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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon - -Author: André Grellet-Dumazeau - -Contributor: Frantz Funck-Brentano - -Release Date: April 8, 2020 [EBook #61789] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE DU BONNET *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - L'AFFAIRE DU BONNET - - ET - - LES MÉMOIRES DE SAINT-SIMON - - - - - -DU MÊME AUTEUR: - - -=Les Exilés de Bourges (1753-1754)=, d'après le journal du -Président de Meinières. Paris, 1892. Plon-Nourrit. 1 vol. in-8º. - -=La Société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy.= -Bordeaux, 1897. Féret et fils, éditeurs. 1 vol. in-8º. - -=La Province sous Richelieu. Les faux monnayeurs de Guyenne.= -_Revue de Paris_, 1er septembre 1912. - - -PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--19115. - - - - - ANDRÉ GRELLET-DUMAZEAU - - L'AFFAIRE DU BONNET - - ET - - LES MÉMOIRES DE SAINT-SIMON - - PRÉFACE - - DE - - M. FRANTZ FUNCK-BRENTANO - CHEF DE LA SECTION DES MANUSCRITS A LA BIBLIOTHÈQUE DE L'ARSENAL - - - PARIS - LIBRAIRIE PLON - PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS - 8, RUE GARANCIÈRE--6e - - 1913 - - _Tous droits réservés_ - - - - -Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. - -Copyright 1913 by Plon-Nourrit et Cie. - - - - -PRÉFACE - - -André Grellet-Dumazeau avait, en 1902, pris prématurément sa -retraite. Il était conseiller-doyen de la Cour de Bordeaux et -chevalier de la Légion d'honneur. Il se retira avec le titre de -Président de Chambre honoraire et consacra, dès lors, tout son -temps à des travaux personnels. - -Il appartenait à une vieille famille de robe. Il descendait d'un -lieutenant-criminel au présidial de Guéret, qu'on qualifiait, de -son temps: «L'auteur du plus savant commentaire de la coutume -de la Marche».--Son bisaïeul, avocat en Parlement, mort en -1807 Président du tribunal d'Aubusson, a été un jurisconsulte -distingué; il était membre _affilié_ de l'Académie de législation -de Paris. - -De son grand-père, conseiller à la Cour royale de Limoges, André -Grellet-Dumazeau avait hérité le goût des études historiques. A -une époque où commençait à se dessiner le mouvement romantique, -qui mit à la mode l'archéologie et l'étude des origines de notre -histoire, Jean-Baptiste Grellet-Dumazeau était un des fondateurs -les plus actifs de la _Revue historique et archéologique du -Limousin_. Le jeune magistrat publiait dans cette revue, ou -dans des brochures, de nombreux travaux. Il abordait les sujets -les plus divers, mais s'attachait spécialement à l'histoire -de la Marche. Si l'on en croit un contemporain, «la langue -latine lui était familière comme sa langue maternelle et il -lisait couramment, non pas seulement les auteurs classiques, -mais les diplômes et les actes du moyen âge». L'abbé de Lépine, -conservateur des manuscrits de la bibliothèque du Roi, après avoir -lu une dissertation sur une charte du huitième siècle, d'où la -maison d'Aubusson prétend tenir l'origine de sa noblesse, disait, -en 1829, «qu'il tenait l'auteur comme digne d'entrer, pour ce seul -travail, à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres». - -Le père d'André Grellet-Dumazeau avait continué ces traditions. -Président de Chambre à la Cour de Riom, il partageait ses -loisirs entre le droit et l'étude de l'antiquité romaine. -Il publiait des ouvrages juridiques, notamment, en 1848, un -_Traité de la Diffamation_, qui est demeuré classique. «C'est -un très beau livre, disait Jules Janin, plein de faits, plein -d'idées et de courage[1].» Passant sa vie au milieu des auteurs -latins, il avait puisé aux sources mêmes les éléments de son -_Barreau romain_. Il est difficile, disait le critique du -_Constitutionnel_, de trouver un livre aussi savant et d'un mérite -aussi réel[2]. Le Président Grellet-Dumazeau, à soixante-douze -ans, s'occupait encore de traductions latines... - -[Note 1: Feuilleton littéraire des _Débats_ du 10 janvier -1848.] - -[Note 2: Feuilleton littéraire d'Émile Chédieu. _Le -Constitutionnel_ du 9 février 1860.] - -Les temps sont passés où les magistrats employaient les loisirs -de leur retraite à traduire Horace ou Lucrèce. Leur érudition -aimable et attentive se plaît en d'autres jardins. Elle s'est -tournée surtout vers les Mémoires et ce que Taine appelait «les -petits faits» de l'histoire, qui, mieux peut-être que les annales -officielles et que les grands événements, servent à reconstituer -la physionomie des siècles qui nous ont précédés. C'est dans ce -sens que s'étaient orientés les travaux d'André Grellet-Dumazeau. - -Il avait déjà publié un livre sur l'exil du Parlement à Bourges en -1753[3]. Vers le milieu du dix-huitième siècle, la France était -courbée sous la bulle _Unigenitus_. A la suite de remontrances -des plus vives et de refus d'enregistrement d'édits, plusieurs -membres du Parlement avaient été arrêtés et transportés dans -des forteresses, les autres envoyés dans de petites villes -de province. Grellet-Dumazeau, en se servant principalement -du Journal du Président de Meinières, découvert aux Archives -nationales, initiait ses lecteurs aux détails de cette vie d'exil, -aux ennuis de toute sorte que les parlementaires avaient dû subir, -mettant en lumière leur résignation souriante et, en même temps, -cette fermeté qui ne permit à la Cour d'obtenir aucune concession -et fit se terminer l'aventure, en 1754, par un ordre du roi qui -rappelait le Parlement à Paris sans conditions. - -[Note 3: _Les Exilés de Bourges._ Plon et Nourrit, 1892.] - -Au cours de ses recherches dans les Archives municipales, il -avait trouvé des documents intéressants et inédits sur un salon -bordelais du dix-huitième siècle. De là l'idée d'une étude sur -la société de Bordeaux sous Louis XV[4]. Parmi les personnages -qui fréquentaient chez Mme Duplessy, l'auteur s'attache avec -complaisance aux parlementaires, parmi lesquels, et au premier -rang, figure celui qu'on appela d'abord la Brède et qui devint le -Président de Montesquieu. - -[Note 4: _La Société bordelaise sous Louis XV et le salon de -Mme Duplessy_, Féret et fils, éditeurs. Bordeaux, 1897.] - -C'est qu'en effet les parlementaires avaient, dès l'origine de ses -travaux, éveillé tout spécialement son intérêt. Non seulement tout -ce qui touche au Parlement lui était familier,--son histoire, son -influence sur les plus hautes questions politiques, ses démêlés -avec le pouvoir royal,--mais il s'était attaché aux usages, aux -traditions, aux questions de préséance, d'organisation et de -discipline intérieures. La vie intime des magistrats, leurs mœurs, -leurs alliances lui avaient paru un ordre d'idées peu connu et -qu'il avait en tous sens exploré. Il se promettait de fixer par -la plume quelques traits oubliés de ces parlementaires qu'il -considérait un peu comme des ancêtres, de redresser certaines -appréciations, à son avis erronées, qui, sur la foi de portraits -tracés par des écrivains célèbres, semblent définitivement -admises. Il voulait, en se fondant sur des documents irrécusables, -démontrer que ces magistrats étaient, en très grande majorité, -des hommes à l'esprit profond et alerte, sérieux sans doute, mais -sachant être enjoués et n'apportant point dans le monde l'attitude -un peu gourmée que leurs graves fonctions tendent à leur prêter, -ne répudiant même pas ce côté du caractère français qui se plaît -à une pointe de gauloiserie, graves enfin et désintéressés dans -leurs fonctions, et dévoués aux intérêts publics. - -Il avait étudié avec le même soin le seizième, le dix-septième -et le dix-huitième siècle. Son temps, lorsqu'il eut sa retraite, -fut consacré à coordonner les innombrables notes prises au -cours de ses lectures et de ses recherches. La maladie, puis la -mort l'empêchèrent d'achever son œuvre. Il a laissé plusieurs -manuscrits commencés; deux étaient terminés. Le premier,--sur un -épisode des poursuites intentées, sous Louis XIII, contre les -faux monnayeurs,--a fourni les éléments d'un article de revue[5]. -Le second est celui qui est aujourd'hui présenté au lecteur, sous -ce titre, _l'Affaire du bonnet_, livre charmant de vie et de -couleur, probe et solide d'érudition. - -[Note 5: _Les Faux monnayeurs de Guyenne_, dans la _Revue de -Paris_ du 1er septembre 1912.] - - * * * * * - -En séance du Parlement, quand les ducs et pairs ont été invités -à y venir siéger, le Premier Président doit-il ôter son bonnet, -en prenant l'avis de chacun de ces nobles seigneurs, ou bien, au -contraire, gardera-t-il son bonnet sur la tête? Voilà le grave -problème qui agita le Parlement de Paris, et tous les Parlements -de France, et la haute noblesse, depuis le milieu du dix-septième -siècle, depuis les débuts de la Fronde, jusqu'à l'avènement de -Louis XV: et ce fut dans les derniers temps, sous l'administration -du duc d'Orléans, régent du royaume, que la discussion de cette -importante question atteignit à son paroxysme d'agitation et de -fureur. - -Et déjà, lecteur, je crois vous entendre. Comment l'examen d'une -pareille vétille: «Le Premier Président ôtera-t-il son bonnet ou -ne l'ôtera-t-il pas?...» peut-elle faire l'objet d'un volume tout -entier? - -Elle fait l'objet d'un livre passionnant: ouvrez-le, lecteur; vous -ne le fermerez pas avant d'en avoir parcouru toutes les pages -d'un œil attentif et charmé. En ce détail, de si mince apparence, -étaient venues se concentrer toutes les vanités d'une grande -classe sociale, active et puissante autrefois, rendue oisive et -inutile par les transformations qui, d'âge en âge, s'étaient -opérées dans la nation. Et quels acteurs y ont tenu des rôles! -D'une part les premiers magistrats, honneur de leur corps, dont -Grellet-Dumazeau trace des portraits inoubliables; d'autre part, -les plus grands noms de France: archevêques et maréchaux couronnés -de lauriers, ducs et pairs dont les maisons étaient ornées des -plus illustres armoiries de l'histoire. - -Et quel écrivain pour raconter les épisodes de la bataille -héroïque! un chroniqueur épique lui-même et qui a laissé -l'histoire du règne de Louis XIV en une véritable épopée: -Saint-Simon. Déjà l'on voit l'ampleur et l'éclat du cadre; le -tableau qui y est enfermé ne le lui cède en rien. - -Grellet-Dumazeau a profité de sa rencontre avec Saint-Simon -pour soumettre une fois de plus les affirmations du fougueux -chroniqueur à l'épreuve d'une critique précise: même après les -études si pénétrantes de Chéruel, ce sont des pages utiles à lire -et qui mettront une fois de plus en garde contre l'imagination -passionnée du noble duc et pair que ses contemporains appelaient -le «petit boudrillon», nous dirions «le petit bout d'homme». - - * * * * * - -De l'importance où étaient parvenues les questions de l'étiquette, -dans cette société déracinée et artificiellement cultivée autour -de la personne royale, au Louvre ou à Versailles, nous ne nous -faisons plus aujourd'hui qu'une faible idée. Pour les détails de -l'étiquette, on vivait; connaître ces détails devenait la science -principale. Pour occuper un rang, d'un degré seulement plus en -honneur que celui qui lui était assigné, un gentilhomme se serait -fait tuer, une noble dame aurait sacrifié sa vertu. Conséquence -fatale de l'oisiveté, de l'inutilité d'une classe sociale, hier -encore la classe dirigeante, et qui n'avait plus de raison d'être -dans l'État. - -«La vie que l'on mène à la cour de France ne serait pas mon fait, -écrit la duchesse d'Osnabrück, la nécessité y rend la noblesse -esclave, et, pour avoir une garniture plus magnifique que son -camarade, toutes les souplesses et lâchetés sont permises: on -brigue la faveur par mille intrigues pour nourrir la vanité.» - -Toute la noblesse de France est à Versailles: dix mille -personnes, et qui y sont logées. «Une ou deux chambres étroites, -taillées à l'aide de cloisons dans de grands appartements et -dont le provisoire dure des années, écrit Gustave Geffroy, voilà -tout le logement de ces privilégiés. Longtemps Saint-Simon n'a -qu'une chambre, et ce n'est que quand Mme de Saint-Simon a été -nommée dame d'honneur de la duchesse de Berry, qu'il obtient un -appartement de cinq pièces. Ainsi, pressés les uns contre les -autres, satisfaits en apparence et fébriles à huis-clos, pleins -du tumulte intérieur de leurs intérêts et de leurs passions, -ayant peine à conserver sur leur visage crispé le masque de -l'impénétrabilité aimable, les seigneurs vont et viennent, -descendent de leurs greniers misérables, de ces combles dont ils -ont brigué l'honneur avec persistance, assistent aux cérémonies -quotidiennes de l'existence royale, le grand et le petit lever, -les repas, la messe matinale. Plus d'un gémit des conditions -nouvelles faites à sa vie, plus d'un maudit ce palais immense qui -absorbe l'activité du royaume, où tout s'entasse...» - -Mêmes soucis, mêmes préoccupations fébriles et vaines les soirs de -fête, quand l'éclat des lustres baigne dans sa chaude lumière la -magnificence des appartements. - -Pauvre noblesse déracinée! On lui a reproché de ne pas s'être -obstinée à vivre sur ses terres. Mais elle n'avait plus les moyens -d'y subsister; elle n'y avait plus de raison d'être. C'est -poussée par les nécessités mêmes de l'existence qu'elle est amenée -à Versailles et à Paris, où sa vie devient un peu celle d'une -nation d'aventuriers: «On mange un peu partout, écrit un Italien, -Primi Visconti, et l'on est toujours en mouvement, comme des -Bohémiens. Il y a à Paris vingt mille gentilshommes qui subsistent -à l'aventure; aujourd'hui à pied, demain en carrosse...» - -Et l'on comprend à présent l'importance que prenaient, pour tout -ce monde, les débats et les prérogatives de l'étiquette: par -elle étaient du moins fixés, d'une manière nette, d'une manière -visible, l'honneur, la gloire, l'illustration, la noblesse, dont -la fumée devenait la seule satisfaction d'une aristocratie sur son -déclin. - -Nous avons dit que ce fut à l'époque de la Régence que les -désunions et les querelles provoquées par l'Affaire du bonnet -prirent le plus de vivacité: épisode, entre bien d'autres, de ces -conflits nés de vanités rivales et auxquelles le Régent, malgré la -supériorité de son esprit et son franc libéralisme, ne parvenait -pas à faire entendre raison. Elles se répétaient jusqu'au sein de -son Conseil. - -Les membres du Conseil de Régence siégeaient autour d'une longue -table ovale, sous la présidence du duc d'Orléans. Au «bas bout», -les secrétaires, Pontchartrain et La Vrillière, tenaient la -plume. Des maîtres des requêtes, au nom des autres Conseils, -Conseil des affaires étrangères, Conseil des finances, Conseil -de conscience, Conseil de guerre, Conseil de marine, Conseil de -commerce, y venaient faire leurs rapports. Mais il s'agissait -pour les membres du Conseil de Régence de faire se tenir debout, -tandis qu'ils leur parlaient, les rapporteurs de ces Conseils -secondaires. Voilà la question qui occupe entièrement ces étroites -cervelles. Il ne venait à aucun de ces hommes d'État l'idée de se -dire qu'ils avaient à discuter les intérêts les plus graves, qu'un -maître de requêtes pouvait être fatigué et que s'il «rapportait» -assis, il le ferait sans doute mieux et plus clairement, parce -que plus commodément et mieux à son aise; non, il fallait pour -la satisfaction de ces messieurs que les maîtres des requêtes -se tinssent debout. «On fut bien étonné, dit Saint-Simon, la -première fois qu'un maître des requêtes eut à rapporter au Conseil -de Régence, qu'il prétendait rapporter assis, ou que tout ce -qui n'était ni duc, ni officier de la couronne ou conseiller -d'État, se tînt debout.» Et le Régent, impuissant à concilier ces -prétentions, dut décider que désormais les rapports des différents -Conseils seraient présentés par les présidents eux-mêmes, hauts -personnages auxquels il serait permis de demeurer assis. Or il -se trouvait que ces hauts dignitaires étaient mal préparés à ces -fonctions, ce qui produisait des scènes burlesques. - -Le maréchal de Villars était président du Conseil de guerre. Il -griffonnait à ne pouvoir être lu. Il arriva qu'il eut à présenter -un rapport sur les étapes: quarante articles auxquels le Conseil -de Régence apporta, à la lecture, divers changements. Après quoi, -le Régent pria le maréchal de relire le tout, article par article, -avec les divers changements qui venaient d'être apportés et que -Villars avait successivement notés en marge. Mais ici l'affaire se -gâta. «Le maréchal, qui était auprès de moi, écrit Saint-Simon, -lut un article; mais quand on fut à la note, le voilà à regarder -de près, à se tourner au jour d'un côté, puis de l'autre, enfin à -me prier de voir si je pourrais la lire. Je me mis à rire, à lui -demander s'il croyait que j'en puisse venir à bout, quand lui-même -ne pouvait lire sa propre écriture et qu'il venait d'écrire tout -présentement. Tout le monde en rit, sans qu'il en fût le moins -du monde embarrassé. Il proposa de faire entrer son secrétaire, -qui était, disait-il, dans l'antichambre, et qui savait lire son -écriture, parce qu'il y était accoutumé. Le Régent dit que cela ne -se pouvait pas, et chacun se regarda en riant, sans savoir par où -on en sortirait.» - -Autre embarras quand il fallut entendre le rapport du maréchal -d'Estrées qui présidait le Conseil de marine. La Vrillière -comparait le maréchal d'Estrées «à une bouteille d'encre fort -pleine qu'on verse tout à coup et qui, tantôt ne fait que -dégoutter, tantôt vomit des flaques et de gros bouillons épais». -Après que d'Estrées eut exposé son affaire, nul n'y comprenait -rien; mais le comte de Toulouse l'entendait par lui-même. On -en vint aux voix. «Quand ce fut à moi, écrit Saint-Simon, je -dis au Régent que M. le comte de Toulouse me venait d'expliquer -si clairement l'affaire, tandis qu'on la rapportait, que je -l'entendais assez distinctement pour être de l'avis dont serait -M. le comte de Toulouse, mais pas assez pour m'en bien expliquer. -Le Régent se mit à rire et à dire qu'on n'avait jamais opiné de -la sorte; je répondis, en riant aussi, que s'il ne voulait pas -prendre mon avis ainsi, qu'il eût la bonté de compter pour deux -celui de M. le comte de Toulouse.» - -Et tout cela parce que ces Messieurs ne voulurent pas permettre -aux maîtres des requêtes d'être assis pendant qu'ils feraient -leurs rapports. - - * * * * * - -Au cours du grand débat soulevé entre les ducs et pairs, d'une -part, le Premier Président du Parlement et les présidents à -mortier, de l'autre, on s'appuyait des deux côtés sur les -traditions et l'origine des dignités en conflit. Les ducs et pairs -n'aspiraient à rien moins qu'à se prétendre, sous Louis XIV, les -représentants de la grande pairie terrienne constituée aux débuts -des temps féodaux, et qui ne comprenait alors que sept membres, de -hauts et puissants seigneurs, de véritables souverains, les ducs -de France, d'Aquitaine, de Bourgogne, de Normandie, les comtes -de Flandre, de Toulouse et de Champagne. Or les conseillers du -Parlement, dont plusieurs étaient des érudits savamment armés, -n'avaient pas de peine à montrer tout le ridicule des prétentions -formulées par un Saint-Simon, par exemple, dont la pairie de -date toute récente était due au plaisir que Louis XIII trouvait -à chasser en compagnie de son père; représentant bien autorisé, -en vérité, du duc de Normandie ou du comte de Toulouse, pris à -l'époque de leur toute-puissance, quand leurs armées tenaient -celles d'un roi de France en échec. - -Quant aux présidents du Parlement, ils ne savaient peut-être pas -à quel point ils avaient raison quand ils prétendaient tenir la -place du roi en personne, et dans l'exercice de ses fonctions -essentielles. - -La Cour représentait effectivement le roi lui-même qui était -censé faire siennes les décisions de ses conseillers, ce que -Louis XI marquait d'une manière frappante quand, le jour de -son sacre, après avoir prononcé le serment traditionnel de -garder justice à ses sujets, il en envoyait le texte à son -Parlement en lui recommandant de bien acquitter ce qu'il avait -si solennellement promis. Pour reprendre l'expression de La -Roche-Flavin, le Parlement était «un vray pourtraict de Sa -Majesté». Aussi bien le roi habillait ses magistrats de ses -propres vêtements. «L'habit de Messieurs les présidents estoit -le vray habit dont estoient vestues Leurs Majestez», écrit très -justement André Duchesne. Robe, chaperon et manteau d'écarlate, -fourrés d'hermine: exactement le vêtement des rois aux premiers -siècles de la monarchie capétienne, et non seulement un vêtement -semblable à celui des rois, mais les propres vêtements que les -rois avaient portés et dont ils faisaient annuellement présent à -leurs conseillers, afin que, par leur costume même, il apparût -qu'ils les représentaient. Le bonnet à mortier dont les présidents -au Parlement orneront leur tête, coiffure habituelle des premiers -Capétiens, figurera lui-même, avec son cercle d'or, le diadème -royal. Enfin, et ceci est des plus frappants, les trois rubans -d'or, ou d'hermine, ou de soie, ou d'autre étoffe, que les -présidents au Parlement porteront boutonnés à leur épaule,--et -qu'il ne faut pas confondre avec le chaperon,--y fixeront -précisément le signe de la royauté: «Et pour regard des rubans, -dit Duchesne, combien que ç'ait esté une coustume entre nos rois -d'avoir plusieurs personnes habillées comme eux, d'autant qu'ils -font coustumièrement communication de leurs habits à leurs amis, -ils ont toutefois voulu avoir quelque marque particulière, -par laquelle ils eussent quelque prérogative sur les autres, -et, pour estre reconnus pour rois, se sont réservés ces trois -rubans et qu'ils ont depuis communiqués à Messieurs les Premiers -Présidents...» - -Les rois vêtirent de leurs propres robes les présidents au -Parlement, à l'époque (fin du treizième siècle) où ils rendirent -le Parlement sédentaire à Paris, en l'installant dans leur propre -logis,--le logis du roi, devenu le Palais de Justice. - -Le Premier Président tenait donc le siège du roi en sa cour et -il avait qualité également pour le représenter au dehors, car -il avait le caractère et l'autorité nécessaires pour remplir en -toutes matières, civiles ou religieuses, voire militaires, les -fonctions de lieutenant de roi. - -Et voilà qui eût été pour faire évanouir le duc de Saint-Simon tel -qu'on apprendra à le connaître par les pages qui suivent. - - * * * * * - -Il faut dire d'ailleurs que l'ensemble de l'aristocratie française -ne voyait rien moins que d'un œil favorable les revendications -des ducs et pairs, quand ils réclamaient des privilèges spéciaux -et voulaient former comme un corps à part, rayonnant d'une -illustration particulière, et précédant, en un groupe isolé, -le reste de la noblesse française. Cet état d'esprit, utile à -connaître, pour l'intelligence de «la bataille du bonnet», dont -les péripéties sont si bien décrites par André Grellet-Dumazeau, -se trouve parfaitement analysé dans les mémoires du duc de Croÿ: - -«Il faut savoir, écrit Croÿ, que presque rien n'est réglé en -France pour les rangs, hors ce qui l'est au Parlement. La noblesse -française, se regardant comme en droit d'élire ses rois quand -la tige en est éteinte, ne regarde que le roi, les nobles et le -peuple, et prétend qu'il n'y a qu'une chaîne sans interruption -dans tout cela. D'après cela on n'accordait guère aux princes -du sang que le rang de premiers gentilshommes. D'un autre côté, -les enfants du roi ne veulent pas être mêlés et faire chaîne -sans interruption avec les princes du sang. Ceux-ci voudraient -aussi être une classe distinguée, sans liaison aux ducs. Les ducs -voudraient ne pas être trop séparés des princes, ni confondus avec -les gentilshommes, et la noblesse ne reconnaît rien de tout cela, -autrement que par une chaîne sans interruption.» - -Tel est l'état d'esprit au milieu duquel éclate l'incident du -«bonnet», où vont paraître, avec un relief singulier, les hommes -et les caractères; crise comique et tragique tout à la fois, -marquant la fin d'une classe jadis utile au peuple et au pays, et -qui retrouverait, il est vrai, un beau regain de vie et de vigueur -un demi-siècle plus tard, pour mourir noblement dans le sang -répandu sur l'échafaud. - - Frantz Funck-Brentano. - - - - -L'AFFAIRE DU BONNET - -SAINT-SIMON ET SES VICTIMES - - - - -INTRODUCTION - - Saint-Simon.--Sa haine pour «la robe».--Querelles de préséance au - dix-septième siècle.--Antagonisme de la pairie et de la robe.--La - sincérité de Saint-Simon. - - -Le 25 août 1683, Saint-Simon, qui s'appelait alors le vidame de -Chartres, reçut, à l'occasion de sa fête, la Saint-Louis, un -petit volume relié en maroquin rouge, portant sur la couverture: -au centre, les armoiries de sa maison; aux quatre coins son -initiale surmontée de la couronne de duc. Ce présent émanait du -maître,--sans doute un abbé,--préposé aux soins de son éducation. -C'était, consignées sur vélin, une série d'instructions d'une -indiscutable sagesse. L'auteur de ce travail ne laissait pas -ignorer à son élève que la dignité de pair était appelée à -se perpétuer, en sa personne, dans la race illustre dont il -avait l'honneur d'être issu. Mais là s'arrêtaient les formules -laudatives. Après cette constatation pénible que le vidame -prenait trop de libertés avec la langue latine, le recueil lui -traçait une ligne de conduite: devoirs envers Dieu et la Vierge, -qu'il convient d'honorer d'une particulière dévotion; devoirs -envers Sa Majesté, le premier du royaume par sa naissance, le -premier aussi par ses vertus; devoirs envers ses père et mère, -dont l'insigne bonté ne cessait de s'étendre sur l'héritier du -nom... Le caractère de celui-ci faisait l'objet du chapitre -suivant. Là, les critiques n'étaient pas ménagées.--Monsieur, vous -avez des passions: efforcez-vous de les dompter!--Monsieur, vous -êtes enclin à la colère: gardez-vous de chercher des querelles -et de battre vos gens!--Monsieur, vous manquez de retenue dans -vos propos: évitez tout ce qui peut sentir la médisance!... -Observations judicieuses qui se terminaient par le conseil de se -montrer respectueux à l'égard de toute une catégorie de personnes -parmi lesquelles figuraient, en bon rang, «les magistrats de -distinction et de mérite[6]». - -[Note 6: _Mélanges de littérature et d'histoire_, publiés par -la Société des bibliophiles français. Paris, 1877.] - -Ce pédagogue bien disant avait des intentions louables; mais il -faut croire qu'il manquait d'autorité. Certes, le vidame lui fit -honneur à plus d'un titre. Il fut catholique fervent, fidèle sujet -du roi, fils irréprochable. Il finit même par mordre au latin et -par écrire le français d'une inimitable façon. Mais le profit -qu'il tira des leçons reçues fut surtout d'ordre intellectuel. -Pour tout ce qui touche à l'amendement de sa nature, ce fut -une déroute lamentable. Tel il s'était révélé à l'heure des -déclinaisons, tel on le retrouve dans l'adolescence, dans l'âge -mûr et dans la vieillesse: passionné, hautain, entêté, colère, -médisant enfin, autant par vanité que par malice, ce qui, au -dire des moralistes, est le comble de la médisance. A quoi il -convient d'ajouter que, s'il se montra, le plus souvent, courtois -et poli vis-à-vis des gens de son monde, en revanche, à l'endroit -«des magistrats de distinction et de mérite», il manqua toujours -d'aménité. - -Dire qu'il n'aimait pas la robe, ce serait un euphémisme -inacceptable. La vérité est qu'il l'abhorrait, surtout dans la -personne des parlementaires. Certains,--tel Denis Talon,--s'en -tirent avec quelques coups de griffe. Beaucoup, et des -meilleurs, sont indignement accommodés. L'intègre Lamoignon -lui-même est représenté sous les traits les plus odieux. Mais, -si l'hostilité de l'auteur des _Mémoires_ se montre aussi -partiale qu'inexactement renseignée à l'égard d'un homme qui fut -l'honneur de l'ancienne magistrature, elle poursuit, sans plus -de justice et avec moins de réserve encore, ses successeurs à la -Première Présidence: Nicolas de Novion, Achille III de Harlay -et Jean-Antoine de Mesmes. Ceux-là, il n'est point d'échappé -des galères du roi qu'il n'eût traité avec plus d'indulgence: -«Il seroit, déclare-t-il, bien difficile d'en trouver trois de -suite, en aucun tribunal, aussi profondément corrompus que Novion, -Harlay et Mesmes, et de genres de corruption plus divers par -leur caractère personnel, sans qu'on pût dire néanmoins lequel -des trois a été le plus corrompu, quoique corrompus au dernier -excès tous les trois, et chacun différemment aussi, avec tous les -talents et les qualités qui pouvoient rendre leur corruption plus -dangereuse[7]...» Qu'on ne s'y trompe pas, d'ailleurs: ce n'est là -qu'une entrée en matière, une sorte de thème dont les variations -se poursuivent au cours de longs volumes avec un incroyable -acharnement. Novion! Harlay! De Mesmes! Chacun a son compte. -Saint-Simon les tourne dans tous les sens, les soufflette d'une -main, les terrasse de l'autre; et, lorsqu'il les tient, pantelants -sous son étreinte, il éprouve une joie indicible «à leur jeter à -la face le mépris, le triomphe»... - -[Note 7: _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Chéruel. Hachette, -1873, t. X, p. 422. A moins d'indications contraires, c'est -toujours à cette édition que nos notes se référeront.] - -A ces quatre victimes il faut en ajouter une cinquième qui n'est -autre qu'André III de Novion, le petit-fils de Nicolas et le -successeur de Jean-Antoine de Mesmes. Pour celui-là, à vrai dire, -la note est un peu différente; mais il n'y gagne guère et son -sort, à tout prendre, n'est pas plus enviable sous la plume de -Saint-Simon que celui de ses compagnons d'infortune, Lamoignon, -Novion, Harlay et de Mesmes. D'où, en définitive, cette conclusion -que la plus haute charge de la magistrature française aurait -été, pendant près d'un siècle, occupée par une série de robins -malfaisants qui en étaient complètement indignes! - -Quelque habitué que l'on soit aux témérités de langage du fougueux -écrivain, on ne peut manquer d'être surpris. Mais l'étonnement -redouble lorsqu'on découvre que cette fureur de dénigrement a -pour cause... quoi!... _l'affaire du bonnet_, laquelle,--dégagée -des incidents multiples qui en ont grossi l'importance,--se -résume dans la formule suivante: un salut réclamé par messieurs -de la pairie et refusé par messieurs les présidents... Comment! -s'écriera-t-on: tant de tapage pour une bagatelle!--Pardon: une -bagatelle qui, durant une longue suite d'années, bouleversa -les ducs et pairs,--on disait simplement les ducs,--passionna -de graves magistrats, d'illustres capitaines, des princes de -l'Église, multiplia les brouilles et donna lieu à plus de -démarches, de coalitions, de manœuvres, de protocoles que n'en -occasionnèrent conciles œcuméniques ou conflits d'empires. - -Aussi loin, en effet, qu'on remonte dans notre histoire, mais -surtout au seizième et au dix-septième siècle, toute distinction -de nature à établir la supériorité d'une personne ou d'un -corps est l'occasion de querelles sans fin. Il n'est Compagnie -judiciaire, administrative ou religieuse qui n'entretienne -précieusement quelque litige de ce genre. Ce sont de perpétuelles -levées de bouclier. On s'injurie au sein des assemblées, on -s'attaque dans la rue, on se gourme dans les églises. Parfois, -ces sortes de rivalités constituent l'intérêt de toute une vie. -Mais combien plus âpres ne devinrent-elles pas lorsque, après -le mariage de deux de nos rois avec des princesses espagnoles, -l'étiquette, avec son formalisme impérieux, s'implanta chez nous -en souveraine. Toute question de préséance et d'avancement dans -la hiérarchie des honneurs apparaît alors comme de telle gravité -qu'on pourrait croire que le sort du royaume en dépend. On voit -des gentilshommes ne reculer devant aucun sacrifice pour obtenir -«la main»; on rencontre de grands seigneurs prêts à se couper la -gorge pour l'avantage de présenter la chemise ou le chapeau; des -duchesses recourir «aux poussades et aux égratignures» en vue -d'avancer leur tabouret de la largeur d'une lame de parquet; des -gens de guerre attacher plus de prix à la conquête «des entrées» -qu'au gain d'une bataille; des évêques, ducs ou comtes-pairs, user -de violence pour maintenir, même à l'encontre de cardinaux, leur -droit à s'asseoir les premiers... La hantise est si obsédante -qu'elle souffle l'esprit de rébellion aux courtisans les plus -dociles. C'est ainsi que Louis XIV, agissant en faveur de d'Antin, -qui revendiquait la pairie d'Épernon, dont le titre lui eût -permis de précéder la plupart de ses collègues, se heurte à une -résistance opiniâtre des intéressés. Villeroy, à peine de retour -d'exil, ne craint pas d'encourir une nouvelle disgrâce. Sa Majesté -a beau lui assurer «qu'il n'y a point d'intérêt à être abaissé -ou reculé d'un rang», Villeroy riposte avec une irrésistible -conviction: - ---Sire, ce rang de plus ou de moins, c'est ce qui, toujours, fut -le plus cher aux hommes!... - -Et, pour la première fois peut-être, le plus puissant des princes -formula un désir sans obtenir satisfaction. - -Même réduite à un conflit de préséance, l'affaire du bonnet -trouverait son explication dans les usages et les travers du -temps. Mais ce n'était là qu'un point de vue secondaire. Ce qui -en explique le caractère exceptionnellement aigu, c'est qu'elle -servait d'aliment à l'antagonisme de deux puissances, la pairie -et la robe, séparées de sentiments, de mœurs, d'aspirations, -qu'une ironie de la fortune avait confondues dans un même corps: -le Parlement. La première qui, bien que d'origine récente[8], -émettait la prétention de continuer les grands seigneurs -féodaux,--avec identité d'attributions, «de puissance législative -et constitutive» et aussi «de vocation au trône»,--voyait, -chaque jour, diminuer son prestige et n'inspirait de sympathies -à personne. Au contraire, la seconde, libérale par tempérament -et par éducation, convaincue qu'elle était investie «d'une -sorte de sacerdoce héréditaire», pour veiller «sur l'honneur et -les intérêts de la nation et des citoyens[9]», jouissait de la -confiance générale, avait foi dans l'avenir et se préparait à -ressaisir, au lendemain de la mort du roi, le rôle politique dont -celui-ci l'avait dépossédée. - -[Note 8: Le titre le plus ancien, celui d'Uzès, avait à peine -un siècle d'existence: il datait de 1572.] - -[Note 9: Notes du comte Molé, reproduites dans les _Mémoires -de Mathieu Molé_, t. IV, p. VI.] - -L'imminence de cette double éventualité,--déchéance d'une -part, apothéose de l'autre,--ne pouvait échapper à un esprit -aussi sagace que Saint-Simon. Aussi la question du bonnet, sur -laquelle, faute de mieux, son parti concentrait ses efforts, -déterminait-elle en lui une agitation inexprimable. On ne saurait -s'imaginer tout ce que, en vue d'établir «le dogme» de la -prééminence ducale, il dépensa de temps, de paroles, de démarches, -d'intrigues, de génie. Ses recherches sur l'origine de la robe, -sur ses transformations successives, sur les pouvoirs qu'elle -revendiquait, impliquent un labeur énorme. Quand, plein d'une -exubérante ardeur, il se fait recevoir au Parlement, la première -période du conflit,--commencée longtemps avant sa naissance,--est -à la veille de prendre fin. Mais la seconde, tout entière, se -développe sous ses yeux, les yeux d'un homme à qui rien n'échappe. -Avec quelle puissance et quelle intensité de couleur ne les -dépeint-il pas l'une et l'autre! Elles prennent, sous sa plume, -les proportions d'une épopée à laquelle impriment une animation -singulière la passion de l'écrivain, ses espérances déçues, ses -révoltes, ses clameurs indignées, comme aussi l'âpreté de ses -jugements, l'acrimonie de ses attaques et, par-dessus tout, son -aptitude merveilleuse à faire revivre les gens qu'il met en scène -et à décrire leurs milieux. - -D'où vient donc que cette partie de l'œuvre historique la plus -étonnante que nous ait léguée l'ancien régime soit si peu connue, -même de l'élite du public? Cela vient de ce qu'elle renferme -des longueurs et des redites, de ce qu'elle manque d'ordre et -de méthode, et s'attarde à des spéculations théoriques qui ne -brillent pas toujours par la clarté. Ajoutons qu'elle se complique -d'une foule de détails exigeant une connaissance exacte de la -topographie du Palais. Seuls, les spécialistes peuvent s'y -reconnaître. Encore ont-ils souvent besoin de se reporter au plan -de la grand'Chambre, afin d'éviter toute confusion sur les défilés -en masse ou par pelotons, marches, contremarches et autres -mouvements stratégiques des parties belligérantes. - -Pour dégager de cet amas un peu obscur ce qu'il contient de -curieux, d'imprévu, de pittoresque, nous dirons aussi de plaisant, -un travail de simplification, consistant à élaguer d'une part, -à expliquer de l'autre, était nécessaire. C'est le but que nous -nous sommes proposé,--sans nous dissimuler d'ailleurs que, par la -force même des choses, nous serions entraîné au delà d'une simple -narration. Comment, en effet, ne pas joindre, au récit des luttes -mémorables que nous allons retracer, quelques notes biographiques -sur les personnages appelés à y jouer un rôle? Comment, surtout, -ne pas rechercher si les accusations,--infamantes pour la -plupart,--dirigées contre certains d'entre eux par le plus -implacable des adversaires, méritent d'être retenues?... Ainsi -comprise, notre tâche est assez lourde. Nous nous efforcerons -cependant de ne pas trop nous étendre, tout en ne négligeant -aucune des péripéties qui se déroulèrent au cours de l'aventure, -péripéties marquées au coin d'un tel acharnement que la rivalité -de la pairie et de la robe, durant ce long débat, rappelait à un -contemporain bien placé pour juger les coups, celle de Rome et de -Carthage,--moins pourtant, ajoutait ce maître railleur, le passage -des Alpes par Annibal... Critique judicieuse qui, sans méconnaître -l'importance des intérêts en jeu, faisait justice d'exagérations -dont, même à cette époque, quelques esprits ne laissaient pas -d'être choqués. - -Un mot, et nous avons fini, sur l'impression qui se dégage de -cette étude: Saint-Simon,--le plus grand peintre de son temps, -bien qu'en certains de ses portraits la ressemblance soit -discutable,--n'est rien moins qu'un historien sincère... De cela, -croyons-nous, on se doutait un peu. Envisagé à ce point de vue -particulier, l'ex-vidame de Chartres n'a pas toujours, surtout -dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, recueilli que des -louanges. Un publiciste est même allé jusqu'à soutenir que, «si -l'on épluchait chaque page des _Mémoires_, il n'en resterait pas -dix chapitres de vérité historique». Dix chapitres... Appliqué à -l'ensemble de l'œuvre, ce verdict doit être tenu pour excessif; -mais, restreint à l'affaire du bonnet,--dont la relation fidèle -eût imposé à la vanité de l'auteur de trop pénibles aveux,--il ne -nous paraît pas, en dépit de sa sévérité, dépasser la mesure. - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - - - -I - - Motifs de querelles entre la pairie et le Parlement.--La formule du - serment des pairs.--La «préopinion» aux lits de justice.--Arrêt du - Grand Conseil et lit de justice du 29 aout 1664.--Mort du Premier - Président de Lamoignon. - - -L'antagonisme qui existait au dix-septième siècle entre la pairie -et la robe n'était pas de date récente. Il remontait à l'époque -déjà ancienne où, pour la première fois, les deux groupes se -trouvèrent face à face dans l'enceinte du Parlement. Entre -gens d'origine, de tendances, d'intérêts si opposés, la bonne -harmonie ne pouvait être durable. Aux défiances de la première -heure succéda bientôt une sourde hostilité. Puis ce furent des -froissements, des brouilles, des «riottes», à la suite desquels -s'échangeaient des regards courroucés, des mots perfides, des -allusions injurieuses, dégénérant parfois en voies de fait... -Souvent même, la lutte prenait un caractère si aigu que -l'autorité royale se voyait contrainte d'intervenir. - -Seules, nos discordes civiles avaient le privilège d'amener -une suspension d'armes. Attachés à la fortune des partis qui -se disputaient le pouvoir, divisés entre eux par des rivalités -personnelles, retenus dans les provinces où se développaient les -intrigues auxquelles ils participaient, les ducs avaient mieux -à faire qu'à se dépenser en stériles débats. C'est ainsi que -la régence d'Anne d'Autriche marqua d'un temps d'arrêt leurs -querelles avec les parlementaires. Mais elles reprirent de plus -belle, dès que l'habile politique de Mazarin eut rétabli l'ordre -dans le royaume. Les conflits de préséance demeurant désormais -les seuls qui ne leur fussent point interdits, les ducs se -retournèrent contre la robe avec l'impétuosité de grands seigneurs -qui, arrachés à leurs occupations guerrières, ne trouvent pas un -meilleur emploi de leur activité. - -Ajoutons que l'impatience n'était pas moins vive chez les -officiers du Parlement. Écartés des affaires publiques par un -prince jaloux de se soustraire à tout contrôle, il ne leur -déplaisait pas de consacrer leurs loisirs à des polémiques dans -le développement desquelles la connaissance de notre ancien droit -public leur assurait une incontestable supériorité. - -Deux questions divisaient alors les belligérants: - -La première avait trait à la formule du serment que les ducs -prêtaient en entrant en fonctions, formule les invitant «à -se comporter comme un magnanime pair de France et comme _un -bon officier de cour souveraine_». Ces derniers mots, qui les -assimilaient à de simples conseillers issus de marchands, de -commis, voire de partisans enrichis dans la maltôte, sonnaient -mal aux oreilles de gens gratifiés du titre pompeux de _cousins -du roi_ et se disant «nés successibles de droit à la Couronne». -C'était, assuraient-ils, une invention du duc de Guise,--celui de -la Ligue,--qui, dévoré du désir d'accéder au trône, avait tenu -à se concilier les bonnes grâces de la bourgeoisie, devenue si -puissante par la possession des charges de judicature qu'aucun -changement politique ne pouvait s'effectuer sans son concours. La -bourgeoisie ne s'était pas d'ailleurs montrée insensible à ces -agaceries, et le Lorrain, non content d'attribuer la préséance -aux conseillers d'État de robe sur les conseillers d'État d'épée, -n'avait pas craint de «prostituer la pairie» en ajoutant au -libellé du serment ancien «l'accolement de la dignité de pair de -France avec la qualité de conseiller de cour souveraine,»--un -précédent qui, par la ténébreuse industrie des bénéficiaires, -était passé à l'état d'usage et dont il importait à l'honneur de -l'institution de faire disparaître les traces. - -Tout cela, répondait la robe, n'est que fantaisie d'esprits -inquiets et jaloux. Si MM. les ducs connaissaient mieux leur -histoire, ils sauraient que jamais les Guise n'accordèrent -de faveurs au Parlement et que celui-ci, loin de leur être -secourable, les traita toujours en factieux; qu'en 1527, lorsque -leurs domaines furent érigés en duché-pairie, il n'enregistra les -lettres royales qu'après de pressantes remontrances; que, plus -tard, quand le titre de prince fut brigué par eux, il repoussa -leurs prétentions; que, pendant les discussions de la Ligue, il -fut l'adversaire déclaré de leur politique et que le Premier -Président de Harlay, «qui avoit les fleurs de lys gravées bien -avant dans le cœur», repoussa avec indignation leurs ouvertures... -Aussi bien les Guises n'avaient rien à voir dans le litige. La -formule incriminée remontait, en effet, à une époque antérieure -à leur fortune. Sans doute ce n'était pas celle de l'origine; -mais, loin de porter tort aux ducs, elle avait fait à leur orgueil -de larges concessions, car celle qui l'avait précédée, ayant un -caractère purement professionnel, était encore bien moins de -nature à les satisfaire. Et cependant, en bonne justice, c'est -cette rédaction primitive qui eût dû l'emporter[10]... - -[Note 10: «Je jure de m'acquitter en conscience du jugement -des procès, de ne révéler les délibérations de la Cour et de lui -porter honneur.»] - -On disputait ainsi depuis un nombre considérable d'années et la -querelle menaçait de tourner au tragique, quand, un beau jour, -cédant sans doute à l'influence du Premier Président Guillaume de -Lamoignon, dont l'esprit conciliant contrastait avec l'obstination -batailleuse de ses contemporains, la robe, avec une grandeur d'âme -qui ne lui était pas habituelle, se départit de sa rigueur. Il -lui plut même de couronner par un beau mouvement cette mémorable -condescendance.--Foin des vétilles! déclara-t-elle. La mention -finale du serment trouble votre sommeil. Qu'il n'en soit plus -question et reposez en paix[11]. - -[Note 11: Saint-Simon, _Mémoires_, t. X, p. 409, attribue à -Harlay le mérite de cette suppression. Il dit, au contraire, dans -son _Mémoire secret_ de 1714, que c'est en 1680, sous la première -présidence de Nicolas de Novion, «que le serment fut remis en -son ancienne pureté». La vérité paraît être que la formule -ancienne fut abolie officiellement sous la présidence d'Achille -III de Harlay, ainsi que l'indique le _Mémoire du Parlement_ -d'avril 1716, mais qu'en fait on ne l'exigeait plus depuis de -longues années. Il est à remarquer cependant que, le 15 décembre -1663, les quatorze pairs reçus à cette date, en présence de Sa -Majesté, jurèrent «de se comporter... comme un conseiller de Cour -souveraine doit faire». _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. -65.] - -Le règlement de la seconde difficulté ne devait pas être aussi -facile. Il s'agissait de «la préopinion aux lits de justice»: -les pairs donneraient-ils leur avis avant les présidents, ou -continueraient-ils, comme par le passé, à opiner après eux?... -Grave problème dont l'examen exige quelques explications. - -Le Parlement tenait des assemblées de deux sortes: les lits -de justice, solennités très rares présidées par le roi; les -audiences proprement dites, auxquelles le roi n'assistait pas, -et que dirigeait le Premier Président ou l'un des présidents à -mortier. En fait, qu'il s'agît de lits de justice ou d'audiences -ordinaires, les voix du Premier Président et des présidents à -mortier,--on disait d'un mot _les présidents_, comme on disait -_les ducs_,--étaient recueillies avant celles des pairs. Ceux-ci -ne pouvaient s'y résigner. Passe encore de rester au second -plan, hors la vue de Sa Majesté; mais subir, sous ses yeux, un -traitement d'infériorité, c'était un crève-cœur dont rien ne -pouvait atténuer l'amertume. Aussi guettaient-ils une circonstance -favorable qui leur permît d'y mettre fin. - -Louis XIV, à ce moment, prenait la direction des affaires. Il -avait, de son enfance, gardé un souvenir ineffaçable: celui des -troubles de la Fronde. Il n'oublia jamais les sombres journées -d'émeute, les mousquetades de la rue, l'envahissement du Louvre -par la foule, les hasards d'une fuite précipitée au milieu de -la nuit, la longue procession des hommes rouges qui tenaient en -échec les décisions de la Régente et lui adressaient de factieuses -remontrances. Ces hommes rouges! «de la canaille!» s'écriait Anne -d'Autriche... Ainsi que celle de la reine, la rancune du roi à -leur égard était tenace. Ils auraient eu beau déclarer, comme le -comte de Grammont: «Sire, en ce temps-là, nous servions Votre -Majesté, contre le Mazarin...», l'explication, loin de paraître -satisfaisante, n'eût fait qu'envenimer les choses. Justement, à -cette époque, Louis XIV, escorté de gardes du corps l'épée au -poing, faisait, comme en ville conquise, une entrée solennelle à -Paris. La date choisie étant celle du 27 août, jour anniversaire -des Barricades, le peuple n'hésita pas à croire que Sa Majesté -avait à cœur d'imprimer à la cérémonie le caractère d'une -expiation. Ainsi en était-il, surtout, à l'égard du Parlement qui -reçut l'ordre de se rendre au-devant du prince, en robe écarlate, -monté sur des chevaux caparaçonnés de housses en velours noir, -avec interdiction de suivre la rue Saint-Antoine restée célèbre -par ses manifestations en faveur de Blancmesnil et de Broussel[12]. - -[Note 12: Pensez-vous, écrit Guy Patin le 25 août 1660, -«que la démarche que feront demain Messieurs du Parlement à -cette belle entrée ne soit point pour une espèce d'expiation et -d'amende honorable?» De son côté, faisant allusion à ces visites -menaçantes, Olivier d'Ormesson (t. II, p. 470) déclare: «Cette -nouveauté fait discourir le monde.»] - -Jamais occasion plus propice ne pouvait se présenter. Les ducs -s'empressèrent de la saisir pour soumettre au roi leur requête -touchant «la préopinion». Celui-ci, ne voulant point paraître -trancher seul le litige, le déféra à son Conseil. Ce fut alors un -procès en règle dans lequel la Compagnie judiciaire, «avec toute -la robe en croupe», prit fait et cause pour les présidents. - -Suivant ces derniers, le Parlement, lors de sa fusion avec la cour -des pairs, ne s'était pas borné à recueillir l'héritage de cette -cour. Non seulement il avait reçu mandat de remplacer la Couronne -dans l'exercice de la plus haute de ses attributions, celle qui -consiste à rendre la justice; mais,--privilège plus précieux -encore,--il avait, en vue de faire échec à la puissance féodale, -été investi du droit de représenter, en l'absence du souverain, sa -personne et son autorité. C'est le Parlement, assemblé en corps, -qui représentait l'autorité du prince; ce sont les présidents -qui représentaient sa personne... Et c'est pour cette raison -qu'à partir de cette époque les conseillers furent revêtus de la -robe écarlate, celle-là même que portait Charlemagne, tandis que -les présidents joignaient à cette robe le manteau d'hermine qui -complétait le costume royal[13]. - -[Note 13: «Le Parlement a l'honneur d'avoir le roi pour chef. -M. le chancelier, quand il y vient, y tient la première place, et -le Premier Président en son absence. Sa puissance et son autorité -est représentée en ce corps, principalement quand il est orné -de son pourpre. C'est la marque de cette royauté qui ne meurt -point, que l'on porte même aux enterrements des rois, afin que les -sujets, après leur mort, ne puissent présumer que cette majesté -est éteinte.» _Mémoires de Mathieu Molé_, t. III, p. 13... Du -«droit de représentation» le Parlement tirait cette conséquence -que personne, fût-ce le dauphin, ne pouvait, en l'absence du roi, -prendre sa place et, par suite, précéder la Compagnie judiciaire. -Une lettre de Louis XIII, du 8 avril 1642, datée de Narbonne, -rapportée page 21 des mêmes _Mémoires de Mathieu Molé_, confirme -ces prétentions à l'encontre du prince de Condé. - -En ce qui touche l'origine du costume judiciaire, on trouvera des -précisions dans le _Recueil des Mémoires_ publiés à l'occasion du -procès de 1664, dont il va être question un peu plus loin.] - -Quant à l'assimilation des présidents à mortier avec le Premier -Président, elle tenait à la raison suivante, qui était aussi -d'ordre historique. Le Parlement n'avait, à l'origine, qu'un -président[14]. La Couronne lui ayant, dans un intérêt fiscal, -donné un collaborateur, puis plusieurs collaborateurs, on -considéra qu'il s'était effectué entre ces divers magistrats, -décorés du même titre, un partage de la fonction et de ses -avantages honorifiques[15]... C'est en vertu de cette double -fiction que «le grand banc»,--ainsi désignait-on les présidents à -mortier[16],--opinait avant les pairs, les princes du sang, les -fils de France et les reines régentes[17]. - -[Note 14: Jusqu'au quatorzième siècle, ce président porta -le titre de _premier maître_, ou celui de _souverain_, qui, -l'un et l'autre, semblent bien confirmer la théorie de «la -représentation».] - -[Note 15: Il importe de ne pas confondre les présidents à -mortier, qui seuls siégeaient «au grand banc», avec les présidents -des enquêtes et des requêtes. Ces derniers étaient assimilés -aux simples conseillers. Quand, par ordre d'ancienneté, leur -tour était venu de passer à la Grand'Chambre, ils devaient, pour -profiter de cet honneur, renoncer à leur titre de président.] - -[Note 16: D'après la place qu'ils occupaient à la -Grand'Chambre.] - -[Note 17: Il y eut une interruption sous le ministère de -Richelieu; mais, après la mort du cardinal, l'ancien ordre de -choses ne tarda pas à être rétabli.] - -Ces explications n'avaient pas le don de convaincre les ducs. Ils -s'élevaient surtout contre la doctrine «de la représentation» et -l'argument tiré de «la livrée judiciaire»... - ---Que parlez-vous d'hermine! s'écriaient-ils: Vous n'avez droit -qu'au petit-gris... Examinez «les vieilles images» de nos anciens -rois: ils ne portaient ni l'hermine ni la robe rouge, mais un -manteau de couleur brune, tirant sur le violet «tanné» et parsemé -de lys... - -Donc aucune analogie justifiant les dires du «grand banc». Au -contraire,--et c'était là sa condamnation,--il y avait presque -identité entre le manteau à traîne des Carolingiens et celui des -pairs aux cérémonies du sacre... sans compter que rien ne se -rapprochait plus de la couronne royale qu'une couronne de duc, -tandis que rien n'y ressemblait moins qu'un vulgaire mortier[18]. - -[Note 18: _Recueil des écrits qui ont été faits sur le -différend d'entre messieurs les pairs de France et messieurs les -présidents au mortier du Parlement de Paris, pour la manière -d'opiner aux lits de justice._--Paris, 1664.] - -Cependant les principes invoqués par la robe étaient si -généralement admis, que les pairs n'osaient pas pousser leur -raisonnement jusqu'au bout. Ils se bornaient à faire une -distinction.--Que messieurs «du grand banc», disaient-ils, -représentent, au cours des audiences ordinaires, Sa Majesté qui -est absente, nous voulons bien le concéder. Mais, dans les lits de -justice, présidés par Sa Majesté elle-même, pourquoi serait-elle -représentée? Les présidents, perdant alors la qualité de -mandataires sur laquelle reposent leurs droits, nous devons opiner -avant eux si la dignité dont nous sommes revêtus prime celle des -magistrats-légistes... Sur quoi, c'étaient, en vue d'établir -la supériorité de la Cour des Pairs sur la Cour de Parlement, -d'interminables dissertations qui dénotent de la part de leur -auteur,--un fureteur de bibliothèque tenu en haleine par le duc -de Luynes,--une érudition profonde jointe à une rare subtilité -d'esprit. - -Ce fut dans ces conditions que le litige fut porté devant la -juridiction la plus élevée du royaume: _le Grand Conseil_ ou -_Conseil d'en haut_, comme on disait quelquefois. - -La séance se tint au Louvre, le 26 avril 1664, dans l'après-dînée. -L'assemblée se composait du roi, de la reine mère, du duc -d'Orléans, du prince de Conti, de M. le prince, du chancelier, -du ministre Colbert, des secrétaires d'État de Brienne, Le -Tellier et de Lionne, des conseillers d'État d'Alègre et André -d'Ormesson,--le père du chroniqueur. Le roi et la reine s'assirent -au bout d'une table, autour de laquelle se rangea l'assistance. -MM. de Lionne et Le Tellier, debout et tête nue, lurent à haute -voix, pendant deux heures, les deux mémoires des présidents -et les trois mémoires de la pairie... Que le roi, la reine -et les membres de la famille royale aient trouvé des raisons -décisives dans ce fatras aussi indigeste que confus, hérissé de -citations contradictoires, de réticences calculées, de déductions -aventureuses, il n'en faut pas douter, la Providence, qui veille -sur la destinée des princes, leur ayant accordé «un surcroît de -lumières». Mais que les autres juges se soient fait une opinion -bien nette, la question reste plus délicate. Toujours est-il que, -cette lecture achevée, Louis XIV, se substituant au chancelier, -s'empressa de recueillir les voix. Colbert opina le premier. Son -avis, longuement développé, parut, en droit, si favorable aux -présidents,--dont les pouvoirs, déclara-t-il, étaient ceux de Sa -Majesté,--qu'on put croire qu'il allait leur donner gain de cause. -Mais, après cet hommage à la vérité juridique, il tourna court -et admit les prétentions de la pairie. Les motifs qu'il donna -sont de ceux qu'on peut appeler d'ordre extra-judiciaire. Ils -s'inspiraient de l'attitude des présidents qui, durant la régence -d'Anne d'Autriche, avaient abusé de leur autorité, au lieu de -l'employer au service du roi. Peut-être à ces griefs, de date déjà -ancienne, fallait-il en ajouter de plus récents: la résistance du -Parlement aux édits fiscaux et l'indépendance de certains de ses -membres dans le procès Fouquet, indépendance qui venait de faire -exclure de la chambre de justice le Premier Président de Lamoignon -et l'avocat général Denis Talon. Ces raisons, exprimées en -sous-entendus, parurent sans réplique et le Conseil, «qui sçavoit -l'intention» de Louis XIV, opina à l'unanimité dans le même sens. -Seul, le vieux d'Ormesson,--un naïf,--formula timidement quelques -réserves. La contestation lui apparaissant «très considérable», -il estima qu'il y avait lieu à plus ample informé, en accordant -d'ailleurs «la provision aux ducs[19]». - -[Note 19: Olivier d'Ormesson, qui tenait ces indications de -première main, les a consignées dans son _Journal_, t. II, p. 125. -A la page suivante se trouve le texte de l'arrêt du Conseil.] - -C'était moins un arrêt qu'un acte de représailles. Les conditions -dans lesquelles il allait être enregistré n'étaient pas de nature -à en atténuer la rigueur. Cette formalité fut accomplie trois -jours après, dans le lit de justice du 29 avril 1664, en présence -de tous les dignitaires de la Couronne et d'un public de choix -attiré par l'éclat d'une séance sensationnelle. Le principal -objet de cette réunion consistait, en effet, dans la condamnation -des doctrines jansénistes, pour lesquelles on disputait depuis -si longtemps et que chacun savait être chères au Parlement. Pour -cette solennité, les _lanternes_[20] étaient bondées de personnes -de distinction, surtout d'ecclésiastiques. Parmi ceux-ci, «on -remarquait les pères Annat et Ferrier, de la Compagnie de Jésus, -le cardinal Moldachini et un envoyé spécial du Saint-Siège, -l'abbé Rospigliosi.» S'entendre, pour les motifs que l'on sait, -déposséder d'un droit honorifique, en présence du plus hostile des -auditoires, était un châtiment cruel. Aussi y avait-il du dépit -dans l'air. Les harangues prononcées sur la question janséniste -par le Premier Président et par Denis Talon, parlant au nom des -gens du roi, n'en furent pas moins respectueuses. Tous deux, en -louant le zèle de Sa Majesté, conclurent à l'enregistrement de -la déclaration royale entachant d'hérésie les cinq propositions -extraites du livre de Jansénius. Mais l'un et l'autre -proclamèrent à l'envi l'excellence des maximes gallicanes qui, -cependant, recevaient ce jour-là un coup si rude. Quant à Denis -Talon, sa mauvaise humeur s'exhala en attaques violentes contre -les doctrines ultramontaines. Il assura qu'il fallait tenir -pour une vérité constante «que le pape estoit autant au-dessous -des conciles qu'il estoit élevé au-dessus des évêques, que non -seulement il n'estoit pas infaillible en question de fait, mais -même qu'il ne l'estoit pas en question de droit», proclama qu'il -fallait distinguer «ceux qui considéroient cette déclaration comme -un remède nécessaire contre un abus, de ceux qui ne la désiroient -que par esprit de vengeance pour insulter leurs ennemis» et, s'il -ne nomma point expressément la Compagnie de Jésus, la désigna -si clairement que personne ne put s'y tromper[21]... Ne pouvant -atteindre l'arrêt du Conseil, Denis Talon s'acharnait sur les -adversaires du gallicanisme: ainsi voit-on parfois, dans la -distribution de la justice humaine, l'innocent payer pour le -coupable.--Manifestation qui, à quelques-uns, parut d'autant plus -déplacée que, dans l'espèce, l'innocent, représenté par les pères -Annat et Ferrier et par les envoyés de Rome, se trouvait dans la -lanterne du greffe, juste en face de l'orateur! - -[Note 20: C'est ainsi qu'on nommait les tribunes.] - -[Note 21: _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 131.] - -Ce fut la seule satisfaction que le Parlement put s'offrir. Le -procès-verbal de la séance, dressé par le greffier en chef, -constate que l'arrêt du Conseil reçut ce même jour sa première -application, «M. le chancelier ayant pris l'avis de MM. les pairs -avant de prendre celui de MM. les présidents». - -Détail curieux qui donne la mesure de l'acharnement déployé: -tandis que la Compagnie judiciaire gardait un silence humilié, les -ducs continuaient à jeter feu et flammes. L'écrivain mis par eux -à contribution poursuivait, nuit et jour, ses investigations et -rédigeait un quatrième mémoire qui arrivait un mois après l'arrêt. -Ce n'était pas assez encore. Non contents de triompher dans le -présent, les ducs préparaient leurs armes pour l'avenir. A cet -effet, ils organisaient une agence permanente de recherches en vue -d'établir la prééminence de la pairie et de fournir des documents -à ceux de ses membres qui pourraient en avoir besoin pour leurs -procès personnels. La direction de ce bureau, qui fonctionnait -encore sous la Régence, fut confiée à un érudit estimé, l'abbé -Le Laboureur, auquel on attribua un traitement annuel de mille -écus[22]. - -[Note 22: _Écrits inédits de Saint-Simon_, t. III, p. 508. La -même fonction fut, le 5 octobre 1704, conférée à l'abbé Legrand. -Il y a tout lieu de croire que c'est l'abbé Le Laboureur qui -rédigea les mémoires dont il vient d'être question.] - -On peut croire que, de son côté, la robe ne resta pas inactive. -Toujours est-il que le régime des taquineries, des récriminations, -des combinaisons artificieuses continua à sévir. La situation -était si tendue que, de peur d'un scandale, les tiers prenaient -des précautions pour éviter tout contact entre les parties. Quand -l'une d'elles devait assister à quelque cérémonie, on avait grand -soin de ne pas inviter l'autre. Le vieux d'Ormesson étant mort, -son fils n'eut garde de convier les ducs aux obsèques, «afin -d'éviter la contestation avec les présidents[23]». - -[Note 23: _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. II, p. 320 et -322.] - -Cependant les années s'écoulaient sans qu'il se produisît un -nouvel éclat.--Ce résultat invraisemblable ne peut être attribué -qu'à l'influence de Guillaume de Lamoignon. C'était, dans ce -milieu profondément troublé, le porteur de la parole de paix. -Ses collègues avaient beau l'accuser d'être timide, irrésolu, -«incapable d'une action de vigueur», il trouvait, en dépit des -critiques, le secret de contenir les plus ardents. On ne saurait, -sans admiration, supputer ce que, pour éviter de nouvelles -rencontres, il fallait à ce galant homme d'exhortations émues, de -réprimandes amicales, de trésors de diplomatie. Des belles actions -qu'il accomplit durant le cours de sa carrière, celle-ci n'est -sûrement pas la moins méritoire, et il est permis de dire que -c'est l'une des plus ignorées. Malheureusement, sa mort, survenue -en décembre 1677, marquait la fin de l'armistice. Aussi bien -semble-t-il que, pour son repos, il était temps qu'il disparût... -La patience des belligérants était à bout. - - - - -II - - Nicolas de Novion succède à Lamoignon (1678).--Les Potier de - Novion.--Portrait du nouveau Premier Président.--Son passé.--Les - grands jours d'Auvergne. - - -Quel serait le nouveau chef de la Compagnie judiciaire? question -à laquelle les ducs ne s'intéressaient pas moins que la robe, le -choix de Sa Majesté pouvant, pour eux, être gros de conséquences. - -Le nombre des compétitions était considérable. Mais la lutte ne -tarda pas à se circonscrire entre deux candidats: Achille III -de Harlay, procureur général au Parlement et gendre du Premier -Président défunt; Nicolas V Potier de Novion, doyen des présidents -à mortier, un des vétérans des luttes historiques qui, commencées -sous le couvert des États généraux de 1614, atteignirent leur -apogée pendant la régence d'Anne d'Autriche. C'est ce dernier -qui allait être appelé à l'honneur de recueillir l'héritage de -Guillaume de Lamoignon... Ce personnage joue, dans la suite de -cette étude, un rôle si important et ressemble si peu au portrait -tracé de lui par Saint-Simon que, dès son entrée en scène, nous -avons hâte de le présenter sous sa véritable physionomie. Aussi -bien un résumé de cette existence, non moins curieuse que peu -connue, permettra-t-il, mieux qu'un exposé théorique, de saisir -les divergences de toute nature existant entre les factions -rivales. - -La famille des Potier, à laquelle appartenait le nouveau promu, -avait cette origine obscure que les ducs reprochaient si amèrement -à leurs adversaires. On peut, sans témérité, admettre que le -premier du nom fut un fabricant d'écuelles. Potier de terre? -potier d'étain? qu'ils façonnassent l'argile ou le métal, ses -doigts n'en accomplissaient pas moins un travail de roture. De cet -artisan naquit un gantier-fourreur qui tint boutique à l'enseigne -de _l'Échiquier_, réalisa des bénéfices et put offrir à ses -descendants le dispendieux honneur des charges publiques. L'un -d'eux devint prévôt des marchands, un autre général des monnaies, -fonction qui anoblissait son homme... Moyennant quoi, jaloux de -relier le passé au présent, les Potier introduisaient dans leurs -armes, «échiquetées d'argent et d'azur», les deux mains dextres -d'or qui pendaient à la porte de leur ancêtre[24]. - -[Note 24: Extrait d'un mémoire composé en 1707 par d'Hozier -pour Louis XIV et Mme de Maintenon: _Mémoires de Saint-Simon_, -édit. Boislisle, p. 600. Il semble que ce soit pour les Potier -que La Bruyère a écrit ce passage: «Il reste encore aux meilleurs -bourgeois une certaine pudeur qui les empêche de se parer d'une -couronne de marquis, trop satisfaits de la comtale. Quelques-uns -même ne vont pas la chercher fort loin et la font passer de leur -enseigne à leur carrosse.» _De quelques usages._] - -A partir de cette époque, la lignée, très prolifique, fournit -sans relâche des officiers de robe. Dès que, dans l'enceinte -du Palais, il s'accomplit un fait digne de mémoire, un Potier -se trouve à point nommé pour prononcer de viriles harangues et -pousser aux décisions hardies. Et le vieux Nicolas III qui, durant -les troubles de la Ligue, étonna Paris par son inébranlable -attachement à la cause royale, c'est «l'homme juste» dont -Voltaire, dans _la Henriade_, célébrera la vertu antique. «L'homme -juste» n'en faillit pas moins payer de sa tête sa fidélité -au trône. Exaspérés de son sourire narquois[25], les Seize -l'enfermèrent au Louvre, «en une petite cahuette» et, au moment -même où les troupes du Béarnais pénétrèrent dans la place, ils -s'apprêtaient à l'envoyer à la potence[26]. - -[Note 25: _Journal de l'Estoille_, édit. Petitot, t. XLVI, p. -17.] - -[Note 26: C'était Nicolas III, seigneur de Blancmesnil, -conseiller en 1564 et président à mortier en 1578. Il mourut en -1635, à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans.] - -Ce fut du vivant de ce robin intrépide que la maison se divisa -en deux branches. L'aînée, représentée par les Potier de Novion -et de Blancmesnil, continua à se signaler dans les emplois de -judicature. La branche cadette, représentée par les Potier de -Gesvres et de Tresmes, s'enrichit dans la finance, fournit des -secrétaires d'État, entra dans la carrière des armes, contracta -de puissantes alliances et finit par acquérir la dignité de duc et -pair. - -Le premier de la branche des Novion fut un magistrat d'élite, -animé de cet esprit nouveau qui, éclos au souffle de saint Vincent -de Paul, s'efforça de répandre dans le monde plus de justice et -de pitié. Il appartenait à cette catégorie de parlementaires -que Mme de Motteville caractérise en disant «qu'ils avoient un -peu de cette teinture qui consiste à haïr les heureux et les -puissants et estiment qu'il est d'un grand cœur de n'aimer que les -misérables[27]». Quand il mourut, en 1645, ce fut un deuil général -dans la bourgeoisie parisienne dont il était devenu l'oracle[28]. - -[Note 27: _Mémoires de Mme de Motteville_, t. I, p. 179.] - -[Note 28: Guy Patin annonce son décès dans les termes suivants -dont la formule n'a rien de banal: «Nous avons perdu, le 10 de ce -mois, un honnête homme qui méritoit beaucoup. C'est un président -au mortier nommé M. de Novion, frère de l'évêque de Beauvais. -C'étoit le plus habile et le plus hardi pour les affaires et qui -parloit pour le bien public tout autrement que tous les autres. Le -Parlement a perdu, depuis quatre mois, trois hommes qui valoient -leur pesant d'or, sçavoir M. Briquet, avocat général, M. le -président Barillon et M. le président Gayaut; mais celui-ci valoit -lui seul autant que les trois autres.» _Lettre du mois de novembre -1645._] - -Nicolas V,--celui du bonnet,--était le fils de cette façon -d'apôtre et le petit-fils de «l'homme juste». Possédait-il toutes -les vertus de son père? Ce serait beaucoup dire; mais il tenait -de lui une prédilection marquée pour les humbles, avec l'horreur -des exactions du fisc et des impôts arbitrairement perçus. Nature -complexe, mobile, «prenant facilement ombrage», il apparaît sous -les aspects les plus divers. Tantôt calme, froid, réfléchi, il ne -demande rien qu'à la stricte exécution des lois. Tantôt, bouillant -et impétueux, il s'élance, visière baissée, arrachant de haute -lutte ce qu'il eût pu obtenir d'une patiente négociation. Au fond, -sa nature est celle du soldat, comme sa parole, colorée, âpre, -mordante, est celle du tribun. Tenu en grande estime au Palais, -il est redouté et haï des gens de Cour. Avec eux, en effet, il -est fier, «hault à la main», et emploie des formules «qui sont -des railleries piquantes». On dirait que, pour lui, l'oppression -féodale date d'hier. Le magistrat, affiné par une longue culture -intellectuelle, distingué de manières, d'éducation, d'habitudes, -galant, fastueux[29] et, assure Mme de Motteville, «d'infiniment -d'esprit», a gardé les rancunes de son ancêtre, le pétrisseur -d'argile. S'inspirant de ce passé, il est resté bourgeois,--par -les sentiments, les tendances, les préjugés,--et estime que le -dernier mot de la sagesse consiste dans l'abaissement de ceux qui, -par intérêt de caste, paralysent l'essor de la bourgeoisie. - -[Note 29: Sainte-Beuve, _Introduction aux mémoires de -Fléchier_, p. XXIX.] - -Saint-Simon insinue que cet état d'âme se révéla le jour où la -branche des Gesvres, obtenant par un coup de fortune l'érection -de sa terre en duché-pairie, se haussa à la première dignité du -royaume. «Il étoit, déclare-t-il, piqué de voir un cadet de sa -famille au rang des grands seigneurs et d'être demeuré dans celui -de son être. Et, quoique vivant en amitié avec les Gesvres et se -mettant à tout pour eux, lui et son petit-fils,--car son fils -est mort jeune,--se sont toujours plu en des respects amers et -ironiques et à se dire des bourgeois pour leur faire dépit. Telle -fut leur bizarrerie ou plutôt leur ver rongeur et la cause intime -de leurs procédés avec les pairs[30].»--Peut-être, en effet, le -sentiment qui poussait Novion à rappeler au nouveau dignitaire -son origine plébéienne n'était-il exempt ni d'un soupçon d'envie, -ni d'une pointe d'affectation. L'affirmation de l'auteur des -_Mémoires_ n'en est pas moins inadmissible. Un simple froissement -d'amour-propre ne saurait expliquer une ligne de conduite qui, -antérieure à la fortune des Gesvres, ne varia jamais. Aussi bien -était-ce là une marque de famille, ainsi que le démontre la -composition des armoiries patrimoniales. Les Potier du règne de -Louis XIV pensaient comme ceux du temps d'Henri III: témoin le -Président de Blancmesnil, incarcéré avec Broussel, et son frère -le conseiller d'Ocquerre, lesquels n'avaient pas de meilleur ami -qu'un marchand de draps du nom de Tardif-Marais[31]... Quant à -cette seconde assertion, que la jalousie inspirée à la branche -aînée par l'élévation de la branche cadette,--son «ver rongeur», -suivant le mot de Saint-Simon,--serait également la cause de -l'hostilité qu'elle manifesta à l'égard des pairs et, par suite, -de «l'invention du bonnet», nous verrons bientôt ce qu'il en faut -croire. - -[Note 30: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 423. Saint-Simon -ne pardonna jamais aux Gesvres leur parenté avec Novion, pas -plus qu'il ne pardonna à celui-ci son opiniâtre insistance dans -l'affaire du bonnet. «Ce fut, dit-il, tant de honte pour les ducs -et un honneur si énorme pour les Potier d'en voir un fait duc et -pair, parmi les quatorze de 1663, qu'il y avoit lieu de croire que -Novion, comblé de l'un, chercheroit par sa conduitte à adoucir -l'autre.»] - -[Note 31: Guy Patin, dont la correspondance reflète, avec tant -de verve, les sentiments de la bourgeoisie à cette époque, était -un familier des deux frères.] - -Né en 1618, conseiller en 1637, Président en 1645, Nicolas de -Novion était dans la force de l'âge au moment où éclata la Fronde. -Il en fut l'un des premiers adeptes. Condé, qui n'avait pas encore -rompu avec Anne d'Autriche, ayant remontré au Parlement qu'il -n'avait point à se mêler des affaires de l'État, mais seulement -à juger «les différends du tiers et du quart», Novion se chargea -de lui répondre: il le fit en termes qui obtinrent l'approbation -de tous. Il ne tardait pas, d'ailleurs, à se signaler par son -attitude énergique et acquérait «une grande réputation» dans -les assemblées des Chambres[32]. A partir de cette époque, on -le trouve dans toutes les manifestations qui se produisent au -Palais ou en ville. Il prend à partie Mazarin, pousse, en vue de -l'éloigner du pouvoir, au vote de la disposition interdisant aux -étrangers l'exercice des fonctions publiques, opère la saisie de -son trésor caché, s'inscrit pour une somme de cinquante mille -livres afin de pourvoir à l'établissement d'une armée permanente, -parcourt la cité pot en tête, reçoit ici un coup de hallebarde, -là une décharge de pistolet, pénètre dans l'Hôtel de ville envahi -par l'émeute et signifie aux échevins affolés «qu'il fault aller -droit en besogne et que le premier qui bronchera sera jeté par -la fenêtre[33]»... Ce qui n'empêchera pas le rédacteur des notes -secrètes destinées à Fouquet d'écrire «qu'il est timide lorsqu'il -est poussé[34]»! - -[Note 32: _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. I, p. 426 et -446.] - -[Note 33: _Registres de l'Hôtel de ville_, t. I, p. 98, cités -dans le _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. I, p. 618.] - -[Note 34: Voici le texte de cette note: «Est homme de grande -présomption et de peu de sûreté, timide lorsqu'il est poussé, -assez habile dans le Palais, y ayant sa cabale composée de -ses parents et de ses amis, MM. Le Feron, Mondat, Tubeuf, son -gendre, son fils, etc... s'appliquent tous les jours à y faire de -nouvelles habitudes. Son principal crédit est dans la deuxième -Chambre. Il est souvent brouillé en son domestique. Mme des -Brosses-Chouart a grand crédit sur luy. A de grands biens et -particulièrement sur le roy. S'est allié à M. le président Malon -de Bercy, par le moyen de son fils qui a épousé sa fille. Possède -les aides d'Arques, Frenay et Montivilliers et nouveaux droits, de -47 000 livres, de Saint-Denis, 10 000.»] - -Entre temps, au cours des heures les plus calmes, il prenait -part aux débats de la déclaration de 1648 dont, pour la première -fois en France, le texte proclamait le principe de la liberté -individuelle, et, dans des remontrances restées célèbres, -reprochait à la reine la déloyauté de ses ministres qui, après -avoir signé cette déclaration, ne craignaient pas de la fouler -aux pieds[35]. Les revendications qu'il formulait alors étaient -celles-là même qu'on acclamait, dans ce cabinet de la première -des enquêtes où se réunissaient «les chefs de meute» et où, au -milieu de propositions inopportunes, égoïstes ou impolitiques, -en figuraient d'autres marquées au coin d'une libérale sagesse: -la réforme des finances, les poursuites contre les traitants -concussionnaires, la flétrissure des commissions criminelles -composées au gré du prince, les restrictions à la toute-puissance -des ministres, la limitation, en matière répressive, des droits de -l'État... - -[Note 35: «Votre Majesté, déclarait-il, a le malheur commun -à presque tous les princes de la terre, de connaître la dernière -l'état de ses affaires. Les gouvernements de la Provence et de -la Guyenne ont perdu la mémoire de cette grande déclaration que -Votre Majesté accorda à ses sujets, le mois d'octobre dernier. On -vous dégage bien promptement, Madame, de la parole si publiquement -donnée et à laquelle vous ne pouvez légitimement contrevenir, à -moins qu'on ne veuille soutenir cette maxime qu'on a osé publier -en présence de Votre Majesté, qu'un roi n'est pas obligé de garder -sa foi à ses sujets!» A la suite de ce discours les Bordelais -attribuaient à Nicolas de Novion le qualificatif flatteur «de -personnage d'une vertu héroïque». _Histoire des mouvements de -Bordeaux_, p. 347.] - -Un an, du reste, s'était à peine écoulé que ce hardi novateur, -si prompt à payer de sa parole, de sa bourse et de sa personne, -opérait un changement de front. Il n'avait point, en effet, tardé -à s'apercevoir que la Fronde, née d'un cri unanime d'indignation, -se transformait en œuvre de réaction seigneuriale... Cruel réveil -pour les magistrats idéologues qui rêvaient,--en y trouvant leur -profit,--de donner à la France des institutions analogues à celles -de l'Angleterre! Novion se rapprocha de Mathieu Molé et devint -son lieutenant le plus actif. Il ne se borna pas à combattre -l'émeute de la rue; il s'attaqua aux gens de haut parage qui lui -fournissaient des subsides. Ayant rencontré au Palais d'Orléans le -duc de Beaufort, que l'on accusait de soudoyer des assassins, il -lui lança cet outrage à la face: «Monseigneur, votre action est -celle d'un bandit, non d'un prince ou d'un gentilhomme[36]!...» -Bientôt, poursuivi lui-même par des meurtriers, il franchit les -remparts, se rendit à Pontoise et y devint chef d'un Parlement -«réduit» que la reine venait d'établir dans cette ville. - -[Note 36: _Mémoires de Conrart_, édit. Petitot, p. 99.] - -De pareilles recrues ne se dédaignent pas, surtout aux heures -de détresse. Oublieux, du moins en apparence, des procédés -discourtois dont il venait d'être l'objet, Mazarin accueillit le -transfuge à bras ouverts et proclama hautement ses mérites[37]. -Il ne lui ménageait, d'ailleurs, aucune promesse, jusqu'à celle -de la Première Présidence... La Première Présidence! Quel coup du -sort c'eût été, quand on songe que Novion n'avait guère dépassé la -trentaine!... Mais aussi, quelle calamité pour les ducs, si l'on -admet,--comme l'affirment les _Mémoires_,--que, dévoré de «son ver -rongeur», il n'attendît que ce moment pour entrer en lice contre -la pairie: la funeste affaire du bonnet, née seulement en 1681, -eût éclaté trente ans plus tôt[38]! - -[Note 37: _Correspondance de Mazarin_, t. V, p. 69, 82, 89.] - -[Note 38: C'est seulement en 1663 que M. de Gesvres prêta -serment en qualité de duc et pair; mais sa nomination, comme celle -de presque tous ses collègues compris dans la même «fournée»,--ils -étaient quatorze,--remontait à l'époque de la Fronde et était -antérieure au fait que nous rapportons. C'est par suite de -considérations d'ordre politique que l'installation officielle de -ces quatorze pairs fut retardée aussi longtemps.] - -L'engagement, sérieux et formel, devait, à brève échéance, -recevoir son exécution. Mais comme son aïeul, «l'homme juste», -Novion, quoique ambitieux, avait la répugnance tenace. Bien -que passé, avec armes et bagages, dans le camp de la Cour, il -ne modifiait, à l'égard de Mazarin, ni ses sentiments intimes, -ni son allure cavalière. Estimant que la retraite, au moins -momentanée, du plus fervent de ses admirateurs était nécessaire à -la pacification des esprits, il la demanda dans des remontrances -conçues, assure Omer Talon, «en termes assez aigres[39]». Passe -encore pour les remontrances: l'aigreur était de trop. Mazarin -dut se résigner à prendre de nouveau le chemin de l'exil. Mais -quand il revint quelques mois après, cette fois pour toujours, son -zèle se trouva fort refroidi et il regretta d'autant plus d'avoir -donné sa parole qu'à ce moment même, Mathieu Molé, qui, depuis -deux ans, cumulait la qualité de garde des sceaux avec celle de -Premier Président, se démettait de cette dernière fonction[40]. -Cruel embarras! Renier sa promesse, c'était transformer en -ennemi mortel un homme allié aux plus puissantes maisons de la -robe. L'appeler à la tête de sa Compagnie constituait, pour un -gouvernement encore bien débile, une solution grosse d'embarras. -Il s'agissait de découvrir une combinaison qui permît à la fois -d'offrir la Première Présidence à «ce cher Novion» et de le mettre -dans l'obligation de la refuser: un tour de passe-passe que, -seule, la fourberie italienne était capable de mener à bien! - -[Note 39: 6 août 1652. _Mémoires d'Omer Talon_, édit. Petitot, -vol. LXII, p. 446.] - -[Note 40: Mathieu Molé fut nommé garde des sceaux à deux -reprises: en avril et en septembre 1651.] - -Engagée dans ce sens, l'affaire fut conduite avec un art -merveilleux. Mathieu Molé déclara se retirer, à la condition -d'obtenir gratuitement une présidence pour son fils, Molé de -Champlâtreux: d'où l'obligation de le remplacer par un président -assez riche pour consentir, sans indemnité pécuniaire, à l'abandon -de sa charge... Sacrifice énorme; car chacun de ces offices, dont -l'importance s'était démesurément accrue durant les troubles de -la Fronde, représentait la valeur d'au moins un million[41]... -C'est dans ces circonstances que le cardinal offrit à Novion la -préférence sur ses collègues. Celui-ci, s'il n'eût suivi que ses -désirs, eût peut-être accepté. Mais son «conseil bourgeois[42]» -lui fit remarquer qu'étant donné le nombre de ses enfants, ce -serait une folie... C'est bien ce qu'on espérait. Pour plus de -sûreté, on lui dépêcha les personnes en état d'exercer quelque -influence sur son esprit, jusqu'à sa maîtresse, «à laquelle on -donna gros[43]» pour le maintenir dans l'idée d'un refus... Il -refusa, en effet. La place fut accordée à Pomponne de Bellièvre -qui, n'ayant ni famille ni héritiers, se prêta à toutes les -exigences. Lorsque, trois ans après, ce dernier mourut, Mazarin, -maître incontesté du royaume, eut le courage de ses rancunes, -et Novion, qui eût sans doute payé cher pour rattraper les -termes «assez aigres» de ses remontrances, fut une seconde -fois sacrifié. Ce n'était d'ailleurs que partie remise... -Mais les ducs,--toujours en tenant pour exacts les dires de -Saint-Simon,--bénéficiaient d'un nouveau sursis[44]. - -[Note 41: Dongois se fait l'écho d'un bruit d'après lequel un -acquéreur aurait offert à Nicolas de Novion dix-huit cent mille -livres de sa charge.] - -[Note 42: _Souvenirs de Dongois_: voir les _Mémoires de -Saint-Simon_, édit. Boislisle, t. X, p. 573.] - -[Note 43: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 310.--Cet -incident se passait au commencement de 1653 et non en 1658, comme -l'indiquent par erreur les _Mémoires_.] - -[Note 44: Novion offrit-il, comme le bruit en courut, -six vingt mille pistoles, soit douze cent mille francs, pour -rafraîchir la mémoire de son oublieux ami? C'est peu probable, -pour deux raisons: la première, c'est que «son conseil bourgeois» -ne se serait pas déjugé à si peu de distance; la seconde, c'est -que Mazarin, qui, comme cet empereur célèbre, trouvait que, quelle -que fût sa provenance, l'argent fleurait toujours bon, n'était -pas homme à laisser échapper une pareille aubaine. Guillaume de -Lamoignon, qui fut préféré à Novion, aurait lui-même, d'après le -bruit public, été soumis à d'onéreuses exigences. _Lettres de Guy -Patin_, 11 octobre 1658.] - -C'est seulement après la mort du cardinal que Nicolas de Novion -rentrait en faveur. En 1665, le roi le chargeait de présider -les Grands jours d'Auvergne,--mission glorieuse qu'il accomplit -avec un entier succès. A peine arrivé à Clermont, il écrivait à -Colbert: «Nous avons quantité de prisonniers. Tous les prévôts -en campagne jettent dans les esprits la dernière épouvante. Les -Auvergnats n'ont jamais si bien cognu qu'ils ont un roy...» Ainsi -parle le justicier. Voici maintenant l'adversaire de la noblesse -qui laisse percer le bout de l'oreille: «Un gentilhomme me vient -de faire une plainte qu'un païsan, lui ayant dit des insolences, -il lui a jeté son chapeau par terre sans le frapper, et que le -païsan lui a répondu hardiment qu'il eût à relever son chapeau ou -qu'il le mêneroit incontinent devant des gens qui lui en feroient -nettoyer l'ordure... Jamais il n'y eut autant de joie entre les -faibles[45]!»--L'œuvre de répression accomplie sur cette terre -d'Auvergne, où partout régnait le brigandage, tient, du reste, du -prodige. En l'espace de quelques mois, la Commission jugea quatre -mille plaintes et frappa un nombre énorme de coupables. L'arrivée -de Messieurs du Parlement avait fait naître, dans le peuple, de -vives espérances. A l'achèvement de leurs travaux l'enthousiasme -touchait au délire. Le roi lui-même manifestait son contentement -dans les termes les plus flatteurs[46]. Quant aux Parisiens, ils -ne ménageaient pas leur admiration à cette petite troupe de robins -qui, sous la direction d'un chef déterminé, s'acharnaient à la -poursuite des gentilshommes criminels, les forçaient dans leurs -repaires et rasaient forteresses et châteaux[47]. - -[Note 45: _Correspondance administrative sous Louis XIV_, t. -II, p. 165.] - -[Note 46: «Monsieur de Novion, il ne se peut rien ajouter -au contentement que j'ai de l'émulation avec laquelle chacun -s'applique, dans les grands jours, à bien faire son devoir. -Vous témoignerez de ma part à tous ceux qui les composent la -recommandation que leur donne auprès de moi une si louable -conduite, et vous ne douterez pas en votre particulier que, -sachant avec quel succès vous agissez dans votre place, je n'en -conserve le souvenir. Louis. Paris, 1er décembre 1665. (Appendice -aux _Mémoires de Fléchier_.)] - -[Note 47: Il importe, relativement au caractère de Novion, -de se mettre en garde contre certaines appréciations des -_Mémoires de Fléchier_. Ces _Mémoires_ furent, en effet, écrits -sous l'inspiration de la jeune et séduisante Mme de Caumartin, -née de Verthanson, venue en Auvergne avec son mari, le maître -des requêtes chargé, en cette qualité, de «tenir le sceau». -Les sentiments de Fléchier, qui remplissait dans la maison -l'office de précepteur, ne pouvaient guère que refléter ceux de -la maîtresse du logis. Il résista d'autant moins à l'influence -de cette femme distinguée--dont en vers pompeux il avait déjà -célébré les grâces--qu'écrivant, non pour le public, mais pour un -cercle restreint, il n'avait pas à redouter de contradictions. -Or des difficultés s'étaient produites entre MM. de Novion et -de Caumartin sur une question de service qui avait ému les -susceptibilités des parlementaires. D'où des froissements aggravés -encore par des rivalités féminines et un antagonisme de salons, -dont on retrouve fréquemment la trace dans les explications du -futur évêque de Nîmes.] - -Chose bizarre! Ce n'est pas cette note guerrière qui caractérise -la physionomie de Nicolas de Novion, telle du moins qu'en un -chef-d'œuvre l'a reproduite Robert Nanteuil. C'est, au contraire, -la sérénité, avec une pointe de mélancolie qui ne laisse pas -que de surprendre. «Dire, écrit un critique connu, la majesté, -le calme, et, en même temps, l'affabilité de ce portrait est -impossible. Le front est large et découvert. Les yeux, pleins de -douceur, ont cependant une vivacité voilée et, en quelque sorte, -intérieure. Doué d'une grande noblesse, le visage, d'un ton clair -et pâle, se détache admirablement sur un fond d'un pointillé noir -légèrement nuancé. Un nez bourbonien, des moustaches à peine -marquées au centre et touffues aux coins de la bouche, une royale -dépassant le menton, à la manière du cardinal de Richelieu, enfin -une chevelure abondante et vigoureuse, comprimée au sommet de la -tête par une calotte noire, complètent cet ensemble que relèvent -encore le manteau d'hermine du Président à mortier et une croix -du Saint-Esprit descendant sur la poitrine[48].»--En dépit du -cordon, de l'hermine et de la robe écarlate, c'est Novion intime -et au repos qu'a représenté Nanteuil. Il n'eût point été sans -intérêt de le voir aussi sous son autre aspect; dans le feu de -l'action, le regard ardent, le geste rude, la bouche ironique, -tel qu'il apparut aux émeutiers de la Fronde et aux gentilshommes -auvergnats, tel qu'on se l'imagine durant le conflit de 1664, -auquel sûrement il prit une part active, et dans l'affaire du -bonnet.--Un détail, en tout cas, à retenir, c'est qu'en 1678, -date à laquelle nous sommes parvenus, vingt années s'étaient -appesanties sur sa tête et qu'il avait atteint la soixantaine[49]. - -[Note 48: _Portraits historiques_, par Pierre Clément, p. 109.] - -[Note 49: Le portrait de Nanteuil est de 1657.] - -Il pouvait, d'ailleurs, au seuil d'une verte vieillesse, promener, -non sans quelque fierté, son regard autour de lui. Une lignée -nombreuse se groupait à ses côtés:--trois fils dont la carrière -s'annonçait brillante[50];--trois filles qui, richement dotées, -eussent pu prétendre à de hauts partis, mais que, fidèle à ses -principes, il tint à marier dans son monde[51]... Quant à sa -fortune, elle était également de nature à le satisfaire. Elle -comprenait, outre sa charge et deux hôtels patrimoniaux, des biens -fonciers considérables et cinquante-sept mille livres de rente, -rien que sur le trésor public: de quoi tenir dignement son rang. - -[Note 50: L'aîné, André II, seigneur de Grignon et d'Orches, -appartenait déjà à la robe, en qualité de conseiller. Le second, -Jacques, docteur en Sorbonne, était abbé du Petit-Cîteaux, en -attendant de devenir évêque de Sisteron, puis d'Evreux. Le -troisième, Claude, colonel du régiment de Bretagne, devait -terminer sa carrière comme brigadier des armées du roi.] - -[Note 51: L'aînée épousa Charles Tubeuf, maître des requêtes; -la seconde, Antoine de Ribeyre, conseiller d'État; la troisième, -Arnaud de La Briffe, un futur procureur général au Parlement.] - -Il convient d'ajouter, comme contre-partie, que, s'il comptait, -au Palais et à la ville, une foule de partisans, il possédait, -en revanche, la plus belle collection d'ennemis dont un homme -pût s'enorgueillir: presque toute la noblesse, dont il avait, en -Auvergne et pays circonvoisins, traqué les parents; la pairie -entière, à laquelle il n'avait jamais épargné l'ironie de ses -lardons. A cet ensemble imposant il faut joindre certain ministre -connu pour sa perfidie et son esprit d'intrigue, celui-là même que -le comte de Grammont comparait à une fouine égorgeant des poulets: -le chancelier Le Tellier. Quel méfait Novion avait-il commis à -son égard? Le saura-t-on jamais? Toujours est-il que Le Tellier -«faisoit profession de le mépriser[52]», chose grave, au moment -d'une candidature pour la Première Présidence; car Le Tellier, en -sa qualité de grand maître de la magistrature, avait, plus que -personne, après le roi, voix au chapitre, et soutenait Harlay. -Novion courait grand risque de rester sur le carreau, pour la -troisième fois. Ce que voyant, il demanda audience à Louis XIV et -l'aborda par ces mots: - -[Note 52: _Souvenirs du greffier Dongois._] - ---Sire, quand le capitaine disparaît, le lieutenant est là pour -prendre le commandement! - -Et, montrant ses cheveux blanchis sous le harnois, il invoqua, -avec ses quarante années de magistrature, son dévouement au prince -et au pays. Ce tempérament résolu n'était point pour déplaire au -roi. Il hésitait cependant, sans doute à cause de la réputation de -frondeur militant dont le solliciteur ne pouvait se dépouiller, -bien qu'assagi de longue date et devenu,--ainsi l'exigeaient les -mœurs nouvelles,--un courtisan fort présentable. Une allusion -ayant été faite à cette période du règne et au cabinet de la -«première des enquêtes» où s'étaient tenus tant de conciliabules -auxquels il n'était pas demeuré étranger, Novion répliqua avec -à-propos: - ---Sire, j'en ai fermé la porte et j'ai, dans une poche, la clef du -cadenas[53]. - -[Note 53: _Souvenirs du greffier Dongois._] - -Le mot,--hommage habile à l'autorité du prince qui avait su -briser toutes les résistances,--eut du succès. Le roi estima ne -pouvoir refuser à ce vieux serviteur une récompense si méritée -et, malgré les efforts de Le Tellier, signa sa nomination... -Ainsi, à un Premier Président qui possédait l'art des ménagements -et s'appliquait à la conciliation, en succédait un autre dont -l'humeur était moins accommodante et dont le nom suffisait à -exaspérer les ducs.--La crise était imminente: nous en suivrons -les développements. - - - - -III - - La querelle du bonnet.--Son origine d'après Saint-Simon.--La garde - des bancs.--Le «débourrage» et le «surbourrage» des banquettes.--Les - paravents en forme de dais.--Examen de la thèse des «Mémoires».--Les - «Écrits inédits» de Saint-Simon.--L'«État des changements arrivés à la - dignité de duc et pair».--Le «Mémoire abrégé au roi».--Conséquences a - tirer du rapprochement de ces documents. - - -Qui, des ducs ou des présidents, allait être l'instigateur de la -querelle? - -A en croire Saint-Simon, qui ne cesse de le répéter, le doute -ne serait pas possible. Le coupable, c'est Novion. Son but? -Satisfaire ses propres rancunes et celles de la robe qui, -ne pouvant se consoler de l'arrêt de 1664, soupirait après -une revanche. C'est pourquoi son principal souci, en prenant -possession de son siège, aurait été de chercher «des prétextes»... -Oh! ses débuts n'eurent rien d'un coup d'éclat. Ce ne furent -d'abord que «d'apparentes ténuités» dont il était difficile de -préciser l'origine. Mais bientôt, par leur répétition et leur -enchaînement, ces menues tracasseries devenaient «des usurpations -de la dernière indécence»... La première, en date et en gravité, -serait celle-là même qui donna à ce litige la dénomination sous -laquelle il est devenu célèbre... - -On sait qu'il existait au Parlement deux sortes d'assemblées: -les assemblées royales, dites _lits de justice_, où, sauf les -conseillers, toute l'assistance se tenait aux hauts sièges; les -assemblées ou audiences ordinaires, où tout le monde s'asseyait -aux bas sièges. Les récriminations des ducs visaient exclusivement -les audiences aux bas sièges et, parmi celles-ci, les audiences -à huis-clos, où il était d'usage de recevoir leur serment. Dans -ces solennités, le Premier Président, soit de sa place, soit en -allant de groupe en groupe, recueillait l'avis des assistants qui -répondaient à tour de rôle et tête nue. Lui-même restait couvert -lorsqu'il s'adressait aux conseillers. Au contraire, il ôtait son -bonnet,--le fameux bonnet[54],--lorsqu'il interpellait les princes -du sang, les présidents à mortier et, assure Saint-Simon,--c'est -le nœud du litige,--les ducs[55]. Princes du sang, présidents -et ducs formaient ainsi une catégorie privilégiée... Le crime -de Novion aurait été d'en exclure les ducs et, en vue de les -rabaisser au rang des conseillers, de rester couvert devant eux. - -[Note 54: Le mot bonnet est pris ici dans son sens générique; -la coiffure des présidents se nommait en effet le mortier.] - -[Note 55: Les pairs laïcs et ecclésiastiques étaient -interpellés par le nom de leur pairie, M. le duc de Reims, M. le -comte de Noyon, M. le duc d'Uzès... Les princes du sang étaient -interpellés par le nom qu'ils portaient d'ordinaire.] - -Ces sortes de révolutions ne sauraient s'accomplir avec la -rapidité qu'on met à détrôner un roi ou à gagner une bataille. -Elles veulent être méditées et préparées de longue main. Écoutez -plutôt Saint-Simon, en un de ces récits où il excelle: «Novion, -dit-il, commença par mettre négligeamment son bonnet sur le -bureau, tantôt au commencement, tantôt au milieu, quelquefois à -la fin de l'appel des noms des conseillers, et il évita toujours -de l'ôter au moment qu'il nommoit le premier des pairs. De là, -il poussa plus loin l'affectation de son inadvertance, demeura -couvert en nommant les premiers des pairs à opiner, puis se -découvroit comme ayant oublié de le faire, et achevoit d'appeler -les noms des autres. Les pairs furent, quelque temps, assez -simples pour n'y pas prendre garde: leurs réceptions étoient -rares. Après s'en être aperçus, cela s'oublioit jusqu'à la -première, qui produisoit la même surprise, et toujours avec la -même incurie. Ce prélude auroit dû, néanmoins, les réveiller; -d'autant mieux qu'ils ne pouvoient penser que les présidents, ni -la compagnie même, fussent revenus du dépit de l'arrêt de 1664 -et qu'ils avoient eu, depuis, une autre occasion de pique dont -j'expliquerai le fait après celui-ci. A la fin, l'évêque-comte -de Châlons, si connu depuis sous le nom de cardinal de Noailles, -archevêque de Paris, fut reçu au Parlement en 1681, et ce fut à -sa réception que Novion, levant le masque, demeura couvert, en -appelant tous les noms des pairs, et ne se découvrit que lorsqu'il -en fut aux princes du sang. Le duc d'Uzès perdit patience, enfonça -son chapeau et opina couvert avec un air de menace[56].» - -[Note 56: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 424.] - -Un salut refusé aux ducs: c'est toute l'affaire du bonnet, ou, du -moins, son incident le plus grave, celui qui agita si longtemps et -si vivement l'opinion. - -Cependant une seconde usurpation,--«l'autre occasion de -pique»,--allait bientôt être relevée. Elle avait trait à «la -garde des bancs»... Un jour que les pairs vinrent prendre séance -à la Grand'Chambre, leur étonnement fut vif de voir un conseiller -assis à l'extrémité de chacune des trois banquettes qu'ils avaient -l'habitude d'occuper. Que faisaient là ces intrus? On le leur -demanda. Ils répondirent qu'ils étaient chargés de garder le -banc... - ---Contre qui et pour qui? fulmine Saint-Simon. Craint-on par -hasard qu'on ne les enlève et retient-on des places ailleurs qu'au -sermon? - -C'est encore Novion qui faisait des siennes. Il imposait aux ducs -cette promiscuité honteuse, afin d'établir de plus belle qu'entre -eux et les conseillers il n'existait aucune différence: cela, -en vue d'associer, «par le profit d'amour-propre» qu'elle était -appelée à en recueillir, la Compagnie entière aux usurpations du -grand banc. - -Puis venaient deux autres entreprises, «qui n'avoient pas de -nom», relatives: l'une au _débourrage_ et au _surbourrage_ des -banquettes; l'autre à l'installation de paravents, en forme de -guérites, destinés à messieurs les présidents. - -La Grand'Chambre,--telle qu'elle existait à cette époque, avec son -plafond en bois de chêne et ses lambris décorés de culs-de-lampe -à l'emblème du porc-épic,--affectait la forme d'un rectangle -allongé, coupé, vers le milieu, par une séparation à hauteur -d'homme. On avait ainsi deux carrés. Celui qui s'ouvrait sur la -salle des pas perdus, appelée la Grand'Salle, était réservé au -public. L'autre carré constituait «l'autel de justice». Dans -l'un des angles du fond de ce second carré se dressait le trône, -surmonté d'un dais et recouvert de l'étoffe bleue, fleurdelisée -en jaune, qui couvrait les murs. Dans l'angle faisant vis-à-vis, -était ménagé un passage donnant accès sur le premier carré, -c'est-à-dire vers l'auditoire. Chacun des deux autres angles -était occupé par des tribunes que l'on désignait sous le nom de -lanternes: ici la lanterne de la cheminée, là celle de la buvette. -Enfin, sur trois côtés de ce quadrilatère, régnaient deux étages -de gradins, le long desquels s'espaçaient de petits bureaux -affectés, l'un au Premier Président, les autres au doyen, aux -rapporteurs, au greffier et à l'interprète. Le quatrième côté, -celui qui servait de barrière au public, comprenait plusieurs -rangées de bancs consacrés aux gens du roi, aux avocats et aux -parties. - -De cet ensemble, envisagé dans ses grandes lignes, Saint-Simon -produit, avec plan à l'appui, une interminable description dans -laquelle il ne néglige aucun détail... Il n'y a, pour le moment, -qu'une chose à en retenir, à savoir qu'aux audiences ordinaires, -où tout le monde s'asseyait aux bas sièges, les bancs placés à la -droite du fauteuil royal étaient réservés aux princes du sang et -aux pairs, tandis que le banc inférieur de gauche était affecté -aux présidents. Et ces sièges avaient même hauteur à gauche et à -droite: chacun d'eux se présentait avec ses avantages naturels, -sans coussins ni tabourets. - -Il va sans dire que, de l'un et de l'autre côté, ces banquettes -étaient garnies d'un rembourrage de même épaisseur, ainsi que -l'exige une exacte distribution de la justice. Or c'est là -qu'éclata la perversité du Premier Président. Disposant, à sa -convenance, des tapissiers du Palais, il leur prescrivit de -débourrer la banquette de droite sur une longueur de huit pieds, -dans la partie avoisinant le coin du roi, et, du _débourrage_ -ainsi obtenu, il fit surélever la banquette des présidents. On -voit,--si le récit des _Mémoires_ est exact,--la scène qui se -produisit à la première assemblée des pairs: ceux-ci obligés -de prendre séance sur un banc tellement rapetissé «que qui s'y -asseoiroit seroit si bas qu'outre l'incommodité de la simple -planche, le haut de sa tête n'atteindroit pas l'épaule, à taille -égale, de celui qui seroit sur le banc opposé»... Et pendant -que les ducs se consumaient de dépit, messieurs les présidents, -bouffis d'orgueil, se prélassaient «sur leur surbourrage» -et occupaient des manières de trônes... La chose n'allait -pas d'ailleurs sans quelques inconvénients. Pour ceux que la -Providence avait doués d'une belle stature, cet excès de capiton -formait un piédestal qui leur donnait l'apparence de statues -romaines. Mais les petits, courts de jambes, prêtaient à rire, car -on les voyait, dans une pose grotesque, «gambiller» pour atteindre -au sommet de l'édifice!... Saint-Simon n'avait-il pas le droit de -dire, en une exclamation plus voisine du jargon de nos jours que -de la langue du grand siècle, que «cela étoit aussi curieux que -dégoûtant»? Mais ce qui excite le plus son indignation, c'est que -les princes du sang, lesquels, se trouvant les plus rapprochés du -coin du roi, étaient les premiers, sinon les seuls, à souffrir -du _débourrage_, ne parurent même pas le remarquer. Et voyez -leur grandeur d'âme, confinant à l'abdication, quand on leur fit -toucher du doigt l'outrage, aucun d'eux ne jugea à propos de -s'en plaindre: de sorte qu'il serait resté inaperçu si les ducs -n'eussent été là pour le relever! - -Passe encore si cette incartade avait été la dernière! Mais, -avec Novion, il fallait s'attendre à tout. Cet astucieux robin -avait le génie des inventions désobligeantes. N'allait-il pas -imaginer le paravent en forme de guérite ou de cabriolet! Le -grand banc, occupé par les présidents et situé au fond de la -salle, était une place enviable durant la canicule, mais mortelle -pendant la saison froide. Elle se trouvait, en effet, dans le -courant d'air qui régnait entre les portes, fréquemment ouvertes, -des deux lanternes. C'était la fluxion de poitrine à l'état de -menace permanente: d'autant mieux que la grand'chambre, percée -de nombreuses ouvertures, ne recevait de chaleur que par une -seule cheminée. C'est dans ces circonstances que Novion aurait eu -l'idée de la malencontreuse «machine», laquelle, manœuvrée sur -des tringles, à l'aide de cordons, et se levant ou s'abaissant -à volonté, avait l'avantage de mettre à l'abri des atteintes -d'Éole les têtes chenues de la présidence... Attentat inexcusable! -Aux yeux des ducs et pairs, cette guérite ou capote avait une -forme de dais. Les ducs, qui passaient des années sans mettre le -pied au Palais[57], ne pouvaient rester _taisants_. Personne, -déclaraient-ils, hormis Sa Majesté, n'avait le droit d'y opérer -une modification quelconque. - -[Note 57: Saint-Simon déclare (t. VII, p. 327) que, dans le -cours de sa pairie, il n'y alla qu'une fois «sans nécessité», -c'est-à-dire qu'il n'assista qu'à une seule audience, en dehors -des lits de justice et des réceptions de pairs.] - -Est-ce tout? Oui, en ce qui touche les empiétements personnels à -Novion. Il ne nous reste plus qu'à examiner les abus anciens dont -il se faisait un malin plaisir de maintenir l'usage. Mais, avant -d'en dresser la nomenclature, une halte nous semble nécessaire -en vue de rechercher si, réellement, Novion est bien le grand -criminel qu'on vient de nous montrer. - -Une première remarque de nature à inspirer quelque défiance, c'est -que le personnage représenté par les _Mémoires_,--cauteleux, -calculant ses gestes, se dépensant en manœuvres sournoises, jouant -enfin une comédie indigne des fleurs de lis,--n'a rien de celui -que nous avons vu à l'œuvre, cassant, «hault à la main», incapable -de temporisation, ne craignant pas de tenir tête à Condé et -cinglant Beaufort de son mépris. - -Autre remarque: l'hypothèse d'une agression de la robe, au -lendemain de la mort de Lamoignon, n'entre guère dans le domaine -des vraisemblances. Le moment n'était rien moins que bien choisi -pour une aussi hasardeuse entreprise. On se trouvait, en effet, -à une époque encore voisine de l'arrêt de 1664, lequel avait -été précédé et suivi de mesures répressives ne laissant aucun -doute sur les dispositions du roi à l'égard du Parlement:--1661, -interdiction de rendre des arrêts contraires à ceux du Grand -Conseil;--1665, suppression du titre de cour souveraine;--1667, -obligation d'enregistrer les édits sans que des remontrances -pussent en suspendre l'exécution;--1668, lacération de la -partie des registres relative à la période de la Fronde où se -trouvaient couchées des décisions incompatibles avec la dignité -de l'État;--1673, nouvelles injonctions, témoignant de la -persistance de sentiments hostiles nettement caractérisés... -Sans parler des exils qui avaient frappé plusieurs magistrats -et de l'ordre donné à certains autres de se démettre de leurs -charges!--Il est difficile d'admettre que, dans des circonstances -aussi défavorables, la robe, sortant de la réserve à laquelle elle -était astreinte, ait, de gaîté de cœur, assumé la responsabilité -d'une campagne qui risquait d'attirer sur elle les foudres de -Sa Majesté. Maintenir les positions acquises, soit. Vouloir en -conquérir de nouvelles? cette pensée ne pouvait venir à l'esprit -d'une personne raisonnable, si téméraire qu'on la suppose. - -Une vérification attentive est donc nécessaire: les témoignages -nombreux émanant des contemporains la rendent facile. -D'autant plus que Saint-Simon lui-même va fournir un large -tribut d'indications précieuses. Ses _Mémoires_, rédigés et -mis en ordre après sa retraite de la Cour, ne sont pas, en -effet, les seuls documents qu'on ait de lui. Il a également -laissé un monceau énorme de pièces diverses, notes, factums, -rapports, correspondances, généalogies, recherches historiques, -monographies, où sont traitées à nouveau, parfois avec un grand -luxe de détails, les questions qui lui tenaient le plus à cœur. -Ce sont les _Écrits inédits_, dont l'autorité est infiniment -plus grande que celle des _Mémoires_. Ceux-ci, destinés à une -publication posthume, c'est-à-dire à des lecteurs d'un autre -âge, incapables d'exercer un contrôle efficace, se prêtaient à -toutes les supercheries. Il n'en est pas de même des _Écrits -inédits_, dont une partie, rédigée en vue de polémiques et mise en -circulation par l'auteur pendant la période militante de sa vie, -s'adressaient, non à une postérité facile à induire en erreur, -mais à des contemporains, au regard desquels tout mensonge, sur -des faits actuels ou de date récente, eût été impossible. Or, dans -ce vaste amoncellement de matières, les documents abondent sur les -démêlés de la pairie avec la robe. Et voilà qu'il suffit de les -parcourir pour constater des divergences capitales avec la version -des _Mémoires_... - -Ouvrons notamment le factum qui porte ce titre suggestif: _État -des changements arrivés à la dignité de duc et pair depuis -may 1643_[58] _jusqu'en may 1711_[59]. Il doit inspirer toute -confiance: destiné au duc de Bourgogne, alors dauphin de France -et roi présumé de demain, revu d'ailleurs par les ducs de -Beauvilliers et de Chevreuse, il contient le relevé fidèle des -réparations que la pairie se croyait en droit d'attendre d'un -nouveau régime. Or, dans ce cahier de doléances, que Saint-Simon -avait d'autant moins oublié qu'il lui rappelait la plus belle peur -de sa vie[60], un article spécial est réservé au capitonnage des -banquettes. Mais--ô surprise--il n'est fait aucune mention du -_débourrage_, de l'odieux _débourrage_, condamnant Messieurs de -la pairie à «l'incommodité de la simple planche». Tout se réduit -au _surbourrage_ qui, cela va de soi, est attribué à l'ambition -présidentielle. Mais quant à la date de ce _surbourrage_, quant -aux circonstances relatives à son établissement, quant à son -éditeur responsable,--silence complet: c'est un _surbourrage_ -anonyme, qui se perd dans la nuit des temps... Tel est l'état de -la question en 1711: c'est seulement lors de la rédaction des -_Mémoires_ que, pour accabler la robe et rendre la pairie plus -intéressante, l'auteur, inaugurant un procédé qui lui deviendra -coutumier, imaginera les détails piquants que l'on sait. - -[Note 58: Date de l'avènement de Louis XIV.] - -[Note 59: _Écrits inédits_, t. III, p. 87.] - -[Note 60: Présenté au duc de Bourgogne quelques mois avant -sa mort, l'_État des changements_ se trouvait, avec d'autres -documents du même genre, dans une cassette dont, au décès du -prince, Louis XIV se fit remettre la clef. Quel n'allait pas être -son courroux lorsqu'il prendrait connaissance de ce volumineux -travail où la louange était loin d'alterner avec la critique! -«On n'imagine pas de pareille catastrophe!» soupire l'imprudent -écrivain. Heureusement le duc de Beauvilliers, qui s'était un -peu compromis dans cette affaire, fut chargé du dépouillement -de la cassette. Il parvint à fatiguer l'attention de son maître -par la lecture de pièces sans intérêt, à le convaincre que le -reste ne valait pas davantage, et finit, avec l'agrément du roi, -par jeter au feu le monceau de paperasses, y compris l'_État des -changements_, dont seul--mais c'était assez--le brouillon devait -survivre.] - -Mêmes observations pour «la garde du banc»,--une pratique qui, -suivant toute apparence, remontait au temps où les pairs furent -appelés à remplir un office analogue à celui des conseillers. -C'est ce qui se dégage de l'_État des changements_. Novion n'y est -pas représenté comme ayant pris une initiative quelconque dans -cette affaire, et son nom n'est même pas cité. - -Quant aux fameuses «machines», en forme de guérites, de capotes -ou de dais, qu'en pourrait-on dire? Les pairs eux-mêmes jugèrent -cette réclamation si ridicule qu'ils ne la firent jamais figurer -au chapitre de leurs revendications... On nous saura gré d'imiter -leur réserve. - -Et nous arrivons à la seule question relativement sérieuse: à -l'affaire du bonnet... Procédons par ordre et voyons d'abord ce -que rapportent les contemporains. Les contemporains répondent -par une dénégation absolue à cette indication des _Mémoires_ que -le refus du bonnet fut une innovation. C'était, déclarent-ils, -un usage ancien observé «même en un temps où la pairie, -moins commune, était possédée par les princes et les grands -du royaume[61]»,--usage auquel les prédécesseurs de Novion -ne manquèrent jamais de se conformer[62]. Aussi bien cette -affirmation ne rencontrait-elle, de la part des pairs, aucune -contradiction. L'un des arguments que la robe ne cessait de -faire valoir était celui-ci:--Si vos prétentions, disait-elle, -présentaient quelque apparence de fondement, que ne les -formuliez-vous en 1664, au moment où vous saisissiez Sa Majesté de -réclamations de même nature, que vous avez eu la bonne fortune de -faire accueillir?... A quoi les ducs ne répliquèrent jamais qu'il -leur était impossible de protester, en 1664, contre un abus né -seulement en 1681... - -[Note 61: Ce passage est extrait d'un manuscrit de la fin du -dix-septième siècle, analogue à ceux que possédaient la plupart -des magistrats de l'ancien régime.] - -[Note 62: On lit dans le _Journal d'Olivier d'Ormesson_, sous -la date du 14 décembre 1771 (t. II, p. 621), l'indication suivante -relative à la prestation de serment de l'archevêque de Reims: -«Lorsque le Premier Président demanda l'avis, il n'osta point son -bonnet aux ducs, qu'il nommoit par le titre de leur duché, mais -seulement aux princes du sang, qu'il ne nommoit point.» Dix-huit -pairs assistaient à la séance; pas un ne protesta.] - -Mais ce qu'il y a de plus décisif encore, c'est l'aveu du -coupable. Qu'on veuille bien se reporter au _Mémoire abrégé_ que -Saint-Simon rédigea, le 11 novembre 1714, en vue de rappeler au -roi les grandes lignes de la querelle. Pas un mot de Novion, en -tant qu'instigateur du conflit. En revanche, le mémoire explique -que c'est en 1643, époque où les ducs cessèrent d'être reçus en -audience publique, que commença l'abus. «Telle est, déclare-t-il, -l'origine du bonnet, sur lequel on objectera deux choses: la -première, _la tolérance depuis 1643_...». Cette «tolérance» -constituait une grave présomption en faveur des présidents. -Saint-Simon s'en rend bien compte. Aussi s'empresse-t-il -d'expliquer l'inaction de ses collègues par «les troubles qui -ont accompagné la minorité et les commencements de la majorité, -les guerres qui occupèrent le roy dans la suitte et les pairs -à son service et mille autres raisons semblables». Il ajoute -que, dès qu'ils en eurent le loisir, les intéressés protestèrent -avec énergie. Ils étaient même à la veille d'obtenir gain de -cause lorsque,--détail à retenir,--«la mauvaise conduite de M. -d'Uzès[63] à la réception de M. de Noailles, cardinal-évêque de -Châlons, en 1680[64]», modifia les dispositions du roi et arrêta -le cours de sa justice[65]. - -[Note 63: Allusion à ce fait que M. d'Uzès «enfonça son -chapeau et opina couvert avec un air de menace».] - -[Note 64: Saint-Simon dit tantôt 1680, tantôt 1681.] - -[Note 65: _Écrits inédits_, t. III, p. 375.] - -1643!--Trente-cinq ans avant l'élévation de Novion à la Première -Présidence... N'est-ce point le cas de rappeler certain vers bien -connu: - - Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né? - -La contradiction avec les _Mémoires_ est si violente qu'on -se demande si on a bien lu. Mais voici, dans l'_État des -changements arrivés à la pairie_, un second aveu qui dissipe -toute incertitude: Saint-Simon confirme sans ambages que c'est -bien à la date sus-indiquée, 1643, que l'abus s'est établi. S'il -discute, c'est uniquement pour démontrer que la robe en impose -lorsqu'elle fait remonter à une époque antérieure le refus du -bonnet. «Le premier vestige, déclare-t-il, qui paraît de cette -usurpation si indécente, se trouve sur les registres du Parlement, -à la réception du premier duc de Valentinois, en 1643. Les -Premiers Présidents, qui sont les maîtres absolus de registres et -très soigneux d'y insérer tout ce qui peut être à leur avantage, -et, après eux, les présidents à mortier, non moins vigilants, -n'auroient pas manqué d'y marquer plus tôt cette usurpation si, -plus tôt qu'en ces temps de besoin d'eux et de misères publiques, -ils eussent osé commencer[66].» - -[Note 66: _Écrits inédits_, t. III, p. 87.] - -Les conséquences à tirer de cette double reconnaissance sont si -claires qu'il serait puéril d'insister. Ces trois points peuvent -être tenus pour acquis: l'affaire du bonnet remonte à une époque -antérieure à 1680, au moins à 1643; elle ne fut point une revanche -de l'arrêt de 1664; ce n'est pas Novion qui l'engagea. - -Que se passa-t-il donc à la réception du cardinal de Noailles? -Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour le deviner. Enhardis -par leurs succès antérieurs, jaloux d'obtenir davantage, excités -peut-être,--l'hypothèse n'a rien d'inadmissible,--par l'attitude -acerbe de Novion, escomptant sans doute une de ces impatiences -dont il était coutumier, les ducs engagèrent les hostilités sans -avoir, au préalable, pris l'agrément du roi. Mais ils avaient -trop présumé de leurs forces et mal jugé leur adversaire. -Quoique peu endurant de sa nature, celui-ci était trop avisé -pour compromettre par une algarade intempestive les intérêts de -sa Compagnie. Il sut, en opposant une résistance aussi courtoise -qu'opiniâtre, infliger à l'ennemi une de ces défaites dont les -battus n'aiment guère à perpétuer le souvenir. Se taire eût été -une preuve de sagesse; mais la sagesse n'était point le fait de -Saint-Simon. Il estima qu'il importait, non de dissimuler un -incident, dont d'autres que lui pouvaient parler, mais de le -raconter à sa manière, en intervertissant les rôles: de telle -sorte que la robe, qui fut troublée dans une possession, sinon -légitime, au moins ancienne, paisible, non équivoque, parut être -l'usurpatrice. Les choses ainsi réglées, M. d'Uzès, que les -_Écrits inédits_ représentent sous les traits d'un délinquant dont -ils blâment «la mauvaise conduite», est, dans les _Mémoires_, -transformé en sympathique redresseur de torts; tandis que -Novion qui, contre toute attente, fut, ce jour-là, un modèle de -longanimité, devient une façon d'hypocrite qu'il sera désormais -permis de charger de tous les péchés d'Israël. Cette combinaison, -organisée avec une désinvolture qui paraîtrait inadmissible si, -dans la suite de ce travail, on n'en rencontrait pas de nouveaux -et fréquents exemples, était d'autant plus tentante qu'elle -fournissait l'heureuse occasion d'accabler le détracteur acharné -des ducs, le bourgeois «infecté de l'amour du bien public», le -factieux du cabinet de la «première des Enquêtes», le rédacteur -d'impertinentes remontrances adressées à une reine, le champion, -jadis si vibrant, de ces doctrines parlementaires dont la pairie -avait horreur! - -A ne considérer que le but à atteindre, la perfidie était -peut-être excusable. Malheureusement elle ne pouvait résister -à la publication du _Mémoire abrégé_, de 1714, et de l'_État -des changements_, de 1711. Mais aussi, comment prévoir que ces -pièces malencontreuses auraient l'honneur d'être classées dans -nos archives, exhumées de la poussière à la fin du dix-neuvième -siècle et imprimées par un chercheur aussi indiscret que zélé!... -Quoi qu'il en soit, la morale à tirer de ces constatations, c'est -que le rôle prêté par les _Mémoires_ à Nicolas de Novion est de -pure fantaisie. De pure fantaisie, également, la mise en scène où -on le représente déposant son bonnet sur le bureau, le replaçant -ensuite sur sa tête, l'ôtant à la première alerte, le reprenant -encore comme par inadvertance, levant enfin le masque à la manière -de Tartuffe, et le tableau tout entier si vivant, si coloré, si -pittoresque... C'est dommage; car, dans l'œuvre du maître, il est -parmi les mieux venus. - - - - -IV - - Autres questions de préséance.--Le «salut en pied».--Les - huissiers d'«accompagnement».--L'entrée et la sortie.--L'échelle - de la lanterne.--Doléances des ducs et pairs.--Louis XIV s'en - désintéresse.--Le Premier Président de Novion molesté par les ducs - d'Aumont et de Coislin.--La mentalité de Saint-Simon comme chroniqueur - de l'affaire du bonnet. - - -Les «abus», dont nous venons de dresser la nomenclature, n'étaient -pas les seuls qui eussent le privilège d'alimenter la discorde. A -cette liste déjà longue, il faut ajouter ceux, de date ancienne, -dont Novion maintenait l'exercice avec l'âpreté d'un homme qui, -attaqué hors de propos, considère qu'il n'a plus de ménagements à -garder... - -Il y avait la question des saluts «en pied».--Quand un pair -pénétrait dans la Grand'Chambre, ses collègues, les princes du -sang et les fils de France, se découvraient «et se levoient -en pied»... Les présidents et les conseillers daignaient bien -se découvrir, mais ne prenaient pas la peine de «se mettre -debout»,--honneur qu'ils n'accordaient qu'aux fils de France[67]. - -[Note 67: Ils le refusaient même au garde des sceaux. Ce fut -la cause de luttes mémorables dans lesquelles le roi fut obligé -d'intervenir.] - -Il y avait la question des huissiers «d'accompagnement».--Chaque -président en avait deux qui l'attendaient à son entrée au palais, -lui frayaient un passage à travers la foule et, après l'audience, -l'escortaient jusqu'à son carrosse, avec le même cérémonial.--Les -ducs, au contraire, n'en avaient pas, sous prétexte que, leur -nombre étant devenu trop considérable, la corporation entière -n'eût pu y suffire. C'est à peine s'ils en pouvaient obtenir -un,--un seul «avec baguette frappante»,--le jour de leur -prestation de serment[68]. - -[Note 68: Les princes du sang avaient également droit à deux -huissiers à verge.] - -Il y avait aussi la question «de l'entrée et de la sortie» qui, -sur le plan annexé aux _Mémoires_, est expliquée par une série de -lignes pointillées, pareilles à celles des cartes marines. - -Pour l'entrée cela allait encore. Princes et présidents -franchissaient l'intervalle demeuré libre entre le carré des -banquettes et traversaient le milieu, en forme de rosace, qu'on -nommait _le parquet_[69]. Les ducs n'avaient pas le droit de -suivre ce chemin. Ainsi que les conseillers, ils devaient -rejoindre leurs places en se faufilant entre les bancs et les -bureaux: itinéraire fort incommode dont il est facile de saisir -«le caractère humiliant»! - -[Note 69: _Le parquet_ fut longtemps considéré comme une sorte -de lieu sacré sur lequel, hormis les fils de France, personne ne -pouvait mettre les pieds. Un jour, le grand Condé, qui marchait -difficilement, à raison d'une crise de goutte, s'y engagea pour -raccourcir la route; son exemple ne tarda pas à être suivi par -les autres princes du sang et par les présidents à mortier. Quand -le duc du Maine sera dépossédé de la qualité de prince, on lui -enlèvera aussi le droit de traverser _le parquet_.] - -Quant aux sorties, elles avaient donné lieu à presque autant de -difficultés que le bonnet lui-même. Jadis, en vertu de la fiction -qu'il représentait la personne du roi, le Parlement, en quittant -la Grand'Chambre, était suivi des princes et des ducs. Après -avoir longtemps subi cet état de choses, les princes réclamèrent. -Guillaume de Lamoignon, toujours animé de dispositions -conciliantes, n'opposa à leur requête qu'une condition: c'est -que le principe de la prééminence judiciaire demeurât intact. -Chacun y mettant du sien, on tomba d'accord sur le _modus vivendi_ -suivant: les princes se levaient les premiers, échangeaient avec -l'assistance les saluts d'usage et sortaient, comme s'ils étaient -appelés au dehors avant l'issue de l'audience. L'audience, en -effet, continuait pour la forme pendant quelques secondes. Après -quoi, elle prenait fin officiellement, et la sortie s'effectuait -dans l'ordre habituel, à cette différence près, que, seuls -dorénavant, les ducs devaient accompagner la cour[70]. - -[Note 70: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 426 et suiv.] - -Cet arrangement n'avait qu'un défaut, celui de ne pas tenir -compte de l'orgueil de la pairie. Le rôle de «caudataires» ne -pouvait convenir à des gens aussi chatouilleux, maintenant qu'ils -n'avaient plus, pour les couvrir, «le bouclier des princes». A -leur tour, ils s'ingénièrent à trouver un expédient qui leur -permît de s'affranchir «d'une servitude aussi déshonorante». -Après de laborieuses méditations, ils s'arrêtèrent à celui-ci: -malgré la clôture des débats, les ducs resteraient sur leurs -sièges, immobiles comme des statues, se lèveraient seulement -quand la salle serait vide et prendraient alors, pour rentrer -chez eux, un chemin que n'eussent point suivi présidents et -conseillers,--le chemin aboutissant à la porte du barreau... -Combinaison merveilleuse qui donnait satisfaction aux plus -susceptibles!--Ainsi procédait-on depuis plusieurs années. -Mais voici qu'un jour cette porte du barreau se trouva -close... C'était, manifestement, une manœuvre pour obliger les -ducs à reprendre la suite de la Compagnie, du moins, ils le -crurent. Grand émoi, nouveau conseil, discussion orageuse et -délibération finale décidant qu'à l'avenir l'entrée et la sortie -s'effectueraient par «la lanterne de la cheminée». Moyennant quoi, -les ducs pénétraient dans la Grand'Chambre par le carré réservé -au public, escaladaient l'escalier étroit qui, de ce carré, -conduisait à la lanterne, traversaient ce réduit, en sortaient -_par une échelle_[71] qui débouchait sur leurs gradins, prenaient -séance en ayant soin, pour assurer leurs derrières, de veiller à -la garde de ladite échelle, et, quand l'audience était achevée, -suivaient en sens inverse la route, hérissée d'obstacles, par -laquelle ils étaient venus.--Il y avait de quoi se briser bras et -jambes; mais la dignité de la plus haute institution du royaume ne -subissait aucun dommage[72]. - -[Note 71: Une échelle «mobile». _Histoire du Palais de justice -de Paris_, par Rittiez, p. 368.] - -[Note 72: Cette horreur du second rang était poussée à des -limites telles que la pairie renonça à participer aux jugements -criminels intéressant les nobles et les ecclésiastiques parce que, -un seul chemin existant pour se rendre à la Tournelle, «il n'y en -peut rester pour les pairs seuls, qui ne veulent pas suivre les -présidents». _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 430.] - -Des causes de dissentiment, il en existait encore bien d'autres; -mais il importe de se borner. Réunies au bonnet, à la garde -des bancs, au surbourrage, aux «machines» en forme de dais ou -de cabriolet, elles constituaient un ensemble de vexations -intolérables. La certitude que Novion ne lâcherait pied sur -aucune d'elles acheva d'exaspérer les ducs. Que faire, en une -pareille détresse, sinon s'adresser à la justice du roi? Les -plaintes affluèrent, pressantes, bruyantes, indignées. Mais,--ô -déconvenue!--elles ne trouvèrent que peu d'accueil. Ce qui -démontre, de plus belle, l'inexactitude des récits de Saint-Simon. -Quelle apparence, en effet, que Louis XIV, jusque-là si sévère -pour la robe, se fût relâché de ses rigueurs si la provocation -était émanée d'elle? - -La vérité est que ses sympathies à l'égard du Parlement ne -s'étaient pas accrues, mais qu'en revanche l'âge et l'expérience -avaient modifié ses sentiments vis-à-vis des ducs. Ceux-ci, à -force de présomption, avaient trouvé le moyen de se mettre tout -le monde à dos. «Ils ont», écrit Madame Palatine, qui dépasse un -peu la mesure, comme cela lui arrive quelquefois, «ils ont un -orgueil tellement excessif qu'ils croient être au-dessus de tout. -Si on les laissoit faire, ils se regarderaient comme supérieurs -aux princes du sang, _et la plupart d'entre eux ne sont pas -même véritablement nobles_[73]». Pris isolément et envisagés au -point de vue privé, c'étaient de très honnêtes gens possédant -mille qualités. On en pourrait même citer plusieurs, qui étaient -renommés à juste titre pour leur pondération, leur modestie et -leur humilité chrétienne. Mais, en tant que collectivité se -réclamant de la pairie carolingienne, ils étaient, presque tous, -franchement insupportables. Convaincus que leur institution -formait un organe essentiel de la monarchie, sans lequel celle-ci -n'eût pu fonctionner, ils ne voyaient qu'eux, considéraient -que toutes les faveurs leur étaient dues, passaient leur temps -à maugréer, à critiquer, à récriminer sur le passé aussi bien -que sur le présent. Quand ils attaquaient le chapitre «des -retranchements» dont ils se prétendaient victimes, c'était à fuir, -tant la nomenclature en était longue et fastidieuse:--suppression -des salves d'artillerie, lorsqu'ils franchissaient le seuil des -places fortes;--méconnaissance du droit exclusif aux «honneurs du -sacre», consistant à porter, dans cette cérémonie, la couronne, -la première et la deuxième bannière carrée, l'étendard de -guerre, l'épée et les éperons du prince;--exclusion du cortège -royal à certains offices religieux, tels que l'adoration de la -croix;--abolition du cadenas marqué, des couverts, du bassin, des -serviettes à laver;--interdiction aux duchesses de se faire suivre -de dames d'honneur et de confier, au cours de la procession du -Saint-Sacrement, leur parasol à un laquais;--faculté à la noblesse -_non titrée_ (comtes, barons, marquis) d'accoler le manteau aux -carrosses, de draper en housses d'impériale, de se faire éclairer -de flambeaux à deux branches;--tolérance scandaleuse concédée -aux femmes dépourvues de rang et, par suite, condamnées à rester -debout, «de ne se point trouver là où il y en a d'assises[74]», -etc... Toutes prérogatives découlant de traditions séculaires -dont la royauté, dans son intérêt propre, eût dû assurer -la conservation. Comment, en effet, ne pas comprendre que -l'avilissement de la première dignité du royaume, envisagée -jadis comme la parure du souverain, rejaillissait fatalement sur -celui-ci: les demi-dieux ne descendent pas de leur piédestal sans -que le dieu lui-même n'y perde de son prestige. - -[Note 73: _Correspondance de Madame_, t. I, p. 339.] - -[Note 74: Les duchesses avaient grand soin de tenir à distance -les femmes non assises et ne leur donnaient pas la main. _Écrits -inédits de Saint-Simon_, t. III, p. 128. Cette distinction entre -femmes assises et non assises se maintiendra sous la Restauration, -ainsi qu'en témoignent les _Mémoires_ de Mme de Boigne.] - -Ces sentiments de vanité, exigeants et agressifs, occasionnaient -à tout propos des conflits auxquels les duchesses se mêlaient -avec une ardeur qui ne reculait pas devant les voies de fait. -Ce qu'il y avait de plus grave, c'est qu'ils n'épargnaient même -pas les étrangers. Il n'arrivait, à la Cour de France, ni un -prince d'Allemagne ou d'Italie, ni un nonce, ni un ambassadeur, -sans que, immédiatement, la pairie ne se mît en mouvement pour -quelque dispute de préséance. Avec les Électeurs de l'Empire, -c'était une guerre permanente, et la question de savoir s'ils -avaient droit aux titres de Monseigneur, d'Altesse Sérénissime, -de Sérénissime prince, d'Altesse Électorale, revenait sans cesse -sur le tapis. Quant à la «réciprocité de main», qu'ils se disaient -en droit d'exiger, les ducs n'eussent pas craint, pour en assurer -l'exercice, de mettre l'Europe en feu! - -Louis XIV avait fini par se lasser de tant d'incartades. D'autant -plus que certains de ces orgueilleux poussaient l'indiscrétion -jusqu'à violer les secrets de son intimité. Croirait-on que -l'un des derniers venus, M. de Mazarin, osa lui adresser des -remontrances, sous prétexte que ses rapports avec Mlle de La -Vallière causaient un scandale public[75]?--Il n'est pas, non -plus, interdit de croire qu'une de ces arrière-pensées d'ordre -stratégique, dont le grand roi était coutumier, contribua à -le maintenir dans une froide réserve. Saint-Simon ne cesse de -l'en accuser. «Le roi, dit-il, a, tant qu'il a pu, diminué le -rang des ducs en tout ce qui lui a été possible. Il n'étoit pas -fâché des querelles de cette nature et il aimoit à les faire -durer, en ne les jugeant point, pour maintenir les parties en -division et plus dans sa dépendance.» Quoi qu'il en soit, on -eut beau, dans les limites que commandait le respect, insister -pour obtenir réparation de tant d'insultes, Sa Majesté ne daigna -pas se départir de son calme olympien. Comme on lui rapportait -l'action de M. d'Uzès qui, outré de l'attitude du Premier -Président, avait enfoncé son chapeau jusqu'aux yeux, le roi aurait -répliqué:--«Alors, de quoi se plaint-on? M. d'Uzès n'a-t-il pas -sauvegardé les intérêts de la pairie?» - -[Note 75: _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 274.--Voir -aussi les _Mémoires de Conrart_.] - -Donc, pas de délégation au Grand Conseil, pour trancher le litige, -comme en 1664. Pas de conclusions acerbes livrées au public. Pas -de plaidoiries retentissantes où, sous couleur de discussion, on -eût pu exhaler sa bile. Pas d'arrêt réparateur: un véritable déni -de justice! - -Il fallait cependant que Novion expiât ses méfaits. Les ducs -s'arrêtèrent au parti de le pourchasser, à la Cour comme à la -ville, de le mettre à l'index, lui et les siens, de lui susciter -des embarras de toutes parts, même dans son domestique[76], de -diriger enfin contre sa personne toute une campagne d'avanies. -Aucun outrage ne fut épargné à ses cheveux blancs. Non, bien -entendu, dans l'enceinte du Palais, où l'on eût trouvé à qui -parler, mais au dehors, quand on avait la bonne fortune de le -rencontrer seul, loin des huissiers à verge et des hocquetons de -la Grand'Salle. - -[Note 76: _Souvenirs de Dongois._] - -L'une de ces manifestations eut pour théâtre l'appartement même -du roi et se produisit peu après l'opération de la fistule. Sa -Majesté ayant fait dire qu'elle recevrait dans son lit, le Premier -Président considéra qu'il était de son devoir de se rendre à -Versailles pour lui présenter ses vœux. Le duc d'Aumont, qui -était de service, prit un malin plaisir à faire passer avant -lui toute la théorie des visiteurs et à prolonger son attente. -Introduit enfin dans la chambre royale, il se disposa à franchir -«le balustre». Mais c'est là qu'on l'attendait. A peine avait-il -commis cette infraction à l'étiquette que d'Aumont se précipita -sur lui, le saisit avec rudesse par sa robe et le repoussa en -proférant ces paroles vengeresses: - ---Où allez-vous? Sortez. Les gens comme vous n'entrent pas dans -le balustre, à moins que le roi ne les appelle. - -Et le chroniqueur, dont la haine s'épanouit au récit de cette -correction manuelle, d'ajouter que l'intrus dut dévorer sa honte, -faute d'un bâtard derrière lui pour relever l'affront[77]. - -[Note 77: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XI, p. 34.] - -Une autre fois, les choses allèrent plus loin. C'était à la -Sorbonne. Le duc d'Albret, second fils de M. de Bouillon, -qu'on destinait à l'Église, y soutenait sa thèse. Ces sortes -de cérémonies attiraient toujours un public nombreux. Et l'on -voyait cette fois dans l'assistance, à raison de la qualité du -récipiendaire, plusieurs grands seigneurs, parmi lesquels M. -de Coislin, récemment reçu pair de France. Nicolas de Novion, -étant entré à ce moment, salua les princes de Condé et de Conti -et, désirant s'entretenir avec le cardinal de Bouillon, alla -s'asseoir auprès de lui sur le premier des sièges attribué aux -ducs. C'en fut assez pour faire bondir M. de Coislin, qui était -pourtant d'une politesse outrée, en même temps d'ailleurs que -d'une impuissance notoire,--«pourquoi il se ruinoit avec une -comédienne qui le gouverna jusqu'à sa mort[78]». Coislin s'empara -d'un fauteuil, avec une vigueur dont on eût été en droit de ne -pas le croire capable, planta ce fauteuil devant celui du Premier -Président, s'assit dessus, emprisonna, à les briser, les genoux -du malheureux, se raidit pour paralyser toute résistance et -attendit, dans la posture impassible d'un agent du guet, qui, -tenant son homme, s'est mis en tête de ne le point lâcher. Novion -eut beau pousser des cris de détresse: enfermé, comme dans un -étau, il ne pouvait faire aucun mouvement. Et plus il protestait, -plus Coislin s'acharnait à serrer... Le scandale fut si grand -qu'on dut interrompre la harangue et suspendre la séance. Le duc -de Bouillon et le prince de Condé intervinrent pour mettre fin à -cette scène que rendait plus pénible la vieillesse de celui qui -en était l'objet: ils faillirent ne pas pouvoir l'arracher aux -étreintes de cet enragé... - -[Note 78: _Ibid._, t. VII, p. 329.] - -Cette exécution fit, à Versailles, autant de bruit qu'une tragédie -nouvelle de Racine ou une victoire du maréchal de Luxembourg. -Saint-Simon en retrace les détails avec la minutie qui lui est -habituelle et s'applique à donner à chacun d'eux une importance -capitale. Il n'oublie ni les félicitations des princes du sang, -ni les témoignages d'estime de la Cour qui s'inscrivit en masse -à l'hôtel de Coislin. Le roi, lui-même, assure-t-il, exprima -le désir de voir le héros de cette aventure et lui demanda un -récit,--lequel, en dépit de sa prolixité, ne parut pas suffisant. -A la façon de nos magistrats modernes, qui se plaisent à -reconstituer, sur le terrain où telles se sont déroulées, les -péripéties des drames judiciaires, Sa Majesté éprouva le besoin -d'une représentation du crime. On cala congrûment, dans un -premier fauteuil, un gentilhomme destiné à tenir l'emploi de -patient. Coislin, assis dans un autre fauteuil, lui barricada les -jambes et lui fit subir, au figuré, le supplice d'une pression -ininterrompue. Il mima ensuite, avec cris à l'appui, les gestes -désordonnés du Premier Président, ne laissant dans l'ombre -aucune particularité de nature à édifier la religion du royal -spectateur... Après quoi, celui-ci aurait déclaré impertinente -l'entreprise de Nicolas de Novion, l'aurait appelé à comparaître -devant sa justice souveraine, réprimandé d'importance et condamné -à faire des excuses. - -Pour M. de Coislin, ce haut fait constitua le plus beau succès -de sa carrière. Il en contait les péripéties à tout venant, avec -cette exagération de courtoisie qui était sa marque distinctive. -Sa narration, maintes fois renouvelée en présence de Saint-Simon, -ne tomba point dans l'oreille d'un sourd, et l'on peut tenir pour -certain qu'en passant par la plume du maître elle n'a perdu ni de -son acuité ni de son agrément[79]. - -[Note 79: _Mémoires de Saint-Simon_, t. III, p. 109.] - -Tels furent, durant un intervalle de dix années, les procédés -des ducs à l'égard du descendant de «l'homme juste»:--procédés -bien anodins, d'ailleurs, si on les compare au traitement que, un -demi-siècle plus tard, lui infligera le rédacteur des _Mémoires_. -Il ne s'agira plus, en effet, de simples molestations, moins -odieuses en somme que ridicules, mais d'accusations d'une haute -gravité dont, sournoisement et à l'insu de ses collègues qui, -sans doute, ne l'auraient pas suivi dans cette voie, l'ex-vidame -de Chartres va se constituer l'artisan, le metteur en scène et -le propagateur... Mais, avant d'aborder cet ordre nouveau de -faits, il nous paraît nécessaire de dire quelques mots d'une -question qui n'est pas sans intérêt dans le débat: celle de la -valeur de Saint-Simon envisagé, non comme historien du règne -de Louis XIV,--cette lourde tâche a été accomplie de main de -maître[80],--mais comme chroniqueur... de l'affaire du bonnet. - -[Note 80: _Saint-Simon considéré comme historien de Louis -XIV_, par Chéruel.] - - - - -V - - Inexactitudes relevées dans le récit des «Mémoires».