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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: OEuvres complètes, tome 1/6 - -Author: Laurence Sterne - -Release Date: April 7, 2020 [EBook #61772] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 1/6 *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<h1>ŒUVRES<br /> -COMPLÈTES<br /> -DE<br /> -LAURENT STERNE.</h1> - -<p class="c">NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.</p> - -<p class="c">TOME PREMIER.</p> - -<p class="c">A PARIS,<br /> -Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN.<br /> -AN XI.—1803.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><i>Ce volume contient</i></p> - - -<p>La vie de l'Auteur;—des Mémoires particuliers -sur sa personne, sur ses ouvrages, -sur l'origine de Tristram Shandy.</p> - -<p>La première partie des Opinions de -Tristram Shandy.</p> - -<div class="break"></div> - -<div class="figc"><img src="images/frontis.jpg" alt="" /></div> -<div class="legende"><i>Laurent Sterne</i></div> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">A <span class="sc">Madame</span> M. A. E. B**. -m. d. p. t. n. * f. s. m. c. * s. b. a. p. m****. -u***. à j*****.</p> - - -<p><i>L'amitié, Madame, vous fait -hommage de cette édition. L'Auteur -vous l'eût offerte lui-même assurément, -s'il eût eu, comme moi, le -plaisir de vous connoître.</i></p> - -<p><i>Recevez, Madame, les assurances -du respectueux dévouement de</i></p> - -<p class="sign"><i>Votre t. v.</i></p> - -<p class="sign">J.-Fr. <span class="sc">Bastien</span>, <i class="small">éditeur</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak"><span class="large">VIE</span><br /> -DE STERNE.</h2> - - -<p>Laurent Sterne naquit dans la capitale -d'Irlande. Il étoit fils d'un officier, et -arrière-petit-fils d'un archevêque: un de ses -oncles étoit prébendaire de la cathédrale de -Dublin: ce qui lui procura beaucoup de relations -avec le clergé.</p> - -<p>Destiné lui-même à parcourir cette carrière, -il entra fort jeune à l'université de -Cambridge, où il développa des talens particuliers. -La gaieté de son caractère, la vivacité -de son imagination, son génie, les saillies -de son esprit, la tournure de ses idées l'annoncèrent -de bonne heure.</p> - -<p>Malgré toutes ces qualités, il vécut cependant -quelque temps fort peu connu à Sulton, -dans la forêt de Gastres. Son revenu étoit -très-modique, et ne consistoit que dans les -foibles rétributions d'un vicariat qu'il avoit -obtenu dans le comté d'Yorck.</p> - -<p>Sans ambition, il seroit peut-être resté -toute sa vie dans cette obscurité, si une occasion -particulière ne l'eût fait connoître.</p> - -<p>Un de ses amis sollicitoit la survivance -d'un bénéfice important, dont le titulaire -vouloit faire assurer les revenus à sa femme -et à son fils après sa mort. Sterne trouva -que c'étoit bien assez qu'il en jouît pendant -toute sa vie, et il se joignit à son ami pour -empêcher cette substitution singulière. Mais -ils n'avoient ni l'un ni l'autre assez d'intrigue; -leurs soins n'eurent aucun succès, et leur -adversaire réussit. Sterne, piqué, chercha les -moyens de se venger, il ne trouva que celui -de faire une satyre contre le simoniaque. Elle -opéra si vivement sur l'esprit de cet homme, -qu'il fit prier Sterne de la supprimer. Cela -n'étoit pas possible, déjà elle étoit répandue; -mais la crainte qu'elle ne fût suivie -de quelqu'autre, fit le même effet. Le bénéficier -résigna son bénéfice à l'ami de Sterne, -et cette aventure lui fit avoir à lui-même, -sans la demander, une des meilleures prébendes -de la cathédrale d'Yorck. Cet ouvrage -étoit intitulé: <i>Histoire d'un bon gros -manteau avec un tapabor de l'espèce la plus -chaude, dont l'heureux possesseur ne seroit -pas content, s'il n'en pouvoit couper assez -pour faire une juppe à sa femme, et une -culotte à son fils</i>.</p> - -<p>Le vicariat de Sterne ne l'occupoit guère -que le dimanche matin. Il y faisoit l'office -divin avec la plus grande exactitude, et le -soir, il alloit prêcher dans la paroisse de -<i>Stillington</i>. Son canonicat lui donna d'autres -soins, qu'il remplit pendant long-temps avec -l'attention la plus scrupuleuse.</p> - -<p>Etant un jour dans un café d'Yorck avec -d'autres ecclésiastiques, un étranger d'un -certain âge y déclama vivement contre la -religion, et contre le clergé. Ce ne sont -que des hypocrites: qu'en pensez-vous, dit-il, -en s'adressant à Sterne? Celui-ci, sans faire -semblant de lui répondre directement, prit -la parole: «J'ai chez moi, dit-il, un épagneul -qui est charmant: c'est le meilleur -chien de chasse qu'il y ait dans toute la province; -mais il est d'un caractère si sauvage, -si farouche, il s'élance surtout avec tant -de férocité contre des gens qui ne lui ont -point fait de mal, que je suis résolu de -le faire noyer.»—L'étranger sentit l'allégorie, -et se retira sans rien dire.</p> - -<p>On venoit de faire une superbe édition -de Rabelais; Sterne qui avoit beaucoup entendu -parler de cet auteur se le procura. -Dès ce moment, il abandonna tous les soins -de son canonicat, et ne s'occupa plus que -du curé de Meudon, et de ses ouvrages. -On se plaignoit de ne le plus voir dans les -cercles dont il faisoit l'amusement.</p> - -<p>Il étoit absolument inconnu dans la capitale. -C'étoit pourtant là qu'il vouloit faire -imprimer les deux premiers volumes de son -<i>Tristram Shandy</i>. Il les envoya à un des libraires -qui publioit le plus de nouveautés, -et lui marqua le prix qu'il en vouloit: celui-ci -les lui renvoya. Il se décida alors à les faire -imprimer à Yorck. On ne lui en offrit pas -ce que le papier et la copie de son manuscrit -lui avoient coûté. Mais à peine l'ouvrage -parut-il, qu'il fut enlevé avec une rapidité -incroyable. On lui donna mille guinées pour -en permettre une seconde édition.</p> - -<p>Tristram Shandy se trouva entre les mains -de tout le monde. Beaucoup le lisoient, et -peu le comprenoient. Ceux qui ne connoissoient -point Rabelais, son esprit, son génie, -le comprenoient encore moins. Il y avoit des -lecteurs qui étoient arrêtés par des digressions -dont ils ne pouvoient pénétrer le sens; -d'autres qui s'imaginoient que ce n'étoit -qu'une perpétuelle allégorie, qui masquoit -des gens qu'on n'avoit pas voulu faire paroître -à découvert. Mais tous convenoient -que Sterne étoit l'écrivain le plus ingénieux, -le plus agréable de son temps, que ses caractères -étoient singuliers et frappans, ses -descriptions pittoresques, ses réflexions fines, -son naturel facile.</p> - -<p>Cet ouvrage lui attira la plus grande considération. -Il fut recherché des grands, des -savans, des gens de goût, et singulièrement -de tous ceux qui sont enclins à jeter du ridicule -sur tout ce qui se passe dans le monde: -c'étoit une espèce de gloire d'avoir passé une -soirée avec l'auteur de <i>Tristram Shandy</i>: mais -il éprouva le sort de toutes les personnes qui -obtiennent de la célébrité par leurs talens. -Lui et ses ouvrages furent déchirés dans mille -brochures, dont on ne connoît pas même -actuellement le titre. S'il eut une foule d'ennemis -obscurs, il eut des défenseurs distingués -qui le vengèrent. Un des plus grands -seigneurs de l'Angleterre prit hautement son -parti contre quelques ecclésiastiques; et pour -lui marquer tout-à-la-fois, disoit-il, et son -estime pour lui, et le peu de cas qu'il faisoit -d'eux, il lui donna un bénéfice considérable -dans la paroisse de Cawood.</p> - -<p>Sterne ne tarda point à publier les sermons -qu'il avoit faits dans son vicariat. Il en avoit -glissé un dans son Tristram Shandy, qui fit -d'abord prendre la meilleure opinion de ceux-ci. -L'excellence de la morale et le style n'y -laissèrent en effet rien à désirer. Mais on le -blâma sévérement de les avoir donnés sous -un nom ridicule. «Je fais imprimer ces sermons, -disoit-il dans sa préface, comme -s'ils étoient d'Yorick. J'espère que le lecteur -grave ne trouvera rien en cela qui -puisse l'offenser, et je continuerai de publier -les autres sous le même titre.» Yorick -étoit le nom d'un bouffon que Shakespeare -avoit introduit dans sa tragédie de Hamlet.</p> - -<p>Les volumes de son Tristram Shandy -furent imprimés successivement. On ne les -trouva point inférieurs aux premiers. Son -conte burlesque du grand nez parut aussi -plaisant, que l'histoire de Lefèvre étoit pathétique -et touchante.</p> - -<p>Son voyage sentimental ne démentit point -sa réputation. Il fut traduit dans toutes les -langues presque aussi-tôt qu'il parut.</p> - -<p>Sterne, entraîné dans la république des -lettres, laissa le soin de ses bénéfices, et -leur principal revenu à des ecclésiastiques -qui les desservoient: il en étoit bien récompensé. -Ses ouvrages lui valoient beaucoup; -mais il n'avoit aucune économie. Ses voyages -étoient très-coûteux, surtout quand il passoit -le détroit de Calais.</p> - -<p>Beaucoup de personnes à Paris l'ont connu. -Il étoit un soir chez un horloger de ses amis; -il ne lui vit pas la même gaieté qu'à l'ordinaire. -C'étoit le vingt-neuf du mois. Il ne -faut pas, lui dit-il, mon ami, que l'idée des -embarras du trente, nous empêche ce soir -de sabler joyeusement la bouteille de vin de -Champagne, et lui donna aussi-tôt sa bourse.</p> - -<p>Sa figure étoit originale et excitoit le rire -quand on le regardoit. Il s'habilloit avec -cela d'une manière particulière qui le faisoit -encore plus remarquer. En passant un jour -sur le Pont-Neuf, il s'arrêta tout court et -fixa la statue de Henri IV. Il fut presque -aussitôt entouré d'une foule de gens qui le -considéroient avec un air de curiosité. Eh -bien! c'est moi, leur dit-il, et vous ne me -connoissez pas davantage: mais imitez-moi; -et il tomba à genoux devant la statue du roi.</p> - -<p>Il étoit marié, et sa femme d'un caractère -très-différent du sien, le quitta, et se -retira en France dans un couvent. Ils avoient -une fille qu'elle éleva, et qui avoit seize ans -environ quand il mourut. Cet événement les -fit repasser en Angleterre. Il y avoit déjà -quelque temps que leurs pensions n'étoient -pas exactement payées, et elles accusoient -Sterne de dureté; mais elle virent en arrivant -quelle étoit la vraie cause de cette négligence. -Elles ne trouvèrent rien dans sa -succession. L'estime et l'amitié qu'on avoit -eues pour lui leur devinrent particulières. -On leur fit des présens de toutes parts, et -l'on souscrivit, avec une espèce d'enthousiasme, -à une édition de ses ouvrages qu'elles -annoncèrent.</p> - -<p>On a dit que depuis la mort de Sterne on -l'avoit enlevé du cimetière de <i>Moribode</i>, -où il avoit été inhumé, et qu'un célèbre -chirurgien d'Oxford avoit disséqué son cerveau, -dans l'idée qu'il trouveroit quelque -chose d'extraordinaire dans sa configuration. -C'est un conte fait à plaisir.</p> - -<p>Sterne s'est bien peint lui-même sous le -nom d'Yorick, dans le premier volume de -son Tristram Shandy.</p> - -<p>Voltaire dit de cet ouvrage dans ses questions -sur l'encyclopédie, <i>qu'il ressemble à -ces petites satyres de l'antiquité, qui renfermoient -des essences précieuses</i>. Il en traduit -lui-même deux ou trois passages, et dit -du tout, <i>que ce sont des peintures supérieures -à celles de <em>Rembrandt</em>, et aux crayons -de <em>Calot</em>.</i></p> - -<p>C'est sur le mot <i>conscience</i> que Voltaire -en fait cet éloge; il faut croire qu'il a dit -ce qu'il pensoit. L'auteur, selon lui, est le -second <i>Rabelais</i> d'Angleterre.</p> - -<p>Sterne s'étoit en effet nourri des écrits du -curé de Meudon, qu'il n'a point imité dans -ses licences. C'est toujours décemment qu'il -peint les objets, il est difficile d'y mettre plus -d'esprit, plus de finesse, et la gaieté en est -l'ame.</p> - -<p>Cet homme singulier est mort comme il -avoit vécu, avec la même indifférence et la -même insouciance, sans paroître en rien affecté -de sa prochaine dissolution, même -vingt-quatre heures avant sa fin. Son décès -fut annoncé dans les journaux du 22 mars -1768, par un de ses amis, de la manière -suivante:</p> - -<p>En son logis, dans Bond-Street, est mort -le rév. Sterne.</p> - -<p>Hélas! pauvre Yorick! je l'ai bien connu; -il étoit une source de bonnes plaisanteries, -et il avoit l'imagination la plus brillante. Il -possédoit esprit, gaieté, génie; il ne lui manquoit -qu'un grain de sagesse, pour en tirer -un bien meilleur parti.</p> - - -<p class="c gap"><span class="sc">Epitaphe de Sterne, par Garrick.</span></p> - -<p>Laissons l'orgueil étaler les marbres sur -les tombeaux, les charger d'inscriptions fastueuses, -dont les partisans de la vérité n'approchent -jamais. C'est la simple, mais sincère -amitié qui grave sur cette pierre brute:</p> - -<p><i>Ici dorment le génie, l'esprit, la gaieté</i> ou -<i>Sterne</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak"><span class="large">MÉMOIRES</span><br /> -<span class="small">DE</span><br /> -STERNE.</h2> - -<p class="c"><i>Origine de Tristram Shandy.</i></p> - - -<p>Si le lecteur est curieux de connoître l'origine -d'un pareil ouvrage, la voici:</p> - -<p>En feuilletant mes manuscrits, j'y trouve -que j'eus quelque envie jadis d'écrire mes -mémoires.</p> - -<p>Je me mis, en effet, à l'ouvrage avec l'intention -la plus sérieuse et la plus stupide -possible; mais tout-à-coup le fantôme de -l'imagination, et le phosphore de l'esprit -brillèrent à ma vue, m'éblouirent et m'entraînèrent -à travers les haies et les fossés, -les ronces, les fondrières et les sables arides, -pendant le cours de quatre volumes, avant que -je me fusse avisé de me mettre au monde. -Oui, la majeure partie de mon ouvrage étoit -dépensée avant l'époque de ma naissance. -Ah! je le connoissois trop, ce monde, pour -être tant désireux d'y arriver.</p> - -<p>La bisarrerie et la nouveauté des premiers -volumes exercèrent le goût capricieux du -public: je fus applaudi et sifflé, défendu et -censuré dans plus d'une page. Cependant, -comme il y a, en un sens, plus de lecteurs -que de juges, l'édition fut vendue, et, par -conséquent, elle réussit. Cela m'encouragea, -et je continuai avec le même ton d'insouciance, -tout en chantant, et entouré d'une -nombreuse audience, qui épioit la chûte des -feuilles que je lui jetois. Ce qui m'amusoit -le plus, étoit ce nombre de lecteurs pénetrans, -qui jugeoient que mes extravagantes -lubies contenoient un sens mystique dont -ils se targuoient de dévoiler la sublime profondeur -à la fin de l'ouvrage.</p> - -<p>Il y a plus encore: des jurés-experts devineurs -d'énigmes prétendoient pouvoir suivre -ma trace à travers chaque volume, sans -perdre de vue, un seul moment, la connexion -de mes phrases. Quels lynx! quels -enthousiastes! avec quelle intelligence et quel -avantage ces messieurs n'auroient-ils pas lu -l'apocalypse? la bête à sept têtes, le puits -fumant et les sauterelles cuirassées n'auroient -été qu'un jeu pour leur perspicacité.</p> - -<p>Cependant j'ai la modestie d'avouer qu'il -y a, par-ci, par-là, dans mon livre quelques -passages intéressans.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">In sterquilinio margaritam reperit.</i></p> - -<p>J'y ridiculise quelques foiblesses: la charité -et la bienveillance y sont toujours inspirées -et recommandées: quelquefois, il est vrai, -je cours les champs et les grands chemins, -sans d'autre projet que celui de jouir du bienfait -de l'air et de la liberté; mais un objet -de pitié se présente-t-il à moi, je l'offre aussitôt -à la pitié publique.</p> - -<p>C'est ainsi que je vaguois dans l'insouciance, -aussi innocemment qu'un enfant qui joue -en cheminant, et que je ne revenois à moi, -que lorsque l'humanité, posant sa main sur -mon sein, m'arrêtoit tout-à-coup, et me -tiroit à part: j'étois alors dans mon fort. Nous -exprimons bien ce que nous sentons vivement; -et, dans un pareil sujet, l'écrivain -a une double énergie: il soulage son cœur, -en plaidant pour les autres.</p> - -<p>Je continuai cette rodomontade tout le long -de mon ouvrage; le papier s'entassoit sous -ma main, quand je fis réflexion qu'il n'y -avoit que sept merveilles au monde. En attendant, -la nouveauté vieillissoit, et la bisarrerie -perdoit de sa singularité: je m'en -aperçus; mais le moyen d'arrêter la vélocité -d'une plume qui a pris son vol.</p> - -<p>Je déterminai seulement de faire cesser les -caracoles de mon dada; je serai la gourmette; -et je m'apprêtai à tenir ma promesse -au public, d'une manière plus posée et plus -systématique. Me voilà à jeter sur mon papier, -de grands sujets; mais je n'ai pas eu le temps -de les polir. Tant d'idées, tant de caprices -passoient à travers ma cervelle pendant la -composition, et repoussoient tellement tour-à-tour -ces grands desseins, que je n'ai encore -pu en former un seul volume, pour -m'acquitter envers mes lecteurs.</p> - -<p>Un de mes projets favoris étoit de composer -un petit livret intitulé <i>alphabet</i>, à -l'usage des jeunes gens de tous les états: ils -devoient s'y instruire sur la manière d'agir -et de parler dans les diverses occurrences -de la vie.</p> - -<p>Avouons-le à notre honte; un pareil code -nous manque encore. La nature, je le sais, -a épuisé ses libéralités en faveur de quelques -individus que je connois: elle leur inspire, -dans leurs actions et leurs paroles, un esprit, -une ame qui équivalent, et au-delà, à la -nécessité de l'éducation; mais ces exemples -sont rares; on peut même les appeler des -<i>comètes morales</i>.</p> - -<p>La plupart des hommes sont nés avec cette -douce foiblesse de l'esprit, qui résout chaque -action et chaque idée en égoïsme. La plus belle -descendance généalogique, la plus brillante -fortune ne sauroient vaincre cette foiblesse -sans le secours de l'instruction.</p> - -<p>Mais la plus grande partie de nos jeunes -élégans, <i lang="la" xml:lang="la">tandem custode remoto</i>, aussitôt -qu'elle est émancipée du collége, jette à bas -le fardeau dont ses épaules étoient alourdies. -Tel est leur raisonnement, ou leur déraison. -Les offices de Cicéron sont classés -par eux, avec Despautère, parmi les pédanteries -des écoles. Ils ont alors assez de christianisme -pour mépriser les péchés brillans -de la morale payenne, ainsi que nos orthodoxes -affectent de nommer ses vertus. Dès-lors -leur sentiment devient le seul motif de -leur jugement; et les usages du monde, la -règle unique de leurs actions.</p> - -<p>De-là, l'introduction de tant de faux principes -et de tant d'actions viles et ignobles. -De-là, parmi les grands, les coureurs de -Newmarket, le courtage et la corporation -des nouvellistes. De-là, les dignitaires de la -magistrature dégénèrent en praticiens, et les -dignitaires de l'église en collecteurs de dîmes.</p> - -<p>Le but de mon rituel devoit être de faire -connoître le <i lang="la" xml:lang="la">verum atque decens</i> de la morale, -la beauté ou la laideur des actions humaines. -Il étoit important pour les personnes -d'un certain rang, de pratiquer la vertu, ou -du moins d'y prétendre. Ils auroient appris -que ni leur propre sentiment, ni les usages -du monde n'étoient pas une autorité suffisante -pour la défense du vice ou de l'indécence. -Je voulois les renvoyer à l'école: quoiqu'ils -aient rarement un cœur, ils auroient encore -appris quelque chose par cœur.</p> - -<p>Nos seigneurs n'auroient pas été tentés, -pour cela, de réformer leur petites maisons; -mais ils n'auroient peut-être pas osé les décorer -de leurs écussons, et offrir les laquais -ou leurs maîtresses revêtus de la livrée de -leurs femmes. Nos apprentifs ministres n'auroient -pas quitté chaque jour le heaume et -l'épée, pour saisir et diriger les rennes d'un -cabriolet leger.</p> - -<p>On auroit peut-être moins vu de ces divorces -scandaleux autorisés par nos mœurs -modernes, de ces divorces, qui, comme les -sections d'un polype, engendrent, chacun -de leur côté, après leur séparation.</p> - -<p>Je ne suis pas néanmoins assez visionnaire -pour croire que mon alphabet eût rendu les -hommes vertueux, en dépit de notre commune -éducation.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Et quae fuerunt vitia, mores sunt.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Sénèque.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les vices d'autrefois sont les mœurs d'aujourd'hui.</div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Clément.</span></p> - -<p>Mais je pense qu'il est possible que les -hommes se fussent accoutumés à ne pas faire -parade de leurs déportemens: c'étoit déjà -gagner un grand point en morale:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Est quàdam prodire tenùs, si non datur ultrâ.</i></div> -</div> - -<p>La prétention à avoir plus de vertu qu'on -n'en a, est hypocrisie; mais il y a aussi -quelque mérite à ne pas exposer en public -les vices dont on est coupable.</p> - -<p>Un homme de loi, opulent, auroit pu, -malgré mes leçons, pourchasser un emploi, -à la moitié de sa valeur, parce que le malheureux -propriétaire avoit le gibet à éviter; mais -après m'avoir lu, il ne se seroit jamais vanté -de son intelligence.</p> - -<p>Un libertin auroit pu tromper la beauté -et marchander l'innocence auprès de la misère; -mais il n'auroit pas cherché un confident -à ses amours. Il n'auroit pas plongé sa -victime dans l'indigence, et proclamé son -vil triomphe.</p> - -<p>Une autre de mes visions étoit de donner -quelques idées sur l'amélioration de la procréation -humaine. J'avois préparé une nouvelle -édition de la <i>callipédie</i>, ou l'<i>art de -faire de beaux enfans</i>;—je l'aurois décorée -de notes et d'estampes, et enrichie -de traits philosophiques, qui frappoient sans -cesse mon <i lang="la" xml:lang="la">sensorium</i>, lorsque ce projet alloit -et venoit dans ma tête.</p> - -<p>Mille écoles sont ouvertes pour le progrès -des sciences et des arts. O honte! il n'en -est point pour l'art de la nature! Celui qui -copie la physionomie divine de l'homme, -reçoit des couronnes et des applaudissemens, -tandis que celui qui présente la maîtresse -pièce, le prototype d'un travail mimique, -n'a, comme la vertu, que son travail pour -récompense.</p> - -<p>J'eusse encouragé l'antique, le moral, le -politique ouvrage de la propagation: j'eusse -peut-être réveillé quelque idée semblable à -l'établissement des Romains, nommé <i lang="la" xml:lang="la">Jus -trium liberorum</i>; et restreint l'abus de ces -mélanges adultères, qui se terminent toujours -par la stérilité, parce que la débauche -est un monstre qui n'engendre pas.</p> - -<p>Je ne puis concevoir comment cet objet -n'est pas devenu celui d'une fondation royale, -à moins que l'exemple de notre roi, bon -père et loyal époux, n'en tienne lieu.</p> - -<p>Je me suis quelquefois amusé, dans mes -lubies philosophiques, de l'idée de voir un -couple d'enfans faits suivant mes principes. -Je n'alarmerai pas, par une description, les -oreilles de mes auditeurs… quoique je sois -bien assuré que le suprême auteur de la beauté, -de l'ordre et de l'harmonie, ne pourroit -se fâcher de pareilles recherches.</p> - -<p>Le Dieu de la nature seroit-il jaloux de -voir notre curiosité se plonger dans la profondeur -de ses secrets? la philosophie peut-elle -devenir une impiété?</p> - -<p>Plusieurs autres projets de cette espèce, -dont l'exposition suffiroit à lasser l'infatigable -<i>Fabius</i>, et dont l'exécution demanderoit une -vie patriarchale, se sont présentés à mon -imagination active, indépendamment de mille -boutades, qui sont aussitôt avortées dans -ma tête. Ces idées ont été engendrées au -milieu des chagrins, des peines, des maladies; -et je n'ai jamais pu les porter plus de quelques -minutes.</p> - -<p>Appelez à présent ceci, non mes <i>ouvrages</i>, -mais mes <i>amusemens</i>; je le veux bien: songez -seulement, critiques, que j'écris beaucoup -pour ma santé, et un peu pour celle de mes -lecteurs.</p> - -<p>Bacon, dans son histoire de la vie et de -la mort, recommande expressement la lecture -des ouvrages gais et légers; et je vais -faire insérer le mien dans la nouvelle édition -du dispensaire de Londres.</p> - -<p>Cherchera-t-on, après cela, minutieusement -des fautes dans un livre fait dans de -pareilles vues? Quelle gaieté les chirurgiens -ne sont-ils pas forcé d'employer quand -ils prêtent leur cruel ministère à la beauté -souffrante?</p> - -<p>Les philosophes ont aussi approuvé les -bagatelles dans les maladies de l'esprit:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Misce stultitiam consiliis brevem.</i></div> -<div class="verse">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Lusus animo debent aliquando dari</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Ad cogitandum, melior ut redeat sibi?</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">etc. etc. etc. etc.</i></div> -</div> - -<p>Et moi, qui suis un parfait philosophe de -l'école française, dont la doctrine est toute -renfermée dans cette formule: <i>Riez de tout</i>, -j'affirme que les ouvrages dont le seul but -est d'égayer l'esprit, quelques libres qu'ils -semblent être, ne doivent pas être jugés avec -une sévérité aussi méthodique, tandis que -ceux qui attentent, soit de front, soit obliquement, -aux principes de la morale et de -la religion, ne sauroient être trop hautement -anathématisés.</p> - -<p>Quel art, lecteur, que celui d'exciter le -sourire, sans exciter la rougeur, de provoquer -le désir, sans offenser la décence! Ah! -s'il eût toujours existé, le calendrier ne regorgeroit -pas de tant de saints! Il y auroit -du mérite à l'être.</p> - -<p>Mais pourquoi cette division pénible de -chapitres?</p> - -<p>Ah! messieurs, cette méthode est un expédient -admirable pour les petits lecteurs et -les petits auteurs. Elle sert à les reposer tous:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Divisum sic breve fiet opus.</i></div> -</div> - -<p>La bible même pourroit sembler ennuyeuse, -sans le secourable repos des chapitres.</p> - -<p>Outre cela, les intervalles ou lignes en blanc, -en style d'imprimerie, remplissent bien adroitement -le volume; on peut les comparer à -ces surtouts économiques qui couvrent une -table, sans rien ajouter à la bonne chère.</p> - -<p>Je m'attends bien à voir ici mes journalistes -précepteurs remarquer que ces espaces -sont les meilleurs passages de mon livre, par -la raison que le blanc vaut mieux que ce -qui est maculé.</p> - -<p>Qu'ils en jasent à leur aise. Il y a long-temps -que mon marché est fait avec eux; je -suis aussi indifférent à leurs censures qu'à leurs -éloges. Les vrais critiques, comme des faucons -généreux, chassent pour leur plaisir; -mais les hebdomadaires, comme les vautours, -ne chassent que pour la proie. Sous ce rapport, -ils méritent plus de pitié que de ressentiment.</p> - -<p>Vous plaindriez-vous, lecteur, de la brièveté -de mes chapitres? mais songez que, -s'ils étoient plus longs, ils deviendroient nécessairement -plus pesans.</p> - -<p>Il est peu de sujets qui puissent être assez -variés pour amuser dans le cours suivi de -plusieurs pages.</p> - -<p>Vous plaindriez-vous de la longueur de -mon ouvrage? ne craignez pas que je l'alonge -autant que je pourrois le faire. Je n'use -point de l'art des procureurs pour éterniser -les procès; et je voudrois que le code <i>Frédéric</i> -fût reçu en littérature, comme il l'est -en pratique.</p> - -<p>Au reste, vous trouverez dans ces volumes -assez de choses pour votre argent; un petit -nombre de paroles suffit entre amis; un plus -petit nombre encore suffit entre ennemis; et -vous êtes sûrement dans l'une de ces deux -classes, car je défie votre indifférence.</p> - - -<h3>LETTRE DE STERNE<br /> -AU DOCTEUR ***,<br /> -<i>Sur Tristram Shandy</i>.</h3> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher monsieur</span>,</p> - -<p>Vous vous êtes si souvent appesanti, dans -nos conversations, dans vos lettres, et particulièrement -dans la dernière, sur cette sentence, -<i lang="la" xml:lang="la">de mortuis nil nisi bonum</i>: vous avez -traité la matière avec un tel sérieux et une -telle sévérité, en me supposant, sans doute, -transgresseur de cet article de votre décalogue, -que vous m'avez rendu aussi sérieux -et aussi sévère que vous; mais, afin que les -passions que vous avez élevées en moi, n'agissent -pas trop vivement, j'ai différé quatre -jours de vous répondre, pour tempérer leur -vivacité.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">De mortuis nil nisi bonum</i>. Eh bien! j'ai -considéré les fondemens et la sagesse de -cette maxime, aussi froidement, aussi charitablement -qu'un chrétien peut le faire; et -je n'y ai absolument rien trouvé: je n'en -ai rien pu faire qu'une mauvaise chanson -de nourrice, mise en latin par quelque pédant, -pour être chantée par quelque hypocrite, -à la consolation de quelque libertin -à l'agonie. Elle est, je l'avoue, en latin; -c'est une grande considération: mais en anglais, -c'est la plus foible et la plus futile -proposition: <i>Vous ne direz des morts que du -bien</i>. Pourquoi? qui l'a dit? ni la raison, ni -l'écriture. Les auteurs sacrés ont fait tout autrement; -et le sens commun m'apprend que si -l'on doit décrire les siècles et les hommes -passés, ils faut les peindre comme ils ont -existé, c'est-à-dire, avec leurs vertus et leurs -foiblesses, et qu'il est de l'intérêt de la vertu -que l'on ne défigure pas leurs traits. Les -passions et les égaremens du cœur sont les -marques distinctives du caractère des hommes; -et si je les peignois, j'omettrois aussi peu leurs -fantaisies que leurs visages.</p> - -<p>Si néanmoins on nous forçoit, pauvres -diables de peintres, à nous conformer à ce -canon, <i lang="la" xml:lang="la">de mortuis</i>, dont le son résonne -comme quelque chose de pieux, si l'on nous -obligeoit de prendre sur la même palette -nos anges et nos diables, j'en conclus qu'il -faudroit élever sur le même piédestal nos -<i>Sidenhams</i> et nos <i>Sangrados</i>, nos <i>Lucrèces</i> -et nos <i>Messalines</i>, nos <i>Sommers</i> et nos -<i>Bolinbrokes</i>; et que tous les historiens qui ont -fait autrement depuis Saluste jusqu'à Smolet, -sont coupables des crimes dont vous m'accusez, -<i>lâcheté</i> et <i>injustice</i>.</p> - -<p>Pourquoi lâcheté? parce qu'il n'y a pas -de courage à attaquer un mort qui ne peut -se défendre. Eh! pourquoi, docteurs, l'attaquez-vous -avec vos bistouris? oh! c'est pour -le bien des vivans. Voilà la bonne raison: -c'est la mienne. J'ai quelque chose à ajouter -à ma défense. Non, je n'ai pas meurtri le -docteur <i>Phutatorius</i>, je ne l'ai qu'égratigné; -à peine a-t-il saigné. Je lui ai rendu d'abord -tout honneur, en parlant de lui comme d'un -grand homme: il est vrai que j'ai souri à -l'aspect d'un de ses ridicules; mais il étoit -connu avant moi des servantes et des laquais. -Si <i>Phutatorius</i> est un personnage sacré, duquel -il ne soit pas permis de sourire, il est -plus heureux que ceux qui valent mieux que -lui. Dans la même page, j'en ai dit autant, -(sans lâcheté et sans injustice), d'un roi -qui avoit deux fois sa sagesse. C'est Salomon, -sur lequel j'ai fait cette remarque. C'étoient -de grands hommes; mais il partageoient également -les foiblesses de l'humanité.</p> - -<p>Vous me dites, pour me consoler, <i>que -mon livre sera assez lu pour me rapporter -la taxe que j'ai voulu mettre sur la curiosité -publique</i>. Cela n'est pas consolant, -docteur; et vous traitez l'écrivain beaucoup -plus mal qu'on ne traita jadis le pécheur à -qui l'on dit: <i>Vous gagnerez un sou par vos -péchés; et c'est assez</i>. Il est vrai qu'en écrivant, -j'ai supposé, comme tous les autres, -que mon travail pourroit tourner à mon -avantage.</p> - -<p>Faites-vous autrement? mais permettez-moi -d'ajouter que j'ai eu d'autres vues. J'ai -désiré de rendre le monde meilleur, en livrant -au ridicule ce qui m'a paru le mériter, -et surtout la suffisance pédantesque. Mon -livre dira si je l'ai fait; et le monde en jugera, -pourvu, docteur, que ce ne soit pas -ce petit monde <i>de votre connoissance</i>, dont -vous appelez pompeusement l'opinion, un -modèle à oracles, et qui affirme, dites-vous, -que l'on ne peut pas confier mes ouvrages -aux mains d'une femme à <i>caractère</i>. Exceptons -en d'abord les veuves, soit parce qu'elles -sont moins foibles, soit parce que les ai -mises dans mon parti, par quelques bons -offices à elles rendus dans mon premier volume. -Quant aux femmes mariées, elles ne -pourront pas lire mon livre; le ciel préserve -leur chasteté de l'atteinte de Shandy! Que -Dieu les prenne sous sa protection, dans -cette épreuve périlleuse; et qu'il nous envoie -une quantité de duègnes, pour épier leur -température, jusqu'à ce qu'elles aient gagné, -saines et sauves, les bords de mon dernier -volume! Si cela ne suffit pas, que sa bonté -nous gratifie d'un bon nombre de <i>Sangrados</i>, -qui versent l'eau froide à pleines cruches, -jusqu'à ce que la fermentation soit passée!</p> - -<p>Quand vous parlez de mes intérêts pécuniaires: -vous me supposez sûrement bien -pauvre et bien endetté. Je remercie le ciel -de ce que je ne le suis pas davantage, et -de ce qu'il m'en reste assez pour avoir, chaque -jour, une chemise blanche, une jate de lait -et la paix. Avec cela, il m'est impossible de -désirer un état plus brillant, et les faveurs -de la fortune. Malédiction sur elle! je n'envie -pas la posture de l'homme vil qui s'agenouille -dans la boue pour l'adorer.</p> - -<p>Quels que soient, au reste, les succès que -je me suis promis, en me faisant auteur, je -proteste d'abord que mon but est honnête, -et que j'écris plus pour la gloire que pour -le gain. On ne m'humiliera pas par des critiques -injustes: car on n'humilie pas un auteur, -quand on veut.</p> - -<p>On rendroit, dites-vous, mon livre meilleur -avec quelques ratures. Eh bien! je vous assure -que les passages dont vous me proposez -le sacrifice, sont ceux que d'excellens critiques -ont le plus approuvés; et je serai toujours -assez au-dessus de la crainte des autres, -pour ne pas tailler et retailler mes ouvrages -sur le patron que me donneroient les prudes -et les docteurs.</p> - -<p>Cette lettre servira d'apologie à mon ouvrage. -Je ne suspecterai jamais la sincérité -de mes amis; ils seront toujours mes vrais -juges. Plusieurs d'entr'eux estiment mes ouvrages -meilleurs, à mesure qu'ils les lisent, -et peu les trouvent plus mauvais.</p> - -<p class="ind">Je suis, etc.</p> - - -<h3>ÉLISA,<br /> -<span class="sc">ou le Confucius femme</span>.</h3> - -<p>J'étois un matin assis auprès de mon feu, -et fort malade, quand je reçus une carte très-polie, -écrite de la main d'une femme que -je ne connoissois point. Frappée, disoit-elle, -de cette veine heureuse de philantropie qui -couloit, en ruisseaux de lait et de miel, de -mes écrits, elle seroit infiniment flattée de -faire une connoissance intime avec l'auteur, -en le priant de venir prendre du thé chez elle.</p> - -<p>J'étois trop malade pour sortir; et je lui -répondis en quelques lignes, que je désirois -également de faire connoissance avec une -personne dont le cœur et l'esprit sembloient -tellement sympathiser avec les sentimens sur -lesquels elle me complimentoit, et que je -lui demandois l'honneur d'une visite ce soir -même.</p> - -<p>Elle accepta mon invitation, et vint en -conséquence. Elle me visita tout le temps -que je restai confiné dans ma chambre; et -je lui rendis cette politesse aussitôt que je -pus sortir.</p> - -<p>C'étoit une femme de bon sens, vertueuse, -peu animée, mais douée de cette charmante -et constante sorte de gaieté qui dérive naturellement -de la bonté, <i lang="la" xml:lang="la">mens conscia recti</i>. -Elle étoit extrêmement réservée, et ne parloit -que lorsqu'on l'interrogeoit. Semblable -à un luth, elle possédoit en elle-même tous -les pouvoirs passifs de la musique; mais elle -avoit besoin d'une main qui les mît en œuvre.</p> - -<p>Elle avoit quitté l'Angleterre bien jeune, -avant que ses tendres affections eussent contracté -ce cal, occasionné par le frottement -du monde. On l'avoit conduite dans l'Inde, -où ses sentimens se mûrirent en principes, -et s'échauffèrent de l'enthousiasme sublime -de la morale orientale.</p> - -<p>Elle me sembloit être malheureuse; et cela -ajouta à mon estime pour elle. Je devinai, -plutôt que je ne lui demandai, son histoire; -elle sentoit et ne murmuroit pas. Le fiel ne -bouilloit pas en elle; un chyle balsamique -couloit toujours dans ses veines.</p> - -<p>Pendant son séjour en Angleterre, cette -douce communication ne fut jamais interrompue; -à son départ une correspondance -amicale lui succéda: elle partit, et ce fut -pour toujours. Je ne la rencontrerai plus… -dans ce monde… Elle étoit, hélas! la femme -d'un autre.</p> - -<p>La femme d'un autre! et qu'avois-je besoin -de faire cette confession? La réforme du -christianisme a déchiré cette pratique de notre -rituel. J'eus beau dire qu'elle m'appela dans -toutes ses détresses, que je la secourus autant -qu'il fut en moi, que je la servis, que ces considérations -mettoient absolument hors de mon -pouvoir tout projet de séduction, quand j'aurois -été assez libertin pour en former; ces -excuses ne furent pas admises; on me répliqua -toujours: <i>elle étoit la femme d'un autre</i>.</p> - -<p>Les femmes seront donc traitées désormais -comme une reine d'Espagne. S'il arrive -qu'elle tombe dans la boue, on l'y laisse -se démener jusqu'à ce que son royal époux -soit de loisir de venir la relever.</p> - -<p>Tout sujet qui poseroit un doigt profane -sur sa Majesté, encourroit la peine de mort; -et comme les magistrats du conseil n'ont pas -encore déterminé en quel point principal de -sa personne sacrée réside sa divinité, s'abstenir -de toucher à aucun, fut toujours jugé -la précaution la plus sûre.</p> - -<p>Ainsi donc la philantropie, qui nous attira -mutuellement, et la vertu qui nous unit, -ne purent nous mettre à l'abri de la censure! -Ni son heureux caractère, ni ma figure cadavereuse -n'opposèrent aucune digue aux -torrens de la médisance! Non.</p> - -<p>L'invraisemblance d'une histoire maligne -ne sert qu'à lui donner de la vogue, car elle -augmente le scandale. Dans ce cas, une -partie du monde, comme certains prêtres, -est industrieuse à répandre une croyance dont -elle rit, tandis que l'autre, comme le pieux -Saint-Augustin, croit précisément parce que -le mystère est aussi absurde qu'incroyable.</p> - - -<h3>LE FEVRE.</h3> - -<p>Mon père étoit anglais et officier dans les -armées. Il étoit en garnison à Clonmel en -Irlande, lorsque j'y naquis; je restai dans -ce royaume jusqu'à l'âge de douze ans, et -j'y reçus les premiers élémens de la littérature, -par les soins affectueux d'un lieutenant -du régiment de mon père. Il s'appeloit -Lefevre. Je lui dois infiniment plus que ma -grammaire latine; il m'apprit aussi celle de -la vertu. Cet excellent homme sema le premier -dans mon cœur, les principes, non -d'un ministre, mais d'un chrétien. <i>Il embauma -mon ame du parfum de la bienveillance et -de la philantropie</i>; il lui imprima cette sensibilité -qui la fait vibrer à la vue des maux de -l'humanité.</p> - -<p>Il m'apprit que la tempérance est la mère -de la charité; et c'est dans ce sens seulement -que j'aime la vérité de ce proverbe, <i>charité -bien ordonnée commence toujours par soi-même</i>.</p> - -<p>Il assouplit et adoucit mon caractère par -ses exemples; et il me doua enfin de quelques -vertus qui ont fait le bonheur et le -malheur de ma vie, et qui m'assurent le repos -de l'éternité.</p> - -<p>Le Fevre est mort depuis long-temps; et -je répète, j'écris son nom avec la reconnoissance -et le respect que je dois à sa mémoire. -C'est tout ce que je puis faire. J'aurois arraché -de dessus sa tombe quelque plante malfaisante, -si j'y en avois vu croître; car certainement -ses cendres n'en peuvent, ni au -physique ni au moral, produire et nourrir -aucune.</p> - - -<h3>MON ONCLE TOBIE.</h3> - -<p>J'avois un oncle ministre de l'évangile, -mais entiérement entiché de politique. Il -avoit la louable ambition de se pousser dans -le monde. La prêtrise est bonne pour s'avancer -dans l'autre, mais elle aide bien peu ici bas.</p> - -<p>Il s'appliquoit néanmoins à apprendre par -cœur les trente neuf articles de foi, pour -subir savamment son jugement dernier, sans -penser à cette vieille maxime: <i>Vivez, apprenez, -vous mourrez et oublierez</i>.</p> - -<p>En attendant, il s'amusoit à écrire des pamphlets -pendant le ministère de Walpole, en -faveur de son administration. Mais la fortune -qu'il poursuivoit fuyoit toujours devant lui, -sans se tourner, et ses apologies ne lui produisirent -rien, car elles étoient pauvrement -écrites.</p> - -<p>Il eût mieux fait d'employer son temps à -faire ses prières: en ce genre-là, tout ce -qui est dit avec de bonnes intentions est -fort bien reçu, quoique mal dit; au lieu -qu'ailleurs, ce qui est bien exécuté est seul -bien reçu, quoique faussement pensé. Cela -mortifia mon théologien.</p> - -<p>Je venois du collége avec quelque petite -littérature; il m'employa à écrire ses feuilles -pour la défense du ministère et non de l'évangile. -Je lui obéis, et il donna mes ouvrages -sous le nom de sir Robert.</p> - -<p>Un sir Robert se présenta, et eut un bénéfice -destiné à mon oncle. La méprise fut -réparée quelque temps après.</p> - -<p>Voici la coupe d'un de mes pamphlets.</p> - -<p>Je ramassois d'abord toutes les objections -faites contre le ministre depuis son entrée -au ministère, et il y répondoit lui-même -directement, <i>suivant les connoissances certaines -que j'en avois</i> (en sortant du collége), -<i>et d'après des autorités respectables</i>.</p> - -<p>J'assurois que je n'étois ni un <i>courtisan</i>, -ni l'ami d'aucun courtisan, mais <i>un simple -gentilhomme de campagne</i>, dont la fortune -étoit indépendante de qui que ce soit, (je -n'avois pas le sou); que je ne m'étois jamais -troublé la tête de débats politiques, -mais qu'ayant été choqué de la licence des -temps, j'étois volontaire au service de mon -roi, de ma patrie, et champion de la vertu, -de l'intégrité du ministre.</p> - -<p>Je soutenois que le haut prix des denrées -dont on se plaignoit si hautement, venoit -des richesses et des trésors qui se versoient -chaque année dans le royaume, sous les -auspices de mon héros; que l'accumulation -des taxes, ainsi que le haussement des papiers -publics étoient la plus sûre marque de -la prospérité de l'état; que les nouveaux -impôts doubloient l'industrie, et que l'amélioration -de cette espèce nouvelle de manufacture -ajoutoit au capital de la nation.</p> - -<p>Je me lamentois des fâcheux effets qu'on -devoit craindre de la part de ces têtes chaudes, -animées et haineuses; j'avois <i>la meilleure -raison du monde</i> d'appeler leur insurrection, -une méthode sûre et cachée de trahison; je -disois que toutes les fois qu'un ministre est -<i>censuré</i>, le roi étoit <i>attaqué</i>.</p> - -<p>Des prêtres sans mœurs, quand ils tombent -dans le mépris, invectivent contre l'impiété -du siécle, et rapportent à l'athéisme des -laïcs le scandale et les reproches qu'ils ont -accumulés sur leurs fonctions.</p> - -<p>Mon livre devint un code de politique pour -tous les sycophantes <i>ministériels</i> du temps. -Je n'avois pas laissé un seul paragraphe dans -les écrits des auteurs <i>politico-mercenaires</i> -passés, sans en faire usage, et les politico-mercenaires -présens n'ont pas fait un seul -livre sans faire usage du mien.</p> - -<p>Le revenu du bénéfice de mon oncle étoit -considérable, et j'y avois quelque droit. Il -m'amusa d'espérances pendant quelques années, -et arracha toujours, en attendant, quelques -bribes de ma plume. Comme il étoit courtisan, -il promit et tint, tout aussi bien qu'un -autre.</p> - -<p>Son ingratitude provoqua mon ressentiment -au plus haut degré. Je me calmai cependant, -et je fis servir mon accident à mes -intérêts. Si mon esprit a donné à vivre aux -autres, me dis-je à moi-même, un jour qu'il -m'arriva de réfléchir, quelle folie de ne pas -faire travailler cette manufacture pour mon -propre compte!</p> - -<p>Je venois d'être fait prêtre: je fis un sermon; -je le prêchai et le publiai.</p> - -<p>Bon. Je résolus ensuite d'écrire mes <i>Mémoires</i>. -Pourquoi non? il n'y a pas un enseigne -français qui ne le fasse. Si nous ne sommes -pas de grande conséquence pour l'univers, -nous le sommes certainement pour nous-mêmes. -Nous sentons toute notre importance, -et il est bien naturel d'exprimer ce que l'on -sent.</p> - -<p>Pour embellir mon ouvrage, je croquai le -portrait de mon oncle; il étoit assez piquant -et assez vrai pour plaire; mais, comme je -le montrai à quelques-uns de mes amis, ils -me réprimandèrent. Les prêtres, me disoient-ils, -ont, Dieu le sait, assez d'ennemis, sans -se meurtrir ainsi entre eux.</p> - -<p>Personne ne souffre plus patiemment une -mercuriale, et accueille moins le ressentiment -que moi. Mon naturel n'est pas haineux, -mon sang est paisible, et se fige à l'aspect -du mal. J'avois oublié depuis long-temps mon -oncle, et je ne fus plus tenté de le produire -sur la scène.</p> - -<p>Je changeai au contraire de projet, et je -suppléai le vide de mon personnage dramatique -par un oncle Tobie, enfant de mon -imagination, bien différent de mon bénéficier, -et tel que vous le connoissez.</p> - -<p>Je m'étois marié long-temps avant cette -époque;… mais le papier est discret; -et le lecteur modeste (je n'en veux point -d'autres), me permettra de tirer le rideau -et de finir mon chapitre.</p> - - -<h3>MOI.</h3> - -<p>Puisque je suis en train de peindre, il -faut que je vous décrive ici le caractère d'Yorick, -de Tristram ou de Sterne, cela vous -amusera peut-être, ou je m'en amuserai; -c'est à-peu-près la même chose, ainsi donc -je m'approprie tout ce chapitre.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Hîc vir hic est tibi quem promitti saepius audis.</i></div> -</div> - -<p>Je suis né, voilà la seule chose dont je -n'aie pas à douter; et je dois encore cet -avantage au hasard qui préside à toutes mes -aventures.</p> - -<p>Mon père, qui n'étoit qu'un brave soldat, -ne me donna aucune éducation; il la méprisoit. -Qu'il avoit de courage! j'appris à -lire et à écrire <i>par hasard</i>. Je fus à l'école, -en faisant quelquefois la buissonnière, et je -glanai quelques bribes de littérature <i>par hasard</i>. -Le Fevre se trouva lieutenant de mon -père <i>par hasard</i>. Je n'avois jamais eu l'intention -de me marier, et je me mariai <i>par hasard</i>. -Je n'ai jamais eu d'autre patron que -ceux que j'ai rencontrés <i>par hasard</i>, et -vous avez vu comment je devins auteur <i>par -hasard</i>.</p> - -<p>Je suis (qui le croiroit?) plutôt un être -pensant qu'un être agissant. Mon esprit a -toujours été un chevalier errant, dont mon -corps n'étoit que le simple écuyer; et celui-ci -a été tellement harassé des courses et des -moulins à vent de son maître, qu'il a souvent -eu l'envie de quitter le service, en -s'écriant avec son confrère Sancho: béni soit -celui qui a inventé le sommeil!</p> - -<p>Passionné et indolent tout à la fois, j'ai -complétement rempli les devoirs caractéristiques -de l'homme.</p> - -<p>Les philosophes en comptent quatre:—<i>bâtir -une maison</i>,—<i>planter un arbre</i>,—<i>écrire -un livre</i>,—et <i>faire un enfant</i>.</p> - -<p>Ces quatre vertus cardinales ont été religieusement -observées par moi; et j'ai, selon -la morale de l'histoire de Protogènes et -d'Apelles, laissé mon nom sur le livre de vie.</p> - -<p>Voilà, croyez-moi, foi de ministre, de -plaisantes et agréables opérations. Je suis -surpris que les hommes ne s'en occupent pas -plus souvent: ce sont, de tous les travaux, -ceux qui imitent le mieux l'ouvrage des sept -jours; tirer l'ordre du chaos, la lumière des -ténèbres, orner et peupler la surface de la -terre.</p> - -<p>Allons, chrétiens et politiques, courage! -efforcez-vous de laisser quelqu'idée relative -à vous, après vous. Si la postérité ne pleure -pas de votre mort, qu'elle ait du moins quelque -raison de parler de votre vie.</p> - -<p>La philantropie est le <i lang="la" xml:lang="la">sine quâ non</i> de -mon tempérament; voilà la divinité dans -laquelle je vis, je me meus, je place mon -existence.</p> - -<p>L'affection que je porte au genre humain -est une correspondance entre le ciel et la -terre, au centre de laquelle je me place. -J'aime les hommes avec cette bienveillance -et cette indulgence que je souhaite que Dieu -ait pour moi; je pallie leurs infirmités; je -pardonne leurs erreurs; je désire en même-temps -leur bien temporel et spirituel.</p> - -<p>Ce sentiment est le premier qui se réveille -avec moi, et le dernier qui me quitte quand -je prends congé de mes sens. J'ai rêvé souvent -que j'étois roi, et j'ai même employé -des journées entières à distribuer les places -de ma maison et les départemens de mon -royaume. Bien plus, il faut l'avouer, je me -suis gravement assis toute une matinée vis-à-vis -d'une feuille de papier que je garnissois -des noms de ceux de mes amis que je destinois -aux emplois; je les y classois selon -leur mérite respectif, préférant toujours, -ainsi qu'un bon roi doit le faire, les talens -et les vertus à mes plus tendres affections.</p> - -<p>N'étoit-ce pas, dites-moi, une scène des -petites maisons? un pareil manuscrit trouvé -dans mon porte-feuille, ne passeroit-il pas -pour avoir été copié d'après la muraille charbonnée -d'une loge?</p> - -<p>D'autres fois, je refusois absolument le -sceptre; je mettois le feu aux départemens -de mes bureaux; je m'écriois: <i lang="la" xml:lang="la">nolo coronari</i>. -Mais cette résolution n'appaisoit pas ma soif -de la domination; je la resserrois seulement -dans des bornes plus étroites, et la restreignois -dans le cercle des hommes qui étoient -compris dans celui de mon empire.