diff options
Diffstat (limited to 'old/61772-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/61772-0.txt | 7519 |
1 files changed, 0 insertions, 7519 deletions
diff --git a/old/61772-0.txt b/old/61772-0.txt deleted file mode 100644 index 63fd6dc..0000000 --- a/old/61772-0.txt +++ /dev/null @@ -1,7519 +0,0 @@ -Project Gutenberg's OEuvres complètes, tome 1/6, by Laurence Sterne - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: OEuvres complètes, tome 1/6 - -Author: Laurence Sterne - -Release Date: April 7, 2020 [EBook #61772] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 1/6 *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - - - ŒUVRES - COMPLÈTES - DE - LAURENT STERNE. - - NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES. - - TOME PREMIER. - - A PARIS, - Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN. - AN XI.--1803. - - - - -_Ce volume contient_ - - -La vie de l'Auteur;--des Mémoires particuliers sur sa personne, sur ses -ouvrages, sur l'origine de Tristram Shandy. - -La première partie des Opinions de Tristram Shandy. - - - - -[Illustration: _Laurent Sterne_] - - - - -A MADAME M. A. E. B**. m. d. p. t. n. * f. s. m. c. * s. b. a. p. m****. -u***. à j*****. - - -_L'amitié, Madame, vous fait hommage de cette édition. L'Auteur vous -l'eût offerte lui-même assurément, s'il eût eu, comme moi, le plaisir de -vous connoître._ - -_Recevez, Madame, les assurances du respectueux dévouement de_ - - _Votre t. v._ - - J.-Fr. BASTIEN, _éditeur_. - - - - -VIE - -DE STERNE. - - -Laurent Sterne naquit dans la capitale d'Irlande. Il étoit fils d'un -officier, et arrière-petit-fils d'un archevêque: un de ses oncles étoit -prébendaire de la cathédrale de Dublin: ce qui lui procura beaucoup de -relations avec le clergé. - -Destiné lui-même à parcourir cette carrière, il entra fort jeune à -l'université de Cambridge, où il développa des talens particuliers. La -gaieté de son caractère, la vivacité de son imagination, son génie, les -saillies de son esprit, la tournure de ses idées l'annoncèrent de bonne -heure. - -Malgré toutes ces qualités, il vécut cependant quelque temps fort peu -connu à Sulton, dans la forêt de Gastres. Son revenu étoit très-modique, -et ne consistoit que dans les foibles rétributions d'un vicariat qu'il -avoit obtenu dans le comté d'Yorck. - -Sans ambition, il seroit peut-être resté toute sa vie dans cette -obscurité, si une occasion particulière ne l'eût fait connoître. - -Un de ses amis sollicitoit la survivance d'un bénéfice important, dont -le titulaire vouloit faire assurer les revenus à sa femme et à son fils -après sa mort. Sterne trouva que c'étoit bien assez qu'il en jouît -pendant toute sa vie, et il se joignit à son ami pour empêcher cette -substitution singulière. Mais ils n'avoient ni l'un ni l'autre assez -d'intrigue; leurs soins n'eurent aucun succès, et leur adversaire -réussit. Sterne, piqué, chercha les moyens de se venger, il ne trouva -que celui de faire une satyre contre le simoniaque. Elle opéra si -vivement sur l'esprit de cet homme, qu'il fit prier Sterne de la -supprimer. Cela n'étoit pas possible, déjà elle étoit répandue; mais la -crainte qu'elle ne fût suivie de quelqu'autre, fit le même effet. Le -bénéficier résigna son bénéfice à l'ami de Sterne, et cette aventure lui -fit avoir à lui-même, sans la demander, une des meilleures prébendes de -la cathédrale d'Yorck. Cet ouvrage étoit intitulé: _Histoire d'un bon -gros manteau avec un tapabor de l'espèce la plus chaude, dont l'heureux -possesseur ne seroit pas content, s'il n'en pouvoit couper assez pour -faire une juppe à sa femme, et une culotte à son fils_. - -Le vicariat de Sterne ne l'occupoit guère que le dimanche matin. Il y -faisoit l'office divin avec la plus grande exactitude, et le soir, il -alloit prêcher dans la paroisse de _Stillington_. Son canonicat lui -donna d'autres soins, qu'il remplit pendant long-temps avec l'attention -la plus scrupuleuse. - -Etant un jour dans un café d'Yorck avec d'autres ecclésiastiques, un -étranger d'un certain âge y déclama vivement contre la religion, et -contre le clergé. Ce ne sont que des hypocrites: qu'en pensez-vous, -dit-il, en s'adressant à Sterne? Celui-ci, sans faire semblant de lui -répondre directement, prit la parole: «J'ai chez moi, dit-il, un -épagneul qui est charmant: c'est le meilleur chien de chasse qu'il y ait -dans toute la province; mais il est d'un caractère si sauvage, si -farouche, il s'élance surtout avec tant de férocité contre des gens qui -ne lui ont point fait de mal, que je suis résolu de le faire -noyer.»--L'étranger sentit l'allégorie, et se retira sans rien dire. - -On venoit de faire une superbe édition de Rabelais; Sterne qui avoit -beaucoup entendu parler de cet auteur se le procura. Dès ce moment, il -abandonna tous les soins de son canonicat, et ne s'occupa plus que du -curé de Meudon, et de ses ouvrages. On se plaignoit de ne le plus voir -dans les cercles dont il faisoit l'amusement. - -Il étoit absolument inconnu dans la capitale. C'étoit pourtant là qu'il -vouloit faire imprimer les deux premiers volumes de son _Tristram -Shandy_. Il les envoya à un des libraires qui publioit le plus de -nouveautés, et lui marqua le prix qu'il en vouloit: celui-ci les lui -renvoya. Il se décida alors à les faire imprimer à Yorck. On ne lui en -offrit pas ce que le papier et la copie de son manuscrit lui avoient -coûté. Mais à peine l'ouvrage parut-il, qu'il fut enlevé avec une -rapidité incroyable. On lui donna mille guinées pour en permettre une -seconde édition. - -Tristram Shandy se trouva entre les mains de tout le monde. Beaucoup le -lisoient, et peu le comprenoient. Ceux qui ne connoissoient point -Rabelais, son esprit, son génie, le comprenoient encore moins. Il y -avoit des lecteurs qui étoient arrêtés par des digressions dont ils ne -pouvoient pénétrer le sens; d'autres qui s'imaginoient que ce n'étoit -qu'une perpétuelle allégorie, qui masquoit des gens qu'on n'avoit pas -voulu faire paroître à découvert. Mais tous convenoient que Sterne étoit -l'écrivain le plus ingénieux, le plus agréable de son temps, que ses -caractères étoient singuliers et frappans, ses descriptions -pittoresques, ses réflexions fines, son naturel facile. - -Cet ouvrage lui attira la plus grande considération. Il fut recherché -des grands, des savans, des gens de goût, et singulièrement de tous ceux -qui sont enclins à jeter du ridicule sur tout ce qui se passe dans le -monde: c'étoit une espèce de gloire d'avoir passé une soirée avec -l'auteur de _Tristram Shandy_: mais il éprouva le sort de toutes les -personnes qui obtiennent de la célébrité par leurs talens. Lui et ses -ouvrages furent déchirés dans mille brochures, dont on ne connoît pas -même actuellement le titre. S'il eut une foule d'ennemis obscurs, il eut -des défenseurs distingués qui le vengèrent. Un des plus grands seigneurs -de l'Angleterre prit hautement son parti contre quelques -ecclésiastiques; et pour lui marquer tout-à-la-fois, disoit-il, et son -estime pour lui, et le peu de cas qu'il faisoit d'eux, il lui donna un -bénéfice considérable dans la paroisse de Cawood. - -Sterne ne tarda point à publier les sermons qu'il avoit faits dans son -vicariat. Il en avoit glissé un dans son Tristram Shandy, qui fit -d'abord prendre la meilleure opinion de ceux-ci. L'excellence de la -morale et le style n'y laissèrent en effet rien à désirer. Mais on le -blâma sévérement de les avoir donnés sous un nom ridicule. «Je fais -imprimer ces sermons, disoit-il dans sa préface, comme s'ils étoient -d'Yorick. J'espère que le lecteur grave ne trouvera rien en cela qui -puisse l'offenser, et je continuerai de publier les autres sous le même -titre.» Yorick étoit le nom d'un bouffon que Shakespeare avoit introduit -dans sa tragédie de Hamlet. - -Les volumes de son Tristram Shandy furent imprimés successivement. On ne -les trouva point inférieurs aux premiers. Son conte burlesque du grand -nez parut aussi plaisant, que l'histoire de Lefèvre étoit pathétique et -touchante. - -Son voyage sentimental ne démentit point sa réputation. Il fut traduit -dans toutes les langues presque aussi-tôt qu'il parut. - -Sterne, entraîné dans la république des lettres, laissa le soin de ses -bénéfices, et leur principal revenu à des ecclésiastiques qui les -desservoient: il en étoit bien récompensé. Ses ouvrages lui valoient -beaucoup; mais il n'avoit aucune économie. Ses voyages étoient -très-coûteux, surtout quand il passoit le détroit de Calais. - -Beaucoup de personnes à Paris l'ont connu. Il étoit un soir chez un -horloger de ses amis; il ne lui vit pas la même gaieté qu'à l'ordinaire. -C'étoit le vingt-neuf du mois. Il ne faut pas, lui dit-il, mon ami, que -l'idée des embarras du trente, nous empêche ce soir de sabler -joyeusement la bouteille de vin de Champagne, et lui donna aussi-tôt sa -bourse. - -Sa figure étoit originale et excitoit le rire quand on le regardoit. Il -s'habilloit avec cela d'une manière particulière qui le faisoit encore -plus remarquer. En passant un jour sur le Pont-Neuf, il s'arrêta tout -court et fixa la statue de Henri IV. Il fut presque aussitôt entouré -d'une foule de gens qui le considéroient avec un air de curiosité. Eh -bien! c'est moi, leur dit-il, et vous ne me connoissez pas davantage: -mais imitez-moi; et il tomba à genoux devant la statue du roi. - -Il étoit marié, et sa femme d'un caractère très-différent du sien, le -quitta, et se retira en France dans un couvent. Ils avoient une fille -qu'elle éleva, et qui avoit seize ans environ quand il mourut. Cet -événement les fit repasser en Angleterre. Il y avoit déjà quelque temps -que leurs pensions n'étoient pas exactement payées, et elles accusoient -Sterne de dureté; mais elle virent en arrivant quelle étoit la vraie -cause de cette négligence. Elles ne trouvèrent rien dans sa succession. -L'estime et l'amitié qu'on avoit eues pour lui leur devinrent -particulières. On leur fit des présens de toutes parts, et l'on -souscrivit, avec une espèce d'enthousiasme, à une édition de ses -ouvrages qu'elles annoncèrent. - -On a dit que depuis la mort de Sterne on l'avoit enlevé du cimetière de -_Moribode_, où il avoit été inhumé, et qu'un célèbre chirurgien d'Oxford -avoit disséqué son cerveau, dans l'idée qu'il trouveroit quelque chose -d'extraordinaire dans sa configuration. C'est un conte fait à plaisir. - -Sterne s'est bien peint lui-même sous le nom d'Yorick, dans le premier -volume de son Tristram Shandy. - -Voltaire dit de cet ouvrage dans ses questions sur l'encyclopédie, -_qu'il ressemble à ces petites satyres de l'antiquité, qui renfermoient -des essences précieuses_. Il en traduit lui-même deux ou trois passages, -et dit du tout, _que ce sont des peintures supérieures à celles de -_Rembrandt_, et aux crayons de _Calot_._ - -C'est sur le mot _conscience_ que Voltaire en fait cet éloge; il faut -croire qu'il a dit ce qu'il pensoit. L'auteur, selon lui, est le second -_Rabelais_ d'Angleterre. - -Sterne s'étoit en effet nourri des écrits du curé de Meudon, qu'il n'a -point imité dans ses licences. C'est toujours décemment qu'il peint les -objets, il est difficile d'y mettre plus d'esprit, plus de finesse, et -la gaieté en est l'ame. - -Cet homme singulier est mort comme il avoit vécu, avec la même -indifférence et la même insouciance, sans paroître en rien affecté de sa -prochaine dissolution, même vingt-quatre heures avant sa fin. Son décès -fut annoncé dans les journaux du 22 mars 1768, par un de ses amis, de la -manière suivante: - -En son logis, dans Bond-Street, est mort le rév. Sterne. - -Hélas! pauvre Yorick! je l'ai bien connu; il étoit une source de bonnes -plaisanteries, et il avoit l'imagination la plus brillante. Il possédoit -esprit, gaieté, génie; il ne lui manquoit qu'un grain de sagesse, pour -en tirer un bien meilleur parti. - - -EPITAPHE DE STERNE, PAR GARRICK. - -Laissons l'orgueil étaler les marbres sur les tombeaux, les charger -d'inscriptions fastueuses, dont les partisans de la vérité n'approchent -jamais. C'est la simple, mais sincère amitié qui grave sur cette pierre -brute: - -_Ici dorment le génie, l'esprit, la gaieté_ ou _Sterne_. - - - - -MÉMOIRES - -DE - -STERNE. - -_Origine de Tristram Shandy._ - - -Si le lecteur est curieux de connoître l'origine d'un pareil ouvrage, la -voici: - -En feuilletant mes manuscrits, j'y trouve que j'eus quelque envie jadis -d'écrire mes mémoires. - -Je me mis, en effet, à l'ouvrage avec l'intention la plus sérieuse et la -plus stupide possible; mais tout-à-coup le fantôme de l'imagination, et -le phosphore de l'esprit brillèrent à ma vue, m'éblouirent et -m'entraînèrent à travers les haies et les fossés, les ronces, les -fondrières et les sables arides, pendant le cours de quatre volumes, -avant que je me fusse avisé de me mettre au monde. Oui, la majeure -partie de mon ouvrage étoit dépensée avant l'époque de ma naissance. Ah! -je le connoissois trop, ce monde, pour être tant désireux d'y arriver. - -La bisarrerie et la nouveauté des premiers volumes exercèrent le goût -capricieux du public: je fus applaudi et sifflé, défendu et censuré dans -plus d'une page. Cependant, comme il y a, en un sens, plus de lecteurs -que de juges, l'édition fut vendue, et, par conséquent, elle réussit. -Cela m'encouragea, et je continuai avec le même ton d'insouciance, tout -en chantant, et entouré d'une nombreuse audience, qui épioit la chûte -des feuilles que je lui jetois. Ce qui m'amusoit le plus, étoit ce -nombre de lecteurs pénetrans, qui jugeoient que mes extravagantes lubies -contenoient un sens mystique dont ils se targuoient de dévoiler la -sublime profondeur à la fin de l'ouvrage. - -Il y a plus encore: des jurés-experts devineurs d'énigmes prétendoient -pouvoir suivre ma trace à travers chaque volume, sans perdre de vue, un -seul moment, la connexion de mes phrases. Quels lynx! quels -enthousiastes! avec quelle intelligence et quel avantage ces messieurs -n'auroient-ils pas lu l'apocalypse? la bête à sept têtes, le puits -fumant et les sauterelles cuirassées n'auroient été qu'un jeu pour leur -perspicacité. - -Cependant j'ai la modestie d'avouer qu'il y a, par-ci, par-là, dans mon -livre quelques passages intéressans. - -_In sterquilinio margaritam reperit._ - -J'y ridiculise quelques foiblesses: la charité et la bienveillance y -sont toujours inspirées et recommandées: quelquefois, il est vrai, je -cours les champs et les grands chemins, sans d'autre projet que celui de -jouir du bienfait de l'air et de la liberté; mais un objet de pitié se -présente-t-il à moi, je l'offre aussitôt à la pitié publique. - -C'est ainsi que je vaguois dans l'insouciance, aussi innocemment qu'un -enfant qui joue en cheminant, et que je ne revenois à moi, que lorsque -l'humanité, posant sa main sur mon sein, m'arrêtoit tout-à-coup, et me -tiroit à part: j'étois alors dans mon fort. Nous exprimons bien ce que -nous sentons vivement; et, dans un pareil sujet, l'écrivain a une double -énergie: il soulage son cœur, en plaidant pour les autres. - -Je continuai cette rodomontade tout le long de mon ouvrage; le papier -s'entassoit sous ma main, quand je fis réflexion qu'il n'y avoit que -sept merveilles au monde. En attendant, la nouveauté vieillissoit, et la -bisarrerie perdoit de sa singularité: je m'en aperçus; mais le moyen -d'arrêter la vélocité d'une plume qui a pris son vol. - -Je déterminai seulement de faire cesser les caracoles de mon dada; je -serai la gourmette; et je m'apprêtai à tenir ma promesse au public, -d'une manière plus posée et plus systématique. Me voilà à jeter sur mon -papier, de grands sujets; mais je n'ai pas eu le temps de les polir. -Tant d'idées, tant de caprices passoient à travers ma cervelle pendant -la composition, et repoussoient tellement tour-à-tour ces grands -desseins, que je n'ai encore pu en former un seul volume, pour -m'acquitter envers mes lecteurs. - -Un de mes projets favoris étoit de composer un petit livret intitulé -_alphabet_, à l'usage des jeunes gens de tous les états: ils devoient -s'y instruire sur la manière d'agir et de parler dans les diverses -occurrences de la vie. - -Avouons-le à notre honte; un pareil code nous manque encore. La nature, -je le sais, a épuisé ses libéralités en faveur de quelques individus que -je connois: elle leur inspire, dans leurs actions et leurs paroles, un -esprit, une ame qui équivalent, et au-delà, à la nécessité de -l'éducation; mais ces exemples sont rares; on peut même les appeler des -_comètes morales_. - -La plupart des hommes sont nés avec cette douce foiblesse de l'esprit, -qui résout chaque action et chaque idée en égoïsme. La plus belle -descendance généalogique, la plus brillante fortune ne sauroient vaincre -cette foiblesse sans le secours de l'instruction. - -Mais la plus grande partie de nos jeunes élégans, _tandem custode -remoto_, aussitôt qu'elle est émancipée du collége, jette à bas le -fardeau dont ses épaules étoient alourdies. Tel est leur raisonnement, -ou leur déraison. Les offices de Cicéron sont classés par eux, avec -Despautère, parmi les pédanteries des écoles. Ils ont alors assez de -christianisme pour mépriser les péchés brillans de la morale payenne, -ainsi que nos orthodoxes affectent de nommer ses vertus. Dès-lors leur -sentiment devient le seul motif de leur jugement; et les usages du -monde, la règle unique de leurs actions. - -De-là, l'introduction de tant de faux principes et de tant d'actions -viles et ignobles. De-là, parmi les grands, les coureurs de Newmarket, -le courtage et la corporation des nouvellistes. De-là, les dignitaires -de la magistrature dégénèrent en praticiens, et les dignitaires de -l'église en collecteurs de dîmes. - -Le but de mon rituel devoit être de faire connoître le _verum atque -decens_ de la morale, la beauté ou la laideur des actions humaines. Il -étoit important pour les personnes d'un certain rang, de pratiquer la -vertu, ou du moins d'y prétendre. Ils auroient appris que ni leur propre -sentiment, ni les usages du monde n'étoient pas une autorité suffisante -pour la défense du vice ou de l'indécence. Je voulois les renvoyer à -l'école: quoiqu'ils aient rarement un cœur, ils auroient encore appris -quelque chose par cœur. - -Nos seigneurs n'auroient pas été tentés, pour cela, de réformer leur -petites maisons; mais ils n'auroient peut-être pas osé les décorer de -leurs écussons, et offrir les laquais ou leurs maîtresses revêtus de la -livrée de leurs femmes. Nos apprentifs ministres n'auroient pas quitté -chaque jour le heaume et l'épée, pour saisir et diriger les rennes d'un -cabriolet leger. - -On auroit peut-être moins vu de ces divorces scandaleux autorisés par -nos mœurs modernes, de ces divorces, qui, comme les sections d'un -polype, engendrent, chacun de leur côté, après leur séparation. - -Je ne suis pas néanmoins assez visionnaire pour croire que mon alphabet -eût rendu les hommes vertueux, en dépit de notre commune éducation. - - _Et quae fuerunt vitia, mores sunt._ - -SÉNÈQUE. - - Les vices d'autrefois sont les mœurs d'aujourd'hui. - -CLÉMENT. - -Mais je pense qu'il est possible que les hommes se fussent accoutumés à -ne pas faire parade de leurs déportemens: c'étoit déjà gagner un grand -point en morale: - - _Est quàdam prodire tenùs, si non datur ultrâ._ - -La prétention à avoir plus de vertu qu'on n'en a, est hypocrisie; mais -il y a aussi quelque mérite à ne pas exposer en public les vices dont on -est coupable. - -Un homme de loi, opulent, auroit pu, malgré mes leçons, pourchasser un -emploi, à la moitié de sa valeur, parce que le malheureux propriétaire -avoit le gibet à éviter; mais après m'avoir lu, il ne se seroit jamais -vanté de son intelligence. - -Un libertin auroit pu tromper la beauté et marchander l'innocence auprès -de la misère; mais il n'auroit pas cherché un confident à ses amours. Il -n'auroit pas plongé sa victime dans l'indigence, et proclamé son vil -triomphe. - -Une autre de mes visions étoit de donner quelques idées sur -l'amélioration de la procréation humaine. J'avois préparé une nouvelle -édition de la _callipédie_, ou l'_art de faire de beaux enfans_;--je -l'aurois décorée de notes et d'estampes, et enrichie de traits -philosophiques, qui frappoient sans cesse mon _sensorium_, lorsque ce -projet alloit et venoit dans ma tête. - -Mille écoles sont ouvertes pour le progrès des sciences et des arts. O -honte! il n'en est point pour l'art de la nature! Celui qui copie la -physionomie divine de l'homme, reçoit des couronnes et des -applaudissemens, tandis que celui qui présente la maîtresse pièce, le -prototype d'un travail mimique, n'a, comme la vertu, que son travail -pour récompense. - -J'eusse encouragé l'antique, le moral, le politique ouvrage de la -propagation: j'eusse peut-être réveillé quelque idée semblable à -l'établissement des Romains, nommé _Jus trium liberorum_; et restreint -l'abus de ces mélanges adultères, qui se terminent toujours par la -stérilité, parce que la débauche est un monstre qui n'engendre pas. - -Je ne puis concevoir comment cet objet n'est pas devenu celui d'une -fondation royale, à moins que l'exemple de notre roi, bon père et loyal -époux, n'en tienne lieu. - -Je me suis quelquefois amusé, dans mes lubies philosophiques, de l'idée -de voir un couple d'enfans faits suivant mes principes. Je n'alarmerai -pas, par une description, les oreilles de mes auditeurs... quoique je -sois bien assuré que le suprême auteur de la beauté, de l'ordre et de -l'harmonie, ne pourroit se fâcher de pareilles recherches. - -Le Dieu de la nature seroit-il jaloux de voir notre curiosité se plonger -dans la profondeur de ses secrets? la philosophie peut-elle devenir une -impiété? - -Plusieurs autres projets de cette espèce, dont l'exposition suffiroit à -lasser l'infatigable _Fabius_, et dont l'exécution demanderoit une vie -patriarchale, se sont présentés à mon imagination active, indépendamment -de mille boutades, qui sont aussitôt avortées dans ma tête. Ces idées -ont été engendrées au milieu des chagrins, des peines, des maladies; et -je n'ai jamais pu les porter plus de quelques minutes. - -Appelez à présent ceci, non mes _ouvrages_, mais mes _amusemens_; je le -veux bien: songez seulement, critiques, que j'écris beaucoup pour ma -santé, et un peu pour celle de mes lecteurs. - -Bacon, dans son histoire de la vie et de la mort, recommande -expressement la lecture des ouvrages gais et légers; et je vais faire -insérer le mien dans la nouvelle édition du dispensaire de Londres. - -Cherchera-t-on, après cela, minutieusement des fautes dans un livre fait -dans de pareilles vues? Quelle gaieté les chirurgiens ne sont-ils pas -forcé d'employer quand ils prêtent leur cruel ministère à la beauté -souffrante? - -Les philosophes ont aussi approuvé les bagatelles dans les maladies de -l'esprit: - - _Misce stultitiam consiliis brevem._ - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - _Lusus animo debent aliquando dari - Ad cogitandum, melior ut redeat sibi? - etc. etc. etc. etc._ - -Et moi, qui suis un parfait philosophe de l'école française, dont la -doctrine est toute renfermée dans cette formule: _Riez de tout_, -j'affirme que les ouvrages dont le seul but est d'égayer l'esprit, -quelques libres qu'ils semblent être, ne doivent pas être jugés avec une -sévérité aussi méthodique, tandis que ceux qui attentent, soit de front, -soit obliquement, aux principes de la morale et de la religion, ne -sauroient être trop hautement anathématisés. - -Quel art, lecteur, que celui d'exciter le sourire, sans exciter la -rougeur, de provoquer le désir, sans offenser la décence! Ah! s'il eût -toujours existé, le calendrier ne regorgeroit pas de tant de saints! Il -y auroit du mérite à l'être. - -Mais pourquoi cette division pénible de chapitres? - -Ah! messieurs, cette méthode est un expédient admirable pour les petits -lecteurs et les petits auteurs. Elle sert à les reposer tous: - - _Divisum sic breve fiet opus._ - -La bible même pourroit sembler ennuyeuse, sans le secourable repos des -chapitres. - -Outre cela, les intervalles ou lignes en blanc, en style d'imprimerie, -remplissent bien adroitement le volume; on peut les comparer à ces -surtouts économiques qui couvrent une table, sans rien ajouter à la -bonne chère. - -Je m'attends bien à voir ici mes journalistes précepteurs remarquer que -ces espaces sont les meilleurs passages de mon livre, par la raison que -le blanc vaut mieux que ce qui est maculé. - -Qu'ils en jasent à leur aise. Il y a long-temps que mon marché est fait -avec eux; je suis aussi indifférent à leurs censures qu'à leurs éloges. -Les vrais critiques, comme des faucons généreux, chassent pour leur -plaisir; mais les hebdomadaires, comme les vautours, ne chassent que -pour la proie. Sous ce rapport, ils méritent plus de pitié que de -ressentiment. - -Vous plaindriez-vous, lecteur, de la brièveté de mes chapitres? mais -songez que, s'ils étoient plus longs, ils deviendroient nécessairement -plus pesans. - -Il est peu de sujets qui puissent être assez variés pour amuser dans le -cours suivi de plusieurs pages. - -Vous plaindriez-vous de la longueur de mon ouvrage? ne craignez pas que -je l'alonge autant que je pourrois le faire. Je n'use point de l'art des -procureurs pour éterniser les procès; et je voudrois que le code -_Frédéric_ fût reçu en littérature, comme il l'est en pratique. - -Au reste, vous trouverez dans ces volumes assez de choses pour votre -argent; un petit nombre de paroles suffit entre amis; un plus petit -nombre encore suffit entre ennemis; et vous êtes sûrement dans l'une de -ces deux classes, car je défie votre indifférence. - - -LETTRE DE STERNE - -AU DOCTEUR ***, - -_Sur Tristram Shandy_. - -MON CHER MONSIEUR, - -Vous vous êtes si souvent appesanti, dans nos conversations, dans vos -lettres, et particulièrement dans la dernière, sur cette sentence, _de -mortuis nil nisi bonum_: vous avez traité la matière avec un tel sérieux -et une telle sévérité, en me supposant, sans doute, transgresseur de cet -article de votre décalogue, que vous m'avez rendu aussi sérieux et aussi -sévère que vous; mais, afin que les passions que vous avez élevées en -moi, n'agissent pas trop vivement, j'ai différé quatre jours de vous -répondre, pour tempérer leur vivacité. - -_De mortuis nil nisi bonum_. Eh bien! j'ai considéré les fondemens et la -sagesse de cette maxime, aussi froidement, aussi charitablement qu'un -chrétien peut le faire; et je n'y ai absolument rien trouvé: je n'en ai -rien pu faire qu'une mauvaise chanson de nourrice, mise en latin par -quelque pédant, pour être chantée par quelque hypocrite, à la -consolation de quelque libertin à l'agonie. Elle est, je l'avoue, en -latin; c'est une grande considération: mais en anglais, c'est la plus -foible et la plus futile proposition: _Vous ne direz des morts que du -bien_. Pourquoi? qui l'a dit? ni la raison, ni l'écriture. Les auteurs -sacrés ont fait tout autrement; et le sens commun m'apprend que si l'on -doit décrire les siècles et les hommes passés, ils faut les peindre -comme ils ont existé, c'est-à-dire, avec leurs vertus et leurs -foiblesses, et qu'il est de l'intérêt de la vertu que l'on ne défigure -pas leurs traits. Les passions et les égaremens du cœur sont les marques -distinctives du caractère des hommes; et si je les peignois, j'omettrois -aussi peu leurs fantaisies que leurs visages. - -Si néanmoins on nous forçoit, pauvres diables de peintres, à nous -conformer à ce canon, _de mortuis_, dont le son résonne comme quelque -chose de pieux, si l'on nous obligeoit de prendre sur la même palette -nos anges et nos diables, j'en conclus qu'il faudroit élever sur le même -piédestal nos _Sidenhams_ et nos _Sangrados_, nos _Lucrèces_ et nos -_Messalines_, nos _Sommers_ et nos _Bolinbrokes_; et que tous les -historiens qui ont fait autrement depuis Saluste jusqu'à Smolet, sont -coupables des crimes dont vous m'accusez, _lâcheté_ et _injustice_. - -Pourquoi lâcheté? parce qu'il n'y a pas de courage à attaquer un mort -qui ne peut se défendre. Eh! pourquoi, docteurs, l'attaquez-vous avec -vos bistouris? oh! c'est pour le bien des vivans. Voilà la bonne raison: -c'est la mienne. J'ai quelque chose à ajouter à ma défense. Non, je n'ai -pas meurtri le docteur _Phutatorius_, je ne l'ai qu'égratigné; à peine -a-t-il saigné. Je lui ai rendu d'abord tout honneur, en parlant de lui -comme d'un grand homme: il est vrai que j'ai souri à l'aspect d'un de -ses ridicules; mais il étoit connu avant moi des servantes et des -laquais. Si _Phutatorius_ est un personnage sacré, duquel il ne soit pas -permis de sourire, il est plus heureux que ceux qui valent mieux que -lui. Dans la même page, j'en ai dit autant, (sans lâcheté et sans -injustice), d'un roi qui avoit deux fois sa sagesse. C'est Salomon, sur -lequel j'ai fait cette remarque. C'étoient de grands hommes; mais il -partageoient également les foiblesses de l'humanité. - -Vous me dites, pour me consoler, _que mon livre sera assez lu pour me -rapporter la taxe que j'ai voulu mettre sur la curiosité publique_. Cela -n'est pas consolant, docteur; et vous traitez l'écrivain beaucoup plus -mal qu'on ne traita jadis le pécheur à qui l'on dit: _Vous gagnerez un -sou par vos péchés; et c'est assez_. Il est vrai qu'en écrivant, j'ai -supposé, comme tous les autres, que mon travail pourroit tourner à mon -avantage. - -Faites-vous autrement? mais permettez-moi d'ajouter que j'ai eu d'autres -vues. J'ai désiré de rendre le monde meilleur, en livrant au ridicule ce -qui m'a paru le mériter, et surtout la suffisance pédantesque. Mon livre -dira si je l'ai fait; et le monde en jugera, pourvu, docteur, que ce ne -soit pas ce petit monde _de votre connoissance_, dont vous appelez -pompeusement l'opinion, un modèle à oracles, et qui affirme, dites-vous, -que l'on ne peut pas confier mes ouvrages aux mains d'une femme à -_caractère_. Exceptons en d'abord les veuves, soit parce qu'elles sont -moins foibles, soit parce que les ai mises dans mon parti, par quelques -bons offices à elles rendus dans mon premier volume. Quant aux femmes -mariées, elles ne pourront pas lire mon livre; le ciel préserve leur -chasteté de l'atteinte de Shandy! Que Dieu les prenne sous sa -protection, dans cette épreuve périlleuse; et qu'il nous envoie une -quantité de duègnes, pour épier leur température, jusqu'à ce qu'elles -aient gagné, saines et sauves, les bords de mon dernier volume! Si cela -ne suffit pas, que sa bonté nous gratifie d'un bon nombre de -_Sangrados_, qui versent l'eau froide à pleines cruches, jusqu'à ce que -la fermentation soit passée! - -Quand vous parlez de mes intérêts pécuniaires: vous me supposez sûrement -bien pauvre et bien endetté. Je remercie le ciel de ce que je ne le suis -pas davantage, et de ce qu'il m'en reste assez pour avoir, chaque jour, -une chemise blanche, une jate de lait et la paix. Avec cela, il m'est -impossible de désirer un état plus brillant, et les faveurs de la -fortune. Malédiction sur elle! je n'envie pas la posture de l'homme vil -qui s'agenouille dans la boue pour l'adorer. - -Quels que soient, au reste, les succès que je me suis promis, en me -faisant auteur, je proteste d'abord que mon but est honnête, et que -j'écris plus pour la gloire que pour le gain. On ne m'humiliera pas par -des critiques injustes: car on n'humilie pas un auteur, quand on veut. - -On rendroit, dites-vous, mon livre meilleur avec quelques ratures. Eh -bien! je vous assure que les passages dont vous me proposez le -sacrifice, sont ceux que d'excellens critiques ont le plus approuvés; et -je serai toujours assez au-dessus de la crainte des autres, pour ne pas -tailler et retailler mes ouvrages sur le patron que me donneroient les -prudes et les docteurs. - -Cette lettre servira d'apologie à mon ouvrage. Je ne suspecterai jamais -la sincérité de mes amis; ils seront toujours mes vrais juges. Plusieurs -d'entr'eux estiment mes ouvrages meilleurs, à mesure qu'ils les lisent, -et peu les trouvent plus mauvais. - -Je suis, etc. - - -ÉLISA, - -OU LE CONFUCIUS FEMME. - -J'étois un matin assis auprès de mon feu, et fort malade, quand je reçus -une carte très-polie, écrite de la main d'une femme que je ne -connoissois point. Frappée, disoit-elle, de cette veine heureuse de -philantropie qui couloit, en ruisseaux de lait et de miel, de mes -écrits, elle seroit infiniment flattée de faire une connoissance intime -avec l'auteur, en le priant de venir prendre du thé chez elle. - -J'étois trop malade pour sortir; et je lui répondis en quelques lignes, -que je désirois également de faire connoissance avec une personne dont -le cœur et l'esprit sembloient tellement sympathiser avec les sentimens -sur lesquels elle me complimentoit, et que je lui demandois l'honneur -d'une visite ce soir même. - -Elle accepta mon invitation, et vint en conséquence. Elle me visita tout -le temps que je restai confiné dans ma chambre; et je lui rendis cette -politesse aussitôt que je pus sortir. - -C'étoit une femme de bon sens, vertueuse, peu animée, mais douée de -cette charmante et constante sorte de gaieté qui dérive naturellement de -la bonté, _mens conscia recti_. Elle étoit extrêmement réservée, et ne -parloit que lorsqu'on l'interrogeoit. Semblable à un luth, elle -possédoit en elle-même tous les pouvoirs passifs de la musique; mais -elle avoit besoin d'une main qui les mît en œuvre. - -Elle avoit quitté l'Angleterre bien jeune, avant que ses tendres -affections eussent contracté ce cal, occasionné par le frottement du -monde. On l'avoit conduite dans l'Inde, où ses sentimens se mûrirent en -principes, et s'échauffèrent de l'enthousiasme sublime de la morale -orientale. - -Elle me sembloit être malheureuse; et cela ajouta à mon estime pour -elle. Je devinai, plutôt que je ne lui demandai, son histoire; elle -sentoit et ne murmuroit pas. Le fiel ne bouilloit pas en elle; un chyle -balsamique couloit toujours dans ses veines. - -Pendant