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-Project Gutenberg's OEuvres complètes, tome 1/6, by Laurence Sterne
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: OEuvres complètes, tome 1/6
-
-Author: Laurence Sterne
-
-Release Date: April 7, 2020 [EBook #61772]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 1/6 ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
-
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-
- Å’UVRES
- COMPLÈTES
- DE
- LAURENT STERNE.
-
- NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.
-
- TOME PREMIER.
-
- A PARIS,
- Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN.
- AN XI.--1803.
-
-
-
-
-_Ce volume contient_
-
-
-La vie de l'Auteur;--des Mémoires particuliers sur sa personne, sur ses
-ouvrages, sur l'origine de Tristram Shandy.
-
-La première partie des Opinions de Tristram Shandy.
-
-
-
-
-[Illustration: _Laurent Sterne_]
-
-
-
-
-A MADAME M. A. E. B**. m. d. p. t. n. * f. s. m. c. * s. b. a. p. m****.
-u***. à j*****.
-
-
-_L'amitié, Madame, vous fait hommage de cette édition. L'Auteur vous
-l'eût offerte lui-même assurément, s'il eût eu, comme moi, le plaisir de
-vous connoître._
-
-_Recevez, Madame, les assurances du respectueux dévouement de_
-
- _Votre t. v._
-
- J.-Fr. BASTIEN, _éditeur_.
-
-
-
-
-VIE
-
-DE STERNE.
-
-
-Laurent Sterne naquit dans la capitale d'Irlande. Il étoit fils d'un
-officier, et arrière-petit-fils d'un archevêque: un de ses oncles étoit
-prébendaire de la cathédrale de Dublin: ce qui lui procura beaucoup de
-relations avec le clergé.
-
-Destiné lui-même à parcourir cette carrière, il entra fort jeune à
-l'université de Cambridge, où il développa des talens particuliers. La
-gaieté de son caractère, la vivacité de son imagination, son génie, les
-saillies de son esprit, la tournure de ses idées l'annoncèrent de bonne
-heure.
-
-Malgré toutes ces qualités, il vécut cependant quelque temps fort peu
-connu à Sulton, dans la forêt de Gastres. Son revenu étoit très-modique,
-et ne consistoit que dans les foibles rétributions d'un vicariat qu'il
-avoit obtenu dans le comté d'Yorck.
-
-Sans ambition, il seroit peut-être resté toute sa vie dans cette
-obscurité, si une occasion particulière ne l'eût fait connoître.
-
-Un de ses amis sollicitoit la survivance d'un bénéfice important, dont
-le titulaire vouloit faire assurer les revenus à sa femme et à son fils
-après sa mort. Sterne trouva que c'étoit bien assez qu'il en jouît
-pendant toute sa vie, et il se joignit à son ami pour empêcher cette
-substitution singulière. Mais ils n'avoient ni l'un ni l'autre assez
-d'intrigue; leurs soins n'eurent aucun succès, et leur adversaire
-réussit. Sterne, piqué, chercha les moyens de se venger, il ne trouva
-que celui de faire une satyre contre le simoniaque. Elle opéra si
-vivement sur l'esprit de cet homme, qu'il fit prier Sterne de la
-supprimer. Cela n'étoit pas possible, déjà elle étoit répandue; mais la
-crainte qu'elle ne fût suivie de quelqu'autre, fit le même effet. Le
-bénéficier résigna son bénéfice à l'ami de Sterne, et cette aventure lui
-fit avoir à lui-même, sans la demander, une des meilleures prébendes de
-la cathédrale d'Yorck. Cet ouvrage étoit intitulé: _Histoire d'un bon
-gros manteau avec un tapabor de l'espèce la plus chaude, dont l'heureux
-possesseur ne seroit pas content, s'il n'en pouvoit couper assez pour
-faire une juppe à sa femme, et une culotte à son fils_.
-
-Le vicariat de Sterne ne l'occupoit guère que le dimanche matin. Il y
-faisoit l'office divin avec la plus grande exactitude, et le soir, il
-alloit prêcher dans la paroisse de _Stillington_. Son canonicat lui
-donna d'autres soins, qu'il remplit pendant long-temps avec l'attention
-la plus scrupuleuse.
-
-Etant un jour dans un café d'Yorck avec d'autres ecclésiastiques, un
-étranger d'un certain âge y déclama vivement contre la religion, et
-contre le clergé. Ce ne sont que des hypocrites: qu'en pensez-vous,
-dit-il, en s'adressant à Sterne? Celui-ci, sans faire semblant de lui
-répondre directement, prit la parole: «J'ai chez moi, dit-il, un
-épagneul qui est charmant: c'est le meilleur chien de chasse qu'il y ait
-dans toute la province; mais il est d'un caractère si sauvage, si
-farouche, il s'élance surtout avec tant de férocité contre des gens qui
-ne lui ont point fait de mal, que je suis résolu de le faire
-noyer.»--L'étranger sentit l'allégorie, et se retira sans rien dire.
-
-On venoit de faire une superbe édition de Rabelais; Sterne qui avoit
-beaucoup entendu parler de cet auteur se le procura. Dès ce moment, il
-abandonna tous les soins de son canonicat, et ne s'occupa plus que du
-curé de Meudon, et de ses ouvrages. On se plaignoit de ne le plus voir
-dans les cercles dont il faisoit l'amusement.
-
-Il étoit absolument inconnu dans la capitale. C'étoit pourtant là qu'il
-vouloit faire imprimer les deux premiers volumes de son _Tristram
-Shandy_. Il les envoya à un des libraires qui publioit le plus de
-nouveautés, et lui marqua le prix qu'il en vouloit: celui-ci les lui
-renvoya. Il se décida alors à les faire imprimer à Yorck. On ne lui en
-offrit pas ce que le papier et la copie de son manuscrit lui avoient
-coûté. Mais à peine l'ouvrage parut-il, qu'il fut enlevé avec une
-rapidité incroyable. On lui donna mille guinées pour en permettre une
-seconde édition.
-
-Tristram Shandy se trouva entre les mains de tout le monde. Beaucoup le
-lisoient, et peu le comprenoient. Ceux qui ne connoissoient point
-Rabelais, son esprit, son génie, le comprenoient encore moins. Il y
-avoit des lecteurs qui étoient arrêtés par des digressions dont ils ne
-pouvoient pénétrer le sens; d'autres qui s'imaginoient que ce n'étoit
-qu'une perpétuelle allégorie, qui masquoit des gens qu'on n'avoit pas
-voulu faire paroître à découvert. Mais tous convenoient que Sterne étoit
-l'écrivain le plus ingénieux, le plus agréable de son temps, que ses
-caractères étoient singuliers et frappans, ses descriptions
-pittoresques, ses réflexions fines, son naturel facile.
-
-Cet ouvrage lui attira la plus grande considération. Il fut recherché
-des grands, des savans, des gens de goût, et singulièrement de tous ceux
-qui sont enclins à jeter du ridicule sur tout ce qui se passe dans le
-monde: c'étoit une espèce de gloire d'avoir passé une soirée avec
-l'auteur de _Tristram Shandy_: mais il éprouva le sort de toutes les
-personnes qui obtiennent de la célébrité par leurs talens. Lui et ses
-ouvrages furent déchirés dans mille brochures, dont on ne connoît pas
-même actuellement le titre. S'il eut une foule d'ennemis obscurs, il eut
-des défenseurs distingués qui le vengèrent. Un des plus grands seigneurs
-de l'Angleterre prit hautement son parti contre quelques
-ecclésiastiques; et pour lui marquer tout-à-la-fois, disoit-il, et son
-estime pour lui, et le peu de cas qu'il faisoit d'eux, il lui donna un
-bénéfice considérable dans la paroisse de Cawood.
-
-Sterne ne tarda point à publier les sermons qu'il avoit faits dans son
-vicariat. Il en avoit glissé un dans son Tristram Shandy, qui fit
-d'abord prendre la meilleure opinion de ceux-ci. L'excellence de la
-morale et le style n'y laissèrent en effet rien à désirer. Mais on le
-blâma sévérement de les avoir donnés sous un nom ridicule. «Je fais
-imprimer ces sermons, disoit-il dans sa préface, comme s'ils étoient
-d'Yorick. J'espère que le lecteur grave ne trouvera rien en cela qui
-puisse l'offenser, et je continuerai de publier les autres sous le même
-titre.» Yorick étoit le nom d'un bouffon que Shakespeare avoit introduit
-dans sa tragédie de Hamlet.
-
-Les volumes de son Tristram Shandy furent imprimés successivement. On ne
-les trouva point inférieurs aux premiers. Son conte burlesque du grand
-nez parut aussi plaisant, que l'histoire de Lefèvre étoit pathétique et
-touchante.
-
-Son voyage sentimental ne démentit point sa réputation. Il fut traduit
-dans toutes les langues presque aussi-tôt qu'il parut.
-
-Sterne, entraîné dans la république des lettres, laissa le soin de ses
-bénéfices, et leur principal revenu à des ecclésiastiques qui les
-desservoient: il en étoit bien récompensé. Ses ouvrages lui valoient
-beaucoup; mais il n'avoit aucune économie. Ses voyages étoient
-très-coûteux, surtout quand il passoit le détroit de Calais.
-
-Beaucoup de personnes à Paris l'ont connu. Il étoit un soir chez un
-horloger de ses amis; il ne lui vit pas la même gaieté qu'à l'ordinaire.
-C'étoit le vingt-neuf du mois. Il ne faut pas, lui dit-il, mon ami, que
-l'idée des embarras du trente, nous empêche ce soir de sabler
-joyeusement la bouteille de vin de Champagne, et lui donna aussi-tôt sa
-bourse.
-
-Sa figure étoit originale et excitoit le rire quand on le regardoit. Il
-s'habilloit avec cela d'une manière particulière qui le faisoit encore
-plus remarquer. En passant un jour sur le Pont-Neuf, il s'arrêta tout
-court et fixa la statue de Henri IV. Il fut presque aussitôt entouré
-d'une foule de gens qui le considéroient avec un air de curiosité. Eh
-bien! c'est moi, leur dit-il, et vous ne me connoissez pas davantage:
-mais imitez-moi; et il tomba à genoux devant la statue du roi.
-
-Il étoit marié, et sa femme d'un caractère très-différent du sien, le
-quitta, et se retira en France dans un couvent. Ils avoient une fille
-qu'elle éleva, et qui avoit seize ans environ quand il mourut. Cet
-événement les fit repasser en Angleterre. Il y avoit déjà quelque temps
-que leurs pensions n'étoient pas exactement payées, et elles accusoient
-Sterne de dureté; mais elle virent en arrivant quelle étoit la vraie
-cause de cette négligence. Elles ne trouvèrent rien dans sa succession.
-L'estime et l'amitié qu'on avoit eues pour lui leur devinrent
-particulières. On leur fit des présens de toutes parts, et l'on
-souscrivit, avec une espèce d'enthousiasme, à une édition de ses
-ouvrages qu'elles annoncèrent.
-
-On a dit que depuis la mort de Sterne on l'avoit enlevé du cimetière de
-_Moribode_, où il avoit été inhumé, et qu'un célèbre chirurgien d'Oxford
-avoit disséqué son cerveau, dans l'idée qu'il trouveroit quelque chose
-d'extraordinaire dans sa configuration. C'est un conte fait à plaisir.
-
-Sterne s'est bien peint lui-même sous le nom d'Yorick, dans le premier
-volume de son Tristram Shandy.
-
-Voltaire dit de cet ouvrage dans ses questions sur l'encyclopédie,
-_qu'il ressemble à ces petites satyres de l'antiquité, qui renfermoient
-des essences précieuses_. Il en traduit lui-même deux ou trois passages,
-et dit du tout, _que ce sont des peintures supérieures à celles de
-_Rembrandt_, et aux crayons de _Calot_._
-
-C'est sur le mot _conscience_ que Voltaire en fait cet éloge; il faut
-croire qu'il a dit ce qu'il pensoit. L'auteur, selon lui, est le second
-_Rabelais_ d'Angleterre.
-
-Sterne s'étoit en effet nourri des écrits du curé de Meudon, qu'il n'a
-point imité dans ses licences. C'est toujours décemment qu'il peint les
-objets, il est difficile d'y mettre plus d'esprit, plus de finesse, et
-la gaieté en est l'ame.
-
-Cet homme singulier est mort comme il avoit vécu, avec la même
-indifférence et la même insouciance, sans paroître en rien affecté de sa
-prochaine dissolution, même vingt-quatre heures avant sa fin. Son décès
-fut annoncé dans les journaux du 22 mars 1768, par un de ses amis, de la
-manière suivante:
-
-En son logis, dans Bond-Street, est mort le rév. Sterne.
-
-Hélas! pauvre Yorick! je l'ai bien connu; il étoit une source de bonnes
-plaisanteries, et il avoit l'imagination la plus brillante. Il possédoit
-esprit, gaieté, génie; il ne lui manquoit qu'un grain de sagesse, pour
-en tirer un bien meilleur parti.
-
-
-EPITAPHE DE STERNE, PAR GARRICK.
-
-Laissons l'orgueil étaler les marbres sur les tombeaux, les charger
-d'inscriptions fastueuses, dont les partisans de la vérité n'approchent
-jamais. C'est la simple, mais sincère amitié qui grave sur cette pierre
-brute:
-
-_Ici dorment le génie, l'esprit, la gaieté_ ou _Sterne_.
-
-
-
-
-MÉMOIRES
-
-DE
-
-STERNE.
-
-_Origine de Tristram Shandy._
-
-
-Si le lecteur est curieux de connoître l'origine d'un pareil ouvrage, la
-voici:
-
-En feuilletant mes manuscrits, j'y trouve que j'eus quelque envie jadis
-d'écrire mes mémoires.
-
-Je me mis, en effet, à l'ouvrage avec l'intention la plus sérieuse et la
-plus stupide possible; mais tout-à-coup le fantôme de l'imagination, et
-le phosphore de l'esprit brillèrent à ma vue, m'éblouirent et
-m'entraînèrent à travers les haies et les fossés, les ronces, les
-fondrières et les sables arides, pendant le cours de quatre volumes,
-avant que je me fusse avisé de me mettre au monde. Oui, la majeure
-partie de mon ouvrage étoit dépensée avant l'époque de ma naissance. Ah!
-je le connoissois trop, ce monde, pour être tant désireux d'y arriver.
-
-La bisarrerie et la nouveauté des premiers volumes exercèrent le goût
-capricieux du public: je fus applaudi et sifflé, défendu et censuré dans
-plus d'une page. Cependant, comme il y a, en un sens, plus de lecteurs
-que de juges, l'édition fut vendue, et, par conséquent, elle réussit.
-Cela m'encouragea, et je continuai avec le même ton d'insouciance, tout
-en chantant, et entouré d'une nombreuse audience, qui épioit la chûte
-des feuilles que je lui jetois. Ce qui m'amusoit le plus, étoit ce
-nombre de lecteurs pénetrans, qui jugeoient que mes extravagantes lubies
-contenoient un sens mystique dont ils se targuoient de dévoiler la
-sublime profondeur à la fin de l'ouvrage.
-
-Il y a plus encore: des jurés-experts devineurs d'énigmes prétendoient
-pouvoir suivre ma trace à travers chaque volume, sans perdre de vue, un
-seul moment, la connexion de mes phrases. Quels lynx! quels
-enthousiastes! avec quelle intelligence et quel avantage ces messieurs
-n'auroient-ils pas lu l'apocalypse? la bête à sept têtes, le puits
-fumant et les sauterelles cuirassées n'auroient été qu'un jeu pour leur
-perspicacité.
-
-Cependant j'ai la modestie d'avouer qu'il y a, par-ci, par-là, dans mon
-livre quelques passages intéressans.
-
-_In sterquilinio margaritam reperit._
-
-J'y ridiculise quelques foiblesses: la charité et la bienveillance y
-sont toujours inspirées et recommandées: quelquefois, il est vrai, je
-cours les champs et les grands chemins, sans d'autre projet que celui de
-jouir du bienfait de l'air et de la liberté; mais un objet de pitié se
-présente-t-il à moi, je l'offre aussitôt à la pitié publique.
-
-C'est ainsi que je vaguois dans l'insouciance, aussi innocemment qu'un
-enfant qui joue en cheminant, et que je ne revenois à moi, que lorsque
-l'humanité, posant sa main sur mon sein, m'arrêtoit tout-à-coup, et me
-tiroit à part: j'étois alors dans mon fort. Nous exprimons bien ce que
-nous sentons vivement; et, dans un pareil sujet, l'écrivain a une double
-énergie: il soulage son cœur, en plaidant pour les autres.
-
-Je continuai cette rodomontade tout le long de mon ouvrage; le papier
-s'entassoit sous ma main, quand je fis réflexion qu'il n'y avoit que
-sept merveilles au monde. En attendant, la nouveauté vieillissoit, et la
-bisarrerie perdoit de sa singularité: je m'en aperçus; mais le moyen
-d'arrêter la vélocité d'une plume qui a pris son vol.
-
-Je déterminai seulement de faire cesser les caracoles de mon dada; je
-serai la gourmette; et je m'apprêtai à tenir ma promesse au public,
-d'une manière plus posée et plus systématique. Me voilà à jeter sur mon
-papier, de grands sujets; mais je n'ai pas eu le temps de les polir.
-Tant d'idées, tant de caprices passoient à travers ma cervelle pendant
-la composition, et repoussoient tellement tour-à-tour ces grands
-desseins, que je n'ai encore pu en former un seul volume, pour
-m'acquitter envers mes lecteurs.
-
-Un de mes projets favoris étoit de composer un petit livret intitulé
-_alphabet_, à l'usage des jeunes gens de tous les états: ils devoient
-s'y instruire sur la manière d'agir et de parler dans les diverses
-occurrences de la vie.
-
-Avouons-le à notre honte; un pareil code nous manque encore. La nature,
-je le sais, a épuisé ses libéralités en faveur de quelques individus que
-je connois: elle leur inspire, dans leurs actions et leurs paroles, un
-esprit, une ame qui équivalent, et au-delà, à la nécessité de
-l'éducation; mais ces exemples sont rares; on peut même les appeler des
-_comètes morales_.
-
-La plupart des hommes sont nés avec cette douce foiblesse de l'esprit,
-qui résout chaque action et chaque idée en égoïsme. La plus belle
-descendance généalogique, la plus brillante fortune ne sauroient vaincre
-cette foiblesse sans le secours de l'instruction.
-
-Mais la plus grande partie de nos jeunes élégans, _tandem custode
-remoto_, aussitôt qu'elle est émancipée du collége, jette à bas le
-fardeau dont ses épaules étoient alourdies. Tel est leur raisonnement,
-ou leur déraison. Les offices de Cicéron sont classés par eux, avec
-Despautère, parmi les pédanteries des écoles. Ils ont alors assez de
-christianisme pour mépriser les péchés brillans de la morale payenne,
-ainsi que nos orthodoxes affectent de nommer ses vertus. Dès-lors leur
-sentiment devient le seul motif de leur jugement; et les usages du
-monde, la règle unique de leurs actions.
-
-De-là, l'introduction de tant de faux principes et de tant d'actions
-viles et ignobles. De-là, parmi les grands, les coureurs de Newmarket,
-le courtage et la corporation des nouvellistes. De-là, les dignitaires
-de la magistrature dégénèrent en praticiens, et les dignitaires de
-l'église en collecteurs de dîmes.
-
-Le but de mon rituel devoit être de faire connoître le _verum atque
-decens_ de la morale, la beauté ou la laideur des actions humaines. Il
-étoit important pour les personnes d'un certain rang, de pratiquer la
-vertu, ou du moins d'y prétendre. Ils auroient appris que ni leur propre
-sentiment, ni les usages du monde n'étoient pas une autorité suffisante
-pour la défense du vice ou de l'indécence. Je voulois les renvoyer à
-l'école: quoiqu'ils aient rarement un cœur, ils auroient encore appris
-quelque chose par cœur.
-
-Nos seigneurs n'auroient pas été tentés, pour cela, de réformer leur
-petites maisons; mais ils n'auroient peut-être pas osé les décorer de
-leurs écussons, et offrir les laquais ou leurs maîtresses revêtus de la
-livrée de leurs femmes. Nos apprentifs ministres n'auroient pas quitté
-chaque jour le heaume et l'épée, pour saisir et diriger les rennes d'un
-cabriolet leger.
-
-On auroit peut-être moins vu de ces divorces scandaleux autorisés par
-nos mœurs modernes, de ces divorces, qui, comme les sections d'un
-polype, engendrent, chacun de leur côté, après leur séparation.
-
-Je ne suis pas néanmoins assez visionnaire pour croire que mon alphabet
-eût rendu les hommes vertueux, en dépit de notre commune éducation.
-
- _Et quae fuerunt vitia, mores sunt._
-
-SÉNÈQUE.
-
- Les vices d'autrefois sont les mœurs d'aujourd'hui.
-
-CLÉMENT.
-
-Mais je pense qu'il est possible que les hommes se fussent accoutumés à
-ne pas faire parade de leurs déportemens: c'étoit déjà gagner un grand
-point en morale:
-
- _Est quàdam prodire tenùs, si non datur ultrâ._
-
-La prétention à avoir plus de vertu qu'on n'en a, est hypocrisie; mais
-il y a aussi quelque mérite à ne pas exposer en public les vices dont on
-est coupable.
-
-Un homme de loi, opulent, auroit pu, malgré mes leçons, pourchasser un
-emploi, à la moitié de sa valeur, parce que le malheureux propriétaire
-avoit le gibet à éviter; mais après m'avoir lu, il ne se seroit jamais
-vanté de son intelligence.
-
-Un libertin auroit pu tromper la beauté et marchander l'innocence auprès
-de la misère; mais il n'auroit pas cherché un confident à ses amours. Il
-n'auroit pas plongé sa victime dans l'indigence, et proclamé son vil
-triomphe.
-
-Une autre de mes visions étoit de donner quelques idées sur
-l'amélioration de la procréation humaine. J'avois préparé une nouvelle
-édition de la _callipédie_, ou l'_art de faire de beaux enfans_;--je
-l'aurois décorée de notes et d'estampes, et enrichie de traits
-philosophiques, qui frappoient sans cesse mon _sensorium_, lorsque ce
-projet alloit et venoit dans ma tête.
-
-Mille écoles sont ouvertes pour le progrès des sciences et des arts. O
-honte! il n'en est point pour l'art de la nature! Celui qui copie la
-physionomie divine de l'homme, reçoit des couronnes et des
-applaudissemens, tandis que celui qui présente la maîtresse pièce, le
-prototype d'un travail mimique, n'a, comme la vertu, que son travail
-pour récompense.
-
-J'eusse encouragé l'antique, le moral, le politique ouvrage de la
-propagation: j'eusse peut-être réveillé quelque idée semblable à
-l'établissement des Romains, nommé _Jus trium liberorum_; et restreint
-l'abus de ces mélanges adultères, qui se terminent toujours par la
-stérilité, parce que la débauche est un monstre qui n'engendre pas.
-
-Je ne puis concevoir comment cet objet n'est pas devenu celui d'une
-fondation royale, à moins que l'exemple de notre roi, bon père et loyal
-époux, n'en tienne lieu.
-
-Je me suis quelquefois amusé, dans mes lubies philosophiques, de l'idée
-de voir un couple d'enfans faits suivant mes principes. Je n'alarmerai
-pas, par une description, les oreilles de mes auditeurs... quoique je
-sois bien assuré que le suprême auteur de la beauté, de l'ordre et de
-l'harmonie, ne pourroit se fâcher de pareilles recherches.
-
-Le Dieu de la nature seroit-il jaloux de voir notre curiosité se plonger
-dans la profondeur de ses secrets? la philosophie peut-elle devenir une
-impiété?
-
-Plusieurs autres projets de cette espèce, dont l'exposition suffiroit à
-lasser l'infatigable _Fabius_, et dont l'exécution demanderoit une vie
-patriarchale, se sont présentés à mon imagination active, indépendamment
-de mille boutades, qui sont aussitôt avortées dans ma tête. Ces idées
-ont été engendrées au milieu des chagrins, des peines, des maladies; et
-je n'ai jamais pu les porter plus de quelques minutes.
-
-Appelez à présent ceci, non mes _ouvrages_, mais mes _amusemens_; je le
-veux bien: songez seulement, critiques, que j'écris beaucoup pour ma
-santé, et un peu pour celle de mes lecteurs.
-
-Bacon, dans son histoire de la vie et de la mort, recommande
-expressement la lecture des ouvrages gais et légers; et je vais faire
-insérer le mien dans la nouvelle édition du dispensaire de Londres.
-
-Cherchera-t-on, après cela, minutieusement des fautes dans un livre fait
-dans de pareilles vues? Quelle gaieté les chirurgiens ne sont-ils pas
-forcé d'employer quand ils prêtent leur cruel ministère à la beauté
-souffrante?
-
-Les philosophes ont aussi approuvé les bagatelles dans les maladies de
-l'esprit:
-
- _Misce stultitiam consiliis brevem._
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- _Lusus animo debent aliquando dari
- Ad cogitandum, melior ut redeat sibi?
- etc. etc. etc. etc._
-
-Et moi, qui suis un parfait philosophe de l'école française, dont la
-doctrine est toute renfermée dans cette formule: _Riez de tout_,
-j'affirme que les ouvrages dont le seul but est d'égayer l'esprit,
-quelques libres qu'ils semblent être, ne doivent pas être jugés avec une
-sévérité aussi méthodique, tandis que ceux qui attentent, soit de front,
-soit obliquement, aux principes de la morale et de la religion, ne
-sauroient être trop hautement anathématisés.
-
-Quel art, lecteur, que celui d'exciter le sourire, sans exciter la
-rougeur, de provoquer le désir, sans offenser la décence! Ah! s'il eût
-toujours existé, le calendrier ne regorgeroit pas de tant de saints! Il
-y auroit du mérite à l'être.
-
-Mais pourquoi cette division pénible de chapitres?
-
-Ah! messieurs, cette méthode est un expédient admirable pour les petits
-lecteurs et les petits auteurs. Elle sert à les reposer tous:
-
- _Divisum sic breve fiet opus._
-
-La bible même pourroit sembler ennuyeuse, sans le secourable repos des
-chapitres.
-
-Outre cela, les intervalles ou lignes en blanc, en style d'imprimerie,
-remplissent bien adroitement le volume; on peut les comparer à ces
-surtouts économiques qui couvrent une table, sans rien ajouter à la
-bonne chère.
-
-Je m'attends bien à voir ici mes journalistes précepteurs remarquer que
-ces espaces sont les meilleurs passages de mon livre, par la raison que
-le blanc vaut mieux que ce qui est maculé.
-
-Qu'ils en jasent à leur aise. Il y a long-temps que mon marché est fait
-avec eux; je suis aussi indifférent à leurs censures qu'à leurs éloges.
-Les vrais critiques, comme des faucons généreux, chassent pour leur
-plaisir; mais les hebdomadaires, comme les vautours, ne chassent que
-pour la proie. Sous ce rapport, ils méritent plus de pitié que de
-ressentiment.
-
-Vous plaindriez-vous, lecteur, de la brièveté de mes chapitres? mais
-songez que, s'ils étoient plus longs, ils deviendroient nécessairement
-plus pesans.
-
-Il est peu de sujets qui puissent être assez variés pour amuser dans le
-cours suivi de plusieurs pages.
-
-Vous plaindriez-vous de la longueur de mon ouvrage? ne craignez pas que
-je l'alonge autant que je pourrois le faire. Je n'use point de l'art des
-procureurs pour éterniser les procès; et je voudrois que le code
-_Frédéric_ fût reçu en littérature, comme il l'est en pratique.
-
-Au reste, vous trouverez dans ces volumes assez de choses pour votre
-argent; un petit nombre de paroles suffit entre amis; un plus petit
-nombre encore suffit entre ennemis; et vous êtes sûrement dans l'une de
-ces deux classes, car je défie votre indifférence.
-
-
-LETTRE DE STERNE
-
-AU DOCTEUR ***,
-
-_Sur Tristram Shandy_.
-
-MON CHER MONSIEUR,
-
-Vous vous êtes si souvent appesanti, dans nos conversations, dans vos
-lettres, et particulièrement dans la dernière, sur cette sentence, _de
-mortuis nil nisi bonum_: vous avez traité la matière avec un tel sérieux
-et une telle sévérité, en me supposant, sans doute, transgresseur de cet
-article de votre décalogue, que vous m'avez rendu aussi sérieux et aussi
-sévère que vous; mais, afin que les passions que vous avez élevées en
-moi, n'agissent pas trop vivement, j'ai différé quatre jours de vous
-répondre, pour tempérer leur vivacité.
-
-_De mortuis nil nisi bonum_. Eh bien! j'ai considéré les fondemens et la
-sagesse de cette maxime, aussi froidement, aussi charitablement qu'un
-chrétien peut le faire; et je n'y ai absolument rien trouvé: je n'en ai
-rien pu faire qu'une mauvaise chanson de nourrice, mise en latin par
-quelque pédant, pour être chantée par quelque hypocrite, à la
-consolation de quelque libertin à l'agonie. Elle est, je l'avoue, en
-latin; c'est une grande considération: mais en anglais, c'est la plus
-foible et la plus futile proposition: _Vous ne direz des morts que du
-bien_. Pourquoi? qui l'a dit? ni la raison, ni l'écriture. Les auteurs
-sacrés ont fait tout autrement; et le sens commun m'apprend que si l'on
-doit décrire les siècles et les hommes passés, ils faut les peindre
-comme ils ont existé, c'est-à-dire, avec leurs vertus et leurs
-foiblesses, et qu'il est de l'intérêt de la vertu que l'on ne défigure
-pas leurs traits. Les passions et les égaremens du cœur sont les marques
-distinctives du caractère des hommes; et si je les peignois, j'omettrois
-aussi peu leurs fantaisies que leurs visages.
-
-Si néanmoins on nous forçoit, pauvres diables de peintres, à nous
-conformer à ce canon, _de mortuis_, dont le son résonne comme quelque
-chose de pieux, si l'on nous obligeoit de prendre sur la même palette
-nos anges et nos diables, j'en conclus qu'il faudroit élever sur le même
-piédestal nos _Sidenhams_ et nos _Sangrados_, nos _Lucrèces_ et nos
-_Messalines_, nos _Sommers_ et nos _Bolinbrokes_; et que tous les
-historiens qui ont fait autrement depuis Saluste jusqu'à Smolet, sont
-coupables des crimes dont vous m'accusez, _lâcheté_ et _injustice_.
-
-Pourquoi lâcheté? parce qu'il n'y a pas de courage à attaquer un mort
-qui ne peut se défendre. Eh! pourquoi, docteurs, l'attaquez-vous avec
-vos bistouris? oh! c'est pour le bien des vivans. Voilà la bonne raison:
-c'est la mienne. J'ai quelque chose à ajouter à ma défense. Non, je n'ai
-pas meurtri le docteur _Phutatorius_, je ne l'ai qu'égratigné; à peine
-a-t-il saigné. Je lui ai rendu d'abord tout honneur, en parlant de lui
-comme d'un grand homme: il est vrai que j'ai souri à l'aspect d'un de
-ses ridicules; mais il étoit connu avant moi des servantes et des
-laquais. Si _Phutatorius_ est un personnage sacré, duquel il ne soit pas
-permis de sourire, il est plus heureux que ceux qui valent mieux que
-lui. Dans la même page, j'en ai dit autant, (sans lâcheté et sans
-injustice), d'un roi qui avoit deux fois sa sagesse. C'est Salomon, sur
-lequel j'ai fait cette remarque. C'étoient de grands hommes; mais il
-partageoient également les foiblesses de l'humanité.
-
-Vous me dites, pour me consoler, _que mon livre sera assez lu pour me
-rapporter la taxe que j'ai voulu mettre sur la curiosité publique_. Cela
-n'est pas consolant, docteur; et vous traitez l'écrivain beaucoup plus
-mal qu'on ne traita jadis le pécheur à qui l'on dit: _Vous gagnerez un
-sou par vos péchés; et c'est assez_. Il est vrai qu'en écrivant, j'ai
-supposé, comme tous les autres, que mon travail pourroit tourner à mon
-avantage.
-
-Faites-vous autrement? mais permettez-moi d'ajouter que j'ai eu d'autres
-vues. J'ai désiré de rendre le monde meilleur, en livrant au ridicule ce
-qui m'a paru le mériter, et surtout la suffisance pédantesque. Mon livre
-dira si je l'ai fait; et le monde en jugera, pourvu, docteur, que ce ne
-soit pas ce petit monde _de votre connoissance_, dont vous appelez
-pompeusement l'opinion, un modèle à oracles, et qui affirme, dites-vous,
-que l'on ne peut pas confier mes ouvrages aux mains d'une femme à
-_caractère_. Exceptons en d'abord les veuves, soit parce qu'elles sont
-moins foibles, soit parce que les ai mises dans mon parti, par quelques
-bons offices à elles rendus dans mon premier volume. Quant aux femmes
-mariées, elles ne pourront pas lire mon livre; le ciel préserve leur
-chasteté de l'atteinte de Shandy! Que Dieu les prenne sous sa
-protection, dans cette épreuve périlleuse; et qu'il nous envoie une
-quantité de duègnes, pour épier leur température, jusqu'à ce qu'elles
-aient gagné, saines et sauves, les bords de mon dernier volume! Si cela
-ne suffit pas, que sa bonté nous gratifie d'un bon nombre de
-_Sangrados_, qui versent l'eau froide à pleines cruches, jusqu'à ce que
-la fermentation soit passée!
-
-Quand vous parlez de mes intérêts pécuniaires: vous me supposez sûrement
-bien pauvre et bien endetté. Je remercie le ciel de ce que je ne le suis
-pas davantage, et de ce qu'il m'en reste assez pour avoir, chaque jour,
-une chemise blanche, une jate de lait et la paix. Avec cela, il m'est
-impossible de désirer un état plus brillant, et les faveurs de la
-fortune. Malédiction sur elle! je n'envie pas la posture de l'homme vil
-qui s'agenouille dans la boue pour l'adorer.
-
-Quels que soient, au reste, les succès que je me suis promis, en me
-faisant auteur, je proteste d'abord que mon but est honnête, et que
-j'écris plus pour la gloire que pour le gain. On ne m'humiliera pas par
-des critiques injustes: car on n'humilie pas un auteur, quand on veut.
-
-On rendroit, dites-vous, mon livre meilleur avec quelques ratures. Eh
-bien! je vous assure que les passages dont vous me proposez le
-sacrifice, sont ceux que d'excellens critiques ont le plus approuvés; et
-je serai toujours assez au-dessus de la crainte des autres, pour ne pas
-tailler et retailler mes ouvrages sur le patron que me donneroient les
-prudes et les docteurs.
-
-Cette lettre servira d'apologie à mon ouvrage. Je ne suspecterai jamais
-la sincérité de mes amis; ils seront toujours mes vrais juges. Plusieurs
-d'entr'eux estiment mes ouvrages meilleurs, à mesure qu'ils les lisent,
-et peu les trouvent plus mauvais.
-
-Je suis, etc.
-
-
-ÉLISA,
-
-OU LE CONFUCIUS FEMME.
-
-J'étois un matin assis auprès de mon feu, et fort malade, quand je reçus
-une carte très-polie, écrite de la main d'une femme que je ne
-connoissois point. Frappée, disoit-elle, de cette veine heureuse de
-philantropie qui couloit, en ruisseaux de lait et de miel, de mes
-écrits, elle seroit infiniment flattée de faire une connoissance intime
-avec l'auteur, en le priant de venir prendre du thé chez elle.
-
-J'étois trop malade pour sortir; et je lui répondis en quelques lignes,
-que je désirois également de faire connoissance avec une personne dont
-le cœur et l'esprit sembloient tellement sympathiser avec les sentimens
-sur lesquels elle me complimentoit, et que je lui demandois l'honneur
-d'une visite ce soir même.
-
-Elle accepta mon invitation, et vint en conséquence. Elle me visita tout
-le temps que je restai confiné dans ma chambre; et je lui rendis cette
-politesse aussitôt que je pus sortir.
-
-C'étoit une femme de bon sens, vertueuse, peu animée, mais douée de
-cette charmante et constante sorte de gaieté qui dérive naturellement de
-la bonté, _mens conscia recti_. Elle étoit extrêmement réservée, et ne
-parloit que lorsqu'on l'interrogeoit. Semblable à un luth, elle
-possédoit en elle-même tous les pouvoirs passifs de la musique; mais
-elle avoit besoin d'une main qui les mît en œuvre.
-
-Elle avoit quitté l'Angleterre bien jeune, avant que ses tendres
-affections eussent contracté ce cal, occasionné par le frottement du
-monde. On l'avoit conduite dans l'Inde, où ses sentimens se mûrirent en
-principes, et s'échauffèrent de l'enthousiasme sublime de la morale
-orientale.
-
-Elle me sembloit être malheureuse; et cela ajouta à mon estime pour
-elle. Je devinai, plutôt que je ne lui demandai, son histoire; elle
-sentoit et ne murmuroit pas. Le fiel ne bouilloit pas en elle; un chyle
-balsamique couloit toujours dans ses veines.
-
-Pendant son séjour en Angleterre, cette douce communication ne fut
-jamais interrompue; à son départ une correspondance amicale lui succéda:
-elle partit, et ce fut pour toujours. Je ne la rencontrerai plus... dans
-ce monde... Elle étoit, hélas! la femme d'un autre.
-
-La femme d'un autre! et qu'avois-je besoin de faire cette confession? La
-réforme du christianisme a déchiré cette pratique de notre rituel. J'eus
-beau dire qu'elle m'appela dans toutes ses détresses, que je la secourus
-autant qu'il fut en moi, que je la servis, que ces considérations
-mettoient absolument hors de mon pouvoir tout projet de séduction, quand
-j'aurois été assez libertin pour en former; ces excuses ne furent pas
-admises; on me répliqua toujours: _elle étoit la femme d'un autre_.
-
-Les femmes seront donc traitées désormais comme une reine d'Espagne.
-S'il arrive qu'elle tombe dans la boue, on l'y laisse se démener jusqu'à
-ce que son royal époux soit de loisir de venir la relever.
-
-Tout sujet qui poseroit un doigt profane sur sa Majesté, encourroit la
-peine de mort; et comme les magistrats du conseil n'ont pas encore
-déterminé en quel point principal de sa personne sacrée réside sa
-divinité, s'abstenir de toucher à aucun, fut toujours jugé la précaution
-la plus sûre.
-
-Ainsi donc la philantropie, qui nous attira mutuellement, et la vertu
-qui nous unit, ne purent nous mettre à l'abri de la censure! Ni son
-heureux caractère, ni ma figure cadavereuse n'opposèrent aucune digue
-aux torrens de la médisance! Non.
-
-L'invraisemblance d'une histoire maligne ne sert qu'à lui donner de la
-vogue, car elle augmente le scandale. Dans ce cas, une partie du monde,
-comme certains prêtres, est industrieuse à répandre une croyance dont
-elle rit, tandis que l'autre, comme le pieux Saint-Augustin, croit
-précisément parce que le mystère est aussi absurde qu'incroyable.
-
-
-LE FEVRE.
-
-Mon père étoit anglais et officier dans les armées. Il étoit en garnison
-à Clonmel en Irlande, lorsque j'y naquis; je restai dans ce royaume
-jusqu'à l'âge de douze ans, et j'y reçus les premiers élémens de la
-littérature, par les soins affectueux d'un lieutenant du régiment de mon
-père. Il s'appeloit Lefevre. Je lui dois infiniment plus que ma
-grammaire latine; il m'apprit aussi celle de la vertu. Cet excellent
-homme sema le premier dans mon cœur, les principes, non d'un ministre,
-mais d'un chrétien. _Il embauma mon ame du parfum de la bienveillance et
-de la philantropie_; il lui imprima cette sensibilité qui la fait vibrer
-à la vue des maux de l'humanité.
-
-Il m'apprit que la tempérance est la mère de la charité; et c'est dans
-ce sens seulement que j'aime la vérité de ce proverbe, _charité bien
-ordonnée commence toujours par soi-même_.
-
-Il assouplit et adoucit mon caractère par ses exemples; et il me doua
-enfin de quelques vertus qui ont fait le bonheur et le malheur de ma
-vie, et qui m'assurent le repos de l'éternité.
-
-Le Fevre est mort depuis long-temps; et je répète, j'écris son nom avec
-la reconnoissance et le respect que je dois à sa mémoire. C'est tout ce
-que je puis faire. J'aurois arraché de dessus sa tombe quelque plante
-malfaisante, si j'y en avois vu croître; car certainement ses cendres
-n'en peuvent, ni au physique ni au moral, produire et nourrir aucune.
-
-
-MON ONCLE TOBIE.
-
-J'avois un oncle ministre de l'évangile, mais entiérement entiché de
-politique. Il avoit la louable ambition de se pousser dans le monde. La
-prêtrise est bonne pour s'avancer dans l'autre, mais elle aide bien peu
-ici bas.
-
-Il s'appliquoit néanmoins à apprendre par cœur les trente neuf articles
-de foi, pour subir savamment son jugement dernier, sans penser à cette
-vieille maxime: _Vivez, apprenez, vous mourrez et oublierez_.
-
-En attendant, il s'amusoit à écrire des pamphlets pendant le ministère
-de Walpole, en faveur de son administration. Mais la fortune qu'il
-poursuivoit fuyoit toujours devant lui, sans se tourner, et ses
-apologies ne lui produisirent rien, car elles étoient pauvrement
-écrites.
-
-Il eût mieux fait d'employer son temps à faire ses prières: en ce
-genre-là, tout ce qui est dit avec de bonnes intentions est fort bien
-reçu, quoique mal dit; au lieu qu'ailleurs, ce qui est bien exécuté est
-seul bien reçu, quoique faussement pensé. Cela mortifia mon théologien.
-
-Je venois du collége avec quelque petite littérature; il m'employa à
-écrire ses feuilles pour la défense du ministère et non de l'évangile.
-Je lui obéis, et il donna mes ouvrages sous le nom de sir Robert.
-
-Un sir Robert se présenta, et eut un bénéfice destiné à mon oncle. La
-méprise fut réparée quelque temps après.
-
-Voici la coupe d'un de mes pamphlets.
-
-Je ramassois d'abord toutes les objections faites contre le ministre
-depuis son entrée au ministère, et il y répondoit lui-même directement,
-_suivant les connoissances certaines que j'en avois_ (en sortant du
-collége), _et d'après des autorités respectables_.
-
-J'assurois que je n'étois ni un _courtisan_, ni l'ami d'aucun courtisan,
-mais _un simple gentilhomme de campagne_, dont la fortune étoit
-indépendante de qui que ce soit, (je n'avois pas le sou); que je ne
-m'étois jamais troublé la tête de débats politiques, mais qu'ayant été
-choqué de la licence des temps, j'étois volontaire au service de mon
-roi, de ma patrie, et champion de la vertu, de l'intégrité du ministre.
-
-Je soutenois que le haut prix des denrées dont on se plaignoit si
-hautement, venoit des richesses et des trésors qui se versoient chaque
-année dans le royaume, sous les auspices de mon héros; que
-l'accumulation des taxes, ainsi que le haussement des papiers publics
-étoient la plus sûre marque de la prospérité de l'état; que les nouveaux
-impôts doubloient l'industrie, et que l'amélioration de cette espèce
-nouvelle de manufacture ajoutoit au capital de la nation.
-
-Je me lamentois des fâcheux effets qu'on devoit craindre de la part de
-ces têtes chaudes, animées et haineuses; j'avois _la meilleure raison du
-monde_ d'appeler leur insurrection, une méthode sûre et cachée de
-trahison; je disois que toutes les fois qu'un ministre est _censuré_, le
-roi étoit _attaqué_.
-
-Des prêtres sans mœurs, quand ils tombent dans le mépris, invectivent
-contre l'impiété du siécle, et rapportent à l'athéisme des laïcs le
-scandale et les reproches qu'ils ont accumulés sur leurs fonctions.
-
-Mon livre devint un code de politique pour tous les sycophantes
-_ministériels_ du temps. Je n'avois pas laissé un seul paragraphe dans
-les écrits des auteurs _politico-mercenaires_ passés, sans en faire
-usage, et les politico-mercenaires présens n'ont pas fait un seul livre
-sans faire usage du mien.
-
-Le revenu du bénéfice de mon oncle étoit considérable, et j'y avois
-quelque droit. Il m'amusa d'espérances pendant quelques années, et
-arracha toujours, en attendant, quelques bribes de ma plume. Comme il
-étoit courtisan, il promit et tint, tout aussi bien qu'un autre.
-
-Son ingratitude provoqua mon ressentiment au plus haut degré. Je me
-calmai cependant, et je fis servir mon accident à mes intérêts. Si mon
-esprit a donné à vivre aux autres, me dis-je à moi-même, un jour qu'il
-m'arriva de réfléchir, quelle folie de ne pas faire travailler cette
-manufacture pour mon propre compte!
-
-Je venois d'être fait prêtre: je fis un sermon; je le prêchai et le
-publiai.
-
-Bon. Je résolus ensuite d'écrire mes _Mémoires_. Pourquoi non? il n'y a
-pas un enseigne français qui ne le fasse. Si nous ne sommes pas de
-grande conséquence pour l'univers, nous le sommes certainement pour
-nous-mêmes. Nous sentons toute notre importance, et il est bien naturel
-d'exprimer ce que l'on sent.
-
-Pour embellir mon ouvrage, je croquai le portrait de mon oncle; il étoit
-assez piquant et assez vrai pour plaire; mais, comme je le montrai à
-quelques-uns de mes amis, ils me réprimandèrent. Les prêtres, me
-disoient-ils, ont, Dieu le sait, assez d'ennemis, sans se meurtrir ainsi
-entre eux.
-
-Personne ne souffre plus patiemment une mercuriale, et accueille moins
-le ressentiment que moi. Mon naturel n'est pas haineux, mon sang est
-paisible, et se fige à l'aspect du mal. J'avois oublié depuis long-temps
-mon oncle, et je ne fus plus tenté de le produire sur la scène.
-
-Je changeai au contraire de projet, et je suppléai le vide de mon
-personnage dramatique par un oncle Tobie, enfant de mon imagination,
-bien différent de mon bénéficier, et tel que vous le connoissez.
-
-Je m'étois marié long-temps avant cette époque;... mais le papier est
-discret; et le lecteur modeste (je n'en veux point d'autres), me
-permettra de tirer le rideau et de finir mon chapitre.
-
-
-MOI.
-
-Puisque je suis en train de peindre, il faut que je vous décrive ici le
-caractère d'Yorick, de Tristram ou de Sterne, cela vous amusera
-peut-être, ou je m'en amuserai; c'est à-peu-près la même chose, ainsi
-donc je m'approprie tout ce chapitre.
-
- _Hîc vir hic est tibi quem promitti saepius audis._
-
-Je suis né, voilà la seule chose dont je n'aie pas à douter; et je dois
-encore cet avantage au hasard qui préside à toutes mes aventures.
-
-Mon père, qui n'étoit qu'un brave soldat, ne me donna aucune éducation;
-il la méprisoit. Qu'il avoit de courage! j'appris à lire et à écrire
-_par hasard_. Je fus à l'école, en faisant quelquefois la buissonnière,
-et je glanai quelques bribes de littérature _par hasard_. Le Fevre se
-trouva lieutenant de mon père _par hasard_. Je n'avois jamais eu
-l'intention de me marier, et je me mariai _par hasard_. Je n'ai jamais
-eu d'autre patron que ceux que j'ai rencontrés _par hasard_, et vous
-avez vu comment je devins auteur _par hasard_.
-
-Je suis (qui le croiroit?) plutôt un être pensant qu'un être agissant.
-Mon esprit a toujours été un chevalier errant, dont mon corps n'étoit
-que le simple écuyer; et celui-ci a été tellement harassé des courses et
-des moulins à vent de son maître, qu'il a souvent eu l'envie de quitter
-le service, en s'écriant avec son confrère Sancho: béni soit celui qui a
-inventé le sommeil!
-
-Passionné et indolent tout à la fois, j'ai complétement rempli les
-devoirs caractéristiques de l'homme.
-
-Les philosophes en comptent quatre:--_bâtir une maison_,--_planter un
-arbre_,--_écrire un livre_,--et _faire un enfant_.
-
-Ces quatre vertus cardinales ont été religieusement observées par moi;
-et j'ai, selon la morale de l'histoire de Protogènes et d'Apelles,
-laissé mon nom sur le livre de vie.
-
-Voilà, croyez-moi, foi de ministre, de plaisantes et agréables
-opérations. Je suis surpris que les hommes ne s'en occupent pas plus
-souvent: ce sont, de tous les travaux, ceux qui imitent le mieux
-l'ouvrage des sept jours; tirer l'ordre du chaos, la lumière des
-ténèbres, orner et peupler la surface de la terre.
-
-Allons, chrétiens et politiques, courage! efforcez-vous de laisser
-quelqu'idée relative à vous, après vous. Si la postérité ne pleure pas
-de votre mort, qu'elle ait du moins quelque raison de parler de votre
-vie.
-
-La philantropie est le _sine quâ non_ de mon tempérament; voilà la
-divinité dans laquelle je vis, je me meus, je place mon existence.
-
-L'affection que je porte au genre humain est une correspondance entre le
-ciel et la terre, au centre de laquelle je me place. J'aime les hommes
-avec cette bienveillance et cette indulgence que je souhaite que Dieu
-ait pour moi; je pallie leurs infirmités; je pardonne leurs erreurs; je
-désire en même-temps leur bien temporel et spirituel.
-
-Ce sentiment est le premier qui se réveille avec moi, et le dernier qui
-me quitte quand je prends congé de mes sens. J'ai rêvé souvent que
-j'étois roi, et j'ai même employé des journées entières à distribuer les
-places de ma maison et les départemens de mon royaume. Bien plus, il
-faut l'avouer, je me suis gravement assis toute une matinée vis-à-vis
-d'une feuille de papier que je garnissois des noms de ceux de mes amis
-que je destinois aux emplois; je les y classois selon leur mérite
-respectif, préférant toujours, ainsi qu'un bon roi doit le faire, les
-talens et les vertus à mes plus tendres affections.
-
-N'étoit-ce pas, dites-moi, une scène des petites maisons? un pareil
-manuscrit trouvé dans mon porte-feuille, ne passeroit-il pas pour avoir
-été copié d'après la muraille charbonnée d'une loge?
-
-D'autres fois, je refusois absolument le sceptre; je mettois le feu aux
-départemens de mes bureaux; je m'écriois: _nolo coronari_. Mais cette
-résolution n'appaisoit pas ma soif de la domination; je la resserrois
-seulement dans des bornes plus étroites, et la restreignois dans le
-cercle des hommes qui étoient compris dans celui de mon empire.
-
-Je préfère Socrate à Solon, et j'aimerois mieux avoir le gouvernement
-moral que le gouvernement physique et politique des hommes. La seule et
-la vraie ambition est celle qui s'étend également sur toutes les
-nations, sur tous les âges, et qui se prolonge encore dans l'immensité
-de l'avenir.
-
-Je suis peut-être un des plus grands philosophes que vous ayez connus.
-Les gens sensés admirent en moi, et les sots m'envient cette supériorité
-de talens; ils croient que je l'ai acquise par l'étude et la résolution,
-combinées avec les avantages naturels d'une grande capacité et d'un
-grand esprit.
-
-Je ne voudrois pas qu'ils le crussent; d'abord, parce que cela n'est pas
-vrai, et ensuite, parce qu'une telle prévention peut détourner les
-hommes de parvenir à une excellence de caractère aussi heureuse et aussi
-aisée.
-
-J'ai été, comme les autres, malade jusqu'à vingt-deux ans; je ressentois
-la peine et la douleur, et je les supportois aussi naturellement que le
-froid et le chaud, la soif et la faim. Je réfléchissois un matin dans
-mon lit, car j'ai toujours aimé les réflexions, et mon esprit
-travailloit sur la fatalité et le poids des infirmités de tous les
-genres, dont il repassoit le catalogue; il contemploit, d'un autre côté,
-la supériorité des anciens philosophes dans les épreuves qu'ils avoient
-à subir.
-
-J'admirois, j'enviois cette heureuse situation d'un esprit qui sait se
-posséder; à l'instant la lumière m'éclaira, je fis craquer mes doigts,
-et moi aussi, m'écriai-je, _je suis philosophe_! Je me levai aussitôt,
-pour ne pas me rendormir sur cette résolution, pour ne pas l'oublier. Je
-mis les culottes d'un philosophe, _voire_ d'un philosophe payen, et me
-voilà philosophe pour la vie.
-
-Soyez assurés, messieurs, que c'est la seule inscription et le seul
-grade que j'aie jamais pris dans cette noble science, et cela suffit, en
-vérité. Les difficultés que nous craignons dans un pareil essai, sont
-(plus que celles que nous y trouvons) la cause qui empêche la
-philosophie et la vertu d'être communément recherchées.
-
-Je suis, en général, gai, et ma gaieté est plus remarquable quand j'ai
-des maux et des infortunes, pourvu qu'elles me soient propres, que dans
-tout autre temps de ma vie. On s'empresse alors autour de mon grabat,
-non pas pour pleurer, mais pour rire à mes peines, pour m'ouïr
-plaisanter à la question, pour me voir rafiner mon être dans les
-tourmens.
-
-Un de mes amis, croyant un jour que j'allois succomber aux accès d'une
-colique bilieuse, me parut fort étonné de la gaieté avec laquelle
-j'allois sortir de ce monde. Voici ma réponse:
-
-Les chrétiens indolens se persuadent trop l'efficacité du repentir qu'un
-mourant peut témoigner à son lit de mort; je n'y ai jamais cru. Quand on
-demanda à Socrate, avant son supplice, pourquoi il ne se préparoit pas à
-ce fatal passage, il répondit avec noblesse: _je n'ai fait que cela
-toute ma vie_.
-
-Celui qui diffère le grand œuvre de son salut jusqu'à ce dernier moment,
-pousse le temps jusqu'à ce qu'il ait atteint le crépuscule de cette nuit
-éternelle, auquel il perd la lumière. La contrition de l'agonie peut
-être comparée à l'exclamation de _Vanini_, qui, ayant été athée pendant
-toute sa vie, appela machinalement Dieu au milieu des flammes de son
-bûcher.
-
-Une attaque d'apoplexie nous privera-t-elle donc du bienfait de
-l'éternité? cela est possible, si la crainte seule appelle le repentir.
-La vie n'est pourtant qu'un badinage, c'est une épigramme dont la mort
-est la pointe.
-
-A ces mots, ma servante gagna le coin de ma chambre, et s'y mit en
-prières.
-
-
-SUR LA MÉLANCOLIE.
-
-Comme le plaisir est le seul plan de ma vie, je me donne quelquefois la
-douce, la tendre jouissance de la mélancolie, je pleure avec délices.
-Mes larmes ne tombent pas une à une et à regret; mais, comme mes
-aumônes, elles se répandent abondamment et avec joie.
-
-Si je pouvois être reproduit, je déclare ici solennellement que je me
-départirois plutôt des muscles du rire que de ceux des larmes. La
-sympathie est l'aimant de la vie, et je suis plutôt en harmonie avec
-l'homme malheureux, qu'avec celui à qui tout prospère.
-
-Je me régale toutes les fois que cela me plaît. Combien d'amis j'ai
-perdus! pauvre le Fevre! infortunée Marie! ma chère, ma toujours chère
-Elisa! oui, j'évoque vos mânes, des profondeurs de la mort; je les serre
-sur mon cœur, et je les y trouve toujours.
-
-Celui qui peut lire sans pleurer la touchante prosopopée dans laquelle
-Samson déplore la perte de ses yeux, est plus malade que moi, car son
-cœur est pétrifié. Milton l'écrivit d'après ses sentimens, et sa cécité
-ternit et humecte souvent les regards que je fixe sur son livre.
-
-Mais si je veux me donner une superbe fête de mélancolie, luxe inconnu
-aux ames vulgaires, je prends la vie de Thomas Morus, et je m'arrête à
-ce passage dans lequel mistriss Ropert, sa fille, le trouve retournant à
-la Tour immédiatement après sa condamnation. _Mon père!... oh mon
-père!..._
-
-Le titre seul d'un livre perdu depuis bien long-temps, m'a donné
-quelques heures de mélancolie: _lamentatio gloriosi regis Eduardi de
-Kernavan, quam edidit tempore suæ incarcerationis_: Lamentation du
-glorieux roi Edouard de Kernavan, composée par lui pendant son
-emprisonnement. Le contraste frappant des troisième et quatrième mots
-avec le dernier, affecte ma sensibilité. Quoique l'histoire soit
-vieille, je ne puis m'empêcher d'y réfléchir aussi douloureusement que
-si j'apprenois quelque fâcheuse nouvelle.
-
-Je crois être le seul à ressentir de pareils effets.
-
-La multitude lit des yeux et écoute des oreilles; il en est peu qui
-parcourent un livre ou qui l'écoutent avec leur ame. _L'intuition_ et la
-sensibilité sont les seuls organes de la vertu et du génie.
-
-Quand je considère la dureté de cœur de la plupart des hommes, je suis
-tenté d'ajouter foi à la vieille fable de Deucalion, qui les produisit
-avec des pierres. On peut encore conjecturer que le monde étoit si
-corrompu jadis, que l'homme-dieu qui vint nous sauver confia à peu
-d'entre eux la garde de leurs ames, et logea celle de la multitude dans
-une case des limbes, pour ne les leur rendre qu'au jour du jugement.
-
-Ah! je ne jouirai pas long-temps du bienfait de la mélancolie! mes nerfs
-sont bien malades! je commande à présent ma joie, et la tristesse est
-devenue l'habitude de mon ame.
-
-
-SUR LA SENSIBILITÉ.
-
-Quand je lis dans un cercle quelque tragédie ou quelque passage touchant
-une histoire, mes yeux s'emplissent, et la voix quelquefois me manque.
-Aussitôt je m'attends aux mêmes effets dans mes auditeurs; point du
-tout, au lieu de pleurs, je surprends le souris sur leurs lèvres. Ils se
-moquent de mon émotion.
-
-Je me suis souvent retiré en pareille occasion, honteux, non de leur
-insensibilité, mais de moi-même. J'ai plus suspecté ma foiblesse que
-leur dureté. De la vanité, par laquelle je m'associois en moi-même à la
-nature des anges, je descendois rapidement dans l'idée humiliante d'être
-moins qu'un homme. Je doutois de la force de mon intellect, et me voilà
-dorénavant à veiller soigneusement mes actions et mes paroles.
-
-L'opinion de quelques hommes privilégiés me rendoit peu à peu ma
-confiance. J'essayois une seconde fois mon expérience; j'étois repoussé
-vers les plus mortifiantes réflexions, et je cuirassois mon cœur contre
-l'impression du malheur des autres.
-
-Que le monde rie de la sensibilité comme d'une foiblesse! que la
-philosophie stoïque la ridiculise! mais qu'un esprit délicat se garde
-bien de la concentrer, pour paroître sage aux yeux du public; qu'il
-évite d'affecter un caractère au-dessus de la nature humaine, en imitant
-ceux qui quelquefois sont au-dessous d'elle.
-
-Je me rappelle une scène bien singulière que nous donna jadis un écolier
-de Cambridge. Il étoit devenu éperdument amoureux de sa sœur; et son
-désespoir, ainsi que sa passion, étoient des preuves de sa raison et de
-sa vertu.
-
-«Junon, nous disoit-il, n'étoit-elle pas la sœur et la femme de Jupiter?
-Adam et Eve étoient sûrement plus proches parens ensemble. Leurs enfans,
-du moins, étoient frères et sœurs, et ils se marioient. Amnon n'étoit-il
-pas l'époux de Thamar? Ou, c'étoit la même chose, ils avoient contracté
-le mariage permis dans ce siècle de bonheur. Si Sara n'étoit pas la sœur
-d'Abraham, il dit un mensonge bien grossier à Abimelech. Les usages sont
-changés; et pourquoi? c'est une impiété de dire que le Tout Puissant
-fut, au commencement des choses, dans la nécessité de dispenser des
-formes ordinaires; il eût plutôt créé un ministre pour les marier, que
-de permettre un crime.»
-
-Quand nous lui disons, pour le tranquilliser, que sa sœur étoit morte,
-il juroit que c'étoit impossible, puisqu'il continuoit de vivre. Nous
-sommes, s'écrioit-il, la même chair; et la sympathie est si forte entre
-nous, que je connois lorsqu'elle a soif, lorsqu'elle s'éveille,
-lorsqu'elle éternue. Elle fut bien malade, il y a quelques années, et je
-le fus à mourir; mais je bus une quantité d'eau de mauve, et elle fut
-guérie. Elle dort peu, et mon sommeil est aussi court que le sien. Elle
-est souvent travaillée de songes funestes, et je partage ses erreurs.
-J'ai fait ce que j'ai pu, par mes jeûnes et mes prières, pour la guérir
-en moi-même; tout a été inutile.
-
-Mes compagnons rirent beaucoup de cette extravagance, et j'en pleurai.
-Un d'eux me dit: vous connoissez, sans doute, ce jeune homme. Ah!
-répliquai-je, mieux qu'il ne se connoît lui-même.
-
-Les Mahométans ont de la vénération pour les lunatiques. Ils prétendent
-que Dieu leur a fait la faveur de les priver de leur raison, pour rendre
-leurs péchés pardonnables. Je suis Musulman.
-
-
-SUR L'ESPRIT.
-
-Qu'est-ce que l'esprit? non, ce n'est pas un mécanisme. Les facultés de
-l'ame ne le produisent pas tout ouvré; il n'est pas le résultat de nos
-études, ainsi que la raison et les sciences. Les idées, avec les mots
-qui les expriment, sortent avec éclat de notre tête, sans le moindre
-travail et la moindre réflexion.
-
-Il m'est souvent arrivé d'avoir dit, sans intention, des choses
-auxquelles je ne croyois mettre aucun esprit, jusqu'à ce que les
-derniers sons de mes paroles alarmoient mes oreilles, et faisoient
-dresser celles des autres.
-
-Quelquefois les mots m'échappent sans aucune idée qui leur corresponde.
-Je suis malheureusement infecté d'une _phraséologie_ particulière, à
-laquelle je ne puis commander dans la chaleur du récit, et je parois
-souvent avoir entendu ce qui étoit bien loin de ma pensée.
-
-J'ai maintes fois grondé mes servantes et réprimandé ma femme et mes
-enfans avec le plus grand sérieux, et lorsque je tremblois de les voir
-alarmés et contrits de ma colère, quelle mortification pour un homme
-passionné, de les entendre éclater de rire de quelque expression
-ridicule, de quelque image bouffonne qui m'étoient échappées dans la
-chaleur de la remontrance!
-
-Le boulet qui emporta le maréchal de Turenne, emporta aussi le bras de
-Saint-Hilaire. Son fils, à ses côtés, pleuroit du malheur de son père.
-Il lui dit: _mon fils, ne pleure pas sur moi, mais sur lui_.
-
-La générosité, la noblesse de ce brave militaire, les sentimens dont il
-fut affecté en ce moment, agissent si puissamment sur mes nerfs, que je
-puis dire avec Sidney, quand il entendoit la balle de Perci et Douglas,
-_qu'elle retentit dans mon cœur comme une trompette qui sonne l'alarme_.
-
-Je répétois une fois cette histoire dans une société, et elle y faisoit
-de l'effet; mais comme je finissois par ces mots, _il montra à son fils
-ce cadavre sans nom, avec la main qui lui restoit_, on éclata de rire.
-Je les crus fous; mais je revins tout-à-coup à moi-même, et je fus saisi
-de honte.
-
-En expliquant une autre fois le mystère de la rédemption à un jeune
-étudiant en droit, je me servis d'une allusion adaptée à ses études:...
-_C'est_, lui dis-je, _la restitution de l'amende imposée sur nos
-péchés._ Il me regarda: ma comparaison fut répétée à mon désavantage, et
-je passai désormais pour un impie.
-
-Et pourquoi? parce que je suis, au pis-aller, un plaisant curé.
-Saint-Patrice, le patron de l'Irlande, fut canonisé, pour avoir illustré
-la Trinité de la comparaison qu'il en fit avec un trefle. Et pourquoi?
-parce qu'il étoit grave.
-
-Si une saillie méritoit la corde, (et cela est possible, puisque tout
-mal est du ressort des lois criminelles) j'aurois souvent encouru la
-peine du meurtre involontaire, tant il m'eût été difficile dans la
-conversation de m'exprimer mieux et plus légalement!
-
-Dites-moi, pourquoi de deux personnes également raisonnables et
-savantes, il en est une qui est frappée d'une image, tandis que l'autre
-ne l'est pas?
-
-Si elles le sont toutes les deux, ce sera toujours dans un sens
-différent.
-
-En voyant une verte prairie couverte d'agneaux, l'un n'y verra que de
-l'herbe et des moutons, tandis que l'autre y dressera tout de suite un
-lit de fleurs à la volupté.
-
-Le physicien, un beau jour de printems, dira que le soleil brille, mais
-n'échauffe pas; et le poëte, à ses côtés, le comparera à l'œil d'iris,
-qui brille et échauffe également.
-
-Vous voyez, par conséquent, que l'esprit est à double entente: quelle
-pitié, mesdames, que la double entente ne soit pas de l'esprit!
-
-L'on m'accorde de la saillie, de l'originalité, l'art des descriptions.
-Qu'est-ce que l'esprit, s'il n'est pas compris dans ces attributs? Si
-c'est autre chose, combien peu il est nécessaire quand on les possède!
-
-Faut-il que tous les mets soient piquans? ne sait-on pas que le meilleur
-cuisinier est celui qui mélange si bien tous ses ingrédiens, qu'une
-saveur ne domine jamais sur l'autre? Les mauvais appétits ont seuls
-besoin d'être stimulés.
-
-Les anciens appeloient _esprit_ la capacité, l'invention, l'imagination.
-Martial fut le premier qui le réduisit à un seul point; et depuis cette
-époque du faux brillant, il y a tant d'ouvrages plus aigres que piquans,
-que le public en _a les dents agacées_.
-
-
-SUR L'ESPRIT EN MORALE.
-
-Je préférois jadis les épîtres de Pline et la morale de Sénèque à tous
-les ouvrages de Cicéron, à cause de leurs pointes répétées et de la
-tournure piquante de leur esprit. Je me rappelle que je trouvois Horace
-et Catulle plats et insipides: c'étoit quand j'admirois Martial et
-Cowley.
-
-Les mets simples sont plus sains, sans doute, que les ragoûts composés;
-mais, quand on a dépravé son appétit avec les seconds, il est difficile
-d'en revenir aux premiers. Cette comparaison est juste en littérature.
-
-Le brillant de l'imagination et le drame des paroles peuvent fixer
-quelquefois la morale dans l'esprit; mais plus souvent ils rodent autour
-de la tête, et ne pénètrent pas dans le cœur.
-
-Cette opposition de mots, ces phrases à prétention remplissent les
-places vides de la mémoire, d'apophtegmes, qui luisent dans les écrits
-du jour et les cercles à la mode; mais elles manquent de cette splendeur
-du vrai savoir, de cette raison, de ce sens exquis, qui font le charme
-de la morale.
-
-Les acquisitions que nous faisons en ce genre sont les vrais enfans de
-notre sang, tandis que celles que nous fournit notre spirituelle
-mémoire, sont reçues aussi froidement dans notre cœur que des enfans
-d'adoption.
-
-Ne voilà-t-il pas que je moralise moi-même, du style que je censure!
-Quand on condamne une faute, il faut se hâter d'en donner un exemple, et
-l'on peut m'appliquer ce qui est dit de Jérémie dans l'_Amour pour
-Amour_, (comédie anglaise) _Il a déclamé contre l'esprit avec tout
-l'esprit qu'il a pu montrer_.
-
-Eh bien! je suis résolu, messieurs, d'en avoir toujours. La résolution
-est une forte chose; elle a rendu plus d'un poltron brave, et quelques
-femmes chastes. Le même miracle ne pourra-t-il jamais donner de l'esprit
-à un curé!
-
-
-L'ESPRIT ÉPIGRAMMATIQUE.
-
-C'est ainsi que j'ai passé ma vie à travers les chagrins et les
-maladies, souffrant toujours, soit de mes dissipations, soit de mon
-mépris des formalités. On a souvent censuré la légereté de mes manières,
-quoiqu'elles dérivent réellement du poids de ma philosophie. Qu'est-ce
-qui est digne, dans la vie, d'une pensée sérieuse? Pour avoir eu de la
-Providence une plus haute idée que celle de la croire _orthodoxe_, l'on
-m'a cru souvent athée.
-
-D'après le calcul théologique du moment, il y a dix ames de damnées pour
-une de sauvée. A ce compte, l'enfer peut lever ses légions, tandis que
-le ciel ne peut ramasser que quelques cohortes. Le sauveur a pu
-triompher de la mort par sa résurrection; mais sûrement il n'a pas
-triomphé du péché par la rédemption.
-
-Voilà la plus damnable arithmétique. Non... non;... je crois que si nous
-donnons au diable tous les tyrans, les usuriers, les meurtriers du corps
-et de la réputation, les hypocrites, les parjures et les premiers
-ministres, à l'exception de Sully, Walsingham et Strafford, qui signa
-son ordre de mort pour sauver son roi et sa patrie; c'est tout ce que
-nous pouvons faire en conscience pour lui, c'est tout ce que vos
-révérences peuvent en justice exiger en son nom.
-
-Je dînois un jour chez un de mes amis; le vin manqua: il m'envoya à son
-cellier, qu'il avoit creusé dans le roc. A mon retour dans le salon, je
-jetai à travers la table cet impromptu, barbouillé sur une carte:
-
- Un roc, frappé d'une sainte baguette,
- Aux Juifs, presqu'enragés, donna jadis de l'eau:
- Le vin jaillit de ta roche secrette,
- Par un miracle bien plus beau.
-
- Vive la loi nouvelle et la nouvelle Eglise!
- Le Christ, par son exemple, a consacré le tien;
- A Cana son doigt fit du vin:
- C'est une leçon à Moyse.
-
-Quelques années après cette misérable saillie, ces lignes furent
-tournées contre moi par un certain évêque. Il en conclut que je ne
-croyois pas un mot du vieux et du nouveau Testament, et m'empêcha
-d'avoir un bénéfice que j'allois obtenir. J'en souris alors, et j'en ris
-aujourd'hui.
-
-Puisque j'en suis là, je veux vous raconter un autre fait à
-_excommunication_. Etoit-ce avant ou après? peu importe.
-
-On réparoit l'église de la cité de... et la municipalité avoit arrangé,
-en attendant, en manière de chapelle de secours, la maison de ville. On
-y avoit fait depuis peu l'élection des députés du parlement. En cette
-rencontre mercantile, les vénérables maire et aldermans avoient, selon
-l'usage, notoirement... Vous savez comment se font ces élections, et
-quelle admirable sécurité elles donnent aux citoyens sur leur vie, leurs
-propriétés et leurs libertés.
-
-Je prêchois un dimanche en cette boutique, et l'évangile du jour se
-trouva, par hasard, être les _Vendeurs chassés du Temple_. Un mouvement
-impétueux d'une honnête indignation me saisit: je sortis mon crayon, et
-j'écrivis à la hâte, sur un des panneaux de ma chaire ces quelques vers:
-
- Saint Luc apprend à son lecteur
- Que certain jour, la maison du Seigneur
- Des larrons devint le repaire.
- Par la permission de notre précieux Maire,
- Une caverne de voleur
- Se change en maison de prière.
-
-On m'observa, et comme j'avois été admis dans cette corporation,
-quelques temps avant mon sarcasme, le vénérable maire l'ayant découvert,
-effaça tout de suite et d'office mon nom des registres publics, sans
-observer ni loi ni forme.
-
-Je ne pouvois pas m'en plaindre; car j'avois été coupable d'impiété, en
-violant les droits de la fraternité. Ils le ressentirent comme citoyens:
-_chrétiens_, devoient-ils s'en rappeler?
-
-Parmi eux il se trouva de pieux ascétiques, qui jugèrent que j'aurois dû
-être excommunié depuis long-temps. Je suis pourtant certain que j'étois
-digne d'être prêtre, du moins dans les temples des Perses, s'il est vrai
-que leurs initiés fussent obligés de passer par un noviciat pénible,
-pour prouver qu'ils étoient exempts de passion, de ressentiment et
-d'impatience.
-
-Je ressemble à Caton, non pas dans la sévérité de ses principes, mais au
-moins en ce que j'ai été, comme lui, accusé quatre-vingt fois. Mais il
-eut sur moi l'avantage le plus complet, car il fut quatre-vingt fois
-absous.
-
-Dieu leur pardonne, et qu'il oublie qu'il les a destinés à _prier_,
-_bien dire_ et _bien faire_.
-
-
-VOYAGES.
-
-L'amour de la variété et la curiosité de voir des objets nouveaux, sont
-deux qualités que la main de la nature a tissues dans notre contexture;
-nous leur donnons quelquefois le nom d'inquiétude, ou nous en faisons un
-titre de légéreté contre les hommes, tandis qu'elles sont inhérentes en
-nous pour des desseins plus nobles, et qu'elles excitent notre ame à
-s'ouvrir de nouveaux sentiers de recherches et de savoir. Arrachez-les
-de notre cœur, l'indolence va tout de suite usurper cette place vide, et
-nous resterons environnés des objets que nous avons toujours vus dans la
-paroisse où nous naquîmes.
-
-C'est à cette impatience naturelle que nous devons le désir de voyager,
-et cette passion, comme toutes les autres, n'est condamnable que par ses
-excès. Ordonnez-la comme il faut, et vous en recueillerez bien des
-avantages. Les voici: apprendre les langues, les lois et les coutumes;
-comparer les gouvernemens et peser les intérêts des nations; acquérir de
-l'urbanité et la facilité de discourir et de converser; éloigner un
-jeune homme des préjugés que lui trame sa grand'mère, et des contes de
-sa gouvernante; réformer son jugement en voyant des choses nouvelles, ou
-en contemplant des choses anciennes, dans un jour nouveau; apprendre ce
-qui est bon, en considérant les variétés des mœurs et des idées; juger
-ce qui est nécessaire ou non, en épiant l'adresse et l'art des hommes
-qui nous parlent, et former en nous-mêmes un plan de conduite d'après
-l'aspect des manières, des erreurs, des vertus des nations que nous
-aurons observées. Voilà une partie de la cargaison que nous devons
-importer chez nous.
-
-La folie de nos jeunes gens ne leur est pas aussi profitable, et le
-tableau des voyages de l'enfant prodigue est plus à présent une copie
-qu'un original. C'est bien assez qu'un pareil aventurier, s'évadant sans
-compas, sans carte, sans boussole, sans instructions, ne se soit pas
-égaré pour toujours, et qu'il revienne frapper à la maison paternelle
-couvert de haillons.
-
-Que racontera-t-il aux parens, que le bruit de son retour aura attroupés
-dans la maison de son père?
-
-Les fêtes et les banquets qu'il aura donnés aux jolies femmes et aux
-petits-maîtres asiatiques; le prix des mets, et la manière ingénieuse et
-coûteuse dont les cuisiniers les apprêtent; le luxe de ses concerts; les
-flûtes, les harpes, les _sacbutes_ qu'il payoit; la magnificence de la
-cour des rois de Perse; le nombre de leurs esclaves, de leurs chars, de
-leurs chevaux et de leurs palais; la beauté de leurs maîtresses.
-
-Il ne dira pas comment il fut trompé à Damas, par un des plus honnêtes
-gens du pays; comment un ami chaud et sincère lui emprunta de l'argent,
-et l'emporta vers le Gange; comment une prostituée de Babylone engloutit
-sa perle la plus précieuse, et oignit toute la ville de son baume de
-Gilehad; combien un graveur lui demanda de sicles, pour quelques
-estampes des jardins de Sémiramis, et comment ces raretés, n'ayant pu
-être transportées dans le désert, se brûlèrent à Suze; comment les
-perroquets qu'il avoit fait venir de Tarsis, moururent sur ses doigts;
-comment, enfin, les momies qu'on lui avoit faites en Egypte, furent
-enlevées à trois lieues de la manufacture, par ceux qui les avoient
-vendues.
-
-Mais je donnerai un pilote à mon fils... son précepteur... Si la sagesse
-ne peut parler qu'en grec ou en latin, c'est fort bien fait. Si les
-mathématiques peuvent en faire un homme aimable, et si, par les efforts
-de la philosophie naturelle, ce précepteur peut lui apprendre à faire un
-salut, je sais qu'il l'introduira dans quelques bonnes compagnies. S'il
-n'est qu'un érudit, le malheureux écolier aura son tuteur à traîner, au
-lieu d'en être accompagné.
-
-Mais je le ferai escorter par un homme qui connoît le monde,
-non-seulement sur les livres, mais encore d'après son expérience; un
-homme accoutumé à de pareils exercices, qui a fait, avec succès, trois
-fois le tour de l'europe.
-
-C'est-à-dire, qu'il ne s'est jamais cassé le cou, et qu'il a eu la
-prudence de ne pas le laisser casser à son pupille. Ce sera quelque
-entrepreneur général de voyages qui prendra celui de votre fils, à
-forfait; quelque valet de chambre suisse, qui saura, à demi-sou près, le
-prix des relais de Calais à Rome, qui le ménera dans les meilleures
-auberges, l'instruira à fond sur la meilleure qualité des vins, et le
-fera souper à une guinée plus cher que si le pupille avoit lui-même fait
-son marché. Quel gouverneur! examinez-le, et voyez s'il ne grandit pas
-d'un pouce à mesure qu'il vous parle de ces avantages précieux. Sa
-fierté, sa science et son utilité cessent après cette énumération.
-
-Mais, quand mon fils voyagera, il sera enlevé des mains de son
-gouverneur, par des gens de qualité et des gens de lettres, avec
-lesquels il passera la plus grande partie de son temps.
-
-D'abord, la véritable bonne compagnie est aussi rare que réservée.
-
-Mais cette difficulté est surmontée, et il part chargé de lettres de
-recommandation pour tout ce qu'il y a de mieux dans chaque ville.
-
-Oui, il obtiendra de ces recommandations tout ce que la politesse la
-plus stricte leur prescrira, et voilà tout.
-
-Quant aux gens de lettres, rien ne nous trompe tant que les attentes que
-nous nous promettons de leurs liaisons, surtout lorsque nous en faisons
-l'expérience avant d'avoir mûri notre esprit par l'étude et les années.
-
-La conversation est un trafic, et si on l'entreprend sans fond, la
-balance penche et le commerce tombe. Qu'on publie tant qu'on voudra le
-contraire. Les voyageurs communiquent peu avec les étrangers qu'ils
-visitent, et cela vient sûrement de ce que ceux-ci soupçonnent, et sont
-même convaincus qu'il n'y a rien dans la conversation de ces pélerins
-qui compense le trouble que donnent la difficulté de les comprendre, et
-les visites qu'il en faut essuyer.
-
-Le jeune homme cherche alors une société plus aisée. La mauvaise
-compagnie est toujours prête; elle se présente sur ses pas, et sa
-carrière est aussitôt finie.
-
-
-LA MÉDISANCE.
-
-Les véhicules avec lesquels on prépare le poison mortel de la médisance
-sont innombrables. Il est délayé par des mains si adroites, il est versé
-d'une manière si aimable et si naturelle, qu'on ne peut le découvrir que
-par ses effets.
-
-Combien de fois a-t-on disposé de l'intégrité et de la probité d'un
-homme par un souris ou un mouvement des épaules? combien de bonnes et de
-généreuses actions n'ont-elles pas été ensevelies dans l'oubli par un
-regard artificieusement distrait? ou flétries d'un motif intéressé et
-vil, par un chuchotement mystérieux?
-
-Entrez dans ces sociétés, dont le titre pompeux de _bonne compagnie_,
-devroit faire proscrire tout ce qui est _mauvais_; vous ne serez pas
-plus satisfait d'elles. Là, vous verrez arracher sans cesse, quoique de
-loin, et sans malice, à la chasteté quelques-uns de ses attributs: un
-signe de tête en renversera quelqu'autre; et bientôt un clin d'œil,
-dirigé par l'envie de quelques personnes, qui ne se seront jamais
-refusées à la tentation, finira l'œuvre de la suspicion. Là, vous verrez
-la réputation d'une malheureuse créature, ensanglantée par un rapport
-que le médisant sera bien fâché de faire, mais dont il corrigera
-l'âpreté nécessaire, en désirant qu'il soit faux, ou en plaignant
-sincèrement celui qui en est l'objet. Il osera même espérer que la
-charité voudra bien l'oublier, comme il l'oublie lui-même.
-
-Tels sont les expédiens avec lesquels ce vice rassasie, et déguise sa
-cruauté. Mais si son poignard ainsi caché, frappe et égorge si
-doucement, que dirons-nous de ces propos scandaleux et sans pudeur qui
-ne sont soumis à aucune caution, et qui vaguent sans bornes? les
-premiers, comme une flèche lancée dans les ténèbres, atteignent et
-blessent en silence: tandis que les autres, comme la peste, déployent
-leur rage en plein jour, balayent tout devant eux, et rasent, au niveau
-du sol et sans distinction, le bon et le mauvais. Mille tombent à la
-gauche du calomniateur; dix mille tombent à sa droite: ils tombent, ils
-sont déchirés, et foulés si inhumainement, que jamais, peut-être, ils ne
-se remettront de leurs blessures, et que celle de leur cœur sera
-mortelle.
-
-Mais, comme il n'y a point d'actions si criminelles, qu'on ne puisse
-alléguer quelques raisons pour les défendre, on me demandera si les
-inconvéniens que les hommes souffrent des abus licencieux de la
-médisance, ne sont pas suffisamment contrebalancés par son influence
-utile sur la conduite et les mœurs publiques? on me dira que, si elle se
-taisoit, mille personnes encouragées au mal par le silence, se
-plongeroient, tête baissée, dans la mêlée des vices et des ridicules,
-comme un cheval dans celle des batailles, pourvu qu'elles fussent sûres
-d'échapper à la langue des hommes.
-
-On me dira que, si nous voulons jeter un coup-d'œil sur l'ensemble de la
-société, nous trouverons que la vertu, ou du moins son apparence, ne
-dérive d'aucun autre principe fixe que de la terreur que nous inspire la
-censure; et que si nous descendons de là aux particularités, on prend
-plus de peine pour usurper une bonne réputation, qu'il n'en faudroit
-pour la mériter.
-
-Que plusieurs personnes des deux sexes supportent aisément la vie sans
-honneur et sans chasteté! elles qui, sans réputation, et sans l'opinion
-qu'elles s'efforcent de donner aux autres, baisseroient leur tête dans
-la honte, et languiroient dans le désespoir du bonheur!
-
-La langue est une arme, sans doute, qui châtie les dépravations sur
-lesquelles les lois se taisent: elle retient dans leur devoir ceux que
-leur conscience n'y renfermeroit jamais; et lorsque le vice est public,
-il semble que la médisance ne peut pas rester au nombre des
-prohibitions. C'est un hommage à rendre à la vertu, et un acte de
-justice indispensable, que d'exposer à la vue des hommes le vice peint
-de ses propres couleurs, ainsi que d'exalter les louanges que mérite
-l'honnêteté. Si, par hasard, la punition infligée à l'homme vicieux est
-sévère ou même intéressée, ce cas arrive si rarement, qu'on ne peut en
-faire une exception.
-
-Eh bien! malgré les objections que me feront les vrais patrons de la
-cause de la vertu, je leur recommanderai sans cesse de lui donner
-d'autres preuves de leur zèle. Quand leur devoir semble leur prescrire
-d'établir une distinction entre le bien et le mal, que leurs actions
-parlent, et non leurs langues, ou que du moins elles parlent unanimement
-le même langage. Nous déclamons si haut contre les vicieux, nos cris se
-réunissent tellement contr'eux, qu'un homme sans expérience, qui s'en
-rapporteroit seulement à ses oreilles, s'imagineroit que le genre humain
-a formé une association pour chasser le vice hors des limites du monde.
-Changeons la scène, et qu'il voie la réception que la société fait au
-vice, il connoîtra que sa conduite est en opposition avec ses paroles;
-ce qu'il a entendu sera tellement contrarié par ce qu'il voit, qu'il ne
-saura auquel de ses sens il pourra désormais se fier.
-
-Ah! s'il en étoit autrement, c'est-à-dire si les personnes qui méritent
-la louange, obtenoient seules un bon accueil; s'il étoit d'une
-conséquence irréfragable qu'un homme qui a perdu ses vertus, perdît, en
-même-temps, ses amis, les avantages de la naissance et de la fortune, et
-qu'il fût ravalé au rang le plus bas parmi ses frères; si la qualité
-n'étoit pas un port derrière lequel les femmes abritent leur honneur
-presque naufragé; et si celle qui a perdu sa réputation perdoit aussi
-tous ses droits au respect et même à la civilité publique; si, en un
-mot, l'on inséroit dans notre cérémonial une loi qui notât d'infamie
-ceux que l'opinion a déjà notés, une loi qui défendît de les visiter,
-d'en être visités, une loi qui fermât à leur rencontre toutes les portes
-qui conduisent aux fonctions de la société, jusqu'à ce qu'ils l'eussent
-satisfaite par de meilleurs exemples: une telle maxime, mise fidèlement
-en pratique, opéreroit sans doute une réforme utile. Mais, en l'état des
-choses, qu'ils échappent à nos langues, puisqu'ils ont le bonheur
-d'échapper à toute punition.
-
-Si l'on insiste encore en faveur de la médisance, je finirai par
-répondre, que sans nous il y en aura toujours assez qui se chargeront du
-châtiment des coupables, et qu'on ne doit pas craindre la cessation de
-ces exécutions tant que les hommes voudront bien être les bourreaux de
-leurs semblables. Abandonnons-leur cette tâche cruelle, et cultivons,
-loin des passions, des vertus plus paisibles. Aimons-nous et
-pardonnons-nous.
-
-
-L'ORGUEIL.
-
-L'homme vain est toujours malade: touchez-le, vous le blessez. Il agit
-comme si personne autour de lui n'avoit ni sensibilité ni délicatesse;
-et il en a tant, que les plus petites négligences, qui seroient à peine
-ressenties par les autres, le piquent continuellement, et le percent
-sans cesse jusqu'au cœur.
-
-Je ne voudrois pas être vain, quand ce ne seroit que parce que personne
-ne pourroit me reprendre: mes autres infirmités m'incommodent bien
-moins. Ce n'est pas même la faute du public si j'en souffre; mais ici,
-si je m'exalte, je suis perdu. Quelque chemin que je prenne, quelque pas
-que je fasse sous la direction de l'orgueil, je mets nécessairement le
-pied sur quelqu'un. Je l'offense; et je dois me préparer à en être
-repoussé et à rétrograder avec la douleur de l'humiliation.
-
-Et puis, l'homme peut-il être vain quand il jette un coup-d'œil sur ses
-imperfections naturelles et morales? il est impossible d'y réfléchir un
-seul instant sans sentir son cœur plein de la plus humble conviction,
-sans entendre du fond de ce sanctuaire une voix qui répète: ô Dieu!
-qu'est-ce que l'homme? rien et toujours rien: c'est un malheureux, un
-infirme, un être de quelques jours, qui passe comme une ombre.
-
-Il tombe tout-à-coup du théâtre avec ses titres, ses distinctions
-scéniques, dépouillé de ses habits dramatiques et du masque que
-l'orgueil a soutenu un instant sur son visage; et il reste nu comme son
-esclave. Arrêtez votre imagination sur la dernière scène que l'homme
-puissant et orgueilleux donne au monde qu'il a tenu dans la crainte et
-le respect; voyez cette vaine vapeur disparoître: la flèche de la mort
-pénètre lentement dans son sein; elle glace son sang, et dissipe ses
-esprits.
-
-Ne le craignez plus: approchez-vous de son lit de mort; ouvrez les
-rideaux: contemplez-le un instant en silence. Il ne reste donc à celui
-que son orgueil et quelques flatteries ont mis au rang de Dieux, que ces
-mains flétries et ces lèvres décolorées.
-
-O mon ame! quels songes t'ont charmée! combien tu as été cruellement
-trompée par les objets brillans qui t'éblouissoient, et que tu enviois!
-
-Si l'aspect de notre imperfection naturelle à laquelle l'homme n'est pas
-maître de remédier, combat tellement sa vanité, que sera-ce des
-foiblesses et des vices enfantés, chaque jour, dans son cœur?
-
-Hommes! regardez-vous un instant, dans ce jour où je vais vous placer.
-Voyez le plus désobéissant, le plus ingrat, le plus désordonné des
-êtres, trébuchant chaque jour dans la carrière de la vie, agissant,
-chaque heure du jour, contre sa propre conviction, ses intérêts et
-l'intention du créateur, qui ne s'est proposé que son bonheur. Qu'est-ce
-qui peut lui donner de l'orgueil? qu'est-ce qui ne peut pas, au
-contraire, lui donner de la modestie? Ah! que j'aime cette sentence
-prononcée depuis long-temps sur lui: _La vanité n'est point faite pour
-l'homme!_ cette passion peut exister pour quelqu'autre créature et pour
-quelqu'autre dessein, mais non pas pour lui: il n'est point d'être à qui
-elle convienne si peu.
-
-Donnerai-je à tout cela, me direz-vous, un froid consentement? cette
-vérité est-elle incontestable? oh! peut-être avez-vous quelque raison
-d'être vain! Ecoutons-là.
-
-Vous avez les avantages d'une haute naissance et des titres pompeux, ou
-ceux de la faveur dans la cour des rois, ou ceux d'une grande fortune,
-de grands talens, d'un grand savoir; ou bien la nature a épuisé ses dons
-et ses grâces en vous formant. Parlez... Sur laquelle de ces qualités
-avez-vous fondé et élevé le temple où vous vous exposez à l'adoration?
-examinons-les.
-
-Vous êtes bien né... Eh! croyez-moi, l'humilité ne peut pas polluer le
-sang qui vous anime; elle ne vous fera pas tomber du haut de votre rang;
-elle ne dépouille pas les princes de leurs titres. Comme le clair-obscur
-en peinture, elle fait saillir le héros du fond du tableau, et détache
-sa figure du groupe où elle seroit confondue sans elle.
-
-Vous êtes riche... Etendez, éparpillez vos richesses; rachetez-en la
-haine, par la douceur de vos mœurs. Descendez vers vos inférieurs,
-soulagez le malheur, étayez la foiblesse, vengez l'opprimé: soyez grand.
-Considérez cet argent comme des talens entassés dans un vaisseau
-d'argile: vous n'en êtes que le dépositaire. Être obligé d'en rendre
-compte et être vain, c'est allier la pauvreté et l'orgueil. Oh! bien
-absurde assemblage!
-
-Vous êtes puissant et en crédit; une foule servile de clients se traîne
-sur vos pas... De quoi seriez-vous orgueilleux? de ce qu'ils ont faim?
-chassez, chassez ces sycophantes, ils en ont abusé mille autres.
-
-Mais le rang a été donné à ma dextérité et à mes lumières: soit... Et
-vous êtes vain d'une place où vous devenez la butte titrée, contre
-laquelle se dirigent la vengeance de l'un, la malice de l'autre et
-l'envie de tous, dans laquelle les hommes les plus honnêtes ne peuvent
-pas même échapper au soupçon, et dont les fripons cherchent sans cesse à
-vous détrôner. Quoi! seriez-vous vain d'une faveur incertaine? Aman
-l'étoit ainsi, parce qu'il étoit admis aux banquets d'Esther.
-
-Passons aux prétentions que le savoir peut vous donner. Si vous savez
-peu, je comprends comment vous pouvez être vain. Si vous savez beaucoup,
-êtes-vous orgueilleux de ce que vous ignorez encore et de ce que vous
-ignorerez toujours? dans tous les cas, ne vous écrierez-vous pas, avec
-le pauvre homme à la coignée, des chapitres 6 et 7 des Rois: _Hélas!
-hélas! mon maître, je l'avois empruntée!_
-
-Dirai-je la même chose de la beauté? quels que soient les embellissemens
-et les parures dont l'orgueil la décore, ils frappent les yeux seuls de
-la multitude; et la fausse beauté, dans l'impuissance et le désespoir de
-réussir par des moyens naturels, se targue de captiver les regards et
-l'attention par une pompe étrangère.
-
-Mais la vraie beauté est si attrayante, qu'on ne sait comment déclamer
-contr'elle; et lorsqu'il arrive qu'une figure céleste, et qu'une taille
-enchanteresse sont la demeure d'une ame vertueuse, quand la régularité
-et la douceur des traits caractérisent celle de l'ame, et que ces
-avantages élèvent les pensées jusques vers l'auteur de la nature, dont
-la sagesse créa l'harmonie, ah! qu'il y a de choses à dire, et sur la
-beauté et sur l'art de la faire ressortir! quand l'apologie est
-néanmoins achevée, il reste enfin que la beauté, comme la vérité, n'est
-jamais si glorieuse que lorsqu'elle est simple.
-
-Oui, la simplicité est l'amie de la nature; et si je pouvois être vain
-de quelque chose dans ce monde vil, ce seroit de cette noble alliance.
-
-
-L'ÉLOQUENCE DES LIVRES SACRÉS.
-
-Il y a deux sortes d'éloquence: l'une en mérite à peine le nom; elle
-consiste en un nombre fixe de périodes arrangées et compassées, et de
-figures artificielles, brillantées de mots à prétention: cette éloquence
-éblouit, mais éclaire peu l'entendement. Admirée et affectée par des
-demi-savans, dont le jugement est aussi faux, que le goût vicié, elle
-est entièrement étrangère aux écrivains sacrés. Si elle fut toujours
-estimée être au-dessous des grands hommes de tous les siècles, combien,
-à plus forte raison, a-t-elle dû paroître indigne de ces écrivains, que
-l'esprit d'éternelle sagesse animoit dans leurs veilles, et qui devoient
-atteindre à cette force, cette majesté, cette simplicité, à laquelle
-l'homme seul n'atteignit jamais?
-
-L'autre sorte d'éloquence est entièrement opposée à celle que je viens
-de censurer; et elle caractérise véritablement les saintes écritures.
-Son excellence ne dérive pas d'une élocution travaillée et amenée de
-loin, mais d'un mélange étonnant de simplicité et de majesté, double
-caractère si difficilement réuni, qu'on le trouve bien rarement dans les
-compositions purement humaines.
-
-Les pages saintes ne sont pas chargées d'ornemens superflus et affectés.
-L'Être infini, ayant bien voulu condescendre à parler notre langage,
-pour nous apporter la lumière de la révélation, s'est plu, sans doute, à
-le douer de ces tournures naturelles et gracieuses, qui devoient
-pénétrer nos ames.
-
-Observez que les plus grands écrivains de l'antiquité, soit grecs, soit
-latins, perdent infiniment des grâces de leur style, quand ils sont
-traduits littéralement dans nos langues modernes.
-
-La fameuse apparition de Jupiter, dans le premier livre d'Homère, sa
-pompeuse description d'une tempête, son Neptune ébranlant la terre et
-l'entrouvrant jusqu'à son centre, la beauté des cheveux de sa Pallas,
-tous ces passages, en un mot, admirés de siècles en siècles, se
-flétrissent, et disparoissent, presque entièrement, dans les versions
-latines.
-
-Qu'on lise les traductions de Sophocle, de Théocrite, de Pindare même, y
-trouvera-t-on autre chose que quelques vestiges légers des grâces qui
-nous ont charmés dans les originaux? concluons-en que la pompe de
-l'expression, la suavité des nombres et la phrase musicale constituent
-la plus grande partie des beautés de nos auteurs classiques, tandis que
-celle de nos écritures consiste plutôt dans la grandeur des choses
-mêmes, que dans celle des mots. Les idées y sont si élevées de leur
-nature, qu'elles doivent paroître nécessairement sublimes dans leur
-modeste ajustement; elles brillent à travers les plus foibles et les
-plus littérales versions de la bible.
-
-La glorieuse description de la création du ciel et de la terre, dont
-Longin, le meilleur de nos anciens critiques, étoit enthousiasmé, n'a
-rien perdu de son mérite intrinsèque; et quoiqu'elle ait subi diverses
-traductions, elle triomphe encore, et étonne par sa force et sa
-véhémence, comme dans l'original. Mille passages suivans de l'écriture
-jouissent des mêmes droits: la description tant célébrée d'une tempête
-au pseaume 107; les touchantes réflexions du saint homme Job, sur la
-briéveté de la vie, et l'instabilité des choses humaines; la peinture
-vivante d'un cheval de bataille, du livre de Job, dans laquelle il n'y a
-pas un seul mot dont la beauté n'exige un commentaire particulier. Je
-pourrois y ajouter ces reproches tendres et pathétiques aux enfans
-d'Israël, qui éclatent dans les prophètes, et dont le lecteur le plus
-froid et le plus prévenu a tant de peine de n'être pas affecté:
-
- «O habitans de Jérusalem, et vous hommes de Juda! décidez, je vous
- prie, entre ma vigne et moi. Que pouvois-je faire de plus pour ma
- vigne, que ce que j'ai fait? eh bien! lorsque j'attendois qu'elle me
- donnât des raisins, elle me jette quelques grappes sauvages. Mais,
- direz-vous, la voie du Seigneur est inégale: écoutez à présent, maison
- d'Israël, c'est la vôtre qui l'est, et non pas la mienne. Ai-je
- quelque plaisir à voir l'homme s'égarer et mourir? n'en aurois-je pas
- davantage à le voir revenir et vivre? j'ai nourri, j'ai élevé des
- enfans, et ils se sont révoltés contre moi. Le bœuf connoît son
- maître, l'âne connoît la crêche du sien; mais Israël ne me connoît
- pas: mon peuple ne veut pas me connoître!»
-
-Non, il n'est rien dans les livres des payens, qui soit comparable à
-l'éloquence, à la vivacité, à la tendresse de ces reproches. Il y règne
-quelque chose de si affectueux, de si noble et de si sublime qu'on peut
-défier les plus grands orateurs de l'antiquité, de rien produire de
-semblable.
-
-Ces observations sur la supériorité des écrivains inspirés, comme
-écrivains, sont encore vraies si on les considère comme historiens.
-D'abord, les histoires profanes ne nous apprennent que des événemens
-temporels, si remplis d'incertitudes et de contradictions que l'on est
-bien embarrassé d'y trouver la vérité.
-
-Tandis que l'histoire sacrée est celle de Dieu même, de sa
-toute-puissance, de sa sagesse infinie, de sa providence universelle, de
-sa justice, de sa bonté, et de tous ses autres attributs. Ils y sont
-déployés sous mille formes, et dans une série d'événemens variés,
-miraculeux, et tels qu'aucune nation n'en eut de semblables. N'insistons
-plus sur la supériorité de l'écriture en ce sens.
-
-Elle est encore douée d'un avantage, auquel les historiens profanes
-n'arrivent pas, et qui distingue seul les siens; c'est la manière simple
-et sans affectation avec laquelle les faits y sont racontés: en voici
-quelques exemples. Lorsque Joseph se fait connoître, et qu'il pleure sur
-la tête de son frère Benjamin, à cet instant dramatique y a-t-il un de
-ses frères qui profère un seul mot, soit pour exprimer sa joie, soit
-pour pallier l'injure qu'ils lui firent? Non, de tous côtés s'ensuit un
-silence profond et _solennel_, un silence infiniment plus éloquent et
-plus expressif que tout ce qu'on auroit pu substituer à sa place.
-
-Que Thucidide, Hérodote, Tite-Live, ou tel autre historien classique,
-eussent été chargés d'écrire cette histoire, quand ils en auroient été
-là, ils eussent sûrement épuisé toute leur éloquence à fournir les
-frères de Joseph de harangues étudiées, et cependant quelque belles
-qu'on puisse les supposer, elles auroient été peu naturelles, et
-nullement propres à la circonstance. Lorsqu'une telle variété de
-passions dut fondre tout-à-coup dans le cœur de ces frères, quelle
-langue auroit été capable d'exprimer le tumulte de leurs idées? Quand le
-remords, la surprise, la honte, la joie, la reconnoissance envahirent
-soudainement leurs ames, ah! que l'éloquence de leurs lèvres eût été
-insuffisante! combien leurs langues eussent été infidelles en
-transmettant le langage de leur cœur! oui, le silence seul, participoit
-de la sublimité oratoire; et des pleurs achevoient de rendre ce qu'une
-harangue ne pouvoit jamais faire.
-
-
-LE FANATIQUE.
-
-Voyez-le, fastueusement enveloppé de l'habit de l'humilité et de la
-sainteté, pour attirer les regards du vulgaire. Il évite, aussi
-studieusement que le crime, une contenance gaie, résultat d'une
-conscience tranquille et contente. Le découragement est peint sur son
-maintien sombre, comme si la religion, dont le but est de nous rendre
-heureux dans cette vie et dans l'autre, pouvoit produire le chagrin et
-le mécontentement. Ecoutez-le pousser des soupirs dans les rues;
-écoutez-le se targuer de ses fréquentes communications avec le Dieu; de
-tout savoir, et en même temps offenser les règles de sa langue même par
-ses barbarismes religieux. Ecoutez-le remercier Dieu arrogamment, de ce
-qu'il ne l'a point créé semblable aux autres hommes; et, en prônant sa
-charité, adjuger libéralement aux princes des ténèbres, ceux que sa
-partialité juge moins parfaits que lui, ceux qui marchent sobrement et
-avec vigilance dans les voies du devoir, ceux qui vont aspirans à la
-perfection par des épreuves successives.
-
-Lorsqu'une malheureuse créature se fane ainsi dans les larmes, et se
-refuse, tout effrayée, la moindre joie et la moindre consolation;
-lorsqu'elle prie sans cesse jusqu'à ce que son imagination s'échauffe,
-qu'elle jeûne, se mortifie et s'attriste jusqu'à ce que son corps soit
-aussi malade que son esprit, il n'est pas étonnant que les conflits et
-les disparates qui s'engendrent dans un estomac vide, et sont reçus et
-interprétés par une tête plus vide encore, produisent, par cette
-combinaison, des effets et des ouvrages fâcheux. Un homme dans cette
-situation est plus fait pour un médecin, que pour être apôtre.
-
-
-SUR L'HUMILITÉ.
-
-Les injures et les offenses sont la règle la plus sûre pour juger entre
-les inconvéniens de l'orgueil et les avantages de l'humilité. Les
-déplaisirs de l'homme vain sont toujours en raison de sa vanité:
-l'injure s'élève à la hauteur de son opinion; et sa fierté est la mesure
-de son ressentiment. C'est ainsi qu'il aiguise lui-même le fer qui le
-frappe, et qu'il excite dans sa plaie cette fermentation interne, qui la
-rend incurable.
-
-Combien l'homme humble diffère de lui! Il échappe à la moitié de ces
-chagrins, et l'autre moitié tombe légèrement sur lui. Il ne provoque pas
-les hommes par le mépris; et en se pénétrant de l'idée qu'il ne peut
-exciter l'envie de personne, il arrête, dans sa source, le torrent qui a
-abymé l'homme vain. Si les passions des autres l'enveloppent jamais dans
-leur cours débordé, semblable à l'humble arbrisseau de la vallée, il
-leur donne passage, et ressent à peine l'injure de ces vents orageux qui
-rompent le cèdre orgueilleux, et le renversent sur ses racines.
-
-Ce que nous attendons des autres, est toujours en raison de ce que nous
-nous estimons nous mêmes; et les refus, sans nous détromper, irritent
-notre orgueil. Je vois des hommes si cruellement tourmentés par les
-chagrins que leur vanité a créés pour eux, que, quoiqu'ils aient dans
-leurs mains tout ce qui entre dans la composition du bonheur, ils ne
-peuvent en faire aucun usage. Comment le feroient-ils? ils se piquent de
-leur propre aiguillon, et courent ainsi d'une attente à l'autre, sans
-jamais goûter de repos. L'humilité précautionne l'homme contre ces maux,
-les plus sensibles qui soient inscrits dans le catalogue de ceux de la
-vie. Celui qui est peu de chose à ses yeux, est modéré dans ses désirs,
-et par conséquent dans leur poursuite. Il peut être trompé dans son
-attente, et manquer le but auquel il vise; il peut perdre ses pas; mais
-voilà tout: il ne se perd pas lui-même; il ne perd pas cette heureuse
-paix de l'ame. Les chagrins de l'homme humble sont doux et paisibles.
-Heureux caractère! quand il est affligé, qui n'a pas pitié de lui? quand
-il tombe, qui ne s'empresse pas de lui tendre la main? il semble, à le
-voir nu et sans défense, qu'il ne pourra pas résister à cet insolent
-antagoniste qui va le terrasser en passant à ses côtés, et le fouler
-dans la poussière. Non, il est gardé par l'amour, l'affection et les
-vœux du genre humain, tandis que l'autre reste seul exposé à sa haine et
-à sa vengeance.
-
-S'il se présente une occasion où il faille déployer un vrai courage et
-la force de l'ame, je jetterois plutôt les yeux sur lui, que sur son
-adversaire. L'orgueil peut rendre un homme violent: l'humilité le rend
-ferme; et lequel des deux approche le plus près de l'honneur? celui qui
-agit d'après les impulsions variables d'un sang embrâsé, et qui se meut
-d'après celles de la fureur, ou bien celui qui se concentre froidement
-en lui-même, et qui gouverne son ressentiment, au lieu d'en être
-gouverné.
-
-L'homme humble a ramassé, dans son ame, un trésor de plaisirs et de
-contentemens. Il ne blâme pas le soleil, de ce qu'il ne mûrit pas sa
-vigne, et ne querelle pas les vents de ce qu'ils ne lui apportent aucun
-nuage. Si sa fontaine ne s'élève pas aussi haut qu'il le désire, il
-étudie les lois de la nature, et s'y soumet, sans se plaindre.
-
-S'il n'est pas riche, il sait que Dieu ne lui doit rien; et que s'il a
-moins reçu que les autres, comme il se croit moins qu'eux, il a encore
-des remerciemens à lui faire.
-
-Une ame résignée se laisse ainsi porter doucement et tranquillement sur
-le courant de la providence; aucune tentation dans son pélerinage,
-n'excite en elle des désirs immodérés. Les dangers ne l'alarment pas:
-elle respecte la justice de tout ce qui arrive; et, se courbant
-humblement sous la tempête, si elle en est atteinte, elle ne l'est pas
-aussi dangereusement que les autres.
-
-
-MA RELIGION.
-
-Yorick, quels sont vos notions religieuses?
-
-Me le demandez-vous? je vais vous le dire, car je suis sur mon lit de
-mort.
-
-J'ai assez de foi pour être méthodiste, et assez de chaleur pour être
-enthousiaste; mais, Dieu merci, je n'ai jamais été assez méchant pour
-être ni l'un ni l'autre.
-
-Il faut nécessairement que les passions soient combattues par les
-passions. Voilà pourquoi les plus grands pécheurs deviennent les plus
-zélés dévots. C'est une conséquence naturelle à une infinité de gens,
-_qui credunt multùm et peccant fortiter_.
-
-Pour moi, j'ai la confiance intime que la douce mousson de notre
-orthodoxie anglicane est assez forte pour envoyer mon ame au ciel. Mon
-frêle esquif n'est pas lesté de péchés assez pesans pour qu'il ne marche
-que par un vent orageux; et je crois qu'après la cessation des oracles,
-on peut être assez inspiré par la grâce, pour n'avoir pas besoin de
-convulsions.
-
-Je suis certain qu'il y a un Dieu en haut, comme je suis certain que je
-suis ici bas: ma certitude est la même. Comment serois-je autrement sur
-la terre? dites-moi, comment j'y suis venu, comment j'y suis? ce n'est
-pas de moi-même.
-
-Dieu existe: il doit aimer la vertu, et détester le vice. Il doit, en
-conséquence, récompenser et punir. Si nous ne lui devons aucun compte,
-nous sommes les plus singuliers animaux qui soient sur la surface de la
-terre.
-
-Lorsque l'ame a pris son vol, et qu'elle a laissé le corps se résoudre
-en la poussière du tombeau, la vaine philosophie du siècle
-combattra-t-elle la résurrection de l'homme? Consulte, raisonneur, une
-chenille; et le papillon résoudra ta question. Vois-la d'abord, inerte,
-paresseuse, rampant lentement sur la terre, et se nourrissant de l'herbe
-des champs. Après sa métamorphose, et sa résurrection, c'est un Séraphin
-aîlé: il est glorieux, léger comme l'air, actif comme le vent; il aspire
-la rosée de l'aurore; il extrait des fleurs aromatiques, le nectar et
-l'ambroisie.
