: cela,
-en vue d'associer, «par le profit d'amour-propre» qu'elle était
-appelée à en recueillir, la Compagnie entière aux usurpations du
-grand banc.
-
-Puis venaient deux autres entreprises, «qui n'avoient pas de
-nom», relatives: l'une au _débourrage_ et au _surbourrage_ des
-banquettes; l'autre à l'installation de paravents, en forme de
-guérites, destinés à messieurs les présidents.
-
-La Grand'Chambre,--telle qu'elle existait à cette époque, avec son
-plafond en bois de chêne et ses lambris décorés de culs-de-lampe
-à l'emblème du porc-épic,--affectait la forme d'un rectangle
-allongé, coupé, vers le milieu, par une séparation à hauteur
-d'homme. On avait ainsi deux carrés. Celui qui s'ouvrait sur la
-salle des pas perdus, appelée la Grand'Salle, était réservé au
-public. L'autre carré constituait «l'autel de justice». Dans
-l'un des angles du fond de ce second carré se dressait le trône,
-surmonté d'un dais et recouvert de l'étoffe bleue, fleurdelisée
-en jaune, qui couvrait les murs. Dans l'angle faisant vis-à-vis,
-était ménagé un passage donnant accès sur le premier carré,
-c'est-à-dire vers l'auditoire. Chacun des deux autres angles
-était occupé par des tribunes que l'on désignait sous le nom de
-lanternes: ici la lanterne de la cheminée, là celle de la buvette.
-Enfin, sur trois côtés de ce quadrilatère, régnaient deux étages
-de gradins, le long desquels s'espaçaient de petits bureaux
-affectés, l'un au Premier Président, les autres au doyen, aux
-rapporteurs, au greffier et à l'interprète. Le quatrième côté,
-celui qui servait de barrière au public, comprenait plusieurs
-rangées de bancs consacrés aux gens du roi, aux avocats et aux
-parties.
-
-De cet ensemble, envisagé dans ses grandes lignes, Saint-Simon
-produit, avec plan à l'appui, une interminable description dans
-laquelle il ne néglige aucun détail... Il n'y a, pour le moment,
-qu'une chose à en retenir, à savoir qu'aux audiences ordinaires,
-où tout le monde s'asseyait aux bas sièges, les bancs placés à la
-droite du fauteuil royal étaient réservés aux princes du sang et
-aux pairs, tandis que le banc inférieur de gauche était affecté
-aux présidents. Et ces sièges avaient même hauteur à gauche et à
-droite: chacun d'eux se présentait avec ses avantages naturels,
-sans coussins ni tabourets.
-
-Il va sans dire que, de l'un et de l'autre côté, ces banquettes
-étaient garnies d'un rembourrage de même épaisseur, ainsi que
-l'exige une exacte distribution de la justice. Or c'est là
-qu'éclata la perversité du Premier Président. Disposant, à sa
-convenance, des tapissiers du Palais, il leur prescrivit de
-débourrer la banquette de droite sur une longueur de huit pieds,
-dans la partie avoisinant le coin du roi, et, du _débourrage_
-ainsi obtenu, il fit surélever la banquette des présidents. On
-voit,--si le récit des _Mémoires_ est exact,--la scène qui se
-produisit à la première assemblée des pairs: ceux-ci obligés
-de prendre séance sur un banc tellement rapetissé «que qui s'y
-asseoiroit seroit si bas qu'outre l'incommodité de la simple
-planche, le haut de sa tête n'atteindroit pas l'épaule, à taille
-égale, de celui qui seroit sur le banc opposé»... Et pendant
-que les ducs se consumaient de dépit, messieurs les présidents,
-bouffis d'orgueil, se prélassaient «sur leur surbourrage»
-et occupaient des manières de trônes... La chose n'allait
-pas d'ailleurs sans quelques inconvénients. Pour ceux que la
-Providence avait doués d'une belle stature, cet excès de capiton
-formait un piédestal qui leur donnait l'apparence de statues
-romaines. Mais les petits, courts de jambes, prêtaient à rire, car
-on les voyait, dans une pose grotesque, «gambiller» pour atteindre
-au sommet de l'édifice!... Saint-Simon n'avait-il pas le droit de
-dire, en une exclamation plus voisine du jargon de nos jours que
-de la langue du grand siècle, que «cela étoit aussi curieux que
-dégoûtant»? Mais ce qui excite le plus son indignation, c'est que
-les princes du sang, lesquels, se trouvant les plus rapprochés du
-coin du roi, étaient les premiers, sinon les seuls, à souffrir
-du _débourrage_, ne parurent même pas le remarquer. Et voyez
-leur grandeur d'âme, confinant à l'abdication, quand on leur fit
-toucher du doigt l'outrage, aucun d'eux ne jugea à propos de
-s'en plaindre: de sorte qu'il serait resté inaperçu si les ducs
-n'eussent été là pour le relever!
-
-Passe encore si cette incartade avait été la dernière! Mais,
-avec Novion, il fallait s'attendre à tout. Cet astucieux robin
-avait le génie des inventions désobligeantes. N'allait-il pas
-imaginer le paravent en forme de guérite ou de cabriolet! Le
-grand banc, occupé par les présidents et situé au fond de la
-salle, était une place enviable durant la canicule, mais mortelle
-pendant la saison froide. Elle se trouvait, en effet, dans le
-courant d'air qui régnait entre les portes, fréquemment ouvertes,
-des deux lanternes. C'était la fluxion de poitrine à l'état de
-menace permanente: d'autant mieux que la grand'chambre, percée
-de nombreuses ouvertures, ne recevait de chaleur que par une
-seule cheminée. C'est dans ces circonstances que Novion aurait eu
-l'idée de la malencontreuse «machine», laquelle, manœuvrée sur
-des tringles, à l'aide de cordons, et se levant ou s'abaissant
-à volonté, avait l'avantage de mettre à l'abri des atteintes
-d'Éole les têtes chenues de la présidence... Attentat inexcusable!
-Aux yeux des ducs et pairs, cette guérite ou capote avait une
-forme de dais. Les ducs, qui passaient des années sans mettre le
-pied au Palais[57], ne pouvaient rester _taisants_. Personne,
-déclaraient-ils, hormis Sa Majesté, n'avait le droit d'y opérer
-une modification quelconque.
-
-[Note 57: Saint-Simon déclare (t. VII, p. 327) que, dans le
-cours de sa pairie, il n'y alla qu'une fois «sans nécessité»,
-c'est-à-dire qu'il n'assista qu'à une seule audience, en dehors
-des lits de justice et des réceptions de pairs.]
-
-Est-ce tout? Oui, en ce qui touche les empiétements personnels à
-Novion. Il ne nous reste plus qu'à examiner les abus anciens dont
-il se faisait un malin plaisir de maintenir l'usage. Mais, avant
-d'en dresser la nomenclature, une halte nous semble nécessaire
-en vue de rechercher si, réellement, Novion est bien le grand
-criminel qu'on vient de nous montrer.
-
-Une première remarque de nature à inspirer quelque défiance, c'est
-que le personnage représenté par les _Mémoires_,--cauteleux,
-calculant ses gestes, se dépensant en manœuvres sournoises, jouant
-enfin une comédie indigne des fleurs de lis,--n'a rien de celui
-que nous avons vu à l'œuvre, cassant, «hault à la main», incapable
-de temporisation, ne craignant pas de tenir tête à Condé et
-cinglant Beaufort de son mépris.
-
-Autre remarque: l'hypothèse d'une agression de la robe, au
-lendemain de la mort de Lamoignon, n'entre guère dans le domaine
-des vraisemblances. Le moment n'était rien moins que bien choisi
-pour une aussi hasardeuse entreprise. On se trouvait, en effet,
-à une époque encore voisine de l'arrêt de 1664, lequel avait
-été précédé et suivi de mesures répressives ne laissant aucun
-doute sur les dispositions du roi à l'égard du Parlement:--1661,
-interdiction de rendre des arrêts contraires à ceux du Grand
-Conseil;--1665, suppression du titre de cour souveraine;--1667,
-obligation d'enregistrer les édits sans que des remontrances
-pussent en suspendre l'exécution;--1668, lacération de la
-partie des registres relative à la période de la Fronde où se
-trouvaient couchées des décisions incompatibles avec la dignité
-de l'État;--1673, nouvelles injonctions, témoignant de la
-persistance de sentiments hostiles nettement caractérisés...
-Sans parler des exils qui avaient frappé plusieurs magistrats
-et de l'ordre donné à certains autres de se démettre de leurs
-charges!--Il est difficile d'admettre que, dans des circonstances
-aussi défavorables, la robe, sortant de la réserve à laquelle elle
-était astreinte, ait, de gaîté de cœur, assumé la responsabilité
-d'une campagne qui risquait d'attirer sur elle les foudres de
-Sa Majesté. Maintenir les positions acquises, soit. Vouloir en
-conquérir de nouvelles? cette pensée ne pouvait venir à l'esprit
-d'une personne raisonnable, si téméraire qu'on la suppose.
-
-Une vérification attentive est donc nécessaire: les témoignages
-nombreux émanant des contemporains la rendent facile.
-D'autant plus que Saint-Simon lui-même va fournir un large
-tribut d'indications précieuses. Ses _Mémoires_, rédigés et
-mis en ordre après sa retraite de la Cour, ne sont pas, en
-effet, les seuls documents qu'on ait de lui. Il a également
-laissé un monceau énorme de pièces diverses, notes, factums,
-rapports, correspondances, généalogies, recherches historiques,
-monographies, où sont traitées à nouveau, parfois avec un grand
-luxe de détails, les questions qui lui tenaient le plus à cœur.
-Ce sont les _Écrits inédits_, dont l'autorité est infiniment
-plus grande que celle des _Mémoires_. Ceux-ci, destinés à une
-publication posthume, c'est-à-dire à des lecteurs d'un autre
-âge, incapables d'exercer un contrôle efficace, se prêtaient à
-toutes les supercheries. Il n'en est pas de même des _Écrits
-inédits_, dont une partie, rédigée en vue de polémiques et mise en
-circulation par l'auteur pendant la période militante de sa vie,
-s'adressaient, non à une postérité facile à induire en erreur,
-mais à des contemporains, au regard desquels tout mensonge, sur
-des faits actuels ou de date récente, eût été impossible. Or, dans
-ce vaste amoncellement de matières, les documents abondent sur les
-démêlés de la pairie avec la robe. Et voilà qu'il suffit de les
-parcourir pour constater des divergences capitales avec la version
-des _Mémoires_...
-
-Ouvrons notamment le factum qui porte ce titre suggestif: _État
-des changements arrivés à la dignité de duc et pair depuis
-may 1643_[58] _jusqu'en may 1711_[59]. Il doit inspirer toute
-confiance: destiné au duc de Bourgogne, alors dauphin de France
-et roi présumé de demain, revu d'ailleurs par les ducs de
-Beauvilliers et de Chevreuse, il contient le relevé fidèle des
-réparations que la pairie se croyait en droit d'attendre d'un
-nouveau régime. Or, dans ce cahier de doléances, que Saint-Simon
-avait d'autant moins oublié qu'il lui rappelait la plus belle peur
-de sa vie[60], un article spécial est réservé au capitonnage des
-banquettes. Mais--ô surprise--il n'est fait aucune mention du
-_débourrage_, de l'odieux _débourrage_, condamnant Messieurs de
-la pairie à «l'incommodité de la simple planche». Tout se réduit
-au _surbourrage_ qui, cela va de soi, est attribué à l'ambition
-présidentielle. Mais quant à la date de ce _surbourrage_, quant
-aux circonstances relatives à son établissement, quant à son
-éditeur responsable,--silence complet: c'est un _surbourrage_
-anonyme, qui se perd dans la nuit des temps... Tel est l'état de
-la question en 1711: c'est seulement lors de la rédaction des
-_Mémoires_ que, pour accabler la robe et rendre la pairie plus
-intéressante, l'auteur, inaugurant un procédé qui lui deviendra
-coutumier, imaginera les détails piquants que l'on sait.
-
-[Note 58: Date de l'avènement de Louis XIV.]
-
-[Note 59: _Écrits inédits_, t. III, p. 87.]
-
-[Note 60: Présenté au duc de Bourgogne quelques mois avant
-sa mort, l'_État des changements_ se trouvait, avec d'autres
-documents du même genre, dans une cassette dont, au décès du
-prince, Louis XIV se fit remettre la clef. Quel n'allait pas être
-son courroux lorsqu'il prendrait connaissance de ce volumineux
-travail où la louange était loin d'alterner avec la critique!
-«On n'imagine pas de pareille catastrophe!» soupire l'imprudent
-écrivain. Heureusement le duc de Beauvilliers, qui s'était un
-peu compromis dans cette affaire, fut chargé du dépouillement
-de la cassette. Il parvint à fatiguer l'attention de son maître
-par la lecture de pièces sans intérêt, à le convaincre que le
-reste ne valait pas davantage, et finit, avec l'agrément du roi,
-par jeter au feu le monceau de paperasses, y compris l'_État des
-changements_, dont seul--mais c'était assez--le brouillon devait
-survivre.]
-
-Mêmes observations pour «la garde du banc»,--une pratique qui,
-suivant toute apparence, remontait au temps où les pairs furent
-appelés à remplir un office analogue à celui des conseillers.
-C'est ce qui se dégage de l'_État des changements_. Novion n'y est
-pas représenté comme ayant pris une initiative quelconque dans
-cette affaire, et son nom n'est même pas cité.
-
-Quant aux fameuses «machines», en forme de guérites, de capotes
-ou de dais, qu'en pourrait-on dire? Les pairs eux-mêmes jugèrent
-cette réclamation si ridicule qu'ils ne la firent jamais figurer
-au chapitre de leurs revendications... On nous saura gré d'imiter
-leur réserve.
-
-Et nous arrivons à la seule question relativement sérieuse: à
-l'affaire du bonnet... Procédons par ordre et voyons d'abord ce
-que rapportent les contemporains. Les contemporains répondent
-par une dénégation absolue à cette indication des _Mémoires_ que
-le refus du bonnet fut une innovation. C'était, déclarent-ils,
-un usage ancien observé «même en un temps où la pairie,
-moins commune, était possédée par les princes et les grands
-du royaume[61]»,--usage auquel les prédécesseurs de Novion
-ne manquèrent jamais de se conformer[62]. Aussi bien cette
-affirmation ne rencontrait-elle, de la part des pairs, aucune
-contradiction. L'un des arguments que la robe ne cessait de
-faire valoir était celui-ci:--Si vos prétentions, disait-elle,
-présentaient quelque apparence de fondement, que ne les
-formuliez-vous en 1664, au moment où vous saisissiez Sa Majesté de
-réclamations de même nature, que vous avez eu la bonne fortune de
-faire accueillir?... A quoi les ducs ne répliquèrent jamais qu'il
-leur était impossible de protester, en 1664, contre un abus né
-seulement en 1681...
-
-[Note 61: Ce passage est extrait d'un manuscrit de la fin du
-dix-septième siècle, analogue à ceux que possédaient la plupart
-des magistrats de l'ancien régime.]
-
-[Note 62: On lit dans le _Journal d'Olivier d'Ormesson_, sous
-la date du 14 décembre 1771 (t. II, p. 621), l'indication suivante
-relative à la prestation de serment de l'archevêque de Reims:
-«Lorsque le Premier Président demanda l'avis, il n'osta point son
-bonnet aux ducs, qu'il nommoit par le titre de leur duché, mais
-seulement aux princes du sang, qu'il ne nommoit point.» Dix-huit
-pairs assistaient à la séance; pas un ne protesta.]
-
-Mais ce qu'il y a de plus décisif encore, c'est l'aveu du
-coupable. Qu'on veuille bien se reporter au _Mémoire abrégé_ que
-Saint-Simon rédigea, le 11 novembre 1714, en vue de rappeler au
-roi les grandes lignes de la querelle. Pas un mot de Novion, en
-tant qu'instigateur du conflit. En revanche, le mémoire explique
-que c'est en 1643, époque où les ducs cessèrent d'être reçus en
-audience publique, que commença l'abus. «Telle est, déclare-t-il,
-l'origine du bonnet, sur lequel on objectera deux choses: la
-première, _la tolérance depuis 1643_...». Cette «tolérance»
-constituait une grave présomption en faveur des présidents.
-Saint-Simon s'en rend bien compte. Aussi s'empresse-t-il
-d'expliquer l'inaction de ses collègues par «les troubles qui
-ont accompagné la minorité et les commencements de la majorité,
-les guerres qui occupèrent le roy dans la suitte et les pairs
-à son service et mille autres raisons semblables». Il ajoute
-que, dès qu'ils en eurent le loisir, les intéressés protestèrent
-avec énergie. Ils étaient même à la veille d'obtenir gain de
-cause lorsque,--détail à retenir,--«la mauvaise conduite de M.
-d'Uzès[63] à la réception de M. de Noailles, cardinal-évêque de
-Châlons, en 1680[64]», modifia les dispositions du roi et arrêta
-le cours de sa justice[65].
-
-[Note 63: Allusion à ce fait que M. d'Uzès «enfonça son
-chapeau et opina couvert avec un air de menace».]
-
-[Note 64: Saint-Simon dit tantôt 1680, tantôt 1681.]
-
-[Note 65: _Écrits inédits_, t. III, p. 375.]
-
-1643!--Trente-cinq ans avant l'élévation de Novion à la Première
-Présidence... N'est-ce point le cas de rappeler certain vers bien
-connu:
-
- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né?
-
-La contradiction avec les _Mémoires_ est si violente qu'on
-se demande si on a bien lu. Mais voici, dans l'_État des
-changements arrivés à la pairie_, un second aveu qui dissipe
-toute incertitude: Saint-Simon confirme sans ambages que c'est
-bien à la date sus-indiquée, 1643, que l'abus s'est établi. S'il
-discute, c'est uniquement pour démontrer que la robe en impose
-lorsqu'elle fait remonter à une époque antérieure le refus du
-bonnet. «Le premier vestige, déclare-t-il, qui paraît de cette
-usurpation si indécente, se trouve sur les registres du Parlement,
-à la réception du premier duc de Valentinois, en 1643. Les
-Premiers Présidents, qui sont les maîtres absolus de registres et
-très soigneux d'y insérer tout ce qui peut être à leur avantage,
-et, après eux, les présidents à mortier, non moins vigilants,
-n'auroient pas manqué d'y marquer plus tôt cette usurpation si,
-plus tôt qu'en ces temps de besoin d'eux et de misères publiques,
-ils eussent osé commencer[66].»
-
-[Note 66: _Écrits inédits_, t. III, p. 87.]
-
-Les conséquences à tirer de cette double reconnaissance sont si
-claires qu'il serait puéril d'insister. Ces trois points peuvent
-être tenus pour acquis: l'affaire du bonnet remonte à une époque
-antérieure à 1680, au moins à 1643; elle ne fut point une revanche
-de l'arrêt de 1664; ce n'est pas Novion qui l'engagea.
-
-Que se passa-t-il donc à la réception du cardinal de Noailles?
-Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour le deviner. Enhardis
-par leurs succès antérieurs, jaloux d'obtenir davantage, excités
-peut-être,--l'hypothèse n'a rien d'inadmissible,--par l'attitude
-acerbe de Novion, escomptant sans doute une de ces impatiences
-dont il était coutumier, les ducs engagèrent les hostilités sans
-avoir, au préalable, pris l'agrément du roi. Mais ils avaient
-trop présumé de leurs forces et mal jugé leur adversaire.
-Quoique peu endurant de sa nature, celui-ci était trop avisé
-pour compromettre par une algarade intempestive les intérêts de
-sa Compagnie. Il sut, en opposant une résistance aussi courtoise
-qu'opiniâtre, infliger à l'ennemi une de ces défaites dont les
-battus n'aiment guère à perpétuer le souvenir. Se taire eût été
-une preuve de sagesse; mais la sagesse n'était point le fait de
-Saint-Simon. Il estima qu'il importait, non de dissimuler un
-incident, dont d'autres que lui pouvaient parler, mais de le
-raconter à sa manière, en intervertissant les rôles: de telle
-sorte que la robe, qui fut troublée dans une possession, sinon
-légitime, au moins ancienne, paisible, non équivoque, parut être
-l'usurpatrice. Les choses ainsi réglées, M. d'Uzès, que les
-_Écrits inédits_ représentent sous les traits d'un délinquant dont
-ils blâment «la mauvaise conduite», est, dans les _Mémoires_,
-transformé en sympathique redresseur de torts; tandis que
-Novion qui, contre toute attente, fut, ce jour-là, un modèle de
-longanimité, devient une façon d'hypocrite qu'il sera désormais
-permis de charger de tous les péchés d'Israël. Cette combinaison,
-organisée avec une désinvolture qui paraîtrait inadmissible si,
-dans la suite de ce travail, on n'en rencontrait pas de nouveaux
-et fréquents exemples, était d'autant plus tentante qu'elle
-fournissait l'heureuse occasion d'accabler le détracteur acharné
-des ducs, le bourgeois «infecté de l'amour du bien public», le
-factieux du cabinet de la «première des Enquêtes», le rédacteur
-d'impertinentes remontrances adressées à une reine, le champion,
-jadis si vibrant, de ces doctrines parlementaires dont la pairie
-avait horreur!
-
-A ne considérer que le but à atteindre, la perfidie était
-peut-être excusable. Malheureusement elle ne pouvait résister
-à la publication du _Mémoire abrégé_, de 1714, et de l'_État
-des changements_, de 1711. Mais aussi, comment prévoir que ces
-pièces malencontreuses auraient l'honneur d'être classées dans
-nos archives, exhumées de la poussière à la fin du dix-neuvième
-siècle et imprimées par un chercheur aussi indiscret que zélé!...
-Quoi qu'il en soit, la morale à tirer de ces constatations, c'est
-que le rôle prêté par les _Mémoires_ à Nicolas de Novion est de
-pure fantaisie. De pure fantaisie, également, la mise en scène où
-on le représente déposant son bonnet sur le bureau, le replaçant
-ensuite sur sa tête, l'ôtant à la première alerte, le reprenant
-encore comme par inadvertance, levant enfin le masque à la manière
-de Tartuffe, et le tableau tout entier si vivant, si coloré, si
-pittoresque... C'est dommage; car, dans l'œuvre du maître, il est
-parmi les mieux venus.
-
-
-
-
-IV
-
- Autres questions de préséance.--Le «salut en pied».--Les
- huissiers d'«accompagnement».--L'entrée et la sortie.--L'échelle
- de la lanterne.--Doléances des ducs et pairs.--Louis XIV s'en
- désintéresse.--Le Premier Président de Novion molesté par les ducs
- d'Aumont et de Coislin.--La mentalité de Saint-Simon comme chroniqueur
- de l'affaire du bonnet.
-
-
-Les «abus», dont nous venons de dresser la nomenclature, n'étaient
-pas les seuls qui eussent le privilège d'alimenter la discorde. A
-cette liste déjà longue, il faut ajouter ceux, de date ancienne,
-dont Novion maintenait l'exercice avec l'âpreté d'un homme qui,
-attaqué hors de propos, considère qu'il n'a plus de ménagements à
-garder...
-
-Il y avait la question des saluts «en pied».--Quand un pair
-pénétrait dans la Grand'Chambre, ses collègues, les princes du
-sang et les fils de France, se découvraient «et se levoient
-en pied»... Les présidents et les conseillers daignaient bien
-se découvrir, mais ne prenaient pas la peine de «se mettre
-debout»,--honneur qu'ils n'accordaient qu'aux fils de France[67].
-
-[Note 67: Ils le refusaient même au garde des sceaux. Ce fut
-la cause de luttes mémorables dans lesquelles le roi fut obligé
-d'intervenir.]
-
-Il y avait la question des huissiers «d'accompagnement».--Chaque
-président en avait deux qui l'attendaient à son entrée au palais,
-lui frayaient un passage à travers la foule et, après l'audience,
-l'escortaient jusqu'à son carrosse, avec le même cérémonial.--Les
-ducs, au contraire, n'en avaient pas, sous prétexte que, leur
-nombre étant devenu trop considérable, la corporation entière
-n'eût pu y suffire. C'est à peine s'ils en pouvaient obtenir
-un,--un seul «avec baguette frappante»,--le jour de leur
-prestation de serment[68].
-
-[Note 68: Les princes du sang avaient également droit à deux
-huissiers à verge.]
-
-Il y avait aussi la question «de l'entrée et de la sortie» qui,
-sur le plan annexé aux _Mémoires_, est expliquée par une série de
-lignes pointillées, pareilles à celles des cartes marines.
-
-Pour l'entrée cela allait encore. Princes et présidents
-franchissaient l'intervalle demeuré libre entre le carré des
-banquettes et traversaient le milieu, en forme de rosace, qu'on
-nommait _le parquet_[69]. Les ducs n'avaient pas le droit de
-suivre ce chemin. Ainsi que les conseillers, ils devaient
-rejoindre leurs places en se faufilant entre les bancs et les
-bureaux: itinéraire fort incommode dont il est facile de saisir
-«le caractère humiliant»!
-
-[Note 69: _Le parquet_ fut longtemps considéré comme une sorte
-de lieu sacré sur lequel, hormis les fils de France, personne ne
-pouvait mettre les pieds. Un jour, le grand Condé, qui marchait
-difficilement, à raison d'une crise de goutte, s'y engagea pour
-raccourcir la route; son exemple ne tarda pas à être suivi par
-les autres princes du sang et par les présidents à mortier. Quand
-le duc du Maine sera dépossédé de la qualité de prince, on lui
-enlèvera aussi le droit de traverser _le parquet_.]
-
-Quant aux sorties, elles avaient donné lieu à presque autant de
-difficultés que le bonnet lui-même. Jadis, en vertu de la fiction
-qu'il représentait la personne du roi, le Parlement, en quittant
-la Grand'Chambre, était suivi des princes et des ducs. Après
-avoir longtemps subi cet état de choses, les princes réclamèrent.
-Guillaume de Lamoignon, toujours animé de dispositions
-conciliantes, n'opposa à leur requête qu'une condition: c'est
-que le principe de la prééminence judiciaire demeurât intact.
-Chacun y mettant du sien, on tomba d'accord sur le _modus vivendi_
-suivant: les princes se levaient les premiers, échangeaient avec
-l'assistance les saluts d'usage et sortaient, comme s'ils étaient
-appelés au dehors avant l'issue de l'audience. L'audience, en
-effet, continuait pour la forme pendant quelques secondes. Après
-quoi, elle prenait fin officiellement, et la sortie s'effectuait
-dans l'ordre habituel, à cette différence près, que, seuls
-dorénavant, les ducs devaient accompagner la cour[70].
-
-[Note 70: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 426 et suiv.]
-
-Cet arrangement n'avait qu'un défaut, celui de ne pas tenir
-compte de l'orgueil de la pairie. Le rôle de «caudataires» ne
-pouvait convenir à des gens aussi chatouilleux, maintenant qu'ils
-n'avaient plus, pour les couvrir, «le bouclier des princes». A
-leur tour, ils s'ingénièrent à trouver un expédient qui leur
-permît de s'affranchir «d'une servitude aussi déshonorante».
-Après de laborieuses méditations, ils s'arrêtèrent à celui-ci:
-malgré la clôture des débats, les ducs resteraient sur leurs
-sièges, immobiles comme des statues, se lèveraient seulement
-quand la salle serait vide et prendraient alors, pour rentrer
-chez eux, un chemin que n'eussent point suivi présidents et
-conseillers,--le chemin aboutissant à la porte du barreau...
-Combinaison merveilleuse qui donnait satisfaction aux plus
-susceptibles!--Ainsi procédait-on depuis plusieurs années.
-Mais voici qu'un jour cette porte du barreau se trouva
-close... C'était, manifestement, une manœuvre pour obliger les
-ducs à reprendre la suite de la Compagnie, du moins, ils le
-crurent. Grand émoi, nouveau conseil, discussion orageuse et
-délibération finale décidant qu'à l'avenir l'entrée et la sortie
-s'effectueraient par «la lanterne de la cheminée». Moyennant quoi,
-les ducs pénétraient dans la Grand'Chambre par le carré réservé
-au public, escaladaient l'escalier étroit qui, de ce carré,
-conduisait à la lanterne, traversaient ce réduit, en sortaient
-_par une échelle_[71] qui débouchait sur leurs gradins, prenaient
-séance en ayant soin, pour assurer leurs derrières, de veiller à
-la garde de ladite échelle, et, quand l'audience était achevée,
-suivaient en sens inverse la route, hérissée d'obstacles, par
-laquelle ils étaient venus.--Il y avait de quoi se briser bras et
-jambes; mais la dignité de la plus haute institution du royaume ne
-subissait aucun dommage[72].
-
-[Note 71: Une échelle «mobile». _Histoire du Palais de justice
-de Paris_, par Rittiez, p. 368.]
-
-[Note 72: Cette horreur du second rang était poussée à des
-limites telles que la pairie renonça à participer aux jugements
-criminels intéressant les nobles et les ecclésiastiques parce que,
-un seul chemin existant pour se rendre à la Tournelle, «il n'y en
-peut rester pour les pairs seuls, qui ne veulent pas suivre les
-présidents». _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 430.]
-
-Des causes de dissentiment, il en existait encore bien d'autres;
-mais il importe de se borner. Réunies au bonnet, à la garde
-des bancs, au surbourrage, aux «machines» en forme de dais ou
-de cabriolet, elles constituaient un ensemble de vexations
-intolérables. La certitude que Novion ne lâcherait pied sur
-aucune d'elles acheva d'exaspérer les ducs. Que faire, en une
-pareille détresse, sinon s'adresser à la justice du roi? Les
-plaintes affluèrent, pressantes, bruyantes, indignées. Mais,--ô
-déconvenue!--elles ne trouvèrent que peu d'accueil. Ce qui
-démontre, de plus belle, l'inexactitude des récits de Saint-Simon.
-Quelle apparence, en effet, que Louis XIV, jusque-là si sévère
-pour la robe, se fût relâché de ses rigueurs si la provocation
-était émanée d'elle?
-
-La vérité est que ses sympathies à l'égard du Parlement ne
-s'étaient pas accrues, mais qu'en revanche l'âge et l'expérience
-avaient modifié ses sentiments vis-à-vis des ducs. Ceux-ci, à
-force de présomption, avaient trouvé le moyen de se mettre tout
-le monde à dos. «Ils ont», écrit Madame Palatine, qui dépasse un
-peu la mesure, comme cela lui arrive quelquefois, «ils ont un
-orgueil tellement excessif qu'ils croient être au-dessus de tout.
-Si on les laissoit faire, ils se regarderaient comme supérieurs
-aux princes du sang, _et la plupart d'entre eux ne sont pas
-même véritablement nobles_[73]». Pris isolément et envisagés au
-point de vue privé, c'étaient de très honnêtes gens possédant
-mille qualités. On en pourrait même citer plusieurs, qui étaient
-renommés à juste titre pour leur pondération, leur modestie et
-leur humilité chrétienne. Mais, en tant que collectivité se
-réclamant de la pairie carolingienne, ils étaient, presque tous,
-franchement insupportables. Convaincus que leur institution
-formait un organe essentiel de la monarchie, sans lequel celle-ci
-n'eût pu fonctionner, ils ne voyaient qu'eux, considéraient
-que toutes les faveurs leur étaient dues, passaient leur temps
-à maugréer, à critiquer, à récriminer sur le passé aussi bien
-que sur le présent. Quand ils attaquaient le chapitre «des
-retranchements» dont ils se prétendaient victimes, c'était à fuir,
-tant la nomenclature en était longue et fastidieuse:--suppression
-des salves d'artillerie, lorsqu'ils franchissaient le seuil des
-places fortes;--méconnaissance du droit exclusif aux «honneurs du
-sacre», consistant à porter, dans cette cérémonie, la couronne,
-la première et la deuxième bannière carrée, l'étendard de
-guerre, l'épée et les éperons du prince;--exclusion du cortège
-royal à certains offices religieux, tels que l'adoration de la
-croix;--abolition du cadenas marqué, des couverts, du bassin, des
-serviettes à laver;--interdiction aux duchesses de se faire suivre
-de dames d'honneur et de confier, au cours de la procession du
-Saint-Sacrement, leur parasol à un laquais;--faculté à la noblesse
-_non titrée_ (comtes, barons, marquis) d'accoler le manteau aux
-carrosses, de draper en housses d'impériale, de se faire éclairer
-de flambeaux à deux branches;--tolérance scandaleuse concédée
-aux femmes dépourvues de rang et, par suite, condamnées à rester
-debout, «de ne se point trouver là où il y en a d'assises[74]»,
-etc... Toutes prérogatives découlant de traditions séculaires
-dont la royauté, dans son intérêt propre, eût dû assurer
-la conservation. Comment, en effet, ne pas comprendre que
-l'avilissement de la première dignité du royaume, envisagée
-jadis comme la parure du souverain, rejaillissait fatalement sur
-celui-ci: les demi-dieux ne descendent pas de leur piédestal sans
-que le dieu lui-même n'y perde de son prestige.
-
-[Note 73: _Correspondance de Madame_, t. I, p. 339.]
-
-[Note 74: Les duchesses avaient grand soin de tenir à distance
-les femmes non assises et ne leur donnaient pas la main. _Écrits
-inédits de Saint-Simon_, t. III, p. 128. Cette distinction entre
-femmes assises et non assises se maintiendra sous la Restauration,
-ainsi qu'en témoignent les _Mémoires_ de Mme de Boigne.]
-
-Ces sentiments de vanité, exigeants et agressifs, occasionnaient
-à tout propos des conflits auxquels les duchesses se mêlaient
-avec une ardeur qui ne reculait pas devant les voies de fait.
-Ce qu'il y avait de plus grave, c'est qu'ils n'épargnaient même
-pas les étrangers. Il n'arrivait, à la Cour de France, ni un
-prince d'Allemagne ou d'Italie, ni un nonce, ni un ambassadeur,
-sans que, immédiatement, la pairie ne se mît en mouvement pour
-quelque dispute de préséance. Avec les Électeurs de l'Empire,
-c'était une guerre permanente, et la question de savoir s'ils
-avaient droit aux titres de Monseigneur, d'Altesse Sérénissime,
-de Sérénissime prince, d'Altesse Électorale, revenait sans cesse
-sur le tapis. Quant à la «réciprocité de main», qu'ils se disaient
-en droit d'exiger, les ducs n'eussent pas craint, pour en assurer
-l'exercice, de mettre l'Europe en feu!
-
-Louis XIV avait fini par se lasser de tant d'incartades. D'autant
-plus que certains de ces orgueilleux poussaient l'indiscrétion
-jusqu'à violer les secrets de son intimité. Croirait-on que
-l'un des derniers venus, M. de Mazarin, osa lui adresser des
-remontrances, sous prétexte que ses rapports avec Mlle de La
-Vallière causaient un scandale public[75]?--Il n'est pas, non
-plus, interdit de croire qu'une de ces arrière-pensées d'ordre
-stratégique, dont le grand roi était coutumier, contribua à
-le maintenir dans une froide réserve. Saint-Simon ne cesse de
-l'en accuser. «Le roi, dit-il, a, tant qu'il a pu, diminué le
-rang des ducs en tout ce qui lui a été possible. Il n'étoit pas
-fâché des querelles de cette nature et il aimoit à les faire
-durer, en ne les jugeant point, pour maintenir les parties en
-division et plus dans sa dépendance.» Quoi qu'il en soit, on
-eut beau, dans les limites que commandait le respect, insister
-pour obtenir réparation de tant d'insultes, Sa Majesté ne daigna
-pas se départir de son calme olympien. Comme on lui rapportait
-l'action de M. d'Uzès qui, outré de l'attitude du Premier
-Président, avait enfoncé son chapeau jusqu'aux yeux, le roi aurait
-répliqué:--«Alors, de quoi se plaint-on? M. d'Uzès n'a-t-il pas
-sauvegardé les intérêts de la pairie?»
-
-[Note 75: _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 274.--Voir
-aussi les _Mémoires de Conrart_.]
-
-Donc, pas de délégation au Grand Conseil, pour trancher le litige,
-comme en 1664. Pas de conclusions acerbes livrées au public. Pas
-de plaidoiries retentissantes où, sous couleur de discussion, on
-eût pu exhaler sa bile. Pas d'arrêt réparateur: un véritable déni
-de justice!
-
-Il fallait cependant que Novion expiât ses méfaits. Les ducs
-s'arrêtèrent au parti de le pourchasser, à la Cour comme à la
-ville, de le mettre à l'index, lui et les siens, de lui susciter
-des embarras de toutes parts, même dans son domestique[76], de
-diriger enfin contre sa personne toute une campagne d'avanies.
-Aucun outrage ne fut épargné à ses cheveux blancs. Non, bien
-entendu, dans l'enceinte du Palais, où l'on eût trouvé à qui
-parler, mais au dehors, quand on avait la bonne fortune de le
-rencontrer seul, loin des huissiers à verge et des hocquetons de
-la Grand'Salle.
-
-[Note 76: _Souvenirs de Dongois._]
-
-L'une de ces manifestations eut pour théâtre l'appartement même
-du roi et se produisit peu après l'opération de la fistule. Sa
-Majesté ayant fait dire qu'elle recevrait dans son lit, le Premier
-Président considéra qu'il était de son devoir de se rendre à
-Versailles pour lui présenter ses vœux. Le duc d'Aumont, qui
-était de service, prit un malin plaisir à faire passer avant
-lui toute la théorie des visiteurs et à prolonger son attente.
-Introduit enfin dans la chambre royale, il se disposa à franchir
-«le balustre». Mais c'est là qu'on l'attendait. A peine avait-il
-commis cette infraction à l'étiquette que d'Aumont se précipita
-sur lui, le saisit avec rudesse par sa robe et le repoussa en
-proférant ces paroles vengeresses:
-
---Où allez-vous? Sortez. Les gens comme vous n'entrent pas dans
-le balustre, à moins que le roi ne les appelle.
-
-Et le chroniqueur, dont la haine s'épanouit au récit de cette
-correction manuelle, d'ajouter que l'intrus dut dévorer sa honte,
-faute d'un bâtard derrière lui pour relever l'affront[77].
-
-[Note 77: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XI, p. 34.]
-
-Une autre fois, les choses allèrent plus loin. C'était à la
-Sorbonne. Le duc d'Albret, second fils de M. de Bouillon,
-qu'on destinait à l'Église, y soutenait sa thèse. Ces sortes
-de cérémonies attiraient toujours un public nombreux. Et l'on
-voyait cette fois dans l'assistance, à raison de la qualité du
-récipiendaire, plusieurs grands seigneurs, parmi lesquels M.
-de Coislin, récemment reçu pair de France. Nicolas de Novion,
-étant entré à ce moment, salua les princes de Condé et de Conti
-et, désirant s'entretenir avec le cardinal de Bouillon, alla
-s'asseoir auprès de lui sur le premier des sièges attribué aux
-ducs. C'en fut assez pour faire bondir M. de Coislin, qui était
-pourtant d'une politesse outrée, en même temps d'ailleurs que
-d'une impuissance notoire,--«pourquoi il se ruinoit avec une
-comédienne qui le gouverna jusqu'à sa mort[78]». Coislin s'empara
-d'un fauteuil, avec une vigueur dont on eût été en droit de ne
-pas le croire capable, planta ce fauteuil devant celui du Premier
-Président, s'assit dessus, emprisonna, à les briser, les genoux
-du malheureux, se raidit pour paralyser toute résistance et
-attendit, dans la posture impassible d'un agent du guet, qui,
-tenant son homme, s'est mis en tête de ne le point lâcher. Novion
-eut beau pousser des cris de détresse: enfermé, comme dans un
-étau, il ne pouvait faire aucun mouvement. Et plus il protestait,
-plus Coislin s'acharnait à serrer... Le scandale fut si grand
-qu'on dut interrompre la harangue et suspendre la séance. Le duc
-de Bouillon et le prince de Condé intervinrent pour mettre fin à
-cette scène que rendait plus pénible la vieillesse de celui qui
-en était l'objet: ils faillirent ne pas pouvoir l'arracher aux
-étreintes de cet enragé...
-
-[Note 78: _Ibid._, t. VII, p. 329.]
-
-Cette exécution fit, à Versailles, autant de bruit qu'une tragédie
-nouvelle de Racine ou une victoire du maréchal de Luxembourg.
-Saint-Simon en retrace les détails avec la minutie qui lui est
-habituelle et s'applique à donner à chacun d'eux une importance
-capitale. Il n'oublie ni les félicitations des princes du sang,
-ni les témoignages d'estime de la Cour qui s'inscrivit en masse
-à l'hôtel de Coislin. Le roi, lui-même, assure-t-il, exprima
-le désir de voir le héros de cette aventure et lui demanda un
-récit,--lequel, en dépit de sa prolixité, ne parut pas suffisant.
-A la façon de nos magistrats modernes, qui se plaisent à
-reconstituer, sur le terrain où telles se sont déroulées, les
-péripéties des drames judiciaires, Sa Majesté éprouva le besoin
-d'une représentation du crime. On cala congrûment, dans un
-premier fauteuil, un gentilhomme destiné à tenir l'emploi de
-patient. Coislin, assis dans un autre fauteuil, lui barricada les
-jambes et lui fit subir, au figuré, le supplice d'une pression
-ininterrompue. Il mima ensuite, avec cris à l'appui, les gestes
-désordonnés du Premier Président, ne laissant dans l'ombre
-aucune particularité de nature à édifier la religion du royal
-spectateur... Après quoi, celui-ci aurait déclaré impertinente
-l'entreprise de Nicolas de Novion, l'aurait appelé à comparaître
-devant sa justice souveraine, réprimandé d'importance et condamné
-à faire des excuses.
-
-Pour M. de Coislin, ce haut fait constitua le plus beau succès
-de sa carrière. Il en contait les péripéties à tout venant, avec
-cette exagération de courtoisie qui était sa marque distinctive.
-Sa narration, maintes fois renouvelée en présence de Saint-Simon,
-ne tomba point dans l'oreille d'un sourd, et l'on peut tenir pour
-certain qu'en passant par la plume du maître elle n'a perdu ni de
-son acuité ni de son agrément[79].
-
-[Note 79: _Mémoires de Saint-Simon_, t. III, p. 109.]
-
-Tels furent, durant un intervalle de dix années, les procédés
-des ducs à l'égard du descendant de «l'homme juste»:--procédés
-bien anodins, d'ailleurs, si on les compare au traitement que, un
-demi-siècle plus tard, lui infligera le rédacteur des _Mémoires_.
-Il ne s'agira plus, en effet, de simples molestations, moins
-odieuses en somme que ridicules, mais d'accusations d'une haute
-gravité dont, sournoisement et à l'insu de ses collègues qui,
-sans doute, ne l'auraient pas suivi dans cette voie, l'ex-vidame
-de Chartres va se constituer l'artisan, le metteur en scène et
-le propagateur... Mais, avant d'aborder cet ordre nouveau de
-faits, il nous paraît nécessaire de dire quelques mots d'une
-question qui n'est pas sans intérêt dans le débat: celle de la
-valeur de Saint-Simon envisagé, non comme historien du règne
-de Louis XIV,--cette lourde tâche a été accomplie de main de
-maître[80],--mais comme chroniqueur... de l'affaire du bonnet.
-
-[Note 80: _Saint-Simon considéré comme historien de Louis
-XIV_, par Chéruel.]
-
-
-
-
-V
-
- Inexactitudes relevées dans le récit des «Mémoires».--Les «chimères»
- de Saint-Simon.--Son appréciation sur Nicolas de Novion.--Cette
- appréciation contredite par les mémoires du temps.--Retraite du
- Premier Président de Novion (1689).--Ses causes.--Faveurs que lui
- accorde le roi.
-
-
-Des inexactitudes, nous en avons déjà relevé quelques-unes dans
-le récit de Saint-Simon: combien d'autres ne rencontrerons-nous
-pas en avançant en besogne!... Est-ce à dire qu'il faille le
-tenir pour un imposteur inventant de toutes pièces des faits que,
-pertinemment, il sait être faux? Ce serait peut-être excessif.
-Sans doute le mensonge, tel que le définissent les docteurs, n'est
-point pour l'effrayer. Mais on peut admettre que, même dans ce
-cas, l'imagination joue chez lui un rôle considérable. Le travail
-d'amplification et de grossissement, qui s'opère alors dans cet
-esprit en révolte contre la réalité, échappe à l'examen lorsqu'on
-se trouve en présence d'une relation unique. Au contraire, il se
-révèle avec évidence quand le même fait est rapporté plusieurs
-fois, à quelques années d'intervalle. Il suffit, pour apercevoir
-les altérations subies en cours de route, de comparer entre elles
-ces diverses versions. Particularité bien caractéristique: dans
-les étapes successives de ce mensonge progressif, c'est toujours
-la première version qui s'éloigne le moins de la vérité[81].
-
-[Note 81: Cette particularité n'a pas échappé aux éditeurs
-du _Journal de Dangeau_. «Il y aurait, disent-ils (t. XVIII, p.
-487), un travail considérable à faire, tant pour le fond que
-pour la forme, sur les différences essentielles qui existent
-entre les _Additions_ au journal de Dangeau et les _Mémoires_ de
-Saint-Simon. On y verrait souvent l'_addition_ plus modérée, plus
-exacte, plus impartiale, plus vraie, plus près de la source, les
-_Mémoires_ plus acerbes, plus passionnés, plus littéraires».]
-
-Saint-Simon n'est pas seulement un passionné; c'est aussi
-un malade. Pour peu qu'on le suive dans les manifestations
-de sa vie publique, il apparaît avec les symptômes d'une
-double affection,--impressionnabilité, susceptibilité,
-irritabilité extrêmes, qui sont le propre des affections
-nerveuses;--envahissement d'idées fixes tournant à l'obsession
-et vision de dignités fabuleuses, qui caractérisent certaines
-affections mentales...
-
-Le mal datait de loin. Il remontait à son enfance, bercée de
-récits héroïques sur la grandeur de sa «maison». Avant de savoir
-conjuguer un verbe, le vidame de Chartres n'ignorait rien des
-prétentions de la pairie. L'élévation du duc du Maine le jeta dans
-une incroyable agitation, et ce fut du désespoir lorsque, en 1686,
-ce favori de la fortune fut promu dans l'ordre du Saint-Esprit.
-«Je n'ose dire, déclare-t-il, qu'à douze ans que je n'avois pas
-encore, j'étois fort en peine et je m'informois souvent de l'état
-du duc de Luynes, qui avoit la goutte, parce qu'il auroit été
-parrain de M. le prince de Conti avec le duc de Chaulnes, et M. du
-Maine eût échu à mon père[82].»
-
-[Note 82: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 221.]
-
-Telles sont ses hantises d'écolier. A peine adolescent, le regret
-des disgrâces subies par les ducs, avec le ferme propos d'en
-obtenir réparation, ne cesse de le poursuivre. L'excitation qui
-accompagne ce regret grandit encore avec l'âge. Elle affecte
-alors un caractère si impérieux qu'il se déclare incapable d'y
-résister[83] et proclame que, pour avoir satisfaction, il est prêt
-à sacrifier, «avec transport de joie», sa fortune «et présente et
-future[84]».
-
-[Note 83: _Ibid._, t. III, p. 285.]
-
-[Note 84: _Ibid._, t. XV, p. 375.]
-
-Que l'on joigne à ces prédispositions natives une vanité
-invraisemblable et un attachement inouï aux illusions les plus
-manifestes,--autour de lui on disait _ses chimères_,--on verra à
-quel degré d'aberration pouvait être entraînée cette intelligence
-si pénétrante et si alerte. Il suffit de parcourir, dans ses
-œuvres, ce qui, de près ou de loin, concerne la pairie, pour se
-rendre compte qu'on a affaire à un de ces sujets que jadis la
-Faculté nommait des lunatiques, et que les aliénistes modernes
-classent dans la catégorie des candidats à la monomanie des
-grandeurs et au délire de la persécution,--persécution visant en
-sa personne la dignité qu'il recueillit en héritage.
-
-Pour peu qu'on touche à cette corde, il s'opère dans ce cerveau,
-d'ordinaire si lucide, une révolution qui lui enlève tout
-sang-froid. A partir de ce moment, pondération, discernement,
-logique, scrupules lui font également défaut. Ce n'est plus, comme
-d'habitude, auprès des hommes d'indiscutable sincérité,--les
-ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, le ministre Chamillard, le
-chancelier de Pontchartrain, le maréchal de Boufflers,--qu'il
-cherche à se renseigner. C'est dans les cercles où se colportent
-commérages, calomnies et médisances qu'il puise ses inspirations.
-Au besoin il s'adressera à des valets... Des valets sûrs et
-«très principaux», proclame-t-il... Pas toujours, nous l'allons
-voir. Et, pour peu qu'au cours de cette poursuite passionnée il
-ait l'heureuse fortune de saisir au vol un récit équivoque, une
-anecdote suspecte, un propos d'antichambre ou d'office, sa haine
-s'en empare avec délices. Il se produit dans cette tête, «qui
-bout comme un volcan», une agitation analogue à celle des nuits
-fiévreuses où les moindres incidents grossissent au point de
-prendre des proportions monumentales. D'ordinaire, les fantômes
-nés durant les heures d'insomnie ne survivent pas à l'éclat du
-jour. Ceux que se forge Saint-Simon ne s'évanouissent jamais.
-Il les choie, les caresse, et vit avec eux dans une intimité
-étroite. Les gens les moins suspects auront beau démontrer que ce
-sont de pures ombres, des créations d'une fantaisie dévoyée, de
-vaines illusions... Il ne veut rien entendre et persiste dans son
-erreur, en dépit de tout et de tous. «Cet homme, dira le Régent,
-est d'une suite enragée!» Enragée, c'est cela même; mais, parfois
-aussi, aveugle et inconsciente, «qui, dans une certaine mesure,
-atténue une mauvaise foi dont il est, trop souvent, impossible de
-douter.» C'est en s'inspirant de ce point de vue complexe qu'il
-convient d'envisager les questions d'ordre critique que soulève ce
-débat:--à commencer par celle qui concerne Nicolas de Novion...
-
-Saint-Simon s'occupe de lui, d'abord dans ses notes _sur Dangeau_,
-puis dans ses _Mémoires_.
-
-La note qu'il lui consacre est ainsi conçue: «Le Premier Président
-étoit _fort accusé_ de vendre la justice et _on prétend_ qu'il
-fut, plus d'une fois, pris sur le fait, prononçant à l'audience
-des arrêts dont aucun des deux côtés n'avoit été d'avis. En sorte
-qu'un côté s'étonnoit de l'avis unanime de l'autre, et ainsi
-réciproquement, et que, sur ces injustices réitérées, le roi prit
-enfin le parti de l'obliger à se défaire[85].»--Ce sont des bruits
-dont le chroniqueur se fait l'écho, sans se porter garant de
-leur exactitude: le Premier Président était _fort accusé_... _On
-prétend que_...
-
-[Note 85: _Journal de Dangeau_, t. II, p. 473.]
-
-Dans ses _Mémoires_, postérieurs de plusieurs années, il ne
-s'agit plus d'une médisance sujette à controverse, mais de faits
-affirmés sans réserves: «Lamoignon mourut en 1677. Novion lui
-succéda qui fut chassé de cette belle place pour les friponneries
-et les falsifications d'arrêts qu'il changeoit en les signant.
-Les rapporteurs s'en aperçurent longtemps avant que d'oser s'en
-plaindre. A la fin, les principaux de la Grand'Chambre lui en
-parlèrent et l'obligèrent à souffrir un témoin, d'entre les
-conseillers, à le voir signer. Il avoit encore une façon plus
-hardie pour les arrêts d'audience: il les prononçoit à son gré.
-Chaque côté de la séance, dont il avoit été prendre les avis,
-admira longtemps comment tout l'autre côté avoit pu être d'un
-avis différent de celui qui avoit été le plus nombreux du sien,
-et cela dura longtemps de la sorte. Comme cela arrivoit de plus
-en plus souvent, leur surprise fit qu'ils se la communiquèrent.
-Elle augmenta beaucoup quand ils s'apprirent mutuellement
-qu'elle leur étoit commune depuis longtemps et que ces arrêts,
-qui l'avoient causée, n'étoient l'avis d'aucun des deux côtés.
-Ils résolurent de lui en parler la première fois qu'ils s'en
-apercevroient. L'aventure ne tarda pas, et le hasard fit que la
-cause regardoit un marguilliage. Quelques-uns des plus accrédités
-de la Grand'Chambre lui parlèrent comme ils en étoient convenus
-entre eux et tout modestement le poussèrent. Se trouvant à bout,
-il se mit à rire et leur répondit qu'il seroit bien malheureux,
-étant Premier Président, s'il ne pouvoit pas faire un marguillier
-quand il en avoit envie. Ces gentillesses furent rapportées au
-roi, et il étoit chassé honteusement et avec éclat sans le duc de
-Gesvres, premier gentilhomme de la Chambre et, de tout temps, fort
-lié et fort libre avec le roi, qui en obtint qu'il donneroit sa
-démission, comme un homme qui veut se retirer, et se chargea de
-l'apporter au roi[86].»
-
-[Note 86: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 420.]
-
-Cette seconde version doit être complétée par l'indication
-nouvelle que voici: «Le Premier Président de Novion étoit un homme
-vendu à l'iniquité, à qui l'argent et les maîtresses obscures
-faisoient tout faire... Il vécut encore quatre ans dans l'abandon
-et l'ignominie et mourut à sa campagne sur la fin de 1693[87].»
-
-[Note 87: _Ibid._, t. III, p. 312.]
-
-Telles sont les accusations, si différentes de ton, qu'à des
-intervalles éloignés Saint-Simon a formulées contre l'adversaire
-des ducs. Y a-t-il opportunité à les opposer l'une à l'autre pour
-en établir l'inquiétante progression? Nous ne le pensons pas;
-car il est facile de démontrer que toutes deux sont également
-inexactes.