son séjour en Angleterre, cette douce communication ne fut -jamais interrompue; à son départ une correspondance amicale lui succéda: -elle partit, et ce fut pour toujours. Je ne la rencontrerai plus... dans -ce monde... Elle étoit, hélas! la femme d'un autre. - -La femme d'un autre! et qu'avois-je besoin de faire cette confession? La -réforme du christianisme a déchiré cette pratique de notre rituel. J'eus -beau dire qu'elle m'appela dans toutes ses détresses, que je la secourus -autant qu'il fut en moi, que je la servis, que ces considérations -mettoient absolument hors de mon pouvoir tout projet de séduction, quand -j'aurois été assez libertin pour en former; ces excuses ne furent pas -admises; on me répliqua toujours: _elle étoit la femme d'un autre_. - -Les femmes seront donc traitées désormais comme une reine d'Espagne. -S'il arrive qu'elle tombe dans la boue, on l'y laisse se démener jusqu'à -ce que son royal époux soit de loisir de venir la relever. - -Tout sujet qui poseroit un doigt profane sur sa Majesté, encourroit la -peine de mort; et comme les magistrats du conseil n'ont pas encore -déterminé en quel point principal de sa personne sacrée réside sa -divinité, s'abstenir de toucher à aucun, fut toujours jugé la précaution -la plus sûre. - -Ainsi donc la philantropie, qui nous attira mutuellement, et la vertu -qui nous unit, ne purent nous mettre à l'abri de la censure! Ni son -heureux caractère, ni ma figure cadavereuse n'opposèrent aucune digue -aux torrens de la médisance! Non. - -L'invraisemblance d'une histoire maligne ne sert qu'à lui donner de la -vogue, car elle augmente le scandale. Dans ce cas, une partie du monde, -comme certains prêtres, est industrieuse à répandre une croyance dont -elle rit, tandis que l'autre, comme le pieux Saint-Augustin, croit -précisément parce que le mystère est aussi absurde qu'incroyable. - - -LE FEVRE. - -Mon père étoit anglais et officier dans les armées. Il étoit en garnison -à Clonmel en Irlande, lorsque j'y naquis; je restai dans ce royaume -jusqu'à l'âge de douze ans, et j'y reçus les premiers élémens de la -littérature, par les soins affectueux d'un lieutenant du régiment de mon -père. Il s'appeloit Lefevre. Je lui dois infiniment plus que ma -grammaire latine; il m'apprit aussi celle de la vertu. Cet excellent -homme sema le premier dans mon cœur, les principes, non d'un ministre, -mais d'un chrétien. _Il embauma mon ame du parfum de la bienveillance et -de la philantropie_; il lui imprima cette sensibilité qui la fait vibrer -à la vue des maux de l'humanité. - -Il m'apprit que la tempérance est la mère de la charité; et c'est dans -ce sens seulement que j'aime la vérité de ce proverbe, _charité bien -ordonnée commence toujours par soi-même_. - -Il assouplit et adoucit mon caractère par ses exemples; et il me doua -enfin de quelques vertus qui ont fait le bonheur et le malheur de ma -vie, et qui m'assurent le repos de l'éternité. - -Le Fevre est mort depuis long-temps; et je répète, j'écris son nom avec -la reconnoissance et le respect que je dois à sa mémoire. C'est tout ce -que je puis faire. J'aurois arraché de dessus sa tombe quelque plante -malfaisante, si j'y en avois vu croître; car certainement ses cendres -n'en peuvent, ni au physique ni au moral, produire et nourrir aucune. - - -MON ONCLE TOBIE. - -J'avois un oncle ministre de l'évangile, mais entiérement entiché de -politique. Il avoit la louable ambition de se pousser dans le monde. La -prêtrise est bonne pour s'avancer dans l'autre, mais elle aide bien peu -ici bas. - -Il s'appliquoit néanmoins à apprendre par cœur les trente neuf articles -de foi, pour subir savamment son jugement dernier, sans penser à cette -vieille maxime: _Vivez, apprenez, vous mourrez et oublierez_. - -En attendant, il s'amusoit à écrire des pamphlets pendant le ministère -de Walpole, en faveur de son administration. Mais la fortune qu'il -poursuivoit fuyoit toujours devant lui, sans se tourner, et ses -apologies ne lui produisirent rien, car elles étoient pauvrement -écrites. - -Il eût mieux fait d'employer son temps à faire ses prières: en ce -genre-là, tout ce qui est dit avec de bonnes intentions est fort bien -reçu, quoique mal dit; au lieu qu'ailleurs, ce qui est bien exécuté est -seul bien reçu, quoique faussement pensé. Cela mortifia mon théologien. - -Je venois du collége avec quelque petite littérature; il m'employa à -écrire ses feuilles pour la défense du ministère et non de l'évangile. -Je lui obéis, et il donna mes ouvrages sous le nom de sir Robert. - -Un sir Robert se présenta, et eut un bénéfice destiné à mon oncle. La -méprise fut réparée quelque temps après. - -Voici la coupe d'un de mes pamphlets. - -Je ramassois d'abord toutes les objections faites contre le ministre -depuis son entrée au ministère, et il y répondoit lui-même directement, -_suivant les connoissances certaines que j'en avois_ (en sortant du -collége), _et d'après des autorités respectables_. - -J'assurois que je n'étois ni un _courtisan_, ni l'ami d'aucun courtisan, -mais _un simple gentilhomme de campagne_, dont la fortune étoit -indépendante de qui que ce soit, (je n'avois pas le sou); que je ne -m'étois jamais troublé la tête de débats politiques, mais qu'ayant été -choqué de la licence des temps, j'étois volontaire au service de mon -roi, de ma patrie, et champion de la vertu, de l'intégrité du ministre. - -Je soutenois que le haut prix des denrées dont on se plaignoit si -hautement, venoit des richesses et des trésors qui se versoient chaque -année dans le royaume, sous les auspices de mon héros; que -l'accumulation des taxes, ainsi que le haussement des papiers publics -étoient la plus sûre marque de la prospérité de l'état; que les nouveaux -impôts doubloient l'industrie, et que l'amélioration de cette espèce -nouvelle de manufacture ajoutoit au capital de la nation. - -Je me lamentois des fâcheux effets qu'on devoit craindre de la part de -ces têtes chaudes, animées et haineuses; j'avois _la meilleure raison du -monde_ d'appeler leur insurrection, une méthode sûre et cachée de -trahison; je disois que toutes les fois qu'un ministre est _censuré_, le -roi étoit _attaqué_. - -Des prêtres sans mœurs, quand ils tombent dans le mépris, invectivent -contre l'impiété du siécle, et rapportent à l'athéisme des laïcs le -scandale et les reproches qu'ils ont accumulés sur leurs fonctions. - -Mon livre devint un code de politique pour tous les sycophantes -_ministériels_ du temps. Je n'avois pas laissé un seul paragraphe dans -les écrits des auteurs _politico-mercenaires_ passés, sans en faire -usage, et les politico-mercenaires présens n'ont pas fait un seul livre -sans faire usage du mien. - -Le revenu du bénéfice de mon oncle étoit considérable, et j'y avois -quelque droit. Il m'amusa d'espérances pendant quelques années, et -arracha toujours, en attendant, quelques bribes de ma plume. Comme il -étoit courtisan, il promit et tint, tout aussi bien qu'un autre. - -Son ingratitude provoqua mon ressentiment au plus haut degré. Je me -calmai cependant, et je fis servir mon accident à mes intérêts. Si mon -esprit a donné à vivre aux autres, me dis-je à moi-même, un jour qu'il -m'arriva de réfléchir, quelle folie de ne pas faire travailler cette -manufacture pour mon propre compte! - -Je venois d'être fait prêtre: je fis un sermon; je le prêchai et le -publiai. - -Bon. Je résolus ensuite d'écrire mes _Mémoires_. Pourquoi non? il n'y a -pas un enseigne français qui ne le fasse. Si nous ne sommes pas de -grande conséquence pour l'univers, nous le sommes certainement pour -nous-mêmes. Nous sentons toute notre importance, et il est bien naturel -d'exprimer ce que l'on sent. - -Pour embellir mon ouvrage, je croquai le portrait de mon oncle; il étoit -assez piquant et assez vrai pour plaire; mais, comme je le montrai à -quelques-uns de mes amis, ils me réprimandèrent. Les prêtres, me -disoient-ils, ont, Dieu le sait, assez d'ennemis, sans se meurtrir ainsi -entre eux. - -Personne ne souffre plus patiemment une mercuriale, et accueille moins -le ressentiment que moi. Mon naturel n'est pas haineux, mon sang est -paisible, et se fige à l'aspect du mal. J'avois oublié depuis long-temps -mon oncle, et je ne fus plus tenté de le produire sur la scène. - -Je changeai au contraire de projet, et je suppléai le vide de mon -personnage dramatique par un oncle Tobie, enfant de mon imagination, -bien différent de mon bénéficier, et tel que vous le connoissez. - -Je m'étois marié long-temps avant cette époque;... mais le papier est -discret; et le lecteur modeste (je n'en veux point d'autres), me -permettra de tirer le rideau et de finir mon chapitre. - - -MOI. - -Puisque je suis en train de peindre, il faut que je vous décrive ici le -caractère d'Yorick, de Tristram ou de Sterne, cela vous amusera -peut-être, ou je m'en amuserai; c'est à-peu-près la même chose, ainsi -donc je m'approprie tout ce chapitre. - - _Hîc vir hic est tibi quem promitti saepius audis._ - -Je suis né, voilà la seule chose dont je n'aie pas à douter; et je dois -encore cet avantage au hasard qui préside à toutes mes aventures. - -Mon père, qui n'étoit qu'un brave soldat, ne me donna aucune éducation; -il la méprisoit. Qu'il avoit de courage! j'appris à lire et à écrire -_par hasard_. Je fus à l'école, en faisant quelquefois la buissonnière, -et je glanai quelques bribes de littérature _par hasard_. Le Fevre se -trouva lieutenant de mon père _par hasard_. Je n'avois jamais eu -l'intention de me marier, et je me mariai _par hasard_. Je n'ai jamais -eu d'autre patron que ceux que j'ai rencontrés _par hasard_, et vous -avez vu comment je devins auteur _par hasard_. - -Je suis (qui le croiroit?) plutôt un être pensant qu'un être agissant. -Mon esprit a toujours été un chevalier errant, dont mon corps n'étoit -que le simple écuyer; et celui-ci a été tellement harassé des courses et -des moulins à vent de son maître, qu'il a souvent eu l'envie de quitter -le service, en s'écriant avec son confrère Sancho: béni soit celui qui a -inventé le sommeil! - -Passionné et indolent tout à la fois, j'ai complétement rempli les -devoirs caractéristiques de l'homme. - -Les philosophes en comptent quatre:--_bâtir une maison_,--_planter un -arbre_,--_écrire un livre_,--et _faire un enfant_. - -Ces quatre vertus cardinales ont été religieusement observées par moi; -et j'ai, selon la morale de l'histoire de Protogènes et d'Apelles, -laissé mon nom sur le livre de vie. - -Voilà, croyez-moi, foi de ministre, de plaisantes et agréables -opérations. Je suis surpris que les hommes ne s'en occupent pas plus -souvent: ce sont, de tous les travaux, ceux qui imitent le mieux -l'ouvrage des sept jours; tirer l'ordre du chaos, la lumière des -ténèbres, orner et peupler la surface de la terre. - -Allons, chrétiens et politiques, courage! efforcez-vous de laisser -quelqu'idée relative à vous, après vous. Si la postérité ne pleure pas -de votre mort, qu'elle ait du moins quelque raison de parler de votre -vie. - -La philantropie est le _sine quâ non_ de mon tempérament; voilà la -divinité dans laquelle je vis, je me meus, je place mon existence. - -L'affection que je porte au genre humain est une correspondance entre le -ciel et la terre, au centre de laquelle je me place. J'aime les hommes -avec cette bienveillance et cette indulgence que je souhaite que Dieu -ait pour moi; je pallie leurs infirmités; je pardonne leurs erreurs; je -désire en même-temps leur bien temporel et spirituel. - -Ce sentiment est le premier qui se réveille avec moi, et le dernier qui -me quitte quand je prends congé de mes sens. J'ai rêvé souvent que -j'étois roi, et j'ai même employé des journées entières à distribuer les -places de ma maison et les départemens de mon royaume. Bien plus, il -faut l'avouer, je me suis gravement assis toute une matinée vis-à-vis -d'une feuille de papier que je garnissois des noms de ceux de mes amis -que je destinois aux emplois; je les y classois selon leur mérite -respectif, préférant toujours, ainsi qu'un bon roi doit le faire, les -talens et les vertus à mes plus tendres affections. - -N'étoit-ce pas, dites-moi, une scène des petites maisons? un pareil -manuscrit trouvé dans mon porte-feuille, ne passeroit-il pas pour avoir -été copié d'après la muraille charbonnée d'une loge? - -D'autres fois, je refusois absolument le sceptre; je mettois le feu aux -départemens de mes bureaux; je m'écriois: _nolo coronari_. Mais cette -résolution n'appaisoit pas ma soif de la domination; je la resserrois -seulement dans des bornes plus étroites, et la restreignois dans le -cercle des hommes qui étoient compris dans celui de mon empire. - -Je préfère Socrate à Solon, et j'aimerois mieux avoir le gouvernement -moral que le gouvernement physique et politique des hommes. La seule et -la vraie ambition est celle qui s'étend également sur toutes les -nations, sur tous les âges, et qui se prolonge encore dans l'immensité -de l'avenir. - -Je suis peut-être un des plus grands philosophes que vous ayez connus. -Les gens sensés admirent en moi, et les sots m'envient cette supériorité -de talens; ils croient que je l'ai acquise par l'étude et la résolution, -combinées avec les avantages naturels d'une grande capacité et d'un -grand esprit. - -Je ne voudrois pas qu'ils le crussent; d'abord, parce que cela n'est pas -vrai, et ensuite, parce qu'une telle prévention peut détourner les -hommes de parvenir à une excellence de caractère aussi heureuse et aussi -aisée. - -J'ai été, comme les autres, malade jusqu'à vingt-deux ans; je ressentois -la peine et la douleur, et je les supportois aussi naturellement que le -froid et le chaud, la soif et la faim. Je réfléchissois un matin dans -mon lit, car j'ai toujours aimé les réflexions, et mon esprit -travailloit sur la fatalité et le poids des infirmités de tous les -genres, dont il repassoit le catalogue; il contemploit, d'un autre côté, -la supériorité des anciens philosophes dans les épreuves qu'ils avoient -à subir. - -J'admirois, j'enviois cette heureuse situation d'un esprit qui sait se -posséder; à l'instant la lumière m'éclaira, je fis craquer mes doigts, -et moi aussi, m'écriai-je, _je suis philosophe_! Je me levai aussitôt, -pour ne pas me rendormir sur cette résolution, pour ne pas l'oublier. Je -mis les culottes d'un philosophe, _voire_ d'un philosophe payen, et me -voilà philosophe pour la vie. - -Soyez assurés, messieurs, que c'est la seule inscription et le seul -grade que j'aie jamais pris dans cette noble science, et cela suffit, en -vérité. Les difficultés que nous craignons dans un pareil essai, sont -(plus que celles que nous y trouvons) la cause qui empêche la -philosophie et la vertu d'être communément recherchées. - -Je suis, en général, gai, et ma gaieté est plus remarquable quand j'ai -des maux et des infortunes, pourvu qu'elles me soient propres, que dans -tout autre temps de ma vie. On s'empresse alors autour de mon grabat, -non pas pour pleurer, mais pour rire à mes peines, pour m'ouïr -plaisanter à la question, pour me voir rafiner mon être dans les -tourmens. - -Un de mes amis, croyant un jour que j'allois succomber aux accès d'une -colique bilieuse, me parut fort étonné de la gaieté avec laquelle -j'allois sortir de ce monde. Voici ma réponse: - -Les chrétiens indolens se persuadent trop l'efficacité du repentir qu'un -mourant peut témoigner à son lit de mort; je n'y ai jamais cru. Quand on -demanda à Socrate, avant son supplice, pourquoi il ne se préparoit pas à -ce fatal passage, il répondit avec noblesse: _je n'ai fait que cela -toute ma vie_. - -Celui qui diffère le grand œuvre de son salut jusqu'à ce dernier moment, -pousse le temps jusqu'à ce qu'il ait atteint le crépuscule de cette nuit -éternelle, auquel il perd la lumière. La contrition de l'agonie peut -être comparée à l'exclamation de _Vanini_, qui, ayant été athée pendant -toute sa vie, appela machinalement Dieu au milieu des flammes de son -bûcher. - -Une attaque d'apoplexie nous privera-t-elle donc du bienfait de -l'éternité? cela est possible, si la crainte seule appelle le repentir. -La vie n'est pourtant qu'un badinage, c'est une épigramme dont la mort -est la pointe. - -A ces mots, ma servante gagna le coin de ma chambre, et s'y mit en -prières. - - -SUR LA MÉLANCOLIE. - -Comme le plaisir est le seul plan de ma vie, je me donne quelquefois la -douce, la tendre jouissance de la mélancolie, je pleure avec délices. -Mes larmes ne tombent pas une à une et à regret; mais, comme mes -aumônes, elles se répandent abondamment et avec joie. - -Si je pouvois être reproduit, je déclare ici solennellement que je me -départirois plutôt des muscles du rire que de ceux des larmes. La -sympathie est l'aimant de la vie, et je suis plutôt en harmonie avec -l'homme malheureux, qu'avec celui à qui tout prospère. - -Je me régale toutes les fois que cela me plaît. Combien d'amis j'ai -perdus! pauvre le Fevre! infortunée Marie! ma chère, ma toujours chère -Elisa! oui, j'évoque vos mânes, des profondeurs de la mort; je les serre -sur mon cœur, et je les y trouve toujours. - -Celui qui peut lire sans pleurer la touchante prosopopée dans laquelle -Samson déplore la perte de ses yeux, est plus malade que moi, car son -cœur est pétrifié. Milton l'écrivit d'après ses sentimens, et sa cécité -ternit et humecte souvent les regards que je fixe sur son livre. - -Mais si je veux me donner une superbe fête de mélancolie, luxe inconnu -aux ames vulgaires, je prends la vie de Thomas Morus, et je m'arrête à -ce passage dans lequel mistriss Ropert, sa fille, le trouve retournant à -la Tour immédiatement après sa condamnation. _Mon père!... oh mon -père!..._ - -Le titre seul d'un livre perdu depuis bien long-temps, m'a donné -quelques heures de mélancolie: _lamentatio gloriosi regis Eduardi de -Kernavan, quam edidit tempore suæ incarcerationis_: Lamentation du -glorieux roi Edouard de Kernavan, composée par lui pendant son -emprisonnement. Le contraste frappant des troisième et quatrième mots -avec le dernier, affecte ma sensibilité. Quoique l'histoire soit -vieille, je ne puis m'empêcher d'y réfléchir aussi douloureusement que -si j'apprenois quelque fâcheuse nouvelle. - -Je crois être le seul à ressentir de pareils effets. - -La multitude lit des yeux et écoute des oreilles; il en est peu qui -parcourent un livre ou qui l'écoutent avec leur ame. _L'intuition_ et la -sensibilité sont les seuls organes de la vertu et du génie. - -Quand je considère la dureté de cœur de la plupart des hommes, je suis -tenté d'ajouter foi à la vieille fable de Deucalion, qui les produisit -avec des pierres. On peut encore conjecturer que le monde étoit si -corrompu jadis, que l'homme-dieu qui vint nous sauver confia à peu -d'entre eux la garde de leurs ames, et logea celle de la multitude dans -une case des limbes, pour ne les leur rendre qu'au jour du jugement. - -Ah! je ne jouirai pas long-temps du bienfait de la mélancolie! mes nerfs -sont bien malades! je commande à présent ma joie, et la tristesse est -devenue l'habitude de mon ame. - - -SUR LA SENSIBILITÉ. - -Quand je lis dans un cercle quelque tragédie ou quelque passage touchant -une histoire, mes yeux s'emplissent, et la voix quelquefois me manque. -Aussitôt je m'attends aux mêmes effets dans mes auditeurs; point du -tout, au lieu de pleurs, je surprends le souris sur leurs lèvres. Ils se -moquent de mon émotion. - -Je me suis souvent retiré en pareille occasion, honteux, non de leur -insensibilité, mais de moi-même. J'ai plus suspecté ma foiblesse que -leur dureté. De la vanité, par laquelle je m'associois en moi-même à la -nature des anges, je descendois rapidement dans l'idée humiliante d'être -moins qu'un homme. Je doutois de la force de mon intellect, et me voilà -dorénavant à veiller soigneusement mes actions et mes paroles. - -L'opinion de quelques hommes privilégiés me rendoit peu à peu ma -confiance. J'essayois une seconde fois mon expérience; j'étois repoussé -vers les plus mortifiantes réflexions, et je cuirassois mon cœur contre -l'impression du malheur des autres. - -Que le monde rie de la sensibilité comme d'une foiblesse! que la -philosophie stoïque la ridiculise! mais qu'un esprit délicat se garde -bien de la concentrer, pour paroître sage aux yeux du public; qu'il -évite d'affecter un caractère au-dessus de la nature humaine, en imitant -ceux qui quelquefois sont au-dessous d'elle. - -Je me rappelle une scène bien singulière que nous donna jadis un écolier -de Cambridge. Il étoit devenu éperdument amoureux de sa sœur; et son -désespoir, ainsi que sa passion, étoient des preuves de sa raison et de -sa vertu. - -«Junon, nous disoit-il, n'étoit-elle pas la sœur et la femme de Jupiter? -Adam et Eve étoient sûrement plus proches parens ensemble. Leurs enfans, -du moins, étoient frères et sœurs, et ils se marioient. Amnon n'étoit-il -pas l'époux de Thamar? Ou, c'étoit la même chose, ils avoient contracté -le mariage permis dans ce siècle de bonheur. Si Sara n'étoit pas la sœur -d'Abraham, il dit un mensonge bien grossier à Abimelech. Les usages sont -changés; et pourquoi? c'est une impiété de dire que le Tout Puissant -fut, au commencement des choses, dans la nécessité de dispenser des -formes ordinaires; il eût plutôt créé un ministre pour les marier, que -de permettre un crime.» - -Quand nous lui disons, pour le tranquilliser, que sa sœur étoit morte, -il juroit que c'étoit impossible, puisqu'il continuoit de vivre. Nous -sommes, s'écrioit-il, la même chair; et la sympathie est si forte entre -nous, que je connois lorsqu'elle a soif, lorsqu'elle s'éveille, -lorsqu'elle éternue. Elle fut bien malade, il y a quelques années, et je -le fus à mourir; mais je bus une quantité d'eau de mauve, et elle fut -guérie. Elle dort peu, et mon sommeil est aussi court que le sien. Elle -est souvent travaillée de songes funestes, et je partage ses erreurs. -J'ai fait ce que j'ai pu, par mes jeûnes et mes prières, pour la guérir -en moi-même; tout a été inutile. - -Mes compagnons rirent beaucoup de cette extravagance, et j'en pleurai. -Un d'eux me dit: vous connoissez, sans doute, ce jeune homme. Ah! -répliquai-je, mieux qu'il ne se connoît lui-même. - -Les Mahométans ont de la vénération pour les lunatiques. Ils prétendent -que Dieu leur a fait la faveur de les priver de leur raison, pour rendre -leurs péchés pardonnables. Je suis Musulman. - - -SUR L'ESPRIT. - -Qu'est-ce que l'esprit? non, ce n'est pas un mécanisme. Les facultés de -l'ame ne le produisent pas tout ouvré; il n'est pas le résultat de nos -études, ainsi que la raison et les sciences. Les idées, avec les mots -qui les expriment, sortent avec éclat de notre tête, sans le moindre -travail et la moindre réflexion. - -Il m'est souvent arrivé d'avoir dit, sans intention, des choses -auxquelles je ne croyois mettre aucun esprit, jusqu'à ce que les -derniers sons de mes paroles alarmoient mes oreilles, et faisoient -dresser celles des autres. - -Quelquefois les mots m'échappent sans aucune idée qui leur corresponde. -Je suis malheureusement infecté d'une _phraséologie_ particulière, à -laquelle je ne puis commander dans la chaleur du récit, et je parois -souvent avoir entendu ce qui étoit bien loin de ma pensée. - -J'ai maintes fois grondé mes servantes et réprimandé ma femme et mes -enfans avec le plus grand sérieux, et lorsque je tremblois de les voir -alarmés et contrits de ma colère, quelle mortification pour un homme -passionné, de les entendre éclater de rire de quelque expression -ridicule, de quelque image bouffonne qui m'étoient échappées dans la -chaleur de la remontrance! - -Le boulet qui emporta le maréchal de Turenne, emporta aussi le bras de -Saint-Hilaire. Son fils, à ses côtés, pleuroit du malheur de son père. -Il lui dit: _mon fils, ne pleure pas sur moi, mais sur lui_. - -La générosité, la noblesse de ce brave militaire, les sentimens dont il -fut affecté en ce moment, agissent si puissamment sur mes nerfs, que je -puis dire avec Sidney, quand il entendoit la balle de Perci et Douglas, -_qu'elle retentit dans mon cœur comme une trompette qui sonne l'alarme_. - -Je répétois une fois cette histoire dans une société, et elle y faisoit -de l'effet; mais comme je finissois par ces mots, _il montra à son fils -ce cadavre sans nom, avec la main qui lui restoit_, on éclata de rire. -Je les crus fous; mais je revins tout-à-coup à moi-même, et je fus saisi -de honte. - -En expliquant une autre fois le mystère de la rédemption à un jeune -étudiant en droit, je me servis d'une allusion adaptée à ses études:... -_C'est_, lui dis-je, _la restitution de l'amende imposée sur nos -péchés._ Il me regarda: ma comparaison fut répétée à mon désavantage, et -je passai désormais pour un impie. - -Et pourquoi? parce que je suis, au pis-aller, un plaisant curé. -Saint-Patrice, le patron de l'Irlande, fut canonisé, pour avoir illustré -la Trinité de la comparaison qu'il en fit avec un trefle. Et pourquoi? -parce qu'il étoit grave. - -Si une saillie méritoit la corde, (et cela est possible, puisque tout -mal est du ressort des lois criminelles) j'aurois souvent encouru la -peine du meurtre involontaire, tant il m'eût été difficile dans la -conversation de m'exprimer mieux et plus légalement! - -Dites-moi, pourquoi de deux personnes également raisonnables et -savantes, il en est une qui est frappée d'une image, tandis que l'autre -ne l'est pas? - -Si elles le sont toutes les deux, ce sera toujours dans un sens -différent. - -En voyant une verte prairie couverte d'agneaux, l'un n'y verra que de -l'herbe et des moutons, tandis que l'autre y dressera tout de suite un -lit de fleurs à la volupté. - -Le physicien, un beau jour de printems, dira que le soleil brille, mais -n'échauffe pas; et le poëte, à ses côtés, le comparera à l'œil d'iris, -qui brille et échauffe également. - -Vous voyez, par conséquent, que l'esprit est à double entente: quelle -pitié, mesdames, que la double entente ne soit pas de l'esprit! - -L'on m'accorde de la saillie, de l'originalité, l'art des descriptions. -Qu'est-ce que l'esprit, s'il n'est pas compris dans ces attributs? Si -c'est autre chose, combien peu il est nécessaire quand on les possède! - -Faut-il que tous les mets soient piquans? ne sait-on pas que le meilleur -cuisinier est celui qui mélange si bien tous ses ingrédiens, qu'une -saveur ne domine jamais sur l'autre? Les mauvais appétits ont seuls -besoin d'être stimulés. - -Les anciens appeloient _esprit_ la capacité, l'invention, l'imagination. -Martial fut le premier qui le réduisit à un seul point; et depuis cette -époque du faux brillant, il y a tant d'ouvrages plus aigres que piquans, -que le public en _a les dents agacées_. - - -SUR L'ESPRIT EN MORALE. - -Je préférois jadis les épîtres de Pline et la morale de Sénèque à tous -les ouvrages de Cicéron, à cause de leurs pointes répétées et de la -tournure piquante de leur esprit. Je me rappelle que je trouvois Horace -et Catulle plats et insipides: c'étoit quand j'admirois Martial et -Cowley. - -Les mets simples sont plus sains, sans doute, que les ragoûts composés; -mais, quand on a dépravé son appétit avec les seconds, il est difficile -d'en revenir aux premiers. Cette comparaison est juste en littérature. - -Le brillant de l'imagination et le drame des paroles peuvent fixer -quelquefois la morale dans l'esprit; mais plus souvent ils rodent autour -de la tête, et ne pénètrent pas dans le cœur. - -Cette opposition de mots, ces phrases à prétention remplissent les -places vides de la mémoire, d'apophtegmes, qui luisent dans les écrits -du jour et les cercles à la mode; mais elles manquent de cette splendeur -du vrai savoir, de cette raison, de ce sens exquis, qui font le charme -de la morale. - -Les acquisitions que nous faisons en ce genre sont les vrais enfans de -notre sang, tandis que celles que nous fournit notre spirituelle -mémoire, sont reçues aussi froidement dans notre cœur que des enfans -d'adoption. - -Ne voilà-t-il pas que je moralise moi-même, du style que je censure! -Quand on condamne une faute, il faut se hâter d'en donner un exemple, et -l'on peut m'appliquer ce qui est dit de Jérémie dans l'_Amour pour -Amour_, (comédie anglaise) _Il a déclamé contre l'esprit avec tout -l'esprit qu'il a pu montrer_. - -Eh bien! je suis résolu, messieurs, d'en avoir toujours. La résolution -est une forte chose; elle a rendu plus d'un poltron brave, et quelques -femmes chastes. Le même miracle ne pourra-t-il jamais donner de l'esprit -à un curé! - - -L'ESPRIT ÉPIGRAMMATIQUE. - -C'est ainsi que j'ai passé ma vie à travers les chagrins et les -maladies, souffrant toujours, soit de mes dissipations, soit de mon -mépris des formalités. On a souvent censuré la légereté de mes manières, -quoiqu'elles dérivent réellement du poids de ma philosophie. Qu'est-ce -qui est digne, dans la vie, d'une pensée sérieuse? Pour avoir eu de la -Providence une plus haute idée que celle de la croire _orthodoxe_, l'on -m'a cru souvent athée. - -D'après le calcul théologique du moment, il y a dix ames de damnées pour -une de sauvée. A ce compte, l'enfer peut lever ses légions, tandis que -le ciel ne peut ramasser que quelques cohortes. Le sauveur a pu -triompher de la mort par sa résurrection; mais sûrement il n'a pas -triomphé du péché par la rédemption. - -Voilà la plus damnable arithmétique. Non... non;... je crois que si nous -donnons au diable tous les tyrans, les usuriers, les meurtriers du corps -et de la réputation, les hypocrites, les parjures et les premiers -ministres, à l'exception de Sully, Walsingham et Strafford, qui signa -son ordre de mort pour sauver son roi et sa patrie; c'est tout ce que -nous pouvons faire en conscience pour lui, c'est tout ce que vos -révérences peuvent en justice exiger en son nom. - -Je dînois un jour chez un de mes amis; le vin manqua: il m'envoya à son -cellier, qu'il avoit creusé dans le roc. A mon retour dans le salon, je -jetai à travers la table cet impromptu, barbouillé sur une carte: - - Un roc, frappé d'une sainte baguette, - Aux Juifs, presqu'enragés, donna jadis de l'eau: - Le vin jaillit de ta roche secrette, - Par un miracle bien plus beau. - - Vive la loi nouvelle et la nouvelle Eglise! - Le Christ, par son exemple, a consacré le tien; - A Cana son doigt fit du vin: - C'est une leçon à Moyse. - -Quelques années après cette misérable saillie, ces lignes furent -tournées contre moi par un certain évêque. Il en conclut que je ne -croyois pas un mot du vieux et du nouveau Testament, et m'empêcha -d'avoir un bénéfice que j'allois obtenir. J'en souris alors, et j'en ris -aujourd'hui. - -Puisque j'en suis là, je veux vous raconter un autre fait à -_excommunication_. Etoit-ce avant ou après? peu importe. - -On réparoit l'église de la cité de... et la municipalité avoit arrangé, -en attendant, en manière de chapelle de secours, la maison de ville. On -y avoit fait depuis peu l'élection des députés du parlement. En cette -rencontre mercantile, les vénérables maire et aldermans avoient, selon -l'usage, notoirement... Vous savez comment se font ces élections, et -quelle admirable sécurité elles donnent aux citoyens sur leur vie, leurs -propriétés et leurs libertés. - -Je prêchois un dimanche en cette boutique, et l'évangile du jour se -trouva, par hasard, être les _Vendeurs chassés du Temple_. Un mouvement -impétueux d'une honnête indignation me saisit: je sortis mon crayon, et -j'écrivis à la hâte, sur un des panneaux de ma chaire ces quelques vers: - - Saint Luc apprend à son lecteur - Que certain jour, la maison du Seigneur - Des larrons devint le repaire. - Par la permission de notre précieux Maire, - Une caverne de voleur - Se change en maison de prière. - -On m'observa, et comme j'avois été admis dans cette corporation, -quelques temps avant mon sarcasme, le vénérable maire l'ayant découvert, -effaça tout de suite et d'office mon nom des registres publics, sans -observer ni loi ni forme. - -Je ne pouvois pas m'en plaindre; car j'avois été coupable d'impiété, en -violant les droits de la fraternité. Ils le ressentirent comme citoyens: -_chrétiens_, devoient-ils s'en rappeler? - -Parmi eux il se trouva de pieux ascétiques, qui jugèrent que j'aurois dû -être excommunié depuis long-temps. Je suis pourtant certain que j'étois -digne d'être prêtre, du moins dans les temples des Perses, s'il est vrai -que leurs initiés fussent obligés de passer par un noviciat pénible, -pour prouver qu'ils étoient exempts de passion, de ressentiment et -d'impatience. - -Je ressemble à Caton, non pas dans la sévérité de ses principes, mais au -moins en ce que j'ai été, comme lui, accusé quatre-vingt fois. Mais il -eut sur moi l'avantage le plus complet, car il fut quatre-vingt fois -absous. - -Dieu leur pardonne, et qu'il oublie qu'il les a destinés à _prier_, -_bien dire_ et _bien faire_. - - -VOYAGES. - -L'amour de la variété et la curiosité de voir des objets nouveaux, sont -deux qualités que la main de la nature a tissues dans notre contexture; -nous leur donnons quelquefois le nom d'inquiétude, ou nous en faisons un -titre de légéreté contre les hommes, tandis qu'elles sont inhérentes en -nous pour des desseins plus nobles, et qu'elles excitent notre ame à -s'ouvrir de nouveaux sentiers de recherches et de savoir. Arrachez-les -de notre cœur, l'indolence va tout de suite usurper cette place vide, et -nous resterons environnés des objets que nous avons toujours vus dans la -paroisse où nous naquîmes. - -C'est à cette impatience naturelle que nous devons le désir de voyager, -et cette passion, comme toutes les autres, n'est condamnable que par ses -excès. Ordonnez-la comme il faut, et vous en recueillerez bien des -avantages. Les voici: apprendre les langues, les lois et les coutumes; -comparer les gouvernemens et peser les intérêts des nations; acquérir de -l'urbanité et la facilité de discourir et de converser; éloigner un -jeune homme des préjugés que lui trame sa grand'mère, et des contes de -sa