-
-La fable de l'hydre est depuis long-temps vérifiée: elle est, dis-je,
-surpassée au-delà même des bornes que l'imagination la plus extravagante
-lui auroit données par la réalité du polype, qui engendre de ses
-sections. Les analogies de la nature démontrent par-tout les voies de la
-providence.
-
-Trouverons-nous sans cesse impossible ce à quoi notre insuffisance ne
-peut atteindre? n'y a-t il pas dans la nature des mystères sans nombre
-que les événemens révèlent, ou que la philosophie expérimentale démontre
-chaque jour? présumerons-nous, après cela, de limiter les pouvoirs de
-l'auteur même de la nature?
-
-Qui a créé la matière? qui lui a donné le mouvement? qui a ajouté les
-sensations à la matière, et au mouvement? qui a surajouté à toutes ces
-qualités la pensée, l'intelligence et la réflexion? qui a fait tout
-cela? Incrédules, qui l'a fait? vous ne parlez pas? restez donc muets.
-
-1º. Leuwenhoeck, avec le secours de son microscope, montre, dans le
-corps humain, de certaines fibres si menues qu'il en faudroit rassembler
-six cents pour faire la grosseur d'un cheveu.
-
-2º. Il démontre encore, avec le même instrument, qu'un grain de sable
-est assez volumineux pour couvrir cent vingt mille pores, par lesquels
-nous transpirons.
-
-3º. On peut faire de la glace dans l'été, pourvu que l'eau qu'on
-emploie, soit auprès du feu.
-
-4º. Une lentille de glace brûle comme une lentille de verre.
-
-5º. Une ligne d'un pouce peut être divisée en autant de parties qu'une
-ligne de mille toises.
-
-6º. Il y a deux lignes, les asymptotes de l'hyperbole, qui, par la
-certitude mathématique, se rapprochent toujours, sans qu'il soit
-possible qu'elles soient jamais en contact.
-
-7º. Le soleil est de plusieurs millions de lieues plus près de nous en
-hiver qu'en été.
-
-8º. Quand un homme fait le tour de la terre, sa tête fait quelques cent
-milles de plus que ses talons.
-
-Y a-t-il, incrédules, dans le symbole chrétien, un article de foi qui
-paroisse plus contraire à la raison que quelques-unes de ces
-propositions? et cependant elles sont toutes prouvées, soit en physique,
-soit en mathématique.
-
-Celui qui est capable de faire de pareilles réflexions, peut-il être
-accusé de ne croire ni à la religion naturelle, ni à la religion
-révélée? ah! mes charitables confrères, _qui studet, orat_. Cette
-expression est bien juste.
-
-
-LA CONVERSION.
-
-J'avois fait la plus intime connoissance avec un homme vertueux et de
-bon sens, mais affligé, en même-temps, d'une certaine indolence
-d'esprit, qui le faisoit acquiescer aux opinions des autres, sans
-prendre la peine de les discuter. Il avoit plus d'esprit que de sagesse;
-et un sarcasme étoit un argument pour lui aussi fort, que pour
-Shaftsbury, qui prétendoit que le ridicule est l'épreuve de la foi.
-
-Je l'aimois et le plaignois. Avoir assez de vertu pour bien faire, et
-trop peu de jugement pour s'y décider! nous avions là-dessus de
-fréquentes conversations. Il me disoit souvent qu'il donneroit tout au
-monde pour penser comme moi; et il réclamoit mon assistance.
-
-J'en fis un déiste, avec la seule aide de ma pauvre petite philosophie.
-Après cela, je lui mis entre les mains les pensées de Forbès sur la
-religion. Il les lut attentivement, me renvoya le livre, avec cette
-réflexion, écrite au bas de la dernière page: _Tu m'as presque persuadé
-de devenir chrétien_.
-
-Je crus qu'il falloit faire avancer Pascal; et je lui prêtai _ses
-pensées_. Il me les rendit, après les avoir endossées avec ces mots: _Je
-suis presque de ton avis, mais pas tout-à-fait, surtout quand tu veux me
-faire croire certains mystères aussi absurdes que peu philosophiques_.
-
-Faites d'un incrédule un moraliste; et si vous n'en faites pas bientôt
-après un chrétien, son indolence ou son ignorance en seront plutôt la
-cause, que l'impiété à laquelle tout le monde crie. J'ai eu depuis la
-satisfaction de voir mon catéchumène vertueux, ajouter foi aux bonnes
-œuvres, vivre exemplairement, et pratiquer aussi bien que croire.
-
-
-SUR LA GAIETÉ RELIGIEUSE.
-
-C'est le véritable esprit religieux qui, dans le cours de ma vie, m'a
-donné cette bonne gaieté, dont mes sévères confrères ont été tant
-scandalisés: pourquoi donc un prêtre seroit-il toujours grave? le
-ministère est-il un lugubre devoir?
-
-_Ressemblez à ces enfans_, dit le Christ, c'est-à-dire, soyez aussi gais
-et aussi innocens qu'eux. Les trente-neuf articles sont incomplets, si
-l'on n'y ajoute pas le quarantième précepte qui ordonne la gaieté. En
-tout cas, n'ajoutez rien, laissez subsister le même nombre, pourvu qu'à
-la place du treizième précepte, que vous rayerez, vous mettiez cette
-maxime céleste.
-
-L'archevêque de Cassel en fut-il moins un profond théologien, parce
-qu'il ajouta un couplet fort gai à l'ancienne ballade irlandoise? Le
-poëme de l'évêque de Rochester, dans lequel il prouva légèrement que le
-cœur des hommes relevoit de l'éventail d'une femme, troubla-t-il jamais
-son orthodoxie?
-
-L'évêque Héliodore fut privé de son bénéfice, pour avoir composé
-Théagènes et Chariclée. Le Pape fut doublement absurde; et sa sainteté
-outrepassa les bornes de son infaillibilité. D'abord, il n'y avoit rien
-d'hétérodoxe dans ce roman. En second lieu, l'épisode d'un enfant blanc,
-engendré par des parens noirs, au moyen de l'impression que fit sur eux
-le portrait d'un européen placé aux pieds du lit nuptial, cet événement,
-dis-je, n'est qu'une addition de preuves, si elle en a besoin, à la
-philosophie de l'écriture sur les chèvres bigarrées. Il est certain que
-les papes, après tout, sont comme les autres hommes.
-
-Platon et Sénèque, personnages assez graves et assez sages pour avoir
-été ordonnés et consacrés, pensoient qu'on devoit accoutumer les enfans
-à la joie et à la gaieté, dès l'âge le plus tendre, non-seulement pour
-leur santé, mais encore pour leurs vertus. Je traduis leurs propres
-paroles.
-
-La joie et la gaieté, qui en est l'expression, s'accordent avec toutes
-les pratiques religieuses: elles sont incompatibles seulement avec le
-vice et l'impiété. _Les voies du ciel sont aimables._
-
-Nous adorons, nous louons, nous remercions le Tout-Puissant avec des
-hymnes, des chants et des antiennes. La musique nous prête ses
-harmonieux accords. _Abandonnons-nous à la joie_: voilà le premier de
-tous nos pseaumes. Laissons les tristes Indiens implorer et évoquer le
-diable, avec des pleurs et des cris douloureux.
-
-Quand les Athéniens adoptèrent la chouette, comme étant l'oiseau de la
-sagesse, ils n'entendirent pas que ce fût l'effraie: et moi je pense,
-sous leur bon plaisir, que le moineau eût été l'emblême le plus vrai de
-la sagesse, car il est le plus amoureux et le plus gai des habitans de
-l'air.
-
-Je connois quelques révérences qui m'excommunieront à table, pour avoir
-écrit cette allusion.
-
-
-SUR LA TOLÉRANCE.
-
-J'en parlois un jour avec Voltaire; et il me félicitoit sur le bonheur
-et l'avantage que j'avois de vivre dans une contrée, où quelques
-expressions libres, quelques allusions piquantes, interprétées par la
-malice et l'ignorance, et devenues aussitôt des blasphêmes contre
-l'église et l'état, échappoient néanmoins à l'inquisition et à la
-bastille.
-
-Il me mit aussitôt entre les mains son traité _sur la tolérance_ qu'il
-venoit de publier. Il est écrit, comme tous ses ouvrages, avec beaucoup
-d'esprit et de savoir. Il prouve, à ceux qui ont besoin de preuves, que
-la persécution _pour l'amour de dieu_, est le système le plus absurde et
-le plus contraire à l'écriture.
-
-J'ai, en effet, trouvé toujours fort extraordinaire, que depuis que les
-hommes sont assez dépravés pour se persécuter au sujet de leur croyance,
-il n'y ait pas eu cependant chez les payens des auto-da-fé, des
-inquisitions, et des croisades.
-
-Dans les siècles d'ignorance et de barbarie, où le diable, selon les
-théologiens, gouvernoit l'Eglise, rendoit des oracles équivoques,
-ordonnoit des impuretés, et exigeoit des victimes humaines, des frères
-ne combattirent point contre des frères, des nations ne s'armèrent point
-contre les nations, pour des opinions religieuses.
-
-Et aussitôt que, par sa miraculeuse interposition, Dieu eut bien voulu
-prendre l'église dans ses propres mains, le siècle de l'impiété et de la
-cruauté commença: un peuple chrétien et pacifique tira l'épée; et des
-préceptes de concorde et d'amour produisirent la haine et la dissention.
-
-Un prêtre chrétien (ai-je dit _chrétien_?) m'apprend que la raison de
-cette différence remarquable est, que les payens n'avoient pas un seul
-article de foi pour lequel il valût la peine de se battre; qu'ils
-supposoient tous que l'ame périssoit avec le corps; que la formule _post
-mortem nihil est_, étoit leur symbole; et que ceux de leurs philosophes,
-qui admettoient une existence postérieure au trépas, nioient les peines
-de l'enfer. _Non est unus_, dit Cicéron, _tam excors, qui credat._
-
-Ainsi donc, suivant ce bon prêtre catholique, pendant que les ténèbres
-de la mortalité de l'ame et du matérialisme couvroient la surface de la
-terre, la paix, l'amitié et la bienveillance régnoient sous ce voile
-obscur: la guerre, les persécutions, et la haine vinrent à la lumière du
-christianisme.
-
-Lorsque l'immortalité de l'ame est confiée au soin du vicaire du Christ
-sur la terre, comment des prêtres, qui jettent au feu le corps d'un
-hérétique, et damnent son ame, peuvent-ils s'appeler _des prêtres de
-l'agneau_?
-
-Oui, je diffère en tout de l'orthodoxie d'un pareil article, et je
-pencherois plutôt vers la doctrine de Cicéron, que je viens de citer,
-quoiqu'il soit lui-même dans les ténèbres du paganisme. Croire à la
-_post-existence_ de l'ame, et la damner, ce n'est pas éclairer; c'est
-brûler.
-
-
-
-
-VIE
-
-ET OPINIONS
-
-DE
-
-TRISTRAM SHANDY.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-_C'étoit bien à cela qu'il falloit penser._
-
-
-Je l'ai toujours dit: il auroit été à souhaiter que mon père ou ma mère,
-et pourquoi pas même tous deux, eussent apporté quelque attention à ce
-qu'ils faisoient, quand il leur plut de me donner l'existence. Ils y
-étoient également obligés. Eh! pouvoient-ils réfléchir trop mûrement sur
-les conséquences qui devoient résulter de l'important ouvrage dont ils
-s'occupoient en ce moment? Il ne s'agissoit rien moins que de la
-production d'un être raisonnable. Les heureuses proportions de son
-corps, son tempérament, son génie, la tournure de son esprit, et
-peut-être même la fortune de toute leur maison, étoient autant de points
-capitaux qui dépendoient de la disposition des humeurs dont ils étoient
-dominés dans cet instant décisif.--Oui, s'ils eussent agi en
-conséquence, je suis persuadé que j'aurois figuré dans le monde tout
-autrement que je ne fais, et que je ne ferai vraisemblablement le reste
-de mes jours.--Croyez-moi, bonnes gens, ceci est un point beaucoup plus
-essentiel que vous ne le pensez. Vous avez, sans doute, entendu parler
-de certains esprits qu'on appelle _esprits animaux_. Vous savez, sans
-doute aussi, comment s'en opère la transfusion du père au fils, etc.,
-etc.--Eh bien!... je vous donne ma parole que de dix parties du bon sens
-ou de la bêtise d'un homme, il y en a neuf qui dépendent du mouvement,
-de l'activité et des directions différentes que vous leur faites prendre
-au moment dont je parle.--L'essor une fois donné, bien ou mal, il
-n'importe, les esprits s'échappent avec précipitation; et si l'impulsion
-se répète, la route qu'ils se fraient, vous le savez, mesdames, devient
-aussi unie, aussi douce que l'allée d'un beau jardin.--Le diable, avec
-toute sa puissance, ne pourroit pas les en détourner, quand une fois ils
-s'y sont habitués.
-
-«Mon ami, dit ma mère, n'auriez-vous point par hasard oublié de monter
-la pendule?--Bon Dieu! s'écria mon père, qui eut soin en même-temps de
-modérer sa voix, est-il jamais arrivé, depuis la création du monde,
-qu'une femme ait interrompu un homme par une question aussi sotte?»
-
-Que dit encore votre père? Rien.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-_L'Embryon._
-
-
-Je n'aperçois, réflexion faite, ni bon ni mauvais dans la question de ma
-mère.--Ni bon ni mauvais? Convenez, au moins, qu'elle étoit hors de
-saison. Vous seriez trop heureux si elle n'eût été que déplacée. Mais,
-ne voyez-vous pas qu'elle détournoit, qu'elle dispersoit les esprits qui
-se développoient en ce moment, et dont la principale affaire étoit
-d'escorter, de mener, de conduire l'embryon jusqu'à l'endroit qui étoit
-destiné à le recevoir?
-
-Un embryon, monsieur, quelque petit, quelque peu important qu'il
-paroisse, en ce siècle léger, aux yeux de la folie et des préjugés, est
-pourtant quelque chose. Ceux de la raison, éclairés par des recherches
-et des observations scientifiques, le regardent comme un être qui a des
-droits, et qu'on est obligé de conserver avec soin.--Les philosophes
-minutieux, dont l'ame est de la même trempe que leurs recherches, et qui
-s'imaginent, malgré cela, que c'est la sublimité de leur esprit qui les
-distingue, nous prouvent, d'une manière incontestable, qu'il est créé
-par la même main, formé par les mêmes lois de la nature, doué des mêmes
-puissances mouvantes et agissantes, et qu'il a enfin les mêmes facultés
-que nous.--Il est composé, comme nous, de chair et d'os, de peau, de
-cheveux, de veines, d'artères, de ligamens, de nerfs, de muscles, de
-moëlle, de glandes, de cervelle, d'humeurs qui circulent,
-d'articulations... Et qu'avons-nous en grand qu'il n'ait pas en petit?
-Rien du tout, monsieur, rien. C'est un être aussi actif que nous, et,
-dans toutes les acceptions du mot, il est aussi véritablement notre
-prochain, que le chancelier d'Angleterre.--Il peut éprouver du bien
-être; il est exposé à des injures; il est susceptible de plus de
-perfection:--en un mot, il jouit de tous les droits et de toutes les
-prétentions de l'humanité, dans le degré que Cicéron, Puffendorf, et
-tant d'autres écrivains moralistes qui en parlent, attribuent à son état
-relatif.
-
-Et que voudriez-vous, d'après cela, mon cher monsieur, qu'il devînt, si,
-seul sur la route, il lui arrivoit quelque accident, ou que, frappé de
-quelque terreur subite, ce qui est fort naturel à un aussi jeune
-voyageur, il n'arrivoit à sa destination qu'avec des esprits épuisés et
-dissipés?--Qu'avec sa vigueur musculaire et virile, réduite à un fil?
-Qu'avec sa forme défigurée et mutilée?--Et que, réduit à ce triste état,
-il fût sujet à des frayeurs soudaines, ou à une suite de rêves et de
-fantaisies mélancoliques pendant neuf mois entiers?--Je tremble toutes
-les fois que je songe à cette source féconde de foiblesse de corps et
-d'esprit.--Encore si l'habileté du médecin et du philosophe pouvoit y
-remédier!
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-_En voilà l'effet._
-
-
-C'est à M. Tobie Shandy, mon oncle, que je dois l'anecdote que j'ai
-rapportée dans le premier chapitre. Mon père, qui étoit à la fois
-philosophe et naturaliste autant qu'on peut l'être, et qui raisonnoit
-avec beaucoup de justesse et de netteté, singulièrement sur les petites
-choses, s'étoit souvent plaint à lui de l'échec que j'avois reçu; et
-dans une occasion, dont mon oncle Tobie, qui avoit bonne mémoire, se
-souvenoit très-bien, il s'en plaignit plus amèrement qu'il n'avoit
-jamais fait. C'étoit un jour que je fouettois ma toupie. La manière
-oblique dont je m'y prenois pour l'ajuster, et la façon dont je
-justifiois les principes qui me faisoient agir ainsi, le firent
-soupirer.--Le bon vieillard remua la tête, et d'un ton qui exprimoit
-plus de douleur et de regret que de reproches, il s'écria: «Ah! mon cher
-frère, je l'ai toujours prédit. L'augure se vérifie de plus en plus, et
-mille autres observations que j'ai faites sur ce qui le regarde, m'ont
-annoncé qu'il ne penseroit et n'agiroit jamais comme les autres
-enfans.»--Mais, hélas! continua-t-il, en agitant la tête une seconde
-fois, et en essuyant une larme qui couloit le long de sa joue, «les
-malheurs de mon Tristram ont commencé neuf mois avant qu'il vînt au
-monde.»
-
---Ma mère qui étoit là, leva les yeux, et ne comprit pas plus que sa
-chaise ce que mon père vouloit dire.--Mais mon oncle, M. Tobie Shandy,
-qui depuis long-temps savoit toute l'affaire, le comprit très-bien.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-_Que de maris sont moins sûrs!_
-
-
-Il y a une foule de lecteurs dans le monde, et de gens qui ne lisent
-point du tout, qui veulent savoir d'abord tout ce qui vous regarde, et
-si on ne les satisfait pas, leur inquiétude perce de toutes parts. N'en
-ayez point, chers amis. Je suis d'un naturel complaisant, et je ne
-voudrois pas, pour toutes choses au monde, frustrer qui que ce fût dans
-son attente. C'est même à cette disposition que vous devez déjà les
-particularités que je vous ai révélées. Je ne vous priverai point du
-reste.--Mais, avec la volonté la plus décidée de vous plaire, j'ai des
-précautions à prendre.--Ma vie et mes opinions feront vraisemblablement
-du bruit dans le monde.--Elles me donneront occasion de parler de toutes
-sortes de personnes.--Le sexe, les âges, les conditions, tout cela se
-trouvera sous ma plume.
-
-Mon Livre sera au moins aussi couru que les _Progrès du Pélerin_. Quel
-chagrin pour moi, s'il avoit le sort que Montaigne craignoit pour ses
-_Essais_, et qu'ils n'eurent pas?--Je ne serois pas, en vérité, fort
-content de le voir enseveli dans la poussière des bibliothèques, ou de
-le trouver sur la table de quelque antichambre.--Je veux éviter ce
-désagrément.--L'exactitude est un des moyens que j'ai imaginés pour y
-échapper: j'en aurai. On a déjà pu remarquer combien je suis scrupuleux
-sur ce point; je continuerai; et je suis fort aise d'avoir entamé mon
-histoire par la relation de mes faits et gestes, comme dit Horace, _ab
-ovo_, depuis l'œuf, où j'ai commencé à végéter.
-
-Je sais bien que ce n'est pas là tout-à-fait la manière dont il
-recommande de s'y prendre.--Il parloit de poëmes épiques, de tragédies,
-ou de l'un et de l'autre, je ne sais pas lequel; et ce n'est pas, à
-beaucoup près, la même chose que ce qui m'occupe.--Et d'ailleurs, s'il
-le faut absolument, je demande excuse à Horace. Je me passerai même fort
-bien de lui. Ce que j'ai à écrire ne dépend point de ses règles; je ne
-m'y assujettirai pas plus qu'à celles de tout autre écrivain que ce
-soit.
-
-C'est ce qui me fait donner ici un avis. Ceux qui ne se soucient pas
-d'approfondir les choses, peuvent passer, sans lire, ce qui reste de ce
-chapitre.--Je ne l'écris que pour les curieux qui aiment et qui
-cherchent des choses abstraites.
-
---Fermez la porte.--Fort bien!--La précaution étoit nécessaire pour
-écarter les yeux profanes d'un pareil mystère.--Bon jour, bonne
-œuvre.--Ce fut le dimanche... un peu tard... vers minuit, peut-être...
-oui, on touchoit presque au lundi... et ce dimanche étoit le premier du
-mois de mars 1718.--Mon père... je ne sais pas précisément la minute, et
-c'est peut-être ce qui causa l'inquiétude de ma mère... mon père
-m'ajouta au nombre des êtres humains qui devoient voir le jour neuf mois
-après.--Mais comment savez-vous cela?--Comment? oh! je le sais
-très-bien. Ce n'est cependant pas, je l'avouerai, parce que je me
-trouvai là inopinément. Je ne dois cette certitude qu'à une autre
-anecdote qui n'est connue que dans notre famille. La voici: Il faut
-savoir que mon père avoit fait, pendant plusieurs années, le commerce de
-Turquie. Il l'avoit quitté depuis quelque temps, et s'étoit retiré sur
-ses terres, dans le comté de... pour y vivre et mourir plus
-paisiblement.--C'étoit peut-être l'homme du monde le plus exact. Il ne
-faisoit rien qu'avec poids et mesure. Ses affaires, et même ses
-amusemens, étoient assujettis à des règles qu'il s'étoit prescrites, et
-dont il ne s'écartoit jamais.--Je peux citer un exemple du scrupule
-attentif qu'il observoit dans toutes ses actions.--Il y avoit à la
-maison une grosse pendule qui étoit placée sur le haut d'un escalier
-dérobé, et il ne manquoit jamais de la monter lui-même le premier
-dimanche de chaque mois. Il avoit, au temps dont je parle, un peu plus
-de cinquante ans, et cette raison l'avoit forcé peu-à-peu à ne s'occuper
-aussi de quelques autres petites affaires domestiques, que dans le même
-temps. C'étoit, à ce qu'il disoit souvent à mon oncle, M. Tobie Shandy,
-pour ne pas s'embarrasser l'esprit d'une multitude d'époques. Enfin,
-c'étoit pour n'y plus penser le reste du mois.
-
-Cette exactitude étoit, sans doute, admirable; mais elle étoit
-accompagnée d'une espèce de fatalisme qui retomba particulièrement sur
-moi, et dont je ressentirai peut-être les effets jusqu'au
-tombeau.--C'est que, par une malheureuse association d'idées qui n'ont
-aucune liaison dans la nature, ma mère n'entendoit point monter la
-pendule, qu'il ne lui vînt à l'esprit de penser à quelque autre chose;
-et ce qu'elle pensoit lui rappeloit en même-temps, et la pendule, et ce
-qu'il y avoit à y faire.--Le subtil Lock, qui comprenoit la nature de
-toutes ces choses occultes, infiniment mieux que le reste du genre
-humain, assure que cette étrange combinaison d'idées a produit beaucoup
-plus de mauvais effets que toutes les sources réunies des autres
-préjugés.--Je veux bien le croire.
-
---Que tout cela soit dit en passant.
-
---Mon père écrivoit tout. J'ai sous les yeux un petit mémorial qu'on
-avoit trouvé dans son porte-feuille, et je ne fais, pour ainsi dire, que
-transcrire ici ce que j'y lis. Le jour de Notre-Dame, qui étoit le
-vingt-cinq du mois dont je date les premiers instans de mon existence,
-mon père se mit en route pour conduire mon frère aîné, Robert, à l'école
-de Westminster.--Il ne revint, selon la même autorité, rejoindre sa
-femme que dans la seconde semaine du mois de mai suivant; et ceux qui
-savent le moment de ma naissance, voient bien en calculant.--Le chapitre
-suivant éclaircira tous les doutes...
-
---Mais, monsieur, que fit monsieur votre père pendant les mois de
-décembre, de janvier et de février?--Madame, il étoit malheureusement
-affligé d'une attaque de goutte sciatique.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-_Les Planètes._
-
-
-Le temps approchoit. Il y a dans le ciel je ne sais quelles divinités
-qui prennent le soin de présider à la naissance des hommes. On ne dit
-pas qu'elles aient la même attention pour les femmes.--Il faut cependant
-croire qu'elles ne sont pas oubliées.--A tout prendre, elles valent la
-peine qu'on s'intéresse à elles.--Au reste, je n'ai jamais trop bien su
-si ces bonnes déesses songèrent à moi quand il en fut temps, si elles ne
-vinrent pas; on ne m'a jamais dit qu'on les eût vues, ni qu'on ne les
-eût pas vues.--Cela ne m'empêcha pas, moi, Tristram Shandy, d'arriver
-dans ce malheureux monde le cinquième jour de novembre de l'an de grace
-mil sept cent dix-huit.--L'heure?--Tout cela se saura. La seule chose
-que j'aie à faire remarquer ici, c'est qu'en se rappelant l'ère que j'ai
-fixée dans le chapitre précédent, la sciatique de mon père, son habitude
-constante de ne faire certaines choses que le premier du mois, etc.
-etc., il est clair que le moment de ma naissance marquoit, si je ne me
-trompe, la révolution de neuf mois plus que complets du calendrier.--Le
-mari le plus pointilleux ne pourroit, je crois, exiger plus de justesse.
-
-Mais sous quelle étoile suis-je né?--Sur quelle planète ai-je été jeté?
-Je l'avoue. Excepté Jupiter et Saturne, où il fait trop froid, (je
-crains le froid) je préférerois d'avoir vu le jour dans la lune, ou dans
-quelque autre astre.--Je n'y aurois sûrement pas été plus maltraité que
-je ne le suis sur cette planète de boue que nous habitons. Je me défie
-pourtant de Vénus.--C'est un astre malin.--On dit qu'elle traite si mal
-ses habitans, qu'ils sont obligés de déserter, et de se réfugier dans
-Mercure.--Mais, hélas! notre petit globe n'est-il pas encore pire? Je
-croirois volontiers qu'il n'est composé que de ce qu'on rejette des
-autres.--Il faut cependant l'avouer, il seroit supportable si l'on y
-étoit né avec de grandes richesses, si l'on pouvoit y parvenir, sans
-bassesse, à de grands emplois qui vous donnassent de la considération et
-du pouvoir.--Mais ce n'est pas là mon sort, et chacun, comme on sait,
-parle de la foire selon le profit qu'il y fait. J'atteste donc que de la
-multitude des mondes qui se promènent dans les espaces du ciel, la
-terre, quelqu'attachés qu'y soient certaines gens, est, à mes yeux, le
-plus vil de tous.--Eh! qu'y ai-je jamais gagné?--Depuis que je respire,
-jusqu'à ce moment, où à peine puis-je respirer du tout, à cause d'un
-asthme que j'ai attrapé en Flandre, en glissant contre le vent sur des
-patins, j'ai été le jouet perpétuel de ce qu'on appelle fortune.--Je ne
-l'accuse cependant pas d'avoir fait tomber sur moi un poids énorme de
-malheurs.
-
-Non; mais dans toutes les situations où je me suis trouvé, par-tout où
-elle a pu m'atteindre, cette capricieuse déesse n'a point cessé de
-m'accabler par des aventures tristes.--J'ai essuyé plus de traverses
-qu'un petit héros.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-_Les volontés sont libres._
-
-
-Le moment de ma naissance est, ce me semble, connu du lecteur d'une
-manière assez exacte; mais je ne lui ai point dit comment je suis né.
-C'est que cela vaut un chapitre particulier. D'ailleurs, il y a encore,
-monsieur, si peu de familiarité entre nous, qu'il auroit peut-être été
-hors de propos que je vous eusse fait part, en si peu de temps, d'un
-trop grand nombre de mes aventures.--Ayez un peu de patience, et vous
-les saurez toutes. Je ne me borne pas à écrire simplement ma vie; mes
-opinions ne sont pas moins singulières, et elles font plus de la moitié
-de ma tâche. Ce n'est qu'en vous les faisant connoître, que vous
-connoîtrez mon caractère, et que vous saurez quelle espèce de mortel je
-suis parmi le genre humain.--Ma façon de penser alors vous en plaira
-peut-être davantage... au moins je le souhaite. La conformité des goûts
-fait naître la familiarité, et la familiarité produit souvent l'amitié;
-et j'espère que nous en goûterons les douceurs.--_O diem præclarum!_ Que
-ce jour sera heureux!--Rien, alors, de ce qui me regarde, ne vous
-paroîtra frivole, ni ennuyeux; tout vous intéressera.--Mais, dans les
-premiers temps de notre connoissance, ne soyez pas surpris, mon cher
-camarade, si je suis un peu réservé.--Ce n'est que petit à petit que
-l'oiseau fait son nid.--Ecoutez-moi seulement avec complaisance, et
-laissez-moi vous conter mon histoire à ma mode.--Si vous voyez que je
-m'amuse à folâtrer de temps en temps sur la route, laissez-moi faire, et
-ne vous enfuyez pas.--Imaginez-vous, au contraire, que je suis
-intérieurement beaucoup plus sage que ces apparences ne semblent
-l'annoncer.--Mettez-vous à votre aise.--Riez avec moi, si bon vous
-semble; et même si cela vous est plus agréable, riez de moi.--Faites, en
-un mot, ce qu'il vous plaira; mais ne vous fâchez pas.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-_Et oui! chacun a son ton, son allure._
-
-
-Il ne faut pas être un habile grammairien pour savoir qu'une femme sage
-et une sage-femme peuvent bien ne pas se rencontrer dans la même
-personne.--Mais le village où demeuroit mon père recéloit un
-individu féminin, qui réunissoit à lui seul ces deux qualités
-différentes.--C'étoit une femme de la plus haute taille.--Je ne sais si
-elle avoit eu autrefois de l'embonpoint... En tout cas, elle étoit
-devenue si maigre, qu'elle auroit pu, au besoin, faciliter l'étude de
-l'anatomie.--Elle avoit surtout des doigts si longs, si pointus, si
-effilés!--Avec cela elle étoit industrieuse. Jamais femme ne fut pourvue
-d'un meilleur naturel, et on sait que c'est beaucoup à défaut d'autre
-chose.--Pour du bon sens!... on lui en accordoit, mais peu.--Cela
-suffisoit pourtant, avec quelque expérience pour la guider dans les
-fonctions importantes de son art.--Il est vrai qu'il y a moins de
-confiance que dans les efforts de la nature; et j'ai oui dire à bien des
-médecins qu'ils feroient très-bien de penser comme elle.--Ses succès
-n'en avoient pas été moins fréquens, et elle s'étoit acquis une certaine
-réputation dans le monde.--Mais qu'on ne s'y trompe pas; ce n'étoit pas
-le monde entier. Elle n'étoit pas connue, par exemple, des Hottentotes,
-ni des Hollandoises du Cap de Bonne-Espérance, qui accouchent, dit-on,
-comme madame Gigogne.--Le monde n'étoit pour elle qu'un petit cercle,
-décrit sur le grand cercle de l'univers, et qui n'avoit au plus que
-quatre milles de diamètre.--Son hameau en étoit le centre.--Elle avoit
-quarante-sept ans, quand son mari, en mourant, la laissa veuve avec
-trois ou quatre enfans, et pauvre.--Ses charmes, à ce qu'on prétend,
-n'étoient pas encore entièrement effacés; elle n'y prit pas garde, et se
-comporta avec décence. On ne l'entendoit point se plaindre; mais le
-silence qu'elle gardoit sur sa misère, réclamoit plus haut que ses cris
-ne l'eussent pu faire, le secours d'une main favorable.--La femme du
-ministre de la paroisse en fut touchée.--Elle avoit souvent eu occasion
-de se plaindre personnellement d'une chose essentielle, qui manquoit,
-depuis bien des années, au troupeau de son mari.--Il falloit aller
-chercher, à sept ou huit milles à la ronde, un secours qui étoit presque
-toujours tardif dans des cas ordinairement fort pressans; et dans les
-nuits obscures de l'hiver, et par de mauvais chemins, ces sept ou huit
-milles s'alongeoient du double. Il auroit autant valu pour le village,
-qu'il n'y eût pas eu une sage-femme dans le monde entier.--La femme du
-ministre imagina donc de faire initier la discrète veuve dans tous les
-mystères de cet art.--Ce projet, soutenu par une pareille protectrice,
-ne pouvoit manquer de réussir. Elle en parla à toutes les femmes du
-canton, qui l'applaudirent; et elle y mit tout le zèle que l'importance
-de la chose et son humeur bienfaisante lui suggérèrent.--L'élève y
-répondit; elle fit des progrès rapides, et le ministre, qui jusques-là
-n'avoit point paru se mêler de l'affaire, la prit à cœur.--Il sollicita
-un brevet en forme, pour qu'elle pût, sans trouble, exercer son art, et
-paya généreusement dix-huit schellings, et quelque chose de plus, pour
-avoir cet important parchemin. Elle fut aussitôt installée dans sa
-charge avec tous les droits, profits, revenus, émolumens, priviléges,
-honneurs et prérogatives qui y sont attachés. On s'écarta même, par
-rapport à elle, de l'ancienne formule; et le rédacteur de son brevet
-étoit si jaloux, si vain de la nouvelle tournure qu'il y avoit donnée,
-et qu'il avoit imaginée;... il la croyoit si heureuse, qu'il vouloit
-obliger toutes les matrones du voisinage à faire ajouter à leurs brevets
-son idée capricieuse.--Que de gens dans le monde s'engouent ainsi de
-leur opinion!
-
-Mais que m'importe?--Chacun a son goût. Un des plus grands hommes de ce
-monde, le fameux M. Paparel, n'avoit-il pas le sien? Il n'avoit qu'à se
-baisser et prendre; les parasites ne l'incommodoient pas.--Le passe-tems
-le plus agréable du dernier des Césars étoit de tuer des mouches.--Eh!
-monsieur, on a vu cela dans tous les siècles. Les hommes les plus sages
-(je n'en excepte pas même Salomon, le sage des sages) ont eu leurs
-bizarreries, leurs chevaux de courses, leurs médailles, leurs coquilles,
-leurs tambours, leurs violons, leurs trompettes, leurs talons rouges,
-leurs palettes, leurs quintes, leurs papillons... On les a vus, chacun à
-sa façon, aller à _dada_ sur leurs califourchons.--Qu'ils aillent,
-monsieur, qu'ils aillent!--Pourvu qu'ils ne nous forcent pas, vous et
-moi, dans leur gravité, de monter en croupe derrière eux; quel intérêt
-avons-nous, je vous prie, de nous inquiéter de ce qu'ils font? Ils ont
-leur marotte... eh bien! qu'ils aient.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-_Je n'y tiens pas toujours._
-
-
---_De gustibus non est disputandum._ Cela veut dire, monsieur, dans
-toutes les langues du monde, que l'on perd son tems à raisonner contre
-un _tic_ décidé. Aussi est-ce rarement que cela m'arrive.--La bonne
-grace que j'aurois à railler les autres de leurs bizarreries!--En
-suis-je donc moi-même exempt?--Je ne suis pas né dans la lune; mais elle
-n'est pas plus quinteuse dans sa marche et dans ses phases, que je ne le
-suis dans mes idées. Il semble que mon esprit ne se gouverne que par ses
-influences. Peintre aujourd'hui, ménétrier demain; je suis quelquefois
-l'un et l'autre tout ensemble: c'est selon la mouche qui me pique. Je
-suis propriétaire, et depuis très-long-tems, de deux haquenées, qui
-vaudroient beaucoup mieux si elles étoient plus jeunes.--Je monte dessus
-de tems en tems, pour prendre l'air.--Je ne sais si on y trouve à
-redire; mais je ne m'en inquiète pas.
-
-J'avoue cependant, et c'est sans doute à ma honte, que j'entreprends
-quelquefois des voyages plus longs qu'un homme sage n'en devroit faire;
-mais il est vrai en même tems que je ne suis pas un homme sage.--Hélas!
-que suis-je? Un être si peu important dans ce monde, que mes actions ne
-méritent guère d'être observées.--Ne vous imaginez pas cependant que ma
-situation me coûte à supporter; elle ne me cause que peu ou point de
-chagrin. Ma tranquillité ne se trouble point à l'aspect d'un tas de
-grands seigneurs, tels que milords A. B. C. D. E. F. G. H. I. K. L. M.
-N. O. P. Q. et tant d'autres qui passent en revue devant moi, montés sur
-leurs califourchons.--Les uns marchent d'un pas grave... les autres
-courent le grand galop, à toute bride, à travers les champs, comme s'ils
-vouloient se casser le cou.--Tant mieux, me dis-je à moi-même. Eh!
-qu'importe que ce malheur leur arrive? Le monde ne se passeroit-il pas
-bien d'eux?--Mais les autres? Patience. Que Dieu les bénisse! Ils
-peuvent aller à cheval aussi long-tems qu'ils voudront, sans que je m'y
-oppose... J'y gagnerai même; car s'ils étoient désarçonnés cette nuit,
-je parierois dix contre un, qu'il y en auroit beaucoup parmi eux qui se
-trouveroient plus mal montés avant le jour.
-
-Et ces bagatelles influeroient sur mon repos?
-
---Non, non. Mais ce qui me démonte, c'est quand je vois une personne née
-pour de grandes actions, et ce qui est encore plus glorieux pour elle,
-qui est naturellement disposée à en faire de bonnes, qui, dans tout ce
-qu'elle fait, tâche, milord, de vous imiter, et montre par-là que ses
-principes sont aussi généreux que son cœur, sa conduite aussi noble que
-sa naissance, et que ce monde corrompu ne peut cependant la souffrir...
-Oh! je l'avouerai... Quand je la vois entrer en lice, et que ce n'est,
-par malheur pour ma patrie et pour sa gloire, que pour quelques
-momens... c'est alors, milord, que ma philosophie m'abandonne, et que,
-dans les premiers transports d'une impatience vertueuse, je voudrois
-voir tous les caprices et tous les califourchons du monde au diable.
-
- _MILORD_,
-
- «Je soutiens que ceci est une épître dédicatoire. Le sujet, la forme,
- le lieu semblent peut-être s'opposer à l'idée que j'en ai conçue. Mais
- malgré sa singularité sur ces trois points essentiels, malgré votre
- opinion, je soutiens que ceci est une épître dédicatoire. Je vous
- l'offre, et vous supplie de l'accepter comme telle; et si vous êtes
- debout, je la mets à vos pieds. C'est une attitude que vous
- pouvez prendre quand il vous plaît, et selon que l'occasion
- l'exige.--J'ajoute que ce n'est jamais qu'à l'avantage du public.»
-
- J'ai l'honneur d'être,
-
- _MILORD_,
-
- Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
-
- TRISTRAM SHANDY.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-_Annonce._
-
-
-Mais je déclare solennellement que cette épître n'a été faite pour aucun
-prince, pape, prélat, potentat, duc, marquis, comte, vicomte ou
-baron.--Elle n'a point non plus été colportée.--Je ne l'ai offerte à qui
-que ce fût, grand ou petit, directement ni indirectement, publiquement
-ou secrètement.--C'est une épître absolument vierge, et pas une ame
-vivante ne l'a lue.
-
-J'appuie sur ce point, et j'ai mes raisons; c'est pour prévenir toutes
-les tracasseries qu'on pourroit me faire sur la manière dont j'en veux
-tirer parti.--Paroissez, amateurs, elle est à vendre;--je la mets à
-l'encan.
-
-Il est bien permis, je crois, à un auteur, de faire tourner ses veilles
-et ses travaux à son plus grand avantage.--Mais je déteste de marchander
-sur ce point.--Et qu'est-ce que font quelques guinées de plus ou de
-moins?--C'est ce qui m'a d'abord engagé à en agir ouvertement avec les
-grands dans cette affaire.--J'y trouverai peut-être mieux mon compte.
-
-S'il y a donc dans le monde quelque prince, duc, marquis, comte, vicomte
-ou baron, qui ait besoin de mon épître, elle est à son service; il peut
-parler.--Je la lui donne pour cinquante guinées;--sans cela je la garde.
-C'est vingt guinées de moins que je ne pourrois la vendre à un homme de
-génie.
-
-Examinez-la encore une fois, milord. Ce n'est pas un de ces morceaux de
-flatterie grossière qui insulte celui à qui on l'adresse.--Vous voyez
-que le dessin en est bon, le coloris transparent, le coup de pinceau
-passable.
-
-On peut encore, vis-à-vis d'un homme scientifique, l'apprécier d'une
-manière plus précise. Mesurez-la, si vous voulez, sur l'échelle du
-peintre, divisée en vingt parties. Je crois, milord, que des lignes
-antérieures peuvent répondre à douze; la composition à neuf; le coloris
-à six;--l'expression à treize et demie;--le dessin... Oh! pour cela, si
-l'on m'accorde que j'y aie mis du dessin...
-
-Je m'imagine, en ce cas, qu'on peut bien le comparer à vingt.--Mais ne
-mettons, si vous voulez, que dix-neuf.--N'y a-t-il pas encore autre
-chose qui vaut son prix?--Les ombres de votre poupée favorite, quelque
-ridicule qu'elle soit, n'en sont qu'une figure accessoire, et donnent de
-la force et du relief aux jours qui frappent votre propre figure.--Ils
-la font paroître avec plus d'avantage;--elle devient la figure
-principale.--D'ailleurs, il règne dans l'ensemble un air original qui
-mérite d'être observé.
-
-Envoyez donc, milord, ces cinquante guinées à mon libraire.--C'est un
-galant homme, et il me les remettra.--Moi de mon côté, j'aurai soin, à
-la première édition, de supprimer ce chapitre. Alors vos titres, vos
-distinctions, vos armes, et même vos bonnes actions serviront de
-frontispice au chapitre précédent. Je les placerai au-dessous de la
-légende: _De gustibus non est disputandum_; et tout ce que vous
-trouverez dans mon livre, qui aura quelque rapport aux califourchons, à
-la marotte en vogue, vous appartiendra.--Je vous le cède; mais je ne
-vous cède rien de plus, milord. Je dédie le reste à la lune.--C'est
-peut-être, de tous les patrons et de toutes les patronnes qui se
-présentent à mon esprit, celle qui donnera le plus de vogue à mon
-ouvrage.
-
- BRILLANTE DÉESSE.
-
- Si vous n'êtes pas trop occupée des affaires de Candide et de
- mademoiselle Cunégonde, prenez aussi sous votre protection celles de
- _Tristram Shandy_.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-_Ce qui se voit tous les jours._
-
-
-Il y a des philosophes naturalistes qui prétendent que la peine, dans de
-certains cas, est un plaisir.--Il en pourroit, par hasard, être ainsi de
-l'ennui; et ce n'est peut-être pas un hasard, que d'en promettre dans ce
-chapitre.
-
-Je ne sais s'il est fort essentiel de faire remarquer le mérite qu'il y
-eut à favoriser l'établissement de la sage-femme.
-
-Mais n'étoit-ce pas un trait de bienfaisance?
-
-Oui.
-
-Eh bien! que risquez-vous d'en parler? Ces traits sont assez rares
-aujourd'hui pour qu'on en fasse note.
-
-En ce cas, puisque cela devient un point important, il ne reste plus
-qu'à savoir à qui des deux il en faut donner la gloire; si c'est au mari
-ou si c'est à la femme?
-
-Tous deux y eurent part.
-
-Cela est vrai. La femme en conçut le dessein.
-
-Et le mari concourut au succès.
-
-Il donna libéralement l'argent qu'il falloit.
-
-Oui. Et beaucoup de gens, pour qui la physique est tout, et le reste
-rien, penseroient volontiers qu'il dut lui faire remporter tout le prix
-de cette belle action.
-
-Cela peut être. Mais les gens sensés penseroient au contraire qu'ils
-durent le partager.
-
-Eh bien! c'est ce qui n'arriva point.
-
-Comment? Le mari!...
-
-Non. Le mari n'eut rien. La voix publique l'accorda tout entier à la
-femme.
-
-Oh! je vous avoue qu'il me faudroit six jours entiers pour trouver une
-raison qui justifiât ce procédé.--Je n'y vois que l'effet d'une injuste
-et sotte prévention.
-
-Hélas! monsieur, telles sont souvent les réputations les plus
-éclatantes; il est rare qu'elles soient méritées. On trouve presque
-toujours quelqu'un qui se plaint que c'est à ses dépens qu'elles font
-tant de bruit.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-_On a beau faire, quelqu'un se plaint toujours._
-
-
-Ce pauvre ministre n'étoit cependant pas venu jusques-là, sans faire
-parler de lui.--Il ne faut souvent que fort peu de chose pour attirer
-l'attention du public; mais ce qui la lui avoit méritée, cinq ans
-auparavant, n'étoit pas peu de chose.--On ne lui reprochoit rien moins
-que d'avoir violé toute bienséance.--«Il avilit, disoit-on, sa personne,
-son état, ses fonctions. C'est un espèce de petit prélat; ses revenus
-sont considérables: mais quel usage il en fait! Il n'a, pour tout
-équipage, qu'un mauvais cheval qui ne vaut pas deux guinées. Il faut le
-rayer de la liste.»
-
-Vous avez raison, mes amis; ce Bucéphale étoit le vrai pendant du fameux
-coursier du héros de la Manche.--Ils se ressembloient de manière à s'y
-tromper.--Je ne me souviens cependant pas d'avoir lu que Rossinante fût
-poussif. Il jouissoit d'ailleurs d'une prérogative qu'ont presque tous
-les chevaux espagnols, gros ou petits, gras ou maigres.--Napolitains
-glapissans! que ne donneriez-vous pas pour racheter ce privilége?--Vos
-voix grêles enchantent, flattent l'oreille, mais laissez paroître au
-milieu de vous ce nouveau Stentor.--Mesdames?... Il est inutile que vous
-parliez... On devine dans vos yeux l'objet de votre choix.
-
-Je sais cependant qu'on a douté que le cheval de Don Quichotte.--Il ne
-faut souvent qu'une sotte retenue pour faire prendre la plus mauvaise
-opinion de soi; et la sienne étoit extrême.--Mais l'aventure des
-voituriers Ganguésiens prouve, et de reste, qu'elle ne venoit pas d'une
-cause sinistre. Sa continence étoit une vertu de tempérament.--Et
-permettez-moi de vous le dire, ma belle dame, vous savez aussi bien que
-moi, que s'il y a des personnes dans le monde qui se vantent d'avoir de
-la pudicité, elles n'ont guère de meilleure raison à en donner que
-celle-là.
-
-Mais:--
-
-Point de réplique, s'il vous plaît. L'impartialité est ma devise.--Aussi
-rendrai-je une justice exacte à tous les personnages qui paroîtront sur
-le théâtre de cet ouvrage... dramatique. Je n'aurois pu, sans blesser ma
-conscience, passer sous silence des distinctions qui sont si favorables
-à Rossinante... et si enviées!--O charmantes Circassiennes, qui ne voyez
-dans l'enceinte de vos murs que des...
-
-Le cheval du ministre, à ces petites choses près, ressembloit en tous
-points à celui du preux amant de la princesse du Toboso.--Il étoit aussi
-maigre, aussi décharné, aussi efflanqué. L'humilité même, si elle
-n'alloit pas à pied, ne pourroit pas choisir une monture plus chétive.
-
-L'opinion de certaines gens est si fausse!... Il y avoit des personnes
-qui prétendoient que le ministre auroit pu aisément relever la figure de
-son Bayard.--«Il a, disoient-elles, une jolie selle garnie de pluche
-verte, et d'un double rang de clous argentés, de beaux étriers de
-cuivre, une housse de drap gris, ornée d'une frange de soie noire, mêlée
-de fil d'or,--une bride, avec de belles bossettes argentées, et les
-autres ornemens convenables.»--Oui, sans doute, il avoit tout cela;
-c'étoit une emplette de sa jeunesse; mais toutes ces belles choses
-étoient attachées à un clou derrière la porte de son cabinet.--Il en
-avoit donné d'autres à son cheval, qui seyoient mieux à sa figure. Il
-étoit homme d'ordre. On l'eût pris pour un fou, s'il eût agi pour son
-cheval, comme ces vieilles coquettes, qui, à force de carmin, essaient
-de faire revivre, sur leurs visages décrépits, les roses de la
-jeunesse...
-
-Il ne laissoit pas que de sortir souvent de chez lui, et l'on pense bien
-que lorsqu'il alloit, ainsi monté, voir ses confrères, il trouvoit sur
-son chemin de quoi exercer sa philosophie.--Les gestes de l'un, les
-propos de l'autre!--Il n'entroit pas dans un village, qu'il n'attirât
-l'attention de tout le monde. Les hommes, les femmes, les enfans, les
-vieillards, tout se mettoit sur son passage.--Les travaux cessoient, le
-seau restoit suspendu au milieu du puits; le rouet à filer étoit sans
-mouvement:--on oublioit la fossette et le trou-madame. Son allure
-n'étoit pas rapide, et il avoit tout le tems de faire ses observations,
-d'écouter les soupirs des gens graves, les quolibets des mauvais
-plaisans, les railleries des frondeurs.--Il souffroit tout cela avec une
-tranquillité stoïque.--Son caractère le portoit naturellement à la
-plaisanterie.--Il se voyoit lui-même dans le vrai point du ridicule, et
-il ne trouvoit pas mauvais que les autres eussent sur son compte les
-mêmes yeux que lui.--Je le citois l'autre jour à un poëte de ma
-connoissance, pour tâcher, par l'exemple, de le mettre à l'unisson du
-public, sur l'opinion qu'on a, et de ses satyres, et de ses tragédies,
-et de ses panégyriques, et de ses traductions.--Ciel!... il m'auroit
-volontiers coupé la langue.--Mon cher ministre, où te trouver des
-imitateurs?--Ses amis savoient que ce n'étoit point par une sordide
-épargne qu'il alloit de cette manière, et ils le railloient avec liberté
-sur son extravagance.--Il auroit pu faire cesser tous ces sarcasmes, en
-leur disant les raisons qui le faisoient agir ainsi; mais il aimoit
-mieux se joindre à eux contre lui-même.--Ne voyez-vous pas, leur
-disoit-il, que je suis miné par une consomption qui me mène rapidement
-au tombeau? Le cavalier ne mérite pas un autre cheval; l'un avec
-l'autre, nous avons l'air de n'être que d'une pièce; nous ressemblons à
-un Centaure.--La vue d'un cheval qui auroit eu de l'embonpoint, lui
-auroit causé, dans l'état où il étoit, une altération sensible dans le
-pouls.--Il en seroit peut-être tombé en syncope.--La diaphanéité de son
-cheval, par une sorte d'analogie, tenoit du moins ses esprits dans le
-calme.
-
-Et combien d'autres raisons ne donnoit-il pas, pour justifier le choix
-qu'il avoit fait d'un animal aussi doux et aussi modéré? Assis
-mécaniquement sur une telle bête, il pouvoit méditer, avec autant de
-plaisir, sur la vanité du monde et le cours rapide de la vie, _de
-vanitate mundi et fugâ sæculi_.--Aussi tranquille, sous le pas de sa
-monture, que dans son cabinet, ses occupations pouvoient être les mêmes.
-Il pouvoit, aussi aisément que dans son fauteuil, coudre une phrase à
-son sermon, reprendre une maille échappée à son bas.--Un trot rapide, et
-un raisonnement lent, étoient, selon lui, deux mouvemens aussi
-incompatibles que l'esprit et le jugement; mais sur son cheval, il
-pouvoit concilier les choses qui paroissoient les plus contraires: son
-prône et une chanson, sa toux et son sommeil.--Je ne finirois pas, si je
-voulois rapporter toutes les raisons qu'il alléguoit. Il n'y avoit que
-la véritable qu'il ne disoit point, et il se la réservoit _in petto_,
-par raffinement d'honneur.
-
-On l'a su; il avoit eu dans sa jeunesse, à-peu-près dans le temps qu'il
-avoit acheté sa superbe selle et sa magnifique bride, un goût
-tout-à-fait opposé. Il se livroit à l'autre extrême: on citoit son
-cheval comme le plus beau du canton.--Mais on sait déjà qu'il n'y avoit
-point de sage-femme, ni dans le village, ni à sept ou huit milles à la
-ronde.--Ses paroissiennes n'en avoient pas moins d'aptitude à propager
-l'espèce humaine; et que faire au moment du besoin? On venoit prier
-monsieur le curé de prêter son cheval, pour aller chercher du
-secours.--Son cœur étoit excellent; un nouveau cas étoit souvent plus
-pressant que le premier: il falloit voler.--De semaine en semaine, de
-jour en jour, quelquefois le cheval faisoit une course, et les choses
-alloient de manière, que tous les neuf ou dix mois, il se trouvoit dans
-la nécessité de se défaire d'un mauvais cheval, et de le remplacer par
-un bon.
-
-Je laisse à qui le voudra, à calculer la perte que cette complaisance
-lui coûtoit année commune. Le bon pasteur la supporta long-temps sans
-murmurer.--Elle se répéta enfin tant de fois, qu'il songea à prendre la
-chose en considération. Il vit que cette dépense étoit si
-disproportionnée à ses revenus, qu'il ne pouvoit plus la soutenir. Mais
-ce qui le touchoit le plus, c'est qu'un article aussi lourd lui ôtoit
-absolument les moyens de faire d'autres actes de bienfaisance dans sa
-paroisse. Quel bien faisoit-il par-là? Cher curé, vous ne trouviez pas
-mauvais que vos paroissiennes fissent des enfans, et accouchassent; mais
-votre cœur compatissant se plaignoit de n'être utile qu'à elles.--Vous
-n'aviez plus rien pour secourir les infirmes.--Rien pour les gens
-âgés.--Rien pour porter la consolation dans ces demeures pitoyables, où
-la pauvreté, la maladie, les afflictions faisoient périr de misère les
-malheureux que vous alliez visiter.
-
-Ces raisons le déterminèrent à supprimer cette dépense. Il n'y avoit que
-deux moyens de l'éviter.--C'étoit, ou de prendre la ferme résolution de
-ne plus prêter son cheval, quelque prière qu'on lui en fît, ou de se
-résoudre à monter le dernier qu'on lui auroit ruiné tant qu'il pourroit
-aller.
-
-Il se défioit de sa fermeté, sur le refus, et il embrassa gaiement le
-dernier moyen.--Les raisons qui le faisoient agir ainsi lui auroient
-fait honneur; mais c'étoit pour cela même qu'il ne vouloit pas les
-dire.--Il aimoit mieux souffrir le mépris de ses ennemis, et les
-railleries de ses amis, que de publier une histoire qui ne pouvoit que
-lui attirer des louanges.
-
-Ah! j'ai la plus haute idée des sentimens délicats de ce bon pasteur. Ce
-seul coup de pinceau dans son caractère vaut, selon moi, tous les
-rafinemens, toute la franchise du cœur de l'incomparable chevalier de la
-Manche; et je vous l'avoue, monsieur le maréchal, j'aime mieux le
-caractère de Don Quichotte, avec toutes ses folies; j'aimerois mieux le
-voir lui même, que tous les héros anciens et modernes.--Mais ne vous
-fâchez pas; je ne vous dis cela qu'en passant.
-
-Ce n'est cependant pas là la morale de mon histoire.--Je voulois
-seulement faire voir la bizarrerie de l'humeur, ou plutôt l'injustice du
-monde dans toutes les affaires qui se présentent en général, et
-singulièrement dans celle-ci. Pendant tout le temps que cette
-explication pouvoit faire honneur au ministre, personne ne découvrit les
-motifs de sa conduite. Je suppose que ses ennemis ne le voulurent pas,
-et que ses amis ne purent les pénétrer. Mais aussitôt que l'on vit ses
-démarches pour établir la sage-femme, et que l'on sut qu'il avoit payé
-les frais de son brevet, une étincelle qui tombe sur de la poudre ne
-fait pas un effet plus prompt; tout son secret prit vent.--On se souvint
-de tous les chevaux qu'il avoit perdus; on se rappela même qu'on lui en
-avoit fait périr deux qu'il n'avoit presque point vus; on racontoit même
-les circonstances de leur perte.--Son histoire courut de toutes parts
-avec la rapidité du feu volage.--Mais la malignité!... O mes amis!--Un
-nouvel accès d'orgueil avoit, disoit-on, saisi le ministre.--Il alloit
-se bien monter.--Il étoit évident que dès la première année, il
-épargneroit plus de dix fois ce que la permission de la sage-femme lui
-avoit coûté.
-
-Les soins qu'il prenoit pour régler sa conduite, les attentions qu'il
-avoit pour diriger toutes les actions de sa vie, mais bien plus encore,
-les opinions qui flottoient dans la tête des autres sur sa manière de se
-comporter, troubloient fréquemment son repos. Il étoit souvent éveillé,
-quand il avoit besoin de dormir.
-
-Il y a environ dix ans qu'il eut le bonheur de se soustraire à ces
-inquiétudes.--Il quitta en même temps et sa paroisse et tout le monde,
-et ne fut plus responsable de sa conduite qu'à un juge, dont il n'a
-certainement pas lieu de se plaindre.
-
-Il est donc dans les décrets du ciel, qu'il y a une espèce de fatalité
-attachée aux actions de certaines personnes!--Elles ont beau prendre des
-précautions pour les régler d'une manière digne d'éloges;--on les fait
-passer à travers de certains conduits, où on les tord, on les détourne
-de leur véritable but;--et les plus honnêtes gens, avec toutes sortes de
-droits aux louanges de leurs frères, et que la droiture du cœur peut
-donner, vivent et meurent sans y participer:--heureux s'ils ne sont pas
-déchirés, calomniés, persécutés!
-
-Le bon ministre fut une preuve de cette vérité.--Mais il faut savoir
-comment cela arriva, et cette connoissance, monsieur, ne vous sera pas
-inutile.--Lisez donc les deux chapitres suivans.--Vous y trouverez une
-esquisse de sa vie et de sa conversation ordinaire, qui porte sa morale
-avec.--Si rien ne vous arrête ensuite sur la route, nous reviendrons à
-la sage-femme, ou à quelque autre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-
-Il se nommoit Yorick.--Et ce qui est fort remarquable, c'est qu'il
-paroît, par une très-ancienne charte de sa famille, écrite sur du
-parchemin, et très-bien conservée, que ce nom a été écrit exactement de
-la même manière, pendant l'espace de... j'allois dire neuf cents
-ans;--mais je ne veux pas ébranler votre confiance, par une vérité qui
-n'est pas probable, quoiqu'on ne puisse la contester.--J'aime mieux
-simplement vous dire qu'on l'a écrit ainsi de temps immémorial, sans la
-moindre altération, sans changer une seule lettre.--Eh! quel est celui
-de nos plus grands noms qui se soit ainsi soutenu?--Ils se sont aussi
-variés que ceux qui les ont portés. Est-ce orgueil? est-ce honte?--A
-vous parler vrai, je suis, à ce sujet, tantôt d'une opinion, tantôt de
-l'autre, selon la force ou la foiblesse de ce qui me tente.--Cela
-n'empêche pas que ce ne soit une chose indigne.--Elle nous mêle, elle
-nous confond tellement ensemble, qu'il n'y a presque personne
-aujourd'hui qui puisse se tenir debout, et jurer que c'est son bisaïeul
-qui fit telle ou telle action.
-
-La famille Yorick avoit eu le soin prudent de prévenir cette
-confusion.--Elle avoit religieusement conservé la charte que je cite, et
-ce titre m'a appris qu'elle étoit originaire de Danemarck; qu'elle passa
-en Angleterre sous le règne d'Horwendillus, roi de cette contrée du
-Nord, et qu'un des ancêtres de monsieur Yorick, et dont il descend en
-ligne directe, avoit eu jusqu'à sa mort une des charges les plus
-importantes de la cour.--Un autre parchemin, qui est joint à la charte,
-ajoute que cette charge n'existe plus, et qu'elle a été supprimée depuis
-deux siècles, et dans cette cour, et dans toutes celles du monde
-chrétien, comme inutile.
-
---J'ai souvent réfléchi sur la nature de cette charge, et j'ai cru
-pouvoir me persuader que c'étoit celle de principal bouffon du
-roi.--Est-il étonnant qu'elle ait été supprimée dans toutes les cours?
-Les rois n'ont pas besoin d'avoir, en _titre d'office_, des serviteurs à
-gages, quand tout ce qui les entoure s'empresse de faire un rôle dont
-ils payoient l'acteur qui en étoit spécialement chargé.
-
---Notre Shakespéar prenoit souvent des faits authentiques pour sujet de
-ses pièces.--L'Yorick d'Hamlet étoit sûrement un des ancêtres de
-monsieur Yorick.
-
-Je n'ai pas le temps d'examiner assez attentivement l'histoire de
-Danemarck de _Saxo Grammaticus_, pour m'assurer bien positivement de ce
-fait.--Mais vous, monsieur, qui êtes de presque toutes les académies du
-monde, qui vous êtes fait un nom en fouillant tant de décombres de
-l'antiquité, qui avez découvert tant de petites choses dont vous avez
-tant fait de bruit, qui êtes si profondément oisif, en paroissant si
-occupé, mettez-vous à débrouiller ce point historique.--Je ne vous
-demande qu'une grâce; c'est de nous épargner l'in-folio et la
-pesanteur non moins assommante du style de vos dissertations
-ridiculo-comico-savantasses.
-
-Que n'ai-je eu assez de temps dans le voyage que je fis en Danemarck, en
-1741, en qualité de gouverneur du fils aîné de M. Noddi! J'aurois
-peut-être fait cette recherche moi même, et j'en aurois orné l'agréable
-relation que je compte faire de ce voyage original dans le cours de cet
-ouvrage.--Mais je n'eus que le temps de vérifier une observation que
-quelqu'un avoit faite dans ce pays, où il avoit demeuré
-long-temps.--C'est que la nature n'avoit été ni avare, ni prodigue dans
-la distribution de génie et de capacité qu'elle a faite aux habitans. En
-mère discrète, elle ne les a tous que modérément favorisés.--Mais elle
-leur a en même-temps fait un partage si égal, qu'ils sont, sur ce point,
-presque tous au niveau les uns des autres.--On trouve peu de talens
-supérieurs en ce pays; mais ils sont remplacés par un bon jugement, par
-beaucoup d'ordre.--Les rangs, les conditions diverses se trouvent à cet
-égard à l'unisson.--Il me semble que cela est fort agréable.
-
-Quelle différence chez nous! que de hauts! que de bas!--Vous êtes un
-grand génie, ou peut-être y a-t-il à parier cinquante contre un,
-monsieur, que vous n'êtes qu'un sot.--Ce n'est pas cependant qu'il n'y
-ait des degrés, des échelons intermédiaires. Le thermomètre ne s'élève
-et ne s'abaisse pas tout-à-coup; mais les extrémités sont plus communes
-en Angleterre qu'ailleurs.--Il semble que la nature s'y joue également
-du génie et de la température de l'air.--La fortune n'est pas plus
-fantasque dans la distribution de ses présens.
-
-C'est ce qui m'a fait hésiter sur les idées que j'avois de l'extraction
-primitive d'Yorick.--Ce que ma mémoire me rappeloit de lui, ce que j'en
-avois oui dire, me prouvoient que ses veines n'avoient pas conservé une
-goutte du sang danois. Il avoit effectivement eu le temps de s'écouler
-ou de s'évaporer pendant neuf siècles.--Je me défends de philosopher
-avec vous sur ce point.--Cela est arrivé, le fait est exact, et cela me
-suffit: qu'importe la manière?--On ne trouvoit donc plus dans Yorick ce
-froid flegmatique, cette régularité précise d'esprit, de bon sens et
-d'humeur, qui sembloient devoir se trouver dans un homme de son
-origine.--C'étoit au contraire un composé d'élémens si subtils, si
-_effervescens_, si extraordinaires, si singuliers, si hétéroclytes
-même... Il étoit en même temps si capricieux; il avoit tant de vivacité;
-il avoit le cœur si gai, si ouvert, qu'on eût dit qu'il étoit né sous le
-climat le plus favorable.--Mais avec tant de voiles déployées, le bon
-Yorick ne portoit pas une once de lest. Il n'avoit pas la plus légère
-connoissance du monde.--Parvenu à ses vingt-six ans, il ne savoit pas
-plus _y faire route_, qu'un jeune chevreuil abandonné à lui-même.--Il
-s'étoit cependant embarqué sur cette mer agitée, et vous vous imaginez,
-sans doute aisément, que le vent frais de ses esprits ne manquoit pas de
-le faire donner contre quelque écueil.--Cela lui arrivoit dix fois par
-jour.--Les personnes graves, ces gens qui marchent à pas lents et
-mesurés, étoient ceux précisément qui se trouvoient le plus souvent sur
-son chemin.--C'étoit avec eux qu'il avoit eu le malheur de
-s'embarrasser.--Peut-être y avoit-il en cela de sa part quelque petit
-mélange de malice.--Je sais qu'Yorick avoit un dégoût, une aversion
-invincible pour la gravité.--Il ne faut cependant pas s'y méprendre. Ce
-n'est pas contre la gravité en elle-même qu'il avoit cette
-antipathie.--Il étoit, quand il le falloit, aussi grave et aussi sérieux
-qu'un autre, et il l'étoit, au besoin, des jours et des semaines
-entières; mais c'étoit l'affectation de la gravité qu'il détestoit. Il
-lui avoit déclaré une guerre ouverte. Il ne pouvoit souffrir qu'elle
-servît de masque à l'ignorance, à la sottise, à la folie; et dans
-quelque endroit qu'il la trouvât, quelque protégée et quelqu'appuyée
-qu'elle fût, il la poursuivoit avec feu: il étoit sans quartier, sans
-merci.
-
-«La gravité, disoit-il quelquefois, dans sa façon sauvage de parler, est
-comme ces scélérats de l'espèce la plus dangereuse. Elle est toujours
-entourée ou accompagnée de la ruse, de la fraude et de l'artifice.» Il
-croyoit fermement qu'elle exerçoit plus de rapines en un an sur les
-honnêtes gens, par son langage faux, que la filouterie ne le peut faire
-en dix ans par sa subtile adresse.--Quel risque court-on, s'écrioit-il,
-avec un homme ouvert, et que la gaieté de son cœur fait d'abord
-connoître?--Tout le danger est pour lui.--Mais la ruse, l'astuce, la
-fourberie, la duplicité sont l'essence même de la gravité. C'est un
-moyen étudié pour se faire une réputation d'esprit, de bon sens et de
-connoissances qu'on n'a pas.--Elle étoit pire, selon lui, que ce qu'un
-auteur françois, de beaucoup de mérite, ne l'avoit définie. Il disoit
-que c'étoit «un maintien mystérieux du corps, pour couvrir les défauts
-de l'esprit.» Ne cache-t-elle pas aussi la perversité du cœur?--Yorick
-trouvoit cependant cette définition si belle, qu'il disoit assez
-imprudemment, sans doute, qu'elle méritoit d'être gravée, en grandes
-lettres d'or, sur des portiques élevés.
-
-Il faut l'avouer: il s'étoit placé sur un théâtre qu'il ne connoissoit
-pas. Il étoit aussi indiscret, aussi imprudent sur toute autre
-chose.--C'est en vain que la politique exigeoit de lui de la contrainte
-et de la retenue: rien ne faisoit impression sur son esprit, que la
-nature même de la chose dont on parloit; et sa coutume étoit de traduire
-sur-le-champ, et sans périphrase, en bon anglois, ce qu'elle exprimoit.
-Les personnes, le temps, le lieu, tout cela lui étoit indifférent: il ne
-faisoit point de distinction. Un mauvais procédé venoit-il lui frapper
-l'oreille, il ne se donnoit pas le temps d'examiner quel étoit le héros
-de la pièce; et si, par son état, si par sa place, il ne pouvoit pas lui
-nuire;--si l'action étoit odieuse, il n'en falloit pas davantage;...
-celui qui l'avoit commise étoit un infâme, etc. etc. Ses commentaires
-malheureusement se terminoient presque toujours par un bon mot, ou
-étoient aiguisés par quelque saillie satirique.--Quelles ailes pour son
-indiscrétion!--Enfin il évitoit très-rarement de dire sans façon ce qui
-lui venoit à l'esprit.--Le monde lui fournissoit sans cesse l'occasion
-de répandre ses railleries et ses épigrammes, et l'on avoit soin de les
-recueillir.--Hélas! on va voir quelles en furent les conséquences, et la
-catastrophe dont il fut frappé.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-_L'Epitaphe._
-
-
-Vous connoissez au moins un peu la nature humaine, mon cher lecteur;
-c'en est assez pour m'épargner de longues explications, et vous
-comprenez aisément que mon héros ne pouvoit pas aller ainsi, sans
-éprouver de temps en temps quelques petites...--Il s'étoit chargé d'une
-multitude de ces petites dettes.--Elles font un poids, lui disoit
-Eugène; on les enregistre.--Il n'y faisoit aucune attention.--Ce n'étoit
-point par malice qu'il les avoit contractées.--La franchise, la gaieté
-de son humeur joviale en étoient le principe.--Que pouvoit-il lui en
-arriver?--Elles sont aussitôt rayées qu'inscrites, et Eugène lui
-répondoit: «Ne vous y fiez pas. Il faudra, lui disoit-il, que vous
-payiez un jour ou l'autre: on ne vous fera pas grâce de la moindre
-chose.»
-
-Autant en emportoit le vent.--Yorick ne lui répliquoit que par un geste
-qui annonçoit qu'il ne craignoit rien; et si c'étoit à la promenade, ou
-dans les champs qu'on lui en parloit, un saut qu'il faisoit d'un air gai
-et indifférent, étoit toute la réponse qu'on avoit de lui.--Mais on le
-prenoit quelquefois au coin de son feu, entouré de chaises et de
-fauteuils. Là, il ne pouvoit pas fuir aussi aisément, et c'est alors
-qu'Eugène lui faisoit, sans qu'il pût l'éviter, des leçons sur son
-indiscrétion.--
-
-«Croyez-moi, lui disoit-il, mon cher Yorick, vos plaisanteries
-indiscrètes vous causeront tôt ou tard des chagrins et des embarras dont
-tout votre esprit ne pourra vous dégager.--Je vois qu'il n'arrive que
-trop souvent, dans ces saillies, que la personne que l'on badine, se
-croit lésée, et qu'elle s'arroge, pour se venger, tous les droits que
-peut lui donner une injure.--Figurez-vous, dans cette situation, ce qui
-roule dans son esprit.--Comptez ses amis, ses parens, et tous ceux qui,
-sans autre intérêt que le danger commun, vont se réunir à son
-escorte.--Le calcul sera modeste, si pour dix de vos épigrammes, vous ne
-vous êtes fait cent ennemis.--Mais jusqu'à ce que vous vous soyez attiré
-un essaim de guêpes, qui vous piquent de toutes parts, je le vois, vous
-ne croirez pas ce que je vous dis.
-
-»Vous savez, mon cher Yorick, combien je vous aime. Je connois votre
-droiture; je sais que vos railleries ne partent pas d'une malignité
-bilieuse.--Elles viennent de la candeur et de la gaieté de votre ame.
-Mais songez que les sots ne savent pas faire cette distinction, et que
-les fourbes et les méchans ne veulent pas la faire.--Et vous ne voulez
-pas voir le danger d'irriter les uns et de plaisanter les autres! Vous
-vous perdez, mon ami. Ils vont se liguer et se prêter un secours mutuel;
-vous pouvez compter qu'ils vont vous faire une guerre qui vous rendra la
-vie même à charge.
-
-»La vengeance, croyez-moi, vous portera de quelque coin des coups
-funestes, qui attaqueront votre honneur, et que l'innocence et
-l'intégrité de votre conduite ne pourront jamais parer.--Votre fortune,
-votre maison en seront ébranlées.--Votre caractère, qui a
-malheureusement montré à vos ennemis la route qu'il faut suivre pour
-vous attaquer, en sera affecté.--On jetera des doutes sur tout ce que
-vous direz. La vérité qui passera par votre bouche, ne sera plus qu'une
-imposture. Vous serez accablé de calomnies.--On tournera votre esprit en
-ridicule, et avec toutes vos connoissances, toute votre littérature, on
-vous foulera aux pieds.--Vous peindrai-je la dernière scène de votre
-tragédie? La cruauté et la lâcheté, assassins jumeaux, vendues, livrées
-à l'obscure malice, attaqueront toutes vos fragilités, toutes vos
-foiblesses.--C'est là le point d'attaque qui a emporté d'assaut les
-mortels les plus dignes et les meilleurs.--Et croyez-moi, croyez-moi,
-mon cher Yorick, dès qu'une fois la vengeance, pour se satisfaire, a
-conçu le dessein de sacrifier un innocent destitué de tout secours, il
-est aisé de ramasser, dans le moindre hallier, autant de bois qu'il en
-faut pour former le bûcher où on veut l'immoler.»--
-
-Yorick ne pouvoit écouter cette funeste prédiction sans verser des
-larmes.--Il se promettoit même d'être à l'avenir plus avare de ses
-plaisanteries.--Mais, hélas! il étoit trop tard.--La grande
-confédération, qui avoit à sa tête et Monsieur ... et Monsieur ... et
-Monsieur ... étoit déjà formée, et le plan de l'attaque fut exécuté
-tout-à-coup, et de la manière qu'Eugène l'avoit prédit, avec si peu de
-compassion du côté des alliés! avec si peu de soupçon du côté d'Yorick!
-Il étoit si éloigné de songer à ce qui se tramoit contre lui, qu'il
-n'avoit jamais cru sa promotion à l'épiscopat plus sûre.--Mais on avoit
-déjà coupé la racine: il tomba comme tant d'autres hommes de mérite
-avoient tombé avant lui.
-
-Il se défendit cependant avec courage pendant quelque temps.--Accablé
-enfin par le nombre, épuisé par tant d'efforts, et encore plus par la
-manière indigne dont on lui faisoit la guerre, il fut forcé de mettre
-bas les armes.--Il conserva, dit-on, du moins en apparence, la gaieté et
-la vivacité de son esprit jusqu'à la fin.--Mais on croit qu'il est mort
-le cœur navré de douleur et de chagrin.
-
-Eugène, quelques heures avant qu'il rendît le dernier soupir, s'approcha
-de son lit, dans l'intention de lui dire le dernier adieu.--Il lui
-demanda comment il se trouvoit.--Yorick le fixe, prend sa main, le
-remercie de toutes les marques d'amitié qu'il lui a données; «et si je
-vous rencontre dans l'autre monde, ajouta-t-il, je vous réitérerai mes
-remercîmens.--J'échappe à mes ennemis pour toujours.--J'espère, dit
-Eugène en larmes, et du ton le plus tendre, j'espère que cela ne sera
-pas.» Yorick ne répondit qu'avec un regard, et en serrant doucement la
-main de son ami, pénétré de douleur.--«Courage, mon cher Yorick, s'écria
-Eugène en rappelant ses esprits et essuyant ses larmes, courage! Un peu
-de cœur, cher ami. Ne laissez point abattre vos esprits; que votre
-fermeté, dans le moment où vous en avez le plus de besoin, ne vous
-abandonne pas.--Et qu'est-ce qui connoît les ressources de la
-Providence, et ce que la puissance de Dieu peut faire pour vous?» Yorick
-posa doucement la main sur son cœur, et remua la tête. «--Je ne sais,
-dit Eugène fondant en larmes, je ne sais comment me séparer de vous. Je
-voudrois me flatter que vous êtes encore appelé à la place où votre
-mérite vous élevoit, et que je vivrai pour voir cet heureux
-événement.--Je vous prie, mon cher Eugène, dit Yorick en ôtant avec
-peine son bonnet de nuit, je vous prie de regarder ma tête.--Je n'y vois
-aucun mal, répliqua Eugène.--Hélas donc! mon cher ami, souffrez que je
-vous dise qu'elle est si meurtrie par les coups qu'on m'a portés dans
-l'obscurité, et si peu faite à présent pour ce que vous dites, que quand
-il pleuvroit des mitres, pas une n'y pourroit tenir.»--Le dernier soupir
-d'Yorick, en disant ces mots, étoit suspendu sur ses lèvres... Eugène le
-regarde... Un feu léger, foible lueur de ses saillies, brille dans ses
-yeux. Eugène voyoit que le chagrin tuoit son ami.--Il lui serre la main,
-et sort ensuite doucement de la chambre, baigné de larmes... Yorick le
-suit des yeux jusqu'à la porte.--Alors il les ferme et ne les ouvre
-plus.--
-
-Il repose dans un coin du cimetière de son église, sous une pierre de
-marbre qu'Eugène fit poser sur son sépulcre, avec cette inscription:
-
- _Hélas! pauvre Yorick!_
-
-Ses mânes ont la consolation d'entendre lire dix fois par jour cette
-épitaphe élégiaque avec une telle variété de tons plaintifs, qu'on est
-obligé d'avouer que s'il n'a pas été universellement aimé pendant sa
-vie, il est plaint après sa mort.--Il y a un petit sentier qui traverse
-le cimetière auprès de sa tombe, et personne ne passe sans y jeter un
-regard et un soupir, en lisant:
-
- [Illustration:
- _HÉLAS!
- PAUVRE
- YORICK!_]
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-
-Ces digressions sont-elles enfin terminées?--Et cette rapsodie
-prendra-t-elle une forme? Oui, mon cher lecteur, je sens qu'il est temps
-de vous ramener à mon sujet. Retournons donc à la sage-femme; elle
-joue un grand rôle dans mon histoire, et j'aurois tort de
-l'oublier.--D'ailleurs, quoi de plus utile dans le besoin? La chère
-femme est encore existante, et je vais tout de bon l'introduire. Tel
-est, du moins à présent, mon dessein.--Mais j'ignore si quelque matière
-nouvelle, si quelque affaire imprévue ne surviendra pas inopinément
-entre nous; et en ce cas, j'irois au plus pressé.
-
-Je vous ai dit, je crois, que cette bonne femme étoit fort considérée
-dans notre village, et dans tous les hameaux des environs, et que sa
-réputation s'étendoit jusqu'aux extrémités du cercle dont elle étoit
-environnée.--Mais il n'y avoit rien en cela d'extraordinaire.--Chaque
-ame vivante, pauvre ou riche, a un pareil cercle autour d'elle;--et la
-seule chose que je vous demande, lorsqu'on vous dit que telle ou telle
-personne est d'un grand poids, d'une grande importance dans le monde,
-c'est, monsieur, d'étendre ou de rétrécir ce cercle, selon les
-proportions qu'exigent l'état, les connoissances, l'habileté, la hauteur
-et la profondeur, en tous sens, du personnage qu'on vous présente. Un
-poëte maussadement tragique, mais qui n'en est pas moins vain, s'est,
-par cette règle, trouvé resserré dans la ligne circulaire d'un fort
-petit compas. S'il murmure d'être ainsi apprécié, s'il se déchaîne
-contre ceux qui le mesurent de cette manière, qu'importe? Le public
-n'est du moins pas la dupe de la vaine fumée de son orgueil.
-
-Suivez donc cette règle, monsieur.--Ici les limites de la réputation de
-la sage-femme s'étendoient, comme vous le savez déjà, à une
-circonférence de six ou sept milles; cela comprenoit toute la paroisse,
-et même quelques hameaux sur les confins de la paroisse voisine.--Elle
-étoit encore fort bien reçue dans une grande ferme, et dans quelques
-autres plus petites qui se trouvoient dans un éloignement de plus de
-trois milles; vous voyez que tout cela faisoit un ensemble
-considérable.--Mais sans vous détailler ici tout ce local, j'en ai fait
-faire une carte qui est actuellement entre les mains du graveur, qui,
-avec d'autres morceaux précieux, sera placée à la fin de mon vingtième
-volume, pour ne pas grossir celui-ci. Tout cela servira de commentaire,
-de scholie, de clef, d'éclaircissemens aux passages de mon livre qui
-pourront paroître obscurs après ma mort.--Je vous prie, en attendant, de
-ne pas oublier ce que j'entends par le mot de monde.--Ne débitez
-cependant point le secret de ma carte.--Une chose annoncé perd
-ordinairement de son prix. Combien de merveilles promises par nos grands
-auteurs!... Et qu'en est-il souvent résulté?... L'accouchement de la
-montagne.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-_Avis aux historiens._
-
-
-Je n'épargnerai rien pour tenir ma parole. Je soupçonnois que le contrat
-de mariage de ma mère renfermoit un point capital qui étoit
-essentiellement nécessaire à cette histoire; et j'ai voulu le relire
-avant de la continuer.--Je n'y ai pas perdu mon temps: ma curiosité
-s'est satisfaite, et celle du lecteur n'y perdra peut-être rien non
-plus. Ce que je craignois, c'étoit d'en avoir pour un jour ou deux à
-lire, avant de trouver ce qu'il me falloit.--Je suis heureusement tombé
-d'abord sur ce que je voulois savoir, et j'ai dû m'en féliciter. A
-quelles peines ne s'expose point en effet un homme qui se met à écrire
-l'histoire? Ne fût-ce que celle du petit Poucet, il ne sait jamais les
-obstacles et les embarras qu'il pourra rencontrer, ni les détours qu'il
-sera obligé de prendre, ni les digressions qu'il sera forcé de
-faire.--Un historien ne va pas _droit en avant_, comme un courier qui
-marche sans détourner sa tête ni à droite ni à gauche, et qui vous
-diroit à une heure près, en partant de Rome, combien il emploierait de
-temps pour aller à Lorette.--La chose ici n'est pas praticable.--Un
-historien a cinquante écarts à faire sur sa route, tantôt avec une
-faction, tantôt avec une autre; il n'en est pas si-tôt débarrassé, que
-des vues, des perspectives politiques se présentent à ses yeux et
-l'arrêtent: il faut nécessairement qu'il les examine. D'ailleurs combien
-n'a-t-il pas
-
-De relations à concilier,
-
-D'anecdotes à recueillir,
-
-D'inscriptions à déchiffrer,
-
-De particularités à remarquer,
-
-De traditions à éplucher,
-
-De personnages à caractériser,
-
-D'éloges à débiter,
-
-De pasquinades à publier?
-
-Le courier est exempt de tout cela: mais un malheureux historien est
-encore obligé, à chaque pas qu'il fait, d'examiner des archives, des
-registres, des actes publics, des chartes, des généalogies sans fin; et
-l'équité exige de lui qu'il lise tout.--Les peines qu'il est obligé de
-prendre sont prodigieuses.--J'en peux juger par celles que j'ai déjà
-essuyées.--J'ai déjà passé six semaines à ma tâche. Je me suis hâté le
-plus que j'ai pu; et tout ce que vous savez de mon histoire, est le
-temps où je suis né. Vous ignorez encore comment cela est
-arrivé;--c'est, si je ne me trompe, vous annoncer que mon ouvrage n'est
-pas près de sa fin.
-
-Ces obstacles inattendus que je ne prévoyois pas quand j'ai commencé, et
-qui, au lieu de diminuer, vont peut-être se multiplier à chaque pas que
-je ferai, m'ont fait venir une idée.--C'est de n'aller que tout
-doucement dans la carrière que je me suis prescrite, et de ne donner que
-deux volumes de ma vie tous les ans.--Encore y mets-je pour condition,
-qu'il faudra que je fasse un bon marché avec mon libraire; et quel est
-l'écrivain qui ne sache pas que c'est presque là la chose impossible?
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-_Le Contrat de Mariage._
-
-
-Je disois donc qu'un historien ne doit pas écrire un mot, qu'il n'ait à
-la main la preuve de ce qu'il dit.--C'est ce qui m'a excité à chercher
-le contrat de mariage de ma mère, et j'y ai trouvé ce qui pouvoit me
-concerner, expliqué d'une manière si ample, si énergique, que j'aime
-beaucoup mieux copier l'article en entier, que d'en faire un extrait. Il
-y a des choses qui perdent à être abrégées.--Mon livre est fait pour
-tout le monde, et si le monde poli se contentoit peut-être d'un extrait
-élégant, je me trouverois tout d'un coup aux prises avec les gens de
-loi, qui ne me pardonneroient pas d'avoir altéré un morceau qui donne
-une si juste idée de leur manière de faire.--Ils sont trop redoutables
-pour que je m'expose avec eux au combat.
-
- ARTICLE XXXV.
-
- «_Item_, et dans la même forme et manière que ci-dessus, ledit
- Gauthier Shandy, en considération dudit futur mariage, qui sera, comme
- dit est, par la bénédiction de Dieu, bien et dûment solennisé et
- consommé entre icelui Gauthier Shandy, et la susdite Elisabeth
- Mollineux, ci-dessus nommée, qualifiée et domiciliée, et pour diverses
- autres causes valables et légitimes, et considérations à ce relatives;
- desquelles icelles parties n'ont pas désiré que l'énumération fût
- faite en ces présentes, a, par ces dites présentes, consenti, stipulé,
- conclu, accordé et est pleinement et entièrement convenu, comme il
- consent, stipule, accorde, et convient pleinement et entièrement avec
- lesdits sieurs Jean Dixon et Jacques Turner, écuyers, tuteur et
- subrogé tuteur de ladite demoiselle Elisabeth Mollineux, de ce qui
- suit;
-
- _SAVOIR:_
-
- «Que dans le cas où, ci-après, il arrive, avienne, survienne, ou
- autrement se fasse que ledit Gauthier Shandy abandonne, quitte,
- délaisse toutes affaires, et cesse de faire le commerce avant le temps
- que ladite Elisabeth Mollineux soit hors d'âge, selon le cours de la
- nature, d'avoir des enfans, ou qu'autrement, par quelque cause que ce
- soit, ou puisse être, elle en puisse effectivement avoir, et qu'en
- conséquence de ce que ledit Gauthier Shandy auroit quitté son
- commerce, il se retirât de la ville de Londres, malgré ladite
- Elisabeth Mollineux, ou contre sa volonté, consentement et bon
- plaisir, pour demeurer sur ses terres, à la ferme de Shandy, dans le
- comté de ... ou dans aucune autre maison de campagne, château, ferme,
- métairie, borderie, bordage, hameau, village, bourg, ville, ou sur
- aucune autre partie, ou portion de bien-fonds quelconque, actuellement
- acheté, et dont il est en possession, ou qui sera par la suite
- acheté... alors, et toutes les fois, et aussi souvent que ladite
- Elisabeth Mollineux deviendra grosse et enceinte d'un ou de plusieurs
- enfans légitimement procréés, ou à procréer dans le sein de ladite
- Elisabeth Mollineux, par ledit Gauthier Shandy, pendant le cours du
- susdit mariage, icelui dit Gauthier Shandy paiera en monnoie d'or et
- d'argent, et autres espèces ayant cours par tout le royaume, et non en
- billets et effets royaux, de quelque nature et qualité qu'ils puissent
- être, encore que le cours d'iceux fût autorisé et introduit par acte
- ou bills du parlement, ou autrement, auquel il est expressément dérogé
- et renoncé, comme clause essentielle du susdit mariage ès susdites
- présentes, et sans laquelle le susdit mariage n'auroit été fait,
- célébré et consommé, la somme de cent vingt livres sterling auxdits
- sieurs Jacques Turner et Jean Dixon, ou à leur défaut, à leurs ayant
- cause, et cela, de son propre argent, et sur son propre compte, dès et
- aussitôt qu'il en aura été bien et dûment averti; lequel avertissement
- est convenu, stipulé et accordé devoir être fait six semaines
- auparavant le temps, où, par la susdite Elisabeth Mollineux, devra se
- faire son accouchement, et ladite somme de cent vingt livres sterling
- comptée, nombrée et délivrée, ainsi que dit est, et dans les susdites
- espèces, sera aussitôt payée, remise, confiée et déposée pour le
- service, usage, emploi, intentions, dispositions, fins et but qui vont
- être ci-après expliqués, et qui sont, que ladite somme de cent vingt
- livres sterling sera remise entre les mains de ladite Elisabeth
- Mollineux, ou entre celles desdits tuteur ou subrogé tuteur, ou leurs
- ayant cause, à l'effet d'être, par elle ou par eux, employée à louer
- une voiture commode et avenante, avec un nombre suffisant de chevaux
- pour mener, conduire, voiturer et transporter ladite Elisabeth
- Mollineux et l'enfant, ou les enfans dont alors elle se trouvera
- grosse et enceinte dans la ville de Londres; et encore, pour payer et
- défrayer toutes les autres charges, dépenses accidentelles, et autres
- frais quelconques, relatifs, et ayant rapport direct ou indirect à son
- dit accouchement dans la susdite ville, faubourgs d'icelle,
- appartenances et dépendances.»
-
- »Et il est bien entendu que dans tous lesdits cas de grossesse,
- arrivant de quelque manière que cela puisse être, ladite Elisabeth
- Mollineux, dans tous les temps ici convenus et stipulés, pourra
- tranquillement et paisiblement louer ladite voiture ou carrosse, avec
- les chevaux susdits, et avoir en icelle une libre entrée, sortie et
- rentrée pour ledit voyage, toutes et autant de fois qu'elle le jugera
- à propos, et que le besoin le requerra, sans pouvoir, à ce sujet,
- essuyer aucun retard, représentations, troubles, molestations,
- obstacles, vexations, interruptions, embarras et autres empêchemens
- quelconques!
-
- »Et il sera en outre permis à ladite Elisabeth Mollineux, de temps en
- temps, et aussi souvent qu'elle sera bien et vraiment et dûment
- avancée dans sadite grossesse, de demeurer et résider dans tel ou tels
- endroits, dans telle ou telles familles, ou avec tel ou tels parens,
- parentes, amis ou amies, de ladite ville de Londres, faubourgs
- d'icelle, appartenances et dépendances qu'elle jugera à propos, selon
- sa volonté, désir et bon plaisir, nonobstant qu'elle soit mariée, et
- sous l'autorité de son mari, à laquelle à cet effet, et pour lesdits
- cas il a renoncé et renonce par ces présentes, lesquelles sont encore
- faites sous la condition, que pour mettre plus efficacement, et avec
- plus de sûreté toutes les conditions susdites à exécution, ledit
- Gauthier Shandy vend, cède, quitte, transporte, délaisse, lâche, et
- abandonne dès-à-présent, comme il l'a fait par acte du jour d'hier, et
- séparé des présentes, auxdits Jean Dixon et Jacques Turner, le fief,
- terre et seigneurie de Shandy, avec tous les droits, mouvances, cens,
- rentes, appartenances et dépendances dudit fief, et toutes et chacune
- les fermes et métairies, maisons, édifices, granges, écuries, jardins,
- cours de devant et de derrière, clos, viviers, étangs, réservoirs,
- saignées, rigoles, tranchées, pêcheries, eaux et cours d'eau, prés,
- pâtis, marais, communes, pâturages, bois de futaie, taillis, litières,
- arbres fruitiers et potagers généralement quelconques, sans en rien
- réserver ni retenir, et tel que le tout se poursuit et comporte, pour,
- par eux, se mettre en possession de tous lesdits objets sans
- exception, et en jouir pleinement, et en disposer à leur volonté,
- toutes les fois que ledit Gauthier Shandy ne remplira pas les clauses
- susdites.»
-
-En trois mots, ma mère pouvoit accoucher à Londres, si elle le vouloit.
-
-Mais il se pouvoit que ma mère supposât une grossesse.--L'article ne
-prévoyoit point ce cas, et mon oncle, Tobie Shandy, qui, à force de
-relire la clause, s'aperçut de cette omission, y fit ajouter ce qui
-suit.
-
-«Dans le cas où ma mère se transporteroit à Londres sur de faux indices,
-et jeteroit par-là mon père dans une dépense inutile, il est convenu que
-chaque fois que cela arriveroit, elle perdroit ses droits et ses
-priviléges, pour la première fois qu'elle deviendroit grosse, après une
-telle méprise;--mais pas davantage, et ainsi de suite, à toutes les fois
-que la chose arriveroit». Il n'y avoit certainement rien de
-déraisonnable dans cette clause; mais raisonnable comme elle étoit, il
-n'en est pas moins malheureux qu'elle ait tourné contre moi d'une
-manière aussi défavorable: on sera touché de l'influence qu'elle a eue
-sur mon sort.
-
-Mais je devois être formé, je devois naître apparemment pour essuyer des
-malheurs.
-
-Ma pauvre mère, soit que ce ne fût que de l'air ou de l'eau, ou un
-composé de tous deux, ou peut-être ni l'un ni l'autre, et uniquement une
-simple imagination, une fantaisie, ou que quelque désir ardent en eût
-imposé à son jugement, soit enfin qu'elle se fût trompée, ou qu'elle eût
-voulu tromper mon père, et il importe assez peu de savoir quel fut son
-motif; le fait est qu'à la fin de septembre 1717, l'année qui précéda ma
-naissance, elle obligea mon père d'aller à Londres avec elle, bien
-contre son gré.--Il insista l'année suivante sur la clause qui le
-favorisoit, et moi, je me trouvai destiné à n'avoir pour tout ornement
-saillant au visage, qu'un nez serré, comprimé, applati à l'unisson du
-reste, et comme si je n'en avois point du tout.
-
-Et quelle suite de disgrâces, de chagrins, de mortifications, la perte,
-ou plutôt la mutilation de cette partie précieuse de moi-même, ne
-m'a-t-elle pas fait essuyer dans tout le cours de ma vie!
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-_Chagrins domestiques._
-
-
-On s'imagine aisément que mon père ne revint de Londres à la campagne
-que de très-mauvaise humeur.--Les frais de ce voyage inutile excitèrent
-vivement ses regrets pendant les vingt ou vingt-cinq premiers milles, et
-il les reprochoit à ma mère.--C'étoit d'ailleurs la saison de l'année où
-il recueilloit les fruits de ses espaliers, dont il étoit fort
-curieux.--Si une bagatelle, une affaire de rien l'eût, dans un autre
-temps, appelé à faux à Londres, il n'en auroit pas dit trois mots à ce
-qu'il disoit.
-
-Il ne parloit ensuite que de ses espérances trompées sur l'attente d'un
-fils.--Il y avoit compté: son fils Robert pouvoit lui manquer; il auroit
-eu un second appui de sa vieillesse.--Sa déception, à cet égard, étoit
-plus mortifiante pour un homme prudent, que la perte de tout l'argent
-que le voyage lui avoit coûté.--Qu'est-ce que cent vingt guinées lui
-faisoient?--Il les auroit moins regrettées que s'il eût perdu sa canne.
-
-Rien ne l'affligeoit tant depuis Stilton jusqu'à Grantham, que les
-complimens de condoléance qu'il recevoit de ses amis, et que la triste
-figure qu'il feroit à l'église le premier dimanche.--La véhémence de son
-esprit, un peu aiguisé par le chagrin, lui faisoit faire les
-descriptions les plus satiriques de tout ce qui s'y passeroit, lorsque
-placé dans le banc avec sa chère côte, il attireroit les yeux de toute
-l'assemblée.--De quels ridicules ne seroit-il pas couvert?--De combien
-de quolibets, de mauvaises plaisanteries ne seroit-il pas le sujet?--Ma
-mère a avoué que tout ce qu'il dit pendant ces deux postes, étoit si
-plaisamment tragi-comique, qu'elle ne fit que rire et pleurer à la fois
-pendant cette route.
-
-Mais les choses, quand ils eurent passé la rivière de Drente, prirent
-une autre face.--Mon père se fâcha tout de bon de la vile et indigne
-ruse de ma mère.--C'étoit une fourberie!--La femme ne pouvoit pas se
-tromper si lourdement; et si cela est... quelle foiblesse! mot cruel et
-tourmentant!--Il ne l'eut pas si-tôt prononcé, que son imagination se
-remplit de mille idées.--Son esprit en fut si frappé, qu'il voulut se
-mettre à compter combien il y avoit de foiblesses.--Il y avoit des
-foiblesses de corps et d'esprit... et les premières plus
-inquiétantes.--Enfin, il ne faisoit que raisonner. Il se scrutoit, pour
-tâcher de découvrir si ce n'étoit pas lui qui eût donné lui-même
-occasion au revers chagrinant dont il se plaignoit.
-
-Enfin, il s'éleva dans son esprit tant de sujets d'inquiétudes, son
-humeur devint si fâcheuse, que ma mère ne retourna à la campagne qu'avec
-beaucoup plus de chagrin qu'elle n'avoit eu de plaisir à revoir
-Londres.--Elle en fut si affectée, qu'elle se plaignit à mon oncle Tobie
-de ce qu'il auroit fait perdre patience au philosophe le plus accoutumé
-à réprimer ses passions.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-_Résolution de ma mère._
-
-
-Mon père ne rentra donc chez lui que de très-mauvaise humeur, et après
-avoir murmuré tout le long de la route.--Il ne dit cependant rien de la
-résolution qu'il avoit prise de faire usage de la clause du contrat de
-mariage que mon oncle avoit fait insérer en sa faveur.--Ce ne fut que
-treize mois après, et la même nuit précisément où il songea à réparer,
-par mon existence, la perte dont il se plaignoit, qu'il annonça à ma
-mère, en causant gravement avec elle, le parti qu'il avoit pris. Il lui
-dit qu'elle n'avoit qu'à s'arranger comme elle voudroit;... mais qu'il
-entendoit absolument qu'elle accouchât cette fois à la campagne, pour
-balancer la dépense du voyage inutile qu'elle lui avoit fait faire.
-
-Mon père étoit doué de bien des vertus;--mais il avoit en partage, et
-dans un degré un peu fort, ce qu'on peut appeler persévérance, lorsque
-la cause est bonne, et obstination quand elle est mauvaise.--Ma mère le
-connoissoit très-bien, et elle n'ignoroit pas que ses remontrances
-seroient inutiles.--Elle ne lui en fit donc aucunes, et se détermina à
-attendre l'événement.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-_La Convention._
-
-
-Il ne faut cependant pas croire que ma mère resta tranquille sur les
-précautions qu'elle avoit à prendre. Elle ne pouvoit pas aller chercher
-à Londres les secours du célèbre docteur Menigham; mais elle pouvoit
-aisément faire venir un autre opérateur, dont la réputation faisoit
-beaucoup de bruit. Il ne demeuroit qu'à huit milles de la maison.
-
-Il avoit écrit un savant traité sur l'art d'accoucher, où, en faisant
-voir les sottises et les bévues des sages-femmes, il donnoit plusieurs
-moyens curieux d'extraire promptement le fœtus, dans les cas difficiles
-et périlleux.--Sa théorie annonçoit les plus grandes connoissances
-pratiques; mais il n'y avoit pas moyen d'y songer; et ma mère, trois
-jours après qu'elle se sentit grosse, commença à jeter les yeux sur la
-sage-femme dont je vous ai parlé.--La semaine n'étoit pas passée,
-qu'elle la choisit tout-à-fait, et sa vie et la mienne se trouvèrent
-d'avance confiées aux mains de cette vieille femme.--J'aime bien que
-l'on se contente du moins, quand on ne peut avoir le plus.--Il n'y a pas
-encore aujourd'hui 9 mars 1759, que j'écris ce livre pour l'édification
-de mon prochain; il n'y a pas, dis-je, encore une semaine que Jenny, ma
-chère Jenny, qui me voyoit prendre un air sérieux, pendant qu'elle
-marchandoit une étoffe de soie à une guinée l'aune, dit au marchand,
-qu'elle étoit bien fâchée de l'avoir fait déployer, et alla du même pas
-acheter une étoffe une fois plus large, qui ne lui coûtoit qu'un petit
-écu.--C'étoit avoir la même grandeur d'ame que ma mère.--Il y avoit
-pourtant cette différence; c'est que le cas où se trouvoit ma mère ne
-lui fournissoit pas l'occasion de faire autant l'héroïne. Elle pouvoit
-au moins compter sur les secours de la sage-femme, et à tout prendre
-elle pouvoit espérer qu'ils lui seroient utiles. Elle avoit, pendant
-vingt ans, accouché toutes les femmes de la paroisse, sans qu'on pût lui
-reprocher, ni négligence, ni faute, ni accident sinistre. Ces succès
-étoient de bon augure.
-
-Ces circonstances ne laissoient pas que d'avoir du poids.--Cependant
-elle ne pouvoit entièrement dissiper certains scrupules inquiétans qui
-agitoient mon père sur le choix qu'avoit fait ma mère.--Je ne parle
-point de ces sentimens d'humanité, de bienveillance, ni de ces
-glapissemens de l'amour paternel et conjugal, qui l'excitoient à ne
-laisser au hasard dans tout ceci que le moins qu'il lui seroit
-possible.--Il se sentoit particulièrement intéressé à ce que les choses
-se passassent bien.--A quelle affliction ne seroit-il pas exposé, s'il
-arrivoit quelque accident à sa femme et à l'enfant, parce qu'elle seroit
-accouchée à Shandy?--Il savoit que le monde, qui ne juge jamais que par
-les effets, l'accableroit de reproches, s'il arrivoit quelque
-malheur.--«Voyez-vous, diroit-on, si cette pauvre madame Shandy eût pu
-aller accoucher à Londres, ainsi qu'elle en avoit prié son mari à
-genoux.--Hélas! cela ne lui seroit pas arrivé.--Ce n'étoit pas une si
-grande affaire, pour avoir la dureté de lui refuser une chose aussi
-naturelle. Ne lui a-t-elle donc pas apporté assez de bien?--Voilà ce que
-c'est! Et la bonne dame et son enfant, qui seroient encore vivans, sont
-morts.»
-
-Mon père savoit qu'il ne pourroit rien répondre à ces exclamations
-lamentatives du public. Ce n'étoit cependant pas pour se mettre
-uniquement à l'abri de ces discours, ni même aussi tout-à-fait par
-tendresse pour sa femme et sa chère progéniture, qu'il se sentoit si
-inquiet sur tout ce qui pouvoit résulter de cette affaire.--Mon père
-avoit des vues étendues.--Il s'y croyoit intéressé pour le bien public,
-dans la crainte qu'on ne fît un mauvais usage d'un accident
-malheureux.--Il appréhendoit que les femmes ne se prévalussent d'un tel
-exemple pour étendre leur empire.--Elles avoient déjà assez usurpé de
-droits, pour qu'on se tînt en garde contre elles. N'y avoit-il pas à
-craindre que la réunion de tant d'avantages rassemblés ne devînt fatale
-au systême du gouvernement monarchique que Dieu même avoit établi dans
-les familles, lors de la première création des choses?
-
-Son opinion sur ce point étoit précisément celle du chevalier
-Filmer.--Il disoit, comme lui, que le plan et l'institution des plus
-grandes monarchies des parties orientales du monde avoient
-originairement été formés sur ce modèle, sur ce prototype admirable du
-pouvoir domestique et paternel. Cela avoit dégénéré peu-à-peu dans un
-gouvernement mixte et mélangé, qui, dans les grandes combinaisons des
-grands états, étoit salutaire; mais qui étoit dangereux pour les
-familles, et n'y produisoit ordinairement que du trouble, du désordre et
-de la confusion.
-
-Frappé de la force de ces raisons particulières et publiques, mon père
-vouloit un accoucheur.--Ma mère n'en vouloit pas. Mon père prioit,
-supplioit, faisoit mille instances, pour qu'elle lui permît, seulement
-cette fois-ci, de choisir pour elle.--Ma mère, au contraire, insistoit
-sur le privilége qu'elle avoit à cet égard de choisir pour
-elle-même.--Elle ne vouloit point d'autre secours que celui de la
-sage-femme.--Que pouvoit faire mon père?--Il ne pouvoit prendre de
-repos.--Il raisonnoit avec elle en tout sens; ses argumens prenoient
-toutes sortes de couleurs.--Il lui parloit en chrétien... en payen... en
-turc... en mari... en politique... en père... en patriote... en
-homme.--Ma mère ne répondoit qu'en femme.--Les raisons de mon père,
-présentées sous tant de formes, étoient trop fortes pour qu'elle en pût
-donner d'autres qui les détruisissent.--Leur variété la
-déconcertoit.--Que pouvoit donc faire ma mère?--Oh!... elle avoit
-l'avantage d'un petit surcroît de chagrin, qui la soutenoit.--C'est un
-secours auxiliaire qui n'est pas rare dans le ménage: elle auroit
-sûrement succombé; mais il lui fut si utile, qu'on ne lutta dans cette
-dispute qu'à égalité de force; et l'on chanta le _Te Deum_ des deux
-côtés.--Ma mère fut confirmée dans le choix qu'elle avoit fait, et mon
-père pouvoit faire venir un accoucheur, qui, pendant l'opération, auroit
-la liberté de vider avec lui et mon oncle, M. Tobie Shandy, une
-bouteille de vin dans une salle de derrière.--On lui donneroit ensuite
-cinq guinées pour ses peines.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX.
-
-_Conseil._
-
-
-J'y songe... Il m'est échappé deux ou trois mots dans le chapitre
-précédent.--S'ils alloient causer quelque méprise!--Si mes charmantes
-lectrices alloient s'imaginer que je suis marié!--Jenny, ma chère
-Jenny!... Il ne faudroit que cette expression pour le leur faire
-croire!--Elle est si tendre! Et puis, ces indices de connoissances
-conjugales, répandues çà et là, pourroient encore fortifier cette
-idée.--De grâce, madame, soyez aussi équitable envers vous qu'envers
-moi, et suspendez votre jugement jusqu'à ce que vous ayiez des preuves
-plus claires que celles-ci contre moi.--N'allez pas soupçonner cependant
-que je sois assez vain, assez peu raisonnable, pour vouloir vous faire
-penser que ma Jenny, ma chère Jenny soit ma maîtresse.--Non,--ce seroit
-tomber dans un autre extrême.--Ce seroit donner à mon caractère un air
-de licence, qui... et en vérité, il n'y a aucun droit, aucune
-prétention... C'est l'affiche de tant d'autres!--La seule chose que je
-veuille vous dire à ce sujet, c'est que cette expression cache un secret
-impénétrable à l'esprit le plus subtil.--L'Œdipe le plus versé dans
-l'art de deviner des énigmes, et de combiner les logogryphes, y
-blanchiroit.--Mais il viendra un moment où ce mystère se
-développera.--Lisez seulement, madame, quelques volumes de ma vie, et
-vous serez initiée.--Il est possible que ma chère Jenny soit ma
-fille.--Considérez!... Je suis né en 1718.--On peut aussi supposer que
-ma Jenny est mon amie?... Mon amie?... Assurément, madame: qu'y a-t-il
-donc en cela de si extraordinaire? L'amitié la plus tendre ne peut-elle
-pas régner entre les personnes des deux sexes, sans?... Ah! fi! M.
-Shandy.--Mais attendez donc, madame.--Vous pensez ce que je ne veux
-point dire.--Lisez, lisez ce que disent sur ce point les meilleurs
-romans françois.--Vous serez surprise d'y voir avec quelle variété
-d'expressions décentes ce sentiment divin est exprimé. _Prenez-y garde!
-Le cas est intéressant._
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI.
-
-_Prenez-y garde! Le cas est intéressant._
-
-
-Le problême de géométrie le plus difficile à résoudre, me seroit plus
-aisé à expliquer, que de donner les raisons d'une opinion singulière
-qu'avoit mon père.--On ne peut pas nier que ce ne fût un homme de bon
-sens.--On a même pu voir qu'il avoit de la littérature. Les ouvrages des
-philosophes, les écrits des politiques et des historiens ne lui étoient
-pas inconnus.--On verra encore par la suite qu'il étoit passablement
-versé dans les querelles des controversistes.--Dans ces querelles? dit
-un lecteur colérique, en jetant le livre de côté; point d'humeur, cela
-vaut mieux; mais ayez-en si vous voulez, monsieur. Un lecteur gai ne
-fera que rire de ces notions non communes de mon père.--S'il est d'une
-humeur triste, sombre, grave, il dira que c'est une opinion
-extravagante, fantasque.--A la bonne heure; mais il ne se fâchera
-pas.--Il laissera dire à mon père, tout à son aise, que le choix des
-noms de baptême est d'une bien plus grande conséquence que les esprits
-superficiels ne se l'imaginent.
-
-Il s'étoit formé l'idée que les noms, par une espèce de biais magique,
-avoient, sur notre conduite, sur notre caractère, une influence qu'on ne
-pouvoit détourner.