-
-Et d'abord, quelle est l'impression qui se dégage de cet ensemble
-d'imputations? Un sentiment de surprise. On a peine à concevoir
-que l'ancien justicier des grands jours, tenu en haute estime
-par tant de gens de bien, se soit transformé tout à coup, après
-sa soixantième année, en magistrat cupide, vénal, prévaricateur
-et faussaire... A la réflexion, on découvre vite que certains
-détails manquent de vraisemblance: celui notamment qui a trait
-aux supercheries du délibéré. Comment admettre qu'une moitié des
-magistrats ait longtemps ignoré l'opinion unanime de collègues
-séparés d'eux par quelques pas à peine? Il faut n'avoir aucune
-notion des mœurs judiciaires pour considérer comme possible la
-mise en pratique d'aussi périlleuses combinaisons[88].
-
-[Note 88: «Ce récit, dit M. Chéruel, n'est pas admissible
-et porte avec lui sa réfutation. Le vote avait lieu à haute
-voix. Comment admettre que le Parlement ait été distrait au
-point de ne pas s'apercevoir que le Premier Président dictait un
-arrêt contraire à l'avis unanime des conseillers? Saint-Simon a
-tellement dépassé les bornes du vraisemblable qu'il se réfute
-lui-même.» _Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV_,
-p. 501.]
-
-Ces récits,--qu'il s'agisse d'une simple rumeur ou d'une
-affirmation catégorique,--ne pourraient donc trouver crédit
-qu'autant qu'on en aurait la confirmation dans les correspondances
-et les écrits du temps. Or c'est précisément le contraire qui
-arrive.
-
-Le premier des contemporains dont il convienne d'invoquer le
-témoignage, c'est Louis XIV lui-même, qu'on nous représente comme
-décidé à faire un éclat, et ne mettant un frein à sa colère que
-sur l'intervention du duc de Gesvres... Que Sa Majesté, sur de
-pressantes sollicitations, ait pardonné à un grand coupable, on
-peut facilement l'admettre. Mais qu'elle eût accablé ce coupable
-de bienfaits, tout en le chassant, ce serait la plus choquante des
-contradictions. La question ainsi posée, que voyons-nous? Loin
-de traiter Novion en magistrat indigne, le roi lui accorde les
-faveurs suivantes: attribution d'une année de gages; maintien de
-sa pension de dix-huit mille livres; constitution d'un brevet de
-retenue de cent mille écus; allocation d'une somme de trois cent
-soixante-quatorze mille livres pour l'acquisition d'une présidence
-à mortier destinée à son petit-fils, André de Novion. Les fils
-sont également l'objet de promesses réalisées à brève échéance:
-une abbaye à celui qui est d'Église; le grade de brigadier au
-colonel du régiment de Bretagne. Enfin le gendre, M. de la
-Briffe, est nommé procureur général en remplacement de Harlay...
-On confessera qu'il n'y a là rien qui ressemble à une disgrâce,
-encore moins à une déroute.
-
-Interrogeons maintenant Dangeau, si bien renseigné sur les bruits
-de Cour. Dangeau consigne, à sa date, la retraite de Novion,
-sans lui attribuer aucune cause désobligeante. Au contraire, en
-chroniqueur scrupuleux, il énumère chacune des libéralités dont
-nous venons de dresser l'état et ajoute même qu'elles furent
-encore accrues de cent mille livres, à la suite d'une visite de
-l'intéressé au roi[89].
-
-[Note 89: _Journal de Dangeau_, t. II, p. 475.]
-
-Au témoignage de Dangeau, il faut joindre celui de Bussy-Rabutin.
-Pour ce dernier, la démission du Premier Président est motivée
-par le souci d'assurer l'avenir des siens[90]. Un arrangement
-de famille: tel est aussi le sentiment du marquis de Sourches.
-Même note à l'Académie, où Nicolas de Novion avait été reçu
-en 1680[91]. Sa mort, survenue en 1693, y fut saluée dans des
-termes qui, en faisant une large part à l'hyperbole d'usage, ne
-laissent pas de place à l'équivoque. L'un des orateurs, l'abbé
-Boileau, célèbre les actes publics du défunt, la fécondité de son
-génie, la justesse de son discernement, la dignité avec laquelle
-il prononçait les oracles de la justice. Mais, s'il admire les
-talents qui le portèrent à la tête de l'un des premiers sénats du
-monde, il ne tarit pas sur la sagesse de sa retraite où il n'est
-pas éloigné de voir un signe de la protection divine[92].
-
-[Note 90: _Correspondance de Bussy-Rabutin._ Lettre du 10
-octobre 1689.]
-
-[Note 91: C'est à ses bons offices qu'eut recours la docte
-assemblée pour régler son différend avec Furetière.]
-
-[Note 92: _Recueil des harangues de messieurs les
-académiciens_, t. II, p. 459.]
-
-Ces considérations avaient frappé M. Chéruel. Aussi n'hésitait-il
-pas à regarder comme dénuées de fondement les imputations de
-Saint-Simon[93]. Que n'eût-il pas dit s'il avait eu sous la main
-les _Souvenirs_ du greffier Dongois, neveu de Boileau-Despréaux!
-
-[Note 93: L'opinion de M. Chéruel paraît avoir été partagée
-par M. de Boislisle, dans la grande édition de Saint-Simon, t. II,
-p. 51.]
-
-En vertu de ses fonctions, Dongois était préposé à la garde des
-registres du Parlement. Par suite, son attention devait être
-attirée d'une façon spéciale sur les agissements de nature à en
-compromettre la sincérité. Toute altération de ses minutes l'eût
-touché autant qu'un attentat contre sa personne. Cependant, au
-cours des notes qu'il consacre à Nicolas de Novion, on ne relève
-aucune allusion ni aucune réticence qui puisse éveiller le
-soupçon. S'explique-t-il, en revanche, sur les relations du chef
-de la Compagnie avec ces rapporteurs dont on s'est plu à signaler
-l'attitude indignée et les précautions outrageantes, voici de
-quelle manière il les juge: «Le Premier Président avoit une grande
-facilité d'esprit et une appréhension si vive que, quelque nombre
-d'affaires qu'il eût envie de communiquer, il les remettoit avec
-une netteté surprenante. Il ne demandoit que le nom des parties
-et aussitôt rapportoit le procès à merveille en apparence. Du
-moins, les rapporteurs en étoient _très contents_...» _Satisfecit_
-flatteur dont l'importance ne saurait échapper. Comment le
-concilier avec le flagrant délit au cours duquel Novion, «pris
-la main dans le sacq», aurait été démasqué et publiquement
-flétri?... Dongois déguise-t-il la vérité? Pourquoi, et dans quel
-intérêt? C'était, en même temps qu'un personnage considérable,
-un galant homme d'une probité à toute épreuve[94]. Ajoutons que
-ses _Souvenirs_, rédigés pour son petit-fils, Roger-François
-Gilbert de Voisins, qui lui succéda en 1717, avaient un caractère
-essentiellement privé[95].
-
-[Note 94: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XIV, p. 87.]
-
-[Note 95: Dongois a laissé, outre les _Souvenirs_, un
-_Journal_, d'un haut intérêt documentaire, composé pendant son
-séjour à Clermont, où il remplissait les fonctions de greffier
-près de la Chambre de justice instituée par Louis XIV. Coïncidence
-curieuse: le _Journal_ défend Novion contre certaine médisance
-de l'abbé Fléchier, de même que les _Souvenirs_ le protègent
-contre les calomnies de Saint-Simon. Rendant compte des poursuites
-dont le marquis de Pont-du-Château fut l'objet en 1665, le
-futur évêque de Nîmes, après un long exposé des crimes de ce
-gentilhomme, insinue qu'à raison de son alliance avec M. de
-Ribeyre, gendre de Novion, il fut traité par celui-ci avec une
-indulgence scandaleuse. Or Dongois, qui rapporte, avec l'autorité
-attachée à son caractère officiel, les débats de ce procès,
-démontre l'inanité des bruits recueillis par Fléchier et justifie
-pleinement la décision rendue (voir à l'appendice les _Mémoires
-de Fléchier_, p. 393):--ce qui n'empêche pas Sainte-Beuve, dans
-l'étude qui figure en tête de cet ouvrage, de faire état des dires
-de l'auteur, de les rapprocher des attaques de Saint-Simon et
-d'émettre cet avis que le président des grands jours préludait
-alors, par «une nuance légère d'iniquité», aux méfaits dont, plus
-tard, il devait se rendre coupable.]
-
-Dongois ne s'y montre pas, d'ailleurs, d'une tendresse aveugle
-à l'égard de son ancien chef. C'est ainsi qu'après l'avoir
-représenté comme «bon et compatissant», il expose «qu'il
-changeoit aisément d'amitiés et sentiments». Il termine même ses
-critiques par cette constatation peu flatteuse «qu'on ne peut pas
-disconvenir qu'il manquoit de tenue». Assurément, cette formule
-un peu nuageuse ne vise pas des négligences de toilette, mais
-certaines faiblesses d'un ordre tout à fait intime:--ce qui nous
-amène à la question «des maîtresses obscures»...
-
-Que Nicolas de Novion eût du goût pour ce qu'un ministre de
-l'empire, dans une correspondance célèbre, appelait l'_odor della
-feminita_, cela n'est pas douteux. Il est certain que, dans sa
-jeunesse, les succès ne lui firent pas défaut. L'âge glissa-t-il
-sur lui sans calmer ses ardeurs? Il y a lieu de le croire. On doit
-même admettre, d'après les dires de Dongois, qu'il négligeait de
-prendre ces précautions qui, sans atténuer la gravité de la faute,
-ont l'avantage d'en restreindre la publicité. Mais il importe,
-sur ce point comme sur beaucoup d'autres, de se tenir en garde
-contre toute exagération. Les notes rédigées, à la demande de
-Fouquet, sur le personnel du Parlement, contiennent, relativement
-à Novion, l'indication suivante: «Est souvent brouillé en son
-domestique: Mme des Brosses-Chouart a grand crédit sur lui.» Mme
-des Brosses-Chouart: une favorite, tenons-le pour acquis. Celle-ci
-fut-elle suivie d'une ou plusieurs autres? C'est fort possible...
-Défaillances fâcheuses, même en un siècle qui vit tout à la fois
-les dernières amours de Henri IV et les liaisons scandaleuses du
-Roi-Soleil. Mais, de ces habitudes de galanterie à une domination
-déshonorante, exercée par des personnes de bas étage exploitant
-les vices d'un vieillard et se livrant, de concert avec lui, à
-un trafic honteux, il y a une distance que rien ne nous permet
-de franchir.--Comment oublier d'ailleurs que, de ce vieillard,
-Guy Patin a dit: «C'est un fort honnête homme[96]», et l'abbé
-Legendre: «C'étoit un bon juge[97]»!
-
-[Note 96: Lettre du 8 décembre 1665.]
-
-[Note 97: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 30.--L'édition de
-Saint-Simon, publiée par M. de Boislisle, contient sur les mœurs
-de Nicolas de Novion la précision suivante qui ne contredit en
-rien notre opinion: «Le bruit public lui attribuait la paternité
-illégitime de cette cousine de Boileau qui épousa le frère de Jean
-de La Bruyère.» _Notice de M. Servois._]
-
-Que reste t-il, en somme, des deux versions accusatrices? On
-peut dire rien... La calomnie n'en subsistera pas moins avec les
-conséquences cruelles que lui imprime le talent de son auteur.
-Elle fera son chemin et, plus tard, sera reproduite par les
-gens de lettres qui, soucieux d'aller vite en besogne, épousent
-volontiers les opinions toutes faites. Parmi tant de noms qu'on
-pourrait citer, nous n'en désignerons qu'un: celui de Duclos,
-dont on connaît les prétentions bourrues à l'indépendance et
-l'orgueilleuse affectation de sincérité. Duclos copie servilement,
-sans du reste indiquer la source, les dires de l'ex-vidame de
-Chartres sur Nicolas de Novion. Moyennant quoi, il libelle cette
-phrase lapidaire: «On en avait fait pendre de moins coupables,
-mais ce n'était pas de ceux qui font pendre!»--C'est ainsi qu'au
-cours de ce grand dix-huitième siècle, qui revendiqua si haut les
-droits de la libre critique, un philosophe doublé d'un moraliste
-comprenait les devoirs de l'historien[98].
-
-[Note 98: Vers la même époque, Voisenon et Marmontel eurent
-aussi la bonne fortune de prendre connaissance des _Mémoires_.
-Ils y puisèrent également une foule d'indications, mais, pas
-plus que Duclos, ils ne songèrent, semble-t-il, à en contrôler
-l'exactitude.]
-
-Est-ce à dire qu'en haut lieu on ne trouvât point que, pour
-Novion, l'heure de la retraite avait sonné? Si, on le pensait. Et
-c'est là l'équivoque dont les _Mémoires_ ont si habilement tiré
-parti. Il se produisit, en effet, une intervention officielle,
-mais motivée par des raisons qui n'entachaient en rien l'honneur
-de l'intéressé...
-
-En 1689, l'ancien président des grands jours était parvenu au
-terme de sa carrière: soixante et onze ans d'âge et cinquante-deux
-ans de services. La maladie l'avait gravement éprouvé: il était
-infirme et entendait à peine. Ses facultés intellectuelles
-s'affaiblissaient également. La preuve en éclata dans une
-circonstance qui eut un retentissement considérable. Un _Te
-Deum_, en l'honneur du rétablissement de Sa Majesté, venait
-d'être célébré à la Sainte-Chapelle (6 février 1687), en présence
-du chancelier Boucherat, des représentants de la haute robe et
-de nombreuses personnes de distinction. Avant de se rendre au
-repas qu'allait lui offrir le chef de la Compagnie judiciaire,
-l'assistance se réunit à la Grand'Chambre pour y entendre les
-harangues d'usage, l'une du Premier Président, l'autre du
-chancelier. La curiosité était vive. On s'attendait, en effet, à
-un beau tournoi d'éloquence, chacun des orateurs devant briller
-par des mérites divers. Mais les suffrages étaient acquis d'avance
-au Premier Président qu'on savait doué d'un remarquable talent de
-parole[99]... Que se passa-t-il en lui? Il serait malaisé de le
-dire. Toujours est-il que, sous le coup d'une éclipse soudaine,
-son cerveau ne lui fournit aucune idée et sa mémoire aucune
-parole: il s'arrêta net au début de son discours et ne trouva pas
-un mot pour sauver la situation. «Ce fut, dit l'abbé Legendre,
-une scène désagréable pour un homme qui avoit préparé un dîner de
-plus de mille écus pour régaler le chancelier et tout ce qu'il y
-avoit de plus distingué dans la robe[100].» Le marquis de Sourches
-indique que la réputation du Premier Président était si bien
-établie que cette mésaventure ne pouvait lui causer aucun tort.
-Elle ne l'en affecta pas moins au delà de toute mesure. Il se
-regarda comme irrémédiablement amoindri, devint taciturne, tomba
-dans une affliction profonde, qui le suivit jusqu'au tombeau, et
-refusa longtemps de prendre possession de son siège[101].
-
-[Note 99: «Il se piquoit, dit Dongois, de parler aisément
-sur-le-champ et, en effet, il le faisoit avec une facilité
-extraordinaire.»]
-
-[Note 100: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 36.]
-
-[Note 101: _Souvenirs de Dongois._--Le discours qu'il ne put
-prononcer n'en fut pas moins publié. Il se terminait par cette
-phrase sonore, rapportée par Gilbert de Lisle. «Nous avons en
-lui--c'est de Louis XIV qu'il est question--un libérateur; mais
-nous n'entreprendrons pas son éloge: l'écho n'a point assez de
-voix pour rendre le bruit du tonnerre».]
-
-Des difficultés d'une autre nature lui rendaient également pénible
-l'exercice de ses fonctions. Ses rapports avec le procureur
-général de Harlay étaient extrêmement tendus, bien que celui-ci
-fût son neveu à la mode de Bretagne. Lorsque, après la mort de
-Lamoignon, la Première Présidence était devenue vacante, Harlay
-avait, nous le savons, posé sa candidature. Les compétitions
-furent, semble-t-il, fort ardentes. D'où une rivalité qui, avec le
-temps, ne fit que s'accentuer[102].
-
-[Note 102: En 1685, ils avaient aussi été en concurrence pour
-la place de chancelier.--_Journal de Dangeau_, t. I, p. 242.]
-
-L'un et l'autre avaient, au surplus, de ces railleries piquantes
-qui n'étaient pas de nature à rétablir la bonne harmonie.--«Les
-gens du roi! se plaisait à dire Novion: comme les orgues à
-l'église, ils ne servent qu'à allonger la cérémonie[103]...» Mais
-il avait affaire à forte partie. Pour un lardon lancé, il en
-recevait quatre. Le neveu, doué d'une verve intarissable, n'avait
-garde de ménager l'oncle et se montrait d'autant plus acerbe que,
-désigné pour recueillir sa succession, il lui tardait qu'elle fût
-ouverte. Passé maître en l'art de la procédure, et supérieur aux
-plus fins limiers de la chicane, il s'ingéniait à soulever des
-contestations de forme où il ne manquait jamais d'avoir le dernier
-mot. S'il s'était agi d'une de ces querelles qu'on vide au champ
-d'honneur, le vieil athlète, retrouvant sa vigueur ancienne, l'eût
-sans doute emporté. Mais que pouvait sa fougue généreuse contre
-les coups d'épingle dont on se plaisait à le harceler? L'homme,
-que Mazarin avait su berner de si adroite manière, était, en dépit
-de ses facultés brillantes, pourvu d'une certaine dose de naïveté.
-Ajoutons que le sang-froid n'était pas sa qualité dominante.
-Aussi donnait-il «dans tous les panneaux que le procureur général
-lui tendoit». Dongois, qui nous donne ces détails, servait
-d'intermédiaire et s'efforçait de mettre le holà. Ce manège, qui
-durait depuis douze ans, n'en devait pas moins aboutir à un éclat
-public, sinon à un scandale.
-
-[Note 103: _Messagiana_, t. II, p. 210.]
-
-Supposer que cet antagonisme, si nuisible à l'administration de
-la justice, prit fin après la déconvenue oratoire du Premier
-Président, ce serait faire injure à l'espèce humaine. On peut
-affirmer que les partisans de Harlay profitèrent de l'occasion
-pour remontrer au roi les inconvénients de cet éternel conflit,
-le grand âge de Nicolas de Novion, le délabrement de sa santé, la
-diminution de son prestige, l'opportunité de son remplacement
-par un magistrat plus jeune et mieux en main. Ils agirent avec
-d'autant plus d'ardeur qu'ils se sentaient soutenus par le parti
-des ducs, heureux de satisfaire sa vengeance. C'était, d'autre
-part, le moment où Harlay, n'ayant pas eu encore à prendre
-parti sur le bonnet, jouissait de la faveur qui s'attache aux
-héritiers du trône, dont chaque mécontent escompte le libéralisme
-réparateur. Cette coalition d'intérêts et de rancunes manœuvra
-si habilement que Louis XIV, convaincu, chargea le marquis de
-Seignelay de faire comprendre au Premier Président que l'heure
-de la retraite avait sonné pour lui; Seignelay devait, en même
-temps, énumérer les faveurs qui, à titre de récompense, seraient
-attribuées au démissionnaire. Celui-ci, dont cette démarche
-comblait les désirs secrets, ne se le fit pas dire deux fois. Il
-se hâta d'en tirer profit en se faisant gratifier «d'une rançon
-de prince», manda chez lui son notaire et signa, en présence des
-témoins requis, le contrat qui le déchargeait d'un fardeau devenu
-trop lourd pour ses épaules.
-
-Telle est, semble-t-il, la vérité: il importait qu'elle fût
-dite[104].
-
-[Note 104: Ajoutons, pour ne rien laisser dans l'ombre, qu'en
-1702 il parut sous ce titre: _Mémoire pour servir à l'histoire
-du marquis de Fresne_, un libelle qui mettait en cause la
-tribu entière des Novion et dirigeait spécialement contre son
-chef--Nicolas V--les imputations les plus odieuses. Ce libelle,
-qui a inspiré à M. E.-D. Forgues un article publié en 1867 dans
-la _Revue des Deux Mondes_, était l'œuvre d'un criminel condamné
-pour meurtre, tentative d'empoisonnement et trafic de sa femme
-qu'il essaya de vendre à des pirates. (Voir les _Mémoires du comte
-de Rochefort_, édition de 1692, p. 237). Saint-Simon, qui n'a pu
-ignorer l'existence de ce pamphlet, n'y fait aucune allusion:
-c'est dire le cas qu'il mérite.]
-
-
-
-
-VI
-
- Le Premier Président de Harlay.--Son portrait.--Ses ancêtres.--Son
- attitude vis-à-vis des ducs.--Les procès de Saint-Simon et du maréchal
- de Luxembourg.--L'échec de la candidature de Harlay a la charge de
- chancelier.--Ses causes.--Mort de Harlay (1707).--Le duc du Maine
- se prononce contre les ducs dans la querelle du bonnet.--Vaines
- tentatives de Saint-Simon.--Découragement des ducs.--Fin de la
- première période de la querelle du bonnet.
-
-
-C'est en septembre 1689 que se produisait la retraite de Novion.
-Messieurs de la pairie l'accueillirent avec allégresse, tout en
-ne se défendant pas de quelque inquiétude. C'était sans doute une
-admirable chose que d'en finir avec le passé; mais qu'allait être
-l'avenir? Tous les regards se tournèrent vers celui que chacun
-désignait pour la fonction la plus élevée du Parlement, où il
-fut d'ailleurs porté tout aussitôt: le procureur général Achille
-III de Harlay, seigneur de Grosbois et de Beaumont-en-Gâtinais,
-celui-là même dont nous venons de voir passer la silhouette.
-
-Au physique, tout le contraire de Novion, dont il ne rappelait en
-rien le grand air et l'imposante majesté: un robin dépourvu de
-prestance, au geste effacé, orné d'une barbiche broussailleuse,
-semblable à celle d'un bouc, médiocrement vêtu, peu soigné de sa
-personne et ayant moins l'apparence d'un haut magistrat que celle
-d'un régent de collège. Mais quand l'attention se portait sur
-la figure, on éprouvait une sorte de saisissement, tant il s'en
-dégageait d'intelligence et de vie. Et l'impression première se
-modifiait et l'on s'expliquait le choix de Louis XIV.
-
-Saint-Simon nous a laissé du personnage jusqu'à trois portraits,
-d'un relief saisissant, qu'il est facile de fondre en un seul,
-car, à quelques détails près, ils ne diffèrent pas sensiblement.
-«Pour l'extérieur, dit-il, un petit homme vigoureux et maigre,
-un visage en losange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux,
-parlants, perçants, qui ne regardoient qu'à la dérobée, mais
-qui, fixés sur un client ou sur un magistrat, étoient pour le
-faire rentrer en terre; un habit peu ample, un rabat presque
-d'ecclésiastique, et des manchettes plates comme eux, une perruque
-fort brune et fort mêlée de blanc, touffue mais courte, avec une
-grande calotte par-dessus. Il se tenoit et marchoit un peu courbé,
-avec un faux air plus humble que modeste, et rasoit toujours
-les murailles, pour se faire faire place avec plus de bruit,
-et n'avançoit qu'à force de révérences respectueuses et comme
-honteuses, à droite et à gauche, à Versailles[105].»
-
-[Note 105: _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 136.]
-
-Les yeux constituaient la marque caractéristique de cette
-physionomie. Saint-Simon, qui était lui-même pourvu «d'un œil de
-vrille», ne tarit pas d'exclamations à ce sujet. Il le fait en
-termes qui ne permettent guère de concevoir que ce fussent des
-yeux sournois, «ne regardant qu'à la dérobée». Il spécifie, en
-effet, que «c'étoient des yeux de vautour qui sembloient dévorer
-les objets et percer les murailles». Or des yeux, même de vautour,
-ne sauraient accomplir de pareils prodiges, sans regarder en face!
-
-«Les sentences, poursuivent les _Mémoires_, et les maximes étoient
-son langage ordinaire, même dans les propos communs. Toujours
-laconique, jamais à son aise, ni personne avec lui; beaucoup
-d'esprit naturel et fort étendu; beaucoup de pénétration, une
-grande connoissance du monde, surtout des gens avec qui il avoit
-affaire; beaucoup de belles-lettres, profond dans la science
-du droit et, ce qui malheureusement est devenu si rare, du
-droit public; une grande lecture et une grande mémoire et, avec
-une lenteur dont il s'étoit fait une étude, une justesse, une
-promptitude, une vivacité de réparties surprenante et toujours
-présente. Supérieur aux plus fins procureurs dans la science du
-Palais, et un talent incomparable de gouvernement par lequel il
-s'étoit tellement rendu le maître du Parlement qu'il n'y avoit
-aucun de ce corps qui ne fût devant lui un écolier et que la
-Grand'Chambre et les Enquêtes assemblées n'étoient que des
-petits garçons en sa présence, qu'il dominoit et qu'il tournoit
-où et comme il le vouloit, souvent sans qu'ils s'en aperçussent,
-sans oser branler devant lui, sans toutefois avoir jamais donné
-accès à aucune liberté ni familiarité avec lui à personne, sans
-exception; magnifique par vanité aux occasions, ordinairement
-frugal par le même orgueil, et modeste de même dans ses meubles et
-dans son équipage, pour s'approcher des mœurs des anciens grands
-magistrats...»
-
-Voilà ce qu'on peut appeler le côté des mérites... Il faut
-reconnaître que, bien qu'entremêlés de coups de griffe, les
-compliments abondent: procédé habituel à Saint-Simon quand il
-veut accabler son homme,--la scélératesse exigeant, pour être
-poussée à l'excès, une forte dose de facultés brillantes... Voici,
-maintenant, le revers de la médaille: «C'est un dommage extrême
-que tant de qualités et de talents naturels et acquis se soient
-trouvés destitués de toute vertu et n'aient été consacrés qu'au
-mal, à l'ambition, à l'avarice, au crime. Superbe, venimeux,
-malin, scélérat par nature, humble, bas, rampant devant ses
-besoins, faux et hypocrite en toutes ses actions, même les
-plus ordinaires et les plus communes, juste avec exactitude
-entre Pierre et Jacques pour sa réputation, l'iniquité la plus
-consommée, la plus artificieuse, la plus suivie, suivant son
-intérêt, sa passion et le vent surtout de la Cour et de la
-fortune[106].»
-
-[Note 106: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 166.]
-
-Cette accumulation d'outrages paraîtra peut-être excessive. Ce
-n'est là cependant qu'un simple spécimen: nous en verrons bien
-d'autres!... En attendant qu'il nous soit permis de remettre
-les choses au point, ce qu'il importe de retenir, c'est la
-grande situation occupée par Harlay au sein du Parlement. Cette
-situation, il la devait, en partie, au prestige de ses ancêtres,
-au premier rang desquels figurait Achille Ier, celui-là même dont
-L'Estoille a dit «qu'il étoit le vrai atlas de sa compagnie,
-le Piso de nostre aage, descrit par Tacite au sixième livre
-des _Annales_, qui n'inclinoit jamais à opinion qui sentist
-son homme lasche[107]». C'est de lui qu'Achille III tenait ces
-«yeux de vautour» qui faisaient rentrer les méchants en terre et
-transperçaient le roc. La chronique rapporte,--et cet exemple
-d'atavisme ne manque pas d'intérêt,--qu'un jour Achille Ier se
-trouvant à Estains, où il possédait une maison, le village fut
-envahi par une troupe de lansquenets à la solde de l'Espagne. Déjà
-les logis étaient marqués, les vivres mis en réquisition, les
-tonneaux tirés de la cave, quand le Premier Président apparut sur
-le seuil de sa porte, n'ayant d'autres armes que son bonnet, sa
-robe écarlate et son regard... Mais ce regard, dans son éloquence
-muette, disait tant de choses que, saisie d'une épouvante subite,
-la bande entière, sans en demander plus long, rechargea ses
-bagages, se remit en selle et détala à toute bride.
-
-[Note 107: _Mémoires de de L'Estoille_, édit. Petitot, 49, p.
-61.]
-
-On ne s'imagine pas quels souvenirs avaient laissés au Palais, où
-le culte des traditions était resté vivace, les hauts faits de ce
-personnage, son patriotisme ardent, ses vibrantes objurgations aux
-Guises, sa résistance héroïque aux factieux. La légende s'était
-peu à peu mêlée à l'histoire et le petit-fils en recueillait comme
-une sorte d'auréole à laquelle ne nuisaient pas non plus ses
-relations étroites avec les maréchaux de Luxembourg, de Noailles
-et de Villeroy, et ses alliances avec les maisons les plus
-puissantes de la robe[108].
-
-[Note 108: Sa mère était une Bellièvre, sa bisaïeule une de
-Thou. Enfin, il avait épousé, au mois de septembre 1667, Mlle
-de Boissy, fille de Guillaume de Lamoignon. _Mémoires d'Olivier
-d'Ormesson_, t. II, p. 520.]
-
-Mais c'est surtout à lui-même qu'il devait sa grande autorité.
-Investi, dès 1667, de la charge de procureur général que, en
-1661, son père avait acquise de Fouquet, au prix de 2400000
-livres[109], il avait, pendant vingt-deux ans, exercé cette
-fonction avec une maîtrise incomparable. La jurisprudence, en
-matière civile autant qu'en matière religieuse, n'avait pas de
-secrets pour lui. Mais c'est principalement dans les questions
-de droit public, si fréquemment agitées alors, que se révélait sa
-vaste érudition. Il possédait, sur ce sujet unique, plus de deux
-mille manuscrits provenant des recueils constitués par les anciens
-Premiers Présidents: c'étaient «les trésors de la tradition
-parlementaire»... Aussi n'est-ce pas à lui qu'on eût pu faire
-accroire que les pairs du temps de Louis XIV descendaient des
-grands vassaux et qu'ils étaient «les successeurs nés des rois»!
-
-[Note 109: _Note au journal de Dangeau_, t. II, p. 473.
-Achille II, père d'Achille III et petit-fils d'Achille Ier, avait
-été conseiller au Parlement, maître des requêtes et conseiller
-d'État, avant de devenir procureur général.]
-
-Quoi que Saint-Simon en puisse dire, cet extraordinaire petit
-homme possédait,--nous le verrons bientôt,--quelques qualités. Par
-contre, il était affligé de deux défauts. Premièrement, il était
-d'un caractère peu maniable; certains disaient même hargneux.
-Deuxièmement, il avait trop d'esprit,--un esprit amer, piquant,
-emportant la pièce. Un de ses biographes proclame que ses morsures
-atteignaient seulement ceux qui les méritaient[110]. L'abbé
-Legendre s'en explique différemment: «Tout en lui, dit-il, sentoit
-son grand magistrat, hors peut-être un peu trop d'humeur...
-Quoiqu'il eût toujours le sourcil froncé, c'était un homme à
-sarcasmes qui ne pouvoit retenir un bon mot, y allât-il de se
-brouiller avec son meilleur ami[111].»
-
-[Note 110: _Causes célèbres et intéressantes_, Paris, 1752, t.
-IX, p. 676.]
-
-[Note 111: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 31.]
-
-On eût pu, de ces facéties, composer plusieurs volumes. On se
-borna à en composer un, qui parut sous le titre de _Harlæana_...
-J'imagine bien qu'il doit en être de quelques-unes comme des
-réponses historiques qui, pour la plupart, sont fabriquées après
-coup. Mais, même en en supprimant la moitié, la collection
-resterait encore assez riche. Ce virtuose de l'épigramme
-possédait, en outre, un art merveilleux pour décourager les
-solliciteurs. Ne pouvant refuser audience au supérieur des
-Jésuites et au prieur des Oratoriens, entre lesquels un litige
-était pendant, il les convoqua ensemble dans son cabinet. Il plaça
-l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, les invita à s'expliquer
-à tour de rôle et les écouta avec une patience qui, d'ordinaire,
-n'était pas son fait. Et lorsque, suspendus à ses lèvres, ils
-attendaient l'oracle qu'ils supposaient devoir servir d'opinion
-à la Cour, Harlay se leva, prononça quelques paroles sur la
-sanctification des âmes par la vie monastique et l'éternelle
-béatitude qui en est la récompense, puis, s'inclinant devant
-chacun des religieux:--Mon Père, dit-il au Jésuite, c'est avec
-vous que je voudrais vivre...--Et avec vous, mon Père, dit-il
-à l'Oratorien, que je voudrais mourir... Ils n'en tirèrent pas
-davantage[112].
-
-[Note 112: Sa causticité, qui n'était pas toujours aussi
-bénigne, n'épargnait personne. La liste serait longue des gens
-de qualité que, toujours avec force saluts, il exaspéra de ses
-boutades. Irritée de n'en rien obtenir, certaine grande dame le
-traite de _Barbe de chat_. Une seconde, la duchesse de La Ferté,
-le qualifie de _vieux singe_. Il accompagnait les mécontents
-jusqu'à leur carrosse, sous prétexte de ne rien perdre des
-assiduités dont on le gratifiait et souvent, au moment de prendre
-congé, trouvait le moyen de lancer un nouveau lardon.]
-
-Était-ce la paix, était-ce la guerre qu'apportait, dans les plis
-de sa robe écarlate, cet étrange personnage? Ce qu'on savait de
-son tempérament n'était pas de nature à rassurer. Les ducs, au
-surplus, avaient déjà contre lui un grief sérieux: la part qu'il
-avait prise à l'élévation des enfants de Mme de Montespan. Mais
-de ce grief même pouvait naître un avantage. En récompense des
-services rendus dans cette conjoncture délicate, Harlay avait reçu
-la promesse du poste de chancelier «que le cadavre du bonhomme
-Boucherat» ne pouvait occuper longtemps. Or le désir qu'il
-éprouvait d'obtenir les sceaux devait, pensait-on, donner barres
-sur lui. Comment admettre, en effet, qu'il s'exposât à s'aliéner
-un parti puissant dont l'animosité pouvait constituer un obstacle
-sérieux au succès de sa candidature?
-
-Ce n'était donc pas sans impatience qu'on attendait une
-prestation de serment fournissant aux pairs l'occasion de se
-rendre au Palais. Quelle serait l'attitude du Premier Président?
-Se découvrirait-il? Ne se découvrirait-il pas? Chercherait-il
-quelque expédient qui lui permît de réserver l'avenir?--Le jour
-décisif arrivé, l'émotion dut être intense au camp des ducs...
-Leur incertitude fut, d'ailleurs, de courte durée. Suivant son
-habitude, Harlay distribua force révérences; mais lorsqu'il
-s'adressa à la pairie, il tint son mortier fixé sur sa tête à la
-façon d'un homme qui n'en démordrait pas.--C'était la guerre.
-
-On espérait que, intransigeant sur cette question de principe,
-il se relâcherait sur les points secondaires. Mais ici encore
-il en fallut rabattre. Tel avait été Novion, tel était Harlay.
-Rien de changé, ni sur le bonnet, ni sur la garde des bancs,
-ni sur le surbourrage, ni sur l'installation des paravents en
-forme de guérites. Les ducs continuèrent, sous la surveillance
-d'un conseiller, à se meurtrir sur le bois dur, tandis que les
-présidents, haut perchés sur leurs banquettes, dont le cuir se
-tendait sur l'abondance du capiton, et préservés des vents coulis
-sous «leurs mécaniques», insultaient à la disgrâce de la pairie.
-
-Si encore Harlay s'en était tenu aux entreprises anciennes! Mais
-voilà qu'à son tour il se lançait dans la voie des usurpations.
-On n'a pas oublié la gymnastique à laquelle se livraient les ducs
-pour sortir de séance, par suite de la fermeture de la porte du
-Barreau. Or, qui fit condamner cette porte, dont la suppression
-les mit dans la pénible nécessité de grimper à l'échelle donnant
-accès dans la lanterne de la cheminée? C'est Harlay... Qui
-accorda une distinction nouvelle aux princes du sang en leur
-attribuant licence de quitter leur siège par le petit degré du
-roi,--ce qui leur permettait de suivre un autre chemin que les
-pairs? Harlay, encore Harlay... Qui infligea à ces derniers
-cette suprême humiliation de voir, à chaque fin d'audience, un
-huissier escalader les hauts gradins pour frayer passage au
-Premier Président, alors qu'eux-mêmes ne recevaient même pas les
-bons offices d'un laquais? Harlay, toujours Harlay... Misères
-sans doute que tout cela, misères qu'on éprouvait quelque honte à
-décrire, mais qu'il était impossible de ne pas souligner, parce
-qu'elles dénotaient bien «l'esprit orgueilleux et tracassier de la
-robe[113]»!
-
-[Note 113: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 429.]
-
-Et puis, aux griefs d'ordre général s'ajoutaient les griefs
-particuliers. Ceux-ci s'accumulaient peu à peu, au point de former
-bientôt une masse formidable. Saint-Simon, pour son compte, eut à
-soutenir, contre Mme de Lussan, une instance qui mettait en jeu
-des intérêts considérables. Rien de plus simple, dit-il, que son
-affaire; mais Harlay veillait. Il intervint, sous prétexte de
-réglementation, fit la leçon aux conseillers, «qu'il menoit à la
-baguette», et, comme il vouloit que Saint-Simon perdît son procès,
-le procès plaidé par Saint-Simon fut effectivement perdu par
-lui[114].
-
-[Note 114: _Ibid._, t. V, p. 248.]
-
-En même temps s'en poursuivait un autre qui eut le don de
-révolutionner un groupe de ducs dont La Rochefoucauld se
-constitua le chef: celui du maréchal de Luxembourg, le héros de
-Steinkerque et de Fleurus, lequel réclamait un droit de préséance
-sur certains de ses collègues de la pairie. Les prétentions du
-maréchal paraissaient peu fondées. Il n'en gagna pas moins.
-Pourquoi? Parce qu'il était le parent de Harlay.
-
-Maudit Harlay! Alors se déchaîna contre lui une tempête de rage:
-c'était à qui découvrirait le moyen de lui nuire. Il ne pouvait
-plus s'agir, comme pour Novion, de genoux brisés entre deux
-fauteuils ou de scènes de pugilat autour du balustre royal: les
-molestations de ce genre ne sont plaisantes qu'une fois. Ce que
-l'on s'ingéniait à trouver, c'était un affront qui l'atteignît
-tout à la fois dans sa personne et dans sa fortune... L'occasion
-se fit longtemps attendre. Elle finit par se produire,--au moment
-où, par suite du décès de Boucherat, devint vacante la charge de
-chancelier. Cette charge, la première du royaume, avait été à deux
-reprises différentes, promise au Premier Président par Sa Majesté
-elle-même. Quelle vengeance raffinée que de déterminer l'échec
-d'une candidature qui, reposant sur des bases aussi solides,
-devait être considérée comme inexpugnable!--C'est à quoi, de
-longue date, avaient tendu les efforts des conjurés.
-
-Comment y parvinrent-ils et quelle fut leur tactique?--A en
-croire Saint-Simon, le duc de La Rochefoucauld se serait fait
-une application continuelle de desservir Harlay en se prévalant
-du procès du maréchal de Luxembourg. Explication inadmissible:
-cette affaire, qui passionna les ducs, avait laissé tout le
-monde, Louis XIV en particulier, fort indifférent[115]. C'est
-dans un motif plus sérieux,--la question religieuse,--qu'il faut,
-semble-t-il, chercher le secret de l'élimination du Premier
-Président.
-
-[Note 115: Dangeau rapporte que, le 27 mars 1696, à la
-veille du procès, le roi fit venir les officiers du Parlement
-qui devaient connaître de l'affaire et leur déclara qu'il leur
-laissait le soin de la juger «selon les lois».]
-
-On sait que les chefs de la Compagnie judiciaire jouissaient du
-privilège de traiter directement avec Sa Majesté les affaires
-touchant la cour de Rome. On connaît, d'autre part, la politique
-constante du Parlement: soumission sans réserves, au point de
-vue spirituel, aux décisions des conciles, «aussi haut placés
-au-dessus des papes que les papes au-dessus des évêques»;
-indépendance absolue, au contraire, en tout ce qui avait trait
-au temporel, et spécialement à ce qu'on appelait les franchises
-nationales,--indépendance d'autant plus irréductible qu'elle
-prenait son point d'appui sur le droit divin des rois. Poussée
-à ses limites extrêmes, cette doctrine pouvait mener jusqu'au
-schisme, ce qui avait failli advenir, au siècle précédent, par
-le fait d'Achille Ier de Harlay. Son rôle, à l'encontre du parti
-ultramontain, ne se borna pas, en effet, à faire condamner les
-théories du père Mariana et le livre de Bellarmin sur le _pouvoir
-des papes_. Il forma, dans la période qui précéda l'abjuration
-d'Henri IV, le projet de secouer le joug de Rome en instituant un
-patriarche français: une révolution qui eût fait de Paris «une
-nouvelle Genève» et bouleversé le monde catholique[116]... Achille
-III eût sûrement reculé devant une mesure aussi radicale; mais
-il n'en partageait pas moins les convictions de ses ancêtres,
-et souvent ses scrupules de gallican imposaient silence à son
-ambition. Certaine conversation qu'il eut avec Louis XIV est
-restée célèbre. Comme il soumettait à l'examen du roi un bref qui
-lui semblait attentatoire aux libertés de l'église nationale,
-Sa Majesté insinua qu'on ne pouvait avoir trop d'égards pour la
-personne du Saint-Père:
-
-[Note 116: Ce projet fut sérieusement discuté. Il recueillit
-l'adhésion de deux princes de l'Église, l'archevêque de Bourges et
-le cardinal de Lenoncourt. _Histoire du Parlement_, par Voltaire,
-chap. XXXIV.]
-
---Oui, Sire, répliqua Harlay. Il faut lui baiser les pieds et lui
-lier les mains[117].
-
-[Note 117: Il s'agissait du bref par lequel Clément IX avait
-condamné _in globo_ la consultation du _cas de conscience_ en
-faveur des jansénistes.]
-
-Cette façon d'apprécier les rapports de la cour de France avec le
-Vatican n'avait pas déplu, pendant la première moitié du règne.
-Elle parut choquante et «fut tournée à poison» lorsque, dominé par
-son entourage acquis lui-même à la politique de la Compagnie de
-Jésus, Louis XIV modifia sa manière de voir. Dévot, nul doute que
-Harlay ne le fût; mais, pour rigide qu'elle pût être, sa dévotion
-était celle de presque toute la robe, c'est-à-dire qu'elle
-frisait le jansénisme. N'avait-il pas été l'élève, n'était-il
-pas resté l'ami du vertueux Hamon, celui-là même que Sainte-Beuve
-range parmi _les grands spirituels_ du dix-septième siècle, et
-dont la tendre piété édifia si longtemps la petite phalange
-de Port-Royal[118]? N'entretenait-il pas encore des relations
-secrètes avec certains solitaires? Ne comptait-il pas enfin, dans
-sa parenté la plus proche, l'ancien archevêque de Paris, lequel,
-en grande faveur au moment de la déclaration de 1682, était devenu
-la bête noire de Mme de Maintenon[119]! Or, de jansénisme, on ne
-voulait plus, à la Cour, entendre parler. C'était la pire des
-tares, c'était «le crime le plus irrémissible et certainement
-exclusif de tout[120]». Mieux valait passer pour un franc libertin
-que d'être soupçonné de bienveillance à son égard. Louis XIV
-n'hésitait pas entre les deux états d'esprit. Le duc d'Orléans,
-avant son départ pour l'Espagne, étant allé prendre congé de lui,
-indiqua que, parmi les gentilshommes attachés à sa suite, se
-trouvait M. de Fontpertuis:
-
-[Note 118: _Port-Royal_, par Sainte-Beuve, t. IV, p. 289.]
-
-[Note 119: _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 277.]
-
-[Note 120: _Ibid._, t. VIII, p. VI.]
-
-«--Comment! mon neveu, reprit le roi avec émotion, le fils de
-cette folle qui a couru M. Arnauld partout! Un janséniste! je ne
-veux point de cela avec vous.
-
---Ma foi, Sire, lui répondit M. d'Orléans, je ne sais point ce
-qu'a fait la mère; mais, pour le fils, être janséniste!... Il ne
-croit pas en Dieu.
-
---Est-il possible, reprit le roi, et m'en assurez-vous? Si cela
-est, il n'y a point de mal; vous pouvez le mener[121].»
-
-[Note 121: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 135. Voir
-également (t. III, p. 414) le récit relatif à la visite du
-chirurgien Maréchal à Port-Royal-des-Champs.]
-
-C'étaient, chaque jour, des manifestations de même nature, se
-traduisant par des actes non moins caractéristiques[122]... Quel
-merveilleux moyen, pour perdre le serviteur dans l'esprit du
-maître, que cet antagonisme en matière religieuse! Quel puissant
-appui les ducs n'allaient-ils pas trouver auprès du cénacle dans
-l'intimité duquel se réfugiaient les scrupules séniles du roi!
-Celui-ci n'avait plus cette volonté tenace devant laquelle tout
-cédait. Certaines personnes, affectionnées d'une façon plus
-spéciale, le dirigeaient sans peine, à condition de ne le point
-heurter de face et d'attendre qu'un travail patient et assidu
-eût porté ses fruits. Les voies furent ainsi préparées et, quand
-sonna l'heure décisive, la meute entière donna à pleine voix. M.
-de La Rochefoucauld, qui avait eu, de tout temps, l'oreille de Sa
-Majesté, intervint au dernier moment et porta de si furieux coups
-«d'estramaçon» qu'il obtint gain de cause. C'est Pontchartrain
-qui fut choisi: Harlay, courbé sous l'affront, put se convaincre
-de la fragilité des ambitions humaines, même lorsqu'elles reposent
-sur la parole du plus grand des rois. On ne lui épargna, du reste,
-aucune avanie. Saint-Simon clôture, en effet, le bulletin de la
-journée par cette note suggestive: «Aucun de nous ne se cacha de
-lui nuire en tout ce qu'il put, et tous se piquèrent de faire
-éclater leur joie lorsqu'ils le virent frustré de cette grande
-place. Le dépit qu'il en conçut fut extrême et si public qu'il
-en devint encore plus absolument intraitable et qu'il s'écrioit
-souvent, avec une amertume qu'il ne pouvoit contenir, qu'on le
-laisseroit mourir dans la poussière du Palais[123].»--Ailleurs,
-les _Mémoires_ diront plus franchement «qu'il en creva de
-rage[124]».
-
-[Note 122: L'une des plus remarquables avait été la
-substitution, pour les représentations de Saint-Cyr, de la
-tragédie de _Jephté_, de l'abbé Boyer, un poète de cinquième
-ordre, à l'_Athalie_, de Racine, frappé d'ostracisme, parce que
-réputé janséniste. Voir, à ce sujet, un article de M. Gazier, dans
-_la Revue hebdomadaire_ du 18 janvier 1908.]
-
-[Note 123: _Mémoires de Saint-Simon_, t. II, p. 219.]
-
-[Note 124: _Ibid._, t. X, p. 224.]
-
-La vérité est que, vers cette époque, peut-être à la suite
-des assauts dont il venait d'être l'objet, il fut atteint
-d'une attaque d'apoplexie pour laquelle on le saigna quatre
-fois,--accident qui inspira l'épigramme suivante, plus acerbe que
-spirituelle:
-
- Ne le saignez pas tant: l'émétique est meilleur.
- Purgez, purgez, purgez! le mal est dans l'humeur[125].
-
-[Note 125: _Correspondance de Mme de Sévigné._ Lettre du 9
-juillet 1695.]
-
-Les ducs étaient-ils pour quelque chose dans cette malicieuse
-publication? Rien ne permet de le dire; mais on peut affirmer
-qu'ils en firent des gorges chaudes.
-
-C'est au lendemain de cet effort que se termina la première
-période de l'affaire du bonnet. Chacun, en effet, se rendait
-compte qu'il n'y avait rien à faire: d'autant mieux qu'il venait
-de se produire un événement qui éloignait de plus en plus la
-réalisation de toute espérance. Par sa déclaration du 5 mai 1694,
-portant reconnaissance des légitimés, Louis XIV avait décidé que
-ceux-ci, le duc du Maine et le comte de Toulouse, occuperaient
-au Parlement «un rang intermédiaire» entre les ducs et les
-princes du sang, avec cette précision qu'en prenant leur avis
-le Premier Président ne ferait qu'une demi-révérence, mais se
-découvrirait[126]. Cette attribution du droit au salut, destiné
-à établir la supériorité des bâtards sur les ducs, condamnait
-implicitement les prétentions de ces derniers. C'est ainsi, du
-reste, qu'en jugea M. du Maine. Dès qu'il fut en âge de prendre
-parti dans la querelle, il se prononça nettement contre les ducs,
-afin d'empêcher que, traités comme lui, ils ne parussent ses
-égaux... C'était, tant que la situation des jeunes princes ne
-serait pas modifiée, un obstacle insurmontable: les pairs se le
-tinrent pour dit.
-
-[Note 126: On avait pensé à mettre les légitimés au même rang
-que les princes du sang, mais Harlay «fit entendre à M. du Maine
-qu'il ne feroit jamais rien de solide qu'en mettant les princes
-du sang hors d'intérêt et en leur en donnant un de soutenir
-ce qui seroit fait en sa faveur; que, pour cela, il falloit
-toujours laisser une différence entière entre les distinctions
-que le Parlement faisoit aux princes du sang et celles qu'on
-lui accorderoit au-dessus des pairs, et de former ainsi un rang
-intermédiaire». _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 165.]
-
-Il se produisit bien encore quelques tentatives de rébellion; mais
-elles ne parvinrent pas à triompher du découragement général. Deux
-d'entre elles émanaient de Saint-Simon qui, au lendemain du jour
-où il eut prêté serment, jugea opportun de se précipiter dans la
-lice... Oh! la robe n'aurait pas facilement raison de lui! Il le
-fit bien voir.
-
-Sa première manifestation visa les fameuses guérites. Les
-présidents n'ayant pas eu l'audace de s'en servir en présence du
-duc de Berry et du duc d'Orléans, il n'admit pas qu'à son égard
-il pût en être d'autre sorte. C'est pourquoi il alla s'asseoir à
-la place réservée aux pairs ecclésiastiques, juste derrière les
-«mécaniques», et, prenant prétexte de ce qu'elles lui cachaient
-la vue, envoya un émissaire pour les faire baisser. Aussitôt les
-ficelles furent mises en mouvement, les anneaux glissèrent sur les
-tringles, les guérites s'évanouirent et le jeune néophyte apparut
-aux regards de tous dans l'auréole de sa dignité nouvelle!
-
-Son second exploit ne fut pas moins glorieux. De nombreuses
-réceptions s'étant produites, peu après la sienne, il constata,
-à l'une d'elles, que, pour trois bancs de pairs, il y avait
-quatre conseillers-gardiens, c'est-à-dire un de trop. Il fit
-remarquer «la nouveauté» à ses voisins, qui n'avaient rien aperçu,
-puis, d'un geste impérieux, la signala au Premier Président. Le
-moment était solennel. «L'œil de vrille», dont la nature l'avait
-pourvu, se mesura avec «l'œil de vautour» de Harlay. Ce fut l'œil
-de vautour qui capitula. Sur un signe rapide, le conseiller
-usurpateur abandonna le banc où il n'avait que faire et, la mine
-piteuse, regagna sa place. «Depuis, s'écrie triomphalement le
-vengeur des ducs, ils n'ont plus hasardé celle-ci[127]»!
-
-[Note 127: _Mémoires_, t. X, p. 431.--Saint-Simon reporte
-cet incident à la date de 1700. Il oublie qu'il ne fut reçu au
-Parlement qu'en 1702.]
-
-Poudre perdue! Ces brillantes escarmouches n'eurent pas la
-bonne fortune de secouer la torpeur des pairs. L'indiscipline,
-d'ailleurs, régnait parmi eux et chacun tirait de son côté. MM.
-d'Elbeuf et de Ventadour ne voulaient entendre parler de rien.
-Le maréchal de Luxembourg, ravi de la tournure de son procès, ne
-cessait de faire l'éloge du Premier Président. Brissac, obscur
-et ruiné, ne quittait plus la mauvaise compagnie. Bouillon,
-assagi par l'histoire du faux cartulaire de Brioude, n'était pas
-d'humeur à se lancer dans de nouvelles entreprises. La Force, las
-des exils, prison, enlèvement de ses enfants et mortifications
-diverses qu'on lui avait fait subir pour le ramener à la foi
-catholique, se terrait dans ses domaines du Périgord. Lesdiguières
-sortait à peine de pages. Rohan avait toujours, quand sa présence
-était utile, quelque étang à pêcher. Tresmes et La Rochefoucauld
-aimaient mieux perdre leur temps en querelles futiles que de le
-consacrer à la grande affaire du bonnet[128]...
-
-[Note 128: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 49.]
-
-Ainsi s'acheva cette première période qui, malgré l'agitation
-profonde à laquelle elle donna lieu, ne peut offrir qu'une faible
-idée de la seconde, si riche en développements pittoresques, en
-fantaisies inattendues et en complications théâtrales. C'est qu'il
-lui manqua cet acteur incomparable, animé du feu sacré et brûlant
-les planches, que fut Saint-Simon. Son apparition, en effet, ne se
-produisit qu'à la dernière heure, alors que les troupes, en tête
-desquelles il aspirait à mener le bon combat, étaient en pleine
-débandade. Son rôle, dans cette première phase, fut donc le rôle
-d'un chroniqueur, non celui d'un témoin. Constatation bien faite
-pour surprendre... En l'entendant exposer, avec cette intensité de
-vie, les scènes que nous venons de passer en revue, on a peine à
-croire qu'il ne les ait pas vécues lui-même. Telle est cependant
-la vérité, au moins pour tout ce qui touche Novion. Lorsque
-celui-ci quitta le Palais, Saint-Simon avait à peine quatorze ans
-et ne le connaissait même pas de vue.