</p> - -<p>Je préfère Socrate à Solon, et j'aimerois -mieux avoir le gouvernement moral que le -gouvernement physique et politique des -hommes. La seule et la vraie ambition est -celle qui s'étend également sur toutes les -nations, sur tous les âges, et qui se prolonge -encore dans l'immensité de l'avenir.</p> - -<p>Je suis peut-être un des plus grands philosophes -que vous ayez connus. Les gens sensés -admirent en moi, et les sots m'envient cette -supériorité de talens; ils croient que je l'ai -acquise par l'étude et la résolution, combinées -avec les avantages naturels d'une -grande capacité et d'un grand esprit.</p> - -<p>Je ne voudrois pas qu'ils le crussent; -d'abord, parce que cela n'est pas vrai, et -ensuite, parce qu'une telle prévention peut -détourner les hommes de parvenir à une -excellence de caractère aussi heureuse et aussi -aisée.</p> - -<p>J'ai été, comme les autres, malade jusqu'à -vingt-deux ans; je ressentois la peine et la -douleur, et je les supportois aussi naturellement -que le froid et le chaud, la soif et la -faim. Je réfléchissois un matin dans mon lit, -car j'ai toujours aimé les réflexions, et mon -esprit travailloit sur la fatalité et le poids -des infirmités de tous les genres, dont il -repassoit le catalogue; il contemploit, d'un -autre côté, la supériorité des anciens philosophes -dans les épreuves qu'ils avoient à -subir.</p> - -<p>J'admirois, j'enviois cette heureuse situation -d'un esprit qui sait se posséder; à l'instant -la lumière m'éclaira, je fis craquer mes -doigts, et moi aussi, m'écriai-je, <i>je suis -philosophe</i>! Je me levai aussitôt, pour ne -pas me rendormir sur cette résolution, pour -ne pas l'oublier. Je mis les culottes d'un philosophe, -<i>voire</i> d'un philosophe payen, et -me voilà philosophe pour la vie.</p> - -<p>Soyez assurés, messieurs, que c'est la seule -inscription et le seul grade que j'aie jamais -pris dans cette noble science, et cela suffit, -en vérité. Les difficultés que nous craignons -dans un pareil essai, sont (plus que celles -que nous y trouvons) la cause qui empêche -la philosophie et la vertu d'être communément -recherchées.</p> - -<p>Je suis, en général, gai, et ma gaieté est -plus remarquable quand j'ai des maux et des -infortunes, pourvu qu'elles me soient propres, -que dans tout autre temps de ma vie. -On s'empresse alors autour de mon grabat, -non pas pour pleurer, mais pour rire à mes -peines, pour m'ouïr plaisanter à la question, -pour me voir rafiner mon être dans les -tourmens.</p> - -<p>Un de mes amis, croyant un jour que -j'allois succomber aux accès d'une colique -bilieuse, me parut fort étonné de la gaieté -avec laquelle j'allois sortir de ce monde. Voici -ma réponse:</p> - -<p>Les chrétiens indolens se persuadent trop -l'efficacité du repentir qu'un mourant peut -témoigner à son lit de mort; je n'y ai jamais -cru. Quand on demanda à Socrate, avant -son supplice, pourquoi il ne se préparoit pas -à ce fatal passage, il répondit avec noblesse: -<i>je n'ai fait que cela toute ma vie</i>.</p> - -<p>Celui qui diffère le grand œuvre de son -salut jusqu'à ce dernier moment, pousse le -temps jusqu'à ce qu'il ait atteint le crépuscule -de cette nuit éternelle, auquel il perd -la lumière. La contrition de l'agonie peut -être comparée à l'exclamation de <i>Vanini</i>, -qui, ayant été athée pendant toute sa vie, -appela machinalement Dieu au milieu des -flammes de son bûcher.</p> - -<p>Une attaque d'apoplexie nous privera-t-elle -donc du bienfait de l'éternité? cela est possible, -si la crainte seule appelle le repentir. -La vie n'est pourtant qu'un badinage, c'est -une épigramme dont la mort est la pointe.</p> - -<p>A ces mots, ma servante gagna le coin de -ma chambre, et s'y mit en prières.</p> - - -<h3>SUR LA MÉLANCOLIE.</h3> - -<p>Comme le plaisir est le seul plan de ma -vie, je me donne quelquefois la douce, la -tendre jouissance de la mélancolie, je pleure -avec délices. Mes larmes ne tombent pas une -à une et à regret; mais, comme mes aumônes, -elles se répandent abondamment et -avec joie.</p> - -<p>Si je pouvois être reproduit, je déclare ici -solennellement que je me départirois plutôt -des muscles du rire que de ceux des larmes. -La sympathie est l'aimant de la vie, et je -suis plutôt en harmonie avec l'homme malheureux, -qu'avec celui à qui tout prospère.</p> - -<p>Je me régale toutes les fois que cela me -plaît. Combien d'amis j'ai perdus! pauvre le -Fevre! infortunée Marie! ma chère, ma -toujours chère Elisa! oui, j'évoque vos mânes, -des profondeurs de la mort; je les -serre sur mon cœur, et je les y trouve -toujours.</p> - -<p>Celui qui peut lire sans pleurer la touchante -prosopopée dans laquelle Samson déplore la -perte de ses yeux, est plus malade que moi, -car son cœur est pétrifié. Milton l'écrivit -d'après ses sentimens, et sa cécité ternit et -humecte souvent les regards que je fixe sur -son livre.</p> - -<p>Mais si je veux me donner une superbe -fête de mélancolie, luxe inconnu aux ames -vulgaires, je prends la vie de Thomas Morus, -et je m'arrête à ce passage dans lequel mistriss -Ropert, sa fille, le trouve retournant à la -Tour immédiatement après sa condamnation. -<i>Mon père!… oh mon père!…</i></p> - -<p>Le titre seul d'un livre perdu depuis bien -long-temps, m'a donné quelques heures de -mélancolie: <i lang="la" xml:lang="la">lamentatio gloriosi regis Eduardi -de Kernavan, quam edidit tempore suæ incarcerationis</i>: -Lamentation du glorieux roi -Edouard de Kernavan, composée par lui pendant -son emprisonnement. Le contraste frappant -des troisième et quatrième mots avec -le dernier, affecte ma sensibilité. Quoique -l'histoire soit vieille, je ne puis m'empêcher -d'y réfléchir aussi douloureusement que si -j'apprenois quelque fâcheuse nouvelle.</p> - -<p>Je crois être le seul à ressentir de pareils -effets.</p> - -<p>La multitude lit des yeux et écoute des -oreilles; il en est peu qui parcourent un -livre ou qui l'écoutent avec leur ame. <i>L'intuition</i> -et la sensibilité sont les seuls organes -de la vertu et du génie.</p> - -<p>Quand je considère la dureté de cœur de -la plupart des hommes, je suis tenté d'ajouter -foi à la vieille fable de Deucalion, qui les -produisit avec des pierres. On peut encore -conjecturer que le monde étoit si corrompu -jadis, que l'homme-dieu qui vint nous sauver -confia à peu d'entre eux la garde de leurs -ames, et logea celle de la multitude dans -une case des limbes, pour ne les leur rendre -qu'au jour du jugement.</p> - -<p>Ah! je ne jouirai pas long-temps du bienfait -de la mélancolie! mes nerfs sont bien -malades! je commande à présent ma joie, -et la tristesse est devenue l'habitude de mon -ame.</p> - - -<h3>SUR LA SENSIBILITÉ.</h3> - -<p>Quand je lis dans un cercle quelque tragédie -ou quelque passage touchant une histoire, -mes yeux s'emplissent, et la voix quelquefois -me manque. Aussitôt je m'attends -aux mêmes effets dans mes auditeurs; point -du tout, au lieu de pleurs, je surprends le -souris sur leurs lèvres. Ils se moquent de mon -émotion.</p> - -<p>Je me suis souvent retiré en pareille occasion, -honteux, non de leur insensibilité, mais -de moi-même. J'ai plus suspecté ma foiblesse -que leur dureté. De la vanité, par laquelle -je m'associois en moi-même à la nature des -anges, je descendois rapidement dans l'idée -humiliante d'être moins qu'un homme. Je -doutois de la force de mon intellect, et me -voilà dorénavant à veiller soigneusement mes -actions et mes paroles.</p> - -<p>L'opinion de quelques hommes privilégiés -me rendoit peu à peu ma confiance. J'essayois -une seconde fois mon expérience; j'étois repoussé -vers les plus mortifiantes réflexions, -et je cuirassois mon cœur contre l'impression -du malheur des autres.</p> - -<p>Que le monde rie de la sensibilité comme -d'une foiblesse! que la philosophie stoïque -la ridiculise! mais qu'un esprit délicat se garde -bien de la concentrer, pour paroître sage -aux yeux du public; qu'il évite d'affecter un -caractère au-dessus de la nature humaine, -en imitant ceux qui quelquefois sont au-dessous -d'elle.</p> - -<p>Je me rappelle une scène bien singulière -que nous donna jadis un écolier de Cambridge. -Il étoit devenu éperdument amoureux -de sa sœur; et son désespoir, ainsi que sa -passion, étoient des preuves de sa raison et -de sa vertu.</p> - -<p>«Junon, nous disoit-il, n'étoit-elle pas -la sœur et la femme de Jupiter? Adam et -Eve étoient sûrement plus proches parens -ensemble. Leurs enfans, du moins, étoient -frères et sœurs, et ils se marioient. Amnon -n'étoit-il pas l'époux de Thamar? Ou, -c'étoit la même chose, ils avoient contracté -le mariage permis dans ce siècle de -bonheur. Si Sara n'étoit pas la sœur d'Abraham, -il dit un mensonge bien grossier à -Abimelech. Les usages sont changés; et -pourquoi? c'est une impiété de dire que -le Tout Puissant fut, au commencement -des choses, dans la nécessité de dispenser -des formes ordinaires; il eût plutôt créé -un ministre pour les marier, que de permettre -un crime.»</p> - -<p>Quand nous lui disons, pour le tranquilliser, -que sa sœur étoit morte, il juroit que -c'étoit impossible, puisqu'il continuoit de -vivre. Nous sommes, s'écrioit-il, la même -chair; et la sympathie est si forte entre nous, -que je connois lorsqu'elle a soif, lorsqu'elle -s'éveille, lorsqu'elle éternue. Elle fut bien -malade, il y a quelques années, et je le fus -à mourir; mais je bus une quantité d'eau de -mauve, et elle fut guérie. Elle dort peu, et -mon sommeil est aussi court que le sien. Elle -est souvent travaillée de songes funestes, et -je partage ses erreurs. J'ai fait ce que j'ai pu, -par mes jeûnes et mes prières, pour la guérir -en moi-même; tout a été inutile.</p> - -<p>Mes compagnons rirent beaucoup de cette -extravagance, et j'en pleurai. Un d'eux me -dit: vous connoissez, sans doute, ce jeune -homme. Ah! répliquai-je, mieux qu'il ne se -connoît lui-même.</p> - -<p>Les Mahométans ont de la vénération pour -les lunatiques. Ils prétendent que Dieu leur -a fait la faveur de les priver de leur raison, -pour rendre leurs péchés pardonnables. Je -suis Musulman.</p> - - -<h3>SUR L'ESPRIT.</h3> - -<p>Qu'est-ce que l'esprit? non, ce n'est pas -un mécanisme. Les facultés de l'ame ne le -produisent pas tout ouvré; il n'est pas le -résultat de nos études, ainsi que la raison -et les sciences. Les idées, avec les mots qui -les expriment, sortent avec éclat de notre -tête, sans le moindre travail et la moindre -réflexion.</p> - -<p>Il m'est souvent arrivé d'avoir dit, sans -intention, des choses auxquelles je ne croyois -mettre aucun esprit, jusqu'à ce que les derniers -sons de mes paroles alarmoient mes -oreilles, et faisoient dresser celles des autres.</p> - -<p>Quelquefois les mots m'échappent sans -aucune idée qui leur corresponde. Je suis -malheureusement infecté d'une <i>phraséologie</i> -particulière, à laquelle je ne puis commander -dans la chaleur du récit, et je parois souvent -avoir entendu ce qui étoit bien loin de ma -pensée.</p> - -<p>J'ai maintes fois grondé mes servantes et -réprimandé ma femme et mes enfans avec le -plus grand sérieux, et lorsque je tremblois -de les voir alarmés et contrits de ma colère, -quelle mortification pour un homme passionné, -de les entendre éclater de rire de -quelque expression ridicule, de quelque image -bouffonne qui m'étoient échappées dans la -chaleur de la remontrance!</p> - -<p>Le boulet qui emporta le maréchal de Turenne, -emporta aussi le bras de Saint-Hilaire. -Son fils, à ses côtés, pleuroit du malheur -de son père. Il lui dit: <i>mon fils, ne pleure -pas sur moi, mais sur lui</i>.</p> - -<p>La générosité, la noblesse de ce brave militaire, -les sentimens dont il fut affecté en -ce moment, agissent si puissamment sur mes -nerfs, que je puis dire avec Sidney, quand -il entendoit la balle de Perci et Douglas, -<i>qu'elle retentit dans mon cœur comme une -trompette qui sonne l'alarme</i>.</p> - -<p>Je répétois une fois cette histoire dans une -société, et elle y faisoit de l'effet; mais comme -je finissois par ces mots, <i>il montra à son fils -ce cadavre sans nom, avec la main qui lui -restoit</i>, on éclata de rire. Je les crus fous; -mais je revins tout-à-coup à moi-même, et je -fus saisi de honte.</p> - -<p>En expliquant une autre fois le mystère de -la rédemption à un jeune étudiant en droit, -je me servis d'une allusion adaptée à ses -études:… <i>C'est</i>, lui dis-je, <i>la restitution -de l'amende imposée sur nos péchés.</i> -Il me regarda: ma comparaison fut répétée -à mon désavantage, et je passai désormais -pour un impie.</p> - -<p>Et pourquoi? parce que je suis, au pis-aller, -un plaisant curé. Saint-Patrice, le -patron de l'Irlande, fut canonisé, pour avoir -illustré la Trinité de la comparaison qu'il en -fit avec un trefle. Et pourquoi? parce qu'il -étoit grave.</p> - -<p>Si une saillie méritoit la corde, (et cela -est possible, puisque tout mal est du ressort -des lois criminelles) j'aurois souvent encouru -la peine du meurtre involontaire, tant il -m'eût été difficile dans la conversation de -m'exprimer mieux et plus légalement!</p> - -<p>Dites-moi, pourquoi de deux personnes -également raisonnables et savantes, il en est -une qui est frappée d'une image, tandis que -l'autre ne l'est pas?</p> - -<p>Si elles le sont toutes les deux, ce sera toujours -dans un sens différent.</p> - -<p>En voyant une verte prairie couverte -d'agneaux, l'un n'y verra que de l'herbe et -des moutons, tandis que l'autre y dressera -tout de suite un lit de fleurs à la volupté.</p> - -<p>Le physicien, un beau jour de printems, -dira que le soleil brille, mais n'échauffe pas; -et le poëte, à ses côtés, le comparera à l'œil -d'iris, qui brille et échauffe également.</p> - -<p>Vous voyez, par conséquent, que l'esprit -est à double entente: quelle pitié, mesdames, -que la double entente ne soit pas -de l'esprit!</p> - -<p>L'on m'accorde de la saillie, de l'originalité, -l'art des descriptions. Qu'est-ce que -l'esprit, s'il n'est pas compris dans ces attributs? -Si c'est autre chose, combien peu il -est nécessaire quand on les possède!</p> - -<p>Faut-il que tous les mets soient piquans? -ne sait-on pas que le meilleur cuisinier est -celui qui mélange si bien tous ses ingrédiens, -qu'une saveur ne domine jamais sur l'autre? -Les mauvais appétits ont seuls besoin d'être -stimulés.</p> - -<p>Les anciens appeloient <i>esprit</i> la capacité, -l'invention, l'imagination. Martial fut le premier -qui le réduisit à un seul point; et depuis -cette époque du faux brillant, il y a tant -d'ouvrages plus aigres que piquans, que le -public en <i>a les dents agacées</i>.</p> - - -<h3>SUR L'ESPRIT EN MORALE.</h3> - -<p>Je préférois jadis les épîtres de Pline et la -morale de Sénèque à tous les ouvrages de -Cicéron, à cause de leurs pointes répétées -et de la tournure piquante de leur esprit. -Je me rappelle que je trouvois Horace et -Catulle plats et insipides: c'étoit quand j'admirois -Martial et Cowley.</p> - -<p>Les mets simples sont plus sains, sans -doute, que les ragoûts composés; mais, -quand on a dépravé son appétit avec les -seconds, il est difficile d'en revenir aux premiers. -Cette comparaison est juste en littérature.</p> - -<p>Le brillant de l'imagination et le drame -des paroles peuvent fixer quelquefois la morale -dans l'esprit; mais plus souvent ils rodent -autour de la tête, et ne pénètrent pas -dans le cœur.</p> - -<p>Cette opposition de mots, ces phrases à -prétention remplissent les places vides de la -mémoire, d'apophtegmes, qui luisent dans les -écrits du jour et les cercles à la mode; mais -elles manquent de cette splendeur du vrai -savoir, de cette raison, de ce sens exquis, -qui font le charme de la morale.</p> - -<p>Les acquisitions que nous faisons en ce -genre sont les vrais enfans de notre sang, -tandis que celles que nous fournit notre -spirituelle mémoire, sont reçues aussi froidement -dans notre cœur que des enfans -d'adoption.</p> - -<p>Ne voilà-t-il pas que je moralise moi-même, -du style que je censure! Quand on condamne -une faute, il faut se hâter d'en donner un -exemple, et l'on peut m'appliquer ce qui est -dit de Jérémie dans l'<i>Amour pour Amour</i>, -(comédie anglaise) <i>Il a déclamé contre -l'esprit avec tout l'esprit qu'il a pu montrer</i>.</p> - -<p>Eh bien! je suis résolu, messieurs, d'en -avoir toujours. La résolution est une forte -chose; elle a rendu plus d'un poltron brave, -et quelques femmes chastes. Le même miracle -ne pourra-t-il jamais donner de l'esprit à un -curé!</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>L'ESPRIT ÉPIGRAMMATIQUE.</h3> - -<p>C'est ainsi que j'ai passé ma vie à travers -les chagrins et les maladies, souffrant toujours, -soit de mes dissipations, soit de mon -mépris des formalités. On a souvent censuré -la légereté de mes manières, quoiqu'elles -dérivent réellement du poids de ma philosophie. -Qu'est-ce qui est digne, dans la vie, -d'une pensée sérieuse? Pour avoir eu de la -Providence une plus haute idée que celle -de la croire <i>orthodoxe</i>, l'on m'a cru souvent -athée.</p> - -<p>D'après le calcul théologique du moment, -il y a dix ames de damnées pour une de -sauvée. A ce compte, l'enfer peut lever ses -légions, tandis que le ciel ne peut ramasser -que quelques cohortes. Le sauveur a pu triompher -de la mort par sa résurrection; mais sûrement -il n'a pas triomphé du péché par la -rédemption.</p> - -<p>Voilà la plus damnable arithmétique. Non… -non;… je crois que si nous donnons au -diable tous les tyrans, les usuriers, les meurtriers -du corps et de la réputation, les hypocrites, -les parjures et les premiers ministres, -à l'exception de Sully, Walsingham -et Strafford, qui signa son ordre de mort -pour sauver son roi et sa patrie; c'est tout -ce que nous pouvons faire en conscience pour -lui, c'est tout ce que vos révérences peuvent -en justice exiger en son nom.</p> - -<p>Je dînois un jour chez un de mes amis; -le vin manqua: il m'envoya à son cellier, -qu'il avoit creusé dans le roc. A mon retour -dans le salon, je jetai à travers la table cet -impromptu, barbouillé sur une carte:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">Un roc, frappé d'une sainte baguette,</div> -<div class="verse">Aux Juifs, presqu'enragés, donna jadis de l'eau:</div> -<div class="verse i1">Le vin jaillit de ta roche secrette,</div> -<div class="verse i2">Par un miracle bien plus beau.</div> - -<div class="verse stanza">Vive la loi nouvelle et la nouvelle Eglise!</div> -<div class="verse">Le Christ, par son exemple, a consacré le tien;</div> -<div class="verse i1">A Cana son doigt fit du vin:</div> -<div class="verse i1">C'est une leçon à Moyse.</div> -</div> - -<p>Quelques années après cette misérable -saillie, ces lignes furent tournées contre moi -par un certain évêque. Il en conclut que je -ne croyois pas un mot du vieux et du nouveau -Testament, et m'empêcha d'avoir un -bénéfice que j'allois obtenir. J'en souris alors, -et j'en ris aujourd'hui.</p> - -<p>Puisque j'en suis là, je veux vous raconter -un autre fait à <i>excommunication</i>. Etoit-ce -avant ou après? peu importe.</p> - -<p>On réparoit l'église de la cité de… et -la municipalité avoit arrangé, en attendant, -en manière de chapelle de secours, la maison -de ville. On y avoit fait depuis peu l'élection -des députés du parlement. En cette rencontre -mercantile, les vénérables maire et aldermans -avoient, selon l'usage, notoirement… -Vous savez comment se font ces élections, -et quelle admirable sécurité elles donnent -aux citoyens sur leur vie, leurs propriétés -et leurs libertés.</p> - -<p>Je prêchois un dimanche en cette boutique, -et l'évangile du jour se trouva, par -hasard, être les <i>Vendeurs chassés du Temple</i>. -Un mouvement impétueux d'une honnête -indignation me saisit: je sortis mon crayon, -et j'écrivis à la hâte, sur un des panneaux -de ma chaire ces quelques vers:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">Saint Luc apprend à son lecteur</div> -<div class="verse">Que certain jour, la maison du Seigneur</div> -<div class="verse i1">Des larrons devint le repaire.</div> -<div class="verse">Par la permission de notre précieux Maire,</div> -<div class="verse i1">Une caverne de voleur</div> -<div class="verse i1">Se change en maison de prière.</div> -</div> - -<p>On m'observa, et comme j'avois été admis -dans cette corporation, quelques temps avant -mon sarcasme, le vénérable maire l'ayant découvert, -effaça tout de suite et d'office mon -nom des registres publics, sans observer ni -loi ni forme.</p> - -<p>Je ne pouvois pas m'en plaindre; car j'avois -été coupable d'impiété, en violant les droits -de la fraternité. Ils le ressentirent comme -citoyens: <i>chrétiens</i>, devoient-ils s'en rappeler?</p> - -<p>Parmi eux il se trouva de pieux ascétiques, -qui jugèrent que j'aurois dû être excommunié -depuis long-temps. Je suis pourtant certain -que j'étois digne d'être prêtre, du moins dans -les temples des Perses, s'il est vrai que leurs -initiés fussent obligés de passer par un noviciat -pénible, pour prouver qu'ils étoient -exempts de passion, de ressentiment et d'impatience.</p> - -<p>Je ressemble à Caton, non pas dans la -sévérité de ses principes, mais au moins en -ce que j'ai été, comme lui, accusé quatre-vingt -fois. Mais il eut sur moi l'avantage le -plus complet, car il fut quatre-vingt fois -absous.</p> - -<p>Dieu leur pardonne, et qu'il oublie qu'il -les a destinés à <i>prier</i>, <i>bien dire</i> et <i>bien -faire</i>.</p> - - -<h3>VOYAGES.</h3> - -<p>L'amour de la variété et la curiosité de -voir des objets nouveaux, sont deux qualités -que la main de la nature a tissues dans notre -contexture; nous leur donnons quelquefois -le nom d'inquiétude, ou nous en faisons un -titre de légéreté contre les hommes, tandis -qu'elles sont inhérentes en nous pour des -desseins plus nobles, et qu'elles excitent notre -ame à s'ouvrir de nouveaux sentiers de recherches -et de savoir. Arrachez-les de notre -cœur, l'indolence va tout de suite usurper -cette place vide, et nous resterons environnés -des objets que nous avons toujours vus dans -la paroisse où nous naquîmes.</p> - -<p>C'est à cette impatience naturelle que nous -devons le désir de voyager, et cette passion, -comme toutes les autres, n'est condamnable -que par ses excès. Ordonnez-la comme il faut, -et vous en recueillerez bien des avantages. -Les voici: apprendre les langues, les lois et -les coutumes; comparer les gouvernemens et -peser les intérêts des nations; acquérir de -l'urbanité et la facilité de discourir et de converser; -éloigner un jeune homme des préjugés -que lui trame sa grand'mère, et des contes -de sa gouvernante; réformer son jugement -en voyant des choses nouvelles, ou en contemplant -des choses anciennes, dans un jour -nouveau; apprendre ce qui est bon, en considérant -les variétés des mœurs et des idées; -juger ce qui est nécessaire ou non, en épiant -l'adresse et l'art des hommes qui nous parlent, -et former en nous-mêmes un plan de conduite -d'après l'aspect des manières, des -erreurs, des vertus des nations que nous -aurons observées. Voilà une partie de la cargaison -que nous devons importer chez nous.</p> - -<p>La folie de nos jeunes gens ne leur est pas -aussi profitable, et le tableau des voyages de -l'enfant prodigue est plus à présent une copie -qu'un original. C'est bien assez qu'un pareil -aventurier, s'évadant sans compas, sans -carte, sans boussole, sans instructions, ne -se soit pas égaré pour toujours, et qu'il revienne -frapper à la maison paternelle couvert -de haillons.</p> - -<p>Que racontera-t-il aux parens, que le bruit -de son retour aura attroupés dans la maison -de son père?</p> - -<p>Les fêtes et les banquets qu'il aura donnés -aux jolies femmes et aux petits-maîtres asiatiques; -le prix des mets, et la manière ingénieuse -et coûteuse dont les cuisiniers les -apprêtent; le luxe de ses concerts; les flûtes, -les harpes, les <i>sacbutes</i> qu'il payoit; la magnificence -de la cour des rois de Perse; le -nombre de leurs esclaves, de leurs chars, de -leurs chevaux et de leurs palais; la beauté de -leurs maîtresses.</p> - -<p>Il ne dira pas comment il fut trompé à -Damas, par un des plus honnêtes gens du -pays; comment un ami chaud et sincère lui -emprunta de l'argent, et l'emporta vers le -Gange; comment une prostituée de Babylone -engloutit sa perle la plus précieuse, et oignit -toute la ville de son baume de Gilehad; combien -un graveur lui demanda de sicles, pour -quelques estampes des jardins de Sémiramis, -et comment ces raretés, n'ayant pu être transportées -dans le désert, se brûlèrent à Suze; -comment les perroquets qu'il avoit fait venir -de Tarsis, moururent sur ses doigts; comment, -enfin, les momies qu'on lui avoit faites -en Egypte, furent enlevées à trois lieues de -la manufacture, par ceux qui les avoient -vendues.</p> - -<p>Mais je donnerai un pilote à mon fils… -son précepteur… Si la sagesse ne peut -parler qu'en grec ou en latin, c'est fort bien -fait. Si les mathématiques peuvent en faire -un homme aimable, et si, par les efforts de -la philosophie naturelle, ce précepteur peut -lui apprendre à faire un salut, je sais qu'il -l'introduira dans quelques bonnes compagnies. -S'il n'est qu'un érudit, le malheureux -écolier aura son tuteur à traîner, au lieu d'en -être accompagné.</p> - -<p>Mais je le ferai escorter par un homme -qui connoît le monde, non-seulement sur les -livres, mais encore d'après son expérience; -un homme accoutumé à de pareils exercices, -qui a fait, avec succès, trois fois le tour de -l'europe.</p> - -<p>C'est-à-dire, qu'il ne s'est jamais cassé le -cou, et qu'il a eu la prudence de ne pas le -laisser casser à son pupille. Ce sera quelque -entrepreneur général de voyages qui prendra -celui de votre fils, à forfait; quelque valet -de chambre suisse, qui saura, à demi-sou -près, le prix des relais de Calais à Rome, -qui le ménera dans les meilleures auberges, -l'instruira à fond sur la meilleure qualité des -vins, et le fera souper à une guinée plus cher -que si le pupille avoit lui-même fait son -marché. Quel gouverneur! examinez-le, et -voyez s'il ne grandit pas d'un pouce à mesure -qu'il vous parle de ces avantages précieux. -Sa fierté, sa science et son utilité -cessent après cette énumération.</p> - -<p>Mais, quand mon fils voyagera, il sera -enlevé des mains de son gouverneur, par -des gens de qualité et des gens de lettres, -avec lesquels il passera la plus grande partie -de son temps.</p> - -<p>D'abord, la véritable bonne compagnie est -aussi rare que réservée.</p> - -<p>Mais cette difficulté est surmontée, et il -part chargé de lettres de recommandation -pour tout ce qu'il y a de mieux dans chaque -ville.</p> - -<p>Oui, il obtiendra de ces recommandations -tout ce que la politesse la plus stricte leur -prescrira, et voilà tout.</p> - -<p>Quant aux gens de lettres, rien ne nous -trompe tant que les attentes que nous nous -promettons de leurs liaisons, surtout lorsque -nous en faisons l'expérience avant d'avoir -mûri notre esprit par l'étude et les années.</p> - -<p>La conversation est un trafic, et si on l'entreprend -sans fond, la balance penche et le -commerce tombe. Qu'on publie tant qu'on -voudra le contraire. Les voyageurs communiquent -peu avec les étrangers qu'ils visitent, -et cela vient sûrement de ce que ceux-ci soupçonnent, -et sont même convaincus qu'il n'y -a rien dans la conversation de ces pélerins -qui compense le trouble que donnent la difficulté -de les comprendre, et les visites qu'il -en faut essuyer.</p> - -<p>Le jeune homme cherche alors une société -plus aisée. La mauvaise compagnie est toujours -prête; elle se présente sur ses pas, et -sa carrière est aussitôt finie.</p> - - -<h3>LA MÉDISANCE.</h3> - -<p>Les véhicules avec lesquels on prépare le -poison mortel de la médisance sont innombrables. -Il est délayé par des mains si adroites, -il est versé d'une manière si aimable et si -naturelle, qu'on ne peut le découvrir que par -ses effets.</p> - -<p>Combien de fois a-t-on disposé de l'intégrité -et de la probité d'un homme par un -souris ou un mouvement des épaules? combien -de bonnes et de généreuses actions n'ont-elles -pas été ensevelies dans l'oubli par un -regard artificieusement distrait? ou flétries -d'un motif intéressé et vil, par un chuchotement -mystérieux?</p> - -<p>Entrez dans ces sociétés, dont le titre pompeux -de <i>bonne compagnie</i>, devroit faire proscrire -tout ce qui est <i>mauvais</i>; vous ne serez -pas plus satisfait d'elles. Là, vous verrez -arracher sans cesse, quoique de loin, et sans -malice, à la chasteté quelques-uns de ses -attributs: un signe de tête en renversera quelqu'autre; -et bientôt un clin d'œil, dirigé -par l'envie de quelques personnes, qui ne -se seront jamais refusées à la tentation, finira -l'œuvre de la suspicion. Là, vous verrez -la réputation d'une malheureuse créature, -ensanglantée par un rapport que le médisant -sera bien fâché de faire, mais dont il -corrigera l'âpreté nécessaire, en désirant qu'il -soit faux, ou en plaignant sincèrement celui -qui en est l'objet. Il osera même espérer que -la charité voudra bien l'oublier, comme il -l'oublie lui-même.</p> - -<p>Tels sont les expédiens avec lesquels ce -vice rassasie, et déguise sa cruauté. Mais -si son poignard ainsi caché, frappe et égorge -si doucement, que dirons-nous de ces propos -scandaleux et sans pudeur qui ne sont soumis -à aucune caution, et qui vaguent sans -bornes? les premiers, comme une flèche -lancée dans les ténèbres, atteignent et blessent -en silence: tandis que les autres, comme la -peste, déployent leur rage en plein jour, -balayent tout devant eux, et rasent, au niveau -du sol et sans distinction, le bon et -le mauvais. Mille tombent à la gauche du -calomniateur; dix mille tombent à sa droite: -ils tombent, ils sont déchirés, et foulés si -inhumainement, que jamais, peut-être, ils -ne se remettront de leurs blessures, et que -celle de leur cœur sera mortelle.</p> - -<p>Mais, comme il n'y a point d'actions si -criminelles, qu'on ne puisse alléguer quelques -raisons pour les défendre, on me demandera -si les inconvéniens que les hommes souffrent -des abus licencieux de la médisance, ne sont -pas suffisamment contrebalancés par son influence -utile sur la conduite et les mœurs -publiques? on me dira que, si elle se taisoit, -mille personnes encouragées au mal par le -silence, se plongeroient, tête baissée, dans -la mêlée des vices et des ridicules, comme -un cheval dans celle des batailles, pourvu -qu'elles fussent sûres d'échapper à la langue -des hommes.</p> - -<p>On me dira que, si nous voulons jeter un -coup-d'œil sur l'ensemble de la société, nous -trouverons que la vertu, ou du moins son -apparence, ne dérive d'aucun autre principe -fixe que de la terreur que nous inspire la -censure; et que si nous descendons de là aux -particularités, on prend plus de peine pour -usurper une bonne réputation, qu'il n'en -faudroit pour la mériter.</p> - -<p>Que plusieurs personnes des deux sexes -supportent aisément la vie sans honneur et -sans chasteté! elles qui, sans réputation, et -sans l'opinion qu'elles s'efforcent de donner -aux autres, baisseroient leur tête dans la -honte, et languiroient dans le désespoir du -bonheur!</p> - -<p>La langue est une arme, sans doute, qui -châtie les dépravations sur lesquelles les lois -se taisent: elle retient dans leur devoir ceux -que leur conscience n'y renfermeroit jamais; -et lorsque le vice est public, il semble que -la médisance ne peut pas rester au nombre -des prohibitions. C'est un hommage à rendre -à la vertu, et un acte de justice indispensable, -que d'exposer à la vue des hommes -le vice peint de ses propres couleurs, ainsi -que d'exalter les louanges que mérite l'honnêteté. -Si, par hasard, la punition infligée à -l'homme vicieux est sévère ou même intéressée, -ce cas arrive si rarement, qu'on ne -peut en faire une exception.</p> - -<p>Eh bien! malgré les objections que me -feront les vrais patrons de la cause de la -vertu, je leur recommanderai sans cesse de -lui donner d'autres preuves de leur zèle. -Quand leur devoir semble leur prescrire d'établir -une distinction entre le bien et le mal, -que leurs actions parlent, et non leurs langues, -ou que du moins elles parlent unanimement le -même langage. Nous déclamons si haut contre -les vicieux, nos cris se réunissent tellement -contr'eux, qu'un homme sans expérience, -qui s'en rapporteroit seulement à ses oreilles, -s'imagineroit que le genre humain a formé -une association pour chasser le vice hors -des limites du monde. Changeons la scène, -et qu'il voie la réception que la société fait -au vice, il connoîtra que sa conduite est -en opposition avec ses paroles; ce qu'il a -entendu sera tellement contrarié par ce qu'il -voit, qu'il ne saura auquel de ses sens il -pourra désormais se fier.</p> - -<p>Ah! s'il en étoit autrement, c'est-à-dire -si les personnes qui méritent la louange, -obtenoient seules un bon accueil; s'il étoit -d'une conséquence irréfragable qu'un homme -qui a perdu ses vertus, perdît, en même-temps, -ses amis, les avantages de la naissance -et de la fortune, et qu'il fût ravalé -au rang le plus bas parmi ses frères; si la -qualité n'étoit pas un port derrière lequel -les femmes abritent leur honneur presque -naufragé; et si celle qui a perdu sa réputation -perdoit aussi tous ses droits au respect -et même à la civilité publique; si, en un -mot, l'on inséroit dans notre cérémonial -une loi qui notât d'infamie ceux que l'opinion -a déjà notés, une loi qui défendît de -les visiter, d'en être visités, une loi qui -fermât à leur rencontre toutes les portes qui -conduisent aux fonctions de la société, jusqu'à -ce qu'ils l'eussent satisfaite par de meilleurs -exemples: une telle maxime, mise fidèlement -en pratique, opéreroit sans doute une -réforme utile. Mais, en l'état des choses, -qu'ils échappent à nos langues, puisqu'ils -ont le bonheur d'échapper à toute punition.</p> - -<p>Si l'on insiste encore en faveur de la médisance, -je finirai par répondre, que sans -nous il y en aura toujours assez qui se chargeront -du châtiment des coupables, et qu'on -ne doit pas craindre la cessation de ces exécutions -tant que les hommes voudront bien -être les bourreaux de leurs semblables. Abandonnons-leur -cette tâche cruelle, et cultivons, -loin des passions, des vertus plus paisibles. -Aimons-nous et pardonnons-nous.</p> - - -<h3>L'ORGUEIL.</h3> - -<p>L'homme vain est toujours malade: touchez-le, -vous le blessez. Il agit comme si -personne autour de lui n'avoit ni sensibilité -ni délicatesse; et il en a tant, que les plus -petites négligences, qui seroient à peine ressenties -par les autres, le piquent continuellement, -et le percent sans cesse jusqu'au -cœur.</p> - -<p>Je ne voudrois pas être vain, quand ce -ne seroit que parce que personne ne pourroit -me reprendre: mes autres infirmités m'incommodent -bien moins. Ce n'est pas même la -faute du public si j'en souffre; mais ici, si -je m'exalte, je suis perdu. Quelque chemin -que je prenne, quelque pas que je fasse sous -la direction de l'orgueil, je mets nécessairement -le pied sur quelqu'un. Je l'offense; -et je dois me préparer à en être repoussé -et à rétrograder avec la douleur de l'humiliation.</p> - -<p>Et puis, l'homme peut-il être vain quand -il jette un coup-d'œil sur ses imperfections -naturelles et morales? il est impossible d'y -réfléchir un seul instant sans sentir son cœur -plein de la plus humble conviction, sans entendre -du fond de ce sanctuaire une voix qui -répète: ô Dieu! qu'est-ce que l'homme? rien -et toujours rien: c'est un malheureux, un -infirme, un être de quelques jours, qui passe -comme une ombre.</p> - -<p>Il tombe tout-à-coup du théâtre avec ses -titres, ses distinctions scéniques, dépouillé -de ses habits dramatiques et du masque que -l'orgueil a soutenu un instant sur son visage; -et il reste nu comme son esclave. Arrêtez -votre imagination sur la dernière scène que -l'homme puissant et orgueilleux donne au -monde qu'il a tenu dans la crainte et le respect; -voyez cette vaine vapeur disparoître: -la flèche de la mort pénètre lentement dans -son sein; elle glace son sang, et dissipe ses -esprits.</p> - -<p>Ne le craignez plus: approchez-vous de -son lit de mort; ouvrez les rideaux: contemplez-le -un instant en silence. Il ne reste -donc à celui que son orgueil et quelques flatteries -ont mis au rang de Dieux, que ces -mains flétries et ces lèvres décolorées.</p> - -<p>O mon ame! quels songes t'ont charmée! -combien tu as été cruellement trompée par -les objets brillans qui t'éblouissoient, et que -tu enviois!</p> - -<p>Si l'aspect de notre imperfection naturelle -à laquelle l'homme n'est pas maître de remédier, -combat tellement sa vanité, que sera-ce -des foiblesses et des vices enfantés, chaque -jour, dans son cœur?</p> - -<p>Hommes! regardez-vous un instant, dans -ce jour où je vais vous placer. Voyez le plus -désobéissant, le plus ingrat, le plus désordonné -des êtres, trébuchant chaque jour -dans la carrière de la vie, agissant, chaque -heure du jour, contre sa propre conviction, -ses intérêts et l'intention du créateur, qui -ne s'est proposé que son bonheur. Qu'est-ce -qui peut lui donner de l'orgueil? qu'est-ce -qui ne peut pas, au contraire, lui donner -de la modestie? Ah! que j'aime cette sentence -prononcée depuis long-temps sur lui: -<i>La vanité n'est point faite pour l'homme!</i> -cette passion peut exister pour quelqu'autre -créature et pour quelqu'autre dessein, mais -non pas pour lui: il n'est point d'être à qui -elle convienne si peu.</p> - -<p>Donnerai-je à tout cela, me direz-vous, -un froid consentement? cette vérité est-elle -incontestable? oh! peut-être avez-vous quelque -raison d'être vain! Ecoutons-là.</p> - -<p>Vous avez les avantages d'une haute naissance -et des titres pompeux, ou ceux de -la faveur dans la cour des rois, ou ceux d'une -grande fortune, de grands talens, d'un grand -savoir; ou bien la nature a épuisé ses dons -et ses grâces en vous formant. Parlez… -Sur laquelle de ces qualités avez-vous fondé -et élevé le temple où vous vous exposez à -l'adoration? examinons-les.</p> - -<p>Vous êtes bien né… Eh! croyez-moi, -l'humilité ne peut pas polluer le sang qui -vous anime; elle ne vous fera pas tomber -du haut de votre rang; elle ne dépouille pas -les princes de leurs titres. Comme le clair-obscur -en peinture, elle fait saillir le héros -du fond du tableau, et détache sa figure -du groupe où elle seroit confondue sans elle.</p> - -<p>Vous êtes riche… Etendez, éparpillez -vos richesses; rachetez-en la haine, par la -douceur de vos mœurs. Descendez vers vos -inférieurs, soulagez le malheur, étayez la -foiblesse, vengez l'opprimé: soyez grand. -Considérez cet argent comme des talens entassés -dans un vaisseau d'argile: vous n'en -êtes que le dépositaire. Être obligé d'en rendre -compte et être vain, c'est allier la pauvreté -et l'orgueil. Oh! bien absurde assemblage!</p> - -<p>Vous êtes puissant et en crédit; une foule -servile de clients se traîne sur vos pas… -De quoi seriez-vous orgueilleux? de ce qu'ils -ont faim? chassez, chassez ces sycophantes, -ils en ont abusé mille autres.</p> - -<p>Mais le rang a été donné à ma dextérité -et à mes lumières: soit… Et vous êtes vain -d'une place où vous devenez la butte titrée, -contre laquelle se dirigent la vengeance de -l'un, la malice de l'autre et l'envie de tous, -dans laquelle les hommes les plus honnêtes -ne peuvent pas même échapper au soupçon, -et dont les fripons cherchent sans cesse à -vous détrôner. Quoi! seriez-vous vain d'une -faveur incertaine? Aman l'étoit ainsi, parce -qu'il étoit admis aux banquets d'Esther.</p> - -<p>Passons aux prétentions que le savoir peut -vous donner. Si vous savez peu, je comprends -comment vous pouvez être vain. Si vous savez -beaucoup, êtes-vous orgueilleux de ce -que vous ignorez encore et de ce que vous -ignorerez toujours? dans tous les cas, ne -vous écrierez-vous pas, avec le pauvre homme -à la coignée, des chapitres 6 et 7 des Rois: -<i>Hélas! hélas! mon maître, je l'avois -empruntée!</i></p> - -<p>Dirai-je la même chose de la beauté? quels -que soient les embellissemens et les parures -dont l'orgueil la décore, ils frappent les yeux -seuls de la multitude; et la fausse beauté, -dans l'impuissance et le désespoir de réussir -par des moyens naturels, se targue de captiver -les regards et l'attention par une pompe -étrangère.</p> - -<p>Mais la vraie beauté est si attrayante, qu'on -ne sait comment déclamer contr'elle; et lorsqu'il -arrive qu'une figure céleste, et qu'une -taille enchanteresse sont la demeure d'une -ame vertueuse, quand la régularité et la -douceur des traits caractérisent celle de l'ame, -et que ces avantages élèvent les pensées jusques -vers l'auteur de la nature, dont la sagesse -créa l'harmonie, ah! qu'il y a de choses à -dire, et sur la beauté et sur l'art de la faire -ressortir! quand l'apologie est néanmoins -achevée, il reste enfin que la beauté, comme -la vérité, n'est jamais si glorieuse que lorsqu'elle -est simple.</p> - -<p>Oui, la simplicité est l'amie de la nature; -et si je pouvois être vain de quelque chose -dans ce monde vil, ce seroit de cette noble -alliance.</p> - - -<h3>L'ÉLOQUENCE DES LIVRES SACRÉS.</h3> - -<p>Il y a deux sortes d'éloquence: l'une en -mérite à peine le nom; elle consiste en un -nombre fixe de périodes arrangées et compassées, -et de figures artificielles, brillantées -de mots à prétention: cette éloquence éblouit, -mais éclaire peu l'entendement. Admirée et -affectée par des demi-savans, dont le jugement -est aussi faux, que le goût vicié, elle -est entièrement étrangère aux écrivains sacrés. -Si elle fut toujours estimée être au-dessous -des grands hommes de tous les siècles, combien, -à plus forte raison, a-t-elle dû paroître -indigne de ces écrivains, que l'esprit d'éternelle -sagesse animoit dans leurs veilles, et -qui devoient atteindre à cette force, cette -majesté, cette simplicité, à laquelle l'homme -seul n'atteignit jamais?</p> - -<p>L'autre sorte d'éloquence est entièrement -opposée à celle que je viens de censurer; -et elle caractérise véritablement les saintes -écritures. Son excellence ne dérive pas d'une -élocution travaillée et amenée de loin, mais -d'un mélange étonnant de simplicité et de -majesté, double caractère si difficilement -réuni, qu'on le trouve bien rarement dans -les compositions purement humaines.</p> - -<p>Les pages saintes ne sont pas chargées -d'ornemens superflus et affectés. L'Être infini, -ayant bien voulu condescendre à parler -notre langage, pour nous apporter la lumière -de la révélation, s'est plu, sans doute, -à le douer de ces tournures naturelles et -gracieuses, qui devoient pénétrer nos ames.</p> - -<p>Observez que les plus grands écrivains de -l'antiquité, soit grecs, soit latins, perdent -infiniment des grâces de leur style, quand -ils sont traduits littéralement dans nos langues -modernes.</p> - -<p>La fameuse apparition de Jupiter, dans -le premier livre d'Homère, sa pompeuse description -d'une tempête, son Neptune ébranlant -la terre et l'entrouvrant jusqu'à son centre, -la beauté des cheveux de sa Pallas, tous ces -passages, en un mot, admirés de siècles en -siècles, se flétrissent, et disparoissent, presque -entièrement, dans les versions latines.</p> - -<p>Qu'on lise les traductions de Sophocle, de -Théocrite, de Pindare même, y trouvera-t-on -autre chose que quelques vestiges légers -des grâces qui nous ont charmés dans les -originaux? concluons-en que la pompe de -l'expression, la suavité des nombres et la -phrase musicale constituent la plus grande -partie des beautés de nos auteurs classiques, -tandis que celle de nos écritures consiste -plutôt dans la grandeur des choses mêmes, -que dans celle des mots. Les idées y sont -si élevées de leur nature, qu'elles doivent -paroître nécessairement sublimes dans leur -modeste ajustement; elles brillent à travers -les plus foibles et les plus littérales versions -de la bible.</p> - -<p>La glorieuse description de la création du -ciel et de la terre, dont Longin, le meilleur -de nos anciens critiques, étoit enthousiasmé, -n'a rien perdu de son mérite intrinsèque; -et quoiqu'elle ait subi diverses traductions, -elle triomphe encore, et étonne par sa force -et sa véhémence, comme dans l'original. Mille -passages suivans de l'écriture jouissent des -mêmes droits: la description tant célébrée -d'une tempête au pseaume 107; les touchantes -réflexions du saint homme Job, sur la briéveté -de la vie, et l'instabilité des choses -humaines; la peinture vivante d'un cheval -de bataille, du livre de Job, dans laquelle -il n'y a pas un seul mot dont la beauté n'exige -un commentaire particulier. Je pourrois y -ajouter ces reproches tendres et pathétiques -aux enfans d'Israël, qui éclatent dans les -prophètes, et dont le lecteur le plus froid -et le plus prévenu a tant de peine de n'être -pas affecté:</p> - -<blockquote> -<p>«O habitans de Jérusalem, et vous hommes -de Juda! décidez, je vous prie, entre ma -vigne et moi. Que pouvois-je faire de plus -pour ma vigne, que ce que j'ai fait? eh -bien! lorsque j'attendois qu'elle me donnât -des raisins, elle me jette quelques grappes -sauvages. Mais, direz-vous, la voie du -Seigneur est inégale: écoutez à présent, -maison d'Israël, c'est la vôtre qui l'est, -et non pas la mienne. Ai-je quelque plaisir -à voir l'homme s'égarer et mourir? n'en -aurois-je pas davantage à le voir revenir -et vivre? j'ai nourri, j'ai élevé des enfans, -et ils se sont révoltés contre moi. Le bœuf -connoît son maître, l'âne connoît la crêche -du sien; mais Israël ne me connoît pas: -mon peuple ne veut pas me connoître!»</p> -</blockquote> - -<p>Non, il n'est rien dans les livres des payens, -qui soit comparable à l'éloquence, à la vivacité, -à la tendresse de ces reproches. Il y -règne quelque chose de si affectueux, de -si noble et de si sublime qu'on peut défier -les plus grands orateurs de l'antiquité, de -rien produire de semblable.</p> - -<p>Ces observations sur la supériorité des écrivains -inspirés, comme écrivains, sont encore -vraies si on les considère comme historiens. -D'abord, les histoires profanes ne nous apprennent -que des événemens temporels, si -remplis d'incertitudes et de contradictions que -l'on est bien embarrassé d'y trouver la vérité.</p> - -<p>Tandis que l'histoire sacrée est celle de -Dieu même, de sa toute-puissance, de sa -sagesse infinie, de sa providence universelle, -de sa justice, de sa bonté, et de tous ses -autres attributs. Ils y sont déployés sous -mille formes, et dans une série d'événemens -variés, miraculeux, et tels qu'aucune nation -n'en eut de semblables. N'insistons plus sur -la supériorité de l'écriture en ce sens.</p> - -<p>Elle est encore douée d'un avantage, auquel -les historiens profanes n'arrivent pas, et qui -distingue seul les siens; c'est la manière -simple et sans affectation avec laquelle les faits -y sont racontés: en voici quelques exemples. -Lorsque Joseph se fait connoître, et qu'il -pleure sur la tête de son frère Benjamin, -à cet instant dramatique y a-t-il un de ses -frères qui profère un seul mot, soit pour -exprimer sa joie, soit pour pallier l'injure -qu'ils lui firent? Non, de tous côtés s'ensuit -un silence profond et <i>solennel</i>, un silence -infiniment plus éloquent et plus expressif que -tout ce qu'on auroit pu substituer à sa place.</p> - -<p>Que Thucidide, Hérodote, Tite-Live, -ou tel autre historien classique, eussent été -chargés d'écrire cette histoire, quand ils en auroient -été là, ils eussent sûrement épuisé toute -leur éloquence à fournir les frères de Joseph -de harangues étudiées, et cependant quelque -belles qu'on puisse les supposer, elles auroient -été peu naturelles, et nullement propres -à la circonstance. Lorsqu'une telle variété -de passions dut fondre tout-à-coup dans le -cœur de ces frères, quelle langue auroit été -capable d'exprimer le tumulte de leurs idées? -Quand le remords, la surprise, la honte, -la joie, la reconnoissance envahirent soudainement -leurs ames, ah! que l'éloquence -de leurs lèvres eût été insuffisante! combien -leurs langues eussent été infidelles en transmettant -le langage de leur cœur! oui, le silence -seul, participoit de la sublimité oratoire; -et des pleurs achevoient de rendre ce qu'une -harangue ne pouvoit jamais faire.</p> - - -<h3>LE FANATIQUE.</h3> - -<p>Voyez-le, fastueusement enveloppé de -l'habit de l'humilité et de la sainteté, pour -attirer les regards du vulgaire. Il évite, aussi -studieusement que le crime, une contenance -gaie, résultat d'une conscience tranquille et -contente. Le découragement est peint sur -son maintien sombre, comme si la religion, -dont le but est de nous rendre heureux dans -cette vie et dans l'autre, pouvoit produire -le chagrin et le mécontentement. Ecoutez-le -pousser des soupirs dans les rues; écoutez-le -se targuer de ses fréquentes communications -avec le Dieu; de tout savoir, et en même -temps offenser les règles de sa langue même -par ses barbarismes religieux. Ecoutez-le remercier -Dieu arrogamment, de ce qu'il ne -l'a point créé semblable aux autres hommes; -et, en prônant sa charité, adjuger libéralement -aux princes des ténèbres, ceux que -sa partialité juge moins parfaits que lui, ceux -qui marchent sobrement et avec vigilance -dans les voies du devoir, ceux qui vont -aspirans à la perfection par des épreuves -successives.