-
-Le héros de Miguel de Cervantes ne raisonnoit pas avec plus de
-gravité.--Il n'avoit pas une foi plus ferme.--Il ne pouvoit rien dire de
-plus sur le pouvoir qu'avoit la négromancie d'avilir ses actions, ou sur
-le rare privilége que le nom seul de Dulcinée avoit de répandre du
-lustre et de l'éclat sur ses faits héroïques, que ce que mon père ne
-pouvoit dire sur les noms de Trismegiste ou d'Archimède, comparés avec
-d'autres qui le choquoient.--Combien de Césars, combien de Pompées, par
-la seule inspiration de ces noms fameux, s'étoient-ils rendus dignes de
-le porter? Et combien, ajoutoit-il, a-t-on vu de gens dans le monde qui
-s'y seroient distingués, si leur caractère, leur génie n'avoient pas été
-abattus, avilis, sous un nom aussi sot, par exemple, que celui de
-Nicodême?
-
-«Je vois à vos regards, monsieur, disoit mon père, que vous n'êtes pas
-de mon opinion. J'avoue qu'aux yeux de ceux qui ne l'ont pas bien
-approfondie, elle a plus l'air d'un caprice ou d'une bizarrerie, que
-d'une chose raisonnable.--Je ne connois pas encore bien votre caractère;
-mais je crois pourtant le connoître assez, pour être moralement sûr de
-ne courir aucun risque à vous proposer un cas.--Je ne veux point vous
-faire prendre part à la chose.--Je vous en fais seulement le juge, et je
-m'en rapporte à votre bon sens, et à la bonne foi de votre examen sur ce
-point.--Libre de tous ces petits préjugés d'éducation qu'ont les hommes
-ordinaires, vous planez avec les ailes de la raison.--Vous avez en même
-temps trop de générosité dans l'esprit pour rejeter une opinion,
-précisément parce qu'elle n'a pas d'amis qui la soutiennent.--Eh bien!
-votre fils, votre fils chéri! Cet enfant dont l'humeur si douce, si
-gaie, vous fait tant concevoir d'heureuses espérances, votre George,
-enfin;--je vous le demande, monsieur, auriez-vous voulu lui donner le
-nom de Judas? Si un Juif de parrain se fût présenté avec sa bourse pour
-vous exciter à souffrir qu'on lui imposât ce nom exécrable, ne
-l'auriez-vous pas foulé aux pieds?
-
-»Votre grandeur d'ame dans une telle action, votre mépris généreux de sa
-bourse, vous auroient attiré les plus grands applaudissemens.--Mais ce
-qui relève bien plus la noblesse d'une telle action, c'est le principe
-qui la fait faire; c'est ce sentiment de l'amour paternel, c'est cette
-conviction de la vérité de l'hypothèse; que si votre fils eût été nommé
-Judas, l'idée de sordidité et de fourberie, qui est inséparable de ce
-nom, l'auroit accompagné, comme son ombre, dans toutes les situations de
-sa vie, et l'auroit à la fin rendu un avare, un coquin, un scélérat,
-malgré vos instructions et votre exemple.»
-
-Je n'ai connu personne qui ait pu répondre à cet argument.--Il faut
-l'avouer. Mon père avoit une telle manière de proposer ses raisonnemens,
-qu'il étoit difficile de lui résister; il étoit né orateur.--La
-persuasion étoit sur ses lèvres.--Les élémens de la logique et de la
-rhétorique lui étoient si familiers.--Il devinoit si bien les foiblesses
-et les passions de ceux qui l'écoutoient, que la nature étonnée auroit
-pu se lever, et dire: cet homme est éloquent.--Enfin, soit qu'il fût du
-bon ou du mauvais côté de la question, il étoit dangereux de l'attaquer.
-Il n'avoit cependant jamais lu ni Cicéron, ni Quintilien _de oratore_,
-ni Isocrate, ni Aristote, ni Longin, parmi les anciens... ni Vossius, ni
-Skioppius, ni Ramus, ni Farnadé, parmi les modernes.--Ce qui est
-peut-être encore plus surprenant, il n'avoit pas pris la moindre
-étincelle de subtilité dans les écrits de Crackenthorp ou de
-Burgersdicius, ni dans aucun autre logicien, glossateur ou commentateur
-hollandois. Il ne savoit pas le moins du monde en quoi consistoit la
-différence entre un argument _ad ignorantiam_, et un argument _ad
-hominem_; et je me souviens très bien, malgré cela, que quand il me mena
-à l'université, la troupe entière des savantasses fut étonnée de ce
-qu'un homme qui ne savoit pas même le nom de ses outils, en fît usage
-avec autant d'art.
-
-Il s'en servoit certainement le mieux qu'il pouvoit, et il y étoit
-souvent forcé.--Il avoit tant de notions comi-sceptiques à défendre,
-qu'il se trouvoit fréquemment aux prises.--Je ne sais d'où elles lui
-étoient venues; mais je crois qu'elles n'étoient entrées dans son esprit
-que sur le pied de caprices, de fantaisies, et de vive bagatelle.--Il
-s'en amusoit un peu de temps; il y aiguisoit son esprit, et puis les
-renvoyoit à un autre jour.
-
-Je n'avance cependant pas ceci uniquement par forme d'hypothèse, ou de
-conjecture sur les progrès et la consistance de beaucoup d'opinions fort
-extraordinaires qu'avoit mon père.--Non. Ce n'est qu'un simple avis que
-je donne au lecteur sur l'accès indiscret qu'on accorde à de tels
-hôtes.--Laissez-les paisiblement entrer.--Ils s'impatronisent peu-à-peu
-dans nos esprits, et font si bien, qu'ils s'en font un asile, dont on ne
-peut plus les éloigner.--Ils y fermentent quelquefois jusqu'à
-l'aigreur:--mais le plus souvent comme la douce passion,--elle badine
-d'abord, et finit par le plus grand sérieux.
-
-Etoit-ce là le cas de la singularité des idées de mon père? Son jugement
-étoit-il à la fin devenu la dupe de son esprit? Jusqu'à quel degré
-avoit-il raison dans quelques-unes de ses notions, malgré leur
-bizarrerie? Je ne veux rien décider sur cela; c'est un point que je
-laisse à juger au lecteur, à mesure que l'occasion s'en présentera.--Je
-dirai seulement que, sans savoir comment cette idée s'étoit inculquée si
-fortement dans son esprit, il ne parloit que du ton le plus sérieux de
-l'influence des noms de baptême.--La plus exacte uniformité le
-caractérisoit à cet égard; et dans son opinion systématique sur ce
-point, en imitateur des raisonneurs à systême, il appeloit à son secours
-le ciel et la terre.--Il entrelaçoit, tordoit, courboit, et faisoit
-plier toute la nature pour soutenir son sentiment.--Enfin, je le répète;
-il étoit là-dessus d'un sérieux dont il n'étoit pas possible de le faire
-sortir.--Il murmuroit, se fâchoit, perdoit patience lorsqu'il voyoit des
-personnes, de qualité surtout, qui avoient moins d'attention sur les
-noms de leurs enfans, que d'inquiétude pour savoir si c'étoit le nom de
-Cupidon ou de Diane, ou de Milord, qu'elles donneroient à leur chien
-favori.
-
-«Rien, disoit-il, n'est si choquant; cela est accompagné d'un surcroît
-d'énormité qui révolte. Un homme dont le caractère a été noirci par
-quelque calomniateur, peut parvenir à se justifier... si ce n'est pas
-pendant la vie du méchant qui l'a accablé, ce sera après sa mort; mais
-quand une fois on a donné, sans réflexion, un nom vil à quelqu'un, le
-tort est irréparable... je l'ai vu. C'étoit un petit homme; mais il
-avoit du mérite, du génie. On pouvoit le citer pour la douceur et la
-pureté de ses mœurs.--Eh bien! on lui avoit donné Saint Maur pour
-patron... Il s'appeloit Pion.--Devinez, madame, ce que faisoit dire de
-lui l'assemblage équivoque de ces deux noms?--La législation a
-quelquefois étendu son empire sur les surnoms, elle en a ôté ce qu'ils
-avoient de choquant, de ridicule; mais elle ne touche point aux noms de
-baptême, ils restent inaltérables.»
-
-Mon père aimoit et détestoit donc certains noms.--Il y en avoit d'autres
-cependant qui lui étoient indifférens... Tels étoient, par exemple, ceux
-de Jean, de Thomas, de Philippe; il les appeloit des noms neutres, et
-disoit, sans vouloir les satiriser, que si depuis le commencement du
-monde, il y avoit eu beaucoup de sots, de fourbes et de scélérats qui
-les avoient portés, il y avoit aussi eu beaucoup d'honnêtes gens qui les
-avoient eus.--Il en étoit de ces noms, dans son esprit, comme de deux
-forces égales qui agissent l'une contre l'autre en sens contraires.--Il
-jugeoit qu'ils détruiroient mutuellement les mauvais effets l'un de
-l'autre; et il n'auroit pas donné, disoit-il, un noyau de cerise pour
-avoir le choix, ils lui étoient égaux.--Il n'attachoit ni bien ni mal au
-nom de Robert, qui étoit celui de mon frère.--Mais André lui paroissoit
-une quantité négative d'algèbre.--Il étoit, disoit-il, pire que rien.
-Guillaume étoit un de ses favoris; c'est peut-être à cause des héros de
-ce nom.--Pour Nicolas, qui marie les filles et fait noyer les matelots,
-il étoit de l'avis du chevalier de Forbin, qui crioit à son équipage,
-prêt à être submergé: Sainte pompe! mes amis, sainte pompe!
-
-Mais de tous les noms possibles, il en étoit un qu'il détestoit plus que
-tous les autres... Il en avoit conçu l'opinion la plus basse et la plus
-méprisable... Il s'imaginoit qu'il ne pouvoit rien produire que de vil;
-et un jour, au milieu d'une dispute, il interrompit subitement son
-antagoniste, pour lui demander catégoriquement s'il avoit jamais entendu
-dire, s'il avoit jamais lu, s'il pouvoit assurer de se souvenir qu'un
-homme qui avoit porté le nom de Tristram, eût jamais fait une action
-digne d'être citée?--«Non, s'écrioit-il avec transport, la chose est
-impossible.»
-
-Mais à quoi servent au philosophe le plus subtil, les opinions qui lui
-sont particulières, s'il ne les publie? Mon père ne put se défendre de
-répandre les siennes.--Il céda à la démangeaison d'écrire.--Une savante
-dissertation sortit de sa plume deux ans avant ma naissance, en 1716; et
-cet écrit attestera à toute la postérité et ce qu'il pensoit à ce sujet,
-et l'horreur que lui inspiroit singulièrement le nom de Tristram.
-
-Et quelle ame insensible, en comparant ce point historique de la vie de
-mon père, avec le titre de cet ouvrage, ne s'attendrira pas sur ses
-chagrins? Un homme aussi réglé dans ses mœurs, aussi estimable par ses
-bonnes qualités, et qui, quoique singulier dans ses opinions, étoit
-aussi bienfaisant, devoit-il être ainsi balloté par des revers, joué et
-tracassé dans ses systêmes par une suite d'événemens contraires à ses
-souhaits, et qui sembloient ne se réunir uniquement contre lui, que pour
-insulter à ses spéculations? Qui pourroit n'être pas touché de voir ce
-digne et honnête homme accablé de vieillesse, et peu propre à soutenir
-les coups de la fortune adverse, souffrir dix fois par jour des douleurs
-aiguës, en appelant Tristram, l'enfant de ses prières?... Triste
-dissyllabe, dont le son seul, à ses oreilles, étoit en unisson avec
-celui de tous les autres noms les plus vils.--Mais je jure ici par ses
-cendres, que si jamais quelque esprit malin prit plaisir à traverser les
-desseins des foibles mortels, il devoit exercer son humeur malfaisante
-dans cette occasion-ci.--Le désastre qui arriva à mon père, et qui fut
-cause que je porte le nom de Tristram, mérite d'être connu; et s'il
-n'étoit pas nécessaire que je fusse né avant d'être baptisé, je ferois
-au lecteur la relation de cette catastrophe: mais on voit bien qu'il
-faut de l'ordre dans les choses.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII.
-
-_La Consultation._
-
-
-Mais en vérité, madame, je ne vous conçois pas. Quoi! vous n'avez pas vu
-dans le précédent chapitre, que je vous ai dit que ma mère n'étoit pas
-catholique? Vous lisez donc avec bien peu d'attention!--Moi?
-c'est vous-même qui vous trompez: vous ne m'avez rien dit de
-pareil.--Pardonnez-moi, madame, et je vous l'ai dit aussi clairement que
-des mots peuvent l'exprimer par une conséquence directe.--Eh bien! je ne
-m'en suis pas aperçue;--il faut apparemment que j'aie passé une
-page.--Non, madame, vous avez tout lu.--J'étois donc endormie!--Oh!
-voilà une défaite que mon amour-propre ne peut pas souffrir.--Que
-voulez-vous donc? Est-ce l'aveu que je n'y connois rien?--Précisément;
-et c'est là ce que je vous reproche. Mais je ne vous en tiens pas quitte
-pour si peu. J'exige, pour vous punir de cette inadvertance, que vous
-relisiez le chapitre en entier.
-
-La peine n'étoit pas légère: mais si je l'ai imposée à la dame, ce
-n'étoit ni pour badiner, ni par dureté.--Un bon motif m'y a forcé. Aussi
-ne doit-elle pas s'attendre à recevoir des excuses de ma part, quand
-elle aura fini sa tâche.--Quel goût vicieux règne dans presque toutes
-les lectures! On court à la recherche des aventures, et on néglige la
-profonde érudition et les connoissances utiles que l'on pourroit
-acquérir par la lecture attentive d'un livre tel que celui-ci.--C'est
-pour fronder ce goût frivole et dépravé, que j'en ai ainsi
-agi.--L'esprit ne devroit-il pas s'habituer à faire des réflexions
-sages, à tirer des conséquences curieuses et instructives de ce qu'on
-lit? C'est cette précieuse habitude qui faisoit dire à Pline le jeune,
-qu'il avoit toujours tiré quelque avantage du livre le plus
-insipide.--L'histoire des Grecs, des Romains, parcourue avec légéreté,
-et sans cette tournure d'esprit et d'application, n'est pas plus utile
-que celle des sept Champions d'Angleterre, ou des douze Pairs de
-France.--
-
-Mais vous voici déjà, madame. Je crains bien que vous n'ayez encore lu
-mon chapitre avec trop de précipitation. Qu'en pensez-vous? Avez-vous
-remarqué le passage? La conséquence dont je vous ai parlé, vous a-t-elle
-frappée?--Pas plus que la première fois.--Je m'en doutois. Hé bien!
-pesez donc l'endroit où j'ai dit qu'_il étoit nécessaire que je fusse né
-avant d'être baptisé_.--Mais qu'est-ce que cela signifie?--O
-ignorance!--Ne voyez-vous donc pas que cette conséquence n'auroit pas
-été juste, si ma mère eût été catholique?
-
-Le rituel romain, madame, permet, en cas de danger, de baptiser l'enfant
-avant qu'il soit né, pourvu que l'on puisse voir quelque partie de son
-corps.--Quelques docteurs de Sorbonne, par une délibération du 12 avril
-1733, ont même étendu sur ce point le pouvoir des sages-femmes et des
-accoucheurs.--Ils ont décidé qu'on pouvoit, par le moyen d'une petite
-canulle, administrer le baptême par injection, sans voir le moins du
-monde l'enfant.--Mais, étrange contradiction sur les choses les plus
-essentielles!... Croyez-vous que Saint-Thomas d'Aquin, qui avoit une
-tête si bien organisée pour démêler les fils embrouillés des questions
-de l'école, eût jugé que la chose étoit impossible? _Infantes in
-maternis uteris existentes, baptisari possunt nullo modo._ Les enfans ne
-peuvent pas être baptisés, tant qu'ils sont dans le sein de leur mère. O
-Thomas! Thomas!
-
-Mais, lisez, madame, la pièce intéressante qui a décidé ce point de
-controverse, contre l'opinion de ce grand saint.--
-
- _Mémoire présenté à Messieurs les Docteurs en théologie._
-
- Un chirurgien-accoucheur représente à messieurs les docteurs en
- théologie, qu'il y a des cas, quoique très-rares, où une mère ne
- sauroit accoucher, et même où l'enfant est tellement renfermé dans le
- sein de sa mère, qu'il ne fait paroître aucune partie de son
- corps.--Le chirurgien qui consulte prétend, par le moyen d'une petite
- canulle, pouvoir baptiser immédiatement l'enfant, sans faire aucun
- tort à la mère.--Il demande si ce moyen qu'il propose est permis et
- légitime, et s'il peut s'en servir dans le cas qu'il vient d'exposer.
-
- _Réponse._
-
- Le conseil estime que la question proposée souffre de grandes
- difficultés. Les théologiens posent d'un côté pour principe, que le
- baptême, qui est une naissance spirituelle, suppose une première
- naissance. Il faut être né dans le monde pour renaître en
- Jésus-Christ, comme ils l'enseignent. Saint-Thomas, troisième partie,
- quest. 88, art. 11, suit cette doctrine, comme une vérité constante.
- On ne peut, dit ce saint docteur, baptiser les enfans qui sont
- renfermés dans le sein de leur mère, et Saint-Thomas est fondé sur ce
- que les enfans ne sont point nés, et ne peuvent être comptés parmi les
- autres hommes; d'où il conclut qu'ils ne peuvent être l'objet d'une
- action extérieure, pour recevoir par leur ministère, les sacremens
- nécessaires au salut: _Pueri in maternis uteris existentes nondum
- prodierunt in lucem ut cum aliis hominibus vitam ducant, unde non
- possunt subjici actioni humanæ, ut per eorum ministerium sacramenta
- recipiant ad salutem._ Les rituels ordonnent, dans la pratique, ce que
- les théologiens ont établi sur les mêmes matières, et il défendent
- tous, d'une manière uniforme, de baptiser les enfans qui sont
- renfermés dans le sein de leur mère, s'ils ne font paroître quelque
- partie de leur corps. Le concours des théologiens et des rituels, qui
- sont les règles des diocèses, paroît former une autorité qui termine
- la question présente. Cependant le conseil de conscience, considérant
- d'un côté que le raisonnement des théologiens est uniquement fondé sur
- une raison de convenance, et que la défense des rituels suppose que
- l'on ne peut baptiser immédiatement les enfans ainsi renfermés dans le
- sein de leurs mères, ce qui est contre la supposition présente; et
- d'un autre côté, considérant que l'on peut risquer les sacremens que
- Jésus-Christ a établis, comme des moyens faciles, mais nécessaires
- pour sanctifier les hommes; et d'ailleurs, estimant que les enfans
- renfermés dans le sein de leurs mères, pourroient être capables de
- salut, parce qu'ils sont capables de damnation.--Pour ces
- considérations, et eu égard à l'exposé, suivant lequel on assure avoir
- trouvé un moyen certain de baptiser ces enfans, ainsi renfermés, sans
- faire aucun tort à la mère, le conseil estime que l'on pourroit se
- servir du moyen proposé, dans la confiance qu'il a que Dieu n'a point
- laissé ces sortes d'enfans sans aucun secours; et supposant, comme il
- est exposé, que le moyen dont il s'agit est propre à leur procurer le
- baptême: cependant, comme il s'agiroit, en autorisant la pratique
- proposée, de changer une règle universellement établie, le conseil
- croit que celui qui consulte, doit s'adresser à son évêque, à qui il
- appartient de juger de l'utilité et du danger du moyen proposé; et
- comme, sous le bon plaisir de l'évêque, le conseil estime qu'il
- faudroit recourir au pape, qui a le droit d'expliquer les règles de
- l'église, et d'y déroger, dans les cas où la loi ne sauroit obliger,
- quelque sage et quelque utile que paroisse la manière de baptiser dont
- il s'agit, le conseil ne pourroit l'approuver, sans le concours de ces
- deux autorités. On conseille au moins à celui qui consulte, de
- s'adresser à son évêque, et de lui faire part de la présente décision,
- afin que, si le prélat entre dans les raisons sur lesquelles les
- docteurs soussignés s'appuient, il puisse être autorisé, dans le cas
- de nécessité, où il risqueroit trop d'attendre que la permission fût
- demandée et accordée, d'employer le moyen qu'il propose, et qui est si
- avantageux au salut de l'enfant. Au reste, le conseil, en estimant que
- l'on pourroit s'en servir, croit cependant que si les enfans dont il
- s'agit, venoient au monde, contre l'espérance de ceux qui se seroient
- servis du même moyen, il seroit nécessaire de les baptiser _sous
- condition_; et en cela, le conseil se conforme à tous les rituels,
- qui, en autorisant le baptême d'un enfant qui feroit paroître quelque
- partie de son corps, enjoignent, néanmoins, et ordonnent de le
- baptiser _sous condition_, s'il vient heureusement au monde.
-
- Délibéré en assemblée générale, le 10 avril 1733. _Signé_,
-
- A. Le M... L. De R... De M...
-
-Les complimens, s'il vous plaît, de M. Tristram Shandy, à Messieurs le
-M... de R... et de M... Il espère qu'ils ont bien dormi, la nuit qui a
-suivi une consultation si ennuyeuse et aussi fatigante.--Mais ne peut-il
-pas leur demander, si après la cérémonie du mariage, et avant celle de
-la consommation, ce ne seroit pas un moyen bien plus court et beaucoup
-plus sûr de baptiser à-la-fois, par injection, tous les embryons _sous
-condition_? Cela ne feroit sûrement aucun tort à la mère; et si la chose
-étoit faisable, ainsi que le pense M. Shandy, il n'en coûteroit de plus
-pour se mettre en ménage, que l'achat d'une petite seringue.--
-
-Quel malheur pour mon livre! quel malheur encore plus grand pour la
-république des lettres, de ce que la démangeaison de ceux qui lisent,
-les excite par préférence à chercher dans un livre de misérables petites
-historiettes, qui n'en sont que le frivole ornement!--Nous sommes si
-portés à satisfaire sur ce point notre impatience, que l'on diroit qu'il
-n'y a réellement que les parties grossières et matérielles d'une
-composition qui puissent plaire à la plupart des lecteurs.--Les idées
-subtiles, la communication délicate des sciences s'évaporent en
-l'air.--La pesante morale s'échappe par en bas, et les unes et les
-autres sont aussi utiles, que si elles étoient restées au fond de
-l'encrier.
-
-Puisse le lecteur n'avoir pas déjà glissé sur un nombre d'idées aussi
-fines et aussi curieuses que celle qui m'a fourni l'occasion de châtier
-la négligence de la dame dont j'ai parlé! Je souhaite que cet exemple
-puisse produire un bon effet, et que les deux sexes puissent apprendre à
-danser aussi bien qu'à lire.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII.
-
-_Des Découvertes._
-
-
-Quel tapage! quel carillon! dit mon père à mon oncle Tobie, après une
-heure et demie de silence. Que diantre font-ils là-haut? Ils ne font
-qu'aller et venir: c'est un bruit!--
-
-Il faut savoir que mon oncle Tobie étoit assis vis-à-vis de mon père, à
-l'autre coin du feu, sa chère pipe, sa pipe sociale à la bouche, et dans
-la contemplation silencieuse d'une culotte de peluche noire qu'il avoit
-mise le matin.
-
-Que font-ils, répéta mon père? A peine nous pouvons-nous entendre.
-
-Je crois, dit mon oncle Tobie, en ôtant sa pipe de sa bouche, et en la
-frappant deux ou trois fois sur l'ongle de son pouce gauche, pour en
-faire tomber les cendres; je crois que... Mais j'y songe.--On ne connoît
-encore mon oncle, M. Tobie Shandy, que par son nom; il n'est pas moins
-essentiel, pour bien comprendre ce qu'il peut avoir à répondre à mon
-père, de le connoître par son caractère.--Je vais donc, monsieur, vous
-en donner au moins une idée superficielle. Ses dialogues avec mon père y
-gagneront beaucoup.
-
-J'écris si vîte!--j'ai si peu le temps de me souvenir, ou de chercher
-des noms, que je ne me rappelle point du tout comment se nommoit celui
-qui le premier observa que l'air et le climat de l'Angleterre étoient
-extrêmement variés.--L'observation étoit vraie. On en a conclu que cette
-variété étoit la cause de cette multitude de caractères bizarres et
-fantasques que l'on trouve parmi nous; mais ce corollaire n'est pas de
-la même personne. Il a fallu un siècle et demi à la nature pour produire
-un autre génie qui en fît la découverte.--Qu'on va lentement dans la
-carrière des sciences!--On remarqua ensuite, que ce magasin inépuisable
-de matériaux singuliers, étoit la cause toute naturelle de ce que nous
-avions de meilleures comédies que les François, et que toutes celles
-qu'on a faites, et que l'on fera dans le continent.--C'est du temps du
-roi Guillaume que l'on fit cette observation, et c'est à Dryden qu'on la
-doit.--Il la fit et la publia dans une de ses longues préfaces. Adisson
-en devint le champion vers la fin du règne de la reine Anne.--Il la
-commenta, l'amplifia, la corrobora dans deux ou trois pamphlets de son
-spectateur;--peu s'en fallut même qu'elle ne passât pour être de lui;
-mais elle ne lui appartient pas.--J'ai enfin observé, moi, ce 26 mars
-1759, jour de pluie, malgré l'almanach de Liége, entre neuf et dix
-heures du matin, que si cette prodigieuse irrégularité du climat varie
-presque à l'infini nos caractères, elle nous dédommage d'un autre côté,
-en nous donnant le plaisir de rire à couvert, quand le temps ne nous
-permet pas de sortir.
-
-Je ne crois pas qu'on me dispute cette observation; elle est entièrement
-de moi.
-
-C'est ainsi, mes chers associés, dans la vaste moisson de notre
-littérature, que par le pas lent d'un accroissement dû au hasard, nos
-connoissances physiques, polémiques, chimiques, mathématiques,
-géométriques, énigmatiques, techniques, biographiques, obstétriques, et
-cinquante autres branches qui finissent toutes en _iques_, tendent,
-depuis plus de deux siècles, vers le plus haut degré de leur
-perfection.--Les progrès surtout qu'elles ont faits depuis quelque
-temps, nous annoncent que nous ne sommes pas loin d'atteindre au but.
-
-Et qu'arrivera-t-il quand on y sera parvenu? Il faut espérer que ce
-terme mettra fin à toutes sortes d'écrits.--Le manque de toutes espèces
-d'écrits mettra fin à tous genres de lecture.--La guerre amène la
-pauvreté, et la pauvreté ramène la paix.--Il en sera de même du défaut
-de lecture: il abolira toute espèce de connoissances: on reverra les
-temps d'ignorance, et il faudra recommencer.--Nous nous retrouverons
-dans le même temps où nous étions avant qu'il y eût des livres.
-Heureuse! trois fois heureuse époque! Eh! que ne suis-je assez heureux
-moi-même pour que mon père ou ma mère n'aient pas trouvé plus commode de
-différer l'ère de mon existence, et de changer peut-être un peu la
-manière dont ils l'ont opérée! Vingt-cinq ou trente ans de retard
-m'eussent au moins donné l'espérance de figurer dans le monde
-littéraire.
-
-Ce qui me console, c'est que presque tous mes contemporains ont le même
-droit de se plaindre de l'impatiente précipitation de leurs pères.--
-
-Mais j'oublie mon oncle Tobie:--Il a eu le temps de secouer les cendres
-de sa pipe.
-
-Il étoit certainement d'une humeur qui faisoit honneur à notre
-atmosphère.--Je ne me ferois pas même de scrupule de le ranger parmi ses
-plus illustres productions, sans une petite circonstance qui m'en
-empêche.--C'est qu'il y avoit en lui une grande ressemblance de famille,
-et cela annonçoit que la singularité de son caractère venoit plutôt du
-sang qui couloit dans ses veines, que de l'air ou de l'eau, ou d'aucune
-modification ou combinaison de ses élémens.--Je me suis souvent étonné
-de ce que mon père, pour rendre raison de certains indices
-d'excentricité, dans ma jeunesse, n'avoit pas saisi cette idée.--Ah!
-oui, toute la famille de Shandy étoit d'un caractère original.--Les
-mâles seulement; car les femelles!... elles n'en avoient point du
-tout.--Je n'en connois qu'une qu'il faut excepter, et c'étoit ma
-grand'tante _Dinach_, qui, mariée il y a soixante ans, prit du goût pour
-son cocher, et son cocher pour elle, et mit dans la famille un étranger
-que le mari n'attendoit pas. Cette aventure faisoit dire à mon père,
-dans l'opinion qu'il avoit sur les noms de baptême, que ma grand'tante
-avoit de quoi remercier son parrain et sa marraine.
-
-Il paroîtra sans doute fort extraordinaire... Je sais bien du moins que
-j'aimerois mieux proposer un logogryphe au lecteur, que de l'exciter à
-deviner comment et pour quelle cause il arriva que cet événement, passé
-depuis long-temps, fut ce qui altéra par la suite la paix et l'union qui
-régnoit si cordialement entre mon père et mon oncle Tobie.--On pourroit
-croire que toute la force de ce malheur se seroit épuisée sur toute la
-famille, lorsque l'accident arriva. C'est du moins ce qui est
-ordinaire.--Mais rien ne s'opéroit dans notre famille comme dans les
-autres.--Il se peut qu'elle avoit, dans le temps de cet événement,
-d'autres sujets d'affliction. Les afflictions, comme on sait, nous sont
-envoyées pour notre bien, et celle-ci peut-être n'avoit encore produit
-aucun bien à la famille, et le ciel la réservoit pour d'autres temps et
-pour d'autres circonstances.--Mais je ne décide rien sur ce point.--Je
-n'aime pas à juger. Je me contente seulement d'indiquer aux curieux
-quelques-unes des routes diverses où ils peuvent entrer pour parvenir
-aux premières sources des événemens, et j'évite en cela même le ton
-pédantesque des gens à férule, et la manière décidée de Tacite, qui
-attrape ses lecteurs, après s'être attrapé lui-même.--Je n'agis qu'avec
-cette modestie officieuse d'un cœur qui s'est entièrement dévoué au
-secours des profonds scrutateurs.--C'est pour eux que j'écris.--Aussi me
-liront-ils jusqu'à la fin du monde, si pourtant mes écrits vont
-jusques-là; et je suis bien sûr qu'il y a des lecteurs qui disent que
-non.
-
-Je ne décide donc point pourquoi cette cause d'affliction fut exprès
-réservée pour mon père et pour mon oncle, M. Tobie Shandy.--Mais il
-m'est possible de faire autre chose. Je puis expliquer, avec la plus
-exacte précision, pourquoi elle fut la cause de leur brouillerie.--
-
-Mon oncle, M. Tobie Shandy, madame, étoit un homme, qui, avec toutes les
-vertus qui constituent ordinairement un homme d'honneur et de probité,
-avoit par-dessus tout cela, et dans le degré le plus éminent, une autre
-vertu, que l'on insère rarement dans le catalogue des vertus.--C'étoit
-une modestie naturelle, qui alloit jusqu'à l'extrême.--J'aurois
-peut-être dû mettre ici de côté l'adjectif: on ne sait effectivement pas
-trop bien si cette modestie étoit naturelle ou acquise... Mais peu
-importe, au reste, comment elle lui étoit venue. Il suffit que ce fût
-réellement de la modestie dans le vrai sens du mot.--Elle avoit même
-cela de particulier. Ce n'étoit point par les expressions qu'elle se
-signaloit; mon oncle Tobie ne se piquoit pas d'en savoir faire le choix;
-elle ne se montroit que dans les choses.--Elle s'étoit emparée de lui,
-et elle égaloit presque cette aimable délicatesse, cette pureté
-intérieure d'esprit et d'imagination, qui, dans votre sexe, madame,
-inspire tant de respect au nôtre.--
-
-Et vous vous imaginez peut-être que mon oncle Tobie avoit puisé sa
-modestie dans cette source; qu'il avoit passé la plus grande partie de
-sa vie avec le beau sexe, et que la connoissance intime de cette belle
-moitié de la création, et la force de l'imitation de si beaux exemples,
-lui avoient acquis cette aimable tournure d'esprit?--
-
-Je suis bien fâché de ne pouvoir le dire; mais mon oncle Tobie
-n'échangeoit pas trois mots en trois ans avec le beau sexe, à moins que
-ce ne fût quelquefois avec sa belle-sœur, la femme de mon père, et ma
-mère.--Non, madame, mon oncle acquit sa modestie par un moyen plus
-extraordinaire.--Un boulet de canon, au siége de Namur, fit sauter d'un
-ouvrage à cornes, un éclat de pierre qui vint le frapper en plein dans
-l'aine... Un accident d'un autre genre inspira aussi sur un certain
-point de la modestie au plus vain des hommes, à Boileau; mais son
-aventure n'est pas celle de mon oncle, et la manière dont cette pierre
-fatale causa sa modestie, est une histoire intéressante.--
-
-Je voudrois pouvoir vous la raconter à présent; mais cela n'est pas
-possible. J'en ferai une épisode, et l'on en saura par la suite toutes
-les circonstances.--Tout ce que je puis dire maintenant, c'est que la
-modestie incomparable de mon oncle, subtilisée et raréfiée par la
-chaleur continuelle d'un peu d'orgueil de famille, le rendoit, dans de
-certains cas, d'une humeur très-difficile.--Ces deux causes
-l'affectoient si sensiblement, qu'il ne pouvoit entendre parler de
-l'aventure de ma tante _Dinach_ sans la plus vive émotion.--Un seul mot
-à ce sujet lui faisoit monter subitement le sang au visage.--Mais quand
-mon père, pour éclaircir son hypothèse, appuyoit sur cette histoire
-devant quelques personnes, et cela arrivoit souvent, cette rouille
-infortunée d'une des plus belles branches de la famille, choquoit si
-fort la pudeur et la modestie de mon oncle Tobie, et le mortifioit à un
-point qu'il n'y pouvoit résister.--Il tiroit mon père à l'écart pour lui
-reprocher l'indécence de son babil.--Il lui offroit tout ce qu'il
-pourroit lui demander, pourvu qu'il n'en ouvrît pas la bouche.
-
-Jamais frère n'avoit peut-être eu plus de tendresse pour son frère, que
-mon père pour mon oncle Tobie.--Il se seroit prêté à tout ce qu'il
-auroit pu désirer pour le contenter; mais l'affaire dont il s'agissoit
-étoit toute autre chose. Il n'y avoit pas moyen d'en faire le sacrifice.
-
-Mon père étoit un philosophe spéculatif et systématique, et cette petite
-brèche de ma tante _Dinach_ étoit aussi essentielle pour lui, que la
-rétrogradation des planètes l'avoit été à Copernic. Les rétrogradations
-de Vénus dans son orbite fortifièrent le systême de cet astronome, et
-les rétrogradations de ma tante _Dinach_ appuyoient le système de mon
-père. Quelle apparence qu'il pût ainsi les abandonner!... Un système ne
-fait-il pas plus de la moitié de la chère existence d'un philosophe? Mon
-père comptoit bien que le sien prendroit pour le moins par la suite le
-nom de système Shandyen.--
-
-Mais il étoit peut-être aussi sensible que mon oncle à tout autre cas
-qui pouvoit jeter de la honte sur la famille, et ni lui, et j'ose le
-dire, ni Copernic lui-même, n'auroient jamais parlé de cette histoire,
-si la vérité ne l'avoit exigé.--_Amicus Plato_, disoit mon père, _sed
-magis amica veritas_. Il expliquoit ce passage, à sa façon, à mon oncle
-Tobie: _Dinach_ étoit ma tante, et j'en conviens, disoit-il; mais la
-vérité est ma sœur.
-
-Cette contradiction, dans l'humeur des deux frères, étoit une source
-inépuisable de querelles et de petits chagrins. L'un ne pouvoit pas
-souffrir qu'on parlât toujours d'une tache aussi désagréable, et l'autre
-ne laissoit pas passer un jour sans la rappeler.
-
-«Pour l'amour de Dieu, s'écrioit mon oncle Tobie, par la considération,
-frère, que vous avez pour moi, et par égard pour nous tous, laissez de
-côté cette histoire de notre tante, et ne troublez point le repos de ses
-cendres!--Comment pouvez-vous?--Comment est-il possible que vous ayez si
-peu de sensibilité, si peu de compassion pour le caractère, l'honneur et
-la réputation de notre famille?--et de quel poids, disoit mon père, est
-tout cela, quand il s'agit de prouver une hypothèse? L'existence même
-d'une famille n'est rien.--L'existence d'une famille!... s'écrioit mon
-oncle Tobie, en se jetant en arrière dans son fauteuil, et en levant les
-mains, les yeux et une jambe.--Oui, l'existence d'une famille, disoit
-mon père, et je ne m'en dédis pas.--Combien de milliers d'enfans, chaque
-année, font naufrage en arrivant dans ce monde, et dont on se soucie
-aussi peu dans toutes les nations civilisées, que de l'air commun?--une
-idée, un système?... Quelle différence, frère, dans les objets de
-comparaison!--Oui, de la différence, disoit mon oncle; chaque exemple
-que vous citez est un meurtre, quelle que soit la personne qui le
-fasse.--Et voilà votre méprise, répliquoit mon père; car _in foro
-scientiæ_, il n'y a pas de meurtre, frère, ce n'est que la mort.»
-
-Que répondoit à cela mon oncle Tobie? Rien: mais il siffloit quelques
-notes d'un air qui lui étoit familier.--C'étoit là le canal par où ses
-passions s'évaporoient, lorsque quelque chose le choquoit ou le
-surprenoit, et surtout quand on lui tenoit des discours qui lui
-paroissoient absurdes.--
-
-Cette espèce particulière d'argumens a échappé, si je ne me trompe, à
-tous nos logiciens, et à tous leurs commentateurs.--Ils ne l'ont nommée
-nulle part.--J'ai deux raisons, moi, pour lui donner un nom.--Il faut
-éviter, autant qu'on peut, toute confusion dans les disputes, et pour
-cela d'abord j'estime que l'argument de mon oncle mérite d'être aussi
-distingué de tout autre argument que celui _ad verecundiam, ab absurdo,
-à fortiori_. Et puis je veux que les enfans de mes enfans, quand je
-reposerai tranquillement dans le tombeau, puissent dire que la tête de
-leur aïeul s'étoit occupée autrefois de choses aussi utiles que celles
-de beaucoup d'autres gens; qu'elle avoit imaginé un nom, et qu'elle
-l'avoit déposé dans le trésor de l'art logique, comme un argument si
-fort, qu'on ne pouvoit y répondre.--Je veux même qu'ils puissent ajouter
-que c'est le meilleur des argumens, lorsque le but de la dispute est
-plutôt d'imposer silence que de convaincre.
-
-J'ordonne donc par ces présentes, à toute la société pédantesque qui
-professe la logique, de distinguer l'argument de mon oncle par le titre
-d'_Argumentum fistulatorium_, et non par aucun autre.--Je veux de même
-qu'il soit placé au rang d'_Argumentum baculinum_, et _Argumentum ad
-crumenam_, et qu'il en soit traité au même chapitre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV.
-
-_L'éloge et l'utilité des digressions._
-
-
-Le savant évêque Hall;--je veux dire le célèbre docteur, Joseph Hall,
-qui étoit évêque d'Exeter, sous le règne de Jacques Ier, nous dit, dans
-une de ses décades, à la fin de son Art divin de la méditation, imprimé
-à Londres en 1610, par Jean Béal, en Aldersgate Street, (on ne peut trop
-bien indiquer les bons livres) que la chose du monde la plus abominable
-dans un homme, est de se louer soi-même.--Je suis de l'avis de M. le
-docteur.
-
-Mais pourtant, lorsqu'après bien des soins, des peines, des réflexions,
-on est parvenu à faire en maître une chose qui n'avoit point encore été
-faite, et dont la découverte étoit difficile, n'est-il pas au moins
-aussi abominable que l'homme qui l'a inventée, perde l'honneur qu'il en
-peut recueillir, et qu'il sorte de ce monde en ensevelissant sa gloire
-avec lui-même?--C'est précisément ma situation.--
-
-Je viens de faire une assez longue digression que le hasard a amenée; et
-c'est à lui aussi que je dois toutes celles où je suis déjà tombé, à
-l'exception d'une seule. Ne seroit-il pas horrible que l'on ne fît pas
-attention à ce chef-d'œuvre d'habileté digressive? Le lecteur cependant
-ne s'en sera peut-être pas aperçu. J'en serois assurément fâché. Je ne
-l'accuserois pourtant point, à cet égard, d'un défaut de
-pénétration.--C'est plutôt que cette perfection est si rare dans une
-digression, que l'on ne s'y attend pas.--Mais qu'est-ce donc? Le voici.
-Mes digressions sont sûrement aussi frappantes qu'elles puissent l'être.
-Je m'enfuis de mon sujet aussi souvent et aussi loin que celui de tous
-les écrivains qui fait le plus d'écarts.--Mais j'ai soin, en même temps,
-que ma principale affaire ne soit pas arrêtée pendant mon absence, et
-c'est ce que ces messieurs ne font sans doute pas ordinairement.
-
-J'allois, par exemple, vous esquisser légèrement les traits extérieurs
-du caractère bizarre de mon oncle, M. Tobie Shandy.--J'avois déjà même
-commencé, et voilà tout-à-coup que ma tante _Dinach_ et son cocher
-viennent faire errer nos fantaisies dans des millions de milles jusqu'au
-milieu du système planétaire.--Mais malgré cette escapade, vous avez
-cependant dû, monsieur, vous apercevoir que l'ébauche de mon oncle Tobie
-avançoit en même temps peu-à-peu.--Ce n'étoit point encore les grands
-contours de son portrait; la chose n'étoit pas possible,--mais c'étoit
-un simple croquis, un premier crayon, et mon oncle Tobie, par cette
-touche, quelque légère qu'elle soit, vous est mieux connu à présent
-qu'il ne l'étoit auparavant.
-
-C'est par cet art que la disposition de mon ouvrage est d'une espèce
-particulière.--J'y concilie à-la-fois deux mouvemens contraires, et qui
-paroissent inconciliables.--Il est en même temps digressif et
-progressif.
-
-Et ne vous y trompez pas, je vous prie. Cela est bien différent des deux
-mouvemens de la terre, dont l'un se fait sur son propre axe dans sa
-révolution journalière, et l'autre dans son orbite elliptique, et qui,
-par ses progrès, forme l'année, et constitue la variété des saisons dont
-nous jouissons.--Ils m'ont seulement suggéré cette idée.--C'est souvent
-à des choses qui paroissent fort éloignées de notre sujet, que l'on doit
-ses pensées les plus brillantes.--L'ouverture la plus frivole produit
-quelquefois les plus grandes découvertes.
-
-Les digressions sont incontestablement la lumière, la vie, l'ame de la
-lecture.--Otez-les par exemple de ce livre, il seroit aussi bon de
-mettre le livre tout-à-fait de côté.--Une langueur accablante, une
-monotonie insipide régneroient à chaque page; il tomberoit des
-mains.--Rendez-les à l'auteur; il brille, il amuse, il se varie, il
-chasse l'ennui.
-
-Le seul point est de savoir les manier adroitement, pour qu'elles soient
-utiles au lecteur et à l'auteur. On ne conçoit pas l'embarras qu'elles
-causent ordinairement à un écrivain.--Son sort est digne de pitié.--J'en
-vois qui commencent une digression, et j'observe que l'ouvrage dès ce
-moment est arrêté.--Continuent-ils le sujet principal? il n'y a plus de
-digression.
-
-Voilà donc un ouvrage manqué, et il a fait suer sang et eau à l'insipide
-auteur.--Oh! ce n'est point ainsi que j'ai agi. J'ai tellement arrangé
-celui-ci dès le commencement, j'ai tellement combiné le sujet principal
-et les parties accessoires, j'ai si bien ménagé mes intersections,
-compliqué et entrelacé les mouvemens digressifs et progressifs, j'ai
-formé du tout un tel engrenage, que la machine en général n'a pas cessé
-de mouvoir et d'avancer.--Pas beaucoup, à la vérité: mais qui va
-toujours et long-temps, va loin; et s'il plaît à la source de tout bien
-de m'accorder de la santé et du courage, je pourrai continuer ces mêmes
-mouvemens pendant plus de quarante ans.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV.
-
-_Comment peindre mon oncle Tobie?_
-
-
-En vérité, vous n'y pensez pas; cette idée est folle. Quoi! vous
-commenceriez ce chapitre par une absurdité? Eh! pourquoi pas? Tant de
-livres ne sont pas autre chose dans tout leur tissu! Oui, monsieur, je
-dis que si l'on fixoit le miroir de Momus dans le cœur humain, selon la
-direction que pourroit lui donner cet archi-critique, il s'ensuivroit
-d'abord que les plus sages, les plus graves, les plus fous et les plus
-légers d'entre nous, seroient forcés, chaque jour de leur vie, de payer,
-comme en Angleterre, la taxe qu'on a mise sur les fenêtres.
-
-Ce miroir ainsi placé, il seroit aussi facile de saisir et de peindre le
-caractère d'un homme, que de voir dans une ruche, par le moyen d'un
-verre dioptrique, les opérations des mouches à miel. Son ame y
-paroîtroit à découvert. On observeroit tous ses mouvemens; ses
-artifices, ses caprices, ses vertus, ses vices, ses sensations, ses
-trémoussemens seroient au grand jour: rien n'échapperoit, et l'on
-n'auroit plus qu'à prendre la plume, et à écrire ce que l'on auroit vu.
-Mais un biographe sur la planète où nous sommes n'a pas cet avantage.
-Que n'est-elle comme Mercure! Nos calculateurs ont trouvé que la chaleur
-qui règne dans ce pays-là est égale à celle du fer rougi, et elle doit
-avoir, depuis long-temps, vitrifié le corps des habitans. Ce qui
-enveloppe leurs ames doit être aussi diaphane, aussi transparent que la
-glace du miroir le plus clair et le plus poli. Il n'y a du moins que le
-nœud ombilical, plus épais, qui en doive être excepté.--Le nœud
-ombilical?--Oui, madame, et cela est physique. Je défie à la philosophie
-la plus subtile de me démontrer le contraire. Mais hors ce point, plus
-sombre, ces ames doivent être tout-à-fait au bivac.--Je ne parle
-cependant que des jeunes ames. Celles dont les corps, parvenus à la
-vieillesse, sont plissés par les rides, ne sont pas de même. Les rayons
-du soleil, en les traversant, souffrent alors une réfraction
-monstrueuse, et ne reviennent à l'œil qu'après avoir parcouru une foule
-de lignes obliques et tortueuses qui empêchent qu'un homme ne puisse
-être vu.
-
-Hélas! les hommes de Mercure sont presqu'alors comme les nôtres.--Nos
-esprits ne brillent certainement pas à travers le corps.--Il est
-enveloppé d'une étoffe épaisse et opaque, qui s'oppose à la perspicacité
-de l'œil le plus perçant; et que faire? Il faut absolument chercher
-d'autres moyens pour définir le caractère spécifique de chacun.
-
-Combien n'en a-t-on pas imaginé? Les uns ont décrit leurs caractères
-avec des instrumens à vent.--Virgile en parle dans ses aventures de
-Didon et d'Enée; mais ce moyen est aussi trompeur que le souffle de la
-renommée: il n'annonce qu'un génie resserré.--Je n'ignore pas que les
-Italiens, par le _fortè_ et le _piano_ d'un instrument à vent dont ils
-se servent, et qu'ils disent infaillible, se vantent d'atteindre à une
-exactitude mathématique dans la description d'une espèce particulière de
-caractère qui se trouve parmi eux.--Je n'ose dire ici le nom de
-l'instrument: nous l'avons parmi nous, et cela suffit; mais ne vous en
-servez jamais pour dessiner.
-
-Ceci est énigmatique.
-
-Et je lui ai donné cette tournure à dessein pour le peuple.
-
-C'est la raison, madame, qui m'engage à vous prier de lire cet endroit
-avec rapidité. Je ne voudrois pas que vous vous arrêtassiez à faire des
-recherches dans votre imagination.
-
-Les médecins?... Mais à quoi leur sert la curieuse avidité qu'il
-montrent à considérer certaines choses? il faudroit au moins qu'ils
-prissent aussi une esquisse des replétions des hommes qui passent par
-leurs mains... Ce n'est pas assez d'examiner ce qui s'échappe: avis à la
-faculté. Ses doctes soutiens pourroient peut-être parvenir, avec ces
-précautions, à tracer des caractères passables.
-
-Mais je trouve un inconvénient à cette méthode.--Les exhalaisons qui,
-dans un des procédés, s'éleveroient de la palette, pourroient bien
-rendre la tâche plus pénible, et forcer le savant artiste à détourner
-ses yeux.
-
-Voilà bien des expédiens: mais il y a beaucoup de personnes qui n'en
-veulent pas. Ce n'est point parce qu'elles trouvent, pour réussir, des
-ressources dans la fécondité de leur génie. Leurs maîtres dans l'art de
-la pentagraphie, leur ont découvert des _manières de faire_
-particulières, et il leur est bien plus commode de les suivre, que de se
-donner la peine d'en chercher d'autres.--Observez cependant que ces
-copistes serviles sont vos plus grands historiens.
-
-Voyez d'abord celui-ci. Il est occupé à tirer un caractère dans toute
-son étendue naturelle, mais dans une attitude opposée à la lumière.--Il
-gêne, il défigure la personne qu'il veut peindre.
-
-Cet autre vous tient dans la chambre obscure, et vous êtes sûr qu'il ne
-vous représente qu'avec quelques-unes de vos attitudes les plus
-ridicules.--Il vous contrefait, vous mutile...
-
-Oh! que ce n'est point ainsi que j'agirai pour vous décrire le caractère
-de mon oncle M. Tobie Shandy! Je donnerois, moi, dans ces erreurs? Non,
-non. Aussi suis-je bien résolu de n'emprunter le secours d'aucune
-machine pour le peindre.--Je ne souffrirai point que mon pinceau se
-laisse diriger par aucun des instrumens à vent qui aient jamais soufflé
-en deçà ou au-delà des Alpes.--Je ne déroberai rien à son médecin. Mais
-son cheval de course, son _dada_, son cher _califourchon_, ou, pour
-parler sans figure, ses caprices, c'est là ce qui me servira à le
-caractériser.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI.
-
-_Nous y viendrons._
-
-
-Que ne suis-je moins sûr que le lecteur s'impatiente de connoître le
-caractère de mon oncle Tobie?--Je commencerois par le convaincre qu'il
-n'y a point de meilleur moyen, pour réussir à le faire connoître, que
-celui que j'ai choisi.
-
-Je ne peux pas dire que les actions réciproques d'un homme et de son
-califourchon se fassent de la même manière que l'ame et le corps
-agissent l'un sur l'autre. Cependant il y a entre eux une espèce de
-communication qui y ressemble beaucoup, et cela s'opère peut-être à la
-manière de l'électricité des corps.--Les parties les plus subtiles et
-les plus déliées du cavalier s'échauffent, s'exaltent et touchent
-immédiatement au bâton, et le cavalier, dans un long voyage, et par une
-longue friction, est lui-même pénétré à son tour de ce qui s'exhale de
-son _dada_ chéri: vous voyez, mon ami, ce qui en résulte.--Si l'on peut
-faire une description exacte de la nature de l'un, les notions que l'on
-peut prendre sur l'autre, sont sûres.
-
-_Or, est-il_, que le califourchon que montoit mon oncle, étoit, selon
-moi, plus qu'un autre, digne d'être décrit à cause de sa
-singularité.--On auroit effectivement pu aller d'Yorck à Douvres, de
-Douvres à Penzance, et de Penzance encore une fois à Yorck, sans
-rencontrer son pareil sur la route; et si par hasard on en eût aperçu
-quelqu'un qui eût seulement de son air, il auroit fallu s'arrêter pour
-le contempler, quelque pressé qu'on eût été.--Sa démarche, sa figure
-étoient si singulières, si extraordinaires, il ressembloit si peu dans
-son espèce à quelqu'autre espèce que ce soit, qu'on auroit aisément
-douté de ce que c'étoit. Mais, à la mode de ce philosophe qui, pour
-renverser le système de ce fou de Zénon d'Elée, qui nioit qu'il y eût du
-mouvement, ne fit que marcher devant lui, mon oncle Tobie, pour prouver
-que son califourchon étoit réellement un califourchon, ne se servoit
-d'autre argument que de monter dessus et de le faire courir.--Il
-laissoit aux passans à décider le point en question.
-
-Mon oncle Tobie le montoit avec tant de plaisir... Il portoit si bien
-mon oncle Tobie, qu'il s'inquiétoit fort peu de ce que le monde disoit
-et pensoit de lui à ce sujet.
-
-Mais il est temps cependant, ou jamais, que je vous en fasse la
-description.--Une chose encore pourtant avant tout!--Souffrez que je
-vous apprenne comment mon oncle Tobie en fit l'acquisition. J'aime à
-procéder régulièrement dans ce que je fais.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII.
-
-_Un peu de patience._
-
-
-La blessure que mon oncle Tobie reçut dans l'aine, au siége de Namur, le
-rendit absolument incapable de servir; on le renvoya en Angleterre pour
-se faire guérir.--
-
-Il se trouva réduit à passer quatre années entières, tantôt dans son
-lit, tantôt dans sa chambre.--Il souffroit horriblement.--Les
-exfoliations successives de l'os pubis, et du bord extérieur du
-coxendis, étoient la cause, madame, des douleurs aiguës qu'il
-ressentoit.--Ces deux os avoient été terriblement brisés, et
-l'irrégularité de la pierre détachée du parapet, y avoit autant
-contribué que sa grosseur, quoiqu'elle fût très-grosse;--ce qui faisoit
-dire au chirurgien que la pesanteur de la pierre avoit fait plus de tort
-à l'aine de mon oncle Tobie, que la force avec laquelle elle l'avoit
-frappé.--Et c'est un grand bonheur, ajoutoit-il.
-
-C'est dans ce temps-là que mon père commençoit à monter sa maison de
-commerce à Londres.--Les deux frères étoient unis par l'amitié la plus
-cordiale.--Mon père craignit que mon oncle Tobie ne fût pas si bien
-soigné ailleurs que chez lui, et il lui céda le plus beau et le plus
-commode de ses appartemens... Mais ce qui marquoit encore son affection,
-c'est qu'il ne venoit pas un ami, pas une connoissance à la maison,
-qu'il ne les menât voir son frère Tobie, pour le dissiper et l'amuser
-par leurs propos.
-
-L'histoire de la blessure d'un militaire en soulage la douleur.--C'étoit
-du moins l'idée de tous ceux qui venoient voir mon oncle, et la
-conversation se tournoit presque toujours sur ce sujet;--ensuite sur le
-siége.--
-
-On s'imagine bien que ces discours plaisoient beaucoup à mon oncle. Il
-est même sûr que sans quelques embarras imprévus qu'ils lui causèrent,
-il en auroit reçu beaucoup de soulagement; mais ces contre-temps furent
-terribles.--Ils augmentèrent sa douleur; sa guérison fut prolongée de
-plus de trois ans, et s'il n'avoit heureusement trouvé lui-même un
-expédient pour se tirer d'affaire, ils l'auroient fait descendre dans le
-tombeau.--
-
-Il vous est sûrement impossible de deviner de quelle nature étoient ces
-embarras cruels de mon oncle Tobie.--Si vous le pouviez, j'en rougirois,
-et ce n'est ni en parent, ni en homme, ni en femme.--J'en rougirois
-comme auteur.--Je suis si flatté de ce que le lecteur, jusqu'à présent,
-n'a pu prévoir la moindre chose de ce que j'allois dire!--Et quelle
-honte ne seroit-ce pas pour moi si je lui préparois le moyen d'être plus
-pénétrant. Je suis, sur ce point, d'une humeur si singulière, si
-délicate, si susceptible, que je déchirerois la page que je vais écrire,
-si vous pouviez seulement, monsieur, faire une conjecture probable sur
-ce que j'y dirai. Mais qu'ai-je à craindre? Sais-je moi-même ce qui
-sortira de ma plume?--
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII.
-
-_Enfin nous y voilà._
-
-
-Oui et non; c'est selon ce que vous lui voulez, disoit Sganarelle.--La
-réponse étoit équivoque, et le drôle avoit apparemment voyagé en
-Gascogne ou en Irlande. Pour moi, monsieur, je vous demande, dans les
-mêmes termes, une réponse qui ait un peu plus de franchise. Avez-vous lu
-l'histoire des guerres du roi Guillaume, ou ne l'avez-vous pas lue? Mais
-si je vous disois oui? En ce cas, je... Mais si c'étoit non? Point de
-biais, je vous prie.--Au reste, si vous l'avez lue, je ne fais
-simplement que vous rappeler, et si vous ne l'avez pas lue, je vous
-apprends qu'une des plus mémorables attaques du siége de Namur se fit
-par les Anglois et les Hollandois, sur la pointe de la contr'escarpe
-avancée au-devant de la porte Saint Nicolas.--Rien n'est peut-être plus
-intéressant. La pointe de la contr'escarpe couvroit la grande écluse, et
-les Anglois se trouvèrent exposés à tous les dangers du feu qui partoit
-de la contre-garde et du demi-bastion de Saint-Roch.--Je vous assure
-qu'il n'y faisoit pas bon. Le succès de cette chaude dispute fut que les
-Hollandois se logèrent dans la contre-garde;--les Anglois de leur côté
-s'emparèrent du chemin couvert de la porte Saint-Nicolas. Les officiers
-françois, l'épée à la main, sur le glacis, et avec toute la bravoure
-qu'ont des officiers françois, s'opposèrent inutilement à cette
-impétuosité de courage.--La contre-garde et le chemin couvert furent
-emportés; les gazettes en parlèrent dans le temps.
-
-Mais des gazettes ne sont que des gazettes. Mon oncle Tobie avoit été
-témoin oculaire de cette action, et cela valoit bien mieux.--Il n'étoit
-jamais plus éloquent, plus exact, plus minutieux dans ses détails, que
-quand il en faisoit la relation. On dit que l'on exprime bien ce que
-l'on conçoit bien. C'étoit cependant là l'embarras de mon oncle Tobie.
-Un autre n'en eût peut être pas eu; mais lui vouloit faire suivre à ses
-auditeurs les progrès de l'attaque, depuis le commencement jusqu'à la
-fin. Il étoit par conséquent obligé de leur parler de scarpe, de
-contr'escarpe, de glacis, de chemin couvert, de demi-lune, de ravelin,
-et c'étoit-là où il s'embrouilloit. Comment leur faire saisir la
-différence qu'il y avoit entre tous ces ouvrages? La difficulté d'être
-intelligible et de leur donner des idées claires, lui causoit des peines
-inexprimables; et si mon cher oncle Tobie ne murmuroit pas contre la
-pauvreté de la langue, il se faisoit au moins des reproches de ne pas la
-savoir assez bien.
-
-Les amateurs qui en parlent, confondent souvent les termes eux-mêmes, et
-mon oncle Tobie ne devoit pas se fâcher si fort; mais il auroit voulu ne
-point ennuyer ceux qui l'écoutoient.
-
-Il est sûr qu'à moins qu'ils n'eussent beaucoup de pénétration, ou qu'il
-ne fût lui-même dans une heureuse veine, il lui étoit presque impossible
-de n'être pas obscur.
-
-L'endroit surtout qui le désoloit le plus, étoit l'attaque de la
-contr'escarpe de la porte Saint-Nicolas. Cet ouvrage s'étendoit depuis
-le bord de la Meuse jusqu'à la grande écluse, et le terrain, dans cet
-espace, étoit de tous côtés si entre-coupé de digues, de tranchées, de
-fossés, d'éclusettes... Oh! c'est-là qu'il se trouvoit perdu, arrêté,
-sans savoir de quel côté il pourroit aller et venir, s'il avanceroit,
-s'il reculeroit... Dans cette situation critique, il étoit souvent forcé
-d'abandonner son récit.
-
-Le chagrin que ces contre-temps lui causoient ne peut se concevoir. Mon
-père, par amitié pour lui, faisoit circuler sans cesse de nouvelles
-connoissances et de nouveaux curieux dans son appartement. On lui
-parloit de sa blessure. De sa blessure, on passoit au siége, et du siége
-à ses particularités; et si tout cela amusoit mon oncle Tobie, mon oncle
-Tobie ne s'en trouvoit pas moins désespéré de ne pouvoir faire
-comprendre ce qu'il vouloit dire.
-
-Ce n'est pas cependant qu'il manquât de présence d'esprit. Il savoit
-tout aussi bien qu'un autre conserver toutes les apparences: mais quand
-il ne pouvoit sortir du ravelin sans entrer dans la demi-lune, ni
-quitter le chemin couvert sans passer dans la contr'escarpe, ni franchir
-la digue sans courir le risque de tomber dans le fossé, on conçoit qu'il
-avoit bien des raisons de se chagriner, et de murmurer intérieurement.
-Ces petits accidens, par malheur, lui arrivoient fort souvent.
-
-Si vous n'avez pas lu Hippocrate, ô mon cher lecteur! je ne doute point
-que des déplaisirs aussi minces ne vous paroissent des bagatelles; mais
-ne prononcez point, s'il vous plaît, sans connoissance de cause. On juge
-presque toujours mal quand on n'est pas instruit.--Lorsqu'on sait un peu
-son Hippocrate, ou que l'on connoît seulement le docteur T... on sait de
-reste que les passions et les affections de l'esprit ont les plus
-grandes influences sur la digestion. Pourquoi, je vous prie, n'en
-auraient-elles pas aussi-bien sur une blessure, que sur un dîner?...
-C'étoit ce qu'éprouvoit mon oncle Tobie. Les paroxismes, les
-redoublemens aigus de la douleur augmentoient à toutes les heures du
-jour, par le désagrément de ne pouvoir s'expliquer aussi bien qu'il
-l'auroit désiré.
-
-Il avoit beau faire, sa philosophie lui refusoit sur ce point ses
-secours; peut-être même ne les souhaitoit-il pas.
-
-Enfin, après trois mois de peines, il résolut de s'en débarrasser d'une
-manière ou d'autre.
-
-Un matin, qu'il étoit couché sur le dos, seule attitude que sa blessure
-dans l'aine lui permettoit de prendre, il lui vint tout-à-coup une idée.
-C'est que, s'il pouvoit trouver une exacte et ample description des
-fortifications de la ville et de la citadelle de Namur et des environs,
-cette découverte le soulageroit infiniment. Les environs surtout étoient
-de conséquence. C'est à trente toises de l'angle tournant de la
-tranchée, vis-à-vis de l'angle saillant du demi-bastion de Saint-Roch,
-qu'il avoit reçu sa blessure. Quel plaisir pour lui, quand il en
-seroit-là, de pouvoir ficher une épingle dans l'endroit même où la
-pierre l'avoit frappé!
-
-Ce qu'il désiroit lui réussit. Il eut une belle carte; et délivré dès ce
-moment d'une multitude d'explications aussi pénibles que difficiles, il
-n'eut presque autre chose à faire que des démonstrations.--Mais le gain
-le plus agréable, le plus précieux qu'il y fit, fut un goût décidé pour
-l'architecture militaire... Il ne pensoit, ne lisoit, ne parloit que de
-fortifications.--Les fortifications devinrent sa marotte
-chérie.--C'étoit son ame, sa vie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX.
-
-_Ce qu'on a déjà vu._
-
-
-J'aime assez le dieu Comus; je loue les bienfaisantes ames qui lui font
-des sacrifices, et qui invitent leurs amis à y participer.--Vive la
-bonne chère! vive le bon vin! et vive le bon feu, quand il fait
-froid!--Avec tout cela, cependant, il faut de la précaution. Je connois
-des gens, qui, faute de savoir arranger les choses, ne font la dépense
-d'un repas, que pour se faire moquer d'eux, et donner prise aux
-sarcasmes. C'est ordinairement de ceux qui n'y sont pas invités que
-viennent les épigrammes: ils cherchent à se venger par le ridicule, du
-petit chagrin d'avoir été oubliés. Mais bien souvent aussi elles partent
-d'un convive. Ayez plus d'attention pour les autres que pour lui; s'il
-est enclin à la critique, soyez sûr qu'il se dédommage de cette
-préférence pendant le temps même qu'il dîne à vos dépens.--Rien n'est si
-sot que de s'exposer à ces disgrâces.
-
-Il est si facile de les éviter!... Faites comme moi, mes amis. On n'a
-pas toujours des cartes toutes prêtes, pour inviter M. un tel, et M. un
-tel et M. un tel... Mais en revanche, j'ai toujours eu une demi-douzaine
-de couverts de plus pour les survenans; et vienne qui pourra, il est
-bien reçu. Je fais ma cour ensuite à tous... Soyez les bien arrivés,
-messieurs. Je vous baise les mains; je suis enchanté de vous voir; il
-n'y a point de compagnie qui me fasse plus de plaisir.--Agissez, je vous
-prie, sans façon; vous êtes ici chez vous: point de gêne. Allons,
-mettons-nous à table, buvons frais, et vive la joie!
-
-Six couverts surnuméraires! Un de plus, me disois-je, ne seroit pas
-inutile, et j'étois tenté de pousser ma complaisance jusques-là. Mais un
-jour que la demi-douzaine étoit remplie, un de mes amis me dit que la
-chose étoit assez bien... Ce n'étoit point un de ces railleurs de
-profession; mais il l'étoit par caractère... Eh bien! eh bien! dis-je,
-votre éloge ne m'excite que davantage. J'aurai le couvert de plus à la
-première occasion, et l'année prochaine, Dieu aidant, j'en aurai un plus
-grand nombre...
-
-Mais, monsieur, comment se peut-il que M. Tobie Shandy, votre oncle, un
-vieux militaire, et qui, selon vous-même, n'étoit pas un idiot, eût la
-tête si lourde, si embarrassée, si...?... Que vous importe?... Ma foi!
-allez-y voir.
-
-C'est ainsi, monsieur le critique, que je pourrois vous répondre; mais
-je sens que cette réponse ne seroit pas honnête. Elle ne peut d'ailleurs
-convenir qu'à un homme qui n'a pas la force de donner une raison claire
-et satisfaisante des choses, ou qui ne peut pas approfondir les causes
-premières de l'ignorance et de la confusion qui règnent dans l'esprit
-humain.--Que mon oncle Tobie l'eût faite, à la bonne heure. Elle pouvoit
-lui convenir. Il étoit militaire; il avoit du courage, de la bravoure;
-et telle qu'elle fût, il pouvoit la faire trouver bonne.--Mais mon oncle
-Tobie, dans ces sortes d'occasions, ne répondoit ordinairement qu'en
-sifflant son air favori, son cher _Lila-Burello_, et je gage que c'eût
-été là sa réponse... Mais je l'avoue, j'en conviens, je le répète, cette
-réponse ne me convenoit pas.--Il est bien clair effectivement que
-j'écris en homme qui a de l'érudition. Mes comparaisons, mes allusions,
-mes commentaires, mes métaphores... tout cela sent l'érudition. Ne
-faut-il pas que je soutienne mon caractère, et que je le contraste d'une
-manière convenable? Que deviendrois-je, mon Dieu? Je serois, monsieur,
-un homme perdu, si je me démentois. Au moment où je tâcherois de
-prévenir le babil indiscret d'un critique, deux autres se prépareroient
-à me tomber sur le dos.--Et voilà pourquoi je réponds ainsi.--
-
---Dites-moi, je vous prie, monsieur, si dans le nombre des livres, dont
-la lecture vous a occupé, vous avez lu l'essai de Lock sur l'entendement
-de l'esprit humain?--Ne me répondez pas, de grâce, avec trop de
-précipitation.--Je connois une foule de gens qui citent ce livre, sans
-l'avoir jamais lu.--J'en connois une foule d'autres qui l'ont lu sans
-l'entendre.--Il se pourroit, sans miracle, que vous fussiez même dans le
-dernier cas... Je n'écris, comme vous savez, que pour instruire. Eh
-bien! je vous dirai, en trois mots, ce que c'est que ce livre... C'est
-une histoire... Une histoire? Oui, monsieur. Mais de qui? de quoi? de
-quand?... Doucement! quelle pétulance! C'est l'histoire de ce qui se
-passe dans l'esprit humain.--Ecoutez à présent un avis. Si vous avez
-vous-même l'esprit, lorsque vous parlerez de ce livre, d'en dire autant
-que je viens de vous en dire... Autant?... Vous entendez?... Je ne dis
-pas plus; cela vous suffira, croyez-moi, pour figurer passablement dans
-une assemblée de métaphysiciens.
-
---Que ceci, pourtant, ne soit dit qu'en passant!--
-
-Mais si vous voulez vous hasarder à me tenir compagnie, si vous voulez
-vous enfoncer dans les profondeurs de cette matière, je vous y ferai
-faire de grandes découvertes. Vous apprendrez d'abord que l'obscurité et
-la confusion qui règnent dans l'esprit de l'homme, ont trois causes.
-
-C'est d'abord, mon cher monsieur, d'avoir les organes durs; rien n'y
-pénètre. S'ils sont au contraire trop flexibles, trop souples, les
-objets ne font sur l'esprit que des impressions légères qui ne s'y
-gravent point; c'est la seconde cause: et la troisième vient quelquefois
-de ce que la mémoire est comme un crible qui ne peut rien retenir.
-J'aurois bien pu trouver une autre comparaison; mais il faut que
-celle-ci passe.--Suivez-moi maintenant, ou plutôt appelons
-Finette.--Mais que voulez-vous faire de la fille de chambre de ma
-femme?... Eh bien! ne l'appelons pas. Figurez-vous pourtant qu'elle est
-ici. Je gage que je vais jeter tant de clarté sur cette matière, que
-Finette la comprendra tout aussi-bien que Mallebranche.--Finette vient
-d'achever la lettre qu'elle écrivoit à Lafleur, et vous la voyez
-fouiller dans sa poche droite. Prenez, je vous prie, cette occasion de
-réfléchir que les facultés des organes de la perception ne peuvent être
-ni mieux figurées, ni mieux expliquées, que par cette seule chose que
-cherche Finette.--Vous voyez ce que c'est; vos organes ne sont sans
-doute pas assez épais, pour que je sois obligé de vous dire qu'elle
-cherche, monsieur, un petit morceau de cire d'Espagne... La cire fond;
-elle tombe sur la lettre.--Mais voyez ce qui doit arriver, si Finette
-tâtonne trop long-temps pour avoir son dé, et que la cire se durcisse
-pendant ce temps.--Il est clair que la cire ne recevra qu'imparfaitement
-l'empreinte de son dé, si elle n'y emploie que la même force.--Finette,
-au lieu de cire qui se sèche, n'en a-t-elle que de molle, de flexible?
-Autre inconvénient. La cire recevra l'empreinte; mais pour combien de
-temps? Le plus léger frottement l'effacera.
-
-Supposons que la cire soit bonne, que le dé soit bien piqué; mais que
-Finette l'applique sur la cire avec trop de précipitation, parce que sa
-maîtresse la sonne... Avouez, monsieur, que le cachet de Finette ne
-ressemblera, dans aucun de ces cas, à son prototype?
-
-Eh bien! il faut savoir maintenant qu'il n'y avoit pas un de ces cas qui
-fût la vraie cause de la confusion que l'on remarquoit dans les discours
-de mon oncle Tobie. C'est pour cela que j'en ai parlé si
-long-temps.--J'ai voulu imiter les plus grands physiologistes, pour
-faire voir d'où elle ne provenoit pas.
-
-Mais n'a-t-on pas vu que j'ai indiqué d'où elle provenoit? Quelle source
-intarissable d'obscurités pour le passé, le présent et le futur!
-l'inconstance et la mobilité des mots ont toujours jeté dans l'embarras
-l'entendement le plus subtil, le plus pénétrant, le plus élevé.--On
-croit concevoir une chose... Un mot survient, et vous voilà arrêté tout
-court.
-
-L'histoire des siècles passés en fournit mille exemples. Quelles
-terribles disputes les mots n'ont-ils pas occasionnées et perpétuées!
-Quels torrens d'encre et de fiel n'ont-ils pas fait couler!--Pour moi,
-qui suis de bon naturel, je n'en puis pas lire les terribles relations
-sans répandre des larmes.
-
-Critique modéré, pesez tout ceci! Considérez par vous-même combien de
-fois vos discours, vos écrits, vos connoissances ont souffert par cette
-seule cause!--Rappelez-vous de quels débats, de quel bruit les écoles
-ont retenti au sujet du pouvoir et de l'esprit, des essences et des
-quintessences, des substances et de l'espace! Ne voulez-vous point vous
-ressouvenir de ces misères humaines? Hélas! on vous a peut-être
-quelquefois traîné au barreau. Quelle abondance de paroles sur des mots
-qui n'ont point de signification déterminée, et que personne n'entend!
-Vous en avez frémi! Ne soyez donc point surpris des embarras de mon
-oncle Tobie, et laissez couler une larme de compassion sur son escarpe
-et sur sa contr'escarpe, sur son glacis et sur son chemin couvert, sur
-son ravelin et sur sa demi-lune. Ce ne fut point par idée qu'il courut
-risque de la vie en envenimant sa blessure; ce fut par des mots.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX.
-
-_Trop est trop._
-
-
-Mon oncle Tobie n'eut pas si-tôt son plan des fortifications de Namur,
-qu'il se mit à l'étudier avec le plus grand empressement. Il n'y avoit
-rien de plus intéressant pour lui que sa guérison; elle dépendoit du
-calme des passions de son esprit, et il étoit absolument nécessaire
-qu'il se rendît tellement maître de son sujet, que lorsque l'occasion
-s'en présenteroit, il en pût parler sans émotion.
-
-Il y donna quinze jours dans l'application la plus constante. Au bout de
-ce temps, à l'aide de quelques explications qui étoient sur la marge, et
-de l'architecture militaire de Gobésius, traduite du flamand, il parvint
-à donner à ses discours une clarté dont on pouvoit être satisfait; ce
-n'étoit cependant là que le premier degré. Deux mois de plus n'étoient
-pas écoulés, que mon oncle Tobie planoit, pour ainsi dire, sur son
-sujet. Il auroit pu faire, au besoin, et dans le plus grand ordre,
-l'attaque de la contr'escarpe avancée. Plus initié dans l'art que le
-premier motif qu'il avoit eu ne l'exigeoit, il pouvoit à son gré passer
-la Meuse et la Sambre, insulter les lignes de Vauban, se porter sur
-l'abbaye de Salsines, revenir sur ses pas, et donner aux curieux qui
-l'écoutoient, une relation aussi distincte de chaque opération du siége,
-que de l'action où il eut l'honneur de recevoir sa blessure à la porte
-Saint-Nicolas.
-
-Mais le désir d'apprendre est comme la soif des richesses, qui devient
-plus âpre à mesure qu'elle se satisfait.--C'est ce qu'éprouvoit mon
-oncle Tobie. Plus il étudioit sa carte, et plus il prenoit de goût à
-l'étude de l'art. C'étoit une source délicieuse où il buvoit à longs
-traits, sans cependant pouvoir étancher l'ardeur qui le dévoroit. Les
-fortifications de Namur ne furent bientôt plus suffisantes. La première
-année qu'il fut obligé de passer dans sa chambre, n'étoit pas encore
-entièrement révolue, qu'il n'y avoit peut-être pas une seule ville
-fortifiée en Flandre et en Italie dont il ne se fût procuré le plan. Il
-en lisoit les descriptions; il les comparoit et les combinoit avec
-l'histoire des siéges qu'elles avoient soutenus, avec les ouvrages
-anciens et modernes qui en faisoient la force. Il y avoit tant
-d'aptitude, il s'y portoit avec tant de plaisir, qu'il oublioit sa
-blessure, son dîner, et jusqu'à lui-même.
-
-Mon oncle Tobie, la seconde année, se procura les ouvrages de Ramilli et
-de Canateo, traduits de l'italien. Il se donna Stévinus, Marolis, le
-chevalier de Ville, Lorini, Cohorn, Shecter, le comte de Pagan; il
-acheta le maréchal de Vauban, Blondel: il fit enfin une collection si
-ample d'ouvrages sur l'architecture militaire, que Don-Quichotte n'avoit
-peut-être pas une suite plus nombreuse de livres de chevalerie, lorsque
-le curé et le barbier firent l'invasion de sa bibliothèque.
-
-Mais tout cela ne suffisoit pas. Mon oncle Tobie, dans la troisième
-année, vers le mois d'août 1699, jugea qu'il ne pouvoit se dispenser de
-prendre quelque teinture de l'artillerie.--Il voulut, comme de raison,
-puiser ses connoissances dans la source primitive.--Il lut pour cela les
-œuvres de Tartaglia. Il passe pour être le premier qui ait découvert
-qu'un boulet de canon, dans sa course progressive, ne décrit pas une
-ligne droite. Mon oncle Tobie voulut donc le lire, et il prouva à mon
-oncle Tobie qu'il étoit absolument impossible que le boulet conservât
-cette direction dans toute sa route.
-
---La recherche de la vérité est sans fin.--
-
-Mon oncle Tobie ne fut pas si-tôt convaincu de la route que le boulet ne
-tenoit pas, qu'il se mit dans l'esprit de savoir la route qu'il tenoit.
-Alors, nouveaux auteurs, nouvelle lecture, nouvelle application.
-L'ancien Maltus tomba d'abord dans les mains de mon oncle Tobie; vint
-ensuite Galilée, puis Toricelli. Là, par certaines règles géométriques
-et démonstratives, mon oncle Tobie trouva que le boulet décrivoit une
-ligne parabolique. Il trouva que le paramètre, ou le côté droit de la
-section conique de cette ligne étoit à la quantité, en raison directe,
-comme toute la ligne au double de l'angle d'incidence, formé par la
-culasse sur un plan horizontal, et que le semi-paramètre... Arrêtez! mon
-cher oncle Tobie, arrêtez! n'avancez pas un pas de plus dans ce sentier
-épineux! il est hérissé de difficultés; c'est un labyrinthe d'où l'on ne
-peut sortir qu'avec mille peines. Dans quels embarras inextricables ne
-vous jeteroit pas la vaine poursuite de ce fantôme qui vous paroît si
-charmant, et que vous appelez la science? O mon oncle! fuyez, fuyez-le
-comme un serpent dangereux. Est-il donc si nécessaire qu'avec votre
-blessure dans l'aine, vous passiez des nuits entières? que vous vous
-échauffiez le sang? que vous vous rendiez étique? Hélas! vous ne ferez
-qu'empirer; vos symptômes deviendront plus effrayans pour ceux qui vous
-aiment... Vous verrez cesser la transpiration insensible qui vous seroit
-si salutaire; vos esprits s'évaporeront, votre force virile s'épuisera,
-l'humide radical qui donne de la souplesse à vos muscles se desséchera;
-vous altérerez votre santé, et vous attirerez vingt ans plutôt sur vous
-toutes les infirmités de la vieillesse. O mon oncle! mon cher oncle...
-mon cher oncle Tobie!...
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI.
-
-_Le feu prend._
-
-
-Un homme qui entend seulement un peu l'art d'écrire, doit voir qu'après
-l'apostrophe animée que je viens de faire à mon oncle Tobie, il ne
-m'étoit plus possible de continuer ma narration. Ce que j'aurois dit eût
-paru froid, insipide.--Aussi ai-je mis fin, sur-le-champ, à mon
-chapitre. Je n'étois pourtant qu'au milieu de mon histoire! Mais on n'y
-perdra rien.
-
-Les écrivains de ma trempe ont un privilége qui leur est commun avec les
-peintres. Lorsqu'une copie trop exacte d'un portrait pourroit rendre le
-tableau moins frappant, ils choisissent le moindre mal; ils trouvent
-qu'ils sont plus excusables de manquer à la vérité qu'à sa beauté.--Cela
-souffre peut-être quelque restriction; mais qu'importe? Je n'ai fait
-cette comparaison que pour laisser un peu réfroidir mon apostrophe, et
-je m'embarrasse fort peu du jugement que le public portera de la
-comparaison.
-
-Mon oncle Tobie, à la fin de la troisième année, voyant que le paramètre
-et le semi-paramètre de la section conique irritoient trop sa blessure,
-quitta, avec un peu d'humeur, l'étude de l'artillerie.--Mais ne croyez
-pas que ce fût pour s'abandonner au repos et à l'oisiveté. Il se livra
-tout entier à la partie pratique des fortifications, dont l'agrément le
-captiva avec une force redoublée, comme celle d'un ressort long-temps
-comprimé.--
-
-Mon oncle Tobie, qui, jusqu'alors avoit eu pour habitude de changer de
-chemise tous les jours, commença dans ce temps à en changer moins
-régulièrement. Son barbier venoit très-souvent en vain. A peine
-donnoit-il le temps à son chirurgien de panser sa blessure. Son esprit
-étoit si occupé ailleurs, il étoit si étendu sur d'autres objets, qu'il
-lui demandoit très-rarement comment elle alloit; mais l'éclair n'est pas
-plus prompt. Une étincelle qui tombe sur un baril de poudre ne fait pas
-une plus subite explosion. Tout-à-coup voilà mon oncle Tobie qui
-commence à soupirer après sa guérison, qui se plaint à mon père, qui
-querelle le chirurgien.--Il l'entend monter un matin;... aussitôt il
-ferme ses livres, cache ses instrumens, et lui reproche avec aigreur la
-lenteur de son rétablissement. Combien y a-t-il que j'en devrois être
-quitte! combien de douleurs! quelle contrainte d'être obligé de garder
-ma chambre pendant quatre années entières! Ah! sans l'amitié du meilleur
-des frères, ajouta-t-il, sans le courage qu'il m'inspire, il y a
-long-temps que j'aurois succombé à mes malheurs.
-
-Mon père étoit présent, et mon oncle mettoit tant d'énergie à ses
-plaintes, que mon père en versa des larmes.--C'est ce qu'on n'attendoit
-pas. Mon oncle Tobie n'étoit pas naturellement éloquent: cela n'en fit
-que plus d'effet. Le chirurgien en demeura confus.--Ce n'est pas que le
-malade n'eût bien raison de s'impatienter; mais cette impatience étoit
-également inattendue. Il y avoit quatre ans que le chirurgien le
-soignoit, et jamais il ne lui étoit échappé, pendant ce temps, le
-moindre mécontentement:--il avoit toujours été la soumission et la
-patience même.
-
-Nous perdons quelquefois le droit de nous plaindre, en différant de le
-faire.--Mais alors nous triplons de force... Le chirurgien en fut
-étourdi, et son étonnement augmenta, lorsqu'il vit que mon oncle ne
-finissoit pas ses reproches et ses lamentations; qu'il vouloit être
-guéri sur-le-champ, et que, s'il ne l'étoit pas, il enverroit chercher
-le chirurgien du roi pour achever sa besogne.
-
-Le désir de la vie et de la santé est si naturel à l'homme! l'envie de
-respirer librement le grand air est une passion qui le quitte si peu!
-Mon oncle Tobie en étoit aussi dominé que tous ceux de son espèce. Il
-n'étoit donc pas surprenant qu'il désirât sa guérison, ni qu'il
-souhaitât prendre l'air après une si longue captivité.--Mais, je vous
-l'ai déjà dit, rien ne se faisoit, rien ne s'opéroit dans ma famille
-comme dans les autres. Le temps où les désirs de mon oncle se
-manifestèrent, la manière dont il les fit éclater, avoit sûrement
-quelque raison particulière. Eh! oui, sans doute; mais cela se
-développera dans le chapitre suivant. J'avoue qu'il sera temps alors de
-revenir écouter, au coin du feu, la fin de la phrase de mon oncle
-Tobie.--
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII.
-
-_Trim._
-
-
-Lorsqu'une passion tyrannise un homme, ou, ce qui est la même chose,
-lorsqu'il se laisse emporter par son _dada_ chéri, la raison, la
-prudence n'ont plus d'empire sur lui; elles l'abandonnent.
-
-La blessure de mon oncle Tobie se guérissoit. Dès que le chirurgien fut
-revenu de sa surprise, et qu'il lui eut laissé la liberté de parler, il
-lui dit qu'elle commençoit à prendre du vif, et que si par hasard il ne
-survenoit point d'autres exfoliations, il espéroit qu'elle seroit
-cicatrisée dans cinq ou six semaines... Le son d'autant d'olympiades,
-six heures auparavant, eût porté dans l'esprit de mon oncle Tobie l'idée
-d'un temps plus court. Mais la succession de ses pensées étoit devenue
-si rapide, il étoit si impatient d'exécuter le dessein qu'il avoit
-formé... Ma foi! il n'y eut plus moyen; et sans consulter davantage qui
-que ce fût au monde, ce qui, par parenthèse, est fort bien fait, quand
-on est déterminé à ne prendre l'avis de personne; mon oncle Tobie, sans
-hésiter, ordonna à son domestique Trim de faire des paquets de linge et
-de charpie, de louer un carrosse à quatre chevaux, et de le faire
-trouver à la porte à midi précis. C'étoit l'heure où il savoit que mon
-père seroit à la bourse. Ainsi, point d'obstacles à essuyer. Trim ne se
-fit pas répéter l'ordre. De son côté, mon oncle Tobie laissa un billet
-de banque sur la table pour payer le chirurgien. Il écrivit à mon père
-une lettre de tendres remercîmens; et cela fait, mon oncle Tobie,
-soutenu, d'un côté, par sa béquille, et soulevé de l'autre par Trim,
-monta en carrosse avec ses cartes, ses livres de fortifications, ses
-règles, ses compas, et partit pour son domaine de Shandy.
-
-Un départ aussi précipité avoit une raison: la voici.
-
-La table qui étoit dans la chambre de mon oncle Tobie, étoit un peu
-petite pour le grand nombre de cartes, de livres et d'instrumens dont
-elle étoit chargée. En étendant la main pour prendre sa tabatière, il
-fait glisser son grand compas. Il veut se baisser pour ramasser le
-compas, et son étui de mathématique tombe avec les mouchettes. Autre
-malheur! Il veut attraper les mouchettes pendant qu'elles tombent, et il
-ne réussit qu'à pousser par terre Blondel, et le comte de Pagan sur
-Blondel.
-
-Un homme impotent, tel qu'étoit mon oncle, ne pouvoit pas remédier à
-tant d'accidens de lui-même. Il sonna son domestique Trim.--Vois ce
-désordre, Trim, lui dit mon oncle.--Il faut nécessairement, Trim, que
-j'aie une table plus grande. Ne pourrois-tu pas prendre ma règle, et
-mesurer la longueur et la largeur de celle-ci, et m'en faire faire une
-autre deux fois plus longue et deux fois plus large? Oui, monsieur,
-répliqua Trim, et cela sera même bientôt fait. Mais j'espère,
-ajouta-t-il, que monsieur se portera bientôt assez bien pour aller à sa
-maison de campagne... Monsieur se plaît tant aux fortifications, qu'il
-pourroit s'y amuser à merveille! Trim avoit été caporal dans la
-compagnie de mon oncle. Ce n'étoit pas son vrai nom; il s'appeloit James
-Buttler; mais on lui avoit donné ce sobriquet au régiment, et mon oncle
-Tobie ne l'appeloit jamais autrement, à moins qu'il ne fût fâché contre
-lui.
-
-Un coup de feu qu'il reçut au genou gauche, à la bataille de Lauden,
-deux ans avant l'affaire de Namur, l'avoit mis hors d'état de servir. Il
-étoit adroit, et on l'aimoit dans le régiment. Mon oncle Tobie le prit
-pour domestique, et l'on peut dire qu'il lui fut très-utile. Il lui
-avoit servi à-la-fois de valet, de palefrenier, de barbier, de
-cuisinier, de tailleur, et de garde-malade en campagne, et en quartier
-d'hiver, et depuis, il l'avoit toujours servi avec beaucoup d'affection
-et de fidélité.
-
-Mon oncle Tobie l'aimoit; leurs connoissances réciproques avoient même
-fortifié l'attachement qu'ils avoient l'un pour l'autre. Trim, attentif
-aux discours de son maître sur les fortifications, avoit fait des
-progrès dans la science: il lisoit, avec cela, les mêmes livres que mon
-oncle; il observoit ses plans, ses marches, ses combinaisons.--Le garçon
-de cuisine de mon père, et la femme de chambre de ma mère le croyaient
-pour le moins aussi instruit que mon oncle Tobie lui-même.
-
-Je n'ai plus qu'un coup de pinceau pour achever le caractère du caporal
-Trim: c'est la seule ombre qu'il y ait à son tableau. Mais enfin, Trim
-avoit ce défaut: il aimoit à donner des conseils, ou plutôt, il aimoit à
-s'écouter parler.--Avouons pourtant qu'il étoit si respectueux, si
-soumis, qu'on pouvoit aisément le tenir dans le silence, quand il
-n'avoit pas commencé à discourir. Mais si malheureusement on lui
-permettoit une fois d'ouvrir la bouche, il n'y avoit point de fin; rien
-ne pouvoit arrêter la volubilité de sa langue. Son habitude étoit
-d'entre-mêler toujours ses discours du titre ou de la qualité de ceux à
-qui il parloit, et il ne parloit qu'à la troisième personne. A dire
-vrai, Trim étoit assommant. Cependant son respect plaidoit si fortement
-en faveur de son élocution, qu'il n'étoit pas possible de se
-fâcher.--D'ailleurs, mon oncle ne se trouvoit que rarement incommodé de
-sa manière de parler; plus rarement encore se fâchoit-il contre lui...
-Il aimoit l'homme, et mon oncle, mon oncle Tobie ne regardoit un
-domestique fidelle, que comme un humble ami. Il ne pouvoit pas prendre
-sur lui de le faire taire. Tel étoit donc le caporal Trim, et tel étoit
-aussi mon oncle Tobie vis-à-vis de lui.
-
-Si je l'osois, continua Trim, je dirois sur cela mon avis à monsieur; je
-lui expliquerois avec franchise ma façon de penser. Dis, Trim, dis,
-reprit mon oncle Tobie; parle, parle sur ce sujet sans rien craindre.
-
-En ce cas, continua Trim, en relevant ses cheveux, et en se tenant aussi
-droit que s'il eût marché à la tête de sa division.--
-
-Eh bien! en ce cas, Trim, dit mon oncle Tobie...
-
-Ma foi! monsieur, continua-t-il en avançant un peu sa jambe blessée, et
-en montrant de sa main droite un plan de Dunkerque qui étoit attaché à
-la tapisserie avec des épingles, ma foi! c'est qu'à mon avis tous ces
-ravelins, ces bastions, ces courtines, ces ouvrages à cornes que je vois
-là sur du papier, ne font qu'une bien triste figure. Quelle différence
-de ce que monsieur et moi pourrions faire, si nous étions seuls à la
-campagne! Il n'y auroit pas de comparaison. Pourvu que nous eussions
-seulement un demi-arpent de terre, je suis sûr que nous ferions des
-choses surprenantes.--Voilà l'été; c'est un charme. Monsieur seroit
-assis au grand air, pourroit, sans se fatiguer, me donner la...
-nographie...--l'Ichnographie, dit mon oncle.
-
-De la ville ou de la citadelle qu'il jugeroit à propos d'assiéger... Et
-je me laisserois plutôt tuer sur le glacis, que de ne la pas fortifier
-selon ses intentions.--En effet, si monsieur daignoit me donner le
-dessein de la polygone avec ses lignes, ses angles, et cela d'une
-manière exacte...
-
-Et c'est ce que je puis faire, dit mon oncle Tobie...
-
-Je commencerois par le fossé, et si monsieur m'en désignoit la largeur,
-la profondeur...
-
-Je le ferois à un cheveu près, Trim, s'écria mon oncle Tobie.
-
-Je jeterois la terre vers la ville pour former l'escarpe, et du côté de
-la campagne pour faire une contr'escarpe.
-
-Fort bien, Trim, dit mon oncle Tobie; tout cela est à merveille.
-
-Et quand j'en aurois achevé les talus, à la satisfaction de monsieur, je
-disposerois le glacis de manière, en le couvrant de gazon, qu'il
-égaleroit les plus belles fortifications de Flandre.--Monsieur sait ce
-que c'est que des gazons, comment on doit les poser... Les murs, les
-parapets en doivent être garnis; il n'y a rien de meilleur que le
-gazon...
-
-Tu as raison, Trim, les plus célèbres ingénieurs en font usage, dit mon
-oncle.
-
-Monsieur sait bien qu'ils valent cent fois mieux qu'une façade de pierre
-ou de brique...
-
-Je sais, dit mon oncle en remuant la tête, qu'ils valent mieux à
-certains égards.--Les boulets pénètrent et s'amortissent dans le
-gazon...
-
-Et ne font point tomber de décombres, dit Trim.
-
-Dans le fossé, dit mon oncle.
-
-Qui le comblent, ajouta Trim.
-
-Et facilitent le passage, reprit mon oncle.
-
-A tout un bataillon... dit Trim...
-
-Comme cela arriva à la porte Saint-Nicolas! s'écria mon oncle Tobie.
-
-Monsieur entend mieux ces choses, dit Trim, que tous les officiers qui
-sont au service de sa majesté; et s'il vouloit abandonner le projet de
-la table pour aller à la campagne, je lui jure que je ferois sous ses
-ordres des fortifications où rien ne manqueroit. Les batteries, les
-fossés, les sappes, les palissades, que sais-je? Je suis sûr qu'on
-viendroit de vingt milles à la ronde voir ce que nous ferions...
-
-Le rouge montoit au visage de mon oncle Tobie à chaque mot que disoit
-Trim. Mais qu'on ne croie pas que ce fût une rougeur de honte, de
-modestie ou de colère... Elle étoit de plaisir, de joie... Le projet de
-Trim l'animoit et le mettoit en feu... Trim, dit mon oncle Tobie, tu en
-as assez dit.
-
-Nous pourrions commencer la campagne, dit Trim, le même jour que le roi
-sortiroit de quartier avec ses alliés... Nous écraserions, nous
-abymerions les villes avec autant d'aisance qu'eux... En voilà assez de
-dit, Trim, s'écria mon oncle Tobie... Il suffiroit, comme je l'ai déjà
-dit, que monsieur, assis dans son fauteuil, me donnât ses ordres...
-je... C'en est assez, Trim, n'en dis pas davantage! Le plaisir et
-l'amusement de monsieur... Mais ce n'est encore rien que cela; il
-respireroit un bon air; ce seroit un exercice agréable qui contribueroit
-à sa santé; sa blessure ne tiendroit pas un mois...
-
-Je goûte ton projet, Trim; c'en est assez, dit mon oncle, en fouillant
-dans sa poche.
-
-En ce cas, si monsieur le veut, j'irois, dès ce moment, acheter une
-bêche de pionnier, que nous emporterions avec nous... Je prendrois aussi
-une pelle, une pioche, une paire de... En voilà assez, Trim, dit mon
-oncle, tout extasié, et en levant une jambe. Il lui mit aussitôt une
-guinée dans la main... Trim, lui dit-il, va mon enfant, n'en dis pas
-davantage; va, mon garçon, va, descends sur-le-champ, et apporte-moi mon
-souper tout de suite.
-
-Trim descend rapidement et remonte presque aussitôt avec le souper de
-son maître. Mais ce fut en vain. Le plan, les opérations, le zèle de
-Trim avoient frappé si fortement l'esprit de mon oncle Tobie, qu'il ne
-put ni boire ni manger. Trim, dit mon oncle Tobie, mets-moi au lit.
-Hélas! ce fut la même chose. L'imagination de mon oncle Tobie étoit si
-échauffée, qu'il ne put dormir. Plus il pensoit au projet de Trim, plus
-il étoit enchanté. Il s'en falloit encore plus de deux heures qu'on ne
-vît le jour, qu'il avoit déjà pris sa résolution. Il avoit concerté avec
-Trim tous les moyens de décamper, dès le lendemain, avec sûreté.
-
-Mon oncle Tobie avoit une jolie maison de campagne dans le village de
-Shandy, qui appartenoit à mon père. Elle lui venoit d'un legs qu'un
-vieil oncle lui avoit fait, et pouvoit lui rapporter cent livres
-sterling de revenu. Il y avoit derrière cette maison un potager
-d'environ un demi-arpent, et au bout de ce potager, étoit un beau tapis
-verd qui servoit de jeu de boule. Il étoit à-peu-près de l'étendue que
-le souhaitoit Trim. Une haie épaisse d'ifs le séparoit du potager. Trim
-n'eut pas sitôt désiré d'avoir un demi-arpent de terre pour y faire ce
-qu'on voudroit, que ce jeu de boule, sur un tapis verd, se présenta
-tout-à-coup à l'imagination de mon oncle Tobie; et c'est-là ce qui fut
-la cause physique de son changement de couleur, de ce vermillon foncé
-qui se répandit sur son visage.
-
-Jamais amant n'eut un désir plus vif de revoir sa maîtresse chérie, que
-celui dont mon oncle Tobie se sentit animé pour mettre ce plan à
-exécution, et pour en jouir en particulier.--Oui, cette circonstance
-flattoit mon oncle, et le local sembloit disposé de manière à seconder
-ses souhaits. La haie d'ifs étoit si haute qu'elle déroboit le tapis
-verd à la vue de ceux qui pouvoient être dans la maison; et il étoit
-entouré, des autres côtés, par des halliers de houx, d'aubépine, et
-d'autres arbrisseaux fleuris, si épais, qu'ils étoient impénétrables aux
-yeux des curieux. L'idée de n'être pas vu augmentoit le plaisir que
-goûtoit d'avance mon oncle Tobie. Mais vaine imagination! Vos ifs, cher
-oncle, sont bien élevés, vos houx sont bien piquans, vos épines sont
-bien touffues; le lieu que vous choisissez est bien retiré; et vous
-croyez avec tout cela, que vous jouirez tout seul d'un terrain qui
-contient un demi-arpent! Vous croyez qu'il restera ignoré? Ah! ne vous y
-trompez pas.
-
-Mon oncle Tobie et le caporal Trim ménagèrent et conduisirent toute
-cette affaire de la manière qu'ils l'avoient concertée.--Ce que j'en
-dirai, ce que je dirai aussi de l'histoire de leurs campagnes, qui ne
-furent pas stériles en événemens, deviendra quelque jour un endroit
-intéressant de ce drame... Mais il est temps de changer de scène et de
-retourner au coin du feu.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII.
-
-_Les conjectures de mon Oncle._
-
-
-Mais, mon Dieu! que font-ils là-haut, frère? dit mon père. Je pense,
-répondit mon oncle Tobie, en ôtant la pipe de sa bouche, comme je l'ai
-déjà observé, et en en faisant tomber les cendres, je pense, dit-il,
-qu'il seroit à propos de tirer le cordon.
-
-Quel tapage! Obadiah! s'écria mon père; sais-tu d'où vient ce bruit? A
-peine mon frère et moi pouvons-nous ici nous entendre parler.
-
-Pardi! monsieur, dit Obadiah, en faisant une révérence qui lui fit
-baisser l'épaule gauche d'assez mauvaise grâce, c'est que ma maîtresse
-souffre beaucoup...
-
-Et pourquoi, dit mon père, Suzon court-elle si vîte à travers le
-jardin?... On diroit qu'on veut la violer.
-
-Monsieur, c'est qu'elle prend le plus court pour aller chercher la
-sage-femme: ça est pressé.
-
-La sage-femme? Malepeste! diable!... Et je ne sais pas cela!... Eh bien!
-toi, Obadiah, cours vîte seller le gros cheval, et ne fais qu'une course
-pour aller chercher le docteur Slop.--Fais-lui nos complimens. Dis-lui
-que ta maîtresse est dans les douleurs, et que je le prie de venir avec
-toi. Vole; il n'y a point de temps à perdre.
-
-C'est une chose bien extraordinaire, il le faut avouer, dit mon père à
-mon oncle Tobie, dès qu'Obadiah eut fermé la porte, que ma femme se soit
-obstinée à confier la vie de mon enfant à une sage-femme ignorante,
-tandis que nous avons ici près un opérateur aussi célèbre que le docteur
-Slop. La vie de mon enfant! C'est bien plus que cela. La sienne même y
-est exposée, ainsi que celle de tous les enfans que nous aurions encore
-pu avoir par la suite.--Pour moi, cela me démonte; je n'y conçois rien.
-
-Mais peut-être, dit mon oncle Tobie, que ma sœur a agi ainsi par
-économie.--Bon! bon! dit mon père. Ne faut-il pas que l'oisiveté du
-docteur Slop soit payée comme s'il faisoit l'ouvrage? Il n'en aura pas
-l'honneur, et peut-être faudra-t-il le payer davantage pour le
-dédommager de cette perte.
-
-C'est donc par modestie, reprit mon oncle Tobie, dans toute la
-simplicité de son ame: ma sœur ne veut apparemment pas qu'un homme
-l'approche de si près...
-
-Un mouvement fit en ce moment casser la pipe de mon père. Fut-ce dépit,
-fut-ce accident? Nous saurons cela dans quelques instans.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIV.
-
-_Contre-temps._
-
-
-Mon père, comme on le sait, étoit un assez bon philosophe
-naturaliste.--Cela ne l'empêchoit pas d'être un peu initié dans la
-philosophie morale, et l'on voit qu'après avoir cassé sa pipe, il
-devoit, en sa qualité de philosophe, en prendre tout doucement les deux
-morceaux, et les jeter au feu avec la même tranquillité.--Mais c'est ce
-qu'il ne fit pas. Il se leva au contraire avec précipitation, et les
-jeta au feu avec violence.
-
-Cela seul annonçoit un peu d'humeur et de colère; mais la manière dont
-il répondit à mon oncle Tobie ne laissa plus aucun doute.
-
-Elle ne veut pas, dit mon père, en reprenant les expressions de mon
-oncle Tobie, elle ne veut pas apparemment qu'un homme l'approche de si
-près! Par le ciel! frère Tobie, vous épuiseriez la patience de Job, et
-il semble qu'on prenne plaisir à me faire participer aux peines de cet
-ancien patriarche... Mais en quoi donc? répond tout surpris mon oncle
-Tobie... En quoi? Et vous me le demandez? répliqua mon père, vous?
-Est-il possible, frère, qu'un homme à votre âge sache si peu ce qui
-concerne les femmes?--Ma foi! dit mon oncle Tobie, j'ignore tout ce qui
-peut les regarder.--Et il me semble que le choc que je reçus l'année qui
-suivit la démolition de Dunkerque, dans mon affaire avec la veuve
-Wadman, et qui ne venoit que de mon ignorance, justifie assez l'aveu que
-je fais, que je ne connois point les femmes, que je ne prétends point
-les connoître, et que je ne veux pas connoître davantage ce qui peut les
-regarder... Il me semble! Il me semble! dit mon père impatienté. Eh
-bien! il me semble à moi, frère Tobie, que vous devriez au moins savoir
-distinguer le bon côté d'une femme d'avec le mauvais.--
-
-J'ai lu dans le chef-d'œuvre d'Aristote, que lorsqu'un homme pense à une
-chose passée, il baisse les yeux vers la terre; et qu'il les lève au
-contraire vers le ciel quand il songe à l'avenir.
-
-Apparemment que mon oncle Tobie ne songeoit ni au passé, ni au futur: il
-regardoit; mais c'étoit horizontalement.
-
-Le bon côté d'une femme! disoit-il entre ses dents.--Son bon côté!... Je
-ne sais, frère Shandy, dit-il tout haut, ce que cela veut dire; je n'y
-conçois rien. L'homme de la lune en sait plus que moi sur ce chapitre.
-
-Eh bien! frère Tobie, dit mon père, je vais vous l'expliquer.
-
-Volontiers; j'écoute.
-
-Si un homme, dit mon père, en remplissant une nouvelle pipe, s'assied
-tranquillement, et qu'il considère la forme, la figure, l'ensemble et
-l'accord de toutes les parties de cet être singulier qu'on appelle
-femme, et qu'il les compare analogiquement...
-
-Je n'ai jamais bien compris la signification de ce mot, dit mon oncle
-Tobie...
-
-Qu'à cela ne tienne, dit mon père, je vais vous la faire comprendre.--On
-entend par analogie une certaine relation, un certain rapport qui
-dif...--Ici un grand coup à la porte coupa la parole à mon père, et
-rompit sa définition au milieu d'un mot tout aussi net que sa pipe; et
-c'est ainsi que se termina la plus remarquable et la plus curieuse
-dissertation que la spéculation eût peut-être jamais produite.--Quelques
-mois du moins se passèrent sans que mon père pût y revenir; et le sujet
-de la dissertation n'est pas plus problématique que la possibilité où je
-suis de trouver l'occasion de la placer un jour quelque part. Il est
-survenu successivement tant de désordres, tant de revers dans nos
-affaires domestiques, il est si essentiel que j'en fasse le détail, que
-je ne sais quand je pourrai songer à autre chose.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXV.
-
-_Cela est clair comme le jour._
-
-
-Une heure et demie? Quoi! vous prétendez qu'il y a une heure et demie de
-lecture depuis que mon oncle Tobie a tiré le cordon de la sonnette, et
-qu'on a donné des ordres à Obadiah de seller le gros cheval, et d'aller
-quérir le docteur Slop? Oui, je le prétends, et l'on ne peut pas dire
-avec raison que je n'ai pas, poëtiquement parlant, donné assez de temps
-à Obadiah pour aller et revenir. J'avoue pourtant, moralement et même
-physiquement parlant, que l'homme avoit à peine eu le temps, peut-être,
-de mettre ses bottes.
-
-Mais cela ne change rien à ma thèse, et si quelqu'un y trouve à redire,
-si quelqu'un, sa montre à la main, a mesuré l'espace qui se trouve entre
-le bruit de la sonnette et le coup à la porte, s'il a trouvé par-là,
-comme cela peut-être, que l'intervalle n'est que de deux minutes, treize
-secondes, quatre tierces, qu'en résulte-t-il? Prétendra-t-il qu'il est
-en droit de m'insulter, parce qu'il s'imaginera que j'ai violé l'unité
-ou plutôt la probabilité du temps? Qu'il sache que c'est de la
-succession de nos idées que nous nous en formons une de la durée du
-temps et de ses simples modes.--Voilà quelle est la véritable horloge
-scholastique, et j'entends, comme homme de lettres, que ce soit par elle
-que l'on me juge.--Je récuse la juridiction de toutes les autres
-horloges du monde.
-
-Il n'y a que huit milles de Shandy chez le docteur Slop; c'est une
-circonstance à saisir. Voilà Obadiah qui va et revient, et les parcourt
-deux fois; il ne fait que ce chemin, et moi, pendant ce temps, j'ai
-ramené mon oncle Tobie des environs de Namur en Angleterre, en
-traversant toute la Flandre.--Je l'ai tenu malade pendant près de quatre
-ans; je lui ai fait apprendre trois ou quatre sciences que personne ne
-peut apprendre parfaitement durant toute sa vie; je l'ai fait voyager
-ensuite avec le caporal Trim, dans un assez mauvais carrosse à quatre
-chevaux, depuis Londres jusqu'à sa petite maison dans le fond du comté
-d'Yorck, à près de deux cent milles de la capitale.--Il y est, et depuis
-long-temps. Tout cela veut dire que l'imagination du lecteur doit être
-préparée à l'apparition du docteur Slop sur le théâtre. J'ai pensé que
-cela valoit pour le moins les gambades, les airs et les mines dont on
-nous régale entre les actes.
-
-Critique intraitable! quoi! vous n'êtes pas encore satisfait?--Vous
-voulez toujours que deux minutes, treize secondes, quatre tierces, ne
-fassent pas davantage que deux minutes, treize secondes, quatre tierces?
-J'ai dit tout ce que je peux dire sur ce point. Mes raisons pourroient
-dramatiquement me tirer d'embarras; mais je sais que la circonstance est
-telle, qu'elle pourroit me condamner biographiquement, et faire passer
-mon livre pour un roman... Non, non, il n'en sera pas ainsi. On me serre
-de près, mais je termine d'un seul trait toute dispute. Apprenez, mon
-cher critique, qu'Obadiah n'étoit pas à cinquante toises de l'écurie,
-lorsqu'il rencontra le docteur Slop. Le docteur Slop eut même une preuve
-très-désagréable de sa rencontre; il ne s'en fallut presque rien qu'elle
-ne fût tragique.
-
-Imaginez-vous que... Mais ce chapitre est déjà si long, qu'il vaut mieux
-en commencer un autre pour faire cette histoire.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVI.
-
-_Ragotin n'est pas pire._
-
-
-Il n'est pas aisé de se faire une idée du docteur Slop. Le Père Labute
-qu'on a tant chanté, qui boit pendant que personne ne le voit, et qui a
-bu sans que personne ne l'ait vu; le P. Labute est bien connu, même de
-qui ne l'a pas vu, et je me représente aisément sa figure... Mon
-imagination supplée à sa présence. Mais le docteur Slop! le docteur Slop
-est bien un autre homme, et qui ne l'a pas vu y perd beaucoup.