gouvernante; réformer son jugement en voyant des choses nouvelles, ou -en contemplant des choses anciennes, dans un jour nouveau; apprendre ce -qui est bon, en considérant les variétés des mœurs et des idées; juger -ce qui est nécessaire ou non, en épiant l'adresse et l'art des hommes -qui nous parlent, et former en nous-mêmes un plan de conduite d'après -l'aspect des manières, des erreurs, des vertus des nations que nous -aurons observées. Voilà une partie de la cargaison que nous devons -importer chez nous. - -La folie de nos jeunes gens ne leur est pas aussi profitable, et le -tableau des voyages de l'enfant prodigue est plus à présent une copie -qu'un original. C'est bien assez qu'un pareil aventurier, s'évadant sans -compas, sans carte, sans boussole, sans instructions, ne se soit pas -égaré pour toujours, et qu'il revienne frapper à la maison paternelle -couvert de haillons. - -Que racontera-t-il aux parens, que le bruit de son retour aura attroupés -dans la maison de son père? - -Les fêtes et les banquets qu'il aura donnés aux jolies femmes et aux -petits-maîtres asiatiques; le prix des mets, et la manière ingénieuse et -coûteuse dont les cuisiniers les apprêtent; le luxe de ses concerts; les -flûtes, les harpes, les _sacbutes_ qu'il payoit; la magnificence de la -cour des rois de Perse; le nombre de leurs esclaves, de leurs chars, de -leurs chevaux et de leurs palais; la beauté de leurs maîtresses. - -Il ne dira pas comment il fut trompé à Damas, par un des plus honnêtes -gens du pays; comment un ami chaud et sincère lui emprunta de l'argent, -et l'emporta vers le Gange; comment une prostituée de Babylone engloutit -sa perle la plus précieuse, et oignit toute la ville de son baume de -Gilehad; combien un graveur lui demanda de sicles, pour quelques -estampes des jardins de Sémiramis, et comment ces raretés, n'ayant pu -être transportées dans le désert, se brûlèrent à Suze; comment les -perroquets qu'il avoit fait venir de Tarsis, moururent sur ses doigts; -comment, enfin, les momies qu'on lui avoit faites en Egypte, furent -enlevées à trois lieues de la manufacture, par ceux qui les avoient -vendues. - -Mais je donnerai un pilote à mon fils... son précepteur... Si la sagesse -ne peut parler qu'en grec ou en latin, c'est fort bien fait. Si les -mathématiques peuvent en faire un homme aimable, et si, par les efforts -de la philosophie naturelle, ce précepteur peut lui apprendre à faire un -salut, je sais qu'il l'introduira dans quelques bonnes compagnies. S'il -n'est qu'un érudit, le malheureux écolier aura son tuteur à traîner, au -lieu d'en être accompagné. - -Mais je le ferai escorter par un homme qui connoît le monde, -non-seulement sur les livres, mais encore d'après son expérience; un -homme accoutumé à de pareils exercices, qui a fait, avec succès, trois -fois le tour de l'europe. - -C'est-à-dire, qu'il ne s'est jamais cassé le cou, et qu'il a eu la -prudence de ne pas le laisser casser à son pupille. Ce sera quelque -entrepreneur général de voyages qui prendra celui de votre fils, à -forfait; quelque valet de chambre suisse, qui saura, à demi-sou près, le -prix des relais de Calais à Rome, qui le ménera dans les meilleures -auberges, l'instruira à fond sur la meilleure qualité des vins, et le -fera souper à une guinée plus cher que si le pupille avoit lui-même fait -son marché. Quel gouverneur! examinez-le, et voyez s'il ne grandit pas -d'un pouce à mesure qu'il vous parle de ces avantages précieux. Sa -fierté, sa science et son utilité cessent après cette énumération. - -Mais, quand mon fils voyagera, il sera enlevé des mains de son -gouverneur, par des gens de qualité et des gens de lettres, avec -lesquels il passera la plus grande partie de son temps. - -D'abord, la véritable bonne compagnie est aussi rare que réservée. - -Mais cette difficulté est surmontée, et il part chargé de lettres de -recommandation pour tout ce qu'il y a de mieux dans chaque ville. - -Oui, il obtiendra de ces recommandations tout ce que la politesse la -plus stricte leur prescrira, et voilà tout. - -Quant aux gens de lettres, rien ne nous trompe tant que les attentes que -nous nous promettons de leurs liaisons, surtout lorsque nous en faisons -l'expérience avant d'avoir mûri notre esprit par l'étude et les années. - -La conversation est un trafic, et si on l'entreprend sans fond, la -balance penche et le commerce tombe. Qu'on publie tant qu'on voudra le -contraire. Les voyageurs communiquent peu avec les étrangers qu'ils -visitent, et cela vient sûrement de ce que ceux-ci soupçonnent, et sont -même convaincus qu'il n'y a rien dans la conversation de ces pélerins -qui compense le trouble que donnent la difficulté de les comprendre, et -les visites qu'il en faut essuyer. - -Le jeune homme cherche alors une société plus aisée. La mauvaise -compagnie est toujours prête; elle se présente sur ses pas, et sa -carrière est aussitôt finie. - - -LA MÉDISANCE. - -Les véhicules avec lesquels on prépare le poison mortel de la médisance -sont innombrables. Il est délayé par des mains si adroites, il est versé -d'une manière si aimable et si naturelle, qu'on ne peut le découvrir que -par ses effets. - -Combien de fois a-t-on disposé de l'intégrité et de la probité d'un -homme par un souris ou un mouvement des épaules? combien de bonnes et de -généreuses actions n'ont-elles pas été ensevelies dans l'oubli par un -regard artificieusement distrait? ou flétries d'un motif intéressé et -vil, par un chuchotement mystérieux? - -Entrez dans ces sociétés, dont le titre pompeux de _bonne compagnie_, -devroit faire proscrire tout ce qui est _mauvais_; vous ne serez pas -plus satisfait d'elles. Là, vous verrez arracher sans cesse, quoique de -loin, et sans malice, à la chasteté quelques-uns de ses attributs: un -signe de tête en renversera quelqu'autre; et bientôt un clin d'œil, -dirigé par l'envie de quelques personnes, qui ne se seront jamais -refusées à la tentation, finira l'œuvre de la suspicion. Là, vous verrez -la réputation d'une malheureuse créature, ensanglantée par un rapport -que le médisant sera bien fâché de faire, mais dont il corrigera -l'âpreté nécessaire, en désirant qu'il soit faux, ou en plaignant -sincèrement celui qui en est l'objet. Il osera même espérer que la -charité voudra bien l'oublier, comme il l'oublie lui-même. - -Tels sont les expédiens avec lesquels ce vice rassasie, et déguise sa -cruauté. Mais si son poignard ainsi caché, frappe et égorge si -doucement, que dirons-nous de ces propos scandaleux et sans pudeur qui -ne sont soumis à aucune caution, et qui vaguent sans bornes? les -premiers, comme une flèche lancée dans les ténèbres, atteignent et -blessent en silence: tandis que les autres, comme la peste, déployent -leur rage en plein jour, balayent tout devant eux, et rasent, au niveau -du sol et sans distinction, le bon et le mauvais. Mille tombent à la -gauche du calomniateur; dix mille tombent à sa droite: ils tombent, ils -sont déchirés, et foulés si inhumainement, que jamais, peut-être, ils ne -se remettront de leurs blessures, et que celle de leur cœur sera -mortelle. - -Mais, comme il n'y a point d'actions si criminelles, qu'on ne puisse -alléguer quelques raisons pour les défendre, on me demandera si les -inconvéniens que les hommes souffrent des abus licencieux de la -médisance, ne sont pas suffisamment contrebalancés par son influence -utile sur la conduite et les mœurs publiques? on me dira que, si elle se -taisoit, mille personnes encouragées au mal par le silence, se -plongeroient, tête baissée, dans la mêlée des vices et des ridicules, -comme un cheval dans celle des batailles, pourvu qu'elles fussent sûres -d'échapper à la langue des hommes. - -On me dira que, si nous voulons jeter un coup-d'œil sur l'ensemble de la -société, nous trouverons que la vertu, ou du moins son apparence, ne -dérive d'aucun autre principe fixe que de la terreur que nous inspire la -censure; et que si nous descendons de là aux particularités, on prend -plus de peine pour usurper une bonne réputation, qu'il n'en faudroit -pour la mériter. - -Que plusieurs personnes des deux sexes supportent aisément la vie sans -honneur et sans chasteté! elles qui, sans réputation, et sans l'opinion -qu'elles s'efforcent de donner aux autres, baisseroient leur tête dans -la honte, et languiroient dans le désespoir du bonheur! - -La langue est une arme, sans doute, qui châtie les dépravations sur -lesquelles les lois se taisent: elle retient dans leur devoir ceux que -leur conscience n'y renfermeroit jamais; et lorsque le vice est public, -il semble que la médisance ne peut pas rester au nombre des -prohibitions. C'est un hommage à rendre à la vertu, et un acte de -justice indispensable, que d'exposer à la vue des hommes le vice peint -de ses propres couleurs, ainsi que d'exalter les louanges que mérite -l'honnêteté. Si, par hasard, la punition infligée à l'homme vicieux est -sévère ou même intéressée, ce cas arrive si rarement, qu'on ne peut en -faire une exception. - -Eh bien! malgré les objections que me feront les vrais patrons de la -cause de la vertu, je leur recommanderai sans cesse de lui donner -d'autres preuves de leur zèle. Quand leur devoir semble leur prescrire -d'établir une distinction entre le bien et le mal, que leurs actions -parlent, et non leurs langues, ou que du moins elles parlent unanimement -le même langage. Nous déclamons si haut contre les vicieux, nos cris se -réunissent tellement contr'eux, qu'un homme sans expérience, qui s'en -rapporteroit seulement à ses oreilles, s'imagineroit que le genre humain -a formé une association pour chasser le vice hors des limites du monde. -Changeons la scène, et qu'il voie la réception que la société fait au -vice, il connoîtra que sa conduite est en opposition avec ses paroles; -ce qu'il a entendu sera tellement contrarié par ce qu'il voit, qu'il ne -saura auquel de ses sens il pourra désormais se fier. - -Ah! s'il en étoit autrement, c'est-à-dire si les personnes qui méritent -la louange, obtenoient seules un bon accueil; s'il étoit d'une -conséquence irréfragable qu'un homme qui a perdu ses vertus, perdît, en -même-temps, ses amis, les avantages de la naissance et de la fortune, et -qu'il fût ravalé au rang le plus bas parmi ses frères; si la qualité -n'étoit pas un port derrière lequel les femmes abritent leur honneur -presque naufragé; et si celle qui a perdu sa réputation perdoit aussi -tous ses droits au respect et même à la civilité publique; si, en un -mot, l'on inséroit dans notre cérémonial une loi qui notât d'infamie -ceux que l'opinion a déjà notés, une loi qui défendît de les visiter, -d'en être visités, une loi qui fermât à leur rencontre toutes les portes -qui conduisent aux fonctions de la société, jusqu'à ce qu'ils l'eussent -satisfaite par de meilleurs exemples: une telle maxime, mise fidèlement -en pratique, opéreroit sans doute une réforme utile. Mais, en l'état des -choses, qu'ils échappent à nos langues, puisqu'ils ont le bonheur -d'échapper à toute punition. - -Si l'on insiste encore en faveur de la médisance, je finirai par -répondre, que sans nous il y en aura toujours assez qui se chargeront du -châtiment des coupables, et qu'on ne doit pas craindre la cessation de -ces exécutions tant que les hommes voudront bien être les bourreaux de -leurs semblables. Abandonnons-leur cette tâche cruelle, et cultivons, -loin des passions, des vertus plus paisibles. Aimons-nous et -pardonnons-nous. - - -L'ORGUEIL. - -L'homme vain est toujours malade: touchez-le, vous le blessez. Il agit -comme si personne autour de lui n'avoit ni sensibilité ni délicatesse; -et il en a tant, que les plus petites négligences, qui seroient à peine -ressenties par les autres, le piquent continuellement, et le percent -sans cesse jusqu'au cœur. - -Je ne voudrois pas être vain, quand ce ne seroit que parce que personne -ne pourroit me reprendre: mes autres infirmités m'incommodent bien -moins. Ce n'est pas même la faute du public si j'en souffre; mais ici, -si je m'exalte, je suis perdu. Quelque chemin que je prenne, quelque pas -que je fasse sous la direction de l'orgueil, je mets nécessairement le -pied sur quelqu'un. Je l'offense; et je dois me préparer à en être -repoussé et à rétrograder avec la douleur de l'humiliation. - -Et puis, l'homme peut-il être vain quand il jette un coup-d'œil sur ses -imperfections naturelles et morales? il est impossible d'y réfléchir un -seul instant sans sentir son cœur plein de la plus humble conviction, -sans entendre du fond de ce sanctuaire une voix qui répète: ô Dieu! -qu'est-ce que l'homme? rien et toujours rien: c'est un malheureux, un -infirme, un être de quelques jours, qui passe comme une ombre. - -Il tombe tout-à-coup du théâtre avec ses titres, ses distinctions -scéniques, dépouillé de ses habits dramatiques et du masque que -l'orgueil a soutenu un instant sur son visage; et il reste nu comme son -esclave. Arrêtez votre imagination sur la dernière scène que l'homme -puissant et orgueilleux donne au monde qu'il a tenu dans la crainte et -le respect; voyez cette vaine vapeur disparoître: la flèche de la mort -pénètre lentement dans son sein; elle glace son sang, et dissipe ses -esprits. - -Ne le craignez plus: approchez-vous de son lit de mort; ouvrez les -rideaux: contemplez-le un instant en silence. Il ne reste donc à celui -que son orgueil et quelques flatteries ont mis au rang de Dieux, que ces -mains flétries et ces lèvres décolorées. - -O mon ame! quels songes t'ont charmée! combien tu as été cruellement -trompée par les objets brillans qui t'éblouissoient, et que tu enviois! - -Si l'aspect de notre imperfection naturelle à laquelle l'homme n'est pas -maître de remédier, combat tellement sa vanité, que sera-ce des -foiblesses et des vices enfantés, chaque jour, dans son cœur? - -Hommes! regardez-vous un instant, dans ce jour où je vais vous placer. -Voyez le plus désobéissant, le plus ingrat, le plus désordonné des -êtres, trébuchant chaque jour dans la carrière de la vie, agissant, -chaque heure du jour, contre sa propre conviction, ses intérêts et -l'intention du créateur, qui ne s'est proposé que son bonheur. Qu'est-ce -qui peut lui donner de l'orgueil? qu'est-ce qui ne peut pas, au -contraire, lui donner de la modestie? Ah! que j'aime cette sentence -prononcée depuis long-temps sur lui: _La vanité n'est point faite pour -l'homme!_ cette passion peut exister pour quelqu'autre créature et pour -quelqu'autre dessein, mais non pas pour lui: il n'est point d'être à qui -elle convienne si peu. - -Donnerai-je à tout cela, me direz-vous, un froid consentement? cette -vérité est-elle incontestable? oh! peut-être avez-vous quelque raison -d'être vain! Ecoutons-là. - -Vous avez les avantages d'une haute naissance et des titres pompeux, ou -ceux de la faveur dans la cour des rois, ou ceux d'une grande fortune, -de grands talens, d'un grand savoir; ou bien la nature a épuisé ses dons -et ses grâces en vous formant. Parlez... Sur laquelle de ces qualités -avez-vous fondé et élevé le temple où vous vous exposez à l'adoration? -examinons-les. - -Vous êtes bien né... Eh! croyez-moi, l'humilité ne peut pas polluer le -sang qui vous anime; elle ne vous fera pas tomber du haut de votre rang; -elle ne dépouille pas les princes de leurs titres. Comme le clair-obscur -en peinture, elle fait saillir le héros du fond du tableau, et détache -sa figure du groupe où elle seroit confondue sans elle. - -Vous êtes riche... Etendez, éparpillez vos richesses; rachetez-en la -haine, par la douceur de vos mœurs. Descendez vers vos inférieurs, -soulagez le malheur, étayez la foiblesse, vengez l'opprimé: soyez grand. -Considérez cet argent comme des talens entassés dans un vaisseau -d'argile: vous n'en êtes que le dépositaire. Être obligé d'en rendre -compte et être vain, c'est allier la pauvreté et l'orgueil. Oh! bien -absurde assemblage! - -Vous êtes puissant et en crédit; une foule servile de clients se traîne -sur vos pas... De quoi seriez-vous orgueilleux? de ce qu'ils ont faim? -chassez, chassez ces sycophantes, ils en ont abusé mille autres. - -Mais le rang a été donné à ma dextérité et à mes lumières: soit... Et -vous êtes vain d'une place où vous devenez la butte titrée, contre -laquelle se dirigent la vengeance de l'un, la malice de l'autre et -l'envie de tous, dans laquelle les hommes les plus honnêtes ne peuvent -pas même échapper au soupçon, et dont les fripons cherchent sans cesse à -vous détrôner. Quoi! seriez-vous vain d'une faveur incertaine? Aman -l'étoit ainsi, parce qu'il étoit admis aux banquets d'Esther. - -Passons aux prétentions que le savoir peut vous donner. Si vous savez -peu, je comprends comment vous pouvez être vain. Si vous savez beaucoup, -êtes-vous orgueilleux de ce que vous ignorez encore et de ce que vous -ignorerez toujours? dans tous les cas, ne vous écrierez-vous pas, avec -le pauvre homme à la coignée, des chapitres 6 et 7 des Rois: _Hélas! -hélas! mon maître, je l'avois empruntée!_ - -Dirai-je la même chose de la beauté? quels que soient les embellissemens -et les parures dont l'orgueil la décore, ils frappent les yeux seuls de -la multitude; et la fausse beauté, dans l'impuissance et le désespoir de -réussir par des moyens naturels, se targue de captiver les regards et -l'attention par une pompe étrangère. - -Mais la vraie beauté est si attrayante, qu'on ne sait comment déclamer -contr'elle; et lorsqu'il arrive qu'une figure céleste, et qu'une taille -enchanteresse sont la demeure d'une ame vertueuse, quand la régularité -et la douceur des traits caractérisent celle de l'ame, et que ces -avantages élèvent les pensées jusques vers l'auteur de la nature, dont -la sagesse créa l'harmonie, ah! qu'il y a de choses à dire, et sur la -beauté et sur l'art de la faire ressortir! quand l'apologie est -néanmoins achevée, il reste enfin que la beauté, comme la vérité, n'est -jamais si glorieuse que lorsqu'elle est simple. - -Oui, la simplicité est l'amie de la nature; et si je pouvois être vain -de quelque chose dans ce monde vil, ce seroit de cette noble alliance. - - -L'ÉLOQUENCE DES LIVRES SACRÉS. - -Il y a deux sortes d'éloquence: l'une en mérite à peine le nom; elle -consiste en un nombre fixe de périodes arrangées et compassées, et de -figures artificielles, brillantées de mots à prétention: cette éloquence -éblouit, mais éclaire peu l'entendement. Admirée et affectée par des -demi-savans, dont le jugement est aussi faux, que le goût vicié, elle -est entièrement étrangère aux écrivains sacrés. Si elle fut toujours -estimée être au-dessous des grands hommes de tous les siècles, combien, -à plus forte raison, a-t-elle dû paroître indigne de ces écrivains, que -l'esprit d'éternelle sagesse animoit dans leurs veilles, et qui devoient -atteindre à cette force, cette majesté, cette simplicité, à laquelle -l'homme seul n'atteignit jamais? - -L'autre sorte d'éloquence est entièrement opposée à celle que je viens -de censurer; et elle caractérise véritablement les saintes écritures. -Son excellence ne dérive pas d'une élocution travaillée et amenée de -loin, mais d'un mélange étonnant de simplicité et de majesté, double -caractère si difficilement réuni, qu'on le trouve bien rarement dans les -compositions purement humaines. - -Les pages saintes ne sont pas chargées d'ornemens superflus et affectés. -L'Être infini, ayant bien voulu condescendre à parler notre langage, -pour nous apporter la lumière de la révélation, s'est plu, sans doute, à -le douer de ces tournures naturelles et gracieuses, qui devoient -pénétrer nos ames. - -Observez que les plus grands écrivains de l'antiquité, soit grecs, soit -latins, perdent infiniment des grâces de leur style, quand ils sont -traduits littéralement dans nos langues modernes. - -La fameuse apparition de Jupiter, dans le premier livre d'Homère, sa -pompeuse description d'une tempête, son Neptune ébranlant la terre et -l'entrouvrant jusqu'à son centre, la beauté des cheveux de sa Pallas, -tous ces passages, en un mot, admirés de siècles en siècles, se -flétrissent, et disparoissent, presque entièrement, dans les versions -latines. - -Qu'on lise les traductions de Sophocle, de Théocrite, de Pindare même, y -trouvera-t-on autre chose que quelques vestiges légers des grâces qui -nous ont charmés dans les originaux? concluons-en que la pompe de -l'expression, la suavité des nombres et la phrase musicale constituent -la plus grande partie des beautés de nos auteurs classiques, tandis que -celle de nos écritures consiste plutôt dans la grandeur des choses -mêmes, que dans celle des mots. Les idées y sont si élevées de leur -nature, qu'elles doivent paroître nécessairement sublimes dans leur -modeste ajustement; elles brillent à travers les plus foibles et les -plus littérales versions de la bible. - -La glorieuse description de la création du ciel et de la terre, dont -Longin, le meilleur de nos anciens critiques, étoit enthousiasmé, n'a -rien perdu de son mérite intrinsèque; et quoiqu'elle ait subi diverses -traductions, elle triomphe encore, et étonne par sa force et sa -véhémence, comme dans l'original. Mille passages suivans de l'écriture -jouissent des mêmes droits: la description tant célébrée d'une tempête -au pseaume 107; les touchantes réflexions du saint homme Job, sur la -briéveté de la vie, et l'instabilité des choses humaines; la peinture -vivante d'un cheval de bataille, du livre de Job, dans laquelle il n'y a -pas un seul mot dont la beauté n'exige un commentaire particulier. Je -pourrois y ajouter ces reproches tendres et pathétiques aux enfans -d'Israël, qui éclatent dans les prophètes, et dont le lecteur le plus -froid et le plus prévenu a tant de peine de n'être pas affecté: - - «O habitans de Jérusalem, et vous hommes de Juda! décidez, je vous - prie, entre ma vigne et moi. Que pouvois-je faire de plus pour ma - vigne, que ce que j'ai fait? eh bien! lorsque j'attendois qu'elle me - donnât des raisins, elle me jette quelques grappes sauvages. Mais, - direz-vous, la voie du Seigneur est inégale: écoutez à présent, maison - d'Israël, c'est la vôtre qui l'est, et non pas la mienne. Ai-je - quelque plaisir à voir l'homme s'égarer et mourir? n'en aurois-je pas - davantage à le voir revenir et vivre? j'ai nourri, j'ai élevé des - enfans, et ils se sont révoltés contre moi. Le bœuf connoît son - maître, l'âne connoît la crêche du sien; mais Israël ne me connoît - pas: mon peuple ne veut pas me connoître!» - -Non, il n'est rien dans les livres des payens, qui soit comparable à -l'éloquence, à la vivacité, à la tendresse de ces reproches. Il y règne -quelque chose de si affectueux, de si noble et de si sublime qu'on peut -défier les plus grands orateurs de l'antiquité, de rien produire de -semblable. - -Ces observations sur la supériorité des écrivains inspirés, comme -écrivains, sont encore vraies si on les considère comme historiens. -D'abord, les histoires profanes ne nous apprennent que des événemens -temporels, si remplis d'incertitudes et de contradictions que l'on est -bien embarrassé d'y trouver la vérité. - -Tandis que l'histoire sacrée est celle de Dieu même, de sa -toute-puissance, de sa sagesse infinie, de sa providence universelle, de -sa justice, de sa bonté, et de tous ses autres attributs. Ils y sont -déployés sous mille formes, et dans une série d'événemens variés, -miraculeux, et tels qu'aucune nation n'en eut de semblables. N'insistons -plus sur la supériorité de l'écriture en ce sens. - -Elle est encore douée d'un avantage, auquel les historiens profanes -n'arrivent pas, et qui distingue seul les siens; c'est la manière simple -et sans affectation avec laquelle les faits y sont racontés: en voici -quelques exemples. Lorsque Joseph se fait connoître, et qu'il pleure sur -la tête de son frère Benjamin, à cet instant dramatique y a-t-il un de -ses frères qui profère un seul mot, soit pour exprimer sa joie, soit -pour pallier l'injure qu'ils lui firent? Non, de tous côtés s'ensuit un -silence profond et _solennel_, un silence infiniment plus éloquent et -plus expressif que tout ce qu'on auroit pu substituer à sa place. - -Que Thucidide, Hérodote, Tite-Live, ou tel autre historien classique, -eussent été chargés d'écrire cette histoire, quand ils en auroient été -là, ils eussent sûrement épuisé toute leur éloquence à fournir les -frères de Joseph de harangues étudiées, et cependant quelque belles -qu'on puisse les supposer, elles auroient été peu naturelles, et -nullement propres à la circonstance. Lorsqu'une telle variété de -passions dut fondre tout-à-coup dans le cœur de ces frères, quelle -langue auroit été capable d'exprimer le tumulte de leurs idées? Quand le -remords, la surprise, la honte, la joie, la reconnoissance envahirent -soudainement leurs ames, ah! que l'éloquence de leurs lèvres eût été -insuffisante! combien leurs langues eussent été infidelles en -transmettant le langage de leur cœur! oui, le silence seul, participoit -de la sublimité oratoire; et des pleurs achevoient de rendre ce qu'une -harangue ne pouvoit jamais faire. - - -LE FANATIQUE. - -Voyez-le, fastueusement enveloppé de l'habit de l'humilité et de la -sainteté, pour attirer les regards du vulgaire. Il évite, aussi -studieusement que le crime, une contenance gaie, résultat d'une -conscience tranquille et contente. Le découragement est peint sur son -maintien sombre, comme si la religion, dont le but est de nous rendre -heureux dans cette vie et dans l'autre, pouvoit produire le chagrin et -le mécontentement. Ecoutez-le pousser des soupirs dans les rues; -écoutez-le se targuer de ses fréquentes communications avec le Dieu; de -tout savoir, et en même temps offenser les règles de sa langue même par -ses barbarismes religieux. Ecoutez-le remercier Dieu arrogamment, de ce -qu'il ne l'a point créé semblable aux autres hommes; et, en prônant sa -charité, adjuger libéralement aux princes des ténèbres, ceux que sa -partialité juge moins parfaits que lui, ceux qui marchent sobrement et -avec vigilance dans les voies du devoir, ceux qui vont aspirans à la -perfection par des épreuves successives. - -Lorsqu'une malheureuse créature se fane ainsi dans les larmes, et se -refuse, tout effrayée, la moindre joie et la moindre consolation; -lorsqu'elle prie sans cesse jusqu'à ce que son imagination s'échauffe, -qu'elle jeûne, se mortifie et s'attriste jusqu'à ce que son corps soit -aussi malade que son esprit, il n'est pas étonnant que les conflits et -les disparates qui s'engendrent dans un estomac vide, et sont reçus et -interprétés par une tête plus vide encore, produisent, par cette -combinaison, des effets et des ouvrages fâcheux. Un homme dans cette -situation est plus fait pour un médecin, que pour être apôtre. - - -SUR L'HUMILITÉ. - -Les injures et les offenses sont la règle la plus sûre pour juger entre -les inconvéniens de l'orgueil et les avantages de l'humilité. Les -déplaisirs de l'homme vain sont toujours en raison de sa vanité: -l'injure s'élève à la hauteur de son opinion; et sa fierté est la mesure -de son ressentiment. C'est ainsi qu'il aiguise lui-même le fer qui le -frappe, et qu'il excite dans sa plaie cette fermentation interne, qui la -rend incurable. - -Combien l'homme humble diffère de lui! Il échappe à la moitié de ces -chagrins, et l'autre moitié tombe légèrement sur lui. Il ne provoque pas -les hommes par le mépris; et en se pénétrant de l'idée qu'il ne peut -exciter l'envie de personne, il arrête, dans sa source, le torrent qui a -abymé l'homme vain. Si les passions des autres l'enveloppent jamais dans -leur cours débordé, semblable à l'humble arbrisseau de la vallée, il -leur donne passage, et ressent à peine l'injure de ces vents orageux qui -rompent le cèdre orgueilleux, et le renversent sur ses racines. - -Ce que nous attendons des autres, est toujours en raison de ce que nous -nous estimons nous mêmes; et les refus, sans nous détromper, irritent -notre orgueil. Je vois des hommes si cruellement tourmentés par les -chagrins que leur vanité a créés pour eux, que, quoiqu'ils aient dans -leurs mains tout ce qui entre dans la composition du bonheur, ils ne -peuvent en faire aucun usage. Comment le feroient-ils? ils se piquent de -leur propre aiguillon, et courent ainsi d'une attente à l'autre, sans -jamais goûter de repos. L'humilité précautionne l'homme contre ces maux, -les plus sensibles qui soient inscrits dans le catalogue de ceux de la -vie. Celui qui est peu de chose à ses yeux, est modéré dans ses désirs, -et par conséquent dans leur poursuite. Il peut être trompé dans son -attente, et manquer le but auquel il vise; il peut perdre ses pas; mais -voilà tout: il ne se perd pas lui-même; il ne perd pas cette heureuse -paix de l'ame. Les chagrins de l'homme humble sont doux et paisibles. -Heureux caractère! quand il est affligé, qui n'a pas pitié de lui? quand -il tombe, qui ne s'empresse pas de lui tendre la main? il semble, à le -voir nu et sans défense, qu'il ne pourra pas résister à cet insolent -antagoniste qui va le terrasser en passant à ses côtés, et le fouler -dans la poussière. Non, il est gardé par l'amour, l'affection et les -vœux du genre humain, tandis que l'autre reste seul exposé à sa haine et -à sa vengeance. - -S'il se présente une occasion où il faille déployer un vrai courage et -la force de l'ame, je jetterois plutôt les yeux sur lui, que sur son -adversaire. L'orgueil peut rendre un homme violent: l'humilité le rend -ferme; et lequel des deux approche le plus près de l'honneur? celui qui -agit d'après les impulsions variables d'un sang embrâsé, et qui se meut -d'après celles de la fureur, ou bien celui qui se concentre froidement -en lui-même, et qui gouverne son ressentiment, au lieu d'en être -gouverné. - -L'homme humble a ramassé, dans son ame, un trésor de plaisirs et de -contentemens. Il ne blâme pas le soleil, de ce qu'il ne mûrit pas sa -vigne, et ne querelle pas les vents de ce qu'ils ne lui apportent aucun -nuage. Si sa fontaine ne s'élève pas aussi haut qu'il le désire, il -étudie les lois de la nature, et s'y soumet, sans se plaindre. - -S'il n'est pas riche, il sait que Dieu ne lui doit rien; et que s'il a -moins reçu que les autres, comme il se croit moins qu'eux, il a encore -des remerciemens à lui faire. - -Une ame résignée se laisse ainsi porter doucement et tranquillement sur -le courant de la providence; aucune tentation dans son pélerinage, -n'excite en elle des désirs immodérés. Les dangers ne l'alarment pas: -elle respecte la justice de tout ce qui arrive; et, se courbant -humblement sous la tempête, si elle en est atteinte, elle ne l'est pas -aussi dangereusement que les autres. - - -MA RELIGION. - -Yorick, quels sont vos notions religieuses? - -Me le demandez-vous? je vais vous le dire, car je suis sur mon lit de -mort. - -J'ai assez de foi pour être méthodiste, et assez de chaleur pour être -enthousiaste; mais, Dieu merci, je n'ai jamais été assez méchant pour -être ni l'un ni l'autre. - -Il faut nécessairement que les passions soient combattues par les -passions. Voilà pourquoi les plus grands pécheurs deviennent les plus -zélés dévots. C'est une conséquence naturelle à une infinité de gens, -_qui credunt multùm et peccant fortiter_. - -Pour moi, j'ai la confiance intime que la douce mousson de notre -orthodoxie anglicane est assez forte pour envoyer mon ame au ciel. Mon -frêle esquif n'est pas lesté de péchés assez pesans pour qu'il ne marche -que par un vent orageux; et je crois qu'après la cessation des oracles, -on peut être assez inspiré par la grâce, pour n'avoir pas besoin de -convulsions. - -Je suis certain qu'il y a un Dieu en haut, comme je suis certain que je -suis ici bas: ma certitude est la même. Comment serois-je autrement sur -la terre? dites-moi, comment j'y suis venu, comment j'y suis? ce n'est -pas de moi-même. - -Dieu existe: il doit aimer la vertu, et détester le vice. Il doit, en -conséquence, récompenser et punir. Si nous ne lui devons aucun compte, -nous sommes les plus singuliers animaux qui soient sur la surface de la -terre. - -Lorsque l'ame a pris son vol, et qu'elle a laissé le corps se résoudre -en la poussière du tombeau, la vaine philosophie du siècle -combattra-t-elle la résurrection de l'homme? Consulte, raisonneur, une -chenille; et le papillon résoudra ta question. Vois-la d'abord, inerte, -paresseuse, rampant lentement sur la terre, et se nourrissant de l'herbe -des champs. Après sa métamorphose, et sa résurrection, c'est un Séraphin -aîlé: il est glorieux, léger comme l'air, actif comme le vent; il aspire -la rosée de l'aurore; il extrait des fleurs aromatiques, le nectar et -l'ambroisie. - -La fable de l'hydre est depuis long-temps vérifiée: elle est, dis-je, -surpassée au-delà même des bornes que l'imagination la plus extravagante -lui auroit données par la réalité du polype, qui engendre de ses -sections. Les analogies de la nature démontrent par-tout les voies de la -providence. - -Trouverons-nous sans cesse impossible ce à quoi notre insuffisance ne -peut atteindre? n'y a-t il pas dans la nature des mystères sans nombre -que les événemens révèlent, ou que la philosophie expérimentale démontre -chaque jour? présumerons-nous, après cela, de limiter les pouvoirs de -l'auteur même de la nature? - -Qui a créé la matière? qui lui a donné le mouvement? qui a ajouté les -sensations à la matière, et au mouvement? qui a surajouté à toutes ces -qualités la pensée, l'intelligence et la réflexion? qui a fait tout -cela? Incrédules, qui l'a fait? vous ne parlez pas? restez donc muets. - -1º. Leuwenhoeck, avec le secours de son microscope, montre, dans le -corps humain, de certaines fibres si menues qu'il en faudroit rassembler -six cents pour faire la grosseur d'un cheveu. - -2º. Il démontre encore, avec le même instrument, qu'un grain de sable -est assez volumineux pour couvrir cent vingt mille pores, par lesquels -nous transpirons. - -3º. On peut faire de la glace dans l'été, pourvu que l'eau qu'on -emploie, soit