--Les «chimères» - de Saint-Simon.--Son appréciation sur Nicolas de Novion.--Cette - appréciation contredite par les mémoires du temps.--Retraite du - Premier Président de Novion (1689).--Ses causes.--Faveurs que lui - accorde le roi. - - -Des inexactitudes, nous en avons déjà relevé quelques-unes dans -le récit de Saint-Simon: combien d'autres ne rencontrerons-nous -pas en avançant en besogne!... Est-ce à dire qu'il faille le -tenir pour un imposteur inventant de toutes pièces des faits que, -pertinemment, il sait être faux? Ce serait peut-être excessif. -Sans doute le mensonge, tel que le définissent les docteurs, n'est -point pour l'effrayer. Mais on peut admettre que, même dans ce -cas, l'imagination joue chez lui un rôle considérable. Le travail -d'amplification et de grossissement, qui s'opère alors dans cet -esprit en révolte contre la réalité, échappe à l'examen lorsqu'on -se trouve en présence d'une relation unique. Au contraire, il se -révèle avec évidence quand le même fait est rapporté plusieurs -fois, à quelques années d'intervalle. Il suffit, pour apercevoir -les altérations subies en cours de route, de comparer entre elles -ces diverses versions. Particularité bien caractéristique: dans -les étapes successives de ce mensonge progressif, c'est toujours -la première version qui s'éloigne le moins de la vérité[81]. - -[Note 81: Cette particularité n'a pas échappé aux éditeurs -du _Journal de Dangeau_. «Il y aurait, disent-ils (t. XVIII, p. -487), un travail considérable à faire, tant pour le fond que -pour la forme, sur les différences essentielles qui existent -entre les _Additions_ au journal de Dangeau et les _Mémoires_ de -Saint-Simon. On y verrait souvent l'_addition_ plus modérée, plus -exacte, plus impartiale, plus vraie, plus près de la source, les -_Mémoires_ plus acerbes, plus passionnés, plus littéraires».] - -Saint-Simon n'est pas seulement un passionné; c'est aussi -un malade. Pour peu qu'on le suive dans les manifestations -de sa vie publique, il apparaît avec les symptômes d'une -double affection,--impressionnabilité, susceptibilité, -irritabilité extrêmes, qui sont le propre des affections -nerveuses;--envahissement d'idées fixes tournant à l'obsession -et vision de dignités fabuleuses, qui caractérisent certaines -affections mentales... - -Le mal datait de loin. Il remontait à son enfance, bercée de -récits héroïques sur la grandeur de sa «maison». Avant de savoir -conjuguer un verbe, le vidame de Chartres n'ignorait rien des -prétentions de la pairie. L'élévation du duc du Maine le jeta dans -une incroyable agitation, et ce fut du désespoir lorsque, en 1686, -ce favori de la fortune fut promu dans l'ordre du Saint-Esprit. -«Je n'ose dire, déclare-t-il, qu'à douze ans que je n'avois pas -encore, j'étois fort en peine et je m'informois souvent de l'état -du duc de Luynes, qui avoit la goutte, parce qu'il auroit été -parrain de M. le prince de Conti avec le duc de Chaulnes, et M. du -Maine eût échu à mon père[82].» - -[Note 82: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 221.] - -Telles sont ses hantises d'écolier. A peine adolescent, le regret -des disgrâces subies par les ducs, avec le ferme propos d'en -obtenir réparation, ne cesse de le poursuivre. L'excitation qui -accompagne ce regret grandit encore avec l'âge. Elle affecte -alors un caractère si impérieux qu'il se déclare incapable d'y -résister[83] et proclame que, pour avoir satisfaction, il est prêt -à sacrifier, «avec transport de joie», sa fortune «et présente et -future[84]». - -[Note 83: _Ibid._, t. III, p. 285.] - -[Note 84: _Ibid._, t. XV, p. 375.] - -Que l'on joigne à ces prédispositions natives une vanité -invraisemblable et un attachement inouï aux illusions les plus -manifestes,--autour de lui on disait _ses chimères_,--on verra à -quel degré d'aberration pouvait être entraînée cette intelligence -si pénétrante et si alerte. Il suffit de parcourir, dans ses -œuvres, ce qui, de près ou de loin, concerne la pairie, pour se -rendre compte qu'on a affaire à un de ces sujets que jadis la -Faculté nommait des lunatiques, et que les aliénistes modernes -classent dans la catégorie des candidats à la monomanie des -grandeurs et au délire de la persécution,--persécution visant en -sa personne la dignité qu'il recueillit en héritage. - -Pour peu qu'on touche à cette corde, il s'opère dans ce cerveau, -d'ordinaire si lucide, une révolution qui lui enlève tout -sang-froid. A partir de ce moment, pondération, discernement, -logique, scrupules lui font également défaut. Ce n'est plus, comme -d'habitude, auprès des hommes d'indiscutable sincérité,--les -ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, le ministre Chamillard, le -chancelier de Pontchartrain, le maréchal de Boufflers,--qu'il -cherche à se renseigner. C'est dans les cercles où se colportent -commérages, calomnies et médisances qu'il puise ses inspirations. -Au besoin il s'adressera à des valets... Des valets sûrs et -«très principaux», proclame-t-il... Pas toujours, nous l'allons -voir. Et, pour peu qu'au cours de cette poursuite passionnée il -ait l'heureuse fortune de saisir au vol un récit équivoque, une -anecdote suspecte, un propos d'antichambre ou d'office, sa haine -s'en empare avec délices. Il se produit dans cette tête, «qui -bout comme un volcan», une agitation analogue à celle des nuits -fiévreuses où les moindres incidents grossissent au point de -prendre des proportions monumentales. D'ordinaire, les fantômes -nés durant les heures d'insomnie ne survivent pas à l'éclat du -jour. Ceux que se forge Saint-Simon ne s'évanouissent jamais. -Il les choie, les caresse, et vit avec eux dans une intimité -étroite. Les gens les moins suspects auront beau démontrer que ce -sont de pures ombres, des créations d'une fantaisie dévoyée, de -vaines illusions... Il ne veut rien entendre et persiste dans son -erreur, en dépit de tout et de tous. «Cet homme, dira le Régent, -est d'une suite enragée!» Enragée, c'est cela même; mais, parfois -aussi, aveugle et inconsciente, «qui, dans une certaine mesure, -atténue une mauvaise foi dont il est, trop souvent, impossible de -douter.» C'est en s'inspirant de ce point de vue complexe qu'il -convient d'envisager les questions d'ordre critique que soulève ce -débat:--à commencer par celle qui concerne Nicolas de Novion... - -Saint-Simon s'occupe de lui, d'abord dans ses notes _sur Dangeau_, -puis dans ses _Mémoires_. - -La note qu'il lui consacre est ainsi conçue: «Le Premier Président -étoit _fort accusé_ de vendre la justice et _on prétend_ qu'il -fut, plus d'une fois, pris sur le fait, prononçant à l'audience -des arrêts dont aucun des deux côtés n'avoit été d'avis. En sorte -qu'un côté s'étonnoit de l'avis unanime de l'autre, et ainsi -réciproquement, et que, sur ces injustices réitérées, le roi prit -enfin le parti de l'obliger à se défaire[85].»--Ce sont des bruits -dont le chroniqueur se fait l'écho, sans se porter garant de -leur exactitude: le Premier Président était _fort accusé_... _On -prétend que_... - -[Note 85: _Journal de Dangeau_, t. II, p. 473.] - -Dans ses _Mémoires_, postérieurs de plusieurs années, il ne -s'agit plus d'une médisance sujette à controverse, mais de faits -affirmés sans réserves: «Lamoignon mourut en 1677. Novion lui -succéda qui fut chassé de cette belle place pour les friponneries -et les falsifications d'arrêts qu'il changeoit en les signant. -Les rapporteurs s'en aperçurent longtemps avant que d'oser s'en -plaindre. A la fin, les principaux de la Grand'Chambre lui en -parlèrent et l'obligèrent à souffrir un témoin, d'entre les -conseillers, à le voir signer. Il avoit encore une façon plus -hardie pour les arrêts d'audience: il les prononçoit à son gré. -Chaque côté de la séance, dont il avoit été prendre les avis, -admira longtemps comment tout l'autre côté avoit pu être d'un -avis différent de celui qui avoit été le plus nombreux du sien, -et cela dura longtemps de la sorte. Comme cela arrivoit de plus -en plus souvent, leur surprise fit qu'ils se la communiquèrent. -Elle augmenta beaucoup quand ils s'apprirent mutuellement -qu'elle leur étoit commune depuis longtemps et que ces arrêts, -qui l'avoient causée, n'étoient l'avis d'aucun des deux côtés. -Ils résolurent de lui en parler la première fois qu'ils s'en -apercevroient. L'aventure ne tarda pas, et le hasard fit que la -cause regardoit un marguilliage. Quelques-uns des plus accrédités -de la Grand'Chambre lui parlèrent comme ils en étoient convenus -entre eux et tout modestement le poussèrent. Se trouvant à bout, -il se mit à rire et leur répondit qu'il seroit bien malheureux, -étant Premier Président, s'il ne pouvoit pas faire un marguillier -quand il en avoit envie. Ces gentillesses furent rapportées au -roi, et il étoit chassé honteusement et avec éclat sans le duc de -Gesvres, premier gentilhomme de la Chambre et, de tout temps, fort -lié et fort libre avec le roi, qui en obtint qu'il donneroit sa -démission, comme un homme qui veut se retirer, et se chargea de -l'apporter au roi[86].» - -[Note 86: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 420.] - -Cette seconde version doit être complétée par l'indication -nouvelle que voici: «Le Premier Président de Novion étoit un homme -vendu à l'iniquité, à qui l'argent et les maîtresses obscures -faisoient tout faire... Il vécut encore quatre ans dans l'abandon -et l'ignominie et mourut à sa campagne sur la fin de 1693[87].» - -[Note 87: _Ibid._, t. III, p. 312.] - -Telles sont les accusations, si différentes de ton, qu'à des -intervalles éloignés Saint-Simon a formulées contre l'adversaire -des ducs. Y a-t-il opportunité à les opposer l'une à l'autre pour -en établir l'inquiétante progression? Nous ne le pensons pas; -car il est facile de démontrer que toutes deux sont également -inexactes. - -Et d'abord, quelle est l'impression qui se dégage de cet ensemble -d'imputations? Un sentiment de surprise. On a peine à concevoir -que l'ancien justicier des grands jours, tenu en haute estime -par tant de gens de bien, se soit transformé tout à coup, après -sa soixantième année, en magistrat cupide, vénal, prévaricateur -et faussaire... A la réflexion, on découvre vite que certains -détails manquent de vraisemblance: celui notamment qui a trait -aux supercheries du délibéré. Comment admettre qu'une moitié des -magistrats ait longtemps ignoré l'opinion unanime de collègues -séparés d'eux par quelques pas à peine? Il faut n'avoir aucune -notion des mœurs judiciaires pour considérer comme possible la -mise en pratique d'aussi périlleuses combinaisons[88]. - -[Note 88: «Ce récit, dit M. Chéruel, n'est pas admissible -et porte avec lui sa réfutation. Le vote avait lieu à haute -voix. Comment admettre que le Parlement ait été distrait au -point de ne pas s'apercevoir que le Premier Président dictait un -arrêt contraire à l'avis unanime des conseillers? Saint-Simon a -tellement dépassé les bornes du vraisemblable qu'il se réfute -lui-même.» _Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV_, -p. 501.] - -Ces récits,--qu'il s'agisse d'une simple rumeur ou d'une -affirmation catégorique,--ne pourraient donc trouver crédit -qu'autant qu'on en aurait la confirmation dans les correspondances -et les écrits du temps. Or c'est précisément le contraire qui -arrive. - -Le premier des contemporains dont il convienne d'invoquer le -témoignage, c'est Louis XIV lui-même, qu'on nous représente comme -décidé à faire un éclat, et ne mettant un frein à sa colère que -sur l'intervention du duc de Gesvres... Que Sa Majesté, sur de -pressantes sollicitations, ait pardonné à un grand coupable, on -peut facilement l'admettre. Mais qu'elle eût accablé ce coupable -de bienfaits, tout en le chassant, ce serait la plus choquante des -contradictions. La question ainsi posée, que voyons-nous? Loin -de traiter Novion en magistrat indigne, le roi lui accorde les -faveurs suivantes: attribution d'une année de gages; maintien de -sa pension de dix-huit mille livres; constitution d'un brevet de -retenue de cent mille écus; allocation d'une somme de trois cent -soixante-quatorze mille livres pour l'acquisition d'une présidence -à mortier destinée à son petit-fils, André de Novion. Les fils -sont également l'objet de promesses réalisées à brève échéance: -une abbaye à celui qui est d'Église; le grade de brigadier au -colonel du régiment de Bretagne. Enfin le gendre, M. de la -Briffe, est nommé procureur général en remplacement de Harlay... -On confessera qu'il n'y a là rien qui ressemble à une disgrâce, -encore moins à une déroute. - -Interrogeons maintenant Dangeau, si bien renseigné sur les bruits -de Cour. Dangeau consigne, à sa date, la retraite de Novion, -sans lui attribuer aucune cause désobligeante. Au contraire, en -chroniqueur scrupuleux, il énumère chacune des libéralités dont -nous venons de dresser l'état et ajoute même qu'elles furent -encore accrues de cent mille livres, à la suite d'une visite de -l'intéressé au roi[89]. - -[Note 89: _Journal de Dangeau_, t. II, p. 475.] - -Au témoignage de Dangeau, il faut joindre celui de Bussy-Rabutin. -Pour ce dernier, la démission du Premier Président est motivée -par le souci d'assurer l'avenir des siens[90]. Un arrangement -de famille: tel est aussi le sentiment du marquis de Sourches. -Même note à l'Académie, où Nicolas de Novion avait été reçu -en 1680[91]. Sa mort, survenue en 1693, y fut saluée dans des -termes qui, en faisant une large part à l'hyperbole d'usage, ne -laissent pas de place à l'équivoque. L'un des orateurs, l'abbé -Boileau, célèbre les actes publics du défunt, la fécondité de son -génie, la justesse de son discernement, la dignité avec laquelle -il prononçait les oracles de la justice. Mais, s'il admire les -talents qui le portèrent à la tête de l'un des premiers sénats du -monde, il ne tarit pas sur la sagesse de sa retraite où il n'est -pas éloigné de voir un signe de la protection divine[92]. - -[Note 90: _Correspondance de Bussy-Rabutin._ Lettre du 10 -octobre 1689.] - -[Note 91: C'est à ses bons offices qu'eut recours la docte -assemblée pour régler son différend avec Furetière.] - -[Note 92: _Recueil des harangues de messieurs les -académiciens_, t. II, p. 459.] - -Ces considérations avaient frappé M. Chéruel. Aussi n'hésitait-il -pas à regarder comme dénuées de fondement les imputations de -Saint-Simon[93]. Que n'eût-il pas dit s'il avait eu sous la main -les _Souvenirs_ du greffier Dongois, neveu de Boileau-Despréaux! - -[Note 93: L'opinion de M. Chéruel paraît avoir été partagée -par M. de Boislisle, dans la grande édition de Saint-Simon, t. II, -p. 51.] - -En vertu de ses fonctions, Dongois était préposé à la garde des -registres du Parlement. Par suite, son attention devait être -attirée d'une façon spéciale sur les agissements de nature à en -compromettre la sincérité. Toute altération de ses minutes l'eût -touché autant qu'un attentat contre sa personne. Cependant, au -cours des notes qu'il consacre à Nicolas de Novion, on ne relève -aucune allusion ni aucune réticence qui puisse éveiller le -soupçon. S'explique-t-il, en revanche, sur les relations du chef -de la Compagnie avec ces rapporteurs dont on s'est plu à signaler -l'attitude indignée et les précautions outrageantes, voici de -quelle manière il les juge: «Le Premier Président avoit une grande -facilité d'esprit et une appréhension si vive que, quelque nombre -d'affaires qu'il eût envie de communiquer, il les remettoit avec -une netteté surprenante. Il ne demandoit que le nom des parties -et aussitôt rapportoit le procès à merveille en apparence. Du -moins, les rapporteurs en étoient _très contents_...» _Satisfecit_ -flatteur dont l'importance ne saurait échapper. Comment le -concilier avec le flagrant délit au cours duquel Novion, «pris -la main dans le sacq», aurait été démasqué et publiquement -flétri?... Dongois déguise-t-il la vérité? Pourquoi, et dans quel -intérêt? C'était, en même temps qu'un personnage considérable, -un galant homme d'une probité à toute épreuve[94]. Ajoutons que -ses _Souvenirs_, rédigés pour son petit-fils, Roger-François -Gilbert de Voisins, qui lui succéda en 1717, avaient un caractère -essentiellement privé[95]. - -[Note 94: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XIV, p. 87.] - -[Note 95: Dongois a laissé, outre les _Souvenirs_, un -_Journal_, d'un haut intérêt documentaire, composé pendant son -séjour à Clermont, où il remplissait les fonctions de greffier -près de la Chambre de justice instituée par Louis XIV. Coïncidence -curieuse: le _Journal_ défend Novion contre certaine médisance -de l'abbé Fléchier, de même que les _Souvenirs_ le protègent -contre les calomnies de Saint-Simon. Rendant compte des poursuites -dont le marquis de Pont-du-Château fut l'objet en 1665, le -futur évêque de Nîmes, après un long exposé des crimes de ce -gentilhomme, insinue qu'à raison de son alliance avec M. de -Ribeyre, gendre de Novion, il fut traité par celui-ci avec une -indulgence scandaleuse. Or Dongois, qui rapporte, avec l'autorité -attachée à son caractère officiel, les débats de ce procès, -démontre l'inanité des bruits recueillis par Fléchier et justifie -pleinement la décision rendue (voir à l'appendice les _Mémoires -de Fléchier_, p. 393):--ce qui n'empêche pas Sainte-Beuve, dans -l'étude qui figure en tête de cet ouvrage, de faire état des dires -de l'auteur, de les rapprocher des attaques de Saint-Simon et -d'émettre cet avis que le président des grands jours préludait -alors, par «une nuance légère d'iniquité», aux méfaits dont, plus -tard, il devait se rendre coupable.] - -Dongois ne s'y montre pas, d'ailleurs, d'une tendresse aveugle -à l'égard de son ancien chef. C'est ainsi qu'après l'avoir -représenté comme «bon et compatissant», il expose «qu'il -changeoit aisément d'amitiés et sentiments». Il termine même ses -critiques par cette constatation peu flatteuse «qu'on ne peut pas -disconvenir qu'il manquoit de tenue». Assurément, cette formule -un peu nuageuse ne vise pas des négligences de toilette, mais -certaines faiblesses d'un ordre tout à fait intime:--ce qui nous -amène à la question «des maîtresses obscures»... - -Que Nicolas de Novion eût du goût pour ce qu'un ministre de -l'empire, dans une correspondance célèbre, appelait l'_odor della -feminita_, cela n'est pas douteux. Il est certain que, dans sa -jeunesse, les succès ne lui firent pas défaut. L'âge glissa-t-il -sur lui sans calmer ses ardeurs? Il y a lieu de le croire. On doit -même admettre, d'après les dires de Dongois, qu'il négligeait de -prendre ces précautions qui, sans atténuer la gravité de la faute, -ont l'avantage d'en restreindre la publicité. Mais il importe, -sur ce point comme sur beaucoup d'autres, de se tenir en garde -contre toute exagération. Les notes rédigées, à la demande de -Fouquet, sur le personnel du Parlement, contiennent, relativement -à Novion, l'indication suivante: «Est souvent brouillé en son -domestique: Mme des Brosses-Chouart a grand crédit sur lui.» Mme -des Brosses-Chouart: une favorite, tenons-le pour acquis. Celle-ci -fut-elle suivie d'une ou plusieurs autres? C'est fort possible... -Défaillances fâcheuses, même en un siècle qui vit tout à la fois -les dernières amours de Henri IV et les liaisons scandaleuses du -Roi-Soleil. Mais, de ces habitudes de galanterie à une domination -déshonorante, exercée par des personnes de bas étage exploitant -les vices d'un vieillard et se livrant, de concert avec lui, à -un trafic honteux, il y a une distance que rien ne nous permet -de franchir.--Comment oublier d'ailleurs que, de ce vieillard, -Guy Patin a dit: «C'est un fort honnête homme[96]», et l'abbé -Legendre: «C'étoit un bon juge[97]»! - -[Note 96: Lettre du 8 décembre 1665.] - -[Note 97: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 30.--L'édition de -Saint-Simon, publiée par M. de Boislisle, contient sur les mœurs -de Nicolas de Novion la précision suivante qui ne contredit en -rien notre opinion: «Le bruit public lui attribuait la paternité -illégitime de cette cousine de Boileau qui épousa le frère de Jean -de La Bruyère.» _Notice de M. Servois._] - -Que reste t-il, en somme, des deux versions accusatrices? On -peut dire rien... La calomnie n'en subsistera pas moins avec les -conséquences cruelles que lui imprime le talent de son auteur. -Elle fera son chemin et, plus tard, sera reproduite par les -gens de lettres qui, soucieux d'aller vite en besogne, épousent -volontiers les opinions toutes faites. Parmi tant de noms qu'on -pourrait citer, nous n'en désignerons qu'un: celui de Duclos, -dont on connaît les prétentions bourrues à l'indépendance et -l'orgueilleuse affectation de sincérité. Duclos copie servilement, -sans du reste indiquer la source, les dires de l'ex-vidame de -Chartres sur Nicolas de Novion. Moyennant quoi, il libelle cette -phrase lapidaire: «On en avait fait pendre de moins coupables, -mais ce n'était pas de ceux qui font pendre!»--C'est ainsi qu'au -cours de ce grand dix-huitième siècle, qui revendiqua si haut les -droits de la libre critique, un philosophe doublé d'un moraliste -comprenait les devoirs de l'historien[98]. - -[Note 98: Vers la même époque, Voisenon et Marmontel eurent -aussi la bonne fortune de prendre connaissance des _Mémoires_. -Ils y puisèrent également une foule d'indications, mais, pas -plus que Duclos, ils ne songèrent, semble-t-il, à en contrôler -l'exactitude.] - -Est-ce à dire qu'en haut lieu on ne trouvât point que, pour -Novion, l'heure de la retraite avait sonné? Si, on le pensait. Et -c'est là l'équivoque dont les _Mémoires_ ont si habilement tiré -parti. Il se produisit, en effet, une intervention officielle, -mais motivée par des raisons qui n'entachaient en rien l'honneur -de l'intéressé... - -En 1689, l'ancien président des grands jours était parvenu au -terme de sa carrière: soixante et onze ans d'âge et cinquante-deux -ans de services. La maladie l'avait gravement éprouvé: il était -infirme et entendait à peine. Ses facultés intellectuelles -s'affaiblissaient également. La preuve en éclata dans une -circonstance qui eut un retentissement considérable. Un _Te -Deum_, en l'honneur du rétablissement de Sa Majesté, venait -d'être célébré à la Sainte-Chapelle (6 février 1687), en présence -du chancelier Boucherat, des représentants de la haute robe et -de nombreuses personnes de distinction. Avant de se rendre au -repas qu'allait lui offrir le chef de la Compagnie judiciaire, -l'assistance se réunit à la Grand'Chambre pour y entendre les -harangues d'usage, l'une du Premier Président, l'autre du -chancelier. La curiosité était vive. On s'attendait, en effet, à -un beau tournoi d'éloquence, chacun des orateurs devant briller -par des mérites divers. Mais les suffrages étaient acquis d'avance -au Premier Président qu'on savait doué d'un remarquable talent de -parole[99]... Que se passa-t-il en lui? Il serait malaisé de le -dire. Toujours est-il que, sous le coup d'une éclipse soudaine, -son cerveau ne lui fournit aucune idée et sa mémoire aucune -parole: il s'arrêta net au début de son discours et ne trouva pas -un mot pour sauver la situation. «Ce fut, dit l'abbé Legendre, -une scène désagréable pour un homme qui avoit préparé un dîner de -plus de mille écus pour régaler le chancelier et tout ce qu'il y -avoit de plus distingué dans la robe[100].» Le marquis de Sourches -indique que la réputation du Premier Président était si bien -établie que cette mésaventure ne pouvait lui causer aucun tort. -Elle ne l'en affecta pas moins au delà de toute mesure. Il se -regarda comme irrémédiablement amoindri, devint taciturne, tomba -dans une affliction profonde, qui le suivit jusqu'au tombeau, et -refusa longtemps de prendre possession de son siège[101]. - -[Note 99: «Il se piquoit, dit Dongois, de parler aisément -sur-le-champ et, en effet, il le faisoit avec une facilité -extraordinaire.»] - -[Note 100: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 36.] - -[Note 101: _Souvenirs de Dongois._--Le discours qu'il ne put -prononcer n'en fut pas moins publié. Il se terminait par cette -phrase sonore, rapportée par Gilbert de Lisle. «Nous avons en -lui--c'est de Louis XIV qu'il est question--un libérateur; mais -nous n'entreprendrons pas son éloge: l'écho n'a point assez de -voix pour rendre le bruit du tonnerre».] - -Des difficultés d'une autre nature lui rendaient également pénible -l'exercice de ses fonctions. Ses rapports avec le procureur -général de Harlay étaient extrêmement tendus, bien que celui-ci -fût son neveu à la mode de Bretagne. Lorsque, après la mort de -Lamoignon, la Première Présidence était devenue vacante, Harlay -avait, nous le savons, posé sa candidature. Les compétitions -furent, semble-t-il, fort ardentes. D'où une rivalité qui, avec le -temps, ne fit que s'accentuer[102]. - -[Note 102: En 1685, ils avaient aussi été en concurrence pour -la place de chancelier.--_Journal de Dangeau_, t. I, p. 242.] - -L'un et l'autre avaient, au surplus, de ces railleries piquantes -qui n'étaient pas de nature à rétablir la bonne harmonie.--«Les -gens du roi! se plaisait à dire Novion: comme les orgues à -l'église, ils ne servent qu'à allonger la cérémonie[103]...» Mais -il avait affaire à forte partie. Pour un lardon lancé, il en -recevait quatre. Le neveu, doué d'une verve intarissable, n'avait -garde de ménager l'oncle et se montrait d'autant plus acerbe que, -désigné pour recueillir sa succession, il lui tardait qu'elle fût -ouverte. Passé maître en l'art de la procédure, et supérieur aux -plus fins limiers de la chicane, il s'ingéniait à soulever des -contestations de forme où il ne manquait jamais d'avoir le dernier -mot. S'il s'était agi d'une de ces querelles qu'on vide au champ -d'honneur, le vieil athlète, retrouvant sa vigueur ancienne, l'eût -sans doute emporté. Mais que pouvait sa fougue généreuse contre -les coups d'épingle dont on se plaisait à le harceler? L'homme, -que Mazarin avait su berner de si adroite manière, était, en dépit -de ses facultés brillantes, pourvu d'une certaine dose de naïveté. -Ajoutons que le sang-froid n'était pas sa qualité dominante. -Aussi donnait-il «dans tous les panneaux que le procureur général -lui tendoit». Dongois, qui nous donne ces détails, servait -d'intermédiaire et s'efforçait de mettre le holà. Ce manège, qui -durait depuis douze ans, n'en devait pas moins aboutir à un éclat -public, sinon à un scandale. - -[Note 103: _Messagiana_, t. II, p. 210.] - -Supposer que cet antagonisme, si nuisible à l'administration de -la justice, prit fin après la déconvenue oratoire du Premier -Président, ce serait faire injure à l'espèce humaine. On peut -affirmer que les partisans de Harlay profitèrent de l'occasion -pour remontrer au roi les inconvénients de cet éternel conflit, -le grand âge de Nicolas de Novion, le délabrement de sa santé, la -diminution de son prestige, l'opportunité de son remplacement -par un magistrat plus jeune et mieux en main. Ils agirent avec -d'autant plus d'ardeur qu'ils se sentaient soutenus par le parti -des ducs, heureux de satisfaire sa vengeance. C'était, d'autre -part, le moment où Harlay, n'ayant pas eu encore à prendre -parti sur le bonnet, jouissait de la faveur qui s'attache aux -héritiers du trône, dont chaque mécontent escompte le libéralisme -réparateur. Cette coalition d'intérêts et de rancunes manœuvra -si habilement que Louis XIV, convaincu, chargea le marquis de -Seignelay de faire comprendre au Premier Président que l'heure -de la retraite avait sonné pour lui; Seignelay devait, en même -temps, énumérer les faveurs qui, à titre de récompense, seraient -attribuées au démissionnaire. Celui-ci, dont cette démarche -comblait les désirs secrets, ne se le fit pas dire deux fois. Il -se hâta d'en tirer profit en se faisant gratifier «d'une rançon -de prince», manda chez lui son notaire et signa, en présence des -témoins requis, le contrat qui le déchargeait d'un fardeau devenu -trop lourd pour ses épaules. - -Telle est, semble-t-il, la vérité: il importait qu'elle fût -dite[104]. - -[Note 104: Ajoutons, pour ne rien laisser dans l'ombre, qu'en -1702 il parut sous ce titre: _Mémoire pour servir à l'histoire -du marquis de Fresne_, un libelle qui mettait en cause la -tribu entière des Novion et dirigeait spécialement contre son -chef--Nicolas V--les imputations les plus odieuses. Ce libelle, -qui a inspiré à M. E.-D. Forgues un article publié en 1867 dans -la _Revue des Deux Mondes_, était l'œuvre d'un criminel condamné -pour meurtre, tentative d'empoisonnement et trafic de sa femme -qu'il essaya de vendre à des pirates. (Voir les _Mémoires du comte -de Rochefort_, édition de 1692, p. 237). Saint-Simon, qui n'a pu -ignorer l'existence de ce pamphlet, n'y fait aucune allusion: -c'est dire le cas qu'il mérite.] - - - - -VI - - Le Premier Président de Harlay.--Son portrait.--Ses ancêtres.--Son - attitude vis-à-vis des ducs.--Les procès de Saint-Simon et du maréchal - de Luxembourg.--L'échec de la candidature de Harlay a la charge de - chancelier.--Ses causes.--Mort de Harlay (1707).--Le duc du Maine - se prononce contre les ducs dans la querelle du bonnet.--Vaines - tentatives de Saint-Simon.--Découragement des ducs.--Fin de la - première période de la querelle du bonnet. - - -C'est en septembre 1689 que se produisait la retraite de Novion. -Messieurs de la pairie l'accueillirent avec allégresse, tout en -ne se défendant pas de quelque inquiétude. C'était sans doute une -admirable chose que d'en finir avec le passé; mais qu'allait être -l'avenir? Tous les regards se tournèrent vers celui que chacun -désignait pour la fonction la plus élevée du Parlement, où il -fut d'ailleurs porté tout aussitôt: le procureur général Achille -III de Harlay, seigneur de Grosbois et de Beaumont-en-Gâtinais, -celui-là même dont nous venons de voir passer la silhouette. - -Au physique, tout le contraire de Novion, dont il ne rappelait en -rien le grand air et l'imposante majesté: un robin dépourvu de -prestance, au geste effacé, orné d'une barbiche broussailleuse, -semblable à celle d'un bouc, médiocrement vêtu, peu soigné de sa -personne et ayant moins l'apparence d'un haut magistrat que celle -d'un régent de collège. Mais quand l'attention se portait sur -la figure, on éprouvait une sorte de saisissement, tant il s'en -dégageait d'intelligence et de vie. Et l'impression première se -modifiait et l'on s'expliquait le choix de Louis XIV. - -Saint-Simon nous a laissé du personnage jusqu'à trois portraits, -d'un relief saisissant, qu'il est facile de fondre en un seul, -car, à quelques détails près, ils ne diffèrent pas sensiblement. -«Pour l'extérieur, dit-il, un petit homme vigoureux et maigre, -un visage en losange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, -parlants, perçants, qui ne regardoient qu'à la dérobée, mais -qui, fixés sur un client ou sur un magistrat, étoient pour le -faire rentrer en terre; un habit peu ample, un rabat presque -d'ecclésiastique, et des manchettes plates comme eux, une perruque -fort brune et fort mêlée de blanc, touffue mais courte, avec une -grande calotte par-dessus. Il se tenoit et marchoit un peu courbé, -avec un faux air plus humble que modeste, et rasoit toujours -les murailles, pour se faire faire place avec plus de bruit, -et n'avançoit qu'à force de révérences respectueuses et comme -honteuses, à droite et à gauche, à Versailles[105].» - -[Note 105: _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 136.] - -Les yeux constituaient la marque caractéristique de cette -physionomie. Saint-Simon, qui était lui-même pourvu «d'un œil de -vrille», ne tarit pas d'exclamations à ce sujet. Il le fait en -termes qui ne permettent guère de concevoir que ce fussent des -yeux sournois, «ne regardant qu'à la dérobée». Il spécifie, en -effet, que «c'étoient des yeux de vautour qui sembloient dévorer -les objets et percer les murailles». Or des yeux, même de vautour, -ne sauraient accomplir de pareils prodiges, sans regarder en face! - -«Les sentences, poursuivent les _Mémoires_, et les maximes étoient -son langage ordinaire, même dans les propos communs. Toujours -laconique, jamais à son aise, ni personne avec lui; beaucoup -d'esprit naturel et fort étendu; beaucoup de pénétration, une -grande connoissance du monde, surtout des gens avec qui il avoit -affaire; beaucoup de belles-lettres, profond dans la science -du droit et, ce qui malheureusement est devenu si rare, du -droit public; une grande lecture et une grande mémoire et, avec -une lenteur dont il s'étoit fait une étude, une justesse, une -promptitude, une vivacité de réparties surprenante et toujours -présente. Supérieur aux plus fins procureurs dans la science du -Palais, et un talent incomparable de gouvernement par lequel il -s'étoit tellement rendu le maître du Parlement qu'il n'y avoit -aucun de ce corps qui ne fût devant lui un écolier et que la -Grand'Chambre et les Enquêtes assemblées n'étoient que des -petits garçons en sa présence, qu'il dominoit et qu'il tournoit -où et comme il le vouloit, souvent sans qu'ils s'en aperçussent, -sans oser branler devant lui, sans toutefois avoir jamais donné -accès à aucune liberté ni familiarité avec lui à personne, sans -exception; magnifique par vanité aux occasions, ordinairement -frugal par le même orgueil, et modeste de même dans ses meubles et -dans son équipage, pour s'approcher des mœurs des anciens grands -magistrats...» - -Voilà ce qu'on peut appeler le côté des mérites... Il faut -reconnaître que, bien qu'entremêlés de coups de griffe, les -compliments abondent: procédé habituel à Saint-Simon quand il -veut accabler son homme,--la scélératesse exigeant, pour être -poussée à l'excès, une forte dose de facultés brillantes... Voici, -maintenant, le revers de la médaille: «C'est un dommage extrême -que tant de qualités et de talents naturels et acquis se soient -trouvés destitués de toute vertu et n'aient été consacrés qu'au -mal, à l'ambition, à l'avarice, au crime. Superbe, venimeux, -malin, scélérat par nature, humble, bas, rampant devant ses -besoins, faux et hypocrite en toutes ses actions, même les -plus ordinaires et les plus communes, juste avec exactitude -entre Pierre et Jacques pour sa réputation, l'iniquité la plus -consommée, la plus artificieuse, la plus suivie, suivant son -intérêt, sa passion et le vent surtout de la Cour et de la -fortune[106].» - -[Note 106: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 166.] - -Cette accumulation d'outrages paraîtra peut-être excessive. Ce -n'est là cependant qu'un simple spécimen: nous en verrons bien -d'autres!... En attendant qu'il nous soit permis de remettre -les choses au point, ce qu'il importe de retenir, c'est la -grande situation occupée par Harlay au sein du Parlement. Cette -situation, il la devait, en partie, au prestige de ses ancêtres, -au premier rang desquels figurait Achille Ier, celui-là même dont -L'Estoille a dit «qu'il étoit le vrai atlas de sa compagnie, -le Piso de nostre aage, descrit par Tacite au sixième livre -des _Annales_, qui n'inclinoit jamais à opinion qui sentist -son homme lasche[107]». C'est de lui qu'Achille III tenait ces -«yeux de vautour» qui faisaient rentrer les méchants en terre et -transperçaient le roc. La chronique rapporte,--et cet exemple -d'atavisme ne manque pas d'intérêt,--qu'un jour Achille Ier se -trouvant à Estains, où il possédait une maison, le village fut -envahi par une troupe de lansquenets à la solde de l'Espagne. Déjà -les logis étaient marqués, les vivres mis en réquisition, les -tonneaux tirés de la cave, quand le Premier Président apparut sur -le seuil de sa porte, n'ayant d'autres armes que son bonnet, sa -robe écarlate et son regard... Mais ce regard, dans son éloquence -muette, disait tant de choses que, saisie d'une épouvante subite, -la bande entière, sans en demander plus long, rechargea ses -bagages, se remit en selle et détala à toute bride. - -[Note 107: _Mémoires de de L'Estoille_, édit. Petitot, 49, p. -61.] - -On ne s'imagine pas quels souvenirs avaient laissés au Palais, où -le culte des traditions était resté vivace, les hauts faits de ce -personnage, son patriotisme ardent, ses vibrantes objurgations aux -Guises, sa résistance héroïque aux factieux. La légende s'était -peu à peu mêlée à l'histoire et le petit-fils en recueillait comme -une sorte d'auréole à laquelle ne nuisaient pas non plus ses -relations étroites avec les maréchaux de Luxembourg, de Noailles -et de Villeroy, et ses alliances avec les maisons les plus -puissantes de la robe[108]. - -[Note 108: Sa mère était une Bellièvre, sa bisaïeule une de -Thou. Enfin, il avait épousé, au mois de septembre 1667, Mlle -de Boissy, fille de Guillaume de Lamoignon. _Mémoires d'Olivier -d'Ormesson_, t. II, p. 520.] - -Mais c'est surtout à lui-même qu'il devait sa grande autorité. -Investi, dès 1667, de la charge de procureur général que, en -1661, son père avait acquise de Fouquet, au prix de 2400000 -livres[109], il avait, pendant vingt-deux ans, exercé cette -fonction avec une maîtrise incomparable. La jurisprudence, en -matière civile autant qu'en matière religieuse, n'avait pas de -secrets pour lui. Mais c'est principalement dans les questions -de droit public, si fréquemment agitées alors, que se révélait sa -vaste érudition. Il possédait, sur ce sujet unique, plus de deux -mille manuscrits provenant des recueils constitués par les anciens -Premiers Présidents: c'étaient «les trésors de la tradition -parlementaire»... Aussi n'est-ce pas à lui qu'on eût pu faire -accroire que les pairs du temps de Louis XIV descendaient des -grands vassaux et qu'ils étaient «les successeurs nés des rois»! - -[Note 109: _Note au journal de Dangeau_, t. II, p. 473. -Achille II, père d'Achille III et petit-fils d'Achille Ier, avait -été conseiller au Parlement, maître des requêtes et conseiller -d'État, avant de devenir procureur général.] - -Quoi que Saint-Simon en puisse dire, cet extraordinaire petit -homme possédait,--nous le verrons bientôt,--quelques qualités. Par -contre, il était affligé de deux défauts. Premièrement, il était -d'un caractère peu maniable; certains disaient même hargneux. -Deuxièmement, il avait trop d'esprit,--un esprit amer, piquant, -emportant la pièce. Un de ses biographes proclame que ses morsures -atteignaient seulement ceux qui les méritaient[110]. L'abbé -Legendre s'en explique différemment: «Tout en lui, dit-il, sentoit -son grand magistrat, hors peut-être un peu trop d'humeur... -Quoiqu'il eût toujours le sourcil froncé, c'était un homme à -sarcasmes qui ne pouvoit retenir un bon mot, y allât-il de se -brouiller avec son meilleur ami[111].» - -[Note 110: _Causes célèbres et intéressantes_, Paris, 1752, t. -IX, p. 676.] - -[Note 111: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 31.] - -On eût pu, de ces facéties, composer plusieurs volumes. On se -borna à en composer un, qui parut sous le titre de _Harlæana_... -J'imagine bien qu'il doit en être de quelques-unes comme des -réponses historiques qui, pour la plupart, sont fabriquées après -coup. Mais, même en en supprimant la moitié, la collection -resterait encore assez riche. Ce virtuose de l'épigramme -possédait, en outre, un art merveilleux pour décourager les -solliciteurs. Ne pouvant refuser audience au supérieur des -Jésuites et au prieur des Oratoriens, entre lesquels un litige -était pendant, il les convoqua ensemble dans son cabinet. Il plaça -l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, les invita à s'expliquer -à tour de rôle et les écouta avec une patience qui, d'ordinaire, -n'était pas son fait. Et lorsque, suspendus à ses lèvres, ils -attendaient l'oracle qu'ils supposaient devoir servir d'opinion -à la Cour, Harlay se leva, prononça quelques paroles sur la -sanctification des âmes par la vie monastique et l'éternelle -béatitude qui en est la récompense, puis, s'inclinant devant -chacun des religieux:--Mon Père, dit-il au Jésuite, c'est avec -vous que je voudrais vivre...--Et avec vous, mon Père, dit-il -à l'Oratorien, que je voudrais mourir... Ils n'en tirèrent pas -davantage[112]. - -[Note 112: Sa causticité, qui n'était pas toujours aussi -bénigne, n'épargnait personne. La liste serait longue des gens -de qualité que, toujours avec force saluts, il exaspéra de ses -boutades. Irritée de n'en rien obtenir, certaine grande dame le -traite de _Barbe de chat_. Une seconde, la duchesse de La Ferté, -le qualifie de _vieux singe_. Il accompagnait les mécontents -jusqu'à leur carrosse, sous prétexte de ne rien perdre des -assiduités dont on le gratifiait et souvent, au moment de prendre -congé, trouvait le moyen de lancer un nouveau lardon.] - -Était-ce la paix, était-ce la guerre qu'apportait, dans les plis -de sa robe écarlate, cet étrange personnage? Ce qu'on savait de -son tempérament n'était pas de nature à rassurer. Les ducs, au -surplus, avaient déjà contre lui un grief sérieux: la part qu'il -avait prise à l'élévation des enfants de Mme de Montespan. Mais -de ce grief même pouvait naître un avantage. En récompense des -services rendus dans cette conjoncture délicate, Harlay avait reçu -la promesse du poste de chancelier «que le cadavre du bonhomme -Boucherat» ne pouvait occuper longtemps. Or le désir qu'il -éprouvait d'obtenir les sceaux devait, pensait-on, donner barres -sur lui. Comment admettre, en effet, qu'il s'exposât à s'aliéner -un parti puissant dont l'animosité pouvait constituer un obstacle -sérieux au succès de sa candidature? - -Ce n'était donc pas sans impatience qu'on attendait une -prestation de serment fournissant aux pairs l'occasion de se -rendre au Palais. Quelle serait l'attitude du Premier Président? -Se découvrirait-il? Ne se découvrirait-il pas? Chercherait-il -quelque expédient qui lui permît de réserver l'avenir?--Le jour -décisif arrivé, l'émotion dut être intense au camp des ducs... -Leur incertitude fut, d'ailleurs, de courte durée. Suivant son -habitude, Harlay distribua force révérences; mais lorsqu'il -s'adressa à la pairie, il tint son mortier fixé sur sa tête à la -façon d'un homme qui n'en démordrait pas.--C'était la guerre. - -On espérait que, intransigeant sur cette question de principe, -il se relâcherait sur les points secondaires. Mais ici encore -il en fallut rabattre. Tel avait été Novion, tel était Harlay. -Rien de changé, ni sur le bonnet, ni sur la garde des bancs, -ni sur le surbourrage, ni sur l'installation des paravents en -forme de guérites. Les ducs continuèrent, sous la surveillance -d'un conseiller, à se meurtrir sur le bois dur, tandis que les -présidents, haut perchés sur leurs banquettes, dont le cuir se -tendait sur l'abondance du capiton, et préservés des vents coulis -sous «leurs mécaniques», insultaient à la disgrâce de la pairie. - -Si encore Harlay s'en était tenu aux entreprises anciennes! Mais -voilà qu'à son tour il se lançait dans la voie des usurpations. -On n'a pas oublié la gymnastique à laquelle se livraient les ducs -pour sortir de séance, par suite de la fermeture de la porte du -Barreau. Or, qui fit condamner cette porte, dont la suppression -les mit dans la pénible nécessité de grimper à l'échelle donnant -accès dans la lanterne de la cheminée? C'est Harlay... Qui -accorda une distinction nouvelle aux princes du sang en leur -attribuant licence de quitter leur siège par le petit degré du -roi,--ce qui leur permettait de suivre un autre chemin que les -pairs? Harlay, encore Harlay... Qui infligea à ces derniers -cette suprême humiliation de voir, à chaque fin d'audience, un -huissier escalader les hauts gradins pour frayer passage au -Premier Président, alors qu'eux-mêmes ne recevaient même pas les -bons offices d'un laquais? Harlay, toujours Harlay... Misères -sans doute que tout cela, misères qu'on éprouvait quelque honte à -décrire, mais qu'il était impossible de ne pas souligner, parce -qu'elles dénotaient bien «l'esprit orgueilleux et tracassier de la -robe[113]»! - -[Note 113: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 429.] - -Et puis, aux griefs d'ordre général s'ajoutaient les griefs -particuliers. Ceux-ci s'accumulaient peu à peu, au point de former -bientôt une masse formidable. Saint-Simon, pour son compte, eut à -soutenir, contre Mme de Lussan, une instance qui mettait en jeu -des intérêts considérables. Rien de plus simple, dit-il, que son -affaire; mais Harlay veillait. Il intervint, sous prétexte de -réglementation, fit la leçon aux conseillers, «qu'il menoit à la -baguette», et, comme il vouloit que Saint-Simon perdît son procès, -le procès plaidé par Saint-Simon fut effectivement perdu par -lui[114]. - -[Note 114: _Ibid._, t. V, p. 248.] - -En même temps s'en poursuivait un autre qui eut le don de -révolutionner un groupe de ducs dont La Rochefoucauld se -constitua le chef: celui du maréchal de Luxembourg, le héros de -Steinkerque et de Fleurus, lequel réclamait un droit de préséance -sur certains de ses collègues de la pairie. Les prétentions du -maréchal paraissaient peu fondées. Il n'en gagna pas moins. -Pourquoi? Parce qu'il était le parent de Harlay. - -Maudit Harlay! Alors se déchaîna contre lui une tempête de rage: -c'était à qui découvrirait le moyen de lui nuire. Il ne pouvait -plus s'agir, comme pour Novion, de genoux brisés entre deux -fauteuils ou de scènes de pugilat autour du balustre royal: les -molestations de ce genre ne sont plaisantes qu'une fois. Ce que -l'on s'ingéniait à trouver, c'était un affront qui l'atteignît -tout à la fois dans sa personne et dans sa fortune... L'occasion -se fit longtemps attendre. Elle finit par se produire,--au moment -où, par suite du décès de Boucherat, devint vacante la charge de -chancelier. Cette charge, la première du royaume, avait été à deux -reprises différentes, promise au Premier Président par Sa Majesté -elle-même. Quelle vengeance raffinée que de déterminer l'échec -d'une candidature qui, reposant sur des bases aussi solides, -devait être considérée comme inexpugnable!--C'est à quoi, de -longue date, avaient tendu les efforts des conjurés. - -Comment y parvinrent-ils et quelle fut leur tactique?--A en -croire Saint-Simon, le duc de La Rochefoucauld se serait fait -une application continuelle de desservir Harlay en se prévalant -du procès du maréchal de Luxembourg. Explication inadmissible: -cette affaire, qui passionna les ducs, avait laissé tout le -monde, Louis XIV en particulier, fort indifférent[115]. C'est -dans un motif plus sérieux,--la question religieuse,--qu'il faut, -semble-t-il, chercher le secret de l'élimination du Premier -Président. - -[Note 115: Dangeau rapporte que, le 27 mars 1696, à la -veille du procès, le roi fit venir les officiers du Parlement -qui devaient connaître de l'affaire et leur déclara qu'il leur -laissait le soin de la juger «selon les lois».] - -On sait que les chefs de la Compagnie judiciaire jouissaient du -privilège de traiter directement avec Sa Majesté les affaires -touchant la cour de Rome. On connaît, d'autre part, la politique -constante du Parlement: soumission sans réserves, au point de -vue spirituel, aux décisions des conciles, «aussi haut placés -au-dessus des papes que les papes au-dessus des évêques»; -indépendance absolue, au contraire, en tout ce qui avait trait -au temporel, et spécialement à ce qu'on appelait les franchises -nationales,--indépendance d'autant plus irréductible qu'elle -prenait son point d'appui sur le droit divin des rois. Poussée -à ses limites extrêmes, cette doctrine pouvait mener jusqu'au -schisme, ce qui avait failli advenir, au siècle précédent, par -le fait d'Achille Ier de Harlay. Son rôle, à l'encontre du parti -ultramontain, ne se borna pas, en effet, à faire condamner les -théories du père Mariana et le livre de Bellarmin sur le _pouvoir -des papes_. Il forma, dans la période qui précéda l'abjuration -d'Henri IV, le projet de secouer le joug de Rome en instituant un -patriarche français: une révolution qui eût fait de Paris «une -nouvelle Genève» et bouleversé le monde catholique[116]... Achille -III eût sûrement reculé devant une mesure aussi radicale; mais -il n'en partageait pas moins les convictions de ses ancêtres, -et souvent ses scrupules de gallican imposaient silence à son -ambition. Certaine conversation qu'il eut avec Louis XIV est -restée célèbre. Comme il soumettait à l'examen du roi un bref qui -lui semblait attentatoire aux libertés de l'église nationale, -Sa Majesté insinua qu'on ne pouvait avoir trop d'égards pour la -personne du Saint-Père: - -[Note 116: Ce projet fut sérieusement discuté. Il recueillit -l'adhésion de deux princes de l'Église, l'archevêque de Bourges et -le cardinal de Lenoncourt. _Histoire du Parlement_, par Voltaire, -chap. XXXIV.] - ---Oui, Sire, répliqua Harlay. Il faut lui baiser les pieds et lui -lier les mains[117]. - -[Note 117: Il s'agissait du bref par lequel Clément IX avait -condamné _in globo_ la consultation du _cas de conscience_ en -faveur des jansénistes.] - -Cette façon d'apprécier les rapports de la cour de France avec le -Vatican n'avait pas déplu, pendant la première moitié du règne. -Elle parut choquante et «fut tournée à poison» lorsque, dominé par -son entourage acquis lui-même à la politique de la Compagnie de -Jésus, Louis XIV modifia sa manière de voir. Dévot, nul doute que -Harlay ne le fût; mais, pour rigide qu'elle pût être, sa dévotion -était celle de presque toute la robe, c'est-à-dire qu'elle -frisait le jansénisme. N'avait-il pas été l'élève, n'était-il -pas resté l'ami du vertueux Hamon, celui-là même que Sainte-Beuve -range parmi _les grands spirituels_ du dix-septième siècle, et -dont la tendre piété édifia si longtemps la petite phalange -de Port-Royal[118]? N'entretenait-il pas encore des relations -secrètes avec certains solitaires? Ne comptait-il pas enfin, dans -sa parenté la plus proche, l'ancien archevêque de Paris, lequel, -en grande faveur au moment de la déclaration de 1682, était devenu -la bête noire de Mme de Maintenon[119]! Or, de jansénisme, on ne -voulait plus, à la Cour, entendre parler. C'était la pire des -tares, c'était «le crime le plus irrémissible et certainement -exclusif de tout[120]». Mieux valait passer pour un franc libertin -que d'être soupçonné de bienveillance à son égard. Louis XIV -n'hésitait pas entre les deux états d'esprit. Le duc d'Orléans, -avant son départ pour l'Espagne, étant allé prendre congé de lui, -indiqua que, parmi les gentilshommes attachés à sa suite, se -trouvait M. de Fontpertuis: - -[Note 118: _Port-Royal_, par Sainte-Beuve, t. IV, p. 289.] - -[Note 119: _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 277.] - -[Note 120: _Ibid._, t. VIII, p. VI.] - -«--Comment! mon neveu, reprit le roi avec émotion, le fils de -cette folle qui a couru M. Arnauld partout! Un janséniste! je ne -veux point de cela avec vous. - ---Ma foi, Sire, lui répondit M. d'Orléans, je ne sais point ce -qu'a fait la mère; mais, pour le fils, être janséniste!... Il ne -croit pas en Dieu. - ---Est-il possible, reprit le roi, et m'en assurez-vous? Si cela -est, il n'y a point de mal; vous pouvez le mener[121].» - -[Note 121: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 135. Voir -également (t. III, p. 414) le récit relatif à la visite du -chirurgien Maréchal à Port-Royal-des-Champs.] - -C'étaient, chaque jour, des manifestations de même nature, se -traduisant par des actes non moins caractéristiques[122]... Quel -merveilleux moyen, pour perdre le serviteur dans l'esprit du -maître, que cet antagonisme en matière religieuse! Quel puissant -appui les ducs n'allaient-ils pas trouver auprès du cénacle dans -l'intimité duquel se réfugiaient les scrupules séniles du roi! -Celui-ci n'avait plus cette volonté tenace devant laquelle tout -cédait. Certaines personnes, affectionnées d'une façon plus -spéciale, le dirigeaient sans peine, à condition de ne le point -heurter de face et d'attendre qu'un travail patient et assidu -eût porté ses fruits. Les voies furent ainsi préparées et, quand -sonna l'heure décisive, la meute entière donna à pleine voix. M. -de La Rochefoucauld, qui avait eu, de tout temps, l'oreille de Sa -Majesté, intervint au dernier moment et porta de si furieux coups -«d'estramaçon» qu'il obtint gain de cause. C'est Pontchartrain -qui fut choisi: Harlay, courbé sous l'affront, put se convaincre -de la fragilité des ambitions humaines, même lorsqu'elles reposent -sur la parole du plus grand des rois. On ne lui épargna, du reste, -aucune avanie. Saint-Simon clôture, en effet, le bulletin de la -journée par cette note suggestive: «Aucun de nous ne se cacha de -lui nuire en tout ce qu'il put, et tous se piquèrent de faire -éclater leur joie lorsqu'ils le virent frustré de cette grande -place. Le dépit qu'il en conçut fut extrême et si public qu'il -en devint encore plus absolument intraitable et qu'il s'écrioit -souvent, avec une amertume qu'il ne pouvoit contenir, qu'on le -laisseroit mourir dans la poussière du Palais[123].»--Ailleurs, -les _Mémoires_ diront plus franchement «qu'il en creva de -rage[124]». - -[Note 122: L'une des plus remarquables avait été la -substitution, pour les représentations de Saint-Cyr, de la -tragédie de _Jephté_, de l'abbé Boyer, un poète de cinquième -ordre, à l'_Athalie_, de Racine, frappé d'ostracisme, parce que -réputé janséniste. Voir, à ce sujet, un article de M. Gazier, dans -_la Revue hebdomadaire_ du 18 janvier 1908.] - -[Note 123: _Mémoires de Saint-Simon_, t. II, p. 219.] - -[Note 124: _Ibid._, t. X, p. 224.] - -La vérité est que, vers cette époque, peut-être à la suite -des assauts dont il venait d'être l'objet, il fut atteint -d'une attaque d'apoplexie pour laquelle on le saigna quatre -fois,--accident qui inspira l'épigramme suivante, plus acerbe que -spirituelle: - - Ne le saignez pas tant: l'émétique est meilleur. - Purgez, purgez, purgez! le mal est dans l'humeur[125]. - -[Note 125: _Correspondance de Mme de Sévigné._ Lettre du 9 -juillet 1695.] - -Les ducs étaient-ils pour quelque chose dans cette malicieuse -publication? Rien ne permet de le dire; mais on peut affirmer -qu'ils en firent des gorges chaudes. - -C'est au lendemain de cet effort que se termina la première -période de l'affaire du bonnet. Chacun, en effet, se rendait -compte qu'il n'y avait rien à faire: d'autant mieux qu'il venait -de se produire un événement qui éloignait de plus en plus la -réalisation de toute espérance. Par sa déclaration du 5 mai 1694, -portant reconnaissance des légitimés, Louis XIV avait décidé que -ceux-ci, le duc du Maine et le comte de Toulouse, occuperaient -au Parlement «un rang intermédiaire» entre les ducs et les -princes du sang, avec cette précision qu'en prenant leur avis -le Premier Président ne ferait qu'une demi-révérence, mais se -découvrirait[126]. Cette attribution du droit au salut, destiné -à établir la supériorité des bâtards sur les ducs, condamnait -implicitement les prétentions de ces derniers. C'est ainsi, du -reste, qu'en jugea M. du Maine. Dès qu'il fut en âge de prendre -parti dans la querelle, il se prononça nettement contre les ducs, -afin d'empêcher que, traités comme lui, ils ne parussent ses -égaux... C'était, tant que la situation des jeunes princes ne -serait pas modifiée, un obstacle insurmontable: les pairs se le -tinrent pour dit. - -[Note 126: On avait pensé à mettre les légitimés au même rang -que les princes du sang, mais Harlay «fit entendre à M. du Maine -qu'il ne feroit jamais rien de solide qu'en mettant les princes -du sang hors d'intérêt et en leur en donnant un de soutenir -ce qui seroit fait en sa faveur; que, pour cela, il falloit -toujours laisser une différence entière entre les distinctions -que le Parlement faisoit aux princes du sang et celles qu'on -lui accorderoit au-dessus des pairs, et de former ainsi un rang -intermédiaire». _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 165.] - -Il se produisit bien encore quelques tentatives de rébellion; mais -elles ne parvinrent pas à triompher du découragement général. Deux -d'entre elles émanaient de Saint-Simon qui, au lendemain du jour -où il eut prêté serment, jugea opportun de se précipiter dans la -lice... Oh! la robe n'aurait pas facilement raison de lui! Il le -fit bien voir. - -Sa première manifestation visa les fameuses guérites. Les -présidents n'ayant pas eu l'audace de s'en servir en présence du -duc de Berry et du duc d'Orléans, il n'admit pas qu'à son égard -il pût en être d'autre sorte. C'est pourquoi il alla s'asseoir à -la place réservée aux pairs ecclésiastiques, juste derrière les -«mécaniques», et, prenant prétexte de ce qu'elles lui cachaient -la vue, envoya un émissaire pour les faire baisser. Aussitôt les -ficelles furent mises en mouvement, les anneaux glissèrent sur les -tringles, les guérites s'évanouirent et le jeune néophyte apparut -aux regards de tous dans l'auréole de sa dignité nouvelle! - -Son second exploit ne fut pas moins glorieux. De nombreuses -réceptions s'étant produites, peu après la sienne, il constata, -à l'une d'elles, que, pour trois bancs de pairs, il y avait -quatre conseillers-gardiens, c'est-à-dire un de trop. Il fit -remarquer «la nouveauté» à ses voisins, qui n'avaient rien aperçu, -puis, d'un geste impérieux, la signala au Premier Président. Le -moment était solennel. «L'œil de vrille», dont la nature l'avait -pourvu, se mesura avec «l'œil de vautour» de Harlay. Ce fut l'œil -de vautour qui capitula. Sur un signe rapide, le conseiller -usurpateur abandonna le banc où il n'avait que faire et, la mine -piteuse, regagna sa place. «Depuis, s'écrie triomphalement le -vengeur des ducs, ils n'ont plus hasardé celle-ci[127]»! - -[Note 127: _Mémoires_, t. X, p. 431.--Saint-Simon reporte -cet incident à la date de 1700. Il oublie qu'il ne fut reçu au -Parlement qu'en 1702.] - -Poudre perdue! Ces brillantes escarmouches n'eurent pas la -bonne fortune de secouer la torpeur des pairs. L'indiscipline, -d'ailleurs, régnait parmi eux et chacun tirait de son côté. MM. -d'Elbeuf et de Ventadour ne voulaient entendre parler de rien. -Le maréchal de Luxembourg, ravi de la tournure de son procès, ne -cessait de faire l'éloge du Premier Président. Brissac, obscur -et ruiné, ne quittait plus la mauvaise compagnie. Bouillon, -assagi par l'histoire du faux cartulaire de Brioude, n'était pas -d'humeur à se lancer dans de nouvelles entreprises. La Force, las -des exils, prison, enlèvement de ses enfants et mortifications -diverses qu'on lui avait fait subir pour le ramener à la foi -catholique, se terrait dans ses domaines du Périgord. Lesdiguières -sortait à peine de pages. Rohan avait toujours, quand sa présence -était utile, quelque étang à pêcher. Tresmes et La Rochefoucauld -aimaient mieux perdre leur temps en querelles futiles que de le -consacrer à la grande affaire du bonnet[128]... - -[Note 128: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 49.] - -Ainsi s'acheva cette première période qui, malgré l'agitation -profonde à laquelle elle donna lieu, ne peut offrir qu'une faible -idée de la seconde, si riche en développements pittoresques, en -fantaisies inattendues et en complications théâtrales. C'est qu'il -lui manqua cet acteur incomparable, animé du feu sacré et brûlant -les planches, que fut Saint-Simon. Son apparition, en effet, ne se -produisit qu'à la dernière heure, alors que les troupes, en tête -desquelles il aspirait à mener le bon combat, étaient en pleine -débandade. Son rôle, dans cette première phase, fut donc le rôle -d'un chroniqueur, non celui d'un témoin. Constatation bien faite -pour surprendre... En l'entendant exposer, avec cette intensité de -vie, les scènes que nous venons de passer en revue, on a peine à -croire qu'il ne les ait pas vécues lui-même. Telle est cependant -la vérité, au moins pour tout ce qui touche Novion. Lorsque -celui-ci quitta le Palais, Saint-Simon avait à peine quatorze ans -et ne le connaissait même pas de vue. - -Seul, d'ailleurs, pendant que chacun déposait les armes, le -nouveau venu persistait à rester sur la brèche. Convaincu que -la plume est souvent aussi meurtrière que l'épée, et que les -plus rudes coups ne sont pas toujours ceux qu'on porte à visage -découvert, il travaillait pour l'avenir dont il espérait une -revanche. Retiré dans cet arrière-cabinet, que ses familiers -appelaient _sa boutique_, où se trouvaient réunis déjà -d'innombrables matériaux, il préparait, en vue du journal auquel -il consacra sa vieillesse, un récit de la querelle du bonnet, -arrangé à sa façon, et gravait à l'eau-forte, sans grand souci -d'ailleurs de l'exactitude, le portrait de ses adversaires... On -se souvient: «Ces hommes si corrompus et de genres de corruptions -si divers,... quoique tous corrompus au dernier excès»!--Nous -savons que chacun d'eux aura son compte!--Après avoir accommodé -Novion de la manière qu'on a pu voir, il composait, «à huis-clos -et le verrou tiré», le dossier de Harlay, y classait avec méthode -une liasse énorme de fiches griffonnées au cours des luttes dont -nous venons de recueillir l'écho, et dressait contre lui le plus -âpre des réquisitoires. - - - - -VII - - Appréciation de Saint-Simon sur Harlay, démentie par les documents de - l'époque.--Le dépôt de Ruvigny.--L'arlequin Dominique.--L'affaire de - Fargues. - - -Nous ne croyons pas qu'il existe d'œuvre historique où un -personnage,--quels qu'aient pu être ses forfaits,--subisse une -avalanche d'injures comparables à celles dont Achille III de -Harlay, pour avoir soutenu les prétentions de la robe, est accablé -dans les écrits de Saint-Simon. A celles que nous avons relevées, -il faut en joindre bien d'autres, et de quelle nature!... Harlay -est «le cynique» par excellence, «insolent et entreprenant par -audace, bas et rampant,--comme on l'a déjà dit,--devant ses -besoins», doué de talents merveilleux qu'il réserve au service -«du crime». Cruel mari, père barbare, père tyran, ami uniquement -de soi-même, c'est une façon de monstre «sans honneur effectif, -sans mœurs dans le secret, sans probité qu'extérieure, sans -humanité même, en un mot un hypocrite, sans foi, sans loi, sans -Dieu, sans âme[129].»... On se figure que c'est fini! Mais à -la page suivante, les diatribes recommencent, accompagnées -de malédictions: vil courtisan, pharisien, bouffon, juge -prévaricateur, dépositaire infidèle, parjure... Le vocabulaire est -inépuisable: on en ferait un volume, comme des fameuses reparties. - -[Note 129: _Annotations au journal de Dangeau_, t. XI, p. 339.] - -Nous l'avons déclaré: Harlay n'eut pas la bonne fortune de naître -sans défaut. Nous savons que «c'étoit un homme à sarcasmes» et, -si l'on en juge par ses rapports avec Novion, un neveu dépourvu -d'égards. Ajouterons-nous, en tenant pour authentique une anecdote -assez répandue, qu'il lui arriva de manquer de galanterie -vis-à-vis de celle qui lui avait fait l'honneur de le choisir -pour époux[130]? Ses travaux pouvaient ne pas rendre toujours -son commerce fort agréable. Mais de là à conclure que ce fut «un -bourreau domestique», il y a loin. Le silence gardé à ce sujet -par les contemporains est un sûr garant de l'inexactitude ou du -grossissement démesuré de cet ordre d'accusations. - -[Note 130: «Elle lui dit un jour qu'elle voudroit être un -livre, parce qu'elle en seroit plus souvent avec lui.--Et moi -aussi, répondit-il gravement, je le voudrois, car on en change -souvent.» Note de Saint-Simon au _Journal de Dangeau_, t. XI, -p. 340. Cette note est aussi reproduite dans les _Souvenirs_ du -président Bouhier.] - -Mais si les renseignements font défaut sur sa vie intime, ils -foisonnent, en revanche, sur sa vie publique. Là, il n'y a aucune -réserve à faire. On peut tenir pour certain que Harlay fut un très -galant homme,--«un génie élevé et d'une grande intégrité», dit -l'abbé Legendre[131], un magistrat illustre entre tous, «le fléau -de l'injustice et de la chicane», assure l'auteur des _Causes -célèbres_[132]. - -[Note 131: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 31.] - -[Note 132: _Causes célèbres et intéressantes_, Paris, 1752, t. -IX, p. 676.] - -Mme de Sévigné, qui eut l'avantage de le bien connaître, en -parle avec enthousiasme. «Une belle action du procureur général! -écrit-elle, le 13 octobre 1675. Il avoit une terre, de la maison -de Bellièvre, qu'on lui avoit fort bien donnée[133]. Il l'a -remise dans la masse des biens des créanciers, disant qu'il -ne sauroit aimer ce présent quand il songe qu'il fait tort -aux créanciers qui ont donné leur argent de bonne foi. Cela -est héroïque[134].»--Lorsque Harlay est appelé à la Première -Présidence, la joie de la spirituelle marquise déborde. C'est -une belle âme! s'écrie-t-elle,--«un peu difficultueuse», -ajoutera-t-elle ailleurs. Elle ne cesse d'admirer les mesures -prises par le nouveau dignitaire pour assurer le bon ordre dans -son entourage: doublement du salaire de ses domestiques, afin -de les soustraire à toute tentation; doublement aussi des gages -de son secrétaire, auquel il donne, en outre, deux mille écus -«d'entrée de jeu». - -[Note 133: La mère de Harlay était une Bellièvre. La famille -de Bellièvre, à cette époque, tomba en déconfiture.] - -[Note 134: On trouvera, dans les _Mémoires du marquis de -Sourches_ (t. III, p. 470), un autre exemple non moins remarquable -du désintéressement de Harlay.] - -Et voilà qu'au cours de cette instructive correspondance, -apparaît un détail intéressant ce foyer familial qu'on nous a -dit si troublé. Mme de Mouci, une prétendue victime, s'inquiète -du surcroît de dépenses que va occasionner au barbare qu'est son -frère la grande fonction dont il est investi. Sa tendresse se -traduit par le don de douze mille livres de vaisselle et d'une -tapisserie représentant la décollation de saint Jean «valant bien -deux mille pistoles». Et Mme de Sévigné de reprendre sur le mode -lyrique: «Franchement, ma fille, voilà ce que j'envie, voilà ce -qui me touche fort au cœur de voir des âmes de cette trempe... -Je mandois aussi à Mme de Mouci qu'il falloit écrire au roi, au -Parlement, à la France pour se réjouir de voir un tel homme dans -une telle place[135].» - -[Note 135: Lettre du 9 octobre 1689.] - -Cette attestation si décisive est corroborée par celle, non moins -précieuse, de l'abbé de Rancé, le célèbre réformateur de la -Trappe[136], au témoignage duquel nous ajouterons ceux de Colbert, -de Catinat, de Condé, de Louis XIV lui-même, qui, tous, tenaient -le Premier Président en rare estime, si l'on en juge du moins par -les lettres qu'ils lui adressaient[137]. - -[Note 136: _Correspondance administrative sous Louis XIV_, t. -II, p. 263.] - -[Note 137: Pour plus amples détails on peut se reporter à -_Saint-Simon envisagé comme historien de Louis XIV_, par Chéruel, -p. 607 et suiv.] - -Ces choses-là, et beaucoup d'autres, Saint-Simon ne peut les -ignorer: elles étaient de notoriété publique. Aussi bien ne les -nie-t-il pas. A quoi bon! Il a son explication toute prête.--Ces -belles paroles, affirme-t-il, ces beaux sentiments auxquels -vous vous laissez prendre: affectation dolosive d'honnêteté, -désintéressement hypocrite, sacrifices calculés pour mieux tromper -son monde!... Inutile d'insister: on n'obtiendrait rien de plus -de cet esprit buté, réfractaire à tout ce qui contrarie «les -chimères» créées par son imagination. - -Faut-il, d'autre part,--comme il le répète à satiété, en formules -de plus en plus violentes,--voir en Harlay un vil courtisan, -«esclave de la faveur et du crime»?--Courtisan, peut-être, -comme chacun l'était à cette époque, mais sans accompagnement -d'épithètes flétrissantes. Sans doute possédait-il, en même temps -que les facultés maîtresses du diplomate, certaine aptitude à -saisir les occasions et à en tirer avantage. Mais cette dextérité -n'allait pas sans une véritable indépendance. Ce n'est point un -flatteur de profession qui eût, contre l'avis du roi, soutenu la -nécessité de lier les mains au pape. Il fallait aussi quelque -courage pour parler comme il le fit, du haut de son siège, en -1707. L'heure était tristement critique. Mis à sec par des -exigences d'ordre privé qui se joignaient aux charges de la -guerre, le Trésor ne pouvait suffire aux dépenses. Chaque année -voyait surgir des taxes nouvelles, de ruineuses spéculations sur -les monnaies, des emprunts forcés sur les officiers de robe et -autres moyens vexatoires de se procurer des ressources. Quoi qu'il -pensât de ces procédés, le Parlement enregistrait en silence. Un -jour, cependant, Harlay crut devoir s'en expliquer. Sachant, mieux -que personne, l'inutilité de la résistance, il n'eut garde de -pousser ses collègues dans cette voie; mais il protesta contre les -mesures fiscales imposées à leur ratification, et cela avec une -mâle éloquence et une liberté de langage dont, depuis longtemps, -le Palais avait perdu le souvenir... Une témérité qui, vingt -ans plus tôt, aurait été châtiée avec rigueur et qui, du reste, -assurent les _Mémoires_, lui valut l'humiliation de recevoir son -congé[138]. - -[Note 138: «Peu après, on commença à se dire à l'oreille que -ce cynique ne demeureroit pas longtemps en place. Il dura pourtant -encore quatre mois; mais, à la fin, il fallut céder, pour sortir -par la belle porte, en faisant semblant de vouloir se retirer.» -_Mémoires de Saint-Simon_, t. II, p. 164. Rien ne nous paraît -moins certain que cette prétendue disgrâce. Il importe cependant -de constater que la munificence royale fut moins prodigue à -l'égard de Harlay qu'elle ne l'avait été vis-à-vis de Novion.] - -Mais cet esprit de noble indépendance, Harlay se serait bien -gardé d'en faire usage, lorsqu'il s'agit d'attribuer aux fils -adultérins de Mme de Montespan un état civil qui, au mépris des -ordonnances, les introduisait au sein de la famille royale!... -Nous inclinons à penser que, suivant son habitude, l'auteur -des _Mémoires_ exagère le rôle joué dans ce débat par «le -cynique». L'intervention de celui-ci fut-elle aussi spontanée -que l'affirme son détracteur? On pourrait en douter en voyant -avec quelle sérénité Louis XIV lui faussa parole pour la charge -de chancelier[139]. Sa docilité, d'ailleurs, n'est pas niable. -Répréhensible, assurément, si on ne l'envisage qu'au point -de vue moral, elle l'est beaucoup moins si l'on tient compte -des ambiances. Vivant dans un milieu où on ne rencontre pas -une figure qui n'eût subi comme une empreinte de domesticité, -Harlay reçut un ordre. Il eut la faiblesse,--que n'aurait sans -doute pas eue Michel de L'Hospital,--de ne point formuler de -protestations. Sa faute, il faut le dire, fut partagée par tous -les hauts dignitaires de l'État. La requête présentée en son nom -reçut du Parlement, présidé alors par Guillaume de Lamoignon, un -respectueux accueil. Et lorsque, plus tard, il s'agit d'attribuer -à M. du Maine ce fameux rang intermédiaire qui provoqua tant de -murmures, tous les pairs, tant laïcs qu'ecclésiastiques,--sauf -deux,--rehaussèrent par leur présence, par leur vote et par leurs -acclamations, l'éclat de la cérémonie[140]. Quant à Saint-Simon, -s'il n'y assista point, c'est qu'il n'avait pas encore prêté -serment... Dieu merci! s'écrie-t-il, démontrant par cette parole -même qu'il n'eût, pas plus que ses collègues, fait preuve -d'indépendance... Il ne faudrait pas, d'ailleurs, se laisser -prendre à ses transports d'indignation. Ce qui le scandalisait, -lui et son entourage, dans la fortune des légitimés, ce n'était -ni l'atteinte à la morale et au respect de la famille, ni la -violation des lois civiles et religieuses, c'était la création -d'une nouvelle catégorie de privilégiés ayant sur les ducs un -droit de préséance. Ces privilégiés eussent été placés _à la -suite_ des ducs, au lieu de se trouver _devant_, tout aurait paru -pour le mieux et les applaudissements de Saint-Simon auraient -éclaté. - -[Note 139: M. Louis Vian, dans son ouvrage sur _les -Lamoignon_, émet l'avis que c'est Colbert qui suggéra à Louis XIV -l'idée de «la légitimation».] - -[Note 140: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 330.] - -Mais voici la pièce de résistance de ce long réquisitoire: Harlay, -parjure à la foi jurée et délateur odieux, se serait «couvert -d'infamie» en abusant d'un dépôt confié à son honneur par un -gentilhomme huguenot, du nom de Ruvigny... - -Ruvigny était, depuis longtemps, le député de sa religion à la -Cour. En 1685, lors de la révocation de l'édit de Nantes, le -roi, qui professait pour lui quelque estime, lui laissa la libre -disposition de ses biens et, de plus, l'autorisa à rester à -Paris. Ruvigny refusa cette dernière faveur et, avant de passer -en Angleterre, où il ne tarda pas à mourir, remit à Harlay une -cassette contenant deux cent mille livres, «restant des fonds de -l'agence des Églises réformées[141].» Cependant son fils, qui -avait pris du service dans l'armée du prince d'Orange, et était -devenu comte de Galloway, se signalait par son hostilité à l'égard -de la France. Louis XIV lui fit adresser des représentations et, -comme il n'en tenait aucun compte, confisqua tous ses biens, y -compris la fameuse cassette dont le contenu, destiné à l'entretien -d'un culte aboli, fut versé au Trésor public. - -[Note 141: Indication fournie par le Père Léonard. _Archives -nationales_, MM. 825, fol. 82.] - -Telles sont, dans leur matérialité, les circonstances de cette -affaire.--Que devient-elle sous la plume de Saint-Simon? - -Le brillant chroniqueur en parle, pour la première fois, dans une -note au _Journal de Dangeau_. Deux lignes seulement: «Harlay, -intime ami de Ruvigny, ne se «lava jamais d'avoir révélé au roi -le dépôt qu'il lui avoit confié, ni moins encore d'en avoir -_profité en partie_[142]».--Voilà la glose initiale. Mais -lorsqu'il a l'heureuse fortune de mettre la main sur un méfait -imputable à Messieurs du bonnet, Saint-Simon n'est pas homme à -lâcher prise. Il revient donc sur celui-ci, longtemps plus tard, -dans ses _Mémoires_, et alors, comme toujours, se livre à ses -pratiques d'amplification. Harlay ne se borne plus, comme jadis, à -_profiter d'une partie_ de la somme; maintenant c'est la totalité -du dépôt que «cet hypocrite de justice, de désintéressement et -de rigorisme n'a pas honte de s'approprier». Là, d'ailleurs, ne -se limite pas le profit qu'il retire de son zèle. Louis XIV, en -effet, trouvant la récompense insuffisante, le gratifie d'une -pension de vingt mille livres, «qui est celle des ministres», et, -en outre, donne à son fils[143], «lequel se déshonoroit tous les -jours dans la charge d'avocat général, la place de conseiller -d'État vacante par la mort de Pussort».--Et le farouche justicier -de conclure par cet apophtegme vengeur: «Ainsi les forfaits sont -récompensés en ce monde![144].» - -[Note 142: _Annotations au journal de Dangeau_, t. VI, p. 59.] - -[Note 143: Achille IV de Harlay.--Celui-ci était également un -cynique, mais «un autre genre de cynique épicurien». _Mémoires de -Saint-Simon_, t. V, p. 165.] - -[Note 144: _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 397.] - -Heureusement, Dangeau est là pour rétablir la vérité. «Le roi, -indique-t-il, étoit dans la confidence de ce dépôt là, dès que -milord Galloway et M. de Ruvigny sortirent de France. Et tandis -qu'il a été seul à le savoir, il n'a pas voulu faire saisir -le bien pour ne pas abuser du secret. Mais, ayant été averti -par beaucoup d'autres endroits et, en dernier lieu, par M. de -Barbezieux, il a cru devoir confisquer le bien de ses sujets -dont il a grande raison de se plaindre[145]...» Pas un mot, pas -une allusion qui soient de nature à incriminer la délicatesse de -Harlay. Saint-Simon ignore-t-il cette déclaration si différente -de la sienne? Il l'ignore si peu qu'il la fait suivre d'un -commentaire,--celui-là même qui constitue sa première version, -rapportée plus haut... Mais de Dangeau il n'a cure, bien qu'il -connaisse l'exactitude de ses renseignements. Il a un plan bien -arrêté et n'en démordra pas. Et, désormais, dans le système qu'il -édifie, tout va rouler sur ces deux faits qu'à une époque voisine -de la confiscation, Harlay fils fut nommé conseiller d'État et que -Harlay père reçut une pension de vingt mille livres. Faits exacts, -qu'on le remarque; mais travestis, et de quelle façon! On va s'en -rendre compte. - -[Note 145: _Journal de Dangeau_, t. VI, p. 58. Le dépôt avait -été effectué en 1685 et la saisie eut lieu en 1687. La somme resta -donc deux ans entre les mains de Harlay.] - -Il est certain que Harlay fils fut, à cette époque, nommé -conseiller d'État; mais il n'est pas vrai qu'il l'ait été «en -remplacement de Pussort». Pussort, conseiller d'État _ordinaire_, -fut remplacé par Basville, conseiller d'État _semestre_, lequel -eut Harlay fils comme successeur. Ce dernier n'était donc appelé -qu'à la charge de conseiller _semestre_ et, en cette qualité, -devait recevoir mille écus d'appointements, au lieu des dix -mille livres que touchaient les conseillers _ordinaires_[146]. -Distinction essentielle que Dangeau a bien soin de faire[147], -mais que néglige Saint-Simon. Il importait, en effet, au succès -de sa thèse que Harlay fils parût avoir été l'objet d'une faveur -considérable, alors que, en réalité, quittant une place très -en vue, il en recevait une autre moins décorative: à peine un -équivalent. - -[Note 146: Les conseillers _ordinaires_ étaient au nombre de -huit, les conseillers _semestres_ au nombre de dix. Il y avait -aussi treize conseillers _quatrimestres_ qui recevaient deux mille -livres de gages.] - -[Note 147: _Journal de Dangeau_, t. VI, p. 75.] - -Même supercherie en ce qui touche Harlay père. «J'appris, écrit -Dangeau le 8 février 1697, que le roi avoit donné, le mois passé, -une gratification de vingt mille livres à M. le Premier Président, -et l'on croit que cette gratification deviendra pension. D'autant -mieux que la pension de vingt mille livres, que le roi donne aux -ministres, ne s'appelle que gratification[148].» On peut discuter -sur les termes: gratification ou pension. Mais ce qui est hors -de doute, c'est qu'il n'y eut pas tout à la fois gratification -et pension, pas plus qu'il n'y eut prélèvement sur les fonds de -la cassette. Or Saint-Simon, qui s'est manifestement inspiré de -Dangeau[149], trouvant que le cumul de la pension de vingt mille -livres et de la gratification, représentée par l'attribution «du -bien confisqué[150]», renforce son accusation de félonie, n'hésite -pas, comme on vient de le voir, à déclarer, ou du moins à laisser -comprendre, que Harlay a reçu les deux... En réalité, c'est une -pension qui a été allouée: la pension qui, de tradition constante -depuis la seconde moitié du dix-septième siècle jusqu'à la fin de -l'ancien régime, fut affectée au chef de la Compagnie judiciaire. -Et si une chose peut surprendre, c'est que Harlay, en fonctions -depuis huit ans, ne l'eût point encore reçue. - -[Note 148: _Journal de Dangeau_, t. VI, p. 75.] - -[Note 149: On peut même dire qu'il l'a copié; qu'on remarque, -en effet, chez Dangeau, l'expression suivante: «la pension -de vingt mille livres que le roi donne aux deux ministres». -Saint-Simon reproduit presque textuellement «... la pension de -vingt mille livres, qui est celle des ministres»...] - -[Note 150: Saint-Simon écrit «_sien_ confisqué».] - -Un tissu d'inexactitudes, tel est le bilan de cette aventure dont -les _Mémoires_ mènent si grand tapage... Chose incroyable: ce -besoin de falsification à jet continu, qu'éprouve l'historien du -bonnet, ne se limite pas aux événements d'importance. Il s'étend -même aux faits les plus futiles, pour peu qu'ils lui fournissent -l'occasion de satisfaire ses rancunes. En voici un exemple -caractéristique. - -Il y avait, à la Comédie italienne, un arlequin, du nom de -Dominique Biancoletti. C'était, en dehors des tréteaux, un homme -sérieux, estimable, instruit, fréquentant avec assiduité la -bibliothèque Saint-Victor où le Premier Président allait aussi -quelquefois. Ils se rencontrèrent, échangèrent quelques propos et, -émerveillé des connaissances de son interlocuteur, Harlay l'invita -à venir chez lui. Dominique, après s'être fait prier, accéda à -ce désir; mais, à sa première visite, il déclara qu'il était... -Arlequin! Quelle bonne fortune!... Aussitôt,--c'est Saint-Simon -qui nous l'assure,--le Premier Président de fermer sa porte et de -faire exécuter par le célèbre acteur les farces, souvent salées, -de son répertoire. Puis, saisi de belle humeur, d'entrer en -scène à son tour, de donner la réplique à Arlequin, de singer ses -mouvements et «de lutter à qui mieux mieux»! Et les entrevues -se succèdent, chacune d'elles comportant de nouveaux exercices -auxquels participe le maître du logis, comme s'il n'eût eu d'autre -ambition que d'être juge le matin et bouffon le soir! - -On ne voit guère, dans cette posture de mime, se livrant à -des cabrioles, l'élève sexagénaire du vertueux Hamon, le -magistrat austère dont chacun s'accorde à dire que la face ne -se dérida jamais. C'est pourquoi, bien que contée gravement, -l'anecdote inspire quelque défiance. Ravi du ridicule qu'il -inflige à son adversaire, Saint-Simon a, d'ailleurs, réponse -à tout. Pour peu qu'on lui demande: «Votre histoire est-elle -bien vraie?--Authentique, déclare-t-il: je la tiens de source -sûre.--Mais encore?--Des valets de la maison.--Comment ont-ils -pu voir, puisque tout se passait à huis-clos?--Par le trou de la -serrure[151]...» - -[Note 151: _Annotations sur le journal de Dangeau_, t. XI, p. -341.] - -Le malheur, c'est que, là aussi, il y a eu deux versions. Et -la première,--celle qui toujours s'éloigne le moins de la -vérité,--présente l'aventure sous un jour bien différent. Revenons -en arrière, de neuf volumes, dans les notes sur Dangeau. Qu'y -trouve-t-on? Un récit fort innocent: «Le contraste du nom et de -l'homme charma tellement M. d'Harlay qu'il l'embrassa et lui -demanda son amitié, et, depuis ce temps là jusqu'à la mort de -ce rare acteur, M. d'Harlay le reçut toujours en particulier, -avec une estime et une distinction particulières. Le monde, -qui le sut, prétendit qu'Arlequin le dressoit aux grimaces et -qu'il étoit plus savant que le magistrat, mais que celui-ci -étoit aussi bien meilleur comédien que Dominique[152].» Et -c'est tout: une inoffensive plaisanterie sur un fait dénotant -que, chez Harlay, l'austérité s'alliait à une grande largeur -de vues. Des gambades, avec dialogues assortis, offertes à la -malice des laquais «qui s'en donnoient la farce par le trou de la -serrure», il n'est nullement question... C'est un enjolivement -éclos durant l'intervalle qui sépare la première version de la -seconde. Heureusement, d'ailleurs, que cette seconde version n'est -pas suivie d'une troisième... On frémit, en effet, en songeant -aux postures grotesques dans lesquelles, poussant plus loin sa -fantaisie, l'imagination de l'écrivain eût pu prendre plaisir à -représenter le chef de la Compagnie judiciaire! - -[Note 152: _Annotations sur le journal de Dangeau_, t. II, p. -156.] - -Et c'est toujours le même parti pris. Le «cynique» ne peut ni -faire un pas ni ouvrir la bouche sans que ses actes ou ses paroles -ne soient dénaturés. Diffamé, il ne cessera jamais de l'être. Et -cette persécution s'attache non seulement à sa personne, mais -aussi à la personne de ses proches. Aucun d'entre eux ne trouve -grâce aux yeux d'un juge aussi prévenu: ni Achille IV, son fils -unique, ni son beau-père, Guillaume de Lamoignon, le parlementaire -courtois, conciliant, débonnaire, qu'une bouche amie se plut à -appeler le Fénelon de la magistrature. - -Guillaume de Lamoignon, il faut du reste le reconnaître, -possédait, à la haine de Saint-Simon, d'autres titres que son -alliance avec Harlay. A cette fâcheuse qualité il joignait celle -de père de Chrétien et d'aïeul de Guillaume-Chrétien de Lamoignon, -tous deux présidents à mortier, par suite acteurs et parties dans -la querelle. Enfin, grief non moins sérieux, il avait occupé la -Première Présidence!... - -Assurément, on ne pouvait méconnaître ses brillantes facultés, -les grâces de sa personne, sa beauté, le charme de son commerce, -le soin qu'il prit de se faire aimer, la protection qu'il accorda -aux lettrés et aux savants. Mais tous ces avantages s'effaçaient -devant la matérialité d'une rigoureuse constatation: «Il est -pourtant vrai qu'à lui commença la corruption de cette place qui -ne s'est guère interrompue jusqu'à aujourd'hui[153]!»--Somme -toute, il ne valait pas mieux que les autres. Saint-Simon veut -bien, d'ailleurs, tout en laissant entendre qu'il en sait long à -son sujet, ne relever contre lui qu'un trait de scélératesse. Il -s'agit de l'affaire de Fargues: un conte qui commence comme celui -de la Belle au bois dormant et s'achève à la façon des mélodrames. - -[Note 153: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 310.] - -A une chasse, à laquelle assistait le roi, quatre jeunes gens, -MM. de Guiche, de Lude, de Vardes et de Lauzun, s'égarèrent dans -la forêt de Dourdan. Ils marchèrent une partie de la nuit et -arrivèrent exténués à la porte d'un château perdu au milieu de -futaies séculaires. Ils frappèrent et furent bien accueillis par -un hôte aimable qui vivait, mystérieux, au fond de cette retraite. -C'était un gentilhomme, du nom de Fargues, jadis célèbre par ses -exploits contre le Mazarin; mais cette peccadille, maintenant -lointaine, était couverte par une amnistie. Après un souper -improvisé, une nuit réparatrice et un déjeuner plantureux, les -quatre courtisans rentrèrent à Saint-Germain où ils n'eurent -rien de plus pressé que de conter leur aventure. Elle parvint -aux oreilles du roi et de la reine mère, qui, n'ayant oublié ni -Fargues ni ses agissements, complotèrent aussitôt sa perte. Ils -mandèrent Lamoignon, le chargèrent «d'éplucher secrètement la -vie et la conduite» de l'ancien frondeur, et ne dissimulèrent -pas la nature du service qu'ils se croyaient en droit de -réclamer. Lamoignon, «avide et bon courtisan, résolut bien de -les satisfaire et d'y trouver son profit». Il se mit en campagne -et finit par découvrir un meurtre commis, à Paris, au moment -des troubles. Il y impliqua Fargues, le décréta de prise de -corps, mena son procès en toute hâte, et lui fit trancher la -tête. Tout cela s'accomplissait en un tour de main. Le roi en -éprouva un si vif contentement qu'il s'empressa de récompenser -le magistrat instructeur, en lui faisant cadeau de la terre du -décapité, laquelle, appelée Cinq-sols ou Courson, se trouvait -par hasard contiguë au domaine de Basville appartenant aux -Lamoignon. «Ainsi, s'écrie Saint-Simon, le beau-père et le gendre -s'enrichirent successivement dans la même charge: l'un du sang -de l'innocent,»--c'est Guillaume de Lamoignon,--«l'autre, du -dépôt que son ami lui avoit confié à garder»,--c'est Harlay, le -spoliateur de Ruvigny[154]! - -[Note 154: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 310 et suiv.] - -Tel est le récit des _Mémoires_... Or Fargues ne ressemblait -en rien au portrait tracé de lui: c'était un de «ces gens de -rapière», propres à toutes les besognes louches, qui battent le -pavé durant les guerres civiles. Il ne fut point arrêté dans sa -gentilhommière de Cinq-sols, mais dans la ville de Hesdin dont il -s'était emparé, à la faveur des troubles, et où il se maintenait -en dépit des injonctions royales. Ce n'est pas pour des faits -anciens qu'il fut poursuivi, mais pour des actes de malversation -et, sans doute aussi, pour le meurtre d'un de ses officiers -qui avait eu le tort de blâmer sa conduite. Ce n'est point le -Parlement qui connut de l'affaire, l'instruisit et statua: c'est -une chambre de justice réunie à Abbeville, sous la présidence de -Machault, intendant d'Amiens. Fargues, enfin, n'eut pas l'honneur -d'avoir la tête tranchée: il fut pendu, comme un vulgaire -malfaiteur[155]... Quant à Guillaume de Lamoignon, jamais il ne -reçut d'ordres touchant la poursuite et jamais ne connut celui -qui en était l'objet. Le rôle qui lui est prêté, «dans ce trait -historique et curieux,[156]» est, d'un bout à l'autre, purement -imaginaire,--sauf, cependant, sur un point, à savoir que la terre -de Courson lui fut donnée par le roi. Mais à quelle date? En 1668, -trois ans après la confiscation, trois ans après le supplice: en -récompense du travail qu'il venait d'accomplir pour la réforme de -la législation civile. - -[Note 155: _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 299, 313, -337 et suiv. Voir aussi une lettre de Guy Patin, de fin mars 1665.] - -[Note 156: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 310.] - -La fantaisie elle-même a des bornes. Ici, elle dépasse la mesure, -et l'atténuation tirée de visions maladives, de fantômes, de -démence, peut difficilement être admise. Aussi bien Saint-Simon -éprouve-t-il le besoin de mettre sa responsabilité à couvert, -en déclarant que c'est Lauzun, son beau-frère, qui lui a conté -cette aventure. Admirable référence! Lauzun, qu'il représente -méchant, vindicatif, vaniteux, hâbleur, aimant à se moquer des -gens, riche sans doute en anecdotes variées, mais confus et -s'embrouillant si bien dans des digressions infinies «qu'il -n'étoit pas possible de rien apprendre de lui et d'en rien -retenir[157]». C'est à ce personnage, suspect à tant de titres, -qu'il s'en rapportera les yeux fermés, pour accabler un homme qui -fut la probité même, alors, d'ailleurs, que la vérification eût -été si facile! Le premier venu au Palais,--magistrat, avocat, -greffier,--lui eût répondu: l'affaire Fargues, on ne la connaît -pas ici. N'entretenait-il pas enfin des relations étroites -avec le procureur général Joly de Fleury, auprès duquel il se -renseignait souvent? Une simple question, et il eût été édifié. -Mais voilà: édifié, il ne voulait pas l'être, de peur de se voir -enlever un grief dont il attendait merveilles... M. Chéruel, -auquel nous renvoyons pour plus amples détails, estime que la -prétendue histoire de Fargues est un roman inventé pour jeter -l'odieux sur une famille respectable «et couvrir d'infamie deux -noms vénérés, dans le Parlement, les noms de Lamoignon et de -Harlay[158]».--Cette opinion, mûrement réfléchie, ne nous paraît -pas susceptible d'une contradiction sérieuse. - -[Note 157: _Ibid._, t. XIX, p. 195.] - -[Note 158: _Saint-Simon considéré comme historien de Louis -XIV_, p. 499.--Il est fâcheux que Sainte-Beuve, qui a écrit une -remarquable préface pour l'édition des _Mémoires_ publiée par -M. Chéruel, n'ait pas lu, du même auteur, l'ouvrage auquel nous -nous référons. Il eût peut-être hésité à ranger, sur la foi de -Saint-Simon, Achille de Harlay dans la catégorie des faux Caton, -«des coquins, des hypocrites, des âmes basses et mercenaires, des -courtisans plats et intéressés». _Mémoires_, t. I, p. V.] - -Sur ce chapitre «des victimes», on ne tarirait pas, si l'on -voulait suivre les _Mémoires_, dans tous leurs développements; -mais il convient de se borner. Aussi bien est-on fixé maintenant -sur l'intensité des haines que pouvait, au dix-huitième siècle, -faire naître dans le cœur d'un duc et pair, le refus d'un coup de -chapeau. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - - - -VIII - - Discussions entre les ducs.--La reprise de l'affaire du - bonnet.--Avantages accordés par le roi aux légitimés.--Le rang - intermédiaire. - - -Toute décevante qu'elle eût été pour les pairs, la première -période de l'affaire du bonnet ne leur avait cependant pas refusé -certaines compensations. Ce n'est point sans quelque agrément -qu'on moleste une série de hauts robins, qu'on chasse celui-ci -du balustre royal et qu'on fait perdre à celui-là la place de -chancelier. Mais le principal avantage de l'affaire avait été de -fournir un aliment à l'activité ducale. Que devenir maintenant -qu'elle sommeillait? - -Certes, les causes de conflits ne manquaient pas. De mai 1643 à -mai 1711, la pairie n'avait pas subi moins de quatre-vingt-dix -«retranchements» qui, tous, auraient pu donner lieu à des -rencontres. Le malheur, c'est que la plupart d'entre eux -s'accomplissaient par la volonté ou avec l'assentiment du -souverain. On réclamait, il prononçait, chacun s'inclinait. Tout -bien pesé, les ducs n'avaient plus à en découdre qu'avec les -princes d'Allemagne ou d'Italie[159]. Lorsqu'il en débarquait un -à Versailles, ses pas, ses gestes, ses paroles, ses démarches -étaient surveillés avec soin. On lui contestait «le tabouret -de grâce», les distinctions que lui accordait la Sorbonne, -la place qu'il occupait aux entrées, mariages, baptêmes ou -obsèques. Au besoin, on se plantait résolument devant lui, au -jeu du roi, quitte à s'attirer de vertes mercuriales[160]. Mais -«ces principicules», dont le plus habituel défaut n'était point -de rouler sur l'or, voyageaient rarement. Ce n'était que des -adversaires accidentels. Les relancer dans leurs États, en vue -d'apurer cette fameuse question de la réciprocité de main «qui -remontoit presque au déluge»? Impossible d'y songer. Il n'était -point, en effet, d'expédient auquel ne recourussent ces étrangers -retors pour se soustraire à une marque d'égalité qui choquait leur -orgueil. Dès que la renommée, aux cent voix, leur annonçait la -visite d'un duc, c'était une fuite générale. Celui-ci s'enfermait -dans quelque château perdu au fond des bois. Celui-là prenait -la poste pour explorer les confins de la Pologne. Un troisième, -l'Électeur de Bavière, se mettait au lit, comme s'il eût été -atteint d'une maladie contagieuse[161]... - -[Note 159: Il ne faut pas confondre les princes d'Allemagne -ou d'Italie avec les _princes étrangers_. Ces derniers, d'origine -française ou étrangère, mais établis dans le royaume, avaient la -prétention de posséder des privilèges presque analogues à ceux des -maisons souveraines. C'étaient les maisons de Lorraine, de La Tour -d'Auvergne, de Rohan, de La Trémoille, de Monaco. Voir une note -dans les _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Boislisle, t. I, p. 202.] - -[Note 160: Ayant eu la hardiesse de se glisser devant le -prince des Deux-Ponts, l'ex-vidame de Chartres s'attira, de la -part de la duchesse d'Orléans, cette pénible remontrance: «D'où -vient que M. de Saint-Simon presse si fort M. le prince des -Deux-Ponts? Veut-il le supplier de prendre un de ses fils en -qualité de page?» _Correspondance de Madame_, t. I, p. 339.] - -[Note 161: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 11.] - -Abandonnés à eux-mêmes, les ducs devenaient la proie des -dissensions intestines: tels les janissaires du sultan Mourad, -n'ayant plus d'infidèles à combattre, se dévorèrent entre eux... -Et il s'agissait naturellement de questions de préséance. La -règle, en la matière, était celle-ci: _Chacun sied premier, selon -que premier a été fait pair._ Tout dépendait d'une date, celle de -l'érection: ce qui semble fort simple. Mais rien n'interdisait -de revendiquer des pairies anciennes tombées en déshérence et -de s'élever, à la faveur de ces titres, au degré occupé jadis -par leurs détenteurs. Le procès type de ce genre est celui du -maréchal de Luxembourg qui, créé duc de Piney, en 1662, imagina -de se réclamer d'une érection remontant à 1581, laquelle lui eût -fait gagner dix-huit rangs et, du coup, déchaîna à ses trousses -dix-huit ennemis mortels. On plaida durant toute la fin du -dix-septième siècle et «le tapissier de Notre-Dame» mourut à la -peine; mais son fils, s'étant empressé de reprendre l'instance, -le débat restait toujours pendant. D'autre part, le duc d'Antin -nourrissait une ambition analogue. Légataire d'une demoiselle de -Rouillac, qui prétendait avoir hérité de la pairie d'Épernon, il -entreprit de faire valoir ce droit qui lui eût permis de précéder -la totalité de ses collègues. Ce qu'il y avait de grave, dans ce -projet fantaisiste, c'est que, en sa qualité de fils de Mme de -Montespan, d'Antin était parvenu à intéresser le roi à sa cause. - -Et voilà que, la contagion aidant, ces «chimères» étaient -suivies d'une quinzaine d'autres. Chacun se précipitait sur les -pairies éteintes: Matignon, Estouteville, Albret, Aiguillon, -Château-Thierry, Pont-de-Vaux...; quelques-uns,--dont MM. de -Chevreuse et de Bouillon,--trouvant que ce n'était pas assez d'une -seule, en revendiquaient deux. Ce déchaînement de convoitises, -envenimées par la chicane, révolutionna si bien l'institution que -«les esprits politiques» finirent par s'émouvoir. - -Qu'attendre, en effet, de pareilles querelles, si ce n'est une -division irrémédiable! Cela, à une heure où, suivant toutes -vraisemblances, un changement de règne allait laisser le champ -libre à de plus hautes ambitions. Saint-Simon fut des premiers -à comprendre l'étendue du péril, à pousser le cri d'alarme, -à combattre «les schismes», à supplier ses amis de rentrer -au fourreau leurs armes fratricides. Mais, comme celle de -la prophétesse antique, sa voix eût risqué de se perdre dans -le désert, si la résistance héroïque de quelques-uns aux -sollicitations royales en faveur de d'Antin, n'avait découragé -celui-ci. Son désistement, à la veille de l'audience, eut -l'avantage de refroidir certains plaideurs, notamment M. de -Chaulnes qui, «né timide et chancelant, crut voir sa condamnation -écrite par les épines que le favori éprouvoit». Peu après, l'édit -de 1711, interdisant toute action judiciaire en matière de pairie -sans l'autorisation expresse de Sa Majesté, achevait la déroute -des militants. - -C'eût été le silence, l'immobilité, la vie oisive et sans -attraits, si la reprise de l'affaire du bonnet n'était venue, -fort à point, fournir des aliments nouveaux à la généreuse ardeur -des ducs. Chose bizarre! La cause qui avait amené la fin de la -première période fut celle-là même qui détermina l'ouverture de la -seconde: nous voulons dire la fortune inouïe des _légitimés_, dont -le sort se liera désormais d'une façon si étroite à la marche des -événements, qu'il serait impossible de n'en point parler. - -Les bâtards de souverains n'étaient point chose rare sous -l'ancienne monarchie. Celle-ci assurait leur existence dans des -conditions de confort très appréciables; mais, officiellement, -ils demeuraient étrangers à la famille royale. Henri IV, dont -le sens moral était moins développé que les appétits sensuels, -éprouva le besoin de procurer aux siens, par une reconnaissance -publique régulièrement enregistrée, un état civil qui en fît -des Bourbons. Il commença par César de Vendôme que, dans une -requête où l'inconscience le dispute à la bonhomie, il déclarait -être,--avec l'agrément de la Providence, nouvellement appelée à la -protection des amours illégitimes,--issu de ses relations «avec -feu sa très chère cousine Gabrielle d'Estrées[162]». L'affaire -suscita bien des critiques. Les jurisconsultes, textes en mains, -démontrèrent qu'une pareille pratique n'était permise qu'à la -condition d'être assortie de justes noces. Quant au Parlement, il -opposait une sérieuse résistance, et son vote n'était obtenu que -par surprise. Aussi bien se hâtait-il, après la mort tragique du -Béarnais, d'annuler certains privilèges conférés au jeune duc, de -même qu'après celle d'Henri III, il avait aboli ceux qui avaient -été concédés à MM. de Joyeuse et d'Épernon. - -[Note 162: _Collection de Gilbert de Lisle._] - -Louis XIV, dans son olympienne toute-puissance, allait faire -mieux. Il lui appartenait, en introduisant au sein de sa race -légitime une progéniture née d'un double adultère, d'accorder des -lettres de grande naturalité aux fantaisies les moins avouables. -Aux points de vue moral et religieux, le procédé était vif. -Au point de vue juridique, c'était le renversement de tout. -D'abord, pour la raison, déjà donnée, qu'il ne pouvait y avoir -de légitimations sans mariage; puis, pour cet autre motif que -la reconnaissance des enfants adultérins était interdite; enfin, -parce que les enfants en question restaient ceux de l'époux -trompé, M. de Montespan, tant qu'une action en désaveu ne les -avait point dépossédés de leur filiation légale. Un précédent -était nécessaire pour «servir de chausse-pied»: on le créa, grâce -à la complaisance de Mme de Longueville[163], et les bâtards de -Mme de Montespan devinrent les légitimés du roi. - -[Note 163: Sur l'invitation qui lui fut adressée, Mme de -Longueville consentit à reconnaître le chevalier de Longueville, -né des relations de son fils, le comte de Saint-Paul, alors -décédé, avec la maréchale de La Ferté.] - -Ce fut, déclare Saint-Simon, «le piédestal des horribles -prodiges qu'on a vus depuis»... «Prodiges» n'est pas trop fort. -Ce n'est point, en effet, sans stupéfaction que l'on parcourt -la nomenclature des grâces dont, à partir de ce jour, ces -favoris de la fortune furent l'objet: titres, dignités, emplois, -gouvernements de provinces, commandements d'armées, prébendes, -dots, pierreries, pensions. Chacun d'eux fut gorgé. Mais au duc -du Maine,--le petit bossu, le pied-bot,--était réservée la part -du lion. En dehors des honneurs dont on l'accablait, deux pairies -anciennes étaient reconstituées à son profit et, en vue de faire -de lui le plus puissant seigneur terrien du royaume, Sa Majesté -avait le triste courage d'arracher à la désolation de la Grande -Mademoiselle, par des promesses qui ne devaient pas être tenues, -une partie énorme de ses biens patrimoniaux, la terre d'Aumale, -le comté d'Eu et la principauté des Dombes, lesquels n'étaient, -d'ailleurs, considérés que comme un avancement d'hoirie[164]. - -[Note 164: Un écrivain, qui joignait à une rare indépendance -d'esprit une connaissance approfondie du dix-septième siècle, -Mme Arvède Barine, a remarquablement exposé les conditions dans -lesquelles, pour enrichir le duc du Maine, Louis XIV et Mme de -Montespan jouèrent la Grande Mademoiselle et Lauzun. «Cette -affaire, dit Arvède Barine, est odieuse d'un bout à l'autre». -_Louis XIV et la Grande Mademoiselle_, p. 367.] - -Tant qu'il ne s'agit que d'emplois ou de libéralités à la charge -du Trésor ou des tiers, les ducs se continrent. Mais quand à ces -avantages vinrent se joindre des faveurs faisant échec à leurs -droits,--comme la création «du rang intermédiaire»,--leur colère -ne connut plus de bornes. Ils estimaient, en effet, qu'entre eux -et le souverain il n'y avait place pour personne. Pas même pour -les princes du sang. Aussi protestaient-ils contre toute faveur -accordée à ces derniers. Une, surtout, qui datait de quelques mois -à peine, leur était particulièrement sensible: l'attribution aux -princes d'un droit de préférence pour les fonctions honorifiques -du sacre. Le dépit que les ducs ressentaient de «ces injustices -préméditées» était si vif, qu'il leur inspirait parfois des -sentiments qu'on peut qualifier de révolutionnaires. C'est ainsi -que, dans un libelle inédit d'avril 1728, relatif à l'affaire -_des paniers_[165], après avoir représenté la pairie comme la -récompense du courage, de la vertu, du sang versé sur les champs -de bataille, en un mot «de services immortels», ils s'étonneront, -non sans impertinence, de voir cette grande institution dominée -par des frères ou des neveux de rois, qui en possèdent les -avantages sans avoir rien fait pour les acquérir. C'est, en une -formule moins vibrante, mais d'une façon aussi nette, l'apostrophe -célèbre de Figaro: «Noblesse, fortune, un rang, des places!... -Qu'avez-vous fait pour tant de biens?... Vous vous êtes donné la -peine de naître.» Messieurs de la pairie précurseurs de Caron de -Beaumarchais, c'est une de ces surprises comme en ménagent parfois -les dessous de l'histoire!... Ces récriminations de gens qui, -pour la plupart, avaient, eux aussi, trouvé dans leur berceau les -avantages dont ils se faisaient un mérite personnel, n'étaient -que bouffonnes. Ce qui est plus grave, et ce qui caractérise -leur mentalité, c'est qu'ils y ajoutaient les allusions les plus -perfides contre ceux des princes qui appartenaient à la branche de -Bourbon-Condé, c'est-à-dire contre tous, sauf le duc d'Orléans. -Ces princes, insinuaient-ils, étant, dans des circonstances que -personne alors n'ignorait, issus de l'adultère, usurpaient la -place qui leur était faite sur les marches du trône[166]!--D'où -violente colère de Sa Majesté, poursuites pour outrages à ce que -la France possédait de plus auguste, «le sang de nos rois», -et condamnation au feu, par la main du bourreau, du libelle -diffamatoire[167]. - -[Note 165: Cette affaire, qui fit grand tapage, fut -occasionnée par la mode nouvelle. Aux séances de musique, la reine -avait, à ses côtés, deux princesses du sang. Or, comprimé par le -panier de ces dames, le panier de la reine, au lieu de s'étendre -dans le sens horizontal, se développait en hauteur. On juge du -scandale: le cardinal Fleury en délibéra avec Sa Majesté. Après -quoi, le premier gentilhomme de la chambre, M. de La Trémoille, -fut chargé de notifier aux princesses une décision leur enjoignant -de se placer en recul et à une certaine distance, dans un ordre -prescrit jadis par le feu roi. Les princesses obéirent; mais, à -leur tour, elles exigèrent que les duchesses restassent derrière -elles. D'où fureur des duchesses et des ducs qui, à la suite -d'incidents divers, mirent en circulation le libelle dont il -s'agit.] - -[Note 166: Allusion à la fin tragique d'Henri de Bourbon, -prince de Condé, qui, disait-on, mourut empoisonné à l'instigation -de sa femme. Celle-ci, Catherine-Charlotte de La Trémoille, -accoucha, après le décès de son mari, d'un fils qu'on assurait -être né de ses rapports avec un page qui fut condamné comme auteur -principal du crime: ce fils posthume était l'aïeul du grand Condé. -Voici en quels termes le journal de l'Estoille rend compte de -cet événement: «Le cinquiesme de ce mois (mars 1588) mourut à -Saint-Jean-d'Angély, Henry de Bourbon, prince de Condé, le second -jour de sa maladie, ayant été empoisonné comme on disoit, à la -sollicitation de sa femme, de la maison de La Trémoille, laquelle -fut constituée prisonnière, se trouvant grosse dudit page, sans -que le mari y eût aucunement part, lequel se sauva des premiers -et fut défait en effigie et condamné par contumace, et un nommé -Brillaud, domestique dudit prince en personne, ayant été tiré à -quatre chevaux en la place publique de Saint-Jean-d'Angély, et -plusieurs autres emprisonnés, auxquels on commença à faire le -procès.» Cette affaire donna lieu, au dire de Mathieu Marais (t. -III, p. 535) à deux instances criminelles. Charlotte-Catherine de -La Trémoille fut déchargée de la poursuite par un arrêt de 1595 -rendu sur le rapport de de Thou.] - -[Note 167: L'arrêt, rendu le 30 avril 1728, fut exécuté -le même jour, au bas de l'escalier du Palais. Le libelle, le -réquisitoire des gens du roi et le texte de la sentence ont -été recueillis par le greffier Gilbert de Lisle. _Archives -nationales_, t. V, p. 370.] - -Telles étant les dispositions des ducs à l'égard de ceux qui -les primaient, on comprend les transports que déchaîna en eux -l'élévation des adultérins égalés «aux fils du sacrement», -laquelle, du second rang, les reléguait au troisième. Il fallait -bien, en public, leur faire bon visage; mais comme on se -dédommageait lorsqu'ils tournaient le dos! Que de doléances sur -«ces inventions inimaginables»! Que de rancunes à l'égard de leurs -bénéficiaires! Que d'injures à l'égard de Harlay-le-Cynique qui, -d'abord comme procureur général, puis comme Premier Président, -avait assuré l'exécution des ordres royaux! Les malédictions -allaient sans cesse grandissant, car il ne se passait pas de -jour qui n'apportât un surcroît d'humiliations pour la pairie: -dispense de prêter serment accordée aux bâtards; droit de -traverser le parquet; enregistrement devant la Grand'Chambre des -lettres patentes les concernant; concession à leur postérité -des prérogatives dont ils jouissaient eux-mêmes... L'édit -de mai 1711,--dont nous venons de parler,--sous prétexte de -réglementation générale, concédait aux légitimés des avantages -nouveaux: celui des honneurs du sacre, de préférence aux ducs; -celui de disposer en faveur des mâles de leur famille, toujours -avec droit de préséance, des duchés dont ils pouvaient faire -l'acquisition; celui enfin d'être reçus au Parlement à vingt ans, -tandis que les pairs ne l'étaient qu'à vingt-cinq[168]! - -[Note 168: Les princes du sang étaient admis à quinze ans.] - -Autant de coups de massue, suivis bientôt d'une foule d'autres! -En effet, une série de catastrophes,--que certains considéraient -comme un châtiment céleste,--venaient bouleverser la fin du -règne. C'était la mort, toujours précipitée, parfois tragique, -de presque tous les membres de la famille royale: Monseigneur le -grand Dauphin; la duchesse de Bourgogne; le duc de Bourgogne, -devenu héritier présomptif; un troisième Dauphin encore en bas -âge; le duc de Berri... Il ne restait qu'un pauvre enfant, qu'on -ne croyait point appelé à vivre: celui-là même qui régnera sous -le nom de Louis XV... Affolé par cette accumulation de maux, -Louis XIV prenait la résolution de concéder aux bâtards tous -les droits dont jouissaient les princes du sang, y compris -«l'habilité au trône[169]». Il devait enfin achever son œuvre -par des dispositions testamentaires aux termes desquelles les -principales attributions de la régence,--l'éducation du roi, la -garde de sa personne et, par suite, le commandement des troupes -de Paris,--étaient enlevées au duc d'Orléans pour être confiées au -duc du Maine... - -[Note 169: Déclaration du 23 mai 1715.] - -Cette accumulation de faveurs que rien ne justifiait, ni les -services rendus, ni l'éclat du talent, déchaînèrent chez Messieurs -de la pairie d'incroyables tempêtes. Les plus modérés se livrèrent -à des transports auprès desquels pâlissent les fureurs légendaires -d'Oreste. Tous, d'ailleurs, tombaient d'accord pour proclamer que, -depuis la tentative d'Encelade se ruant à l'assaut du ciel, on -ne trouvait ni dans la fable, ni dans l'imagination des poètes, -aucun phénomène comparable à celui-ci... Ce phénomène, si gros -de conséquences pour l'avenir, allait, en attendant la mort du -roi, désormais prochaine, produire ce résultat inattendu de faire -renaître de ses cendres l'affaire du bonnet. L'explication en est -bien simple. Aussi longtemps qu'ils furent réduits à une situation -intermédiaire, inférieure à celle des princes, supérieure, mais de -peu, à celle des ducs, les bâtards ne permirent pas qu'on saluât -ces derniers, de peur de diminuer la distance qui les séparait. -Maintenant qu'ils les dominaient de cent coudées, l'obstacle -n'existait plus. Que pouvait bien faire à des gens qui touchaient -du doigt à la Couronne, qu'on distribuât aux ducs quelques -politesses de plus ou de moins?--Les circonstances s'y prêtant, la -seconde période de la querelle allait s'ouvrir. - - - - -IX - - Le duc du Maine et le Premier Président de Mesmes.--Leur duplicité - d'après les «Mémoires».--Affront au bailli de Mesmes.--Scène violente - faite par Saint-Simon au duc du Maine.--La version des «Mémoires» - est-elle la vraie?--Raisons d'en douter. - - -De quelle façon l'affaire rebondit-elle? C'est ce que nous allons -rechercher en suivant pas à pas le récit de Saint-Simon. - -D'après lui, l'auteur du mal ne serait autre que le triomphateur -du jour, le duc du Maine. Le but qu'il poursuivait? Brouiller si -bien avec tout le monde Messieurs de la pairie que, absorbés par -le souci de leur propre défense, ils n'eussent, au commencement -du prochain règne, ni le loisir ni le pouvoir d'attaquer les -légitimés et de leur faire rendre gorge. - -La reprise de «l'affaire» était le moyen tout indiqué pour la -mise en œuvre de ce plan machiavélique... M. du Maine ne perdit -pas une minute. Le jour même de son élévation, il se confondait -en protestations de tendresses à l'égard des ducs, exaltait la -grandeur de leur dignité et mettait son crédit à leur service. Il -n'en rencontrait pas un, au prône ou aux réunions de Versailles, -qu'aussitôt il ne parlât «de l'indécence du bonnet». Sans doute, -il avait participé au maintien de l'abus, tant qu'il en avait -tiré un profit «de distinction»; mais, depuis que la bonté du roi -l'avait promu au rang insigne de prince du sang, les prétentions -de la robe lui paraissaient intolérables... Étonnés d'un pareil -langage, ses interlocuteurs l'accueillaient froidement; mais le -petit boiteux revenait à la charge et, de sa propre initiative, -«remettait tout en train». De difficultés, il certifiait qu'on -n'en éprouverait aucune. Les princes? Leur bonne volonté était -certaine. Le Premier Président de Mesmes? Il avait engagé sa -parole et répondait du Parlement. Le roi? Sa Majesté ne demandait -qu'à être agréable aux deux partis et applaudirait à une -réconciliation générale! - -Cette communication d'un homme, que rendait si suspect son mépris -des règles fondamentales du royaume, ne pouvait inspirer que de -la défiance. Hormis M. de Noailles, un naïf, et M. d'Aumont[170], -«un pigeon privé», c'est-à-dire un faux frère, chacun s'accorda -à reconnaître qu'elle cachait un complot en vue de rabaisser les -ducs «par le mauvais succès de leur entreprise». Faire d'eux le -jouet de la robe, en même temps que «la risée du monde», c'était à -quoi tendaient tant d'efforts. - -[Note 170: Il ne s'agit pas ici du vieux duc d'Aumont qui -expulsa Nicolas de Novion du balustre royal, mais de son fils -Louis, lequel porta longtemps le titre de marquis de Villequier.] - -Cette conviction étant bien assise, il semble qu'il n'y eût qu'un -parti à prendre: décliner, sous un prétexte assorti de paroles -flatteuses, une offre aussi perfide. Mais, du temps de Louis XIV, -on ne raisonnait pas comme aujourd'hui... Mise aux voix, dans -une réunion tenue chez M. de La Trémoille, cette solution fut -repoussée à l'unanimité. Refuser, c'eût été trahir l'animosité -qu'on éprouvait à l'égard de M. du Maine et faire entendre -qu'on était résolu «à l'attaquer», dès l'avènement d'un nouveau -souverain. Ce qui, en raison du mécontentement du roi et des -rancunes de son bâtard préféré, «dont le sein étoit un gouffre -noir», entraînerait des conséquences terribles! C'est pourquoi -ces natures aussi pénétrantes que compliquées se résignaient «à -donner dans le panneau tendu»,--sacrifice d'autant plus admirable -qu'elles ne se faisaient aucune illusion sur le sort qui leur -était réservé! - -«L'embarquement» eut donc lieu sous les auspices du nautonnier -du Maine. Mais le duc d'Antin avait à peine rédigé un mémoire -sage, honnête, mesuré et «d'une brièveté remarquable[171]», que -les présidents prenaient ombrage, se cabraient et manifestaient -de ridicules exigences. Ils daignaient bien consentir à accorder -le salut; mais à quelle condition? A la condition que, comme -autrefois, la pairie accompagnât le Parlement tant à l'entrée qu'à -la sortie des séances... Qui le croirait? Ce compromis honteux -paraissait acceptable à certains ducs! Heureusement, Saint-Simon -était là pour les rappeler à la pudeur... Que demandait-on, -en somme? «Une civilité qui ne se refuse pas à un honnête -domestique...» Et, en échange, qu'exigeaient les présidents? Un -monstrueux avantage: l'obligation pour les pairs de marcher à -la suite, comme des laquais... Non, non, mille fois non: mieux -valait, à perpétuité, grimper à l'échelle! - -[Note 171: La remise au roi de ce mémoire est mentionnée par -Dangeau sous la date du 6 décembre 1714. Les ducs y réclament deux -choses: «l'une, que le Premier Président, en leur demandant leur -avis, les salue, comme il salue les présidents; l'autre, qu'on ne -mette point de conseiller au bout de leur banc».] - -Il suffisait maintenant d'une étincelle pour mettre le feu aux -poudres. Elle se produisit sous la forme d'un propos que l'on -prêta au Premier Président de Mesmes: - ---Sire, aurait-il dit à Sa Majesté, au cours d'une entrevue -secrète, les ducs ne négligeront rien, dès la constitution d'un -nouveau règne, pour dépouiller MM. du Maine et de Toulouse des -avantages dont ils sont nantis. Leur ambition va plus loin encore: -ils escomptent la mort du jeune Dauphin pour établir, comme en -Pologne, une monarchie élective et porter l'un d'eux à la couronne. - -Et Saint-Simon, dont cette prétendue déclaration fait trop bien -le jeu pour qu'il ne la tienne pas pour authentique, de fournir -des précisions, comme s'il eût assisté à la scène[172]. Mais, -ce qu'il néglige de mentionner dans ses _Mémoires_, c'est un -détail qui, révélé par les _Écrits inédits_, donne la clef de -cet entretien énigmatique. Ce n'est pas hors de propos que le -mot de monarchie élective avait été prononcé. La conversation -l'avait amené tout naturellement, à l'occasion «d'un homme de -lettres qui travailloit pour les ducs» et qu'il était question -«d'enlever», sans doute pour le jeter à la Bastille[173]. Or, de -quel méfait s'était rendu coupable ce libelliste? De publications -en vue d'établir que les grandes sanctions de l'État appartenaient -exclusivement à la pairie et que, à défaut d'héritiers légitimes, -c'est elle, elle seule, qui, en vertu des lois anciennes de -la monarchie française, décidait de l'élection des rois... -Prétentions datant de loin sans doute, mais dont l'affirmation, -à la veille d'un changement de règne, avait quelque peu ému la -noblesse, le Parlement et Sa Majesté elle-même[174]. - -[Note 172: _Additions au journal de Dangeau_, t. XV, p. 363.] - -[Note 173: _Écrits inédits_, t. IV, p. 148.] - -[Note 174: _Mémoires du maréchal de Richelieu_, t. I, p. 76.] - -Les ducs, cela va de soi, protestaient de la pureté de leurs -intentions et, au moment même où ils ourdissaient leur trame -contre les légitimés, donnaient l'assurance que les dernières -dispositions de Louis XIV ne trouveraient pas de défenseurs plus -fidèles qu'eux-mêmes. Ils se hâtaient, d'ailleurs, pour opérer -une diversion, de présenter à Sa Majesté une requête contre les -présidents et un mémoire récapitulatif de leurs griefs... Requête -et mémoire demeurèrent sans réponse[175]. - -[Note 175: La requête est du 5 janvier 1715, le mémoire du -mois de février suivant. _Écrits inédits_, t. III, p. 383 et suiv.] - -Ce silence était significatif: les pairs ne s'y trompèrent pas. -Fidèles à leur ancienne tactique, ils décidaient de mettre la robe -à l'index: sentence qui reçut une exécution immédiate. Le bailli -de Mesmes, ambassadeur de Malte et frère du Premier Président, -s'étant présenté à Versailles, le duc de Tresmes lui interdit -l'entrée du cabinet royal, en spécifiant que, s'il lui infligeait -cet affront, c'était par mesure de représailles[176]... - -[Note 176: M. de Caumartin était, presque en même temps, -l'objet d'un traitement identique.] - -La rupture était complète. Aussi bien nul ne se souciait plus -d'avoir affaire avec ces gens terribles qu'étaient les ducs. -Accusé de manquements à sa parole, le Premier Président affirma -n'avoir rien promis, si ce n'était sa bonne volonté. Mme la -Princesse, parlant au nom de ses fils, jura ses grands dieux que -feu M. le Prince regardait «le refus du bonnet» comme une marque -distinctive dont il n'eût, à aucun prix, permis l'abolition. Quant -au roi, excédé de tant de manèges, il signifiait aux parties -qu'elles eussent à ne lui plus parler de rien... - -Cependant,--dernière tentative,--une entrevue avait lieu entre -deux délégués de la pairie et la duchesse du Maine, derrière -laquelle, ne sachant à quel saint se vouer, s'effaçait son timide -époux. Certes, si l'on put adresser quelques reproches à la -petite-fille du grand Condé, ce ne fut pas celui de manquer de -franchise. Elle protesta que, lorsqu'on possédait des avantages -aussi précieux que ceux dont les légitimés avaient le bonheur -d'être nantis, on n'y renonçait pas de gaîté de cœur, et que, -pour elle, plutôt que d'en faire son deuil, elle n'hésiterait pas -à mettre le feu aux quatre coins du royaume... Cela dit, elle -concluait en ces termes: - ---Donnant donnant, messieurs les ducs. Engagez-vous par écrit à -maintenir les faveurs accordées à M. du Maine: nous ferons de -notre mieux pour que vous ayez satisfaction. - -C'était, au dire de Saint-Simon, l'aveu cynique du complot ourdi -entre M. de Mesmes et les châtelains de Sceaux, c'est-à-dire le -duc et la duchesse du Maine, sous le regard complaisant de Sa -Majesté... Trahison! s'écrie-t-il, trahison!... Et, aussitôt, de -ruminer mille projets hasardeux. Après une nuit sans sommeil, -il guetta M. du Maine au sortir de la chapelle, tomba chez lui -comme une trombe et là, en tête à tête avec ce prince, «si odieux -aux ténèbres que les ténèbres le rejetoient», fit une scène -d'une violence telle que le malheureux, d'ordinaire «vermeil et -désinvolte, devint interdit et pâle comme un mort». Et ce grand -justicier, qui,--ô logique!--s'était sciemment offert à la risée -du monde pour ne point s'exposer aux rancunes du favori, terminait -par cette apostrophe menaçante contenant assignation à bref délai: -«Monsieur, vous pouvez tout: vous nous le montrez bien et à toute -la France. Jouissez de votre pouvoir et de tout ce que vous avez -obtenu... Il vient quelquefois des temps où on se repent trop tard -d'en avoir abusé et d'avoir joué et trompé de sens froid tous les -principaux seigneurs du royaume en rang et en établissement, qui -ne l'oublieront jamais!»... On se demandera avec angoisse,--étant -donné que le plus courtois des refus devait causer à la pairie des -maux incalculables,--quel put bien être le châtiment réservé à -cette philippique «dite d'un ton de croquemitaine[177]»... Qu'on -se rassure. Nous savons, de l'intéressé lui-même, très pénétré du -sentiment de sa bravoure, que, loin de lui procurer les palmes du -martyre, elle ne lui causa jamais le moindre désagrément. - -[Note 177: _Princesses et grandes dames_, par Arvède Barine, -p. 250.] - -Telle est la version de Saint-Simon. L'exposé qui vient d'en être -fait résume deux chapitres de ses _Mémoires_ et une addition au -_Journal de Dangeau_, laquelle, antérieure de quelques années, -est, comme d'habitude, moins montée de couleur et de ton[178]... -Que penser d'un pareil récit? Convient-il de croire à sa -sincérité, lorsqu'il attribue à M. du Maine la responsabilité de -cette seconde entreprise dont l'issue ne devait, pas plus que -celle de la première, flatter l'amour-propre des ducs?--Nous -estimons qu'il y a lieu de se montrer sceptique. - -[Note 178: _Journal de Dangeau_, t. XV, p. 296.] - -C'est qu'en effet tout est suspect dans cette étrange narration. -Sur l'un ou l'autre point une vérification est-elle possible? On -peut être sûr par avance qu'elle soulignera une inexactitude. -En veut-on un exemple? Prenons l'algarade du duc de Tresmes -interdisant au bailli de Mesmes l'entrée du cabinet royal. -Saint-Simon ne l'eût point, pour un caprice, passée sous silence, -parce qu'elle fournissait un aliment à ses rancunes; mais comme il -s'applique à atténuer les conséquences d'un procédé violent qui le -ravit! «Le Premier Président, déclare-t-il, obtint que le roi dît -au duc de Tresmes qu'il ne devoit pas faire servir sa charge à sa -vengeance particulière, mais sans aigreur, et d'ailleurs fut sourd -à tout ce que le Premier Président lui put dire et ne se voulut -mêler de rien[179].» - -[Note 179: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XI, p. 34.] - -Chez Dangeau, autre son de cloche. «Quand, rapporte l'exact -chroniqueur, le Premier Président fut sorti, le roi envoya -chercher le duc de Tresmes, à qui il fit une réprimande assez -sérieuse. Il dit même à ses ministres, en entrant au Conseil et à -Mme de Maintenon, en entrant chez elle, qu'il n'avoit quasi jamais -été plus en colère[180].»... Mais voilà qui est plus significatif. -On sait que la victime de cette agression fut le bailli de Mesmes. -Saint-Simon ne peut s'y tromper, car il annote sans protestation -le récit de Dangeau. Mais cet affront, à un personnage d'aussi -mince figure, cadre mal sans doute avec l'importance qu'il entend -donner aux représailles de la pairie. Toujours est-il que, dans -les _Mémoires_, par une distraction qu'on a peine à croire -involontaire, un frère est substitué à l'autre et que le Premier -Président est représenté comme ayant subi l'injure infligée à -l'ambassadeur de Malte[181]. - -[Note 180: _Journal de Dangeau_, t. XV, p. 362.--Revenant -le lendemain sur cet incident, Dangeau annonce que le duc de -Tresmes parla à Sa Majesté «le matin, dans son lit, pour marquer -sa douleur de lui avoir déplu et que le roi eut la bonté de lui -pardonner».] - -[Note 181: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XI, p. 34.] - -Aux inexactitudes il convient de joindre les invraisemblances. A -qui fera-t-on croire que les pairs, dont on sait l'acharnement -contre la robe, demeurèrent _taisants_ lorsqu'ils eurent le champ -libre, par suite de l'élévation «du fils chéri de Jupiter»? -que ces grands seigneurs orgueilleux qui, trois ans plus tôt, -résistaient avec tant de crânerie aux instances royales en faveur -de d'Antin, un autre favori, s'abaissèrent, par crainte de -dangers chimériques, à l'attitude piteuse que leur prêtent les -_Mémoires_[182]? - -[Note 182: On le croira d'autant moins que, d'après les -_Écrits inédits_, t. IV, p. 143, les ducs avaient, à une première -démarche de M. du Maine, répondu assez cavalièrement: «Ils avoient -rompu de manière à lui laisser bien voir ce qu'ils en pensoient.»] - -Mais l'affirmation la plus choquante est celle qui a trait au rôle -attribué au duc du Maine,--une des personnalités historiques dont -le caractère a le plus prêté matière à discussion... - -Pour Barbier, qui se fait le porte-parole du public, M. du Maine -fut «un prince très sage et très estimé[183]». Ceux qui vécurent -dans son intimité n'avaient pas de lui une moins bonne opinion. -Mme de Staal de Launay le représente sous les couleurs les plus -favorables. Enveloppé par la défiance, le cœur du duc du Maine -ne se découvrait guère: il n'en était pas moins, assure Mme de -Staal, un gentilhomme accompli, d'un esprit fin et cultivé, d'un -caractère noble et sérieux, aimant l'ordre, épris de justice, -ne s'écartant jamais des bienséances, possédant tous les dons -qu'on apprécie dans le monde, mais ne les produisant qu'avec une -extrême répugnance, à raison de son goût pour le travail et la -solitude[184]: ce qui explique ses retraites prolongées au fond de -certaine tourelle où il s'oubliait à dire son chapelet, à dresser -des plans de jardin ou bien à traduire l'_Anti-Lucrèce_... Si -bien que, outrée de tant d'inertie, l'impétueuse duchesse, sa -femme, lui décochait des traits de ce genre:--Un beau matin, -monsieur, vous trouverez, en vous éveillant, que vous êtes de -l'Académie et M. d'Orléans à la Régence[185]!... Ce n'est sûrement -point là l'intrigant, dépourvu de scrupules, qui, prodigue de -démarches, de discours, de promesses, toujours sur la brèche et -se dépensant de cent manières différentes, organisa «les odieuses -manœuvres» dont pâtirent les ducs! - -[Note 183: _Journal de Barbier_, t. I, p. 13.] - -[Note 184: _Mémoires de Mme de Staal de Launay_, _in fine_.] - -[Note 185: Le maréchal de Villars, qui paraît avoir bien -connu le duc du Maine, parle «de son éloignement naturel de toute -entreprise». _Mémoires de Villars_, t. II, p. 413.] - -Mais il y a un autre duc du Maine, le duc du Maine de Saint-Simon -et un peu aussi celui de Madame Palatine. Ce second personnage, -il faut le reconnaître, ne ressemble guère au premier. C'est une -façon d'hypocrite à l'intelligence alerte, ayant de l'esprit -«comme un ange»,--un ange déchu, s'entend,--dont il possède la -malignité, la perversité d'âme, les simulations hors mesure, les -séductions et le charme, expert en combinaisons artificieuses, -s'appliquant à nuire et y parvenant toujours, capable d'ailleurs -de vues à longue échéance et en poursuivant la réalisation avec -une invincible ténacité... Tout cela s'alliant,--contradiction -qu'on ne s'explique guère,--avec une telle poltronnerie que, pour -le pousser en avant, la duchesse en est réduite aux arguments -tangibles, c'est-à-dire «aux coups de bâton[186]». - -[Note 186: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 223. Ce n'est -pas seulement de poltronnerie que parlent les _Mémoires_; c'est -aussi de «lâcheté»: accusation dont un examen sérieux paraît -aujourd'hui avoir fait justice.] - -C'est en face de ce Machiavel au petit pied, rusé, délié, -retors, que, pour juger le récit des _Mémoires_, il importe de -se placer... Quel est donc le calcul qu'ils lui prêtent? Un -calcul inconciliable avec le bon sens le plus élémentaire. Non -que nous contestions l'excellence de la maxime chère à Louis XI: -diviser pour régner. Mais nous n'aurions garde d'en recommander -l'application aux princes,--non pourvus d'un trône,--dont le -sort dépend d'un débat judiciaire... Quel but poursuivaient les -légitimés? Conserver le bénéfice des avantages à eux concédés par -deux édits et par un testament? Quel était le tribunal chargé de -statuer? La Cour de Parlement. De quels éléments se composait -cette Cour? Des membres de la pairie et de la robe, chacun ayant -voix égale... Or n'est-il pas de règle qu'un plaideur cherche -d'abord à se concilier ses juges, sauf à les maudire ensuite si -la décision ne lui est pas favorable? M. du Maine change tout -cela et, sous couleur d'opérer une division habile, s'applique -à indisposer tout le monde: les uns, en proclamant que leur -opiniâtreté à refuser le salut du bonnet est injustifiable; les -autres, en les «embarquant» malgré eux dans la plus fâcheuse des -aventures! De la part d'un homme gratifié par la nature «du génie -d'un démon», on confessera que c'est une singulière politique. - -Politique d'autant plus inadmissible, qu'elle eût été en -contradiction avec celle de Louis XIV, dont l'intérêt et les -désirs se confondaient avec ceux des légitimés. Que le souverain -crût nécessaire de recourir à de minutieux ménagements, cela -peut paraître paradoxal. Rien, cependant, n'est plus exact. Le -temps, en effet, était loin où le catéchisme royal faisait de -lui un lieutenant du Très-Haut; où Bossuet le représentait comme -un dieu, mortel sans doute, mais comme «un dieu»; où lui-même, -convaincu de son essence surhumaine, faisait admettre cet axiome -que sa volonté devait être obéie «sans discernement[187]»... -Depuis lors, que de revers, d'amertume, d'humiliations, bien -faits pour ébranler sa foi dans l'origine et l'efficacité de la -puissance dont il était investi! A l'acclamation des foules ont -succédé les malédictions du peuple, les chansons outrageantes, les -placards séditieux affichés dans les lieux publics, «surtout à ses -statues[188]». Le triomphateur ébloui est remplacé par un vaincu -qui ne se fait d'illusions ni sur l'amoindrissement du prestige -monarchique, ni sur la fin désormais prochaine du pouvoir absolu. -Comment croire, dès lors, qu'à propos d'un conflit puéril il va -indisposer cette grande institution judiciaire, le Parlement, dont -les décisions,--il ne l'ignore pas,--régleront le sort de ses -dispositions posthumes[189]?--Aussi bien ne cesse-t-il de déclarer -qu'il ne fera rien, dans l'affaire du bonnet, sans l'accord -préalable des parties en cause. - -[Note 187: _Louis XIV et la Grande Mademoiselle_, par Arvède -Barine, p. 146.] - -[Note 188: _Mémoires de Saint-Simon_, t. VI, p. 408.] - -[Note 189: Voir, notamment, les _Mémoires de Saint-Simon_, t. -X, p. 261 et suiv.] - -Ce sont là, semble-t-il, des présomptions puissantes contre la -thèse de Saint-Simon. Celui-ci n'est pas, d'ailleurs, le seul -contemporain qui se soit expliqué sur cette période de l'affaire. -Le maréchal de Villars, un duc et pair également, d'autant plus -jaloux des prérogatives de sa dignité qu'il en était investi de -fraîche date, actif, remuant, très au courant des intrigues, a -laissé, lui aussi, des _Mémoires_. Or Villars ne souffle mot des -incidents rapportés par Saint-Simon. Ses explications sont moins -compliquées. Aussitôt après l'édit de juillet 1714, conférant aux -légitimés «l'habilité au trône», une démarche fut faite auprès de -Sa Majesté, et ce fut lui, Villars, qui porta la parole[190]: - -[Note 190: Villars ne fixe pas la date de cette démarche, mais -il indique qu'elle fut antérieure à son départ pour Bade où il -arriva le 9 septembre 1714.] - ---«Sire, déclara-t-il, il est surprenant que ceux qui ont -l'honneur de représenter Votre Majesté dans son Parlement refusent -aux pairs de France un honneur que Votre Majesté veut bien leur -faire en toute occasion. Nous remarquons tous les jours, lorsque -Votre Majesté a son chapeau sur la tête, et que nous approchons -d'Elle, qu'Elle veut bien l'ôter. Y a t-il quelque apparence de -raison que le Premier Président le refuse et que le représentant -veuille plus d'honneurs que le représenté n'en exige?» - -Et le roi de répondre ce qu'il répond à tout le monde: - ---«A la vérité, je n'en trouve aucune; mais il sera plus agréable -pour les pairs que le Parlement se rende de lui-même que si -c'étoit par mon ordre.» - -C'est dans ces conditions toutes naturelles qu'eut lieu la reprise -de l'affaire. Quant à des promesses, encore moins à une pression, -à «l'embarquement» de la pairie sous la menace des plus cruelles -calamités, à une ligue «scélérate», à la virulente sortie que -l'on sait--il n'en est pas question. La formule de Villars est -d'une simplicité qui impose la confiance. «Les pairs, dit-il, -prétendoient le bonnet. Les princes légitimés s'y opposèrent parce -que ce droit auroit trop rapproché les pairs d'eux; mais ils n'y -mirent plus d'obstacles quand, par l'édit qui leur donnoit la -faculté de parvenir à la couronne après les princes du sang, ils -furent gratifiés des mêmes honneurs et privilèges[191].» - -[Note 191: _Mémoires de Villars_, t. II, p. 349.] - -Une neutralité bienveillante: telle fut, telle devait être -l'attitude des légitimés, jusqu'au jour où, ruinés dans leurs -espérances par l'annulation du testament royal, ils n'eurent plus -de ménagements à garder. De contrainte morale, les ducs n'en -subirent aucune. S'ils se lancèrent dans un nouveau conflit avec -la robe, c'est qu'ils se figuraient avoir facilement raison de -M. de Mesmes, avec lequel plusieurs d'entre eux entretenaient -des rapports d'amitié. Ils s'attachèrent d'abord à le séduire -par leurs flatteries; puis, tout aussi vainement, essayèrent -de l'intimider par leurs menaces[192]... Qu'il y ait eu alors -des pourparlers en vue d'une transaction que le duc du Maine, -désireux de se faire bien venir des deux parties,--ses juges de -demain,--envisagea avec faveur; cela n'est pas douteux. Mais -là, suivant toutes vraisemblances, se borna l'initiative de ce -prince dans des négociations que l'intransigeance de certains -ducs empêcha d'aboutir. Cette faute, imputable à ses amis et -à lui-même, l'auteur des _Mémoires_ n'était pas homme à la -reconnaître: d'où l'ingénieux arrangement que lui inspira le -silence du cabinet, au moment où il donna à ses notes leur forme -définitive... Les choses ainsi mises au point, il est permis -de croire que la prétendue trahison de 1714 est le pendant de -la soi-disant agression de 1681: avec cette différence que, -pour 1681, le vengeur de la pairie dut se contenter d'une -victime,--Novion; tandis que, pour 1714, ayant le moyen de s'en -offrir deux, MM. du Maine et de Mesmes, il n'eut garde de négliger -une occasion aussi heureuse. - -[Note 192: _Mémoire du Parlement_, du mois d'avril 1716.] - - - - -X - - La dernière maladie de Louis XIV.--Les ducs délibèrent.--Les ducs - de La Force, de Charost, d'Antin, le maréchal de Villars, les - ducs de Coislin, de Tresmes.--Les pairs ecclésiastiques.--M. de - Reims.--Questions d'étiquette.--Négociations avec le Régent. - - -Cependant le moment décisif approchait: celui que les pairs, -pareils au peuple d'Israël soupirant après la terre promise, -appelaient de tous leurs vœux. La mort de Louis XIV n'était plus -qu'une affaire de semaines. Commencée à la disparition du duc de -Bourgogne, la déchéance suivait son cours avec une effrayante -rapidité. Le teint était devenu couleur de cire et les traits -avaient subi une altération telle que, rencontré ailleurs qu'à -Versailles, le royal malade n'eût été reconnu de personne. - -L'imminente éventualité d'un changement de règne déchaînait les -convoitises. Sans parler des ducs d'Orléans et du Maine qui, -chacun de son côté, travaillaient à se créer des partisans, en -vue d'une rencontre prochaine à la barre de la Grand'Chambre, -les ambitions de toute nature,--Dieu sait si elles étaient -nombreuses!