-Figurez-vous cependant une figure haute de quatre pieds et demi
-perpendiculaires, grosse, trapue, rabougrie, avec un dos de deux pieds
-et demi de large, et qui porte un ventre au moins sesquilatéral, qui
-feroit honneur à Silène.--Telles sont à-peu-près les lignes qui forment
-le contour de l'individu du docteur Slop.--Mille coups de pinceau
-de plus seroient en pure perte, je ne le ferois pas mieux
-connoître.--Ceux-ci, à l'aide de l'Analyse de la beauté de M. Hogarth,
-suffisent pour donner une assez juste idée de celle du personnage.--
-
-Cet homme ainsi fait, alloit doucement, pas à pas, et en tortillant à
-travers la boue, sur les vertèbres d'un assez joli petit bidet, mais qui
-à peine avoit la force de mettre les jambes l'une devant l'autre sous un
-tel fardeau.--Encore si le chemin avoit été praticable pour aller à
-l'amble! Mais il ne l'étoit pas. Cependant Obadiah, juché sur le gros
-cheval de carrosse, et piquant de l'éperon, bravoit les fondrières, et
-couroit à toute bride au grand galop...
-
-Un moment, je vous prie, ceci mérite une description réfléchie.
-
-Le docteur Slop, en apercevant de très-loin Obadiah qui couroit de toute
-force dans le même sentier, en faisant jaillir de tous côtés la boue en
-forme de tourbillon, n'auroit peut-être pas eu plus de peur de la plus
-maligne comète de M. Whiston, que de le rencontrer.--Pour ne rien dire
-du choc du cheval et du cavalier, les seules flaques de boue liquide
-auroient pu emporter, sinon le docteur lui-même, au moins le bidet du
-docteur.--C'est ainsi qu'il auroit jugé du phénomène qui lui auroit
-frappé la vue.--Mais quelle ne dut point être la terreur et
-l'hydrophobie du docteur Slop, quand, tout-à-coup, lorsque n'étant pas à
-cinquante toises de Shandy, et presqu'à l'encoignure d'un angle qui
-étoit formé par le mur du jardin, Obadiah et son gros cheval de carrosse
-tournèrent le coin subitement, et courant avec toute la vîtesse
-imaginable, survinrent inopinément sur le pauvre docteur et sur son
-bidet?--Il n'étoit pas possible de trouver une rencontre plus
-funeste.--Le bidet du docteur et le docteur lui-même n'y étoient pas
-plus préparés l'un que l'autre; il étoit difficile de soutenir un choc
-aussi rude.--
-
-[Illustration]
-
-Hélas! que pouvoit faire le docteur Slop? Il étoit prêtre, et se signa.
-Le nigaud! Il auroit mieux fait de saisir le pommeau de la selle.--Cela
-est vrai. Il auroit encore mieux fait de s'arrêter tout court, et de ne
-rien faire du tout.--En se signant, il laisse échapper son fouet... Il
-veut le rattraper entre son genou et le bord de la selle, et il perd
-l'étrier. Il perd aussi son équilibre, et dans la multitude de ces
-pertes, le docteur infortuné perd la présence d'esprit; et sans attendre
-le choc d'Obadiah, il abandonne son bidet à son destin, roule
-diagonalement du faîte de son cheval, et tombe comme un sac de laine,
-sans se blesser, et s'enfonce d'un pied dans la boue.
-
-Obadiah ôta deux fois son bonnet pour saluer le docteur Slop; une fois
-comme il tomboit, l'autre quand il le vit enseveli dans la boue.--
-
-L'impertinent! c'étoit bien là le moment de faire des politesses! Un
-drôle comme cela mériteroit qu'on le châtiât, pour n'avoir pas arrêté
-son cheval, n'en être pas aussitôt descendu, et n'avoir pas aidé au
-docteur.--Monsieur, point d'humeur. Obadiah fit tout ce qu'il put dans
-cette occasion.--Mais le mouvement du gros cheval de carrosse étoit si
-violent, qu'il ne pouvoit pas tout faire à-la-fois.--Il tourna d'abord
-trois fois autour du docteur Slop; et ce ne fut qu'au point où son
-cheval, toujours piétinant, alloit recommencer un quatrième cercle,
-qu'il parvint à l'arrêter, et ce fut avec une telle explosion de boue,
-qu'il auroit infiniment mieux valu qu'Obadiah n'eût point songé à
-soulager le pauvre docteur.--Il en fut si horriblement couvert, que
-jamais Docteur n'a été si crotté de la tête aux pieds, depuis qu'il y a
-de la boue et des docteurs au monde.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVII.
-
-_Combien de choses à développer._
-
-
-L'accident du Docteur étoit arrivé si près de la maison, qu'Obadiah ne
-jugea pas à propos d'aider le docteur Slop à remonter sur son petit
-bidet. Il le conduisit, tel qu'il étoit, à la salle où mon père, en ce
-moment, faisoit sa dissertation à mon oncle Tobie, sur la nature des
-femmes.--Sans fouet, sans s'être essuyé, et tout couvert de boue, le
-docteur Slop, comme le fantôme d'Hamlet, restoit à la porte de la salle,
-immobile, et sans ouvrir la bouche.--Il y fut plus d'une minute et
-demie. A la fin, mené par Obadiah, qui le tenoit par la main, il fit
-quelques pas, et il est difficile de décider ce qui causa le plus de
-surprise à mon père et à mon oncle Tobie, de la présence ou de la figure
-du docteur Slop.
-
-Le pauvre Docteur étoit si couvert de fange, qu'il n'y avoit pas un seul
-grain de l'explosion qui n'eût fait son effet; et c'étoit ici une belle
-occasion pour mon oncle Tobie de triompher à son tour de mon père. Quel
-homme, en voyant le docteur Slop dans cet état, n'eût pas été de son
-opinion? n'eût pas décidé que ma mère ne devoit pas infiniment se
-soucier de permettre qu'il l'approchât de trop près?--C'eût été un
-argument _ad hominem_. Mais mon oncle Tobie ne jugea pas à-propos d'en
-faire usage. Il n'étoit pas dans son caractère d'insulter personne.--
-
-La présence du docteur Slop, comme je viens de le dire, n'étoit pas
-moins problématique, en ce moment, que l'état dans lequel il paroissoit.
-Cependant, pour le peu que mon père y eût réfléchi, il lui auroit été
-facile de résoudre ce problême. Il avoit effectivement averti le docteur
-Slop, huit jours auparavant, que ma mère étoit prête d'accoucher. Il
-n'avoit rien fait dire au Docteur depuis ce temps-là; le Docteur n'avoit
-rien appris; il étoit tout naturel qu'il vînt faire un tour à Shandy,
-pour voir ce qui se passoit: il y avoit même de la politique à faire ce
-voyage.
-
-Mais malheureusement l'esprit de mon père prit à gauche dans cette
-recherche.--Il ne s'attacha qu'à l'action de tirer le cordon de la
-sonnette, et qu'au grand coup frappé à la porte.--C'étoit agir à la
-manière des critiques, qui prennent tout à la lettre. En agissant donc
-comme eux, mon père mesura aussitôt l'intervalle qui se trouvoit entre
-ces deux événemens, et s'obstina si fort à en calculer le résultat,
-qu'il ne vit rien autre chose.--Malheureuse infirmité! tu es commune aux
-plus grands mathématiciens! Ils épuisent leurs forces sur la
-démonstration, et il ne leur en reste plus pour tirer le corollaire, qui
-pourroit cependant être utile.
-
-L'action de tirer le cordon, et le grand coup à la porte, firent aussi
-de fortes impressions sur l'esprit de mon oncle; mais ce fut pour y
-exciter des idées bien différentes.--Quelque inconciliables qu'elles
-fussent, elles lui rappelèrent le souvenir d'un fameux ingénieur, du
-célèbre Stévinus.--Quel rapport Stévinus pouvoit-il avoir avec le bruit
-de la sonnette et du coup de marteau à la porte?... C'est là un autre
-problême. J'en aurai bien d'autres par la suite à résoudre, et je
-devrois me hâter de donner la solution de celui-ci. Mais voyons
-auparavant ce que je dirai dans le chapitre suivant. Je sais bien que je
-n'en sais pas encore un mot.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVIII.
-
-_Il ne peut rien faire._
-
-
-Ecrire ne diffère de la conversation que par le nom, surtout quand on
-ménage cet art comme je le fais. Un homme de bon sens ne dit jamais ce
-qu'il pense en causant, et un auteur, qui connoît les limites de la
-décence et de la politesse, sait aussi où il doit s'arrêter. Il doit
-respecter la pénétration et le jugement du lecteur, et lui laisser
-toujours le plaisir d'imaginer et de deviner quelque chose. Je déteste
-un livre qui me dit tout, et l'on voit bien que j'écris le mien d'après
-ma manière de penser. J'ai toujours soin de laisser à l'imagination de
-ceux qui me lisent, un aliment propre à la soutenir dans une activité
-qui égale la mienne.
-
-C'est à présent leur tour.--La chute du docteur Slop, les circonstances
-qui la précèdent et la suivent, sa triste apparition dans la salle; en
-voilà assez pour aiguillonner l'imagination du lecteur.--
-
-Il peut, par exemple, s'imaginer que le docteur Slop a conté son
-histoire, qu'il l'a contée avec toute l'emphase, toute l'exagération que
-son esprit lui a suggérées.--Il peut aussi supposer qu'Obadiah n'a pas
-oublié la sienne, et qu'il en a fait le récit avec un chagrin affecté,
-quoiqu'il eût la plus grande envie de rire.--Il peut mettre ces deux
-figures en pendant l'une vis-à-vis de l'autre.--D'un autre côté, il peut
-s'imaginer que mon père est allé voir ma mère. Enfin, pour conclure ce
-travail de l'imagination, il peut se figurer qu'il voit le docteur Slop
-lavé, frotté, vergeté, plaint, et chaussé d'une paire d'escarpins
-d'Obadiah, et marchant déjà vers la porte, tout prêt à opérer.
-
-Mais trève! trève! arrêtez, docteur Slop! N'allez pas plus loin!
-Suspendez l'impatience de votre main avide!--Remettez-là, sans façon,
-sous votre veste pour la tenir chaudement. Vous ignorez les obstacles,
-vous ne savez point les causes secrètes qui retardent l'opération que
-vous êtes empressé de lui faire faire. Vous a-t-on, docteur Slop, vous
-a-t-on dit une clause sacrée du traité solennel qui vous amène ici?
-Savez-vous qu'on vous préfère, en ce moment, une des filles de Lucine?
-Cela n'est que trop vrai; et d'ailleurs, que pouvez-vous faire? Voyez,
-regardez, tâtez, fouillez-vous. Vous avez oublié tous vos outils. Votre
-tire-tête, votre forceps de nouvelle invention, votre petite seringue,
-que sais-je? Vous n'avez rien apporté. Tout cela est dans le sac verd
-qui est suspendu au chevet de votre lit, entre vos deux pistolets...
-
-Ciel! terre! mer! s'écria mon père, et que venez-vous donc faire? Frère!
-vîte le cordon, sonnez Obadiah, et qu'il aille les chercher au grand
-galop, sur le cheval de carrosse.--
-
-L'emportement de mon père se calma un peu. Dépêche-toi, Obadiah, dit mon
-père, dès qu'il le vit. Je te donnerai une couronne à ton retour. Je
-t'en donnerai une autre, dit mon oncle Tobie, va vîte. Oui, dit le
-docteur Slop, la chose presse.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIX.
-
-_Comme il court!_
-
-
-Mon père, mon oncle Tobie et le docteur Slop s'assirent tous trois
-auprès du feu. Il y avoit déjà quelques instans qu'ils y étoient sans
-rien dire, lorsque mon oncle Tobie adressa la parole au docteur Slop.
-Docteur, lui dit-il, votre arrivée subite et imprévue m'a, sur-le-champ,
-rappelé à la mémoire un de mes meilleurs amis; c'est le grand
-_Stévinus_, un de mes auteurs favoris. En ce cas, dit mon père, en se
-servant de l'argument _ad crumenam_, je parie vingt guinées contre la
-couronne que l'on donnera à Obadiah lorsqu'il sera de retour, que ce
-_Stévinus_ étoit ingénieur, ou, pour le moins, qu'il a écrit quelque
-chose directement ou indirectement sur la science des fortifications.
-
-Cela est vrai, répondit mon oncle. Je l'aurois juré, dit mon père. Je ne
-vois pas pourtant, continua-t-il, quelle liaison, quel rapport il peut y
-avoir entre l'arrivée subite du docteur Slop, et un discours sur
-l'architecture militaire.--Mais il n'importe de ce qu'on parle; que le
-sujet de la conversation y ait trait ou non, vous êtes sûr, vous, mon
-frère, de parler de vos fortifications. En vérité, frère Tobie, je ne
-voudrois pas, pour je ne sais combien, avoir la tête aussi farcie que
-vous l'avez, de courtines, d'ouvrages à cornes...
-
-Je le crois, dit le docteur Slop, en interrompant mon père, et en riant
-immodérément de l'équivoque que ces mots présentent à l'esprit.--
-
-Denis le critique lui-même n'avoit pas plus d'horreur que mon père pour
-les équivoques et les jeux de mots. Une pointe, en quelque temps que ce
-fût, le mettoit de mauvaise humeur.--Il a dit vingt fois qu'il aimeroit
-autant qu'on lui donnât une chiquenaude sur le nez, que de l'interrompre
-par un quolibet.
-
-Monsieur, dit mon oncle Tobie, en portant la parole au docteur Slop, les
-courtines dont parle ici mon frère Shandy, n'ont aucun rapport à celles
-qu'il vous plaît de sous-entendre.--Je sais, cependant, que Ducange dit
-quelque part, que ce sont les courtines des fortifications qui ont donné
-le nom à celles-ci.--Les autres ouvrages que cite aussi mon frère, n'ont
-rien de commun non plus avec ce qui vous est venu à l'esprit.--Mon cher
-oncle Tobie faisoit cette explication avec toute la bonne foi
-possible.--Il faut, monsieur, que vous sachiez, ajouta-t-il, que le mot
-de courtine, dont nous faisons usage, exprime cette partie du rempart
-qui est entre deux bastions, et qui les unit.--Les assiégeans attaquent
-rarement les courtines, parce qu'on sait, en général, qu'elles sont bien
-flanquées.--Cependant, continua mon oncle Tobie, on les assure encore,
-en plaçant au-devant des ravelins, qu'on a soin d'étendre au-delà du
-fossé.--Il y a un grand malheur pour ceux qui ne sont pas bien au fait
-de cette matière; ils confondent souvent le ravelin avec la demi-lune,
-qui est bien différente.--Ce n'est pas, pourtant, qu'elle le soit, ni
-dans sa forme, ni dans sa figure; elle est construite comme le ravelin.
-Ces deux ouvrages consistent en deux faces qui font un angle saillant
-avec les gorges, en forme de croissant.--Et en quoi donc se trouve la
-différence, dit mon père un peu animé? Dans la situation, reprit
-aussitôt mon oncle Tobie. Tenez, frère, quand un ravelin est devant la
-courtine, c'est un ravelin; mais quand un ravelin est devant un bastion,
-le ravelin, alors, n'est plus ravelin, c'est une demi-lune.--De même une
-demi-lune est une demi-lune, et rien de plus, quand elle est devant un
-bastion; mais si elle change de place, si elle est formée devant la
-courtine, alors ce n'est plus une demi-lune. La demi-lune, en ce cas,
-n'est pas une demi-lune, c'est un ravelin.
-
-Voilà une très-belle explication, dit mon père; mais il me semble que
-votre brillante architecture militaire a ses côtés foibles comme toutes
-les autres sciences.--
-
-Pour ce qui est des ouvrages à cornes, reprit mon oncle Tobie, et mon
-père soupira... ces sortes d'ouvrages font une partie considérable d'un
-ouvrage extérieur.--Les ingénieurs françois les appellent ouvrages à
-cornes.--On ne les construit communément que pour couvrir des endroits
-foibles.--Ils sont formés de deux épaulemens ou demi-bastions; je les
-aime beaucoup, ils me plaisent, et si vous voulez faire un tour de
-promenade, je pourrai vous en faire voir un très-beau. Le docteur Slop
-avoit encore besoin de la chaleur du feu pour se sécher, et mon oncle
-Tobie, qui ne perdoit pas un moment, avoua que quand on les couronnoit,
-ils en étoient beaucoup plus forts: mais alors, dit-il, ils coûtent
-prodigieusement, et prennent beaucoup de terrain. A mon avis, ils sont
-plus utiles pour couvrir ou pour défendre la tête d'un camp, que pour
-toute autre chose; autrement la double tenaille...
-
-Par la mère qui nous a portés! s'écria mon père, qui ne pouvoit plus se
-contenir, vous feriez périr un saint d'ennui. Nous replongerez-vous donc
-toujours dans cette eau si souvent battue? Vous avez la tête si remplie
-de vos diables d'ouvrages, que quoique ma femme soit en mal d'enfant, et
-que vous l'entendiez d'ici jeter les hauts cris, vous voulez emmener le
-chirurgien... L'accoucheur, s'il vous plaît, dit le docteur Slop.--A la
-bonne heure, dit mon père. Il m'est indifférent de vous donner le titre
-que vous voudrez; mais je voudrois que l'art des fortifications fût au
-diable, lui et ses inventeurs. Il a causé la mort à des milliers
-d'hommes, et il sera cause de la mienne à la fin. On me donneroit Namur
-avec ses remparts, ses mines, ses contre-mines, ses chemins couverts,
-ses contr'escarpes, ses palissades, ses ravelins, ses demi-lunes, ses
-bastions, que je n'en voudrois point, s'il falloit me charger la mémoire
-de tant de choses.
-
-Mon oncle Tobie souffroit les injures avec patience.--Ce n'étoit
-cependant pas faute de courage.--J'ai déjà dit qu'il en avoit, et
-j'ajoute ici que dans les occasions raisonnables, s'il y en a de telles
-quand il est question de se battre, il n'y avoit point d'homme en qui
-j'eusse eu plus de confiance.--Sa patience ne venoit ni d'insensibilité,
-ni de pesanteur dans son intellect.--Il sentoit vivement ici l'insulte
-que lui faisoit mon père.--Mais il étoit d'un caractère doux, paisible,
-tranquille; les élémens dont il étoit formé étoient ensemble d'un accord
-parfait. C'étoit un mélange amical que la nature avoit exactement bien
-proportionné. Jamais la vengeance n'entra dans son esprit.
-
-Un jour, pendant qu'il étoit à dîner, un gros cousin sembloit prendre
-plaisir à l'importuner par ses bourdonnemens.--Il cherchoit à
-l'attraper; mais il le manqua plusieurs fois.--A la fin il
-l'attrape.--Il se lève aussitôt de table et va ouvrir la fenêtre. Va,
-va-t-en, pauvre diable, dit-il, je ne te ferai point de mal; va, le
-monde est assez grand pour te contenir, toi et moi.--
-
-Je n'avois que dix ans quand cette aventure arriva.--Soit que l'action
-de mon oncle Tobie fût à l'unisson de la sensibilité de mes nerfs, dans
-cet âge de compassion, et qu'elle fît vibrer sur moi la plus agréable
-sensation, soit que la manière dont cela se fit me plût, soit... enfin
-j'ignore par quel charme, par quelle secrète magie, si ce fut le ton de
-voix, si ce fut l'harmonie de mouvement, d'accord avec la pitié, qui
-trouva ainsi le chemin de mon cœur.--Je sais seulement que cette leçon
-de bienfaisance universelle que me donna mon oncle Tobie, ne s'est
-jamais effacée de mon esprit.--A Dieu ne plaise, pourtant, que je
-veuille affoiblir l'effet qu'a eu sur moi l'étude des belles-lettres,
-soit à l'université, soit dans les autres endroits où j'ai puisé les
-principes de mon éducation! J'en sens tout le prix; mais avec tout cela,
-il me semble que c'est à cette impression accidentelle que je dois
-presque toute ma sensibilité.
-
-Vous, parens! vous, gouverneurs, instituteurs, précepteurs de la
-jeunesse, servez-vous de l'exemple que je viens de citer! Il vaut tous
-les traités de philantropie qu'on ait jamais écrits.
-
-On connoissoit les caprices, la marotte, le tic favori de mon oncle
-Tobie. C'étoit à cela, jusqu'à présent, que j'avois borné l'esquisse de
-son portrait.--Je n'ai pas voulu laisser échapper ce trait marqué de son
-caractère moral.--Il s'en falloit beaucoup que mon père, ainsi qu'on a
-déjà pu l'observer, fût doué de cette humeur patiente et tranquille.--Sa
-sensibilité étoit plus prompte, plus vive, et elle n'alloit jamais sans
-un peu d'aigreur; mais cette légère âcreté ne dégénéroit jamais en
-malice.--Elle s'évaporoit plutôt en saillies, en plaisanteries. Avec
-cela, mon père étoit d'un naturel franc, généreux, et toujours prêt à se
-rendre à la conviction; et dans ses petites ébullitions d'humeur aiguë
-contre les autres, et surtout contre mon oncle Tobie, qu'il aimoit
-beaucoup, il sentoit mille fois plus de peine qu'il n'en faisoit
-ressentir.--Il n'y avoit que l'affaire de ma tante _Dinach_, et le
-succès de ses hypothèses, qui le faisoient sortir de son caractère. Oh!
-pour cela, rien ne pouvoit le faire fléchir; il restoit ferme comme un
-roc.
-
-Son caractère et celui de mon oncle Tobie ne se développèrent jamais
-mieux que dans cette contestation qui survint entr'eux, au sujet de
-Stévinus.
-
-Il n'est pas, mon cher lecteur, que vous n'ayez _a parte_ quelque manie
-particulière, que vous ne montiez de temps-en-temps sur quelque
-califourchon qui vous fasse courir bien loin. Vous savez par conséquent,
-tout aussi bien que moi, le déplaisir que l'on ressent quand on touche
-désagréablement cette corde.--Jugez de l'impression que durent faire les
-imprécations de mon père sur l'esprit de mon oncle Tobie! Il les sentit
-jusqu'au vif.
-
-Mais qu'est-ce qu'il fit? Comment se comporta-t-il?--Ah! monsieur, de la
-manière la plus généreuse et la plus noble. Mon père n'eut pas sitôt mis
-fin à sa fougueuse insulte, que mon oncle Tobie se détourna du docteur
-Slop, à qui il adressoit en ce moment la parole, et, sans la moindre
-émotion, fixa mon père avec des yeux si doux, si paisibles, si tendres,
-avec un front si serein, si tranquille, avec un air qui annonçoit tant
-de bonté, tant d'affection.--Mon père en fut pénétré jusqu'au fond du
-cœur.--Il se lève de sa chaise, se saisit des deux mains de mon oncle
-Tobie qu'il serre entre les siennes.--Frère Tobie! s'écria-t-il, cher
-frère! Je te demande mille pardons. Pardonne-moi, je te prie, ces accès
-d'humeur! Ils ne viennent pas de moi, je les tiens de ma mère.
-
-Ce n'est rien, mon cher frère, dit mon oncle Tobie, n'en parlons pas, ce
-n'est rien: tu peux m'en dire dix fois plus, je ne m'en fâcherai point.
-
-J'aurois cette indignité, moi, mon cher Tobie? Il y a de la bassesse à
-offenser la moindre personne, et j'offenserois un frère qui est si bon,
-si doux!... qui a si peu de ressentiment? Fi! cela est lâche. Ne te
-contrains point, mon cher frère, dit mon oncle Tobie; dis-moi tout ce
-que tu voudras.--
-
-Et qu'ai-je à trouver à redire, s'écria mon père, à tes amusemens et à
-tes plaisirs? Le seul reproche, et c'est à moi que je devrois le faire,
-seroit de ne pas les varier, et les augmenter.
-
-Frère Shandy, répondit mon oncle Tobie, en le fixant agréablement, tu te
-trompes beaucoup à cet égard. C'est augmenter mes plaisirs, que de
-donner à ton âge de nouveaux soutiens à la famille Shandy.
-
-Parbleu! dit le docteur Slop, monsieur Shandy se fait par-là du plaisir
-à lui-même.
-
-Point du tout, dit mon père d'un air renfrogné.
-
-
-
-
-CHAPITRE XL.
-
-_La Dissertation._
-
-
-C'est par principe, dit mon oncle Tobie, que mon frère en agit
-ainsi.--Oui, oui, dit le docteur Slop, il agit en cela comme les gens
-mariés.--Mais à quoi bon tout ceci, dit mon père? cela vaut-il la peine
-d'en parler?
-
-
-
-
-CHAPITRE XLI.
-
-_Autre Anicroche._
-
-
-Mon oncle Tobie et mon père, à la clôture de la scène, étoient tous deux
-debout, se raccommodant ensemble comme Brutus et Cassius.
-
-Mon père, en prononçant les trois derniers mots, s'assit. Mon oncle
-Tobie suivit exactement son exemple, si ce n'est pourtant qu'avant de se
-remettre sur sa chaise, il tira le cordon pour faire venir Trim qui
-étoit dans l'antichambre.--La maison de mon oncle Tobie étoit vis-à-vis
-celle de mon père: il dit à Trim d'aller lui chercher Stévinus.
-
-D'autres n'auroient peut-être jamais parlé de Stévinus; mais le cœur de
-mon oncle Tobie n'avoit point de fiel. Il continua de discourir sur le
-même sujet, pour faire voir à mon père qu'il n'avoit aucun ressentiment.
-
-Votre apparition subite, docteur Slop, dit mon oncle Tobie, en reprenant
-le discours, m'a sur-le-champ fait souvenir de Stévinus; et l'on pense
-bien que mon père ne s'avisa plus de vouloir gager que Stévinus étoit un
-ingénieur.--
-
-Et je m'en suis souvenu, continua mon oncle Tobie, parce que c'est lui,
-Stévinus, ce fameux ingénieur, qui a inventé ce chariot à voiles
-qu'avoit le prince Maurice de Nassau, et qui alloit si vîte, que cinq ou
-six personnes, en quelques minutes, pouvoient se trouver à trente milles
-d'Allemagne du lieu où elles étoient parties.
-
-Parbleu! dit le docteur Slop, votre domestique est boiteux. Vous auriez
-bien pu lui épargner la peine d'aller chercher la description de cette
-voiture dans Stévinus.--Je la connois. A mon retour de Leyde, en passant
-par la Haye, je fis deux grands milles à pied, exprès pour l'aller voir
-à Scheuling.
-
-Deux milles! voilà grand'chose, répliqua mon oncle Tobie, en comparaison
-de ce que fit le savant Peyreskius pour satisfaire sa curiosité!--Il
-alla, lui, exprès et à pied, de Paris à Scheuling pour voir cette
-merveille, et y compris son retour, il fit près de cinq cent milles.
-
-Il y a des gens qui ne peuvent souffrir qu'on renchérisse sur eux.
-
-Votre Peyreskius étoit bien fou, dit le docteur Slop.--Mais remarquez,
-je vous prie, que le docteur Slop ne disoit point cela par mépris pour
-Peyreskius; il ne le disoit que parce que ce long voyage qu'il avoit
-entrepris à pied, par amour des sciences, réduisoit à rien l'exploit du
-docteur Slop.
-
-Oui, c'étoit un grand fou, reprit-il encore une fois.--Mais pourquoi
-cela, dit mon père, en prenant le parti de mon oncle Tobie, d'abord
-parce qu'il étoit encore fâché de l'insulte qu'il lui avoit faite, et
-ensuite parce que la chose commençoit à l'intéresser?--Pourquoi cela?
-dit-il: pourquoi Peyreskius ou tout autre seroit-il blâmable de chercher
-à acquérir de la science? Je ne connois point le chariot à voiles de
-Stévinus. J'ignore sur quels principes il a construit cette machine;
-mais il a fallu que ce fût sur des principes bien solides, pour qu'elle
-pût produire l'effet prodigieux dont parle mon frère.--La tête de
-Stévinus elle-même devoit être une machine bien organisée.
-
-Il est certain, répliqua mon oncle Tobie avec un air de satisfaction,
-que Stévinus étoit un grand homme, et que sa machine faisoit l'effet que
-je viens d'en dire. Peyreskius, qui n'est pas suspect, en dit même bien
-plus, lorsqu'il parle de son mouvement: _Tam citus erat, quàm erat
-ventus_; ce sont ses termes, et si je n'ai pas oublié mon latin, cela
-veut dire qu'il étoit aussi léger que le vent... Pour moi.--
-
-Pardon, mon cher frère, dit mon père à mon oncle Tobie, si je vous
-interromps.--Mais dites-nous, docteur Slop, vous qui l'avez vue, sur
-quels principes on a fait mouvoir si rapidement cette singulière
-voiture? Oh! sur des principes... des principes... en vérité ce sont
-de... jolis principes... et je me suis souvent étonné, continua-t-il, en
-éludant la question, que quelques-uns de nos seigneurs qui habitent des
-pays plats, tels que le nôtre, et qui ont de jeunes femmes, n'aient pas
-fait faire quelque voiture semblable.--Elle est expéditive, et dans les
-cas pressés où se trouvent les jeunes femmes de temps en temps, on
-seroit sur-le-champ à leur secours, pourvu qu'il y eût du vent.
-D'ailleurs, il y auroit de l'économie à se servir du vent qui ne coûte
-rien, qui ne mange rien, au lieu que les chevaux coûtent et mangent
-beaucoup.--
-
-Eh bien! dit mon père, c'est précisément parce que le vent ne coûte
-rien, qu'il seroit dangereux de s'en servir, et que le projet est
-mauvais.--C'est dans la consommation des productions de notre sol et de
-nos manufactures que l'on trouve le moyen de faire subsister ceux qui
-ont faim.--C'est cela qui donne de l'aliment au commerce, qui fait
-circuler l'argent, qui nous apporte de nouvelles richesses, qui soutient
-le prix de nos terres.--J'avoue pourtant que si j'étois prince, je
-récompenserois magnifiquement les inventeurs de machines aussi
-industrieuses.--Il faut encourager le génie: mais j'en supprimerois
-absolument l'usage.
-
-Mon père étoit là dans son élément.--Il alloit continuer sa dissertation
-sur le commerce, ainsi qu'avoit fait mon oncle Tobie sur les
-fortifications.--Mais à la perte sans doute de beaucoup de connoissances
-très-importantes qu'il auroit développées, il étoit écrit dans les
-livres du destin que mon père ne pourroit continuer aucune dissertation
-ce jour-là.--Car comme il ouvroit la bouche pour dire une autre
-phrase...
-
-
-
-
-CHAPITRE XLII.
-
-_Prélude._
-
-
-Voilà le caporal Trim qui entre, chargé de Stévinus. Il étoit trop tard.
-La matière s'étoit épuisée sans lui; il y avoit un autre sujet sur le
-tapis.--Trim, dit mon oncle Tobie, en remuant la tête, tu peux remporter
-le livre.--
-
-Pourquoi? dit mon père. Trim, continua-t-il en badinant, regarde
-auparavant si tu n'apercevrois pas quelque chose qui eût l'air d'un
-chariot à voiles.
-
-Trim avoit appris à obéir au service, et sans faire la moindre
-observation, il pose le livre sur une table, et se met à le
-feuilleter.--Je n'y trouve rien, dit le caporal; cependant je veux m'en
-assurer. Le voilà aussitôt qui prend les deux ais de la couverture du
-livre, les joint l'un contre l'autre, et laisse les feuilles
-suspendues.--Il donne une secousse.--Oh! oh! s'écria-t-il, voilà quelque
-chose qui en est sorti; mais cela ne ressemble pas à un chariot.
-
-C'est un papier, dit mon père, en souriant; vois un peu ce que c'est.
-Trim se baisse, ramasse le papier, il jette un coup d'œil, et dit qu'il
-croit que c'est un sermon. Un sermon? ma foi! oui. Du moins c'en a-t-il
-bien l'air. Ça commence tout juste comme un sermon.
-
-Je ne conçois pas, dit mon oncle, comment il est possible qu'un sermon
-ait pu se fourrer dans mon Stévinus.
-
-Je ne sais pas non plus, dit Trim; mais ce n'en est pas moins un sermon;
-et pour preuve, si monsieur le veut, j'en lirai quelque chose.--Il faut
-noter que Trim aimoit autant à s'entendre lire, qu'à s'entendre parler.
-
-Moi, je le veux bien, Trim, dit mon oncle.
-
-Et moi, dit mon père, j'ai toujours une forte inclination pour vouloir
-approfondir les choses qui me traversent par des fatalités aussi
-extraordinaires que celle-ci.--Obadiah n'est point encore de retour, et
-nous n'avons rien à faire.--Parbleu! frère, pourvu que le docteur y
-consente, dites à Trim de nous en lire quelques pages.--Il paroît avoir
-bonne volonté, et s'il est aussi capable.
-
-Aussi capable!... dit Trim, j'ai servi de clerc pendant deux campagnes à
-l'aumônier de notre régiment.
-
-Je peux vous certifier, ajouta mon oncle Tobie, qu'il le lira aussi bien
-que moi.--Trim étoit le soldat le plus savant qu'il y eût dans ma
-compagnie, et il auroit eu la première hallebarde, s'il n'avoit
-malheureusement pas été blessé.
-
-Trim, flatté de ce que disoit son maître, mit la main sur sa poitrine,
-et lui fit une profonde inclination.--Puis mettant son chapeau sur le
-parquet, et prenant le sermon de la main gauche, pour avoir la droite,
-il avance avec assurance au milieu de la chambre, afin de mieux voir ses
-auditeurs, et d'en être mieux vu.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIII.
-
-_Il est toujours tout prêt._
-
-
-On ne pouvoit guère être mieux préparé que ne l'étoit le caporal. Il
-alloit commencer; mais mon père voulut savoir du docteur Slop, s'il
-n'avoit point de difficulté à proposer contre cette lecture. Moi? dit le
-docteur Slop, aucune; car on ne voit point de quel côté peut pencher
-celui qui a fait cet ouvrage. Il se peut qu'il soit d'un théologien de
-notre église, aussi bien que de la vôtre, et dans ce doute nous courons
-le même hasard.--Oh! pour ça, dit Trim, ce n'est ni d'un côté, ni de
-l'autre. Il ne s'agit ici que de la conscience.
-
-La raison de Trim égaya ses auditeurs, excepté pourtant le docteur Slop,
-qui tourna la tête vers lui, et lui jeta un coup d'œil peu favorable.
-
-Ainsi, Trim, tu peux commencer, dit mon père; mais lis distinctement.
-J'aurai ce soin-là, monsieur, répondit le caporal, qui fit en même-temps
-un petit mouvement de la main droite pour demander de l'attention et du
-silence.--
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIV.
-
-_Avis._
-
-
-Ce que Trim va lire mérite assurément qu'on ait égard à ce qu'il
-réclame. Mais je ne puis, malgré cela, m'empêcher de parler un peu, et
-c'est pour donner une idée de son attitude. Peut-être vous
-imaginerez-vous qu'elle étoit gênée, roide, pesante, perpendiculaire;
-qu'il divisoit exactement le poids de son corps sur ses deux jambes; que
-ses yeux étoient fixés comme s'il eût été sous les armes; que son regard
-étoit fier, déterminé; qu'il tenoit son sermon serré dans sa main
-gauche, comme il auroit tenu son fusil.--Enfin, vous pourriez peut-être
-vous figurer que Trim étoit là comme s'il eût été dans son peloton prêt
-à livrer combat.--Point du tout.--L'attitude de Trim étoit tout
-différente.
-
-[Illustration]
-
-Il étoit en face de son monde, le corps incliné en avant, de manière
-qu'il faisoit juste un angle de quatre-vingt-cinq degrés et demi sur le
-plan de l'horizon.--C'est le véritable angle persuasif d'incidence, et
-les bons prédicateurs le savent bien. Aussi n'est-ce pas pour eux que je
-fais cette remarque, c'est pour les mauvais.--On peut parler et prêcher
-dans tout autre angle; cela est certain, et cela se fait même tous les
-jours; mais avec quel effet?... Je laisse aux connoisseurs à en juger.
-
-Mais voici une chose dont je juge moi-même. C'est que la nécessité de
-cet angle précis de quatre-vingt-cinq degrés et demi d'une exactitude
-mathématique, est une démonstration évidente que les arts et les
-sciences se prêtent des secours mutuels.
-
-Comment, et c'est ce qui reste à savoir, comment le caporal Trim put-il
-saisir cette attitude avec tant de précision, lui, qui ne savoit pas
-distinguer un angle aigu d'avec un angle obtus? Est-ce le hasard, le bon
-sens, l'imitation ou la nature qui lui donna cette attitude? C'est ce
-que je n'entreprends point de décider en ce moment. Mais ce livre-ci est
-une espèce d'encyclopédie des arts et des sciences, et j'examinerai
-cette question, lorsque je traiterai de l'éloquence du sénat, de la
-chaire, du barreau, des cafés, des ruelles, et de la salle de compagnie.
-
-Il se tint donc, et je le répéte, afin que l'on se représente bien sa
-posture, il se tint le corps incliné en avant, sa jambe droite étoit
-ferme sous lui, et portoit les sept huitièmes de tout son poids.--Son
-pied gauche, dont le défaut n'étoit pas désavantageux, avançoit un
-peu.--Ce n'étoit ni de côté, ni en avant, mais dans un _medium_
-agréable. Son genou étoit plié, mais peu, et seulement pour tomber dans
-les limites de cette ligne presque imperceptible de la beauté; et
-j'ajoute aussi de la ligne de science, de dignité, etc.--Considérez en
-effet, monsieur, que son genou avoit à soutenir la huitième partie de
-son corps.--C'est un cas où la position de la jambe est déterminée.--Le
-pied ne doit pas être, dans ce cas, plus avancé, le genou plus plié
-qu'il ne faut pour recevoir mécaniquement le poids qu'on lui destine et
-le porter.--
-
-Je recommande ceci aux peintres.--Dois-je ajouter aux orateurs? Je ne le
-crois pas. S'ils parlent debout et qu'ils ne suivent pas cette règle,
-ils doivent tomber sur le nez; c'est un assez bon avis.
-
-Mais en voilà bien assez aussi sur les pieds, le corps et les jambes du
-caporal Trim.--Il tenoit son sermon avec légéreté, sans négligence.
-C'est un soin qu'il avoit confié à sa main gauche, tandis que son bras
-droit tomboit négligemment le long de son côté, selon les lois de la
-nature et de la gravité; et il faut remarquer que cette main étoit
-ouverte, tournée vers ses auditeurs, et prête, au besoin, à aider le
-sentiment.
-
-Les yeux et les muscles de tout le visage du caporal étoient dans une
-parfaite harmonie avec tout le reste de son individu, l'air libre, sans
-gêne, sans contrainte, le regard assuré, mais sans effronterie.--
-
-Que les critiques ne me demandent point comment le caporal Trim vint à
-bout de se tenir ainsi; j'ai déjà prévenu que je l'expliquerois. C'est
-assez de savoir, maintenant, qu'il se tint de cette façon devant mon
-père, devant mon oncle Tobie, et devant le docteur Slop.--Il avoit l'air
-d'un orateur rompu dans son métier.--C'eût été un excellent modèle pour
-un statuaire.--Je doute que le plus ancien professeur d'un collége, que
-le professeur d'hébreu lui-même se fût mieux posté.--
-
-Enfin, Trim fit une révérence, toussa, et lut ce qui suit.--
-
-
-
-
-CHAPITRE XLV.
-
-_Le Sermon._
-
-
- Epître de saint Paul aux Hébreux, chap. 13, vers. 18.
-
- --_Car nous sommes persuadés d'avoir une bonne conscience._
-
-»Nous sommes persuadés d'avoir une bonne conscience?...»
-
-Un moment, Trim, dit mon père en l'interrogeant.--Tu ne donnes pas le
-ton qu'il faut à cette sentence.--Il semble que tu affectes de parler du
-nez, et de prendre un accent railleur, comme si le prédicateur alloit se
-plaindre de l'apôtre.
-
-C'est aussi ce qu'il va faire, dit Trim. Point du tout, répliqua mon
-père en souriant.
-
-Et moi, monsieur, dit le docteur Slop, je crois au contraire que Trim a
-raison. La manière rude dont il relève les paroles de l'apôtre annonce
-qu'il va blâmer sa doctrine.--C'est sûrement là un écrivain protestant.
-Et à quoi, s'il vous plaît, en jugez-vous? Il n'a encore rien dit ni
-pour, ni contre aucun des deux dogmes.--Cela est vrai: mais c'est que
-chez nous les prédicateurs répètent avec plus de respect ce que les
-apôtres ont dit; et si cet homme-là étoit dans certains pays, je vous
-jure qu'à son seul début on le logeroit pour sa vie à l'inquisition.
-L'inquisition? dit mon oncle Tobie: est-ce un édifice ancien ou moderne?
-Il n'est pas question ici d'architecture, répondit le docteur
-Slop.--L'inquisition!... Ah! monsieur, reprit le caporal, c'est la plus
-horrible chose... L'ami, s'écria mon père, gardes-en la description pour
-toi, j'en déteste jusqu'au nom.--Une inquisition modérée telle qu'à Rome
-et dans toute l'Italie, répliqua le docteur Slop, doit être considérée
-sous un autre point de vue. Elle peut être très-utile dans bien des
-cas.--Mais il s'en faut beaucoup que j'approuve la rigueur excessive
-qu'elle exerce dans d'autres pays.--Que le ciel ait pitié de ceux qui
-tombent entre ses mains! dit mon oncle Tobie. _Amen_, s'écria Trim: Dieu
-sait que mon pauvre frère est dans leurs griffes depuis quatorze
-ans.--Ton frère? Mais tu ne m'as jamais parlé de cela, reprit avec
-précipitation mon oncle Tobie. Trim, comment cela est-il arrivé? Ah!
-Monsieur, cette histoire vous feroit saigner le cœur.--C'est
-l'affliction de ma vie. Mais elle est trop longue pour vous la raconter
-à présent; je vous la dirai quelque jour que nous travaillerons au
-boulingrin.--Je puis pourtant vous la dire en abrégé.--C'est à Lisbonne,
-Monsieur. Mon frère Thomas y étoit passé. Il servoit un négociant. Il
-devint amoureux de la veuve d'un Juif et l'épousa. Chacun fait ce qu'il
-peut dans ce monde; ils se mirent à vendre du boudin et des saucisses.
-Hélas! une nuit qu'ils dormoient tranquillement à côté l'un de l'autre,
-on vint les enlever, et on les traîna dans les prisons de l'inquisition
-avec deux petits enfans.--Que le bon Dieu ait pitié de lui! s'écria Trim
-en soupirant.--Ils y sont encore. C'étoit le meilleur garçon, continua
-Trim en tirant son mouchoir de sa poche, qui ait jamais existé.
-
-Les larmes gagnèrent si fort Trim, qu'il mouilla dans un instant son
-mouchoir en les essuyant.--Un silence morne régna quelques minutes dans
-la salle: le sentiment de la compassion y avoit pénétré.
-
-Allons, Trim, dit mon père, dès qu'il vit que sa douleur étoit moins
-vive, un peu de courage. Oublie cette triste histoire, et continue de
-lire. Je suis fâché de t'avoir interrompu.
-
-Le caporal Trim s'essuya le visage, remit son mouchoir dans sa poche,
-fit une inclination, et recommença sa lecture.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVI.
-
-_Enfin le Sermon commence._
-
-
- Epître de saint Paul aux Hébreux, chap. 13, vers. 18.
-
- --_Car je suis persuadé d'avoir une bonne conscience..._
-
-«Je suis persuadé?... je suis persuadé d'avoir une bonne conscience?...
-S'il y a, en effet, quelque chose dans cette vie sur laquelle un homme
-doive compter; s'il y a quelque chose à la connoissance de laquelle il
-doive parvenir sur une évidence incontestable, c'est de savoir si sa
-conscience est bonne ou non. Il ne lui faut qu'un peu de réflexion pour
-connoître le véritable état de ce registre.--Ses pensées, ses désirs
-doivent se retracer facilement à la mémoire; il doit se souvenir
-aisément de tout ce qu'il a fait.--Les vrais motifs de toutes les
-actions de sa vie ne peuvent échapper à la moindre de ses recherches.
-
-»On peut se laisser tromper par les apparences sur d'autres sujets.--A
-peine, selon la plainte du sage, pouvons-nous deviner les choses qui
-sont sur la terre, et celles qui frappent le plus nos yeux. Mais ici,
-quelle différence! L'esprit a tous les faits, toute l'évidence en
-lui-même.--La toile qu'il a ourdie est sous sa perception; il en connoît
-la texture, la finesse; il sait pour combien chaque passion est entrée
-dans ce tissu, en opérant sur les plans divers que le vice ou la vertu
-lui a présentés».
-
-Le style en est bon, dit mon père, et Trim lit à merveille.
-
-«Mais si la conscience n'est autre chose que cette faculté qu'a l'esprit
-de pouvoir applaudir ou blâmer, et de porter ensuite son approbation ou
-sa censure sur les actions successives de notre vie... Je conçois ce que
-vous allez m'opposer; vous allez dire qu'il est évident, par les termes
-mêmes de la proposition, que si ce témoignage intérieur est contraire à
-l'homme, qui ne doit pas naturellement s'accuser lui-même, il s'ensuit
-nécessairement que l'homme est coupable,--ou, au contraire, que si ce
-rapport intérieur lui est favorable, et que son cœur ne le condamne
-point, ce n'est plus alors une matière de confiance, comme l'apôtre
-semble l'insinuer, mais que c'est une matière de certitude et de fait,
-que la conscience est bonne, et que l'homme, par conséquent, doit être
-également bon.»
-
---Eh bien! je le disois. Nous y voilà, dit le docteur Slop; le
-prédicateur a raison, c'est l'apôtre qui a tort.--
-
-Un moment de patience, reprit mon père, et vous verrez bientôt que
-Saint-Paul et le prédicateur sont d'accord.--
-
-A-peu-près comme le loup et l'agneau, répliqua le docteur Slop. Mais je
-m'y attendois; voilà ce que produit la licence de la presse!--
-
-Au pis-aller, dit à son tour mon oncle Tobie, c'est la licence de la
-chaire.--Le sermon est manuscrit, et ne paroît pas avoir jamais été
-imprimé.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVII.
-
-_Trim reprend sa lecture._
-
-
-Imprimé? dit mon père, non. Mais Trim, ajouta-t-il, continue, et Trim
-continua.
-
-«Le cas, reprit-il gravement, peut paroître tel. La connoissance du bien
-et du mal est vivement imprimée sur l'esprit de l'homme. Si sa
-conscience, comme le dit l'écriture, ne s'endurcissoit pas peu-à-peu par
-une longue habitude du péché, comme certaines parties du corps
-s'endurcissent par l'exercice d'un travail assidu; si elle ne perdoit
-pas, par là, ce sentiment vif, cette perception fine et délicate qu'elle
-tient et de Dieu et de la nature... si cela n'arrivoit jamais,... ou
-s'il étoit certain que l'amour-propre et l'orgueil ne fissent jamais
-chanceler notre jugement; si le vil intérêt qui répand si souvent des
-nuages obscurs et ténébreux sur notre esprit, n'en enveloppoit point les
-facultés; si la faveur, l'amour, l'amitié, la prévention ne dictoient
-pas nos décisions; si les présens ne nous corrompoient pas; si l'esprit
-ne devenoit jamais l'apologiste d'une jouissance injuste; si l'intérêt
-gardoit toujours un profond silence lorsqu'on plaide une cause; si la
-passion fuyoit des tribunaux, et ne prononçoit pas la sentence, au lieu
-de la laisser porter à la raison qui seule devroit servir de
-guide...--Si tout cela étoit, je l'avoue, l'état religieux et moral de
-l'homme seroit ce qu'il estimeroit lui-même; il apprécieroit ses crimes
-ou son innocence; son approbation ou sa censure personnelle seroient ses
-juges.
-
-»Je conviens que l'homme est coupable quand sa conscience l'accuse... Il
-est bien rare qu'elle se trompe à cet égard.--On peut prononcer alors
-avec sûreté qu'il y a des motifs suffisans pour justifier
-l'accusation dans tous les cas; excepté, cependant, les cas
-mélancoliques-hypocondriaques.
-
-»Mais prétendre que la conscience accuse, lorsqu'il y a crime, c'est une
-fausse proposition.
-
-»Prétendre que l'homme est innocent, si la conscience ne l'accuse pas,
-c'est une fausse conséquence.
-
-»Qu'un chrétien rende grâce à Dieu de ce que son esprit ne l'accuse pas;
-qu'il s'imagine que sa conscience est bonne, parce qu'elle est
-tranquille: rien n'est si fréquent. Mille personnes se font tous les
-jours à elles-mêmes cette consolation: mais combien de fois elle est
-trompeuse! La règle paroît d'abord infaillible, je l'avoue; mais elle
-cesse de l'être, dès qu'on l'examine de près, et qu'on en éprouve la
-vérité par des faits. Combien on en découvre alors de fausses
-applications! combien d'erreurs! Hélas! elle perd toute sa force; une
-foule d'exemples, qui ne sont que trop communs dans la vie humaine, en
-détruisent presque le principe.
-
-»Un homme est vicieux, ses mœurs sont entièrement corrompues; sa
-conduite est détestable aux yeux de tous ceux qui le connoissent; toutes
-les actions de sa vie sont scandaleuses; il vit ouvertement dans le
-crime... il abuse, il ruine, il abyme l'infortunée que sa perversité a
-associée à sa débauche; il lui a dérobé sa dot la plus précieuse, en la
-couvrant de honte et d'infamie; et contre tout sentiment d'humanité, il
-plonge dans la douleur sa famille vertueuse et désolée... Vous croyez
-peut-être que la conscience de cet homme l'inquiète bien vivement; qu'il
-est dans une continuelle agitation; qu'il ne peut dormir ni jour, ni
-nuit; que son ame est bouleversée, déchirée par des remords?...
-
-»Hélas! la conscience n'agissoit sur lui, que comme Baal agissoit sur
-ses adorateurs. Il a d'autres affaires apparemment que de vous écouter,
-disoit le saint prophète Elisée. Peut-être cause-t-il avec quelqu'un;
-peut-être est-il occupé de quelque négociation.--Il est peut-être en
-voyage; peut-être dort-il, et qu'on ne peut l'éveiller.
-
-»Peut-être aussi que cet homme-ci est sorti, accompagné de l'honneur,
-pour aller se battre en duel... Qui sait s'il n'est point allé payer une
-dette du jeu, ou quelqu'autre dette que ses débauches lui ont fait
-contracter! Voilà des actions honnêtes, et vous voyez bien que pendant
-tout ce temps, la conscience ne le trouble guère. Elle ne peut, tout au
-plus, que déclamer, à l'écart, contre ses filouteries, que blâmer les
-crimes légers dont sa fortune et son rang auroient dû le garantir. C'est
-un bruit si sourd, qu'il ne l'entend pas; et cet homme vicieux vit avec
-autant de gaieté, il dort aussi paisiblement dans son lit, il meurt avec
-aussi peu, et, peut-être, avec moins d'inquiétude que l'homme le plus
-vertueux.
-
-»Voyez cet autre; il est d'une bassesse, d'une avarice sordide... Sans
-pitié, sans compassion, son cœur serré est fermé à tout sentiment de
-bienfaisance; c'est un misérable qui n'a jamais senti d'amitié
-particulière, qui n'a jamais conçu qu'on pût s'intéresser au bonheur
-public. Il passe dans une apathie insensible auprès de la veuve et de
-l'orphelin qui cherchent des secours, et voit, sans pousser un soupir,
-toutes les misères qui sont attachées à la vie humaine.»
-
-Je détestois l'autre, dit Trim; mais celui-ci est mon exécration.
-
-«La conscience va sans doute s'élever; elle va foudroyer ce cœur de
-fer... Grâces à Dieu, s'écrie-t-il, ma conscience ne me fait aucun
-reproche; je paie exactement ce que je dois; personne ne peut me
-demander un sou;--je ne viole point la foi de mes promesses; je n'en
-fais aucune que je ne remplisse;--je ne me livre point au libertinage;
-la femme de mon voisin est en sûreté; elle est à l'abri de mes
-séductions.--Le ciel me préserve de ces crimes si fréquens parmi les
-hommes, de l'adultère, de l'inceste. Je ne suis pas comme ce libertin
-qui est devant moi, et à qui rien ne coûte.--
-
-»Considérez cet autre; il est fin, subtil, rusé, insinuant... Observez
-toute sa vie. Ce n'est qu'un tissu délié d'artifices obscurs, d'astuces
-presque imperceptibles, de faux-fuyans captieux et injustes, pour se
-jouer indignement de ce que les lois ont de plus sacré.--Il trahit la
-bonne foi; nos propriétés sont troublées, et souvent envahies par sa
-coupable adresse. Vous le voyez occupé à former des projets, qu'il ne
-fonde que sur l'ignorance des autres, sur les embarras où ils se
-trouvent, sur leur pauvreté, sur leur indigence: sa fortune s'élève sur
-l'inexpérience de la jeunesse, ou sur l'humeur franche et ouverte d'un
-ami qui a confiance en lui, et qui lui auroit donné jusqu'à sa vie.--
-
-»La vieillesse arrive.--Un repentir tardif vient l'exciter à jeter les
-yeux sur ce compte abominable.--La conscience lui parle: c'est elle
-qu'il charge de feuilleter les lois et les statuts qu'il a
-transgressés.--Il observe, et il ne voit aucune loi expresse ou formelle
-qu'il ait ouvertement violée. Il aperçoit qu'il n'a encouru expressément
-aucune peine afflictive, ni confiscation de biens.--Aucun fléau n'est
-prêt à tomber sur sa tête; il ne voit point de cachots ouverts pour le
-recevoir.--Qu'a-t-il donc fait qui puisse effrayer sa conscience?...
-Rien. La conscience se trouve retranchée derrière la lettre de la loi.
-Elle est là assise, invulnérable, et si bien fortifiée de tous côtés par
-des cas, des rapports, des analogies, qu'elle est inattaquable.
-L'honneur, la probité, la prédication, tonnent... Cela est inutile; elle
-est inébranlable dans son fort.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVIII.
-
-_Un petit coup d'éperon au dada de mon oncle Tobie._
-
-
-Son fort! dit mon oncle Tobie. Trim et lui se regardèrent à ce mot.--Ce
-sont là de bien misérables fortifications, Trim, dit mon oncle Tobie, en
-remuant la tête.--Je vous en réponds, Monsieur, répliqua Trim, et sans
-les comparer aux nôtres...
-
---Mais Trim, dit mon père, si tu jases, Obadiah sera de retour avant que
-tu aies fini.--
-
-Le sermon est fort court, répondit Trim.
-
---Tant pis, dit mon oncle, je voudrois qu'il fût plus long; il me plaît
-beaucoup: mais puisque mon frère le veut, Trim, continue. Trim reprit sa
-lecture.
-
-«Un quatrième, continua-t-il, ne cherche pas même cet indigne
-refuge.--Il abandonne cet enchaînement insidieux de bassesses, de
-perfidies.--Tous ces complots secrets, toutes ces précautions pénibles
-que tant d'autres prennent pour parvenir à leur but, sont indignes de
-lui; elles ne sont faites que pour de petits esprits, pour des génies
-légers et superficiels.--Mais, lui?... l'effronté! l'impudent! voyez
-comme il trompe, ment, se parjure, vole, assassine! Il ne va que
-d'atrocités en atrocités.--
-
-»Je ne citerai point d'autres exemples.--Ceux-là suffisent. Ils sont
-pris dans la vie humaine, et trop notoires pour qu'on exige que j'en
-donne des preuves.--Si quelqu'un cependant doutoit de leur réalité, si
-quelqu'un soupçonnoit qu'il est impossible qu'un homme cherche ainsi à
-se tromper soi-même, j'en serois au désespoir: mais je le renverrois,
-pour me justifier, à ses propres réflexions; j'en appellerois à son
-propre cœur.
-
-»Oui, c'est à lui que j'en appellerois. Je ne lui demanderois qu'une
-chose; c'est qu'il considérât tous les côtés par lesquels son cœur
-déteste les mauvaises actions qu'il peut avoir commises, quoiqu'elles
-soient, de leur nature, aussi infâmes, aussi laides les unes que les
-autres, et qu'il n'y ait point de choix.--Mais il trouvera que celles
-dont il s'est rendu coupable par habitude, par inclination, sont
-ordinairement parées de toutes les fausses beautés dont un pinceau
-flatteur peut les orner. Il croira voir les fleurs les plus
-agréables.--Mais les autres lui paroîtront dans toute leur nudité.--Il
-les verra difformes, horribles; elles ne se peindront à ses yeux qu'avec
-toutes les couleurs de la honte, de l'extravagance, du déshonneur, de
-l'humiliation et de l'infamie.
-
-»Rappelez-vous ce trait de l'histoire de David, lorsqu'il surprit Saül
-endormi dans une caverne, et qu'il lui coupa un pan de sa robe; combien
-de reproches sensibles son cœur ne se fit-il pas d'avoir commis cette
-action? Mais voyez-le ensuite dans l'aventure d'Urie. Voyez comme il
-sacrifie, sans pitié, un brave et fidelle serviteur à sa passion
-déréglée. Sa conscience au moins va le poignarder.--Non. Son cœur calme
-ne se fait aucun reproche. Une année entière se passe sans que son crime
-trouble sa sécurité. Il faut que le prophète Nathan vienne lui en
-peindre toutes les horreurs.--Jusqu'à ce moment il n'en avoit pas fait
-voir le moindre repentir.
-
-»Telle est donc la conscience. Ce moniteur, autrefois si fidelle, si
-surveillant, et que l'Être suprême a placé en nous comme un juge aussi
-terrible qu'équitable; hélas! il ne prend si souvent qu'une connoissance
-imparfaite de ce qui s'y passe, il essuie tant de contradictions et
-d'obstacles, il s'acquitte des devoirs qui lui sont prescrits, avec tant
-de négligence, et quelquefois avec tant d'infidélité, qu'il n'est pas
-possible de se fier à lui seul.--Il faut de nécessité, et de nécessité
-absolue, lui associer un autre principe qui puisse le secourir dans ses
-décisions.
-
-»Et voici ce qui est de la dernière importance pour vous.--Le malheur le
-plus terrible qui puisse vous arriver, est de vous égarer, de vous jeter
-dans l'erreur à cet égard... Philosophes impies! frémissez... songez
-qu'il n'est qu'un seul moyen de se former un jugement sûr du mérite réel
-qu'on peut avoir en qualité d'honnête homme, de citoyen utile, de sujet
-fidelle à son roi, et de serviteur zélé de la Divinité.--C'est d'appeler
-la religion et la morale au secours de la conscience; c'est de voir ce
-qui est écrit dans la loi de Dieu; c'est de consulter la raison et les
-obligations invariables de la vérité et de la justice.
-
-»La conscience se guide-t-elle sur ces rapports?... Si votre cœur alors
-ne vous condamne point, vous serez dans le cas que l'apôtre
-suppose.--Vous aurez raison de croire que la règle est infaillible...»
-(Le sommeil qui avoit déjà jeté du sable dans les yeux du docteur Slop,
-le gagna ici tout-à-fait, et il s'endormit profondément). «Oui, vous
-aurez alors confiance en Dieu; vous croirez que le jugement que vous
-venez de porter sur vous-même, est celui de Dieu, et que ce n'est qu'une
-anticipation de cette juste sentence que l'Être suprême, à qui vous
-devez compte de toutes vos actions, portera lui-même un jour sur votre
-conduite.
-
-»C'est alors qu'on peut s'écrier avec l'auteur du livre de
-l'Ecclésiaste: Heureux l'homme à qui sa conscience ne reproche point une
-multitude de péchés!... Heureux l'homme dont le cœur ne le condamne
-point! Pauvre ou riche, il sera toujours gai, son visage riant annoncera
-la joie de son ame, et son esprit lui dira plus de choses que sept
-sentinelles qui seroient au haut d'une tour...»
-
-(Une tour, dit mon oncle Tobie, est bien peu de chose, si elle n'est pas
-flanquée).
-
-«Il résoudra ses doutes, le conduira dans les sentiers obscurs
-infiniment mieux que les plus habiles casuistes.--Les cas, les
-restrictions des jurisconsultes lui paroîtront des choses simples et
-unies. Les lois humaines, en effet, ne sont pas des lois originaires et
-primitives; elles n'ont été introduites que par la nécessité, et pour
-nous défendre des entreprises nuisibles de ces consciences perverses,
-qui ne se font pas de loi par elles-mêmes.--Elles ne prescrivent de
-règles, que dans les cas où les principes et les remords de la
-conscience ne sont pas assez forts pour nous rendre équitables... Elles
-apprennent aux scélérats qu'ils doivent être justes par la terreur des
-supplices.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIX.
-
-_Il va courir le galop._
-
-
-Oh! je vois, dit mon père, à quelle intention ce sermon a été composé.
-On l'a sûrement destiné pour quelque prison.--J'en aime la tournure, et
-je suis fâché que le docteur Slop se soit endormi avant d'être convaincu
-que le prédicateur n'a point insulté saint Paul, et que l'apôtre et lui
-sont parfaitement d'accord.--Frère Tobie, il n'y a véritablement point
-de différence entre eux.--Mais quand il y en auroit, répondit mon oncle
-Tobie, qu'importe? Les meilleurs amis du monde ont quelquefois une façon
-de penser toute différente.--Tu as raison, frère Tobie, reprit mon père,
-en lui donnant la main. Mais, frère, remplis ta pipe, et moi la mienne,
-et Trim continuera ensuite sa lecture.
-
-Eh bien! Trim, dit mon père, en remplissant sa pipe, que penses-tu du
-sermon?
-
-Moi? ma foi, je pense, dit le caporal, que ces sept hommes qui sont au
-haut de la tour, et qu'on a mis là en sentinelle, sont en bien plus
-grand nombre qu'il ne faut.--Si on continuoit d'en mettre autant au même
-endroit, ce seroit harasser, à propos de rien, un régiment tout entier,
-et un officier qui aime sa troupe ne la fatigue pas. Deux sentinelles
-font tout aussi bien que vingt.--J'ai cent fois commandé moi-même dans
-le corps-de-garde, ajouta Trim, en prenant un pouce de plus de hauteur,
-et je n'ai jamais laissé plus de deux sentinelles à tous les postes que
-j'ai relevés.--C'étoit fort bien, Trim, dit mon oncle Tobie; mais tu ne
-sais pas que les tours, du temps de Salomon, n'étoient pas comme nos
-bastions, qui sont flanqués et défendus par d'autres ouvrages.--Les
-bastions, Trim, n'ont été inventés que depuis la mort de Salomon.--Il
-n'y avoit pas non plus d'ouvrages à cornes, ou de ravelins devant la
-courtine.--On ne faisoit point de grands fossés, tels que nous les
-faisons aujourd'hui avec une cuvette ou un petit fossé au milieu,--ni de
-chemins couverts, ni de palissades au long pour se garantir d'un coup de
-main.--Ainsi, les sept hommes au haut de la tour étoient sûrement un
-petit détachement du corps-de-garde qu'on avoit probablement posté en
-bas, et ils étoient là, tout à-la-fois, pour voir et pour défendre au
-besoin ce poste important...--Mon père sourioit en lui-même, et n'osoit
-pas le faire d'une manière ostensible.--Après ce qui étoit arrivé, cela
-n'auroit pas convenu.--Il alluma sa pipe, et dit au caporal de
-continuer. Trim reporta le sermon à la hauteur de ses yeux, et lut.
-
-
-
-
-CHAPITRE L.
-
-_Le Sermon continue._
-
-
-«Avec la crainte de Dieu devant nous, avec de la droiture et de la
-probité dans tout ce que nous faisons ensemble, on accomplit à-la-fois
-les devoirs de la religion et de la morale. C'est qu'ils sont
-inséparables, et qu'on ne peut les diviser sans les détruire
-réciproquement.--J'avoue cependant qu'on essaie souvent de les séparer
-dans la pratique.
-
-»Hélas! cela n'est que trop vrai. Rien n'est si ordinaire que de voir
-des hommes qui n'ont aucun sentiment de religion, et l'avouer sans
-rougir, s'offenser vivement qu'on doute de leur caractère moral, ou
-qu'on ne soit pas persuadé qu'ils sont scrupuleusement justes dans tout
-ce qu'ils font.
-
-»Quoiqu'il y ait quelque apparence que la chose est ainsi, quoique je ne
-soupçonne qu'à regret une vertu aussi aimable que celle de la droiture
-morale; cependant, dès que j'approfondis et que j'examine les raisons de
-cette vertu apparente, j'en trouve bien peu pour envier à un tel homme
-l'honneur de son motif.
-
-»Qu'il déclame sur ce sujet avec autant d'emphase qu'il voudra; qu'il
-s'enflamme de tout le feu de nos philosophes, ce phosphore brillant ne
-me séduit pas. Il n'a toujours qu'une vertu apparente, sans solidité, ou
-qui n'a du moins pour fondement que son intérêt, son orgueil, sa vanité,
-son aisance, ou quelque autre passion passagère, dont la mobilité ne
-doit certainement pas nous inspirer de la confiance en lui, dans les
-choses importantes.--
-
-»Je connois le banquier qui fait mes affaires.--Je tombe malade, et
-j'envoie chercher le médecin...» Le médecin? le médecin? s'écria le
-docteur Slop, en se réveillant en sursaut. Point de médecin, s'il vous
-plaît; on n'en a pas besoin. Au diable les médecins pour accoucher une
-femme!...
-
-«Je sais qu'ils n'ont guère de religion, ni l'un ni l'autre.--Il n'y a
-point de jour que je ne les entende en faire l'objet de leurs
-railleries, que je ne les en voie traiter tous les dogmes avec la
-dernière indignité.--On ne peut douter que ce ne soit des monstres
-d'impiété.--Eh bien! cependant je confie ma fortune à l'un, et je livre
-ma vie à l'autre.
-
-»Quelle est donc la raison de cette confiance? Elle est bien foible,
-sans doute: elle ne consiste que dans l'idée que l'un ou l'autre ne
-voudra pas s'en prévaloir pour me faire du tort. Je considère que la
-probité leur est nécessaire pour assurer leur état et leurs succès dans
-ce monde;--en un mot, je me persuade qu'ils ne peuvent pas me nuire,
-sans se nuire encore plus à eux-mêmes.--
-
-»Mais je suppose que leur intérêt fût de me faire tort; que l'un, sans
-altérer sa réputation, pût s'emparer de mon bien; que l'autre, sans
-avilir son état, me précipitât dans le tombeau, pour jouir plus
-promptement de quelque avantage que je lui aurois fait... Quels motifs
-ai-je alors de me fier à eux? la religion?... c'est le plus fort: mais
-il n'en ont point! L'intérêt, qui est le motif le plus fort après la
-religion?... mais il est contre moi!... Qu'ai-je donc à mettre dans le
-bassin opposé, pour contrebalancer cette tentation?... Hélas! rien, rien
-qui ne soit plus léger que ces globules d'air qui se forment sur l'eau,
-quand celle du ciel tombe.--Il faut nécessairement que je reste à la
-merci de l'honneur, ou de quelqu'autre principe qu'enfante le caprice.
-Quelle sûreté pour des choses aussi précieuses que ma vie et ma
-propriété!
-
-»On ne peut donc pas compter sur les vertus morales, sans religion. Ce
-sont des êtres fantastiques qui se dissipent d'un moment à l'autre, ou
-qui changent si souvent de forme, qu'on ne les reconnoît plus.
-
-»Mais on ne peut pas compter non plus sur la religion, sans vertus
-morales. J'ai dit qu'elles étoient inséparables, qu'elles s'appuyoient
-mutuellement. Est-il rare, cependant, de voir un homme, qui n'a presque
-point de vertus morales, inspirer la plus haute opinion de son caractère
-religieux?
-
-»Le scélérat! il est avare, colère, vindicatif, inexorable,
-implacable... Il manque de droiture dans toutes ses actions; mais il
-parle tout haut contre l'incrédulité du siècle; il affecte le zèle le
-plus ardent pour certains points de religion: on le voit deux fois par
-jour prier avec ferveur au pied des autels; il fréquente les
-sacremens;--il s'amuse avec certaines parties instrumentales de la
-religion, et se croit un homme religieux, qui s'est acquitté avec
-exactitude de tous ses devoirs envers Dieu. Il ne lui manque plus qu'un
-vice: il l'a. Séduit par la force de cette illusion, il méprise avec un
-orgueil spirituel tous ceux qui n'affectent point la même piété, et qui
-ont pourtant plus d'honneur et plus de droiture que lui.
-
-»C'est encore là un des maux funestes qu'éclaire le soleil.
-
-»Que de crimes ce zèle mal entendu de religion sans morale a causés dans
-le monde! Que de scènes de cruauté, de meurtre, de rapine, d'effusion de
-sang il a produites!
-
-»Dans combien de pays!...» Trim balançoit ici sa main droite avec de
-grands mouvemens, en avant et en arrière, et continua jusqu'à la fin du
-passage...
-
-«Dans combien de pays ce zèle furieux n'a-t-il pas porté le feu, le sang
-et la désolation, sans respecter ni l'âge, ni le mérite, ni le sexe, ni
-les rangs? Il semble que ce faux zèle donnât à ceux qui s'en
-prétendoient inspirés, l'horrible privilége de se livrer à toutes sortes
-d'injustices, d'infamies et d'atrocités.--La compassion étoit bannie de
-leurs cœurs.--Plus durs que les rochers, ils étoient sourds aux cris des
-malheureux qui tomboient sous leurs coups; ils ne faisoient pas une
-action que ce ne fût pour avilir ou déshonorer l'humanité.»
-
-Ouf!... dit Trim, qui avoit lu de suite sans respirer: je me suis trouvé
-dans bien des combats; mais je n'en ai point vu comme celui-ci.--Je
-n'aurois pas lâché la détente de mon fusil dans une pareille rencontre,
-pour le grade même d'officier-général.--
-
-Parbleu! dit le docteur Slop, voilà, voilà une belle réflexion!
-Savez-vous seulement ce que vous venez de lire?
-
-Je sais, répondit vivement Trim, que je n'ai jamais refusé quartier à
-ceux qui me l'ont demandé, et que j'aurois plutôt perdu la vie, que de
-mettre mon fusil en joue sur des femmes ou sur des enfans.
-
-Tiens, Trim, dit mon oncle Tobie, voilà une couronne pour toi, afin que
-tu boives ce soir avec Obadiah, à qui j'en donnerai une
-autre.--Monsieur, je vous rends grâce, dit Trim: mais j'aimerois mieux
-que ces pauvres femmes les eussent.--Tu es un brave et bon garçon, Trim,
-reprit mon oncle.--Et mon père remua la tête en signe d'approbation,
-comme s'il eût voulu dire, cela est vrai.
-
---Mais, Trim, dit-il, continue ta lecture; il me semble que tu as
-bientôt achevé.
-
-
-
-
-CHAPITRE LI.
-
-_Trim lit toujours._
-
-
-«Si le témoignage, hélas! des siècles passés ne suffit pas, voyez
-combien même de nos jours ces faux zélés prétendent honorer Dieu par des
-actions qui les déshonorent eux-mêmes, et qui font le scandale de
-l'univers entier.
-
-»Descendez un instant avec moi dans ces prisons affreuses de
-l'inquisition;--voyez-y la religion assise sur un tribunal d'ébène,
-soutenue par des gênes et des tortures, et foulant à ses pieds la
-justice et la compassion, enchaînées et immobiles... Ecoutez les longs
-gémissemens de ce malheureux qu'on arrache de son cachot de ténèbres,
-pour lui faire son procès, et le livrer ensuite à tous les tourmens les
-plus cruels, qu'un système délibéré de cruauté ait pu inventer.» Trim
-enflammé de colère eut bien de la peine ici à la renfermer en lui-même.
-«Voyez, continua-t-il, le corps de ce misérable épuisé par la faim et la
-douleur. C'est une victime qu'on va livrer aux bourreaux.»--
-
-Ah! s'écria Trim, du ton le plus plaintif: c'est mon frère; c'est mon
-malheureux frère Thomas!--Et laissant tomber involontairement le sermon
-pour joindre ses mains: Ah! messieurs, je crains que ce ne soit mon
-pauvre frère!...--Mon père, mon oncle Tobie, et même le docteur Slop qui
-ne s'attendrissoit pas facilement, furent vivement émus de la douleur de
-Trim.--Trim, dit mon père, ce n'est pas ici une relation historique que
-tu lis, c'est un sermon. Reprends, mon enfant, reprends-en la dernière
-phrase.
-
-«Voyez le corps de ce misérable épuisé par la faim et la douleur. C'est
-une victime qu'on va livrer aux bourreaux.--
-
-»Observez le mouvement de ce terrible instrument;--voyez comment on
-l'étend. Quels tourmens! Ses nerfs et ses muscles se tordent; les
-convulsions de la mort la plus douloureuse sillonnent son visage de
-mille manières: c'est tout ce que la nature peut souffrir... Son ame
-arrachée de ses plus profondes retraites, est déjà sur ses lèvres prête
-à partir.»--Par le ciel! s'écria Trim, je n'en lirois pas davantage pour
-l'empire du monde! Ces horreurs s'épuisent, peut-être en ce moment, sur
-mon pauvre frère à Lisbonne.--Eh! non, mon cher Trim, dit mon père, ce
-n'est pas là une histoire, ce n'est qu'une simple description...--Oui,
-mon garçon, ce n'est pas autre chose, reprit le docteur Slop; ainsi
-tranquillise-toi.--
-
-Cependant, dit mon père, puisque cela lui cause tant de peine, ce seroit
-une cruauté de le forcer à continuer.--Trim, donne-moi le sermon,
-j'acheverai de le lire, et tu peux t'en aller si tu veux.--Je n'en
-voudrois pas lire davantage, répond Trim, pour la couronne des trois
-royaumes; mais si monsieur veut me le permettre, je resterai pour
-l'entendre jusqu'à la fin.--
-
-Le pauvre Trim! s'écria mon oncle.
-
-
-
-
-CHAPITRE LII.
-
-_Mon père lit._
-
-
-«Enfin, voilà qu'on le ramène dans son cachot. Juste ciel! on ne tardera
-pas à l'en tirer, pour le livrer aux insultes de la populace, et le
-précipiter ensuite dans ce bûcher qu'un zèle fantastique lui a
-préparé.--Et c'est là comme en agissent des fidèles!... Malheureux
-enthousiastes! ignorez-vous que cette conduite atroce est absolument
-opposée à l'esprit du christianisme? Ah! rappelez-vous cette règle
-décisive et sûre que Jésus-Christ nous a laissée: _à fructibus eorum
-cognoscetis eos_: vous reconnoîtrez ces faux zélés à leurs œuvres.»
-
-Grâces à Dieu, il est donc mort! s'écria Trim; ses peines sont finies,
-et on ne peut pas lui faire plus de mal... Ah! messieurs.
-
-Ah! tais-toi, dit mon père, un peu impatienté; nous ne finirions jamais,
-si ces interruptions se renouvelloient si souvent.
-
-«Je n'ajouterai à tout ce que je viens de dire, que deux ou trois règles
-fort courtes, qui en sont les conséquences.
-
-»Toutes les fois qu'un homme déclame contre la religion, soyez sûr que
-la violence de ses passions l'a emporté sur sa croyance.--Une vie
-déréglée et une bonne croyance sont incompatibles; et lorsqu'elles se
-séparent l'une de l'autre, c'est que l'on veut tâcher d'obtenir quelque
-tranquillité dans l'esprit.
-
-»Lorsqu'un homme de cette espèce vous dira que telle ou telle chose
-choque sa conscience, c'est comme s'il vous disoit qu'elle lui cause du
-dégoût. Il faut le comparer à ces hommes blasés, qui ne peuvent
-supporter certains alimens.
-
-»En un mot, ne vous confiez point à un homme, de tel rang qu'il soit,
-s'il n'est consciencieux dans toutes ses actions.
-
-»Et pour ce qui vous regarde, souvenez-vous de cette distinction simple
-et sans équivoque. C'est que votre conscience n'est pas une loi. Non.
-C'est Dieu qui a fait la loi, et qui a placé la conscience en nous pour
-décider selon cette loi.--Mais n'allez pas croire que ce doit être comme
-un cadi asiatique, qui juge selon le flux ou le reflux de ses passions.
-La conscience ne doit juger que comme un juge britannique, qui, dans cet
-heureux pays de liberté, de raison et de bon sens, ne se fait point de
-nouvelles lois, mais juge suivant les lois qu'il trouve écrites.»
-
-
-
-
-CHAPITRE LIII.
-
-_Dialogue._
-
-
-MON PÈRE.
-
-En vérité, Trim, je suis fort content de toi.
-
-LE DOCTEUR SLOP.
-
-Et moi aussi.
-
-MON PÈRE.
-
-Il a très-bien lu le sermon.
-
-LE DOCTEUR SLOP.
-
-Fort bien!
-
-MON ONCLE TOBIE.
-
-A merveille!
-
-LE DOCTEUR SLOP.
-
-Il n'y a que ses commentaires qu'il auroit pu épargner.
-
-TRIM.
-
-Ma foi! je n'ai pu y tenir...
-
-MON ONCLE TOBIE.
-
-Le pauvre garçon!...
-
-TRIM.
-
-Je sais bien que j'aurois mieux lu, si j'avois été moins affecté.
-
-LE DOCTEUR SLOP.
-
-Cela est vrai.
-
-MON PÈRE.
-
-Point du tout. C'est précisément ce qui te l'a bien fait lire. Morbleu!
-il seroit à souhaiter que nos prédicateurs débitassent les leurs avec la
-même force; ils feroient plus de sensation sur leurs auditeurs.
-
-MON ONCLE TOBIE.
-
-Ah çà! mais que va-t-il devenir? je serois fâché qu'il fût perdu...
-
-MON PÈRE.
-
-Perdu? et moi aussi. Il m'a trop fait de plaisir... Il est dramatique.
-Cette manière d'écrire, maniée adroitement, saisit l'attention.
-
-LE DOCTEUR SLOP.
-
-Ah! oui. Je m'en suis bien aperçu.
-
-MON ONCLE TOBIE.
-
-Mais comment diable s'est-il trouvé dans mon _Stévinus_?
-
-MON PÈRE.
-
-Ma foi! c'est ce que j'ignore; il faudroit être aussi habile que
-Stévinus, pour résoudre cette question.--
-
-
-
-
-CHAPITRE LIV.
-
-_Le Sermon court la pretentaine._
-
-
-Mon oncle Tobie fit un sourire agréable de plaisir à l'éloge de
-Stévinus. Cela ne rompit point la conversation sur le sermon, et mon
-père fit part de ses conjectures sur l'auteur.--Je crois le connoître,
-dit-il; je gagerois quasi qu'il est du ministre de notre paroisse.
-
-Ce qui faisoit croire à mon père qu'il étoit d'Yorick, c'en étoit le
-style. Il étoit aussi dans sa méthode.--Ses conjectures se réalisèrent
-deux jours après. Yorick envoya un domestique le demander à mon oncle
-Tobie.
-
-Mais comment s'étoit-il trouvé dans son Stévinus? Mon oncle Tobie
-s'éclaircit de cette circonstance par la même occasion. Yorick, à qui
-toutes espèces de connoissances étoient précieuses, lui avoit emprunté
-son Stévinus. Il fit son sermon pendant qu'il avoit Stévinus; il le mit
-par mégarde dans le livre, et en renvoyant le livre à mon oncle, il ne
-songea point au sermon.
-
-Le destin de ce sermon est assez singulier.--Le bon Yorick n'avoit pas
-toujours des habits qui ne faisoient que de sortir des mains du
-tailleur. Son sermon se perdit une seconde fois en glissant à travers la
-poche et la doublure déchirée de sa veste. C'étoit un jour qu'il montoit
-sur son bidet de quatre-vingt sous, le sermon tomba dans la boue, et le
-bidet l'y enfonça en piétinant. Il y resta quelque temps. Un mendiant
-qui passa l'aperçut, et l'en tira. Il le vendit au bedeau d'une paroisse
-voisine pour un pot de bierre, et le bedeau en fit présent à son curé,
-et depuis oncques il ne revint dans les mains de son propriétaire. Il
-mourut sans le revoir.
-
-Le curé sans doute en avoit fait usage. Cependant je ne l'assure pas. Un
-curé peut être assez instruit pour se passer des ouvrages des
-autres.--Celui-ci tomba, je ne sais comment, dans les mains d'un
-chanoine de la cathédrale d'Yorck, et quelle trouvaille pour un
-chanoine! M. le prébendaire d'Yorck l'apprit bientôt par cœur, et le
-débita dans son église. Il fut applaudi, et le fit imprimer quelque
-temps après, avec son nom en gros caractères au frontispice. Yorick
-avoit essuyé plusieurs de ces revers pendant sa vie; mais il étoit cruel
-de le dépouiller après sa mort, et d'enlever à sa mémoire l'honneur de
-ses propres ouvrages.--Le ciel ne l'a pas voulu. Ce larcin fut découvert
-quelque temps après. Je le publie pour trois raisons.
-
-La première, c'est que cela n'empêchera point l'homme au canonicat
-d'arriver aux dignités ecclésiastiques. Il n'y auroit peut-être pas
-quatre personnages en Angleterre qui atteignissent à l'épiscopat, s'ils
-n'y alloient que par leurs sermons; et si cela est en Angleterre, cela
-peut bien être ailleurs, comme on sait.
-
-L'autre raison, c'est que j'aime à rendre justice à qui elle appartient.
-
-Enfin, c'est que je procurerai peut-être par-là du repos à l'ame
-d'Yorick.--Les bonnes gens de la campagne, sans compter les personnes
-qui passent pour avoir l'esprit fort, viennent me dire qu'elle se laisse
-voir souvent. Yorick est devenu un esprit... Je calmerai par-là ses
-agitations; et c'est un pas que je ne serai sûrement pas obligé de
-prodiguer pour beaucoup d'autres. Je ne crois pas que ceux qui prêchent
-ses sermons, ou qui en prêchent d'autres que les leurs, et même fort
-souvent les leurs, subissent jamais une pareille métamorphose.--
-
-
-_Fin du Tome premier._
-
-
-
-
-TABLE
-
-DES CHAPITRES
-
-Contenus dans ce Volume.
-
-
- CHAPITRE PREMIER. _C'étoit bien à cela qu'il falloit penser._ Page 1
- CHAP. II. _L'Embryon._ 3
- CHAP. III. _En voilà l'effet._ 5
- CHAP. IV. _Que de maris sont moins sûrs!_ 7
- CHAP. V. _Les Planètes._ 12
- CHAP. VI. _Les volontés sont libres._ 14
- CHAP. VII. _Et oui! chacun a son ton, son allure._ 16
- CHAP. VIII. _Je n'y tiens pas toujours._ 20
- CHAP. IX. _Annonce._ 23
- CHAP. X. _Ce qui se voit tous les jours._ 26
- CHAP. XI. _On a beau faire, chacun se plaint toujours._ 28
- CHAP. XII. 38
- CHAP. XIII. _L'Epitaphe._ 46
- CHAP. XIV. 54
- CHAP. XV. _Avis aux historiens._ 56
- CHAP. XVI. _Le contrat de mariage._ 59
- CHAP. XVII. _Chagrins domestiques._ 67
- CHAP. XVIII. _Résolution de ma mère._ 69
- CHAP. XIX. _La convention._ 70
- CHAP. XX. _Conseil._ 76
- CHAP. XXI. _Prenez-y garde! le cas est intéressant._ 78
- CHAP. XXII. _La consultation._ 88
- CHAP. XXIII. _Des découvertes._ 96
- CHAP. XXIV. _L'éloge et l'utilité des digressions._ 109
- CHAP. XXV. _Comment peindre mon oncle Tobie?_ 113
- CHAP. XXVI. _Nous y viendrons._ 118
- CHAP. XXVII. _Un peu de patience._ 120
- CHAP. XXVIII. _Enfin nous y voilà._ 122
- CHAP. XXIX. _Ce qu'on a déjà vu._ 128
- CHAP. XXX. _Trop est trop._ 136
- CHAP. XXXI. _Le feu prend._ 140
- CHAP. XXXII. _Trim._ 144
- CHAP. XXXIII. _Les conjectures de mon oncle._ 155
- CHAP. XXXIV. _Contre-temps._ 157
- CHAP. XXXV. _Cela est clair comme le jour._ 160
- CHAP. XXXVI. _Ragotin n'est pas pire._ 163
- CHAP. XXXVII. _Combien de choses à développer._ 167
- CHAP. XXXVIII. _Il ne peut rien faire._ 170
- CHAP. XXXIX. _Comme il court!_ 172
- CHAP. XL. _La Dissertation._ 182
- CHAP. XLI. _Autre Anicroche._ _ibid._
- CHAP. XLII. _Prélude._ 187
- CHAP. XLIII. _Il est toujours tout prêt._ 189
- CHAP. XLIV. _Avis._ 190
- CHAP. XLV. _Le Sermon._ 194
- CHAP. XLVI. _Enfin le Sermon commence._ 197
- CHAP. XLVII. _Trim reprend sa lecture._ 200
- CHAP. XLVIII. _Un petit coup d'éperon au dada de mon oncle
- Tobie._ 206
- CHAP. XLIX. _Il va courir le galop._ 211
- CHAP. L. _Le Sermon continue._ 214
- CHAP. LI. _Trim lit toujours._ 220
- CHAP. LII. _Mon père lit._ 222
- CHAP. LIII. _Dialogue._ 224
- CHAP. LIV. _Le sermon court la pretentaine._ 227
-
-
-Fin de la Table du Tome premier.
-
-
-
-
-Note du transcripteur
-
-On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par
-ex. Shakespéar/Shakespeare, bisarrerie/bizarrerie, système/systême,
-tems/temps, jeterois/jetterois, etc.). Les erreurs clairement
-introduites par le typographe ont été corrigées. Les passages en
-italique sont indiqués entre _caractères soulignés_.
-
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's OEuvres complètes, tome 1/6, by Laurence Sterne
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 1/6 ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of &OElig;uvres complètes, tome 1, by Laurence Sterne.
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-<body>
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-<pre>
-
-Project Gutenberg's OEuvres complètes, tome 1/6, by Laurence Sterne
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: OEuvres complètes, tome 1/6
-
-Author: Laurence Sterne
-
-Release Date: April 7, 2020 [EBook #61772]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 1/6 ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<h1>&OElig;UVRES<br />
-COMPLÈTES<br />
-DE<br />
-LAURENT STERNE.</h1>
-
-<p class="c">NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.</p>
-
-<p class="c">TOME PREMIER.</p>
-
-<p class="c">A PARIS,<br />
-Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN.<br />
-AN XI.&mdash;1803.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><i>Ce volume contient</i></p>
-
-
-<p>La vie de l'Auteur;&mdash;des Mémoires particuliers
-sur sa personne, sur ses ouvrages,
-sur l'origine de Tristram Shandy.</p>
-
-<p>La première partie des Opinions de
-Tristram Shandy.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="figc"><img src="images/frontis.jpg" alt="" /></div>
-<div class="legende"><i>Laurent Sterne</i></div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">A <span class="sc">Madame</span> M. A. E. B**.
-m. d. p. t. n. * f. s. m. c. * s. b. a. p. m****.
-u***. à j*****.</p>
-
-
-<p><i>L'amitié, Madame, vous fait
-hommage de cette édition. L'Auteur
-vous l'eût offerte lui-même assurément,
-s'il eût eu, comme moi, le
-plaisir de vous connoître.</i></p>
-
-<p><i>Recevez, Madame, les assurances
-du respectueux dévouement de</i></p>
-
-<p class="sign"><i>Votre t. v.</i></p>
-
-<p class="sign">J.-Fr. <span class="sc">Bastien</span>, <i class="small">éditeur</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak"><span class="large">VIE</span><br />
-DE STERNE.</h2>
-
-
-<p>Laurent Sterne naquit dans la capitale
-d'Irlande. Il étoit fils d'un officier, et
-arrière-petit-fils d'un archevêque: un de ses
-oncles étoit prébendaire de la cathédrale de
-Dublin: ce qui lui procura beaucoup de relations
-avec le clergé.</p>
-
-<p>Destiné lui-même à parcourir cette carrière,
-il entra fort jeune à l'université de
-Cambridge, où il développa des talens particuliers.
-La gaieté de son caractère, la vivacité
-de son imagination, son génie, les saillies
-de son esprit, la tournure de ses idées l'annoncèrent
-de bonne heure.</p>
-
-<p>Malgré toutes ces qualités, il vécut cependant
-quelque temps fort peu connu à Sulton,
-dans la forêt de Gastres. Son revenu étoit
-très-modique, et ne consistoit que dans les
-foibles rétributions d'un vicariat qu'il avoit
-obtenu dans le comté d'Yorck.</p>
-
-<p>Sans ambition, il seroit peut-être resté
-toute sa vie dans cette obscurité, si une occasion
-particulière ne l'eût fait connoître.</p>
-
-<p>Un de ses amis sollicitoit la survivance
-d'un bénéfice important, dont le titulaire
-vouloit faire assurer les revenus à sa femme
-et à son fils après sa mort. Sterne trouva
-que c'étoit bien assez qu'il en jouît pendant
-toute sa vie, et il se joignit à son ami pour
-empêcher cette substitution singulière. Mais
-ils n'avoient ni l'un ni l'autre assez d'intrigue;
-leurs soins n'eurent aucun succès, et leur
-adversaire réussit. Sterne, piqué, chercha les
-moyens de se venger, il ne trouva que celui
-de faire une satyre contre le simoniaque. Elle
-opéra si vivement sur l'esprit de cet homme,
-qu'il fit prier Sterne de la supprimer. Cela
-n'étoit pas possible, déjà elle étoit répandue;
-mais la crainte qu'elle ne fût suivie
-de quelqu'autre, fit le même effet. Le bénéficier
-résigna son bénéfice à l'ami de Sterne,
-et cette aventure lui fit avoir à lui-même,
-sans la demander, une des meilleures prébendes
-de la cathédrale d'Yorck. Cet ouvrage
-étoit intitulé: <i>Histoire d'un bon gros
-manteau avec un tapabor de l'espèce la plus
-chaude, dont l'heureux possesseur ne seroit
-pas content, s'il n'en pouvoit couper assez
-pour faire une juppe à sa femme, et une
-culotte à son fils</i>.</p>
-
-<p>Le vicariat de Sterne ne l'occupoit guère
-que le dimanche matin. Il y faisoit l'office
-divin avec la plus grande exactitude, et le
-soir, il alloit prêcher dans la paroisse de
-<i>Stillington</i>. Son canonicat lui donna d'autres
-soins, qu'il remplit pendant long-temps avec
-l'attention la plus scrupuleuse.</p>
-
-<p>Etant un jour dans un café d'Yorck avec
-d'autres ecclésiastiques, un étranger d'un
-certain âge y déclama vivement contre la
-religion, et contre le clergé. Ce ne sont
-que des hypocrites: qu'en pensez-vous, dit-il,
-en s'adressant à Sterne? Celui-ci, sans faire
-semblant de lui répondre directement, prit
-la parole: «J'ai chez moi, dit-il, un épagneul
-qui est charmant: c'est le meilleur
-chien de chasse qu'il y ait dans toute la province;
-mais il est d'un caractère si sauvage,
-si farouche, il s'élance surtout avec tant
-de férocité contre des gens qui ne lui ont
-point fait de mal, que je suis résolu de
-le faire noyer.»&mdash;L'étranger sentit l'allégorie,
-et se retira sans rien dire.</p>
-
-<p>On venoit de faire une superbe édition
-de Rabelais; Sterne qui avoit beaucoup entendu
-parler de cet auteur se le procura.
-Dès ce moment, il abandonna tous les soins
-de son canonicat, et ne s'occupa plus que
-du curé de Meudon, et de ses ouvrages.
-On se plaignoit de ne le plus voir dans les
-cercles dont il faisoit l'amusement.</p>
-
-<p>Il étoit absolument inconnu dans la capitale.
-C'étoit pourtant là qu'il vouloit faire
-imprimer les deux premiers volumes de son
-<i>Tristram Shandy</i>. Il les envoya à un des libraires
-qui publioit le plus de nouveautés,
-et lui marqua le prix qu'il en vouloit: celui-ci
-les lui renvoya. Il se décida alors à les faire
-imprimer à Yorck. On ne lui en offrit pas
-ce que le papier et la copie de son manuscrit
-lui avoient coûté. Mais à peine l'ouvrage
-parut-il, qu'il fut enlevé avec une rapidité
-incroyable. On lui donna mille guinées pour
-en permettre une seconde édition.</p>
-
-<p>Tristram Shandy se trouva entre les mains
-de tout le monde. Beaucoup le lisoient, et
-peu le comprenoient. Ceux qui ne connoissoient
-point Rabelais, son esprit, son génie,
-le comprenoient encore moins. Il y avoit des
-lecteurs qui étoient arrêtés par des digressions
-dont ils ne pouvoient pénétrer le sens;
-d'autres qui s'imaginoient que ce n'étoit
-qu'une perpétuelle allégorie, qui masquoit
-des gens qu'on n'avoit pas voulu faire paroître
-à découvert. Mais tous convenoient
-que Sterne étoit l'écrivain le plus ingénieux,
-le plus agréable de son temps, que ses caractères
-étoient singuliers et frappans, ses
-descriptions pittoresques, ses réflexions fines,
-son naturel facile.</p>
-
-<p>Cet ouvrage lui attira la plus grande considération.
-Il fut recherché des grands, des
-savans, des gens de goût, et singulièrement
-de tous ceux qui sont enclins à jeter du ridicule
-sur tout ce qui se passe dans le monde:
-c'étoit une espèce de gloire d'avoir passé une
-soirée avec l'auteur de <i>Tristram Shandy</i>: mais
-il éprouva le sort de toutes les personnes qui
-obtiennent de la célébrité par leurs talens.
-Lui et ses ouvrages furent déchirés dans mille
-brochures, dont on ne connoît pas même
-actuellement le titre. S'il eut une foule d'ennemis
-obscurs, il eut des défenseurs distingués
-qui le vengèrent. Un des plus grands
-seigneurs de l'Angleterre prit hautement son
-parti contre quelques ecclésiastiques; et pour
-lui marquer tout-à-la-fois, disoit-il, et son
-estime pour lui, et le peu de cas qu'il faisoit
-d'eux, il lui donna un bénéfice considérable
-dans la paroisse de Cawood.</p>
-
-<p>Sterne ne tarda point à publier les sermons
-qu'il avoit faits dans son vicariat. Il en avoit
-glissé un dans son Tristram Shandy, qui fit
-d'abord prendre la meilleure opinion de ceux-ci.
-L'excellence de la morale et le style n'y
-laissèrent en effet rien à désirer. Mais on le
-blâma sévérement de les avoir donnés sous
-un nom ridicule. «Je fais imprimer ces sermons,
-disoit-il dans sa préface, comme
-s'ils étoient d'Yorick. J'espère que le lecteur
-grave ne trouvera rien en cela qui
-puisse l'offenser, et je continuerai de publier
-les autres sous le même titre.» Yorick
-étoit le nom d'un bouffon que Shakespeare
-avoit introduit dans sa tragédie de Hamlet.</p>
-
-<p>Les volumes de son Tristram Shandy
-furent imprimés successivement. On ne les
-trouva point inférieurs aux premiers. Son
-conte burlesque du grand nez parut aussi
-plaisant, que l'histoire de Lefèvre étoit pathétique
-et touchante.</p>
-
-<p>Son voyage sentimental ne démentit point
-sa réputation. Il fut traduit dans toutes les
-langues presque aussi-tôt qu'il parut.</p>
-
-<p>Sterne, entraîné dans la république des
-lettres, laissa le soin de ses bénéfices, et
-leur principal revenu à des ecclésiastiques
-qui les desservoient: il en étoit bien récompensé.
-Ses ouvrages lui valoient beaucoup;
-mais il n'avoit aucune économie. Ses voyages
-étoient très-coûteux, surtout quand il passoit
-le détroit de Calais.</p>
-
-<p>Beaucoup de personnes à Paris l'ont connu.
-Il étoit un soir chez un horloger de ses amis;
-il ne lui vit pas la même gaieté qu'à l'ordinaire.
-C'étoit le vingt-neuf du mois. Il ne
-faut pas, lui dit-il, mon ami, que l'idée des
-embarras du trente, nous empêche ce soir
-de sabler joyeusement la bouteille de vin de
-Champagne, et lui donna aussi-tôt sa bourse.</p>
-
-<p>Sa figure étoit originale et excitoit le rire
-quand on le regardoit. Il s'habilloit avec
-cela d'une manière particulière qui le faisoit
-encore plus remarquer. En passant un jour
-sur le Pont-Neuf, il s'arrêta tout court et
-fixa la statue de Henri IV. Il fut presque
-aussitôt entouré d'une foule de gens qui le
-considéroient avec un air de curiosité. Eh
-bien! c'est moi, leur dit-il, et vous ne me
-connoissez pas davantage: mais imitez-moi;
-et il tomba à genoux devant la statue du roi.</p>
-
-<p>Il étoit marié, et sa femme d'un caractère
-très-différent du sien, le quitta, et se
-retira en France dans un couvent. Ils avoient
-une fille qu'elle éleva, et qui avoit seize ans
-environ quand il mourut. Cet événement les
-fit repasser en Angleterre. Il y avoit déjà
-quelque temps que leurs pensions n'étoient
-pas exactement payées, et elles accusoient
-Sterne de dureté; mais elle virent en arrivant
-quelle étoit la vraie cause de cette négligence.
-Elles ne trouvèrent rien dans sa
-succession. L'estime et l'amitié qu'on avoit
-eues pour lui leur devinrent particulières.
-On leur fit des présens de toutes parts, et
-l'on souscrivit, avec une espèce d'enthousiasme,
-à une édition de ses ouvrages qu'elles
-annoncèrent.</p>
-
-<p>On a dit que depuis la mort de Sterne on
-l'avoit enlevé du cimetière de <i>Moribode</i>,
-où il avoit été inhumé, et qu'un célèbre
-chirurgien d'Oxford avoit disséqué son cerveau,
-dans l'idée qu'il trouveroit quelque
-chose d'extraordinaire dans sa configuration.
-C'est un conte fait à plaisir.</p>
-
-<p>Sterne s'est bien peint lui-même sous le
-nom d'Yorick, dans le premier volume de
-son Tristram Shandy.</p>
-
-<p>Voltaire dit de cet ouvrage dans ses questions
-sur l'encyclopédie, <i>qu'il ressemble à
-ces petites satyres de l'antiquité, qui renfermoient
-des essences précieuses</i>. Il en traduit
-lui-même deux ou trois passages, et dit
-du tout, <i>que ce sont des peintures supérieures
-à celles de <em>Rembrandt</em>, et aux crayons
-de <em>Calot</em>.</i></p>
-
-<p>C'est sur le mot <i>conscience</i> que Voltaire
-en fait cet éloge; il faut croire qu'il a dit
-ce qu'il pensoit. L'auteur, selon lui, est le
-second <i>Rabelais</i> d'Angleterre.</p>
-
-<p>Sterne s'étoit en effet nourri des écrits du
-curé de Meudon, qu'il n'a point imité dans
-ses licences. C'est toujours décemment qu'il
-peint les objets, il est difficile d'y mettre plus
-d'esprit, plus de finesse, et la gaieté en est
-l'ame.</p>
-
-<p>Cet homme singulier est mort comme il
-avoit vécu, avec la même indifférence et la
-même insouciance, sans paroître en rien affecté
-de sa prochaine dissolution, même
-vingt-quatre heures avant sa fin. Son décès
-fut annoncé dans les journaux du 22 mars
-1768, par un de ses amis, de la manière
-suivante:</p>
-
-<p>En son logis, dans Bond-Street, est mort
-le rév. Sterne.</p>
-
-<p>Hélas! pauvre Yorick! je l'ai bien connu;
-il étoit une source de bonnes plaisanteries,
-et il avoit l'imagination la plus brillante. Il
-possédoit esprit, gaieté, génie; il ne lui manquoit
-qu'un grain de sagesse, pour en tirer
-un bien meilleur parti.</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="sc">Epitaphe de Sterne, par Garrick.</span></p>
-
-<p>Laissons l'orgueil étaler les marbres sur
-les tombeaux, les charger d'inscriptions fastueuses,
-dont les partisans de la vérité n'approchent
-jamais. C'est la simple, mais sincère
-amitié qui grave sur cette pierre brute:</p>
-
-<p><i>Ici dorment le génie, l'esprit, la gaieté</i> ou
-<i>Sterne</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak"><span class="large">MÉMOIRES</span><br />
-<span class="small">DE</span><br />
-STERNE.</h2>
-
-<p class="c"><i>Origine de Tristram Shandy.</i></p>
-
-
-<p>Si le lecteur est curieux de connoître l'origine
-d'un pareil ouvrage, la voici:</p>
-
-<p>En feuilletant mes manuscrits, j'y trouve
-que j'eus quelque envie jadis d'écrire mes
-mémoires.</p>
-
-<p>Je me mis, en effet, à l'ouvrage avec l'intention
-la plus sérieuse et la plus stupide
-possible; mais tout-à-coup le fantôme de
-l'imagination, et le phosphore de l'esprit
-brillèrent à ma vue, m'éblouirent et m'entraînèrent
-à travers les haies et les fossés,
-les ronces, les fondrières et les sables arides,
-pendant le cours de quatre volumes, avant que
-je me fusse avisé de me mettre au monde.
-Oui, la majeure partie de mon ouvrage étoit
-dépensée avant l'époque de ma naissance.
-Ah! je le connoissois trop, ce monde, pour
-être tant désireux d'y arriver.</p>
-
-<p>La bisarrerie et la nouveauté des premiers
-volumes exercèrent le goût capricieux du
-public: je fus applaudi et sifflé, défendu et
-censuré dans plus d'une page. Cependant,
-comme il y a, en un sens, plus de lecteurs
-que de juges, l'édition fut vendue, et, par
-conséquent, elle réussit. Cela m'encouragea,
-et je continuai avec le même ton d'insouciance,
-tout en chantant, et entouré d'une
-nombreuse audience, qui épioit la chûte des
-feuilles que je lui jetois. Ce qui m'amusoit
-le plus, étoit ce nombre de lecteurs pénetrans,
-qui jugeoient que mes extravagantes
-lubies contenoient un sens mystique dont
-ils se targuoient de dévoiler la sublime profondeur
-à la fin de l'ouvrage.</p>
-
-<p>Il y a plus encore: des jurés-experts devineurs
-d'énigmes prétendoient pouvoir suivre
-ma trace à travers chaque volume, sans
-perdre de vue, un seul moment, la connexion
-de mes phrases. Quels lynx! quels
-enthousiastes! avec quelle intelligence et quel
-avantage ces messieurs n'auroient-ils pas lu
-l'apocalypse? la bête à sept têtes, le puits
-fumant et les sauterelles cuirassées n'auroient
-été qu'un jeu pour leur perspicacité.</p>
-
-<p>Cependant j'ai la modestie d'avouer qu'il
-y a, par-ci, par-là, dans mon livre quelques
-passages intéressans.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">In sterquilinio margaritam reperit.</i></p>
-
-<p>J'y ridiculise quelques foiblesses: la charité
-et la bienveillance y sont toujours inspirées
-et recommandées: quelquefois, il est vrai,
-je cours les champs et les grands chemins,
-sans d'autre projet que celui de jouir du bienfait
-de l'air et de la liberté; mais un objet
-de pitié se présente-t-il à moi, je l'offre aussitôt
-à la pitié publique.</p>
-
-<p>C'est ainsi que je vaguois dans l'insouciance,
-aussi innocemment qu'un enfant qui joue
-en cheminant, et que je ne revenois à moi,
-que lorsque l'humanité, posant sa main sur
-mon sein, m'arrêtoit tout-à-coup, et me
-tiroit à part: j'étois alors dans mon fort. Nous
-exprimons bien ce que nous sentons vivement;
-et, dans un pareil sujet, l'écrivain
-a une double énergie: il soulage son c&oelig;ur,
-en plaidant pour les autres.</p>
-
-<p>Je continuai cette rodomontade tout le long
-de mon ouvrage; le papier s'entassoit sous
-ma main, quand je fis réflexion qu'il n'y
-avoit que sept merveilles au monde. En attendant,
-la nouveauté vieillissoit, et la bisarrerie
-perdoit de sa singularité: je m'en
-aperçus; mais le moyen d'arrêter la vélocité
-d'une plume qui a pris son vol.</p>
-
-<p>Je déterminai seulement de faire cesser les
-caracoles de mon dada; je serai la gourmette;
-et je m'apprêtai à tenir ma promesse
-au public, d'une manière plus posée et plus
-systématique. Me voilà à jeter sur mon papier,
-de grands sujets; mais je n'ai pas eu le temps
-de les polir. Tant d'idées, tant de caprices
-passoient à travers ma cervelle pendant la
-composition, et repoussoient tellement tour-à-tour
-ces grands desseins, que je n'ai encore
-pu en former un seul volume, pour
-m'acquitter envers mes lecteurs.</p>
-
-<p>Un de mes projets favoris étoit de composer
-un petit livret intitulé <i>alphabet</i>, à
-l'usage des jeunes gens de tous les états: ils
-devoient s'y instruire sur la manière d'agir
-et de parler dans les diverses occurrences
-de la vie.</p>
-
-<p>Avouons-le à notre honte; un pareil code
-nous manque encore. La nature, je le sais,
-a épuisé ses libéralités en faveur de quelques
-individus que je connois: elle leur inspire,
-dans leurs actions et leurs paroles, un esprit,
-une ame qui équivalent, et au-delà, à la
-nécessité de l'éducation; mais ces exemples
-sont rares; on peut même les appeler des
-<i>comètes morales</i>.</p>
-
-<p>La plupart des hommes sont nés avec cette
-douce foiblesse de l'esprit, qui résout chaque
-action et chaque idée en égoïsme. La plus belle
-descendance généalogique, la plus brillante
-fortune ne sauroient vaincre cette foiblesse
-sans le secours de l'instruction.</p>
-
-<p>Mais la plus grande partie de nos jeunes
-élégans, <i lang="la" xml:lang="la">tandem custode remoto</i>, aussitôt
-qu'elle est émancipée du collége, jette à bas
-le fardeau dont ses épaules étoient alourdies.
-Tel est leur raisonnement, ou leur déraison.
-Les offices de Cicéron sont classés
-par eux, avec Despautère, parmi les pédanteries
-des écoles. Ils ont alors assez de christianisme
-pour mépriser les péchés brillans
-de la morale payenne, ainsi que nos orthodoxes
-affectent de nommer ses vertus. Dès-lors
-leur sentiment devient le seul motif de
-leur jugement; et les usages du monde, la
-règle unique de leurs actions.</p>
-
-<p>De-là, l'introduction de tant de faux principes
-et de tant d'actions viles et ignobles.
-De-là, parmi les grands, les coureurs de
-Newmarket, le courtage et la corporation
-des nouvellistes. De-là, les dignitaires de la
-magistrature dégénèrent en praticiens, et les
-dignitaires de l'église en collecteurs de dîmes.</p>
-
-<p>Le but de mon rituel devoit être de faire
-connoître le <i lang="la" xml:lang="la">verum atque decens</i> de la morale,
-la beauté ou la laideur des actions humaines.
-Il étoit important pour les personnes
-d'un certain rang, de pratiquer la vertu, ou
-du moins d'y prétendre. Ils auroient appris
-que ni leur propre sentiment, ni les usages
-du monde n'étoient pas une autorité suffisante
-pour la défense du vice ou de l'indécence.