auprès du feu. - -4º. Une lentille de glace brûle comme une lentille de verre. - -5º. Une ligne d'un pouce peut être divisée en autant de parties qu'une -ligne de mille toises. - -6º. Il y a deux lignes, les asymptotes de l'hyperbole, qui, par la -certitude mathématique, se rapprochent toujours, sans qu'il soit -possible qu'elles soient jamais en contact. - -7º. Le soleil est de plusieurs millions de lieues plus près de nous en -hiver qu'en été. - -8º. Quand un homme fait le tour de la terre, sa tête fait quelques cent -milles de plus que ses talons. - -Y a-t-il, incrédules, dans le symbole chrétien, un article de foi qui -paroisse plus contraire à la raison que quelques-unes de ces -propositions? et cependant elles sont toutes prouvées, soit en physique, -soit en mathématique. - -Celui qui est capable de faire de pareilles réflexions, peut-il être -accusé de ne croire ni à la religion naturelle, ni à la religion -révélée? ah! mes charitables confrères, _qui studet, orat_. Cette -expression est bien juste. - - -LA CONVERSION. - -J'avois fait la plus intime connoissance avec un homme vertueux et de -bon sens, mais affligé, en même-temps, d'une certaine indolence -d'esprit, qui le faisoit acquiescer aux opinions des autres, sans -prendre la peine de les discuter. Il avoit plus d'esprit que de sagesse; -et un sarcasme étoit un argument pour lui aussi fort, que pour -Shaftsbury, qui prétendoit que le ridicule est l'épreuve de la foi. - -Je l'aimois et le plaignois. Avoir assez de vertu pour bien faire, et -trop peu de jugement pour s'y décider! nous avions là-dessus de -fréquentes conversations. Il me disoit souvent qu'il donneroit tout au -monde pour penser comme moi; et il réclamoit mon assistance. - -J'en fis un déiste, avec la seule aide de ma pauvre petite philosophie. -Après cela, je lui mis entre les mains les pensées de Forbès sur la -religion. Il les lut attentivement, me renvoya le livre, avec cette -réflexion, écrite au bas de la dernière page: _Tu m'as presque persuadé -de devenir chrétien_. - -Je crus qu'il falloit faire avancer Pascal; et je lui prêtai _ses -pensées_. Il me les rendit, après les avoir endossées avec ces mots: _Je -suis presque de ton avis, mais pas tout-à-fait, surtout quand tu veux me -faire croire certains mystères aussi absurdes que peu philosophiques_. - -Faites d'un incrédule un moraliste; et si vous n'en faites pas bientôt -après un chrétien, son indolence ou son ignorance en seront plutôt la -cause, que l'impiété à laquelle tout le monde crie. J'ai eu depuis la -satisfaction de voir mon catéchumène vertueux, ajouter foi aux bonnes -œuvres, vivre exemplairement, et pratiquer aussi bien que croire. - - -SUR LA GAIETÉ RELIGIEUSE. - -C'est le véritable esprit religieux qui, dans le cours de ma vie, m'a -donné cette bonne gaieté, dont mes sévères confrères ont été tant -scandalisés: pourquoi donc un prêtre seroit-il toujours grave? le -ministère est-il un lugubre devoir? - -_Ressemblez à ces enfans_, dit le Christ, c'est-à-dire, soyez aussi gais -et aussi innocens qu'eux. Les trente-neuf articles sont incomplets, si -l'on n'y ajoute pas le quarantième précepte qui ordonne la gaieté. En -tout cas, n'ajoutez rien, laissez subsister le même nombre, pourvu qu'à -la place du treizième précepte, que vous rayerez, vous mettiez cette -maxime céleste. - -L'archevêque de Cassel en fut-il moins un profond théologien, parce -qu'il ajouta un couplet fort gai à l'ancienne ballade irlandoise? Le -poëme de l'évêque de Rochester, dans lequel il prouva légèrement que le -cœur des hommes relevoit de l'éventail d'une femme, troubla-t-il jamais -son orthodoxie? - -L'évêque Héliodore fut privé de son bénéfice, pour avoir composé -Théagènes et Chariclée. Le Pape fut doublement absurde; et sa sainteté -outrepassa les bornes de son infaillibilité. D'abord, il n'y avoit rien -d'hétérodoxe dans ce roman. En second lieu, l'épisode d'un enfant blanc, -engendré par des parens noirs, au moyen de l'impression que fit sur eux -le portrait d'un européen placé aux pieds du lit nuptial, cet événement, -dis-je, n'est qu'une addition de preuves, si elle en a besoin, à la -philosophie de l'écriture sur les chèvres bigarrées. Il est certain que -les papes, après tout, sont comme les autres hommes. - -Platon et Sénèque, personnages assez graves et assez sages pour avoir -été ordonnés et consacrés, pensoient qu'on devoit accoutumer les enfans -à la joie et à la gaieté, dès l'âge le plus tendre, non-seulement pour -leur santé, mais encore pour leurs vertus. Je traduis leurs propres -paroles. - -La joie et la gaieté, qui en est l'expression, s'accordent avec toutes -les pratiques religieuses: elles sont incompatibles seulement avec le -vice et l'impiété. _Les voies du ciel sont aimables._ - -Nous adorons, nous louons, nous remercions le Tout-Puissant avec des -hymnes, des chants et des antiennes. La musique nous prête ses -harmonieux accords. _Abandonnons-nous à la joie_: voilà le premier de -tous nos pseaumes. Laissons les tristes Indiens implorer et évoquer le -diable, avec des pleurs et des cris douloureux. - -Quand les Athéniens adoptèrent la chouette, comme étant l'oiseau de la -sagesse, ils n'entendirent pas que ce fût l'effraie: et moi je pense, -sous leur bon plaisir, que le moineau eût été l'emblême le plus vrai de -la sagesse, car il est le plus amoureux et le plus gai des habitans de -l'air. - -Je connois quelques révérences qui m'excommunieront à table, pour avoir -écrit cette allusion. - - -SUR LA TOLÉRANCE. - -J'en parlois un jour avec Voltaire; et il me félicitoit sur le bonheur -et l'avantage que j'avois de vivre dans une contrée, où quelques -expressions libres, quelques allusions piquantes, interprétées par la -malice et l'ignorance, et devenues aussitôt des blasphêmes contre -l'église et l'état, échappoient néanmoins à l'inquisition et à la -bastille. - -Il me mit aussitôt entre les mains son traité _sur la tolérance_ qu'il -venoit de publier. Il est écrit, comme tous ses ouvrages, avec beaucoup -d'esprit et de savoir. Il prouve, à ceux qui ont besoin de preuves, que -la persécution _pour l'amour de dieu_, est le système le plus absurde et -le plus contraire à l'écriture. - -J'ai, en effet, trouvé toujours fort extraordinaire, que depuis que les -hommes sont assez dépravés pour se persécuter au sujet de leur croyance, -il n'y ait pas eu cependant chez les payens des auto-da-fé, des -inquisitions, et des croisades. - -Dans les siècles d'ignorance et de barbarie, où le diable, selon les -théologiens, gouvernoit l'Eglise, rendoit des oracles équivoques, -ordonnoit des impuretés, et exigeoit des victimes humaines, des frères -ne combattirent point contre des frères, des nations ne s'armèrent point -contre les nations, pour des opinions religieuses. - -Et aussitôt que, par sa miraculeuse interposition, Dieu eut bien voulu -prendre l'église dans ses propres mains, le siècle de l'impiété et de la -cruauté commença: un peuple chrétien et pacifique tira l'épée; et des -préceptes de concorde et d'amour produisirent la haine et la dissention. - -Un prêtre chrétien (ai-je dit _chrétien_?) m'apprend que la raison de -cette différence remarquable est, que les payens n'avoient pas un seul -article de foi pour lequel il valût la peine de se battre; qu'ils -supposoient tous que l'ame périssoit avec le corps; que la formule _post -mortem nihil est_, étoit leur symbole; et que ceux de leurs philosophes, -qui admettoient une existence postérieure au trépas, nioient les peines -de l'enfer. _Non est unus_, dit Cicéron, _tam excors, qui credat._ - -Ainsi donc, suivant ce bon prêtre catholique, pendant que les ténèbres -de la mortalité de l'ame et du matérialisme couvroient la surface de la -terre, la paix, l'amitié et la bienveillance régnoient sous ce voile -obscur: la guerre, les persécutions, et la haine vinrent à la lumière du -christianisme. - -Lorsque l'immortalité de l'ame est confiée au soin du vicaire du Christ -sur la terre, comment des prêtres, qui jettent au feu le corps d'un -hérétique, et damnent son ame, peuvent-ils s'appeler _des prêtres de -l'agneau_? - -Oui, je diffère en tout de l'orthodoxie d'un pareil article, et je -pencherois plutôt vers la doctrine de Cicéron, que je viens de citer, -quoiqu'il soit lui-même dans les ténèbres du paganisme. Croire à la -_post-existence_ de l'ame, et la damner, ce n'est pas éclairer; c'est -brûler. - - - - -VIE - -ET OPINIONS - -DE - -TRISTRAM SHANDY. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -_C'étoit bien à cela qu'il falloit penser._ - - -Je l'ai toujours dit: il auroit été à souhaiter que mon père ou ma mère, -et pourquoi pas même tous deux, eussent apporté quelque attention à ce -qu'ils faisoient, quand il leur plut de me donner l'existence. Ils y -étoient également obligés. Eh! pouvoient-ils réfléchir trop mûrement sur -les conséquences qui devoient résulter de l'important ouvrage dont ils -s'occupoient en ce moment? Il ne s'agissoit rien moins que de la -production d'un être raisonnable. Les heureuses proportions de son -corps, son tempérament, son génie, la tournure de son esprit, et -peut-être même la fortune de toute leur maison, étoient autant de points -capitaux qui dépendoient de la disposition des humeurs dont ils étoient -dominés dans cet instant décisif.--Oui, s'ils eussent agi en -conséquence, je suis persuadé que j'aurois figuré dans le monde tout -autrement que je ne fais, et que je ne ferai vraisemblablement le reste -de mes jours.--Croyez-moi, bonnes gens, ceci est un point beaucoup plus -essentiel que vous ne le pensez. Vous avez, sans doute, entendu parler -de certains esprits qu'on appelle _esprits animaux_. Vous savez, sans -doute aussi, comment s'en opère la transfusion du père au fils, etc., -etc.--Eh bien!... je vous donne ma parole que de dix parties du bon sens -ou de la bêtise d'un homme, il y en a neuf qui dépendent du mouvement, -de l'activité et des directions différentes que vous leur faites prendre -au moment dont je parle.--L'essor une fois donné, bien ou mal, il -n'importe, les esprits s'échappent avec précipitation; et si l'impulsion -se répète, la route qu'ils se fraient, vous le savez, mesdames, devient -aussi unie, aussi douce que l'allée d'un beau jardin.--Le diable, avec -toute sa puissance, ne pourroit pas les en détourner, quand une fois ils -s'y sont habitués. - -«Mon ami, dit ma mère, n'auriez-vous point par hasard oublié de monter -la pendule?--Bon Dieu! s'écria mon père, qui eut soin en même-temps de -modérer sa voix, est-il jamais arrivé, depuis la création du monde, -qu'une femme ait interrompu un homme par une question aussi sotte?» - -Que dit encore votre père? Rien. - - - - -CHAPITRE II. - -_L'Embryon._ - - -Je n'aperçois, réflexion faite, ni bon ni mauvais dans la question de ma -mère.--Ni bon ni mauvais? Convenez, au moins, qu'elle étoit hors de -saison. Vous seriez trop heureux si elle n'eût été que déplacée. Mais, -ne voyez-vous pas qu'elle détournoit, qu'elle dispersoit les esprits qui -se développoient en ce moment, et dont la principale affaire étoit -d'escorter, de mener, de conduire l'embryon jusqu'à l'endroit qui étoit -destiné à le recevoir? - -Un embryon, monsieur, quelque petit, quelque peu important qu'il -paroisse, en ce siècle léger, aux yeux de la folie et des préjugés, est -pourtant quelque chose. Ceux de la raison, éclairés par des recherches -et des observations scientifiques, le regardent comme un être qui a des -droits, et qu'on est obligé de conserver avec soin.--Les philosophes -minutieux, dont l'ame est de la même trempe que leurs recherches, et qui -s'imaginent, malgré cela, que c'est la sublimité de leur esprit qui les -distingue, nous prouvent, d'une manière incontestable, qu'il est créé -par la même main, formé par les mêmes lois de la nature, doué des mêmes -puissances mouvantes et agissantes, et qu'il a enfin les mêmes facultés -que nous.--Il est composé, comme nous, de chair et d'os, de peau, de -cheveux, de veines, d'artères, de ligamens, de nerfs, de muscles, de -moëlle, de glandes, de cervelle, d'humeurs qui circulent, -d'articulations... Et qu'avons-nous en grand qu'il n'ait pas en petit? -Rien du tout, monsieur, rien. C'est un être aussi actif que nous, et, -dans toutes les acceptions du mot, il est aussi véritablement notre -prochain, que le chancelier d'Angleterre.--Il peut éprouver du bien -être; il est exposé à des injures; il est susceptible de plus de -perfection:--en un mot, il jouit de tous les droits et de toutes les -prétentions de l'humanité, dans le degré que Cicéron, Puffendorf, et -tant d'autres écrivains moralistes qui en parlent, attribuent à son état -relatif. - -Et que voudriez-vous, d'après cela, mon cher monsieur, qu'il devînt, si, -seul sur la route, il lui arrivoit quelque accident, ou que, frappé de -quelque terreur subite, ce qui est fort naturel à un aussi jeune -voyageur, il n'arrivoit à sa destination qu'avec des esprits épuisés et -dissipés?--Qu'avec sa vigueur musculaire et virile, réduite à un fil? -Qu'avec sa forme défigurée et mutilée?--Et que, réduit à ce triste état, -il fût sujet à des frayeurs soudaines, ou à une suite de rêves et de -fantaisies mélancoliques pendant neuf mois entiers?--Je tremble toutes -les fois que je songe à cette source féconde de foiblesse de corps et -d'esprit.--Encore si l'habileté du médecin et du philosophe pouvoit y -remédier! - - - - -CHAPITRE III. - -_En voilà l'effet._ - - -C'est à M. Tobie Shandy, mon oncle, que je dois l'anecdote que j'ai -rapportée dans le premier chapitre. Mon père, qui étoit à la fois -philosophe et naturaliste autant qu'on peut l'être, et qui raisonnoit -avec beaucoup de justesse et de netteté, singulièrement sur les petites -choses, s'étoit souvent plaint à lui de l'échec que j'avois reçu; et -dans une occasion, dont mon oncle Tobie, qui avoit bonne mémoire, se -souvenoit très-bien, il s'en plaignit plus amèrement qu'il n'avoit -jamais fait. C'étoit un jour que je fouettois ma toupie. La manière -oblique dont je m'y prenois pour l'ajuster, et la façon dont je -justifiois les principes qui me faisoient agir ainsi, le firent -soupirer.--Le bon vieillard remua la tête, et d'un ton qui exprimoit -plus de douleur et de regret que de reproches, il s'écria: «Ah! mon cher -frère, je l'ai toujours prédit. L'augure se vérifie de plus en plus, et -mille autres observations que j'ai faites sur ce qui le regarde, m'ont -annoncé qu'il ne penseroit et n'agiroit jamais comme les autres -enfans.»--Mais, hélas! continua-t-il, en agitant la tête une seconde -fois, et en essuyant une larme qui couloit le long de sa joue, «les -malheurs de mon Tristram ont commencé neuf mois avant qu'il vînt au -monde.» - ---Ma mère qui étoit là, leva les yeux, et ne comprit pas plus que sa -chaise ce que mon père vouloit dire.--Mais mon oncle, M. Tobie Shandy, -qui depuis long-temps savoit toute l'affaire, le comprit très-bien. - - - - -CHAPITRE IV. - -_Que de maris sont moins sûrs!_ - - -Il y a une foule de lecteurs dans le monde, et de gens qui ne lisent -point du tout, qui veulent savoir d'abord tout ce qui vous regarde, et -si on ne les satisfait pas, leur inquiétude perce de toutes parts. N'en -ayez point, chers amis. Je suis d'un naturel complaisant, et je ne -voudrois pas, pour toutes choses au monde, frustrer qui que ce fût dans -son attente. C'est même à cette disposition que vous devez déjà les -particularités que je vous ai révélées. Je ne vous priverai point du -reste.--Mais, avec la volonté la plus décidée de vous plaire, j'ai des -précautions à prendre.--Ma vie et mes opinions feront vraisemblablement -du bruit dans le monde.--Elles me donneront occasion de parler de toutes -sortes de personnes.--Le sexe, les âges, les conditions, tout cela se -trouvera sous ma plume. - -Mon Livre sera au moins aussi couru que les _Progrès du Pélerin_. Quel -chagrin pour moi, s'il avoit le sort que Montaigne craignoit pour ses -_Essais_, et qu'ils n'eurent pas?--Je ne serois pas, en vérité, fort -content de le voir enseveli dans la poussière des bibliothèques, ou de -le trouver sur la table de quelque antichambre.--Je veux éviter ce -désagrément.--L'exactitude est un des moyens que j'ai imaginés pour y -échapper: j'en aurai. On a déjà pu remarquer combien je suis scrupuleux -sur ce point; je continuerai; et je suis fort aise d'avoir entamé mon -histoire par la relation de mes faits et gestes, comme dit Horace, _ab -ovo_, depuis l'œuf, où j'ai commencé à végéter. - -Je sais bien que ce n'est pas là tout-à-fait la manière dont il -recommande de s'y prendre.--Il parloit de poëmes épiques, de tragédies, -ou de l'un et de l'autre, je ne sais pas lequel; et ce n'est pas, à -beaucoup près, la même chose que ce qui m'occupe.--Et d'ailleurs, s'il -le faut absolument, je demande excuse à Horace. Je me passerai même fort -bien de lui. Ce que j'ai à écrire ne dépend point de ses règles; je ne -m'y assujettirai pas plus qu'à celles de tout autre écrivain que ce -soit. - -C'est ce qui me fait donner ici un avis. Ceux qui ne se soucient pas -d'approfondir les choses, peuvent passer, sans lire, ce qui reste de ce -chapitre.--Je ne l'écris que pour les curieux qui aiment et qui -cherchent des choses abstraites. - ---Fermez la porte.--Fort bien!--La précaution étoit nécessaire pour -écarter les yeux profanes d'un pareil mystère.--Bon jour, bonne -œuvre.--Ce fut le dimanche... un peu tard... vers minuit, peut-être... -oui, on touchoit presque au lundi... et ce dimanche étoit le premier du -mois de mars 1718.--Mon père... je ne sais pas précisément la minute, et -c'est peut-être ce qui causa l'inquiétude de ma mère... mon père -m'ajouta au nombre des êtres humains qui devoient voir le jour neuf mois -après.--Mais comment savez-vous cela?--Comment? oh! je le sais -très-bien. Ce n'est cependant pas, je l'avouerai, parce que je me -trouvai là inopinément. Je ne dois cette certitude qu'à une autre -anecdote qui n'est connue que dans notre famille. La voici: Il faut -savoir que mon père avoit fait, pendant plusieurs années, le commerce de -Turquie. Il l'avoit quitté depuis quelque temps, et s'étoit retiré sur -ses terres, dans le comté de... pour y vivre et mourir plus -paisiblement.--C'étoit peut-être l'homme du monde le plus exact. Il ne -faisoit rien qu'avec poids et mesure. Ses affaires, et même ses -amusemens, étoient assujettis à des règles qu'il s'étoit prescrites, et -dont il ne s'écartoit jamais.--Je peux citer un exemple du scrupule -attentif qu'il observoit dans toutes ses actions.--Il y avoit à la -maison une grosse pendule qui étoit placée sur le haut d'un escalier -dérobé, et il ne manquoit jamais de la monter lui-même le premier -dimanche de chaque mois. Il avoit, au temps dont je parle, un peu plus -de cinquante ans, et cette raison l'avoit forcé peu-à-peu à ne s'occuper -aussi de quelques autres petites affaires domestiques, que dans le même -temps. C'étoit, à ce qu'il disoit souvent à mon oncle, M. Tobie Shandy, -pour ne pas s'embarrasser l'esprit d'une multitude d'époques. Enfin, -c'étoit pour n'y plus penser le reste du mois. - -Cette exactitude étoit, sans doute, admirable; mais elle étoit -accompagnée d'une espèce de fatalisme qui retomba particulièrement sur -moi, et dont je ressentirai peut-être les effets jusqu'au -tombeau.--C'est que, par une malheureuse association d'idées qui n'ont -aucune liaison dans la nature, ma mère n'entendoit point monter la -pendule, qu'il ne lui vînt à l'esprit de penser à quelque autre chose; -et ce qu'elle pensoit lui rappeloit en même-temps, et la pendule, et ce -qu'il y avoit à y faire.--Le subtil Lock, qui comprenoit la nature de -toutes ces choses occultes, infiniment mieux que le reste du genre -humain, assure que cette étrange combinaison d'idées a produit beaucoup -plus de mauvais effets que toutes les sources réunies des autres -préjugés.--Je veux bien le croire. - ---Que tout cela soit dit en passant. - ---Mon père écrivoit tout. J'ai sous les yeux un petit mémorial qu'on -avoit trouvé dans son porte-feuille, et je ne fais, pour ainsi dire, que -transcrire ici ce que j'y lis. Le jour de Notre-Dame, qui étoit le -vingt-cinq du mois dont je date les premiers instans de mon existence, -mon père se mit en route pour conduire mon frère aîné, Robert, à l'école -de Westminster.--Il ne revint, selon la même autorité, rejoindre sa -femme que dans la seconde semaine du mois de mai suivant; et ceux qui -savent le moment de ma naissance, voient bien en calculant.--Le chapitre -suivant éclaircira tous les doutes... - ---Mais, monsieur, que fit monsieur votre père pendant les mois de -décembre, de janvier et de février?--Madame, il étoit malheureusement -affligé d'une attaque de goutte sciatique. - - - - -CHAPITRE V. - -_Les Planètes._ - - -Le temps approchoit. Il y a dans le ciel je ne sais quelles divinités -qui prennent le soin de présider à la naissance des hommes. On ne dit -pas qu'elles aient la même attention pour les femmes.--Il faut cependant -croire qu'elles ne sont pas oubliées.--A tout prendre, elles valent la -peine qu'on s'intéresse à elles.--Au reste, je n'ai jamais trop bien su -si ces bonnes déesses songèrent à moi quand il en fut temps, si elles ne -vinrent pas; on ne m'a jamais dit qu'on les eût vues, ni qu'on ne les -eût pas vues.--Cela ne m'empêcha pas, moi, Tristram Shandy, d'arriver -dans ce malheureux monde le cinquième jour de novembre de l'an de grace -mil sept cent dix-huit.--L'heure?--Tout cela se saura. La seule chose -que j'aie à faire remarquer ici, c'est qu'en se rappelant l'ère que j'ai -fixée dans le chapitre précédent, la sciatique de mon père, son habitude -constante de ne faire certaines choses que le premier du mois, etc. -etc., il est clair que le moment de ma naissance marquoit, si je ne me -trompe, la révolution de neuf mois plus que complets du calendrier.--Le -mari le plus pointilleux ne pourroit, je crois, exiger plus de justesse. - -Mais sous quelle étoile suis-je né?--Sur quelle planète ai-je été jeté? -Je l'avoue. Excepté Jupiter et Saturne, où il fait trop froid, (je -crains le froid) je préférerois d'avoir vu le jour dans la lune, ou dans -quelque autre astre.--Je n'y aurois sûrement pas été plus maltraité que -je ne le suis sur cette planète de boue que nous habitons. Je me défie -pourtant de Vénus.--C'est un astre malin.--On dit qu'elle traite si mal -ses habitans, qu'ils sont obligés de déserter, et de se réfugier dans -Mercure.--Mais, hélas! notre petit globe n'est-il pas encore pire? Je -croirois volontiers qu'il n'est composé que de ce qu'on rejette des -autres.--Il faut cependant l'avouer, il seroit supportable si l'on y -étoit né avec de grandes richesses, si l'on pouvoit y parvenir, sans -bassesse, à de grands emplois qui vous donnassent de la considération et -du pouvoir.--Mais ce n'est pas là mon sort, et chacun, comme on sait, -parle de la foire selon le profit qu'il y fait. J'atteste donc que de la -multitude des mondes qui se promènent dans les espaces du ciel, la -terre, quelqu'attachés qu'y soient certaines gens, est, à mes yeux, le -plus vil de tous.--Eh! qu'y ai-je jamais gagné?--Depuis que je respire, -jusqu'à ce moment, où à peine puis-je respirer du tout, à cause d'un -asthme que j'ai attrapé en Flandre, en glissant contre le vent sur des -patins, j'ai été le jouet perpétuel de ce qu'on appelle fortune.--Je ne -l'accuse cependant pas d'avoir fait tomber sur moi un poids énorme de -malheurs. - -Non; mais dans toutes les situations où je me suis trouvé, par-tout où -elle a pu m'atteindre, cette capricieuse déesse n'a point cessé de -m'accabler par des aventures tristes.--J'ai essuyé plus de traverses -qu'un petit héros. - - - - -CHAPITRE VI. - -_Les volontés sont libres._ - - -Le moment de ma naissance est, ce me semble, connu du lecteur d'une -manière assez exacte; mais je ne lui ai point dit comment je suis né. -C'est que cela vaut un chapitre particulier. D'ailleurs, il y a encore, -monsieur, si peu de familiarité entre nous, qu'il auroit peut-être été -hors de propos que je vous eusse fait part, en si peu de temps, d'un -trop grand nombre de mes aventures.--Ayez un peu de patience, et vous -les saurez toutes. Je ne me borne pas à écrire simplement ma vie; mes -opinions ne sont pas moins singulières, et elles font plus de la moitié -de ma tâche. Ce n'est qu'en vous les faisant connoître, que vous -connoîtrez mon caractère, et que vous saurez quelle espèce de mortel je -suis parmi le genre humain.--Ma façon de penser alors vous en plaira -peut-être davantage... au moins je le souhaite. La conformité des goûts -fait naître la familiarité, et la familiarité produit souvent l'amitié; -et j'espère que nous en goûterons les douceurs.--_O diem præclarum!_ Que -ce jour sera heureux!--Rien, alors, de ce qui me regarde, ne vous -paroîtra frivole, ni ennuyeux; tout vous intéressera.--Mais, dans les -premiers temps de notre connoissance, ne soyez pas surpris, mon cher -camarade, si je suis un peu réservé.--Ce n'est que petit à petit que -l'oiseau fait son nid.--Ecoutez-moi seulement avec complaisance, et -laissez-moi vous conter mon histoire à ma mode.--Si vous voyez que je -m'amuse à folâtrer de temps en temps sur la route, laissez-moi faire, et -ne vous enfuyez pas.--Imaginez-vous, au contraire, que je suis -intérieurement beaucoup plus sage que ces apparences ne semblent -l'annoncer.--Mettez-vous à votre aise.--Riez avec moi, si bon vous -semble; et même si cela vous est plus agréable, riez de moi.--Faites, en -un mot, ce qu'il vous plaira; mais ne vous fâchez pas. - - - - -CHAPITRE VII. - -_Et oui! chacun a son ton, son allure._ - - -Il ne faut pas être un habile grammairien pour savoir qu'une femme sage -et une sage-femme peuvent bien ne pas se rencontrer dans la même -personne.--Mais le village où demeuroit mon père recéloit un -individu féminin, qui réunissoit à lui seul ces deux qualités -différentes.--C'étoit une femme de la plus haute taille.--Je ne sais si -elle avoit eu autrefois de l'embonpoint... En tout cas, elle étoit -devenue si maigre, qu'elle auroit pu, au besoin, faciliter l'étude de -l'anatomie.--Elle avoit surtout des doigts si longs, si pointus, si -effilés!--Avec cela elle étoit industrieuse. Jamais femme ne fut pourvue -d'un meilleur naturel, et on sait que c'est beaucoup à défaut d'autre -chose.--Pour du bon sens!... on lui en accordoit, mais peu.--Cela -suffisoit pourtant, avec quelque expérience pour la guider dans les -fonctions importantes de son art.--Il est vrai qu'il y a moins de -confiance que dans les efforts de la nature; et j'ai oui dire à bien des -médecins qu'ils feroient très-bien de penser comme elle.--Ses succès -n'en avoient pas été moins fréquens, et elle s'étoit acquis une certaine -réputation dans le monde.--Mais qu'on ne s'y trompe pas; ce n'étoit pas -le monde entier. Elle n'étoit pas connue, par exemple, des Hottentotes, -ni des Hollandoises du Cap de Bonne-Espérance, qui accouchent, dit-on, -comme madame Gigogne.--Le monde n'étoit pour elle qu'un petit cercle, -décrit sur le grand cercle de l'univers, et qui n'avoit au plus que -quatre milles de diamètre.--Son hameau en étoit le centre.--Elle avoit -quarante-sept ans, quand son mari, en mourant, la laissa veuve avec -trois ou quatre enfans, et pauvre.--Ses charmes, à ce qu'on prétend, -n'étoient pas encore entièrement effacés; elle n'y prit pas garde, et se -comporta avec décence. On ne l'entendoit point se plaindre; mais le -silence qu'elle gardoit sur sa misère, réclamoit plus haut que ses cris -ne l'eussent pu faire, le secours d'une main favorable.--La femme du -ministre de la paroisse en fut touchée.--Elle avoit souvent eu occasion -de se plaindre personnellement d'une chose essentielle, qui manquoit, -depuis bien des années, au troupeau de son mari.--Il falloit aller -chercher, à sept ou huit milles à la ronde, un secours qui étoit presque -toujours tardif dans des cas ordinairement fort pressans; et dans les -nuits obscures de l'hiver, et par de mauvais chemins, ces sept ou huit -milles s'alongeoient du double. Il auroit autant valu pour le village, -qu'il n'y eût pas eu une sage-femme dans le monde entier.--La femme du -ministre imagina donc de faire initier la discrète veuve dans tous les -mystères de cet art.--Ce projet, soutenu par une pareille protectrice, -ne pouvoit manquer de réussir. Elle en parla à toutes les femmes du -canton, qui l'applaudirent; et elle y mit tout le zèle que l'importance -de la chose et son humeur bienfaisante lui suggérèrent.--L'élève y -répondit; elle fit des progrès rapides, et le ministre, qui jusques-là -n'avoit point paru se mêler de l'affaire, la prit à cœur.--Il sollicita -un brevet en forme, pour qu'elle pût, sans trouble, exercer son art, et -paya généreusement dix-huit schellings, et quelque chose de plus, pour -avoir cet important parchemin. Elle fut aussitôt installée dans sa -charge avec tous les droits, profits, revenus, émolumens, priviléges, -honneurs et prérogatives qui y sont attachés. On s'écarta même, par -rapport à elle, de l'ancienne formule; et le rédacteur de son brevet -étoit si jaloux, si vain de la nouvelle tournure qu'il y avoit donnée, -et qu'il avoit imaginée;... il la croyoit si heureuse, qu'il vouloit -obliger toutes les matrones du voisinage à faire ajouter à leurs brevets -son idée capricieuse.--Que de gens dans le monde s'engouent ainsi de -leur opinion! - -Mais que m'importe?--Chacun a son goût. Un des plus grands hommes de ce -monde, le fameux M. Paparel, n'avoit-il pas le sien? Il n'avoit qu'à se -baisser et prendre; les parasites ne l'incommodoient pas.--Le passe-tems -le plus agréable du dernier des Césars étoit de tuer des mouches.--Eh! -monsieur, on a vu cela dans tous les siècles. Les hommes les plus sages -(je n'en excepte pas même Salomon, le sage des sages) ont eu leurs -bizarreries, leurs chevaux de courses, leurs médailles, leurs coquilles, -leurs tambours, leurs violons, leurs trompettes, leurs talons rouges, -leurs palettes, leurs quintes, leurs papillons... On les a vus, chacun à -sa façon, aller à _dada_ sur leurs califourchons.--Qu'ils aillent, -monsieur, qu'ils aillent!--Pourvu qu'ils ne nous forcent pas, vous et -moi, dans leur gravité, de monter en croupe derrière eux; quel intérêt -avons-nous, je vous prie, de nous inquiéter de ce qu'ils font? Ils ont -leur marotte... eh bien! qu'ils aient. - - - - -CHAPITRE VIII. - -_Je n'y tiens pas toujours._ - - ---_De gustibus non est disputandum._ Cela veut dire, monsieur, dans -toutes les langues du monde, que l'on perd son tems à raisonner contre -un _tic_ décidé. Aussi est-ce rarement que cela m'arrive.--La bonne -grace que j'aurois à railler les autres de leurs bizarreries!--En -suis-je donc moi-même exempt?--Je ne suis pas né dans la lune; mais elle -n'est pas plus quinteuse dans sa marche et dans ses phases, que je ne le -suis dans mes idées. Il semble que mon esprit ne se gouverne que par ses -influences. Peintre aujourd'hui, ménétrier demain; je suis quelquefois -l'un et l'autre tout ensemble: c'est selon la mouche qui me pique. Je -suis propriétaire, et depuis très-long-tems, de deux haquenées, qui -vaudroient beaucoup mieux si elles étoient plus jeunes.--Je monte dessus -de tems en tems, pour prendre l'air.--Je ne sais si on y trouve à -redire; mais je ne m'en inquiète pas. - -J'avoue cependant, et c'est sans doute à ma honte, que j'entreprends -quelquefois des voyages plus longs qu'un homme sage n'en devroit faire; -mais il est vrai en même tems que je ne suis pas un homme sage.--Hélas! -que suis-je? Un être si peu important dans ce monde, que mes actions ne -méritent guère d'être observées.--Ne vous imaginez pas cependant que ma -situation me coûte à supporter; elle ne me cause que peu ou point de -chagrin. Ma tranquillité ne se trouble point à l'aspect d'un tas de -grands seigneurs, tels que milords A. B. C. D. E. F. G. H. I. K. L. M. -N. O. P. Q. et tant d'autres qui passent en revue devant moi, montés sur -leurs califourchons.--Les uns marchent d'un pas grave... les autres -courent le grand galop, à toute bride, à travers les champs, comme s'ils -vouloient se casser le cou.--Tant mieux, me dis-je à moi-même. Eh! -qu'importe que ce malheur leur arrive? Le monde ne se passeroit-il pas -bien d'eux?--Mais les autres? Patience. Que Dieu les bénisse! Ils -peuvent aller à cheval aussi long-tems qu'ils voudront, sans que je m'y -oppose... J'y gagnerai même; car s'ils étoient désarçonnés cette nuit, -je parierois dix contre un, qu'il y en auroit beaucoup parmi eux qui se -trouveroient plus mal montés avant le jour. - -Et ces bagatelles influeroient sur mon repos? - ---Non, non. Mais ce qui me démonte, c'est quand je vois une personne née -pour de grandes actions, et ce qui est encore plus glorieux pour elle, -qui est naturellement disposée à en faire de bonnes, qui, dans tout ce -qu'elle fait, tâche, milord, de vous imiter, et montre par-là que ses -principes sont aussi généreux que son cœur, sa conduite aussi noble que -sa naissance, et que ce monde corrompu ne peut cependant la souffrir... -Oh! je l'avouerai... Quand je la vois entrer en lice, et que ce n'est, -par malheur pour ma patrie et pour sa gloire, que pour quelques -momens... c'est alors, milord, que ma philosophie m'abandonne, et que, -dans les premiers transports d'une impatience vertueuse, je voudrois -voir tous les caprices et tous les califourchons du monde au diable. - - _MILORD_, - - «Je soutiens que ceci est une épître dédicatoire. Le sujet, la forme, - le lieu semblent peut-être s'opposer à l'idée que j'en ai conçue. Mais - malgré sa singularité sur ces trois points essentiels, malgré votre - opinion, je soutiens que ceci est une épître dédicatoire. Je vous - l'offre, et vous supplie de l'accepter comme telle; et si vous êtes - debout, je la mets à vos pieds. C'est une attitude que vous - pouvez prendre quand il vous plaît, et selon que l'occasion - l'exige.