-
-Seul, d'ailleurs, pendant que chacun déposait les armes, le
-nouveau venu persistait à rester sur la brèche. Convaincu que
-la plume est souvent aussi meurtrière que l'épée, et que les
-plus rudes coups ne sont pas toujours ceux qu'on porte à visage
-découvert, il travaillait pour l'avenir dont il espérait une
-revanche. Retiré dans cet arrière-cabinet, que ses familiers
-appelaient _sa boutique_, où se trouvaient réunis déjà
-d'innombrables matériaux, il préparait, en vue du journal auquel
-il consacra sa vieillesse, un récit de la querelle du bonnet,
-arrangé à sa façon, et gravait à l'eau-forte, sans grand souci
-d'ailleurs de l'exactitude, le portrait de ses adversaires... On
-se souvient: «Ces hommes si corrompus et de genres de corruptions
-si divers,... quoique tous corrompus au dernier excès»!--Nous
-savons que chacun d'eux aura son compte!--Après avoir accommodé
-Novion de la manière qu'on a pu voir, il composait, «à huis-clos
-et le verrou tiré», le dossier de Harlay, y classait avec méthode
-une liasse énorme de fiches griffonnées au cours des luttes dont
-nous venons de recueillir l'écho, et dressait contre lui le plus
-âpre des réquisitoires.
-
-
-
-
-VII
-
- Appréciation de Saint-Simon sur Harlay, démentie par les documents de
- l'époque.--Le dépôt de Ruvigny.--L'arlequin Dominique.--L'affaire de
- Fargues.
-
-
-Nous ne croyons pas qu'il existe d'œuvre historique où un
-personnage,--quels qu'aient pu être ses forfaits,--subisse une
-avalanche d'injures comparables à celles dont Achille III de
-Harlay, pour avoir soutenu les prétentions de la robe, est accablé
-dans les écrits de Saint-Simon. A celles que nous avons relevées,
-il faut en joindre bien d'autres, et de quelle nature!... Harlay
-est «le cynique» par excellence, «insolent et entreprenant par
-audace, bas et rampant,--comme on l'a déjà dit,--devant ses
-besoins», doué de talents merveilleux qu'il réserve au service
-«du crime». Cruel mari, père barbare, père tyran, ami uniquement
-de soi-même, c'est une façon de monstre «sans honneur effectif,
-sans mœurs dans le secret, sans probité qu'extérieure, sans
-humanité même, en un mot un hypocrite, sans foi, sans loi, sans
-Dieu, sans âme[129].»... On se figure que c'est fini! Mais à
-la page suivante, les diatribes recommencent, accompagnées
-de malédictions: vil courtisan, pharisien, bouffon, juge
-prévaricateur, dépositaire infidèle, parjure... Le vocabulaire est
-inépuisable: on en ferait un volume, comme des fameuses reparties.
-
-[Note 129: _Annotations au journal de Dangeau_, t. XI, p. 339.]
-
-Nous l'avons déclaré: Harlay n'eut pas la bonne fortune de naître
-sans défaut. Nous savons que «c'étoit un homme à sarcasmes» et,
-si l'on en juge par ses rapports avec Novion, un neveu dépourvu
-d'égards. Ajouterons-nous, en tenant pour authentique une anecdote
-assez répandue, qu'il lui arriva de manquer de galanterie
-vis-à-vis de celle qui lui avait fait l'honneur de le choisir
-pour époux[130]? Ses travaux pouvaient ne pas rendre toujours
-son commerce fort agréable. Mais de là à conclure que ce fut «un
-bourreau domestique», il y a loin. Le silence gardé à ce sujet
-par les contemporains est un sûr garant de l'inexactitude ou du
-grossissement démesuré de cet ordre d'accusations.
-
-[Note 130: «Elle lui dit un jour qu'elle voudroit être un
-livre, parce qu'elle en seroit plus souvent avec lui.--Et moi
-aussi, répondit-il gravement, je le voudrois, car on en change
-souvent.» Note de Saint-Simon au _Journal de Dangeau_, t. XI,
-p. 340. Cette note est aussi reproduite dans les _Souvenirs_ du
-président Bouhier.]
-
-Mais si les renseignements font défaut sur sa vie intime, ils
-foisonnent, en revanche, sur sa vie publique. Là, il n'y a aucune
-réserve à faire. On peut tenir pour certain que Harlay fut un très
-galant homme,--«un génie élevé et d'une grande intégrité», dit
-l'abbé Legendre[131], un magistrat illustre entre tous, «le fléau
-de l'injustice et de la chicane», assure l'auteur des _Causes
-célèbres_[132].
-
-[Note 131: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 31.]
-
-[Note 132: _Causes célèbres et intéressantes_, Paris, 1752, t.
-IX, p. 676.]
-
-Mme de Sévigné, qui eut l'avantage de le bien connaître, en
-parle avec enthousiasme. «Une belle action du procureur général!
-écrit-elle, le 13 octobre 1675. Il avoit une terre, de la maison
-de Bellièvre, qu'on lui avoit fort bien donnée[133]. Il l'a
-remise dans la masse des biens des créanciers, disant qu'il
-ne sauroit aimer ce présent quand il songe qu'il fait tort
-aux créanciers qui ont donné leur argent de bonne foi. Cela
-est héroïque[134].»--Lorsque Harlay est appelé à la Première
-Présidence, la joie de la spirituelle marquise déborde. C'est
-une belle âme! s'écrie-t-elle,--«un peu difficultueuse»,
-ajoutera-t-elle ailleurs. Elle ne cesse d'admirer les mesures
-prises par le nouveau dignitaire pour assurer le bon ordre dans
-son entourage: doublement du salaire de ses domestiques, afin
-de les soustraire à toute tentation; doublement aussi des gages
-de son secrétaire, auquel il donne, en outre, deux mille écus
-«d'entrée de jeu».
-
-[Note 133: La mère de Harlay était une Bellièvre. La famille
-de Bellièvre, à cette époque, tomba en déconfiture.]
-
-[Note 134: On trouvera, dans les _Mémoires du marquis de
-Sourches_ (t. III, p. 470), un autre exemple non moins remarquable
-du désintéressement de Harlay.]
-
-Et voilà qu'au cours de cette instructive correspondance,
-apparaît un détail intéressant ce foyer familial qu'on nous a
-dit si troublé. Mme de Mouci, une prétendue victime, s'inquiète
-du surcroît de dépenses que va occasionner au barbare qu'est son
-frère la grande fonction dont il est investi. Sa tendresse se
-traduit par le don de douze mille livres de vaisselle et d'une
-tapisserie représentant la décollation de saint Jean «valant bien
-deux mille pistoles». Et Mme de Sévigné de reprendre sur le mode
-lyrique: «Franchement, ma fille, voilà ce que j'envie, voilà ce
-qui me touche fort au cœur de voir des âmes de cette trempe...
-Je mandois aussi à Mme de Mouci qu'il falloit écrire au roi, au
-Parlement, à la France pour se réjouir de voir un tel homme dans
-une telle place[135].»
-
-[Note 135: Lettre du 9 octobre 1689.]
-
-Cette attestation si décisive est corroborée par celle, non moins
-précieuse, de l'abbé de Rancé, le célèbre réformateur de la
-Trappe[136], au témoignage duquel nous ajouterons ceux de Colbert,
-de Catinat, de Condé, de Louis XIV lui-même, qui, tous, tenaient
-le Premier Président en rare estime, si l'on en juge du moins par
-les lettres qu'ils lui adressaient[137].
-
-[Note 136: _Correspondance administrative sous Louis XIV_, t.
-II, p. 263.]
-
-[Note 137: Pour plus amples détails on peut se reporter à
-_Saint-Simon envisagé comme historien de Louis XIV_, par Chéruel,
-p. 607 et suiv.]
-
-Ces choses-là, et beaucoup d'autres, Saint-Simon ne peut les
-ignorer: elles étaient de notoriété publique. Aussi bien ne les
-nie-t-il pas. A quoi bon! Il a son explication toute prête.--Ces
-belles paroles, affirme-t-il, ces beaux sentiments auxquels
-vous vous laissez prendre: affectation dolosive d'honnêteté,
-désintéressement hypocrite, sacrifices calculés pour mieux tromper
-son monde!... Inutile d'insister: on n'obtiendrait rien de plus
-de cet esprit buté, réfractaire à tout ce qui contrarie «les
-chimères» créées par son imagination.
-
-Faut-il, d'autre part,--comme il le répète à satiété, en formules
-de plus en plus violentes,--voir en Harlay un vil courtisan,
-«esclave de la faveur et du crime»?--Courtisan, peut-être,
-comme chacun l'était à cette époque, mais sans accompagnement
-d'épithètes flétrissantes. Sans doute possédait-il, en même temps
-que les facultés maîtresses du diplomate, certaine aptitude à
-saisir les occasions et à en tirer avantage. Mais cette dextérité
-n'allait pas sans une véritable indépendance. Ce n'est point un
-flatteur de profession qui eût, contre l'avis du roi, soutenu la
-nécessité de lier les mains au pape. Il fallait aussi quelque
-courage pour parler comme il le fit, du haut de son siège, en
-1707. L'heure était tristement critique. Mis à sec par des
-exigences d'ordre privé qui se joignaient aux charges de la
-guerre, le Trésor ne pouvait suffire aux dépenses. Chaque année
-voyait surgir des taxes nouvelles, de ruineuses spéculations sur
-les monnaies, des emprunts forcés sur les officiers de robe et
-autres moyens vexatoires de se procurer des ressources. Quoi qu'il
-pensât de ces procédés, le Parlement enregistrait en silence. Un
-jour, cependant, Harlay crut devoir s'en expliquer. Sachant, mieux
-que personne, l'inutilité de la résistance, il n'eut garde de
-pousser ses collègues dans cette voie; mais il protesta contre les
-mesures fiscales imposées à leur ratification, et cela avec une
-mâle éloquence et une liberté de langage dont, depuis longtemps,
-le Palais avait perdu le souvenir... Une témérité qui, vingt
-ans plus tôt, aurait été châtiée avec rigueur et qui, du reste,
-assurent les _Mémoires_, lui valut l'humiliation de recevoir son
-congé[138].
-
-[Note 138: «Peu après, on commença à se dire à l'oreille que
-ce cynique ne demeureroit pas longtemps en place. Il dura pourtant
-encore quatre mois; mais, à la fin, il fallut céder, pour sortir
-par la belle porte, en faisant semblant de vouloir se retirer.»
-_Mémoires de Saint-Simon_, t. II, p. 164. Rien ne nous paraît
-moins certain que cette prétendue disgrâce. Il importe cependant
-de constater que la munificence royale fut moins prodigue à
-l'égard de Harlay qu'elle ne l'avait été vis-à-vis de Novion.]
-
-Mais cet esprit de noble indépendance, Harlay se serait bien
-gardé d'en faire usage, lorsqu'il s'agit d'attribuer aux fils
-adultérins de Mme de Montespan un état civil qui, au mépris des
-ordonnances, les introduisait au sein de la famille royale!...
-Nous inclinons à penser que, suivant son habitude, l'auteur
-des _Mémoires_ exagère le rôle joué dans ce débat par «le
-cynique». L'intervention de celui-ci fut-elle aussi spontanée
-que l'affirme son détracteur? On pourrait en douter en voyant
-avec quelle sérénité Louis XIV lui faussa parole pour la charge
-de chancelier[139]. Sa docilité, d'ailleurs, n'est pas niable.
-Répréhensible, assurément, si on ne l'envisage qu'au point
-de vue moral, elle l'est beaucoup moins si l'on tient compte
-des ambiances. Vivant dans un milieu où on ne rencontre pas
-une figure qui n'eût subi comme une empreinte de domesticité,
-Harlay reçut un ordre. Il eut la faiblesse,--que n'aurait sans
-doute pas eue Michel de L'Hospital,--de ne point formuler de
-protestations. Sa faute, il faut le dire, fut partagée par tous
-les hauts dignitaires de l'État. La requête présentée en son nom
-reçut du Parlement, présidé alors par Guillaume de Lamoignon, un
-respectueux accueil. Et lorsque, plus tard, il s'agit d'attribuer
-à M. du Maine ce fameux rang intermédiaire qui provoqua tant de
-murmures, tous les pairs, tant laïcs qu'ecclésiastiques,--sauf
-deux,--rehaussèrent par leur présence, par leur vote et par leurs
-acclamations, l'éclat de la cérémonie[140]. Quant à Saint-Simon,
-s'il n'y assista point, c'est qu'il n'avait pas encore prêté
-serment... Dieu merci! s'écrie-t-il, démontrant par cette parole
-même qu'il n'eût, pas plus que ses collègues, fait preuve
-d'indépendance... Il ne faudrait pas, d'ailleurs, se laisser
-prendre à ses transports d'indignation. Ce qui le scandalisait,
-lui et son entourage, dans la fortune des légitimés, ce n'était
-ni l'atteinte à la morale et au respect de la famille, ni la
-violation des lois civiles et religieuses, c'était la création
-d'une nouvelle catégorie de privilégiés ayant sur les ducs un
-droit de préséance. Ces privilégiés eussent été placés _à la
-suite_ des ducs, au lieu de se trouver _devant_, tout aurait paru
-pour le mieux et les applaudissements de Saint-Simon auraient
-éclaté.
-
-[Note 139: M. Louis Vian, dans son ouvrage sur _les
-Lamoignon_, émet l'avis que c'est Colbert qui suggéra à Louis XIV
-l'idée de «la légitimation».]
-
-[Note 140: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 330.]
-
-Mais voici la pièce de résistance de ce long réquisitoire: Harlay,
-parjure à la foi jurée et délateur odieux, se serait «couvert
-d'infamie» en abusant d'un dépôt confié à son honneur par un
-gentilhomme huguenot, du nom de Ruvigny...
-
-Ruvigny était, depuis longtemps, le député de sa religion à la
-Cour. En 1685, lors de la révocation de l'édit de Nantes, le
-roi, qui professait pour lui quelque estime, lui laissa la libre
-disposition de ses biens et, de plus, l'autorisa à rester à
-Paris. Ruvigny refusa cette dernière faveur et, avant de passer
-en Angleterre, où il ne tarda pas à mourir, remit à Harlay une
-cassette contenant deux cent mille livres, «restant des fonds de
-l'agence des Églises réformées[141].» Cependant son fils, qui
-avait pris du service dans l'armée du prince d'Orange, et était
-devenu comte de Galloway, se signalait par son hostilité à l'égard
-de la France. Louis XIV lui fit adresser des représentations et,
-comme il n'en tenait aucun compte, confisqua tous ses biens, y
-compris la fameuse cassette dont le contenu, destiné à l'entretien
-d'un culte aboli, fut versé au Trésor public.
-
-[Note 141: Indication fournie par le Père Léonard. _Archives
-nationales_, MM. 825, fol. 82.]
-
-Telles sont, dans leur matérialité, les circonstances de cette
-affaire.--Que devient-elle sous la plume de Saint-Simon?
-
-Le brillant chroniqueur en parle, pour la première fois, dans une
-note au _Journal de Dangeau_. Deux lignes seulement: «Harlay,
-intime ami de Ruvigny, ne se «lava jamais d'avoir révélé au roi
-le dépôt qu'il lui avoit confié, ni moins encore d'en avoir
-_profité en partie_[142]».--Voilà la glose initiale. Mais
-lorsqu'il a l'heureuse fortune de mettre la main sur un méfait
-imputable à Messieurs du bonnet, Saint-Simon n'est pas homme à
-lâcher prise. Il revient donc sur celui-ci, longtemps plus tard,
-dans ses _Mémoires_, et alors, comme toujours, se livre à ses
-pratiques d'amplification. Harlay ne se borne plus, comme jadis, à
-_profiter d'une partie_ de la somme; maintenant c'est la totalité
-du dépôt que «cet hypocrite de justice, de désintéressement et
-de rigorisme n'a pas honte de s'approprier». Là, d'ailleurs, ne
-se limite pas le profit qu'il retire de son zèle. Louis XIV, en
-effet, trouvant la récompense insuffisante, le gratifie d'une
-pension de vingt mille livres, «qui est celle des ministres», et,
-en outre, donne à son fils[143], «lequel se déshonoroit tous les
-jours dans la charge d'avocat général, la place de conseiller
-d'État vacante par la mort de Pussort».--Et le farouche justicier
-de conclure par cet apophtegme vengeur: «Ainsi les forfaits sont
-récompensés en ce monde![144].»
-
-[Note 142: _Annotations au journal de Dangeau_, t. VI, p. 59.]
-
-[Note 143: Achille IV de Harlay.--Celui-ci était également un
-cynique, mais «un autre genre de cynique épicurien». _Mémoires de
-Saint-Simon_, t. V, p. 165.]
-
-[Note 144: _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 397.]
-
-Heureusement, Dangeau est là pour rétablir la vérité. «Le roi,
-indique-t-il, étoit dans la confidence de ce dépôt là, dès que
-milord Galloway et M. de Ruvigny sortirent de France. Et tandis
-qu'il a été seul à le savoir, il n'a pas voulu faire saisir
-le bien pour ne pas abuser du secret. Mais, ayant été averti
-par beaucoup d'autres endroits et, en dernier lieu, par M. de
-Barbezieux, il a cru devoir confisquer le bien de ses sujets
-dont il a grande raison de se plaindre[145]...» Pas un mot, pas
-une allusion qui soient de nature à incriminer la délicatesse de
-Harlay. Saint-Simon ignore-t-il cette déclaration si différente
-de la sienne? Il l'ignore si peu qu'il la fait suivre d'un
-commentaire,--celui-là même qui constitue sa première version,
-rapportée plus haut... Mais de Dangeau il n'a cure, bien qu'il
-connaisse l'exactitude de ses renseignements. Il a un plan bien
-arrêté et n'en démordra pas. Et, désormais, dans le système qu'il
-édifie, tout va rouler sur ces deux faits qu'à une époque voisine
-de la confiscation, Harlay fils fut nommé conseiller d'État et que
-Harlay père reçut une pension de vingt mille livres. Faits exacts,
-qu'on le remarque; mais travestis, et de quelle façon! On va s'en
-rendre compte.
-
-[Note 145: _Journal de Dangeau_, t. VI, p. 58. Le dépôt avait
-été effectué en 1685 et la saisie eut lieu en 1687. La somme resta
-donc deux ans entre les mains de Harlay.]
-
-Il est certain que Harlay fils fut, à cette époque, nommé
-conseiller d'État; mais il n'est pas vrai qu'il l'ait été «en
-remplacement de Pussort». Pussort, conseiller d'État _ordinaire_,
-fut remplacé par Basville, conseiller d'État _semestre_, lequel
-eut Harlay fils comme successeur. Ce dernier n'était donc appelé
-qu'à la charge de conseiller _semestre_ et, en cette qualité,
-devait recevoir mille écus d'appointements, au lieu des dix
-mille livres que touchaient les conseillers _ordinaires_[146].
-Distinction essentielle que Dangeau a bien soin de faire[147],
-mais que néglige Saint-Simon. Il importait, en effet, au succès
-de sa thèse que Harlay fils parût avoir été l'objet d'une faveur
-considérable, alors que, en réalité, quittant une place très
-en vue, il en recevait une autre moins décorative: à peine un
-équivalent.
-
-[Note 146: Les conseillers _ordinaires_ étaient au nombre de
-huit, les conseillers _semestres_ au nombre de dix. Il y avait
-aussi treize conseillers _quatrimestres_ qui recevaient deux mille
-livres de gages.]
-
-[Note 147: _Journal de Dangeau_, t. VI, p. 75.]
-
-Même supercherie en ce qui touche Harlay père. «J'appris, écrit
-Dangeau le 8 février 1697, que le roi avoit donné, le mois passé,
-une gratification de vingt mille livres à M. le Premier Président,
-et l'on croit que cette gratification deviendra pension. D'autant
-mieux que la pension de vingt mille livres, que le roi donne aux
-ministres, ne s'appelle que gratification[148].» On peut discuter
-sur les termes: gratification ou pension. Mais ce qui est hors
-de doute, c'est qu'il n'y eut pas tout à la fois gratification
-et pension, pas plus qu'il n'y eut prélèvement sur les fonds de
-la cassette. Or Saint-Simon, qui s'est manifestement inspiré de
-Dangeau[149], trouvant que le cumul de la pension de vingt mille
-livres et de la gratification, représentée par l'attribution «du
-bien confisqué[150]», renforce son accusation de félonie, n'hésite
-pas, comme on vient de le voir, à déclarer, ou du moins à laisser
-comprendre, que Harlay a reçu les deux... En réalité, c'est une
-pension qui a été allouée: la pension qui, de tradition constante
-depuis la seconde moitié du dix-septième siècle jusqu'à la fin de
-l'ancien régime, fut affectée au chef de la Compagnie judiciaire.
-Et si une chose peut surprendre, c'est que Harlay, en fonctions
-depuis huit ans, ne l'eût point encore reçue.
-
-[Note 148: _Journal de Dangeau_, t. VI, p. 75.]
-
-[Note 149: On peut même dire qu'il l'a copié; qu'on remarque,
-en effet, chez Dangeau, l'expression suivante: «la pension
-de vingt mille livres que le roi donne aux deux ministres».
-Saint-Simon reproduit presque textuellement «... la pension de
-vingt mille livres, qui est celle des ministres»...]
-
-[Note 150: Saint-Simon écrit «_sien_ confisqué».]
-
-Un tissu d'inexactitudes, tel est le bilan de cette aventure dont
-les _Mémoires_ mènent si grand tapage... Chose incroyable: ce
-besoin de falsification à jet continu, qu'éprouve l'historien du
-bonnet, ne se limite pas aux événements d'importance. Il s'étend
-même aux faits les plus futiles, pour peu qu'ils lui fournissent
-l'occasion de satisfaire ses rancunes. En voici un exemple
-caractéristique.
-
-Il y avait, à la Comédie italienne, un arlequin, du nom de
-Dominique Biancoletti. C'était, en dehors des tréteaux, un homme
-sérieux, estimable, instruit, fréquentant avec assiduité la
-bibliothèque Saint-Victor où le Premier Président allait aussi
-quelquefois. Ils se rencontrèrent, échangèrent quelques propos et,
-émerveillé des connaissances de son interlocuteur, Harlay l'invita
-à venir chez lui. Dominique, après s'être fait prier, accéda à
-ce désir; mais, à sa première visite, il déclara qu'il était...
-Arlequin! Quelle bonne fortune!... Aussitôt,--c'est Saint-Simon
-qui nous l'assure,--le Premier Président de fermer sa porte et de
-faire exécuter par le célèbre acteur les farces, souvent salées,
-de son répertoire. Puis, saisi de belle humeur, d'entrer en
-scène à son tour, de donner la réplique à Arlequin, de singer ses
-mouvements et «de lutter à qui mieux mieux»! Et les entrevues
-se succèdent, chacune d'elles comportant de nouveaux exercices
-auxquels participe le maître du logis, comme s'il n'eût eu d'autre
-ambition que d'être juge le matin et bouffon le soir!
-
-On ne voit guère, dans cette posture de mime, se livrant à
-des cabrioles, l'élève sexagénaire du vertueux Hamon, le
-magistrat austère dont chacun s'accorde à dire que la face ne
-se dérida jamais. C'est pourquoi, bien que contée gravement,
-l'anecdote inspire quelque défiance. Ravi du ridicule qu'il
-inflige à son adversaire, Saint-Simon a, d'ailleurs, réponse
-à tout. Pour peu qu'on lui demande: «Votre histoire est-elle
-bien vraie?--Authentique, déclare-t-il: je la tiens de source
-sûre.--Mais encore?--Des valets de la maison.--Comment ont-ils
-pu voir, puisque tout se passait à huis-clos?--Par le trou de la
-serrure[151]...»
-
-[Note 151: _Annotations sur le journal de Dangeau_, t. XI, p.
-341.]
-
-Le malheur, c'est que, là aussi, il y a eu deux versions. Et
-la première,--celle qui toujours s'éloigne le moins de la
-vérité,--présente l'aventure sous un jour bien différent. Revenons
-en arrière, de neuf volumes, dans les notes sur Dangeau. Qu'y
-trouve-t-on? Un récit fort innocent: «Le contraste du nom et de
-l'homme charma tellement M. d'Harlay qu'il l'embrassa et lui
-demanda son amitié, et, depuis ce temps là jusqu'à la mort de
-ce rare acteur, M. d'Harlay le reçut toujours en particulier,
-avec une estime et une distinction particulières. Le monde,
-qui le sut, prétendit qu'Arlequin le dressoit aux grimaces et
-qu'il étoit plus savant que le magistrat, mais que celui-ci
-étoit aussi bien meilleur comédien que Dominique[152].» Et
-c'est tout: une inoffensive plaisanterie sur un fait dénotant
-que, chez Harlay, l'austérité s'alliait à une grande largeur
-de vues. Des gambades, avec dialogues assortis, offertes à la
-malice des laquais «qui s'en donnoient la farce par le trou de la
-serrure», il n'est nullement question... C'est un enjolivement
-éclos durant l'intervalle qui sépare la première version de la
-seconde. Heureusement, d'ailleurs, que cette seconde version n'est
-pas suivie d'une troisième... On frémit, en effet, en songeant
-aux postures grotesques dans lesquelles, poussant plus loin sa
-fantaisie, l'imagination de l'écrivain eût pu prendre plaisir à
-représenter le chef de la Compagnie judiciaire!
-
-[Note 152: _Annotations sur le journal de Dangeau_, t. II, p.
-156.]
-
-Et c'est toujours le même parti pris. Le «cynique» ne peut ni
-faire un pas ni ouvrir la bouche sans que ses actes ou ses paroles
-ne soient dénaturés. Diffamé, il ne cessera jamais de l'être. Et
-cette persécution s'attache non seulement à sa personne, mais
-aussi à la personne de ses proches. Aucun d'entre eux ne trouve
-grâce aux yeux d'un juge aussi prévenu: ni Achille IV, son fils
-unique, ni son beau-père, Guillaume de Lamoignon, le parlementaire
-courtois, conciliant, débonnaire, qu'une bouche amie se plut à
-appeler le Fénelon de la magistrature.
-
-Guillaume de Lamoignon, il faut du reste le reconnaître,
-possédait, à la haine de Saint-Simon, d'autres titres que son
-alliance avec Harlay. A cette fâcheuse qualité il joignait celle
-de père de Chrétien et d'aïeul de Guillaume-Chrétien de Lamoignon,
-tous deux présidents à mortier, par suite acteurs et parties dans
-la querelle. Enfin, grief non moins sérieux, il avait occupé la
-Première Présidence!...
-
-Assurément, on ne pouvait méconnaître ses brillantes facultés,
-les grâces de sa personne, sa beauté, le charme de son commerce,
-le soin qu'il prit de se faire aimer, la protection qu'il accorda
-aux lettrés et aux savants. Mais tous ces avantages s'effaçaient
-devant la matérialité d'une rigoureuse constatation: «Il est
-pourtant vrai qu'à lui commença la corruption de cette place qui
-ne s'est guère interrompue jusqu'à aujourd'hui[153]!»--Somme
-toute, il ne valait pas mieux que les autres. Saint-Simon veut
-bien, d'ailleurs, tout en laissant entendre qu'il en sait long à
-son sujet, ne relever contre lui qu'un trait de scélératesse. Il
-s'agit de l'affaire de Fargues: un conte qui commence comme celui
-de la Belle au bois dormant et s'achève à la façon des mélodrames.
-
-[Note 153: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 310.]
-
-A une chasse, à laquelle assistait le roi, quatre jeunes gens,
-MM. de Guiche, de Lude, de Vardes et de Lauzun, s'égarèrent dans
-la forêt de Dourdan. Ils marchèrent une partie de la nuit et
-arrivèrent exténués à la porte d'un château perdu au milieu de
-futaies séculaires. Ils frappèrent et furent bien accueillis par
-un hôte aimable qui vivait, mystérieux, au fond de cette retraite.
-C'était un gentilhomme, du nom de Fargues, jadis célèbre par ses
-exploits contre le Mazarin; mais cette peccadille, maintenant
-lointaine, était couverte par une amnistie. Après un souper
-improvisé, une nuit réparatrice et un déjeuner plantureux, les
-quatre courtisans rentrèrent à Saint-Germain où ils n'eurent
-rien de plus pressé que de conter leur aventure. Elle parvint
-aux oreilles du roi et de la reine mère, qui, n'ayant oublié ni
-Fargues ni ses agissements, complotèrent aussitôt sa perte. Ils
-mandèrent Lamoignon, le chargèrent «d'éplucher secrètement la
-vie et la conduite» de l'ancien frondeur, et ne dissimulèrent
-pas la nature du service qu'ils se croyaient en droit de
-réclamer. Lamoignon, «avide et bon courtisan, résolut bien de
-les satisfaire et d'y trouver son profit». Il se mit en campagne
-et finit par découvrir un meurtre commis, à Paris, au moment
-des troubles. Il y impliqua Fargues, le décréta de prise de
-corps, mena son procès en toute hâte, et lui fit trancher la
-tête. Tout cela s'accomplissait en un tour de main. Le roi en
-éprouva un si vif contentement qu'il s'empressa de récompenser
-le magistrat instructeur, en lui faisant cadeau de la terre du
-décapité, laquelle, appelée Cinq-sols ou Courson, se trouvait
-par hasard contiguë au domaine de Basville appartenant aux
-Lamoignon. «Ainsi, s'écrie Saint-Simon, le beau-père et le gendre
-s'enrichirent successivement dans la même charge: l'un du sang
-de l'innocent,»--c'est Guillaume de Lamoignon,--«l'autre, du
-dépôt que son ami lui avoit confié à garder»,--c'est Harlay, le
-spoliateur de Ruvigny[154]!
-
-[Note 154: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 310 et suiv.]
-
-Tel est le récit des _Mémoires_... Or Fargues ne ressemblait
-en rien au portrait tracé de lui: c'était un de «ces gens de
-rapière», propres à toutes les besognes louches, qui battent le
-pavé durant les guerres civiles. Il ne fut point arrêté dans sa
-gentilhommière de Cinq-sols, mais dans la ville de Hesdin dont il
-s'était emparé, à la faveur des troubles, et où il se maintenait
-en dépit des injonctions royales. Ce n'est pas pour des faits
-anciens qu'il fut poursuivi, mais pour des actes de malversation
-et, sans doute aussi, pour le meurtre d'un de ses officiers
-qui avait eu le tort de blâmer sa conduite. Ce n'est point le
-Parlement qui connut de l'affaire, l'instruisit et statua: c'est
-une chambre de justice réunie à Abbeville, sous la présidence de
-Machault, intendant d'Amiens. Fargues, enfin, n'eut pas l'honneur
-d'avoir la tête tranchée: il fut pendu, comme un vulgaire
-malfaiteur[155]... Quant à Guillaume de Lamoignon, jamais il ne
-reçut d'ordres touchant la poursuite et jamais ne connut celui
-qui en était l'objet. Le rôle qui lui est prêté, «dans ce trait
-historique et curieux,[156]» est, d'un bout à l'autre, purement
-imaginaire,--sauf, cependant, sur un point, à savoir que la terre
-de Courson lui fut donnée par le roi. Mais à quelle date? En 1668,
-trois ans après la confiscation, trois ans après le supplice: en
-récompense du travail qu'il venait d'accomplir pour la réforme de
-la législation civile.
-
-[Note 155: _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 299, 313,
-337 et suiv. Voir aussi une lettre de Guy Patin, de fin mars 1665.]
-
-[Note 156: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 310.]
-
-La fantaisie elle-même a des bornes. Ici, elle dépasse la mesure,
-et l'atténuation tirée de visions maladives, de fantômes, de
-démence, peut difficilement être admise. Aussi bien Saint-Simon
-éprouve-t-il le besoin de mettre sa responsabilité à couvert,
-en déclarant que c'est Lauzun, son beau-frère, qui lui a conté
-cette aventure. Admirable référence! Lauzun, qu'il représente
-méchant, vindicatif, vaniteux, hâbleur, aimant à se moquer des
-gens, riche sans doute en anecdotes variées, mais confus et
-s'embrouillant si bien dans des digressions infinies «qu'il
-n'étoit pas possible de rien apprendre de lui et d'en rien
-retenir[157]». C'est à ce personnage, suspect à tant de titres,
-qu'il s'en rapportera les yeux fermés, pour accabler un homme qui
-fut la probité même, alors, d'ailleurs, que la vérification eût
-été si facile! Le premier venu au Palais,--magistrat, avocat,
-greffier,--lui eût répondu: l'affaire Fargues, on ne la connaît
-pas ici. N'entretenait-il pas enfin des relations étroites
-avec le procureur général Joly de Fleury, auprès duquel il se
-renseignait souvent? Une simple question, et il eût été édifié.
-Mais voilà: édifié, il ne voulait pas l'être, de peur de se voir
-enlever un grief dont il attendait merveilles... M. Chéruel,
-auquel nous renvoyons pour plus amples détails, estime que la
-prétendue histoire de Fargues est un roman inventé pour jeter
-l'odieux sur une famille respectable «et couvrir d'infamie deux
-noms vénérés, dans le Parlement, les noms de Lamoignon et de
-Harlay[158]».--Cette opinion, mûrement réfléchie, ne nous paraît
-pas susceptible d'une contradiction sérieuse.
-
-[Note 157: _Ibid._, t. XIX, p. 195.]
-
-[Note 158: _Saint-Simon considéré comme historien de Louis
-XIV_, p. 499.--Il est fâcheux que Sainte-Beuve, qui a écrit une
-remarquable préface pour l'édition des _Mémoires_ publiée par
-M. Chéruel, n'ait pas lu, du même auteur, l'ouvrage auquel nous
-nous référons. Il eût peut-être hésité à ranger, sur la foi de
-Saint-Simon, Achille de Harlay dans la catégorie des faux Caton,
-«des coquins, des hypocrites, des âmes basses et mercenaires, des
-courtisans plats et intéressés». _Mémoires_, t. I, p. V.]
-
-Sur ce chapitre «des victimes», on ne tarirait pas, si l'on
-voulait suivre les _Mémoires_, dans tous leurs développements;
-mais il convient de se borner. Aussi bien est-on fixé maintenant
-sur l'intensité des haines que pouvait, au dix-huitième siècle,
-faire naître dans le cœur d'un duc et pair, le refus d'un coup de
-chapeau.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-VIII
-
- Discussions entre les ducs.--La reprise de l'affaire du
- bonnet.--Avantages accordés par le roi aux légitimés.--Le rang
- intermédiaire.
-
-
-Toute décevante qu'elle eût été pour les pairs, la première
-période de l'affaire du bonnet ne leur avait cependant pas refusé
-certaines compensations. Ce n'est point sans quelque agrément
-qu'on moleste une série de hauts robins, qu'on chasse celui-ci
-du balustre royal et qu'on fait perdre à celui-là la place de
-chancelier. Mais le principal avantage de l'affaire avait été de
-fournir un aliment à l'activité ducale. Que devenir maintenant
-qu'elle sommeillait?
-
-Certes, les causes de conflits ne manquaient pas. De mai 1643 à
-mai 1711, la pairie n'avait pas subi moins de quatre-vingt-dix
-«retranchements» qui, tous, auraient pu donner lieu à des
-rencontres. Le malheur, c'est que la plupart d'entre eux
-s'accomplissaient par la volonté ou avec l'assentiment du
-souverain. On réclamait, il prononçait, chacun s'inclinait. Tout
-bien pesé, les ducs n'avaient plus à en découdre qu'avec les
-princes d'Allemagne ou d'Italie[159]. Lorsqu'il en débarquait un
-à Versailles, ses pas, ses gestes, ses paroles, ses démarches
-étaient surveillés avec soin. On lui contestait «le tabouret
-de grâce», les distinctions que lui accordait la Sorbonne,
-la place qu'il occupait aux entrées, mariages, baptêmes ou
-obsèques. Au besoin, on se plantait résolument devant lui, au
-jeu du roi, quitte à s'attirer de vertes mercuriales[160]. Mais
-«ces principicules», dont le plus habituel défaut n'était point
-de rouler sur l'or, voyageaient rarement. Ce n'était que des
-adversaires accidentels. Les relancer dans leurs États, en vue
-d'apurer cette fameuse question de la réciprocité de main «qui
-remontoit presque au déluge»? Impossible d'y songer. Il n'était
-point, en effet, d'expédient auquel ne recourussent ces étrangers
-retors pour se soustraire à une marque d'égalité qui choquait leur
-orgueil. Dès que la renommée, aux cent voix, leur annonçait la
-visite d'un duc, c'était une fuite générale. Celui-ci s'enfermait
-dans quelque château perdu au fond des bois. Celui-là prenait
-la poste pour explorer les confins de la Pologne. Un troisième,
-l'Électeur de Bavière, se mettait au lit, comme s'il eût été
-atteint d'une maladie contagieuse[161]...
-
-[Note 159: Il ne faut pas confondre les princes d'Allemagne
-ou d'Italie avec les _princes étrangers_. Ces derniers, d'origine
-française ou étrangère, mais établis dans le royaume, avaient la
-prétention de posséder des privilèges presque analogues à ceux des
-maisons souveraines. C'étaient les maisons de Lorraine, de La Tour
-d'Auvergne, de Rohan, de La Trémoille, de Monaco. Voir une note
-dans les _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Boislisle, t. I, p. 202.]
-
-[Note 160: Ayant eu la hardiesse de se glisser devant le
-prince des Deux-Ponts, l'ex-vidame de Chartres s'attira, de la
-part de la duchesse d'Orléans, cette pénible remontrance: «D'où
-vient que M. de Saint-Simon presse si fort M. le prince des
-Deux-Ponts? Veut-il le supplier de prendre un de ses fils en
-qualité de page?» _Correspondance de Madame_, t. I, p. 339.]
-
-[Note 161: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 11.]
-
-Abandonnés à eux-mêmes, les ducs devenaient la proie des
-dissensions intestines: tels les janissaires du sultan Mourad,
-n'ayant plus d'infidèles à combattre, se dévorèrent entre eux...
-Et il s'agissait naturellement de questions de préséance. La
-règle, en la matière, était celle-ci: _Chacun sied premier, selon
-que premier a été fait pair._ Tout dépendait d'une date, celle de
-l'érection: ce qui semble fort simple. Mais rien n'interdisait
-de revendiquer des pairies anciennes tombées en déshérence et
-de s'élever, à la faveur de ces titres, au degré occupé jadis
-par leurs détenteurs. Le procès type de ce genre est celui du
-maréchal de Luxembourg qui, créé duc de Piney, en 1662, imagina
-de se réclamer d'une érection remontant à 1581, laquelle lui eût
-fait gagner dix-huit rangs et, du coup, déchaîna à ses trousses
-dix-huit ennemis mortels. On plaida durant toute la fin du
-dix-septième siècle et «le tapissier de Notre-Dame» mourut à la
-peine; mais son fils, s'étant empressé de reprendre l'instance,
-le débat restait toujours pendant. D'autre part, le duc d'Antin
-nourrissait une ambition analogue. Légataire d'une demoiselle de
-Rouillac, qui prétendait avoir hérité de la pairie d'Épernon, il
-entreprit de faire valoir ce droit qui lui eût permis de précéder
-la totalité de ses collègues. Ce qu'il y avait de grave, dans ce
-projet fantaisiste, c'est que, en sa qualité de fils de Mme de
-Montespan, d'Antin était parvenu à intéresser le roi à sa cause.
-
-Et voilà que, la contagion aidant, ces «chimères» étaient
-suivies d'une quinzaine d'autres. Chacun se précipitait sur les
-pairies éteintes: Matignon, Estouteville, Albret, Aiguillon,
-Château-Thierry, Pont-de-Vaux...; quelques-uns,--dont MM. de
-Chevreuse et de Bouillon,--trouvant que ce n'était pas assez d'une
-seule, en revendiquaient deux. Ce déchaînement de convoitises,
-envenimées par la chicane, révolutionna si bien l'institution que
-«les esprits politiques» finirent par s'émouvoir.
-
-Qu'attendre, en effet, de pareilles querelles, si ce n'est une
-division irrémédiable! Cela, à une heure où, suivant toutes
-vraisemblances, un changement de règne allait laisser le champ
-libre à de plus hautes ambitions. Saint-Simon fut des premiers
-à comprendre l'étendue du péril, à pousser le cri d'alarme,
-à combattre «les schismes», à supplier ses amis de rentrer
-au fourreau leurs armes fratricides. Mais, comme celle de
-la prophétesse antique, sa voix eût risqué de se perdre dans
-le désert, si la résistance héroïque de quelques-uns aux
-sollicitations royales en faveur de d'Antin, n'avait découragé
-celui-ci. Son désistement, à la veille de l'audience, eut
-l'avantage de refroidir certains plaideurs, notamment M. de
-Chaulnes qui, «né timide et chancelant, crut voir sa condamnation
-écrite par les épines que le favori éprouvoit». Peu après, l'édit
-de 1711, interdisant toute action judiciaire en matière de pairie
-sans l'autorisation expresse de Sa Majesté, achevait la déroute
-des militants.
-
-C'eût été le silence, l'immobilité, la vie oisive et sans
-attraits, si la reprise de l'affaire du bonnet n'était venue,
-fort à point, fournir des aliments nouveaux à la généreuse ardeur
-des ducs. Chose bizarre! La cause qui avait amené la fin de la
-première période fut celle-là même qui détermina l'ouverture de la
-seconde: nous voulons dire la fortune inouïe des _légitimés_, dont
-le sort se liera désormais d'une façon si étroite à la marche des
-événements, qu'il serait impossible de n'en point parler.
-
-Les bâtards de souverains n'étaient point chose rare sous
-l'ancienne monarchie. Celle-ci assurait leur existence dans des
-conditions de confort très appréciables; mais, officiellement,
-ils demeuraient étrangers à la famille royale. Henri IV, dont
-le sens moral était moins développé que les appétits sensuels,
-éprouva le besoin de procurer aux siens, par une reconnaissance
-publique régulièrement enregistrée, un état civil qui en fît
-des Bourbons. Il commença par César de Vendôme que, dans une
-requête où l'inconscience le dispute à la bonhomie, il déclarait
-être,--avec l'agrément de la Providence, nouvellement appelée à la
-protection des amours illégitimes,--issu de ses relations «avec
-feu sa très chère cousine Gabrielle d'Estrées[162]». L'affaire
-suscita bien des critiques. Les jurisconsultes, textes en mains,
-démontrèrent qu'une pareille pratique n'était permise qu'à la
-condition d'être assortie de justes noces. Quant au Parlement, il
-opposait une sérieuse résistance, et son vote n'était obtenu que
-par surprise. Aussi bien se hâtait-il, après la mort tragique du
-Béarnais, d'annuler certains privilèges conférés au jeune duc, de
-même qu'après celle d'Henri III, il avait aboli ceux qui avaient
-été concédés à MM. de Joyeuse et d'Épernon.
-
-[Note 162: _Collection de Gilbert de Lisle._]
-
-Louis XIV, dans son olympienne toute-puissance, allait faire
-mieux. Il lui appartenait, en introduisant au sein de sa race
-légitime une progéniture née d'un double adultère, d'accorder des
-lettres de grande naturalité aux fantaisies les moins avouables.
-Aux points de vue moral et religieux, le procédé était vif.
-Au point de vue juridique, c'était le renversement de tout.
-D'abord, pour la raison, déjà donnée, qu'il ne pouvait y avoir
-de légitimations sans mariage; puis, pour cet autre motif que
-la reconnaissance des enfants adultérins était interdite; enfin,
-parce que les enfants en question restaient ceux de l'époux
-trompé, M. de Montespan, tant qu'une action en désaveu ne les
-avait point dépossédés de leur filiation légale. Un précédent
-était nécessaire pour «servir de chausse-pied»: on le créa, grâce
-à la complaisance de Mme de Longueville[163], et les bâtards de
-Mme de Montespan devinrent les légitimés du roi.
-
-[Note 163: Sur l'invitation qui lui fut adressée, Mme de
-Longueville consentit à reconnaître le chevalier de Longueville,
-né des relations de son fils, le comte de Saint-Paul, alors
-décédé, avec la maréchale de La Ferté.]
-
-Ce fut, déclare Saint-Simon, «le piédestal des horribles
-prodiges qu'on a vus depuis»... «Prodiges» n'est pas trop fort.
-Ce n'est point, en effet, sans stupéfaction que l'on parcourt
-la nomenclature des grâces dont, à partir de ce jour, ces
-favoris de la fortune furent l'objet: titres, dignités, emplois,
-gouvernements de provinces, commandements d'armées, prébendes,
-dots, pierreries, pensions. Chacun d'eux fut gorgé. Mais au duc
-du Maine,--le petit bossu, le pied-bot,--était réservée la part
-du lion. En dehors des honneurs dont on l'accablait, deux pairies
-anciennes étaient reconstituées à son profit et, en vue de faire
-de lui le plus puissant seigneur terrien du royaume, Sa Majesté
-avait le triste courage d'arracher à la désolation de la Grande
-Mademoiselle, par des promesses qui ne devaient pas être tenues,
-une partie énorme de ses biens patrimoniaux, la terre d'Aumale,
-le comté d'Eu et la principauté des Dombes, lesquels n'étaient,
-d'ailleurs, considérés que comme un avancement d'hoirie[164].
-
-[Note 164: Un écrivain, qui joignait à une rare indépendance
-d'esprit une connaissance approfondie du dix-septième siècle,
-Mme Arvède Barine, a remarquablement exposé les conditions dans
-lesquelles, pour enrichir le duc du Maine, Louis XIV et Mme de
-Montespan jouèrent la Grande Mademoiselle et Lauzun. «Cette
-affaire, dit Arvède Barine, est odieuse d'un bout à l'autre».
-_Louis XIV et la Grande Mademoiselle_, p. 367.]
-
-Tant qu'il ne s'agit que d'emplois ou de libéralités à la charge
-du Trésor ou des tiers, les ducs se continrent. Mais quand à ces
-avantages vinrent se joindre des faveurs faisant échec à leurs
-droits,--comme la création «du rang intermédiaire»,--leur colère
-ne connut plus de bornes. Ils estimaient, en effet, qu'entre eux
-et le souverain il n'y avait place pour personne. Pas même pour
-les princes du sang. Aussi protestaient-ils contre toute faveur
-accordée à ces derniers. Une, surtout, qui datait de quelques mois
-à peine, leur était particulièrement sensible: l'attribution aux
-princes d'un droit de préférence pour les fonctions honorifiques
-du sacre. Le dépit que les ducs ressentaient de «ces injustices
-préméditées» était si vif, qu'il leur inspirait parfois des
-sentiments qu'on peut qualifier de révolutionnaires. C'est ainsi
-que, dans un libelle inédit d'avril 1728, relatif à l'affaire
-_des paniers_[165], après avoir représenté la pairie comme la
-récompense du courage, de la vertu, du sang versé sur les champs
-de bataille, en un mot «de services immortels», ils s'étonneront,
-non sans impertinence, de voir cette grande institution dominée
-par des frères ou des neveux de rois, qui en possèdent les
-avantages sans avoir rien fait pour les acquérir. C'est, en une
-formule moins vibrante, mais d'une façon aussi nette, l'apostrophe
-célèbre de Figaro: «Noblesse, fortune, un rang, des places!...
-Qu'avez-vous fait pour tant de biens?... Vous vous êtes donné la
-peine de naître.» Messieurs de la pairie précurseurs de Caron de
-Beaumarchais, c'est une de ces surprises comme en ménagent parfois
-les dessous de l'histoire!... Ces récriminations de gens qui,
-pour la plupart, avaient, eux aussi, trouvé dans leur berceau les
-avantages dont ils se faisaient un mérite personnel, n'étaient
-que bouffonnes. Ce qui est plus grave, et ce qui caractérise
-leur mentalité, c'est qu'ils y ajoutaient les allusions les plus
-perfides contre ceux des princes qui appartenaient à la branche de
-Bourbon-Condé, c'est-à-dire contre tous, sauf le duc d'Orléans.
-Ces princes, insinuaient-ils, étant, dans des circonstances que
-personne alors n'ignorait, issus de l'adultère, usurpaient la
-place qui leur était faite sur les marches du trône[166]!--D'où
-violente colère de Sa Majesté, poursuites pour outrages à ce que
-la France possédait de plus auguste, «le sang de nos rois»,
-et condamnation au feu, par la main du bourreau, du libelle
-diffamatoire[167].
-
-[Note 165: Cette affaire, qui fit grand tapage, fut
-occasionnée par la mode nouvelle. Aux séances de musique, la reine
-avait, à ses côtés, deux princesses du sang. Or, comprimé par le
-panier de ces dames, le panier de la reine, au lieu de s'étendre
-dans le sens horizontal, se développait en hauteur. On juge du
-scandale: le cardinal Fleury en délibéra avec Sa Majesté. Après
-quoi, le premier gentilhomme de la chambre, M. de La Trémoille,
-fut chargé de notifier aux princesses une décision leur enjoignant
-de se placer en recul et à une certaine distance, dans un ordre
-prescrit jadis par le feu roi. Les princesses obéirent; mais, à
-leur tour, elles exigèrent que les duchesses restassent derrière
-elles. D'où fureur des duchesses et des ducs qui, à la suite
-d'incidents divers, mirent en circulation le libelle dont il
-s'agit.]
-
-[Note 166: Allusion à la fin tragique d'Henri de Bourbon,
-prince de Condé, qui, disait-on, mourut empoisonné à l'instigation
-de sa femme. Celle-ci, Catherine-Charlotte de La Trémoille,
-accoucha, après le décès de son mari, d'un fils qu'on assurait
-être né de ses rapports avec un page qui fut condamné comme auteur
-principal du crime: ce fils posthume était l'aïeul du grand Condé.
-Voici en quels termes le journal de l'Estoille rend compte de
-cet événement: «Le cinquiesme de ce mois (mars 1588) mourut à
-Saint-Jean-d'Angély, Henry de Bourbon, prince de Condé, le second
-jour de sa maladie, ayant été empoisonné comme on disoit, à la
-sollicitation de sa femme, de la maison de La Trémoille, laquelle
-fut constituée prisonnière, se trouvant grosse dudit page, sans
-que le mari y eût aucunement part, lequel se sauva des premiers
-et fut défait en effigie et condamné par contumace, et un nommé
-Brillaud, domestique dudit prince en personne, ayant été tiré à
-quatre chevaux en la place publique de Saint-Jean-d'Angély, et
-plusieurs autres emprisonnés, auxquels on commença à faire le
-procès.» Cette affaire donna lieu, au dire de Mathieu Marais (t.
-III, p. 535) à deux instances criminelles. Charlotte-Catherine de
-La Trémoille fut déchargée de la poursuite par un arrêt de 1595
-rendu sur le rapport de de Thou.]
-
-[Note 167: L'arrêt, rendu le 30 avril 1728, fut exécuté
-le même jour, au bas de l'escalier du Palais. Le libelle, le
-réquisitoire des gens du roi et le texte de la sentence ont
-été recueillis par le greffier Gilbert de Lisle. _Archives
-nationales_, t. V, p. 370.]
-
-Telles étant les dispositions des ducs à l'égard de ceux qui
-les primaient, on comprend les transports que déchaîna en eux
-l'élévation des adultérins égalés «aux fils du sacrement»,
-laquelle, du second rang, les reléguait au troisième. Il fallait
-bien, en public, leur faire bon visage; mais comme on se
-dédommageait lorsqu'ils tournaient le dos! Que de doléances sur
-«ces inventions inimaginables»! Que de rancunes à l'égard de leurs
-bénéficiaires! Que d'injures à l'égard de Harlay-le-Cynique qui,
-d'abord comme procureur général, puis comme Premier Président,
-avait assuré l'exécution des ordres royaux! Les malédictions
-allaient sans cesse grandissant, car il ne se passait pas de
-jour qui n'apportât un surcroît d'humiliations pour la pairie:
-dispense de prêter serment accordée aux bâtards; droit de
-traverser le parquet; enregistrement devant la Grand'Chambre des
-lettres patentes les concernant; concession à leur postérité
-des prérogatives dont ils jouissaient eux-mêmes... L'édit
-de mai 1711,--dont nous venons de parler,--sous prétexte de
-réglementation générale, concédait aux légitimés des avantages
-nouveaux: celui des honneurs du sacre, de préférence aux ducs;
-celui de disposer en faveur des mâles de leur famille, toujours
-avec droit de préséance, des duchés dont ils pouvaient faire
-l'acquisition; celui enfin d'être reçus au Parlement à vingt ans,
-tandis que les pairs ne l'étaient qu'à vingt-cinq[168]!
-
-[Note 168: Les princes du sang étaient admis à quinze ans.]
-
-Autant de coups de massue, suivis bientôt d'une foule d'autres!
-En effet, une série de catastrophes,--que certains considéraient
-comme un châtiment céleste,--venaient bouleverser la fin du
-règne. C'était la mort, toujours précipitée, parfois tragique,
-de presque tous les membres de la famille royale: Monseigneur le
-grand Dauphin; la duchesse de Bourgogne; le duc de Bourgogne,
-devenu héritier présomptif; un troisième Dauphin encore en bas
-âge; le duc de Berri... Il ne restait qu'un pauvre enfant, qu'on
-ne croyait point appelé à vivre: celui-là même qui régnera sous
-le nom de Louis XV... Affolé par cette accumulation de maux,
-Louis XIV prenait la résolution de concéder aux bâtards tous
-les droits dont jouissaient les princes du sang, y compris
-«l'habilité au trône[169]». Il devait enfin achever son œuvre
-par des dispositions testamentaires aux termes desquelles les
-principales attributions de la régence,--l'éducation du roi, la
-garde de sa personne et, par suite, le commandement des troupes
-de Paris,--étaient enlevées au duc d'Orléans pour être confiées au
-duc du Maine...