-Je voulois les renvoyer à l'école: quoiqu'ils
-aient rarement un c&oelig;ur, ils auroient encore
-appris quelque chose par c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Nos seigneurs n'auroient pas été tentés,
-pour cela, de réformer leur petites maisons;
-mais ils n'auroient peut-être pas osé les décorer
-de leurs écussons, et offrir les laquais
-ou leurs maîtresses revêtus de la livrée de
-leurs femmes. Nos apprentifs ministres n'auroient
-pas quitté chaque jour le heaume et
-l'épée, pour saisir et diriger les rennes d'un
-cabriolet leger.</p>
-
-<p>On auroit peut-être moins vu de ces divorces
-scandaleux autorisés par nos m&oelig;urs
-modernes, de ces divorces, qui, comme les
-sections d'un polype, engendrent, chacun
-de leur côté, après leur séparation.</p>
-
-<p>Je ne suis pas néanmoins assez visionnaire
-pour croire que mon alphabet eût rendu les
-hommes vertueux, en dépit de notre commune
-éducation.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Et quae fuerunt vitia, mores sunt.</i></div>
-</div>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Sénèque.</span></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les vices d'autrefois sont les m&oelig;urs d'aujourd'hui.</div>
-</div>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Clément.</span></p>
-
-<p>Mais je pense qu'il est possible que les
-hommes se fussent accoutumés à ne pas faire
-parade de leurs déportemens: c'étoit déjà
-gagner un grand point en morale:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Est quàdam prodire tenùs, si non datur ultrâ.</i></div>
-</div>
-
-<p>La prétention à avoir plus de vertu qu'on
-n'en a, est hypocrisie; mais il y a aussi
-quelque mérite à ne pas exposer en public
-les vices dont on est coupable.</p>
-
-<p>Un homme de loi, opulent, auroit pu,
-malgré mes leçons, pourchasser un emploi,
-à la moitié de sa valeur, parce que le malheureux
-propriétaire avoit le gibet à éviter; mais
-après m'avoir lu, il ne se seroit jamais vanté
-de son intelligence.</p>
-
-<p>Un libertin auroit pu tromper la beauté
-et marchander l'innocence auprès de la misère;
-mais il n'auroit pas cherché un confident
-à ses amours. Il n'auroit pas plongé sa
-victime dans l'indigence, et proclamé son
-vil triomphe.</p>
-
-<p>Une autre de mes visions étoit de donner
-quelques idées sur l'amélioration de la procréation
-humaine. J'avois préparé une nouvelle
-édition de la <i>callipédie</i>, ou l'<i>art de
-faire de beaux enfans</i>;&mdash;je l'aurois décorée
-de notes et d'estampes, et enrichie
-de traits philosophiques, qui frappoient sans
-cesse mon <i lang="la" xml:lang="la">sensorium</i>, lorsque ce projet alloit
-et venoit dans ma tête.</p>
-
-<p>Mille écoles sont ouvertes pour le progrès
-des sciences et des arts. O honte! il n'en
-est point pour l'art de la nature! Celui qui
-copie la physionomie divine de l'homme,
-reçoit des couronnes et des applaudissemens,
-tandis que celui qui présente la maîtresse
-pièce, le prototype d'un travail mimique,
-n'a, comme la vertu, que son travail pour
-récompense.</p>
-
-<p>J'eusse encouragé l'antique, le moral, le
-politique ouvrage de la propagation: j'eusse
-peut-être réveillé quelque idée semblable à
-l'établissement des Romains, nommé <i lang="la" xml:lang="la">Jus
-trium liberorum</i>; et restreint l'abus de ces
-mélanges adultères, qui se terminent toujours
-par la stérilité, parce que la débauche
-est un monstre qui n'engendre pas.</p>
-
-<p>Je ne puis concevoir comment cet objet
-n'est pas devenu celui d'une fondation royale,
-à moins que l'exemple de notre roi, bon
-père et loyal époux, n'en tienne lieu.</p>
-
-<p>Je me suis quelquefois amusé, dans mes
-lubies philosophiques, de l'idée de voir un
-couple d'enfans faits suivant mes principes.
-Je n'alarmerai pas, par une description, les
-oreilles de mes auditeurs&hellip; quoique je sois
-bien assuré que le suprême auteur de la beauté,
-de l'ordre et de l'harmonie, ne pourroit
-se fâcher de pareilles recherches.</p>
-
-<p>Le Dieu de la nature seroit-il jaloux de
-voir notre curiosité se plonger dans la profondeur
-de ses secrets? la philosophie peut-elle
-devenir une impiété?</p>
-
-<p>Plusieurs autres projets de cette espèce,
-dont l'exposition suffiroit à lasser l'infatigable
-<i>Fabius</i>, et dont l'exécution demanderoit une
-vie patriarchale, se sont présentés à mon
-imagination active, indépendamment de mille
-boutades, qui sont aussitôt avortées dans
-ma tête. Ces idées ont été engendrées au
-milieu des chagrins, des peines, des maladies;
-et je n'ai jamais pu les porter plus de quelques
-minutes.</p>
-
-<p>Appelez à présent ceci, non mes <i>ouvrages</i>,
-mais mes <i>amusemens</i>; je le veux bien: songez
-seulement, critiques, que j'écris beaucoup
-pour ma santé, et un peu pour celle de mes
-lecteurs.</p>
-
-<p>Bacon, dans son histoire de la vie et de
-la mort, recommande expressement la lecture
-des ouvrages gais et légers; et je vais
-faire insérer le mien dans la nouvelle édition
-du dispensaire de Londres.</p>
-
-<p>Cherchera-t-on, après cela, minutieusement
-des fautes dans un livre fait dans de
-pareilles vues? Quelle gaieté les chirurgiens
-ne sont-ils pas forcé d'employer quand
-ils prêtent leur cruel ministère à la beauté
-souffrante?</p>
-
-<p>Les philosophes ont aussi approuvé les
-bagatelles dans les maladies de l'esprit:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Misce stultitiam consiliis brevem.</i></div>
-<div class="verse">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</div>
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Lusus animo debent aliquando dari</i></div>
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Ad cogitandum, melior ut redeat sibi?</i></div>
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">etc. etc. etc. etc.</i></div>
-</div>
-
-<p>Et moi, qui suis un parfait philosophe de
-l'école française, dont la doctrine est toute
-renfermée dans cette formule: <i>Riez de tout</i>,
-j'affirme que les ouvrages dont le seul but
-est d'égayer l'esprit, quelques libres qu'ils
-semblent être, ne doivent pas être jugés avec
-une sévérité aussi méthodique, tandis que
-ceux qui attentent, soit de front, soit obliquement,
-aux principes de la morale et de
-la religion, ne sauroient être trop hautement
-anathématisés.</p>
-
-<p>Quel art, lecteur, que celui d'exciter le
-sourire, sans exciter la rougeur, de provoquer
-le désir, sans offenser la décence! Ah!
-s'il eût toujours existé, le calendrier ne regorgeroit
-pas de tant de saints! Il y auroit
-du mérite à l'être.</p>
-
-<p>Mais pourquoi cette division pénible de
-chapitres?</p>
-
-<p>Ah! messieurs, cette méthode est un expédient
-admirable pour les petits lecteurs et
-les petits auteurs. Elle sert à les reposer tous:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Divisum sic breve fiet opus.</i></div>
-</div>
-
-<p>La bible même pourroit sembler ennuyeuse,
-sans le secourable repos des chapitres.</p>
-
-<p>Outre cela, les intervalles ou lignes en blanc,
-en style d'imprimerie, remplissent bien adroitement
-le volume; on peut les comparer à
-ces surtouts économiques qui couvrent une
-table, sans rien ajouter à la bonne chère.</p>
-
-<p>Je m'attends bien à voir ici mes journalistes
-précepteurs remarquer que ces espaces
-sont les meilleurs passages de mon livre, par
-la raison que le blanc vaut mieux que ce
-qui est maculé.</p>
-
-<p>Qu'ils en jasent à leur aise. Il y a long-temps
-que mon marché est fait avec eux; je
-suis aussi indifférent à leurs censures qu'à leurs
-éloges. Les vrais critiques, comme des faucons
-généreux, chassent pour leur plaisir;
-mais les hebdomadaires, comme les vautours,
-ne chassent que pour la proie. Sous ce rapport,
-ils méritent plus de pitié que de ressentiment.</p>
-
-<p>Vous plaindriez-vous, lecteur, de la brièveté
-de mes chapitres? mais songez que,
-s'ils étoient plus longs, ils deviendroient nécessairement
-plus pesans.</p>
-
-<p>Il est peu de sujets qui puissent être assez
-variés pour amuser dans le cours suivi de
-plusieurs pages.</p>
-
-<p>Vous plaindriez-vous de la longueur de
-mon ouvrage? ne craignez pas que je l'alonge
-autant que je pourrois le faire. Je n'use
-point de l'art des procureurs pour éterniser
-les procès; et je voudrois que le code <i>Frédéric</i>
-fût reçu en littérature, comme il l'est
-en pratique.</p>
-
-<p>Au reste, vous trouverez dans ces volumes
-assez de choses pour votre argent; un petit
-nombre de paroles suffit entre amis; un plus
-petit nombre encore suffit entre ennemis; et
-vous êtes sûrement dans l'une de ces deux
-classes, car je défie votre indifférence.</p>
-
-
-<h3>LETTRE DE STERNE<br />
-AU DOCTEUR ***,<br />
-<i>Sur Tristram Shandy</i>.</h3>
-
-<p class="ind"><span class="sc">Mon cher monsieur</span>,</p>
-
-<p>Vous vous êtes si souvent appesanti, dans
-nos conversations, dans vos lettres, et particulièrement
-dans la dernière, sur cette sentence,
-<i lang="la" xml:lang="la">de mortuis nil nisi bonum</i>: vous avez
-traité la matière avec un tel sérieux et une
-telle sévérité, en me supposant, sans doute,
-transgresseur de cet article de votre décalogue,
-que vous m'avez rendu aussi sérieux
-et aussi sévère que vous; mais, afin que les
-passions que vous avez élevées en moi, n'agissent
-pas trop vivement, j'ai différé quatre
-jours de vous répondre, pour tempérer leur
-vivacité.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">De mortuis nil nisi bonum</i>. Eh bien! j'ai
-considéré les fondemens et la sagesse de
-cette maxime, aussi froidement, aussi charitablement
-qu'un chrétien peut le faire; et
-je n'y ai absolument rien trouvé: je n'en
-ai rien pu faire qu'une mauvaise chanson
-de nourrice, mise en latin par quelque pédant,
-pour être chantée par quelque hypocrite,
-à la consolation de quelque libertin
-à l'agonie. Elle est, je l'avoue, en latin;
-c'est une grande considération: mais en anglais,
-c'est la plus foible et la plus futile
-proposition: <i>Vous ne direz des morts que du
-bien</i>. Pourquoi? qui l'a dit? ni la raison, ni
-l'écriture. Les auteurs sacrés ont fait tout autrement;
-et le sens commun m'apprend que si
-l'on doit décrire les siècles et les hommes
-passés, ils faut les peindre comme ils ont
-existé, c'est-à-dire, avec leurs vertus et leurs
-foiblesses, et qu'il est de l'intérêt de la vertu
-que l'on ne défigure pas leurs traits. Les
-passions et les égaremens du c&oelig;ur sont les
-marques distinctives du caractère des hommes;
-et si je les peignois, j'omettrois aussi peu leurs
-fantaisies que leurs visages.</p>
-
-<p>Si néanmoins on nous forçoit, pauvres
-diables de peintres, à nous conformer à ce
-canon, <i lang="la" xml:lang="la">de mortuis</i>, dont le son résonne
-comme quelque chose de pieux, si l'on nous
-obligeoit de prendre sur la même palette
-nos anges et nos diables, j'en conclus qu'il
-faudroit élever sur le même piédestal nos
-<i>Sidenhams</i> et nos <i>Sangrados</i>, nos <i>Lucrèces</i>
-et nos <i>Messalines</i>, nos <i>Sommers</i> et nos
-<i>Bolinbrokes</i>; et que tous les historiens qui ont
-fait autrement depuis Saluste jusqu'à Smolet,
-sont coupables des crimes dont vous m'accusez,
-<i>lâcheté</i> et <i>injustice</i>.</p>
-
-<p>Pourquoi lâcheté? parce qu'il n'y a pas
-de courage à attaquer un mort qui ne peut
-se défendre. Eh! pourquoi, docteurs, l'attaquez-vous
-avec vos bistouris? oh! c'est pour
-le bien des vivans. Voilà la bonne raison:
-c'est la mienne. J'ai quelque chose à ajouter
-à ma défense. Non, je n'ai pas meurtri le
-docteur <i>Phutatorius</i>, je ne l'ai qu'égratigné;
-à peine a-t-il saigné. Je lui ai rendu d'abord
-tout honneur, en parlant de lui comme d'un
-grand homme: il est vrai que j'ai souri à
-l'aspect d'un de ses ridicules; mais il étoit
-connu avant moi des servantes et des laquais.
-Si <i>Phutatorius</i> est un personnage sacré, duquel
-il ne soit pas permis de sourire, il est
-plus heureux que ceux qui valent mieux que
-lui. Dans la même page, j'en ai dit autant,
-(sans lâcheté et sans injustice), d'un roi
-qui avoit deux fois sa sagesse. C'est Salomon,
-sur lequel j'ai fait cette remarque. C'étoient
-de grands hommes; mais il partageoient également
-les foiblesses de l'humanité.</p>
-
-<p>Vous me dites, pour me consoler, <i>que
-mon livre sera assez lu pour me rapporter
-la taxe que j'ai voulu mettre sur la curiosité
-publique</i>. Cela n'est pas consolant,
-docteur; et vous traitez l'écrivain beaucoup
-plus mal qu'on ne traita jadis le pécheur à
-qui l'on dit: <i>Vous gagnerez un sou par vos
-péchés; et c'est assez</i>. Il est vrai qu'en écrivant,
-j'ai supposé, comme tous les autres,
-que mon travail pourroit tourner à mon
-avantage.</p>
-
-<p>Faites-vous autrement? mais permettez-moi
-d'ajouter que j'ai eu d'autres vues. J'ai
-désiré de rendre le monde meilleur, en livrant
-au ridicule ce qui m'a paru le mériter,
-et surtout la suffisance pédantesque. Mon
-livre dira si je l'ai fait; et le monde en jugera,
-pourvu, docteur, que ce ne soit pas
-ce petit monde <i>de votre connoissance</i>, dont
-vous appelez pompeusement l'opinion, un
-modèle à oracles, et qui affirme, dites-vous,
-que l'on ne peut pas confier mes ouvrages
-aux mains d'une femme à <i>caractère</i>. Exceptons
-en d'abord les veuves, soit parce qu'elles
-sont moins foibles, soit parce que les ai
-mises dans mon parti, par quelques bons
-offices à elles rendus dans mon premier volume.
-Quant aux femmes mariées, elles ne
-pourront pas lire mon livre; le ciel préserve
-leur chasteté de l'atteinte de Shandy! Que
-Dieu les prenne sous sa protection, dans
-cette épreuve périlleuse; et qu'il nous envoie
-une quantité de duègnes, pour épier leur
-température, jusqu'à ce qu'elles aient gagné,
-saines et sauves, les bords de mon dernier
-volume! Si cela ne suffit pas, que sa bonté
-nous gratifie d'un bon nombre de <i>Sangrados</i>,
-qui versent l'eau froide à pleines cruches,
-jusqu'à ce que la fermentation soit passée!</p>
-
-<p>Quand vous parlez de mes intérêts pécuniaires:
-vous me supposez sûrement bien
-pauvre et bien endetté. Je remercie le ciel
-de ce que je ne le suis pas davantage, et
-de ce qu'il m'en reste assez pour avoir, chaque
-jour, une chemise blanche, une jate de lait
-et la paix. Avec cela, il m'est impossible de
-désirer un état plus brillant, et les faveurs
-de la fortune. Malédiction sur elle! je n'envie
-pas la posture de l'homme vil qui s'agenouille
-dans la boue pour l'adorer.</p>
-
-<p>Quels que soient, au reste, les succès que
-je me suis promis, en me faisant auteur, je
-proteste d'abord que mon but est honnête,
-et que j'écris plus pour la gloire que pour
-le gain. On ne m'humiliera pas par des critiques
-injustes: car on n'humilie pas un auteur,
-quand on veut.</p>
-
-<p>On rendroit, dites-vous, mon livre meilleur
-avec quelques ratures. Eh bien! je vous assure
-que les passages dont vous me proposez
-le sacrifice, sont ceux que d'excellens critiques
-ont le plus approuvés; et je serai toujours
-assez au-dessus de la crainte des autres,
-pour ne pas tailler et retailler mes ouvrages
-sur le patron que me donneroient les prudes
-et les docteurs.</p>
-
-<p>Cette lettre servira d'apologie à mon ouvrage.
-Je ne suspecterai jamais la sincérité
-de mes amis; ils seront toujours mes vrais
-juges. Plusieurs d'entr'eux estiment mes ouvrages
-meilleurs, à mesure qu'ils les lisent,
-et peu les trouvent plus mauvais.</p>
-
-<p class="ind">Je suis, etc.</p>
-
-
-<h3>ÉLISA,<br />
-<span class="sc">ou le Confucius femme</span>.</h3>
-
-<p>J'étois un matin assis auprès de mon feu,
-et fort malade, quand je reçus une carte très-polie,
-écrite de la main d'une femme que
-je ne connoissois point. Frappée, disoit-elle,
-de cette veine heureuse de philantropie qui
-couloit, en ruisseaux de lait et de miel, de
-mes écrits, elle seroit infiniment flattée de
-faire une connoissance intime avec l'auteur,
-en le priant de venir prendre du thé chez elle.</p>
-
-<p>J'étois trop malade pour sortir; et je lui
-répondis en quelques lignes, que je désirois
-également de faire connoissance avec une
-personne dont le c&oelig;ur et l'esprit sembloient
-tellement sympathiser avec les sentimens sur
-lesquels elle me complimentoit, et que je
-lui demandois l'honneur d'une visite ce soir
-même.</p>
-
-<p>Elle accepta mon invitation, et vint en
-conséquence. Elle me visita tout le temps
-que je restai confiné dans ma chambre; et
-je lui rendis cette politesse aussitôt que je
-pus sortir.</p>
-
-<p>C'étoit une femme de bon sens, vertueuse,
-peu animée, mais douée de cette charmante
-et constante sorte de gaieté qui dérive naturellement
-de la bonté, <i lang="la" xml:lang="la">mens conscia recti</i>.
-Elle étoit extrêmement réservée, et ne parloit
-que lorsqu'on l'interrogeoit. Semblable
-à un luth, elle possédoit en elle-même tous
-les pouvoirs passifs de la musique; mais elle
-avoit besoin d'une main qui les mît en &oelig;uvre.</p>
-
-<p>Elle avoit quitté l'Angleterre bien jeune,
-avant que ses tendres affections eussent contracté
-ce cal, occasionné par le frottement
-du monde. On l'avoit conduite dans l'Inde,
-où ses sentimens se mûrirent en principes,
-et s'échauffèrent de l'enthousiasme sublime
-de la morale orientale.</p>
-
-<p>Elle me sembloit être malheureuse; et cela
-ajouta à mon estime pour elle. Je devinai,
-plutôt que je ne lui demandai, son histoire;
-elle sentoit et ne murmuroit pas. Le fiel ne
-bouilloit pas en elle; un chyle balsamique
-couloit toujours dans ses veines.</p>
-
-<p>Pendant son séjour en Angleterre, cette
-douce communication ne fut jamais interrompue;
-à son départ une correspondance
-amicale lui succéda: elle partit, et ce fut
-pour toujours. Je ne la rencontrerai plus&hellip;
-dans ce monde&hellip; Elle étoit, hélas! la femme
-d'un autre.</p>
-
-<p>La femme d'un autre! et qu'avois-je besoin
-de faire cette confession? La réforme du
-christianisme a déchiré cette pratique de notre
-rituel. J'eus beau dire qu'elle m'appela dans
-toutes ses détresses, que je la secourus autant
-qu'il fut en moi, que je la servis, que ces considérations
-mettoient absolument hors de mon
-pouvoir tout projet de séduction, quand j'aurois
-été assez libertin pour en former; ces
-excuses ne furent pas admises; on me répliqua
-toujours: <i>elle étoit la femme d'un autre</i>.</p>
-
-<p>Les femmes seront donc traitées désormais
-comme une reine d'Espagne. S'il arrive
-qu'elle tombe dans la boue, on l'y laisse
-se démener jusqu'à ce que son royal époux
-soit de loisir de venir la relever.</p>
-
-<p>Tout sujet qui poseroit un doigt profane
-sur sa Majesté, encourroit la peine de mort;
-et comme les magistrats du conseil n'ont pas
-encore déterminé en quel point principal de
-sa personne sacrée réside sa divinité, s'abstenir
-de toucher à aucun, fut toujours jugé
-la précaution la plus sûre.</p>
-
-<p>Ainsi donc la philantropie, qui nous attira
-mutuellement, et la vertu qui nous unit,
-ne purent nous mettre à l'abri de la censure!
-Ni son heureux caractère, ni ma figure cadavereuse
-n'opposèrent aucune digue aux
-torrens de la médisance! Non.</p>
-
-<p>L'invraisemblance d'une histoire maligne
-ne sert qu'à lui donner de la vogue, car elle
-augmente le scandale. Dans ce cas, une
-partie du monde, comme certains prêtres,
-est industrieuse à répandre une croyance dont
-elle rit, tandis que l'autre, comme le pieux
-Saint-Augustin, croit précisément parce que
-le mystère est aussi absurde qu'incroyable.</p>
-
-
-<h3>LE FEVRE.</h3>
-
-<p>Mon père étoit anglais et officier dans les
-armées. Il étoit en garnison à Clonmel en
-Irlande, lorsque j'y naquis; je restai dans
-ce royaume jusqu'à l'âge de douze ans, et
-j'y reçus les premiers élémens de la littérature,
-par les soins affectueux d'un lieutenant
-du régiment de mon père. Il s'appeloit
-Lefevre. Je lui dois infiniment plus que ma
-grammaire latine; il m'apprit aussi celle de
-la vertu. Cet excellent homme sema le premier
-dans mon c&oelig;ur, les principes, non
-d'un ministre, mais d'un chrétien. <i>Il embauma
-mon ame du parfum de la bienveillance et
-de la philantropie</i>; il lui imprima cette sensibilité
-qui la fait vibrer à la vue des maux de
-l'humanité.</p>
-
-<p>Il m'apprit que la tempérance est la mère
-de la charité; et c'est dans ce sens seulement
-que j'aime la vérité de ce proverbe, <i>charité
-bien ordonnée commence toujours par soi-même</i>.</p>
-
-<p>Il assouplit et adoucit mon caractère par
-ses exemples; et il me doua enfin de quelques
-vertus qui ont fait le bonheur et le
-malheur de ma vie, et qui m'assurent le repos
-de l'éternité.</p>
-
-<p>Le Fevre est mort depuis long-temps; et
-je répète, j'écris son nom avec la reconnoissance
-et le respect que je dois à sa mémoire.
-C'est tout ce que je puis faire. J'aurois arraché
-de dessus sa tombe quelque plante malfaisante,
-si j'y en avois vu croître; car certainement
-ses cendres n'en peuvent, ni au
-physique ni au moral, produire et nourrir
-aucune.</p>
-
-
-<h3>MON ONCLE TOBIE.</h3>
-
-<p>J'avois un oncle ministre de l'évangile,
-mais entiérement entiché de politique. Il
-avoit la louable ambition de se pousser dans
-le monde. La prêtrise est bonne pour s'avancer
-dans l'autre, mais elle aide bien peu ici bas.</p>
-
-<p>Il s'appliquoit néanmoins à apprendre par
-c&oelig;ur les trente neuf articles de foi, pour
-subir savamment son jugement dernier, sans
-penser à cette vieille maxime: <i>Vivez, apprenez,
-vous mourrez et oublierez</i>.</p>
-
-<p>En attendant, il s'amusoit à écrire des pamphlets
-pendant le ministère de Walpole, en
-faveur de son administration. Mais la fortune
-qu'il poursuivoit fuyoit toujours devant lui,
-sans se tourner, et ses apologies ne lui produisirent
-rien, car elles étoient pauvrement
-écrites.</p>
-
-<p>Il eût mieux fait d'employer son temps à
-faire ses prières: en ce genre-là, tout ce
-qui est dit avec de bonnes intentions est
-fort bien reçu, quoique mal dit; au lieu
-qu'ailleurs, ce qui est bien exécuté est seul
-bien reçu, quoique faussement pensé. Cela
-mortifia mon théologien.</p>
-
-<p>Je venois du collége avec quelque petite
-littérature; il m'employa à écrire ses feuilles
-pour la défense du ministère et non de l'évangile.
-Je lui obéis, et il donna mes ouvrages
-sous le nom de sir Robert.</p>
-
-<p>Un sir Robert se présenta, et eut un bénéfice
-destiné à mon oncle. La méprise fut
-réparée quelque temps après.</p>
-
-<p>Voici la coupe d'un de mes pamphlets.</p>
-
-<p>Je ramassois d'abord toutes les objections
-faites contre le ministre depuis son entrée
-au ministère, et il y répondoit lui-même
-directement, <i>suivant les connoissances certaines
-que j'en avois</i> (en sortant du collége),
-<i>et d'après des autorités respectables</i>.</p>
-
-<p>J'assurois que je n'étois ni un <i>courtisan</i>,
-ni l'ami d'aucun courtisan, mais <i>un simple
-gentilhomme de campagne</i>, dont la fortune
-étoit indépendante de qui que ce soit, (je
-n'avois pas le sou); que je ne m'étois jamais
-troublé la tête de débats politiques,
-mais qu'ayant été choqué de la licence des
-temps, j'étois volontaire au service de mon
-roi, de ma patrie, et champion de la vertu,
-de l'intégrité du ministre.</p>
-
-<p>Je soutenois que le haut prix des denrées
-dont on se plaignoit si hautement, venoit
-des richesses et des trésors qui se versoient
-chaque année dans le royaume, sous les
-auspices de mon héros; que l'accumulation
-des taxes, ainsi que le haussement des papiers
-publics étoient la plus sûre marque de
-la prospérité de l'état; que les nouveaux
-impôts doubloient l'industrie, et que l'amélioration
-de cette espèce nouvelle de manufacture
-ajoutoit au capital de la nation.</p>
-
-<p>Je me lamentois des fâcheux effets qu'on
-devoit craindre de la part de ces têtes chaudes,
-animées et haineuses; j'avois <i>la meilleure
-raison du monde</i> d'appeler leur insurrection,
-une méthode sûre et cachée de trahison; je
-disois que toutes les fois qu'un ministre est
-<i>censuré</i>, le roi étoit <i>attaqué</i>.</p>
-
-<p>Des prêtres sans m&oelig;urs, quand ils tombent
-dans le mépris, invectivent contre l'impiété
-du siécle, et rapportent à l'athéisme des
-laïcs le scandale et les reproches qu'ils ont
-accumulés sur leurs fonctions.</p>
-
-<p>Mon livre devint un code de politique pour
-tous les sycophantes <i>ministériels</i> du temps.
-Je n'avois pas laissé un seul paragraphe dans
-les écrits des auteurs <i>politico-mercenaires</i>
-passés, sans en faire usage, et les politico-mercenaires
-présens n'ont pas fait un seul
-livre sans faire usage du mien.</p>
-
-<p>Le revenu du bénéfice de mon oncle étoit
-considérable, et j'y avois quelque droit. Il
-m'amusa d'espérances pendant quelques années,
-et arracha toujours, en attendant, quelques
-bribes de ma plume. Comme il étoit courtisan,
-il promit et tint, tout aussi bien qu'un
-autre.</p>
-
-<p>Son ingratitude provoqua mon ressentiment
-au plus haut degré. Je me calmai cependant,
-et je fis servir mon accident à mes
-intérêts. Si mon esprit a donné à vivre aux
-autres, me dis-je à moi-même, un jour qu'il
-m'arriva de réfléchir, quelle folie de ne pas
-faire travailler cette manufacture pour mon
-propre compte!</p>
-
-<p>Je venois d'être fait prêtre: je fis un sermon;
-je le prêchai et le publiai.</p>
-
-<p>Bon. Je résolus ensuite d'écrire mes <i>Mémoires</i>.
-Pourquoi non? il n'y a pas un enseigne
-français qui ne le fasse. Si nous ne sommes
-pas de grande conséquence pour l'univers,
-nous le sommes certainement pour nous-mêmes.
-Nous sentons toute notre importance,
-et il est bien naturel d'exprimer ce que l'on
-sent.</p>
-
-<p>Pour embellir mon ouvrage, je croquai le
-portrait de mon oncle; il étoit assez piquant
-et assez vrai pour plaire; mais, comme je
-le montrai à quelques-uns de mes amis, ils
-me réprimandèrent. Les prêtres, me disoient-ils,
-ont, Dieu le sait, assez d'ennemis, sans
-se meurtrir ainsi entre eux.</p>
-
-<p>Personne ne souffre plus patiemment une
-mercuriale, et accueille moins le ressentiment
-que moi. Mon naturel n'est pas haineux,
-mon sang est paisible, et se fige à l'aspect
-du mal. J'avois oublié depuis long-temps mon
-oncle, et je ne fus plus tenté de le produire
-sur la scène.</p>
-
-<p>Je changeai au contraire de projet, et je
-suppléai le vide de mon personnage dramatique
-par un oncle Tobie, enfant de mon
-imagination, bien différent de mon bénéficier,
-et tel que vous le connoissez.</p>
-
-<p>Je m'étois marié long-temps avant cette
-époque;&hellip; mais le papier est discret;
-et le lecteur modeste (je n'en veux point
-d'autres), me permettra de tirer le rideau
-et de finir mon chapitre.</p>
-
-
-<h3>MOI.</h3>
-
-<p>Puisque je suis en train de peindre, il
-faut que je vous décrive ici le caractère d'Yorick,
-de Tristram ou de Sterne, cela vous
-amusera peut-être, ou je m'en amuserai;
-c'est à-peu-près la même chose, ainsi donc
-je m'approprie tout ce chapitre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Hîc vir hic est tibi quem promitti saepius audis.</i></div>
-</div>
-
-<p>Je suis né, voilà la seule chose dont je
-n'aie pas à douter; et je dois encore cet
-avantage au hasard qui préside à toutes mes
-aventures.</p>
-
-<p>Mon père, qui n'étoit qu'un brave soldat,
-ne me donna aucune éducation; il la méprisoit.
-Qu'il avoit de courage! j'appris à
-lire et à écrire <i>par hasard</i>. Je fus à l'école,
-en faisant quelquefois la buissonnière, et je
-glanai quelques bribes de littérature <i>par hasard</i>.
-Le Fevre se trouva lieutenant de mon
-père <i>par hasard</i>. Je n'avois jamais eu l'intention
-de me marier, et je me mariai <i>par hasard</i>.
-Je n'ai jamais eu d'autre patron que
-ceux que j'ai rencontrés <i>par hasard</i>, et
-vous avez vu comment je devins auteur <i>par
-hasard</i>.</p>
-
-<p>Je suis (qui le croiroit?) plutôt un être
-pensant qu'un être agissant. Mon esprit a
-toujours été un chevalier errant, dont mon
-corps n'étoit que le simple écuyer; et celui-ci
-a été tellement harassé des courses et des
-moulins à vent de son maître, qu'il a souvent
-eu l'envie de quitter le service, en
-s'écriant avec son confrère Sancho: béni soit
-celui qui a inventé le sommeil!</p>
-
-<p>Passionné et indolent tout à la fois, j'ai
-complétement rempli les devoirs caractéristiques
-de l'homme.</p>
-
-<p>Les philosophes en comptent quatre:&mdash;<i>bâtir
-une maison</i>,&mdash;<i>planter un arbre</i>,&mdash;<i>écrire
-un livre</i>,&mdash;et <i>faire un enfant</i>.</p>
-
-<p>Ces quatre vertus cardinales ont été religieusement
-observées par moi; et j'ai, selon
-la morale de l'histoire de Protogènes et
-d'Apelles, laissé mon nom sur le livre de vie.</p>
-
-<p>Voilà, croyez-moi, foi de ministre, de
-plaisantes et agréables opérations. Je suis
-surpris que les hommes ne s'en occupent pas
-plus souvent: ce sont, de tous les travaux,
-ceux qui imitent le mieux l'ouvrage des sept
-jours; tirer l'ordre du chaos, la lumière des
-ténèbres, orner et peupler la surface de la
-terre.</p>
-
-<p>Allons, chrétiens et politiques, courage!
-efforcez-vous de laisser quelqu'idée relative
-à vous, après vous. Si la postérité ne pleure
-pas de votre mort, qu'elle ait du moins quelque
-raison de parler de votre vie.</p>
-
-<p>La philantropie est le <i lang="la" xml:lang="la">sine quâ non</i> de
-mon tempérament; voilà la divinité dans
-laquelle je vis, je me meus, je place mon
-existence.</p>
-
-<p>L'affection que je porte au genre humain
-est une correspondance entre le ciel et la
-terre, au centre de laquelle je me place.
-J'aime les hommes avec cette bienveillance
-et cette indulgence que je souhaite que Dieu
-ait pour moi; je pallie leurs infirmités; je
-pardonne leurs erreurs; je désire en même-temps
-leur bien temporel et spirituel.</p>
-
-<p>Ce sentiment est le premier qui se réveille
-avec moi, et le dernier qui me quitte quand
-je prends congé de mes sens. J'ai rêvé souvent
-que j'étois roi, et j'ai même employé
-des journées entières à distribuer les places
-de ma maison et les départemens de mon
-royaume. Bien plus, il faut l'avouer, je me
-suis gravement assis toute une matinée vis-à-vis
-d'une feuille de papier que je garnissois
-des noms de ceux de mes amis que je destinois
-aux emplois; je les y classois selon
-leur mérite respectif, préférant toujours,
-ainsi qu'un bon roi doit le faire, les talens
-et les vertus à mes plus tendres affections.</p>
-
-<p>N'étoit-ce pas, dites-moi, une scène des
-petites maisons? un pareil manuscrit trouvé
-dans mon porte-feuille, ne passeroit-il pas
-pour avoir été copié d'après la muraille charbonnée
-d'une loge?</p>
-
-<p>D'autres fois, je refusois absolument le
-sceptre; je mettois le feu aux départemens
-de mes bureaux; je m'écriois: <i lang="la" xml:lang="la">nolo coronari</i>.
-Mais cette résolution n'appaisoit pas ma soif
-de la domination; je la resserrois seulement
-dans des bornes plus étroites, et la restreignois
-dans le cercle des hommes qui étoient
-compris dans celui de mon empire.</p>
-
-<p>Je préfère Socrate à Solon, et j'aimerois
-mieux avoir le gouvernement moral que le
-gouvernement physique et politique des
-hommes. La seule et la vraie ambition est
-celle qui s'étend également sur toutes les
-nations, sur tous les âges, et qui se prolonge
-encore dans l'immensité de l'avenir.</p>
-
-<p>Je suis peut-être un des plus grands philosophes
-que vous ayez connus. Les gens sensés
-admirent en moi, et les sots m'envient cette
-supériorité de talens; ils croient que je l'ai
-acquise par l'étude et la résolution, combinées
-avec les avantages naturels d'une
-grande capacité et d'un grand esprit.</p>
-
-<p>Je ne voudrois pas qu'ils le crussent;
-d'abord, parce que cela n'est pas vrai, et
-ensuite, parce qu'une telle prévention peut
-détourner les hommes de parvenir à une
-excellence de caractère aussi heureuse et aussi
-aisée.</p>
-
-<p>J'ai été, comme les autres, malade jusqu'à
-vingt-deux ans; je ressentois la peine et la
-douleur, et je les supportois aussi naturellement
-que le froid et le chaud, la soif et la
-faim. Je réfléchissois un matin dans mon lit,
-car j'ai toujours aimé les réflexions, et mon
-esprit travailloit sur la fatalité et le poids
-des infirmités de tous les genres, dont il
-repassoit le catalogue; il contemploit, d'un
-autre côté, la supériorité des anciens philosophes
-dans les épreuves qu'ils avoient à
-subir.</p>
-
-<p>J'admirois, j'enviois cette heureuse situation
-d'un esprit qui sait se posséder; à l'instant
-la lumière m'éclaira, je fis craquer mes
-doigts, et moi aussi, m'écriai-je, <i>je suis
-philosophe</i>! Je me levai aussitôt, pour ne
-pas me rendormir sur cette résolution, pour
-ne pas l'oublier. Je mis les culottes d'un philosophe,
-<i>voire</i> d'un philosophe payen, et
-me voilà philosophe pour la vie.</p>
-
-<p>Soyez assurés, messieurs, que c'est la seule
-inscription et le seul grade que j'aie jamais
-pris dans cette noble science, et cela suffit,
-en vérité. Les difficultés que nous craignons
-dans un pareil essai, sont (plus que celles
-que nous y trouvons) la cause qui empêche
-la philosophie et la vertu d'être communément
-recherchées.</p>
-
-<p>Je suis, en général, gai, et ma gaieté est
-plus remarquable quand j'ai des maux et des
-infortunes, pourvu qu'elles me soient propres,
-que dans tout autre temps de ma vie.
-On s'empresse alors autour de mon grabat,
-non pas pour pleurer, mais pour rire à mes
-peines, pour m'ouïr plaisanter à la question,
-pour me voir rafiner mon être dans les
-tourmens.</p>
-
-<p>Un de mes amis, croyant un jour que
-j'allois succomber aux accès d'une colique
-bilieuse, me parut fort étonné de la gaieté
-avec laquelle j'allois sortir de ce monde. Voici
-ma réponse:</p>
-
-<p>Les chrétiens indolens se persuadent trop
-l'efficacité du repentir qu'un mourant peut
-témoigner à son lit de mort; je n'y ai jamais
-cru. Quand on demanda à Socrate, avant
-son supplice, pourquoi il ne se préparoit pas
-à ce fatal passage, il répondit avec noblesse:
-<i>je n'ai fait que cela toute ma vie</i>.</p>
-
-<p>Celui qui diffère le grand &oelig;uvre de son
-salut jusqu'à ce dernier moment, pousse le
-temps jusqu'à ce qu'il ait atteint le crépuscule
-de cette nuit éternelle, auquel il perd
-la lumière. La contrition de l'agonie peut
-être comparée à l'exclamation de <i>Vanini</i>,
-qui, ayant été athée pendant toute sa vie,
-appela machinalement Dieu au milieu des
-flammes de son bûcher.</p>
-
-<p>Une attaque d'apoplexie nous privera-t-elle
-donc du bienfait de l'éternité? cela est possible,
-si la crainte seule appelle le repentir.
-La vie n'est pourtant qu'un badinage, c'est
-une épigramme dont la mort est la pointe.</p>
-
-<p>A ces mots, ma servante gagna le coin de
-ma chambre, et s'y mit en prières.</p>
-
-
-<h3>SUR LA MÉLANCOLIE.</h3>
-
-<p>Comme le plaisir est le seul plan de ma
-vie, je me donne quelquefois la douce, la
-tendre jouissance de la mélancolie, je pleure
-avec délices. Mes larmes ne tombent pas une
-à une et à regret; mais, comme mes aumônes,
-elles se répandent abondamment et
-avec joie.</p>
-
-<p>Si je pouvois être reproduit, je déclare ici
-solennellement que je me départirois plutôt
-des muscles du rire que de ceux des larmes.
-La sympathie est l'aimant de la vie, et je
-suis plutôt en harmonie avec l'homme malheureux,
-qu'avec celui à qui tout prospère.</p>
-
-<p>Je me régale toutes les fois que cela me
-plaît. Combien d'amis j'ai perdus! pauvre le
-Fevre! infortunée Marie! ma chère, ma
-toujours chère Elisa! oui, j'évoque vos mânes,
-des profondeurs de la mort; je les
-serre sur mon c&oelig;ur, et je les y trouve
-toujours.</p>
-
-<p>Celui qui peut lire sans pleurer la touchante
-prosopopée dans laquelle Samson déplore la
-perte de ses yeux, est plus malade que moi,
-car son c&oelig;ur est pétrifié. Milton l'écrivit
-d'après ses sentimens, et sa cécité ternit et
-humecte souvent les regards que je fixe sur
-son livre.</p>
-
-<p>Mais si je veux me donner une superbe
-fête de mélancolie, luxe inconnu aux ames
-vulgaires, je prends la vie de Thomas Morus,
-et je m'arrête à ce passage dans lequel mistriss
-Ropert, sa fille, le trouve retournant à la
-Tour immédiatement après sa condamnation.
-<i>Mon père!&hellip; oh mon père!&hellip;</i></p>
-
-<p>Le titre seul d'un livre perdu depuis bien
-long-temps, m'a donné quelques heures de
-mélancolie: <i lang="la" xml:lang="la">lamentatio gloriosi regis Eduardi
-de Kernavan, quam edidit tempore suæ incarcerationis</i>:
-Lamentation du glorieux roi
-Edouard de Kernavan, composée par lui pendant
-son emprisonnement. Le contraste frappant
-des troisième et quatrième mots avec
-le dernier, affecte ma sensibilité. Quoique
-l'histoire soit vieille, je ne puis m'empêcher
-d'y réfléchir aussi douloureusement que si
-j'apprenois quelque fâcheuse nouvelle.</p>
-
-<p>Je crois être le seul à ressentir de pareils
-effets.</p>
-
-<p>La multitude lit des yeux et écoute des
-oreilles; il en est peu qui parcourent un
-livre ou qui l'écoutent avec leur ame. <i>L'intuition</i>
-et la sensibilité sont les seuls organes
-de la vertu et du génie.</p>
-
-<p>Quand je considère la dureté de c&oelig;ur de
-la plupart des hommes, je suis tenté d'ajouter
-foi à la vieille fable de Deucalion, qui les
-produisit avec des pierres. On peut encore
-conjecturer que le monde étoit si corrompu
-jadis, que l'homme-dieu qui vint nous sauver
-confia à peu d'entre eux la garde de leurs
-ames, et logea celle de la multitude dans
-une case des limbes, pour ne les leur rendre
-qu'au jour du jugement.</p>
-
-<p>Ah! je ne jouirai pas long-temps du bienfait
-de la mélancolie! mes nerfs sont bien
-malades! je commande à présent ma joie,
-et la tristesse est devenue l'habitude de mon
-ame.</p>
-
-
-<h3>SUR LA SENSIBILITÉ.</h3>
-
-<p>Quand je lis dans un cercle quelque tragédie
-ou quelque passage touchant une histoire,
-mes yeux s'emplissent, et la voix quelquefois
-me manque. Aussitôt je m'attends
-aux mêmes effets dans mes auditeurs; point
-du tout, au lieu de pleurs, je surprends le
-souris sur leurs lèvres. Ils se moquent de mon
-émotion.</p>
-
-<p>Je me suis souvent retiré en pareille occasion,
-honteux, non de leur insensibilité, mais
-de moi-même. J'ai plus suspecté ma foiblesse
-que leur dureté. De la vanité, par laquelle
-je m'associois en moi-même à la nature des
-anges, je descendois rapidement dans l'idée
-humiliante d'être moins qu'un homme. Je
-doutois de la force de mon intellect, et me
-voilà dorénavant à veiller soigneusement mes
-actions et mes paroles.</p>
-
-<p>L'opinion de quelques hommes privilégiés
-me rendoit peu à peu ma confiance. J'essayois
-une seconde fois mon expérience; j'étois repoussé
-vers les plus mortifiantes réflexions,
-et je cuirassois mon c&oelig;ur contre l'impression
-du malheur des autres.</p>
-
-<p>Que le monde rie de la sensibilité comme
-d'une foiblesse! que la philosophie stoïque
-la ridiculise! mais qu'un esprit délicat se garde
-bien de la concentrer, pour paroître sage
-aux yeux du public; qu'il évite d'affecter un
-caractère au-dessus de la nature humaine,
-en imitant ceux qui quelquefois sont au-dessous
-d'elle.</p>
-
-<p>Je me rappelle une scène bien singulière
-que nous donna jadis un écolier de Cambridge.
-Il étoit devenu éperdument amoureux
-de sa s&oelig;ur; et son désespoir, ainsi que sa
-passion, étoient des preuves de sa raison et
-de sa vertu.</p>
-
-<p>«Junon, nous disoit-il, n'étoit-elle pas
-la s&oelig;ur et la femme de Jupiter? Adam et
-Eve étoient sûrement plus proches parens
-ensemble. Leurs enfans, du moins, étoient
-frères et s&oelig;urs, et ils se marioient. Amnon
-n'étoit-il pas l'époux de Thamar? Ou,
-c'étoit la même chose, ils avoient contracté
-le mariage permis dans ce siècle de
-bonheur. Si Sara n'étoit pas la s&oelig;ur d'Abraham,
-il dit un mensonge bien grossier à
-Abimelech. Les usages sont changés; et
-pourquoi? c'est une impiété de dire que
-le Tout Puissant fut, au commencement
-des choses, dans la nécessité de dispenser
-des formes ordinaires; il eût plutôt créé
-un ministre pour les marier, que de permettre
-un crime.»</p>
-
-<p>Quand nous lui disons, pour le tranquilliser,
-que sa s&oelig;ur étoit morte, il juroit que
-c'étoit impossible, puisqu'il continuoit de
-vivre. Nous sommes, s'écrioit-il, la même
-chair; et la sympathie est si forte entre nous,
-que je connois lorsqu'elle a soif, lorsqu'elle
-s'éveille, lorsqu'elle éternue. Elle fut bien
-malade, il y a quelques années, et je le fus
-à mourir; mais je bus une quantité d'eau de
-mauve, et elle fut guérie. Elle dort peu, et
-mon sommeil est aussi court que le sien. Elle
-est souvent travaillée de songes funestes, et
-je partage ses erreurs. J'ai fait ce que j'ai pu,
-par mes jeûnes et mes prières, pour la guérir
-en moi-même; tout a été inutile.</p>
-
-<p>Mes compagnons rirent beaucoup de cette
-extravagance, et j'en pleurai. Un d'eux me
-dit: vous connoissez, sans doute, ce jeune
-homme. Ah! répliquai-je, mieux qu'il ne se
-connoît lui-même.</p>
-
-<p>Les Mahométans ont de la vénération pour
-les lunatiques. Ils prétendent que Dieu leur
-a fait la faveur de les priver de leur raison,
-pour rendre leurs péchés pardonnables. Je
-suis Musulman.</p>
-
-
-<h3>SUR L'ESPRIT.</h3>
-
-<p>Qu'est-ce que l'esprit? non, ce n'est pas
-un mécanisme. Les facultés de l'ame ne le
-produisent pas tout ouvré; il n'est pas le
-résultat de nos études, ainsi que la raison
-et les sciences. Les idées, avec les mots qui
-les expriment, sortent avec éclat de notre
-tête, sans le moindre travail et la moindre
-réflexion.</p>
-
-<p>Il m'est souvent arrivé d'avoir dit, sans
-intention, des choses auxquelles je ne croyois
-mettre aucun esprit, jusqu'à ce que les derniers
-sons de mes paroles alarmoient mes
-oreilles, et faisoient dresser celles des autres.</p>
-
-<p>Quelquefois les mots m'échappent sans
-aucune idée qui leur corresponde. Je suis
-malheureusement infecté d'une <i>phraséologie</i>
-particulière, à laquelle je ne puis commander
-dans la chaleur du récit, et je parois souvent
-avoir entendu ce qui étoit bien loin de ma
-pensée.</p>
-
-<p>J'ai maintes fois grondé mes servantes et
-réprimandé ma femme et mes enfans avec le
-plus grand sérieux, et lorsque je tremblois
-de les voir alarmés et contrits de ma colère,
-quelle mortification pour un homme passionné,
-de les entendre éclater de rire de
-quelque expression ridicule, de quelque image
-bouffonne qui m'étoient échappées dans la
-chaleur de la remontrance!</p>
-
-<p>Le boulet qui emporta le maréchal de Turenne,
-emporta aussi le bras de Saint-Hilaire.
-Son fils, à ses côtés, pleuroit du malheur
-de son père. Il lui dit: <i>mon fils, ne pleure
-pas sur moi, mais sur lui</i>.</p>
-
-<p>La générosité, la noblesse de ce brave militaire,
-les sentimens dont il fut affecté en
-ce moment, agissent si puissamment sur mes
-nerfs, que je puis dire avec Sidney, quand
-il entendoit la balle de Perci et Douglas,
-<i>qu'elle retentit dans mon c&oelig;ur comme une
-trompette qui sonne l'alarme</i>.</p>
-
-<p>Je répétois une fois cette histoire dans une
-société, et elle y faisoit de l'effet; mais comme
-je finissois par ces mots, <i>il montra à son fils
-ce cadavre sans nom, avec la main qui lui
-restoit</i>, on éclata de rire. Je les crus fous;
-mais je revins tout-à-coup à moi-même, et je
-fus saisi de honte.</p>
-
-<p>En expliquant une autre fois le mystère de
-la rédemption à un jeune étudiant en droit,
-je me servis d'une allusion adaptée à ses
-études:&hellip; <i>C'est</i>, lui dis-je, <i>la restitution
-de l'amende imposée sur nos péchés.</i>
-Il me regarda: ma comparaison fut répétée
-à mon désavantage, et je passai désormais
-pour un impie.</p>
-
-<p>Et pourquoi? parce que je suis, au pis-aller,
-un plaisant curé. Saint-Patrice, le
-patron de l'Irlande, fut canonisé, pour avoir
-illustré la Trinité de la comparaison qu'il en
-fit avec un trefle. Et pourquoi? parce qu'il
-étoit grave.</p>
-
-<p>Si une saillie méritoit la corde, (et cela
-est possible, puisque tout mal est du ressort
-des lois criminelles) j'aurois souvent encouru
-la peine du meurtre involontaire, tant il
-m'eût été difficile dans la conversation de
-m'exprimer mieux et plus légalement!</p>
-
-<p>Dites-moi, pourquoi de deux personnes
-également raisonnables et savantes, il en est
-une qui est frappée d'une image, tandis que
-l'autre ne l'est pas?</p>
-
-<p>Si elles le sont toutes les deux, ce sera toujours
-dans un sens différent.</p>
-
-<p>En voyant une verte prairie couverte
-d'agneaux, l'un n'y verra que de l'herbe et
-des moutons, tandis que l'autre y dressera
-tout de suite un lit de fleurs à la volupté.</p>
-
-<p>Le physicien, un beau jour de printems,
-dira que le soleil brille, mais n'échauffe pas;
-et le poëte, à ses côtés, le comparera à l'&oelig;il
-d'iris, qui brille et échauffe également.</p>
-
-<p>Vous voyez, par conséquent, que l'esprit
-est à double entente: quelle pitié, mesdames,
-que la double entente ne soit pas
-de l'esprit!</p>
-
-<p>L'on m'accorde de la saillie, de l'originalité,
-l'art des descriptions. Qu'est-ce que
-l'esprit, s'il n'est pas compris dans ces attributs?
-Si c'est autre chose, combien peu il
-est nécessaire quand on les possède!</p>
-
-<p>Faut-il que tous les mets soient piquans?
-ne sait-on pas que le meilleur cuisinier est
-celui qui mélange si bien tous ses ingrédiens,
-qu'une saveur ne domine jamais sur l'autre?
-Les mauvais appétits ont seuls besoin d'être
-stimulés.</p>
-
-<p>Les anciens appeloient <i>esprit</i> la capacité,
-l'invention, l'imagination. Martial fut le premier
-qui le réduisit à un seul point; et depuis
-cette époque du faux brillant, il y a tant
-d'ouvrages plus aigres que piquans, que le
-public en <i>a les dents agacées</i>.</p>
-
-
-<h3>SUR L'ESPRIT EN MORALE.</h3>
-
-<p>Je préférois jadis les épîtres de Pline et la
-morale de Sénèque à tous les ouvrages de
-Cicéron, à cause de leurs pointes répétées
-et de la tournure piquante de leur esprit.
-Je me rappelle que je trouvois Horace et
-Catulle plats et insipides: c'étoit quand j'admirois
-Martial et Cowley.</p>
-
-<p>Les mets simples sont plus sains, sans
-doute, que les ragoûts composés; mais,
-quand on a dépravé son appétit avec les
-seconds, il est difficile d'en revenir aux premiers.
-Cette comparaison est juste en littérature.</p>
-
-<p>Le brillant de l'imagination et le drame
-des paroles peuvent fixer quelquefois la morale
-dans l'esprit; mais plus souvent ils rodent
-autour de la tête, et ne pénètrent pas
-dans le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Cette opposition de mots, ces phrases à
-prétention remplissent les places vides de la
-mémoire, d'apophtegmes, qui luisent dans les
-écrits du jour et les cercles à la mode; mais
-elles manquent de cette splendeur du vrai
-savoir, de cette raison, de ce sens exquis,
-qui font le charme de la morale.</p>
-
-<p>Les acquisitions que nous faisons en ce
-genre sont les vrais enfans de notre sang,
-tandis que celles que nous fournit notre
-spirituelle mémoire, sont reçues aussi froidement
-dans notre c&oelig;ur que des enfans
-d'adoption.</p>
-
-<p>Ne voilà-t-il pas que je moralise moi-même,
-du style que je censure! Quand on condamne
-une faute, il faut se hâter d'en donner un
-exemple, et l'on peut m'appliquer ce qui est
-dit de Jérémie dans l'<i>Amour pour Amour</i>,
-(comédie anglaise) <i>Il a déclamé contre
-l'esprit avec tout l'esprit qu'il a pu montrer</i>.</p>
-
-<p>Eh bien! je suis résolu, messieurs, d'en
-avoir toujours. La résolution est une forte
-chose; elle a rendu plus d'un poltron brave,
-et quelques femmes chastes. Le même miracle
-ne pourra-t-il jamais donner de l'esprit à un
-curé!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>L'ESPRIT ÉPIGRAMMATIQUE.</h3>
-
-<p>C'est ainsi que j'ai passé ma vie à travers
-les chagrins et les maladies, souffrant toujours,
-soit de mes dissipations, soit de mon
-mépris des formalités. On a souvent censuré
-la légereté de mes manières, quoiqu'elles
-dérivent réellement du poids de ma philosophie.
-Qu'est-ce qui est digne, dans la vie,
-d'une pensée sérieuse? Pour avoir eu de la
-Providence une plus haute idée que celle
-de la croire <i>orthodoxe</i>, l'on m'a cru souvent
-athée.</p>
-
-<p>D'après le calcul théologique du moment,
-il y a dix ames de damnées pour une de
-sauvée. A ce compte, l'enfer peut lever ses
-légions, tandis que le ciel ne peut ramasser
-que quelques cohortes. Le sauveur a pu triompher
-de la mort par sa résurrection; mais sûrement
-il n'a pas triomphé du péché par la
-rédemption.</p>
-
-<p>Voilà la plus damnable arithmétique. Non&hellip;
-non;&hellip; je crois que si nous donnons au
-diable tous les tyrans, les usuriers, les meurtriers
-du corps et de la réputation, les hypocrites,
-les parjures et les premiers ministres,
-à l'exception de Sully, Walsingham
-et Strafford, qui signa son ordre de mort
-pour sauver son roi et sa patrie; c'est tout
-ce que nous pouvons faire en conscience pour
-lui, c'est tout ce que vos révérences peuvent
-en justice exiger en son nom.</p>
-
-<p>Je dînois un jour chez un de mes amis;
-le vin manqua: il m'envoya à son cellier,
-qu'il avoit creusé dans le roc. A mon retour
-dans le salon, je jetai à travers la table cet
-impromptu, barbouillé sur une carte:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Un roc, frappé d'une sainte baguette,</div>
-<div class="verse">Aux Juifs, presqu'enragés, donna jadis de l'eau:</div>
-<div class="verse i1">Le vin jaillit de ta roche secrette,</div>
-<div class="verse i2">Par un miracle bien plus beau.</div>
-
-<div class="verse stanza">Vive la loi nouvelle et la nouvelle Eglise!</div>
-<div class="verse">Le Christ, par son exemple, a consacré le tien;</div>
-<div class="verse i1">A Cana son doigt fit du vin:</div>
-<div class="verse i1">C'est une leçon à Moyse.</div>
-</div>
-
-<p>Quelques années après cette misérable
-saillie, ces lignes furent tournées contre moi
-par un certain évêque. Il en conclut que je
-ne croyois pas un mot du vieux et du nouveau
-Testament, et m'empêcha d'avoir un
-bénéfice que j'allois obtenir. J'en souris alors,
-et j'en ris aujourd'hui.</p>
-
-<p>Puisque j'en suis là, je veux vous raconter
-un autre fait à <i>excommunication</i>. Etoit-ce
-avant ou après? peu importe.</p>
-
-<p>On réparoit l'église de la cité de&hellip; et
-la municipalité avoit arrangé, en attendant,
-en manière de chapelle de secours, la maison
-de ville. On y avoit fait depuis peu l'élection
-des députés du parlement. En cette rencontre
-mercantile, les vénérables maire et aldermans
-avoient, selon l'usage, notoirement&hellip;
-Vous savez comment se font ces élections,
-et quelle admirable sécurité elles donnent
-aux citoyens sur leur vie, leurs propriétés
-et leurs libertés.</p>
-
-<p>Je prêchois un dimanche en cette boutique,
-et l'évangile du jour se trouva, par
-hasard, être les <i>Vendeurs chassés du Temple</i>.
-Un mouvement impétueux d'une honnête
-indignation me saisit: je sortis mon crayon,
-et j'écrivis à la hâte, sur un des panneaux
-de ma chaire ces quelques vers:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Saint Luc apprend à son lecteur</div>
-<div class="verse">Que certain jour, la maison du Seigneur</div>
-<div class="verse i1">Des larrons devint le repaire.</div>
-<div class="verse">Par la permission de notre précieux Maire,</div>
-<div class="verse i1">Une caverne de voleur</div>
-<div class="verse i1">Se change en maison de prière.</div>
-</div>
-
-<p>On m'observa, et comme j'avois été admis
-dans cette corporation, quelques temps avant
-mon sarcasme, le vénérable maire l'ayant découvert,
-effaça tout de suite et d'office mon
-nom des registres publics, sans observer ni
-loi ni forme.</p>
-
-<p>Je ne pouvois pas m'en plaindre; car j'avois
-été coupable d'impiété, en violant les droits
-de la fraternité. Ils le ressentirent comme
-citoyens: <i>chrétiens</i>, devoient-ils s'en rappeler?</p>
-
-<p>Parmi eux il se trouva de pieux ascétiques,
-qui jugèrent que j'aurois dû être excommunié
-depuis long-temps. Je suis pourtant certain
-que j'étois digne d'être prêtre, du moins dans
-les temples des Perses, s'il est vrai que leurs
-initiés fussent obligés de passer par un noviciat
-pénible, pour prouver qu'ils étoient
-exempts de passion, de ressentiment et d'impatience.</p>
-
-<p>Je ressemble à Caton, non pas dans la
-sévérité de ses principes, mais au moins en
-ce que j'ai été, comme lui, accusé quatre-vingt
-fois. Mais il eut sur moi l'avantage le
-plus complet, car il fut quatre-vingt fois
-absous.</p>
-
-<p>Dieu leur pardonne, et qu'il oublie qu'il
-les a destinés à <i>prier</i>, <i>bien dire</i> et <i>bien
-faire</i>.</p>
-
-
-<h3>VOYAGES.</h3>
-
-<p>L'amour de la variété et la curiosité de
-voir des objets nouveaux, sont deux qualités
-que la main de la nature a tissues dans notre
-contexture; nous leur donnons quelquefois
-le nom d'inquiétude, ou nous en faisons un
-titre de légéreté contre les hommes, tandis
-qu'elles sont inhérentes en nous pour des
-desseins plus nobles, et qu'elles excitent notre
-ame à s'ouvrir de nouveaux sentiers de recherches
-et de savoir. Arrachez-les de notre
-c&oelig;ur, l'indolence va tout de suite usurper
-cette place vide, et nous resterons environnés
-des objets que nous avons toujours vus dans
-la paroisse où nous naquîmes.</p>
-
-<p>C'est à cette impatience naturelle que nous
-devons le désir de voyager, et cette passion,
-comme toutes les autres, n'est condamnable
-que par ses excès. Ordonnez-la comme il faut,
-et vous en recueillerez bien des avantages.
-Les voici: apprendre les langues, les lois et
-les coutumes; comparer les gouvernemens et
-peser les intérêts des nations; acquérir de
-l'urbanité et la facilité de discourir et de converser;
-éloigner un jeune homme des préjugés
-que lui trame sa grand'mère, et des contes
-de sa gouvernante; réformer son jugement
-en voyant des choses nouvelles, ou en contemplant
-des choses anciennes, dans un jour
-nouveau; apprendre ce qui est bon, en considérant
-les variétés des m&oelig;urs et des idées;
-juger ce qui est nécessaire ou non, en épiant
-l'adresse et l'art des hommes qui nous parlent,
-et former en nous-mêmes un plan de conduite
-d'après l'aspect des manières, des
-erreurs, des vertus des nations que nous
-aurons observées. Voilà une partie de la cargaison
-que nous devons importer chez nous.</p>
-
-<p>La folie de nos jeunes gens ne leur est pas
-aussi profitable, et le tableau des voyages de
-l'enfant prodigue est plus à présent une copie
-qu'un original. C'est bien assez qu'un pareil
-aventurier, s'évadant sans compas, sans
-carte, sans boussole, sans instructions, ne
-se soit pas égaré pour toujours, et qu'il revienne
-frapper à la maison paternelle couvert
-de haillons.</p>
-
-<p>Que racontera-t-il aux parens, que le bruit
-de son retour aura attroupés dans la maison
-de son père?</p>
-
-<p>Les fêtes et les banquets qu'il aura donnés
-aux jolies femmes et aux petits-maîtres asiatiques;
-le prix des mets, et la manière ingénieuse
-et coûteuse dont les cuisiniers les
-apprêtent; le luxe de ses concerts; les flûtes,
-les harpes, les <i>sacbutes</i> qu'il payoit; la magnificence
-de la cour des rois de Perse; le
-nombre de leurs esclaves, de leurs chars, de
-leurs chevaux et de leurs palais; la beauté de
-leurs maîtresses.</p>
-
-<p>Il ne dira pas comment il fut trompé à
-Damas, par un des plus honnêtes gens du
-pays; comment un ami chaud et sincère lui
-emprunta de l'argent, et l'emporta vers le
-Gange; comment une prostituée de Babylone
-engloutit sa perle la plus précieuse, et oignit
-toute la ville de son baume de Gilehad; combien
-un graveur lui demanda de sicles, pour
-quelques estampes des jardins de Sémiramis,
-et comment ces raretés, n'ayant pu être transportées
-dans le désert, se brûlèrent à Suze;
-comment les perroquets qu'il avoit fait venir
-de Tarsis, moururent sur ses doigts; comment,
-enfin, les momies qu'on lui avoit faites
-en Egypte, furent enlevées à trois lieues de
-la manufacture, par ceux qui les avoient
-vendues.</p>
-
-<p>Mais je donnerai un pilote à mon fils&hellip;
-son précepteur&hellip; Si la sagesse ne peut
-parler qu'en grec ou en latin, c'est fort bien
-fait. Si les mathématiques peuvent en faire
-un homme aimable, et si, par les efforts de
-la philosophie naturelle, ce précepteur peut
-lui apprendre à faire un salut, je sais qu'il
-l'introduira dans quelques bonnes compagnies.
-S'il n'est qu'un érudit, le malheureux
-écolier aura son tuteur à traîner, au lieu d'en
-être accompagné.</p>
-
-<p>Mais je le ferai escorter par un homme
-qui connoît le monde, non-seulement sur les
-livres, mais encore d'après son expérience;
-un homme accoutumé à de pareils exercices,
-qui a fait, avec succès, trois fois le tour de
-l'europe.</p>
-
-<p>C'est-à-dire, qu'il ne s'est jamais cassé le
-cou, et qu'il a eu la prudence de ne pas le
-laisser casser à son pupille. Ce sera quelque
-entrepreneur général de voyages qui prendra
-celui de votre fils, à forfait; quelque valet
-de chambre suisse, qui saura, à demi-sou
-près, le prix des relais de Calais à Rome,
-qui le ménera dans les meilleures auberges,
-l'instruira à fond sur la meilleure qualité des
-vins, et le fera souper à une guinée plus cher
-que si le pupille avoit lui-même fait son
-marché. Quel gouverneur! examinez-le, et
-voyez s'il ne grandit pas d'un pouce à mesure
-qu'il vous parle de ces avantages précieux.
-Sa fierté, sa science et son utilité
-cessent après cette énumération.</p>
-
-<p>Mais, quand mon fils voyagera, il sera
-enlevé des mains de son gouverneur, par
-des gens de qualité et des gens de lettres,
-avec lesquels il passera la plus grande partie
-de son temps.</p>
-
-<p>D'abord, la véritable bonne compagnie est
-aussi rare que réservée.</p>
-
-<p>Mais cette difficulté est surmontée, et il
-part chargé de lettres de recommandation
-pour tout ce qu'il y a de mieux dans chaque
-ville.</p>
-
-<p>Oui, il obtiendra de ces recommandations
-tout ce que la politesse la plus stricte leur
-prescrira, et voilà tout.</p>
-
-<p>Quant aux gens de lettres, rien ne nous
-trompe tant que les attentes que nous nous
-promettons de leurs liaisons, surtout lorsque
-nous en faisons l'expérience avant d'avoir
-mûri notre esprit par l'étude et les années.</p>
-
-<p>La conversation est un trafic, et si on l'entreprend
-sans fond, la balance penche et le
-commerce tombe. Qu'on publie tant qu'on
-voudra le contraire. Les voyageurs communiquent
-peu avec les étrangers qu'ils visitent,
-et cela vient sûrement de ce que ceux-ci soupçonnent,
-et sont même convaincus qu'il n'y
-a rien dans la conversation de ces pélerins
-qui compense le trouble que donnent la difficulté
-de les comprendre, et les visites qu'il
-en faut essuyer.</p>
-
-<p>Le jeune homme cherche alors une société
-plus aisée. La mauvaise compagnie est toujours
-prête; elle se présente sur ses pas, et
-sa carrière est aussitôt finie.</p>
-
-
-<h3>LA MÉDISANCE.</h3>
-
-<p>Les véhicules avec lesquels on prépare le
-poison mortel de la médisance sont innombrables.
-Il est délayé par des mains si adroites,
-il est versé d'une manière si aimable et si
-naturelle, qu'on ne peut le découvrir que par
-ses effets.</p>
-
-<p>Combien de fois a-t-on disposé de l'intégrité
-et de la probité d'un homme par un
-souris ou un mouvement des épaules? combien
-de bonnes et de généreuses actions n'ont-elles
-pas été ensevelies dans l'oubli par un
-regard artificieusement distrait? ou flétries
-d'un motif intéressé et vil, par un chuchotement
-mystérieux?</p>
-
-<p>Entrez dans ces sociétés, dont le titre pompeux
-de <i>bonne compagnie</i>, devroit faire proscrire
-tout ce qui est <i>mauvais</i>; vous ne serez
-pas plus satisfait d'elles. Là, vous verrez
-arracher sans cesse, quoique de loin, et sans
-malice, à la chasteté quelques-uns de ses
-attributs: un signe de tête en renversera quelqu'autre;
-et bientôt un clin d'&oelig;il, dirigé
-par l'envie de quelques personnes, qui ne
-se seront jamais refusées à la tentation, finira
-l'&oelig;uvre de la suspicion. Là, vous verrez
-la réputation d'une malheureuse créature,
-ensanglantée par un rapport que le médisant
-sera bien fâché de faire, mais dont il
-corrigera l'âpreté nécessaire, en désirant qu'il
-soit faux, ou en plaignant sincèrement celui
-qui en est l'objet. Il osera même espérer que
-la charité voudra bien l'oublier, comme il
-l'oublie lui-même.</p>
-
-<p>Tels sont les expédiens avec lesquels ce
-vice rassasie, et déguise sa cruauté. Mais
-si son poignard ainsi caché, frappe et égorge
-si doucement, que dirons-nous de ces propos
-scandaleux et sans pudeur qui ne sont soumis
-à aucune caution, et qui vaguent sans
-bornes? les premiers, comme une flèche
-lancée dans les ténèbres, atteignent et blessent
-en silence: tandis que les autres, comme la
-peste, déployent leur rage en plein jour,
-balayent tout devant eux, et rasent, au niveau
-du sol et sans distinction, le bon et
-le mauvais. Mille tombent à la gauche du
-calomniateur; dix mille tombent à sa droite:
-ils tombent, ils sont déchirés, et foulés si
-inhumainement, que jamais, peut-être, ils
-ne se remettront de leurs blessures, et que
-celle de leur c&oelig;ur sera mortelle.</p>
-
-<p>Mais, comme il n'y a point d'actions si
-criminelles, qu'on ne puisse alléguer quelques
-raisons pour les défendre, on me demandera
-si les inconvéniens que les hommes souffrent
-des abus licencieux de la médisance, ne sont
-pas suffisamment contrebalancés par son influence
-utile sur la conduite et les m&oelig;urs
-publiques? on me dira que, si elle se taisoit,
-mille personnes encouragées au mal par le
-silence, se plongeroient, tête baissée, dans
-la mêlée des vices et des ridicules, comme
-un cheval dans celle des batailles, pourvu
-qu'elles fussent sûres d'échapper à la langue
-des hommes.</p>
-
-<p>On me dira que, si nous voulons jeter un
-coup-d'&oelig;il sur l'ensemble de la société, nous
-trouverons que la vertu, ou du moins son
-apparence, ne dérive d'aucun autre principe
-fixe que de la terreur que nous inspire la
-censure; et que si nous descendons de là aux
-particularités, on prend plus de peine pour
-usurper une bonne réputation, qu'il n'en
-faudroit pour la mériter.</p>
-
-<p>Que plusieurs personnes des deux sexes
-supportent aisément la vie sans honneur et
-sans chasteté! elles qui, sans réputation, et
-sans l'opinion qu'elles s'efforcent de donner
-aux autres, baisseroient leur tête dans la
-honte, et languiroient dans le désespoir du
-bonheur!</p>
-
-<p>La langue est une arme, sans doute, qui
-châtie les dépravations sur lesquelles les lois
-se taisent: elle retient dans leur devoir ceux
-que leur conscience n'y renfermeroit jamais;
-et lorsque le vice est public, il semble que
-la médisance ne peut pas rester au nombre
-des prohibitions. C'est un hommage à rendre
-à la vertu, et un acte de justice indispensable,
-que d'exposer à la vue des hommes
-le vice peint de ses propres couleurs, ainsi
-que d'exalter les louanges que mérite l'honnêteté.
-Si, par hasard, la punition infligée à
-l'homme vicieux est sévère ou même intéressée,
-ce cas arrive si rarement, qu'on ne
-peut en faire une exception.</p>
-
-<p>Eh bien! malgré les objections que me
-feront les vrais patrons de la cause de la
-vertu, je leur recommanderai sans cesse de
-lui donner d'autres preuves de leur zèle.
-Quand leur devoir semble leur prescrire d'établir
-une distinction entre le bien et le mal,
-que leurs actions parlent, et non leurs langues,
-ou que du moins elles parlent unanimement le
-même langage. Nous déclamons si haut contre
-les vicieux, nos cris se réunissent tellement
-contr'eux, qu'un homme sans expérience,
-qui s'en rapporteroit seulement à ses oreilles,
-s'imagineroit que le genre humain a formé
-une association pour chasser le vice hors
-des limites du monde. Changeons la scène,
-et qu'il voie la réception que la société fait
-au vice, il connoîtra que sa conduite est
-en opposition avec ses paroles; ce qu'il a
-entendu sera tellement contrarié par ce qu'il
-voit, qu'il ne saura auquel de ses sens il
-pourra désormais se fier.</p>
-
-<p>Ah! s'il en étoit autrement, c'est-à-dire
-si les personnes qui méritent la louange,
-obtenoient seules un bon accueil; s'il étoit
-d'une conséquence irréfragable qu'un homme
-qui a perdu ses vertus, perdît, en même-temps,
-ses amis, les avantages de la naissance
-et de la fortune, et qu'il fût ravalé
-au rang le plus bas parmi ses frères; si la
-qualité n'étoit pas un port derrière lequel
-les femmes abritent leur honneur presque
-naufragé; et si celle qui a perdu sa réputation
-perdoit aussi tous ses droits au respect
-et même à la civilité publique; si, en un
-mot, l'on inséroit dans notre cérémonial
-une loi qui notât d'infamie ceux que l'opinion
-a déjà notés, une loi qui défendît de
-les visiter, d'en être visités, une loi qui
-fermât à leur rencontre toutes les portes qui
-conduisent aux fonctions de la société, jusqu'à
-ce qu'ils l'eussent satisfaite par de meilleurs
-exemples: une telle maxime, mise fidèlement
-en pratique, opéreroit sans doute une
-réforme utile. Mais, en l'état des choses,
-qu'ils échappent à nos langues, puisqu'ils
-ont le bonheur d'échapper à toute punition.</p>
-
-<p>Si l'on insiste encore en faveur de la médisance,
-je finirai par répondre, que sans
-nous il y en aura toujours assez qui se chargeront
-du châtiment des coupables, et qu'on
-ne doit pas craindre la cessation de ces exécutions
-tant que les hommes voudront bien
-être les bourreaux de leurs semblables. Abandonnons-leur
-cette tâche cruelle, et cultivons,
-loin des passions, des vertus plus paisibles.
-Aimons-nous et pardonnons-nous.</p>
-
-
-<h3>L'ORGUEIL.</h3>
-
-<p>L'homme vain est toujours malade: touchez-le,
-vous le blessez. Il agit comme si
-personne autour de lui n'avoit ni sensibilité
-ni délicatesse; et il en a tant, que les plus
-petites négligences, qui seroient à peine ressenties
-par les autres, le piquent continuellement,
-et le percent sans cesse jusqu'au
-c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Je ne voudrois pas être vain, quand ce
-ne seroit que parce que personne ne pourroit
-me reprendre: mes autres infirmités m'incommodent
-bien moins. Ce n'est pas même la
-faute du public si j'en souffre; mais ici, si
-je m'exalte, je suis perdu. Quelque chemin
-que je prenne, quelque pas que je fasse sous
-la direction de l'orgueil, je mets nécessairement
-le pied sur quelqu'un. Je l'offense;
-et je dois me préparer à en être repoussé
-et à rétrograder avec la douleur de l'humiliation.</p>
-
-<p>Et puis, l'homme peut-il être vain quand
-il jette un coup-d'&oelig;il sur ses imperfections
-naturelles et morales? il est impossible d'y
-réfléchir un seul instant sans sentir son c&oelig;ur
-plein de la plus humble conviction, sans entendre
-du fond de ce sanctuaire une voix qui
-répète: ô Dieu! qu'est-ce que l'homme? rien
-et toujours rien: c'est un malheureux, un
-infirme, un être de quelques jours, qui passe
-comme une ombre.</p>
-
-<p>Il tombe tout-à-coup du théâtre avec ses
-titres, ses distinctions scéniques, dépouillé
-de ses habits dramatiques et du masque que
-l'orgueil a soutenu un instant sur son visage;
-et il reste nu comme son esclave. Arrêtez
-votre imagination sur la dernière scène que
-l'homme puissant et orgueilleux donne au
-monde qu'il a tenu dans la crainte et le respect;
-voyez cette vaine vapeur disparoître:
-la flèche de la mort pénètre lentement dans
-son sein; elle glace son sang, et dissipe ses
-esprits.</p>
-
-<p>Ne le craignez plus: approchez-vous de
-son lit de mort; ouvrez les rideaux: contemplez-le
-un instant en silence. Il ne reste
-donc à celui que son orgueil et quelques flatteries
-ont mis au rang de Dieux, que ces
-mains flétries et ces lèvres décolorées.</p>
-
-<p>O mon ame! quels songes t'ont charmée!
-combien tu as été cruellement trompée par
-les objets brillans qui t'éblouissoient, et que
-tu enviois!</p>
-
-<p>Si l'aspect de notre imperfection naturelle
-à laquelle l'homme n'est pas maître de remédier,
-combat tellement sa vanité, que sera-ce
-des foiblesses et des vices enfantés, chaque
-jour, dans son c&oelig;ur?</p>
-
-<p>Hommes! regardez-vous un instant, dans
-ce jour où je vais vous placer. Voyez le plus
-désobéissant, le plus ingrat, le plus désordonné
-des êtres, trébuchant chaque jour
-dans la carrière de la vie, agissant, chaque
-heure du jour, contre sa propre conviction,
-ses intérêts et l'intention du créateur, qui
-ne s'est proposé que son bonheur. Qu'est-ce
-qui peut lui donner de l'orgueil? qu'est-ce
-qui ne peut pas, au contraire, lui donner
-de la modestie? Ah! que j'aime cette sentence
-prononcée depuis long-temps sur lui:
-<i>La vanité n'est point faite pour l'homme!</i>
-cette passion peut exister pour quelqu'autre
-créature et pour quelqu'autre dessein, mais
-non pas pour lui: il n'est point d'être à qui
-elle convienne si peu.</p>
-
-<p>Donnerai-je à tout cela, me direz-vous,
-un froid consentement? cette vérité est-elle
-incontestable? oh! peut-être avez-vous quelque
-raison d'être vain! Ecoutons-là.</p>
-
-<p>Vous avez les avantages d'une haute naissance
-et des titres pompeux, ou ceux de
-la faveur dans la cour des rois, ou ceux d'une
-grande fortune, de grands talens, d'un grand
-savoir; ou bien la nature a épuisé ses dons
-et ses grâces en vous formant. Parlez&hellip;
-Sur laquelle de ces qualités avez-vous fondé
-et élevé le temple où vous vous exposez à
-l'adoration? examinons-les.</p>
-
-<p>Vous êtes bien né&hellip; Eh! croyez-moi,
-l'humilité ne peut pas polluer le sang qui
-vous anime; elle ne vous fera pas tomber
-du haut de votre rang; elle ne dépouille pas
-les princes de leurs titres. Comme le clair-obscur
-en peinture, elle fait saillir le héros
-du fond du tableau, et détache sa figure
-du groupe où elle seroit confondue sans elle.</p>
-
-<p>Vous êtes riche&hellip; Etendez, éparpillez
-vos richesses; rachetez-en la haine, par la
-douceur de vos m&oelig;urs. Descendez vers vos
-inférieurs, soulagez le malheur, étayez la
-foiblesse, vengez l'opprimé: soyez grand.
-Considérez cet argent comme des talens entassés
-dans un vaisseau d'argile: vous n'en
-êtes que le dépositaire. Être obligé d'en rendre
-compte et être vain, c'est allier la pauvreté
-et l'orgueil. Oh! bien absurde assemblage!</p>
-
-<p>Vous êtes puissant et en crédit; une foule
-servile de clients se traîne sur vos pas&hellip;
-De quoi seriez-vous orgueilleux? de ce qu'ils
-ont faim? chassez, chassez ces sycophantes,
-ils en ont abusé mille autres.</p>
-
-<p>Mais le rang a été donné à ma dextérité
-et à mes lumières: soit&hellip; Et vous êtes vain
-d'une place où vous devenez la butte titrée,
-contre laquelle se dirigent la vengeance de
-l'un, la malice de l'autre et l'envie de tous,
-dans laquelle les hommes les plus honnêtes
-ne peuvent pas même échapper au soupçon,
-et dont les fripons cherchent sans cesse à
-vous détrôner. Quoi! seriez-vous vain d'une
-faveur incertaine? Aman l'étoit ainsi, parce
-qu'il étoit admis aux banquets d'Esther.</p>
-
-<p>Passons aux prétentions que le savoir peut
-vous donner. Si vous savez peu, je comprends
-comment vous pouvez être vain. Si vous savez
-beaucoup, êtes-vous orgueilleux de ce
-que vous ignorez encore et de ce que vous
-ignorerez toujours? dans tous les cas, ne
-vous écrierez-vous pas, avec le pauvre homme
-à la coignée, des chapitres 6 et 7 des Rois:
-<i>Hélas! hélas! mon maître, je l'avois
-empruntée!</i></p>
-
-<p>Dirai-je la même chose de la beauté? quels
-que soient les embellissemens et les parures
-dont l'orgueil la décore, ils frappent les yeux
-seuls de la multitude; et la fausse beauté,
-dans l'impuissance et le désespoir de réussir
-par des moyens naturels, se targue de captiver
-les regards et l'attention par une pompe
-étrangère.</p>
-
-<p>Mais la vraie beauté est si attrayante, qu'on
-ne sait comment déclamer contr'elle; et lorsqu'il
-arrive qu'une figure céleste, et qu'une
-taille enchanteresse sont la demeure d'une
-ame vertueuse, quand la régularité et la
-douceur des traits caractérisent celle de l'ame,
-et que ces avantages élèvent les pensées jusques
-vers l'auteur de la nature, dont la sagesse
-créa l'harmonie, ah! qu'il y a de choses à
-dire, et sur la beauté et sur l'art de la faire
-ressortir! quand l'apologie est néanmoins
-achevée, il reste enfin que la beauté, comme
-la vérité, n'est jamais si glorieuse que lorsqu'elle
-est simple.</p>
-
-<p>Oui, la simplicité est l'amie de la nature;
-et si je pouvois être vain de quelque chose
-dans ce monde vil, ce seroit de cette noble
-alliance.</p>
-
-
-<h3>L'ÉLOQUENCE DES LIVRES SACRÉS.</h3>
-
-<p>Il y a deux sortes d'éloquence: l'une en
-mérite à peine le nom; elle consiste en un
-nombre fixe de périodes arrangées et compassées,
-et de figures artificielles, brillantées
-de mots à prétention: cette éloquence éblouit,
-mais éclaire peu l'entendement. Admirée et
-affectée par des demi-savans, dont le jugement
-est aussi faux, que le goût vicié, elle
-est entièrement étrangère aux écrivains sacrés.
-Si elle fut toujours estimée être au-dessous
-des grands hommes de tous les siècles, combien,
-à plus forte raison, a-t-elle dû paroître
-indigne de ces écrivains, que l'esprit d'éternelle
-sagesse animoit dans leurs veilles, et
-qui devoient atteindre à cette force, cette
-majesté, cette simplicité, à laquelle l'homme
-seul n'atteignit jamais?</p>
-
-<p>L'autre sorte d'éloquence est entièrement
-opposée à celle que je viens de censurer;
-et elle caractérise véritablement les saintes
-écritures. Son excellence ne dérive pas d'une
-élocution travaillée et amenée de loin, mais
-d'un mélange étonnant de simplicité et de
-majesté, double caractère si difficilement
-réuni, qu'on le trouve bien rarement dans
-les compositions purement humaines.</p>
-
-<p>Les pages saintes ne sont pas chargées
-d'ornemens superflus et affectés. L'Être infini,
-ayant bien voulu condescendre à parler
-notre langage, pour nous apporter la lumière
-de la révélation, s'est plu, sans doute,
-à le douer de ces tournures naturelles et
-gracieuses, qui devoient pénétrer nos ames.</p>
-
-<p>Observez que les plus grands écrivains de
-l'antiquité, soit grecs, soit latins, perdent
-infiniment des grâces de leur style, quand
-ils sont traduits littéralement dans nos langues
-modernes.</p>
-
-<p>La fameuse apparition de Jupiter, dans
-le premier livre d'Homère, sa pompeuse description
-d'une tempête, son Neptune ébranlant
-la terre et l'entrouvrant jusqu'à son centre,
-la beauté des cheveux de sa Pallas, tous ces
-passages, en un mot, admirés de siècles en
-siècles, se flétrissent, et disparoissent, presque
-entièrement, dans les versions latines.</p>
-
-<p>Qu'on lise les traductions de Sophocle, de
-Théocrite, de Pindare même, y trouvera-t-on
-autre chose que quelques vestiges légers
-des grâces qui nous ont charmés dans les
-originaux? concluons-en que la pompe de
-l'expression, la suavité des nombres et la
-phrase musicale constituent la plus grande
-partie des beautés de nos auteurs classiques,
-tandis que celle de nos écritures consiste
-plutôt dans la grandeur des choses mêmes,
-que dans celle des mots. Les idées y sont
-si élevées de leur nature, qu'elles doivent
-paroître nécessairement sublimes dans leur
-modeste ajustement; elles brillent à travers
-les plus foibles et les plus littérales versions
-de la bible.</p>
-
-<p>La glorieuse description de la création du
-ciel et de la terre, dont Longin, le meilleur
-de nos anciens critiques, étoit enthousiasmé,
-n'a rien perdu de son mérite intrinsèque;
-et quoiqu'elle ait subi diverses traductions,
-elle triomphe encore, et étonne par sa force
-et sa véhémence, comme dans l'original. Mille
-passages suivans de l'écriture jouissent des
-mêmes droits: la description tant célébrée
-d'une tempête au pseaume 107; les touchantes
-réflexions du saint homme Job, sur la briéveté
-de la vie, et l'instabilité des choses
-humaines; la peinture vivante d'un cheval
-de bataille, du livre de Job, dans laquelle
-il n'y a pas un seul mot dont la beauté n'exige
-un commentaire particulier. Je pourrois y
-ajouter ces reproches tendres et pathétiques
-aux enfans d'Israël, qui éclatent dans les
-prophètes, et dont le lecteur le plus froid
-et le plus prévenu a tant de peine de n'être
-pas affecté:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«O habitans de Jérusalem, et vous hommes
-de Juda! décidez, je vous prie, entre ma
-vigne et moi. Que pouvois-je faire de plus
-pour ma vigne, que ce que j'ai fait? eh
-bien! lorsque j'attendois qu'elle me donnât
-des raisins, elle me jette quelques grappes
-sauvages. Mais, direz-vous, la voie du
-Seigneur est inégale: écoutez à présent,
-maison d'Israël, c'est la vôtre qui l'est,
-et non pas la mienne. Ai-je quelque plaisir
-à voir l'homme s'égarer et mourir? n'en
-aurois-je pas davantage à le voir revenir
-et vivre? j'ai nourri, j'ai élevé des enfans,
-et ils se sont révoltés contre moi. Le b&oelig;uf
-connoît son maître, l'âne connoît la crêche
-du sien; mais Israël ne me connoît pas:
-mon peuple ne veut pas me connoître!»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Non, il n'est rien dans les livres des payens,
-qui soit comparable à l'éloquence, à la vivacité,
-à la tendresse de ces reproches. Il y
-règne quelque chose de si affectueux, de
-si noble et de si sublime qu'on peut défier
-les plus grands orateurs de l'antiquité, de
-rien produire de semblable.</p>
-
-<p>Ces observations sur la supériorité des écrivains
-inspirés, comme écrivains, sont encore
-vraies si on les considère comme historiens.
-D'abord, les histoires profanes ne nous apprennent
-que des événemens temporels, si
-remplis d'incertitudes et de contradictions que
-l'on est bien embarrassé d'y trouver la vérité.</p>
-
-<p>Tandis que l'histoire sacrée est celle de
-Dieu même, de sa toute-puissance, de sa
-sagesse infinie, de sa providence universelle,
-de sa justice, de sa bonté, et de tous ses
-autres attributs. Ils y sont déployés sous
-mille formes, et dans une série d'événemens
-variés, miraculeux, et tels qu'aucune nation
-n'en eut de semblables. N'insistons plus sur
-la supériorité de l'écriture en ce sens.</p>
-
-<p>Elle est encore douée d'un avantage, auquel
-les historiens profanes n'arrivent pas, et qui
-distingue seul les siens; c'est la manière
-simple et sans affectation avec laquelle les faits
-y sont racontés: en voici quelques exemples.
-Lorsque Joseph se fait connoître, et qu'il
-pleure sur la tête de son frère Benjamin,
-à cet instant dramatique y a-t-il un de ses
-frères qui profère un seul mot, soit pour
-exprimer sa joie, soit pour pallier l'injure
-qu'ils lui firent? Non, de tous côtés s'ensuit
-un silence profond et <i>solennel</i>, un silence
-infiniment plus éloquent et plus expressif que
-tout ce qu'on auroit pu substituer à sa place.</p>
-
-<p>Que Thucidide, Hérodote, Tite-Live,
-ou tel autre historien classique, eussent été
-chargés d'écrire cette histoire, quand ils en auroient
-été là, ils eussent sûrement épuisé toute
-leur éloquence à fournir les frères de Joseph
-de harangues étudiées, et cependant quelque
-belles qu'on puisse les supposer, elles auroient
-été peu naturelles, et nullement propres
-à la circonstance. Lorsqu'une telle variété
-de passions dut fondre tout-à-coup dans le
-c&oelig;ur de ces frères, quelle langue auroit été
-capable d'exprimer le tumulte de leurs idées?
-Quand le remords, la surprise, la honte,
-la joie, la reconnoissance envahirent soudainement
-leurs ames, ah! que l'éloquence
-de leurs lèvres eût été insuffisante! combien
-leurs langues eussent été infidelles en transmettant
-le langage de leur c&oelig;ur! oui, le silence
-seul, participoit de la sublimité oratoire;
-et des pleurs achevoient de rendre ce qu'une
-harangue ne pouvoit jamais faire.</p>
-
-
-<h3>LE FANATIQUE.</h3>
-
-<p>Voyez-le, fastueusement enveloppé de
-l'habit de l'humilité et de la sainteté, pour
-attirer les regards du vulgaire. Il évite, aussi
-studieusement que le crime, une contenance
-gaie, résultat d'une conscience tranquille et
-contente. Le découragement est peint sur
-son maintien sombre, comme si la religion,
-dont le but est de nous rendre heureux dans
-cette vie et dans l'autre, pouvoit produire
-le chagrin et le mécontentement. Ecoutez-le
-pousser des soupirs dans les rues; écoutez-le
-se targuer de ses fréquentes communications
-avec le Dieu; de tout savoir, et en même
-temps offenser les règles de sa langue même
-par ses barbarismes religieux. Ecoutez-le remercier
-Dieu arrogamment, de ce qu'il ne
-l'a point créé semblable aux autres hommes;
-et, en prônant sa charité, adjuger libéralement
-aux princes des ténèbres, ceux que
-sa partialité juge moins parfaits que lui, ceux
-qui marchent sobrement et avec vigilance
-dans les voies du devoir, ceux qui vont
-aspirans à la perfection par des épreuves
-successives.</p>
-
-<p>Lorsqu'une malheureuse créature se fane
-ainsi dans les larmes, et se refuse, tout
-effrayée, la moindre joie et la moindre consolation;
-lorsqu'elle prie sans cesse jusqu'à
-ce que son imagination s'échauffe, qu'elle
-jeûne, se mortifie et s'attriste jusqu'à ce que
-son corps soit aussi malade que son esprit,
-il n'est pas étonnant que les conflits et les
-disparates qui s'engendrent dans un estomac
-vide, et sont reçus et interprétés par une
-tête plus vide encore, produisent, par cette
-combinaison, des effets et des ouvrages fâcheux.
-Un homme dans cette situation est plus
-fait pour un médecin, que pour être apôtre.</p>
-
-
-<h3>SUR L'HUMILITÉ.</h3>
-
-<p>Les injures et les offenses sont la règle la
-plus sûre pour juger entre les inconvéniens
-de l'orgueil et les avantages de l'humilité.
-Les déplaisirs de l'homme vain sont toujours
-en raison de sa vanité: l'injure s'élève à la
-hauteur de son opinion; et sa fierté est la
-mesure de son ressentiment. C'est ainsi qu'il
-aiguise lui-même le fer qui le frappe, et
-qu'il excite dans sa plaie cette fermentation
-interne, qui la rend incurable.</p>
-
-<p>Combien l'homme humble diffère de lui!
-Il échappe à la moitié de ces chagrins, et
-l'autre moitié tombe légèrement sur lui. Il
-ne provoque pas les hommes par le mépris;
-et en se pénétrant de l'idée qu'il ne peut
-exciter l'envie de personne, il arrête, dans
-sa source, le torrent qui a abymé l'homme
-vain. Si les passions des autres l'enveloppent
-jamais dans leur cours débordé, semblable
-à l'humble arbrisseau de la vallée, il leur
-donne passage, et ressent à peine l'injure
-de ces vents orageux qui rompent le cèdre
-orgueilleux, et le renversent sur ses racines.</p>
-
-<p>Ce que nous attendons des autres, est toujours
-en raison de ce que nous nous estimons
-nous mêmes; et les refus, sans nous détromper,
-irritent notre orgueil. Je vois des
-hommes si cruellement tourmentés par les
-chagrins que leur vanité a créés pour eux,
-que, quoiqu'ils aient dans leurs mains tout
-ce qui entre dans la composition du bonheur,
-ils ne peuvent en faire aucun usage. Comment
-le feroient-ils? ils se piquent de leur
-propre aiguillon, et courent ainsi d'une attente
-à l'autre, sans jamais goûter de repos.
-L'humilité précautionne l'homme contre ces
-maux, les plus sensibles qui soient inscrits
-dans le catalogue de ceux de la vie. Celui
-qui est peu de chose à ses yeux, est modéré
-dans ses désirs, et par conséquent dans leur
-poursuite. Il peut être trompé dans son attente,
-et manquer le but auquel il vise; il
-peut perdre ses pas; mais voilà tout: il ne
-se perd pas lui-même; il ne perd pas cette
-heureuse paix de l'ame. Les chagrins de
-l'homme humble sont doux et paisibles. Heureux
-caractère! quand il est affligé, qui n'a
-pas pitié de lui? quand il tombe, qui ne
-s'empresse pas de lui tendre la main? il
-semble, à le voir nu et sans défense, qu'il
-ne pourra pas résister à cet insolent antagoniste
-qui va le terrasser en passant à ses
-côtés, et le fouler dans la poussière. Non,
-il est gardé par l'amour, l'affection et les
-v&oelig;ux du genre humain, tandis que l'autre
-reste seul exposé à sa haine et à sa vengeance.</p>
-
-<p>S'il se présente une occasion où il faille
-déployer un vrai courage et la force de l'ame,
-je jetterois plutôt les yeux sur lui, que sur
-son adversaire. L'orgueil peut rendre un
-homme violent: l'humilité le rend ferme; et
-lequel des deux approche le plus près de
-l'honneur? celui qui agit d'après les impulsions
-variables d'un sang embrâsé, et qui se
-meut d'après celles de la fureur, ou bien
-celui qui se concentre froidement en lui-même,
-et qui gouverne son ressentiment,
-au lieu d'en être gouverné.</p>
-
-<p>L'homme humble a ramassé, dans son ame,
-un trésor de plaisirs et de contentemens. Il
-ne blâme pas le soleil, de ce qu'il ne mûrit
-pas sa vigne, et ne querelle pas les vents
-de ce qu'ils ne lui apportent aucun nuage.
-Si sa fontaine ne s'élève pas aussi haut qu'il
-le désire, il étudie les lois de la nature, et
-s'y soumet, sans se plaindre.</p>
-
-<p>S'il n'est pas riche, il sait que Dieu ne
-lui doit rien; et que s'il a moins reçu que
-les autres, comme il se croit moins qu'eux,
-il a encore des remerciemens à lui faire.</p>
-
-<p>Une ame résignée se laisse ainsi porter
-doucement et tranquillement sur le courant
-de la providence; aucune tentation dans son
-pélerinage, n'excite en elle des désirs immodérés.
-Les dangers ne l'alarment pas:
-elle respecte la justice de tout ce qui arrive;
-et, se courbant humblement sous la tempête,
-si elle en est atteinte, elle ne l'est
-pas aussi dangereusement que les autres.</p>
-
-
-<h3>MA RELIGION.</h3>
-
-<p>Yorick, quels sont vos notions religieuses?</p>
-
-<p>Me le demandez-vous? je vais vous le dire,
-car je suis sur mon lit de mort.</p>
-
-<p>J'ai assez de foi pour être méthodiste, et
-assez de chaleur pour être enthousiaste; mais,
-Dieu merci, je n'ai jamais été assez méchant
-pour être ni l'un ni l'autre.</p>
-
-<p>Il faut nécessairement que les passions
-soient combattues par les passions. Voilà
-pourquoi les plus grands pécheurs deviennent
-les plus zélés dévots. C'est une conséquence
-naturelle à une infinité de gens, <i lang="la" xml:lang="la">qui credunt
-multùm et peccant fortiter</i>.</p>
-
-<p>Pour moi, j'ai la confiance intime que la
-douce mousson de notre orthodoxie anglicane
-est assez forte pour envoyer mon ame
-au ciel. Mon frêle esquif n'est pas lesté de
-péchés assez pesans pour qu'il ne marche
-que par un vent orageux; et je crois qu'après
-la cessation des oracles, on peut être
-assez inspiré par la grâce, pour n'avoir pas
-besoin de convulsions.</p>
-
-<p>Je suis certain qu'il y a un Dieu en haut,
-comme je suis certain que je suis ici bas:
-ma certitude est la même. Comment serois-je
-autrement sur la terre? dites-moi, comment
-j'y suis venu, comment j'y suis? ce n'est
-pas de moi-même.</p>
-
-<p>Dieu existe: il doit aimer la vertu, et détester
-le vice. Il doit, en conséquence, récompenser
-et punir. Si nous ne lui devons
-aucun compte, nous sommes les plus singuliers
-animaux qui soient sur la surface
-de la terre.</p>
-
-<p>Lorsque l'ame a pris son vol, et qu'elle
-a laissé le corps se résoudre en la poussière
-du tombeau, la vaine philosophie du siècle
-combattra-t-elle la résurrection de l'homme?
-Consulte, raisonneur, une chenille; et le
-papillon résoudra ta question. Vois-la d'abord,
-inerte, paresseuse, rampant lentement sur
-la terre, et se nourrissant de l'herbe des
-champs. Après sa métamorphose, et sa résurrection,
-c'est un Séraphin aîlé: il est glorieux,
-léger comme l'air, actif comme le vent;
-il aspire la rosée de l'aurore; il extrait des
-fleurs aromatiques, le nectar et l'ambroisie.</p>
-
-<p>La fable de l'hydre est depuis long-temps
-vérifiée: elle est, dis-je, surpassée au-delà
-même des bornes que l'imagination la plus
-extravagante lui auroit données par la réalité
-du polype, qui engendre de ses sections. Les
-analogies de la nature démontrent par-tout
-les voies de la providence.</p>
-
-<p>Trouverons-nous sans cesse impossible ce
-à quoi notre insuffisance ne peut atteindre?
-n'y a-t il pas dans la nature des mystères
-sans nombre que les événemens révèlent, ou
-que la philosophie expérimentale démontre
-chaque jour? présumerons-nous, après cela,
-de limiter les pouvoirs de l'auteur même de
-la nature?</p>
-
-<p>Qui a créé la matière? qui lui a donné le
-mouvement? qui a ajouté les sensations à la
-matière, et au mouvement? qui a surajouté
-à toutes ces qualités la pensée, l'intelligence
-et la réflexion? qui a fait tout cela? Incrédules,
-qui l'a fait? vous ne parlez pas? restez
-donc muets.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup>. Leuwenhoeck, avec le secours de son
-microscope, montre, dans le corps humain,
-de certaines fibres si menues qu'il en faudroit
-rassembler six cents pour faire la grosseur
-d'un cheveu.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup>. Il démontre encore, avec le même
-instrument, qu'un grain de sable est assez
-volumineux pour couvrir cent vingt mille
-pores, par lesquels nous transpirons.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup>. On peut faire de la glace dans l'été,
-pourvu que l'eau qu'on emploie, soit auprès
-du feu.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup>. Une lentille de glace brûle comme une
-lentille de verre.</p>
-
-<p>5<sup>o</sup>. Une ligne d'un pouce peut être divisée en
-autant de parties qu'une ligne de mille toises.</p>
-
-<p>6<sup>o</sup>. Il y a deux lignes, les asymptotes de
-l'hyperbole, qui, par la certitude mathématique,
-se rapprochent toujours, sans qu'il
-soit possible qu'elles soient jamais en contact.</p>
-
-<p>7<sup>o</sup>. Le soleil est de plusieurs millions de
-lieues plus près de nous en hiver qu'en été.</p>
-
-<p>8<sup>o</sup>. Quand un homme fait le tour de la
-terre, sa tête fait quelques cent milles de
-plus que ses talons.</p>
-
-<p>Y a-t-il, incrédules, dans le symbole chrétien,
-un article de foi qui paroisse plus contraire
-à la raison que quelques-unes de ces
-propositions? et cependant elles sont toutes
-prouvées, soit en physique, soit en mathématique.</p>
-
-<p>Celui qui est capable de faire de pareilles
-réflexions, peut-il être accusé de ne croire
-ni à la religion naturelle, ni à la religion
-révélée? ah! mes charitables confrères, <i lang="la" xml:lang="la">qui
-studet, orat</i>. Cette expression est bien juste.</p>
-
-
-<h3>LA CONVERSION.</h3>
-
-<p>J'avois fait la plus intime connoissance
-avec un homme vertueux et de bon sens,
-mais affligé, en même-temps, d'une certaine
-indolence d'esprit, qui le faisoit acquiescer
-aux opinions des autres, sans prendre
-la peine de les discuter. Il avoit plus d'esprit
-que de sagesse; et un sarcasme étoit un
-argument pour lui aussi fort, que pour Shaftsbury,
-qui prétendoit que le ridicule est l'épreuve
-de la foi.</p>
-
-<p>Je l'aimois et le plaignois. Avoir assez de
-vertu pour bien faire, et trop peu de jugement
-pour s'y décider! nous avions là-dessus
-de fréquentes conversations. Il me disoit souvent
-qu'il donneroit tout au monde pour
-penser comme moi; et il réclamoit mon
-assistance.</p>
-
-<p>J'en fis un déiste, avec la seule aide de
-ma pauvre petite philosophie. Après cela,
-je lui mis entre les mains les pensées de Forbès
-sur la religion. Il les lut attentivement, me
-renvoya le livre, avec cette réflexion, écrite
-au bas de la dernière page: <i>Tu m'as presque
-persuadé de devenir chrétien</i>.</p>
-
-<p>Je crus qu'il falloit faire avancer Pascal;
-et je lui prêtai <i>ses pensées</i>. Il me les rendit,
-après les avoir endossées avec ces mots: <i>Je
-suis presque de ton avis, mais pas tout-à-fait,
-surtout quand tu veux me faire croire
-certains mystères aussi absurdes que peu
-philosophiques</i>.</p>
-
-<p>Faites d'un incrédule un moraliste; et si
-vous n'en faites pas bientôt après un chrétien,
-son indolence ou son ignorance en seront
-plutôt la cause, que l'impiété à laquelle
-tout le monde crie. J'ai eu depuis la satisfaction
-de voir mon catéchumène vertueux,
-ajouter foi aux bonnes &oelig;uvres, vivre exemplairement,
-et pratiquer aussi bien que croire.</p>
-
-
-<h3>SUR LA GAIETÉ RELIGIEUSE.</h3>
-
-<p>C'est le véritable esprit religieux qui, dans
-le cours de ma vie, m'a donné cette bonne
-gaieté, dont mes sévères confrères ont été
-tant scandalisés: pourquoi donc un prêtre
-seroit-il toujours grave? le ministère est-il
-un lugubre devoir?</p>
-
-<p><i>Ressemblez à ces enfans</i>, dit le Christ,
-c'est-à-dire, soyez aussi gais et aussi innocens
-qu'eux. Les trente-neuf articles sont
-incomplets, si l'on n'y ajoute pas le quarantième
-précepte qui ordonne la gaieté. En
-tout cas, n'ajoutez rien, laissez subsister le
-même nombre, pourvu qu'à la place du treizième
-précepte, que vous rayerez, vous
-mettiez cette maxime céleste.</p>
-
-<p>L'archevêque de Cassel en fut-il moins
-un profond théologien, parce qu'il ajouta
-un couplet fort gai à l'ancienne ballade irlandoise?
-Le poëme de l'évêque de Rochester,
-dans lequel il prouva légèrement que le c&oelig;ur
-des hommes relevoit de l'éventail d'une
-femme, troubla-t-il jamais son orthodoxie?</p>
-
-<p>L'évêque Héliodore fut privé de son bénéfice,
-pour avoir composé Théagènes et
-Chariclée. Le Pape fut doublement absurde;
-et sa sainteté outrepassa les bornes de son
-infaillibilité. D'abord, il n'y avoit rien d'hétérodoxe
-dans ce roman. En second lieu,
-l'épisode d'un enfant blanc, engendré par
-des parens noirs, au moyen de l'impression
-que fit sur eux le portrait d'un européen
-placé aux pieds du lit nuptial, cet événement,
-dis-je, n'est qu'une addition de preuves,
-si elle en a besoin, à la philosophie de l'écriture
-sur les chèvres bigarrées. Il est certain
-que les papes, après tout, sont comme
-les autres hommes.</p>
-
-<p>Platon et Sénèque, personnages assez graves
-et assez sages pour avoir été ordonnés et
-consacrés, pensoient qu'on devoit accoutumer
-les enfans à la joie et à la gaieté, dès
-l'âge le plus tendre, non-seulement pour
-leur santé, mais encore pour leurs vertus.
-Je traduis leurs propres paroles.</p>
-
-<p>La joie et la gaieté, qui en est l'expression,
-s'accordent avec toutes les pratiques
-religieuses: elles sont incompatibles seulement
-avec le vice et l'impiété. <i>Les voies du
-ciel sont aimables.</i></p>
-
-<p>Nous adorons, nous louons, nous remercions
-le Tout-Puissant avec des hymnes,
-des chants et des antiennes. La musique
-nous prête ses harmonieux accords. <i>Abandonnons-nous
-à la joie</i>: voilà le premier de
-tous nos pseaumes. Laissons les tristes Indiens
-implorer et évoquer le diable, avec des
-pleurs et des cris douloureux.</p>
-
-<p>Quand les Athéniens adoptèrent la chouette,
-comme étant l'oiseau de la sagesse, ils n'entendirent
-pas que ce fût l'effraie: et moi je
-pense, sous leur bon plaisir, que le moineau
-eût été l'emblême le plus vrai de la sagesse,
-car il est le plus amoureux et le plus gai
-des habitans de l'air.</p>
-
-<p>Je connois quelques révérences qui m'excommunieront
-à table, pour avoir écrit cette
-allusion.</p>
-
-
-<h3>SUR LA TOLÉRANCE.</h3>
-
-<p>J'en parlois un jour avec Voltaire; et il me
-félicitoit sur le bonheur et l'avantage que j'avois
-de vivre dans une contrée, où quelques
-expressions libres, quelques allusions piquantes,
-interprétées par la malice et l'ignorance,
-et devenues aussitôt des blasphêmes
-contre l'église et l'état, échappoient néanmoins
-à l'inquisition et à la bastille.</p>
-
-<p>Il me mit aussitôt entre les mains son
-traité <i>sur la tolérance</i> qu'il venoit de publier.
-Il est écrit, comme tous ses ouvrages, avec
-beaucoup d'esprit et de savoir. Il prouve,
-à ceux qui ont besoin de preuves, que la
-persécution <i>pour l'amour de dieu</i>, est le
-système le plus absurde et le plus contraire
-à l'écriture.</p>
-
-<p>J'ai, en effet, trouvé toujours fort extraordinaire,
-que depuis que les hommes sont
-assez dépravés pour se persécuter au sujet
-de leur croyance, il n'y ait pas eu cependant
-chez les payens des auto-da-fé, des
-inquisitions, et des croisades.</p>
-
-<p>Dans les siècles d'ignorance et de barbarie,
-où le diable, selon les théologiens, gouvernoit
-l'Eglise, rendoit des oracles équivoques,
-ordonnoit des impuretés, et exigeoit
-des victimes humaines, des frères ne combattirent
-point contre des frères, des nations
-ne s'armèrent point contre les nations, pour
-des opinions religieuses.</p>
-
-<p>Et aussitôt que, par sa miraculeuse interposition,
-Dieu eut bien voulu prendre l'église
-dans ses propres mains, le siècle de
-l'impiété et de la cruauté commença: un peuple
-chrétien et pacifique tira l'épée; et des préceptes
-de concorde et d'amour produisirent
-la haine et la dissention.</p>
-
-<p>Un prêtre chrétien (ai-je dit <i>chrétien</i>?)