</p> - -<p>Lorsqu'une malheureuse créature se fane -ainsi dans les larmes, et se refuse, tout -effrayée, la moindre joie et la moindre consolation; -lorsqu'elle prie sans cesse jusqu'à -ce que son imagination s'échauffe, qu'elle -jeûne, se mortifie et s'attriste jusqu'à ce que -son corps soit aussi malade que son esprit, -il n'est pas étonnant que les conflits et les -disparates qui s'engendrent dans un estomac -vide, et sont reçus et interprétés par une -tête plus vide encore, produisent, par cette -combinaison, des effets et des ouvrages fâcheux. -Un homme dans cette situation est plus -fait pour un médecin, que pour être apôtre.</p> - - -<h3>SUR L'HUMILITÉ.</h3> - -<p>Les injures et les offenses sont la règle la -plus sûre pour juger entre les inconvéniens -de l'orgueil et les avantages de l'humilité. -Les déplaisirs de l'homme vain sont toujours -en raison de sa vanité: l'injure s'élève à la -hauteur de son opinion; et sa fierté est la -mesure de son ressentiment. C'est ainsi qu'il -aiguise lui-même le fer qui le frappe, et -qu'il excite dans sa plaie cette fermentation -interne, qui la rend incurable.</p> - -<p>Combien l'homme humble diffère de lui! -Il échappe à la moitié de ces chagrins, et -l'autre moitié tombe légèrement sur lui. Il -ne provoque pas les hommes par le mépris; -et en se pénétrant de l'idée qu'il ne peut -exciter l'envie de personne, il arrête, dans -sa source, le torrent qui a abymé l'homme -vain. Si les passions des autres l'enveloppent -jamais dans leur cours débordé, semblable -à l'humble arbrisseau de la vallée, il leur -donne passage, et ressent à peine l'injure -de ces vents orageux qui rompent le cèdre -orgueilleux, et le renversent sur ses racines.</p> - -<p>Ce que nous attendons des autres, est toujours -en raison de ce que nous nous estimons -nous mêmes; et les refus, sans nous détromper, -irritent notre orgueil. Je vois des -hommes si cruellement tourmentés par les -chagrins que leur vanité a créés pour eux, -que, quoiqu'ils aient dans leurs mains tout -ce qui entre dans la composition du bonheur, -ils ne peuvent en faire aucun usage. Comment -le feroient-ils? ils se piquent de leur -propre aiguillon, et courent ainsi d'une attente -à l'autre, sans jamais goûter de repos. -L'humilité précautionne l'homme contre ces -maux, les plus sensibles qui soient inscrits -dans le catalogue de ceux de la vie. Celui -qui est peu de chose à ses yeux, est modéré -dans ses désirs, et par conséquent dans leur -poursuite. Il peut être trompé dans son attente, -et manquer le but auquel il vise; il -peut perdre ses pas; mais voilà tout: il ne -se perd pas lui-même; il ne perd pas cette -heureuse paix de l'ame. Les chagrins de -l'homme humble sont doux et paisibles. Heureux -caractère! quand il est affligé, qui n'a -pas pitié de lui? quand il tombe, qui ne -s'empresse pas de lui tendre la main? il -semble, à le voir nu et sans défense, qu'il -ne pourra pas résister à cet insolent antagoniste -qui va le terrasser en passant à ses -côtés, et le fouler dans la poussière. Non, -il est gardé par l'amour, l'affection et les -vœux du genre humain, tandis que l'autre -reste seul exposé à sa haine et à sa vengeance.</p> - -<p>S'il se présente une occasion où il faille -déployer un vrai courage et la force de l'ame, -je jetterois plutôt les yeux sur lui, que sur -son adversaire. L'orgueil peut rendre un -homme violent: l'humilité le rend ferme; et -lequel des deux approche le plus près de -l'honneur? celui qui agit d'après les impulsions -variables d'un sang embrâsé, et qui se -meut d'après celles de la fureur, ou bien -celui qui se concentre froidement en lui-même, -et qui gouverne son ressentiment, -au lieu d'en être gouverné.</p> - -<p>L'homme humble a ramassé, dans son ame, -un trésor de plaisirs et de contentemens. Il -ne blâme pas le soleil, de ce qu'il ne mûrit -pas sa vigne, et ne querelle pas les vents -de ce qu'ils ne lui apportent aucun nuage. -Si sa fontaine ne s'élève pas aussi haut qu'il -le désire, il étudie les lois de la nature, et -s'y soumet, sans se plaindre.</p> - -<p>S'il n'est pas riche, il sait que Dieu ne -lui doit rien; et que s'il a moins reçu que -les autres, comme il se croit moins qu'eux, -il a encore des remerciemens à lui faire.</p> - -<p>Une ame résignée se laisse ainsi porter -doucement et tranquillement sur le courant -de la providence; aucune tentation dans son -pélerinage, n'excite en elle des désirs immodérés. -Les dangers ne l'alarment pas: -elle respecte la justice de tout ce qui arrive; -et, se courbant humblement sous la tempête, -si elle en est atteinte, elle ne l'est -pas aussi dangereusement que les autres.</p> - - -<h3>MA RELIGION.</h3> - -<p>Yorick, quels sont vos notions religieuses?</p> - -<p>Me le demandez-vous? je vais vous le dire, -car je suis sur mon lit de mort.</p> - -<p>J'ai assez de foi pour être méthodiste, et -assez de chaleur pour être enthousiaste; mais, -Dieu merci, je n'ai jamais été assez méchant -pour être ni l'un ni l'autre.</p> - -<p>Il faut nécessairement que les passions -soient combattues par les passions. Voilà -pourquoi les plus grands pécheurs deviennent -les plus zélés dévots. C'est une conséquence -naturelle à une infinité de gens, <i lang="la" xml:lang="la">qui credunt -multùm et peccant fortiter</i>.</p> - -<p>Pour moi, j'ai la confiance intime que la -douce mousson de notre orthodoxie anglicane -est assez forte pour envoyer mon ame -au ciel. Mon frêle esquif n'est pas lesté de -péchés assez pesans pour qu'il ne marche -que par un vent orageux; et je crois qu'après -la cessation des oracles, on peut être -assez inspiré par la grâce, pour n'avoir pas -besoin de convulsions.</p> - -<p>Je suis certain qu'il y a un Dieu en haut, -comme je suis certain que je suis ici bas: -ma certitude est la même. Comment serois-je -autrement sur la terre? dites-moi, comment -j'y suis venu, comment j'y suis? ce n'est -pas de moi-même.</p> - -<p>Dieu existe: il doit aimer la vertu, et détester -le vice. Il doit, en conséquence, récompenser -et punir. Si nous ne lui devons -aucun compte, nous sommes les plus singuliers -animaux qui soient sur la surface -de la terre.</p> - -<p>Lorsque l'ame a pris son vol, et qu'elle -a laissé le corps se résoudre en la poussière -du tombeau, la vaine philosophie du siècle -combattra-t-elle la résurrection de l'homme? -Consulte, raisonneur, une chenille; et le -papillon résoudra ta question. Vois-la d'abord, -inerte, paresseuse, rampant lentement sur -la terre, et se nourrissant de l'herbe des -champs. Après sa métamorphose, et sa résurrection, -c'est un Séraphin aîlé: il est glorieux, -léger comme l'air, actif comme le vent; -il aspire la rosée de l'aurore; il extrait des -fleurs aromatiques, le nectar et l'ambroisie.</p> - -<p>La fable de l'hydre est depuis long-temps -vérifiée: elle est, dis-je, surpassée au-delà -même des bornes que l'imagination la plus -extravagante lui auroit données par la réalité -du polype, qui engendre de ses sections. Les -analogies de la nature démontrent par-tout -les voies de la providence.</p> - -<p>Trouverons-nous sans cesse impossible ce -à quoi notre insuffisance ne peut atteindre? -n'y a-t il pas dans la nature des mystères -sans nombre que les événemens révèlent, ou -que la philosophie expérimentale démontre -chaque jour? présumerons-nous, après cela, -de limiter les pouvoirs de l'auteur même de -la nature?</p> - -<p>Qui a créé la matière? qui lui a donné le -mouvement? qui a ajouté les sensations à la -matière, et au mouvement? qui a surajouté -à toutes ces qualités la pensée, l'intelligence -et la réflexion? qui a fait tout cela? Incrédules, -qui l'a fait? vous ne parlez pas? restez -donc muets.</p> - -<p>1<sup>o</sup>. Leuwenhoeck, avec le secours de son -microscope, montre, dans le corps humain, -de certaines fibres si menues qu'il en faudroit -rassembler six cents pour faire la grosseur -d'un cheveu.</p> - -<p>2<sup>o</sup>. Il démontre encore, avec le même -instrument, qu'un grain de sable est assez -volumineux pour couvrir cent vingt mille -pores, par lesquels nous transpirons.</p> - -<p>3<sup>o</sup>. On peut faire de la glace dans l'été, -pourvu que l'eau qu'on emploie, soit auprès -du feu.</p> - -<p>4<sup>o</sup>. Une lentille de glace brûle comme une -lentille de verre.</p> - -<p>5<sup>o</sup>. Une ligne d'un pouce peut être divisée en -autant de parties qu'une ligne de mille toises.</p> - -<p>6<sup>o</sup>. Il y a deux lignes, les asymptotes de -l'hyperbole, qui, par la certitude mathématique, -se rapprochent toujours, sans qu'il -soit possible qu'elles soient jamais en contact.</p> - -<p>7<sup>o</sup>. Le soleil est de plusieurs millions de -lieues plus près de nous en hiver qu'en été.</p> - -<p>8<sup>o</sup>. Quand un homme fait le tour de la -terre, sa tête fait quelques cent milles de -plus que ses talons.</p> - -<p>Y a-t-il, incrédules, dans le symbole chrétien, -un article de foi qui paroisse plus contraire -à la raison que quelques-unes de ces -propositions? et cependant elles sont toutes -prouvées, soit en physique, soit en mathématique.</p> - -<p>Celui qui est capable de faire de pareilles -réflexions, peut-il être accusé de ne croire -ni à la religion naturelle, ni à la religion -révélée? ah! mes charitables confrères, <i lang="la" xml:lang="la">qui -studet, orat</i>. Cette expression est bien juste.</p> - - -<h3>LA CONVERSION.</h3> - -<p>J'avois fait la plus intime connoissance -avec un homme vertueux et de bon sens, -mais affligé, en même-temps, d'une certaine -indolence d'esprit, qui le faisoit acquiescer -aux opinions des autres, sans prendre -la peine de les discuter. Il avoit plus d'esprit -que de sagesse; et un sarcasme étoit un -argument pour lui aussi fort, que pour Shaftsbury, -qui prétendoit que le ridicule est l'épreuve -de la foi.</p> - -<p>Je l'aimois et le plaignois. Avoir assez de -vertu pour bien faire, et trop peu de jugement -pour s'y décider! nous avions là-dessus -de fréquentes conversations. Il me disoit souvent -qu'il donneroit tout au monde pour -penser comme moi; et il réclamoit mon -assistance.</p> - -<p>J'en fis un déiste, avec la seule aide de -ma pauvre petite philosophie. Après cela, -je lui mis entre les mains les pensées de Forbès -sur la religion. Il les lut attentivement, me -renvoya le livre, avec cette réflexion, écrite -au bas de la dernière page: <i>Tu m'as presque -persuadé de devenir chrétien</i>.</p> - -<p>Je crus qu'il falloit faire avancer Pascal; -et je lui prêtai <i>ses pensées</i>. Il me les rendit, -après les avoir endossées avec ces mots: <i>Je -suis presque de ton avis, mais pas tout-à-fait, -surtout quand tu veux me faire croire -certains mystères aussi absurdes que peu -philosophiques</i>.</p> - -<p>Faites d'un incrédule un moraliste; et si -vous n'en faites pas bientôt après un chrétien, -son indolence ou son ignorance en seront -plutôt la cause, que l'impiété à laquelle -tout le monde crie. J'ai eu depuis la satisfaction -de voir mon catéchumène vertueux, -ajouter foi aux bonnes œuvres, vivre exemplairement, -et pratiquer aussi bien que croire.</p> - - -<h3>SUR LA GAIETÉ RELIGIEUSE.</h3> - -<p>C'est le véritable esprit religieux qui, dans -le cours de ma vie, m'a donné cette bonne -gaieté, dont mes sévères confrères ont été -tant scandalisés: pourquoi donc un prêtre -seroit-il toujours grave? le ministère est-il -un lugubre devoir?</p> - -<p><i>Ressemblez à ces enfans</i>, dit le Christ, -c'est-à-dire, soyez aussi gais et aussi innocens -qu'eux. Les trente-neuf articles sont -incomplets, si l'on n'y ajoute pas le quarantième -précepte qui ordonne la gaieté. En -tout cas, n'ajoutez rien, laissez subsister le -même nombre, pourvu qu'à la place du treizième -précepte, que vous rayerez, vous -mettiez cette maxime céleste.</p> - -<p>L'archevêque de Cassel en fut-il moins -un profond théologien, parce qu'il ajouta -un couplet fort gai à l'ancienne ballade irlandoise? -Le poëme de l'évêque de Rochester, -dans lequel il prouva légèrement que le cœur -des hommes relevoit de l'éventail d'une -femme, troubla-t-il jamais son orthodoxie?</p> - -<p>L'évêque Héliodore fut privé de son bénéfice, -pour avoir composé Théagènes et -Chariclée. Le Pape fut doublement absurde; -et sa sainteté outrepassa les bornes de son -infaillibilité. D'abord, il n'y avoit rien d'hétérodoxe -dans ce roman. En second lieu, -l'épisode d'un enfant blanc, engendré par -des parens noirs, au moyen de l'impression -que fit sur eux le portrait d'un européen -placé aux pieds du lit nuptial, cet événement, -dis-je, n'est qu'une addition de preuves, -si elle en a besoin, à la philosophie de l'écriture -sur les chèvres bigarrées. Il est certain -que les papes, après tout, sont comme -les autres hommes.</p> - -<p>Platon et Sénèque, personnages assez graves -et assez sages pour avoir été ordonnés et -consacrés, pensoient qu'on devoit accoutumer -les enfans à la joie et à la gaieté, dès -l'âge le plus tendre, non-seulement pour -leur santé, mais encore pour leurs vertus. -Je traduis leurs propres paroles.</p> - -<p>La joie et la gaieté, qui en est l'expression, -s'accordent avec toutes les pratiques -religieuses: elles sont incompatibles seulement -avec le vice et l'impiété. <i>Les voies du -ciel sont aimables.</i></p> - -<p>Nous adorons, nous louons, nous remercions -le Tout-Puissant avec des hymnes, -des chants et des antiennes. La musique -nous prête ses harmonieux accords. <i>Abandonnons-nous -à la joie</i>: voilà le premier de -tous nos pseaumes. Laissons les tristes Indiens -implorer et évoquer le diable, avec des -pleurs et des cris douloureux.</p> - -<p>Quand les Athéniens adoptèrent la chouette, -comme étant l'oiseau de la sagesse, ils n'entendirent -pas que ce fût l'effraie: et moi je -pense, sous leur bon plaisir, que le moineau -eût été l'emblême le plus vrai de la sagesse, -car il est le plus amoureux et le plus gai -des habitans de l'air.</p> - -<p>Je connois quelques révérences qui m'excommunieront -à table, pour avoir écrit cette -allusion.</p> - - -<h3>SUR LA TOLÉRANCE.</h3> - -<p>J'en parlois un jour avec Voltaire; et il me -félicitoit sur le bonheur et l'avantage que j'avois -de vivre dans une contrée, où quelques -expressions libres, quelques allusions piquantes, -interprétées par la malice et l'ignorance, -et devenues aussitôt des blasphêmes -contre l'église et l'état, échappoient néanmoins -à l'inquisition et à la bastille.</p> - -<p>Il me mit aussitôt entre les mains son -traité <i>sur la tolérance</i> qu'il venoit de publier. -Il est écrit, comme tous ses ouvrages, avec -beaucoup d'esprit et de savoir. Il prouve, -à ceux qui ont besoin de preuves, que la -persécution <i>pour l'amour de dieu</i>, est le -système le plus absurde et le plus contraire -à l'écriture.</p> - -<p>J'ai, en effet, trouvé toujours fort extraordinaire, -que depuis que les hommes sont -assez dépravés pour se persécuter au sujet -de leur croyance, il n'y ait pas eu cependant -chez les payens des auto-da-fé, des -inquisitions, et des croisades.</p> - -<p>Dans les siècles d'ignorance et de barbarie, -où le diable, selon les théologiens, gouvernoit -l'Eglise, rendoit des oracles équivoques, -ordonnoit des impuretés, et exigeoit -des victimes humaines, des frères ne combattirent -point contre des frères, des nations -ne s'armèrent point contre les nations, pour -des opinions religieuses.</p> - -<p>Et aussitôt que, par sa miraculeuse interposition, -Dieu eut bien voulu prendre l'église -dans ses propres mains, le siècle de -l'impiété et de la cruauté commença: un peuple -chrétien et pacifique tira l'épée; et des préceptes -de concorde et d'amour produisirent -la haine et la dissention.</p> - -<p>Un prêtre chrétien (ai-je dit <i>chrétien</i>?) -m'apprend que la raison de cette différence -remarquable est, que les payens n'avoient -pas un seul article de foi pour lequel il valût -la peine de se battre; qu'ils supposoient tous -que l'ame périssoit avec le corps; que la -formule <i lang="la" xml:lang="la">post mortem nihil est</i>, étoit leur -symbole; et que ceux de leurs philosophes, -qui admettoient une existence postérieure -au trépas, nioient les peines de l'enfer. <i lang="la" xml:lang="la">Non -est unus</i>, dit Cicéron, <i lang="la" xml:lang="la">tam excors, qui -credat.</i></p> - -<p>Ainsi donc, suivant ce bon prêtre catholique, -pendant que les ténèbres de la mortalité -de l'ame et du matérialisme couvroient -la surface de la terre, la paix, l'amitié et -la bienveillance régnoient sous ce voile obscur: -la guerre, les persécutions, et la haine -vinrent à la lumière du christianisme.</p> - -<p>Lorsque l'immortalité de l'ame est confiée -au soin du vicaire du Christ sur la terre, -comment des prêtres, qui jettent au feu le -corps d'un hérétique, et damnent son ame, -peuvent-ils s'appeler <i>des prêtres de l'agneau</i>?</p> - -<p>Oui, je diffère en tout de l'orthodoxie d'un -pareil article, et je pencherois plutôt vers -la doctrine de Cicéron, que je viens de citer, -quoiqu'il soit lui-même dans les ténèbres du -paganisme. Croire à la <i>post-existence</i> de -l'ame, et la damner, ce n'est pas éclairer; -c'est brûler.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large"><span class="large">VIE</span><br /> -ET OPINIONS<br /> -<span class="small">DE</span><br /> -<span class="large">TRISTRAM SHANDY.</span></p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER.<br /> -<i>C'étoit bien à cela qu'il falloit penser.</i></h2> - - -<p>Je l'ai toujours dit: il auroit été à souhaiter -que mon père ou ma mère, et pourquoi pas -même tous deux, eussent apporté quelque -attention à ce qu'ils faisoient, quand il leur -plut de me donner l'existence. Ils y étoient -également obligés. Eh! pouvoient-ils réfléchir -trop mûrement sur les conséquences qui devoient -résulter de l'important ouvrage dont -ils s'occupoient en ce moment? Il ne s'agissoit -rien moins que de la production d'un être -raisonnable. Les heureuses proportions de -son corps, son tempérament, son génie, la -tournure de son esprit, et peut-être même la -fortune de toute leur maison, étoient autant -de points capitaux qui dépendoient de la disposition -des humeurs dont ils étoient dominés -dans cet instant décisif.—Oui, s'ils eussent -agi en conséquence, je suis persuadé que -j'aurois figuré dans le monde tout autrement -que je ne fais, et que je ne ferai vraisemblablement -le reste de mes jours.—Croyez-moi, -bonnes gens, ceci est un point beaucoup plus -essentiel que vous ne le pensez. Vous avez, -sans doute, entendu parler de certains esprits -qu'on appelle <i>esprits animaux</i>. Vous savez, -sans doute aussi, comment s'en opère la transfusion -du père au fils, etc., etc.—Eh bien!… -je vous donne ma parole que de dix parties -du bon sens ou de la bêtise d'un homme, il -y en a neuf qui dépendent du mouvement, -de l'activité et des directions différentes que -vous leur faites prendre au moment dont je -parle.—L'essor une fois donné, bien ou mal, -il n'importe, les esprits s'échappent avec précipitation; -et si l'impulsion se répète, la route -qu'ils se fraient, vous le savez, mesdames, -devient aussi unie, aussi douce que l'allée -d'un beau jardin.—Le diable, avec toute sa -puissance, ne pourroit pas les en détourner, -quand une fois ils s'y sont habitués.</p> - -<p>«Mon ami, dit ma mère, n'auriez-vous -point par hasard oublié de monter la pendule?—Bon -Dieu! s'écria mon père, qui -eut soin en même-temps de modérer sa -voix, est-il jamais arrivé, depuis la création -du monde, qu'une femme ait interrompu -un homme par une question aussi sotte?»</p> - -<p>Que dit encore votre père? Rien.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II.<br /> -<i>L'Embryon.</i></h2> - - -<p>Je n'aperçois, réflexion faite, ni bon ni -mauvais dans la question de ma mère.—Ni -bon ni mauvais? Convenez, au moins, qu'elle -étoit hors de saison. Vous seriez trop heureux -si elle n'eût été que déplacée. Mais, ne voyez-vous -pas qu'elle détournoit, qu'elle dispersoit -les esprits qui se développoient en ce moment, -et dont la principale affaire étoit d'escorter, -de mener, de conduire l'embryon jusqu'à -l'endroit qui étoit destiné à le recevoir?</p> - -<p>Un embryon, monsieur, quelque petit, -quelque peu important qu'il paroisse, en ce -siècle léger, aux yeux de la folie et des préjugés, -est pourtant quelque chose. Ceux de -la raison, éclairés par des recherches et des -observations scientifiques, le regardent comme -un être qui a des droits, et qu'on est obligé -de conserver avec soin.—Les philosophes -minutieux, dont l'ame est de la même trempe -que leurs recherches, et qui s'imaginent, -malgré cela, que c'est la sublimité de leur -esprit qui les distingue, nous prouvent, d'une -manière incontestable, qu'il est créé par la -même main, formé par les mêmes lois de la -nature, doué des mêmes puissances mouvantes -et agissantes, et qu'il a enfin les mêmes -facultés que nous.—Il est composé, comme -nous, de chair et d'os, de peau, de cheveux, -de veines, d'artères, de ligamens, de nerfs, -de muscles, de moëlle, de glandes, de cervelle, -d'humeurs qui circulent, d'articulations… -Et qu'avons-nous en grand qu'il n'ait -pas en petit? Rien du tout, monsieur, rien. -C'est un être aussi actif que nous, et, dans -toutes les acceptions du mot, il est aussi -véritablement notre prochain, que le chancelier -d'Angleterre.—Il peut éprouver du -bien être; il est exposé à des injures; il est -susceptible de plus de perfection:—en un -mot, il jouit de tous les droits et de toutes -les prétentions de l'humanité, dans le degré -que Cicéron, Puffendorf, et tant d'autres -écrivains moralistes qui en parlent, attribuent -à son état relatif.</p> - -<p>Et que voudriez-vous, d'après cela, mon -cher monsieur, qu'il devînt, si, seul sur la -route, il lui arrivoit quelque accident, ou -que, frappé de quelque terreur subite, ce -qui est fort naturel à un aussi jeune voyageur, -il n'arrivoit à sa destination qu'avec des esprits -épuisés et dissipés?—Qu'avec sa vigueur -musculaire et virile, réduite à un fil? Qu'avec -sa forme défigurée et mutilée?—Et que, -réduit à ce triste état, il fût sujet à des -frayeurs soudaines, ou à une suite de rêves -et de fantaisies mélancoliques pendant neuf -mois entiers?—Je tremble toutes les fois que -je songe à cette source féconde de foiblesse -de corps et d'esprit.—Encore si l'habileté -du médecin et du philosophe pouvoit y -remédier!</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III.<br /> -<i>En voilà l'effet.</i></h2> - - -<p>C'est à M. Tobie Shandy, mon oncle, -que je dois l'anecdote que j'ai rapportée dans -le premier chapitre. Mon père, qui étoit à -la fois philosophe et naturaliste autant qu'on -peut l'être, et qui raisonnoit avec beaucoup -de justesse et de netteté, singulièrement sur -les petites choses, s'étoit souvent plaint à -lui de l'échec que j'avois reçu; et dans une -occasion, dont mon oncle Tobie, qui avoit -bonne mémoire, se souvenoit très-bien, il -s'en plaignit plus amèrement qu'il n'avoit -jamais fait. C'étoit un jour que je fouettois -ma toupie. La manière oblique dont je m'y -prenois pour l'ajuster, et la façon dont je -justifiois les principes qui me faisoient agir -ainsi, le firent soupirer.—Le bon vieillard -remua la tête, et d'un ton qui exprimoit plus -de douleur et de regret que de reproches, il -s'écria: «Ah! mon cher frère, je l'ai toujours -prédit. L'augure se vérifie de plus en -plus, et mille autres observations que j'ai -faites sur ce qui le regarde, m'ont annoncé -qu'il ne penseroit et n'agiroit jamais comme -les autres enfans.»—Mais, hélas! continua-t-il, -en agitant la tête une seconde fois, -et en essuyant une larme qui couloit le long -de sa joue, «les malheurs de mon Tristram -ont commencé neuf mois avant qu'il vînt -au monde.»</p> - -<p>—Ma mère qui étoit là, leva les yeux, -et ne comprit pas plus que sa chaise ce que -mon père vouloit dire.—Mais mon oncle, -M. Tobie Shandy, qui depuis long-temps -savoit toute l'affaire, le comprit très-bien.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV.<br /> -<i>Que de maris sont moins sûrs!</i></h2> - - -<p>Il y a une foule de lecteurs dans le monde, -et de gens qui ne lisent point du tout, qui -veulent savoir d'abord tout ce qui vous regarde, -et si on ne les satisfait pas, leur inquiétude -perce de toutes parts. N'en ayez -point, chers amis. Je suis d'un naturel complaisant, -et je ne voudrois pas, pour toutes -choses au monde, frustrer qui que ce fût -dans son attente. C'est même à cette disposition -que vous devez déjà les particularités -que je vous ai révélées. Je ne vous priverai -point du reste.—Mais, avec la volonté la -plus décidée de vous plaire, j'ai des précautions -à prendre.—Ma vie et mes opinions -feront vraisemblablement du bruit dans le -monde.—Elles me donneront occasion de -parler de toutes sortes de personnes.—Le -sexe, les âges, les conditions, tout cela se -trouvera sous ma plume.</p> - -<p>Mon Livre sera au moins aussi couru que -les <i>Progrès du Pélerin</i>. Quel chagrin pour -moi, s'il avoit le sort que Montaigne craignoit -pour ses <i>Essais</i>, et qu'ils n'eurent pas?—Je -ne serois pas, en vérité, fort content -de le voir enseveli dans la poussière des -bibliothèques, ou de le trouver sur la table -de quelque antichambre.—Je veux éviter ce -désagrément.—L'exactitude est un des moyens -que j'ai imaginés pour y échapper: j'en aurai. -On a déjà pu remarquer combien je suis -scrupuleux sur ce point; je continuerai; et -je suis fort aise d'avoir entamé mon histoire -par la relation de mes faits et gestes, comme -dit Horace, <i lang="la" xml:lang="la">ab ovo</i>, depuis l'œuf, où j'ai -commencé à végéter.</p> - -<p>Je sais bien que ce n'est pas là tout-à-fait -la manière dont il recommande de s'y -prendre.—Il parloit de poëmes épiques, de -tragédies, ou de l'un et de l'autre, je ne sais -pas lequel; et ce n'est pas, à beaucoup près, -la même chose que ce qui m'occupe.—Et -d'ailleurs, s'il le faut absolument, je demande -excuse à Horace. Je me passerai même fort -bien de lui. Ce que j'ai à écrire ne dépend -point de ses règles; je ne m'y assujettirai pas -plus qu'à celles de tout autre écrivain que ce -soit.</p> - -<p>C'est ce qui me fait donner ici un avis. -Ceux qui ne se soucient pas d'approfondir -les choses, peuvent passer, sans lire, ce qui -reste de ce chapitre.—Je ne l'écris que pour -les curieux qui aiment et qui cherchent des -choses abstraites.</p> - -<p>—Fermez la porte.—Fort bien!—La -précaution étoit nécessaire pour écarter les -yeux profanes d'un pareil mystère.—Bon -jour, bonne œuvre.—Ce fut le dimanche… -un peu tard… vers minuit, peut-être… oui, -on touchoit presque au lundi… et ce dimanche -étoit le premier du mois de mars 1718.—Mon -père… je ne sais pas précisément la minute, et -c'est peut-être ce qui causa l'inquiétude de -ma mère… mon père m'ajouta au nombre -des êtres humains qui devoient voir le jour -neuf mois après.—Mais comment savez-vous -cela?—Comment? oh! je le sais très-bien. -Ce n'est cependant pas, je l'avouerai, parce -que je me trouvai là inopinément. Je ne dois -cette certitude qu'à une autre anecdote qui -n'est connue que dans notre famille. La voici: -Il faut savoir que mon père avoit fait, pendant -plusieurs années, le commerce de Turquie. -Il l'avoit quitté depuis quelque temps, -et s'étoit retiré sur ses terres, dans le comté -de… pour y vivre et mourir plus paisiblement.—C'étoit -peut-être l'homme du monde le -plus exact. Il ne faisoit rien qu'avec poids et -mesure. Ses affaires, et même ses amusemens, -étoient assujettis à des règles qu'il s'étoit -prescrites, et dont il ne s'écartoit jamais.—Je -peux citer un exemple du scrupule attentif -qu'il observoit dans toutes ses actions.—Il -y avoit à la maison une grosse pendule -qui étoit placée sur le haut d'un escalier -dérobé, et il ne manquoit jamais de la -monter lui-même le premier dimanche de -chaque mois. Il avoit, au temps dont je -parle, un peu plus de cinquante ans, et -cette raison l'avoit forcé peu-à-peu à ne -s'occuper aussi de quelques autres petites -affaires domestiques, que dans le même -temps. C'étoit, à ce qu'il disoit souvent à -mon oncle, M. Tobie Shandy, pour ne pas -s'embarrasser l'esprit d'une multitude d'époques. -Enfin, c'étoit pour n'y plus penser le -reste du mois.</p> - -<p>Cette exactitude étoit, sans doute, admirable; -mais elle étoit accompagnée d'une -espèce de fatalisme qui retomba particulièrement -sur moi, et dont je ressentirai peut-être -les effets jusqu'au tombeau.—C'est que, -par une malheureuse association d'idées qui -n'ont aucune liaison dans la nature, ma mère -n'entendoit point monter la pendule, qu'il -ne lui vînt à l'esprit de penser à quelque -autre chose; et ce qu'elle pensoit lui rappeloit -en même-temps, et la pendule, et -ce qu'il y avoit à y faire.—Le subtil Lock, -qui comprenoit la nature de toutes ces choses -occultes, infiniment mieux que le reste du -genre humain, assure que cette étrange combinaison -d'idées a produit beaucoup plus de -mauvais effets que toutes les sources réunies -des autres préjugés.—Je veux bien le croire.</p> - -<p>—Que tout cela soit dit en passant.</p> - -<p>—Mon père écrivoit tout. J'ai sous les yeux -un petit mémorial qu'on avoit trouvé dans son -porte-feuille, et je ne fais, pour ainsi dire, -que transcrire ici ce que j'y lis. Le jour de -Notre-Dame, qui étoit le vingt-cinq du mois -dont je date les premiers instans de mon -existence, mon père se mit en route pour -conduire mon frère aîné, Robert, à l'école -de Westminster.—Il ne revint, selon la même -autorité, rejoindre sa femme que dans la -seconde semaine du mois de mai suivant; et -ceux qui savent le moment de ma naissance, -voient bien en calculant.—Le chapitre suivant -éclaircira tous les doutes…</p> - -<p>—Mais, monsieur, que fit monsieur votre -père pendant les mois de décembre, de janvier -et de février?—Madame, il étoit malheureusement -affligé d'une attaque de goutte -sciatique.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V.<br /> -<i>Les Planètes.</i></h2> - - -<p>Le temps approchoit. Il y a dans le ciel je -ne sais quelles divinités qui prennent le soin -de présider à la naissance des hommes. On -ne dit pas qu'elles aient la même attention -pour les femmes.—Il faut cependant croire -qu'elles ne sont pas oubliées.—A tout prendre, -elles valent la peine qu'on s'intéresse à -elles.—Au reste, je n'ai jamais trop bien su -si ces bonnes déesses songèrent à moi quand -il en fut temps, si elles ne vinrent pas; on -ne m'a jamais dit qu'on les eût vues, ni qu'on -ne les eût pas vues.—Cela ne m'empêcha -pas, moi, Tristram Shandy, d'arriver dans -ce malheureux monde le cinquième jour de -novembre de l'an de grace mil sept cent dix-huit.—L'heure?—Tout -cela se saura. La -seule chose que j'aie à faire remarquer ici, -c'est qu'en se rappelant l'ère que j'ai fixée -dans le chapitre précédent, la sciatique de -mon père, son habitude constante de ne -faire certaines choses que le premier du -mois, etc. etc., il est clair que le moment de -ma naissance marquoit, si je ne me trompe, -la révolution de neuf mois plus que complets -du calendrier.—Le mari le plus pointilleux -ne pourroit, je crois, exiger plus de justesse.</p> - -<p>Mais sous quelle étoile suis-je né?—Sur -quelle planète ai-je été jeté? Je l'avoue. -Excepté Jupiter et Saturne, où il fait trop -froid, (je crains le froid) je préférerois d'avoir -vu le jour dans la lune, ou dans quelque -autre astre.—Je n'y aurois sûrement pas été -plus maltraité que je ne le suis sur cette -planète de boue que nous habitons. Je me -défie pourtant de Vénus.—C'est un astre -malin.—On dit qu'elle traite si mal ses habitans, -qu'ils sont obligés de déserter, et de -se réfugier dans Mercure.—Mais, hélas! -notre petit globe n'est-il pas encore pire? -Je croirois volontiers qu'il n'est composé -que de ce qu'on rejette des autres.—Il faut -cependant l'avouer, il seroit supportable si -l'on y étoit né avec de grandes richesses, si -l'on pouvoit y parvenir, sans bassesse, à de -grands emplois qui vous donnassent de la -considération et du pouvoir.—Mais ce n'est -pas là mon sort, et chacun, comme on sait, -parle de la foire selon le profit qu'il y fait. -J'atteste donc que de la multitude des mondes -qui se promènent dans les espaces du ciel, la -terre, quelqu'attachés qu'y soient certaines -gens, est, à mes yeux, le plus vil de tous.—Eh! -qu'y ai-je jamais gagné?—Depuis -que je respire, jusqu'à ce moment, où à -peine puis-je respirer du tout, à cause d'un -asthme que j'ai attrapé en Flandre, en glissant -contre le vent sur des patins, j'ai été le jouet -perpétuel de ce qu'on appelle fortune.—Je -ne l'accuse cependant pas d'avoir fait tomber -sur moi un poids énorme de malheurs.</p> - -<p>Non; mais dans toutes les situations où je -me suis trouvé, par-tout où elle a pu m'atteindre, -cette capricieuse déesse n'a point -cessé de m'accabler par des aventures tristes.—J'ai -essuyé plus de traverses qu'un petit -héros.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI.<br /> -<i>Les volontés sont libres.</i></h2> - - -<p>Le moment de ma naissance est, ce me -semble, connu du lecteur d'une manière assez -exacte; mais je ne lui ai point dit comment je -suis né. C'est que cela vaut un chapitre particulier. -D'ailleurs, il y a encore, monsieur, si -peu de familiarité entre nous, qu'il auroit -peut-être été hors de propos que je vous eusse -fait part, en si peu de temps, d'un trop grand -nombre de mes aventures.—Ayez un peu de -patience, et vous les saurez toutes. Je ne me -borne pas à écrire simplement ma vie; mes -opinions ne sont pas moins singulières, et -elles font plus de la moitié de ma tâche. Ce -n'est qu'en vous les faisant connoître, que -vous connoîtrez mon caractère, et que vous -saurez quelle espèce de mortel je suis parmi -le genre humain.—Ma façon de penser alors -vous en plaira peut-être davantage… au moins -je le souhaite. La conformité des goûts fait -naître la familiarité, et la familiarité produit -souvent l'amitié; et j'espère que nous en -goûterons les douceurs.—<i lang="la" xml:lang="la">O diem præclarum!</i> -Que ce jour sera heureux!—Rien, alors, de -ce qui me regarde, ne vous paroîtra frivole, -ni ennuyeux; tout vous intéressera.—Mais, -dans les premiers temps de notre connoissance, -ne soyez pas surpris, mon cher camarade, -si je suis un peu réservé.—Ce n'est -que petit à petit que l'oiseau fait son nid.—Ecoutez-moi -seulement avec complaisance, -et laissez-moi vous conter mon histoire à ma -mode.—Si vous voyez que je m'amuse à -folâtrer de temps en temps sur la route, -laissez-moi faire, et ne vous enfuyez pas.—Imaginez-vous, -au contraire, que je suis -intérieurement beaucoup plus sage que ces -apparences ne semblent l'annoncer.—Mettez-vous -à votre aise.—Riez avec moi, si bon -vous semble; et même si cela vous est plus -agréable, riez de moi.—Faites, en un mot, -ce qu'il vous plaira; mais ne vous fâchez pas.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII.<br /> -<i>Et oui! chacun a son ton, son allure.</i></h2> - - -<p>Il ne faut pas être un habile grammairien -pour savoir qu'une femme sage et une sage-femme -peuvent bien ne pas se rencontrer dans -la même personne.—Mais le village où demeuroit -mon père recéloit un individu féminin, -qui réunissoit à lui seul ces deux -qualités différentes.—C'étoit une femme de -la plus haute taille.—Je ne sais si elle avoit -eu autrefois de l'embonpoint… En tout cas, -elle étoit devenue si maigre, qu'elle auroit -pu, au besoin, faciliter l'étude de l'anatomie.—Elle -avoit surtout des doigts si longs, si -pointus, si effilés!—Avec cela elle étoit -industrieuse. Jamais femme ne fut pourvue -d'un meilleur naturel, et on sait que c'est -beaucoup à défaut d'autre chose.—Pour du -bon sens!… on lui en accordoit, mais -peu.—Cela suffisoit pourtant, avec quelque -expérience pour la guider dans les fonctions -importantes de son art.—Il est vrai qu'il y -a moins de confiance que dans les efforts -de la nature; et j'ai oui dire à bien des médecins -qu'ils feroient très-bien de penser comme -elle.—Ses succès n'en avoient pas été moins -fréquens, et elle s'étoit acquis une certaine -réputation dans le monde.—Mais qu'on ne -s'y trompe pas; ce n'étoit pas le monde entier. -Elle n'étoit pas connue, par exemple, des -Hottentotes, ni des Hollandoises du Cap de -Bonne-Espérance, qui accouchent, dit-on, -comme madame Gigogne.—Le monde n'étoit -pour elle qu'un petit cercle, décrit sur -le grand cercle de l'univers, et qui n'avoit -au plus que quatre milles de diamètre.—Son -hameau en étoit le centre.—Elle avoit -quarante-sept ans, quand son mari, en mourant, -la laissa veuve avec trois ou quatre -enfans, et pauvre.—Ses charmes, à ce qu'on -prétend, n'étoient pas encore entièrement -effacés; elle n'y prit pas garde, et se comporta -avec décence. On ne l'entendoit point -se plaindre; mais le silence qu'elle gardoit -sur sa misère, réclamoit plus haut que ses -cris ne l'eussent pu faire, le secours d'une -main favorable.—La femme du ministre de -la paroisse en fut touchée.—Elle avoit souvent -eu occasion de se plaindre personnellement -d'une chose essentielle, qui manquoit, -depuis bien des années, au troupeau de son -mari.—Il falloit aller chercher, à sept ou -huit milles à la ronde, un secours qui étoit -presque toujours tardif dans des cas ordinairement -fort pressans; et dans les nuits -obscures de l'hiver, et par de mauvais chemins, -ces sept ou huit milles s'alongeoient -du double. Il auroit autant valu pour le village, -qu'il n'y eût pas eu une sage-femme -dans le monde entier.—La femme du ministre -imagina donc de faire initier la discrète -veuve dans tous les mystères de cet -art.—Ce projet, soutenu par une pareille -protectrice, ne pouvoit manquer de réussir. -Elle en parla à toutes les femmes du canton, -qui l'applaudirent; et elle y mit tout le zèle -que l'importance de la chose et son humeur -bienfaisante lui suggérèrent.—L'élève y répondit; -elle fit des progrès rapides, et le -ministre, qui jusques-là n'avoit point paru -se mêler de l'affaire, la prit à cœur.—Il sollicita -un brevet en forme, pour qu'elle pût, -sans trouble, exercer son art, et paya généreusement -dix-huit schellings, et quelque -chose de plus, pour avoir cet important parchemin. -Elle fut aussitôt installée dans sa -charge avec tous les droits, profits, revenus, -émolumens, priviléges, honneurs et prérogatives -qui y sont attachés. On s'écarta même, -par rapport à elle, de l'ancienne formule; -et le rédacteur de son brevet étoit si jaloux, -si vain de la nouvelle tournure qu'il y avoit -donnée, et qu'il avoit imaginée;… il la -croyoit si heureuse, qu'il vouloit obliger -toutes les matrones du voisinage à faire ajouter -à leurs brevets son idée capricieuse.—Que -de gens dans le monde s'engouent ainsi -de leur opinion!</p> - -<p>Mais que m'importe?—Chacun a son goût. -Un des plus grands hommes de ce monde, -le fameux M. Paparel, n'avoit-il pas le sien? -Il n'avoit qu'à se baisser et prendre; les parasites -ne l'incommodoient pas.—Le passe-tems -le plus agréable du dernier des Césars -étoit de tuer des mouches.—Eh! monsieur, -on a vu cela dans tous les siècles. Les hommes -les plus sages (je n'en excepte pas même Salomon, -le sage des sages) ont eu leurs bizarreries, -leurs chevaux de courses, leurs -médailles, leurs coquilles, leurs tambours, -leurs violons, leurs trompettes, leurs talons -rouges, leurs palettes, leurs quintes, leurs -papillons… On les a vus, chacun à sa -façon, aller à <i>dada</i> sur leurs califourchons.—Qu'ils -aillent, monsieur, qu'ils aillent!—Pourvu -qu'ils ne nous forcent pas, vous et -moi, dans leur gravité, de monter en croupe -derrière eux; quel intérêt avons-nous, je vous -prie, de nous inquiéter de ce qu'ils font? -Ils ont leur marotte… eh bien! qu'ils aient.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII.<br /> -<i>Je n'y tiens pas toujours.</i></h2> - - -<p>—<i lang="la" xml:lang="la">De gustibus non est disputandum.</i> Cela -veut dire, monsieur, dans toutes les langues -du monde, que l'on perd son tems à raisonner -contre un <i>tic</i> décidé. Aussi est-ce rarement -que cela m'arrive.—La bonne grace -que j'aurois à railler les autres de leurs bizarreries!—En -suis-je donc moi-même -exempt?—Je ne suis pas né dans la lune; -mais elle n'est pas plus quinteuse dans sa -marche et dans ses phases, que je ne le suis -dans mes idées. Il semble que mon esprit -ne se gouverne que par ses influences. Peintre -aujourd'hui, ménétrier demain; je suis quelquefois -l'un et l'autre tout ensemble: c'est -selon la mouche qui me pique. Je suis propriétaire, -et depuis très-long-tems, de deux -haquenées, qui vaudroient beaucoup mieux si -elles étoient plus jeunes.—Je monte dessus -de tems en tems, pour prendre l'air.—Je -ne sais si on y trouve à redire; mais je ne -m'en inquiète pas.</p> - -<p>J'avoue cependant, et c'est sans doute à -ma honte, que j'entreprends quelquefois des -voyages plus longs qu'un homme sage n'en -devroit faire; mais il est vrai en même tems -que je ne suis pas un homme sage.—Hélas! -que suis-je? Un être si peu important dans -ce monde, que mes actions ne méritent guère -d'être observées.—Ne vous imaginez pas -cependant que ma situation me coûte à supporter; -elle ne me cause que peu ou point -de chagrin. Ma tranquillité ne se trouble point -à l'aspect d'un tas de grands seigneurs, tels -que milords A. B. C. D. E. F. G. H. I. K. L. -M. N. O. P. Q. et tant d'autres qui passent -en revue devant moi, montés sur leurs califourchons.—Les -uns marchent d'un pas -grave… les autres courent le grand -galop, à toute bride, à travers les champs, -comme s'ils vouloient se casser le cou.—Tant -mieux, me dis-je à moi-même. Eh! -qu'importe que ce malheur leur arrive? Le -monde ne se passeroit-il pas bien d'eux?—Mais -les autres? Patience. Que Dieu les bénisse! -Ils peuvent aller à cheval aussi long-tems -qu'ils voudront, sans que je m'y oppose… -J'y gagnerai même; car s'ils étoient désarçonnés -cette nuit, je parierois dix contre un, -qu'il y en auroit beaucoup parmi eux qui se -trouveroient plus mal montés avant le jour.</p> - -<p>Et ces bagatelles influeroient sur mon repos?</p> - -<p>—Non, non. Mais ce qui me démonte, c'est -quand je vois une personne née pour de grandes -actions, et ce qui est encore plus glorieux -pour elle, qui est naturellement disposée à -en faire de bonnes, qui, dans tout ce qu'elle -fait, tâche, milord, de vous imiter, et montre -par-là que ses principes sont aussi généreux -que son cœur, sa conduite aussi noble que -sa naissance, et que ce monde corrompu -ne peut cependant la souffrir… Oh! -je l'avouerai… Quand je la vois entrer -en lice, et que ce n'est, par malheur pour -ma patrie et pour sa gloire, que pour -quelques momens… c'est alors, milord, -que ma philosophie m'abandonne, et que, -dans les premiers transports d'une impatience -vertueuse, je voudrois voir tous les caprices -et tous les califourchons du monde au diable.</p> - -<blockquote> -<p class="ind"><i><span class="sc">Milord</span></i>,</p> - -<p>«Je soutiens que ceci est une épître dédicatoire. -Le sujet, la forme, le lieu semblent -peut-être s'opposer à l'idée que j'en ai conçue. -Mais malgré sa singularité sur ces trois -points essentiels, malgré votre opinion, -je soutiens que ceci est une épître dédicatoire. -Je vous l'offre, et vous supplie -de l'accepter comme telle; et si vous êtes -debout, je la mets à vos pieds. C'est une -attitude que vous pouvez prendre quand -il vous plaît, et selon que l'occasion l'exige.—J'ajoute -que ce n'est jamais qu'à l'avantage -du public.»</p> - -<p>J'ai l'honneur d'être,</p> - -<p class="ind"><i><span class="sc">Milord</span></i>,</p> - -<p class="sign">Votre très-humble et très-obéissant -serviteur.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Tristram Shandy.</span></p> -</blockquote> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX.<br /> -<i>Annonce.</i></h2> - - -<p>Mais je déclare solennellement que cette -épître n'a été faite pour aucun prince, pape, -prélat, potentat, duc, marquis, comte, -vicomte ou baron.—Elle n'a point non plus -été colportée.—Je ne l'ai offerte à qui que -ce fût, grand ou petit, directement ni indirectement, -publiquement ou secrètement.—C'est -une épître absolument vierge, et pas -une ame vivante ne l'a lue.</p> - -<p>J'appuie sur ce point, et j'ai mes raisons; -c'est pour prévenir toutes les tracasseries qu'on -pourroit me faire sur la manière dont j'en -veux tirer parti.—Paroissez, amateurs, elle -est à vendre;—je la mets à l'encan.</p> - -<p>Il est bien permis, je crois, à un auteur, -de faire tourner ses veilles et ses travaux à -son plus grand avantage.—Mais je déteste -de marchander sur ce point.—Et qu'est-ce -que font quelques guinées de plus ou de moins?—C'est -ce qui m'a d'abord engagé à en agir -ouvertement avec les grands dans cette affaire.—J'y -trouverai peut-être mieux mon -compte.</p> - -<p>S'il y a donc dans le monde quelque prince, -duc, marquis, comte, vicomte ou baron, -qui ait besoin de mon épître, elle est à son -service; il peut parler.—Je la lui donne pour -cinquante guinées;—sans cela je la garde. -C'est vingt guinées de moins que je ne pourrois -la vendre à un homme de génie.</p> - -<p>Examinez-la encore une fois, milord. Ce -n'est pas un de ces morceaux de flatterie -grossière qui insulte celui à qui on l'adresse.—Vous -voyez que le dessin en est bon, le -coloris transparent, le coup de pinceau passable.</p> - -<p>On peut encore, vis-à-vis d'un homme -scientifique, l'apprécier d'une manière plus -précise. Mesurez-la, si vous voulez, sur l'échelle -du peintre, divisée en vingt parties. -Je crois, milord, que des lignes antérieures -peuvent répondre à douze; la composition -à neuf; le coloris à six;—l'expression à treize -et demie;—le dessin… Oh! pour cela, -si l'on m'accorde que j'y aie mis du dessin…</p> - -<p>Je m'imagine, en ce cas, qu'on peut bien -le comparer à vingt.—Mais ne mettons, si -vous voulez, que dix-neuf.—N'y a-t-il pas -encore autre chose qui vaut son prix?—Les -ombres de votre poupée favorite, quelque -ridicule qu'elle soit, n'en sont qu'une figure -accessoire, et donnent de la force et du relief -aux jours qui frappent votre propre figure.—Ils -la font paroître avec plus d'avantage;—elle -devient la figure principale.—D'ailleurs, -il règne dans l'ensemble un air original qui -mérite d'être observé.</p> - -<p>Envoyez donc, milord, ces cinquante guinées -à mon libraire.—C'est un galant homme, -et il me les remettra.—Moi de mon côté, -j'aurai soin, à la première édition, de supprimer -ce chapitre. Alors vos titres, vos -distinctions, vos armes, et même vos bonnes -actions serviront de frontispice au chapitre -précédent. Je les placerai au-dessous de la -légende: <i lang="la" xml:lang="la">De gustibus non est disputandum</i>; -et tout ce que vous trouverez dans mon livre, -qui aura quelque rapport aux califourchons, -à la marotte en vogue, vous appartiendra.—Je -vous le cède; mais je ne vous cède -rien de plus, milord. Je dédie le reste à la -lune.—C'est peut-être, de tous les patrons -et de toutes les patronnes qui se présentent -à mon esprit, celle qui donnera le plus de -vogue à mon ouvrage.</p> - -<blockquote> -<p class="ind"><span class="sc">Brillante Déesse.</span></p> - -<p>Si vous n'êtes pas trop occupée des affaires -de Candide et de mademoiselle Cunégonde, -prenez aussi sous votre protection celles de -<i>Tristram Shandy</i>.</p> -</blockquote> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X.<br /> -<i>Ce qui se voit tous les jours.</i></h2> - - -<p>Il y a des philosophes naturalistes qui prétendent -que la peine, dans de certains cas, -est un plaisir.—Il en pourroit, par hasard, -être ainsi de l'ennui; et ce n'est peut-être -pas un hasard, que d'en promettre dans ce -chapitre.</p> - -<p>Je ne sais s'il est fort essentiel de faire remarquer -le mérite qu'il y eut à favoriser l'établissement -de la sage-femme.</p> - -<p>Mais n'étoit-ce pas un trait de bienfaisance?</p> - -<p>Oui.</p> - -<p>Eh bien! que risquez-vous d'en parler? Ces -traits sont assez rares aujourd'hui pour qu'on -en fasse note.</p> - -<p>En ce cas, puisque cela devient un point -important, il ne reste plus qu'à savoir à qui -des deux il en faut donner la gloire; si c'est -au mari ou si c'est à la femme?</p> - -<p>Tous deux y eurent part.</p> - -<p>Cela est vrai. La femme en conçut le dessein.</p> - -<p>Et le mari concourut au succès.</p> - -<p>Il donna libéralement l'argent qu'il falloit.</p> - -<p>Oui. Et beaucoup de gens, pour qui la -physique est tout, et le reste rien, penseroient -volontiers qu'il dut lui faire remporter -tout le prix de cette belle action.</p> - -<p>Cela peut être. Mais les gens sensés penseroient -au contraire qu'ils durent le partager.</p> - -<p>Eh bien! c'est ce qui n'arriva point.</p> - -<p>Comment? Le mari!…</p> - -<p>Non. Le mari n'eut rien. La voix publique -l'accorda tout entier à la femme.</p> - -<p>Oh! je vous avoue qu'il me faudroit six -jours entiers pour trouver une raison qui justifiât -ce procédé.—Je n'y vois que l'effet -d'une injuste et sotte prévention.</p> - -<p>Hélas! monsieur, telles sont souvent les -réputations les plus éclatantes; il est rare -qu'elles soient méritées. On trouve presque -toujours quelqu'un qui se plaint que c'est à -ses dépens qu'elles font tant de bruit.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI.<br /> -<i>On a beau faire, quelqu'un se plaint toujours.</i></h2> - - -<p>Ce pauvre ministre n'étoit cependant pas -venu jusques-là, sans faire parler de lui.