--J'ajoute que ce n'est jamais qu'à l'avantage du public.» - - J'ai l'honneur d'être, - - _MILORD_, - - Votre très-humble et très-obéissant serviteur. - - TRISTRAM SHANDY. - - - - -CHAPITRE IX. - -_Annonce._ - - -Mais je déclare solennellement que cette épître n'a été faite pour aucun -prince, pape, prélat, potentat, duc, marquis, comte, vicomte ou -baron.--Elle n'a point non plus été colportée.--Je ne l'ai offerte à qui -que ce fût, grand ou petit, directement ni indirectement, publiquement -ou secrètement.--C'est une épître absolument vierge, et pas une ame -vivante ne l'a lue. - -J'appuie sur ce point, et j'ai mes raisons; c'est pour prévenir toutes -les tracasseries qu'on pourroit me faire sur la manière dont j'en veux -tirer parti.--Paroissez, amateurs, elle est à vendre;--je la mets à -l'encan. - -Il est bien permis, je crois, à un auteur, de faire tourner ses veilles -et ses travaux à son plus grand avantage.--Mais je déteste de marchander -sur ce point.--Et qu'est-ce que font quelques guinées de plus ou de -moins?--C'est ce qui m'a d'abord engagé à en agir ouvertement avec les -grands dans cette affaire.--J'y trouverai peut-être mieux mon compte. - -S'il y a donc dans le monde quelque prince, duc, marquis, comte, vicomte -ou baron, qui ait besoin de mon épître, elle est à son service; il peut -parler.--Je la lui donne pour cinquante guinées;--sans cela je la garde. -C'est vingt guinées de moins que je ne pourrois la vendre à un homme de -génie. - -Examinez-la encore une fois, milord. Ce n'est pas un de ces morceaux de -flatterie grossière qui insulte celui à qui on l'adresse.--Vous voyez -que le dessin en est bon, le coloris transparent, le coup de pinceau -passable. - -On peut encore, vis-à-vis d'un homme scientifique, l'apprécier d'une -manière plus précise. Mesurez-la, si vous voulez, sur l'échelle du -peintre, divisée en vingt parties. Je crois, milord, que des lignes -antérieures peuvent répondre à douze; la composition à neuf; le coloris -à six;--l'expression à treize et demie;--le dessin... Oh! pour cela, si -l'on m'accorde que j'y aie mis du dessin... - -Je m'imagine, en ce cas, qu'on peut bien le comparer à vingt.--Mais ne -mettons, si vous voulez, que dix-neuf.--N'y a-t-il pas encore autre -chose qui vaut son prix?--Les ombres de votre poupée favorite, quelque -ridicule qu'elle soit, n'en sont qu'une figure accessoire, et donnent de -la force et du relief aux jours qui frappent votre propre figure.--Ils -la font paroître avec plus d'avantage;--elle devient la figure -principale.--D'ailleurs, il règne dans l'ensemble un air original qui -mérite d'être observé. - -Envoyez donc, milord, ces cinquante guinées à mon libraire.--C'est un -galant homme, et il me les remettra.--Moi de mon côté, j'aurai soin, à -la première édition, de supprimer ce chapitre. Alors vos titres, vos -distinctions, vos armes, et même vos bonnes actions serviront de -frontispice au chapitre précédent. Je les placerai au-dessous de la -légende: _De gustibus non est disputandum_; et tout ce que vous -trouverez dans mon livre, qui aura quelque rapport aux califourchons, à -la marotte en vogue, vous appartiendra.--Je vous le cède; mais je ne -vous cède rien de plus, milord. Je dédie le reste à la lune.--C'est -peut-être, de tous les patrons et de toutes les patronnes qui se -présentent à mon esprit, celle qui donnera le plus de vogue à mon -ouvrage. - - BRILLANTE DÉESSE. - - Si vous n'êtes pas trop occupée des affaires de Candide et de - mademoiselle Cunégonde, prenez aussi sous votre protection celles de - _Tristram Shandy_. - - - - -CHAPITRE X. - -_Ce qui se voit tous les jours._ - - -Il y a des philosophes naturalistes qui prétendent que la peine, dans de -certains cas, est un plaisir.--Il en pourroit, par hasard, être ainsi de -l'ennui; et ce n'est peut-être pas un hasard, que d'en promettre dans ce -chapitre. - -Je ne sais s'il est fort essentiel de faire remarquer le mérite qu'il y -eut à favoriser l'établissement de la sage-femme. - -Mais n'étoit-ce pas un trait de bienfaisance? - -Oui. - -Eh bien! que risquez-vous d'en parler? Ces traits sont assez rares -aujourd'hui pour qu'on en fasse note. - -En ce cas, puisque cela devient un point important, il ne reste plus -qu'à savoir à qui des deux il en faut donner la gloire; si c'est au mari -ou si c'est à la femme? - -Tous deux y eurent part. - -Cela est vrai. La femme en conçut le dessein. - -Et le mari concourut au succès. - -Il donna libéralement l'argent qu'il falloit. - -Oui. Et beaucoup de gens, pour qui la physique est tout, et le reste -rien, penseroient volontiers qu'il dut lui faire remporter tout le prix -de cette belle action. - -Cela peut être. Mais les gens sensés penseroient au contraire qu'ils -durent le partager. - -Eh bien! c'est ce qui n'arriva point. - -Comment? Le mari!... - -Non. Le mari n'eut rien. La voix publique l'accorda tout entier à la -femme. - -Oh! je vous avoue qu'il me faudroit six jours entiers pour trouver une -raison qui justifiât ce procédé.--Je n'y vois que l'effet d'une injuste -et sotte prévention. - -Hélas! monsieur, telles sont souvent les réputations les plus -éclatantes; il est rare qu'elles soient méritées. On trouve presque -toujours quelqu'un qui se plaint que c'est à ses dépens qu'elles font -tant de bruit. - - - - -CHAPITRE XI. - -_On a beau faire, quelqu'un se plaint toujours._ - - -Ce pauvre ministre n'étoit cependant pas venu jusques-là, sans faire -parler de lui.--Il ne faut souvent que fort peu de chose pour attirer -l'attention du public; mais ce qui la lui avoit méritée, cinq ans -auparavant, n'étoit pas peu de chose.--On ne lui reprochoit rien moins -que d'avoir violé toute bienséance.--«Il avilit, disoit-on, sa personne, -son état, ses fonctions. C'est un espèce de petit prélat; ses revenus -sont considérables: mais quel usage il en fait! Il n'a, pour tout -équipage, qu'un mauvais cheval qui ne vaut pas deux guinées. Il faut le -rayer de la liste.» - -Vous avez raison, mes amis; ce Bucéphale étoit le vrai pendant du fameux -coursier du héros de la Manche.--Ils se ressembloient de manière à s'y -tromper.--Je ne me souviens cependant pas d'avoir lu que Rossinante fût -poussif. Il jouissoit d'ailleurs d'une prérogative qu'ont presque tous -les chevaux espagnols, gros ou petits, gras ou maigres.--Napolitains -glapissans! que ne donneriez-vous pas pour racheter ce privilége?--Vos -voix grêles enchantent, flattent l'oreille, mais laissez paroître au -milieu de vous ce nouveau Stentor.--Mesdames?... Il est inutile que vous -parliez... On devine dans vos yeux l'objet de votre choix. - -Je sais cependant qu'on a douté que le cheval de Don Quichotte.--Il ne -faut souvent qu'une sotte retenue pour faire prendre la plus mauvaise -opinion de soi; et la sienne étoit extrême.--Mais l'aventure des -voituriers Ganguésiens prouve, et de reste, qu'elle ne venoit pas d'une -cause sinistre. Sa continence étoit une vertu de tempérament.--Et -permettez-moi de vous le dire, ma belle dame, vous savez aussi bien que -moi, que s'il y a des personnes dans le monde qui se vantent d'avoir de -la pudicité, elles n'ont guère de meilleure raison à en donner que -celle-là. - -Mais:-- - -Point de réplique, s'il vous plaît. L'impartialité est ma devise.--Aussi -rendrai-je une justice exacte à tous les personnages qui paroîtront sur -le théâtre de cet ouvrage... dramatique. Je n'aurois pu, sans blesser ma -conscience, passer sous silence des distinctions qui sont si favorables -à Rossinante... et si enviées!--O charmantes Circassiennes, qui ne voyez -dans l'enceinte de vos murs que des... - -Le cheval du ministre, à ces petites choses près, ressembloit en tous -points à celui du preux amant de la princesse du Toboso.--Il étoit aussi -maigre, aussi décharné, aussi efflanqué. L'humilité même, si elle -n'alloit pas à pied, ne pourroit pas choisir une monture plus chétive. - -L'opinion de certaines gens est si fausse!... Il y avoit des personnes -qui prétendoient que le ministre auroit pu aisément relever la figure de -son Bayard.--«Il a, disoient-elles, une jolie selle garnie de pluche -verte, et d'un double rang de clous argentés, de beaux étriers de -cuivre, une housse de drap gris, ornée d'une frange de soie noire, mêlée -de fil d'or,--une bride, avec de belles bossettes argentées, et les -autres ornemens convenables.»--Oui, sans doute, il avoit tout cela; -c'étoit une emplette de sa jeunesse; mais toutes ces belles choses -étoient attachées à un clou derrière la porte de son cabinet.--Il en -avoit donné d'autres à son cheval, qui seyoient mieux à sa figure. Il -étoit homme d'ordre. On l'eût pris pour un fou, s'il eût agi pour son -cheval, comme ces vieilles coquettes, qui, à force de carmin, essaient -de faire revivre, sur leurs visages décrépits, les roses de la -jeunesse... - -Il ne laissoit pas que de sortir souvent de chez lui, et l'on pense bien -que lorsqu'il alloit, ainsi monté, voir ses confrères, il trouvoit sur -son chemin de quoi exercer sa philosophie.--Les gestes de l'un, les -propos de l'autre!--Il n'entroit pas dans un village, qu'il n'attirât -l'attention de tout le monde. Les hommes, les femmes, les enfans, les -vieillards, tout se mettoit sur son passage.--Les travaux cessoient, le -seau restoit suspendu au milieu du puits; le rouet à filer étoit sans -mouvement:--on oublioit la fossette et le trou-madame. Son allure -n'étoit pas rapide, et il avoit tout le tems de faire ses observations, -d'écouter les soupirs des gens graves, les quolibets des mauvais -plaisans, les railleries des frondeurs.--Il souffroit tout cela avec une -tranquillité stoïque.--Son caractère le portoit naturellement à la -plaisanterie.--Il se voyoit lui-même dans le vrai point du ridicule, et -il ne trouvoit pas mauvais que les autres eussent sur son compte les -mêmes yeux que lui.--Je le citois l'autre jour à un poëte de ma -connoissance, pour tâcher, par l'exemple, de le mettre à l'unisson du -public, sur l'opinion qu'on a, et de ses satyres, et de ses tragédies, -et de ses panégyriques, et de ses traductions.--Ciel!... il m'auroit -volontiers coupé la langue.--Mon cher ministre, où te trouver des -imitateurs?--Ses amis savoient que ce n'étoit point par une sordide -épargne qu'il alloit de cette manière, et ils le railloient avec liberté -sur son extravagance.--Il auroit pu faire cesser tous ces sarcasmes, en -leur disant les raisons qui le faisoient agir ainsi; mais il aimoit -mieux se joindre à eux contre lui-même.--Ne voyez-vous pas, leur -disoit-il, que je suis miné par une consomption qui me mène rapidement -au tombeau? Le cavalier ne mérite pas un autre cheval; l'un avec -l'autre, nous avons l'air de n'être que d'une pièce; nous ressemblons à -un Centaure.--La vue d'un cheval qui auroit eu de l'embonpoint, lui -auroit causé, dans l'état où il étoit, une altération sensible dans le -pouls.--Il en seroit peut-être tombé en syncope.--La diaphanéité de son -cheval, par une sorte d'analogie, tenoit du moins ses esprits dans le -calme. - -Et combien d'autres raisons ne donnoit-il pas, pour justifier le choix -qu'il avoit fait d'un animal aussi doux et aussi modéré? Assis -mécaniquement sur une telle bête, il pouvoit méditer, avec autant de -plaisir, sur la vanité du monde et le cours rapide de la vie, _de -vanitate mundi et fugâ sæculi_.--Aussi tranquille, sous le pas de sa -monture, que dans son cabinet, ses occupations pouvoient être les mêmes. -Il pouvoit, aussi aisément que dans son fauteuil, coudre une phrase à -son sermon, reprendre une maille échappée à son bas.--Un trot rapide, et -un raisonnement lent, étoient, selon lui, deux mouvemens aussi -incompatibles que l'esprit et le jugement; mais sur son cheval, il -pouvoit concilier les choses qui paroissoient les plus contraires: son -prône et une chanson, sa toux et son sommeil.--Je ne finirois pas, si je -voulois rapporter toutes les raisons qu'il alléguoit. Il n'y avoit que -la véritable qu'il ne disoit point, et il se la réservoit _in petto_, -par raffinement d'honneur. - -On l'a su; il avoit eu dans sa jeunesse, à-peu-près dans le temps qu'il -avoit acheté sa superbe selle et sa magnifique bride, un goût -tout-à-fait opposé. Il se livroit à l'autre extrême: on citoit son -cheval comme le plus beau du canton.--Mais on sait déjà qu'il n'y avoit -point de sage-femme, ni dans le village, ni à sept ou huit milles à la -ronde.--Ses paroissiennes n'en avoient pas moins d'aptitude à propager -l'espèce humaine; et que faire au moment du besoin? On venoit prier -monsieur le curé de prêter son cheval, pour aller chercher du -secours.--Son cœur étoit excellent; un nouveau cas étoit souvent plus -pressant que le premier: il falloit voler.--De semaine en semaine, de -jour en jour, quelquefois le cheval faisoit une course, et les choses -alloient de manière, que tous les neuf ou dix mois, il se trouvoit dans -la nécessité de se défaire d'un mauvais cheval, et de le remplacer par -un bon. - -Je laisse à qui le voudra, à calculer la perte que cette complaisance -lui coûtoit année commune. Le bon pasteur la supporta long-temps sans -murmurer.--Elle se répéta enfin tant de fois, qu'il songea à prendre la -chose en considération. Il vit que cette dépense étoit si -disproportionnée à ses revenus, qu'il ne pouvoit plus la soutenir. Mais -ce qui le touchoit le plus, c'est qu'un article aussi lourd lui ôtoit -absolument les moyens de faire d'autres actes de bienfaisance dans sa -paroisse. Quel bien faisoit-il par-là? Cher curé, vous ne trouviez pas -mauvais que vos paroissiennes fissent des enfans, et accouchassent; mais -votre cœur compatissant se plaignoit de n'être utile qu'à elles.--Vous -n'aviez plus rien pour secourir les infirmes.--Rien pour les gens -âgés.--Rien pour porter la consolation dans ces demeures pitoyables, où -la pauvreté, la maladie, les afflictions faisoient périr de misère les -malheureux que vous alliez visiter. - -Ces raisons le déterminèrent à supprimer cette dépense. Il n'y avoit que -deux moyens de l'éviter.--C'étoit, ou de prendre la ferme résolution de -ne plus prêter son cheval, quelque prière qu'on lui en fît, ou de se -résoudre à monter le dernier qu'on lui auroit ruiné tant qu'il pourroit -aller. - -Il se défioit de sa fermeté, sur le refus, et il embrassa gaiement le -dernier moyen.--Les raisons qui le faisoient agir ainsi lui auroient -fait honneur; mais c'étoit pour cela même qu'il ne vouloit pas les -dire.--Il aimoit mieux souffrir le mépris de ses ennemis, et les -railleries de ses amis, que de publier une histoire qui ne pouvoit que -lui attirer des louanges. - -Ah! j'ai la plus haute idée des sentimens délicats de ce bon pasteur. Ce -seul coup de pinceau dans son caractère vaut, selon moi, tous les -rafinemens, toute la franchise du cœur de l'incomparable chevalier de la -Manche; et je vous l'avoue, monsieur le maréchal, j'aime mieux le -caractère de Don Quichotte, avec toutes ses folies; j'aimerois mieux le -voir lui même, que tous les héros anciens et modernes.--Mais ne vous -fâchez pas; je ne vous dis cela qu'en passant. - -Ce n'est cependant pas là la morale de mon histoire.--Je voulois -seulement faire voir la bizarrerie de l'humeur, ou plutôt l'injustice du -monde dans toutes les affaires qui se présentent en général, et -singulièrement dans celle-ci. Pendant tout le temps que cette -explication pouvoit faire honneur au ministre, personne ne découvrit les -motifs de sa conduite. Je suppose que ses ennemis ne le voulurent pas, -et que ses amis ne purent les pénétrer. Mais aussitôt que l'on vit ses -démarches pour établir la sage-femme, et que l'on sut qu'il avoit payé -les frais de son brevet, une étincelle qui tombe sur de la poudre ne -fait pas un effet plus prompt; tout son secret prit vent.--On se souvint -de tous les chevaux qu'il avoit perdus; on se rappela même qu'on lui en -avoit fait périr deux qu'il n'avoit presque point vus; on racontoit même -les circonstances de leur perte.--Son histoire courut de toutes parts -avec la rapidité du feu volage.--Mais la malignité!... O mes amis!--Un -nouvel accès d'orgueil avoit, disoit-on, saisi le ministre.--Il alloit -se bien monter.--Il étoit évident que dès la première année, il -épargneroit plus de dix fois ce que la permission de la sage-femme lui -avoit coûté. - -Les soins qu'il prenoit pour régler sa conduite, les attentions qu'il -avoit pour diriger toutes les actions de sa vie, mais bien plus encore, -les opinions qui flottoient dans la tête des autres sur sa manière de se -comporter, troubloient fréquemment son repos. Il étoit souvent éveillé, -quand il avoit besoin de dormir. - -Il y a environ dix ans qu'il eut le bonheur de se soustraire à ces -inquiétudes.--Il quitta en même temps et sa paroisse et tout le monde, -et ne fut plus responsable de sa conduite qu'à un juge, dont il n'a -certainement pas lieu de se plaindre. - -Il est donc dans les décrets du ciel, qu'il y a une espèce de fatalité -attachée aux actions de certaines personnes!--Elles ont beau prendre des -précautions pour les régler d'une manière digne d'éloges;--on les fait -passer à travers de certains conduits, où on les tord, on les détourne -de leur véritable but;--et les plus honnêtes gens, avec toutes sortes de -droits aux louanges de leurs frères, et que la droiture du cœur peut -donner, vivent et meurent sans y participer:--heureux s'ils ne sont pas -déchirés, calomniés, persécutés! - -Le bon ministre fut une preuve de cette vérité.--Mais il faut savoir -comment cela arriva, et cette connoissance, monsieur, ne vous sera pas -inutile.--Lisez donc les deux chapitres suivans.--Vous y trouverez une -esquisse de sa vie et de sa conversation ordinaire, qui porte sa morale -avec.--Si rien ne vous arrête ensuite sur la route, nous reviendrons à -la sage-femme, ou à quelque autre. - - - - -CHAPITRE XII. - - -Il se nommoit Yorick.--Et ce qui est fort remarquable, c'est qu'il -paroît, par une très-ancienne charte de sa famille, écrite sur du -parchemin, et très-bien conservée, que ce nom a été écrit exactement de -la même manière, pendant l'espace de... j'allois dire neuf cents -ans;--mais je ne veux pas ébranler votre confiance, par une vérité qui -n'est pas probable, quoiqu'on ne puisse la contester.--J'aime mieux -simplement vous dire qu'on l'a écrit ainsi de temps immémorial, sans la -moindre altération, sans changer une seule lettre.--Eh! quel est celui -de nos plus grands noms qui se soit ainsi soutenu?--Ils se sont aussi -variés que ceux qui les ont portés. Est-ce orgueil? est-ce honte?--A -vous parler vrai, je suis, à ce sujet, tantôt d'une opinion, tantôt de -l'autre, selon la force ou la foiblesse de ce qui me tente.--Cela -n'empêche pas que ce ne soit une chose indigne.--Elle nous mêle, elle -nous confond tellement ensemble, qu'il n'y a presque personne -aujourd'hui qui puisse se tenir debout, et jurer que c'est son bisaïeul -qui fit telle ou telle action. - -La famille Yorick avoit eu le soin prudent de prévenir cette -confusion.--Elle avoit religieusement conservé la charte que je cite, et -ce titre m'a appris qu'elle étoit originaire de Danemarck; qu'elle passa -en Angleterre sous le règne d'Horwendillus, roi de cette contrée du -Nord, et qu'un des ancêtres de monsieur Yorick, et dont il descend en -ligne directe, avoit eu jusqu'à sa mort une des charges les plus -importantes de la cour.--Un autre parchemin, qui est joint à la charte, -ajoute que cette charge n'existe plus, et qu'elle a été supprimée depuis -deux siècles, et dans cette cour, et dans toutes celles du monde -chrétien, comme inutile. - ---J'ai souvent réfléchi sur la nature de cette charge, et j'ai cru -pouvoir me persuader que c'étoit celle de principal bouffon du -roi.--Est-il étonnant qu'elle ait été supprimée dans toutes les cours? -Les rois n'ont pas besoin d'avoir, en _titre d'office_, des serviteurs à -gages, quand tout ce qui les entoure s'empresse de faire un rôle dont -ils payoient l'acteur qui en étoit spécialement chargé. - ---Notre Shakespéar prenoit souvent des faits authentiques pour sujet de -ses pièces.--L'Yorick d'Hamlet étoit sûrement un des ancêtres de -monsieur Yorick. - -Je n'ai pas le temps d'examiner assez attentivement l'histoire de -Danemarck de _Saxo Grammaticus_, pour m'assurer bien positivement de ce -fait.--Mais vous, monsieur, qui êtes de presque toutes les académies du -monde, qui vous êtes fait un nom en fouillant tant de décombres de -l'antiquité, qui avez découvert tant de petites choses dont vous avez -tant fait de bruit, qui êtes si profondément oisif, en paroissant si -occupé, mettez-vous à débrouiller ce point historique.--Je ne vous -demande qu'une grâce; c'est de nous épargner l'in-folio et la -pesanteur non moins assommante du style de vos dissertations -ridiculo-comico-savantasses. - -Que n'ai-je eu assez de temps dans le voyage que je fis en Danemarck, en -1741, en qualité de gouverneur du fils aîné de M. Noddi! J'aurois -peut-être fait cette recherche moi même, et j'en aurois orné l'agréable -relation que je compte faire de ce voyage original dans le cours de cet -ouvrage.--Mais je n'eus que le temps de vérifier une observation que -quelqu'un avoit faite dans ce pays, où il avoit demeuré -long-temps.--C'est que la nature n'avoit été ni avare, ni prodigue dans -la distribution de génie et de capacité qu'elle a faite aux habitans. En -mère discrète, elle ne les a tous que modérément favorisés.--Mais elle -leur a en même-temps fait un partage si égal, qu'ils sont, sur ce point, -presque tous au niveau les uns des autres.--On trouve peu de talens -supérieurs en ce pays; mais ils sont remplacés par un bon jugement, par -beaucoup d'ordre.--Les rangs, les conditions diverses se trouvent à cet -égard à l'unisson.--Il me semble que cela est fort agréable. - -Quelle différence chez nous! que de hauts! que de bas!--Vous êtes un -grand génie, ou peut-être y a-t-il à parier cinquante contre un, -monsieur, que vous n'êtes qu'un sot.--Ce n'est pas cependant qu'il n'y -ait des degrés, des échelons intermédiaires. Le thermomètre ne s'élève -et ne s'abaisse pas tout-à-coup; mais les extrémités sont plus communes -en Angleterre qu'ailleurs.--Il semble que la nature s'y joue également -du génie et de la température de l'air.--La fortune n'est pas plus -fantasque dans la distribution de ses présens. - -C'est ce qui m'a fait hésiter sur les idées que j'avois de l'extraction -primitive d'Yorick.--Ce que ma mémoire me rappeloit de lui, ce que j'en -avois oui dire, me prouvoient que ses veines n'avoient pas conservé une -goutte du sang danois. Il avoit effectivement eu le temps de s'écouler -ou de s'évaporer pendant neuf siècles.--Je me défends de philosopher -avec vous sur ce point.--Cela est arrivé, le fait est exact, et cela me -suffit: qu'importe la manière?--On ne trouvoit donc plus dans Yorick ce -froid flegmatique, cette régularité précise d'esprit, de bon sens et -d'humeur, qui sembloient devoir se trouver dans un homme de son -origine.--C'étoit au contraire un composé d'élémens si subtils, si -_effervescens_, si extraordinaires, si singuliers, si hétéroclytes -même... Il étoit en même temps si capricieux; il avoit tant de vivacité; -il avoit le cœur si gai, si ouvert, qu'on eût dit qu'il étoit né sous le -climat le plus favorable.--Mais avec tant de voiles déployées, le bon -Yorick ne portoit pas une once de lest. Il n'avoit pas la plus légère -connoissance du monde.--Parvenu à ses vingt-six ans, il ne savoit pas -plus _y faire route_, qu'un jeune chevreuil abandonné à lui-même.--Il -s'étoit cependant embarqué sur cette mer agitée, et vous vous imaginez, -sans doute aisément, que le vent frais de ses esprits ne manquoit pas de -le faire donner contre quelque écueil.--Cela lui arrivoit dix fois par -jour.--Les personnes graves, ces gens qui marchent à pas lents et -mesurés, étoient ceux précisément qui se trouvoient le plus souvent sur -son chemin.--C'étoit avec eux qu'il avoit eu le malheur de -s'embarrasser.--Peut-être y avoit-il en cela de sa part quelque petit -mélange de malice.--Je sais qu'Yorick avoit un dégoût, une aversion -invincible pour la gravité.--Il ne faut cependant pas s'y méprendre. Ce -n'est pas contre la gravité en elle-même qu'il avoit cette -antipathie.--Il étoit, quand il le falloit, aussi grave et aussi sérieux -qu'un autre, et il l'étoit, au besoin, des jours et des semaines -entières; mais c'étoit l'affectation de la gravité qu'il détestoit. Il -lui avoit déclaré une guerre ouverte. Il ne pouvoit souffrir qu'elle -servît de masque à l'ignorance, à la sottise, à la folie; et dans -quelque endroit qu'il la trouvât, quelque protégée et quelqu'appuyée -qu'elle fût, il la poursuivoit avec feu: il étoit sans quartier, sans -merci. - -«La gravité, disoit-il quelquefois, dans sa façon sauvage de parler, est -comme ces scélérats de l'espèce la plus dangereuse. Elle est toujours -entourée ou accompagnée de la ruse, de la fraude et de l'artifice.» Il -croyoit fermement qu'elle exerçoit plus de rapines en un an sur les -honnêtes gens, par son langage faux, que la filouterie ne le peut faire -en dix ans par sa subtile adresse.--Quel risque court-on, s'écrioit-il, -avec un homme ouvert, et que la gaieté de son cœur fait d'abord -connoître?--Tout le danger est pour lui.--Mais la ruse, l'astuce, la -fourberie, la duplicité sont l'essence même de la gravité. C'est un -moyen étudié pour se faire une réputation d'esprit, de bon sens et de -connoissances qu'on n'a pas.--Elle étoit pire, selon lui, que ce qu'un -auteur françois, de beaucoup de mérite, ne l'avoit définie. Il disoit -que c'étoit «un maintien mystérieux du corps, pour couvrir les défauts -de l'esprit.» Ne cache-t-elle pas aussi la perversité du cœur?--Yorick -trouvoit cependant cette définition si belle, qu'il disoit assez -imprudemment, sans doute, qu'elle méritoit d'être gravée, en grandes -lettres d'or, sur des portiques élevés. - -Il faut l'avouer: il s'étoit placé sur un théâtre qu'il ne connoissoit -pas. Il étoit aussi indiscret, aussi imprudent sur toute autre -chose.--C'est en vain que la politique exigeoit de lui de la contrainte -et de la retenue: rien ne faisoit impression sur son esprit, que la -nature même de la chose dont on parloit; et sa coutume étoit de traduire -sur-le-champ, et sans périphrase, en bon anglois, ce qu'elle exprimoit. -Les personnes, le temps, le lieu, tout cela lui étoit indifférent: il ne -faisoit point de distinction. Un mauvais procédé venoit-il lui frapper -l'oreille, il ne se donnoit pas le temps d'examiner quel étoit le héros -de la pièce; et si, par son état, si par sa place, il ne pouvoit pas lui -nuire;--si l'action étoit odieuse, il n'en falloit pas davantage;... -celui qui l'avoit commise étoit un infâme, etc. etc. Ses commentaires -malheureusement se terminoient presque toujours par un bon mot, ou -étoient aiguisés par quelque saillie satirique.--Quelles ailes pour son -indiscrétion!--Enfin il évitoit très-rarement de dire sans façon ce qui -lui venoit à l'esprit.--Le monde lui fournissoit sans cesse l'occasion -de répandre ses railleries et ses épigrammes, et l'on avoit soin de les -recueillir.--Hélas! on va voir quelles en furent les conséquences, et la -catastrophe dont il fut frappé. - - - - -CHAPITRE XIII. - -_L'Epitaphe._ - - -Vous connoissez au moins un peu la nature humaine, mon cher lecteur; -c'en est assez pour m'épargner de longues explications, et vous -comprenez aisément que mon héros ne pouvoit pas aller ainsi, sans -éprouver de temps en temps quelques petites...--Il s'étoit chargé d'une -multitude de ces petites dettes.--Elles font un poids, lui disoit -Eugène; on les enregistre.--Il n'y faisoit aucune attention.--Ce n'étoit -point par malice qu'il les avoit contractées.--La franchise, la gaieté -de son humeur joviale en étoient le principe.--Que pouvoit-il lui en -arriver?--Elles sont aussitôt rayées qu'inscrites, et Eugène lui -répondoit: «Ne vous y fiez pas. Il faudra, lui disoit-il, que vous -payiez un jour ou l'autre: on ne vous fera pas grâce de la moindre -chose.» - -Autant en emportoit le vent.--Yorick ne lui répliquoit que par un geste -qui annonçoit qu'il ne craignoit rien; et si c'étoit à la promenade, ou -dans les champs qu'on lui en parloit, un saut qu'il faisoit d'un air gai -et indifférent, étoit toute la réponse qu'on avoit de lui.--Mais on le -prenoit quelquefois au coin de son feu, entouré de chaises et de -fauteuils. Là, il ne pouvoit pas fuir aussi aisément, et c'est alors -qu'Eugène lui faisoit, sans qu'il pût l'éviter, des leçons sur son -indiscrétion.-- - -«Croyez-moi, lui disoit-il, mon cher Yorick, vos plaisanteries -indiscrètes vous causeront tôt ou tard des chagrins et des embarras dont -tout votre esprit ne pourra vous dégager.--Je vois qu'il n'arrive que -trop souvent, dans ces saillies, que la personne que l'on badine, se -croit lésée, et qu'elle s'arroge, pour se venger, tous les droits que -peut lui donner une injure.--Figurez-vous, dans cette situation, ce qui -roule dans son esprit.--Comptez ses amis, ses parens, et tous ceux qui, -sans autre intérêt que le danger commun, vont se réunir à son -escorte.--Le calcul sera modeste, si pour dix de vos épigrammes, vous ne -vous êtes fait cent ennemis.--Mais jusqu'à ce que vous vous soyez attiré -un essaim de guêpes, qui vous piquent de toutes parts, je le vois, vous -ne croirez pas ce que je vous dis. - -»Vous savez, mon cher Yorick, combien je vous aime. Je connois votre -droiture; je sais que vos railleries ne partent pas d'une malignité -bilieuse.--Elles viennent de la candeur et de la gaieté de votre ame. -Mais songez que les sots ne savent pas faire cette distinction, et que -les fourbes et les méchans ne veulent pas la faire.--Et vous ne voulez -pas voir le danger d'irriter les uns et de plaisanter les autres! Vous -vous perdez, mon ami. Ils vont se liguer et se prêter un secours mutuel; -vous pouvez compter qu'ils vont vous faire une guerre qui vous rendra la -vie même à charge. - -»La vengeance, croyez-moi, vous portera de quelque coin des coups -funestes, qui attaqueront votre honneur, et que l'innocence et -l'intégrité de votre conduite ne pourront jamais parer.--Votre fortune, -votre maison en seront ébranlées.--Votre caractère, qui a -malheureusement montré à vos ennemis la route qu'il faut suivre pour -vous attaquer, en sera affecté.--On jetera des doutes sur tout ce que -vous direz. La vérité qui passera par votre bouche, ne sera plus qu'une -imposture. Vous serez accablé de calomnies.--On tournera votre esprit en -ridicule, et avec toutes vos connoissances, toute votre littérature, on -vous foulera aux pieds.--Vous peindrai-je la dernière scène de votre -tragédie? La cruauté et la lâcheté, assassins jumeaux, vendues, livrées -à l'obscure malice, attaqueront toutes vos fragilités, toutes vos -foiblesses.--C'est là le point d'attaque qui a emporté d'assaut les -mortels les plus dignes et les meilleurs.--Et croyez-moi, croyez-moi, -mon cher Yorick, dès qu'une fois la vengeance, pour se satisfaire, a -conçu le dessein de sacrifier un innocent destitué de tout secours, il -est aisé de ramasser, dans le moindre hallier, autant de bois qu'il en -faut pour former le bûcher où on veut l'immoler.»-- - -Yorick ne pouvoit écouter cette funeste prédiction sans verser des -larmes.--Il se promettoit même d'être à l'avenir plus avare de ses -plaisanteries.--Mais, hélas! il étoit trop tard.--La grande -confédération, qui avoit à sa tête et Monsieur ... et Monsieur ... et -Monsieur ... étoit déjà formée, et le plan de l'attaque fut exécuté -tout-à-coup, et de la manière qu'Eugène l'avoit prédit, avec si peu de -compassion du côté des alliés! avec si peu de soupçon du côté d'Yorick! -Il étoit si éloigné de songer à ce qui se tramoit contre lui, qu'il -n'avoit jamais cru sa promotion à l'épiscopat plus sûre.--Mais on avoit -déjà coupé la racine: il tomba comme tant d'autres hommes de mérite -avoient tombé avant lui. - -Il se défendit cependant avec courage pendant quelque temps.--Accablé -enfin par le nombre, épuisé par tant d'efforts, et encore plus par la -manière indigne dont on lui faisoit la guerre, il fut forcé de mettre -bas les armes.--Il conserva, dit-on, du moins en apparence, la gaieté et -la vivacité de son esprit jusqu'à la fin.--Mais on croit qu'il est mort -le cœur navré de douleur et de chagrin. - -Eugène, quelques heures avant qu'il rendît le dernier soupir, s'approcha -de son lit, dans l'intention de lui dire le dernier adieu.--Il lui -demanda comment il se trouvoit.--Yorick le fixe, prend sa main, le -remercie de toutes les marques d'amitié qu'il lui a données; «et si je -vous rencontre dans l'autre monde, ajouta-t-il, je vous réitérerai mes -remercîmens.--J'échappe à mes ennemis pour toujours.--J'espère, dit -Eugène en larmes, et du ton le plus tendre, j'espère que cela ne sera -pas.» Yorick ne répondit qu'avec un regard, et en serrant doucement la -main de son ami, pénétré de douleur.--«Courage, mon cher Yorick, s'écria -Eugène en rappelant ses esprits et essuyant ses larmes, courage! Un peu -de cœur, cher ami. Ne laissez point abattre vos esprits; que votre -fermeté, dans le moment où vous en avez le plus de besoin, ne vous -abandonne pas.--Et qu'est-ce qui connoît les ressources de la -Providence, et ce que la puissance de Dieu peut faire pour vous?» Yorick -posa doucement la main sur son cœur, et remua la tête. «--Je ne sais, -dit Eugène fondant en larmes, je ne sais comment me séparer de vous. Je -voudrois me flatter que vous êtes encore appelé à la place où votre -mérite vous élevoit, et que je vivrai pour voir cet heureux -événement.--Je vous prie, mon cher Eugène, dit Yorick en ôtant avec -peine son bonnet de nuit, je vous prie de regarder ma tête.--Je n'y vois -aucun mal, répliqua Eugène.--Hélas donc! mon cher ami, souffrez que je -vous dise qu'elle est si meurtrie par les coups qu'on m'a portés dans -l'obscurité, et si peu faite à présent pour ce que vous dites, que quand -il pleuvroit des mitres, pas une n'y pourroit tenir.»