--se donnaient librement carrière. La Cour, du plus -humble au plus élevé, offrait le spectacle d'une lamentable -bassesse. Les salons du futur Régent se vidaient en un clin d'œil, -ou s'emplissaient si bien qu'une aiguille n'eût pu tomber à terre, -suivant que le bulletin médical faisait présager une amélioration -ou une recrudescence du mal. L'absorption de deux biscuits, avec -un doigt de vin d'Espagne, ramenait au moribond cette foule -servile. Le renvoi d'un bouillon ou le recours à quelque empirique -la précipitait du côté du soleil levant. - -Au sein de la pairie l'agitation touchait à son comble. En dépit -des visées politiques de certains de ses membres, l'affaire du -bonnet constituait la grande préoccupation. Depuis plusieurs mois -déjà, on se concertait: non, d'ailleurs, sans quelque peine. Le -château de Versailles était, en effet, le lieu du royaume où la -police était le plus active. Grâce à l'habile organisation d'un -service d'espionnage, rien n'échappait à la surveillance du roi. -Toute démarche suspecte donnant lieu à un rapport, des assemblées -plénières n'eussent point été possibles. Aussi se réunissait-on -par séries de quatre ou cinq, tantôt chez l'un, tantôt chez -l'autre, chaque groupe communiquant avec le groupe voisin par -l'entremise d'un émissaire. Et pendant qu'un serviteur faisait -le guet dans les couloirs, les conjurés, assis, suivant l'ordre -du tableau, au fond d'une pièce reculée, abordaient l'ordre du -jour... Débats approfondis, graves et d'une rare prolixité! -Saint-Simon surtout était inépuisable, quand il rencontrait -quelque résistance: «Monsieur, lui écrit le chancelier de -Pontchartrain, un siècle entier de conversation vous paraîtrait -un moment étranglé si on ne finissoit pas par être de votre -avis[193].» Un de ceux qui lui tenaient tête le plus volontiers -était M. de Noailles, Brutus-Noailles, dont, en dépit de ce -sobriquet tragique, chacun proclamait l'excellent esprit[194]. Un -jour, entre eux, la discussion s'échauffa si bien qu'elle dégénéra -en querelle. M. de Noailles, de belle prestance et doué d'un -vigoureux organe, écrasait son adversaire. Celui-ci avait beau -gesticuler, jeter feu et flamme, sa voix de crécelle ne parvenait -pas à prendre le dessus. Ce que voyant, il grimpait sur le gradin -de la fenêtre; puis, ne pouvant encore se faire entendre, il se -hissait au sommet d'une armoire, d'où il s'époumonait à fulminer -ses arguments. - -[Note 193: _Mémoires de Saint-Simon_, t. VIII, p. 365.] - -[Note 194: Ainsi nommé parce que, à l'époque où couraient, sur -le duc d'Orléans, les bruits les plus défavorables, M. de Noailles -s'était déclaré prêt à jouer, auprès de lui, le rôle de Brutus.] - -Saint-Simon avait, dès cette époque, réuni autour de sa personne -tout un groupe de ducs animés de sentiments analogues aux siens, -poursuivant les mêmes chimères et captivés par le charme de sa -conversation, qu'un contemporain qualifie «d'enchanteresse», par -le sel de ses lardons, par ses critiques passionnées et aussi -par sa rare compétence sur les questions d'étiquette. Tous, dans -l'immense tableau que constituent ses _Mémoires_, font l'objet de -portraits brossés de main de maître. Si, au cours de la rapide -revue que nous en allons dresser, quelques-uns reçoivent des -égratignures, c'est à celui qui fut leur compagnon d'armes que ces -ombres ducales devront en demander raison. - -Au premier rang, il convient de placer M. de La Force: un ami -de vieille date auquel Saint-Simon restera fidèle jusque dans -la disgrâce. M. de La Force, très expert en l'art de la parole, -avait de l'intelligence, de l'instruction, de l'aptitude au -maniement des affaires et un grand besoin d'activité. Mais sa -qualité dominante, aux yeux du petit cénacle, c'était «d'être -fort duc et pair et incapable de gauchir». L'abaissement de -la robe constituait pour lui un article de foi; d'autant plus -que, personnellement, il avait eu maille à partir avec elle: -non à Paris, mais en province. La province, en effet, marchait -sur les traces de la capitale. Il n'existait pas de présidial, -de sénéchaussée ou de bailliage où l'on ne se passionnât pour -l'affaire du bonnet. - -Quant aux divers parlements du royaume, personne, du plus élevé -des magistrats jusqu'au dernier des procureurs, n'y jurait que -par Novion et Harlay. Dès qu'un pair, en cours de voyage, faisait -mine d'user de son droit en siégeant à l'une de ces hautes -juridictions, présidents et conseillers s'appliquaient,--pour -l'entrée, la sortie, les saluts,--à traiter l'indiscret comme -l'eussent pu faire leurs collègues de Paris. C'est à Bordeaux -que la patience de M. de La Force avait été mise à l'épreuve: le -Parlement exigea qu'il prît la suite de la Compagnie et interdit -à son carrosse l'entrée de la cour du Palais... Des procédés -inqualifiables que M. de La Force n'oublia jamais[195]. - -[Note 195: Cette affaire fut soumise à Sa Majesté et donna -lieu à une longue correspondance de MM. de La Vrillière et de -Ponchartrain.] - -Après lui, il faut citer M. de Charost. «Bonhomme, dévot et -qui ne pense pas à mal», dit de lui Mathieu Marais[196]. -Saint-Simon célèbre ses qualités morales, mais confirme l'opinion -peu flatteuse de son confrère en chronique sur la valeur -intellectuelle du personnage. «Ce n'étoit pas, déclare-t-il, un -homme à exister, par conséquent à compter.» Mais, ajoute-t-il, «il -étoit tout à moi»... La nullité de ce courtisan digne d'estime -qui, après la disgrâce de Villeroy, obtint les fonctions de -gouverneur de Louis XV, fut sans doute la raison de sa fortune: -«tel est, en effet, le malheur des princes et la nécessité des -combinaisons». - -[Note 196: _Journal de Mathieu Marais_, t. II, p. 328.] - -Ajoutons, d'un trait rapide:--«M. d'Antin, qui ne se consolait -pas de n'avoir pu obtenir le titre d'Épernon»;--le maréchal -de Villars, que sa gloire militaire n'empêchait pas d'être -fort sensible aux questions de cérémonial;--M. d'Estrées, un -viveur ruiné, en quête d'emplois que la Cour s'obstinait à lui -refuser;--M. de Sully, le meilleur danseur de Versailles, -pris par Louis XIV en aversion, on ne savait pourquoi, et qui -supportait cette défaveur avec plus de résignation que les -entreprises de la robe;--M. de Coislin, évêque de Metz, héritier -et successeur de son frère, le «tortionnaire» de Nicolas de -Novion[197];--M. de Tresmes, premier gentilhomme de la Chambre -et gouverneur de Paris... Une happelourde! s'accordait-on à -reconnaître... «Une vieille bête», dit, plus simplement, Madame -Palatine: d'une bêtise si grande qu'elle finit par constituer sa -force et par le maintenir en place[198]... Pourvu que son cerveau -ne fût pas soumis à de trop rudes épreuves, il n'y avait pas -d'obstacles devant lesquels reculât le zèle de M. de Tresmes. Les -corrections manuelles relevaient de son département: témoin ses -algarades au bailli de Mesmes et à M. de Caumartin. Peut-être -trouverait-on le secret d'une attitude aussi militante dans ce -fait qu'ayant, en vertu d'une licence royale, transformé son hôtel -de la rue Neuve-Saint-Augustin en académie de jeux,--bassette, -pharaon, biribi,--dont la ferme lui rapportait quarante mille écus -de rente, il se trouvait en butte à l'hostilité du Parlement: -émus des scandales quotidiens dont son tripot était le théâtre, -certains de Messieurs ne dissimulaient pas leur intention d'en -prescrire la fermeture, en vertu du droit de police dont ils -étaient investis[199]. - -[Note 197: La réception de M. de Coislin qui, bien que -d'Église, était pourvu d'une pairie laïque, donna lieu à de graves -débats. L'admettrait-on en costume civil, avec l'épée et le -«bouquet de plumes»? ou en costume ecclésiastique, avec rochet et -camail?... C'est pour ce dernier parti qu'on se décida, après avis -du roi.] - -[Note 198: C'est lui, assurait-on,--on ne prête qu'aux -riches,--qui, regardant d'un air connaisseur plusieurs -crucifiements du Christ, soutenait qu'ils étaient l'œuvre d'un -peintre unique: «Ne voyez-vous pas la signature: INRI? Elle est la -même sur toutes les toiles.»] - -[Note 199: L'hôtel de Gesvres (ou de Tresmes) partageait ce -privilège avec l'hôtel de Soissons qui appartenait au prince de -Carignan.] - -Quoique moins nombreux, l'élément ecclésiastique n'était pas non -plus à dédaigner. Un élément pondérateur, est-on tenté de croire: -des gens d'Église, revêtus de l'habit qui commande le détachement -des vanités terrestres, élevés en dehors de tout préjugé de caste -et ne pouvant transmettre, après eux, une dignité dont les hasards -de la fortune les ont pourvus, ne devaient, semble-t-il, avoir à -la bouche que des paroles de paix! Qu'on se détrompe. L'air de la -pairie «étoit si contagieux» que ceux-là mêmes, dont on eût été -en droit d'attendre le plus de modération, se faisaient remarquer -par leur turbulence. Tel M. de Clermont-Chatte, évêque-duc de -Laon, qui, très bon homme en son particulier, devenait intraitable -quand les privilèges de sa dignité se trouvaient en péril. Tel -aussi M. de Saulx-Tavannes, évêque-comte de Châlons, lequel eût -bel et bien précipité le cardinal Dubois du haut des gradins de la -Grand'Chambre, s'il s'était avisé, comme il en avait l'intention, -d'usurper la préséance[200]! - -[Note 200: Les pairs laïcs s'étaient engagés à prêter -main-forte à M. de Châlons. La résolution, dit Saint-Simon, «avoit -passé par moi et auroit été exécutée si le cardinal Dubois s'y fût -commis». _Mémoires_, t. X, p. 443.] - -Mais le plus fougueux de ces prélats était M. de Mailly, -archevêque de Reims, légat-né du Saint-Siège et primat de la Gaule -Belgique: un de ces cadets de bonne maison que des convenances -de famille obligeaient, souvent contre leur gré, à entrer dans -les ordres. En dehors des mœurs, qu'il avait irréprochables, -M. de Mailly ne prit jamais de l'état ecclésiastique, pour -lequel il ne sentait aucune inclination[201], «que ce qu'il ne -put laisser». Ambitieux, adroit, plein de ressources, rompu à -l'intrigue et d'une ténacité rare, il avait, en nouant avec Rome -des intelligences secrètes que Louis XIV ne lui pardonna jamais, -enlevé «à force de bras» la haute situation dont il était pourvu. -Il allait même bientôt, à l'insu du gouvernement, qui refusa -plusieurs mois de ratifier sa nomination, obtenir la barrette. -Mais il aspirait à mieux encore et se flattait de devenir grand -aumônier de France et archevêque de Paris. C'est pourquoi il se -lançait à corps perdu dans les affaires de la Constitution où, -prétendaient certains pêcheurs en eau trouble, il y avait de -gros profits à réaliser... Des difficultés, ce singulier prélat -en avait avec tout le monde. Le rôle de la Grand'Chambre était -encombré de procès qu'il perdait régulièrement: procès avec ses -curés, procès avec ses chanoines, procès avec l'Université. Puis, -lorsque le parti ultramontain l'emporta d'une façon définitive, -conflits avec ses suffragants, avec son chapitre, avec bon -nombre d'ecclésiastiques vis-à-vis desquels il ne ménageait ni -les mesures vexatoires, ni les lettres de cachet[202]... Ce -personnage «difficultueux et des moins disposés à entrer en -composition[203]», mis en évidence par son titre de premier pair -du royaume, devait jouer, dans l'affaire, un rôle considérable. -Il le joua, en effet, aux côtés de Saint-Simon, son ami et son -allié, sinon son parent. Celui-ci, il faut le dire à sa louange, -n'hésitait pas à blâmer la ligne de conduite de M. de Reims et -possédait une qualité, le désintéressement, que ce dernier ne -paraît pas avoir souvent mise en pratique. - -[Note 201: «L'abbé de Mailly, qui n'avoit jamais voulu tâter -de la moinerie, n'avoit pas plus d'inclination pour l'état -ecclésiastique; sa mère l'y força... On peut juger quel prêtre ce -fut et quelles études il fit; mais il avoit de l'honneur et fit de -nécessité vertu.» _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 298.] - -[Note 202: D'après Buvat (_Journal de la Régence_, t. II, p. -294), M. de Mailly obtint trente-deux lettres de cachet contre -des prêtres de son diocèse. Une chanson--on en fit plusieurs à ce -sujet--lui prête le langage suivant: - - Les curés sont trop mutins: - J'ai beau, pour punir ces lutins, - Excommunier, interdire... - Ils croient que c'est pour rire, - Et pour les mettre à la raison - La Fare a besoin d'un bâton. - -La Fare, l'un de ses vicaires généraux, s'était livré à des voies -de fait contre un des récalcitrants. _Chansonnier historique_, t. -II, p. 174.] - -[Note 203: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 358.] - -Pendant que Louis XIV agonisait, ce groupe des ardents -multipliait les conférences, agitait les questions d'étiquette, -s'ingéniait en combinaisons de nature à rehausser le lustre de -«l'institution». Certains songeaient, dès à présent, à ouvrir -le feu contre les bâtards. D'autres, résolus à créer un ordre -spécial composé des seuls membres de la pairie, proposaient de -profiter des circonstances pour se séparer de la noblesse. On -sait qu'une distinction était faite entre ducs et non-ducs. Les -ducs constituaient _la noblesse titrée_; tout ce qui n'était -pas duc était relégué dans la noblesse _non titrée_[204]. Or, -l'occasion semblant favorable pour accentuer cette ligne de -démarcation, quelques pairs étaient d'avis de faire bande à part -pour aller saluer le nouveau roi. Ce projet, devenu public par -suite d'indiscrétions, déchaîna une incroyable effervescence -parmi les simples gentilshommes qui protestèrent dans un mémoire -rédigé par le marquis de Conflans[205]. Quel était l'auteur de -cette tentative? Saint-Simon accuse nettement le duc de Noailles. -Il prétend même avoir payé de sa personne pour dissuader ses -collègues d'une entreprise dont il redoutait les conséquences; -mieux encore, il fournit le canevas des harangues qu'il aurait -prononcées à cette occasion. Ce qu'il y a de fâcheux, pour lui, -c'est que, une fois de plus, il se trouve ici en contradiction -avec ses contemporains. Le fauteur de ces troubles ne serait autre -que lui-même, «le petit furibond». Aussi ne lui ménage-t-on pas -le blâme, même dans l'entourage de M. d'Orléans. «Je suis sûre, -écrit la duchesse de Lorraine[206], que tout ce qui s'est passé -sur cela, entre les ducs et la noblesse, ne vient que de ce vilain -mâtin-là[207].» Et elle s'étonne que «ce vilain mâtin-là» ne soit -pas l'objet de mesures coercitives... Saint-Simon reconnaît, -au surplus, que les gentilshommes non titrés étaient si montés -contre lui qu'ils apostèrent des laquais devant sa porte pour -noter le nom des personnes qui continuaient à le voir. Disgrâce -qui atteignit également son _alter ego_, M. de Reims, «dont la -dignité passagère n'avoit pas honte d'entrer dans un dessein si -odieux[208]». - -[Note 204: Cette distinction existait encore sous la -Restauration. _Mémoires de la comtesse de Boigne_, t. I, p. 396.] - -[Note 205: _Journal de Mathieu Marais_, t. I, p. 177.] - -[Note 206: Élisabeth-Charlotte d'Orléans, sœur du Régent.] - -[Note 207: _Notice sur la vie et les mémoires de Saint-Simon_, -par Chéruel, p. XLV.] - -[Note 208: _Mémoire du Parlement_, du mois d'avril 1716.] - -En ce qui touche le bonnet, les dispositions étaient prises du -jour où le roi fut contraint de garder la chambre. De nombreux -pairs avaient vu le futur Régent. A tous il avait fait de superbes -promesses. Mais, comme des réponses individuelles ne paraissaient -pas suffisantes, on lui expédia une députation sous la conduite -de M. de Mailly[209]. Le duc d'Orléans confirma ses précédentes -déclarations, affirmant que son premier soin, en prenant le -pouvoir, serait de donner satisfaction aux réclamants. «Nous -exigeons, ripostèrent ceux-ci, que cette satisfaction nous soit -accordée à la séance même où il sera statué sur la régence.--Soit! -fut-il répondu.--Vous trouverez bon que nous restions couverts -quand le Premier Président prendra notre avis?--Je vous en donne -ma parole...» - -[Note 209: Elle comprenait, outre M. de Mailly, MM. de -Langres, de Beauvais, de Luynes, de Saint-Simon, de La Force, de -Charost, de Chaulnes et de Rohan-Rohan. _Écrits inédits_, t. III, -p. 435.] - -Parole de prince!... Le roi avait à peine rendu le dernier soupir -que M. d'Orléans convoquait, dans son petit entresol, en vue de la -réunion du Parlement, qui devait avoir lieu le lendemain de très -bonne heure, ceux des pairs qui se trouvaient encore à Versailles. -Ce fut alors un autre langage. Certes, l'engagement subsistait -toujours: on en aurait prochainement la preuve. Mais l'heure ne -semblait pas bien choisie pour des manifestations de cette nature. -A qui n'apparaissait-il pas, en effet, que la première séance -du haut sénat de France devait être consacrée, non à des débats -d'ordre privé, mais aux affaires de l'État? Soulever une question -d'étiquette quand le sort du royaume se trouvait en jeu, ne -serait-ce point un défi à l'opinion publique déjà mal disposée à -l'égard des pairs?... Et, en une péroraison «dorée», M. d'Orléans -supplia ses amis les ducs de ne pas l'exposer, et avec lui la -Couronne, aux pires aventures. - -Ce ne fut qu'un cri d'indignation. Surmontant enfin leur émoi, ses -interlocuteurs s'écrièrent: - ---Mais, monsieur, quand les affaires publiques seront réglées, -vous vous moquerez des nôtres. Une conjoncture comme celle-ci -est notre seule planche de salut. Passé l'occasion, vous nous -remettrez sans fin, et nous en resterons pour notre courte honte! - -Cette généreuse ardeur ne dura pas plus qu'un feu de paille. -Qu'attendre, en effet, d'un corps habitué à la servitude et auquel -l'ombre du roi défunt, planant sur l'assemblée, inspirait encore -un insurmontable effroi! Parmi ces beaux parleurs, il ne s'en -trouva pas un assez hardi pour «oser hocher le mors» au prince -qui représentait cette grande ombre. Une transaction apparut aux -meilleurs comme la seule issue possible. Saint-Simon se chargea -d'en trouver la formule: un des Messieurs prendrait la parole, au -début de la réunion du Parlement, exposerait les revendications -de la pairie, déclarerait ne point s'opposer à ce que l'affaire -fût ajournée, moyennant la promesse d'une solution favorable à -brève échéance, et interpellerait le duc d'Orléans pour le mettre -en demeure de s'engager devant toute l'assistance... Ce n'était -qu'un expédient; mais, comme il n'y avait pas de remède, on se -résigna,--après d'orageuses discussions au cours desquelles -quelques têtes exaltées, inconsolables de n'avoir pas le moindre -robin à s'offrir en holocauste, proposèrent de se rattraper sur -les bâtards. - -Commencée à huit heures du soir, cette conférence,--une véritable -veillée d'armes,--se prolongea assez avant dans la nuit. Puis, -comme il n'y avait pas une minute à perdre, chacun se mit en -route pour Paris où, en vue d'arrêter les dernières dispositions, -rendez-vous fut pris, pour cinq heures du matin, chez M. de -Reims, au bout du Pont-Royal, derrière l'hôtel de Mailly. A cinq -heures, chacun se trouvait à son poste et l'on délibéra encore. -A sept heures, la pairie se rendait en masse au Parlement, bien -convaincue que, malgré les tergiversations de M. d'Orléans, -le succès ne pouvait faire doute. Mais son espoir allait, une -nouvelle fois, être déçu, par suite de l'intervention aussi -habile qu'énergique de deux personnages dont, avant d'aller plus -loin,--nous en aurons ensuite fini avec les portraits,--il importe -de dire quelques mots. - - - - -XI - - Le Premier Président de Mesmes (1712-1723).--Sa jeunesse.--Sa - famille.--Son caractère.--Le Président André de Novion.--Appréciations - de Saint-Simon sur ces deux personnages. - - -Le premier de ces personnages est le chef de la Compagnie -judiciaire, celui que nous venons de voir à l'œuvre: Messire -Jean-Antoine III de Mesmes, comte d'Avaux, seigneur de Cramayel, -Brie-Comte-Robert, marquis de Saint-Étienne, vicomte de Neuchâtel -et autres lieux... Issu, en 1661, d'une ancienne maison de robe, -M. de Mesmes,--on l'appelait alors M. de Neuchâtel,--avait tenu à -honneur d'entrer au Parlement. Substitut du procureur général à -dix-huit ans, conseiller à vingt-six, il devint, à vingt-sept ans, -en 1688, Président à mortier en remplacement de son père[210]. -En 1703, il obtenait la charge de prévôt et grand maître des -cérémonies des ordres du roi, laquelle était, pour ainsi dire, -héréditaire dans sa famille, et, en 1710, entrait à l'Académie où -Boileau, septuagénaire, l'accueillait par ces paroles flatteuses: -«Je viens à vous, monsieur, afin que vous me félicitiez d'avoir -pour confrère un homme comme vous.» - -[Note 210: Son père, Jean-Jacques de Mesmes, né vers 1640, -remplit tour à tour les fonctions de maître des requêtes et de -Président à mortier et fut reçu à l'Académie en 1676. Il mourut en -1688.] - -Quelle avait été sa jeunesse? Une opinion assez répandue incline -à voir en lui le modèle de ces magistrats imberbes qui, associés -par la fortune et les plaisirs aux ébats des petits maîtres de la -Cour, s'efforçaient, au grand dommage de leur prestige, de s'en -approprier les ridicules, devenant ainsi, assure La Bruyère, «des -copies fidèles de très méchants originaux[211]». Faut-il croire -à cette légende? La réserve s'impose toujours lorsqu'il s'agit -de mettre, par voie de conjecture, un nom au bas de portraits -littéraires, lesquels, composés de détails empruntés à droite et -à gauche, visent moins à représenter une personne qu'un genre. -Ajoutons que si, à certains égards, quelque analogie put exister -entre le jeune de Neuchâtel et les robins adolescents dont parlent -les _Caractères_, la dissemblance sur d'autres points est telle -qu'on ne saurait, sans injustice, s'arrêter à cette hypothèse. - -[Note 211: _Les Caractères_, chapitre _De la ville_.] - -La vérité est qu'élevé avec «ses proches alliances», les La -Trémoille, les d'Elbeuf et les Vivonne, M. de Mesmes se façonna, -de bonne heure, aux belles manières. La fréquentation «du -meilleur monde» acheva de lui donner ce vernis de politesse -qu'on n'acquérait guère qu'à Versailles. Toutes les portes lui -furent ouvertes, même celle du Grand Dauphin dont, assurent les -chroniques, il eut l'honneur «de partager les jeux[212]». Mais ses -préférences le portaient vers la Cour de Sceaux, tenue par le duc -et par la duchesse du Maine. L'exubérance de la vie qu'on y menait -contrastait, d'une façon éclatante, avec la torpeur chagrine de -l'entourage royal. Commensal habituel du duc du Maine, qui s'éprit -pour lui d'une confiante tendresse, il lia commerce avec les beaux -esprits de la maison, discuta arts et sciences avec Malézieu, -philosopha avec le cardinal de Polignac, improvisa des épigrammes -avec le marquis de Sainte-Aulaire, applaudit aux chansons de -la Présidente Dreuilhet. Peut-être même ne repoussa-t-il point -certains succès d'un ordre plus intime qui, à une époque où la -femme régnait en souveraine, semblaient le complément nécessaire -d'une éducation accomplie. Madame Palatine assure que la -maîtresse du logis ne se montra point cruelle à son égard[213]... -La petite-fille du grand Condé, qui avait la hardiesse et -l'indépendance de son aïeul, ne repoussa point sans doute d'aussi -délicats hommages; mais pourquoi penser à mal? Elle a pris soin de -nous avertir: - -[Note 212: Le _Journal de Barbier_ (t. I, p. 298) dit «les -débauches».] - -[Note 213: _Correspondance de Madame Palatine_, t. I, p. 422 -et 473.] - - Ce qui, chez les mortels, est une effronterie, - Entre nous autres, demi-dieux, - N'est qu'honnête galanterie. - -La fonction de M. de Mesmes, à Sceaux, consistait simplement à -prendre part aux bergeries de la duchesse, à porter le ruban -citron de son ordre, _la mouche à miel_, et à rimer quelques vers -suivant le goût du jour. Encore ce dernier emploi rentrait-il dans -les attributions de son secrétaire. On n'ignore pas, en effet, -que les personnages marquants de l'ancien régime déléguaient à un -homme de lettres patenté le soin de tenir à jour, pour la plus -grande joie du public, leur correspondance intime et leurs essais -de poésie. - -Il est clair que cette conception nouvelle de la gravité -judiciaire dut indisposer plus d'un observateur chagrin. -Affaire de temps et de milieux. On assure que, dans la marche -de l'humanité, chaque génération porte l'empreinte de l'époque -qui l'a vue naître. La justesse de cette observation apparaît -manifeste, lorsqu'on étudie Nicolas de Novion et Harlay: l'un, -le type accompli du frondeur toujours sur le qui-vive et prêt à -en découdre; l'autre, le parfait modèle de la solennité, plus -majestueuse qu'aimable, dont, vers son âge mûr, Louis XIV imposa -la loi. Autant peut-on en dire de de Mesmes qui, à cheval sur -les dix-septième et dix-huitième siècles, trouva le secret de -fondre en sa personne les qualités et les travers de l'un et de -l'autre; empruntant au premier, avec une tenue d'une correction -irréprochable, l'amour du faste, de la représentation, des beaux -monuments; au second, l'allure dégagée, la grâce, la bonne humeur, -la vie facile et certain détachement des anciennes traditions: le -tout accommodé d'un large esprit de tolérance et d'un scepticisme -de bon ton. Son château de Cramayel-en-Brie, où l'on comptait -vingt appartements à l'usage des invités, n'était certes pas -comparable à Versailles, mais dépassait Saint-Germain comme -confort et comme luxe. Quant à son hôtel de la rue Sainte-Avoye, -c'était, avec son escalier de marbre du Languedoc, sa chapelle, -sa coupole, ses admirables tapisseries, ses plafonds de Lebrun, -ses portraits de Mignard, ses tableaux de Lesueur, une demeure -princière. Tout y était à l'avenant: meubles, curiosités, -objets d'art, la bibliothèque,--cette _Memmienne_ à la garde de -laquelle Naudé, avant d'entrer au service de Mazarin, avait été -préposé,--et certaine collection d'antiques et de médailles, -composée à grands frais, dont l'État devait avoir un jour la bonne -fortune de se rendre acquéreur... Tout cela avait coûté gros et -ce n'était point un secret que la fortune du possesseur de ces -merveilles, quoique considérable, était sérieusement compromise. -«Je n'ai jamais vu, écrit un contemporain, manger son bien avec -autant d'intrépidité!» - -Ce prodigue incorrigible, peint en 1690 par Rigaud et en 1713 par -François de Troy, était un homme de belle stature et de forte -corpulence: tête puissante, fine et affable. Saint-Simon assure -que le visage, quoique marqué de la petite vérole, «avoit beaucoup -de grâces» et «quelque chose de majestueux». Tout en prêtant, -d'ailleurs, à M. de Mesmes les scélératesses sans nombre dont -il a l'habitude d'accabler ses adversaires, Saint-Simon ne lui -conteste pas certaines qualités. «Beaucoup d'esprit, déclare-t-il, -grande présence d'esprit, élocution facile, naturelle, agréable; -pénétration, réparties promptes et justes; hardiesse jusqu'à -l'effronterie; ni âme, ni honneur, ni pudeur; petit maître en -mœurs, en religion, en pratique; habile à donner le change, à -tromper, à s'en moquer, à tendre des pièges, à se jouer de paroles -et d'amis ou à leur être fidèle, selon qu'il convenait à ses -intérêts; d'ailleurs d'excellente compagnie, charmant convive, -un goût exquis en meubles, en bijoux, en fêtes, en festins et en -tout ce qu'aime le monde; grand brocanteur et panier percé, sans -s'embarrasser jamais de ses profusions, avec les mains toujours -ouvertes pour le gros, et l'imagination fertile à s'en procurer, -poli, affable, accueillant avec distinction et suprêmement -glorieux, quoique avec un air de respect pour la véritable -seigneurie et les plus bas ménagements pour les ministres et pour -tout ce qui tenait à la Cour[214].» - -[Note 214: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IX, p. 171.] - -Saint-Simon n'est pas plus tendre pour la famille. Des paysans -«du Mont-de-Marsan», s'écrie-t-il, dont bon nombre payent -encore la taille! Et, avec un dédain non déguisé, il représente -l'un de ces rustres quittant en sabots les landes natales, -partant pour Toulouse, où, d'écolier, il devint professeur de -droit, appelé à Pau par sa souveraine, Marguerite de Navarre, -laquelle l'employa dans diverses missions et, en récompense de -ses services, le fit nommer lieutenant civil au Châtelet. Ce -fut le fondateur de la dynastie: une dynastie riche en hommes -de valeur, magistrats, jurisconsultes, ambassadeurs, soldats, -qui, tous, suivant l'expression d'un chroniqueur, furent aussi -utiles aux peuples qu'à la Couronne:--Jean-Jacques, seigneur -de Malassise, bien connu par la paix boiteuse qui porte son -nom;--Henri, seigneur de Boissy, l'ami de Pibrac, de Paul de -Foix, de Montaigne, de tous les hommes illustres de cette époque, -protecteur des lettres et des savants, lettré et savant lui-même, -dont Brantôme déclare «qu'il étoit un très grand, subtil et -habile personnage d'État, d'affaires, de sciences et de haute -gentillesse[215];»--Jean-Pierre, un poète doublé d'un astronome, -qui, à ce double titre, se perdait souvent dans les nues et que -Joachim du Bellay rappelait sur la terre en strophes exquises: - -[Note 215: Lettre à Paul de Foix, du 1er septembre 1570.] - - De la céleste musique - Ne plaisent tant les doux sons - Que le miel de tes chansons - Plus doux que le miel attique[216]! - -[Note 216: _Vie de Jean-Pierre de Mesmes_, par Guillaume -Colletet.] - ---Claude, comte d'Avaux, le diplomate fameux qui représente -la France dans les négociations relatives aux traités de -Westphalie;--un autre, Henri, troisième du nom, lequel, député -aux États généraux de 1614, y joua un rôle que certains écrivains -ont comparé à celui de Mirabeau aux États de 1789: patriote -ardent à la chaude éloquence, dont la bourgeoisie acclama cette -affirmation que les trois ordres étaient frères, comme issus -d'une mère commune; que, sans doute, le Tiers occupait, au sein -de sa famille, la dernière place, mais qu'il n'était pas rare de -voir des maisons menées à la ruine par l'imprévoyance des aînés, -recouvrer grandeur, fortune et gloire, grâce à la sage industrie -des cadets[217]... Audacieuse proposition que ne pardonnèrent -jamais ni les ducs ni la noblesse: d'autant mieux qu'elle était -accompagnée d'une retentissante revendication du pouvoir politique -des Parlements[218]. - -[Note 217: _Relation de Florimond Rapine_, p. 152.] - -[Note 218: Le _Journal d'Olivier d'Ormesson_ et les _Mémoires -de Mathieu Molé_ restituent à Henri de Mesmes, trop souvent -méconnu, sa véritable physionomie. C'est lui qui, au cours de la -Fronde, protestait dans une inoubliable apostrophe contre l'avis -émis d'appeler l'armée espagnole. Le coadjuteur, qui ailleurs -l'accuse de pusillanimité, ne peut s'empêcher de s'écrier: «Le -Président de Mesmes fit une exclamation, au seul nom de l'envoyé -de l'archiduc, éloquente et pathéthique au-dessus de tout ce que -j'ai lu en ce genre dans l'antiquité.»--_Mémoires du cardinal de -Retz_, t. I, p. 292.] - -Saint-Simon n'ignore rien de ce passé. Il prend même plaisir -à énumérer les alliances, les héritages, les emplois obtenus, -les missions accomplies,--et ne s'aperçoit point que tout cela -constitue une illustration deux fois centenaire, avec laquelle -bon nombre de pairies, la sienne notamment, n'eussent pu sans -péril affronter la comparaison. Mais il est trop l'homme de son -temps pour compter le mérite personnel et les services rendus, -s'ils ne se présentent sous le couvert de la naissance. Pour lui, -au dix-huitième siècle comme au seizième siècle, la tribu des de -Mesmes reste entachée «de la crasse héréditaire». - -Ce fut en 1712 que l'héritier d'une race si discutée fut investi -de la Première Présidence, bien que,--chose grave à un moment où -la tiédeur en matière religieuse n'était plus admise,--il passât -pour n'être rien moins que dévot[219]... A en croire Saint-Simon, -il n'aurait eu d'autre titre à cette faveur que la protection -de la cour de Sceaux. Le marquis de Sourches, plus véridique, -fait remarquer qu'il était le doyen du grand banc, et, depuis -dix-huit mois, remplaçait le titulaire, Le Pelletier de Rosambo, -qui, malade et incapable, ne faisait au Palais que de rares -apparitions[220]. - -[Note 219: Il semble qu'on exigeât alors des magistrats, comme -des protestants récemment convertis, un certificat de «bonne -catholicité». Aussi, dans l'enquête à laquelle tout nouveau promu -était soumis, M. de Mesmes eut-il soin de faire entendre l'abbé -Philippe-Michel Bonnet, docteur en théologie de la maison et -Société de Sorbonne, curé de Saint-Nicolas-des-Champs. L'honnête -ecclésiastique déclara avoir constaté plusieurs fois, dans son -église, la présence du récipiendaire. S'il ne l'avait pas vu -fréquenter les sacrements de pénitence et d'eucharistie,--«ce -qui seroit très difficile de connaître à l'égard de tous les -paroissiens»,--il savait, pour s'en être informé, que ce grand -magistrat avait rempli ses devoirs aux Pâques dernières et que, -à l'imitation de ses aïeux, il avait accepté les honneurs du -marguilliage!... On ne peut s'empêcher de reconnaître que cet -acte de foi en partie double arrivait fort à propos. Aussi cette -formule attira-t-elle l'attention du greffier Gilbert de Lisle -dont la surprise se traduisit par la note suivante: «Voyez comme -le curé a signé sa déposition.»] - -[Note 220: _Journal du marquis de Sourches_, t. XIII, p. -268 et 269. Le Pelletier de Rosambo avait, depuis peu, succédé -à Harlay. Il se hâta de démissionner pour se soustraire aux -responsabilités d'une tâche au-dessus de ses forces.] - -Cette nomination fut saluée,--elle méritait de l'être,--par -des applaudissements unanimes... A vrai dire M. de Mesmes ne -ressemblait guère à ces grands magistrats, «stoïques et tout -d'une pièce», qu'on avait vus jadis dominer l'émeute et tenir -tête aux rois. Un pareil rôle eût peut-être dépassé ses moyens. -En revanche, il est permis de croire qu'aucun des robins de -vieille roche, auxquels nous venons de faire allusion, n'eût, -avec une maîtrise comparable à la sienne, préservé à la fois -la Couronne et la Compagnie judiciaire des périls que firent -naître pour elles une suite ininterrompue de conflits. Époque -profondément troublée. Tout allait pousser à une désorganisation -générale: les convoitises nées d'un régime nouveau; l'affaire -de la Constitution, c'est-à-dire de la bulle _Unigenitus_, dont -les péripéties bouleversaient les consciences; le système de -Law, aussi dangereux pendant l'ère des illusions qu'affolant -après la débâcle; l'explosion des rancunes parlementaires, -comprimées depuis plus d'un demi-siècle et jalouses de prendre -leur revanche... Soutenus, en effet, par l'opinion, qui ne se -résigna jamais au despotisme, Messieurs des Enquêtes,--ces -«terribles Enquêtes», l'effroi de Mazarin,--ne tardaient pas à -rouvrir ce cabinet «de la première», dont jadis Nicolas de Novion -avait «confisqué la clef». Et là, comme aux beaux jours de la -Fronde, allaient se débattre, avec une singulière âpreté, les -questions politiques, religieuses, économiques, financières, qui -passionnaient la bourgeoisie et la robe: une sorte de club en -permanence où, en dépit d'un attachement sincère à la royauté, -soufflait l'esprit révolutionnaire. Dongois, qui avait vu «le -cabinet» à l'œuvre, le signalait autrefois comme un danger pour -l'État. «Dieu veuille, s'écriait-il, qu'après la mort du roi il ne -ressuscite pas!» Et voilà que, semblable au phénix, «le cabinet de -la première» renaissait de ses cendres! - -Pour parer à ces difficultés multiples, l'homme qu'il fallait à la -tête du Parlement, ce n'était ni un jurisconsulte platonique comme -Lamoignon, ni une nature de prime-saut comme Nicolas de Novion, -ni un autoritaire renfrogné comme Harlay, mais un diplomate rompu -au maniement des hommes, avisé, délié, fertile en ressources, -sachant allier «le tact au manège». Or ces facultés maîtresses, de -Mesmes les possédait à un haut degré. Il excellait notamment dans -l'art de tirer parti des défauts aussi bien que des qualités de -son entourage. Doué d'une pénétration très vive, il s'assimilait -rapidement les matières les plus ardues. Le vieux roi, si peu -prodigue de démonstrations, prenait plaisir à le recevoir et -écoutait sans fatigue ce langage sobre, concis, dépourvu d'apprêt -oratoire, qui avait le mérite de présenter les sujets compliqués -sous une forme simple et agréable. «Ordinairement, dit Hénault, -M. D'Aguesseau, alors procureur général, et d'un autre caractère, -l'accompagnoit, et l'on disoit qu'il menoit le procureur général -à la Cour, et que le procureur général le menoit au Parlement: -c'étoit les peindre tous deux[221]...» Les succès du Premier -Président n'étaient pas moins vifs dans les assemblées des -chambres, «cette image d'une république qu'il faut réduire sans la -maîtriser[222]». Il s'y montrait inimitable... Ce qui, d'ailleurs, -ne le mettait pas à l'abri des suspicions. Que, dans chacun des -deux camps, on l'accusât de tromper l'un au profit de l'autre, -c'était inévitable. Intermédiaire désigné entre la Cour et sa -Compagnie, obligé à de perpétuels ménagements en vue d'obtenir des -concessions réciproques, il lui était difficile de satisfaire tout -le monde. La question sera de savoir si, dans l'accomplissement -de la tâche plus politique que judiciaire qu'il eut à remplir, sa -participation aux affaires publiques ne fut pas féconde en heureux -résultats, et si, d'autre part, il eut à se reprocher des calculs -intéressés et des capitulations de conscience: c'est ce que nous -examinerons bientôt. - -[Note 221: _Mémoires du président Hénault_, p. 399.] - -[Note 222: _Ibid._] - -Nous nous bornerons, pour le moment, à constater que la bonne -opinion dont le Palais lui fit crédit, au surlendemain de sa -nomination, s'accrut au fur et à mesure qu'on le fréquenta -davantage: son irrésistible séduction calmait les défiances, -dissipait les malentendus, ramenait les dissidents. Il n'est -pas jusqu'au charme d'une modestie, sûrement plus apparente que -réelle, qui ne contribuât à augmenter son prestige. C'est ainsi -que le Palais applaudissait à sa mercuriale de 1712 où, énumérant -les vertus dont le magistrat idéal doit être orné, il terminait sa -harangue par ces paroles dites avec un art consommé: «Heureux ceux -qui profiteront de ces «réflexions que j'ay l'honneur de soumettre -à la compagnie avec un cœur plein de respect. Plus heureux encore -si je puis en profiter moi-même, en ayant besoin plus qu'aucun -autre[223]...» Comment rester sourd aux arguments de ce galant -homme qui tenait en réserve, pour chacun de ses collègues, un -mot gracieux et une complaisance illimitée, qui se livrait à -«une dépense prodigieuse» en vue de leur faire honneur et leur -réservait toujours un couvert à sa table, la plus somptueuse -de Paris, où, pour peu que les convives fussent nombreux, le -personnel attitré des officiers de bouche se doublait de trente -gardes-suisses, commandés par deux sergents[224]! - -[Note 223: _Collection de Gilbert de Lisle._] - -[Note 224: _Collection de Gilbert de Lisle._] - -Cette indulgence aimable,--et c'est ce qui en doublait la -valeur,--ne dépassait guère les limites du Palais. Les détracteurs -de la robe n'avaient, avec lui, qu'à se bien tenir. «Pénétré, -rapporte Hénault, de ce qui étoit dû à sa place et le voulant -faire sentir, à cause du peu d'égards que les gens du monde -ont pour la magistrature, il étoit haut par caractère et par -politique, quoique affable et de mœurs commodes avec tous les -autres. On croignoit de lui déplaire parce qu'il imposoit, et -on cherchoit son amitié parce qu'il étoit de bon air d'être son -ami[225].» Nul, lorsqu'il le jugeait nécessaire, ne maniait, -comme ce Gascon d'origine et de tempérament, l'ironie, la -malice, l'épigramme. Nul n'avait de ces reparties soudaines -qui déroutent l'interlocuteur. Le Régent lui-même en fit -plus d'une fois l'expérience. Ayant, un jour, à la suite d'un -refus d'enregistrement, répondu par des injures empruntées au -vocabulaire des halles, de Mesmes lui ferma la bouche d'un -mot:--«Son Altesse Royale exige-t-elle aussi qu'on enregistre ses -paroles[226]?» - -[Note 225: _Mémoires du président Hénault_, p. 399.] - -[Note 226: Barbier (t. I, p. 210) donne du fait une version -différente: «Pour finir la conversation, rapporte-t-il, le prince -lui a dit à son ordinaire: «Allez-vous faire f...., vous et -votre Compagnie!» On dit que le Premier Président lui a répondu: -«--Monseigneur, j'ai eu souvent l'occasion de parler au feu roi -Louis XIV. Il ne s'est jamais servi de ces termes-là avec un de -ses palefreniers.»] - -Qu'un pareil homme ait apporté, dans l'affaire du bonnet, la -passion que lui attribuent les _Mémoires_, personne ne le croira. -Il semble, au contraire, qu'après s'être prêté de bonne grâce aux -tentatives de conciliation qui échouèrent par l'intransigeance -de certains ducs, il se soit absorbé dans l'étude des questions, -autrement graves, dont, après la mort du roi, fut saisi le -Parlement. Non qu'il se désintéressât d'une querelle qui tenait -si fort au cœur de ses collègues; mais il ne lui déplut pas d'en -partager la charge avec celui de ses lieutenants qu'il savait le -plus apte à mener la campagne. - -Ce lieutenant n'était autre qu'André III de Novion, le petit-fils -du prétendu instigateur de «l'affaire». Président à mortier depuis -1689, date de la retraite de son aïeul, c'était un magistrat rompu -aux affaires, possédant «le fond des diverses jurisprudences» -et n'ignorant rien de ce qui touchait aux rapports de la robe et -de la pairie. En lui revivait l'âme des anciens Potier,--avant -fortune faite: qualités et défauts. Nicolas de Novion, bourgeois -de cœur, était grand seigneur en son particulier. André de Novion, -plus scrupuleusement fidèle à son origine, restait bourgeois -partout et toujours, dans ses goûts, son habillement, sa vie -parcimonieuse, son langage, ses mœurs: une exception flagrante à -la loi que nous venons de rappeler, à savoir que l'homme porte -l'empreinte du temps où il a vécu. Celui-ci retardait de deux -siècles. Au milieu des splendeurs du règne de Louis XIV et des -raffinements de la Régence, il demeurait une façon d'antique. Tout -luxe lui répugnait, toute dépense lui fendait l'âme, et, pour -se rendre à sa terre de Grignon, il se fût volontiers servi de -l'équipage du Premier Président Lemaitre: une charrette à bœufs, -avec de la paille fraîche en guise de coussins. Autant d'ailleurs -il aimait à porter le mortier, autant le chapeau à plumes lui -déplaisait. - -«Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre!...» -s'écria-t-il avec Perrin Dandin. Las des visites qui -l'assaillaient durant les absences de M. de Mesmes, il s'enfuyait -vers le vieux logis de sa famille, rue des Blancs-Manteaux, où -personne ne songeait à le relancer. Là, au milieu d'un passé qui -lui était cher, il se reposait des tristesses du présent. En -face logeait un charron, «homme du meilleur sens du monde», et, -tandis que les gens de qualité se morfondaient à sa porte, il -causait tranquillement avec celui-ci, «sur le pas de sa boutique». -C'est dans ce milieu que, certain jour, vint le trouver un pauvre -diable de plaideur, lequel, le prenant pour un valet, lui présenta -sa requête, en se plaignant de la sauvagerie du maître... Le -malheureux faillit perdre la tête quand, apprenant que sa cause -avait obtenu un tour de faveur, il vit son interlocuteur de la rue -des Blancs-Manteaux diriger, l'hermine sur l'épaule, les débats du -Parlement. Mais son procès était bon et il le gagna. - -Probe par nature, chaste par tempérament, intraitable par mépris -de l'humanité, cet original recueillait moins de sympathies que -d'estime. Mais il enlevait tous les suffrages quand, sortant -de son effacement volontaire, il prenait part aux débats de la -Grand'Chambre où sa logique semblait irrésistible. Ses rudesses, -à l'égard de ceux qui s'écartaient de la bonne règle, étaient -d'ailleurs légendaires. L'abbé Croizat, maître des requêtes, en -savait quelque chose[227]. Le chancelier Voisin aussi. Comme il -jugeait à propos d'assurer le Parlement «de sa protection», André -de Novion lui répondit: «Monsieur, c'est plus qu'il ne demande.» - -[Note 227: _Souvenirs du président d'Aligre._ _Revue -rétrospective_, 2e série, t. VI, p. 5.] - -Ce nouvel adversaire ne pouvait trouver grâce aux yeux de -Saint-Simon. Il s'en tire cependant à meilleur compte que ses -devanciers. La raison en est peut-être toute fortuite. Son -portrait,--le dernier de l'admirable collection que constituent -les _Mémoires_,--arrive à une heure propice: celle où, prenant -congé de ses lecteurs, Saint-Simon atteste le ciel que, la vérité -étant le premier devoir de l'historien, il ne cessa jamais de -la dire, fût-ce au prix des plus grands sacrifices[228]. Sous -l'influence momentanée de ces beaux sentiments, il rend hommage -à la probité d'André de Novion, lequel n'était, concède-t-il, -ni injuste ni malhonnête... Mais, le naturel revenant au galop, -il se hâte de déclarer qu'on ne saurait faire état de la parole -d'un pareil personnage. Pourquoi? Parce que c'était un homme -«plein d'humeurs et de caprices jusqu'à l'extravagance,... un -dangereux maniaque qui avait laissé maints monuments de folie et -de l'égarement de son esprit». Des preuves de cet égarement et de -ces monuments de folie, il n'en est fourni aucune. On ne saurait, -en effet, regarder comme telles, ni l'émigration vers la rue des -Blancs-Manteaux de ce Potier hypocondriaque, ni ses manifestations -d'estime à l'égard du charron... N'importe! C'était un fou: qu'on -se garde d'en douter! - -[Note 228: «Je puis dire que je l'ai chérie jusque contre -moi-même.»--_Mémoires de Saint-Simon_, t. XIX, p. 220.] - -Or, chose inouïe! c'est ce fou qui, en collaboration avec de -Mesmes, va prendre en mains l'affaire du bonnet! Et, spectacle -non moins déconcertant, ce même fou accomplira sa tâche avec -une logique, une méthode, un esprit de suite, une variété de -moyens dont la belle ordonnance provoquera les applaudissements -de la galerie!... Comment expliquer ce prodige? L'explication -est fort simple: c'est que «ce solitaire», si l'on veut aussi -«ce sauvage», ne fut un fou que pour les besoins des _Mémoires_. -Dans les _Écrits inédits_,--qui, n'étant point destinés à faire -auprès des générations futures illusion sur les infortunes de la -pairie, pouvaient se permettre le luxe de la sincérité,--André -de Novion n'est représenté ni comme un fou, ni même comme «un -dangereux maniaque». Il y apparaît, au contraire, comme un -magistrat de beaucoup d'esprit, d'une capacité profonde, sachant, -«plus fortement que nul autre, trouver des traits d'habile -homme[229]»... C'est là une de ces contradictions dont nous avons -déjà relevé plus d'un exemple et dont on connaît les motifs... -Comme, d'ailleurs, l'opinion des _Écrits inédits_ est aussi celle -des contemporains, parmi lesquels le marquis de Sourches[230], -notre choix ne saurait être douteux.--On va, du reste, pouvoir se -prononcer en connaissance de cause. - -[Note 229: _Écrits inédits_, t. IV, p. 61 et suiv.] - -[Note 230: _Journal du marquis de Sourches_, t. XIII, p. 262.] - - - - -XII - - Une journée historique (2 septembre 1715).--Les réserves des ducs au - sujet de leurs revendications.--Le rôle personnel de Saint-Simon.--La - déception des ducs.--Ils répandent un mémoire exposant leurs - prétentions.--Les pairs représentent les grands vassaux de la - couronne.--Les empiétements des légistes. - - -La séance qui se tint au Parlement le 2 septembre 1715 présente -tous les caractères d'une haute comédie de mœurs. Chacun y -joua son rôle suivant un programme concerté d'avance, au gré -d'ambitions qui ne prenaient même pas la peine de se dissimuler. -Il y eut, cela va de soi, des vainqueurs et des vaincus. Parmi -les premiers se trouvaient le duc d'Orléans et la Compagnie -judiciaire: le duc, réduit par le testament de Louis XIV à -un pouvoir purement nominal, se voyait rétabli dans tous les -droits afférents à la régence; le Parlement, condamné depuis -un demi-siècle à une sujétion humiliante, recouvrait, par la -restitution de ce droit de remontrances,--que D'Aguesseau, en -un jour de deuil, avait appelé «le dernier cri des libertés -mourantes»,--l'entier exercice de ses prérogatives politiques. -Parmi les vaincus figuraient: tout d'abord le duc du Maine, déchu -des splendeurs qu'il avait rêvées, un demi-dieu le matin, et le -soir sans autre prérogative que le soin de veiller à l'éducation -d'un monarque de cinq ans[231]; puis Messieurs de la pairie, dont -les laborieuses combinaisons, en vue de leurs conflits avec la -robe, échouaient contre l'habile stratégie du grand banc. - -[Note 231: _Princesses et grandes dames_, par Arvède Barine, -p. 252.] - -Nous n'avons pas le projet de ressusciter dans son ensemble cette -journée historique, coupée en deux parties égales par l'intermède -d'un déjeuner où s'ourdirent les dernières manœuvres. Notre tâche, -plus modeste, se bornera à en détacher ce qui concerne l'objet de -cette étude. - -Ce fut à sept heures du matin que les ducs pénétrèrent dans -l'enceinte de la Grand'Chambre. Leur premier soin, comme il avait -été convenu, devait être de formuler la déclaration aux termes -de laquelle ils consentaient à retarder, jusqu'au règlement des -affaires publiques, la revendication de leurs droits. - -Cette déclaration, quel en allait être le metteur en scène? La -question avait fait l'objet d'un débat, dans l'entresol du duc -d'Orléans. Saint-Simon,--c'est lui qui l'assure,--fut élu «par -acclamation». Oh! il se défendit avec vigueur. Il n'était pas -l'homme qui convenait: son impétuosité bien connue pouvait, en -effet, permettre de craindre qu'il ne parlât «trop fortement». -Mais l'insistance fut telle qu'il finit par céder. Le lendemain, -2 septembre, à la conférence tenue, au lever de l'aurore, chez M. -de Reims, il revint à la charge pour être exonéré d'une mission -aussi délicate. Vaine tentative: comme la veille, on lui fit -violence et, devant le cri unanime de ses collègues, il lui fallut -se résigner. Donc, dès que la séance fut ouverte, il se leva, se -découvrit d'abord, se recouvrit ensuite, fit signe de la main -qu'il voulait parler et prononça un discours aussi ferme que digne -dont il ne nous laisse ignorer ni les grandes lignes, ni les -particularités, ni l'impression sur l'assistance... - -Voilà qui est entendu. C'est lui, c'est bien lui qui doit -recueillir l'honneur de cette glorieuse manifestation... Hélas! -Comme il en faut rabattre! Plusieurs comptes rendus sont parvenus -jusqu'à nous, et pas un ne confirme le récit qu'il lui a plu de -libeller. Personne n'a vu sa noble mimique, pour cette bonne -raison qu'il est resté coi à son banc; personne n'a entendu sa -vigoureuse harangue, pour cette raison décisive qu'il ne l'a pas -prononcée. La protestation eut lieu à l'heure dite: c'est certain. -Mais ce n'est point lui, c'est le premier pair du royaume, -l'archevêque-duc de Reims, qui la formula. - -Est-ce à dire qu'au cours de ces graves conjonctures il se résigna -à l'emploi de témoin silencieux? Non certes. Au moment où l'on -votait sur la garde du roi, il se produisit, sur le gradin -des pairs, un murmure dominé par une voix aiguë,--«un filet de -vinaigre»,--qui disait: - ---Acte! Acte! Nous demandons acte de nos protestations. M. le duc -d'Orléans nous l'a promis... Acte! Acte! - ---A qui le demandez-vous? interrompit Novion. - ---A la Cour! reprit le filet de vinaigre. - ---Vous la reconnaissez donc pour juge? répliqua le président... - -Riposte embarrassante à laquelle il fut répondu par un _non_ qui -se perdit dans le tumulte, ainsi que cette réflexion d'un des -pairs à l'interrupteur: «Ma foi, tu es un mauvais avocat[232].» - -[Note 232: D'après la relation du Président d'Aligre, -Saint-Simon aurait prononcé quelques paroles après la déclaration -de M. de Reims. Il aurait dit que, si la pairie cédait, c'était -«pour cette fois seulement et sans le tirer à conséquence».] - -Sur ces entrefaites, le maréchal de Villars exprima sa surprise de -ce que le Premier Président refusait aux ducs le coup de bonnet -réclamé par eux et affirma tenir du feu roi,--dont l'opinion -devait trancher le litige,--qu'une pareille prétention était fort -étonnante... A quoi M. de Mesmes répondit vivement: - ---Sa Majesté, monsieur, m'a dit à moi tout le contraire. Son avis, -lorsque vous émîtes vos prétentions, fut qu'il fallait tâcher de -s'arranger. Elle ajouta qu'elle ne prendrait jamais connaissance -du litige. - -Le duc de Noailles, dont nous avons déjà signalé l'allure -conciliante, jugea le moment favorable pour prononcer quelques -mots pacifiques: - ---Accommodons-nous, déclara-t-il, et qu'il ne soit plus question -de rien. - -Tel semblait bien être l'avis du duc d'Orléans, fort embarrassé -dans ce conflit qui tournait à l'aigre. Il prit la parole à son -tour; mais la formule qu'il employa ne fut point heureuse. Il -annonça, en effet, qu'il _statuerait_ après avoir entendu les -parties et examiné les usages. - ---Nous ne demandons que cela! s'écrièrent les ducs. - -Mais ils avaient compté sans «ce fou de Novion» qui, comme -personne, possédait les précédents en la matière. - ---«Doucement, s'écria-t-il... Notre respect est acquis à M. le duc -d'Orléans dans les ordres qu'il lui plaira de donner en sa qualité -de régent; mais la contestation dont il s'agit n'est point de son -ressort. Seul le roi peut la trancher... Il n'y a qu'un parti à -prendre: attendre sa majorité.» - -Et sur cette habile réplique, à laquelle personne ne trouva rien à -répondre, la question fut remise à la date lointaine indiquée par -l'orateur... C'est ce que, en style parlementaire, on appelle «un -enterrement». - -L'incident valait la peine d'être conté. Cependant Saint-Simon -n'en souffle mot. Pourquoi? Parce qu'il ne tourne pas à son -avantage. Les commentaires auxquels il donna lieu ne laissent -pas, en effet, que d'être pénibles pour sa vanité... Épisode -divertissant et douloureux! estime l'avocat Prévot... Comédie! -s'écrie un autre témoin de cette scène... Quant au public, il ne -dissimulait pas son mécontentement en voyant l'intérêt général -sacrifié à une question d'étiquette: Étrange chose, murmurait-il, -qu'un petit gentilhomme, qui devrait être surpris de se trouver en -pareil lieu, soit chargé de défendre les intérêts de la pairie!... -Pour l'historien Lémontey, ce qui domine dans cette ridicule -aventure, c'est la note comique: «La mine chétive, déclare-t-il, -et la prodigieuse colère de ce seigneur acariâtre délassèrent la -Cour des fatigues de la journée[233].»--Ce sont là des impressions -dont l'intéressé n'avait pas lieu d'être fier. Aussi supprime-t-il -tous ces détails avec un sans-gêne égal à celui qui présida à -l'invention assez piquante de ses succès oratoires[234]. - -[Note 233: _Histoire de la Régence_, t. I, p. 38.] - -[Note 234: Pour renseignements plus amples, nous renvoyons à -l'ouvrage de Chéruel: _Saint-Simon considéré comme historien de -Louis XIV_, p. 90 et suiv. On y trouvera un résumé des relations -de l'avocat Prévot, de Mathieu Marais, du président d'Aligre, -etc... Voir aussi, du même auteur, sa _Notice sur la vie et les -mémoires de Saint-Simon_, p. XLI et suiv.] - -Il est muet également sur un autre épisode... Si secrets -qu'eussent été les conciliabules tenus avant la mort du roi, il -en avait transpiré quelque chose. Le bruit circulait que les -ducs étaient résolus à frapper un grand coup en faveur de leurs -revendications. De quelle nature? On ne le savait pas. Messieurs -de la pairie assailliraient-ils les conseillers préposés à -la garde des bancs, en vue de les contraindre à la retraite? -Enlèveraient-ils, par ruse ou par violence, le mortier du Premier -Président, pour l'obliger à se découvrir? Se borneraient-ils à -rester couverts eux-mêmes s'il n'était pas fait droit à leurs -réclamations?... Deux, au moins, de ces hypothèses étaient -invraisemblables; mais, soupçonneuse par profession, la robe -aima mieux prévoir sans sujet, que de risquer d'être prise sans -vert. Convoqués pour la première heure du jour, ses officiers se -rendirent au Palais au moment même où les ducs se réunissaient -chez M. de Reims. M. de Mesmes exposa la situation et invita ses -collègues à délibérer sur le parti qu'il convenait de prendre. -Deux solutions se présentaient: ne point paraître apercevoir les -usurpations commises; couper court à tout empiétement par des -mesures arrêtées d'avance,--ce que Novion nommait «des précautions -de police[235]». Ce fut cette dernière opinion qui prévalut. Le -Premier Président fut prié, en conséquence, d'interpeller chaque -pair avec une extrême politesse. S'il refusait d'opiner dans les -conditions prescrites par l'usage, on lui ferait remarquer, avec -un redoublement de courtoisie, que, faute par lui de se conformer -à la tradition, la Cour se verrait dans la nécessité de ne pas -faire état de son suffrage. S'il persistait dans sa résistance, -on passerait outre et sa voix n'entrerait pas en ligne de -compte[236]:--c'est ce qu'on appela l'arrêt du 2 septembre 1715, -arrêt qui mit la pairie vent debout et à l'annulation duquel elle -travailla dans la suite avec une énergie désespérée. - -[Note 235: _Mémoire du Parlement_, du mois d'avril 1716.] - -[Note 236: _Journal de Mathieu Marais_, t. I, p. 157.] - -Tel fut le bilan de cette rencontre, attendue avec tant -d'impatience et si féconde en déceptions. Elle servit de point -de départ à une campagne furieuse. Le premier soin des ducs fut -de réimprimer et de répandre à profusion les mémoires de 1664 où -la robe était déchirée à belles dents. Celle-ci, touchée au vif, -n'aurait reculé devant aucune mesure pour empêcher la diffusion -de ces écrits: interdiction de vente et de colportage, menace de -poursuites et de saisies[237]; ce qui, suivant la règle, ne fit -qu'aiguillonner la curiosité publique. En même temps partaient, -d'officines rivales, une avalanche de petits vers, d'épigrammes, -d'injures. Chaque parti avait ses fidèles, clairsemés du côté des -pairs, très nombreux de l'autre côté, et c'étaient, aux coins -de rues, d'orageuses discussions sur le mérite respectif des -combattants, leur origine, leurs aspirations, leurs droits. Quant -aux intéressés eux-mêmes, après avoir exalté l'institution à -laquelle ils avaient l'honneur d'appartenir, ils ne négligeaient -rien pour tourner en ridicule la partie adverse. - -[Note 237: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 420.] - -Les ducs étaient assurément, après les princes de la famille -royale, les premiers personnages du royaume. Mais, quelque -éclatant qu'il fût, le lustre auquel ils pouvaient légitimement -prétendre ne suffisait point à leur orgueil. Comme nous l'avons -déjà fait connaître, ils n'aspiraient à rien moins qu'à la gloire -de représenter la grande pairie terrienne constituée au début -des temps féodaux, laquelle comptait alors sept adhérents, les -ducs de France, d'Aquitaine, de Bourgogne, de Normandie, les -comtes de Flandre, de Toulouse et de Champagne,--investis d'un -pouvoir souverain. Réduite à six membres par l'accession à la -couronne de Hugues Capet, l'illustre association ne tardait pas -à s'adjoindre,--en manière d'hommage à l'Église, toute-puissante -en ces siècles de foi,--six représentants du clergé choisis -par le nouveau roi dans les limites restreintes de ses États: -l'archevêque de Reims, les évêques de Laon, Beauvais, Langres, -Châlons-sur-Marne et Noyon. Cette pairie, remplacée plus tard -par une seconde pairie qui n'avait que le nom de commun avec la -première, avait déjà cessé de vivre quand, poursuivant sa marche -conquérante, la monarchie française s'annexa, en totalité ou en -partie, les domaines des hauts barons. - -Se rattacher à une institution aussi illustre était le souci -permanent des ducs de création moderne. Ils y travaillaient -avec une obstination inlassable, bouleversant, par l'entremise -de leur agence de recherches, chartes, registres capitulaires, -actes publics ou d'ordre privé. Parmi les arguments qu'ils -invoquaient à l'appui de leur thèse, il en est un qui leur -semblait irrésistible: Que sont, demandaient-ils, les six pairs -ecclésiastiques qui ont l'honneur de siéger à nos côtés? De -petits personnages assurément, si on les compare à nous. Or, on -ne saurait contester que ces prélats ne soient les successeurs -directs des pairs ecclésiastiques de l'ère capétienne, lesquels -jouissaient de prérogatives égales à celles de leurs «compairs», -les grands vassaux... - -Sur quoi, faisant application de cette loi mathématique qui veut -que deux quantités, dont chacune est égale à une troisième, soient -égales entre elles, les ducs disaient: «Nous sommes égaux aux -pairs ecclésiastiques, tant présents que passés, égaux eux-mêmes -aux pairs laïcs d'autrefois; donc nous sommes égaux à ces -derniers...» - -Qu'on ne leur objectât point que l'institution des grands vassaux, -perdue dans la nuit des temps, était réputée d'essence divine, -tandis que celle des ecclésiastiques, émanant du pouvoir royal, -devait être considérée comme d'ordre inférieur. Ils répondaient, -s'appuyant sur une consultation de 1410, que cette distinction -ne tenait pas debout, les attributions entre laïcs et clercs -ayant toujours été identiques. Si l'on insistait en faisant -remarquer que les grands vassaux avaient la prééminence sur les -représentants du clergé, ils répliquaient, en gens sûrs de leur -fait, que ce droit de préséance provenait non d'une différence -«d'autorité, rang, honneurs, facultés ou puissance», mais d'une -simple antériorité de sièges... Moyennant quoi, ils épuisaient -la nomenclature des appellations flatteuses que leur consacrait -l'histoire: _Tuteurs de l'État, Grands juges du royaume et de la -loi salique, Pierres précieuses de la Couronne, Continuation et -extension de l'autorité royale_, etc.; ils ne tarissaient pas -d'exclamations admiratives sur leurs propres personnes: Quelle -splendeur! quel lustre! quelle majesté! ils se prétendaient -nantis du pouvoir «législatif et constitutif»; ils se déclaraient -successibles de droit au trône[238]; ils proclamaient leur -supériorité sur le souverain lui-même en ce sens que, au rebours -de celui-ci, qui tombait sous les foudres de Rome, ils ne -pouvaient, eux, être l'objet d'une excommunication[239]: enfin ils -couronnaient leurs efforts de dialectique par cette conclusion -bien faite pour désarmer les plus incrédules: «On s'espaceroit en -vain à prouver qu'il est jour lorsqu'on voit luire le soleil[240]!» - -[Note 238: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 380.--Les -pairs ne cessèrent jamais de prétendre au droit de disposer de -la Couronne en cas de vacance. Ils l'affirmaient notamment dans -leur quatrième mémoire de 1664, réédité par leurs soins sous la -Régence.] - -[Note 239: «Parce qu'ils sont partie essentielle et intégrante -de la Couronne, du commerce desquels il n'étoit pas possible de -se passer pour tout ce qui concernoit l'État.»--_Mémoires de -Saint-Simon_, t. X, p. 379.] - -[Note 240: Les ducs consentaient cependant à faire une -distinction entre la personne revêtue de la pairie et la pairie -elle-même. «La dignité de pair, disaient-ils, est une et la même -qu'elle a été dans tous les pays de la monarchie; les possesseurs -ne se ressemblent plus. Sur cette dissemblance, on consent -d'aller aussi loin qu'on voudra; sur la mutilation de la pairie, -encore. C'est l'ouvrage du temps et des rois. Mais les rois ni le -temps n'ont pu l'anéantir: ce qui reste est toujours la dignité -ancienne, la même qui fut toujours.»--_Mémoires de Saint-Simon_, -t. VIII, p. 378.] - -C'est du haut de ces prétentions, péniblement édifiées, que les -ducs foudroyaient leurs adversaires. Aucune des récriminations -qu'ils faisaient entendre n'était d'ailleurs nouvelle; mais la -forme sous laquelle ils les présentaient, décente dans les démêlés -antérieurs, revêtait, à partir de 1715, un caractère singulier -d'acrimonie... - -Qu'étaient donc ces robins audacieux qui osaient faire la loi à ce -que la vieille Europe comptait de plus illustre! Des descendants -de serfs, de cette catégorie de serfs qui, affranchis plus tard, -apprirent à lire, grâce à la charité des moines, étudièrent la -procédure et s'affinèrent en l'art de la chicane. Légistes: ainsi -les nommait-on. C'est saint Louis qui, le premier, pour le malheur -de la monarchie, avait fait appel à leur concours. La mission -qu'il leur confia fut d'éclairer les pairs, lesquels, ignorants -des lois qu'on leur abandonnait le soin d'appliquer, ne savaient -où donner de la tête depuis que le jugement de Dieu avait fait -place aux décisions juridiques... Mission délicate, dont on -assura le fonctionnement en mettant en communication, durant le -cours de l'audience, le juge-soufflé avec le légiste-souffleur: -celui-ci devant exprimer son avis à voix basse, on l'installa sur -le marchepied du banc où trônait le représentant officiel de la -justice. - -Oh! ce marchepied... Comme pour ravaler la robe, Saint-Simon en -joue! Il l'a contemplé sous toutes ses faces, mesuré dans toutes -ses dimensions, déplacé, soulevé de ses nobles mains. Et voilà -qu'en procédant à ce minutieux inventaire, il découvre une chose -inouïe. Ce marchepied n'est plus un marchepied, c'est un banc avec -dossier confortable,--les légistes, devenus magistrats, s'étant -lassés de subir, dans le dos, les semelles boueuses de la pairie... - ---Usurpation indécente! s'écrie l'implacable observateur. Ce -marchepied, tout rudimentaire qu'il fût, était suffisant «pour de -simples souffleurs consultés à pure volonté et sans parole qu'à -l'oreille des juges seigneurs»! - -Et, poursuivant son exposé avec une méprisante ironie, il -explique comment cette manière de collaboration, entre gens -d'origine si différente, changea bientôt de caractère; comment, -de plus en plus déconcertés par les exigences de la loi civile, -les juges-seigneurs se résignèrent au contact de professionnels -appelés à siéger au même titre qu'eux-mêmes, c'est-à-dire avec -voix délibérative; comment, chargés du soin d'élucider les débats -et de rendre les arrêts, ces intrus se firent attribuer la -présidence; comment enfin, aussi envahissants que la lèpre, ils -devinrent, après une série d'étapes, les maîtres en fait, sinon -en droit, d'une maison où on les avait vus remplir l'office de -valets!... Mais quelque grande, quelque inespérée que pût être -leur fortune, rien n'était changé dans la situation respective des -deux groupes. Seuls, les pairs, parce que de naissance illustre, -avaient licence de s'asseoir sur les sièges supérieurs, tandis que -les robins, fils de légistes nés de serfs, en étaient réduits aux -sièges inférieurs, c'est-à-dire au marchepied! - -Ce témoignage tangible de «l'essentielle bassesse» de la robe -n'était pas le seul que les ducs se plussent à invoquer. Ils -rappelaient,--avec quelles délices!--que les présidents et le -chancelier lui-même ne parlaient au roi qu'à genoux et tête nue. -Sans doute Sa Majesté ne manquait pas, après quelques phrases de -l'exorde, de les inviter à se lever; mais c'était à charge par -eux de mettre de nouveau genou à terre lorsqu'ils arrivaient à la -péroraison. Si bien que, loin de faire disparaître l'opprobre, -cette concession de pure courtoisie n'avait d'autre effet que d'en -affirmer le principe... - -Une autre circonstance démontrait encore l'infériorité native -de ces beaux fils de roture, c'est qu'ils figuraient dans le -troisième ordre de l'État, c'est-à-dire au milieu de ce que la -nation produit «de plus abject». Il y avait mieux. L'accession -aux charges de judicature, regardées comme fonctions viles, -constituait, à elle seule, une dérogeance. A ce point qu'il -suffisait à un gentilhomme d'être pourvu d'un office de -conseiller ou de président pour qu'il cessât d'être inscrit sur -les listes de la noblesse et fût exclu du droit de la représenter -aux États généraux[241]. - -[Note 241: C'est aux États généraux de 1789 que, pour la -première fois, la robe fut comprise dans les rangs de la noblesse.] - -Ces constatations, en grande partie exactes, ne laissaient point, -par certains côtés, que d'être embarrassantes pour ceux mêmes qui -les invoquaient. Comment reconnaître qu'on appartenait à un corps -qui méritait si peu de considération et d'estime? Aussi bien les -ducs se défendaient d'en faire partie et recouraient, en manière -d'argument, à une distinction dont la subtilité eût ravi un -casuiste du moyen âge: - ---Nous comptons, déclaraient-ils, parmi les dignitaires du -Parlement en tant qu'il est appelé, dans les lits de justice, -à traiter des intérêts de l'État. Notre présence, à nous, -assesseurs-nés de la Couronne et _lateres regis_, y est même alors -si nécessaire que, pour être valables, les décisions doivent -mentionner que l'assemblée était «suffisamment garnie de pairs». -Au contraire, nous cessons d'en constituer un élément essentiel -lorsque le Parlement statue sur des intérêts d'ordre privé. -Sans doute il nous est loisible de participer au jugement des -litiges civils et criminels; mais ce sont deux choses distinctes -d'appartenir à une compagnie ou d'y avoir droit de séance avec -voix délibérative... - -Pour donner plus de poids à ces affirmations, les ducs -s'ingéniaient également à mettre en relief les différences qui -les séparaient de la robe... Les charges de judicature! Elles -étaient dans le domaine public, comme un arpent de pré ou une -corde de bois; tandis que la pairie, spéciale à une maison, avec -laquelle elle s'éteignait, était hors du commerce... Messieurs du -Parlement, des quémandeurs d'épices «et de toutes les ordures d'un -produit auquel tous, depuis le Premier Président jusqu'au dernier -conseiller, tendoient journellement la main»! Au contraire, les -pairs mettaient leur orgueil à servir sans rémunération... Lancé -dans cette voie, on ne s'arrêtait plus. Tout devenait prétexte à -divergences: jusqu'au titre des serviteurs préposés à la garde -des logis,--suisse pompeux chez les uns, simple portier chez les -autres[242]. Cette hantise de creuser plus large le fossé était -poussée si loin que les ducs en arrivaient presque à dire: «Vous, -Messieurs, pour rendre la justice, vous avez besoin de travaux -préparatoires, de brevets, de stage. Nous, nous sommes idoines de -naissance: la vertu de notre dignité est telle qu'elle confère -tous les diplômes[243]!» - -[Note 242: Le duc de Luynes écrit en 1747: «Le Président -de Ménars est le premier qui ait eu un suisse, le Président -de Maisons le premier qui ait fait mettre _hôtel_ sur sa -porte.»--_Mémoires_, t. VIII, p. 378.] - -[Note 243: A propos de l'âge requis pour l'entrée au -Parlement, Saint-Simon proteste contre toute assimilation de la -pairie avec la robe. «De le fixer au même âge qu'aux magistrats, -c'est une égalité que rien n'autorise, puisque, indépendamment de -la distance de la pairie à la magistrature, celle-ci a des études, -des examens, des actes publics, des degrés à subir, dont il n'a -jamais été question pour les pairs». Il est vrai qu'il couronne -ces observations par un aveu qui mérite d'être retenu. «A quoi -il faut humblement ajouter qu'en matière de jugements un pair de -vingt-cinq ans n'est ni plus capable qu'à quinze, ni moins qu'à -cinquante ans.»--_Écrits inédits_, t. III, p. 82.] - -Mais, quelque graves que fussent ces griefs, il en restait un qui -dominait tous les autres: la participation envahissante de la robe -à la direction des affaires de l'État... La nécessité de porter à -la connaissance du public les ordonnances, décrets et autres actes -du pouvoir royal, avait, de longue date, entraîné l'usage de les -faire viser par la Compagnie judiciaire, qui, en les enregistrant, -leur imprimait un caractère officiel. C'est de cet usage que, -procédant par gradations habiles, les légistes s'étaient emparés -pour établir leurs usurpations. Du droit d'enregistrement ils -étaient passés au droit d'examen et, par voie de conséquence, au -droit d'approbation ou de rejet. Si bien qu'un jour, forts de -la popularité qu'ils s'étaient acquise en résistant aux édits -fiscaux, ils avaient posé en principe qu'aucun texte de loi, aucun -impôt, aucun traité de paix, aucun acte de gouvernement n'était -valable qu'à la condition d'être revêtu de leur estampille. -Bientôt même, non contents de tenir ainsi «les rois en brassière», -ils avaient poussé l'audace jusqu'à s'intituler les représentants -de la nation. Les États généraux eux-mêmes, émanation des trois -ordres, ne constituaient, à leurs yeux, qu'un rouage inutile dont -la Compagnie judiciaire, composée des mêmes éléments,--clergé, -noblesse et tiers,--se prétendait appelée à recueillir l'héritage. -L'un de ses membres les plus autorisés, Henri de Mesmes, -grand-oncle du Premier Président, reprenant, sous la Fronde, -cette affirmation qui datait de la régence de Marie de Médicis, -n'avait pas craint de proclamer «que le Parlement tenoit rang -au-dessus des États généraux par la vérification de ce qui estoit -arrêté[244]». - -[Note 244: _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. I, p. 698.] - -Toujours ce droit de vérification!--Les ducs le combattaient -avec fureur... Une fonction purement mécanique, soutenaient-ils, -analogue à celle du greffier qui, impuissant à modifier -la décision rendue, a pour office de la consigner sur ses -registres pour en authentiquer les dispositions et en assurer -la publicité... _Ut nota fierent!... Ut notum sit!..._ De cette -inscription toute matérielle conclure à une faculté de contrôle et -de veto, c'était, par un défi à la raison, transformer une chambre -des plaids en un corps politique et faire de ce corps l'arbitre -de l'État[245]!... D'où la robe tirait-elle des pouvoirs aussi -contraires à l'essence de la monarchie? Où l'écrit les concédant? -Où l'usage qui les consacrait? Notamment pour la dévolution des -régences,--question capitale au point de vue dynastique?... -Loin de soutenir des prétentions aussi exorbitantes, le Premier -Président La Vacquerie les avait solennellement répudiées. «Le -Parlement, déclarait-il, est institué pour rendre la justice, non -pour se mêler aux affaires publiques, si ce n'est lorsqu'il lui -est commandé par le chef ordonné de Dieu[246].» - -[Note 245: Les pairs reconnaissent cependant que la Couronne -s'était dessaisie en faveur du Parlement des questions d'ordre -religieux, afin de s'éviter les inconvénients de litiges -auxquels les rois ne voulaient pas mêler leurs personnes. Mais -cette exception, due à des scrupules légitimes, ne faisait, -disaient-ils, que confirmer une règle qui, jusqu'à Henri IV, -n'avait pas souffert de contradiction.--_Mémoires de Saint-Simon_, -t. X, p. 405.] - -[Note 246: Voir les _Mémoires de Mathieu Molé_, t. I, p. 54.] - -Les ducs estimaient que, sur cette question, comme sur beaucoup -d'autres, la Couronne avait encouru de lourdes responsabilités. -Pour un souverain soucieux de bien agir, combien ne se dérobaient -pas à l'accomplissement de leurs devoirs! Ignorance ou lassitude, -mauvaise administration des provinces, pillage du Trésor au profit -des maîtresses et des favoris... Autant de causes dont, avec sa -perfidie habituelle, le Parlement avait profité pour affermir son -prestige. Puis étaient venus les besoins d'argent. Il avait fallu -s'adresser à la bourse de ces bourgeois liardeurs qui trouvaient -le moyen de s'enrichir au milieu de la détresse générale: dès lors -ils avaient «commencé à pointer». Leur crédit grandit encore quand -Philippe le Bel éleva à la dignité de collaborateurs intimes ces -prêteurs accommodants. Et le mal était allé se développant sans -cesse, grâce à l'impéritie des successeurs de ce prince. Sans -doute, en paroles, ils maintenaient l'intégrité de la puissance -royale; mais, en fait, ils s'inclinaient devant ce pouvoir -nouveau qui confisquait leurs prérogatives. Si, par hasard, ils -parvenaient à faire prévaloir leur volonté, ce n'était que «par -adresse, manège et souvent en gagnant les plus accrédités du -Parlement par des grâces pécuniaires[247]». - -[Note 247: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 403.] - -Et--dérision des destinées humaines!--c'étaient ces -parvenus sortis de la lie du peuple, ces descendants des -légistes-souffleurs, courbés aux pieds «du baronnage», qui osaient -«se parangoner aux pairs», les précéder dans les cérémonies, -leur donner des démentis, comme ils venaient de le faire au -cours de la séance du 2 septembre 1715. Eux qui avaient arraché -à la faiblesse d'Anne d'Autriche la licence d'opiner avant -les princes du sang, avant les fils de France, avant la reine -elle-même! Eux qui, faisant fi des États généraux, s'érigeaient -en sénat auguste chargé de protéger les rois mineurs, d'instituer -régents et régentes, de tenir la balance entre les rois majeurs -et leurs sujets! Eux enfin qui, après cinquante années de -silencieuse humiliation, recouvraient tout à coup, avec le droit -de remontrances dont on venait de payer leur concours, les moyens -de reprendre, pour le plus grand malheur de l'État, leur rôle -traditionnel de dissolvants et de factieux!... Et, dans les -transports d'indignation que leur causait ce renversement de -l'ordre, les ducs comparaient le Parlement à l'antique Babylone, -devenue le repaire des démons et de l'esprit impur, ainsi qu'il -est expliqué au chapitre dix-huitième de l'Apocalypse. C'est -pourquoi ils suppliaient le Seigneur de traiter la robe comme -il avait traité la cité rebelle et de réserver à ses officiers -le même sort qu'aux Chaldéens, dont l'ange justicier disait, du -haut de sa nuée lumineuse: «Malheur! Malheur! Ils ont jeté de la -poussière sur leur tête et ont poussé des cris mêlés de larmes et -de sanglots!» - - - - -XIII - - Réponse qu'on pouvait faire au mémoire des ducs.--L'embarras du - Régent.--Railleries des ducs.--Le psautier de la reine Ingeburge. - - -On croyait les parlementaires descendus des légistes du moyen âge; -origine dont ils n'auraient pas eu à rougir. Jamais, en effet, -conquérant ou fondateur de dynastie n'accomplit une tâche aussi -féconde que ces auxiliaires du roi. Issus de la glèbe, comme on -le leur reprochait, ils s'élevèrent par leur génie, en dégageant -les franchises publiques des vieilles chartes communales, et -en créant, par l'introduction au Palais des principes de la -législation romaine, une société fondée sur des principes nouveaux. - -Revendiquer cette filiation, c'eût été un geste digne et fier. -Ce geste, les parlementaires ne le firent pas; car, à leurs yeux -aussi, la naissance constituait le plus précieux des biens; en -dehors d'elle, pensaient-ils eux aussi, rien ne pouvait s'établir -d'utile et de durable... A cela près, leurs explications étaient -aussi précises que vigoureuses. - -«Fils de serfs! s'écriaient-ils: il faut s'entendre. La famille -judiciaire, divisée en haute, moyenne et basse robe, comprend -des éléments divers. On y trouve des maisons qui valent bien les -vôtres: nous compterons quand vous voudrez. On y trouve aussi -des représentants nombreux de ce Tiers-État qui constitue la -majorité du pays et dont plusieurs d'entre vous,--fils de serfs -également,--ont le malheur d'être issus[248]. Mais pourquoi -s'attaquer à la robe entière, lorsque seul le Parlement est -en jeu? Vous n'ignorez pas que tous ses membres sont nobles, -même ceux qui sortent de la bourgeoisie. La noblesse, en effet, -s'acquiert aussi bien par les services civils que par les services -militaires. La seule différence qu'on puisse relever entre la -noblesse d'épée et la noblesse de robe, c'est que la première, -dédaigneuse du nom patronymique, fait parade de ses titres, tandis -que la seconde, reléguant dans ses coffres brevets et parchemins, -s'en tient au nom porté par ses aïeux... Égaux, nous le sommes si -bien que vous, messieurs les ducs, qui ne cessez de vous réclamer -du droit féodal, en vertu duquel tout haut baron ne peut être -jugé que par ses pairs, vous considérez comme le plus précieux -de vos privilèges de n'être justiciables d'aucun tribunal, si -ce n'est du nôtre... Veuillez ne pas oublier, d'ailleurs, qu'il -n'en est pas un seul parmi vous,--nous disons un seul!--qui n'ait -quelques alliances avec la robe. La dénigrer est donc plus qu'une -maladresse: c'est une sottise; car tout coup porté contre elle -vous atteint par ricochet.» - -[Note 248: Le recueil intitulé _Menagiania_ contient (t. II, -p. 272) de très curieux renseignements sur la classification des -familles de robe.] - -La riposte, comme on le voit, ne le cédait à l'attaque ni en -orgueil, ni en morgue, ni en aigreur. Chaque affirmation des ducs -était ainsi l'objet d'une discussion dirigée avec l'esprit de -méthode qui caractérise les dialecticiens de profession. - -«Est-il possible, continuaient Messieurs du Parlement, que -vous vous considériez comme des successeurs directs des grands -vassaux, d'abord au nombre de sept, puis de six, de l'époque -carolingienne?... des ducs de Normandie, lesquels joignaient -à cet apanage l'Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou, sans -compter la Couronne d'Angleterre?... des comtes de Flandre, dont -les domaines, les plus riches du monde, excitaient la convoitise -universelle?... des comtes de Champagne, d'où sortirent un roi -de Chypre et de Jérusalem, et toute la lignée des princes de -Navarre?... des ducs de Bourgogne, qui mirent si souvent en échec -les armes de France et, à plusieurs reprises, s'emparèrent de -Paris?... enfin des ducs d'Aquitaine et des comtes de Toulouse, -véritables souverains?... Regardez, messieurs, regardez autour de -vous: peuple, noblesse, Versailles et la province, personne qui -n'accueille vos prétentions par un éclat de rire!» - -Il n'était pas, en effet, difficile d'établir qu'il avait -existé, dans la suite des temps, trois pairies distinctes: -la première, qu'on pouvait appeler de droit divin, éteinte -avec la disparition des grands vassaux; la seconde, formée de -princes du sang et de fils de France, organisée, en souvenir de -l'ancienne, pour servir «de parure à la couronne»; la troisième, -de date récente et également d'institution royale, par suite -révocable au gré du prince, laquelle recrutée, sans limitation de -nombre, parmi de simples gentilshommes, servait trop souvent à -rémunérer l'intrigue, la courtisanerie, le dérèglement des mœurs -et d'inavouables complaisances... Et c'étaient, à l'appui de -cette doctrine, des références à perte de vue: le tout couronné -par cette citation de Mézeray, historiographe du roi et savant -renommé: «Il y a bien moins de disproportion entre «les moindres -des pygmées et le colosse de Rhodes» qu'il n'y en a entre les -anciens pairs et les pairs «modernes»... Pygmées! Rappelé à -propos, le mot fit fortune. - -C'est dans ce même esprit, impertinent et narquois, que se -poursuivait la discussion. «Vous estimez, messieurs les ducs, que -nous avons commis une action indécente en modifiant les bancs de -la Grand'Chambre! Puérilité indigne de gens sérieux; ce changement -remonte à 1406 et n'eut rien de clandestin: un arrêt l'ordonna -parce que les anciens sièges tombaient de vétusté[249]...--Vous -nous infligez l'appellation de quémandeurs de gages et de -racoleurs d'épices!... Sachez qu'aucun de nous ne s'est enrichi -dans des emplois de judicature, que beaucoup au contraire s'y -sont appauvris, et que tous les gens impartiaux rendent hommage -à notre désintéressement. Nous nous faisons gloire, d'ailleurs, -de n'être pas de ceux qui, attachés à une fonction de Cour, -recueillent les miettes de la table du maître et, abdiquant tout -respect d'eux-mêmes, édifient leur fortune sur une complaisance -illimitée!...--Vous nous reprochez la vénalité des charges, comme -si cette mesure fiscale, dont nous sommes les premières victimes, -nous était imputable! Or nous n'avons jamais cessé de réclamer le -retour à l'élection, le mode de recrutement qui donna un si grand -lustre à la magistrature d'autrefois. Et c'est vous, vous et la -noblesse d'épée, qui, sous l'influence d'une cupidité inavouable, -vous êtes toujours opposés au rétablissement de l'ancien ordre de -choses[250]!...» Tout cela appartenait au domaine de l'histoire; -mais l'histoire n'était pas le fait de Messieurs de la pairie, -ainsi qu'on en pouvait juger par leur ignorance du passage que -Mézeray consacre à leur origine! - -[Note 249: _Histoire du Palais de justice_, par Rittiez, p. -226.] - -[Note 250: Aux États généraux de 1615, la robe offrit -l'abandon de ses charges, de façon qu'on pût abolir la vénalité, -l'hérédité et la paulette. La noblesse repoussa cette proposition -et demanda le maintien de la vénalité, laquelle présentait à ses -yeux cet avantage que, lorsque les offices faisaient retour au -roi, celui-ci les distribuait à son entourage qui s'empressait de -les vendre à deniers comptants.] - -Quand ils arrivaient à la question de leurs droits politiques,--la -seule dont ils eussent réellement souci,--les officiers de robe -quittaient ce ton de persiflage qui ne leur paraissait pas -compatible avec la gravité du sujet. La concession de ces droits -remontait, suivant eux, à une époque où le Parlement n'était pas -encore sédentaire. Aux prises avec les difficultés incessantes -que lui créaient des vassaux turbulents et ambitieux, le prince -jugea à propos d'accroître son autorité en associant ce corps -à la direction des affaires publiques. D'où une collaboration -dont le résultat inappréciable fut de dégager la Couronne -des entraves qui la paralysaient et de conférer au pays «les -garanties d'un contrôle assidu, éclairé, courageux, des actes du -gouvernement[251].» - -[Note 251: _Histoire du Tiers-État_, par Augustin Thierry, t. -I, p. 108.] - ---Mais, s'écriaient les ducs qui ne pouvaient de sang-froid -entendre ce langage, où prenez-vous les titres conférant de -semblables prérogatives? - ---Des titres! répondait la robe. Où sont les vôtres? Où sont ceux -des États généraux? Où sont ceux de la royauté?... Nous ne sommes -pas ici en Angleterre ou en Aragon, où il existe des lois écrites -réglant les attributions des pouvoirs publics. En France, rien de -pareil: c'est dans l'usage, l'usage seul, que les grands corps de -l'État puisent leurs droits[252]... - -[Note 252: C'est ce que, en termes presque identiques, -déclare le cardinal de Retz: «Il y a plus de douze cents ans -que la France a des rois; mais ces rois n'ont pas toujours été -absolus au point qu'ils le sont. Leur autorité n'a jamais été -réglée comme celle des rois d'Angleterre et d'Aragon par des lois -écrites».--_Mémoires de Retz_, t. I, p. 119.] - -Pour établir ce prétendu usage, en vertu duquel le Parlement -«tenoit la place du conseil des princes qui étoit près les -personnes des rois[253]», les magistrats tiraient de leurs -bibliothèques une série de textes devant lesquels ceux de la -partie adverse, réduits à l'opinion précitée de La Vacquerie, -faisaient maigre figure. C'était: Claude de Seyssel, évêque -de Marseille et ambassadeur à Rome, dont le traité sur _la -Grande monarchie de France_ proclame que l'institution des -hautes Compagnies judiciaires eut pour but de réprimer les -empiétements du pouvoir personnel;--Mataril qui, dans sa réponse -à la _Franco-Gallia_ d'Hotman, affirme à son tour que ces -Compagnies jouent le rôle de médiateur entre le prince et les -peuples;--Michel de Castelnau, La Roche-Flavin, Marculphe, bien -d'autres encore... Mais celui dont le témoignage paraissait le -plus concluant était Étienne Pasquier. La robe ne se lassait pas -de répéter, après lui, que les lois n'ont «de vogue» en France -qu'après avoir été vérifiées au Parlement, lequel les reçoit «non -comme brevets qu'on envoie aux tabellions pour les grossoyer sans -connoissance de cause», mais avec une licence de les critiquer, -de les modifier et même de les rejeter[254]. Elle assurait, -en se fondant toujours sur les déclarations de l'auteur des -_Recherches_, que telle était la loi fondamentale du royaume et -que jamais traité d'importance n'avait eu d'autorité que revêtu -de ce visa!... Usage constant, consacré par plusieurs assemblées -des États généraux[255], accepté par divers souverains qui, -grâce à cette intervention bienfaisante, purent réparer leurs -fautes et celles de leurs prédécesseurs. Usage reconnu par M. le -duc d'Orléans, lequel déclarait hier encore que, si la régence -lui appartenait à un double titre,--sa naissance et la volonté -de Louis XIV,--il ne voulait la tenir que des suffrages du -Parlement[256]. Usage appliqué enfin par la pairie elle-même dont -le vote s'était uni au vote de la robe pour briser le testament du -feu roi, dans des conditions identiques à celles où avaient été -anéanties les dispositions dernières de Louis XIII[257]... - -[Note 253: Remontrances de 1615.] - -[Note 254: _Œuvres d'Étienne Pasquier_, Amsterdam, 1723, t. -II, p. 345.] - -[Note 255: États de Blois, en 1576, où il fut précisé -«qu'il falloit que tous les édits fussent vérifiez et contrôlez -ès-Cours de Parlement, lesquels, combien qu'ils ne fussent qu'une -forme des trois États raccourcis au petit pied, ont pouvoir de -suspendre, de modifier ou refuser lesdits édits». États de 1593 -qui reconnurent à ces mêmes Cours un droit d'examen sur tous les -actes législatifs, notamment les édits engageant la fortune des -particuliers et celle de l'État... La robe se réclamait également -des États généraux de 1615; mais il importe de remarquer que si, -au cours des travaux de cette assemblée, le Tiers affirma le droit -de contrôle du Parlement et même lui confia le soin de veiller -d'une façon permanente sur les affaires de l'État, il n'obtint -l'adhésion ni du clergé ni de la noblesse.] - -[Note 256: _Relation du président d'Aligre._] - -[Note 257: Voir le _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. I, p. -27.] - -Sans doute cette possession d'État avait subi quelques éclipses. -Respectueux des droits de la nation durant les luttes contre la -puissance féodale et, plus tard, dans les moments de détresse -ou de troubles, les souverains se montraient impatients de tout -contrôle lorsque, le calme revenu, ils se croyaient à l'abri -du péril. Mais, ainsi qu'on venait encore une fois de s'en -convaincre, les efforts du despotisme n'avaient qu'un temps, et la -vérité d'une doctrine considérée de longue date comme nécessaire -au salut de la nation, professée par tous les hommes de bonne -foi, acclamée par le peuple avide de liberté et d'améliorations -sociales, finissait toujours par avoir raison de ses détracteurs. - ---Votre thèse, s'écriaient avec rage Saint-Simon et ses amis, -repose tout entière sur l'abus monstrueux que vous faites de -la faculté d'enregistrement, laquelle n'a été établie qu'en -vue de porter à la connaissance des justiciables les actes -de l'autorité... _Ut nota fierent_, entendez-vous! _Ut nota -fierent_... La Couronne peut, s'il lui plaît, se passer de votre -ministère et recourir à tout autre mode de publicité: par exemple, -s'adresser aux services de l'Intendance. - ---Vaine menace, qui tournerait à la confusion du ministre assez -téméraire pour l'exécuter, répliquaient les parlementaires. -On n'ordonne pas à la nation française sans observer au moins -l'apparence de la légalité. Témoin attristé de certaines -entreprises de ce genre, Étienne Pasquier proclame qu'elles -suffisent pour loger la désobéissance au cœur des sujets: «de -manière, déclare-t-il, que là où nos roys commandoient avec une -baguette, maintenant ils n'y peuvent bonnement commander avec -deux ou trois armées[258]...» Ainsi en était-il jadis, ainsi en -serait-il aujourd'hui: la même résistance, on pouvait en être sûr, -accueillerait les mêmes abus! - -[Note 258: _Œuvres d'Étienne Pasquier_, t. II, p. 327.] - -Sur quoi, jetant un regard provocateur à l'adresse de la pairie -qui n'en pouvait croire ni ses yeux ni ses oreilles, la robe -entière lançait ces paroles de combat: - ---Essayez, essayez donc! Nous en verrons la fin! - -Ce qui faisait sa grande force, c'est que cette opinion, sur la -nature du rôle qui lui incombait, n'était point une opinion de -parade ou de commande: c'était une conviction profonde et comme -un article de foi. Quelques-uns, sans doute, considéraient comme -excessive,--nous ajouterions comme inconstitutionnelle, si le -mot eût existé alors, la formule d'Henri de Mesmes, à savoir que -le Parlement était au-dessus des États généraux, et n'y voyaient -qu'un artifice de stratégie en vue d'enlever à la Couronne le -concours d'un corps politique dont, en 1615, s'appuyant sur les -deux premiers ordres, à l'exclusion du troisième, elle avait fait -un si scandaleux abus. Mais la totalité de ses membres, du plus -humble au plus élevé, se regardaient comme investis, au moins -depuis cette époque, d'une sorte de délégation émanant de leurs -amis du Tiers, en vue de défendre les intérêts de la nation[259]. -C'était dans ces sentiments qu'étaient élevés les fils destinés à -succéder à leurs pères: sentiments si vivaces que rien, pas même -la pression exercée par Louis XIV, n'en put venir à bout. Aussi, -dès la constitution de la Régence, l'opposition parlementaire se -trouvait-elle armée de toutes pièces, confiante dans la justice de -la cause, à laquelle les fervents ne craignaient pas d'appliquer -la prophétie rapportée au verset vingt-sixième du premier chapitre -d'Isaïe: «Je rétablirai tes juges comme ils ont été d'abord et -tes conseillers comme ils étaient autrefois: après tout cela, tu -seras appelée la cité du juste, la ville fidèle.» - -[Note 259: Consulter à ce sujet la relation de Florimond -Rapine sur les États généraux de 1614-1615. L'auteur, député -du bailliage de Saint-Pierre-le-Moutier, après s'être expliqué -sur le mandat que son ordre entendait conférer aux officiers du -Parlement, pousse l'exclamation suivante: «Je prie Dieu qu'il -illumine leurs entendements et renforce leurs courages pour leur -faire produire plus de bien que les États ne l'ont pas fait!» -Il ajoute: «Toute la France a les yeux arrêtés sur ce grand -aréopage et est aux écoutes pour apprendre avec applaudissement -ce que produira le conclave du premier sénat d'Europe en un -temps si désemparé et si corrompu.» Quelques jours s'étaient à -peine écoulés que la Compagnie judiciaire, faisant état de cette -singulière délégation, s'appropriait les revendications contenues -dans les cahiers du Tiers et en poursuivait la réalisation.--Voir -aussi les _Mémoires de Mathieu Molé_.] - -Cependant les actes succédaient aux paroles. Les ducs accumulaient -démarches sur démarches pour obtenir l'annulation de l'arrêt du -2 septembre qui les privait du droit de vote dans le cas où ils -refuseraient de se découvrir[260]. Et c'étaient des alternatives -de succès et de défaites; car, tiraillé dans tous les sens, le -Régent donnait invariablement raison au dernier solliciteur. Un -jour, il laissait rendre par le Conseil une décision remettant -toutes choses en l'état où elles se trouvaient avant la mort du -roi. Le lendemain, il lacérait cette même décision en présence du -Premier Président, des présidents à mortier et d'un conseiller -de chaque Chambre[261]. Puis, il revenait à son ancienne façon -de voir et finalement accueillait la réclamation des ducs. Mais -alors il se produisait des difficultés d'une autre nature: pas -un notaire de Paris ne consentait à notifier la sentence du -Conseil[262]... Tout cela se passait au milieu d'allées et venues -où régnait le désordre et où pleuvaient les gros mots. «Plus -méchant que jamais[263], au dire de ses propres amis, Saint-Simon -ne manquait pas de prendre part à ces scènes tumultueuses. Au -cours de l'une d'elles, dans la petite galerie du Palais-Royal, il -parla du Premier Président «en termes de crocheteur»; le Régent -détourna la tête, comme s'il n'avait pas entendu, afin de n'être -pas contraint d'envoyer cet enragé à la Bastille[264]. - -[Note 260: _Écrits inédits de Saint-Simon_, t. III, p. 383 et -suiv.] - -[Note 261: 30 mars 1716. _Journal de Dangeau_, t. XVI, p. 352.] - -[Note 262: _Collection du greffier Gilbert de Lisle._] - -[Note 263: Extrait d'une lettre du marquis de Louville au duc -de Saint-Aignan, citée dans la _Notice sur la vie et les mémoires -du duc de Saint-Simon_, par Chéruel, p. XLV.] - -[Note 264: _Les correspondants de la marquise de Balleroy_, -t. I, p. 71.--Une chanson contre le Régent faisait allusion à cet -incident. (_Chansonnier historique_, t. II, p. 225): - - Il traite de Jean F... - De Mesmes en sa maison, - Fais lui dire des messes - Aux Petites Maisons. -] - -Les querelles de personnes allaient désormais dominer l'affaire. -La robe était trop nombreuse pour qu'il n'y figurât point des -individualités prêtant le flanc à la critique. Il devint de bon -ton, chez les ducs, de les tourner en ridicule. Mais ce sont -surtout les présidents qu'on se plut à larder de sarcasmes[265]. -Il n'y en avait qu'un, parmi eux, qui eût l'apparence «de -l'ancienne chevalerie». C'était M. de Maisons: encore sortait-il -récemment d'un huissier fieffé du village de Longueil, en -Normandie. Qu'on juge des autres! Tous petits-fils «de procureurs, -gargotiers, et autres artisans achetant ou vendant au fond de -leurs boutiques»! Celui contre lequel on s'acharnait le plus, -c'était,--à tout seigneur tout honneur,--M. de Mesmes, «l'homme -qui se ruinoit en breloques»... Il est vrai que, de ce côté-là, -les railleurs avaient la partie belle... - -[Note 265: Les présidents à mortier étaient en 1715: Messires -Jean-Antoine de Mesmes, premier, André Potier, Jean-Jacques -Charron, Étienne d'Aligre, Chrétien de Lamoignon, Antoine Portail, -Michel-Charles Amelot, Louis Le Pelletier, Nicolas-Louis de -Bailleul, de Longueil de Maisons.] - -Les de Mesmes, dont l'illustration n'était pas discutable, -avaient, en effet, la faiblesse de prétendre à beaucoup mieux. -«Ils se piquent furieusement de noblesse», écrit Tallemant des -Réaux[266]. S'il faut l'en croire, celui de leurs aïeux qui -enseignait le droit à Toulouse n'était point un professeur -ordinaire: il faisait son cours «par plaisir»,--comme M. Jourdain -cédait des pièces de drap, pour obliger ses amis. La famille, -en ce temps-là, se déclarait issue d'un Romain de marque, le -consul Memmius. Depuis, elle avait fait une nouvelle découverte -qui donna un autre cours à son ambition. Dans l'admirable -bibliothèque qu'elle possédait figuraient deux manuscrits d'une -rare valeur: la bible de Théodulphe, évêque d'Orléans sous le -règne de Charlemagne, et le psautier de la reine Ingeburge, de -Danemark, femme de Philippe-Auguste... Ce psautier, sur vélin, -«se fermant à deux fermouers de néelles à fleurs de lys pendant -à deux lacs de soye et à deux gros boutons de perles et une -petite pippe d'or[267]», était, avec ses vingt-sept miniatures -représentant des scènes de l'Ancien Testament, des Évangiles, de -la vie de «Madame Sainte Marie», une merveille de l'art français -au treizième siècle. Conservé pieusement dans la maison royale, -il devint le livre préféré de saint Louis, disparut à l'époque de -l'occupation anglaise, appartint, si l'on en croit la légende, -à Charles le Téméraire, à Philippe II d'Espagne, à sa fiancée, -Marie d'Angleterre, et à une série de personnages dépourvus de -notoriété. Au commencement du dix-septième siècle, il se trouvait -à Londres, où Pierre de Bellièvre, ambassadeur de France, agissant -pour le compte des de Mesmes, ses parents, parvint à l'arracher -«à des mains profanes». Ce qui, au regard des nouveaux acquéreurs -en doublait le prix, c'était qu'un des feuillets portait cette -mention que saint Louis avait fait don de ce joyau à son premier -chapelain, Guillaume de Mesmes, lequel, manifestement, ne pouvait -être étranger à la puissante dynastie parlementaire!... Mention -d'une authenticité douteuse, bien que Moreri et, après lui, -certains généalogistes complaisants, aient accepté comme exactes -et l'existence du chapelain et sa parenté avec les détenteurs du -manuscrit... Par malheur, l'un des ancêtres du Premier Président -eut, vers 1670, l'imprudence de commander un mémoire justificatif, -lequel était imprimé sur trois pages in-folio, et les intéressés -s'avisèrent qu'il devait être soumis au _juge d'armes_ du roi: -nous avons nommé d'Hozier. Celui-ci, indépendant par sa fonction -et ne se croyant pas tenu à la même condescendance que ses -confrères, déclara que les de Mesmes, quoique constituant «une -famille glorieuse», étaient issus de simples bourgeois... Ce qui -obligea à rentrer précipitamment les trois pages in-folio que l'on -se disposait à répandre sur Paris et la province[268]. - -[Note 266: _Historiette de M. d'Avaux._] - -[Note 267: _Inventaire des joyaux de la Couronne_ de 1418. On -appelait _pippe_ une tige métallique à laquelle se rattachaient -les rubans servant de signets.] - -[Note 268: Le psautier de la reine Ingeburge fut légué en -1812, par Albert-Paul de Mesmes, comte d'Avaux, à la famille de -Puységur. Acheté plus tard par le duc d'Aumale, il se trouve -actuellement dans la vitrine d'honneur de la galerie du château -de Chantilly. Ces indications sont extraites du _Cabinet des -manuscrits de la Bibliothèque nationale_, t. I, p. 397 et suiv.] - -Rappelée à grand renfort de publicité, exploitée dans ses menus -détails, agrémentée de la façon la plus désobligeante, cette -aventure malencontreuse était, dans la bouche des ducs, un sujet -d'incessantes railleries... Il y avait bien aussi l'histoire d'une -tapisserie dans laquelle les armes des de Mesmes avaient été -substituées aux armes de Navarre... Peut-être même y en avait-il -encore d'autres!--Tout cela remontait, d'ailleurs, à cinquante -ans; mais on en jouait avec tant d'entrain qu'on eût pu croire que -ces menus ridicules dataient de la veille[269]. - - -[Note 269: C'est à cette occasion que Saint-Simon écrit: «Ces -Mesmes sont des paysans du Mont-de-Marsan, où il en est demeuré -dans ce premier état et qui payent encore aujourd'hui la taille, -nonobstant les généalogies que les Mesmes, qui ont fait fortune, -se sont fait fabriquer, imprimer et insérer partout où ils ont pu, -pour abuser le monde, quoiqu'il n'ait pas été possible de changer -les alliances ni de dissimuler tout à fait les petits emplois de -plume et de robe à travers l'enflure et la parure des artistes.»] - -Les autres présidents n'étaient pas mieux partagés. Grâce à -l'agence de recherches entretenue sur les fonds de la pairie, -chacun d'eux était l'objet d'investigations passionnées. On -fouillait leur parenté, leurs alliances et arrière-alliances. -Rien ne demeurait dans l'ombre de ce qui pouvait prêter matière -à dénigrement. Et c'étaient des lazzi interminables quand on -découvrait parmi les tenants de ces dynasties orgueilleuses des -gens «d'origine abjecte»: un apothicaire chez les d'Aligre, -un gantier-fourreur chez les Potier, un barbier chez les -Portail[270]. Les meilleures familles de robe se voyaient traitées -par-dessous jambe, bafouées, réduites à néant, à grand renfort -d'épithètes malsonnantes... - -[Note 270: - - Portail imite ses aïeux, - Se servant de rasoirs comme eux. - -_Chansonnier historique_, t. II, p. 134.] - -Ces plaisanteries avaient assez duré. Les présidents, du moins, -le jugèrent ainsi. Las de jouer le rôle de têtes de Turc, ils -allaient prendre leur revanche... Et cela de telle façon que les -ducs ne s'en relèveraient pas. - - - - -XIV - - La revanche des parlementaires.--«Mémoire pour le Parlement contre - les ducs et pairs.»--L'origine des maisons ducales.--La noblesse de - Saint-Simon.--Conversation entre le duc de Gesvres et le maréchal de - Villeroy.--La protestation de l'hôtel de Crussol.--Couplets contre les - ducs. - - -Dans les premiers jours d'avril 1716, le Régent recevait, à son -petit lever, un pli volumineux. On peut admettre qu'après l'avoir -ouvert il ne sut pas retenir une grimace; car ce titre, peu -rassurant pour son repos, s'étalait en tête de la première page: -_Mémoire pour le Parlement contre les ducs et pairs, présenté -à Monseigneur le duc d'Orléans_... Un factum dont il fallait -bien se résigner à prendre connaissance. Son Altesse Royale se -résigna: sans doute de l'air revêche d'un écolier qui s'acquitte -d'un pensum. Mais au fur et à mesure que le lecteur avançait -dans sa tâche, l'impression dut se modifier, et il est permis de -croire qu'après avoir tourné le dernier feuillet, il ne regretta -point sa peine.--Ce n'était pas, en effet, un mince régal pour -ce sceptique malicieux, à qui la pairie ne ménageait ni ennuis, -ni récriminations, ni algarades, que d'avoir les prémices de -l'exécution dont elle était l'objet. - -Que faire, cependant, de ce plaidoyer, dont les termes, d'une -hardiesse inconnue jusqu'à ce jour, allaient déchaîner des -tempêtes? Le garder secret? Le communiquer aux intéressés? Grave -problème... Son Altesse, pour être tirée d'embarras, n'eut qu'à -jeter les yeux sur la masse des courtisans qui guettaient son -passage. Du côté des ducs,--attitude fébrile, gestes saccadés -et impatients, dénotant une agitation intense, celle de gens -que vient de bouleverser un événement inattendu. Du côté des -non-ducs,--physionomie débordante de joie, avec une pointe -d'ironie qui ne prenait même pas la peine de se déguiser sous -un air d'hypocrite condoléance... Il était manifeste que, dans -un clan comme dans l'autre, on n'ignorait rien. Chose aisément -explicable; car, au moment où le _Mémoire pour le Parlement_ -parvenait au Palais-Royal, un certain nombre d'exemplaires étaient -déjà distribués dans Paris[271]. - -[Note 271: On en trouvera le texte dans plusieurs ouvrages, -notamment dans le _Journal de Barbier_, t. VIII, p. 386.] - -Que contenait donc ce document mystérieux dont l'apparition -causait un tel émoi? - -Il se divisait en trois parties... La première rappelait, dans -un exposé rapide, que, sous le règne précédent, deux entreprises -s'étaient produites contre les prérogatives dont la sagesse de -la monarchie ancienne avait gratifié le Parlement. L'une, déjà -vieille, issue «du caprice orgueilleux» de M. d'Uzès, qui ne -voulut pas se découvrir en donnant son avis, avait reçu de Louis -XIV l'accueil qu'elle méritait. L'autre, non encore résolue, -était née de cette conviction que le chef actuel de la Compagnie -judiciaire, fort répandu dans le monde de la Cour, finirait, à la -suite des importunités dont il était assailli, par se relâcher de -la vigilance traditionnelle... Injure purement gratuite; car M. -de Mesmes ne se laissa ni séduire par les flatteries, ni effrayer -par les menaces. Comme, d'ailleurs, il appuyait sa résistance sur -la parole du feu roi, on était en droit de croire qu'il n'y avait -plus matière à discussion. Mais la robe avait le malheur de se -trouver en face d'adversaires irréductibles qu'aucune concession -ne pouvait satisfaire, qu'aucun échec ne rebutait et qui ne -cessaient de faire entendre «leurs clameurs importunes». C'est -pourquoi elle se voyait contrainte d'en appeler à la justice de -Son Altesse Royale... Son Altesse n'oublierait ni les procédés -ni l'attitude des deux parties au moment de la constitution de -la Régence: la pairie, procédant par voie d'intimidation et -subordonnant ses suffrages à la réalisation d'engagements formels; -la robe, offrant spontanément son concours, sans chercher «à rien -extorquer». - -Quels étaient donc ces pairs orgueilleux qui ne daignaient pas -s'accommoder d'un état de choses accepté jadis par les fils -de France? D'où pouvait venir la haute opinion qu'ils avaient -de leurs personnes?--De l'influence qu'ils exerçaient sur la -noblesse? La noblesse, ils se l'étaient aliénée par leur vanité -ridicule et par la prétention de constituer un corps spécial -d'où ils osaient l'exclure.--Du crédit dont ils jouissaient -auprès des princes du sang? Les princes, dont ils ne cessaient de -contester les honneurs et les privilèges, ne professaient à leur -égard qu'une médiocre estime.--De l'étendue de leurs possessions -territoriales? La plupart ne se soutenaient que par des unions -«peu sortables» et ne réunissaient même pas, au prix de ces -mésalliances, autant de fortune qu'il en fallait à Rome pour -être simple chevalier.--De la vaillance de leurs épées? Elles -n'étaient rien moins que redoutables; car, à l'exception d'un -petit nombre d'entre eux, les emplois militaires ne convenaient -pas au tempérament des ducs. Ils servaient mal dans les armées et -n'y donnaient que peu de marques de valeur. Aussi bien était-il -notoire que leur ambition se limitait «aux dignités pacifiques». - -Tout cela asséné de main de maître, avec cette causticité exempte -de ménagements, autrefois si commune, mais dont la langue -académique du grand siècle, façonnée à l'hôtel de Rambouillet, -avait fait perdre jusqu'au souvenir. - -Pour cruelle que fût cette première partie, la seconde l'était -encore davantage; car, sortant des généralités, le mémoire -dressait une nomenclature, «sommaire mais fidèle», des antécédents -de la plupart des maisons ducales. Seules étaient exceptées celles -dont les représentants avaient montré quelque discrétion à -l'égard du rasoir des Portail, de l'enseigne des Potier où pendait -«une dextre d'or» et du missel intempestif de M. de Mesmes. Pour -les autres, point de quartier. Leur origine était passée au -fil d'une implacable médisance que n'arrêtait pas «la piperie» -des généalogies: Menteur comme un généalogiste! proclamait le -mémoire, d'accord sur ce point avec la sagesse des nations. Pour -s'édifier, le Parlement avait mieux que ces articles de commande à -l'aide desquels, au dire des _Lettres persanes_, il est toujours -facile de réformer un nom, de décrasser des ancêtres et d'orner -un carrosse. Il possédait,--précieux dépôt,--une série de lettres -d'anoblissement qui permettaient de ramener à des réalités plus -humbles certaines légendes fabuleuses. Le mémoire posait en fait -que les Boulainvilliers, les Boufflers, les Lauzun n'étaient -connus, il y avait cent cinquante ans, qu'aux environs de leur -village; que les Gesvres dataient de moins longtemps encore; -que le duc de Villars, si infatué de son élévation récente, -descendait d'un greffier de Condrieu dont la progéniture dut -se faire réhabiliter pour avoir tenu des terres à ferme; que -les Pardailhan-Montespan, d'où sortait le duc d'Antin, étaient -issus du bâtard d'un chanoine de Lectoure; que les Béthune-Sully -venaient d'un aventurier écossais qui débaucha la fille du -seigneur de Rosny, et dont le fils, Maximilien, traité d'homme -de néant par le maréchal de Tavannes, «s'enta» sur les Béthune -(de Flandre), grâce à la complicité d'un feudiste gagné à prix -d'or; que le premier Villeroy connu était un marchand de poisson, -contrôleur de la bouche de François Ier, dont le fils, greffier -de l'Hôtel de ville, fit souche d'audienciers et de secrétaires -d'État:--une extraction assez mince, dont la morgue du maréchal -actuel «avoit bien de la peine à s'accommoder»!... - -L'insolence «présidentale», s'acharnant avec méthode à la -démolition de la pairie, apportait des précisions désespérantes. -Telle maison, réputée pour son orgueil, avait pour auteur un -artisan de bas étage, telle autre un apothicaire, celle-ci -un joueur de flûte, celle-là un étalier-boucher! Les pairs -ecclésiastiques ne se trouvaient pas en meilleure posture. On -signalait parmi les ancêtres du plus vaniteux, l'archevêque-duc -de Reims, un de ces robins,--fils de serfs!--vis-à-vis desquels -il se montrait si acharné. L'évêque-duc de Laon, non moins féru -de sa «dignité passagère», était représenté comme d'une naissance -peu relevée: son arrière-grand-père aurait servi les Polignac en -qualité de domestique! - -Dans cette revue impitoyable, une mention spéciale était consacrée -à l'ancien vidame de Chartres. Ici, nous citons textuellement: «Le -duc de Saint-Simon est d'une noblesse et d'une fortune si récentes -que tout le monde en est instruit. Un de ses cousins était, -presque de nos jours, écuyer de Mme de Schomberg. La ressemblance -des armes de La Vacquerie, que cette famille écartèle, avec celle -des Vermandois, lui a fait dire qu'elle vient d'une princesse -de cette maison. Enfin, la vanité de ce petit duc est si folle -que, dans sa généalogie, il fait venir de la maison de Rosni -un bourgeois, juge de Mayenne, nommé Le Bossu, qui a épousé -l'héritière de la branche aînée de sa maison.»--C'était bref, mais -chaque mot portait. - -Tels apparaissaient, en gros et en détail, les pairs modernes qui -osaient se comparer aux grands vassaux, cabalaient contre les -princes du sang, refusaient la main à la noblesse, accablaient de -leur mépris le Parlement, tout en se prosternant devant lui «dans -le cours de leurs moindres affaires». La conclusion d'une aussi -laborieuse étude se résumait dans cette constatation narquoise: -ce n'est pas la peine, messieurs les ducs, de faire tant d'éclat; -nous avons mieux que cela dans la robe. - -L'auteur de cette fulgurante réplique à d'injurieuses attaques -n'était autre,--peut-être l'a-t-on déjà deviné,--que «ce -maniaque» de Novion, lequel, en harmonie parfaite avec ses -collègues, accomplissait ce nouvel acte de folie[272]. Habilement -répandue dans les cercles parisiens, sa prose obtenait un -succès prodigieux. Chaque pair ne fut plus appelé que de son -nom patronymique, auquel on accolait la profession roturière -de celui qui, le premier, l'avait porté[273]. Dans le camp qui -applaudissait à tout rompre, figurait la noblesse elle-même, -heureuse de prendre sa revanche d'incessantes humiliations. On -citait aussi certaines princesses qui se réjouirent «plus que de -raison». - -[Note 272: La personnalité du président André de Novion -s'affirme nettement à chaque ligne de ce factum. Aussi bien -Duclos (t. IX, p. 121) n'hésite-t-il pas à lui en attribuer la -paternité. Quant à M. Chéruel, recherchant les raisons pour -lesquelles Saint-Simon s'est acharné contre Nicolas de Novion, il -indique que l'auteur des _Mémoires_ ne pardonna jamais à celui-ci -d'avoir laissé un descendant qui lutta victorieusement contre lui -dans l'affaire du bonnet. Il est très probable, déclare t-il, -que l'aïeul porta la peine de la résistance du petit-fils aux -prétentions de la pairie: «Il ne faut pas oublier, ajoute-t-il, -qu'on attribuait au président de Novion le pamphlet contre les -ducs et pairs où la noblesse de Saint-Simon étoit fortement -contestée. Ce qui est indubitable, c'est que le Président de -Novion avait été le chef de l'opposition parlementaire dans la -question du bonnet.» _Saint-Simon considéré comme historien de -Louis XIV_, p. 501 et 502.] - -[Note 273: _Mémoires du maréchal de Richelieu_, t. I, p. 440.] - -A en croire les intéressés, l'opinion «des honnêtes gens» aurait -été toute différente, de pareils procédés de discussion ne pouvant -être approuvés de personne. Saint-Simon, dont l'imagination n'est -jamais en défaut dans les conjonctures délicates, pousse même la -fantaisie jusqu'à prétendre que le Parlement fit mine de désavouer -l'écrit et offrit d'en prononcer la condamnation... Mais, se -hâte-t-il d'ajouter, c'était une perfidie nouvelle organisée -dans l'intention d'accroître le scandale par le retentissement -d'un débat public. Heureusement ce grand politique veillait. Il -représenta à ses collègues les périls d'une situation de ce genre -et ces derniers, «moins imbéciles qu'à l'ordinaire»,--plus loin, -il parle de «leur sottise accoutumée»,--«trompèrent une attente si -bien concertée[274]». - -[Note 274: Annotations au _Journal de Dangeau_, t. I, p. 440.] - -Cependant on ne pouvait laisser sans réponse «ce tissu de -mensonges et d'injures impudentes, ce parallèle» entre la robe -et la plus haute institution du royaume. A défaut d'un arrêt -réparateur, que certainement ils auraient attendu en vain de la -Compagnie judiciaire, les ducs se seraient volontiers accommodés -d'une décision du Conseil de régence. Tous leurs efforts tendirent -à ce que les ministres prissent l'affaire en mains; mais ceux-ci -firent la sourde oreille, ne se souciant pas de s'associer «à ces -querelles d'orgueil[275]». En désespoir de cause, on se résigna à -répliquer au libelle de Novion par un contre-libelle où chacun, -sous forme de notice individuelle, devait apporter son tribut. -Qui pouvait, en effet, mieux que l'intéressé lui-même, faire -justice des calomnies répandues sur sa race!... De toutes parts, -aussitôt, on bouleversa les archives, tant publiques que privées, -pour en retirer les parchemins que, en vue de convaincre le -public «et de s'édifier réciproquement»,--car, de duc à duc, il -y avait quelques sceptiques,--on eut soin de porter à l'hôtel de -Crussol, devenu le quartier général de l'indignation. On nomma -des commissaires et, après une gestation laborieuse, le syndicat -mettait au monde un écrit où il était victorieusement démontré que -toutes les familles ducales avaient une origine illustre et que -plusieurs comptaient dans leurs alliances les premières maisons -d'Europe: France, Danemark, Oldenbourg, Hesse-Cassel, Aragon, sans -parler des anciens ducs de Normandie et d'Aquitaine. Il n'y avait -qu'une tache à ce tableau: c'est que l'une d'elles, la famille de -Gesvres, avait le malheur de se confondre avec celle des Potier de -Blancmesnil et de Novion! - -[Note 275: _Mémoires du maréchal de Richelieu_, t. I p. 76.] - -Dans cette revue rétrospective, où chacun s'appliqua de son mieux, -Saint-Simon se montra moins prolixe qu'on eût pu s'y attendre. Il -se borna à rappeler les services rendus par sa maison, mentionna, -parmi les célébrités dont elle avait le droit de s'enorgueillir, -quatre vice-rois de Navarre, et constata que, par suite du -mariage, en 1334, de Mathieu de Rouvroy avec Marguerite de -Saint-Simon, elle était «extraite du sang impérial de Charlemagne -par les comtes de Vermandois et rois d'Italie»... Fort, -d'ailleurs, de cette ascendance auguste, il gardait prudemment le -silence sur quelques menus détails embarrassants, tels que son -cousinage avec Le Bossu, juge criminel de Mayenne[276]. - -[Note 276: Voir la notice sur l'origine de Saint-Simon. -_Mémoires_, édit. Boislisle, t. I, p. 402.] - -Telle avait été l'attaque. Telle fut la riposte. Et l'on se -demande qui des deux parties avait raison. Duclos, qui copie -servilement les _Mémoires_, ne pouvait manquer, sur ce point comme -sur les autres, de s'en assimiler les conclusions. Le libelle -de Novion, déclare-t-il, est un «ouvrage plein de méchanceté et -d'ignorance[277]». Ce n'était pas l'avis de ses contemporains, -habitués de longue date aux supercheries nobiliaires. Ce n'est pas -non plus celui des critiques modernes. «Sans remonter bien haut -dans le passé, écrit l'un d'eux, le terrible réquisitoire des gens -de justice anéantissait toute cette gloriole[278].» C'est sans -doute aller trop loin. Nous ne doutons point, pour notre part, -que, dans ce factum,--une œuvre de parti,--il ne se soit glissé -quelques inexactitudes. Mais si des réserves sont nécessaires, -l'écrit d'avril 1716 contenait beaucoup de vérités. Nous citerons, -à titre d'exemple, deux maisons dont il est permis de parler en -toute indépendance, parce qu'elles sont éteintes l'une et l'autre, -celles de Saint-Simon et de Villeroy. - -[Note 277: _Œuvres de Duclos_, t. IX, p. 121.] - -[Note 278: _État de la France en 1789_, par Paul Boiteau, p. -164.] - -Les Rouvroy, assurent les chroniques, étaient «de sages et -vaillants chevaliers» qui avaient pris part, non sans éclat, -aux batailles de la guerre de Cent Ans. Mais c'est à peine si, -par eux-mêmes, par leurs seigneuries et leurs alliances, ils -comptaient dans la noblesse de second ordre. Leur filiation -n'était pas établie au delà du quatorzième siècle et jamais -aucun d'eux n'avait nourri l'ambition de se rattacher,--même par -les femmes,--à la descendance de Charlemagne. C'est seulement -après la fortune inespérée du premier duc, que des feudistes -pleins de zèle s'appliquèrent à lui découvrir des aïeux de -souche royale. Personne ne prit au sérieux cette légende[279], -pas plus, du reste, qu'on ne saurait ajouter foi aux découvertes -qui suivirent. Avec les Rouvroy, en effet, on marche de surprise -en surprise. A la fin du dix-huitième siècle, ils ne se bornent -plus à se réclamer d'une origine carolingienne. Ils entendent -aussi se relier à Marcus Mœcilius Avitus qui, en 455, «occupa le -siège impérial de Rome». Enfin, non contents de ces alliances -terrestres, ils revendiquent en outre une parenté, encore plus -flatteuse, avec une demi-douzaine de saints occupant une place -d'honneur au séjour des élus[280]! - -[Note 279: «Cette famille, qui n'est pas bien ancienne et -qui se pique d'une noblesse fausse, a bien besoin d'honneurs.» -_Journal de Mathieu Marais_, t. II, p. 283. Voir aussi le _Journal -de Dangeau_, t. XVIII, p. 397, en note.] - -[Note 280: Voir le savant article inséré à l'appendice du -premier volume des _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Boislisle, p. -384.] - -Pour les Villeroy, c'est d'Hozier qui nous renseigne. Chargé par -Louis XIV de rechercher le passé de cette maison, le célèbre -juge d'armes établissait que, suivant toutes vraisemblances, -elle descendait d'un Nicolas de Neufville, clerc de cuisine de -Philippe le Long. Mais ce qui est certain, c'est que Richard, -fils de Nicolas, dont, en 1645, on voyait encore l'épitaphe au -charnier des Innocents, était vendeur de poisson de mer aux -halles; que le fils de Richard exerçait la même profession, -rue Comtesse-d'Artois, à l'image de Saint Martin, et que, dans -sa descendance, figuraient un autre vendeur de poisson, un -receveur-voyer et... un marchand épicier,--après lequel commença -l'élévation de la lignée. Ce ne fut qu'en 1688, quand une Villeroy -eut épousé un Souza, comte de Pardo, que la généalogie des -Neufville fut revue, corrigée et travestie[281]. - -[Note 281: _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Boislisle, t. VI, -p. 596.] - -Aussi bien l'appui solidaire que, dans la circonstance, se -prêtaient les familles ducales n'était-il qu'accidentel. -D'ordinaire, elles ne se ménageaient pas, et il est probable -que la plupart des critiques de Novion étaient, de longue date, -formulées par les bonnes langues de la pairie. Les _Mémoires_ -fournissent un exemple curieux de ces débats intimes où l'on se -jetait des vérités à la face. C'est encore Villeroy qui est en -scène. Son interlocuteur est le vieux duc de Gesvres, malin comme -un singe et bossu comme un sac de noix... - ---Monsieur le Maréchal, insinuait Gesvres, convenez que nous -sommes d'heureux mortels... - -Villeroy, dont la théâtrale fatuité était légendaire, n'aurait eu -garde de contredire. - ---Car enfin, continuait Gesvres, un de vos ancêtres épousa une -Créquy, un des miens épousa une Luxembourg. De là des charges, des -gouvernements, des dignités... - -Villeroy se rengorgeait de plus belle. Mais Gesvres de reprendre -aussitôt: - ---Et les pères de ces gens-là, qu'étaient-ils, monsieur le -Maréchal? De simples secrétaires d'État... - -Villeroy, trouvant que la conversation prenait une tournure -fâcheuse, secouait impatiemment sa perruque. Mais l'impitoyable -railleur, se glissant derrière une table, pour s'en faire un -rempart, poursuivait son persiflage: - ---Arrêtons-nous, monsieur le Maréchal, criait-il de sa voix -perçante, car nous nous verrions contraints à de pénibles aveux... -Les pères de ces deux secrétaires d'État? Par ma foi, c'étaient -de petits commis. Et ces petits commis eux-mêmes, de qui diantre -venaient-ils? Le vôtre, d'un vendeur de marée, le mien d'un -porte-balles, peut-être pis! - -Et, prenant la galerie à témoin, Gesvres éclatait de rire, -tandis que le maréchal bondissait de fureur... Mais, remarque -judicieusement Saint-Simon, que faire à un homme qui, pour vous -dire une vérité cruelle, s'en dit une pareille? - -C'est exactement ce que la robe racontait des Neufville. Elle -passait même sous silence le _marchand épicier_ dont d'Hozier, -fidèle à sa consigne, n'a pas cru devoir se dispenser de faire -état. Si bien que, tout compte fait, loin d'avoir à se plaindre, -Villeroy demeurait l'obligé de Messieurs du grand banc. - -La protestation de l'hôtel de Crussol, celle qu'on peut qualifier -d'officielle et qu'on trouve reproduite dans de nombreux -recueils[282], n'était pas d'ailleurs la seule. Il en circulait -d'autres émanant de ducs moins disciplinés,--les francs-tireurs -de la pairie: une, notamment, qui faisait bon marché d'un certain -nombre de familles. Elle confessait l'origine modeste de MM. -de La Porte, de Gesvres, de Villeroy, de Villars, qui, tous, -sortaient de la robe, «source de roture», et déclarait que ces -maisons n'avaient été admises à pénétrer dans le sanctuaire -qu'après avoir lavé cette tache sur le champ de bataille. Quant -à Saint-Simon, elle proclamait, sans du reste reconnaître sa -filiation carolingienne, qu'étant de la maison de Rouvroy, on -ne pouvait attaquer sa naissance. Néanmoins, ajoutait-elle, -«s'il tire de là sa vanité, il a tort»; car une fille de son nom -s'était mésalliée, et son père,--étrange façon d'apprécier les -titres des gens!--avait, «au rapport de Bassompierre», le malheur -«d'être punois»... Ayant ainsi fait la part du feu, l'écrit en -question entonnait un dithyrambe en l'honneur des autres maisons -ducales, dont la noblesse bien authentique n'avait rien de commun -avec «la fumée» que, depuis plusieurs règnes, on accordait «à -tous les acquéreurs de charges pour avoir de l'argent»... Tout -cela net, précis, d'une discussion âpre et serrée, accompagné -de spéculations théoriques dont nous avons déjà trop longuement -parlé pour qu'il soit opportun d'y revenir. Nous ne détacherons -qu'un court passage: il est relatif à cette inlassable prétention -qu'avaient les pairs modernes de se rallier aux pairs anciens. «Ce -sont toujours les mêmes, affirme le mémoire. Les ducs d'Aquitaine -et de Normandie sont morts, et non pas leurs dignités. Les rois -qui les ont établis n'ont rien changé. M. le duc d'Uzès est pair -comme le duc de Guise, et le duc de Guise l'étoit comme le duc de -Vendôme, comme les ducs de Bourgogne et de Normandie».--Sur quoi, -l'auteur terminait son travail par cette menace: «Je conseille -à Messieurs de la robe de ne point se plaindre. Ils doivent -comprendre que je les ai ménagés; car, si je levois certains -voiles, où en seroient-ils[283]?» - -[Note 282: Notamment dans les _Mémoires du maréchal de -Richelieu_, t. I, p. 441.] - -[Note 283: Ce mémoire, dont l'original est conservé à la -bibliothèque impériale de Vienne, est reproduit dans le _Journal -de Dangeau_, t. XVIII, p. 393.] - -La pairie avait beau faire. Ses efforts désespérés ne parvenaient -pas à lui concilier les sympathies. Les recueils du temps -regorgent d'épigrammes décochées contre elle. Presque tous ses -membres y figurent, depuis - - Le grand Mailly, ce savant homme - Qui fut placé je ne sais comme - Dans la chaire de Saint-Rémy[284], - -[Note 284: Le _Chansonnier historique_, t. II, p. 171.] - -jusqu'au duc d'Antin, dont une satire pénétrante prend plaisir -à mettre en relief la souplesse bien connue, la trop grande -adresse au jeu et les volte-faces intéressées. Les ridicules -de ces disputeurs de rang y sont qualifiés d'une façon acerbe. -Mais,--détail bien fait pour provoquer la surprise,--l'accusation -sur laquelle les chansonniers insistent le plus est précisément -celle qui nous laisse le plus incrédule: le manque de bravoure... -Celui-ci, - - Pour conserver ses jours, évite les batailles! - -Celui-là, plus cruellement encore, est taxé de lâcheté. A -l'ensemble de l'institution, les gazettes refusent toute vertu -guerrière: - - Comme Mercure, ils sont sorciers - En toutes sortes de métiers, - Excepté celui de la guerre. - Et si, par malheur, aujourd'hui, - Il sortoit des géants de terre, - Ils s'iroient cacher comme lui[285]. - - -[Note 285: _Ibid._, p. 76.--Le couplet qui suit, après une -longue énumération de noms, se termine par cette apostrophe: - - Fortes colonnes de l'État - S'ils n'avoient pas la diarrhée - Lorsqu'il faut aller au combat!... -] - -C'est avec la même rigueur, parfois la même injustice, que -Saint-Simon est représenté: des allusions perpétuelles à son -orgueil, à ses colères, à ses cabales, à l'exiguïté de sa taille, -à sa démence justiciable des Petites-Maisons, à son origine «sans -noblesse»: - - Le petit duc de Saint-Simon - Voudroit bien payer de son nom - Pour les services de ses pères. - On ne sauroit dire qu'«Hélas!» - Aussi bien on n'en connaît guère, - Pour mieux dire: on n'en connaît pas[286]. - -[Note 286: Le _Chansonnier historique_, t. III, p. 75.] - -Et ailleurs: - - D'où te vient tant de gloire, - Dis-moi, petit Simon? - Nous n'avons dans l'histoire - Jamais trouvé ton nom[287]. - -[Note 287: _Ibid._, t. II, p. 224.] - -Suivent des appellations variées qui ne brillent ni par l'esprit -ni par le goût: vil insecte de terre, vrai gibier de lardon, -avorton haï de tout le monde... Injures qu'il était permis de -dédaigner. Mais que penser de celles-ci, qui s'étageaient en une -gradation savante: poltron, malodorant comme son père,--et cette -dernière qui eût fait bondir un paralytique... bourgeois! nous -disons bien, bourgeois!... Lui, Mgr Louis de Saint-Simon, pair -de France, gouverneur pour Sa Majesté des ville, citadelle et -comté de Blaye, grand bailli et gouverneur de Senlis et autres -places, vidame de Chartres et seigneur d'une foule de lieux... -Bourgeois!... - - - - -XV - - La requête des ducs contre les bâtards.--La duchesse du Maine - prépare la résistance.--Elle se concilie la noblesse et le - Parlement.--Supplique au roi.--Le Régent s'inquiète et veut sévir.--Le - lit de justice du 26 aout 1718.--La joie de Saint-Simon.--Courte durée - du triomphe.--Mlle de Mesmes épouse le duc de Lorges.--Fureur de - Saint-Simon.--Il se résigne.--Tentative de transaction.--La réception - du duc de Nevers.--La question du bonnet reste entière. - - -Dans un concert de clameurs se poursuivait la lutte. Elle ne -tardait pas, d'ailleurs, à se fondre dans une mêlée générale -où allaient successivement se lancer toutes les catégories de -privilégiés dont l'existence était suspendue aux questions de -cérémonial et d'étiquette. - -Ce fut d'abord l'action intentée par les princes du sang, pour -faire déchoir les légitimés des avantages,--spécialement «de -l'habilité au trône»,--que la faveur de Louis XIV leur avait -concédés. Les ducs n'attendaient que ce signal pour entrer, eux -aussi, en campagne. Leur but? Le même que celui des princes. Ils -voulaient, de plus, l'abrogation de ce rang intermédiaire, qui -leur causait tant d'ombrage, et le retrait de l'édit autorisant -la réception des bâtards à l'expiration de la vingtième année. Ce -qu'ils revendiquaient, en un mot, c'était l'égalité de rang, avec -droit de préséance, en vertu de la maxime: _Chacun sied premier -selon que premier a été fait pair_[288]. - -[Note 288: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XIII, p. 290.] - -Il y eut, à ce sujet, de longs débats où l'ingratitude humaine, -sous couleur d'indépendance, se donna scandaleusement carrière. Il -se produisit, néanmoins, des résistances d'autant plus honorables -que les récalcitrants, qualifiés de «faux frères», s'exposaient -à d'incroyables grossièretés. Parmi eux figuraient: M. d'Antin, -dont la situation était particulièrement délicate; M. de Rohan, -«jamais d'accord avec personne, ni avec lui-même»; M. d'Aumont, -«valet du duc du Maine et du Premier Président», déshonoré par -ses capitulations dans l'affaire du bonnet; MM. d'Estrées et -de Mazarin, «des excréments de la nature humaine»: ce dernier, -chassé «avec ignominie» des réunions ducales, «fut mis par les -épaules, littéralement, dehors[289]»... Au nombre des indécis -se trouvait M. de Rochebonne, évêque-comte de Noyon, qui refusa -longtemps sa signature. Mais il était jeune, pauvre, et aimait -la dépense. Saint-Simon s'attacha à lui avec tant d'opiniâtreté -qu'il finit par obtenir son concours, en échange d'une grasse -abbaye, l'abbaye de Saint-Riquier, arrachée à la faiblesse du -Régent[290]... En l'absence de M. de Reims, qui adhéra par écrit, -la requête contre les bâtards fut rédigée chez l'évêque-comte de -Laon, lequel se chargea de la présenter au roi.--Les voilà pris, -s'écrie triomphalement Saint-Simon: écrasés «comme un pou entre -deux ongles»! - -[Note 289: _Ibid._, t. XIII, p. 291.] - -[Note 290: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XIII, p. 120.] - -Avec crânerie la duchesse du Maine prépara la résistance. On -vit tout à coup débarquer à Sceaux des voitures de volumes -poudreux, de chartes, de parchemins, et tout son entourage, -depuis le cardinal de Polignac jusqu'à Mlle de Launay, se mit à -la besogne. Pour sa part, elle passait les nuits en recherches -fiévreuses, accumulant sur son lit des montagnes d'in-folio, -sous l'amoncellement desquels son exiguë personne ressemblait -à Encelade abîmé sous l'Etna[291]. Elle ne se bornait pas -à compulser les vieilles chroniques: elle mettait aussi à -contribution les jurisconsultes anciens et modernes. En même -temps, elle faisait appel aux lumières du dehors, acceptant -le concours de toute espèce de gens qui argumentaient de -légitimations faites à la cour de Sémiramis ou dans la famille -de Nemrod. Le plus sérieux de ces avocats de circonstance était -l'abbé Legendre, chanoine de Notre-Dame et ancien secrétaire de -Mgr de Harlay. Or l'abbé Legendre établissait: que les bâtards -royaux, sous la première et la seconde race, succédaient à la -Couronne comme leurs frères légitimes; que les légitimés, n'étant -appelés au trône qu'à défaut de princes légitimes, ces derniers -n'avaient aucun intérêt à réclamer contre l'édit[292]. - -[Note 291: _Mémoires de Mme de Staal de Launay._] - -[Note 292: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 329 et suiv.] - -Mais un trait de génie de Mme du Maine, ce fut de lancer dans les -jambes des ducs,--ceux de ses adversaires qu'elle abhorrait le -plus,--la totalité de la noblesse française. On a vu l'irritation -de cette dernière lorsque, sans égards pour l'état du vieux roi, -les ducs répandirent dans le public des écrits affirmant leur -droit à la dévolution de la couronne: irritation qui faillit -dégénérer en émeute, quand ils manifestèrent l'intention d'aller, -en groupe séparé du reste de la noblesse, saluer le nouveau -monarque... Il y avait là une situation facile à exploiter: la -duchesse du Maine ne manqua pas d'en tirer avantage. D'où une -sorte de complot en vue de battre en brèche le principe même de -la pairie. Les simples gentilshommes ne se gênaient plus pour -déclarer que, ne pouvant prétendre à cette haute dignité, ils -devaient manœuvrer de façon à la détruire. Sur quoi, d'aller de -porte en porte, de faire appel à tout le monde, même «aux borgnes -et aux boiteux», et, après avoir soulevé Paris, d'ameuter la -province. Une campagne à laquelle on peut croire que la robe ne -demeura pas étrangère... Elle écrivait dans toutes les directions, -expédiait des députés, organisait des assemblées et chargeait des -orateurs d'y prendre la parole. Tout ce qui lui touchait de près -ou de loin se précipitait dans la mêlée, jusqu'au bailli de Mesmes -qui utilisait sa qualité d'ambassadeur de Malte pour enlever -l'adhésion des chevaliers de son ordre. - -«Ramas informe, s'écrie Saint-Simon, sans consistance, sans nom, -sans fonction, sans mouvement légitime!»--Légitime ou non, le -mouvement s'accentuait de telle sorte qu'il recrutait des adeptes -jusque dans l'entourage du Régent. Aussi bien, les coalisés ne -tardaient-ils pas à adresser au roi une supplique,--signée en -rond, afin qu'il n'y eût ni premier ni dernier,--où, en attendant -la suppression de la pairie, ils demandaient justice contre «ses -burlesques entreprises[293]». Et comme cet écrit ne recevait pas -de réponse, ils présentaient requête au Parlement pour protester -contre tout ce qui pourrait être fait au Conseil sans l'assemblée -des États généraux, seuls juges de la succession au trône. - -[Note 293: «Plaise à Sa Majesté, y était-il dit, déclarer que -les pairs de France ne forment point un corps et, en conséquence, -leur défendre de se créer des syndics et des commissaires, -déclarer aussi qu'ils n'ont point droit de décider seuls de -la succession à la couronne et des régences, ni de régler les -affaires importantes de l'État.»] - -Jusque-là, le duc d'Orléans avait vu sans déplaisir «tout ce -vacarme». Peut-être même le favorisait-il[294]. Mais cette -évocation des États généraux retentit à ses oreilles comme un -glas funèbre et lui souffla «une vapeur de crainte». Il se crut -perdu s'il ne recourait à des mesures de rigueur. C'est pourquoi -il fit à six des conjurés l'honneur de les faire arrêter. En même -temps, par un jeu de bascule qui entrait dans les combinaisons de -sa politique, il interdisait aux ducs de s'assembler. Ceux-ci, -aux grands éclats de rire du public, en furent réduits à aller -se concerter au Port-à-l'Anglais, sous couleur «d'y manger des -matelotes[295]». Et comme ces conciliabules agrémentés d'agapes -confraternelles aboutissaient,--10 octobre 1722,--à un nouveau -factum où se reconnaissait, à «son laconisme dur, sec, bouillant -et inconsidéré», la griffe de Saint-Simon, la coalition ripostait -de la belle encre... - -[Note 294: Saint-Simon l'en accuse en termes formels. Voir -notamment: _Mémoires_, t. XV, p. 44.] - -[Note 295: _Les Correspondants de la marquise de Balleroy_, t. -I, p. 182: «Ils y tiennent la cour de Paris; on s'en moque assez.»] - -Cette fois, ce n'était pas l'origine des maisons ducales qui -était passée au crible,--Novion, sur ce sujet, n'avait rien -laissé à dire,--mais l'origine de leurs pairies, ces pairies dont -l'étrange ambition était d'égaler celles du temps de Charlemagne. -Pour quelques-unes qui avaient été accordées au mérite ou à la -naissance, combien d'entre elles avaient été extorquées, au -moment des guerres civiles, par des sujets rebelles! Combien -provenaient de complaisances honteuses, comme celles qui dataient -d'Henri III, lequel profana l'institution «en faveur de ses -passions favorites!» Combien enfin n'avaient d'autre source que -des fantaisies puériles! C'est ainsi que M. de Saint-Simon, le -père, avait dû la sienne à cette circonstance heureuse qu'il -ne redoutait pas le tonnerre, dont son jeune maître avait -grand'peur[296]... Si bien que, toute récapitulation faite, on -voyait tour à tour «la beauté, la crainte, la volupté, le caprice -présider à la distribution d'une si éminentissime dignité»... -Éminentissime, surtout dans l'opinion de ceux qui en étaient -nantis; car, en somme, à quoi se réduisait-elle? A un double -droit: celui de siéger au Parlement en qualité de conseiller -honoraire, sans pouvoir jamais y présider; celui «de faire les -importants à la Cour et d'y voir leurs femmes assises»... En -réalité, il n'existait qu'un titre. Ce titre par excellence, le -plus ancien, le plus honorable, était celui de gentilhomme, par -lequel juraient François Ier et Henri IV. Le gentilhomme tirait -de Dieu sa qualité: le duc n'était tel que par la grâce du roi. Un -parchemin l'avait fait, un autre suffisait pour le défaire[297]. - -[Note 296: Saint-Simon attribue à une cause différente, mais -tout aussi futile, la faveur dont bénéficia, auprès de Louis -XIII, son père, alors page de la petite écurie. Elle provenait, -assure-t-il, de ce que le jeune serviteur avait trouvé le moyen, -aux relais de chasse, de présenter, plus vite que ses camarades, -les chevaux de rechange de Sa Majesté. «Il lui tourna son cheval, -puis, la tête à la croupe de l'autre, tellement que, sans mettre -pied à terre, le roi n'eut qu'à sauter de l'un sur l'autre. Cette -invention, qui satisfaisoit son impatience, lui plut tant, qu'il -demanda le même page à l'autre relai et l'y vouloit toujours -avoir.»--_Supplément aux Mémoires_, t. XXI, p. 36.] - -[Note 297: _Supplément aux Mémoires de Saint-Simon_, t. XXI, -p. 254 et suiv.] - -Et le bonnet? Que devenait-il durant cet échange d'aménités? -C'étaient toujours, du côté des pairs, de formidables efforts en -vue de terminer l'affaire au mieux de leurs intérêts. Mais chaque -fois qu'ils se risquaient au Parlement, ils voyaient surgir devant -eux, soit le sourire narquois de M. de Mesmes, soit le visage -renfrogné d'André de Novion, soit l'un et l'autre. Et l'objection -qu'on leur opposait était invariablement la même, à savoir qu'à -la séance du 2 septembre 1715 la solution du litige avait été -renvoyée à la majorité du roi... Si, du Palais, ils se rendaient -chez le Régent pour le sommer de tenir ses promesses, la réponse, -pour être courtoise, n'en restait pas moins identique:--Messieurs, -déclarait Son Altesse Royale, Sa Majesté ne tardera pas à prendre -le pouvoir... Je vous en supplie, un peu de patience. - -La patience! mais c'était ce fonds qui leur manquait le plus. -Voyant qu'il n'y avait aucune chance d'obtenir un jugement, -Saint-Simon se persuada qu'une transaction n'était pas impossible. -Aussitôt il rédigea un projet qui dut lui paraître admirable, car, -n'accordant rien, il exigeait tout[298]. La difficulté était de -le faire aboutir. Or, après avoir lu, personne ne prit la peine -de le discuter: il ne pouvait qu'appeler une nouvelle déception -après tant d'autres. L'auteur de cette tentative malheureuse en -fût peut-être, de dépit, tombé malade si, à ce moment même, la -Fortune, lasse sans doute de ses rigueurs, ne lui avait offert une -de ces compensations qui font époque dans la vie d'un homme. - -[Note 298: D'après le projet, les ducs devaient à l'avenir: -1º être reçus aux hauts sièges avec un cérémonial de nature à -relever leur dignité; 2º entrer à la Grand'Chambre et en sortir -par la porte du barreau; 3º être exonérés de la garde des bancs; -4º recevoir le salut au cours du délibéré... sans préjudice -d'autres menus avantages, notamment celui-ci «qui avait son -importance et sa sensibilité», qu'on rembourrerait les banquettes -ducales.