—Il -ne faut souvent que fort peu de chose -pour attirer l'attention du public; mais ce -qui la lui avoit méritée, cinq ans auparavant, -n'étoit pas peu de chose.—On ne lui -reprochoit rien moins que d'avoir violé toute -bienséance.—«Il avilit, disoit-on, sa personne, -son état, ses fonctions. C'est un -espèce de petit prélat; ses revenus sont -considérables: mais quel usage il en fait! -Il n'a, pour tout équipage, qu'un mauvais -cheval qui ne vaut pas deux guinées. -Il faut le rayer de la liste.»</p> - -<p>Vous avez raison, mes amis; ce Bucéphale -étoit le vrai pendant du fameux coursier du -héros de la Manche.—Ils se ressembloient -de manière à s'y tromper.—Je ne me souviens -cependant pas d'avoir lu que Rossinante -fût poussif. Il jouissoit d'ailleurs d'une prérogative -qu'ont presque tous les chevaux espagnols, -gros ou petits, gras ou maigres.—Napolitains -glapissans! que ne donneriez-vous -pas pour racheter ce privilége?—Vos -voix grêles enchantent, flattent l'oreille, mais -laissez paroître au milieu de vous ce nouveau -Stentor.—Mesdames?… Il est inutile que -vous parliez… On devine dans vos yeux -l'objet de votre choix.</p> - -<p>Je sais cependant qu'on a douté que le -cheval de Don Quichotte.—Il ne faut souvent -qu'une sotte retenue pour faire prendre -la plus mauvaise opinion de soi; et la sienne -étoit extrême.—Mais l'aventure des voituriers -Ganguésiens prouve, et de reste, qu'elle -ne venoit pas d'une cause sinistre. Sa continence -étoit une vertu de tempérament.—Et -permettez-moi de vous le dire, ma belle -dame, vous savez aussi bien que moi, que -s'il y a des personnes dans le monde qui -se vantent d'avoir de la pudicité, elles n'ont -guère de meilleure raison à en donner que -celle-là.</p> - -<p>Mais:—</p> - -<p>Point de réplique, s'il vous plaît. L'impartialité -est ma devise.—Aussi rendrai-je une -justice exacte à tous les personnages qui paroîtront -sur le théâtre de cet ouvrage… dramatique. -Je n'aurois pu, sans blesser ma -conscience, passer sous silence des distinctions -qui sont si favorables à Rossinante… -et si enviées!—O charmantes Circassiennes, -qui ne voyez dans l'enceinte de vos murs -que des…</p> - -<p>Le cheval du ministre, à ces petites choses -près, ressembloit en tous points à celui du -preux amant de la princesse du Toboso.—Il -étoit aussi maigre, aussi décharné, aussi -efflanqué. L'humilité même, si elle n'alloit -pas à pied, ne pourroit pas choisir une monture -plus chétive.</p> - -<p>L'opinion de certaines gens est si fausse!… -Il y avoit des personnes qui prétendoient que -le ministre auroit pu aisément relever la figure -de son Bayard.—«Il a, disoient-elles, -une jolie selle garnie de pluche verte, et -d'un double rang de clous argentés, de -beaux étriers de cuivre, une housse de -drap gris, ornée d'une frange de soie noire, -mêlée de fil d'or,—une bride, avec de -belles bossettes argentées, et les autres -ornemens convenables.»—Oui, sans -doute, il avoit tout cela; c'étoit une emplette -de sa jeunesse; mais toutes ces belles -choses étoient attachées à un clou derrière -la porte de son cabinet.—Il en avoit donné -d'autres à son cheval, qui seyoient mieux -à sa figure. Il étoit homme d'ordre. On l'eût -pris pour un fou, s'il eût agi pour son cheval, -comme ces vieilles coquettes, qui, à force -de carmin, essaient de faire revivre, sur leurs -visages décrépits, les roses de la jeunesse…</p> - -<p>Il ne laissoit pas que de sortir souvent -de chez lui, et l'on pense bien que lorsqu'il -alloit, ainsi monté, voir ses confrères, il -trouvoit sur son chemin de quoi exercer sa -philosophie.—Les gestes de l'un, les propos -de l'autre!—Il n'entroit pas dans un village, -qu'il n'attirât l'attention de tout le monde. -Les hommes, les femmes, les enfans, les -vieillards, tout se mettoit sur son passage.—Les -travaux cessoient, le seau restoit -suspendu au milieu du puits; le rouet à filer -étoit sans mouvement:—on oublioit la fossette -et le trou-madame. Son allure n'étoit -pas rapide, et il avoit tout le tems de faire -ses observations, d'écouter les soupirs des -gens graves, les quolibets des mauvais plaisans, -les railleries des frondeurs.—Il souffroit -tout cela avec une tranquillité stoïque.—Son -caractère le portoit naturellement à la plaisanterie.—Il -se voyoit lui-même dans le vrai -point du ridicule, et il ne trouvoit pas mauvais -que les autres eussent sur son compte -les mêmes yeux que lui.—Je le citois l'autre -jour à un poëte de ma connoissance, pour -tâcher, par l'exemple, de le mettre à l'unisson -du public, sur l'opinion qu'on a, et de ses -satyres, et de ses tragédies, et de ses panégyriques, -et de ses traductions.—Ciel!… il -m'auroit volontiers coupé la langue.—Mon -cher ministre, où te trouver des imitateurs?—Ses -amis savoient que ce n'étoit point par -une sordide épargne qu'il alloit de cette manière, -et ils le railloient avec liberté sur son -extravagance.—Il auroit pu faire cesser tous -ces sarcasmes, en leur disant les raisons qui -le faisoient agir ainsi; mais il aimoit mieux se -joindre à eux contre lui-même.—Ne voyez-vous -pas, leur disoit-il, que je suis miné par -une consomption qui me mène rapidement -au tombeau? Le cavalier ne mérite pas un -autre cheval; l'un avec l'autre, nous avons -l'air de n'être que d'une pièce; nous ressemblons -à un Centaure.—La vue d'un cheval -qui auroit eu de l'embonpoint, lui auroit -causé, dans l'état où il étoit, une altération -sensible dans le pouls.—Il en seroit peut-être -tombé en syncope.—La diaphanéité de -son cheval, par une sorte d'analogie, tenoit -du moins ses esprits dans le calme.</p> - -<p>Et combien d'autres raisons ne donnoit-il -pas, pour justifier le choix qu'il avoit fait -d'un animal aussi doux et aussi modéré? -Assis mécaniquement sur une telle bête, il -pouvoit méditer, avec autant de plaisir, sur -la vanité du monde et le cours rapide de la -vie, <i lang="la" xml:lang="la">de vanitate mundi et fugâ sæculi</i>.—Aussi -tranquille, sous le pas de sa monture, que -dans son cabinet, ses occupations pouvoient -être les mêmes. Il pouvoit, aussi aisément -que dans son fauteuil, coudre une phrase à -son sermon, reprendre une maille échappée -à son bas.—Un trot rapide, et un raisonnement -lent, étoient, selon lui, deux mouvemens -aussi incompatibles que l'esprit et le -jugement; mais sur son cheval, il pouvoit -concilier les choses qui paroissoient les plus -contraires: son prône et une chanson, sa -toux et son sommeil.—Je ne finirois pas, si -je voulois rapporter toutes les raisons qu'il -alléguoit. Il n'y avoit que la véritable qu'il ne -disoit point, et il se la réservoit <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i>, par -raffinement d'honneur.</p> - -<p>On l'a su; il avoit eu dans sa jeunesse, -à-peu-près dans le temps qu'il avoit acheté -sa superbe selle et sa magnifique bride, un -goût tout-à-fait opposé. Il se livroit à l'autre -extrême: on citoit son cheval comme le plus -beau du canton.—Mais on sait déjà qu'il n'y -avoit point de sage-femme, ni dans le village, -ni à sept ou huit milles à la ronde.—Ses -paroissiennes n'en avoient pas moins d'aptitude -à propager l'espèce humaine; et que faire au -moment du besoin? On venoit prier monsieur -le curé de prêter son cheval, pour aller chercher -du secours.—Son cœur étoit excellent; -un nouveau cas étoit souvent plus pressant -que le premier: il falloit voler.—De semaine -en semaine, de jour en jour, quelquefois le -cheval faisoit une course, et les choses alloient -de manière, que tous les neuf ou dix mois, -il se trouvoit dans la nécessité de se défaire -d'un mauvais cheval, et de le remplacer par -un bon.</p> - -<p>Je laisse à qui le voudra, à calculer la -perte que cette complaisance lui coûtoit année -commune. Le bon pasteur la supporta long-temps -sans murmurer.—Elle se répéta enfin -tant de fois, qu'il songea à prendre la chose -en considération. Il vit que cette dépense -étoit si disproportionnée à ses revenus, qu'il -ne pouvoit plus la soutenir. Mais ce qui le -touchoit le plus, c'est qu'un article aussi lourd -lui ôtoit absolument les moyens de faire d'autres -actes de bienfaisance dans sa paroisse. -Quel bien faisoit-il par-là? Cher curé, vous -ne trouviez pas mauvais que vos paroissiennes -fissent des enfans, et accouchassent; mais -votre cœur compatissant se plaignoit de n'être -utile qu'à elles.—Vous n'aviez plus rien pour -secourir les infirmes.—Rien pour les gens -âgés.—Rien pour porter la consolation dans -ces demeures pitoyables, où la pauvreté, la -maladie, les afflictions faisoient périr de -misère les malheureux que vous alliez visiter.</p> - -<p>Ces raisons le déterminèrent à supprimer -cette dépense. Il n'y avoit que deux moyens -de l'éviter.—C'étoit, ou de prendre la ferme -résolution de ne plus prêter son cheval, -quelque prière qu'on lui en fît, ou de se -résoudre à monter le dernier qu'on lui auroit -ruiné tant qu'il pourroit aller.</p> - -<p>Il se défioit de sa fermeté, sur le refus, et -il embrassa gaiement le dernier moyen.—Les -raisons qui le faisoient agir ainsi lui auroient -fait honneur; mais c'étoit pour cela même -qu'il ne vouloit pas les dire.—Il aimoit -mieux souffrir le mépris de ses ennemis, et -les railleries de ses amis, que de publier une -histoire qui ne pouvoit que lui attirer des -louanges.</p> - -<p>Ah! j'ai la plus haute idée des sentimens -délicats de ce bon pasteur. Ce seul coup de -pinceau dans son caractère vaut, selon moi, -tous les rafinemens, toute la franchise du -cœur de l'incomparable chevalier de la Manche; -et je vous l'avoue, monsieur le maréchal, -j'aime mieux le caractère de Don Quichotte, -avec toutes ses folies; j'aimerois mieux le -voir lui même, que tous les héros anciens et -modernes.—Mais ne vous fâchez pas; je ne -vous dis cela qu'en passant.</p> - -<p>Ce n'est cependant pas là la morale de -mon histoire.—Je voulois seulement faire -voir la bizarrerie de l'humeur, ou plutôt l'injustice -du monde dans toutes les affaires qui -se présentent en général, et singulièrement -dans celle-ci. Pendant tout le temps que cette -explication pouvoit faire honneur au ministre, -personne ne découvrit les motifs de sa -conduite. Je suppose que ses ennemis ne le -voulurent pas, et que ses amis ne purent les -pénétrer. Mais aussitôt que l'on vit ses démarches -pour établir la sage-femme, et que -l'on sut qu'il avoit payé les frais de son brevet, -une étincelle qui tombe sur de la poudre ne -fait pas un effet plus prompt; tout son secret -prit vent.—On se souvint de tous les chevaux -qu'il avoit perdus; on se rappela même qu'on -lui en avoit fait périr deux qu'il n'avoit -presque point vus; on racontoit même les -circonstances de leur perte.—Son histoire -courut de toutes parts avec la rapidité du feu -volage.—Mais la malignité!… O mes amis!—Un -nouvel accès d'orgueil avoit, disoit-on, -saisi le ministre.—Il alloit se bien monter.—Il -étoit évident que dès la première année, -il épargneroit plus de dix fois ce que la permission -de la sage-femme lui avoit coûté.</p> - -<p>Les soins qu'il prenoit pour régler sa conduite, -les attentions qu'il avoit pour diriger -toutes les actions de sa vie, mais bien plus -encore, les opinions qui flottoient dans la -tête des autres sur sa manière de se comporter, -troubloient fréquemment son repos. -Il étoit souvent éveillé, quand il avoit besoin -de dormir.</p> - -<p>Il y a environ dix ans qu'il eut le bonheur -de se soustraire à ces inquiétudes.—Il quitta -en même temps et sa paroisse et tout le monde, -et ne fut plus responsable de sa conduite qu'à -un juge, dont il n'a certainement pas lieu de -se plaindre.</p> - -<p>Il est donc dans les décrets du ciel, qu'il -y a une espèce de fatalité attachée aux actions -de certaines personnes!—Elles ont beau -prendre des précautions pour les régler d'une -manière digne d'éloges;—on les fait passer -à travers de certains conduits, où on les tord, -on les détourne de leur véritable but;—et -les plus honnêtes gens, avec toutes sortes de -droits aux louanges de leurs frères, et que -la droiture du cœur peut donner, vivent et -meurent sans y participer:—heureux s'ils -ne sont pas déchirés, calomniés, persécutés!</p> - -<p>Le bon ministre fut une preuve de cette -vérité.—Mais il faut savoir comment cela -arriva, et cette connoissance, monsieur, ne -vous sera pas inutile.—Lisez donc les deux -chapitres suivans.—Vous y trouverez une -esquisse de sa vie et de sa conversation ordinaire, -qui porte sa morale avec.—Si rien ne -vous arrête ensuite sur la route, nous reviendrons -à la sage-femme, ou à quelque autre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch12">CHAPITRE XII.</h2> - - -<p>Il se nommoit Yorick.—Et ce qui est fort -remarquable, c'est qu'il paroît, par une très-ancienne -charte de sa famille, écrite sur du -parchemin, et très-bien conservée, que ce -nom a été écrit exactement de la même manière, -pendant l'espace de… j'allois dire neuf -cents ans;—mais je ne veux pas ébranler -votre confiance, par une vérité qui n'est pas -probable, quoiqu'on ne puisse la contester.—J'aime -mieux simplement vous dire qu'on -l'a écrit ainsi de temps immémorial, sans la -moindre altération, sans changer une seule -lettre.—Eh! quel est celui de nos plus grands -noms qui se soit ainsi soutenu?—Ils se sont -aussi variés que ceux qui les ont portés. Est-ce -orgueil? est-ce honte?—A vous parler -vrai, je suis, à ce sujet, tantôt d'une opinion, -tantôt de l'autre, selon la force ou la foiblesse -de ce qui me tente.—Cela n'empêche -pas que ce ne soit une chose indigne.—Elle -nous mêle, elle nous confond tellement ensemble, -qu'il n'y a presque personne aujourd'hui -qui puisse se tenir debout, et jurer -que c'est son bisaïeul qui fit telle ou telle -action.</p> - -<p>La famille Yorick avoit eu le soin prudent -de prévenir cette confusion.—Elle avoit religieusement -conservé la charte que je cite, et -ce titre m'a appris qu'elle étoit originaire de -Danemarck; qu'elle passa en Angleterre sous -le règne d'Horwendillus, roi de cette contrée -du Nord, et qu'un des ancêtres de monsieur -Yorick, et dont il descend en ligne directe, -avoit eu jusqu'à sa mort une des charges les -plus importantes de la cour.—Un autre parchemin, -qui est joint à la charte, ajoute que -cette charge n'existe plus, et qu'elle a été -supprimée depuis deux siècles, et dans cette -cour, et dans toutes celles du monde chrétien, -comme inutile.</p> - -<p>—J'ai souvent réfléchi sur la nature de -cette charge, et j'ai cru pouvoir me persuader -que c'étoit celle de principal bouffon du roi.—Est-il -étonnant qu'elle ait été supprimée -dans toutes les cours? Les rois n'ont pas -besoin d'avoir, en <i>titre d'office</i>, des serviteurs -à gages, quand tout ce qui les entoure -s'empresse de faire un rôle dont ils payoient -l'acteur qui en étoit spécialement chargé.</p> - -<p>—Notre Shakespéar prenoit souvent des -faits authentiques pour sujet de ses pièces.—L'Yorick -d'Hamlet étoit sûrement un des -ancêtres de monsieur Yorick.</p> - -<p>Je n'ai pas le temps d'examiner assez attentivement -l'histoire de Danemarck de <i lang="la" xml:lang="la">Saxo -Grammaticus</i>, pour m'assurer bien positivement -de ce fait.—Mais vous, monsieur, qui -êtes de presque toutes les académies du -monde, qui vous êtes fait un nom en fouillant -tant de décombres de l'antiquité, qui -avez découvert tant de petites choses dont -vous avez tant fait de bruit, qui êtes si profondément -oisif, en paroissant si occupé, -mettez-vous à débrouiller ce point historique.—Je -ne vous demande qu'une grâce; c'est -de nous épargner l'in-folio et la pesanteur -non moins assommante du style de vos dissertations -ridiculo-comico-savantasses.</p> - -<p>Que n'ai-je eu assez de temps dans le -voyage que je fis en Danemarck, en 1741, -en qualité de gouverneur du fils aîné de -M. Noddi! J'aurois peut-être fait cette recherche -moi même, et j'en aurois orné l'agréable -relation que je compte faire de ce -voyage original dans le cours de cet ouvrage.—Mais -je n'eus que le temps de vérifier une -observation que quelqu'un avoit faite dans ce -pays, où il avoit demeuré long-temps.—C'est -que la nature n'avoit été ni avare, ni prodigue -dans la distribution de génie et de capacité -qu'elle a faite aux habitans. En mère discrète, -elle ne les a tous que modérément favorisés.—Mais -elle leur a en même-temps fait un -partage si égal, qu'ils sont, sur ce point, -presque tous au niveau les uns des autres.—On -trouve peu de talens supérieurs en ce -pays; mais ils sont remplacés par un bon -jugement, par beaucoup d'ordre.—Les rangs, -les conditions diverses se trouvent à cet égard -à l'unisson.—Il me semble que cela est fort -agréable.</p> - -<p>Quelle différence chez nous! que de hauts! -que de bas!—Vous êtes un grand génie, ou -peut-être y a-t-il à parier cinquante contre -un, monsieur, que vous n'êtes qu'un sot.—Ce -n'est pas cependant qu'il n'y ait des -degrés, des échelons intermédiaires. Le thermomètre -ne s'élève et ne s'abaisse pas tout-à-coup; -mais les extrémités sont plus communes -en Angleterre qu'ailleurs.—Il semble que la -nature s'y joue également du génie et de la -température de l'air.—La fortune n'est pas -plus fantasque dans la distribution de ses -présens.</p> - -<p>C'est ce qui m'a fait hésiter sur les idées -que j'avois de l'extraction primitive d'Yorick.—Ce -que ma mémoire me rappeloit de lui, -ce que j'en avois oui dire, me prouvoient que -ses veines n'avoient pas conservé une goutte -du sang danois. Il avoit effectivement eu le -temps de s'écouler ou de s'évaporer pendant -neuf siècles.—Je me défends de philosopher -avec vous sur ce point.—Cela est arrivé, le -fait est exact, et cela me suffit: qu'importe -la manière?—On ne trouvoit donc plus dans -Yorick ce froid flegmatique, cette régularité -précise d'esprit, de bon sens et d'humeur, -qui sembloient devoir se trouver dans un -homme de son origine.—C'étoit au contraire -un composé d'élémens si subtils, si <i>effervescens</i>, -si extraordinaires, si singuliers, si hétéroclytes -même… Il étoit en même temps si -capricieux; il avoit tant de vivacité; il avoit -le cœur si gai, si ouvert, qu'on eût dit qu'il -étoit né sous le climat le plus favorable.—Mais -avec tant de voiles déployées, le bon Yorick -ne portoit pas une once de lest. Il n'avoit pas -la plus légère connoissance du monde.—Parvenu -à ses vingt-six ans, il ne savoit pas plus -<i>y faire route</i>, qu'un jeune chevreuil abandonné -à lui-même.—Il s'étoit cependant -embarqué sur cette mer agitée, et vous vous -imaginez, sans doute aisément, que le vent -frais de ses esprits ne manquoit pas de le -faire donner contre quelque écueil.—Cela -lui arrivoit dix fois par jour.—Les personnes -graves, ces gens qui marchent à pas lents et -mesurés, étoient ceux précisément qui se -trouvoient le plus souvent sur son chemin.—C'étoit -avec eux qu'il avoit eu le malheur -de s'embarrasser.—Peut-être y avoit-il en -cela de sa part quelque petit mélange de -malice.—Je sais qu'Yorick avoit un dégoût, -une aversion invincible pour la gravité.—Il -ne faut cependant pas s'y méprendre. Ce -n'est pas contre la gravité en elle-même qu'il -avoit cette antipathie.—Il étoit, quand il le -falloit, aussi grave et aussi sérieux qu'un -autre, et il l'étoit, au besoin, des jours et -des semaines entières; mais c'étoit l'affectation -de la gravité qu'il détestoit. Il lui avoit -déclaré une guerre ouverte. Il ne pouvoit -souffrir qu'elle servît de masque à l'ignorance, -à la sottise, à la folie; et dans quelque endroit -qu'il la trouvât, quelque protégée et -quelqu'appuyée qu'elle fût, il la poursuivoit -avec feu: il étoit sans quartier, sans merci.</p> - -<p>«La gravité, disoit-il quelquefois, dans sa -façon sauvage de parler, est comme ces -scélérats de l'espèce la plus dangereuse. -Elle est toujours entourée ou accompagnée -de la ruse, de la fraude et de l'artifice.» -Il croyoit fermement qu'elle exerçoit plus de -rapines en un an sur les honnêtes gens, par -son langage faux, que la filouterie ne le peut -faire en dix ans par sa subtile adresse.—Quel -risque court-on, s'écrioit-il, avec un homme -ouvert, et que la gaieté de son cœur fait -d'abord connoître?—Tout le danger est pour -lui.—Mais la ruse, l'astuce, la fourberie, la -duplicité sont l'essence même de la gravité. -C'est un moyen étudié pour se faire une réputation -d'esprit, de bon sens et de connoissances -qu'on n'a pas.—Elle étoit pire, selon -lui, que ce qu'un auteur françois, de beaucoup -de mérite, ne l'avoit définie. Il disoit -que c'étoit «un maintien mystérieux du corps, -pour couvrir les défauts de l'esprit.» Ne -cache-t-elle pas aussi la perversité du cœur?—Yorick -trouvoit cependant cette définition -si belle, qu'il disoit assez imprudemment, -sans doute, qu'elle méritoit d'être gravée, -en grandes lettres d'or, sur des portiques -élevés.</p> - -<p>Il faut l'avouer: il s'étoit placé sur un théâtre -qu'il ne connoissoit pas. Il étoit aussi indiscret, -aussi imprudent sur toute autre chose.—C'est -en vain que la politique exigeoit de lui de -la contrainte et de la retenue: rien ne faisoit -impression sur son esprit, que la nature même -de la chose dont on parloit; et sa coutume -étoit de traduire sur-le-champ, et sans périphrase, -en bon anglois, ce qu'elle exprimoit. -Les personnes, le temps, le lieu, tout cela -lui étoit indifférent: il ne faisoit point de -distinction. Un mauvais procédé venoit-il lui -frapper l'oreille, il ne se donnoit pas le temps -d'examiner quel étoit le héros de la pièce; -et si, par son état, si par sa place, il ne -pouvoit pas lui nuire;—si l'action étoit -odieuse, il n'en falloit pas davantage;… -celui qui l'avoit commise étoit un infâme, etc. -etc. Ses commentaires malheureusement se terminoient -presque toujours par un bon mot, ou -étoient aiguisés par quelque saillie satirique.—Quelles -ailes pour son indiscrétion!—Enfin -il évitoit très-rarement de dire sans façon ce -qui lui venoit à l'esprit.—Le monde lui fournissoit -sans cesse l'occasion de répandre ses -railleries et ses épigrammes, et l'on avoit soin -de les recueillir.—Hélas! on va voir quelles -en furent les conséquences, et la catastrophe -dont il fut frappé.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch13">CHAPITRE XIII.<br /> -<i>L'Epitaphe.</i></h2> - - -<p>Vous connoissez au moins un peu la nature -humaine, mon cher lecteur; c'en est assez -pour m'épargner de longues explications, et -vous comprenez aisément que mon héros ne -pouvoit pas aller ainsi, sans éprouver de -temps en temps quelques petites…—Il -s'étoit chargé d'une multitude de ces petites -dettes.—Elles font un poids, lui disoit Eugène; -on les enregistre.—Il n'y faisoit aucune -attention.—Ce n'étoit point par malice qu'il -les avoit contractées.—La franchise, la -gaieté de son humeur joviale en étoient le -principe.—Que pouvoit-il lui en arriver?—Elles -sont aussitôt rayées qu'inscrites, et -Eugène lui répondoit: «Ne vous y fiez pas. -Il faudra, lui disoit-il, que vous payiez un -jour ou l'autre: on ne vous fera pas grâce -de la moindre chose.»</p> - -<p>Autant en emportoit le vent.—Yorick ne -lui répliquoit que par un geste qui annonçoit -qu'il ne craignoit rien; et si c'étoit à la promenade, -ou dans les champs qu'on lui en -parloit, un saut qu'il faisoit d'un air gai et -indifférent, étoit toute la réponse qu'on avoit -de lui.—Mais on le prenoit quelquefois au -coin de son feu, entouré de chaises et de -fauteuils. Là, il ne pouvoit pas fuir aussi -aisément, et c'est alors qu'Eugène lui faisoit, -sans qu'il pût l'éviter, des leçons sur son -indiscrétion.—</p> - -<p>«Croyez-moi, lui disoit-il, mon cher Yorick, -vos plaisanteries indiscrètes vous causeront -tôt ou tard des chagrins et des embarras -dont tout votre esprit ne pourra vous dégager.—Je -vois qu'il n'arrive que trop -souvent, dans ces saillies, que la personne -que l'on badine, se croit lésée, et qu'elle -s'arroge, pour se venger, tous les droits -que peut lui donner une injure.—Figurez-vous, -dans cette situation, ce qui roule -dans son esprit.—Comptez ses amis, ses -parens, et tous ceux qui, sans autre intérêt -que le danger commun, vont se réunir à -son escorte.—Le calcul sera modeste, si -pour dix de vos épigrammes, vous ne vous -êtes fait cent ennemis.—Mais jusqu'à ce -que vous vous soyez attiré un essaim de -guêpes, qui vous piquent de toutes parts, -je le vois, vous ne croirez pas ce que je -vous dis.</p> - -<p>»Vous savez, mon cher Yorick, combien -je vous aime. Je connois votre droiture; je -sais que vos railleries ne partent pas d'une -malignité bilieuse.—Elles viennent de la -candeur et de la gaieté de votre ame. Mais -songez que les sots ne savent pas faire -cette distinction, et que les fourbes et les -méchans ne veulent pas la faire.—Et vous -ne voulez pas voir le danger d'irriter les -uns et de plaisanter les autres! Vous vous -perdez, mon ami. Ils vont se liguer et se -prêter un secours mutuel; vous pouvez -compter qu'ils vont vous faire une guerre -qui vous rendra la vie même à charge.</p> - -<p>»La vengeance, croyez-moi, vous portera -de quelque coin des coups funestes, -qui attaqueront votre honneur, et que l'innocence -et l'intégrité de votre conduite ne -pourront jamais parer.—Votre fortune, -votre maison en seront ébranlées.—Votre -caractère, qui a malheureusement montré -à vos ennemis la route qu'il faut suivre -pour vous attaquer, en sera affecté.—On -jetera des doutes sur tout ce que vous -direz. La vérité qui passera par votre -bouche, ne sera plus qu'une imposture. -Vous serez accablé de calomnies.—On -tournera votre esprit en ridicule, et avec -toutes vos connoissances, toute votre littérature, -on vous foulera aux pieds.—Vous -peindrai-je la dernière scène de votre -tragédie? La cruauté et la lâcheté, assassins -jumeaux, vendues, livrées à l'obscure malice, -attaqueront toutes vos fragilités, toutes -vos foiblesses.—C'est là le point d'attaque -qui a emporté d'assaut les mortels les plus -dignes et les meilleurs.—Et croyez-moi, -croyez-moi, mon cher Yorick, dès qu'une -fois la vengeance, pour se satisfaire, a -conçu le dessein de sacrifier un innocent -destitué de tout secours, il est aisé de ramasser, -dans le moindre hallier, autant -de bois qu'il en faut pour former le bûcher -où on veut l'immoler.»—</p> - -<p>Yorick ne pouvoit écouter cette funeste -prédiction sans verser des larmes.—Il se promettoit -même d'être à l'avenir plus avare de -ses plaisanteries.—Mais, hélas! il étoit trop -tard.—La grande confédération, qui avoit -à sa tête et Monsieur … et Monsieur … et -Monsieur … étoit déjà formée, et le plan -de l'attaque fut exécuté tout-à-coup, et de -la manière qu'Eugène l'avoit prédit, avec si -peu de compassion du côté des alliés! avec -si peu de soupçon du côté d'Yorick! Il étoit -si éloigné de songer à ce qui se tramoit contre -lui, qu'il n'avoit jamais cru sa promotion -à l'épiscopat plus sûre.—Mais on avoit déjà -coupé la racine: il tomba comme tant d'autres -hommes de mérite avoient tombé avant lui.</p> - -<p>Il se défendit cependant avec courage pendant -quelque temps.—Accablé enfin par le -nombre, épuisé par tant d'efforts, et encore -plus par la manière indigne dont on lui faisoit -la guerre, il fut forcé de mettre bas les armes.—Il -conserva, dit-on, du moins en apparence, -la gaieté et la vivacité de son esprit -jusqu'à la fin.—Mais on croit qu'il est mort -le cœur navré de douleur et de chagrin.</p> - -<p>Eugène, quelques heures avant qu'il rendît -le dernier soupir, s'approcha de son lit, -dans l'intention de lui dire le dernier adieu.—Il -lui demanda comment il se trouvoit.—Yorick -le fixe, prend sa main, le remercie -de toutes les marques d'amitié qu'il lui a -données; «et si je vous rencontre dans l'autre -monde, ajouta-t-il, je vous réitérerai mes -remercîmens.—J'échappe à mes ennemis -pour toujours.—J'espère, dit Eugène en -larmes, et du ton le plus tendre, j'espère -que cela ne sera pas.» Yorick ne -répondit qu'avec un regard, et en serrant -doucement la main de son ami, pénétré de -douleur.—«Courage, mon cher Yorick, -s'écria Eugène en rappelant ses esprits et -essuyant ses larmes, courage! Un peu de -cœur, cher ami. Ne laissez point abattre -vos esprits; que votre fermeté, dans le -moment où vous en avez le plus de besoin, -ne vous abandonne pas.—Et qu'est-ce qui -connoît les ressources de la Providence, -et ce que la puissance de Dieu peut faire -pour vous?» Yorick posa doucement la -main sur son cœur, et remua la tête. «—Je -ne sais, dit Eugène fondant en larmes, -je ne sais comment me séparer de vous. -Je voudrois me flatter que vous êtes encore -appelé à la place où votre mérite vous -élevoit, et que je vivrai pour voir cet heureux -événement.—Je vous prie, mon cher -Eugène, dit Yorick en ôtant avec peine -son bonnet de nuit, je vous prie de regarder -ma tête.—Je n'y vois aucun mal, répliqua -Eugène.—Hélas donc! mon cher ami, -souffrez que je vous dise qu'elle est si meurtrie -par les coups qu'on m'a portés dans -l'obscurité, et si peu faite à présent pour -ce que vous dites, que quand il pleuvroit -des mitres, pas une n'y pourroit tenir.»—Le -dernier soupir d'Yorick, en disant ces -mots, étoit suspendu sur ses lèvres… Eugène -le regarde… Un feu léger, foible lueur de -ses saillies, brille dans ses yeux. Eugène -voyoit que le chagrin tuoit son ami.—Il -lui serre la main, et sort ensuite doucement -de la chambre, baigné de larmes… Yorick -le suit des yeux jusqu'à la porte.—Alors -il les ferme et ne les ouvre plus.—</p> - -<p>Il repose dans un coin du cimetière de son -église, sous une pierre de marbre qu'Eugène -fit poser sur son sépulcre, avec cette inscription:</p> - -<p class="c"><i>Hélas! pauvre Yorick!</i></p> - -<p>Ses mânes ont la consolation d'entendre -lire dix fois par jour cette épitaphe élégiaque -avec une telle variété de tons plaintifs, qu'on -est obligé d'avouer que s'il n'a pas été universellement -aimé pendant sa vie, il est plaint -après sa mort.—Il y a un petit sentier qui -traverse le cimetière auprès de sa tombe, et -personne ne passe sans y jeter un regard et -un soupir, en lisant:</p> - -<div class="figc"><span class="blk border"><i>HÉLAS!<br /> -<span class="small">PAUVRE</span><br /> -<span class="large">YORICK!</span></i></span> -</div> - - - -<h2 class="nobreak" id="ch14">CHAPITRE XIV.</h2> - - -<p>Ces digressions sont-elles enfin terminées?—Et -cette rapsodie prendra-t-elle une forme? -Oui, mon cher lecteur, je sens qu'il est temps -de vous ramener à mon sujet. Retournons -donc à la sage-femme; elle joue un grand -rôle dans mon histoire, et j'aurois tort de -l'oublier.—D'ailleurs, quoi de plus utile -dans le besoin? La chère femme est encore -existante, et je vais tout de bon l'introduire. -Tel est, du moins à présent, mon dessein.—Mais -j'ignore si quelque matière nouvelle, -si quelque affaire imprévue ne surviendra -pas inopinément entre nous; et en ce cas, -j'irois au plus pressé.</p> - -<p>Je vous ai dit, je crois, que cette bonne -femme étoit fort considérée dans notre village, -et dans tous les hameaux des environs, et -que sa réputation s'étendoit jusqu'aux extrémités -du cercle dont elle étoit environnée.—Mais -il n'y avoit rien en cela d'extraordinaire.—Chaque -ame vivante, pauvre ou -riche, a un pareil cercle autour d'elle;—et -la seule chose que je vous demande, lorsqu'on -vous dit que telle ou telle personne -est d'un grand poids, d'une grande importance -dans le monde, c'est, monsieur, d'étendre -ou de rétrécir ce cercle, selon les -proportions qu'exigent l'état, les connoissances, -l'habileté, la hauteur et la profondeur, -en tous sens, du personnage qu'on vous -présente. Un poëte maussadement tragique, -mais qui n'en est pas moins vain, s'est, par -cette règle, trouvé resserré dans la ligne -circulaire d'un fort petit compas. S'il murmure -d'être ainsi apprécié, s'il se déchaîne -contre ceux qui le mesurent de cette manière, -qu'importe? Le public n'est du moins pas la -dupe de la vaine fumée de son orgueil.</p> - -<p>Suivez donc cette règle, monsieur.—Ici -les limites de la réputation de la sage-femme -s'étendoient, comme vous le savez déjà, à -une circonférence de six ou sept milles; -cela comprenoit toute la paroisse, et même -quelques hameaux sur les confins de la paroisse -voisine.—Elle étoit encore fort bien -reçue dans une grande ferme, et dans quelques -autres plus petites qui se trouvoient dans un -éloignement de plus de trois milles; vous -voyez que tout cela faisoit un ensemble considérable.—Mais -sans vous détailler ici tout -ce local, j'en ai fait faire une carte qui est -actuellement entre les mains du graveur, qui, -avec d'autres morceaux précieux, sera placée -à la fin de mon vingtième volume, pour -ne pas grossir celui-ci. Tout cela servira de -commentaire, de scholie, de clef, d'éclaircissemens -aux passages de mon livre qui pourront -paroître obscurs après ma mort.—Je -vous prie, en attendant, de ne pas oublier -ce que j'entends par le mot de monde.—Ne -débitez cependant point le secret de ma -carte.—Une chose annoncé perd ordinairement -de son prix. Combien de merveilles -promises par nos grands auteurs!… Et qu'en -est-il souvent résulté?… L'accouchement -de la montagne.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch15">CHAPITRE XV.<br /> -<i>Avis aux historiens.</i></h2> - - -<p>Je n'épargnerai rien pour tenir ma parole. -Je soupçonnois que le contrat de mariage -de ma mère renfermoit un point capital qui -étoit essentiellement nécessaire à cette histoire; -et j'ai voulu le relire avant de la continuer.—Je -n'y ai pas perdu mon temps: ma -curiosité s'est satisfaite, et celle du lecteur -n'y perdra peut-être rien non plus. Ce que -je craignois, c'étoit d'en avoir pour un jour -ou deux à lire, avant de trouver ce qu'il me -falloit.—Je suis heureusement tombé d'abord -sur ce que je voulois savoir, et j'ai dû m'en -féliciter. A quelles peines ne s'expose point -en effet un homme qui se met à écrire l'histoire? -Ne fût-ce que celle du petit Poucet, -il ne sait jamais les obstacles et les embarras -qu'il pourra rencontrer, ni les détours qu'il -sera obligé de prendre, ni les digressions qu'il -sera forcé de faire.—Un historien ne va -pas <i>droit en avant</i>, comme un courier qui -marche sans détourner sa tête ni à droite ni -à gauche, et qui vous diroit à une heure -près, en partant de Rome, combien il emploierait -de temps pour aller à Lorette.—La -chose ici n'est pas praticable.—Un historien -a cinquante écarts à faire sur sa route, -tantôt avec une faction, tantôt avec une -autre; il n'en est pas si-tôt débarrassé, que -des vues, des perspectives politiques se présentent -à ses yeux et l'arrêtent: il faut nécessairement -qu'il les examine. D'ailleurs -combien n'a-t-il pas</p> - -<p>De relations à concilier,</p> - -<p>D'anecdotes à recueillir,</p> - -<p>D'inscriptions à déchiffrer,</p> - -<p>De particularités à remarquer,</p> - -<p>De traditions à éplucher,</p> - -<p>De personnages à caractériser,</p> - -<p>D'éloges à débiter,</p> - -<p>De pasquinades à publier?</p> - -<p>Le courier est exempt de tout cela: mais -un malheureux historien est encore obligé, -à chaque pas qu'il fait, d'examiner des archives, -des registres, des actes publics, des -chartes, des généalogies sans fin; et l'équité -exige de lui qu'il lise tout.—Les peines qu'il -est obligé de prendre sont prodigieuses.—J'en -peux juger par celles que j'ai déjà essuyées.—J'ai -déjà passé six semaines à ma -tâche. Je me suis hâté le plus que j'ai pu; -et tout ce que vous savez de mon histoire, -est le temps où je suis né. Vous ignorez encore -comment cela est arrivé;—c'est, si je ne -me trompe, vous annoncer que mon ouvrage -n'est pas près de sa fin.</p> - -<p>Ces obstacles inattendus que je ne prévoyois -pas quand j'ai commencé, et qui, au lieu -de diminuer, vont peut-être se multiplier -à chaque pas que je ferai, m'ont fait venir -une idée.—C'est de n'aller que tout doucement -dans la carrière que je me suis prescrite, -et de ne donner que deux volumes de -ma vie tous les ans.—Encore y mets-je pour -condition, qu'il faudra que je fasse un bon -marché avec mon libraire; et quel est l'écrivain -qui ne sache pas que c'est presque là -la chose impossible?</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch16">CHAPITRE XVI.<br /> -<i>Le Contrat de Mariage.</i></h2> - - -<p>Je disois donc qu'un historien ne doit pas -écrire un mot, qu'il n'ait à la main la preuve -de ce qu'il dit.—C'est ce qui m'a excité à -chercher le contrat de mariage de ma mère, -et j'y ai trouvé ce qui pouvoit me concerner, -expliqué d'une manière si ample, si énergique, -que j'aime beaucoup mieux copier -l'article en entier, que d'en faire un extrait. -Il y a des choses qui perdent à être abrégées.—Mon -livre est fait pour tout le monde, -et si le monde poli se contentoit peut-être -d'un extrait élégant, je me trouverois tout -d'un coup aux prises avec les gens de loi, -qui ne me pardonneroient pas d'avoir altéré -un morceau qui donne une si juste idée de -leur manière de faire.—Ils sont trop redoutables -pour que je m'expose avec eux -au combat.</p> - -<blockquote> -<p class="c"><span class="sc">Article XXXV.</span></p> - -<p>«<i>Item</i>, et dans la même forme et manière -que ci-dessus, ledit Gauthier Shandy, -en considération dudit futur mariage, qui -sera, comme dit est, par la bénédiction -de Dieu, bien et dûment solennisé et consommé -entre icelui Gauthier Shandy, et -la susdite Elisabeth Mollineux, ci-dessus -nommée, qualifiée et domiciliée, et pour -diverses autres causes valables et légitimes, -et considérations à ce relatives; desquelles -icelles parties n'ont pas désiré que l'énumération -fût faite en ces présentes, a, par -ces dites présentes, consenti, stipulé, conclu, -accordé et est pleinement et entièrement -convenu, comme il consent, stipule, -accorde, et convient pleinement et entièrement -avec lesdits sieurs Jean Dixon et -Jacques Turner, écuyers, tuteur et subrogé -tuteur de ladite demoiselle Elisabeth -Mollineux, de ce qui suit;</p> - -<p class="c"><i><span class="sc">Savoir</span>:</i></p> - -<p>«Que dans le cas où, ci-après, il arrive, -avienne, survienne, ou autrement se fasse -que ledit Gauthier Shandy abandonne, -quitte, délaisse toutes affaires, et cesse -de faire le commerce avant le temps que -ladite Elisabeth Mollineux soit hors d'âge, -selon le cours de la nature, d'avoir des -enfans, ou qu'autrement, par quelque -cause que ce soit, ou puisse être, elle en -puisse effectivement avoir, et qu'en conséquence -de ce que ledit Gauthier Shandy -auroit quitté son commerce, il se retirât -de la ville de Londres, malgré ladite Elisabeth -Mollineux, ou contre sa volonté, -consentement et bon plaisir, pour demeurer -sur ses terres, à la ferme de Shandy, -dans le comté de … ou dans aucune -autre maison de campagne, château, ferme, -métairie, borderie, bordage, hameau, -village, bourg, ville, ou sur aucune autre -partie, ou portion de bien-fonds quelconque, -actuellement acheté, et dont il est en possession, -ou qui sera par la suite acheté… -alors, et toutes les fois, et aussi souvent que -ladite Elisabeth Mollineux deviendra grosse -et enceinte d'un ou de plusieurs enfans légitimement -procréés, ou à procréer dans le -sein de ladite Elisabeth Mollineux, par -ledit Gauthier Shandy, pendant le cours -du susdit mariage, icelui dit Gauthier Shandy -paiera en monnoie d'or et d'argent, -et autres espèces ayant cours par tout le -royaume, et non en billets et effets royaux, -de quelque nature et qualité qu'ils puissent -être, encore que le cours d'iceux fût autorisé -et introduit par acte ou bills du parlement, -ou autrement, auquel il est expressément -dérogé et renoncé, comme clause essentielle -du susdit mariage ès susdites présentes, -et sans laquelle le susdit mariage n'auroit -été fait, célébré et consommé, la somme -de cent vingt livres sterling auxdits sieurs -Jacques Turner et Jean Dixon, ou à leur -défaut, à leurs ayant cause, et cela, de son -propre argent, et sur son propre compte, -dès et aussitôt qu'il en aura été bien et -dûment averti; lequel avertissement est -convenu, stipulé et accordé devoir être -fait six semaines auparavant le temps, où, -par la susdite Elisabeth Mollineux, devra -se faire son accouchement, et ladite somme -de cent vingt livres sterling comptée, nombrée -et délivrée, ainsi que dit est, et dans -les susdites espèces, sera aussitôt payée, -remise, confiée et déposée pour le service, -usage, emploi, intentions, dispositions, -fins et but qui vont être ci-après expliqués, -et qui sont, que ladite somme de -cent vingt livres sterling sera remise entre -les mains de ladite Elisabeth Mollineux, -ou entre celles desdits tuteur ou subrogé -tuteur, ou leurs ayant cause, à l'effet -d'être, par elle ou par eux, employée à -louer une voiture commode et avenante, -avec un nombre suffisant de chevaux pour -mener, conduire, voiturer et transporter -ladite Elisabeth Mollineux et l'enfant, ou -les enfans dont alors elle se trouvera grosse -et enceinte dans la ville de Londres; et -encore, pour payer et défrayer toutes les -autres charges, dépenses accidentelles, et -autres frais quelconques, relatifs, et ayant -rapport direct ou indirect à son dit accouchement -dans la susdite ville, faubourgs -d'icelle, appartenances et dépendances.»</p> - -<p>»Et il est bien entendu que dans tous lesdits -cas de grossesse, arrivant de quelque manière -que cela puisse être, ladite Elisabeth -Mollineux, dans tous les temps ici convenus -et stipulés, pourra tranquillement et paisiblement -louer ladite voiture ou carrosse, -avec les chevaux susdits, et avoir en icelle -une libre entrée, sortie et rentrée pour ledit -voyage, toutes et autant de fois qu'elle le -jugera à propos, et que le besoin le requerra, -sans pouvoir, à ce sujet, essuyer -aucun retard, représentations, troubles, -molestations, obstacles, vexations, interruptions, -embarras et autres empêchemens -quelconques!</p> - -<p>»Et il sera en outre permis à ladite Elisabeth -Mollineux, de temps en temps, et -aussi souvent qu'elle sera bien et vraiment -et dûment avancée dans sadite grossesse, -de demeurer et résider dans tel ou tels -endroits, dans telle ou telles familles, ou -avec tel ou tels parens, parentes, amis -ou amies, de ladite ville de Londres, faubourgs -d'icelle, appartenances et dépendances -qu'elle jugera à propos, selon sa -volonté, désir et bon plaisir, nonobstant -qu'elle soit mariée, et sous l'autorité de -son mari, à laquelle à cet effet, et pour -lesdits cas il a renoncé et renonce par ces -présentes, lesquelles sont encore faites sous -la condition, que pour mettre plus efficacement, -et avec plus de sûreté toutes les -conditions susdites à exécution, ledit Gauthier -Shandy vend, cède, quitte, transporte, -délaisse, lâche, et abandonne dès-à-présent, -comme il l'a fait par acte du -jour d'hier, et séparé des présentes, auxdits -Jean Dixon et Jacques Turner, le fief, -terre et seigneurie de Shandy, avec tous -les droits, mouvances, cens, rentes, appartenances -et dépendances dudit fief, et -toutes et chacune les fermes et métairies, -maisons, édifices, granges, écuries, jardins, -cours de devant et de derrière, clos, viviers, -étangs, réservoirs, saignées, rigoles, tranchées, -pêcheries, eaux et cours d'eau, -prés, pâtis, marais, communes, pâturages, -bois de futaie, taillis, litières, arbres fruitiers -et potagers généralement quelconques, -sans en rien réserver ni retenir, et tel que -le tout se poursuit et comporte, pour, par -eux, se mettre en possession de tous lesdits -objets sans exception, et en jouir pleinement, -et en disposer à leur volonté, -toutes les fois que ledit Gauthier Shandy -ne remplira pas les clauses susdites.»</p> -</blockquote> - -<p>En trois mots, ma mère pouvoit accoucher -à Londres, si elle le vouloit.</p> - -<p>Mais il se pouvoit que ma mère supposât -une grossesse.—L'article ne prévoyoit point -ce cas, et mon oncle, Tobie Shandy, qui, -à force de relire la clause, s'aperçut de cette -omission, y fit ajouter ce qui suit.</p> - -<p>«Dans le cas où ma mère se transporteroit -à Londres sur de faux indices, et -jeteroit par-là mon père dans une dépense -inutile, il est convenu que chaque -fois que cela arriveroit, elle perdroit ses -droits et ses priviléges, pour la première -fois qu'elle deviendroit grosse, après une -telle méprise;—mais pas davantage, et -ainsi de suite, à toutes les fois que la -chose arriveroit». Il n'y avoit certainement -rien de déraisonnable dans cette clause; mais -raisonnable comme elle étoit, il n'en est pas -moins malheureux qu'elle ait tourné contre -moi d'une manière aussi défavorable: on -sera touché de l'influence qu'elle a eue sur -mon sort.</p> - -<p>Mais je devois être formé, je devois naître -apparemment pour essuyer des malheurs.</p> - -<p>Ma pauvre mère, soit que ce ne fût que -de l'air ou de l'eau, ou un composé de tous -deux, ou peut-être ni l'un ni l'autre, et uniquement -une simple imagination, une fantaisie, -ou que quelque désir ardent en eût -imposé à son jugement, soit enfin qu'elle -se fût trompée, ou qu'elle eût voulu tromper -mon père, et il importe assez peu de savoir -quel fut son motif; le fait est qu'à la fin de -septembre 1717, l'année qui précéda ma -naissance, elle obligea mon père d'aller à -Londres avec elle, bien contre son gré.—Il -insista l'année suivante sur la clause qui -le favorisoit, et moi, je me trouvai destiné -à n'avoir pour tout ornement saillant au -visage, qu'un nez serré, comprimé, applati -à l'unisson du reste, et comme si je n'en avois -point du tout.</p> - -<p>Et quelle suite de disgrâces, de chagrins, -de mortifications, la perte, ou plutôt la mutilation -de cette partie précieuse de moi-même, -ne m'a-t-elle pas fait essuyer dans -tout le cours de ma vie!</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch17">CHAPITRE XVII.<br /> -<i>Chagrins domestiques.</i></h2> - - -<p>On s'imagine aisément que mon père ne -revint de Londres à la campagne que de -très-mauvaise humeur.—Les frais de ce -voyage inutile excitèrent vivement ses regrets -pendant les vingt ou vingt-cinq premiers -milles, et il les reprochoit à ma mère.—C'étoit -d'ailleurs la saison de l'année où il -recueilloit les fruits de ses espaliers, dont -il étoit fort curieux.—Si une bagatelle, une -affaire de rien l'eût, dans un autre temps, -appelé à faux à Londres, il n'en auroit pas -dit trois mots à ce qu'il disoit.</p> - -<p>Il ne parloit ensuite que de ses espérances -trompées sur l'attente d'un fils.—Il y avoit -compté: son fils Robert pouvoit lui manquer; -il auroit eu un second appui de sa -vieillesse.—Sa déception, à cet égard, étoit -plus mortifiante pour un homme prudent, -que la perte de tout l'argent que le voyage -lui avoit coûté.—Qu'est-ce que cent vingt -guinées lui faisoient?—Il les auroit moins -regrettées que s'il eût perdu sa canne.</p> - -<p>Rien ne l'affligeoit tant depuis Stilton jusqu'à -Grantham, que les complimens de condoléance -qu'il recevoit de ses amis, et que -la triste figure qu'il feroit à l'église le premier -dimanche.—La véhémence de son -esprit, un peu aiguisé par le chagrin, lui -faisoit faire les descriptions les plus satiriques -de tout ce qui s'y passeroit, lorsque -placé dans le banc avec sa chère côte, il -attireroit les yeux de toute l'assemblée.—De -quels ridicules ne seroit-il pas couvert?—De -combien de quolibets, de mauvaises -plaisanteries ne seroit-il pas le sujet?—Ma -mère a avoué que tout ce qu'il dit pendant -ces deux postes, étoit si plaisamment tragi-comique, -qu'elle ne fit que rire et pleurer -à la fois pendant cette route.</p> - -<p>Mais les choses, quand ils eurent passé la -rivière de Drente, prirent une autre face.—Mon -père se fâcha tout de bon de la vile -et indigne ruse de ma mère.—C'étoit une -fourberie!—La femme ne pouvoit pas se -tromper si lourdement; et si cela est… -quelle foiblesse! mot cruel et tourmentant!—Il -ne l'eut pas si-tôt prononcé, que son -imagination se remplit de mille idées.—Son -esprit en fut si frappé, qu'il voulut se mettre -à compter combien il y avoit de foiblesses.—Il -y avoit des foiblesses de corps et d'esprit… -et les premières plus inquiétantes.—Enfin, -il ne faisoit que raisonner. Il se scrutoit, -pour tâcher de découvrir si ce n'étoit -pas lui qui eût donné lui-même occasion au -revers chagrinant dont il se plaignoit.</p> - -<p>Enfin, il s'éleva dans son esprit tant de -sujets d'inquiétudes, son humeur devint si -fâcheuse, que ma mère ne retourna à la -campagne qu'avec beaucoup plus de chagrin -qu'elle n'avoit eu de plaisir à revoir Londres.—Elle -en fut si affectée, qu'elle se -plaignit à mon oncle Tobie de ce qu'il auroit -fait perdre patience au philosophe le plus -accoutumé à réprimer ses passions.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch18">CHAPITRE XVIII.<br /> -<i>Résolution de ma mère.</i></h2> - - -<p>Mon père ne rentra donc chez lui que de -très-mauvaise humeur, et après avoir murmuré -tout le long de la route.—Il ne dit -cependant rien de la résolution qu'il avoit -prise de faire usage de la clause du contrat -de mariage que mon oncle avoit fait insérer -en sa faveur.—Ce ne fut que treize mois -après, et la même nuit précisément où il -songea à réparer, par mon existence, la perte -dont il se plaignoit, qu'il annonça à ma mère, -en causant gravement avec elle, le parti qu'il -avoit pris. Il lui dit qu'elle n'avoit qu'à s'arranger -comme elle voudroit;… mais qu'il -entendoit absolument qu'elle accouchât cette -fois à la campagne, pour balancer la dépense -du voyage inutile qu'elle lui avoit fait -faire.</p> - -<p>Mon père étoit doué de bien des vertus;—mais -il avoit en partage, et dans un degré un -peu fort, ce qu'on peut appeler persévérance, -lorsque la cause est bonne, et obstination -quand elle est mauvaise.