-m'apprend que la raison de cette différence
-remarquable est, que les payens n'avoient
-pas un seul article de foi pour lequel il valût
-la peine de se battre; qu'ils supposoient tous
-que l'ame périssoit avec le corps; que la
-formule <i lang="la" xml:lang="la">post mortem nihil est</i>, étoit leur
-symbole; et que ceux de leurs philosophes,
-qui admettoient une existence postérieure
-au trépas, nioient les peines de l'enfer. <i lang="la" xml:lang="la">Non
-est unus</i>, dit Cicéron, <i lang="la" xml:lang="la">tam excors, qui
-credat.</i></p>
-
-<p>Ainsi donc, suivant ce bon prêtre catholique,
-pendant que les ténèbres de la mortalité
-de l'ame et du matérialisme couvroient
-la surface de la terre, la paix, l'amitié et
-la bienveillance régnoient sous ce voile obscur:
-la guerre, les persécutions, et la haine
-vinrent à la lumière du christianisme.</p>
-
-<p>Lorsque l'immortalité de l'ame est confiée
-au soin du vicaire du Christ sur la terre,
-comment des prêtres, qui jettent au feu le
-corps d'un hérétique, et damnent son ame,
-peuvent-ils s'appeler <i>des prêtres de l'agneau</i>?</p>
-
-<p>Oui, je diffère en tout de l'orthodoxie d'un
-pareil article, et je pencherois plutôt vers
-la doctrine de Cicéron, que je viens de citer,
-quoiqu'il soit lui-même dans les ténèbres du
-paganisme. Croire à la <i>post-existence</i> de
-l'ame, et la damner, ce n'est pas éclairer;
-c'est brûler.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large"><span class="large">VIE</span><br />
-ET OPINIONS<br />
-<span class="small">DE</span><br />
-<span class="large">TRISTRAM SHANDY.</span></p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER.<br />
-<i>C'étoit bien à cela qu'il falloit penser.</i></h2>
-
-
-<p>Je l'ai toujours dit: il auroit été à souhaiter
-que mon père ou ma mère, et pourquoi pas
-même tous deux, eussent apporté quelque
-attention à ce qu'ils faisoient, quand il leur
-plut de me donner l'existence. Ils y étoient
-également obligés. Eh! pouvoient-ils réfléchir
-trop mûrement sur les conséquences qui devoient
-résulter de l'important ouvrage dont
-ils s'occupoient en ce moment? Il ne s'agissoit
-rien moins que de la production d'un être
-raisonnable. Les heureuses proportions de
-son corps, son tempérament, son génie, la
-tournure de son esprit, et peut-être même la
-fortune de toute leur maison, étoient autant
-de points capitaux qui dépendoient de la disposition
-des humeurs dont ils étoient dominés
-dans cet instant décisif.&mdash;Oui, s'ils eussent
-agi en conséquence, je suis persuadé que
-j'aurois figuré dans le monde tout autrement
-que je ne fais, et que je ne ferai vraisemblablement
-le reste de mes jours.&mdash;Croyez-moi,
-bonnes gens, ceci est un point beaucoup plus
-essentiel que vous ne le pensez. Vous avez,
-sans doute, entendu parler de certains esprits
-qu'on appelle <i>esprits animaux</i>. Vous savez,
-sans doute aussi, comment s'en opère la transfusion
-du père au fils, etc., etc.&mdash;Eh bien!&hellip;
-je vous donne ma parole que de dix parties
-du bon sens ou de la bêtise d'un homme, il
-y en a neuf qui dépendent du mouvement,
-de l'activité et des directions différentes que
-vous leur faites prendre au moment dont je
-parle.&mdash;L'essor une fois donné, bien ou mal,
-il n'importe, les esprits s'échappent avec précipitation;
-et si l'impulsion se répète, la route
-qu'ils se fraient, vous le savez, mesdames,
-devient aussi unie, aussi douce que l'allée
-d'un beau jardin.&mdash;Le diable, avec toute sa
-puissance, ne pourroit pas les en détourner,
-quand une fois ils s'y sont habitués.</p>
-
-<p>«Mon ami, dit ma mère, n'auriez-vous
-point par hasard oublié de monter la pendule?&mdash;Bon
-Dieu! s'écria mon père, qui
-eut soin en même-temps de modérer sa
-voix, est-il jamais arrivé, depuis la création
-du monde, qu'une femme ait interrompu
-un homme par une question aussi sotte?»</p>
-
-<p>Que dit encore votre père? Rien.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II.<br />
-<i>L'Embryon.</i></h2>
-
-
-<p>Je n'aperçois, réflexion faite, ni bon ni
-mauvais dans la question de ma mère.&mdash;Ni
-bon ni mauvais? Convenez, au moins, qu'elle
-étoit hors de saison. Vous seriez trop heureux
-si elle n'eût été que déplacée. Mais, ne voyez-vous
-pas qu'elle détournoit, qu'elle dispersoit
-les esprits qui se développoient en ce moment,
-et dont la principale affaire étoit d'escorter,
-de mener, de conduire l'embryon jusqu'à
-l'endroit qui étoit destiné à le recevoir?</p>
-
-<p>Un embryon, monsieur, quelque petit,
-quelque peu important qu'il paroisse, en ce
-siècle léger, aux yeux de la folie et des préjugés,
-est pourtant quelque chose. Ceux de
-la raison, éclairés par des recherches et des
-observations scientifiques, le regardent comme
-un être qui a des droits, et qu'on est obligé
-de conserver avec soin.&mdash;Les philosophes
-minutieux, dont l'ame est de la même trempe
-que leurs recherches, et qui s'imaginent,
-malgré cela, que c'est la sublimité de leur
-esprit qui les distingue, nous prouvent, d'une
-manière incontestable, qu'il est créé par la
-même main, formé par les mêmes lois de la
-nature, doué des mêmes puissances mouvantes
-et agissantes, et qu'il a enfin les mêmes
-facultés que nous.&mdash;Il est composé, comme
-nous, de chair et d'os, de peau, de cheveux,
-de veines, d'artères, de ligamens, de nerfs,
-de muscles, de moëlle, de glandes, de cervelle,
-d'humeurs qui circulent, d'articulations&hellip;
-Et qu'avons-nous en grand qu'il n'ait
-pas en petit? Rien du tout, monsieur, rien.
-C'est un être aussi actif que nous, et, dans
-toutes les acceptions du mot, il est aussi
-véritablement notre prochain, que le chancelier
-d'Angleterre.&mdash;Il peut éprouver du
-bien être; il est exposé à des injures; il est
-susceptible de plus de perfection:&mdash;en un
-mot, il jouit de tous les droits et de toutes
-les prétentions de l'humanité, dans le degré
-que Cicéron, Puffendorf, et tant d'autres
-écrivains moralistes qui en parlent, attribuent
-à son état relatif.</p>
-
-<p>Et que voudriez-vous, d'après cela, mon
-cher monsieur, qu'il devînt, si, seul sur la
-route, il lui arrivoit quelque accident, ou
-que, frappé de quelque terreur subite, ce
-qui est fort naturel à un aussi jeune voyageur,
-il n'arrivoit à sa destination qu'avec des esprits
-épuisés et dissipés?&mdash;Qu'avec sa vigueur
-musculaire et virile, réduite à un fil? Qu'avec
-sa forme défigurée et mutilée?&mdash;Et que,
-réduit à ce triste état, il fût sujet à des
-frayeurs soudaines, ou à une suite de rêves
-et de fantaisies mélancoliques pendant neuf
-mois entiers?&mdash;Je tremble toutes les fois que
-je songe à cette source féconde de foiblesse
-de corps et d'esprit.&mdash;Encore si l'habileté
-du médecin et du philosophe pouvoit y
-remédier!</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III.<br />
-<i>En voilà l'effet.</i></h2>
-
-
-<p>C'est à M. Tobie Shandy, mon oncle,
-que je dois l'anecdote que j'ai rapportée dans
-le premier chapitre. Mon père, qui étoit à
-la fois philosophe et naturaliste autant qu'on
-peut l'être, et qui raisonnoit avec beaucoup
-de justesse et de netteté, singulièrement sur
-les petites choses, s'étoit souvent plaint à
-lui de l'échec que j'avois reçu; et dans une
-occasion, dont mon oncle Tobie, qui avoit
-bonne mémoire, se souvenoit très-bien, il
-s'en plaignit plus amèrement qu'il n'avoit
-jamais fait. C'étoit un jour que je fouettois
-ma toupie. La manière oblique dont je m'y
-prenois pour l'ajuster, et la façon dont je
-justifiois les principes qui me faisoient agir
-ainsi, le firent soupirer.&mdash;Le bon vieillard
-remua la tête, et d'un ton qui exprimoit plus
-de douleur et de regret que de reproches, il
-s'écria: «Ah! mon cher frère, je l'ai toujours
-prédit. L'augure se vérifie de plus en
-plus, et mille autres observations que j'ai
-faites sur ce qui le regarde, m'ont annoncé
-qu'il ne penseroit et n'agiroit jamais comme
-les autres enfans.»&mdash;Mais, hélas! continua-t-il,
-en agitant la tête une seconde fois,
-et en essuyant une larme qui couloit le long
-de sa joue, «les malheurs de mon Tristram
-ont commencé neuf mois avant qu'il vînt
-au monde.»</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère qui étoit là, leva les yeux,
-et ne comprit pas plus que sa chaise ce que
-mon père vouloit dire.&mdash;Mais mon oncle,
-M. Tobie Shandy, qui depuis long-temps
-savoit toute l'affaire, le comprit très-bien.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV.<br />
-<i>Que de maris sont moins sûrs!</i></h2>
-
-
-<p>Il y a une foule de lecteurs dans le monde,
-et de gens qui ne lisent point du tout, qui
-veulent savoir d'abord tout ce qui vous regarde,
-et si on ne les satisfait pas, leur inquiétude
-perce de toutes parts. N'en ayez
-point, chers amis. Je suis d'un naturel complaisant,
-et je ne voudrois pas, pour toutes
-choses au monde, frustrer qui que ce fût
-dans son attente. C'est même à cette disposition
-que vous devez déjà les particularités
-que je vous ai révélées. Je ne vous priverai
-point du reste.&mdash;Mais, avec la volonté la
-plus décidée de vous plaire, j'ai des précautions
-à prendre.&mdash;Ma vie et mes opinions
-feront vraisemblablement du bruit dans le
-monde.&mdash;Elles me donneront occasion de
-parler de toutes sortes de personnes.&mdash;Le
-sexe, les âges, les conditions, tout cela se
-trouvera sous ma plume.</p>
-
-<p>Mon Livre sera au moins aussi couru que
-les <i>Progrès du Pélerin</i>. Quel chagrin pour
-moi, s'il avoit le sort que Montaigne craignoit
-pour ses <i>Essais</i>, et qu'ils n'eurent pas?&mdash;Je
-ne serois pas, en vérité, fort content
-de le voir enseveli dans la poussière des
-bibliothèques, ou de le trouver sur la table
-de quelque antichambre.&mdash;Je veux éviter ce
-désagrément.&mdash;L'exactitude est un des moyens
-que j'ai imaginés pour y échapper: j'en aurai.
-On a déjà pu remarquer combien je suis
-scrupuleux sur ce point; je continuerai; et
-je suis fort aise d'avoir entamé mon histoire
-par la relation de mes faits et gestes, comme
-dit Horace, <i lang="la" xml:lang="la">ab ovo</i>, depuis l'&oelig;uf, où j'ai
-commencé à végéter.</p>
-
-<p>Je sais bien que ce n'est pas là tout-à-fait
-la manière dont il recommande de s'y
-prendre.&mdash;Il parloit de poëmes épiques, de
-tragédies, ou de l'un et de l'autre, je ne sais
-pas lequel; et ce n'est pas, à beaucoup près,
-la même chose que ce qui m'occupe.&mdash;Et
-d'ailleurs, s'il le faut absolument, je demande
-excuse à Horace. Je me passerai même fort
-bien de lui. Ce que j'ai à écrire ne dépend
-point de ses règles; je ne m'y assujettirai pas
-plus qu'à celles de tout autre écrivain que ce
-soit.</p>
-
-<p>C'est ce qui me fait donner ici un avis.
-Ceux qui ne se soucient pas d'approfondir
-les choses, peuvent passer, sans lire, ce qui
-reste de ce chapitre.&mdash;Je ne l'écris que pour
-les curieux qui aiment et qui cherchent des
-choses abstraites.</p>
-
-<p>&mdash;Fermez la porte.&mdash;Fort bien!&mdash;La
-précaution étoit nécessaire pour écarter les
-yeux profanes d'un pareil mystère.&mdash;Bon
-jour, bonne &oelig;uvre.&mdash;Ce fut le dimanche&hellip;
-un peu tard&hellip; vers minuit, peut-être&hellip; oui,
-on touchoit presque au lundi&hellip; et ce dimanche
-étoit le premier du mois de mars 1718.&mdash;Mon
-père&hellip; je ne sais pas précisément la minute, et
-c'est peut-être ce qui causa l'inquiétude de
-ma mère&hellip; mon père m'ajouta au nombre
-des êtres humains qui devoient voir le jour
-neuf mois après.&mdash;Mais comment savez-vous
-cela?&mdash;Comment? oh! je le sais très-bien.
-Ce n'est cependant pas, je l'avouerai, parce
-que je me trouvai là inopinément. Je ne dois
-cette certitude qu'à une autre anecdote qui
-n'est connue que dans notre famille. La voici:
-Il faut savoir que mon père avoit fait, pendant
-plusieurs années, le commerce de Turquie.
-Il l'avoit quitté depuis quelque temps,
-et s'étoit retiré sur ses terres, dans le comté
-de&hellip; pour y vivre et mourir plus paisiblement.&mdash;C'étoit
-peut-être l'homme du monde le
-plus exact. Il ne faisoit rien qu'avec poids et
-mesure. Ses affaires, et même ses amusemens,
-étoient assujettis à des règles qu'il s'étoit
-prescrites, et dont il ne s'écartoit jamais.&mdash;Je
-peux citer un exemple du scrupule attentif
-qu'il observoit dans toutes ses actions.&mdash;Il
-y avoit à la maison une grosse pendule
-qui étoit placée sur le haut d'un escalier
-dérobé, et il ne manquoit jamais de la
-monter lui-même le premier dimanche de
-chaque mois. Il avoit, au temps dont je
-parle, un peu plus de cinquante ans, et
-cette raison l'avoit forcé peu-à-peu à ne
-s'occuper aussi de quelques autres petites
-affaires domestiques, que dans le même
-temps. C'étoit, à ce qu'il disoit souvent à
-mon oncle, M. Tobie Shandy, pour ne pas
-s'embarrasser l'esprit d'une multitude d'époques.
-Enfin, c'étoit pour n'y plus penser le
-reste du mois.</p>
-
-<p>Cette exactitude étoit, sans doute, admirable;
-mais elle étoit accompagnée d'une
-espèce de fatalisme qui retomba particulièrement
-sur moi, et dont je ressentirai peut-être
-les effets jusqu'au tombeau.&mdash;C'est que,
-par une malheureuse association d'idées qui
-n'ont aucune liaison dans la nature, ma mère
-n'entendoit point monter la pendule, qu'il
-ne lui vînt à l'esprit de penser à quelque
-autre chose; et ce qu'elle pensoit lui rappeloit
-en même-temps, et la pendule, et
-ce qu'il y avoit à y faire.&mdash;Le subtil Lock,
-qui comprenoit la nature de toutes ces choses
-occultes, infiniment mieux que le reste du
-genre humain, assure que cette étrange combinaison
-d'idées a produit beaucoup plus de
-mauvais effets que toutes les sources réunies
-des autres préjugés.&mdash;Je veux bien le croire.</p>
-
-<p>&mdash;Que tout cela soit dit en passant.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père écrivoit tout. J'ai sous les yeux
-un petit mémorial qu'on avoit trouvé dans son
-porte-feuille, et je ne fais, pour ainsi dire,
-que transcrire ici ce que j'y lis. Le jour de
-Notre-Dame, qui étoit le vingt-cinq du mois
-dont je date les premiers instans de mon
-existence, mon père se mit en route pour
-conduire mon frère aîné, Robert, à l'école
-de Westminster.&mdash;Il ne revint, selon la même
-autorité, rejoindre sa femme que dans la
-seconde semaine du mois de mai suivant; et
-ceux qui savent le moment de ma naissance,
-voient bien en calculant.&mdash;Le chapitre suivant
-éclaircira tous les doutes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, que fit monsieur votre
-père pendant les mois de décembre, de janvier
-et de février?&mdash;Madame, il étoit malheureusement
-affligé d'une attaque de goutte
-sciatique.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V.<br />
-<i>Les Planètes.</i></h2>
-
-
-<p>Le temps approchoit. Il y a dans le ciel je
-ne sais quelles divinités qui prennent le soin
-de présider à la naissance des hommes. On
-ne dit pas qu'elles aient la même attention
-pour les femmes.&mdash;Il faut cependant croire
-qu'elles ne sont pas oubliées.&mdash;A tout prendre,
-elles valent la peine qu'on s'intéresse à
-elles.&mdash;Au reste, je n'ai jamais trop bien su
-si ces bonnes déesses songèrent à moi quand
-il en fut temps, si elles ne vinrent pas; on
-ne m'a jamais dit qu'on les eût vues, ni qu'on
-ne les eût pas vues.&mdash;Cela ne m'empêcha
-pas, moi, Tristram Shandy, d'arriver dans
-ce malheureux monde le cinquième jour de
-novembre de l'an de grace mil sept cent dix-huit.&mdash;L'heure?&mdash;Tout
-cela se saura. La
-seule chose que j'aie à faire remarquer ici,
-c'est qu'en se rappelant l'ère que j'ai fixée
-dans le chapitre précédent, la sciatique de
-mon père, son habitude constante de ne
-faire certaines choses que le premier du
-mois, etc. etc., il est clair que le moment de
-ma naissance marquoit, si je ne me trompe,
-la révolution de neuf mois plus que complets
-du calendrier.&mdash;Le mari le plus pointilleux
-ne pourroit, je crois, exiger plus de justesse.</p>
-
-<p>Mais sous quelle étoile suis-je né?&mdash;Sur
-quelle planète ai-je été jeté? Je l'avoue.
-Excepté Jupiter et Saturne, où il fait trop
-froid, (je crains le froid) je préférerois d'avoir
-vu le jour dans la lune, ou dans quelque
-autre astre.&mdash;Je n'y aurois sûrement pas été
-plus maltraité que je ne le suis sur cette
-planète de boue que nous habitons. Je me
-défie pourtant de Vénus.&mdash;C'est un astre
-malin.&mdash;On dit qu'elle traite si mal ses habitans,
-qu'ils sont obligés de déserter, et de
-se réfugier dans Mercure.&mdash;Mais, hélas!
-notre petit globe n'est-il pas encore pire?
-Je croirois volontiers qu'il n'est composé
-que de ce qu'on rejette des autres.&mdash;Il faut
-cependant l'avouer, il seroit supportable si
-l'on y étoit né avec de grandes richesses, si
-l'on pouvoit y parvenir, sans bassesse, à de
-grands emplois qui vous donnassent de la
-considération et du pouvoir.&mdash;Mais ce n'est
-pas là mon sort, et chacun, comme on sait,
-parle de la foire selon le profit qu'il y fait.
-J'atteste donc que de la multitude des mondes
-qui se promènent dans les espaces du ciel, la
-terre, quelqu'attachés qu'y soient certaines
-gens, est, à mes yeux, le plus vil de tous.&mdash;Eh!
-qu'y ai-je jamais gagné?&mdash;Depuis
-que je respire, jusqu'à ce moment, où à
-peine puis-je respirer du tout, à cause d'un
-asthme que j'ai attrapé en Flandre, en glissant
-contre le vent sur des patins, j'ai été le jouet
-perpétuel de ce qu'on appelle fortune.&mdash;Je
-ne l'accuse cependant pas d'avoir fait tomber
-sur moi un poids énorme de malheurs.</p>
-
-<p>Non; mais dans toutes les situations où je
-me suis trouvé, par-tout où elle a pu m'atteindre,
-cette capricieuse déesse n'a point
-cessé de m'accabler par des aventures tristes.&mdash;J'ai
-essuyé plus de traverses qu'un petit
-héros.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI.<br />
-<i>Les volontés sont libres.</i></h2>
-
-
-<p>Le moment de ma naissance est, ce me
-semble, connu du lecteur d'une manière assez
-exacte; mais je ne lui ai point dit comment je
-suis né. C'est que cela vaut un chapitre particulier.
-D'ailleurs, il y a encore, monsieur, si
-peu de familiarité entre nous, qu'il auroit
-peut-être été hors de propos que je vous eusse
-fait part, en si peu de temps, d'un trop grand
-nombre de mes aventures.&mdash;Ayez un peu de
-patience, et vous les saurez toutes. Je ne me
-borne pas à écrire simplement ma vie; mes
-opinions ne sont pas moins singulières, et
-elles font plus de la moitié de ma tâche. Ce
-n'est qu'en vous les faisant connoître, que
-vous connoîtrez mon caractère, et que vous
-saurez quelle espèce de mortel je suis parmi
-le genre humain.&mdash;Ma façon de penser alors
-vous en plaira peut-être davantage&hellip; au moins
-je le souhaite. La conformité des goûts fait
-naître la familiarité, et la familiarité produit
-souvent l'amitié; et j'espère que nous en
-goûterons les douceurs.&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">O diem præclarum!</i>
-Que ce jour sera heureux!&mdash;Rien, alors, de
-ce qui me regarde, ne vous paroîtra frivole,
-ni ennuyeux; tout vous intéressera.&mdash;Mais,
-dans les premiers temps de notre connoissance,
-ne soyez pas surpris, mon cher camarade,
-si je suis un peu réservé.&mdash;Ce n'est
-que petit à petit que l'oiseau fait son nid.&mdash;Ecoutez-moi
-seulement avec complaisance,
-et laissez-moi vous conter mon histoire à ma
-mode.&mdash;Si vous voyez que je m'amuse à
-folâtrer de temps en temps sur la route,
-laissez-moi faire, et ne vous enfuyez pas.&mdash;Imaginez-vous,
-au contraire, que je suis
-intérieurement beaucoup plus sage que ces
-apparences ne semblent l'annoncer.&mdash;Mettez-vous
-à votre aise.&mdash;Riez avec moi, si bon
-vous semble; et même si cela vous est plus
-agréable, riez de moi.&mdash;Faites, en un mot,
-ce qu'il vous plaira; mais ne vous fâchez pas.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII.<br />
-<i>Et oui! chacun a son ton, son allure.</i></h2>
-
-
-<p>Il ne faut pas être un habile grammairien
-pour savoir qu'une femme sage et une sage-femme
-peuvent bien ne pas se rencontrer dans
-la même personne.&mdash;Mais le village où demeuroit
-mon père recéloit un individu féminin,
-qui réunissoit à lui seul ces deux
-qualités différentes.&mdash;C'étoit une femme de
-la plus haute taille.&mdash;Je ne sais si elle avoit
-eu autrefois de l'embonpoint&hellip; En tout cas,
-elle étoit devenue si maigre, qu'elle auroit
-pu, au besoin, faciliter l'étude de l'anatomie.&mdash;Elle
-avoit surtout des doigts si longs, si
-pointus, si effilés!&mdash;Avec cela elle étoit
-industrieuse. Jamais femme ne fut pourvue
-d'un meilleur naturel, et on sait que c'est
-beaucoup à défaut d'autre chose.&mdash;Pour du
-bon sens!&hellip; on lui en accordoit, mais
-peu.&mdash;Cela suffisoit pourtant, avec quelque
-expérience pour la guider dans les fonctions
-importantes de son art.&mdash;Il est vrai qu'il y
-a moins de confiance que dans les efforts
-de la nature; et j'ai oui dire à bien des médecins
-qu'ils feroient très-bien de penser comme
-elle.&mdash;Ses succès n'en avoient pas été moins
-fréquens, et elle s'étoit acquis une certaine
-réputation dans le monde.&mdash;Mais qu'on ne
-s'y trompe pas; ce n'étoit pas le monde entier.
-Elle n'étoit pas connue, par exemple, des
-Hottentotes, ni des Hollandoises du Cap de
-Bonne-Espérance, qui accouchent, dit-on,
-comme madame Gigogne.&mdash;Le monde n'étoit
-pour elle qu'un petit cercle, décrit sur
-le grand cercle de l'univers, et qui n'avoit
-au plus que quatre milles de diamètre.&mdash;Son
-hameau en étoit le centre.&mdash;Elle avoit
-quarante-sept ans, quand son mari, en mourant,
-la laissa veuve avec trois ou quatre
-enfans, et pauvre.&mdash;Ses charmes, à ce qu'on
-prétend, n'étoient pas encore entièrement
-effacés; elle n'y prit pas garde, et se comporta
-avec décence. On ne l'entendoit point
-se plaindre; mais le silence qu'elle gardoit
-sur sa misère, réclamoit plus haut que ses
-cris ne l'eussent pu faire, le secours d'une
-main favorable.&mdash;La femme du ministre de
-la paroisse en fut touchée.&mdash;Elle avoit souvent
-eu occasion de se plaindre personnellement
-d'une chose essentielle, qui manquoit,
-depuis bien des années, au troupeau de son
-mari.&mdash;Il falloit aller chercher, à sept ou
-huit milles à la ronde, un secours qui étoit
-presque toujours tardif dans des cas ordinairement
-fort pressans; et dans les nuits
-obscures de l'hiver, et par de mauvais chemins,
-ces sept ou huit milles s'alongeoient
-du double. Il auroit autant valu pour le village,
-qu'il n'y eût pas eu une sage-femme
-dans le monde entier.&mdash;La femme du ministre
-imagina donc de faire initier la discrète
-veuve dans tous les mystères de cet
-art.&mdash;Ce projet, soutenu par une pareille
-protectrice, ne pouvoit manquer de réussir.
-Elle en parla à toutes les femmes du canton,
-qui l'applaudirent; et elle y mit tout le zèle
-que l'importance de la chose et son humeur
-bienfaisante lui suggérèrent.&mdash;L'élève y répondit;
-elle fit des progrès rapides, et le
-ministre, qui jusques-là n'avoit point paru
-se mêler de l'affaire, la prit à c&oelig;ur.&mdash;Il sollicita
-un brevet en forme, pour qu'elle pût,
-sans trouble, exercer son art, et paya généreusement
-dix-huit schellings, et quelque
-chose de plus, pour avoir cet important parchemin.
-Elle fut aussitôt installée dans sa
-charge avec tous les droits, profits, revenus,
-émolumens, priviléges, honneurs et prérogatives
-qui y sont attachés. On s'écarta même,
-par rapport à elle, de l'ancienne formule;
-et le rédacteur de son brevet étoit si jaloux,
-si vain de la nouvelle tournure qu'il y avoit
-donnée, et qu'il avoit imaginée;&hellip; il la
-croyoit si heureuse, qu'il vouloit obliger
-toutes les matrones du voisinage à faire ajouter
-à leurs brevets son idée capricieuse.&mdash;Que
-de gens dans le monde s'engouent ainsi
-de leur opinion!</p>
-
-<p>Mais que m'importe?&mdash;Chacun a son goût.
-Un des plus grands hommes de ce monde,
-le fameux M. Paparel, n'avoit-il pas le sien?
-Il n'avoit qu'à se baisser et prendre; les parasites
-ne l'incommodoient pas.&mdash;Le passe-tems
-le plus agréable du dernier des Césars
-étoit de tuer des mouches.&mdash;Eh! monsieur,
-on a vu cela dans tous les siècles. Les hommes
-les plus sages (je n'en excepte pas même Salomon,
-le sage des sages) ont eu leurs bizarreries,
-leurs chevaux de courses, leurs
-médailles, leurs coquilles, leurs tambours,
-leurs violons, leurs trompettes, leurs talons
-rouges, leurs palettes, leurs quintes, leurs
-papillons&hellip; On les a vus, chacun à sa
-façon, aller à <i>dada</i> sur leurs califourchons.&mdash;Qu'ils
-aillent, monsieur, qu'ils aillent!&mdash;Pourvu
-qu'ils ne nous forcent pas, vous et
-moi, dans leur gravité, de monter en croupe
-derrière eux; quel intérêt avons-nous, je vous
-prie, de nous inquiéter de ce qu'ils font?
-Ils ont leur marotte&hellip; eh bien! qu'ils aient.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII.<br />
-<i>Je n'y tiens pas toujours.</i></h2>
-
-
-<p>&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">De gustibus non est disputandum.</i> Cela
-veut dire, monsieur, dans toutes les langues
-du monde, que l'on perd son tems à raisonner
-contre un <i>tic</i> décidé. Aussi est-ce rarement
-que cela m'arrive.&mdash;La bonne grace
-que j'aurois à railler les autres de leurs bizarreries!&mdash;En
-suis-je donc moi-même
-exempt?&mdash;Je ne suis pas né dans la lune;
-mais elle n'est pas plus quinteuse dans sa
-marche et dans ses phases, que je ne le suis
-dans mes idées. Il semble que mon esprit
-ne se gouverne que par ses influences. Peintre
-aujourd'hui, ménétrier demain; je suis quelquefois
-l'un et l'autre tout ensemble: c'est
-selon la mouche qui me pique. Je suis propriétaire,
-et depuis très-long-tems, de deux
-haquenées, qui vaudroient beaucoup mieux si
-elles étoient plus jeunes.&mdash;Je monte dessus
-de tems en tems, pour prendre l'air.&mdash;Je
-ne sais si on y trouve à redire; mais je ne
-m'en inquiète pas.</p>
-
-<p>J'avoue cependant, et c'est sans doute à
-ma honte, que j'entreprends quelquefois des
-voyages plus longs qu'un homme sage n'en
-devroit faire; mais il est vrai en même tems
-que je ne suis pas un homme sage.&mdash;Hélas!
-que suis-je? Un être si peu important dans
-ce monde, que mes actions ne méritent guère
-d'être observées.&mdash;Ne vous imaginez pas
-cependant que ma situation me coûte à supporter;
-elle ne me cause que peu ou point
-de chagrin. Ma tranquillité ne se trouble point
-à l'aspect d'un tas de grands seigneurs, tels
-que milords A. B. C. D. E. F. G. H. I. K. L.
-M. N. O. P. Q. et tant d'autres qui passent
-en revue devant moi, montés sur leurs califourchons.&mdash;Les
-uns marchent d'un pas
-grave&hellip; les autres courent le grand
-galop, à toute bride, à travers les champs,
-comme s'ils vouloient se casser le cou.&mdash;Tant
-mieux, me dis-je à moi-même. Eh!
-qu'importe que ce malheur leur arrive? Le
-monde ne se passeroit-il pas bien d'eux?&mdash;Mais
-les autres? Patience. Que Dieu les bénisse!
-Ils peuvent aller à cheval aussi long-tems
-qu'ils voudront, sans que je m'y oppose&hellip;
-J'y gagnerai même; car s'ils étoient désarçonnés
-cette nuit, je parierois dix contre un,
-qu'il y en auroit beaucoup parmi eux qui se
-trouveroient plus mal montés avant le jour.</p>
-
-<p>Et ces bagatelles influeroient sur mon repos?</p>
-
-<p>&mdash;Non, non. Mais ce qui me démonte, c'est
-quand je vois une personne née pour de grandes
-actions, et ce qui est encore plus glorieux
-pour elle, qui est naturellement disposée à
-en faire de bonnes, qui, dans tout ce qu'elle
-fait, tâche, milord, de vous imiter, et montre
-par-là que ses principes sont aussi généreux
-que son c&oelig;ur, sa conduite aussi noble que
-sa naissance, et que ce monde corrompu
-ne peut cependant la souffrir&hellip; Oh!
-je l'avouerai&hellip; Quand je la vois entrer
-en lice, et que ce n'est, par malheur pour
-ma patrie et pour sa gloire, que pour
-quelques momens&hellip; c'est alors, milord,
-que ma philosophie m'abandonne, et que,
-dans les premiers transports d'une impatience
-vertueuse, je voudrois voir tous les caprices
-et tous les califourchons du monde au diable.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind"><i><span class="sc">Milord</span></i>,</p>
-
-<p>«Je soutiens que ceci est une épître dédicatoire.
-Le sujet, la forme, le lieu semblent
-peut-être s'opposer à l'idée que j'en ai conçue.
-Mais malgré sa singularité sur ces trois
-points essentiels, malgré votre opinion,
-je soutiens que ceci est une épître dédicatoire.
-Je vous l'offre, et vous supplie
-de l'accepter comme telle; et si vous êtes
-debout, je la mets à vos pieds. C'est une
-attitude que vous pouvez prendre quand
-il vous plaît, et selon que l'occasion l'exige.&mdash;J'ajoute
-que ce n'est jamais qu'à l'avantage
-du public.»</p>
-
-<p>J'ai l'honneur d'être,</p>
-
-<p class="ind"><i><span class="sc">Milord</span></i>,</p>
-
-<p class="sign">Votre très-humble et très-obéissant
-serviteur.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Tristram Shandy.</span></p>
-</blockquote>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX.<br />
-<i>Annonce.</i></h2>
-
-
-<p>Mais je déclare solennellement que cette
-épître n'a été faite pour aucun prince, pape,
-prélat, potentat, duc, marquis, comte,
-vicomte ou baron.&mdash;Elle n'a point non plus
-été colportée.&mdash;Je ne l'ai offerte à qui que
-ce fût, grand ou petit, directement ni indirectement,
-publiquement ou secrètement.&mdash;C'est
-une épître absolument vierge, et pas
-une ame vivante ne l'a lue.</p>
-
-<p>J'appuie sur ce point, et j'ai mes raisons;
-c'est pour prévenir toutes les tracasseries qu'on
-pourroit me faire sur la manière dont j'en
-veux tirer parti.&mdash;Paroissez, amateurs, elle
-est à vendre;&mdash;je la mets à l'encan.</p>
-
-<p>Il est bien permis, je crois, à un auteur,
-de faire tourner ses veilles et ses travaux à
-son plus grand avantage.&mdash;Mais je déteste
-de marchander sur ce point.&mdash;Et qu'est-ce
-que font quelques guinées de plus ou de moins?&mdash;C'est
-ce qui m'a d'abord engagé à en agir
-ouvertement avec les grands dans cette affaire.&mdash;J'y
-trouverai peut-être mieux mon
-compte.</p>
-
-<p>S'il y a donc dans le monde quelque prince,
-duc, marquis, comte, vicomte ou baron,
-qui ait besoin de mon épître, elle est à son
-service; il peut parler.&mdash;Je la lui donne pour
-cinquante guinées;&mdash;sans cela je la garde.
-C'est vingt guinées de moins que je ne pourrois
-la vendre à un homme de génie.</p>
-
-<p>Examinez-la encore une fois, milord. Ce
-n'est pas un de ces morceaux de flatterie
-grossière qui insulte celui à qui on l'adresse.&mdash;Vous
-voyez que le dessin en est bon, le
-coloris transparent, le coup de pinceau passable.</p>
-
-<p>On peut encore, vis-à-vis d'un homme
-scientifique, l'apprécier d'une manière plus
-précise. Mesurez-la, si vous voulez, sur l'échelle
-du peintre, divisée en vingt parties.
-Je crois, milord, que des lignes antérieures
-peuvent répondre à douze; la composition
-à neuf; le coloris à six;&mdash;l'expression à treize
-et demie;&mdash;le dessin&hellip; Oh! pour cela,
-si l'on m'accorde que j'y aie mis du dessin&hellip;</p>
-
-<p>Je m'imagine, en ce cas, qu'on peut bien
-le comparer à vingt.&mdash;Mais ne mettons, si
-vous voulez, que dix-neuf.&mdash;N'y a-t-il pas
-encore autre chose qui vaut son prix?&mdash;Les
-ombres de votre poupée favorite, quelque
-ridicule qu'elle soit, n'en sont qu'une figure
-accessoire, et donnent de la force et du relief
-aux jours qui frappent votre propre figure.&mdash;Ils
-la font paroître avec plus d'avantage;&mdash;elle
-devient la figure principale.&mdash;D'ailleurs,
-il règne dans l'ensemble un air original qui
-mérite d'être observé.</p>
-
-<p>Envoyez donc, milord, ces cinquante guinées
-à mon libraire.&mdash;C'est un galant homme,
-et il me les remettra.&mdash;Moi de mon côté,
-j'aurai soin, à la première édition, de supprimer
-ce chapitre. Alors vos titres, vos
-distinctions, vos armes, et même vos bonnes
-actions serviront de frontispice au chapitre
-précédent. Je les placerai au-dessous de la
-légende: <i lang="la" xml:lang="la">De gustibus non est disputandum</i>;
-et tout ce que vous trouverez dans mon livre,
-qui aura quelque rapport aux califourchons,
-à la marotte en vogue, vous appartiendra.&mdash;Je
-vous le cède; mais je ne vous cède
-rien de plus, milord. Je dédie le reste à la
-lune.&mdash;C'est peut-être, de tous les patrons
-et de toutes les patronnes qui se présentent
-à mon esprit, celle qui donnera le plus de
-vogue à mon ouvrage.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind"><span class="sc">Brillante Déesse.</span></p>
-
-<p>Si vous n'êtes pas trop occupée des affaires
-de Candide et de mademoiselle Cunégonde,
-prenez aussi sous votre protection celles de
-<i>Tristram Shandy</i>.</p>
-</blockquote>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X.<br />
-<i>Ce qui se voit tous les jours.</i></h2>
-
-
-<p>Il y a des philosophes naturalistes qui prétendent
-que la peine, dans de certains cas,
-est un plaisir.&mdash;Il en pourroit, par hasard,
-être ainsi de l'ennui; et ce n'est peut-être
-pas un hasard, que d'en promettre dans ce
-chapitre.</p>
-
-<p>Je ne sais s'il est fort essentiel de faire remarquer
-le mérite qu'il y eut à favoriser l'établissement
-de la sage-femme.</p>
-
-<p>Mais n'étoit-ce pas un trait de bienfaisance?</p>
-
-<p>Oui.</p>
-
-<p>Eh bien! que risquez-vous d'en parler? Ces
-traits sont assez rares aujourd'hui pour qu'on
-en fasse note.</p>
-
-<p>En ce cas, puisque cela devient un point
-important, il ne reste plus qu'à savoir à qui
-des deux il en faut donner la gloire; si c'est
-au mari ou si c'est à la femme?</p>
-
-<p>Tous deux y eurent part.</p>
-
-<p>Cela est vrai. La femme en conçut le dessein.</p>
-
-<p>Et le mari concourut au succès.</p>
-
-<p>Il donna libéralement l'argent qu'il falloit.</p>
-
-<p>Oui. Et beaucoup de gens, pour qui la
-physique est tout, et le reste rien, penseroient
-volontiers qu'il dut lui faire remporter
-tout le prix de cette belle action.</p>
-
-<p>Cela peut être. Mais les gens sensés penseroient
-au contraire qu'ils durent le partager.</p>
-
-<p>Eh bien! c'est ce qui n'arriva point.</p>
-
-<p>Comment? Le mari!&hellip;</p>
-
-<p>Non. Le mari n'eut rien. La voix publique
-l'accorda tout entier à la femme.</p>
-
-<p>Oh! je vous avoue qu'il me faudroit six
-jours entiers pour trouver une raison qui justifiât
-ce procédé.&mdash;Je n'y vois que l'effet
-d'une injuste et sotte prévention.</p>
-
-<p>Hélas! monsieur, telles sont souvent les
-réputations les plus éclatantes; il est rare
-qu'elles soient méritées. On trouve presque
-toujours quelqu'un qui se plaint que c'est à
-ses dépens qu'elles font tant de bruit.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI.<br />
-<i>On a beau faire, quelqu'un se plaint toujours.</i></h2>
-
-
-<p>Ce pauvre ministre n'étoit cependant pas
-venu jusques-là, sans faire parler de lui.&mdash;Il
-ne faut souvent que fort peu de chose
-pour attirer l'attention du public; mais ce
-qui la lui avoit méritée, cinq ans auparavant,
-n'étoit pas peu de chose.&mdash;On ne lui
-reprochoit rien moins que d'avoir violé toute
-bienséance.&mdash;«Il avilit, disoit-on, sa personne,
-son état, ses fonctions. C'est un
-espèce de petit prélat; ses revenus sont
-considérables: mais quel usage il en fait!
-Il n'a, pour tout équipage, qu'un mauvais
-cheval qui ne vaut pas deux guinées.
-Il faut le rayer de la liste.»</p>
-
-<p>Vous avez raison, mes amis; ce Bucéphale
-étoit le vrai pendant du fameux coursier du
-héros de la Manche.&mdash;Ils se ressembloient
-de manière à s'y tromper.&mdash;Je ne me souviens
-cependant pas d'avoir lu que Rossinante
-fût poussif. Il jouissoit d'ailleurs d'une prérogative
-qu'ont presque tous les chevaux espagnols,
-gros ou petits, gras ou maigres.&mdash;Napolitains
-glapissans! que ne donneriez-vous
-pas pour racheter ce privilége?&mdash;Vos
-voix grêles enchantent, flattent l'oreille, mais
-laissez paroître au milieu de vous ce nouveau
-Stentor.&mdash;Mesdames?&hellip; Il est inutile que
-vous parliez&hellip; On devine dans vos yeux
-l'objet de votre choix.</p>
-
-<p>Je sais cependant qu'on a douté que le
-cheval de Don Quichotte.&mdash;Il ne faut souvent
-qu'une sotte retenue pour faire prendre
-la plus mauvaise opinion de soi; et la sienne
-étoit extrême.&mdash;Mais l'aventure des voituriers
-Ganguésiens prouve, et de reste, qu'elle
-ne venoit pas d'une cause sinistre. Sa continence
-étoit une vertu de tempérament.&mdash;Et
-permettez-moi de vous le dire, ma belle
-dame, vous savez aussi bien que moi, que
-s'il y a des personnes dans le monde qui
-se vantent d'avoir de la pudicité, elles n'ont
-guère de meilleure raison à en donner que
-celle-là.</p>
-
-<p>Mais:&mdash;</p>
-
-<p>Point de réplique, s'il vous plaît. L'impartialité
-est ma devise.&mdash;Aussi rendrai-je une
-justice exacte à tous les personnages qui paroîtront
-sur le théâtre de cet ouvrage&hellip; dramatique.
-Je n'aurois pu, sans blesser ma
-conscience, passer sous silence des distinctions
-qui sont si favorables à Rossinante&hellip;
-et si enviées!&mdash;O charmantes Circassiennes,
-qui ne voyez dans l'enceinte de vos murs
-que des&hellip;</p>
-
-<p>Le cheval du ministre, à ces petites choses
-près, ressembloit en tous points à celui du
-preux amant de la princesse du Toboso.&mdash;Il
-étoit aussi maigre, aussi décharné, aussi
-efflanqué. L'humilité même, si elle n'alloit
-pas à pied, ne pourroit pas choisir une monture
-plus chétive.</p>
-
-<p>L'opinion de certaines gens est si fausse!&hellip;
-Il y avoit des personnes qui prétendoient que
-le ministre auroit pu aisément relever la figure
-de son Bayard.&mdash;«Il a, disoient-elles,
-une jolie selle garnie de pluche verte, et
-d'un double rang de clous argentés, de
-beaux étriers de cuivre, une housse de
-drap gris, ornée d'une frange de soie noire,
-mêlée de fil d'or,&mdash;une bride, avec de
-belles bossettes argentées, et les autres
-ornemens convenables.»&mdash;Oui, sans
-doute, il avoit tout cela; c'étoit une emplette
-de sa jeunesse; mais toutes ces belles
-choses étoient attachées à un clou derrière
-la porte de son cabinet.&mdash;Il en avoit donné
-d'autres à son cheval, qui seyoient mieux
-à sa figure. Il étoit homme d'ordre. On l'eût
-pris pour un fou, s'il eût agi pour son cheval,
-comme ces vieilles coquettes, qui, à force
-de carmin, essaient de faire revivre, sur leurs
-visages décrépits, les roses de la jeunesse&hellip;</p>
-
-<p>Il ne laissoit pas que de sortir souvent
-de chez lui, et l'on pense bien que lorsqu'il
-alloit, ainsi monté, voir ses confrères, il
-trouvoit sur son chemin de quoi exercer sa
-philosophie.&mdash;Les gestes de l'un, les propos
-de l'autre!&mdash;Il n'entroit pas dans un village,
-qu'il n'attirât l'attention de tout le monde.
-Les hommes, les femmes, les enfans, les
-vieillards, tout se mettoit sur son passage.&mdash;Les
-travaux cessoient, le seau restoit
-suspendu au milieu du puits; le rouet à filer
-étoit sans mouvement:&mdash;on oublioit la fossette
-et le trou-madame. Son allure n'étoit
-pas rapide, et il avoit tout le tems de faire
-ses observations, d'écouter les soupirs des
-gens graves, les quolibets des mauvais plaisans,
-les railleries des frondeurs.&mdash;Il souffroit
-tout cela avec une tranquillité stoïque.&mdash;Son
-caractère le portoit naturellement à la plaisanterie.&mdash;Il
-se voyoit lui-même dans le vrai
-point du ridicule, et il ne trouvoit pas mauvais
-que les autres eussent sur son compte
-les mêmes yeux que lui.&mdash;Je le citois l'autre
-jour à un poëte de ma connoissance, pour
-tâcher, par l'exemple, de le mettre à l'unisson
-du public, sur l'opinion qu'on a, et de ses
-satyres, et de ses tragédies, et de ses panégyriques,
-et de ses traductions.&mdash;Ciel!&hellip; il
-m'auroit volontiers coupé la langue.&mdash;Mon
-cher ministre, où te trouver des imitateurs?&mdash;Ses
-amis savoient que ce n'étoit point par
-une sordide épargne qu'il alloit de cette manière,
-et ils le railloient avec liberté sur son
-extravagance.&mdash;Il auroit pu faire cesser tous
-ces sarcasmes, en leur disant les raisons qui
-le faisoient agir ainsi; mais il aimoit mieux se
-joindre à eux contre lui-même.&mdash;Ne voyez-vous
-pas, leur disoit-il, que je suis miné par
-une consomption qui me mène rapidement
-au tombeau? Le cavalier ne mérite pas un
-autre cheval; l'un avec l'autre, nous avons
-l'air de n'être que d'une pièce; nous ressemblons
-à un Centaure.&mdash;La vue d'un cheval
-qui auroit eu de l'embonpoint, lui auroit
-causé, dans l'état où il étoit, une altération
-sensible dans le pouls.&mdash;Il en seroit peut-être
-tombé en syncope.&mdash;La diaphanéité de
-son cheval, par une sorte d'analogie, tenoit
-du moins ses esprits dans le calme.</p>
-
-<p>Et combien d'autres raisons ne donnoit-il
-pas, pour justifier le choix qu'il avoit fait
-d'un animal aussi doux et aussi modéré?
-Assis mécaniquement sur une telle bête, il
-pouvoit méditer, avec autant de plaisir, sur
-la vanité du monde et le cours rapide de la
-vie, <i lang="la" xml:lang="la">de vanitate mundi et fugâ sæculi</i>.&mdash;Aussi
-tranquille, sous le pas de sa monture, que
-dans son cabinet, ses occupations pouvoient
-être les mêmes. Il pouvoit, aussi aisément
-que dans son fauteuil, coudre une phrase à
-son sermon, reprendre une maille échappée
-à son bas.&mdash;Un trot rapide, et un raisonnement
-lent, étoient, selon lui, deux mouvemens
-aussi incompatibles que l'esprit et le
-jugement; mais sur son cheval, il pouvoit
-concilier les choses qui paroissoient les plus
-contraires: son prône et une chanson, sa
-toux et son sommeil.&mdash;Je ne finirois pas, si
-je voulois rapporter toutes les raisons qu'il
-alléguoit. Il n'y avoit que la véritable qu'il ne
-disoit point, et il se la réservoit <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i>, par
-raffinement d'honneur.</p>
-
-<p>On l'a su; il avoit eu dans sa jeunesse,
-à-peu-près dans le temps qu'il avoit acheté
-sa superbe selle et sa magnifique bride, un
-goût tout-à-fait opposé. Il se livroit à l'autre
-extrême: on citoit son cheval comme le plus
-beau du canton.&mdash;Mais on sait déjà qu'il n'y
-avoit point de sage-femme, ni dans le village,
-ni à sept ou huit milles à la ronde.&mdash;Ses
-paroissiennes n'en avoient pas moins d'aptitude
-à propager l'espèce humaine; et que faire au
-moment du besoin? On venoit prier monsieur
-le curé de prêter son cheval, pour aller chercher
-du secours.&mdash;Son c&oelig;ur étoit excellent;
-un nouveau cas étoit souvent plus pressant
-que le premier: il falloit voler.&mdash;De semaine
-en semaine, de jour en jour, quelquefois le
-cheval faisoit une course, et les choses alloient
-de manière, que tous les neuf ou dix mois,
-il se trouvoit dans la nécessité de se défaire
-d'un mauvais cheval, et de le remplacer par
-un bon.</p>
-
-<p>Je laisse à qui le voudra, à calculer la
-perte que cette complaisance lui coûtoit année
-commune. Le bon pasteur la supporta long-temps
-sans murmurer.&mdash;Elle se répéta enfin
-tant de fois, qu'il songea à prendre la chose
-en considération. Il vit que cette dépense
-étoit si disproportionnée à ses revenus, qu'il
-ne pouvoit plus la soutenir. Mais ce qui le
-touchoit le plus, c'est qu'un article aussi lourd
-lui ôtoit absolument les moyens de faire d'autres
-actes de bienfaisance dans sa paroisse.
-Quel bien faisoit-il par-là? Cher curé, vous
-ne trouviez pas mauvais que vos paroissiennes
-fissent des enfans, et accouchassent; mais
-votre c&oelig;ur compatissant se plaignoit de n'être
-utile qu'à elles.&mdash;Vous n'aviez plus rien pour
-secourir les infirmes.&mdash;Rien pour les gens
-âgés.&mdash;Rien pour porter la consolation dans
-ces demeures pitoyables, où la pauvreté, la
-maladie, les afflictions faisoient périr de
-misère les malheureux que vous alliez visiter.</p>
-
-<p>Ces raisons le déterminèrent à supprimer
-cette dépense. Il n'y avoit que deux moyens
-de l'éviter.&mdash;C'étoit, ou de prendre la ferme
-résolution de ne plus prêter son cheval,
-quelque prière qu'on lui en fît, ou de se
-résoudre à monter le dernier qu'on lui auroit
-ruiné tant qu'il pourroit aller.</p>
-
-<p>Il se défioit de sa fermeté, sur le refus, et
-il embrassa gaiement le dernier moyen.&mdash;Les
-raisons qui le faisoient agir ainsi lui auroient
-fait honneur; mais c'étoit pour cela même
-qu'il ne vouloit pas les dire.&mdash;Il aimoit
-mieux souffrir le mépris de ses ennemis, et
-les railleries de ses amis, que de publier une
-histoire qui ne pouvoit que lui attirer des
-louanges.</p>
-
-<p>Ah! j'ai la plus haute idée des sentimens
-délicats de ce bon pasteur. Ce seul coup de
-pinceau dans son caractère vaut, selon moi,
-tous les rafinemens, toute la franchise du
-c&oelig;ur de l'incomparable chevalier de la Manche;
-et je vous l'avoue, monsieur le maréchal,
-j'aime mieux le caractère de Don Quichotte,
-avec toutes ses folies; j'aimerois mieux le
-voir lui même, que tous les héros anciens et
-modernes.&mdash;Mais ne vous fâchez pas; je ne
-vous dis cela qu'en passant.</p>
-
-<p>Ce n'est cependant pas là la morale de
-mon histoire.&mdash;Je voulois seulement faire
-voir la bizarrerie de l'humeur, ou plutôt l'injustice
-du monde dans toutes les affaires qui
-se présentent en général, et singulièrement
-dans celle-ci. Pendant tout le temps que cette
-explication pouvoit faire honneur au ministre,
-personne ne découvrit les motifs de sa
-conduite. Je suppose que ses ennemis ne le
-voulurent pas, et que ses amis ne purent les
-pénétrer. Mais aussitôt que l'on vit ses démarches
-pour établir la sage-femme, et que
-l'on sut qu'il avoit payé les frais de son brevet,
-une étincelle qui tombe sur de la poudre ne
-fait pas un effet plus prompt; tout son secret
-prit vent.&mdash;On se souvint de tous les chevaux
-qu'il avoit perdus; on se rappela même qu'on
-lui en avoit fait périr deux qu'il n'avoit
-presque point vus; on racontoit même les
-circonstances de leur perte.&mdash;Son histoire
-courut de toutes parts avec la rapidité du feu
-volage.&mdash;Mais la malignité!&hellip; O mes amis!&mdash;Un
-nouvel accès d'orgueil avoit, disoit-on,
-saisi le ministre.&mdash;Il alloit se bien monter.&mdash;Il
-étoit évident que dès la première année,
-il épargneroit plus de dix fois ce que la permission
-de la sage-femme lui avoit coûté.</p>
-
-<p>Les soins qu'il prenoit pour régler sa conduite,
-les attentions qu'il avoit pour diriger
-toutes les actions de sa vie, mais bien plus
-encore, les opinions qui flottoient dans la
-tête des autres sur sa manière de se comporter,
-troubloient fréquemment son repos.
-Il étoit souvent éveillé, quand il avoit besoin
-de dormir.</p>
-
-<p>Il y a environ dix ans qu'il eut le bonheur
-de se soustraire à ces inquiétudes.&mdash;Il quitta
-en même temps et sa paroisse et tout le monde,
-et ne fut plus responsable de sa conduite qu'à
-un juge, dont il n'a certainement pas lieu de
-se plaindre.</p>
-
-<p>Il est donc dans les décrets du ciel, qu'il
-y a une espèce de fatalité attachée aux actions
-de certaines personnes!&mdash;Elles ont beau
-prendre des précautions pour les régler d'une
-manière digne d'éloges;&mdash;on les fait passer
-à travers de certains conduits, où on les tord,
-on les détourne de leur véritable but;&mdash;et
-les plus honnêtes gens, avec toutes sortes de
-droits aux louanges de leurs frères, et que
-la droiture du c&oelig;ur peut donner, vivent et
-meurent sans y participer:&mdash;heureux s'ils
-ne sont pas déchirés, calomniés, persécutés!</p>
-
-<p>Le bon ministre fut une preuve de cette
-vérité.&mdash;Mais il faut savoir comment cela
-arriva, et cette connoissance, monsieur, ne
-vous sera pas inutile.&mdash;Lisez donc les deux
-chapitres suivans.&mdash;Vous y trouverez une
-esquisse de sa vie et de sa conversation ordinaire,
-qui porte sa morale avec.&mdash;Si rien ne
-vous arrête ensuite sur la route, nous reviendrons
-à la sage-femme, ou à quelque autre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">CHAPITRE XII.</h2>
-
-
-<p>Il se nommoit Yorick.&mdash;Et ce qui est fort
-remarquable, c'est qu'il paroît, par une très-ancienne
-charte de sa famille, écrite sur du
-parchemin, et très-bien conservée, que ce
-nom a été écrit exactement de la même manière,
-pendant l'espace de&hellip; j'allois dire neuf
-cents ans;&mdash;mais je ne veux pas ébranler
-votre confiance, par une vérité qui n'est pas
-probable, quoiqu'on ne puisse la contester.&mdash;J'aime
-mieux simplement vous dire qu'on
-l'a écrit ainsi de temps immémorial, sans la
-moindre altération, sans changer une seule
-lettre.&mdash;Eh! quel est celui de nos plus grands
-noms qui se soit ainsi soutenu?&mdash;Ils se sont
-aussi variés que ceux qui les ont portés. Est-ce
-orgueil? est-ce honte?&mdash;A vous parler
-vrai, je suis, à ce sujet, tantôt d'une opinion,
-tantôt de l'autre, selon la force ou la foiblesse
-de ce qui me tente.&mdash;Cela n'empêche
-pas que ce ne soit une chose indigne.&mdash;Elle
-nous mêle, elle nous confond tellement ensemble,
-qu'il n'y a presque personne aujourd'hui
-qui puisse se tenir debout, et jurer
-que c'est son bisaïeul qui fit telle ou telle
-action.</p>
-
-<p>La famille Yorick avoit eu le soin prudent
-de prévenir cette confusion.&mdash;Elle avoit religieusement
-conservé la charte que je cite, et
-ce titre m'a appris qu'elle étoit originaire de
-Danemarck; qu'elle passa en Angleterre sous
-le règne d'Horwendillus, roi de cette contrée
-du Nord, et qu'un des ancêtres de monsieur
-Yorick, et dont il descend en ligne directe,
-avoit eu jusqu'à sa mort une des charges les
-plus importantes de la cour.&mdash;Un autre parchemin,
-qui est joint à la charte, ajoute que
-cette charge n'existe plus, et qu'elle a été
-supprimée depuis deux siècles, et dans cette
-cour, et dans toutes celles du monde chrétien,
-comme inutile.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai souvent réfléchi sur la nature de
-cette charge, et j'ai cru pouvoir me persuader
-que c'étoit celle de principal bouffon du roi.&mdash;Est-il
-étonnant qu'elle ait été supprimée
-dans toutes les cours? Les rois n'ont pas
-besoin d'avoir, en <i>titre d'office</i>, des serviteurs
-à gages, quand tout ce qui les entoure
-s'empresse de faire un rôle dont ils payoient
-l'acteur qui en étoit spécialement chargé.</p>
-
-<p>&mdash;Notre Shakespéar prenoit souvent des
-faits authentiques pour sujet de ses pièces.&mdash;L'Yorick
-d'Hamlet étoit sûrement un des
-ancêtres de monsieur Yorick.</p>
-
-<p>Je n'ai pas le temps d'examiner assez attentivement
-l'histoire de Danemarck de <i lang="la" xml:lang="la">Saxo
-Grammaticus</i>, pour m'assurer bien positivement
-de ce fait.&mdash;Mais vous, monsieur, qui
-êtes de presque toutes les académies du
-monde, qui vous êtes fait un nom en fouillant
-tant de décombres de l'antiquité, qui
-avez découvert tant de petites choses dont
-vous avez tant fait de bruit, qui êtes si profondément
-oisif, en paroissant si occupé,
-mettez-vous à débrouiller ce point historique.&mdash;Je
-ne vous demande qu'une grâce; c'est
-de nous épargner l'in-folio et la pesanteur
-non moins assommante du style de vos dissertations
-ridiculo-comico-savantasses.</p>
-
-<p>Que n'ai-je eu assez de temps dans le
-voyage que je fis en Danemarck, en 1741,
-en qualité de gouverneur du fils aîné de
-M. Noddi! J'aurois peut-être fait cette recherche
-moi même, et j'en aurois orné l'agréable
-relation que je compte faire de ce
-voyage original dans le cours de cet ouvrage.&mdash;Mais
-je n'eus que le temps de vérifier une
-observation que quelqu'un avoit faite dans ce
-pays, où il avoit demeuré long-temps.&mdash;C'est
-que la nature n'avoit été ni avare, ni prodigue
-dans la distribution de génie et de capacité
-qu'elle a faite aux habitans. En mère discrète,
-elle ne les a tous que modérément favorisés.&mdash;Mais
-elle leur a en même-temps fait un
-partage si égal, qu'ils sont, sur ce point,
-presque tous au niveau les uns des autres.&mdash;On
-trouve peu de talens supérieurs en ce
-pays; mais ils sont remplacés par un bon
-jugement, par beaucoup d'ordre.&mdash;Les rangs,
-les conditions diverses se trouvent à cet égard
-à l'unisson.&mdash;Il me semble que cela est fort
-agréable.</p>
-
-<p>Quelle différence chez nous! que de hauts!
-que de bas!&mdash;Vous êtes un grand génie, ou
-peut-être y a-t-il à parier cinquante contre
-un, monsieur, que vous n'êtes qu'un sot.&mdash;Ce
-n'est pas cependant qu'il n'y ait des
-degrés, des échelons intermédiaires. Le thermomètre
-ne s'élève et ne s'abaisse pas tout-à-coup;
-mais les extrémités sont plus communes
-en Angleterre qu'ailleurs.&mdash;Il semble que la
-nature s'y joue également du génie et de la
-température de l'air.&mdash;La fortune n'est pas
-plus fantasque dans la distribution de ses
-présens.</p>
-
-<p>C'est ce qui m'a fait hésiter sur les idées
-que j'avois de l'extraction primitive d'Yorick.&mdash;Ce
-que ma mémoire me rappeloit de lui,
-ce que j'en avois oui dire, me prouvoient que
-ses veines n'avoient pas conservé une goutte
-du sang danois. Il avoit effectivement eu le
-temps de s'écouler ou de s'évaporer pendant
-neuf siècles.&mdash;Je me défends de philosopher
-avec vous sur ce point.&mdash;Cela est arrivé, le
-fait est exact, et cela me suffit: qu'importe
-la manière?&mdash;On ne trouvoit donc plus dans
-Yorick ce froid flegmatique, cette régularité
-précise d'esprit, de bon sens et d'humeur,
-qui sembloient devoir se trouver dans un
-homme de son origine.&mdash;C'étoit au contraire
-un composé d'élémens si subtils, si <i>effervescens</i>,
-si extraordinaires, si singuliers, si hétéroclytes
-même&hellip; Il étoit en même temps si
-capricieux; il avoit tant de vivacité; il avoit
-le c&oelig;ur si gai, si ouvert, qu'on eût dit qu'il
-étoit né sous le climat le plus favorable.&mdash;Mais
-avec tant de voiles déployées, le bon Yorick
-ne portoit pas une once de lest. Il n'avoit pas
-la plus légère connoissance du monde.&mdash;Parvenu
-à ses vingt-six ans, il ne savoit pas plus
-<i>y faire route</i>, qu'un jeune chevreuil abandonné
-à lui-même.&mdash;Il s'étoit cependant
-embarqué sur cette mer agitée, et vous vous
-imaginez, sans doute aisément, que le vent
-frais de ses esprits ne manquoit pas de le
-faire donner contre quelque écueil.&mdash;Cela
-lui arrivoit dix fois par jour.&mdash;Les personnes
-graves, ces gens qui marchent à pas lents et
-mesurés, étoient ceux précisément qui se
-trouvoient le plus souvent sur son chemin.&mdash;C'étoit
-avec eux qu'il avoit eu le malheur
-de s'embarrasser.&mdash;Peut-être y avoit-il en
-cela de sa part quelque petit mélange de
-malice.&mdash;Je sais qu'Yorick avoit un dégoût,
-une aversion invincible pour la gravité.&mdash;Il
-ne faut cependant pas s'y méprendre. Ce
-n'est pas contre la gravité en elle-même qu'il
-avoit cette antipathie.&mdash;Il étoit, quand il le
-falloit, aussi grave et aussi sérieux qu'un
-autre, et il l'étoit, au besoin, des jours et
-des semaines entières; mais c'étoit l'affectation
-de la gravité qu'il détestoit. Il lui avoit
-déclaré une guerre ouverte. Il ne pouvoit
-souffrir qu'elle servît de masque à l'ignorance,
-à la sottise, à la folie; et dans quelque endroit
-qu'il la trouvât, quelque protégée et
-quelqu'appuyée qu'elle fût, il la poursuivoit
-avec feu: il étoit sans quartier, sans merci.</p>
-
-<p>«La gravité, disoit-il quelquefois, dans sa
-façon sauvage de parler, est comme ces
-scélérats de l'espèce la plus dangereuse.
-Elle est toujours entourée ou accompagnée
-de la ruse, de la fraude et de l'artifice.»
-Il croyoit fermement qu'elle exerçoit plus de
-rapines en un an sur les honnêtes gens, par
-son langage faux, que la filouterie ne le peut
-faire en dix ans par sa subtile adresse.&mdash;Quel
-risque court-on, s'écrioit-il, avec un homme
-ouvert, et que la gaieté de son c&oelig;ur fait
-d'abord connoître?&mdash;Tout le danger est pour
-lui.&mdash;Mais la ruse, l'astuce, la fourberie, la
-duplicité sont l'essence même de la gravité.
-C'est un moyen étudié pour se faire une réputation
-d'esprit, de bon sens et de connoissances
-qu'on n'a pas.&mdash;Elle étoit pire, selon
-lui, que ce qu'un auteur françois, de beaucoup
-de mérite, ne l'avoit définie. Il disoit
-que c'étoit «un maintien mystérieux du corps,
-pour couvrir les défauts de l'esprit.» Ne
-cache-t-elle pas aussi la perversité du c&oelig;ur?&mdash;Yorick
-trouvoit cependant cette définition
-si belle, qu'il disoit assez imprudemment,
-sans doute, qu'elle méritoit d'être gravée,
-en grandes lettres d'or, sur des portiques
-élevés.</p>
-
-<p>Il faut l'avouer: il s'étoit placé sur un théâtre
-qu'il ne connoissoit pas. Il étoit aussi indiscret,
-aussi imprudent sur toute autre chose.&mdash;C'est
-en vain que la politique exigeoit de lui de
-la contrainte et de la retenue: rien ne faisoit
-impression sur son esprit, que la nature même
-de la chose dont on parloit; et sa coutume
-étoit de traduire sur-le-champ, et sans périphrase,
-en bon anglois, ce qu'elle exprimoit.
-Les personnes, le temps, le lieu, tout cela
-lui étoit indifférent: il ne faisoit point de
-distinction. Un mauvais procédé venoit-il lui
-frapper l'oreille, il ne se donnoit pas le temps
-d'examiner quel étoit le héros de la pièce;
-et si, par son état, si par sa place, il ne
-pouvoit pas lui nuire;&mdash;si l'action étoit
-odieuse, il n'en falloit pas davantage;&hellip;
-celui qui l'avoit commise étoit un infâme, etc.
-etc. Ses commentaires malheureusement se terminoient
-presque toujours par un bon mot, ou
-étoient aiguisés par quelque saillie satirique.&mdash;Quelles
-ailes pour son indiscrétion!&mdash;Enfin
-il évitoit très-rarement de dire sans façon ce
-qui lui venoit à l'esprit.&mdash;Le monde lui fournissoit
-sans cesse l'occasion de répandre ses
-railleries et ses épigrammes, et l'on avoit soin
-de les recueillir.&mdash;Hélas! on va voir quelles
-en furent les conséquences, et la catastrophe
-dont il fut frappé.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">CHAPITRE XIII.<br />
-<i>L'Epitaphe.</i></h2>
-
-
-<p>Vous connoissez au moins un peu la nature
-humaine, mon cher lecteur; c'en est assez
-pour m'épargner de longues explications, et
-vous comprenez aisément que mon héros ne
-pouvoit pas aller ainsi, sans éprouver de
-temps en temps quelques petites&hellip;&mdash;Il
-s'étoit chargé d'une multitude de ces petites
-dettes.&mdash;Elles font un poids, lui disoit Eugène;
-on les enregistre.&mdash;Il n'y faisoit aucune
-attention.&mdash;Ce n'étoit point par malice qu'il
-les avoit contractées.&mdash;La franchise, la
-gaieté de son humeur joviale en étoient le
-principe.&mdash;Que pouvoit-il lui en arriver?&mdash;Elles
-sont aussitôt rayées qu'inscrites, et
-Eugène lui répondoit: «Ne vous y fiez pas.
-Il faudra, lui disoit-il, que vous payiez un
-jour ou l'autre: on ne vous fera pas grâce
-de la moindre chose.»</p>
-
-<p>Autant en emportoit le vent.&mdash;Yorick ne
-lui répliquoit que par un geste qui annonçoit
-qu'il ne craignoit rien; et si c'étoit à la promenade,
-ou dans les champs qu'on lui en
-parloit, un saut qu'il faisoit d'un air gai et
-indifférent, étoit toute la réponse qu'on avoit
-de lui.&mdash;Mais on le prenoit quelquefois au
-coin de son feu, entouré de chaises et de
-fauteuils. Là, il ne pouvoit pas fuir aussi
-aisément, et c'est alors qu'Eugène lui faisoit,
-sans qu'il pût l'éviter, des leçons sur son
-indiscrétion.&mdash;</p>
-
-<p>«Croyez-moi, lui disoit-il, mon cher Yorick,
-vos plaisanteries indiscrètes vous causeront
-tôt ou tard des chagrins et des embarras
-dont tout votre esprit ne pourra vous dégager.&mdash;Je
-vois qu'il n'arrive que trop
-souvent, dans ces saillies, que la personne
-que l'on badine, se croit lésée, et qu'elle
-s'arroge, pour se venger, tous les droits
-que peut lui donner une injure.&mdash;Figurez-vous,
-dans cette situation, ce qui roule
-dans son esprit.&mdash;Comptez ses amis, ses
-parens, et tous ceux qui, sans autre intérêt
-que le danger commun, vont se réunir à
-son escorte.&mdash;Le calcul sera modeste, si
-pour dix de vos épigrammes, vous ne vous
-êtes fait cent ennemis.&mdash;Mais jusqu'à ce
-que vous vous soyez attiré un essaim de
-guêpes, qui vous piquent de toutes parts,
-je le vois, vous ne croirez pas ce que je
-vous dis.</p>
-
-<p>»Vous savez, mon cher Yorick, combien
-je vous aime. Je connois votre droiture; je
-sais que vos railleries ne partent pas d'une
-malignité bilieuse.&mdash;Elles viennent de la
-candeur et de la gaieté de votre ame. Mais
-songez que les sots ne savent pas faire
-cette distinction, et que les fourbes et les
-méchans ne veulent pas la faire.&mdash;Et vous
-ne voulez pas voir le danger d'irriter les
-uns et de plaisanter les autres! Vous vous
-perdez, mon ami. Ils vont se liguer et se
-prêter un secours mutuel; vous pouvez
-compter qu'ils vont vous faire une guerre
-qui vous rendra la vie même à charge.</p>
-
-<p>»La vengeance, croyez-moi, vous portera
-de quelque coin des coups funestes,
-qui attaqueront votre honneur, et que l'innocence
-et l'intégrité de votre conduite ne
-pourront jamais parer.&mdash;Votre fortune,
-votre maison en seront ébranlées.&mdash;Votre
-caractère, qui a malheureusement montré
-à vos ennemis la route qu'il faut suivre
-pour vous attaquer, en sera affecté.&mdash;On
-jetera des doutes sur tout ce que vous
-direz. La vérité qui passera par votre
-bouche, ne sera plus qu'une imposture.
-Vous serez accablé de calomnies.&mdash;On
-tournera votre esprit en ridicule, et avec
-toutes vos connoissances, toute votre littérature,
-on vous foulera aux pieds.&mdash;Vous
-peindrai-je la dernière scène de votre
-tragédie? La cruauté et la lâcheté, assassins
-jumeaux, vendues, livrées à l'obscure malice,
-attaqueront toutes vos fragilités, toutes
-vos foiblesses.&mdash;C'est là le point d'attaque
-qui a emporté d'assaut les mortels les plus
-dignes et les meilleurs.&mdash;Et croyez-moi,
-croyez-moi, mon cher Yorick, dès qu'une
-fois la vengeance, pour se satisfaire, a
-conçu le dessein de sacrifier un innocent
-destitué de tout secours, il est aisé de ramasser,
-dans le moindre hallier, autant
-de bois qu'il en faut pour former le bûcher
-où on veut l'immoler.»&mdash;</p>
-
-<p>Yorick ne pouvoit écouter cette funeste
-prédiction sans verser des larmes.&mdash;Il se promettoit
-même d'être à l'avenir plus avare de
-ses plaisanteries.&mdash;Mais, hélas! il étoit trop
-tard.&mdash;La grande confédération, qui avoit
-à sa tête et Monsieur &hellip; et Monsieur &hellip; et
-Monsieur &hellip; étoit déjà formée, et le plan
-de l'attaque fut exécuté tout-à-coup, et de
-la manière qu'Eugène l'avoit prédit, avec si
-peu de compassion du côté des alliés! avec
-si peu de soupçon du côté d'Yorick! Il étoit
-si éloigné de songer à ce qui se tramoit contre
-lui, qu'il n'avoit jamais cru sa promotion
-à l'épiscopat plus sûre.&mdash;Mais on avoit déjà
-coupé la racine: il tomba comme tant d'autres
-hommes de mérite avoient tombé avant lui.</p>
-
-<p>Il se défendit cependant avec courage pendant
-quelque temps.&mdash;Accablé enfin par le
-nombre, épuisé par tant d'efforts, et encore
-plus par la manière indigne dont on lui faisoit
-la guerre, il fut forcé de mettre bas les armes.&mdash;Il
-conserva, dit-on, du moins en apparence,
-la gaieté et la vivacité de son esprit
-jusqu'à la fin.&mdash;Mais on croit qu'il est mort
-le c&oelig;ur navré de douleur et de chagrin.</p>
-
-<p>Eugène, quelques heures avant qu'il rendît
-le dernier soupir, s'approcha de son lit,
-dans l'intention de lui dire le dernier adieu.&mdash;Il
-lui demanda comment il se trouvoit.&mdash;Yorick
-le fixe, prend sa main, le remercie
-de toutes les marques d'amitié qu'il lui a
-données; «et si je vous rencontre dans l'autre
-monde, ajouta-t-il, je vous réitérerai mes
-remercîmens.&mdash;J'échappe à mes ennemis
-pour toujours.&mdash;J'espère, dit Eugène en
-larmes, et du ton le plus tendre, j'espère
-que cela ne sera pas.» Yorick ne
-répondit qu'avec un regard, et en serrant
-doucement la main de son ami, pénétré de
-douleur.&mdash;«Courage, mon cher Yorick,
-s'écria Eugène en rappelant ses esprits et
-essuyant ses larmes, courage! Un peu de
-c&oelig;ur, cher ami. Ne laissez point abattre
-vos esprits; que votre fermeté, dans le
-moment où vous en avez le plus de besoin,
-ne vous abandonne pas.&mdash;Et qu'est-ce qui
-connoît les ressources de la Providence,
-et ce que la puissance de Dieu peut faire
-pour vous?» Yorick posa doucement la
-main sur son c&oelig;ur, et remua la tête. «&mdash;Je
-ne sais, dit Eugène fondant en larmes,
-je ne sais comment me séparer de vous.
-Je voudrois me flatter que vous êtes encore
-appelé à la place où votre mérite vous
-élevoit, et que je vivrai pour voir cet heureux
-événement.&mdash;Je vous prie, mon cher
-Eugène, dit Yorick en ôtant avec peine
-son bonnet de nuit, je vous prie de regarder
-ma tête.&mdash;Je n'y vois aucun mal, répliqua
-Eugène.&mdash;Hélas donc! mon cher ami,
-souffrez que je vous dise qu'elle est si meurtrie
-par les coups qu'on m'a portés dans
-l'obscurité, et si peu faite à présent pour
-ce que vous dites, que quand il pleuvroit
-des mitres, pas une n'y pourroit tenir.»&mdash;Le
-dernier soupir d'Yorick, en disant ces
-mots, étoit suspendu sur ses lèvres&hellip; Eugène
-le regarde&hellip; Un feu léger, foible lueur de
-ses saillies, brille dans ses yeux. Eugène
-voyoit que le chagrin tuoit son ami.&mdash;Il
-lui serre la main, et sort ensuite doucement
-de la chambre, baigné de larmes&hellip; Yorick
-le suit des yeux jusqu'à la porte.&mdash;Alors
-il les ferme et ne les ouvre plus.&mdash;</p>
-
-<p>Il repose dans un coin du cimetière de son
-église, sous une pierre de marbre qu'Eugène
-fit poser sur son sépulcre, avec cette inscription:</p>
-
-<p class="c"><i>Hélas! pauvre Yorick!</i></p>
-
-<p>Ses mânes ont la consolation d'entendre
-lire dix fois par jour cette épitaphe élégiaque
-avec une telle variété de tons plaintifs, qu'on
-est obligé d'avouer que s'il n'a pas été universellement
-aimé pendant sa vie, il est plaint
-après sa mort.&mdash;Il y a un petit sentier qui
-traverse le cimetière auprès de sa tombe, et
-personne ne passe sans y jeter un regard et
-un soupir, en lisant:</p>
-
-<div class="figc"><span class="blk border"><i>HÉLAS!<br />
-<span class="small">PAUVRE</span><br />
-<span class="large">YORICK!</span></i></span>
-</div>
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">CHAPITRE XIV.</h2>
-
-
-<p>Ces digressions sont-elles enfin terminées?&mdash;Et
-cette rapsodie prendra-t-elle une forme?
-Oui, mon cher lecteur, je sens qu'il est temps
-de vous ramener à mon sujet. Retournons
-donc à la sage-femme; elle joue un grand
-rôle dans mon histoire, et j'aurois tort de
-l'oublier.&mdash;D'ailleurs, quoi de plus utile
-dans le besoin? La chère femme est encore
-existante, et je vais tout de bon l'introduire.
-Tel est, du moins à présent, mon dessein.&mdash;Mais
-j'ignore si quelque matière nouvelle,
-si quelque affaire imprévue ne surviendra
-pas inopinément entre nous; et en ce cas,
-j'irois au plus pressé.</p>
-
-<p>Je vous ai dit, je crois, que cette bonne
-femme étoit fort considérée dans notre village,
-et dans tous les hameaux des environs, et
-que sa réputation s'étendoit jusqu'aux extrémités
-du cercle dont elle étoit environnée.&mdash;Mais
-il n'y avoit rien en cela d'extraordinaire.&mdash;Chaque
-ame vivante, pauvre ou
-riche, a un pareil cercle autour d'elle;&mdash;et
-la seule chose que je vous demande, lorsqu'on
-vous dit que telle ou telle personne
-est d'un grand poids, d'une grande importance
-dans le monde, c'est, monsieur, d'étendre
-ou de rétrécir ce cercle, selon les
-proportions qu'exigent l'état, les connoissances,
-l'habileté, la hauteur et la profondeur,
-en tous sens, du personnage qu'on vous
-présente. Un poëte maussadement tragique,
-mais qui n'en est pas moins vain, s'est, par
-cette règle, trouvé resserré dans la ligne
-circulaire d'un fort petit compas. S'il murmure
-d'être ainsi apprécié, s'il se déchaîne
-contre ceux qui le mesurent de cette manière,
-qu'importe? Le public n'est du moins pas la
-dupe de la vaine fumée de son orgueil.</p>
-
-<p>Suivez donc cette règle, monsieur.&mdash;Ici
-les limites de la réputation de la sage-femme
-s'étendoient, comme vous le savez déjà, à
-une circonférence de six ou sept milles;
-cela comprenoit toute la paroisse, et même
-quelques hameaux sur les confins de la paroisse
-voisine.&mdash;Elle étoit encore fort bien
-reçue dans une grande ferme, et dans quelques
-autres plus petites qui se trouvoient dans un
-éloignement de plus de trois milles; vous
-voyez que tout cela faisoit un ensemble considérable.&mdash;Mais
-sans vous détailler ici tout
-ce local, j'en ai fait faire une carte qui est
-actuellement entre les mains du graveur, qui,
-avec d'autres morceaux précieux, sera placée
-à la fin de mon vingtième volume, pour
-ne pas grossir celui-ci. Tout cela servira de
-commentaire, de scholie, de clef, d'éclaircissemens
-aux passages de mon livre qui pourront
-paroître obscurs après ma mort.&mdash;Je
-vous prie, en attendant, de ne pas oublier
-ce que j'entends par le mot de monde.&mdash;Ne
-débitez cependant point le secret de ma
-carte.&mdash;Une chose annoncé perd ordinairement
-de son prix. Combien de merveilles
-promises par nos grands auteurs!&hellip; Et qu'en
-est-il souvent résulté?&hellip; L'accouchement
-de la montagne.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">CHAPITRE XV.<br />
-<i>Avis aux historiens.</i></h2>
-
-
-<p>Je n'épargnerai rien pour tenir ma parole.
-Je soupçonnois que le contrat de mariage
-de ma mère renfermoit un point capital qui
-étoit essentiellement nécessaire à cette histoire;
-et j'ai voulu le relire avant de la continuer.&mdash;Je
-n'y ai pas perdu mon temps: ma
-curiosité s'est satisfaite, et celle du lecteur
-n'y perdra peut-être rien non plus. Ce que
-je craignois, c'étoit d'en avoir pour un jour
-ou deux à lire, avant de trouver ce qu'il me
-falloit.&mdash;Je suis heureusement tombé d'abord
-sur ce que je voulois savoir, et j'ai dû m'en
-féliciter. A quelles peines ne s'expose point
-en effet un homme qui se met à écrire l'histoire?
-Ne fût-ce que celle du petit Poucet,
-il ne sait jamais les obstacles et les embarras
-qu'il pourra rencontrer, ni les détours qu'il
-sera obligé de prendre, ni les digressions qu'il
-sera forcé de faire.&mdash;Un historien ne va
-pas <i>droit en avant</i>, comme un courier qui
-marche sans détourner sa tête ni à droite ni
-à gauche, et qui vous diroit à une heure
-près, en partant de Rome, combien il emploierait
-de temps pour aller à Lorette.&mdash;La
-chose ici n'est pas praticable.&mdash;Un historien
-a cinquante écarts à faire sur sa route,
-tantôt avec une faction, tantôt avec une
-autre; il n'en est pas si-tôt débarrassé, que
-des vues, des perspectives politiques se présentent
-à ses yeux et l'arrêtent: il faut nécessairement
-qu'il les examine. D'ailleurs
-combien n'a-t-il pas</p>
-
-<p>De relations à concilier,</p>
-
-<p>D'anecdotes à recueillir,</p>
-
-<p>D'inscriptions à déchiffrer,</p>
-
-<p>De particularités à remarquer,</p>
-
-<p>De traditions à éplucher,</p>
-
-<p>De personnages à caractériser,</p>
-
-<p>D'éloges à débiter,</p>
-
-<p>De pasquinades à publier?</p>
-
-<p>Le courier est exempt de tout cela: mais
-un malheureux historien est encore obligé,
-à chaque pas qu'il fait, d'examiner des archives,
-des registres, des actes publics, des
-chartes, des généalogies sans fin; et l'équité
-exige de lui qu'il lise tout.&mdash;Les peines qu'il
-est obligé de prendre sont prodigieuses.&mdash;J'en
-peux juger par celles que j'ai déjà essuyées.&mdash;J'ai
-déjà passé six semaines à ma
-tâche. Je me suis hâté le plus que j'ai pu;
-et tout ce que vous savez de mon histoire,
-est le temps où je suis né. Vous ignorez encore
-comment cela est arrivé;&mdash;c'est, si je ne
-me trompe, vous annoncer que mon ouvrage
-n'est pas près de sa fin.</p>
-
-<p>Ces obstacles inattendus que je ne prévoyois
-pas quand j'ai commencé, et qui, au lieu
-de diminuer, vont peut-être se multiplier
-à chaque pas que je ferai, m'ont fait venir
-une idée.&mdash;C'est de n'aller que tout doucement
-dans la carrière que je me suis prescrite,
-et de ne donner que deux volumes de
-ma vie tous les ans.&mdash;Encore y mets-je pour
-condition, qu'il faudra que je fasse un bon
-marché avec mon libraire; et quel est l'écrivain
-qui ne sache pas que c'est presque là
-la chose impossible?</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">CHAPITRE XVI.<br />
-<i>Le Contrat de Mariage.</i></h2>
-
-
-<p>Je disois donc qu'un historien ne doit pas
-écrire un mot, qu'il n'ait à la main la preuve
-de ce qu'il dit.&mdash;C'est ce qui m'a excité à
-chercher le contrat de mariage de ma mère,
-et j'y ai trouvé ce qui pouvoit me concerner,
-expliqué d'une manière si ample, si énergique,
-que j'aime beaucoup mieux copier
-l'article en entier, que d'en faire un extrait.
-Il y a des choses qui perdent à être abrégées.&mdash;Mon
-livre est fait pour tout le monde,
-et si le monde poli se contentoit peut-être
-d'un extrait élégant, je me trouverois tout
-d'un coup aux prises avec les gens de loi,
-qui ne me pardonneroient pas d'avoir altéré
-un morceau qui donne une si juste idée de
-leur manière de faire.&mdash;Ils sont trop redoutables
-pour que je m'expose avec eux
-au combat.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c"><span class="sc">Article XXXV.</span></p>
-
-<p>«<i>Item</i>, et dans la même forme et manière
-que ci-dessus, ledit Gauthier Shandy,
-en considération dudit futur mariage, qui
-sera, comme dit est, par la bénédiction
-de Dieu, bien et dûment solennisé et consommé
-entre icelui Gauthier Shandy, et
-la susdite Elisabeth Mollineux, ci-dessus
-nommée, qualifiée et domiciliée, et pour
-diverses autres causes valables et légitimes,
-et considérations à ce relatives; desquelles
-icelles parties n'ont pas désiré que l'énumération
-fût faite en ces présentes, a, par
-ces dites présentes, consenti, stipulé, conclu,
-accordé et est pleinement et entièrement
-convenu, comme il consent, stipule,
-accorde, et convient pleinement et entièrement
-avec lesdits sieurs Jean Dixon et
-Jacques Turner, écuyers, tuteur et subrogé
-tuteur de ladite demoiselle Elisabeth
-Mollineux, de ce qui suit;</p>
-
-<p class="c"><i><span class="sc">Savoir</span>:</i></p>
-
-<p>«Que dans le cas où, ci-après, il arrive,
-avienne, survienne, ou autrement se fasse
-que ledit Gauthier Shandy abandonne,
-quitte, délaisse toutes affaires, et cesse
-de faire le commerce avant le temps que
-ladite Elisabeth Mollineux soit hors d'âge,
-selon le cours de la nature, d'avoir des
-enfans, ou qu'autrement, par quelque
-cause que ce soit, ou puisse être, elle en
-puisse effectivement avoir, et qu'en conséquence
-de ce que ledit Gauthier Shandy
-auroit quitté son commerce, il se retirât
-de la ville de Londres, malgré ladite Elisabeth
-Mollineux, ou contre sa volonté,
-consentement et bon plaisir, pour demeurer
-sur ses terres, à la ferme de Shandy,
-dans le comté de &hellip; ou dans aucune
-autre maison de campagne, château, ferme,
-métairie, borderie, bordage, hameau,
-village, bourg, ville, ou sur aucune autre
-partie, ou portion de bien-fonds quelconque,
-actuellement acheté, et dont il est en possession,
-ou qui sera par la suite acheté&hellip;
-alors, et toutes les fois, et aussi souvent que
-ladite Elisabeth Mollineux deviendra grosse
-et enceinte d'un ou de plusieurs enfans légitimement
-procréés, ou à procréer dans le
-sein de ladite Elisabeth Mollineux, par
-ledit Gauthier Shandy, pendant le cours
-du susdit mariage, icelui dit Gauthier Shandy
-paiera en monnoie d'or et d'argent,
-et autres espèces ayant cours par tout le
-royaume, et non en billets et effets royaux,
-de quelque nature et qualité qu'ils puissent
-être, encore que le cours d'iceux fût autorisé
-et introduit par acte ou bills du parlement,
-ou autrement, auquel il est expressément
-dérogé et renoncé, comme clause essentielle
-du susdit mariage ès susdites présentes,
-et sans laquelle le susdit mariage n'auroit
-été fait, célébré et consommé, la somme
-de cent vingt livres sterling auxdits sieurs
-Jacques Turner et Jean Dixon, ou à leur
-défaut, à leurs ayant cause, et cela, de son
-propre argent, et sur son propre compte,
-dès et aussitôt qu'il en aura été bien et
-dûment averti; lequel avertissement est
-convenu, stipulé et accordé devoir être
-fait six semaines auparavant le temps, où,
-par la susdite Elisabeth Mollineux, devra
-se faire son accouchement, et ladite somme
-de cent vingt livres sterling comptée, nombrée
-et délivrée, ainsi que dit est, et dans
-les susdites espèces, sera aussitôt payée,
-remise, confiée et déposée pour le service,
-usage, emploi, intentions, dispositions,
-fins et but qui vont être ci-après expliqués,
-et qui sont, que ladite somme de
-cent vingt livres sterling sera remise entre
-les mains de ladite Elisabeth Mollineux,
-ou entre celles desdits tuteur ou subrogé
-tuteur, ou leurs ayant cause, à l'effet
-d'être, par elle ou par eux, employée à
-louer une voiture commode et avenante,
-avec un nombre suffisant de chevaux pour
-mener, conduire, voiturer et transporter
-ladite Elisabeth Mollineux et l'enfant, ou
-les enfans dont alors elle se trouvera grosse
-et enceinte dans la ville de Londres; et
-encore, pour payer et défrayer toutes les
-autres charges, dépenses accidentelles, et
-autres frais quelconques, relatifs, et ayant
-rapport direct ou indirect à son dit accouchement
-dans la susdite ville, faubourgs
-d'icelle, appartenances et dépendances.»</p>
-
-<p>»Et il est bien entendu que dans tous lesdits
-cas de grossesse, arrivant de quelque manière
-que cela puisse être, ladite Elisabeth
-Mollineux, dans tous les temps ici convenus
-et stipulés, pourra tranquillement et paisiblement
-louer ladite voiture ou carrosse,
-avec les chevaux susdits, et avoir en icelle
-une libre entrée, sortie et rentrée pour ledit
-voyage, toutes et autant de fois qu'elle le
-jugera à propos, et que le besoin le requerra,
-sans pouvoir, à ce sujet, essuyer
-aucun retard, représentations, troubles,
-molestations, obstacles, vexations, interruptions,
-embarras et autres empêchemens
-quelconques!</p>
-
-<p>»Et il sera en outre permis à ladite Elisabeth
-Mollineux, de temps en temps, et
-aussi souvent qu'elle sera bien et vraiment
-et dûment avancée dans sadite grossesse,
-de demeurer et résider dans tel ou tels
-endroits, dans telle ou telles familles, ou
-avec tel ou tels parens, parentes, amis
-ou amies, de ladite ville de Londres, faubourgs
-d'icelle, appartenances et dépendances
-qu'elle jugera à propos, selon sa
-volonté, désir et bon plaisir, nonobstant
-qu'elle soit mariée, et sous l'autorité de
-son mari, à laquelle à cet effet, et pour
-lesdits cas il a renoncé et renonce par ces
-présentes, lesquelles sont encore faites sous
-la condition, que pour mettre plus efficacement,
-et avec plus de sûreté toutes les
-conditions susdites à exécution, ledit Gauthier
-Shandy vend, cède, quitte, transporte,
-délaisse, lâche, et abandonne dès-à-présent,
-comme il l'a fait par acte du
-jour d'hier, et séparé des présentes, auxdits
-Jean Dixon et Jacques Turner, le fief,
-terre et seigneurie de Shandy, avec tous
-les droits, mouvances, cens, rentes, appartenances
-et dépendances dudit fief, et
-toutes et chacune les fermes et métairies,
-maisons, édifices, granges, écuries, jardins,
-cours de devant et de derrière, clos, viviers,
-étangs, réservoirs, saignées, rigoles, tranchées,
-pêcheries, eaux et cours d'eau,
-prés, pâtis, marais, communes, pâturages,
-bois de futaie, taillis, litières, arbres fruitiers
-et potagers généralement quelconques,
-sans en rien réserver ni retenir, et tel que
-le tout se poursuit et comporte, pour, par
-eux, se mettre en possession de tous lesdits
-objets sans exception, et en jouir pleinement,
-et en disposer à leur volonté,
-toutes les fois que ledit Gauthier Shandy
-ne remplira pas les clauses susdites.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>En trois mots, ma mère pouvoit accoucher
-à Londres, si elle le vouloit.</p>
-
-<p>Mais il se pouvoit que ma mère supposât
-une grossesse.&mdash;L'article ne prévoyoit point
-ce cas, et mon oncle, Tobie Shandy, qui,
-à force de relire la clause, s'aperçut de cette
-omission, y fit ajouter ce qui suit.</p>
-
-<p>«Dans le cas où ma mère se transporteroit
-à Londres sur de faux indices, et
-jeteroit par-là mon père dans une dépense
-inutile, il est convenu que chaque
-fois que cela arriveroit, elle perdroit ses
-droits et ses priviléges, pour la première
-fois qu'elle deviendroit grosse, après une
-telle méprise;&mdash;mais pas davantage, et
-ainsi de suite, à toutes les fois que la
-chose arriveroit». Il n'y avoit certainement
-rien de déraisonnable dans cette clause; mais
-raisonnable comme elle étoit, il n'en est pas
-moins malheureux qu'elle ait tourné contre
-moi d'une manière aussi défavorable: on
-sera touché de l'influence qu'elle a eue sur
-mon sort.</p>
-
-<p>Mais je devois être formé, je devois naître
-apparemment pour essuyer des malheurs.</p>
-
-<p>Ma pauvre mère, soit que ce ne fût que
-de l'air ou de l'eau, ou un composé de tous
-deux, ou peut-être ni l'un ni l'autre, et uniquement
-une simple imagination, une fantaisie,
-ou que quelque désir ardent en eût
-imposé à son jugement, soit enfin qu'elle
-se fût trompée, ou qu'elle eût voulu tromper
-mon père, et il importe assez peu de savoir
-quel fut son motif; le fait est qu'à la fin de
-septembre 1717, l'année qui précéda ma
-naissance, elle obligea mon père d'aller à
-Londres avec elle, bien contre son gré.&mdash;Il
-insista l'année suivante sur la clause qui
-le favorisoit, et moi, je me trouvai destiné
-à n'avoir pour tout ornement saillant au
-visage, qu'un nez serré, comprimé, applati
-à l'unisson du reste, et comme si je n'en avois
-point du tout.</p>
-
-<p>Et quelle suite de disgrâces, de chagrins,
-de mortifications, la perte, ou plutôt la mutilation
-de cette partie précieuse de moi-même,
-ne m'a-t-elle pas fait essuyer dans
-tout le cours de ma vie!</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17">CHAPITRE XVII.<br />
-<i>Chagrins domestiques.</i></h2>
-
-
-<p>On s'imagine aisément que mon père ne
-revint de Londres à la campagne que de
-très-mauvaise humeur.&mdash;Les frais de ce
-voyage inutile excitèrent vivement ses regrets
-pendant les vingt ou vingt-cinq premiers
-milles, et il les reprochoit à ma mère.&mdash;C'étoit
-d'ailleurs la saison de l'année où il
-recueilloit les fruits de ses espaliers, dont
-il étoit fort curieux.&mdash;Si une bagatelle, une
-affaire de rien l'eût, dans un autre temps,
-appelé à faux à Londres, il n'en auroit pas
-dit trois mots à ce qu'il disoit.</p>
-
-<p>Il ne parloit ensuite que de ses espérances
-trompées sur l'attente d'un fils.&mdash;Il y avoit
-compté: son fils Robert pouvoit lui manquer;
-il auroit eu un second appui de sa
-vieillesse.&mdash;Sa déception, à cet égard, étoit
-plus mortifiante pour un homme prudent,
-que la perte de tout l'argent que le voyage
-lui avoit coûté.&mdash;Qu'est-ce que cent vingt
-guinées lui faisoient?&mdash;Il les auroit moins
-regrettées que s'il eût perdu sa canne.</p>
-
-<p>Rien ne l'affligeoit tant depuis Stilton jusqu'à
-Grantham, que les complimens de condoléance
-qu'il recevoit de ses amis, et que
-la triste figure qu'il feroit à l'église le premier
-dimanche.&mdash;La véhémence de son
-esprit, un peu aiguisé par le chagrin, lui
-faisoit faire les descriptions les plus satiriques
-de tout ce qui s'y passeroit, lorsque
-placé dans le banc avec sa chère côte, il
-attireroit les yeux de toute l'assemblée.&mdash;De
-quels ridicules ne seroit-il pas couvert?&mdash;De
-combien de quolibets, de mauvaises
-plaisanteries ne seroit-il pas le sujet?&mdash;Ma
-mère a avoué que tout ce qu'il dit pendant
-ces deux postes, étoit si plaisamment tragi-comique,
-qu'elle ne fit que rire et pleurer
-à la fois pendant cette route.</p>
-
-<p>Mais les choses, quand ils eurent passé la
-rivière de Drente, prirent une autre face.&mdash;Mon
-père se fâcha tout de bon de la vile
-et indigne ruse de ma mère.&mdash;C'étoit une
-fourberie!&mdash;La femme ne pouvoit pas se
-tromper si lourdement; et si cela est&hellip;
-quelle foiblesse! mot cruel et tourmentant!&mdash;Il
-ne l'eut pas si-tôt prononcé, que son
-imagination se remplit de mille idées.&mdash;Son
-esprit en fut si frappé, qu'il voulut se mettre
-à compter combien il y avoit de foiblesses.&mdash;Il
-y avoit des foiblesses de corps et d'esprit&hellip;
-et les premières plus inquiétantes.&mdash;Enfin,
-il ne faisoit que raisonner. Il se scrutoit,
-pour tâcher de découvrir si ce n'étoit
-pas lui qui eût donné lui-même occasion au
-revers chagrinant dont il se plaignoit.</p>
-
-<p>Enfin, il s'éleva dans son esprit tant de
-sujets d'inquiétudes, son humeur devint si
-fâcheuse, que ma mère ne retourna à la
-campagne qu'avec beaucoup plus de chagrin
-qu'elle n'avoit eu de plaisir à revoir Londres.&mdash;Elle
-en fut si affectée, qu'elle se
-plaignit à mon oncle Tobie de ce qu'il auroit
-fait perdre patience au philosophe le plus
-accoutumé à réprimer ses passions.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18">CHAPITRE XVIII.<br />
-<i>Résolution de ma mère.</i></h2>
-
-
-<p>Mon père ne rentra donc chez lui que de
-très-mauvaise humeur, et après avoir murmuré
-tout le long de la route.&mdash;Il ne dit
-cependant rien de la résolution qu'il avoit
-prise de faire usage de la clause du contrat
-de mariage que mon oncle avoit fait insérer
-en sa faveur.&mdash;Ce ne fut que treize mois
-après, et la même nuit précisément où il
-songea à réparer, par mon existence, la perte
-dont il se plaignoit, qu'il annonça à ma mère,
-en causant gravement avec elle, le parti qu'il
-avoit pris. Il lui dit qu'elle n'avoit qu'à s'arranger
-comme elle voudroit;&hellip; mais qu'il
-entendoit absolument qu'elle accouchât cette
-fois à la campagne, pour balancer la dépense
-du voyage inutile qu'elle lui avoit fait
-faire.</p>
-
-<p>Mon père étoit doué de bien des vertus;&mdash;mais
-il avoit en partage, et dans un degré un
-peu fort, ce qu'on peut appeler persévérance,
-lorsque la cause est bonne, et obstination
-quand elle est mauvaise.&mdash;Ma mère le
-connoissoit très-bien, et elle n'ignoroit pas
-que ses remontrances seroient inutiles.&mdash;Elle
-ne lui en fit donc aucunes, et se détermina
-à attendre l'événement.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch19">CHAPITRE XIX.<br />
-<i>La Convention.</i></h2>
-
-
-<p>Il ne faut cependant pas croire que ma mère
-resta tranquille sur les précautions qu'elle
-avoit à prendre. Elle ne pouvoit pas aller
-chercher à Londres les secours du célèbre
-docteur Menigham; mais elle pouvoit aisément
-faire venir un autre opérateur, dont la
-réputation faisoit beaucoup de bruit. Il ne
-demeuroit qu'à huit milles de la maison.</p>
-
-<p>Il avoit écrit un savant traité sur l'art d'accoucher,
-où, en faisant voir les sottises et les
-bévues des sages-femmes, il donnoit plusieurs
-moyens curieux d'extraire promptement le
-f&oelig;tus, dans les cas difficiles et périlleux.&mdash;Sa
-théorie annonçoit les plus grandes connoissances
-pratiques; mais il n'y avoit pas
-moyen d'y songer; et ma mère, trois jours
-après qu'elle se sentit grosse, commença à
-jeter les yeux sur la sage-femme dont je vous
-ai parlé.&mdash;La semaine n'étoit pas passée,
-qu'elle la choisit tout-à-fait, et sa vie et la
-mienne se trouvèrent d'avance confiées aux
-mains de cette vieille femme.&mdash;J'aime bien
-que l'on se contente du moins, quand on ne
-peut avoir le plus.&mdash;Il n'y a pas encore aujourd'hui
-9 mars 1759, que j'écris ce livre
-pour l'édification de mon prochain; il n'y a
-pas, dis-je, encore une semaine que Jenny,
-ma chère Jenny, qui me voyoit prendre un
-air sérieux, pendant qu'elle marchandoit une
-étoffe de soie à une guinée l'aune, dit au
-marchand, qu'elle étoit bien fâchée de l'avoir
-fait déployer, et alla du même pas acheter
-une étoffe une fois plus large, qui ne lui
-coûtoit qu'un petit écu.&mdash;C'étoit avoir la
-même grandeur d'ame que ma mère.&mdash;Il y avoit
-pourtant cette différence; c'est que le cas où
-se trouvoit ma mère ne lui fournissoit pas l'occasion
-de faire autant l'héroïne. Elle pouvoit
-au moins compter sur les secours de la sage-femme,
-et à tout prendre elle pouvoit espérer
-qu'ils lui seroient utiles. Elle avoit, pendant
-vingt ans, accouché toutes les femmes de la
-paroisse, sans qu'on pût lui reprocher, ni
-négligence, ni faute, ni accident sinistre.
-Ces succès étoient de bon augure.</p>
-
-<p>Ces circonstances ne laissoient pas que
-d'avoir du poids.&mdash;Cependant elle ne pouvoit
-entièrement dissiper certains scrupules
-inquiétans qui agitoient mon père sur le choix
-qu'avoit fait ma mère.&mdash;Je ne parle point de
-ces sentimens d'humanité, de bienveillance,
-ni de ces glapissemens de l'amour paternel
-et conjugal, qui l'excitoient à ne laisser au
-hasard dans tout ceci que le moins qu'il lui
-seroit possible.&mdash;Il se sentoit particulièrement
-intéressé à ce que les choses se passassent
-bien.&mdash;A quelle affliction ne seroit-il pas
-exposé, s'il arrivoit quelque accident à sa
-femme et à l'enfant, parce qu'elle seroit accouchée
-à Shandy?&mdash;Il savoit que le monde,
-qui ne juge jamais que par les effets, l'accableroit
-de reproches, s'il arrivoit quelque
-malheur.&mdash;«Voyez-vous, diroit-on, si cette
-pauvre madame Shandy eût pu aller accoucher
-à Londres, ainsi qu'elle en avoit prié
-son mari à genoux.&mdash;Hélas! cela ne lui
-seroit pas arrivé.&mdash;Ce n'étoit pas une si
-grande affaire, pour avoir la dureté de lui
-refuser une chose aussi naturelle. Ne lui
-a-t-elle donc pas apporté assez de bien?&mdash;Voilà
-ce que c'est! Et la bonne dame et
-son enfant, qui seroient encore vivans,
-sont morts.»</p>
-
-<p>Mon père savoit qu'il ne pourroit rien répondre
-à ces exclamations lamentatives du
-public. Ce n'étoit cependant pas pour se
-mettre uniquement à l'abri de ces discours,
-ni même aussi tout-à-fait par tendresse pour
-sa femme et sa chère progéniture, qu'il se
-sentoit si inquiet sur tout ce qui pouvoit résulter
-de cette affaire.&mdash;Mon père avoit des
-vues étendues.&mdash;Il s'y croyoit intéressé pour
-le bien public, dans la crainte qu'on ne fît
-un mauvais usage d'un accident malheureux.&mdash;Il
-appréhendoit que les femmes ne se prévalussent
-d'un tel exemple pour étendre leur
-empire.&mdash;Elles avoient déjà assez usurpé de
-droits, pour qu'on se tînt en garde contre
-elles. N'y avoit-il pas à craindre que la réunion
-de tant d'avantages rassemblés ne devînt fatale
-au systême du gouvernement monarchique
-que Dieu même avoit établi dans les familles,
-lors de la première création des choses?</p>
-
-<p>Son opinion sur ce point étoit précisément
-celle du chevalier Filmer.&mdash;Il disoit, comme
-lui, que le plan et l'institution des plus
-grandes monarchies des parties orientales du
-monde avoient originairement été formés sur
-ce modèle, sur ce prototype admirable du
-pouvoir domestique et paternel. Cela avoit
-dégénéré peu-à-peu dans un gouvernement
-mixte et mélangé, qui, dans les grandes combinaisons
-des grands états, étoit salutaire;
-mais qui étoit dangereux pour les familles,
-et n'y produisoit ordinairement que du trouble,
-du désordre et de la confusion.</p>
-
-<p>Frappé de la force de ces raisons particulières
-et publiques, mon père vouloit un accoucheur.&mdash;Ma
-mère n'en vouloit pas. Mon
-père prioit, supplioit, faisoit mille instances,
-pour qu'elle lui permît, seulement cette fois-ci,
-de choisir pour elle.&mdash;Ma mère, au contraire,
-insistoit sur le privilége qu'elle avoit
-à cet égard de choisir pour elle-même.&mdash;Elle
-ne vouloit point d'autre secours que celui de la
-sage-femme.&mdash;Que pouvoit faire mon père?&mdash;Il
-ne pouvoit prendre de repos.&mdash;Il raisonnoit
-avec elle en tout sens; ses argumens
-prenoient toutes sortes de couleurs.&mdash;Il lui
-parloit en chrétien&hellip; en payen&hellip; en turc&hellip;
-en mari&hellip; en politique&hellip; en père&hellip; en patriote&hellip;
-en homme.&mdash;Ma mère ne répondoit
-qu'en femme.&mdash;Les raisons de mon père,
-présentées sous tant de formes, étoient trop
-fortes pour qu'elle en pût donner d'autres
-qui les détruisissent.&mdash;Leur variété la déconcertoit.&mdash;Que
-pouvoit donc faire ma mère?&mdash;Oh!&hellip;
-elle avoit l'avantage d'un petit
-surcroît de chagrin, qui la soutenoit.&mdash;C'est
-un secours auxiliaire qui n'est pas rare dans
-le ménage: elle auroit sûrement succombé;
-mais il lui fut si utile, qu'on ne lutta dans
-cette dispute qu'à égalité de force; et l'on
-chanta le <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i> des deux côtés.&mdash;Ma
-mère fut confirmée dans le choix qu'elle avoit
-fait, et mon père pouvoit faire venir un accoucheur,
-qui, pendant l'opération, auroit
-la liberté de vider avec lui et mon oncle,
-M. Tobie Shandy, une bouteille de vin dans
-une salle de derrière.&mdash;On lui donneroit ensuite
-cinq guinées pour ses peines.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch20">CHAPITRE XX.<br />
-<i>Conseil.</i></h2>
-
-
-<p>J'y songe&hellip; Il m'est échappé deux ou trois
-mots dans le chapitre précédent.&mdash;S'ils alloient
-causer quelque méprise!&mdash;Si mes
-charmantes lectrices alloient s'imaginer que
-je suis marié!&mdash;Jenny, ma chère Jenny!&hellip;
-Il ne faudroit que cette expression pour le
-leur faire croire!&mdash;Elle est si tendre! Et
-puis, ces indices de connoissances conjugales,
-répandues çà et là, pourroient encore fortifier
-cette idée.&mdash;De grâce, madame, soyez
-aussi équitable envers vous qu'envers moi,
-et suspendez votre jugement jusqu'à ce que
-vous ayiez des preuves plus claires que celles-ci
-contre moi.&mdash;N'allez pas soupçonner cependant
-que je sois assez vain, assez peu
-raisonnable, pour vouloir vous faire penser
-que ma Jenny, ma chère Jenny soit ma maîtresse.&mdash;Non,&mdash;ce
-seroit tomber dans un
-autre extrême.&mdash;Ce seroit donner à mon
-caractère un air de licence, qui&hellip; et en
-vérité, il n'y a aucun droit, aucune prétention&hellip;
-C'est l'affiche de tant d'autres!&mdash;La
-seule chose que je veuille vous dire à ce sujet,
-c'est que cette expression cache un secret impénétrable
-à l'esprit le plus subtil.&mdash;L'&OElig;dipe
-le plus versé dans l'art de deviner des énigmes,
-et de combiner les logogryphes, y blanchiroit.&mdash;Mais
-il viendra un moment où ce mystère
-se développera.&mdash;Lisez seulement, madame,
-quelques volumes de ma vie, et vous serez
-initiée.&mdash;Il est possible que ma chère Jenny
-soit ma fille.&mdash;Considérez!&hellip; Je suis né en
-1718.&mdash;On peut aussi supposer que ma Jenny
-est mon amie?&hellip; Mon amie?&hellip; Assurément,
-madame: qu'y a-t-il donc en cela de si
-extraordinaire? L'amitié la plus tendre ne
-peut-elle pas régner entre les personnes des
-deux sexes, sans?&hellip; Ah! fi! M. Shandy.&mdash;Mais
-attendez donc, madame.&mdash;Vous pensez
-ce que je ne veux point dire.&mdash;Lisez, lisez
-ce que disent sur ce point les meilleurs romans
-françois.&mdash;Vous serez surprise d'y voir avec
-quelle variété d'expressions décentes ce sentiment
-divin est exprimé. <i>Prenez-y garde!
-Le cas est intéressant.</i></p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch21">CHAPITRE XXI.<br />
-<i>Prenez-y garde! Le cas est intéressant.</i></h2>
-
-
-<p>Le problême de géométrie le plus difficile
-à résoudre, me seroit plus aisé à expliquer,
-que de donner les raisons d'une opinion singulière
-qu'avoit mon père.&mdash;On ne peut pas
-nier que ce ne fût un homme de bon sens.&mdash;On
-a même pu voir qu'il avoit de la littérature.