--Le dernier soupir -d'Yorick, en disant ces mots, étoit suspendu sur ses lèvres... Eugène le -regarde... Un feu léger, foible lueur de ses saillies, brille dans ses -yeux. Eugène voyoit que le chagrin tuoit son ami.--Il lui serre la main, -et sort ensuite doucement de la chambre, baigné de larmes... Yorick le -suit des yeux jusqu'à la porte.--Alors il les ferme et ne les ouvre -plus.-- - -Il repose dans un coin du cimetière de son église, sous une pierre de -marbre qu'Eugène fit poser sur son sépulcre, avec cette inscription: - - _Hélas! pauvre Yorick!_ - -Ses mânes ont la consolation d'entendre lire dix fois par jour cette -épitaphe élégiaque avec une telle variété de tons plaintifs, qu'on est -obligé d'avouer que s'il n'a pas été universellement aimé pendant sa -vie, il est plaint après sa mort.--Il y a un petit sentier qui traverse -le cimetière auprès de sa tombe, et personne ne passe sans y jeter un -regard et un soupir, en lisant: - - [Illustration: - _HÉLAS! - PAUVRE - YORICK!_] - - - - -CHAPITRE XIV. - - -Ces digressions sont-elles enfin terminées?--Et cette rapsodie -prendra-t-elle une forme? Oui, mon cher lecteur, je sens qu'il est temps -de vous ramener à mon sujet. Retournons donc à la sage-femme; elle -joue un grand rôle dans mon histoire, et j'aurois tort de -l'oublier.--D'ailleurs, quoi de plus utile dans le besoin? La chère -femme est encore existante, et je vais tout de bon l'introduire. Tel -est, du moins à présent, mon dessein.--Mais j'ignore si quelque matière -nouvelle, si quelque affaire imprévue ne surviendra pas inopinément -entre nous; et en ce cas, j'irois au plus pressé. - -Je vous ai dit, je crois, que cette bonne femme étoit fort considérée -dans notre village, et dans tous les hameaux des environs, et que sa -réputation s'étendoit jusqu'aux extrémités du cercle dont elle étoit -environnée.--Mais il n'y avoit rien en cela d'extraordinaire.--Chaque -ame vivante, pauvre ou riche, a un pareil cercle autour d'elle;--et la -seule chose que je vous demande, lorsqu'on vous dit que telle ou telle -personne est d'un grand poids, d'une grande importance dans le monde, -c'est, monsieur, d'étendre ou de rétrécir ce cercle, selon les -proportions qu'exigent l'état, les connoissances, l'habileté, la hauteur -et la profondeur, en tous sens, du personnage qu'on vous présente. Un -poëte maussadement tragique, mais qui n'en est pas moins vain, s'est, -par cette règle, trouvé resserré dans la ligne circulaire d'un fort -petit compas. S'il murmure d'être ainsi apprécié, s'il se déchaîne -contre ceux qui le mesurent de cette manière, qu'importe? Le public -n'est du moins pas la dupe de la vaine fumée de son orgueil. - -Suivez donc cette règle, monsieur.--Ici les limites de la réputation de -la sage-femme s'étendoient, comme vous le savez déjà, à une -circonférence de six ou sept milles; cela comprenoit toute la paroisse, -et même quelques hameaux sur les confins de la paroisse voisine.--Elle -étoit encore fort bien reçue dans une grande ferme, et dans quelques -autres plus petites qui se trouvoient dans un éloignement de plus de -trois milles; vous voyez que tout cela faisoit un ensemble -considérable.--Mais sans vous détailler ici tout ce local, j'en ai fait -faire une carte qui est actuellement entre les mains du graveur, qui, -avec d'autres morceaux précieux, sera placée à la fin de mon vingtième -volume, pour ne pas grossir celui-ci. Tout cela servira de commentaire, -de scholie, de clef, d'éclaircissemens aux passages de mon livre qui -pourront paroître obscurs après ma mort.--Je vous prie, en attendant, de -ne pas oublier ce que j'entends par le mot de monde.--Ne débitez -cependant point le secret de ma carte.--Une chose annoncé perd -ordinairement de son prix. Combien de merveilles promises par nos grands -auteurs!... Et qu'en est-il souvent résulté?... L'accouchement de la -montagne. - - - - -CHAPITRE XV. - -_Avis aux historiens._ - - -Je n'épargnerai rien pour tenir ma parole. Je soupçonnois que le contrat -de mariage de ma mère renfermoit un point capital qui étoit -essentiellement nécessaire à cette histoire; et j'ai voulu le relire -avant de la continuer.--Je n'y ai pas perdu mon temps: ma curiosité -s'est satisfaite, et celle du lecteur n'y perdra peut-être rien non -plus. Ce que je craignois, c'étoit d'en avoir pour un jour ou deux à -lire, avant de trouver ce qu'il me falloit.--Je suis heureusement tombé -d'abord sur ce que je voulois savoir, et j'ai dû m'en féliciter. A -quelles peines ne s'expose point en effet un homme qui se met à écrire -l'histoire? Ne fût-ce que celle du petit Poucet, il ne sait jamais les -obstacles et les embarras qu'il pourra rencontrer, ni les détours qu'il -sera obligé de prendre, ni les digressions qu'il sera forcé de -faire.--Un historien ne va pas _droit en avant_, comme un courier qui -marche sans détourner sa tête ni à droite ni à gauche, et qui vous -diroit à une heure près, en partant de Rome, combien il emploierait de -temps pour aller à Lorette.--La chose ici n'est pas praticable.--Un -historien a cinquante écarts à faire sur sa route, tantôt avec une -faction, tantôt avec une autre; il n'en est pas si-tôt débarrassé, que -des vues, des perspectives politiques se présentent à ses yeux et -l'arrêtent: il faut nécessairement qu'il les examine. D'ailleurs combien -n'a-t-il pas - -De relations à concilier, - -D'anecdotes à recueillir, - -D'inscriptions à déchiffrer, - -De particularités à remarquer, - -De traditions à éplucher, - -De personnages à caractériser, - -D'éloges à débiter, - -De pasquinades à publier? - -Le courier est exempt de tout cela: mais un malheureux historien est -encore obligé, à chaque pas qu'il fait, d'examiner des archives, des -registres, des actes publics, des chartes, des généalogies sans fin; et -l'équité exige de lui qu'il lise tout.--Les peines qu'il est obligé de -prendre sont prodigieuses.--J'en peux juger par celles que j'ai déjà -essuyées.--J'ai déjà passé six semaines à ma tâche. Je me suis hâté le -plus que j'ai pu; et tout ce que vous savez de mon histoire, est le -temps où je suis né. Vous ignorez encore comment cela est -arrivé;--c'est, si je ne me trompe, vous annoncer que mon ouvrage n'est -pas près de sa fin. - -Ces obstacles inattendus que je ne prévoyois pas quand j'ai commencé, et -qui, au lieu de diminuer, vont peut-être se multiplier à chaque pas que -je ferai, m'ont fait venir une idée.--C'est de n'aller que tout -doucement dans la carrière que je me suis prescrite, et de ne donner que -deux volumes de ma vie tous les ans.--Encore y mets-je pour condition, -qu'il faudra que je fasse un bon marché avec mon libraire; et quel est -l'écrivain qui ne sache pas que c'est presque là la chose impossible? - - - - -CHAPITRE XVI. - -_Le Contrat de Mariage._ - - -Je disois donc qu'un historien ne doit pas écrire un mot, qu'il n'ait à -la main la preuve de ce qu'il dit.--C'est ce qui m'a excité à chercher -le contrat de mariage de ma mère, et j'y ai trouvé ce qui pouvoit me -concerner, expliqué d'une manière si ample, si énergique, que j'aime -beaucoup mieux copier l'article en entier, que d'en faire un extrait. Il -y a des choses qui perdent à être abrégées.--Mon livre est fait pour -tout le monde, et si le monde poli se contentoit peut-être d'un extrait -élégant, je me trouverois tout d'un coup aux prises avec les gens de -loi, qui ne me pardonneroient pas d'avoir altéré un morceau qui donne -une si juste idée de leur manière de faire.--Ils sont trop redoutables -pour que je m'expose avec eux au combat. - - ARTICLE XXXV. - - «_Item_, et dans la même forme et manière que ci-dessus, ledit - Gauthier Shandy, en considération dudit futur mariage, qui sera, comme - dit est, par la bénédiction de Dieu, bien et dûment solennisé et - consommé entre icelui Gauthier Shandy, et la susdite Elisabeth - Mollineux, ci-dessus nommée, qualifiée et domiciliée, et pour diverses - autres causes valables et légitimes, et considérations à ce relatives; - desquelles icelles parties n'ont pas désiré que l'énumération fût - faite en ces présentes, a, par ces dites présentes, consenti, stipulé, - conclu, accordé et est pleinement et entièrement convenu, comme il - consent, stipule, accorde, et convient pleinement et entièrement avec - lesdits sieurs Jean Dixon et Jacques Turner, écuyers, tuteur et - subrogé tuteur de ladite demoiselle Elisabeth Mollineux, de ce qui - suit; - - _SAVOIR:_ - - «Que dans le cas où, ci-après, il arrive, avienne, survienne, ou - autrement se fasse que ledit Gauthier Shandy abandonne, quitte, - délaisse toutes affaires, et cesse de faire le commerce avant le temps - que ladite Elisabeth Mollineux soit hors d'âge, selon le cours de la - nature, d'avoir des enfans, ou qu'autrement, par quelque cause que ce - soit, ou puisse être, elle en puisse effectivement avoir, et qu'en - conséquence de ce que ledit Gauthier Shandy auroit quitté son - commerce, il se retirât de la ville de Londres, malgré ladite - Elisabeth Mollineux, ou contre sa volonté, consentement et bon - plaisir, pour demeurer sur ses terres, à la ferme de Shandy, dans le - comté de ... ou dans aucune autre maison de campagne, château, ferme, - métairie, borderie, bordage, hameau, village, bourg, ville, ou sur - aucune autre partie, ou portion de bien-fonds quelconque, actuellement - acheté, et dont il est en possession, ou qui sera par la suite - acheté... alors, et toutes les fois, et aussi souvent que ladite - Elisabeth Mollineux deviendra grosse et enceinte d'un ou de plusieurs - enfans légitimement procréés, ou à procréer dans le sein de ladite - Elisabeth Mollineux, par ledit Gauthier Shandy, pendant le cours du - susdit mariage, icelui dit Gauthier Shandy paiera en monnoie d'or et - d'argent, et autres espèces ayant cours par tout le royaume, et non en - billets et effets royaux, de quelque nature et qualité qu'ils puissent - être, encore que le cours d'iceux fût autorisé et introduit par acte - ou bills du parlement, ou autrement, auquel il est expressément dérogé - et renoncé, comme clause essentielle du susdit mariage ès susdites - présentes, et sans laquelle le susdit mariage n'auroit été fait, - célébré et consommé, la somme de cent vingt livres sterling auxdits - sieurs Jacques Turner et Jean Dixon, ou à leur défaut, à leurs ayant - cause, et cela, de son propre argent, et sur son propre compte, dès et - aussitôt qu'il en aura été bien et dûment averti; lequel avertissement - est convenu, stipulé et accordé devoir être fait six semaines - auparavant le temps, où, par la susdite Elisabeth Mollineux, devra se - faire son accouchement, et ladite somme de cent vingt livres sterling - comptée, nombrée et délivrée, ainsi que dit est, et dans les susdites - espèces, sera aussitôt payée, remise, confiée et déposée pour le - service, usage, emploi, intentions, dispositions, fins et but qui vont - être ci-après expliqués, et qui sont, que ladite somme de cent vingt - livres sterling sera remise entre les mains de ladite Elisabeth - Mollineux, ou entre celles desdits tuteur ou subrogé tuteur, ou leurs - ayant cause, à l'effet d'être, par elle ou par eux, employée à louer - une voiture commode et avenante, avec un nombre suffisant de chevaux - pour mener, conduire, voiturer et transporter ladite Elisabeth - Mollineux et l'enfant, ou les enfans dont alors elle se trouvera - grosse et enceinte dans la ville de Londres; et encore, pour payer et - défrayer toutes les autres charges, dépenses accidentelles, et autres - frais quelconques, relatifs, et ayant rapport direct ou indirect à son - dit accouchement dans la susdite ville, faubourgs d'icelle, - appartenances et dépendances.» - - »Et il est bien entendu que dans tous lesdits cas de grossesse, - arrivant de quelque manière que cela puisse être, ladite Elisabeth - Mollineux, dans tous les temps ici convenus et stipulés, pourra - tranquillement et paisiblement louer ladite voiture ou carrosse, avec - les chevaux susdits, et avoir en icelle une libre entrée, sortie et - rentrée pour ledit voyage, toutes et autant de fois qu'elle le jugera - à propos, et que le besoin le requerra, sans pouvoir, à ce sujet, - essuyer aucun retard, représentations, troubles, molestations, - obstacles, vexations, interruptions, embarras et autres empêchemens - quelconques! - - »Et il sera en outre permis à ladite Elisabeth Mollineux, de temps en - temps, et aussi souvent qu'elle sera bien et vraiment et dûment - avancée dans sadite grossesse, de demeurer et résider dans tel ou tels - endroits, dans telle ou telles familles, ou avec tel ou tels parens, - parentes, amis ou amies, de ladite ville de Londres, faubourgs - d'icelle, appartenances et dépendances qu'elle jugera à propos, selon - sa volonté, désir et bon plaisir, nonobstant qu'elle soit mariée, et - sous l'autorité de son mari, à laquelle à cet effet, et pour lesdits - cas il a renoncé et renonce par ces présentes, lesquelles sont encore - faites sous la condition, que pour mettre plus efficacement, et avec - plus de sûreté toutes les conditions susdites à exécution, ledit - Gauthier Shandy vend, cède, quitte, transporte, délaisse, lâche, et - abandonne dès-à-présent, comme il l'a fait par acte du jour d'hier, et - séparé des présentes, auxdits Jean Dixon et Jacques Turner, le fief, - terre et seigneurie de Shandy, avec tous les droits, mouvances, cens, - rentes, appartenances et dépendances dudit fief, et toutes et chacune - les fermes et métairies, maisons, édifices, granges, écuries, jardins, - cours de devant et de derrière, clos, viviers, étangs, réservoirs, - saignées, rigoles, tranchées, pêcheries, eaux et cours d'eau, prés, - pâtis, marais, communes, pâturages, bois de futaie, taillis, litières, - arbres fruitiers et potagers généralement quelconques, sans en rien - réserver ni retenir, et tel que le tout se poursuit et comporte, pour, - par eux, se mettre en possession de tous lesdits objets sans - exception, et en jouir pleinement, et en disposer à leur volonté, - toutes les fois que ledit Gauthier Shandy ne remplira pas les clauses - susdites.» - -En trois mots, ma mère pouvoit accoucher à Londres, si elle le vouloit. - -Mais il se pouvoit que ma mère supposât une grossesse.--L'article ne -prévoyoit point ce cas, et mon oncle, Tobie Shandy, qui, à force de -relire la clause, s'aperçut de cette omission, y fit ajouter ce qui -suit. - -«Dans le cas où ma mère se transporteroit à Londres sur de faux indices, -et jeteroit par-là mon père dans une dépense inutile, il est convenu que -chaque fois que cela arriveroit, elle perdroit ses droits et ses -priviléges, pour la première fois qu'elle deviendroit grosse, après une -telle méprise;--mais pas davantage, et ainsi de suite, à toutes les fois -que la chose arriveroit». Il n'y avoit certainement rien de -déraisonnable dans cette clause; mais raisonnable comme elle étoit, il -n'en est pas moins malheureux qu'elle ait tourné contre moi d'une -manière aussi défavorable: on sera touché de l'influence qu'elle a eue -sur mon sort. - -Mais je devois être formé, je devois naître apparemment pour essuyer des -malheurs. - -Ma pauvre mère, soit que ce ne fût que de l'air ou de l'eau, ou un -composé de tous deux, ou peut-être ni l'un ni l'autre, et uniquement une -simple imagination, une fantaisie, ou que quelque désir ardent en eût -imposé à son jugement, soit enfin qu'elle se fût trompée, ou qu'elle eût -voulu tromper mon père, et il importe assez peu de savoir quel fut son -motif; le fait est qu'à la fin de septembre 1717, l'année qui précéda ma -naissance, elle obligea mon père d'aller à Londres avec elle, bien -contre son gré.--Il insista l'année suivante sur la clause qui le -favorisoit, et moi, je me trouvai destiné à n'avoir pour tout ornement -saillant au visage, qu'un nez serré, comprimé, applati à l'unisson du -reste, et comme si je n'en avois point du tout. - -Et quelle suite de disgrâces, de chagrins, de mortifications, la perte, -ou plutôt la mutilation de cette partie précieuse de moi-même, ne -m'a-t-elle pas fait essuyer dans tout le cours de ma vie! - - - - -CHAPITRE XVII. - -_Chagrins domestiques._ - - -On s'imagine aisément que mon père ne revint de Londres à la campagne -que de très-mauvaise humeur.--Les frais de ce voyage inutile excitèrent -vivement ses regrets pendant les vingt ou vingt-cinq premiers milles, et -il les reprochoit à ma mère.--C'étoit d'ailleurs la saison de l'année où -il recueilloit les fruits de ses espaliers, dont il étoit fort -curieux.--Si une bagatelle, une affaire de rien l'eût, dans un autre -temps, appelé à faux à Londres, il n'en auroit pas dit trois mots à ce -qu'il disoit. - -Il ne parloit ensuite que de ses espérances trompées sur l'attente d'un -fils.--Il y avoit compté: son fils Robert pouvoit lui manquer; il auroit -eu un second appui de sa vieillesse.--Sa déception, à cet égard, étoit -plus mortifiante pour un homme prudent, que la perte de tout l'argent -que le voyage lui avoit coûté.--Qu'est-ce que cent vingt guinées lui -faisoient?--Il les auroit moins regrettées que s'il eût perdu sa canne. - -Rien ne l'affligeoit tant depuis Stilton jusqu'à Grantham, que les -complimens de condoléance qu'il recevoit de ses amis, et que la triste -figure qu'il feroit à l'église le premier dimanche.--La véhémence de son -esprit, un peu aiguisé par le chagrin, lui faisoit faire les -descriptions les plus satiriques de tout ce qui s'y passeroit, lorsque -placé dans le banc avec sa chère côte, il attireroit les yeux de toute -l'assemblée.--De quels ridicules ne seroit-il pas couvert?--De combien -de quolibets, de mauvaises plaisanteries ne seroit-il pas le sujet?--Ma -mère a avoué que tout ce qu'il dit pendant ces deux postes, étoit si -plaisamment tragi-comique, qu'elle ne fit que rire et pleurer à la fois -pendant cette route. - -Mais les choses, quand ils eurent passé la rivière de Drente, prirent -une autre face.--Mon père se fâcha tout de bon de la vile et indigne -ruse de ma mère.--C'étoit une fourberie!--La femme ne pouvoit pas se -tromper si lourdement; et si cela est... quelle foiblesse! mot cruel et -tourmentant!--Il ne l'eut pas si-tôt prononcé, que son imagination se -remplit de mille idées.--Son esprit en fut si frappé, qu'il voulut se -mettre à compter combien il y avoit de foiblesses.--Il y avoit des -foiblesses de corps et d'esprit... et les premières plus -inquiétantes.--Enfin, il ne faisoit que raisonner. Il se scrutoit, pour -tâcher de découvrir si ce n'étoit pas lui qui eût donné lui-même -occasion au revers chagrinant dont il se plaignoit. - -Enfin, il s'éleva dans son esprit tant de sujets d'inquiétudes, son -humeur devint si fâcheuse, que ma mère ne retourna à la campagne qu'avec -beaucoup plus de chagrin qu'elle n'avoit eu de plaisir à revoir -Londres.--Elle en fut si affectée, qu'elle se plaignit à mon oncle Tobie -de ce qu'il auroit fait perdre patience au philosophe le plus accoutumé -à réprimer ses passions. - - - - -CHAPITRE XVIII. - -_Résolution de ma mère._ - - -Mon père ne rentra donc chez lui que de très-mauvaise humeur, et après -avoir murmuré tout le long de la route.--Il ne dit cependant rien de la -résolution qu'il avoit prise de faire usage de la clause du contrat de -mariage que mon oncle avoit fait insérer en sa faveur.--Ce ne fut que -treize mois après, et la même nuit précisément où il songea à réparer, -par mon existence, la perte dont il se plaignoit, qu'il annonça à ma -mère, en causant gravement avec elle, le parti qu'il avoit pris. Il lui -dit qu'elle n'avoit qu'à s'arranger comme elle voudroit;... mais qu'il -entendoit absolument qu'elle accouchât cette fois à la campagne, pour -balancer la dépense du voyage inutile qu'elle lui avoit fait faire. - -Mon père étoit doué de bien des vertus;--mais il avoit en partage, et -dans un degré un peu fort, ce qu'on peut appeler persévérance, lorsque -la cause est bonne, et obstination quand elle est mauvaise.--Ma mère le -connoissoit très-bien, et elle n'ignoroit pas que ses remontrances -seroient inutiles.--Elle ne lui en fit donc aucunes, et se détermina à -attendre l'événement. - - - - -CHAPITRE XIX. - -_La Convention._ - - -Il ne faut cependant pas croire que ma mère resta tranquille sur les -précautions qu'elle avoit à prendre. Elle ne pouvoit pas aller chercher -à Londres les secours du célèbre docteur Menigham; mais elle pouvoit -aisément faire venir un autre opérateur, dont la réputation faisoit -beaucoup de bruit. Il ne demeuroit qu'à huit milles de la maison. - -Il avoit écrit un savant traité sur l'art d'accoucher, où, en faisant -voir les sottises et les bévues des sages-femmes, il donnoit plusieurs -moyens curieux d'extraire promptement le fœtus, dans les cas difficiles -et périlleux.--Sa théorie annonçoit les plus grandes connoissances -pratiques; mais il n'y avoit pas moyen d'y songer; et ma mère, trois -jours après qu'elle se sentit grosse, commença à jeter les yeux sur la -sage-femme dont je vous ai parlé.--La semaine n'étoit pas passée, -qu'elle la choisit tout-à-fait, et sa vie et la mienne se trouvèrent -d'avance confiées aux mains de cette vieille femme.--J'aime bien que -l'on se contente du moins, quand on ne peut avoir le plus.--Il n'y a pas -encore aujourd'hui 9 mars 1759, que j'écris ce livre pour l'édification -de mon prochain; il n'y a pas, dis-je, encore une semaine que Jenny, ma -chère Jenny, qui me voyoit prendre un air sérieux, pendant qu'elle -marchandoit une étoffe de soie à une guinée l'aune, dit au marchand, -qu'elle étoit bien fâchée de l'avoir fait déployer, et alla du même pas -acheter une étoffe une fois plus large, qui ne lui coûtoit qu'un petit -écu.--C'étoit avoir la même grandeur d'ame que ma mère.--Il y avoit -pourtant cette différence; c'est que le cas où se trouvoit ma mère ne -lui fournissoit pas l'occasion de faire autant l'héroïne. Elle pouvoit -au moins compter sur les secours de la sage-femme, et à tout prendre -elle pouvoit espérer qu'ils lui seroient utiles. Elle avoit, pendant -vingt ans, accouché toutes les femmes de la paroisse, sans qu'on pût lui -reprocher, ni négligence, ni faute, ni accident sinistre. Ces succès -étoient de bon augure. - -Ces circonstances ne laissoient pas que d'avoir du poids.--Cependant -elle ne pouvoit entièrement dissiper certains scrupules inquiétans qui -agitoient mon père sur le choix qu'avoit fait ma mère.--Je ne parle -point de ces sentimens d'humanité, de bienveillance, ni de ces -glapissemens de l'amour paternel et conjugal, qui l'excitoient à ne -laisser au hasard dans tout ceci que le moins qu'il lui seroit -possible.--Il se sentoit particulièrement intéressé à ce que les choses -se passassent bien.--A quelle affliction ne seroit-il pas exposé, s'il -arrivoit quelque accident à sa femme et à l'enfant, parce qu'elle seroit -accouchée à Shandy?--Il savoit que le monde, qui ne juge jamais que par -les effets, l'accableroit de reproches, s'il arrivoit quelque -malheur.--«Voyez-vous, diroit-on, si cette pauvre madame Shandy eût pu -aller accoucher à Londres, ainsi qu'elle en avoit prié son mari à -genoux.--Hélas! cela ne lui seroit pas arrivé.--Ce n'étoit pas une si -grande affaire, pour avoir la dureté de lui refuser une chose aussi -naturelle. Ne lui a-t-elle donc pas apporté assez de bien?--Voilà ce que -c'est! Et la bonne dame et son enfant, qui seroient encore vivans, sont -morts.» - -Mon père savoit qu'il ne pourroit rien répondre à ces exclamations -lamentatives du public. Ce n'étoit cependant pas pour se mettre -uniquement à l'abri de ces discours, ni même aussi tout-à-fait par -tendresse pour sa femme et sa chère progéniture, qu'il se sentoit si -inquiet sur tout ce qui pouvoit résulter de cette affaire.--Mon père -avoit des vues étendues.--Il s'y croyoit intéressé pour le bien public, -dans la crainte qu'on ne fît un mauvais usage d'un accident -malheureux.--Il appréhendoit que les femmes ne se prévalussent d'un tel -exemple pour étendre leur empire.--Elles avoient déjà assez usurpé de -droits, pour qu'on se tînt en garde contre elles. N'y avoit-il pas à -craindre que la réunion de tant d'avantages rassemblés ne devînt fatale -au systême du gouvernement monarchique que Dieu même avoit établi dans -les familles, lors de la première création des choses? - -Son opinion sur ce point étoit précisément celle du chevalier -Filmer.--Il disoit, comme lui, que le plan et l'institution des plus -grandes monarchies des parties orientales du monde avoient -originairement été formés sur ce modèle, sur ce prototype admirable du -pouvoir domestique et paternel. Cela avoit dégénéré peu-à-peu dans un -gouvernement mixte et mélangé, qui, dans les grandes combinaisons des -grands états, étoit salutaire; mais qui étoit dangereux pour les -familles, et n'y produisoit ordinairement que du trouble, du désordre et -de la confusion. - -Frappé de la force de ces raisons particulières et publiques, mon père -vouloit un accoucheur.--Ma mère n'en vouloit pas. Mon père prioit, -supplioit, faisoit mille instances, pour qu'elle lui permît, seulement -cette fois-ci, de choisir pour elle.--Ma mère, au contraire, insistoit -sur le privilége qu'elle avoit à cet égard de choisir pour -elle-même.--Elle ne vouloit point d'autre secours que celui de la -sage-femme.--Que pouvoit faire mon père?--Il ne pouvoit prendre de -repos.--Il raisonnoit avec elle en tout sens; ses argumens prenoient -toutes sortes de couleurs.--Il lui parloit en chrétien... en payen... en -turc... en mari... en politique... en père... en patriote... en -homme.--Ma mère ne répondoit qu'en femme.--Les raisons de mon père, -présentées sous tant de formes, étoient trop fortes pour qu'elle en pût -donner d'autres qui les détruisissent.--Leur variété la -déconcertoit.--Que pouvoit donc faire ma mère?--Oh!... elle avoit -l'avantage d'un petit surcroît de chagrin, qui la soutenoit.--C'est un -secours auxiliaire qui n'est pas rare dans le ménage: elle auroit -sûrement succombé; mais il lui fut si utile, qu'on ne lutta dans cette -dispute qu'à égalité de force; et l'on chanta le _Te Deum_ des deux -côtés.--Ma mère fut confirmée dans le choix qu'elle avoit fait, et mon -père pouvoit faire venir un accoucheur, qui, pendant l'opération, auroit -la liberté de vider avec lui et mon oncle, M. Tobie Shandy, une -bouteille de vin dans une salle de derrière.--On lui donneroit ensuite -cinq guinées pour ses peines. - - - - -CHAPITRE XX. - -_Conseil._ - - -J'y songe... Il m'est échappé deux ou trois mots dans le chapitre -précédent.--S'ils alloient causer quelque méprise!--Si mes charmantes -lectrices alloient s'imaginer que je suis marié!--Jenny, ma chère -Jenny!... Il ne faudroit que cette expression pour le leur faire -croire!--Elle est si tendre! Et puis, ces indices de connoissances -conjugales, répandues çà et là, pourroient encore fortifier cette -idée.--De grâce, madame, soyez aussi équitable envers vous qu'envers -moi, et suspendez votre jugement jusqu'à ce que vous ayiez des preuves -plus claires que celles-ci contre moi.--N'allez pas soupçonner cependant -que je sois assez vain, assez peu raisonnable, pour vouloir vous faire -penser que ma Jenny, ma chère Jenny soit ma maîtresse.--Non,--ce seroit -tomber dans un autre extrême.--Ce seroit donner à mon caractère un air -de licence, qui... et en vérité, il n'y a aucun droit, aucune -prétention... C'est l'affiche de tant d'autres!--La seule chose que je -veuille vous dire à ce sujet, c'est que cette expression cache un secret -impénétrable à l'esprit le plus subtil.--L'Œdipe le plus versé dans -l'art de deviner des énigmes, et de combiner les logogryphes, y -blanchiroit.--Mais il viendra un moment où ce mystère se -développera.--Lisez seulement, madame, quelques volumes de ma vie, et -vous serez initiée.--Il est possible que ma chère Jenny soit ma -fille.--Considérez!... Je suis né en 1718.--On peut aussi supposer que -ma Jenny est mon amie?... Mon amie?... Assurément, madame: qu'y a-t-il -donc en cela de si extraordinaire? L'amitié la plus tendre ne peut-elle -pas régner entre les personnes des deux sexes, sans?... Ah! fi! M. -Shandy.--Mais attendez donc, madame.--Vous pensez ce que je ne veux -point dire.--Lisez, lisez ce que disent sur ce point les meilleurs -romans françois.--Vous serez surprise d'y voir avec quelle variété -d'expressions décentes ce sentiment divin est exprimé. _Prenez-y garde! -Le cas est intéressant._ - - - - -CHAPITRE XXI. - -_Prenez-y garde! Le cas est intéressant._ - - -Le problême de géométrie le plus difficile à résoudre, me seroit plus -aisé à expliquer, que de donner les raisons d'une opinion singulière -qu'avoit mon père.--On ne peut pas nier que ce ne fût un homme de bon -sens.--On a même pu voir qu'il avoit de la littérature. Les ouvrages des -philosophes, les écrits des politiques et des historiens ne lui étoient -pas inconnus.--On verra encore par la suite qu'il étoit passablement -versé dans les querelles des controversistes.--Dans ces querelles? dit -un lecteur colérique, en jetant le livre de côté; point d'humeur, cela -vaut mieux; mais ayez-en si vous voulez, monsieur. Un lecteur gai ne -fera que rire de ces notions non communes de mon père.--S'il est d'une -humeur triste, sombre, grave, il dira que c'est une opinion -extravagante, fantasque.--A la bonne heure; mais il ne se fâchera -pas.--Il laissera dire à mon père, tout à son aise, que le choix des -noms de baptême est d'une bien plus grande conséquence que les esprits -superficiels ne se l'imaginent. - -Il s'étoit formé l'idée que les noms, par une espèce de biais magique, -avoient, sur notre conduite, sur notre caractère, une influence qu'on ne -pouvoit détourner. - -Le héros de Miguel de Cervantes ne raisonnoit pas avec plus de -gravité.--Il n'avoit pas une foi plus ferme.--Il ne pouvoit rien dire de -plus sur le pouvoir qu'avoit la négromancie d'avilir ses actions, ou sur -le rare privilége que le nom seul de Dulcinée avoit de répandre du -lustre et de l'éclat sur ses faits héroïques, que ce que mon père ne -pouvoit dire sur les noms de Trismegiste ou d'Archimède, comparés avec -d'autres qui le choquoient.--Combien de Césars, combien de Pompées, par -la seule inspiration de ces noms fameux, s'étoient-ils rendus dignes de -le porter? Et combien, ajoutoit-il, a-t-on vu de gens dans le monde qui -s'y seroient distingués, si leur caractère, leur génie n'avoient pas été -abattus, avilis, sous un nom aussi sot, par exemple, que celui de -Nicodême? - -«Je vois à vos regards, monsieur, disoit mon père, que vous n'êtes pas -de mon opinion. J'avoue qu'aux yeux de ceux qui ne l'ont pas bien -approfondie, elle a plus l'air d'un caprice ou d'une bizarrerie, que -d'une chose raisonnable.--Je ne connois pas encore bien votre caractère; -mais je crois pourtant le connoître assez, pour être moralement sûr de -ne courir aucun risque à vous proposer un cas.--Je ne veux point vous -faire prendre part à la chose.--Je vous en fais seulement le juge, et je -m'en rapporte à votre bon sens, et à la bonne foi de votre examen sur ce -point.--Libre de tous ces petits préjugés d'éducation qu'ont les hommes -ordinaires, vous planez avec les ailes de la raison.--Vous avez en même -temps trop de générosité dans l'esprit pour rejeter une opinion, -précisément parce qu'elle n'a pas d'amis qui la soutiennent.--Eh bien! -votre fils, votre fils chéri! Cet enfant dont l'humeur si douce, si -gaie, vous fait tant concevoir d'heureuses espérances, votre George, -enfin;--je vous le demande, monsieur, auriez-vous voulu lui donner le -nom de Judas? Si un Juif de parrain se fût présenté avec sa bourse pour -vous exciter à souffrir qu'on lui imposât ce nom exécrable, ne -l'auriez-vous pas foulé aux pieds? - -»Votre grandeur d'ame dans une telle action, votre mépris généreux de sa -bourse, vous auroient attiré les plus grands applaudissemens.--Mais ce -qui relève bien plus la noblesse d'une telle action, c'est le principe -qui la fait faire; c'est ce sentiment de l'amour paternel, c'est cette -conviction de la vérité de l'hypothèse; que si votre fils eût été nommé -Judas, l'idée de sordidité et de fourberie, qui est inséparable de ce -nom, l'auroit accompagné, comme son ombre, dans toutes les situations de -sa vie, et l'auroit à la fin rendu un avare, un coquin, un scélérat, -malgré vos instructions et votre exemple.» - -Je n'ai connu personne qui ait pu répondre à cet argument.--Il faut -l'avouer. Mon père avoit une telle manière de proposer ses raisonnemens, -qu'il étoit difficile de lui résister; il étoit né orateur.--La -persuasion étoit sur ses lèvres.--Les élémens de la logique et de la -rhétorique lui étoient si familiers.--Il devinoit si bien les foiblesses -et les passions de ceux qui l'écoutoient, que la nature étonnée auroit -pu se lever, et dire: cet homme est éloquent.--Enfin, soit qu'il fût du -bon ou du mauvais côté de la question, il étoit dangereux de l'attaquer. -Il n'avoit cependant jamais lu ni Cicéron, ni Quintilien _de oratore_, -ni Isocrate, ni Aristote, ni Longin, parmi les anciens... ni Vossius, ni -Skioppius, ni Ramus, ni Farnadé, parmi les modernes.--Ce qui est -peut-être encore plus surprenant, il n'avoit pas pris la moindre -étincelle de subtilité dans les écrits de Crackenthorp ou de -Burgersdicius, ni dans aucun autre logicien, glossateur ou commentateur -hollandois. Il ne savoit pas le moins du monde en quoi consistoit la -différence entre un argument _ad ignorantiam_, et un argument _ad -hominem_; et je me souviens très bien, malgré cela, que quand il me mena -à l'université, la troupe entière des savantasses fut étonnée de ce -qu'un homme qui ne savoit pas même le nom de ses outils, en fît usage -avec autant d'art. - -Il s'en servoit certainement le mieux qu'il pouvoit, et il y étoit -souvent forcé.--Il avoit tant de notions comi-sceptiques à défendre, -qu'il se trouvoit fréquemment aux prises.--Je ne sais d'où elles lui -étoient venues; mais je crois qu'elles n'étoient entrées dans son esprit -que sur le pied de caprices, de fantaisies, et de vive bagatelle.