-
-[Note 169: Déclaration du 23 mai 1715.]
-
-Cette accumulation de faveurs que rien ne justifiait, ni les
-services rendus, ni l'éclat du talent, déchaînèrent chez Messieurs
-de la pairie d'incroyables tempêtes. Les plus modérés se livrèrent
-à des transports auprès desquels pâlissent les fureurs légendaires
-d'Oreste. Tous, d'ailleurs, tombaient d'accord pour proclamer que,
-depuis la tentative d'Encelade se ruant à l'assaut du ciel, on
-ne trouvait ni dans la fable, ni dans l'imagination des poètes,
-aucun phénomène comparable à celui-ci... Ce phénomène, si gros
-de conséquences pour l'avenir, allait, en attendant la mort du
-roi, désormais prochaine, produire ce résultat inattendu de faire
-renaître de ses cendres l'affaire du bonnet. L'explication en est
-bien simple. Aussi longtemps qu'ils furent réduits à une situation
-intermédiaire, inférieure à celle des princes, supérieure, mais de
-peu, à celle des ducs, les bâtards ne permirent pas qu'on saluât
-ces derniers, de peur de diminuer la distance qui les séparait.
-Maintenant qu'ils les dominaient de cent coudées, l'obstacle
-n'existait plus. Que pouvait bien faire à des gens qui touchaient
-du doigt à la Couronne, qu'on distribuât aux ducs quelques
-politesses de plus ou de moins?--Les circonstances s'y prêtant, la
-seconde période de la querelle allait s'ouvrir.
-
-
-
-
-IX
-
- Le duc du Maine et le Premier Président de Mesmes.--Leur duplicité
- d'après les «Mémoires».--Affront au bailli de Mesmes.--Scène violente
- faite par Saint-Simon au duc du Maine.--La version des «Mémoires»
- est-elle la vraie?--Raisons d'en douter.
-
-
-De quelle façon l'affaire rebondit-elle? C'est ce que nous allons
-rechercher en suivant pas à pas le récit de Saint-Simon.
-
-D'après lui, l'auteur du mal ne serait autre que le triomphateur
-du jour, le duc du Maine. Le but qu'il poursuivait? Brouiller si
-bien avec tout le monde Messieurs de la pairie que, absorbés par
-le souci de leur propre défense, ils n'eussent, au commencement
-du prochain règne, ni le loisir ni le pouvoir d'attaquer les
-légitimés et de leur faire rendre gorge.
-
-La reprise de «l'affaire» était le moyen tout indiqué pour la
-mise en œuvre de ce plan machiavélique... M. du Maine ne perdit
-pas une minute. Le jour même de son élévation, il se confondait
-en protestations de tendresses à l'égard des ducs, exaltait la
-grandeur de leur dignité et mettait son crédit à leur service. Il
-n'en rencontrait pas un, au prône ou aux réunions de Versailles,
-qu'aussitôt il ne parlât «de l'indécence du bonnet». Sans doute,
-il avait participé au maintien de l'abus, tant qu'il en avait
-tiré un profit «de distinction»; mais, depuis que la bonté du roi
-l'avait promu au rang insigne de prince du sang, les prétentions
-de la robe lui paraissaient intolérables... Étonnés d'un pareil
-langage, ses interlocuteurs l'accueillaient froidement; mais le
-petit boiteux revenait à la charge et, de sa propre initiative,
-«remettait tout en train». De difficultés, il certifiait qu'on
-n'en éprouverait aucune. Les princes? Leur bonne volonté était
-certaine. Le Premier Président de Mesmes? Il avait engagé sa
-parole et répondait du Parlement. Le roi? Sa Majesté ne demandait
-qu'à être agréable aux deux partis et applaudirait à une
-réconciliation générale!
-
-Cette communication d'un homme, que rendait si suspect son mépris
-des règles fondamentales du royaume, ne pouvait inspirer que de
-la défiance. Hormis M. de Noailles, un naïf, et M. d'Aumont[170],
-«un pigeon privé», c'est-à-dire un faux frère, chacun s'accorda
-à reconnaître qu'elle cachait un complot en vue de rabaisser les
-ducs «par le mauvais succès de leur entreprise». Faire d'eux le
-jouet de la robe, en même temps que «la risée du monde», c'était à
-quoi tendaient tant d'efforts.
-
-[Note 170: Il ne s'agit pas ici du vieux duc d'Aumont qui
-expulsa Nicolas de Novion du balustre royal, mais de son fils
-Louis, lequel porta longtemps le titre de marquis de Villequier.]
-
-Cette conviction étant bien assise, il semble qu'il n'y eût qu'un
-parti à prendre: décliner, sous un prétexte assorti de paroles
-flatteuses, une offre aussi perfide. Mais, du temps de Louis XIV,
-on ne raisonnait pas comme aujourd'hui... Mise aux voix, dans
-une réunion tenue chez M. de La Trémoille, cette solution fut
-repoussée à l'unanimité. Refuser, c'eût été trahir l'animosité
-qu'on éprouvait à l'égard de M. du Maine et faire entendre
-qu'on était résolu «à l'attaquer», dès l'avènement d'un nouveau
-souverain. Ce qui, en raison du mécontentement du roi et des
-rancunes de son bâtard préféré, «dont le sein étoit un gouffre
-noir», entraînerait des conséquences terribles! C'est pourquoi
-ces natures aussi pénétrantes que compliquées se résignaient «à
-donner dans le panneau tendu»,--sacrifice d'autant plus admirable
-qu'elles ne se faisaient aucune illusion sur le sort qui leur
-était réservé!
-
-«L'embarquement» eut donc lieu sous les auspices du nautonnier
-du Maine. Mais le duc d'Antin avait à peine rédigé un mémoire
-sage, honnête, mesuré et «d'une brièveté remarquable[171]», que
-les présidents prenaient ombrage, se cabraient et manifestaient
-de ridicules exigences. Ils daignaient bien consentir à accorder
-le salut; mais à quelle condition? A la condition que, comme
-autrefois, la pairie accompagnât le Parlement tant à l'entrée qu'à
-la sortie des séances... Qui le croirait? Ce compromis honteux
-paraissait acceptable à certains ducs! Heureusement, Saint-Simon
-était là pour les rappeler à la pudeur... Que demandait-on,
-en somme? «Une civilité qui ne se refuse pas à un honnête
-domestique...» Et, en échange, qu'exigeaient les présidents? Un
-monstrueux avantage: l'obligation pour les pairs de marcher à
-la suite, comme des laquais... Non, non, mille fois non: mieux
-valait, à perpétuité, grimper à l'échelle!
-
-[Note 171: La remise au roi de ce mémoire est mentionnée par
-Dangeau sous la date du 6 décembre 1714. Les ducs y réclament deux
-choses: «l'une, que le Premier Président, en leur demandant leur
-avis, les salue, comme il salue les présidents; l'autre, qu'on ne
-mette point de conseiller au bout de leur banc».]
-
-Il suffisait maintenant d'une étincelle pour mettre le feu aux
-poudres. Elle se produisit sous la forme d'un propos que l'on
-prêta au Premier Président de Mesmes:
-
---Sire, aurait-il dit à Sa Majesté, au cours d'une entrevue
-secrète, les ducs ne négligeront rien, dès la constitution d'un
-nouveau règne, pour dépouiller MM. du Maine et de Toulouse des
-avantages dont ils sont nantis. Leur ambition va plus loin encore:
-ils escomptent la mort du jeune Dauphin pour établir, comme en
-Pologne, une monarchie élective et porter l'un d'eux à la couronne.
-
-Et Saint-Simon, dont cette prétendue déclaration fait trop bien
-le jeu pour qu'il ne la tienne pas pour authentique, de fournir
-des précisions, comme s'il eût assisté à la scène[172]. Mais,
-ce qu'il néglige de mentionner dans ses _Mémoires_, c'est un
-détail qui, révélé par les _Écrits inédits_, donne la clef de
-cet entretien énigmatique. Ce n'est pas hors de propos que le
-mot de monarchie élective avait été prononcé. La conversation
-l'avait amené tout naturellement, à l'occasion «d'un homme de
-lettres qui travailloit pour les ducs» et qu'il était question
-«d'enlever», sans doute pour le jeter à la Bastille[173]. Or, de
-quel méfait s'était rendu coupable ce libelliste? De publications
-en vue d'établir que les grandes sanctions de l'État appartenaient
-exclusivement à la pairie et que, à défaut d'héritiers légitimes,
-c'est elle, elle seule, qui, en vertu des lois anciennes de
-la monarchie française, décidait de l'élection des rois...
-Prétentions datant de loin sans doute, mais dont l'affirmation,
-à la veille d'un changement de règne, avait quelque peu ému la
-noblesse, le Parlement et Sa Majesté elle-même[174].
-
-[Note 172: _Additions au journal de Dangeau_, t. XV, p. 363.]
-
-[Note 173: _Écrits inédits_, t. IV, p. 148.]
-
-[Note 174: _Mémoires du maréchal de Richelieu_, t. I, p. 76.]
-
-Les ducs, cela va de soi, protestaient de la pureté de leurs
-intentions et, au moment même où ils ourdissaient leur trame
-contre les légitimés, donnaient l'assurance que les dernières
-dispositions de Louis XIV ne trouveraient pas de défenseurs plus
-fidèles qu'eux-mêmes. Ils se hâtaient, d'ailleurs, pour opérer
-une diversion, de présenter à Sa Majesté une requête contre les
-présidents et un mémoire récapitulatif de leurs griefs... Requête
-et mémoire demeurèrent sans réponse[175].
-
-[Note 175: La requête est du 5 janvier 1715, le mémoire du
-mois de février suivant. _Écrits inédits_, t. III, p. 383 et suiv.]
-
-Ce silence était significatif: les pairs ne s'y trompèrent pas.
-Fidèles à leur ancienne tactique, ils décidaient de mettre la robe
-à l'index: sentence qui reçut une exécution immédiate. Le bailli
-de Mesmes, ambassadeur de Malte et frère du Premier Président,
-s'étant présenté à Versailles, le duc de Tresmes lui interdit
-l'entrée du cabinet royal, en spécifiant que, s'il lui infligeait
-cet affront, c'était par mesure de représailles[176]...
-
-[Note 176: M. de Caumartin était, presque en même temps,
-l'objet d'un traitement identique.]
-
-La rupture était complète. Aussi bien nul ne se souciait plus
-d'avoir affaire avec ces gens terribles qu'étaient les ducs.
-Accusé de manquements à sa parole, le Premier Président affirma
-n'avoir rien promis, si ce n'était sa bonne volonté. Mme la
-Princesse, parlant au nom de ses fils, jura ses grands dieux que
-feu M. le Prince regardait «le refus du bonnet» comme une marque
-distinctive dont il n'eût, à aucun prix, permis l'abolition. Quant
-au roi, excédé de tant de manèges, il signifiait aux parties
-qu'elles eussent à ne lui plus parler de rien...
-
-Cependant,--dernière tentative,--une entrevue avait lieu entre
-deux délégués de la pairie et la duchesse du Maine, derrière
-laquelle, ne sachant à quel saint se vouer, s'effaçait son timide
-époux. Certes, si l'on put adresser quelques reproches à la
-petite-fille du grand Condé, ce ne fut pas celui de manquer de
-franchise. Elle protesta que, lorsqu'on possédait des avantages
-aussi précieux que ceux dont les légitimés avaient le bonheur
-d'être nantis, on n'y renonçait pas de gaîté de cœur, et que,
-pour elle, plutôt que d'en faire son deuil, elle n'hésiterait pas
-à mettre le feu aux quatre coins du royaume... Cela dit, elle
-concluait en ces termes:
-
---Donnant donnant, messieurs les ducs. Engagez-vous par écrit à
-maintenir les faveurs accordées à M. du Maine: nous ferons de
-notre mieux pour que vous ayez satisfaction.
-
-C'était, au dire de Saint-Simon, l'aveu cynique du complot ourdi
-entre M. de Mesmes et les châtelains de Sceaux, c'est-à-dire le
-duc et la duchesse du Maine, sous le regard complaisant de Sa
-Majesté... Trahison! s'écrie-t-il, trahison!... Et, aussitôt, de
-ruminer mille projets hasardeux. Après une nuit sans sommeil,
-il guetta M. du Maine au sortir de la chapelle, tomba chez lui
-comme une trombe et là, en tête à tête avec ce prince, «si odieux
-aux ténèbres que les ténèbres le rejetoient», fit une scène
-d'une violence telle que le malheureux, d'ordinaire «vermeil et
-désinvolte, devint interdit et pâle comme un mort». Et ce grand
-justicier, qui,--ô logique!--s'était sciemment offert à la risée
-du monde pour ne point s'exposer aux rancunes du favori, terminait
-par cette apostrophe menaçante contenant assignation à bref délai:
-«Monsieur, vous pouvez tout: vous nous le montrez bien et à toute
-la France. Jouissez de votre pouvoir et de tout ce que vous avez
-obtenu... Il vient quelquefois des temps où on se repent trop tard
-d'en avoir abusé et d'avoir joué et trompé de sens froid tous les
-principaux seigneurs du royaume en rang et en établissement, qui
-ne l'oublieront jamais!»... On se demandera avec angoisse,--étant
-donné que le plus courtois des refus devait causer à la pairie des
-maux incalculables,--quel put bien être le châtiment réservé à
-cette philippique «dite d'un ton de croquemitaine[177]»... Qu'on
-se rassure. Nous savons, de l'intéressé lui-même, très pénétré du
-sentiment de sa bravoure, que, loin de lui procurer les palmes du
-martyre, elle ne lui causa jamais le moindre désagrément.
-
-[Note 177: _Princesses et grandes dames_, par Arvède Barine,
-p. 250.]
-
-Telle est la version de Saint-Simon. L'exposé qui vient d'en être
-fait résume deux chapitres de ses _Mémoires_ et une addition au
-_Journal de Dangeau_, laquelle, antérieure de quelques années,
-est, comme d'habitude, moins montée de couleur et de ton[178]...
-Que penser d'un pareil récit? Convient-il de croire à sa
-sincérité, lorsqu'il attribue à M. du Maine la responsabilité de
-cette seconde entreprise dont l'issue ne devait, pas plus que
-celle de la première, flatter l'amour-propre des ducs?--Nous
-estimons qu'il y a lieu de se montrer sceptique.
-
-[Note 178: _Journal de Dangeau_, t. XV, p. 296.]
-
-C'est qu'en effet tout est suspect dans cette étrange narration.
-Sur l'un ou l'autre point une vérification est-elle possible? On
-peut être sûr par avance qu'elle soulignera une inexactitude.
-En veut-on un exemple? Prenons l'algarade du duc de Tresmes
-interdisant au bailli de Mesmes l'entrée du cabinet royal.
-Saint-Simon ne l'eût point, pour un caprice, passée sous silence,
-parce qu'elle fournissait un aliment à ses rancunes; mais comme il
-s'applique à atténuer les conséquences d'un procédé violent qui le
-ravit! «Le Premier Président, déclare-t-il, obtint que le roi dît
-au duc de Tresmes qu'il ne devoit pas faire servir sa charge à sa
-vengeance particulière, mais sans aigreur, et d'ailleurs fut sourd
-à tout ce que le Premier Président lui put dire et ne se voulut
-mêler de rien[179].»
-
-[Note 179: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XI, p. 34.]
-
-Chez Dangeau, autre son de cloche. «Quand, rapporte l'exact
-chroniqueur, le Premier Président fut sorti, le roi envoya
-chercher le duc de Tresmes, à qui il fit une réprimande assez
-sérieuse. Il dit même à ses ministres, en entrant au Conseil et à
-Mme de Maintenon, en entrant chez elle, qu'il n'avoit quasi jamais
-été plus en colère[180].»... Mais voilà qui est plus significatif.
-On sait que la victime de cette agression fut le bailli de Mesmes.
-Saint-Simon ne peut s'y tromper, car il annote sans protestation
-le récit de Dangeau. Mais cet affront, à un personnage d'aussi
-mince figure, cadre mal sans doute avec l'importance qu'il entend
-donner aux représailles de la pairie. Toujours est-il que, dans
-les _Mémoires_, par une distraction qu'on a peine à croire
-involontaire, un frère est substitué à l'autre et que le Premier
-Président est représenté comme ayant subi l'injure infligée à
-l'ambassadeur de Malte[181].
-
-[Note 180: _Journal de Dangeau_, t. XV, p. 362.--Revenant
-le lendemain sur cet incident, Dangeau annonce que le duc de
-Tresmes parla à Sa Majesté «le matin, dans son lit, pour marquer
-sa douleur de lui avoir déplu et que le roi eut la bonté de lui
-pardonner».]
-
-[Note 181: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XI, p. 34.]
-
-Aux inexactitudes il convient de joindre les invraisemblances. A
-qui fera-t-on croire que les pairs, dont on sait l'acharnement
-contre la robe, demeurèrent _taisants_ lorsqu'ils eurent le champ
-libre, par suite de l'élévation «du fils chéri de Jupiter»?
-que ces grands seigneurs orgueilleux qui, trois ans plus tôt,
-résistaient avec tant de crânerie aux instances royales en faveur
-de d'Antin, un autre favori, s'abaissèrent, par crainte de
-dangers chimériques, à l'attitude piteuse que leur prêtent les
-_Mémoires_[182]?
-
-[Note 182: On le croira d'autant moins que, d'après les
-_Écrits inédits_, t. IV, p. 143, les ducs avaient, à une première
-démarche de M. du Maine, répondu assez cavalièrement: «Ils avoient
-rompu de manière à lui laisser bien voir ce qu'ils en pensoient.»]
-
-Mais l'affirmation la plus choquante est celle qui a trait au rôle
-attribué au duc du Maine,--une des personnalités historiques dont
-le caractère a le plus prêté matière à discussion...
-
-Pour Barbier, qui se fait le porte-parole du public, M. du Maine
-fut «un prince très sage et très estimé[183]». Ceux qui vécurent
-dans son intimité n'avaient pas de lui une moins bonne opinion.
-Mme de Staal de Launay le représente sous les couleurs les plus
-favorables. Enveloppé par la défiance, le cœur du duc du Maine
-ne se découvrait guère: il n'en était pas moins, assure Mme de
-Staal, un gentilhomme accompli, d'un esprit fin et cultivé, d'un
-caractère noble et sérieux, aimant l'ordre, épris de justice,
-ne s'écartant jamais des bienséances, possédant tous les dons
-qu'on apprécie dans le monde, mais ne les produisant qu'avec une
-extrême répugnance, à raison de son goût pour le travail et la
-solitude[184]: ce qui explique ses retraites prolongées au fond de
-certaine tourelle où il s'oubliait à dire son chapelet, à dresser
-des plans de jardin ou bien à traduire l'_Anti-Lucrèce_... Si
-bien que, outrée de tant d'inertie, l'impétueuse duchesse, sa
-femme, lui décochait des traits de ce genre:--Un beau matin,
-monsieur, vous trouverez, en vous éveillant, que vous êtes de
-l'Académie et M. d'Orléans à la Régence[185]!... Ce n'est sûrement
-point là l'intrigant, dépourvu de scrupules, qui, prodigue de
-démarches, de discours, de promesses, toujours sur la brèche et
-se dépensant de cent manières différentes, organisa «les odieuses
-manœuvres» dont pâtirent les ducs!
-
-[Note 183: _Journal de Barbier_, t. I, p. 13.]
-
-[Note 184: _Mémoires de Mme de Staal de Launay_, _in fine_.]
-
-[Note 185: Le maréchal de Villars, qui paraît avoir bien
-connu le duc du Maine, parle «de son éloignement naturel de toute
-entreprise». _Mémoires de Villars_, t. II, p. 413.]
-
-Mais il y a un autre duc du Maine, le duc du Maine de Saint-Simon
-et un peu aussi celui de Madame Palatine. Ce second personnage,
-il faut le reconnaître, ne ressemble guère au premier. C'est une
-façon d'hypocrite à l'intelligence alerte, ayant de l'esprit
-«comme un ange»,--un ange déchu, s'entend,--dont il possède la
-malignité, la perversité d'âme, les simulations hors mesure, les
-séductions et le charme, expert en combinaisons artificieuses,
-s'appliquant à nuire et y parvenant toujours, capable d'ailleurs
-de vues à longue échéance et en poursuivant la réalisation avec
-une invincible ténacité... Tout cela s'alliant,--contradiction
-qu'on ne s'explique guère,--avec une telle poltronnerie que, pour
-le pousser en avant, la duchesse en est réduite aux arguments
-tangibles, c'est-à-dire «aux coups de bâton[186]».
-
-[Note 186: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 223. Ce n'est
-pas seulement de poltronnerie que parlent les _Mémoires_; c'est
-aussi de «lâcheté»: accusation dont un examen sérieux paraît
-aujourd'hui avoir fait justice.]
-
-C'est en face de ce Machiavel au petit pied, rusé, délié,
-retors, que, pour juger le récit des _Mémoires_, il importe de
-se placer... Quel est donc le calcul qu'ils lui prêtent? Un
-calcul inconciliable avec le bon sens le plus élémentaire. Non
-que nous contestions l'excellence de la maxime chère à Louis XI:
-diviser pour régner. Mais nous n'aurions garde d'en recommander
-l'application aux princes,--non pourvus d'un trône,--dont le
-sort dépend d'un débat judiciaire... Quel but poursuivaient les
-légitimés? Conserver le bénéfice des avantages à eux concédés par
-deux édits et par un testament? Quel était le tribunal chargé de
-statuer? La Cour de Parlement. De quels éléments se composait
-cette Cour? Des membres de la pairie et de la robe, chacun ayant
-voix égale... Or n'est-il pas de règle qu'un plaideur cherche
-d'abord à se concilier ses juges, sauf à les maudire ensuite si
-la décision ne lui est pas favorable? M. du Maine change tout
-cela et, sous couleur d'opérer une division habile, s'applique
-à indisposer tout le monde: les uns, en proclamant que leur
-opiniâtreté à refuser le salut du bonnet est injustifiable; les
-autres, en les «embarquant» malgré eux dans la plus fâcheuse des
-aventures! De la part d'un homme gratifié par la nature «du génie
-d'un démon», on confessera que c'est une singulière politique.
-
-Politique d'autant plus inadmissible, qu'elle eût été en
-contradiction avec celle de Louis XIV, dont l'intérêt et les
-désirs se confondaient avec ceux des légitimés. Que le souverain
-crût nécessaire de recourir à de minutieux ménagements, cela
-peut paraître paradoxal. Rien, cependant, n'est plus exact. Le
-temps, en effet, était loin où le catéchisme royal faisait de
-lui un lieutenant du Très-Haut; où Bossuet le représentait comme
-un dieu, mortel sans doute, mais comme «un dieu»; où lui-même,
-convaincu de son essence surhumaine, faisait admettre cet axiome
-que sa volonté devait être obéie «sans discernement[187]»...
-Depuis lors, que de revers, d'amertume, d'humiliations, bien
-faits pour ébranler sa foi dans l'origine et l'efficacité de la
-puissance dont il était investi! A l'acclamation des foules ont
-succédé les malédictions du peuple, les chansons outrageantes, les
-placards séditieux affichés dans les lieux publics, «surtout à ses
-statues[188]». Le triomphateur ébloui est remplacé par un vaincu
-qui ne se fait d'illusions ni sur l'amoindrissement du prestige
-monarchique, ni sur la fin désormais prochaine du pouvoir absolu.
-Comment croire, dès lors, qu'à propos d'un conflit puéril il va
-indisposer cette grande institution judiciaire, le Parlement, dont
-les décisions,--il ne l'ignore pas,--régleront le sort de ses
-dispositions posthumes[189]?--Aussi bien ne cesse-t-il de déclarer
-qu'il ne fera rien, dans l'affaire du bonnet, sans l'accord
-préalable des parties en cause.
-
-[Note 187: _Louis XIV et la Grande Mademoiselle_, par Arvède
-Barine, p. 146.]
-
-[Note 188: _Mémoires de Saint-Simon_, t. VI, p. 408.]
-
-[Note 189: Voir, notamment, les _Mémoires de Saint-Simon_, t.
-X, p. 261 et suiv.]
-
-Ce sont là, semble-t-il, des présomptions puissantes contre la
-thèse de Saint-Simon. Celui-ci n'est pas, d'ailleurs, le seul
-contemporain qui se soit expliqué sur cette période de l'affaire.
-Le maréchal de Villars, un duc et pair également, d'autant plus
-jaloux des prérogatives de sa dignité qu'il en était investi de
-fraîche date, actif, remuant, très au courant des intrigues, a
-laissé, lui aussi, des _Mémoires_. Or Villars ne souffle mot des
-incidents rapportés par Saint-Simon. Ses explications sont moins
-compliquées. Aussitôt après l'édit de juillet 1714, conférant aux
-légitimés «l'habilité au trône», une démarche fut faite auprès de
-Sa Majesté, et ce fut lui, Villars, qui porta la parole[190]:
-
-[Note 190: Villars ne fixe pas la date de cette démarche, mais
-il indique qu'elle fut antérieure à son départ pour Bade où il
-arriva le 9 septembre 1714.]
-
---«Sire, déclara-t-il, il est surprenant que ceux qui ont
-l'honneur de représenter Votre Majesté dans son Parlement refusent
-aux pairs de France un honneur que Votre Majesté veut bien leur
-faire en toute occasion. Nous remarquons tous les jours, lorsque
-Votre Majesté a son chapeau sur la tête, et que nous approchons
-d'Elle, qu'Elle veut bien l'ôter. Y a t-il quelque apparence de
-raison que le Premier Président le refuse et que le représentant
-veuille plus d'honneurs que le représenté n'en exige?»
-
-Et le roi de répondre ce qu'il répond à tout le monde:
-
---«A la vérité, je n'en trouve aucune; mais il sera plus agréable
-pour les pairs que le Parlement se rende de lui-même que si
-c'étoit par mon ordre.»
-
-C'est dans ces conditions toutes naturelles qu'eut lieu la reprise
-de l'affaire. Quant à des promesses, encore moins à une pression,
-à «l'embarquement» de la pairie sous la menace des plus cruelles
-calamités, à une ligue «scélérate», à la virulente sortie que
-l'on sait--il n'en est pas question. La formule de Villars est
-d'une simplicité qui impose la confiance. «Les pairs, dit-il,
-prétendoient le bonnet. Les princes légitimés s'y opposèrent parce
-que ce droit auroit trop rapproché les pairs d'eux; mais ils n'y
-mirent plus d'obstacles quand, par l'édit qui leur donnoit la
-faculté de parvenir à la couronne après les princes du sang, ils
-furent gratifiés des mêmes honneurs et privilèges[191].»
-
-[Note 191: _Mémoires de Villars_, t. II, p. 349.]
-
-Une neutralité bienveillante: telle fut, telle devait être
-l'attitude des légitimés, jusqu'au jour où, ruinés dans leurs
-espérances par l'annulation du testament royal, ils n'eurent plus
-de ménagements à garder. De contrainte morale, les ducs n'en
-subirent aucune. S'ils se lancèrent dans un nouveau conflit avec
-la robe, c'est qu'ils se figuraient avoir facilement raison de
-M. de Mesmes, avec lequel plusieurs d'entre eux entretenaient
-des rapports d'amitié. Ils s'attachèrent d'abord à le séduire
-par leurs flatteries; puis, tout aussi vainement, essayèrent
-de l'intimider par leurs menaces[192]... Qu'il y ait eu alors
-des pourparlers en vue d'une transaction que le duc du Maine,
-désireux de se faire bien venir des deux parties,--ses juges de
-demain,--envisagea avec faveur; cela n'est pas douteux. Mais
-là, suivant toutes vraisemblances, se borna l'initiative de ce
-prince dans des négociations que l'intransigeance de certains
-ducs empêcha d'aboutir. Cette faute, imputable à ses amis et
-à lui-même, l'auteur des _Mémoires_ n'était pas homme à la
-reconnaître: d'où l'ingénieux arrangement que lui inspira le
-silence du cabinet, au moment où il donna à ses notes leur forme
-définitive... Les choses ainsi mises au point, il est permis
-de croire que la prétendue trahison de 1714 est le pendant de
-la soi-disant agression de 1681: avec cette différence que,
-pour 1681, le vengeur de la pairie dut se contenter d'une
-victime,--Novion; tandis que, pour 1714, ayant le moyen de s'en
-offrir deux, MM. du Maine et de Mesmes, il n'eut garde de négliger
-une occasion aussi heureuse.
-
-[Note 192: _Mémoire du Parlement_, du mois d'avril 1716.]
-
-
-
-
-X
-
- La dernière maladie de Louis XIV.--Les ducs délibèrent.--Les ducs
- de La Force, de Charost, d'Antin, le maréchal de Villars, les
- ducs de Coislin, de Tresmes.--Les pairs ecclésiastiques.--M. de
- Reims.--Questions d'étiquette.--Négociations avec le Régent.
-
-
-Cependant le moment décisif approchait: celui que les pairs,
-pareils au peuple d'Israël soupirant après la terre promise,
-appelaient de tous leurs vœux. La mort de Louis XIV n'était plus
-qu'une affaire de semaines. Commencée à la disparition du duc de
-Bourgogne, la déchéance suivait son cours avec une effrayante
-rapidité. Le teint était devenu couleur de cire et les traits
-avaient subi une altération telle que, rencontré ailleurs qu'à
-Versailles, le royal malade n'eût été reconnu de personne.
-
-L'imminente éventualité d'un changement de règne déchaînait les
-convoitises. Sans parler des ducs d'Orléans et du Maine qui,
-chacun de son côté, travaillaient à se créer des partisans, en
-vue d'une rencontre prochaine à la barre de la Grand'Chambre,
-les ambitions de toute nature,--Dieu sait si elles étaient
-nombreuses!--se donnaient librement carrière. La Cour, du plus
-humble au plus élevé, offrait le spectacle d'une lamentable
-bassesse. Les salons du futur Régent se vidaient en un clin d'œil,
-ou s'emplissaient si bien qu'une aiguille n'eût pu tomber à terre,
-suivant que le bulletin médical faisait présager une amélioration
-ou une recrudescence du mal. L'absorption de deux biscuits, avec
-un doigt de vin d'Espagne, ramenait au moribond cette foule
-servile. Le renvoi d'un bouillon ou le recours à quelque empirique
-la précipitait du côté du soleil levant.
-
-Au sein de la pairie l'agitation touchait à son comble. En dépit
-des visées politiques de certains de ses membres, l'affaire du
-bonnet constituait la grande préoccupation. Depuis plusieurs mois
-déjà, on se concertait: non, d'ailleurs, sans quelque peine. Le
-château de Versailles était, en effet, le lieu du royaume où la
-police était le plus active. Grâce à l'habile organisation d'un
-service d'espionnage, rien n'échappait à la surveillance du roi.
-Toute démarche suspecte donnant lieu à un rapport, des assemblées
-plénières n'eussent point été possibles. Aussi se réunissait-on
-par séries de quatre ou cinq, tantôt chez l'un, tantôt chez
-l'autre, chaque groupe communiquant avec le groupe voisin par
-l'entremise d'un émissaire. Et pendant qu'un serviteur faisait
-le guet dans les couloirs, les conjurés, assis, suivant l'ordre
-du tableau, au fond d'une pièce reculée, abordaient l'ordre du
-jour... Débats approfondis, graves et d'une rare prolixité!
-Saint-Simon surtout était inépuisable, quand il rencontrait
-quelque résistance: «Monsieur, lui écrit le chancelier de
-Pontchartrain, un siècle entier de conversation vous paraîtrait
-un moment étranglé si on ne finissoit pas par être de votre
-avis[193].» Un de ceux qui lui tenaient tête le plus volontiers
-était M. de Noailles, Brutus-Noailles, dont, en dépit de ce
-sobriquet tragique, chacun proclamait l'excellent esprit[194]. Un
-jour, entre eux, la discussion s'échauffa si bien qu'elle dégénéra
-en querelle. M. de Noailles, de belle prestance et doué d'un
-vigoureux organe, écrasait son adversaire. Celui-ci avait beau
-gesticuler, jeter feu et flamme, sa voix de crécelle ne parvenait
-pas à prendre le dessus. Ce que voyant, il grimpait sur le gradin
-de la fenêtre; puis, ne pouvant encore se faire entendre, il se
-hissait au sommet d'une armoire, d'où il s'époumonait à fulminer
-ses arguments.
-
-[Note 193: _Mémoires de Saint-Simon_, t. VIII, p. 365.]
-
-[Note 194: Ainsi nommé parce que, à l'époque où couraient, sur
-le duc d'Orléans, les bruits les plus défavorables, M. de Noailles
-s'était déclaré prêt à jouer, auprès de lui, le rôle de Brutus.]
-
-Saint-Simon avait, dès cette époque, réuni autour de sa personne
-tout un groupe de ducs animés de sentiments analogues aux siens,
-poursuivant les mêmes chimères et captivés par le charme de sa
-conversation, qu'un contemporain qualifie «d'enchanteresse», par
-le sel de ses lardons, par ses critiques passionnées et aussi
-par sa rare compétence sur les questions d'étiquette. Tous, dans
-l'immense tableau que constituent ses _Mémoires_, font l'objet de
-portraits brossés de main de maître. Si, au cours de la rapide
-revue que nous en allons dresser, quelques-uns reçoivent des
-égratignures, c'est à celui qui fut leur compagnon d'armes que ces
-ombres ducales devront en demander raison.
-
-Au premier rang, il convient de placer M. de La Force: un ami
-de vieille date auquel Saint-Simon restera fidèle jusque dans
-la disgrâce. M. de La Force, très expert en l'art de la parole,
-avait de l'intelligence, de l'instruction, de l'aptitude au
-maniement des affaires et un grand besoin d'activité. Mais sa
-qualité dominante, aux yeux du petit cénacle, c'était «d'être
-fort duc et pair et incapable de gauchir». L'abaissement de
-la robe constituait pour lui un article de foi; d'autant plus
-que, personnellement, il avait eu maille à partir avec elle:
-non à Paris, mais en province. La province, en effet, marchait
-sur les traces de la capitale. Il n'existait pas de présidial,
-de sénéchaussée ou de bailliage où l'on ne se passionnât pour
-l'affaire du bonnet.
-
-Quant aux divers parlements du royaume, personne, du plus élevé
-des magistrats jusqu'au dernier des procureurs, n'y jurait que
-par Novion et Harlay. Dès qu'un pair, en cours de voyage, faisait
-mine d'user de son droit en siégeant à l'une de ces hautes
-juridictions, présidents et conseillers s'appliquaient,--pour
-l'entrée, la sortie, les saluts,--à traiter l'indiscret comme
-l'eussent pu faire leurs collègues de Paris. C'est à Bordeaux
-que la patience de M. de La Force avait été mise à l'épreuve: le
-Parlement exigea qu'il prît la suite de la Compagnie et interdit
-à son carrosse l'entrée de la cour du Palais... Des procédés
-inqualifiables que M. de La Force n'oublia jamais[195].
-
-[Note 195: Cette affaire fut soumise à Sa Majesté et donna
-lieu à une longue correspondance de MM. de La Vrillière et de
-Ponchartrain.]
-
-Après lui, il faut citer M. de Charost. «Bonhomme, dévot et
-qui ne pense pas à mal», dit de lui Mathieu Marais[196].
-Saint-Simon célèbre ses qualités morales, mais confirme l'opinion
-peu flatteuse de son confrère en chronique sur la valeur
-intellectuelle du personnage. «Ce n'étoit pas, déclare-t-il, un
-homme à exister, par conséquent à compter.» Mais, ajoute-t-il, «il
-étoit tout à moi»... La nullité de ce courtisan digne d'estime
-qui, après la disgrâce de Villeroy, obtint les fonctions de
-gouverneur de Louis XV, fut sans doute la raison de sa fortune:
-«tel est, en effet, le malheur des princes et la nécessité des
-combinaisons».
-
-[Note 196: _Journal de Mathieu Marais_, t. II, p. 328.]
-
-Ajoutons, d'un trait rapide:--«M. d'Antin, qui ne se consolait
-pas de n'avoir pu obtenir le titre d'Épernon»;--le maréchal
-de Villars, que sa gloire militaire n'empêchait pas d'être
-fort sensible aux questions de cérémonial;--M. d'Estrées, un
-viveur ruiné, en quête d'emplois que la Cour s'obstinait à lui
-refuser;--M. de Sully, le meilleur danseur de Versailles,
-pris par Louis XIV en aversion, on ne savait pourquoi, et qui
-supportait cette défaveur avec plus de résignation que les
-entreprises de la robe;--M. de Coislin, évêque de Metz, héritier
-et successeur de son frère, le «tortionnaire» de Nicolas de
-Novion[197];--M. de Tresmes, premier gentilhomme de la Chambre
-et gouverneur de Paris... Une happelourde! s'accordait-on à
-reconnaître... «Une vieille bête», dit, plus simplement, Madame
-Palatine: d'une bêtise si grande qu'elle finit par constituer sa
-force et par le maintenir en place[198]... Pourvu que son cerveau
-ne fût pas soumis à de trop rudes épreuves, il n'y avait pas
-d'obstacles devant lesquels reculât le zèle de M. de Tresmes. Les
-corrections manuelles relevaient de son département: témoin ses
-algarades au bailli de Mesmes et à M. de Caumartin. Peut-être
-trouverait-on le secret d'une attitude aussi militante dans ce
-fait qu'ayant, en vertu d'une licence royale, transformé son hôtel
-de la rue Neuve-Saint-Augustin en académie de jeux,--bassette,
-pharaon, biribi,--dont la ferme lui rapportait quarante mille écus
-de rente, il se trouvait en butte à l'hostilité du Parlement:
-émus des scandales quotidiens dont son tripot était le théâtre,
-certains de Messieurs ne dissimulaient pas leur intention d'en
-prescrire la fermeture, en vertu du droit de police dont ils
-étaient investis[199].
-
-[Note 197: La réception de M. de Coislin qui, bien que
-d'Église, était pourvu d'une pairie laïque, donna lieu à de graves
-débats. L'admettrait-on en costume civil, avec l'épée et le
-«bouquet de plumes»? ou en costume ecclésiastique, avec rochet et
-camail?... C'est pour ce dernier parti qu'on se décida, après avis
-du roi.]
-
-[Note 198: C'est lui, assurait-on,--on ne prête qu'aux
-riches,--qui, regardant d'un air connaisseur plusieurs
-crucifiements du Christ, soutenait qu'ils étaient l'œuvre d'un
-peintre unique: «Ne voyez-vous pas la signature: INRI? Elle est la
-même sur toutes les toiles.»]
-
-[Note 199: L'hôtel de Gesvres (ou de Tresmes) partageait ce
-privilège avec l'hôtel de Soissons qui appartenait au prince de
-Carignan.]
-
-Quoique moins nombreux, l'élément ecclésiastique n'était pas non
-plus à dédaigner. Un élément pondérateur, est-on tenté de croire:
-des gens d'Église, revêtus de l'habit qui commande le détachement
-des vanités terrestres, élevés en dehors de tout préjugé de caste
-et ne pouvant transmettre, après eux, une dignité dont les hasards
-de la fortune les ont pourvus, ne devaient, semble-t-il, avoir à
-la bouche que des paroles de paix! Qu'on se détrompe. L'air de la
-pairie «étoit si contagieux» que ceux-là mêmes, dont on eût été
-en droit d'attendre le plus de modération, se faisaient remarquer
-par leur turbulence. Tel M. de Clermont-Chatte, évêque-duc de
-Laon, qui, très bon homme en son particulier, devenait intraitable
-quand les privilèges de sa dignité se trouvaient en péril. Tel
-aussi M. de Saulx-Tavannes, évêque-comte de Châlons, lequel eût
-bel et bien précipité le cardinal Dubois du haut des gradins de la
-Grand'Chambre, s'il s'était avisé, comme il en avait l'intention,
-d'usurper la préséance[200]!
-
-[Note 200: Les pairs laïcs s'étaient engagés à prêter
-main-forte à M. de Châlons. La résolution, dit Saint-Simon, «avoit
-passé par moi et auroit été exécutée si le cardinal Dubois s'y fût
-commis». _Mémoires_, t. X, p. 443.]
-
-Mais le plus fougueux de ces prélats était M. de Mailly,
-archevêque de Reims, légat-né du Saint-Siège et primat de la Gaule
-Belgique: un de ces cadets de bonne maison que des convenances
-de famille obligeaient, souvent contre leur gré, à entrer dans
-les ordres. En dehors des mœurs, qu'il avait irréprochables,
-M. de Mailly ne prit jamais de l'état ecclésiastique, pour
-lequel il ne sentait aucune inclination[201], «que ce qu'il ne
-put laisser». Ambitieux, adroit, plein de ressources, rompu à
-l'intrigue et d'une ténacité rare, il avait, en nouant avec Rome
-des intelligences secrètes que Louis XIV ne lui pardonna jamais,
-enlevé «à force de bras» la haute situation dont il était pourvu.
-Il allait même bientôt, à l'insu du gouvernement, qui refusa
-plusieurs mois de ratifier sa nomination, obtenir la barrette.
-Mais il aspirait à mieux encore et se flattait de devenir grand
-aumônier de France et archevêque de Paris. C'est pourquoi il se
-lançait à corps perdu dans les affaires de la Constitution où,
-prétendaient certains pêcheurs en eau trouble, il y avait de
-gros profits à réaliser... Des difficultés, ce singulier prélat
-en avait avec tout le monde. Le rôle de la Grand'Chambre était
-encombré de procès qu'il perdait régulièrement: procès avec ses
-curés, procès avec ses chanoines, procès avec l'Université. Puis,
-lorsque le parti ultramontain l'emporta d'une façon définitive,
-conflits avec ses suffragants, avec son chapitre, avec bon
-nombre d'ecclésiastiques vis-à-vis desquels il ne ménageait ni
-les mesures vexatoires, ni les lettres de cachet[202]... Ce
-personnage «difficultueux et des moins disposés à entrer en
-composition[203]», mis en évidence par son titre de premier pair
-du royaume, devait jouer, dans l'affaire, un rôle considérable.
-Il le joua, en effet, aux côtés de Saint-Simon, son ami et son
-allié, sinon son parent. Celui-ci, il faut le dire à sa louange,
-n'hésitait pas à blâmer la ligne de conduite de M. de Reims et
-possédait une qualité, le désintéressement, que ce dernier ne
-paraît pas avoir souvent mise en pratique.
-
-[Note 201: «L'abbé de Mailly, qui n'avoit jamais voulu tâter
-de la moinerie, n'avoit pas plus d'inclination pour l'état
-ecclésiastique; sa mère l'y força... On peut juger quel prêtre ce
-fut et quelles études il fit; mais il avoit de l'honneur et fit de
-nécessité vertu.» _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 298.]
-
-[Note 202: D'après Buvat (_Journal de la Régence_, t. II, p.
-294), M. de Mailly obtint trente-deux lettres de cachet contre
-des prêtres de son diocèse. Une chanson--on en fit plusieurs à ce
-sujet--lui prête le langage suivant:
-
- Les curés sont trop mutins:
- J'ai beau, pour punir ces lutins,
- Excommunier, interdire...
- Ils croient que c'est pour rire,
- Et pour les mettre à la raison
- La Fare a besoin d'un bâton.
-
-La Fare, l'un de ses vicaires généraux, s'était livré à des voies
-de fait contre un des récalcitrants. _Chansonnier historique_, t.
-II, p. 174.]
-
-[Note 203: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 358.]
-
-Pendant que Louis XIV agonisait, ce groupe des ardents
-multipliait les conférences, agitait les questions d'étiquette,
-s'ingéniait en combinaisons de nature à rehausser le lustre de
-«l'institution». Certains songeaient, dès à présent, à ouvrir
-le feu contre les bâtards. D'autres, résolus à créer un ordre
-spécial composé des seuls membres de la pairie, proposaient de
-profiter des circonstances pour se séparer de la noblesse. On
-sait qu'une distinction était faite entre ducs et non-ducs. Les
-ducs constituaient _la noblesse titrée_; tout ce qui n'était
-pas duc était relégué dans la noblesse _non titrée_[204]. Or,
-l'occasion semblant favorable pour accentuer cette ligne de
-démarcation, quelques pairs étaient d'avis de faire bande à part
-pour aller saluer le nouveau roi. Ce projet, devenu public par
-suite d'indiscrétions, déchaîna une incroyable effervescence
-parmi les simples gentilshommes qui protestèrent dans un mémoire
-rédigé par le marquis de Conflans[205]. Quel était l'auteur de
-cette tentative? Saint-Simon accuse nettement le duc de Noailles.
-Il prétend même avoir payé de sa personne pour dissuader ses
-collègues d'une entreprise dont il redoutait les conséquences;
-mieux encore, il fournit le canevas des harangues qu'il aurait
-prononcées à cette occasion. Ce qu'il y a de fâcheux, pour lui,
-c'est que, une fois de plus, il se trouve ici en contradiction
-avec ses contemporains. Le fauteur de ces troubles ne serait autre
-que lui-même, «le petit furibond». Aussi ne lui ménage-t-on pas
-le blâme, même dans l'entourage de M. d'Orléans. «Je suis sûre,
-écrit la duchesse de Lorraine[206], que tout ce qui s'est passé
-sur cela, entre les ducs et la noblesse, ne vient que de ce vilain
-mâtin-là[207].» Et elle s'étonne que «ce vilain mâtin-là» ne soit
-pas l'objet de mesures coercitives... Saint-Simon reconnaît,
-au surplus, que les gentilshommes non titrés étaient si montés
-contre lui qu'ils apostèrent des laquais devant sa porte pour
-noter le nom des personnes qui continuaient à le voir. Disgrâce
-qui atteignit également son _alter ego_, M. de Reims, «dont la
-dignité passagère n'avoit pas honte d'entrer dans un dessein si
-odieux[208]».
-
-[Note 204: Cette distinction existait encore sous la
-Restauration. _Mémoires de la comtesse de Boigne_, t. I, p. 396.]
-
-[Note 205: _Journal de Mathieu Marais_, t. I, p. 177.]
-
-[Note 206: Élisabeth-Charlotte d'Orléans, sœur du Régent.]
-
-[Note 207: _Notice sur la vie et les mémoires de Saint-Simon_,
-par Chéruel, p. XLV.]
-
-[Note 208: _Mémoire du Parlement_, du mois d'avril 1716.]
-
-En ce qui touche le bonnet, les dispositions étaient prises du
-jour où le roi fut contraint de garder la chambre. De nombreux
-pairs avaient vu le futur Régent. A tous il avait fait de superbes
-promesses. Mais, comme des réponses individuelles ne paraissaient
-pas suffisantes, on lui expédia une députation sous la conduite
-de M. de Mailly[209]. Le duc d'Orléans confirma ses précédentes
-déclarations, affirmant que son premier soin, en prenant le
-pouvoir, serait de donner satisfaction aux réclamants. «Nous
-exigeons, ripostèrent ceux-ci, que cette satisfaction nous soit
-accordée à la séance même où il sera statué sur la régence.--Soit!
-fut-il répondu.--Vous trouverez bon que nous restions couverts
-quand le Premier Président prendra notre avis?--Je vous en donne
-ma parole...»
-
-[Note 209: Elle comprenait, outre M. de Mailly, MM. de
-Langres, de Beauvais, de Luynes, de Saint-Simon, de La Force, de
-Charost, de Chaulnes et de Rohan-Rohan. _Écrits inédits_, t. III,
-p. 435.]
-
-Parole de prince!... Le roi avait à peine rendu le dernier soupir
-que M. d'Orléans convoquait, dans son petit entresol, en vue de la
-réunion du Parlement, qui devait avoir lieu le lendemain de très
-bonne heure, ceux des pairs qui se trouvaient encore à Versailles.
-Ce fut alors un autre langage. Certes, l'engagement subsistait
-toujours: on en aurait prochainement la preuve. Mais l'heure ne
-semblait pas bien choisie pour des manifestations de cette nature.
-A qui n'apparaissait-il pas, en effet, que la première séance
-du haut sénat de France devait être consacrée, non à des débats
-d'ordre privé, mais aux affaires de l'État? Soulever une question
-d'étiquette quand le sort du royaume se trouvait en jeu, ne
-serait-ce point un défi à l'opinion publique déjà mal disposée à
-l'égard des pairs?... Et, en une péroraison «dorée», M. d'Orléans
-supplia ses amis les ducs de ne pas l'exposer, et avec lui la
-Couronne, aux pires aventures.
-
-Ce ne fut qu'un cri d'indignation. Surmontant enfin leur émoi, ses
-interlocuteurs s'écrièrent:
-
---Mais, monsieur, quand les affaires publiques seront réglées,
-vous vous moquerez des nôtres. Une conjoncture comme celle-ci
-est notre seule planche de salut. Passé l'occasion, vous nous
-remettrez sans fin, et nous en resterons pour notre courte honte!
-
-Cette généreuse ardeur ne dura pas plus qu'un feu de paille.
-Qu'attendre, en effet, d'un corps habitué à la servitude et auquel
-l'ombre du roi défunt, planant sur l'assemblée, inspirait encore
-un insurmontable effroi! Parmi ces beaux parleurs, il ne s'en
-trouva pas un assez hardi pour «oser hocher le mors» au prince
-qui représentait cette grande ombre. Une transaction apparut aux
-meilleurs comme la seule issue possible. Saint-Simon se chargea
-d'en trouver la formule: un des Messieurs prendrait la parole, au
-début de la réunion du Parlement, exposerait les revendications
-de la pairie, déclarerait ne point s'opposer à ce que l'affaire
-fût ajournée, moyennant la promesse d'une solution favorable à
-brève échéance, et interpellerait le duc d'Orléans pour le mettre
-en demeure de s'engager devant toute l'assistance... Ce n'était
-qu'un expédient; mais, comme il n'y avait pas de remède, on se
-résigna,--après d'orageuses discussions au cours desquelles
-quelques têtes exaltées, inconsolables de n'avoir pas le moindre
-robin à s'offrir en holocauste, proposèrent de se rattraper sur
-les bâtards.
-
-Commencée à huit heures du soir, cette conférence,--une véritable
-veillée d'armes,--se prolongea assez avant dans la nuit. Puis,
-comme il n'y avait pas une minute à perdre, chacun se mit en
-route pour Paris où, en vue d'arrêter les dernières dispositions,
-rendez-vous fut pris, pour cinq heures du matin, chez M. de
-Reims, au bout du Pont-Royal, derrière l'hôtel de Mailly. A cinq
-heures, chacun se trouvait à son poste et l'on délibéra encore.
-A sept heures, la pairie se rendait en masse au Parlement, bien
-convaincue que, malgré les tergiversations de M. d'Orléans,
-le succès ne pouvait faire doute. Mais son espoir allait, une
-nouvelle fois, être déçu, par suite de l'intervention aussi
-habile qu'énergique de deux personnages dont, avant d'aller plus
-loin,--nous en aurons ensuite fini avec les portraits,--il importe
-de dire quelques mots.
-
-
-
-
-XI
-
- Le Premier Président de Mesmes (1712-1723).--Sa jeunesse.--Sa
- famille.--Son caractère.--Le Président André de Novion.--Appréciations
- de Saint-Simon sur ces deux personnages.
-
-
-Le premier de ces personnages est le chef de la Compagnie
-judiciaire, celui que nous venons de voir à l'œuvre: Messire
-Jean-Antoine III de Mesmes, comte d'Avaux, seigneur de Cramayel,
-Brie-Comte-Robert, marquis de Saint-Étienne, vicomte de Neuchâtel
-et autres lieux... Issu, en 1661, d'une ancienne maison de robe,
-M. de Mesmes,--on l'appelait alors M. de Neuchâtel,--avait tenu à
-honneur d'entrer au Parlement. Substitut du procureur général à
-dix-huit ans, conseiller à vingt-six, il devint, à vingt-sept ans,
-en 1688, Président à mortier en remplacement de son père[210].
-En 1703, il obtenait la charge de prévôt et grand maître des
-cérémonies des ordres du roi, laquelle était, pour ainsi dire,
-héréditaire dans sa famille, et, en 1710, entrait à l'Académie où
-Boileau, septuagénaire, l'accueillait par ces paroles flatteuses:
-«Je viens à vous, monsieur, afin que vous me félicitiez d'avoir
-pour confrère un homme comme vous.»
-
-[Note 210: Son père, Jean-Jacques de Mesmes, né vers 1640,
-remplit tour à tour les fonctions de maître des requêtes et de
-Président à mortier et fut reçu à l'Académie en 1676. Il mourut en
-1688.]
-
-Quelle avait été sa jeunesse? Une opinion assez répandue incline
-à voir en lui le modèle de ces magistrats imberbes qui, associés
-par la fortune et les plaisirs aux ébats des petits maîtres de la
-Cour, s'efforçaient, au grand dommage de leur prestige, de s'en
-approprier les ridicules, devenant ainsi, assure La Bruyère, «des
-copies fidèles de très méchants originaux[211]». Faut-il croire
-à cette légende? La réserve s'impose toujours lorsqu'il s'agit
-de mettre, par voie de conjecture, un nom au bas de portraits
-littéraires, lesquels, composés de détails empruntés à droite et
-à gauche, visent moins à représenter une personne qu'un genre.
-Ajoutons que si, à certains égards, quelque analogie put exister
-entre le jeune de Neuchâtel et les robins adolescents dont parlent
-les _Caractères_, la dissemblance sur d'autres points est telle
-qu'on ne saurait, sans injustice, s'arrêter à cette hypothèse.
-
-[Note 211: _Les Caractères_, chapitre _De la ville_.]