-Les ouvrages des philosophes, les écrits des
-politiques et des historiens ne lui étoient pas
-inconnus.&mdash;On verra encore par la suite
-qu'il étoit passablement versé dans les querelles
-des controversistes.&mdash;Dans ces querelles?
-dit un lecteur colérique, en jetant le
-livre de côté; point d'humeur, cela vaut
-mieux; mais ayez-en si vous voulez, monsieur.
-Un lecteur gai ne fera que rire de ces
-notions non communes de mon père.&mdash;S'il
-est d'une humeur triste, sombre, grave, il
-dira que c'est une opinion extravagante,
-fantasque.&mdash;A la bonne heure; mais il ne
-se fâchera pas.&mdash;Il laissera dire à mon père,
-tout à son aise, que le choix des noms de
-baptême est d'une bien plus grande conséquence
-que les esprits superficiels ne se l'imaginent.</p>
-
-<p>Il s'étoit formé l'idée que les noms, par
-une espèce de biais magique, avoient, sur
-notre conduite, sur notre caractère, une influence
-qu'on ne pouvoit détourner.</p>
-
-<p>Le héros de Miguel de Cervantes ne raisonnoit
-pas avec plus de gravité.&mdash;Il n'avoit
-pas une foi plus ferme.&mdash;Il ne pouvoit rien
-dire de plus sur le pouvoir qu'avoit la négromancie
-d'avilir ses actions, ou sur le rare
-privilége que le nom seul de Dulcinée avoit
-de répandre du lustre et de l'éclat sur ses
-faits héroïques, que ce que mon père ne pouvoit
-dire sur les noms de Trismegiste ou
-d'Archimède, comparés avec d'autres qui le
-choquoient.&mdash;Combien de Césars, combien
-de Pompées, par la seule inspiration de ces
-noms fameux, s'étoient-ils rendus dignes de
-le porter? Et combien, ajoutoit-il, a-t-on vu
-de gens dans le monde qui s'y seroient distingués,
-si leur caractère, leur génie n'avoient
-pas été abattus, avilis, sous un nom aussi
-sot, par exemple, que celui de Nicodême?</p>
-
-<p>«Je vois à vos regards, monsieur, disoit
-mon père, que vous n'êtes pas de mon
-opinion. J'avoue qu'aux yeux de ceux qui
-ne l'ont pas bien approfondie, elle a plus
-l'air d'un caprice ou d'une bizarrerie, que
-d'une chose raisonnable.&mdash;Je ne connois
-pas encore bien votre caractère; mais je
-crois pourtant le connoître assez, pour être
-moralement sûr de ne courir aucun risque
-à vous proposer un cas.&mdash;Je ne veux point
-vous faire prendre part à la chose.&mdash;Je
-vous en fais seulement le juge, et je m'en
-rapporte à votre bon sens, et à la bonne
-foi de votre examen sur ce point.&mdash;Libre
-de tous ces petits préjugés d'éducation
-qu'ont les hommes ordinaires, vous planez
-avec les ailes de la raison.&mdash;Vous avez en
-même temps trop de générosité dans l'esprit
-pour rejeter une opinion, précisément
-parce qu'elle n'a pas d'amis qui la soutiennent.&mdash;Eh
-bien! votre fils, votre fils chéri!
-Cet enfant dont l'humeur si douce, si gaie,
-vous fait tant concevoir d'heureuses espérances,
-votre George, enfin;&mdash;je vous le
-demande, monsieur, auriez-vous voulu lui
-donner le nom de Judas? Si un Juif de
-parrain se fût présenté avec sa bourse pour
-vous exciter à souffrir qu'on lui imposât
-ce nom exécrable, ne l'auriez-vous pas
-foulé aux pieds?</p>
-
-<p>»Votre grandeur d'ame dans une telle
-action, votre mépris généreux de sa bourse,
-vous auroient attiré les plus grands applaudissemens.&mdash;Mais
-ce qui relève bien plus
-la noblesse d'une telle action, c'est le principe
-qui la fait faire; c'est ce sentiment de
-l'amour paternel, c'est cette conviction de
-la vérité de l'hypothèse; que si votre fils
-eût été nommé Judas, l'idée de sordidité
-et de fourberie, qui est inséparable de ce
-nom, l'auroit accompagné, comme son
-ombre, dans toutes les situations de sa vie,
-et l'auroit à la fin rendu un avare, un coquin,
-un scélérat, malgré vos instructions
-et votre exemple.»</p>
-
-<p>Je n'ai connu personne qui ait pu répondre
-à cet argument.&mdash;Il faut l'avouer. Mon père
-avoit une telle manière de proposer ses raisonnemens,
-qu'il étoit difficile de lui résister;
-il étoit né orateur.&mdash;La persuasion étoit sur
-ses lèvres.&mdash;Les élémens de la logique et
-de la rhétorique lui étoient si familiers.&mdash;Il
-devinoit si bien les foiblesses et les passions
-de ceux qui l'écoutoient, que la nature
-étonnée auroit pu se lever, et dire: cet homme
-est éloquent.&mdash;Enfin, soit qu'il fût du bon
-ou du mauvais côté de la question, il étoit
-dangereux de l'attaquer. Il n'avoit cependant
-jamais lu ni Cicéron, ni Quintilien <i lang="la" xml:lang="la">de oratore</i>,
-ni Isocrate, ni Aristote, ni Longin, parmi
-les anciens&hellip; ni Vossius, ni Skioppius, ni
-Ramus, ni Farnadé, parmi les modernes.&mdash;Ce
-qui est peut-être encore plus surprenant,
-il n'avoit pas pris la moindre étincelle de
-subtilité dans les écrits de Crackenthorp ou
-de Burgersdicius, ni dans aucun autre logicien,
-glossateur ou commentateur hollandois.
-Il ne savoit pas le moins du monde en quoi
-consistoit la différence entre un argument <i lang="la" xml:lang="la">ad
-ignorantiam</i>, et un argument <i lang="la" xml:lang="la">ad hominem</i>;
-et je me souviens très bien, malgré cela, que
-quand il me mena à l'université, la troupe
-entière des savantasses fut étonnée de ce
-qu'un homme qui ne savoit pas même le
-nom de ses outils, en fît usage avec autant
-d'art.</p>
-
-<p>Il s'en servoit certainement le mieux qu'il
-pouvoit, et il y étoit souvent forcé.&mdash;Il avoit
-tant de notions comi-sceptiques à défendre,
-qu'il se trouvoit fréquemment aux prises.&mdash;Je
-ne sais d'où elles lui étoient venues; mais
-je crois qu'elles n'étoient entrées dans son
-esprit que sur le pied de caprices, de fantaisies,
-et de vive bagatelle.&mdash;Il s'en amusoit
-un peu de temps; il y aiguisoit son esprit,
-et puis les renvoyoit à un autre jour.</p>
-
-<p>Je n'avance cependant pas ceci uniquement
-par forme d'hypothèse, ou de conjecture
-sur les progrès et la consistance de beaucoup
-d'opinions fort extraordinaires qu'avoit
-mon père.&mdash;Non. Ce n'est qu'un simple avis
-que je donne au lecteur sur l'accès indiscret
-qu'on accorde à de tels hôtes.&mdash;Laissez-les
-paisiblement entrer.&mdash;Ils s'impatronisent peu-à-peu
-dans nos esprits, et font si bien, qu'ils
-s'en font un asile, dont on ne peut plus les
-éloigner.&mdash;Ils y fermentent quelquefois jusqu'à
-l'aigreur:&mdash;mais le plus souvent comme
-la douce passion,&mdash;elle badine d'abord, et
-finit par le plus grand sérieux.</p>
-
-<p>Etoit-ce là le cas de la singularité des idées
-de mon père? Son jugement étoit-il à la fin
-devenu la dupe de son esprit? Jusqu'à quel
-degré avoit-il raison dans quelques-unes de
-ses notions, malgré leur bizarrerie? Je ne
-veux rien décider sur cela; c'est un point
-que je laisse à juger au lecteur, à mesure
-que l'occasion s'en présentera.&mdash;Je dirai seulement
-que, sans savoir comment cette idée
-s'étoit inculquée si fortement dans son esprit,
-il ne parloit que du ton le plus sérieux de
-l'influence des noms de baptême.&mdash;La plus
-exacte uniformité le caractérisoit à cet égard;
-et dans son opinion systématique sur ce point,
-en imitateur des raisonneurs à systême, il
-appeloit à son secours le ciel et la terre.&mdash;Il
-entrelaçoit, tordoit, courboit, et faisoit
-plier toute la nature pour soutenir son sentiment.&mdash;Enfin,
-je le répète; il étoit là-dessus
-d'un sérieux dont il n'étoit pas possible
-de le faire sortir.&mdash;Il murmuroit, se fâchoit,
-perdoit patience lorsqu'il voyoit des personnes,
-de qualité surtout, qui avoient moins
-d'attention sur les noms de leurs enfans, que
-d'inquiétude pour savoir si c'étoit le nom de
-Cupidon ou de Diane, ou de Milord, qu'elles
-donneroient à leur chien favori.</p>
-
-<p>«Rien, disoit-il, n'est si choquant; cela
-est accompagné d'un surcroît d'énormité
-qui révolte. Un homme dont le caractère
-a été noirci par quelque calomniateur, peut
-parvenir à se justifier&hellip; si ce n'est pas
-pendant la vie du méchant qui l'a accablé,
-ce sera après sa mort; mais quand une fois
-on a donné, sans réflexion, un nom vil
-à quelqu'un, le tort est irréparable&hellip;
-je l'ai vu. C'étoit un petit homme; mais
-il avoit du mérite, du génie. On pouvoit
-le citer pour la douceur et la pureté de
-ses m&oelig;urs.&mdash;Eh bien! on lui avoit donné
-Saint Maur pour patron&hellip; Il s'appeloit
-Pion.&mdash;Devinez, madame, ce que faisoit
-dire de lui l'assemblage équivoque de ces
-deux noms?&mdash;La législation a quelquefois
-étendu son empire sur les surnoms,
-elle en a ôté ce qu'ils avoient de choquant,
-de ridicule; mais elle ne touche point aux
-noms de baptême, ils restent inaltérables.»</p>
-
-<p>Mon père aimoit et détestoit donc certains
-noms.&mdash;Il y en avoit d'autres cependant
-qui lui étoient indifférens&hellip; Tels étoient,
-par exemple, ceux de Jean, de Thomas, de
-Philippe; il les appeloit des noms neutres,
-et disoit, sans vouloir les satiriser, que si
-depuis le commencement du monde, il y
-avoit eu beaucoup de sots, de fourbes et de
-scélérats qui les avoient portés, il y avoit
-aussi eu beaucoup d'honnêtes gens qui les
-avoient eus.&mdash;Il en étoit de ces noms, dans
-son esprit, comme de deux forces égales qui
-agissent l'une contre l'autre en sens contraires.&mdash;Il
-jugeoit qu'ils détruiroient mutuellement
-les mauvais effets l'un de l'autre; et il n'auroit
-pas donné, disoit-il, un noyau de cerise
-pour avoir le choix, ils lui étoient égaux.&mdash;Il
-n'attachoit ni bien ni mal au nom de Robert,
-qui étoit celui de mon frère.&mdash;Mais
-André lui paroissoit une quantité négative
-d'algèbre.&mdash;Il étoit, disoit-il, pire que rien.
-Guillaume étoit un de ses favoris; c'est peut-être
-à cause des héros de ce nom.&mdash;Pour
-Nicolas, qui marie les filles et fait noyer les
-matelots, il étoit de l'avis du chevalier de
-Forbin, qui crioit à son équipage, prêt à
-être submergé: Sainte pompe! mes amis,
-sainte pompe!</p>
-
-<p>Mais de tous les noms possibles, il en étoit
-un qu'il détestoit plus que tous les autres&hellip;
-Il en avoit conçu l'opinion la plus basse et
-la plus méprisable&hellip; Il s'imaginoit qu'il
-ne pouvoit rien produire que de vil; et un
-jour, au milieu d'une dispute, il interrompit
-subitement son antagoniste, pour lui demander
-catégoriquement s'il avoit jamais entendu
-dire, s'il avoit jamais lu, s'il pouvoit assurer
-de se souvenir qu'un homme qui avoit porté
-le nom de Tristram, eût jamais fait une
-action digne d'être citée?&mdash;«Non, s'écrioit-il
-avec transport, la chose est impossible.»</p>
-
-<p>Mais à quoi servent au philosophe le plus
-subtil, les opinions qui lui sont particulières,
-s'il ne les publie? Mon père ne put se défendre
-de répandre les siennes.&mdash;Il céda à la démangeaison
-d'écrire.&mdash;Une savante dissertation
-sortit de sa plume deux ans avant ma
-naissance, en 1716; et cet écrit attestera à
-toute la postérité et ce qu'il pensoit à ce
-sujet, et l'horreur que lui inspiroit singulièrement
-le nom de Tristram.</p>
-
-<p>Et quelle ame insensible, en comparant
-ce point historique de la vie de mon père,
-avec le titre de cet ouvrage, ne s'attendrira
-pas sur ses chagrins? Un homme aussi réglé
-dans ses m&oelig;urs, aussi estimable par ses bonnes
-qualités, et qui, quoique singulier dans ses
-opinions, étoit aussi bienfaisant, devoit-il
-être ainsi balloté par des revers, joué et tracassé
-dans ses systêmes par une suite d'événemens
-contraires à ses souhaits, et qui
-sembloient ne se réunir uniquement contre
-lui, que pour insulter à ses spéculations?
-Qui pourroit n'être pas touché de voir ce
-digne et honnête homme accablé de vieillesse,
-et peu propre à soutenir les coups de la fortune
-adverse, souffrir dix fois par jour des
-douleurs aiguës, en appelant Tristram, l'enfant
-de ses prières?&hellip; Triste dissyllabe,
-dont le son seul, à ses oreilles, étoit en
-unisson avec celui de tous les autres noms
-les plus vils.&mdash;Mais je jure ici par ses cendres,
-que si jamais quelque esprit malin prit plaisir
-à traverser les desseins des foibles mortels,
-il devoit exercer son humeur malfaisante dans
-cette occasion-ci.&mdash;Le désastre qui arriva
-à mon père, et qui fut cause que je porte
-le nom de Tristram, mérite d'être connu;
-et s'il n'étoit pas nécessaire que je fusse né
-avant d'être baptisé, je ferois au lecteur la
-relation de cette catastrophe: mais on voit
-bien qu'il faut de l'ordre dans les choses.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch22">CHAPITRE XXII.<br />
-<i>La Consultation.</i></h2>
-
-
-<p>Mais en vérité, madame, je ne vous conçois
-pas. Quoi! vous n'avez pas vu dans le
-précédent chapitre, que je vous ai dit que
-ma mère n'étoit pas catholique? Vous lisez
-donc avec bien peu d'attention!&mdash;Moi? c'est
-vous-même qui vous trompez: vous ne m'avez
-rien dit de pareil.&mdash;Pardonnez-moi, madame,
-et je vous l'ai dit aussi clairement
-que des mots peuvent l'exprimer par une conséquence
-directe.&mdash;Eh bien! je ne m'en suis
-pas aperçue;&mdash;il faut apparemment que j'aie
-passé une page.&mdash;Non, madame, vous avez
-tout lu.&mdash;J'étois donc endormie!&mdash;Oh! voilà
-une défaite que mon amour-propre ne peut
-pas souffrir.&mdash;Que voulez-vous donc? Est-ce
-l'aveu que je n'y connois rien?&mdash;Précisément;
-et c'est là ce que je vous reproche.
-Mais je ne vous en tiens pas quitte pour si
-peu. J'exige, pour vous punir de cette inadvertance,
-que vous relisiez le chapitre en
-entier.</p>
-
-<p>La peine n'étoit pas légère: mais si je l'ai
-imposée à la dame, ce n'étoit ni pour badiner,
-ni par dureté.&mdash;Un bon motif m'y
-a forcé. Aussi ne doit-elle pas s'attendre à
-recevoir des excuses de ma part, quand elle
-aura fini sa tâche.&mdash;Quel goût vicieux règne
-dans presque toutes les lectures! On court
-à la recherche des aventures, et on néglige
-la profonde érudition et les connoissances
-utiles que l'on pourroit acquérir par la lecture
-attentive d'un livre tel que celui-ci.&mdash;C'est
-pour fronder ce goût frivole et dépravé,
-que j'en ai ainsi agi.&mdash;L'esprit ne devroit-il
-pas s'habituer à faire des réflexions sages, à
-tirer des conséquences curieuses et instructives
-de ce qu'on lit? C'est cette précieuse
-habitude qui faisoit dire à Pline le jeune,
-qu'il avoit toujours tiré quelque avantage du
-livre le plus insipide.&mdash;L'histoire des Grecs,
-des Romains, parcourue avec légéreté, et
-sans cette tournure d'esprit et d'application,
-n'est pas plus utile que celle des sept Champions
-d'Angleterre, ou des douze Pairs de
-France.&mdash;</p>
-
-<p>Mais vous voici déjà, madame. Je crains
-bien que vous n'ayez encore lu mon chapitre
-avec trop de précipitation. Qu'en pensez-vous?
-Avez-vous remarqué le passage? La
-conséquence dont je vous ai parlé, vous a-t-elle
-frappée?&mdash;Pas plus que la première
-fois.&mdash;Je m'en doutois. Hé bien! pesez donc
-l'endroit où j'ai dit qu'<i>il étoit nécessaire que
-je fusse né avant d'être baptisé</i>.&mdash;Mais
-qu'est-ce que cela signifie?&mdash;O ignorance!&mdash;Ne
-voyez-vous donc pas que cette conséquence
-n'auroit pas été juste, si ma mère
-eût été catholique?</p>
-
-<p>Le rituel romain, madame, permet, en
-cas de danger, de baptiser l'enfant avant qu'il
-soit né, pourvu que l'on puisse voir quelque
-partie de son corps.&mdash;Quelques docteurs
-de Sorbonne, par une délibération du 12 avril
-1733, ont même étendu sur ce point le pouvoir
-des sages-femmes et des accoucheurs.&mdash;Ils
-ont décidé qu'on pouvoit, par le moyen
-d'une petite canulle, administrer le baptême
-par injection, sans voir le moins du monde
-l'enfant.&mdash;Mais, étrange contradiction sur
-les choses les plus essentielles!&hellip; Croyez-vous
-que Saint-Thomas d'Aquin, qui avoit
-une tête si bien organisée pour démêler les
-fils embrouillés des questions de l'école, eût
-jugé que la chose étoit impossible? <i lang="la" xml:lang="la">Infantes
-in maternis uteris existentes, baptisari possunt
-nullo modo.</i> Les enfans ne peuvent pas
-être baptisés, tant qu'ils sont dans le sein
-de leur mère. O Thomas! Thomas!</p>
-
-<p>Mais, lisez, madame, la pièce intéressante
-qui a décidé ce point de controverse, contre
-l'opinion de ce grand saint.&mdash;</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c"><i>Mémoire présenté à Messieurs les Docteurs
-en théologie.</i></p>
-
-<p>Un chirurgien-accoucheur représente à
-messieurs les docteurs en théologie, qu'il y
-a des cas, quoique très-rares, où une mère
-ne sauroit accoucher, et même où l'enfant
-est tellement renfermé dans le sein de sa
-mère, qu'il ne fait paroître aucune partie de
-son corps.&mdash;Le chirurgien qui consulte
-prétend, par le moyen d'une petite canulle,
-pouvoir baptiser immédiatement l'enfant, sans
-faire aucun tort à la mère.&mdash;Il demande
-si ce moyen qu'il propose est permis et légitime,
-et s'il peut s'en servir dans le cas
-qu'il vient d'exposer.</p>
-
-<p class="c"><i>Réponse.</i></p>
-
-<p>Le conseil estime que la question proposée
-souffre de grandes difficultés. Les théologiens
-posent d'un côté pour principe, que le baptême,
-qui est une naissance spirituelle, suppose
-une première naissance. Il faut être né
-dans le monde pour renaître en Jésus-Christ,
-comme ils l'enseignent. Saint-Thomas, troisième
-partie, quest. 88, art. 11, suit cette
-doctrine, comme une vérité constante. On
-ne peut, dit ce saint docteur, baptiser les
-enfans qui sont renfermés dans le sein de
-leur mère, et Saint-Thomas est fondé sur
-ce que les enfans ne sont point nés, et ne
-peuvent être comptés parmi les autres hommes;
-d'où il conclut qu'ils ne peuvent être l'objet
-d'une action extérieure, pour recevoir par
-leur ministère, les sacremens nécessaires au
-salut: <i lang="la" xml:lang="la">Pueri in maternis uteris existentes
-nondum prodierunt in lucem ut cum aliis
-hominibus vitam ducant, unde non possunt
-subjici actioni humanæ, ut per eorum ministerium
-sacramenta recipiant ad salutem.</i>
-Les rituels ordonnent, dans la pratique, ce
-que les théologiens ont établi sur les mêmes
-matières, et il défendent tous, d'une manière
-uniforme, de baptiser les enfans qui sont
-renfermés dans le sein de leur mère, s'ils
-ne font paroître quelque partie de leur corps.
-Le concours des théologiens et des rituels,
-qui sont les règles des diocèses, paroît former
-une autorité qui termine la question présente.
-Cependant le conseil de conscience,
-considérant d'un côté que le raisonnement
-des théologiens est uniquement fondé sur une
-raison de convenance, et que la défense des
-rituels suppose que l'on ne peut baptiser immédiatement
-les enfans ainsi renfermés dans
-le sein de leurs mères, ce qui est contre la
-supposition présente; et d'un autre côté,
-considérant que l'on peut risquer les sacremens
-que Jésus-Christ a établis, comme des
-moyens faciles, mais nécessaires pour sanctifier
-les hommes; et d'ailleurs, estimant que
-les enfans renfermés dans le sein de leurs
-mères, pourroient être capables de salut,
-parce qu'ils sont capables de damnation.&mdash;Pour
-ces considérations, et eu égard à l'exposé,
-suivant lequel on assure avoir trouvé un
-moyen certain de baptiser ces enfans, ainsi
-renfermés, sans faire aucun tort à la mère,
-le conseil estime que l'on pourroit se servir
-du moyen proposé, dans la confiance qu'il a
-que Dieu n'a point laissé ces sortes d'enfans
-sans aucun secours; et supposant, comme
-il est exposé, que le moyen dont il s'agit
-est propre à leur procurer le baptême: cependant,
-comme il s'agiroit, en autorisant la
-pratique proposée, de changer une règle
-universellement établie, le conseil croit que
-celui qui consulte, doit s'adresser à son évêque,
-à qui il appartient de juger de l'utilité et du
-danger du moyen proposé; et comme, sous
-le bon plaisir de l'évêque, le conseil estime
-qu'il faudroit recourir au pape, qui a le droit
-d'expliquer les règles de l'église, et d'y déroger,
-dans les cas où la loi ne sauroit obliger,
-quelque sage et quelque utile que paroisse
-la manière de baptiser dont il s'agit, le conseil
-ne pourroit l'approuver, sans le concours
-de ces deux autorités. On conseille au moins
-à celui qui consulte, de s'adresser à son évêque,
-et de lui faire part de la présente décision,
-afin que, si le prélat entre dans les raisons
-sur lesquelles les docteurs soussignés s'appuient,
-il puisse être autorisé, dans le cas
-de nécessité, où il risqueroit trop d'attendre
-que la permission fût demandée et accordée,
-d'employer le moyen qu'il propose, et qui
-est si avantageux au salut de l'enfant. Au
-reste, le conseil, en estimant que l'on pourroit
-s'en servir, croit cependant que si les
-enfans dont il s'agit, venoient au monde,
-contre l'espérance de ceux qui se seroient
-servis du même moyen, il seroit nécessaire
-de les baptiser <i>sous condition</i>; et en cela,
-le conseil se conforme à tous les rituels, qui,
-en autorisant le baptême d'un enfant qui feroit
-paroître quelque partie de son corps,
-enjoignent, néanmoins, et ordonnent de le
-baptiser <i>sous condition</i>, s'il vient heureusement
-au monde.</p>
-
-<p>Délibéré en assemblée générale, le 10 avril
-1733. <i>Signé</i>,</p>
-
-<p class="sign">A. Le M&hellip; L. De R&hellip; De M&hellip;</p>
-</blockquote>
-
-<p>Les complimens, s'il vous plaît, de M.
-Tristram Shandy, à Messieurs le M&hellip; de R&hellip;
-et de M&hellip; Il espère qu'ils ont bien dormi,
-la nuit qui a suivi une consultation si ennuyeuse
-et aussi fatigante.&mdash;Mais ne peut-il
-pas leur demander, si après la cérémonie
-du mariage, et avant celle de la consommation,
-ce ne seroit pas un moyen bien plus
-court et beaucoup plus sûr de baptiser à-la-fois,
-par injection, tous les embryons <i>sous
-condition</i>? Cela ne feroit sûrement aucun
-tort à la mère; et si la chose étoit faisable,
-ainsi que le pense M. Shandy, il n'en coûteroit
-de plus pour se mettre en ménage,
-que l'achat d'une petite seringue.&mdash;</p>
-
-<p>Quel malheur pour mon livre! quel malheur
-encore plus grand pour la république
-des lettres, de ce que la démangeaison de
-ceux qui lisent, les excite par préférence
-à chercher dans un livre de misérables petites
-historiettes, qui n'en sont que le frivole ornement!&mdash;Nous
-sommes si portés à satisfaire
-sur ce point notre impatience, que l'on diroit
-qu'il n'y a réellement que les parties grossières
-et matérielles d'une composition qui
-puissent plaire à la plupart des lecteurs.&mdash;Les
-idées subtiles, la communication délicate
-des sciences s'évaporent en l'air.&mdash;La pesante
-morale s'échappe par en bas, et les unes et
-les autres sont aussi utiles, que si elles étoient
-restées au fond de l'encrier.</p>
-
-<p>Puisse le lecteur n'avoir pas déjà glissé sur
-un nombre d'idées aussi fines et aussi curieuses
-que celle qui m'a fourni l'occasion de
-châtier la négligence de la dame dont j'ai
-parlé! Je souhaite que cet exemple puisse
-produire un bon effet, et que les deux sexes
-puissent apprendre à danser aussi bien qu'à
-lire.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch23">CHAPITRE XXIII.<br />
-<i>Des Découvertes.</i></h2>
-
-
-<p>Quel tapage! quel carillon! dit mon père
-à mon oncle Tobie, après une heure et demie
-de silence. Que diantre font-ils là-haut? Ils ne
-font qu'aller et venir: c'est un bruit!&mdash;</p>
-
-<p>Il faut savoir que mon oncle Tobie étoit
-assis vis-à-vis de mon père, à l'autre coin
-du feu, sa chère pipe, sa pipe sociale à la
-bouche, et dans la contemplation silencieuse
-d'une culotte de peluche noire qu'il avoit
-mise le matin.</p>
-
-<p>Que font-ils, répéta mon père? A peine
-nous pouvons-nous entendre.</p>
-
-<p>Je crois, dit mon oncle Tobie, en ôtant
-sa pipe de sa bouche, et en la frappant deux
-ou trois fois sur l'ongle de son pouce gauche,
-pour en faire tomber les cendres; je crois
-que&hellip; Mais j'y songe.&mdash;On ne connoît encore
-mon oncle, M. Tobie Shandy, que par son
-nom; il n'est pas moins essentiel, pour bien
-comprendre ce qu'il peut avoir à répondre à
-mon père, de le connoître par son caractère.&mdash;Je
-vais donc, monsieur, vous en donner
-au moins une idée superficielle. Ses dialogues
-avec mon père y gagneront beaucoup.</p>
-
-<p>J'écris si vîte!&mdash;j'ai si peu le temps de me
-souvenir, ou de chercher des noms, que je
-ne me rappelle point du tout comment se
-nommoit celui qui le premier observa que
-l'air et le climat de l'Angleterre étoient extrêmement
-variés.&mdash;L'observation étoit vraie.
-On en a conclu que cette variété étoit la cause
-de cette multitude de caractères bizarres et
-fantasques que l'on trouve parmi nous; mais
-ce corollaire n'est pas de la même personne.
-Il a fallu un siècle et demi à la nature pour
-produire un autre génie qui en fît la découverte.&mdash;Qu'on
-va lentement dans la carrière
-des sciences!&mdash;On remarqua ensuite, que
-ce magasin inépuisable de matériaux singuliers,
-étoit la cause toute naturelle de ce que
-nous avions de meilleures comédies que les
-François, et que toutes celles qu'on a faites,
-et que l'on fera dans le continent.&mdash;C'est du
-temps du roi Guillaume que l'on fit cette observation,
-et c'est à Dryden qu'on la doit.&mdash;Il
-la fit et la publia dans une de ses longues
-préfaces. Adisson en devint le champion vers
-la fin du règne de la reine Anne.&mdash;Il la commenta,
-l'amplifia, la corrobora dans deux ou
-trois pamphlets de son spectateur;&mdash;peu s'en
-fallut même qu'elle ne passât pour être de
-lui; mais elle ne lui appartient pas.&mdash;J'ai
-enfin observé, moi, ce 26 mars 1759, jour
-de pluie, malgré l'almanach de Liége, entre
-neuf et dix heures du matin, que si cette prodigieuse
-irrégularité du climat varie presque
-à l'infini nos caractères, elle nous dédommage
-d'un autre côté, en nous donnant le
-plaisir de rire à couvert, quand le temps ne
-nous permet pas de sortir.</p>
-
-<p>Je ne crois pas qu'on me dispute cette observation;
-elle est entièrement de moi.</p>
-
-<p>C'est ainsi, mes chers associés, dans la
-vaste moisson de notre littérature, que par
-le pas lent d'un accroissement dû au hasard,
-nos connoissances physiques, polémiques,
-chimiques, mathématiques, géométriques,
-énigmatiques, techniques, biographiques,
-obstétriques, et cinquante autres branches
-qui finissent toutes en <i>iques</i>, tendent, depuis
-plus de deux siècles, vers le plus haut degré
-de leur perfection.&mdash;Les progrès surtout
-qu'elles ont faits depuis quelque temps, nous
-annoncent que nous ne sommes pas loin d'atteindre
-au but.</p>
-
-<p>Et qu'arrivera-t-il quand on y sera parvenu?
-Il faut espérer que ce terme mettra fin à toutes
-sortes d'écrits.&mdash;Le manque de toutes espèces
-d'écrits mettra fin à tous genres de lecture.&mdash;La
-guerre amène la pauvreté, et la pauvreté
-ramène la paix.&mdash;Il en sera de même
-du défaut de lecture: il abolira toute espèce
-de connoissances: on reverra les temps d'ignorance,
-et il faudra recommencer.&mdash;Nous
-nous retrouverons dans le même temps où
-nous étions avant qu'il y eût des livres. Heureuse!
-trois fois heureuse époque! Eh! que
-ne suis-je assez heureux moi-même pour que
-mon père ou ma mère n'aient pas trouvé plus
-commode de différer l'ère de mon existence,
-et de changer peut-être un peu la manière
-dont ils l'ont opérée! Vingt-cinq ou trente
-ans de retard m'eussent au moins donné
-l'espérance de figurer dans le monde littéraire.</p>
-
-<p>Ce qui me console, c'est que presque tous
-mes contemporains ont le même droit de se
-plaindre de l'impatiente précipitation de leurs
-pères.&mdash;</p>
-
-<p>Mais j'oublie mon oncle Tobie:&mdash;Il a eu
-le temps de secouer les cendres de sa pipe.</p>
-
-<p>Il étoit certainement d'une humeur qui faisoit
-honneur à notre atmosphère.&mdash;Je ne
-me ferois pas même de scrupule de le ranger
-parmi ses plus illustres productions, sans
-une petite circonstance qui m'en empêche.&mdash;C'est
-qu'il y avoit en lui une grande ressemblance
-de famille, et cela annonçoit que
-la singularité de son caractère venoit plutôt
-du sang qui couloit dans ses veines, que de
-l'air ou de l'eau, ou d'aucune modification
-ou combinaison de ses élémens.&mdash;Je me suis
-souvent étonné de ce que mon père, pour
-rendre raison de certains indices d'excentricité,
-dans ma jeunesse, n'avoit pas saisi cette idée.&mdash;Ah!
-oui, toute la famille de Shandy étoit
-d'un caractère original.&mdash;Les mâles seulement;
-car les femelles!&hellip; elles n'en avoient
-point du tout.&mdash;Je n'en connois qu'une
-qu'il faut excepter, et c'étoit ma grand'tante
-<i>Dinach</i>, qui, mariée il y a soixante ans, prit
-du goût pour son cocher, et son cocher pour
-elle, et mit dans la famille un étranger que
-le mari n'attendoit pas. Cette aventure faisoit
-dire à mon père, dans l'opinion qu'il avoit
-sur les noms de baptême, que ma grand'tante
-avoit de quoi remercier son parrain et sa marraine.</p>
-
-<p>Il paroîtra sans doute fort extraordinaire&hellip;
-Je sais bien du moins que j'aimerois mieux
-proposer un logogryphe au lecteur, que de
-l'exciter à deviner comment et pour quelle
-cause il arriva que cet événement, passé depuis
-long-temps, fut ce qui altéra par la suite
-la paix et l'union qui régnoit si cordialement
-entre mon père et mon oncle Tobie.&mdash;On
-pourroit croire que toute la force de ce malheur
-se seroit épuisée sur toute la famille,
-lorsque l'accident arriva. C'est du moins ce
-qui est ordinaire.&mdash;Mais rien ne s'opéroit
-dans notre famille comme dans les autres.&mdash;Il
-se peut qu'elle avoit, dans le temps de
-cet événement, d'autres sujets d'affliction.
-Les afflictions, comme on sait, nous sont
-envoyées pour notre bien, et celle-ci peut-être
-n'avoit encore produit aucun bien à la
-famille, et le ciel la réservoit pour d'autres
-temps et pour d'autres circonstances.&mdash;Mais
-je ne décide rien sur ce point.&mdash;Je n'aime
-pas à juger. Je me contente seulement d'indiquer
-aux curieux quelques-unes des routes
-diverses où ils peuvent entrer pour parvenir
-aux premières sources des événemens, et
-j'évite en cela même le ton pédantesque des
-gens à férule, et la manière décidée de Tacite,
-qui attrape ses lecteurs, après s'être attrapé
-lui-même.&mdash;Je n'agis qu'avec cette modestie
-officieuse d'un c&oelig;ur qui s'est entièrement
-dévoué au secours des profonds scrutateurs.&mdash;C'est
-pour eux que j'écris.&mdash;Aussi me
-liront-ils jusqu'à la fin du monde, si pourtant
-mes écrits vont jusques-là; et je suis
-bien sûr qu'il y a des lecteurs qui disent que
-non.</p>
-
-<p>Je ne décide donc point pourquoi cette
-cause d'affliction fut exprès réservée pour
-mon père et pour mon oncle, M. Tobie
-Shandy.&mdash;Mais il m'est possible de faire
-autre chose. Je puis expliquer, avec la plus
-exacte précision, pourquoi elle fut la cause
-de leur brouillerie.&mdash;</p>
-
-<p>Mon oncle, M. Tobie Shandy, madame,
-étoit un homme, qui, avec toutes les vertus
-qui constituent ordinairement un homme
-d'honneur et de probité, avoit par-dessus
-tout cela, et dans le degré le plus éminent,
-une autre vertu, que l'on insère rarement
-dans le catalogue des vertus.&mdash;C'étoit une
-modestie naturelle, qui alloit jusqu'à l'extrême.&mdash;J'aurois
-peut-être dû mettre ici de
-côté l'adjectif: on ne sait effectivement pas
-trop bien si cette modestie étoit naturelle ou
-acquise&hellip; Mais peu importe, au reste, comment
-elle lui étoit venue. Il suffit que ce fût
-réellement de la modestie dans le vrai sens
-du mot.&mdash;Elle avoit même cela de particulier.
-Ce n'étoit point par les expressions qu'elle se
-signaloit; mon oncle Tobie ne se piquoit pas
-d'en savoir faire le choix; elle ne se montroit
-que dans les choses.&mdash;Elle s'étoit emparée
-de lui, et elle égaloit presque cette aimable
-délicatesse, cette pureté intérieure d'esprit
-et d'imagination, qui, dans votre sexe, madame,
-inspire tant de respect au nôtre.&mdash;</p>
-
-<p>Et vous vous imaginez peut-être que mon
-oncle Tobie avoit puisé sa modestie dans
-cette source; qu'il avoit passé la plus
-grande partie de sa vie avec le beau sexe, et
-que la connoissance intime de cette belle
-moitié de la création, et la force de l'imitation
-de si beaux exemples, lui avoient acquis cette
-aimable tournure d'esprit?&mdash;</p>
-
-<p>Je suis bien fâché de ne pouvoir le dire;
-mais mon oncle Tobie n'échangeoit pas trois
-mots en trois ans avec le beau sexe, à moins
-que ce ne fût quelquefois avec sa belle-s&oelig;ur,
-la femme de mon père, et ma mère.&mdash;Non,
-madame, mon oncle acquit sa modestie par
-un moyen plus extraordinaire.&mdash;Un boulet
-de canon, au siége de Namur, fit sauter d'un
-ouvrage à cornes, un éclat de pierre qui vint
-le frapper en plein dans l'aine&hellip; Un accident
-d'un autre genre inspira aussi sur un certain
-point de la modestie au plus vain des hommes,
-à Boileau; mais son aventure n'est pas celle
-de mon oncle, et la manière dont cette pierre
-fatale causa sa modestie, est une histoire
-intéressante.&mdash;</p>
-
-<p>Je voudrois pouvoir vous la raconter à
-présent; mais cela n'est pas possible. J'en
-ferai une épisode, et l'on en saura par la
-suite toutes les circonstances.&mdash;Tout ce que je
-puis dire maintenant, c'est que la modestie incomparable
-de mon oncle, subtilisée et raréfiée
-par la chaleur continuelle d'un peu d'orgueil
-de famille, le rendoit, dans de certains cas,
-d'une humeur très-difficile.&mdash;Ces deux causes
-l'affectoient si sensiblement, qu'il ne pouvoit
-entendre parler de l'aventure de ma tante
-<i>Dinach</i> sans la plus vive émotion.&mdash;Un seul
-mot à ce sujet lui faisoit monter subitement
-le sang au visage.&mdash;Mais quand mon père,
-pour éclaircir son hypothèse, appuyoit sur
-cette histoire devant quelques personnes,
-et cela arrivoit souvent, cette rouille infortunée
-d'une des plus belles branches de la
-famille, choquoit si fort la pudeur et la
-modestie de mon oncle Tobie, et le mortifioit
-à un point qu'il n'y pouvoit résister.&mdash;Il
-tiroit mon père à l'écart pour lui reprocher
-l'indécence de son babil.&mdash;Il lui offroit tout
-ce qu'il pourroit lui demander, pourvu qu'il
-n'en ouvrît pas la bouche.</p>
-
-<p>Jamais frère n'avoit peut-être eu plus de
-tendresse pour son frère, que mon père pour
-mon oncle Tobie.&mdash;Il se seroit prêté à tout
-ce qu'il auroit pu désirer pour le contenter;
-mais l'affaire dont il s'agissoit étoit toute autre
-chose. Il n'y avoit pas moyen d'en faire le
-sacrifice.</p>
-
-<p>Mon père étoit un philosophe spéculatif et
-systématique, et cette petite brèche de ma
-tante <i>Dinach</i> étoit aussi essentielle pour lui,
-que la rétrogradation des planètes l'avoit été
-à Copernic. Les rétrogradations de Vénus
-dans son orbite fortifièrent le systême de cet
-astronome, et les rétrogradations de ma tante
-<i>Dinach</i> appuyoient le système de mon père.
-Quelle apparence qu'il pût ainsi les abandonner!&hellip;
-Un système ne fait-il pas plus
-de la moitié de la chère existence d'un philosophe?
-Mon père comptoit bien que le sien
-prendroit pour le moins par la suite le nom
-de système Shandyen.&mdash;</p>
-
-<p>Mais il étoit peut-être aussi sensible que
-mon oncle à tout autre cas qui pouvoit jeter
-de la honte sur la famille, et ni lui, et j'ose
-le dire, ni Copernic lui-même, n'auroient
-jamais parlé de cette histoire, si la vérité ne
-l'avoit exigé.&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Amicus Plato</i>, disoit mon
-père, <i lang="la" xml:lang="la">sed magis amica veritas</i>. Il expliquoit
-ce passage, à sa façon, à mon oncle Tobie:
-<i>Dinach</i> étoit ma tante, et j'en conviens,
-disoit-il; mais la vérité est ma s&oelig;ur.</p>
-
-<p>Cette contradiction, dans l'humeur des
-deux frères, étoit une source inépuisable de
-querelles et de petits chagrins. L'un ne pouvoit
-pas souffrir qu'on parlât toujours d'une
-tache aussi désagréable, et l'autre ne laissoit
-pas passer un jour sans la rappeler.</p>
-
-<p>«Pour l'amour de Dieu, s'écrioit mon oncle
-Tobie, par la considération, frère, que
-vous avez pour moi, et par égard pour
-nous tous, laissez de côté cette histoire
-de notre tante, et ne troublez point le
-repos de ses cendres!&mdash;Comment pouvez-vous?&mdash;Comment
-est-il possible que vous
-ayez si peu de sensibilité, si peu de compassion
-pour le caractère, l'honneur et la
-réputation de notre famille?&mdash;et de quel
-poids, disoit mon père, est tout cela,
-quand il s'agit de prouver une hypothèse?
-L'existence même d'une famille n'est rien.&mdash;L'existence
-d'une famille!&hellip; s'écrioit
-mon oncle Tobie, en se jetant en arrière
-dans son fauteuil, et en levant les mains,
-les yeux et une jambe.&mdash;Oui, l'existence
-d'une famille, disoit mon père, et je ne
-m'en dédis pas.&mdash;Combien de milliers
-d'enfans, chaque année, font naufrage en
-arrivant dans ce monde, et dont on se
-soucie aussi peu dans toutes les nations
-civilisées, que de l'air commun?&mdash;une idée,
-un système?&hellip; Quelle différence, frère,
-dans les objets de comparaison!&mdash;Oui, de
-la différence, disoit mon oncle; chaque
-exemple que vous citez est un meurtre,
-quelle que soit la personne qui le fasse.&mdash;Et
-voilà votre méprise, répliquoit mon
-père; car <i lang="la" xml:lang="la">in foro scientiæ</i>, il n'y a pas de
-meurtre, frère, ce n'est que la mort.»</p>
-
-<p>Que répondoit à cela mon oncle Tobie?
-Rien: mais il siffloit quelques notes d'un air
-qui lui étoit familier.&mdash;C'étoit là le canal
-par où ses passions s'évaporoient, lorsque
-quelque chose le choquoit ou le surprenoit,
-et surtout quand on lui tenoit des discours
-qui lui paroissoient absurdes.&mdash;</p>
-
-<p>Cette espèce particulière d'argumens a
-échappé, si je ne me trompe, à tous nos
-logiciens, et à tous leurs commentateurs.&mdash;Ils
-ne l'ont nommée nulle part.&mdash;J'ai deux
-raisons, moi, pour lui donner un nom.&mdash;Il
-faut éviter, autant qu'on peut, toute confusion
-dans les disputes, et pour cela d'abord
-j'estime que l'argument de mon oncle mérite
-d'être aussi distingué de tout autre argument
-que celui <i lang="la" xml:lang="la">ad verecundiam, ab absurdo, à
-fortiori</i>. Et puis je veux que les enfans de
-mes enfans, quand je reposerai tranquillement
-dans le tombeau, puissent dire que la tête de
-leur aïeul s'étoit occupée autrefois de choses
-aussi utiles que celles de beaucoup d'autres
-gens; qu'elle avoit imaginé un nom, et
-qu'elle l'avoit déposé dans le trésor de l'art
-logique, comme un argument si fort, qu'on
-ne pouvoit y répondre.&mdash;Je veux même qu'ils
-puissent ajouter que c'est le meilleur des
-argumens, lorsque le but de la dispute est
-plutôt d'imposer silence que de convaincre.</p>
-
-<p>J'ordonne donc par ces présentes, à toute
-la société pédantesque qui professe la logique,
-de distinguer l'argument de mon oncle par
-le titre d'<i lang="la" xml:lang="la">Argumentum fistulatorium</i>, et non
-par aucun autre.&mdash;Je veux de même qu'il
-soit placé au rang d'<i lang="la" xml:lang="la">Argumentum baculinum</i>,
-et <i lang="la" xml:lang="la">Argumentum ad crumenam</i>, et qu'il en
-soit traité au même chapitre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch24">CHAPITRE XXIV.<br />
-<i>L'éloge et l'utilité des digressions.</i></h2>
-
-
-<p>Le savant évêque Hall;&mdash;je veux dire
-le célèbre docteur, Joseph Hall, qui étoit
-évêque d'Exeter, sous le règne de Jacques I<sup>er</sup>,
-nous dit, dans une de ses décades, à la fin
-de son Art divin de la méditation, imprimé
-à Londres en 1610, par Jean Béal, en Aldersgate
-Street, (on ne peut trop bien indiquer
-les bons livres) que la chose du monde
-la plus abominable dans un homme, est de
-se louer soi-même.&mdash;Je suis de l'avis de M.
-le docteur.</p>
-
-<p>Mais pourtant, lorsqu'après bien des soins,
-des peines, des réflexions, on est parvenu
-à faire en maître une chose qui n'avoit point
-encore été faite, et dont la découverte étoit
-difficile, n'est-il pas au moins aussi abominable
-que l'homme qui l'a inventée, perde
-l'honneur qu'il en peut recueillir, et qu'il
-sorte de ce monde en ensevelissant sa gloire
-avec lui-même?&mdash;C'est précisément ma
-situation.&mdash;</p>
-
-<p>Je viens de faire une assez longue digression
-que le hasard a amenée; et c'est à lui aussi
-que je dois toutes celles où je suis déjà tombé,
-à l'exception d'une seule. Ne seroit-il pas
-horrible que l'on ne fît pas attention à ce
-chef-d'&oelig;uvre d'habileté digressive? Le lecteur
-cependant ne s'en sera peut-être pas aperçu.
-J'en serois assurément fâché. Je ne l'accuserois
-pourtant point, à cet égard, d'un défaut
-de pénétration.&mdash;C'est plutôt que cette
-perfection est si rare dans une digression,
-que l'on ne s'y attend pas.&mdash;Mais qu'est-ce
-donc? Le voici. Mes digressions sont sûrement
-aussi frappantes qu'elles puissent l'être.
-Je m'enfuis de mon sujet aussi souvent et
-aussi loin que celui de tous les écrivains qui
-fait le plus d'écarts.&mdash;Mais j'ai soin, en même
-temps, que ma principale affaire ne soit pas
-arrêtée pendant mon absence, et c'est ce
-que ces messieurs ne font sans doute pas
-ordinairement.</p>
-
-<p>J'allois, par exemple, vous esquisser légèrement
-les traits extérieurs du caractère
-bizarre de mon oncle, M. Tobie Shandy.&mdash;J'avois
-déjà même commencé, et voilà tout-à-coup
-que ma tante <i>Dinach</i> et son cocher
-viennent faire errer nos fantaisies dans des
-millions de milles jusqu'au milieu du système
-planétaire.&mdash;Mais malgré cette escapade,
-vous avez cependant dû, monsieur, vous
-apercevoir que l'ébauche de mon oncle Tobie
-avançoit en même temps peu-à-peu.&mdash;Ce n'étoit
-point encore les grands contours de son
-portrait; la chose n'étoit pas possible,&mdash;mais
-c'étoit un simple croquis, un premier crayon,
-et mon oncle Tobie, par cette touche, quelque
-légère qu'elle soit, vous est mieux connu
-à présent qu'il ne l'étoit auparavant.</p>
-
-<p>C'est par cet art que la disposition de mon
-ouvrage est d'une espèce particulière.&mdash;J'y
-concilie à-la-fois deux mouvemens contraires,
-et qui paroissent inconciliables.&mdash;Il est en
-même temps digressif et progressif.</p>
-
-<p>Et ne vous y trompez pas, je vous prie.
-Cela est bien différent des deux mouvemens
-de la terre, dont l'un se fait sur son propre
-axe dans sa révolution journalière, et l'autre
-dans son orbite elliptique, et qui, par ses
-progrès, forme l'année, et constitue la variété
-des saisons dont nous jouissons.&mdash;Ils
-m'ont seulement suggéré cette idée.&mdash;C'est
-souvent à des choses qui paroissent fort éloignées
-de notre sujet, que l'on doit ses pensées
-les plus brillantes.&mdash;L'ouverture la plus frivole
-produit quelquefois les plus grandes
-découvertes.</p>
-
-<p>Les digressions sont incontestablement la
-lumière, la vie, l'ame de la lecture.&mdash;Otez-les
-par exemple de ce livre, il seroit aussi
-bon de mettre le livre tout-à-fait de côté.&mdash;Une
-langueur accablante, une monotonie insipide
-régneroient à chaque page; il tomberoit
-des mains.&mdash;Rendez-les à l'auteur; il brille,
-il amuse, il se varie, il chasse l'ennui.</p>
-
-<p>Le seul point est de savoir les manier adroitement,
-pour qu'elles soient utiles au lecteur
-et à l'auteur. On ne conçoit pas l'embarras
-qu'elles causent ordinairement à un écrivain.&mdash;Son
-sort est digne de pitié.&mdash;J'en vois
-qui commencent une digression, et j'observe
-que l'ouvrage dès ce moment est arrêté.&mdash;Continuent-ils
-le sujet principal? il n'y a plus
-de digression.</p>
-
-<p>Voilà donc un ouvrage manqué, et il a
-fait suer sang et eau à l'insipide auteur.&mdash;Oh!
-ce n'est point ainsi que j'ai agi. J'ai tellement
-arrangé celui-ci dès le commencement,
-j'ai tellement combiné le sujet principal et
-les parties accessoires, j'ai si bien ménagé
-mes intersections, compliqué et entrelacé les
-mouvemens digressifs et progressifs, j'ai formé
-du tout un tel engrenage, que la machine
-en général n'a pas cessé de mouvoir et d'avancer.&mdash;Pas
-beaucoup, à la vérité: mais
-qui va toujours et long-temps, va loin; et
-s'il plaît à la source de tout bien de m'accorder
-de la santé et du courage, je pourrai
-continuer ces mêmes mouvemens pendant
-plus de quarante ans.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch25">CHAPITRE XXV.<br />
-<i>Comment peindre mon oncle Tobie?</i></h2>
-
-
-<p>En vérité, vous n'y pensez pas; cette idée
-est folle. Quoi! vous commenceriez ce chapitre
-par une absurdité? Eh! pourquoi pas?
-Tant de livres ne sont pas autre chose dans
-tout leur tissu! Oui, monsieur, je dis que
-si l'on fixoit le miroir de Momus dans le c&oelig;ur
-humain, selon la direction que pourroit lui
-donner cet archi-critique, il s'ensuivroit d'abord
-que les plus sages, les plus graves, les
-plus fous et les plus légers d'entre nous,
-seroient forcés, chaque jour de leur vie, de
-payer, comme en Angleterre, la taxe qu'on
-a mise sur les fenêtres.</p>
-
-<p>Ce miroir ainsi placé, il seroit aussi facile de
-saisir et de peindre le caractère d'un homme,
-que de voir dans une ruche, par le moyen
-d'un verre dioptrique, les opérations des
-mouches à miel. Son ame y paroîtroit à découvert.
-On observeroit tous ses mouvemens;
-ses artifices, ses caprices, ses vertus, ses
-vices, ses sensations, ses trémoussemens seroient
-au grand jour: rien n'échapperoit, et
-l'on n'auroit plus qu'à prendre la plume,
-et à écrire ce que l'on auroit vu. Mais un
-biographe sur la planète où nous sommes
-n'a pas cet avantage. Que n'est-elle comme
-Mercure! Nos calculateurs ont trouvé que
-la chaleur qui règne dans ce pays-là est
-égale à celle du fer rougi, et elle doit avoir,
-depuis long-temps, vitrifié le corps des habitans.
-Ce qui enveloppe leurs ames doit être
-aussi diaphane, aussi transparent que la glace
-du miroir le plus clair et le plus poli. Il n'y
-a du moins que le n&oelig;ud ombilical, plus épais,
-qui en doive être excepté.&mdash;Le n&oelig;ud ombilical?&mdash;Oui,
-madame, et cela est physique.
-Je défie à la philosophie la plus subtile de me
-démontrer le contraire. Mais hors ce point,
-plus sombre, ces ames doivent être tout-à-fait
-au bivac.&mdash;Je ne parle cependant que
-des jeunes ames. Celles dont les corps, parvenus
-à la vieillesse, sont plissés par les rides,
-ne sont pas de même. Les rayons du soleil,
-en les traversant, souffrent alors une réfraction
-monstrueuse, et ne reviennent à l'&oelig;il
-qu'après avoir parcouru une foule de lignes
-obliques et tortueuses qui empêchent qu'un
-homme ne puisse être vu.</p>
-
-<p>Hélas! les hommes de Mercure sont presqu'alors
-comme les nôtres.&mdash;Nos esprits ne
-brillent certainement pas à travers le corps.&mdash;Il
-est enveloppé d'une étoffe épaisse et opaque,
-qui s'oppose à la perspicacité de l'&oelig;il le plus
-perçant; et que faire? Il faut absolument
-chercher d'autres moyens pour définir le caractère
-spécifique de chacun.</p>
-
-<p>Combien n'en a-t-on pas imaginé? Les uns
-ont décrit leurs caractères avec des instrumens
-à vent.&mdash;Virgile en parle dans ses aventures
-de Didon et d'Enée; mais ce moyen
-est aussi trompeur que le souffle de la renommée:
-il n'annonce qu'un génie resserré.&mdash;Je
-n'ignore pas que les Italiens, par le
-<i lang="it" xml:lang="it">fortè</i> et le <i lang="it" xml:lang="it">piano</i> d'un instrument à vent dont
-ils se servent, et qu'ils disent infaillible, se
-vantent d'atteindre à une exactitude mathématique
-dans la description d'une espèce
-particulière de caractère qui se trouve parmi
-eux.&mdash;Je n'ose dire ici le nom de l'instrument:
-nous l'avons parmi nous, et cela suffit;
-mais ne vous en servez jamais pour dessiner.</p>
-
-<p>Ceci est énigmatique.</p>
-
-<p>Et je lui ai donné cette tournure à dessein
-pour le peuple.</p>
-
-<p>C'est la raison, madame, qui m'engage à
-vous prier de lire cet endroit avec rapidité.
-Je ne voudrois pas que vous vous arrêtassiez
-à faire des recherches dans votre imagination.</p>
-
-<p>Les médecins?&hellip; Mais à quoi leur sert
-la curieuse avidité qu'il montrent à considérer
-certaines choses? il faudroit au moins
-qu'ils prissent aussi une esquisse des replétions
-des hommes qui passent par leurs
-mains&hellip; Ce n'est pas assez d'examiner ce
-qui s'échappe: avis à la faculté. Ses doctes
-soutiens pourroient peut-être parvenir, avec
-ces précautions, à tracer des caractères passables.</p>
-
-<p>Mais je trouve un inconvénient à cette méthode.&mdash;Les
-exhalaisons qui, dans un des
-procédés, s'éleveroient de la palette, pourroient
-bien rendre la tâche plus pénible, et
-forcer le savant artiste à détourner ses yeux.</p>
-
-<p>Voilà bien des expédiens: mais il y a beaucoup
-de personnes qui n'en veulent pas. Ce
-n'est point parce qu'elles trouvent, pour réussir,
-des ressources dans la fécondité de leur
-génie. Leurs maîtres dans l'art de la pentagraphie,
-leur ont découvert des <i>manières
-de faire</i> particulières, et il leur est bien plus
-commode de les suivre, que de se donner
-la peine d'en chercher d'autres.&mdash;Observez
-cependant que ces copistes serviles sont vos
-plus grands historiens.</p>
-
-<p>Voyez d'abord celui-ci. Il est occupé à
-tirer un caractère dans toute son étendue
-naturelle, mais dans une attitude opposée
-à la lumière.&mdash;Il gêne, il défigure la personne
-qu'il veut peindre.</p>
-
-<p>Cet autre vous tient dans la chambre obscure,
-et vous êtes sûr qu'il ne vous représente
-qu'avec quelques-unes de vos attitudes les
-plus ridicules.&mdash;Il vous contrefait, vous
-mutile&hellip;</p>
-
-<p>Oh! que ce n'est point ainsi que j'agirai
-pour vous décrire le caractère de mon oncle
-M. Tobie Shandy! Je donnerois, moi, dans
-ces erreurs? Non, non. Aussi suis-je bien
-résolu de n'emprunter le secours d'aucune
-machine pour le peindre.&mdash;Je ne souffrirai
-point que mon pinceau se laisse diriger par
-aucun des instrumens à vent qui aient jamais
-soufflé en deçà ou au-delà des Alpes.&mdash;Je
-ne déroberai rien à son médecin. Mais son
-cheval de course, son <i>dada</i>, son cher <i>califourchon</i>,
-ou, pour parler sans figure, ses
-caprices, c'est là ce qui me servira à le caractériser.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch26">CHAPITRE XXVI.<br />
-<i>Nous y viendrons.</i></h2>
-
-
-<p>Que ne suis-je moins sûr que le lecteur
-s'impatiente de connoître le caractère de mon
-oncle Tobie?&mdash;Je commencerois par le convaincre
-qu'il n'y a point de meilleur moyen,
-pour réussir à le faire connoître, que celui
-que j'ai choisi.</p>
-
-<p>Je ne peux pas dire que les actions réciproques
-d'un homme et de son califourchon
-se fassent de la même manière que l'ame et
-le corps agissent l'un sur l'autre. Cependant
-il y a entre eux une espèce de communication
-qui y ressemble beaucoup, et cela s'opère
-peut-être à la manière de l'électricité
-des corps.&mdash;Les parties les plus subtiles
-et les plus déliées du cavalier s'échauffent,
-s'exaltent et touchent immédiatement au bâton,
-et le cavalier, dans un long voyage,
-et par une longue friction, est lui-même pénétré
-à son tour de ce qui s'exhale de son
-<i>dada</i> chéri: vous voyez, mon ami, ce qui
-en résulte.&mdash;Si l'on peut faire une description
-exacte de la nature de l'un, les notions
-que l'on peut prendre sur l'autre, sont sûres.</p>
-
-<p><i>Or, est-il</i>, que le califourchon que montoit
-mon oncle, étoit, selon moi, plus qu'un autre,
-digne d'être décrit à cause de sa singularité.&mdash;On
-auroit effectivement pu aller d'Yorck
-à Douvres, de Douvres à Penzance, et de
-Penzance encore une fois à Yorck, sans rencontrer
-son pareil sur la route; et si par hasard
-on en eût aperçu quelqu'un qui eût seulement
-de son air, il auroit fallu s'arrêter pour
-le contempler, quelque pressé qu'on eût été.&mdash;Sa
-démarche, sa figure étoient si singulières,
-si extraordinaires, il ressembloit si
-peu dans son espèce à quelqu'autre espèce
-que ce soit, qu'on auroit aisément douté de
-ce que c'étoit. Mais, à la mode de ce philosophe
-qui, pour renverser le système de
-ce fou de Zénon d'Elée, qui nioit qu'il y eût
-du mouvement, ne fit que marcher devant
-lui, mon oncle Tobie, pour prouver que son
-califourchon étoit réellement un califourchon,
-ne se servoit d'autre argument que de monter
-dessus et de le faire courir.&mdash;Il laissoit
-aux passans à décider le point en question.</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie le montoit avec tant de
-plaisir&hellip; Il portoit si bien mon oncle Tobie,
-qu'il s'inquiétoit fort peu de ce que le monde
-disoit et pensoit de lui à ce sujet.</p>
-
-<p>Mais il est temps cependant, ou jamais,
-que je vous en fasse la description.&mdash;Une
-chose encore pourtant avant tout!&mdash;Souffrez
-que je vous apprenne comment mon oncle
-Tobie en fit l'acquisition. J'aime à procéder
-régulièrement dans ce que je fais.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch27">CHAPITRE XXVII.<br />
-<i>Un peu de patience.</i></h2>
-
-
-<p>La blessure que mon oncle Tobie reçut dans
-l'aine, au siége de Namur, le rendit absolument
-incapable de servir; on le renvoya
-en Angleterre pour se faire guérir.&mdash;</p>
-
-<p>Il se trouva réduit à passer quatre années
-entières, tantôt dans son lit, tantôt dans sa
-chambre.&mdash;Il souffroit horriblement.&mdash;Les
-exfoliations successives de l'os pubis, et du
-bord extérieur du coxendis, étoient la cause,
-madame, des douleurs aiguës qu'il ressentoit.&mdash;Ces
-deux os avoient été terriblement brisés,
-et l'irrégularité de la pierre détachée du parapet,
-y avoit autant contribué que sa grosseur,
-quoiqu'elle fût très-grosse;&mdash;ce qui
-faisoit dire au chirurgien que la pesanteur
-de la pierre avoit fait plus de tort à l'aine
-de mon oncle Tobie, que la force avec laquelle
-elle l'avoit frappé.&mdash;Et c'est un grand
-bonheur, ajoutoit-il.</p>
-
-<p>C'est dans ce temps-là que mon père commençoit
-à monter sa maison de commerce
-à Londres.&mdash;Les deux frères étoient unis
-par l'amitié la plus cordiale.&mdash;Mon père
-craignit que mon oncle Tobie ne fût pas si
-bien soigné ailleurs que chez lui, et il lui
-céda le plus beau et le plus commode de ses
-appartemens&hellip; Mais ce qui marquoit encore
-son affection, c'est qu'il ne venoit pas un
-ami, pas une connoissance à la maison, qu'il
-ne les menât voir son frère Tobie, pour le
-dissiper et l'amuser par leurs propos.</p>
-
-<p>L'histoire de la blessure d'un militaire en
-soulage la douleur.&mdash;C'étoit du moins l'idée
-de tous ceux qui venoient voir mon oncle,
-et la conversation se tournoit presque toujours
-sur ce sujet;&mdash;ensuite sur le siége.&mdash;</p>
-
-<p>On s'imagine bien que ces discours plaisoient
-beaucoup à mon oncle. Il est même
-sûr que sans quelques embarras imprévus
-qu'ils lui causèrent, il en auroit reçu beaucoup
-de soulagement; mais ces contre-temps
-furent terribles.&mdash;Ils augmentèrent sa douleur;
-sa guérison fut prolongée de plus de
-trois ans, et s'il n'avoit heureusement trouvé
-lui-même un expédient pour se tirer d'affaire,
-ils l'auroient fait descendre dans le
-tombeau.&mdash;</p>
-
-<p>Il vous est sûrement impossible de deviner
-de quelle nature étoient ces embarras cruels
-de mon oncle Tobie.&mdash;Si vous le pouviez,
-j'en rougirois, et ce n'est ni en parent, ni
-en homme, ni en femme.&mdash;J'en rougirois
-comme auteur.&mdash;Je suis si flatté de ce que
-le lecteur, jusqu'à présent, n'a pu prévoir
-la moindre chose de ce que j'allois dire!&mdash;Et
-quelle honte ne seroit-ce pas pour moi
-si je lui préparois le moyen d'être plus pénétrant.
-Je suis, sur ce point, d'une humeur
-si singulière, si délicate, si susceptible, que
-je déchirerois la page que je vais écrire, si
-vous pouviez seulement, monsieur, faire une
-conjecture probable sur ce que j'y dirai. Mais
-qu'ai-je à craindre? Sais-je moi-même ce qui
-sortira de ma plume?&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch28">CHAPITRE XXVIII.<br />
-<i>Enfin nous y voilà.</i></h2>
-
-
-<p>Oui et non; c'est selon ce que vous lui
-voulez, disoit Sganarelle.&mdash;La réponse étoit
-équivoque, et le drôle avoit apparemment
-voyagé en Gascogne ou en Irlande. Pour moi,
-monsieur, je vous demande, dans les mêmes
-termes, une réponse qui ait un peu plus de
-franchise. Avez-vous lu l'histoire des guerres
-du roi Guillaume, ou ne l'avez-vous pas lue?
-Mais si je vous disois oui? En ce cas, je&hellip;
-Mais si c'étoit non? Point de biais, je vous
-prie.&mdash;Au reste, si vous l'avez lue, je ne
-fais simplement que vous rappeler, et si vous
-ne l'avez pas lue, je vous apprends qu'une
-des plus mémorables attaques du siége de
-Namur se fit par les Anglois et les Hollandois,
-sur la pointe de la contr'escarpe avancée
-au-devant de la porte Saint Nicolas.&mdash;Rien
-n'est peut-être plus intéressant. La pointe
-de la contr'escarpe couvroit la grande écluse,
-et les Anglois se trouvèrent exposés à tous
-les dangers du feu qui partoit de la contre-garde
-et du demi-bastion de Saint-Roch.&mdash;Je
-vous assure qu'il n'y faisoit pas bon. Le
-succès de cette chaude dispute fut que les
-Hollandois se logèrent dans la contre-garde;&mdash;les
-Anglois de leur côté s'emparèrent du
-chemin couvert de la porte Saint-Nicolas. Les
-officiers françois, l'épée à la main, sur le
-glacis, et avec toute la bravoure qu'ont des
-officiers françois, s'opposèrent inutilement
-à cette impétuosité de courage.&mdash;La contre-garde
-et le chemin couvert furent emportés;
-les gazettes en parlèrent dans le temps.</p>
-
-<p>Mais des gazettes ne sont que des gazettes.
-Mon oncle Tobie avoit été témoin oculaire
-de cette action, et cela valoit bien mieux.&mdash;Il
-n'étoit jamais plus éloquent, plus exact,
-plus minutieux dans ses détails, que quand
-il en faisoit la relation. On dit que l'on exprime
-bien ce que l'on conçoit bien. C'étoit
-cependant là l'embarras de mon oncle Tobie.
-Un autre n'en eût peut être pas eu; mais
-lui vouloit faire suivre à ses auditeurs les
-progrès de l'attaque, depuis le commencement
-jusqu'à la fin. Il étoit par conséquent obligé
-de leur parler de scarpe, de contr'escarpe,
-de glacis, de chemin couvert, de demi-lune,
-de ravelin, et c'étoit-là où il s'embrouilloit.
-Comment leur faire saisir la différence qu'il
-y avoit entre tous ces ouvrages? La difficulté
-d'être intelligible et de leur donner des idées
-claires, lui causoit des peines inexprimables;
-et si mon cher oncle Tobie ne murmuroit
-pas contre la pauvreté de la langue, il se
-faisoit au moins des reproches de ne pas la
-savoir assez bien.</p>
-
-<p>Les amateurs qui en parlent, confondent
-souvent les termes eux-mêmes, et mon oncle
-Tobie ne devoit pas se fâcher si fort; mais
-il auroit voulu ne point ennuyer ceux qui
-l'écoutoient.</p>
-
-<p>Il est sûr qu'à moins qu'ils n'eussent beaucoup
-de pénétration, ou qu'il ne fût lui-même
-dans une heureuse veine, il lui étoit presque
-impossible de n'être pas obscur.</p>
-
-<p>L'endroit surtout qui le désoloit le plus,
-étoit l'attaque de la contr'escarpe de la porte
-Saint-Nicolas. Cet ouvrage s'étendoit depuis
-le bord de la Meuse jusqu'à la grande écluse,
-et le terrain, dans cet espace, étoit de tous
-côtés si entre-coupé de digues, de tranchées,
-de fossés, d'éclusettes&hellip; Oh! c'est-là qu'il
-se trouvoit perdu, arrêté, sans savoir de
-quel côté il pourroit aller et venir, s'il avanceroit,
-s'il reculeroit&hellip; Dans cette situation
-critique, il étoit souvent forcé d'abandonner
-son récit.</p>
-
-<p>Le chagrin que ces contre-temps lui causoient
-ne peut se concevoir. Mon père, par
-amitié pour lui, faisoit circuler sans cesse de
-nouvelles connoissances et de nouveaux curieux
-dans son appartement. On lui parloit
-de sa blessure. De sa blessure, on passoit
-au siége, et du siége à ses particularités; et
-si tout cela amusoit mon oncle Tobie, mon
-oncle Tobie ne s'en trouvoit pas moins désespéré
-de ne pouvoir faire comprendre ce
-qu'il vouloit dire.</p>
-
-<p>Ce n'est pas cependant qu'il manquât de
-présence d'esprit. Il savoit tout aussi bien
-qu'un autre conserver toutes les apparences:
-mais quand il ne pouvoit sortir du ravelin
-sans entrer dans la demi-lune, ni quitter le
-chemin couvert sans passer dans la contr'escarpe,
-ni franchir la digue sans courir le
-risque de tomber dans le fossé, on conçoit
-qu'il avoit bien des raisons de se chagriner,
-et de murmurer intérieurement. Ces petits
-accidens, par malheur, lui arrivoient fort
-souvent.</p>
-
-<p>Si vous n'avez pas lu Hippocrate, ô mon
-cher lecteur! je ne doute point que des déplaisirs
-aussi minces ne vous paroissent des
-bagatelles; mais ne prononcez point, s'il vous
-plaît, sans connoissance de cause. On juge
-presque toujours mal quand on n'est pas
-instruit.&mdash;Lorsqu'on sait un peu son Hippocrate,
-ou que l'on connoît seulement le
-docteur T&hellip; on sait de reste que les passions
-et les affections de l'esprit ont les plus
-grandes influences sur la digestion. Pourquoi,
-je vous prie, n'en auraient-elles pas aussi-bien
-sur une blessure, que sur un dîner?&hellip;
-C'étoit ce qu'éprouvoit mon oncle Tobie.
-Les paroxismes, les redoublemens aigus de
-la douleur augmentoient à toutes les heures
-du jour, par le désagrément de ne pouvoir
-s'expliquer aussi bien qu'il l'auroit désiré.</p>
-
-<p>Il avoit beau faire, sa philosophie lui refusoit
-sur ce point ses secours; peut-être
-même ne les souhaitoit-il pas.</p>
-
-<p>Enfin, après trois mois de peines, il résolut
-de s'en débarrasser d'une manière ou
-d'autre.</p>
-
-<p>Un matin, qu'il étoit couché sur le dos,
-seule attitude que sa blessure dans l'aine lui
-permettoit de prendre, il lui vint tout-à-coup
-une idée. C'est que, s'il pouvoit trouver une
-exacte et ample description des fortifications
-de la ville et de la citadelle de Namur et des
-environs, cette découverte le soulageroit
-infiniment. Les environs surtout étoient de
-conséquence. C'est à trente toises de l'angle
-tournant de la tranchée, vis-à-vis de l'angle
-saillant du demi-bastion de Saint-Roch,
-qu'il avoit reçu sa blessure. Quel plaisir pour
-lui, quand il en seroit-là, de pouvoir ficher
-une épingle dans l'endroit même où la pierre
-l'avoit frappé!</p>
-
-<p>Ce qu'il désiroit lui réussit. Il eut une belle
-carte; et délivré dès ce moment d'une multitude
-d'explications aussi pénibles que difficiles,
-il n'eut presque autre chose à faire
-que des démonstrations.&mdash;Mais le gain le
-plus agréable, le plus précieux qu'il y fit,
-fut un goût décidé pour l'architecture militaire&hellip;
-Il ne pensoit, ne lisoit, ne parloit
-que de fortifications.&mdash;Les fortifications
-devinrent sa marotte chérie.&mdash;C'étoit son
-ame, sa vie.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch29">CHAPITRE XXIX.<br />
-<i>Ce qu'on a déjà vu.</i></h2>
-
-
-<p>J'aime assez le dieu Comus; je loue les
-bienfaisantes ames qui lui font des sacrifices,
-et qui invitent leurs amis à y participer.&mdash;Vive
-la bonne chère! vive le bon vin! et
-vive le bon feu, quand il fait froid!&mdash;Avec
-tout cela, cependant, il faut de la précaution.
-Je connois des gens, qui, faute
-de savoir arranger les choses, ne font la
-dépense d'un repas, que pour se faire moquer
-d'eux, et donner prise aux sarcasmes.
-C'est ordinairement de ceux qui n'y sont pas
-invités que viennent les épigrammes: ils
-cherchent à se venger par le ridicule, du
-petit chagrin d'avoir été oubliés. Mais bien
-souvent aussi elles partent d'un convive.
-Ayez plus d'attention pour les autres que
-pour lui; s'il est enclin à la critique, soyez
-sûr qu'il se dédommage de cette préférence
-pendant le temps même qu'il dîne à vos
-dépens.&mdash;Rien n'est si sot que de s'exposer
-à ces disgrâces.</p>
-
-<p>Il est si facile de les éviter!&hellip; Faites
-comme moi, mes amis. On n'a pas toujours
-des cartes toutes prêtes, pour inviter M. un
-tel, et M. un tel et M. un tel&hellip; Mais
-en revanche, j'ai toujours eu une demi-douzaine
-de couverts de plus pour les survenans;
-et vienne qui pourra, il est bien reçu. Je fais
-ma cour ensuite à tous&hellip; Soyez les bien
-arrivés, messieurs. Je vous baise les mains;
-je suis enchanté de vous voir; il n'y a point
-de compagnie qui me fasse plus de plaisir.&mdash;Agissez,
-je vous prie, sans façon; vous
-êtes ici chez vous: point de gêne. Allons,
-mettons-nous à table, buvons frais, et vive
-la joie!</p>
-
-<p>Six couverts surnuméraires! Un de plus,
-me disois-je, ne seroit pas inutile, et j'étois
-tenté de pousser ma complaisance jusques-là.
-Mais un jour que la demi-douzaine étoit
-remplie, un de mes amis me dit que la chose
-étoit assez bien&hellip; Ce n'étoit point un de
-ces railleurs de profession; mais il l'étoit par
-caractère&hellip; Eh bien! eh bien! dis-je,
-votre éloge ne m'excite que davantage. J'aurai
-le couvert de plus à la première occasion,
-et l'année prochaine, Dieu aidant, j'en aurai
-un plus grand nombre&hellip;</p>
-
-<p>Mais, monsieur, comment se peut-il que
-M. Tobie Shandy, votre oncle, un vieux
-militaire, et qui, selon vous-même, n'étoit
-pas un idiot, eût la tête si lourde, si embarrassée,
-si&hellip;?&hellip; Que vous importe?&hellip;
-Ma foi! allez-y voir.</p>
-
-<p>C'est ainsi, monsieur le critique, que je
-pourrois vous répondre; mais je sens que
-cette réponse ne seroit pas honnête. Elle ne
-peut d'ailleurs convenir qu'à un homme qui
-n'a pas la force de donner une raison claire
-et satisfaisante des choses, ou qui ne peut
-pas approfondir les causes premières de l'ignorance
-et de la confusion qui règnent dans
-l'esprit humain.&mdash;Que mon oncle Tobie
-l'eût faite, à la bonne heure. Elle pouvoit
-lui convenir. Il étoit militaire; il avoit du
-courage, de la bravoure; et telle qu'elle fût,
-il pouvoit la faire trouver bonne.&mdash;Mais
-mon oncle Tobie, dans ces sortes d'occasions,
-ne répondoit ordinairement qu'en sifflant son
-air favori, son cher <i>Lila-Burello</i>, et je gage
-que c'eût été là sa réponse&hellip; Mais je
-l'avoue, j'en conviens, je le répète, cette
-réponse ne me convenoit pas.&mdash;Il est bien
-clair effectivement que j'écris en homme qui
-a de l'érudition. Mes comparaisons, mes allusions,
-mes commentaires, mes métaphores&hellip;
-tout cela sent l'érudition. Ne faut-il pas que
-je soutienne mon caractère, et que je le
-contraste d'une manière convenable? Que deviendrois-je,
-mon Dieu? Je serois, monsieur,
-un homme perdu, si je me démentois. Au
-moment où je tâcherois de prévenir le babil
-indiscret d'un critique, deux autres se prépareroient
-à me tomber sur le dos.&mdash;Et
-voilà pourquoi je réponds ainsi.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi, je vous prie, monsieur, si
-dans le nombre des livres, dont la lecture
-vous a occupé, vous avez lu l'essai de Lock
-sur l'entendement de l'esprit humain?&mdash;Ne
-me répondez pas, de grâce, avec trop de
-précipitation.&mdash;Je connois une foule de gens
-qui citent ce livre, sans l'avoir jamais lu.&mdash;J'en
-connois une foule d'autres qui l'ont lu
-sans l'entendre.&mdash;Il se pourroit, sans miracle,
-que vous fussiez même dans le dernier
-cas&hellip; Je n'écris, comme vous savez,
-que pour instruire. Eh bien! je vous dirai,
-en trois mots, ce que c'est que ce livre&hellip;
-C'est une histoire&hellip; Une histoire? Oui,
-monsieur. Mais de qui? de quoi? de quand?&hellip;
-Doucement! quelle pétulance! C'est l'histoire
-de ce qui se passe dans l'esprit humain.&mdash;Ecoutez
-à présent un avis. Si vous avez vous-même
-l'esprit, lorsque vous parlerez de ce
-livre, d'en dire autant que je viens de vous
-en dire&hellip; Autant?&hellip; Vous entendez?&hellip;
-Je ne dis pas plus; cela vous suffira, croyez-moi,
-pour figurer passablement dans une
-assemblée de métaphysiciens.</p>
-
-<p>&mdash;Que ceci, pourtant, ne soit dit qu'en
-passant!&mdash;</p>
-
-<p>Mais si vous voulez vous hasarder à me
-tenir compagnie, si vous voulez vous enfoncer
-dans les profondeurs de cette matière, je vous
-y ferai faire de grandes découvertes. Vous
-apprendrez d'abord que l'obscurité et la confusion
-qui règnent dans l'esprit de l'homme,
-ont trois causes.</p>
-
-<p>C'est d'abord, mon cher monsieur, d'avoir
-les organes durs; rien n'y pénètre. S'ils sont
-au contraire trop flexibles, trop souples, les
-objets ne font sur l'esprit que des impressions
-légères qui ne s'y gravent point; c'est la seconde
-cause: et la troisième vient quelquefois
-de ce que la mémoire est comme un
-crible qui ne peut rien retenir. J'aurois bien
-pu trouver une autre comparaison; mais il
-faut que celle-ci passe.&mdash;Suivez-moi maintenant,
-ou plutôt appelons Finette.&mdash;Mais
-que voulez-vous faire de la fille de chambre
-de ma femme?&hellip; Eh bien! ne l'appelons
-pas. Figurez-vous pourtant qu'elle est ici. Je
-gage que je vais jeter tant de clarté sur cette
-matière, que Finette la comprendra tout
-aussi-bien que Mallebranche.&mdash;Finette vient
-d'achever la lettre qu'elle écrivoit à Lafleur,
-et vous la voyez fouiller dans sa poche droite.
-Prenez, je vous prie, cette occasion de réfléchir
-que les facultés des organes de la
-perception ne peuvent être ni mieux figurées,
-ni mieux expliquées, que par cette seule chose
-que cherche Finette.&mdash;Vous voyez ce que
-c'est; vos organes ne sont sans doute pas
-assez épais, pour que je sois obligé de vous
-dire qu'elle cherche, monsieur, un petit
-morceau de cire d'Espagne&hellip; La cire
-fond; elle tombe sur la lettre.&mdash;Mais voyez
-ce qui doit arriver, si Finette tâtonne trop
-long-temps pour avoir son dé, et que la cire
-se durcisse pendant ce temps.&mdash;Il est clair
-que la cire ne recevra qu'imparfaitement
-l'empreinte de son dé, si elle n'y emploie
-que la même force.&mdash;Finette, au lieu de
-cire qui se sèche, n'en a-t-elle que de molle,
-de flexible? Autre inconvénient. La cire recevra
-l'empreinte; mais pour combien de
-temps? Le plus léger frottement l'effacera.</p>
-
-<p>Supposons que la cire soit bonne, que
-le dé soit bien piqué; mais que Finette l'applique
-sur la cire avec trop de précipitation,
-parce que sa maîtresse la sonne&hellip; Avouez,
-monsieur, que le cachet de Finette ne ressemblera,
-dans aucun de ces cas, à son
-prototype?</p>
-
-<p>Eh bien! il faut savoir maintenant qu'il
-n'y avoit pas un de ces cas qui fût la vraie
-cause de la confusion que l'on remarquoit
-dans les discours de mon oncle Tobie. C'est
-pour cela que j'en ai parlé si long-temps.&mdash;J'ai
-voulu imiter les plus grands physiologistes,
-pour faire voir d'où elle ne provenoit
-pas.</p>
-
-<p>Mais n'a-t-on pas vu que j'ai indiqué d'où
-elle provenoit? Quelle source intarissable
-d'obscurités pour le passé, le présent et le
-futur! l'inconstance et la mobilité des mots
-ont toujours jeté dans l'embarras l'entendement
-le plus subtil, le plus pénétrant, le
-plus élevé.&mdash;On croit concevoir une chose&hellip;
-Un mot survient, et vous voilà arrêté tout
-court.</p>
-
-<p>L'histoire des siècles passés en fournit mille
-exemples. Quelles terribles disputes les mots
-n'ont-ils pas occasionnées et perpétuées! Quels
-torrens d'encre et de fiel n'ont-ils pas fait
-couler!&mdash;Pour moi, qui suis de bon naturel,
-je n'en puis pas lire les terribles relations
-sans répandre des larmes.</p>
-
-<p>Critique modéré, pesez tout ceci! Considérez
-par vous-même combien de fois vos
-discours, vos écrits, vos connoissances ont
-souffert par cette seule cause!&mdash;Rappelez-vous
-de quels débats, de quel bruit les écoles
-ont retenti au sujet du pouvoir et de l'esprit,
-des essences et des quintessences, des substances
-et de l'espace! Ne voulez-vous point
-vous ressouvenir de ces misères humaines?
-Hélas! on vous a peut-être quelquefois traîné
-au barreau. Quelle abondance de paroles sur
-des mots qui n'ont point de signification déterminée,
-et que personne n'entend! Vous
-en avez frémi! Ne soyez donc point surpris
-des embarras de mon oncle Tobie, et laissez
-couler une larme de compassion sur son escarpe
-et sur sa contr'escarpe, sur son glacis
-et sur son chemin couvert, sur son ravelin
-et sur sa demi-lune. Ce ne fut point par
-idée qu'il courut risque de la vie en envenimant
-sa blessure; ce fut par des mots.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch30">CHAPITRE XXX.<br />
-<i>Trop est trop.</i></h2>
-
-
-<p>Mon oncle Tobie n'eut pas si-tôt son plan
-des fortifications de Namur, qu'il se mit à
-l'étudier avec le plus grand empressement.
-Il n'y avoit rien de plus intéressant pour lui
-que sa guérison; elle dépendoit du calme
-des passions de son esprit, et il étoit absolument
-nécessaire qu'il se rendît tellement
-maître de son sujet, que lorsque l'occasion s'en
-présenteroit, il en pût parler sans émotion.</p>
-
-<p>Il y donna quinze jours dans l'application
-la plus constante. Au bout de ce temps, à
-l'aide de quelques explications qui étoient
-sur la marge, et de l'architecture militaire
-de Gobésius, traduite du flamand, il parvint
-à donner à ses discours une clarté dont on
-pouvoit être satisfait; ce n'étoit cependant
-là que le premier degré. Deux mois de plus
-n'étoient pas écoulés, que mon oncle Tobie
-planoit, pour ainsi dire, sur son sujet. Il auroit
-pu faire, au besoin, et dans le plus grand
-ordre, l'attaque de la contr'escarpe avancée.
-Plus initié dans l'art que le premier motif
-qu'il avoit eu ne l'exigeoit, il pouvoit à son
-gré passer la Meuse et la Sambre, insulter
-les lignes de Vauban, se porter sur l'abbaye
-de Salsines, revenir sur ses pas, et donner
-aux curieux qui l'écoutoient, une relation
-aussi distincte de chaque opération du siége,
-que de l'action où il eut l'honneur de recevoir
-sa blessure à la porte Saint-Nicolas.</p>
-
-<p>Mais le désir d'apprendre est comme la
-soif des richesses, qui devient plus âpre à
-mesure qu'elle se satisfait.&mdash;C'est ce qu'éprouvoit
-mon oncle Tobie. Plus il étudioit
-sa carte, et plus il prenoit de goût à l'étude
-de l'art. C'étoit une source délicieuse où il
-buvoit à longs traits, sans cependant pouvoir
-étancher l'ardeur qui le dévoroit. Les
-fortifications de Namur ne furent bientôt plus
-suffisantes. La première année qu'il fut obligé
-de passer dans sa chambre, n'étoit pas encore
-entièrement révolue, qu'il n'y avoit peut-être
-pas une seule ville fortifiée en Flandre
-et en Italie dont il ne se fût procuré le plan.
-Il en lisoit les descriptions; il les comparoit
-et les combinoit avec l'histoire des siéges
-qu'elles avoient soutenus, avec les ouvrages
-anciens et modernes qui en faisoient la force.
-Il y avoit tant d'aptitude, il s'y portoit avec
-tant de plaisir, qu'il oublioit sa blessure, son
-dîner, et jusqu'à lui-même.</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie, la seconde année, se
-procura les ouvrages de Ramilli et de Canateo,
-traduits de l'italien. Il se donna Stévinus,
-Marolis, le chevalier de Ville, Lorini,
-Cohorn, Shecter, le comte de Pagan; il
-acheta le maréchal de Vauban, Blondel:
-il fit enfin une collection si ample d'ouvrages
-sur l'architecture militaire, que Don-Quichotte
-n'avoit peut-être pas une suite plus
-nombreuse de livres de chevalerie, lorsque
-le curé et le barbier firent l'invasion de sa
-bibliothèque.</p>
-
-<p>Mais tout cela ne suffisoit pas. Mon oncle
-Tobie, dans la troisième année, vers le mois
-d'août 1699, jugea qu'il ne pouvoit se dispenser
-de prendre quelque teinture de l'artillerie.&mdash;Il
-voulut, comme de raison, puiser
-ses connoissances dans la source primitive.&mdash;Il
-lut pour cela les &oelig;uvres de Tartaglia. Il
-passe pour être le premier qui ait découvert
-qu'un boulet de canon, dans sa course progressive,
-ne décrit pas une ligne droite. Mon
-oncle Tobie voulut donc le lire, et il prouva
-à mon oncle Tobie qu'il étoit absolument
-impossible que le boulet conservât cette direction
-dans toute sa route.</p>
-
-<p>&mdash;La recherche de la vérité est sans fin.&mdash;</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie ne fut pas si-tôt convaincu
-de la route que le boulet ne tenoit pas, qu'il
-se mit dans l'esprit de savoir la route qu'il
-tenoit. Alors, nouveaux auteurs, nouvelle
-lecture, nouvelle application. L'ancien Maltus
-tomba d'abord dans les mains de mon oncle
-Tobie; vint ensuite Galilée, puis Toricelli.
-Là, par certaines règles géométriques et démonstratives,
-mon oncle Tobie trouva que
-le boulet décrivoit une ligne parabolique. Il
-trouva que le paramètre, ou le côté droit
-de la section conique de cette ligne étoit à
-la quantité, en raison directe, comme toute
-la ligne au double de l'angle d'incidence,
-formé par la culasse sur un plan horizontal,
-et que le semi-paramètre&hellip; Arrêtez! mon
-cher oncle Tobie, arrêtez! n'avancez pas un
-pas de plus dans ce sentier épineux! il est
-hérissé de difficultés; c'est un labyrinthe d'où
-l'on ne peut sortir qu'avec mille peines. Dans
-quels embarras inextricables ne vous jeteroit
-pas la vaine poursuite de ce fantôme qui
-vous paroît si charmant, et que vous appelez
-la science? O mon oncle! fuyez, fuyez-le
-comme un serpent dangereux. Est-il donc
-si nécessaire qu'avec votre blessure dans l'aine,
-vous passiez des nuits entières? que vous
-vous échauffiez le sang? que vous vous rendiez
-étique? Hélas! vous ne ferez qu'empirer;
-vos symptômes deviendront plus effrayans
-pour ceux qui vous aiment&hellip; Vous verrez
-cesser la transpiration insensible qui vous
-seroit si salutaire; vos esprits s'évaporeront,
-votre force virile s'épuisera, l'humide radical
-qui donne de la souplesse à vos muscles se
-desséchera; vous altérerez votre santé, et
-vous attirerez vingt ans plutôt sur vous toutes
-les infirmités de la vieillesse. O mon oncle!
-mon cher oncle&hellip; mon cher oncle Tobie!&hellip;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch31">CHAPITRE XXXI.<br />
-<i>Le feu prend.</i></h2>
-
-
-<p>Un homme qui entend seulement un peu
-l'art d'écrire, doit voir qu'après l'apostrophe
-animée que je viens de faire à mon oncle
-Tobie, il ne m'étoit plus possible de continuer
-ma narration. Ce que j'aurois dit eût
-paru froid, insipide.&mdash;Aussi ai-je mis fin,
-sur-le-champ, à mon chapitre. Je n'étois
-pourtant qu'au milieu de mon histoire! Mais
-on n'y perdra rien.</p>
-
-<p>Les écrivains de ma trempe ont un privilége
-qui leur est commun avec les peintres.
-Lorsqu'une copie trop exacte d'un portrait
-pourroit rendre le tableau moins frappant,
-ils choisissent le moindre mal; ils trouvent
-qu'ils sont plus excusables de manquer à la
-vérité qu'à sa beauté.&mdash;Cela souffre peut-être
-quelque restriction; mais qu'importe?
-Je n'ai fait cette comparaison que pour laisser
-un peu réfroidir mon apostrophe, et je m'embarrasse
-fort peu du jugement que le public
-portera de la comparaison.</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie, à la fin de la troisième
-année, voyant que le paramètre et le semi-paramètre
-de la section conique irritoient trop
-sa blessure, quitta, avec un peu d'humeur,
-l'étude de l'artillerie.&mdash;Mais ne croyez pas
-que ce fût pour s'abandonner au repos et
-à l'oisiveté. Il se livra tout entier à la partie
-pratique des fortifications, dont l'agrément
-le captiva avec une force redoublée, comme
-celle d'un ressort long-temps comprimé.&mdash;</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie, qui, jusqu'alors avoit
-eu pour habitude de changer de chemise tous
-les jours, commença dans ce temps à en
-changer moins régulièrement. Son barbier
-venoit très-souvent en vain. A peine donnoit-il
-le temps à son chirurgien de panser sa blessure.
-Son esprit étoit si occupé ailleurs, il
-étoit si étendu sur d'autres objets, qu'il lui
-demandoit très-rarement comment elle alloit;
-mais l'éclair n'est pas plus prompt. Une étincelle
-qui tombe sur un baril de poudre ne
-fait pas une plus subite explosion. Tout-à-coup
-voilà mon oncle Tobie qui commence
-à soupirer après sa guérison, qui se plaint
-à mon père, qui querelle le chirurgien.&mdash;Il
-l'entend monter un matin;&hellip; aussitôt il
-ferme ses livres, cache ses instrumens, et
-lui reproche avec aigreur la lenteur de son
-rétablissement. Combien y a-t-il que j'en devrois
-être quitte! combien de douleurs! quelle
-contrainte d'être obligé de garder ma chambre
-pendant quatre années entières! Ah! sans
-l'amitié du meilleur des frères, ajouta-t-il,
-sans le courage qu'il m'inspire, il y a long-temps
-que j'aurois succombé à mes malheurs.</p>
-
-<p>Mon père étoit présent, et mon oncle mettoit
-tant d'énergie à ses plaintes, que mon
-père en versa des larmes.&mdash;C'est ce qu'on
-n'attendoit pas. Mon oncle Tobie n'étoit pas
-naturellement éloquent: cela n'en fit que
-plus d'effet. Le chirurgien en demeura confus.&mdash;Ce
-n'est pas que le malade n'eût bien raison
-de s'impatienter; mais cette impatience étoit
-également inattendue. Il y avoit quatre ans
-que le chirurgien le soignoit, et jamais il
-ne lui étoit échappé, pendant ce temps, le
-moindre mécontentement:&mdash;il avoit toujours
-été la soumission et la patience même.</p>
-
-<p>Nous perdons quelquefois le droit de nous
-plaindre, en différant de le faire.&mdash;Mais
-alors nous triplons de force&hellip; Le chirurgien
-en fut étourdi, et son étonnement augmenta,
-lorsqu'il vit que mon oncle ne finissoit pas
-ses reproches et ses lamentations; qu'il vouloit
-être guéri sur-le-champ, et que, s'il ne l'étoit
-pas, il enverroit chercher le chirurgien
-du roi pour achever sa besogne.</p>
-
-<p>Le désir de la vie et de la santé est si naturel
-à l'homme! l'envie de respirer librement
-le grand air est une passion qui le quitte
-si peu! Mon oncle Tobie en étoit aussi dominé
-que tous ceux de son espèce. Il n'étoit
-donc pas surprenant qu'il désirât sa guérison,
-ni qu'il souhaitât prendre l'air après une si
-longue captivité.&mdash;Mais, je vous l'ai déjà
-dit, rien ne se faisoit, rien ne s'opéroit dans
-ma famille comme dans les autres. Le temps
-où les désirs de mon oncle se manifestèrent,
-la manière dont il les fit éclater, avoit sûrement
-quelque raison particulière. Eh! oui,
-sans doute; mais cela se développera dans
-le chapitre suivant. J'avoue qu'il sera temps
-alors de revenir écouter, au coin du feu,
-la fin de la phrase de mon oncle Tobie.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch32">CHAPITRE XXXII.<br />
-<i>Trim.</i></h2>
-
-
-<p>Lorsqu'une passion tyrannise un homme,
-ou, ce qui est la même chose, lorsqu'il se
-laisse emporter par son <i>dada</i> chéri, la raison,
-la prudence n'ont plus d'empire sur lui; elles
-l'abandonnent.</p>
-
-<p>La blessure de mon oncle Tobie se guérissoit.
-Dès que le chirurgien fut revenu de
-sa surprise, et qu'il lui eut laissé la liberté
-de parler, il lui dit qu'elle commençoit à
-prendre du vif, et que si par hasard il ne
-survenoit point d'autres exfoliations, il espéroit
-qu'elle seroit cicatrisée dans cinq ou six
-semaines&hellip; Le son d'autant d'olympiades,
-six heures auparavant, eût porté dans l'esprit
-de mon oncle Tobie l'idée d'un temps plus
-court. Mais la succession de ses pensées étoit
-devenue si rapide, il étoit si impatient d'exécuter
-le dessein qu'il avoit formé&hellip; Ma foi!
-il n'y eut plus moyen; et sans consulter davantage
-qui que ce fût au monde, ce qui,
-par parenthèse, est fort bien fait, quand on
-est déterminé à ne prendre l'avis de personne;
-mon oncle Tobie, sans hésiter, ordonna à
-son domestique Trim de faire des paquets
-de linge et de charpie, de louer un carrosse à
-quatre chevaux, et de le faire trouver à la
-porte à midi précis. C'étoit l'heure où il savoit
-que mon père seroit à la bourse. Ainsi, point
-d'obstacles à essuyer. Trim ne se fit pas répéter
-l'ordre. De son côté, mon oncle Tobie
-laissa un billet de banque sur la table pour
-payer le chirurgien. Il écrivit à mon père
-une lettre de tendres remercîmens; et cela
-fait, mon oncle Tobie, soutenu, d'un côté,
-par sa béquille, et soulevé de l'autre par
-Trim, monta en carrosse avec ses cartes, ses
-livres de fortifications, ses règles, ses compas,
-et partit pour son domaine de Shandy.</p>
-
-<p>Un départ aussi précipité avoit une raison:
-la voici.</p>
-
-<p>La table qui étoit dans la chambre de mon
-oncle Tobie, étoit un peu petite pour le grand
-nombre de cartes, de livres et d'instrumens
-dont elle étoit chargée. En étendant la main
-pour prendre sa tabatière, il fait glisser son
-grand compas. Il veut se baisser pour ramasser
-le compas, et son étui de mathématique tombe
-avec les mouchettes. Autre malheur! Il veut
-attraper les mouchettes pendant qu'elles
-tombent, et il ne réussit qu'à pousser par
-terre Blondel, et le comte de Pagan sur
-Blondel.</p>
-
-<p>Un homme impotent, tel qu'étoit mon oncle,
-ne pouvoit pas remédier à tant d'accidens
-de lui-même. Il sonna son domestique Trim.&mdash;Vois
-ce désordre, Trim, lui dit mon oncle.&mdash;Il
-faut nécessairement, Trim, que j'aie
-une table plus grande. Ne pourrois-tu pas
-prendre ma règle, et mesurer la longueur
-et la largeur de celle-ci, et m'en faire faire
-une autre deux fois plus longue et deux fois
-plus large? Oui, monsieur, répliqua Trim,
-et cela sera même bientôt fait. Mais j'espère,
-ajouta-t-il, que monsieur se portera bientôt
-assez bien pour aller à sa maison de campagne&hellip;
-Monsieur se plaît tant aux fortifications,
-qu'il pourroit s'y amuser à merveille!
-Trim avoit été caporal dans la compagnie
-de mon oncle. Ce n'étoit pas son vrai nom;
-il s'appeloit James Buttler; mais on lui avoit
-donné ce sobriquet au régiment, et mon oncle
-Tobie ne l'appeloit jamais autrement, à moins
-qu'il ne fût fâché contre lui.</p>
-
-<p>Un coup de feu qu'il reçut au genou gauche,
-à la bataille de Lauden, deux ans avant l'affaire
-de Namur, l'avoit mis hors d'état de
-servir. Il étoit adroit, et on l'aimoit dans
-le régiment. Mon oncle Tobie le prit pour
-domestique, et l'on peut dire qu'il lui fut
-très-utile. Il lui avoit servi à-la-fois de
-valet, de palefrenier, de barbier, de cuisinier,
-de tailleur, et de garde-malade en campagne,
-et en quartier d'hiver, et depuis, il
-l'avoit toujours servi avec beaucoup d'affection
-et de fidélité.</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie l'aimoit; leurs connoissances
-réciproques avoient même fortifié l'attachement
-qu'ils avoient l'un pour l'autre.
-Trim, attentif aux discours de son maître
-sur les fortifications, avoit fait des progrès
-dans la science: il lisoit, avec cela, les mêmes
-livres que mon oncle; il observoit ses plans,
-ses marches, ses combinaisons.&mdash;Le garçon
-de cuisine de mon père, et la femme de chambre
-de ma mère le croyaient pour le moins aussi
-instruit que mon oncle Tobie lui-même.</p>
-
-<p>Je n'ai plus qu'un coup de pinceau pour
-achever le caractère du caporal Trim: c'est
-la seule ombre qu'il y ait à son tableau. Mais
-enfin, Trim avoit ce défaut: il aimoit à donner
-des conseils, ou plutôt, il aimoit à s'écouter
-parler.&mdash;Avouons pourtant qu'il étoit si respectueux,
-si soumis, qu'on pouvoit aisément
-le tenir dans le silence, quand il n'avoit pas
-commencé à discourir. Mais si malheureusement
-on lui permettoit une fois d'ouvrir la
-bouche, il n'y avoit point de fin; rien ne
-pouvoit arrêter la volubilité de sa langue.
-Son habitude étoit d'entre-mêler toujours ses
-discours du titre ou de la qualité de ceux
-à qui il parloit, et il ne parloit qu'à la troisième
-personne. A dire vrai, Trim étoit assommant.
-Cependant son respect plaidoit si
-fortement en faveur de son élocution, qu'il
-n'étoit pas possible de se fâcher.&mdash;D'ailleurs,
-mon oncle ne se trouvoit que rarement incommodé
-de sa manière de parler; plus rarement
-encore se fâchoit-il contre lui&hellip; Il
-aimoit l'homme, et mon oncle, mon oncle
-Tobie ne regardoit un domestique fidelle,
-que comme un humble ami. Il ne pouvoit
-pas prendre sur lui de le faire taire. Tel étoit
-donc le caporal Trim, et tel étoit aussi mon
-oncle Tobie vis-à-vis de lui.</p>
-
-<p>Si je l'osois, continua Trim, je dirois sur
-cela mon avis à monsieur; je lui expliquerois
-avec franchise ma façon de penser. Dis, Trim,
-dis, reprit mon oncle Tobie; parle, parle
-sur ce sujet sans rien craindre.</p>
-
-<p>En ce cas, continua Trim, en relevant
-ses cheveux, et en se tenant aussi droit que
-s'il eût marché à la tête de sa division.&mdash;</p>
-
-<p>Eh bien! en ce cas, Trim, dit mon oncle
-Tobie&hellip;</p>
-
-<p>Ma foi! monsieur, continua-t-il en avançant
-un peu sa jambe blessée, et en montrant
-de sa main droite un plan de Dunkerque qui
-étoit attaché à la tapisserie avec des épingles,
-ma foi! c'est qu'à mon avis tous ces ravelins,
-ces bastions, ces courtines, ces ouvrages à
-cornes que je vois là sur du papier, ne font
-qu'une bien triste figure. Quelle différence
-de ce que monsieur et moi pourrions faire,
-si nous étions seuls à la campagne! Il n'y
-auroit pas de comparaison. Pourvu que nous
-eussions seulement un demi-arpent de terre,
-je suis sûr que nous ferions des choses surprenantes.&mdash;Voilà
-l'été; c'est un charme.
-Monsieur seroit assis au grand air, pourroit,
-sans se fatiguer, me donner la&hellip; nographie&hellip;&mdash;l'Ichnographie,
-dit mon oncle.</p>
-
-<p>De la ville ou de la citadelle qu'il jugeroit
-à propos d'assiéger&hellip; Et je me laisserois
-plutôt tuer sur le glacis, que de ne la pas
-fortifier selon ses intentions.&mdash;En effet, si
-monsieur daignoit me donner le dessein de
-la polygone avec ses lignes, ses angles, et
-cela d'une manière exacte&hellip;</p>
-
-<p>Et c'est ce que je puis faire, dit mon oncle
-Tobie&hellip;</p>
-
-<p>Je commencerois par le fossé, et si monsieur
-m'en désignoit la largeur, la profondeur&hellip;</p>
-
-<p>Je le ferois à un cheveu près, Trim, s'écria
-mon oncle Tobie.</p>
-
-<p>Je jeterois la terre vers la ville pour former
-l'escarpe, et du côté de la campagne pour
-faire une contr'escarpe.</p>
-
-<p>Fort bien, Trim, dit mon oncle Tobie;
-tout cela est à merveille.</p>
-
-<p>Et quand j'en aurois achevé les talus, à la
-satisfaction de monsieur, je disposerois le
-glacis de manière, en le couvrant de gazon,
-qu'il égaleroit les plus belles fortifications de
-Flandre.&mdash;Monsieur sait ce que c'est que des
-gazons, comment on doit les poser&hellip; Les
-murs, les parapets en doivent être garnis; il
-n'y a rien de meilleur que le gazon&hellip;</p>
-
-<p>Tu as raison, Trim, les plus célèbres ingénieurs
-en font usage, dit mon oncle.</p>
-
-<p>Monsieur sait bien qu'ils valent cent fois
-mieux qu'une façade de pierre ou de brique&hellip;</p>
-
-<p>Je sais, dit mon oncle en remuant la tête,
-qu'ils valent mieux à certains égards.&mdash;Les
-boulets pénètrent et s'amortissent dans le
-gazon&hellip;</p>
-
-<p>Et ne font point tomber de décombres, dit
-Trim.</p>
-
-<p>Dans le fossé, dit mon oncle.</p>
-
-<p>Qui le comblent, ajouta Trim.</p>
-
-<p>Et facilitent le passage, reprit mon oncle.</p>
-
-<p>A tout un bataillon&hellip; dit Trim&hellip;</p>
-
-<p>Comme cela arriva à la porte Saint-Nicolas!
-s'écria mon oncle Tobie.</p>
-
-<p>Monsieur entend mieux ces choses, dit
-Trim, que tous les officiers qui sont au service
-de sa majesté; et s'il vouloit abandonner
-le projet de la table pour aller à la campagne,
-je lui jure que je ferois sous ses ordres des
-fortifications où rien ne manqueroit. Les
-batteries, les fossés, les sappes, les palissades,
-que sais-je? Je suis sûr qu'on viendroit de
-vingt milles à la ronde voir ce que nous
-ferions&hellip;</p>
-
-<p>Le rouge montoit au visage de mon oncle
-Tobie à chaque mot que disoit Trim. Mais
-qu'on ne croie pas que ce fût une rougeur
-de honte, de modestie ou de colère&hellip; Elle
-étoit de plaisir, de joie&hellip; Le projet de Trim
-l'animoit et le mettoit en feu&hellip; Trim, dit mon
-oncle Tobie, tu en as assez dit.</p>
-
-<p>Nous pourrions commencer la campagne,
-dit Trim, le même jour que le roi sortiroit
-de quartier avec ses alliés&hellip; Nous écraserions,
-nous abymerions les villes avec autant d'aisance
-qu'eux&hellip; En voilà assez de dit, Trim,
-s'écria mon oncle Tobie&hellip; Il suffiroit, comme
-je l'ai déjà dit, que monsieur, assis dans son
-fauteuil, me donnât ses ordres&hellip; je&hellip; C'en
-est assez, Trim, n'en dis pas davantage! Le
-plaisir et l'amusement de monsieur&hellip; Mais ce
-n'est encore rien que cela; il respireroit un
-bon air; ce seroit un exercice agréable qui
-contribueroit à sa santé; sa blessure ne tiendroit
-pas un mois&hellip;</p>
-
-<p>Je goûte ton projet, Trim; c'en est assez,
-dit mon oncle, en fouillant dans sa poche.</p>
-
-<p>En ce cas, si monsieur le veut, j'irois, dès
-ce moment, acheter une bêche de pionnier,
-que nous emporterions avec nous&hellip; Je prendrois
-aussi une pelle, une pioche, une paire
-de&hellip; En voilà assez, Trim, dit mon oncle,
-tout extasié, et en levant une jambe. Il lui
-mit aussitôt une guinée dans la main&hellip; Trim,
-lui dit-il, va mon enfant, n'en dis pas davantage;
-va, mon garçon, va, descends sur-le-champ,
-et apporte-moi mon souper tout de
-suite.</p>
-
-<p>Trim descend rapidement et remonte presque
-aussitôt avec le souper de son maître.
-Mais ce fut en vain. Le plan, les opérations,
-le zèle de Trim avoient frappé si fortement
-l'esprit de mon oncle Tobie, qu'il ne put ni
-boire ni manger. Trim, dit mon oncle Tobie,
-mets-moi au lit. Hélas! ce fut la même chose.
-L'imagination de mon oncle Tobie étoit si
-échauffée, qu'il ne put dormir. Plus il pensoit
-au projet de Trim, plus il étoit enchanté. Il
-s'en falloit encore plus de deux heures qu'on
-ne vît le jour, qu'il avoit déjà pris sa résolution.
-Il avoit concerté avec Trim tous les
-moyens de décamper, dès le lendemain, avec
-sûreté.</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie avoit une jolie maison
-de campagne dans le village de Shandy, qui
-appartenoit à mon père. Elle lui venoit d'un
-legs qu'un vieil oncle lui avoit fait, et pouvoit
-lui rapporter cent livres sterling de revenu.
-Il y avoit derrière cette maison un
-potager d'environ un demi-arpent, et au
-bout de ce potager, étoit un beau tapis verd
-qui servoit de jeu de boule. Il étoit à-peu-près
-de l'étendue que le souhaitoit Trim. Une haie
-épaisse d'ifs le séparoit du potager. Trim
-n'eut pas sitôt désiré d'avoir un demi-arpent
-de terre pour y faire ce qu'on voudroit, que
-ce jeu de boule, sur un tapis verd, se présenta
-tout-à-coup à l'imagination de mon
-oncle Tobie; et c'est-là ce qui fut la cause
-physique de son changement de couleur, de
-ce vermillon foncé qui se répandit sur son
-visage.</p>
-
-<p>Jamais amant n'eut un désir plus vif de
-revoir sa maîtresse chérie, que celui dont
-mon oncle Tobie se sentit animé pour mettre
-ce plan à exécution, et pour en jouir en
-particulier.&mdash;Oui, cette circonstance flattoit
-mon oncle, et le local sembloit disposé de
-manière à seconder ses souhaits. La haie d'ifs
-étoit si haute qu'elle déroboit le tapis verd
-à la vue de ceux qui pouvoient être dans la
-maison; et il étoit entouré, des autres côtés,
-par des halliers de houx, d'aubépine, et
-d'autres arbrisseaux fleuris, si épais, qu'ils
-étoient impénétrables aux yeux des curieux.