--_Écrits inédits_, t. III, p. 435 et suiv.] - -Déjà, en juillet 1717, date à laquelle les bâtards subirent -leur première humiliation,--déchéance du droit à la Couronne et -interdiction de traverser le parquet,--le cœur des ducs avait eu -un avant-goût des joies célestes. Mais rien n'est comparable aux -transports que leur causa le lit de justice du 26 août 1718. Ce -coup d'État,--c'en était un,--visait à la fois M. du Maine et le -Parlement... Au premier, on reprochait ses accointances avec une -opposition de plus en plus agressive, ses intrigues et celles -de sa femme, ses relations avec l'Espagne, son empressement à -propager, contre l'honneur du Régent, certains bruits calomnieux. -Le laisser en paix poursuivre l'éducation de Louis XV, -c'était lui permettre de consolider une situation qui, grâce à -l'attachement de son royal élève, deviendrait dangereuse le jour -où prendraient fin les pouvoirs du duc d'Orléans... Au second, -on ne pardonnait ni sa bienveillance à l'égard des légitimés, ni -sa popularité tant à Paris qu'en province, ni «ses monstrueuses -entreprises dont l'une n'attendoit pas l'autre». Hier, c'était -l'édit relatif aux monnaies qu'il refusait d'enregistrer, sous -prétexte qu'en attribuant au numéraire une valeur fictive on -encourageait la fraude. Maintenant, c'est aux spéculations -financières de Law qu'il s'attaquait, en vertu de cet adage qu'il -n'est pas possible d'emplir les coffres du Trésor sans vider la -poche des contribuables. Et comme le Régent ne tenait pas compte -de leurs remontrances, ces robins querelleurs venaient de rendre, -le 12 août 1718, un arrêt interdisant à tous étrangers, même -naturalisés, de s'immiscer dans l'administration des deniers -royaux: mesure qui dissimulait à peine la menace de faire pendre -le contrôleur général des finances[299]!... Sur quoi, on tombait -d'accord au Palais-Royal qu'on ne pouvait, sans exposer le chef -de l'État au sort de Charles Ier d'Angleterre, se dispenser de -punir les auteurs de ces manifestations. On les frapperait donc, -et on frapperait, en même temps, leur ami, le duc du Maine, à qui -seraient enlevées, non seulement la garde et l'éducation de Sa -Majesté, mais aussi le bénéfice de ce rang intermédiaire dont le -nom seul suffisait à affoler toutes les têtes de la pairie[300]. - -[Note 299: «Cet arrêt fit beaucoup de bruit; on le lisoit -partout.»--_Journal de Barbier_, t. I, p. 10.] - -[Note 300: Il en était de même pour le comte de Toulouse. -Mais celui-ci, à raison de ses services, de ses vertus et de son -effacement, était aussitôt, par voie gracieuse, rétabli dans ses -prérogatives. C'est surtout en vue d'accentuer l'affront infligé -à son frère que cette décision, dont sa descendance ne devait pas -profiter, était prise à l'égard du comte de Toulouse.] - -Ce lit de justice du 26 août 1718, qui allait tirer la dignité -ducale «de ses anéantissements passés», occupe une place sans -pareille dans les souvenirs de Saint-Simon... Quel merveilleux -tableau il en dresse! Deux cents pages d'une passion débordante, -d'une puissance descriptive qui tient du prodige[301]! - -[Note 301: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XV, p. 355 et suiv.; -t. XVI, p. 1 et suiv.] - -C'est lui qui, le premier, a eu la pensée de cette réunion; lui -qui, afin de prévenir les cabales, propose qu'elle soit tenue non -au Parlement, comme d'usage, mais aux Tuileries, avec invitation -non motivée adressée le jour même[302]. Dès que son avis est -adopté, ce sont des démarches fiévreuses, des conciliabules -secrets, des notes griffonnées à la hâte dans le cabinet d'hiver, -en carrosse, à la promenade, sur la niche du chien. Ce sont aussi -de grandes et petites hypocrisies destinées à dérouter les gens, -des tentatives de séduction, des marchandages, des menaces... -Et quels soins pour éviter toute surprise! Les hypothèses les -plus diverses sont envisagées, avec discours appropriés à chacune -d'elles: suivant que les bâtards assisteront à la séance ou -prendront la fuite, suivant que le Parlement refusera de se rendre -à un appel qui déguise un guet-apens, ou qu'il se résoudra à -l'obéissance. Les troupes sont consignées dans leurs casernes et, -pour n'être point retardé d'une seconde, le chauffe-cire attend -dans la pièce voisine avec un flambeau, mèche allumée. Il n'est -pas jusqu'au code des signaux, accessoire de toute conspiration -bien ordonnée, qui n'ait été l'objet de calculs approfondis. Les -initiés doivent agir selon que le Régent se croisera les jambes, -déploiera son mouchoir ou fera «d'autres gestes simples». Mais un -détail qui éveille d'une façon toute particulière la vigilance -du grand metteur en scène, c'est «la mécanique», c'est-à-dire -l'installation matérielle de la salle où va s'accomplir l'œuvre -destinée à rendre tout leur lustre à ces grandes victimes: la -royauté et la pairie. Il importe, en effet, pour la solennité des -décisions à prendre, que ce local improvisé reproduise exactement -l'économie de la Grand'Chambre. Il importe surtout qu'on installe -de hautes et de basses banquettes: les hautes, réservées aux ducs; -les basses, disposées à la manière des marchepieds, pour rappeler -à Messieurs de la robe «l'ignominie» de leur origine:--travail qui -ne fut exécuté qu'à la dernière heure, de crainte que l'éveil -n'en fût donné. - -[Note 302: Le lit de justice y fut tenu «dans la grande -antichambre où le roi avait accoutumé de manger».] - -Et tout s'accomplit suivant l'ordre du programme. Avisés du sort -qu'on leur réserve, les bâtards ne croient pas devoir assister -à l'écroulement de leurs rêves. Seuls les parlementaires, -ignorants de ce qui se trame, viennent subir le choc de la fortune -adverse... Il faut suivre Saint-Simon dans les détails de son -récit pour concevoir l'immensité d'une haine qui se révèle à -tout propos, malgré ses efforts pour se composer un visage où -apparaisse «une couche de modestie et de gravité». La douleur, -l'accablement, la déception, le désespoir de ses rivaux lui -causent d'incomparables délices, dont le développement furieux -déroute et stupéfie. Ces sentiments éclatent aux premiers -mots que le garde des sceaux consacre aux empiétements de la -Compagnie judiciaire. C'en était fini et bien fini, déclarait -le ministre, des doctrines qu'elle essayait de faire prévaloir: -«Le Parlement pouvant tout sans le roi et le roi ne pouvant rien -sans le Parlement!» Dorénavant, l'autorité royale ne tolérerait -ni l'esprit de critique, ni l'entêtement, ni la présomption, ni -la désobéissance: c'est une soumission absolue qu'elle exigeait -de tous les officiers de justice!... Paroles délicieuses qui -ravissent l'auteur des _Mémoires_ et produisent sur ses nerfs -l'effet «de l'archet sur un instrument». Mais quel délire -lorsqu'il constate l'abattement de l'assistance! «Mes yeux, -écrit-il, fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouroient -tout le grand banc, à genoux ou debout, et les amples replis -de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et -redoublée qui ne finissoit que par le commandement du roi, vil -petit gris qui voudroit contrefaire l'hermine en peinture, et -ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds...» -Vainement de Mesmes prononcera-t-il, en manière de protestation, -une harangue pleine de dignité et de convenance[303]. Il est -entendu que rien de bon ne saurait sortir de sa bouche. Ses -paroles,--«un reste de venin, de la malice la plus raffinée», -dont le scélérat n'a pu «refuser la libation à lui-même et à sa -compagnie»,--n'arrêtent pas le cours de la colère royale. Le -garde des sceaux y coupe court par cette formule: Sa Majesté veut -être obéie et obéie sur-le-champ!... Un coup de tonnerre qui -«ressuscite» les ducs et précipite dans la poussière tous les -robins de la création! - -[Note 303: Voir, au _Journal de Buvat_ (t. I, p. 524), le -procès-verbal de la séance. Le texte publié n'a pas été l'objet de -retouches: Saint-Simon lui-même en reconnaît l'exactitude.] - -Dès lors c'est au Premier Président qu'avec une frénésie sauvage -va s'attacher Saint-Simon. Il se délecte à le montrer grinçant -des dents, tremblant de tout son corps, saisi d'un mouvement -convulsif qui lui démonte «à vis» le visage et permet de croire -que «son menton est tombé sur ses genoux»! Contraste saisissant -avec l'attitude conquérante du narrateur dont le cœur, dilaté -à l'excès, ne trouve pas «d'espace à s'étendre» et se meurt de -raffinements exquis. Si, dans cet anéantissement voluptueux de -son être, il découvre un dernier reste de forces, c'est pour se -remémorer les maux de la pairie depuis les entreprises de la -robe, se remercier lui-même d'y avoir apporté un remède, accabler -de nouveau sa victime pantelante, lui jeter à la face, en les -faisant pénétrer jusqu'aux moelles, l'insulte, le mépris, le -triomphe, l'achever par des sourires dérobés «et se baigner dans -sa rage!»... Le marquis d'Argenson insinue qu'en ce petit homme il -y avait de l'anthropophage[304]. Le mot paraît juste, avec cette -restriction que, chez cet ogre affamé de la chair des robins, -le cannibalisme se doublait d'une manière de démence. Il faut, -d'ailleurs, se réjouir de ce que le lit de justice ne tranchât, -en faveur des ducs, aucune des questions du bonnet. Il y a, en -effet, à la joie une mesure qu'on ne dépasse pas sans péril. Quel -dommage si une congestion fatale, déterminée par l'excès de grâces -nouvelles, était survenue avant la rédaction des _Mémoires_[305]! - -[Note 304: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. I, p. 46.] - -[Note 305: Saint-Simon explique (t. XVI, p. 87) pourquoi il -ne poursuivit pas, au moment du lit de justice, le règlement de -l'affaire du bonnet. Il redoutait des représailles et sans doute -aussi, un échec. Il estima «qu'il fallait quelquefois savoir -demeurer en souffrance».] - -Ce jour fortuné ne devait pas, hélas! avoir de lendemain. Non -que les bâtards fussent au bout de leurs peines; car, bientôt -après, se produisaient les incidents relatifs à la conspiration -de Cellamare et l'arrestation des châtelains de Sceaux. Mais la -réintégration de M. du Maine au rang intermédiaire n'était qu'une -affaire de temps et, en fait, Saint-Simon n'eut jamais cette -satisfaction suprême de siéger avant lui. Quant au Parlement, -l'ostracisme politique, dont la Couronne entendait le frapper, -resta à l'état de lettre morte. Il continuait, comme par le passé, -son contrôle gênant, touchait à tout, aux questions financières -comme aux spéculations d'ordre religieux, ne ménageait ni -critiques ni remontrances et, finalement, se faisait exiler à -Pontoise, d'où, après un séjour de plusieurs mois, il rentrait à -Paris avec les honneurs de la guerre et l'auréole d'une popularité -encore accrue. - -Et voici les plus grands déboires des ducs, la perte de leurs -illusions et le triomphe définitif de la robe, en la personne de -son Premier Président. - -Avant de quitter, avec sa Compagnie, la ville de Pontoise, où -il se concilia tous les suffrages par sa dignité, son habileté -diplomatique et le luxe princier dont il s'entoura,--nous verrons -aux frais de qui,--M. de Mesmes apposait sa signature au bas d'un -acte qui allait causer à Saint-Simon autant de dépit que le lit de -justice de 1718 lui avait procuré de joie. Cet acte, c'était le -contrat de mariage de Mlle de Mesmes, la cadette[306], avec le -duc de Lorges, le propre beau-frère de l'auteur des _Mémoires_. -Quelle honte, pour l'arrière-neveu des rois d'Italie et de -l'empereur Charlemagne, d'avoir pour belle-sœur la fille de son -plus cruel ennemi, la descendante, non encore «décrassée», de ces -paysans de Gascogne dont le nom figurait toujours sur les rôles de -la taille!... Était-ce une revanche, «malicieusement pourpensée», -du Premier Président? Nous n'aurions garde de le dire; mais nous -n'affirmerions pas davantage que celui-ci, né malin, demeura -toujours insensible au déplaisir que cette union devait causer -au plus intraitable de ses détracteurs. Toujours est-il que, -lorsqu'il apprit cette importante nouvelle, de la bouche même du -Régent, avec qui il travaillait, Saint-Simon faillit «crever de -colère». Il saisit un tabouret et le lança à toute volée, sous -les regards stupéfaits du prince qui, «le voyant si outré, n'osa -trop rire du torrent qu'il débondoit». Là-dessus, serments de ne -voir de sa vie ni M. de Lorges, qui déshonorait les siens, ni la -future épouse qu'il déclare noire, hideuse, sotte, bégueule à -l'avenant et dévote à merveille, tandis que les contemporains la -représentent comme une femme de mérite et de sagesse, de beaucoup -d'esprit, ayant l'usage du monde et très entendue à diriger une -maison[307]. - -[Note 306: Marie-Anne de Mesmes. Sa sœur aînée avait épousé le -comte de Lautrec, fils du marquis d'Ambres.] - -[Note 307: Voir _Mathieu Marais_, t. II, p. 11. Voir également -le _Journal de l'exil à Pontoise_, rédigé par Gilbert de Lisle.] - -Un scandale était à craindre. Mais Mme de Saint-Simon, qui ne -pouvait se résigner à vivre loin de son frère, ne cessait de -répandre des larmes, et sa santé, très délicate, s'altérait -profondément. Seule, une réconciliation était de nature à mettre -un terme à cet affligeant état de choses. La cervelle du bilieux -petit homme fut alors agitée par «des fougues et des élans qui -ne se peuvent décrire». Mais comme c'était, à tout prendre, un -mari modèle, il finit par se résigner «à ce sacrifice vraiment -sanglant». Des visites furent donc échangées avec la nouvelle -famille du duc de Lorges: visites au cours desquelles l'attitude -de Saint-Simon aurait été froide, hautaine et quelque peu -impertinente. Il n'en accepta pas moins, à l'hôtel du bailliage, -c'est-à-dire chez le Premier Président, un dîner qui eut lieu le -28 décembre 1720, «feste des saints innocents[308]»... Le fougueux -auteur des _Mémoires_, pénétrant dans le repaire du scélérat -qu'il accuse de tant de crimes, devenant son hôte et mangeant -à sa table: une réjouissante scène de mœurs!... Mais un dîner, -cela se rend. Il fallait rendre celui-ci, sous peine de voir le -malade retomber en syncope. On le rendit, «comme de noces». Et -de quoi s'entretenait-on après ces festins qui furent suivis de -plusieurs autres, notamment chez Mme de Lauzun[309] et chez Mme -de Fontenille[310]?--Mon Dieu, déclare Saint-Simon, d'un ton -détaché, «on peut croire qu'il n'y eut que de la civilité et que -la conversation n'étoit pas intéressante»... Pas intéressante!... -Qu'on en juge!... Les convives n'avaient pas plus tôt englouti -leur dernière bouchée que «le syndic de la pairie»,--le mot -est de Pontchartrain,--s'emparait du Premier Président et, le -bloquant dans un coin, s'élevait contre l'injustice du bonnet, -dénonçait l'indécence de la garde des bancs, protestait contre le -surbourrage, flétrissait l'emploi des «mécaniques» en forme de -cabriolet, et, finalement, tirait de sa poche le fameux projet de -transaction qui exigeait tout, sans rien donner en échange[311]... - -[Note 308: _Collection de Gilbert de Lisle_, lequel fait, à -l'occasion de ce repas, l'observation suivante: «Je marque cecy -par rapport à M. le duc de Saint-Simon pour son raccommodement -avec M. le Premier Président qui fera ensuite celuy du Parlement -avec luy, suivant toutes les apparences, après avoir été brouillés -ensemble, ainsi qu'un grand nombre de Messieurs les pairs depuis -la mort du feu roy.» Le chroniqueur termine par ces paroles qui -révèlent les sentiments du milieu auquel il appartenait: «C'est -luy (M. de Saint-Simon), avec M. l'archevêque de Reims, et encore -plus le duc de La Force, qui s'est avily a estre comme premier -commis du malheureux Law, qui ont été les auteurs de s'être tous -brouillés avec le Parlement, au lieu d'être unis comme ils le -devoient faire... Cela auroit pu éviter beaucoup de maux et la -ruine du peuple qui ne s'en relèvera jamais.»] - -[Note 309: Sœur de M. de Lorges.] - -[Note 310: Sœur du Premier Président.] - -[Note 311: M. Chéruel, faisant état des _Mémoires de Villars_, -s'explique, à ce sujet, dans les termes suivants: «Ce qu'il -(Saint-Simon) ne dit pas, c'est qu'il chercha à tirer parti de -cette réconciliation pour la question du bonnet qui ne cessait de -le tourmenter.»--_Saint-Simon considéré comme historien du règne -de Louis XIV_, p. 115.] - -Ce qu'il y a de piquant, c'est que les pairs se figurèrent que -l'accord allait s'établir. Ils se flattèrent même que, le jour de -la réception du duc de Nevers, M. de Mesmes donnerait un gage de -son bon vouloir en ôtant son mortier. Ce jour fut attendu, Dieu -sait avec quelle impatience! La cérémonie eut lieu à l'heure dite, -mais hélas, comme par le passé, le mortier présidentiel demeura -immobile sur l'énorme perruque dont il couronnait l'édifice. - -Encore une tentative avortée.--Comme elle n'était pas de nature -à accroître auprès de la postérité le prestige de son auteur, -celui-ci a jugé opportun de n'en point perpétuer le souvenir: on -n'en trouve trace ni dans les _Mémoires_, ni dans les _Écrits -inédits_. C'est au maréchal de Villars que l'histoire est -redevable du renseignement[312]. - -[Note 312: _Mémoires de Villars_, t. II, p. 475 et suiv.] - - - - -XVI - - Les accusations de Saint-Simon contre le Premier Président - de Mesmes.--De Mesmes fut-il vénal?--Son rôle pendant l'exil - de Pontoise.--Il meurt pauvre.--Son prestige.--Appréciation - des contemporains.--A-t-il trempé dans la conspiration de - Cellamare?--Invraisemblance de cette accusation. - - -Saint-Simon se dédommageait de ces déboires en déversant sur son -hôte de la veille ses plus ingénieuses diffamations. Au milieu -«des horreurs» dont il le déclare convaincu, il l'accuse d'avoir -vendu sa Compagnie au Régent et le Régent à sa Compagnie, de les -avoir trompés à tour de rôle et de ne s'être prêté au règlement -des affaires confiées à ses soins qu'à la dernière extrémité, afin -de ne point tarir «la mine d'or» dont l'exploitation, savamment -dirigée, constituait le salaire de ses honteuses complaisances. - -Ce que nous avons déjà dit de M. de Mesmes permet de pressentir -que rien de cela n'est bien sérieux. Des explications n'en sont -pas moins nécessaires sur cette imputation de vénalité qui sonne -si mal à l'oreille, surtout lorsqu'il s'agit de la magistrature. - -Sous l'ancien régime, la remise par le souverain de sommes -d'argent à un grand seigneur, à un dignitaire de l'État, à un -officier de robe, n'impliquait aucune diminution morale de -celui-ci. C'était, au contraire, un témoignage d'estime, en -même temps qu'une récompense pour des services rendus. Les -chefs du Parlement figuraient, en bonne place, sur la liste -des gratifiés. Leurs fonctions étaient si onéreuses et le -profit qu'ils en retiraient si exigu que, sans l'appui des -libéralités du prince, bien peu eussent pu tenir leur rang. -En dehors des pensions,--dont, le plus souvent, les quartiers -servaient à payer l'intérêt du brevet de retenue conféré à leur -prédécesseur[313],--les Premiers Présidents recevaient des -gratifications en numéraire ou en immeubles et des cadeaux à -l'occasion de circonstances solennelles, comme le mariage de leurs -enfants[314]. C'étaient, parfois, des sommes fort importantes. -C'est ainsi que Nicolas de Novion, si généreusement traité au -moment de sa retraite, touchait d'un seul coup, l'année même de sa -nomination, le joli denier de cent mille écus qui lui valait les -félicitations de Bussy-Rabutin[315]. Certains, et des meilleurs, -ne craignaient même pas de provoquer les offres: - -[Note 313: C'était, comme l'explique Gilbert de Lisle, le cas -de M. de Mesmes. Les quartiers de sa pension de 25 000 livres -étaient affectés au paiement des arrérages du brevet de retenue -établi au profit de son prédécesseur Le Pelletier.] - -[Note 314: Le marquis de Sourches (t. II, p. 8) rapporte que -Mlle de Ribeyre, petite-fille de Nicolas de Novion, reçut, au -moment de son contrat, une paire de pendants d'oreilles de huit ou -dix mille écus. Il serait facile de multiplier les exemples.] - -[Note 315: _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 284. -Novion était, en même temps, gratifié d'un billet de retenue de -pareille somme.] - ---Sire, déclarait un jour Guillaume de Lamoignon, j'ai trois cent -mille livres de dettes. Mais mes plus rudes créanciers, ce sont -mon fils et ma fille. Sans les grâces de Votre Majesté, je serais -fort en peine de les établir[316]... - -[Note 316: Mai 1664.--_Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, -p. 135.] - -C'est précisément vers cette époque que des lettres-patentes lui -attribuaient la propriété de la terre de Courson confisquée au -début du procès de Fargues. - -A l'égard de M. de Mesmes, les procédés ne pouvaient être -différents. Nul, en effet, n'avait plus besoin de la manne -royale et, à vrai dire, n'y avait plus de droits. Pénétré de -l'importance de sa charge, il lui avait, au grand profit de son -autorité, imprimé un lustre jusqu'alors inconnu. En contact -quotidien avec les vétérans de la Grand'Chambre, les Premiers -Présidents n'entretenaient que peu de rapports avec l'élément -jeune,--Enquêtes et Requêtes,--dont la turbulence faisait le -désespoir des chanceliers. De Mesmes s'appliqua à attirer chez -lui, par l'éclat de ses réceptions, ces redoutables frondeurs et -à les retenir par la séduction de son esprit. A ce jeu, sa bourse -s'épuisa rapidement; mais l'influence présidentielle s'accrut si -bien qu'il ne tarda pas à devenir l'arbitre de toute la Compagnie. - -Pour un pouvoir débile, attaqué de toutes parts, et contraint -de faire face à des difficultés multiples, c'était une fortune -inespérée que cette influence du représentant de la Couronne sur -le corps, réputé ingouvernable, dont il était chargé de diriger -les débats. La laisser s'amoindrir, en refusant un concours -pécuniaire qu'aux heures de sa toute-puissance le grand roi ne -marchandait pas, c'eût été une lourde faute. Philippe d'Orléans -n'eut garde de la commettre. De Mesmes accepta les subsides qu'on -lui offrait, comme un homme qui, recevant son dû, ne se tient -pas pour obligé. Non content, d'ailleurs, de parer aux exigences -d'une représentation très onéreuse, il employait aussi les -largesses du Trésor à effectuer au Palais des travaux importants, -notamment à rétablir dans leur ancienne splendeur les lambris de -la Grand'Chambre. Mais l'intervention opportune du Régent à son -égard se manifesta surtout durant cet exil de Pontoise, qui se -produisit dans les conditions économiques toutes particulières -révélées par la relation de Gilbert de Lisle. La déroute du -système de Law avait ruiné Paris, et bon nombre de magistrats, -réduits «à la charité», n'étaient pas en état de pourvoir à la -plus petite dépense[317]. Ceux même qui possédaient de quoi -se suffire ne trouvaient, dans l'ancienne capitale du Vexin, -envahie par la multitude des gens vivant du Palais, aucune des -ressources nécessaires pour un établissement, si modeste fût-il. -La plupart de ces Messieurs, logés dans de misérables chambres -d'auberge, où l'on couchait à cinq ou six, plusieurs dans le -même lit, n'avaient la possibilité ni de se livrer au travail, -ni de faire bouillir un pot-au-feu. De Mesmes apparut à tous -comme un Dieu sauveur. Mis en possession de la demeure princière -des Bouillon, l'abbaye de Saint-Martin, il s'installa avec cette -magnificence, non exempte d'ostentation, dont il avait le secret. -Il établit deux tables en permanence: l'une, destinée au personnel -subalterne, que présidaient ses secrétaires: l'autre, de quarante -à cinquante couverts, dont, en personne, il faisait les honneurs à -ses collègues. Telle était sa profusion, que ceux qui préféraient -vivre chez eux pouvaient envoyer prendre des provisions de tous -genres. Le dîner de rentrée du 11 novembre coûta à lui seul vingt -mille livres... C'est le Régent qui payait... - -[Note 317: _Relation de Gilbert de Lisle._] - -Le Premier Président ne lui avait pas, en effet, dissimulé les -dangers de son coup de force, le mécontentement qui régnait au -sein d'un corps où il suffisait d'une imprudence pour faire surgir -quelque Broussel, les sympathies que ce corps recueillait auprès -des grandes Compagnies du royaume, son extrême popularité, tant -en province qu'à Paris. Avec sa mobilité habituelle, le duc -d'Orléans, en vue de parer aux périls d'une décision regrettée -peut-être aussitôt que prise, avait ouvert les caisses de l'État -à ceux des exilés qui, ayant pu se créer un intérieur décent, -étaient en situation «d'adopter des orphelins». Le procureur -général Joly de Fleury toucha, de ce chef, cent mille livres[318]. -De Mesmes reçut bien davantage pendant les cinq mois que dura -la disgrâce du Parlement. Quatre cent mille livres, assure -Saint-Simon. Il faut, croyons-nous, doubler au moins la somme; car -ce bourreau d'argent dépensait sans compter, comme s'il se fût agi -de son propre fonds. On imagine s'il s'enrichissait à ce métier! -Quand il mourra, deux ans plus tard, c'est à peine si, des grands -biens recueillis par lui en héritage, il restera de quoi payer ses -dettes. - -[Note 318: _Journal de Barbier_, t. I, p. 299.] - -Telles sont les conditions dans lesquelles se poursuivaient, -entre le gouvernement et la Première Présidence, de laborieuses -négociations, agrémentées de gros mots d'une part, d'impertinences -de l'autre. L'opinion publique les suivait avec passion. De -Mesmes cédait-il sur un point? C'était, aux yeux de l'opposition, -un homme que ses prodigalités mettaient à la merci de la -Couronne[319]. Résistait-il aux exigences du Régent? La Cour -aussitôt criait à la trahison. Ce sort peu enviable sera, pendant -le cours du dix-huitième siècle, celui de tous les Premiers -Présidents lorsque, par suite de conflits incessants, ils se -trouveront placés «entre l'enclume de leur compagnie et le -marteau du despotisme[320]». Tout, en 1720, ne s'en terminait -pas moins,--résultat sans exemple,--à la satisfaction des deux -parties. La Constitution (bulle _Unigenitus_) était enregistrée -avec la participation des gallicans les plus rigides; Law, -abandonné de ses protecteurs, cherchait son salut dans la fuite; -et le Parlement, rappelé à Paris, rentrait en possession des -droits dont l'avait privé le lit de justice du 26 août 1718. - -[Note 319: _Ibid._, p. 245.] - -[Note 320: Mathieu Molé lui-même, durant sa glorieuse -magistrature, n'avait pu parvenir à échapper aux suspicions.] - -C'est, n'en déplaise à Saint-Simon, d'une façon triomphale que -s'achèvera l'existence de Jean-Antoine de Mesmes. Mathieu Marais, -qui prisait fort ses remontrances, écrit de lui en 1717: «M. -le Premier Président s'est comporté avec toute la dignité, la -noblesse, l'esprit, l'amour et l'attachement pour sa Compagnie -que l'on peut désirer[321].» Barbier, qui ne saurait être -suspect, car il accueille avec complaisance les bruits les plus -malveillants, dit de son côté: «Cet homme a fini glorieusement -sa carrière: il a parfaitement rempli sa charge. L'affaire de -Pontoise l'a immortalisé par la grandeur avec laquelle il a vécu. -S'il s'entendait avec la Cour, il y a grande apparence: il l'a -fait assez adroitement pour être toujours aimé et respecté de -sa Compagnie[322].» Cette opinion ne faisait, d'ailleurs, que -se fortifier avec le temps. Lorsque, trente ans plus tard, le -Président Hénault rédigera ses souvenirs de jeunesse, il tracera -de son ancien chef un portrait ému auquel nous avons déjà fait -quelques emprunts. Jamais, déclarera-t-il, aucune personne «ne -fut plus heureusement formée pour la première place». Il ajoutera -que, révéré de ses collègues, M. de Mesmes restera comme le type -«du Premier Président qui, n'ayant jamais eu d'exemple, ne sera -jamais imité[323].» Le dernier hommage que nous ayons à citer -émane d'un membre de la pairie. M. de Luynes écrit, en 1757: -«M. de Mesmes, dont le nom sera à jamais illustre par le talent -supérieur de gouverner le Parlement presque en maître, faisoit -une dépense prodigieuse, et quoiqu'il fût médiocrement instruit, -la supériorité de son esprit lui avoit attiré une considération à -laquelle il n'est pas facile de parvenir[324].» - -[Note 321: _Journal de Mathieu Marais_, t. I, p. 236.] - -[Note 322: _Journal de Barbier_, t. I, p. 298.] - -[Note 323: _Mémoires du président Hénault_, p. 398.] - -[Note 324: _Mémoires du duc de Luynes_, t. XVI, p. 192.--La -seule note discordante que nous ayons trouvée sur la valeur de M. -de Mesmes émane de Mme de Staal de Launay. «Le Premier Président, -dit-elle, étoit, selon les apparences, tout dévoué à la maison du -Maine. Elle en tira peu de secours. C'étoit un grand courtisan et -un homme médiocre, d'un esprit et d'une société agréables, faible, -timide, rempli de ces défauts qui aident à plaire et empêchent de -servir.» De ce jugement il convient de retenir ces mots: _Elle en -tira peu de secours_, et ceci également: rempli de ces défauts qui -aident à plaire et _empêchent de servir_. C'est une présomption -de plus à joindre à celles que nous allons énumérer touchant la -prétendue participation de M. de Mesmes à la conspiration de -Cellamare.] - -Malgré la protection dont le couvrent ces témoignages, nous ne -saurions dissimuler qu'il y avait, au dire des _Mémoires_, un -abominable forfait dans l'existence de ce galant homme. Ce n'était -ni la condamnation à mort d'un innocent, comme dans la vie de -Lamoignon, ni une félonie compliquée d'abus de dépôt, comme dans -celle de Harlay: c'était un crime de haute trahison.--Outrée de -la situation faite aux bâtards par le lit de justice de 1718, la -duchesse du Maine avait tourné ses regards du côté de Madrid. Sa -participation à la conspiration de Cellamare, qui avait pour but -de renverser le Régent et de lui substituer Philippe V, n'est pas -douteuse. Saint-Simon a jugé opportun de lui donner de Mesmes -comme compère... La preuve? Elle résultait d'une lettre écrite de -la main même du Premier Président, «par laquelle il répondait du -Parlement à l'Espagne et parloit sans ménagements sur la chose et -sur les moyens»... De quoi faire pendre dix fois son homme!--Ce -conjuré, chez qui l'ingénuité le disputait à l'imprudence, -craignait-il, un jour, qu'on eût vent de sa perfidie? On doit -le croire, car il sollicitait, par l'entreprise d'une personne -nommée Mlle de La Chausseraye, la faveur d'une entrevue secrète -avec le Régent. Ayant obtenu satisfaction, il se rendait au -Palais-Royal, frappait à une porte dérobée, était introduit, non -par les serviteurs de la maison, mais par un valet de Mlle de -La Chausseraye, lequel, au dire de Duclos, remplissait auprès -de sa maîtresse, en dehors de son emploi officiel, une fonction -d'un ordre plus intime[325], et, en présence de cette même La -Chausseraye, recevait audience. Aussitôt, de faire étalage de -son talent de beau parleur et de formuler des protestations de -fidélité; mais le Régent ne tardait pas à lui placer sous les -yeux le corps même du délit, c'est-à-dire la fameuse lettre: -un véritable coup de théâtre!--Se voyant déjà la corde au cou, -le conspirateur se précipitait à terre, embrassait «non pas -les jambes, mais les pieds» du prince, implorait son pardon et -manifestait la plus belle peur qui se puisse loger dans l'âme d'un -robin. Sur quoi Son Altesse Royale, dépêtrée de cette frénésie -de contrition, remettait la lettre dans sa poche,--une arme trop -précieuse pour qu'il s'en dessaisît!--et s'éloignait sans ajouter -mot[326]. - -[Note 325: _Œuvres complètes de Duclos_, t. VII, p. 7.] - -[Note 326: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XVII, p. 4 et suiv.] - -Voilà la scène rapportée par Saint-Simon. De qui déclare-t-il la -tenir? Du procureur général Joly de Fleury, le seul ami qu'il -comptât dans la robe. Référence à coup sûr fort respectable. Ce -qu'il y a de préoccupant c'est que, lorsque Saint-Simon tient -ou dit tenir une anecdote de Joly de Fleury, cette anecdote est -bientôt démontrée inexacte[327]. Aussi bien, Joly de Fleury ne -savait rien par lui-même: le récit qui lui est prêté, il l'aurait -recueilli de la bouche de La Chausseraye... Quel était donc ce -personnage féminin, aux mœurs suspectes, que le Régent initiait -aux secrets d'État? C'était une façon d'aventurière dont la vie -accidentée participe du roman. Issue d'une mésalliance, elle avait -longtemps végété «dans l'angoisse, l'obscurité et la misère». -Mais, douée d'un esprit «tourné à l'intrigue, aux manèges, à la -fortune», elle parvint, grâce à ses merveilleux talents et à son -peu de répugnance pour certaines compromissions, à se pousser -dans le monde, à capter les bonnes grâces de Madame Palatine, à -«apprivoiser les ministres», dont elle obtenait tout, à pénétrer -jusqu'au roi, qu'elle amusait de ses saillies et qui la recevait -«par les derrières». Entre temps, elle se lançait dans la dévotion -et s'érigeait en protectrice du cardinal de Noailles: ce qui -ne l'empêchait pas, d'ailleurs, de jouer un jeu d'enfer et de -gagner, au système de Law, une vraie fortune. Au demeurant, on -ne vit jamais «créature si adroite, si insinuante, si flatteuse -sans fadeur, si fine, ni si fausse[328]»... Si fausse! Nous ne -le faisons pas dire. Et c'est uniquement sur la foi de cette -personne, ainsi jugée par Saint-Simon lui-même, que celui-ci se -fait l'écho de l'étonnant récit dont nous venons de reproduire -les grandes lignes. De cette soi-disant participation du plus -haut magistrat de France aux entreprises de la duchesse du Maine, -il ne recueillera, au cours de son existence de chroniqueur aux -aguets, ni un mot, ni une rumeur, ni un soupçon. L'ignorance de -ses contemporains sera, du reste, non moins absolue, car dans les -relations, correspondances, écrits divers de cette époque, de même -que dans les pièces relatives au procès, on ne rencontre aucune -allusion à ce détail capital d'une affaire qui, pendant plus d'une -année, défraya toutes les conversations. Ce sera seulement un -demi-siècle plus tard que Paris étonné apprendra la trahison de -M. de Mesmes. De quelle manière? Par la publication des œuvres de -Marmontel et de Duclos, lesquels, mis en possession des _Mémoires_ -encore inédits, y copieront, sans songer seulement à en vérifier -l'exactitude, la prétendue accusation de La Chausseraye. Moyennant -quoi ces deux historiens-philosophes, dont la naïveté égalait -l'absence d'esprit critique, tiraient cette conclusion que de -Mesmes «fut convaincu d'avoir trempé dans la conspiration[329]»! - -[Note 327: Ainsi en est-il du prétendu empoisonnement de -Madame. Voir, à ce sujet, _Saint-Simon considéré comme historien -de Louis XIV_, par Chéruel, p. 154 et 473 et suiv.] - -[Note 328: _Mémoires de Saint-Simon_, t. VII, p. 222 et suiv.] - -[Note 329: Ce sont les termes mêmes de Marmontel, _Histoire -de la Régence_, p. 347.--La relation de Duclos se trouve dans ses -_Œuvres complètes_, t. VII, p. 7.] - -L'invraisemblance de pareils commérages n'est-elle pas -saisissante? A quelle personne impartiale fera-t-on croire -qu'un Premier Président, chaque jour en contact avec le chef de -l'État, ait eu besoin, pour arriver jusqu'à lui, du patronage -de La Chausseraye? Que celle-ci, évoluant comme chez elle dans -l'intimité du Palais-Royal, ait été promue à l'honneur de juge du -camp au cours d'un débat qui mettait en jeu les intérêts les plus -graves? Qu'un homme, réputé à juste titre comme «le plus délié de -son temps[330],» ait, de sa propre main, dressé le programme d'un -complot dont la divulgation pouvait entraîner pour lui les plus -fâcheuses conséquences? Que le Régent, peu discret de sa nature, -n'ait jamais soufflé mot de cette histoire, même à celui qu'il -considérait comme son ami, son conseil, son confident intime: nous -voulons dire Saint-Simon? - -[Note 330: _Mémoires du président Hénault._] - -Saint-Simon! Aucune objection ne le touche, si ce n'est pourtant -cette dernière, qui l'atteint dans sa vanité. Aussi éprouve-t-il -le besoin d'attester que, si le duc d'Orléans ne s'ouvrit pas -à lui, ce ne fut point par manque de confiance, mais parce -que Dubois le lui défendit. Pourquoi? Comment? Dans quelles -circonstances? Ici les explications deviennent confuses et -subtiles[331]. Ce qui, heureusement, ne participe pas de ce -caractère sibyllin, ce sont les raisons qui déterminèrent le -Régent à ne point exécuter le criminel qu'il venait de prendre la -main dans le sac. Il fallait qu'elles fussent bien puissantes, car -le prince était déjà si mal disposé à l'égard du Premier Président -que, au moment du lit de justice de 1718, il avait pris la -résolution «de le chasser»... Chose inouïe! C'est Saint-Simon,--du -moins il l'assure,--qui opéra le sauvetage. Non par bonté d'âme, -on peut le croire, mais par un raffinement de haine: il importait, -déclare-t-il, de laisser au misérable le temps de se compromettre -davantage pour mieux l'accabler[332]!... Raisonnement que le -Régent trouva si péremptoire, qu'il se décida à suspendre le cours -de sa justice. Mais alors, quelles considérations purent bien -l'arrêter quand il posséda les preuves de la félonie? - -[Note 331: Moins embarrassé que Saint-Simon, tout en -n'étant d'ailleurs pas mieux renseigné que lui, Duclos explique -l'indulgence de Dubois de la façon suivante: Il y a, dit-il, -apparence que si l'abbé Dubois étouffa l'affaire «c'est dans la -vue qu'il pouvoit un jour avoir besoin pour lui-même d'un juge -corrompu...» Il est difficile de pousser plus loin le champ des -conjectures!] - -[Note 332: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XV, p. 362.] - -Cette fois-ci, c'est La Chausseraye qui joue, au profit du -coupable, le rôle de Providence... Après l'avoir tiré de son -évanouissement et replacé sur ses jambes, elle courut après Son -Altesse pour lui tenir le langage suivant: «Avec cette pièce en -mains, voilà un homme qui ne peut plus qu'être à vous, à pendre -et à dépendre, et c'est la meilleure aventure qui vous pût -arriver, parce que, désormais, vous en ferez tout ce qu'il vous -plaira sans qu'il ose souffler.» - -Avis non moins judicieux que pratique. Si, en effet, le duc -d'Orléans est nanti d'un document aussi décisif, c'en est fait -de M. de Mesmes: on le tient si bien qu'il ne peut plus être -qu'un instrument dont la Cour usera et abusera à sa convenance. -Cela se trouve d'autant mieux qu'on est à la veille de graves -conflits, ceux-là mêmes dont l'exil à Pontoise va,--trois mois -après,--constituer le dénouement... Or qu'arrive-t-il? Précisément -le contraire de ce qu'on eût été en droit d'attendre si de -Mesmes avait eu les mains liées. Jamais il ne fit preuve de plus -d'indépendance: indépendance qui, dépassant parfois la mesure, -n'épargnait au chef de l'État ni brocards ni plaisanteries; le -tout «de la manière la plus indécente et la moins mesurée[333]». -Et quand le Régent manifeste son indignation, «le coquin» ne -laisse pas que de persister dans son impertinence... Est-ce là le -fait d'un homme qu'on vient de représenter plus mort que vif, se -roulant à terre de désespoir, prêt à toutes les palinodies pour -obtenir sa grâce? Et vit-on jamais criminel, aussi soucieux de -vivre, traiter avec une pareille désinvolture un prince qui a en -poche tout ce qu'il faut pour le perdre[334]? - -[Note 333: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XVII, p. 8.] - -[Note 334: Les altercations entre eux étaient fréquentes. -Buvat, au mois d'avril 1722, en rapporte une qui, si les détails -sont exacts, donne une singulière idée du langage du Régent.] - -Nous n'aurions garde d'insister!--La Chausseraye a-t-elle -imaginé le récit reproduit par les _Mémoires_? S'est-elle -bornée à fournir, à titre d'hypothèse, un canevas qu'avec ses -ressources infinies Saint-Simon s'est plu à broder? Le nom de -l'habile entremetteuse n'est-il venu sous sa plume qu'en vue de -se dégager personnellement d'une responsabilité par lui jugée -trop lourde?--Ce sont là autant de questions sur lesquelles nous -n'avons pas à prendre parti. Ce que nous croyons pouvoir affirmer, -c'est que la coopération de M. de Mesmes à la conspiration de -Cellamare est, comme les crimes imputés à ses prédécesseurs, une -pure invention[335]. - -[Note 335: C'est aussi la conclusion de Chéruel. _Saint-Simon -considéré comme historien de Louis XIV_, p. 154.] - - - - -XVII - - Divisions dans la pairie.--Désertions.--La robe triomphe.--Ambassade - de Saint-Simon en Espagne.--Il se démet de la pairie en faveur de son - fils.--Mémoire au Régent.--Le Régent ne répond pas.--Fin de l'affaire - du bonnet.--Mort du Premier Président de Mesmes (1723). - - -L'affaire du bonnet touchait à sa fin: «Elle arriva, d'une part, -à force d'art, d'intrigues, de souplesse et d'audace; de l'autre, -de dépit, de dégoût et de guerre lasse[336]...» La vérité est -que les moins clairvoyants commençaient à se rendre compte qu'il -n'y avait rien à attendre ni du présent ni de l'avenir. Cette -échéance de la majorité du roi, sur laquelle on avait fondé tant -d'espérances, ne pouvait elle-même apporter que des déceptions. En -restituant au Parlement ses anciennes prérogatives, la monarchie -avait aliéné sa liberté. Comment croire que, sans profit aucun, -elle commît l'imprudence d'indisposer une compagnie influente, -dont le concours lui était indispensable pour l'établissement des -édits fiscaux!... A cette conviction d'impuissance se joignait le -souvenir cuisant des blessures reçues. Les dernières escarmouches -ne démontraient-elles pas l'inégalité d'une lutte où la pairie, -discutée dans son origine, ses attributions, ses dignitaires, -laissait chaque jour quelque lambeau de son prestige? - -[Note 336: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XII, p. 333.] - -Parmi les partisans d'une paix reconnue nécessaire, figurait le -duc de Noailles. Il eut le courage de dire ce que beaucoup osaient -à peine s'avouer. Son opinion ne tarda pas à faire des prosélytes: -M. de La Rochefoucauld, personnage bizarre et inquiet; M. de -Villeroy, dont l'intransigeance n'avait jamais été bien sincère; -M. de Sully, «qu'embabouinèrent» les opposants de la noblesse; -M. de Richelieu, qui «ne faisoit que poindre»; M. d'Harcourt, -impotent de longue date et n'ayant plus «ni tête ni parole...» Ah! -M. de Noailles faisait de belle besogne. Aussi quelle avalanche -d'outrages! Jadis on l'avait affublé du surnom glorieux de -Brutus; maintenant on lui infligeait un sobriquet de traître, -puisé dans l'Écriture Sainte. Ce n'était plus Brutus-Noailles, -mais Noailles-Achitophel[337]. Les purs prirent enfin le parti -de l'expulser des réunions où se maintenaient les dernières -résistances... Bien réduit, du reste, sinon quant à la qualité, du -moins quant au nombre, le parti des gens «incapables de gauchir»! -Il ne comprenait plus, en dehors des ecclésiastiques, tous -inébranlables, que MM. de La Force, de Tresmes, de Charost, de -Villars, d'Antin, de Chaulnes et,--cela va de soi,--Saint-Simon. -«Aucun de ceux-là, déclare-t-il, ne se démentit; aucun ne faiblit. -Tous agirent et firent merveilles. C'étoit avec eux que j'étois -uni.» - -[Note 337: Achitophel était un des conseillers du roi David: -il prit parti pour Absalon, au moment de sa révolte.] - -Union qui ne devait pas être de longue durée. Tout, en effet, -conspirait contre elle. L'écroulement du Système de Law et le -procès intenté à M. de La Force, pour accaparement de marchandises -payées en papier-monnaie, allaient faire revivre des divisions -que, seul, un intérêt pressant avait pu apaiser. Afin de ne point -paraître prendre parti pour ceux des pairs qu'accusait l'opinion -publique, la majorité se rapprochait tout à coup de la robe. -On la vit même,--ô prodige!--assister aux fêtes de l'hôtel du -Bailliage. Elle fit mieux: quand le Parlement fut dessaisi, au -profit du Grand Conseil, de l'instance suivie contre M. de La -Force, princes, ducs et robins se trouvèrent d'accord pour rédiger -des remontrances que porta une députation, dans les rangs de -laquelle figuraient certains transfuges des plus qualifiés. Un -nouveau succès du Premier Président que le greffier Gilbert de -Lisle célèbre dans ces termes: «Je marquerai ici, avec joie et -comme un bon citoyen, qu'on ne sçauroit avoir plus d'union, mesme -de fraternité, qu'il n'y en a, à présent, entre Messieurs les -princes, grand nombre de pairs et le Parlement. Dieu veuille que -ce soit pour toujours, pour le bien de l'État, le service du roy, -le bien de la justice et du peuple qui en a besoin.» - -Saint-Simon eut beau se démener en compagnie de son frère -d'armes, l'archevêque de Reims, jeter feu et flamme, proférer -des anathèmes,--il fallut bien se rendre à l'évidence: c'était, -de toutes parts, «la désertion». Sur quoi, se livrant à une -récapitulation douloureuse, il constatait que jamais époque -n'avait été plus funeste à la pairie. Certes, les belles promesses -n'avaient pas été ménagées: promesses perfides en contemplation -desquelles les ducs, «stupidement», s'étaient laissé arracher un -sursis néfaste. Depuis, malgré des mises en demeure quotidiennes, -leurs réclamations étaient demeurées inefficaces. Oublieuse des -engagements contractés dans le petit entresol de Versailles, -Son Altesse Royale s'était jouée «de leur faiblesse, de leur -bassesse, de l'avidité de la plupart et de la sottise de presque -tous». Dès lors, que de démembrements nouveaux! Chacun avait -tiré à soi: princes, noblesse, robe. Les premiers ne laissaient -pas s'écouler un jour sans accroître à leur profit l'intervalle -les séparant d'une institution jadis sans rivale, aujourd'hui -l'objet du mépris de tous et la risée de l'univers. De son côté, -la noblesse ne dissimulait pas ses prétentions à l'égalité, -poussant l'audace jusqu'à «disputer les honneurs du Louvre, le -tabouret, les housses et le reste...» Et telles femmes qui, -sous le règne précédent, n'eussent point osé faire l'aveu d'un -semblable désir, «se prélassoient maintenant aux bals du roi ou -du Palais-Royal, rangées _audessus des duchesses_!»... Quant -à la robe, son élévation n'était pas moins scandaleuse. En -province, elle accaparait le haut du pavé, établissant en sa -faveur une suprématie devant laquelle personne n'avait assez de -prosternements. A Paris, c'était bien autre chose: les présidents -à mortier, qui jouaient à la ville le même rôle que les princes -à la Cour, exerçaient, à l'égard de tout le monde, une véritable -tyrannie. Il n'y avait pas de distinctions auxquelles ces -messieurs n'aspirassent. On les avait vus successivement quitter -le drap noir pour s'habiller de velours et de soie, inscrire -sur leurs maisons le titre d'hôtel, transformer leur portier -en suisse, disposer sur leurs carrosses, à la façon du manteau -ducal, leur pèlerine de petit-gris, prétendre enfin, à l'échange -du salut, à la housse et au tabouret[338], sans d'ailleurs être -contredits par les gens de qualité avec qui ils s'entendaient -comme larrons en foire.--Les ducs étaient donc, «en sept ans, -tombés dans l'ignominie dernière, déchus de tout, sans distinction -nulle part, réduits à s'abstenir de tout et à se cacher. En sorte -qu'il étoit inutile de l'être, si ce n'est pour recevoir des -affronts et avoir des disputes sur quoi que ce puisse être». - -[Note 338: _Annotations au journal de Dangeau_, t. XVI, p. -467.] - -La cause de ce lamentable effondrement? C'était,--le mal venait -de loin,--la facilité avec laquelle se distribuait la pairie, -l'oubli des traditions par «une malapprise jeunesse», les -mésalliances contractées en vue de parer au délabrement des -fortunes, les schismes au cours desquels on s'arrachait «le nez et -les yeux[339]»; c'était, en un mot, l'abaissement des mœurs, des -caractères et des intelligences: on ne rencontrait plus, en effet, -dans les rangs de la noble phalange, qu'ignorance honteuse, sot -bel air, impuissance de tout accord durable, découragement rapide -en face des épreuves et lâcheté devant la servitude[340]... - -[Note 339: Lettre du 18 avril 1747, citée dans les _Mémoires -du duc de Luynes_, t. I, p. 449.] - -[Note 340: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XI, p. 405.] - -Ce qui accroissait encore l'amertume de cette déchéance, c'est -qu'elle coïncidait avec l'élévation de l'odieuse race des -légistes. C'est en vain qu'on eût voulu se le dissimuler: ils -passaient à l'état de puissance... Ayant, un jour, dressé le -contingent des forces acquises à la haute robe, Saint-Simon -constatait avec stupeur qu'il fallait y faire figurer la -magistrature entière; ses suppôts devenus légion; les gens faibles -et bas, adulateurs d'un pouvoir qui tenait entre ses mains leur -fortune, leur honneur et leur vie; la finance, la bourgeoisie, -les marchands, les artisans, les ignorants, qui, de tout temps, -constituèrent la majorité du public... «Tout cela, s'écriait-il, -fait un groupe qui ne s'éloigne guère de _l'universalité_. -Ajoutons à ce parti l'idée flatteuse que le Parlement est le -rempart contre les entreprises des ministres bursaux, et il se -trouvera que _presque tout ce qui est en France_ applaudira -à toutes les plus folles chimères de grandeur en faveur du -Parlement, par crainte, par besoin, par basse politique, par -intérêt ou par ignorance»... - -Cependant les conciliabules secrets continuaient chez M. de -Mailly, archevêque de Reims. Mais leur inutilité apparaissait -si manifeste que Saint-Simon avait cessé de s'y rendre. Pressé -pourtant par sa famille, il consentait à assister à la dernière -réunion où devait se résoudre la question «des funérailles». Il -y alla, le désespoir au cœur, et participa à une cérémonie qui, -par la grandeur qu'il lui prête, exhale comme un parfum antique. -Sans doute, le petit cénacle n'imita point ces sénateurs romains -qui, ayant eu le malheur de déplaire au prince, se couronnaient de -roses et s'ouvraient les veines. Son attitude ne fut même, tout -d'abord, ni résignée ni silencieuse, et ce fut par un concert de -malédictions à l'adresse des schismatiques que débuta la séance. -Mais, ce tribut payé à une légitime indignation, la sérénité -philosophique envahit les âmes. Aussi la peine édictée contre -les traîtres, mitigée par une saine application des principes de -l'Évangile, consista-t-elle en une froideur indifférente... Sur -quoi, ayant couvert l'humiliation de la retraite par cette formule -accommodante qu'il convenait «de ne plus battre l'air en vain», -ces héros méconnus, en proie à un attendrissement général, se -précipitèrent dans les bras les uns des autres, s'embrassèrent -étroitement et se jurèrent une éternelle amitié[341]. - -[Note 341: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XII, p. 338.] - -C'était du moins finir comme il se devait. - -Un dérivatif honorable était, d'ailleurs, assuré à Saint-Simon. -Au lendemain de cette historique soirée, il partait pour -l'Espagne, en qualité d'ambassadeur extraordinaire, avec mission -de solliciter, au nom de Louis XV, la main de l'infante, fille -de Philippe V. Au retour de cette glorieuse expédition, qui dura -six mois, l'obsession du bonnet était cependant encore là pour -agiter ses nuits. Mais, s'il conservait encore des espérances, -sa foi en un avenir réparateur dut être quelque peu ébranlée. -Voilà, en effet, que ses amis les plus fidèles disparaissaient -comme s'ils se fussent donné le mot. Hier, l'évêque-duc de Laon, -M. Clermont-Chatte, aujourd'hui l'archevêque-duc de Reims, M. de -Mailly... Privé de ses chefs de file, le peu qui restait «des -débris» du petit groupe s'habituait déjà «à l'ignominie»... - -L'heure de la retraite lui semblant venue, Saint-Simon se démit -de la pairie en faveur de son fils aîné, le duc de Ruffec[342]: -une retraite qui, d'ailleurs, ne le dépouillait que d'une -façon relative. Les pairs «démis» conservaient, en effet, la -jouissance entière du rang, de l'ancienneté, des préséances, des -honneurs de toute nature afférents à la fonction et figuraient -à l'almanach royal avant le bénéficiaire de la résignation. Le -seul avantage dont ils fussent privés était celui de délibérer -et d'opiner aux séances du Parlement. Pouvait-on considérer cet -amoindrissement comme une perte? Très atténuée, en tout cas, -par la satisfaction de ne plus s'asseoir «sur la planche» des -banquettes, en face de ces petit-fils de serfs qui, juchés sur -leurs façons de trônes, refusaient aux successeurs des hauts -barons la politesse d'un salut!... Ce changement de situation -ne l'empêchait pas de se livrer presque aussitôt[343] à une -manifestation nouvelle,--pareille à celle qui lui avait attiré la -verte réplique où l'origine de sa fortune lui était rappelée. Il -s'agissait encore d'un mémoire dont la majorité prochaine du roi -et l'imminence du sacre lui fournirent le prétexte. Après avoir -formulé la série des récriminations qui lui sont habituelles, -il revenait sournoisement à l'affaire du bonnet et soumettait -à l'examen du Régent la teneur d'un bon édit qui devait tout -régler à la satisfaction des ducs et à la confusion de leurs -adversaires... Le Régent ne daigna pas répondre à cette invocation -qu'on pourrait qualifier de posthume: le «bonnet» était mort, bien -mort, et sans chance aucune de résurrection. - -[Note 342: Mai 1722: _Journal de Mathieu Marais_, t. II, p. -283.] - -[Note 343: 10 octobre 1722.] - -Il semble que M. de Mesmes attendît ce moment pour disparaître -de la scène. Très malade depuis quelques mois, il s'obstinait -à rester à la tête de sa Compagnie, la guidant à travers les -écueils de la politique et la mettant en garde contre ses propres -entraînements. Il succomba le 23 août 1723, presque en même -temps que le cardinal Dubois, premier ministre. Coïncidence dont -Saint-Simon ne manque pas de s'emparer, pour procéder à la plus -injurieuse des comparaisons. «Un plus corrompu, s'il se peut, -que le cardinal Dubois le suivit douze ou treize jours après. Ce -fut le Premier Président... Je dis plus corrompu que Dubois par -ses profondes et insignes noirceurs, et parce que, né dans un -état honorable et riche, il n'avoit pas eu besoin de se bâtir une -fortune comme Dubois, qui étoit de la lie du peuple. J'ai eu tant -d'occasions de faire connaître ce magistrat également détestable -et méprisable que je crois pouvoir me dispenser d'en salir -davantage ce papier». - -Cependant les filles de M. de Mesmes, ruinées par le faste de leur -père, étaient obligées de vendre ses admirables collections, sa -bibliothèque, ses manuscrits, en un mot de faire argent de tout. -On mit en campagne Saint-Simon, beau-frère de l'une d'elles, -pour solliciter une pension en leur faveur. Il s'exécuta, mais -de quelle façon! «J'avoue, déclare-t-il, que je n'insistai pas -beaucoup pour une chose que je trouvois aussi déplacée et dont je -ne me souciois pas du tout...» Ainsi, même dans les détails les -plus éloignés de la querelle, se révèle l'état d'âme du duc et -pair. - - - - -XVIII - - André de Novion devient Premier Président.--Sa présentation au - roi.--Sa démission (1724).--L'affaire des paniers.--Le libelle des - pairs.--La vengeance de Mlle de Charolais.--La colère du roi.--L'arrêt - du 30 avril 1728.--Saint-Simon, devenu prudent, n'oublie pas ses - rancunes. - - -Nous en aurions fini avec l'épopée ducale-parlementaire s'il ne -nous restait quelques mots à dire de deux des combattants qui lui -survécurent: André de Novion et l'auteur des _Mémoires_. - -André de Novion était, par son ancienneté, sa valeur -professionnelle, ses services et ceux de ses ancêtres, désigné -pour remplacer de Mesmes. Mais il s'entendait mieux au métier -de redresseur de torts qu'à celui de solliciteur. Un autre -allait être pourvu de la charge, quand la fin subite de Philippe -d'Orléans renversa les chances des candidats. Investi des -fonctions de premier ministre, le duc de Bourbon n'avait rien -à refuser à Mme de Prie. Celle-ci, parente des Potier, jugea -piquant d'inaugurer son règne de favorite en portant à la Première -Présidence celui-là même qu'on se disposait à en exclure. - -Obtenir l'agrément du roi: rien de moins difficile. Enlever -l'adhésion de l'intéressé: c'était une autre affaire. Insensible -par tempérament à l'attrait des grandeurs, le petit-fils du héros -des Grands Jours d'Auvergne n'en éprouvait pas moins le désir -d'ajouter un fleuron nouveau à la couronne de sa maison. D'où des -perplexités cruelles. Tantôt il paraissait enclin à se laisser -faire violence; tantôt,--et plus fréquemment,--il opposait avec -obstination une résistance impassible aux objurgations les plus -pressantes. On batailla pendant une semaine et, sans doute, pour -triompher de sa répugnance, il fallut faire luire à ses yeux la -perspective d'une reprise, toujours possible, de l'affaire du -bonnet. - -Encore une rupture faillit-elle se produire quand il s'agit de -la présentation à Sa Majesté. Désirant qu'elle eût lieu sous le -patronage d'un Potier, Novion s'adressa à son cousin le duc de -Tresmes,--le titulaire de cette académie de jeux dont la Compagnie -judiciaire, émue par de fréquents rapports de police, méditait de -prescrire la fermeture[344]. M. de Tresmes n'eut garde de laisser -échapper une si belle occasion. Il remémora, avec de grands éclats -de voix, ses griefs contre le Parlement et se plaignit, entre -autres choses, que Novion, en personne, lui eût écrit plusieurs -lettres impertinentes. - -[Note 344: Après des vicissitudes nombreuses, elle fut fermée -définitivement en 1741. M. de Gesvres, à la suite de cette -décision, congédia trente-cinq de ses domestiques.--_Mémoires du -duc de Luynes_, t. III, p. 368.] - ---En effet, monsieur, je me souviens, confessa le coupable. - -Et, avec sa logique de juriste ferré sur la théorie des -compensations, il ajouta posément: - ---Faites-moi autant de réponses sur le même ton et, par là, nous -serons quittes[345]. - -[Note 345: _Journal de Mathieu Marais_, t. III, p. 58.] - ---Adressez-vous ailleurs! s'exclama, avec emportement, M. de -Tresmes... D'autant plus que, depuis huit jours, j'ai résigné -toutes mes charges en faveur de mon fils, M. de Gesvres. - ---Que ne le disiez-vous! soupira Novion, qui regrettait son -inutile démarche. - -M. de Gesvres, promu, par cette démission, à la triple dignité de -pair de France, de gouverneur de Paris et de premier gentilhomme -de la Chambre, se trouvait tout désigné pour remplir le rôle de -parrain. Mais,--coïncidence fâcheuse,--sa personne venait de subir -une diminution sensible du fait d'un procès resté célèbre: une -instance en nullité de mariage, pour cause d'impuissance, dont -le bien-fondé, après enquête, expertise et congrès, fut, à sa -confusion, judiciairement établi. Novion n'avait pu l'ignorer; car -c'est grâce à ses bons offices que l'épouse,--avant la lettre,--du -jeune duc renonça au bénéfice d'un arrêt qui lui restituait son -auréole virginale... Être présenté par un Potier «dégénéré», dont -les dames saluaient le passage par des chuchotements ironiques, -quelle déplaisante disgrâce! Le président fut sur le point de -reprendre sa parole, mais il réfléchit, se décida et n'eut point à -s'en repentir. - -M. de Gesvres mit, en effet, toute sa coquetterie à le combler -d'honneurs. Il ne se borna point à l'introduire auprès de Sa -Majesté, il tint à assister à l'audience d'installation. C'est -pourquoi il se rendit au Parlement en grande pompe, suivi d'un -cortège de prince, et jeta au peuple de l'argent à pleines mains, -comme il était d'usage pour le sacre des rois. Cette mise en -scène, sans précédents dans les fastes du Palais, fut d'autant -plus remarquée qu'elle contrastait étrangement avec la simplicité -du récipiendaire. Celui-ci en parut moins fier qu'embarrassé. -Après quelques paroles, qui obtinrent l'assentiment unanime, il -prêta serment d'une voix puissante, en faisant un grand tour -de bras à la façon des marchands qui aunent leurs étoffes: une -inconsciente réminiscence des Potier d'autrefois. - -On comprend que cet original ne possédât point certaines des -qualités nécessaires à un chef de corps: le tact qui prévient -les froissements, la souplesse qui aplanit les difficultés, -l'art de se faire bien venir de ses collègues et du public. -Certes, la dignité ne lui faisait pas défaut, non plus que la -connaissance des hommes et l'expérience des affaires, mais il -avait des franchises indignées et de brusques révoltes qui -sentaient leur paysan du Danube. Toute concession aux goûts du -jour lui paraissait une faiblesse, et c'est à peine si l'on put -obtenir qu'à son portier il substituât un suisse. A vrai dire, il -eût voulu n'avoir personne pour ouvrir aux gens...--A quoi bon! -pensait-il: si vous avez le bon droit pour vous, qu'est-il besoin -de courbettes! Au contraire, si votre cause est mauvaise, toutes -les politesses du monde ne prouveront pas que vous ayez raison!... -Et, plus que jamais, il allait se blottir au fond de son logis de -la rue des Blancs-Manteaux. - -Un autre souci le hantait: celui de ses dépenses. Elles excédaient -toutes les prévisions de ce bourgeois «mesnager de son bien». -La messe rouge de 1723, au cours de laquelle il «dansa très -gravement», fut suivie d'un repas maigre dont la note dépassa -deux mille écus. Son dîner d'installation coûta plus cher encore. -Et voilà que ses collègues de la Cour des Aides et de la Chambre -des Comptes, ainsi que le chancelier lui-même, ayant tenu à le -recevoir, il fallait rendre les politesses. Quand il fit son -calcul, au bout de quelques mois, il constata que sa charge, pour -laquelle il avait déboursé cinq cent mille livres, n'en rapportait -pas trente-cinq mille, et que, seuls, les frais de représentation, -en liardant sur le détail, atteignaient une somme plusieurs -fois supérieure... Si, encore, il s'était présenté des devoirs -périlleux! Mais, après les troubles qui venaient d'agiter la -Compagnie, aucun nuage n'apparaissait à l'horizon parlementaire: -vaincus et désarmés, les ducs eux-mêmes ne manifestaient aucune -velléité de revanche! - -Une année s'était écoulée à peine que, n'y pouvant plus tenir, -André de Novion annonçait son départ du Palais. Par une -remarquable ironie du sort, ce dégoûté des grandeurs eut toutes -les peines du monde à sortir de sa place: presque autant qu'il -en avait fait éprouver à ceux qui l'y avaient fait entrer. Sa -démission fut refusée trois fois. Ayant enfin obtenu son _exeat_, -il congédia son suisse[346], rappela le portier des anciens jours, -prit congé de son ami le charron et, secouant sur Paris la poudre -de ses souliers, alla chercher la solitude dans sa terre de -Grignon. - -[Note 346: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VIII, p. 378.] - - * * * * * - -La retraite de Saint-Simon ne procédait pas des mêmes causes: elle -ne fut empreinte ni de résignation, ni de philosophie. L'affaire -du bonnet resta, dans sa pensée, aussi lancinante qu'aux jours -des plus vives émotions. Et si quelque divinité, se plaisant au -désordre, l'eût ressuscitée, on peut tenir pour certain qu'en -dépit de sa vieillesse, il eût été le premier à reparaître sur la -brèche et à y montrer l'ardeur des premiers temps. On en a pour -garant le ton de ses _Mémoires_ et de ses derniers écrits. - -Jamais, en effet, ses chimères ne l'avaient hanté davantage. Au -lendemain du jour où il déclare renoncer au monde, on le voit -se livrer à des manifestations sur la portée desquelles il est -impossible de se méprendre: refus, pour cause d'étiquette, -d'assister au sacre; récriminations amères sur cette cérémonie; -adhésion, en la forme authentique, à toutes les protestations -des ducs... Mais sa participation «aux affaires communes» est -principalement active dans les démêlés qui se traitent par écrit. -Là, il domine sans partage. Il a beau dire «qu'il ne vit plus que -dans l'amitié de quelques personnes, très insensible à tout le -reste»; qu'il s'occupe «à quelque chose de moins chimérique et de -moins dégoûtant que les choses de la pairie[347]»; qu'il se répute -«mort et considère sa dignité comme éteinte[348]»... Artifices de -parole! La vérité est que, tenu d'une façon exacte au courant de -ce qui se passe à Versailles, il est toujours prêt à fournir à ses -amis les armes qui leur sont nécessaires, soit pour la défense, -soit pour l'attaque. - -[Note 347: Lettre du 18 avril 1746, reproduite dans les -_Mémoires du duc de Luynes_, t. I, p. 449.] - -[Note 348: _Supplément aux Mémoires de Saint-Simon_, t. XXI, -p. 252.] - -Seule, sa mésaventure dans l'affaire des paniers, si cruelle pour -les duchesses[349], put arrêter l'intempérance de son zèle. Qu'il -ait, tout en restant dans la coulisse, pris une part importante à -ce nouveau conflit; cela n'est pas douteux. On en trouve la preuve -dans ce fait, que c'est surtout contre sa personne que fut dirigée -la vengeance des princes,--nous devrions dire des princesses, car -c'est Mlle de Charolais qui se chargea de la correction... - -[Note 349: Voir plus haut.] - -En quoi consista-t-elle? On n'a pas oublié le mémoire du 10 -octobre 1722 où, avec ses exagérations habituelles, Saint-Simon -se plaignait de tout et de tous, revenait à la charge contre la -robe et ne ménageait ni «le sang royal, ni le duc d'Orléans, -ni le feu roi». Ce mémoire avait été communiqué aux principaux -intéressés; mais le public ne le connaissait que par ouï-dire. -Mlle de Charolais en publia le texte: si bien qu'après avoir ri -de confiance, les Parisiens se délectèrent à bon escient. En même -temps, elle faisait rééditer la riposte à ce mémoire, la fameuse -riposte où, entre autres choses désobligeantes pour la maison de -Rouvroy, était rappelé le rôle décisif joué par le tonnerre dans -l'édification de sa fortune. L'exécution était complète. - -Sans doute, la pairie entière se trouvait atteinte par cette -habile manœuvre; mais son représentant attitré était touché -d'une manière toute spéciale. Il ne s'y trompa point. «C'est, -se hâte-t-il d'écrire au Garde des sceaux pour justifier son -incartade de 1722, une perfide bombe qui me tombe sur la -tête[350].» Au cardinal Fleury, à qui il s'empresse aussi -d'adresser des explications, il déclare: «C'est un échantillon -de ce qui arrivera à tous les hommes au jugement dernier, où -leurs actions et leurs pensées les plus secrètes seront exposées -clairement à la vue de tout le monde[351]...» Mais, comme il a -un ressort inépuisable, il reprend vite assurance, ergote sur de -prétendues divergences de texte, affirme qu'il ne possède, pour -les relever, aucun moyen de contrôle, alors que la minute de son -travail subsiste intacte entre ses mains[352], et, d'accusé se -faisant accusateur, démontre que le coupable ce n'est pas lui, -mais le clan des princes qui, en livrant à la publicité une œuvre -confidentielle, «a violé les droits les plus sacrés de la société -des hommes». - -[Note 350: 20 mars 1728. _Supplément aux Mémoires_, t. XXI, p. -251.] - -[Note 351: _Écrits inédits_, t. IV, p. 164 et suiv.] - -[Note 352: «Les passages que critique Saint-Simon se trouvent -pourtant dans l'original écrit de sa main, qui est conservé aux -Archives nationales.»--Note de M. de Boislisle au _Supplément des -Mémoires de Saint-Simon_, t. XXI, p. 254.] - -Ainsi sauvait-il les apparences; mais il avait du plomb dans -l'aile... C'est sur ces entrefaites que, en réponse à la -publication de Mlle de Charolais, paraissait le libelle des -pairs dont nous avons déjà parlé[353], libelle que Louis XV, -justement indigné, déféra au Parlement pour outrages «au sang -royal». L'arrêt du 30 avril 1728, qui condamnait au feu cet écrit -diffamatoire, inspira aux moins timides une crainte d'autant plus -vive qu'à la colère de Sa Majesté se joignait celle des princes, -dont certains ne passaient pas pour être fort endurants[354]. Ce -qui ressortait de tout cela, c'était que, désormais, une prudente -réserve était nécessaire: et les ducs en jugèrent ainsi[355]. - -[Note 353: Voir plus haut.] - -[Note 354: Déjà, à propos d'une question beaucoup moins grave, -l'un d'eux, le comte de Charolais, annonçait qu'il jetterait par -la fenêtre ceux des ducs qui tomberaient sous sa main.--_Journal -de Mathieu Marais_, t. II, p. 380.] - -[Note 355: Saint-Simon demeura-t-il étranger au libelle -condamné par le Parlement? Il est difficile de le croire. On -aurait peine à comprendre qu'au lendemain de la blessure faite -à sa vanité, il fût resté impassible sous l'affront. Cette -impression se trouve confirmée, non par le style de l'écrit, mais -par de nombreuses présomptions tirées du texte: références à des -questions d'étiquette ancienne qu'il était seul à bien connaître, -renseignements de fait ne pouvant émaner que de lui... D'où l'on -peut conclure que, s'il ne participa point d'une façon directe -à la rédaction de ce pamphlet, il documenta l'auteur, l'éclaira -de ses conseils et joua le rôle que, sur le marchepied des hauts -barons, jouèrent les légistes du moyen âge: le rôle de souffleur.] - -Saint-Simon ne fut pas le dernier à s'en rendre compte; aussi -son attitude se modifia-t-elle. Non, certes, qu'il fût guéri de -son goût pour les disputes de rang. Mais lui, qui ne savait rien -dissimuler de ses rancunes et mettait son orgueil à combattre au -grand jour, il devient d'une extrême prudence. Sa plume s'entoure -de mystère et ne se hasarde plus que sous le voile de l'anonymat. -«Tout le salaire que je vous demande, écrit-il au duc de Luynes en -lui expédiant un plaidoyer de sa façon, est un inaltérable secret -sur l'auteur et de brûler cette lettre comme les précédentes. -Si donc, par impossible, j'entends quelqu'un, même des nôtres, -me parler de ce mémoire, j'ignorerai qu'il en existe un et je -refuserai d'écouter ce qu'il me chante[356].» Des ennemis, il en a -assez «d'irréconciliables»; il ne lui convient pas de s'en créer -d'autres.--Mêmes recommandations au duc de Richelieu... Que l'on -tire parti des armes qu'il aiguise, à merveille! Mais qu'on ne le -désigne à personne, surtout aux princes, car ils sont capables -«de faire courir» ses écrits et de les rendre publics «avec des -ridicules et des huées». La discrétion, il l'implore «à genoux» -et, pour l'obtenir, revient trois fois à la charge[357]... - -[Note 356: Lettre du 20 octobre 1746, reproduite dans les -_Mémoires du duc de Luynes_, t. I, p. 450.] - -[Note 357: Lettre du 9 août 1753: _Supplément aux Mémoires de -Saint-Simon_, t. XXI, p. 407.] - -Mais ce tribut payé au souci de son repos, il ne change rien à ses -habitudes de polémiste. On dirait que, pareil au juif Ahasvérus, -une force inconnue le contraint à ne point s'arrêter. Il rédige, -rédige encore des consultations aussi fiévreuses que savantes, -sachant bien quelle en est la valeur, quoiqu'il affecte de dire -que, seule, «la beurrière» en profitera[358]. En voici quatre sur -les Bouillon auxquels il ne pardonne ni leur fortune, ni leurs -prétentions au titre d'Altesse et de princes étrangers, «ces faux -princes qu'à sa grande honte connaissoit seule la France»... En -voilà également une autre dans une question où sont intéressés -les princes du sang, de vrais princes ceux-là, mais qu'il hait -tout autant que les faux. «Ce sont, déclare-t-il, nos plus grands -ennemis qui se repaissent avidement de nos dépouilles et qu'en -toutes occasions, même les plus indifférentes pour eux, nous -trouvons qui nous barrent sur tout et qui veulent que, vis-à-vis -d'eux, tout soit égal à peuple[359].» - -[Note 358: Lettre citée du 20 octobre 1746.] - -[Note 359: _Supplément aux Mémoires de Saint-Simon_, t. XXI, -p. 407.] - -Et sait-on, au moment où il a déjà un pied dans la tombe,--août -1753,--les souvenirs qui hantent ses veilles? Ceux qui ont trait -aux usurpations de ces mêmes princes, aux usurpations des bâtards, -aux usurpations de la noblesse, aux usurpations de la robe et à -cette affaire du bonnet qui, bien que close depuis trente ans, ne -cesse d'agiter son esprit... - -Ainsi mourra-t-il, comme il a vécu: ombrageux, défiant, toujours -sur le qui-vive, incapable d'oublier une offense vraie ou -imaginaire,--«immuable comme Dieu et d'une suite enragée!...» -C'est à cette ténacité inébranlable que la querelle puérile qui -fait l'objet de cette étude aura dû l'honneur,--portée par l'œuvre -littéraire la plus surprenante du dix-huitième siècle, l'une -des plus étonnantes de toutes les littératures,--de passer à la -postérité. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Préface, par Frantz Funck-Brentano. - - - INTRODUCTION - - Saint-Simon.--Sa haine pour «la robe».--Querelles de - préséance au dix-septième siècle.--Antagonisme de la - pairie et de la robe.--La sincérité de Saint-Simon. 1 - - - PREMIÈRE PARTIE - - - I - - Motifs de querelles entre la pairie et le Parlement.--La - formule du serment des pairs.--La _préopinion_ aux lits de - justice.--Arrêt du Grand Conseil et lit de justice du - 29 août 1664.--Mort du Premier Président de Lamoignon. 13 - - II - - Nicolas de Novion succède à Lamoignon (1678).--Les - Potier de Novion.--Portrait du nouveau Premier Président.--Son - passé.--Les grands jours d'Auvergne. 29 - - - III - - La querelle du bonnet.--Son origine d'après Saint-Simon. - La garde des bancs.--Le _débourrage et le surbourrage_ - des banquettes.--Les paravents en forme de dais.--Examen - de la thèse des _Mémoires_.--Les _Écrits inédits_ de - Saint-Simon.--L'_État des changements arrivés à la - dignité de duc et pair_.--Le _Mémoire abrégé au roi_.--Conséquences - à tirer du rapprochement de ces documents. 49 - - - IV - - Autres questions de préséance.--Le _salut en pied_.--Les - huissiers d'_accompagnement_.--L'entrée et la sortie.--L'échelle - de la lanterne.--Doléances des ducs et pairs.--Louis - XIV s'en désintéresse.--Le Premier Président - de Novion molesté par les ducs d'Aumont et de Coislin.--La - mentalité de Saint-Simon comme chroniqueur de - l'affaire du bonnet. 67 - - - V - - Inexactitudes relevées dans le récit des _Mémoires_.--Les - _chimères_ de Saint-Simon.--Son appréciation sur Nicolas - de Novion.--Cette appréciation contredite par les - mémoires du temps.--Retraite du Premier Président de - Novion (1689).--Ses causes.--Faveurs que lui accorde - le roi. 81 - - - VI - - Le Premier Président de Harlay.--Son portrait.--Ses - ancêtres.--Son attitude vis-à-vis des ducs.--Les procès - de Saint-Simon et du maréchal de Luxembourg.--L'échec - de la candidature de Harlay à la charge de chancelier.--Ses - causes.--Mort de Harlay (1707).--Le duc du - Maine se prononce contre les ducs dans la querelle du - bonnet.--Vaines tentatives de Saint-Simon.--Découragement - des ducs.--Fin de la première période de la querelle - du bonnet. 101 - - - VII - - Appréciation de Saint-Simon sur Harlay, démentie par les - documents de l'époque.--Le dépôt de Ruvigny.--L'arlequin - Dominique.--L'affaire de Fargues. 123 - - - DEUXIÈME PARTIE - - - VIII - - Discussions entre les ducs.--La reprise de l'affaire du - bonnet.--Avantages accordés par le roi aux légitimés.--Le - rang intermédiaire. 145 - - IX - - Le duc du Maine et le Premier Président de Mesmes.--Leur - duplicité d'après les _Mémoires_.--Affront au bailli - de Mesmes.--Scène violente faite par Saint-Simon au - duc du Maine.--La version des _Mémoires_ est-elle la - vraie?--Raisons d'en douter. 158 - - - X - - La dernière maladie de Louis XIV.--Les ducs délibèrent.--Les - ducs de La Force, de Charost, d'Antin, le maréchal - de Villars, les ducs de Coislin, de Tresmes.--Les pairs - ecclésiastiques.--M. de Reims.--Questions d'étiquette.--Négociations - avec le Régent. 176 - - - XI - - Le Premier Président de Mesmes (1712-1723).--Sa jeunesse.--Sa - famille.--Son caractère.--Le Président - André de Novion.--Appréciations de Saint-Simon sur ces - deux personnages. 190 - - - XII - - Une journée historique (2 septembre 1715).--Les réserves - des ducs au sujet de leurs revendications.--Le rôle personnel - de Saint-Simon.--La déception des ducs.--Ils - répandent un mémoire exposant leurs prétentions.--Les - pairs représentent les grands vassaux de la Couronne.--Les - empiétements des légistes. 209 - - XIII - - Réponse qu'on pouvait faire au mémoire des ducs.--L'embarras - du Régent.--Railleries des ducs.--Le psautier - de la reine Ingeburge. 230 - - - XIV - - La revanche des parlementaires.--_Mémoire pour le Parlement - contre les ducs et pairs._--L'origine des maisons - ducales.--La noblesse de Saint-Simon.--Conversation - entre le duc de Gesvres et le maréchal de Villeroy.--La - protestation de l'hôtel de Crussol.--Couplets contre les - ducs. 247 - - - XV - - La requête des ducs contre les bâtards.--La duchesse du - Maine prépare la résistance.--Elle se concilie la noblesse - et le Parlement.--Supplique au roi.--Le Régent s'inquiète - et veut sévir.--Le lit de justice du 26 août 1718.--La - joie de Saint-Simon.--Courte durée du triomphe.--Mlle - de Mesmes épouse le duc de Lorges.--Fureur de - Saint-Simon.--Il se résigne.--Tentative de transaction.--La - réception du duc de Nevers.--La question - du bonnet reste entière. 266 - - - XVI - - Les accusations de Saint-Simon contre le Premier Président - de Mesmes.--De Mesmes fut-il vénal?--Son rôle pendant - l'exil de Pontoise.--Il meurt pauvre.--Son prestige.--Appréciation - des contemporains.--A-t-il trempé dans la - conspiration de Cellamare?--Invraisemblance de cette - accusation. 286 - - - XVII - - Divisions dans la pairie.--Désertions.--La robe triomphe.--Ambassade - de Saint-Simon en Espagne.--Il se démet - de la pairie en faveur de son fils.--Mémoire au Régent.--Le - Régent ne répond pas.--C'est la fin de l'affaire du - bonnet.--Mort du Premier Président de Mesmes - (1723). 302 - - - XVIII - - André de Novion devient Premier Président.--Sa présentation - au roi.--Sa démission (1724).--L'affaire des - paniers.--Le libelle des pairs.--La vengeance de - Mlle de Charolais.--La colère du roi.--L'arrêt du - 30 avril 1728.--Saint-Simon, devenu prudent, n'oublie - pas ses rancunes. 312 - - - - -PARIS - -TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT et Cie - -RUE GARANCIÈRE, 8 - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'affaire du bonnet et les Mémoires d - Saint-Simon, by André Grellet-Dumazeau - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE DU BONNET *** - -***** This file should be named 61789-0.txt or 61789-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/7/8/61789/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon - -Author: André Grellet-Dumazeau - -Contributor: Frantz Funck-Brentano - -Release Date: April 8, 2020 [EBook #61789] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE DU BONNET *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<p> - - - - -</p> - -<h1> -L'AFFAIRE DU BONNET</h1> - -<h1>ET</h1> - -<h1>LES MÉMOIRES DE SAINT-SIMON -</h1> - - -<hr class="chap" /> - -<h2><a name="DU_MEME_AUTEUR" id="DU_MEME_AUTEUR">DU MÊME AUTEUR:</a></h2> - - -<p><b>Les Exilés de Bourges (1753-1754)</b>, d'après le journal du -Président de Meinières. Paris, 1892. <span class="smcap">Plon-Nourrit.</span> 1 vol. in-8º.</p> - -<p><b>La Société bordelaise sous Louis XV et le salon de -Mme Duplessy.</b> Bordeaux, 1897. <span class="smcap">Féret</span> et fils, éditeurs. 1 vol. -in-8º.</p> - -<p><b>La Province sous Richelieu. Les faux monnayeurs de -Guyenne.</b> <i>Revue de Paris</i>, 1<sup>er</sup> septembre 1912.</p> - - -<p class="center">PARIS.—TYP. PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE.—19115.</p> - - -<hr class="chap" /> - -<h2> -ANDRÉ GRELLET-DUMAZEAU</h2> - -<h1>L'AFFAIRE DU BONNET</h1> - -<h2>ET</h2> - -<h1>LES MÉMOIRES DE SAINT-SIMON</h1> - -<h3>PRÉFACE</h3> - -<h3>DE</h3> - -<h3>M. FRANTZ FUNCK-BRENTANO</h3> -<h3>CHEF DE LA SECTION DES MANUSCRITS A LA BIBLIOTHÈQUE DE L'ARSENAL</h3> - -<h4>PARIS</h4> -<h4>LIBRAIRIE PLON</h4> -<h4>PLON-NOURRIT <span class="smcap">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS</h4> -<h4>8, RUE GARANCIÈRE—6<sup>e</sup></h4> - -<h4>1913</h4> - -<h5>Tous droits réservés</h5> - - - - - -<p class="center">Droits de reproduction et de traduction -réservés pour tous pays.</p> - - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[p. i]</a></span></p> - -<p class="center">Copyright 1913 by Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup>.</p> -<hr class="chap" /> - - - -<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE">PRÉFACE</a></h2> - - -<p>André Grellet-Dumazeau avait, en 1902, pris prématurément -sa retraite. Il était conseiller-doyen de la -Cour de Bordeaux et chevalier de la Légion d'honneur. -Il se retira avec le titre de Président de Chambre honoraire -et consacra, dès lors, tout son temps à des travaux -personnels.</p> - -<p>Il appartenait à une vieille famille de robe. Il descendait -d'un lieutenant-criminel au présidial de Guéret, -qu'on qualifiait, de son temps: «L'auteur du plus -savant commentaire de la coutume de la Marche».—Son -bisaïeul, avocat en Parlement, mort en 1807 Président -du tribunal d'Aubusson, a été un jurisconsulte -distingué; il était membre <i>affilié</i> de l'Académie de -législation de Paris.</p> - -<p>De son grand-père, conseiller à la Cour royale de -Limoges, André Grellet-Dumazeau avait hérité le goût -des études historiques. A une époque où commençait à -se dessiner le mouvement romantique, qui mit à la -mode l'archéologie et l'étude des origines de notre histoire,<span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[p. ii]</a></span> -Jean-Baptiste Grellet-Dumazeau était un des -fondateurs les plus actifs de la <i>Revue historique et -archéologique du Limousin</i>. Le jeune magistrat publiait -dans cette revue, ou dans des brochures, de nombreux -travaux. Il abordait les sujets les plus divers, mais -s'attachait spécialement à l'histoire de la Marche. Si -l'on en croit un contemporain, «la langue latine lui -était familière comme sa langue maternelle et il lisait -couramment, non pas seulement les auteurs classiques, -mais les diplômes et les actes du moyen -âge». L'abbé de Lépine, conservateur des manuscrits -de la bibliothèque du Roi, après avoir lu une dissertation -sur une charte du huitième siècle, d'où la maison -d'Aubusson prétend tenir l'origine de sa noblesse, -disait, en 1829, «qu'il tenait l'auteur comme digne -d'entrer, pour ce seul travail, à l'Académie des Inscriptions -et Belles-Lettres».</p> - -<p>Le père d'André Grellet-Dumazeau avait continué -ces traditions. Président de Chambre à la Cour de -Riom, il partageait ses loisirs entre le droit et l'étude -de l'antiquité romaine. Il publiait des ouvrages juridiques, -notamment, en 1848, un <i>Traité de la Diffamation</i>, -qui est demeuré classique. «C'est un très beau -livre, disait Jules Janin, plein de faits, plein d'idées -et de courage<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.» Passant sa vie au milieu des<span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[p. iii]</a></span> -auteurs latins, il avait puisé aux sources mêmes les éléments -de son <i>Barreau romain</i>. Il est difficile, disait le -critique du <i>Constitutionnel</i>, de trouver un livre aussi -savant et d'un mérite aussi réel<a name="NoteRef_2_2" id="NoteRef_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Le Président -Grellet-Dumazeau, à soixante-douze ans, s'occupait -encore de traductions latines...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Feuilleton littéraire des <i>Débats</i> du 10 janvier 1848.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#NoteRef_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Feuilleton littéraire d'Émile Chédieu. <i>Le Constitutionnel</i> -du 9 février 1860.</p></div> - -<p>Les temps sont passés où les magistrats employaient -les loisirs de leur retraite à traduire Horace ou Lucrèce. -Leur érudition aimable et attentive se plaît en d'autres -jardins. Elle s'est tournée surtout vers les Mémoires et -ce que Taine appelait «les petits faits» de l'histoire, -qui, mieux peut-être que les annales officielles et que -les grands événements, servent à reconstituer la physionomie -des siècles qui nous ont précédés. C'est dans -ce sens que s'étaient orientés les travaux d'André -Grellet-Dumazeau.</p> - -<p>Il avait déjà publié un livre sur l'exil du Parlement -à Bourges en 1753<a name="NoteRef_3_3" id="NoteRef_3_3"></a><a href="#Note_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Vers le milieu du dix-huitième -siècle, la France était courbée sous la bulle <i>Unigenitus</i>. -A la suite de remontrances des plus vives et de -refus d'enregistrement d'édits, plusieurs membres du -Parlement avaient été arrêtés et transportés dans des -forteresses, les autres envoyés dans de petites villes -de province. Grellet-Dumazeau, en se servant principalement<span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[p. iv]</a></span> -du Journal du Président de Meinières, découvert -aux Archives nationales, initiait ses lecteurs aux -détails de cette vie d'exil, aux ennuis de toute sorte -que les parlementaires avaient dû subir, mettant en -lumière leur résignation souriante et, en même temps, -cette fermeté qui ne permit à la Cour d'obtenir aucune -concession et fit se terminer l'aventure, en 1754, par -un ordre du roi qui rappelait le Parlement à Paris -sans conditions.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_3" id="Note_3_3"></a><a href="#NoteRef_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Les Exilés de Bourges.</i> Plon et Nourrit, 1892.</p></div> - -<p>Au cours de ses recherches dans les Archives municipales, -il avait trouvé des documents intéressants et -inédits sur un salon bordelais du dix-huitième siècle. -De là l'idée d'une étude sur la société de Bordeaux -sous Louis XV<a name="NoteRef_4_4" id="NoteRef_4_4"></a><a href="#Note_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Parmi les personnages qui fréquentaient -chez Mme Duplessy, l'auteur s'attache avec -complaisance aux parlementaires, parmi lesquels, et au -premier rang, figure celui qu'on appela d'abord la -Brède et qui devint le Président de Montesquieu.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_4_4" id="Note_4_4"></a><a href="#NoteRef_4_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>La Société bordelaise sous Louis XV et le salon de -Mme Duplessy</i>, Féret et fils, éditeurs. Bordeaux, 1897.</p></div> - -<p>C'est qu'en effet les parlementaires avaient, dès -l'origine de ses travaux, éveillé tout spécialement son -intérêt. Non seulement tout ce qui touche au Parlement -lui était familier,—son histoire, son influence -sur les plus hautes questions politiques, ses démêlés -avec le pouvoir royal,—mais il s'était attaché aux -usages, aux traditions, aux questions de préséance,<span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[p. v]</a></span> -d'organisation et de discipline intérieures. La vie -intime des magistrats, leurs mœurs, leurs alliances lui -avaient paru un ordre d'idées peu connu et qu'il avait -en tous sens exploré. Il se promettait de fixer par la -plume quelques traits oubliés de ces parlementaires -qu'il considérait un peu comme des ancêtres, de redresser -certaines appréciations, à son avis erronées, -qui, sur la foi de portraits tracés par des écrivains -célèbres, semblent définitivement admises. Il voulait, -en se fondant sur des documents irrécusables, démontrer -que ces magistrats étaient, en très grande majorité, -des hommes à l'esprit profond et alerte, sérieux -sans doute, mais sachant être enjoués et n'apportant -point dans le monde l'attitude un peu gourmée que -leurs graves fonctions tendent à leur prêter, ne répudiant -même pas ce côté du caractère français qui se -plaît à une pointe de gauloiserie, graves enfin et désintéressés -dans leurs fonctions, et dévoués aux intérêts -publics.</p> - -<p>Il avait étudié avec le même soin le seizième, le dix-septième -et le dix-huitième siècle. Son temps, lorsqu'il -eut sa retraite, fut consacré à coordonner les innombrables -notes prises au cours de ses lectures et de ses -recherches. La maladie, puis la mort l'empêchèrent -d'achever son œuvre. Il a laissé plusieurs manuscrits -commencés; deux étaient terminés. Le premier,—sur -un épisode des poursuites intentées, sous Louis XIII,<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[p. vi]</a></span> -contre les faux monnayeurs,—a fourni les éléments -d'un article de revue<a name="NoteRef_5_5" id="NoteRef_5_5"></a><a href="#Note_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Le second est celui qui est -aujourd'hui présenté au lecteur, sous ce titre, <i>l'Affaire -du bonnet</i>, livre charmant de vie et de couleur, -probe et solide d'érudition.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_5_5" id="Note_5_5"></a><a href="#NoteRef_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Les Faux monnayeurs de Guyenne</i>, dans la <i>Revue de -Paris</i> du 1<sup>er</sup> septembre 1912.</p></div> - -<hr class="tb" /> - -<p>En séance du Parlement, quand les ducs et pairs -ont été invités à y venir siéger, le Premier Président -doit-il ôter son bonnet, en prenant l'avis de chacun de -ces nobles seigneurs, ou bien, au contraire, gardera-t-il -son bonnet sur la tête? Voilà le grave problème qui -agita le Parlement de Paris, et tous les Parlements -de France, et la haute noblesse, depuis le milieu du -dix-septième siècle, depuis les débuts de la Fronde, -jusqu'à l'avènement de Louis XV: et ce fut dans les -derniers temps, sous l'administration du duc d'Orléans, -régent du royaume, que la discussion de cette importante -question atteignit à son paroxysme d'agitation et -de fureur.</p> - -<p>Et déjà, lecteur, je crois vous entendre. Comment -l'examen d'une pareille vétille: «Le Premier Président<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">[p. vii]</a></span> -ôtera-t-il son bonnet ou ne l'ôtera-t-il pas?...» -peut-elle faire l'objet d'un volume tout entier?</p> - -<p>Elle fait l'objet d'un livre passionnant: ouvrez-le, -lecteur; vous ne le fermerez pas avant d'en avoir parcouru -toutes les pages d'un œil attentif et charmé. -En ce détail, de si mince apparence, étaient venues -se concentrer toutes les vanités d'une grande classe -sociale, active et puissante autrefois, rendue oisive -et inutile par les transformations qui, d'âge en âge, -s'étaient opérées dans la nation. Et quels acteurs y ont -tenu des rôles! D'une part les premiers magistrats, -honneur de leur corps, dont Grellet-Dumazeau trace -des portraits inoubliables; d'autre part, les plus -grands noms de France: archevêques et maréchaux -couronnés de lauriers, ducs et pairs dont les maisons -étaient ornées des plus illustres armoiries de l'histoire.</p> - -<p>Et quel écrivain pour raconter les épisodes de la -bataille héroïque! un chroniqueur épique lui-même et -qui a laissé l'histoire du règne de Louis XIV en une -véritable épopée: Saint-Simon. Déjà l'on voit l'ampleur -et l'éclat du cadre; le tableau qui y est enfermé -ne le lui cède en rien.</p> - -<p>Grellet-Dumazeau a profité de sa rencontre avec -Saint-Simon pour soumettre une fois de plus les affirmations -du fougueux chroniqueur à l'épreuve d'une -critique précise: même après les études si pénétrantes -de Chéruel, ce sont des pages utiles à lire et qui mettront<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">[p. viii]</a></span> -une fois de plus en garde contre l'imagination -passionnée du noble duc et pair que ses contemporains -appelaient le «petit boudrillon», nous dirions «le -petit bout d'homme».</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>De l'importance où étaient parvenues les questions -de l'étiquette, dans cette société déracinée et artificiellement -cultivée autour de la personne royale, au Louvre -ou à Versailles, nous ne nous faisons plus aujourd'hui -qu'une faible idée. Pour les détails de l'étiquette, on -vivait; connaître ces détails devenait la science principale. -Pour occuper un rang, d'un degré seulement -plus en honneur que celui qui lui était assigné, un -gentilhomme se serait fait tuer, une noble dame aurait -sacrifié sa vertu. Conséquence fatale de l'oisiveté, de -l'inutilité d'une classe sociale, hier encore la classe -dirigeante, et qui n'avait plus de raison d'être dans -l'État.</p> - -<p>«La vie que l'on mène à la cour de France ne serait -pas mon fait, écrit la duchesse d'Osnabrück, la nécessité -y rend la noblesse esclave, et, pour avoir une garniture -plus magnifique que son camarade, toutes les -souplesses et lâchetés sont permises: on brigue la -faveur par mille intrigues pour nourrir la vanité.»</p> - -<p>Toute la noblesse de France est à Versailles: dix<span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">[p. ix]</a></span> -mille personnes, et qui y sont logées. «Une ou deux -chambres étroites, taillées à l'aide de cloisons dans de -grands appartements et dont le provisoire dure des -années, écrit Gustave Geffroy, voilà tout le logement -de ces privilégiés. Longtemps Saint-Simon n'a qu'une -chambre, et ce n'est que quand Mme de Saint-Simon a -été nommée dame d'honneur de la duchesse de Berry, -qu'il obtient un appartement de cinq pièces. Ainsi, -pressés les uns contre les autres, satisfaits en apparence -et fébriles à huis-clos, pleins du tumulte intérieur -de leurs intérêts et de leurs passions, ayant peine -à conserver sur leur visage crispé le masque de l'impénétrabilité -aimable, les seigneurs vont et viennent, -descendent de leurs greniers misérables, de ces combles -dont ils ont brigué l'honneur avec persistance, assistent -aux cérémonies quotidiennes de l'existence royale, le -grand et le petit lever, les repas, la messe matinale. -Plus d'un gémit des conditions nouvelles faites à sa -vie, plus d'un maudit ce palais immense qui absorbe -l'activité du royaume, où tout s'entasse...»</p> - -<p>Mêmes soucis, mêmes préoccupations fébriles et -vaines les soirs de fête, quand l'éclat des lustres baigne -dans sa chaude lumière la magnificence des appartements.</p> - -<p>Pauvre noblesse déracinée! On lui a reproché de ne -pas s'être obstinée à vivre sur ses terres. Mais elle -n'avait plus les moyens d'y subsister; elle n'y avait<span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">[p. x]</a></span> -plus de raison d'être. C'est poussée par les nécessités -mêmes de l'existence qu'elle est amenée à Versailles et -à Paris, où sa vie devient un peu celle d'une nation -d'aventuriers: «On mange un peu partout, écrit un -Italien, Primi Visconti, et l'on est toujours en mouvement, -comme des Bohémiens. Il y a à Paris vingt mille -gentilshommes qui subsistent à l'aventure; aujourd'hui -à pied, demain en carrosse...»</p> - -<p>Et l'on comprend à présent l'importance que prenaient, -pour tout ce monde, les débats et les prérogatives -de l'étiquette: par elle étaient du moins fixés, -d'une manière nette, d'une manière visible, l'honneur, la -gloire, l'illustration, la noblesse, dont la fumée devenait -la seule satisfaction d'une aristocratie sur son -déclin.</p> - -<p>Nous avons dit que ce fut à l'époque de la Régence -que les désunions et les querelles provoquées par -l'Affaire du bonnet prirent le plus de vivacité: épisode, -entre bien d'autres, de ces conflits nés de vanités -rivales et auxquelles le Régent, malgré la supériorité -de son esprit et son franc libéralisme, ne parvenait pas -à faire entendre raison. Elles se répétaient jusqu'au -sein de son Conseil.</p> - -<p>Les membres du Conseil de Régence siégeaient -autour d'une longue table ovale, sous la présidence du -duc d'Orléans. Au «bas bout», les secrétaires, Pontchartrain -et La Vrillière, tenaient la plume. Des<span class="pagenum"><a name="Page_xi" id="Page_xi">[p. xi]</a></span> -maîtres des requêtes, au nom des autres Conseils, Conseil -des affaires étrangères, Conseil des finances, Conseil -de conscience, Conseil de guerre, Conseil de -marine, Conseil de commerce, y venaient faire leurs -rapports. Mais il s'agissait pour les membres du Conseil -de Régence de faire se tenir debout, tandis qu'ils leur -parlaient, les rapporteurs de ces Conseils secondaires. -Voilà la question qui occupe entièrement ces étroites -cervelles. Il ne venait à aucun de ces hommes d'État -l'idée de se dire qu'ils avaient à discuter les intérêts les -plus graves, qu'un maître de requêtes pouvait être -fatigué et que s'il «rapportait» assis, il le ferait sans -doute mieux et plus clairement, parce que plus commodément -et mieux à son aise; non, il fallait pour la satisfaction -de ces messieurs que les maîtres des requêtes -se tinssent debout. «On fut bien étonné, dit Saint-Simon, -la première fois qu'un maître des requêtes eut -à rapporter au Conseil de Régence, qu'il prétendait -rapporter assis, ou que tout ce qui n'était ni duc, ni -officier de la couronne ou conseiller d'État, se tînt -debout.» Et le Régent, impuissant à concilier ces prétentions, -dut décider que désormais les rapports des -différents Conseils seraient présentés par les présidents -eux-mêmes, hauts personnages auxquels il serait -permis de demeurer assis. Or il se trouvait que ces -hauts dignitaires étaient mal préparés à ces fonctions, -ce qui produisait des scènes burlesques.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_xii" id="Page_xii">[p. xii]</a></span></p> - -<p>Le maréchal de Villars était président du Conseil de -guerre. Il griffonnait à ne pouvoir être lu. Il arriva -qu'il eut à présenter un rapport sur les étapes: quarante -articles auxquels le Conseil de Régence apporta, à la -lecture, divers changements. Après quoi, le Régent -pria le maréchal de relire le tout, article par article, -avec les divers changements qui venaient d'être -apportés et que Villars avait successivement notés en -marge. Mais ici l'affaire se gâta. «Le maréchal, qui -était auprès de moi, écrit Saint-Simon, lut un article; -mais quand on fut à la note, le voilà à regarder de près, -à se tourner au jour d'un côté, puis de l'autre, enfin à -me prier de voir si je pourrais la lire. Je me mis à rire, -à lui demander s'il croyait que j'en puisse venir à bout, -quand lui-même ne pouvait lire sa propre écriture et -qu'il venait d'écrire tout présentement. Tout le monde -en rit, sans qu'il en fût le moins du monde embarrassé. -Il proposa de faire entrer son secrétaire, qui était, -disait-il, dans l'antichambre, et qui savait lire son écriture, -parce qu'il y était accoutumé. Le Régent dit que -cela ne se pouvait pas, et chacun se regarda en riant, -sans savoir par où on en sortirait.»</p> - -<p>Autre embarras quand il fallut entendre le rapport -du maréchal d'Estrées qui présidait le Conseil de -marine. La Vrillière comparait le maréchal d'Estrées -«à une bouteille d'encre fort pleine qu'on verse tout à -coup et qui, tantôt ne fait que dégoutter, tantôt vomit<span class="pagenum"><a name="Page_xiii" id="Page_xiii">[p. xiii]</a></span> -des flaques et de gros bouillons épais». Après que -d'Estrées eut exposé son affaire, nul n'y comprenait -rien; mais le comte de Toulouse l'entendait par lui-même. -On en vint aux voix. «Quand ce fut à moi, -écrit Saint-Simon, je dis au Régent que M. le comte de -Toulouse me venait d'expliquer si clairement l'affaire, -tandis qu'on la rapportait, que je l'entendais assez distinctement -pour être de l'avis dont serait M. le comte -de Toulouse, mais pas assez pour m'en bien expliquer. -Le Régent se mit à rire et à dire qu'on n'avait jamais -opiné de la sorte; je répondis, en riant aussi, que s'il ne -voulait pas prendre mon avis ainsi, qu'il eût la bonté -de compter pour deux celui de M. le comte de Toulouse.»</p> - -<p>Et tout cela parce que ces Messieurs ne voulurent -pas permettre aux maîtres des requêtes d'être assis -pendant qu'ils feraient leurs rapports.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Au cours du grand débat soulevé entre les ducs et -pairs, d'une part, le Premier Président du Parlement et -les présidents à mortier, de l'autre, on s'appuyait des -deux côtés sur les traditions et l'origine des dignités en -conflit. Les ducs et pairs n'aspiraient à rien moins qu'à -se prétendre, sous Louis XIV, les représentants de la<span class="pagenum"><a name="Page_xiv" id="Page_xiv">[p. xiv]</a></span> -grande pairie terrienne constituée aux débuts des temps -féodaux, et qui ne comprenait alors que sept membres, -de hauts et puissants seigneurs, de véritables souverains, -les ducs de France, d'Aquitaine, de Bourgogne, -de Normandie, les comtes de Flandre, de Toulouse et -de Champagne. Or les conseillers du Parlement, dont -plusieurs étaient des érudits savamment armés, -n'avaient pas de peine à montrer tout le ridicule des -prétentions formulées par un Saint-Simon, par -exemple, dont la pairie de date toute récente était due -au plaisir que Louis XIII trouvait à chasser en compagnie -de son père; représentant bien autorisé, en -vérité, du duc de Normandie ou du comte de Toulouse, -pris à l'époque de leur toute-puissance, quand -leurs armées tenaient celles d'un roi de France en -échec.</p> - -<p>Quant aux présidents du Parlement, ils ne savaient -peut-être pas à quel point ils avaient raison quand ils -prétendaient tenir la place du roi en personne, et dans -l'exercice de ses fonctions essentielles.</p> - -<p>La Cour représentait effectivement le roi lui-même -qui était censé faire siennes les décisions de ses conseillers, -ce que Louis XI marquait d'une manière frappante -quand, le jour de son sacre, après avoir prononcé -le serment traditionnel de garder justice à ses sujets, -il en envoyait le texte à son Parlement en lui recommandant -de bien acquitter ce qu'il avait si solennellement<span class="pagenum"><a name="Page_xv" id="Page_xv">[p. xv]</a></span> -promis. Pour reprendre l'expression de La Roche-Flavin, -le Parlement était «un vray pourtraict de -Sa Majesté». Aussi bien le roi habillait ses magistrats -de ses propres vêtements. «L'habit de Messieurs les -présidents estoit le vray habit dont estoient vestues -Leurs Majestez», écrit très justement André Duchesne. -Robe, chaperon et manteau d'écarlate, fourrés -d'hermine: exactement le vêtement des rois aux -premiers siècles de la monarchie capétienne, et non -seulement un vêtement semblable à celui des rois, -mais les propres vêtements que les rois avaient portés -et dont ils faisaient annuellement présent à leurs -conseillers, afin que, par leur costume même, il apparût -qu'ils les représentaient. Le bonnet à mortier dont les -présidents au Parlement orneront leur tête, coiffure -habituelle des premiers Capétiens, figurera lui-même, -avec son cercle d'or, le diadème royal. Enfin, et ceci -est des plus frappants, les trois rubans d'or, ou d'hermine, -ou de soie, ou d'autre étoffe, que les présidents -au Parlement porteront boutonnés à leur épaule,—et -qu'il ne faut pas confondre avec le chaperon,—y fixeront -précisément le signe de la royauté: «Et pour -regard des rubans, dit Duchesne, combien que ç'ait -esté une coustume entre nos rois d'avoir plusieurs -personnes habillées comme eux, d'autant qu'ils font -coustumièrement communication de leurs habits à leurs -amis, ils ont toutefois voulu avoir quelque marque<span class="pagenum"><a name="Page_xvi" id="Page_xvi">[p. xvi]</a></span> -particulière, par laquelle ils eussent quelque prérogative -sur les autres, et, pour estre reconnus pour -rois, se sont réservés ces trois rubans et qu'ils ont -depuis communiqués à Messieurs les Premiers Présidents...»</p> - -<p>Les rois vêtirent de leurs propres robes les présidents -au Parlement, à l'époque (fin du treizième -siècle) où ils rendirent le Parlement sédentaire à Paris, -en l'installant dans leur propre logis,—le logis du roi, -devenu le Palais de Justice.</p> - -<p>Le Premier Président tenait donc le siège du roi en -sa cour et il avait qualité également pour le représenter -au dehors, car il avait le caractère et l'autorité nécessaires -pour remplir en toutes matières, civiles ou religieuses, -voire militaires, les fonctions de lieutenant de -roi.</p> - -<p>Et voilà qui eût été pour faire évanouir le duc de -Saint-Simon tel qu'on apprendra à le connaître par les -pages qui suivent.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il faut dire d'ailleurs que l'ensemble de l'aristocratie -française ne voyait rien moins que d'un œil favorable -les revendications des ducs et pairs, quand ils réclamaient -des privilèges spéciaux et voulaient former<span class="pagenum"><a name="Page_xvii" id="Page_xvii">[p. xvii]</a></span> -comme un corps à part, rayonnant d'une illustration -particulière, et précédant, en un groupe isolé, le reste -de la noblesse française. Cet état d'esprit, utile à connaître, -pour l'intelligence de «la bataille du bonnet», -dont les péripéties sont si bien décrites par André -Grellet-Dumazeau, se trouve parfaitement analysé dans -les mémoires du duc de Croÿ:</p> - -<p>«Il faut savoir, écrit Croÿ, que presque rien n'est -réglé en France pour les rangs, hors ce qui l'est au -Parlement. La noblesse française, se regardant comme -en droit d'élire ses rois quand la tige en est éteinte, ne -regarde que le roi, les nobles et le peuple, et prétend -qu'il n'y a qu'une chaîne sans interruption dans tout -cela. D'après cela on n'accordait guère aux princes du -sang que le rang de premiers gentilshommes. D'un -autre côté, les enfants du roi ne veulent pas être -mêlés et faire chaîne sans interruption avec les princes -du sang. Ceux-ci voudraient aussi être une classe distinguée, -sans liaison aux ducs. Les ducs voudraient ne -pas être trop séparés des princes, ni confondus avec -les gentilshommes, et la noblesse ne reconnaît rien de -tout cela, autrement que par une chaîne sans interruption.»</p> - -<p>Tel est l'état d'esprit au milieu duquel éclate l'incident -du «bonnet», où vont paraître, avec un relief -singulier, les hommes et les caractères; crise comique -et tragique tout à la fois, marquant la fin d'une<span class="pagenum"><a name="Page_xviii" id="Page_xviii">[p. xviii]</a></span> -classe jadis utile au peuple et au pays, et qui retrouverait, -il est vrai, un beau regain de vie et de vigueur -un demi-siècle plus tard, pour mourir noblement dans -le sang répandu sur l'échafaud.</p> - -<p> -Frantz <span class="smcap">Funck-Brentano</span>. -</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[p. 1]</a></span></p> - - - - -<h1><a name="LAFFAIRE_DU_BONNET" id="LAFFAIRE_DU_BONNET">L'AFFAIRE DU BONNET</a></h1> - -<h2>SAINT-SIMON ET SES VICTIMES</h2> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">Saint-Simon.—Sa haine pour «la robe».—Querelles -de préséance au dix-septième siècle.—Antagonisme -de la pairie et de la robe.—La -sincérité de Saint-Simon.</span></p></blockquote> - - -<p>Le 25 août 1683, Saint-Simon, qui s'appelait alors -le vidame de Chartres, reçut, à l'occasion de sa fête, -la Saint-Louis, un petit volume relié en maroquin -rouge, portant sur la couverture: au centre, les armoiries -de sa maison; aux quatre coins son initiale surmontée -de la couronne de duc. Ce présent émanait du -maître,—sans doute un abbé,—préposé aux soins -de son éducation. C'était, consignées sur vélin, une -série d'instructions d'une indiscutable sagesse. L'auteur -de ce travail ne laissait pas ignorer à son élève -que la dignité de pair était appelée à se perpétuer, en -sa personne, dans la race illustre dont il avait l'honneur -d'être issu. Mais là s'arrêtaient les formules laudatives. -Après cette constatation pénible que le<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[p. 2]</a></span> -vidame prenait trop de libertés avec la langue latine, -le recueil lui traçait une ligne de conduite: devoirs -envers Dieu et la Vierge, qu'il convient d'honorer d'une -particulière dévotion; devoirs envers Sa Majesté, le -premier du royaume par sa naissance, le premier aussi -par ses vertus; devoirs envers ses père et mère, dont -l'insigne bonté ne cessait de s'étendre sur l'héritier du -nom... Le caractère de celui-ci faisait l'objet du chapitre -suivant. Là, les critiques n'étaient pas ménagées.—Monsieur, -vous avez des passions: efforcez-vous de -les dompter!—Monsieur, vous êtes enclin à la colère: -gardez-vous de chercher des querelles et de battre vos -gens!—Monsieur, vous manquez de retenue dans vos -propos: évitez tout ce qui peut sentir la médisance!... -Observations judicieuses qui se terminaient par le conseil -de se montrer respectueux à l'égard de toute une -catégorie de personnes parmi lesquelles figuraient, en -bon rang, «les magistrats de distinction et de -mérite<a name="NoteRef_6_6" id="NoteRef_6_6"></a><a href="#Note_6_6" class="fnanchor">[6]</a>».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_6_6" id="Note_6_6"></a><a href="#NoteRef_6_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Mélanges de littérature et d'histoire</i>, publiés par la -Société des bibliophiles français. Paris, 1877.</p></div> - -<p>Ce pédagogue bien disant avait des intentions -louables; mais il faut croire qu'il manquait d'autorité. -Certes, le vidame lui fit honneur à plus d'un titre. -Il fut catholique fervent, fidèle sujet du roi, fils -irréprochable. Il finit même par mordre au latin et<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[p. 3]</a></span> -par écrire le français d'une inimitable façon. Mais le -profit qu'il tira des leçons reçues fut surtout d'ordre -intellectuel. Pour tout ce qui touche à l'amendement -de sa nature, ce fut une déroute lamentable. Tel il -s'était révélé à l'heure des déclinaisons, tel on le -retrouve dans l'adolescence, dans l'âge mûr et dans la -vieillesse: passionné, hautain, entêté, colère, médisant -enfin, autant par vanité que par malice, ce qui, au dire -des moralistes, est le comble de la médisance. A quoi -il convient d'ajouter que, s'il se montra, le plus souvent, -courtois et poli vis-à-vis des gens de son monde, -en revanche, à l'endroit «des magistrats de distinction -et de mérite», il manqua toujours d'aménité.</p> - -<p>Dire qu'il n'aimait pas la robe, ce serait un euphémisme -inacceptable. La vérité est qu'il l'abhorrait, -surtout dans la personne des parlementaires. Certains,—tel -Denis Talon,—s'en tirent avec quelques coups -de griffe. Beaucoup, et des meilleurs, sont indignement -accommodés. L'intègre Lamoignon lui-même est -représenté sous les traits les plus odieux. Mais, si -l'hostilité de l'auteur des <i>Mémoires</i> se montre aussi -partiale qu'inexactement renseignée à l'égard d'un -homme qui fut l'honneur de l'ancienne magistrature, -elle poursuit, sans plus de justice et avec moins de -réserve encore, ses successeurs à la Première Présidence: -Nicolas de Novion, Achille III de Harlay -et Jean-Antoine de Mesmes. Ceux-là, il n'est point<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[p. 4]</a></span> -d'échappé des galères du roi qu'il n'eût traité avec -plus d'indulgence: «Il seroit, déclare-t-il, bien difficile -d'en trouver trois de suite, en aucun tribunal, aussi -profondément corrompus que Novion, Harlay et -Mesmes, et de genres de corruption plus divers par -leur caractère personnel, sans qu'on pût dire néanmoins -lequel des trois a été le plus corrompu, -quoique corrompus au dernier excès tous les trois, -et chacun différemment aussi, avec tous les talents -et les qualités qui pouvoient rendre leur corruption -plus dangereuse<a name="NoteRef_7_7" id="NoteRef_7_7"></a><a href="#Note_7_7" class="fnanchor">[7]</a>...» Qu'on ne s'y trompe pas, -d'ailleurs: ce n'est là qu'une entrée en matière, une -sorte de thème dont les variations se poursuivent au -cours de longs volumes avec un incroyable acharnement. -Novion! Harlay! De Mesmes! Chacun a son -compte. Saint-Simon les tourne dans tous les sens, les -soufflette d'une main, les terrasse de l'autre; et, lorsqu'il -les tient, pantelants sous son étreinte, il éprouve -une joie indicible «à leur jeter à la face le mépris, le -triomphe»...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_7_7" id="Note_7_7"></a><a href="#NoteRef_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, édit. Chéruel. Hachette, -1873, t. X, p. 422. A moins d'indications contraires, c'est -toujours à cette édition que nos notes se référeront.</p></div> - -<p>A ces quatre victimes il faut en ajouter une cinquième -qui n'est autre qu'André III de Novion, le -petit-fils de Nicolas et le successeur de Jean-Antoine -de Mesmes. Pour celui-là, à vrai dire, la note est un<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[p. 5]</a></span> -peu différente; mais il n'y gagne guère et son sort, à -tout prendre, n'est pas plus enviable sous la plume de -Saint-Simon que celui de ses compagnons d'infortune, -Lamoignon, Novion, Harlay et de Mesmes. D'où, -en définitive, cette conclusion que la plus haute charge -de la magistrature française aurait été, pendant près -d'un siècle, occupée par une série de robins malfaisants -qui en étaient complètement indignes!</p> - -<p>Quelque habitué que l'on soit aux témérités de -langage du fougueux écrivain, on ne peut manquer -d'être surpris. Mais l'étonnement redouble lorsqu'on -découvre que cette fureur de dénigrement a pour -cause... quoi!... <i>l'affaire du bonnet</i>, laquelle,—dégagée -des incidents multiples qui en ont grossi l'importance,—se -résume dans la formule suivante: un salut -réclamé par messieurs de la pairie et refusé par messieurs -les présidents... Comment! s'écriera-t-on: tant de -tapage pour une bagatelle!—Pardon: une bagatelle -qui, durant une longue suite d'années, bouleversa les -ducs et pairs,—on disait simplement les ducs,—passionna -de graves magistrats, d'illustres capitaines, des -princes de l'Église, multiplia les brouilles et donna lieu -à plus de démarches, de coalitions, de manœuvres, de -protocoles que n'en occasionnèrent conciles œcuméniques -ou conflits d'empires.</p> - -<p>Aussi loin, en effet, qu'on remonte dans notre histoire, -mais surtout au seizième et au dix-septième<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[p. 6]</a></span> -siècle, toute distinction de nature à établir la supériorité -d'une personne ou d'un corps est l'occasion de -querelles sans fin. Il n'est Compagnie judiciaire, administrative -ou religieuse qui n'entretienne précieusement -quelque litige de ce genre. Ce sont de perpétuelles -levées de bouclier. On s'injurie au sein des -assemblées, on s'attaque dans la rue, on se gourme -dans les églises. Parfois, ces sortes de rivalités constituent -l'intérêt de toute une vie. Mais combien plus -âpres ne devinrent-elles pas lorsque, après le mariage -de deux de nos rois avec des princesses espagnoles, -l'étiquette, avec son formalisme impérieux, s'implanta -chez nous en souveraine. Toute question de préséance -et d'avancement dans la hiérarchie des honneurs apparaît -alors comme de telle gravité qu'on pourrait croire -que le sort du royaume en dépend. On voit des gentilshommes -ne reculer devant aucun sacrifice pour obtenir -«la main»; on rencontre de grands seigneurs prêts à -se couper la gorge pour l'avantage de présenter la chemise -ou le chapeau; des duchesses recourir «aux -poussades et aux égratignures» en vue d'avancer leur -tabouret de la largeur d'une lame de parquet; des gens -de guerre attacher plus de prix à la conquête «des -entrées» qu'au gain d'une bataille; des évêques, ducs -ou comtes-pairs, user de violence pour maintenir, -même à l'encontre de cardinaux, leur droit à s'asseoir -les premiers... La hantise est si obsédante qu'elle<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[p. 7]</a></span> -souffle l'esprit de rébellion aux courtisans les plus -dociles. C'est ainsi que Louis XIV, agissant en faveur -de d'Antin, qui revendiquait la pairie d'Épernon, dont -le titre lui eût permis de précéder la plupart de ses -collègues, se heurte à une résistance opiniâtre des -intéressés. Villeroy, à peine de retour d'exil, ne craint -pas d'encourir une nouvelle disgrâce. Sa Majesté a -beau lui assurer «qu'il n'y a point d'intérêt à être -abaissé ou reculé d'un rang», Villeroy riposte avec -une irrésistible conviction:</p> - -<p>—Sire, ce rang de plus ou de moins, c'est ce qui, -toujours, fut le plus cher aux hommes!...</p> - -<p>Et, pour la première fois peut-être, le plus puissant -des princes formula un désir sans obtenir satisfaction.</p> - -<p>Même réduite à un conflit de préséance, l'affaire du -bonnet trouverait son explication dans les usages et les -travers du temps. Mais ce n'était là qu'un point de vue -secondaire. Ce qui en explique le caractère exceptionnellement -aigu, c'est qu'elle servait d'aliment à l'antagonisme -de deux puissances, la pairie et la robe, -séparées de sentiments, de mœurs, d'aspirations, -qu'une ironie de la fortune avait confondues dans un -même corps: le Parlement. La première qui, bien que -d'origine récente<a name="NoteRef_8_8" id="NoteRef_8_8"></a><a href="#Note_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, émettait la prétention de continuer<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[p. 8]</a></span> -les grands seigneurs féodaux,—avec identité -d'attributions, «de puissance législative et constitutive» -et aussi «de vocation au trône»,—voyait, -chaque jour, diminuer son prestige et n'inspirait de -sympathies à personne. Au contraire, la seconde, -libérale par tempérament et par éducation, convaincue -qu'elle était investie «d'une sorte de sacerdoce héréditaire», -pour veiller «sur l'honneur et les intérêts de -la nation et des citoyens<a name="NoteRef_9_9" id="NoteRef_9_9"></a><a href="#Note_9_9" class="fnanchor">[9]</a>», jouissait de la confiance -générale, avait foi dans l'avenir et se préparait à -ressaisir, au lendemain de la mort du roi, le rôle politique -dont celui-ci l'avait dépossédée.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_8_8" id="Note_8_8"></a><a href="#NoteRef_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Le titre le plus ancien, celui d'Uzès, avait à peine un -siècle d'existence: il datait de 1572.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_9_9" id="Note_9_9"></a><a href="#NoteRef_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Notes du comte Molé, reproduites dans les <i>Mémoires de -Mathieu Molé</i>, t. IV, p. <span class="smcap">VI</span>.</p></div> - -<p>L'imminence de cette double éventualité,—déchéance -d'une part, apothéose de l'autre,—ne pouvait -échapper à un esprit aussi sagace que Saint-Simon. -Aussi la question du bonnet, sur laquelle, faute de -mieux, son parti concentrait ses efforts, déterminait-elle -en lui une agitation inexprimable. On ne -saurait s'imaginer tout ce que, en vue d'établir «le -dogme» de la prééminence ducale, il dépensa de -temps, de paroles, de démarches, d'intrigues, de génie. -Ses recherches sur l'origine de la robe, sur ses -transformations successives, sur les pouvoirs qu'elle -revendiquait, impliquent un labeur énorme. Quand,<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[p. 9]</a></span> -plein d'une exubérante ardeur, il se fait recevoir au -Parlement, la première période du conflit,—commencée -longtemps avant sa naissance,—est à la veille -de prendre fin. Mais la seconde, tout entière, se développe -sous ses yeux, les yeux d'un homme à qui rien -n'échappe. Avec quelle puissance et quelle intensité -de couleur ne les dépeint-il pas l'une et l'autre! Elles -prennent, sous sa plume, les proportions d'une épopée -à laquelle impriment une animation singulière la passion -de l'écrivain, ses espérances déçues, ses révoltes, -ses clameurs indignées, comme aussi l'âpreté de ses -jugements, l'acrimonie de ses attaques et, par-dessus -tout, son aptitude merveilleuse à faire revivre les gens -qu'il met en scène et à décrire leurs milieux.</p> - -<p>D'où vient donc que cette partie de l'œuvre historique -la plus étonnante que nous ait léguée l'ancien -régime soit si peu connue, même de l'élite du public? -Cela vient de ce qu'elle renferme des longueurs et des -redites, de ce qu'elle manque d'ordre et de méthode, et -s'attarde à des spéculations théoriques qui ne brillent -pas toujours par la clarté. Ajoutons qu'elle se complique -d'une foule de détails exigeant une connaissance -exacte de la topographie du Palais. Seuls, les spécialistes -peuvent s'y reconnaître. Encore ont-ils souvent -besoin de se reporter au plan de la grand'Chambre, -afin d'éviter toute confusion sur les défilés en masse -ou par pelotons, marches, contremarches et autres<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[p. 10]</a></span> -mouvements stratégiques des parties belligérantes.</p> - -<p>Pour dégager de cet amas un peu obscur ce qu'il -contient de curieux, d'imprévu, de pittoresque, nous -dirons aussi de plaisant, un travail de simplification, -consistant à élaguer d'une part, à expliquer de l'autre, -était nécessaire. C'est le but que nous nous sommes -proposé,—sans nous dissimuler d'ailleurs que, par la -force même des choses, nous serions entraîné au delà -d'une simple narration. Comment, en effet, ne pas -joindre, au récit des luttes mémorables que nous -allons retracer, quelques notes biographiques sur les -personnages appelés à y jouer un rôle? Comment, -surtout, ne pas rechercher si les accusations,—infamantes -pour la plupart,—dirigées contre certains -d'entre eux par le plus implacable des adversaires, -méritent d'être retenues?... Ainsi comprise, notre -tâche est assez lourde. Nous nous efforcerons cependant -de ne pas trop nous étendre, tout en ne négligeant -aucune des péripéties qui se déroulèrent au -cours de l'aventure, péripéties marquées au coin -d'un tel acharnement que la rivalité de la pairie -et de la robe, durant ce long débat, rappelait à un -contemporain bien placé pour juger les coups, celle de -Rome et de Carthage,—moins pourtant, ajoutait ce -maître railleur, le passage des Alpes par Annibal... -Critique judicieuse qui, sans méconnaître l'importance -des intérêts en jeu, faisait justice d'exagérations dont,<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[p. 11]</a></span> -même à cette époque, quelques esprits ne laissaient pas -d'être choqués.</p> - -<p>Un mot, et nous avons fini, sur l'impression qui se -dégage de cette étude: Saint-Simon,—le plus grand -peintre de son temps, bien qu'en certains de ses portraits -la ressemblance soit discutable,—n'est rien -moins qu'un historien sincère... De cela, croyons-nous, -on se doutait un peu. Envisagé à ce point de vue particulier, -l'ex-vidame de Chartres n'a pas toujours, -surtout dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, -recueilli que des louanges. Un publiciste est même allé -jusqu'à soutenir que, «si l'on épluchait chaque page -des <i>Mémoires</i>, il n'en resterait pas dix chapitres de -vérité historique». Dix chapitres... Appliqué à l'ensemble -de l'œuvre, ce verdict doit être tenu pour -excessif; mais, restreint à l'affaire du bonnet,—dont -la relation fidèle eût imposé à la vanité de l'auteur de -trop pénibles aveux,—il ne nous paraît pas, en dépit -de sa sévérité, dépasser la mesure.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[p. 12]</a><br /><a name="Page_13" id="Page_13">[p. 13]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a></h2> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="I" id="I">I</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">Motifs de querelles entre la pairie et le Parlement.—La -formule du serment des pairs.—La -«préopinion» aux lits de justice.—Arrêt du -Grand Conseil et lit de justice du 29 aout 1664.—Mort -du Premier Président de Lamoignon.</span></p></blockquote> - - -<p>L'antagonisme qui existait au dix-septième siècle -entre la pairie et la robe n'était pas de date récente. -Il remontait à l'époque déjà ancienne où, pour la -première fois, les deux groupes se trouvèrent face à -face dans l'enceinte du Parlement. Entre gens d'origine, -de tendances, d'intérêts si opposés, la bonne -harmonie ne pouvait être durable. Aux défiances de la -première heure succéda bientôt une sourde hostilité. -Puis ce furent des froissements, des brouilles, des -«riottes», à la suite desquels s'échangeaient des -regards courroucés, des mots perfides, des allusions -injurieuses, dégénérant parfois en voies de fait... Souvent -même, la lutte prenait un caractère si aigu que<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[p. 14]</a></span> -l'autorité royale se voyait contrainte d'intervenir.</p> - -<p>Seules, nos discordes civiles avaient le privilège -d'amener une suspension d'armes. Attachés à la fortune -des partis qui se disputaient le pouvoir, divisés -entre eux par des rivalités personnelles, retenus dans -les provinces où se développaient les intrigues auxquelles -ils participaient, les ducs avaient mieux à faire -qu'à se dépenser en stériles débats. C'est ainsi que la -régence d'Anne d'Autriche marqua d'un temps d'arrêt -leurs querelles avec les parlementaires. Mais elles -reprirent de plus belle, dès que l'habile politique de -Mazarin eut rétabli l'ordre dans le royaume. Les conflits -de préséance demeurant désormais les seuls qui -ne leur fussent point interdits, les ducs se retournèrent -contre la robe avec l'impétuosité de grands seigneurs -qui, arrachés à leurs occupations guerrières, ne trouvent -pas un meilleur emploi de leur activité.</p> - -<p>Ajoutons que l'impatience n'était pas moins vive -chez les officiers du Parlement. Écartés des affaires -publiques par un prince jaloux de se soustraire à tout -contrôle, il ne leur déplaisait pas de consacrer leurs -loisirs à des polémiques dans le développement desquelles -la connaissance de notre ancien droit public -leur assurait une incontestable supériorité.</p> - -<p>Deux questions divisaient alors les belligérants:</p> - -<p>La première avait trait à la formule du serment que -les ducs prêtaient en entrant en fonctions, formule les -invitant «à se comporter comme un magnanime pair<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[p. 15]</a></span> -de France et comme <i>un bon officier de cour souveraine</i>». -Ces derniers mots, qui les assimilaient à de -simples conseillers issus de marchands, de commis, -voire de partisans enrichis dans la maltôte, sonnaient mal -aux oreilles de gens gratifiés du titre pompeux de <i>cousins -du roi</i> et se disant «nés successibles de droit à la Couronne». -C'était, assuraient-ils, une invention du duc -de Guise,—celui de la Ligue,—qui, dévoré du désir -d'accéder au trône, avait tenu à se concilier les bonnes -grâces de la bourgeoisie, devenue si puissante par la -possession des charges de judicature qu'aucun changement -politique ne pouvait s'effectuer sans son concours. -La bourgeoisie ne s'était pas d'ailleurs montrée insensible -à ces agaceries, et le Lorrain, non content d'attribuer -la préséance aux conseillers d'État de robe sur les -conseillers d'État d'épée, n'avait pas craint de «prostituer -la pairie» en ajoutant au libellé du serment -ancien «l'accolement de la dignité de pair de France -avec la qualité de conseiller de cour souveraine,»—un -précédent qui, par la ténébreuse industrie des bénéficiaires, -était passé à l'état d'usage et dont il importait -à l'honneur de l'institution de faire disparaître les -traces.</p> - -<p>Tout cela, répondait la robe, n'est que fantaisie -d'esprits inquiets et jaloux. Si MM. les ducs connaissaient -mieux leur histoire, ils sauraient que jamais les -Guise n'accordèrent de faveurs au Parlement et que -celui-ci, loin de leur être secourable, les traita toujours<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[p. 16]</a></span> -en factieux; qu'en 1527, lorsque leurs domaines furent -érigés en duché-pairie, il n'enregistra les lettres -royales qu'après de pressantes remontrances; que, plus -tard, quand le titre de prince fut brigué par eux, il -repoussa leurs prétentions; que, pendant les discussions -de la Ligue, il fut l'adversaire déclaré de leur -politique et que le Premier Président de Harlay, «qui -avoit les fleurs de lys gravées bien avant dans le -cœur», repoussa avec indignation leurs ouvertures... -Aussi bien les Guises n'avaient rien à voir dans le -litige. La formule incriminée remontait, en effet, à une -époque antérieure à leur fortune. Sans doute ce n'était -pas celle de l'origine; mais, loin de porter tort aux -ducs, elle avait fait à leur orgueil de larges concessions, -car celle qui l'avait précédée, ayant un caractère purement -professionnel, était encore bien moins de nature -à les satisfaire. Et cependant, en bonne justice, c'est -cette rédaction primitive qui eût dû l'emporter<a name="NoteRef_10_10" id="NoteRef_10_10"></a><a href="#Note_10_10" class="fnanchor">[10]</a>...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_10_10" id="Note_10_10"></a><a href="#NoteRef_10_10"><span class="label">[10]</span></a> «Je jure de m'acquitter en conscience du jugement -des procès, de ne révéler les délibérations de la Cour et de -lui porter honneur.»</p></div> - -<p>On disputait ainsi depuis un nombre considérable -d'années et la querelle menaçait de tourner au tragique, -quand, un beau jour, cédant sans doute à l'influence -du Premier Président Guillaume de Lamoignon, dont -l'esprit conciliant contrastait avec l'obstination batailleuse -de ses contemporains, la robe, avec une grandeur -d'âme qui ne lui était pas habituelle, se départit de sa<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[p. 17]</a></span> -rigueur. Il lui plut même de couronner par un beau -mouvement cette mémorable condescendance.—Foin -des vétilles! déclara-t-elle. La mention finale du serment -trouble votre sommeil. Qu'il n'en soit plus question -et reposez en paix<a name="NoteRef_11_11" id="NoteRef_11_11"></a><a href="#Note_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_11_11" id="Note_11_11"></a><a href="#NoteRef_11_11"><span class="label">[11]</span></a> <span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mémoires</i>, t. X, p. 409, attribue à -Harlay le mérite de cette suppression. Il dit, au contraire, -dans son <i>Mémoire secret</i> de 1714, que c'est en 1680, sous la -première présidence de Nicolas de Novion, «que le serment -fut remis en son ancienne pureté». La vérité paraît être que -la formule ancienne fut abolie officiellement sous la présidence -d'Achille III de Harlay, ainsi que l'indique le <i>Mémoire -du Parlement</i> d'avril 1716, mais qu'en fait on ne l'exigeait -plus depuis de longues années. Il est à remarquer cependant -que, le 15 décembre 1663, les quatorze pairs reçus à cette -date, en présence de Sa Majesté, jurèrent «de se comporter... -comme un conseiller de Cour souveraine doit faire». <i>Journal -d'Olivier d'Ormesson</i>, t. II, p. 65.</p></div> - -<p>Le règlement de la seconde difficulté ne devait pas -être aussi facile. Il s'agissait de «la préopinion aux lits -de justice»: les pairs donneraient-ils leur avis avant -les présidents, ou continueraient-ils, comme par le -passé, à opiner après eux?... Grave problème dont -l'examen exige quelques explications.</p> - -<p>Le Parlement tenait des assemblées de deux sortes: -les lits de justice, solennités très rares présidées par le -roi; les audiences proprement dites, auxquelles le roi -n'assistait pas, et que dirigeait le Premier Président ou -l'un des présidents à mortier. En fait, qu'il s'agît de -lits de justice ou d'audiences ordinaires, les voix du<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[p. 18]</a></span> -Premier Président et des présidents à mortier,—on -disait d'un mot <i>les présidents</i>, comme on disait <i>les ducs</i>,—étaient -recueillies avant celles des pairs. Ceux-ci ne -pouvaient s'y résigner. Passe encore de rester au -second plan, hors la vue de Sa Majesté; mais subir, -sous ses yeux, un traitement d'infériorité, c'était un -crève-cœur dont rien ne pouvait atténuer l'amertume. -Aussi guettaient-ils une circonstance favorable qui leur -permît d'y mettre fin.</p> - -<p>Louis XIV, à ce moment, prenait la direction des -affaires. Il avait, de son enfance, gardé un souvenir -ineffaçable: celui des troubles de la Fronde. Il n'oublia -jamais les sombres journées d'émeute, les mousquetades -de la rue, l'envahissement du Louvre par la foule, -les hasards d'une fuite précipitée au milieu de la nuit, -la longue procession des hommes rouges qui tenaient -en échec les décisions de la Régente et lui adressaient -de factieuses remontrances. Ces hommes rouges! «de -la canaille!» s'écriait Anne d'Autriche... Ainsi que -celle de la reine, la rancune du roi à leur égard était -tenace. Ils auraient eu beau déclarer, comme le comte -de Grammont: «Sire, en ce temps-là, nous servions -Votre Majesté, contre le Mazarin...», l'explication, loin -de paraître satisfaisante, n'eût fait qu'envenimer les -choses. Justement, à cette époque, Louis XIV, escorté -de gardes du corps l'épée au poing, faisait, comme en -ville conquise, une entrée solennelle à Paris. La date -choisie étant celle du 27 août, jour anniversaire des<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[p. 19]</a></span> -Barricades, le peuple n'hésita pas à croire que Sa Majesté -avait à cœur d'imprimer à la cérémonie le caractère -d'une expiation. Ainsi en était-il, surtout, à l'égard du -Parlement qui reçut l'ordre de se rendre au-devant du -prince, en robe écarlate, monté sur des chevaux caparaçonnés -de housses en velours noir, avec interdiction -de suivre la rue Saint-Antoine restée célèbre par ses -manifestations en faveur de Blancmesnil et de Broussel<a name="NoteRef_12_12" id="NoteRef_12_12"></a><a href="#Note_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_12_12" id="Note_12_12"></a><a href="#NoteRef_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Pensez-vous, écrit Guy Patin le 25 août 1660, «que -la démarche que feront demain Messieurs du Parlement à -cette belle entrée ne soit point pour une espèce d'expiation -et d'amende honorable?» De son côté, faisant allusion à -ces visites menaçantes, Olivier d'Ormesson (t. II, p. 470) -déclare: «Cette nouveauté fait discourir le monde.»</p></div> - -<p>Jamais occasion plus propice ne pouvait se présenter. -Les ducs s'empressèrent de la saisir pour soumettre au -roi leur requête touchant «la préopinion». Celui-ci, ne -voulant point paraître trancher seul le litige, le déféra -à son Conseil. Ce fut alors un procès en règle dans -lequel la Compagnie judiciaire, «avec toute la robe en -croupe», prit fait et cause pour les présidents.</p> - -<p>Suivant ces derniers, le Parlement, lors de sa fusion -avec la cour des pairs, ne s'était pas borné à recueillir -l'héritage de cette cour. Non seulement il avait reçu -mandat de remplacer la Couronne dans l'exercice de la -plus haute de ses attributions, celle qui consiste à -rendre la justice; mais,—privilège plus précieux<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[p. 20]</a></span> -encore,—il avait, en vue de faire échec à la puissance -féodale, été investi du droit de représenter, en l'absence -du souverain, sa personne et son autorité. C'est le -Parlement, assemblé en corps, qui représentait l'autorité -du prince; ce sont les présidents qui représentaient -sa personne... Et c'est pour cette raison qu'à partir -de cette époque les conseillers furent revêtus de la -robe écarlate, celle-là même que portait Charlemagne, -tandis que les présidents joignaient à cette robe le -manteau d'hermine qui complétait le costume royal<a name="NoteRef_13_13" id="NoteRef_13_13"></a><a href="#Note_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_13_13" id="Note_13_13"></a><a href="#NoteRef_13_13"><span class="label">[13]</span></a> «Le Parlement a l'honneur d'avoir le roi pour chef. -M. le chancelier, quand il y vient, y tient la première -place, et le Premier Président en son absence. Sa puissance -et son autorité est représentée en ce corps, principalement -quand il est orné de son pourpre. C'est la marque -de cette royauté qui ne meurt point, que l'on porte même -aux enterrements des rois, afin que les sujets, après leur -mort, ne puissent présumer que cette majesté est éteinte.» -<i>Mémoires de Mathieu Molé</i>, t. III, p. 13... Du «droit de représentation» -le Parlement tirait cette conséquence que personne, -fût-ce le dauphin, ne pouvait, en l'absence du roi, -prendre sa place et, par suite, précéder la Compagnie judiciaire. -Une lettre de Louis XIII, du 8 avril 1642, datée de -Narbonne, rapportée page 21 des mêmes <i>Mémoires de Mathieu -Molé</i>, confirme ces prétentions à l'encontre du prince de -Condé. -</p> -<p> -En ce qui touche l'origine du costume judiciaire, on trouvera -des précisions dans le <i>Recueil des Mémoires</i> publiés à -l'occasion du procès de 1664, dont il va être question un peu -plus loin.</p></div> - -<p>Quant à l'assimilation des présidents à mortier avec -le Premier Président, elle tenait à la raison suivante,<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[p. 21]</a></span> -qui était aussi d'ordre historique. Le Parlement -n'avait, à l'origine, qu'un président<a name="NoteRef_14_14" id="NoteRef_14_14"></a><a href="#Note_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. La Couronne -lui ayant, dans un intérêt fiscal, donné un collaborateur, -puis plusieurs collaborateurs, on considéra qu'il -s'était effectué entre ces divers magistrats, décorés du -même titre, un partage de la fonction et de ses avantages -honorifiques<a name="NoteRef_15_15" id="NoteRef_15_15"></a><a href="#Note_15_15" class="fnanchor">[15]</a>... C'est en vertu de cette double -fiction que «le grand banc»,—ainsi désignait-on les -présidents à mortier<a name="NoteRef_16_16" id="NoteRef_16_16"></a><a href="#Note_16_16" class="fnanchor">[16]</a>,—opinait avant les pairs, -les princes du sang, les fils de France et les reines -régentes<a name="NoteRef_17_17" id="NoteRef_17_17"></a><a href="#Note_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_14_14" id="Note_14_14"></a><a href="#NoteRef_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Jusqu'au quatorzième siècle, ce président porta le titre -de <i>premier maître</i>, ou celui de <i>souverain</i>, qui, l'un et l'autre, -semblent bien confirmer la théorie de «la représentation».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_15_15" id="Note_15_15"></a><a href="#NoteRef_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Il importe de ne pas confondre les présidents à mortier, -qui seuls siégeaient «au grand banc», avec les présidents -des enquêtes et des requêtes. Ces derniers étaient assimilés -aux simples conseillers. Quand, par ordre d'ancienneté, leur -tour était venu de passer à la Grand'Chambre, ils devaient, -pour profiter de cet honneur, renoncer à leur titre de président.