--Il -s'en amusoit un peu de temps; il y aiguisoit son esprit, et puis les -renvoyoit à un autre jour. - -Je n'avance cependant pas ceci uniquement par forme d'hypothèse, ou de -conjecture sur les progrès et la consistance de beaucoup d'opinions fort -extraordinaires qu'avoit mon père.--Non. Ce n'est qu'un simple avis que -je donne au lecteur sur l'accès indiscret qu'on accorde à de tels -hôtes.--Laissez-les paisiblement entrer.--Ils s'impatronisent peu-à-peu -dans nos esprits, et font si bien, qu'ils s'en font un asile, dont on ne -peut plus les éloigner.--Ils y fermentent quelquefois jusqu'à -l'aigreur:--mais le plus souvent comme la douce passion,--elle badine -d'abord, et finit par le plus grand sérieux. - -Etoit-ce là le cas de la singularité des idées de mon père? Son jugement -étoit-il à la fin devenu la dupe de son esprit? Jusqu'à quel degré -avoit-il raison dans quelques-unes de ses notions, malgré leur -bizarrerie? Je ne veux rien décider sur cela; c'est un point que je -laisse à juger au lecteur, à mesure que l'occasion s'en présentera.--Je -dirai seulement que, sans savoir comment cette idée s'étoit inculquée si -fortement dans son esprit, il ne parloit que du ton le plus sérieux de -l'influence des noms de baptême.--La plus exacte uniformité le -caractérisoit à cet égard; et dans son opinion systématique sur ce -point, en imitateur des raisonneurs à systême, il appeloit à son secours -le ciel et la terre.--Il entrelaçoit, tordoit, courboit, et faisoit -plier toute la nature pour soutenir son sentiment.--Enfin, je le répète; -il étoit là-dessus d'un sérieux dont il n'étoit pas possible de le faire -sortir.--Il murmuroit, se fâchoit, perdoit patience lorsqu'il voyoit des -personnes, de qualité surtout, qui avoient moins d'attention sur les -noms de leurs enfans, que d'inquiétude pour savoir si c'étoit le nom de -Cupidon ou de Diane, ou de Milord, qu'elles donneroient à leur chien -favori. - -«Rien, disoit-il, n'est si choquant; cela est accompagné d'un surcroît -d'énormité qui révolte. Un homme dont le caractère a été noirci par -quelque calomniateur, peut parvenir à se justifier... si ce n'est pas -pendant la vie du méchant qui l'a accablé, ce sera après sa mort; mais -quand une fois on a donné, sans réflexion, un nom vil à quelqu'un, le -tort est irréparable... je l'ai vu. C'étoit un petit homme; mais il -avoit du mérite, du génie. On pouvoit le citer pour la douceur et la -pureté de ses mœurs.--Eh bien! on lui avoit donné Saint Maur pour -patron... Il s'appeloit Pion.--Devinez, madame, ce que faisoit dire de -lui l'assemblage équivoque de ces deux noms?--La législation a -quelquefois étendu son empire sur les surnoms, elle en a ôté ce qu'ils -avoient de choquant, de ridicule; mais elle ne touche point aux noms de -baptême, ils restent inaltérables.» - -Mon père aimoit et détestoit donc certains noms.--Il y en avoit d'autres -cependant qui lui étoient indifférens... Tels étoient, par exemple, ceux -de Jean, de Thomas, de Philippe; il les appeloit des noms neutres, et -disoit, sans vouloir les satiriser, que si depuis le commencement du -monde, il y avoit eu beaucoup de sots, de fourbes et de scélérats qui -les avoient portés, il y avoit aussi eu beaucoup d'honnêtes gens qui les -avoient eus.--Il en étoit de ces noms, dans son esprit, comme de deux -forces égales qui agissent l'une contre l'autre en sens contraires.--Il -jugeoit qu'ils détruiroient mutuellement les mauvais effets l'un de -l'autre; et il n'auroit pas donné, disoit-il, un noyau de cerise pour -avoir le choix, ils lui étoient égaux.--Il n'attachoit ni bien ni mal au -nom de Robert, qui étoit celui de mon frère.--Mais André lui paroissoit -une quantité négative d'algèbre.--Il étoit, disoit-il, pire que rien. -Guillaume étoit un de ses favoris; c'est peut-être à cause des héros de -ce nom.--Pour Nicolas, qui marie les filles et fait noyer les matelots, -il étoit de l'avis du chevalier de Forbin, qui crioit à son équipage, -prêt à être submergé: Sainte pompe! mes amis, sainte pompe! - -Mais de tous les noms possibles, il en étoit un qu'il détestoit plus que -tous les autres... Il en avoit conçu l'opinion la plus basse et la plus -méprisable... Il s'imaginoit qu'il ne pouvoit rien produire que de vil; -et un jour, au milieu d'une dispute, il interrompit subitement son -antagoniste, pour lui demander catégoriquement s'il avoit jamais entendu -dire, s'il avoit jamais lu, s'il pouvoit assurer de se souvenir qu'un -homme qui avoit porté le nom de Tristram, eût jamais fait une action -digne d'être citée?--«Non, s'écrioit-il avec transport, la chose est -impossible.» - -Mais à quoi servent au philosophe le plus subtil, les opinions qui lui -sont particulières, s'il ne les publie? Mon père ne put se défendre de -répandre les siennes.--Il céda à la démangeaison d'écrire.--Une savante -dissertation sortit de sa plume deux ans avant ma naissance, en 1716; et -cet écrit attestera à toute la postérité et ce qu'il pensoit à ce sujet, -et l'horreur que lui inspiroit singulièrement le nom de Tristram. - -Et quelle ame insensible, en comparant ce point historique de la vie de -mon père, avec le titre de cet ouvrage, ne s'attendrira pas sur ses -chagrins? Un homme aussi réglé dans ses mœurs, aussi estimable par ses -bonnes qualités, et qui, quoique singulier dans ses opinions, étoit -aussi bienfaisant, devoit-il être ainsi balloté par des revers, joué et -tracassé dans ses systêmes par une suite d'événemens contraires à ses -souhaits, et qui sembloient ne se réunir uniquement contre lui, que pour -insulter à ses spéculations? Qui pourroit n'être pas touché de voir ce -digne et honnête homme accablé de vieillesse, et peu propre à soutenir -les coups de la fortune adverse, souffrir dix fois par jour des douleurs -aiguës, en appelant Tristram, l'enfant de ses prières?... Triste -dissyllabe, dont le son seul, à ses oreilles, étoit en unisson avec -celui de tous les autres noms les plus vils.--Mais je jure ici par ses -cendres, que si jamais quelque esprit malin prit plaisir à traverser les -desseins des foibles mortels, il devoit exercer son humeur malfaisante -dans cette occasion-ci.--Le désastre qui arriva à mon père, et qui fut -cause que je porte le nom de Tristram, mérite d'être connu; et s'il -n'étoit pas nécessaire que je fusse né avant d'être baptisé, je ferois -au lecteur la relation de cette catastrophe: mais on voit bien qu'il -faut de l'ordre dans les choses. - - - - -CHAPITRE XXII. - -_La Consultation._ - - -Mais en vérité, madame, je ne vous conçois pas. Quoi! vous n'avez pas vu -dans le précédent chapitre, que je vous ai dit que ma mère n'étoit pas -catholique? Vous lisez donc avec bien peu d'attention!--Moi? -c'est vous-même qui vous trompez: vous ne m'avez rien dit de -pareil.--Pardonnez-moi, madame, et je vous l'ai dit aussi clairement que -des mots peuvent l'exprimer par une conséquence directe.--Eh bien! je ne -m'en suis pas aperçue;--il faut apparemment que j'aie passé une -page.--Non, madame, vous avez tout lu.--J'étois donc endormie!--Oh! -voilà une défaite que mon amour-propre ne peut pas souffrir.--Que -voulez-vous donc? Est-ce l'aveu que je n'y connois rien?--Précisément; -et c'est là ce que je vous reproche. Mais je ne vous en tiens pas quitte -pour si peu. J'exige, pour vous punir de cette inadvertance, que vous -relisiez le chapitre en entier. - -La peine n'étoit pas légère: mais si je l'ai imposée à la dame, ce -n'étoit ni pour badiner, ni par dureté.--Un bon motif m'y a forcé. Aussi -ne doit-elle pas s'attendre à recevoir des excuses de ma part, quand -elle aura fini sa tâche.--Quel goût vicieux règne dans presque toutes -les lectures! On court à la recherche des aventures, et on néglige la -profonde érudition et les connoissances utiles que l'on pourroit -acquérir par la lecture attentive d'un livre tel que celui-ci.--C'est -pour fronder ce goût frivole et dépravé, que j'en ai ainsi -agi.--L'esprit ne devroit-il pas s'habituer à faire des réflexions -sages, à tirer des conséquences curieuses et instructives de ce qu'on -lit? C'est cette précieuse habitude qui faisoit dire à Pline le jeune, -qu'il avoit toujours tiré quelque avantage du livre le plus -insipide.--L'histoire des Grecs, des Romains, parcourue avec légéreté, -et sans cette tournure d'esprit et d'application, n'est pas plus utile -que celle des sept Champions d'Angleterre, ou des douze Pairs de -France.-- - -Mais vous voici déjà, madame. Je crains bien que vous n'ayez encore lu -mon chapitre avec trop de précipitation. Qu'en pensez-vous? Avez-vous -remarqué le passage? La conséquence dont je vous ai parlé, vous a-t-elle -frappée?--Pas plus que la première fois.--Je m'en doutois. Hé bien! -pesez donc l'endroit où j'ai dit qu'_il étoit nécessaire que je fusse né -avant d'être baptisé_.--Mais qu'est-ce que cela signifie?--O -ignorance!--Ne voyez-vous donc pas que cette conséquence n'auroit pas -été juste, si ma mère eût été catholique? - -Le rituel romain, madame, permet, en cas de danger, de baptiser l'enfant -avant qu'il soit né, pourvu que l'on puisse voir quelque partie de son -corps.--Quelques docteurs de Sorbonne, par une délibération du 12 avril -1733, ont même étendu sur ce point le pouvoir des sages-femmes et des -accoucheurs.--Ils ont décidé qu'on pouvoit, par le moyen d'une petite -canulle, administrer le baptême par injection, sans voir le moins du -monde l'enfant.--Mais, étrange contradiction sur les choses les plus -essentielles!... Croyez-vous que Saint-Thomas d'Aquin, qui avoit une -tête si bien organisée pour démêler les fils embrouillés des questions -de l'école, eût jugé que la chose étoit impossible? _Infantes in -maternis uteris existentes, baptisari possunt nullo modo._ Les enfans ne -peuvent pas être baptisés, tant qu'ils sont dans le sein de leur mère. O -Thomas! Thomas! - -Mais, lisez, madame, la pièce intéressante qui a décidé ce point de -controverse, contre l'opinion de ce grand saint.-- - - _Mémoire présenté à Messieurs les Docteurs en théologie._ - - Un chirurgien-accoucheur représente à messieurs les docteurs en - théologie, qu'il y a des cas, quoique très-rares, où une mère ne - sauroit accoucher, et même où l'enfant est tellement renfermé dans le - sein de sa mère, qu'il ne fait paroître aucune partie de son - corps.--Le chirurgien qui consulte prétend, par le moyen d'une petite - canulle, pouvoir baptiser immédiatement l'enfant, sans faire aucun - tort à la mère.--Il demande si ce moyen qu'il propose est permis et - légitime, et s'il peut s'en servir dans le cas qu'il vient d'exposer. - - _Réponse._ - - Le conseil estime que la question proposée souffre de grandes - difficultés. Les théologiens posent d'un côté pour principe, que le - baptême, qui est une naissance spirituelle, suppose une première - naissance. Il faut être né dans le monde pour renaître en - Jésus-Christ, comme ils l'enseignent. Saint-Thomas, troisième partie, - quest. 88, art. 11, suit cette doctrine, comme une vérité constante. - On ne peut, dit ce saint docteur, baptiser les enfans qui sont - renfermés dans le sein de leur mère, et Saint-Thomas est fondé sur ce - que les enfans ne sont point nés, et ne peuvent être comptés parmi les - autres hommes; d'où il conclut qu'ils ne peuvent être l'objet d'une - action extérieure, pour recevoir par leur ministère, les sacremens - nécessaires au salut: _Pueri in maternis uteris existentes nondum - prodierunt in lucem ut cum aliis hominibus vitam ducant, unde non - possunt subjici actioni humanæ, ut per eorum ministerium sacramenta - recipiant ad salutem._ Les rituels ordonnent, dans la pratique, ce que - les théologiens ont établi sur les mêmes matières, et il défendent - tous, d'une manière uniforme, de baptiser les enfans qui sont - renfermés dans le sein de leur mère, s'ils ne font paroître quelque - partie de leur corps. Le concours des théologiens et des rituels, qui - sont les règles des diocèses, paroît former une autorité qui termine - la question présente. Cependant le conseil de conscience, considérant - d'un côté que le raisonnement des théologiens est uniquement fondé sur - une raison de convenance, et que la défense des rituels suppose que - l'on ne peut baptiser immédiatement les enfans ainsi renfermés dans le - sein de leurs mères, ce qui est contre la supposition présente; et - d'un autre côté, considérant que l'on peut risquer les sacremens que - Jésus-Christ a établis, comme des moyens faciles, mais nécessaires - pour sanctifier les hommes; et d'ailleurs, estimant que les enfans - renfermés dans le sein de leurs mères, pourroient être capables de - salut, parce qu'ils sont capables de damnation.--Pour ces - considérations, et eu égard à l'exposé, suivant lequel on assure avoir - trouvé un moyen certain de baptiser ces enfans, ainsi renfermés, sans - faire aucun tort à la mère, le conseil estime que l'on pourroit se - servir du moyen proposé, dans la confiance qu'il a que Dieu n'a point - laissé ces sortes d'enfans sans aucun secours; et supposant, comme il - est exposé, que le moyen dont il s'agit est propre à leur procurer le - baptême: cependant, comme il s'agiroit, en autorisant la pratique - proposée, de changer une règle universellement établie, le conseil - croit que celui qui consulte, doit s'adresser à son évêque, à qui il - appartient de juger de l'utilité et du danger du moyen proposé; et - comme, sous le bon plaisir de l'évêque, le conseil estime qu'il - faudroit recourir au pape, qui a le droit d'expliquer les règles de - l'église, et d'y déroger, dans les cas où la loi ne sauroit obliger, - quelque sage et quelque utile que paroisse la manière de baptiser dont - il s'agit, le conseil ne pourroit l'approuver, sans le concours de ces - deux autorités. On conseille au moins à celui qui consulte, de - s'adresser à son évêque, et de lui faire part de la présente décision, - afin que, si le prélat entre dans les raisons sur lesquelles les - docteurs soussignés s'appuient, il puisse être autorisé, dans le cas - de nécessité, où il risqueroit trop d'attendre que la permission fût - demandée et accordée, d'employer le moyen qu'il propose, et qui est si - avantageux au salut de l'enfant. Au reste, le conseil, en estimant que - l'on pourroit s'en servir, croit cependant que si les enfans dont il - s'agit, venoient au monde, contre l'espérance de ceux qui se seroient - servis du même moyen, il seroit nécessaire de les baptiser _sous - condition_; et en cela, le conseil se conforme à tous les rituels, - qui, en autorisant le baptême d'un enfant qui feroit paroître quelque - partie de son corps, enjoignent, néanmoins, et ordonnent de le - baptiser _sous condition_, s'il vient heureusement au monde. - - Délibéré en assemblée générale, le 10 avril 1733. _Signé_, - - A. Le M... L. De R... De M... - -Les complimens, s'il vous plaît, de M. Tristram Shandy, à Messieurs le -M... de R... et de M... Il espère qu'ils ont bien dormi, la nuit qui a -suivi une consultation si ennuyeuse et aussi fatigante.--Mais ne peut-il -pas leur demander, si après la cérémonie du mariage, et avant celle de -la consommation, ce ne seroit pas un moyen bien plus court et beaucoup -plus sûr de baptiser à-la-fois, par injection, tous les embryons _sous -condition_? Cela ne feroit sûrement aucun tort à la mère; et si la chose -étoit faisable, ainsi que le pense M. Shandy, il n'en coûteroit de plus -pour se mettre en ménage, que l'achat d'une petite seringue.-- - -Quel malheur pour mon livre! quel malheur encore plus grand pour la -république des lettres, de ce que la démangeaison de ceux qui lisent, -les excite par préférence à chercher dans un livre de misérables petites -historiettes, qui n'en sont que le frivole ornement!--Nous sommes si -portés à satisfaire sur ce point notre impatience, que l'on diroit qu'il -n'y a réellement que les parties grossières et matérielles d'une -composition qui puissent plaire à la plupart des lecteurs.--Les idées -subtiles, la communication délicate des sciences s'évaporent en -l'air.--La pesante morale s'échappe par en bas, et les unes et les -autres sont aussi utiles, que si elles étoient restées au fond de -l'encrier. - -Puisse le lecteur n'avoir pas déjà glissé sur un nombre d'idées aussi -fines et aussi curieuses que celle qui m'a fourni l'occasion de châtier -la négligence de la dame dont j'ai parlé! Je souhaite que cet exemple -puisse produire un bon effet, et que les deux sexes puissent apprendre à -danser aussi bien qu'à lire. - - - - -CHAPITRE XXIII. - -_Des Découvertes._ - - -Quel tapage! quel carillon! dit mon père à mon oncle Tobie, après une -heure et demie de silence. Que diantre font-ils là-haut? Ils ne font -qu'aller et venir: c'est un bruit!-- - -Il faut savoir que mon oncle Tobie étoit assis vis-à-vis de mon père, à -l'autre coin du feu, sa chère pipe, sa pipe sociale à la bouche, et dans -la contemplation silencieuse d'une culotte de peluche noire qu'il avoit -mise le matin. - -Que font-ils, répéta mon père? A peine nous pouvons-nous entendre. - -Je crois, dit mon oncle Tobie, en ôtant sa pipe de sa bouche, et en la -frappant deux ou trois fois sur l'ongle de son pouce gauche, pour en -faire tomber les cendres; je crois que... Mais j'y songe.--On ne connoît -encore mon oncle, M. Tobie Shandy, que par son nom; il n'est pas moins -essentiel, pour bien comprendre ce qu'il peut avoir à répondre à mon -père, de le connoître par son caractère.--Je vais donc, monsieur, vous -en donner au moins une idée superficielle. Ses dialogues avec mon père y -gagneront beaucoup. - -J'écris si vîte!--j'ai si peu le temps de me souvenir, ou de chercher -des noms, que je ne me rappelle point du tout comment se nommoit celui -qui le premier observa que l'air et le climat de l'Angleterre étoient -extrêmement variés.--L'observation étoit vraie. On en a conclu que cette -variété étoit la cause de cette multitude de caractères bizarres et -fantasques que l'on trouve parmi nous; mais ce corollaire n'est pas de -la même personne. Il a fallu un siècle et demi à la nature pour produire -un autre génie qui en fît la découverte.--Qu'on va lentement dans la -carrière des sciences!--On remarqua ensuite, que ce magasin inépuisable -de matériaux singuliers, étoit la cause toute naturelle de ce que nous -avions de meilleures comédies que les François, et que toutes celles -qu'on a faites, et que l'on fera dans le continent.--C'est du temps du -roi Guillaume que l'on fit cette observation, et c'est à Dryden qu'on la -doit.--Il la fit et la publia dans une de ses longues préfaces. Adisson -en devint le champion vers la fin du règne de la reine Anne.--Il la -commenta, l'amplifia, la corrobora dans deux ou trois pamphlets de son -spectateur;--peu s'en fallut même qu'elle ne passât pour être de lui; -mais elle ne lui appartient pas.--J'ai enfin observé, moi, ce 26 mars -1759, jour de pluie, malgré l'almanach de Liége, entre neuf et dix -heures du matin, que si cette prodigieuse irrégularité du climat varie -presque à l'infini nos caractères, elle nous dédommage d'un autre côté, -en nous donnant le plaisir de rire à couvert, quand le temps ne nous -permet pas de sortir. - -Je ne crois pas qu'on me dispute cette observation; elle est entièrement -de moi. - -C'est ainsi, mes chers associés, dans la vaste moisson de notre -littérature, que par le pas lent d'un accroissement dû au hasard, nos -connoissances physiques, polémiques, chimiques, mathématiques, -géométriques, énigmatiques, techniques, biographiques, obstétriques, et -cinquante autres branches qui finissent toutes en _iques_, tendent, -depuis plus de deux siècles, vers le plus haut degré de leur -perfection.--Les progrès surtout qu'elles ont faits depuis quelque -temps, nous annoncent que nous ne sommes pas loin d'atteindre au but. - -Et qu'arrivera-t-il quand on y sera parvenu? Il faut espérer que ce -terme mettra fin à toutes sortes d'écrits.--Le manque de toutes espèces -d'écrits mettra fin à tous genres de lecture.--La guerre amène la -pauvreté, et la pauvreté ramène la paix.--Il en sera de même du défaut -de lecture: il abolira toute espèce de connoissances: on reverra les -temps d'ignorance, et il faudra recommencer.--Nous nous retrouverons -dans le même temps où nous étions avant qu'il y eût des livres. -Heureuse! trois fois heureuse époque! Eh! que ne suis-je assez heureux -moi-même pour que mon père ou ma mère n'aient pas trouvé plus commode de -différer l'ère de mon existence, et de changer peut-être un peu la -manière dont ils l'ont opérée! Vingt-cinq ou trente ans de retard -m'eussent au moins donné l'espérance de figurer dans le monde -littéraire. - -Ce qui me console, c'est que presque tous mes contemporains ont le même -droit de se plaindre de l'impatiente précipitation de leurs pères.-- - -Mais j'oublie mon oncle Tobie:--Il a eu le temps de secouer les cendres -de sa pipe. - -Il étoit certainement d'une humeur qui faisoit honneur à notre -atmosphère.--Je ne me ferois pas même de scrupule de le ranger parmi ses -plus illustres productions, sans une petite circonstance qui m'en -empêche.--C'est qu'il y avoit en lui une grande ressemblance de famille, -et cela annonçoit que la singularité de son caractère venoit plutôt du -sang qui couloit dans ses veines, que de l'air ou de l'eau, ou d'aucune -modification ou combinaison de ses élémens.--Je me suis souvent étonné -de ce que mon père, pour rendre raison de certains indices -d'excentricité, dans ma jeunesse, n'avoit pas saisi cette idée.--Ah! -oui, toute la famille de Shandy étoit d'un caractère original.--Les -mâles seulement; car les femelles!... elles n'en avoient point du -tout.--Je n'en connois qu'une qu'il faut excepter, et c'étoit ma -grand'tante _Dinach_, qui, mariée il y a soixante ans, prit du goût pour -son cocher, et son cocher pour elle, et mit dans la famille un étranger -que le mari n'attendoit pas. Cette aventure faisoit dire à mon père, -dans l'opinion qu'il avoit sur les noms de baptême, que ma grand'tante -avoit de quoi remercier son parrain et sa marraine. - -Il paroîtra sans doute fort extraordinaire... Je sais bien du moins que -j'aimerois mieux proposer un logogryphe au lecteur, que de l'exciter à -deviner comment et pour quelle cause il arriva que cet événement, passé -depuis long-temps, fut ce qui altéra par la suite la paix et l'union qui -régnoit si cordialement entre mon père et mon oncle Tobie.--On pourroit -croire que toute la force de ce malheur se seroit épuisée sur toute la -famille, lorsque l'accident arriva. C'est du moins ce qui est -ordinaire.--Mais rien ne s'opéroit dans notre famille comme dans les -autres.--Il se peut qu'elle avoit, dans le temps de cet événement, -d'autres sujets d'affliction. Les afflictions, comme on sait, nous sont -envoyées pour notre bien, et celle-ci peut-être n'avoit encore produit -aucun bien à la famille, et le ciel la réservoit pour d'autres temps et -pour d'autres circonstances.--Mais je ne décide rien sur ce point.--Je -n'aime pas à juger. Je me contente seulement d'indiquer aux curieux -quelques-unes des routes diverses où ils peuvent entrer pour parvenir -aux premières sources des événemens, et j'évite en cela même le ton -pédantesque des gens à férule, et la manière décidée de Tacite, qui -attrape ses lecteurs, après s'être attrapé lui-même.--Je n'agis qu'avec -cette modestie officieuse d'un cœur qui s'est entièrement dévoué au -secours des profonds scrutateurs.--C'est pour eux que j'écris.--Aussi me -liront-ils jusqu'à la fin du monde, si pourtant mes écrits vont -jusques-là; et je suis bien sûr qu'il y a des lecteurs qui disent que -non. - -Je ne décide donc point pourquoi cette cause d'affliction fut exprès -réservée pour mon père et pour mon oncle, M. Tobie Shandy.--Mais il -m'est possible de faire autre chose. Je puis expliquer, avec la plus -exacte précision, pourquoi elle fut la cause de leur brouillerie.-- - -Mon oncle, M. Tobie Shandy, madame, étoit un homme, qui, avec toutes les -vertus qui constituent ordinairement un homme d'honneur et de probité, -avoit par-dessus tout cela, et dans le degré le plus éminent, une autre -vertu, que l'on insère rarement dans le catalogue des vertus.--C'étoit -une modestie naturelle, qui alloit jusqu'à l'extrême.--J'aurois -peut-être dû mettre ici de côté l'adjectif: on ne sait effectivement pas -trop bien si cette modestie étoit naturelle ou acquise... Mais peu -importe, au reste, comment elle lui étoit venue. Il suffit que ce fût -réellement de la modestie dans le vrai sens du mot.--Elle avoit même -cela de particulier. Ce n'étoit point par les expressions qu'elle se -signaloit; mon oncle Tobie ne se piquoit pas d'en savoir faire le choix; -elle ne se montroit que dans les choses.--Elle s'étoit emparée de lui, -et elle égaloit presque cette aimable délicatesse, cette pureté -intérieure d'esprit et d'imagination, qui, dans votre sexe, madame, -inspire tant de respect au nôtre.-- - -Et vous vous imaginez peut-être que mon oncle Tobie avoit puisé sa -modestie dans cette source; qu'il avoit passé la plus grande partie de -sa vie avec le beau sexe, et que la connoissance intime de cette belle -moitié de la création, et la force de l'imitation de si beaux exemples, -lui avoient acquis cette aimable tournure d'esprit?-- - -Je suis bien fâché de ne pouvoir le dire; mais mon oncle Tobie -n'échangeoit pas trois mots en trois ans avec le beau sexe, à moins que -ce ne fût quelquefois avec sa belle-sœur, la femme de mon père, et ma -mère.--Non, madame, mon oncle acquit sa modestie par un moyen plus -extraordinaire.--Un boulet de canon, au siége de Namur, fit sauter d'un -ouvrage à cornes, un éclat de pierre qui vint le frapper en plein dans -l'aine... Un accident d'un autre genre inspira aussi sur un certain -point de la modestie au plus vain des hommes, à Boileau; mais son -aventure n'est pas celle de mon oncle, et la manière dont cette pierre -fatale causa sa modestie, est une histoire intéressante.-- - -Je voudrois pouvoir vous la raconter à présent; mais cela n'est pas -possible. J'en ferai une épisode, et l'on en saura par la suite toutes -les circonstances.--Tout ce que je puis dire maintenant, c'est que la -modestie incomparable de mon oncle, subtilisée et raréfiée par la -chaleur continuelle d'un peu d'orgueil de famille, le rendoit, dans de -certains cas, d'une humeur très-difficile.--Ces deux causes -l'affectoient si sensiblement, qu'il ne pouvoit entendre parler de -l'aventure de ma tante _Dinach_ sans la plus vive émotion.--Un seul mot -à ce sujet lui faisoit monter subitement le sang au visage.--Mais quand -mon père, pour éclaircir son hypothèse, appuyoit sur cette histoire -devant quelques personnes, et cela arrivoit souvent, cette rouille -infortunée d'une des plus belles branches de la famille, choquoit si -fort la pudeur et la modestie de mon oncle Tobie, et le mortifioit à un -point qu'il n'y pouvoit résister.--Il tiroit mon père à l'écart pour lui -reprocher l'indécence de son babil.--Il lui offroit tout ce qu'il -pourroit lui demander, pourvu qu'il n'en ouvrît pas la bouche. - -Jamais frère n'avoit peut-être eu plus de tendresse pour son frère, que -mon père pour mon oncle Tobie.--Il se seroit prêté à tout ce qu'il -auroit pu désirer pour le contenter; mais l'affaire dont il s'agissoit -étoit toute autre chose. Il n'y avoit pas moyen d'en faire le sacrifice. - -Mon père étoit un philosophe spéculatif et systématique, et cette petite -brèche de ma tante _Dinach_ étoit aussi essentielle pour lui, que la -rétrogradation des planètes l'avoit été à Copernic. Les rétrogradations -de Vénus dans son orbite fortifièrent le systême de cet astronome, et -les rétrogradations de ma tante _Dinach_ appuyoient le système de mon -père. Quelle apparence qu'il pût ainsi les abandonner!... Un système ne -fait-il pas plus de la moitié de la chère existence d'un philosophe? Mon -père comptoit bien que le sien prendroit pour le moins par la suite le -nom de système Shandyen.-- - -Mais il étoit peut-être aussi sensible que mon oncle à tout autre cas -qui pouvoit jeter de la honte sur la famille, et ni lui, et j'ose le -dire, ni Copernic lui-même, n'auroient jamais parlé de cette histoire, -si la vérité ne l'avoit exigé.--_Amicus Plato_, disoit mon père, _sed -magis amica veritas_. Il expliquoit ce passage, à sa façon, à mon oncle -Tobie: _Dinach_ étoit ma tante, et j'en conviens, disoit-il; mais la -vérité est ma sœur. - -Cette contradiction, dans l'humeur des deux frères, étoit une source -inépuisable de querelles et de petits chagrins. L'un ne pouvoit pas -souffrir qu'on parlât toujours d'une tache aussi désagréable, et l'autre -ne laissoit pas passer un jour sans la rappeler. - -«Pour l'amour de Dieu, s'écrioit mon oncle Tobie, par la considération, -frère, que vous avez pour moi, et par égard pour nous tous, laissez de -côté cette histoire de notre tante, et ne troublez point le repos de ses -cendres!--Comment pouvez-vous?--Comment est-il possible que vous ayez si -peu de sensibilité, si peu de compassion pour le caractère, l'honneur et -la réputation de notre famille?--et de quel poids, disoit mon père, est -tout cela, quand il s'agit de prouver une hypothèse? L'existence même -d'une famille n'est rien.--L'existence d'une famille!... s'écrioit mon -oncle Tobie, en se jetant en arrière dans son fauteuil, et en levant les -mains, les yeux et une jambe.--Oui, l'existence d'une famille, disoit -mon père, et je ne m'en dédis pas.--Combien de milliers d'enfans, chaque -année, font naufrage en arrivant dans ce monde, et dont on se soucie -aussi peu dans toutes les nations civilisées, que de l'air commun?--une -idée, un système?... Quelle différence, frère, dans les objets de -comparaison!--Oui, de la différence, disoit mon oncle; chaque exemple -que vous citez est un meurtre, quelle que soit la personne qui le -fasse.--Et voilà votre méprise, répliquoit mon père; car _in foro -scientiæ_, il n'y a pas de meurtre, frère, ce n'est que la mort.» - -Que répondoit à cela mon oncle Tobie? Rien: mais il siffloit quelques -notes d'un air qui lui étoit familier.--C'étoit là le canal par où ses -passions s'évaporoient, lorsque quelque chose le choquoit ou le -surprenoit, et surtout quand on lui tenoit des discours qui lui -paroissoient absurdes.-- - -Cette espèce particulière d'argumens a échappé, si je ne me trompe, à -tous nos logiciens, et à tous leurs commentateurs.--Ils ne l'ont nommée -nulle part.--J'ai deux raisons, moi, pour lui donner un nom.--Il faut -éviter, autant qu'on peut, toute confusion dans les disputes, et pour -cela d'abord j'estime que l'argument de mon oncle mérite d'être aussi -distingué de tout autre argument que celui _ad verecundiam, ab absurdo, -à fortiori_. Et puis je veux que les enfans de mes enfans, quand je -reposerai tranquillement dans le tombeau, puissent dire que la tête de -leur aïeul s'étoit occupée autrefois de choses aussi utiles que celles -de beaucoup d'autres gens; qu'elle avoit imaginé un nom, et qu'elle -l'avoit déposé dans le trésor de l'art logique, comme un argument si -fort, qu'on ne pouvoit y répondre.--Je veux même qu'ils puissent ajouter -que c'est le meilleur des argumens, lorsque le but de la dispute est -plutôt d'imposer silence que de convaincre. - -J'ordonne donc par ces présentes, à toute la société pédantesque qui -professe la logique, de distinguer l'argument de mon oncle par le titre -d'_Argumentum fistulatorium_, et non par aucun autre.--Je veux de même -qu'il soit placé au rang d'_Argumentum baculinum_, et _Argumentum ad -crumenam_, et qu'il en soit traité au même chapitre. - - - - -CHAPITRE XXIV. - -_L'éloge et l'utilité des digressions._ - - -Le savant évêque Hall;--je veux dire le célèbre docteur, Joseph Hall, -qui étoit évêque d'Exeter, sous le règne de Jacques Ier, nous dit, dans -une de ses décades, à la fin de son Art divin de la méditation, imprimé -à Londres en 1610, par Jean Béal, en Aldersgate Street, (on ne peut trop -bien indiquer les bons livres) que la chose du monde la plus abominable -dans un homme, est de se louer soi-même.--Je suis de l'avis de M. le -docteur. - -Mais pourtant, lorsqu'après bien des soins, des peines, des réflexions, -on est parvenu à faire en maître une chose qui n'avoit point encore été -faite, et dont la découverte étoit difficile, n'est-il pas au moins -aussi abominable que l'homme qui l'a inventée, perde l'honneur qu'il en -peut recueillir, et qu'il sorte de ce monde en ensevelissant sa gloire -avec lui-même?--C'est précisément ma situation.-- - -Je viens de faire une assez longue digression que le hasard a amenée; et -c'est à lui aussi que je dois toutes celles où je suis déjà tombé, à -l'exception d'une seule. Ne seroit-il pas horrible que l'on ne fît pas -attention à ce chef-d'œuvre d'habileté digressive? Le lecteur cependant -ne s'en sera peut-être pas aperçu. J'en serois assurément fâché. Je ne -l'accuserois pourtant point, à cet égard, d'un défaut de -pénétration.--C'est plutôt que cette perfection est si rare dans une -digression, que l'on ne s'y attend pas.--Mais qu'est-ce donc? Le voici. -Mes digressions sont sûrement aussi frappantes qu'elles puissent l'être. -Je m'enfuis de mon sujet aussi souvent et aussi loin que celui de tous -les écrivains qui fait le plus d'écarts.--Mais j'ai soin, en même temps, -que ma principale affaire ne soit pas arrêtée pendant mon absence, et -c'est ce que ces messieurs ne font sans doute pas ordinairement. - -J'allois, par exemple, vous esquisser légèrement les traits extérieurs -du caractère bizarre de mon oncle, M. Tobie Shandy.--J'avois déjà même -commencé, et voilà tout-à-coup que ma tante _Dinach_ et son cocher -viennent faire errer nos fantaisies dans des millions de milles jusqu'au -milieu du système planétaire.--Mais malgré cette escapade, vous avez -cependant dû, monsieur, vous apercevoir que l'ébauche de mon oncle Tobie -avançoit en même temps peu-à-peu.