-L'idée de n'être pas vu augmentoit le plaisir
-que goûtoit d'avance mon oncle Tobie. Mais
-vaine imagination! Vos ifs, cher oncle, sont
-bien élevés, vos houx sont bien piquans,
-vos épines sont bien touffues; le lieu que
-vous choisissez est bien retiré; et vous croyez
-avec tout cela, que vous jouirez tout seul
-d'un terrain qui contient un demi-arpent!
-Vous croyez qu'il restera ignoré? Ah! ne vous
-y trompez pas.</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie et le caporal Trim ménagèrent
-et conduisirent toute cette affaire
-de la manière qu'ils l'avoient concertée.&mdash;Ce
-que j'en dirai, ce que je dirai aussi de
-l'histoire de leurs campagnes, qui ne furent
-pas stériles en événemens, deviendra quelque
-jour un endroit intéressant de ce drame&hellip;
-Mais il est temps de changer de scène et de
-retourner au coin du feu.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch33">CHAPITRE XXXIII.<br />
-<i>Les conjectures de mon Oncle.</i></h2>
-
-
-<p>Mais, mon Dieu! que font-ils là-haut,
-frère? dit mon père. Je pense, répondit mon
-oncle Tobie, en ôtant la pipe de sa bouche,
-comme je l'ai déjà observé, et en en faisant
-tomber les cendres, je pense, dit-il, qu'il
-seroit à propos de tirer le cordon.</p>
-
-<p>Quel tapage! Obadiah! s'écria mon père;
-sais-tu d'où vient ce bruit? A peine mon frère
-et moi pouvons-nous ici nous entendre parler.</p>
-
-<p>Pardi! monsieur, dit Obadiah, en faisant
-une révérence qui lui fit baisser l'épaule gauche
-d'assez mauvaise grâce, c'est que ma maîtresse
-souffre beaucoup&hellip;</p>
-
-<p>Et pourquoi, dit mon père, Suzon court-elle
-si vîte à travers le jardin?&hellip; On diroit qu'on
-veut la violer.</p>
-
-<p>Monsieur, c'est qu'elle prend le plus court
-pour aller chercher la sage-femme: ça est
-pressé.</p>
-
-<p>La sage-femme? Malepeste! diable!&hellip; Et
-je ne sais pas cela!&hellip; Eh bien! toi, Obadiah,
-cours vîte seller le gros cheval, et ne fais
-qu'une course pour aller chercher le docteur
-Slop.&mdash;Fais-lui nos complimens. Dis-lui que
-ta maîtresse est dans les douleurs, et que
-je le prie de venir avec toi. Vole; il n'y a
-point de temps à perdre.</p>
-
-<p>C'est une chose bien extraordinaire, il le
-faut avouer, dit mon père à mon oncle Tobie,
-dès qu'Obadiah eut fermé la porte, que ma
-femme se soit obstinée à confier la vie de
-mon enfant à une sage-femme ignorante, tandis
-que nous avons ici près un opérateur
-aussi célèbre que le docteur Slop. La vie de
-mon enfant! C'est bien plus que cela. La
-sienne même y est exposée, ainsi que celle
-de tous les enfans que nous aurions encore
-pu avoir par la suite.&mdash;Pour moi, cela me
-démonte; je n'y conçois rien.</p>
-
-<p>Mais peut-être, dit mon oncle Tobie, que
-ma s&oelig;ur a agi ainsi par économie.&mdash;Bon!
-bon! dit mon père. Ne faut-il pas que l'oisiveté
-du docteur Slop soit payée comme s'il
-faisoit l'ouvrage? Il n'en aura pas l'honneur,
-et peut-être faudra-t-il le payer davantage pour
-le dédommager de cette perte.</p>
-
-<p>C'est donc par modestie, reprit mon oncle
-Tobie, dans toute la simplicité de son ame:
-ma s&oelig;ur ne veut apparemment pas qu'un
-homme l'approche de si près&hellip;</p>
-
-<p>Un mouvement fit en ce moment casser
-la pipe de mon père. Fut-ce dépit, fut-ce
-accident? Nous saurons cela dans quelques
-instans.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch34">CHAPITRE XXXIV.<br />
-<i>Contre-temps.</i></h2>
-
-
-<p>Mon père, comme on le sait, étoit un assez
-bon philosophe naturaliste.&mdash;Cela ne l'empêchoit
-pas d'être un peu initié dans la philosophie
-morale, et l'on voit qu'après avoir
-cassé sa pipe, il devoit, en sa qualité de
-philosophe, en prendre tout doucement les
-deux morceaux, et les jeter au feu avec la
-même tranquillité.&mdash;Mais c'est ce qu'il ne
-fit pas. Il se leva au contraire avec précipitation,
-et les jeta au feu avec violence.</p>
-
-<p>Cela seul annonçoit un peu d'humeur et
-de colère; mais la manière dont il répondit
-à mon oncle Tobie ne laissa plus aucun doute.</p>
-
-<p>Elle ne veut pas, dit mon père, en reprenant
-les expressions de mon oncle Tobie,
-elle ne veut pas apparemment qu'un homme
-l'approche de si près! Par le ciel! frère Tobie,
-vous épuiseriez la patience de Job, et il semble
-qu'on prenne plaisir à me faire participer aux
-peines de cet ancien patriarche&hellip; Mais en
-quoi donc? répond tout surpris mon oncle
-Tobie&hellip; En quoi? Et vous me le demandez?
-répliqua mon père, vous? Est-il possible,
-frère, qu'un homme à votre âge sache si
-peu ce qui concerne les femmes?&mdash;Ma foi!
-dit mon oncle Tobie, j'ignore tout ce qui
-peut les regarder.&mdash;Et il me semble que le
-choc que je reçus l'année qui suivit la démolition
-de Dunkerque, dans mon affaire
-avec la veuve Wadman, et qui ne venoit que
-de mon ignorance, justifie assez l'aveu que
-je fais, que je ne connois point les femmes,
-que je ne prétends point les connoître, et
-que je ne veux pas connoître davantage ce
-qui peut les regarder&hellip; Il me semble!
-Il me semble! dit mon père impatienté. Eh
-bien! il me semble à moi, frère Tobie, que
-vous devriez au moins savoir distinguer le
-bon côté d'une femme d'avec le mauvais.&mdash;</p>
-
-<p>J'ai lu dans le chef-d'&oelig;uvre d'Aristote,
-que lorsqu'un homme pense à une chose
-passée, il baisse les yeux vers la terre; et
-qu'il les lève au contraire vers le ciel quand
-il songe à l'avenir.</p>
-
-<p>Apparemment que mon oncle Tobie ne
-songeoit ni au passé, ni au futur: il regardoit;
-mais c'étoit horizontalement.</p>
-
-<p>Le bon côté d'une femme! disoit-il entre
-ses dents.&mdash;Son bon côté!&hellip; Je ne sais,
-frère Shandy, dit-il tout haut, ce que cela
-veut dire; je n'y conçois rien. L'homme de
-la lune en sait plus que moi sur ce chapitre.</p>
-
-<p>Eh bien! frère Tobie, dit mon père, je
-vais vous l'expliquer.</p>
-
-<p>Volontiers; j'écoute.</p>
-
-<p>Si un homme, dit mon père, en remplissant
-une nouvelle pipe, s'assied tranquillement,
-et qu'il considère la forme, la figure,
-l'ensemble et l'accord de toutes les parties
-de cet être singulier qu'on appelle femme,
-et qu'il les compare analogiquement&hellip;</p>
-
-<p>Je n'ai jamais bien compris la signification
-de ce mot, dit mon oncle Tobie&hellip;</p>
-
-<p>Qu'à cela ne tienne, dit mon père, je vais
-vous la faire comprendre.&mdash;On entend par
-analogie une certaine relation, un certain
-rapport qui dif&hellip;&mdash;Ici un grand coup à
-la porte coupa la parole à mon père, et rompit
-sa définition au milieu d'un mot tout aussi
-net que sa pipe; et c'est ainsi que se termina
-la plus remarquable et la plus curieuse dissertation
-que la spéculation eût peut-être
-jamais produite.&mdash;Quelques mois du moins
-se passèrent sans que mon père pût y revenir;
-et le sujet de la dissertation n'est pas plus
-problématique que la possibilité où je suis
-de trouver l'occasion de la placer un jour
-quelque part. Il est survenu successivement
-tant de désordres, tant de revers dans nos
-affaires domestiques, il est si essentiel que
-j'en fasse le détail, que je ne sais quand je
-pourrai songer à autre chose.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch35">CHAPITRE XXXV.<br />
-<i>Cela est clair comme le jour.</i></h2>
-
-
-<p>Une heure et demie? Quoi! vous prétendez
-qu'il y a une heure et demie de lecture depuis
-que mon oncle Tobie a tiré le cordon de la
-sonnette, et qu'on a donné des ordres à
-Obadiah de seller le gros cheval, et d'aller
-quérir le docteur Slop? Oui, je le prétends,
-et l'on ne peut pas dire avec raison que je
-n'ai pas, poëtiquement parlant, donné assez
-de temps à Obadiah pour aller et revenir.
-J'avoue pourtant, moralement et même physiquement
-parlant, que l'homme avoit à
-peine eu le temps, peut-être, de mettre ses
-bottes.</p>
-
-<p>Mais cela ne change rien à ma thèse, et
-si quelqu'un y trouve à redire, si quelqu'un,
-sa montre à la main, a mesuré l'espace qui
-se trouve entre le bruit de la sonnette et le
-coup à la porte, s'il a trouvé par-là, comme
-cela peut-être, que l'intervalle n'est que de
-deux minutes, treize secondes, quatre tierces,
-qu'en résulte-t-il? Prétendra-t-il qu'il est en
-droit de m'insulter, parce qu'il s'imaginera
-que j'ai violé l'unité ou plutôt la probabilité
-du temps? Qu'il sache que c'est de la succession
-de nos idées que nous nous en formons
-une de la durée du temps et de ses
-simples modes.&mdash;Voilà quelle est la véritable
-horloge scholastique, et j'entends, comme
-homme de lettres, que ce soit par elle que
-l'on me juge.&mdash;Je récuse la juridiction de
-toutes les autres horloges du monde.</p>
-
-<p>Il n'y a que huit milles de Shandy chez le
-docteur Slop; c'est une circonstance à saisir.
-Voilà Obadiah qui va et revient, et les parcourt
-deux fois; il ne fait que ce chemin,
-et moi, pendant ce temps, j'ai ramené mon
-oncle Tobie des environs de Namur en Angleterre,
-en traversant toute la Flandre.&mdash;Je
-l'ai tenu malade pendant près de quatre
-ans; je lui ai fait apprendre trois ou quatre
-sciences que personne ne peut apprendre
-parfaitement durant toute sa vie; je l'ai fait
-voyager ensuite avec le caporal Trim, dans
-un assez mauvais carrosse à quatre chevaux,
-depuis Londres jusqu'à sa petite maison dans
-le fond du comté d'Yorck, à près de deux
-cent milles de la capitale.&mdash;Il y est, et
-depuis long-temps. Tout cela veut dire que
-l'imagination du lecteur doit être préparée à
-l'apparition du docteur Slop sur le théâtre.
-J'ai pensé que cela valoit pour le moins les
-gambades, les airs et les mines dont on nous
-régale entre les actes.</p>
-
-<p>Critique intraitable! quoi! vous n'êtes pas
-encore satisfait?&mdash;Vous voulez toujours que
-deux minutes, treize secondes, quatre tierces,
-ne fassent pas davantage que deux minutes,
-treize secondes, quatre tierces? J'ai dit tout
-ce que je peux dire sur ce point. Mes raisons
-pourroient dramatiquement me tirer d'embarras;
-mais je sais que la circonstance est
-telle, qu'elle pourroit me condamner biographiquement,
-et faire passer mon livre pour
-un roman&hellip; Non, non, il n'en sera pas
-ainsi. On me serre de près, mais je termine
-d'un seul trait toute dispute. Apprenez, mon
-cher critique, qu'Obadiah n'étoit pas à cinquante
-toises de l'écurie, lorsqu'il rencontra
-le docteur Slop. Le docteur Slop eut même une
-preuve très-désagréable de sa rencontre; il ne
-s'en fallut presque rien qu'elle ne fût tragique.</p>
-
-<p>Imaginez-vous que&hellip; Mais ce chapitre est
-déjà si long, qu'il vaut mieux en commencer
-un autre pour faire cette histoire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch36">CHAPITRE XXXVI.<br />
-<i>Ragotin n'est pas pire.</i></h2>
-
-
-<p>Il n'est pas aisé de se faire une idée du
-docteur Slop. Le Père Labute qu'on a tant
-chanté, qui boit pendant que personne ne le
-voit, et qui a bu sans que personne ne l'ait
-vu; le P. Labute est bien connu, même de
-qui ne l'a pas vu, et je me représente aisément
-sa figure&hellip; Mon imagination supplée à sa
-présence. Mais le docteur Slop! le docteur
-Slop est bien un autre homme, et qui ne l'a
-pas vu y perd beaucoup. Figurez-vous cependant
-une figure haute de quatre pieds et demi
-perpendiculaires, grosse, trapue, rabougrie,
-avec un dos de deux pieds et demi de large,
-et qui porte un ventre au moins sesquilatéral,
-qui feroit honneur à Silène.&mdash;Telles sont à-peu-près
-les lignes qui forment le contour
-de l'individu du docteur Slop.&mdash;Mille coups
-de pinceau de plus seroient en pure perte, je
-ne le ferois pas mieux connoître.&mdash;Ceux-ci,
-à l'aide de l'Analyse de la beauté de M. Hogarth,
-suffisent pour donner une assez juste
-idée de celle du personnage.&mdash;</p>
-
-<p>Cet homme ainsi fait, alloit doucement,
-pas à pas, et en tortillant à travers la boue,
-sur les vertèbres d'un assez joli petit bidet,
-mais qui à peine avoit la force de mettre les
-jambes l'une devant l'autre sous un tel fardeau.&mdash;Encore
-si le chemin avoit été praticable
-pour aller à l'amble! Mais il ne l'étoit
-pas. Cependant Obadiah, juché sur le gros
-cheval de carrosse, et piquant de l'éperon,
-bravoit les fondrières, et couroit à toute
-bride au grand galop&hellip;</p>
-
-<p>Un moment, je vous prie, ceci mérite une
-description réfléchie.</p>
-
-<p>Le docteur Slop, en apercevant de très-loin
-Obadiah qui couroit de toute force dans
-le même sentier, en faisant jaillir de tous
-côtés la boue en forme de tourbillon, n'auroit
-peut-être pas eu plus de peur de la plus
-maligne comète de M. Whiston, que de le
-rencontrer.&mdash;Pour ne rien dire du choc du
-cheval et du cavalier, les seules flaques de
-boue liquide auroient pu emporter, sinon le
-docteur lui-même, au moins le bidet du
-docteur.&mdash;C'est ainsi qu'il auroit jugé du
-phénomène qui lui auroit frappé la vue.&mdash;Mais
-quelle ne dut point être la terreur et
-l'hydrophobie du docteur Slop, quand, tout-à-coup,
-lorsque n'étant pas à cinquante toises
-de Shandy, et presqu'à l'encoignure d'un
-angle qui étoit formé par le mur du jardin,
-Obadiah et son gros cheval de carrosse tournèrent
-le coin subitement, et courant avec
-toute la vîtesse imaginable, survinrent inopinément
-sur le pauvre docteur et sur son
-bidet?&mdash;Il n'étoit pas possible de trouver
-une rencontre plus funeste.&mdash;Le bidet du
-docteur et le docteur lui-même n'y étoient
-pas plus préparés l'un que l'autre; il étoit
-difficile de soutenir un choc aussi rude.&mdash;</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu1.jpg" alt="" /></div>
-<p>Hélas! que pouvoit faire le docteur Slop?
-Il étoit prêtre, et se signa. Le nigaud! Il
-auroit mieux fait de saisir le pommeau de la
-selle.&mdash;Cela est vrai. Il auroit encore mieux
-fait de s'arrêter tout court, et de ne rien faire
-du tout.&mdash;En se signant, il laisse échapper
-son fouet&hellip; Il veut le rattraper entre son
-genou et le bord de la selle, et il perd l'étrier.
-Il perd aussi son équilibre, et dans la multitude
-de ces pertes, le docteur infortuné perd
-la présence d'esprit; et sans attendre le choc
-d'Obadiah, il abandonne son bidet à son
-destin, roule diagonalement du faîte de son
-cheval, et tombe comme un sac de laine,
-sans se blesser, et s'enfonce d'un pied dans
-la boue.</p>
-
-<p>Obadiah ôta deux fois son bonnet pour
-saluer le docteur Slop; une fois comme il
-tomboit, l'autre quand il le vit enseveli dans
-la boue.&mdash;</p>
-
-<p>L'impertinent! c'étoit bien là le moment
-de faire des politesses! Un drôle comme cela
-mériteroit qu'on le châtiât, pour n'avoir pas
-arrêté son cheval, n'en être pas aussitôt
-descendu, et n'avoir pas aidé au docteur.&mdash;Monsieur,
-point d'humeur. Obadiah fit tout
-ce qu'il put dans cette occasion.&mdash;Mais le
-mouvement du gros cheval de carrosse étoit
-si violent, qu'il ne pouvoit pas tout faire à-la-fois.&mdash;Il
-tourna d'abord trois fois autour
-du docteur Slop; et ce ne fut qu'au point où
-son cheval, toujours piétinant, alloit recommencer
-un quatrième cercle, qu'il parvint à
-l'arrêter, et ce fut avec une telle explosion
-de boue, qu'il auroit infiniment mieux valu
-qu'Obadiah n'eût point songé à soulager le
-pauvre docteur.&mdash;Il en fut si horriblement
-couvert, que jamais Docteur n'a été si crotté
-de la tête aux pieds, depuis qu'il y a de la
-boue et des docteurs au monde.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch37">CHAPITRE XXXVII.<br />
-<i>Combien de choses à développer.</i></h2>
-
-
-<p>L'accident du Docteur étoit arrivé si près
-de la maison, qu'Obadiah ne jugea pas à
-propos d'aider le docteur Slop à remonter
-sur son petit bidet. Il le conduisit, tel qu'il
-étoit, à la salle où mon père, en ce moment,
-faisoit sa dissertation à mon oncle Tobie, sur
-la nature des femmes.&mdash;Sans fouet, sans
-s'être essuyé, et tout couvert de boue, le
-docteur Slop, comme le fantôme d'Hamlet,
-restoit à la porte de la salle, immobile, et
-sans ouvrir la bouche.&mdash;Il y fut plus d'une
-minute et demie. A la fin, mené par Obadiah,
-qui le tenoit par la main, il fit quelques pas,
-et il est difficile de décider ce qui causa le
-plus de surprise à mon père et à mon oncle
-Tobie, de la présence ou de la figure du
-docteur Slop.</p>
-
-<p>Le pauvre Docteur étoit si couvert de
-fange, qu'il n'y avoit pas un seul grain de
-l'explosion qui n'eût fait son effet; et c'étoit
-ici une belle occasion pour mon oncle Tobie
-de triompher à son tour de mon père. Quel
-homme, en voyant le docteur Slop dans cet
-état, n'eût pas été de son opinion? n'eût pas
-décidé que ma mère ne devoit pas infiniment
-se soucier de permettre qu'il l'approchât de
-trop près?&mdash;C'eût été un argument <i lang="la" xml:lang="la">ad hominem</i>.
-Mais mon oncle Tobie ne jugea pas
-à-propos d'en faire usage. Il n'étoit pas dans
-son caractère d'insulter personne.&mdash;</p>
-
-<p>La présence du docteur Slop, comme je
-viens de le dire, n'étoit pas moins problématique,
-en ce moment, que l'état dans lequel
-il paroissoit. Cependant, pour le peu que mon
-père y eût réfléchi, il lui auroit été facile de
-résoudre ce problême. Il avoit effectivement
-averti le docteur Slop, huit jours auparavant,
-que ma mère étoit prête d'accoucher. Il
-n'avoit rien fait dire au Docteur depuis ce
-temps-là; le Docteur n'avoit rien appris; il
-étoit tout naturel qu'il vînt faire un tour à
-Shandy, pour voir ce qui se passoit: il y avoit
-même de la politique à faire ce voyage.</p>
-
-<p>Mais malheureusement l'esprit de mon père
-prit à gauche dans cette recherche.&mdash;Il ne
-s'attacha qu'à l'action de tirer le cordon de
-la sonnette, et qu'au grand coup frappé à la
-porte.&mdash;C'étoit agir à la manière des critiques,
-qui prennent tout à la lettre. En agissant
-donc comme eux, mon père mesura
-aussitôt l'intervalle qui se trouvoit entre ces
-deux événemens, et s'obstina si fort à en
-calculer le résultat, qu'il ne vit rien autre
-chose.&mdash;Malheureuse infirmité! tu es commune
-aux plus grands mathématiciens! Ils
-épuisent leurs forces sur la démonstration,
-et il ne leur en reste plus pour tirer le corollaire,
-qui pourroit cependant être utile.</p>
-
-<p>L'action de tirer le cordon, et le grand
-coup à la porte, firent aussi de fortes impressions
-sur l'esprit de mon oncle; mais ce
-fut pour y exciter des idées bien différentes.&mdash;Quelque
-inconciliables qu'elles fussent,
-elles lui rappelèrent le souvenir d'un fameux
-ingénieur, du célèbre Stévinus.&mdash;Quel rapport
-Stévinus pouvoit-il avoir avec le bruit
-de la sonnette et du coup de marteau à la
-porte?&hellip; C'est là un autre problême. J'en
-aurai bien d'autres par la suite à résoudre,
-et je devrois me hâter de donner la solution
-de celui-ci. Mais voyons auparavant ce que
-je dirai dans le chapitre suivant. Je sais bien
-que je n'en sais pas encore un mot.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch38">CHAPITRE XXXVIII.<br />
-<i>Il ne peut rien faire.</i></h2>
-
-
-<p>Ecrire ne diffère de la conversation que
-par le nom, surtout quand on ménage cet
-art comme je le fais. Un homme de bon sens
-ne dit jamais ce qu'il pense en causant, et un
-auteur, qui connoît les limites de la décence
-et de la politesse, sait aussi où il doit s'arrêter.
-Il doit respecter la pénétration et le jugement
-du lecteur, et lui laisser toujours le plaisir
-d'imaginer et de deviner quelque chose. Je
-déteste un livre qui me dit tout, et l'on voit
-bien que j'écris le mien d'après ma manière
-de penser. J'ai toujours soin de laisser à l'imagination
-de ceux qui me lisent, un aliment
-propre à la soutenir dans une activité qui
-égale la mienne.</p>
-
-<p>C'est à présent leur tour.&mdash;La chute du
-docteur Slop, les circonstances qui la précèdent
-et la suivent, sa triste apparition dans
-la salle; en voilà assez pour aiguillonner l'imagination
-du lecteur.&mdash;</p>
-
-<p>Il peut, par exemple, s'imaginer que le
-docteur Slop a conté son histoire, qu'il l'a
-contée avec toute l'emphase, toute l'exagération
-que son esprit lui a suggérées.&mdash;Il
-peut aussi supposer qu'Obadiah n'a pas oublié
-la sienne, et qu'il en a fait le récit avec
-un chagrin affecté, quoiqu'il eût la plus
-grande envie de rire.&mdash;Il peut mettre ces
-deux figures en pendant l'une vis-à-vis de
-l'autre.&mdash;D'un autre côté, il peut s'imaginer
-que mon père est allé voir ma mère. Enfin,
-pour conclure ce travail de l'imagination, il
-peut se figurer qu'il voit le docteur Slop lavé,
-frotté, vergeté, plaint, et chaussé d'une paire
-d'escarpins d'Obadiah, et marchant déjà vers
-la porte, tout prêt à opérer.</p>
-
-<p>Mais trève! trève! arrêtez, docteur Slop!
-N'allez pas plus loin! Suspendez l'impatience
-de votre main avide!&mdash;Remettez-là, sans
-façon, sous votre veste pour la tenir chaudement.
-Vous ignorez les obstacles, vous ne
-savez point les causes secrètes qui retardent
-l'opération que vous êtes empressé de lui
-faire faire. Vous a-t-on, docteur Slop, vous
-a-t-on dit une clause sacrée du traité solennel
-qui vous amène ici? Savez-vous qu'on vous
-préfère, en ce moment, une des filles de
-Lucine? Cela n'est que trop vrai; et d'ailleurs,
-que pouvez-vous faire? Voyez, regardez,
-tâtez, fouillez-vous. Vous avez oublié tous
-vos outils. Votre tire-tête, votre forceps de
-nouvelle invention, votre petite seringue,
-que sais-je? Vous n'avez rien apporté. Tout
-cela est dans le sac verd qui est suspendu au
-chevet de votre lit, entre vos deux pistolets&hellip;</p>
-
-<p>Ciel! terre! mer! s'écria mon père, et que
-venez-vous donc faire? Frère! vîte le cordon,
-sonnez Obadiah, et qu'il aille les chercher
-au grand galop, sur le cheval de carrosse.&mdash;</p>
-
-<p>L'emportement de mon père se calma un
-peu. Dépêche-toi, Obadiah, dit mon père,
-dès qu'il le vit. Je te donnerai une couronne
-à ton retour. Je t'en donnerai une autre,
-dit mon oncle Tobie, va vîte. Oui, dit le
-docteur Slop, la chose presse.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch39">CHAPITRE XXXIX.<br />
-<i>Comme il court!</i></h2>
-
-
-<p>Mon père, mon oncle Tobie et le docteur
-Slop s'assirent tous trois auprès du feu. Il
-y avoit déjà quelques instans qu'ils y étoient
-sans rien dire, lorsque mon oncle Tobie adressa
-la parole au docteur Slop. Docteur, lui dit-il,
-votre arrivée subite et imprévue m'a, sur-le-champ,
-rappelé à la mémoire un de mes
-meilleurs amis; c'est le grand <i>Stévinus</i>, un
-de mes auteurs favoris. En ce cas, dit mon
-père, en se servant de l'argument <i lang="la" xml:lang="la">ad crumenam</i>,
-je parie vingt guinées contre la couronne
-que l'on donnera à Obadiah lorsqu'il
-sera de retour, que ce <i>Stévinus</i> étoit ingénieur,
-ou, pour le moins, qu'il a écrit quelque
-chose directement ou indirectement sur la
-science des fortifications.</p>
-
-<p>Cela est vrai, répondit mon oncle. Je l'aurois
-juré, dit mon père. Je ne vois pas pourtant,
-continua-t-il, quelle liaison, quel rapport il
-peut y avoir entre l'arrivée subite du docteur
-Slop, et un discours sur l'architecture
-militaire.&mdash;Mais il n'importe de ce qu'on
-parle; que le sujet de la conversation y ait
-trait ou non, vous êtes sûr, vous, mon
-frère, de parler de vos fortifications. En vérité,
-frère Tobie, je ne voudrois pas, pour je ne sais
-combien, avoir la tête aussi farcie que vous
-l'avez, de courtines, d'ouvrages à cornes&hellip;</p>
-
-<p>Je le crois, dit le docteur Slop, en interrompant
-mon père, et en riant immodérément
-de l'équivoque que ces mots présentent
-à l'esprit.&mdash;</p>
-
-<p>Denis le critique lui-même n'avoit pas plus
-d'horreur que mon père pour les équivoques
-et les jeux de mots. Une pointe, en quelque
-temps que ce fût, le mettoit de mauvaise
-humeur.&mdash;Il a dit vingt fois qu'il aimeroit
-autant qu'on lui donnât une chiquenaude sur
-le nez, que de l'interrompre par un quolibet.</p>
-
-<p>Monsieur, dit mon oncle Tobie, en portant
-la parole au docteur Slop, les courtines
-dont parle ici mon frère Shandy, n'ont aucun
-rapport à celles qu'il vous plaît de sous-entendre.&mdash;Je
-sais, cependant, que Ducange
-dit quelque part, que ce sont les courtines
-des fortifications qui ont donné le nom à
-celles-ci.&mdash;Les autres ouvrages que cite aussi
-mon frère, n'ont rien de commun non plus
-avec ce qui vous est venu à l'esprit.&mdash;Mon
-cher oncle Tobie faisoit cette explication avec
-toute la bonne foi possible.&mdash;Il faut, monsieur,
-que vous sachiez, ajouta-t-il, que
-le mot de courtine, dont nous faisons usage,
-exprime cette partie du rempart qui est entre
-deux bastions, et qui les unit.&mdash;Les assiégeans
-attaquent rarement les courtines, parce
-qu'on sait, en général, qu'elles sont bien
-flanquées.&mdash;Cependant, continua mon oncle
-Tobie, on les assure encore, en plaçant au-devant
-des ravelins, qu'on a soin d'étendre
-au-delà du fossé.&mdash;Il y a un grand malheur
-pour ceux qui ne sont pas bien au fait
-de cette matière; ils confondent souvent le
-ravelin avec la demi-lune, qui est bien différente.&mdash;Ce
-n'est pas, pourtant, qu'elle le
-soit, ni dans sa forme, ni dans sa figure;
-elle est construite comme le ravelin. Ces deux
-ouvrages consistent en deux faces qui font
-un angle saillant avec les gorges, en forme
-de croissant.&mdash;Et en quoi donc se trouve
-la différence, dit mon père un peu animé?
-Dans la situation, reprit aussitôt mon oncle
-Tobie. Tenez, frère, quand un ravelin est
-devant la courtine, c'est un ravelin; mais
-quand un ravelin est devant un bastion, le
-ravelin, alors, n'est plus ravelin, c'est une
-demi-lune.&mdash;De même une demi-lune est
-une demi-lune, et rien de plus, quand elle
-est devant un bastion; mais si elle change
-de place, si elle est formée devant la courtine,
-alors ce n'est plus une demi-lune. La
-demi-lune, en ce cas, n'est pas une demi-lune,
-c'est un ravelin.</p>
-
-<p>Voilà une très-belle explication, dit mon
-père; mais il me semble que votre brillante
-architecture militaire a ses côtés foibles comme
-toutes les autres sciences.&mdash;</p>
-
-<p>Pour ce qui est des ouvrages à cornes,
-reprit mon oncle Tobie, et mon père soupira&hellip;
-ces sortes d'ouvrages font une partie
-considérable d'un ouvrage extérieur.&mdash;Les
-ingénieurs françois les appellent ouvrages à
-cornes.&mdash;On ne les construit communément
-que pour couvrir des endroits foibles.&mdash;Ils
-sont formés de deux épaulemens ou demi-bastions;
-je les aime beaucoup, ils me plaisent,
-et si vous voulez faire un tour de promenade,
-je pourrai vous en faire voir un très-beau.
-Le docteur Slop avoit encore besoin
-de la chaleur du feu pour se sécher, et mon
-oncle Tobie, qui ne perdoit pas un moment,
-avoua que quand on les couronnoit, ils en
-étoient beaucoup plus forts: mais alors, dit-il,
-ils coûtent prodigieusement, et prennent beaucoup
-de terrain. A mon avis, ils sont plus
-utiles pour couvrir ou pour défendre la tête
-d'un camp, que pour toute autre chose;
-autrement la double tenaille&hellip;</p>
-
-<p>Par la mère qui nous a portés! s'écria mon
-père, qui ne pouvoit plus se contenir, vous
-feriez périr un saint d'ennui. Nous replongerez-vous
-donc toujours dans cette eau si
-souvent battue? Vous avez la tête si remplie
-de vos diables d'ouvrages, que quoique ma
-femme soit en mal d'enfant, et que vous
-l'entendiez d'ici jeter les hauts cris, vous
-voulez emmener le chirurgien&hellip; L'accoucheur,
-s'il vous plaît, dit le docteur Slop.&mdash;A
-la bonne heure, dit mon père. Il m'est
-indifférent de vous donner le titre que vous
-voudrez; mais je voudrois que l'art des fortifications
-fût au diable, lui et ses inventeurs.
-Il a causé la mort à des milliers d'hommes,
-et il sera cause de la mienne à la fin. On
-me donneroit Namur avec ses remparts, ses
-mines, ses contre-mines, ses chemins couverts,
-ses contr'escarpes, ses palissades, ses
-ravelins, ses demi-lunes, ses bastions, que
-je n'en voudrois point, s'il falloit me charger
-la mémoire de tant de choses.</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie souffroit les injures avec
-patience.&mdash;Ce n'étoit cependant pas faute
-de courage.&mdash;J'ai déjà dit qu'il en avoit, et
-j'ajoute ici que dans les occasions raisonnables,
-s'il y en a de telles quand il est question de
-se battre, il n'y avoit point d'homme en
-qui j'eusse eu plus de confiance.&mdash;Sa patience
-ne venoit ni d'insensibilité, ni de pesanteur
-dans son intellect.&mdash;Il sentoit vivement ici
-l'insulte que lui faisoit mon père.&mdash;Mais
-il étoit d'un caractère doux, paisible, tranquille;
-les élémens dont il étoit formé étoient
-ensemble d'un accord parfait. C'étoit un mélange
-amical que la nature avoit exactement
-bien proportionné. Jamais la vengeance n'entra
-dans son esprit.</p>
-
-<p>Un jour, pendant qu'il étoit à dîner, un
-gros cousin sembloit prendre plaisir à l'importuner
-par ses bourdonnemens.&mdash;Il cherchoit
-à l'attraper; mais il le manqua plusieurs
-fois.&mdash;A la fin il l'attrape.&mdash;Il se lève aussitôt
-de table et va ouvrir la fenêtre. Va, va-t-en,
-pauvre diable, dit-il, je ne te ferai
-point de mal; va, le monde est assez grand
-pour te contenir, toi et moi.&mdash;</p>
-
-<p>Je n'avois que dix ans quand cette aventure
-arriva.&mdash;Soit que l'action de mon oncle
-Tobie fût à l'unisson de la sensibilité de mes
-nerfs, dans cet âge de compassion, et qu'elle
-fît vibrer sur moi la plus agréable sensation,
-soit que la manière dont cela se fit me plût,
-soit&hellip; enfin j'ignore par quel charme, par
-quelle secrète magie, si ce fut le ton de voix,
-si ce fut l'harmonie de mouvement, d'accord
-avec la pitié, qui trouva ainsi le chemin de
-mon c&oelig;ur.&mdash;Je sais seulement que cette leçon
-de bienfaisance universelle que me donna
-mon oncle Tobie, ne s'est jamais effacée
-de mon esprit.&mdash;A Dieu ne plaise, pourtant,
-que je veuille affoiblir l'effet qu'a eu sur
-moi l'étude des belles-lettres, soit à l'université,
-soit dans les autres endroits où j'ai
-puisé les principes de mon éducation! J'en
-sens tout le prix; mais avec tout cela, il
-me semble que c'est à cette impression accidentelle
-que je dois presque toute ma sensibilité.</p>
-
-<p>Vous, parens! vous, gouverneurs, instituteurs,
-précepteurs de la jeunesse, servez-vous
-de l'exemple que je viens de citer! Il
-vaut tous les traités de philantropie qu'on
-ait jamais écrits.</p>
-
-<p>On connoissoit les caprices, la marotte,
-le tic favori de mon oncle Tobie. C'étoit à
-cela, jusqu'à présent, que j'avois borné l'esquisse
-de son portrait.&mdash;Je n'ai pas voulu
-laisser échapper ce trait marqué de son caractère
-moral.&mdash;Il s'en falloit beaucoup que
-mon père, ainsi qu'on a déjà pu l'observer,
-fût doué de cette humeur patiente et tranquille.&mdash;Sa
-sensibilité étoit plus prompte,
-plus vive, et elle n'alloit jamais sans un peu
-d'aigreur; mais cette légère âcreté ne dégénéroit
-jamais en malice.&mdash;Elle s'évaporoit
-plutôt en saillies, en plaisanteries. Avec cela,
-mon père étoit d'un naturel franc, généreux,
-et toujours prêt à se rendre à la conviction;
-et dans ses petites ébullitions d'humeur aiguë
-contre les autres, et surtout contre mon oncle
-Tobie, qu'il aimoit beaucoup, il sentoit mille
-fois plus de peine qu'il n'en faisoit ressentir.&mdash;Il
-n'y avoit que l'affaire de ma tante <i>Dinach</i>,
-et le succès de ses hypothèses, qui le faisoient
-sortir de son caractère. Oh! pour cela, rien
-ne pouvoit le faire fléchir; il restoit ferme
-comme un roc.</p>
-
-<p>Son caractère et celui de mon oncle Tobie
-ne se développèrent jamais mieux que dans
-cette contestation qui survint entr'eux, au
-sujet de Stévinus.</p>
-
-<p>Il n'est pas, mon cher lecteur, que vous
-n'ayez <i lang="la" xml:lang="la">a parte</i> quelque manie particulière,
-que vous ne montiez de temps-en-temps sur
-quelque califourchon qui vous fasse courir
-bien loin. Vous savez par conséquent, tout
-aussi bien que moi, le déplaisir que l'on ressent
-quand on touche désagréablement cette
-corde.&mdash;Jugez de l'impression que durent
-faire les imprécations de mon père sur l'esprit
-de mon oncle Tobie! Il les sentit jusqu'au
-vif.</p>
-
-<p>Mais qu'est-ce qu'il fit? Comment se comporta-t-il?&mdash;Ah!
-monsieur, de la manière
-la plus généreuse et la plus noble. Mon père
-n'eut pas sitôt mis fin à sa fougueuse insulte,
-que mon oncle Tobie se détourna du docteur
-Slop, à qui il adressoit en ce moment la
-parole, et, sans la moindre émotion, fixa
-mon père avec des yeux si doux, si paisibles,
-si tendres, avec un front si serein, si tranquille,
-avec un air qui annonçoit tant de bonté,
-tant d'affection.&mdash;Mon père en fut pénétré
-jusqu'au fond du c&oelig;ur.&mdash;Il se lève de sa
-chaise, se saisit des deux mains de mon oncle
-Tobie qu'il serre entre les siennes.&mdash;Frère
-Tobie! s'écria-t-il, cher frère! Je te demande
-mille pardons. Pardonne-moi, je te prie,
-ces accès d'humeur! Ils ne viennent pas de
-moi, je les tiens de ma mère.</p>
-
-<p>Ce n'est rien, mon cher frère, dit mon
-oncle Tobie, n'en parlons pas, ce n'est rien:
-tu peux m'en dire dix fois plus, je ne m'en
-fâcherai point.</p>
-
-<p>J'aurois cette indignité, moi, mon cher
-Tobie? Il y a de la bassesse à offenser la
-moindre personne, et j'offenserois un frère
-qui est si bon, si doux!&hellip; qui a si peu de
-ressentiment? Fi! cela est lâche. Ne te contrains
-point, mon cher frère, dit mon oncle
-Tobie; dis-moi tout ce que tu voudras.&mdash;</p>
-
-<p>Et qu'ai-je à trouver à redire, s'écria mon
-père, à tes amusemens et à tes plaisirs? Le
-seul reproche, et c'est à moi que je devrois
-le faire, seroit de ne pas les varier, et les
-augmenter.</p>
-
-<p>Frère Shandy, répondit mon oncle Tobie,
-en le fixant agréablement, tu te trompes beaucoup
-à cet égard. C'est augmenter mes plaisirs,
-que de donner à ton âge de nouveaux soutiens
-à la famille Shandy.</p>
-
-<p>Parbleu! dit le docteur Slop, monsieur
-Shandy se fait par-là du plaisir à lui-même.</p>
-
-<p>Point du tout, dit mon père d'un air renfrogné.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch40">CHAPITRE XL.<br />
-<i>La Dissertation.</i></h2>
-
-
-<p>C'est par principe, dit mon oncle Tobie,
-que mon frère en agit ainsi.&mdash;Oui, oui, dit
-le docteur Slop, il agit en cela comme les
-gens mariés.&mdash;Mais à quoi bon tout ceci, dit
-mon père? cela vaut-il la peine d'en parler?</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch41">CHAPITRE XLI.<br />
-<i>Autre Anicroche.</i></h2>
-
-
-<p>Mon oncle Tobie et mon père, à la clôture
-de la scène, étoient tous deux debout,
-se raccommodant ensemble comme Brutus
-et Cassius.</p>
-
-<p>Mon père, en prononçant les trois derniers
-mots, s'assit. Mon oncle Tobie suivit
-exactement son exemple, si ce n'est pourtant
-qu'avant de se remettre sur sa chaise, il tira
-le cordon pour faire venir Trim qui étoit dans
-l'antichambre.&mdash;La maison de mon oncle
-Tobie étoit vis-à-vis celle de mon père: il
-dit à Trim d'aller lui chercher Stévinus.</p>
-
-<p>D'autres n'auroient peut-être jamais parlé
-de Stévinus; mais le c&oelig;ur de mon oncle Tobie
-n'avoit point de fiel. Il continua de discourir
-sur le même sujet, pour faire voir à mon
-père qu'il n'avoit aucun ressentiment.</p>
-
-<p>Votre apparition subite, docteur Slop, dit
-mon oncle Tobie, en reprenant le discours,
-m'a sur-le-champ fait souvenir de Stévinus;
-et l'on pense bien que mon père ne s'avisa
-plus de vouloir gager que Stévinus étoit un
-ingénieur.&mdash;</p>
-
-<p>Et je m'en suis souvenu, continua mon
-oncle Tobie, parce que c'est lui, Stévinus,
-ce fameux ingénieur, qui a inventé ce chariot
-à voiles qu'avoit le prince Maurice de Nassau,
-et qui alloit si vîte, que cinq ou six personnes,
-en quelques minutes, pouvoient se trouver
-à trente milles d'Allemagne du lieu où elles
-étoient parties.</p>
-
-<p>Parbleu! dit le docteur Slop, votre domestique
-est boiteux. Vous auriez bien pu
-lui épargner la peine d'aller chercher la description
-de cette voiture dans Stévinus.&mdash;Je
-la connois. A mon retour de Leyde, en
-passant par la Haye, je fis deux grands milles
-à pied, exprès pour l'aller voir à Scheuling.</p>
-
-<p>Deux milles! voilà grand'chose, répliqua
-mon oncle Tobie, en comparaison de ce que
-fit le savant Peyreskius pour satisfaire sa curiosité!&mdash;Il
-alla, lui, exprès et à pied, de
-Paris à Scheuling pour voir cette merveille,
-et y compris son retour, il fit près de cinq
-cent milles.</p>
-
-<p>Il y a des gens qui ne peuvent souffrir qu'on
-renchérisse sur eux.</p>
-
-<p>Votre Peyreskius étoit bien fou, dit le
-docteur Slop.&mdash;Mais remarquez, je vous
-prie, que le docteur Slop ne disoit point cela
-par mépris pour Peyreskius; il ne le disoit
-que parce que ce long voyage qu'il avoit entrepris
-à pied, par amour des sciences, réduisoit
-à rien l'exploit du docteur Slop.</p>
-
-<p>Oui, c'étoit un grand fou, reprit-il encore
-une fois.&mdash;Mais pourquoi cela, dit mon
-père, en prenant le parti de mon oncle Tobie,
-d'abord parce qu'il étoit encore fâché de
-l'insulte qu'il lui avoit faite, et ensuite parce
-que la chose commençoit à l'intéresser?&mdash;Pourquoi
-cela? dit-il: pourquoi Peyreskius
-ou tout autre seroit-il blâmable de chercher
-à acquérir de la science? Je ne connois point
-le chariot à voiles de Stévinus. J'ignore sur
-quels principes il a construit cette machine;
-mais il a fallu que ce fût sur des principes
-bien solides, pour qu'elle pût produire l'effet
-prodigieux dont parle mon frère.&mdash;La tête
-de Stévinus elle-même devoit être une machine
-bien organisée.</p>
-
-<p>Il est certain, répliqua mon oncle Tobie
-avec un air de satisfaction, que Stévinus étoit
-un grand homme, et que sa machine faisoit
-l'effet que je viens d'en dire. Peyreskius, qui
-n'est pas suspect, en dit même bien plus,
-lorsqu'il parle de son mouvement: <i lang="la" xml:lang="la">Tam citus
-erat, quàm erat ventus</i>; ce sont ses termes,
-et si je n'ai pas oublié mon latin, cela veut
-dire qu'il étoit aussi léger que le vent&hellip;
-Pour moi.&mdash;</p>
-
-<p>Pardon, mon cher frère, dit mon père à
-mon oncle Tobie, si je vous interromps.&mdash;Mais
-dites-nous, docteur Slop, vous qui l'avez
-vue, sur quels principes on a fait mouvoir
-si rapidement cette singulière voiture?
-Oh! sur des principes&hellip; des principes&hellip;
-en vérité ce sont de&hellip; jolis principes&hellip;
-et je me suis souvent étonné, continua-t-il,
-en éludant la question, que quelques-uns
-de nos seigneurs qui habitent des pays plats,
-tels que le nôtre, et qui ont de jeunes femmes,
-n'aient pas fait faire quelque voiture semblable.&mdash;Elle
-est expéditive, et dans les cas
-pressés où se trouvent les jeunes femmes de
-temps en temps, on seroit sur-le-champ à
-leur secours, pourvu qu'il y eût du vent.
-D'ailleurs, il y auroit de l'économie à se servir
-du vent qui ne coûte rien, qui ne mange rien,
-au lieu que les chevaux coûtent et mangent
-beaucoup.&mdash;</p>
-
-<p>Eh bien! dit mon père, c'est précisément
-parce que le vent ne coûte rien, qu'il seroit
-dangereux de s'en servir, et que le projet est
-mauvais.&mdash;C'est dans la consommation des
-productions de notre sol et de nos manufactures
-que l'on trouve le moyen de faire
-subsister ceux qui ont faim.&mdash;C'est cela qui
-donne de l'aliment au commerce, qui fait
-circuler l'argent, qui nous apporte de nouvelles
-richesses, qui soutient le prix de nos
-terres.&mdash;J'avoue pourtant que si j'étois prince,
-je récompenserois magnifiquement les inventeurs
-de machines aussi industrieuses.&mdash;Il
-faut encourager le génie: mais j'en supprimerois
-absolument l'usage.</p>
-
-<p>Mon père étoit là dans son élément.&mdash;Il
-alloit continuer sa dissertation sur le commerce,
-ainsi qu'avoit fait mon oncle Tobie
-sur les fortifications.&mdash;Mais à la perte sans
-doute de beaucoup de connoissances très-importantes
-qu'il auroit développées, il étoit
-écrit dans les livres du destin que mon père
-ne pourroit continuer aucune dissertation ce
-jour-là.&mdash;Car comme il ouvroit la bouche
-pour dire une autre phrase&hellip;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch42">CHAPITRE XLII.<br />
-<i>Prélude.</i></h2>
-
-
-<p>Voilà le caporal Trim qui entre, chargé
-de Stévinus. Il étoit trop tard. La matière
-s'étoit épuisée sans lui; il y avoit un autre
-sujet sur le tapis.&mdash;Trim, dit mon oncle
-Tobie, en remuant la tête, tu peux remporter
-le livre.&mdash;</p>
-
-<p>Pourquoi? dit mon père. Trim, continua-t-il
-en badinant, regarde auparavant si tu
-n'apercevrois pas quelque chose qui eût l'air
-d'un chariot à voiles.</p>
-
-<p>Trim avoit appris à obéir au service, et
-sans faire la moindre observation, il pose
-le livre sur une table, et se met à le feuilleter.&mdash;Je
-n'y trouve rien, dit le caporal; cependant
-je veux m'en assurer. Le voilà aussitôt
-qui prend les deux ais de la couverture du
-livre, les joint l'un contre l'autre, et laisse
-les feuilles suspendues.&mdash;Il donne une secousse.&mdash;Oh!
-oh! s'écria-t-il, voilà quelque
-chose qui en est sorti; mais cela ne ressemble
-pas à un chariot.</p>
-
-<p>C'est un papier, dit mon père, en souriant;
-vois un peu ce que c'est. Trim se baisse,
-ramasse le papier, il jette un coup d'&oelig;il,
-et dit qu'il croit que c'est un sermon. Un
-sermon? ma foi! oui. Du moins c'en a-t-il
-bien l'air. Ça commence tout juste comme
-un sermon.</p>
-
-<p>Je ne conçois pas, dit mon oncle, comment
-il est possible qu'un sermon ait pu se
-fourrer dans mon Stévinus.</p>
-
-<p>Je ne sais pas non plus, dit Trim; mais
-ce n'en est pas moins un sermon; et pour
-preuve, si monsieur le veut, j'en lirai quelque
-chose.&mdash;Il faut noter que Trim aimoit autant
-à s'entendre lire, qu'à s'entendre parler.</p>
-
-<p>Moi, je le veux bien, Trim, dit mon
-oncle.</p>
-
-<p>Et moi, dit mon père, j'ai toujours une
-forte inclination pour vouloir approfondir
-les choses qui me traversent par des fatalités
-aussi extraordinaires que celle-ci.&mdash;Obadiah
-n'est point encore de retour, et nous n'avons
-rien à faire.&mdash;Parbleu! frère, pourvu
-que le docteur y consente, dites à Trim de
-nous en lire quelques pages.&mdash;Il paroît avoir
-bonne volonté, et s'il est aussi capable.</p>
-
-<p>Aussi capable!&hellip; dit Trim, j'ai servi de
-clerc pendant deux campagnes à l'aumônier
-de notre régiment.</p>
-
-<p>Je peux vous certifier, ajouta mon oncle
-Tobie, qu'il le lira aussi bien que moi.&mdash;Trim
-étoit le soldat le plus savant qu'il y eût
-dans ma compagnie, et il auroit eu la première
-hallebarde, s'il n'avoit malheureusement
-pas été blessé.</p>
-
-<p>Trim, flatté de ce que disoit son maître,
-mit la main sur sa poitrine, et lui fit une
-profonde inclination.&mdash;Puis mettant son chapeau
-sur le parquet, et prenant le sermon
-de la main gauche, pour avoir la droite, il
-avance avec assurance au milieu de la chambre,
-afin de mieux voir ses auditeurs, et d'en
-être mieux vu.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch43">CHAPITRE XLIII.<br />
-<i>Il est toujours tout prêt.</i></h2>
-
-
-<p>On ne pouvoit guère être mieux préparé
-que ne l'étoit le caporal. Il alloit commencer;
-mais mon père voulut savoir du docteur
-Slop, s'il n'avoit point de difficulté à proposer
-contre cette lecture. Moi? dit le docteur
-Slop, aucune; car on ne voit point de
-quel côté peut pencher celui qui a fait cet
-ouvrage. Il se peut qu'il soit d'un théologien
-de notre église, aussi bien que de la vôtre,
-et dans ce doute nous courons le même hasard.&mdash;Oh!
-pour ça, dit Trim, ce n'est ni d'un
-côté, ni de l'autre. Il ne s'agit ici que de
-la conscience.</p>
-
-<p>La raison de Trim égaya ses auditeurs,
-excepté pourtant le docteur Slop, qui tourna
-la tête vers lui, et lui jeta un coup d'&oelig;il peu
-favorable.</p>
-
-<p>Ainsi, Trim, tu peux commencer, dit mon
-père; mais lis distinctement. J'aurai ce soin-là,
-monsieur, répondit le caporal, qui fit en
-même-temps un petit mouvement de la main
-droite pour demander de l'attention et du
-silence.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch44">CHAPITRE XLIV.<br />
-<i>Avis.</i></h2>
-
-
-<p>Ce que Trim va lire mérite assurément qu'on
-ait égard à ce qu'il réclame. Mais je ne puis,
-malgré cela, m'empêcher de parler un peu,
-et c'est pour donner une idée de son attitude.
-Peut-être vous imaginerez-vous qu'elle
-étoit gênée, roide, pesante, perpendiculaire;
-qu'il divisoit exactement le poids de son corps
-sur ses deux jambes; que ses yeux étoient
-fixés comme s'il eût été sous les armes; que
-son regard étoit fier, déterminé; qu'il tenoit
-son sermon serré dans sa main gauche, comme
-il auroit tenu son fusil.&mdash;Enfin, vous pourriez
-peut-être vous figurer que Trim étoit là
-comme s'il eût été dans son peloton prêt à
-livrer combat.&mdash;Point du tout.&mdash;L'attitude
-de Trim étoit tout différente.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu2.jpg" alt="" /></div>
-<p>Il étoit en face de son monde, le corps
-incliné en avant, de manière qu'il faisoit juste
-un angle de quatre-vingt-cinq degrés et demi
-sur le plan de l'horizon.&mdash;C'est le véritable
-angle persuasif d'incidence, et les bons prédicateurs
-le savent bien. Aussi n'est-ce pas
-pour eux que je fais cette remarque, c'est
-pour les mauvais.&mdash;On peut parler et prêcher
-dans tout autre angle; cela est certain, et
-cela se fait même tous les jours; mais avec
-quel effet?&hellip; Je laisse aux connoisseurs à
-en juger.</p>
-
-<p>Mais voici une chose dont je juge moi-même.
-C'est que la nécessité de cet angle
-précis de quatre-vingt-cinq degrés et demi
-d'une exactitude mathématique, est une démonstration
-évidente que les arts et les sciences
-se prêtent des secours mutuels.</p>
-
-<p>Comment, et c'est ce qui reste à savoir,
-comment le caporal Trim put-il saisir cette
-attitude avec tant de précision, lui, qui ne
-savoit pas distinguer un angle aigu d'avec
-un angle obtus? Est-ce le hasard, le bon
-sens, l'imitation ou la nature qui lui donna
-cette attitude? C'est ce que je n'entreprends
-point de décider en ce moment. Mais ce livre-ci
-est une espèce d'encyclopédie des arts et
-des sciences, et j'examinerai cette question,
-lorsque je traiterai de l'éloquence du sénat,
-de la chaire, du barreau, des cafés, des
-ruelles, et de la salle de compagnie.</p>
-
-<p>Il se tint donc, et je le répéte, afin que
-l'on se représente bien sa posture, il se tint
-le corps incliné en avant, sa jambe droite
-étoit ferme sous lui, et portoit les sept huitièmes
-de tout son poids.&mdash;Son pied gauche,
-dont le défaut n'étoit pas désavantageux,
-avançoit un peu.&mdash;Ce n'étoit ni de côté,
-ni en avant, mais dans un <i lang="la" xml:lang="la">medium</i> agréable.
-Son genou étoit plié, mais peu, et seulement
-pour tomber dans les limites de cette ligne
-presque imperceptible de la beauté; et j'ajoute
-aussi de la ligne de science, de dignité,
-etc.&mdash;Considérez en effet, monsieur, que
-son genou avoit à soutenir la huitième partie
-de son corps.&mdash;C'est un cas où la position
-de la jambe est déterminée.&mdash;Le pied ne
-doit pas être, dans ce cas, plus avancé, le
-genou plus plié qu'il ne faut pour recevoir
-mécaniquement le poids qu'on lui destine et
-le porter.&mdash;</p>
-
-<p>Je recommande ceci aux peintres.&mdash;Dois-je
-ajouter aux orateurs? Je ne le crois pas.
-S'ils parlent debout et qu'ils ne suivent pas
-cette règle, ils doivent tomber sur le nez;
-c'est un assez bon avis.</p>
-
-<p>Mais en voilà bien assez aussi sur les pieds,
-le corps et les jambes du caporal Trim.&mdash;Il
-tenoit son sermon avec légéreté, sans négligence.
-C'est un soin qu'il avoit confié à
-sa main gauche, tandis que son bras droit
-tomboit négligemment le long de son côté,
-selon les lois de la nature et de la gravité;
-et il faut remarquer que cette main étoit
-ouverte, tournée vers ses auditeurs, et prête,
-au besoin, à aider le sentiment.</p>
-
-<p>Les yeux et les muscles de tout le visage
-du caporal étoient dans une parfaite harmonie
-avec tout le reste de son individu,
-l'air libre, sans gêne, sans contrainte, le regard
-assuré, mais sans effronterie.&mdash;</p>
-
-<p>Que les critiques ne me demandent point
-comment le caporal Trim vint à bout de se
-tenir ainsi; j'ai déjà prévenu que je l'expliquerois.
-C'est assez de savoir, maintenant,
-qu'il se tint de cette façon devant mon père,
-devant mon oncle Tobie, et devant le docteur
-Slop.&mdash;Il avoit l'air d'un orateur rompu
-dans son métier.&mdash;C'eût été un excellent
-modèle pour un statuaire.&mdash;Je doute que
-le plus ancien professeur d'un collége, que
-le professeur d'hébreu lui-même se fût mieux
-posté.&mdash;</p>
-
-<p>Enfin, Trim fit une révérence, toussa,
-et lut ce qui suit.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch45">CHAPITRE XLV.<br />
-<i>Le Sermon.</i></h2>
-
-
-<blockquote>
-<p>Epître de saint Paul aux Hébreux, chap. 13, vers. 18.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Car nous sommes persuadés d'avoir une bonne conscience.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>»Nous sommes persuadés d'avoir une bonne
-conscience?&hellip;»</p>
-
-<p>Un moment, Trim, dit mon père en l'interrogeant.&mdash;Tu
-ne donnes pas le ton qu'il
-faut à cette sentence.&mdash;Il semble que tu affectes
-de parler du nez, et de prendre un
-accent railleur, comme si le prédicateur alloit
-se plaindre de l'apôtre.</p>
-
-<p>C'est aussi ce qu'il va faire, dit Trim. Point
-du tout, répliqua mon père en souriant.</p>
-
-<p>Et moi, monsieur, dit le docteur Slop,
-je crois au contraire que Trim a raison. La
-manière rude dont il relève les paroles de
-l'apôtre annonce qu'il va blâmer sa doctrine.&mdash;C'est
-sûrement là un écrivain protestant.
-Et à quoi, s'il vous plaît, en jugez-vous? Il
-n'a encore rien dit ni pour, ni contre aucun
-des deux dogmes.&mdash;Cela est vrai: mais c'est
-que chez nous les prédicateurs répètent avec
-plus de respect ce que les apôtres ont dit;
-et si cet homme-là étoit dans certains pays,
-je vous jure qu'à son seul début on le logeroit
-pour sa vie à l'inquisition. L'inquisition?
-dit mon oncle Tobie: est-ce un édifice
-ancien ou moderne? Il n'est pas question ici
-d'architecture, répondit le docteur Slop.&mdash;L'inquisition!&hellip;
-Ah! monsieur, reprit le
-caporal, c'est la plus horrible chose&hellip;
-L'ami, s'écria mon père, gardes-en la description
-pour toi, j'en déteste jusqu'au nom.&mdash;Une
-inquisition modérée telle qu'à Rome
-et dans toute l'Italie, répliqua le docteur
-Slop, doit être considérée sous un autre point
-de vue. Elle peut être très-utile dans bien
-des cas.&mdash;Mais il s'en faut beaucoup que
-j'approuve la rigueur excessive qu'elle exerce
-dans d'autres pays.&mdash;Que le ciel ait pitié
-de ceux qui tombent entre ses mains! dit
-mon oncle Tobie. <i>Amen</i>, s'écria Trim: Dieu
-sait que mon pauvre frère est dans leurs griffes
-depuis quatorze ans.&mdash;Ton frère? Mais tu
-ne m'as jamais parlé de cela, reprit avec
-précipitation mon oncle Tobie. Trim, comment
-cela est-il arrivé? Ah! Monsieur, cette
-histoire vous feroit saigner le c&oelig;ur.&mdash;C'est
-l'affliction de ma vie. Mais elle est trop longue
-pour vous la raconter à présent; je vous la dirai
-quelque jour que nous travaillerons au boulingrin.&mdash;Je
-puis pourtant vous la dire en abrégé.&mdash;C'est
-à Lisbonne, Monsieur. Mon frère
-Thomas y étoit passé. Il servoit un négociant.
-Il devint amoureux de la veuve d'un Juif et
-l'épousa. Chacun fait ce qu'il peut dans ce
-monde; ils se mirent à vendre du boudin
-et des saucisses. Hélas! une nuit qu'ils dormoient
-tranquillement à côté l'un de l'autre,
-on vint les enlever, et on les traîna dans les
-prisons de l'inquisition avec deux petits enfans.&mdash;Que
-le bon Dieu ait pitié de lui! s'écria
-Trim en soupirant.&mdash;Ils y sont encore. C'étoit
-le meilleur garçon, continua Trim en tirant
-son mouchoir de sa poche, qui ait jamais
-existé.</p>
-
-<p>Les larmes gagnèrent si fort Trim, qu'il
-mouilla dans un instant son mouchoir en
-les essuyant.&mdash;Un silence morne régna
-quelques minutes dans la salle: le sentiment
-de la compassion y avoit pénétré.</p>
-
-<p>Allons, Trim, dit mon père, dès qu'il vit
-que sa douleur étoit moins vive, un peu de
-courage. Oublie cette triste histoire, et continue
-de lire. Je suis fâché de t'avoir interrompu.</p>
-
-<p>Le caporal Trim s'essuya le visage, remit
-son mouchoir dans sa poche, fit une inclination,
-et recommença sa lecture.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch46">CHAPITRE XLVI.<br />
-<i>Enfin le Sermon commence.</i></h2>
-
-
-<blockquote>
-<p>Epître de saint Paul aux Hébreux, chap. 13, vers. 18.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Car je suis persuadé d'avoir une bonne conscience&hellip;</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«Je suis persuadé?&hellip; je suis persuadé
-d'avoir une bonne conscience?&hellip; S'il y
-a, en effet, quelque chose dans cette vie
-sur laquelle un homme doive compter; s'il
-y a quelque chose à la connoissance de
-laquelle il doive parvenir sur une évidence
-incontestable, c'est de savoir si sa conscience
-est bonne ou non. Il ne lui faut
-qu'un peu de réflexion pour connoître le
-véritable état de ce registre.&mdash;Ses pensées,
-ses désirs doivent se retracer facilement
-à la mémoire; il doit se souvenir aisément
-de tout ce qu'il a fait.&mdash;Les vrais motifs
-de toutes les actions de sa vie ne peuvent
-échapper à la moindre de ses recherches.</p>
-
-<p>»On peut se laisser tromper par les apparences
-sur d'autres sujets.&mdash;A peine,
-selon la plainte du sage, pouvons-nous
-deviner les choses qui sont sur la terre,
-et celles qui frappent le plus nos yeux. Mais
-ici, quelle différence! L'esprit a tous les
-faits, toute l'évidence en lui-même.&mdash;La
-toile qu'il a ourdie est sous sa perception;
-il en connoît la texture, la finesse; il sait
-pour combien chaque passion est entrée
-dans ce tissu, en opérant sur les plans
-divers que le vice ou la vertu lui a présentés».</p>
-
-<p>Le style en est bon, dit mon père, et Trim
-lit à merveille.</p>
-
-<p>«Mais si la conscience n'est autre chose
-que cette faculté qu'a l'esprit de pouvoir
-applaudir ou blâmer, et de porter ensuite
-son approbation ou sa censure sur les actions
-successives de notre vie&hellip; Je conçois
-ce que vous allez m'opposer; vous
-allez dire qu'il est évident, par les termes
-mêmes de la proposition, que si ce témoignage
-intérieur est contraire à l'homme,
-qui ne doit pas naturellement s'accuser
-lui-même, il s'ensuit nécessairement que
-l'homme est coupable,&mdash;ou, au contraire,
-que si ce rapport intérieur lui est favorable,
-et que son c&oelig;ur ne le condamne point,
-ce n'est plus alors une matière de confiance,
-comme l'apôtre semble l'insinuer, mais que
-c'est une matière de certitude et de fait,
-que la conscience est bonne, et que l'homme,
-par conséquent, doit être également bon.»</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! je le disois. Nous y voilà, dit
-le docteur Slop; le prédicateur a raison,
-c'est l'apôtre qui a tort.&mdash;</p>
-
-<p>Un moment de patience, reprit mon
-père, et vous verrez bientôt que Saint-Paul
-et le prédicateur sont d'accord.&mdash;</p>
-
-<p>A-peu-près comme le loup et l'agneau,
-répliqua le docteur Slop. Mais je m'y attendois;
-voilà ce que produit la licence de
-la presse!&mdash;</p>
-
-<p>Au pis-aller, dit à son tour mon oncle
-Tobie, c'est la licence de la chaire.&mdash;Le
-sermon est manuscrit, et ne paroît pas
-avoir jamais été imprimé.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch47">CHAPITRE XLVII.<br />
-<i>Trim reprend sa lecture.</i></h2>
-
-
-<p>Imprimé? dit mon père, non. Mais Trim,
-ajouta-t-il, continue, et Trim continua.</p>
-
-<p>«Le cas, reprit-il gravement, peut paroître
-tel. La connoissance du bien et du mal est
-vivement imprimée sur l'esprit de l'homme.
-Si sa conscience, comme le dit l'écriture,
-ne s'endurcissoit pas peu-à-peu par une
-longue habitude du péché, comme certaines
-parties du corps s'endurcissent par
-l'exercice d'un travail assidu; si elle ne
-perdoit pas, par là, ce sentiment vif, cette
-perception fine et délicate qu'elle tient et
-de Dieu et de la nature&hellip; si cela n'arrivoit
-jamais,&hellip; ou s'il étoit certain que
-l'amour-propre et l'orgueil ne fissent jamais
-chanceler notre jugement; si le vil intérêt
-qui répand si souvent des nuages obscurs
-et ténébreux sur notre esprit, n'en enveloppoit
-point les facultés; si la faveur,
-l'amour, l'amitié, la prévention ne dictoient
-pas nos décisions; si les présens ne nous
-corrompoient pas; si l'esprit ne devenoit
-jamais l'apologiste d'une jouissance injuste;
-si l'intérêt gardoit toujours un profond
-silence lorsqu'on plaide une cause; si la passion
-fuyoit des tribunaux, et ne prononçoit
-pas la sentence, au lieu de la laisser porter
-à la raison qui seule devroit servir de guide&hellip;&mdash;Si
-tout cela étoit, je l'avoue, l'état
-religieux et moral de l'homme seroit ce
-qu'il estimeroit lui-même; il apprécieroit
-ses crimes ou son innocence; son approbation
-ou sa censure personnelle seroient
-ses juges.</p>
-
-<p>»Je conviens que l'homme est coupable
-quand sa conscience l'accuse&hellip; Il est bien
-rare qu'elle se trompe à cet égard.&mdash;On
-peut prononcer alors avec sûreté qu'il y
-a des motifs suffisans pour justifier l'accusation
-dans tous les cas; excepté, cependant,
-les cas mélancoliques-hypocondriaques.</p>
-
-<p>»Mais prétendre que la conscience accuse,
-lorsqu'il y a crime, c'est une fausse proposition.</p>
-
-<p>»Prétendre que l'homme est innocent, si
-la conscience ne l'accuse pas, c'est une
-fausse conséquence.</p>
-
-<p>»Qu'un chrétien rende grâce à Dieu de
-ce que son esprit ne l'accuse pas; qu'il
-s'imagine que sa conscience est bonne,
-parce qu'elle est tranquille: rien n'est si
-fréquent. Mille personnes se font tous les
-jours à elles-mêmes cette consolation: mais
-combien de fois elle est trompeuse! La règle
-paroît d'abord infaillible, je l'avoue; mais
-elle cesse de l'être, dès qu'on l'examine
-de près, et qu'on en éprouve la vérité par
-des faits. Combien on en découvre alors
-de fausses applications! combien d'erreurs!
-Hélas! elle perd toute sa force; une foule
-d'exemples, qui ne sont que trop communs
-dans la vie humaine, en détruisent presque
-le principe.</p>
-
-<p>»Un homme est vicieux, ses m&oelig;urs sont
-entièrement corrompues; sa conduite est
-détestable aux yeux de tous ceux qui le
-connoissent; toutes les actions de sa vie
-sont scandaleuses; il vit ouvertement dans
-le crime&hellip; il abuse, il ruine, il abyme
-l'infortunée que sa perversité a associée à
-sa débauche; il lui a dérobé sa dot la plus
-précieuse, en la couvrant de honte et d'infamie;
-et contre tout sentiment d'humanité,
-il plonge dans la douleur sa famille
-vertueuse et désolée&hellip; Vous croyez peut-être
-que la conscience de cet homme l'inquiète
-bien vivement; qu'il est dans une continuelle
-agitation; qu'il ne peut dormir ni
-jour, ni nuit; que son ame est bouleversée,
-déchirée par des remords?&hellip;</p>
-
-<p>»Hélas! la conscience n'agissoit sur lui,
-que comme Baal agissoit sur ses adorateurs.
-Il a d'autres affaires apparemment que de
-vous écouter, disoit le saint prophète Elisée.
-Peut-être cause-t-il avec quelqu'un; peut-être
-est-il occupé de quelque négociation.&mdash;Il
-est peut-être en voyage; peut-être
-dort-il, et qu'on ne peut l'éveiller.</p>
-
-<p>»Peut-être aussi que cet homme-ci est
-sorti, accompagné de l'honneur, pour aller
-se battre en duel&hellip; Qui sait s'il n'est
-point allé payer une dette du jeu, ou
-quelqu'autre dette que ses débauches lui
-ont fait contracter! Voilà des actions honnêtes,
-et vous voyez bien que pendant tout
-ce temps, la conscience ne le trouble guère.
-Elle ne peut, tout au plus, que déclamer,
-à l'écart, contre ses filouteries, que blâmer
-les crimes légers dont sa fortune et
-son rang auroient dû le garantir. C'est un
-bruit si sourd, qu'il ne l'entend pas; et
-cet homme vicieux vit avec autant de gaieté,
-il dort aussi paisiblement dans son lit, il
-meurt avec aussi peu, et, peut-être, avec
-moins d'inquiétude que l'homme le plus
-vertueux.</p>
-
-<p>»Voyez cet autre; il est d'une bassesse,
-d'une avarice sordide&hellip; Sans pitié, sans
-compassion, son c&oelig;ur serré est fermé à
-tout sentiment de bienfaisance; c'est un
-misérable qui n'a jamais senti d'amitié particulière,
-qui n'a jamais conçu qu'on pût
-s'intéresser au bonheur public. Il passe dans
-une apathie insensible auprès de la veuve
-et de l'orphelin qui cherchent des secours,
-et voit, sans pousser un soupir, toutes les
-misères qui sont attachées à la vie humaine.»</p>
-
-<p>Je détestois l'autre, dit Trim; mais celui-ci
-est mon exécration.</p>
-
-<p>«La conscience va sans doute s'élever;
-elle va foudroyer ce c&oelig;ur de fer&hellip; Grâces
-à Dieu, s'écrie-t-il, ma conscience ne me
-fait aucun reproche; je paie exactement
-ce que je dois; personne ne peut me demander
-un sou;&mdash;je ne viole point la foi de
-mes promesses; je n'en fais aucune que
-je ne remplisse;&mdash;je ne me livre point au
-libertinage; la femme de mon voisin est
-en sûreté; elle est à l'abri de mes séductions.&mdash;Le
-ciel me préserve de ces crimes
-si fréquens parmi les hommes, de l'adultère,
-de l'inceste. Je ne suis pas comme
-ce libertin qui est devant moi, et à qui
-rien ne coûte.&mdash;</p>
-
-<p>»Considérez cet autre; il est fin, subtil,
-rusé, insinuant&hellip; Observez toute sa vie.
-Ce n'est qu'un tissu délié d'artifices obscurs,
-d'astuces presque imperceptibles,
-de faux-fuyans captieux et injustes, pour
-se jouer indignement de ce que les lois
-ont de plus sacré.&mdash;Il trahit la bonne foi;
-nos propriétés sont troublées, et souvent
-envahies par sa coupable adresse. Vous le
-voyez occupé à former des projets, qu'il
-ne fonde que sur l'ignorance des autres,
-sur les embarras où ils se trouvent, sur
-leur pauvreté, sur leur indigence: sa fortune
-s'élève sur l'inexpérience de la jeunesse,
-ou sur l'humeur franche et ouverte
-d'un ami qui a confiance en lui, et qui
-lui auroit donné jusqu'à sa vie.&mdash;</p>
-
-<p>»La vieillesse arrive.&mdash;Un repentir tardif
-vient l'exciter à jeter les yeux sur ce compte
-abominable.&mdash;La conscience lui parle:
-c'est elle qu'il charge de feuilleter les lois
-et les statuts qu'il a transgressés.&mdash;Il observe,
-et il ne voit aucune loi expresse
-ou formelle qu'il ait ouvertement violée.
-Il aperçoit qu'il n'a encouru expressément
-aucune peine afflictive, ni confiscation de
-biens.&mdash;Aucun fléau n'est prêt à tomber
-sur sa tête; il ne voit point de cachots
-ouverts pour le recevoir.&mdash;Qu'a-t-il donc
-fait qui puisse effrayer sa conscience?&hellip;
-Rien. La conscience se trouve retranchée
-derrière la lettre de la loi. Elle est là assise,
-invulnérable, et si bien fortifiée de tous
-côtés par des cas, des rapports, des analogies,
-qu'elle est inattaquable. L'honneur,
-la probité, la prédication, tonnent&hellip;
-Cela est inutile; elle est inébranlable dans
-son fort.»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch48">CHAPITRE XLVIII.<br />
-<i>Un petit coup d'éperon au dada de mon
-oncle Tobie.</i></h2>
-
-
-<p>Son fort! dit mon oncle Tobie. Trim et
-lui se regardèrent à ce mot.&mdash;Ce sont là
-de bien misérables fortifications, Trim, dit
-mon oncle Tobie, en remuant la tête.&mdash;Je
-vous en réponds, Monsieur, répliqua Trim,
-et sans les comparer aux nôtres&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais Trim, dit mon père, si tu jases,
-Obadiah sera de retour avant que tu aies
-fini.&mdash;</p>
-
-<p>Le sermon est fort court, répondit Trim.</p>
-
-<p>&mdash;Tant pis, dit mon oncle, je voudrois
-qu'il fût plus long; il me plaît beaucoup:
-mais puisque mon frère le veut, Trim,
-continue. Trim reprit sa lecture.</p>
-
-<p>«Un quatrième, continua-t-il, ne cherche
-pas même cet indigne refuge.&mdash;Il abandonne
-cet enchaînement insidieux de bassesses,
-de perfidies.&mdash;Tous ces complots
-secrets, toutes ces précautions pénibles que
-tant d'autres prennent pour parvenir à leur
-but, sont indignes de lui; elles ne sont
-faites que pour de petits esprits, pour des
-génies légers et superficiels.&mdash;Mais, lui?&hellip;
-l'effronté! l'impudent! voyez comme il
-trompe, ment, se parjure, vole, assassine!
-Il ne va que d'atrocités en atrocités.&mdash;</p>
-
-<p>»Je ne citerai point d'autres exemples.&mdash;Ceux-là
-suffisent. Ils sont pris dans la vie
-humaine, et trop notoires pour qu'on exige
-que j'en donne des preuves.&mdash;Si quelqu'un
-cependant doutoit de leur réalité, si quelqu'un
-soupçonnoit qu'il est impossible qu'un
-homme cherche ainsi à se tromper soi-même,
-j'en serois au désespoir: mais je le renverrois,
-pour me justifier, à ses propres réflexions;
-j'en appellerois à son propre c&oelig;ur.</p>
-
-<p>»Oui, c'est à lui que j'en appellerois. Je
-ne lui demanderois qu'une chose; c'est qu'il
-considérât tous les côtés par lesquels son
-c&oelig;ur déteste les mauvaises actions qu'il
-peut avoir commises, quoiqu'elles soient,
-de leur nature, aussi infâmes, aussi laides
-les unes que les autres, et qu'il n'y ait
-point de choix.&mdash;Mais il trouvera que
-celles dont il s'est rendu coupable par habitude,
-par inclination, sont ordinairement
-parées de toutes les fausses beautés dont
-un pinceau flatteur peut les orner. Il croira
-voir les fleurs les plus agréables.&mdash;Mais
-les autres lui paroîtront dans toute leur
-nudité.&mdash;Il les verra difformes, horribles;
-elles ne se peindront à ses yeux qu'avec
-toutes les couleurs de la honte, de l'extravagance,
-du déshonneur, de l'humiliation
-et de l'infamie.</p>
-
-<p>»Rappelez-vous ce trait de l'histoire de
-David, lorsqu'il surprit Saül endormi dans
-une caverne, et qu'il lui coupa un pan
-de sa robe; combien de reproches sensibles
-son c&oelig;ur ne se fit-il pas d'avoir commis
-cette action? Mais voyez-le ensuite dans
-l'aventure d'Urie. Voyez comme il sacrifie,
-sans pitié, un brave et fidelle serviteur à
-sa passion déréglée. Sa conscience au moins
-va le poignarder.&mdash;Non. Son c&oelig;ur calme
-ne se fait aucun reproche. Une année entière
-se passe sans que son crime trouble
-sa sécurité. Il faut que le prophète Nathan
-vienne lui en peindre toutes les horreurs.&mdash;Jusqu'à
-ce moment il n'en avoit pas fait
-voir le moindre repentir.</p>
-
-<p>»Telle est donc la conscience. Ce moniteur,
-autrefois si fidelle, si surveillant, et
-que l'Être suprême a placé en nous comme
-un juge aussi terrible qu'équitable; hélas!
-il ne prend si souvent qu'une connoissance
-imparfaite de ce qui s'y passe, il essuie
-tant de contradictions et d'obstacles, il
-s'acquitte des devoirs qui lui sont prescrits,
-avec tant de négligence, et quelquefois avec
-tant d'infidélité, qu'il n'est pas possible
-de se fier à lui seul.&mdash;Il faut de nécessité,
-et de nécessité absolue, lui associer un
-autre principe qui puisse le secourir dans
-ses décisions.</p>
-
-<p>»Et voici ce qui est de la dernière importance
-pour vous.&mdash;Le malheur le plus
-terrible qui puisse vous arriver, est de vous
-égarer, de vous jeter dans l'erreur à cet
-égard&hellip; Philosophes impies! frémissez&hellip;
-songez qu'il n'est qu'un seul moyen de se
-former un jugement sûr du mérite réel
-qu'on peut avoir en qualité d'honnête
-homme, de citoyen utile, de sujet fidelle à
-son roi, et de serviteur zélé de la Divinité.&mdash;C'est
-d'appeler la religion et la morale
-au secours de la conscience; c'est de voir
-ce qui est écrit dans la loi de Dieu; c'est
-de consulter la raison et les obligations invariables
-de la vérité et de la justice.</p>
-
-<p>»La conscience se guide-t-elle sur ces rapports?&hellip;
-Si votre c&oelig;ur alors ne vous condamne
-point, vous serez dans le cas que
-l'apôtre suppose.&mdash;Vous aurez raison de
-croire que la règle est infaillible&hellip;» (Le
-sommeil qui avoit déjà jeté du sable dans les
-yeux du docteur Slop, le gagna ici tout-à-fait,
-et il s'endormit profondément). «Oui,
-vous aurez alors confiance en Dieu; vous
-croirez que le jugement que vous venez de
-porter sur vous-même, est celui de Dieu,
-et que ce n'est qu'une anticipation de cette
-juste sentence que l'Être suprême, à qui
-vous devez compte de toutes vos actions,
-portera lui-même un jour sur votre conduite.</p>
-
-<p>»C'est alors qu'on peut s'écrier avec l'auteur
-du livre de l'Ecclésiaste: Heureux
-l'homme à qui sa conscience ne reproche
-point une multitude de péchés!&hellip; Heureux
-l'homme dont le c&oelig;ur ne le condamne
-point! Pauvre ou riche, il sera toujours
-gai, son visage riant annoncera la joie de
-son ame, et son esprit lui dira plus de
-choses que sept sentinelles qui seroient au
-haut d'une tour&hellip;»</p>
-
-<p>(Une tour, dit mon oncle Tobie, est bien
-peu de chose, si elle n'est pas flanquée).</p>
-
-<p>«Il résoudra ses doutes, le conduira dans
-les sentiers obscurs infiniment mieux que
-les plus habiles casuistes.&mdash;Les cas, les
-restrictions des jurisconsultes lui paroîtront
-des choses simples et unies. Les lois humaines,
-en effet, ne sont pas des lois originaires
-et primitives; elles n'ont été introduites
-que par la nécessité, et pour nous
-défendre des entreprises nuisibles de ces
-consciences perverses, qui ne se font pas
-de loi par elles-mêmes.&mdash;Elles ne prescrivent
-de règles, que dans les cas où les
-principes et les remords de la conscience
-ne sont pas assez forts pour nous rendre
-équitables&hellip; Elles apprennent aux scélérats
-qu'ils doivent être justes par la terreur des
-supplices.»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch49">CHAPITRE XLIX.<br />
-<i>Il va courir le galop.</i></h2>
-
-
-<p>Oh! je vois, dit mon père, à quelle
-intention ce sermon a été composé. On l'a
-sûrement destiné pour quelque prison.&mdash;J'en
-aime la tournure, et je suis fâché que
-le docteur Slop se soit endormi avant d'être
-convaincu que le prédicateur n'a point insulté
-saint Paul, et que l'apôtre et lui sont
-parfaitement d'accord.&mdash;Frère Tobie, il n'y
-a véritablement point de différence entre eux.&mdash;Mais
-quand il y en auroit, répondit mon
-oncle Tobie, qu'importe? Les meilleurs amis
-du monde ont quelquefois une façon de
-penser toute différente.&mdash;Tu as raison,
-frère Tobie, reprit mon père, en lui donnant
-la main. Mais, frère, remplis ta pipe, et moi
-la mienne, et Trim continuera ensuite sa
-lecture.</p>
-
-<p>Eh bien! Trim, dit mon père, en remplissant
-sa pipe, que penses-tu du sermon?</p>
-
-<p>Moi? ma foi, je pense, dit le caporal,
-que ces sept hommes qui sont au haut de
-la tour, et qu'on a mis là en sentinelle, sont
-en bien plus grand nombre qu'il ne faut.&mdash;Si
-on continuoit d'en mettre autant au même
-endroit, ce seroit harasser, à propos de rien,
-un régiment tout entier, et un officier qui
-aime sa troupe ne la fatigue pas. Deux sentinelles
-font tout aussi bien que vingt.&mdash;J'ai
-cent fois commandé moi-même dans le corps-de-garde,
-ajouta Trim, en prenant un pouce
-de plus de hauteur, et je n'ai jamais laissé
-plus de deux sentinelles à tous les postes que
-j'ai relevés.&mdash;C'étoit fort bien, Trim, dit
-mon oncle Tobie; mais tu ne sais pas que
-les tours, du temps de Salomon, n'étoient
-pas comme nos bastions, qui sont flanqués
-et défendus par d'autres ouvrages.&mdash;Les
-bastions, Trim, n'ont été inventés que
-depuis la mort de Salomon.&mdash;Il n'y avoit
-pas non plus d'ouvrages à cornes, ou de
-ravelins devant la courtine.&mdash;On ne faisoit
-point de grands fossés, tels que nous les
-faisons aujourd'hui avec une cuvette ou un
-petit fossé au milieu,&mdash;ni de chemins couverts,
-ni de palissades au long pour se garantir
-d'un coup de main.&mdash;Ainsi, les sept
-hommes au haut de la tour étoient sûrement
-un petit détachement du corps-de-garde
-qu'on avoit probablement posté en bas, et
-ils étoient là, tout à-la-fois, pour voir et
-pour défendre au besoin ce poste important&hellip;&mdash;Mon
-père sourioit en lui-même, et
-n'osoit pas le faire d'une manière ostensible.&mdash;Après
-ce qui étoit arrivé, cela n'auroit
-pas convenu.&mdash;Il alluma sa pipe, et dit au
-caporal de continuer. Trim reporta le sermon
-à la hauteur de ses yeux, et lut.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch50">CHAPITRE L.<br />
-<i>Le Sermon continue.</i></h2>
-
-
-<p>«Avec la crainte de Dieu devant nous,
-avec de la droiture et de la probité dans
-tout ce que nous faisons ensemble, on
-accomplit à-la-fois les devoirs de la religion
-et de la morale. C'est qu'ils sont inséparables,
-et qu'on ne peut les diviser sans les
-détruire réciproquement.&mdash;J'avoue cependant
-qu'on essaie souvent de les séparer
-dans la pratique.</p>
-
-<p>»Hélas! cela n'est que trop vrai. Rien
-n'est si ordinaire que de voir des hommes
-qui n'ont aucun sentiment de religion, et
-l'avouer sans rougir, s'offenser vivement
-qu'on doute de leur caractère moral, ou
-qu'on ne soit pas persuadé qu'ils sont
-scrupuleusement justes dans tout ce qu'ils
-font.</p>
-
-<p>»Quoiqu'il y ait quelque apparence que
-la chose est ainsi, quoique je ne soupçonne
-qu'à regret une vertu aussi aimable que
-celle de la droiture morale; cependant,
-dès que j'approfondis et que j'examine les
-raisons de cette vertu apparente, j'en
-trouve bien peu pour envier à un tel homme
-l'honneur de son motif.</p>
-
-<p>»Qu'il déclame sur ce sujet avec autant
-d'emphase qu'il voudra; qu'il s'enflamme
-de tout le feu de nos philosophes, ce phosphore
-brillant ne me séduit pas. Il n'a toujours
-qu'une vertu apparente, sans solidité,
-ou qui n'a du moins pour fondement que
-son intérêt, son orgueil, sa vanité, son
-aisance, ou quelque autre passion passagère,
-dont la mobilité ne doit certainement
-pas nous inspirer de la confiance en lui,
-dans les choses importantes.&mdash;</p>
-
-<p>»Je connois le banquier qui fait mes affaires.&mdash;Je
-tombe malade, et j'envoie
-chercher le médecin&hellip;» Le médecin? le
-médecin? s'écria le docteur Slop, en se réveillant
-en sursaut. Point de médecin, s'il
-vous plaît; on n'en a pas besoin. Au diable
-les médecins pour accoucher une femme!&hellip;</p>
-
-<p>«Je sais qu'ils n'ont guère de religion, ni
-l'un ni l'autre.&mdash;Il n'y a point de jour que
-je ne les entende en faire l'objet de leurs
-railleries, que je ne les en voie traiter tous
-les dogmes avec la dernière indignité.&mdash;On
-ne peut douter que ce ne soit des monstres
-d'impiété.&mdash;Eh bien! cependant je confie ma
-fortune à l'un, et je livre ma vie à l'autre.</p>
-
-<p>»Quelle est donc la raison de cette confiance?
-Elle est bien foible, sans doute:
-elle ne consiste que dans l'idée que l'un ou
-l'autre ne voudra pas s'en prévaloir pour
-me faire du tort. Je considère que la probité
-leur est nécessaire pour assurer leur
-état et leurs succès dans ce monde;&mdash;en
-un mot, je me persuade qu'ils ne peuvent
-pas me nuire, sans se nuire encore plus à
-eux-mêmes.&mdash;</p>
-
-<p>»Mais je suppose que leur intérêt fût de
-me faire tort; que l'un, sans altérer sa réputation,
-pût s'emparer de mon bien; que
-l'autre, sans avilir son état, me précipitât
-dans le tombeau, pour jouir plus promptement
-de quelque avantage que je lui aurois
-fait&hellip; Quels motifs ai-je alors de
-me fier à eux? la religion?&hellip; c'est le
-plus fort: mais il n'en ont point! L'intérêt,
-qui est le motif le plus fort après la religion?&hellip;
-mais il est contre moi!&hellip;
-Qu'ai-je donc à mettre dans le bassin opposé,
-pour contrebalancer cette tentation?&hellip;
-Hélas! rien, rien qui ne soit plus léger
-que ces globules d'air qui se forment sur
-l'eau, quand celle du ciel tombe.&mdash;Il faut
-nécessairement que je reste à la merci de
-l'honneur, ou de quelqu'autre principe
-qu'enfante le caprice. Quelle sûreté pour des
-choses aussi précieuses que ma vie et ma
-propriété!</p>
-
-<p>»On ne peut donc pas compter sur les
-vertus morales, sans religion. Ce sont des
-êtres fantastiques qui se dissipent d'un moment
-à l'autre, ou qui changent si souvent
-de forme, qu'on ne les reconnoît plus.</p>
-
-<p>»Mais on ne peut pas compter non plus
-sur la religion, sans vertus morales. J'ai
-dit qu'elles étoient inséparables, qu'elles
-s'appuyoient mutuellement. Est-il rare,
-cependant, de voir un homme, qui n'a
-presque point de vertus morales, inspirer
-la plus haute opinion de son caractère
-religieux?</p>
-
-<p>»Le scélérat! il est avare, colère, vindicatif,
-inexorable, implacable&hellip; Il manque
-de droiture dans toutes ses actions; mais
-il parle tout haut contre l'incrédulité du
-siècle; il affecte le zèle le plus ardent pour
-certains points de religion: on le voit deux
-fois par jour prier avec ferveur au pied
-des autels; il fréquente les sacremens;&mdash;il
-s'amuse avec certaines parties instrumentales
-de la religion, et se croit un homme
-religieux, qui s'est acquitté avec exactitude
-de tous ses devoirs envers Dieu. Il ne lui
-manque plus qu'un vice: il l'a. Séduit par
-la force de cette illusion, il méprise avec
-un orgueil spirituel tous ceux qui n'affectent
-point la même piété, et qui ont pourtant
-plus d'honneur et plus de droiture que lui.</p>
-
-<p>»C'est encore là un des maux funestes
-qu'éclaire le soleil.</p>
-
-<p>»Que de crimes ce zèle mal entendu de
-religion sans morale a causés dans le monde!
-Que de scènes de cruauté, de meurtre,
-de rapine, d'effusion de sang il a produites!</p>
-
-<p>»Dans combien de pays!&hellip;» Trim
-balançoit ici sa main droite avec de grands
-mouvemens, en avant et en arrière, et continua
-jusqu'à la fin du passage&hellip;</p>
-
-<p>«Dans combien de pays ce zèle furieux
-n'a-t-il pas porté le feu, le sang et la désolation,
-sans respecter ni l'âge, ni le mérite,
-ni le sexe, ni les rangs? Il semble
-que ce faux zèle donnât à ceux qui s'en
-prétendoient inspirés, l'horrible privilége
-de se livrer à toutes sortes d'injustices,
-d'infamies et d'atrocités.&mdash;La compassion
-étoit bannie de leurs c&oelig;urs.&mdash;Plus durs
-que les rochers, ils étoient sourds aux cris
-des malheureux qui tomboient sous leurs
-coups; ils ne faisoient pas une action que
-ce ne fût pour avilir ou déshonorer l'humanité.»</p>
-
-<p>Ouf!&hellip; dit Trim, qui avoit lu de suite
-sans respirer: je me suis trouvé dans bien
-des combats; mais je n'en ai point vu
-comme celui-ci.&mdash;Je n'aurois pas lâché la
-détente de mon fusil dans une pareille rencontre,
-pour le grade même d'officier-général.&mdash;</p>
-
-<p>Parbleu! dit le docteur Slop, voilà, voilà
-une belle réflexion! Savez-vous seulement
-ce que vous venez de lire?</p>
-
-<p>Je sais, répondit vivement Trim, que
-je n'ai jamais refusé quartier à ceux qui
-me l'ont demandé, et que j'aurois plutôt
-perdu la vie, que de mettre mon fusil en
-joue sur des femmes ou sur des enfans.</p>
-
-<p>Tiens, Trim, dit mon oncle Tobie, voilà
-une couronne pour toi, afin que tu boives
-ce soir avec Obadiah, à qui j'en donnerai
-une autre.&mdash;Monsieur, je vous rends grâce,
-dit Trim: mais j'aimerois mieux que ces
-pauvres femmes les eussent.&mdash;Tu es un
-brave et bon garçon, Trim, reprit mon
-oncle.&mdash;Et mon père remua la tête en
-signe d'approbation, comme s'il eût voulu
-dire, cela est vrai.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Trim, dit-il, continue ta lecture;
-il me semble que tu as bientôt achevé.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch51">CHAPITRE LI.<br />
-<i>Trim lit toujours.</i></h2>
-
-
-<p>«Si le témoignage, hélas! des siècles passés
-ne suffit pas, voyez combien même de
-nos jours ces faux zélés prétendent honorer
-Dieu par des actions qui les déshonorent
-eux-mêmes, et qui font le scandale de l'univers
-entier.</p>
-
-<p>»Descendez un instant avec moi dans ces
-prisons affreuses de l'inquisition;&mdash;voyez-y
-la religion assise sur un tribunal d'ébène,
-soutenue par des gênes et des tortures,
-et foulant à ses pieds la justice et la compassion,
-enchaînées et immobiles&hellip;
-Ecoutez les longs gémissemens de ce malheureux
-qu'on arrache de son cachot de
-ténèbres, pour lui faire son procès, et le
-livrer ensuite à tous les tourmens les plus
-cruels, qu'un système délibéré de cruauté
-ait pu inventer.» Trim enflammé de colère
-eut bien de la peine ici à la renfermer en
-lui-même. «Voyez, continua-t-il, le corps de
-ce misérable épuisé par la faim et la douleur.
-C'est une victime qu'on va livrer aux bourreaux.»&mdash;</p>
-
-<p>Ah! s'écria Trim, du ton le plus plaintif:
-c'est mon frère; c'est mon malheureux
-frère Thomas!&mdash;Et laissant tomber involontairement
-le sermon pour joindre ses mains:
-Ah! messieurs, je crains que ce ne soit
-mon pauvre frère!&hellip;&mdash;Mon père, mon
-oncle Tobie, et même le docteur Slop qui
-ne s'attendrissoit pas facilement, furent vivement
-émus de la douleur de Trim.&mdash;Trim,
-dit mon père, ce n'est pas ici une relation
-historique que tu lis, c'est un sermon. Reprends,
-mon enfant, reprends-en la dernière
-phrase.</p>
-
-<p>«Voyez le corps de ce misérable épuisé
-par la faim et la douleur. C'est une victime
-qu'on va livrer aux bourreaux.&mdash;</p>
-
-<p>»Observez le mouvement de ce terrible
-instrument;&mdash;voyez comment on l'étend.
-Quels tourmens! Ses nerfs et ses muscles
-se tordent; les convulsions de la mort
-la plus douloureuse sillonnent son visage
-de mille manières: c'est tout ce que la
-nature peut souffrir&hellip; Son ame arrachée
-de ses plus profondes retraites, est
-déjà sur ses lèvres prête à partir.»&mdash;Par
-le ciel! s'écria Trim, je n'en lirois pas davantage
-pour l'empire du monde! Ces horreurs
-s'épuisent, peut-être en ce moment,
-sur mon pauvre frère à Lisbonne.&mdash;Eh!
-non, mon cher Trim, dit mon père, ce
-n'est pas là une histoire, ce n'est qu'une simple
-description&hellip;&mdash;Oui, mon garçon,
-ce n'est pas autre chose, reprit le docteur
-Slop; ainsi tranquillise-toi.&mdash;</p>
-
-<p>Cependant, dit mon père, puisque cela
-lui cause tant de peine, ce seroit une cruauté
-de le forcer à continuer.&mdash;Trim, donne-moi
-le sermon, j'acheverai de le lire, et tu
-peux t'en aller si tu veux.&mdash;Je n'en voudrois
-pas lire davantage, répond Trim, pour la
-couronne des trois royaumes; mais si monsieur
-veut me le permettre, je resterai pour
-l'entendre jusqu'à la fin.&mdash;</p>
-
-<p>Le pauvre Trim! s'écria mon oncle.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch52">CHAPITRE LII.<br />
-<i>Mon père lit.</i></h2>
-
-
-<p>«Enfin, voilà qu'on le ramène dans son
-cachot. Juste ciel! on ne tardera pas à
-l'en tirer, pour le livrer aux insultes de
-la populace, et le précipiter ensuite dans
-ce bûcher qu'un zèle fantastique lui a préparé.&mdash;Et
-c'est là comme en agissent des
-fidèles!&hellip; Malheureux enthousiastes!
-ignorez-vous que cette conduite atroce est
-absolument opposée à l'esprit du christianisme?
-Ah! rappelez-vous cette règle décisive
-et sûre que Jésus-Christ nous a
-laissée: <i>à fructibus eorum cognoscetis eos</i>:
-vous reconnoîtrez ces faux zélés à leurs
-&oelig;uvres.»</p>
-
-<p>Grâces à Dieu, il est donc mort! s'écria
-Trim; ses peines sont finies, et on ne peut
-pas lui faire plus de mal&hellip; Ah! messieurs.</p>
-
-<p>Ah! tais-toi, dit mon père, un peu impatienté;
-nous ne finirions jamais, si ces
-interruptions se renouvelloient si souvent.</p>
-
-<p>«Je n'ajouterai à tout ce que je viens de
-dire, que deux ou trois règles fort courtes,
-qui en sont les conséquences.</p>
-
-<p>»Toutes les fois qu'un homme déclame
-contre la religion, soyez sûr que la violence
-de ses passions l'a emporté sur sa
-croyance.&mdash;Une vie déréglée et une bonne
-croyance sont incompatibles; et lorsqu'elles
-se séparent l'une de l'autre, c'est que l'on
-veut tâcher d'obtenir quelque tranquillité
-dans l'esprit.</p>
-
-<p>»Lorsqu'un homme de cette espèce vous
-dira que telle ou telle chose choque sa
-conscience, c'est comme s'il vous disoit
-qu'elle lui cause du dégoût. Il faut le comparer
-à ces hommes blasés, qui ne peuvent
-supporter certains alimens.</p>
-
-<p>»En un mot, ne vous confiez point à
-un homme, de tel rang qu'il soit, s'il n'est
-consciencieux dans toutes ses actions.</p>
-
-<p>»Et pour ce qui vous regarde, souvenez-vous
-de cette distinction simple et sans
-équivoque. C'est que votre conscience n'est
-pas une loi. Non. C'est Dieu qui a fait la
-loi, et qui a placé la conscience en nous
-pour décider selon cette loi.&mdash;Mais n'allez
-pas croire que ce doit être comme un cadi
-asiatique, qui juge selon le flux ou le reflux
-de ses passions. La conscience ne doit juger
-que comme un juge britannique, qui, dans
-cet heureux pays de liberté, de raison et
-de bon sens, ne se fait point de nouvelles
-lois, mais juge suivant les lois qu'il trouve
-écrites.»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch53">CHAPITRE LIII.<br />
-<i>Dialogue.</i></h2>
-
-
-<p class="c"><span class="sc">Mon Père.</span></p>
-
-<p>En vérité, Trim, je suis fort content de
-toi.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Docteur Slop.</span></p>
-
-<p>Et moi aussi.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Mon Père.</span></p>
-
-<p>Il a très-bien lu le sermon.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Docteur Slop.</span></p>
-
-<p>Fort bien!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Mon Oncle Tobie.</span></p>
-
-<p>A merveille!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Docteur Slop.</span></p>
-
-<p>Il n'y a que ses commentaires qu'il auroit
-pu épargner.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Trim.</span></p>
-
-<p>Ma foi! je n'ai pu y tenir&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Mon Oncle Tobie.</span></p>
-
-<p>Le pauvre garçon!&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Trim.</span></p>
-
-<p>Je sais bien que j'aurois mieux lu, si j'avois
-été moins affecté.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Docteur Slop.</span></p>
-
-<p>Cela est vrai.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Mon Père.</span></p>
-
-<p>Point du tout. C'est précisément ce qui te
-l'a bien fait lire. Morbleu! il seroit à souhaiter
-que nos prédicateurs débitassent les leurs avec
-la même force; ils feroient plus de sensation
-sur leurs auditeurs.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Mon Oncle Tobie.</span></p>
-
-<p>Ah çà! mais que va-t-il devenir? je serois
-fâché qu'il fût perdu&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Mon Père.</span></p>
-
-<p>Perdu? et moi aussi. Il m'a trop fait de
-plaisir&hellip; Il est dramatique. Cette manière
-d'écrire, maniée adroitement, saisit l'attention.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Docteur Slop.</span></p>
-
-<p>Ah! oui. Je m'en suis bien aperçu.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Mon Oncle Tobie.</span></p>
-
-<p>Mais comment diable s'est-il trouvé dans
-mon <i>Stévinus</i>?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Mon Père.</span></p>
-
-<p>Ma foi! c'est ce que j'ignore; il faudroit
-être aussi habile que Stévinus, pour résoudre
-cette question.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch54">CHAPITRE LIV.<br />
-<i>Le Sermon court la pretentaine.</i></h2>
-
-
-<p>Mon oncle Tobie fit un sourire agréable
-de plaisir à l'éloge de Stévinus. Cela ne rompit
-point la conversation sur le sermon, et mon
-père fit part de ses conjectures sur l'auteur.&mdash;Je
-crois le connoître, dit-il; je gagerois
-quasi qu'il est du ministre de notre paroisse.</p>
-
-<p>Ce qui faisoit croire à mon père qu'il étoit
-d'Yorick, c'en étoit le style. Il étoit aussi dans
-sa méthode.&mdash;Ses conjectures se réalisèrent
-deux jours après. Yorick envoya un domestique
-le demander à mon oncle Tobie.</p>
-
-<p>Mais comment s'étoit-il trouvé dans son
-Stévinus? Mon oncle Tobie s'éclaircit de cette
-circonstance par la même occasion. Yorick,
-à qui toutes espèces de connoissances étoient
-précieuses, lui avoit emprunté son Stévinus.
-Il fit son sermon pendant qu'il avoit Stévinus;
-il le mit par mégarde dans le livre, et en
-renvoyant le livre à mon oncle, il ne songea
-point au sermon.</p>
-
-<p>Le destin de ce sermon est assez singulier.&mdash;Le
-bon Yorick n'avoit pas toujours des
-habits qui ne faisoient que de sortir des mains
-du tailleur. Son sermon se perdit une seconde
-fois en glissant à travers la poche et la doublure
-déchirée de sa veste. C'étoit un jour
-qu'il montoit sur son bidet de quatre-vingt
-sous, le sermon tomba dans la boue, et le
-bidet l'y enfonça en piétinant. Il y resta quelque
-temps. Un mendiant qui passa l'aperçut,
-et l'en tira. Il le vendit au bedeau d'une paroisse
-voisine pour un pot de bierre, et le
-bedeau en fit présent à son curé, et depuis
-oncques il ne revint dans les mains de son
-propriétaire. Il mourut sans le revoir.</p>
-
-<p>Le curé sans doute en avoit fait usage. Cependant
-je ne l'assure pas. Un curé peut être
-assez instruit pour se passer des ouvrages des
-autres.&mdash;Celui-ci tomba, je ne sais comment,
-dans les mains d'un chanoine de la cathédrale
-d'Yorck, et quelle trouvaille pour un
-chanoine! M. le prébendaire d'Yorck l'apprit
-bientôt par c&oelig;ur, et le débita dans son église.
-Il fut applaudi, et le fit imprimer quelque
-temps après, avec son nom en gros caractères
-au frontispice. Yorick avoit essuyé plusieurs
-de ces revers pendant sa vie; mais il
-étoit cruel de le dépouiller après sa mort, et
-d'enlever à sa mémoire l'honneur de ses propres
-ouvrages.&mdash;Le ciel ne l'a pas voulu. Ce
-larcin fut découvert quelque temps après. Je
-le publie pour trois raisons.</p>
-
-<p>La première, c'est que cela n'empêchera
-point l'homme au canonicat d'arriver aux
-dignités ecclésiastiques. Il n'y auroit peut-être
-pas quatre personnages en Angleterre qui
-atteignissent à l'épiscopat, s'ils n'y alloient
-que par leurs sermons; et si cela est en Angleterre,
-cela peut bien être ailleurs, comme
-on sait.</p>
-
-<p>L'autre raison, c'est que j'aime à rendre
-justice à qui elle appartient.</p>
-
-<p>Enfin, c'est que je procurerai peut-être
-par-là du repos à l'ame d'Yorick.&mdash;Les
-bonnes gens de la campagne, sans compter
-les personnes qui passent pour avoir l'esprit
-fort, viennent me dire qu'elle se laisse voir
-souvent. Yorick est devenu un esprit&hellip; Je
-calmerai par-là ses agitations; et c'est un
-pas que je ne serai sûrement pas obligé de
-prodiguer pour beaucoup d'autres. Je ne crois
-pas que ceux qui prêchent ses sermons, ou
-qui en prêchent d'autres que les leurs, et
-même fort souvent les leurs, subissent jamais
-une pareille métamorphose.&mdash;</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Fin du Tome premier.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2>TABLE<br />
-<span class="small">DES CHAPITRES</span><br />
-<span class="small">Contenus dans ce Volume.</span></h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td><td>Page</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre premier.</span> <i>C'étoit bien à cela qu'il
-falloit penser.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. II.</span> <i>L'Embryon.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch2">3</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. III.</span> <i>En voilà l'effet.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch3">5</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. IV.</span> <i>Que de maris sont moins sûrs!</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch4">7</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. V.</span> <i>Les Planètes.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch5">12</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. VI.</span> <i>Les volontés sont libres.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch6">14</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. VII.</span> <i>Et oui! chacun a son ton, son
-allure.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch7">16</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. VIII.</span> <i>Je n'y tiens pas toujours.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch8">20</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. IX.</span> <i>Annonce.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch9">23</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. X.</span> <i>Ce qui se voit tous les jours.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch10">26</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XI.</span> <i>On a beau faire, chacun se plaint
-toujours.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch11">28</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XII.</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch12">38</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XIII.</span> <i>L'Epitaphe.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch13">46</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XIV.</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch14">54</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XV.</span> <i>Avis aux historiens.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch15">56</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XVI.</span> <i>Le contrat de mariage.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch16">59</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XVII.</span> <i>Chagrins domestiques.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch17">67</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XVIII.</span> <i>Résolution de ma mère.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch18">69</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XIX.</span> <i>La convention.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch19">70</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XX.</span> <i>Conseil.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch20">76</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXI.</span> <i>Prenez-y garde! le cas est
-intéressant.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch21">78</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXII.</span> <i>La consultation.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch22">88</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXIII.</span> <i>Des découvertes.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch23">96</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXIV.</span> <i>L'éloge et l'utilité des digressions.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch24">109</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXV.</span> <i>Comment peindre mon oncle Tobie?</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch25">113</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXVI.</span> <i>Nous y viendrons.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch26">118</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXVII.</span> <i>Un peu de patience.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch27">120</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXVIII</span>. <i>Enfin nous y voilà.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch28">122</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXIX.</span> <i>Ce qu'on a déjà vu.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch29">128</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXX.</span> <i>Trop est trop.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch30">136</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXI.</span> <i>Le feu prend.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch31">140</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXII.</span> <i>Trim.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch32">144</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXIII.</span> <i>Les conjectures de mon oncle.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch33">155</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXIV.</span> <i>Contre-temps.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch34">157</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXV.</span> <i>Cela est clair comme le jour.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch35">160</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXVI.</span> <i>Ragotin n'est pas pire.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch36">163</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXVII.</span> <i>Combien de choses à développer.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch37">167</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXVIII.</span> <i>Il ne peut rien faire.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch38">170</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXIX.</span> <i>Comme il court!</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch39">172</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XL.</span> <i>La Dissertation.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch40">182</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XLI.</span> <i>Autre Anicroche.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch41"><i>ibid.</i></a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XLII.</span> <i>Prélude.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch42">187</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIII. <i>Il est toujours tout prêt.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch43">189</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIV. <i>Avis.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch44">190</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLV. <i>Le Sermon.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch45">194</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVI. <i>Enfin le Sermon commence.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch46">197</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVII. <i>Trim reprend sa lecture.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch47">200</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVIII. <i>Un petit coup d'éperon au
-dada de mon oncle Tobie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch48">206</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIX. <i>Il va courir le galop.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch49">211</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> L. <i>Le Sermon continue.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch50">214</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LI. <i>Trim lit toujours.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch51">220</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LII. <i>Mon père lit.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch52">222</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LIII. <i>Dialogue.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch53">224</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LIV. <i>Le sermon court la pretentaine.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch54">227</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap">Fin de la Table du Tome premier.</p>
-
-
-<div class="trnote">
-<h2 class="nobreak">Note du transcripteur</h2>
-
-<p>On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par
-ex. Shakespéar/Shakespeare, bisarrerie/bizarrerie, système/systême,
-tems/temps, jeterois/jetterois, etc.). Les erreurs clairement
-introduites par le typographe ont été corrigées.</p>
-
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's OEuvres complètes, tome 1/6, by Laurence Sterne
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 1/6 ***
-
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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