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_16_16" id="Note_16_16"></a><a href="#NoteRef_16_16"><span class="label">[16]</span></a> D'après la place qu'ils occupaient à la Grand'Chambre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_17_17" id="Note_17_17"></a><a href="#NoteRef_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Il y eut une interruption sous le ministère de Richelieu; -mais, après la mort du cardinal, l'ancien ordre de choses -ne tarda pas à être rétabli.</p></div> - -<p>Ces explications n'avaient pas le don de convaincre -les ducs. Ils s'élevaient surtout contre la doctrine «de -la représentation» et l'argument tiré de «la livrée -judiciaire»...</p> - -<p>—Que parlez-vous d'hermine! s'écriaient-ils: Vous -n'avez droit qu'au petit-gris... Examinez «les vieilles<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[p. 22]</a></span> -images» de nos anciens rois: ils ne portaient ni l'hermine -ni la robe rouge, mais un manteau de couleur -brune, tirant sur le violet «tanné» et parsemé de lys...</p> - -<p>Donc aucune analogie justifiant les dires du «grand -banc». Au contraire,—et c'était là sa condamnation,—il -y avait presque identité entre le manteau à traîne -des Carolingiens et celui des pairs aux cérémonies du -sacre... sans compter que rien ne se rapprochait plus -de la couronne royale qu'une couronne de duc, tandis que -rien n'y ressemblait moins qu'un vulgaire mortier<a name="NoteRef_18_18" id="NoteRef_18_18"></a><a href="#Note_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_18_18" id="Note_18_18"></a><a href="#NoteRef_18_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Recueil des écrits qui ont été faits sur le différend -d'entre messieurs les pairs de France et messieurs les présidents -au mortier du Parlement de Paris, pour la manière -d'opiner aux lits de justice.</i>—Paris, 1664.</p></div> - -<p>Cependant les principes invoqués par la robe étaient -si généralement admis, que les pairs n'osaient pas -pousser leur raisonnement jusqu'au bout. Ils se bornaient -à faire une distinction.—Que messieurs «du -grand banc», disaient-ils, représentent, au cours des -audiences ordinaires, Sa Majesté qui est absente, nous -voulons bien le concéder. Mais, dans les lits de justice, -présidés par Sa Majesté elle-même, pourquoi serait-elle -représentée? Les présidents, perdant alors la qualité -de mandataires sur laquelle reposent leurs droits, -nous devons opiner avant eux si la dignité dont nous -sommes revêtus prime celle des magistrats-légistes... -Sur quoi, c'étaient, en vue d'établir la supériorité de la -Cour des Pairs sur la Cour de Parlement, d'interminables<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[p. 23]</a></span> -dissertations qui dénotent de la part de leur -auteur,—un fureteur de bibliothèque tenu en haleine -par le duc de Luynes,—une érudition profonde jointe -à une rare subtilité d'esprit.</p> - -<p>Ce fut dans ces conditions que le litige fut porté -devant la juridiction la plus élevée du royaume: <i>le -Grand Conseil</i> ou <i>Conseil d'en haut</i>, comme on disait -quelquefois.</p> - -<p>La séance se tint au Louvre, le 26 avril 1664, dans -l'après-dînée. L'assemblée se composait du roi, de la -reine mère, du duc d'Orléans, du prince de Conti, de -M. le prince, du chancelier, du ministre Colbert, des -secrétaires d'État de Brienne, Le Tellier et de -Lionne, des conseillers d'État d'Alègre et André -d'Ormesson,—le père du chroniqueur. Le roi et la -reine s'assirent au bout d'une table, autour de laquelle -se rangea l'assistance. MM. de Lionne et Le Tellier, -debout et tête nue, lurent à haute voix, pendant deux -heures, les deux mémoires des présidents et les trois -mémoires de la pairie... Que le roi, la reine et les -membres de la famille royale aient trouvé des raisons -décisives dans ce fatras aussi indigeste que confus, -hérissé de citations contradictoires, de réticences calculées, -de déductions aventureuses, il n'en faut pas -douter, la Providence, qui veille sur la destinée des -princes, leur ayant accordé «un surcroît de lumières». -Mais que les autres juges se soient fait une opinion -bien nette, la question reste plus délicate. Toujours<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[p. 24]</a></span> -est-il que, cette lecture achevée, Louis XIV, se substituant -au chancelier, s'empressa de recueillir les voix. -Colbert opina le premier. Son avis, longuement développé, -parut, en droit, si favorable aux présidents,—dont -les pouvoirs, déclara-t-il, étaient ceux de Sa -Majesté,—qu'on put croire qu'il allait leur donner gain -de cause. Mais, après cet hommage à la vérité juridique, -il tourna court et admit les prétentions de la pairie. -Les motifs qu'il donna sont de ceux qu'on peut appeler -d'ordre extra-judiciaire. Ils s'inspiraient de l'attitude -des présidents qui, durant la régence d'Anne d'Autriche, -avaient abusé de leur autorité, au lieu de l'employer -au service du roi. Peut-être à ces griefs, de date -déjà ancienne, fallait-il en ajouter de plus récents: la -résistance du Parlement aux édits fiscaux et l'indépendance -de certains de ses membres dans le procès Fouquet, -indépendance qui venait de faire exclure de la -chambre de justice le Premier Président de Lamoignon -et l'avocat général Denis Talon. Ces raisons, exprimées -en sous-entendus, parurent sans réplique et le Conseil, -«qui sçavoit l'intention» de Louis XIV, opina à l'unanimité -dans le même sens. Seul, le vieux d'Ormesson,—un -naïf,—formula timidement quelques réserves. -La contestation lui apparaissant «très considérable», -il estima qu'il y avait lieu à plus ample informé, en -accordant d'ailleurs «la provision aux ducs<a name="NoteRef_19_19" id="NoteRef_19_19"></a><a href="#Note_19_19" class="fnanchor">[19]</a>».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_19_19" id="Note_19_19"></a><a href="#NoteRef_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Olivier d'Ormesson, qui tenait ces indications de première -main, les a consignées dans son <i>Journal</i>, t. II, p. 125. -A la page suivante se trouve le texte de l'arrêt du Conseil.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[p. 25]</a></span></p></div> - -<p>C'était moins un arrêt qu'un acte de représailles. -Les conditions dans lesquelles il allait être enregistré -n'étaient pas de nature à en atténuer la rigueur. Cette -formalité fut accomplie trois jours après, dans le lit de -justice du 29 avril 1664, en présence de tous les dignitaires -de la Couronne et d'un public de choix attiré par -l'éclat d'une séance sensationnelle. Le principal objet -de cette réunion consistait, en effet, dans la condamnation -des doctrines jansénistes, pour lesquelles on disputait -depuis si longtemps et que chacun savait être -chères au Parlement. Pour cette solennité, les <i>lanternes</i><a name="NoteRef_20_20" id="NoteRef_20_20"></a><a href="#Note_20_20" class="fnanchor">[20]</a> -étaient bondées de personnes de distinction, -surtout d'ecclésiastiques. Parmi ceux-ci, «on remarquait -les pères Annat et Ferrier, de la Compagnie de Jésus, -le cardinal Moldachini et un envoyé spécial du Saint-Siège, -l'abbé Rospigliosi.» S'entendre, pour les motifs -que l'on sait, déposséder d'un droit honorifique, en présence -du plus hostile des auditoires, était un châtiment -cruel. Aussi y avait-il du dépit dans l'air. Les harangues -prononcées sur la question janséniste par le Premier -Président et par Denis Talon, parlant au nom des gens -du roi, n'en furent pas moins respectueuses. Tous deux, -en louant le zèle de Sa Majesté, conclurent à l'enregistrement -de la déclaration royale entachant d'hérésie -les cinq propositions extraites du livre de Jansénius.<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[p. 26]</a></span> -Mais l'un et l'autre proclamèrent à l'envi l'excellence -des maximes gallicanes qui, cependant, recevaient ce -jour-là un coup si rude. Quant à Denis Talon, sa -mauvaise humeur s'exhala en attaques violentes contre -les doctrines ultramontaines. Il assura qu'il fallait tenir -pour une vérité constante «que le pape estoit autant -au-dessous des conciles qu'il estoit élevé au-dessus -des évêques, que non seulement il n'estoit pas infaillible -en question de fait, mais même qu'il ne l'estoit -pas en question de droit», proclama qu'il fallait distinguer «ceux -qui considéroient cette déclaration -comme un remède nécessaire contre un abus, de ceux -qui ne la désiroient que par esprit de vengeance -pour insulter leurs ennemis» et, s'il ne nomma point -expressément la Compagnie de Jésus, la désigna si clairement -que personne ne put s'y tromper<a name="NoteRef_21_21" id="NoteRef_21_21"></a><a href="#Note_21_21" class="fnanchor">[21]</a>... Ne pouvant -atteindre l'arrêt du Conseil, Denis Talon s'acharnait -sur les adversaires du gallicanisme: ainsi voit-on -parfois, dans la distribution de la justice humaine, -l'innocent payer pour le coupable.—Manifestation -qui, à quelques-uns, parut d'autant plus déplacée que, -dans l'espèce, l'innocent, représenté par les pères Annat -et Ferrier et par les envoyés de Rome, se trouvait dans -la lanterne du greffe, juste en face de l'orateur!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_20_20" id="Note_20_20"></a><a href="#NoteRef_20_20"><span class="label">[20]</span></a> C'est ainsi qu'on nommait les tribunes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_21_21" id="Note_21_21"></a><a href="#NoteRef_21_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Journal d'Olivier d'Ormesson</i>, t. II, p. 131.</p></div> - -<p>Ce fut la seule satisfaction que le Parlement put -s'offrir. Le procès-verbal de la séance, dressé par le<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[p. 27]</a></span> -greffier en chef, constate que l'arrêt du Conseil reçut -ce même jour sa première application, «M. le chancelier -ayant pris l'avis de MM. les pairs avant de -prendre celui de MM. les présidents».</p> - -<p>Détail curieux qui donne la mesure de l'acharnement -déployé: tandis que la Compagnie judiciaire gardait -un silence humilié, les ducs continuaient à jeter feu et -flammes. L'écrivain mis par eux à contribution poursuivait, -nuit et jour, ses investigations et rédigeait un -quatrième mémoire qui arrivait un mois après l'arrêt. -Ce n'était pas assez encore. Non contents de triompher -dans le présent, les ducs préparaient leurs armes pour -l'avenir. A cet effet, ils organisaient une agence permanente -de recherches en vue d'établir la prééminence de -la pairie et de fournir des documents à ceux de ses -membres qui pourraient en avoir besoin pour leurs -procès personnels. La direction de ce bureau, qui fonctionnait -encore sous la Régence, fut confiée à un -érudit estimé, l'abbé Le Laboureur, auquel on attribua -un traitement annuel de mille écus<a name="NoteRef_22_22" id="NoteRef_22_22"></a><a href="#Note_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_22_22" id="Note_22_22"></a><a href="#NoteRef_22_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Écrits inédits de Saint-Simon</i>, t. III, p. 508. La même -fonction fut, le 5 octobre 1704, conférée à l'abbé Legrand. -Il y a tout lieu de croire que c'est l'abbé Le Laboureur qui -rédigea les mémoires dont il vient d'être question.</p></div> - -<p>On peut croire que, de son côté, la robe ne resta pas -inactive. Toujours est-il que le régime des taquineries, -des récriminations, des combinaisons artificieuses continua -à sévir. La situation était si tendue que, de peur<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[p. 28]</a></span> -d'un scandale, les tiers prenaient des précautions pour -éviter tout contact entre les parties. Quand l'une d'elles -devait assister à quelque cérémonie, on avait grand soin -de ne pas inviter l'autre. Le vieux d'Ormesson étant -mort, son fils n'eut garde de convier les ducs aux -obsèques, «afin d'éviter la contestation avec les présidents<a name="NoteRef_23_23" id="NoteRef_23_23"></a><a href="#Note_23_23" class="fnanchor">[23]</a>».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_23_23" id="Note_23_23"></a><a href="#NoteRef_23_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Journal de Lefèvre d'Ormesson</i>, t. II, p. 320 et 322.</p></div> - -<p>Cependant les années s'écoulaient sans qu'il se produisît -un nouvel éclat.—Ce résultat invraisemblable -ne peut être attribué qu'à l'influence de Guillaume de -Lamoignon. C'était, dans ce milieu profondément -troublé, le porteur de la parole de paix. Ses collègues -avaient beau l'accuser d'être timide, irrésolu, «incapable -d'une action de vigueur», il trouvait, en dépit -des critiques, le secret de contenir les plus ardents. On -ne saurait, sans admiration, supputer ce que, pour -éviter de nouvelles rencontres, il fallait à ce galant -homme d'exhortations émues, de réprimandes amicales, -de trésors de diplomatie. Des belles actions qu'il -accomplit durant le cours de sa carrière, celle-ci n'est -sûrement pas la moins méritoire, et il est permis de -dire que c'est l'une des plus ignorées. Malheureusement, -sa mort, survenue en décembre 1677, marquait -la fin de l'armistice. Aussi bien semble-t-il que, pour -son repos, il était temps qu'il disparût... La patience -des belligérants était à bout.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[p. 29]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="II" id="II">II</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">Nicolas de Novion succède à Lamoignon (1678).—Les -Potier de Novion.—Portrait du nouveau -Premier Président.—Son passé.—Les grands -jours d'Auvergne.</span></p></blockquote> - - -<p>Quel serait le nouveau chef de la Compagnie judiciaire? -question à laquelle les ducs ne s'intéressaient -pas moins que la robe, le choix de Sa Majesté pouvant, -pour eux, être gros de conséquences.</p> - -<p>Le nombre des compétitions était considérable. Mais -la lutte ne tarda pas à se circonscrire entre deux candidats: -Achille III de Harlay, procureur général au -Parlement et gendre du Premier Président défunt; -Nicolas V Potier de Novion, doyen des présidents à -mortier, un des vétérans des luttes historiques qui, -commencées sous le couvert des États généraux de -1614, atteignirent leur apogée pendant la régence -d'Anne d'Autriche. C'est ce dernier qui allait être -appelé à l'honneur de recueillir l'héritage de Guillaume -de Lamoignon... Ce personnage joue, dans la suite de -cette étude, un rôle si important et ressemble si peu au -portrait tracé de lui par Saint-Simon que, dès son -entrée en scène, nous avons hâte de le présenter sous<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[p. 30]</a></span> -sa véritable physionomie. Aussi bien un résumé de -cette existence, non moins curieuse que peu connue, -permettra-t-il, mieux qu'un exposé théorique, de saisir -les divergences de toute nature existant entre les factions -rivales.</p> - -<p>La famille des Potier, à laquelle appartenait le -nouveau promu, avait cette origine obscure que les -ducs reprochaient si amèrement à leurs adversaires. On -peut, sans témérité, admettre que le premier du nom -fut un fabricant d'écuelles. Potier de terre? potier -d'étain? qu'ils façonnassent l'argile ou le métal, ses -doigts n'en accomplissaient pas moins un travail de -roture. De cet artisan naquit un gantier-fourreur qui -tint boutique à l'enseigne de <i>l'Échiquier</i>, réalisa des -bénéfices et put offrir à ses descendants le dispendieux -honneur des charges publiques. L'un d'eux devint -prévôt des marchands, un autre général des monnaies, -fonction qui anoblissait son homme... Moyennant quoi, -jaloux de relier le passé au présent, les Potier introduisaient -dans leurs armes, «échiquetées d'argent et -d'azur», les deux mains dextres d'or qui pendaient à -la porte de leur ancêtre<a name="NoteRef_24_24" id="NoteRef_24_24"></a><a href="#Note_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_24_24" id="Note_24_24"></a><a href="#NoteRef_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Extrait d'un mémoire composé en 1707 par d'Hozier -pour Louis XIV et Mme de Maintenon: <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, -édit. Boislisle, p. 600. Il semble que ce soit pour les -Potier que La Bruyère a écrit ce passage: «Il reste encore -aux meilleurs bourgeois une certaine pudeur qui les empêche -de se parer d'une couronne de marquis, trop satisfaits -de la comtale. Quelques-uns même ne vont pas la -chercher fort loin et la font passer de leur enseigne à leur -carrosse.» <i>De quelques usages.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[p. 31]</a></span></p></div> - -<p>A partir de cette époque, la lignée, très prolifique, -fournit sans relâche des officiers de robe. Dès que, -dans l'enceinte du Palais, il s'accomplit un fait digne -de mémoire, un Potier se trouve à point nommé pour -prononcer de viriles harangues et pousser aux décisions -hardies. Et le vieux Nicolas III qui, durant les -troubles de la Ligue, étonna Paris par son inébranlable -attachement à la cause royale, c'est «l'homme juste» -dont Voltaire, dans <i>la Henriade</i>, célébrera la vertu -antique. «L'homme juste» n'en faillit pas moins payer -de sa tête sa fidélité au trône. Exaspérés de son sourire -narquois<a name="NoteRef_25_25" id="NoteRef_25_25"></a><a href="#Note_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, les Seize l'enfermèrent au Louvre, -«en une petite cahuette» et, au moment même où les -troupes du Béarnais pénétrèrent dans la place, ils s'apprêtaient -à l'envoyer à la potence<a name="NoteRef_26_26" id="NoteRef_26_26"></a><a href="#Note_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_25_25" id="Note_25_25"></a><a href="#NoteRef_25_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Journal de l'Estoille</i>, édit. Petitot, t. XLVI, p. 17.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_26_26" id="Note_26_26"></a><a href="#NoteRef_26_26"><span class="label">[26]</span></a> C'était Nicolas III, seigneur de Blancmesnil, conseiller -en 1564 et président à mortier en 1578. Il mourut en 1635, -à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans.</p></div> - -<p>Ce fut du vivant de ce robin intrépide que la maison -se divisa en deux branches. L'aînée, représentée par -les Potier de Novion et de Blancmesnil, continua à se -signaler dans les emplois de judicature. La branche -cadette, représentée par les Potier de Gesvres et de -Tresmes, s'enrichit dans la finance, fournit des secrétaires -d'État, entra dans la carrière des armes, contracta<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[p. 32]</a></span> -de puissantes alliances et finit par acquérir la dignité -de duc et pair.</p> - -<p>Le premier de la branche des Novion fut un magistrat -d'élite, animé de cet esprit nouveau qui, éclos au -souffle de saint Vincent de Paul, s'efforça de répandre -dans le monde plus de justice et de pitié. Il appartenait -à cette catégorie de parlementaires que Mme de -Motteville caractérise en disant «qu'ils avoient un peu -de cette teinture qui consiste à haïr les heureux et les -puissants et estiment qu'il est d'un grand cœur de -n'aimer que les misérables<a name="NoteRef_27_27" id="NoteRef_27_27"></a><a href="#Note_27_27" class="fnanchor">[27]</a>». Quand il mourut, en -1645, ce fut un deuil général dans la bourgeoisie parisienne -dont il était devenu l'oracle<a name="NoteRef_28_28" id="NoteRef_28_28"></a><a href="#Note_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_27_27" id="Note_27_27"></a><a href="#NoteRef_27_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Mémoires de Mme de Motteville</i>, t. I, p. 179.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_28_28" id="Note_28_28"></a><a href="#NoteRef_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Guy Patin annonce son décès dans les termes suivants -dont la formule n'a rien de banal: «Nous avons perdu, le -10 de ce mois, un honnête homme qui méritoit beaucoup. -C'est un président au mortier nommé M. de Novion, frère -de l'évêque de Beauvais. C'étoit le plus habile et le plus -hardi pour les affaires et qui parloit pour le bien public -tout autrement que tous les autres. Le Parlement a perdu, -depuis quatre mois, trois hommes qui valoient leur pesant -d'or, sçavoir M. Briquet, avocat général, M. le président -Barillon et M. le président Gayaut; mais celui-ci valoit lui -seul autant que les trois autres.» <i>Lettre du mois de novembre -1645.</i></p></div> - -<p>Nicolas V,—celui du bonnet,—était le fils de cette -façon d'apôtre et le petit-fils de «l'homme juste». -Possédait-il toutes les vertus de son père? Ce serait -beaucoup dire; mais il tenait de lui une prédilection<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[p. 33]</a></span> -marquée pour les humbles, avec l'horreur des exactions -du fisc et des impôts arbitrairement perçus. Nature -complexe, mobile, «prenant facilement ombrage», il -apparaît sous les aspects les plus divers. Tantôt calme, -froid, réfléchi, il ne demande rien qu'à la stricte exécution -des lois. Tantôt, bouillant et impétueux, il -s'élance, visière baissée, arrachant de haute lutte ce -qu'il eût pu obtenir d'une patiente négociation. Au -fond, sa nature est celle du soldat, comme sa parole, -colorée, âpre, mordante, est celle du tribun. Tenu en -grande estime au Palais, il est redouté et haï des gens -de Cour. Avec eux, en effet, il est fier, «hault à la -main», et emploie des formules «qui sont des railleries -piquantes». On dirait que, pour lui, l'oppression féodale -date d'hier. Le magistrat, affiné par une longue -culture intellectuelle, distingué de manières, d'éducation, -d'habitudes, galant, fastueux<a name="NoteRef_29_29" id="NoteRef_29_29"></a><a href="#Note_29_29" class="fnanchor">[29]</a> et, assure -Mme de Motteville, «d'infiniment d'esprit», a gardé -les rancunes de son ancêtre, le pétrisseur d'argile. -S'inspirant de ce passé, il est resté bourgeois,—par -les sentiments, les tendances, les préjugés,—et estime -que le dernier mot de la sagesse consiste dans l'abaissement -de ceux qui, par intérêt de caste, paralysent -l'essor de la bourgeoisie.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_29_29" id="Note_29_29"></a><a href="#NoteRef_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Introduction aux mémoires de Fléchier</i>, -p. <span class="smcap">XXIX</span>.</p></div> - -<p>Saint-Simon insinue que cet état d'âme se révéla le<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[p. 34]</a></span> -jour où la branche des Gesvres, obtenant par un coup -de fortune l'érection de sa terre en duché-pairie, se -haussa à la première dignité du royaume. «Il étoit, -déclare-t-il, piqué de voir un cadet de sa famille au -rang des grands seigneurs et d'être demeuré dans -celui de son être. Et, quoique vivant en amitié avec -les Gesvres et se mettant à tout pour eux, lui et son -petit-fils,—car son fils est mort jeune,—se sont -toujours plu en des respects amers et ironiques et à -se dire des bourgeois pour leur faire dépit. Telle fut -leur bizarrerie ou plutôt leur ver rongeur et la cause -intime de leurs procédés avec les pairs<a name="NoteRef_30_30" id="NoteRef_30_30"></a><a href="#Note_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.»—Peut-être, -en effet, le sentiment qui poussait Novion -à rappeler au nouveau dignitaire son origine plébéienne -n'était-il exempt ni d'un soupçon d'envie, ni d'une -pointe d'affectation. L'affirmation de l'auteur des -<i>Mémoires</i> n'en est pas moins inadmissible. Un simple -froissement d'amour-propre ne saurait expliquer une -ligne de conduite qui, antérieure à la fortune des -Gesvres, ne varia jamais. Aussi bien était-ce là une -marque de famille, ainsi que le démontre la composition<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[p. 35]</a></span> -des armoiries patrimoniales. Les Potier du règne de -Louis XIV pensaient comme ceux du temps d'Henri III: -témoin le Président de Blancmesnil, incarcéré avec -Broussel, et son frère le conseiller d'Ocquerre, lesquels -n'avaient pas de meilleur ami qu'un marchand de draps -du nom de Tardif-Marais<a name="NoteRef_31_31" id="NoteRef_31_31"></a><a href="#Note_31_31" class="fnanchor">[31]</a>... Quant à cette seconde -assertion, que la jalousie inspirée à la branche aînée par -l'élévation de la branche cadette,—son «ver rongeur», -suivant le mot de Saint-Simon,—serait également -la cause de l'hostilité qu'elle manifesta à l'égard -des pairs et, par suite, de «l'invention du bonnet», -nous verrons bientôt ce qu'il en faut croire.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_30_30" id="Note_30_30"></a><a href="#NoteRef_30_30"><span class="label">[30]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 423. Saint-Simon -ne pardonna jamais aux Gesvres leur parenté avec Novion, -pas plus qu'il ne pardonna à celui-ci son opiniâtre insistance -dans l'affaire du bonnet. «Ce fut, dit-il, tant de honte pour -les ducs et un honneur si énorme pour les Potier d'en voir -un fait duc et pair, parmi les quatorze de 1663, qu'il y -avoit lieu de croire que Novion, comblé de l'un, chercheroit -par sa conduitte à adoucir l'autre.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_31_31" id="Note_31_31"></a><a href="#NoteRef_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Guy Patin, dont la correspondance reflète, avec tant -de verve, les sentiments de la bourgeoisie à cette époque, -était un familier des deux frères.</p></div> - -<p>Né en 1618, conseiller en 1637, Président en 1645, -Nicolas de Novion était dans la force de l'âge au -moment où éclata la Fronde. Il en fut l'un des premiers -adeptes. Condé, qui n'avait pas encore rompu avec -Anne d'Autriche, ayant remontré au Parlement qu'il -n'avait point à se mêler des affaires de l'État, mais -seulement à juger «les différends du tiers et du -quart», Novion se chargea de lui répondre: il le fit en -termes qui obtinrent l'approbation de tous. Il ne tardait -pas, d'ailleurs, à se signaler par son attitude -énergique et acquérait «une grande réputation» dans -les assemblées des Chambres<a name="NoteRef_32_32" id="NoteRef_32_32"></a><a href="#Note_32_32" class="fnanchor">[32]</a>. A partir de cette<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[p. 36]</a></span> -époque, on le trouve dans toutes les manifestations qui -se produisent au Palais ou en ville. Il prend à partie -Mazarin, pousse, en vue de l'éloigner du pouvoir, au -vote de la disposition interdisant aux étrangers l'exercice -des fonctions publiques, opère la saisie de son -trésor caché, s'inscrit pour une somme de cinquante -mille livres afin de pourvoir à l'établissement d'une -armée permanente, parcourt la cité pot en tête, reçoit -ici un coup de hallebarde, là une décharge de pistolet, -pénètre dans l'Hôtel de ville envahi par l'émeute et -signifie aux échevins affolés «qu'il fault aller droit en -besogne et que le premier qui bronchera sera jeté par -la fenêtre<a name="NoteRef_33_33" id="NoteRef_33_33"></a><a href="#Note_33_33" class="fnanchor">[33]</a>»... Ce qui n'empêchera pas le rédacteur -des notes secrètes destinées à Fouquet d'écrire «qu'il -est timide lorsqu'il est poussé<a name="NoteRef_34_34" id="NoteRef_34_34"></a><a href="#Note_34_34" class="fnanchor">[34]</a>»!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_32_32" id="Note_32_32"></a><a href="#NoteRef_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Journal de Lefèvre d'Ormesson</i>, t. I, p. 426 et 446.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_33_33" id="Note_33_33"></a><a href="#NoteRef_33_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Registres de l'Hôtel de ville</i>, t. I, p. 98, cités dans le -<i>Journal de Lefèvre d'Ormesson</i>, t. I, p. 618.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_34_34" id="Note_34_34"></a><a href="#NoteRef_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Voici le texte de cette note: «Est homme de grande -présomption et de peu de sûreté, timide lorsqu'il est poussé, -assez habile dans le Palais, y ayant sa cabale composée de -ses parents et de ses amis, MM. Le Feron, Mondat, Tubeuf, -son gendre, son fils, etc... s'appliquent tous les jours à -y faire de nouvelles habitudes. Son principal crédit est -dans la deuxième Chambre. Il est souvent brouillé en son -domestique. Mme des Brosses-Chouart a grand crédit sur -luy. A de grands biens et particulièrement sur le roy. -S'est allié à M. le président Malon de Bercy, par le moyen -de son fils qui a épousé sa fille. Possède les aides -d'Arques, Frenay et Montivilliers et nouveaux droits, de -47 000 livres, de Saint-Denis, 10 000.»</p></div> - -<p>Entre temps, au cours des heures les plus calmes, il<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[p. 37]</a></span> -prenait part aux débats de la déclaration de 1648 dont, -pour la première fois en France, le texte proclamait le -principe de la liberté individuelle, et, dans des remontrances -restées célèbres, reprochait à la reine la -déloyauté de ses ministres qui, après avoir signé cette -déclaration, ne craignaient pas de la fouler aux -pieds<a name="NoteRef_35_35" id="NoteRef_35_35"></a><a href="#Note_35_35" class="fnanchor">[35]</a>. Les revendications qu'il formulait alors -étaient celles-là même qu'on acclamait, dans ce cabinet -de la première des enquêtes où se réunissaient «les -chefs de meute» et où, au milieu de propositions -inopportunes, égoïstes ou impolitiques, en figuraient -d'autres marquées au coin d'une libérale sagesse: la -réforme des finances, les poursuites contre les traitants -concussionnaires, la flétrissure des commissions criminelles -composées au gré du prince, les restrictions à la -toute-puissance des ministres, la limitation, en matière -répressive, des droits de l'État...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_35_35" id="Note_35_35"></a><a href="#NoteRef_35_35"><span class="label">[35]</span></a> «Votre Majesté, déclarait-il, a le malheur commun à -presque tous les princes de la terre, de connaître la dernière -l'état de ses affaires. Les gouvernements de la Provence -et de la Guyenne ont perdu la mémoire de cette -grande déclaration que Votre Majesté accorda à ses sujets, -le mois d'octobre dernier. On vous dégage bien promptement, -Madame, de la parole si publiquement donnée et à -laquelle vous ne pouvez légitimement contrevenir, à moins -qu'on ne veuille soutenir cette maxime qu'on a osé publier -en présence de Votre Majesté, qu'un roi n'est pas obligé -de garder sa foi à ses sujets!» A la suite de ce discours -les Bordelais attribuaient à Nicolas de Novion le qualificatif -flatteur «de personnage d'une vertu héroïque». <i>Histoire des -mouvements de Bordeaux</i>, p. 347.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[p. 38]</a></span></p></div> - -<p>Un an, du reste, s'était à peine écoulé que ce hardi -novateur, si prompt à payer de sa parole, de sa bourse -et de sa personne, opérait un changement de front. Il -n'avait point, en effet, tardé à s'apercevoir que la -Fronde, née d'un cri unanime d'indignation, se transformait -en œuvre de réaction seigneuriale... Cruel réveil -pour les magistrats idéologues qui rêvaient,—en y trouvant -leur profit,—de donner à la France des institutions -analogues à celles de l'Angleterre! Novion se rapprocha -de Mathieu Molé et devint son lieutenant le plus -actif. Il ne se borna pas à combattre l'émeute de la -rue; il s'attaqua aux gens de haut parage qui lui fournissaient -des subsides. Ayant rencontré au Palais d'Orléans -le duc de Beaufort, que l'on accusait de soudoyer -des assassins, il lui lança cet outrage à la face: «Monseigneur, -votre action est celle d'un bandit, non d'un -prince ou d'un gentilhomme<a name="NoteRef_36_36" id="NoteRef_36_36"></a><a href="#Note_36_36" class="fnanchor">[36]</a>!...» Bientôt, poursuivi -lui-même par des meurtriers, il franchit les remparts, se -rendit à Pontoise et y devint chef d'un Parlement -«réduit» que la reine venait d'établir dans cette ville.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_36_36" id="Note_36_36"></a><a href="#NoteRef_36_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Mémoires de Conrart</i>, édit. Petitot, p. 99.</p></div> - -<p>De pareilles recrues ne se dédaignent pas, surtout -aux heures de détresse. Oublieux, du moins en apparence, -des procédés discourtois dont il venait d'être -l'objet, Mazarin accueillit le transfuge à bras ouverts -et proclama hautement ses mérites<a name="NoteRef_37_37" id="NoteRef_37_37"></a><a href="#Note_37_37" class="fnanchor">[37]</a>. Il ne lui ménageait,<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[p. 39]</a></span> -d'ailleurs, aucune promesse, jusqu'à celle de la -Première Présidence... La Première Présidence! Quel -coup du sort c'eût été, quand on songe que Novion -n'avait guère dépassé la trentaine!... Mais aussi, quelle -calamité pour les ducs, si l'on admet,—comme l'affirment -les <i>Mémoires</i>,—que, dévoré de «son ver rongeur», -il n'attendît que ce moment pour entrer en lice -contre la pairie: la funeste affaire du bonnet, née seulement -en 1681, eût éclaté trente ans plus tôt<a name="NoteRef_38_38" id="NoteRef_38_38"></a><a href="#Note_38_38" class="fnanchor">[38]</a>!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_37_37" id="Note_37_37"></a><a href="#NoteRef_37_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Correspondance de Mazarin</i>, t. V, p. 69, 82, 89.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_38_38" id="Note_38_38"></a><a href="#NoteRef_38_38"><span class="label">[38]</span></a> C'est seulement en 1663 que M. de Gesvres prêta serment -en qualité de duc et pair; mais sa nomination, comme -celle de presque tous ses collègues compris dans la même -«fournée»,—ils étaient quatorze,—remontait à l'époque -de la Fronde et était antérieure au fait que nous rapportons. -C'est par suite de considérations d'ordre politique que l'installation -officielle de ces quatorze pairs fut retardée aussi -longtemps.</p></div> - -<p>L'engagement, sérieux et formel, devait, à brève -échéance, recevoir son exécution. Mais comme son -aïeul, «l'homme juste», Novion, quoique ambitieux, -avait la répugnance tenace. Bien que passé, avec -armes et bagages, dans le camp de la Cour, il ne modifiait, -à l'égard de Mazarin, ni ses sentiments intimes, ni -son allure cavalière. Estimant que la retraite, au moins -momentanée, du plus fervent de ses admirateurs était -nécessaire à la pacification des esprits, il la demanda -dans des remontrances conçues, assure Omer Talon, -«en termes assez aigres<a name="NoteRef_39_39" id="NoteRef_39_39"></a><a href="#Note_39_39" class="fnanchor">[39]</a>». Passe encore pour les<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[p. 40]</a></span> -remontrances: l'aigreur était de trop. Mazarin dut se -résigner à prendre de nouveau le chemin de l'exil. Mais -quand il revint quelques mois après, cette fois pour -toujours, son zèle se trouva fort refroidi et il regretta -d'autant plus d'avoir donné sa parole qu'à ce moment -même, Mathieu Molé, qui, depuis deux ans, cumulait -la qualité de garde des sceaux avec celle de Premier -Président, se démettait de cette dernière fonction<a name="NoteRef_40_40" id="NoteRef_40_40"></a><a href="#Note_40_40" class="fnanchor">[40]</a>. -Cruel embarras! Renier sa promesse, c'était transformer -en ennemi mortel un homme allié aux plus puissantes -maisons de la robe. L'appeler à la tête de sa -Compagnie constituait, pour un gouvernement encore -bien débile, une solution grosse d'embarras. Il s'agissait -de découvrir une combinaison qui permît à la fois -d'offrir la Première Présidence à «ce cher Novion» et -de le mettre dans l'obligation de la refuser: un tour de -passe-passe que, seule, la fourberie italienne était -capable de mener à bien!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_39_39" id="Note_39_39"></a><a href="#NoteRef_39_39"><span class="label">[39]</span></a> 6 août 1652. <i>Mémoires d'Omer Talon</i>, édit. Petitot, -vol. LXII, p. 446.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_40_40" id="Note_40_40"></a><a href="#NoteRef_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Mathieu Molé fut nommé garde des sceaux à deux -reprises: en avril et en septembre 1651.</p></div> - -<p>Engagée dans ce sens, l'affaire fut conduite avec un -art merveilleux. Mathieu Molé déclara se retirer, à la -condition d'obtenir gratuitement une présidence pour -son fils, Molé de Champlâtreux: d'où l'obligation de le -remplacer par un président assez riche pour consentir, -sans indemnité pécuniaire, à l'abandon de sa charge... -Sacrifice énorme; car chacun de ces offices, dont l'importance<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[p. 41]</a></span> -s'était démesurément accrue durant les -troubles de la Fronde, représentait la valeur d'au -moins un million<a name="NoteRef_41_41" id="NoteRef_41_41"></a><a href="#Note_41_41" class="fnanchor">[41]</a>... C'est dans ces circonstances que -le cardinal offrit à Novion la préférence sur ses collègues. -Celui-ci, s'il n'eût suivi que ses désirs, eût peut-être -accepté. Mais son «conseil bourgeois<a name="NoteRef_42_42" id="NoteRef_42_42"></a><a href="#Note_42_42" class="fnanchor">[42]</a>» lui fit -remarquer qu'étant donné le nombre de ses enfants, ce -serait une folie... C'est bien ce qu'on espérait. Pour -plus de sûreté, on lui dépêcha les personnes en état -d'exercer quelque influence sur son esprit, jusqu'à sa -maîtresse, «à laquelle on donna gros<a name="NoteRef_43_43" id="NoteRef_43_43"></a><a href="#Note_43_43" class="fnanchor">[43]</a>» pour le maintenir -dans l'idée d'un refus... Il refusa, en effet. La -place fut accordée à Pomponne de Bellièvre qui, -n'ayant ni famille ni héritiers, se prêta à toutes les exigences. -Lorsque, trois ans après, ce dernier mourut, -Mazarin, maître incontesté du royaume, eut le courage -de ses rancunes, et Novion, qui eût sans doute -payé cher pour rattraper les termes «assez aigres» -de ses remontrances, fut une seconde fois sacrifié. -Ce n'était d'ailleurs que partie remise... Mais les -ducs,—toujours en tenant pour exacts les dires de<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[p. 42]</a></span> -Saint-Simon,—bénéficiaient d'un nouveau sursis<a name="NoteRef_44_44" id="NoteRef_44_44"></a><a href="#Note_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_41_41" id="Note_41_41"></a><a href="#NoteRef_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Dongois se fait l'écho d'un bruit d'après lequel un -acquéreur aurait offert à Nicolas de Novion dix-huit cent -mille livres de sa charge.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_42_42" id="Note_42_42"></a><a href="#NoteRef_42_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>Souvenirs de Dongois</i>: voir les <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, -édit. Boislisle, t. X, p. 573.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_43_43" id="Note_43_43"></a><a href="#NoteRef_43_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. IV, p. 310.—Cet incident -se passait au commencement de 1653 et non en 1658, comme -l'indiquent par erreur les <i>Mémoires</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_44_44" id="Note_44_44"></a><a href="#NoteRef_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Novion offrit-il, comme le bruit en courut, six vingt -mille pistoles, soit douze cent mille francs, pour rafraîchir la -mémoire de son oublieux ami? C'est peu probable, pour -deux raisons: la première, c'est que «son conseil bourgeois» -ne se serait pas déjugé à si peu de distance; la seconde, c'est -que Mazarin, qui, comme cet empereur célèbre, trouvait que, -quelle que fût sa provenance, l'argent fleurait toujours bon, -n'était pas homme à laisser échapper une pareille aubaine. -Guillaume de Lamoignon, qui fut préféré à Novion, aurait -lui-même, d'après le bruit public, été soumis à d'onéreuses -exigences. <i>Lettres de Guy Patin</i>, 11 octobre 1658.</p></div> - -<p>C'est seulement après la mort du cardinal que -Nicolas de Novion rentrait en faveur. En 1665, le -roi le chargeait de présider les Grands jours d'Auvergne,—mission -glorieuse qu'il accomplit avec -un entier succès. A peine arrivé à Clermont, il écrivait -à Colbert: «Nous avons quantité de prisonniers. -Tous les prévôts en campagne jettent dans les -esprits la dernière épouvante. Les Auvergnats n'ont -jamais si bien cognu qu'ils ont un roy...» Ainsi -parle le justicier. Voici maintenant l'adversaire de -la noblesse qui laisse percer le bout de l'oreille: -«Un gentilhomme me vient de faire une plainte -qu'un païsan, lui ayant dit des insolences, il lui a -jeté son chapeau par terre sans le frapper, et -que le païsan lui a répondu hardiment qu'il eût -à relever son chapeau ou qu'il le mêneroit incontinent -devant des gens qui lui en feroient nettoyer -l'ordure... Jamais il n'y eut autant de joie entre les<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[p. 43]</a></span> -faibles<a name="NoteRef_45_45" id="NoteRef_45_45"></a><a href="#Note_45_45" class="fnanchor">[45]</a>!»—L'œuvre de répression accomplie sur -cette terre d'Auvergne, où partout régnait le brigandage, -tient, du reste, du prodige. En l'espace de quelques mois, -la Commission jugea quatre mille plaintes et frappa un -nombre énorme de coupables. L'arrivée de Messieurs -du Parlement avait fait naître, dans le peuple, de vives -espérances. A l'achèvement de leurs travaux l'enthousiasme -touchait au délire. Le roi lui-même manifestait -son contentement dans les termes les plus flatteurs<a name="NoteRef_46_46" id="NoteRef_46_46"></a><a href="#Note_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. -Quant aux Parisiens, ils ne ménageaient pas leur -admiration à cette petite troupe de robins qui, sous la -direction d'un chef déterminé, s'acharnaient à la poursuite -des gentilshommes criminels, les forçaient dans -leurs repaires et rasaient forteresses et châteaux<a name="NoteRef_47_47" id="NoteRef_47_47"></a><a href="#Note_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_45_45" id="Note_45_45"></a><a href="#NoteRef_45_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>Correspondance administrative sous Louis XIV</i>, t. II, -p. 165.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_46_46" id="Note_46_46"></a><a href="#NoteRef_46_46"><span class="label">[46]</span></a> «Monsieur de Novion, il ne se peut rien ajouter au -contentement que j'ai de l'émulation avec laquelle chacun -s'applique, dans les grands jours, à bien faire son devoir. -Vous témoignerez de ma part à tous ceux qui les composent -la recommandation que leur donne auprès de moi -une si louable conduite, et vous ne douterez pas en votre -particulier que, sachant avec quel succès vous agissez dans -votre place, je n'en conserve le souvenir. <span class="smcap">Louis.</span> Paris, -1<sup>er</sup> décembre 1665. (Appendice aux <i>Mémoires de Fléchier</i>.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_47_47" id="Note_47_47"></a><a href="#NoteRef_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Il importe, relativement au caractère de Novion, de se -mettre en garde contre certaines appréciations des <i>Mémoires -de Fléchier</i>. Ces <i>Mémoires</i> furent, en effet, écrits sous l'inspiration -de la jeune et séduisante Mme de Caumartin, née -de Verthanson, venue en Auvergne avec son mari, le maître -des requêtes chargé, en cette qualité, de «tenir le sceau». -Les sentiments de Fléchier, qui remplissait dans la maison -l'office de précepteur, ne pouvaient guère que refléter ceux -de la maîtresse du logis. Il résista d'autant moins à l'influence -de cette femme distinguée—dont en vers pompeux il avait -déjà célébré les grâces—qu'écrivant, non pour le public, -mais pour un cercle restreint, il n'avait pas à redouter de -contradictions. Or des difficultés s'étaient produites entre -MM. de Novion et de Caumartin sur une question de service -qui avait ému les susceptibilités des parlementaires. D'où des -froissements aggravés encore par des rivalités féminines et -un antagonisme de salons, dont on retrouve fréquemment la -trace dans les explications du futur évêque de Nîmes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[p. 44]</a></span></p></div> - -<p>Chose bizarre! Ce n'est pas cette note guerrière qui -caractérise la physionomie de Nicolas de Novion, telle -du moins qu'en un chef-d'œuvre l'a reproduite Robert -Nanteuil. C'est, au contraire, la sérénité, avec une -pointe de mélancolie qui ne laisse pas que de surprendre. -«Dire, écrit un critique connu, la majesté, le -calme, et, en même temps, l'affabilité de ce portrait -est impossible. Le front est large et découvert. Les -yeux, pleins de douceur, ont cependant une vivacité -voilée et, en quelque sorte, intérieure. Doué d'une -grande noblesse, le visage, d'un ton clair et pâle, se -détache admirablement sur un fond d'un pointillé noir -légèrement nuancé. Un nez bourbonien, des moustaches -à peine marquées au centre et touffues aux -coins de la bouche, une royale dépassant le menton, -à la manière du cardinal de Richelieu, enfin une -chevelure abondante et vigoureuse, comprimée au -sommet de la tête par une calotte noire, complètent -cet ensemble que relèvent encore le manteau d'hermine<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[p. 45]</a></span> -du Président à mortier et une croix du Saint-Esprit -descendant sur la poitrine<a name="NoteRef_48_48" id="NoteRef_48_48"></a><a href="#Note_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.»—En dépit -du cordon, de l'hermine et de la robe écarlate, c'est -Novion intime et au repos qu'a représenté Nanteuil. Il -n'eût point été sans intérêt de le voir aussi sous son -autre aspect; dans le feu de l'action, le regard ardent, -le geste rude, la bouche ironique, tel qu'il apparut aux -émeutiers de la Fronde et aux gentilshommes auvergnats, -tel qu'on se l'imagine durant le conflit de 1664, -auquel sûrement il prit une part active, et dans l'affaire -du bonnet.—Un détail, en tout cas, à retenir, c'est -qu'en 1678, date à laquelle nous sommes parvenus, -vingt années s'étaient appesanties sur sa tête et qu'il -avait atteint la soixantaine<a name="NoteRef_49_49" id="NoteRef_49_49"></a><a href="#Note_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_48_48" id="Note_48_48"></a><a href="#NoteRef_48_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Portraits historiques</i>, par Pierre <span class="smcap">Clément</span>, p. 109.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_49_49" id="Note_49_49"></a><a href="#NoteRef_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Le portrait de Nanteuil est de 1657.</p></div> - -<p>Il pouvait, d'ailleurs, au seuil d'une verte vieillesse, -promener, non sans quelque fierté, son regard autour -de lui. Une lignée nombreuse se groupait à ses côtés:—trois -fils dont la carrière s'annonçait brillante<a name="NoteRef_50_50" id="NoteRef_50_50"></a><a href="#Note_50_50" class="fnanchor">[50]</a>;—trois -filles qui, richement dotées, eussent pu prétendre -à de hauts partis, mais que, fidèle à ses principes, il<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[p. 46]</a></span> -tint à marier dans son monde<a name="NoteRef_51_51" id="NoteRef_51_51"></a><a href="#Note_51_51" class="fnanchor">[51]</a>... Quant à sa fortune, -elle était également de nature à le satisfaire. Elle comprenait, -outre sa charge et deux hôtels patrimoniaux, -des biens fonciers considérables et cinquante-sept -mille livres de rente, rien que sur le trésor public: de -quoi tenir dignement son rang.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_50_50" id="Note_50_50"></a><a href="#NoteRef_50_50"><span class="label">[50]</span></a> L'aîné, André II, seigneur de Grignon et d'Orches, -appartenait déjà à la robe, en qualité de conseiller. Le -second, Jacques, docteur en Sorbonne, était abbé du Petit-Cîteaux, -en attendant de devenir évêque de Sisteron, puis -d'Evreux. Le troisième, Claude, colonel du régiment de -Bretagne, devait terminer sa carrière comme brigadier des -armées du roi.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_51_51" id="Note_51_51"></a><a href="#NoteRef_51_51"><span class="label">[51]</span></a> L'aînée épousa Charles Tubeuf, maître des requêtes; -la seconde, Antoine de Ribeyre, conseiller d'État; la troisième, -Arnaud de La Briffe, un futur procureur général au -Parlement.</p></div> - -<p>Il convient d'ajouter, comme contre-partie, que, -s'il comptait, au Palais et à la ville, une foule de partisans, -il possédait, en revanche, la plus belle collection -d'ennemis dont un homme pût s'enorgueillir: presque -toute la noblesse, dont il avait, en Auvergne et pays -circonvoisins, traqué les parents; la pairie entière, à -laquelle il n'avait jamais épargné l'ironie de ses lardons. -A cet ensemble imposant il faut joindre certain -ministre connu pour sa perfidie et son esprit d'intrigue, -celui-là même que le comte de Grammont comparait à -une fouine égorgeant des poulets: le chancelier Le Tellier. -Quel méfait Novion avait-il commis à son égard? -Le saura-t-on jamais? Toujours est-il que Le Tellier -«faisoit profession de le mépriser<a name="NoteRef_52_52" id="NoteRef_52_52"></a><a href="#Note_52_52" class="fnanchor">[52]</a>», chose grave, -au moment d'une candidature pour la Première Présidence; -car Le Tellier, en sa qualité de grand maître de -la magistrature, avait, plus que personne, après le roi,<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[p. 47]</a></span> -voix au chapitre, et soutenait Harlay. Novion courait -grand risque de rester sur le carreau, pour la troisième -fois. Ce que voyant, il demanda audience à Louis XIV -et l'aborda par ces mots:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_52_52" id="Note_52_52"></a><a href="#NoteRef_52_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Souvenirs du greffier Dongois.</i></p></div> - -<p>—Sire, quand le capitaine disparaît, le lieutenant -est là pour prendre le commandement!</p> - -<p>Et, montrant ses cheveux blanchis sous le harnois, -il invoqua, avec ses quarante années de magistrature, -son dévouement au prince et au pays. Ce tempérament -résolu n'était point pour déplaire au roi. Il hésitait -cependant, sans doute à cause de la réputation -de frondeur militant dont le solliciteur ne pouvait se -dépouiller, bien qu'assagi de longue date et devenu,—ainsi -l'exigeaient les mœurs nouvelles,—un courtisan -fort présentable. Une allusion ayant été faite à -cette période du règne et au cabinet de la «première -des enquêtes» où s'étaient tenus tant de conciliabules -auxquels il n'était pas demeuré étranger, Novion -répliqua avec à-propos:</p> - -<p>—Sire, j'en ai fermé la porte et j'ai, dans une -poche, la clef du cadenas<a name="NoteRef_53_53" id="NoteRef_53_53"></a><a href="#Note_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_53_53" id="Note_53_53"></a><a href="#NoteRef_53_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>Souvenirs du greffier Dongois.</i></p></div> - -<p>Le mot,—hommage habile à l'autorité du prince -qui avait su briser toutes les résistances,—eut du -succès. Le roi estima ne pouvoir refuser à ce vieux -serviteur une récompense si méritée et, malgré les -efforts de Le Tellier, signa sa nomination... Ainsi, à un<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[p. 48]</a></span> -Premier Président qui possédait l'art des ménagements -et s'appliquait à la conciliation, en succédait un autre -dont l'humeur était moins accommodante et dont le -nom suffisait à exaspérer les ducs.—La crise était -imminente: nous en suivrons les développements.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[p. 49]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="III" id="III">III</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">La querelle du bonnet.—Son origine d'après -Saint-Simon.—La garde des bancs.—Le «débourrage» -et le «surbourrage» des banquettes.—Les -paravents en forme de dais.—Examen de -la thèse des «Mémoires».—Les «Écrits inédits» -de Saint-Simon.—L'«État des changements -arrivés à la dignité de duc et pair».—Le -«Mémoire abrégé au roi».—Conséquences a -tirer du rapprochement de ces documents.</span></p></blockquote> - - -<p>Qui, des ducs ou des présidents, allait être l'instigateur -de la querelle?</p> - -<p>A en croire Saint-Simon, qui ne cesse de le répéter, -le doute ne serait pas possible. Le coupable, c'est -Novion. Son but? Satisfaire ses propres rancunes et -celles de la robe qui, ne pouvant se consoler de l'arrêt -de 1664, soupirait après une revanche. C'est pourquoi -son principal souci, en prenant possession de son -siège, aurait été de chercher «des prétextes»... Oh! -ses débuts n'eurent rien d'un coup d'éclat. Ce ne furent -d'abord que «d'apparentes ténuités» dont il était difficile -de préciser l'origine. Mais bientôt, par leur répétition -et leur enchaînement, ces menues tracasseries -devenaient «des usurpations de la dernière indécence»... -La première, en date et en gravité, serait<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[p. 50]</a></span> -celle-là même qui donna à ce litige la dénomination sous -laquelle il est devenu célèbre...</p> - -<p>On sait qu'il existait au Parlement deux sortes d'assemblées: -les assemblées royales, dites <i>lits de justice</i>, -où, sauf les conseillers, toute l'assistance se tenait aux -hauts sièges; les assemblées ou audiences ordinaires, où -tout le monde s'asseyait aux bas sièges. Les récriminations -des ducs visaient exclusivement les audiences aux -bas sièges et, parmi celles-ci, les audiences à huis-clos, -où il était d'usage de recevoir leur serment. Dans ces -solennités, le Premier Président, soit de sa place, soit -en allant de groupe en groupe, recueillait l'avis des -assistants qui répondaient à tour de rôle et tête nue. -Lui-même restait couvert lorsqu'il s'adressait aux conseillers. -Au contraire, il ôtait son bonnet,—le fameux -bonnet<a name="NoteRef_54_54" id="NoteRef_54_54"></a><a href="#Note_54_54" class="fnanchor">[54]</a>,—lorsqu'il interpellait les princes du sang, -les présidents à mortier et, assure Saint-Simon,—c'est -le nœud du litige,—les ducs<a name="NoteRef_55_55" id="NoteRef_55_55"></a><a href="#Note_55_55" class="fnanchor">[55]</a>. Princes du sang, -présidents et ducs formaient ainsi une catégorie privilégiée... -Le crime de Novion aurait été d'en exclure -les ducs et, en vue de les rabaisser au rang des conseillers, -de rester couvert devant eux.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_54_54" id="Note_54_54"></a><a href="#NoteRef_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Le mot bonnet est pris ici dans son sens générique; la -coiffure des présidents se nommait en effet le mortier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_55_55" id="Note_55_55"></a><a href="#NoteRef_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Les pairs laïcs et ecclésiastiques étaient interpellés par -le nom de leur pairie, M. le duc de Reims, M. le comte de -Noyon, M. le duc d'Uzès... Les princes du sang étaient -interpellés par le nom qu'ils portaient d'ordinaire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[p. 51]</a></span></p></div> - -<p>Ces sortes de révolutions ne sauraient s'accomplir -avec la rapidité qu'on met à détrôner un roi ou à -gagner une bataille. Elles veulent être méditées et -préparées de longue main. Écoutez plutôt Saint-Simon, -en un de ces récits où il excelle: «Novion, dit-il, -commença par mettre négligeamment son bonnet -sur le bureau, tantôt au commencement, tantôt au -milieu, quelquefois à la fin de l'appel des noms des -conseillers, et il évita toujours de l'ôter au moment -qu'il nommoit le premier des pairs. De là, il poussa -plus loin l'affectation de son inadvertance, demeura -couvert en nommant les premiers des pairs à opiner, -puis se découvroit comme ayant oublié de le faire, et -achevoit d'appeler les noms des autres. Les pairs -furent, quelque temps, assez simples pour n'y pas -prendre garde: leurs réceptions étoient rares. Après -s'en être aperçus, cela s'oublioit jusqu'à la première, -qui produisoit la même surprise, et toujours avec -la même incurie. Ce prélude auroit dû, néanmoins, -les réveiller; d'autant mieux qu'ils ne pouvoient -penser que les présidents, ni la compagnie même, -fussent revenus du dépit de l'arrêt de 1664 et qu'ils -avoient eu, depuis, une autre occasion de pique dont -j'expliquerai le fait après celui-ci. A la fin, l'évêque-comte -de Châlons, si connu depuis sous le nom de -cardinal de Noailles, archevêque de Paris, fut reçu -au Parlement en 1681, et ce fut à sa réception que -Novion, levant le masque, demeura couvert, en<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[p. 52]</a></span> -appelant tous les noms des pairs, et ne se découvrit -que lorsqu'il en fut aux princes du sang. Le duc -d'Uzès perdit patience, enfonça son chapeau et -opina couvert avec un air de menace<a name="NoteRef_56_56" id="NoteRef_56_56"></a><a href="#Note_56_56" class="fnanchor">[56]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_56_56" id="Note_56_56"></a><a href="#NoteRef_56_56"><span class="label">[56]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 424.</p></div> - -<p>Un salut refusé aux ducs: c'est toute l'affaire du -bonnet, ou, du moins, son incident le plus grave, celui -qui agita si longtemps et si vivement l'opinion.</p> - -<p>Cependant une seconde usurpation,—«l'autre -occasion de pique»,—allait bientôt être relevée. Elle -avait trait à «la garde des bancs»... Un jour que les -pairs vinrent prendre séance à la Grand'Chambre, leur -étonnement fut vif de voir un conseiller assis à l'extrémité -de chacune des trois banquettes qu'ils avaient -l'habitude d'occuper. Que faisaient là ces intrus? On le -leur demanda. Ils répondirent qu'ils étaient chargés de -garder le banc...</p> - -<p>—Contre qui et pour qui? fulmine Saint-Simon. -Craint-on par hasard qu'on ne les enlève et retient-on -des places ailleurs qu'au sermon?</p> - -<p>C'est encore Novion qui faisait des siennes. Il imposait -aux ducs cette promiscuité honteuse, afin d'établir -de plus belle qu'entre eux et les conseillers il n'existait -aucune différence: cela, en vue d'associer, «par le -profit d'amour-propre» qu'elle était appelée à en -recueillir, la Compagnie entière aux usurpations du -grand banc.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[p. 53]</a></span></p> - -<p>Puis venaient deux autres entreprises, «qui n'avoient -pas de nom», relatives: l'une au <i>débourrage</i> et au -<i>surbourrage</i> des banquettes; l'autre à l'installation -de paravents, en forme de guérites, destinés à messieurs -les présidents.</p> - -<p>La Grand'Chambre,—telle qu'elle existait à cette -époque, avec son plafond en bois de chêne et ses lambris -décorés de culs-de-lampe à l'emblème du porc-épic,—affectait -la forme d'un rectangle allongé, coupé, -vers le milieu, par une séparation à hauteur d'homme. -On avait ainsi deux carrés. Celui qui s'ouvrait sur la -salle des pas perdus, appelée la Grand'Salle, était -réservé au public. L'autre carré constituait «l'autel -de justice». Dans l'un des angles du fond de ce -second carré se dressait le trône, surmonté d'un dais -et recouvert de l'étoffe bleue, fleurdelisée en jaune, qui -couvrait les murs. Dans l'angle faisant vis-à-vis, était -ménagé un passage donnant accès sur le premier -carré, c'est-à-dire vers l'auditoire. Chacun des deux -autres angles était occupé par des tribunes que l'on -désignait sous le nom de lanternes: ici la lanterne de -la cheminée, là celle de la buvette. Enfin, sur trois -côtés de ce quadrilatère, régnaient deux étages de -gradins, le long desquels s'espaçaient de petits bureaux -affectés, l'un au Premier Président, les autres au -doyen, aux rapporteurs, au greffier et à l'interprète. -Le quatrième côté, celui qui servait de barrière au -public, comprenait plusieurs rangées de bancs consacrés<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[p. 54]</a></span> -aux gens du roi, aux avocats et aux parties.</p> - -<p>De cet ensemble, envisagé dans ses grandes lignes, -Saint-Simon produit, avec plan à l'appui, une interminable -description dans laquelle il ne néglige aucun -détail... Il n'y a, pour le moment, qu'une chose à en -retenir, à savoir qu'aux audiences ordinaires, où tout -le monde s'asseyait aux bas sièges, les bancs placés à -la droite du fauteuil royal étaient réservés aux princes -du sang et aux pairs, tandis que le banc inférieur de -gauche était affecté aux présidents. Et ces sièges -avaient même hauteur à gauche et à droite: chacun -d'eux se présentait avec ses avantages naturels, sans -coussins ni tabourets.</p> - -<p>Il va sans dire que, de l'un et de l'autre côté, ces -banquettes étaient garnies d'un rembourrage de même -épaisseur, ainsi que l'exige une exacte distribution de -la justice. Or c'est là qu'éclata la perversité du Premier -Président. Disposant, à sa convenance, des tapissiers -du Palais, il leur prescrivit de débourrer la banquette -de droite sur une longueur de huit pieds, dans -la partie avoisinant le coin du roi, et, du <i>débourrage</i> -ainsi obtenu, il fit surélever la banquette des présidents. -On voit,—si le récit des <i>Mémoires</i> est exact,—la -scène qui se produisit à la première assemblée des -pairs: ceux-ci obligés de prendre séance sur un banc -tellement rapetissé «que qui s'y asseoiroit seroit si bas -qu'outre l'incommodité de la simple planche, le haut -de sa tête n'atteindroit pas l'épaule, à taille égale, de<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[p. 55]</a></span> -celui qui seroit sur le banc opposé»... Et pendant -que les ducs se consumaient de dépit, messieurs les -présidents, bouffis d'orgueil, se prélassaient «sur leur -surbourrage» et occupaient des manières de trônes... -La chose n'allait pas d'ailleurs sans quelques inconvénients. -Pour ceux que la Providence avait doués d'une -belle stature, cet excès de capiton formait un piédestal -qui leur donnait l'apparence de statues romaines. Mais -les petits, courts de jambes, prêtaient à rire, car on les -voyait, dans une pose grotesque, «gambiller» pour -atteindre au sommet de l'édifice!... Saint-Simon n'avait-il -pas le droit de dire, en une exclamation plus voisine -du jargon de nos jours que de la langue du grand -siècle, que «cela étoit aussi curieux que dégoûtant»? -Mais ce qui excite le plus son indignation, c'est que les -princes du sang, lesquels, se trouvant les plus rapprochés -du coin du roi, étaient les premiers, sinon les -seuls, à souffrir du <i>débourrage</i>, ne parurent même pas -le remarquer. Et voyez leur grandeur d'âme, confinant -à l'abdication, quand on leur fit toucher du doigt l'outrage, -aucun d'eux ne jugea à propos de s'en plaindre: -de sorte qu'il serait resté inaperçu si les ducs n'eussent -été là pour le relever!</p> - -<p>Passe encore si cette incartade avait été la dernière! -Mais, avec Novion, il fallait s'attendre à tout. Cet -astucieux robin avait le génie des inventions désobligeantes. -N'allait-il pas imaginer le paravent en forme -de guérite ou de cabriolet! Le grand banc, occupé par<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[p. 56]</a></span> -les présidents et situé au fond de la salle, était une -place enviable durant la canicule, mais mortelle pendant -la saison froide. Elle se trouvait, en effet, dans -le courant d'air qui régnait entre les portes, fréquemment -ouvertes, des deux lanternes. C'était la fluxion -de poitrine à l'état de menace permanente: d'autant -mieux que la grand'chambre, percée de nombreuses -ouvertures, ne recevait de chaleur que par une seule -cheminée. C'est dans ces circonstances que Novion -aurait eu l'idée de la malencontreuse «machine», -laquelle, manœuvrée sur des tringles, à l'aide de cordons, -et se levant ou s'abaissant à volonté, avait l'avantage -de mettre à l'abri des atteintes d'Éole les têtes -chenues de la présidence... Attentat inexcusable! Aux -yeux des ducs et pairs, cette guérite ou capote avait -une forme de dais. Les ducs, qui passaient des années -sans mettre le pied au Palais<a name="NoteRef_57_57" id="NoteRef_57_57"></a><a href="#Note_57_57" class="fnanchor">[57]</a>, ne pouvaient rester -<i>taisants</i>. Personne, déclaraient-ils, hormis Sa Majesté, -n'avait le droit d'y opérer une modification quelconque.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_57_57" id="Note_57_57"></a><a href="#NoteRef_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Saint-Simon déclare (t. VII, p. 327) que, dans le cours -de sa pairie, il n'y alla qu'une fois «sans nécessité», c'est-à-dire -qu'il n'assista qu'à une seule audience, en dehors des -lits de justice et des réceptions de pairs.</p></div> - -<p>Est-ce tout? Oui, en ce qui touche les empiétements -personnels à Novion. Il ne nous reste plus qu'à examiner -les abus anciens dont il se faisait un malin -plaisir de maintenir l'usage. Mais, avant d'en dresser -la nomenclature, une halte nous semble nécessaire en<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[p. 57]</a></span> -vue de rechercher si, réellement, Novion est bien le -grand criminel qu'on vient de nous montrer.</p> - -<p>Une première remarque de nature à inspirer quelque -défiance, c'est que le personnage représenté par les -<i>Mémoires</i>,—cauteleux, calculant ses gestes, se dépensant -en manœuvres sournoises, jouant enfin une -comédie indigne des fleurs de lis,—n'a rien de celui -que nous avons vu à l'œuvre, cassant, «hault à la -main», incapable de temporisation, ne craignant pas -de tenir tête à Condé et cinglant Beaufort de son -mépris.</p> - -<p>Autre remarque: l'hypothèse d'une agression de la -robe, au lendemain de la mort de Lamoignon, n'entre -guère dans le domaine des vraisemblances. Le moment -n'était rien moins que bien choisi pour une aussi hasardeuse -entreprise. On se trouvait, en effet, à une -époque encore voisine de l'arrêt de 1664, lequel avait -été précédé et suivi de mesures répressives ne laissant -aucun doute sur les dispositions du roi à l'égard du -Parlement:—1661, interdiction de rendre des arrêts -contraires à ceux du Grand Conseil;—1665, suppression -du titre de cour souveraine;—1667, obligation -d'enregistrer les édits sans que des remontrances -pussent en suspendre l'exécution;—1668, lacération -de la partie des registres relative à la période de la -Fronde où se trouvaient couchées des décisions incompatibles -avec la dignité de l'État;—1673, nouvelles -injonctions, témoignant de la persistance de sentiments<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[p. 58]</a></span> -hostiles nettement caractérisés... Sans parler des exils -qui avaient frappé plusieurs magistrats et de l'ordre -donné à certains autres de se démettre de leurs charges!—Il -est difficile d'admettre que, dans des circonstances -aussi défavorables, la robe, sortant de la réserve -à laquelle elle était astreinte, ait, de gaîté de cœur, -assumé la responsabilité d'une campagne qui risquait -d'attirer sur elle les foudres de Sa Majesté. Maintenir -les positions acquises, soit. Vouloir en conquérir de -nouvelles? cette pensée ne pouvait venir à l'esprit -d'une personne raisonnable, si téméraire qu'on la -suppose.</p> - -<p>Une vérification attentive est donc nécessaire: les -témoignages nombreux émanant des contemporains la -rendent facile. D'autant plus que Saint-Simon lui-même -va fournir un large tribut d'indications précieuses. -Ses <i>Mémoires</i>, rédigés et mis en ordre après -sa retraite de la Cour, ne sont pas, en effet, les seuls -documents qu'on ait de lui. Il a également laissé un -monceau énorme de pièces diverses, notes, factums, -rapports, correspondances, généalogies, recherches -historiques, monographies, où sont traitées à nouveau, -parfois avec un grand luxe de détails, les questions qui -lui tenaient le plus à cœur. Ce sont les <i>Écrits inédits</i>, -dont l'autorité est infiniment plus grande que celle des -<i>Mémoires</i>. Ceux-ci, destinés à une publication posthume, -c'est-à-dire à des lecteurs d'un autre âge, incapables -d'exercer un contrôle efficace, se prêtaient à<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[p. 59]</a></span> -toutes les supercheries. Il n'en est pas de même des -<i>Écrits inédits</i>, dont une partie, rédigée en vue de polémiques -et mise en circulation par l'auteur pendant la -période militante de sa vie, s'adressaient, non à une -postérité facile à induire en erreur, mais à des contemporains, -au regard desquels tout mensonge, sur des -faits actuels ou de date récente, eût été impossible. Or, -dans ce vaste amoncellement de matières, les documents -abondent sur les démêlés de la pairie avec la -robe. Et voilà qu'il suffit de les parcourir pour constater -des divergences capitales avec la version des -<i>Mémoires</i>...</p> - -<p>Ouvrons notamment le factum qui porte ce titre -suggestif: <i>État des changements arrivés à la -dignité de duc et pair depuis may 1643</i><a name="NoteRef_58_58" id="NoteRef_58_58"></a><a href="#Note_58_58" class="fnanchor">[58]</a> <i>jusqu'en -may 1711</i><a name="NoteRef_59_59" id="NoteRef_59_59"></a><a href="#Note_59_59" class="fnanchor">[59]</a>. Il doit inspirer toute confiance: destiné -au duc de Bourgogne, alors dauphin de France et roi -présumé de demain, revu d'ailleurs par les ducs de -Beauvilliers et de Chevreuse, il contient le relevé -fidèle des réparations que la pairie se croyait en droit -d'attendre d'un nouveau régime. Or, dans ce cahier de -doléances, que Saint-Simon avait d'autant moins -oublié qu'il lui rappelait la plus belle peur de sa -vie<a name="NoteRef_60_60" id="NoteRef_60_60"></a><a href="#Note_60_60" class="fnanchor">[60]</a>, un article spécial est réservé au capitonnage<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[p. 60]</a></span> -des banquettes. Mais—ô surprise—il n'est fait -aucune mention du <i>débourrage</i>, de l'odieux <i>débourrage</i>, -condamnant Messieurs de la pairie à «l'incommodité -de la simple planche». Tout se réduit au -<i>surbourrage</i> qui, cela va de soi, est attribué à l'ambition -présidentielle. Mais quant à la date de ce <i>surbourrage</i>, -quant aux circonstances relatives à son établissement, -quant à son éditeur responsable,—silence -complet: c'est un <i>surbourrage</i> anonyme, qui se perd -dans la nuit des temps... Tel est l'état de la question -en 1711: c'est seulement lors de la rédaction des -<i>Mémoires</i> que, pour accabler la robe et rendre la pairie -plus intéressante, l'auteur, inaugurant un procédé qui -lui deviendra coutumier, imaginera les détails piquants -que l'on sait.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_58_58" id="Note_58_58"></a><a href="#NoteRef_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Date de l'avènement de Louis XIV.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_59_59" id="Note_59_59"></a><a href="#NoteRef_59_59"><span class="label">[59]</span></a> <i>Écrits inédits</i>, t. III, p. 87.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_60_60" id="Note_60_60"></a><a href="#NoteRef_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Présenté au duc de Bourgogne quelques mois avant sa -mort, l'<i>État des changements</i> se trouvait, avec d'autres documents -du même genre, dans une cassette dont, au décès du -prince, Louis XIV se fit remettre la clef. Quel n'allait pas -être son courroux lorsqu'il prendrait connaissance de ce volumineux -travail où la louange était loin d'alterner avec la critique! -«On n'imagine pas de pareille catastrophe!» soupire -l'imprudent écrivain. Heureusement le duc de Beauvilliers, -qui s'était un peu compromis dans cette affaire, fut chargé du -dépouillement de la cassette. Il parvint à fatiguer l'attention -de son maître par la lecture de pièces sans intérêt, à le convaincre -que le reste ne valait pas davantage, et finit, avec -l'agrément du roi, par jeter au feu le monceau de paperasses, -y compris l'<i>État des changements</i>, dont seul—mais c'était -assez—le brouillon devait survivre.</p></div> - -<p>Mêmes observations pour «la garde du banc»,—une -pratique qui, suivant toute apparence, remontait<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[p. 61]</a></span> -au temps où les pairs furent appelés à remplir un -office analogue à celui des conseillers. C'est ce qui se -dégage de l'<i>État des changements</i>. Novion n'y est pas -représenté comme ayant pris une initiative quelconque -dans cette affaire, et son nom n'est même pas cité.</p> - -<p>Quant aux fameuses «machines», en forme de -guérites, de capotes ou de dais, qu'en pourrait-on dire? -Les pairs eux-mêmes jugèrent cette réclamation si -ridicule qu'ils ne la firent jamais figurer au chapitre de -leurs revendications... On nous saura gré d'imiter leur -réserve.</p> - -<p>Et nous arrivons à la seule question relativement -sérieuse: à l'affaire du bonnet... Procédons par ordre -et voyons d'abord ce que rapportent les contemporains. -Les contemporains répondent par une dénégation -absolue à cette indication des <i>Mémoires</i> que -le refus du bonnet fut une innovation. C'était, déclarent-ils, -un usage ancien observé «même en un -temps où la pairie, moins commune, était possédée par -les princes et les grands du royaume<a name="NoteRef_61_61" id="NoteRef_61_61"></a><a href="#Note_61_61" class="fnanchor">[61]</a>»,—usage -auquel les prédécesseurs de Novion ne manquèrent -jamais de se conformer<a name="NoteRef_62_62" id="NoteRef_62_62"></a><a href="#Note_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. Aussi bien cette affirmation<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[p. 62]</a></span> -ne rencontrait-elle, de la part des pairs, aucune contradiction. -L'un des arguments que la robe ne cessait de -faire valoir était celui-ci:—Si vos prétentions, disait-elle, -présentaient quelque apparence de fondement, -que ne les formuliez-vous en 1664, au moment où vous -saisissiez Sa Majesté de réclamations de même nature, -que vous avez eu la bonne fortune de faire accueillir?... -A quoi les ducs ne répliquèrent jamais qu'il leur était -impossible de protester, en 1664, contre un abus né -seulement en 1681...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_61_61" id="Note_61_61"></a><a href="#NoteRef_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Ce passage est extrait d'un manuscrit de la fin du dix-septième -siècle, analogue à ceux que possédaient la plupart -des magistrats de l'ancien régime.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_62_62" id="Note_62_62"></a><a href="#NoteRef_62_62"><span class="label">[62]</span></a> On lit dans le <i>Journal d'Olivier d'Ormesson</i>, sous la -date du 14 décembre 1771 (t. II, p. 621), l'indication suivante -relative à la prestation de serment de l'archevêque de -Reims: «Lorsque le Premier Président demanda l'avis, il -n'osta point son bonnet aux ducs, qu'il nommoit par le titre -de leur duché, mais seulement aux princes du sang, qu'il -ne nommoit point.» Dix-huit pairs assistaient à la séance; -pas un ne protesta.</p></div> - -<p>Mais ce qu'il y a de plus décisif encore, c'est l'aveu -du coupable. Qu'on veuille bien se reporter au <i>Mémoire -abrégé</i> que Saint-Simon rédigea, le 11 novembre 1714, -en vue de rappeler au roi les grandes lignes de la -querelle. Pas un mot de Novion, en tant qu'instigateur -du conflit. En revanche, le mémoire explique que c'est -en 1643, époque où les ducs cessèrent d'être reçus en -audience publique, que commença l'abus. «Telle est, -déclare-t-il, l'origine du bonnet, sur lequel on objectera -deux choses: la première, <i>la tolérance depuis -1643</i>...». Cette «tolérance» constituait une grave -présomption en faveur des présidents. Saint-Simon -s'en rend bien compte. Aussi s'empresse-t-il d'expliquer -l'inaction de ses collègues par «les troubles qui<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[p. 63]</a></span> -ont accompagné la minorité et les commencements -de la majorité, les guerres qui occupèrent le roy dans -la suitte et les pairs à son service et mille autres -raisons semblables». Il ajoute que, dès qu'ils en -eurent le loisir, les intéressés protestèrent avec énergie. -Ils étaient même à la veille d'obtenir gain de cause -lorsque,—détail à retenir,—«la mauvaise conduite -de M. d'Uzès<a name="NoteRef_63_63" id="NoteRef_63_63"></a><a href="#Note_63_63" class="fnanchor">[63]</a> à la réception de M. de Noailles, -cardinal-évêque de Châlons, en 1680<a name="NoteRef_64_64" id="NoteRef_64_64"></a><a href="#Note_64_64" class="fnanchor">[64]</a>», modifia -les dispositions du roi et arrêta le cours de sa justice<a name="NoteRef_65_65" id="NoteRef_65_65"></a><a href="#Note_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_63_63" id="Note_63_63"></a><a href="#NoteRef_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Allusion à ce fait que M. d'Uzès «enfonça son chapeau -et opina couvert avec un air de menace».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_64_64" id="Note_64_64"></a><a href="#NoteRef_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Saint-Simon dit tantôt 1680, tantôt 1681.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_65_65" id="Note_65_65"></a><a href="#NoteRef_65_65"><span class="label">[65]</span></a> <i>Écrits inédits</i>, t. III, p. 375.</p></div> - -<p>1643!—Trente-cinq ans avant l'élévation de -Novion à la Première Présidence... N'est-ce point le -cas de rappeler certain vers bien connu:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né?<br /></span> -</div></div> - -<p>La contradiction avec les <i>Mémoires</i> est si violente -qu'on se demande si on a bien lu. Mais voici, dans l'<i>État -des changements arrivés à la pairie</i>, un second aveu -qui dissipe toute incertitude: Saint-Simon confirme -sans ambages que c'est bien à la date sus-indiquée, -1643, que l'abus s'est établi. S'il discute, c'est uniquement -pour démontrer que la robe en impose lorsqu'elle -fait remonter à une époque antérieure le refus du<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[p. 64]</a></span> -bonnet. «Le premier vestige, déclare-t-il, qui paraît -de cette usurpation si indécente, se trouve sur les -registres du Parlement, à la réception du premier duc -de Valentinois, en 1643. Les Premiers Présidents, -qui sont les maîtres absolus de registres et très -soigneux d'y insérer tout ce qui peut être à leur -avantage, et, après eux, les présidents à mortier, -non moins vigilants, n'auroient pas manqué d'y -marquer plus tôt cette usurpation si, plus tôt qu'en -ces temps de besoin d'eux et de misères publiques, -ils eussent osé commencer<a name="NoteRef_66_66" id="NoteRef_66_66"></a><a href="#Note_66_66" class="fnanchor">[66]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_66_66" id="Note_66_66"></a><a href="#NoteRef_66_66"><span class="label">[66]</span></a> <i>Écrits inédits</i>, t. III, p. 87.</p></div> - -<p>Les conséquences à tirer de cette double reconnaissance -sont si claires qu'il serait puéril d'insister. Ces -trois points peuvent être tenus pour acquis: l'affaire -du bonnet remonte à une époque antérieure à 1680, au -moins à 1643; elle ne fut point une revanche de l'arrêt -de 1664; ce n'est pas Novion qui l'engagea.</p> - -<p>Que se passa-t-il donc à la réception du cardinal de -Noailles? Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour le -deviner. Enhardis par leurs succès antérieurs, jaloux -d'obtenir davantage, excités peut-être,—l'hypothèse -n'a rien d'inadmissible,—par l'attitude acerbe de -Novion, escomptant sans doute une de ces impatiences -dont il était coutumier, les ducs engagèrent les hostilités -sans avoir, au préalable, pris l'agrément du roi. -Mais ils avaient trop présumé de leurs forces et mal<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[p. 65]</a></span> -jugé leur adversaire. Quoique peu endurant de sa -nature, celui-ci était trop avisé pour compromettre par -une algarade intempestive les intérêts de sa Compagnie. -Il sut, en opposant une résistance aussi courtoise -qu'opiniâtre, infliger à l'ennemi une de ces défaites -dont les battus n'aiment guère à perpétuer le souvenir. -Se taire eût été une preuve de sagesse; mais la sagesse -n'était point le fait de Saint-Simon. Il estima qu'il -importait, non de dissimuler un incident, dont d'autres -que lui pouvaient parler, mais de le raconter à sa -manière, en intervertissant les rôles: de telle sorte que -la robe, qui fut troublée dans une possession, sinon -légitime, au moins ancienne, paisible, non équivoque, -parut être l'usurpatrice. Les choses ainsi réglées, -M. d'Uzès, que les <i>Écrits inédits</i> représentent sous -les traits d'un délinquant dont ils blâment «la mauvaise -conduite», est, dans les <i>Mémoires</i>, transformé -en sympathique redresseur de torts; tandis que Novion -qui, contre toute attente, fut, ce jour-là, un modèle de -longanimité, devient une façon d'hypocrite qu'il sera -désormais permis de charger de tous les péchés d'Israël. -Cette combinaison, organisée avec une désinvolture -qui paraîtrait inadmissible si, dans la suite de ce -travail, on n'en rencontrait pas de nouveaux et fréquents -exemples, était d'autant plus tentante qu'elle -fournissait l'heureuse occasion d'accabler le détracteur -acharné des ducs, le bourgeois «infecté de l'amour du -bien public», le factieux du cabinet de la «première des<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[p. 66]</a></span> -Enquêtes», le rédacteur d'impertinentes remontrances -adressées à une reine, le champion, jadis si vibrant, de -ces doctrines parlementaires dont la pairie avait -horreur!</p> - -<p>A ne considérer que le but à atteindre, la perfidie -était peut-être excusable. Malheureusement elle ne -pouvait résister à la publication du <i>Mémoire abrégé</i>, de -1714, et de l'<i>État des changements</i>, de 1711. Mais -aussi, comment prévoir que ces pièces malencontreuses -auraient l'honneur d'être classées dans nos archives, -exhumées de la poussière à la fin du dix-neuvième siècle -et imprimées par un chercheur aussi indiscret que -zélé!... Quoi qu'il en soit, la morale à tirer de ces constatations, -c'est que le rôle prêté par les <i>Mémoires</i> à -Nicolas de Novion est de pure fantaisie. De pure fantaisie, -également, la mise en scène où on le représente -déposant son bonnet sur le bureau, le replaçant ensuite -sur sa tête, l'ôtant à la première alerte, le reprenant -encore comme par inadvertance, levant enfin le masque -à la manière de Tartuffe, et le tableau tout entier si -vivant, si coloré, si pittoresque... C'est dommage; car, -dans l'œuvre du maître, il est parmi les mieux venus.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[p. 67]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="IV" id="IV">IV</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">Autres questions de préséance.—Le «salut en -pied».—Les huissiers d'«accompagnement».—L'entrée -et la sortie.—L'échelle de la lanterne.—Doléances -des ducs et pairs.—Louis XIV -s'en désintéresse.—Le Premier Président de Novion -molesté par les ducs d'Aumont et de Coislin.—La -mentalité de Saint-Simon comme chroniqueur -de l'affaire du bonnet.</span></p></blockquote> - - -<p>Les «abus», dont nous venons de dresser la nomenclature, -n'étaient pas les seuls qui eussent le privilège -d'alimenter la discorde. A cette liste déjà longue, il -faut ajouter ceux, de date ancienne, dont Novion -maintenait l'exercice avec l'âpreté d'un homme qui, -attaqué hors de propos, considère qu'il n'a plus de -ménagements à garder...</p> - -<p>Il y avait la question des saluts «en pied».—Quand -un pair pénétrait dans la Grand'Chambre, ses -collègues, les princes du sang et les fils de France, se -découvraient «et se levoient en pied»... Les présidents -et les conseillers daignaient bien se découvrir, -mais ne prenaient pas la peine de «se mettre debout»,—honneur -qu'ils n'accordaient qu'aux fils de France<a name="NoteRef_67_67" id="NoteRef_67_67"></a><a href="#Note_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_67_67" id="Note_67_67"></a><a href="#NoteRef_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Ils le refusaient même au garde des sceaux. Ce fut la -cause de luttes mémorables dans lesquelles le roi fut obligé -d'intervenir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[p. 68]</a></span></p></div> - -<p>Il y avait la question des huissiers «d'accompagnement».—Chaque -président en avait deux qui l'attendaient -à son entrée au palais, lui frayaient un passage -à travers la foule et, après l'audience, l'escortaient -jusqu'à son carrosse, avec le même cérémonial.—Les -ducs, au contraire, n'en avaient pas, sous prétexte -que, leur nombre étant devenu trop considérable, la -corporation entière n'eût pu y suffire. C'est à peine -s'ils en pouvaient obtenir un,—un seul «avec baguette -frappante»,—le jour de leur prestation de serment<a name="NoteRef_68_68" id="NoteRef_68_68"></a><a href="#Note_68_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_68_68" id="Note_68_68"></a><a href="#NoteRef_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Les princes du sang avaient également droit à deux -huissiers à verge.</p></div> - -<p>Il y avait aussi la question «de l'entrée et de la -sortie» qui, sur le plan annexé aux <i>Mémoires</i>, est -expliquée par une série de lignes pointillées, pareilles -à celles des cartes marines.</p> - -<p>Pour l'entrée cela allait encore. Princes et présidents -franchissaient l'intervalle demeuré libre entre le carré -des banquettes et traversaient le milieu, en forme de -rosace, qu'on nommait <i>le parquet</i><a name="NoteRef_69_69" id="NoteRef_69_69"></a><a href="#Note_69_69" class="fnanchor">[69]</a>. Les ducs -n'avaient pas le droit de suivre ce chemin. Ainsi que<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[p. 69]</a></span> -les conseillers, ils devaient rejoindre leurs places en se -faufilant entre les bancs et les bureaux: itinéraire fort -incommode dont il est facile de saisir «le caractère -humiliant»!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_69_69" id="Note_69_69"></a><a href="#NoteRef_69_69"><span class="label">[69]</span></a> <i>Le parquet</i> fut longtemps considéré comme une sorte -de lieu sacré sur lequel, hormis les fils de France, personne -ne pouvait mettre les pieds. Un jour, le grand Condé, qui -marchait difficilement, à raison d'une crise de goutte, s'y -engagea pour raccourcir la route; son exemple ne tarda pas -à être suivi par les autres princes du sang et par les présidents -à mortier. Quand le duc du Maine sera dépossédé de -la qualité de prince, on lui enlèvera aussi le droit de traverser -<i>le parquet</i>.</p></div> - -<p>Quant aux sorties, elles avaient donné lieu à presque -autant de difficultés que le bonnet lui-même. Jadis, en -vertu de la fiction qu'il représentait la personne du -roi, le Parlement, en quittant la Grand'Chambre, était -suivi des princes et des ducs. Après avoir longtemps -subi cet état de choses, les princes réclamèrent. Guillaume -de Lamoignon, toujours animé de dispositions -conciliantes, n'opposa à leur requête qu'une condition: -c'est que le principe de la prééminence judiciaire -demeurât intact. Chacun y mettant du sien, on tomba -d'accord sur le <i>modus vivendi</i> suivant: les princes se -levaient les premiers, échangeaient avec l'assistance -les saluts d'usage et sortaient, comme s'ils étaient -appelés au dehors avant l'issue de l'audience. L'audience, -en effet, continuait pour la forme pendant -quelques secondes. Après quoi, elle prenait fin officiellement, -et la sortie s'effectuait dans l'ordre habituel, à -cette différence près, que, seuls dorénavant, les ducs -devaient accompagner la cour<a name="NoteRef_70_70" id="NoteRef_70_70"></a><a href="#Note_70_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_70_70" id="Note_70_70"></a><a href="#NoteRef_70_70"><span class="label">[70]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 426 et suiv.</p></div> - -<p>Cet arrangement n'avait qu'un défaut, celui de ne -pas tenir compte de l'orgueil de la pairie. Le rôle de<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[p. 70]</a></span> -«caudataires» ne pouvait convenir à des gens aussi -chatouilleux, maintenant qu'ils n'avaient plus, pour les -couvrir, «le bouclier des princes». A leur tour, ils -s'ingénièrent à trouver un expédient qui leur permît de -s'affranchir «d'une servitude aussi déshonorante». -Après de laborieuses méditations, ils s'arrêtèrent à -celui-ci: malgré la clôture des débats, les ducs resteraient -sur leurs sièges, immobiles comme des statues, -se lèveraient seulement quand la salle serait vide et -prendraient alors, pour rentrer chez eux, un chemin que -n'eussent point suivi présidents et conseillers,—le -chemin aboutissant à la porte du barreau... Combinaison -merveilleuse qui donnait satisfaction aux plus -susceptibles!—Ainsi procédait-on depuis plusieurs -années. Mais voici qu'un jour cette porte du barreau -se trouva close... C'était, manifestement, une manœuvre -pour obliger les ducs à reprendre la suite de la Compagnie, -du moins, ils le crurent. Grand émoi, nouveau -conseil, discussion orageuse et délibération finale décidant -qu'à l'avenir l'entrée et la sortie s'effectueraient -par «la lanterne de la cheminée». Moyennant quoi, -les ducs pénétraient dans la Grand'Chambre par le -carré réservé au public, escaladaient l'escalier étroit -qui, de ce carré, conduisait à la lanterne, traversaient -ce réduit, en sortaient <i>par une échelle</i><a name="NoteRef_71_71" id="NoteRef_71_71"></a><a href="#Note_71_71" class="fnanchor">[71]</a> qui débouchait<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[p. 71]</a></span> -sur leurs gradins, prenaient séance en ayant soin, -pour assurer leurs derrières, de veiller à la garde de -ladite échelle, et, quand l'audience était achevée, suivaient -en sens inverse la route, hérissée d'obstacles, -par laquelle ils étaient venus.—Il y avait de quoi se -briser bras et jambes; mais la dignité de la plus haute -institution du royaume ne subissait aucun dommage<a name="NoteRef_72_72" id="NoteRef_72_72"></a><a href="#Note_72_72" class="fnanchor">[72]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_71_71" id="Note_71_71"></a><a href="#NoteRef_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Une échelle «mobile». <i>Histoire du Palais de justice -de Paris</i>, par <span class="smcap">Rittiez</span>, p. 368.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_72_72" id="Note_72_72"></a><a href="#NoteRef_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Cette horreur du second rang était poussée à des -limites telles que la pairie renonça à participer aux jugements -criminels intéressant les nobles et les ecclésiastiques parce -que, un seul chemin existant pour se rendre à la Tournelle, -«il n'y en peut rester pour les pairs seuls, qui ne veulent -pas suivre les présidents». <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, -p. 430.</p></div> - -<p>Des causes de dissentiment, il en existait encore -bien d'autres; mais il importe de se borner. Réunies au -bonnet, à la garde des bancs, au surbourrage, aux -«machines» en forme de dais ou de cabriolet, elles -constituaient un ensemble de vexations intolérables. -La certitude que Novion ne lâcherait pied sur aucune -d'elles acheva d'exaspérer les ducs. Que faire, en une -pareille détresse, sinon s'adresser à la justice du roi? -Les plaintes affluèrent, pressantes, bruyantes, indignées. -Mais,—ô déconvenue!—elles ne trouvèrent -que peu d'accueil. Ce qui démontre, de plus belle, -l'inexactitude des récits de Saint-Simon. Quelle apparence, -en effet, que Louis XIV, jusque-là si sévère -pour la robe, se fût relâché de ses rigueurs si la provocation -était émanée d'elle?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[p. 72]</a></span></p> - -<p>La vérité est que ses sympathies à l'égard du Parlement -ne s'étaient pas accrues, mais qu'en revanche -l'âge et l'expérience avaient modifié ses sentiments -vis-à-vis des ducs. Ceux-ci, à force de présomption, -avaient trouvé le moyen de se mettre tout le monde à -dos. «Ils ont», écrit Madame Palatine, qui dépasse -un peu la mesure, comme cela lui arrive quelquefois, -«ils ont un orgueil tellement excessif qu'ils croient -être au-dessus de tout. Si on les laissoit faire, ils se -regarderaient comme supérieurs aux princes du sang, -<i>et la plupart d'entre eux ne sont pas même véritablement -nobles</i><a name="NoteRef_73_73" id="NoteRef_73_73"></a><a href="#Note_73_73" class="fnanchor">[73]</a>». Pris isolément et envisagés au point -de vue privé, c'étaient de très honnêtes gens possédant -mille qualités. On en pourrait même citer plusieurs, -qui étaient renommés à juste titre pour leur pondération, -leur modestie et leur humilité chrétienne. Mais, -en tant que collectivité se réclamant de la pairie carolingienne, -ils étaient, presque tous, franchement insupportables. -Convaincus que leur institution formait un -organe essentiel de la monarchie, sans lequel celle-ci -n'eût pu fonctionner, ils ne voyaient qu'eux, considéraient -que toutes les faveurs leur étaient dues, passaient -leur temps à maugréer, à critiquer, à récriminer sur le -passé aussi bien que sur le présent. Quand ils attaquaient -le chapitre «des retranchements» dont ils se -prétendaient victimes, c'était à fuir, tant la nomenclature<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[p. 73]</a></span> -en était longue et fastidieuse:—suppression des -salves d'artillerie, lorsqu'ils franchissaient le seuil des -places fortes;—méconnaissance du droit exclusif aux -«honneurs du sacre», consistant à porter, dans cette -cérémonie, la couronne, la première et la deuxième -bannière carrée, l'étendard de guerre, l'épée et les -éperons du prince;—exclusion du cortège royal à certains -offices religieux, tels que l'adoration de la croix;—abolition -du cadenas marqué, des couverts, du -bassin, des serviettes à laver;—interdiction aux -duchesses de se faire suivre de dames d'honneur et de -confier, au cours de la procession du Saint-Sacrement, -leur parasol à un laquais;—faculté à la noblesse <i>non -titrée</i> (comtes, barons, marquis) d'accoler le manteau -aux carrosses, de draper en housses d'impériale, de se -faire éclairer de flambeaux à deux branches;—tolérance -scandaleuse concédée aux femmes dépourvues de -rang et, par suite, condamnées à rester debout, «de -ne se point trouver là où il y en a d'assises<a name="NoteRef_74_74" id="NoteRef_74_74"></a><a href="#Note_74_74" class="fnanchor">[74]</a>», etc... -Toutes prérogatives découlant de traditions séculaires -dont la royauté, dans son intérêt propre, eût dû assurer -la conservation. Comment, en effet, ne pas comprendre<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[p. 74]</a></span> -que l'avilissement de la première dignité du royaume, -envisagée jadis comme la parure du souverain, rejaillissait -fatalement sur celui-ci: les demi-dieux ne descendent -pas de leur piédestal sans que le dieu lui-même -n'y perde de son prestige.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_73_73" id="Note_73_73"></a><a href="#NoteRef_73_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>Correspondance de Madame</i>, t. I, p. 339.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_74_74" id="Note_74_74"></a><a href="#NoteRef_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Les duchesses avaient grand soin de tenir à distance -les femmes non assises et ne leur donnaient pas la main. -<i>Écrits inédits de Saint-Simon</i>, t. III, p. 128. Cette distinction -entre femmes assises et non assises se maintiendra sous -la Restauration, ainsi qu'en témoignent les <i>Mémoires</i> de -Mme de Boigne.</p></div> - -<p>Ces sentiments de vanité, exigeants et agressifs, -occasionnaient à tout propos des conflits auxquels les -duchesses se mêlaient avec une ardeur qui ne reculait -pas devant les voies de fait. Ce qu'il y avait de plus -grave, c'est qu'ils n'épargnaient même pas les étrangers. -Il n'arrivait, à la Cour de France, ni un prince -d'Allemagne ou d'Italie, ni un nonce, ni un ambassadeur, -sans que, immédiatement, la pairie ne se mît en -mouvement pour quelque dispute de préséance. Avec -les Électeurs de l'Empire, c'était une guerre permanente, -et la question de savoir s'ils avaient droit aux -titres de Monseigneur, d'Altesse Sérénissime, de Sérénissime -prince, d'Altesse Électorale, revenait sans -cesse sur le tapis. Quant à la «réciprocité de main», -qu'ils se disaient en droit d'exiger, les ducs n'eussent -pas craint, pour en assurer l'exercice, de mettre l'Europe -en feu!</p> - -<p>Louis XIV avait fini par se lasser de tant d'incartades. -D'autant plus que certains de ces orgueilleux -poussaient l'indiscrétion jusqu'à violer les secrets de -son intimité. Croirait-on que l'un des derniers venus, -M. de Mazarin, osa lui adresser des remontrances, -sous prétexte que ses rapports avec Mlle de La Vallière<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[p. 75]</a></span> -causaient un scandale public<a name="NoteRef_75_75" id="NoteRef_75_75"></a><a href="#Note_75_75" class="fnanchor">[75]</a>?—Il n'est pas, non -plus, interdit de croire qu'une de ces arrière-pensées -d'ordre stratégique, dont le grand roi était coutumier, -contribua à le maintenir dans une froide réserve. Saint-Simon -ne cesse de l'en accuser. «Le roi, dit-il, a, tant -qu'il a pu, diminué le rang des ducs en tout ce qui -lui a été possible. Il n'étoit pas fâché des querelles de -cette nature et il aimoit à les faire durer, en ne les -jugeant point, pour maintenir les parties en division -et plus dans sa dépendance.» Quoi qu'il en soit, on -eut beau, dans les limites que commandait le respect, -insister pour obtenir réparation de tant d'insultes, Sa -Majesté ne daigna pas se départir de son calme olympien. -Comme on lui rapportait l'action de M. d'Uzès -qui, outré de l'attitude du Premier Président, avait -enfoncé son chapeau jusqu'aux yeux, le roi aurait -répliqué:—«Alors, de quoi se plaint-on? M. d'Uzès -n'a-t-il pas sauvegardé les intérêts de la pairie?»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_75_75" id="Note_75_75"></a><a href="#NoteRef_75_75"><span class="label">[75]</span></a> <i>Journal d'Olivier d'Ormesson</i>, t. II, p. 274.—Voir -aussi les <i>Mémoires de Conrart</i>.</p></div> - -<p>Donc, pas de délégation au Grand Conseil, pour -trancher le litige, comme en 1664. Pas de conclusions -acerbes livrées au public. Pas de plaidoiries retentissantes -où, sous couleur de discussion, on eût pu exhaler -sa bile. Pas d'arrêt réparateur: un véritable déni de -justice!</p> - -<p>Il fallait cependant que Novion expiât ses méfaits.<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[p. 76]</a></span> -Les ducs s'arrêtèrent au parti de le pourchasser, à -la Cour comme à la ville, de le mettre à l'index, lui -et les siens, de lui susciter des embarras de toutes -parts, même dans son domestique<a name="NoteRef_76_76" id="NoteRef_76_76"></a><a href="#Note_76_76" class="fnanchor">[76]</a>, de diriger enfin -contre sa personne toute une campagne d'avanies. -Aucun outrage ne fut épargné à ses cheveux blancs. -Non, bien entendu, dans l'enceinte du Palais, où -l'on eût trouvé à qui parler, mais au dehors, quand -on avait la bonne fortune de le rencontrer seul, -loin des huissiers à verge et des hocquetons de la -Grand'Salle.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_76_76" id="Note_76_76"></a><a href="#NoteRef_76_76"><span class="label">[76]</span></a> <i>Souvenirs de Dongois.</i></p></div> - -<p>L'une de ces manifestations eut pour théâtre l'appartement -même du roi et se produisit peu après -l'opération de la fistule. Sa Majesté ayant fait dire -qu'elle recevrait dans son lit, le Premier Président -considéra qu'il était de son devoir de se rendre à -Versailles pour lui présenter ses vœux. Le duc d'Aumont, -qui était de service, prit un malin plaisir à faire -passer avant lui toute la théorie des visiteurs et à -prolonger son attente. Introduit enfin dans la chambre -royale, il se disposa à franchir «le balustre». Mais -c'est là qu'on l'attendait. A peine avait-il commis cette -infraction à l'étiquette que d'Aumont se précipita sur -lui, le saisit avec rudesse par sa robe et le repoussa en -proférant ces paroles vengeresses:</p> - -<p>—Où allez-vous? Sortez. Les gens comme vous<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[p. 77]</a></span> -n'entrent pas dans le balustre, à moins que le roi ne les -appelle.</p> - -<p>Et le chroniqueur, dont la haine s'épanouit au récit -de cette correction manuelle, d'ajouter que l'intrus dut -dévorer sa honte, faute d'un bâtard derrière lui pour -relever l'affront<a name="NoteRef_77_77" id="NoteRef_77_77"></a><a href="#Note_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_77_77" id="Note_77_77"></a><a href="#NoteRef_77_77"><span class="label">[77]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XI, p. 34.</p></div> - -<p>Une autre fois, les choses allèrent plus loin. C'était -à la Sorbonne. Le duc d'Albret, second fils de M. de -Bouillon, qu'on destinait à l'Église, y soutenait sa -thèse. Ces sortes de cérémonies attiraient toujours un -public nombreux. Et l'on voyait cette fois dans l'assistance, -à raison de la qualité du récipiendaire, plusieurs -grands seigneurs, parmi lesquels M. de Coislin, récemment -reçu pair de France. Nicolas de Novion, étant -entré à ce moment, salua les princes de Condé et de -Conti et, désirant s'entretenir avec le cardinal de -Bouillon, alla s'asseoir auprès de lui sur le premier des -sièges attribué aux ducs. C'en fut assez pour faire -bondir M. de Coislin, qui était pourtant d'une politesse -outrée, en même temps d'ailleurs que d'une impuissance -notoire,—«pourquoi il se ruinoit avec une -comédienne qui le gouverna jusqu'à sa mort<a name="NoteRef_78_78" id="NoteRef_78_78"></a><a href="#Note_78_78" class="fnanchor">[78]</a>». -Coislin s'empara d'un fauteuil, avec une vigueur dont -on eût été en droit de ne pas le croire capable, planta -ce fauteuil devant celui du Premier Président, s'assit<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[p. 78]</a></span> -dessus, emprisonna, à les briser, les genoux du malheureux, -se raidit pour paralyser toute résistance et attendit, -dans la posture impassible d'un agent du guet, qui, -tenant son homme, s'est mis en tête de ne le point -lâcher. Novion eut beau pousser des cris de détresse: -enfermé, comme dans un étau, il ne pouvait faire -aucun mouvement. Et plus il protestait, plus Coislin -s'acharnait à serrer... Le scandale fut si grand qu'on -dut interrompre la harangue et suspendre la séance. -Le duc de Bouillon et le prince de Condé intervinrent -pour mettre fin à cette scène que rendait plus pénible -la vieillesse de celui qui en était l'objet: ils faillirent -ne pas pouvoir l'arracher aux étreintes de cet enragé...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_78_78" id="Note_78_78"></a><a href="#NoteRef_78_78"><span class="label">[78]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. VII, p. 329.</p></div> - -<p>Cette exécution fit, à Versailles, autant de bruit -qu'une tragédie nouvelle de Racine ou une victoire du -maréchal de Luxembourg. Saint-Simon en retrace les -détails avec la minutie qui lui est habituelle et s'applique -à donner à chacun d'eux une importance capitale. -Il n'oublie ni les félicitations des princes du sang, -ni les témoignages d'estime de la Cour qui s'inscrivit -en masse à l'hôtel de Coislin. Le roi, lui-même, assure-t-il, -exprima le désir de voir le héros de cette aventure -et lui demanda un récit,—lequel, en dépit de sa prolixité, -ne parut pas suffisant. A la façon de nos magistrats -modernes, qui se plaisent à reconstituer, sur le terrain -où telles se sont déroulées, les péripéties des drames -judiciaires, Sa Majesté éprouva le besoin d'une représentation -du crime. On cala congrûment, dans un premier<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[p. 79]</a></span> -fauteuil, un gentilhomme destiné à tenir l'emploi -de patient. Coislin, assis dans un autre fauteuil, lui -barricada les jambes et lui fit subir, au figuré, le supplice -d'une pression ininterrompue. Il mima ensuite, -avec cris à l'appui, les gestes désordonnés du Premier -Président, ne laissant dans l'ombre aucune particularité -de nature à édifier la religion du royal spectateur... -Après quoi, celui-ci aurait déclaré impertinente l'entreprise -de Nicolas de Novion, l'aurait appelé à comparaître -devant sa justice souveraine, réprimandé d'importance -et condamné à faire des excuses.</p> - -<p>Pour M. de Coislin, ce haut fait constitua le plus -beau succès de sa carrière. Il en contait les péripéties -à tout venant, avec cette exagération de courtoisie qui -était sa marque distinctive. Sa narration, maintes fois -renouvelée en présence de Saint-Simon, ne tomba -point dans l'oreille d'un sourd, et l'on peut tenir pour -certain qu'en passant par la plume du maître elle n'a -perdu ni de son acuité ni de son agrément<a name="NoteRef_79_79" id="NoteRef_79_79"></a><a href="#Note_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_79_79" id="Note_79_79"></a><a href="#NoteRef_79_79"><span class="label">[79]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. III, p. 109.</p></div> - -<p>Tels furent, durant un intervalle de dix années, les -procédés des ducs à l'égard du descendant de «l'homme -juste»:—procédés bien anodins, d'ailleurs, si on les -compare au traitement que, un demi-siècle plus tard, lui -infligera le rédacteur des <i>Mémoires</i>. Il ne s'agira plus, -en effet, de simples molestations, moins odieuses en -somme que ridicules, mais d'accusations d'une haute<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[p. 80]</a></span> -gravité dont, sournoisement et à l'insu de ses collègues -qui, sans doute, ne l'auraient pas suivi dans cette voie, -l'ex-vidame de Chartres va se constituer l'artisan, le -metteur en scène et le propagateur... Mais, avant -d'aborder cet ordre nouveau de faits, il nous paraît -nécessaire de dire quelques mots d'une question qui -n'est pas sans intérêt dans le débat: celle de la valeur -de Saint-Simon envisagé, non comme historien du -règne de Louis XIV,—cette lourde tâche a été accomplie -de main de maître<a name="NoteRef_80_80" id="NoteRef_80_80"></a><a href="#Note_80_80" class="fnanchor">[80]</a>,—mais comme chroniqueur... -de l'affaire du bonnet.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_80_80" id="Note_80_80"></a><a href="#NoteRef_80_80"><span class="label">[80]</span></a> <i>Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV</i>, -par <span class="smcap">Chéruel</span>.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[p. 81]</a></span></p></div> - - - - -<h2><a name="V" id="V">V</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">Inexactitudes relevées dans le récit des «Mémoires».—Les -«chimères» de Saint-Simon.—Son appréciation sur Nicolas de Novion.—Cette -appréciation contredite par les mémoires du temps.—Retraite -du Premier Président de Novion (1689).—Ses -causes.—Faveurs que lui accorde le roi.</span></p></blockquote> - - -<p>Des inexactitudes, nous en avons déjà relevé quelques-unes -dans le récit de Saint-Simon: combien -d'autres ne rencontrerons-nous pas en avançant en -besogne!... Est-ce à dire qu'il faille le tenir pour un -imposteur inventant de toutes pièces des faits que, -pertinemment, il sait être faux? Ce serait peut-être -excessif. Sans doute le mensonge, tel que le définissent -les docteurs, n'est point pour l'effrayer. Mais on -peut admettre que, même dans ce cas, l'imagination -joue chez lui un rôle considérable. Le travail d'amplification -et de grossissement, qui s'opère alors dans cet -esprit en révolte contre la réalité, échappe à l'examen -lorsqu'on se trouve en présence d'une relation unique. -Au contraire, il se révèle avec évidence quand le même -fait est rapporté plusieurs fois, à quelques années d'intervalle. -Il suffit, pour apercevoir les altérations subies -en cours de route, de comparer entre elles ces diverses<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[p. 82]</a></span> -versions. Particularité bien caractéristique: dans les -étapes successives de ce mensonge progressif, c'est -toujours la première version qui s'éloigne le moins de -la vérité<a name="NoteRef_81_81" id="NoteRef_81_81"></a><a href="#Note_81_81" class="fnanchor">[81]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_81_81" id="Note_81_81"></a><a href="#NoteRef_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Cette particularité n'a pas échappé aux éditeurs du -<i>Journal de Dangeau</i>. «Il y aurait, disent-ils (t. XVIII, -p. 487), un travail considérable à faire, tant pour le fond -que pour la forme, sur les différences essentielles qui -existent entre les <i>Additions</i> au journal de Dangeau et les -<i>Mémoires</i> de Saint-Simon. On y verrait souvent l'<i>addition</i> -plus modérée, plus exacte, plus impartiale, plus vraie, plus -près de la source, les <i>Mémoires</i> plus acerbes, plus passionnés, -plus littéraires».</p></div> - -<p>Saint-Simon n'est pas seulement un passionné; c'est -aussi un malade. Pour peu qu'on le suive dans les -manifestations de sa vie publique, il apparaît avec les -symptômes d'une double affection,—impressionnabilité, -susceptibilité, irritabilité extrêmes, qui sont le -propre des affections nerveuses;—envahissement -d'idées fixes tournant à l'obsession et vision de dignités -fabuleuses, qui caractérisent certaines affections mentales...</p> - -<p>Le mal datait de loin. Il remontait à son enfance, -bercée de récits héroïques sur la grandeur de sa «maison». -Avant de savoir conjuguer un verbe, le vidame de -Chartres n'ignorait rien des prétentions de la pairie. -L'élévation du duc du Maine le jeta dans une -incroyable agitation, et ce fut du désespoir lorsque, -en 1686, ce favori de la fortune fut promu dans l'ordre<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[p. 83]</a></span> -du Saint-Esprit. «Je n'ose dire, déclare-t-il, qu'à douze -ans que je n'avois pas encore, j'étois fort en peine et -je m'informois souvent de l'état du duc de Luynes, -qui avoit la goutte, parce qu'il auroit été parrain de -M. le prince de Conti avec le duc de Chaulnes, et -M. du Maine eût échu à mon père<a name="NoteRef_82_82" id="NoteRef_82_82"></a><a href="#Note_82_82" class="fnanchor">[82]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_82_82" id="Note_82_82"></a><a href="#NoteRef_82_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 221.</p></div> - -<p>Telles sont ses hantises d'écolier. A peine adolescent, -le regret des disgrâces subies par les ducs, avec -le ferme propos d'en obtenir réparation, ne cesse de le -poursuivre. L'excitation qui accompagne ce regret -grandit encore avec l'âge. Elle affecte alors un caractère -si impérieux qu'il se déclare incapable d'y résister<a name="NoteRef_83_83" id="NoteRef_83_83"></a><a href="#Note_83_83" class="fnanchor">[83]</a> -et proclame que, pour avoir satisfaction, il est prêt à -sacrifier, «avec transport de joie», sa fortune «et -présente et future<a name="NoteRef_84_84" id="NoteRef_84_84"></a><a href="#Note_84_84" class="fnanchor">[84]</a>».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_83_83" id="Note_83_83"></a><a href="#NoteRef_83_83"><span class="label">[83]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. III, p. 285.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_84_84" id="Note_84_84"></a><a href="#NoteRef_84_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. XV, p. 375.</p></div> - -<p>Que l'on joigne à ces prédispositions natives une -vanité invraisemblable et un attachement inouï aux -illusions les plus manifestes,—autour de lui on disait -<i>ses chimères</i>,—on verra à quel degré d'aberration -pouvait être entraînée cette intelligence si pénétrante -et si alerte. Il suffit de parcourir, dans ses œuvres, ce -qui, de près ou de loin, concerne la pairie, pour se -rendre compte qu'on a affaire à un de ces sujets que -jadis la Faculté nommait des lunatiques, et que les -aliénistes modernes classent dans la catégorie des candidats<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[p. 84]</a></span> -à la monomanie des grandeurs et au délire de la -persécution,—persécution visant en sa personne la -dignité qu'il recueillit en héritage.</p> - -<p>Pour peu qu'on touche à cette corde, il s'opère dans -ce cerveau, d'ordinaire si lucide, une révolution qui lui -enlève tout sang-froid. A partir de ce moment, pondération, -discernement, logique, scrupules lui font également -défaut. Ce n'est plus, comme d'habitude, auprès -des hommes d'indiscutable sincérité,—les ducs de -Chevreuse et de Beauvilliers, le ministre Chamillard, -le chancelier de Pontchartrain, le maréchal de Boufflers,—qu'il -cherche à se renseigner. C'est dans les -cercles où se colportent commérages, calomnies et -médisances qu'il puise ses inspirations. Au besoin il -s'adressera à des valets... Des valets sûrs et «très -principaux», proclame-t-il... Pas toujours, nous l'allons -voir. Et, pour peu qu'au cours de cette poursuite passionnée -il ait l'heureuse fortune de saisir au vol un -récit équivoque, une anecdote suspecte, un propos -d'antichambre ou d'office, sa haine s'en empare avec -délices. Il se produit dans cette tête, «qui bout comme -un volcan», une agitation analogue à celle des nuits -fiévreuses où les moindres incidents grossissent au -point de prendre des proportions monumentales. D'ordinaire, -les fantômes nés durant les heures d'insomnie -ne survivent pas à l'éclat du jour. Ceux que se forge -Saint-Simon ne s'évanouissent jamais. Il les choie, -les caresse, et vit avec eux dans une intimité étroite.<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[p. 85]</a></span> -Les gens les moins suspects auront beau démontrer -que ce sont de pures ombres, des créations d'une fantaisie -dévoyée, de vaines illusions... Il ne veut rien -entendre et persiste dans son erreur, en dépit de tout -et de tous. «Cet homme, dira le Régent, est d'une suite -enragée!» Enragée, c'est cela même; mais, parfois -aussi, aveugle et inconsciente, «qui, dans une certaine -mesure, atténue une mauvaise foi dont il est, trop -souvent, impossible de douter.» C'est en s'inspirant de -ce point de vue complexe qu'il convient d'envisager les -questions d'ordre critique que soulève ce débat:—à -commencer par celle qui concerne Nicolas de Novion...</p> - -<p>Saint-Simon s'occupe de lui, d'abord dans ses notes -<i>sur Dangeau</i>, puis dans ses <i>Mémoires</i>.</p> - -<p>La note qu'il lui consacre est ainsi conçue: «Le -Premier Président étoit <i>fort accusé</i> de vendre la -justice et <i>on prétend</i> qu'il fut, plus d'une fois, pris -sur le fait, prononçant à l'audience des arrêts dont -aucun des deux côtés n'avoit été d'avis. En sorte -qu'un côté s'étonnoit de l'avis unanime de l'autre, et -ainsi réciproquement, et que, sur ces injustices -réitérées, le roi prit enfin le parti de l'obliger à se -défaire<a name="NoteRef_85_85" id="NoteRef_85_85"></a><a href="#Note_85_85" class="fnanchor">[85]</a>.»—Ce sont des bruits dont le chroniqueur -se fait l'écho, sans se porter garant de leur -exactitude: le Premier Président était <i>fort accusé</i>... -<i>On prétend que</i>...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_85_85" id="Note_85_85"></a><a href="#NoteRef_85_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Journal de Dangeau</i>, t. II, p. 473.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[p. 86]</a></span></p></div> - -<p>Dans ses <i>Mémoires</i>, postérieurs de plusieurs années, -il ne s'agit plus d'une médisance sujette à controverse, -mais de faits affirmés sans réserves: «Lamoignon -mourut en 1677. Novion lui succéda qui fut chassé -de cette belle place pour les friponneries et les falsifications -d'arrêts qu'il changeoit en les signant. Les -rapporteurs s'en aperçurent longtemps avant que -d'oser s'en plaindre. A la fin, les principaux de la -Grand'Chambre lui en parlèrent et l'obligèrent à -souffrir un témoin, d'entre les conseillers, à le voir -signer. Il avoit encore une façon plus hardie pour les -arrêts d'audience: il les prononçoit à son gré. Chaque -côté de la séance, dont il avoit été prendre les avis, -admira longtemps comment tout l'autre côté avoit pu -être d'un avis différent de celui qui avoit été le plus -nombreux du sien, et cela dura longtemps de la -sorte. Comme cela arrivoit de plus en plus souvent, -leur surprise fit qu'ils se la communiquèrent. Elle -augmenta beaucoup quand ils s'apprirent mutuellement -qu'elle leur étoit commune depuis longtemps et -que ces arrêts, qui l'avoient causée, n'étoient l'avis -d'aucun des deux côtés. Ils résolurent de lui en parler -la première fois qu'ils s'en apercevroient. L'aventure -ne tarda pas, et le hasard fit que la cause regardoit -un marguilliage. Quelques-uns des plus accrédités -de la Grand'Chambre lui parlèrent comme ils en -étoient convenus entre eux et tout modestement le -poussèrent. Se trouvant à bout, il se mit à rire et<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[p. 87]</a></span> -leur répondit qu'il seroit bien malheureux, étant -Premier Président, s'il ne pouvoit pas faire un marguillier -quand il en avoit envie. Ces gentillesses -furent rapportées au roi, et il étoit chassé honteusement -et avec éclat sans le duc de Gesvres, premier -gentilhomme de la Chambre et, de tout temps, fort -lié et fort libre avec le roi, qui en obtint qu'il -donneroit sa démission, comme un homme qui -veut se retirer, et se chargea de l'apporter au -roi<a name="NoteRef_86_86" id="NoteRef_86_86"></a><a href="#Note_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_86_86" id="Note_86_86"></a><a href="#NoteRef_86_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 420.</p></div> - -<p>Cette seconde version doit être complétée par l'indication -nouvelle que voici: «Le Premier Président de -Novion étoit un homme vendu à l'iniquité, à qui -l'argent et les maîtresses obscures faisoient tout -faire... Il vécut encore quatre ans dans l'abandon et -l'ignominie et mourut à sa campagne sur la fin de -1693<a name="NoteRef_87_87" id="NoteRef_87_87"></a><a href="#Note_87_87" class="fnanchor">[87]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_87_87" id="Note_87_87"></a><a href="#NoteRef_87_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. III, p. 312.</p></div> - -<p>Telles sont les accusations, si différentes de ton, -qu'à des intervalles éloignés Saint-Simon a formulées -contre l'adversaire des ducs. Y a-t-il opportunité à les -opposer l'une à l'autre pour en établir l'inquiétante -progression? Nous ne le pensons pas; car il est facile -de démontrer que toutes deux sont également -inexactes.</p> - -<p>Et d'abord, quelle est l'impression qui se dégage de<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[p. 88]</a></span> -cet ensemble d'imputations? Un sentiment de surprise. -On a peine à concevoir que l'ancien justicier des grands -jours, tenu en haute estime par tant de gens de bien, -se soit transformé tout à coup, après sa soixantième -année, en magistrat cupide, vénal, prévaricateur et -faussaire... A la réflexion, on découvre vite que certains -détails manquent de vraisemblance: celui notamment -qui a trait aux supercheries du délibéré. Comment -admettre qu'une moitié des magistrats ait -longtemps ignoré l'opinion unanime de collègues -séparés d'eux par quelques pas à peine? Il faut n'avoir -aucune notion des mœurs judiciaires pour considérer -comme possible la mise en pratique d'aussi périlleuses -combinaisons<a name="NoteRef_88_88" id="NoteRef_88_88"></a><a href="#Note_88_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_88_88" id="Note_88_88"></a><a href="#NoteRef_88_88"><span class="label">[88]</span></a> «Ce récit, dit M. Chéruel, n'est pas admissible et -porte avec lui sa réfutation. Le vote avait lieu à haute -voix. Comment admettre que le Parlement ait été distrait -au point de ne pas s'apercevoir que le Premier Président -dictait un arrêt contraire à l'avis unanime des conseillers? -Saint-Simon a tellement dépassé les bornes du vraisemblable -qu'il se réfute lui-même.» <i>Saint-Simon considéré -comme historien de Louis XIV</i>, p. 501.</p></div> - -<p>Ces récits,—qu'il s'agisse d'une simple rumeur ou -d'une affirmation catégorique,—ne pourraient donc -trouver crédit qu'autant qu'on en aurait la confirmation -dans les correspondances et les écrits du temps. Or -c'est précisément le contraire qui arrive.</p> - -<p>Le premier des contemporains dont il convienne -d'invoquer le témoignage, c'est Louis XIV lui-même,<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[p. 89]</a></span> -qu'on nous représente comme décidé à faire un éclat, -et ne mettant un frein à sa colère que sur l'intervention -du duc de Gesvres... Que Sa Majesté, sur de pressantes -sollicitations, ait pardonné à un grand coupable, -on peut facilement l'admettre. Mais qu'elle eût accablé -ce coupable de bienfaits, tout en le chassant, ce serait -la plus choquante des contradictions. La question ainsi -posée, que voyons-nous? Loin de traiter Novion en -magistrat indigne, le roi lui accorde les faveurs suivantes: -attribution d'une année de gages; maintien de -sa pension de dix-huit mille livres; constitution d'un -brevet de retenue de cent mille écus; allocation d'une -somme de trois cent soixante-quatorze mille livres pour -l'acquisition d'une présidence à mortier destinée à son -petit-fils, André de Novion. Les fils sont également -l'objet de promesses réalisées à brève échéance: une -abbaye à celui qui est d'Église; le grade de brigadier -au colonel du régiment de Bretagne. Enfin le gendre, -M. de la Briffe, est nommé procureur général en remplacement -de Harlay... On confessera qu'il n'y a là -rien qui ressemble à une disgrâce, encore moins à une -déroute.</p> - -<p>Interrogeons maintenant Dangeau, si bien renseigné -sur les bruits de Cour. Dangeau consigne, à sa date, la -retraite de Novion, sans lui attribuer aucune cause -désobligeante. Au contraire, en chroniqueur scrupuleux, -il énumère chacune des libéralités dont nous -venons de dresser l'état et ajoute même qu'elles furent<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[p. 90]</a></span> -encore accrues de cent mille livres, à la suite d'une -visite de l'intéressé au roi<a name="NoteRef_89_89" id="NoteRef_89_89"></a><a href="#Note_89_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_89_89" id="Note_89_89"></a><a href="#NoteRef_89_89"><span class="label">[89]</span></a> <i>Journal de Dangeau</i>, t. II, p. 475.</p></div> - -<p>Au témoignage de Dangeau, il faut joindre celui de -Bussy-Rabutin. Pour ce dernier, la démission du Premier -Président est motivée par le souci d'assurer l'avenir -des siens<a name="NoteRef_90_90" id="NoteRef_90_90"></a><a href="#Note_90_90" class="fnanchor">[90]</a>. Un arrangement de famille: tel est -aussi le sentiment du marquis de Sourches. Même note -à l'Académie, où Nicolas de Novion avait été reçu -en 1680<a name="NoteRef_91_91" id="NoteRef_91_91"></a><a href="#Note_91_91" class="fnanchor">[91]</a>. Sa mort, survenue en 1693, y fut saluée dans -des termes qui, en faisant une large part à l'hyperbole -d'usage, ne laissent pas de place à l'équivoque. L'un -des orateurs, l'abbé Boileau, célèbre les actes publics -du défunt, la fécondité de son génie, la justesse de son -discernement, la dignité avec laquelle il prononçait les -oracles de la justice. Mais, s'il admire les talents qui le -portèrent à la tête de l'un des premiers sénats du monde, -il ne tarit pas sur la sagesse de sa retraite où il n'est -pas éloigné de voir un signe de la protection divine<a name="NoteRef_92_92" id="NoteRef_92_92"></a><a href="#Note_92_92" class="fnanchor">[92]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_90_90" id="Note_90_90"></a><a href="#NoteRef_90_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin.</i> Lettre du 10 octobre -1689.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_91_91" id="Note_91_91"></a><a href="#NoteRef_91_91"><span class="label">[91]</span></a> C'est à ses bons offices qu'eut recours la docte assemblée -pour régler son différend avec Furetière.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_92_92" id="Note_92_92"></a><a href="#NoteRef_92_92"><span class="label">[92]</span></a> <i>Recueil des harangues de messieurs les académiciens</i>, -t. II, p. 459.</p></div> - -<p>Ces considérations avaient frappé M. Chéruel. Aussi -n'hésitait-il pas à regarder comme dénuées de fondement -les imputations de Saint-Simon<a name="NoteRef_93_93" id="NoteRef_93_93"></a><a href="#Note_93_93" class="fnanchor">[93]</a>. Que n'eût-il<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[p. 91]</a></span> -pas dit s'il avait eu sous la main les <i>Souvenirs</i> du greffier -Dongois, neveu de Boileau-Despréaux!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_93_93" id="Note_93_93"></a><a href="#NoteRef_93_93"><span class="label">[93]</span></a> L'opinion de M. Chéruel paraît avoir été partagée par -M. de Boislisle, dans la grande édition de Saint-Simon, -t. II, p. 51.</p></div> - -<p>En vertu de ses fonctions, Dongois était préposé à la -garde des registres du Parlement. Par suite, son attention -devait être attirée d'une façon spéciale sur les -agissements de nature à en compromettre la sincérité. -Toute altération de ses minutes l'eût touché autant -qu'un attentat contre sa personne. Cependant, au -cours des notes qu'il consacre à Nicolas de Novion, on -ne relève aucune allusion ni aucune réticence qui -puisse éveiller le soupçon. S'explique-t-il, en revanche, -sur les relations du chef de la Compagnie avec ces -rapporteurs dont on s'est plu à signaler l'attitude indignée -et les précautions outrageantes, voici de quelle -manière il les juge: «Le Premier Président avoit une -grande facilité d'esprit et une appréhension si vive -que, quelque nombre d'affaires qu'il eût envie de -communiquer, il les remettoit avec une netteté surprenante. -Il ne demandoit que le nom des parties et -aussitôt rapportoit le procès à merveille en apparence. -Du moins, les rapporteurs en étoient <i>très -contents</i>...» <i>Satisfecit</i> flatteur dont l'importance ne -saurait échapper. Comment le concilier avec le flagrant -délit au cours duquel Novion, «pris la main dans le -sacq», aurait été démasqué et publiquement flétri?...<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[p. 92]</a></span> -Dongois déguise-t-il la vérité? Pourquoi, et dans quel -intérêt? C'était, en même temps qu'un personnage -considérable, un galant homme d'une probité à toute -épreuve<a name="NoteRef_94_94" id="NoteRef_94_94"></a><a href="#Note_94_94" class="fnanchor">[94]</a>. Ajoutons que ses <i>Souvenirs</i>, rédigés pour -son petit-fils, Roger-François Gilbert de Voisins, qui -lui succéda en 1717, avaient un caractère essentiellement -privé<a name="NoteRef_95_95" id="NoteRef_95_95"></a><a href="#Note_95_95" class="fnanchor">[95]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_94_94" id="Note_94_94"></a><a href="#NoteRef_94_94"><span class="label">[94]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XIV, p. 87.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_95_95" id="Note_95_95"></a><a href="#NoteRef_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Dongois a laissé, outre les <i>Souvenirs</i>, un <i>Journal</i>, d'un -haut intérêt documentaire, composé pendant son séjour à -Clermont, où il remplissait les fonctions de greffier près de -la Chambre de justice instituée par Louis XIV. Coïncidence -curieuse: le <i>Journal</i> défend Novion contre certaine médisance -de l'abbé Fléchier, de même que les <i>Souvenirs</i> le protègent -contre les calomnies de Saint-Simon. Rendant compte -des poursuites dont le marquis de Pont-du-Château fut l'objet -en 1665, le futur évêque de Nîmes, après un long exposé des -crimes de ce gentilhomme, insinue qu'à raison de son alliance -avec M. de Ribeyre, gendre de Novion, il fut traité par celui-ci -avec une indulgence scandaleuse. Or Dongois, qui rapporte, -avec l'autorité attachée à son caractère officiel, les débats de -ce procès, démontre l'inanité des bruits recueillis par Fléchier -et justifie pleinement la décision rendue (voir à l'appendice -les <i>Mémoires de Fléchier</i>, p. 393):—ce qui n'empêche -pas Sainte-Beuve, dans l'étude qui figure en tête de cet -ouvrage, de faire état des dires de l'auteur, de les rapprocher -des attaques de Saint-Simon et d'émettre cet avis que le président -des grands jours préludait alors, par «une nuance -légère d'iniquité», aux méfaits dont, plus tard, il devait se -rendre coupable.</p></div> - -<p>Dongois ne s'y montre pas, d'ailleurs, d'une tendresse -aveugle à l'égard de son ancien chef. C'est ainsi -qu'après l'avoir représenté comme «bon et compatissant»,<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[p. 93]</a></span> -il expose «qu'il changeoit aisément d'amitiés -et sentiments». Il termine même ses critiques par -cette constatation peu flatteuse «qu'on ne peut pas -disconvenir qu'il manquoit de tenue». Assurément, -cette formule un peu nuageuse ne vise pas des négligences -de toilette, mais certaines faiblesses d'un ordre -tout à fait intime:—ce qui nous amène à la question -«des maîtresses obscures»...</p> - -<p>Que Nicolas de Novion eût du goût pour ce qu'un -ministre de l'empire, dans une correspondance célèbre, -appelait l'<i>odor della feminita</i>, cela n'est pas douteux. -Il est certain que, dans sa jeunesse, les succès ne lui -firent pas défaut. L'âge glissa-t-il sur lui sans calmer -ses ardeurs? Il y a lieu de le croire. On doit même -admettre, d'après les dires de Dongois, qu'il négligeait -de prendre ces précautions qui, sans atténuer la gravité -de la faute, ont l'avantage d'en restreindre la -publicité. Mais il importe, sur ce point comme sur -beaucoup d'autres, de se tenir en garde contre toute -exagération. Les notes rédigées, à la demande de Fouquet, -sur le personnel du Parlement, contiennent, -relativement à Novion, l'indication suivante: «Est -souvent brouillé en son domestique: Mme des Brosses-Chouart -a grand crédit sur lui.» Mme des Brosses-Chouart: -une favorite, tenons-le pour acquis. Celle-ci -fut-elle suivie d'une ou plusieurs autres? C'est fort -possible... Défaillances fâcheuses, même en un siècle -qui vit tout à la fois les dernières amours de Henri IV<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[p. 94]</a></span> -et les liaisons scandaleuses du Roi-Soleil. Mais, de ces -habitudes de galanterie à une domination déshonorante, -exercée par des personnes de bas étage exploitant -les vices d'un vieillard et se livrant, de concert -avec lui, à un trafic honteux, il y a une distance que -rien ne nous permet de franchir.—Comment oublier -d'ailleurs que, de ce vieillard, Guy Patin a dit: «C'est -un fort honnête homme<a name="NoteRef_96_96" id="NoteRef_96_96"></a><a href="#Note_96_96" class="fnanchor">[96]</a>», et l'abbé Legendre: -«C'étoit un bon juge<a name="NoteRef_97_97" id="NoteRef_97_97"></a><a href="#Note_97_97" class="fnanchor">[97]</a>»!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_96_96" id="Note_96_96"></a><a href="#NoteRef_96_96"><span class="label">[96]</span></a> Lettre du 8 décembre 1665.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_97_97" id="Note_97_97"></a><a href="#NoteRef_97_97"><span class="label">[97]</span></a> <i>Mémoires de l'abbé Legendre</i>, p. 30.—L'édition de Saint-Simon, -publiée par M. de Boislisle, contient sur les mœurs -de Nicolas de Novion la précision suivante qui ne contredit -en rien notre opinion: «Le bruit public lui attribuait la paternité -illégitime de cette cousine de Boileau qui épousa le -frère de Jean de La Bruyère.» <i>Notice de M. Servois.</i></p></div> - -<p>Que reste t-il, en somme, des deux versions accusatrices? -On peut dire rien... La calomnie n'en subsistera -pas moins avec les conséquences cruelles que lui -imprime le talent de son auteur. Elle fera son chemin -et, plus tard, sera reproduite par les gens de lettres -qui, soucieux d'aller vite en besogne, épousent volontiers -les opinions toutes faites. Parmi tant de noms -qu'on pourrait citer, nous n'en désignerons qu'un: -celui de Duclos, dont on connaît les prétentions bourrues -à l'indépendance et l'orgueilleuse affectation de -sincérité. Duclos copie servilement, sans du reste indiquer -la source, les dires de l'ex-vidame de Chartres sur -Nicolas de Novion. Moyennant quoi, il libelle cette<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[p. 95]</a></span> -phrase lapidaire: «On en avait fait pendre de moins -coupables, mais ce n'était pas de ceux qui font -pendre!»—C'est ainsi qu'au cours de ce grand -dix-huitième siècle, qui revendiqua si haut les droits -de la libre critique, un philosophe doublé d'un moraliste -comprenait les devoirs de l'historien<a name="NoteRef_98_98" id="NoteRef_98_98"></a><a href="#Note_98_98" class="fnanchor">[98]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_98_98" id="Note_98_98"></a><a href="#NoteRef_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Vers la même époque, Voisenon et Marmontel eurent -aussi la bonne fortune de prendre connaissance des <i>Mémoires</i>. -Ils y puisèrent également une foule d'indications, mais, pas -plus que Duclos, ils ne songèrent, semble-t-il, à en contrôler -l'exactitude.</p></div> - -<p>Est-ce à dire qu'en haut lieu on ne trouvât point que, -pour Novion, l'heure de la retraite avait sonné? Si, on -le pensait. Et c'est là l'équivoque dont les <i>Mémoires</i> -ont si habilement tiré parti. Il se produisit, en effet, -une intervention officielle, mais motivée par des raisons -qui n'entachaient en rien l'honneur de l'intéressé...</p> - -<p>En 1689, l'ancien président des grands jours était -parvenu au terme de sa carrière: soixante et onze ans -d'âge et cinquante-deux ans de services. La maladie -l'avait gravement éprouvé: il était infirme et entendait -à peine. Ses facultés intellectuelles s'affaiblissaient -également. La preuve en éclata dans une circonstance -qui eut un retentissement considérable. Un <i>Te Deum</i>, -en l'honneur du rétablissement de Sa Majesté, venait -d'être célébré à la Sainte-Chapelle (6 février 1687), en -présence du chancelier Boucherat, des représentants -de la haute robe et de nombreuses personnes de distinction.<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[p. 96]</a></span> -Avant de se rendre au repas qu'allait lui -offrir le chef de la Compagnie judiciaire, l'assistance -se réunit à la Grand'Chambre pour y entendre les -harangues d'usage, l'une du Premier Président, l'autre -du chancelier. La curiosité était vive. On s'attendait, -en effet, à un beau tournoi d'éloquence, chacun des -orateurs devant briller par des mérites divers. Mais -les suffrages étaient acquis d'avance au Premier Président -qu'on savait doué d'un remarquable talent -de parole<a name="NoteRef_99_99" id="NoteRef_99_99"></a><a href="#Note_99_99" class="fnanchor">[99]</a>... Que se passa-t-il en lui? Il serait -malaisé de le dire. Toujours est-il que, sous le coup -d'une éclipse soudaine, son cerveau ne lui fournit -aucune idée et sa mémoire aucune parole: il s'arrêta -net au début de son discours et ne trouva pas un mot -pour sauver la situation. «Ce fut, dit l'abbé Legendre, -une scène désagréable pour un homme qui avoit -préparé un dîner de plus de mille écus pour régaler -le chancelier et tout ce qu'il y avoit de plus distingué -dans la robe<a name="NoteRef_100_100" id="NoteRef_100_100"></a><a href="#Note_100_100" class="fnanchor">[100]</a>.» Le marquis de Sourches -indique que la réputation du Premier Président était si -bien établie que cette mésaventure ne pouvait lui -causer aucun tort. Elle ne l'en affecta pas moins au delà -de toute mesure. Il se regarda comme irrémédiablement -amoindri, devint taciturne, tomba dans une affliction<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[p. 97]</a></span> -profonde, qui le suivit jusqu'au tombeau, et refusa -longtemps de prendre possession de son siège<a name="NoteRef_101_101" id="NoteRef_101_101"></a><a href="#Note_101_101" class="fnanchor">[101]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_99_99" id="Note_99_99"></a><a href="#NoteRef_99_99"><span class="label">[99]</span></a> «Il se piquoit, dit Dongois, de parler aisément sur-le-champ -et, en effet, il le faisoit avec une facilité extraordinaire.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_100_100" id="Note_100_100"></a><a href="#NoteRef_100_100"><span class="label">[100]</span></a> <i>Mémoires de l'abbé Legendre</i>, p. 36.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_101_101" id="Note_101_101"></a><a href="#NoteRef_101_101"><span class="label">[101]</span></a> <i>Souvenirs de Dongois.</i>—Le discours qu'il ne put prononcer -n'en fut pas moins publié. Il se terminait par cette -phrase sonore, rapportée par Gilbert de Lisle. «Nous avons -en lui—c'est de Louis XIV qu'il est question—un -libérateur; mais nous n'entreprendrons pas son éloge: -l'écho n'a point assez de voix pour rendre le bruit du tonnerre».</p></div> - -<p>Des difficultés d'une autre nature lui rendaient également -pénible l'exercice de ses fonctions. Ses rapports -avec le procureur général de Harlay étaient extrêmement -tendus, bien que celui-ci fût son neveu à la mode -de Bretagne. Lorsque, après la mort de Lamoignon, la -Première Présidence était devenue vacante, Harlay -avait, nous le savons, posé sa candidature. Les compétitions -furent, semble-t-il, fort ardentes. D'où une rivalité -qui, avec le temps, ne fit que s'accentuer<a name="NoteRef_102_102" id="NoteRef_102_102"></a><a href="#Note_102_102" class="fnanchor">[102]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_102_102" id="Note_102_102"></a><a href="#NoteRef_102_102"><span class="label">[102]</span></a> En 1685, ils avaient aussi été en concurrence pour la -place de chancelier.—<i>Journal de Dangeau</i>, t. I, p. 242.</p></div> - -<p>L'un et l'autre avaient, au surplus, de ces railleries -piquantes qui n'étaient pas de nature à rétablir la bonne -harmonie.—«Les gens du roi! se plaisait à dire -Novion: comme les orgues à l'église, ils ne servent -qu'à allonger la cérémonie<a name="NoteRef_103_103" id="NoteRef_103_103"></a><a href="#Note_103_103" class="fnanchor">[103]</a>...» Mais il avait affaire à -forte partie. Pour un lardon lancé, il en recevait -quatre. Le neveu, doué d'une verve intarissable, n'avait -garde de ménager l'oncle et se montrait d'autant plus<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[p. 98]</a></span> -acerbe que, désigné pour recueillir sa succession, il lui -tardait qu'elle fût ouverte. Passé maître en l'art de la -procédure, et supérieur aux plus fins limiers de la chicane, -il s'ingéniait à soulever des contestations de -forme où il ne manquait jamais d'avoir le dernier -mot. S'il s'était agi d'une de ces querelles qu'on vide -au champ d'honneur, le vieil athlète, retrouvant sa -vigueur ancienne, l'eût sans doute emporté. Mais -que pouvait sa fougue généreuse contre les coups -d'épingle dont on se plaisait à le harceler? L'homme, -que Mazarin avait su berner de si adroite manière, -était, en dépit de ses facultés brillantes, pourvu d'une -certaine dose de naïveté. Ajoutons que le sang-froid -n'était pas sa qualité dominante. Aussi donnait-il -«dans tous les panneaux que le procureur général lui -tendoit». Dongois, qui nous donne ces détails, servait -d'intermédiaire et s'efforçait de mettre le holà. -Ce manège, qui durait depuis douze ans, n'en devait -pas moins aboutir à un éclat public, sinon à un scandale.