—Ma mère le -connoissoit très-bien, et elle n'ignoroit pas -que ses remontrances seroient inutiles.—Elle -ne lui en fit donc aucunes, et se détermina -à attendre l'événement.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch19">CHAPITRE XIX.<br /> -<i>La Convention.</i></h2> - - -<p>Il ne faut cependant pas croire que ma mère -resta tranquille sur les précautions qu'elle -avoit à prendre. Elle ne pouvoit pas aller -chercher à Londres les secours du célèbre -docteur Menigham; mais elle pouvoit aisément -faire venir un autre opérateur, dont la -réputation faisoit beaucoup de bruit. Il ne -demeuroit qu'à huit milles de la maison.</p> - -<p>Il avoit écrit un savant traité sur l'art d'accoucher, -où, en faisant voir les sottises et les -bévues des sages-femmes, il donnoit plusieurs -moyens curieux d'extraire promptement le -fœtus, dans les cas difficiles et périlleux.—Sa -théorie annonçoit les plus grandes connoissances -pratiques; mais il n'y avoit pas -moyen d'y songer; et ma mère, trois jours -après qu'elle se sentit grosse, commença à -jeter les yeux sur la sage-femme dont je vous -ai parlé.—La semaine n'étoit pas passée, -qu'elle la choisit tout-à-fait, et sa vie et la -mienne se trouvèrent d'avance confiées aux -mains de cette vieille femme.—J'aime bien -que l'on se contente du moins, quand on ne -peut avoir le plus.—Il n'y a pas encore aujourd'hui -9 mars 1759, que j'écris ce livre -pour l'édification de mon prochain; il n'y a -pas, dis-je, encore une semaine que Jenny, -ma chère Jenny, qui me voyoit prendre un -air sérieux, pendant qu'elle marchandoit une -étoffe de soie à une guinée l'aune, dit au -marchand, qu'elle étoit bien fâchée de l'avoir -fait déployer, et alla du même pas acheter -une étoffe une fois plus large, qui ne lui -coûtoit qu'un petit écu.—C'étoit avoir la -même grandeur d'ame que ma mère.—Il y avoit -pourtant cette différence; c'est que le cas où -se trouvoit ma mère ne lui fournissoit pas l'occasion -de faire autant l'héroïne. Elle pouvoit -au moins compter sur les secours de la sage-femme, -et à tout prendre elle pouvoit espérer -qu'ils lui seroient utiles. Elle avoit, pendant -vingt ans, accouché toutes les femmes de la -paroisse, sans qu'on pût lui reprocher, ni -négligence, ni faute, ni accident sinistre. -Ces succès étoient de bon augure.</p> - -<p>Ces circonstances ne laissoient pas que -d'avoir du poids.—Cependant elle ne pouvoit -entièrement dissiper certains scrupules -inquiétans qui agitoient mon père sur le choix -qu'avoit fait ma mère.—Je ne parle point de -ces sentimens d'humanité, de bienveillance, -ni de ces glapissemens de l'amour paternel -et conjugal, qui l'excitoient à ne laisser au -hasard dans tout ceci que le moins qu'il lui -seroit possible.—Il se sentoit particulièrement -intéressé à ce que les choses se passassent -bien.—A quelle affliction ne seroit-il pas -exposé, s'il arrivoit quelque accident à sa -femme et à l'enfant, parce qu'elle seroit accouchée -à Shandy?—Il savoit que le monde, -qui ne juge jamais que par les effets, l'accableroit -de reproches, s'il arrivoit quelque -malheur.—«Voyez-vous, diroit-on, si cette -pauvre madame Shandy eût pu aller accoucher -à Londres, ainsi qu'elle en avoit prié -son mari à genoux.—Hélas! cela ne lui -seroit pas arrivé.—Ce n'étoit pas une si -grande affaire, pour avoir la dureté de lui -refuser une chose aussi naturelle. Ne lui -a-t-elle donc pas apporté assez de bien?—Voilà -ce que c'est! Et la bonne dame et -son enfant, qui seroient encore vivans, -sont morts.»</p> - -<p>Mon père savoit qu'il ne pourroit rien répondre -à ces exclamations lamentatives du -public. Ce n'étoit cependant pas pour se -mettre uniquement à l'abri de ces discours, -ni même aussi tout-à-fait par tendresse pour -sa femme et sa chère progéniture, qu'il se -sentoit si inquiet sur tout ce qui pouvoit résulter -de cette affaire.—Mon père avoit des -vues étendues.—Il s'y croyoit intéressé pour -le bien public, dans la crainte qu'on ne fît -un mauvais usage d'un accident malheureux.—Il -appréhendoit que les femmes ne se prévalussent -d'un tel exemple pour étendre leur -empire.—Elles avoient déjà assez usurpé de -droits, pour qu'on se tînt en garde contre -elles. N'y avoit-il pas à craindre que la réunion -de tant d'avantages rassemblés ne devînt fatale -au systême du gouvernement monarchique -que Dieu même avoit établi dans les familles, -lors de la première création des choses?</p> - -<p>Son opinion sur ce point étoit précisément -celle du chevalier Filmer.—Il disoit, comme -lui, que le plan et l'institution des plus -grandes monarchies des parties orientales du -monde avoient originairement été formés sur -ce modèle, sur ce prototype admirable du -pouvoir domestique et paternel. Cela avoit -dégénéré peu-à-peu dans un gouvernement -mixte et mélangé, qui, dans les grandes combinaisons -des grands états, étoit salutaire; -mais qui étoit dangereux pour les familles, -et n'y produisoit ordinairement que du trouble, -du désordre et de la confusion.</p> - -<p>Frappé de la force de ces raisons particulières -et publiques, mon père vouloit un accoucheur.—Ma -mère n'en vouloit pas. Mon -père prioit, supplioit, faisoit mille instances, -pour qu'elle lui permît, seulement cette fois-ci, -de choisir pour elle.—Ma mère, au contraire, -insistoit sur le privilége qu'elle avoit -à cet égard de choisir pour elle-même.—Elle -ne vouloit point d'autre secours que celui de la -sage-femme.—Que pouvoit faire mon père?—Il -ne pouvoit prendre de repos.—Il raisonnoit -avec elle en tout sens; ses argumens -prenoient toutes sortes de couleurs.—Il lui -parloit en chrétien… en payen… en turc… -en mari… en politique… en père… en patriote… -en homme.—Ma mère ne répondoit -qu'en femme.—Les raisons de mon père, -présentées sous tant de formes, étoient trop -fortes pour qu'elle en pût donner d'autres -qui les détruisissent.—Leur variété la déconcertoit.—Que -pouvoit donc faire ma mère?—Oh!… -elle avoit l'avantage d'un petit -surcroît de chagrin, qui la soutenoit.—C'est -un secours auxiliaire qui n'est pas rare dans -le ménage: elle auroit sûrement succombé; -mais il lui fut si utile, qu'on ne lutta dans -cette dispute qu'à égalité de force; et l'on -chanta le <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i> des deux côtés.—Ma -mère fut confirmée dans le choix qu'elle avoit -fait, et mon père pouvoit faire venir un accoucheur, -qui, pendant l'opération, auroit -la liberté de vider avec lui et mon oncle, -M. Tobie Shandy, une bouteille de vin dans -une salle de derrière.—On lui donneroit ensuite -cinq guinées pour ses peines.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch20">CHAPITRE XX.<br /> -<i>Conseil.</i></h2> - - -<p>J'y songe… Il m'est échappé deux ou trois -mots dans le chapitre précédent.—S'ils alloient -causer quelque méprise!—Si mes -charmantes lectrices alloient s'imaginer que -je suis marié!—Jenny, ma chère Jenny!… -Il ne faudroit que cette expression pour le -leur faire croire!—Elle est si tendre! Et -puis, ces indices de connoissances conjugales, -répandues çà et là, pourroient encore fortifier -cette idée.—De grâce, madame, soyez -aussi équitable envers vous qu'envers moi, -et suspendez votre jugement jusqu'à ce que -vous ayiez des preuves plus claires que celles-ci -contre moi.—N'allez pas soupçonner cependant -que je sois assez vain, assez peu -raisonnable, pour vouloir vous faire penser -que ma Jenny, ma chère Jenny soit ma maîtresse.—Non,—ce -seroit tomber dans un -autre extrême.—Ce seroit donner à mon -caractère un air de licence, qui… et en -vérité, il n'y a aucun droit, aucune prétention… -C'est l'affiche de tant d'autres!—La -seule chose que je veuille vous dire à ce sujet, -c'est que cette expression cache un secret impénétrable -à l'esprit le plus subtil.—L'Œdipe -le plus versé dans l'art de deviner des énigmes, -et de combiner les logogryphes, y blanchiroit.—Mais -il viendra un moment où ce mystère -se développera.—Lisez seulement, madame, -quelques volumes de ma vie, et vous serez -initiée.—Il est possible que ma chère Jenny -soit ma fille.—Considérez!… Je suis né en -1718.—On peut aussi supposer que ma Jenny -est mon amie?… Mon amie?… Assurément, -madame: qu'y a-t-il donc en cela de si -extraordinaire? L'amitié la plus tendre ne -peut-elle pas régner entre les personnes des -deux sexes, sans?… Ah! fi! M. Shandy.—Mais -attendez donc, madame.—Vous pensez -ce que je ne veux point dire.—Lisez, lisez -ce que disent sur ce point les meilleurs romans -françois.—Vous serez surprise d'y voir avec -quelle variété d'expressions décentes ce sentiment -divin est exprimé. <i>Prenez-y garde! -Le cas est intéressant.</i></p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch21">CHAPITRE XXI.<br /> -<i>Prenez-y garde! Le cas est intéressant.</i></h2> - - -<p>Le problême de géométrie le plus difficile -à résoudre, me seroit plus aisé à expliquer, -que de donner les raisons d'une opinion singulière -qu'avoit mon père.—On ne peut pas -nier que ce ne fût un homme de bon sens.—On -a même pu voir qu'il avoit de la littérature. -Les ouvrages des philosophes, les écrits des -politiques et des historiens ne lui étoient pas -inconnus.—On verra encore par la suite -qu'il étoit passablement versé dans les querelles -des controversistes.—Dans ces querelles? -dit un lecteur colérique, en jetant le -livre de côté; point d'humeur, cela vaut -mieux; mais ayez-en si vous voulez, monsieur. -Un lecteur gai ne fera que rire de ces -notions non communes de mon père.—S'il -est d'une humeur triste, sombre, grave, il -dira que c'est une opinion extravagante, -fantasque.—A la bonne heure; mais il ne -se fâchera pas.—Il laissera dire à mon père, -tout à son aise, que le choix des noms de -baptême est d'une bien plus grande conséquence -que les esprits superficiels ne se l'imaginent.</p> - -<p>Il s'étoit formé l'idée que les noms, par -une espèce de biais magique, avoient, sur -notre conduite, sur notre caractère, une influence -qu'on ne pouvoit détourner.</p> - -<p>Le héros de Miguel de Cervantes ne raisonnoit -pas avec plus de gravité.—Il n'avoit -pas une foi plus ferme.—Il ne pouvoit rien -dire de plus sur le pouvoir qu'avoit la négromancie -d'avilir ses actions, ou sur le rare -privilége que le nom seul de Dulcinée avoit -de répandre du lustre et de l'éclat sur ses -faits héroïques, que ce que mon père ne pouvoit -dire sur les noms de Trismegiste ou -d'Archimède, comparés avec d'autres qui le -choquoient.—Combien de Césars, combien -de Pompées, par la seule inspiration de ces -noms fameux, s'étoient-ils rendus dignes de -le porter? Et combien, ajoutoit-il, a-t-on vu -de gens dans le monde qui s'y seroient distingués, -si leur caractère, leur génie n'avoient -pas été abattus, avilis, sous un nom aussi -sot, par exemple, que celui de Nicodême?</p> - -<p>«Je vois à vos regards, monsieur, disoit -mon père, que vous n'êtes pas de mon -opinion. J'avoue qu'aux yeux de ceux qui -ne l'ont pas bien approfondie, elle a plus -l'air d'un caprice ou d'une bizarrerie, que -d'une chose raisonnable.—Je ne connois -pas encore bien votre caractère; mais je -crois pourtant le connoître assez, pour être -moralement sûr de ne courir aucun risque -à vous proposer un cas.—Je ne veux point -vous faire prendre part à la chose.—Je -vous en fais seulement le juge, et je m'en -rapporte à votre bon sens, et à la bonne -foi de votre examen sur ce point.—Libre -de tous ces petits préjugés d'éducation -qu'ont les hommes ordinaires, vous planez -avec les ailes de la raison.—Vous avez en -même temps trop de générosité dans l'esprit -pour rejeter une opinion, précisément -parce qu'elle n'a pas d'amis qui la soutiennent.—Eh -bien! votre fils, votre fils chéri! -Cet enfant dont l'humeur si douce, si gaie, -vous fait tant concevoir d'heureuses espérances, -votre George, enfin;—je vous le -demande, monsieur, auriez-vous voulu lui -donner le nom de Judas? Si un Juif de -parrain se fût présenté avec sa bourse pour -vous exciter à souffrir qu'on lui imposât -ce nom exécrable, ne l'auriez-vous pas -foulé aux pieds?</p> - -<p>»Votre grandeur d'ame dans une telle -action, votre mépris généreux de sa bourse, -vous auroient attiré les plus grands applaudissemens.—Mais -ce qui relève bien plus -la noblesse d'une telle action, c'est le principe -qui la fait faire; c'est ce sentiment de -l'amour paternel, c'est cette conviction de -la vérité de l'hypothèse; que si votre fils -eût été nommé Judas, l'idée de sordidité -et de fourberie, qui est inséparable de ce -nom, l'auroit accompagné, comme son -ombre, dans toutes les situations de sa vie, -et l'auroit à la fin rendu un avare, un coquin, -un scélérat, malgré vos instructions -et votre exemple.»</p> - -<p>Je n'ai connu personne qui ait pu répondre -à cet argument.—Il faut l'avouer. Mon père -avoit une telle manière de proposer ses raisonnemens, -qu'il étoit difficile de lui résister; -il étoit né orateur.—La persuasion étoit sur -ses lèvres.—Les élémens de la logique et -de la rhétorique lui étoient si familiers.—Il -devinoit si bien les foiblesses et les passions -de ceux qui l'écoutoient, que la nature -étonnée auroit pu se lever, et dire: cet homme -est éloquent.—Enfin, soit qu'il fût du bon -ou du mauvais côté de la question, il étoit -dangereux de l'attaquer. Il n'avoit cependant -jamais lu ni Cicéron, ni Quintilien <i lang="la" xml:lang="la">de oratore</i>, -ni Isocrate, ni Aristote, ni Longin, parmi -les anciens… ni Vossius, ni Skioppius, ni -Ramus, ni Farnadé, parmi les modernes.—Ce -qui est peut-être encore plus surprenant, -il n'avoit pas pris la moindre étincelle de -subtilité dans les écrits de Crackenthorp ou -de Burgersdicius, ni dans aucun autre logicien, -glossateur ou commentateur hollandois. -Il ne savoit pas le moins du monde en quoi -consistoit la différence entre un argument <i lang="la" xml:lang="la">ad -ignorantiam</i>, et un argument <i lang="la" xml:lang="la">ad hominem</i>; -et je me souviens très bien, malgré cela, que -quand il me mena à l'université, la troupe -entière des savantasses fut étonnée de ce -qu'un homme qui ne savoit pas même le -nom de ses outils, en fît usage avec autant -d'art.</p> - -<p>Il s'en servoit certainement le mieux qu'il -pouvoit, et il y étoit souvent forcé.—Il avoit -tant de notions comi-sceptiques à défendre, -qu'il se trouvoit fréquemment aux prises.—Je -ne sais d'où elles lui étoient venues; mais -je crois qu'elles n'étoient entrées dans son -esprit que sur le pied de caprices, de fantaisies, -et de vive bagatelle.—Il s'en amusoit -un peu de temps; il y aiguisoit son esprit, -et puis les renvoyoit à un autre jour.</p> - -<p>Je n'avance cependant pas ceci uniquement -par forme d'hypothèse, ou de conjecture -sur les progrès et la consistance de beaucoup -d'opinions fort extraordinaires qu'avoit -mon père.—Non. Ce n'est qu'un simple avis -que je donne au lecteur sur l'accès indiscret -qu'on accorde à de tels hôtes.—Laissez-les -paisiblement entrer.—Ils s'impatronisent peu-à-peu -dans nos esprits, et font si bien, qu'ils -s'en font un asile, dont on ne peut plus les -éloigner.—Ils y fermentent quelquefois jusqu'à -l'aigreur:—mais le plus souvent comme -la douce passion,—elle badine d'abord, et -finit par le plus grand sérieux.</p> - -<p>Etoit-ce là le cas de la singularité des idées -de mon père? Son jugement étoit-il à la fin -devenu la dupe de son esprit? Jusqu'à quel -degré avoit-il raison dans quelques-unes de -ses notions, malgré leur bizarrerie? Je ne -veux rien décider sur cela; c'est un point -que je laisse à juger au lecteur, à mesure -que l'occasion s'en présentera.—Je dirai seulement -que, sans savoir comment cette idée -s'étoit inculquée si fortement dans son esprit, -il ne parloit que du ton le plus sérieux de -l'influence des noms de baptême.—La plus -exacte uniformité le caractérisoit à cet égard; -et dans son opinion systématique sur ce point, -en imitateur des raisonneurs à systême, il -appeloit à son secours le ciel et la terre.—Il -entrelaçoit, tordoit, courboit, et faisoit -plier toute la nature pour soutenir son sentiment.—Enfin, -je le répète; il étoit là-dessus -d'un sérieux dont il n'étoit pas possible -de le faire sortir.—Il murmuroit, se fâchoit, -perdoit patience lorsqu'il voyoit des personnes, -de qualité surtout, qui avoient moins -d'attention sur les noms de leurs enfans, que -d'inquiétude pour savoir si c'étoit le nom de -Cupidon ou de Diane, ou de Milord, qu'elles -donneroient à leur chien favori.</p> - -<p>«Rien, disoit-il, n'est si choquant; cela -est accompagné d'un surcroît d'énormité -qui révolte. Un homme dont le caractère -a été noirci par quelque calomniateur, peut -parvenir à se justifier… si ce n'est pas -pendant la vie du méchant qui l'a accablé, -ce sera après sa mort; mais quand une fois -on a donné, sans réflexion, un nom vil -à quelqu'un, le tort est irréparable… -je l'ai vu. C'étoit un petit homme; mais -il avoit du mérite, du génie. On pouvoit -le citer pour la douceur et la pureté de -ses mœurs.—Eh bien! on lui avoit donné -Saint Maur pour patron… Il s'appeloit -Pion.—Devinez, madame, ce que faisoit -dire de lui l'assemblage équivoque de ces -deux noms?—La législation a quelquefois -étendu son empire sur les surnoms, -elle en a ôté ce qu'ils avoient de choquant, -de ridicule; mais elle ne touche point aux -noms de baptême, ils restent inaltérables.»</p> - -<p>Mon père aimoit et détestoit donc certains -noms.—Il y en avoit d'autres cependant -qui lui étoient indifférens… Tels étoient, -par exemple, ceux de Jean, de Thomas, de -Philippe; il les appeloit des noms neutres, -et disoit, sans vouloir les satiriser, que si -depuis le commencement du monde, il y -avoit eu beaucoup de sots, de fourbes et de -scélérats qui les avoient portés, il y avoit -aussi eu beaucoup d'honnêtes gens qui les -avoient eus.—Il en étoit de ces noms, dans -son esprit, comme de deux forces égales qui -agissent l'une contre l'autre en sens contraires.—Il -jugeoit qu'ils détruiroient mutuellement -les mauvais effets l'un de l'autre; et il n'auroit -pas donné, disoit-il, un noyau de cerise -pour avoir le choix, ils lui étoient égaux.—Il -n'attachoit ni bien ni mal au nom de Robert, -qui étoit celui de mon frère.—Mais -André lui paroissoit une quantité négative -d'algèbre.—Il étoit, disoit-il, pire que rien. -Guillaume étoit un de ses favoris; c'est peut-être -à cause des héros de ce nom.—Pour -Nicolas, qui marie les filles et fait noyer les -matelots, il étoit de l'avis du chevalier de -Forbin, qui crioit à son équipage, prêt à -être submergé: Sainte pompe! mes amis, -sainte pompe!</p> - -<p>Mais de tous les noms possibles, il en étoit -un qu'il détestoit plus que tous les autres… -Il en avoit conçu l'opinion la plus basse et -la plus méprisable… Il s'imaginoit qu'il -ne pouvoit rien produire que de vil; et un -jour, au milieu d'une dispute, il interrompit -subitement son antagoniste, pour lui demander -catégoriquement s'il avoit jamais entendu -dire, s'il avoit jamais lu, s'il pouvoit assurer -de se souvenir qu'un homme qui avoit porté -le nom de Tristram, eût jamais fait une -action digne d'être citée?—«Non, s'écrioit-il -avec transport, la chose est impossible.»</p> - -<p>Mais à quoi servent au philosophe le plus -subtil, les opinions qui lui sont particulières, -s'il ne les publie? Mon père ne put se défendre -de répandre les siennes.—Il céda à la démangeaison -d'écrire.—Une savante dissertation -sortit de sa plume deux ans avant ma -naissance, en 1716; et cet écrit attestera à -toute la postérité et ce qu'il pensoit à ce -sujet, et l'horreur que lui inspiroit singulièrement -le nom de Tristram.</p> - -<p>Et quelle ame insensible, en comparant -ce point historique de la vie de mon père, -avec le titre de cet ouvrage, ne s'attendrira -pas sur ses chagrins? Un homme aussi réglé -dans ses mœurs, aussi estimable par ses bonnes -qualités, et qui, quoique singulier dans ses -opinions, étoit aussi bienfaisant, devoit-il -être ainsi balloté par des revers, joué et tracassé -dans ses systêmes par une suite d'événemens -contraires à ses souhaits, et qui -sembloient ne se réunir uniquement contre -lui, que pour insulter à ses spéculations? -Qui pourroit n'être pas touché de voir ce -digne et honnête homme accablé de vieillesse, -et peu propre à soutenir les coups de la fortune -adverse, souffrir dix fois par jour des -douleurs aiguës, en appelant Tristram, l'enfant -de ses prières?… Triste dissyllabe, -dont le son seul, à ses oreilles, étoit en -unisson avec celui de tous les autres noms -les plus vils.—Mais je jure ici par ses cendres, -que si jamais quelque esprit malin prit plaisir -à traverser les desseins des foibles mortels, -il devoit exercer son humeur malfaisante dans -cette occasion-ci.—Le désastre qui arriva -à mon père, et qui fut cause que je porte -le nom de Tristram, mérite d'être connu; -et s'il n'étoit pas nécessaire que je fusse né -avant d'être baptisé, je ferois au lecteur la -relation de cette catastrophe: mais on voit -bien qu'il faut de l'ordre dans les choses.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch22">CHAPITRE XXII.<br /> -<i>La Consultation.</i></h2> - - -<p>Mais en vérité, madame, je ne vous conçois -pas. Quoi! vous n'avez pas vu dans le -précédent chapitre, que je vous ai dit que -ma mère n'étoit pas catholique? Vous lisez -donc avec bien peu d'attention!—Moi? c'est -vous-même qui vous trompez: vous ne m'avez -rien dit de pareil.—Pardonnez-moi, madame, -et je vous l'ai dit aussi clairement -que des mots peuvent l'exprimer par une conséquence -directe.—Eh bien! je ne m'en suis -pas aperçue;—il faut apparemment que j'aie -passé une page.—Non, madame, vous avez -tout lu.—J'étois donc endormie!—Oh! voilà -une défaite que mon amour-propre ne peut -pas souffrir.—Que voulez-vous donc? Est-ce -l'aveu que je n'y connois rien?—Précisément; -et c'est là ce que je vous reproche. -Mais je ne vous en tiens pas quitte pour si -peu. J'exige, pour vous punir de cette inadvertance, -que vous relisiez le chapitre en -entier.</p> - -<p>La peine n'étoit pas légère: mais si je l'ai -imposée à la dame, ce n'étoit ni pour badiner, -ni par dureté.—Un bon motif m'y -a forcé. Aussi ne doit-elle pas s'attendre à -recevoir des excuses de ma part, quand elle -aura fini sa tâche.—Quel goût vicieux règne -dans presque toutes les lectures! On court -à la recherche des aventures, et on néglige -la profonde érudition et les connoissances -utiles que l'on pourroit acquérir par la lecture -attentive d'un livre tel que celui-ci.—C'est -pour fronder ce goût frivole et dépravé, -que j'en ai ainsi agi.—L'esprit ne devroit-il -pas s'habituer à faire des réflexions sages, à -tirer des conséquences curieuses et instructives -de ce qu'on lit? C'est cette précieuse -habitude qui faisoit dire à Pline le jeune, -qu'il avoit toujours tiré quelque avantage du -livre le plus insipide.—L'histoire des Grecs, -des Romains, parcourue avec légéreté, et -sans cette tournure d'esprit et d'application, -n'est pas plus utile que celle des sept Champions -d'Angleterre, ou des douze Pairs de -France.—</p> - -<p>Mais vous voici déjà, madame. Je crains -bien que vous n'ayez encore lu mon chapitre -avec trop de précipitation. Qu'en pensez-vous? -Avez-vous remarqué le passage? La -conséquence dont je vous ai parlé, vous a-t-elle -frappée?—Pas plus que la première -fois.—Je m'en doutois. Hé bien! pesez donc -l'endroit où j'ai dit qu'<i>il étoit nécessaire que -je fusse né avant d'être baptisé</i>.—Mais -qu'est-ce que cela signifie?—O ignorance!—Ne -voyez-vous donc pas que cette conséquence -n'auroit pas été juste, si ma mère -eût été catholique?</p> - -<p>Le rituel romain, madame, permet, en -cas de danger, de baptiser l'enfant avant qu'il -soit né, pourvu que l'on puisse voir quelque -partie de son corps.—Quelques docteurs -de Sorbonne, par une délibération du 12 avril -1733, ont même étendu sur ce point le pouvoir -des sages-femmes et des accoucheurs.—Ils -ont décidé qu'on pouvoit, par le moyen -d'une petite canulle, administrer le baptême -par injection, sans voir le moins du monde -l'enfant.—Mais, étrange contradiction sur -les choses les plus essentielles!… Croyez-vous -que Saint-Thomas d'Aquin, qui avoit -une tête si bien organisée pour démêler les -fils embrouillés des questions de l'école, eût -jugé que la chose étoit impossible? <i lang="la" xml:lang="la">Infantes -in maternis uteris existentes, baptisari possunt -nullo modo.</i> Les enfans ne peuvent pas -être baptisés, tant qu'ils sont dans le sein -de leur mère. O Thomas! Thomas!</p> - -<p>Mais, lisez, madame, la pièce intéressante -qui a décidé ce point de controverse, contre -l'opinion de ce grand saint.—</p> - -<blockquote> -<p class="c"><i>Mémoire présenté à Messieurs les Docteurs -en théologie.</i></p> - -<p>Un chirurgien-accoucheur représente à -messieurs les docteurs en théologie, qu'il y -a des cas, quoique très-rares, où une mère -ne sauroit accoucher, et même où l'enfant -est tellement renfermé dans le sein de sa -mère, qu'il ne fait paroître aucune partie de -son corps.—Le chirurgien qui consulte -prétend, par le moyen d'une petite canulle, -pouvoir baptiser immédiatement l'enfant, sans -faire aucun tort à la mère.—Il demande -si ce moyen qu'il propose est permis et légitime, -et s'il peut s'en servir dans le cas -qu'il vient d'exposer.</p> - -<p class="c"><i>Réponse.</i></p> - -<p>Le conseil estime que la question proposée -souffre de grandes difficultés. Les théologiens -posent d'un côté pour principe, que le baptême, -qui est une naissance spirituelle, suppose -une première naissance. Il faut être né -dans le monde pour renaître en Jésus-Christ, -comme ils l'enseignent. Saint-Thomas, troisième -partie, quest. 88, art. 11, suit cette -doctrine, comme une vérité constante. On -ne peut, dit ce saint docteur, baptiser les -enfans qui sont renfermés dans le sein de -leur mère, et Saint-Thomas est fondé sur -ce que les enfans ne sont point nés, et ne -peuvent être comptés parmi les autres hommes; -d'où il conclut qu'ils ne peuvent être l'objet -d'une action extérieure, pour recevoir par -leur ministère, les sacremens nécessaires au -salut: <i lang="la" xml:lang="la">Pueri in maternis uteris existentes -nondum prodierunt in lucem ut cum aliis -hominibus vitam ducant, unde non possunt -subjici actioni humanæ, ut per eorum ministerium -sacramenta recipiant ad salutem.</i> -Les rituels ordonnent, dans la pratique, ce -que les théologiens ont établi sur les mêmes -matières, et il défendent tous, d'une manière -uniforme, de baptiser les enfans qui sont -renfermés dans le sein de leur mère, s'ils -ne font paroître quelque partie de leur corps. -Le concours des théologiens et des rituels, -qui sont les règles des diocèses, paroît former -une autorité qui termine la question présente. -Cependant le conseil de conscience, -considérant d'un côté que le raisonnement -des théologiens est uniquement fondé sur une -raison de convenance, et que la défense des -rituels suppose que l'on ne peut baptiser immédiatement -les enfans ainsi renfermés dans -le sein de leurs mères, ce qui est contre la -supposition présente; et d'un autre côté, -considérant que l'on peut risquer les sacremens -que Jésus-Christ a établis, comme des -moyens faciles, mais nécessaires pour sanctifier -les hommes; et d'ailleurs, estimant que -les enfans renfermés dans le sein de leurs -mères, pourroient être capables de salut, -parce qu'ils sont capables de damnation.—Pour -ces considérations, et eu égard à l'exposé, -suivant lequel on assure avoir trouvé un -moyen certain de baptiser ces enfans, ainsi -renfermés, sans faire aucun tort à la mère, -le conseil estime que l'on pourroit se servir -du moyen proposé, dans la confiance qu'il a -que Dieu n'a point laissé ces sortes d'enfans -sans aucun secours; et supposant, comme -il est exposé, que le moyen dont il s'agit -est propre à leur procurer le baptême: cependant, -comme il s'agiroit, en autorisant la -pratique proposée, de changer une règle -universellement établie, le conseil croit que -celui qui consulte, doit s'adresser à son évêque, -à qui il appartient de juger de l'utilité et du -danger du moyen proposé; et comme, sous -le bon plaisir de l'évêque, le conseil estime -qu'il faudroit recourir au pape, qui a le droit -d'expliquer les règles de l'église, et d'y déroger, -dans les cas où la loi ne sauroit obliger, -quelque sage et quelque utile que paroisse -la manière de baptiser dont il s'agit, le conseil -ne pourroit l'approuver, sans le concours -de ces deux autorités. On conseille au moins -à celui qui consulte, de s'adresser à son évêque, -et de lui faire part de la présente décision, -afin que, si le prélat entre dans les raisons -sur lesquelles les docteurs soussignés s'appuient, -il puisse être autorisé, dans le cas -de nécessité, où il risqueroit trop d'attendre -que la permission fût demandée et accordée, -d'employer le moyen qu'il propose, et qui -est si avantageux au salut de l'enfant. Au -reste, le conseil, en estimant que l'on pourroit -s'en servir, croit cependant que si les -enfans dont il s'agit, venoient au monde, -contre l'espérance de ceux qui se seroient -servis du même moyen, il seroit nécessaire -de les baptiser <i>sous condition</i>; et en cela, -le conseil se conforme à tous les rituels, qui, -en autorisant le baptême d'un enfant qui feroit -paroître quelque partie de son corps, -enjoignent, néanmoins, et ordonnent de le -baptiser <i>sous condition</i>, s'il vient heureusement -au monde.</p> - -<p>Délibéré en assemblée générale, le 10 avril -1733. <i>Signé</i>,</p> - -<p class="sign">A. Le M… L. De R… De M…</p> -</blockquote> - -<p>Les complimens, s'il vous plaît, de M. -Tristram Shandy, à Messieurs le M… de R… -et de M… Il espère qu'ils ont bien dormi, -la nuit qui a suivi une consultation si ennuyeuse -et aussi fatigante.—Mais ne peut-il -pas leur demander, si après la cérémonie -du mariage, et avant celle de la consommation, -ce ne seroit pas un moyen bien plus -court et beaucoup plus sûr de baptiser à-la-fois, -par injection, tous les embryons <i>sous -condition</i>? Cela ne feroit sûrement aucun -tort à la mère; et si la chose étoit faisable, -ainsi que le pense M. Shandy, il n'en coûteroit -de plus pour se mettre en ménage, -que l'achat d'une petite seringue.—</p> - -<p>Quel malheur pour mon livre! quel malheur -encore plus grand pour la république -des lettres, de ce que la démangeaison de -ceux qui lisent, les excite par préférence -à chercher dans un livre de misérables petites -historiettes, qui n'en sont que le frivole ornement!—Nous -sommes si portés à satisfaire -sur ce point notre impatience, que l'on diroit -qu'il n'y a réellement que les parties grossières -et matérielles d'une composition qui -puissent plaire à la plupart des lecteurs.—Les -idées subtiles, la communication délicate -des sciences s'évaporent en l'air.—La pesante -morale s'échappe par en bas, et les unes et -les autres sont aussi utiles, que si elles étoient -restées au fond de l'encrier.</p> - -<p>Puisse le lecteur n'avoir pas déjà glissé sur -un nombre d'idées aussi fines et aussi curieuses -que celle qui m'a fourni l'occasion de -châtier la négligence de la dame dont j'ai -parlé! Je souhaite que cet exemple puisse -produire un bon effet, et que les deux sexes -puissent apprendre à danser aussi bien qu'à -lire.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch23">CHAPITRE XXIII.<br /> -<i>Des Découvertes.</i></h2> - - -<p>Quel tapage! quel carillon! dit mon père -à mon oncle Tobie, après une heure et demie -de silence. Que diantre font-ils là-haut? Ils ne -font qu'aller et venir: c'est un bruit!—</p> - -<p>Il faut savoir que mon oncle Tobie étoit -assis vis-à-vis de mon père, à l'autre coin -du feu, sa chère pipe, sa pipe sociale à la -bouche, et dans la contemplation silencieuse -d'une culotte de peluche noire qu'il avoit -mise le matin.</p> - -<p>Que font-ils, répéta mon père? A peine -nous pouvons-nous entendre.</p> - -<p>Je crois, dit mon oncle Tobie, en ôtant -sa pipe de sa bouche, et en la frappant deux -ou trois fois sur l'ongle de son pouce gauche, -pour en faire tomber les cendres; je crois -que… Mais j'y songe.—On ne connoît encore -mon oncle, M. Tobie Shandy, que par son -nom; il n'est pas moins essentiel, pour bien -comprendre ce qu'il peut avoir à répondre à -mon père, de le connoître par son caractère.—Je -vais donc, monsieur, vous en donner -au moins une idée superficielle. Ses dialogues -avec mon père y gagneront beaucoup.</p> - -<p>J'écris si vîte!—j'ai si peu le temps de me -souvenir, ou de chercher des noms, que je -ne me rappelle point du tout comment se -nommoit celui qui le premier observa que -l'air et le climat de l'Angleterre étoient extrêmement -variés.—L'observation étoit vraie. -On en a conclu que cette variété étoit la cause -de cette multitude de caractères bizarres et -fantasques que l'on trouve parmi nous; mais -ce corollaire n'est pas de la même personne. -Il a fallu un siècle et demi à la nature pour -produire un autre génie qui en fît la découverte.—Qu'on -va lentement dans la carrière -des sciences!—On remarqua ensuite, que -ce magasin inépuisable de matériaux singuliers, -étoit la cause toute naturelle de ce que -nous avions de meilleures comédies que les -François, et que toutes celles qu'on a faites, -et que l'on fera dans le continent.—C'est du -temps du roi Guillaume que l'on fit cette observation, -et c'est à Dryden qu'on la doit.—Il -la fit et la publia dans une de ses longues -préfaces. Adisson en devint le champion vers -la fin du règne de la reine Anne.—Il la commenta, -l'amplifia, la corrobora dans deux ou -trois pamphlets de son spectateur;—peu s'en -fallut même qu'elle ne passât pour être de -lui; mais elle ne lui appartient pas.—J'ai -enfin observé, moi, ce 26 mars 1759, jour -de pluie, malgré l'almanach de Liége, entre -neuf et dix heures du matin, que si cette prodigieuse -irrégularité du climat varie presque -à l'infini nos caractères, elle nous dédommage -d'un autre côté, en nous donnant le -plaisir de rire à couvert, quand le temps ne -nous permet pas de sortir.</p> - -<p>Je ne crois pas qu'on me dispute cette observation; -elle est entièrement de moi.</p> - -<p>C'est ainsi, mes chers associés, dans la -vaste moisson de notre littérature, que par -le pas lent d'un accroissement dû au hasard, -nos connoissances physiques, polémiques, -chimiques, mathématiques, géométriques, -énigmatiques, techniques, biographiques, -obstétriques, et cinquante autres branches -qui finissent toutes en <i>iques</i>, tendent, depuis -plus de deux siècles, vers le plus haut degré -de leur perfection.—Les progrès surtout -qu'elles ont faits depuis quelque temps, nous -annoncent que nous ne sommes pas loin d'atteindre -au but.</p> - -<p>Et qu'arrivera-t-il quand on y sera parvenu? -Il faut espérer que ce terme mettra fin à toutes -sortes d'écrits.—Le manque de toutes espèces -d'écrits mettra fin à tous genres de lecture.—La -guerre amène la pauvreté, et la pauvreté -ramène la paix.—Il en sera de même -du défaut de lecture: il abolira toute espèce -de connoissances: on reverra les temps d'ignorance, -et il faudra recommencer.—Nous -nous retrouverons dans le même temps où -nous étions avant qu'il y eût des livres. Heureuse! -trois fois heureuse époque! Eh! que -ne suis-je assez heureux moi-même pour que -mon père ou ma mère n'aient pas trouvé plus -commode de différer l'ère de mon existence, -et de changer peut-être un peu la manière -dont ils l'ont opérée! Vingt-cinq ou trente -ans de retard m'eussent au moins donné -l'espérance de figurer dans le monde littéraire.</p> - -<p>Ce qui me console, c'est que presque tous -mes contemporains ont le même droit de se -plaindre de l'impatiente précipitation de leurs -pères.—</p> - -<p>Mais j'oublie mon oncle Tobie:—Il a eu -le temps de secouer les cendres de sa pipe.</p> - -<p>Il étoit certainement d'une humeur qui faisoit -honneur à notre atmosphère.—Je ne -me ferois pas même de scrupule de le ranger -parmi ses plus illustres productions, sans -une petite circonstance qui m'en empêche.—C'est -qu'il y avoit en lui une grande ressemblance -de famille, et cela annonçoit que -la singularité de son caractère venoit plutôt -du sang qui couloit dans ses veines, que de -l'air ou de l'eau, ou d'aucune modification -ou combinaison de ses élémens.—Je me suis -souvent étonné de ce que mon père, pour -rendre raison de certains indices d'excentricité, -dans ma jeunesse, n'avoit pas saisi cette idée.—Ah! -oui, toute la famille de Shandy étoit -d'un caractère original.—Les mâles seulement; -car les femelles!… elles n'en avoient -point du tout.—Je n'en connois qu'une -qu'il faut excepter, et c'étoit ma grand'tante -<i>Dinach</i>, qui, mariée il y a soixante ans, prit -du goût pour son cocher, et son cocher pour -elle, et mit dans la famille un étranger que -le mari n'attendoit pas. Cette aventure faisoit -dire à mon père, dans l'opinion qu'il avoit -sur les noms de baptême, que ma grand'tante -avoit de quoi remercier son parrain et sa marraine.</p> - -<p>Il paroîtra sans doute fort extraordinaire… -Je sais bien du moins que j'aimerois mieux -proposer un logogryphe au lecteur, que de -l'exciter à deviner comment et pour quelle -cause il arriva que cet événement, passé depuis -long-temps, fut ce qui altéra par la suite -la paix et l'union qui régnoit si cordialement -entre mon père et mon oncle Tobie.—On -pourroit croire que toute la force de ce malheur -se seroit épuisée sur toute la famille, -lorsque l'accident arriva. C'est du moins ce -qui est ordinaire.—Mais rien ne s'opéroit -dans notre famille comme dans les autres.—Il -se peut qu'elle avoit, dans le temps de -cet événement, d'autres sujets d'affliction. -Les afflictions, comme on sait, nous sont -envoyées pour notre bien, et celle-ci peut-être -n'avoit encore produit aucun bien à la -famille, et le ciel la réservoit pour d'autres -temps et pour d'autres circonstances.—Mais -je ne décide rien sur ce point.—Je n'aime -pas à juger. Je me contente seulement d'indiquer -aux curieux quelques-unes des routes -diverses où ils peuvent entrer pour parvenir -aux premières sources des événemens, et -j'évite en cela même le ton pédantesque des -gens à férule, et la manière décidée de Tacite, -qui attrape ses lecteurs, après s'être attrapé -lui-même.—Je n'agis qu'avec cette modestie -officieuse d'un cœur qui s'est entièrement -dévoué au secours des profonds scrutateurs.—C'est -pour eux que j'écris.—Aussi me -liront-ils jusqu'à la fin du monde, si pourtant -mes écrits vont jusques-là; et je suis -bien sûr qu'il y a des lecteurs qui disent que -non.</p> - -<p>Je ne décide donc point pourquoi cette -cause d'affliction fut exprès réservée pour -mon père et pour mon oncle, M. Tobie -Shandy.—Mais il m'est possible de faire -autre chose. Je puis expliquer, avec la plus -exacte précision, pourquoi elle fut la cause -de leur brouillerie.—</p> - -<p>Mon oncle, M. Tobie Shandy, madame, -étoit un homme, qui, avec toutes les vertus -qui constituent ordinairement un homme -d'honneur et de probité, avoit par-dessus -tout cela, et dans le degré le plus éminent, -une autre vertu, que l'on insère rarement -dans le catalogue des vertus.—C'étoit une -modestie naturelle, qui alloit jusqu'à l'extrême.—J'aurois -peut-être dû mettre ici de -côté l'adjectif: on ne sait effectivement pas -trop bien si cette modestie étoit naturelle ou -acquise… Mais peu importe, au reste, comment -elle lui étoit venue. Il suffit que ce fût -réellement de la modestie dans le vrai sens -du mot.—Elle avoit même cela de particulier. -Ce n'étoit point par les expressions qu'elle se -signaloit; mon oncle Tobie ne se piquoit pas -d'en savoir faire le choix; elle ne se montroit -que dans les choses.—Elle s'étoit emparée -de lui, et elle égaloit presque cette aimable -délicatesse, cette pureté intérieure d'esprit -et d'imagination, qui, dans votre sexe, madame, -inspire tant de respect au nôtre.—</p> - -<p>Et vous vous imaginez peut-être que mon -oncle Tobie avoit puisé sa modestie dans -cette source; qu'il avoit passé la plus -grande partie de sa vie avec le beau sexe, et -que la connoissance intime de cette belle -moitié de la création, et la force de l'imitation -de si beaux exemples, lui avoient acquis cette -aimable tournure d'esprit?—</p> - -<p>Je suis bien fâché de ne pouvoir le dire; -mais mon oncle Tobie n'échangeoit pas trois -mots en trois ans avec le beau sexe, à moins -que ce ne fût quelquefois avec sa belle-sœur, -la femme de mon père, et ma mère.—Non, -madame, mon oncle acquit sa modestie par -un moyen plus extraordinaire.—Un boulet -de canon, au siége de Namur, fit sauter d'un -ouvrage à cornes, un éclat de pierre qui vint -le frapper en plein dans l'aine… Un accident -d'un autre genre inspira aussi sur un certain -point de la modestie au plus vain des hommes, -à Boileau; mais son aventure n'est pas celle -de mon oncle, et la manière dont cette pierre -fatale causa sa modestie, est une histoire -intéressante.—</p> - -<p>Je voudrois pouvoir vous la raconter à -présent; mais cela n'est pas possible. J'en -ferai une épisode, et l'on en saura par la -suite toutes les circonstances.—Tout ce que je -puis dire maintenant, c'est que la modestie incomparable -de mon oncle, subtilisée et raréfiée -par la chaleur continuelle d'un peu d'orgueil -de famille, le rendoit, dans de certains cas, -d'une humeur très-difficile.—Ces deux causes -l'affectoient si sensiblement, qu'il ne pouvoit -entendre parler de l'aventure de ma tante -<i>Dinach</i> sans la plus vive émotion.—Un seul -mot à ce sujet lui faisoit monter subitement -le sang au visage.—Mais quand mon père, -pour éclaircir son hypothèse, appuyoit sur -cette histoire devant quelques personnes, -et cela arrivoit souvent, cette rouille infortunée -d'une des plus belles branches de la -famille, choquoit si fort la pudeur et la -modestie de mon oncle Tobie, et le mortifioit -à un point qu'il n'y pouvoit résister.—Il -tiroit mon père à l'écart pour lui reprocher -l'indécence de son babil.—Il lui offroit tout -ce qu'il pourroit lui demander, pourvu qu'il -n'en ouvrît pas la bouche.</p> - -<p>Jamais frère n'avoit peut-être eu plus de -tendresse pour son frère, que mon père pour -mon oncle Tobie.—Il se seroit prêté à tout -ce qu'il auroit pu désirer pour le contenter; -mais l'affaire dont il s'agissoit étoit toute autre -chose. Il n'y avoit pas moyen d'en faire le -sacrifice.</p> - -<p>Mon père étoit un philosophe spéculatif et -systématique, et cette petite brèche de ma -tante <i>Dinach</i> étoit aussi essentielle pour lui, -que la rétrogradation des planètes l'avoit été -à Copernic. Les rétrogradations de Vénus -dans son orbite fortifièrent le systême de cet -astronome, et les rétrogradations de ma tante -<i>Dinach</i> appuyoient le système de mon père. -Quelle apparence qu'il pût ainsi les abandonner!… -Un système ne fait-il pas plus -de la moitié de la chère existence d'un philosophe? -Mon père comptoit bien que le sien -prendroit pour le moins par la suite le nom -de système Shandyen.—</p> - -<p>Mais il étoit peut-être aussi sensible que -mon oncle à tout autre cas qui pouvoit jeter -de la honte sur la famille, et ni lui, et j'ose -le dire, ni Copernic lui-même, n'auroient -jamais parlé de cette histoire, si la vérité ne -l'avoit exigé.—<i lang="la" xml:lang="la">Amicus Plato</i>, disoit mon -père, <i lang="la" xml:lang="la">sed magis amica veritas</i>. Il expliquoit -ce passage, à sa façon, à mon oncle Tobie: -<i>Dinach</i> étoit ma tante, et j'en conviens, -disoit-il; mais la vérité est ma sœur.</p> - -<p>Cette contradiction, dans l'humeur des -deux frères, étoit une source inépuisable de -querelles et de petits chagrins. L'un ne pouvoit -pas souffrir qu'on parlât toujours d'une -tache aussi désagréable, et l'autre ne laissoit -pas passer un jour sans la rappeler.</p> - -<p>«Pour l'amour de Dieu, s'écrioit mon oncle -Tobie, par la considération, frère, que -vous avez pour moi, et par égard pour -nous tous, laissez de côté cette histoire -de notre tante, et ne troublez point le -repos de ses cendres!—Comment pouvez-vous?—Comment -est-il possible que vous -ayez si peu de sensibilité, si peu de compassion -pour le caractère, l'honneur et la -réputation de notre famille?—et de quel -poids, disoit mon père, est tout cela, -quand il s'agit de prouver une hypothèse? -L'existence même d'une famille n'est rien.—L'existence -d'une famille!… s'écrioit -mon oncle Tobie, en se jetant en arrière -dans son fauteuil, et en levant les mains, -les yeux et une jambe.—Oui, l'existence -d'une famille, disoit mon père, et je ne -m'en dédis pas.—Combien de milliers -d'enfans, chaque année, font naufrage en -arrivant dans ce monde, et dont on se -soucie aussi peu dans toutes les nations -civilisées, que de l'air commun?—une idée, -un système?… Quelle différence, frère, -dans les objets de comparaison!—Oui, de -la différence, disoit mon oncle; chaque -exemple que vous citez est un meurtre, -quelle que soit la personne qui le fasse.—Et -voilà votre méprise, répliquoit mon -père; car <i lang="la" xml:lang="la">in foro scientiæ</i>, il n'y a pas de -meurtre, frère, ce n'est que la mort.»</p> - -<p>Que répondoit à cela mon oncle Tobie? -Rien: mais il siffloit quelques notes d'un air -qui lui étoit familier.—C'étoit là le canal -par où ses passions s'évaporoient, lorsque -quelque chose le choquoit ou le surprenoit, -et surtout quand on lui tenoit des discours -qui lui paroissoient absurdes.—</p> - -<p>Cette espèce particulière d'argumens a -échappé, si je ne me trompe, à tous nos -logiciens, et à tous leurs commentateurs.—Ils -ne l'ont nommée nulle part.—J'ai deux -raisons, moi, pour lui donner un nom.—Il -faut éviter, autant qu'on peut, toute confusion -dans les disputes, et pour cela d'abord -j'estime que l'argument de mon oncle mérite -d'être aussi distingué de tout autre argument -que celui <i lang="la" xml:lang="la">ad verecundiam, ab absurdo, à -fortiori</i>. Et puis je veux que les enfans de -mes enfans, quand je reposerai tranquillement -dans le tombeau, puissent dire que la tête de -leur aïeul s'étoit occupée autrefois de choses -aussi utiles que celles de beaucoup d'autres -gens; qu'elle avoit imaginé un nom, et -qu'elle l'avoit déposé dans le trésor de l'art -logique, comme un argument si fort, qu'on -ne pouvoit y répondre.—Je veux même qu'ils -puissent ajouter que c'est le meilleur des -argumens, lorsque le but de la dispute est -plutôt d'imposer silence que de convaincre.</p> - -<p>J'ordonne donc par ces présentes, à toute -la société pédantesque qui professe la logique, -de distinguer l'argument de mon oncle par -le titre d'<i lang="la" xml:lang="la">Argumentum fistulatorium</i>, et non -par aucun autre.—Je veux de même qu'il -soit placé au rang d'<i lang="la" xml:lang="la">Argumentum baculinum</i>, -et <i lang="la" xml:lang="la">Argumentum ad crumenam</i>, et qu'il en -soit traité au même chapitre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch24">CHAPITRE XXIV.<br /> -<i>L'éloge et l'utilité des digressions.</i></h2> - - -<p>Le savant évêque Hall;—je veux dire -le célèbre docteur, Joseph Hall, qui étoit -évêque d'Exeter, sous le règne de Jacques I<sup>er</sup>, -nous dit, dans une de ses décades, à la fin -de son Art divin de la méditation, imprimé -à Londres en 1610, par Jean Béal, en Aldersgate -Street, (on ne peut trop bien indiquer -les bons livres) que la chose du monde -la plus abominable dans un homme, est de -se louer soi-même.—Je suis de l'avis de M. -le docteur.</p> - -<p>Mais pourtant, lorsqu'après bien des soins, -des peines, des réflexions, on est parvenu -à faire en maître une chose qui n'avoit point -encore été faite, et dont la découverte étoit -difficile, n'est-il pas au moins aussi abominable -que l'homme qui l'a inventée, perde -l'honneur qu'il en peut recueillir, et qu'il -sorte de ce monde en ensevelissant sa gloire -avec lui-même?—C'est précisément ma -situation.—</p> - -<p>Je viens de faire une assez longue digression -que le hasard a amenée; et c'est à lui aussi -que je dois toutes celles où je suis déjà tombé, -à l'exception d'une seule. Ne seroit-il pas -horrible que l'on ne fît pas attention à ce -chef-d'œuvre d'habileté digressive? Le lecteur -cependant ne s'en sera peut-être pas aperçu. -J'en serois assurément fâché. Je ne l'accuserois -pourtant point, à cet égard, d'un défaut -de pénétration.—C'est plutôt que cette -perfection est si rare dans une digression, -que l'on ne s'y attend pas.—Mais qu'est-ce -donc? Le voici. Mes digressions sont sûrement -aussi frappantes qu'elles puissent l'être. -Je m'enfuis de mon sujet aussi souvent et -aussi loin que celui de tous les écrivains qui -fait le plus d'écarts.—Mais j'ai soin, en même -temps, que ma principale affaire ne soit pas -arrêtée pendant mon absence, et c'est ce -que ces messieurs ne font sans doute pas -ordinairement.</p> - -<p>J'allois, par exemple, vous esquisser légèrement -les traits extérieurs du caractère -bizarre de mon oncle, M. Tobie Shandy.—J'avois -déjà même commencé, et voilà tout-à-coup -que ma tante <i>Dinach</i> et son cocher -viennent faire errer nos fantaisies dans des -millions de milles jusqu'au milieu du système -planétaire.—Mais malgré cette escapade, -vous avez cependant dû, monsieur, vous -apercevoir que l'ébauche de mon oncle Tobie -avançoit en même temps peu-à-peu.—Ce n'étoit -point encore les grands contours de son -portrait; la chose n'étoit pas possible,—mais -c'étoit un simple croquis, un premier crayon, -et mon oncle Tobie, par cette touche, quelque -légère qu'elle soit, vous est mieux connu -à présent qu'il ne l'étoit auparavant.