-
-La vérité est qu'élevé avec «ses proches alliances», les La
-Trémoille, les d'Elbeuf et les Vivonne, M. de Mesmes se façonna,
-de bonne heure, aux belles manières. La fréquentation «du
-meilleur monde» acheva de lui donner ce vernis de politesse
-qu'on n'acquérait guère qu'à Versailles. Toutes les portes lui
-furent ouvertes, même celle du Grand Dauphin dont, assurent les
-chroniques, il eut l'honneur «de partager les jeux[212]». Mais ses
-préférences le portaient vers la Cour de Sceaux, tenue par le duc
-et par la duchesse du Maine. L'exubérance de la vie qu'on y menait
-contrastait, d'une façon éclatante, avec la torpeur chagrine de
-l'entourage royal. Commensal habituel du duc du Maine, qui s'éprit
-pour lui d'une confiante tendresse, il lia commerce avec les beaux
-esprits de la maison, discuta arts et sciences avec Malézieu,
-philosopha avec le cardinal de Polignac, improvisa des épigrammes
-avec le marquis de Sainte-Aulaire, applaudit aux chansons de
-la Présidente Dreuilhet. Peut-être même ne repoussa-t-il point
-certains succès d'un ordre plus intime qui, à une époque où la
-femme régnait en souveraine, semblaient le complément nécessaire
-d'une éducation accomplie. Madame Palatine assure que la
-maîtresse du logis ne se montra point cruelle à son égard[213]...
-La petite-fille du grand Condé, qui avait la hardiesse et
-l'indépendance de son aïeul, ne repoussa point sans doute d'aussi
-délicats hommages; mais pourquoi penser à mal? Elle a pris soin de
-nous avertir:
-
-[Note 212: Le _Journal de Barbier_ (t. I, p. 298) dit «les
-débauches».]
-
-[Note 213: _Correspondance de Madame Palatine_, t. I, p. 422
-et 473.]
-
- Ce qui, chez les mortels, est une effronterie,
- Entre nous autres, demi-dieux,
- N'est qu'honnête galanterie.
-
-La fonction de M. de Mesmes, à Sceaux, consistait simplement à
-prendre part aux bergeries de la duchesse, à porter le ruban
-citron de son ordre, _la mouche à miel_, et à rimer quelques vers
-suivant le goût du jour. Encore ce dernier emploi rentrait-il dans
-les attributions de son secrétaire. On n'ignore pas, en effet,
-que les personnages marquants de l'ancien régime déléguaient à un
-homme de lettres patenté le soin de tenir à jour, pour la plus
-grande joie du public, leur correspondance intime et leurs essais
-de poésie.
-
-Il est clair que cette conception nouvelle de la gravité
-judiciaire dut indisposer plus d'un observateur chagrin.
-Affaire de temps et de milieux. On assure que, dans la marche
-de l'humanité, chaque génération porte l'empreinte de l'époque
-qui l'a vue naître. La justesse de cette observation apparaît
-manifeste, lorsqu'on étudie Nicolas de Novion et Harlay: l'un,
-le type accompli du frondeur toujours sur le qui-vive et prêt à
-en découdre; l'autre, le parfait modèle de la solennité, plus
-majestueuse qu'aimable, dont, vers son âge mûr, Louis XIV imposa
-la loi. Autant peut-on en dire de de Mesmes qui, à cheval sur
-les dix-septième et dix-huitième siècles, trouva le secret de
-fondre en sa personne les qualités et les travers de l'un et de
-l'autre; empruntant au premier, avec une tenue d'une correction
-irréprochable, l'amour du faste, de la représentation, des beaux
-monuments; au second, l'allure dégagée, la grâce, la bonne humeur,
-la vie facile et certain détachement des anciennes traditions: le
-tout accommodé d'un large esprit de tolérance et d'un scepticisme
-de bon ton. Son château de Cramayel-en-Brie, où l'on comptait
-vingt appartements à l'usage des invités, n'était certes pas
-comparable à Versailles, mais dépassait Saint-Germain comme
-confort et comme luxe. Quant à son hôtel de la rue Sainte-Avoye,
-c'était, avec son escalier de marbre du Languedoc, sa chapelle,
-sa coupole, ses admirables tapisseries, ses plafonds de Lebrun,
-ses portraits de Mignard, ses tableaux de Lesueur, une demeure
-princière. Tout y était à l'avenant: meubles, curiosités,
-objets d'art, la bibliothèque,--cette _Memmienne_ à la garde de
-laquelle Naudé, avant d'entrer au service de Mazarin, avait été
-préposé,--et certaine collection d'antiques et de médailles,
-composée à grands frais, dont l'État devait avoir un jour la bonne
-fortune de se rendre acquéreur... Tout cela avait coûté gros et
-ce n'était point un secret que la fortune du possesseur de ces
-merveilles, quoique considérable, était sérieusement compromise.
-«Je n'ai jamais vu, écrit un contemporain, manger son bien avec
-autant d'intrépidité!»
-
-Ce prodigue incorrigible, peint en 1690 par Rigaud et en 1713 par
-François de Troy, était un homme de belle stature et de forte
-corpulence: tête puissante, fine et affable. Saint-Simon assure
-que le visage, quoique marqué de la petite vérole, «avoit beaucoup
-de grâces» et «quelque chose de majestueux». Tout en prêtant,
-d'ailleurs, à M. de Mesmes les scélératesses sans nombre dont
-il a l'habitude d'accabler ses adversaires, Saint-Simon ne lui
-conteste pas certaines qualités. «Beaucoup d'esprit, déclare-t-il,
-grande présence d'esprit, élocution facile, naturelle, agréable;
-pénétration, réparties promptes et justes; hardiesse jusqu'à
-l'effronterie; ni âme, ni honneur, ni pudeur; petit maître en
-mœurs, en religion, en pratique; habile à donner le change, à
-tromper, à s'en moquer, à tendre des pièges, à se jouer de paroles
-et d'amis ou à leur être fidèle, selon qu'il convenait à ses
-intérêts; d'ailleurs d'excellente compagnie, charmant convive,
-un goût exquis en meubles, en bijoux, en fêtes, en festins et en
-tout ce qu'aime le monde; grand brocanteur et panier percé, sans
-s'embarrasser jamais de ses profusions, avec les mains toujours
-ouvertes pour le gros, et l'imagination fertile à s'en procurer,
-poli, affable, accueillant avec distinction et suprêmement
-glorieux, quoique avec un air de respect pour la véritable
-seigneurie et les plus bas ménagements pour les ministres et pour
-tout ce qui tenait à la Cour[214].»
-
-[Note 214: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IX, p. 171.]
-
-Saint-Simon n'est pas plus tendre pour la famille. Des paysans
-«du Mont-de-Marsan», s'écrie-t-il, dont bon nombre payent
-encore la taille! Et, avec un dédain non déguisé, il représente
-l'un de ces rustres quittant en sabots les landes natales,
-partant pour Toulouse, où, d'écolier, il devint professeur de
-droit, appelé à Pau par sa souveraine, Marguerite de Navarre,
-laquelle l'employa dans diverses missions et, en récompense de
-ses services, le fit nommer lieutenant civil au Châtelet. Ce
-fut le fondateur de la dynastie: une dynastie riche en hommes
-de valeur, magistrats, jurisconsultes, ambassadeurs, soldats,
-qui, tous, suivant l'expression d'un chroniqueur, furent aussi
-utiles aux peuples qu'à la Couronne:--Jean-Jacques, seigneur
-de Malassise, bien connu par la paix boiteuse qui porte son
-nom;--Henri, seigneur de Boissy, l'ami de Pibrac, de Paul de
-Foix, de Montaigne, de tous les hommes illustres de cette époque,
-protecteur des lettres et des savants, lettré et savant lui-même,
-dont Brantôme déclare «qu'il étoit un très grand, subtil et
-habile personnage d'État, d'affaires, de sciences et de haute
-gentillesse[215];»--Jean-Pierre, un poète doublé d'un astronome,
-qui, à ce double titre, se perdait souvent dans les nues et que
-Joachim du Bellay rappelait sur la terre en strophes exquises:
-
-[Note 215: Lettre à Paul de Foix, du 1er septembre 1570.]
-
- De la céleste musique
- Ne plaisent tant les doux sons
- Que le miel de tes chansons
- Plus doux que le miel attique[216]!
-
-[Note 216: _Vie de Jean-Pierre de Mesmes_, par Guillaume
-Colletet.]
-
---Claude, comte d'Avaux, le diplomate fameux qui représente
-la France dans les négociations relatives aux traités de
-Westphalie;--un autre, Henri, troisième du nom, lequel, député
-aux États généraux de 1614, y joua un rôle que certains écrivains
-ont comparé à celui de Mirabeau aux États de 1789: patriote
-ardent à la chaude éloquence, dont la bourgeoisie acclama cette
-affirmation que les trois ordres étaient frères, comme issus
-d'une mère commune; que, sans doute, le Tiers occupait, au sein
-de sa famille, la dernière place, mais qu'il n'était pas rare de
-voir des maisons menées à la ruine par l'imprévoyance des aînés,
-recouvrer grandeur, fortune et gloire, grâce à la sage industrie
-des cadets[217]... Audacieuse proposition que ne pardonnèrent
-jamais ni les ducs ni la noblesse: d'autant mieux qu'elle était
-accompagnée d'une retentissante revendication du pouvoir politique
-des Parlements[218].
-
-[Note 217: _Relation de Florimond Rapine_, p. 152.]
-
-[Note 218: Le _Journal d'Olivier d'Ormesson_ et les _Mémoires
-de Mathieu Molé_ restituent à Henri de Mesmes, trop souvent
-méconnu, sa véritable physionomie. C'est lui qui, au cours de la
-Fronde, protestait dans une inoubliable apostrophe contre l'avis
-émis d'appeler l'armée espagnole. Le coadjuteur, qui ailleurs
-l'accuse de pusillanimité, ne peut s'empêcher de s'écrier: «Le
-Président de Mesmes fit une exclamation, au seul nom de l'envoyé
-de l'archiduc, éloquente et pathéthique au-dessus de tout ce que
-j'ai lu en ce genre dans l'antiquité.»--_Mémoires du cardinal de
-Retz_, t. I, p. 292.]
-
-Saint-Simon n'ignore rien de ce passé. Il prend même plaisir
-à énumérer les alliances, les héritages, les emplois obtenus,
-les missions accomplies,--et ne s'aperçoit point que tout cela
-constitue une illustration deux fois centenaire, avec laquelle
-bon nombre de pairies, la sienne notamment, n'eussent pu sans
-péril affronter la comparaison. Mais il est trop l'homme de son
-temps pour compter le mérite personnel et les services rendus,
-s'ils ne se présentent sous le couvert de la naissance. Pour lui,
-au dix-huitième siècle comme au seizième siècle, la tribu des de
-Mesmes reste entachée «de la crasse héréditaire».
-
-Ce fut en 1712 que l'héritier d'une race si discutée fut investi
-de la Première Présidence, bien que,--chose grave à un moment où
-la tiédeur en matière religieuse n'était plus admise,--il passât
-pour n'être rien moins que dévot[219]... A en croire Saint-Simon,
-il n'aurait eu d'autre titre à cette faveur que la protection
-de la cour de Sceaux. Le marquis de Sourches, plus véridique,
-fait remarquer qu'il était le doyen du grand banc, et, depuis
-dix-huit mois, remplaçait le titulaire, Le Pelletier de Rosambo,
-qui, malade et incapable, ne faisait au Palais que de rares
-apparitions[220].
-
-[Note 219: Il semble qu'on exigeât alors des magistrats, comme
-des protestants récemment convertis, un certificat de «bonne
-catholicité». Aussi, dans l'enquête à laquelle tout nouveau promu
-était soumis, M. de Mesmes eut-il soin de faire entendre l'abbé
-Philippe-Michel Bonnet, docteur en théologie de la maison et
-Société de Sorbonne, curé de Saint-Nicolas-des-Champs. L'honnête
-ecclésiastique déclara avoir constaté plusieurs fois, dans son
-église, la présence du récipiendaire. S'il ne l'avait pas vu
-fréquenter les sacrements de pénitence et d'eucharistie,--«ce
-qui seroit très difficile de connaître à l'égard de tous les
-paroissiens»,--il savait, pour s'en être informé, que ce grand
-magistrat avait rempli ses devoirs aux Pâques dernières et que,
-à l'imitation de ses aïeux, il avait accepté les honneurs du
-marguilliage!... On ne peut s'empêcher de reconnaître que cet
-acte de foi en partie double arrivait fort à propos. Aussi cette
-formule attira-t-elle l'attention du greffier Gilbert de Lisle
-dont la surprise se traduisit par la note suivante: «Voyez comme
-le curé a signé sa déposition.»]
-
-[Note 220: _Journal du marquis de Sourches_, t. XIII, p.
-268 et 269. Le Pelletier de Rosambo avait, depuis peu, succédé
-à Harlay. Il se hâta de démissionner pour se soustraire aux
-responsabilités d'une tâche au-dessus de ses forces.]
-
-Cette nomination fut saluée,--elle méritait de l'être,--par
-des applaudissements unanimes... A vrai dire M. de Mesmes ne
-ressemblait guère à ces grands magistrats, «stoïques et tout
-d'une pièce», qu'on avait vus jadis dominer l'émeute et tenir
-tête aux rois. Un pareil rôle eût peut-être dépassé ses moyens.
-En revanche, il est permis de croire qu'aucun des robins de
-vieille roche, auxquels nous venons de faire allusion, n'eût,
-avec une maîtrise comparable à la sienne, préservé à la fois
-la Couronne et la Compagnie judiciaire des périls que firent
-naître pour elles une suite ininterrompue de conflits. Époque
-profondément troublée. Tout allait pousser à une désorganisation
-générale: les convoitises nées d'un régime nouveau; l'affaire
-de la Constitution, c'est-à-dire de la bulle _Unigenitus_, dont
-les péripéties bouleversaient les consciences; le système de
-Law, aussi dangereux pendant l'ère des illusions qu'affolant
-après la débâcle; l'explosion des rancunes parlementaires,
-comprimées depuis plus d'un demi-siècle et jalouses de prendre
-leur revanche... Soutenus, en effet, par l'opinion, qui ne se
-résigna jamais au despotisme, Messieurs des Enquêtes,--ces
-«terribles Enquêtes», l'effroi de Mazarin,--ne tardaient pas à
-rouvrir ce cabinet «de la première», dont jadis Nicolas de Novion
-avait «confisqué la clef». Et là, comme aux beaux jours de la
-Fronde, allaient se débattre, avec une singulière âpreté, les
-questions politiques, religieuses, économiques, financières, qui
-passionnaient la bourgeoisie et la robe: une sorte de club en
-permanence où, en dépit d'un attachement sincère à la royauté,
-soufflait l'esprit révolutionnaire. Dongois, qui avait vu «le
-cabinet» à l'œuvre, le signalait autrefois comme un danger pour
-l'État. «Dieu veuille, s'écriait-il, qu'après la mort du roi il ne
-ressuscite pas!» Et voilà que, semblable au phénix, «le cabinet de
-la première» renaissait de ses cendres!
-
-Pour parer à ces difficultés multiples, l'homme qu'il fallait à la
-tête du Parlement, ce n'était ni un jurisconsulte platonique comme
-Lamoignon, ni une nature de prime-saut comme Nicolas de Novion,
-ni un autoritaire renfrogné comme Harlay, mais un diplomate rompu
-au maniement des hommes, avisé, délié, fertile en ressources,
-sachant allier «le tact au manège». Or ces facultés maîtresses, de
-Mesmes les possédait à un haut degré. Il excellait notamment dans
-l'art de tirer parti des défauts aussi bien que des qualités de
-son entourage. Doué d'une pénétration très vive, il s'assimilait
-rapidement les matières les plus ardues. Le vieux roi, si peu
-prodigue de démonstrations, prenait plaisir à le recevoir et
-écoutait sans fatigue ce langage sobre, concis, dépourvu d'apprêt
-oratoire, qui avait le mérite de présenter les sujets compliqués
-sous une forme simple et agréable. «Ordinairement, dit Hénault,
-M. D'Aguesseau, alors procureur général, et d'un autre caractère,
-l'accompagnoit, et l'on disoit qu'il menoit le procureur général
-à la Cour, et que le procureur général le menoit au Parlement:
-c'étoit les peindre tous deux[221]...» Les succès du Premier
-Président n'étaient pas moins vifs dans les assemblées des
-chambres, «cette image d'une république qu'il faut réduire sans la
-maîtriser[222]». Il s'y montrait inimitable... Ce qui, d'ailleurs,
-ne le mettait pas à l'abri des suspicions. Que, dans chacun des
-deux camps, on l'accusât de tromper l'un au profit de l'autre,
-c'était inévitable. Intermédiaire désigné entre la Cour et sa
-Compagnie, obligé à de perpétuels ménagements en vue d'obtenir des
-concessions réciproques, il lui était difficile de satisfaire tout
-le monde. La question sera de savoir si, dans l'accomplissement
-de la tâche plus politique que judiciaire qu'il eut à remplir, sa
-participation aux affaires publiques ne fut pas féconde en heureux
-résultats, et si, d'autre part, il eut à se reprocher des calculs
-intéressés et des capitulations de conscience: c'est ce que nous
-examinerons bientôt.
-
-[Note 221: _Mémoires du président Hénault_, p. 399.]
-
-[Note 222: _Ibid._]
-
-Nous nous bornerons, pour le moment, à constater que la bonne
-opinion dont le Palais lui fit crédit, au surlendemain de sa
-nomination, s'accrut au fur et à mesure qu'on le fréquenta
-davantage: son irrésistible séduction calmait les défiances,
-dissipait les malentendus, ramenait les dissidents. Il n'est
-pas jusqu'au charme d'une modestie, sûrement plus apparente que
-réelle, qui ne contribuât à augmenter son prestige. C'est ainsi
-que le Palais applaudissait à sa mercuriale de 1712 où, énumérant
-les vertus dont le magistrat idéal doit être orné, il terminait sa
-harangue par ces paroles dites avec un art consommé: «Heureux ceux
-qui profiteront de ces «réflexions que j'ay l'honneur de soumettre
-à la compagnie avec un cœur plein de respect. Plus heureux encore
-si je puis en profiter moi-même, en ayant besoin plus qu'aucun
-autre[223]...» Comment rester sourd aux arguments de ce galant
-homme qui tenait en réserve, pour chacun de ses collègues, un
-mot gracieux et une complaisance illimitée, qui se livrait à
-«une dépense prodigieuse» en vue de leur faire honneur et leur
-réservait toujours un couvert à sa table, la plus somptueuse
-de Paris, où, pour peu que les convives fussent nombreux, le
-personnel attitré des officiers de bouche se doublait de trente
-gardes-suisses, commandés par deux sergents[224]!
-
-[Note 223: _Collection de Gilbert de Lisle._]
-
-[Note 224: _Collection de Gilbert de Lisle._]
-
-Cette indulgence aimable,--et c'est ce qui en doublait la
-valeur,--ne dépassait guère les limites du Palais. Les détracteurs
-de la robe n'avaient, avec lui, qu'à se bien tenir. «Pénétré,
-rapporte Hénault, de ce qui étoit dû à sa place et le voulant
-faire sentir, à cause du peu d'égards que les gens du monde
-ont pour la magistrature, il étoit haut par caractère et par
-politique, quoique affable et de mœurs commodes avec tous les
-autres. On croignoit de lui déplaire parce qu'il imposoit, et
-on cherchoit son amitié parce qu'il étoit de bon air d'être son
-ami[225].» Nul, lorsqu'il le jugeait nécessaire, ne maniait,
-comme ce Gascon d'origine et de tempérament, l'ironie, la
-malice, l'épigramme. Nul n'avait de ces reparties soudaines
-qui déroutent l'interlocuteur. Le Régent lui-même en fit
-plus d'une fois l'expérience. Ayant, un jour, à la suite d'un
-refus d'enregistrement, répondu par des injures empruntées au
-vocabulaire des halles, de Mesmes lui ferma la bouche d'un
-mot:--«Son Altesse Royale exige-t-elle aussi qu'on enregistre ses
-paroles[226]?»
-
-[Note 225: _Mémoires du président Hénault_, p. 399.]
-
-[Note 226: Barbier (t. I, p. 210) donne du fait une version
-différente: «Pour finir la conversation, rapporte-t-il, le prince
-lui a dit à son ordinaire: «Allez-vous faire f...., vous et
-votre Compagnie!» On dit que le Premier Président lui a répondu:
-«--Monseigneur, j'ai eu souvent l'occasion de parler au feu roi
-Louis XIV. Il ne s'est jamais servi de ces termes-là avec un de
-ses palefreniers.»]
-
-Qu'un pareil homme ait apporté, dans l'affaire du bonnet, la
-passion que lui attribuent les _Mémoires_, personne ne le croira.
-Il semble, au contraire, qu'après s'être prêté de bonne grâce aux
-tentatives de conciliation qui échouèrent par l'intransigeance
-de certains ducs, il se soit absorbé dans l'étude des questions,
-autrement graves, dont, après la mort du roi, fut saisi le
-Parlement. Non qu'il se désintéressât d'une querelle qui tenait
-si fort au cœur de ses collègues; mais il ne lui déplut pas d'en
-partager la charge avec celui de ses lieutenants qu'il savait le
-plus apte à mener la campagne.
-
-Ce lieutenant n'était autre qu'André III de Novion, le petit-fils
-du prétendu instigateur de «l'affaire». Président à mortier depuis
-1689, date de la retraite de son aïeul, c'était un magistrat rompu
-aux affaires, possédant «le fond des diverses jurisprudences»
-et n'ignorant rien de ce qui touchait aux rapports de la robe et
-de la pairie. En lui revivait l'âme des anciens Potier,--avant
-fortune faite: qualités et défauts. Nicolas de Novion, bourgeois
-de cœur, était grand seigneur en son particulier. André de Novion,
-plus scrupuleusement fidèle à son origine, restait bourgeois
-partout et toujours, dans ses goûts, son habillement, sa vie
-parcimonieuse, son langage, ses mœurs: une exception flagrante à
-la loi que nous venons de rappeler, à savoir que l'homme porte
-l'empreinte du temps où il a vécu. Celui-ci retardait de deux
-siècles. Au milieu des splendeurs du règne de Louis XIV et des
-raffinements de la Régence, il demeurait une façon d'antique. Tout
-luxe lui répugnait, toute dépense lui fendait l'âme, et, pour
-se rendre à sa terre de Grignon, il se fût volontiers servi de
-l'équipage du Premier Président Lemaitre: une charrette à bœufs,
-avec de la paille fraîche en guise de coussins. Autant d'ailleurs
-il aimait à porter le mortier, autant le chapeau à plumes lui
-déplaisait.
-
-«Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre!...»
-s'écria-t-il avec Perrin Dandin. Las des visites qui
-l'assaillaient durant les absences de M. de Mesmes, il s'enfuyait
-vers le vieux logis de sa famille, rue des Blancs-Manteaux, où
-personne ne songeait à le relancer. Là, au milieu d'un passé qui
-lui était cher, il se reposait des tristesses du présent. En
-face logeait un charron, «homme du meilleur sens du monde», et,
-tandis que les gens de qualité se morfondaient à sa porte, il
-causait tranquillement avec celui-ci, «sur le pas de sa boutique».
-C'est dans ce milieu que, certain jour, vint le trouver un pauvre
-diable de plaideur, lequel, le prenant pour un valet, lui présenta
-sa requête, en se plaignant de la sauvagerie du maître... Le
-malheureux faillit perdre la tête quand, apprenant que sa cause
-avait obtenu un tour de faveur, il vit son interlocuteur de la rue
-des Blancs-Manteaux diriger, l'hermine sur l'épaule, les débats du
-Parlement. Mais son procès était bon et il le gagna.
-
-Probe par nature, chaste par tempérament, intraitable par mépris
-de l'humanité, cet original recueillait moins de sympathies que
-d'estime. Mais il enlevait tous les suffrages quand, sortant
-de son effacement volontaire, il prenait part aux débats de la
-Grand'Chambre où sa logique semblait irrésistible. Ses rudesses,
-à l'égard de ceux qui s'écartaient de la bonne règle, étaient
-d'ailleurs légendaires. L'abbé Croizat, maître des requêtes, en
-savait quelque chose[227]. Le chancelier Voisin aussi. Comme il
-jugeait à propos d'assurer le Parlement «de sa protection», André
-de Novion lui répondit: «Monsieur, c'est plus qu'il ne demande.»
-
-[Note 227: _Souvenirs du président d'Aligre._ _Revue
-rétrospective_, 2e série, t. VI, p. 5.]
-
-Ce nouvel adversaire ne pouvait trouver grâce aux yeux de
-Saint-Simon. Il s'en tire cependant à meilleur compte que ses
-devanciers. La raison en est peut-être toute fortuite. Son
-portrait,--le dernier de l'admirable collection que constituent
-les _Mémoires_,--arrive à une heure propice: celle où, prenant
-congé de ses lecteurs, Saint-Simon atteste le ciel que, la vérité
-étant le premier devoir de l'historien, il ne cessa jamais de
-la dire, fût-ce au prix des plus grands sacrifices[228]. Sous
-l'influence momentanée de ces beaux sentiments, il rend hommage
-à la probité d'André de Novion, lequel n'était, concède-t-il,
-ni injuste ni malhonnête... Mais, le naturel revenant au galop,
-il se hâte de déclarer qu'on ne saurait faire état de la parole
-d'un pareil personnage. Pourquoi? Parce que c'était un homme
-«plein d'humeurs et de caprices jusqu'à l'extravagance,... un
-dangereux maniaque qui avait laissé maints monuments de folie et
-de l'égarement de son esprit». Des preuves de cet égarement et de
-ces monuments de folie, il n'en est fourni aucune. On ne saurait,
-en effet, regarder comme telles, ni l'émigration vers la rue des
-Blancs-Manteaux de ce Potier hypocondriaque, ni ses manifestations
-d'estime à l'égard du charron... N'importe! C'était un fou: qu'on
-se garde d'en douter!
-
-[Note 228: «Je puis dire que je l'ai chérie jusque contre
-moi-même.»--_Mémoires de Saint-Simon_, t. XIX, p. 220.]
-
-Or, chose inouïe! c'est ce fou qui, en collaboration avec de
-Mesmes, va prendre en mains l'affaire du bonnet! Et, spectacle
-non moins déconcertant, ce même fou accomplira sa tâche avec
-une logique, une méthode, un esprit de suite, une variété de
-moyens dont la belle ordonnance provoquera les applaudissements
-de la galerie!... Comment expliquer ce prodige? L'explication
-est fort simple: c'est que «ce solitaire», si l'on veut aussi
-«ce sauvage», ne fut un fou que pour les besoins des _Mémoires_.
-Dans les _Écrits inédits_,--qui, n'étant point destinés à faire
-auprès des générations futures illusion sur les infortunes de la
-pairie, pouvaient se permettre le luxe de la sincérité,--André
-de Novion n'est représenté ni comme un fou, ni même comme «un
-dangereux maniaque». Il y apparaît, au contraire, comme un
-magistrat de beaucoup d'esprit, d'une capacité profonde, sachant,
-«plus fortement que nul autre, trouver des traits d'habile
-homme[229]»... C'est là une de ces contradictions dont nous avons
-déjà relevé plus d'un exemple et dont on connaît les motifs...
-Comme, d'ailleurs, l'opinion des _Écrits inédits_ est aussi celle
-des contemporains, parmi lesquels le marquis de Sourches[230],
-notre choix ne saurait être douteux.--On va, du reste, pouvoir se
-prononcer en connaissance de cause.
-
-[Note 229: _Écrits inédits_, t. IV, p. 61 et suiv.]
-
-[Note 230: _Journal du marquis de Sourches_, t. XIII, p. 262.]
-
-
-
-
-XII
-
- Une journée historique (2 septembre 1715).--Les réserves des ducs au
- sujet de leurs revendications.--Le rôle personnel de Saint-Simon.--La
- déception des ducs.--Ils répandent un mémoire exposant leurs
- prétentions.--Les pairs représentent les grands vassaux de la
- couronne.--Les empiétements des légistes.
-
-
-La séance qui se tint au Parlement le 2 septembre 1715 présente
-tous les caractères d'une haute comédie de mœurs. Chacun y
-joua son rôle suivant un programme concerté d'avance, au gré
-d'ambitions qui ne prenaient même pas la peine de se dissimuler.
-Il y eut, cela va de soi, des vainqueurs et des vaincus. Parmi
-les premiers se trouvaient le duc d'Orléans et la Compagnie
-judiciaire: le duc, réduit par le testament de Louis XIV à
-un pouvoir purement nominal, se voyait rétabli dans tous les
-droits afférents à la régence; le Parlement, condamné depuis
-un demi-siècle à une sujétion humiliante, recouvrait, par la
-restitution de ce droit de remontrances,--que D'Aguesseau, en
-un jour de deuil, avait appelé «le dernier cri des libertés
-mourantes»,--l'entier exercice de ses prérogatives politiques.
-Parmi les vaincus figuraient: tout d'abord le duc du Maine, déchu
-des splendeurs qu'il avait rêvées, un demi-dieu le matin, et le
-soir sans autre prérogative que le soin de veiller à l'éducation
-d'un monarque de cinq ans[231]; puis Messieurs de la pairie, dont
-les laborieuses combinaisons, en vue de leurs conflits avec la
-robe, échouaient contre l'habile stratégie du grand banc.
-
-[Note 231: _Princesses et grandes dames_, par Arvède Barine,
-p. 252.]
-
-Nous n'avons pas le projet de ressusciter dans son ensemble cette
-journée historique, coupée en deux parties égales par l'intermède
-d'un déjeuner où s'ourdirent les dernières manœuvres. Notre tâche,
-plus modeste, se bornera à en détacher ce qui concerne l'objet de
-cette étude.
-
-Ce fut à sept heures du matin que les ducs pénétrèrent dans
-l'enceinte de la Grand'Chambre. Leur premier soin, comme il avait
-été convenu, devait être de formuler la déclaration aux termes
-de laquelle ils consentaient à retarder, jusqu'au règlement des
-affaires publiques, la revendication de leurs droits.
-
-Cette déclaration, quel en allait être le metteur en scène? La
-question avait fait l'objet d'un débat, dans l'entresol du duc
-d'Orléans. Saint-Simon,--c'est lui qui l'assure,--fut élu «par
-acclamation». Oh! il se défendit avec vigueur. Il n'était pas
-l'homme qui convenait: son impétuosité bien connue pouvait, en
-effet, permettre de craindre qu'il ne parlât «trop fortement».
-Mais l'insistance fut telle qu'il finit par céder. Le lendemain,
-2 septembre, à la conférence tenue, au lever de l'aurore, chez M.
-de Reims, il revint à la charge pour être exonéré d'une mission
-aussi délicate. Vaine tentative: comme la veille, on lui fit
-violence et, devant le cri unanime de ses collègues, il lui fallut
-se résigner. Donc, dès que la séance fut ouverte, il se leva, se
-découvrit d'abord, se recouvrit ensuite, fit signe de la main
-qu'il voulait parler et prononça un discours aussi ferme que digne
-dont il ne nous laisse ignorer ni les grandes lignes, ni les
-particularités, ni l'impression sur l'assistance...
-
-Voilà qui est entendu. C'est lui, c'est bien lui qui doit
-recueillir l'honneur de cette glorieuse manifestation... Hélas!
-Comme il en faut rabattre! Plusieurs comptes rendus sont parvenus
-jusqu'à nous, et pas un ne confirme le récit qu'il lui a plu de
-libeller. Personne n'a vu sa noble mimique, pour cette bonne
-raison qu'il est resté coi à son banc; personne n'a entendu sa
-vigoureuse harangue, pour cette raison décisive qu'il ne l'a pas
-prononcée. La protestation eut lieu à l'heure dite: c'est certain.
-Mais ce n'est point lui, c'est le premier pair du royaume,
-l'archevêque-duc de Reims, qui la formula.
-
-Est-ce à dire qu'au cours de ces graves conjonctures il se résigna
-à l'emploi de témoin silencieux? Non certes. Au moment où l'on
-votait sur la garde du roi, il se produisit, sur le gradin
-des pairs, un murmure dominé par une voix aiguë,--«un filet de
-vinaigre»,--qui disait:
-
---Acte! Acte! Nous demandons acte de nos protestations. M. le duc
-d'Orléans nous l'a promis... Acte! Acte!
-
---A qui le demandez-vous? interrompit Novion.
-
---A la Cour! reprit le filet de vinaigre.
-
---Vous la reconnaissez donc pour juge? répliqua le président...
-
-Riposte embarrassante à laquelle il fut répondu par un _non_ qui
-se perdit dans le tumulte, ainsi que cette réflexion d'un des
-pairs à l'interrupteur: «Ma foi, tu es un mauvais avocat[232].»
-
-[Note 232: D'après la relation du Président d'Aligre,
-Saint-Simon aurait prononcé quelques paroles après la déclaration
-de M. de Reims. Il aurait dit que, si la pairie cédait, c'était
-«pour cette fois seulement et sans le tirer à conséquence».]
-
-Sur ces entrefaites, le maréchal de Villars exprima sa surprise de
-ce que le Premier Président refusait aux ducs le coup de bonnet
-réclamé par eux et affirma tenir du feu roi,--dont l'opinion
-devait trancher le litige,--qu'une pareille prétention était fort
-étonnante... A quoi M. de Mesmes répondit vivement:
-
---Sa Majesté, monsieur, m'a dit à moi tout le contraire. Son avis,
-lorsque vous émîtes vos prétentions, fut qu'il fallait tâcher de
-s'arranger. Elle ajouta qu'elle ne prendrait jamais connaissance
-du litige.
-
-Le duc de Noailles, dont nous avons déjà signalé l'allure
-conciliante, jugea le moment favorable pour prononcer quelques
-mots pacifiques:
-
---Accommodons-nous, déclara-t-il, et qu'il ne soit plus question
-de rien.
-
-Tel semblait bien être l'avis du duc d'Orléans, fort embarrassé
-dans ce conflit qui tournait à l'aigre. Il prit la parole à son
-tour; mais la formule qu'il employa ne fut point heureuse. Il
-annonça, en effet, qu'il _statuerait_ après avoir entendu les
-parties et examiné les usages.
-
---Nous ne demandons que cela! s'écrièrent les ducs.
-
-Mais ils avaient compté sans «ce fou de Novion» qui, comme
-personne, possédait les précédents en la matière.
-
---«Doucement, s'écria-t-il... Notre respect est acquis à M. le duc
-d'Orléans dans les ordres qu'il lui plaira de donner en sa qualité
-de régent; mais la contestation dont il s'agit n'est point de son
-ressort. Seul le roi peut la trancher... Il n'y a qu'un parti à
-prendre: attendre sa majorité.»
-
-Et sur cette habile réplique, à laquelle personne ne trouva rien à
-répondre, la question fut remise à la date lointaine indiquée par
-l'orateur... C'est ce que, en style parlementaire, on appelle «un
-enterrement».
-
-L'incident valait la peine d'être conté. Cependant Saint-Simon
-n'en souffle mot. Pourquoi? Parce qu'il ne tourne pas à son
-avantage. Les commentaires auxquels il donna lieu ne laissent
-pas, en effet, que d'être pénibles pour sa vanité... Épisode
-divertissant et douloureux! estime l'avocat Prévot... Comédie!
-s'écrie un autre témoin de cette scène... Quant au public, il ne
-dissimulait pas son mécontentement en voyant l'intérêt général
-sacrifié à une question d'étiquette: Étrange chose, murmurait-il,
-qu'un petit gentilhomme, qui devrait être surpris de se trouver en
-pareil lieu, soit chargé de défendre les intérêts de la pairie!...
-Pour l'historien Lémontey, ce qui domine dans cette ridicule
-aventure, c'est la note comique: «La mine chétive, déclare-t-il,
-et la prodigieuse colère de ce seigneur acariâtre délassèrent la
-Cour des fatigues de la journée[233].»--Ce sont là des impressions
-dont l'intéressé n'avait pas lieu d'être fier. Aussi supprime-t-il
-tous ces détails avec un sans-gêne égal à celui qui présida à
-l'invention assez piquante de ses succès oratoires[234].
-
-[Note 233: _Histoire de la Régence_, t. I, p. 38.]
-
-[Note 234: Pour renseignements plus amples, nous renvoyons à
-l'ouvrage de Chéruel: _Saint-Simon considéré comme historien de
-Louis XIV_, p. 90 et suiv. On y trouvera un résumé des relations
-de l'avocat Prévot, de Mathieu Marais, du président d'Aligre,
-etc... Voir aussi, du même auteur, sa _Notice sur la vie et les
-mémoires de Saint-Simon_, p. XLI et suiv.]
-
-Il est muet également sur un autre épisode... Si secrets
-qu'eussent été les conciliabules tenus avant la mort du roi, il
-en avait transpiré quelque chose. Le bruit circulait que les
-ducs étaient résolus à frapper un grand coup en faveur de leurs
-revendications. De quelle nature? On ne le savait pas. Messieurs
-de la pairie assailliraient-ils les conseillers préposés à
-la garde des bancs, en vue de les contraindre à la retraite?
-Enlèveraient-ils, par ruse ou par violence, le mortier du Premier
-Président, pour l'obliger à se découvrir? Se borneraient-ils à
-rester couverts eux-mêmes s'il n'était pas fait droit à leurs
-réclamations?... Deux, au moins, de ces hypothèses étaient
-invraisemblables; mais, soupçonneuse par profession, la robe
-aima mieux prévoir sans sujet, que de risquer d'être prise sans
-vert. Convoqués pour la première heure du jour, ses officiers se
-rendirent au Palais au moment même où les ducs se réunissaient
-chez M. de Reims. M. de Mesmes exposa la situation et invita ses
-collègues à délibérer sur le parti qu'il convenait de prendre.
-Deux solutions se présentaient: ne point paraître apercevoir les
-usurpations commises; couper court à tout empiétement par des
-mesures arrêtées d'avance,--ce que Novion nommait «des précautions
-de police[235]». Ce fut cette dernière opinion qui prévalut. Le
-Premier Président fut prié, en conséquence, d'interpeller chaque
-pair avec une extrême politesse. S'il refusait d'opiner dans les
-conditions prescrites par l'usage, on lui ferait remarquer, avec
-un redoublement de courtoisie, que, faute par lui de se conformer
-à la tradition, la Cour se verrait dans la nécessité de ne pas
-faire état de son suffrage. S'il persistait dans sa résistance,
-on passerait outre et sa voix n'entrerait pas en ligne de
-compte[236]:--c'est ce qu'on appela l'arrêt du 2 septembre 1715,
-arrêt qui mit la pairie vent debout et à l'annulation duquel elle
-travailla dans la suite avec une énergie désespérée.
-
-[Note 235: _Mémoire du Parlement_, du mois d'avril 1716.]
-
-[Note 236: _Journal de Mathieu Marais_, t. I, p. 157.]
-
-Tel fut le bilan de cette rencontre, attendue avec tant
-d'impatience et si féconde en déceptions. Elle servit de point
-de départ à une campagne furieuse. Le premier soin des ducs fut
-de réimprimer et de répandre à profusion les mémoires de 1664 où
-la robe était déchirée à belles dents. Celle-ci, touchée au vif,
-n'aurait reculé devant aucune mesure pour empêcher la diffusion
-de ces écrits: interdiction de vente et de colportage, menace de
-poursuites et de saisies[237]; ce qui, suivant la règle, ne fit
-qu'aiguillonner la curiosité publique. En même temps partaient,
-d'officines rivales, une avalanche de petits vers, d'épigrammes,
-d'injures. Chaque parti avait ses fidèles, clairsemés du côté des
-pairs, très nombreux de l'autre côté, et c'étaient, aux coins
-de rues, d'orageuses discussions sur le mérite respectif des
-combattants, leur origine, leurs aspirations, leurs droits. Quant
-aux intéressés eux-mêmes, après avoir exalté l'institution à
-laquelle ils avaient l'honneur d'appartenir, ils ne négligeaient
-rien pour tourner en ridicule la partie adverse.
-
-[Note 237: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 420.]
-
-Les ducs étaient assurément, après les princes de la famille
-royale, les premiers personnages du royaume. Mais, quelque
-éclatant qu'il fût, le lustre auquel ils pouvaient légitimement
-prétendre ne suffisait point à leur orgueil. Comme nous l'avons
-déjà fait connaître, ils n'aspiraient à rien moins qu'à la gloire
-de représenter la grande pairie terrienne constituée au début
-des temps féodaux, laquelle comptait alors sept adhérents, les
-ducs de France, d'Aquitaine, de Bourgogne, de Normandie, les
-comtes de Flandre, de Toulouse et de Champagne,--investis d'un
-pouvoir souverain. Réduite à six membres par l'accession à la
-couronne de Hugues Capet, l'illustre association ne tardait pas
-à s'adjoindre,--en manière d'hommage à l'Église, toute-puissante
-en ces siècles de foi,--six représentants du clergé choisis
-par le nouveau roi dans les limites restreintes de ses États:
-l'archevêque de Reims, les évêques de Laon, Beauvais, Langres,
-Châlons-sur-Marne et Noyon. Cette pairie, remplacée plus tard
-par une seconde pairie qui n'avait que le nom de commun avec la
-première, avait déjà cessé de vivre quand, poursuivant sa marche
-conquérante, la monarchie française s'annexa, en totalité ou en
-partie, les domaines des hauts barons.
-
-Se rattacher à une institution aussi illustre était le souci
-permanent des ducs de création moderne. Ils y travaillaient
-avec une obstination inlassable, bouleversant, par l'entremise
-de leur agence de recherches, chartes, registres capitulaires,
-actes publics ou d'ordre privé. Parmi les arguments qu'ils
-invoquaient à l'appui de leur thèse, il en est un qui leur
-semblait irrésistible: Que sont, demandaient-ils, les six pairs
-ecclésiastiques qui ont l'honneur de siéger à nos côtés? De
-petits personnages assurément, si on les compare à nous. Or, on
-ne saurait contester que ces prélats ne soient les successeurs
-directs des pairs ecclésiastiques de l'ère capétienne, lesquels
-jouissaient de prérogatives égales à celles de leurs «compairs»,
-les grands vassaux...
-
-Sur quoi, faisant application de cette loi mathématique qui veut
-que deux quantités, dont chacune est égale à une troisième, soient
-égales entre elles, les ducs disaient: «Nous sommes égaux aux
-pairs ecclésiastiques, tant présents que passés, égaux eux-mêmes
-aux pairs laïcs d'autrefois; donc nous sommes égaux à ces
-derniers...»
-
-Qu'on ne leur objectât point que l'institution des grands vassaux,
-perdue dans la nuit des temps, était réputée d'essence divine,
-tandis que celle des ecclésiastiques, émanant du pouvoir royal,
-devait être considérée comme d'ordre inférieur. Ils répondaient,
-s'appuyant sur une consultation de 1410, que cette distinction
-ne tenait pas debout, les attributions entre laïcs et clercs
-ayant toujours été identiques. Si l'on insistait en faisant
-remarquer que les grands vassaux avaient la prééminence sur les
-représentants du clergé, ils répliquaient, en gens sûrs de leur
-fait, que ce droit de préséance provenait non d'une différence
-«d'autorité, rang, honneurs, facultés ou puissance», mais d'une
-simple antériorité de sièges... Moyennant quoi, ils épuisaient
-la nomenclature des appellations flatteuses que leur consacrait
-l'histoire: _Tuteurs de l'État, Grands juges du royaume et de la
-loi salique, Pierres précieuses de la Couronne, Continuation et
-extension de l'autorité royale_, etc.; ils ne tarissaient pas
-d'exclamations admiratives sur leurs propres personnes: Quelle
-splendeur! quel lustre! quelle majesté! ils se prétendaient
-nantis du pouvoir «législatif et constitutif»; ils se déclaraient
-successibles de droit au trône[238]; ils proclamaient leur
-supériorité sur le souverain lui-même en ce sens que, au rebours
-de celui-ci, qui tombait sous les foudres de Rome, ils ne
-pouvaient, eux, être l'objet d'une excommunication[239]: enfin ils
-couronnaient leurs efforts de dialectique par cette conclusion
-bien faite pour désarmer les plus incrédules: «On s'espaceroit en
-vain à prouver qu'il est jour lorsqu'on voit luire le soleil[240]!»
-
-[Note 238: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 380.--Les
-pairs ne cessèrent jamais de prétendre au droit de disposer de
-la Couronne en cas de vacance. Ils l'affirmaient notamment dans
-leur quatrième mémoire de 1664, réédité par leurs soins sous la
-Régence.]
-
-[Note 239: «Parce qu'ils sont partie essentielle et intégrante
-de la Couronne, du commerce desquels il n'étoit pas possible de
-se passer pour tout ce qui concernoit l'État.»--_Mémoires de
-Saint-Simon_, t. X, p. 379.]
-
-[Note 240: Les ducs consentaient cependant à faire une
-distinction entre la personne revêtue de la pairie et la pairie
-elle-même. «La dignité de pair, disaient-ils, est une et la même
-qu'elle a été dans tous les pays de la monarchie; les possesseurs
-ne se ressemblent plus. Sur cette dissemblance, on consent
-d'aller aussi loin qu'on voudra; sur la mutilation de la pairie,
-encore. C'est l'ouvrage du temps et des rois. Mais les rois ni le
-temps n'ont pu l'anéantir: ce qui reste est toujours la dignité
-ancienne, la même qui fut toujours.»--_Mémoires de Saint-Simon_,
-t. VIII, p. 378.]
-
-C'est du haut de ces prétentions, péniblement édifiées, que les
-ducs foudroyaient leurs adversaires. Aucune des récriminations
-qu'ils faisaient entendre n'était d'ailleurs nouvelle; mais la
-forme sous laquelle ils les présentaient, décente dans les démêlés
-antérieurs, revêtait, à partir de 1715, un caractère singulier
-d'acrimonie...
-
-Qu'étaient donc ces robins audacieux qui osaient faire la loi à ce
-que la vieille Europe comptait de plus illustre! Des descendants
-de serfs, de cette catégorie de serfs qui, affranchis plus tard,
-apprirent à lire, grâce à la charité des moines, étudièrent la
-procédure et s'affinèrent en l'art de la chicane. Légistes: ainsi
-les nommait-on. C'est saint Louis qui, le premier, pour le malheur
-de la monarchie, avait fait appel à leur concours. La mission
-qu'il leur confia fut d'éclairer les pairs, lesquels, ignorants
-des lois qu'on leur abandonnait le soin d'appliquer, ne savaient
-où donner de la tête depuis que le jugement de Dieu avait fait
-place aux décisions juridiques... Mission délicate, dont on
-assura le fonctionnement en mettant en communication, durant le
-cours de l'audience, le juge-soufflé avec le légiste-souffleur:
-celui-ci devant exprimer son avis à voix basse, on l'installa sur
-le marchepied du banc où trônait le représentant officiel de la
-justice.
-
-Oh! ce marchepied... Comme pour ravaler la robe, Saint-Simon en
-joue! Il l'a contemplé sous toutes ses faces, mesuré dans toutes
-ses dimensions, déplacé, soulevé de ses nobles mains. Et voilà
-qu'en procédant à ce minutieux inventaire, il découvre une chose
-inouïe. Ce marchepied n'est plus un marchepied, c'est un banc avec
-dossier confortable,--les légistes, devenus magistrats, s'étant
-lassés de subir, dans le dos, les semelles boueuses de la pairie...
-
---Usurpation indécente! s'écrie l'implacable observateur. Ce
-marchepied, tout rudimentaire qu'il fût, était suffisant «pour de
-simples souffleurs consultés à pure volonté et sans parole qu'à
-l'oreille des juges seigneurs»!
-
-Et, poursuivant son exposé avec une méprisante ironie, il
-explique comment cette manière de collaboration, entre gens
-d'origine si différente, changea bientôt de caractère; comment,
-de plus en plus déconcertés par les exigences de la loi civile,
-les juges-seigneurs se résignèrent au contact de professionnels
-appelés à siéger au même titre qu'eux-mêmes, c'est-à-dire avec
-voix délibérative; comment, chargés du soin d'élucider les débats
-et de rendre les arrêts, ces intrus se firent attribuer la
-présidence; comment enfin, aussi envahissants que la lèpre, ils
-devinrent, après une série d'étapes, les maîtres en fait, sinon
-en droit, d'une maison où on les avait vus remplir l'office de
-valets!... Mais quelque grande, quelque inespérée que pût être
-leur fortune, rien n'était changé dans la situation respective des
-deux groupes. Seuls, les pairs, parce que de naissance illustre,
-avaient licence de s'asseoir sur les sièges supérieurs, tandis que
-les robins, fils de légistes nés de serfs, en étaient réduits aux
-sièges inférieurs, c'est-à-dire au marchepied!
-
-Ce témoignage tangible de «l'essentielle bassesse» de la robe
-n'était pas le seul que les ducs se plussent à invoquer. Ils
-rappelaient,--avec quelles délices!--que les présidents et le
-chancelier lui-même ne parlaient au roi qu'à genoux et tête nue.
-Sans doute Sa Majesté ne manquait pas, après quelques phrases de
-l'exorde, de les inviter à se lever; mais c'était à charge par
-eux de mettre de nouveau genou à terre lorsqu'ils arrivaient à la
-péroraison. Si bien que, loin de faire disparaître l'opprobre,
-cette concession de pure courtoisie n'avait d'autre effet que d'en
-affirmer le principe...
-
-Une autre circonstance démontrait encore l'infériorité native
-de ces beaux fils de roture, c'est qu'ils figuraient dans le
-troisième ordre de l'État, c'est-à-dire au milieu de ce que la
-nation produit «de plus abject». Il y avait mieux. L'accession
-aux charges de judicature, regardées comme fonctions viles,
-constituait, à elle seule, une dérogeance. A ce point qu'il
-suffisait à un gentilhomme d'être pourvu d'un office de
-conseiller ou de président pour qu'il cessât d'être inscrit sur
-les listes de la noblesse et fût exclu du droit de la représenter
-aux États généraux[241].
-
-[Note 241: C'est aux États généraux de 1789 que, pour la
-première fois, la robe fut comprise dans les rangs de la noblesse.]
-
-Ces constatations, en grande partie exactes, ne laissaient point,
-par certains côtés, que d'être embarrassantes pour ceux mêmes qui
-les invoquaient. Comment reconnaître qu'on appartenait à un corps
-qui méritait si peu de considération et d'estime? Aussi bien les
-ducs se défendaient d'en faire partie et recouraient, en manière
-d'argument, à une distinction dont la subtilité eût ravi un
-casuiste du moyen âge:
-
---Nous comptons, déclaraient-ils, parmi les dignitaires du
-Parlement en tant qu'il est appelé, dans les lits de justice,
-à traiter des intérêts de l'État. Notre présence, à nous,
-assesseurs-nés de la Couronne et _lateres regis_, y est même alors
-si nécessaire que, pour être valables, les décisions doivent
-mentionner que l'assemblée était «suffisamment garnie de pairs».
-Au contraire, nous cessons d'en constituer un élément essentiel
-lorsque le Parlement statue sur des intérêts d'ordre privé.
-Sans doute il nous est loisible de participer au jugement des
-litiges civils et criminels; mais ce sont deux choses distinctes
-d'appartenir à une compagnie ou d'y avoir droit de séance avec
-voix délibérative...
-
-Pour donner plus de poids à ces affirmations, les ducs
-s'ingéniaient également à mettre en relief les différences qui
-les séparaient de la robe... Les charges de judicature! Elles
-étaient dans le domaine public, comme un arpent de pré ou une
-corde de bois; tandis que la pairie, spéciale à une maison, avec
-laquelle elle s'éteignait, était hors du commerce... Messieurs du
-Parlement, des quémandeurs d'épices «et de toutes les ordures d'un
-produit auquel tous, depuis le Premier Président jusqu'au dernier
-conseiller, tendoient journellement la main»! Au contraire, les
-pairs mettaient leur orgueil à servir sans rémunération... Lancé
-dans cette voie, on ne s'arrêtait plus. Tout devenait prétexte à
-divergences: jusqu'au titre des serviteurs préposés à la garde
-des logis,--suisse pompeux chez les uns, simple portier chez les
-autres[242]. Cette hantise de creuser plus large le fossé était
-poussée si loin que les ducs en arrivaient presque à dire: «Vous,
-Messieurs, pour rendre la justice, vous avez besoin de travaux
-préparatoires, de brevets, de stage. Nous, nous sommes idoines de
-naissance: la vertu de notre dignité est telle qu'elle confère
-tous les diplômes[243]!»
-
-[Note 242: Le duc de Luynes écrit en 1747: «Le Président
-de Ménars est le premier qui ait eu un suisse, le Président
-de Maisons le premier qui ait fait mettre _hôtel_ sur sa
-porte.»--_Mémoires_, t. VIII, p. 378.]
-
-[Note 243: A propos de l'âge requis pour l'entrée au
-Parlement, Saint-Simon proteste contre toute assimilation de la
-pairie avec la robe. «De le fixer au même âge qu'aux magistrats,
-c'est une égalité que rien n'autorise, puisque, indépendamment de
-la distance de la pairie à la magistrature, celle-ci a des études,
-des examens, des actes publics, des degrés à subir, dont il n'a
-jamais été question pour les pairs». Il est vrai qu'il couronne
-ces observations par un aveu qui mérite d'être retenu. «A quoi
-il faut humblement ajouter qu'en matière de jugements un pair de
-vingt-cinq ans n'est ni plus capable qu'à quinze, ni moins qu'à
-cinquante ans.»--_Écrits inédits_, t. III, p. 82.]