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_103_103" id="Note_103_103"></a><a href="#NoteRef_103_103"><span class="label">[103]</span></a> <i>Messagiana</i>, t. II, p. 210.</p></div> - -<p>Supposer que cet antagonisme, si nuisible à l'administration -de la justice, prit fin après la déconvenue -oratoire du Premier Président, ce serait faire injure à -l'espèce humaine. On peut affirmer que les partisans -de Harlay profitèrent de l'occasion pour remontrer au -roi les inconvénients de cet éternel conflit, le grand -âge de Nicolas de Novion, le délabrement de sa santé, -la diminution de son prestige, l'opportunité de son<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[p. 99]</a></span> -remplacement par un magistrat plus jeune et mieux en -main. Ils agirent avec d'autant plus d'ardeur qu'ils se -sentaient soutenus par le parti des ducs, heureux de -satisfaire sa vengeance. C'était, d'autre part, le moment -où Harlay, n'ayant pas eu encore à prendre parti sur -le bonnet, jouissait de la faveur qui s'attache aux héritiers -du trône, dont chaque mécontent escompte le -libéralisme réparateur. Cette coalition d'intérêts et de -rancunes manœuvra si habilement que Louis XIV, -convaincu, chargea le marquis de Seignelay de faire -comprendre au Premier Président que l'heure de la -retraite avait sonné pour lui; Seignelay devait, en -même temps, énumérer les faveurs qui, à titre de -récompense, seraient attribuées au démissionnaire. -Celui-ci, dont cette démarche comblait les désirs -secrets, ne se le fit pas dire deux fois. Il se hâta d'en -tirer profit en se faisant gratifier «d'une rançon de -prince», manda chez lui son notaire et signa, en présence -des témoins requis, le contrat qui le déchargeait -d'un fardeau devenu trop lourd pour ses épaules.</p> - -<p>Telle est, semble-t-il, la vérité: il importait qu'elle -fût dite<a name="NoteRef_104_104" id="NoteRef_104_104"></a><a href="#Note_104_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_104_104" id="Note_104_104"></a><a href="#NoteRef_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Ajoutons, pour ne rien laisser dans l'ombre, qu'en 1702 -il parut sous ce titre: <i>Mémoire pour servir à l'histoire du -marquis de Fresne</i>, un libelle qui mettait en cause la tribu -entière des Novion et dirigeait spécialement contre son chef—Nicolas -V—les imputations les plus odieuses. Ce libelle, -qui a inspiré à M. E.-D. Forgues un article publié en 1867 -dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>, était l'œuvre d'un criminel -condamné pour meurtre, tentative d'empoisonnement et trafic -de sa femme qu'il essaya de vendre à des pirates. (Voir les -<i>Mémoires du comte de Rochefort</i>, édition de 1692, p. 237). -Saint-Simon, qui n'a pu ignorer l'existence de ce pamphlet, -n'y fait aucune allusion: c'est dire le cas qu'il mérite.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[p. 100]</a><br /><a name="Page_101" id="Page_101">[p. 101]</a></span></p></div> - - - - -<h2><a name="VI" id="VI">VI</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">Le Premier Président de Harlay.—Son portrait.—Ses -ancêtres.—Son attitude vis-à-vis des ducs.—Les -procès de Saint-Simon et du maréchal de -Luxembourg.—L'échec de la candidature de -Harlay a la charge de chancelier.—Ses causes.—Mort -de Harlay (1707).—Le duc du Maine -se prononce contre les ducs dans la querelle du -bonnet.—Vaines tentatives de Saint-Simon.—Découragement -des ducs.—Fin de la première -période de la querelle du bonnet.</span></p></blockquote> - - -<p>C'est en septembre 1689 que se produisait la retraite -de Novion. Messieurs de la pairie l'accueillirent avec -allégresse, tout en ne se défendant pas de quelque -inquiétude. C'était sans doute une admirable chose que -d'en finir avec le passé; mais qu'allait être l'avenir? -Tous les regards se tournèrent vers celui que chacun -désignait pour la fonction la plus élevée du Parlement, -où il fut d'ailleurs porté tout aussitôt: le procureur -général Achille III de Harlay, seigneur de Grosbois et -de Beaumont-en-Gâtinais, celui-là même dont nous -venons de voir passer la silhouette.</p> - -<p>Au physique, tout le contraire de Novion, dont il ne -rappelait en rien le grand air et l'imposante majesté: -un robin dépourvu de prestance, au geste effacé, orné<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[p. 102]</a></span> -d'une barbiche broussailleuse, semblable à celle d'un -bouc, médiocrement vêtu, peu soigné de sa personne -et ayant moins l'apparence d'un haut magistrat que -celle d'un régent de collège. Mais quand l'attention se -portait sur la figure, on éprouvait une sorte de saisissement, -tant il s'en dégageait d'intelligence et de vie. Et -l'impression première se modifiait et l'on s'expliquait -le choix de Louis XIV.</p> - -<p>Saint-Simon nous a laissé du personnage jusqu'à -trois portraits, d'un relief saisissant, qu'il est facile de -fondre en un seul, car, à quelques détails près, ils ne -diffèrent pas sensiblement. «Pour l'extérieur, dit-il, -un petit homme vigoureux et maigre, un visage en -losange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, -parlants, perçants, qui ne regardoient qu'à la dérobée, -mais qui, fixés sur un client ou sur un magistrat, -étoient pour le faire rentrer en terre; un habit peu -ample, un rabat presque d'ecclésiastique, et des -manchettes plates comme eux, une perruque fort -brune et fort mêlée de blanc, touffue mais courte, -avec une grande calotte par-dessus. Il se tenoit et -marchoit un peu courbé, avec un faux air plus -humble que modeste, et rasoit toujours les murailles, -pour se faire faire place avec plus de bruit, et n'avançoit -qu'à force de révérences respectueuses et comme -honteuses, à droite et à gauche, à Versailles<a name="NoteRef_105_105" id="NoteRef_105_105"></a><a href="#Note_105_105" class="fnanchor">[105]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_105_105" id="Note_105_105"></a><a href="#NoteRef_105_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. I, p. 136.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[p. 103]</a></span></p></div> - -<p>Les yeux constituaient la marque caractéristique de -cette physionomie. Saint-Simon, qui était lui-même -pourvu «d'un œil de vrille», ne tarit pas d'exclamations -à ce sujet. Il le fait en termes qui ne permettent -guère de concevoir que ce fussent des yeux sournois, -«ne regardant qu'à la dérobée». Il spécifie, en effet, -que «c'étoient des yeux de vautour qui sembloient -dévorer les objets et percer les murailles». Or des -yeux, même de vautour, ne sauraient accomplir de -pareils prodiges, sans regarder en face!</p> - -<p>«Les sentences, poursuivent les <i>Mémoires</i>, et les -maximes étoient son langage ordinaire, même dans -les propos communs. Toujours laconique, jamais à -son aise, ni personne avec lui; beaucoup d'esprit -naturel et fort étendu; beaucoup de pénétration, une -grande connoissance du monde, surtout des gens -avec qui il avoit affaire; beaucoup de belles-lettres, -profond dans la science du droit et, ce qui malheureusement -est devenu si rare, du droit public; une -grande lecture et une grande mémoire et, avec une -lenteur dont il s'étoit fait une étude, une justesse, -une promptitude, une vivacité de réparties surprenante -et toujours présente. Supérieur aux plus fins -procureurs dans la science du Palais, et un talent -incomparable de gouvernement par lequel il s'étoit -tellement rendu le maître du Parlement qu'il n'y -avoit aucun de ce corps qui ne fût devant lui un -écolier et que la Grand'Chambre et les Enquêtes<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[p. 104]</a></span> -assemblées n'étoient que des petits garçons en sa -présence, qu'il dominoit et qu'il tournoit où et -comme il le vouloit, souvent sans qu'ils s'en aperçussent, -sans oser branler devant lui, sans toutefois -avoir jamais donné accès à aucune liberté ni -familiarité avec lui à personne, sans exception; -magnifique par vanité aux occasions, ordinairement -frugal par le même orgueil, et modeste de -même dans ses meubles et dans son équipage, pour -s'approcher des mœurs des anciens grands magistrats...»</p> - -<p>Voilà ce qu'on peut appeler le côté des mérites... Il -faut reconnaître que, bien qu'entremêlés de coups de -griffe, les compliments abondent: procédé habituel à -Saint-Simon quand il veut accabler son homme,—la -scélératesse exigeant, pour être poussée à l'excès, une -forte dose de facultés brillantes... Voici, maintenant, le -revers de la médaille: «C'est un dommage extrême -que tant de qualités et de talents naturels et acquis -se soient trouvés destitués de toute vertu et -n'aient été consacrés qu'au mal, à l'ambition, à -l'avarice, au crime. Superbe, venimeux, malin, scélérat -par nature, humble, bas, rampant devant -ses besoins, faux et hypocrite en toutes ses actions, -même les plus ordinaires et les plus communes, -juste avec exactitude entre Pierre et Jacques pour -sa réputation, l'iniquité la plus consommée, la plus -artificieuse, la plus suivie, suivant son intérêt, sa<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[p. 105]</a></span> -passion et le vent surtout de la Cour et de la fortune<a name="NoteRef_106_106" id="NoteRef_106_106"></a><a href="#Note_106_106" class="fnanchor">[106]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_106_106" id="Note_106_106"></a><a href="#NoteRef_106_106"><span class="label">[106]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. V, p. 166.</p></div> - -<p>Cette accumulation d'outrages paraîtra peut-être -excessive. Ce n'est là cependant qu'un simple spécimen: -nous en verrons bien d'autres!... En attendant -qu'il nous soit permis de remettre les choses au point, -ce qu'il importe de retenir, c'est la grande situation -occupée par Harlay au sein du Parlement. Cette situation, -il la devait, en partie, au prestige de ses ancêtres, -au premier rang desquels figurait Achille I<sup>er</sup>, celui-là -même dont L'Estoille a dit «qu'il étoit le vrai atlas de -sa compagnie, le Piso de nostre aage, descrit par -Tacite au sixième livre des <i>Annales</i>, qui n'inclinoit -jamais à opinion qui sentist son homme lasche<a name="NoteRef_107_107" id="NoteRef_107_107"></a><a href="#Note_107_107" class="fnanchor">[107]</a>». -C'est de lui qu'Achille III tenait ces «yeux de vautour» -qui faisaient rentrer les méchants en terre et -transperçaient le roc. La chronique rapporte,—et cet -exemple d'atavisme ne manque pas d'intérêt,—qu'un -jour Achille I<sup>er</sup> se trouvant à Estains, où il possédait -une maison, le village fut envahi par une troupe de -lansquenets à la solde de l'Espagne. Déjà les logis -étaient marqués, les vivres mis en réquisition, les tonneaux -tirés de la cave, quand le Premier Président -apparut sur le seuil de sa porte, n'ayant d'autres -armes que son bonnet, sa robe écarlate et son regard...<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[p. 106]</a></span> -Mais ce regard, dans son éloquence muette, disait tant -de choses que, saisie d'une épouvante subite, la bande -entière, sans en demander plus long, rechargea ses -bagages, se remit en selle et détala à toute bride.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_107_107" id="Note_107_107"></a><a href="#NoteRef_107_107"><span class="label">[107]</span></a> <i>Mémoires de de L'Estoille</i>, édit. Petitot, 49, p. 61.</p></div> - -<p>On ne s'imagine pas quels souvenirs avaient laissés -au Palais, où le culte des traditions était resté vivace, -les hauts faits de ce personnage, son patriotisme ardent, -ses vibrantes objurgations aux Guises, sa résistance -héroïque aux factieux. La légende s'était peu à peu -mêlée à l'histoire et le petit-fils en recueillait comme -une sorte d'auréole à laquelle ne nuisaient pas non plus -ses relations étroites avec les maréchaux de Luxembourg, -de Noailles et de Villeroy, et ses alliances avec -les maisons les plus puissantes de la robe<a name="NoteRef_108_108" id="NoteRef_108_108"></a><a href="#Note_108_108" class="fnanchor">[108]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_108_108" id="Note_108_108"></a><a href="#NoteRef_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Sa mère était une Bellièvre, sa bisaïeule une de Thou. -Enfin, il avait épousé, au mois de septembre 1667, Mlle de -Boissy, fille de Guillaume de Lamoignon. <i>Mémoires d'Olivier -d'Ormesson</i>, t. II, p. 520.</p></div> - -<p>Mais c'est surtout à lui-même qu'il devait sa grande -autorité. Investi, dès 1667, de la charge de procureur -général que, en 1661, son père avait acquise de Fouquet, -au prix de 2400000 livres<a name="NoteRef_109_109" id="NoteRef_109_109"></a><a href="#Note_109_109" class="fnanchor">[109]</a>, il avait, pendant -vingt-deux ans, exercé cette fonction avec une maîtrise -incomparable. La jurisprudence, en matière civile -autant qu'en matière religieuse, n'avait pas de secrets<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[p. 107]</a></span> -pour lui. Mais c'est principalement dans les questions -de droit public, si fréquemment agitées alors, que se -révélait sa vaste érudition. Il possédait, sur ce sujet -unique, plus de deux mille manuscrits provenant des -recueils constitués par les anciens Premiers Présidents: -c'étaient «les trésors de la tradition parlementaire»... -Aussi n'est-ce pas à lui qu'on eût pu faire accroire que -les pairs du temps de Louis XIV descendaient des -grands vassaux et qu'ils étaient «les successeurs nés -des rois»!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_109_109" id="Note_109_109"></a><a href="#NoteRef_109_109"><span class="label">[109]</span></a> <i>Note au journal de Dangeau</i>, t. II, p. 473. Achille II, -père d'Achille III et petit-fils d'Achille I<sup>er</sup>, avait été conseiller -au Parlement, maître des requêtes et conseiller d'État, -avant de devenir procureur général.</p></div> - -<p>Quoi que Saint-Simon en puisse dire, cet extraordinaire -petit homme possédait,—nous le verrons bientôt,—quelques -qualités. Par contre, il était affligé de deux -défauts. Premièrement, il était d'un caractère peu maniable; -certains disaient même hargneux. Deuxièmement, -il avait trop d'esprit,—un esprit amer, piquant, -emportant la pièce. Un de ses biographes proclame que -ses morsures atteignaient seulement ceux qui les méritaient<a name="NoteRef_110_110" id="NoteRef_110_110"></a><a href="#Note_110_110" class="fnanchor">[110]</a>. -L'abbé Legendre s'en explique différemment: -«Tout en lui, dit-il, sentoit son grand magistrat, -hors peut-être un peu trop d'humeur... Quoiqu'il eût -toujours le sourcil froncé, c'était un homme à sarcasmes -qui ne pouvoit retenir un bon mot, y allât-il -de se brouiller avec son meilleur ami<a name="NoteRef_111_111" id="NoteRef_111_111"></a><a href="#Note_111_111" class="fnanchor">[111]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_110_110" id="Note_110_110"></a><a href="#NoteRef_110_110"><span class="label">[110]</span></a> <i>Causes célèbres et intéressantes</i>, Paris, 1752, t. IX, -p. 676.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_111_111" id="Note_111_111"></a><a href="#NoteRef_111_111"><span class="label">[111]</span></a> <i>Mémoires de l'abbé Legendre</i>, p. 31.</p></div> - -<p>On eût pu, de ces facéties, composer plusieurs<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[p. 108]</a></span> -volumes. On se borna à en composer un, qui parut sous -le titre de <i>Harlæana</i>... J'imagine bien qu'il doit en -être de quelques-unes comme des réponses historiques -qui, pour la plupart, sont fabriquées après coup. Mais, -même en en supprimant la moitié, la collection resterait -encore assez riche. Ce virtuose de l'épigramme possédait, -en outre, un art merveilleux pour décourager les -solliciteurs. Ne pouvant refuser audience au supérieur -des Jésuites et au prieur des Oratoriens, entre lesquels -un litige était pendant, il les convoqua ensemble dans -son cabinet. Il plaça l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, -les invita à s'expliquer à tour de rôle et les écouta -avec une patience qui, d'ordinaire, n'était pas son fait. -Et lorsque, suspendus à ses lèvres, ils attendaient -l'oracle qu'ils supposaient devoir servir d'opinion à la -Cour, Harlay se leva, prononça quelques paroles sur la -sanctification des âmes par la vie monastique et l'éternelle -béatitude qui en est la récompense, puis, s'inclinant -devant chacun des religieux:—Mon Père, dit-il -au Jésuite, c'est avec vous que je voudrais vivre...—Et -avec vous, mon Père, dit-il à l'Oratorien, que -je voudrais mourir... Ils n'en tirèrent pas davantage<a name="NoteRef_112_112" id="NoteRef_112_112"></a><a href="#Note_112_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_112_112" id="Note_112_112"></a><a href="#NoteRef_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Sa causticité, qui n'était pas toujours aussi bénigne, -n'épargnait personne. La liste serait longue des gens de qualité -que, toujours avec force saluts, il exaspéra de ses boutades. -Irritée de n'en rien obtenir, certaine grande dame le -traite de <i>Barbe de chat</i>. Une seconde, la duchesse de La -Ferté, le qualifie de <i>vieux singe</i>. Il accompagnait les mécontents -jusqu'à leur carrosse, sous prétexte de ne rien perdre -des assiduités dont on le gratifiait et souvent, au moment de -prendre congé, trouvait le moyen de lancer un nouveau -lardon.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[p. 109]</a></span></p></div> - -<p>Était-ce la paix, était-ce la guerre qu'apportait, dans -les plis de sa robe écarlate, cet étrange personnage? Ce -qu'on savait de son tempérament n'était pas de nature -à rassurer. Les ducs, au surplus, avaient déjà contre -lui un grief sérieux: la part qu'il avait prise à l'élévation -des enfants de Mme de Montespan. Mais de ce -grief même pouvait naître un avantage. En récompense -des services rendus dans cette conjoncture délicate, -Harlay avait reçu la promesse du poste de chancelier -«que le cadavre du bonhomme Boucherat» ne pouvait -occuper longtemps. Or le désir qu'il éprouvait d'obtenir -les sceaux devait, pensait-on, donner barres sur lui. -Comment admettre, en effet, qu'il s'exposât à s'aliéner -un parti puissant dont l'animosité pouvait constituer -un obstacle sérieux au succès de sa candidature?</p> - -<p>Ce n'était donc pas sans impatience qu'on attendait -une prestation de serment fournissant aux pairs l'occasion -de se rendre au Palais. Quelle serait l'attitude -du Premier Président? Se découvrirait-il? Ne se découvrirait-il -pas? Chercherait-il quelque expédient qui lui -permît de réserver l'avenir?—Le jour décisif arrivé, -l'émotion dut être intense au camp des ducs... Leur -incertitude fut, d'ailleurs, de courte durée. Suivant son<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[p. 110]</a></span> -habitude, Harlay distribua force révérences; mais lorsqu'il -s'adressa à la pairie, il tint son mortier fixé sur sa -tête à la façon d'un homme qui n'en démordrait pas.—C'était -la guerre.</p> - -<p>On espérait que, intransigeant sur cette question de -principe, il se relâcherait sur les points secondaires. -Mais ici encore il en fallut rabattre. Tel avait été -Novion, tel était Harlay. Rien de changé, ni sur le -bonnet, ni sur la garde des bancs, ni sur le surbourrage, -ni sur l'installation des paravents en forme de -guérites. Les ducs continuèrent, sous la surveillance -d'un conseiller, à se meurtrir sur le bois dur, tandis que -les présidents, haut perchés sur leurs banquettes, dont -le cuir se tendait sur l'abondance du capiton, et préservés -des vents coulis sous «leurs mécaniques», insultaient -à la disgrâce de la pairie.</p> - -<p>Si encore Harlay s'en était tenu aux entreprises -anciennes! Mais voilà qu'à son tour il se lançait dans -la voie des usurpations. On n'a pas oublié la gymnastique -à laquelle se livraient les ducs pour sortir de -séance, par suite de la fermeture de la porte du Barreau. -Or, qui fit condamner cette porte, dont la suppression -les mit dans la pénible nécessité de grimper à -l'échelle donnant accès dans la lanterne de la cheminée? -C'est Harlay... Qui accorda une distinction nouvelle -aux princes du sang en leur attribuant licence de -quitter leur siège par le petit degré du roi,—ce qui -leur permettait de suivre un autre chemin que les pairs?<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[p. 111]</a></span> -Harlay, encore Harlay... Qui infligea à ces derniers -cette suprême humiliation de voir, à chaque fin d'audience, -un huissier escalader les hauts gradins pour -frayer passage au Premier Président, alors qu'eux-mêmes -ne recevaient même pas les bons offices d'un -laquais? Harlay, toujours Harlay... Misères sans doute -que tout cela, misères qu'on éprouvait quelque honte à -décrire, mais qu'il était impossible de ne pas souligner, -parce qu'elles dénotaient bien «l'esprit orgueilleux -et tracassier de la robe<a name="NoteRef_113_113" id="NoteRef_113_113"></a><a href="#Note_113_113" class="fnanchor">[113]</a>»!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_113_113" id="Note_113_113"></a><a href="#NoteRef_113_113"><span class="label">[113]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 429.</p></div> - -<p>Et puis, aux griefs d'ordre général s'ajoutaient les -griefs particuliers. Ceux-ci s'accumulaient peu à peu, -au point de former bientôt une masse formidable. Saint-Simon, -pour son compte, eut à soutenir, contre -Mme de Lussan, une instance qui mettait en jeu des -intérêts considérables. Rien de plus simple, dit-il, que -son affaire; mais Harlay veillait. Il intervint, sous prétexte -de réglementation, fit la leçon aux conseillers, -«qu'il menoit à la baguette», et, comme il vouloit que -Saint-Simon perdît son procès, le procès plaidé par -Saint-Simon fut effectivement perdu par lui<a name="NoteRef_114_114" id="NoteRef_114_114"></a><a href="#Note_114_114" class="fnanchor">[114]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_114_114" id="Note_114_114"></a><a href="#NoteRef_114_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. V, p. 248.</p></div> - -<p>En même temps s'en poursuivait un autre qui eut le -don de révolutionner un groupe de ducs dont La Rochefoucauld -se constitua le chef: celui du maréchal de -Luxembourg, le héros de Steinkerque et de Fleurus,<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[p. 112]</a></span> -lequel réclamait un droit de préséance sur certains de -ses collègues de la pairie. Les prétentions du maréchal -paraissaient peu fondées. Il n'en gagna pas moins. -Pourquoi? Parce qu'il était le parent de Harlay.</p> - -<p>Maudit Harlay! Alors se déchaîna contre lui une -tempête de rage: c'était à qui découvrirait le moyen -de lui nuire. Il ne pouvait plus s'agir, comme pour -Novion, de genoux brisés entre deux fauteuils ou de -scènes de pugilat autour du balustre royal: les molestations -de ce genre ne sont plaisantes qu'une fois. Ce -que l'on s'ingéniait à trouver, c'était un affront qui -l'atteignît tout à la fois dans sa personne et dans sa -fortune... L'occasion se fit longtemps attendre. Elle -finit par se produire,—au moment où, par suite du -décès de Boucherat, devint vacante la charge de chancelier. -Cette charge, la première du royaume, avait été -à deux reprises différentes, promise au Premier Président -par Sa Majesté elle-même. Quelle vengeance raffinée -que de déterminer l'échec d'une candidature qui, -reposant sur des bases aussi solides, devait être considérée -comme inexpugnable!—C'est à quoi, de longue -date, avaient tendu les efforts des conjurés.</p> - -<p>Comment y parvinrent-ils et quelle fut leur tactique?—A -en croire Saint-Simon, le duc de La Rochefoucauld -se serait fait une application continuelle de desservir -Harlay en se prévalant du procès du maréchal -de Luxembourg. Explication inadmissible: cette affaire, -qui passionna les ducs, avait laissé tout le monde,<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[p. 113]</a></span> -Louis XIV en particulier, fort indifférent<a name="NoteRef_115_115" id="NoteRef_115_115"></a><a href="#Note_115_115" class="fnanchor">[115]</a>. C'est -dans un motif plus sérieux,—la question religieuse,—qu'il -faut, semble-t-il, chercher le secret de l'élimination -du Premier Président.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_115_115" id="Note_115_115"></a><a href="#NoteRef_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Dangeau rapporte que, le 27 mars 1696, à la veille du -procès, le roi fit venir les officiers du Parlement qui devaient -connaître de l'affaire et leur déclara qu'il leur laissait le soin -de la juger «selon les lois».</p></div> - -<p>On sait que les chefs de la Compagnie judiciaire -jouissaient du privilège de traiter directement avec -Sa Majesté les affaires touchant la cour de Rome. On -connaît, d'autre part, la politique constante du Parlement: -soumission sans réserves, au point de vue spirituel, -aux décisions des conciles, «aussi haut placés -au-dessus des papes que les papes au-dessus des -évêques»; indépendance absolue, au contraire, en tout -ce qui avait trait au temporel, et spécialement à ce -qu'on appelait les franchises nationales,—indépendance -d'autant plus irréductible qu'elle prenait son -point d'appui sur le droit divin des rois. Poussée à ses -limites extrêmes, cette doctrine pouvait mener jusqu'au -schisme, ce qui avait failli advenir, au siècle précédent, -par le fait d'Achille I<sup>er</sup> de Harlay. Son rôle, à l'encontre -du parti ultramontain, ne se borna pas, en effet, à faire -condamner les théories du père Mariana et le livre de -Bellarmin sur le <i>pouvoir des papes</i>. Il forma, dans la -période qui précéda l'abjuration d'Henri IV, le projet -de secouer le joug de Rome en instituant un patriarche<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[p. 114]</a></span> -français: une révolution qui eût fait de Paris «une -nouvelle Genève» et bouleversé le monde catholique<a name="NoteRef_116_116" id="NoteRef_116_116"></a><a href="#Note_116_116" class="fnanchor">[116]</a>... -Achille III eût sûrement reculé devant une -mesure aussi radicale; mais il n'en partageait pas -moins les convictions de ses ancêtres, et souvent ses -scrupules de gallican imposaient silence à son ambition. -Certaine conversation qu'il eut avec Louis XIV est -restée célèbre. Comme il soumettait à l'examen du roi -un bref qui lui semblait attentatoire aux libertés de -l'église nationale, Sa Majesté insinua qu'on ne pouvait -avoir trop d'égards pour la personne du Saint-Père:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_116_116" id="Note_116_116"></a><a href="#NoteRef_116_116"><span class="label">[116]</span></a> Ce projet fut sérieusement discuté. Il recueillit l'adhésion -de deux princes de l'Église, l'archevêque de Bourges et -le cardinal de Lenoncourt. <i>Histoire du Parlement</i>, par <span class="smcap">Voltaire</span>, -chap. <span class="smcap">XXXIV</span>.</p></div> - -<p>—Oui, Sire, répliqua Harlay. Il faut lui baiser les -pieds et lui lier les mains<a name="NoteRef_117_117" id="NoteRef_117_117"></a><a href="#Note_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_117_117" id="Note_117_117"></a><a href="#NoteRef_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Il s'agissait du bref par lequel Clément IX avait condamné -<i>in globo</i> la consultation du <i>cas de conscience</i> en faveur -des jansénistes.</p></div> - -<p>Cette façon d'apprécier les rapports de la cour de -France avec le Vatican n'avait pas déplu, pendant la -première moitié du règne. Elle parut choquante et «fut -tournée à poison» lorsque, dominé par son entourage -acquis lui-même à la politique de la Compagnie de -Jésus, Louis XIV modifia sa manière de voir. Dévot, -nul doute que Harlay ne le fût; mais, pour rigide -qu'elle pût être, sa dévotion était celle de presque -toute la robe, c'est-à-dire qu'elle frisait le jansénisme.<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[p. 115]</a></span> -N'avait-il pas été l'élève, n'était-il pas resté l'ami du -vertueux Hamon, celui-là même que Sainte-Beuve -range parmi <i>les grands spirituels</i> du dix-septième siècle, -et dont la tendre piété édifia si longtemps la petite -phalange de Port-Royal<a name="NoteRef_118_118" id="NoteRef_118_118"></a><a href="#Note_118_118" class="fnanchor">[118]</a>? N'entretenait-il pas encore -des relations secrètes avec certains solitaires? Ne -comptait-il pas enfin, dans sa parenté la plus proche, -l'ancien archevêque de Paris, lequel, en grande faveur -au moment de la déclaration de 1682, était devenu la -bête noire de Mme de Maintenon<a name="NoteRef_119_119" id="NoteRef_119_119"></a><a href="#Note_119_119" class="fnanchor">[119]</a>! Or, de jansénisme, -on ne voulait plus, à la Cour, entendre parler. -C'était la pire des tares, c'était «le crime le plus irrémissible -et certainement exclusif de tout<a name="NoteRef_120_120" id="NoteRef_120_120"></a><a href="#Note_120_120" class="fnanchor">[120]</a>». Mieux -valait passer pour un franc libertin que d'être soupçonné -de bienveillance à son égard. Louis XIV n'hésitait -pas entre les deux états d'esprit. Le duc d'Orléans, -avant son départ pour l'Espagne, étant allé prendre -congé de lui, indiqua que, parmi les gentilshommes -attachés à sa suite, se trouvait M. de Fontpertuis:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_118_118" id="Note_118_118"></a><a href="#NoteRef_118_118"><span class="label">[118]</span></a> <i>Port-Royal</i>, par <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, t. IV, p. 289.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_119_119" id="Note_119_119"></a><a href="#NoteRef_119_119"><span class="label">[119]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. I, p. 277.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_120_120" id="Note_120_120"></a><a href="#NoteRef_120_120"><span class="label">[120]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. VIII, p. <span class="smcap">VI</span>.</p></div> - -<p>«—Comment! mon neveu, reprit le roi avec émotion, -le fils de cette folle qui a couru M. Arnauld partout! -Un janséniste! je ne veux point de cela avec vous.</p> - -<p>—Ma foi, Sire, lui répondit M. d'Orléans, je ne -sais point ce qu'a fait la mère; mais, pour le fils, être -janséniste!... Il ne croit pas en Dieu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[p. 116]</a></span></p> - -<p>—Est-il possible, reprit le roi, et m'en assurez-vous? -Si cela est, il n'y a point de mal; vous pouvez -le mener<a name="NoteRef_121_121" id="NoteRef_121_121"></a><a href="#Note_121_121" class="fnanchor">[121]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_121_121" id="Note_121_121"></a><a href="#NoteRef_121_121"><span class="label">[121]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. V, p. 135. Voir également -(t. III, p. 414) le récit relatif à la visite du chirurgien Maréchal -à Port-Royal-des-Champs.</p></div> - -<p>C'étaient, chaque jour, des manifestations de même -nature, se traduisant par des actes non moins caractéristiques<a name="NoteRef_122_122" id="NoteRef_122_122"></a><a href="#Note_122_122" class="fnanchor">[122]</a>... -Quel merveilleux moyen, pour perdre le -serviteur dans l'esprit du maître, que cet antagonisme -en matière religieuse! Quel puissant appui les ducs -n'allaient-ils pas trouver auprès du cénacle dans l'intimité -duquel se réfugiaient les scrupules séniles du roi! -Celui-ci n'avait plus cette volonté tenace devant -laquelle tout cédait. Certaines personnes, affectionnées -d'une façon plus spéciale, le dirigeaient sans peine, à -condition de ne le point heurter de face et d'attendre -qu'un travail patient et assidu eût porté ses fruits. Les -voies furent ainsi préparées et, quand sonna l'heure -décisive, la meute entière donna à pleine voix. M. de La -Rochefoucauld, qui avait eu, de tout temps, l'oreille de -Sa Majesté, intervint au dernier moment et porta de si -furieux coups «d'estramaçon» qu'il obtint gain de<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[p. 117]</a></span> -cause. C'est Pontchartrain qui fut choisi: Harlay, -courbé sous l'affront, put se convaincre de la fragilité -des ambitions humaines, même lorsqu'elles reposent -sur la parole du plus grand des rois. On ne lui épargna, -du reste, aucune avanie. Saint-Simon clôture, en effet, -le bulletin de la journée par cette note suggestive: -«Aucun de nous ne se cacha de lui nuire en tout ce -qu'il put, et tous se piquèrent de faire éclater leur -joie lorsqu'ils le virent frustré de cette grande place. -Le dépit qu'il en conçut fut extrême et si public qu'il -en devint encore plus absolument intraitable et qu'il -s'écrioit souvent, avec une amertume qu'il ne pouvoit -contenir, qu'on le laisseroit mourir dans la poussière -du Palais<a name="NoteRef_123_123" id="NoteRef_123_123"></a><a href="#Note_123_123" class="fnanchor">[123]</a>.»—Ailleurs, les <i>Mémoires</i> diront plus -franchement «qu'il en creva de rage<a name="NoteRef_124_124" id="NoteRef_124_124"></a><a href="#Note_124_124" class="fnanchor">[124]</a>».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_122_122" id="Note_122_122"></a><a href="#NoteRef_122_122"><span class="label">[122]</span></a> L'une des plus remarquables avait été la substitution, -pour les représentations de Saint-Cyr, de la tragédie de -<i>Jephté</i>, de l'abbé Boyer, un poète de cinquième ordre, à -l'<i>Athalie</i>, de Racine, frappé d'ostracisme, parce que réputé -janséniste. Voir, à ce sujet, un article de M. Gazier, dans <i>la -Revue hebdomadaire</i> du 18 janvier 1908.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_123_123" id="Note_123_123"></a><a href="#NoteRef_123_123"><span class="label">[123]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. II, p. 219.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_124_124" id="Note_124_124"></a><a href="#NoteRef_124_124"><span class="label">[124]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. X, p. 224.</p></div> - -<p>La vérité est que, vers cette époque, peut-être à la -suite des assauts dont il venait d'être l'objet, il fut -atteint d'une attaque d'apoplexie pour laquelle on le -saigna quatre fois,—accident qui inspira l'épigramme -suivante, plus acerbe que spirituelle:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ne le saignez pas tant: l'émétique est meilleur.<br /></span> -<span class="i0">Purgez, purgez, purgez! le mal est dans l'humeur<a name="NoteRef_125_125" id="NoteRef_125_125"></a><a href="#Note_125_125" class="fnanchor">[125]</a>.<br /></span> -</div></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_125_125" id="Note_125_125"></a><a href="#NoteRef_125_125"><span class="label">[125]</span></a> <i>Correspondance de Mme de Sévigné.</i> Lettre du 9 juillet -1695.</p></div> - -<p>Les ducs étaient-ils pour quelque chose dans cette<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[p. 118]</a></span> -malicieuse publication? Rien ne permet de le dire; -mais on peut affirmer qu'ils en firent des gorges -chaudes.</p> - -<p>C'est au lendemain de cet effort que se termina la -première période de l'affaire du bonnet. Chacun, en -effet, se rendait compte qu'il n'y avait rien à faire: -d'autant mieux qu'il venait de se produire un événement -qui éloignait de plus en plus la réalisation de -toute espérance. Par sa déclaration du 5 mai 1694, portant -reconnaissance des légitimés, Louis XIV avait -décidé que ceux-ci, le duc du Maine et le comte de Toulouse, -occuperaient au Parlement «un rang intermédiaire» -entre les ducs et les princes du sang, avec cette -précision qu'en prenant leur avis le Premier Président -ne ferait qu'une demi-révérence, mais se découvrirait<a name="NoteRef_126_126" id="NoteRef_126_126"></a><a href="#Note_126_126" class="fnanchor">[126]</a>. -Cette attribution du droit au salut, destiné à établir la -supériorité des bâtards sur les ducs, condamnait implicitement -les prétentions de ces derniers. C'est ainsi, du -reste, qu'en jugea M. du Maine. Dès qu'il fut en âge de<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[p. 119]</a></span> -prendre parti dans la querelle, il se prononça nettement -contre les ducs, afin d'empêcher que, traités comme -lui, ils ne parussent ses égaux... C'était, tant que la -situation des jeunes princes ne serait pas modifiée, un -obstacle insurmontable: les pairs se le tinrent pour dit.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_126_126" id="Note_126_126"></a><a href="#NoteRef_126_126"><span class="label">[126]</span></a> On avait pensé à mettre les légitimés au même rang -que les princes du sang, mais Harlay «fit entendre à M. du -Maine qu'il ne feroit jamais rien de solide qu'en mettant -les princes du sang hors d'intérêt et en leur en donnant un -de soutenir ce qui seroit fait en sa faveur; que, pour cela, -il falloit toujours laisser une différence entière entre les -distinctions que le Parlement faisoit aux princes du sang -et celles qu'on lui accorderoit au-dessus des pairs, et de -former ainsi un rang intermédiaire». <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, -t. I, p. 165.</p></div> - -<p>Il se produisit bien encore quelques tentatives de -rébellion; mais elles ne parvinrent pas à triompher du -découragement général. Deux d'entre elles émanaient -de Saint-Simon qui, au lendemain du jour où il eut prêté -serment, jugea opportun de se précipiter dans la lice... -Oh! la robe n'aurait pas facilement raison de lui! Il le -fit bien voir.</p> - -<p>Sa première manifestation visa les fameuses guérites. -Les présidents n'ayant pas eu l'audace de s'en -servir en présence du duc de Berry et du duc d'Orléans, -il n'admit pas qu'à son égard il pût en être d'autre -sorte. C'est pourquoi il alla s'asseoir à la place réservée -aux pairs ecclésiastiques, juste derrière les «mécaniques», -et, prenant prétexte de ce qu'elles lui -cachaient la vue, envoya un émissaire pour les faire -baisser. Aussitôt les ficelles furent mises en mouvement, -les anneaux glissèrent sur les tringles, les guérites -s'évanouirent et le jeune néophyte apparut aux -regards de tous dans l'auréole de sa dignité nouvelle!</p> - -<p>Son second exploit ne fut pas moins glorieux. De -nombreuses réceptions s'étant produites, peu après la -sienne, il constata, à l'une d'elles, que, pour trois bancs -de pairs, il y avait quatre conseillers-gardiens, c'est-à-dire<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[p. 120]</a></span> -un de trop. Il fit remarquer «la nouveauté» à ses -voisins, qui n'avaient rien aperçu, puis, d'un geste -impérieux, la signala au Premier Président. Le moment -était solennel. «L'œil de vrille», dont la nature l'avait -pourvu, se mesura avec «l'œil de vautour» de Harlay. -Ce fut l'œil de vautour qui capitula. Sur un signe -rapide, le conseiller usurpateur abandonna le banc où -il n'avait que faire et, la mine piteuse, regagna sa -place. «Depuis, s'écrie triomphalement le vengeur des -ducs, ils n'ont plus hasardé celle-ci<a name="NoteRef_127_127" id="NoteRef_127_127"></a><a href="#Note_127_127" class="fnanchor">[127]</a>»!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_127_127" id="Note_127_127"></a><a href="#NoteRef_127_127"><span class="label">[127]</span></a> <i>Mémoires</i>, t. X, p. 431.—Saint-Simon reporte cet incident -à la date de 1700. Il oublie qu'il ne fut reçu au Parlement -qu'en 1702.</p></div> - -<p>Poudre perdue! Ces brillantes escarmouches n'eurent -pas la bonne fortune de secouer la torpeur des pairs. -L'indiscipline, d'ailleurs, régnait parmi eux et chacun -tirait de son côté. MM. d'Elbeuf et de Ventadour ne -voulaient entendre parler de rien. Le maréchal de -Luxembourg, ravi de la tournure de son procès, ne -cessait de faire l'éloge du Premier Président. Brissac, -obscur et ruiné, ne quittait plus la mauvaise compagnie. -Bouillon, assagi par l'histoire du faux cartulaire de -Brioude, n'était pas d'humeur à se lancer dans de nouvelles -entreprises. La Force, las des exils, prison, enlèvement -de ses enfants et mortifications diverses qu'on -lui avait fait subir pour le ramener à la foi catholique, -se terrait dans ses domaines du Périgord. Lesdiguières -sortait à peine de pages. Rohan avait toujours, quand<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[p. 121]</a></span> -sa présence était utile, quelque étang à pêcher. Tresmes -et La Rochefoucauld aimaient mieux perdre leur temps -en querelles futiles que de le consacrer à la grande -affaire du bonnet<a name="NoteRef_128_128" id="NoteRef_128_128"></a><a href="#Note_128_128" class="fnanchor">[128]</a>...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_128_128" id="Note_128_128"></a><a href="#NoteRef_128_128"><span class="label">[128]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. V, p. 49.</p></div> - -<p>Ainsi s'acheva cette première période qui, malgré -l'agitation profonde à laquelle elle donna lieu, ne peut -offrir qu'une faible idée de la seconde, si riche en développements -pittoresques, en fantaisies inattendues et -en complications théâtrales. C'est qu'il lui manqua cet -acteur incomparable, animé du feu sacré et brûlant les -planches, que fut Saint-Simon. Son apparition, en -effet, ne se produisit qu'à la dernière heure, alors que -les troupes, en tête desquelles il aspirait à mener -le bon combat, étaient en pleine débandade. Son rôle, -dans cette première phase, fut donc le rôle d'un chroniqueur, -non celui d'un témoin. Constatation bien -faite pour surprendre... En l'entendant exposer, avec -cette intensité de vie, les scènes que nous venons de -passer en revue, on a peine à croire qu'il ne les ait pas -vécues lui-même. Telle est cependant la vérité, au -moins pour tout ce qui touche Novion. Lorsque celui-ci -quitta le Palais, Saint-Simon avait à peine quatorze -ans et ne le connaissait même pas de vue.</p> - -<p>Seul, d'ailleurs, pendant que chacun déposait les -armes, le nouveau venu persistait à rester sur la brèche. -Convaincu que la plume est souvent aussi meurtrière<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[p. 122]</a></span> -que l'épée, et que les plus rudes coups ne sont pas toujours -ceux qu'on porte à visage découvert, il travaillait -pour l'avenir dont il espérait une revanche. Retiré dans -cet arrière-cabinet, que ses familiers appelaient <i>sa boutique</i>, -où se trouvaient réunis déjà d'innombrables -matériaux, il préparait, en vue du journal auquel il -consacra sa vieillesse, un récit de la querelle du -bonnet, arrangé à sa façon, et gravait à l'eau-forte, -sans grand souci d'ailleurs de l'exactitude, le portrait -de ses adversaires... On se souvient: «Ces hommes -si corrompus et de genres de corruptions si divers,... -quoique tous corrompus au dernier excès»!—Nous -savons que chacun d'eux aura son compte!—Après -avoir accommodé Novion de la manière qu'on a pu voir, -il composait, «à huis-clos et le verrou tiré», le dossier -de Harlay, y classait avec méthode une liasse énorme -de fiches griffonnées au cours des luttes dont nous -venons de recueillir l'écho, et dressait contre lui le plus -âpre des réquisitoires.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[p. 123]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="VII" id="VII">VII</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">Appréciation de Saint-Simon sur Harlay, démentie par -les documents de l'époque.—Le dépôt de Ruvigny.—L'arlequin -Dominique.—L'affaire de Fargues.</span></p></blockquote> - - -<p>Nous ne croyons pas qu'il existe d'œuvre historique -où un personnage,—quels qu'aient pu être ses forfaits,—subisse -une avalanche d'injures comparables à celles -dont Achille III de Harlay, pour avoir soutenu les -prétentions de la robe, est accablé dans les écrits de -Saint-Simon. A celles que nous avons relevées, il faut -en joindre bien d'autres, et de quelle nature!... Harlay -est «le cynique» par excellence, «insolent et entreprenant -par audace, bas et rampant,—comme on l'a -déjà dit,—devant ses besoins», doué de talents merveilleux -qu'il réserve au service «du crime». Cruel -mari, père barbare, père tyran, ami uniquement de -soi-même, c'est une façon de monstre «sans honneur -effectif, sans mœurs dans le secret, sans probité -qu'extérieure, sans humanité même, en un mot -un hypocrite, sans foi, sans loi, sans Dieu, sans -âme<a name="NoteRef_129_129" id="NoteRef_129_129"></a><a href="#Note_129_129" class="fnanchor">[129]</a>.»... On se figure que c'est fini! Mais à la page<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[p. 124]</a></span> -suivante, les diatribes recommencent, accompagnées -de malédictions: vil courtisan, pharisien, bouffon, juge -prévaricateur, dépositaire infidèle, parjure... Le vocabulaire -est inépuisable: on en ferait un volume, comme -des fameuses reparties.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_129_129" id="Note_129_129"></a><a href="#NoteRef_129_129"><span class="label">[129]</span></a> <i>Annotations au journal de Dangeau</i>, t. XI, p. 339.</p></div> - -<p>Nous l'avons déclaré: Harlay n'eut pas la bonne -fortune de naître sans défaut. Nous savons que «c'étoit -un homme à sarcasmes» et, si l'on en juge par ses -rapports avec Novion, un neveu dépourvu d'égards. -Ajouterons-nous, en tenant pour authentique une anecdote -assez répandue, qu'il lui arriva de manquer de -galanterie vis-à-vis de celle qui lui avait fait l'honneur -de le choisir pour époux<a name="NoteRef_130_130" id="NoteRef_130_130"></a><a href="#Note_130_130" class="fnanchor">[130]</a>? Ses travaux pouvaient ne -pas rendre toujours son commerce fort agréable. Mais -de là à conclure que ce fut «un bourreau domestique», -il y a loin. Le silence gardé à ce sujet par les contemporains -est un sûr garant de l'inexactitude ou du grossissement -démesuré de cet ordre d'accusations.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_130_130" id="Note_130_130"></a><a href="#NoteRef_130_130"><span class="label">[130]</span></a> «Elle lui dit un jour qu'elle voudroit être un livre, -parce qu'elle en seroit plus souvent avec lui.—Et moi -aussi, répondit-il gravement, je le voudrois, car on en -change souvent.» Note de <span class="smcap">Saint-Simon</span> au <i>Journal de -Dangeau</i>, t. XI, p. 340. Cette note est aussi reproduite dans -les <i>Souvenirs</i> du président Bouhier.</p></div> - -<p>Mais si les renseignements font défaut sur sa vie -intime, ils foisonnent, en revanche, sur sa vie publique. -Là, il n'y a aucune réserve à faire. On peut tenir pour -certain que Harlay fut un très galant homme,—«un<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[p. 125]</a></span> -génie élevé et d'une grande intégrité», dit l'abbé -Legendre<a name="NoteRef_131_131" id="NoteRef_131_131"></a><a href="#Note_131_131" class="fnanchor">[131]</a>, un magistrat illustre entre tous, «le fléau -de l'injustice et de la chicane», assure l'auteur des -<i>Causes célèbres</i><a name="NoteRef_132_132" id="NoteRef_132_132"></a><a href="#Note_132_132" class="fnanchor">[132]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_131_131" id="Note_131_131"></a><a href="#NoteRef_131_131"><span class="label">[131]</span></a> <i>Mémoires de l'abbé Legendre</i>, p. 31.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_132_132" id="Note_132_132"></a><a href="#NoteRef_132_132"><span class="label">[132]</span></a> <i>Causes célèbres et intéressantes</i>, Paris, 1752, t. IX, -p. 676.</p></div> - -<p>Mme de Sévigné, qui eut l'avantage de le bien -connaître, en parle avec enthousiasme. «Une belle -action du procureur général! écrit-elle, le 13 octobre -1675. Il avoit une terre, de la maison de Bellièvre, -qu'on lui avoit fort bien donnée<a name="NoteRef_133_133" id="NoteRef_133_133"></a><a href="#Note_133_133" class="fnanchor">[133]</a>. Il l'a remise -dans la masse des biens des créanciers, disant qu'il ne -sauroit aimer ce présent quand il songe qu'il fait tort -aux créanciers qui ont donné leur argent de bonne -foi. Cela est héroïque<a name="NoteRef_134_134" id="NoteRef_134_134"></a><a href="#Note_134_134" class="fnanchor">[134]</a>.»—Lorsque Harlay est -appelé à la Première Présidence, la joie de la spirituelle -marquise déborde. C'est une belle âme! s'écrie-t-elle,—«un -peu difficultueuse», ajoutera-t-elle -ailleurs. Elle ne cesse d'admirer les mesures prises -par le nouveau dignitaire pour assurer le bon ordre -dans son entourage: doublement du salaire de ses -domestiques, afin de les soustraire à toute tentation; -doublement aussi des gages de son secrétaire, auquel<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[p. 126]</a></span> -il donne, en outre, deux mille écus «d'entrée de -jeu».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_133_133" id="Note_133_133"></a><a href="#NoteRef_133_133"><span class="label">[133]</span></a> La mère de Harlay était une Bellièvre. La famille de -Bellièvre, à cette époque, tomba en déconfiture.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_134_134" id="Note_134_134"></a><a href="#NoteRef_134_134"><span class="label">[134]</span></a> On trouvera, dans les <i>Mémoires du marquis de Sourches</i> -(t. III, p. 470), un autre exemple non moins remarquable du -désintéressement de Harlay.</p></div> - -<p>Et voilà qu'au cours de cette instructive correspondance, -apparaît un détail intéressant ce foyer familial -qu'on nous a dit si troublé. Mme de Mouci, une prétendue -victime, s'inquiète du surcroît de dépenses que va -occasionner au barbare qu'est son frère la grande fonction -dont il est investi. Sa tendresse se traduit par le -don de douze mille livres de vaisselle et d'une tapisserie -représentant la décollation de saint Jean «valant bien -deux mille pistoles». Et Mme de Sévigné de reprendre -sur le mode lyrique: «Franchement, ma fille, voilà ce -que j'envie, voilà ce qui me touche fort au cœur de -voir des âmes de cette trempe... Je mandois aussi à -Mme de Mouci qu'il falloit écrire au roi, au Parlement, -à la France pour se réjouir de voir un tel -homme dans une telle place<a name="NoteRef_135_135" id="NoteRef_135_135"></a><a href="#Note_135_135" class="fnanchor">[135]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_135_135" id="Note_135_135"></a><a href="#NoteRef_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Lettre du 9 octobre 1689.</p></div> - -<p>Cette attestation si décisive est corroborée par celle, -non moins précieuse, de l'abbé de Rancé, le célèbre -réformateur de la Trappe<a name="NoteRef_136_136" id="NoteRef_136_136"></a><a href="#Note_136_136" class="fnanchor">[136]</a>, au témoignage duquel -nous ajouterons ceux de Colbert, de Catinat, de Condé, -de Louis XIV lui-même, qui, tous, tenaient le Premier -Président en rare estime, si l'on en juge du moins par -les lettres qu'ils lui adressaient<a name="NoteRef_137_137" id="NoteRef_137_137"></a><a href="#Note_137_137" class="fnanchor">[137]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_136_136" id="Note_136_136"></a><a href="#NoteRef_136_136"><span class="label">[136]</span></a> <i>Correspondance administrative sous Louis XIV</i>, t. II, -p. 263.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_137_137" id="Note_137_137"></a><a href="#NoteRef_137_137"><span class="label">[137]</span></a> Pour plus amples détails on peut se reporter à <i>Saint-Simon -envisagé comme historien de Louis XIV</i>, par <span class="smcap">Chéruel</span>, -p. 607 et suiv.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[p. 127]</a></span></p></div> - -<p>Ces choses-là, et beaucoup d'autres, Saint-Simon ne -peut les ignorer: elles étaient de notoriété publique. -Aussi bien ne les nie-t-il pas. A quoi bon! Il a son -explication toute prête.—Ces belles paroles, affirme-t-il, -ces beaux sentiments auxquels vous vous laissez -prendre: affectation dolosive d'honnêteté, désintéressement -hypocrite, sacrifices calculés pour mieux tromper -son monde!... Inutile d'insister: on n'obtiendrait -rien de plus de cet esprit buté, réfractaire à tout ce qui -contrarie «les chimères» créées par son imagination.</p> - -<p>Faut-il, d'autre part,—comme il le répète à satiété, -en formules de plus en plus violentes,—voir en Harlay -un vil courtisan, «esclave de la faveur et du crime»?—Courtisan, -peut-être, comme chacun l'était à cette -époque, mais sans accompagnement d'épithètes flétrissantes. -Sans doute possédait-il, en même temps que les -facultés maîtresses du diplomate, certaine aptitude à -saisir les occasions et à en tirer avantage. Mais cette -dextérité n'allait pas sans une véritable indépendance. -Ce n'est point un flatteur de profession qui eût, contre -l'avis du roi, soutenu la nécessité de lier les mains au -pape. Il fallait aussi quelque courage pour parler -comme il le fit, du haut de son siège, en 1707. L'heure -était tristement critique. Mis à sec par des exigences -d'ordre privé qui se joignaient aux charges de la guerre,<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[p. 128]</a></span> -le Trésor ne pouvait suffire aux dépenses. Chaque -année voyait surgir des taxes nouvelles, de ruineuses -spéculations sur les monnaies, des emprunts forcés sur -les officiers de robe et autres moyens vexatoires de se -procurer des ressources. Quoi qu'il pensât de ces procédés, -le Parlement enregistrait en silence. Un jour, -cependant, Harlay crut devoir s'en expliquer. Sachant, -mieux que personne, l'inutilité de la résistance, il n'eut -garde de pousser ses collègues dans cette voie; mais il -protesta contre les mesures fiscales imposées à leur -ratification, et cela avec une mâle éloquence et une -liberté de langage dont, depuis longtemps, le Palais -avait perdu le souvenir... Une témérité qui, vingt ans -plus tôt, aurait été châtiée avec rigueur et qui, du -reste, assurent les <i>Mémoires</i>, lui valut l'humiliation de -recevoir son congé<a name="NoteRef_138_138" id="NoteRef_138_138"></a><a href="#Note_138_138" class="fnanchor">[138]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_138_138" id="Note_138_138"></a><a href="#NoteRef_138_138"><span class="label">[138]</span></a> «Peu après, on commença à se dire à l'oreille que ce -cynique ne demeureroit pas longtemps en place. Il dura -pourtant encore quatre mois; mais, à la fin, il fallut céder, -pour sortir par la belle porte, en faisant semblant de vouloir -se retirer.» <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. II, p. 164. -Rien ne nous paraît moins certain que cette prétendue disgrâce. -Il importe cependant de constater que la munificence -royale fut moins prodigue à l'égard de Harlay qu'elle ne -l'avait été vis-à-vis de Novion.</p></div> - -<p>Mais cet esprit de noble indépendance, Harlay se -serait bien gardé d'en faire usage, lorsqu'il s'agit d'attribuer -aux fils adultérins de Mme de Montespan un -état civil qui, au mépris des ordonnances, les introduisait<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[p. 129]</a></span> -au sein de la famille royale!... Nous inclinons à -penser que, suivant son habitude, l'auteur des <i>Mémoires</i> -exagère le rôle joué dans ce débat par «le cynique». -L'intervention de celui-ci fut-elle aussi spontanée que -l'affirme son détracteur? On pourrait en douter en voyant -avec quelle sérénité Louis XIV lui faussa parole pour -la charge de chancelier<a name="NoteRef_139_139" id="NoteRef_139_139"></a><a href="#Note_139_139" class="fnanchor">[139]</a>. Sa docilité, d'ailleurs, n'est -pas niable. Répréhensible, assurément, si on ne l'envisage -qu'au point de vue moral, elle l'est beaucoup -moins si l'on tient compte des ambiances. Vivant dans -un milieu où on ne rencontre pas une figure qui n'eût -subi comme une empreinte de domesticité, Harlay -reçut un ordre. Il eut la faiblesse,—que n'aurait -sans doute pas eue Michel de L'Hospital,—de ne -point formuler de protestations. Sa faute, il faut le -dire, fut partagée par tous les hauts dignitaires de -l'État. La requête présentée en son nom reçut du -Parlement, présidé alors par Guillaume de Lamoignon, -un respectueux accueil. Et lorsque, plus tard, -il s'agit d'attribuer à M. du Maine ce fameux rang -intermédiaire qui provoqua tant de murmures, tous -les pairs, tant laïcs qu'ecclésiastiques,—sauf deux,—rehaussèrent -par leur présence, par leur vote et par -leurs acclamations, l'éclat de la cérémonie<a name="NoteRef_140_140" id="NoteRef_140_140"></a><a href="#Note_140_140" class="fnanchor">[140]</a>. Quant à<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[p. 130]</a></span> -Saint-Simon, s'il n'y assista point, c'est qu'il n'avait -pas encore prêté serment... Dieu merci! s'écrie-t-il, -démontrant par cette parole même qu'il n'eût, pas -plus que ses collègues, fait preuve d'indépendance... -Il ne faudrait pas, d'ailleurs, se laisser prendre à ses -transports d'indignation. Ce qui le scandalisait, lui et -son entourage, dans la fortune des légitimés, ce -n'était ni l'atteinte à la morale et au respect de la -famille, ni la violation des lois civiles et religieuses, -c'était la création d'une nouvelle catégorie de privilégiés -ayant sur les ducs un droit de préséance. Ces -privilégiés eussent été placés <i>à la suite</i> des ducs, -au lieu de se trouver <i>devant</i>, tout aurait paru pour -le mieux et les applaudissements de Saint-Simon -auraient éclaté.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_139_139" id="Note_139_139"></a><a href="#NoteRef_139_139"><span class="label">[139]</span></a> M. Louis Vian, dans son ouvrage sur <i>les Lamoignon</i>, -émet l'avis que c'est Colbert qui suggéra à Louis XIV l'idée -de «la légitimation».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_140_140" id="Note_140_140"></a><a href="#NoteRef_140_140"><span class="label">[140]</span></a> <i>Mémoires de l'abbé Legendre</i>, p. 330.</p></div> - -<p>Mais voici la pièce de résistance de ce long réquisitoire: -Harlay, parjure à la foi jurée et délateur odieux, -se serait «couvert d'infamie» en abusant d'un dépôt -confié à son honneur par un gentilhomme huguenot, du -nom de Ruvigny...</p> - -<p>Ruvigny était, depuis longtemps, le député de sa religion -à la Cour. En 1685, lors de la révocation de l'édit de -Nantes, le roi, qui professait pour lui quelque estime, -lui laissa la libre disposition de ses biens et, de plus, -l'autorisa à rester à Paris. Ruvigny refusa cette dernière -faveur et, avant de passer en Angleterre, où il ne -tarda pas à mourir, remit à Harlay une cassette contenant -deux cent mille livres, «restant des fonds de<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[p. 131]</a></span> -l'agence des Églises réformées<a name="NoteRef_141_141" id="NoteRef_141_141"></a><a href="#Note_141_141" class="fnanchor">[141]</a>.» Cependant son -fils, qui avait pris du service dans l'armée du prince -d'Orange, et était devenu comte de Galloway, se signalait -par son hostilité à l'égard de la France. Louis XIV -lui fit adresser des représentations et, comme il n'en tenait -aucun compte, confisqua tous ses biens, y compris -la fameuse cassette dont le contenu, destiné à l'entretien -d'un culte aboli, fut versé au Trésor public.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_141_141" id="Note_141_141"></a><a href="#NoteRef_141_141"><span class="label">[141]</span></a> Indication fournie par le Père Léonard. <i>Archives nationales</i>, -MM. 825, fol. 82.</p></div> - -<p>Telles sont, dans leur matérialité, les circonstances -de cette affaire.—Que devient-elle sous la plume de -Saint-Simon?</p> - -<p>Le brillant chroniqueur en parle, pour la première -fois, dans une note au <i>Journal de Dangeau</i>. Deux lignes -seulement: «Harlay, intime ami de Ruvigny, ne se -«lava jamais d'avoir révélé au roi le dépôt qu'il lui -avoit confié, ni moins encore d'en avoir <i>profité en -partie</i><a name="NoteRef_142_142" id="NoteRef_142_142"></a><a href="#Note_142_142" class="fnanchor">[142]</a>».—Voilà la glose initiale. Mais lorsqu'il -a l'heureuse fortune de mettre la main sur un méfait -imputable à Messieurs du bonnet, Saint-Simon n'est -pas homme à lâcher prise. Il revient donc sur celui-ci, -longtemps plus tard, dans ses <i>Mémoires</i>, et alors, -comme toujours, se livre à ses pratiques d'amplification. -Harlay ne se borne plus, comme jadis, à <i>profiter -d'une partie</i> de la somme; maintenant c'est la totalité -du dépôt que «cet hypocrite de justice, de désintéressement<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[p. 132]</a></span> -et de rigorisme n'a pas honte de s'approprier». -Là, d'ailleurs, ne se limite pas le profit qu'il -retire de son zèle. Louis XIV, en effet, trouvant la -récompense insuffisante, le gratifie d'une pension de -vingt mille livres, «qui est celle des ministres», et, -en outre, donne à son fils<a name="NoteRef_143_143" id="NoteRef_143_143"></a><a href="#Note_143_143" class="fnanchor">[143]</a>, «lequel se déshonoroit -tous les jours dans la charge d'avocat général, la -place de conseiller d'État vacante par la mort de -Pussort».—Et le farouche justicier de conclure -par cet apophtegme vengeur: «Ainsi les forfaits sont -récompensés en ce monde!<a name="NoteRef_144_144" id="NoteRef_144_144"></a><a href="#Note_144_144" class="fnanchor">[144]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_142_142" id="Note_142_142"></a><a href="#NoteRef_142_142"><span class="label">[142]</span></a> <i>Annotations au journal de Dangeau</i>, t. VI, p. 59.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_143_143" id="Note_143_143"></a><a href="#NoteRef_143_143"><span class="label">[143]</span></a> Achille IV de Harlay.—Celui-ci était également un -cynique, mais «un autre genre de cynique épicurien». <i>Mémoires -de Saint-Simon</i>, t. V, p. 165.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_144_144" id="Note_144_144"></a><a href="#NoteRef_144_144"><span class="label">[144]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. I, p. 397.</p></div> - -<p>Heureusement, Dangeau est là pour rétablir la -vérité. «Le roi, indique-t-il, étoit dans la confidence -de ce dépôt là, dès que milord Galloway et M. de -Ruvigny sortirent de France. Et tandis qu'il a été -seul à le savoir, il n'a pas voulu faire saisir le bien -pour ne pas abuser du secret. Mais, ayant été averti -par beaucoup d'autres endroits et, en dernier lieu, -par M. de Barbezieux, il a cru devoir confisquer le -bien de ses sujets dont il a grande raison de se -plaindre<a name="NoteRef_145_145" id="NoteRef_145_145"></a><a href="#Note_145_145" class="fnanchor">[145]</a>...» Pas un mot, pas une allusion qui -soient de nature à incriminer la délicatesse de Harlay.<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[p. 133]</a></span> -Saint-Simon ignore-t-il cette déclaration si différente -de la sienne? Il l'ignore si peu qu'il la fait suivre d'un -commentaire,—celui-là même qui constitue sa première -version, rapportée plus haut... Mais de Dangeau -il n'a cure, bien qu'il connaisse l'exactitude de ses renseignements. -Il a un plan bien arrêté et n'en démordra -pas. Et, désormais, dans le système qu'il édifie, tout -va rouler sur ces deux faits qu'à une époque voisine de -la confiscation, Harlay fils fut nommé conseiller d'État -et que Harlay père reçut une pension de vingt mille -livres. Faits exacts, qu'on le remarque; mais travestis, -et de quelle façon! On va s'en rendre compte.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_145_145" id="Note_145_145"></a><a href="#NoteRef_145_145"><span class="label">[145]</span></a> <i>Journal de Dangeau</i>, t. VI, p. 58. Le dépôt avait été -effectué en 1685 et la saisie eut lieu en 1687. La somme -resta donc deux ans entre les mains de Harlay.</p></div> - -<p>Il est certain que Harlay fils fut, à cette époque, -nommé conseiller d'État; mais il n'est pas vrai qu'il -l'ait été «en remplacement de Pussort». Pussort, -conseiller d'État <i>ordinaire</i>, fut remplacé par Basville, -conseiller d'État <i>semestre</i>, lequel eut Harlay fils comme -successeur. Ce dernier n'était donc appelé qu'à la -charge de conseiller <i>semestre</i> et, en cette qualité, -devait recevoir mille écus d'appointements, au lieu des -dix mille livres que touchaient les conseillers <i>ordinaires</i><a name="NoteRef_146_146" id="NoteRef_146_146"></a><a href="#Note_146_146" class="fnanchor">[146]</a>. -Distinction essentielle que Dangeau a bien -soin de faire<a name="NoteRef_147_147" id="NoteRef_147_147"></a><a href="#Note_147_147" class="fnanchor">[147]</a>, mais que néglige Saint-Simon. Il<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[p. 134]</a></span> -importait, en effet, au succès de sa thèse que Harlay -fils parût avoir été l'objet d'une faveur considérable, -alors que, en réalité, quittant une place très en vue, -il en recevait une autre moins décorative: à peine un -équivalent.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_146_146" id="Note_146_146"></a><a href="#NoteRef_146_146"><span class="label">[146]</span></a> Les conseillers <i>ordinaires</i> étaient au nombre de huit, -les conseillers <i>semestres</i> au nombre de dix. Il y avait aussi -treize conseillers <i>quatrimestres</i> qui recevaient deux mille -livres de gages.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_147_147" id="Note_147_147"></a><a href="#NoteRef_147_147"><span class="label">[147]</span></a> <i>Journal de Dangeau</i>, t. VI, p. 75.</p></div> - -<p>Même supercherie en ce qui touche Harlay père. -«J'appris, écrit Dangeau le 8 février 1697, que le roi -avoit donné, le mois passé, une gratification de vingt -mille livres à M. le Premier Président, et l'on croit -que cette gratification deviendra pension. D'autant -mieux que la pension de vingt mille livres, que le roi -donne aux ministres, ne s'appelle que gratification<a name="NoteRef_148_148" id="NoteRef_148_148"></a><a href="#Note_148_148" class="fnanchor">[148]</a>.» -On peut discuter sur les termes: gratification -ou pension. Mais ce qui est hors de doute, c'est -qu'il n'y eut pas tout à la fois gratification et pension, -pas plus qu'il n'y eut prélèvement sur les fonds de la -cassette. Or Saint-Simon, qui s'est manifestement inspiré -de Dangeau<a name="NoteRef_149_149" id="NoteRef_149_149"></a><a href="#Note_149_149" class="fnanchor">[149]</a>, trouvant que le cumul de la pension -de vingt mille livres et de la gratification, représentée -par l'attribution «du bien confisqué<a name="NoteRef_150_150" id="NoteRef_150_150"></a><a href="#Note_150_150" class="fnanchor">[150]</a>», -renforce son accusation de félonie, n'hésite pas, comme -on vient de le voir, à déclarer, ou du moins à laisser<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[p. 135]</a></span> -comprendre, que Harlay a reçu les deux... En réalité, -c'est une pension qui a été allouée: la pension qui, de -tradition constante depuis la seconde moitié du dix-septième -siècle jusqu'à la fin de l'ancien régime, fut -affectée au chef de la Compagnie judiciaire. Et si une -chose peut surprendre, c'est que Harlay, en fonctions -depuis huit ans, ne l'eût point encore reçue.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_148_148" id="Note_148_148"></a><a href="#NoteRef_148_148"><span class="label">[148]</span></a> <i>Journal de Dangeau</i>, t. VI, p. 75.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_149_149" id="Note_149_149"></a><a href="#NoteRef_149_149"><span class="label">[149]</span></a> On peut même dire qu'il l'a copié; qu'on remarque, -en effet, chez Dangeau, l'expression suivante: «la pension -de vingt mille livres que le roi donne aux deux ministres». -Saint-Simon reproduit presque textuellement «... la pension -de vingt mille livres, qui est celle des ministres»...</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_150_150" id="Note_150_150"></a><a href="#NoteRef_150_150"><span class="label">[150]</span></a> Saint-Simon écrit «<i>sien</i> confisqué».</p></div> - -<p>Un tissu d'inexactitudes, tel est le bilan de cette -aventure dont les <i>Mémoires</i> mènent si grand tapage... -Chose incroyable: ce besoin de falsification à jet continu, -qu'éprouve l'historien du bonnet, ne se limite -pas aux événements d'importance. Il s'étend même -aux faits les plus futiles, pour peu qu'ils lui fournissent -l'occasion de satisfaire ses rancunes. En voici un -exemple caractéristique.</p> - -<p>Il y avait, à la Comédie italienne, un arlequin, du -nom de Dominique Biancoletti. C'était, en dehors des -tréteaux, un homme sérieux, estimable, instruit, fréquentant -avec assiduité la bibliothèque Saint-Victor où -le Premier Président allait aussi quelquefois. Ils se -rencontrèrent, échangèrent quelques propos et, émerveillé -des connaissances de son interlocuteur, Harlay -l'invita à venir chez lui. Dominique, après s'être fait -prier, accéda à ce désir; mais, à sa première visite, il -déclara qu'il était... Arlequin! Quelle bonne fortune!... -Aussitôt,—c'est Saint-Simon qui nous l'assure,—le -Premier Président de fermer sa porte et de faire exécuter -par le célèbre acteur les farces, souvent salées, de<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[p. 136]</a></span> -son répertoire. Puis, saisi de belle humeur, d'entrer en -scène à son tour, de donner la réplique à Arlequin, de -singer ses mouvements et «de lutter à qui mieux -mieux»! Et les entrevues se succèdent, chacune d'elles -comportant de nouveaux exercices auxquels participe -le maître du logis, comme s'il n'eût eu d'autre ambition -que d'être juge le matin et bouffon le soir!</p> - -<p>On ne voit guère, dans cette posture de mime, se -livrant à des cabrioles, l'élève sexagénaire du vertueux -Hamon, le magistrat austère dont chacun s'accorde à -dire que la face ne se dérida jamais. C'est pourquoi, -bien que contée gravement, l'anecdote inspire quelque -défiance. Ravi du ridicule qu'il inflige à son adversaire, -Saint-Simon a, d'ailleurs, réponse à tout. Pour peu -qu'on lui demande: «Votre histoire est-elle bien -vraie?—Authentique, déclare-t-il: je la tiens de -source sûre.—Mais encore?—Des valets de la -maison.—Comment ont-ils pu voir, puisque tout se -passait à huis-clos?—Par le trou de la serrure<a name="NoteRef_151_151" id="NoteRef_151_151"></a><a href="#Note_151_151" class="fnanchor">[151]</a>...»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_151_151" id="Note_151_151"></a><a href="#NoteRef_151_151"><span class="label">[151]</span></a> <i>Annotations sur le journal de Dangeau</i>, t. XI, p. 341.</p></div> - -<p>Le malheur, c'est que, là aussi, il y a eu deux versions. -Et la première,—celle qui toujours s'éloigne le -moins de la vérité,—présente l'aventure sous un jour -bien différent. Revenons en arrière, de neuf volumes, -dans les notes sur Dangeau. Qu'y trouve-t-on? Un -récit fort innocent: «Le contraste du nom et de -l'homme charma tellement M. d'Harlay qu'il l'embrassa<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[p. 137]</a></span> -et lui demanda son amitié, et, depuis ce -temps là jusqu'à la mort de ce rare acteur, M. d'Harlay -le reçut toujours en particulier, avec une estime -et une distinction particulières. Le monde, qui le sut, -prétendit qu'Arlequin le dressoit aux grimaces et qu'il -étoit plus savant que le magistrat, mais que celui-ci -étoit aussi bien meilleur comédien que Dominique<a name="NoteRef_152_152" id="NoteRef_152_152"></a><a href="#Note_152_152" class="fnanchor">[152]</a>.» -Et c'est tout: une inoffensive plaisanterie -sur un fait dénotant que, chez Harlay, l'austérité -s'alliait à une grande largeur de vues. Des gambades, -avec dialogues assortis, offertes à la malice des laquais -«qui s'en donnoient la farce par le trou de la serrure», -il n'est nullement question... C'est un enjolivement -éclos durant l'intervalle qui sépare la première version -de la seconde. Heureusement, d'ailleurs, que cette -seconde version n'est pas suivie d'une troisième... On -frémit, en effet, en songeant aux postures grotesques -dans lesquelles, poussant plus loin sa fantaisie, l'imagination -de l'écrivain eût pu prendre plaisir à représenter -le chef de la Compagnie judiciaire!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_152_152" id="Note_152_152"></a><a href="#NoteRef_152_152"><span class="label">[152]</span></a> <i>Annotations sur le journal de Dangeau</i>, t. II, p. 156.</p></div> - -<p>Et c'est toujours le même parti pris. Le «cynique» -ne peut ni faire un pas ni ouvrir la bouche sans que ses -actes ou ses paroles ne soient dénaturés. Diffamé, il -ne cessera jamais de l'être. Et cette persécution -s'attache non seulement à sa personne, mais aussi à la -personne de ses proches. Aucun d'entre eux ne trouve<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[p. 138]</a></span> -grâce aux yeux d'un juge aussi prévenu: ni Achille IV, -son fils unique, ni son beau-père, Guillaume de Lamoignon, -le parlementaire courtois, conciliant, débonnaire, -qu'une bouche amie se plut à appeler le Fénelon de la -magistrature.</p> - -<p>Guillaume de Lamoignon, il faut du reste le reconnaître, -possédait, à la haine de Saint-Simon, d'autres -titres que son alliance avec Harlay. A cette fâcheuse -qualité il joignait celle de père de Chrétien et d'aïeul de -Guillaume-Chrétien de Lamoignon, tous deux présidents -à mortier, par suite acteurs et parties dans la -querelle. Enfin, grief non moins sérieux, il avait occupé -la Première Présidence!...</p> - -<p>Assurément, on ne pouvait méconnaître ses brillantes -facultés, les grâces de sa personne, sa beauté, -le charme de son commerce, le soin qu'il prit de se -faire aimer, la protection qu'il accorda aux lettrés et -aux savants. Mais tous ces avantages s'effaçaient -devant la matérialité d'une rigoureuse constatation: -«Il est pourtant vrai qu'à lui commença la corruption -de cette place qui ne s'est guère interrompue jusqu'à -aujourd'hui<a name="NoteRef_153_153" id="NoteRef_153_153"></a><a href="#Note_153_153" class="fnanchor">[153]</a>!»—Somme toute, il ne valait pas -mieux que les autres. Saint-Simon veut bien, d'ailleurs, -tout en laissant entendre qu'il en sait long à son -sujet, ne relever contre lui qu'un trait de scélératesse. -Il s'agit de l'affaire de Fargues: un conte qui commence<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[p. 139]</a></span> -comme celui de la Belle au bois dormant et -s'achève à la façon des mélodrames.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_153_153" id="Note_153_153"></a><a href="#NoteRef_153_153"><span class="label">[153]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. IV, p. 310.</p></div> - -<p>A une chasse, à laquelle assistait le roi, quatre -jeunes gens, MM. de Guiche, de Lude, de Vardes et -de Lauzun, s'égarèrent dans la forêt de Dourdan. Ils -marchèrent une partie de la nuit et arrivèrent exténués -à la porte d'un château perdu au milieu de futaies -séculaires. Ils frappèrent et furent bien accueillis par -un hôte aimable qui vivait, mystérieux, au fond de -cette retraite. C'était un gentilhomme, du nom de -Fargues, jadis célèbre par ses exploits contre le -Mazarin; mais cette peccadille, maintenant lointaine, -était couverte par une amnistie. Après un souper -improvisé, une nuit réparatrice et un déjeuner plantureux, -les quatre courtisans rentrèrent à Saint-Germain -où ils n'eurent rien de plus pressé que de conter leur -aventure. Elle parvint aux oreilles du roi et de la reine -mère, qui, n'ayant oublié ni Fargues ni ses agissements, -complotèrent aussitôt sa perte. Ils mandèrent -Lamoignon, le chargèrent «d'éplucher secrètement la -vie et la conduite» de l'ancien frondeur, et ne dissimulèrent -pas la nature du service qu'ils se croyaient en -droit de réclamer. Lamoignon, «avide et bon courtisan, -résolut bien de les satisfaire et d'y trouver son -profit». Il se mit en campagne et finit par découvrir -un meurtre commis, à Paris, au moment des troubles. -Il y impliqua Fargues, le décréta de prise de corps, -mena son procès en toute hâte, et lui fit trancher la<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[p. 140]</a></span> -tête. Tout cela s'accomplissait en un tour de main. Le -roi en éprouva un si vif contentement qu'il s'empressa -de récompenser le magistrat instructeur, en lui faisant -cadeau de la terre du décapité, laquelle, appelée Cinq-sols -ou Courson, se trouvait par hasard contiguë au -domaine de Basville appartenant aux Lamoignon. -«Ainsi, s'écrie Saint-Simon, le beau-père et le gendre -s'enrichirent successivement dans la même charge: -l'un du sang de l'innocent,»—c'est Guillaume de -Lamoignon,—«l'autre, du dépôt que son ami lui avoit -confié à garder»,—c'est Harlay, le spoliateur de -Ruvigny<a name="NoteRef_154_154" id="NoteRef_154_154"></a><a href="#Note_154_154" class="fnanchor">[154]</a>!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_154_154" id="Note_154_154"></a><a href="#NoteRef_154_154"><span class="label">[154]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. IV, p. 310 et suiv.</p></div> - -<p>Tel est le récit des <i>Mémoires</i>... Or Fargues ne ressemblait -en rien au portrait tracé de lui: c'était un de -«ces gens de rapière», propres à toutes les besognes -louches, qui battent le pavé durant les guerres civiles. -Il ne fut point arrêté dans sa gentilhommière de Cinq-sols, -mais dans la ville de Hesdin dont il s'était -emparé, à la faveur des troubles, et où il se maintenait -en dépit des injonctions royales. Ce n'est pas pour des -faits anciens qu'il fut poursuivi, mais pour des actes de -malversation et, sans doute aussi, pour le meurtre d'un -de ses officiers qui avait eu le tort de blâmer sa conduite. -Ce n'est point le Parlement qui connut de l'affaire, -l'instruisit et statua: c'est une chambre de justice -réunie à Abbeville, sous la présidence de Machault,<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[p. 141]</a></span> -intendant d'Amiens. Fargues, enfin, n'eut pas l'honneur -d'avoir la tête tranchée: il fut pendu, comme un -vulgaire malfaiteur<a name="NoteRef_155_155" id="NoteRef_155_155"></a><a href="#Note_155_155" class="fnanchor">[155]</a>... Quant à Guillaume de Lamoignon, -jamais il ne reçut d'ordres touchant la poursuite -et jamais ne connut celui qui en était l'objet. Le -rôle qui lui est prêté, «dans ce trait historique et -curieux,<a name="NoteRef_156_156" id="NoteRef_156_156"></a><a href="#Note_156_156" class="fnanchor">[156]</a>» est, d'un bout à l'autre, purement imaginaire,—sauf, -cependant, sur un point, à savoir que la -terre de Courson lui fut donnée par le roi. Mais à quelle -date? En 1668, trois ans après la confiscation, trois ans -après le supplice: en récompense du travail qu'il venait -d'accomplir pour la réforme de la législation civile.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_155_155" id="Note_155_155"></a><a href="#NoteRef_155_155"><span class="label">[155]</span></a> <i>Journal d'Olivier d'Ormesson</i>, t. II, p. 299, 313, 337 -et suiv. Voir aussi une lettre de Guy Patin, de fin mars 1665.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_156_156" id="Note_156_156"></a><a href="#NoteRef_156_156"><span class="label">[156]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. IV, p. 310.</p></div> - -<p>La fantaisie elle-même a des bornes. Ici, elle dépasse -la mesure, et l'atténuation tirée de visions maladives, -de fantômes, de démence, peut difficilement être -admise. Aussi bien Saint-Simon éprouve-t-il le besoin -de mettre sa responsabilité à couvert, en déclarant que -c'est Lauzun, son beau-frère, qui lui a conté cette -aventure. Admirable référence! Lauzun, qu'il représente -méchant, vindicatif, vaniteux, hâbleur, aimant à -se moquer des gens, riche sans doute en anecdotes -variées, mais confus et s'embrouillant si bien dans des -digressions infinies «qu'il n'étoit pas possible de rien -apprendre de lui et d'en rien retenir<a name="NoteRef_157_157" id="NoteRef_157_157"></a><a href="#Note_157_157" class="fnanchor">[157]</a>». C'est à ce<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[p. 142]</a></span> -personnage, suspect à tant de titres, qu'il s'en rapportera -les yeux fermés, pour accabler un homme qui fut -la probité même, alors, d'ailleurs, que la vérification eût -été si facile! Le premier venu au Palais,—magistrat, -avocat, greffier,—lui eût répondu: l'affaire Fargues, -on ne la connaît pas ici. N'entretenait-il pas enfin des -relations étroites avec le procureur général Joly de -Fleury, auprès duquel il se renseignait souvent? Une -simple question, et il eût été édifié. Mais voilà: édifié, -il ne voulait pas l'être, de peur de se voir enlever un -grief dont il attendait merveilles... M. Chéruel, auquel -nous renvoyons pour plus amples détails, estime que -la prétendue histoire de Fargues est un roman inventé -pour jeter l'odieux sur une famille respectable «et couvrir -d'infamie deux noms vénérés, dans le Parlement, -les noms de Lamoignon et de Harlay<a name="NoteRef_158_158" id="NoteRef_158_158"></a><a href="#Note_158_158" class="fnanchor">[158]</a>».—Cette -opinion, mûrement réfléchie, ne nous paraît pas susceptible -d'une contradiction sérieuse.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_157_157" id="Note_157_157"></a><a href="#NoteRef_157_157"><span class="label">[157]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. XIX, p. 195.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_158_158" id="Note_158_158"></a><a href="#NoteRef_158_158"><span class="label">[158]</span></a> <i>Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV</i>, -p. 499.—Il est fâcheux que Sainte-Beuve, qui a écrit une -remarquable préface pour l'édition des <i>Mémoires</i> publiée par -<span class="smcap">M. Chéruel</span>, n'ait pas lu, du même auteur, l'ouvrage auquel -nous nous référons. Il eût peut-être hésité à ranger, sur la -foi de Saint-Simon, Achille de Harlay dans la catégorie des -faux Caton, «des coquins, des hypocrites, des âmes basses -et mercenaires, des courtisans plats et intéressés». <i>Mémoires</i>, -t. I, p. <span class="smcap">V</span>.</p></div> - -<p>Sur ce chapitre «des victimes», on ne tarirait pas, -si l'on voulait suivre les <i>Mémoires</i>, dans tous leurs<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[p. 143]</a></span> -développements; mais il convient de se borner. Aussi -bien est-on fixé maintenant sur l'intensité des haines -que pouvait, au dix-huitième siècle, faire naître dans -le cœur d'un duc et pair, le refus d'un coup de chapeau.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[p. 144]</a><br /><a name="Page_145" id="Page_145">[p. 145]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a></h2> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">Discussions entre les ducs.—La reprise de l'affaire -du bonnet.—Avantages accordés par le -roi aux légitimés.—Le rang intermédiaire.</span></p></blockquote> - - -<p>Toute décevante qu'elle eût été pour les pairs, la -première période de l'affaire du bonnet ne leur avait -cependant pas refusé certaines compensations. Ce n'est -point sans quelque agrément qu'on moleste une série -de hauts robins, qu'on chasse celui-ci du balustre royal -et qu'on fait perdre à celui-là la place de chancelier. -Mais le principal avantage de l'affaire avait été de -fournir un aliment à l'activité ducale. Que devenir -maintenant qu'elle sommeillait?</p> - -<p>Certes, les causes de conflits ne manquaient pas. De -mai 1643 à mai 1711, la pairie n'avait pas subi moins -de quatre-vingt-dix «retranchements» qui, tous, -auraient pu donner lieu à des rencontres. Le malheur, -c'est que la plupart d'entre eux s'accomplissaient par<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[p. 146]</a></span> -la volonté ou avec l'assentiment du souverain. On -réclamait, il prononçait, chacun s'inclinait. Tout bien -pesé, les ducs n'avaient plus à en découdre qu'avec -les princes d'Allemagne ou d'Italie<a name="NoteRef_159_159" id="NoteRef_159_159"></a><a href="#Note_159_159" class="fnanchor">[159]</a>. Lorsqu'il en -débarquait un à Versailles, ses pas, ses gestes, ses -paroles, ses démarches étaient surveillés avec soin. On -lui contestait «le tabouret de grâce», les distinctions -que lui accordait la Sorbonne, la place qu'il occupait -aux entrées, mariages, baptêmes ou obsèques. Au -besoin, on se plantait résolument devant lui, au jeu du -roi, quitte à s'attirer de vertes mercuriales<a name="NoteRef_160_160" id="NoteRef_160_160"></a><a href="#Note_160_160" class="fnanchor">[160]</a>. Mais -«ces principicules», dont le plus habituel défaut -n'était point de rouler sur l'or, voyageaient rarement. -Ce n'était que des adversaires accidentels. Les relancer -dans leurs États, en vue d'apurer cette fameuse question -de la réciprocité de main «qui remontoit presque -au déluge»? Impossible d'y songer. Il n'était point, en<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[p. 147]</a></span> -effet, d'expédient auquel ne recourussent ces étrangers -retors pour se soustraire à une marque d'égalité qui -choquait leur orgueil. Dès que la renommée, aux cent -voix, leur annonçait la visite d'un duc, c'était une fuite -générale. Celui-ci s'enfermait dans quelque château -perdu au fond des bois. Celui-là prenait la poste pour -explorer les confins de la Pologne. Un troisième, l'Électeur -de Bavière, se mettait au lit, comme s'il eût été -atteint d'une maladie contagieuse<a name="NoteRef_161_161" id="NoteRef_161_161"></a><a href="#Note_161_161" class="fnanchor">[161]</a>...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_159_159" id="Note_159_159"></a><a href="#NoteRef_159_159"><span class="label">[159]</span></a> Il ne faut pas confondre les princes d'Allemagne ou -d'Italie avec les <i>princes étrangers</i>. Ces derniers, d'origine -française ou étrangère, mais établis dans le royaume, avaient -la prétention de posséder des privilèges presque analogues à -ceux des maisons souveraines. C'étaient les maisons de Lorraine, -de La Tour d'Auvergne, de Rohan, de La Trémoille, -de Monaco. Voir une note dans les <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, -édit. Boislisle, t. I, p. 202.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_160_160" id="Note_160_160"></a><a href="#NoteRef_160_160"><span class="label">[160]</span></a> Ayant eu la hardiesse de se glisser devant le prince -des Deux-Ponts, l'ex-vidame de Chartres s'attira, de la part -de la duchesse d'Orléans, cette pénible remontrance: «D'où -vient que M. de Saint-Simon presse si fort M. le prince des -Deux-Ponts? Veut-il le supplier de prendre un de ses fils en -qualité de page?» <i>Correspondance de Madame</i>, t. I, p. 339.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_161_161" id="Note_161_161"></a><a href="#NoteRef_161_161"><span class="label">[161]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. V, p. 11.</p></div> - -<p>Abandonnés à eux-mêmes, les ducs devenaient la -proie des dissensions intestines: tels les janissaires du -sultan Mourad, n'ayant plus d'infidèles à combattre, se -dévorèrent entre eux... Et il s'agissait naturellement -de questions de préséance. La règle, en la matière, était -celle-ci: <i>Chacun sied premier, selon que premier a été -fait pair.</i> Tout dépendait d'une date, celle de l'érection: -ce qui semble fort simple. Mais rien n'interdisait -de revendiquer des pairies anciennes tombées en déshérence -et de s'élever, à la faveur de ces titres, au degré -occupé jadis par leurs détenteurs. Le procès type de -ce genre est celui du maréchal de Luxembourg qui, -créé duc de Piney, en 1662, imagina de se réclamer -d'une érection remontant à 1581, laquelle lui eût fait -gagner dix-huit rangs et, du coup, déchaîna à ses -trousses dix-huit ennemis mortels. On plaida durant -toute la fin du dix-septième siècle et «le tapissier de<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[p. 148]</a></span> -Notre-Dame» mourut à la peine; mais son fils, s'étant -empressé de reprendre l'instance, le débat restait toujours -pendant. D'autre part, le duc d'Antin nourrissait -une ambition analogue. Légataire d'une demoiselle de -Rouillac, qui prétendait avoir hérité de la pairie -d'Épernon, il entreprit de faire valoir ce droit qui lui -eût permis de précéder la totalité de ses collègues. Ce -qu'il y avait de grave, dans ce projet fantaisiste, c'est -que, en sa qualité de fils de Mme de Montespan, d'Antin -était parvenu à intéresser le roi à sa cause.</p> - -<p>Et voilà que, la contagion aidant, ces «chimères» -étaient suivies d'une quinzaine d'autres. Chacun se -précipitait sur les pairies éteintes: Matignon, Estouteville, -Albret, Aiguillon, Château-Thierry, Pont-de-Vaux...; -quelques-uns,—dont MM. de Chevreuse et de -Bouillon,—trouvant que ce n'était pas assez d'une -seule, en revendiquaient deux. Ce déchaînement de convoitises, -envenimées par la chicane, révolutionna si -bien l'institution que «les esprits politiques» finirent -par s'émouvoir.</p> - -<p>Qu'attendre, en effet, de pareilles querelles, si ce -n'est une division irrémédiable! Cela, à une heure où, -suivant toutes vraisemblances, un changement de -règne allait laisser le champ libre à de plus hautes -ambitions. Saint-Simon fut des premiers à comprendre -l'étendue du péril, à pousser le cri d'alarme, à combattre -«les schismes», à supplier ses amis de rentrer -au fourreau leurs armes fratricides. Mais, comme celle<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[p. 149]</a></span> -de la prophétesse antique, sa voix eût risqué de se -perdre dans le désert, si la résistance héroïque de -quelques-uns aux sollicitations royales en faveur de -d'Antin, n'avait découragé celui-ci. Son désistement, -à la veille de l'audience, eut l'avantage de refroidir -certains plaideurs, notamment M. de Chaulnes qui, -«né timide et chancelant, crut voir sa condamnation -écrite par les épines que le favori éprouvoit». Peu -après, l'édit de 1711, interdisant toute action judiciaire -en matière de pairie sans l'autorisation expresse de Sa -Majesté, achevait la déroute des militants.</p> - -<p>C'eût été le silence, l'immobilité, la vie oisive et -sans attraits, si la reprise de l'affaire du bonnet n'était -venue, fort à point, fournir des aliments nouveaux à la -généreuse ardeur des ducs. Chose bizarre! La cause qui -avait amené la fin de la première période fut celle-là -même qui détermina l'ouverture de la seconde: nous -voulons dire la fortune inouïe des <i>légitimés</i>, dont le -sort se liera désormais d'une façon si étroite à la -marche des événements, qu'il serait impossible de n'en -point parler.</p> - -<p>Les bâtards de souverains n'étaient point chose rare -sous l'ancienne monarchie. Celle-ci assurait leur existence -dans des conditions de confort très appréciables; -mais, officiellement, ils demeuraient étrangers à la -famille royale. Henri IV, dont le sens moral était moins -développé que les appétits sensuels, éprouva le besoin -de procurer aux siens, par une reconnaissance publique<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[p. 150]</a></span> -régulièrement enregistrée, un état civil qui en -fît des Bourbons. Il commença par César de Vendôme -que, dans une requête où l'inconscience le dispute -à la bonhomie, il déclarait être,—avec l'agrément -de la Providence, nouvellement appelée à la protection -des amours illégitimes,—issu de ses relations «avec -feu sa très chère cousine Gabrielle d'Estrées<a name="NoteRef_162_162" id="NoteRef_162_162"></a><a href="#Note_162_162" class="fnanchor">[162]</a>». -L'affaire suscita bien des critiques. Les jurisconsultes, -textes en mains, démontrèrent qu'une pareille pratique -n'était permise qu'à la condition d'être assortie de -justes noces. Quant au Parlement, il opposait une -sérieuse résistance, et son vote n'était obtenu que par -surprise. Aussi bien se hâtait-il, après la mort tragique -du Béarnais, d'annuler certains privilèges conférés au -jeune duc, de même qu'après celle d'Henri III, il avait -aboli ceux qui avaient été concédés à MM. de Joyeuse -et d'Épernon.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_162_162" id="Note_162_162"></a><a href="#NoteRef_162_162"><span class="label">[162]</span></a> <i>Collection de Gilbert de Lisle.</i></p></div> - -<p>Louis XIV, dans son olympienne toute-puissance, -allait faire mieux. Il lui appartenait, en introduisant au -sein de sa race légitime une progéniture née d'un double -adultère, d'accorder des lettres de grande naturalité -aux fantaisies les moins avouables. Aux points de vue -moral et religieux, le procédé était vif. Au point de vue -juridique, c'était le renversement de tout. D'abord, -pour la raison, déjà donnée, qu'il ne pouvait y avoir de -légitimations sans mariage; puis, pour cet autre motif<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[p. 151]</a></span> -que la reconnaissance des enfants adultérins était -interdite; enfin, parce que les enfants en question -restaient ceux de l'époux trompé, M. de Montespan, -tant qu'une action en désaveu ne les avait point dépossédés -de leur filiation légale. Un précédent était nécessaire -pour «servir de chausse-pied»: on le créa, grâce -à la complaisance de Mme de Longueville<a name="NoteRef_163_163" id="NoteRef_163_163"></a><a href="#Note_163_163" class="fnanchor">[163]</a>, et les -bâtards de Mme de Montespan devinrent les légitimés -du roi.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_163_163" id="Note_163_163"></a><a href="#NoteRef_163_163"><span class="label">[163]</span></a> Sur l'invitation qui lui fut adressée, Mme de Longueville -consentit à reconnaître le chevalier de Longueville, né -des relations de son fils, le comte de Saint-Paul, alors décédé, -avec la maréchale de La Ferté.</p></div> - -<p>Ce fut, déclare Saint-Simon, «le piédestal des horribles -prodiges qu'on a vus depuis»... «Prodiges» n'est -pas trop fort. Ce n'est point, en effet, sans stupéfaction -que l'on parcourt la nomenclature des grâces dont, à -partir de ce jour, ces favoris de la fortune furent -l'objet: titres, dignités, emplois, gouvernements de -provinces, commandements d'armées, prébendes, dots, -pierreries, pensions. Chacun d'eux fut gorgé. Mais au -duc du Maine,—le petit bossu, le pied-bot,—était -réservée la part du lion. En dehors des honneurs dont -on l'accablait, deux pairies anciennes étaient reconstituées -à son profit et, en vue de faire de lui le plus -puissant seigneur terrien du royaume, Sa Majesté -avait le triste courage d'arracher à la désolation de -la Grande Mademoiselle, par des promesses qui ne<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[p. 152]</a></span> -devaient pas être tenues, une partie énorme de ses -biens patrimoniaux, la terre d'Aumale, le comté -d'Eu et la principauté des Dombes, lesquels n'étaient, -d'ailleurs, considérés que comme un avancement -d'hoirie<a name="NoteRef_164_164" id="NoteRef_164_164"></a><a href="#Note_164_164" class="fnanchor">[164]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_164_164" id="Note_164_164"></a><a href="#NoteRef_164_164"><span class="label">[164]</span></a> Un écrivain, qui joignait à une rare indépendance -d'esprit une connaissance approfondie du dix-septième siècle, -Mme Arvède Barine, a remarquablement exposé les conditions -dans lesquelles, pour enrichir le duc du Maine, -Louis XIV et Mme de Montespan jouèrent la Grande Mademoiselle -et Lauzun. «Cette affaire, dit Arvède Barine, -est odieuse d'un bout à l'autre». <i>Louis XIV et la -Grande Mademoiselle</i>, p. 367.</p></div> - -<p>Tant qu'il ne s'agit que d'emplois ou de libéralités à -la charge du Trésor ou des tiers, les ducs se continrent. -Mais quand à ces avantages vinrent se joindre des -faveurs faisant échec à leurs droits,—comme la création -«du rang intermédiaire»,—leur colère ne connut -plus de bornes. Ils estimaient, en effet, qu'entre eux et -le souverain il n'y avait place pour personne. Pas -même pour les princes du sang. Aussi protestaient-ils -contre toute faveur accordée à ces derniers. Une, surtout, -qui datait de quelques mois à peine, leur était -particulièrement sensible: l'attribution aux princes -d'un droit de préférence pour les fonctions honorifiques -du sacre. Le dépit que les ducs ressentaient de «ces -injustices préméditées» était si vif, qu'il leur inspirait -parfois des sentiments qu'on peut qualifier de révolutionnaires. -C'est ainsi que, dans un libelle inédit<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[p. 153]</a></span> -d'avril 1728, relatif à l'affaire <i>des paniers</i><a name="NoteRef_165_165" id="NoteRef_165_165"></a><a href="#Note_165_165" class="fnanchor">[165]</a>, après -avoir représenté la pairie comme la récompense du -courage, de la vertu, du sang versé sur les champs de -bataille, en un mot «de services immortels», ils s'étonneront, -non sans impertinence, de voir cette grande -institution dominée par des frères ou des neveux de -rois, qui en possèdent les avantages sans avoir rien -fait pour les acquérir. C'est, en une formule moins -vibrante, mais d'une façon aussi nette, l'apostrophe -célèbre de Figaro: «Noblesse, fortune, un rang, des -places!... Qu'avez-vous fait pour tant de biens?... -Vous vous êtes donné la peine de naître.» Messieurs -de la pairie précurseurs de Caron de Beaumarchais, -c'est une de ces surprises comme en ménagent -parfois les dessous de l'histoire!... Ces récriminations -de gens qui, pour la plupart, avaient, eux aussi, trouvé -dans leur berceau les avantages dont ils se faisaient un<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[p. 154]</a></span> -mérite personnel, n'étaient que bouffonnes. Ce qui est -plus grave, et ce qui caractérise leur mentalité, c'est -qu'ils y ajoutaient les allusions les plus perfides contre -ceux des princes qui appartenaient à la branche de -Bourbon-Condé, c'est-à-dire contre tous, sauf le duc -d'Orléans. Ces princes, insinuaient-ils, étant, dans des -circonstances que personne alors n'ignorait, issus de -l'adultère, usurpaient la place qui leur était faite sur -les marches du trône<a name="NoteRef_166_166" id="NoteRef_166_166"></a><a href="#Note_166_166" class="fnanchor">[166]</a>!—D'où violente colère de Sa -Majesté, poursuites pour outrages à ce que la France<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[p. 155]</a></span> -possédait de plus auguste, «le sang de nos rois», et -condamnation au feu, par la main du bourreau, du libelle -diffamatoire<a name="NoteRef_167_167" id="NoteRef_167_167"></a><a href="#Note_167_167" class="fnanchor">[167]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_165_165" id="Note_165_165"></a><a href="#NoteRef_165_165"><span class="label">[165]</span></a> Cette affaire, qui fit grand tapage, fut occasionnée par -la mode nouvelle. Aux séances de musique, la reine avait, à -ses côtés, deux princesses du sang. Or, comprimé par le -panier de ces dames, le panier de la reine, au lieu de -s'étendre dans le sens horizontal, se développait en hauteur. -On juge du scandale: le cardinal Fleury en délibéra avec -Sa Majesté. Après quoi, le premier gentilhomme de la -chambre, M. de La Trémoille, fut chargé de notifier aux -princesses une décision leur enjoignant de se placer en recul -et à une certaine distance, dans un ordre prescrit jadis par le -feu roi. Les princesses obéirent; mais, à leur tour, elles exigèrent -que les duchesses restassent derrière elles. D'où fureur -des duchesses et des ducs qui, à la suite d'incidents divers, -mirent en circulation le libelle dont il s'agit.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_166_166" id="Note_166_166"></a><a href="#NoteRef_166_166"><span class="label">[166]</span></a> Allusion à la fin tragique d'Henri de Bourbon, prince -de Condé, qui, disait-on, mourut empoisonné à l'instigation -de sa femme. Celle-ci, Catherine-Charlotte de La Trémoille, -accoucha, après le décès de son mari, d'un fils qu'on assurait -être né de ses rapports avec un page qui fut condamné comme -auteur principal du crime: ce fils posthume était l'aïeul du -grand Condé. Voici en quels termes le journal de l'Estoille -rend compte de cet événement: «Le cinquiesme de ce mois -(mars 1588) mourut à Saint-Jean-d'Angély, Henry de -Bourbon, prince de Condé, le second jour de sa maladie, -ayant été empoisonné comme on disoit, à la sollicitation de -sa femme, de la maison de La Trémoille, laquelle fut -constituée prisonnière, se trouvant grosse dudit page, sans -que le mari y eût aucunement part, lequel se sauva des -premiers et fut défait en effigie et condamné par contumace, -et un nommé Brillaud, domestique dudit prince en -personne, ayant été tiré à quatre chevaux en la place publique -de Saint-Jean-d'Angély, et plusieurs autres emprisonnés, -auxquels on commença à faire le procès.» Cette -affaire donna lieu, au dire de Mathieu Marais (t. III, p. 535) -à deux instances criminelles. Charlotte-Catherine de La Trémoille -fut déchargée de la poursuite par un arrêt de 1595 -rendu sur le rapport de de Thou.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_167_167" id="Note_167_167"></a><a href="#NoteRef_167_167"><span class="label">[167]</span></a> L'arrêt, rendu le 30 avril 1728, fut exécuté le même -jour, au bas de l'escalier du Palais. Le libelle, le réquisitoire -des gens du roi et le texte de la sentence ont été recueillis -par le greffier Gilbert de Lisle. <i>Archives nationales</i>, t. V, -p. 370.</p></div> - -<p>Telles étant les dispositions des ducs à l'égard de -ceux qui les primaient, on comprend les transports que -déchaîna en eux l'élévation des adultérins égalés «aux -fils du sacrement», laquelle, du second rang, les reléguait -au troisième. Il fallait bien, en public, leur faire -bon visage; mais comme on se dédommageait lorsqu'ils -tournaient le dos! Que de doléances sur «ces inventions -inimaginables»! Que de rancunes à l'égard de -leurs bénéficiaires! Que d'injures à l'égard de Harlay-le-Cynique -qui, d'abord comme procureur général, puis -comme Premier Président, avait assuré l'exécution des -ordres royaux! Les malédictions allaient sans cesse -grandissant, car il ne se passait pas de jour qui n'apportât -un surcroît d'humiliations pour la pairie: dispense -de prêter serment accordée aux bâtards; droit -de traverser le parquet; enregistrement devant la -Grand'Chambre des lettres patentes les concernant; -concession à leur postérité des prérogatives dont ils -jouissaient eux-mêmes... L'édit de mai 1711,—dont -nous venons de parler,—sous prétexte de réglementation<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[p. 156]</a></span> -générale, concédait aux légitimés des avantages -nouveaux: celui des honneurs du sacre, de préférence -aux ducs; celui de disposer en faveur des mâles de leur -famille, toujours avec droit de préséance, des duchés -dont ils pouvaient faire l'acquisition; celui enfin d'être -reçus au Parlement à vingt ans, tandis que les pairs ne -l'étaient qu'à vingt-cinq<a name="NoteRef_168_168" id="NoteRef_168_168"></a><a href="#Note_168_168" class="fnanchor">[168]</a>!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_168_168" id="Note_168_168"></a><a href="#NoteRef_168_168"><span class="label">[168]</span></a> Les princes du sang étaient admis à quinze ans.</p></div> - -<p>Autant de coups de massue, suivis bientôt d'une -foule d'autres! En effet, une série de catastrophes,—que -certains considéraient comme un châtiment céleste,—venaient -bouleverser la fin du règne. C'était la mort, -toujours précipitée, parfois tragique, de presque tous -les membres de la famille royale: Monseigneur le grand -Dauphin; la duchesse de Bourgogne; le duc de Bourgogne, -devenu héritier présomptif; un troisième Dauphin -encore en bas âge; le duc de Berri... Il ne restait -qu'un pauvre enfant, qu'on ne croyait point appelé à -vivre: celui-là même qui régnera sous le nom de -Louis XV... Affolé par cette accumulation de maux, -Louis XIV prenait la résolution de concéder aux -bâtards tous les droits dont jouissaient les princes du -sang, y compris «l'habilité au trône<a name="NoteRef_169_169" id="NoteRef_169_169"></a><a href="#Note_169_169" class="fnanchor">[169]</a>». Il devait -enfin achever son œuvre par des dispositions testamentaires -aux termes desquelles les principales attributions -de la régence,—l'éducation du roi, la garde de sa personne<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[p. 157]</a></span> -et, par suite, le commandement des troupes de -Paris,—étaient enlevées au duc d'Orléans pour être -confiées au duc du Maine...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_169_169" id="Note_169_169"></a><a href="#NoteRef_169_169"><span class="label">[169]</span></a> Déclaration du 23 mai 1715.</p></div> - -<p>Cette accumulation de faveurs que rien ne justifiait, -ni les services rendus, ni l'éclat du talent, déchaînèrent -chez Messieurs de la pairie d'incroyables tempêtes. -Les plus modérés se livrèrent à des transports auprès -desquels pâlissent les fureurs légendaires d'Oreste. -Tous, d'ailleurs, tombaient d'accord pour proclamer que, -depuis la tentative d'Encelade se ruant à l'assaut du -ciel, on ne trouvait ni dans la fable, ni dans l'imagination -des poètes, aucun phénomène comparable à celui-ci... -Ce phénomène, si gros de conséquences pour l'avenir, -allait, en attendant la mort du roi, désormais prochaine, -produire ce résultat inattendu de faire renaître -de ses cendres l'affaire du bonnet. L'explication en est -bien simple. Aussi longtemps qu'ils furent réduits à -une situation intermédiaire, inférieure à celle des -princes, supérieure, mais de peu, à celle des ducs, les -bâtards ne permirent pas qu'on saluât ces derniers, de -peur de diminuer la distance qui les séparait. Maintenant -qu'ils les dominaient de cent coudées, l'obstacle -n'existait plus. Que pouvait bien faire à des gens qui -touchaient du doigt à la Couronne, qu'on distribuât aux -ducs quelques politesses de plus ou de moins?—Les -circonstances s'y prêtant, la seconde période de la -querelle allait s'ouvrir.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[p. 158]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="IX" id="IX">IX</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">Le duc du Maine et le Premier Président de Mesmes.—Leur -duplicité d'après les «Mémoires».—Affront -au bailli de Mesmes.—Scène violente -faite par Saint-Simon au duc du Maine.—La -version des «Mémoires» est-elle la vraie?—Raisons -d'en douter.</span></p></blockquote> - - -<p>De quelle façon l'affaire rebondit-elle? C'est ce que -nous allons rechercher en suivant pas à pas le récit de -Saint-Simon.</p> - -<p>D'après lui, l'auteur du mal ne serait autre que le -triomphateur du jour, le duc du Maine. Le but qu'il -poursuivait? Brouiller si bien avec tout le monde Messieurs -de la pairie que, absorbés par le souci de leur -propre défense, ils n'eussent, au commencement du -prochain règne, ni le loisir ni le pouvoir d'attaquer les -légitimés et de leur faire rendre gorge.</p> - -<p>La reprise de «l'affaire» était le moyen tout indiqué -pour la mise en œuvre de ce plan machiavélique... -M. du Maine ne perdit pas une minute. Le jour même -de son élévation, il se confondait en protestations de -tendresses à l'égard des ducs, exaltait la grandeur de -leur dignité et mettait son crédit à leur service. Il n'en -rencontrait pas un, au prône ou aux réunions de Versailles,<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[p. 159]</a></span> -qu'aussitôt il ne parlât «de l'indécence du bonnet». -Sans doute, il avait participé au maintien de -l'abus, tant qu'il en avait tiré un profit «de distinction»; -mais, depuis que la bonté du roi l'avait promu -au rang insigne de prince du sang, les prétentions -de la robe lui paraissaient intolérables... Étonnés -d'un pareil langage, ses interlocuteurs l'accueillaient -froidement; mais le petit boiteux revenait à la charge -et, de sa propre initiative, «remettait tout en train». -De difficultés, il certifiait qu'on n'en éprouverait aucune. -Les princes? Leur bonne volonté était certaine. Le -Premier Président de Mesmes? Il avait engagé sa parole -et répondait du Parlement. Le roi? Sa Majesté ne -demandait qu'à être agréable aux deux partis et applaudirait -à une réconciliation générale!</p> - -<p>Cette communication d'un homme, que rendait si -suspect son mépris des règles fondamentales du -royaume, ne pouvait inspirer que de la défiance. -Hormis M. de Noailles, un naïf, et M. d'Aumont<a name="NoteRef_170_170" id="NoteRef_170_170"></a><a href="#Note_170_170" class="fnanchor">[170]</a>, -«un pigeon privé», c'est-à-dire un faux frère, chacun -s'accorda à reconnaître qu'elle cachait un complot en -vue de rabaisser les ducs «par le mauvais succès de -leur entreprise». Faire d'eux le jouet de la robe, en -même temps que «la risée du monde», c'était à quoi -tendaient tant d'efforts.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_170_170" id="Note_170_170"></a><a href="#NoteRef_170_170"><span class="label">[170]</span></a> Il ne s'agit pas ici du vieux duc d'Aumont qui expulsa -Nicolas de Novion du balustre royal, mais de son fils Louis, -lequel porta longtemps le titre de marquis de Villequier.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[p. 160]</a></span></p></div> - -<p>Cette conviction étant bien assise, il semble qu'il -n'y eût qu'un parti à prendre: décliner, sous un prétexte -assorti de paroles flatteuses, une offre aussi perfide. -Mais, du temps de Louis XIV, on ne raisonnait -pas comme aujourd'hui... Mise aux voix, dans une réunion -tenue chez M. de La Trémoille, cette solution fut -repoussée à l'unanimité. Refuser, c'eût été trahir l'animosité -qu'on éprouvait à l'égard de M. du Maine et -faire entendre qu'on était résolu «à l'attaquer», dès -l'avènement d'un nouveau souverain. Ce qui, en -raison du mécontentement du roi et des rancunes de -son bâtard préféré, «dont le sein étoit un gouffre noir», -entraînerait des conséquences terribles! C'est pourquoi -ces natures aussi pénétrantes que compliquées se résignaient -«à donner dans le panneau tendu»,—sacrifice -d'autant plus admirable qu'elles ne se faisaient aucune -illusion sur le sort qui leur était réservé!</p> - -<p>«L'embarquement» eut donc lieu sous les auspices -du nautonnier du Maine. Mais le duc d'Antin avait à -peine rédigé un mémoire sage, honnête, mesuré et -«d'une brièveté remarquable<a name="NoteRef_171_171" id="NoteRef_171_171"></a><a href="#Note_171_171" class="fnanchor">[171]</a>», que les présidents -prenaient ombrage, se cabraient et manifestaient de<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[p. 161]</a></span> -ridicules exigences. Ils daignaient bien consentir à -accorder le salut; mais à quelle condition? A la condition -que, comme autrefois, la pairie accompagnât le -Parlement tant à l'entrée qu'à la sortie des séances... -Qui le croirait? Ce compromis honteux paraissait acceptable -à certains ducs! Heureusement, Saint-Simon était -là pour les rappeler à la pudeur... Que demandait-on, -en somme? «Une civilité qui ne se refuse pas à un -honnête domestique...» Et, en échange, qu'exigeaient -les présidents? Un monstrueux avantage: l'obligation -pour les pairs de marcher à la suite, comme des laquais... -Non, non, mille fois non: mieux valait, à perpétuité, -grimper à l'échelle!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_171_171" id="Note_171_171"></a><a href="#NoteRef_171_171"><span class="label">[171]</span></a> La remise au roi de ce mémoire est mentionnée par -Dangeau sous la date du 6 décembre 1714. Les ducs y réclament -deux choses: «l'une, que le Premier Président, en -leur demandant leur avis, les salue, comme il salue les présidents; -l'autre, qu'on ne mette point de conseiller au bout de -leur banc».</p></div> - -<p>Il suffisait maintenant d'une étincelle pour mettre -le feu aux poudres. Elle se produisit sous la forme -d'un propos que l'on prêta au Premier Président de -Mesmes:</p> - -<p>—Sire, aurait-il dit à Sa Majesté, au cours d'une -entrevue secrète, les ducs ne négligeront rien, dès la -constitution d'un nouveau règne, pour dépouiller -MM. du Maine et de Toulouse des avantages dont ils -sont nantis. Leur ambition va plus loin encore: ils -escomptent la mort du jeune Dauphin pour établir, -comme en Pologne, une monarchie élective et porter -l'un d'eux à la couronne.</p> - -<p>Et Saint-Simon, dont cette prétendue déclaration -fait trop bien le jeu pour qu'il ne la tienne pas pour -authentique, de fournir des précisions, comme s'il eût<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[p. 162]</a></span> -assisté à la scène<a name="NoteRef_172_172" id="NoteRef_172_172"></a><a href="#Note_172_172" class="fnanchor">[172]</a>. Mais, ce qu'il néglige de mentionner -dans ses <i>Mémoires</i>, c'est un détail qui, révélé -par les <i>Écrits inédits</i>, donne la clef de cet entretien -énigmatique. Ce n'est pas hors de propos que le mot -de monarchie élective avait été prononcé. La conversation -l'avait amené tout naturellement, à l'occasion -«d'un homme de lettres qui travailloit pour les ducs» -et qu'il était question «d'enlever», sans doute pour le -jeter à la Bastille<a name="NoteRef_173_173" id="NoteRef_173_173"></a><a href="#Note_173_173" class="fnanchor">[173]</a>. Or, de quel méfait s'était rendu -coupable ce libelliste? De publications en vue d'établir -que les grandes sanctions de l'État appartenaient exclusivement -à la pairie et que, à défaut d'héritiers légitimes, -c'est elle, elle seule, qui, en vertu des lois -anciennes de la monarchie française, décidait de l'élection -des rois... Prétentions datant de loin sans doute, -mais dont l'affirmation, à la veille d'un changement de -règne, avait quelque peu ému la noblesse, le Parlement -et Sa Majesté elle-même<a name="NoteRef_174_174" id="NoteRef_174_174"></a><a href="#Note_174_174" class="fnanchor">[174]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_172_172" id="Note_172_172"></a><a href="#NoteRef_172_172"><span class="label">[172]</span></a> <i>Additions au journal de Dangeau</i>, t. XV, p. 363.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_173_173" id="Note_173_173"></a><a href="#NoteRef_173_173"><span class="label">[173]</span></a> <i>Écrits inédits</i>, t. IV, p. 148.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_174_174" id="Note_174_174"></a><a href="#NoteRef_174_174"><span class="label">[174]</span></a> <i>Mémoires du maréchal de Richelieu</i>, t. I, p. 76.</p></div> - -<p>Les ducs, cela va de soi, protestaient de la pureté -de leurs intentions et, au moment même où ils ourdissaient -leur trame contre les légitimés, donnaient l'assurance -que les dernières dispositions de Louis XIV ne -trouveraient pas de défenseurs plus fidèles qu'eux-mêmes. -Ils se hâtaient, d'ailleurs, pour opérer une<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[p. 163]</a></span> -diversion, de présenter à Sa Majesté une requête contre -les présidents et un mémoire récapitulatif de leurs -griefs... Requête et mémoire demeurèrent sans réponse<a name="NoteRef_175_175" id="NoteRef_175_175"></a><a href="#Note_175_175" class="fnanchor">[175]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_175_175" id="Note_175_175"></a><a href="#NoteRef_175_175"><span class="label">[175]</span></a> La requête est du 5 janvier 1715, le mémoire du mois -de février suivant. <i>Écrits inédits</i>, t. III, p. 383 et suiv.</p></div> - -<p>Ce silence était significatif: les pairs ne s'y trompèrent -pas. Fidèles à leur ancienne tactique, ils décidaient -de mettre la robe à l'index: sentence qui reçut -une exécution immédiate. Le bailli de Mesmes, ambassadeur -de Malte et frère du Premier Président, s'étant -présenté à Versailles, le duc de Tresmes lui interdit -l'entrée du cabinet royal, en spécifiant que, s'il lui -infligeait cet affront, c'était par mesure de représailles<a name="NoteRef_176_176" id="NoteRef_176_176"></a><a href="#Note_176_176" class="fnanchor">[176]</a>...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_176_176" id="Note_176_176"></a><a href="#NoteRef_176_176"><span class="label">[176]</span></a> M. de Caumartin était, presque en même temps, -l'objet d'un traitement identique.</p></div> - -<p>La rupture était complète. Aussi bien nul ne se -souciait plus d'avoir affaire avec ces gens terribles -qu'étaient les ducs. Accusé de manquements à sa -parole, le Premier Président affirma n'avoir rien promis, -si ce n'était sa bonne volonté. Mme la Princesse, parlant -au nom de ses fils, jura ses grands dieux que feu M. le -Prince regardait «le refus du bonnet» comme une -marque distinctive dont il n'eût, à aucun prix, permis -l'abolition. Quant au roi, excédé de tant de manèges, -il signifiait aux parties qu'elles eussent à ne lui plus -parler de rien...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[p. 164]</a></span></p> - -<p>Cependant,—dernière tentative,—une entrevue -avait lieu entre deux délégués de la pairie et la duchesse -du Maine, derrière laquelle, ne sachant à quel saint se -vouer, s'effaçait son timide époux. Certes, si l'on put -adresser quelques reproches à la petite-fille du grand -Condé, ce ne fut pas celui de manquer de franchise. -Elle protesta que, lorsqu'on possédait des avantages -aussi précieux que ceux dont les légitimés avaient le -bonheur d'être nantis, on n'y renonçait pas de gaîté de -cœur, et que, pour elle, plutôt que d'en faire son -deuil, elle n'hésiterait pas à mettre le feu aux quatre -coins du royaume... Cela dit, elle concluait en ces -termes:</p> - -<p>—Donnant donnant, messieurs les ducs. Engagez-vous -par écrit à maintenir les faveurs accordées à -M. du Maine: nous ferons de notre mieux pour que -vous ayez satisfaction.</p> - -<p>C'était, au dire de Saint-Simon, l'aveu cynique du -complot ourdi entre M. de Mesmes et les châtelains de -Sceaux, c'est-à-dire le duc et la duchesse du Maine, -sous le regard complaisant de Sa Majesté... Trahison! -s'écrie-t-il, trahison!... Et, aussitôt, de ruminer mille -projets hasardeux. Après une nuit sans sommeil, il -guetta M. du Maine au sortir de la chapelle, tomba -chez lui comme une trombe et là, en tête à tête avec -ce prince, «si odieux aux ténèbres que les ténèbres -le rejetoient», fit une scène d'une violence telle -que le malheureux, d'ordinaire «vermeil et désinvolte,<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[p. 165]</a></span> -devint interdit et pâle comme un mort». Et ce -grand justicier, qui,—ô logique!—s'était sciemment -offert à la risée du monde pour ne point s'exposer aux -rancunes du favori, terminait par cette apostrophe -menaçante contenant assignation à bref délai: «Monsieur, -vous pouvez tout: vous nous le montrez bien -et à toute la France. Jouissez de votre pouvoir et de -tout ce que vous avez obtenu... Il vient quelquefois -des temps où on se repent trop tard d'en avoir abusé -et d'avoir joué et trompé de sens froid tous les principaux -seigneurs du royaume en rang et en établissement, -qui ne l'oublieront jamais!»... On se demandera -avec angoisse,—étant donné que le plus courtois -des refus devait causer à la pairie des maux incalculables,—quel -put bien être le châtiment réservé à cette -philippique «dite d'un ton de croquemitaine<a name="NoteRef_177_177" id="NoteRef_177_177"></a><a href="#Note_177_177" class="fnanchor">[177]</a>»... -Qu'on se rassure. Nous savons, de l'intéressé lui-même, -très pénétré du sentiment de sa bravoure, que, loin de -lui procurer les palmes du martyre, elle ne lui causa -jamais le moindre désagrément.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_177_177" id="Note_177_177"></a><a href="#NoteRef_177_177"><span class="label">[177]</span></a> <i>Princesses et grandes dames</i>, par Arvède <span class="smcap">Barine</span>, -p. 250.</p></div> - -<p>Telle est la version de Saint-Simon. L'exposé qui -vient d'en être fait résume deux chapitres de ses -<i>Mémoires</i> et une addition au <i>Journal de Dangeau</i>, -laquelle, antérieure de quelques années, est, comme -d'habitude, moins montée de couleur et de ton<a name="NoteRef_178_178" id="NoteRef_178_178"></a><a href="#Note_178_178" class="fnanchor">[178]</a>...<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[p. 166]</a></span> -Que penser d'un pareil récit? Convient-il de croire à sa -sincérité, lorsqu'il attribue à M. du Maine la responsabilité -de cette seconde entreprise dont l'issue ne devait, -pas plus que celle de la première, flatter l'amour-propre -des ducs?—Nous estimons qu'il y a lieu de se montrer -sceptique.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_178_178" id="Note_178_178"></a><a href="#NoteRef_178_178"><span class="label">[178]</span></a> <i>Journal de Dangeau</i>, t. XV, p. 296.</p></div> - -<p>C'est qu'en effet tout est suspect dans cette étrange -narration. Sur l'un ou l'autre point une vérification -est-elle possible? On peut être sûr par avance qu'elle -soulignera une inexactitude. En veut-on un exemple? -Prenons l'algarade du duc de Tresmes interdisant au -bailli de Mesmes l'entrée du cabinet royal. Saint-Simon -ne l'eût point, pour un caprice, passée sous silence, -parce qu'elle fournissait un aliment à ses rancunes; -mais comme il s'applique à atténuer les conséquences -d'un procédé violent qui le ravit! «Le Premier Président, -déclare-t-il, obtint que le roi dît au duc de -Tresmes qu'il ne devoit pas faire servir sa charge à -sa vengeance particulière, mais sans aigreur, et -d'ailleurs fut sourd à tout ce que le Premier Président -lui put dire et ne se voulut mêler de -rien<a name="NoteRef_179_179" id="NoteRef_179_179"></a><a href="#Note_179_179" class="fnanchor">[179]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_179_179" id="Note_179_179"></a><a href="#NoteRef_179_179"><span class="label">[179]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XI, p. 34.</p></div> - -<p>Chez Dangeau, autre son de cloche. «Quand, rapporte -l'exact chroniqueur, le Premier Président fut -sorti, le roi envoya chercher le duc de Tresmes, à -qui il fit une réprimande assez sérieuse. Il dit même<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[p. 167]</a></span> -à ses ministres, en entrant au Conseil et à Mme de -Maintenon, en entrant chez elle, qu'il n'avoit quasi -jamais été plus en colère<a name="NoteRef_180_180" id="NoteRef_180_180"></a><a href="#Note_180_180" class="fnanchor">[180]</a>.»... Mais voilà qui est -plus significatif. On sait que la victime de cette agression -fut le bailli de Mesmes. Saint-Simon ne peut s'y -tromper, car il annote sans protestation le récit de -Dangeau. Mais cet affront, à un personnage d'aussi -mince figure, cadre mal sans doute avec l'importance -qu'il entend donner aux représailles de la pairie. Toujours -est-il que, dans les <i>Mémoires</i>, par une distraction -qu'on a peine à croire involontaire, un frère est substitué -à l'autre et que le Premier Président est représenté -comme ayant subi l'injure infligée à l'ambassadeur -de Malte<a name="NoteRef_181_181" id="NoteRef_181_181"></a><a href="#Note_181_181" class="fnanchor">[181]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_180_180" id="Note_180_180"></a><a href="#NoteRef_180_180"><span class="label">[180]</span></a> <i>Journal de Dangeau</i>, t. XV, p. 362.—Revenant le -lendemain sur cet incident, Dangeau annonce que le duc de -Tresmes parla à Sa Majesté «le matin, dans son lit, pour -marquer sa douleur de lui avoir déplu et que le roi eut la -bonté de lui pardonner».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_181_181" id="Note_181_181"></a><a href="#NoteRef_181_181"><span class="label">[181]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XI, p. 34.</p></div> - -<p>Aux inexactitudes il convient de joindre les invraisemblances. -A qui fera-t-on croire que les pairs, dont -on sait l'acharnement contre la robe, demeurèrent <i>taisants</i> -lorsqu'ils eurent le champ libre, par suite de -l'élévation «du fils chéri de Jupiter»? que ces grands -seigneurs orgueilleux qui, trois ans plus tôt, résistaient -avec tant de crânerie aux instances royales en faveur -de d'Antin, un autre favori, s'abaissèrent, par crainte<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[p. 168]</a></span> -de dangers chimériques, à l'attitude piteuse que leur -prêtent les <i>Mémoires</i><a name="NoteRef_182_182" id="NoteRef_182_182"></a><a href="#Note_182_182" class="fnanchor">[182]</a>?</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_182_182" id="Note_182_182"></a><a href="#NoteRef_182_182"><span class="label">[182]</span></a> On le croira d'autant moins que, d'après les <i>Écrits inédits</i>, -t. IV, p. 143, les ducs avaient, à une première démarche -de M. du Maine, répondu assez cavalièrement: «Ils avoient -rompu de manière à lui laisser bien voir ce qu'ils en pensoient.»</p></div> - -<p>Mais l'affirmation la plus choquante est celle qui a -trait au rôle attribué au duc du Maine,—une des personnalités -historiques dont le caractère a le plus prêté -matière à discussion...</p> - -<p>Pour Barbier, qui se fait le porte-parole du public, -M. du Maine fut «un prince très sage et très estimé<a name="NoteRef_183_183" id="NoteRef_183_183"></a><a href="#Note_183_183" class="fnanchor">[183]</a>». -Ceux qui vécurent dans son intimité n'avaient pas de -lui une moins bonne opinion. Mme de Staal de Launay -le représente sous les couleurs les plus favorables. -Enveloppé par la défiance, le cœur du duc du Maine -ne se découvrait guère: il n'en était pas moins, assure -Mme de Staal, un gentilhomme accompli, d'un esprit -fin et cultivé, d'un caractère noble et sérieux, aimant -l'ordre, épris de justice, ne s'écartant jamais des bienséances, -possédant tous les dons qu'on apprécie dans -le monde, mais ne les produisant qu'avec une extrême -répugnance, à raison de son goût pour le travail et la -solitude<a name="NoteRef_184_184" id="NoteRef_184_184"></a><a href="#Note_184_184" class="fnanchor">[184]</a>: ce qui explique ses retraites prolongées -au fond de certaine tourelle où il s'oubliait à dire son -chapelet, à dresser des plans de jardin ou bien à traduire<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[p. 169]</a></span> -l'<i>Anti-Lucrèce</i>... Si bien que, outrée de tant -d'inertie, l'impétueuse duchesse, sa femme, lui décochait -des traits de ce genre:—Un beau matin, monsieur, -vous trouverez, en vous éveillant, que vous êtes -de l'Académie et M. d'Orléans à la Régence<a name="NoteRef_185_185" id="NoteRef_185_185"></a><a href="#Note_185_185" class="fnanchor">[185]</a>!... Ce -n'est sûrement point là l'intrigant, dépourvu de scrupules, -qui, prodigue de démarches, de discours, de promesses, -toujours sur la brèche et se dépensant de cent -manières différentes, organisa «les odieuses manœuvres» -dont pâtirent les ducs!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_183_183" id="Note_183_183"></a><a href="#NoteRef_183_183"><span class="label">[183]</span></a> <i>Journal de Barbier</i>, t. I, p. 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_184_184" id="Note_184_184"></a><a href="#NoteRef_184_184"><span class="label">[184]</span></a> <i>Mémoires de Mme de Staal de Launay</i>, <i>in fine</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_185_185" id="Note_185_185"></a><a href="#NoteRef_185_185"><span class="label">[185]</span></a> Le maréchal de Villars, qui paraît avoir bien connu le -duc du Maine, parle «de son éloignement naturel de toute -entreprise». <i>Mémoires de Villars</i>, t. II, p. 413.</p></div> - -<p>Mais il y a un autre duc du Maine, le duc du Maine -de Saint-Simon et un peu aussi celui de Madame -Palatine. Ce second personnage, il faut le reconnaître, -ne ressemble guère au premier. C'est une façon d'hypocrite -à l'intelligence alerte, ayant de l'esprit «comme -un ange»,—un ange déchu, s'entend,—dont il possède -la malignité, la perversité d'âme, les simulations hors -mesure, les séductions et le charme, expert en combinaisons -artificieuses, s'appliquant à nuire et y parvenant -toujours, capable d'ailleurs de vues à longue échéance -et en poursuivant la réalisation avec une invincible ténacité... -Tout cela s'alliant,—contradiction qu'on ne s'explique -guère,—avec une telle poltronnerie que, pour le -pousser en avant, la duchesse en est réduite aux arguments<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[p. 170]</a></span> -tangibles, c'est-à-dire «aux coups de bâton<a name="NoteRef_186_186" id="NoteRef_186_186"></a><a href="#Note_186_186" class="fnanchor">[186]</a>».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_186_186" id="Note_186_186"></a><a href="#NoteRef_186_186"><span class="label">[186]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. V, p. 223. Ce n'est pas -seulement de poltronnerie que parlent les <i>Mémoires</i>; c'est -aussi de «lâcheté»: accusation dont un examen sérieux -paraît aujourd'hui avoir fait justice.</p></div> - -<p>C'est en face de ce Machiavel au petit pied, rusé, -délié, retors, que, pour juger le récit des <i>Mémoires</i>, il -importe de se placer... Quel est donc le calcul qu'ils lui -prêtent? Un calcul inconciliable avec le bon sens le -plus élémentaire. Non que nous contestions l'excellence -de la maxime chère à Louis XI: diviser pour -régner. Mais nous n'aurions garde d'en recommander -l'application aux princes,—non pourvus d'un trône,—dont -le sort dépend d'un débat judiciaire... Quel but -poursuivaient les légitimés? Conserver le bénéfice des -avantages à eux concédés par deux édits et par un testament? -Quel était le tribunal chargé de statuer? La -Cour de Parlement. De quels éléments se composait -cette Cour? Des membres de la pairie et de la robe, -chacun ayant voix égale... Or n'est-il pas de règle -qu'un plaideur cherche d'abord à se concilier ses juges, -sauf à les maudire ensuite si la décision ne lui est pas -favorable? M. du Maine change tout cela et, sous couleur -d'opérer une division habile, s'applique à indisposer -tout le monde: les uns, en proclamant que leur -opiniâtreté à refuser le salut du bonnet est injustifiable; -les autres, en les «embarquant» malgré eux dans la -plus fâcheuse des aventures! De la part d'un homme<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[p. 171]</a></span> -gratifié par la nature «du génie d'un démon», on -confessera que c'est une singulière politique.</p> - -<p>Politique d'autant plus inadmissible, qu'elle eût été -en contradiction avec celle de Louis XIV, dont l'intérêt -et les désirs se confondaient avec ceux des légitimés. -Que le souverain crût nécessaire de recourir à de -minutieux ménagements, cela peut paraître paradoxal. -Rien, cependant, n'est plus exact. Le temps, en effet, -était loin où le catéchisme royal faisait de lui un lieutenant -du Très-Haut; où Bossuet le représentait comme -un dieu, mortel sans doute, mais comme «un dieu»; -où lui-même, convaincu de son essence surhumaine, -faisait admettre cet axiome que sa volonté devait être -obéie «sans discernement<a name="NoteRef_187_187" id="NoteRef_187_187"></a><a href="#Note_187_187" class="fnanchor">[187]</a>»... Depuis lors, que de -revers, d'amertume, d'humiliations, bien faits pour -ébranler sa foi dans l'origine et l'efficacité de la puissance -dont il était investi! A l'acclamation des foules -ont succédé les malédictions du peuple, les chansons -outrageantes, les placards séditieux affichés dans les -lieux publics, «surtout à ses statues<a name="NoteRef_188_188" id="NoteRef_188_188"></a><a href="#Note_188_188" class="fnanchor">[188]</a>». Le triomphateur -ébloui est remplacé par un vaincu qui ne se -fait d'illusions ni sur l'amoindrissement du prestige -monarchique, ni sur la fin désormais prochaine du pouvoir -absolu. Comment croire, dès lors, qu'à propos d'un<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[p. 172]</a></span> -conflit puéril il va indisposer cette grande institution -judiciaire, le Parlement, dont les décisions,—il ne -l'ignore pas,—régleront le sort de ses dispositions -posthumes<a name="NoteRef_189_189" id="NoteRef_189_189"></a><a href="#Note_189_189" class="fnanchor">[189]</a>?—Aussi bien ne cesse-t-il de déclarer -qu'il ne fera rien, dans l'affaire du bonnet, sans l'accord -préalable des parties en cause.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_187_187" id="Note_187_187"></a><a href="#NoteRef_187_187"><span class="label">[187]</span></a> <i>Louis XIV et la Grande Mademoiselle</i>, par Arvède -<span class="smcap">Barine</span>, p. 146.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_188_188" id="Note_188_188"></a><a href="#NoteRef_188_188"><span class="label">[188]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. VI, p. 408.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_189_189" id="Note_189_189"></a><a href="#NoteRef_189_189"><span class="label">[189]</span></a> Voir, notamment, les <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, -p. 261 et suiv.</p></div> - -<p>Ce sont là, semble-t-il, des présomptions puissantes -contre la thèse de Saint-Simon. Celui-ci n'est pas, -d'ailleurs, le seul contemporain qui se soit expliqué sur -cette période de l'affaire. Le maréchal de Villars, un -duc et pair également, d'autant plus jaloux des prérogatives -de sa dignité qu'il en était investi de fraîche -date, actif, remuant, très au courant des intrigues, a -laissé, lui aussi, des <i>Mémoires</i>. Or Villars ne souffle -mot des incidents rapportés par Saint-Simon. Ses explications -sont moins compliquées. Aussitôt après l'édit -de juillet 1714, conférant aux légitimés «l'habilité au -trône», une démarche fut faite auprès de Sa Majesté, -et ce fut lui, Villars, qui porta la parole<a name="NoteRef_190_190" id="NoteRef_190_190"></a><a href="#Note_190_190" class="fnanchor">[190]</a>:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_190_190" id="Note_190_190"></a><a href="#NoteRef_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Villars ne fixe pas la date de cette démarche, mais il -indique qu'elle fut antérieure à son départ pour Bade où il -arriva le 9 septembre 1714.</p></div> - -<p>—«Sire, déclara-t-il, il est surprenant que ceux qui -ont l'honneur de représenter Votre Majesté dans son -Parlement refusent aux pairs de France un honneur -que Votre Majesté veut bien leur faire en toute<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[p. 173]</a></span> -occasion. Nous remarquons tous les jours, lorsque -Votre Majesté a son chapeau sur la tête, et que nous -approchons d'Elle, qu'Elle veut bien l'ôter. Y a t-il -quelque apparence de raison que le Premier Président -le refuse et que le représentant veuille plus -d'honneurs que le représenté n'en exige?»</p> - -<p>Et le roi de répondre ce qu'il répond à tout le -monde:</p> - -<p>—«A la vérité, je n'en trouve aucune; mais il -sera plus agréable pour les pairs que le Parlement -se rende de lui-même que si c'étoit par mon -ordre.»</p> - -<p>C'est dans ces conditions toutes naturelles qu'eut lieu -la reprise de l'affaire. Quant à des promesses, encore -moins à une pression, à «l'embarquement» de la -pairie sous la menace des plus cruelles calamités, à une -ligue «scélérate», à la virulente sortie que l'on sait—il -n'en est pas question. La formule de Villars est d'une -simplicité qui impose la confiance. «Les pairs, dit-il, -prétendoient le bonnet. Les princes légitimés s'y -opposèrent parce que ce droit auroit trop rapproché -les pairs d'eux; mais ils n'y mirent plus -d'obstacles quand, par l'édit qui leur donnoit la -faculté de parvenir à la couronne après les princes -du sang, ils furent gratifiés des mêmes honneurs et -privilèges<a name="NoteRef_191_191" id="NoteRef_191_191"></a><a href="#Note_191_191" class="fnanchor">[191]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_191_191" id="Note_191_191"></a><a href="#NoteRef_191_191"><span class="label">[191]</span></a> <i>Mémoires de Villars</i>, t. II, p. 349.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[p. 174]</a></span></p></div> - -<p>Une neutralité bienveillante: telle fut, telle devait -être l'attitude des légitimés, jusqu'au jour où, ruinés -dans leurs espérances par l'annulation du testament -royal, ils n'eurent plus de ménagements à garder. De -contrainte morale, les ducs n'en subirent aucune. S'ils -se lancèrent dans un nouveau conflit avec la robe, c'est -qu'ils se figuraient avoir facilement raison de M. de -Mesmes, avec lequel plusieurs d'entre eux entretenaient -des rapports d'amitié. Ils s'attachèrent d'abord -à le séduire par leurs flatteries; puis, tout aussi vainement, -essayèrent de l'intimider par leurs menaces<a name="NoteRef_192_192" id="NoteRef_192_192"></a><a href="#Note_192_192" class="fnanchor">[192]</a>... -Qu'il y ait eu alors des pourparlers en vue d'une transaction -que le duc du Maine, désireux de se faire bien -venir des deux parties,—ses juges de demain,—envisagea -avec faveur; cela n'est pas douteux. Mais là, -suivant toutes vraisemblances, se borna l'initiative -de ce prince dans des négociations que l'intransigeance -de certains ducs empêcha d'aboutir. Cette -faute, imputable à ses amis et à lui-même, l'auteur -des <i>Mémoires</i> n'était pas homme à la reconnaître: -d'où l'ingénieux arrangement que lui inspira le silence -du cabinet, au moment où il donna à ses notes leur -forme définitive... Les choses ainsi mises au point, -il est permis de croire que la prétendue trahison -de 1714 est le pendant de la soi-disant agression -de 1681: avec cette différence que, pour 1681, le<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[p. 175]</a></span> -vengeur de la pairie dut se contenter d'une victime,—Novion; -tandis que, pour 1714, ayant le moyen -de s'en offrir deux, MM. du Maine et de Mesmes, -il n'eut garde de négliger une occasion aussi heureuse.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_192_192" id="Note_192_192"></a><a href="#NoteRef_192_192"><span class="label">[192]</span></a> <i>Mémoire du Parlement</i>, du mois d'avril 1716.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[p. 176]</a></span></p></div> - - - - -<h2><a name="X" id="X">X</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">La dernière maladie de Louis XIV.—Les ducs -délibèrent.—Les ducs de La Force, de Charost, -d'Antin, le maréchal de Villars, les ducs de -Coislin, de Tresmes.—Les pairs ecclésiastiques.—M. -de Reims.—Questions d'étiquette.—Négociations -avec le Régent.</span></p></blockquote> - - -<p>Cependant le moment décisif approchait: celui que -les pairs, pareils au peuple d'Israël soupirant après la -terre promise, appelaient de tous leurs vœux. La mort -de Louis XIV n'était plus qu'une affaire de semaines. -Commencée à la disparition du duc de Bourgogne, la -déchéance suivait son cours avec une effrayante rapidité. -Le teint était devenu couleur de cire et les traits -avaient subi une altération telle que, rencontré ailleurs -qu'à Versailles, le royal malade n'eût été reconnu de -personne.