</p> - -<p>C'est par cet art que la disposition de mon -ouvrage est d'une espèce particulière.—J'y -concilie à-la-fois deux mouvemens contraires, -et qui paroissent inconciliables.—Il est en -même temps digressif et progressif.</p> - -<p>Et ne vous y trompez pas, je vous prie. -Cela est bien différent des deux mouvemens -de la terre, dont l'un se fait sur son propre -axe dans sa révolution journalière, et l'autre -dans son orbite elliptique, et qui, par ses -progrès, forme l'année, et constitue la variété -des saisons dont nous jouissons.—Ils -m'ont seulement suggéré cette idée.—C'est -souvent à des choses qui paroissent fort éloignées -de notre sujet, que l'on doit ses pensées -les plus brillantes.—L'ouverture la plus frivole -produit quelquefois les plus grandes -découvertes.</p> - -<p>Les digressions sont incontestablement la -lumière, la vie, l'ame de la lecture.—Otez-les -par exemple de ce livre, il seroit aussi -bon de mettre le livre tout-à-fait de côté.—Une -langueur accablante, une monotonie insipide -régneroient à chaque page; il tomberoit -des mains.—Rendez-les à l'auteur; il brille, -il amuse, il se varie, il chasse l'ennui.</p> - -<p>Le seul point est de savoir les manier adroitement, -pour qu'elles soient utiles au lecteur -et à l'auteur. On ne conçoit pas l'embarras -qu'elles causent ordinairement à un écrivain.—Son -sort est digne de pitié.—J'en vois -qui commencent une digression, et j'observe -que l'ouvrage dès ce moment est arrêté.—Continuent-ils -le sujet principal? il n'y a plus -de digression.</p> - -<p>Voilà donc un ouvrage manqué, et il a -fait suer sang et eau à l'insipide auteur.—Oh! -ce n'est point ainsi que j'ai agi. J'ai tellement -arrangé celui-ci dès le commencement, -j'ai tellement combiné le sujet principal et -les parties accessoires, j'ai si bien ménagé -mes intersections, compliqué et entrelacé les -mouvemens digressifs et progressifs, j'ai formé -du tout un tel engrenage, que la machine -en général n'a pas cessé de mouvoir et d'avancer.—Pas -beaucoup, à la vérité: mais -qui va toujours et long-temps, va loin; et -s'il plaît à la source de tout bien de m'accorder -de la santé et du courage, je pourrai -continuer ces mêmes mouvemens pendant -plus de quarante ans.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch25">CHAPITRE XXV.<br /> -<i>Comment peindre mon oncle Tobie?</i></h2> - - -<p>En vérité, vous n'y pensez pas; cette idée -est folle. Quoi! vous commenceriez ce chapitre -par une absurdité? Eh! pourquoi pas? -Tant de livres ne sont pas autre chose dans -tout leur tissu! Oui, monsieur, je dis que -si l'on fixoit le miroir de Momus dans le cœur -humain, selon la direction que pourroit lui -donner cet archi-critique, il s'ensuivroit d'abord -que les plus sages, les plus graves, les -plus fous et les plus légers d'entre nous, -seroient forcés, chaque jour de leur vie, de -payer, comme en Angleterre, la taxe qu'on -a mise sur les fenêtres.</p> - -<p>Ce miroir ainsi placé, il seroit aussi facile de -saisir et de peindre le caractère d'un homme, -que de voir dans une ruche, par le moyen -d'un verre dioptrique, les opérations des -mouches à miel. Son ame y paroîtroit à découvert. -On observeroit tous ses mouvemens; -ses artifices, ses caprices, ses vertus, ses -vices, ses sensations, ses trémoussemens seroient -au grand jour: rien n'échapperoit, et -l'on n'auroit plus qu'à prendre la plume, -et à écrire ce que l'on auroit vu. Mais un -biographe sur la planète où nous sommes -n'a pas cet avantage. Que n'est-elle comme -Mercure! Nos calculateurs ont trouvé que -la chaleur qui règne dans ce pays-là est -égale à celle du fer rougi, et elle doit avoir, -depuis long-temps, vitrifié le corps des habitans. -Ce qui enveloppe leurs ames doit être -aussi diaphane, aussi transparent que la glace -du miroir le plus clair et le plus poli. Il n'y -a du moins que le nœud ombilical, plus épais, -qui en doive être excepté.—Le nœud ombilical?—Oui, -madame, et cela est physique. -Je défie à la philosophie la plus subtile de me -démontrer le contraire. Mais hors ce point, -plus sombre, ces ames doivent être tout-à-fait -au bivac.—Je ne parle cependant que -des jeunes ames. Celles dont les corps, parvenus -à la vieillesse, sont plissés par les rides, -ne sont pas de même. Les rayons du soleil, -en les traversant, souffrent alors une réfraction -monstrueuse, et ne reviennent à l'œil -qu'après avoir parcouru une foule de lignes -obliques et tortueuses qui empêchent qu'un -homme ne puisse être vu.</p> - -<p>Hélas! les hommes de Mercure sont presqu'alors -comme les nôtres.—Nos esprits ne -brillent certainement pas à travers le corps.—Il -est enveloppé d'une étoffe épaisse et opaque, -qui s'oppose à la perspicacité de l'œil le plus -perçant; et que faire? Il faut absolument -chercher d'autres moyens pour définir le caractère -spécifique de chacun.</p> - -<p>Combien n'en a-t-on pas imaginé? Les uns -ont décrit leurs caractères avec des instrumens -à vent.—Virgile en parle dans ses aventures -de Didon et d'Enée; mais ce moyen -est aussi trompeur que le souffle de la renommée: -il n'annonce qu'un génie resserré.—Je -n'ignore pas que les Italiens, par le -<i lang="it" xml:lang="it">fortè</i> et le <i lang="it" xml:lang="it">piano</i> d'un instrument à vent dont -ils se servent, et qu'ils disent infaillible, se -vantent d'atteindre à une exactitude mathématique -dans la description d'une espèce -particulière de caractère qui se trouve parmi -eux.—Je n'ose dire ici le nom de l'instrument: -nous l'avons parmi nous, et cela suffit; -mais ne vous en servez jamais pour dessiner.</p> - -<p>Ceci est énigmatique.</p> - -<p>Et je lui ai donné cette tournure à dessein -pour le peuple.</p> - -<p>C'est la raison, madame, qui m'engage à -vous prier de lire cet endroit avec rapidité. -Je ne voudrois pas que vous vous arrêtassiez -à faire des recherches dans votre imagination.</p> - -<p>Les médecins?… Mais à quoi leur sert -la curieuse avidité qu'il montrent à considérer -certaines choses? il faudroit au moins -qu'ils prissent aussi une esquisse des replétions -des hommes qui passent par leurs -mains… Ce n'est pas assez d'examiner ce -qui s'échappe: avis à la faculté. Ses doctes -soutiens pourroient peut-être parvenir, avec -ces précautions, à tracer des caractères passables.</p> - -<p>Mais je trouve un inconvénient à cette méthode.—Les -exhalaisons qui, dans un des -procédés, s'éleveroient de la palette, pourroient -bien rendre la tâche plus pénible, et -forcer le savant artiste à détourner ses yeux.</p> - -<p>Voilà bien des expédiens: mais il y a beaucoup -de personnes qui n'en veulent pas. Ce -n'est point parce qu'elles trouvent, pour réussir, -des ressources dans la fécondité de leur -génie. Leurs maîtres dans l'art de la pentagraphie, -leur ont découvert des <i>manières -de faire</i> particulières, et il leur est bien plus -commode de les suivre, que de se donner -la peine d'en chercher d'autres.—Observez -cependant que ces copistes serviles sont vos -plus grands historiens.</p> - -<p>Voyez d'abord celui-ci. Il est occupé à -tirer un caractère dans toute son étendue -naturelle, mais dans une attitude opposée -à la lumière.—Il gêne, il défigure la personne -qu'il veut peindre.</p> - -<p>Cet autre vous tient dans la chambre obscure, -et vous êtes sûr qu'il ne vous représente -qu'avec quelques-unes de vos attitudes les -plus ridicules.—Il vous contrefait, vous -mutile…</p> - -<p>Oh! que ce n'est point ainsi que j'agirai -pour vous décrire le caractère de mon oncle -M. Tobie Shandy! Je donnerois, moi, dans -ces erreurs? Non, non. Aussi suis-je bien -résolu de n'emprunter le secours d'aucune -machine pour le peindre.—Je ne souffrirai -point que mon pinceau se laisse diriger par -aucun des instrumens à vent qui aient jamais -soufflé en deçà ou au-delà des Alpes.—Je -ne déroberai rien à son médecin. Mais son -cheval de course, son <i>dada</i>, son cher <i>califourchon</i>, -ou, pour parler sans figure, ses -caprices, c'est là ce qui me servira à le caractériser.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch26">CHAPITRE XXVI.<br /> -<i>Nous y viendrons.</i></h2> - - -<p>Que ne suis-je moins sûr que le lecteur -s'impatiente de connoître le caractère de mon -oncle Tobie?—Je commencerois par le convaincre -qu'il n'y a point de meilleur moyen, -pour réussir à le faire connoître, que celui -que j'ai choisi.</p> - -<p>Je ne peux pas dire que les actions réciproques -d'un homme et de son califourchon -se fassent de la même manière que l'ame et -le corps agissent l'un sur l'autre. Cependant -il y a entre eux une espèce de communication -qui y ressemble beaucoup, et cela s'opère -peut-être à la manière de l'électricité -des corps.—Les parties les plus subtiles -et les plus déliées du cavalier s'échauffent, -s'exaltent et touchent immédiatement au bâton, -et le cavalier, dans un long voyage, -et par une longue friction, est lui-même pénétré -à son tour de ce qui s'exhale de son -<i>dada</i> chéri: vous voyez, mon ami, ce qui -en résulte.—Si l'on peut faire une description -exacte de la nature de l'un, les notions -que l'on peut prendre sur l'autre, sont sûres.</p> - -<p><i>Or, est-il</i>, que le califourchon que montoit -mon oncle, étoit, selon moi, plus qu'un autre, -digne d'être décrit à cause de sa singularité.—On -auroit effectivement pu aller d'Yorck -à Douvres, de Douvres à Penzance, et de -Penzance encore une fois à Yorck, sans rencontrer -son pareil sur la route; et si par hasard -on en eût aperçu quelqu'un qui eût seulement -de son air, il auroit fallu s'arrêter pour -le contempler, quelque pressé qu'on eût été.—Sa -démarche, sa figure étoient si singulières, -si extraordinaires, il ressembloit si -peu dans son espèce à quelqu'autre espèce -que ce soit, qu'on auroit aisément douté de -ce que c'étoit. Mais, à la mode de ce philosophe -qui, pour renverser le système de -ce fou de Zénon d'Elée, qui nioit qu'il y eût -du mouvement, ne fit que marcher devant -lui, mon oncle Tobie, pour prouver que son -califourchon étoit réellement un califourchon, -ne se servoit d'autre argument que de monter -dessus et de le faire courir.—Il laissoit -aux passans à décider le point en question.</p> - -<p>Mon oncle Tobie le montoit avec tant de -plaisir… Il portoit si bien mon oncle Tobie, -qu'il s'inquiétoit fort peu de ce que le monde -disoit et pensoit de lui à ce sujet.</p> - -<p>Mais il est temps cependant, ou jamais, -que je vous en fasse la description.—Une -chose encore pourtant avant tout!—Souffrez -que je vous apprenne comment mon oncle -Tobie en fit l'acquisition. J'aime à procéder -régulièrement dans ce que je fais.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch27">CHAPITRE XXVII.<br /> -<i>Un peu de patience.</i></h2> - - -<p>La blessure que mon oncle Tobie reçut dans -l'aine, au siége de Namur, le rendit absolument -incapable de servir; on le renvoya -en Angleterre pour se faire guérir.—</p> - -<p>Il se trouva réduit à passer quatre années -entières, tantôt dans son lit, tantôt dans sa -chambre.—Il souffroit horriblement.—Les -exfoliations successives de l'os pubis, et du -bord extérieur du coxendis, étoient la cause, -madame, des douleurs aiguës qu'il ressentoit.—Ces -deux os avoient été terriblement brisés, -et l'irrégularité de la pierre détachée du parapet, -y avoit autant contribué que sa grosseur, -quoiqu'elle fût très-grosse;—ce qui -faisoit dire au chirurgien que la pesanteur -de la pierre avoit fait plus de tort à l'aine -de mon oncle Tobie, que la force avec laquelle -elle l'avoit frappé.—Et c'est un grand -bonheur, ajoutoit-il.</p> - -<p>C'est dans ce temps-là que mon père commençoit -à monter sa maison de commerce -à Londres.—Les deux frères étoient unis -par l'amitié la plus cordiale.—Mon père -craignit que mon oncle Tobie ne fût pas si -bien soigné ailleurs que chez lui, et il lui -céda le plus beau et le plus commode de ses -appartemens… Mais ce qui marquoit encore -son affection, c'est qu'il ne venoit pas un -ami, pas une connoissance à la maison, qu'il -ne les menât voir son frère Tobie, pour le -dissiper et l'amuser par leurs propos.</p> - -<p>L'histoire de la blessure d'un militaire en -soulage la douleur.—C'étoit du moins l'idée -de tous ceux qui venoient voir mon oncle, -et la conversation se tournoit presque toujours -sur ce sujet;—ensuite sur le siége.—</p> - -<p>On s'imagine bien que ces discours plaisoient -beaucoup à mon oncle. Il est même -sûr que sans quelques embarras imprévus -qu'ils lui causèrent, il en auroit reçu beaucoup -de soulagement; mais ces contre-temps -furent terribles.—Ils augmentèrent sa douleur; -sa guérison fut prolongée de plus de -trois ans, et s'il n'avoit heureusement trouvé -lui-même un expédient pour se tirer d'affaire, -ils l'auroient fait descendre dans le -tombeau.—</p> - -<p>Il vous est sûrement impossible de deviner -de quelle nature étoient ces embarras cruels -de mon oncle Tobie.—Si vous le pouviez, -j'en rougirois, et ce n'est ni en parent, ni -en homme, ni en femme.—J'en rougirois -comme auteur.—Je suis si flatté de ce que -le lecteur, jusqu'à présent, n'a pu prévoir -la moindre chose de ce que j'allois dire!—Et -quelle honte ne seroit-ce pas pour moi -si je lui préparois le moyen d'être plus pénétrant. -Je suis, sur ce point, d'une humeur -si singulière, si délicate, si susceptible, que -je déchirerois la page que je vais écrire, si -vous pouviez seulement, monsieur, faire une -conjecture probable sur ce que j'y dirai. Mais -qu'ai-je à craindre? Sais-je moi-même ce qui -sortira de ma plume?—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch28">CHAPITRE XXVIII.<br /> -<i>Enfin nous y voilà.</i></h2> - - -<p>Oui et non; c'est selon ce que vous lui -voulez, disoit Sganarelle.—La réponse étoit -équivoque, et le drôle avoit apparemment -voyagé en Gascogne ou en Irlande. Pour moi, -monsieur, je vous demande, dans les mêmes -termes, une réponse qui ait un peu plus de -franchise. Avez-vous lu l'histoire des guerres -du roi Guillaume, ou ne l'avez-vous pas lue? -Mais si je vous disois oui? En ce cas, je… -Mais si c'étoit non? Point de biais, je vous -prie.—Au reste, si vous l'avez lue, je ne -fais simplement que vous rappeler, et si vous -ne l'avez pas lue, je vous apprends qu'une -des plus mémorables attaques du siége de -Namur se fit par les Anglois et les Hollandois, -sur la pointe de la contr'escarpe avancée -au-devant de la porte Saint Nicolas.—Rien -n'est peut-être plus intéressant. La pointe -de la contr'escarpe couvroit la grande écluse, -et les Anglois se trouvèrent exposés à tous -les dangers du feu qui partoit de la contre-garde -et du demi-bastion de Saint-Roch.—Je -vous assure qu'il n'y faisoit pas bon. Le -succès de cette chaude dispute fut que les -Hollandois se logèrent dans la contre-garde;—les -Anglois de leur côté s'emparèrent du -chemin couvert de la porte Saint-Nicolas. Les -officiers françois, l'épée à la main, sur le -glacis, et avec toute la bravoure qu'ont des -officiers françois, s'opposèrent inutilement -à cette impétuosité de courage.—La contre-garde -et le chemin couvert furent emportés; -les gazettes en parlèrent dans le temps.</p> - -<p>Mais des gazettes ne sont que des gazettes. -Mon oncle Tobie avoit été témoin oculaire -de cette action, et cela valoit bien mieux.—Il -n'étoit jamais plus éloquent, plus exact, -plus minutieux dans ses détails, que quand -il en faisoit la relation. On dit que l'on exprime -bien ce que l'on conçoit bien. C'étoit -cependant là l'embarras de mon oncle Tobie. -Un autre n'en eût peut être pas eu; mais -lui vouloit faire suivre à ses auditeurs les -progrès de l'attaque, depuis le commencement -jusqu'à la fin. Il étoit par conséquent obligé -de leur parler de scarpe, de contr'escarpe, -de glacis, de chemin couvert, de demi-lune, -de ravelin, et c'étoit-là où il s'embrouilloit. -Comment leur faire saisir la différence qu'il -y avoit entre tous ces ouvrages? La difficulté -d'être intelligible et de leur donner des idées -claires, lui causoit des peines inexprimables; -et si mon cher oncle Tobie ne murmuroit -pas contre la pauvreté de la langue, il se -faisoit au moins des reproches de ne pas la -savoir assez bien.</p> - -<p>Les amateurs qui en parlent, confondent -souvent les termes eux-mêmes, et mon oncle -Tobie ne devoit pas se fâcher si fort; mais -il auroit voulu ne point ennuyer ceux qui -l'écoutoient.</p> - -<p>Il est sûr qu'à moins qu'ils n'eussent beaucoup -de pénétration, ou qu'il ne fût lui-même -dans une heureuse veine, il lui étoit presque -impossible de n'être pas obscur.</p> - -<p>L'endroit surtout qui le désoloit le plus, -étoit l'attaque de la contr'escarpe de la porte -Saint-Nicolas. Cet ouvrage s'étendoit depuis -le bord de la Meuse jusqu'à la grande écluse, -et le terrain, dans cet espace, étoit de tous -côtés si entre-coupé de digues, de tranchées, -de fossés, d'éclusettes… Oh! c'est-là qu'il -se trouvoit perdu, arrêté, sans savoir de -quel côté il pourroit aller et venir, s'il avanceroit, -s'il reculeroit… Dans cette situation -critique, il étoit souvent forcé d'abandonner -son récit.</p> - -<p>Le chagrin que ces contre-temps lui causoient -ne peut se concevoir. Mon père, par -amitié pour lui, faisoit circuler sans cesse de -nouvelles connoissances et de nouveaux curieux -dans son appartement. On lui parloit -de sa blessure. De sa blessure, on passoit -au siége, et du siége à ses particularités; et -si tout cela amusoit mon oncle Tobie, mon -oncle Tobie ne s'en trouvoit pas moins désespéré -de ne pouvoir faire comprendre ce -qu'il vouloit dire.</p> - -<p>Ce n'est pas cependant qu'il manquât de -présence d'esprit. Il savoit tout aussi bien -qu'un autre conserver toutes les apparences: -mais quand il ne pouvoit sortir du ravelin -sans entrer dans la demi-lune, ni quitter le -chemin couvert sans passer dans la contr'escarpe, -ni franchir la digue sans courir le -risque de tomber dans le fossé, on conçoit -qu'il avoit bien des raisons de se chagriner, -et de murmurer intérieurement. Ces petits -accidens, par malheur, lui arrivoient fort -souvent.</p> - -<p>Si vous n'avez pas lu Hippocrate, ô mon -cher lecteur! je ne doute point que des déplaisirs -aussi minces ne vous paroissent des -bagatelles; mais ne prononcez point, s'il vous -plaît, sans connoissance de cause. On juge -presque toujours mal quand on n'est pas -instruit.—Lorsqu'on sait un peu son Hippocrate, -ou que l'on connoît seulement le -docteur T… on sait de reste que les passions -et les affections de l'esprit ont les plus -grandes influences sur la digestion. Pourquoi, -je vous prie, n'en auraient-elles pas aussi-bien -sur une blessure, que sur un dîner?… -C'étoit ce qu'éprouvoit mon oncle Tobie. -Les paroxismes, les redoublemens aigus de -la douleur augmentoient à toutes les heures -du jour, par le désagrément de ne pouvoir -s'expliquer aussi bien qu'il l'auroit désiré.</p> - -<p>Il avoit beau faire, sa philosophie lui refusoit -sur ce point ses secours; peut-être -même ne les souhaitoit-il pas.</p> - -<p>Enfin, après trois mois de peines, il résolut -de s'en débarrasser d'une manière ou -d'autre.</p> - -<p>Un matin, qu'il étoit couché sur le dos, -seule attitude que sa blessure dans l'aine lui -permettoit de prendre, il lui vint tout-à-coup -une idée. C'est que, s'il pouvoit trouver une -exacte et ample description des fortifications -de la ville et de la citadelle de Namur et des -environs, cette découverte le soulageroit -infiniment. Les environs surtout étoient de -conséquence. C'est à trente toises de l'angle -tournant de la tranchée, vis-à-vis de l'angle -saillant du demi-bastion de Saint-Roch, -qu'il avoit reçu sa blessure. Quel plaisir pour -lui, quand il en seroit-là, de pouvoir ficher -une épingle dans l'endroit même où la pierre -l'avoit frappé!</p> - -<p>Ce qu'il désiroit lui réussit. Il eut une belle -carte; et délivré dès ce moment d'une multitude -d'explications aussi pénibles que difficiles, -il n'eut presque autre chose à faire -que des démonstrations.—Mais le gain le -plus agréable, le plus précieux qu'il y fit, -fut un goût décidé pour l'architecture militaire… -Il ne pensoit, ne lisoit, ne parloit -que de fortifications.—Les fortifications -devinrent sa marotte chérie.—C'étoit son -ame, sa vie.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch29">CHAPITRE XXIX.<br /> -<i>Ce qu'on a déjà vu.</i></h2> - - -<p>J'aime assez le dieu Comus; je loue les -bienfaisantes ames qui lui font des sacrifices, -et qui invitent leurs amis à y participer.—Vive -la bonne chère! vive le bon vin! et -vive le bon feu, quand il fait froid!—Avec -tout cela, cependant, il faut de la précaution. -Je connois des gens, qui, faute -de savoir arranger les choses, ne font la -dépense d'un repas, que pour se faire moquer -d'eux, et donner prise aux sarcasmes. -C'est ordinairement de ceux qui n'y sont pas -invités que viennent les épigrammes: ils -cherchent à se venger par le ridicule, du -petit chagrin d'avoir été oubliés. Mais bien -souvent aussi elles partent d'un convive. -Ayez plus d'attention pour les autres que -pour lui; s'il est enclin à la critique, soyez -sûr qu'il se dédommage de cette préférence -pendant le temps même qu'il dîne à vos -dépens.—Rien n'est si sot que de s'exposer -à ces disgrâces.</p> - -<p>Il est si facile de les éviter!… Faites -comme moi, mes amis. On n'a pas toujours -des cartes toutes prêtes, pour inviter M. un -tel, et M. un tel et M. un tel… Mais -en revanche, j'ai toujours eu une demi-douzaine -de couverts de plus pour les survenans; -et vienne qui pourra, il est bien reçu. Je fais -ma cour ensuite à tous… Soyez les bien -arrivés, messieurs. Je vous baise les mains; -je suis enchanté de vous voir; il n'y a point -de compagnie qui me fasse plus de plaisir.—Agissez, -je vous prie, sans façon; vous -êtes ici chez vous: point de gêne. Allons, -mettons-nous à table, buvons frais, et vive -la joie!</p> - -<p>Six couverts surnuméraires! Un de plus, -me disois-je, ne seroit pas inutile, et j'étois -tenté de pousser ma complaisance jusques-là. -Mais un jour que la demi-douzaine étoit -remplie, un de mes amis me dit que la chose -étoit assez bien… Ce n'étoit point un de -ces railleurs de profession; mais il l'étoit par -caractère… Eh bien! eh bien! dis-je, -votre éloge ne m'excite que davantage. J'aurai -le couvert de plus à la première occasion, -et l'année prochaine, Dieu aidant, j'en aurai -un plus grand nombre…</p> - -<p>Mais, monsieur, comment se peut-il que -M. Tobie Shandy, votre oncle, un vieux -militaire, et qui, selon vous-même, n'étoit -pas un idiot, eût la tête si lourde, si embarrassée, -si…?… Que vous importe?… -Ma foi! allez-y voir.</p> - -<p>C'est ainsi, monsieur le critique, que je -pourrois vous répondre; mais je sens que -cette réponse ne seroit pas honnête. Elle ne -peut d'ailleurs convenir qu'à un homme qui -n'a pas la force de donner une raison claire -et satisfaisante des choses, ou qui ne peut -pas approfondir les causes premières de l'ignorance -et de la confusion qui règnent dans -l'esprit humain.—Que mon oncle Tobie -l'eût faite, à la bonne heure. Elle pouvoit -lui convenir. Il étoit militaire; il avoit du -courage, de la bravoure; et telle qu'elle fût, -il pouvoit la faire trouver bonne.—Mais -mon oncle Tobie, dans ces sortes d'occasions, -ne répondoit ordinairement qu'en sifflant son -air favori, son cher <i>Lila-Burello</i>, et je gage -que c'eût été là sa réponse… Mais je -l'avoue, j'en conviens, je le répète, cette -réponse ne me convenoit pas.—Il est bien -clair effectivement que j'écris en homme qui -a de l'érudition. Mes comparaisons, mes allusions, -mes commentaires, mes métaphores… -tout cela sent l'érudition. Ne faut-il pas que -je soutienne mon caractère, et que je le -contraste d'une manière convenable? Que deviendrois-je, -mon Dieu? Je serois, monsieur, -un homme perdu, si je me démentois. Au -moment où je tâcherois de prévenir le babil -indiscret d'un critique, deux autres se prépareroient -à me tomber sur le dos.—Et -voilà pourquoi je réponds ainsi.—</p> - -<p>—Dites-moi, je vous prie, monsieur, si -dans le nombre des livres, dont la lecture -vous a occupé, vous avez lu l'essai de Lock -sur l'entendement de l'esprit humain?—Ne -me répondez pas, de grâce, avec trop de -précipitation.—Je connois une foule de gens -qui citent ce livre, sans l'avoir jamais lu.—J'en -connois une foule d'autres qui l'ont lu -sans l'entendre.—Il se pourroit, sans miracle, -que vous fussiez même dans le dernier -cas… Je n'écris, comme vous savez, -que pour instruire. Eh bien! je vous dirai, -en trois mots, ce que c'est que ce livre… -C'est une histoire… Une histoire? Oui, -monsieur. Mais de qui? de quoi? de quand?… -Doucement! quelle pétulance! C'est l'histoire -de ce qui se passe dans l'esprit humain.—Ecoutez -à présent un avis. Si vous avez vous-même -l'esprit, lorsque vous parlerez de ce -livre, d'en dire autant que je viens de vous -en dire… Autant?… Vous entendez?… -Je ne dis pas plus; cela vous suffira, croyez-moi, -pour figurer passablement dans une -assemblée de métaphysiciens.</p> - -<p>—Que ceci, pourtant, ne soit dit qu'en -passant!—</p> - -<p>Mais si vous voulez vous hasarder à me -tenir compagnie, si vous voulez vous enfoncer -dans les profondeurs de cette matière, je vous -y ferai faire de grandes découvertes. Vous -apprendrez d'abord que l'obscurité et la confusion -qui règnent dans l'esprit de l'homme, -ont trois causes.</p> - -<p>C'est d'abord, mon cher monsieur, d'avoir -les organes durs; rien n'y pénètre. S'ils sont -au contraire trop flexibles, trop souples, les -objets ne font sur l'esprit que des impressions -légères qui ne s'y gravent point; c'est la seconde -cause: et la troisième vient quelquefois -de ce que la mémoire est comme un -crible qui ne peut rien retenir. J'aurois bien -pu trouver une autre comparaison; mais il -faut que celle-ci passe.—Suivez-moi maintenant, -ou plutôt appelons Finette.—Mais -que voulez-vous faire de la fille de chambre -de ma femme?… Eh bien! ne l'appelons -pas. Figurez-vous pourtant qu'elle est ici. Je -gage que je vais jeter tant de clarté sur cette -matière, que Finette la comprendra tout -aussi-bien que Mallebranche.—Finette vient -d'achever la lettre qu'elle écrivoit à Lafleur, -et vous la voyez fouiller dans sa poche droite. -Prenez, je vous prie, cette occasion de réfléchir -que les facultés des organes de la -perception ne peuvent être ni mieux figurées, -ni mieux expliquées, que par cette seule chose -que cherche Finette.—Vous voyez ce que -c'est; vos organes ne sont sans doute pas -assez épais, pour que je sois obligé de vous -dire qu'elle cherche, monsieur, un petit -morceau de cire d'Espagne… La cire -fond; elle tombe sur la lettre.—Mais voyez -ce qui doit arriver, si Finette tâtonne trop -long-temps pour avoir son dé, et que la cire -se durcisse pendant ce temps.—Il est clair -que la cire ne recevra qu'imparfaitement -l'empreinte de son dé, si elle n'y emploie -que la même force.—Finette, au lieu de -cire qui se sèche, n'en a-t-elle que de molle, -de flexible? Autre inconvénient. La cire recevra -l'empreinte; mais pour combien de -temps? Le plus léger frottement l'effacera.</p> - -<p>Supposons que la cire soit bonne, que -le dé soit bien piqué; mais que Finette l'applique -sur la cire avec trop de précipitation, -parce que sa maîtresse la sonne… Avouez, -monsieur, que le cachet de Finette ne ressemblera, -dans aucun de ces cas, à son -prototype?</p> - -<p>Eh bien! il faut savoir maintenant qu'il -n'y avoit pas un de ces cas qui fût la vraie -cause de la confusion que l'on remarquoit -dans les discours de mon oncle Tobie. C'est -pour cela que j'en ai parlé si long-temps.—J'ai -voulu imiter les plus grands physiologistes, -pour faire voir d'où elle ne provenoit -pas.</p> - -<p>Mais n'a-t-on pas vu que j'ai indiqué d'où -elle provenoit? Quelle source intarissable -d'obscurités pour le passé, le présent et le -futur! l'inconstance et la mobilité des mots -ont toujours jeté dans l'embarras l'entendement -le plus subtil, le plus pénétrant, le -plus élevé.—On croit concevoir une chose… -Un mot survient, et vous voilà arrêté tout -court.</p> - -<p>L'histoire des siècles passés en fournit mille -exemples. Quelles terribles disputes les mots -n'ont-ils pas occasionnées et perpétuées! Quels -torrens d'encre et de fiel n'ont-ils pas fait -couler!—Pour moi, qui suis de bon naturel, -je n'en puis pas lire les terribles relations -sans répandre des larmes.</p> - -<p>Critique modéré, pesez tout ceci! Considérez -par vous-même combien de fois vos -discours, vos écrits, vos connoissances ont -souffert par cette seule cause!—Rappelez-vous -de quels débats, de quel bruit les écoles -ont retenti au sujet du pouvoir et de l'esprit, -des essences et des quintessences, des substances -et de l'espace! Ne voulez-vous point -vous ressouvenir de ces misères humaines? -Hélas! on vous a peut-être quelquefois traîné -au barreau. Quelle abondance de paroles sur -des mots qui n'ont point de signification déterminée, -et que personne n'entend! Vous -en avez frémi! Ne soyez donc point surpris -des embarras de mon oncle Tobie, et laissez -couler une larme de compassion sur son escarpe -et sur sa contr'escarpe, sur son glacis -et sur son chemin couvert, sur son ravelin -et sur sa demi-lune. Ce ne fut point par -idée qu'il courut risque de la vie en envenimant -sa blessure; ce fut par des mots.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch30">CHAPITRE XXX.<br /> -<i>Trop est trop.</i></h2> - - -<p>Mon oncle Tobie n'eut pas si-tôt son plan -des fortifications de Namur, qu'il se mit à -l'étudier avec le plus grand empressement. -Il n'y avoit rien de plus intéressant pour lui -que sa guérison; elle dépendoit du calme -des passions de son esprit, et il étoit absolument -nécessaire qu'il se rendît tellement -maître de son sujet, que lorsque l'occasion s'en -présenteroit, il en pût parler sans émotion.</p> - -<p>Il y donna quinze jours dans l'application -la plus constante. Au bout de ce temps, à -l'aide de quelques explications qui étoient -sur la marge, et de l'architecture militaire -de Gobésius, traduite du flamand, il parvint -à donner à ses discours une clarté dont on -pouvoit être satisfait; ce n'étoit cependant -là que le premier degré. Deux mois de plus -n'étoient pas écoulés, que mon oncle Tobie -planoit, pour ainsi dire, sur son sujet. Il auroit -pu faire, au besoin, et dans le plus grand -ordre, l'attaque de la contr'escarpe avancée. -Plus initié dans l'art que le premier motif -qu'il avoit eu ne l'exigeoit, il pouvoit à son -gré passer la Meuse et la Sambre, insulter -les lignes de Vauban, se porter sur l'abbaye -de Salsines, revenir sur ses pas, et donner -aux curieux qui l'écoutoient, une relation -aussi distincte de chaque opération du siége, -que de l'action où il eut l'honneur de recevoir -sa blessure à la porte Saint-Nicolas.</p> - -<p>Mais le désir d'apprendre est comme la -soif des richesses, qui devient plus âpre à -mesure qu'elle se satisfait.—C'est ce qu'éprouvoit -mon oncle Tobie. Plus il étudioit -sa carte, et plus il prenoit de goût à l'étude -de l'art. C'étoit une source délicieuse où il -buvoit à longs traits, sans cependant pouvoir -étancher l'ardeur qui le dévoroit. Les -fortifications de Namur ne furent bientôt plus -suffisantes. La première année qu'il fut obligé -de passer dans sa chambre, n'étoit pas encore -entièrement révolue, qu'il n'y avoit peut-être -pas une seule ville fortifiée en Flandre -et en Italie dont il ne se fût procuré le plan. -Il en lisoit les descriptions; il les comparoit -et les combinoit avec l'histoire des siéges -qu'elles avoient soutenus, avec les ouvrages -anciens et modernes qui en faisoient la force. -Il y avoit tant d'aptitude, il s'y portoit avec -tant de plaisir, qu'il oublioit sa blessure, son -dîner, et jusqu'à lui-même.</p> - -<p>Mon oncle Tobie, la seconde année, se -procura les ouvrages de Ramilli et de Canateo, -traduits de l'italien. Il se donna Stévinus, -Marolis, le chevalier de Ville, Lorini, -Cohorn, Shecter, le comte de Pagan; il -acheta le maréchal de Vauban, Blondel: -il fit enfin une collection si ample d'ouvrages -sur l'architecture militaire, que Don-Quichotte -n'avoit peut-être pas une suite plus -nombreuse de livres de chevalerie, lorsque -le curé et le barbier firent l'invasion de sa -bibliothèque.</p> - -<p>Mais tout cela ne suffisoit pas. Mon oncle -Tobie, dans la troisième année, vers le mois -d'août 1699, jugea qu'il ne pouvoit se dispenser -de prendre quelque teinture de l'artillerie.—Il -voulut, comme de raison, puiser -ses connoissances dans la source primitive.—Il -lut pour cela les œuvres de Tartaglia. Il -passe pour être le premier qui ait découvert -qu'un boulet de canon, dans sa course progressive, -ne décrit pas une ligne droite. Mon -oncle Tobie voulut donc le lire, et il prouva -à mon oncle Tobie qu'il étoit absolument -impossible que le boulet conservât cette direction -dans toute sa route.</p> - -<p>—La recherche de la vérité est sans fin.—</p> - -<p>Mon oncle Tobie ne fut pas si-tôt convaincu -de la route que le boulet ne tenoit pas, qu'il -se mit dans l'esprit de savoir la route qu'il -tenoit. Alors, nouveaux auteurs, nouvelle -lecture, nouvelle application. L'ancien Maltus -tomba d'abord dans les mains de mon oncle -Tobie; vint ensuite Galilée, puis Toricelli. -Là, par certaines règles géométriques et démonstratives, -mon oncle Tobie trouva que -le boulet décrivoit une ligne parabolique. Il -trouva que le paramètre, ou le côté droit -de la section conique de cette ligne étoit à -la quantité, en raison directe, comme toute -la ligne au double de l'angle d'incidence, -formé par la culasse sur un plan horizontal, -et que le semi-paramètre… Arrêtez! mon -cher oncle Tobie, arrêtez! n'avancez pas un -pas de plus dans ce sentier épineux! il est -hérissé de difficultés; c'est un labyrinthe d'où -l'on ne peut sortir qu'avec mille peines. Dans -quels embarras inextricables ne vous jeteroit -pas la vaine poursuite de ce fantôme qui -vous paroît si charmant, et que vous appelez -la science? O mon oncle! fuyez, fuyez-le -comme un serpent dangereux. Est-il donc -si nécessaire qu'avec votre blessure dans l'aine, -vous passiez des nuits entières? que vous -vous échauffiez le sang? que vous vous rendiez -étique? Hélas! vous ne ferez qu'empirer; -vos symptômes deviendront plus effrayans -pour ceux qui vous aiment… Vous verrez -cesser la transpiration insensible qui vous -seroit si salutaire; vos esprits s'évaporeront, -votre force virile s'épuisera, l'humide radical -qui donne de la souplesse à vos muscles se -desséchera; vous altérerez votre santé, et -vous attirerez vingt ans plutôt sur vous toutes -les infirmités de la vieillesse. O mon oncle! -mon cher oncle… mon cher oncle Tobie!…</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch31">CHAPITRE XXXI.<br /> -<i>Le feu prend.</i></h2> - - -<p>Un homme qui entend seulement un peu -l'art d'écrire, doit voir qu'après l'apostrophe -animée que je viens de faire à mon oncle -Tobie, il ne m'étoit plus possible de continuer -ma narration. Ce que j'aurois dit eût -paru froid, insipide.—Aussi ai-je mis fin, -sur-le-champ, à mon chapitre. Je n'étois -pourtant qu'au milieu de mon histoire! Mais -on n'y perdra rien.</p> - -<p>Les écrivains de ma trempe ont un privilége -qui leur est commun avec les peintres. -Lorsqu'une copie trop exacte d'un portrait -pourroit rendre le tableau moins frappant, -ils choisissent le moindre mal; ils trouvent -qu'ils sont plus excusables de manquer à la -vérité qu'à sa beauté.—Cela souffre peut-être -quelque restriction; mais qu'importe? -Je n'ai fait cette comparaison que pour laisser -un peu réfroidir mon apostrophe, et je m'embarrasse -fort peu du jugement que le public -portera de la comparaison.</p> - -<p>Mon oncle Tobie, à la fin de la troisième -année, voyant que le paramètre et le semi-paramètre -de la section conique irritoient trop -sa blessure, quitta, avec un peu d'humeur, -l'étude de l'artillerie.—Mais ne croyez pas -que ce fût pour s'abandonner au repos et -à l'oisiveté. Il se livra tout entier à la partie -pratique des fortifications, dont l'agrément -le captiva avec une force redoublée, comme -celle d'un ressort long-temps comprimé.—</p> - -<p>Mon oncle Tobie, qui, jusqu'alors avoit -eu pour habitude de changer de chemise tous -les jours, commença dans ce temps à en -changer moins régulièrement. Son barbier -venoit très-souvent en vain. A peine donnoit-il -le temps à son chirurgien de panser sa blessure. -Son esprit étoit si occupé ailleurs, il -étoit si étendu sur d'autres objets, qu'il lui -demandoit très-rarement comment elle alloit; -mais l'éclair n'est pas plus prompt. Une étincelle -qui tombe sur un baril de poudre ne -fait pas une plus subite explosion. Tout-à-coup -voilà mon oncle Tobie qui commence -à soupirer après sa guérison, qui se plaint -à mon père, qui querelle le chirurgien.—Il -l'entend monter un matin;… aussitôt il -ferme ses livres, cache ses instrumens, et -lui reproche avec aigreur la lenteur de son -rétablissement. Combien y a-t-il que j'en devrois -être quitte! combien de douleurs! quelle -contrainte d'être obligé de garder ma chambre -pendant quatre années entières! Ah! sans -l'amitié du meilleur des frères, ajouta-t-il, -sans le courage qu'il m'inspire, il y a long-temps -que j'aurois succombé à mes malheurs.</p> - -<p>Mon père étoit présent, et mon oncle mettoit -tant d'énergie à ses plaintes, que mon -père en versa des larmes.—C'est ce qu'on -n'attendoit pas. Mon oncle Tobie n'étoit pas -naturellement éloquent: cela n'en fit que -plus d'effet. Le chirurgien en demeura confus.—Ce -n'est pas que le malade n'eût bien raison -de s'impatienter; mais cette impatience étoit -également inattendue. Il y avoit quatre ans -que le chirurgien le soignoit, et jamais il -ne lui étoit échappé, pendant ce temps, le -moindre mécontentement:—il avoit toujours -été la soumission et la patience même.</p> - -<p>Nous perdons quelquefois le droit de nous -plaindre, en différant de le faire.—Mais -alors nous triplons de force… Le chirurgien -en fut étourdi, et son étonnement augmenta, -lorsqu'il vit que mon oncle ne finissoit pas -ses reproches et ses lamentations; qu'il vouloit -être guéri sur-le-champ, et que, s'il ne l'étoit -pas, il enverroit chercher le chirurgien -du roi pour achever sa besogne.</p> - -<p>Le désir de la vie et de la santé est si naturel -à l'homme! l'envie de respirer librement -le grand air est une passion qui le quitte -si peu! Mon oncle Tobie en étoit aussi dominé -que tous ceux de son espèce. Il n'étoit -donc pas surprenant qu'il désirât sa guérison, -ni qu'il souhaitât prendre l'air après une si -longue captivité.—Mais, je vous l'ai déjà -dit, rien ne se faisoit, rien ne s'opéroit dans -ma famille comme dans les autres. Le temps -où les désirs de mon oncle se manifestèrent, -la manière dont il les fit éclater, avoit sûrement -quelque raison particulière. Eh! oui, -sans doute; mais cela se développera dans -le chapitre suivant. J'avoue qu'il sera temps -alors de revenir écouter, au coin du feu, -la fin de la phrase de mon oncle Tobie.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch32">CHAPITRE XXXII.<br /> -<i>Trim.</i></h2> - - -<p>Lorsqu'une passion tyrannise un homme, -ou, ce qui est la même chose, lorsqu'il se -laisse emporter par son <i>dada</i> chéri, la raison, -la prudence n'ont plus d'empire sur lui; elles -l'abandonnent.</p> - -<p>La blessure de mon oncle Tobie se guérissoit. -Dès que le chirurgien fut revenu de -sa surprise, et qu'il lui eut laissé la liberté -de parler, il lui dit qu'elle commençoit à -prendre du vif, et que si par hasard il ne -survenoit point d'autres exfoliations, il espéroit -qu'elle seroit cicatrisée dans cinq ou six -semaines… Le son d'autant d'olympiades, -six heures auparavant, eût porté dans l'esprit -de mon oncle Tobie l'idée d'un temps plus -court. Mais la succession de ses pensées étoit -devenue si rapide, il étoit si impatient d'exécuter -le dessein qu'il avoit formé… Ma foi! -il n'y eut plus moyen; et sans consulter davantage -qui que ce fût au monde, ce qui, -par parenthèse, est fort bien fait, quand on -est déterminé à ne prendre l'avis de personne; -mon oncle Tobie, sans hésiter, ordonna à -son domestique Trim de faire des paquets -de linge et de charpie, de louer un carrosse à -quatre chevaux, et de le faire trouver à la -porte à midi précis. C'étoit l'heure où il savoit -que mon père seroit à la bourse. Ainsi, point -d'obstacles à essuyer. Trim ne se fit pas répéter -l'ordre. De son côté, mon oncle Tobie -laissa un billet de banque sur la table pour -payer le chirurgien. Il écrivit à mon père -une lettre de tendres remercîmens; et cela -fait, mon oncle Tobie, soutenu, d'un côté, -par sa béquille, et soulevé de l'autre par -Trim, monta en carrosse avec ses cartes, ses -livres de fortifications, ses règles, ses compas, -et partit pour son domaine de Shandy.</p> - -<p>Un départ aussi précipité avoit une raison: -la voici.</p> - -<p>La table qui étoit dans la chambre de mon -oncle Tobie, étoit un peu petite pour le grand -nombre de cartes, de livres et d'instrumens -dont elle étoit chargée. En étendant la main -pour prendre sa tabatière, il fait glisser son -grand compas. Il veut se baisser pour ramasser -le compas, et son étui de mathématique tombe -avec les mouchettes. Autre malheur! Il veut -attraper les mouchettes pendant qu'elles -tombent, et il ne réussit qu'à pousser par -terre Blondel, et le comte de Pagan sur -Blondel.</p> - -<p>Un homme impotent, tel qu'étoit mon oncle, -ne pouvoit pas remédier à tant d'accidens -de lui-même. Il sonna son domestique Trim.—Vois -ce désordre, Trim, lui dit mon oncle.—Il -faut nécessairement, Trim, que j'aie -une table plus grande. Ne pourrois-tu pas -prendre ma règle, et mesurer la longueur -et la largeur de celle-ci, et m'en faire faire -une autre deux fois plus longue et deux fois -plus large? Oui, monsieur, répliqua Trim, -et cela sera même bientôt fait. Mais j'espère, -ajouta-t-il, que monsieur se portera bientôt -assez bien pour aller à sa maison de campagne… -Monsieur se plaît tant aux fortifications, -qu'il pourroit s'y amuser à merveille! -Trim avoit été caporal dans la compagnie -de mon oncle. Ce n'étoit pas son vrai nom; -il s'appeloit James Buttler; mais on lui avoit -donné ce sobriquet au régiment, et mon oncle -Tobie ne l'appeloit jamais autrement, à moins -qu'il ne fût fâché contre lui.</p> - -<p>Un coup de feu qu'il reçut au genou gauche, -à la bataille de Lauden, deux ans avant l'affaire -de Namur, l'avoit mis hors d'état de -servir. Il étoit adroit, et on l'aimoit dans -le régiment. Mon oncle Tobie le prit pour -domestique, et l'on peut dire qu'il lui fut -très-utile. Il lui avoit servi à-la-fois de -valet, de palefrenier, de barbier, de cuisinier, -de tailleur, et de garde-malade en campagne, -et en quartier d'hiver, et depuis, il -l'avoit toujours servi avec beaucoup d'affection -et de fidélité.</p> - -<p>Mon oncle Tobie l'aimoit; leurs connoissances -réciproques avoient même fortifié l'attachement -qu'ils avoient l'un pour l'autre. -Trim, attentif aux discours de son maître -sur les fortifications, avoit fait des progrès -dans la science: il lisoit, avec cela, les mêmes -livres que mon oncle; il observoit ses plans, -ses marches, ses combinaisons.—Le garçon -de cuisine de mon père, et la femme de chambre -de ma mère le croyaient pour le moins aussi -instruit que mon oncle Tobie lui-même.</p> - -<p>Je n'ai plus qu'un coup de pinceau pour -achever le caractère du caporal Trim: c'est -la seule ombre qu'il y ait à son tableau. Mais -enfin, Trim avoit ce défaut: il aimoit à donner -des conseils, ou plutôt, il aimoit à s'écouter -parler.—Avouons pourtant qu'il étoit si respectueux, -si soumis, qu'on pouvoit aisément -le tenir dans le silence, quand il n'avoit pas -commencé à discourir. Mais si malheureusement -on lui permettoit une fois d'ouvrir la -bouche, il n'y avoit point de fin; rien ne -pouvoit arrêter la volubilité de sa langue. -Son habitude étoit d'entre-mêler toujours ses -discours du titre ou de la qualité de ceux -à qui il parloit, et il ne parloit qu'à la troisième -personne. A dire vrai, Trim étoit assommant. -Cependant son respect plaidoit si -fortement en faveur de son élocution, qu'il -n'étoit pas possible de se fâcher.—D'ailleurs, -mon oncle ne se trouvoit que rarement incommodé -de sa manière de parler; plus rarement -encore se fâchoit-il contre lui… Il -aimoit l'homme, et mon oncle, mon oncle -Tobie ne regardoit un domestique fidelle, -que comme un humble ami. Il ne pouvoit -pas prendre sur lui de le faire taire. Tel étoit -donc le caporal Trim, et tel étoit aussi mon -oncle Tobie vis-à-vis de lui.</p> - -<p>Si je l'osois, continua Trim, je dirois sur -cela mon avis à monsieur; je lui expliquerois -avec franchise ma façon de penser. Dis, Trim, -dis, reprit mon oncle Tobie; parle, parle -sur ce sujet sans rien craindre.</p> - -<p>En ce cas, continua Trim, en relevant -ses cheveux, et en se tenant aussi droit que -s'il eût marché à la tête de sa division.—</p> - -<p>Eh bien! en ce cas, Trim, dit mon oncle -Tobie…</p> - -<p>Ma foi! monsieur, continua-t-il en avançant -un peu sa jambe blessée, et en montrant -de sa main droite un plan de Dunkerque qui -étoit attaché à la tapisserie avec des épingles, -ma foi! c'est qu'à mon avis tous ces ravelins, -ces bastions, ces courtines, ces ouvrages à -cornes que je vois là sur du papier, ne font -qu'une bien triste figure. Quelle différence -de ce que monsieur et moi pourrions faire, -si nous étions seuls à la campagne! Il n'y -auroit pas de comparaison. Pourvu que nous -eussions seulement un demi-arpent de terre, -je suis sûr que nous ferions des choses surprenantes.—Voilà -l'été; c'est un charme. -Monsieur seroit assis au grand air, pourroit, -sans se fatiguer, me donner la… nographie…—l'Ichnographie, -dit mon oncle.</p> - -<p>De la ville ou de la citadelle qu'il jugeroit -à propos d'assiéger… Et je me laisserois -plutôt tuer sur le glacis, que de ne la pas -fortifier selon ses intentions.—En effet, si -monsieur daignoit me donner le dessein de -la polygone avec ses lignes, ses angles, et -cela d'une manière exacte…</p> - -<p>Et c'est ce que je puis faire, dit mon oncle -Tobie…</p> - -<p>Je commencerois par le fossé, et si monsieur -m'en désignoit la largeur, la profondeur…</p> - -<p>Je le ferois à un cheveu près, Trim, s'écria -mon oncle Tobie.</p> - -<p>Je jeterois la terre vers la ville pour former -l'escarpe, et du côté de la campagne pour -faire une contr'escarpe.</p> - -<p>Fort bien, Trim, dit mon oncle Tobie; -tout cela est à merveille.</p> - -<p>Et quand j'en aurois achevé les talus, à la -satisfaction de monsieur, je disposerois le -glacis de manière, en le couvrant de gazon, -qu'il égaleroit les plus belles fortifications de -Flandre.—Monsieur sait ce que c'est que des -gazons, comment on doit les poser… Les -murs, les parapets en doivent être garnis; il -n'y a rien de meilleur que le gazon…</p> - -<p>Tu as raison, Trim, les plus célèbres ingénieurs -en font usage, dit mon oncle.</p> - -<p>Monsieur sait bien qu'ils valent cent fois -mieux qu'une façade de pierre ou de brique…</p> - -<p>Je sais, dit mon oncle en remuant la tête, -qu'ils valent mieux à certains égards.—Les -boulets pénètrent et s'amortissent dans le -gazon…</p> - -<p>Et ne font point tomber de décombres, dit -Trim.</p> - -<p>Dans le fossé, dit mon oncle.</p> - -<p>Qui le comblent, ajouta Trim.</p> - -<p>Et facilitent le passage, reprit mon oncle.</p> - -<p>A tout un bataillon… dit Trim…</p> - -<p>Comme cela arriva à la porte Saint-Nicolas! -s'écria mon oncle Tobie.</p> - -<p>Monsieur entend mieux ces choses, dit -Trim, que tous les officiers qui sont au service -de sa majesté; et s'il vouloit abandonner -le projet de la table pour aller à la campagne, -je lui jure que je ferois sous ses ordres des -fortifications où rien ne manqueroit. Les -batteries, les fossés, les sappes, les palissades, -que sais-je? Je suis sûr qu'on viendroit de -vingt milles à la ronde voir ce que nous -ferions…</p> - -<p>Le rouge montoit au visage de mon oncle -Tobie à chaque mot que disoit Trim. Mais -qu'on ne croie pas que ce fût une rougeur -de honte, de modestie ou de colère… Elle -étoit de plaisir, de joie… Le projet de Trim -l'animoit et le mettoit en feu… Trim, dit mon -oncle Tobie, tu en as assez dit.</p> - -<p>Nous pourrions commencer la campagne, -dit Trim, le même jour que le roi sortiroit -de quartier avec ses alliés… Nous écraserions, -nous abymerions les villes avec autant d'aisance -qu'eux… En voilà assez de dit, Trim, -s'écria mon oncle Tobie… Il suffiroit, comme -je l'ai déjà dit, que monsieur, assis dans son -fauteuil, me donnât ses ordres… je… C'en -est assez, Trim, n'en dis pas davantage! Le -plaisir et l'amusement de monsieur… Mais ce -n'est encore rien que cela; il respireroit un -bon air; ce seroit un exercice agréable qui -contribueroit à sa santé; sa blessure ne tiendroit -pas un mois…</p> - -<p>Je goûte ton projet, Trim; c'en est assez, -dit mon oncle, en fouillant dans sa poche.</p> - -<p>En ce cas, si monsieur le veut, j'irois, dès -ce moment, acheter une bêche de pionnier, -que nous emporterions avec nous… Je prendrois -aussi une pelle, une pioche, une paire -de… En voilà assez, Trim, dit mon oncle, -tout extasié, et en levant une jambe. Il lui -mit aussitôt une guinée dans la main… Trim, -lui dit-il, va mon enfant, n'en dis pas davantage; -va, mon garçon, va, descends sur-le-champ, -et apporte-moi mon souper tout de -suite.