-
-Mais, quelque graves que fussent ces griefs, il en restait un qui
-dominait tous les autres: la participation envahissante de la robe
-à la direction des affaires de l'État... La nécessité de porter à
-la connaissance du public les ordonnances, décrets et autres actes
-du pouvoir royal, avait, de longue date, entraîné l'usage de les
-faire viser par la Compagnie judiciaire, qui, en les enregistrant,
-leur imprimait un caractère officiel. C'est de cet usage que,
-procédant par gradations habiles, les légistes s'étaient emparés
-pour établir leurs usurpations. Du droit d'enregistrement ils
-étaient passés au droit d'examen et, par voie de conséquence, au
-droit d'approbation ou de rejet. Si bien qu'un jour, forts de
-la popularité qu'ils s'étaient acquise en résistant aux édits
-fiscaux, ils avaient posé en principe qu'aucun texte de loi, aucun
-impôt, aucun traité de paix, aucun acte de gouvernement n'était
-valable qu'à la condition d'être revêtu de leur estampille.
-Bientôt même, non contents de tenir ainsi «les rois en brassière»,
-ils avaient poussé l'audace jusqu'à s'intituler les représentants
-de la nation. Les États généraux eux-mêmes, émanation des trois
-ordres, ne constituaient, à leurs yeux, qu'un rouage inutile dont
-la Compagnie judiciaire, composée des mêmes éléments,--clergé,
-noblesse et tiers,--se prétendait appelée à recueillir l'héritage.
-L'un de ses membres les plus autorisés, Henri de Mesmes,
-grand-oncle du Premier Président, reprenant, sous la Fronde,
-cette affirmation qui datait de la régence de Marie de Médicis,
-n'avait pas craint de proclamer «que le Parlement tenoit rang
-au-dessus des États généraux par la vérification de ce qui estoit
-arrêté[244]».
-
-[Note 244: _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. I, p. 698.]
-
-Toujours ce droit de vérification!--Les ducs le combattaient
-avec fureur... Une fonction purement mécanique, soutenaient-ils,
-analogue à celle du greffier qui, impuissant à modifier
-la décision rendue, a pour office de la consigner sur ses
-registres pour en authentiquer les dispositions et en assurer
-la publicité... _Ut nota fierent!... Ut notum sit!..._ De cette
-inscription toute matérielle conclure à une faculté de contrôle et
-de veto, c'était, par un défi à la raison, transformer une chambre
-des plaids en un corps politique et faire de ce corps l'arbitre
-de l'État[245]!... D'où la robe tirait-elle des pouvoirs aussi
-contraires à l'essence de la monarchie? Où l'écrit les concédant?
-Où l'usage qui les consacrait? Notamment pour la dévolution des
-régences,--question capitale au point de vue dynastique?...
-Loin de soutenir des prétentions aussi exorbitantes, le Premier
-Président La Vacquerie les avait solennellement répudiées. «Le
-Parlement, déclarait-il, est institué pour rendre la justice, non
-pour se mêler aux affaires publiques, si ce n'est lorsqu'il lui
-est commandé par le chef ordonné de Dieu[246].»
-
-[Note 245: Les pairs reconnaissent cependant que la Couronne
-s'était dessaisie en faveur du Parlement des questions d'ordre
-religieux, afin de s'éviter les inconvénients de litiges
-auxquels les rois ne voulaient pas mêler leurs personnes. Mais
-cette exception, due à des scrupules légitimes, ne faisait,
-disaient-ils, que confirmer une règle qui, jusqu'à Henri IV,
-n'avait pas souffert de contradiction.--_Mémoires de Saint-Simon_,
-t. X, p. 405.]
-
-[Note 246: Voir les _Mémoires de Mathieu Molé_, t. I, p. 54.]
-
-Les ducs estimaient que, sur cette question, comme sur beaucoup
-d'autres, la Couronne avait encouru de lourdes responsabilités.
-Pour un souverain soucieux de bien agir, combien ne se dérobaient
-pas à l'accomplissement de leurs devoirs! Ignorance ou lassitude,
-mauvaise administration des provinces, pillage du Trésor au profit
-des maîtresses et des favoris... Autant de causes dont, avec sa
-perfidie habituelle, le Parlement avait profité pour affermir son
-prestige. Puis étaient venus les besoins d'argent. Il avait fallu
-s'adresser à la bourse de ces bourgeois liardeurs qui trouvaient
-le moyen de s'enrichir au milieu de la détresse générale: dès lors
-ils avaient «commencé à pointer». Leur crédit grandit encore quand
-Philippe le Bel éleva à la dignité de collaborateurs intimes ces
-prêteurs accommodants. Et le mal était allé se développant sans
-cesse, grâce à l'impéritie des successeurs de ce prince. Sans
-doute, en paroles, ils maintenaient l'intégrité de la puissance
-royale; mais, en fait, ils s'inclinaient devant ce pouvoir
-nouveau qui confisquait leurs prérogatives. Si, par hasard, ils
-parvenaient à faire prévaloir leur volonté, ce n'était que «par
-adresse, manège et souvent en gagnant les plus accrédités du
-Parlement par des grâces pécuniaires[247]».
-
-[Note 247: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 403.]
-
-Et--dérision des destinées humaines!--c'étaient ces
-parvenus sortis de la lie du peuple, ces descendants des
-légistes-souffleurs, courbés aux pieds «du baronnage», qui osaient
-«se parangoner aux pairs», les précéder dans les cérémonies,
-leur donner des démentis, comme ils venaient de le faire au
-cours de la séance du 2 septembre 1715. Eux qui avaient arraché
-à la faiblesse d'Anne d'Autriche la licence d'opiner avant
-les princes du sang, avant les fils de France, avant la reine
-elle-même! Eux qui, faisant fi des États généraux, s'érigeaient
-en sénat auguste chargé de protéger les rois mineurs, d'instituer
-régents et régentes, de tenir la balance entre les rois majeurs
-et leurs sujets! Eux enfin qui, après cinquante années de
-silencieuse humiliation, recouvraient tout à coup, avec le droit
-de remontrances dont on venait de payer leur concours, les moyens
-de reprendre, pour le plus grand malheur de l'État, leur rôle
-traditionnel de dissolvants et de factieux!... Et, dans les
-transports d'indignation que leur causait ce renversement de
-l'ordre, les ducs comparaient le Parlement à l'antique Babylone,
-devenue le repaire des démons et de l'esprit impur, ainsi qu'il
-est expliqué au chapitre dix-huitième de l'Apocalypse. C'est
-pourquoi ils suppliaient le Seigneur de traiter la robe comme
-il avait traité la cité rebelle et de réserver à ses officiers
-le même sort qu'aux Chaldéens, dont l'ange justicier disait, du
-haut de sa nuée lumineuse: «Malheur! Malheur! Ils ont jeté de la
-poussière sur leur tête et ont poussé des cris mêlés de larmes et
-de sanglots!»
-
-
-
-
-XIII
-
- Réponse qu'on pouvait faire au mémoire des ducs.--L'embarras du
- Régent.--Railleries des ducs.--Le psautier de la reine Ingeburge.
-
-
-On croyait les parlementaires descendus des légistes du moyen âge;
-origine dont ils n'auraient pas eu à rougir. Jamais, en effet,
-conquérant ou fondateur de dynastie n'accomplit une tâche aussi
-féconde que ces auxiliaires du roi. Issus de la glèbe, comme on
-le leur reprochait, ils s'élevèrent par leur génie, en dégageant
-les franchises publiques des vieilles chartes communales, et
-en créant, par l'introduction au Palais des principes de la
-législation romaine, une société fondée sur des principes nouveaux.
-
-Revendiquer cette filiation, c'eût été un geste digne et fier.
-Ce geste, les parlementaires ne le firent pas; car, à leurs yeux
-aussi, la naissance constituait le plus précieux des biens; en
-dehors d'elle, pensaient-ils eux aussi, rien ne pouvait s'établir
-d'utile et de durable... A cela près, leurs explications étaient
-aussi précises que vigoureuses.
-
-«Fils de serfs! s'écriaient-ils: il faut s'entendre. La famille
-judiciaire, divisée en haute, moyenne et basse robe, comprend
-des éléments divers. On y trouve des maisons qui valent bien les
-vôtres: nous compterons quand vous voudrez. On y trouve aussi
-des représentants nombreux de ce Tiers-État qui constitue la
-majorité du pays et dont plusieurs d'entre vous,--fils de serfs
-également,--ont le malheur d'être issus[248]. Mais pourquoi
-s'attaquer à la robe entière, lorsque seul le Parlement est
-en jeu? Vous n'ignorez pas que tous ses membres sont nobles,
-même ceux qui sortent de la bourgeoisie. La noblesse, en effet,
-s'acquiert aussi bien par les services civils que par les services
-militaires. La seule différence qu'on puisse relever entre la
-noblesse d'épée et la noblesse de robe, c'est que la première,
-dédaigneuse du nom patronymique, fait parade de ses titres, tandis
-que la seconde, reléguant dans ses coffres brevets et parchemins,
-s'en tient au nom porté par ses aïeux... Égaux, nous le sommes si
-bien que vous, messieurs les ducs, qui ne cessez de vous réclamer
-du droit féodal, en vertu duquel tout haut baron ne peut être
-jugé que par ses pairs, vous considérez comme le plus précieux
-de vos privilèges de n'être justiciables d'aucun tribunal, si
-ce n'est du nôtre... Veuillez ne pas oublier, d'ailleurs, qu'il
-n'en est pas un seul parmi vous,--nous disons un seul!--qui n'ait
-quelques alliances avec la robe. La dénigrer est donc plus qu'une
-maladresse: c'est une sottise; car tout coup porté contre elle
-vous atteint par ricochet.»
-
-[Note 248: Le recueil intitulé _Menagiania_ contient (t. II,
-p. 272) de très curieux renseignements sur la classification des
-familles de robe.]
-
-La riposte, comme on le voit, ne le cédait à l'attaque ni en
-orgueil, ni en morgue, ni en aigreur. Chaque affirmation des ducs
-était ainsi l'objet d'une discussion dirigée avec l'esprit de
-méthode qui caractérise les dialecticiens de profession.
-
-«Est-il possible, continuaient Messieurs du Parlement, que
-vous vous considériez comme des successeurs directs des grands
-vassaux, d'abord au nombre de sept, puis de six, de l'époque
-carolingienne?... des ducs de Normandie, lesquels joignaient
-à cet apanage l'Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou, sans
-compter la Couronne d'Angleterre?... des comtes de Flandre, dont
-les domaines, les plus riches du monde, excitaient la convoitise
-universelle?... des comtes de Champagne, d'où sortirent un roi
-de Chypre et de Jérusalem, et toute la lignée des princes de
-Navarre?... des ducs de Bourgogne, qui mirent si souvent en échec
-les armes de France et, à plusieurs reprises, s'emparèrent de
-Paris?... enfin des ducs d'Aquitaine et des comtes de Toulouse,
-véritables souverains?... Regardez, messieurs, regardez autour de
-vous: peuple, noblesse, Versailles et la province, personne qui
-n'accueille vos prétentions par un éclat de rire!»
-
-Il n'était pas, en effet, difficile d'établir qu'il avait
-existé, dans la suite des temps, trois pairies distinctes:
-la première, qu'on pouvait appeler de droit divin, éteinte
-avec la disparition des grands vassaux; la seconde, formée de
-princes du sang et de fils de France, organisée, en souvenir de
-l'ancienne, pour servir «de parure à la couronne»; la troisième,
-de date récente et également d'institution royale, par suite
-révocable au gré du prince, laquelle recrutée, sans limitation de
-nombre, parmi de simples gentilshommes, servait trop souvent à
-rémunérer l'intrigue, la courtisanerie, le dérèglement des mœurs
-et d'inavouables complaisances... Et c'étaient, à l'appui de
-cette doctrine, des références à perte de vue: le tout couronné
-par cette citation de Mézeray, historiographe du roi et savant
-renommé: «Il y a bien moins de disproportion entre «les moindres
-des pygmées et le colosse de Rhodes» qu'il n'y en a entre les
-anciens pairs et les pairs «modernes»... Pygmées! Rappelé à
-propos, le mot fit fortune.
-
-C'est dans ce même esprit, impertinent et narquois, que se
-poursuivait la discussion. «Vous estimez, messieurs les ducs, que
-nous avons commis une action indécente en modifiant les bancs de
-la Grand'Chambre! Puérilité indigne de gens sérieux; ce changement
-remonte à 1406 et n'eut rien de clandestin: un arrêt l'ordonna
-parce que les anciens sièges tombaient de vétusté[249]...--Vous
-nous infligez l'appellation de quémandeurs de gages et de
-racoleurs d'épices!... Sachez qu'aucun de nous ne s'est enrichi
-dans des emplois de judicature, que beaucoup au contraire s'y
-sont appauvris, et que tous les gens impartiaux rendent hommage
-à notre désintéressement. Nous nous faisons gloire, d'ailleurs,
-de n'être pas de ceux qui, attachés à une fonction de Cour,
-recueillent les miettes de la table du maître et, abdiquant tout
-respect d'eux-mêmes, édifient leur fortune sur une complaisance
-illimitée!...--Vous nous reprochez la vénalité des charges, comme
-si cette mesure fiscale, dont nous sommes les premières victimes,
-nous était imputable! Or nous n'avons jamais cessé de réclamer le
-retour à l'élection, le mode de recrutement qui donna un si grand
-lustre à la magistrature d'autrefois. Et c'est vous, vous et la
-noblesse d'épée, qui, sous l'influence d'une cupidité inavouable,
-vous êtes toujours opposés au rétablissement de l'ancien ordre de
-choses[250]!...» Tout cela appartenait au domaine de l'histoire;
-mais l'histoire n'était pas le fait de Messieurs de la pairie,
-ainsi qu'on en pouvait juger par leur ignorance du passage que
-Mézeray consacre à leur origine!
-
-[Note 249: _Histoire du Palais de justice_, par Rittiez, p.
-226.]
-
-[Note 250: Aux États généraux de 1615, la robe offrit
-l'abandon de ses charges, de façon qu'on pût abolir la vénalité,
-l'hérédité et la paulette. La noblesse repoussa cette proposition
-et demanda le maintien de la vénalité, laquelle présentait à ses
-yeux cet avantage que, lorsque les offices faisaient retour au
-roi, celui-ci les distribuait à son entourage qui s'empressait de
-les vendre à deniers comptants.]
-
-Quand ils arrivaient à la question de leurs droits politiques,--la
-seule dont ils eussent réellement souci,--les officiers de robe
-quittaient ce ton de persiflage qui ne leur paraissait pas
-compatible avec la gravité du sujet. La concession de ces droits
-remontait, suivant eux, à une époque où le Parlement n'était pas
-encore sédentaire. Aux prises avec les difficultés incessantes
-que lui créaient des vassaux turbulents et ambitieux, le prince
-jugea à propos d'accroître son autorité en associant ce corps
-à la direction des affaires publiques. D'où une collaboration
-dont le résultat inappréciable fut de dégager la Couronne
-des entraves qui la paralysaient et de conférer au pays «les
-garanties d'un contrôle assidu, éclairé, courageux, des actes du
-gouvernement[251].»
-
-[Note 251: _Histoire du Tiers-État_, par Augustin Thierry, t.
-I, p. 108.]
-
---Mais, s'écriaient les ducs qui ne pouvaient de sang-froid
-entendre ce langage, où prenez-vous les titres conférant de
-semblables prérogatives?
-
---Des titres! répondait la robe. Où sont les vôtres? Où sont ceux
-des États généraux? Où sont ceux de la royauté?... Nous ne sommes
-pas ici en Angleterre ou en Aragon, où il existe des lois écrites
-réglant les attributions des pouvoirs publics. En France, rien de
-pareil: c'est dans l'usage, l'usage seul, que les grands corps de
-l'État puisent leurs droits[252]...
-
-[Note 252: C'est ce que, en termes presque identiques,
-déclare le cardinal de Retz: «Il y a plus de douze cents ans
-que la France a des rois; mais ces rois n'ont pas toujours été
-absolus au point qu'ils le sont. Leur autorité n'a jamais été
-réglée comme celle des rois d'Angleterre et d'Aragon par des lois
-écrites».--_Mémoires de Retz_, t. I, p. 119.]
-
-Pour établir ce prétendu usage, en vertu duquel le Parlement
-«tenoit la place du conseil des princes qui étoit près les
-personnes des rois[253]», les magistrats tiraient de leurs
-bibliothèques une série de textes devant lesquels ceux de la
-partie adverse, réduits à l'opinion précitée de La Vacquerie,
-faisaient maigre figure. C'était: Claude de Seyssel, évêque
-de Marseille et ambassadeur à Rome, dont le traité sur _la
-Grande monarchie de France_ proclame que l'institution des
-hautes Compagnies judiciaires eut pour but de réprimer les
-empiétements du pouvoir personnel;--Mataril qui, dans sa réponse
-à la _Franco-Gallia_ d'Hotman, affirme à son tour que ces
-Compagnies jouent le rôle de médiateur entre le prince et les
-peuples;--Michel de Castelnau, La Roche-Flavin, Marculphe, bien
-d'autres encore... Mais celui dont le témoignage paraissait le
-plus concluant était Étienne Pasquier. La robe ne se lassait pas
-de répéter, après lui, que les lois n'ont «de vogue» en France
-qu'après avoir été vérifiées au Parlement, lequel les reçoit «non
-comme brevets qu'on envoie aux tabellions pour les grossoyer sans
-connoissance de cause», mais avec une licence de les critiquer,
-de les modifier et même de les rejeter[254]. Elle assurait,
-en se fondant toujours sur les déclarations de l'auteur des
-_Recherches_, que telle était la loi fondamentale du royaume et
-que jamais traité d'importance n'avait eu d'autorité que revêtu
-de ce visa!... Usage constant, consacré par plusieurs assemblées
-des États généraux[255], accepté par divers souverains qui,
-grâce à cette intervention bienfaisante, purent réparer leurs
-fautes et celles de leurs prédécesseurs. Usage reconnu par M. le
-duc d'Orléans, lequel déclarait hier encore que, si la régence
-lui appartenait à un double titre,--sa naissance et la volonté
-de Louis XIV,--il ne voulait la tenir que des suffrages du
-Parlement[256]. Usage appliqué enfin par la pairie elle-même dont
-le vote s'était uni au vote de la robe pour briser le testament du
-feu roi, dans des conditions identiques à celles où avaient été
-anéanties les dispositions dernières de Louis XIII[257]...
-
-[Note 253: Remontrances de 1615.]
-
-[Note 254: _Œuvres d'Étienne Pasquier_, Amsterdam, 1723, t.
-II, p. 345.]
-
-[Note 255: États de Blois, en 1576, où il fut précisé
-«qu'il falloit que tous les édits fussent vérifiez et contrôlez
-ès-Cours de Parlement, lesquels, combien qu'ils ne fussent qu'une
-forme des trois États raccourcis au petit pied, ont pouvoir de
-suspendre, de modifier ou refuser lesdits édits». États de 1593
-qui reconnurent à ces mêmes Cours un droit d'examen sur tous les
-actes législatifs, notamment les édits engageant la fortune des
-particuliers et celle de l'État... La robe se réclamait également
-des États généraux de 1615; mais il importe de remarquer que si,
-au cours des travaux de cette assemblée, le Tiers affirma le droit
-de contrôle du Parlement et même lui confia le soin de veiller
-d'une façon permanente sur les affaires de l'État, il n'obtint
-l'adhésion ni du clergé ni de la noblesse.]
-
-[Note 256: _Relation du président d'Aligre._]
-
-[Note 257: Voir le _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. I, p.
-27.]
-
-Sans doute cette possession d'État avait subi quelques éclipses.
-Respectueux des droits de la nation durant les luttes contre la
-puissance féodale et, plus tard, dans les moments de détresse
-ou de troubles, les souverains se montraient impatients de tout
-contrôle lorsque, le calme revenu, ils se croyaient à l'abri
-du péril. Mais, ainsi qu'on venait encore une fois de s'en
-convaincre, les efforts du despotisme n'avaient qu'un temps, et la
-vérité d'une doctrine considérée de longue date comme nécessaire
-au salut de la nation, professée par tous les hommes de bonne
-foi, acclamée par le peuple avide de liberté et d'améliorations
-sociales, finissait toujours par avoir raison de ses détracteurs.
-
---Votre thèse, s'écriaient avec rage Saint-Simon et ses amis,
-repose tout entière sur l'abus monstrueux que vous faites de
-la faculté d'enregistrement, laquelle n'a été établie qu'en
-vue de porter à la connaissance des justiciables les actes
-de l'autorité... _Ut nota fierent_, entendez-vous! _Ut nota
-fierent_... La Couronne peut, s'il lui plaît, se passer de votre
-ministère et recourir à tout autre mode de publicité: par exemple,
-s'adresser aux services de l'Intendance.
-
---Vaine menace, qui tournerait à la confusion du ministre assez
-téméraire pour l'exécuter, répliquaient les parlementaires.
-On n'ordonne pas à la nation française sans observer au moins
-l'apparence de la légalité. Témoin attristé de certaines
-entreprises de ce genre, Étienne Pasquier proclame qu'elles
-suffisent pour loger la désobéissance au cœur des sujets: «de
-manière, déclare-t-il, que là où nos roys commandoient avec une
-baguette, maintenant ils n'y peuvent bonnement commander avec
-deux ou trois armées[258]...» Ainsi en était-il jadis, ainsi en
-serait-il aujourd'hui: la même résistance, on pouvait en être sûr,
-accueillerait les mêmes abus!
-
-[Note 258: _Œuvres d'Étienne Pasquier_, t. II, p. 327.]
-
-Sur quoi, jetant un regard provocateur à l'adresse de la pairie
-qui n'en pouvait croire ni ses yeux ni ses oreilles, la robe
-entière lançait ces paroles de combat:
-
---Essayez, essayez donc! Nous en verrons la fin!
-
-Ce qui faisait sa grande force, c'est que cette opinion, sur la
-nature du rôle qui lui incombait, n'était point une opinion de
-parade ou de commande: c'était une conviction profonde et comme
-un article de foi. Quelques-uns, sans doute, considéraient comme
-excessive,--nous ajouterions comme inconstitutionnelle, si le
-mot eût existé alors, la formule d'Henri de Mesmes, à savoir que
-le Parlement était au-dessus des États généraux, et n'y voyaient
-qu'un artifice de stratégie en vue d'enlever à la Couronne le
-concours d'un corps politique dont, en 1615, s'appuyant sur les
-deux premiers ordres, à l'exclusion du troisième, elle avait fait
-un si scandaleux abus. Mais la totalité de ses membres, du plus
-humble au plus élevé, se regardaient comme investis, au moins
-depuis cette époque, d'une sorte de délégation émanant de leurs
-amis du Tiers, en vue de défendre les intérêts de la nation[259].
-C'était dans ces sentiments qu'étaient élevés les fils destinés à
-succéder à leurs pères: sentiments si vivaces que rien, pas même
-la pression exercée par Louis XIV, n'en put venir à bout. Aussi,
-dès la constitution de la Régence, l'opposition parlementaire se
-trouvait-elle armée de toutes pièces, confiante dans la justice de
-la cause, à laquelle les fervents ne craignaient pas d'appliquer
-la prophétie rapportée au verset vingt-sixième du premier chapitre
-d'Isaïe: «Je rétablirai tes juges comme ils ont été d'abord et
-tes conseillers comme ils étaient autrefois: après tout cela, tu
-seras appelée la cité du juste, la ville fidèle.»
-
-[Note 259: Consulter à ce sujet la relation de Florimond
-Rapine sur les États généraux de 1614-1615. L'auteur, député
-du bailliage de Saint-Pierre-le-Moutier, après s'être expliqué
-sur le mandat que son ordre entendait conférer aux officiers du
-Parlement, pousse l'exclamation suivante: «Je prie Dieu qu'il
-illumine leurs entendements et renforce leurs courages pour leur
-faire produire plus de bien que les États ne l'ont pas fait!»
-Il ajoute: «Toute la France a les yeux arrêtés sur ce grand
-aréopage et est aux écoutes pour apprendre avec applaudissement
-ce que produira le conclave du premier sénat d'Europe en un
-temps si désemparé et si corrompu.» Quelques jours s'étaient à
-peine écoulés que la Compagnie judiciaire, faisant état de cette
-singulière délégation, s'appropriait les revendications contenues
-dans les cahiers du Tiers et en poursuivait la réalisation.--Voir
-aussi les _Mémoires de Mathieu Molé_.]
-
-Cependant les actes succédaient aux paroles. Les ducs accumulaient
-démarches sur démarches pour obtenir l'annulation de l'arrêt du
-2 septembre qui les privait du droit de vote dans le cas où ils
-refuseraient de se découvrir[260]. Et c'étaient des alternatives
-de succès et de défaites; car, tiraillé dans tous les sens, le
-Régent donnait invariablement raison au dernier solliciteur. Un
-jour, il laissait rendre par le Conseil une décision remettant
-toutes choses en l'état où elles se trouvaient avant la mort du
-roi. Le lendemain, il lacérait cette même décision en présence du
-Premier Président, des présidents à mortier et d'un conseiller
-de chaque Chambre[261]. Puis, il revenait à son ancienne façon
-de voir et finalement accueillait la réclamation des ducs. Mais
-alors il se produisait des difficultés d'une autre nature: pas
-un notaire de Paris ne consentait à notifier la sentence du
-Conseil[262]... Tout cela se passait au milieu d'allées et venues
-où régnait le désordre et où pleuvaient les gros mots. «Plus
-méchant que jamais[263], au dire de ses propres amis, Saint-Simon
-ne manquait pas de prendre part à ces scènes tumultueuses. Au
-cours de l'une d'elles, dans la petite galerie du Palais-Royal, il
-parla du Premier Président «en termes de crocheteur»; le Régent
-détourna la tête, comme s'il n'avait pas entendu, afin de n'être
-pas contraint d'envoyer cet enragé à la Bastille[264].
-
-[Note 260: _Écrits inédits de Saint-Simon_, t. III, p. 383 et
-suiv.]
-
-[Note 261: 30 mars 1716. _Journal de Dangeau_, t. XVI, p. 352.]
-
-[Note 262: _Collection du greffier Gilbert de Lisle._]
-
-[Note 263: Extrait d'une lettre du marquis de Louville au duc
-de Saint-Aignan, citée dans la _Notice sur la vie et les mémoires
-du duc de Saint-Simon_, par Chéruel, p. XLV.]
-
-[Note 264: _Les correspondants de la marquise de Balleroy_,
-t. I, p. 71.--Une chanson contre le Régent faisait allusion à cet
-incident. (_Chansonnier historique_, t. II, p. 225):
-
- Il traite de Jean F...
- De Mesmes en sa maison,
- Fais lui dire des messes
- Aux Petites Maisons.
-]
-
-Les querelles de personnes allaient désormais dominer l'affaire.
-La robe était trop nombreuse pour qu'il n'y figurât point des
-individualités prêtant le flanc à la critique. Il devint de bon
-ton, chez les ducs, de les tourner en ridicule. Mais ce sont
-surtout les présidents qu'on se plut à larder de sarcasmes[265].
-Il n'y en avait qu'un, parmi eux, qui eût l'apparence «de
-l'ancienne chevalerie». C'était M. de Maisons: encore sortait-il
-récemment d'un huissier fieffé du village de Longueil, en
-Normandie. Qu'on juge des autres! Tous petits-fils «de procureurs,
-gargotiers, et autres artisans achetant ou vendant au fond de
-leurs boutiques»! Celui contre lequel on s'acharnait le plus,
-c'était,--à tout seigneur tout honneur,--M. de Mesmes, «l'homme
-qui se ruinoit en breloques»... Il est vrai que, de ce côté-là,
-les railleurs avaient la partie belle...
-
-[Note 265: Les présidents à mortier étaient en 1715: Messires
-Jean-Antoine de Mesmes, premier, André Potier, Jean-Jacques
-Charron, Étienne d'Aligre, Chrétien de Lamoignon, Antoine Portail,
-Michel-Charles Amelot, Louis Le Pelletier, Nicolas-Louis de
-Bailleul, de Longueil de Maisons.]
-
-Les de Mesmes, dont l'illustration n'était pas discutable,
-avaient, en effet, la faiblesse de prétendre à beaucoup mieux.
-«Ils se piquent furieusement de noblesse», écrit Tallemant des
-Réaux[266]. S'il faut l'en croire, celui de leurs aïeux qui
-enseignait le droit à Toulouse n'était point un professeur
-ordinaire: il faisait son cours «par plaisir»,--comme M. Jourdain
-cédait des pièces de drap, pour obliger ses amis. La famille,
-en ce temps-là, se déclarait issue d'un Romain de marque, le
-consul Memmius. Depuis, elle avait fait une nouvelle découverte
-qui donna un autre cours à son ambition. Dans l'admirable
-bibliothèque qu'elle possédait figuraient deux manuscrits d'une
-rare valeur: la bible de Théodulphe, évêque d'Orléans sous le
-règne de Charlemagne, et le psautier de la reine Ingeburge, de
-Danemark, femme de Philippe-Auguste... Ce psautier, sur vélin,
-«se fermant à deux fermouers de néelles à fleurs de lys pendant
-à deux lacs de soye et à deux gros boutons de perles et une
-petite pippe d'or[267]», était, avec ses vingt-sept miniatures
-représentant des scènes de l'Ancien Testament, des Évangiles, de
-la vie de «Madame Sainte Marie», une merveille de l'art français
-au treizième siècle. Conservé pieusement dans la maison royale,
-il devint le livre préféré de saint Louis, disparut à l'époque de
-l'occupation anglaise, appartint, si l'on en croit la légende,
-à Charles le Téméraire, à Philippe II d'Espagne, à sa fiancée,
-Marie d'Angleterre, et à une série de personnages dépourvus de
-notoriété. Au commencement du dix-septième siècle, il se trouvait
-à Londres, où Pierre de Bellièvre, ambassadeur de France, agissant
-pour le compte des de Mesmes, ses parents, parvint à l'arracher
-«à des mains profanes». Ce qui, au regard des nouveaux acquéreurs
-en doublait le prix, c'était qu'un des feuillets portait cette
-mention que saint Louis avait fait don de ce joyau à son premier
-chapelain, Guillaume de Mesmes, lequel, manifestement, ne pouvait
-être étranger à la puissante dynastie parlementaire!... Mention
-d'une authenticité douteuse, bien que Moreri et, après lui,
-certains généalogistes complaisants, aient accepté comme exactes
-et l'existence du chapelain et sa parenté avec les détenteurs du
-manuscrit... Par malheur, l'un des ancêtres du Premier Président
-eut, vers 1670, l'imprudence de commander un mémoire justificatif,
-lequel était imprimé sur trois pages in-folio, et les intéressés
-s'avisèrent qu'il devait être soumis au _juge d'armes_ du roi:
-nous avons nommé d'Hozier. Celui-ci, indépendant par sa fonction
-et ne se croyant pas tenu à la même condescendance que ses
-confrères, déclara que les de Mesmes, quoique constituant «une
-famille glorieuse», étaient issus de simples bourgeois... Ce qui
-obligea à rentrer précipitamment les trois pages in-folio que l'on
-se disposait à répandre sur Paris et la province[268].
-
-[Note 266: _Historiette de M. d'Avaux._]
-
-[Note 267: _Inventaire des joyaux de la Couronne_ de 1418. On
-appelait _pippe_ une tige métallique à laquelle se rattachaient
-les rubans servant de signets.]
-
-[Note 268: Le psautier de la reine Ingeburge fut légué en
-1812, par Albert-Paul de Mesmes, comte d'Avaux, à la famille de
-Puységur. Acheté plus tard par le duc d'Aumale, il se trouve
-actuellement dans la vitrine d'honneur de la galerie du château
-de Chantilly. Ces indications sont extraites du _Cabinet des
-manuscrits de la Bibliothèque nationale_, t. I, p. 397 et suiv.]
-
-Rappelée à grand renfort de publicité, exploitée dans ses menus
-détails, agrémentée de la façon la plus désobligeante, cette
-aventure malencontreuse était, dans la bouche des ducs, un sujet
-d'incessantes railleries... Il y avait bien aussi l'histoire d'une
-tapisserie dans laquelle les armes des de Mesmes avaient été
-substituées aux armes de Navarre... Peut-être même y en avait-il
-encore d'autres!--Tout cela remontait, d'ailleurs, à cinquante
-ans; mais on en jouait avec tant d'entrain qu'on eût pu croire que
-ces menus ridicules dataient de la veille[269].
-
-
-[Note 269: C'est à cette occasion que Saint-Simon écrit: «Ces
-Mesmes sont des paysans du Mont-de-Marsan, où il en est demeuré
-dans ce premier état et qui payent encore aujourd'hui la taille,
-nonobstant les généalogies que les Mesmes, qui ont fait fortune,
-se sont fait fabriquer, imprimer et insérer partout où ils ont pu,
-pour abuser le monde, quoiqu'il n'ait pas été possible de changer
-les alliances ni de dissimuler tout à fait les petits emplois de
-plume et de robe à travers l'enflure et la parure des artistes.»]
-
-Les autres présidents n'étaient pas mieux partagés. Grâce à
-l'agence de recherches entretenue sur les fonds de la pairie,
-chacun d'eux était l'objet d'investigations passionnées. On
-fouillait leur parenté, leurs alliances et arrière-alliances.
-Rien ne demeurait dans l'ombre de ce qui pouvait prêter matière
-à dénigrement. Et c'étaient des lazzi interminables quand on
-découvrait parmi les tenants de ces dynasties orgueilleuses des
-gens «d'origine abjecte»: un apothicaire chez les d'Aligre,
-un gantier-fourreur chez les Potier, un barbier chez les
-Portail[270]. Les meilleures familles de robe se voyaient traitées
-par-dessous jambe, bafouées, réduites à néant, à grand renfort
-d'épithètes malsonnantes...
-
-[Note 270:
-
- Portail imite ses aïeux,
- Se servant de rasoirs comme eux.
-
-_Chansonnier historique_, t. II, p. 134.]
-
-Ces plaisanteries avaient assez duré. Les présidents, du moins,
-le jugèrent ainsi. Las de jouer le rôle de têtes de Turc, ils
-allaient prendre leur revanche... Et cela de telle façon que les
-ducs ne s'en relèveraient pas.
-
-
-
-
-XIV
-
- La revanche des parlementaires.--«Mémoire pour le Parlement contre
- les ducs et pairs.»--L'origine des maisons ducales.--La noblesse de
- Saint-Simon.--Conversation entre le duc de Gesvres et le maréchal de
- Villeroy.--La protestation de l'hôtel de Crussol.--Couplets contre les
- ducs.
-
-
-Dans les premiers jours d'avril 1716, le Régent recevait, à son
-petit lever, un pli volumineux. On peut admettre qu'après l'avoir
-ouvert il ne sut pas retenir une grimace; car ce titre, peu
-rassurant pour son repos, s'étalait en tête de la première page:
-_Mémoire pour le Parlement contre les ducs et pairs, présenté
-à Monseigneur le duc d'Orléans_... Un factum dont il fallait
-bien se résigner à prendre connaissance. Son Altesse Royale se
-résigna: sans doute de l'air revêche d'un écolier qui s'acquitte
-d'un pensum. Mais au fur et à mesure que le lecteur avançait
-dans sa tâche, l'impression dut se modifier, et il est permis de
-croire qu'après avoir tourné le dernier feuillet, il ne regretta
-point sa peine.--Ce n'était pas, en effet, un mince régal pour
-ce sceptique malicieux, à qui la pairie ne ménageait ni ennuis,
-ni récriminations, ni algarades, que d'avoir les prémices de
-l'exécution dont elle était l'objet.
-
-Que faire, cependant, de ce plaidoyer, dont les termes, d'une
-hardiesse inconnue jusqu'à ce jour, allaient déchaîner des
-tempêtes? Le garder secret? Le communiquer aux intéressés? Grave
-problème... Son Altesse, pour être tirée d'embarras, n'eut qu'à
-jeter les yeux sur la masse des courtisans qui guettaient son
-passage. Du côté des ducs,--attitude fébrile, gestes saccadés
-et impatients, dénotant une agitation intense, celle de gens
-que vient de bouleverser un événement inattendu. Du côté des
-non-ducs,--physionomie débordante de joie, avec une pointe
-d'ironie qui ne prenait même pas la peine de se déguiser sous
-un air d'hypocrite condoléance... Il était manifeste que, dans
-un clan comme dans l'autre, on n'ignorait rien. Chose aisément
-explicable; car, au moment où le _Mémoire pour le Parlement_
-parvenait au Palais-Royal, un certain nombre d'exemplaires étaient
-déjà distribués dans Paris[271].
-
-[Note 271: On en trouvera le texte dans plusieurs ouvrages,
-notamment dans le _Journal de Barbier_, t. VIII, p. 386.]
-
-Que contenait donc ce document mystérieux dont l'apparition
-causait un tel émoi?
-
-Il se divisait en trois parties... La première rappelait, dans
-un exposé rapide, que, sous le règne précédent, deux entreprises
-s'étaient produites contre les prérogatives dont la sagesse de
-la monarchie ancienne avait gratifié le Parlement. L'une, déjà
-vieille, issue «du caprice orgueilleux» de M. d'Uzès, qui ne
-voulut pas se découvrir en donnant son avis, avait reçu de Louis
-XIV l'accueil qu'elle méritait. L'autre, non encore résolue,
-était née de cette conviction que le chef actuel de la Compagnie
-judiciaire, fort répandu dans le monde de la Cour, finirait, à la
-suite des importunités dont il était assailli, par se relâcher de
-la vigilance traditionnelle... Injure purement gratuite; car M.
-de Mesmes ne se laissa ni séduire par les flatteries, ni effrayer
-par les menaces. Comme, d'ailleurs, il appuyait sa résistance sur
-la parole du feu roi, on était en droit de croire qu'il n'y avait
-plus matière à discussion. Mais la robe avait le malheur de se
-trouver en face d'adversaires irréductibles qu'aucune concession
-ne pouvait satisfaire, qu'aucun échec ne rebutait et qui ne
-cessaient de faire entendre «leurs clameurs importunes». C'est
-pourquoi elle se voyait contrainte d'en appeler à la justice de
-Son Altesse Royale... Son Altesse n'oublierait ni les procédés
-ni l'attitude des deux parties au moment de la constitution de
-la Régence: la pairie, procédant par voie d'intimidation et
-subordonnant ses suffrages à la réalisation d'engagements formels;
-la robe, offrant spontanément son concours, sans chercher «à rien
-extorquer».
-
-Quels étaient donc ces pairs orgueilleux qui ne daignaient pas
-s'accommoder d'un état de choses accepté jadis par les fils
-de France? D'où pouvait venir la haute opinion qu'ils avaient
-de leurs personnes?--De l'influence qu'ils exerçaient sur la
-noblesse? La noblesse, ils se l'étaient aliénée par leur vanité
-ridicule et par la prétention de constituer un corps spécial
-d'où ils osaient l'exclure.--Du crédit dont ils jouissaient
-auprès des princes du sang? Les princes, dont ils ne cessaient de
-contester les honneurs et les privilèges, ne professaient à leur
-égard qu'une médiocre estime.--De l'étendue de leurs possessions
-territoriales? La plupart ne se soutenaient que par des unions
-«peu sortables» et ne réunissaient même pas, au prix de ces
-mésalliances, autant de fortune qu'il en fallait à Rome pour
-être simple chevalier.--De la vaillance de leurs épées? Elles
-n'étaient rien moins que redoutables; car, à l'exception d'un
-petit nombre d'entre eux, les emplois militaires ne convenaient
-pas au tempérament des ducs. Ils servaient mal dans les armées et
-n'y donnaient que peu de marques de valeur. Aussi bien était-il
-notoire que leur ambition se limitait «aux dignités pacifiques».
-
-Tout cela asséné de main de maître, avec cette causticité exempte
-de ménagements, autrefois si commune, mais dont la langue
-académique du grand siècle, façonnée à l'hôtel de Rambouillet,
-avait fait perdre jusqu'au souvenir.
-
-Pour cruelle que fût cette première partie, la seconde l'était
-encore davantage; car, sortant des généralités, le mémoire
-dressait une nomenclature, «sommaire mais fidèle», des antécédents
-de la plupart des maisons ducales. Seules étaient exceptées celles
-dont les représentants avaient montré quelque discrétion à
-l'égard du rasoir des Portail, de l'enseigne des Potier où pendait
-«une dextre d'or» et du missel intempestif de M. de Mesmes. Pour
-les autres, point de quartier. Leur origine était passée au
-fil d'une implacable médisance que n'arrêtait pas «la piperie»
-des généalogies: Menteur comme un généalogiste! proclamait le
-mémoire, d'accord sur ce point avec la sagesse des nations. Pour
-s'édifier, le Parlement avait mieux que ces articles de commande à
-l'aide desquels, au dire des _Lettres persanes_, il est toujours
-facile de réformer un nom, de décrasser des ancêtres et d'orner
-un carrosse. Il possédait,--précieux dépôt,--une série de lettres
-d'anoblissement qui permettaient de ramener à des réalités plus
-humbles certaines légendes fabuleuses. Le mémoire posait en fait
-que les Boulainvilliers, les Boufflers, les Lauzun n'étaient
-connus, il y avait cent cinquante ans, qu'aux environs de leur
-village; que les Gesvres dataient de moins longtemps encore;
-que le duc de Villars, si infatué de son élévation récente,
-descendait d'un greffier de Condrieu dont la progéniture dut
-se faire réhabiliter pour avoir tenu des terres à ferme; que
-les Pardailhan-Montespan, d'où sortait le duc d'Antin, étaient
-issus du bâtard d'un chanoine de Lectoure; que les Béthune-Sully
-venaient d'un aventurier écossais qui débaucha la fille du
-seigneur de Rosny, et dont le fils, Maximilien, traité d'homme
-de néant par le maréchal de Tavannes, «s'enta» sur les Béthune
-(de Flandre), grâce à la complicité d'un feudiste gagné à prix
-d'or; que le premier Villeroy connu était un marchand de poisson,
-contrôleur de la bouche de François Ier, dont le fils, greffier
-de l'Hôtel de ville, fit souche d'audienciers et de secrétaires
-d'État:--une extraction assez mince, dont la morgue du maréchal
-actuel «avoit bien de la peine à s'accommoder»!...
-
-L'insolence «présidentale», s'acharnant avec méthode à la
-démolition de la pairie, apportait des précisions désespérantes.
-Telle maison, réputée pour son orgueil, avait pour auteur un
-artisan de bas étage, telle autre un apothicaire, celle-ci
-un joueur de flûte, celle-là un étalier-boucher! Les pairs
-ecclésiastiques ne se trouvaient pas en meilleure posture. On
-signalait parmi les ancêtres du plus vaniteux, l'archevêque-duc
-de Reims, un de ces robins,--fils de serfs!--vis-à-vis desquels
-il se montrait si acharné. L'évêque-duc de Laon, non moins féru
-de sa «dignité passagère», était représenté comme d'une naissance
-peu relevée: son arrière-grand-père aurait servi les Polignac en
-qualité de domestique!
-
-Dans cette revue impitoyable, une mention spéciale était consacrée
-à l'ancien vidame de Chartres. Ici, nous citons textuellement: «Le
-duc de Saint-Simon est d'une noblesse et d'une fortune si récentes
-que tout le monde en est instruit. Un de ses cousins était,
-presque de nos jours, écuyer de Mme de Schomberg. La ressemblance
-des armes de La Vacquerie, que cette famille écartèle, avec celle
-des Vermandois, lui a fait dire qu'elle vient d'une princesse
-de cette maison. Enfin, la vanité de ce petit duc est si folle
-que, dans sa généalogie, il fait venir de la maison de Rosni
-un bourgeois, juge de Mayenne, nommé Le Bossu, qui a épousé
-l'héritière de la branche aînée de sa maison.»--C'était bref, mais
-chaque mot portait.
-
-Tels apparaissaient, en gros et en détail, les pairs modernes qui
-osaient se comparer aux grands vassaux, cabalaient contre les
-princes du sang, refusaient la main à la noblesse, accablaient de
-leur mépris le Parlement, tout en se prosternant devant lui «dans
-le cours de leurs moindres affaires». La conclusion d'une aussi
-laborieuse étude se résumait dans cette constatation narquoise:
-ce n'est pas la peine, messieurs les ducs, de faire tant d'éclat;
-nous avons mieux que cela dans la robe.
-
-L'auteur de cette fulgurante réplique à d'injurieuses attaques
-n'était autre,--peut-être l'a-t-on déjà deviné,--que «ce
-maniaque» de Novion, lequel, en harmonie parfaite avec ses
-collègues, accomplissait ce nouvel acte de folie[272]. Habilement
-répandue dans les cercles parisiens, sa prose obtenait un
-succès prodigieux. Chaque pair ne fut plus appelé que de son
-nom patronymique, auquel on accolait la profession roturière
-de celui qui, le premier, l'avait porté[273]. Dans le camp qui
-applaudissait à tout rompre, figurait la noblesse elle-même,
-heureuse de prendre sa revanche d'incessantes humiliations. On
-citait aussi certaines princesses qui se réjouirent «plus que de
-raison».
-
-[Note 272: La personnalité du président André de Novion
-s'affirme nettement à chaque ligne de ce factum. Aussi bien
-Duclos (t. IX, p. 121) n'hésite-t-il pas à lui en attribuer la
-paternité. Quant à M. Chéruel, recherchant les raisons pour
-lesquelles Saint-Simon s'est acharné contre Nicolas de Novion, il
-indique que l'auteur des _Mémoires_ ne pardonna jamais à celui-ci
-d'avoir laissé un descendant qui lutta victorieusement contre lui
-dans l'affaire du bonnet. Il est très probable, déclare t-il,
-que l'aïeul porta la peine de la résistance du petit-fils aux
-prétentions de la pairie: «Il ne faut pas oublier, ajoute-t-il,
-qu'on attribuait au président de Novion le pamphlet contre les
-ducs et pairs où la noblesse de Saint-Simon étoit fortement
-contestée. Ce qui est indubitable, c'est que le Président de
-Novion avait été le chef de l'opposition parlementaire dans la
-question du bonnet.» _Saint-Simon considéré comme historien de
-Louis XIV_, p. 501 et 502.]
-
-[Note 273: _Mémoires du maréchal de Richelieu_, t. I, p. 440.]
-
-A en croire les intéressés, l'opinion «des honnêtes gens» aurait
-été toute différente, de pareils procédés de discussion ne pouvant
-être approuvés de personne. Saint-Simon, dont l'imagination n'est
-jamais en défaut dans les conjonctures délicates, pousse même la
-fantaisie jusqu'à prétendre que le Parlement fit mine de désavouer
-l'écrit et offrit d'en prononcer la condamnation... Mais, se
-hâte-t-il d'ajouter, c'était une perfidie nouvelle organisée
-dans l'intention d'accroître le scandale par le retentissement
-d'un débat public. Heureusement ce grand politique veillait. Il
-représenta à ses collègues les périls d'une situation de ce genre
-et ces derniers, «moins imbéciles qu'à l'ordinaire»,--plus loin,
-il parle de «leur sottise accoutumée»,--«trompèrent une attente si
-bien concertée[274]».
-
-[Note 274: Annotations au _Journal de Dangeau_, t. I, p. 440.]
-
-Cependant on ne pouvait laisser sans réponse «ce tissu de
-mensonges et d'injures impudentes, ce parallèle» entre la robe
-et la plus haute institution du royaume. A défaut d'un arrêt
-réparateur, que certainement ils auraient attendu en vain de la
-Compagnie judiciaire, les ducs se seraient volontiers accommodés
-d'une décision du Conseil de régence. Tous leurs efforts tendirent
-à ce que les ministres prissent l'affaire en mains; mais ceux-ci
-firent la sourde oreille, ne se souciant pas de s'associer «à ces
-querelles d'orgueil[275]». En désespoir de cause, on se résigna à
-répliquer au libelle de Novion par un contre-libelle où chacun,
-sous forme de notice individuelle, devait apporter son tribut.
-Qui pouvait, en effet, mieux que l'intéressé lui-même, faire
-justice des calomnies répandues sur sa race!... De toutes parts,
-aussitôt, on bouleversa les archives, tant publiques que privées,
-pour en retirer les parchemins que, en vue de convaincre le
-public «et de s'édifier réciproquement»,--car, de duc à duc, il
-y avait quelques sceptiques,--on eut soin de porter à l'hôtel de
-Crussol, devenu le quartier général de l'indignation. On nomma
-des commissaires et, après une gestation laborieuse, le syndicat
-mettait au monde un écrit où il était victorieusement démontré que
-toutes les familles ducales avaient une origine illustre et que
-plusieurs comptaient dans leurs alliances les premières maisons
-d'Europe: France, Danemark, Oldenbourg, Hesse-Cassel, Aragon, sans
-parler des anciens ducs de Normandie et d'Aquitaine. Il n'y avait
-qu'une tache à ce tableau: c'est que l'une d'elles, la famille de
-Gesvres, avait le malheur de se confondre avec celle des Potier de
-Blancmesnil et de Novion!
-
-[Note 275: _Mémoires du maréchal de Richelieu_, t. I p. 76.]
-
-Dans cette revue rétrospective, où chacun s'appliqua de son mieux,
-Saint-Simon se montra moins prolixe qu'on eût pu s'y attendre. Il
-se borna à rappeler les services rendus par sa maison, mentionna,
-parmi les célébrités dont elle avait le droit de s'enorgueillir,
-quatre vice-rois de Navarre, et constata que, par suite du
-mariage, en 1334, de Mathieu de Rouvroy avec Marguerite de
-Saint-Simon, elle était «extraite du sang impérial de Charlemagne
-par les comtes de Vermandois et rois d'Italie»... Fort,
-d'ailleurs, de cette ascendance auguste, il gardait prudemment le
-silence sur quelques menus détails embarrassants, tels que son
-cousinage avec Le Bossu, juge criminel de Mayenne[276].
-
-[Note 276: Voir la notice sur l'origine de Saint-Simon.
-_Mémoires_, édit. Boislisle, t. I, p. 402.]
-
-Telle avait été l'attaque. Telle fut la riposte. Et l'on se
-demande qui des deux parties avait raison. Duclos, qui copie
-servilement les _Mémoires_, ne pouvait manquer, sur ce point comme
-sur les autres, de s'en assimiler les conclusions. Le libelle
-de Novion, déclare-t-il, est un «ouvrage plein de méchanceté et
-d'ignorance[277]». Ce n'était pas l'avis de ses contemporains,
-habitués de longue date aux supercheries nobiliaires. Ce n'est pas
-non plus celui des critiques modernes. «Sans remonter bien haut
-dans le passé, écrit l'un d'eux, le terrible réquisitoire des gens
-de justice anéantissait toute cette gloriole[278].» C'est sans
-doute aller trop loin. Nous ne doutons point, pour notre part,
-que, dans ce factum,--une œuvre de parti,--il ne se soit glissé
-quelques inexactitudes. Mais si des réserves sont nécessaires,
-l'écrit d'avril 1716 contenait beaucoup de vérités. Nous citerons,
-à titre d'exemple, deux maisons dont il est permis de parler en
-toute indépendance, parce qu'elles sont éteintes l'une et l'autre,
-celles de Saint-Simon et de Villeroy.
-
-[Note 277: _Œuvres de Duclos_, t. IX, p. 121.]
-
-[Note 278: _État de la France en 1789_, par Paul Boiteau, p.
-164.]
-
-Les Rouvroy, assurent les chroniques, étaient «de sages et
-vaillants chevaliers» qui avaient pris part, non sans éclat,
-aux batailles de la guerre de Cent Ans. Mais c'est à peine si,
-par eux-mêmes, par leurs seigneuries et leurs alliances, ils
-comptaient dans la noblesse de second ordre. Leur filiation
-n'était pas établie au delà du quatorzième siècle et jamais
-aucun d'eux n'avait nourri l'ambition de se rattacher,--même par
-les femmes,--à la descendance de Charlemagne. C'est seulement
-après la fortune inespérée du premier duc, que des feudistes
-pleins de zèle s'appliquèrent à lui découvrir des aïeux de
-souche royale. Personne ne prit au sérieux cette légende[279],
-pas plus, du reste, qu'on ne saurait ajouter foi aux découvertes
-qui suivirent. Avec les Rouvroy, en effet, on marche de surprise
-en surprise. A la fin du dix-huitième siècle, ils ne se bornent
-plus à se réclamer d'une origine carolingienne. Ils entendent
-aussi se relier à Marcus Mœcilius Avitus qui, en 455, «occupa le
-siège impérial de Rome». Enfin, non contents de ces alliances
-terrestres, ils revendiquent en outre une parenté, encore plus
-flatteuse, avec une demi-douzaine de saints occupant une place
-d'honneur au séjour des élus[280]!
-
-[Note 279: «Cette famille, qui n'est pas bien ancienne et
-qui se pique d'une noblesse fausse, a bien besoin d'honneurs.»
-_Journal de Mathieu Marais_, t. II, p. 283. Voir aussi le _Journal
-de Dangeau_, t. XVIII, p. 397, en note.]
-
-[Note 280: Voir le savant article inséré à l'appendice du
-premier volume des _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Boislisle, p.
-384.]
-
-Pour les Villeroy, c'est d'Hozier qui nous renseigne. Chargé par
-Louis XIV de rechercher le passé de cette maison, le célèbre
-juge d'armes établissait que, suivant toutes vraisemblances,
-elle descendait d'un Nicolas de Neufville, clerc de cuisine de
-Philippe le Long. Mais ce qui est certain, c'est que Richard,
-fils de Nicolas, dont, en 1645, on voyait encore l'épitaphe au
-charnier des Innocents, était vendeur de poisson de mer aux
-halles; que le fils de Richard exerçait la même profession,
-rue Comtesse-d'Artois, à l'image de Saint Martin, et que, dans
-sa descendance, figuraient un autre vendeur de poisson, un
-receveur-voyer et... un marchand épicier,--après lequel commença
-l'élévation de la lignée. Ce ne fut qu'en 1688, quand une Villeroy
-eut épousé un Souza, comte de Pardo, que la généalogie des
-Neufville fut revue, corrigée et travestie[281].