</p> - -<p>L'imminente éventualité d'un changement de règne -déchaînait les convoitises. Sans parler des ducs d'Orléans -et du Maine qui, chacun de son côté, travaillaient -à se créer des partisans, en vue d'une rencontre -prochaine à la barre de la Grand'Chambre, les ambitions -de toute nature,—Dieu sait si elles étaient nombreuses!—se -donnaient librement carrière. La Cour,<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[p. 177]</a></span> -du plus humble au plus élevé, offrait le spectacle d'une -lamentable bassesse. Les salons du futur Régent se -vidaient en un clin d'œil, ou s'emplissaient si bien -qu'une aiguille n'eût pu tomber à terre, suivant que le -bulletin médical faisait présager une amélioration ou -une recrudescence du mal. L'absorption de deux biscuits, -avec un doigt de vin d'Espagne, ramenait au -moribond cette foule servile. Le renvoi d'un bouillon -ou le recours à quelque empirique la précipitait du -côté du soleil levant.</p> - -<p>Au sein de la pairie l'agitation touchait à son comble. -En dépit des visées politiques de certains de ses -membres, l'affaire du bonnet constituait la grande -préoccupation. Depuis plusieurs mois déjà, on se concertait: -non, d'ailleurs, sans quelque peine. Le château -de Versailles était, en effet, le lieu du royaume où la -police était le plus active. Grâce à l'habile organisation -d'un service d'espionnage, rien n'échappait à -la surveillance du roi. Toute démarche suspecte donnant -lieu à un rapport, des assemblées plénières n'eussent -point été possibles. Aussi se réunissait-on par -séries de quatre ou cinq, tantôt chez l'un, tantôt chez -l'autre, chaque groupe communiquant avec le groupe -voisin par l'entremise d'un émissaire. Et pendant qu'un -serviteur faisait le guet dans les couloirs, les conjurés, -assis, suivant l'ordre du tableau, au fond d'une pièce -reculée, abordaient l'ordre du jour... Débats approfondis, -graves et d'une rare prolixité! Saint-Simon surtout<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[p. 178]</a></span> -était inépuisable, quand il rencontrait quelque résistance: -«Monsieur, lui écrit le chancelier de Pontchartrain, -un siècle entier de conversation vous paraîtrait -un moment étranglé si on ne finissoit pas par -être de votre avis<a name="NoteRef_193_193" id="NoteRef_193_193"></a><a href="#Note_193_193" class="fnanchor">[193]</a>.» Un de ceux qui lui -tenaient tête le plus volontiers était M. de Noailles, -Brutus-Noailles, dont, en dépit de ce sobriquet tragique, -chacun proclamait l'excellent esprit<a name="NoteRef_194_194" id="NoteRef_194_194"></a><a href="#Note_194_194" class="fnanchor">[194]</a>. Un -jour, entre eux, la discussion s'échauffa si bien qu'elle -dégénéra en querelle. M. de Noailles, de belle prestance -et doué d'un vigoureux organe, écrasait son adversaire. -Celui-ci avait beau gesticuler, jeter feu et flamme, sa -voix de crécelle ne parvenait pas à prendre le dessus. -Ce que voyant, il grimpait sur le gradin de la fenêtre; -puis, ne pouvant encore se faire entendre, il se hissait -au sommet d'une armoire, d'où il s'époumonait à fulminer -ses arguments.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_193_193" id="Note_193_193"></a><a href="#NoteRef_193_193"><span class="label">[193]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. VIII, p. 365.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_194_194" id="Note_194_194"></a><a href="#NoteRef_194_194"><span class="label">[194]</span></a> Ainsi nommé parce que, à l'époque où couraient, sur -le duc d'Orléans, les bruits les plus défavorables, M. de -Noailles s'était déclaré prêt à jouer, auprès de lui, le rôle de -Brutus.</p></div> - -<p>Saint-Simon avait, dès cette époque, réuni autour de -sa personne tout un groupe de ducs animés de sentiments -analogues aux siens, poursuivant les mêmes -chimères et captivés par le charme de sa conversation, -qu'un contemporain qualifie «d'enchanteresse», par -le sel de ses lardons, par ses critiques passionnées et<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[p. 179]</a></span> -aussi par sa rare compétence sur les questions d'étiquette. -Tous, dans l'immense tableau que constituent -ses <i>Mémoires</i>, font l'objet de portraits brossés de main -de maître. Si, au cours de la rapide revue que nous en -allons dresser, quelques-uns reçoivent des égratignures, -c'est à celui qui fut leur compagnon d'armes que ces -ombres ducales devront en demander raison.</p> - -<p>Au premier rang, il convient de placer M. de La -Force: un ami de vieille date auquel Saint-Simon -restera fidèle jusque dans la disgrâce. M. de La Force, -très expert en l'art de la parole, avait de l'intelligence, -de l'instruction, de l'aptitude au maniement des affaires -et un grand besoin d'activité. Mais sa qualité dominante, -aux yeux du petit cénacle, c'était «d'être fort -duc et pair et incapable de gauchir». L'abaissement de -la robe constituait pour lui un article de foi; d'autant -plus que, personnellement, il avait eu maille à partir -avec elle: non à Paris, mais en province. La province, -en effet, marchait sur les traces de la capitale. Il n'existait -pas de présidial, de sénéchaussée ou de bailliage où -l'on ne se passionnât pour l'affaire du bonnet.</p> - -<p>Quant aux divers parlements du royaume, personne, -du plus élevé des magistrats jusqu'au dernier des procureurs, -n'y jurait que par Novion et Harlay. Dès -qu'un pair, en cours de voyage, faisait mine d'user de -son droit en siégeant à l'une de ces hautes juridictions, -présidents et conseillers s'appliquaient,—pour l'entrée, -la sortie, les saluts,—à traiter l'indiscret comme<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[p. 180]</a></span> -l'eussent pu faire leurs collègues de Paris. C'est à -Bordeaux que la patience de M. de La Force avait été -mise à l'épreuve: le Parlement exigea qu'il prît la -suite de la Compagnie et interdit à son carrosse l'entrée -de la cour du Palais... Des procédés inqualifiables que -M. de La Force n'oublia jamais<a name="NoteRef_195_195" id="NoteRef_195_195"></a><a href="#Note_195_195" class="fnanchor">[195]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_195_195" id="Note_195_195"></a><a href="#NoteRef_195_195"><span class="label">[195]</span></a> Cette affaire fut soumise à Sa Majesté et donna lieu -à une longue correspondance de MM. de La Vrillière et de -Ponchartrain.</p></div> - -<p>Après lui, il faut citer M. de Charost. «Bonhomme, -dévot et qui ne pense pas à mal», dit de lui Mathieu -Marais<a name="NoteRef_196_196" id="NoteRef_196_196"></a><a href="#Note_196_196" class="fnanchor">[196]</a>. Saint-Simon célèbre ses qualités morales, -mais confirme l'opinion peu flatteuse de son confrère -en chronique sur la valeur intellectuelle du personnage. -«Ce n'étoit pas, déclare-t-il, un homme à exister, par -conséquent à compter.» Mais, ajoute-t-il, «il étoit tout -à moi»... La nullité de ce courtisan digne d'estime qui, -après la disgrâce de Villeroy, obtint les fonctions de -gouverneur de Louis XV, fut sans doute la raison de sa -fortune: «tel est, en effet, le malheur des princes et la -nécessité des combinaisons».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_196_196" id="Note_196_196"></a><a href="#NoteRef_196_196"><span class="label">[196]</span></a> <i>Journal de Mathieu Marais</i>, t. II, p. 328.</p></div> - -<p>Ajoutons, d'un trait rapide:—«M. d'Antin, qui -ne se consolait pas de n'avoir pu obtenir le titre -d'Épernon»;—le maréchal de Villars, que sa gloire -militaire n'empêchait pas d'être fort sensible aux questions -de cérémonial;—M. d'Estrées, un viveur ruiné, -en quête d'emplois que la Cour s'obstinait à lui refuser;—M.<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[p. 181]</a></span> -de Sully, le meilleur danseur de Versailles, pris -par Louis XIV en aversion, on ne savait pourquoi, et qui -supportait cette défaveur avec plus de résignation que -les entreprises de la robe;—M. de Coislin, évêque de -Metz, héritier et successeur de son frère, le «tortionnaire» -de Nicolas de Novion<a name="NoteRef_197_197" id="NoteRef_197_197"></a><a href="#Note_197_197" class="fnanchor">[197]</a>;—M. de Tresmes, -premier gentilhomme de la Chambre et gouverneur de -Paris... Une happelourde! s'accordait-on à reconnaître... -«Une vieille bête», dit, plus simplement, Madame Palatine: -d'une bêtise si grande qu'elle finit par constituer -sa force et par le maintenir en place<a name="NoteRef_198_198" id="NoteRef_198_198"></a><a href="#Note_198_198" class="fnanchor">[198]</a>... Pourvu que -son cerveau ne fût pas soumis à de trop rudes épreuves, -il n'y avait pas d'obstacles devant lesquels reculât le -zèle de M. de Tresmes. Les corrections manuelles relevaient -de son département: témoin ses algarades au -bailli de Mesmes et à M. de Caumartin. Peut-être trouverait-on -le secret d'une attitude aussi militante dans -ce fait qu'ayant, en vertu d'une licence royale, transformé -son hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin en<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[p. 182]</a></span> -académie de jeux,—bassette, pharaon, biribi,—dont -la ferme lui rapportait quarante mille écus de rente, il -se trouvait en butte à l'hostilité du Parlement: émus -des scandales quotidiens dont son tripot était le théâtre, -certains de Messieurs ne dissimulaient pas leur intention -d'en prescrire la fermeture, en vertu du droit de -police dont ils étaient investis<a name="NoteRef_199_199" id="NoteRef_199_199"></a><a href="#Note_199_199" class="fnanchor">[199]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_197_197" id="Note_197_197"></a><a href="#NoteRef_197_197"><span class="label">[197]</span></a> La réception de M. de Coislin qui, bien que d'Église, était -pourvu d'une pairie laïque, donna lieu à de graves débats. -L'admettrait-on en costume civil, avec l'épée et le «bouquet -de plumes»? ou en costume ecclésiastique, avec rochet et -camail?... C'est pour ce dernier parti qu'on se décida, après -avis du roi.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_198_198" id="Note_198_198"></a><a href="#NoteRef_198_198"><span class="label">[198]</span></a> C'est lui, assurait-on,—on ne prête qu'aux riches,—qui, -regardant d'un air connaisseur plusieurs crucifiements -du Christ, soutenait qu'ils étaient l'œuvre d'un peintre -unique: «Ne voyez-vous pas la signature: INRI? Elle est -la même sur toutes les toiles.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_199_199" id="Note_199_199"></a><a href="#NoteRef_199_199"><span class="label">[199]</span></a> L'hôtel de Gesvres (ou de Tresmes) partageait ce privilège -avec l'hôtel de Soissons qui appartenait au prince de -Carignan.</p></div> - -<p>Quoique moins nombreux, l'élément ecclésiastique -n'était pas non plus à dédaigner. Un élément pondérateur, -est-on tenté de croire: des gens d'Église, revêtus -de l'habit qui commande le détachement des vanités -terrestres, élevés en dehors de tout préjugé de caste et -ne pouvant transmettre, après eux, une dignité dont -les hasards de la fortune les ont pourvus, ne devaient, -semble-t-il, avoir à la bouche que des paroles de paix! -Qu'on se détrompe. L'air de la pairie «étoit si contagieux» -que ceux-là mêmes, dont on eût été en droit -d'attendre le plus de modération, se faisaient remarquer -par leur turbulence. Tel M. de Clermont-Chatte, -évêque-duc de Laon, qui, très bon homme en son particulier, -devenait intraitable quand les privilèges de sa -dignité se trouvaient en péril. Tel aussi M. de Saulx-Tavannes, -évêque-comte de Châlons, lequel eût bel -et bien précipité le cardinal Dubois du haut des gradins -de la Grand'Chambre, s'il s'était avisé, comme<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[p. 183]</a></span> -il en avait l'intention, d'usurper la préséance<a name="NoteRef_200_200" id="NoteRef_200_200"></a><a href="#Note_200_200" class="fnanchor">[200]</a>!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_200_200" id="Note_200_200"></a><a href="#NoteRef_200_200"><span class="label">[200]</span></a> Les pairs laïcs s'étaient engagés à prêter main-forte à -M. de Châlons. La résolution, dit Saint-Simon, «avoit passé -par moi et auroit été exécutée si le cardinal Dubois s'y fût -commis». <i>Mémoires</i>, t. X, p. 443.</p></div> - -<p>Mais le plus fougueux de ces prélats était M. de -Mailly, archevêque de Reims, légat-né du Saint-Siège -et primat de la Gaule Belgique: un de ces cadets de -bonne maison que des convenances de famille obligeaient, -souvent contre leur gré, à entrer dans les -ordres. En dehors des mœurs, qu'il avait irréprochables, -M. de Mailly ne prit jamais de l'état ecclésiastique, -pour lequel il ne sentait aucune inclination<a name="NoteRef_201_201" id="NoteRef_201_201"></a><a href="#Note_201_201" class="fnanchor">[201]</a>, «que -ce qu'il ne put laisser». Ambitieux, adroit, plein de -ressources, rompu à l'intrigue et d'une ténacité rare, il -avait, en nouant avec Rome des intelligences secrètes -que Louis XIV ne lui pardonna jamais, enlevé «à force -de bras» la haute situation dont il était pourvu. Il -allait même bientôt, à l'insu du gouvernement, qui -refusa plusieurs mois de ratifier sa nomination, obtenir -la barrette. Mais il aspirait à mieux encore et se flattait -de devenir grand aumônier de France et archevêque -de Paris. C'est pourquoi il se lançait à corps -perdu dans les affaires de la Constitution où, prétendaient<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[p. 184]</a></span> -certains pêcheurs en eau trouble, il y avait de -gros profits à réaliser... Des difficultés, ce singulier prélat -en avait avec tout le monde. Le rôle de la Grand'Chambre -était encombré de procès qu'il perdait régulièrement: -procès avec ses curés, procès avec ses -chanoines, procès avec l'Université. Puis, lorsque le -parti ultramontain l'emporta d'une façon définitive, -conflits avec ses suffragants, avec son chapitre, avec -bon nombre d'ecclésiastiques vis-à-vis desquels il ne -ménageait ni les mesures vexatoires, ni les lettres de -cachet<a name="NoteRef_202_202" id="NoteRef_202_202"></a><a href="#Note_202_202" class="fnanchor">[202]</a>... Ce personnage «difficultueux et des -moins disposés à entrer en composition<a name="NoteRef_203_203" id="NoteRef_203_203"></a><a href="#Note_203_203" class="fnanchor">[203]</a>», mis en -évidence par son titre de premier pair du royaume, -devait jouer, dans l'affaire, un rôle considérable. Il le -joua, en effet, aux côtés de Saint-Simon, son ami et son -allié, sinon son parent. Celui-ci, il faut le dire à sa<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[p. 185]</a></span> -louange, n'hésitait pas à blâmer la ligne de conduite de -M. de Reims et possédait une qualité, le désintéressement, -que ce dernier ne paraît pas avoir souvent mise -en pratique.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_201_201" id="Note_201_201"></a><a href="#NoteRef_201_201"><span class="label">[201]</span></a> «L'abbé de Mailly, qui n'avoit jamais voulu tâter de -la moinerie, n'avoit pas plus d'inclination pour l'état ecclésiastique; -sa mère l'y força... On peut juger quel prêtre -ce fut et quelles études il fit; mais il avoit de l'honneur et -fit de nécessité vertu.» <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. IV, -p. 298.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_202_202" id="Note_202_202"></a><a href="#NoteRef_202_202"><span class="label">[202]</span></a> D'après Buvat (<i>Journal de la Régence</i>, t. II, p. 294), -M. de Mailly obtint trente-deux lettres de cachet contre des -prêtres de son diocèse. Une chanson—on en fit plusieurs à -ce sujet—lui prête le langage suivant: -</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Les curés sont trop mutins:<br /></span> -<span class="i0">J'ai beau, pour punir ces lutins,<br /></span> -<span class="i0">Excommunier, interdire...<br /></span> -<span class="i0">Ils croient que c'est pour rire,<br /></span> -<span class="i0">Et pour les mettre à la raison<br /></span> -<span class="i0">La Fare a besoin d'un bâton.<br /></span> -</div></div> - -<p> -La Fare, l'un de ses vicaires généraux, s'était livré à des -voies de fait contre un des récalcitrants. <i>Chansonnier historique</i>, -t. II, p. 174.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_203_203" id="Note_203_203"></a><a href="#NoteRef_203_203"><span class="label">[203]</span></a> <i>Mémoires de l'abbé Legendre</i>, p. 358.</p></div> - -<p>Pendant que Louis XIV agonisait, ce groupe des -ardents multipliait les conférences, agitait les questions -d'étiquette, s'ingéniait en combinaisons de nature -à rehausser le lustre de «l'institution». Certains songeaient, -dès à présent, à ouvrir le feu contre les bâtards. -D'autres, résolus à créer un ordre spécial composé des -seuls membres de la pairie, proposaient de profiter des -circonstances pour se séparer de la noblesse. On sait -qu'une distinction était faite entre ducs et non-ducs. -Les ducs constituaient <i>la noblesse titrée</i>; tout ce qui -n'était pas duc était relégué dans la noblesse <i>non -titrée</i><a name="NoteRef_204_204" id="NoteRef_204_204"></a><a href="#Note_204_204" class="fnanchor">[204]</a>. Or, l'occasion semblant favorable pour accentuer -cette ligne de démarcation, quelques pairs étaient -d'avis de faire bande à part pour aller saluer le nouveau -roi. Ce projet, devenu public par suite d'indiscrétions, -déchaîna une incroyable effervescence parmi les simples -gentilshommes qui protestèrent dans un mémoire rédigé -par le marquis de Conflans<a name="NoteRef_205_205" id="NoteRef_205_205"></a><a href="#Note_205_205" class="fnanchor">[205]</a>. Quel était l'auteur de -cette tentative? Saint-Simon accuse nettement le duc -de Noailles. Il prétend même avoir payé de sa personne -pour dissuader ses collègues d'une entreprise<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[p. 186]</a></span> -dont il redoutait les conséquences; mieux encore, il -fournit le canevas des harangues qu'il aurait prononcées -à cette occasion. Ce qu'il y a de fâcheux, pour lui, -c'est que, une fois de plus, il se trouve ici en contradiction -avec ses contemporains. Le fauteur de ces -troubles ne serait autre que lui-même, «le petit furibond». -Aussi ne lui ménage-t-on pas le blâme, même -dans l'entourage de M. d'Orléans. «Je suis sûre, écrit -la duchesse de Lorraine<a name="NoteRef_206_206" id="NoteRef_206_206"></a><a href="#Note_206_206" class="fnanchor">[206]</a>, que tout ce qui s'est -passé sur cela, entre les ducs et la noblesse, ne vient -que de ce vilain mâtin-là<a name="NoteRef_207_207" id="NoteRef_207_207"></a><a href="#Note_207_207" class="fnanchor">[207]</a>.» Et elle s'étonne que -«ce vilain mâtin-là» ne soit pas l'objet de mesures -coercitives... Saint-Simon reconnaît, au surplus, que -les gentilshommes non titrés étaient si montés contre -lui qu'ils apostèrent des laquais devant sa porte pour -noter le nom des personnes qui continuaient à le voir. -Disgrâce qui atteignit également son <i>alter ego</i>, M. de -Reims, «dont la dignité passagère n'avoit pas honte -d'entrer dans un dessein si odieux<a name="NoteRef_208_208" id="NoteRef_208_208"></a><a href="#Note_208_208" class="fnanchor">[208]</a>».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_204_204" id="Note_204_204"></a><a href="#NoteRef_204_204"><span class="label">[204]</span></a> Cette distinction existait encore sous la Restauration. -<i>Mémoires de la comtesse de Boigne</i>, t. I, p. 396.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_205_205" id="Note_205_205"></a><a href="#NoteRef_205_205"><span class="label">[205]</span></a> <i>Journal de Mathieu Marais</i>, t. I, p. 177.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_206_206" id="Note_206_206"></a><a href="#NoteRef_206_206"><span class="label">[206]</span></a> Élisabeth-Charlotte d'Orléans, sœur du Régent.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_207_207" id="Note_207_207"></a><a href="#NoteRef_207_207"><span class="label">[207]</span></a> <i>Notice sur la vie et les mémoires de Saint-Simon</i>, par -<span class="smcap">Chéruel</span>, p. <span class="smcap">XLV</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_208_208" id="Note_208_208"></a><a href="#NoteRef_208_208"><span class="label">[208]</span></a> <i>Mémoire du Parlement</i>, du mois d'avril 1716.</p></div> - -<p>En ce qui touche le bonnet, les dispositions étaient -prises du jour où le roi fut contraint de garder la -chambre. De nombreux pairs avaient vu le futur Régent. -A tous il avait fait de superbes promesses. Mais, comme -des réponses individuelles ne paraissaient pas suffisantes,<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[p. 187]</a></span> -on lui expédia une députation sous la conduite -de M. de Mailly<a name="NoteRef_209_209" id="NoteRef_209_209"></a><a href="#Note_209_209" class="fnanchor">[209]</a>. Le duc d'Orléans confirma ses -précédentes déclarations, affirmant que son premier -soin, en prenant le pouvoir, serait de donner satisfaction -aux réclamants. «Nous exigeons, ripostèrent -ceux-ci, que cette satisfaction nous soit accordée à la -séance même où il sera statué sur la régence.—Soit! -fut-il répondu.—Vous trouverez bon que nous restions -couverts quand le Premier Président prendra notre -avis?—Je vous en donne ma parole...»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_209_209" id="Note_209_209"></a><a href="#NoteRef_209_209"><span class="label">[209]</span></a> Elle comprenait, outre M. de Mailly, MM. de -Langres, de Beauvais, de Luynes, de Saint-Simon, de La -Force, de Charost, de Chaulnes et de Rohan-Rohan. <i>Écrits -inédits</i>, t. III, p. 435.</p></div> - -<p>Parole de prince!... Le roi avait à peine rendu le -dernier soupir que M. d'Orléans convoquait, dans son -petit entresol, en vue de la réunion du Parlement, qui -devait avoir lieu le lendemain de très bonne heure, -ceux des pairs qui se trouvaient encore à Versailles. -Ce fut alors un autre langage. Certes, l'engagement -subsistait toujours: on en aurait prochainement la -preuve. Mais l'heure ne semblait pas bien choisie pour -des manifestations de cette nature. A qui n'apparaissait-il -pas, en effet, que la première séance du haut -sénat de France devait être consacrée, non à des débats -d'ordre privé, mais aux affaires de l'État? Soulever une -question d'étiquette quand le sort du royaume se trouvait -en jeu, ne serait-ce point un défi à l'opinion<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[p. 188]</a></span> -publique déjà mal disposée à l'égard des pairs?... Et, -en une péroraison «dorée», M. d'Orléans supplia ses -amis les ducs de ne pas l'exposer, et avec lui la Couronne, -aux pires aventures.</p> - -<p>Ce ne fut qu'un cri d'indignation. Surmontant enfin -leur émoi, ses interlocuteurs s'écrièrent:</p> - -<p>—Mais, monsieur, quand les affaires publiques -seront réglées, vous vous moquerez des nôtres. Une -conjoncture comme celle-ci est notre seule planche de -salut. Passé l'occasion, vous nous remettrez sans fin, -et nous en resterons pour notre courte honte!</p> - -<p>Cette généreuse ardeur ne dura pas plus qu'un feu -de paille. Qu'attendre, en effet, d'un corps habitué à la -servitude et auquel l'ombre du roi défunt, planant sur -l'assemblée, inspirait encore un insurmontable effroi! -Parmi ces beaux parleurs, il ne s'en trouva pas un assez -hardi pour «oser hocher le mors» au prince qui représentait -cette grande ombre. Une transaction apparut -aux meilleurs comme la seule issue possible. Saint-Simon -se chargea d'en trouver la formule: un des Messieurs -prendrait la parole, au début de la réunion du -Parlement, exposerait les revendications de la pairie, -déclarerait ne point s'opposer à ce que l'affaire fût -ajournée, moyennant la promesse d'une solution favorable -à brève échéance, et interpellerait le duc d'Orléans -pour le mettre en demeure de s'engager devant -toute l'assistance... Ce n'était qu'un expédient; mais, -comme il n'y avait pas de remède, on se résigna,—après<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[p. 189]</a></span> -d'orageuses discussions au cours desquelles -quelques têtes exaltées, inconsolables de n'avoir pas -le moindre robin à s'offrir en holocauste, proposèrent -de se rattraper sur les bâtards.</p> - -<p>Commencée à huit heures du soir, cette conférence,—une -véritable veillée d'armes,—se prolongea assez -avant dans la nuit. Puis, comme il n'y avait pas une -minute à perdre, chacun se mit en route pour Paris où, -en vue d'arrêter les dernières dispositions, rendez-vous -fut pris, pour cinq heures du matin, chez M. de Reims, -au bout du Pont-Royal, derrière l'hôtel de Mailly. A -cinq heures, chacun se trouvait à son poste et l'on délibéra -encore. A sept heures, la pairie se rendait en -masse au Parlement, bien convaincue que, malgré les -tergiversations de M. d'Orléans, le succès ne pouvait -faire doute. Mais son espoir allait, une nouvelle fois, -être déçu, par suite de l'intervention aussi habile -qu'énergique de deux personnages dont, avant d'aller -plus loin,—nous en aurons ensuite fini avec les portraits,—il -importe de dire quelques mots.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[p. 190]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XI" id="XI">XI</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">Le Premier Président de Mesmes (1712-1723).—Sa -jeunesse.—Sa famille.—Son caractère.—Le -Président André de Novion.—Appréciations de -Saint-Simon sur ces deux personnages.</span></p></blockquote> - - -<p>Le premier de ces personnages est le chef de la -Compagnie judiciaire, celui que nous venons de voir à -l'œuvre: Messire Jean-Antoine III de Mesmes, comte -d'Avaux, seigneur de Cramayel, Brie-Comte-Robert, -marquis de Saint-Étienne, vicomte de Neuchâtel et -autres lieux... Issu, en 1661, d'une ancienne maison de -robe, M. de Mesmes,—on l'appelait alors M. de Neuchâtel,—avait -tenu à honneur d'entrer au Parlement. -Substitut du procureur général à dix-huit ans, conseiller -à vingt-six, il devint, à vingt-sept ans, en 1688, -Président à mortier en remplacement de son père<a name="NoteRef_210_210" id="NoteRef_210_210"></a><a href="#Note_210_210" class="fnanchor">[210]</a>. -En 1703, il obtenait la charge de prévôt et grand -maître des cérémonies des ordres du roi, laquelle était, -pour ainsi dire, héréditaire dans sa famille, et, en 1710,<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[p. 191]</a></span> -entrait à l'Académie où Boileau, septuagénaire, l'accueillait -par ces paroles flatteuses: «Je viens à vous, -monsieur, afin que vous me félicitiez d'avoir pour -confrère un homme comme vous.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_210_210" id="Note_210_210"></a><a href="#NoteRef_210_210"><span class="label">[210]</span></a> Son père, Jean-Jacques de Mesmes, né vers 1640, -remplit tour à tour les fonctions de maître des requêtes et de -Président à mortier et fut reçu à l'Académie en 1676. Il -mourut en 1688.</p></div> - -<p>Quelle avait été sa jeunesse? Une opinion assez -répandue incline à voir en lui le modèle de ces magistrats -imberbes qui, associés par la fortune et les plaisirs -aux ébats des petits maîtres de la Cour, s'efforçaient, -au grand dommage de leur prestige, de s'en approprier -les ridicules, devenant ainsi, assure La Bruyère, «des -copies fidèles de très méchants originaux<a name="NoteRef_211_211" id="NoteRef_211_211"></a><a href="#Note_211_211" class="fnanchor">[211]</a>». Faut-il -croire à cette légende? La réserve s'impose toujours -lorsqu'il s'agit de mettre, par voie de conjecture, un -nom au bas de portraits littéraires, lesquels, composés -de détails empruntés à droite et à gauche, visent moins -à représenter une personne qu'un genre. Ajoutons que -si, à certains égards, quelque analogie put exister entre -le jeune de Neuchâtel et les robins adolescents dont -parlent les <i>Caractères</i>, la dissemblance sur d'autres -points est telle qu'on ne saurait, sans injustice, -s'arrêter à cette hypothèse.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_211_211" id="Note_211_211"></a><a href="#NoteRef_211_211"><span class="label">[211]</span></a> <i>Les Caractères</i>, chapitre <i>De la ville</i>.</p></div> - -<p>La vérité est qu'élevé avec «ses proches alliances», -les La Trémoille, les d'Elbeuf et les Vivonne, M. de -Mesmes se façonna, de bonne heure, aux belles manières. -La fréquentation «du meilleur monde» acheva -de lui donner ce vernis de politesse qu'on n'acquérait<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[p. 192]</a></span> -guère qu'à Versailles. Toutes les portes lui furent -ouvertes, même celle du Grand Dauphin dont, assurent -les chroniques, il eut l'honneur «de partager les -jeux<a name="NoteRef_212_212" id="NoteRef_212_212"></a><a href="#Note_212_212" class="fnanchor">[212]</a>». Mais ses préférences le portaient vers la -Cour de Sceaux, tenue par le duc et par la duchesse -du Maine. L'exubérance de la vie qu'on y menait contrastait, -d'une façon éclatante, avec la torpeur chagrine -de l'entourage royal. Commensal habituel du duc du -Maine, qui s'éprit pour lui d'une confiante tendresse, -il lia commerce avec les beaux esprits de la maison, -discuta arts et sciences avec Malézieu, philosopha avec -le cardinal de Polignac, improvisa des épigrammes -avec le marquis de Sainte-Aulaire, applaudit aux chansons -de la Présidente Dreuilhet. Peut-être même ne -repoussa-t-il point certains succès d'un ordre plus -intime qui, à une époque où la femme régnait en souveraine, -semblaient le complément nécessaire d'une -éducation accomplie. Madame Palatine assure que la -maîtresse du logis ne se montra point cruelle à son -égard<a name="NoteRef_213_213" id="NoteRef_213_213"></a><a href="#Note_213_213" class="fnanchor">[213]</a>... La petite-fille du grand Condé, qui avait -la hardiesse et l'indépendance de son aïeul, ne repoussa -point sans doute d'aussi délicats hommages; -mais pourquoi penser à mal? Elle a pris soin de nous -avertir:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_212_212" id="Note_212_212"></a><a href="#NoteRef_212_212"><span class="label">[212]</span></a> Le <i>Journal de Barbier</i> (t. I, p. 298) dit «les débauches».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_213_213" id="Note_213_213"></a><a href="#NoteRef_213_213"><span class="label">[213]</span></a> <i>Correspondance de Madame Palatine</i>, t. I, p. 422 -et 473.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[p. 193]</a></span></p></div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ce qui, chez les mortels, est une effronterie,<br /></span> -<span class="i6">Entre nous autres, demi-dieux,<br /></span> -<span class="i6">N'est qu'honnête galanterie.<br /></span> -</div></div> - -<p>La fonction de M. de Mesmes, à Sceaux, consistait -simplement à prendre part aux bergeries de la duchesse, -à porter le ruban citron de son ordre, <i>la -mouche à miel</i>, et à rimer quelques vers suivant le -goût du jour. Encore ce dernier emploi rentrait-il dans -les attributions de son secrétaire. On n'ignore pas, en -effet, que les personnages marquants de l'ancien régime -déléguaient à un homme de lettres patenté le -soin de tenir à jour, pour la plus grande joie du -public, leur correspondance intime et leurs essais de -poésie.</p> - -<p>Il est clair que cette conception nouvelle de la gravité -judiciaire dut indisposer plus d'un observateur -chagrin. Affaire de temps et de milieux. On assure que, -dans la marche de l'humanité, chaque génération porte -l'empreinte de l'époque qui l'a vue naître. La justesse -de cette observation apparaît manifeste, lorsqu'on -étudie Nicolas de Novion et Harlay: l'un, le type -accompli du frondeur toujours sur le qui-vive et prêt -à en découdre; l'autre, le parfait modèle de la solennité, -plus majestueuse qu'aimable, dont, vers son âge -mûr, Louis XIV imposa la loi. Autant peut-on en dire -de de Mesmes qui, à cheval sur les dix-septième et dix-huitième -siècles, trouva le secret de fondre en sa personne -les qualités et les travers de l'un et de l'autre;<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[p. 194]</a></span> -empruntant au premier, avec une tenue d'une correction -irréprochable, l'amour du faste, de la représentation, -des beaux monuments; au second, l'allure dégagée, -la grâce, la bonne humeur, la vie facile et certain -détachement des anciennes traditions: le tout -accommodé d'un large esprit de tolérance et d'un scepticisme -de bon ton. Son château de Cramayel-en-Brie, -où l'on comptait vingt appartements à l'usage des -invités, n'était certes pas comparable à Versailles, mais -dépassait Saint-Germain comme confort et comme luxe. -Quant à son hôtel de la rue Sainte-Avoye, c'était, avec -son escalier de marbre du Languedoc, sa chapelle, sa -coupole, ses admirables tapisseries, ses plafonds de Lebrun, -ses portraits de Mignard, ses tableaux de Lesueur, -une demeure princière. Tout y était à l'avenant: -meubles, curiosités, objets d'art, la bibliothèque,—cette -<i>Memmienne</i> à la garde de laquelle Naudé, avant -d'entrer au service de Mazarin, avait été préposé,—et -certaine collection d'antiques et de médailles, composée -à grands frais, dont l'État devait avoir un jour la -bonne fortune de se rendre acquéreur... Tout cela avait -coûté gros et ce n'était point un secret que la fortune -du possesseur de ces merveilles, quoique considérable, -était sérieusement compromise. «Je n'ai jamais vu, -écrit un contemporain, manger son bien avec autant -d'intrépidité!»</p> - -<p>Ce prodigue incorrigible, peint en 1690 par Rigaud -et en 1713 par François de Troy, était un homme de<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[p. 195]</a></span> -belle stature et de forte corpulence: tête puissante, -fine et affable. Saint-Simon assure que le visage, -quoique marqué de la petite vérole, «avoit beaucoup -de grâces» et «quelque chose de majestueux». Tout -en prêtant, d'ailleurs, à M. de Mesmes les scélératesses -sans nombre dont il a l'habitude d'accabler ses adversaires, -Saint-Simon ne lui conteste pas certaines qualités. -«Beaucoup d'esprit, déclare-t-il, grande présence -d'esprit, élocution facile, naturelle, agréable; pénétration, -réparties promptes et justes; hardiesse jusqu'à -l'effronterie; ni âme, ni honneur, ni pudeur; -petit maître en mœurs, en religion, en pratique; -habile à donner le change, à tromper, à s'en moquer, -à tendre des pièges, à se jouer de paroles et d'amis -ou à leur être fidèle, selon qu'il convenait à ses intérêts; -d'ailleurs d'excellente compagnie, charmant -convive, un goût exquis en meubles, en bijoux, en -fêtes, en festins et en tout ce qu'aime le monde; -grand brocanteur et panier percé, sans s'embarrasser -jamais de ses profusions, avec les mains toujours -ouvertes pour le gros, et l'imagination fertile à s'en -procurer, poli, affable, accueillant avec distinction et -suprêmement glorieux, quoique avec un air de respect -pour la véritable seigneurie et les plus bas ménagements -pour les ministres et pour tout ce qui tenait à -la Cour<a name="NoteRef_214_214" id="NoteRef_214_214"></a><a href="#Note_214_214" class="fnanchor">[214]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_214_214" id="Note_214_214"></a><a href="#NoteRef_214_214"><span class="label">[214]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. IX, p. 171.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[p. 196]</a></span></p></div> - -<p>Saint-Simon n'est pas plus tendre pour la famille. -Des paysans «du Mont-de-Marsan», s'écrie-t-il, dont -bon nombre payent encore la taille! Et, avec un dédain -non déguisé, il représente l'un de ces rustres quittant -en sabots les landes natales, partant pour Toulouse, où, -d'écolier, il devint professeur de droit, appelé à Pau par -sa souveraine, Marguerite de Navarre, laquelle l'employa -dans diverses missions et, en récompense de -ses services, le fit nommer lieutenant civil au Châtelet. -Ce fut le fondateur de la dynastie: une dynastie -riche en hommes de valeur, magistrats, jurisconsultes, -ambassadeurs, soldats, qui, tous, suivant l'expression -d'un chroniqueur, furent aussi utiles aux peuples -qu'à la Couronne:—Jean-Jacques, seigneur de -Malassise, bien connu par la paix boiteuse qui porte -son nom;—Henri, seigneur de Boissy, l'ami de -Pibrac, de Paul de Foix, de Montaigne, de tous -les hommes illustres de cette époque, protecteur des -lettres et des savants, lettré et savant lui-même, -dont Brantôme déclare «qu'il étoit un très grand, -subtil et habile personnage d'État, d'affaires, de -sciences et de haute gentillesse<a name="NoteRef_215_215" id="NoteRef_215_215"></a><a href="#Note_215_215" class="fnanchor">[215]</a>;»—Jean-Pierre, -un poète doublé d'un astronome, qui, à ce -double titre, se perdait souvent dans les nues et que -Joachim du Bellay rappelait sur la terre en strophes -exquises:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[p. 197]</a></span></p><div class="footnote"> - -<p><a name="Note_215_215" id="Note_215_215"></a><a href="#NoteRef_215_215"><span class="label">[215]</span></a> Lettre à Paul de Foix, du 1<sup>er</sup> septembre 1570.</p></div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">De la céleste musique<br /></span> -<span class="i0">Ne plaisent tant les doux sons<br /></span> -<span class="i0">Que le miel de tes chansons<br /></span> -<span class="i0">Plus doux que le miel attique<a name="NoteRef_216_216" id="NoteRef_216_216"></a><a href="#Note_216_216" class="fnanchor">[216]</a>!<br /></span> -</div></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_216_216" id="Note_216_216"></a><a href="#NoteRef_216_216"><span class="label">[216]</span></a> <i>Vie de Jean-Pierre de Mesmes</i>, par Guillaume <span class="smcap">Colletet</span>.</p></div> - -<p>—Claude, comte d'Avaux, le diplomate fameux qui -représente la France dans les négociations relatives -aux traités de Westphalie;—un autre, Henri, troisième -du nom, lequel, député aux États généraux de -1614, y joua un rôle que certains écrivains ont comparé -à celui de Mirabeau aux États de 1789: patriote -ardent à la chaude éloquence, dont la bourgeoisie -acclama cette affirmation que les trois ordres étaient -frères, comme issus d'une mère commune; que, sans -doute, le Tiers occupait, au sein de sa famille, la dernière -place, mais qu'il n'était pas rare de voir des -maisons menées à la ruine par l'imprévoyance des -aînés, recouvrer grandeur, fortune et gloire, grâce à la -sage industrie des cadets<a name="NoteRef_217_217" id="NoteRef_217_217"></a><a href="#Note_217_217" class="fnanchor">[217]</a>... Audacieuse proposition -que ne pardonnèrent jamais ni les ducs ni la noblesse: -d'autant mieux qu'elle était accompagnée d'une retentissante -revendication du pouvoir politique des Parlements<a name="NoteRef_218_218" id="NoteRef_218_218"></a><a href="#Note_218_218" class="fnanchor">[218]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_217_217" id="Note_217_217"></a><a href="#NoteRef_217_217"><span class="label">[217]</span></a> <i>Relation de Florimond Rapine</i>, p. 152.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_218_218" id="Note_218_218"></a><a href="#NoteRef_218_218"><span class="label">[218]</span></a> Le <i>Journal d'Olivier d'Ormesson</i> et les <i>Mémoires de -Mathieu Molé</i> restituent à Henri de Mesmes, trop souvent -méconnu, sa véritable physionomie. C'est lui qui, au cours de -la Fronde, protestait dans une inoubliable apostrophe contre -l'avis émis d'appeler l'armée espagnole. Le coadjuteur, qui -ailleurs l'accuse de pusillanimité, ne peut s'empêcher de -s'écrier: «Le Président de Mesmes fit une exclamation, au -seul nom de l'envoyé de l'archiduc, éloquente et pathéthique -au-dessus de tout ce que j'ai lu en ce genre dans -l'antiquité.»—<i>Mémoires du cardinal de Retz</i>, t. I, p. 292.</p></div> - -<p>Saint-Simon n'ignore rien de ce passé. Il prend<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[p. 198]</a></span> -même plaisir à énumérer les alliances, les héritages, les -emplois obtenus, les missions accomplies,—et ne -s'aperçoit point que tout cela constitue une illustration -deux fois centenaire, avec laquelle bon nombre de -pairies, la sienne notamment, n'eussent pu sans péril -affronter la comparaison. Mais il est trop l'homme de -son temps pour compter le mérite personnel et les services -rendus, s'ils ne se présentent sous le couvert de -la naissance. Pour lui, au dix-huitième siècle comme -au seizième siècle, la tribu des de Mesmes reste entachée -«de la crasse héréditaire».</p> - -<p>Ce fut en 1712 que l'héritier d'une race si discutée -fut investi de la Première Présidence, bien que,—chose -grave à un moment où la tiédeur en matière religieuse -n'était plus admise,—il passât pour n'être rien moins -que dévot<a name="NoteRef_219_219" id="NoteRef_219_219"></a><a href="#Note_219_219" class="fnanchor">[219]</a>... A en croire Saint-Simon, il n'aurait eu -d'autre titre à cette faveur que la protection de la cour<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[p. 199]</a></span> -de Sceaux. Le marquis de Sourches, plus véridique, -fait remarquer qu'il était le doyen du grand banc, et, -depuis dix-huit mois, remplaçait le titulaire, Le Pelletier -de Rosambo, qui, malade et incapable, ne faisait -au Palais que de rares apparitions<a name="NoteRef_220_220" id="NoteRef_220_220"></a><a href="#Note_220_220" class="fnanchor">[220]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_219_219" id="Note_219_219"></a><a href="#NoteRef_219_219"><span class="label">[219]</span></a> Il semble qu'on exigeât alors des magistrats, comme -des protestants récemment convertis, un certificat de «bonne -catholicité». Aussi, dans l'enquête à laquelle tout nouveau -promu était soumis, M. de Mesmes eut-il soin de faire -entendre l'abbé Philippe-Michel Bonnet, docteur en théologie -de la maison et Société de Sorbonne, curé de Saint-Nicolas-des-Champs. -L'honnête ecclésiastique déclara avoir -constaté plusieurs fois, dans son église, la présence du récipiendaire. -S'il ne l'avait pas vu fréquenter les sacrements de -pénitence et d'eucharistie,—«ce qui seroit très difficile de -connaître à l'égard de tous les paroissiens»,—il savait, pour -s'en être informé, que ce grand magistrat avait rempli ses -devoirs aux Pâques dernières et que, à l'imitation de ses -aïeux, il avait accepté les honneurs du marguilliage!... On -ne peut s'empêcher de reconnaître que cet acte de foi en -partie double arrivait fort à propos. Aussi cette formule -attira-t-elle l'attention du greffier Gilbert de Lisle dont la -surprise se traduisit par la note suivante: «Voyez comme le -curé a signé sa déposition.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_220_220" id="Note_220_220"></a><a href="#NoteRef_220_220"><span class="label">[220]</span></a> <i>Journal du marquis de Sourches</i>, t. XIII, p. 268 -et 269. Le Pelletier de Rosambo avait, depuis peu, succédé -à Harlay. Il se hâta de démissionner pour se soustraire aux -responsabilités d'une tâche au-dessus de ses forces.</p></div> - -<p>Cette nomination fut saluée,—elle méritait de l'être,—par -des applaudissements unanimes... A vrai dire -M. de Mesmes ne ressemblait guère à ces grands magistrats, -«stoïques et tout d'une pièce», qu'on avait vus -jadis dominer l'émeute et tenir tête aux rois. Un pareil -rôle eût peut-être dépassé ses moyens. En revanche, -il est permis de croire qu'aucun des robins de vieille -roche, auxquels nous venons de faire allusion, n'eût, -avec une maîtrise comparable à la sienne, préservé à la -fois la Couronne et la Compagnie judiciaire des périls -que firent naître pour elles une suite ininterrompue de<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[p. 200]</a></span> -conflits. Époque profondément troublée. Tout allait -pousser à une désorganisation générale: les convoitises -nées d'un régime nouveau; l'affaire de la Constitution, -c'est-à-dire de la bulle <i>Unigenitus</i>, dont les -péripéties bouleversaient les consciences; le système -de Law, aussi dangereux pendant l'ère des illusions -qu'affolant après la débâcle; l'explosion des rancunes -parlementaires, comprimées depuis plus d'un demi-siècle -et jalouses de prendre leur revanche... Soutenus, -en effet, par l'opinion, qui ne se résigna jamais -au despotisme, Messieurs des Enquêtes,—ces «terribles -Enquêtes», l'effroi de Mazarin,—ne tardaient -pas à rouvrir ce cabinet «de la première», dont -jadis Nicolas de Novion avait «confisqué la clef». Et -là, comme aux beaux jours de la Fronde, allaient se -débattre, avec une singulière âpreté, les questions politiques, -religieuses, économiques, financières, qui passionnaient -la bourgeoisie et la robe: une sorte de club -en permanence où, en dépit d'un attachement sincère -à la royauté, soufflait l'esprit révolutionnaire. Dongois, -qui avait vu «le cabinet» à l'œuvre, le signalait autrefois -comme un danger pour l'État. «Dieu veuille, -s'écriait-il, qu'après la mort du roi il ne ressuscite pas!» -Et voilà que, semblable au phénix, «le cabinet de la -première» renaissait de ses cendres!</p> - -<p>Pour parer à ces difficultés multiples, l'homme qu'il -fallait à la tête du Parlement, ce n'était ni un jurisconsulte -platonique comme Lamoignon, ni une nature de<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[p. 201]</a></span> -prime-saut comme Nicolas de Novion, ni un autoritaire -renfrogné comme Harlay, mais un diplomate rompu au -maniement des hommes, avisé, délié, fertile en ressources, -sachant allier «le tact au manège». Or ces -facultés maîtresses, de Mesmes les possédait à un haut -degré. Il excellait notamment dans l'art de tirer parti -des défauts aussi bien que des qualités de son entourage. -Doué d'une pénétration très vive, il s'assimilait -rapidement les matières les plus ardues. Le vieux roi, -si peu prodigue de démonstrations, prenait plaisir à le -recevoir et écoutait sans fatigue ce langage sobre, -concis, dépourvu d'apprêt oratoire, qui avait le mérite -de présenter les sujets compliqués sous une forme -simple et agréable. «Ordinairement, dit Hénault, -M. D'Aguesseau, alors procureur général, et d'un -autre caractère, l'accompagnoit, et l'on disoit qu'il -menoit le procureur général à la Cour, et que le procureur -général le menoit au Parlement: c'étoit les -peindre tous deux<a name="NoteRef_221_221" id="NoteRef_221_221"></a><a href="#Note_221_221" class="fnanchor">[221]</a>...» Les succès du Premier -Président n'étaient pas moins vifs dans les assemblées -des chambres, «cette image d'une république qu'il faut -réduire sans la maîtriser<a name="NoteRef_222_222" id="NoteRef_222_222"></a><a href="#Note_222_222" class="fnanchor">[222]</a>». Il s'y montrait inimitable... -Ce qui, d'ailleurs, ne le mettait pas à l'abri des -suspicions. Que, dans chacun des deux camps, on -l'accusât de tromper l'un au profit de l'autre, c'était<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[p. 202]</a></span> -inévitable. Intermédiaire désigné entre la Cour et sa -Compagnie, obligé à de perpétuels ménagements en vue -d'obtenir des concessions réciproques, il lui était difficile -de satisfaire tout le monde. La question sera de -savoir si, dans l'accomplissement de la tâche plus politique -que judiciaire qu'il eut à remplir, sa participation -aux affaires publiques ne fut pas féconde en heureux -résultats, et si, d'autre part, il eut à se reprocher des -calculs intéressés et des capitulations de conscience: -c'est ce que nous examinerons bientôt.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_221_221" id="Note_221_221"></a><a href="#NoteRef_221_221"><span class="label">[221]</span></a> <i>Mémoires du président Hénault</i>, p. 399.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_222_222" id="Note_222_222"></a><a href="#NoteRef_222_222"><span class="label">[222]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div> - -<p>Nous nous bornerons, pour le moment, à constater -que la bonne opinion dont le Palais lui fit crédit, au -surlendemain de sa nomination, s'accrut au fur et à -mesure qu'on le fréquenta davantage: son irrésistible -séduction calmait les défiances, dissipait les malentendus, -ramenait les dissidents. Il n'est pas jusqu'au -charme d'une modestie, sûrement plus apparente que -réelle, qui ne contribuât à augmenter son prestige. C'est -ainsi que le Palais applaudissait à sa mercuriale de -1712 où, énumérant les vertus dont le magistrat idéal -doit être orné, il terminait sa harangue par ces paroles -dites avec un art consommé: «Heureux ceux qui profiteront -de ces «réflexions que j'ay l'honneur de soumettre -à la compagnie avec un cœur plein de respect. -Plus heureux encore si je puis en profiter moi-même, -en ayant besoin plus qu'aucun autre<a name="NoteRef_223_223" id="NoteRef_223_223"></a><a href="#Note_223_223" class="fnanchor">[223]</a>...»<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[p. 203]</a></span> -Comment rester sourd aux arguments de ce galant -homme qui tenait en réserve, pour chacun de ses -collègues, un mot gracieux et une complaisance illimitée, -qui se livrait à «une dépense prodigieuse» -en vue de leur faire honneur et leur réservait toujours -un couvert à sa table, la plus somptueuse de -Paris, où, pour peu que les convives fussent nombreux, -le personnel attitré des officiers de bouche se -doublait de trente gardes-suisses, commandés par -deux sergents<a name="NoteRef_224_224" id="NoteRef_224_224"></a><a href="#Note_224_224" class="fnanchor">[224]</a>!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_223_223" id="Note_223_223"></a><a href="#NoteRef_223_223"><span class="label">[223]</span></a> <i>Collection de Gilbert de Lisle.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_224_224" id="Note_224_224"></a><a href="#NoteRef_224_224"><span class="label">[224]</span></a> <i>Collection de Gilbert de Lisle.</i></p></div> - -<p>Cette indulgence aimable,—et c'est ce qui en doublait -la valeur,—ne dépassait guère les limites du -Palais. Les détracteurs de la robe n'avaient, avec lui, -qu'à se bien tenir. «Pénétré, rapporte Hénault, de ce -qui étoit dû à sa place et le voulant faire sentir, à -cause du peu d'égards que les gens du monde ont -pour la magistrature, il étoit haut par caractère et -par politique, quoique affable et de mœurs commodes -avec tous les autres. On croignoit de lui -déplaire parce qu'il imposoit, et on cherchoit son -amitié parce qu'il étoit de bon air d'être son -ami<a name="NoteRef_225_225" id="NoteRef_225_225"></a><a href="#Note_225_225" class="fnanchor">[225]</a>.» Nul, lorsqu'il le jugeait nécessaire, ne -maniait, comme ce Gascon d'origine et de tempérament, -l'ironie, la malice, l'épigramme. Nul n'avait de -ces reparties soudaines qui déroutent l'interlocuteur.<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[p. 204]</a></span> -Le Régent lui-même en fit plus d'une fois l'expérience. -Ayant, un jour, à la suite d'un refus d'enregistrement, -répondu par des injures empruntées au vocabulaire -des halles, de Mesmes lui ferma la bouche d'un mot:—«Son -Altesse Royale exige-t-elle aussi qu'on enregistre -ses paroles<a name="NoteRef_226_226" id="NoteRef_226_226"></a><a href="#Note_226_226" class="fnanchor">[226]</a>?»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_225_225" id="Note_225_225"></a><a href="#NoteRef_225_225"><span class="label">[225]</span></a> <i>Mémoires du président Hénault</i>, p. 399.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_226_226" id="Note_226_226"></a><a href="#NoteRef_226_226"><span class="label">[226]</span></a> Barbier (t. I, p. 210) donne du fait une version différente: -«Pour finir la conversation, rapporte-t-il, le prince -lui a dit à son ordinaire: «Allez-vous faire f...., vous et -votre Compagnie!» On dit que le Premier Président lui a -répondu: «—Monseigneur, j'ai eu souvent l'occasion de -parler au feu roi Louis XIV. Il ne s'est jamais servi de -ces termes-là avec un de ses palefreniers.»</p></div> - -<p>Qu'un pareil homme ait apporté, dans l'affaire du -bonnet, la passion que lui attribuent les <i>Mémoires</i>, -personne ne le croira. Il semble, au contraire, qu'après -s'être prêté de bonne grâce aux tentatives de conciliation -qui échouèrent par l'intransigeance de certains -ducs, il se soit absorbé dans l'étude des questions, -autrement graves, dont, après la mort du roi, fut saisi -le Parlement. Non qu'il se désintéressât d'une querelle -qui tenait si fort au cœur de ses collègues; mais il ne -lui déplut pas d'en partager la charge avec celui de ses -lieutenants qu'il savait le plus apte à mener la campagne.</p> - -<p>Ce lieutenant n'était autre qu'André III de Novion, -le petit-fils du prétendu instigateur de «l'affaire». -Président à mortier depuis 1689, date de la retraite de -son aïeul, c'était un magistrat rompu aux affaires, possédant<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[p. 205]</a></span> -«le fond des diverses jurisprudences» et -n'ignorant rien de ce qui touchait aux rapports de la -robe et de la pairie. En lui revivait l'âme des anciens -Potier,—avant fortune faite: qualités et défauts. -Nicolas de Novion, bourgeois de cœur, était grand seigneur -en son particulier. André de Novion, plus scrupuleusement -fidèle à son origine, restait bourgeois partout -et toujours, dans ses goûts, son habillement, sa -vie parcimonieuse, son langage, ses mœurs: une -exception flagrante à la loi que nous venons de rappeler, -à savoir que l'homme porte l'empreinte du temps -où il a vécu. Celui-ci retardait de deux siècles. Au -milieu des splendeurs du règne de Louis XIV et des -raffinements de la Régence, il demeurait une façon -d'antique. Tout luxe lui répugnait, toute dépense lui -fendait l'âme, et, pour se rendre à sa terre de Grignon, -il se fût volontiers servi de l'équipage du Premier Président -Lemaitre: une charrette à bœufs, avec de la -paille fraîche en guise de coussins. Autant d'ailleurs -il aimait à porter le mortier, autant le chapeau à plumes -lui déplaisait.</p> - -<p>«Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre!...» -s'écria-t-il avec Perrin Dandin. Las des -visites qui l'assaillaient durant les absences de M. de -Mesmes, il s'enfuyait vers le vieux logis de sa famille, -rue des Blancs-Manteaux, où personne ne songeait à le -relancer. Là, au milieu d'un passé qui lui était cher, -il se reposait des tristesses du présent. En face logeait<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[p. 206]</a></span> -un charron, «homme du meilleur sens du monde», et, -tandis que les gens de qualité se morfondaient à sa -porte, il causait tranquillement avec celui-ci, «sur le -pas de sa boutique». C'est dans ce milieu que, certain -jour, vint le trouver un pauvre diable de plaideur, -lequel, le prenant pour un valet, lui présenta sa -requête, en se plaignant de la sauvagerie du maître... -Le malheureux faillit perdre la tête quand, apprenant -que sa cause avait obtenu un tour de faveur, il vit son -interlocuteur de la rue des Blancs-Manteaux diriger, -l'hermine sur l'épaule, les débats du Parlement. Mais -son procès était bon et il le gagna.</p> - -<p>Probe par nature, chaste par tempérament, intraitable -par mépris de l'humanité, cet original recueillait -moins de sympathies que d'estime. Mais il enlevait tous -les suffrages quand, sortant de son effacement volontaire, -il prenait part aux débats de la Grand'Chambre -où sa logique semblait irrésistible. Ses rudesses, à -l'égard de ceux qui s'écartaient de la bonne règle, -étaient d'ailleurs légendaires. L'abbé Croizat, maître -des requêtes, en savait quelque chose<a name="NoteRef_227_227" id="NoteRef_227_227"></a><a href="#Note_227_227" class="fnanchor">[227]</a>. Le chancelier -Voisin aussi. Comme il jugeait à propos d'assurer -le Parlement «de sa protection», André de Novion -lui répondit: «Monsieur, c'est plus qu'il ne demande.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_227_227" id="Note_227_227"></a><a href="#NoteRef_227_227"><span class="label">[227]</span></a> <i>Souvenirs du président d'Aligre.</i> <i>Revue rétrospective</i>, -2<sup>e</sup> série, t. VI, p. 5.</p></div> - -<p>Ce nouvel adversaire ne pouvait trouver grâce aux<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[p. 207]</a></span> -yeux de Saint-Simon. Il s'en tire cependant à meilleur -compte que ses devanciers. La raison en est peut-être -toute fortuite. Son portrait,—le dernier de l'admirable -collection que constituent les <i>Mémoires</i>,—arrive à une -heure propice: celle où, prenant congé de ses lecteurs, -Saint-Simon atteste le ciel que, la vérité étant le premier -devoir de l'historien, il ne cessa jamais de la -dire, fût-ce au prix des plus grands sacrifices<a name="NoteRef_228_228" id="NoteRef_228_228"></a><a href="#Note_228_228" class="fnanchor">[228]</a>. Sous -l'influence momentanée de ces beaux sentiments, il rend -hommage à la probité d'André de Novion, lequel n'était, -concède-t-il, ni injuste ni malhonnête... Mais, le naturel -revenant au galop, il se hâte de déclarer qu'on ne saurait -faire état de la parole d'un pareil personnage. Pourquoi? -Parce que c'était un homme «plein d'humeurs et -de caprices jusqu'à l'extravagance,... un dangereux -maniaque qui avait laissé maints monuments de folie -et de l'égarement de son esprit». Des preuves de -cet égarement et de ces monuments de folie, il n'en est -fourni aucune. On ne saurait, en effet, regarder comme -telles, ni l'émigration vers la rue des Blancs-Manteaux -de ce Potier hypocondriaque, ni ses manifestations -d'estime à l'égard du charron... N'importe! C'était un -fou: qu'on se garde d'en douter!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_228_228" id="Note_228_228"></a><a href="#NoteRef_228_228"><span class="label">[228]</span></a> «Je puis dire que je l'ai chérie jusque contre moi-même.»—<i>Mémoires -de Saint-Simon</i>, t. XIX, p. 220.</p></div> - -<p>Or, chose inouïe! c'est ce fou qui, en collaboration -avec de Mesmes, va prendre en mains l'affaire du<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[p. 208]</a></span> -bonnet! Et, spectacle non moins déconcertant, ce -même fou accomplira sa tâche avec une logique, une -méthode, un esprit de suite, une variété de moyens -dont la belle ordonnance provoquera les applaudissements -de la galerie!... Comment expliquer ce prodige? -L'explication est fort simple: c'est que «ce solitaire», -si l'on veut aussi «ce sauvage», ne fut un fou que -pour les besoins des <i>Mémoires</i>. Dans les <i>Écrits inédits</i>,—qui, -n'étant point destinés à faire auprès des générations -futures illusion sur les infortunes de la pairie, -pouvaient se permettre le luxe de la sincérité,—André -de Novion n'est représenté ni comme un fou, ni même -comme «un dangereux maniaque». Il y apparaît, au -contraire, comme un magistrat de beaucoup d'esprit, -d'une capacité profonde, sachant, «plus fortement que -nul autre, trouver des traits d'habile homme<a name="NoteRef_229_229" id="NoteRef_229_229"></a><a href="#Note_229_229" class="fnanchor">[229]</a>»... -C'est là une de ces contradictions dont nous avons déjà -relevé plus d'un exemple et dont on connaît les motifs... -Comme, d'ailleurs, l'opinion des <i>Écrits inédits</i> est aussi -celle des contemporains, parmi lesquels le marquis de -Sourches<a name="NoteRef_230_230" id="NoteRef_230_230"></a><a href="#Note_230_230" class="fnanchor">[230]</a>, notre choix ne saurait être douteux.—On -va, du reste, pouvoir se prononcer en connaissance -de cause.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_229_229" id="Note_229_229"></a><a href="#NoteRef_229_229"><span class="label">[229]</span></a> <i>Écrits inédits</i>, t. IV, p. 61 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_230_230" id="Note_230_230"></a><a href="#NoteRef_230_230"><span class="label">[230]</span></a> <i>Journal du marquis de Sourches</i>, t. XIII, p. 262.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[p. 209]</a></span></p></div> - - - - -<h2><a name="XII" id="XII">XII</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">Une journée historique (2 septembre 1715).—Les -réserves des ducs au sujet de leurs revendications.—Le -rôle personnel de Saint-Simon.—La -déception des ducs.—Ils répandent un mémoire -exposant leurs prétentions.—Les pairs représentent -les grands vassaux de la couronne.—Les -empiétements des légistes.</span></p></blockquote> - - -<p>La séance qui se tint au Parlement le 2 septembre -1715 présente tous les caractères d'une haute comédie -de mœurs. Chacun y joua son rôle suivant un programme -concerté d'avance, au gré d'ambitions qui ne -prenaient même pas la peine de se dissimuler. Il y eut, -cela va de soi, des vainqueurs et des vaincus. Parmi les -premiers se trouvaient le duc d'Orléans et la Compagnie -judiciaire: le duc, réduit par le testament de -Louis XIV à un pouvoir purement nominal, se voyait -rétabli dans tous les droits afférents à la régence; le -Parlement, condamné depuis un demi-siècle à une sujétion -humiliante, recouvrait, par la restitution de ce -droit de remontrances,—que D'Aguesseau, en un jour -de deuil, avait appelé «le dernier cri des libertés mourantes»,—l'entier -exercice de ses prérogatives politiques. -Parmi les vaincus figuraient: tout d'abord le<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[p. 210]</a></span> -duc du Maine, déchu des splendeurs qu'il avait rêvées, -un demi-dieu le matin, et le soir sans autre prérogative -que le soin de veiller à l'éducation d'un monarque de -cinq ans<a name="NoteRef_231_231" id="NoteRef_231_231"></a><a href="#Note_231_231" class="fnanchor">[231]</a>; puis Messieurs de la pairie, dont les laborieuses -combinaisons, en vue de leurs conflits avec la -robe, échouaient contre l'habile stratégie du grand -banc.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_231_231" id="Note_231_231"></a><a href="#NoteRef_231_231"><span class="label">[231]</span></a> <i>Princesses et grandes dames</i>, par Arvède <span class="smcap">Barine</span>, -p. 252.</p></div> - -<p>Nous n'avons pas le projet de ressusciter dans son -ensemble cette journée historique, coupée en deux -parties égales par l'intermède d'un déjeuner où s'ourdirent -les dernières manœuvres. Notre tâche, plus -modeste, se bornera à en détacher ce qui concerne -l'objet de cette étude.</p> - -<p>Ce fut à sept heures du matin que les ducs pénétrèrent -dans l'enceinte de la Grand'Chambre. Leur -premier soin, comme il avait été convenu, devait être -de formuler la déclaration aux termes de laquelle ils -consentaient à retarder, jusqu'au règlement des affaires -publiques, la revendication de leurs droits.</p> - -<p>Cette déclaration, quel en allait être le metteur en -scène? La question avait fait l'objet d'un débat, dans -l'entresol du duc d'Orléans. Saint-Simon,—c'est lui -qui l'assure,—fut élu «par acclamation». Oh! il se -défendit avec vigueur. Il n'était pas l'homme qui convenait: -son impétuosité bien connue pouvait, en effet,<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[p. 211]</a></span> -permettre de craindre qu'il ne parlât «trop fortement». -Mais l'insistance fut telle qu'il finit par céder. Le lendemain, -2 septembre, à la conférence tenue, au lever -de l'aurore, chez M. de Reims, il revint à la charge -pour être exonéré d'une mission aussi délicate. Vaine -tentative: comme la veille, on lui fit violence et, -devant le cri unanime de ses collègues, il lui fallut se -résigner. Donc, dès que la séance fut ouverte, il se -leva, se découvrit d'abord, se recouvrit ensuite, fit -signe de la main qu'il voulait parler et prononça un -discours aussi ferme que digne dont il ne nous laisse -ignorer ni les grandes lignes, ni les particularités, ni -l'impression sur l'assistance...</p> - -<p>Voilà qui est entendu. C'est lui, c'est bien lui qui -doit recueillir l'honneur de cette glorieuse manifestation... -Hélas! Comme il en faut rabattre! Plusieurs -comptes rendus sont parvenus jusqu'à nous, et pas un -ne confirme le récit qu'il lui a plu de libeller. Personne -n'a vu sa noble mimique, pour cette bonne raison qu'il -est resté coi à son banc; personne n'a entendu sa -vigoureuse harangue, pour cette raison décisive qu'il -ne l'a pas prononcée. La protestation eut lieu à l'heure -dite: c'est certain. Mais ce n'est point lui, c'est le premier -pair du royaume, l'archevêque-duc de Reims, qui -la formula.</p> - -<p>Est-ce à dire qu'au cours de ces graves conjonctures -il se résigna à l'emploi de témoin silencieux? Non -certes. Au moment où l'on votait sur la garde du roi,<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[p. 212]</a></span> -il se produisit, sur le gradin des pairs, un murmure dominé -par une voix aiguë,—«un filet de vinaigre»,—qui -disait:</p> - -<p>—Acte! Acte! Nous demandons acte de nos protestations. -M. le duc d'Orléans nous l'a promis... Acte! -Acte!</p> - -<p>—A qui le demandez-vous? interrompit Novion.</p> - -<p>—A la Cour! reprit le filet de vinaigre.</p> - -<p>—Vous la reconnaissez donc pour juge? répliqua le -président...</p> - -<p>Riposte embarrassante à laquelle il fut répondu par -un <i>non</i> qui se perdit dans le tumulte, ainsi que cette -réflexion d'un des pairs à l'interrupteur: «Ma foi, tu -es un mauvais avocat<a name="NoteRef_232_232" id="NoteRef_232_232"></a><a href="#Note_232_232" class="fnanchor">[232]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_232_232" id="Note_232_232"></a><a href="#NoteRef_232_232"><span class="label">[232]</span></a> D'après la relation du Président d'Aligre, Saint-Simon -aurait prononcé quelques paroles après la déclaration de -M. de Reims. Il aurait dit que, si la pairie cédait, c'était -«pour cette fois seulement et sans le tirer à conséquence».</p></div> - -<p>Sur ces entrefaites, le maréchal de Villars exprima -sa surprise de ce que le Premier Président refusait aux -ducs le coup de bonnet réclamé par eux et affirma tenir -du feu roi,—dont l'opinion devait trancher le litige,—qu'une -pareille prétention était fort étonnante... A -quoi M. de Mesmes répondit vivement:</p> - -<p>—Sa Majesté, monsieur, m'a dit à moi tout le contraire. -Son avis, lorsque vous émîtes vos prétentions, -fut qu'il fallait tâcher de s'arranger. Elle ajouta qu'elle -ne prendrait jamais connaissance du litige.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[p. 213]</a></span></p> - -<p>Le duc de Noailles, dont nous avons déjà signalé -l'allure conciliante, jugea le moment favorable pour -prononcer quelques mots pacifiques:</p> - -<p>—Accommodons-nous, déclara-t-il, et qu'il ne soit -plus question de rien.</p> - -<p>Tel semblait bien être l'avis du duc d'Orléans, fort -embarrassé dans ce conflit qui tournait à l'aigre. Il prit -la parole à son tour; mais la formule qu'il employa ne -fut point heureuse. Il annonça, en effet, qu'il <i>statuerait</i> -après avoir entendu les parties et examiné les usages.</p> - -<p>—Nous ne demandons que cela! s'écrièrent les -ducs.</p> - -<p>Mais ils avaient compté sans «ce fou de Novion» -qui, comme personne, possédait les précédents en la -matière.</p> - -<p>—«Doucement, s'écria-t-il... Notre respect est -acquis à M. le duc d'Orléans dans les ordres qu'il lui -plaira de donner en sa qualité de régent; mais la contestation -dont il s'agit n'est point de son ressort. Seul -le roi peut la trancher... Il n'y a qu'un parti à prendre: -attendre sa majorité.»</p> - -<p>Et sur cette habile réplique, à laquelle personne ne -trouva rien à répondre, la question fut remise à la date -lointaine indiquée par l'orateur... C'est ce que, en -style parlementaire, on appelle «un enterrement».</p> - -<p>L'incident valait la peine d'être conté. Cependant -Saint-Simon n'en souffle mot. Pourquoi? Parce qu'il -ne tourne pas à son avantage. Les commentaires auxquels<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[p. 214]</a></span> -il donna lieu ne laissent pas, en effet, que d'être -pénibles pour sa vanité... Épisode divertissant et douloureux! -estime l'avocat Prévot... Comédie! s'écrie un -autre témoin de cette scène... Quant au public, il ne -dissimulait pas son mécontentement en voyant l'intérêt -général sacrifié à une question d'étiquette: Étrange -chose, murmurait-il, qu'un petit gentilhomme, qui -devrait être surpris de se trouver en pareil lieu, soit -chargé de défendre les intérêts de la pairie!... Pour -l'historien Lémontey, ce qui domine dans cette ridicule -aventure, c'est la note comique: «La mine chétive, -déclare-t-il, et la prodigieuse colère de ce seigneur -acariâtre délassèrent la Cour des fatigues de la -journée<a name="NoteRef_233_233" id="NoteRef_233_233"></a><a href="#Note_233_233" class="fnanchor">[233]</a>.»—Ce sont là des impressions dont -l'intéressé n'avait pas lieu d'être fier. Aussi supprime-t-il -tous ces détails avec un sans-gêne égal à celui -qui présida à l'invention assez piquante de ses succès -oratoires<a name="NoteRef_234_234" id="NoteRef_234_234"></a><a href="#Note_234_234" class="fnanchor">[234]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_233_233" id="Note_233_233"></a><a href="#NoteRef_233_233"><span class="label">[233]</span></a> <i>Histoire de la Régence</i>, t. I, p. 38.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_234_234" id="Note_234_234"></a><a href="#NoteRef_234_234"><span class="label">[234]</span></a> Pour renseignements plus amples, nous renvoyons à -l'ouvrage de <span class="smcap">Chéruel</span>: <i>Saint-Simon considéré comme historien -de Louis XIV</i>, p. 90 et suiv. On y trouvera un résumé -des relations de l'avocat Prévot, de Mathieu Marais, du président -d'Aligre, etc... Voir aussi, du même auteur, sa <i>Notice -sur la vie et les mémoires de Saint-Simon</i>, p. <span class="smcap">XLI</span> et suiv.</p></div> - -<p>Il est muet également sur un autre épisode... Si -secrets qu'eussent été les conciliabules tenus avant la -mort du roi, il en avait transpiré quelque chose. Le -bruit circulait que les ducs étaient résolus à frapper un<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[p. 215]</a></span> -grand coup en faveur de leurs revendications. De -quelle nature? On ne le savait pas. Messieurs de la -pairie assailliraient-ils les conseillers préposés à la -garde des bancs, en vue de les contraindre à la retraite? -Enlèveraient-ils, par ruse ou par violence, le mortier -du Premier Président, pour l'obliger à se découvrir? -Se borneraient-ils à rester couverts eux-mêmes s'il -n'était pas fait droit à leurs réclamations?... Deux, au -moins, de ces hypothèses étaient invraisemblables; -mais, soupçonneuse par profession, la robe aima mieux -prévoir sans sujet, que de risquer d'être prise sans vert. -Convoqués pour la première heure du jour, ses officiers -se rendirent au Palais au moment même où les ducs se -réunissaient chez M. de Reims. M. de Mesmes exposa -la situation et invita ses collègues à délibérer sur le -parti qu'il convenait de prendre. Deux solutions se -présentaient: ne point paraître apercevoir les usurpations -commises; couper court à tout empiétement par -des mesures arrêtées d'avance,—ce que Novion nommait -«des précautions de police<a name="NoteRef_235_235" id="NoteRef_235_235"></a><a href="#Note_235_235" class="fnanchor">[235]</a>». Ce fut cette dernière -opinion qui prévalut. Le Premier Président fut -prié, en conséquence, d'interpeller chaque pair avec -une extrême politesse. S'il refusait d'opiner dans les -conditions prescrites par l'usage, on lui ferait remarquer, -avec un redoublement de courtoisie, que, faute -par lui de se conformer à la tradition, la Cour se verrait<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[p. 216]</a></span> -dans la nécessité de ne pas faire état de son suffrage. -S'il persistait dans sa résistance, on passerait outre et -sa voix n'entrerait pas en ligne de compte<a name="NoteRef_236_236" id="NoteRef_236_236"></a><a href="#Note_236_236" class="fnanchor">[236]</a>:—c'est -ce qu'on appela l'arrêt du 2 septembre 1715, arrêt qui -mit la pairie vent debout et à l'annulation duquel elle -travailla dans la suite avec une énergie désespérée.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_235_235" id="Note_235_235"></a><a href="#NoteRef_235_235"><span class="label">[235]</span></a> <i>Mémoire du Parlement</i>, du mois d'avril 1716.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_236_236" id="Note_236_236"></a><a href="#NoteRef_236_236"><span class="label">[236]</span></a> <i>Journal de Mathieu Marais</i>, t. I, p. 157.</p></div> - -<p>Tel fut le bilan de cette rencontre, attendue avec -tant d'impatience et si féconde en déceptions. Elle -servit de point de départ à une campagne furieuse. Le -premier soin des ducs fut de réimprimer et de répandre -à profusion les mémoires de 1664 où la robe était -déchirée à belles dents. Celle-ci, touchée au vif, n'aurait -reculé devant aucune mesure pour empêcher la -diffusion de ces écrits: interdiction de vente et de -colportage, menace de poursuites et de saisies<a name="NoteRef_237_237" id="NoteRef_237_237"></a><a href="#Note_237_237" class="fnanchor">[237]</a>; ce -qui, suivant la règle, ne fit qu'aiguillonner la curiosité -publique. En même temps partaient, d'officines -rivales, une avalanche de petits vers, d'épigrammes, -d'injures. Chaque parti avait ses fidèles, clairsemés -du côté des pairs, très nombreux de l'autre côté, et -c'étaient, aux coins de rues, d'orageuses discussions -sur le mérite respectif des combattants, leur -origine, leurs aspirations, leurs droits. Quant aux -intéressés eux-mêmes, après avoir exalté l'institution à -laquelle ils avaient l'honneur d'appartenir, ils ne négligeaient<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[p. 217]</a></span> -rien pour tourner en ridicule la partie adverse.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_237_237" id="Note_237_237"></a><a href="#NoteRef_237_237"><span class="label">[237]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 420.</p></div> - -<p>Les ducs étaient assurément, après les princes de la -famille royale, les premiers personnages du royaume. -Mais, quelque éclatant qu'il fût, le lustre auquel ils -pouvaient légitimement prétendre ne suffisait point à -leur orgueil. Comme nous l'avons déjà fait connaître, -ils n'aspiraient à rien moins qu'à la gloire de représenter -la grande pairie terrienne constituée au début des -temps féodaux, laquelle comptait alors sept adhérents, -les ducs de France, d'Aquitaine, de Bourgogne, de -Normandie, les comtes de Flandre, de Toulouse et -de Champagne,—investis d'un pouvoir souverain. -Réduite à six membres par l'accession à la couronne -de Hugues Capet, l'illustre association ne tardait pas à -s'adjoindre,—en manière d'hommage à l'Église, toute-puissante -en ces siècles de foi,—six représentants du -clergé choisis par le nouveau roi dans les limites restreintes -de ses États: l'archevêque de Reims, les -évêques de Laon, Beauvais, Langres, Châlons-sur-Marne -et Noyon. Cette pairie, remplacée plus tard par -une seconde pairie qui n'avait que le nom de commun -avec la première, avait déjà cessé de vivre quand, -poursuivant sa marche conquérante, la monarchie -française s'annexa, en totalité ou en partie, les -domaines des hauts barons.</p> - -<p>Se rattacher à une institution aussi illustre était le -souci permanent des ducs de création moderne. Ils y -travaillaient avec une obstination inlassable, bouleversant,<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[p. 218]</a></span> -par l'entremise de leur agence de recherches, -chartes, registres capitulaires, actes publics ou d'ordre -privé. Parmi les arguments qu'ils invoquaient à l'appui -de leur thèse, il en est un qui leur semblait irrésistible: -Que sont, demandaient-ils, les six pairs ecclésiastiques -qui ont l'honneur de siéger à nos côtés? De petits personnages -assurément, si on les compare à nous. Or, on -ne saurait contester que ces prélats ne soient les successeurs -directs des pairs ecclésiastiques de l'ère capétienne, -lesquels jouissaient de prérogatives égales à -celles de leurs «compairs», les grands vassaux...</p> - -<p>Sur quoi, faisant application de cette loi mathématique -qui veut que deux quantités, dont chacune est -égale à une troisième, soient égales entre elles, les ducs -disaient: «Nous sommes égaux aux pairs ecclésiastiques, -tant présents que passés, égaux eux-mêmes aux -pairs laïcs d'autrefois; donc nous sommes égaux à ces -derniers...»</p> - -<p>Qu'on ne leur objectât point que l'institution des -grands vassaux, perdue dans la nuit des temps, était -réputée d'essence divine, tandis que celle des ecclésiastiques, -émanant du pouvoir royal, devait être considérée -comme d'ordre inférieur. Ils répondaient, s'appuyant -sur une consultation de 1410, que cette distinction -ne tenait pas debout, les attributions entre laïcs -et clercs ayant toujours été identiques. Si l'on insistait -en faisant remarquer que les grands vassaux avaient la -prééminence sur les représentants du clergé, ils répliquaient,<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[p. 219]</a></span> -en gens sûrs de leur fait, que ce droit de préséance -provenait non d'une différence «d'autorité, -rang, honneurs, facultés ou puissance», mais d'une -simple antériorité de sièges... Moyennant quoi, ils -épuisaient la nomenclature des appellations flatteuses -que leur consacrait l'histoire: <i>Tuteurs de l'État, -Grands juges du royaume et de la loi salique, Pierres -précieuses de la Couronne, Continuation et extension de -l'autorité royale</i>, etc.; ils ne tarissaient pas d'exclamations -admiratives sur leurs propres personnes: Quelle -splendeur! quel lustre! quelle majesté! ils se prétendaient -nantis du pouvoir «législatif et constitutif»; ils -se déclaraient successibles de droit au trône<a name="NoteRef_238_238" id="NoteRef_238_238"></a><a href="#Note_238_238" class="fnanchor">[238]</a>; ils proclamaient -leur supériorité sur le souverain lui-même en -ce sens que, au rebours de celui-ci, qui tombait sous -les foudres de Rome, ils ne pouvaient, eux, être l'objet -d'une excommunication<a name="NoteRef_239_239" id="NoteRef_239_239"></a><a href="#Note_239_239" class="fnanchor">[239]</a>: enfin ils couronnaient leurs -efforts de dialectique par cette conclusion bien faite pour -désarmer les plus incrédules: «On s'espaceroit en vain -à prouver qu'il est jour lorsqu'on voit luire le soleil<a name="NoteRef_240_240" id="NoteRef_240_240"></a><a href="#Note_240_240" class="fnanchor">[240]</a>!»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_238_238" id="Note_238_238"></a><a href="#NoteRef_238_238"><span class="label">[238]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 380.—Les pairs ne -cessèrent jamais de prétendre au droit de disposer de la Couronne -en cas de vacance. Ils l'affirmaient notamment dans -leur quatrième mémoire de 1664, réédité par leurs soins sous -la Régence.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_239_239" id="Note_239_239"></a><a href="#NoteRef_239_239"><span class="label">[239]</span></a> «Parce qu'ils sont partie essentielle et intégrante de la -Couronne, du commerce desquels il n'étoit pas possible de -se passer pour tout ce qui concernoit l'État.»—<i>Mémoires -de Saint-Simon</i>, t. X, p. 379.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_240_240" id="Note_240_240"></a><a href="#NoteRef_240_240"><span class="label">[240]</span></a> Les ducs consentaient cependant à faire une distinction -entre la personne revêtue de la pairie et la pairie elle-même. -«La dignité de pair, disaient-ils, est une et la -même qu'elle a été dans tous les pays de la monarchie; -les possesseurs ne se ressemblent plus. Sur cette dissemblance, -on consent d'aller aussi loin qu'on voudra; sur la -mutilation de la pairie, encore. C'est l'ouvrage du temps -et des rois. Mais les rois ni le temps n'ont pu l'anéantir: -ce qui reste est toujours la dignité ancienne, la même qui -fut toujours.»—<i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. VIII, p. 378.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[p. 220]</a></span></p></div> - -<p>C'est du haut de ces prétentions, péniblement édifiées, -que les ducs foudroyaient leurs adversaires. Aucune des -récriminations qu'ils faisaient entendre n'était d'ailleurs -nouvelle; mais la forme sous laquelle ils les présentaient, -décente dans les démêlés antérieurs, revêtait, à partir -de 1715, un caractère singulier d'acrimonie...</p> - -<p>Qu'étaient donc ces robins audacieux qui osaient -faire la loi à ce que la vieille Europe comptait de plus -illustre! Des descendants de serfs, de cette catégorie -de serfs qui, affranchis plus tard, apprirent à lire, grâce -à la charité des moines, étudièrent la procédure et s'affinèrent -en l'art de la chicane. Légistes: ainsi les -nommait-on. C'est saint Louis qui, le premier, pour le -malheur de la monarchie, avait fait appel à leur concours. -La mission qu'il leur confia fut d'éclairer les -pairs, lesquels, ignorants des lois qu'on leur abandonnait -le soin d'appliquer, ne savaient où donner de la -tête depuis que le jugement de Dieu avait fait place -aux décisions juridiques... Mission délicate, dont on -assura le fonctionnement en mettant en communication,<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[p. 221]</a></span> -durant le cours de l'audience, le juge-soufflé avec le -légiste-souffleur: celui-ci devant exprimer son avis à -voix basse, on l'installa sur le marchepied du banc où -trônait le représentant officiel de la justice.</p> - -<p>Oh! ce marchepied... Comme pour ravaler la robe, -Saint-Simon en joue! Il l'a contemplé sous toutes ses -faces, mesuré dans toutes ses dimensions, déplacé, -soulevé de ses nobles mains. Et voilà qu'en procédant -à ce minutieux inventaire, il découvre une chose inouïe. -Ce marchepied n'est plus un marchepied, c'est un -banc avec dossier confortable,—les légistes, devenus -magistrats, s'étant lassés de subir, dans le dos, les -semelles boueuses de la pairie...</p> - -<p>—Usurpation indécente! s'écrie l'implacable observateur. -Ce marchepied, tout rudimentaire qu'il fût, -était suffisant «pour de simples souffleurs consultés à -pure volonté et sans parole qu'à l'oreille des juges -seigneurs»!</p> - -<p>Et, poursuivant son exposé avec une méprisante -ironie, il explique comment cette manière de collaboration, -entre gens d'origine si différente, changea bientôt -de caractère; comment, de plus en plus déconcertés -par les exigences de la loi civile, les juges-seigneurs se -résignèrent au contact de professionnels appelés à siéger -au même titre qu'eux-mêmes, c'est-à-dire avec -voix délibérative; comment, chargés du soin d'élucider -les débats et de rendre les arrêts, ces intrus se firent -attribuer la présidence; comment enfin, aussi envahissants<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[p. 222]</a></span> -que la lèpre, ils devinrent, après une série -d'étapes, les maîtres en fait, sinon en droit, d'une maison -où on les avait vus remplir l'office de valets!... -Mais quelque grande, quelque inespérée que pût être -leur fortune, rien n'était changé dans la situation respective -des deux groupes. Seuls, les pairs, parce que -de naissance illustre, avaient licence de s'asseoir sur -les sièges supérieurs, tandis que les robins, fils de -légistes nés de serfs, en étaient réduits aux sièges inférieurs, -c'est-à-dire au marchepied!</p> - -<p>Ce témoignage tangible de «l'essentielle bassesse» -de la robe n'était pas le seul que les ducs se plussent à -invoquer. Ils rappelaient,—avec quelles délices!—que -les présidents et le chancelier lui-même ne parlaient -au roi qu'à genoux et tête nue. Sans doute Sa -Majesté ne manquait pas, après quelques phrases de -l'exorde, de les inviter à se lever; mais c'était à charge -par eux de mettre de nouveau genou à terre lorsqu'ils -arrivaient à la péroraison. Si bien que, loin de faire disparaître -l'opprobre, cette concession de pure courtoisie -n'avait d'autre effet que d'en affirmer le principe...</p> - -<p>Une autre circonstance démontrait encore l'infériorité -native de ces beaux fils de roture, c'est qu'ils figuraient -dans le troisième ordre de l'État, c'est-à-dire au -milieu de ce que la nation produit «de plus abject». -Il y avait mieux. L'accession aux charges de judicature, -regardées comme fonctions viles, constituait, à -elle seule, une dérogeance. A ce point qu'il suffisait à<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[p. 223]</a></span> -un gentilhomme d'être pourvu d'un office de conseiller -ou de président pour qu'il cessât d'être inscrit sur les -listes de la noblesse et fût exclu du droit de la représenter -aux États généraux<a name="NoteRef_241_241" id="NoteRef_241_241"></a><a href="#Note_241_241" class="fnanchor">[241]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_241_241" id="Note_241_241"></a><a href="#NoteRef_241_241"><span class="label">[241]</span></a> C'est aux États généraux de 1789 que, pour la première -fois, la robe fut comprise dans les rangs de la noblesse.</p></div> - -<p>Ces constatations, en grande partie exactes, ne laissaient -point, par certains côtés, que d'être embarrassantes -pour ceux mêmes qui les invoquaient. Comment -reconnaître qu'on appartenait à un corps qui méritait -si peu de considération et d'estime? Aussi bien les -ducs se défendaient d'en faire partie et recouraient, en -manière d'argument, à une distinction dont la subtilité -eût ravi un casuiste du moyen âge:</p> - -<p>—Nous comptons, déclaraient-ils, parmi les dignitaires -du Parlement en tant qu'il est appelé, dans les -lits de justice, à traiter des intérêts de l'État. Notre -présence, à nous, assesseurs-nés de la Couronne et -<i>lateres regis</i>, y est même alors si nécessaire que, pour -être valables, les décisions doivent mentionner que l'assemblée -était «suffisamment garnie de pairs». Au contraire, -nous cessons d'en constituer un élément essentiel -lorsque le Parlement statue sur des intérêts d'ordre -privé. Sans doute il nous est loisible de participer au -jugement des litiges civils et criminels; mais ce sont -deux choses distinctes d'appartenir à une compagnie -ou d'y avoir droit de séance avec voix délibérative...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[p. 224]</a></span></p> - -<p>Pour donner plus de poids à ces affirmations, les -ducs s'ingéniaient également à mettre en relief les différences -qui les séparaient de la robe... Les charges de -judicature! Elles étaient dans le domaine public, comme -un arpent de pré ou une corde de bois; tandis que la -pairie, spéciale à une maison, avec laquelle elle s'éteignait, -était hors du commerce... Messieurs du Parlement, -des quémandeurs d'épices «et de toutes les -ordures d'un produit auquel tous, depuis le Premier -Président jusqu'au dernier conseiller, tendoient journellement -la main»! Au contraire, les pairs mettaient -leur orgueil à servir sans rémunération... Lancé dans -cette voie, on ne s'arrêtait plus. Tout devenait prétexte -à divergences: jusqu'au titre des serviteurs préposés -à la garde des logis,—suisse pompeux chez les uns, -simple portier chez les autres<a name="NoteRef_242_242" id="NoteRef_242_242"></a><a href="#Note_242_242" class="fnanchor">[242]</a>. Cette hantise de -creuser plus large le fossé était poussée si loin que les -ducs en arrivaient presque à dire: «Vous, Messieurs, -pour rendre la justice, vous avez besoin de travaux -préparatoires, de brevets, de stage. Nous, nous sommes -idoines de naissance: la vertu de notre dignité est telle -qu'elle confère tous les diplômes<a name="NoteRef_243_243" id="NoteRef_243_243"></a><a href="#Note_243_243" class="fnanchor">[243]</a>!»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_242_242" id="Note_242_242"></a><a href="#NoteRef_242_242"><span class="label">[242]</span></a> Le duc de Luynes écrit en 1747: «Le Président de -Ménars est le premier qui ait eu un suisse, le Président -de Maisons le premier qui ait fait mettre <i>hôtel</i> sur sa -porte.»—<i>Mémoires</i>, t. VIII, p. 378.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_243_243" id="Note_243_243"></a><a href="#NoteRef_243_243"><span class="label">[243]</span></a> A propos de l'âge requis pour l'entrée au Parlement, -Saint-Simon proteste contre toute assimilation de la pairie -avec la robe. «De le fixer au même âge qu'aux magistrats, -c'est une égalité que rien n'autorise, puisque, indépendamment -de la distance de la pairie à la magistrature, -celle-ci a des études, des examens, des actes publics, des -degrés à subir, dont il n'a jamais été question pour les -pairs». Il est vrai qu'il couronne ces observations par un -aveu qui mérite d'être retenu. «A quoi il faut humblement -ajouter qu'en matière de jugements un pair de vingt-cinq -ans n'est ni plus capable qu'à quinze, ni moins qu'à cinquante -ans.»—<i>Écrits inédits</i>, t. III, p. 82.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[p. 225]</a></span></p></div> - -<p>Mais, quelque graves que fussent ces griefs, il en -restait un qui dominait tous les autres: la participation -envahissante de la robe à la direction des affaires de -l'État... La nécessité de porter à la connaissance du public -les ordonnances, décrets et autres actes du pouvoir -royal, avait, de longue date, entraîné l'usage de les faire -viser par la Compagnie judiciaire, qui, en les enregistrant, -leur imprimait un caractère officiel. C'est de cet -usage que, procédant par gradations habiles, les légistes -s'étaient emparés pour établir leurs usurpations. Du -droit d'enregistrement ils étaient passés au droit d'examen -et, par voie de conséquence, au droit d'approbation -ou de rejet. Si bien qu'un jour, forts de la popularité -qu'ils s'étaient acquise en résistant aux édits fiscaux, -ils avaient posé en principe qu'aucun texte de loi, -aucun impôt, aucun traité de paix, aucun acte de -gouvernement n'était valable qu'à la condition d'être -revêtu de leur estampille. Bientôt même, non contents -de tenir ainsi «les rois en brassière», ils avaient -poussé l'audace jusqu'à s'intituler les représentants de<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[p. 226]</a></span> -la nation. Les États généraux eux-mêmes, émanation -des trois ordres, ne constituaient, à leurs yeux, qu'un -rouage inutile dont la Compagnie judiciaire, composée -des mêmes éléments,—clergé, noblesse et tiers,—se -prétendait appelée à recueillir l'héritage. L'un de ses -membres les plus autorisés, Henri de Mesmes, grand-oncle -du Premier Président, reprenant, sous la Fronde, -cette affirmation qui datait de la régence de Marie de -Médicis, n'avait pas craint de proclamer «que le Parlement -tenoit rang au-dessus des États généraux par -la vérification de ce qui estoit arrêté<a name="NoteRef_244_244" id="NoteRef_244_244"></a><a href="#Note_244_244" class="fnanchor">[244]</a>».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_244_244" id="Note_244_244"></a><a href="#NoteRef_244_244"><span class="label">[244]</span></a> <i>Journal d'Olivier d'Ormesson</i>, t. I, p. 698.</p></div> - -<p>Toujours ce droit de vérification!—Les ducs le -combattaient avec fureur... Une fonction purement -mécanique, soutenaient-ils, analogue à celle du greffier -qui, impuissant à modifier la décision rendue, a -pour office de la consigner sur ses registres pour en -authentiquer les dispositions et en assurer la publicité... -<i>Ut nota fierent!... Ut notum sit!...</i> De cette inscription -toute matérielle conclure à une faculté de contrôle et de -veto, c'était, par un défi à la raison, transformer une -chambre des plaids en un corps politique et faire de ce -corps l'arbitre de l'État<a name="NoteRef_245_245" id="NoteRef_245_245"></a><a href="#Note_245_245" class="fnanchor">[245]</a>!... D'où la robe tirait-elle<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[p. 227]</a></span> -des pouvoirs aussi contraires à l'essence de la monarchie? -Où l'écrit les concédant? Où l'usage qui les consacrait? -Notamment pour la dévolution des régences,—question -capitale au point de vue dynastique?... Loin -de soutenir des prétentions aussi exorbitantes, le Premier -Président La Vacquerie les avait solennellement -répudiées. «Le Parlement, déclarait-il, est institué -pour rendre la justice, non pour se mêler aux affaires -publiques, si ce n'est lorsqu'il lui est commandé par -le chef ordonné de Dieu<a name="NoteRef_246_246" id="NoteRef_246_246"></a><a href="#Note_246_246" class="fnanchor">[246]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_245_245" id="Note_245_245"></a><a href="#NoteRef_245_245"><span class="label">[245]</span></a> Les pairs reconnaissent cependant que la Couronne -s'était dessaisie en faveur du Parlement des questions d'ordre -religieux, afin de s'éviter les inconvénients de litiges auxquels -les rois ne voulaient pas mêler leurs personnes. Mais -cette exception, due à des scrupules légitimes, ne faisait, -disaient-ils, que confirmer une règle qui, jusqu'à Henri IV, -n'avait pas souffert de contradiction.—<i>Mémoires de Saint-Simon</i>, -t. X, p. 405.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_246_246" id="Note_246_246"></a><a href="#NoteRef_246_246"><span class="label">[246]</span></a> Voir les <i>Mémoires de Mathieu Molé</i>, t. I, p. 54.</p></div> - -<p>Les ducs estimaient que, sur cette question, comme -sur beaucoup d'autres, la Couronne avait encouru de -lourdes responsabilités. Pour un souverain soucieux de -bien agir, combien ne se dérobaient pas à l'accomplissement -de leurs devoirs! Ignorance ou lassitude, -mauvaise administration des provinces, pillage du -Trésor au profit des maîtresses et des favoris... Autant -de causes dont, avec sa perfidie habituelle, le Parlement -avait profité pour affermir son prestige. Puis -étaient venus les besoins d'argent. Il avait fallu s'adresser -à la bourse de ces bourgeois liardeurs qui trouvaient -le moyen de s'enrichir au milieu de la détresse générale: -dès lors ils avaient «commencé à pointer». Leur -crédit grandit encore quand Philippe le Bel éleva à la -dignité de collaborateurs intimes ces prêteurs accommodants.<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[p. 228]</a></span> -Et le mal était allé se développant sans cesse, -grâce à l'impéritie des successeurs de ce prince. Sans -doute, en paroles, ils maintenaient l'intégrité de la -puissance royale; mais, en fait, ils s'inclinaient devant -ce pouvoir nouveau qui confisquait leurs prérogatives. -Si, par hasard, ils parvenaient à faire prévaloir leur -volonté, ce n'était que «par adresse, manège et souvent -en gagnant les plus accrédités du Parlement par -des grâces pécuniaires<a name="NoteRef_247_247" id="NoteRef_247_247"></a><a href="#Note_247_247" class="fnanchor">[247]</a>».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_247_247" id="Note_247_247"></a><a href="#NoteRef_247_247"><span class="label">[247]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. X, p. 403.</p></div> - -<p>Et—dérision des destinées humaines!—c'étaient -ces parvenus sortis de la lie du peuple, ces descendants -des légistes-souffleurs, courbés aux pieds «du baronnage», -qui osaient «se parangoner aux pairs», les -précéder dans les cérémonies, leur donner des démentis, -comme ils venaient de le faire au cours de la séance -du 2 septembre 1715. Eux qui avaient arraché à la -faiblesse d'Anne d'Autriche la licence d'opiner avant -les princes du sang, avant les fils de France, avant la -reine elle-même! Eux qui, faisant fi des États généraux, -s'érigeaient en sénat auguste chargé de protéger les -rois mineurs, d'instituer régents et régentes, de tenir -la balance entre les rois majeurs et leurs sujets! Eux -enfin qui, après cinquante années de silencieuse -humiliation, recouvraient tout à coup, avec le droit de -remontrances dont on venait de payer leur concours, -les moyens de reprendre, pour le plus grand malheur<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[p. 229]</a></span> -de l'État, leur rôle traditionnel de dissolvants et de factieux!... -Et, dans les transports d'indignation que leur -causait ce renversement de l'ordre, les ducs comparaient -le Parlement à l'antique Babylone, devenue le -repaire des démons et de l'esprit impur, ainsi qu'il est -expliqué au chapitre dix-huitième de l'Apocalypse. -C'est pourquoi ils suppliaient le Seigneur de traiter la -robe comme il avait traité la cité rebelle et de réserver -à ses officiers le même sort qu'aux Chaldéens, dont -l'ange justicier disait, du haut de sa nuée lumineuse: -«Malheur! Malheur! Ils ont jeté de la poussière sur -leur tête et ont poussé des cris mêlés de larmes et de -sanglots!»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[p. 230]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">Réponse qu'on pouvait faire au mémoire des ducs.—L'embarras -du Régent.—Railleries des ducs.—Le -psautier de la reine Ingeburge.</span></p></blockquote> - - -<p>On croyait les parlementaires descendus des légistes -du moyen âge; origine dont ils n'auraient pas eu à -rougir. Jamais, en effet, conquérant ou fondateur de -dynastie n'accomplit une tâche aussi féconde que ces -auxiliaires du roi. Issus de la glèbe, comme on le leur -reprochait, ils s'élevèrent par leur génie, en dégageant -les franchises publiques des vieilles chartes communales, -et en créant, par l'introduction au Palais des -principes de la législation romaine, une société fondée -sur des principes nouveaux.</p> - -<p>Revendiquer cette filiation, c'eût été un geste digne -et fier. Ce geste, les parlementaires ne le firent pas; -car, à leurs yeux aussi, la naissance constituait le plus -précieux des biens; en dehors d'elle, pensaient-ils eux -aussi, rien ne pouvait s'établir d'utile et de durable... -A cela près, leurs explications étaient aussi précises -que vigoureuses.</p> - -<p>«Fils de serfs! s'écriaient-ils: il faut s'entendre. -La famille judiciaire, divisée en haute, moyenne et<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[p. 231]</a></span> -basse robe, comprend des éléments divers. On y trouve -des maisons qui valent bien les vôtres: nous compterons -quand vous voudrez. On y trouve aussi des représentants -nombreux de ce Tiers-État qui constitue la -majorité du pays et dont plusieurs d'entre vous,—fils -de serfs également,—ont le malheur d'être issus<a name="NoteRef_248_248" id="NoteRef_248_248"></a><a href="#Note_248_248" class="fnanchor">[248]</a>. -Mais pourquoi s'attaquer à la robe entière, lorsque seul -le Parlement est en jeu? Vous n'ignorez pas que tous -ses membres sont nobles, même ceux qui sortent de la -bourgeoisie. La noblesse, en effet, s'acquiert aussi bien -par les services civils que par les services militaires. -La seule différence qu'on puisse relever entre la -noblesse d'épée et la noblesse de robe, c'est que la -première, dédaigneuse du nom patronymique, fait -parade de ses titres, tandis que la seconde, reléguant -dans ses coffres brevets et parchemins, s'en tient au -nom porté par ses aïeux... Égaux, nous le sommes si -bien que vous, messieurs les ducs, qui ne cessez de -vous réclamer du droit féodal, en vertu duquel tout -haut baron ne peut être jugé que par ses pairs, vous -considérez comme le plus précieux de vos privilèges -de n'être justiciables d'aucun tribunal, si ce n'est -du nôtre... Veuillez ne pas oublier, d'ailleurs, qu'il -n'en est pas un seul parmi vous,—nous disons un -seul!—qui n'ait quelques alliances avec la robe. La<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[p. 232]</a></span> -dénigrer est donc plus qu'une maladresse: c'est une -sottise; car tout coup porté contre elle vous atteint par -ricochet.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_248_248" id="Note_248_248"></a><a href="#NoteRef_248_248"><span class="label">[248]</span></a> Le recueil intitulé <i>Menagiania</i> contient (t. II, p. 272) -de très curieux renseignements sur la classification des familles -de robe.</p></div> - -<p>La riposte, comme on le voit, ne le cédait à l'attaque -ni en orgueil, ni en morgue, ni en aigreur. Chaque -affirmation des ducs était ainsi l'objet d'une discussion -dirigée avec l'esprit de méthode qui caractérise les -dialecticiens de profession.</p> - -<p>«Est-il possible, continuaient Messieurs du Parlement, -que vous vous considériez comme des successeurs -directs des grands vassaux, d'abord au nombre -de sept, puis de six, de l'époque carolingienne?... des -ducs de Normandie, lesquels joignaient à cet apanage -l'Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou, sans compter -la Couronne d'Angleterre?... des comtes de Flandre, -dont les domaines, les plus riches du monde, excitaient -la convoitise universelle?... des comtes de Champagne, -d'où sortirent un roi de Chypre et de Jérusalem, et -toute la lignée des princes de Navarre?... des ducs de -Bourgogne, qui mirent si souvent en échec les armes -de France et, à plusieurs reprises, s'emparèrent de -Paris?... enfin des ducs d'Aquitaine et des comtes de -Toulouse, véritables souverains?... Regardez, messieurs, -regardez autour de vous: peuple, noblesse, -Versailles et la province, personne qui n'accueille vos -prétentions par un éclat de rire!»</p> - -<p>Il n'était pas, en effet, difficile d'établir qu'il avait -existé, dans la suite des temps, trois pairies distinctes:<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[p. 233]</a></span> -la première, qu'on pouvait appeler de droit divin, -éteinte avec la disparition des grands vassaux; la -seconde, formée de princes du sang et de fils de -France, organisée, en souvenir de l'ancienne, pour -servir «de parure à la couronne»; la troisième, de -date récente et également d'institution royale, par -suite révocable au gré du prince, laquelle recrutée, -sans limitation de nombre, parmi de simples gentilshommes, -servait trop souvent à rémunérer l'intrigue, -la courtisanerie, le dérèglement des mœurs et d'inavouables -complaisances... Et c'étaient, à l'appui de -cette doctrine, des références à perte de vue: le tout -couronné par cette citation de Mézeray, historiographe -du roi et savant renommé: «Il y a bien moins de -disproportion entre «les moindres des pygmées et le -colosse de Rhodes» qu'il n'y en a entre les anciens -pairs et les pairs «modernes»... Pygmées! Rappelé à -propos, le mot fit fortune.</p> - -<p>C'est dans ce même esprit, impertinent et narquois, -que se poursuivait la discussion. «Vous estimez, -messieurs les ducs, que nous avons commis une action -indécente en modifiant les bancs de la Grand'Chambre! -Puérilité indigne de gens sérieux; ce changement -remonte à 1406 et n'eut rien de clandestin: un arrêt -l'ordonna parce que les anciens sièges tombaient de -vétusté<a name="NoteRef_249_249" id="NoteRef_249_249"></a><a href="#Note_249_249" class="fnanchor">[249]</a>...—Vous nous infligez l'appellation de<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[p. 234]</a></span> -quémandeurs de gages et de racoleurs d'épices!... -Sachez qu'aucun de nous ne s'est enrichi dans des -emplois de judicature, que beaucoup au contraire s'y -sont appauvris, et que tous les gens impartiaux rendent -hommage à notre désintéressement. Nous nous -faisons gloire, d'ailleurs, de n'être pas de ceux qui, -attachés à une fonction de Cour, recueillent les miettes -de la table du maître et, abdiquant tout respect d'eux-mêmes, -édifient leur fortune sur une complaisance -illimitée!...—Vous nous reprochez la vénalité des -charges, comme si cette mesure fiscale, dont nous -sommes les premières victimes, nous était imputable! -Or nous n'avons jamais cessé de réclamer le retour à -l'élection, le mode de recrutement qui donna un si grand -lustre à la magistrature d'autrefois. Et c'est vous, vous -et la noblesse d'épée, qui, sous l'influence d'une cupidité -inavouable, vous êtes toujours opposés au rétablissement -de l'ancien ordre de choses<a name="NoteRef_250_250" id="NoteRef_250_250"></a><a href="#Note_250_250" class="fnanchor">[250]</a>!...» Tout cela -appartenait au domaine de l'histoire; mais l'histoire -n'était pas le fait de Messieurs de la pairie, ainsi qu'on -en pouvait juger par leur ignorance du passage que -Mézeray consacre à leur origine!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_249_249" id="Note_249_249"></a><a href="#NoteRef_249_249"><span class="label">[249]</span></a> <i>Histoire du Palais de justice</i>, par <span class="smcap">Rittiez</span>, p. 226.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_250_250" id="Note_250_250"></a><a href="#NoteRef_250_250"><span class="label">[250]</span></a> Aux États généraux de 1615, la robe offrit l'abandon -de ses charges, de façon qu'on pût abolir la vénalité, l'hérédité -et la paulette. La noblesse repoussa cette proposition et -demanda le maintien de la vénalité, laquelle présentait à ses -yeux cet avantage que, lorsque les offices faisaient retour au -roi, celui-ci les distribuait à son entourage qui s'empressait -de les vendre à deniers comptants.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[p. 235]</a></span></p></div> - -<p>Quand ils arrivaient à la question de leurs droits -politiques,—la seule dont ils eussent réellement souci,—les -officiers de robe quittaient ce ton de persiflage -qui ne leur paraissait pas compatible avec la gravité du -sujet. La concession de ces droits remontait, suivant -eux, à une époque où le Parlement n'était pas encore -sédentaire. Aux prises avec les difficultés incessantes -que lui créaient des vassaux turbulents et ambitieux, -le prince jugea à propos d'accroître son autorité en -associant ce corps à la direction des affaires publiques. -D'où une collaboration dont le résultat inappréciable -fut de dégager la Couronne des entraves qui la paralysaient -et de conférer au pays «les garanties d'un -contrôle assidu, éclairé, courageux, des actes du gouvernement<a name="NoteRef_251_251" id="NoteRef_251_251"></a><a href="#Note_251_251" class="fnanchor">[251]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_251_251" id="Note_251_251"></a><a href="#NoteRef_251_251"><span class="label">[251]</span></a> <i>Histoire du Tiers-État</i>, par Augustin <span class="smcap">Thierry</span>, t. I, -p. 108.</p></div> - -<p>—Mais, s'écriaient les ducs qui ne pouvaient de -sang-froid entendre ce langage, où prenez-vous les -titres conférant de semblables prérogatives?</p> - -<p>—Des titres! répondait la robe. Où sont les vôtres? -Où sont ceux des États généraux? Où sont ceux de la -royauté?... Nous ne sommes pas ici en Angleterre ou -en Aragon, où il existe des lois écrites réglant les attributions -des pouvoirs publics. En France, rien de pareil: -c'est dans l'usage, l'usage seul, que les grands corps de -l'État puisent leurs droits<a name="NoteRef_252_252" id="NoteRef_252_252"></a><a href="#Note_252_252" class="fnanchor">[252]</a>...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_252_252" id="Note_252_252"></a><a href="#NoteRef_252_252"><span class="label">[252]</span></a> C'est ce que, en termes presque identiques, déclare le -cardinal de Retz: «Il y a plus de douze cents ans que la -France a des rois; mais ces rois n'ont pas toujours été -absolus au point qu'ils le sont. Leur autorité n'a jamais -été réglée comme celle des rois d'Angleterre et d'Aragon -par des lois écrites».—<i>Mémoires de Retz</i>, t. I, p. 119.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[p. 236]</a></span></p></div> - -<p>Pour établir ce prétendu usage, en vertu duquel le -Parlement «tenoit la place du conseil des princes qui -étoit près les personnes des rois<a name="NoteRef_253_253" id="NoteRef_253_253"></a><a href="#Note_253_253" class="fnanchor">[253]</a>», les magistrats -tiraient de leurs bibliothèques une série de textes -devant lesquels ceux de la partie adverse, réduits à -l'opinion précitée de La Vacquerie, faisaient maigre -figure. C'était: Claude de Seyssel, évêque de Marseille -et ambassadeur à Rome, dont le traité sur <i>la -Grande monarchie de France</i> proclame que l'institution -des hautes Compagnies judiciaires eut pour but de -réprimer les empiétements du pouvoir personnel;—Mataril -qui, dans sa réponse à la <i>Franco-Gallia</i> d'Hotman, -affirme à son tour que ces Compagnies jouent le -rôle de médiateur entre le prince et les peuples;—Michel -de Castelnau, La Roche-Flavin, Marculphe, -bien d'autres encore... Mais celui dont le témoignage -paraissait le plus concluant était Étienne Pasquier. La -robe ne se lassait pas de répéter, après lui, que les lois -n'ont «de vogue» en France qu'après avoir été vérifiées -au Parlement, lequel les reçoit «non comme brevets -qu'on envoie aux tabellions pour les grossoyer -sans connoissance de cause», mais avec une licence -de les critiquer, de les modifier et même de les rejeter<a name="NoteRef_254_254" id="NoteRef_254_254"></a><a href="#Note_254_254" class="fnanchor">[254]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[p. 237]</a></span> -Elle assurait, en se fondant toujours sur les -déclarations de l'auteur des <i>Recherches</i>, que telle était -la loi fondamentale du royaume et que jamais traité -d'importance n'avait eu d'autorité que revêtu de ce -visa!... Usage constant, consacré par plusieurs assemblées -des États généraux<a name="NoteRef_255_255" id="NoteRef_255_255"></a><a href="#Note_255_255" class="fnanchor">[255]</a>, accepté par divers souverains -qui, grâce à cette intervention bienfaisante, -purent réparer leurs fautes et celles de leurs prédécesseurs. -Usage reconnu par M. le duc d'Orléans, lequel -déclarait hier encore que, si la régence lui appartenait -à un double titre,—sa naissance et la volonté de -Louis XIV,—il ne voulait la tenir que des suffrages -du Parlement<a name="NoteRef_256_256" id="NoteRef_256_256"></a><a href="#Note_256_256" class="fnanchor">[256]</a>. Usage appliqué enfin par la pairie -elle-même dont le vote s'était uni au vote de la robe -pour briser le testament du feu roi, dans des conditions<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[p. 238]</a></span> -identiques à celles où avaient été anéanties les dispositions -dernières de Louis XIII<a name="NoteRef_257_257" id="NoteRef_257_257"></a><a href="#Note_257_257" class="fnanchor">[257]</a>...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_253_253" id="Note_253_253"></a><a href="#NoteRef_253_253"><span class="label">[253]</span></a> Remontrances de 1615.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_254_254" id="Note_254_254"></a><a href="#NoteRef_254_254"><span class="label">[254]</span></a> <i>Œuvres d'Étienne Pasquier</i>, Amsterdam, 1723, t. II, -p. 345.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_255_255" id="Note_255_255"></a><a href="#NoteRef_255_255"><span class="label">[255]</span></a> États de Blois, en 1576, où il fut précisé «qu'il falloit -que tous les édits fussent vérifiez et contrôlez ès-Cours -de Parlement, lesquels, combien qu'ils ne fussent qu'une -forme des trois États raccourcis au petit pied, ont pouvoir -de suspendre, de modifier ou refuser lesdits édits». États -de 1593 qui reconnurent à ces mêmes Cours un droit d'examen -sur tous les actes législatifs, notamment les édits engageant -la fortune des particuliers et celle de l'État... La robe -se réclamait également des États généraux de 1615; mais il -importe de remarquer que si, au cours des travaux de cette -assemblée, le Tiers affirma le droit de contrôle du Parlement -et même lui confia le soin de veiller d'une façon permanente -sur les affaires de l'État, il n'obtint l'adhésion ni du clergé -ni de la noblesse.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_256_256" id="Note_256_256"></a><a href="#NoteRef_256_256"><span class="label">[256]</span></a> <i>Relation du président d'Aligre.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_257_257" id="Note_257_257"></a><a href="#NoteRef_257_257"><span class="label">[257]</span></a> Voir le <i>Journal de Lefèvre d'Ormesson</i>, t. I, p. 27.</p></div> - -<p>Sans doute cette possession d'État avait subi quelques -éclipses. Respectueux des droits de la nation -durant les luttes contre la puissance féodale et, plus -tard, dans les moments de détresse ou de troubles, les -souverains se montraient impatients de tout contrôle -lorsque, le calme revenu, ils se croyaient à l'abri du -péril. Mais, ainsi qu'on venait encore une fois de s'en -convaincre, les efforts du despotisme n'avaient qu'un -temps, et la vérité d'une doctrine considérée de longue -date comme nécessaire au salut de la nation, professée -par tous les hommes de bonne foi, acclamée par le -peuple avide de liberté et d'améliorations sociales, -finissait toujours par avoir raison de ses détracteurs.</p> - -<p>—Votre thèse, s'écriaient avec rage Saint-Simon et -ses amis, repose tout entière sur l'abus monstrueux que -vous faites de la faculté d'enregistrement, laquelle n'a -été établie qu'en vue de porter à la connaissance des -justiciables les actes de l'autorité... <i>Ut nota fierent</i>, -entendez-vous! <i>Ut nota fierent</i>... La Couronne peut, -s'il lui plaît, se passer de votre ministère et recourir à -tout autre mode de publicité: par exemple, s'adresser -aux services de l'Intendance.</p> - -<p>—Vaine menace, qui tournerait à la confusion du -ministre assez téméraire pour l'exécuter, répliquaient<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[p. 239]</a></span> -les parlementaires. On n'ordonne pas à la nation française -sans observer au moins l'apparence de la légalité. -Témoin attristé de certaines entreprises de ce genre, -Étienne Pasquier proclame qu'elles suffisent pour loger -la désobéissance au cœur des sujets: «de manière, -déclare-t-il, que là où nos roys commandoient avec -une baguette, maintenant ils n'y peuvent bonnement -commander avec deux ou trois armées<a name="NoteRef_258_258" id="NoteRef_258_258"></a><a href="#Note_258_258" class="fnanchor">[258]</a>...» Ainsi -en était-il jadis, ainsi en serait-il aujourd'hui: la même -résistance, on pouvait en être sûr, accueillerait les -mêmes abus!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_258_258" id="Note_258_258"></a><a href="#NoteRef_258_258"><span class="label">[258]</span></a> <i>Œuvres d'Étienne Pasquier</i>, t. II, p. 327.</p></div> - -<p>Sur quoi, jetant un regard provocateur à l'adresse -de la pairie qui n'en pouvait croire ni ses yeux ni ses -oreilles, la robe entière lançait ces paroles de combat:</p> - -<p>—Essayez, essayez donc! Nous en verrons la fin!</p> - -<p>Ce qui faisait sa grande force, c'est que cette opinion, -sur la nature du rôle qui lui incombait, n'était point -une opinion de parade ou de commande: c'était une -conviction profonde et comme un article de foi. Quelques-uns, -sans doute, considéraient comme excessive,—nous -ajouterions comme inconstitutionnelle, si le -mot eût existé alors, la formule d'Henri de Mesmes, -à savoir que le Parlement était au-dessus des États -généraux, et n'y voyaient qu'un artifice de stratégie en -vue d'enlever à la Couronne le concours d'un corps politique -dont, en 1615, s'appuyant sur les deux premiers<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[p. 240]</a></span> -ordres, à l'exclusion du troisième, elle avait fait un si -scandaleux abus. Mais la totalité de ses membres, du -plus humble au plus élevé, se regardaient comme investis, -au moins depuis cette époque, d'une sorte de délégation -émanant de leurs amis du Tiers, en vue de -défendre les intérêts de la nation<a name="NoteRef_259_259" id="NoteRef_259_259"></a><a href="#Note_259_259" class="fnanchor">[259]</a>. C'était dans ces -sentiments qu'étaient élevés les fils destinés à succéder -à leurs pères: sentiments si vivaces que rien, pas même -la pression exercée par Louis XIV, n'en put venir à -bout. Aussi, dès la constitution de la Régence, l'opposition -parlementaire se trouvait-elle armée de toutes -pièces, confiante dans la justice de la cause, à laquelle -les fervents ne craignaient pas d'appliquer la prophétie -rapportée au verset vingt-sixième du premier chapitre -d'Isaïe: «Je rétablirai tes juges comme ils ont été<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[p. 241]</a></span> -d'abord et tes conseillers comme ils étaient autrefois: -après tout cela, tu seras appelée la cité du juste, la -ville fidèle.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_259_259" id="Note_259_259"></a><a href="#NoteRef_259_259"><span class="label">[259]</span></a> Consulter à ce sujet la relation de Florimond Rapine -sur les États généraux de 1614-1615. L'auteur, député du -bailliage de Saint-Pierre-le-Moutier, après s'être expliqué -sur le mandat que son ordre entendait conférer aux officiers -du Parlement, pousse l'exclamation suivante: «Je prie Dieu -qu'il illumine leurs entendements et renforce leurs courages -pour leur faire produire plus de bien que les États -ne l'ont pas fait!» Il ajoute: «Toute la France a les -yeux arrêtés sur ce grand aréopage et est aux écoutes -pour apprendre avec applaudissement ce que produira le -conclave du premier sénat d'Europe en un temps si désemparé -et si corrompu.» Quelques jours s'étaient à peine -écoulés que la Compagnie judiciaire, faisant état de cette -singulière délégation, s'appropriait les revendications contenues -dans les cahiers du Tiers et en poursuivait la réalisation.—Voir -aussi les <i>Mémoires de Mathieu Molé</i>.</p></div> - -<p>Cependant les actes succédaient aux paroles. Les -ducs accumulaient démarches sur démarches pour -obtenir l'annulation de l'arrêt du 2 septembre qui les -privait du droit de vote dans le cas où ils refuseraient -de se découvrir<a name="NoteRef_260_260" id="NoteRef_260_260"></a><a href="#Note_260_260" class="fnanchor">[260]</a>. Et c'étaient des alternatives de -succès et de défaites; car, tiraillé dans tous les sens, le -Régent donnait invariablement raison au dernier solliciteur. -Un jour, il laissait rendre par le Conseil une décision -remettant toutes choses en l'état où elles se trouvaient -avant la mort du roi. Le lendemain, il lacérait -cette même décision en présence du Premier Président, -des présidents à mortier et d'un conseiller de chaque -Chambre<a name="NoteRef_261_261" id="NoteRef_261_261"></a><a href="#Note_261_261" class="fnanchor">[261]</a>. Puis, il revenait à son ancienne façon de -voir et finalement accueillait la réclamation des ducs. -Mais alors il se produisait des difficultés d'une autre -nature: pas un notaire de Paris ne consentait à notifier -la sentence du Conseil<a name="NoteRef_262_262" id="NoteRef_262_262"></a><a href="#Note_262_262" class="fnanchor">[262]</a>... Tout cela se passait au -milieu d'allées et venues où régnait le désordre et où -pleuvaient les gros mots. «Plus méchant que jamais<a name="NoteRef_263_263" id="NoteRef_263_263"></a><a href="#Note_263_263" class="fnanchor">[263]</a>, -au dire de ses propres amis, Saint-Simon ne<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[p. 242]</a></span> -manquait pas de prendre part à ces scènes tumultueuses. -Au cours de l'une d'elles, dans la petite -galerie du Palais-Royal, il parla du Premier Président -«en termes de crocheteur»; le Régent détourna la -tête, comme s'il n'avait pas entendu, afin de n'être pas -contraint d'envoyer cet enragé à la Bastille<a name="NoteRef_264_264" id="NoteRef_264_264"></a><a href="#Note_264_264" class="fnanchor">[264]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_260_260" id="Note_260_260"></a><a href="#NoteRef_260_260"><span class="label">[260]</span></a> <i>Écrits inédits de Saint-Simon</i>, t. III, p. 383 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_261_261" id="Note_261_261"></a><a href="#NoteRef_261_261"><span class="label">[261]</span></a> 30 mars 1716. <i>Journal de Dangeau</i>, t. XVI, p. 352.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_262_262" id="Note_262_262"></a><a href="#NoteRef_262_262"><span class="label">[262]</span></a> <i>Collection du greffier Gilbert de Lisle.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_263_263" id="Note_263_263"></a><a href="#NoteRef_263_263"><span class="label">[263]</span></a> Extrait d'une lettre du marquis de Louville au duc -de Saint-Aignan, citée dans la <i>Notice sur la vie et les -mémoires du duc de Saint-Simon</i>, par <span class="smcap">Chéruel</span>, p. <span class="smcap">XLV</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_264_264" id="Note_264_264"></a><a href="#NoteRef_264_264"><span class="label">[264]</span></a> <i>Les correspondants de la marquise de Balleroy</i>, t. I, -p. 71.—Une chanson contre le Régent faisait allusion à -cet incident. (<i>Chansonnier historique</i>, t. II, p. 225): -</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Il traite de Jean F...<br /></span> -<span class="i0">De Mesmes en sa maison,<br /></span> -<span class="i0">Fais lui dire des messes<br /></span> -<span class="i0">Aux Petites Maisons.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Les querelles de personnes allaient désormais dominer -l'affaire. La robe était trop nombreuse pour qu'il n'y -figurât point des individualités prêtant le flanc à la -critique. Il devint de bon ton, chez les ducs, de les -tourner en ridicule. Mais ce sont surtout les présidents -qu'on se plut à larder de sarcasmes<a name="NoteRef_265_265" id="NoteRef_265_265"></a><a href="#Note_265_265" class="fnanchor">[265]</a>. Il n'y en avait -qu'un, parmi eux, qui eût l'apparence «de l'ancienne -chevalerie». C'était M. de Maisons: encore sortait-il -récemment d'un huissier fieffé du village de Longueil, -en Normandie. Qu'on juge des autres! Tous petits-fils -«de procureurs, gargotiers, et autres artisans achetant<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[p. 243]</a></span> -ou vendant au fond de leurs boutiques»! Celui -contre lequel on s'acharnait le plus, c'était,—à tout -seigneur tout honneur,—M. de Mesmes, «l'homme -qui se ruinoit en breloques»... Il est vrai que, de ce -côté-là, les railleurs avaient la partie belle...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_265_265" id="Note_265_265"></a><a href="#NoteRef_265_265"><span class="label">[265]</span></a> Les présidents à mortier étaient en 1715: Messires -Jean-Antoine de Mesmes, premier, André Potier, Jean-Jacques -Charron, Étienne d'Aligre, Chrétien de Lamoignon, -Antoine Portail, Michel-Charles Amelot, Louis Le Pelletier, -Nicolas-Louis de Bailleul, de Longueil de Maisons.</p></div> - -<p>Les de Mesmes, dont l'illustration n'était pas discutable, -avaient, en effet, la faiblesse de prétendre à -beaucoup mieux. «Ils se piquent furieusement de -noblesse», écrit Tallemant des Réaux<a name="NoteRef_266_266" id="NoteRef_266_266"></a><a href="#Note_266_266" class="fnanchor">[266]</a>. S'il faut -l'en croire, celui de leurs aïeux qui enseignait le droit -à Toulouse n'était point un professeur ordinaire: il -faisait son cours «par plaisir»,—comme M. Jourdain -cédait des pièces de drap, pour obliger ses amis. La -famille, en ce temps-là, se déclarait issue d'un Romain -de marque, le consul Memmius. Depuis, elle avait fait -une nouvelle découverte qui donna un autre cours à -son ambition. Dans l'admirable bibliothèque qu'elle -possédait figuraient deux manuscrits d'une rare valeur: -la bible de Théodulphe, évêque d'Orléans sous le règne -de Charlemagne, et le psautier de la reine Ingeburge, -de Danemark, femme de Philippe-Auguste... Ce psautier, -sur vélin, «se fermant à deux fermouers de néelles -à fleurs de lys pendant à deux lacs de soye et à deux -gros boutons de perles et une petite pippe d'or<a name="NoteRef_267_267" id="NoteRef_267_267"></a><a href="#Note_267_267" class="fnanchor">[267]</a>»,<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[p. 244]</a></span> -était, avec ses vingt-sept miniatures représentant des -scènes de l'Ancien Testament, des Évangiles, de la vie -de «Madame Sainte Marie», une merveille de l'art -français au treizième siècle. Conservé pieusement dans -la maison royale, il devint le livre préféré de saint -Louis, disparut à l'époque de l'occupation anglaise, -appartint, si l'on en croit la légende, à Charles le Téméraire, -à Philippe II d'Espagne, à sa fiancée, Marie -d'Angleterre, et à une série de personnages dépourvus -de notoriété. Au commencement du dix-septième siècle, -il se trouvait à Londres, où Pierre de Bellièvre, ambassadeur -de France, agissant pour le compte des de -Mesmes, ses parents, parvint à l'arracher «à des mains -profanes». Ce qui, au regard des nouveaux acquéreurs -en doublait le prix, c'était qu'un des feuillets portait -cette mention que saint Louis avait fait don de ce -joyau à son premier chapelain, Guillaume de Mesmes, -lequel, manifestement, ne pouvait être étranger à la -puissante dynastie parlementaire!... Mention d'une -authenticité douteuse, bien que Moreri et, après lui, -certains généalogistes complaisants, aient accepté -comme exactes et l'existence du chapelain et sa parenté -avec les détenteurs du manuscrit... Par malheur, l'un -des ancêtres du Premier Président eut, vers 1670, -l'imprudence de commander un mémoire justificatif, -lequel était imprimé sur trois pages in-folio, et les -intéressés s'avisèrent qu'il devait être soumis au <i>juge -d'armes</i> du roi: nous avons nommé d'Hozier. Celui-ci,<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[p. 245]</a></span> -indépendant par sa fonction et ne se croyant pas tenu -à la même condescendance que ses confrères, déclara -que les de Mesmes, quoique constituant «une famille -glorieuse», étaient issus de simples bourgeois... Ce -qui obligea à rentrer précipitamment les trois pages -in-folio que l'on se disposait à répandre sur Paris et la -province<a name="NoteRef_268_268" id="NoteRef_268_268"></a><a href="#Note_268_268" class="fnanchor">[268]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_266_266" id="Note_266_266"></a><a href="#NoteRef_266_266"><span class="label">[266]</span></a> <i>Historiette de M. d'Avaux.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_267_267" id="Note_267_267"></a><a href="#NoteRef_267_267"><span class="label">[267]</span></a> <i>Inventaire des joyaux de la Couronne</i> de 1418. On -appelait <i>pippe</i> une tige métallique à laquelle se rattachaient -les rubans servant de signets.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_268_268" id="Note_268_268"></a><a href="#NoteRef_268_268"><span class="label">[268]</span></a> Le psautier de la reine Ingeburge fut légué en 1812, -par Albert-Paul de Mesmes, comte d'Avaux, à la famille de -Puységur. Acheté plus tard par le duc d'Aumale, il se trouve -actuellement dans la vitrine d'honneur de la galerie du château -de Chantilly. Ces indications sont extraites du <i>Cabinet -des manuscrits de la Bibliothèque nationale</i>, t. I, p. 397 et -suiv.</p></div> - -<p>Rappelée à grand renfort de publicité, exploitée dans -ses menus détails, agrémentée de la façon la plus désobligeante, -cette aventure malencontreuse était, dans la -bouche des ducs, un sujet d'incessantes railleries... Il -y avait bien aussi l'histoire d'une tapisserie dans -laquelle les armes des de Mesmes avaient été substituées -aux armes de Navarre... Peut-être même y en avait-il -encore d'autres!—Tout cela remontait, d'ailleurs, à -cinquante ans; mais on en jouait avec tant d'entrain -qu'on eût pu croire que ces menus ridicules dataient -de la veille<a name="NoteRef_269_269" id="NoteRef_269_269"></a><a href="#Note_269_269" class="fnanchor">[269]</a>.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_269_269" id="Note_269_269"></a><a href="#NoteRef_269_269"><span class="label">[269]</span></a> C'est à cette occasion que Saint-Simon écrit: «Ces -Mesmes sont des paysans du Mont-de-Marsan, où il en est -demeuré dans ce premier état et qui payent encore aujourd'hui -la taille, nonobstant les généalogies que les Mesmes, -qui ont fait fortune, se sont fait fabriquer, imprimer et -insérer partout où ils ont pu, pour abuser le monde, quoiqu'il -n'ait pas été possible de changer les alliances ni de -dissimuler tout à fait les petits emplois de plume et de -robe à travers l'enflure et la parure des artistes.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[p. 246]</a></span></p></div> - -<p>Les autres présidents n'étaient pas mieux partagés. -Grâce à l'agence de recherches entretenue sur les fonds -de la pairie, chacun d'eux était l'objet d'investigations -passionnées. On fouillait leur parenté, leurs alliances et -arrière-alliances. Rien ne demeurait dans l'ombre de ce -qui pouvait prêter matière à dénigrement. Et c'étaient -des lazzi interminables quand on découvrait parmi les -tenants de ces dynasties orgueilleuses des gens «d'origine -abjecte»: un apothicaire chez les d'Aligre, un -gantier-fourreur chez les Potier, un barbier chez les -Portail<a name="NoteRef_270_270" id="NoteRef_270_270"></a><a href="#Note_270_270" class="fnanchor">[270]</a>. Les meilleures familles de robe se voyaient -traitées par-dessous jambe, bafouées, réduites à néant, -à grand renfort d'épithètes malsonnantes...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_270_270" id="Note_270_270"></a><a href="#NoteRef_270_270"><span class="label">[270]</span></a> -</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Portail imite ses aïeux,<br /></span> -<span class="i0">Se servant de rasoirs comme eux.<br /></span> -</div></div> - -<p> -<i>Chansonnier historique</i>, t. II, p. 134.</p></div> - -<p>Ces plaisanteries avaient assez duré. Les présidents, -du moins, le jugèrent ainsi. Las de jouer le rôle de -têtes de Turc, ils allaient prendre leur revanche... Et -cela de telle façon que les ducs ne s'en relèveraient pas.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[p. 247]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">La revanche des parlementaires.—«Mémoire pour -le Parlement contre les ducs et pairs.»—L'origine -des maisons ducales.—La noblesse de Saint-Simon.—Conversation -entre le duc de Gesvres et -le maréchal de Villeroy.—La protestation de l'hôtel -de Crussol.—Couplets contre les ducs.</span></p></blockquote> - - -<p>Dans les premiers jours d'avril 1716, le Régent -recevait, à son petit lever, un pli volumineux. On peut -admettre qu'après l'avoir ouvert il ne sut pas retenir -une grimace; car ce titre, peu rassurant pour son repos, -s'étalait en tête de la première page: <i>Mémoire pour le -Parlement contre les ducs et pairs, présenté à Monseigneur -le duc d'Orléans</i>... Un factum dont il fallait bien -se résigner à prendre connaissance. Son Altesse Royale -se résigna: sans doute de l'air revêche d'un écolier qui -s'acquitte d'un pensum. Mais au fur et à mesure que le -lecteur avançait dans sa tâche, l'impression dut se -modifier, et il est permis de croire qu'après avoir tourné -le dernier feuillet, il ne regretta point sa peine.—Ce -n'était pas, en effet, un mince régal pour ce sceptique -malicieux, à qui la pairie ne ménageait ni ennuis, ni -récriminations, ni algarades, que d'avoir les prémices -de l'exécution dont elle était l'objet.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[p. 248]</a></span></p> - -<p>Que faire, cependant, de ce plaidoyer, dont les -termes, d'une hardiesse inconnue jusqu'à ce jour, -allaient déchaîner des tempêtes? Le garder secret? Le -communiquer aux intéressés? Grave problème... Son -Altesse, pour être tirée d'embarras, n'eut qu'à jeter les -yeux sur la masse des courtisans qui guettaient son -passage. Du côté des ducs,—attitude fébrile, gestes -saccadés et impatients, dénotant une agitation intense, -celle de gens que vient de bouleverser un événement -inattendu. Du côté des non-ducs,—physionomie débordante -de joie, avec une pointe d'ironie qui ne prenait -même pas la peine de se déguiser sous un air d'hypocrite -condoléance... Il était manifeste que, dans un clan -comme dans l'autre, on n'ignorait rien. Chose aisément -explicable; car, au moment où le <i>Mémoire pour le Parlement</i> -parvenait au Palais-Royal, un certain nombre -d'exemplaires étaient déjà distribués dans Paris<a name="NoteRef_271_271" id="NoteRef_271_271"></a><a href="#Note_271_271" class="fnanchor">[271]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_271_271" id="Note_271_271"></a><a href="#NoteRef_271_271"><span class="label">[271]</span></a> On en trouvera le texte dans plusieurs ouvrages, notamment -dans le <i>Journal de Barbier</i>, t. VIII, p. 386.</p></div> - -<p>Que contenait donc ce document mystérieux dont -l'apparition causait un tel émoi?</p> - -<p>Il se divisait en trois parties... La première rappelait, -dans un exposé rapide, que, sous le règne précédent, -deux entreprises s'étaient produites contre les -prérogatives dont la sagesse de la monarchie ancienne -avait gratifié le Parlement. L'une, déjà vieille, issue -«du caprice orgueilleux» de M. d'Uzès, qui ne voulut<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[p. 249]</a></span> -pas se découvrir en donnant son avis, avait reçu de -Louis XIV l'accueil qu'elle méritait. L'autre, non -encore résolue, était née de cette conviction que le -chef actuel de la Compagnie judiciaire, fort répandu -dans le monde de la Cour, finirait, à la suite des importunités -dont il était assailli, par se relâcher de la vigilance -traditionnelle... Injure purement gratuite; car -M. de Mesmes ne se laissa ni séduire par les flatteries, -ni effrayer par les menaces. Comme, d'ailleurs, -il appuyait sa résistance sur la parole du feu roi, on -était en droit de croire qu'il n'y avait plus matière à -discussion. Mais la robe avait le malheur de se trouver -en face d'adversaires irréductibles qu'aucune concession -ne pouvait satisfaire, qu'aucun échec ne rebutait -et qui ne cessaient de faire entendre «leurs clameurs -importunes». C'est pourquoi elle se voyait contrainte -d'en appeler à la justice de Son Altesse Royale... Son -Altesse n'oublierait ni les procédés ni l'attitude des -deux parties au moment de la constitution de la Régence: -la pairie, procédant par voie d'intimidation et -subordonnant ses suffrages à la réalisation d'engagements -formels; la robe, offrant spontanément son concours, -sans chercher «à rien extorquer».</p> - -<p>Quels étaient donc ces pairs orgueilleux qui ne daignaient -pas s'accommoder d'un état de choses accepté -jadis par les fils de France? D'où pouvait venir la -haute opinion qu'ils avaient de leurs personnes?—De -l'influence qu'ils exerçaient sur la noblesse? La noblesse,<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[p. 250]</a></span> -ils se l'étaient aliénée par leur vanité ridicule -et par la prétention de constituer un corps spécial -d'où ils osaient l'exclure.—Du crédit dont ils jouissaient -auprès des princes du sang? Les princes, dont -ils ne cessaient de contester les honneurs et les privilèges, -ne professaient à leur égard qu'une médiocre -estime.—De l'étendue de leurs possessions territoriales? -La plupart ne se soutenaient que par des unions -«peu sortables» et ne réunissaient même pas, au prix -de ces mésalliances, autant de fortune qu'il en fallait à -Rome pour être simple chevalier.—De la vaillance de -leurs épées? Elles n'étaient rien moins que redoutables; -car, à l'exception d'un petit nombre d'entre eux, les -emplois militaires ne convenaient pas au tempérament -des ducs. Ils servaient mal dans les armées et n'y donnaient -que peu de marques de valeur. Aussi bien -était-il notoire que leur ambition se limitait «aux dignités -pacifiques».</p> - -<p>Tout cela asséné de main de maître, avec cette causticité -exempte de ménagements, autrefois si commune, -mais dont la langue académique du grand siècle, -façonnée à l'hôtel de Rambouillet, avait fait perdre jusqu'au -souvenir.</p> - -<p>Pour cruelle que fût cette première partie, la seconde -l'était encore davantage; car, sortant des généralités, -le mémoire dressait une nomenclature, «sommaire mais -fidèle», des antécédents de la plupart des maisons -ducales. Seules étaient exceptées celles dont les représentants<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[p. 251]</a></span> -avaient montré quelque discrétion à l'égard du -rasoir des Portail, de l'enseigne des Potier où pendait -«une dextre d'or» et du missel intempestif de M. de -Mesmes. Pour les autres, point de quartier. Leur origine -était passée au fil d'une implacable médisance que -n'arrêtait pas «la piperie» des généalogies: Menteur -comme un généalogiste! proclamait le mémoire, d'accord -sur ce point avec la sagesse des nations. Pour -s'édifier, le Parlement avait mieux que ces articles de -commande à l'aide desquels, au dire des <i>Lettres persanes</i>, -il est toujours facile de réformer un nom, de -décrasser des ancêtres et d'orner un carrosse. Il possédait,—précieux -dépôt,—une série de lettres d'anoblissement -qui permettaient de ramener à des réalités -plus humbles certaines légendes fabuleuses. Le mémoire -posait en fait que les Boulainvilliers, les Boufflers, -les Lauzun n'étaient connus, il y avait cent cinquante -ans, qu'aux environs de leur village; que les -Gesvres dataient de moins longtemps encore; que le -duc de Villars, si infatué de son élévation récente, -descendait d'un greffier de Condrieu dont la progéniture -dut se faire réhabiliter pour avoir tenu des terres -à ferme; que les Pardailhan-Montespan, d'où sortait le -duc d'Antin, étaient issus du bâtard d'un chanoine de -Lectoure; que les Béthune-Sully venaient d'un aventurier -écossais qui débaucha la fille du seigneur de -Rosny, et dont le fils, Maximilien, traité d'homme de -néant par le maréchal de Tavannes, «s'enta» sur les<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[p. 252]</a></span> -Béthune (de Flandre), grâce à la complicité d'un feudiste -gagné à prix d'or; que le premier Villeroy connu -était un marchand de poisson, contrôleur de la bouche -de François I<sup>er</sup>, dont le fils, greffier de l'Hôtel de ville, -fit souche d'audienciers et de secrétaires d'État:—une -extraction assez mince, dont la morgue du maréchal -actuel «avoit bien de la peine à s'accommoder»!...</p> - -<p>L'insolence «présidentale», s'acharnant avec méthode -à la démolition de la pairie, apportait des précisions -désespérantes. Telle maison, réputée pour son -orgueil, avait pour auteur un artisan de bas étage, telle -autre un apothicaire, celle-ci un joueur de flûte, celle-là -un étalier-boucher! Les pairs ecclésiastiques ne se -trouvaient pas en meilleure posture. On signalait parmi -les ancêtres du plus vaniteux, l'archevêque-duc de -Reims, un de ces robins,—fils de serfs!—vis-à-vis -desquels il se montrait si acharné. L'évêque-duc de -Laon, non moins féru de sa «dignité passagère», était -représenté comme d'une naissance peu relevée: son -arrière-grand-père aurait servi les Polignac en qualité -de domestique!</p> - -<p>Dans cette revue impitoyable, une mention spéciale -était consacrée à l'ancien vidame de Chartres. Ici, nous -citons textuellement: «Le duc de Saint-Simon est -d'une noblesse et d'une fortune si récentes que tout -le monde en est instruit. Un de ses cousins était, -presque de nos jours, écuyer de Mme de Schomberg. -La ressemblance des armes de La Vacquerie,<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[p. 253]</a></span> -que cette famille écartèle, avec celle des Vermandois, -lui a fait dire qu'elle vient d'une princesse de -cette maison. Enfin, la vanité de ce petit duc est si -folle que, dans sa généalogie, il fait venir de la maison -de Rosni un bourgeois, juge de Mayenne, nommé -Le Bossu, qui a épousé l'héritière de la branche -aînée de sa maison.»