</p> - -<p>Trim descend rapidement et remonte presque -aussitôt avec le souper de son maître. -Mais ce fut en vain. Le plan, les opérations, -le zèle de Trim avoient frappé si fortement -l'esprit de mon oncle Tobie, qu'il ne put ni -boire ni manger. Trim, dit mon oncle Tobie, -mets-moi au lit. Hélas! ce fut la même chose. -L'imagination de mon oncle Tobie étoit si -échauffée, qu'il ne put dormir. Plus il pensoit -au projet de Trim, plus il étoit enchanté. Il -s'en falloit encore plus de deux heures qu'on -ne vît le jour, qu'il avoit déjà pris sa résolution. -Il avoit concerté avec Trim tous les -moyens de décamper, dès le lendemain, avec -sûreté.</p> - -<p>Mon oncle Tobie avoit une jolie maison -de campagne dans le village de Shandy, qui -appartenoit à mon père. Elle lui venoit d'un -legs qu'un vieil oncle lui avoit fait, et pouvoit -lui rapporter cent livres sterling de revenu. -Il y avoit derrière cette maison un -potager d'environ un demi-arpent, et au -bout de ce potager, étoit un beau tapis verd -qui servoit de jeu de boule. Il étoit à-peu-près -de l'étendue que le souhaitoit Trim. Une haie -épaisse d'ifs le séparoit du potager. Trim -n'eut pas sitôt désiré d'avoir un demi-arpent -de terre pour y faire ce qu'on voudroit, que -ce jeu de boule, sur un tapis verd, se présenta -tout-à-coup à l'imagination de mon -oncle Tobie; et c'est-là ce qui fut la cause -physique de son changement de couleur, de -ce vermillon foncé qui se répandit sur son -visage.</p> - -<p>Jamais amant n'eut un désir plus vif de -revoir sa maîtresse chérie, que celui dont -mon oncle Tobie se sentit animé pour mettre -ce plan à exécution, et pour en jouir en -particulier.—Oui, cette circonstance flattoit -mon oncle, et le local sembloit disposé de -manière à seconder ses souhaits. La haie d'ifs -étoit si haute qu'elle déroboit le tapis verd -à la vue de ceux qui pouvoient être dans la -maison; et il étoit entouré, des autres côtés, -par des halliers de houx, d'aubépine, et -d'autres arbrisseaux fleuris, si épais, qu'ils -étoient impénétrables aux yeux des curieux. -L'idée de n'être pas vu augmentoit le plaisir -que goûtoit d'avance mon oncle Tobie. Mais -vaine imagination! Vos ifs, cher oncle, sont -bien élevés, vos houx sont bien piquans, -vos épines sont bien touffues; le lieu que -vous choisissez est bien retiré; et vous croyez -avec tout cela, que vous jouirez tout seul -d'un terrain qui contient un demi-arpent! -Vous croyez qu'il restera ignoré? Ah! ne vous -y trompez pas.</p> - -<p>Mon oncle Tobie et le caporal Trim ménagèrent -et conduisirent toute cette affaire -de la manière qu'ils l'avoient concertée.—Ce -que j'en dirai, ce que je dirai aussi de -l'histoire de leurs campagnes, qui ne furent -pas stériles en événemens, deviendra quelque -jour un endroit intéressant de ce drame… -Mais il est temps de changer de scène et de -retourner au coin du feu.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch33">CHAPITRE XXXIII.<br /> -<i>Les conjectures de mon Oncle.</i></h2> - - -<p>Mais, mon Dieu! que font-ils là-haut, -frère? dit mon père. Je pense, répondit mon -oncle Tobie, en ôtant la pipe de sa bouche, -comme je l'ai déjà observé, et en en faisant -tomber les cendres, je pense, dit-il, qu'il -seroit à propos de tirer le cordon.</p> - -<p>Quel tapage! Obadiah! s'écria mon père; -sais-tu d'où vient ce bruit? A peine mon frère -et moi pouvons-nous ici nous entendre parler.</p> - -<p>Pardi! monsieur, dit Obadiah, en faisant -une révérence qui lui fit baisser l'épaule gauche -d'assez mauvaise grâce, c'est que ma maîtresse -souffre beaucoup…</p> - -<p>Et pourquoi, dit mon père, Suzon court-elle -si vîte à travers le jardin?… On diroit qu'on -veut la violer.</p> - -<p>Monsieur, c'est qu'elle prend le plus court -pour aller chercher la sage-femme: ça est -pressé.</p> - -<p>La sage-femme? Malepeste! diable!… Et -je ne sais pas cela!… Eh bien! toi, Obadiah, -cours vîte seller le gros cheval, et ne fais -qu'une course pour aller chercher le docteur -Slop.—Fais-lui nos complimens. Dis-lui que -ta maîtresse est dans les douleurs, et que -je le prie de venir avec toi. Vole; il n'y a -point de temps à perdre.</p> - -<p>C'est une chose bien extraordinaire, il le -faut avouer, dit mon père à mon oncle Tobie, -dès qu'Obadiah eut fermé la porte, que ma -femme se soit obstinée à confier la vie de -mon enfant à une sage-femme ignorante, tandis -que nous avons ici près un opérateur -aussi célèbre que le docteur Slop. La vie de -mon enfant! C'est bien plus que cela. La -sienne même y est exposée, ainsi que celle -de tous les enfans que nous aurions encore -pu avoir par la suite.—Pour moi, cela me -démonte; je n'y conçois rien.</p> - -<p>Mais peut-être, dit mon oncle Tobie, que -ma sœur a agi ainsi par économie.—Bon! -bon! dit mon père. Ne faut-il pas que l'oisiveté -du docteur Slop soit payée comme s'il -faisoit l'ouvrage? Il n'en aura pas l'honneur, -et peut-être faudra-t-il le payer davantage pour -le dédommager de cette perte.</p> - -<p>C'est donc par modestie, reprit mon oncle -Tobie, dans toute la simplicité de son ame: -ma sœur ne veut apparemment pas qu'un -homme l'approche de si près…</p> - -<p>Un mouvement fit en ce moment casser -la pipe de mon père. Fut-ce dépit, fut-ce -accident? Nous saurons cela dans quelques -instans.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch34">CHAPITRE XXXIV.<br /> -<i>Contre-temps.</i></h2> - - -<p>Mon père, comme on le sait, étoit un assez -bon philosophe naturaliste.—Cela ne l'empêchoit -pas d'être un peu initié dans la philosophie -morale, et l'on voit qu'après avoir -cassé sa pipe, il devoit, en sa qualité de -philosophe, en prendre tout doucement les -deux morceaux, et les jeter au feu avec la -même tranquillité.—Mais c'est ce qu'il ne -fit pas. Il se leva au contraire avec précipitation, -et les jeta au feu avec violence.</p> - -<p>Cela seul annonçoit un peu d'humeur et -de colère; mais la manière dont il répondit -à mon oncle Tobie ne laissa plus aucun doute.</p> - -<p>Elle ne veut pas, dit mon père, en reprenant -les expressions de mon oncle Tobie, -elle ne veut pas apparemment qu'un homme -l'approche de si près! Par le ciel! frère Tobie, -vous épuiseriez la patience de Job, et il semble -qu'on prenne plaisir à me faire participer aux -peines de cet ancien patriarche… Mais en -quoi donc? répond tout surpris mon oncle -Tobie… En quoi? Et vous me le demandez? -répliqua mon père, vous? Est-il possible, -frère, qu'un homme à votre âge sache si -peu ce qui concerne les femmes?—Ma foi! -dit mon oncle Tobie, j'ignore tout ce qui -peut les regarder.—Et il me semble que le -choc que je reçus l'année qui suivit la démolition -de Dunkerque, dans mon affaire -avec la veuve Wadman, et qui ne venoit que -de mon ignorance, justifie assez l'aveu que -je fais, que je ne connois point les femmes, -que je ne prétends point les connoître, et -que je ne veux pas connoître davantage ce -qui peut les regarder… Il me semble! -Il me semble! dit mon père impatienté. Eh -bien! il me semble à moi, frère Tobie, que -vous devriez au moins savoir distinguer le -bon côté d'une femme d'avec le mauvais.—</p> - -<p>J'ai lu dans le chef-d'œuvre d'Aristote, -que lorsqu'un homme pense à une chose -passée, il baisse les yeux vers la terre; et -qu'il les lève au contraire vers le ciel quand -il songe à l'avenir.</p> - -<p>Apparemment que mon oncle Tobie ne -songeoit ni au passé, ni au futur: il regardoit; -mais c'étoit horizontalement.</p> - -<p>Le bon côté d'une femme! disoit-il entre -ses dents.—Son bon côté!… Je ne sais, -frère Shandy, dit-il tout haut, ce que cela -veut dire; je n'y conçois rien. L'homme de -la lune en sait plus que moi sur ce chapitre.</p> - -<p>Eh bien! frère Tobie, dit mon père, je -vais vous l'expliquer.</p> - -<p>Volontiers; j'écoute.</p> - -<p>Si un homme, dit mon père, en remplissant -une nouvelle pipe, s'assied tranquillement, -et qu'il considère la forme, la figure, -l'ensemble et l'accord de toutes les parties -de cet être singulier qu'on appelle femme, -et qu'il les compare analogiquement…</p> - -<p>Je n'ai jamais bien compris la signification -de ce mot, dit mon oncle Tobie…</p> - -<p>Qu'à cela ne tienne, dit mon père, je vais -vous la faire comprendre.—On entend par -analogie une certaine relation, un certain -rapport qui dif…—Ici un grand coup à -la porte coupa la parole à mon père, et rompit -sa définition au milieu d'un mot tout aussi -net que sa pipe; et c'est ainsi que se termina -la plus remarquable et la plus curieuse dissertation -que la spéculation eût peut-être -jamais produite.—Quelques mois du moins -se passèrent sans que mon père pût y revenir; -et le sujet de la dissertation n'est pas plus -problématique que la possibilité où je suis -de trouver l'occasion de la placer un jour -quelque part. Il est survenu successivement -tant de désordres, tant de revers dans nos -affaires domestiques, il est si essentiel que -j'en fasse le détail, que je ne sais quand je -pourrai songer à autre chose.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch35">CHAPITRE XXXV.<br /> -<i>Cela est clair comme le jour.</i></h2> - - -<p>Une heure et demie? Quoi! vous prétendez -qu'il y a une heure et demie de lecture depuis -que mon oncle Tobie a tiré le cordon de la -sonnette, et qu'on a donné des ordres à -Obadiah de seller le gros cheval, et d'aller -quérir le docteur Slop? Oui, je le prétends, -et l'on ne peut pas dire avec raison que je -n'ai pas, poëtiquement parlant, donné assez -de temps à Obadiah pour aller et revenir. -J'avoue pourtant, moralement et même physiquement -parlant, que l'homme avoit à -peine eu le temps, peut-être, de mettre ses -bottes.</p> - -<p>Mais cela ne change rien à ma thèse, et -si quelqu'un y trouve à redire, si quelqu'un, -sa montre à la main, a mesuré l'espace qui -se trouve entre le bruit de la sonnette et le -coup à la porte, s'il a trouvé par-là, comme -cela peut-être, que l'intervalle n'est que de -deux minutes, treize secondes, quatre tierces, -qu'en résulte-t-il? Prétendra-t-il qu'il est en -droit de m'insulter, parce qu'il s'imaginera -que j'ai violé l'unité ou plutôt la probabilité -du temps? Qu'il sache que c'est de la succession -de nos idées que nous nous en formons -une de la durée du temps et de ses -simples modes.—Voilà quelle est la véritable -horloge scholastique, et j'entends, comme -homme de lettres, que ce soit par elle que -l'on me juge.—Je récuse la juridiction de -toutes les autres horloges du monde.</p> - -<p>Il n'y a que huit milles de Shandy chez le -docteur Slop; c'est une circonstance à saisir. -Voilà Obadiah qui va et revient, et les parcourt -deux fois; il ne fait que ce chemin, -et moi, pendant ce temps, j'ai ramené mon -oncle Tobie des environs de Namur en Angleterre, -en traversant toute la Flandre.—Je -l'ai tenu malade pendant près de quatre -ans; je lui ai fait apprendre trois ou quatre -sciences que personne ne peut apprendre -parfaitement durant toute sa vie; je l'ai fait -voyager ensuite avec le caporal Trim, dans -un assez mauvais carrosse à quatre chevaux, -depuis Londres jusqu'à sa petite maison dans -le fond du comté d'Yorck, à près de deux -cent milles de la capitale.—Il y est, et -depuis long-temps. Tout cela veut dire que -l'imagination du lecteur doit être préparée à -l'apparition du docteur Slop sur le théâtre. -J'ai pensé que cela valoit pour le moins les -gambades, les airs et les mines dont on nous -régale entre les actes.</p> - -<p>Critique intraitable! quoi! vous n'êtes pas -encore satisfait?—Vous voulez toujours que -deux minutes, treize secondes, quatre tierces, -ne fassent pas davantage que deux minutes, -treize secondes, quatre tierces? J'ai dit tout -ce que je peux dire sur ce point. Mes raisons -pourroient dramatiquement me tirer d'embarras; -mais je sais que la circonstance est -telle, qu'elle pourroit me condamner biographiquement, -et faire passer mon livre pour -un roman… Non, non, il n'en sera pas -ainsi. On me serre de près, mais je termine -d'un seul trait toute dispute. Apprenez, mon -cher critique, qu'Obadiah n'étoit pas à cinquante -toises de l'écurie, lorsqu'il rencontra -le docteur Slop. Le docteur Slop eut même une -preuve très-désagréable de sa rencontre; il ne -s'en fallut presque rien qu'elle ne fût tragique.</p> - -<p>Imaginez-vous que… Mais ce chapitre est -déjà si long, qu'il vaut mieux en commencer -un autre pour faire cette histoire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch36">CHAPITRE XXXVI.<br /> -<i>Ragotin n'est pas pire.</i></h2> - - -<p>Il n'est pas aisé de se faire une idée du -docteur Slop. Le Père Labute qu'on a tant -chanté, qui boit pendant que personne ne le -voit, et qui a bu sans que personne ne l'ait -vu; le P. Labute est bien connu, même de -qui ne l'a pas vu, et je me représente aisément -sa figure… Mon imagination supplée à sa -présence. Mais le docteur Slop! le docteur -Slop est bien un autre homme, et qui ne l'a -pas vu y perd beaucoup. Figurez-vous cependant -une figure haute de quatre pieds et demi -perpendiculaires, grosse, trapue, rabougrie, -avec un dos de deux pieds et demi de large, -et qui porte un ventre au moins sesquilatéral, -qui feroit honneur à Silène.—Telles sont à-peu-près -les lignes qui forment le contour -de l'individu du docteur Slop.—Mille coups -de pinceau de plus seroient en pure perte, je -ne le ferois pas mieux connoître.—Ceux-ci, -à l'aide de l'Analyse de la beauté de M. Hogarth, -suffisent pour donner une assez juste -idée de celle du personnage.—</p> - -<p>Cet homme ainsi fait, alloit doucement, -pas à pas, et en tortillant à travers la boue, -sur les vertèbres d'un assez joli petit bidet, -mais qui à peine avoit la force de mettre les -jambes l'une devant l'autre sous un tel fardeau.—Encore -si le chemin avoit été praticable -pour aller à l'amble! Mais il ne l'étoit -pas. Cependant Obadiah, juché sur le gros -cheval de carrosse, et piquant de l'éperon, -bravoit les fondrières, et couroit à toute -bride au grand galop…</p> - -<p>Un moment, je vous prie, ceci mérite une -description réfléchie.</p> - -<p>Le docteur Slop, en apercevant de très-loin -Obadiah qui couroit de toute force dans -le même sentier, en faisant jaillir de tous -côtés la boue en forme de tourbillon, n'auroit -peut-être pas eu plus de peur de la plus -maligne comète de M. Whiston, que de le -rencontrer.—Pour ne rien dire du choc du -cheval et du cavalier, les seules flaques de -boue liquide auroient pu emporter, sinon le -docteur lui-même, au moins le bidet du -docteur.—C'est ainsi qu'il auroit jugé du -phénomène qui lui auroit frappé la vue.—Mais -quelle ne dut point être la terreur et -l'hydrophobie du docteur Slop, quand, tout-à-coup, -lorsque n'étant pas à cinquante toises -de Shandy, et presqu'à l'encoignure d'un -angle qui étoit formé par le mur du jardin, -Obadiah et son gros cheval de carrosse tournèrent -le coin subitement, et courant avec -toute la vîtesse imaginable, survinrent inopinément -sur le pauvre docteur et sur son -bidet?—Il n'étoit pas possible de trouver -une rencontre plus funeste.—Le bidet du -docteur et le docteur lui-même n'y étoient -pas plus préparés l'un que l'autre; il étoit -difficile de soutenir un choc aussi rude.—</p> - -<div class="figc"><img src="images/illu1.jpg" alt="" /></div> -<p>Hélas! que pouvoit faire le docteur Slop? -Il étoit prêtre, et se signa. Le nigaud! Il -auroit mieux fait de saisir le pommeau de la -selle.—Cela est vrai. Il auroit encore mieux -fait de s'arrêter tout court, et de ne rien faire -du tout.—En se signant, il laisse échapper -son fouet… Il veut le rattraper entre son -genou et le bord de la selle, et il perd l'étrier. -Il perd aussi son équilibre, et dans la multitude -de ces pertes, le docteur infortuné perd -la présence d'esprit; et sans attendre le choc -d'Obadiah, il abandonne son bidet à son -destin, roule diagonalement du faîte de son -cheval, et tombe comme un sac de laine, -sans se blesser, et s'enfonce d'un pied dans -la boue.</p> - -<p>Obadiah ôta deux fois son bonnet pour -saluer le docteur Slop; une fois comme il -tomboit, l'autre quand il le vit enseveli dans -la boue.—</p> - -<p>L'impertinent! c'étoit bien là le moment -de faire des politesses! Un drôle comme cela -mériteroit qu'on le châtiât, pour n'avoir pas -arrêté son cheval, n'en être pas aussitôt -descendu, et n'avoir pas aidé au docteur.—Monsieur, -point d'humeur. Obadiah fit tout -ce qu'il put dans cette occasion.—Mais le -mouvement du gros cheval de carrosse étoit -si violent, qu'il ne pouvoit pas tout faire à-la-fois.—Il -tourna d'abord trois fois autour -du docteur Slop; et ce ne fut qu'au point où -son cheval, toujours piétinant, alloit recommencer -un quatrième cercle, qu'il parvint à -l'arrêter, et ce fut avec une telle explosion -de boue, qu'il auroit infiniment mieux valu -qu'Obadiah n'eût point songé à soulager le -pauvre docteur.—Il en fut si horriblement -couvert, que jamais Docteur n'a été si crotté -de la tête aux pieds, depuis qu'il y a de la -boue et des docteurs au monde.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch37">CHAPITRE XXXVII.<br /> -<i>Combien de choses à développer.</i></h2> - - -<p>L'accident du Docteur étoit arrivé si près -de la maison, qu'Obadiah ne jugea pas à -propos d'aider le docteur Slop à remonter -sur son petit bidet. Il le conduisit, tel qu'il -étoit, à la salle où mon père, en ce moment, -faisoit sa dissertation à mon oncle Tobie, sur -la nature des femmes.—Sans fouet, sans -s'être essuyé, et tout couvert de boue, le -docteur Slop, comme le fantôme d'Hamlet, -restoit à la porte de la salle, immobile, et -sans ouvrir la bouche.—Il y fut plus d'une -minute et demie. A la fin, mené par Obadiah, -qui le tenoit par la main, il fit quelques pas, -et il est difficile de décider ce qui causa le -plus de surprise à mon père et à mon oncle -Tobie, de la présence ou de la figure du -docteur Slop.</p> - -<p>Le pauvre Docteur étoit si couvert de -fange, qu'il n'y avoit pas un seul grain de -l'explosion qui n'eût fait son effet; et c'étoit -ici une belle occasion pour mon oncle Tobie -de triompher à son tour de mon père. Quel -homme, en voyant le docteur Slop dans cet -état, n'eût pas été de son opinion? n'eût pas -décidé que ma mère ne devoit pas infiniment -se soucier de permettre qu'il l'approchât de -trop près?—C'eût été un argument <i lang="la" xml:lang="la">ad hominem</i>. -Mais mon oncle Tobie ne jugea pas -à-propos d'en faire usage. Il n'étoit pas dans -son caractère d'insulter personne.—</p> - -<p>La présence du docteur Slop, comme je -viens de le dire, n'étoit pas moins problématique, -en ce moment, que l'état dans lequel -il paroissoit. Cependant, pour le peu que mon -père y eût réfléchi, il lui auroit été facile de -résoudre ce problême. Il avoit effectivement -averti le docteur Slop, huit jours auparavant, -que ma mère étoit prête d'accoucher. Il -n'avoit rien fait dire au Docteur depuis ce -temps-là; le Docteur n'avoit rien appris; il -étoit tout naturel qu'il vînt faire un tour à -Shandy, pour voir ce qui se passoit: il y avoit -même de la politique à faire ce voyage.</p> - -<p>Mais malheureusement l'esprit de mon père -prit à gauche dans cette recherche.—Il ne -s'attacha qu'à l'action de tirer le cordon de -la sonnette, et qu'au grand coup frappé à la -porte.—C'étoit agir à la manière des critiques, -qui prennent tout à la lettre. En agissant -donc comme eux, mon père mesura -aussitôt l'intervalle qui se trouvoit entre ces -deux événemens, et s'obstina si fort à en -calculer le résultat, qu'il ne vit rien autre -chose.—Malheureuse infirmité! tu es commune -aux plus grands mathématiciens! Ils -épuisent leurs forces sur la démonstration, -et il ne leur en reste plus pour tirer le corollaire, -qui pourroit cependant être utile.</p> - -<p>L'action de tirer le cordon, et le grand -coup à la porte, firent aussi de fortes impressions -sur l'esprit de mon oncle; mais ce -fut pour y exciter des idées bien différentes.—Quelque -inconciliables qu'elles fussent, -elles lui rappelèrent le souvenir d'un fameux -ingénieur, du célèbre Stévinus.—Quel rapport -Stévinus pouvoit-il avoir avec le bruit -de la sonnette et du coup de marteau à la -porte?… C'est là un autre problême. J'en -aurai bien d'autres par la suite à résoudre, -et je devrois me hâter de donner la solution -de celui-ci. Mais voyons auparavant ce que -je dirai dans le chapitre suivant. Je sais bien -que je n'en sais pas encore un mot.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch38">CHAPITRE XXXVIII.<br /> -<i>Il ne peut rien faire.</i></h2> - - -<p>Ecrire ne diffère de la conversation que -par le nom, surtout quand on ménage cet -art comme je le fais. Un homme de bon sens -ne dit jamais ce qu'il pense en causant, et un -auteur, qui connoît les limites de la décence -et de la politesse, sait aussi où il doit s'arrêter. -Il doit respecter la pénétration et le jugement -du lecteur, et lui laisser toujours le plaisir -d'imaginer et de deviner quelque chose. Je -déteste un livre qui me dit tout, et l'on voit -bien que j'écris le mien d'après ma manière -de penser. J'ai toujours soin de laisser à l'imagination -de ceux qui me lisent, un aliment -propre à la soutenir dans une activité qui -égale la mienne.</p> - -<p>C'est à présent leur tour.—La chute du -docteur Slop, les circonstances qui la précèdent -et la suivent, sa triste apparition dans -la salle; en voilà assez pour aiguillonner l'imagination -du lecteur.—</p> - -<p>Il peut, par exemple, s'imaginer que le -docteur Slop a conté son histoire, qu'il l'a -contée avec toute l'emphase, toute l'exagération -que son esprit lui a suggérées.—Il -peut aussi supposer qu'Obadiah n'a pas oublié -la sienne, et qu'il en a fait le récit avec -un chagrin affecté, quoiqu'il eût la plus -grande envie de rire.—Il peut mettre ces -deux figures en pendant l'une vis-à-vis de -l'autre.—D'un autre côté, il peut s'imaginer -que mon père est allé voir ma mère. Enfin, -pour conclure ce travail de l'imagination, il -peut se figurer qu'il voit le docteur Slop lavé, -frotté, vergeté, plaint, et chaussé d'une paire -d'escarpins d'Obadiah, et marchant déjà vers -la porte, tout prêt à opérer.</p> - -<p>Mais trève! trève! arrêtez, docteur Slop! -N'allez pas plus loin! Suspendez l'impatience -de votre main avide!—Remettez-là, sans -façon, sous votre veste pour la tenir chaudement. -Vous ignorez les obstacles, vous ne -savez point les causes secrètes qui retardent -l'opération que vous êtes empressé de lui -faire faire. Vous a-t-on, docteur Slop, vous -a-t-on dit une clause sacrée du traité solennel -qui vous amène ici? Savez-vous qu'on vous -préfère, en ce moment, une des filles de -Lucine? Cela n'est que trop vrai; et d'ailleurs, -que pouvez-vous faire? Voyez, regardez, -tâtez, fouillez-vous. Vous avez oublié tous -vos outils. Votre tire-tête, votre forceps de -nouvelle invention, votre petite seringue, -que sais-je? Vous n'avez rien apporté. Tout -cela est dans le sac verd qui est suspendu au -chevet de votre lit, entre vos deux pistolets…</p> - -<p>Ciel! terre! mer! s'écria mon père, et que -venez-vous donc faire? Frère! vîte le cordon, -sonnez Obadiah, et qu'il aille les chercher -au grand galop, sur le cheval de carrosse.—</p> - -<p>L'emportement de mon père se calma un -peu. Dépêche-toi, Obadiah, dit mon père, -dès qu'il le vit. Je te donnerai une couronne -à ton retour. Je t'en donnerai une autre, -dit mon oncle Tobie, va vîte. Oui, dit le -docteur Slop, la chose presse.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch39">CHAPITRE XXXIX.<br /> -<i>Comme il court!</i></h2> - - -<p>Mon père, mon oncle Tobie et le docteur -Slop s'assirent tous trois auprès du feu. Il -y avoit déjà quelques instans qu'ils y étoient -sans rien dire, lorsque mon oncle Tobie adressa -la parole au docteur Slop. Docteur, lui dit-il, -votre arrivée subite et imprévue m'a, sur-le-champ, -rappelé à la mémoire un de mes -meilleurs amis; c'est le grand <i>Stévinus</i>, un -de mes auteurs favoris. En ce cas, dit mon -père, en se servant de l'argument <i lang="la" xml:lang="la">ad crumenam</i>, -je parie vingt guinées contre la couronne -que l'on donnera à Obadiah lorsqu'il -sera de retour, que ce <i>Stévinus</i> étoit ingénieur, -ou, pour le moins, qu'il a écrit quelque -chose directement ou indirectement sur la -science des fortifications.</p> - -<p>Cela est vrai, répondit mon oncle. Je l'aurois -juré, dit mon père. Je ne vois pas pourtant, -continua-t-il, quelle liaison, quel rapport il -peut y avoir entre l'arrivée subite du docteur -Slop, et un discours sur l'architecture -militaire.—Mais il n'importe de ce qu'on -parle; que le sujet de la conversation y ait -trait ou non, vous êtes sûr, vous, mon -frère, de parler de vos fortifications. En vérité, -frère Tobie, je ne voudrois pas, pour je ne sais -combien, avoir la tête aussi farcie que vous -l'avez, de courtines, d'ouvrages à cornes…</p> - -<p>Je le crois, dit le docteur Slop, en interrompant -mon père, et en riant immodérément -de l'équivoque que ces mots présentent -à l'esprit.—</p> - -<p>Denis le critique lui-même n'avoit pas plus -d'horreur que mon père pour les équivoques -et les jeux de mots. Une pointe, en quelque -temps que ce fût, le mettoit de mauvaise -humeur.—Il a dit vingt fois qu'il aimeroit -autant qu'on lui donnât une chiquenaude sur -le nez, que de l'interrompre par un quolibet.</p> - -<p>Monsieur, dit mon oncle Tobie, en portant -la parole au docteur Slop, les courtines -dont parle ici mon frère Shandy, n'ont aucun -rapport à celles qu'il vous plaît de sous-entendre.—Je -sais, cependant, que Ducange -dit quelque part, que ce sont les courtines -des fortifications qui ont donné le nom à -celles-ci.—Les autres ouvrages que cite aussi -mon frère, n'ont rien de commun non plus -avec ce qui vous est venu à l'esprit.—Mon -cher oncle Tobie faisoit cette explication avec -toute la bonne foi possible.—Il faut, monsieur, -que vous sachiez, ajouta-t-il, que -le mot de courtine, dont nous faisons usage, -exprime cette partie du rempart qui est entre -deux bastions, et qui les unit.—Les assiégeans -attaquent rarement les courtines, parce -qu'on sait, en général, qu'elles sont bien -flanquées.—Cependant, continua mon oncle -Tobie, on les assure encore, en plaçant au-devant -des ravelins, qu'on a soin d'étendre -au-delà du fossé.—Il y a un grand malheur -pour ceux qui ne sont pas bien au fait -de cette matière; ils confondent souvent le -ravelin avec la demi-lune, qui est bien différente.—Ce -n'est pas, pourtant, qu'elle le -soit, ni dans sa forme, ni dans sa figure; -elle est construite comme le ravelin. Ces deux -ouvrages consistent en deux faces qui font -un angle saillant avec les gorges, en forme -de croissant.—Et en quoi donc se trouve -la différence, dit mon père un peu animé? -Dans la situation, reprit aussitôt mon oncle -Tobie. Tenez, frère, quand un ravelin est -devant la courtine, c'est un ravelin; mais -quand un ravelin est devant un bastion, le -ravelin, alors, n'est plus ravelin, c'est une -demi-lune.—De même une demi-lune est -une demi-lune, et rien de plus, quand elle -est devant un bastion; mais si elle change -de place, si elle est formée devant la courtine, -alors ce n'est plus une demi-lune. La -demi-lune, en ce cas, n'est pas une demi-lune, -c'est un ravelin.</p> - -<p>Voilà une très-belle explication, dit mon -père; mais il me semble que votre brillante -architecture militaire a ses côtés foibles comme -toutes les autres sciences.—</p> - -<p>Pour ce qui est des ouvrages à cornes, -reprit mon oncle Tobie, et mon père soupira… -ces sortes d'ouvrages font une partie -considérable d'un ouvrage extérieur.—Les -ingénieurs françois les appellent ouvrages à -cornes.—On ne les construit communément -que pour couvrir des endroits foibles.—Ils -sont formés de deux épaulemens ou demi-bastions; -je les aime beaucoup, ils me plaisent, -et si vous voulez faire un tour de promenade, -je pourrai vous en faire voir un très-beau. -Le docteur Slop avoit encore besoin -de la chaleur du feu pour se sécher, et mon -oncle Tobie, qui ne perdoit pas un moment, -avoua que quand on les couronnoit, ils en -étoient beaucoup plus forts: mais alors, dit-il, -ils coûtent prodigieusement, et prennent beaucoup -de terrain. A mon avis, ils sont plus -utiles pour couvrir ou pour défendre la tête -d'un camp, que pour toute autre chose; -autrement la double tenaille…</p> - -<p>Par la mère qui nous a portés! s'écria mon -père, qui ne pouvoit plus se contenir, vous -feriez périr un saint d'ennui. Nous replongerez-vous -donc toujours dans cette eau si -souvent battue? Vous avez la tête si remplie -de vos diables d'ouvrages, que quoique ma -femme soit en mal d'enfant, et que vous -l'entendiez d'ici jeter les hauts cris, vous -voulez emmener le chirurgien… L'accoucheur, -s'il vous plaît, dit le docteur Slop.—A -la bonne heure, dit mon père. Il m'est -indifférent de vous donner le titre que vous -voudrez; mais je voudrois que l'art des fortifications -fût au diable, lui et ses inventeurs. -Il a causé la mort à des milliers d'hommes, -et il sera cause de la mienne à la fin. On -me donneroit Namur avec ses remparts, ses -mines, ses contre-mines, ses chemins couverts, -ses contr'escarpes, ses palissades, ses -ravelins, ses demi-lunes, ses bastions, que -je n'en voudrois point, s'il falloit me charger -la mémoire de tant de choses.</p> - -<p>Mon oncle Tobie souffroit les injures avec -patience.—Ce n'étoit cependant pas faute -de courage.—J'ai déjà dit qu'il en avoit, et -j'ajoute ici que dans les occasions raisonnables, -s'il y en a de telles quand il est question de -se battre, il n'y avoit point d'homme en -qui j'eusse eu plus de confiance.—Sa patience -ne venoit ni d'insensibilité, ni de pesanteur -dans son intellect.—Il sentoit vivement ici -l'insulte que lui faisoit mon père.—Mais -il étoit d'un caractère doux, paisible, tranquille; -les élémens dont il étoit formé étoient -ensemble d'un accord parfait. C'étoit un mélange -amical que la nature avoit exactement -bien proportionné. Jamais la vengeance n'entra -dans son esprit.</p> - -<p>Un jour, pendant qu'il étoit à dîner, un -gros cousin sembloit prendre plaisir à l'importuner -par ses bourdonnemens.—Il cherchoit -à l'attraper; mais il le manqua plusieurs -fois.—A la fin il l'attrape.—Il se lève aussitôt -de table et va ouvrir la fenêtre. Va, va-t-en, -pauvre diable, dit-il, je ne te ferai -point de mal; va, le monde est assez grand -pour te contenir, toi et moi.—</p> - -<p>Je n'avois que dix ans quand cette aventure -arriva.—Soit que l'action de mon oncle -Tobie fût à l'unisson de la sensibilité de mes -nerfs, dans cet âge de compassion, et qu'elle -fît vibrer sur moi la plus agréable sensation, -soit que la manière dont cela se fit me plût, -soit… enfin j'ignore par quel charme, par -quelle secrète magie, si ce fut le ton de voix, -si ce fut l'harmonie de mouvement, d'accord -avec la pitié, qui trouva ainsi le chemin de -mon cœur.—Je sais seulement que cette leçon -de bienfaisance universelle que me donna -mon oncle Tobie, ne s'est jamais effacée -de mon esprit.—A Dieu ne plaise, pourtant, -que je veuille affoiblir l'effet qu'a eu sur -moi l'étude des belles-lettres, soit à l'université, -soit dans les autres endroits où j'ai -puisé les principes de mon éducation! J'en -sens tout le prix; mais avec tout cela, il -me semble que c'est à cette impression accidentelle -que je dois presque toute ma sensibilité.</p> - -<p>Vous, parens! vous, gouverneurs, instituteurs, -précepteurs de la jeunesse, servez-vous -de l'exemple que je viens de citer! Il -vaut tous les traités de philantropie qu'on -ait jamais écrits.</p> - -<p>On connoissoit les caprices, la marotte, -le tic favori de mon oncle Tobie. C'étoit à -cela, jusqu'à présent, que j'avois borné l'esquisse -de son portrait.—Je n'ai pas voulu -laisser échapper ce trait marqué de son caractère -moral.—Il s'en falloit beaucoup que -mon père, ainsi qu'on a déjà pu l'observer, -fût doué de cette humeur patiente et tranquille.—Sa -sensibilité étoit plus prompte, -plus vive, et elle n'alloit jamais sans un peu -d'aigreur; mais cette légère âcreté ne dégénéroit -jamais en malice.—Elle s'évaporoit -plutôt en saillies, en plaisanteries. Avec cela, -mon père étoit d'un naturel franc, généreux, -et toujours prêt à se rendre à la conviction; -et dans ses petites ébullitions d'humeur aiguë -contre les autres, et surtout contre mon oncle -Tobie, qu'il aimoit beaucoup, il sentoit mille -fois plus de peine qu'il n'en faisoit ressentir.—Il -n'y avoit que l'affaire de ma tante <i>Dinach</i>, -et le succès de ses hypothèses, qui le faisoient -sortir de son caractère. Oh! pour cela, rien -ne pouvoit le faire fléchir; il restoit ferme -comme un roc.</p> - -<p>Son caractère et celui de mon oncle Tobie -ne se développèrent jamais mieux que dans -cette contestation qui survint entr'eux, au -sujet de Stévinus.</p> - -<p>Il n'est pas, mon cher lecteur, que vous -n'ayez <i lang="la" xml:lang="la">a parte</i> quelque manie particulière, -que vous ne montiez de temps-en-temps sur -quelque califourchon qui vous fasse courir -bien loin. Vous savez par conséquent, tout -aussi bien que moi, le déplaisir que l'on ressent -quand on touche désagréablement cette -corde.—Jugez de l'impression que durent -faire les imprécations de mon père sur l'esprit -de mon oncle Tobie! Il les sentit jusqu'au -vif.</p> - -<p>Mais qu'est-ce qu'il fit? Comment se comporta-t-il?—Ah! -monsieur, de la manière -la plus généreuse et la plus noble. Mon père -n'eut pas sitôt mis fin à sa fougueuse insulte, -que mon oncle Tobie se détourna du docteur -Slop, à qui il adressoit en ce moment la -parole, et, sans la moindre émotion, fixa -mon père avec des yeux si doux, si paisibles, -si tendres, avec un front si serein, si tranquille, -avec un air qui annonçoit tant de bonté, -tant d'affection.—Mon père en fut pénétré -jusqu'au fond du cœur.—Il se lève de sa -chaise, se saisit des deux mains de mon oncle -Tobie qu'il serre entre les siennes.—Frère -Tobie! s'écria-t-il, cher frère! Je te demande -mille pardons. Pardonne-moi, je te prie, -ces accès d'humeur! Ils ne viennent pas de -moi, je les tiens de ma mère.</p> - -<p>Ce n'est rien, mon cher frère, dit mon -oncle Tobie, n'en parlons pas, ce n'est rien: -tu peux m'en dire dix fois plus, je ne m'en -fâcherai point.</p> - -<p>J'aurois cette indignité, moi, mon cher -Tobie? Il y a de la bassesse à offenser la -moindre personne, et j'offenserois un frère -qui est si bon, si doux!… qui a si peu de -ressentiment? Fi! cela est lâche. Ne te contrains -point, mon cher frère, dit mon oncle -Tobie; dis-moi tout ce que tu voudras.—</p> - -<p>Et qu'ai-je à trouver à redire, s'écria mon -père, à tes amusemens et à tes plaisirs? Le -seul reproche, et c'est à moi que je devrois -le faire, seroit de ne pas les varier, et les -augmenter.</p> - -<p>Frère Shandy, répondit mon oncle Tobie, -en le fixant agréablement, tu te trompes beaucoup -à cet égard. C'est augmenter mes plaisirs, -que de donner à ton âge de nouveaux soutiens -à la famille Shandy.</p> - -<p>Parbleu! dit le docteur Slop, monsieur -Shandy se fait par-là du plaisir à lui-même.</p> - -<p>Point du tout, dit mon père d'un air renfrogné.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch40">CHAPITRE XL.<br /> -<i>La Dissertation.</i></h2> - - -<p>C'est par principe, dit mon oncle Tobie, -que mon frère en agit ainsi.—Oui, oui, dit -le docteur Slop, il agit en cela comme les -gens mariés.—Mais à quoi bon tout ceci, dit -mon père? cela vaut-il la peine d'en parler?</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch41">CHAPITRE XLI.<br /> -<i>Autre Anicroche.</i></h2> - - -<p>Mon oncle Tobie et mon père, à la clôture -de la scène, étoient tous deux debout, -se raccommodant ensemble comme Brutus -et Cassius.</p> - -<p>Mon père, en prononçant les trois derniers -mots, s'assit. Mon oncle Tobie suivit -exactement son exemple, si ce n'est pourtant -qu'avant de se remettre sur sa chaise, il tira -le cordon pour faire venir Trim qui étoit dans -l'antichambre.—La maison de mon oncle -Tobie étoit vis-à-vis celle de mon père: il -dit à Trim d'aller lui chercher Stévinus.</p> - -<p>D'autres n'auroient peut-être jamais parlé -de Stévinus; mais le cœur de mon oncle Tobie -n'avoit point de fiel. Il continua de discourir -sur le même sujet, pour faire voir à mon -père qu'il n'avoit aucun ressentiment.</p> - -<p>Votre apparition subite, docteur Slop, dit -mon oncle Tobie, en reprenant le discours, -m'a sur-le-champ fait souvenir de Stévinus; -et l'on pense bien que mon père ne s'avisa -plus de vouloir gager que Stévinus étoit un -ingénieur.—</p> - -<p>Et je m'en suis souvenu, continua mon -oncle Tobie, parce que c'est lui, Stévinus, -ce fameux ingénieur, qui a inventé ce chariot -à voiles qu'avoit le prince Maurice de Nassau, -et qui alloit si vîte, que cinq ou six personnes, -en quelques minutes, pouvoient se trouver -à trente milles d'Allemagne du lieu où elles -étoient parties.</p> - -<p>Parbleu! dit le docteur Slop, votre domestique -est boiteux. Vous auriez bien pu -lui épargner la peine d'aller chercher la description -de cette voiture dans Stévinus.—Je -la connois. A mon retour de Leyde, en -passant par la Haye, je fis deux grands milles -à pied, exprès pour l'aller voir à Scheuling.</p> - -<p>Deux milles! voilà grand'chose, répliqua -mon oncle Tobie, en comparaison de ce que -fit le savant Peyreskius pour satisfaire sa curiosité!—Il -alla, lui, exprès et à pied, de -Paris à Scheuling pour voir cette merveille, -et y compris son retour, il fit près de cinq -cent milles.</p> - -<p>Il y a des gens qui ne peuvent souffrir qu'on -renchérisse sur eux.</p> - -<p>Votre Peyreskius étoit bien fou, dit le -docteur Slop.—Mais remarquez, je vous -prie, que le docteur Slop ne disoit point cela -par mépris pour Peyreskius; il ne le disoit -que parce que ce long voyage qu'il avoit entrepris -à pied, par amour des sciences, réduisoit -à rien l'exploit du docteur Slop.</p> - -<p>Oui, c'étoit un grand fou, reprit-il encore -une fois.—Mais pourquoi cela, dit mon -père, en prenant le parti de mon oncle Tobie, -d'abord parce qu'il étoit encore fâché de -l'insulte qu'il lui avoit faite, et ensuite parce -que la chose commençoit à l'intéresser?—Pourquoi -cela? dit-il: pourquoi Peyreskius -ou tout autre seroit-il blâmable de chercher -à acquérir de la science? Je ne connois point -le chariot à voiles de Stévinus. J'ignore sur -quels principes il a construit cette machine; -mais il a fallu que ce fût sur des principes -bien solides, pour qu'elle pût produire l'effet -prodigieux dont parle mon frère.—La tête -de Stévinus elle-même devoit être une machine -bien organisée.</p> - -<p>Il est certain, répliqua mon oncle Tobie -avec un air de satisfaction, que Stévinus étoit -un grand homme, et que sa machine faisoit -l'effet que je viens d'en dire. Peyreskius, qui -n'est pas suspect, en dit même bien plus, -lorsqu'il parle de son mouvement: <i lang="la" xml:lang="la">Tam citus -erat, quàm erat ventus</i>; ce sont ses termes, -et si je n'ai pas oublié mon latin, cela veut -dire qu'il étoit aussi léger que le vent… -Pour moi.—</p> - -<p>Pardon, mon cher frère, dit mon père à -mon oncle Tobie, si je vous interromps.—Mais -dites-nous, docteur Slop, vous qui l'avez -vue, sur quels principes on a fait mouvoir -si rapidement cette singulière voiture? -Oh! sur des principes… des principes… -en vérité ce sont de… jolis principes… -et je me suis souvent étonné, continua-t-il, -en éludant la question, que quelques-uns -de nos seigneurs qui habitent des pays plats, -tels que le nôtre, et qui ont de jeunes femmes, -n'aient pas fait faire quelque voiture semblable.—Elle -est expéditive, et dans les cas -pressés où se trouvent les jeunes femmes de -temps en temps, on seroit sur-le-champ à -leur secours, pourvu qu'il y eût du vent. -D'ailleurs, il y auroit de l'économie à se servir -du vent qui ne coûte rien, qui ne mange rien, -au lieu que les chevaux coûtent et mangent -beaucoup.—</p> - -<p>Eh bien! dit mon père, c'est précisément -parce que le vent ne coûte rien, qu'il seroit -dangereux de s'en servir, et que le projet est -mauvais.—C'est dans la consommation des -productions de notre sol et de nos manufactures -que l'on trouve le moyen de faire -subsister ceux qui ont faim.—C'est cela qui -donne de l'aliment au commerce, qui fait -circuler l'argent, qui nous apporte de nouvelles -richesses, qui soutient le prix de nos -terres.—J'avoue pourtant que si j'étois prince, -je récompenserois magnifiquement les inventeurs -de machines aussi industrieuses.—Il -faut encourager le génie: mais j'en supprimerois -absolument l'usage.</p> - -<p>Mon père étoit là dans son élément.—Il -alloit continuer sa dissertation sur le commerce, -ainsi qu'avoit fait mon oncle Tobie -sur les fortifications.—Mais à la perte sans -doute de beaucoup de connoissances très-importantes -qu'il auroit développées, il étoit -écrit dans les livres du destin que mon père -ne pourroit continuer aucune dissertation ce -jour-là.—Car comme il ouvroit la bouche -pour dire une autre phrase…</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch42">CHAPITRE XLII.<br /> -<i>Prélude.</i></h2> - - -<p>Voilà le caporal Trim qui entre, chargé -de Stévinus. Il étoit trop tard. La matière -s'étoit épuisée sans lui; il y avoit un autre -sujet sur le tapis.—Trim, dit mon oncle -Tobie, en remuant la tête, tu peux remporter -le livre.—</p> - -<p>Pourquoi? dit mon père. Trim, continua-t-il -en badinant, regarde auparavant si tu -n'apercevrois pas quelque chose qui eût l'air -d'un chariot à voiles.</p> - -<p>Trim avoit appris à obéir au service, et -sans faire la moindre observation, il pose -le livre sur une table, et se met à le feuilleter.—Je -n'y trouve rien, dit le caporal; cependant -je veux m'en assurer. Le voilà aussitôt -qui prend les deux ais de la couverture du -livre, les joint l'un contre l'autre, et laisse -les feuilles suspendues.—Il donne une secousse.—Oh! -oh! s'écria-t-il, voilà quelque -chose qui en est sorti; mais cela ne ressemble -pas à un chariot.</p> - -<p>C'est un papier, dit mon père, en souriant; -vois un peu ce que c'est. Trim se baisse, -ramasse le papier, il jette un coup d'œil, -et dit qu'il croit que c'est un sermon. Un -sermon? ma foi! oui. Du moins c'en a-t-il -bien l'air. Ça commence tout juste comme -un sermon.</p> - -<p>Je ne conçois pas, dit mon oncle, comment -il est possible qu'un sermon ait pu se -fourrer dans mon Stévinus.</p> - -<p>Je ne sais pas non plus, dit Trim; mais -ce n'en est pas moins un sermon; et pour -preuve, si monsieur le veut, j'en lirai quelque -chose.—Il faut noter que Trim aimoit autant -à s'entendre lire, qu'à s'entendre parler.</p> - -<p>Moi, je le veux bien, Trim, dit mon -oncle.</p> - -<p>Et moi, dit mon père, j'ai toujours une -forte inclination pour vouloir approfondir -les choses qui me traversent par des fatalités -aussi extraordinaires que celle-ci.—Obadiah -n'est point encore de retour, et nous n'avons -rien à faire.—Parbleu! frère, pourvu -que le docteur y consente, dites à Trim de -nous en lire quelques pages.—Il paroît avoir -bonne volonté, et s'il est aussi capable.</p> - -<p>Aussi capable!… dit Trim, j'ai servi de -clerc pendant deux campagnes à l'aumônier -de notre régiment.</p> - -<p>Je peux vous certifier, ajouta mon oncle -Tobie, qu'il le lira aussi bien que moi.—Trim -étoit le soldat le plus savant qu'il y eût -dans ma compagnie, et il auroit eu la première -hallebarde, s'il n'avoit malheureusement -pas été blessé.</p> - -<p>Trim, flatté de ce que disoit son maître, -mit la main sur sa poitrine, et lui fit une -profonde inclination.—Puis mettant son chapeau -sur le parquet, et prenant le sermon -de la main gauche, pour avoir la droite, il -avance avec assurance au milieu de la chambre, -afin de mieux voir ses auditeurs, et d'en -être mieux vu.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch43">CHAPITRE XLIII.<br /> -<i>Il est toujours tout prêt.</i></h2> - - -<p>On ne pouvoit guère être mieux préparé -que ne l'étoit le caporal. Il alloit commencer; -mais mon père voulut savoir du docteur -Slop, s'il n'avoit point de difficulté à proposer -contre cette lecture. Moi? dit le docteur -Slop, aucune; car on ne voit point de -quel côté peut pencher celui qui a fait cet -ouvrage. Il se peut qu'il soit d'un théologien -de notre église, aussi bien que de la vôtre, -et dans ce doute nous courons le même hasard.—Oh! -pour ça, dit Trim, ce n'est ni d'un -côté, ni de l'autre. Il ne s'agit ici que de -la conscience.</p> - -<p>La raison de Trim égaya ses auditeurs, -excepté pourtant le docteur Slop, qui tourna -la tête vers lui, et lui jeta un coup d'œil peu -favorable.</p> - -<p>Ainsi, Trim, tu peux commencer, dit mon -père; mais lis distinctement. J'aurai ce soin-là, -monsieur, répondit le caporal, qui fit en -même-temps un petit mouvement de la main -droite pour demander de l'attention et du -silence.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch44">CHAPITRE XLIV.<br /> -<i>Avis.</i></h2> - - -<p>Ce que Trim va lire mérite assurément qu'on -ait égard à ce qu'il réclame. Mais je ne puis, -malgré cela, m'empêcher de parler un peu, -et c'est pour donner une idée de son attitude. -Peut-être vous imaginerez-vous qu'elle -étoit gênée, roide, pesante, perpendiculaire; -qu'il divisoit exactement le poids de son corps -sur ses deux jambes; que ses yeux étoient -fixés comme s'il eût été sous les armes; que -son regard étoit fier, déterminé; qu'il tenoit -son sermon serré dans sa main gauche, comme -il auroit tenu son fusil.—Enfin, vous pourriez -peut-être vous figurer que Trim étoit là -comme s'il eût été dans son peloton prêt à -livrer combat.—Point du tout.—L'attitude -de Trim étoit tout différente.</p> - -<div class="figc"><img src="images/illu2.jpg" alt="" /></div> -<p>Il étoit en face de son monde, le corps -incliné en avant, de manière qu'il faisoit juste -un angle de quatre-vingt-cinq degrés et demi -sur le plan de l'horizon.—C'est le véritable -angle persuasif d'incidence, et les bons prédicateurs -le savent bien. Aussi n'est-ce pas -pour eux que je fais cette remarque, c'est -pour les mauvais.—On peut parler et prêcher -dans tout autre angle; cela est certain, et -cela se fait même tous les jours; mais avec -quel effet?… Je laisse aux connoisseurs à -en juger.</p> - -<p>Mais voici une chose dont je juge moi-même. -C'est que la nécessité de cet angle -précis de quatre-vingt-cinq degrés et demi -d'une exactitude mathématique, est une démonstration -évidente que les arts et les sciences -se prêtent des secours mutuels.</p> - -<p>Comment, et c'est ce qui reste à savoir, -comment le caporal Trim put-il saisir cette -attitude avec tant de précision, lui, qui ne -savoit pas distinguer un angle aigu d'avec -un angle obtus? Est-ce le hasard, le bon -sens, l'imitation ou la nature qui lui donna -cette attitude? C'est ce que je n'entreprends -point de décider en ce moment. Mais ce livre-ci -est une espèce d'encyclopédie des arts et -des sciences, et j'examinerai cette question, -lorsque je traiterai de l'éloquence du sénat, -de la chaire, du barreau, des cafés, des -ruelles, et de la salle de compagnie.</p> - -<p>Il se tint donc, et je le répéte, afin que -l'on se représente bien sa posture, il se tint -le corps incliné en avant, sa jambe droite -étoit ferme sous lui, et portoit les sept huitièmes -de tout son poids.—Son pied gauche, -dont le défaut n'étoit pas désavantageux, -avançoit un peu.—Ce n'étoit ni de côté, -ni en avant, mais dans un <i lang="la" xml:lang="la">medium</i> agréable. -Son genou étoit plié, mais peu, et seulement -pour tomber dans les limites de cette ligne -presque imperceptible de la beauté; et j'ajoute -aussi de la ligne de science, de dignité, -etc.—Considérez en effet, monsieur, que -son genou avoit à soutenir la huitième partie -de son corps.—C'est un cas où la position -de la jambe est déterminée.—Le pied ne -doit pas être, dans ce cas, plus avancé, le -genou plus plié qu'il ne faut pour recevoir -mécaniquement le poids qu'on lui destine et -le porter.—</p> - -<p>Je recommande ceci aux peintres.—Dois-je -ajouter aux orateurs? Je ne le crois pas. -S'ils parlent debout et qu'ils ne suivent pas -cette règle, ils doivent tomber sur le nez; -c'est un assez bon avis.</p> - -<p>Mais en voilà bien assez aussi sur les pieds, -le corps et les jambes du caporal Trim.—Il -tenoit son sermon avec légéreté, sans négligence. -C'est un soin qu'il avoit confié à -sa main gauche, tandis que son bras droit -tomboit négligemment le long de son côté, -selon les lois de la nature et de la gravité; -et il faut remarquer que cette main étoit -ouverte, tournée vers ses auditeurs, et prête, -au besoin, à aider le sentiment.</p> - -<p>Les yeux et les muscles de tout le visage -du caporal étoient dans une parfaite harmonie -avec tout le reste de son individu, -l'air libre, sans gêne, sans contrainte, le regard -assuré, mais sans effronterie.—</p> - -<p>Que les critiques ne me demandent point -comment le caporal Trim vint à bout de se -tenir ainsi; j'ai déjà prévenu que je l'expliquerois. -C'est assez de savoir, maintenant, -qu'il se tint de cette façon devant mon père, -devant mon oncle Tobie, et devant le docteur -Slop.—Il avoit l'air d'un orateur rompu -dans son métier.—C'eût été un excellent -modèle pour un statuaire.—Je doute que -le plus ancien professeur d'un collége, que -le professeur d'hébreu lui-même se fût mieux -posté.—</p> - -<p>Enfin, Trim fit une révérence, toussa, -et lut ce qui suit.