-
-[Note 281: _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Boislisle, t. VI,
-p. 596.]
-
-Aussi bien l'appui solidaire que, dans la circonstance, se
-prêtaient les familles ducales n'était-il qu'accidentel.
-D'ordinaire, elles ne se ménageaient pas, et il est probable
-que la plupart des critiques de Novion étaient, de longue date,
-formulées par les bonnes langues de la pairie. Les _Mémoires_
-fournissent un exemple curieux de ces débats intimes où l'on se
-jetait des vérités à la face. C'est encore Villeroy qui est en
-scène. Son interlocuteur est le vieux duc de Gesvres, malin comme
-un singe et bossu comme un sac de noix...
-
---Monsieur le Maréchal, insinuait Gesvres, convenez que nous
-sommes d'heureux mortels...
-
-Villeroy, dont la théâtrale fatuité était légendaire, n'aurait eu
-garde de contredire.
-
---Car enfin, continuait Gesvres, un de vos ancêtres épousa une
-Créquy, un des miens épousa une Luxembourg. De là des charges, des
-gouvernements, des dignités...
-
-Villeroy se rengorgeait de plus belle. Mais Gesvres de reprendre
-aussitôt:
-
---Et les pères de ces gens-là, qu'étaient-ils, monsieur le
-Maréchal? De simples secrétaires d'État...
-
-Villeroy, trouvant que la conversation prenait une tournure
-fâcheuse, secouait impatiemment sa perruque. Mais l'impitoyable
-railleur, se glissant derrière une table, pour s'en faire un
-rempart, poursuivait son persiflage:
-
---Arrêtons-nous, monsieur le Maréchal, criait-il de sa voix
-perçante, car nous nous verrions contraints à de pénibles aveux...
-Les pères de ces deux secrétaires d'État? Par ma foi, c'étaient
-de petits commis. Et ces petits commis eux-mêmes, de qui diantre
-venaient-ils? Le vôtre, d'un vendeur de marée, le mien d'un
-porte-balles, peut-être pis!
-
-Et, prenant la galerie à témoin, Gesvres éclatait de rire,
-tandis que le maréchal bondissait de fureur... Mais, remarque
-judicieusement Saint-Simon, que faire à un homme qui, pour vous
-dire une vérité cruelle, s'en dit une pareille?
-
-C'est exactement ce que la robe racontait des Neufville. Elle
-passait même sous silence le _marchand épicier_ dont d'Hozier,
-fidèle à sa consigne, n'a pas cru devoir se dispenser de faire
-état. Si bien que, tout compte fait, loin d'avoir à se plaindre,
-Villeroy demeurait l'obligé de Messieurs du grand banc.
-
-La protestation de l'hôtel de Crussol, celle qu'on peut qualifier
-d'officielle et qu'on trouve reproduite dans de nombreux
-recueils[282], n'était pas d'ailleurs la seule. Il en circulait
-d'autres émanant de ducs moins disciplinés,--les francs-tireurs
-de la pairie: une, notamment, qui faisait bon marché d'un certain
-nombre de familles. Elle confessait l'origine modeste de MM.
-de La Porte, de Gesvres, de Villeroy, de Villars, qui, tous,
-sortaient de la robe, «source de roture», et déclarait que ces
-maisons n'avaient été admises à pénétrer dans le sanctuaire
-qu'après avoir lavé cette tache sur le champ de bataille. Quant
-à Saint-Simon, elle proclamait, sans du reste reconnaître sa
-filiation carolingienne, qu'étant de la maison de Rouvroy, on
-ne pouvait attaquer sa naissance. Néanmoins, ajoutait-elle,
-«s'il tire de là sa vanité, il a tort»; car une fille de son nom
-s'était mésalliée, et son père,--étrange façon d'apprécier les
-titres des gens!--avait, «au rapport de Bassompierre», le malheur
-«d'être punois»... Ayant ainsi fait la part du feu, l'écrit en
-question entonnait un dithyrambe en l'honneur des autres maisons
-ducales, dont la noblesse bien authentique n'avait rien de commun
-avec «la fumée» que, depuis plusieurs règnes, on accordait «à
-tous les acquéreurs de charges pour avoir de l'argent»... Tout
-cela net, précis, d'une discussion âpre et serrée, accompagné
-de spéculations théoriques dont nous avons déjà trop longuement
-parlé pour qu'il soit opportun d'y revenir. Nous ne détacherons
-qu'un court passage: il est relatif à cette inlassable prétention
-qu'avaient les pairs modernes de se rallier aux pairs anciens. «Ce
-sont toujours les mêmes, affirme le mémoire. Les ducs d'Aquitaine
-et de Normandie sont morts, et non pas leurs dignités. Les rois
-qui les ont établis n'ont rien changé. M. le duc d'Uzès est pair
-comme le duc de Guise, et le duc de Guise l'étoit comme le duc de
-Vendôme, comme les ducs de Bourgogne et de Normandie».--Sur quoi,
-l'auteur terminait son travail par cette menace: «Je conseille
-à Messieurs de la robe de ne point se plaindre. Ils doivent
-comprendre que je les ai ménagés; car, si je levois certains
-voiles, où en seroient-ils[283]?»
-
-[Note 282: Notamment dans les _Mémoires du maréchal de
-Richelieu_, t. I, p. 441.]
-
-[Note 283: Ce mémoire, dont l'original est conservé à la
-bibliothèque impériale de Vienne, est reproduit dans le _Journal
-de Dangeau_, t. XVIII, p. 393.]
-
-La pairie avait beau faire. Ses efforts désespérés ne parvenaient
-pas à lui concilier les sympathies. Les recueils du temps
-regorgent d'épigrammes décochées contre elle. Presque tous ses
-membres y figurent, depuis
-
- Le grand Mailly, ce savant homme
- Qui fut placé je ne sais comme
- Dans la chaire de Saint-Rémy[284],
-
-[Note 284: Le _Chansonnier historique_, t. II, p. 171.]
-
-jusqu'au duc d'Antin, dont une satire pénétrante prend plaisir
-à mettre en relief la souplesse bien connue, la trop grande
-adresse au jeu et les volte-faces intéressées. Les ridicules
-de ces disputeurs de rang y sont qualifiés d'une façon acerbe.
-Mais,--détail bien fait pour provoquer la surprise,--l'accusation
-sur laquelle les chansonniers insistent le plus est précisément
-celle qui nous laisse le plus incrédule: le manque de bravoure...
-Celui-ci,
-
- Pour conserver ses jours, évite les batailles!
-
-Celui-là, plus cruellement encore, est taxé de lâcheté. A
-l'ensemble de l'institution, les gazettes refusent toute vertu
-guerrière:
-
- Comme Mercure, ils sont sorciers
- En toutes sortes de métiers,
- Excepté celui de la guerre.
- Et si, par malheur, aujourd'hui,
- Il sortoit des géants de terre,
- Ils s'iroient cacher comme lui[285].
-
-
-[Note 285: _Ibid._, p. 76.--Le couplet qui suit, après une
-longue énumération de noms, se termine par cette apostrophe:
-
- Fortes colonnes de l'État
- S'ils n'avoient pas la diarrhée
- Lorsqu'il faut aller au combat!...
-]
-
-C'est avec la même rigueur, parfois la même injustice, que
-Saint-Simon est représenté: des allusions perpétuelles à son
-orgueil, à ses colères, à ses cabales, à l'exiguïté de sa taille,
-à sa démence justiciable des Petites-Maisons, à son origine «sans
-noblesse»:
-
- Le petit duc de Saint-Simon
- Voudroit bien payer de son nom
- Pour les services de ses pères.
- On ne sauroit dire qu'«Hélas!»
- Aussi bien on n'en connaît guère,
- Pour mieux dire: on n'en connaît pas[286].
-
-[Note 286: Le _Chansonnier historique_, t. III, p. 75.]
-
-Et ailleurs:
-
- D'où te vient tant de gloire,
- Dis-moi, petit Simon?
- Nous n'avons dans l'histoire
- Jamais trouvé ton nom[287].
-
-[Note 287: _Ibid._, t. II, p. 224.]
-
-Suivent des appellations variées qui ne brillent ni par l'esprit
-ni par le goût: vil insecte de terre, vrai gibier de lardon,
-avorton haï de tout le monde... Injures qu'il était permis de
-dédaigner. Mais que penser de celles-ci, qui s'étageaient en une
-gradation savante: poltron, malodorant comme son père,--et cette
-dernière qui eût fait bondir un paralytique... bourgeois! nous
-disons bien, bourgeois!... Lui, Mgr Louis de Saint-Simon, pair
-de France, gouverneur pour Sa Majesté des ville, citadelle et
-comté de Blaye, grand bailli et gouverneur de Senlis et autres
-places, vidame de Chartres et seigneur d'une foule de lieux...
-Bourgeois!...
-
-
-
-
-XV
-
- La requête des ducs contre les bâtards.--La duchesse du Maine
- prépare la résistance.--Elle se concilie la noblesse et le
- Parlement.--Supplique au roi.--Le Régent s'inquiète et veut sévir.--Le
- lit de justice du 26 aout 1718.--La joie de Saint-Simon.--Courte durée
- du triomphe.--Mlle de Mesmes épouse le duc de Lorges.--Fureur de
- Saint-Simon.--Il se résigne.--Tentative de transaction.--La réception
- du duc de Nevers.--La question du bonnet reste entière.
-
-
-Dans un concert de clameurs se poursuivait la lutte. Elle ne
-tardait pas, d'ailleurs, à se fondre dans une mêlée générale
-où allaient successivement se lancer toutes les catégories de
-privilégiés dont l'existence était suspendue aux questions de
-cérémonial et d'étiquette.
-
-Ce fut d'abord l'action intentée par les princes du sang, pour
-faire déchoir les légitimés des avantages,--spécialement «de
-l'habilité au trône»,--que la faveur de Louis XIV leur avait
-concédés. Les ducs n'attendaient que ce signal pour entrer, eux
-aussi, en campagne. Leur but? Le même que celui des princes. Ils
-voulaient, de plus, l'abrogation de ce rang intermédiaire, qui
-leur causait tant d'ombrage, et le retrait de l'édit autorisant
-la réception des bâtards à l'expiration de la vingtième année. Ce
-qu'ils revendiquaient, en un mot, c'était l'égalité de rang, avec
-droit de préséance, en vertu de la maxime: _Chacun sied premier
-selon que premier a été fait pair_[288].
-
-[Note 288: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XIII, p. 290.]
-
-Il y eut, à ce sujet, de longs débats où l'ingratitude humaine,
-sous couleur d'indépendance, se donna scandaleusement carrière. Il
-se produisit, néanmoins, des résistances d'autant plus honorables
-que les récalcitrants, qualifiés de «faux frères», s'exposaient
-à d'incroyables grossièretés. Parmi eux figuraient: M. d'Antin,
-dont la situation était particulièrement délicate; M. de Rohan,
-«jamais d'accord avec personne, ni avec lui-même»; M. d'Aumont,
-«valet du duc du Maine et du Premier Président», déshonoré par
-ses capitulations dans l'affaire du bonnet; MM. d'Estrées et
-de Mazarin, «des excréments de la nature humaine»: ce dernier,
-chassé «avec ignominie» des réunions ducales, «fut mis par les
-épaules, littéralement, dehors[289]»... Au nombre des indécis
-se trouvait M. de Rochebonne, évêque-comte de Noyon, qui refusa
-longtemps sa signature. Mais il était jeune, pauvre, et aimait
-la dépense. Saint-Simon s'attacha à lui avec tant d'opiniâtreté
-qu'il finit par obtenir son concours, en échange d'une grasse
-abbaye, l'abbaye de Saint-Riquier, arrachée à la faiblesse du
-Régent[290]... En l'absence de M. de Reims, qui adhéra par écrit,
-la requête contre les bâtards fut rédigée chez l'évêque-comte de
-Laon, lequel se chargea de la présenter au roi.--Les voilà pris,
-s'écrie triomphalement Saint-Simon: écrasés «comme un pou entre
-deux ongles»!
-
-[Note 289: _Ibid._, t. XIII, p. 291.]
-
-[Note 290: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XIII, p. 120.]
-
-Avec crânerie la duchesse du Maine prépara la résistance. On
-vit tout à coup débarquer à Sceaux des voitures de volumes
-poudreux, de chartes, de parchemins, et tout son entourage,
-depuis le cardinal de Polignac jusqu'à Mlle de Launay, se mit à
-la besogne. Pour sa part, elle passait les nuits en recherches
-fiévreuses, accumulant sur son lit des montagnes d'in-folio,
-sous l'amoncellement desquels son exiguë personne ressemblait
-à Encelade abîmé sous l'Etna[291]. Elle ne se bornait pas
-à compulser les vieilles chroniques: elle mettait aussi à
-contribution les jurisconsultes anciens et modernes. En même
-temps, elle faisait appel aux lumières du dehors, acceptant
-le concours de toute espèce de gens qui argumentaient de
-légitimations faites à la cour de Sémiramis ou dans la famille
-de Nemrod. Le plus sérieux de ces avocats de circonstance était
-l'abbé Legendre, chanoine de Notre-Dame et ancien secrétaire de
-Mgr de Harlay. Or l'abbé Legendre établissait: que les bâtards
-royaux, sous la première et la seconde race, succédaient à la
-Couronne comme leurs frères légitimes; que les légitimés, n'étant
-appelés au trône qu'à défaut de princes légitimes, ces derniers
-n'avaient aucun intérêt à réclamer contre l'édit[292].
-
-[Note 291: _Mémoires de Mme de Staal de Launay._]
-
-[Note 292: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 329 et suiv.]
-
-Mais un trait de génie de Mme du Maine, ce fut de lancer dans les
-jambes des ducs,--ceux de ses adversaires qu'elle abhorrait le
-plus,--la totalité de la noblesse française. On a vu l'irritation
-de cette dernière lorsque, sans égards pour l'état du vieux roi,
-les ducs répandirent dans le public des écrits affirmant leur
-droit à la dévolution de la couronne: irritation qui faillit
-dégénérer en émeute, quand ils manifestèrent l'intention d'aller,
-en groupe séparé du reste de la noblesse, saluer le nouveau
-monarque... Il y avait là une situation facile à exploiter: la
-duchesse du Maine ne manqua pas d'en tirer avantage. D'où une
-sorte de complot en vue de battre en brèche le principe même de
-la pairie. Les simples gentilshommes ne se gênaient plus pour
-déclarer que, ne pouvant prétendre à cette haute dignité, ils
-devaient manœuvrer de façon à la détruire. Sur quoi, d'aller de
-porte en porte, de faire appel à tout le monde, même «aux borgnes
-et aux boiteux», et, après avoir soulevé Paris, d'ameuter la
-province. Une campagne à laquelle on peut croire que la robe ne
-demeura pas étrangère... Elle écrivait dans toutes les directions,
-expédiait des députés, organisait des assemblées et chargeait des
-orateurs d'y prendre la parole. Tout ce qui lui touchait de près
-ou de loin se précipitait dans la mêlée, jusqu'au bailli de Mesmes
-qui utilisait sa qualité d'ambassadeur de Malte pour enlever
-l'adhésion des chevaliers de son ordre.
-
-«Ramas informe, s'écrie Saint-Simon, sans consistance, sans nom,
-sans fonction, sans mouvement légitime!»--Légitime ou non, le
-mouvement s'accentuait de telle sorte qu'il recrutait des adeptes
-jusque dans l'entourage du Régent. Aussi bien, les coalisés ne
-tardaient-ils pas à adresser au roi une supplique,--signée en
-rond, afin qu'il n'y eût ni premier ni dernier,--où, en attendant
-la suppression de la pairie, ils demandaient justice contre «ses
-burlesques entreprises[293]». Et comme cet écrit ne recevait pas
-de réponse, ils présentaient requête au Parlement pour protester
-contre tout ce qui pourrait être fait au Conseil sans l'assemblée
-des États généraux, seuls juges de la succession au trône.
-
-[Note 293: «Plaise à Sa Majesté, y était-il dit, déclarer que
-les pairs de France ne forment point un corps et, en conséquence,
-leur défendre de se créer des syndics et des commissaires,
-déclarer aussi qu'ils n'ont point droit de décider seuls de
-la succession à la couronne et des régences, ni de régler les
-affaires importantes de l'État.»]
-
-Jusque-là, le duc d'Orléans avait vu sans déplaisir «tout ce
-vacarme». Peut-être même le favorisait-il[294]. Mais cette
-évocation des États généraux retentit à ses oreilles comme un
-glas funèbre et lui souffla «une vapeur de crainte». Il se crut
-perdu s'il ne recourait à des mesures de rigueur. C'est pourquoi
-il fit à six des conjurés l'honneur de les faire arrêter. En même
-temps, par un jeu de bascule qui entrait dans les combinaisons de
-sa politique, il interdisait aux ducs de s'assembler. Ceux-ci,
-aux grands éclats de rire du public, en furent réduits à aller
-se concerter au Port-à-l'Anglais, sous couleur «d'y manger des
-matelotes[295]». Et comme ces conciliabules agrémentés d'agapes
-confraternelles aboutissaient,--10 octobre 1722,--à un nouveau
-factum où se reconnaissait, à «son laconisme dur, sec, bouillant
-et inconsidéré», la griffe de Saint-Simon, la coalition ripostait
-de la belle encre...
-
-[Note 294: Saint-Simon l'en accuse en termes formels. Voir
-notamment: _Mémoires_, t. XV, p. 44.]
-
-[Note 295: _Les Correspondants de la marquise de Balleroy_, t.
-I, p. 182: «Ils y tiennent la cour de Paris; on s'en moque assez.»]
-
-Cette fois, ce n'était pas l'origine des maisons ducales qui
-était passée au crible,--Novion, sur ce sujet, n'avait rien
-laissé à dire,--mais l'origine de leurs pairies, ces pairies dont
-l'étrange ambition était d'égaler celles du temps de Charlemagne.
-Pour quelques-unes qui avaient été accordées au mérite ou à la
-naissance, combien d'entre elles avaient été extorquées, au
-moment des guerres civiles, par des sujets rebelles! Combien
-provenaient de complaisances honteuses, comme celles qui dataient
-d'Henri III, lequel profana l'institution «en faveur de ses
-passions favorites!» Combien enfin n'avaient d'autre source que
-des fantaisies puériles! C'est ainsi que M. de Saint-Simon, le
-père, avait dû la sienne à cette circonstance heureuse qu'il
-ne redoutait pas le tonnerre, dont son jeune maître avait
-grand'peur[296]... Si bien que, toute récapitulation faite, on
-voyait tour à tour «la beauté, la crainte, la volupté, le caprice
-présider à la distribution d'une si éminentissime dignité»...
-Éminentissime, surtout dans l'opinion de ceux qui en étaient
-nantis; car, en somme, à quoi se réduisait-elle? A un double
-droit: celui de siéger au Parlement en qualité de conseiller
-honoraire, sans pouvoir jamais y présider; celui «de faire les
-importants à la Cour et d'y voir leurs femmes assises»... En
-réalité, il n'existait qu'un titre. Ce titre par excellence, le
-plus ancien, le plus honorable, était celui de gentilhomme, par
-lequel juraient François Ier et Henri IV. Le gentilhomme tirait
-de Dieu sa qualité: le duc n'était tel que par la grâce du roi. Un
-parchemin l'avait fait, un autre suffisait pour le défaire[297].
-
-[Note 296: Saint-Simon attribue à une cause différente, mais
-tout aussi futile, la faveur dont bénéficia, auprès de Louis
-XIII, son père, alors page de la petite écurie. Elle provenait,
-assure-t-il, de ce que le jeune serviteur avait trouvé le moyen,
-aux relais de chasse, de présenter, plus vite que ses camarades,
-les chevaux de rechange de Sa Majesté. «Il lui tourna son cheval,
-puis, la tête à la croupe de l'autre, tellement que, sans mettre
-pied à terre, le roi n'eut qu'à sauter de l'un sur l'autre. Cette
-invention, qui satisfaisoit son impatience, lui plut tant, qu'il
-demanda le même page à l'autre relai et l'y vouloit toujours
-avoir.»--_Supplément aux Mémoires_, t. XXI, p. 36.]
-
-[Note 297: _Supplément aux Mémoires de Saint-Simon_, t. XXI,
-p. 254 et suiv.]
-
-Et le bonnet? Que devenait-il durant cet échange d'aménités?
-C'étaient toujours, du côté des pairs, de formidables efforts en
-vue de terminer l'affaire au mieux de leurs intérêts. Mais chaque
-fois qu'ils se risquaient au Parlement, ils voyaient surgir devant
-eux, soit le sourire narquois de M. de Mesmes, soit le visage
-renfrogné d'André de Novion, soit l'un et l'autre. Et l'objection
-qu'on leur opposait était invariablement la même, à savoir qu'à
-la séance du 2 septembre 1715 la solution du litige avait été
-renvoyée à la majorité du roi... Si, du Palais, ils se rendaient
-chez le Régent pour le sommer de tenir ses promesses, la réponse,
-pour être courtoise, n'en restait pas moins identique:--Messieurs,
-déclarait Son Altesse Royale, Sa Majesté ne tardera pas à prendre
-le pouvoir... Je vous en supplie, un peu de patience.
-
-La patience! mais c'était ce fonds qui leur manquait le plus.
-Voyant qu'il n'y avait aucune chance d'obtenir un jugement,
-Saint-Simon se persuada qu'une transaction n'était pas impossible.
-Aussitôt il rédigea un projet qui dut lui paraître admirable, car,
-n'accordant rien, il exigeait tout[298]. La difficulté était de
-le faire aboutir. Or, après avoir lu, personne ne prit la peine
-de le discuter: il ne pouvait qu'appeler une nouvelle déception
-après tant d'autres. L'auteur de cette tentative malheureuse en
-fût peut-être, de dépit, tombé malade si, à ce moment même, la
-Fortune, lasse sans doute de ses rigueurs, ne lui avait offert une
-de ces compensations qui font époque dans la vie d'un homme.
-
-[Note 298: D'après le projet, les ducs devaient à l'avenir:
-1º être reçus aux hauts sièges avec un cérémonial de nature à
-relever leur dignité; 2º entrer à la Grand'Chambre et en sortir
-par la porte du barreau; 3º être exonérés de la garde des bancs;
-4º recevoir le salut au cours du délibéré... sans préjudice
-d'autres menus avantages, notamment celui-ci «qui avait son
-importance et sa sensibilité», qu'on rembourrerait les banquettes
-ducales.--_Écrits inédits_, t. III, p. 435 et suiv.]
-
-Déjà, en juillet 1717, date à laquelle les bâtards subirent
-leur première humiliation,--déchéance du droit à la Couronne et
-interdiction de traverser le parquet,--le cœur des ducs avait eu
-un avant-goût des joies célestes. Mais rien n'est comparable aux
-transports que leur causa le lit de justice du 26 août 1718. Ce
-coup d'État,--c'en était un,--visait à la fois M. du Maine et le
-Parlement... Au premier, on reprochait ses accointances avec une
-opposition de plus en plus agressive, ses intrigues et celles
-de sa femme, ses relations avec l'Espagne, son empressement à
-propager, contre l'honneur du Régent, certains bruits calomnieux.
-Le laisser en paix poursuivre l'éducation de Louis XV,
-c'était lui permettre de consolider une situation qui, grâce à
-l'attachement de son royal élève, deviendrait dangereuse le jour
-où prendraient fin les pouvoirs du duc d'Orléans... Au second,
-on ne pardonnait ni sa bienveillance à l'égard des légitimés, ni
-sa popularité tant à Paris qu'en province, ni «ses monstrueuses
-entreprises dont l'une n'attendoit pas l'autre». Hier, c'était
-l'édit relatif aux monnaies qu'il refusait d'enregistrer, sous
-prétexte qu'en attribuant au numéraire une valeur fictive on
-encourageait la fraude. Maintenant, c'est aux spéculations
-financières de Law qu'il s'attaquait, en vertu de cet adage qu'il
-n'est pas possible d'emplir les coffres du Trésor sans vider la
-poche des contribuables. Et comme le Régent ne tenait pas compte
-de leurs remontrances, ces robins querelleurs venaient de rendre,
-le 12 août 1718, un arrêt interdisant à tous étrangers, même
-naturalisés, de s'immiscer dans l'administration des deniers
-royaux: mesure qui dissimulait à peine la menace de faire pendre
-le contrôleur général des finances[299]!... Sur quoi, on tombait
-d'accord au Palais-Royal qu'on ne pouvait, sans exposer le chef
-de l'État au sort de Charles Ier d'Angleterre, se dispenser de
-punir les auteurs de ces manifestations. On les frapperait donc,
-et on frapperait, en même temps, leur ami, le duc du Maine, à qui
-seraient enlevées, non seulement la garde et l'éducation de Sa
-Majesté, mais aussi le bénéfice de ce rang intermédiaire dont le
-nom seul suffisait à affoler toutes les têtes de la pairie[300].
-
-[Note 299: «Cet arrêt fit beaucoup de bruit; on le lisoit
-partout.»--_Journal de Barbier_, t. I, p. 10.]
-
-[Note 300: Il en était de même pour le comte de Toulouse.
-Mais celui-ci, à raison de ses services, de ses vertus et de son
-effacement, était aussitôt, par voie gracieuse, rétabli dans ses
-prérogatives. C'est surtout en vue d'accentuer l'affront infligé
-à son frère que cette décision, dont sa descendance ne devait pas
-profiter, était prise à l'égard du comte de Toulouse.]
-
-Ce lit de justice du 26 août 1718, qui allait tirer la dignité
-ducale «de ses anéantissements passés», occupe une place sans
-pareille dans les souvenirs de Saint-Simon... Quel merveilleux
-tableau il en dresse! Deux cents pages d'une passion débordante,
-d'une puissance descriptive qui tient du prodige[301]!
-
-[Note 301: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XV, p. 355 et suiv.;
-t. XVI, p. 1 et suiv.]
-
-C'est lui qui, le premier, a eu la pensée de cette réunion; lui
-qui, afin de prévenir les cabales, propose qu'elle soit tenue non
-au Parlement, comme d'usage, mais aux Tuileries, avec invitation
-non motivée adressée le jour même[302]. Dès que son avis est
-adopté, ce sont des démarches fiévreuses, des conciliabules
-secrets, des notes griffonnées à la hâte dans le cabinet d'hiver,
-en carrosse, à la promenade, sur la niche du chien. Ce sont aussi
-de grandes et petites hypocrisies destinées à dérouter les gens,
-des tentatives de séduction, des marchandages, des menaces...
-Et quels soins pour éviter toute surprise! Les hypothèses les
-plus diverses sont envisagées, avec discours appropriés à chacune
-d'elles: suivant que les bâtards assisteront à la séance ou
-prendront la fuite, suivant que le Parlement refusera de se rendre
-à un appel qui déguise un guet-apens, ou qu'il se résoudra à
-l'obéissance. Les troupes sont consignées dans leurs casernes et,
-pour n'être point retardé d'une seconde, le chauffe-cire attend
-dans la pièce voisine avec un flambeau, mèche allumée. Il n'est
-pas jusqu'au code des signaux, accessoire de toute conspiration
-bien ordonnée, qui n'ait été l'objet de calculs approfondis. Les
-initiés doivent agir selon que le Régent se croisera les jambes,
-déploiera son mouchoir ou fera «d'autres gestes simples». Mais un
-détail qui éveille d'une façon toute particulière la vigilance
-du grand metteur en scène, c'est «la mécanique», c'est-à-dire
-l'installation matérielle de la salle où va s'accomplir l'œuvre
-destinée à rendre tout leur lustre à ces grandes victimes: la
-royauté et la pairie. Il importe, en effet, pour la solennité des
-décisions à prendre, que ce local improvisé reproduise exactement
-l'économie de la Grand'Chambre. Il importe surtout qu'on installe
-de hautes et de basses banquettes: les hautes, réservées aux ducs;
-les basses, disposées à la manière des marchepieds, pour rappeler
-à Messieurs de la robe «l'ignominie» de leur origine:--travail qui
-ne fut exécuté qu'à la dernière heure, de crainte que l'éveil
-n'en fût donné.
-
-[Note 302: Le lit de justice y fut tenu «dans la grande
-antichambre où le roi avait accoutumé de manger».]
-
-Et tout s'accomplit suivant l'ordre du programme. Avisés du sort
-qu'on leur réserve, les bâtards ne croient pas devoir assister
-à l'écroulement de leurs rêves. Seuls les parlementaires,
-ignorants de ce qui se trame, viennent subir le choc de la fortune
-adverse... Il faut suivre Saint-Simon dans les détails de son
-récit pour concevoir l'immensité d'une haine qui se révèle à
-tout propos, malgré ses efforts pour se composer un visage où
-apparaisse «une couche de modestie et de gravité». La douleur,
-l'accablement, la déception, le désespoir de ses rivaux lui
-causent d'incomparables délices, dont le développement furieux
-déroute et stupéfie. Ces sentiments éclatent aux premiers
-mots que le garde des sceaux consacre aux empiétements de la
-Compagnie judiciaire. C'en était fini et bien fini, déclarait
-le ministre, des doctrines qu'elle essayait de faire prévaloir:
-«Le Parlement pouvant tout sans le roi et le roi ne pouvant rien
-sans le Parlement!» Dorénavant, l'autorité royale ne tolérerait
-ni l'esprit de critique, ni l'entêtement, ni la présomption, ni
-la désobéissance: c'est une soumission absolue qu'elle exigeait
-de tous les officiers de justice!... Paroles délicieuses qui
-ravissent l'auteur des _Mémoires_ et produisent sur ses nerfs
-l'effet «de l'archet sur un instrument». Mais quel délire
-lorsqu'il constate l'abattement de l'assistance! «Mes yeux,
-écrit-il, fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouroient
-tout le grand banc, à genoux ou debout, et les amples replis
-de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et
-redoublée qui ne finissoit que par le commandement du roi, vil
-petit gris qui voudroit contrefaire l'hermine en peinture, et
-ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds...»
-Vainement de Mesmes prononcera-t-il, en manière de protestation,
-une harangue pleine de dignité et de convenance[303]. Il est
-entendu que rien de bon ne saurait sortir de sa bouche. Ses
-paroles,--«un reste de venin, de la malice la plus raffinée»,
-dont le scélérat n'a pu «refuser la libation à lui-même et à sa
-compagnie»,--n'arrêtent pas le cours de la colère royale. Le
-garde des sceaux y coupe court par cette formule: Sa Majesté veut
-être obéie et obéie sur-le-champ!... Un coup de tonnerre qui
-«ressuscite» les ducs et précipite dans la poussière tous les
-robins de la création!
-
-[Note 303: Voir, au _Journal de Buvat_ (t. I, p. 524), le
-procès-verbal de la séance. Le texte publié n'a pas été l'objet de
-retouches: Saint-Simon lui-même en reconnaît l'exactitude.]
-
-Dès lors c'est au Premier Président qu'avec une frénésie sauvage
-va s'attacher Saint-Simon. Il se délecte à le montrer grinçant
-des dents, tremblant de tout son corps, saisi d'un mouvement
-convulsif qui lui démonte «à vis» le visage et permet de croire
-que «son menton est tombé sur ses genoux»! Contraste saisissant
-avec l'attitude conquérante du narrateur dont le cœur, dilaté
-à l'excès, ne trouve pas «d'espace à s'étendre» et se meurt de
-raffinements exquis. Si, dans cet anéantissement voluptueux de
-son être, il découvre un dernier reste de forces, c'est pour se
-remémorer les maux de la pairie depuis les entreprises de la
-robe, se remercier lui-même d'y avoir apporté un remède, accabler
-de nouveau sa victime pantelante, lui jeter à la face, en les
-faisant pénétrer jusqu'aux moelles, l'insulte, le mépris, le
-triomphe, l'achever par des sourires dérobés «et se baigner dans
-sa rage!»... Le marquis d'Argenson insinue qu'en ce petit homme il
-y avait de l'anthropophage[304]. Le mot paraît juste, avec cette
-restriction que, chez cet ogre affamé de la chair des robins,
-le cannibalisme se doublait d'une manière de démence. Il faut,
-d'ailleurs, se réjouir de ce que le lit de justice ne tranchât,
-en faveur des ducs, aucune des questions du bonnet. Il y a, en
-effet, à la joie une mesure qu'on ne dépasse pas sans péril. Quel
-dommage si une congestion fatale, déterminée par l'excès de grâces
-nouvelles, était survenue avant la rédaction des _Mémoires_[305]!
-
-[Note 304: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. I, p. 46.]
-
-[Note 305: Saint-Simon explique (t. XVI, p. 87) pourquoi il
-ne poursuivit pas, au moment du lit de justice, le règlement de
-l'affaire du bonnet. Il redoutait des représailles et sans doute
-aussi, un échec. Il estima «qu'il fallait quelquefois savoir
-demeurer en souffrance».]
-
-Ce jour fortuné ne devait pas, hélas! avoir de lendemain. Non
-que les bâtards fussent au bout de leurs peines; car, bientôt
-après, se produisaient les incidents relatifs à la conspiration
-de Cellamare et l'arrestation des châtelains de Sceaux. Mais la
-réintégration de M. du Maine au rang intermédiaire n'était qu'une
-affaire de temps et, en fait, Saint-Simon n'eut jamais cette
-satisfaction suprême de siéger avant lui. Quant au Parlement,
-l'ostracisme politique, dont la Couronne entendait le frapper,
-resta à l'état de lettre morte. Il continuait, comme par le passé,
-son contrôle gênant, touchait à tout, aux questions financières
-comme aux spéculations d'ordre religieux, ne ménageait ni
-critiques ni remontrances et, finalement, se faisait exiler à
-Pontoise, d'où, après un séjour de plusieurs mois, il rentrait à
-Paris avec les honneurs de la guerre et l'auréole d'une popularité
-encore accrue.
-
-Et voici les plus grands déboires des ducs, la perte de leurs
-illusions et le triomphe définitif de la robe, en la personne de
-son Premier Président.
-
-Avant de quitter, avec sa Compagnie, la ville de Pontoise, où
-il se concilia tous les suffrages par sa dignité, son habileté
-diplomatique et le luxe princier dont il s'entoura,--nous verrons
-aux frais de qui,--M. de Mesmes apposait sa signature au bas d'un
-acte qui allait causer à Saint-Simon autant de dépit que le lit de
-justice de 1718 lui avait procuré de joie. Cet acte, c'était le
-contrat de mariage de Mlle de Mesmes, la cadette[306], avec le
-duc de Lorges, le propre beau-frère de l'auteur des _Mémoires_.
-Quelle honte, pour l'arrière-neveu des rois d'Italie et de
-l'empereur Charlemagne, d'avoir pour belle-sœur la fille de son
-plus cruel ennemi, la descendante, non encore «décrassée», de ces
-paysans de Gascogne dont le nom figurait toujours sur les rôles de
-la taille!... Était-ce une revanche, «malicieusement pourpensée»,
-du Premier Président? Nous n'aurions garde de le dire; mais nous
-n'affirmerions pas davantage que celui-ci, né malin, demeura
-toujours insensible au déplaisir que cette union devait causer
-au plus intraitable de ses détracteurs. Toujours est-il que,
-lorsqu'il apprit cette importante nouvelle, de la bouche même du
-Régent, avec qui il travaillait, Saint-Simon faillit «crever de
-colère». Il saisit un tabouret et le lança à toute volée, sous
-les regards stupéfaits du prince qui, «le voyant si outré, n'osa
-trop rire du torrent qu'il débondoit». Là-dessus, serments de ne
-voir de sa vie ni M. de Lorges, qui déshonorait les siens, ni la
-future épouse qu'il déclare noire, hideuse, sotte, bégueule à
-l'avenant et dévote à merveille, tandis que les contemporains la
-représentent comme une femme de mérite et de sagesse, de beaucoup
-d'esprit, ayant l'usage du monde et très entendue à diriger une
-maison[307].
-
-[Note 306: Marie-Anne de Mesmes. Sa sœur aînée avait épousé le
-comte de Lautrec, fils du marquis d'Ambres.]
-
-[Note 307: Voir _Mathieu Marais_, t. II, p. 11. Voir également
-le _Journal de l'exil à Pontoise_, rédigé par Gilbert de Lisle.]
-
-Un scandale était à craindre. Mais Mme de Saint-Simon, qui ne
-pouvait se résigner à vivre loin de son frère, ne cessait de
-répandre des larmes, et sa santé, très délicate, s'altérait
-profondément. Seule, une réconciliation était de nature à mettre
-un terme à cet affligeant état de choses. La cervelle du bilieux
-petit homme fut alors agitée par «des fougues et des élans qui
-ne se peuvent décrire». Mais comme c'était, à tout prendre, un
-mari modèle, il finit par se résigner «à ce sacrifice vraiment
-sanglant». Des visites furent donc échangées avec la nouvelle
-famille du duc de Lorges: visites au cours desquelles l'attitude
-de Saint-Simon aurait été froide, hautaine et quelque peu
-impertinente. Il n'en accepta pas moins, à l'hôtel du bailliage,
-c'est-à-dire chez le Premier Président, un dîner qui eut lieu le
-28 décembre 1720, «feste des saints innocents[308]»... Le fougueux
-auteur des _Mémoires_, pénétrant dans le repaire du scélérat
-qu'il accuse de tant de crimes, devenant son hôte et mangeant
-à sa table: une réjouissante scène de mœurs!... Mais un dîner,
-cela se rend. Il fallait rendre celui-ci, sous peine de voir le
-malade retomber en syncope. On le rendit, «comme de noces». Et
-de quoi s'entretenait-on après ces festins qui furent suivis de
-plusieurs autres, notamment chez Mme de Lauzun[309] et chez Mme
-de Fontenille[310]?--Mon Dieu, déclare Saint-Simon, d'un ton
-détaché, «on peut croire qu'il n'y eut que de la civilité et que
-la conversation n'étoit pas intéressante»... Pas intéressante!...
-Qu'on en juge!... Les convives n'avaient pas plus tôt englouti
-leur dernière bouchée que «le syndic de la pairie»,--le mot
-est de Pontchartrain,--s'emparait du Premier Président et, le
-bloquant dans un coin, s'élevait contre l'injustice du bonnet,
-dénonçait l'indécence de la garde des bancs, protestait contre le
-surbourrage, flétrissait l'emploi des «mécaniques» en forme de
-cabriolet, et, finalement, tirait de sa poche le fameux projet de
-transaction qui exigeait tout, sans rien donner en échange[311]...
-
-[Note 308: _Collection de Gilbert de Lisle_, lequel fait, à
-l'occasion de ce repas, l'observation suivante: «Je marque cecy
-par rapport à M. le duc de Saint-Simon pour son raccommodement
-avec M. le Premier Président qui fera ensuite celuy du Parlement
-avec luy, suivant toutes les apparences, après avoir été brouillés
-ensemble, ainsi qu'un grand nombre de Messieurs les pairs depuis
-la mort du feu roy.» Le chroniqueur termine par ces paroles qui
-révèlent les sentiments du milieu auquel il appartenait: «C'est
-luy (M. de Saint-Simon), avec M. l'archevêque de Reims, et encore
-plus le duc de La Force, qui s'est avily a estre comme premier
-commis du malheureux Law, qui ont été les auteurs de s'être tous
-brouillés avec le Parlement, au lieu d'être unis comme ils le
-devoient faire... Cela auroit pu éviter beaucoup de maux et la
-ruine du peuple qui ne s'en relèvera jamais.»]
-
-[Note 309: Sœur de M. de Lorges.]
-
-[Note 310: Sœur du Premier Président.]
-
-[Note 311: M. Chéruel, faisant état des _Mémoires de Villars_,
-s'explique, à ce sujet, dans les termes suivants: «Ce qu'il
-(Saint-Simon) ne dit pas, c'est qu'il chercha à tirer parti de
-cette réconciliation pour la question du bonnet qui ne cessait de
-le tourmenter.»--_Saint-Simon considéré comme historien du règne
-de Louis XIV_, p. 115.]
-
-Ce qu'il y a de piquant, c'est que les pairs se figurèrent que
-l'accord allait s'établir. Ils se flattèrent même que, le jour de
-la réception du duc de Nevers, M. de Mesmes donnerait un gage de
-son bon vouloir en ôtant son mortier. Ce jour fut attendu, Dieu
-sait avec quelle impatience! La cérémonie eut lieu à l'heure dite,
-mais hélas, comme par le passé, le mortier présidentiel demeura
-immobile sur l'énorme perruque dont il couronnait l'édifice.
-
-Encore une tentative avortée.--Comme elle n'était pas de nature
-à accroître auprès de la postérité le prestige de son auteur,
-celui-ci a jugé opportun de n'en point perpétuer le souvenir: on
-n'en trouve trace ni dans les _Mémoires_, ni dans les _Écrits
-inédits_. C'est au maréchal de Villars que l'histoire est
-redevable du renseignement[312].
-
-[Note 312: _Mémoires de Villars_, t. II, p. 475 et suiv.]
-
-
-
-
-XVI
-
- Les accusations de Saint-Simon contre le Premier Président
- de Mesmes.--De Mesmes fut-il vénal?--Son rôle pendant l'exil
- de Pontoise.--Il meurt pauvre.--Son prestige.--Appréciation
- des contemporains.--A-t-il trempé dans la conspiration de
- Cellamare?--Invraisemblance de cette accusation.
-
-
-Saint-Simon se dédommageait de ces déboires en déversant sur son
-hôte de la veille ses plus ingénieuses diffamations. Au milieu
-«des horreurs» dont il le déclare convaincu, il l'accuse d'avoir
-vendu sa Compagnie au Régent et le Régent à sa Compagnie, de les
-avoir trompés à tour de rôle et de ne s'être prêté au règlement
-des affaires confiées à ses soins qu'à la dernière extrémité, afin
-de ne point tarir «la mine d'or» dont l'exploitation, savamment
-dirigée, constituait le salaire de ses honteuses complaisances.
-
-Ce que nous avons déjà dit de M. de Mesmes permet de pressentir
-que rien de cela n'est bien sérieux. Des explications n'en sont
-pas moins nécessaires sur cette imputation de vénalité qui sonne
-si mal à l'oreille, surtout lorsqu'il s'agit de la magistrature.
-
-Sous l'ancien régime, la remise par le souverain de sommes
-d'argent à un grand seigneur, à un dignitaire de l'État, à un
-officier de robe, n'impliquait aucune diminution morale de
-celui-ci. C'était, au contraire, un témoignage d'estime, en
-même temps qu'une récompense pour des services rendus. Les
-chefs du Parlement figuraient, en bonne place, sur la liste
-des gratifiés. Leurs fonctions étaient si onéreuses et le
-profit qu'ils en retiraient si exigu que, sans l'appui des
-libéralités du prince, bien peu eussent pu tenir leur rang.
-En dehors des pensions,--dont, le plus souvent, les quartiers
-servaient à payer l'intérêt du brevet de retenue conféré à leur
-prédécesseur[313],--les Premiers Présidents recevaient des
-gratifications en numéraire ou en immeubles et des cadeaux à
-l'occasion de circonstances solennelles, comme le mariage de leurs
-enfants[314]. C'étaient, parfois, des sommes fort importantes.
-C'est ainsi que Nicolas de Novion, si généreusement traité au
-moment de sa retraite, touchait d'un seul coup, l'année même de sa
-nomination, le joli denier de cent mille écus qui lui valait les
-félicitations de Bussy-Rabutin[315]. Certains, et des meilleurs,
-ne craignaient même pas de provoquer les offres:
-
-[Note 313: C'était, comme l'explique Gilbert de Lisle, le cas
-de M. de Mesmes. Les quartiers de sa pension de 25 000 livres
-étaient affectés au paiement des arrérages du brevet de retenue
-établi au profit de son prédécesseur Le Pelletier.]
-
-[Note 314: Le marquis de Sourches (t. II, p. 8) rapporte que
-Mlle de Ribeyre, petite-fille de Nicolas de Novion, reçut, au
-moment de son contrat, une paire de pendants d'oreilles de huit ou
-dix mille écus. Il serait facile de multiplier les exemples.]
-
-[Note 315: _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 284.
-Novion était, en même temps, gratifié d'un billet de retenue de
-pareille somme.]
-
---Sire, déclarait un jour Guillaume de Lamoignon, j'ai trois cent
-mille livres de dettes. Mais mes plus rudes créanciers, ce sont
-mon fils et ma fille. Sans les grâces de Votre Majesté, je serais
-fort en peine de les établir[316]...
-
-[Note 316: Mai 1664.--_Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II,
-p. 135.]
-
-C'est précisément vers cette époque que des lettres-patentes lui
-attribuaient la propriété de la terre de Courson confisquée au
-début du procès de Fargues.
-
-A l'égard de M. de Mesmes, les procédés ne pouvaient être
-différents. Nul, en effet, n'avait plus besoin de la manne
-royale et, à vrai dire, n'y avait plus de droits. Pénétré de
-l'importance de sa charge, il lui avait, au grand profit de son
-autorité, imprimé un lustre jusqu'alors inconnu. En contact
-quotidien avec les vétérans de la Grand'Chambre, les Premiers
-Présidents n'entretenaient que peu de rapports avec l'élément
-jeune,--Enquêtes et Requêtes,--dont la turbulence faisait le
-désespoir des chanceliers. De Mesmes s'appliqua à attirer chez
-lui, par l'éclat de ses réceptions, ces redoutables frondeurs et
-à les retenir par la séduction de son esprit. A ce jeu, sa bourse
-s'épuisa rapidement; mais l'influence présidentielle s'accrut si
-bien qu'il ne tarda pas à devenir l'arbitre de toute la Compagnie.
-
-Pour un pouvoir débile, attaqué de toutes parts, et contraint
-de faire face à des difficultés multiples, c'était une fortune
-inespérée que cette influence du représentant de la Couronne sur
-le corps, réputé ingouvernable, dont il était chargé de diriger
-les débats. La laisser s'amoindrir, en refusant un concours
-pécuniaire qu'aux heures de sa toute-puissance le grand roi ne
-marchandait pas, c'eût été une lourde faute. Philippe d'Orléans
-n'eut garde de la commettre. De Mesmes accepta les subsides qu'on
-lui offrait, comme un homme qui, recevant son dû, ne se tient
-pas pour obligé. Non content, d'ailleurs, de parer aux exigences
-d'une représentation très onéreuse, il employait aussi les
-largesses du Trésor à effectuer au Palais des travaux importants,
-notamment à rétablir dans leur ancienne splendeur les lambris de
-la Grand'Chambre. Mais l'intervention opportune du Régent à son
-égard se manifesta surtout durant cet exil de Pontoise, qui se
-produisit dans les conditions économiques toutes particulières
-révélées par la relation de Gilbert de Lisle. La déroute du
-système de Law avait ruiné Paris, et bon nombre de magistrats,
-réduits «à la charité», n'étaient pas en état de pourvoir à la
-plus petite dépense[317]. Ceux même qui possédaient de quoi
-se suffire ne trouvaient, dans l'ancienne capitale du Vexin,
-envahie par la multitude des gens vivant du Palais, aucune des
-ressources nécessaires pour un établissement, si modeste fût-il.
-La plupart de ces Messieurs, logés dans de misérables chambres
-d'auberge, où l'on couchait à cinq ou six, plusieurs dans le
-même lit, n'avaient la possibilité ni de se livrer au travail,
-ni de faire bouillir un pot-au-feu. De Mesmes apparut à tous
-comme un Dieu sauveur. Mis en possession de la demeure princière
-des Bouillon, l'abbaye de Saint-Martin, il s'installa avec cette
-magnificence, non exempte d'ostentation, dont il avait le secret.
-Il établit deux tables en permanence: l'une, destinée au personnel
-subalterne, que présidaient ses secrétaires: l'autre, de quarante
-à cinquante couverts, dont, en personne, il faisait les honneurs à
-ses collègues. Telle était sa profusion, que ceux qui préféraient
-vivre chez eux pouvaient envoyer prendre des provisions de tous
-genres. Le dîner de rentrée du 11 novembre coûta à lui seul vingt
-mille livres... C'est le Régent qui payait...
-
-[Note 317: _Relation de Gilbert de Lisle._]
-
-Le Premier Président ne lui avait pas, en effet, dissimulé les
-dangers de son coup de force, le mécontentement qui régnait au
-sein d'un corps où il suffisait d'une imprudence pour faire surgir
-quelque Broussel, les sympathies que ce corps recueillait auprès
-des grandes Compagnies du royaume, son extrême popularité, tant
-en province qu'à Paris. Avec sa mobilité habituelle, le duc
-d'Orléans, en vue de parer aux périls d'une décision regrettée
-peut-être aussitôt que prise, avait ouvert les caisses de l'État
-à ceux des exilés qui, ayant pu se créer un intérieur décent,
-étaient en situation «d'adopter des orphelins». Le procureur
-général Joly de Fleury toucha, de ce chef, cent mille livres[318].
-De Mesmes reçut bien davantage pendant les cinq mois que dura
-la disgrâce du Parlement. Quatre cent mille livres, assure
-Saint-Simon. Il faut, croyons-nous, doubler au moins la somme; car
-ce bourreau d'argent dépensait sans compter, comme s'il se fût agi
-de son propre fonds. On imagine s'il s'enrichissait à ce métier!
-Quand il mourra, deux ans plus tard, c'est à peine si, des grands
-biens recueillis par lui en héritage, il restera de quoi payer ses
-dettes.
-
-[Note 318: _Journal de Barbier_, t. I, p. 299.]
-
-Telles sont les conditions dans lesquelles se poursuivaient,
-entre le gouvernement et la Première Présidence, de laborieuses
-négociations, agrémentées de gros mots d'une part, d'impertinences
-de l'autre. L'opinion publique les suivait avec passion. De
-Mesmes cédait-il sur un point? C'était, aux yeux de l'opposition,
-un homme que ses prodigalités mettaient à la merci de la
-Couronne[319]. Résistait-il aux exigences du Régent? La Cour
-aussitôt criait à la trahison. Ce sort peu enviable sera, pendant
-le cours du dix-huitième siècle, celui de tous les Premiers
-Présidents lorsque, par suite de conflits incessants, ils se
-trouveront placés «entre l'enclume de leur compagnie et le
-marteau du despotisme[320]». Tout, en 1720, ne s'en terminait
-pas moins,--résultat sans exemple,--à la satisfaction des deux
-parties. La Constitution (bulle _Unigenitus_) était enregistrée
-avec la participation des gallicans les plus rigides; Law,
-abandonné de ses protecteurs, cherchait son salut dans la fuite;
-et le Parlement, rappelé à Paris, rentrait en possession des
-droits dont l'avait privé le lit de justice du 26 août 1718.
-
-[Note 319: _Ibid._, p. 245.]
-
-[Note 320: Mathieu Molé lui-même, durant sa glorieuse
-magistrature, n'avait pu parvenir à échapper aux suspicions.]
-
-C'est, n'en déplaise à Saint-Simon, d'une façon triomphale que
-s'achèvera l'existence de Jean-Antoine de Mesmes. Mathieu Marais,
-qui prisait fort ses remontrances, écrit de lui en 1717: «M.
-le Premier Président s'est comporté avec toute la dignité, la
-noblesse, l'esprit, l'amour et l'attachement pour sa Compagnie
-que l'on peut désirer[321].» Barbier, qui ne saurait être
-suspect, car il accueille avec complaisance les bruits les plus
-malveillants, dit de son côté: «Cet homme a fini glorieusement
-sa carrière: il a parfaitement rempli sa charge. L'affaire de
-Pontoise l'a immortalisé par la grandeur avec laquelle il a vécu.
-S'il s'entendait avec la Cour, il y a grande apparence: il l'a
-fait assez adroitement pour être toujours aimé et respecté de
-sa Compagnie[322].» Cette opinion ne faisait, d'ailleurs, que
-se fortifier avec le temps. Lorsque, trente ans plus tard, le
-Président Hénault rédigera ses souvenirs de jeunesse, il tracera
-de son ancien chef un portrait ému auquel nous avons déjà fait
-quelques emprunts. Jamais, déclarera-t-il, aucune personne «ne
-fut plus heureusement formée pour la première place». Il ajoutera
-que, révéré de ses collègues, M. de Mesmes restera comme le type
-«du Premier Président qui, n'ayant jamais eu d'exemple, ne sera
-jamais imité[323].» Le dernier hommage que nous ayons à citer
-émane d'un membre de la pairie. M. de Luynes écrit, en 1757:
-«M. de Mesmes, dont le nom sera à jamais illustre par le talent
-supérieur de gouverner le Parlement presque en maître, faisoit
-une dépense prodigieuse, et quoiqu'il fût médiocrement instruit,
-la supériorité de son esprit lui avoit attiré une considération à
-laquelle il n'est pas facile de parvenir[324].»
-
-[Note 321: _Journal de Mathieu Marais_, t. I, p. 236.]
-
-[Note 322: _Journal de Barbier_, t. I, p. 298.]
-
-[Note 323: _Mémoires du président Hénault_, p. 398.]
-
-[Note 324: _Mémoires du duc de Luynes_, t. XVI, p. 192.--La
-seule note discordante que nous ayons trouvée sur la valeur de M.
-de Mesmes émane de Mme de Staal de Launay. «Le Premier Président,
-dit-elle, étoit, selon les apparences, tout dévoué à la maison du
-Maine. Elle en tira peu de secours. C'étoit un grand courtisan et
-un homme médiocre, d'un esprit et d'une société agréables, faible,
-timide, rempli de ces défauts qui aident à plaire et empêchent de
-servir.» De ce jugement il convient de retenir ces mots: _Elle en
-tira peu de secours_, et ceci également: rempli de ces défauts qui
-aident à plaire et _empêchent de servir_. C'est une présomption
-de plus à joindre à celles que nous allons énumérer touchant la
-prétendue participation de M. de Mesmes à la conspiration de
-Cellamare.]