—C'était bref, mais chaque -mot portait.</p> - -<p>Tels apparaissaient, en gros et en détail, les pairs -modernes qui osaient se comparer aux grands vassaux, -cabalaient contre les princes du sang, refusaient la main -à la noblesse, accablaient de leur mépris le Parlement, -tout en se prosternant devant lui «dans le cours de leurs -moindres affaires». La conclusion d'une aussi laborieuse -étude se résumait dans cette constatation narquoise: -ce n'est pas la peine, messieurs les ducs, de faire tant -d'éclat; nous avons mieux que cela dans la robe.</p> - -<p>L'auteur de cette fulgurante réplique à d'injurieuses -attaques n'était autre,—peut-être l'a-t-on déjà deviné,—que -«ce maniaque» de Novion, lequel, en harmonie -parfaite avec ses collègues, accomplissait ce nouvel -acte de folie<a name="NoteRef_272_272" id="NoteRef_272_272"></a><a href="#Note_272_272" class="fnanchor">[272]</a>. Habilement répandue dans les cercles<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[p. 254]</a></span> -parisiens, sa prose obtenait un succès prodigieux. -Chaque pair ne fut plus appelé que de son nom patronymique, -auquel on accolait la profession roturière de -celui qui, le premier, l'avait porté<a name="NoteRef_273_273" id="NoteRef_273_273"></a><a href="#Note_273_273" class="fnanchor">[273]</a>. Dans le camp qui -applaudissait à tout rompre, figurait la noblesse elle-même, -heureuse de prendre sa revanche d'incessantes -humiliations. On citait aussi certaines princesses qui se -réjouirent «plus que de raison».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_272_272" id="Note_272_272"></a><a href="#NoteRef_272_272"><span class="label">[272]</span></a> La personnalité du président André de Novion s'affirme -nettement à chaque ligne de ce factum. Aussi bien -Duclos (t. IX, p. 121) n'hésite-t-il pas à lui en attribuer la -paternité. Quant à M. Chéruel, recherchant les raisons pour -lesquelles Saint-Simon s'est acharné contre Nicolas de Novion, -il indique que l'auteur des <i>Mémoires</i> ne pardonna -jamais à celui-ci d'avoir laissé un descendant qui lutta victorieusement -contre lui dans l'affaire du bonnet. Il est très -probable, déclare t-il, que l'aïeul porta la peine de la résistance -du petit-fils aux prétentions de la pairie: «Il ne faut -pas oublier, ajoute-t-il, qu'on attribuait au président de -Novion le pamphlet contre les ducs et pairs où la noblesse -de Saint-Simon étoit fortement contestée. Ce qui est indubitable, -c'est que le Président de Novion avait été le chef -de l'opposition parlementaire dans la question du bonnet.» -<i>Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV</i>, p. 501 -et 502.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_273_273" id="Note_273_273"></a><a href="#NoteRef_273_273"><span class="label">[273]</span></a> <i>Mémoires du maréchal de Richelieu</i>, t. I, p. 440.</p></div> - -<p>A en croire les intéressés, l'opinion «des honnêtes -gens» aurait été toute différente, de pareils procédés -de discussion ne pouvant être approuvés de personne. -Saint-Simon, dont l'imagination n'est jamais en défaut -dans les conjonctures délicates, pousse même la fantaisie -jusqu'à prétendre que le Parlement fit mine de -désavouer l'écrit et offrit d'en prononcer la condamnation... -Mais, se hâte-t-il d'ajouter, c'était une perfidie -nouvelle organisée dans l'intention d'accroître le scandale -par le retentissement d'un débat public. Heureusement -ce grand politique veillait. Il représenta à ses<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[p. 255]</a></span> -collègues les périls d'une situation de ce genre et ces -derniers, «moins imbéciles qu'à l'ordinaire»,—plus -loin, il parle de «leur sottise accoutumée»,—«trompèrent -une attente si bien concertée<a name="NoteRef_274_274" id="NoteRef_274_274"></a><a href="#Note_274_274" class="fnanchor">[274]</a>».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_274_274" id="Note_274_274"></a><a href="#NoteRef_274_274"><span class="label">[274]</span></a> Annotations au <i>Journal de Dangeau</i>, t. I, p. 440.</p></div> - -<p>Cependant on ne pouvait laisser sans réponse «ce -tissu de mensonges et d'injures impudentes, ce -parallèle» entre la robe et la plus haute institution -du royaume. A défaut d'un arrêt réparateur, que certainement -ils auraient attendu en vain de la Compagnie -judiciaire, les ducs se seraient volontiers accommodés -d'une décision du Conseil de régence. Tous leurs -efforts tendirent à ce que les ministres prissent l'affaire -en mains; mais ceux-ci firent la sourde oreille, ne se -souciant pas de s'associer «à ces querelles d'orgueil<a name="NoteRef_275_275" id="NoteRef_275_275"></a><a href="#Note_275_275" class="fnanchor">[275]</a>». -En désespoir de cause, on se résigna à -répliquer au libelle de Novion par un contre-libelle où -chacun, sous forme de notice individuelle, devait -apporter son tribut. Qui pouvait, en effet, mieux que -l'intéressé lui-même, faire justice des calomnies répandues -sur sa race!... De toutes parts, aussitôt, on bouleversa -les archives, tant publiques que privées, pour -en retirer les parchemins que, en vue de convaincre le -public «et de s'édifier réciproquement»,—car, de duc -à duc, il y avait quelques sceptiques,—on eut soin de -porter à l'hôtel de Crussol, devenu le quartier général<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[p. 256]</a></span> -de l'indignation. On nomma des commissaires et, après -une gestation laborieuse, le syndicat mettait au monde -un écrit où il était victorieusement démontré que -toutes les familles ducales avaient une origine illustre -et que plusieurs comptaient dans leurs alliances les -premières maisons d'Europe: France, Danemark, -Oldenbourg, Hesse-Cassel, Aragon, sans parler des -anciens ducs de Normandie et d'Aquitaine. Il n'y avait -qu'une tache à ce tableau: c'est que l'une d'elles, la -famille de Gesvres, avait le malheur de se confondre -avec celle des Potier de Blancmesnil et de Novion!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_275_275" id="Note_275_275"></a><a href="#NoteRef_275_275"><span class="label">[275]</span></a> <i>Mémoires du maréchal de Richelieu</i>, t. I p. 76.</p></div> - -<p>Dans cette revue rétrospective, où chacun s'appliqua -de son mieux, Saint-Simon se montra moins prolixe -qu'on eût pu s'y attendre. Il se borna à rappeler les -services rendus par sa maison, mentionna, parmi les -célébrités dont elle avait le droit de s'enorgueillir, -quatre vice-rois de Navarre, et constata que, par suite -du mariage, en 1334, de Mathieu de Rouvroy avec -Marguerite de Saint-Simon, elle était «extraite du -sang impérial de Charlemagne par les comtes de -Vermandois et rois d'Italie»... Fort, d'ailleurs, de -cette ascendance auguste, il gardait prudemment le -silence sur quelques menus détails embarrassants, tels -que son cousinage avec Le Bossu, juge criminel de -Mayenne<a name="NoteRef_276_276" id="NoteRef_276_276"></a><a href="#Note_276_276" class="fnanchor">[276]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_276_276" id="Note_276_276"></a><a href="#NoteRef_276_276"><span class="label">[276]</span></a> Voir la notice sur l'origine de Saint-Simon. <i>Mémoires</i>, -édit. Boislisle, t. I, p. 402.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[p. 257]</a></span></p></div> - -<p>Telle avait été l'attaque. Telle fut la riposte. Et l'on -se demande qui des deux parties avait raison. Duclos, -qui copie servilement les <i>Mémoires</i>, ne pouvait manquer, -sur ce point comme sur les autres, de s'en assimiler -les conclusions. Le libelle de Novion, déclare-t-il, -est un «ouvrage plein de méchanceté et d'ignorance<a name="NoteRef_277_277" id="NoteRef_277_277"></a><a href="#Note_277_277" class="fnanchor">[277]</a>». -Ce n'était pas l'avis de ses contemporains, -habitués de longue date aux supercheries nobiliaires. -Ce n'est pas non plus celui des critiques modernes. -«Sans remonter bien haut dans le passé, écrit l'un -d'eux, le terrible réquisitoire des gens de justice -anéantissait toute cette gloriole<a name="NoteRef_278_278" id="NoteRef_278_278"></a><a href="#Note_278_278" class="fnanchor">[278]</a>.» C'est sans -doute aller trop loin. Nous ne doutons point, pour -notre part, que, dans ce factum,—une œuvre de parti,—il -ne se soit glissé quelques inexactitudes. Mais si -des réserves sont nécessaires, l'écrit d'avril 1716 contenait -beaucoup de vérités. Nous citerons, à titre -d'exemple, deux maisons dont il est permis de parler -en toute indépendance, parce qu'elles sont éteintes -l'une et l'autre, celles de Saint-Simon et de Villeroy.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_277_277" id="Note_277_277"></a><a href="#NoteRef_277_277"><span class="label">[277]</span></a> <i>Œuvres de Duclos</i>, t. IX, p. 121.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_278_278" id="Note_278_278"></a><a href="#NoteRef_278_278"><span class="label">[278]</span></a> <i>État de la France en 1789</i>, par Paul <span class="smcap">Boiteau</span>, p. 164.</p></div> - -<p>Les Rouvroy, assurent les chroniques, étaient «de -sages et vaillants chevaliers» qui avaient pris part, non -sans éclat, aux batailles de la guerre de Cent Ans. Mais -c'est à peine si, par eux-mêmes, par leurs seigneuries -et leurs alliances, ils comptaient dans la noblesse de<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[p. 258]</a></span> -second ordre. Leur filiation n'était pas établie au delà -du quatorzième siècle et jamais aucun d'eux n'avait -nourri l'ambition de se rattacher,—même par les -femmes,—à la descendance de Charlemagne. C'est -seulement après la fortune inespérée du premier duc, -que des feudistes pleins de zèle s'appliquèrent à lui -découvrir des aïeux de souche royale. Personne ne prit -au sérieux cette légende<a name="NoteRef_279_279" id="NoteRef_279_279"></a><a href="#Note_279_279" class="fnanchor">[279]</a>, pas plus, du reste, qu'on -ne saurait ajouter foi aux découvertes qui suivirent. -Avec les Rouvroy, en effet, on marche de surprise en -surprise. A la fin du dix-huitième siècle, ils ne se -bornent plus à se réclamer d'une origine carolingienne. -Ils entendent aussi se relier à Marcus Mœcilius Avitus -qui, en 455, «occupa le siège impérial de Rome». -Enfin, non contents de ces alliances terrestres, ils -revendiquent en outre une parenté, encore plus flatteuse, -avec une demi-douzaine de saints occupant une -place d'honneur au séjour des élus<a name="NoteRef_280_280" id="NoteRef_280_280"></a><a href="#Note_280_280" class="fnanchor">[280]</a>!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_279_279" id="Note_279_279"></a><a href="#NoteRef_279_279"><span class="label">[279]</span></a> «Cette famille, qui n'est pas bien ancienne et qui se -pique d'une noblesse fausse, a bien besoin d'honneurs.» -<i>Journal de Mathieu Marais</i>, t. II, p. 283. Voir aussi le -<i>Journal de Dangeau</i>, t. XVIII, p. 397, en note.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_280_280" id="Note_280_280"></a><a href="#NoteRef_280_280"><span class="label">[280]</span></a> Voir le savant article inséré à l'appendice du premier -volume des <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, édit. Boislisle, p. 384.</p></div> - -<p>Pour les Villeroy, c'est d'Hozier qui nous renseigne. -Chargé par Louis XIV de rechercher le passé de cette -maison, le célèbre juge d'armes établissait que, suivant -toutes vraisemblances, elle descendait d'un Nicolas de<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[p. 259]</a></span> -Neufville, clerc de cuisine de Philippe le Long. Mais -ce qui est certain, c'est que Richard, fils de Nicolas, -dont, en 1645, on voyait encore l'épitaphe au charnier -des Innocents, était vendeur de poisson de mer aux -halles; que le fils de Richard exerçait la même profession, -rue Comtesse-d'Artois, à l'image de Saint Martin, -et que, dans sa descendance, figuraient un autre vendeur -de poisson, un receveur-voyer et... un marchand -épicier,—après lequel commença l'élévation de la -lignée. Ce ne fut qu'en 1688, quand une Villeroy eut -épousé un Souza, comte de Pardo, que la généalogie -des Neufville fut revue, corrigée et travestie<a name="NoteRef_281_281" id="NoteRef_281_281"></a><a href="#Note_281_281" class="fnanchor">[281]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_281_281" id="Note_281_281"></a><a href="#NoteRef_281_281"><span class="label">[281]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, édit. Boislisle, t. VI, p. 596.</p></div> - -<p>Aussi bien l'appui solidaire que, dans la circonstance, -se prêtaient les familles ducales n'était-il qu'accidentel. -D'ordinaire, elles ne se ménageaient pas, et il est probable -que la plupart des critiques de Novion étaient, -de longue date, formulées par les bonnes langues de la -pairie. Les <i>Mémoires</i> fournissent un exemple curieux -de ces débats intimes où l'on se jetait des vérités à la -face. C'est encore Villeroy qui est en scène. Son interlocuteur -est le vieux duc de Gesvres, malin comme un -singe et bossu comme un sac de noix...</p> - -<p>—Monsieur le Maréchal, insinuait Gesvres, convenez -que nous sommes d'heureux mortels...</p> - -<p>Villeroy, dont la théâtrale fatuité était légendaire, -n'aurait eu garde de contredire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[p. 260]</a></span></p> - -<p>—Car enfin, continuait Gesvres, un de vos ancêtres -épousa une Créquy, un des miens épousa une Luxembourg. -De là des charges, des gouvernements, des -dignités...</p> - -<p>Villeroy se rengorgeait de plus belle. Mais Gesvres -de reprendre aussitôt:</p> - -<p>—Et les pères de ces gens-là, qu'étaient-ils, monsieur -le Maréchal? De simples secrétaires d'État...</p> - -<p>Villeroy, trouvant que la conversation prenait une -tournure fâcheuse, secouait impatiemment sa perruque. -Mais l'impitoyable railleur, se glissant derrière une -table, pour s'en faire un rempart, poursuivait son persiflage:</p> - -<p>—Arrêtons-nous, monsieur le Maréchal, criait-il de -sa voix perçante, car nous nous verrions contraints à -de pénibles aveux... Les pères de ces deux secrétaires -d'État? Par ma foi, c'étaient de petits commis. Et ces -petits commis eux-mêmes, de qui diantre venaient-ils? -Le vôtre, d'un vendeur de marée, le mien d'un porte-balles, -peut-être pis!</p> - -<p>Et, prenant la galerie à témoin, Gesvres éclatait de -rire, tandis que le maréchal bondissait de fureur... -Mais, remarque judicieusement Saint-Simon, que faire -à un homme qui, pour vous dire une vérité cruelle, -s'en dit une pareille?</p> - -<p>C'est exactement ce que la robe racontait des Neufville. -Elle passait même sous silence le <i>marchand -épicier</i> dont d'Hozier, fidèle à sa consigne, n'a pas cru<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[p. 261]</a></span> -devoir se dispenser de faire état. Si bien que, tout -compte fait, loin d'avoir à se plaindre, Villeroy demeurait -l'obligé de Messieurs du grand banc.</p> - -<p>La protestation de l'hôtel de Crussol, celle qu'on -peut qualifier d'officielle et qu'on trouve reproduite -dans de nombreux recueils<a name="NoteRef_282_282" id="NoteRef_282_282"></a><a href="#Note_282_282" class="fnanchor">[282]</a>, n'était pas d'ailleurs la -seule. Il en circulait d'autres émanant de ducs moins -disciplinés,—les francs-tireurs de la pairie: une, notamment, -qui faisait bon marché d'un certain nombre de -familles. Elle confessait l'origine modeste de MM. de -La Porte, de Gesvres, de Villeroy, de Villars, qui, -tous, sortaient de la robe, «source de roture», et -déclarait que ces maisons n'avaient été admises à -pénétrer dans le sanctuaire qu'après avoir lavé cette -tache sur le champ de bataille. Quant à Saint-Simon, -elle proclamait, sans du reste reconnaître sa filiation -carolingienne, qu'étant de la maison de Rouvroy, on -ne pouvait attaquer sa naissance. Néanmoins, ajoutait-elle, -«s'il tire de là sa vanité, il a tort»; car une fille -de son nom s'était mésalliée, et son père,—étrange -façon d'apprécier les titres des gens!—avait, «au -rapport de Bassompierre», le malheur «d'être punois»... -Ayant ainsi fait la part du feu, l'écrit en question -entonnait un dithyrambe en l'honneur des autres -maisons ducales, dont la noblesse bien authentique<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[p. 262]</a></span> -n'avait rien de commun avec «la fumée» que, depuis -plusieurs règnes, on accordait «à tous les acquéreurs -de charges pour avoir de l'argent»... Tout cela net, -précis, d'une discussion âpre et serrée, accompagné de -spéculations théoriques dont nous avons déjà trop -longuement parlé pour qu'il soit opportun d'y revenir. -Nous ne détacherons qu'un court passage: il est relatif -à cette inlassable prétention qu'avaient les pairs -modernes de se rallier aux pairs anciens. «Ce sont -toujours les mêmes, affirme le mémoire. Les ducs -d'Aquitaine et de Normandie sont morts, et non pas -leurs dignités. Les rois qui les ont établis n'ont rien -changé. M. le duc d'Uzès est pair comme le duc de -Guise, et le duc de Guise l'étoit comme le duc de -Vendôme, comme les ducs de Bourgogne et de Normandie».—Sur -quoi, l'auteur terminait son travail -par cette menace: «Je conseille à Messieurs de la -robe de ne point se plaindre. Ils doivent comprendre -que je les ai ménagés; car, si je levois certains voiles, -où en seroient-ils<a name="NoteRef_283_283" id="NoteRef_283_283"></a><a href="#Note_283_283" class="fnanchor">[283]</a>?»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_282_282" id="Note_282_282"></a><a href="#NoteRef_282_282"><span class="label">[282]</span></a> Notamment dans les <i>Mémoires du maréchal de Richelieu</i>, -t. I, p. 441.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_283_283" id="Note_283_283"></a><a href="#NoteRef_283_283"><span class="label">[283]</span></a> Ce mémoire, dont l'original est conservé à la bibliothèque -impériale de Vienne, est reproduit dans le <i>Journal -de Dangeau</i>, t. XVIII, p. 393.</p></div> - -<p>La pairie avait beau faire. Ses efforts désespérés ne -parvenaient pas à lui concilier les sympathies. Les -recueils du temps regorgent d'épigrammes décochées -contre elle. Presque tous ses membres y figurent, -depuis</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[p. 263]</a></span></p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Le grand Mailly, ce savant homme<br /></span> -<span class="i0">Qui fut placé je ne sais comme<br /></span> -<span class="i0">Dans la chaire de Saint-Rémy<a name="NoteRef_284_284" id="NoteRef_284_284"></a><a href="#Note_284_284" class="fnanchor">[284]</a>,<br /></span> -</div></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_284_284" id="Note_284_284"></a><a href="#NoteRef_284_284"><span class="label">[284]</span></a> Le <i>Chansonnier historique</i>, t. II, p. 171.</p></div> - -<p>jusqu'au duc d'Antin, dont une satire pénétrante prend -plaisir à mettre en relief la souplesse bien connue, la -trop grande adresse au jeu et les volte-faces intéressées. -Les ridicules de ces disputeurs de rang y sont qualifiés -d'une façon acerbe. Mais,—détail bien fait pour provoquer -la surprise,—l'accusation sur laquelle les chansonniers -insistent le plus est précisément celle qui nous -laisse le plus incrédule: le manque de bravoure... -Celui-ci,</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Pour conserver ses jours, évite les batailles!<br /></span> -</div></div> - -<p>Celui-là, plus cruellement encore, est taxé de lâcheté. -A l'ensemble de l'institution, les gazettes refusent toute -vertu guerrière:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Comme Mercure, ils sont sorciers<br /></span> -<span class="i0">En toutes sortes de métiers,<br /></span> -<span class="i0">Excepté celui de la guerre.<br /></span> -<span class="i0">Et si, par malheur, aujourd'hui,<br /></span> -<span class="i0">Il sortoit des géants de terre,<br /></span> -<span class="i0">Ils s'iroient cacher comme lui<a name="NoteRef_285_285" id="NoteRef_285_285"></a><a href="#Note_285_285" class="fnanchor">[285]</a>.<br /></span> -</div></div> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_285_285" id="Note_285_285"></a><a href="#NoteRef_285_285"><span class="label">[285]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 76.—Le couplet qui suit, après une longue -énumération de noms, se termine par cette apostrophe: -</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Fortes colonnes de l'État<br /></span> -<span class="i0">S'ils n'avoient pas la diarrhée<br /></span> -<span class="i0">Lorsqu'il faut aller au combat!...<br /></span> -</div></div> - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[p. 264]</a></span></p></div> - -<p>C'est avec la même rigueur, parfois la même -injustice, que Saint-Simon est représenté: des allusions -perpétuelles à son orgueil, à ses colères, à -ses cabales, à l'exiguïté de sa taille, à sa démence -justiciable des Petites-Maisons, à son origine «sans -noblesse»:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Le petit duc de Saint-Simon<br /></span> -<span class="i0">Voudroit bien payer de son nom<br /></span> -<span class="i0">Pour les services de ses pères.<br /></span> -<span class="i0">On ne sauroit dire qu'«Hélas!»<br /></span> -<span class="i0">Aussi bien on n'en connaît guère,<br /></span> -<span class="i0">Pour mieux dire: on n'en connaît pas<a name="NoteRef_286_286" id="NoteRef_286_286"></a><a href="#Note_286_286" class="fnanchor">[286]</a>.<br /></span> -</div></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_286_286" id="Note_286_286"></a><a href="#NoteRef_286_286"><span class="label">[286]</span></a> Le <i>Chansonnier historique</i>, t. III, p. 75.</p></div> - -<p>Et ailleurs:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">D'où te vient tant de gloire,<br /></span> -<span class="i0">Dis-moi, petit Simon?<br /></span> -<span class="i0">Nous n'avons dans l'histoire<br /></span> -<span class="i0">Jamais trouvé ton nom<a name="NoteRef_287_287" id="NoteRef_287_287"></a><a href="#Note_287_287" class="fnanchor">[287]</a>.<br /></span> -</div></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_287_287" id="Note_287_287"></a><a href="#NoteRef_287_287"><span class="label">[287]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. II, p. 224.</p></div> - -<p>Suivent des appellations variées qui ne brillent ni -par l'esprit ni par le goût: vil insecte de terre, vrai -gibier de lardon, avorton haï de tout le monde... -Injures qu'il était permis de dédaigner. Mais que penser -de celles-ci, qui s'étageaient en une gradation savante: -poltron, malodorant comme son père,—et cette dernière -qui eût fait bondir un paralytique... bourgeois! -nous disons bien, bourgeois!... Lui, Mgr Louis de<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[p. 265]</a></span> -Saint-Simon, pair de France, gouverneur pour Sa -Majesté des ville, citadelle et comté de Blaye, grand -bailli et gouverneur de Senlis et autres places, vidame -de Chartres et seigneur d'une foule de lieux... Bourgeois!...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[p. 266]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XV" id="XV">XV</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">La requête des ducs contre les bâtards.—La duchesse -du Maine prépare la résistance.—Elle se -concilie la noblesse et le Parlement.—Supplique -au roi.—Le Régent s'inquiète et veut sévir.—Le -lit de justice du 26 aout 1718.—La joie -de Saint-Simon.—Courte durée du triomphe.—Mlle -de Mesmes épouse le duc de Lorges.—Fureur -de Saint-Simon.—Il se résigne.—Tentative -de transaction.—La réception du duc -de Nevers.—La question du bonnet reste entière.</span></p></blockquote> - - -<p>Dans un concert de clameurs se poursuivait la lutte. -Elle ne tardait pas, d'ailleurs, à se fondre dans une -mêlée générale où allaient successivement se lancer -toutes les catégories de privilégiés dont l'existence -était suspendue aux questions de cérémonial et d'étiquette.</p> - -<p>Ce fut d'abord l'action intentée par les princes du -sang, pour faire déchoir les légitimés des avantages,—spécialement -«de l'habilité au trône»,—que la faveur -de Louis XIV leur avait concédés. Les ducs n'attendaient -que ce signal pour entrer, eux aussi, en campagne. -Leur but? Le même que celui des princes. Ils -voulaient, de plus, l'abrogation de ce rang intermédiaire, -qui leur causait tant d'ombrage, et le retrait de<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[p. 267]</a></span> -l'édit autorisant la réception des bâtards à l'expiration -de la vingtième année. Ce qu'ils revendiquaient, en un -mot, c'était l'égalité de rang, avec droit de préséance, -en vertu de la maxime: <i>Chacun sied premier selon que -premier a été fait pair</i><a name="NoteRef_288_288" id="NoteRef_288_288"></a><a href="#Note_288_288" class="fnanchor">[288]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_288_288" id="Note_288_288"></a><a href="#NoteRef_288_288"><span class="label">[288]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XIII, p. 290.</p></div> - -<p>Il y eut, à ce sujet, de longs débats où l'ingratitude -humaine, sous couleur d'indépendance, se donna scandaleusement -carrière. Il se produisit, néanmoins, des -résistances d'autant plus honorables que les récalcitrants, -qualifiés de «faux frères», s'exposaient à d'incroyables -grossièretés. Parmi eux figuraient: M. d'Antin, -dont la situation était particulièrement délicate; -M. de Rohan, «jamais d'accord avec personne, ni -avec lui-même»; M. d'Aumont, «valet du duc du -Maine et du Premier Président», déshonoré par ses -capitulations dans l'affaire du bonnet; MM. d'Estrées -et de Mazarin, «des excréments de la nature humaine»: -ce dernier, chassé «avec ignominie» des réunions -ducales, «fut mis par les épaules, littéralement, -dehors<a name="NoteRef_289_289" id="NoteRef_289_289"></a><a href="#Note_289_289" class="fnanchor">[289]</a>»... Au nombre des indécis se trouvait -M. de Rochebonne, évêque-comte de Noyon, qui -refusa longtemps sa signature. Mais il était jeune, -pauvre, et aimait la dépense. Saint-Simon s'attacha à -lui avec tant d'opiniâtreté qu'il finit par obtenir son -concours, en échange d'une grasse abbaye, l'abbaye de<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[p. 268]</a></span> -Saint-Riquier, arrachée à la faiblesse du Régent<a name="NoteRef_290_290" id="NoteRef_290_290"></a><a href="#Note_290_290" class="fnanchor">[290]</a>... -En l'absence de M. de Reims, qui adhéra par écrit, la -requête contre les bâtards fut rédigée chez l'évêque-comte -de Laon, lequel se chargea de la présenter au -roi.—Les voilà pris, s'écrie triomphalement Saint-Simon: -écrasés «comme un pou entre deux ongles»!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_289_289" id="Note_289_289"></a><a href="#NoteRef_289_289"><span class="label">[289]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. XIII, p. 291.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_290_290" id="Note_290_290"></a><a href="#NoteRef_290_290"><span class="label">[290]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XIII, p. 120.</p></div> - -<p>Avec crânerie la duchesse du Maine prépara la résistance. -On vit tout à coup débarquer à Sceaux des voitures -de volumes poudreux, de chartes, de parchemins, -et tout son entourage, depuis le cardinal de Polignac -jusqu'à Mlle de Launay, se mit à la besogne. Pour sa -part, elle passait les nuits en recherches fiévreuses, -accumulant sur son lit des montagnes d'in-folio, sous -l'amoncellement desquels son exiguë personne ressemblait -à Encelade abîmé sous l'Etna<a name="NoteRef_291_291" id="NoteRef_291_291"></a><a href="#Note_291_291" class="fnanchor">[291]</a>. Elle ne se bornait -pas à compulser les vieilles chroniques: elle mettait -aussi à contribution les jurisconsultes anciens et -modernes. En même temps, elle faisait appel aux -lumières du dehors, acceptant le concours de toute -espèce de gens qui argumentaient de légitimations -faites à la cour de Sémiramis ou dans la famille de -Nemrod. Le plus sérieux de ces avocats de circonstance -était l'abbé Legendre, chanoine de Notre-Dame et -ancien secrétaire de Mgr de Harlay. Or l'abbé Legendre -établissait: que les bâtards royaux, sous la première<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[p. 269]</a></span> -et la seconde race, succédaient à la Couronne comme -leurs frères légitimes; que les légitimés, n'étant appelés -au trône qu'à défaut de princes légitimes, ces derniers -n'avaient aucun intérêt à réclamer contre l'édit<a name="NoteRef_292_292" id="NoteRef_292_292"></a><a href="#Note_292_292" class="fnanchor">[292]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_291_291" id="Note_291_291"></a><a href="#NoteRef_291_291"><span class="label">[291]</span></a> <i>Mémoires de Mme de Staal de Launay.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_292_292" id="Note_292_292"></a><a href="#NoteRef_292_292"><span class="label">[292]</span></a> <i>Mémoires de l'abbé Legendre</i>, p. 329 et suiv.</p></div> - -<p>Mais un trait de génie de Mme du Maine, ce fut de -lancer dans les jambes des ducs,—ceux de ses adversaires -qu'elle abhorrait le plus,—la totalité de la noblesse -française. On a vu l'irritation de cette dernière -lorsque, sans égards pour l'état du vieux roi, les ducs -répandirent dans le public des écrits affirmant leur -droit à la dévolution de la couronne: irritation qui -faillit dégénérer en émeute, quand ils manifestèrent -l'intention d'aller, en groupe séparé du reste de la -noblesse, saluer le nouveau monarque... Il y avait là -une situation facile à exploiter: la duchesse du Maine -ne manqua pas d'en tirer avantage. D'où une sorte de -complot en vue de battre en brèche le principe même -de la pairie. Les simples gentilshommes ne se gênaient -plus pour déclarer que, ne pouvant prétendre à cette -haute dignité, ils devaient manœuvrer de façon à la -détruire. Sur quoi, d'aller de porte en porte, de faire -appel à tout le monde, même «aux borgnes et aux boiteux», -et, après avoir soulevé Paris, d'ameuter la province. -Une campagne à laquelle on peut croire que la -robe ne demeura pas étrangère... Elle écrivait dans -toutes les directions, expédiait des députés, organisait<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[p. 270]</a></span> -des assemblées et chargeait des orateurs d'y prendre -la parole. Tout ce qui lui touchait de près ou de loin -se précipitait dans la mêlée, jusqu'au bailli de Mesmes -qui utilisait sa qualité d'ambassadeur de Malte pour -enlever l'adhésion des chevaliers de son ordre.</p> - -<p>«Ramas informe, s'écrie Saint-Simon, sans consistance, -sans nom, sans fonction, sans mouvement -légitime!»—Légitime ou non, le mouvement s'accentuait -de telle sorte qu'il recrutait des adeptes jusque -dans l'entourage du Régent. Aussi bien, les coalisés ne -tardaient-ils pas à adresser au roi une supplique,—signée -en rond, afin qu'il n'y eût ni premier ni dernier,—où, -en attendant la suppression de la pairie, ils demandaient -justice contre «ses burlesques entreprises<a name="NoteRef_293_293" id="NoteRef_293_293"></a><a href="#Note_293_293" class="fnanchor">[293]</a>». -Et comme cet écrit ne recevait pas de réponse, ils présentaient -requête au Parlement pour protester contre -tout ce qui pourrait être fait au Conseil sans l'assemblée -des États généraux, seuls juges de la succession -au trône.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_293_293" id="Note_293_293"></a><a href="#NoteRef_293_293"><span class="label">[293]</span></a> «Plaise à Sa Majesté, y était-il dit, déclarer que les -pairs de France ne forment point un corps et, en conséquence, -leur défendre de se créer des syndics et des commissaires, -déclarer aussi qu'ils n'ont point droit de décider -seuls de la succession à la couronne et des régences, ni de -régler les affaires importantes de l'État.»</p></div> - -<p>Jusque-là, le duc d'Orléans avait vu sans déplaisir -«tout ce vacarme». Peut-être même le favorisait-il<a name="NoteRef_294_294" id="NoteRef_294_294"></a><a href="#Note_294_294" class="fnanchor">[294]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[p. 271]</a></span> -Mais cette évocation des États généraux retentit à ses -oreilles comme un glas funèbre et lui souffla «une -vapeur de crainte». Il se crut perdu s'il ne recourait à -des mesures de rigueur. C'est pourquoi il fit à six des -conjurés l'honneur de les faire arrêter. En même temps, -par un jeu de bascule qui entrait dans les combinaisons -de sa politique, il interdisait aux ducs de s'assembler. -Ceux-ci, aux grands éclats de rire du public, en furent -réduits à aller se concerter au Port-à-l'Anglais, sous -couleur «d'y manger des matelotes<a name="NoteRef_295_295" id="NoteRef_295_295"></a><a href="#Note_295_295" class="fnanchor">[295]</a>». Et comme -ces conciliabules agrémentés d'agapes confraternelles -aboutissaient,—10 octobre 1722,—à un nouveau factum -où se reconnaissait, à «son laconisme dur, sec, -bouillant et inconsidéré», la griffe de Saint-Simon, la -coalition ripostait de la belle encre...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_294_294" id="Note_294_294"></a><a href="#NoteRef_294_294"><span class="label">[294]</span></a> Saint-Simon l'en accuse en termes formels. Voir notamment: -<i>Mémoires</i>, t. XV, p. 44.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_295_295" id="Note_295_295"></a><a href="#NoteRef_295_295"><span class="label">[295]</span></a> <i>Les Correspondants de la marquise de Balleroy</i>, t. I, -p. 182: «Ils y tiennent la cour de Paris; on s'en moque -assez.»</p></div> - -<p>Cette fois, ce n'était pas l'origine des maisons -ducales qui était passée au crible,—Novion, sur -ce sujet, n'avait rien laissé à dire,—mais l'origine -de leurs pairies, ces pairies dont l'étrange ambition -était d'égaler celles du temps de Charlemagne. Pour -quelques-unes qui avaient été accordées au mérite ou -à la naissance, combien d'entre elles avaient été extorquées, -au moment des guerres civiles, par des sujets -rebelles! Combien provenaient de complaisances honteuses,<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[p. 272]</a></span> -comme celles qui dataient d'Henri III, lequel -profana l'institution «en faveur de ses passions favorites!» -Combien enfin n'avaient d'autre source que -des fantaisies puériles! C'est ainsi que M. de Saint-Simon, -le père, avait dû la sienne à cette circonstance -heureuse qu'il ne redoutait pas le tonnerre, dont son -jeune maître avait grand'peur<a name="NoteRef_296_296" id="NoteRef_296_296"></a><a href="#Note_296_296" class="fnanchor">[296]</a>... Si bien que, toute -récapitulation faite, on voyait tour à tour «la beauté, -la crainte, la volupté, le caprice présider à la distribution -d'une si éminentissime dignité»... Éminentissime, -surtout dans l'opinion de ceux qui en étaient -nantis; car, en somme, à quoi se réduisait-elle? A un -double droit: celui de siéger au Parlement en qualité -de conseiller honoraire, sans pouvoir jamais y présider; -celui «de faire les importants à la Cour et d'y voir -leurs femmes assises»... En réalité, il n'existait qu'un -titre. Ce titre par excellence, le plus ancien, le plus -honorable, était celui de gentilhomme, par lequel<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[p. 273]</a></span> -juraient François I<sup>er</sup> et Henri IV. Le gentilhomme -tirait de Dieu sa qualité: le duc n'était tel que par la -grâce du roi. Un parchemin l'avait fait, un autre suffisait -pour le défaire<a name="NoteRef_297_297" id="NoteRef_297_297"></a><a href="#Note_297_297" class="fnanchor">[297]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_296_296" id="Note_296_296"></a><a href="#NoteRef_296_296"><span class="label">[296]</span></a> Saint-Simon attribue à une cause différente, mais tout -aussi futile, la faveur dont bénéficia, auprès de Louis XIII, -son père, alors page de la petite écurie. Elle provenait, -assure-t-il, de ce que le jeune serviteur avait trouvé le -moyen, aux relais de chasse, de présenter, plus vite que ses -camarades, les chevaux de rechange de Sa Majesté. «Il lui -tourna son cheval, puis, la tête à la croupe de l'autre, tellement -que, sans mettre pied à terre, le roi n'eut qu'à -sauter de l'un sur l'autre. Cette invention, qui satisfaisoit -son impatience, lui plut tant, qu'il demanda le même page -à l'autre relai et l'y vouloit toujours avoir.»—<i>Supplément -aux Mémoires</i>, t. XXI, p. 36.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_297_297" id="Note_297_297"></a><a href="#NoteRef_297_297"><span class="label">[297]</span></a> <i>Supplément aux Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XXI, -p. 254 et suiv.</p></div> - -<p>Et le bonnet? Que devenait-il durant cet échange -d'aménités? C'étaient toujours, du côté des pairs, de -formidables efforts en vue de terminer l'affaire au -mieux de leurs intérêts. Mais chaque fois qu'ils se -risquaient au Parlement, ils voyaient surgir devant -eux, soit le sourire narquois de M. de Mesmes, soit -le visage renfrogné d'André de Novion, soit l'un -et l'autre. Et l'objection qu'on leur opposait était -invariablement la même, à savoir qu'à la séance du -2 septembre 1715 la solution du litige avait été renvoyée -à la majorité du roi... Si, du Palais, ils se rendaient -chez le Régent pour le sommer de tenir ses -promesses, la réponse, pour être courtoise, n'en restait -pas moins identique:—Messieurs, déclarait Son -Altesse Royale, Sa Majesté ne tardera pas à prendre le -pouvoir... Je vous en supplie, un peu de patience.</p> - -<p>La patience! mais c'était ce fonds qui leur manquait -le plus. Voyant qu'il n'y avait aucune chance d'obtenir -un jugement, Saint-Simon se persuada qu'une transaction -n'était pas impossible. Aussitôt il rédigea un projet -qui dut lui paraître admirable, car, n'accordant rien,<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[p. 274]</a></span> -il exigeait tout<a name="NoteRef_298_298" id="NoteRef_298_298"></a><a href="#Note_298_298" class="fnanchor">[298]</a>. La difficulté était de le faire -aboutir. Or, après avoir lu, personne ne prit la peine -de le discuter: il ne pouvait qu'appeler une nouvelle -déception après tant d'autres. L'auteur de cette tentative -malheureuse en fût peut-être, de dépit, tombé -malade si, à ce moment même, la Fortune, lasse sans -doute de ses rigueurs, ne lui avait offert une de ces -compensations qui font époque dans la vie d'un homme.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_298_298" id="Note_298_298"></a><a href="#NoteRef_298_298"><span class="label">[298]</span></a> D'après le projet, les ducs devaient à l'avenir: 1º être -reçus aux hauts sièges avec un cérémonial de nature à relever -leur dignité; 2º entrer à la Grand'Chambre et en sortir par -la porte du barreau; 3º être exonérés de la garde des bancs; -4º recevoir le salut au cours du délibéré... sans préjudice -d'autres menus avantages, notamment celui-ci «qui avait -son importance et sa sensibilité», qu'on rembourrerait les -banquettes ducales.—<i>Écrits inédits</i>, t. III, p. 435 et suiv.</p></div> - -<p>Déjà, en juillet 1717, date à laquelle les bâtards -subirent leur première humiliation,—déchéance du -droit à la Couronne et interdiction de traverser le -parquet,—le cœur des ducs avait eu un avant-goût des -joies célestes. Mais rien n'est comparable aux transports -que leur causa le lit de justice du 26 août 1718. -Ce coup d'État,—c'en était un,—visait à la fois -M. du Maine et le Parlement... Au premier, on reprochait -ses accointances avec une opposition de -plus en plus agressive, ses intrigues et celles de sa -femme, ses relations avec l'Espagne, son empressement -à propager, contre l'honneur du Régent, certains -bruits calomnieux. Le laisser en paix poursuivre l'éducation<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[p. 275]</a></span> -de Louis XV, c'était lui permettre de consolider -une situation qui, grâce à l'attachement de son royal -élève, deviendrait dangereuse le jour où prendraient -fin les pouvoirs du duc d'Orléans... Au second, on ne -pardonnait ni sa bienveillance à l'égard des légitimés, -ni sa popularité tant à Paris qu'en province, ni «ses -monstrueuses entreprises dont l'une n'attendoit pas -l'autre». Hier, c'était l'édit relatif aux monnaies qu'il -refusait d'enregistrer, sous prétexte qu'en attribuant -au numéraire une valeur fictive on encourageait la -fraude. Maintenant, c'est aux spéculations financières -de Law qu'il s'attaquait, en vertu de cet adage qu'il -n'est pas possible d'emplir les coffres du Trésor sans -vider la poche des contribuables. Et comme le Régent -ne tenait pas compte de leurs remontrances, ces robins -querelleurs venaient de rendre, le 12 août 1718, -un arrêt interdisant à tous étrangers, même naturalisés, -de s'immiscer dans l'administration des deniers -royaux: mesure qui dissimulait à peine la menace de -faire pendre le contrôleur général des finances<a name="NoteRef_299_299" id="NoteRef_299_299"></a><a href="#Note_299_299" class="fnanchor">[299]</a>!... -Sur quoi, on tombait d'accord au Palais-Royal qu'on -ne pouvait, sans exposer le chef de l'État au sort de -Charles I<sup>er</sup> d'Angleterre, se dispenser de punir les -auteurs de ces manifestations. On les frapperait donc, -et on frapperait, en même temps, leur ami, le duc du<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[p. 276]</a></span> -Maine, à qui seraient enlevées, non seulement la -garde et l'éducation de Sa Majesté, mais aussi le -bénéfice de ce rang intermédiaire dont le nom seul -suffisait à affoler toutes les têtes de la pairie<a name="NoteRef_300_300" id="NoteRef_300_300"></a><a href="#Note_300_300" class="fnanchor">[300]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_299_299" id="Note_299_299"></a><a href="#NoteRef_299_299"><span class="label">[299]</span></a> «Cet arrêt fit beaucoup de bruit; on le lisoit partout.»—<i>Journal -de Barbier</i>, t. I, p. 10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_300_300" id="Note_300_300"></a><a href="#NoteRef_300_300"><span class="label">[300]</span></a> Il en était de même pour le comte de Toulouse. Mais -celui-ci, à raison de ses services, de ses vertus et de son effacement, -était aussitôt, par voie gracieuse, rétabli dans ses -prérogatives. C'est surtout en vue d'accentuer l'affront infligé -à son frère que cette décision, dont sa descendance ne devait -pas profiter, était prise à l'égard du comte de Toulouse.</p></div> - -<p>Ce lit de justice du 26 août 1718, qui allait tirer la -dignité ducale «de ses anéantissements passés», occupe -une place sans pareille dans les souvenirs de Saint-Simon... -Quel merveilleux tableau il en dresse! Deux -cents pages d'une passion débordante, d'une puissance -descriptive qui tient du prodige<a name="NoteRef_301_301" id="NoteRef_301_301"></a><a href="#Note_301_301" class="fnanchor">[301]</a>!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_301_301" id="Note_301_301"></a><a href="#NoteRef_301_301"><span class="label">[301]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XV, p. 355 et suiv.; -t. XVI, p. 1 et suiv.</p></div> - -<p>C'est lui qui, le premier, a eu la pensée de cette -réunion; lui qui, afin de prévenir les cabales, propose -qu'elle soit tenue non au Parlement, comme d'usage, -mais aux Tuileries, avec invitation non motivée adressée -le jour même<a name="NoteRef_302_302" id="NoteRef_302_302"></a><a href="#Note_302_302" class="fnanchor">[302]</a>. Dès que son avis est adopté, ce -sont des démarches fiévreuses, des conciliabules secrets, -des notes griffonnées à la hâte dans le cabinet d'hiver, -en carrosse, à la promenade, sur la niche du chien. Ce -sont aussi de grandes et petites hypocrisies destinées -à dérouter les gens, des tentatives de séduction, des<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[p. 277]</a></span> -marchandages, des menaces... Et quels soins pour -éviter toute surprise! Les hypothèses les plus diverses -sont envisagées, avec discours appropriés à chacune -d'elles: suivant que les bâtards assisteront à la séance -ou prendront la fuite, suivant que le Parlement refusera -de se rendre à un appel qui déguise un guet-apens, ou -qu'il se résoudra à l'obéissance. Les troupes sont consignées -dans leurs casernes et, pour n'être point -retardé d'une seconde, le chauffe-cire attend dans la -pièce voisine avec un flambeau, mèche allumée. Il n'est -pas jusqu'au code des signaux, accessoire de toute -conspiration bien ordonnée, qui n'ait été l'objet de -calculs approfondis. Les initiés doivent agir selon -que le Régent se croisera les jambes, déploiera son -mouchoir ou fera «d'autres gestes simples». Mais -un détail qui éveille d'une façon toute particulière -la vigilance du grand metteur en scène, c'est «la -mécanique», c'est-à-dire l'installation matérielle de -la salle où va s'accomplir l'œuvre destinée à rendre -tout leur lustre à ces grandes victimes: la royauté et -la pairie. Il importe, en effet, pour la solennité des -décisions à prendre, que ce local improvisé reproduise -exactement l'économie de la Grand'Chambre. Il -importe surtout qu'on installe de hautes et de basses -banquettes: les hautes, réservées aux ducs; les basses, -disposées à la manière des marchepieds, pour rappeler -à Messieurs de la robe «l'ignominie» de -leur origine:—travail qui ne fut exécuté qu'à la<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[p. 278]</a></span> -dernière heure, de crainte que l'éveil n'en fût donné.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_302_302" id="Note_302_302"></a><a href="#NoteRef_302_302"><span class="label">[302]</span></a> Le lit de justice y fut tenu «dans la grande antichambre -où le roi avait accoutumé de manger».</p></div> - -<p>Et tout s'accomplit suivant l'ordre du programme. -Avisés du sort qu'on leur réserve, les bâtards ne -croient pas devoir assister à l'écroulement de leurs -rêves. Seuls les parlementaires, ignorants de ce qui se -trame, viennent subir le choc de la fortune adverse... -Il faut suivre Saint-Simon dans les détails de son récit -pour concevoir l'immensité d'une haine qui se révèle à -tout propos, malgré ses efforts pour se composer un -visage où apparaisse «une couche de modestie et de -gravité». La douleur, l'accablement, la déception, le -désespoir de ses rivaux lui causent d'incomparables -délices, dont le développement furieux déroute et stupéfie. -Ces sentiments éclatent aux premiers mots que -le garde des sceaux consacre aux empiétements de la -Compagnie judiciaire. C'en était fini et bien fini, déclarait -le ministre, des doctrines qu'elle essayait de faire -prévaloir: «Le Parlement pouvant tout sans le roi et -le roi ne pouvant rien sans le Parlement!» Dorénavant, -l'autorité royale ne tolérerait ni l'esprit de critique, -ni l'entêtement, ni la présomption, ni la désobéissance: -c'est une soumission absolue qu'elle exigeait de -tous les officiers de justice!... Paroles délicieuses qui -ravissent l'auteur des <i>Mémoires</i> et produisent sur ses -nerfs l'effet «de l'archet sur un instrument». Mais -quel délire lorsqu'il constate l'abattement de l'assistance! -«Mes yeux, écrit-il, fichés, collés sur ces bourgeois -superbes, parcouroient tout le grand banc, à<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[p. 279]</a></span> -genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures -ondoyantes à chaque génuflexion longue et -redoublée qui ne finissoit que par le commandement -du roi, vil petit gris qui voudroit contrefaire l'hermine -en peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à -la hauteur de nos pieds...» Vainement de Mesmes -prononcera-t-il, en manière de protestation, une harangue -pleine de dignité et de convenance<a name="NoteRef_303_303" id="NoteRef_303_303"></a><a href="#Note_303_303" class="fnanchor">[303]</a>. Il est -entendu que rien de bon ne saurait sortir de sa bouche. -Ses paroles,—«un reste de venin, de la malice la plus -raffinée», dont le scélérat n'a pu «refuser la libation à -lui-même et à sa compagnie»,—n'arrêtent pas le cours -de la colère royale. Le garde des sceaux y coupe court -par cette formule: Sa Majesté veut être obéie et obéie -sur-le-champ!... Un coup de tonnerre qui «ressuscite» -les ducs et précipite dans la poussière tous les robins -de la création!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_303_303" id="Note_303_303"></a><a href="#NoteRef_303_303"><span class="label">[303]</span></a> Voir, au <i>Journal de Buvat</i> (t. I, p. 524), le procès-verbal -de la séance. Le texte publié n'a pas été l'objet -de retouches: Saint-Simon lui-même en reconnaît l'exactitude.</p></div> - -<p>Dès lors c'est au Premier Président qu'avec une frénésie -sauvage va s'attacher Saint-Simon. Il se délecte -à le montrer grinçant des dents, tremblant de tout son -corps, saisi d'un mouvement convulsif qui lui démonte -«à vis» le visage et permet de croire que «son -menton est tombé sur ses genoux»! Contraste saisissant -avec l'attitude conquérante du narrateur dont<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[p. 280]</a></span> -le cœur, dilaté à l'excès, ne trouve pas «d'espace à -s'étendre» et se meurt de raffinements exquis. Si, dans -cet anéantissement voluptueux de son être, il découvre -un dernier reste de forces, c'est pour se remémorer les -maux de la pairie depuis les entreprises de la robe, se -remercier lui-même d'y avoir apporté un remède, -accabler de nouveau sa victime pantelante, lui jeter à -la face, en les faisant pénétrer jusqu'aux moelles, l'insulte, -le mépris, le triomphe, l'achever par des sourires -dérobés «et se baigner dans sa rage!»... Le marquis -d'Argenson insinue qu'en ce petit homme il y avait de -l'anthropophage<a name="NoteRef_304_304" id="NoteRef_304_304"></a><a href="#Note_304_304" class="fnanchor">[304]</a>. Le mot paraît juste, avec cette -restriction que, chez cet ogre affamé de la chair des -robins, le cannibalisme se doublait d'une manière de -démence. Il faut, d'ailleurs, se réjouir de ce que le lit -de justice ne tranchât, en faveur des ducs, aucune des -questions du bonnet. Il y a, en effet, à la joie une -mesure qu'on ne dépasse pas sans péril. Quel dommage -si une congestion fatale, déterminée par l'excès de -grâces nouvelles, était survenue avant la rédaction des -<i>Mémoires</i><a name="NoteRef_305_305" id="NoteRef_305_305"></a><a href="#Note_305_305" class="fnanchor">[305]</a>!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_304_304" id="Note_304_304"></a><a href="#NoteRef_304_304"><span class="label">[304]</span></a> <i>Mémoires du marquis d'Argenson</i>, t. I, p. 46.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_305_305" id="Note_305_305"></a><a href="#NoteRef_305_305"><span class="label">[305]</span></a> Saint-Simon explique (t. XVI, p. 87) pourquoi il ne -poursuivit pas, au moment du lit de justice, le règlement de -l'affaire du bonnet. Il redoutait des représailles et sans doute -aussi, un échec. Il estima «qu'il fallait quelquefois savoir -demeurer en souffrance».</p></div> - -<p>Ce jour fortuné ne devait pas, hélas! avoir de lendemain.<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[p. 281]</a></span> -Non que les bâtards fussent au bout de leurs -peines; car, bientôt après, se produisaient les incidents -relatifs à la conspiration de Cellamare et l'arrestation -des châtelains de Sceaux. Mais la réintégration de -M. du Maine au rang intermédiaire n'était qu'une -affaire de temps et, en fait, Saint-Simon n'eut jamais -cette satisfaction suprême de siéger avant lui. Quant -au Parlement, l'ostracisme politique, dont la Couronne -entendait le frapper, resta à l'état de lettre -morte. Il continuait, comme par le passé, son contrôle -gênant, touchait à tout, aux questions financières -comme aux spéculations d'ordre religieux, ne -ménageait ni critiques ni remontrances et, finalement, -se faisait exiler à Pontoise, d'où, après un séjour de -plusieurs mois, il rentrait à Paris avec les honneurs -de la guerre et l'auréole d'une popularité encore -accrue.</p> - -<p>Et voici les plus grands déboires des ducs, la perte -de leurs illusions et le triomphe définitif de la robe, -en la personne de son Premier Président.</p> - -<p>Avant de quitter, avec sa Compagnie, la ville de -Pontoise, où il se concilia tous les suffrages par sa -dignité, son habileté diplomatique et le luxe princier -dont il s'entoura,—nous verrons aux frais de qui,—M. -de Mesmes apposait sa signature au bas d'un acte -qui allait causer à Saint-Simon autant de dépit que le -lit de justice de 1718 lui avait procuré de joie. Cet -acte, c'était le contrat de mariage de Mlle de Mesmes,<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[p. 282]</a></span> -la cadette<a name="NoteRef_306_306" id="NoteRef_306_306"></a><a href="#Note_306_306" class="fnanchor">[306]</a>, avec le duc de Lorges, le propre -beau-frère de l'auteur des <i>Mémoires</i>. Quelle honte, -pour l'arrière-neveu des rois d'Italie et de l'empereur -Charlemagne, d'avoir pour belle-sœur la fille de -son plus cruel ennemi, la descendante, non encore -«décrassée», de ces paysans de Gascogne dont le -nom figurait toujours sur les rôles de la taille!... -Était-ce une revanche, «malicieusement pourpensée», -du Premier Président? Nous n'aurions garde de le dire; -mais nous n'affirmerions pas davantage que celui-ci, -né malin, demeura toujours insensible au déplaisir que -cette union devait causer au plus intraitable de ses -détracteurs. Toujours est-il que, lorsqu'il apprit cette -importante nouvelle, de la bouche même du Régent, -avec qui il travaillait, Saint-Simon faillit «crever de -colère». Il saisit un tabouret et le lança à toute volée, -sous les regards stupéfaits du prince qui, «le voyant -si outré, n'osa trop rire du torrent qu'il débondoit». -Là-dessus, serments de ne voir de sa vie ni M. de -Lorges, qui déshonorait les siens, ni la future épouse -qu'il déclare noire, hideuse, sotte, bégueule à l'avenant -et dévote à merveille, tandis que les contemporains -la représentent comme une femme de mérite et -de sagesse, de beaucoup d'esprit, ayant l'usage du -monde et très entendue à diriger une maison<a name="NoteRef_307_307" id="NoteRef_307_307"></a><a href="#Note_307_307" class="fnanchor">[307]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_306_306" id="Note_306_306"></a><a href="#NoteRef_306_306"><span class="label">[306]</span></a> Marie-Anne de Mesmes. Sa sœur aînée avait épousé -le comte de Lautrec, fils du marquis d'Ambres.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_307_307" id="Note_307_307"></a><a href="#NoteRef_307_307"><span class="label">[307]</span></a> Voir <i>Mathieu Marais</i>, t. II, p. 11. Voir également le -<i>Journal de l'exil à Pontoise</i>, rédigé par Gilbert de Lisle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[p. 283]</a></span></p></div> - -<p>Un scandale était à craindre. Mais Mme de Saint-Simon, -qui ne pouvait se résigner à vivre loin de son -frère, ne cessait de répandre des larmes, et sa santé, -très délicate, s'altérait profondément. Seule, une réconciliation -était de nature à mettre un terme à cet affligeant -état de choses. La cervelle du bilieux petit -homme fut alors agitée par «des fougues et des élans -qui ne se peuvent décrire». Mais comme c'était, à -tout prendre, un mari modèle, il finit par se résigner -«à ce sacrifice vraiment sanglant». Des visites furent -donc échangées avec la nouvelle famille du duc de -Lorges: visites au cours desquelles l'attitude de Saint-Simon -aurait été froide, hautaine et quelque peu -impertinente. Il n'en accepta pas moins, à l'hôtel du -bailliage, c'est-à-dire chez le Premier Président, un -dîner qui eut lieu le 28 décembre 1720, «feste des -saints innocents<a name="NoteRef_308_308" id="NoteRef_308_308"></a><a href="#Note_308_308" class="fnanchor">[308]</a>»... Le fougueux auteur des<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[p. 284]</a></span> -<i>Mémoires</i>, pénétrant dans le repaire du scélérat qu'il -accuse de tant de crimes, devenant son hôte et mangeant -à sa table: une réjouissante scène de mœurs!... -Mais un dîner, cela se rend. Il fallait rendre celui-ci, -sous peine de voir le malade retomber en syncope. On -le rendit, «comme de noces». Et de quoi s'entretenait-on -après ces festins qui furent suivis de plusieurs -autres, notamment chez Mme de Lauzun<a name="NoteRef_309_309" id="NoteRef_309_309"></a><a href="#Note_309_309" class="fnanchor">[309]</a> et chez -Mme de Fontenille<a name="NoteRef_310_310" id="NoteRef_310_310"></a><a href="#Note_310_310" class="fnanchor">[310]</a>?—Mon Dieu, déclare Saint-Simon, -d'un ton détaché, «on peut croire qu'il n'y eut -que de la civilité et que la conversation n'étoit -pas intéressante»... Pas intéressante!... Qu'on en -juge!... Les convives n'avaient pas plus tôt englouti -leur dernière bouchée que «le syndic de la pairie»,—le -mot est de Pontchartrain,—s'emparait du Premier -Président et, le bloquant dans un coin, s'élevait -contre l'injustice du bonnet, dénonçait l'indécence de -la garde des bancs, protestait contre le surbourrage, -flétrissait l'emploi des «mécaniques» en forme de -cabriolet, et, finalement, tirait de sa poche le fameux -projet de transaction qui exigeait tout, sans rien -donner en échange<a name="NoteRef_311_311" id="NoteRef_311_311"></a><a href="#Note_311_311" class="fnanchor">[311]</a>...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_308_308" id="Note_308_308"></a><a href="#NoteRef_308_308"><span class="label">[308]</span></a> <i>Collection de Gilbert de Lisle</i>, lequel fait, à l'occasion -de ce repas, l'observation suivante: «Je marque cecy par -rapport à M. le duc de Saint-Simon pour son raccommodement -avec M. le Premier Président qui fera ensuite celuy -du Parlement avec luy, suivant toutes les apparences, -après avoir été brouillés ensemble, ainsi qu'un grand -nombre de Messieurs les pairs depuis la mort du feu roy.» -Le chroniqueur termine par ces paroles qui révèlent les sentiments -du milieu auquel il appartenait: «C'est luy (M. de -Saint-Simon), avec M. l'archevêque de Reims, et encore -plus le duc de La Force, qui s'est avily a estre comme -premier commis du malheureux Law, qui ont été les auteurs -de s'être tous brouillés avec le Parlement, au lieu d'être -unis comme ils le devoient faire... Cela auroit pu éviter -beaucoup de maux et la ruine du peuple qui ne s'en relèvera -jamais.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_309_309" id="Note_309_309"></a><a href="#NoteRef_309_309"><span class="label">[309]</span></a> Sœur de M. de Lorges.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_310_310" id="Note_310_310"></a><a href="#NoteRef_310_310"><span class="label">[310]</span></a> Sœur du Premier Président.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_311_311" id="Note_311_311"></a><a href="#NoteRef_311_311"><span class="label">[311]</span></a> M. Chéruel, faisant état des <i>Mémoires de Villars</i>, -s'explique, à ce sujet, dans les termes suivants: «Ce qu'il -(Saint-Simon) ne dit pas, c'est qu'il chercha à tirer parti -de cette réconciliation pour la question du bonnet qui ne -cessait de le tourmenter.»—<i>Saint-Simon considéré comme -historien du règne de Louis XIV</i>, p. 115.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[p. 285]</a></span></p></div> - -<p>Ce qu'il y a de piquant, c'est que les pairs se figurèrent -que l'accord allait s'établir. Ils se flattèrent -même que, le jour de la réception du duc de Nevers, -M. de Mesmes donnerait un gage de son bon vouloir -en ôtant son mortier. Ce jour fut attendu, Dieu sait -avec quelle impatience! La cérémonie eut lieu à -l'heure dite, mais hélas, comme par le passé, le mortier -présidentiel demeura immobile sur l'énorme perruque -dont il couronnait l'édifice.</p> - -<p>Encore une tentative avortée.—Comme elle n'était -pas de nature à accroître auprès de la postérité le prestige -de son auteur, celui-ci a jugé opportun de n'en -point perpétuer le souvenir: on n'en trouve trace ni -dans les <i>Mémoires</i>, ni dans les <i>Écrits inédits</i>. C'est au -maréchal de Villars que l'histoire est redevable du -renseignement<a name="NoteRef_312_312" id="NoteRef_312_312"></a><a href="#Note_312_312" class="fnanchor">[312]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_312_312" id="Note_312_312"></a><a href="#NoteRef_312_312"><span class="label">[312]</span></a> <i>Mémoires de Villars</i>, t. II, p. 475 et suiv.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[p. 286]</a></span></p></div> - - - - -<h2><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">Les accusations de Saint-Simon contre le Premier -Président de Mesmes.—De Mesmes fut-il vénal?—Son -rôle pendant l'exil de Pontoise.—Il meurt -pauvre.—Son prestige.—Appréciation des contemporains.—A-t-il -trempé dans la conspiration -de Cellamare?—Invraisemblance de cette accusation.</span></p></blockquote> - - -<p>Saint-Simon se dédommageait de ces déboires en -déversant sur son hôte de la veille ses plus ingénieuses -diffamations. Au milieu «des horreurs» dont il le -déclare convaincu, il l'accuse d'avoir vendu sa Compagnie -au Régent et le Régent à sa Compagnie, de les -avoir trompés à tour de rôle et de ne s'être prêté au -règlement des affaires confiées à ses soins qu'à la dernière -extrémité, afin de ne point tarir «la mine d'or» -dont l'exploitation, savamment dirigée, constituait le -salaire de ses honteuses complaisances.</p> - -<p>Ce que nous avons déjà dit de M. de Mesmes permet -de pressentir que rien de cela n'est bien sérieux. Des -explications n'en sont pas moins nécessaires sur cette -imputation de vénalité qui sonne si mal à l'oreille, -surtout lorsqu'il s'agit de la magistrature.</p> - -<p>Sous l'ancien régime, la remise par le souverain de<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[p. 287]</a></span> -sommes d'argent à un grand seigneur, à un dignitaire -de l'État, à un officier de robe, n'impliquait aucune diminution -morale de celui-ci. C'était, au contraire, un témoignage -d'estime, en même temps qu'une récompense -pour des services rendus. Les chefs du Parlement figuraient, -en bonne place, sur la liste des gratifiés. Leurs -fonctions étaient si onéreuses et le profit qu'ils en retiraient -si exigu que, sans l'appui des libéralités du -prince, bien peu eussent pu tenir leur rang. En dehors -des pensions,—dont, le plus souvent, les quartiers -servaient à payer l'intérêt du brevet de retenue conféré -à leur prédécesseur<a name="NoteRef_313_313" id="NoteRef_313_313"></a><a href="#Note_313_313" class="fnanchor">[313]</a>,—les Premiers Présidents -recevaient des gratifications en numéraire ou en -immeubles et des cadeaux à l'occasion de circonstances -solennelles, comme le mariage de leurs enfants<a name="NoteRef_314_314" id="NoteRef_314_314"></a><a href="#Note_314_314" class="fnanchor">[314]</a>. -C'étaient, parfois, des sommes fort importantes. C'est -ainsi que Nicolas de Novion, si généreusement traité -au moment de sa retraite, touchait d'un seul coup, -l'année même de sa nomination, le joli denier de cent -mille écus qui lui valait les félicitations de Bussy-Rabutin<a name="NoteRef_315_315" id="NoteRef_315_315"></a><a href="#Note_315_315" class="fnanchor">[315]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[p. 288]</a></span> -Certains, et des meilleurs, ne craignaient -même pas de provoquer les offres:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_313_313" id="Note_313_313"></a><a href="#NoteRef_313_313"><span class="label">[313]</span></a> C'était, comme l'explique Gilbert de Lisle, le cas de -M. de Mesmes. Les quartiers de sa pension de 25 000 livres -étaient affectés au paiement des arrérages du brevet de -retenue établi au profit de son prédécesseur Le Pelletier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_314_314" id="Note_314_314"></a><a href="#NoteRef_314_314"><span class="label">[314]</span></a> Le marquis de Sourches (t. II, p. 8) rapporte que -Mlle de Ribeyre, petite-fille de Nicolas de Novion, reçut, au -moment de son contrat, une paire de pendants d'oreilles de -huit ou dix mille écus. Il serait facile de multiplier les -exemples.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_315_315" id="Note_315_315"></a><a href="#NoteRef_315_315"><span class="label">[315]</span></a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 284. -Novion était, en même temps, gratifié d'un billet de retenue -de pareille somme.</p></div> - -<p>—Sire, déclarait un jour Guillaume de Lamoignon, -j'ai trois cent mille livres de dettes. Mais mes plus -rudes créanciers, ce sont mon fils et ma fille. Sans les -grâces de Votre Majesté, je serais fort en peine de -les établir<a name="NoteRef_316_316" id="NoteRef_316_316"></a><a href="#Note_316_316" class="fnanchor">[316]</a>...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_316_316" id="Note_316_316"></a><a href="#NoteRef_316_316"><span class="label">[316]</span></a> Mai 1664.—<i>Journal d'Olivier d'Ormesson</i>, t. II, -p. 135.</p></div> - -<p>C'est précisément vers cette époque que des lettres-patentes -lui attribuaient la propriété de la terre de -Courson confisquée au début du procès de Fargues.</p> - -<p>A l'égard de M. de Mesmes, les procédés ne pouvaient -être différents. Nul, en effet, n'avait plus besoin -de la manne royale et, à vrai dire, n'y avait plus de -droits. Pénétré de l'importance de sa charge, il lui -avait, au grand profit de son autorité, imprimé un -lustre jusqu'alors inconnu. En contact quotidien avec -les vétérans de la Grand'Chambre, les Premiers Présidents -n'entretenaient que peu de rapports avec l'élément -jeune,—Enquêtes et Requêtes,—dont la turbulence -faisait le désespoir des chanceliers. De Mesmes -s'appliqua à attirer chez lui, par l'éclat de ses réceptions, -ces redoutables frondeurs et à les retenir par la -séduction de son esprit. A ce jeu, sa bourse s'épuisa<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[p. 289]</a></span> -rapidement; mais l'influence présidentielle s'accrut si -bien qu'il ne tarda pas à devenir l'arbitre de toute la -Compagnie.</p> - -<p>Pour un pouvoir débile, attaqué de toutes parts, et -contraint de faire face à des difficultés multiples, c'était -une fortune inespérée que cette influence du représentant -de la Couronne sur le corps, réputé ingouvernable, -dont il était chargé de diriger les débats. La laisser -s'amoindrir, en refusant un concours pécuniaire qu'aux -heures de sa toute-puissance le grand roi ne marchandait -pas, c'eût été une lourde faute. Philippe d'Orléans -n'eut garde de la commettre. De Mesmes accepta les -subsides qu'on lui offrait, comme un homme qui, recevant -son dû, ne se tient pas pour obligé. Non content, -d'ailleurs, de parer aux exigences d'une représentation -très onéreuse, il employait aussi les largesses du Trésor -à effectuer au Palais des travaux importants, -notamment à rétablir dans leur ancienne splendeur -les lambris de la Grand'Chambre. Mais l'intervention -opportune du Régent à son égard se manifesta surtout -durant cet exil de Pontoise, qui se produisit dans -les conditions économiques toutes particulières révélées -par la relation de Gilbert de Lisle. La déroute -du système de Law avait ruiné Paris, et bon nombre -de magistrats, réduits «à la charité», n'étaient pas -en état de pourvoir à la plus petite dépense<a name="NoteRef_317_317" id="NoteRef_317_317"></a><a href="#Note_317_317" class="fnanchor">[317]</a>. Ceux<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[p. 290]</a></span> -même qui possédaient de quoi se suffire ne trouvaient, -dans l'ancienne capitale du Vexin, envahie par la multitude -des gens vivant du Palais, aucune des ressources -nécessaires pour un établissement, si modeste -fût-il. La plupart de ces Messieurs, logés dans de misérables -chambres d'auberge, où l'on couchait à cinq ou -six, plusieurs dans le même lit, n'avaient la possibilité -ni de se livrer au travail, ni de faire bouillir un pot-au-feu. -De Mesmes apparut à tous comme un Dieu sauveur. -Mis en possession de la demeure princière des -Bouillon, l'abbaye de Saint-Martin, il s'installa avec -cette magnificence, non exempte d'ostentation, dont il -avait le secret. Il établit deux tables en permanence: -l'une, destinée au personnel subalterne, que présidaient -ses secrétaires: l'autre, de quarante à cinquante couverts, -dont, en personne, il faisait les honneurs à ses -collègues. Telle était sa profusion, que ceux qui préféraient -vivre chez eux pouvaient envoyer prendre des -provisions de tous genres. Le dîner de rentrée du -11 novembre coûta à lui seul vingt mille livres... C'est -le Régent qui payait...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_317_317" id="Note_317_317"></a><a href="#NoteRef_317_317"><span class="label">[317]</span></a> <i>Relation de Gilbert de Lisle.</i></p></div> - -<p>Le Premier Président ne lui avait pas, en effet, dissimulé -les dangers de son coup de force, le mécontentement -qui régnait au sein d'un corps où il suffisait d'une -imprudence pour faire surgir quelque Broussel, les -sympathies que ce corps recueillait auprès des grandes -Compagnies du royaume, son extrême popularité, tant -en province qu'à Paris. Avec sa mobilité habituelle, le<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[p. 291]</a></span> -duc d'Orléans, en vue de parer aux périls d'une décision -regrettée peut-être aussitôt que prise, avait ouvert -les caisses de l'État à ceux des exilés qui, ayant pu se -créer un intérieur décent, étaient en situation «d'adopter -des orphelins». Le procureur général Joly de -Fleury toucha, de ce chef, cent mille livres<a name="NoteRef_318_318" id="NoteRef_318_318"></a><a href="#Note_318_318" class="fnanchor">[318]</a>. De -Mesmes reçut bien davantage pendant les cinq mois -que dura la disgrâce du Parlement. Quatre cent mille -livres, assure Saint-Simon. Il faut, croyons-nous, doubler -au moins la somme; car ce bourreau d'argent -dépensait sans compter, comme s'il se fût agi de son -propre fonds. On imagine s'il s'enrichissait à ce métier! -Quand il mourra, deux ans plus tard, c'est à peine si, -des grands biens recueillis par lui en héritage, il restera -de quoi payer ses dettes.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_318_318" id="Note_318_318"></a><a href="#NoteRef_318_318"><span class="label">[318]</span></a> <i>Journal de Barbier</i>, t. I, p. 299.</p></div> - -<p>Telles sont les conditions dans lesquelles se poursuivaient, -entre le gouvernement et la Première Présidence, -de laborieuses négociations, agrémentées de -gros mots d'une part, d'impertinences de l'autre. L'opinion -publique les suivait avec passion. De Mesmes -cédait-il sur un point? C'était, aux yeux de l'opposition, -un homme que ses prodigalités mettaient à la -merci de la Couronne<a name="NoteRef_319_319" id="NoteRef_319_319"></a><a href="#Note_319_319" class="fnanchor">[319]</a>. Résistait-il aux exigences du -Régent? La Cour aussitôt criait à la trahison. Ce sort -peu enviable sera, pendant le cours du dix-huitième<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[p. 292]</a></span> -siècle, celui de tous les Premiers Présidents lorsque, -par suite de conflits incessants, ils se trouveront placés -«entre l'enclume de leur compagnie et le marteau du -despotisme<a name="NoteRef_320_320" id="NoteRef_320_320"></a><a href="#Note_320_320" class="fnanchor">[320]</a>». Tout, en 1720, ne s'en terminait pas -moins,—résultat sans exemple,—à la satisfaction des -deux parties. La Constitution (bulle <i>Unigenitus</i>) était -enregistrée avec la participation des gallicans les plus -rigides; Law, abandonné de ses protecteurs, cherchait -son salut dans la fuite; et le Parlement, rappelé à -Paris, rentrait en possession des droits dont l'avait -privé le lit de justice du 26 août 1718.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_319_319" id="Note_319_319"></a><a href="#NoteRef_319_319"><span class="label">[319]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 245.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_320_320" id="Note_320_320"></a><a href="#NoteRef_320_320"><span class="label">[320]</span></a> Mathieu Molé lui-même, durant sa glorieuse magistrature, -n'avait pu parvenir à échapper aux suspicions.</p></div> - -<p>C'est, n'en déplaise à Saint-Simon, d'une façon -triomphale que s'achèvera l'existence de Jean-Antoine -de Mesmes. Mathieu Marais, qui prisait fort ses -remontrances, écrit de lui en 1717: «M. le Premier -Président s'est comporté avec toute la dignité, la -noblesse, l'esprit, l'amour et l'attachement pour sa -Compagnie que l'on peut désirer<a name="NoteRef_321_321" id="NoteRef_321_321"></a><a href="#Note_321_321" class="fnanchor">[321]</a>.» Barbier, qui -ne saurait être suspect, car il accueille avec complaisance -les bruits les plus malveillants, dit de son côté: -«Cet homme a fini glorieusement sa carrière: il a parfaitement -rempli sa charge. L'affaire de Pontoise l'a -immortalisé par la grandeur avec laquelle il a vécu. -S'il s'entendait avec la Cour, il y a grande apparence: -il l'a fait assez adroitement pour être toujours aimé<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[p. 293]</a></span> -et respecté de sa Compagnie<a name="NoteRef_322_322" id="NoteRef_322_322"></a><a href="#Note_322_322" class="fnanchor">[322]</a>.» Cette opinion ne -faisait, d'ailleurs, que se fortifier avec le temps. -Lorsque, trente ans plus tard, le Président Hénault -rédigera ses souvenirs de jeunesse, il tracera de son -ancien chef un portrait ému auquel nous avons déjà -fait quelques emprunts. Jamais, déclarera-t-il, aucune -personne «ne fut plus heureusement formée pour la -première place». Il ajoutera que, révéré de ses collègues, -M. de Mesmes restera comme le type «du Premier -Président qui, n'ayant jamais eu d'exemple, ne -sera jamais imité<a name="NoteRef_323_323" id="NoteRef_323_323"></a><a href="#Note_323_323" class="fnanchor">[323]</a>.» Le dernier hommage que nous -ayons à citer émane d'un membre de la pairie. M. de -Luynes écrit, en 1757: «M. de Mesmes, dont le nom -sera à jamais illustre par le talent supérieur de gouverner -le Parlement presque en maître, faisoit une -dépense prodigieuse, et quoiqu'il fût médiocrement -instruit, la supériorité de son esprit lui avoit attiré -une considération à laquelle il n'est pas facile de parvenir<a name="NoteRef_324_324" id="NoteRef_324_324"></a><a href="#Note_324_324" class="fnanchor">[324]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_321_321" id="Note_321_321"></a><a href="#NoteRef_321_321"><span class="label">[321]</span></a> <i>Journal de Mathieu Marais</i>, t. I, p. 236.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_322_322" id="Note_322_322"></a><a href="#NoteRef_322_322"><span class="label">[322]</span></a> <i>Journal de Barbier</i>, t. I, p. 298.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_323_323" id="Note_323_323"></a><a href="#NoteRef_323_323"><span class="label">[323]</span></a> <i>Mémoires du président Hénault</i>, p. 398.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_324_324" id="Note_324_324"></a><a href="#NoteRef_324_324"><span class="label">[324]</span></a> <i>Mémoires du duc de Luynes</i>, t. XVI, p. 192.—La -seule note discordante que nous ayons trouvée sur la valeur -de M. de Mesmes émane de Mme de Staal de Launay. «Le -Premier Président, dit-elle, étoit, selon les apparences, -tout dévoué à la maison du Maine. Elle en tira peu de -secours. C'étoit un grand courtisan et un homme médiocre, -d'un esprit et d'une société agréables, faible, timide, rempli -de ces défauts qui aident à plaire et empêchent de servir.» -De ce jugement il convient de retenir ces mots: <i>Elle en tira -peu de secours</i>, et ceci également: rempli de ces défauts qui -aident à plaire et <i>empêchent de servir</i>. C'est une présomption -de plus à joindre à celles que nous allons énumérer touchant -la prétendue participation de M. de Mesmes à la conspiration -de Cellamare.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[p. 294]</a></span></p></div> - -<p>Malgré la protection dont le couvrent ces témoignages, -nous ne saurions dissimuler qu'il y avait, au -dire des <i>Mémoires</i>, un abominable forfait dans l'existence -de ce galant homme. Ce n'était ni la condamnation -à mort d'un innocent, comme dans la vie de -Lamoignon, ni une félonie compliquée d'abus de -dépôt, comme dans celle de Harlay: c'était un crime -de haute trahison.—Outrée de la situation faite -aux bâtards par le lit de justice de 1718, la duchesse -du Maine avait tourné ses regards du côté de Madrid. -Sa participation à la conspiration de Cellamare, qui -avait pour but de renverser le Régent et de lui -substituer Philippe V, n'est pas douteuse. Saint-Simon -a jugé opportun de lui donner de Mesmes -comme compère... La preuve? Elle résultait d'une -lettre écrite de la main même du Premier Président, -«par laquelle il répondait du Parlement à l'Espagne -et parloit sans ménagements sur la chose et sur les -moyens»... De quoi faire pendre dix fois son -homme!—Ce conjuré, chez qui l'ingénuité le disputait -à l'imprudence, craignait-il, un jour, qu'on eût -vent de sa perfidie? On doit le croire, car il sollicitait, -par l'entreprise d'une personne nommée Mlle de La<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[p. 295]</a></span> -Chausseraye, la faveur d'une entrevue secrète avec le -Régent. Ayant obtenu satisfaction, il se rendait au -Palais-Royal, frappait à une porte dérobée, était introduit, -non par les serviteurs de la maison, mais par un -valet de Mlle de La Chausseraye, lequel, au dire de -Duclos, remplissait auprès de sa maîtresse, en dehors -de son emploi officiel, une fonction d'un ordre plus -intime<a name="NoteRef_325_325" id="NoteRef_325_325"></a><a href="#Note_325_325" class="fnanchor">[325]</a>, et, en présence de cette même La Chausseraye, -recevait audience. Aussitôt, de faire étalage de -son talent de beau parleur et de formuler des protestations -de fidélité; mais le Régent ne tardait pas à lui -placer sous les yeux le corps même du délit, c'est-à-dire -la fameuse lettre: un véritable coup de théâtre!—Se -voyant déjà la corde au cou, le conspirateur se -précipitait à terre, embrassait «non pas les jambes, -mais les pieds» du prince, implorait son pardon et -manifestait la plus belle peur qui se puisse loger dans -l'âme d'un robin. Sur quoi Son Altesse Royale, dépêtrée -de cette frénésie de contrition, remettait la lettre dans -sa poche,—une arme trop précieuse pour qu'il s'en -dessaisît!—et s'éloignait sans ajouter mot<a name="NoteRef_326_326" id="NoteRef_326_326"></a><a href="#Note_326_326" class="fnanchor">[326]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_325_325" id="Note_325_325"></a><a href="#NoteRef_325_325"><span class="label">[325]</span></a> <i>Œuvres complètes de Duclos</i>, t. VII, p. 7.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_326_326" id="Note_326_326"></a><a href="#NoteRef_326_326"><span class="label">[326]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XVII, p. 4 et suiv.</p></div> - -<p>Voilà la scène rapportée par Saint-Simon. De qui -déclare-t-il la tenir? Du procureur général Joly de -Fleury, le seul ami qu'il comptât dans la robe. Référence -à coup sûr fort respectable. Ce qu'il y a de<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[p. 296]</a></span> -préoccupant c'est que, lorsque Saint-Simon tient ou dit -tenir une anecdote de Joly de Fleury, cette anecdote -est bientôt démontrée inexacte<a name="NoteRef_327_327" id="NoteRef_327_327"></a><a href="#Note_327_327" class="fnanchor">[327]</a>. Aussi bien, Joly de -Fleury ne savait rien par lui-même: le récit qui lui -est prêté, il l'aurait recueilli de la bouche de La Chausseraye... -Quel était donc ce personnage féminin, aux -mœurs suspectes, que le Régent initiait aux secrets -d'État? C'était une façon d'aventurière dont la vie -accidentée participe du roman. Issue d'une mésalliance, -elle avait longtemps végété «dans l'angoisse, -l'obscurité et la misère». Mais, douée d'un esprit -«tourné à l'intrigue, aux manèges, à la fortune», elle -parvint, grâce à ses merveilleux talents et à son peu de -répugnance pour certaines compromissions, à se pousser -dans le monde, à capter les bonnes grâces de Madame -Palatine, à «apprivoiser les ministres», dont elle -obtenait tout, à pénétrer jusqu'au roi, qu'elle amusait -de ses saillies et qui la recevait «par les derrières». -Entre temps, elle se lançait dans la dévotion et s'érigeait -en protectrice du cardinal de Noailles: ce qui ne -l'empêchait pas, d'ailleurs, de jouer un jeu d'enfer et de -gagner, au système de Law, une vraie fortune. Au -demeurant, on ne vit jamais «créature si adroite, -si insinuante, si flatteuse sans fadeur, si fine, ni si<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[p. 297]</a></span> -fausse<a name="NoteRef_328_328" id="NoteRef_328_328"></a><a href="#Note_328_328" class="fnanchor">[328]</a>»... Si fausse! Nous ne le faisons pas dire. Et -c'est uniquement sur la foi de cette personne, ainsi jugée -par Saint-Simon lui-même, que celui-ci se fait l'écho -de l'étonnant récit dont nous venons de reproduire les -grandes lignes. De cette soi-disant participation du -plus haut magistrat de France aux entreprises de -la duchesse du Maine, il ne recueillera, au cours de -son existence de chroniqueur aux aguets, ni un mot, ni -une rumeur, ni un soupçon. L'ignorance de ses contemporains -sera, du reste, non moins absolue, car dans les -relations, correspondances, écrits divers de cette -époque, de même que dans les pièces relatives au -procès, on ne rencontre aucune allusion à ce détail -capital d'une affaire qui, pendant plus d'une année, -défraya toutes les conversations. Ce sera seulement -un demi-siècle plus tard que Paris étonné apprendra -la trahison de M. de Mesmes. De quelle manière? -Par la publication des œuvres de Marmontel et de -Duclos, lesquels, mis en possession des <i>Mémoires</i> -encore inédits, y copieront, sans songer seulement à en -vérifier l'exactitude, la prétendue accusation de La -Chausseraye. Moyennant quoi ces deux historiens-philosophes, -dont la naïveté égalait l'absence d'esprit critique, -tiraient cette conclusion que de Mesmes «fut -convaincu d'avoir trempé dans la conspiration<a name="NoteRef_329_329" id="NoteRef_329_329"></a><a href="#Note_329_329" class="fnanchor">[329]</a>»!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_327_327" id="Note_327_327"></a><a href="#NoteRef_327_327"><span class="label">[327]</span></a> Ainsi en est-il du prétendu empoisonnement de Madame. -Voir, à ce sujet, <i>Saint-Simon considéré comme historien -de Louis XIV</i>, par <span class="smcap">Chéruel</span>, p. 154 et 473 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_328_328" id="Note_328_328"></a><a href="#NoteRef_328_328"><span class="label">[328]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. VII, p. 222 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_329_329" id="Note_329_329"></a><a href="#NoteRef_329_329"><span class="label">[329]</span></a> Ce sont les termes mêmes de <span class="smcap">Marmontel</span>, <i>Histoire de -la Régence</i>, p. 347.—La relation de Duclos se trouve dans -ses <i>Œuvres complètes</i>, t. VII, p. 7.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[p. 298]</a></span></p></div> - -<p>L'invraisemblance de pareils commérages n'est-elle -pas saisissante? A quelle personne impartiale fera-t-on -croire qu'un Premier Président, chaque jour en contact -avec le chef de l'État, ait eu besoin, pour arriver jusqu'à -lui, du patronage de La Chausseraye? Que celle-ci, -évoluant comme chez elle dans l'intimité du Palais-Royal, -ait été promue à l'honneur de juge du camp au -cours d'un débat qui mettait en jeu les intérêts les plus -graves? Qu'un homme, réputé à juste titre comme «le -plus délié de son temps<a name="NoteRef_330_330" id="NoteRef_330_330"></a><a href="#Note_330_330" class="fnanchor">[330]</a>,» ait, de sa propre main, -dressé le programme d'un complot dont la divulgation -pouvait entraîner pour lui les plus fâcheuses conséquences? -Que le Régent, peu discret de sa nature, -n'ait jamais soufflé mot de cette histoire, même à -celui qu'il considérait comme son ami, son conseil, -son confident intime: nous voulons dire Saint-Simon?</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_330_330" id="Note_330_330"></a><a href="#NoteRef_330_330"><span class="label">[330]</span></a> <i>Mémoires du président Hénault.</i></p></div> - -<p>Saint-Simon! Aucune objection ne le touche, si ce -n'est pourtant cette dernière, qui l'atteint dans sa -vanité. Aussi éprouve-t-il le besoin d'attester que, si -le duc d'Orléans ne s'ouvrit pas à lui, ce ne fut point -par manque de confiance, mais parce que Dubois le -lui défendit. Pourquoi? Comment? Dans quelles circonstances? -Ici les explications deviennent confuses -et subtiles<a name="NoteRef_331_331" id="NoteRef_331_331"></a><a href="#Note_331_331" class="fnanchor">[331]</a>. Ce qui, heureusement, ne participe pas<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[p. 299]</a></span> -de ce caractère sibyllin, ce sont les raisons qui déterminèrent -le Régent à ne point exécuter le criminel qu'il -venait de prendre la main dans le sac. Il fallait qu'elles -fussent bien puissantes, car le prince était déjà si mal -disposé à l'égard du Premier Président que, au moment -du lit de justice de 1718, il avait pris la résolution «de -le chasser»... Chose inouïe! C'est Saint-Simon,—du -moins il l'assure,—qui opéra le sauvetage. Non par -bonté d'âme, on peut le croire, mais par un raffinement -de haine: il importait, déclare-t-il, de laisser au -misérable le temps de se compromettre davantage -pour mieux l'accabler<a name="NoteRef_332_332" id="NoteRef_332_332"></a><a href="#Note_332_332" class="fnanchor">[332]</a>!... Raisonnement que le -Régent trouva si péremptoire, qu'il se décida à suspendre -le cours de sa justice. Mais alors, quelles considérations -purent bien l'arrêter quand il posséda les -preuves de la félonie?</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_331_331" id="Note_331_331"></a><a href="#NoteRef_331_331"><span class="label">[331]</span></a> Moins embarrassé que Saint-Simon, tout en n'étant -d'ailleurs pas mieux renseigné que lui, Duclos explique l'indulgence -de Dubois de la façon suivante: Il y a, dit-il, -apparence que si l'abbé Dubois étouffa l'affaire «c'est dans -la vue qu'il pouvoit un jour avoir besoin pour lui-même -d'un juge corrompu...» Il est difficile de pousser plus loin -le champ des conjectures!</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_332_332" id="Note_332_332"></a><a href="#NoteRef_332_332"><span class="label">[332]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XV, p. 362.</p></div> - -<p>Cette fois-ci, c'est La Chausseraye qui joue, au -profit du coupable, le rôle de Providence... Après -l'avoir tiré de son évanouissement et replacé sur ses -jambes, elle courut après Son Altesse pour lui tenir le -langage suivant: «Avec cette pièce en mains, voilà -un homme qui ne peut plus qu'être à vous, à pendre<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[p. 300]</a></span> -et à dépendre, et c'est la meilleure aventure qui vous -pût arriver, parce que, désormais, vous en ferez -tout ce qu'il vous plaira sans qu'il ose souffler.»</p> - -<p>Avis non moins judicieux que pratique. Si, en effet, -le duc d'Orléans est nanti d'un document aussi décisif, -c'en est fait de M. de Mesmes: on le tient si bien qu'il -ne peut plus être qu'un instrument dont la Cour usera -et abusera à sa convenance. Cela se trouve d'autant -mieux qu'on est à la veille de graves conflits, ceux-là -mêmes dont l'exil à Pontoise va,—trois mois après,—constituer -le dénouement... Or qu'arrive-t-il? Précisément -le contraire de ce qu'on eût été en droit d'attendre -si de Mesmes avait eu les mains liées. Jamais il -ne fit preuve de plus d'indépendance: indépendance -qui, dépassant parfois la mesure, n'épargnait au chef -de l'État ni brocards ni plaisanteries; le tout «de la -manière la plus indécente et la moins mesurée<a name="NoteRef_333_333" id="NoteRef_333_333"></a><a href="#Note_333_333" class="fnanchor">[333]</a>». Et -quand le Régent manifeste son indignation, «le coquin» -ne laisse pas que de persister dans son impertinence... -Est-ce là le fait d'un homme qu'on vient de -représenter plus mort que vif, se roulant à terre de -désespoir, prêt à toutes les palinodies pour obtenir sa -grâce? Et vit-on jamais criminel, aussi soucieux de -vivre, traiter avec une pareille désinvolture un prince -qui a en poche tout ce qu'il faut pour le perdre<a name="NoteRef_334_334" id="NoteRef_334_334"></a><a href="#Note_334_334" class="fnanchor">[334]</a>?</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_333_333" id="Note_333_333"></a><a href="#NoteRef_333_333"><span class="label">[333]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XVII, p. 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_334_334" id="Note_334_334"></a><a href="#NoteRef_334_334"><span class="label">[334]</span></a> Les altercations entre eux étaient fréquentes. Buvat, -au mois d'avril 1722, en rapporte une qui, si les détails sont -exacts, donne une singulière idée du langage du Régent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[p. 301]</a></span></p></div> - -<p>Nous n'aurions garde d'insister!—La Chausseraye -a-t-elle imaginé le récit reproduit par les <i>Mémoires</i>? -S'est-elle bornée à fournir, à titre d'hypothèse, un -canevas qu'avec ses ressources infinies Saint-Simon -s'est plu à broder? Le nom de l'habile entremetteuse -n'est-il venu sous sa plume qu'en vue de se dégager -personnellement d'une responsabilité par lui jugée -trop lourde?—Ce sont là autant de questions sur -lesquelles nous n'avons pas à prendre parti. Ce que -nous croyons pouvoir affirmer, c'est que la coopération -de M. de Mesmes à la conspiration de Cellamare -est, comme les crimes imputés à ses prédécesseurs, -une pure invention<a name="NoteRef_335_335" id="NoteRef_335_335"></a><a href="#Note_335_335" class="fnanchor">[335]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_335_335" id="Note_335_335"></a><a href="#NoteRef_335_335"><span class="label">[335]</span></a> C'est aussi la conclusion de <span class="smcap">Chéruel</span>. <i>Saint-Simon -considéré comme historien de Louis XIV</i>, p. 154.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[p. 302]</a></span></p></div> - - - - -<h2><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">Divisions dans la pairie.—Désertions.—La robe -triomphe.—Ambassade de Saint-Simon en Espagne.—Il -se démet de la pairie en faveur de son fils.—Mémoire -au Régent.—Le Régent ne répond -pas.—Fin de l'affaire du bonnet.—Mort du -Premier Président de Mesmes (1723).</span></p></blockquote> - - -<p>L'affaire du bonnet touchait à sa fin: «Elle arriva, -d'une part, à force d'art, d'intrigues, de souplesse et -d'audace; de l'autre, de dépit, de dégoût et de guerre -lasse<a name="NoteRef_336_336" id="NoteRef_336_336"></a><a href="#Note_336_336" class="fnanchor">[336]</a>...» La vérité est que les moins clairvoyants -commençaient à se rendre compte qu'il n'y avait rien à -attendre ni du présent ni de l'avenir. Cette échéance -de la majorité du roi, sur laquelle on avait fondé tant -d'espérances, ne pouvait elle-même apporter que des -déceptions. En restituant au Parlement ses anciennes -prérogatives, la monarchie avait aliéné sa liberté. -Comment croire que, sans profit aucun, elle commît -l'imprudence d'indisposer une compagnie influente, -dont le concours lui était indispensable pour l'établissement -des édits fiscaux!... A cette conviction d'impuissance -se joignait le souvenir cuisant des blessures<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[p. 303]</a></span> -reçues. Les dernières escarmouches ne démontraient-elles -pas l'inégalité d'une lutte où la pairie, discutée -dans son origine, ses attributions, ses dignitaires, laissait -chaque jour quelque lambeau de son prestige?</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_336_336" id="Note_336_336"></a><a href="#NoteRef_336_336"><span class="label">[336]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XII, p. 333.</p></div> - -<p>Parmi les partisans d'une paix reconnue nécessaire, -figurait le duc de Noailles. Il eut le courage de dire ce -que beaucoup osaient à peine s'avouer. Son opinion ne -tarda pas à faire des prosélytes: M. de La Rochefoucauld, -personnage bizarre et inquiet; M. de Villeroy, -dont l'intransigeance n'avait jamais été bien sincère; -M. de Sully, «qu'embabouinèrent» les opposants de la -noblesse; M. de Richelieu, qui «ne faisoit que poindre»; -M. d'Harcourt, impotent de longue date et n'ayant -plus «ni tête ni parole...» Ah! M. de Noailles faisait -de belle besogne. Aussi quelle avalanche d'outrages! -Jadis on l'avait affublé du surnom glorieux de Brutus; -maintenant on lui infligeait un sobriquet de traître, -puisé dans l'Écriture Sainte. Ce n'était plus Brutus-Noailles, -mais Noailles-Achitophel<a name="NoteRef_337_337" id="NoteRef_337_337"></a><a href="#Note_337_337" class="fnanchor">[337]</a>. Les purs prirent -enfin le parti de l'expulser des réunions où se maintenaient -les dernières résistances... Bien réduit, du -reste, sinon quant à la qualité, du moins quant au -nombre, le parti des gens «incapables de gauchir»! -Il ne comprenait plus, en dehors des ecclésiastiques, -tous inébranlables, que MM. de La Force, de Tresmes,<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[p. 304]</a></span> -de Charost, de Villars, d'Antin, de Chaulnes et,—cela -va de soi,—Saint-Simon. «Aucun de ceux-là, déclare-t-il, -ne se démentit; aucun ne faiblit. Tous agirent et -firent merveilles. C'étoit avec eux que j'étois uni.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_337_337" id="Note_337_337"></a><a href="#NoteRef_337_337"><span class="label">[337]</span></a> Achitophel était un des conseillers du roi David: il -prit parti pour Absalon, au moment de sa révolte.</p></div> - -<p>Union qui ne devait pas être de longue durée. Tout, -en effet, conspirait contre elle. L'écroulement du Système -de Law et le procès intenté à M. de La Force, -pour accaparement de marchandises payées en papier-monnaie, -allaient faire revivre des divisions que, seul, -un intérêt pressant avait pu apaiser. Afin de ne point -paraître prendre parti pour ceux des pairs qu'accusait -l'opinion publique, la majorité se rapprochait tout à -coup de la robe. On la vit même,—ô prodige!—assister -aux fêtes de l'hôtel du Bailliage. Elle fit mieux: quand -le Parlement fut dessaisi, au profit du Grand Conseil, -de l'instance suivie contre M. de La Force, princes, ducs -et robins se trouvèrent d'accord pour rédiger des remontrances -que porta une députation, dans les rangs de laquelle -figuraient certains transfuges des plus qualifiés. -Un nouveau succès du Premier Président que le greffier -Gilbert de Lisle célèbre dans ces termes: «Je marquerai -ici, avec joie et comme un bon citoyen, qu'on -ne sçauroit avoir plus d'union, mesme de fraternité, -qu'il n'y en a, à présent, entre Messieurs les princes, -grand nombre de pairs et le Parlement. Dieu veuille -que ce soit pour toujours, pour le bien de l'État, le -service du roy, le bien de la justice et du peuple qui -en a besoin.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[p. 305]</a></span></p> - -<p>Saint-Simon eut beau se démener en compagnie de -son frère d'armes, l'archevêque de Reims, jeter feu et -flamme, proférer des anathèmes,—il fallut bien se -rendre à l'évidence: c'était, de toutes parts, «la désertion». -Sur quoi, se livrant à une récapitulation douloureuse, -il constatait que jamais époque n'avait été -plus funeste à la pairie. Certes, les belles promesses -n'avaient pas été ménagées: promesses perfides en -contemplation desquelles les ducs, «stupidement», -s'étaient laissé arracher un sursis néfaste. Depuis, -malgré des mises en demeure quotidiennes, leurs réclamations -étaient demeurées inefficaces. Oublieuse des -engagements contractés dans le petit entresol de Versailles, -Son Altesse Royale s'était jouée «de leur faiblesse, -de leur bassesse, de l'avidité de la plupart et de -la sottise de presque tous». Dès lors, que de démembrements -nouveaux! Chacun avait tiré à soi: princes, -noblesse, robe. Les premiers ne laissaient pas s'écouler -un jour sans accroître à leur profit l'intervalle les séparant -d'une institution jadis sans rivale, aujourd'hui -l'objet du mépris de tous et la risée de l'univers. De -son côté, la noblesse ne dissimulait pas ses prétentions -à l'égalité, poussant l'audace jusqu'à «disputer les -honneurs du Louvre, le tabouret, les housses et le -reste...» Et telles femmes qui, sous le règne précédent, -n'eussent point osé faire l'aveu d'un semblable -désir, «se prélassoient maintenant aux bals du roi ou -du Palais-Royal, rangées <i>audessus des duchesses</i>!»...<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[p. 306]</a></span> -Quant à la robe, son élévation n'était pas moins scandaleuse. -En province, elle accaparait le haut du pavé, -établissant en sa faveur une suprématie devant laquelle -personne n'avait assez de prosternements. A Paris, -c'était bien autre chose: les présidents à mortier, qui -jouaient à la ville le même rôle que les princes à la -Cour, exerçaient, à l'égard de tout le monde, une véritable -tyrannie. Il n'y avait pas de distinctions auxquelles -ces messieurs n'aspirassent. On les avait vus -successivement quitter le drap noir pour s'habiller -de velours et de soie, inscrire sur leurs maisons le -titre d'hôtel, transformer leur portier en suisse, disposer -sur leurs carrosses, à la façon du manteau ducal, -leur pèlerine de petit-gris, prétendre enfin, à l'échange -du salut, à la housse et au tabouret<a name="NoteRef_338_338" id="NoteRef_338_338"></a><a href="#Note_338_338" class="fnanchor">[338]</a>, sans d'ailleurs -être contredits par les gens de qualité avec qui ils -s'entendaient comme larrons en foire.—Les ducs -étaient donc, «en sept ans, tombés dans l'ignominie -dernière, déchus de tout, sans distinction nulle part, -réduits à s'abstenir de tout et à se cacher. En sorte -qu'il étoit inutile de l'être, si ce n'est pour recevoir -des affronts et avoir des disputes sur quoi que ce -puisse être».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_338_338" id="Note_338_338"></a><a href="#NoteRef_338_338"><span class="label">[338]</span></a> <i>Annotations au journal de Dangeau</i>, t. XVI, p. 467.</p></div> - -<p>La cause de ce lamentable effondrement? C'était,—le -mal venait de loin,—la facilité avec laquelle se -distribuait la pairie, l'oubli des traditions par «une<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[p. 307]</a></span> -malapprise jeunesse», les mésalliances contractées en -vue de parer au délabrement des fortunes, les schismes -au cours desquels on s'arrachait «le nez et les -yeux<a name="NoteRef_339_339" id="NoteRef_339_339"></a><a href="#Note_339_339" class="fnanchor">[339]</a>»; c'était, en un mot, l'abaissement des -mœurs, des caractères et des intelligences: on ne rencontrait -plus, en effet, dans les rangs de la noble -phalange, qu'ignorance honteuse, sot bel air, impuissance -de tout accord durable, découragement rapide -en face des épreuves et lâcheté devant la servitude<a name="NoteRef_340_340" id="NoteRef_340_340"></a><a href="#Note_340_340" class="fnanchor">[340]</a>...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_339_339" id="Note_339_339"></a><a href="#NoteRef_339_339"><span class="label">[339]</span></a> Lettre du 18 avril 1747, citée dans les <i>Mémoires du -duc de Luynes</i>, t. I, p. 449.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_340_340" id="Note_340_340"></a><a href="#NoteRef_340_340"><span class="label">[340]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XI, p. 405.</p></div> - -<p>Ce qui accroissait encore l'amertume de cette déchéance, -c'est qu'elle coïncidait avec l'élévation de -l'odieuse race des légistes. C'est en vain qu'on eût -voulu se le dissimuler: ils passaient à l'état de puissance... -Ayant, un jour, dressé le contingent des forces -acquises à la haute robe, Saint-Simon constatait avec -stupeur qu'il fallait y faire figurer la magistrature -entière; ses suppôts devenus légion; les gens faibles -et bas, adulateurs d'un pouvoir qui tenait entre ses -mains leur fortune, leur honneur et leur vie; la finance, -la bourgeoisie, les marchands, les artisans, les ignorants, -qui, de tout temps, constituèrent la majorité du -public... «Tout cela, s'écriait-il, fait un groupe qui ne -s'éloigne guère de <i>l'universalité</i>. Ajoutons à ce -parti l'idée flatteuse que le Parlement est le rempart -contre les entreprises des ministres bursaux, et il se<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[p. 308]</a></span> -trouvera que <i>presque tout ce qui est en France</i> -applaudira à toutes les plus folles chimères de -grandeur en faveur du Parlement, par crainte, par -besoin, par basse politique, par intérêt ou par -ignorance»...</p> - -<p>Cependant les conciliabules secrets continuaient -chez M. de Mailly, archevêque de Reims. Mais leur -inutilité apparaissait si manifeste que Saint-Simon -avait cessé de s'y rendre. Pressé pourtant par sa -famille, il consentait à assister à la dernière réunion -où devait se résoudre la question «des funérailles». -Il y alla, le désespoir au cœur, et participa à une cérémonie -qui, par la grandeur qu'il lui prête, exhale -comme un parfum antique. Sans doute, le petit cénacle -n'imita point ces sénateurs romains qui, ayant eu le -malheur de déplaire au prince, se couronnaient de -roses et s'ouvraient les veines. Son attitude ne fut -même, tout d'abord, ni résignée ni silencieuse, et ce -fut par un concert de malédictions à l'adresse des -schismatiques que débuta la séance. Mais, ce tribut -payé à une légitime indignation, la sérénité philosophique -envahit les âmes. Aussi la peine édictée contre -les traîtres, mitigée par une saine application des principes -de l'Évangile, consista-t-elle en une froideur -indifférente... Sur quoi, ayant couvert l'humiliation de -la retraite par cette formule accommodante qu'il convenait -«de ne plus battre l'air en vain», ces héros -méconnus, en proie à un attendrissement général, se<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[p. 309]</a></span> -précipitèrent dans les bras les uns des autres, s'embrassèrent -étroitement et se jurèrent une éternelle -amitié<a name="NoteRef_341_341" id="NoteRef_341_341"></a><a href="#Note_341_341" class="fnanchor">[341]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_341_341" id="Note_341_341"></a><a href="#NoteRef_341_341"><span class="label">[341]</span></a> <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XII, p. 338.</p></div> - -<p>C'était du moins finir comme il se devait.</p> - -<p>Un dérivatif honorable était, d'ailleurs, assuré à -Saint-Simon. Au lendemain de cette historique soirée, -il partait pour l'Espagne, en qualité d'ambassadeur -extraordinaire, avec mission de solliciter, au nom de -Louis XV, la main de l'infante, fille de Philippe V. Au -retour de cette glorieuse expédition, qui dura six mois, -l'obsession du bonnet était cependant encore là pour -agiter ses nuits. Mais, s'il conservait encore des espérances, -sa foi en un avenir réparateur dut être quelque -peu ébranlée. Voilà, en effet, que ses amis les plus -fidèles disparaissaient comme s'ils se fussent donné le -mot. Hier, l'évêque-duc de Laon, M. Clermont-Chatte, -aujourd'hui l'archevêque-duc de Reims, M. de Mailly... -Privé de ses chefs de file, le peu qui restait «des débris» -du petit groupe s'habituait déjà «à l'ignominie»...</p> - -<p>L'heure de la retraite lui semblant venue, Saint-Simon -se démit de la pairie en faveur de son fils aîné, -le duc de Ruffec<a name="NoteRef_342_342" id="NoteRef_342_342"></a><a href="#Note_342_342" class="fnanchor">[342]</a>: une retraite qui, d'ailleurs, ne le -dépouillait que d'une façon relative. Les pairs «démis» -conservaient, en effet, la jouissance entière du rang, de -l'ancienneté, des préséances, des honneurs de toute<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[p. 310]</a></span> -nature afférents à la fonction et figuraient à l'almanach -royal avant le bénéficiaire de la résignation. Le seul -avantage dont ils fussent privés était celui de délibérer -et d'opiner aux séances du Parlement. Pouvait-on considérer -cet amoindrissement comme une perte? Très -atténuée, en tout cas, par la satisfaction de ne plus -s'asseoir «sur la planche» des banquettes, en face de -ces petit-fils de serfs qui, juchés sur leurs façons de -trônes, refusaient aux successeurs des hauts barons la -politesse d'un salut!... Ce changement de situation ne -l'empêchait pas de se livrer presque aussitôt<a name="NoteRef_343_343" id="NoteRef_343_343"></a><a href="#Note_343_343" class="fnanchor">[343]</a> à une -manifestation nouvelle,—pareille à celle qui lui avait -attiré la verte réplique où l'origine de sa fortune lui -était rappelée. Il s'agissait encore d'un mémoire dont -la majorité prochaine du roi et l'imminence du sacre -lui fournirent le prétexte. Après avoir formulé la série -des récriminations qui lui sont habituelles, il revenait -sournoisement à l'affaire du bonnet et soumettait à -l'examen du Régent la teneur d'un bon édit qui devait -tout régler à la satisfaction des ducs et à la confusion -de leurs adversaires... Le Régent ne daigna pas répondre -à cette invocation qu'on pourrait qualifier de -posthume: le «bonnet» était mort, bien mort, et sans -chance aucune de résurrection.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_342_342" id="Note_342_342"></a><a href="#NoteRef_342_342"><span class="label">[342]</span></a> Mai 1722: <i>Journal de Mathieu Marais</i>, t. II, p. 283.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_343_343" id="Note_343_343"></a><a href="#NoteRef_343_343"><span class="label">[343]</span></a> 10 octobre 1722.</p></div> - -<p>Il semble que M. de Mesmes attendît ce moment -pour disparaître de la scène. Très malade depuis<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[p. 311]</a></span> -quelques mois, il s'obstinait à rester à la tête de sa -Compagnie, la guidant à travers les écueils de la politique -et la mettant en garde contre ses propres entraînements. -Il succomba le 23 août 1723, presque en -même temps que le cardinal Dubois, premier ministre. -Coïncidence dont Saint-Simon ne manque pas de s'emparer, -pour procéder à la plus injurieuse des comparaisons. -«Un plus corrompu, s'il se peut, que le cardinal -Dubois le suivit douze ou treize jours après. Ce fut -le Premier Président... Je dis plus corrompu que -Dubois par ses profondes et insignes noirceurs, et -parce que, né dans un état honorable et riche, il -n'avoit pas eu besoin de se bâtir une fortune comme -Dubois, qui étoit de la lie du peuple. J'ai eu tant -d'occasions de faire connaître ce magistrat également -détestable et méprisable que je crois pouvoir me dispenser -d'en salir davantage ce papier».</p> - -<p>Cependant les filles de M. de Mesmes, ruinées par -le faste de leur père, étaient obligées de vendre ses -admirables collections, sa bibliothèque, ses manuscrits, -en un mot de faire argent de tout. On mit en campagne -Saint-Simon, beau-frère de l'une d'elles, pour solliciter -une pension en leur faveur. Il s'exécuta, mais de quelle -façon! «J'avoue, déclare-t-il, que je n'insistai pas -beaucoup pour une chose que je trouvois aussi déplacée -et dont je ne me souciois pas du tout...» -Ainsi, même dans les détails les plus éloignés de la -querelle, se révèle l'état d'âme du duc et pair.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[p. 312]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></h2> - -<blockquote> - -<p><span class="smcap">André de Novion devient Premier Président.—Sa -présentation au roi.—Sa démission (1724).—L'affaire -des paniers.—Le libelle des pairs.—La -vengeance de Mlle de Charolais.—La colère -du roi.—L'arrêt du 30 avril 1728.—Saint-Simon, -devenu prudent, n'oublie pas ses rancunes.</span></p></blockquote> - - -<p>Nous en aurions fini avec l'épopée ducale-parlementaire -s'il ne nous restait quelques mots à dire de -deux des combattants qui lui survécurent: André de -Novion et l'auteur des <i>Mémoires</i>.</p> - -<p>André de Novion était, par son ancienneté, sa valeur -professionnelle, ses services et ceux de ses ancêtres, -désigné pour remplacer de Mesmes. Mais il s'entendait -mieux au métier de redresseur de torts qu'à celui de -solliciteur. Un autre allait être pourvu de la charge, -quand la fin subite de Philippe d'Orléans renversa les -chances des candidats. Investi des fonctions de premier -ministre, le duc de Bourbon n'avait rien à refuser à -Mme de Prie. Celle-ci, parente des Potier, jugea piquant -d'inaugurer son règne de favorite en portant à la -Première Présidence celui-là même qu'on se disposait à -en exclure.</p> - -<p>Obtenir l'agrément du roi: rien de moins difficile.<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[p. 313]</a></span> -Enlever l'adhésion de l'intéressé: c'était une autre -affaire. Insensible par tempérament à l'attrait des -grandeurs, le petit-fils du héros des Grands Jours d'Auvergne -n'en éprouvait pas moins le désir d'ajouter un -fleuron nouveau à la couronne de sa maison. D'où des -perplexités cruelles. Tantôt il paraissait enclin à se -laisser faire violence; tantôt,—et plus fréquemment,—il -opposait avec obstination une résistance impassible -aux objurgations les plus pressantes. On batailla pendant -une semaine et, sans doute, pour triompher de sa -répugnance, il fallut faire luire à ses yeux la perspective -d'une reprise, toujours possible, de l'affaire du bonnet.</p> - -<p>Encore une rupture faillit-elle se produire quand il -s'agit de la présentation à Sa Majesté. Désirant -qu'elle eût lieu sous le patronage d'un Potier, Novion -s'adressa à son cousin le duc de Tresmes,—le -titulaire de cette académie de jeux dont la Compagnie -judiciaire, émue par de fréquents rapports de police, -méditait de prescrire la fermeture<a name="NoteRef_344_344" id="NoteRef_344_344"></a><a href="#Note_344_344" class="fnanchor">[344]</a>. M. de Tresmes -n'eut garde de laisser échapper une si belle occasion. Il -remémora, avec de grands éclats de voix, ses griefs -contre le Parlement et se plaignit, entre autres choses, -que Novion, en personne, lui eût écrit plusieurs lettres -impertinentes.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_344_344" id="Note_344_344"></a><a href="#NoteRef_344_344"><span class="label">[344]</span></a> Après des vicissitudes nombreuses, elle fut fermée définitivement -en 1741. M. de Gesvres, à la suite de cette -décision, congédia trente-cinq de ses domestiques.—<i>Mémoires -du duc de Luynes</i>, t. III, p. 368.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[p. 314]</a></span></p></div> - -<p>—En effet, monsieur, je me souviens, confessa le -coupable.</p> - -<p>Et, avec sa logique de juriste ferré sur la théorie des -compensations, il ajouta posément:</p> - -<p>—Faites-moi autant de réponses sur le même ton -et, par là, nous serons quittes<a name="NoteRef_345_345" id="NoteRef_345_345"></a><a href="#Note_345_345" class="fnanchor">[345]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_345_345" id="Note_345_345"></a><a href="#NoteRef_345_345"><span class="label">[345]</span></a> <i>Journal de Mathieu Marais</i>, t. III, p. 58.</p></div> - -<p>—Adressez-vous ailleurs! s'exclama, avec emportement, -M. de Tresmes... D'autant plus que, depuis -huit jours, j'ai résigné toutes mes charges en faveur de -mon fils, M. de Gesvres.</p> - -<p>—Que ne le disiez-vous! soupira Novion, qui -regrettait son inutile démarche.</p> - -<p>M. de Gesvres, promu, par cette démission, à la triple -dignité de pair de France, de gouverneur de Paris et de -premier gentilhomme de la Chambre, se trouvait tout -désigné pour remplir le rôle de parrain. Mais,—coïncidence -fâcheuse,—sa personne venait de subir une -diminution sensible du fait d'un procès resté célèbre: -une instance en nullité de mariage, pour cause d'impuissance, -dont le bien-fondé, après enquête, expertise -et congrès, fut, à sa confusion, judiciairement établi. -Novion n'avait pu l'ignorer; car c'est grâce à ses bons -offices que l'épouse,—avant la lettre,—du jeune duc -renonça au bénéfice d'un arrêt qui lui restituait son -auréole virginale... Être présenté par un Potier «dégénéré», -dont les dames saluaient le passage par des<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[p. 315]</a></span> -chuchotements ironiques, quelle déplaisante disgrâce! -Le président fut sur le point de reprendre sa parole, -mais il réfléchit, se décida et n'eut point à s'en repentir.</p> - -<p>M. de Gesvres mit, en effet, toute sa coquetterie à le -combler d'honneurs. Il ne se borna point à l'introduire -auprès de Sa Majesté, il tint à assister à l'audience -d'installation. C'est pourquoi il se rendit au Parlement -en grande pompe, suivi d'un cortège de prince, et jeta -au peuple de l'argent à pleines mains, comme il était -d'usage pour le sacre des rois. Cette mise en scène, -sans précédents dans les fastes du Palais, fut d'autant -plus remarquée qu'elle contrastait étrangement avec la -simplicité du récipiendaire. Celui-ci en parut moins fier -qu'embarrassé. Après quelques paroles, qui obtinrent -l'assentiment unanime, il prêta serment d'une voix -puissante, en faisant un grand tour de bras à la façon -des marchands qui aunent leurs étoffes: une inconsciente -réminiscence des Potier d'autrefois.</p> - -<p>On comprend que cet original ne possédât point -certaines des qualités nécessaires à un chef de corps: -le tact qui prévient les froissements, la souplesse qui -aplanit les difficultés, l'art de se faire bien venir de ses -collègues et du public. Certes, la dignité ne lui faisait -pas défaut, non plus que la connaissance des hommes -et l'expérience des affaires, mais il avait des franchises -indignées et de brusques révoltes qui sentaient leur -paysan du Danube. Toute concession aux goûts du jour -lui paraissait une faiblesse, et c'est à peine si l'on put<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[p. 316]</a></span> -obtenir qu'à son portier il substituât un suisse. A vrai -dire, il eût voulu n'avoir personne pour ouvrir aux -gens...—A quoi bon! pensait-il: si vous avez le bon -droit pour vous, qu'est-il besoin de courbettes! Au contraire, -si votre cause est mauvaise, toutes les politesses -du monde ne prouveront pas que vous ayez raison!... -Et, plus que jamais, il allait se blottir au fond de son -logis de la rue des Blancs-Manteaux.</p> - -<p>Un autre souci le hantait: celui de ses dépenses. -Elles excédaient toutes les prévisions de ce bourgeois -«mesnager de son bien». La messe rouge de 1723, -au cours de laquelle il «dansa très gravement», fut -suivie d'un repas maigre dont la note dépassa deux -mille écus. Son dîner d'installation coûta plus cher -encore. Et voilà que ses collègues de la Cour des Aides -et de la Chambre des Comptes, ainsi que le chancelier -lui-même, ayant tenu à le recevoir, il fallait rendre les -politesses. Quand il fit son calcul, au bout de quelques -mois, il constata que sa charge, pour laquelle il avait -déboursé cinq cent mille livres, n'en rapportait pas -trente-cinq mille, et que, seuls, les frais de représentation, -en liardant sur le détail, atteignaient une somme -plusieurs fois supérieure... Si, encore, il s'était présenté -des devoirs périlleux! Mais, après les troubles qui -venaient d'agiter la Compagnie, aucun nuage n'apparaissait -à l'horizon parlementaire: vaincus et désarmés, -les ducs eux-mêmes ne manifestaient aucune velléité de -revanche!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[p. 317]</a></span></p> - -<p>Une année s'était écoulée à peine que, n'y pouvant -plus tenir, André de Novion annonçait son départ du -Palais. Par une remarquable ironie du sort, ce dégoûté -des grandeurs eut toutes les peines du monde à sortir -de sa place: presque autant qu'il en avait fait éprouver -à ceux qui l'y avaient fait entrer. Sa démission fut -refusée trois fois. Ayant enfin obtenu son <i>exeat</i>, il -congédia son suisse<a name="NoteRef_346_346" id="NoteRef_346_346"></a><a href="#Note_346_346" class="fnanchor">[346]</a>, rappela le portier des anciens -jours, prit congé de son ami le charron et, secouant -sur Paris la poudre de ses souliers, alla chercher la -solitude dans sa terre de Grignon.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_346_346" id="Note_346_346"></a><a href="#NoteRef_346_346"><span class="label">[346]</span></a> <i>Mémoires du duc de Luynes</i>, t. VIII, p. 378.</p></div> - -<hr class="tb" /> - -<p>La retraite de Saint-Simon ne procédait pas des -mêmes causes: elle ne fut empreinte ni de résignation, -ni de philosophie. L'affaire du bonnet resta, dans sa -pensée, aussi lancinante qu'aux jours des plus vives -émotions. Et si quelque divinité, se plaisant au désordre, -l'eût ressuscitée, on peut tenir pour certain -qu'en dépit de sa vieillesse, il eût été le premier à reparaître -sur la brèche et à y montrer l'ardeur des premiers -temps. On en a pour garant le ton de ses -<i>Mémoires</i> et de ses derniers écrits.</p> - -<p>Jamais, en effet, ses chimères ne l'avaient hanté -davantage. Au lendemain du jour où il déclare renoncer -au monde, on le voit se livrer à des manifestations sur -la portée desquelles il est impossible de se méprendre:<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[p. 318]</a></span> -refus, pour cause d'étiquette, d'assister au sacre; récriminations -amères sur cette cérémonie; adhésion, en la -forme authentique, à toutes les protestations des ducs... -Mais sa participation «aux affaires communes» est -principalement active dans les démêlés qui se traitent -par écrit. Là, il domine sans partage. Il a beau dire -«qu'il ne vit plus que dans l'amitié de quelques personnes, -très insensible à tout le reste»; qu'il s'occupe -«à quelque chose de moins chimérique et de moins -dégoûtant que les choses de la pairie<a name="NoteRef_347_347" id="NoteRef_347_347"></a><a href="#Note_347_347" class="fnanchor">[347]</a>»; qu'il se répute -«mort et considère sa dignité comme éteinte<a name="NoteRef_348_348" id="NoteRef_348_348"></a><a href="#Note_348_348" class="fnanchor">[348]</a>»... -Artifices de parole! La vérité est que, tenu d'une -façon exacte au courant de ce qui se passe à Versailles, -il est toujours prêt à fournir à ses amis les armes qui -leur sont nécessaires, soit pour la défense, soit pour -l'attaque.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_347_347" id="Note_347_347"></a><a href="#NoteRef_347_347"><span class="label">[347]</span></a> Lettre du 18 avril 1746, reproduite dans les <i>Mémoires -du duc de Luynes</i>, t. I, p. 449.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_348_348" id="Note_348_348"></a><a href="#NoteRef_348_348"><span class="label">[348]</span></a> <i>Supplément aux Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XXI, -p. 252.</p></div> - -<p>Seule, sa mésaventure dans l'affaire des paniers, si -cruelle pour les duchesses<a name="NoteRef_349_349" id="NoteRef_349_349"></a><a href="#Note_349_349" class="fnanchor">[349]</a>, put arrêter l'intempérance -de son zèle. Qu'il ait, tout en restant dans la -coulisse, pris une part importante à ce nouveau conflit; -cela n'est pas douteux. On en trouve la preuve dans ce -fait, que c'est surtout contre sa personne que fut -dirigée la vengeance des princes,—nous devrions dire<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[p. 319]</a></span> -des princesses, car c'est Mlle de Charolais qui se -chargea de la correction...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_349_349" id="Note_349_349"></a><a href="#NoteRef_349_349"><span class="label">[349]</span></a> Voir plus haut.</p></div> - -<p>En quoi consista-t-elle? On n'a pas oublié le mémoire -du 10 octobre 1722 où, avec ses exagérations habituelles, -Saint-Simon se plaignait de tout et de tous, -revenait à la charge contre la robe et ne ménageait ni -«le sang royal, ni le duc d'Orléans, ni le feu roi». Ce -mémoire avait été communiqué aux principaux intéressés; -mais le public ne le connaissait que par ouï-dire. -Mlle de Charolais en publia le texte: si bien -qu'après avoir ri de confiance, les Parisiens se délectèrent -à bon escient. En même temps, elle faisait rééditer -la riposte à ce mémoire, la fameuse riposte où, -entre autres choses désobligeantes pour la maison de -Rouvroy, était rappelé le rôle décisif joué par le tonnerre -dans l'édification de sa fortune. L'exécution était -complète.</p> - -<p>Sans doute, la pairie entière se trouvait atteinte par -cette habile manœuvre; mais son représentant attitré -était touché d'une manière toute spéciale. Il ne s'y -trompa point. «C'est, se hâte-t-il d'écrire au Garde -des sceaux pour justifier son incartade de 1722, -une perfide bombe qui me tombe sur la tête<a name="NoteRef_350_350" id="NoteRef_350_350"></a><a href="#Note_350_350" class="fnanchor">[350]</a>.» -Au cardinal Fleury, à qui il s'empresse aussi d'adresser -des explications, il déclare: «C'est un échantillon<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[p. 320]</a></span> -de ce qui arrivera à tous les hommes au jugement -dernier, où leurs actions et leurs pensées les plus -secrètes seront exposées clairement à la vue de tout -le monde<a name="NoteRef_351_351" id="NoteRef_351_351"></a><a href="#Note_351_351" class="fnanchor">[351]</a>...» Mais, comme il a un ressort inépuisable, -il reprend vite assurance, ergote sur de prétendues -divergences de texte, affirme qu'il ne possède, -pour les relever, aucun moyen de contrôle, alors que -la minute de son travail subsiste intacte entre ses -mains<a name="NoteRef_352_352" id="NoteRef_352_352"></a><a href="#Note_352_352" class="fnanchor">[352]</a>, et, d'accusé se faisant accusateur, démontre -que le coupable ce n'est pas lui, mais le clan des -princes qui, en livrant à la publicité une œuvre confidentielle, -«a violé les droits les plus sacrés de la -société des hommes».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_350_350" id="Note_350_350"></a><a href="#NoteRef_350_350"><span class="label">[350]</span></a> 20 mars 1728. <i>Supplément aux Mémoires</i>, t. XXI, -p. 251.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_351_351" id="Note_351_351"></a><a href="#NoteRef_351_351"><span class="label">[351]</span></a> <i>Écrits inédits</i>, t. IV, p. 164 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_352_352" id="Note_352_352"></a><a href="#NoteRef_352_352"><span class="label">[352]</span></a> «Les passages que critique Saint-Simon se trouvent -pourtant dans l'original écrit de sa main, qui est conservé -aux Archives nationales.»—Note de M. de Boislisle au -<i>Supplément des Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XXI, p. 254.</p></div> - -<p>Ainsi sauvait-il les apparences; mais il avait du -plomb dans l'aile... C'est sur ces entrefaites que, en -réponse à la publication de Mlle de Charolais, paraissait -le libelle des pairs dont nous avons déjà parlé<a name="NoteRef_353_353" id="NoteRef_353_353"></a><a href="#Note_353_353" class="fnanchor">[353]</a>, -libelle que Louis XV, justement indigné, déféra au -Parlement pour outrages «au sang royal». L'arrêt du -30 avril 1728, qui condamnait au feu cet écrit diffamatoire, -inspira aux moins timides une crainte d'autant -plus vive qu'à la colère de Sa Majesté se joignait celle -des princes, dont certains ne passaient pas pour être<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[p. 321]</a></span> -fort endurants<a name="NoteRef_354_354" id="NoteRef_354_354"></a><a href="#Note_354_354" class="fnanchor">[354]</a>. Ce qui ressortait de tout cela, c'était -que, désormais, une prudente réserve était nécessaire: -et les ducs en jugèrent ainsi<a name="NoteRef_355_355" id="NoteRef_355_355"></a><a href="#Note_355_355" class="fnanchor">[355]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_353_353" id="Note_353_353"></a><a href="#NoteRef_353_353"><span class="label">[353]</span></a> Voir plus haut.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_354_354" id="Note_354_354"></a><a href="#NoteRef_354_354"><span class="label">[354]</span></a> Déjà, à propos d'une question beaucoup moins grave, -l'un d'eux, le comte de Charolais, annonçait qu'il jetterait -par la fenêtre ceux des ducs qui tomberaient sous sa main.—<i>Journal -de Mathieu Marais</i>, t. II, p. 380.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_355_355" id="Note_355_355"></a><a href="#NoteRef_355_355"><span class="label">[355]</span></a> Saint-Simon demeura-t-il étranger au libelle condamné -par le Parlement? Il est difficile de le croire. On aurait peine -à comprendre qu'au lendemain de la blessure faite à sa vanité, -il fût resté impassible sous l'affront. Cette impression se -trouve confirmée, non par le style de l'écrit, mais par de nombreuses -présomptions tirées du texte: références à des questions -d'étiquette ancienne qu'il était seul à bien connaître, -renseignements de fait ne pouvant émaner que de lui... D'où -l'on peut conclure que, s'il ne participa point d'une façon -directe à la rédaction de ce pamphlet, il documenta l'auteur, -l'éclaira de ses conseils et joua le rôle que, sur le marchepied -des hauts barons, jouèrent les légistes du moyen âge: le rôle -de souffleur.</p></div> - -<p>Saint-Simon ne fut pas le dernier à s'en rendre -compte; aussi son attitude se modifia-t-elle. Non, -certes, qu'il fût guéri de son goût pour les disputes -de rang. Mais lui, qui ne savait rien dissimuler de ses -rancunes et mettait son orgueil à combattre au grand -jour, il devient d'une extrême prudence. Sa plume s'entoure -de mystère et ne se hasarde plus que sous le voile -de l'anonymat. «Tout le salaire que je vous demande, -écrit-il au duc de Luynes en lui expédiant un plaidoyer -de sa façon, est un inaltérable secret sur l'auteur -et de brûler cette lettre comme les précédentes. -Si donc, par impossible, j'entends quelqu'un, même<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[p. 322]</a></span> -des nôtres, me parler de ce mémoire, j'ignorerai qu'il -en existe un et je refuserai d'écouter ce qu'il me -chante<a name="NoteRef_356_356" id="NoteRef_356_356"></a><a href="#Note_356_356" class="fnanchor">[356]</a>.» Des ennemis, il en a assez «d'irréconciliables»; -il ne lui convient pas de s'en créer d'autres.—Mêmes -recommandations au duc de Richelieu... -Que l'on tire parti des armes qu'il aiguise, à merveille! -Mais qu'on ne le désigne à personne, surtout aux -princes, car ils sont capables «de faire courir» ses -écrits et de les rendre publics «avec des ridicules et -des huées». La discrétion, il l'implore «à genoux» -et, pour l'obtenir, revient trois fois à la charge<a name="NoteRef_357_357" id="NoteRef_357_357"></a><a href="#Note_357_357" class="fnanchor">[357]</a>...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_356_356" id="Note_356_356"></a><a href="#NoteRef_356_356"><span class="label">[356]</span></a> Lettre du 20 octobre 1746, reproduite dans les <i>Mémoires -du duc de Luynes</i>, t. I, p. 450.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_357_357" id="Note_357_357"></a><a href="#NoteRef_357_357"><span class="label">[357]</span></a> Lettre du 9 août 1753: <i>Supplément aux Mémoires de -Saint-Simon</i>, t. XXI, p. 407.</p></div> - -<p>Mais ce tribut payé au souci de son repos, il ne -change rien à ses habitudes de polémiste. On dirait -que, pareil au juif Ahasvérus, une force inconnue le -contraint à ne point s'arrêter. Il rédige, rédige encore -des consultations aussi fiévreuses que savantes, sachant -bien quelle en est la valeur, quoiqu'il affecte de dire -que, seule, «la beurrière» en profitera<a name="NoteRef_358_358" id="NoteRef_358_358"></a><a href="#Note_358_358" class="fnanchor">[358]</a>. En voici -quatre sur les Bouillon auxquels il ne pardonne ni leur -fortune, ni leurs prétentions au titre d'Altesse et de -princes étrangers, «ces faux princes qu'à sa grande -honte connaissoit seule la France»... En voilà également -une autre dans une question où sont intéressés<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[p. 323]</a></span> -les princes du sang, de vrais princes ceux-là, mais qu'il -hait tout autant que les faux. «Ce sont, déclare-t-il, -nos plus grands ennemis qui se repaissent avidement -de nos dépouilles et qu'en toutes occasions, -même les plus indifférentes pour eux, nous trouvons -qui nous barrent sur tout et qui veulent que, vis-à-vis -d'eux, tout soit égal à peuple<a name="NoteRef_359_359" id="NoteRef_359_359"></a><a href="#Note_359_359" class="fnanchor">[359]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_358_358" id="Note_358_358"></a><a href="#NoteRef_358_358"><span class="label">[358]</span></a> Lettre citée du 20 octobre 1746.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_359_359" id="Note_359_359"></a><a href="#NoteRef_359_359"><span class="label">[359]</span></a> <i>Supplément aux Mémoires de Saint-Simon</i>, t. XXI, -p. 407.</p></div> - -<p>Et sait-on, au moment où il a déjà un pied dans la -tombe,—août 1753,—les souvenirs qui hantent ses -veilles? Ceux qui ont trait aux usurpations de ces -mêmes princes, aux usurpations des bâtards, aux usurpations -de la noblesse, aux usurpations de la robe et à -cette affaire du bonnet qui, bien que close depuis trente -ans, ne cesse d'agiter son esprit...</p> - -<p>Ainsi mourra-t-il, comme il a vécu: ombrageux, -défiant, toujours sur le qui-vive, incapable d'oublier -une offense vraie ou imaginaire,—«immuable comme -Dieu et d'une suite enragée!...» C'est à cette ténacité -inébranlable que la querelle puérile qui fait l'objet de -cette étude aura dû l'honneur,—portée par l'œuvre -littéraire la plus surprenante du dix-huitième siècle, -l'une des plus étonnantes de toutes les littératures,—de -passer à la postérité.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[p. 324]</a><br /><a name="Page_325" id="Page_325">[p. 325]</a></span></p> - - - -<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></h2> - - -<table> -<tr><td><span class="smcap"><a href="#PREFACE">Préface</a></span>, par Frantz Funck-Brentano.</td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><b><a href="#INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></b></td></tr> - -<tr><td>Saint-Simon.—Sa haine pour «la robe».—Querelles de -préséance au dix-septième siècle.—Antagonisme de la -pairie et de la robe.—La sincérité de Saint-Simon. </td><td> 1</td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><b>PREMIÈRE PARTIE</b></td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><a href="#I">I</a></td></tr> - -<tr><td>Motifs de querelles entre la pairie et le Parlement.—La -formule du serment des pairs.—La <i>préopinion</i> aux lits de -justice.—Arrêt du Grand Conseil et lit de justice du -<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[p. 326]</a></span>29 août 1664.—Mort du Premier Président de Lamoignon. </td><td> - 13</td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> -<tr><td><a href="#II">II</a></td></tr> - -<tr><td>Nicolas de Novion succède à Lamoignon (1678).—Les -Potier de Novion.—Portrait du nouveau Premier Président.—Son -passé.—Les grands jours d'Auvergne. </td><td> 29</td></tr> - -<tr><td></td></tr> -<tr><td><a href="#III">III</a></td></tr> - -<tr><td>La querelle du bonnet.—Son origine d'après Saint-Simon. -La garde des bancs.—Le <i>débourrage et le surbourrage</i> -des banquettes.—Les paravents en forme de dais.—Examen -de la thèse des <i>Mémoires</i>.—Les <i>Écrits inédits</i> de -Saint-Simon.—L'<i>État des changements arrivés à la -dignité de duc et pair</i>.—Le <i>Mémoire abrégé au roi</i>.—Conséquences -à tirer du rapprochement de ces documents. </td><td> 49</td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><a href="#IV">IV</a></td></tr> - -<tr><td>Autres questions de préséance.—Le <i>salut en pied</i>.—Les -huissiers d'<i>accompagnement</i>.—L'entrée et la sortie.—L'échelle -de la lanterne.—Doléances des ducs et pairs.—Louis -XIV s'en désintéresse.—Le Premier Président -de Novion molesté par les ducs d'Aumont et de Coislin.—La -mentalité de Saint-Simon comme chroniqueur de -l'affaire du bonnet.</td><td> 67</td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><a href="#V">V</a></td></tr> - -<tr><td>Inexactitudes relevées dans le récit des <i>Mémoires</i>.—Les -<i>chimères</i> de Saint-Simon.—Son appréciation sur Nicolas -de Novion.—Cette appréciation contredite par les -<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[p. 327]</a></span>mémoires du temps.—Retraite du Premier Président de -Novion (1689).—Ses causes.—Faveurs que lui accorde -le roi. </td><td> 81</td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><a href="#VI">VI</a></td></tr> - -<tr><td>Le Premier Président de Harlay.—Son portrait.—Ses -ancêtres.—Son attitude vis-à-vis des ducs.—Les procès -de Saint-Simon et du maréchal de Luxembourg.—L'échec -de la candidature de Harlay à la charge de chancelier.—Ses -causes.—Mort de Harlay (1707).—Le duc du -Maine se prononce contre les ducs dans la querelle du -bonnet.—Vaines tentatives de Saint-Simon.—Découragement -des ducs.—Fin de la première période de la querelle -du bonnet. </td><td> 101</td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><a href="#VII">VII</a></td></tr> - -<tr><td>Appréciation de Saint-Simon sur Harlay, démentie par les -documents de l'époque.—Le dépôt de Ruvigny.—L'arlequin -Dominique.—L'affaire de Fargues.</td><td>123</td></tr> - -<tr><td><br /></td></tr> -<tr><td><b>DEUXIÈME PARTIE</b></td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><a href="#VIII">VIII</a></td></tr> - -<tr><td>Discussions entre les ducs.—La reprise de l'affaire du -bonnet.—Avantages accordés par le roi aux légitimés.—Le -<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[p. 328]</a></span>rang intermédiaire. </td><td> 145</td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><a href="#IX">IX</a></td></tr> - -<tr><td>Le duc du Maine et le Premier Président de Mesmes.—Leur -duplicité d'après les <i>Mémoires</i>.—Affront au bailli -de Mesmes.—Scène violente faite par Saint-Simon au -duc du Maine.—La version des <i>Mémoires</i> est-elle la -vraie?—Raisons d'en douter. </td><td> 158</td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><a href="#X">X</a></td></tr> - -<tr><td>La dernière maladie de Louis XIV.—Les ducs délibèrent.—Les -ducs de La Force, de Charost, d'Antin, le maréchal -de Villars, les ducs de Coislin, de Tresmes.—Les pairs -ecclésiastiques.—M. de Reims.—Questions d'étiquette.—Négociations -avec le Régent. </td><td> 176</td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><a href="#XI">XI</a></td></tr> - -<tr><td>Le Premier Président de Mesmes (1712-1723).—Sa jeunesse.—Sa -famille.—Son caractère.—Le Président -André de Novion.—Appréciations de Saint-Simon sur ces -deux personnages. </td><td> 190</td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><a href="#XII">XII</a></td></tr> - -<tr><td>Une journée historique (2 septembre 1715).—Les réserves -des ducs au sujet de leurs revendications.—Le rôle personnel -de Saint-Simon.—La déception des ducs.—Ils -répandent un mémoire exposant leurs prétentions.—Les -pairs représentent les grands vassaux de la Couronne.—Les -<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[p. 329]</a></span>empiétements des légistes.</td><td> 209</td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><a href="#XIII">XIII</a></td></tr> - -<tr><td>Réponse qu'on pouvait faire au mémoire des ducs.—L'embarras -du Régent.—Railleries des ducs.—Le psautier -de la reine Ingeburge. </td><td> 230</td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><a href="#XIV">XIV</a></td></tr> - -<tr><td>La revanche des parlementaires.—<i>Mémoire pour le Parlement -contre les ducs et pairs.</i>—L'origine des maisons -ducales.—La noblesse de Saint-Simon.—Conversation -entre le duc de Gesvres et le maréchal de Villeroy.—La -protestation de l'hôtel de Crussol.—Couplets contre les -ducs. </td><td> 247</td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><a href="#XV">XV</a></td></tr> - -<tr><td>La requête des ducs contre les bâtards.—La duchesse du -Maine prépare la résistance.—Elle se concilie la noblesse -et le Parlement.—Supplique au roi.—Le Régent s'inquiète -et veut sévir.—Le lit de justice du 26 août 1718.—La -joie de Saint-Simon.—Courte durée du triomphe.—Mlle -de Mesmes épouse le duc de Lorges.—Fureur de -Saint-Simon.—Il se résigne.—Tentative de transaction.—La -réception du duc de Nevers.—La question -du bonnet reste entière. </td><td> 266</td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><a href="#XVI">XVI</a></td></tr> - -<tr><td>Les accusations de Saint-Simon contre le Premier Président -de Mesmes.—De Mesmes fut-il vénal?—Son rôle pendant -<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[p. 330]</a></span>l'exil de Pontoise.—Il meurt pauvre.—Son prestige.—Appréciation -des contemporains.—A-t-il trempé dans la -conspiration de Cellamare?—Invraisemblance de cette -accusation. </td><td> 286</td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><a href="#XVII">XVII</a></td></tr> - -<tr><td>Divisions dans la pairie.—Désertions.—La robe triomphe.—Ambassade -de Saint-Simon en Espagne.—Il se démet -de la pairie en faveur de son fils.—Mémoire au Régent.—Le -Régent ne répond pas.—C'est la fin de l'affaire du -bonnet.—Mort du Premier Président de Mesmes -(1723). </td><td> 302</td></tr> -<tr><td><br /></td></tr> - -<tr><td><a href="#XVIII">XVIII</a></td></tr> - -<tr><td>André de Novion devient Premier Président.—Sa présentation -au roi.—Sa démission (1724).—L'affaire des -paniers.—Le libelle des pairs.—La vengeance de -Mlle de Charolais.—La colère du roi.—L'arrêt du -30 avril 1728.—Saint-Simon, devenu prudent, n'oublie -pas ses rancunes. </td><td> 312</td></tr> -</table> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[p. 331]</a></span></p> - - - - -<p class="center">PARIS</p> - -<p class="center"><span class="smcap">TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT et C</span><sup>ie</sup></p> - -<p class="center">RUE GARANCIÈRE, 8</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'affaire du bonnet et les Mémoires d - Saint-Simon, by André Grellet-Dumazeau - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE DU BONNET *** - -***** This file should be named 61789-h.htm or 61789-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/7/8/61789/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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