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch45">CHAPITRE XLV.<br /> -<i>Le Sermon.</i></h2> - - -<blockquote> -<p>Epître de saint Paul aux Hébreux, chap. 13, vers. 18.</p> - -<p>—<i>Car nous sommes persuadés d'avoir une bonne conscience.</i></p> -</blockquote> - -<p>»Nous sommes persuadés d'avoir une bonne -conscience?…»</p> - -<p>Un moment, Trim, dit mon père en l'interrogeant.—Tu -ne donnes pas le ton qu'il -faut à cette sentence.—Il semble que tu affectes -de parler du nez, et de prendre un -accent railleur, comme si le prédicateur alloit -se plaindre de l'apôtre.</p> - -<p>C'est aussi ce qu'il va faire, dit Trim. Point -du tout, répliqua mon père en souriant.</p> - -<p>Et moi, monsieur, dit le docteur Slop, -je crois au contraire que Trim a raison. La -manière rude dont il relève les paroles de -l'apôtre annonce qu'il va blâmer sa doctrine.—C'est -sûrement là un écrivain protestant. -Et à quoi, s'il vous plaît, en jugez-vous? Il -n'a encore rien dit ni pour, ni contre aucun -des deux dogmes.—Cela est vrai: mais c'est -que chez nous les prédicateurs répètent avec -plus de respect ce que les apôtres ont dit; -et si cet homme-là étoit dans certains pays, -je vous jure qu'à son seul début on le logeroit -pour sa vie à l'inquisition. L'inquisition? -dit mon oncle Tobie: est-ce un édifice -ancien ou moderne? Il n'est pas question ici -d'architecture, répondit le docteur Slop.—L'inquisition!… -Ah! monsieur, reprit le -caporal, c'est la plus horrible chose… -L'ami, s'écria mon père, gardes-en la description -pour toi, j'en déteste jusqu'au nom.—Une -inquisition modérée telle qu'à Rome -et dans toute l'Italie, répliqua le docteur -Slop, doit être considérée sous un autre point -de vue. Elle peut être très-utile dans bien -des cas.—Mais il s'en faut beaucoup que -j'approuve la rigueur excessive qu'elle exerce -dans d'autres pays.—Que le ciel ait pitié -de ceux qui tombent entre ses mains! dit -mon oncle Tobie. <i>Amen</i>, s'écria Trim: Dieu -sait que mon pauvre frère est dans leurs griffes -depuis quatorze ans.—Ton frère? Mais tu -ne m'as jamais parlé de cela, reprit avec -précipitation mon oncle Tobie. Trim, comment -cela est-il arrivé? Ah! Monsieur, cette -histoire vous feroit saigner le cœur.—C'est -l'affliction de ma vie. Mais elle est trop longue -pour vous la raconter à présent; je vous la dirai -quelque jour que nous travaillerons au boulingrin.—Je -puis pourtant vous la dire en abrégé.—C'est -à Lisbonne, Monsieur. Mon frère -Thomas y étoit passé. Il servoit un négociant. -Il devint amoureux de la veuve d'un Juif et -l'épousa. Chacun fait ce qu'il peut dans ce -monde; ils se mirent à vendre du boudin -et des saucisses. Hélas! une nuit qu'ils dormoient -tranquillement à côté l'un de l'autre, -on vint les enlever, et on les traîna dans les -prisons de l'inquisition avec deux petits enfans.—Que -le bon Dieu ait pitié de lui! s'écria -Trim en soupirant.—Ils y sont encore. C'étoit -le meilleur garçon, continua Trim en tirant -son mouchoir de sa poche, qui ait jamais -existé.</p> - -<p>Les larmes gagnèrent si fort Trim, qu'il -mouilla dans un instant son mouchoir en -les essuyant.—Un silence morne régna -quelques minutes dans la salle: le sentiment -de la compassion y avoit pénétré.</p> - -<p>Allons, Trim, dit mon père, dès qu'il vit -que sa douleur étoit moins vive, un peu de -courage. Oublie cette triste histoire, et continue -de lire. Je suis fâché de t'avoir interrompu.</p> - -<p>Le caporal Trim s'essuya le visage, remit -son mouchoir dans sa poche, fit une inclination, -et recommença sa lecture.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch46">CHAPITRE XLVI.<br /> -<i>Enfin le Sermon commence.</i></h2> - - -<blockquote> -<p>Epître de saint Paul aux Hébreux, chap. 13, vers. 18.</p> - -<p>—<i>Car je suis persuadé d'avoir une bonne conscience…</i></p> -</blockquote> - -<p>«Je suis persuadé?… je suis persuadé -d'avoir une bonne conscience?… S'il y -a, en effet, quelque chose dans cette vie -sur laquelle un homme doive compter; s'il -y a quelque chose à la connoissance de -laquelle il doive parvenir sur une évidence -incontestable, c'est de savoir si sa conscience -est bonne ou non. Il ne lui faut -qu'un peu de réflexion pour connoître le -véritable état de ce registre.—Ses pensées, -ses désirs doivent se retracer facilement -à la mémoire; il doit se souvenir aisément -de tout ce qu'il a fait.—Les vrais motifs -de toutes les actions de sa vie ne peuvent -échapper à la moindre de ses recherches.</p> - -<p>»On peut se laisser tromper par les apparences -sur d'autres sujets.—A peine, -selon la plainte du sage, pouvons-nous -deviner les choses qui sont sur la terre, -et celles qui frappent le plus nos yeux. Mais -ici, quelle différence! L'esprit a tous les -faits, toute l'évidence en lui-même.—La -toile qu'il a ourdie est sous sa perception; -il en connoît la texture, la finesse; il sait -pour combien chaque passion est entrée -dans ce tissu, en opérant sur les plans -divers que le vice ou la vertu lui a présentés».</p> - -<p>Le style en est bon, dit mon père, et Trim -lit à merveille.</p> - -<p>«Mais si la conscience n'est autre chose -que cette faculté qu'a l'esprit de pouvoir -applaudir ou blâmer, et de porter ensuite -son approbation ou sa censure sur les actions -successives de notre vie… Je conçois -ce que vous allez m'opposer; vous -allez dire qu'il est évident, par les termes -mêmes de la proposition, que si ce témoignage -intérieur est contraire à l'homme, -qui ne doit pas naturellement s'accuser -lui-même, il s'ensuit nécessairement que -l'homme est coupable,—ou, au contraire, -que si ce rapport intérieur lui est favorable, -et que son cœur ne le condamne point, -ce n'est plus alors une matière de confiance, -comme l'apôtre semble l'insinuer, mais que -c'est une matière de certitude et de fait, -que la conscience est bonne, et que l'homme, -par conséquent, doit être également bon.»</p> - -<p>—Eh bien! je le disois. Nous y voilà, dit -le docteur Slop; le prédicateur a raison, -c'est l'apôtre qui a tort.—</p> - -<p>Un moment de patience, reprit mon -père, et vous verrez bientôt que Saint-Paul -et le prédicateur sont d'accord.—</p> - -<p>A-peu-près comme le loup et l'agneau, -répliqua le docteur Slop. Mais je m'y attendois; -voilà ce que produit la licence de -la presse!—</p> - -<p>Au pis-aller, dit à son tour mon oncle -Tobie, c'est la licence de la chaire.—Le -sermon est manuscrit, et ne paroît pas -avoir jamais été imprimé.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch47">CHAPITRE XLVII.<br /> -<i>Trim reprend sa lecture.</i></h2> - - -<p>Imprimé? dit mon père, non. Mais Trim, -ajouta-t-il, continue, et Trim continua.</p> - -<p>«Le cas, reprit-il gravement, peut paroître -tel. La connoissance du bien et du mal est -vivement imprimée sur l'esprit de l'homme. -Si sa conscience, comme le dit l'écriture, -ne s'endurcissoit pas peu-à-peu par une -longue habitude du péché, comme certaines -parties du corps s'endurcissent par -l'exercice d'un travail assidu; si elle ne -perdoit pas, par là, ce sentiment vif, cette -perception fine et délicate qu'elle tient et -de Dieu et de la nature… si cela n'arrivoit -jamais,… ou s'il étoit certain que -l'amour-propre et l'orgueil ne fissent jamais -chanceler notre jugement; si le vil intérêt -qui répand si souvent des nuages obscurs -et ténébreux sur notre esprit, n'en enveloppoit -point les facultés; si la faveur, -l'amour, l'amitié, la prévention ne dictoient -pas nos décisions; si les présens ne nous -corrompoient pas; si l'esprit ne devenoit -jamais l'apologiste d'une jouissance injuste; -si l'intérêt gardoit toujours un profond -silence lorsqu'on plaide une cause; si la passion -fuyoit des tribunaux, et ne prononçoit -pas la sentence, au lieu de la laisser porter -à la raison qui seule devroit servir de guide…—Si -tout cela étoit, je l'avoue, l'état -religieux et moral de l'homme seroit ce -qu'il estimeroit lui-même; il apprécieroit -ses crimes ou son innocence; son approbation -ou sa censure personnelle seroient -ses juges.</p> - -<p>»Je conviens que l'homme est coupable -quand sa conscience l'accuse… Il est bien -rare qu'elle se trompe à cet égard.—On -peut prononcer alors avec sûreté qu'il y -a des motifs suffisans pour justifier l'accusation -dans tous les cas; excepté, cependant, -les cas mélancoliques-hypocondriaques.</p> - -<p>»Mais prétendre que la conscience accuse, -lorsqu'il y a crime, c'est une fausse proposition.</p> - -<p>»Prétendre que l'homme est innocent, si -la conscience ne l'accuse pas, c'est une -fausse conséquence.</p> - -<p>»Qu'un chrétien rende grâce à Dieu de -ce que son esprit ne l'accuse pas; qu'il -s'imagine que sa conscience est bonne, -parce qu'elle est tranquille: rien n'est si -fréquent. Mille personnes se font tous les -jours à elles-mêmes cette consolation: mais -combien de fois elle est trompeuse! La règle -paroît d'abord infaillible, je l'avoue; mais -elle cesse de l'être, dès qu'on l'examine -de près, et qu'on en éprouve la vérité par -des faits. Combien on en découvre alors -de fausses applications! combien d'erreurs! -Hélas! elle perd toute sa force; une foule -d'exemples, qui ne sont que trop communs -dans la vie humaine, en détruisent presque -le principe.</p> - -<p>»Un homme est vicieux, ses mœurs sont -entièrement corrompues; sa conduite est -détestable aux yeux de tous ceux qui le -connoissent; toutes les actions de sa vie -sont scandaleuses; il vit ouvertement dans -le crime… il abuse, il ruine, il abyme -l'infortunée que sa perversité a associée à -sa débauche; il lui a dérobé sa dot la plus -précieuse, en la couvrant de honte et d'infamie; -et contre tout sentiment d'humanité, -il plonge dans la douleur sa famille -vertueuse et désolée… Vous croyez peut-être -que la conscience de cet homme l'inquiète -bien vivement; qu'il est dans une continuelle -agitation; qu'il ne peut dormir ni -jour, ni nuit; que son ame est bouleversée, -déchirée par des remords?…</p> - -<p>»Hélas! la conscience n'agissoit sur lui, -que comme Baal agissoit sur ses adorateurs. -Il a d'autres affaires apparemment que de -vous écouter, disoit le saint prophète Elisée. -Peut-être cause-t-il avec quelqu'un; peut-être -est-il occupé de quelque négociation.—Il -est peut-être en voyage; peut-être -dort-il, et qu'on ne peut l'éveiller.</p> - -<p>»Peut-être aussi que cet homme-ci est -sorti, accompagné de l'honneur, pour aller -se battre en duel… Qui sait s'il n'est -point allé payer une dette du jeu, ou -quelqu'autre dette que ses débauches lui -ont fait contracter! Voilà des actions honnêtes, -et vous voyez bien que pendant tout -ce temps, la conscience ne le trouble guère. -Elle ne peut, tout au plus, que déclamer, -à l'écart, contre ses filouteries, que blâmer -les crimes légers dont sa fortune et -son rang auroient dû le garantir. C'est un -bruit si sourd, qu'il ne l'entend pas; et -cet homme vicieux vit avec autant de gaieté, -il dort aussi paisiblement dans son lit, il -meurt avec aussi peu, et, peut-être, avec -moins d'inquiétude que l'homme le plus -vertueux.</p> - -<p>»Voyez cet autre; il est d'une bassesse, -d'une avarice sordide… Sans pitié, sans -compassion, son cœur serré est fermé à -tout sentiment de bienfaisance; c'est un -misérable qui n'a jamais senti d'amitié particulière, -qui n'a jamais conçu qu'on pût -s'intéresser au bonheur public. Il passe dans -une apathie insensible auprès de la veuve -et de l'orphelin qui cherchent des secours, -et voit, sans pousser un soupir, toutes les -misères qui sont attachées à la vie humaine.»</p> - -<p>Je détestois l'autre, dit Trim; mais celui-ci -est mon exécration.</p> - -<p>«La conscience va sans doute s'élever; -elle va foudroyer ce cœur de fer… Grâces -à Dieu, s'écrie-t-il, ma conscience ne me -fait aucun reproche; je paie exactement -ce que je dois; personne ne peut me demander -un sou;—je ne viole point la foi de -mes promesses; je n'en fais aucune que -je ne remplisse;—je ne me livre point au -libertinage; la femme de mon voisin est -en sûreté; elle est à l'abri de mes séductions.—Le -ciel me préserve de ces crimes -si fréquens parmi les hommes, de l'adultère, -de l'inceste. Je ne suis pas comme -ce libertin qui est devant moi, et à qui -rien ne coûte.—</p> - -<p>»Considérez cet autre; il est fin, subtil, -rusé, insinuant… Observez toute sa vie. -Ce n'est qu'un tissu délié d'artifices obscurs, -d'astuces presque imperceptibles, -de faux-fuyans captieux et injustes, pour -se jouer indignement de ce que les lois -ont de plus sacré.—Il trahit la bonne foi; -nos propriétés sont troublées, et souvent -envahies par sa coupable adresse. Vous le -voyez occupé à former des projets, qu'il -ne fonde que sur l'ignorance des autres, -sur les embarras où ils se trouvent, sur -leur pauvreté, sur leur indigence: sa fortune -s'élève sur l'inexpérience de la jeunesse, -ou sur l'humeur franche et ouverte -d'un ami qui a confiance en lui, et qui -lui auroit donné jusqu'à sa vie.—</p> - -<p>»La vieillesse arrive.—Un repentir tardif -vient l'exciter à jeter les yeux sur ce compte -abominable.—La conscience lui parle: -c'est elle qu'il charge de feuilleter les lois -et les statuts qu'il a transgressés.—Il observe, -et il ne voit aucune loi expresse -ou formelle qu'il ait ouvertement violée. -Il aperçoit qu'il n'a encouru expressément -aucune peine afflictive, ni confiscation de -biens.—Aucun fléau n'est prêt à tomber -sur sa tête; il ne voit point de cachots -ouverts pour le recevoir.—Qu'a-t-il donc -fait qui puisse effrayer sa conscience?… -Rien. La conscience se trouve retranchée -derrière la lettre de la loi. Elle est là assise, -invulnérable, et si bien fortifiée de tous -côtés par des cas, des rapports, des analogies, -qu'elle est inattaquable. L'honneur, -la probité, la prédication, tonnent… -Cela est inutile; elle est inébranlable dans -son fort.»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch48">CHAPITRE XLVIII.<br /> -<i>Un petit coup d'éperon au dada de mon -oncle Tobie.</i></h2> - - -<p>Son fort! dit mon oncle Tobie. Trim et -lui se regardèrent à ce mot.—Ce sont là -de bien misérables fortifications, Trim, dit -mon oncle Tobie, en remuant la tête.—Je -vous en réponds, Monsieur, répliqua Trim, -et sans les comparer aux nôtres…</p> - -<p>—Mais Trim, dit mon père, si tu jases, -Obadiah sera de retour avant que tu aies -fini.—</p> - -<p>Le sermon est fort court, répondit Trim.</p> - -<p>—Tant pis, dit mon oncle, je voudrois -qu'il fût plus long; il me plaît beaucoup: -mais puisque mon frère le veut, Trim, -continue. Trim reprit sa lecture.</p> - -<p>«Un quatrième, continua-t-il, ne cherche -pas même cet indigne refuge.—Il abandonne -cet enchaînement insidieux de bassesses, -de perfidies.—Tous ces complots -secrets, toutes ces précautions pénibles que -tant d'autres prennent pour parvenir à leur -but, sont indignes de lui; elles ne sont -faites que pour de petits esprits, pour des -génies légers et superficiels.—Mais, lui?… -l'effronté! l'impudent! voyez comme il -trompe, ment, se parjure, vole, assassine! -Il ne va que d'atrocités en atrocités.—</p> - -<p>»Je ne citerai point d'autres exemples.—Ceux-là -suffisent. Ils sont pris dans la vie -humaine, et trop notoires pour qu'on exige -que j'en donne des preuves.—Si quelqu'un -cependant doutoit de leur réalité, si quelqu'un -soupçonnoit qu'il est impossible qu'un -homme cherche ainsi à se tromper soi-même, -j'en serois au désespoir: mais je le renverrois, -pour me justifier, à ses propres réflexions; -j'en appellerois à son propre cœur.</p> - -<p>»Oui, c'est à lui que j'en appellerois. Je -ne lui demanderois qu'une chose; c'est qu'il -considérât tous les côtés par lesquels son -cœur déteste les mauvaises actions qu'il -peut avoir commises, quoiqu'elles soient, -de leur nature, aussi infâmes, aussi laides -les unes que les autres, et qu'il n'y ait -point de choix.—Mais il trouvera que -celles dont il s'est rendu coupable par habitude, -par inclination, sont ordinairement -parées de toutes les fausses beautés dont -un pinceau flatteur peut les orner. Il croira -voir les fleurs les plus agréables.—Mais -les autres lui paroîtront dans toute leur -nudité.—Il les verra difformes, horribles; -elles ne se peindront à ses yeux qu'avec -toutes les couleurs de la honte, de l'extravagance, -du déshonneur, de l'humiliation -et de l'infamie.</p> - -<p>»Rappelez-vous ce trait de l'histoire de -David, lorsqu'il surprit Saül endormi dans -une caverne, et qu'il lui coupa un pan -de sa robe; combien de reproches sensibles -son cœur ne se fit-il pas d'avoir commis -cette action? Mais voyez-le ensuite dans -l'aventure d'Urie. Voyez comme il sacrifie, -sans pitié, un brave et fidelle serviteur à -sa passion déréglée. Sa conscience au moins -va le poignarder.—Non. Son cœur calme -ne se fait aucun reproche. Une année entière -se passe sans que son crime trouble -sa sécurité. Il faut que le prophète Nathan -vienne lui en peindre toutes les horreurs.—Jusqu'à -ce moment il n'en avoit pas fait -voir le moindre repentir.</p> - -<p>»Telle est donc la conscience. Ce moniteur, -autrefois si fidelle, si surveillant, et -que l'Être suprême a placé en nous comme -un juge aussi terrible qu'équitable; hélas! -il ne prend si souvent qu'une connoissance -imparfaite de ce qui s'y passe, il essuie -tant de contradictions et d'obstacles, il -s'acquitte des devoirs qui lui sont prescrits, -avec tant de négligence, et quelquefois avec -tant d'infidélité, qu'il n'est pas possible -de se fier à lui seul.—Il faut de nécessité, -et de nécessité absolue, lui associer un -autre principe qui puisse le secourir dans -ses décisions.</p> - -<p>»Et voici ce qui est de la dernière importance -pour vous.—Le malheur le plus -terrible qui puisse vous arriver, est de vous -égarer, de vous jeter dans l'erreur à cet -égard… Philosophes impies! frémissez… -songez qu'il n'est qu'un seul moyen de se -former un jugement sûr du mérite réel -qu'on peut avoir en qualité d'honnête -homme, de citoyen utile, de sujet fidelle à -son roi, et de serviteur zélé de la Divinité.—C'est -d'appeler la religion et la morale -au secours de la conscience; c'est de voir -ce qui est écrit dans la loi de Dieu; c'est -de consulter la raison et les obligations invariables -de la vérité et de la justice.</p> - -<p>»La conscience se guide-t-elle sur ces rapports?… -Si votre cœur alors ne vous condamne -point, vous serez dans le cas que -l'apôtre suppose.—Vous aurez raison de -croire que la règle est infaillible…» (Le -sommeil qui avoit déjà jeté du sable dans les -yeux du docteur Slop, le gagna ici tout-à-fait, -et il s'endormit profondément). «Oui, -vous aurez alors confiance en Dieu; vous -croirez que le jugement que vous venez de -porter sur vous-même, est celui de Dieu, -et que ce n'est qu'une anticipation de cette -juste sentence que l'Être suprême, à qui -vous devez compte de toutes vos actions, -portera lui-même un jour sur votre conduite.</p> - -<p>»C'est alors qu'on peut s'écrier avec l'auteur -du livre de l'Ecclésiaste: Heureux -l'homme à qui sa conscience ne reproche -point une multitude de péchés!… Heureux -l'homme dont le cœur ne le condamne -point! Pauvre ou riche, il sera toujours -gai, son visage riant annoncera la joie de -son ame, et son esprit lui dira plus de -choses que sept sentinelles qui seroient au -haut d'une tour…»</p> - -<p>(Une tour, dit mon oncle Tobie, est bien -peu de chose, si elle n'est pas flanquée).</p> - -<p>«Il résoudra ses doutes, le conduira dans -les sentiers obscurs infiniment mieux que -les plus habiles casuistes.—Les cas, les -restrictions des jurisconsultes lui paroîtront -des choses simples et unies. Les lois humaines, -en effet, ne sont pas des lois originaires -et primitives; elles n'ont été introduites -que par la nécessité, et pour nous -défendre des entreprises nuisibles de ces -consciences perverses, qui ne se font pas -de loi par elles-mêmes.—Elles ne prescrivent -de règles, que dans les cas où les -principes et les remords de la conscience -ne sont pas assez forts pour nous rendre -équitables… Elles apprennent aux scélérats -qu'ils doivent être justes par la terreur des -supplices.»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch49">CHAPITRE XLIX.<br /> -<i>Il va courir le galop.</i></h2> - - -<p>Oh! je vois, dit mon père, à quelle -intention ce sermon a été composé. On l'a -sûrement destiné pour quelque prison.—J'en -aime la tournure, et je suis fâché que -le docteur Slop se soit endormi avant d'être -convaincu que le prédicateur n'a point insulté -saint Paul, et que l'apôtre et lui sont -parfaitement d'accord.—Frère Tobie, il n'y -a véritablement point de différence entre eux.—Mais -quand il y en auroit, répondit mon -oncle Tobie, qu'importe? Les meilleurs amis -du monde ont quelquefois une façon de -penser toute différente.—Tu as raison, -frère Tobie, reprit mon père, en lui donnant -la main. Mais, frère, remplis ta pipe, et moi -la mienne, et Trim continuera ensuite sa -lecture.</p> - -<p>Eh bien! Trim, dit mon père, en remplissant -sa pipe, que penses-tu du sermon?</p> - -<p>Moi? ma foi, je pense, dit le caporal, -que ces sept hommes qui sont au haut de -la tour, et qu'on a mis là en sentinelle, sont -en bien plus grand nombre qu'il ne faut.—Si -on continuoit d'en mettre autant au même -endroit, ce seroit harasser, à propos de rien, -un régiment tout entier, et un officier qui -aime sa troupe ne la fatigue pas. Deux sentinelles -font tout aussi bien que vingt.—J'ai -cent fois commandé moi-même dans le corps-de-garde, -ajouta Trim, en prenant un pouce -de plus de hauteur, et je n'ai jamais laissé -plus de deux sentinelles à tous les postes que -j'ai relevés.—C'étoit fort bien, Trim, dit -mon oncle Tobie; mais tu ne sais pas que -les tours, du temps de Salomon, n'étoient -pas comme nos bastions, qui sont flanqués -et défendus par d'autres ouvrages.—Les -bastions, Trim, n'ont été inventés que -depuis la mort de Salomon.—Il n'y avoit -pas non plus d'ouvrages à cornes, ou de -ravelins devant la courtine.—On ne faisoit -point de grands fossés, tels que nous les -faisons aujourd'hui avec une cuvette ou un -petit fossé au milieu,—ni de chemins couverts, -ni de palissades au long pour se garantir -d'un coup de main.—Ainsi, les sept -hommes au haut de la tour étoient sûrement -un petit détachement du corps-de-garde -qu'on avoit probablement posté en bas, et -ils étoient là, tout à-la-fois, pour voir et -pour défendre au besoin ce poste important…—Mon -père sourioit en lui-même, et -n'osoit pas le faire d'une manière ostensible.—Après -ce qui étoit arrivé, cela n'auroit -pas convenu.—Il alluma sa pipe, et dit au -caporal de continuer. Trim reporta le sermon -à la hauteur de ses yeux, et lut.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch50">CHAPITRE L.<br /> -<i>Le Sermon continue.</i></h2> - - -<p>«Avec la crainte de Dieu devant nous, -avec de la droiture et de la probité dans -tout ce que nous faisons ensemble, on -accomplit à-la-fois les devoirs de la religion -et de la morale. C'est qu'ils sont inséparables, -et qu'on ne peut les diviser sans les -détruire réciproquement.—J'avoue cependant -qu'on essaie souvent de les séparer -dans la pratique.</p> - -<p>»Hélas! cela n'est que trop vrai. Rien -n'est si ordinaire que de voir des hommes -qui n'ont aucun sentiment de religion, et -l'avouer sans rougir, s'offenser vivement -qu'on doute de leur caractère moral, ou -qu'on ne soit pas persuadé qu'ils sont -scrupuleusement justes dans tout ce qu'ils -font.</p> - -<p>»Quoiqu'il y ait quelque apparence que -la chose est ainsi, quoique je ne soupçonne -qu'à regret une vertu aussi aimable que -celle de la droiture morale; cependant, -dès que j'approfondis et que j'examine les -raisons de cette vertu apparente, j'en -trouve bien peu pour envier à un tel homme -l'honneur de son motif.</p> - -<p>»Qu'il déclame sur ce sujet avec autant -d'emphase qu'il voudra; qu'il s'enflamme -de tout le feu de nos philosophes, ce phosphore -brillant ne me séduit pas. Il n'a toujours -qu'une vertu apparente, sans solidité, -ou qui n'a du moins pour fondement que -son intérêt, son orgueil, sa vanité, son -aisance, ou quelque autre passion passagère, -dont la mobilité ne doit certainement -pas nous inspirer de la confiance en lui, -dans les choses importantes.—</p> - -<p>»Je connois le banquier qui fait mes affaires.—Je -tombe malade, et j'envoie -chercher le médecin…» Le médecin? le -médecin? s'écria le docteur Slop, en se réveillant -en sursaut. Point de médecin, s'il -vous plaît; on n'en a pas besoin. Au diable -les médecins pour accoucher une femme!…</p> - -<p>«Je sais qu'ils n'ont guère de religion, ni -l'un ni l'autre.—Il n'y a point de jour que -je ne les entende en faire l'objet de leurs -railleries, que je ne les en voie traiter tous -les dogmes avec la dernière indignité.—On -ne peut douter que ce ne soit des monstres -d'impiété.—Eh bien! cependant je confie ma -fortune à l'un, et je livre ma vie à l'autre.</p> - -<p>»Quelle est donc la raison de cette confiance? -Elle est bien foible, sans doute: -elle ne consiste que dans l'idée que l'un ou -l'autre ne voudra pas s'en prévaloir pour -me faire du tort. Je considère que la probité -leur est nécessaire pour assurer leur -état et leurs succès dans ce monde;—en -un mot, je me persuade qu'ils ne peuvent -pas me nuire, sans se nuire encore plus à -eux-mêmes.—</p> - -<p>»Mais je suppose que leur intérêt fût de -me faire tort; que l'un, sans altérer sa réputation, -pût s'emparer de mon bien; que -l'autre, sans avilir son état, me précipitât -dans le tombeau, pour jouir plus promptement -de quelque avantage que je lui aurois -fait… Quels motifs ai-je alors de -me fier à eux? la religion?… c'est le -plus fort: mais il n'en ont point! L'intérêt, -qui est le motif le plus fort après la religion?… -mais il est contre moi!… -Qu'ai-je donc à mettre dans le bassin opposé, -pour contrebalancer cette tentation?… -Hélas! rien, rien qui ne soit plus léger -que ces globules d'air qui se forment sur -l'eau, quand celle du ciel tombe.—Il faut -nécessairement que je reste à la merci de -l'honneur, ou de quelqu'autre principe -qu'enfante le caprice. Quelle sûreté pour des -choses aussi précieuses que ma vie et ma -propriété!</p> - -<p>»On ne peut donc pas compter sur les -vertus morales, sans religion. Ce sont des -êtres fantastiques qui se dissipent d'un moment -à l'autre, ou qui changent si souvent -de forme, qu'on ne les reconnoît plus.</p> - -<p>»Mais on ne peut pas compter non plus -sur la religion, sans vertus morales. J'ai -dit qu'elles étoient inséparables, qu'elles -s'appuyoient mutuellement. Est-il rare, -cependant, de voir un homme, qui n'a -presque point de vertus morales, inspirer -la plus haute opinion de son caractère -religieux?</p> - -<p>»Le scélérat! il est avare, colère, vindicatif, -inexorable, implacable… Il manque -de droiture dans toutes ses actions; mais -il parle tout haut contre l'incrédulité du -siècle; il affecte le zèle le plus ardent pour -certains points de religion: on le voit deux -fois par jour prier avec ferveur au pied -des autels; il fréquente les sacremens;—il -s'amuse avec certaines parties instrumentales -de la religion, et se croit un homme -religieux, qui s'est acquitté avec exactitude -de tous ses devoirs envers Dieu. Il ne lui -manque plus qu'un vice: il l'a. Séduit par -la force de cette illusion, il méprise avec -un orgueil spirituel tous ceux qui n'affectent -point la même piété, et qui ont pourtant -plus d'honneur et plus de droiture que lui.</p> - -<p>»C'est encore là un des maux funestes -qu'éclaire le soleil.</p> - -<p>»Que de crimes ce zèle mal entendu de -religion sans morale a causés dans le monde! -Que de scènes de cruauté, de meurtre, -de rapine, d'effusion de sang il a produites!</p> - -<p>»Dans combien de pays!…» Trim -balançoit ici sa main droite avec de grands -mouvemens, en avant et en arrière, et continua -jusqu'à la fin du passage…</p> - -<p>«Dans combien de pays ce zèle furieux -n'a-t-il pas porté le feu, le sang et la désolation, -sans respecter ni l'âge, ni le mérite, -ni le sexe, ni les rangs? Il semble -que ce faux zèle donnât à ceux qui s'en -prétendoient inspirés, l'horrible privilége -de se livrer à toutes sortes d'injustices, -d'infamies et d'atrocités.—La compassion -étoit bannie de leurs cœurs.—Plus durs -que les rochers, ils étoient sourds aux cris -des malheureux qui tomboient sous leurs -coups; ils ne faisoient pas une action que -ce ne fût pour avilir ou déshonorer l'humanité.»</p> - -<p>Ouf!… dit Trim, qui avoit lu de suite -sans respirer: je me suis trouvé dans bien -des combats; mais je n'en ai point vu -comme celui-ci.—Je n'aurois pas lâché la -détente de mon fusil dans une pareille rencontre, -pour le grade même d'officier-général.—</p> - -<p>Parbleu! dit le docteur Slop, voilà, voilà -une belle réflexion! Savez-vous seulement -ce que vous venez de lire?</p> - -<p>Je sais, répondit vivement Trim, que -je n'ai jamais refusé quartier à ceux qui -me l'ont demandé, et que j'aurois plutôt -perdu la vie, que de mettre mon fusil en -joue sur des femmes ou sur des enfans.</p> - -<p>Tiens, Trim, dit mon oncle Tobie, voilà -une couronne pour toi, afin que tu boives -ce soir avec Obadiah, à qui j'en donnerai -une autre.—Monsieur, je vous rends grâce, -dit Trim: mais j'aimerois mieux que ces -pauvres femmes les eussent.—Tu es un -brave et bon garçon, Trim, reprit mon -oncle.—Et mon père remua la tête en -signe d'approbation, comme s'il eût voulu -dire, cela est vrai.</p> - -<p>—Mais, Trim, dit-il, continue ta lecture; -il me semble que tu as bientôt achevé.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch51">CHAPITRE LI.<br /> -<i>Trim lit toujours.</i></h2> - - -<p>«Si le témoignage, hélas! des siècles passés -ne suffit pas, voyez combien même de -nos jours ces faux zélés prétendent honorer -Dieu par des actions qui les déshonorent -eux-mêmes, et qui font le scandale de l'univers -entier.</p> - -<p>»Descendez un instant avec moi dans ces -prisons affreuses de l'inquisition;—voyez-y -la religion assise sur un tribunal d'ébène, -soutenue par des gênes et des tortures, -et foulant à ses pieds la justice et la compassion, -enchaînées et immobiles… -Ecoutez les longs gémissemens de ce malheureux -qu'on arrache de son cachot de -ténèbres, pour lui faire son procès, et le -livrer ensuite à tous les tourmens les plus -cruels, qu'un système délibéré de cruauté -ait pu inventer.» Trim enflammé de colère -eut bien de la peine ici à la renfermer en -lui-même. «Voyez, continua-t-il, le corps de -ce misérable épuisé par la faim et la douleur. -C'est une victime qu'on va livrer aux bourreaux.»—</p> - -<p>Ah! s'écria Trim, du ton le plus plaintif: -c'est mon frère; c'est mon malheureux -frère Thomas!—Et laissant tomber involontairement -le sermon pour joindre ses mains: -Ah! messieurs, je crains que ce ne soit -mon pauvre frère!…—Mon père, mon -oncle Tobie, et même le docteur Slop qui -ne s'attendrissoit pas facilement, furent vivement -émus de la douleur de Trim.—Trim, -dit mon père, ce n'est pas ici une relation -historique que tu lis, c'est un sermon. Reprends, -mon enfant, reprends-en la dernière -phrase.</p> - -<p>«Voyez le corps de ce misérable épuisé -par la faim et la douleur. C'est une victime -qu'on va livrer aux bourreaux.—</p> - -<p>»Observez le mouvement de ce terrible -instrument;—voyez comment on l'étend. -Quels tourmens! Ses nerfs et ses muscles -se tordent; les convulsions de la mort -la plus douloureuse sillonnent son visage -de mille manières: c'est tout ce que la -nature peut souffrir… Son ame arrachée -de ses plus profondes retraites, est -déjà sur ses lèvres prête à partir.»—Par -le ciel! s'écria Trim, je n'en lirois pas davantage -pour l'empire du monde! Ces horreurs -s'épuisent, peut-être en ce moment, -sur mon pauvre frère à Lisbonne.—Eh! -non, mon cher Trim, dit mon père, ce -n'est pas là une histoire, ce n'est qu'une simple -description…—Oui, mon garçon, -ce n'est pas autre chose, reprit le docteur -Slop; ainsi tranquillise-toi.—</p> - -<p>Cependant, dit mon père, puisque cela -lui cause tant de peine, ce seroit une cruauté -de le forcer à continuer.—Trim, donne-moi -le sermon, j'acheverai de le lire, et tu -peux t'en aller si tu veux.—Je n'en voudrois -pas lire davantage, répond Trim, pour la -couronne des trois royaumes; mais si monsieur -veut me le permettre, je resterai pour -l'entendre jusqu'à la fin.—</p> - -<p>Le pauvre Trim! s'écria mon oncle.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch52">CHAPITRE LII.<br /> -<i>Mon père lit.</i></h2> - - -<p>«Enfin, voilà qu'on le ramène dans son -cachot. Juste ciel! on ne tardera pas à -l'en tirer, pour le livrer aux insultes de -la populace, et le précipiter ensuite dans -ce bûcher qu'un zèle fantastique lui a préparé.—Et -c'est là comme en agissent des -fidèles!… Malheureux enthousiastes! -ignorez-vous que cette conduite atroce est -absolument opposée à l'esprit du christianisme? -Ah! rappelez-vous cette règle décisive -et sûre que Jésus-Christ nous a -laissée: <i>à fructibus eorum cognoscetis eos</i>: -vous reconnoîtrez ces faux zélés à leurs -œuvres.»</p> - -<p>Grâces à Dieu, il est donc mort! s'écria -Trim; ses peines sont finies, et on ne peut -pas lui faire plus de mal… Ah! messieurs.</p> - -<p>Ah! tais-toi, dit mon père, un peu impatienté; -nous ne finirions jamais, si ces -interruptions se renouvelloient si souvent.</p> - -<p>«Je n'ajouterai à tout ce que je viens de -dire, que deux ou trois règles fort courtes, -qui en sont les conséquences.</p> - -<p>»Toutes les fois qu'un homme déclame -contre la religion, soyez sûr que la violence -de ses passions l'a emporté sur sa -croyance.—Une vie déréglée et une bonne -croyance sont incompatibles; et lorsqu'elles -se séparent l'une de l'autre, c'est que l'on -veut tâcher d'obtenir quelque tranquillité -dans l'esprit.</p> - -<p>»Lorsqu'un homme de cette espèce vous -dira que telle ou telle chose choque sa -conscience, c'est comme s'il vous disoit -qu'elle lui cause du dégoût. Il faut le comparer -à ces hommes blasés, qui ne peuvent -supporter certains alimens.</p> - -<p>»En un mot, ne vous confiez point à -un homme, de tel rang qu'il soit, s'il n'est -consciencieux dans toutes ses actions.</p> - -<p>»Et pour ce qui vous regarde, souvenez-vous -de cette distinction simple et sans -équivoque. C'est que votre conscience n'est -pas une loi. Non. C'est Dieu qui a fait la -loi, et qui a placé la conscience en nous -pour décider selon cette loi.—Mais n'allez -pas croire que ce doit être comme un cadi -asiatique, qui juge selon le flux ou le reflux -de ses passions. La conscience ne doit juger -que comme un juge britannique, qui, dans -cet heureux pays de liberté, de raison et -de bon sens, ne se fait point de nouvelles -lois, mais juge suivant les lois qu'il trouve -écrites.»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch53">CHAPITRE LIII.<br /> -<i>Dialogue.</i></h2> - - -<p class="c"><span class="sc">Mon Père.</span></p> - -<p>En vérité, Trim, je suis fort content de -toi.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Docteur Slop.</span></p> - -<p>Et moi aussi.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Mon Père.</span></p> - -<p>Il a très-bien lu le sermon.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Docteur Slop.</span></p> - -<p>Fort bien!</p> - -<p class="c"><span class="sc">Mon Oncle Tobie.</span></p> - -<p>A merveille!</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Docteur Slop.</span></p> - -<p>Il n'y a que ses commentaires qu'il auroit -pu épargner.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Trim.</span></p> - -<p>Ma foi! je n'ai pu y tenir…</p> - -<p class="c"><span class="sc">Mon Oncle Tobie.</span></p> - -<p>Le pauvre garçon!…</p> - -<p class="c"><span class="sc">Trim.</span></p> - -<p>Je sais bien que j'aurois mieux lu, si j'avois -été moins affecté.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Docteur Slop.</span></p> - -<p>Cela est vrai.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Mon Père.</span></p> - -<p>Point du tout. C'est précisément ce qui te -l'a bien fait lire. Morbleu! il seroit à souhaiter -que nos prédicateurs débitassent les leurs avec -la même force; ils feroient plus de sensation -sur leurs auditeurs.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Mon Oncle Tobie.</span></p> - -<p>Ah çà! mais que va-t-il devenir? je serois -fâché qu'il fût perdu…</p> - -<p class="c"><span class="sc">Mon Père.</span></p> - -<p>Perdu? et moi aussi. Il m'a trop fait de -plaisir… Il est dramatique. Cette manière -d'écrire, maniée adroitement, saisit l'attention.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Docteur Slop.</span></p> - -<p>Ah! oui. Je m'en suis bien aperçu.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Mon Oncle Tobie.</span></p> - -<p>Mais comment diable s'est-il trouvé dans -mon <i>Stévinus</i>?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Mon Père.</span></p> - -<p>Ma foi! c'est ce que j'ignore; il faudroit -être aussi habile que Stévinus, pour résoudre -cette question.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch54">CHAPITRE LIV.<br /> -<i>Le Sermon court la pretentaine.</i></h2> - - -<p>Mon oncle Tobie fit un sourire agréable -de plaisir à l'éloge de Stévinus. Cela ne rompit -point la conversation sur le sermon, et mon -père fit part de ses conjectures sur l'auteur.—Je -crois le connoître, dit-il; je gagerois -quasi qu'il est du ministre de notre paroisse.</p> - -<p>Ce qui faisoit croire à mon père qu'il étoit -d'Yorick, c'en étoit le style. Il étoit aussi dans -sa méthode.—Ses conjectures se réalisèrent -deux jours après. Yorick envoya un domestique -le demander à mon oncle Tobie.</p> - -<p>Mais comment s'étoit-il trouvé dans son -Stévinus? Mon oncle Tobie s'éclaircit de cette -circonstance par la même occasion. Yorick, -à qui toutes espèces de connoissances étoient -précieuses, lui avoit emprunté son Stévinus. -Il fit son sermon pendant qu'il avoit Stévinus; -il le mit par mégarde dans le livre, et en -renvoyant le livre à mon oncle, il ne songea -point au sermon.</p> - -<p>Le destin de ce sermon est assez singulier.—Le -bon Yorick n'avoit pas toujours des -habits qui ne faisoient que de sortir des mains -du tailleur. Son sermon se perdit une seconde -fois en glissant à travers la poche et la doublure -déchirée de sa veste. C'étoit un jour -qu'il montoit sur son bidet de quatre-vingt -sous, le sermon tomba dans la boue, et le -bidet l'y enfonça en piétinant. Il y resta quelque -temps. Un mendiant qui passa l'aperçut, -et l'en tira. Il le vendit au bedeau d'une paroisse -voisine pour un pot de bierre, et le -bedeau en fit présent à son curé, et depuis -oncques il ne revint dans les mains de son -propriétaire. Il mourut sans le revoir.</p> - -<p>Le curé sans doute en avoit fait usage. Cependant -je ne l'assure pas. Un curé peut être -assez instruit pour se passer des ouvrages des -autres.—Celui-ci tomba, je ne sais comment, -dans les mains d'un chanoine de la cathédrale -d'Yorck, et quelle trouvaille pour un -chanoine! M. le prébendaire d'Yorck l'apprit -bientôt par cœur, et le débita dans son église. -Il fut applaudi, et le fit imprimer quelque -temps après, avec son nom en gros caractères -au frontispice. Yorick avoit essuyé plusieurs -de ces revers pendant sa vie; mais il -étoit cruel de le dépouiller après sa mort, et -d'enlever à sa mémoire l'honneur de ses propres -ouvrages.—Le ciel ne l'a pas voulu. Ce -larcin fut découvert quelque temps après. Je -le publie pour trois raisons.</p> - -<p>La première, c'est que cela n'empêchera -point l'homme au canonicat d'arriver aux -dignités ecclésiastiques. Il n'y auroit peut-être -pas quatre personnages en Angleterre qui -atteignissent à l'épiscopat, s'ils n'y alloient -que par leurs sermons; et si cela est en Angleterre, -cela peut bien être ailleurs, comme -on sait.</p> - -<p>L'autre raison, c'est que j'aime à rendre -justice à qui elle appartient.</p> - -<p>Enfin, c'est que je procurerai peut-être -par-là du repos à l'ame d'Yorick.—Les -bonnes gens de la campagne, sans compter -les personnes qui passent pour avoir l'esprit -fort, viennent me dire qu'elle se laisse voir -souvent. Yorick est devenu un esprit… Je -calmerai par-là ses agitations; et c'est un -pas que je ne serai sûrement pas obligé de -prodiguer pour beaucoup d'autres. Je ne crois -pas que ceux qui prêchent ses sermons, ou -qui en prêchent d'autres que les leurs, et -même fort souvent les leurs, subissent jamais -une pareille métamorphose.—</p> - - -<p class="c gap"><i>Fin du Tome premier.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2>TABLE<br /> -<span class="small">DES CHAPITRES</span><br /> -<span class="small">Contenus dans ce Volume.</span></h2> - - -<table summary=""> -<tr><td> </td><td>Page</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre premier.</span> <i>C'étoit bien à cela qu'il -falloit penser.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. II.</span> <i>L'Embryon.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch2">3</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. III.</span> <i>En voilà l'effet.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch3">5</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. IV.</span> <i>Que de maris sont moins sûrs!</i></td> -<td class="num"><a href="#ch4">7</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. V.</span> <i>Les Planètes.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch5">12</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. VI.</span> <i>Les volontés sont libres.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch6">14</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. VII.</span> <i>Et oui! chacun a son ton, son -allure.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch7">16</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. VIII.</span> <i>Je n'y tiens pas toujours.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch8">20</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. IX.</span> <i>Annonce.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch9">23</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. X.</span> <i>Ce qui se voit tous les jours.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch10">26</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XI.</span> <i>On a beau faire, chacun se plaint -toujours.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch11">28</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XII.</span></td> -<td class="num"><a href="#ch12">38</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XIII.</span> <i>L'Epitaphe.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch13">46</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XIV.</span></td> -<td class="num"><a href="#ch14">54</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XV.</span> <i>Avis aux historiens.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch15">56</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XVI.</span> <i>Le contrat de mariage.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch16">59</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XVII.</span> <i>Chagrins domestiques.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch17">67</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XVIII.</span> <i>Résolution de ma mère.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch18">69</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XIX.</span> <i>La convention.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch19">70</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XX.</span> <i>Conseil.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch20">76</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXI.</span> <i>Prenez-y garde! le cas est -intéressant.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch21">78</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXII.</span> <i>La consultation.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch22">88</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXIII.</span> <i>Des découvertes.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch23">96</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXIV.</span> <i>L'éloge et l'utilité des digressions.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch24">109</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXV.</span> <i>Comment peindre mon oncle Tobie?</i></td> -<td class="num"><a href="#ch25">113</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXVI.</span> <i>Nous y viendrons.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch26">118</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXVII.</span> <i>Un peu de patience.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch27">120</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXVIII</span>. <i>Enfin nous y voilà.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch28">122</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXIX.</span> <i>Ce qu'on a déjà vu.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch29">128</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXX.</span> <i>Trop est trop.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch30">136</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXI.</span> <i>Le feu prend.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch31">140</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXII.</span> <i>Trim.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch32">144</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXIII.</span> <i>Les conjectures de mon oncle.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch33">155</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXIV.</span> <i>Contre-temps.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch34">157</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXV.</span> <i>Cela est clair comme le jour.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch35">160</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXVI.</span> <i>Ragotin n'est pas pire.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch36">163</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXVII.</span> <i>Combien de choses à développer.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch37">167</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXVIII.</span> <i>Il ne peut rien faire.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch38">170</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XXXIX.</span> <i>Comme il court!</i></td> -<td class="num"><a href="#ch39">172</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XL.</span> <i>La Dissertation.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch40">182</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XLI.</span> <i>Autre Anicroche.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch41"><i>ibid.</i></a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap. XLII.</span> <i>Prélude.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch42">187</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIII. <i>Il est toujours tout prêt.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch43">189</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIV. <i>Avis.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch44">190</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLV. <i>Le Sermon.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch45">194</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVI. <i>Enfin le Sermon commence.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch46">197</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVII. <i>Trim reprend sa lecture.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch47">200</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVIII. <i>Un petit coup d'éperon au -dada de mon oncle Tobie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch48">206</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIX. <i>Il va courir le galop.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch49">211</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> L. <i>Le Sermon continue.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch50">214</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LI. <i>Trim lit toujours.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch51">220</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LII. <i>Mon père lit.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch52">222</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LIII. <i>Dialogue.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch53">224</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LIV. <i>Le sermon court la pretentaine.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch54">227</a></td></tr> -</table> - -<p class="c gap">Fin de la Table du Tome premier.</p> - - -<div class="trnote"> -<h2 class="nobreak">Note du transcripteur</h2> - -<p>On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par -ex. Shakespéar/Shakespeare, bisarrerie/bizarrerie, système/systême, -tems/temps, jeterois/jetterois, etc.). Les erreurs clairement -introduites par le typographe ont été corrigées.</p> - - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's OEuvres complètes, tome 1/6, by Laurence Sterne - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 1/6 *** - -***** This file should be named 61772-h.htm or 61772-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/7/7/61772/ - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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