-
-Malgré la protection dont le couvrent ces témoignages, nous ne
-saurions dissimuler qu'il y avait, au dire des _Mémoires_, un
-abominable forfait dans l'existence de ce galant homme. Ce n'était
-ni la condamnation à mort d'un innocent, comme dans la vie de
-Lamoignon, ni une félonie compliquée d'abus de dépôt, comme dans
-celle de Harlay: c'était un crime de haute trahison.--Outrée de
-la situation faite aux bâtards par le lit de justice de 1718, la
-duchesse du Maine avait tourné ses regards du côté de Madrid. Sa
-participation à la conspiration de Cellamare, qui avait pour but
-de renverser le Régent et de lui substituer Philippe V, n'est pas
-douteuse. Saint-Simon a jugé opportun de lui donner de Mesmes
-comme compère... La preuve? Elle résultait d'une lettre écrite de
-la main même du Premier Président, «par laquelle il répondait du
-Parlement à l'Espagne et parloit sans ménagements sur la chose et
-sur les moyens»... De quoi faire pendre dix fois son homme!--Ce
-conjuré, chez qui l'ingénuité le disputait à l'imprudence,
-craignait-il, un jour, qu'on eût vent de sa perfidie? On doit
-le croire, car il sollicitait, par l'entreprise d'une personne
-nommée Mlle de La Chausseraye, la faveur d'une entrevue secrète
-avec le Régent. Ayant obtenu satisfaction, il se rendait au
-Palais-Royal, frappait à une porte dérobée, était introduit, non
-par les serviteurs de la maison, mais par un valet de Mlle de
-La Chausseraye, lequel, au dire de Duclos, remplissait auprès
-de sa maîtresse, en dehors de son emploi officiel, une fonction
-d'un ordre plus intime[325], et, en présence de cette même La
-Chausseraye, recevait audience. Aussitôt, de faire étalage de
-son talent de beau parleur et de formuler des protestations de
-fidélité; mais le Régent ne tardait pas à lui placer sous les
-yeux le corps même du délit, c'est-à-dire la fameuse lettre:
-un véritable coup de théâtre!--Se voyant déjà la corde au cou,
-le conspirateur se précipitait à terre, embrassait «non pas
-les jambes, mais les pieds» du prince, implorait son pardon et
-manifestait la plus belle peur qui se puisse loger dans l'âme d'un
-robin. Sur quoi Son Altesse Royale, dépêtrée de cette frénésie
-de contrition, remettait la lettre dans sa poche,--une arme trop
-précieuse pour qu'il s'en dessaisît!--et s'éloignait sans ajouter
-mot[326].
-
-[Note 325: _Œuvres complètes de Duclos_, t. VII, p. 7.]
-
-[Note 326: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XVII, p. 4 et suiv.]
-
-Voilà la scène rapportée par Saint-Simon. De qui déclare-t-il la
-tenir? Du procureur général Joly de Fleury, le seul ami qu'il
-comptât dans la robe. Référence à coup sûr fort respectable. Ce
-qu'il y a de préoccupant c'est que, lorsque Saint-Simon tient
-ou dit tenir une anecdote de Joly de Fleury, cette anecdote est
-bientôt démontrée inexacte[327]. Aussi bien, Joly de Fleury ne
-savait rien par lui-même: le récit qui lui est prêté, il l'aurait
-recueilli de la bouche de La Chausseraye... Quel était donc ce
-personnage féminin, aux mœurs suspectes, que le Régent initiait
-aux secrets d'État? C'était une façon d'aventurière dont la vie
-accidentée participe du roman. Issue d'une mésalliance, elle avait
-longtemps végété «dans l'angoisse, l'obscurité et la misère».
-Mais, douée d'un esprit «tourné à l'intrigue, aux manèges, à la
-fortune», elle parvint, grâce à ses merveilleux talents et à son
-peu de répugnance pour certaines compromissions, à se pousser
-dans le monde, à capter les bonnes grâces de Madame Palatine, à
-«apprivoiser les ministres», dont elle obtenait tout, à pénétrer
-jusqu'au roi, qu'elle amusait de ses saillies et qui la recevait
-«par les derrières». Entre temps, elle se lançait dans la dévotion
-et s'érigeait en protectrice du cardinal de Noailles: ce qui
-ne l'empêchait pas, d'ailleurs, de jouer un jeu d'enfer et de
-gagner, au système de Law, une vraie fortune. Au demeurant, on
-ne vit jamais «créature si adroite, si insinuante, si flatteuse
-sans fadeur, si fine, ni si fausse[328]»... Si fausse! Nous ne
-le faisons pas dire. Et c'est uniquement sur la foi de cette
-personne, ainsi jugée par Saint-Simon lui-même, que celui-ci se
-fait l'écho de l'étonnant récit dont nous venons de reproduire
-les grandes lignes. De cette soi-disant participation du plus
-haut magistrat de France aux entreprises de la duchesse du Maine,
-il ne recueillera, au cours de son existence de chroniqueur aux
-aguets, ni un mot, ni une rumeur, ni un soupçon. L'ignorance de
-ses contemporains sera, du reste, non moins absolue, car dans les
-relations, correspondances, écrits divers de cette époque, de même
-que dans les pièces relatives au procès, on ne rencontre aucune
-allusion à ce détail capital d'une affaire qui, pendant plus d'une
-année, défraya toutes les conversations. Ce sera seulement un
-demi-siècle plus tard que Paris étonné apprendra la trahison de
-M. de Mesmes. De quelle manière? Par la publication des œuvres de
-Marmontel et de Duclos, lesquels, mis en possession des _Mémoires_
-encore inédits, y copieront, sans songer seulement à en vérifier
-l'exactitude, la prétendue accusation de La Chausseraye. Moyennant
-quoi ces deux historiens-philosophes, dont la naïveté égalait
-l'absence d'esprit critique, tiraient cette conclusion que de
-Mesmes «fut convaincu d'avoir trempé dans la conspiration[329]»!
-
-[Note 327: Ainsi en est-il du prétendu empoisonnement de
-Madame. Voir, à ce sujet, _Saint-Simon considéré comme historien
-de Louis XIV_, par Chéruel, p. 154 et 473 et suiv.]
-
-[Note 328: _Mémoires de Saint-Simon_, t. VII, p. 222 et suiv.]
-
-[Note 329: Ce sont les termes mêmes de Marmontel, _Histoire
-de la Régence_, p. 347.--La relation de Duclos se trouve dans ses
-_Œuvres complètes_, t. VII, p. 7.]
-
-L'invraisemblance de pareils commérages n'est-elle pas
-saisissante? A quelle personne impartiale fera-t-on croire
-qu'un Premier Président, chaque jour en contact avec le chef de
-l'État, ait eu besoin, pour arriver jusqu'à lui, du patronage
-de La Chausseraye? Que celle-ci, évoluant comme chez elle dans
-l'intimité du Palais-Royal, ait été promue à l'honneur de juge du
-camp au cours d'un débat qui mettait en jeu les intérêts les plus
-graves? Qu'un homme, réputé à juste titre comme «le plus délié de
-son temps[330],» ait, de sa propre main, dressé le programme d'un
-complot dont la divulgation pouvait entraîner pour lui les plus
-fâcheuses conséquences? Que le Régent, peu discret de sa nature,
-n'ait jamais soufflé mot de cette histoire, même à celui qu'il
-considérait comme son ami, son conseil, son confident intime: nous
-voulons dire Saint-Simon?
-
-[Note 330: _Mémoires du président Hénault._]
-
-Saint-Simon! Aucune objection ne le touche, si ce n'est pourtant
-cette dernière, qui l'atteint dans sa vanité. Aussi éprouve-t-il
-le besoin d'attester que, si le duc d'Orléans ne s'ouvrit pas
-à lui, ce ne fut point par manque de confiance, mais parce
-que Dubois le lui défendit. Pourquoi? Comment? Dans quelles
-circonstances? Ici les explications deviennent confuses et
-subtiles[331]. Ce qui, heureusement, ne participe pas de ce
-caractère sibyllin, ce sont les raisons qui déterminèrent le
-Régent à ne point exécuter le criminel qu'il venait de prendre la
-main dans le sac. Il fallait qu'elles fussent bien puissantes, car
-le prince était déjà si mal disposé à l'égard du Premier Président
-que, au moment du lit de justice de 1718, il avait pris la
-résolution «de le chasser»... Chose inouïe! C'est Saint-Simon,--du
-moins il l'assure,--qui opéra le sauvetage. Non par bonté d'âme,
-on peut le croire, mais par un raffinement de haine: il importait,
-déclare-t-il, de laisser au misérable le temps de se compromettre
-davantage pour mieux l'accabler[332]!... Raisonnement que le
-Régent trouva si péremptoire, qu'il se décida à suspendre le cours
-de sa justice. Mais alors, quelles considérations purent bien
-l'arrêter quand il posséda les preuves de la félonie?
-
-[Note 331: Moins embarrassé que Saint-Simon, tout en
-n'étant d'ailleurs pas mieux renseigné que lui, Duclos explique
-l'indulgence de Dubois de la façon suivante: Il y a, dit-il,
-apparence que si l'abbé Dubois étouffa l'affaire «c'est dans la
-vue qu'il pouvoit un jour avoir besoin pour lui-même d'un juge
-corrompu...» Il est difficile de pousser plus loin le champ des
-conjectures!]
-
-[Note 332: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XV, p. 362.]
-
-Cette fois-ci, c'est La Chausseraye qui joue, au profit du
-coupable, le rôle de Providence... Après l'avoir tiré de son
-évanouissement et replacé sur ses jambes, elle courut après Son
-Altesse pour lui tenir le langage suivant: «Avec cette pièce en
-mains, voilà un homme qui ne peut plus qu'être à vous, à pendre
-et à dépendre, et c'est la meilleure aventure qui vous pût
-arriver, parce que, désormais, vous en ferez tout ce qu'il vous
-plaira sans qu'il ose souffler.»
-
-Avis non moins judicieux que pratique. Si, en effet, le duc
-d'Orléans est nanti d'un document aussi décisif, c'en est fait
-de M. de Mesmes: on le tient si bien qu'il ne peut plus être
-qu'un instrument dont la Cour usera et abusera à sa convenance.
-Cela se trouve d'autant mieux qu'on est à la veille de graves
-conflits, ceux-là mêmes dont l'exil à Pontoise va,--trois mois
-après,--constituer le dénouement... Or qu'arrive-t-il? Précisément
-le contraire de ce qu'on eût été en droit d'attendre si de
-Mesmes avait eu les mains liées. Jamais il ne fit preuve de plus
-d'indépendance: indépendance qui, dépassant parfois la mesure,
-n'épargnait au chef de l'État ni brocards ni plaisanteries; le
-tout «de la manière la plus indécente et la moins mesurée[333]».
-Et quand le Régent manifeste son indignation, «le coquin» ne
-laisse pas que de persister dans son impertinence... Est-ce là le
-fait d'un homme qu'on vient de représenter plus mort que vif, se
-roulant à terre de désespoir, prêt à toutes les palinodies pour
-obtenir sa grâce? Et vit-on jamais criminel, aussi soucieux de
-vivre, traiter avec une pareille désinvolture un prince qui a en
-poche tout ce qu'il faut pour le perdre[334]?
-
-[Note 333: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XVII, p. 8.]
-
-[Note 334: Les altercations entre eux étaient fréquentes.
-Buvat, au mois d'avril 1722, en rapporte une qui, si les détails
-sont exacts, donne une singulière idée du langage du Régent.]
-
-Nous n'aurions garde d'insister!--La Chausseraye a-t-elle
-imaginé le récit reproduit par les _Mémoires_? S'est-elle
-bornée à fournir, à titre d'hypothèse, un canevas qu'avec ses
-ressources infinies Saint-Simon s'est plu à broder? Le nom de
-l'habile entremetteuse n'est-il venu sous sa plume qu'en vue de
-se dégager personnellement d'une responsabilité par lui jugée
-trop lourde?--Ce sont là autant de questions sur lesquelles nous
-n'avons pas à prendre parti. Ce que nous croyons pouvoir affirmer,
-c'est que la coopération de M. de Mesmes à la conspiration de
-Cellamare est, comme les crimes imputés à ses prédécesseurs, une
-pure invention[335].
-
-[Note 335: C'est aussi la conclusion de Chéruel. _Saint-Simon
-considéré comme historien de Louis XIV_, p. 154.]
-
-
-
-
-XVII
-
- Divisions dans la pairie.--Désertions.--La robe triomphe.--Ambassade
- de Saint-Simon en Espagne.--Il se démet de la pairie en faveur de son
- fils.--Mémoire au Régent.--Le Régent ne répond pas.--Fin de l'affaire
- du bonnet.--Mort du Premier Président de Mesmes (1723).
-
-
-L'affaire du bonnet touchait à sa fin: «Elle arriva, d'une part,
-à force d'art, d'intrigues, de souplesse et d'audace; de l'autre,
-de dépit, de dégoût et de guerre lasse[336]...» La vérité est
-que les moins clairvoyants commençaient à se rendre compte qu'il
-n'y avait rien à attendre ni du présent ni de l'avenir. Cette
-échéance de la majorité du roi, sur laquelle on avait fondé tant
-d'espérances, ne pouvait elle-même apporter que des déceptions. En
-restituant au Parlement ses anciennes prérogatives, la monarchie
-avait aliéné sa liberté. Comment croire que, sans profit aucun,
-elle commît l'imprudence d'indisposer une compagnie influente,
-dont le concours lui était indispensable pour l'établissement des
-édits fiscaux!... A cette conviction d'impuissance se joignait le
-souvenir cuisant des blessures reçues. Les dernières escarmouches
-ne démontraient-elles pas l'inégalité d'une lutte où la pairie,
-discutée dans son origine, ses attributions, ses dignitaires,
-laissait chaque jour quelque lambeau de son prestige?
-
-[Note 336: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XII, p. 333.]
-
-Parmi les partisans d'une paix reconnue nécessaire, figurait le
-duc de Noailles. Il eut le courage de dire ce que beaucoup osaient
-à peine s'avouer. Son opinion ne tarda pas à faire des prosélytes:
-M. de La Rochefoucauld, personnage bizarre et inquiet; M. de
-Villeroy, dont l'intransigeance n'avait jamais été bien sincère;
-M. de Sully, «qu'embabouinèrent» les opposants de la noblesse;
-M. de Richelieu, qui «ne faisoit que poindre»; M. d'Harcourt,
-impotent de longue date et n'ayant plus «ni tête ni parole...» Ah!
-M. de Noailles faisait de belle besogne. Aussi quelle avalanche
-d'outrages! Jadis on l'avait affublé du surnom glorieux de
-Brutus; maintenant on lui infligeait un sobriquet de traître,
-puisé dans l'Écriture Sainte. Ce n'était plus Brutus-Noailles,
-mais Noailles-Achitophel[337]. Les purs prirent enfin le parti
-de l'expulser des réunions où se maintenaient les dernières
-résistances... Bien réduit, du reste, sinon quant à la qualité, du
-moins quant au nombre, le parti des gens «incapables de gauchir»!
-Il ne comprenait plus, en dehors des ecclésiastiques, tous
-inébranlables, que MM. de La Force, de Tresmes, de Charost, de
-Villars, d'Antin, de Chaulnes et,--cela va de soi,--Saint-Simon.
-«Aucun de ceux-là, déclare-t-il, ne se démentit; aucun ne faiblit.
-Tous agirent et firent merveilles. C'étoit avec eux que j'étois
-uni.»
-
-[Note 337: Achitophel était un des conseillers du roi David:
-il prit parti pour Absalon, au moment de sa révolte.]
-
-Union qui ne devait pas être de longue durée. Tout, en effet,
-conspirait contre elle. L'écroulement du Système de Law et le
-procès intenté à M. de La Force, pour accaparement de marchandises
-payées en papier-monnaie, allaient faire revivre des divisions
-que, seul, un intérêt pressant avait pu apaiser. Afin de ne point
-paraître prendre parti pour ceux des pairs qu'accusait l'opinion
-publique, la majorité se rapprochait tout à coup de la robe.
-On la vit même,--ô prodige!--assister aux fêtes de l'hôtel du
-Bailliage. Elle fit mieux: quand le Parlement fut dessaisi, au
-profit du Grand Conseil, de l'instance suivie contre M. de La
-Force, princes, ducs et robins se trouvèrent d'accord pour rédiger
-des remontrances que porta une députation, dans les rangs de
-laquelle figuraient certains transfuges des plus qualifiés. Un
-nouveau succès du Premier Président que le greffier Gilbert de
-Lisle célèbre dans ces termes: «Je marquerai ici, avec joie et
-comme un bon citoyen, qu'on ne sçauroit avoir plus d'union, mesme
-de fraternité, qu'il n'y en a, à présent, entre Messieurs les
-princes, grand nombre de pairs et le Parlement. Dieu veuille que
-ce soit pour toujours, pour le bien de l'État, le service du roy,
-le bien de la justice et du peuple qui en a besoin.»
-
-Saint-Simon eut beau se démener en compagnie de son frère
-d'armes, l'archevêque de Reims, jeter feu et flamme, proférer
-des anathèmes,--il fallut bien se rendre à l'évidence: c'était,
-de toutes parts, «la désertion». Sur quoi, se livrant à une
-récapitulation douloureuse, il constatait que jamais époque
-n'avait été plus funeste à la pairie. Certes, les belles promesses
-n'avaient pas été ménagées: promesses perfides en contemplation
-desquelles les ducs, «stupidement», s'étaient laissé arracher un
-sursis néfaste. Depuis, malgré des mises en demeure quotidiennes,
-leurs réclamations étaient demeurées inefficaces. Oublieuse des
-engagements contractés dans le petit entresol de Versailles,
-Son Altesse Royale s'était jouée «de leur faiblesse, de leur
-bassesse, de l'avidité de la plupart et de la sottise de presque
-tous». Dès lors, que de démembrements nouveaux! Chacun avait
-tiré à soi: princes, noblesse, robe. Les premiers ne laissaient
-pas s'écouler un jour sans accroître à leur profit l'intervalle
-les séparant d'une institution jadis sans rivale, aujourd'hui
-l'objet du mépris de tous et la risée de l'univers. De son côté,
-la noblesse ne dissimulait pas ses prétentions à l'égalité,
-poussant l'audace jusqu'à «disputer les honneurs du Louvre, le
-tabouret, les housses et le reste...» Et telles femmes qui,
-sous le règne précédent, n'eussent point osé faire l'aveu d'un
-semblable désir, «se prélassoient maintenant aux bals du roi ou
-du Palais-Royal, rangées _audessus des duchesses_!»... Quant
-à la robe, son élévation n'était pas moins scandaleuse. En
-province, elle accaparait le haut du pavé, établissant en sa
-faveur une suprématie devant laquelle personne n'avait assez de
-prosternements. A Paris, c'était bien autre chose: les présidents
-à mortier, qui jouaient à la ville le même rôle que les princes
-à la Cour, exerçaient, à l'égard de tout le monde, une véritable
-tyrannie. Il n'y avait pas de distinctions auxquelles ces
-messieurs n'aspirassent. On les avait vus successivement quitter
-le drap noir pour s'habiller de velours et de soie, inscrire
-sur leurs maisons le titre d'hôtel, transformer leur portier
-en suisse, disposer sur leurs carrosses, à la façon du manteau
-ducal, leur pèlerine de petit-gris, prétendre enfin, à l'échange
-du salut, à la housse et au tabouret[338], sans d'ailleurs être
-contredits par les gens de qualité avec qui ils s'entendaient
-comme larrons en foire.--Les ducs étaient donc, «en sept ans,
-tombés dans l'ignominie dernière, déchus de tout, sans distinction
-nulle part, réduits à s'abstenir de tout et à se cacher. En sorte
-qu'il étoit inutile de l'être, si ce n'est pour recevoir des
-affronts et avoir des disputes sur quoi que ce puisse être».
-
-[Note 338: _Annotations au journal de Dangeau_, t. XVI, p.
-467.]
-
-La cause de ce lamentable effondrement? C'était,--le mal venait
-de loin,--la facilité avec laquelle se distribuait la pairie,
-l'oubli des traditions par «une malapprise jeunesse», les
-mésalliances contractées en vue de parer au délabrement des
-fortunes, les schismes au cours desquels on s'arrachait «le nez et
-les yeux[339]»; c'était, en un mot, l'abaissement des mœurs, des
-caractères et des intelligences: on ne rencontrait plus, en effet,
-dans les rangs de la noble phalange, qu'ignorance honteuse, sot
-bel air, impuissance de tout accord durable, découragement rapide
-en face des épreuves et lâcheté devant la servitude[340]...
-
-[Note 339: Lettre du 18 avril 1747, citée dans les _Mémoires
-du duc de Luynes_, t. I, p. 449.]
-
-[Note 340: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XI, p. 405.]
-
-Ce qui accroissait encore l'amertume de cette déchéance, c'est
-qu'elle coïncidait avec l'élévation de l'odieuse race des
-légistes. C'est en vain qu'on eût voulu se le dissimuler: ils
-passaient à l'état de puissance... Ayant, un jour, dressé le
-contingent des forces acquises à la haute robe, Saint-Simon
-constatait avec stupeur qu'il fallait y faire figurer la
-magistrature entière; ses suppôts devenus légion; les gens faibles
-et bas, adulateurs d'un pouvoir qui tenait entre ses mains leur
-fortune, leur honneur et leur vie; la finance, la bourgeoisie,
-les marchands, les artisans, les ignorants, qui, de tout temps,
-constituèrent la majorité du public... «Tout cela, s'écriait-il,
-fait un groupe qui ne s'éloigne guère de _l'universalité_.
-Ajoutons à ce parti l'idée flatteuse que le Parlement est le
-rempart contre les entreprises des ministres bursaux, et il se
-trouvera que _presque tout ce qui est en France_ applaudira
-à toutes les plus folles chimères de grandeur en faveur du
-Parlement, par crainte, par besoin, par basse politique, par
-intérêt ou par ignorance»...
-
-Cependant les conciliabules secrets continuaient chez M. de
-Mailly, archevêque de Reims. Mais leur inutilité apparaissait
-si manifeste que Saint-Simon avait cessé de s'y rendre. Pressé
-pourtant par sa famille, il consentait à assister à la dernière
-réunion où devait se résoudre la question «des funérailles». Il
-y alla, le désespoir au cœur, et participa à une cérémonie qui,
-par la grandeur qu'il lui prête, exhale comme un parfum antique.
-Sans doute, le petit cénacle n'imita point ces sénateurs romains
-qui, ayant eu le malheur de déplaire au prince, se couronnaient de
-roses et s'ouvraient les veines. Son attitude ne fut même, tout
-d'abord, ni résignée ni silencieuse, et ce fut par un concert de
-malédictions à l'adresse des schismatiques que débuta la séance.
-Mais, ce tribut payé à une légitime indignation, la sérénité
-philosophique envahit les âmes. Aussi la peine édictée contre
-les traîtres, mitigée par une saine application des principes de
-l'Évangile, consista-t-elle en une froideur indifférente... Sur
-quoi, ayant couvert l'humiliation de la retraite par cette formule
-accommodante qu'il convenait «de ne plus battre l'air en vain»,
-ces héros méconnus, en proie à un attendrissement général, se
-précipitèrent dans les bras les uns des autres, s'embrassèrent
-étroitement et se jurèrent une éternelle amitié[341].
-
-[Note 341: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XII, p. 338.]
-
-C'était du moins finir comme il se devait.
-
-Un dérivatif honorable était, d'ailleurs, assuré à Saint-Simon.
-Au lendemain de cette historique soirée, il partait pour
-l'Espagne, en qualité d'ambassadeur extraordinaire, avec mission
-de solliciter, au nom de Louis XV, la main de l'infante, fille
-de Philippe V. Au retour de cette glorieuse expédition, qui dura
-six mois, l'obsession du bonnet était cependant encore là pour
-agiter ses nuits. Mais, s'il conservait encore des espérances,
-sa foi en un avenir réparateur dut être quelque peu ébranlée.
-Voilà, en effet, que ses amis les plus fidèles disparaissaient
-comme s'ils se fussent donné le mot. Hier, l'évêque-duc de Laon,
-M. Clermont-Chatte, aujourd'hui l'archevêque-duc de Reims, M. de
-Mailly... Privé de ses chefs de file, le peu qui restait «des
-débris» du petit groupe s'habituait déjà «à l'ignominie»...
-
-L'heure de la retraite lui semblant venue, Saint-Simon se démit
-de la pairie en faveur de son fils aîné, le duc de Ruffec[342]:
-une retraite qui, d'ailleurs, ne le dépouillait que d'une
-façon relative. Les pairs «démis» conservaient, en effet, la
-jouissance entière du rang, de l'ancienneté, des préséances, des
-honneurs de toute nature afférents à la fonction et figuraient
-à l'almanach royal avant le bénéficiaire de la résignation. Le
-seul avantage dont ils fussent privés était celui de délibérer
-et d'opiner aux séances du Parlement. Pouvait-on considérer cet
-amoindrissement comme une perte? Très atténuée, en tout cas,
-par la satisfaction de ne plus s'asseoir «sur la planche» des
-banquettes, en face de ces petit-fils de serfs qui, juchés sur
-leurs façons de trônes, refusaient aux successeurs des hauts
-barons la politesse d'un salut!... Ce changement de situation
-ne l'empêchait pas de se livrer presque aussitôt[343] à une
-manifestation nouvelle,--pareille à celle qui lui avait attiré la
-verte réplique où l'origine de sa fortune lui était rappelée. Il
-s'agissait encore d'un mémoire dont la majorité prochaine du roi
-et l'imminence du sacre lui fournirent le prétexte. Après avoir
-formulé la série des récriminations qui lui sont habituelles,
-il revenait sournoisement à l'affaire du bonnet et soumettait
-à l'examen du Régent la teneur d'un bon édit qui devait tout
-régler à la satisfaction des ducs et à la confusion de leurs
-adversaires... Le Régent ne daigna pas répondre à cette invocation
-qu'on pourrait qualifier de posthume: le «bonnet» était mort, bien
-mort, et sans chance aucune de résurrection.
-
-[Note 342: Mai 1722: _Journal de Mathieu Marais_, t. II, p.
-283.]
-
-[Note 343: 10 octobre 1722.]
-
-Il semble que M. de Mesmes attendît ce moment pour disparaître
-de la scène. Très malade depuis quelques mois, il s'obstinait
-à rester à la tête de sa Compagnie, la guidant à travers les
-écueils de la politique et la mettant en garde contre ses propres
-entraînements. Il succomba le 23 août 1723, presque en même
-temps que le cardinal Dubois, premier ministre. Coïncidence dont
-Saint-Simon ne manque pas de s'emparer, pour procéder à la plus
-injurieuse des comparaisons. «Un plus corrompu, s'il se peut,
-que le cardinal Dubois le suivit douze ou treize jours après. Ce
-fut le Premier Président... Je dis plus corrompu que Dubois par
-ses profondes et insignes noirceurs, et parce que, né dans un
-état honorable et riche, il n'avoit pas eu besoin de se bâtir une
-fortune comme Dubois, qui étoit de la lie du peuple. J'ai eu tant
-d'occasions de faire connaître ce magistrat également détestable
-et méprisable que je crois pouvoir me dispenser d'en salir
-davantage ce papier».
-
-Cependant les filles de M. de Mesmes, ruinées par le faste de leur
-père, étaient obligées de vendre ses admirables collections, sa
-bibliothèque, ses manuscrits, en un mot de faire argent de tout.
-On mit en campagne Saint-Simon, beau-frère de l'une d'elles,
-pour solliciter une pension en leur faveur. Il s'exécuta, mais
-de quelle façon! «J'avoue, déclare-t-il, que je n'insistai pas
-beaucoup pour une chose que je trouvois aussi déplacée et dont je
-ne me souciois pas du tout...» Ainsi, même dans les détails les
-plus éloignés de la querelle, se révèle l'état d'âme du duc et
-pair.
-
-
-
-
-XVIII
-
- André de Novion devient Premier Président.--Sa présentation au
- roi.--Sa démission (1724).--L'affaire des paniers.--Le libelle des
- pairs.--La vengeance de Mlle de Charolais.--La colère du roi.--L'arrêt
- du 30 avril 1728.--Saint-Simon, devenu prudent, n'oublie pas ses
- rancunes.
-
-
-Nous en aurions fini avec l'épopée ducale-parlementaire s'il ne
-nous restait quelques mots à dire de deux des combattants qui lui
-survécurent: André de Novion et l'auteur des _Mémoires_.
-
-André de Novion était, par son ancienneté, sa valeur
-professionnelle, ses services et ceux de ses ancêtres, désigné
-pour remplacer de Mesmes. Mais il s'entendait mieux au métier
-de redresseur de torts qu'à celui de solliciteur. Un autre
-allait être pourvu de la charge, quand la fin subite de Philippe
-d'Orléans renversa les chances des candidats. Investi des
-fonctions de premier ministre, le duc de Bourbon n'avait rien
-à refuser à Mme de Prie. Celle-ci, parente des Potier, jugea
-piquant d'inaugurer son règne de favorite en portant à la Première
-Présidence celui-là même qu'on se disposait à en exclure.
-
-Obtenir l'agrément du roi: rien de moins difficile. Enlever
-l'adhésion de l'intéressé: c'était une autre affaire. Insensible
-par tempérament à l'attrait des grandeurs, le petit-fils du héros
-des Grands Jours d'Auvergne n'en éprouvait pas moins le désir
-d'ajouter un fleuron nouveau à la couronne de sa maison. D'où des
-perplexités cruelles. Tantôt il paraissait enclin à se laisser
-faire violence; tantôt,--et plus fréquemment,--il opposait avec
-obstination une résistance impassible aux objurgations les plus
-pressantes. On batailla pendant une semaine et, sans doute, pour
-triompher de sa répugnance, il fallut faire luire à ses yeux la
-perspective d'une reprise, toujours possible, de l'affaire du
-bonnet.
-
-Encore une rupture faillit-elle se produire quand il s'agit de
-la présentation à Sa Majesté. Désirant qu'elle eût lieu sous le
-patronage d'un Potier, Novion s'adressa à son cousin le duc de
-Tresmes,--le titulaire de cette académie de jeux dont la Compagnie
-judiciaire, émue par de fréquents rapports de police, méditait de
-prescrire la fermeture[344]. M. de Tresmes n'eut garde de laisser
-échapper une si belle occasion. Il remémora, avec de grands éclats
-de voix, ses griefs contre le Parlement et se plaignit, entre
-autres choses, que Novion, en personne, lui eût écrit plusieurs
-lettres impertinentes.
-
-[Note 344: Après des vicissitudes nombreuses, elle fut fermée
-définitivement en 1741. M. de Gesvres, à la suite de cette
-décision, congédia trente-cinq de ses domestiques.--_Mémoires du
-duc de Luynes_, t. III, p. 368.]
-
---En effet, monsieur, je me souviens, confessa le coupable.
-
-Et, avec sa logique de juriste ferré sur la théorie des
-compensations, il ajouta posément:
-
---Faites-moi autant de réponses sur le même ton et, par là, nous
-serons quittes[345].
-
-[Note 345: _Journal de Mathieu Marais_, t. III, p. 58.]
-
---Adressez-vous ailleurs! s'exclama, avec emportement, M. de
-Tresmes... D'autant plus que, depuis huit jours, j'ai résigné
-toutes mes charges en faveur de mon fils, M. de Gesvres.
-
---Que ne le disiez-vous! soupira Novion, qui regrettait son
-inutile démarche.
-
-M. de Gesvres, promu, par cette démission, à la triple dignité de
-pair de France, de gouverneur de Paris et de premier gentilhomme
-de la Chambre, se trouvait tout désigné pour remplir le rôle de
-parrain. Mais,--coïncidence fâcheuse,--sa personne venait de subir
-une diminution sensible du fait d'un procès resté célèbre: une
-instance en nullité de mariage, pour cause d'impuissance, dont
-le bien-fondé, après enquête, expertise et congrès, fut, à sa
-confusion, judiciairement établi. Novion n'avait pu l'ignorer; car
-c'est grâce à ses bons offices que l'épouse,--avant la lettre,--du
-jeune duc renonça au bénéfice d'un arrêt qui lui restituait son
-auréole virginale... Être présenté par un Potier «dégénéré», dont
-les dames saluaient le passage par des chuchotements ironiques,
-quelle déplaisante disgrâce! Le président fut sur le point de
-reprendre sa parole, mais il réfléchit, se décida et n'eut point à
-s'en repentir.
-
-M. de Gesvres mit, en effet, toute sa coquetterie à le combler
-d'honneurs. Il ne se borna point à l'introduire auprès de Sa
-Majesté, il tint à assister à l'audience d'installation. C'est
-pourquoi il se rendit au Parlement en grande pompe, suivi d'un
-cortège de prince, et jeta au peuple de l'argent à pleines mains,
-comme il était d'usage pour le sacre des rois. Cette mise en
-scène, sans précédents dans les fastes du Palais, fut d'autant
-plus remarquée qu'elle contrastait étrangement avec la simplicité
-du récipiendaire. Celui-ci en parut moins fier qu'embarrassé.
-Après quelques paroles, qui obtinrent l'assentiment unanime, il
-prêta serment d'une voix puissante, en faisant un grand tour
-de bras à la façon des marchands qui aunent leurs étoffes: une
-inconsciente réminiscence des Potier d'autrefois.
-
-On comprend que cet original ne possédât point certaines des
-qualités nécessaires à un chef de corps: le tact qui prévient
-les froissements, la souplesse qui aplanit les difficultés,
-l'art de se faire bien venir de ses collègues et du public.
-Certes, la dignité ne lui faisait pas défaut, non plus que la
-connaissance des hommes et l'expérience des affaires, mais il
-avait des franchises indignées et de brusques révoltes qui
-sentaient leur paysan du Danube. Toute concession aux goûts du
-jour lui paraissait une faiblesse, et c'est à peine si l'on put
-obtenir qu'à son portier il substituât un suisse. A vrai dire, il
-eût voulu n'avoir personne pour ouvrir aux gens...--A quoi bon!
-pensait-il: si vous avez le bon droit pour vous, qu'est-il besoin
-de courbettes! Au contraire, si votre cause est mauvaise, toutes
-les politesses du monde ne prouveront pas que vous ayez raison!...
-Et, plus que jamais, il allait se blottir au fond de son logis de
-la rue des Blancs-Manteaux.
-
-Un autre souci le hantait: celui de ses dépenses. Elles excédaient
-toutes les prévisions de ce bourgeois «mesnager de son bien».
-La messe rouge de 1723, au cours de laquelle il «dansa très
-gravement», fut suivie d'un repas maigre dont la note dépassa
-deux mille écus. Son dîner d'installation coûta plus cher encore.
-Et voilà que ses collègues de la Cour des Aides et de la Chambre
-des Comptes, ainsi que le chancelier lui-même, ayant tenu à le
-recevoir, il fallait rendre les politesses. Quand il fit son
-calcul, au bout de quelques mois, il constata que sa charge, pour
-laquelle il avait déboursé cinq cent mille livres, n'en rapportait
-pas trente-cinq mille, et que, seuls, les frais de représentation,
-en liardant sur le détail, atteignaient une somme plusieurs
-fois supérieure... Si, encore, il s'était présenté des devoirs
-périlleux! Mais, après les troubles qui venaient d'agiter la
-Compagnie, aucun nuage n'apparaissait à l'horizon parlementaire:
-vaincus et désarmés, les ducs eux-mêmes ne manifestaient aucune
-velléité de revanche!
-
-Une année s'était écoulée à peine que, n'y pouvant plus tenir,
-André de Novion annonçait son départ du Palais. Par une
-remarquable ironie du sort, ce dégoûté des grandeurs eut toutes
-les peines du monde à sortir de sa place: presque autant qu'il
-en avait fait éprouver à ceux qui l'y avaient fait entrer. Sa
-démission fut refusée trois fois. Ayant enfin obtenu son _exeat_,
-il congédia son suisse[346], rappela le portier des anciens jours,
-prit congé de son ami le charron et, secouant sur Paris la poudre
-de ses souliers, alla chercher la solitude dans sa terre de
-Grignon.
-
-[Note 346: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VIII, p. 378.]
-
- * * * * *
-
-La retraite de Saint-Simon ne procédait pas des mêmes causes: elle
-ne fut empreinte ni de résignation, ni de philosophie. L'affaire
-du bonnet resta, dans sa pensée, aussi lancinante qu'aux jours
-des plus vives émotions. Et si quelque divinité, se plaisant au
-désordre, l'eût ressuscitée, on peut tenir pour certain qu'en
-dépit de sa vieillesse, il eût été le premier à reparaître sur la
-brèche et à y montrer l'ardeur des premiers temps. On en a pour
-garant le ton de ses _Mémoires_ et de ses derniers écrits.
-
-Jamais, en effet, ses chimères ne l'avaient hanté davantage. Au
-lendemain du jour où il déclare renoncer au monde, on le voit
-se livrer à des manifestations sur la portée desquelles il est
-impossible de se méprendre: refus, pour cause d'étiquette,
-d'assister au sacre; récriminations amères sur cette cérémonie;
-adhésion, en la forme authentique, à toutes les protestations
-des ducs... Mais sa participation «aux affaires communes» est
-principalement active dans les démêlés qui se traitent par écrit.
-Là, il domine sans partage. Il a beau dire «qu'il ne vit plus que
-dans l'amitié de quelques personnes, très insensible à tout le
-reste»; qu'il s'occupe «à quelque chose de moins chimérique et de
-moins dégoûtant que les choses de la pairie[347]»; qu'il se répute
-«mort et considère sa dignité comme éteinte[348]»... Artifices de
-parole! La vérité est que, tenu d'une façon exacte au courant de
-ce qui se passe à Versailles, il est toujours prêt à fournir à ses
-amis les armes qui leur sont nécessaires, soit pour la défense,
-soit pour l'attaque.
-
-[Note 347: Lettre du 18 avril 1746, reproduite dans les
-_Mémoires du duc de Luynes_, t. I, p. 449.]
-
-[Note 348: _Supplément aux Mémoires de Saint-Simon_, t. XXI,
-p. 252.]
-
-Seule, sa mésaventure dans l'affaire des paniers, si cruelle pour
-les duchesses[349], put arrêter l'intempérance de son zèle. Qu'il
-ait, tout en restant dans la coulisse, pris une part importante à
-ce nouveau conflit; cela n'est pas douteux. On en trouve la preuve
-dans ce fait, que c'est surtout contre sa personne que fut dirigée
-la vengeance des princes,--nous devrions dire des princesses, car
-c'est Mlle de Charolais qui se chargea de la correction...
-
-[Note 349: Voir plus haut.]
-
-En quoi consista-t-elle? On n'a pas oublié le mémoire du 10
-octobre 1722 où, avec ses exagérations habituelles, Saint-Simon
-se plaignait de tout et de tous, revenait à la charge contre la
-robe et ne ménageait ni «le sang royal, ni le duc d'Orléans,
-ni le feu roi». Ce mémoire avait été communiqué aux principaux
-intéressés; mais le public ne le connaissait que par ouï-dire.
-Mlle de Charolais en publia le texte: si bien qu'après avoir ri
-de confiance, les Parisiens se délectèrent à bon escient. En même
-temps, elle faisait rééditer la riposte à ce mémoire, la fameuse
-riposte où, entre autres choses désobligeantes pour la maison de
-Rouvroy, était rappelé le rôle décisif joué par le tonnerre dans
-l'édification de sa fortune. L'exécution était complète.
-
-Sans doute, la pairie entière se trouvait atteinte par cette
-habile manœuvre; mais son représentant attitré était touché
-d'une manière toute spéciale. Il ne s'y trompa point. «C'est,
-se hâte-t-il d'écrire au Garde des sceaux pour justifier son
-incartade de 1722, une perfide bombe qui me tombe sur la
-tête[350].» Au cardinal Fleury, à qui il s'empresse aussi
-d'adresser des explications, il déclare: «C'est un échantillon
-de ce qui arrivera à tous les hommes au jugement dernier, où
-leurs actions et leurs pensées les plus secrètes seront exposées
-clairement à la vue de tout le monde[351]...» Mais, comme il a
-un ressort inépuisable, il reprend vite assurance, ergote sur de
-prétendues divergences de texte, affirme qu'il ne possède, pour
-les relever, aucun moyen de contrôle, alors que la minute de son
-travail subsiste intacte entre ses mains[352], et, d'accusé se
-faisant accusateur, démontre que le coupable ce n'est pas lui,
-mais le clan des princes qui, en livrant à la publicité une œuvre
-confidentielle, «a violé les droits les plus sacrés de la société
-des hommes».
-
-[Note 350: 20 mars 1728. _Supplément aux Mémoires_, t. XXI, p.
-251.]
-
-[Note 351: _Écrits inédits_, t. IV, p. 164 et suiv.]
-
-[Note 352: «Les passages que critique Saint-Simon se trouvent
-pourtant dans l'original écrit de sa main, qui est conservé aux
-Archives nationales.»--Note de M. de Boislisle au _Supplément des
-Mémoires de Saint-Simon_, t. XXI, p. 254.]
-
-Ainsi sauvait-il les apparences; mais il avait du plomb dans
-l'aile... C'est sur ces entrefaites que, en réponse à la
-publication de Mlle de Charolais, paraissait le libelle des
-pairs dont nous avons déjà parlé[353], libelle que Louis XV,
-justement indigné, déféra au Parlement pour outrages «au sang
-royal». L'arrêt du 30 avril 1728, qui condamnait au feu cet écrit
-diffamatoire, inspira aux moins timides une crainte d'autant plus
-vive qu'à la colère de Sa Majesté se joignait celle des princes,
-dont certains ne passaient pas pour être fort endurants[354]. Ce
-qui ressortait de tout cela, c'était que, désormais, une prudente
-réserve était nécessaire: et les ducs en jugèrent ainsi[355].
-
-[Note 353: Voir plus haut.]
-
-[Note 354: Déjà, à propos d'une question beaucoup moins grave,
-l'un d'eux, le comte de Charolais, annonçait qu'il jetterait par
-la fenêtre ceux des ducs qui tomberaient sous sa main.--_Journal
-de Mathieu Marais_, t. II, p. 380.]
-
-[Note 355: Saint-Simon demeura-t-il étranger au libelle
-condamné par le Parlement? Il est difficile de le croire. On
-aurait peine à comprendre qu'au lendemain de la blessure faite
-à sa vanité, il fût resté impassible sous l'affront. Cette
-impression se trouve confirmée, non par le style de l'écrit, mais
-par de nombreuses présomptions tirées du texte: références à des
-questions d'étiquette ancienne qu'il était seul à bien connaître,
-renseignements de fait ne pouvant émaner que de lui... D'où l'on
-peut conclure que, s'il ne participa point d'une façon directe
-à la rédaction de ce pamphlet, il documenta l'auteur, l'éclaira
-de ses conseils et joua le rôle que, sur le marchepied des hauts
-barons, jouèrent les légistes du moyen âge: le rôle de souffleur.]
-
-Saint-Simon ne fut pas le dernier à s'en rendre compte; aussi
-son attitude se modifia-t-elle. Non, certes, qu'il fût guéri de
-son goût pour les disputes de rang. Mais lui, qui ne savait rien
-dissimuler de ses rancunes et mettait son orgueil à combattre au
-grand jour, il devient d'une extrême prudence. Sa plume s'entoure
-de mystère et ne se hasarde plus que sous le voile de l'anonymat.
-«Tout le salaire que je vous demande, écrit-il au duc de Luynes en
-lui expédiant un plaidoyer de sa façon, est un inaltérable secret
-sur l'auteur et de brûler cette lettre comme les précédentes.
-Si donc, par impossible, j'entends quelqu'un, même des nôtres,
-me parler de ce mémoire, j'ignorerai qu'il en existe un et je
-refuserai d'écouter ce qu'il me chante[356].» Des ennemis, il en a
-assez «d'irréconciliables»; il ne lui convient pas de s'en créer
-d'autres.--Mêmes recommandations au duc de Richelieu... Que l'on
-tire parti des armes qu'il aiguise, à merveille! Mais qu'on ne le
-désigne à personne, surtout aux princes, car ils sont capables
-«de faire courir» ses écrits et de les rendre publics «avec des
-ridicules et des huées». La discrétion, il l'implore «à genoux»
-et, pour l'obtenir, revient trois fois à la charge[357]...
-
-[Note 356: Lettre du 20 octobre 1746, reproduite dans les
-_Mémoires du duc de Luynes_, t. I, p. 450.]
-
-[Note 357: Lettre du 9 août 1753: _Supplément aux Mémoires de
-Saint-Simon_, t. XXI, p. 407.]
-
-Mais ce tribut payé au souci de son repos, il ne change rien à ses
-habitudes de polémiste. On dirait que, pareil au juif Ahasvérus,
-une force inconnue le contraint à ne point s'arrêter. Il rédige,
-rédige encore des consultations aussi fiévreuses que savantes,
-sachant bien quelle en est la valeur, quoiqu'il affecte de dire
-que, seule, «la beurrière» en profitera[358]. En voici quatre sur
-les Bouillon auxquels il ne pardonne ni leur fortune, ni leurs
-prétentions au titre d'Altesse et de princes étrangers, «ces faux
-princes qu'à sa grande honte connaissoit seule la France»... En
-voilà également une autre dans une question où sont intéressés
-les princes du sang, de vrais princes ceux-là, mais qu'il hait
-tout autant que les faux. «Ce sont, déclare-t-il, nos plus grands
-ennemis qui se repaissent avidement de nos dépouilles et qu'en
-toutes occasions, même les plus indifférentes pour eux, nous
-trouvons qui nous barrent sur tout et qui veulent que, vis-à-vis
-d'eux, tout soit égal à peuple[359].»
-
-[Note 358: Lettre citée du 20 octobre 1746.]
-
-[Note 359: _Supplément aux Mémoires de Saint-Simon_, t. XXI,
-p. 407.]
-
-Et sait-on, au moment où il a déjà un pied dans la tombe,--août
-1753,--les souvenirs qui hantent ses veilles? Ceux qui ont trait
-aux usurpations de ces mêmes princes, aux usurpations des bâtards,
-aux usurpations de la noblesse, aux usurpations de la robe et à
-cette affaire du bonnet qui, bien que close depuis trente ans, ne
-cesse d'agiter son esprit...
-
-Ainsi mourra-t-il, comme il a vécu: ombrageux, défiant, toujours
-sur le qui-vive, incapable d'oublier une offense vraie ou
-imaginaire,--«immuable comme Dieu et d'une suite enragée!...»
-C'est à cette ténacité inébranlable que la querelle puérile qui
-fait l'objet de cette étude aura dû l'honneur,--portée par l'œuvre
-littéraire la plus surprenante du dix-huitième siècle, l'une
-des plus étonnantes de toutes les littératures,--de passer à la
-postérité.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Préface, par Frantz Funck-Brentano.
-
-
- INTRODUCTION
-
- Saint-Simon.--Sa haine pour «la robe».--Querelles de
- préséance au dix-septième siècle.--Antagonisme de la
- pairie et de la robe.--La sincérité de Saint-Simon. 1
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
-
-
- I
-
- Motifs de querelles entre la pairie et le Parlement.--La
- formule du serment des pairs.--La _préopinion_ aux lits de
- justice.--Arrêt du Grand Conseil et lit de justice du
- 29 août 1664.--Mort du Premier Président de Lamoignon. 13
-
- II
-
- Nicolas de Novion succède à Lamoignon (1678).--Les
- Potier de Novion.--Portrait du nouveau Premier Président.--Son
- passé.--Les grands jours d'Auvergne. 29
-
-
- III
-
- La querelle du bonnet.--Son origine d'après Saint-Simon.
- La garde des bancs.--Le _débourrage et le surbourrage_
- des banquettes.--Les paravents en forme de dais.--Examen
- de la thèse des _Mémoires_.--Les _Écrits inédits_ de
- Saint-Simon.--L'_État des changements arrivés à la
- dignité de duc et pair_.--Le _Mémoire abrégé au roi_.--Conséquences
- à tirer du rapprochement de ces documents. 49
-
-
- IV
-
- Autres questions de préséance.--Le _salut en pied_.--Les
- huissiers d'_accompagnement_.--L'entrée et la sortie.--L'échelle
- de la lanterne.--Doléances des ducs et pairs.--Louis
- XIV s'en désintéresse.--Le Premier Président
- de Novion molesté par les ducs d'Aumont et de Coislin.--La
- mentalité de Saint-Simon comme chroniqueur de
- l'affaire du bonnet. 67
-
-
- V
-
- Inexactitudes relevées dans le récit des _Mémoires_.--Les
- _chimères_ de Saint-Simon.--Son appréciation sur Nicolas
- de Novion.--Cette appréciation contredite par les
- mémoires du temps.--Retraite du Premier Président de
- Novion (1689).--Ses causes.--Faveurs que lui accorde
- le roi. 81
-
-
- VI
-
- Le Premier Président de Harlay.--Son portrait.--Ses
- ancêtres.--Son attitude vis-à-vis des ducs.--Les procès
- de Saint-Simon et du maréchal de Luxembourg.--L'échec
- de la candidature de Harlay à la charge de chancelier.--Ses
- causes.--Mort de Harlay (1707).--Le duc du
- Maine se prononce contre les ducs dans la querelle du
- bonnet.--Vaines tentatives de Saint-Simon.--Découragement
- des ducs.--Fin de la première période de la querelle
- du bonnet. 101
-
-
- VII
-
- Appréciation de Saint-Simon sur Harlay, démentie par les
- documents de l'époque.--Le dépôt de Ruvigny.--L'arlequin
- Dominique.--L'affaire de Fargues. 123
-
-
- DEUXIÈME PARTIE
-
-
- VIII
-
- Discussions entre les ducs.--La reprise de l'affaire du
- bonnet.--Avantages accordés par le roi aux légitimés.--Le
- rang intermédiaire. 145
-
- IX
-
- Le duc du Maine et le Premier Président de Mesmes.--Leur
- duplicité d'après les _Mémoires_.--Affront au bailli
- de Mesmes.--Scène violente faite par Saint-Simon au
- duc du Maine.--La version des _Mémoires_ est-elle la
- vraie?--Raisons d'en douter. 158
-
-
- X
-
- La dernière maladie de Louis XIV.--Les ducs délibèrent.--Les
- ducs de La Force, de Charost, d'Antin, le maréchal
- de Villars, les ducs de Coislin, de Tresmes.--Les pairs
- ecclésiastiques.--M. de Reims.--Questions d'étiquette.--Négociations
- avec le Régent. 176
-
-
- XI
-
- Le Premier Président de Mesmes (1712-1723).--Sa jeunesse.--Sa
- famille.--Son caractère.--Le Président
- André de Novion.--Appréciations de Saint-Simon sur ces
- deux personnages. 190
-
-
- XII
-
- Une journée historique (2 septembre 1715).--Les réserves
- des ducs au sujet de leurs revendications.--Le rôle personnel
- de Saint-Simon.--La déception des ducs.--Ils
- répandent un mémoire exposant leurs prétentions.--Les
- pairs représentent les grands vassaux de la Couronne.--Les
- empiétements des légistes. 209
-
- XIII
-
- Réponse qu'on pouvait faire au mémoire des ducs.--L'embarras
- du Régent.--Railleries des ducs.--Le psautier
- de la reine Ingeburge. 230
-
-
- XIV
-
- La revanche des parlementaires.--_Mémoire pour le Parlement
- contre les ducs et pairs._--L'origine des maisons
- ducales.--La noblesse de Saint-Simon.--Conversation
- entre le duc de Gesvres et le maréchal de Villeroy.--La
- protestation de l'hôtel de Crussol.--Couplets contre les
- ducs. 247
-
-
- XV
-
- La requête des ducs contre les bâtards.--La duchesse du
- Maine prépare la résistance.--Elle se concilie la noblesse
- et le Parlement.--Supplique au roi.--Le Régent s'inquiète
- et veut sévir.--Le lit de justice du 26 août 1718.--La
- joie de Saint-Simon.--Courte durée du triomphe.--Mlle
- de Mesmes épouse le duc de Lorges.--Fureur de
- Saint-Simon.--Il se résigne.--Tentative de transaction.--La
- réception du duc de Nevers.--La question
- du bonnet reste entière. 266
-
-
- XVI
-
- Les accusations de Saint-Simon contre le Premier Président
- de Mesmes.--De Mesmes fut-il vénal?--Son rôle pendant
- l'exil de Pontoise.--Il meurt pauvre.--Son prestige.--Appréciation
- des contemporains.--A-t-il trempé dans la
- conspiration de Cellamare?--Invraisemblance de cette
- accusation. 286
-
-
- XVII
-
- Divisions dans la pairie.--Désertions.--La robe triomphe.--Ambassade
- de Saint-Simon en Espagne.--Il se démet
- de la pairie en faveur de son fils.--Mémoire au Régent.--Le
- Régent ne répond pas.--C'est la fin de l'affaire du
- bonnet.--Mort du Premier Président de Mesmes
- (1723). 302
-
-
- XVIII
-
- André de Novion devient Premier Président.--Sa présentation
- au roi.--Sa démission (1724).--L'affaire des
- paniers.--Le libelle des pairs.--La vengeance de
- Mlle de Charolais.--La colère du roi.--L'arrêt du
- 30 avril 1728.--Saint-Simon, devenu prudent, n'oublie
- pas ses rancunes. 312
-
-
-
-
-PARIS
-
-TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT et Cie
-
-RUE GARANCIÈRE, 8
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'affaire du bonnet et les Mémoires d
- Saint-Simon, by André Grellet-Dumazeau
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-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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