--Ce n'étoit point encore les grands -contours de son portrait; la chose n'étoit pas possible,--mais c'étoit -un simple croquis, un premier crayon, et mon oncle Tobie, par cette -touche, quelque légère qu'elle soit, vous est mieux connu à présent -qu'il ne l'étoit auparavant. - -C'est par cet art que la disposition de mon ouvrage est d'une espèce -particulière.--J'y concilie à-la-fois deux mouvemens contraires, et qui -paroissent inconciliables.--Il est en même temps digressif et -progressif. - -Et ne vous y trompez pas, je vous prie. Cela est bien différent des deux -mouvemens de la terre, dont l'un se fait sur son propre axe dans sa -révolution journalière, et l'autre dans son orbite elliptique, et qui, -par ses progrès, forme l'année, et constitue la variété des saisons dont -nous jouissons.--Ils m'ont seulement suggéré cette idée.--C'est souvent -à des choses qui paroissent fort éloignées de notre sujet, que l'on doit -ses pensées les plus brillantes.--L'ouverture la plus frivole produit -quelquefois les plus grandes découvertes. - -Les digressions sont incontestablement la lumière, la vie, l'ame de la -lecture.--Otez-les par exemple de ce livre, il seroit aussi bon de -mettre le livre tout-à-fait de côté.--Une langueur accablante, une -monotonie insipide régneroient à chaque page; il tomberoit des -mains.--Rendez-les à l'auteur; il brille, il amuse, il se varie, il -chasse l'ennui. - -Le seul point est de savoir les manier adroitement, pour qu'elles soient -utiles au lecteur et à l'auteur. On ne conçoit pas l'embarras qu'elles -causent ordinairement à un écrivain.--Son sort est digne de pitié.--J'en -vois qui commencent une digression, et j'observe que l'ouvrage dès ce -moment est arrêté.--Continuent-ils le sujet principal? il n'y a plus de -digression. - -Voilà donc un ouvrage manqué, et il a fait suer sang et eau à l'insipide -auteur.--Oh! ce n'est point ainsi que j'ai agi. J'ai tellement arrangé -celui-ci dès le commencement, j'ai tellement combiné le sujet principal -et les parties accessoires, j'ai si bien ménagé mes intersections, -compliqué et entrelacé les mouvemens digressifs et progressifs, j'ai -formé du tout un tel engrenage, que la machine en général n'a pas cessé -de mouvoir et d'avancer.--Pas beaucoup, à la vérité: mais qui va -toujours et long-temps, va loin; et s'il plaît à la source de tout bien -de m'accorder de la santé et du courage, je pourrai continuer ces mêmes -mouvemens pendant plus de quarante ans. - - - - -CHAPITRE XXV. - -_Comment peindre mon oncle Tobie?_ - - -En vérité, vous n'y pensez pas; cette idée est folle. Quoi! vous -commenceriez ce chapitre par une absurdité? Eh! pourquoi pas? Tant de -livres ne sont pas autre chose dans tout leur tissu! Oui, monsieur, je -dis que si l'on fixoit le miroir de Momus dans le cœur humain, selon la -direction que pourroit lui donner cet archi-critique, il s'ensuivroit -d'abord que les plus sages, les plus graves, les plus fous et les plus -légers d'entre nous, seroient forcés, chaque jour de leur vie, de payer, -comme en Angleterre, la taxe qu'on a mise sur les fenêtres. - -Ce miroir ainsi placé, il seroit aussi facile de saisir et de peindre le -caractère d'un homme, que de voir dans une ruche, par le moyen d'un -verre dioptrique, les opérations des mouches à miel. Son ame y -paroîtroit à découvert. On observeroit tous ses mouvemens; ses -artifices, ses caprices, ses vertus, ses vices, ses sensations, ses -trémoussemens seroient au grand jour: rien n'échapperoit, et l'on -n'auroit plus qu'à prendre la plume, et à écrire ce que l'on auroit vu. -Mais un biographe sur la planète où nous sommes n'a pas cet avantage. -Que n'est-elle comme Mercure! Nos calculateurs ont trouvé que la chaleur -qui règne dans ce pays-là est égale à celle du fer rougi, et elle doit -avoir, depuis long-temps, vitrifié le corps des habitans. Ce qui -enveloppe leurs ames doit être aussi diaphane, aussi transparent que la -glace du miroir le plus clair et le plus poli. Il n'y a du moins que le -nœud ombilical, plus épais, qui en doive être excepté.--Le nœud -ombilical?--Oui, madame, et cela est physique. Je défie à la philosophie -la plus subtile de me démontrer le contraire. Mais hors ce point, plus -sombre, ces ames doivent être tout-à-fait au bivac.--Je ne parle -cependant que des jeunes ames. Celles dont les corps, parvenus à la -vieillesse, sont plissés par les rides, ne sont pas de même. Les rayons -du soleil, en les traversant, souffrent alors une réfraction -monstrueuse, et ne reviennent à l'œil qu'après avoir parcouru une foule -de lignes obliques et tortueuses qui empêchent qu'un homme ne puisse -être vu. - -Hélas! les hommes de Mercure sont presqu'alors comme les nôtres.--Nos -esprits ne brillent certainement pas à travers le corps.--Il est -enveloppé d'une étoffe épaisse et opaque, qui s'oppose à la perspicacité -de l'œil le plus perçant; et que faire? Il faut absolument chercher -d'autres moyens pour définir le caractère spécifique de chacun. - -Combien n'en a-t-on pas imaginé? Les uns ont décrit leurs caractères -avec des instrumens à vent.--Virgile en parle dans ses aventures de -Didon et d'Enée; mais ce moyen est aussi trompeur que le souffle de la -renommée: il n'annonce qu'un génie resserré.--Je n'ignore pas que les -Italiens, par le _fortè_ et le _piano_ d'un instrument à vent dont ils -se servent, et qu'ils disent infaillible, se vantent d'atteindre à une -exactitude mathématique dans la description d'une espèce particulière de -caractère qui se trouve parmi eux.--Je n'ose dire ici le nom de -l'instrument: nous l'avons parmi nous, et cela suffit; mais ne vous en -servez jamais pour dessiner. - -Ceci est énigmatique. - -Et je lui ai donné cette tournure à dessein pour le peuple. - -C'est la raison, madame, qui m'engage à vous prier de lire cet endroit -avec rapidité. Je ne voudrois pas que vous vous arrêtassiez à faire des -recherches dans votre imagination. - -Les médecins?... Mais à quoi leur sert la curieuse avidité qu'il -montrent à considérer certaines choses? il faudroit au moins qu'ils -prissent aussi une esquisse des replétions des hommes qui passent par -leurs mains... Ce n'est pas assez d'examiner ce qui s'échappe: avis à la -faculté. Ses doctes soutiens pourroient peut-être parvenir, avec ces -précautions, à tracer des caractères passables. - -Mais je trouve un inconvénient à cette méthode.--Les exhalaisons qui, -dans un des procédés, s'éleveroient de la palette, pourroient bien -rendre la tâche plus pénible, et forcer le savant artiste à détourner -ses yeux. - -Voilà bien des expédiens: mais il y a beaucoup de personnes qui n'en -veulent pas. Ce n'est point parce qu'elles trouvent, pour réussir, des -ressources dans la fécondité de leur génie. Leurs maîtres dans l'art de -la pentagraphie, leur ont découvert des _manières de faire_ -particulières, et il leur est bien plus commode de les suivre, que de se -donner la peine d'en chercher d'autres.--Observez cependant que ces -copistes serviles sont vos plus grands historiens. - -Voyez d'abord celui-ci. Il est occupé à tirer un caractère dans toute -son étendue naturelle, mais dans une attitude opposée à la lumière.--Il -gêne, il défigure la personne qu'il veut peindre. - -Cet autre vous tient dans la chambre obscure, et vous êtes sûr qu'il ne -vous représente qu'avec quelques-unes de vos attitudes les plus -ridicules.--Il vous contrefait, vous mutile... - -Oh! que ce n'est point ainsi que j'agirai pour vous décrire le caractère -de mon oncle M. Tobie Shandy! Je donnerois, moi, dans ces erreurs? Non, -non. Aussi suis-je bien résolu de n'emprunter le secours d'aucune -machine pour le peindre.--Je ne souffrirai point que mon pinceau se -laisse diriger par aucun des instrumens à vent qui aient jamais soufflé -en deçà ou au-delà des Alpes.--Je ne déroberai rien à son médecin. Mais -son cheval de course, son _dada_, son cher _califourchon_, ou, pour -parler sans figure, ses caprices, c'est là ce qui me servira à le -caractériser. - - - - -CHAPITRE XXVI. - -_Nous y viendrons._ - - -Que ne suis-je moins sûr que le lecteur s'impatiente de connoître le -caractère de mon oncle Tobie?--Je commencerois par le convaincre qu'il -n'y a point de meilleur moyen, pour réussir à le faire connoître, que -celui que j'ai choisi. - -Je ne peux pas dire que les actions réciproques d'un homme et de son -califourchon se fassent de la même manière que l'ame et le corps -agissent l'un sur l'autre. Cependant il y a entre eux une espèce de -communication qui y ressemble beaucoup, et cela s'opère peut-être à la -manière de l'électricité des corps.--Les parties les plus subtiles et -les plus déliées du cavalier s'échauffent, s'exaltent et touchent -immédiatement au bâton, et le cavalier, dans un long voyage, et par une -longue friction, est lui-même pénétré à son tour de ce qui s'exhale de -son _dada_ chéri: vous voyez, mon ami, ce qui en résulte.--Si l'on peut -faire une description exacte de la nature de l'un, les notions que l'on -peut prendre sur l'autre, sont sûres. - -_Or, est-il_, que le califourchon que montoit mon oncle, étoit, selon -moi, plus qu'un autre, digne d'être décrit à cause de sa -singularité.--On auroit effectivement pu aller d'Yorck à Douvres, de -Douvres à Penzance, et de Penzance encore une fois à Yorck, sans -rencontrer son pareil sur la route; et si par hasard on en eût aperçu -quelqu'un qui eût seulement de son air, il auroit fallu s'arrêter pour -le contempler, quelque pressé qu'on eût été.--Sa démarche, sa figure -étoient si singulières, si extraordinaires, il ressembloit si peu dans -son espèce à quelqu'autre espèce que ce soit, qu'on auroit aisément -douté de ce que c'étoit. Mais, à la mode de ce philosophe qui, pour -renverser le système de ce fou de Zénon d'Elée, qui nioit qu'il y eût du -mouvement, ne fit que marcher devant lui, mon oncle Tobie, pour prouver -que son califourchon étoit réellement un califourchon, ne se servoit -d'autre argument que de monter dessus et de le faire courir.--Il -laissoit aux passans à décider le point en question. - -Mon oncle Tobie le montoit avec tant de plaisir... Il portoit si bien -mon oncle Tobie, qu'il s'inquiétoit fort peu de ce que le monde disoit -et pensoit de lui à ce sujet. - -Mais il est temps cependant, ou jamais, que je vous en fasse la -description.--Une chose encore pourtant avant tout!--Souffrez que je -vous apprenne comment mon oncle Tobie en fit l'acquisition. J'aime à -procéder régulièrement dans ce que je fais. - - - - -CHAPITRE XXVII. - -_Un peu de patience._ - - -La blessure que mon oncle Tobie reçut dans l'aine, au siége de Namur, le -rendit absolument incapable de servir; on le renvoya en Angleterre pour -se faire guérir.-- - -Il se trouva réduit à passer quatre années entières, tantôt dans son -lit, tantôt dans sa chambre.--Il souffroit horriblement.--Les -exfoliations successives de l'os pubis, et du bord extérieur du -coxendis, étoient la cause, madame, des douleurs aiguës qu'il -ressentoit.--Ces deux os avoient été terriblement brisés, et -l'irrégularité de la pierre détachée du parapet, y avoit autant -contribué que sa grosseur, quoiqu'elle fût très-grosse;--ce qui faisoit -dire au chirurgien que la pesanteur de la pierre avoit fait plus de tort -à l'aine de mon oncle Tobie, que la force avec laquelle elle l'avoit -frappé.--Et c'est un grand bonheur, ajoutoit-il. - -C'est dans ce temps-là que mon père commençoit à monter sa maison de -commerce à Londres.--Les deux frères étoient unis par l'amitié la plus -cordiale.--Mon père craignit que mon oncle Tobie ne fût pas si bien -soigné ailleurs que chez lui, et il lui céda le plus beau et le plus -commode de ses appartemens... Mais ce qui marquoit encore son affection, -c'est qu'il ne venoit pas un ami, pas une connoissance à la maison, -qu'il ne les menât voir son frère Tobie, pour le dissiper et l'amuser -par leurs propos. - -L'histoire de la blessure d'un militaire en soulage la douleur.--C'étoit -du moins l'idée de tous ceux qui venoient voir mon oncle, et la -conversation se tournoit presque toujours sur ce sujet;--ensuite sur le -siége.-- - -On s'imagine bien que ces discours plaisoient beaucoup à mon oncle. Il -est même sûr que sans quelques embarras imprévus qu'ils lui causèrent, -il en auroit reçu beaucoup de soulagement; mais ces contre-temps furent -terribles.--Ils augmentèrent sa douleur; sa guérison fut prolongée de -plus de trois ans, et s'il n'avoit heureusement trouvé lui-même un -expédient pour se tirer d'affaire, ils l'auroient fait descendre dans le -tombeau.-- - -Il vous est sûrement impossible de deviner de quelle nature étoient ces -embarras cruels de mon oncle Tobie.--Si vous le pouviez, j'en rougirois, -et ce n'est ni en parent, ni en homme, ni en femme.--J'en rougirois -comme auteur.--Je suis si flatté de ce que le lecteur, jusqu'à présent, -n'a pu prévoir la moindre chose de ce que j'allois dire!--Et quelle -honte ne seroit-ce pas pour moi si je lui préparois le moyen d'être plus -pénétrant. Je suis, sur ce point, d'une humeur si singulière, si -délicate, si susceptible, que je déchirerois la page que je vais écrire, -si vous pouviez seulement, monsieur, faire une conjecture probable sur -ce que j'y dirai. Mais qu'ai-je à craindre? Sais-je moi-même ce qui -sortira de ma plume?-- - - - - -CHAPITRE XXVIII. - -_Enfin nous y voilà._ - - -Oui et non; c'est selon ce que vous lui voulez, disoit Sganarelle.--La -réponse étoit équivoque, et le drôle avoit apparemment voyagé en -Gascogne ou en Irlande. Pour moi, monsieur, je vous demande, dans les -mêmes termes, une réponse qui ait un peu plus de franchise. Avez-vous lu -l'histoire des guerres du roi Guillaume, ou ne l'avez-vous pas lue? Mais -si je vous disois oui? En ce cas, je... Mais si c'étoit non? Point de -biais, je vous prie.--Au reste, si vous l'avez lue, je ne fais -simplement que vous rappeler, et si vous ne l'avez pas lue, je vous -apprends qu'une des plus mémorables attaques du siége de Namur se fit -par les Anglois et les Hollandois, sur la pointe de la contr'escarpe -avancée au-devant de la porte Saint Nicolas.--Rien n'est peut-être plus -intéressant. La pointe de la contr'escarpe couvroit la grande écluse, et -les Anglois se trouvèrent exposés à tous les dangers du feu qui partoit -de la contre-garde et du demi-bastion de Saint-Roch.--Je vous assure -qu'il n'y faisoit pas bon. Le succès de cette chaude dispute fut que les -Hollandois se logèrent dans la contre-garde;--les Anglois de leur côté -s'emparèrent du chemin couvert de la porte Saint-Nicolas. Les officiers -françois, l'épée à la main, sur le glacis, et avec toute la bravoure -qu'ont des officiers françois, s'opposèrent inutilement à cette -impétuosité de courage.--La contre-garde et le chemin couvert furent -emportés; les gazettes en parlèrent dans le temps. - -Mais des gazettes ne sont que des gazettes. Mon oncle Tobie avoit été -témoin oculaire de cette action, et cela valoit bien mieux.--Il n'étoit -jamais plus éloquent, plus exact, plus minutieux dans ses détails, que -quand il en faisoit la relation. On dit que l'on exprime bien ce que -l'on conçoit bien. C'étoit cependant là l'embarras de mon oncle Tobie. -Un autre n'en eût peut être pas eu; mais lui vouloit faire suivre à ses -auditeurs les progrès de l'attaque, depuis le commencement jusqu'à la -fin. Il étoit par conséquent obligé de leur parler de scarpe, de -contr'escarpe, de glacis, de chemin couvert, de demi-lune, de ravelin, -et c'étoit-là où il s'embrouilloit. Comment leur faire saisir la -différence qu'il y avoit entre tous ces ouvrages? La difficulté d'être -intelligible et de leur donner des idées claires, lui causoit des peines -inexprimables; et si mon cher oncle Tobie ne murmuroit pas contre la -pauvreté de la langue, il se faisoit au moins des reproches de ne pas la -savoir assez bien. - -Les amateurs qui en parlent, confondent souvent les termes eux-mêmes, et -mon oncle Tobie ne devoit pas se fâcher si fort; mais il auroit voulu ne -point ennuyer ceux qui l'écoutoient. - -Il est sûr qu'à moins qu'ils n'eussent beaucoup de pénétration, ou qu'il -ne fût lui-même dans une heureuse veine, il lui étoit presque impossible -de n'être pas obscur. - -L'endroit surtout qui le désoloit le plus, étoit l'attaque de la -contr'escarpe de la porte Saint-Nicolas. Cet ouvrage s'étendoit depuis -le bord de la Meuse jusqu'à la grande écluse, et le terrain, dans cet -espace, étoit de tous côtés si entre-coupé de digues, de tranchées, de -fossés, d'éclusettes... Oh! c'est-là qu'il se trouvoit perdu, arrêté, -sans savoir de quel côté il pourroit aller et venir, s'il avanceroit, -s'il reculeroit... Dans cette situation critique, il étoit souvent forcé -d'abandonner son récit. - -Le chagrin que ces contre-temps lui causoient ne peut se concevoir. Mon -père, par amitié pour lui, faisoit circuler sans cesse de nouvelles -connoissances et de nouveaux curieux dans son appartement. On lui -parloit de sa blessure. De sa blessure, on passoit au siége, et du siége -à ses particularités; et si tout cela amusoit mon oncle Tobie, mon oncle -Tobie ne s'en trouvoit pas moins désespéré de ne pouvoir faire -comprendre ce qu'il vouloit dire. - -Ce n'est pas cependant qu'il manquât de présence d'esprit. Il savoit -tout aussi bien qu'un autre conserver toutes les apparences: mais quand -il ne pouvoit sortir du ravelin sans entrer dans la demi-lune, ni -quitter le chemin couvert sans passer dans la contr'escarpe, ni franchir -la digue sans courir le risque de tomber dans le fossé, on conçoit qu'il -avoit bien des raisons de se chagriner, et de murmurer intérieurement. -Ces petits accidens, par malheur, lui arrivoient fort souvent. - -Si vous n'avez pas lu Hippocrate, ô mon cher lecteur! je ne doute point -que des déplaisirs aussi minces ne vous paroissent des bagatelles; mais -ne prononcez point, s'il vous plaît, sans connoissance de cause. On juge -presque toujours mal quand on n'est pas instruit.--Lorsqu'on sait un peu -son Hippocrate, ou que l'on connoît seulement le docteur T... on sait de -reste que les passions et les affections de l'esprit ont les plus -grandes influences sur la digestion. Pourquoi, je vous prie, n'en -auraient-elles pas aussi-bien sur une blessure, que sur un dîner?... -C'étoit ce qu'éprouvoit mon oncle Tobie. Les paroxismes, les -redoublemens aigus de la douleur augmentoient à toutes les heures du -jour, par le désagrément de ne pouvoir s'expliquer aussi bien qu'il -l'auroit désiré. - -Il avoit beau faire, sa philosophie lui refusoit sur ce point ses -secours; peut-être même ne les souhaitoit-il pas. - -Enfin, après trois mois de peines, il résolut de s'en débarrasser d'une -manière ou d'autre. - -Un matin, qu'il étoit couché sur le dos, seule attitude que sa blessure -dans l'aine lui permettoit de prendre, il lui vint tout-à-coup une idée. -C'est que, s'il pouvoit trouver une exacte et ample description des -fortifications de la ville et de la citadelle de Namur et des environs, -cette découverte le soulageroit infiniment. Les environs surtout étoient -de conséquence. C'est à trente toises de l'angle tournant de la -tranchée, vis-à-vis de l'angle saillant du demi-bastion de Saint-Roch, -qu'il avoit reçu sa blessure. Quel plaisir pour lui, quand il en -seroit-là, de pouvoir ficher une épingle dans l'endroit même où la -pierre l'avoit frappé! - -Ce qu'il désiroit lui réussit. Il eut une belle carte; et délivré dès ce -moment d'une multitude d'explications aussi pénibles que difficiles, il -n'eut presque autre chose à faire que des démonstrations.--Mais le gain -le plus agréable, le plus précieux qu'il y fit, fut un goût décidé pour -l'architecture militaire... Il ne pensoit, ne lisoit, ne parloit que de -fortifications.--Les fortifications devinrent sa marotte -chérie.--C'étoit son ame, sa vie. - - - - -CHAPITRE XXIX. - -_Ce qu'on a déjà vu._ - - -J'aime assez le dieu Comus; je loue les bienfaisantes ames qui lui font -des sacrifices, et qui invitent leurs amis à y participer.--Vive la -bonne chère! vive le bon vin! et vive le bon feu, quand il fait -froid!--Avec tout cela, cependant, il faut de la précaution. Je connois -des gens, qui, faute de savoir arranger les choses, ne font la dépense -d'un repas, que pour se faire moquer d'eux, et donner prise aux -sarcasmes. C'est ordinairement de ceux qui n'y sont pas invités que -viennent les épigrammes: ils cherchent à se venger par le ridicule, du -petit chagrin d'avoir été oubliés. Mais bien souvent aussi elles partent -d'un convive. Ayez plus d'attention pour les autres que pour lui; s'il -est enclin à la critique, soyez sûr qu'il se dédommage de cette -préférence pendant le temps même qu'il dîne à vos dépens.--Rien n'est si -sot que de s'exposer à ces disgrâces. - -Il est si facile de les éviter!... Faites comme moi, mes amis. On n'a -pas toujours des cartes toutes prêtes, pour inviter M. un tel, et M. un -tel et M. un tel... Mais en revanche, j'ai toujours eu une demi-douzaine -de couverts de plus pour les survenans; et vienne qui pourra, il est -bien reçu. Je fais ma cour ensuite à tous... Soyez les bien arrivés, -messieurs. Je vous baise les mains; je suis enchanté de vous voir; il -n'y a point de compagnie qui me fasse plus de plaisir.--Agissez, je vous -prie, sans façon; vous êtes ici chez vous: point de gêne. Allons, -mettons-nous à table, buvons frais, et vive la joie! - -Six couverts surnuméraires! Un de plus, me disois-je, ne seroit pas -inutile, et j'étois tenté de pousser ma complaisance jusques-là. Mais un -jour que la demi-douzaine étoit remplie, un de mes amis me dit que la -chose étoit assez bien... Ce n'étoit point un de ces railleurs de -profession; mais il l'étoit par caractère... Eh bien! eh bien! dis-je, -votre éloge ne m'excite que davantage. J'aurai le couvert de plus à la -première occasion, et l'année prochaine, Dieu aidant, j'en aurai un plus -grand nombre... - -Mais, monsieur, comment se peut-il que M. Tobie Shandy, votre oncle, un -vieux militaire, et qui, selon vous-même, n'étoit pas un idiot, eût la -tête si lourde, si embarrassée, si...?... Que vous importe?... Ma foi! -allez-y voir. - -C'est ainsi, monsieur le critique, que je pourrois vous répondre; mais -je sens que cette réponse ne seroit pas honnête. Elle ne peut d'ailleurs -convenir qu'à un homme qui n'a pas la force de donner une raison claire -et satisfaisante des choses, ou qui ne peut pas approfondir les causes -premières de l'ignorance et de la confusion qui règnent dans l'esprit -humain.--Que mon oncle Tobie l'eût faite, à la bonne heure. Elle pouvoit -lui convenir. Il étoit militaire; il avoit du courage, de la bravoure; -et telle qu'elle fût, il pouvoit la faire trouver bonne.--Mais mon oncle -Tobie, dans ces sortes d'occasions, ne répondoit ordinairement qu'en -sifflant son air favori, son cher _Lila-Burello_, et je gage que c'eût -été là sa réponse... Mais je l'avoue, j'en conviens, je le répète, cette -réponse ne me convenoit pas.--Il est bien clair effectivement que -j'écris en homme qui a de l'érudition. Mes comparaisons, mes allusions, -mes commentaires, mes métaphores... tout cela sent l'érudition. Ne -faut-il pas que je soutienne mon caractère, et que je le contraste d'une -manière convenable? Que deviendrois-je, mon Dieu? Je serois, monsieur, -un homme perdu, si je me démentois. Au moment où je tâcherois de -prévenir le babil indiscret d'un critique, deux autres se prépareroient -à me tomber sur le dos.--Et voilà pourquoi je réponds ainsi.-- - ---Dites-moi, je vous prie, monsieur, si dans le nombre des livres, dont -la lecture vous a occupé, vous avez lu l'essai de Lock sur l'entendement -de l'esprit humain?--Ne me répondez pas, de grâce, avec trop de -précipitation.--Je connois une foule de gens qui citent ce livre, sans -l'avoir jamais lu.--J'en connois une foule d'autres qui l'ont lu sans -l'entendre.--Il se pourroit, sans miracle, que vous fussiez même dans le -dernier cas... Je n'écris, comme vous savez, que pour instruire. Eh -bien! je vous dirai, en trois mots, ce que c'est que ce livre... C'est -une histoire... Une histoire? Oui, monsieur. Mais de qui? de quoi? de -quand?... Doucement! quelle pétulance! C'est l'histoire de ce qui se -passe dans l'esprit humain.--Ecoutez à présent un avis. Si vous avez -vous-même l'esprit, lorsque vous parlerez de ce livre, d'en dire autant -que je viens de vous en dire... Autant?... Vous entendez?... Je ne dis -pas plus; cela vous suffira, croyez-moi, pour figurer passablement dans -une assemblée de métaphysiciens. - ---Que ceci, pourtant, ne soit dit qu'en passant!-- - -Mais si vous voulez vous hasarder à me tenir compagnie, si vous voulez -vous enfoncer dans les profondeurs de cette matière, je vous y ferai -faire de grandes découvertes. Vous apprendrez d'abord que l'obscurité et -la confusion qui règnent dans l'esprit de l'homme, ont trois causes. - -C'est d'abord, mon cher monsieur, d'avoir les organes durs; rien n'y -pénètre. S'ils sont au contraire trop flexibles, trop souples, les -objets ne font sur l'esprit que des impressions légères qui ne s'y -gravent point; c'est la seconde cause: et la troisième vient quelquefois -de ce que la mémoire est comme un crible qui ne peut rien retenir. -J'aurois bien pu trouver une autre comparaison; mais il faut que -celle-ci passe.--Suivez-moi maintenant, ou plutôt appelons -Finette.--Mais que voulez-vous faire de la fille de chambre de ma -femme?... Eh bien! ne l'appelons pas. Figurez-vous pourtant qu'elle est -ici. Je gage que je vais jeter tant de clarté sur cette matière, que -Finette la comprendra tout aussi-bien que Mallebranche.--Finette vient -d'achever la lettre qu'elle écrivoit à Lafleur, et vous la voyez -fouiller dans sa poche droite. Prenez, je vous prie, cette occasion de -réfléchir que les facultés des organes de la perception ne peuvent être -ni mieux figurées, ni mieux expliquées, que par cette seule chose que -cherche Finette.--Vous voyez ce que c'est; vos organes ne sont sans -doute pas assez épais, pour que je sois obligé de vous dire qu'elle -cherche, monsieur, un petit morceau de cire d'Espagne... La cire fond; -elle tombe sur la lettre.--Mais voyez ce qui doit arriver, si Finette -tâtonne trop long-temps pour avoir son dé, et que la cire se durcisse -pendant ce temps.--Il est clair que la cire ne recevra qu'imparfaitement -l'empreinte de son dé, si elle n'y emploie que la même force.--Finette, -au lieu de cire qui se sèche, n'en a-t-elle que de molle, de flexible? -Autre inconvénient. La cire recevra l'empreinte; mais pour combien de -temps? Le plus léger frottement l'effacera. - -Supposons que la cire soit bonne, que le dé soit bien piqué; mais que -Finette l'applique sur la cire avec trop de précipitation, parce que sa -maîtresse la sonne... Avouez, monsieur, que le cachet de Finette ne -ressemblera, dans aucun de ces cas, à son prototype? - -Eh bien! il faut savoir maintenant qu'il n'y avoit pas un de ces cas qui -fût la vraie cause de la confusion que l'on remarquoit dans les discours -de mon oncle Tobie. C'est pour cela que j'en ai parlé si -long-temps.--J'ai voulu imiter les plus grands physiologistes, pour -faire voir d'où elle ne provenoit pas. - -Mais n'a-t-on pas vu que j'ai indiqué d'où elle provenoit? Quelle source -intarissable d'obscurités pour le passé, le présent et le futur! -l'inconstance et la mobilité des mots ont toujours jeté dans l'embarras -l'entendement le plus subtil, le plus pénétrant, le plus élevé.--On -croit concevoir une chose... Un mot survient, et vous voilà arrêté tout -court. - -L'histoire des siècles passés en fournit mille exemples. Quelles -terribles disputes les mots n'ont-ils pas occasionnées et perpétuées! -Quels torrens d'encre et de fiel n'ont-ils pas fait couler!--Pour moi, -qui suis de bon naturel, je n'en puis pas lire les terribles relations -sans répandre des larmes. - -Critique modéré, pesez tout ceci! Considérez par vous-même combien de -fois vos discours, vos écrits, vos connoissances ont souffert par cette -seule cause!--Rappelez-vous de quels débats, de quel bruit les écoles -ont retenti au sujet du pouvoir et de l'esprit, des essences et des -quintessences, des substances et de l'espace! Ne voulez-vous point vous -ressouvenir de ces misères humaines? Hélas! on vous a peut-être -quelquefois traîné au barreau. Quelle abondance de paroles sur des mots -qui n'ont point de signification déterminée, et que personne n'entend! -Vous en avez frémi! Ne soyez donc point surpris des embarras de mon -oncle Tobie, et laissez couler une larme de compassion sur son escarpe -et sur sa contr'escarpe, sur son glacis et sur son chemin couvert, sur -son ravelin et sur sa demi-lune. Ce ne fut point par idée qu'il courut -risque de la vie en envenimant sa blessure; ce fut par des mots. - - - - -CHAPITRE XXX. - -_Trop est trop._ - - -Mon oncle Tobie n'eut pas si-tôt son plan des fortifications de Namur, -qu'il se mit à l'étudier avec le plus grand empressement. Il n'y avoit -rien de plus intéressant pour lui que sa guérison; elle dépendoit du -calme des passions de son esprit, et il étoit absolument nécessaire -qu'il se rendît tellement maître de son sujet, que lorsque l'occasion -s'en présenteroit, il en pût parler sans émotion. - -Il y donna quinze jours dans l'application la plus constante. Au bout de -ce temps, à l'aide de quelques explications qui étoient sur la marge, et -de l'architecture militaire de Gobésius, traduite du flamand, il parvint -à donner à ses discours une clarté dont on pouvoit être satisfait; ce -n'étoit cependant là que le premier degré. Deux mois de plus n'étoient -pas écoulés, que mon oncle Tobie planoit, pour ainsi dire, sur son -sujet. Il auroit pu faire, au besoin, et dans le plus grand ordre, -l'attaque de la contr'escarpe avancée. Plus initié dans l'art que le -premier motif qu'il avoit eu ne l'exigeoit, il pouvoit à son gré passer -la Meuse et la Sambre, insulter les lignes de Vauban, se porter sur -l'abbaye de Salsines, revenir sur ses pas, et donner aux curieux qui -l'écoutoient, une relation aussi distincte de chaque opération du siége, -que de l'action où il eut l'honneur de recevoir sa blessure à la porte -Saint-Nicolas. - -Mais le désir d'apprendre est comme la soif des richesses, qui devient -plus âpre à mesure qu'elle se satisfait.--C'est ce qu'éprouvoit mon -oncle Tobie. Plus il étudioit sa carte, et plus il prenoit de goût à -l'étude de l'art. C'étoit une source délicieuse où il buvoit à longs -traits, sans cependant pouvoir étancher l'ardeur qui le dévoroit. Les -fortifications de Namur ne furent bientôt plus suffisantes. La première -année qu'il fut obligé de passer dans sa chambre, n'étoit pas encore -entièrement révolue, qu'il n'y avoit peut-être pas une seule ville -fortifiée en Flandre et en Italie dont il ne se fût procuré le plan. Il -en lisoit les descriptions; il les comparoit et les combinoit avec -l'histoire des siéges qu'elles avoient soutenus, avec les ouvrages -anciens et modernes qui en faisoient la force. Il y avoit tant -d'aptitude, il s'y portoit avec tant de plaisir, qu'il oublioit sa -blessure, son dîner, et jusqu'à lui-même. - -Mon oncle Tobie, la seconde année, se procura les ouvrages de Ramilli et -de Canateo, traduits de l'italien. Il se donna Stévinus, Marolis, le -chevalier de Ville, Lorini, Cohorn, Shecter, le comte de Pagan; il -acheta le maréchal de Vauban, Blondel: il fit enfin une collection si -ample d'ouvrages sur l'architecture militaire, que Don-Quichotte n'avoit -peut-être pas une suite plus nombreuse de livres de chevalerie, lorsque -le curé et le barbier firent l'invasion de sa bibliothèque. - -Mais tout cela ne suffisoit pas. Mon oncle Tobie, dans la troisième -année, vers le mois d'août 1699, jugea qu'il ne pouvoit se dispenser de -prendre quelque teinture de l'artillerie.--Il voulut, comme de raison, -puiser ses connoissances dans la source primitive.--Il lut pour cela les -œuvres de Tartaglia. Il passe pour être le premier qui ait découvert -qu'un boulet de canon, dans sa course progressive, ne décrit pas une -ligne droite. Mon oncle Tobie voulut donc le lire, et il prouva à mon -oncle Tobie qu'il étoit absolument impossible que le boulet conservât -cette direction dans toute sa route. - ---La recherche de la vérité est sans fin.-- - -Mon oncle Tobie ne fut pas si-tôt convaincu de la route que le boulet ne -tenoit pas, qu'il se mit dans l'esprit de savoir la route qu'il tenoit. -Alors, nouveaux auteurs, nouvelle lecture, nouvelle application. -L'ancien Maltus tomba d'abord dans les mains de mon oncle Tobie; vint -ensuite Galilée, puis Toricelli. Là, par certaines règles géométriques -et démonstratives, mon oncle Tobie trouva que le boulet décrivoit une -ligne parabolique. Il trouva que le paramètre, ou le côté droit de la -section conique de cette ligne étoit à la quantité, en raison directe, -comme toute la ligne au double de l'angle d'incidence, formé par la -culasse sur un plan horizontal, et que le semi-paramètre... Arrêtez! mon -cher oncle Tobie, arrêtez! n'avancez pas un pas de plus dans ce sentier -épineux! il est hérissé de difficultés; c'est un labyrinthe d'où l'on ne -peut sortir qu'avec mille peines. Dans quels embarras inextricables ne -vous jeteroit pas la vaine poursuite de ce fantôme qui vous paroît si -charmant, et que vous appelez la science? O mon oncle! fuyez, fuyez-le -comme un serpent dangereux. Est-il donc si nécessaire qu'avec votre -blessure dans l'aine, vous passiez des nuits entières? que vous vous -échauffiez le sang? que vous vous rendiez étique? Hélas! vous ne ferez -qu'empirer; vos symptômes deviendront plus effrayans pour ceux qui vous -aiment... Vous verrez cesser la transpiration insensible qui vous seroit -si salutaire; vos esprits s'évaporeront, votre force virile s'épuisera, -l'humide radical qui donne de la souplesse à vos muscles se desséchera; -vous altérerez votre santé, et vous attirerez vingt ans plutôt sur vous -toutes les infirmités de la vieillesse. O mon oncle! mon cher oncle... -mon cher oncle Tobie!... - - - - -CHAPITRE XXXI. - -_Le feu prend._ - - -Un homme qui entend seulement un peu l'art d'écrire, doit voir qu'après -l'apostrophe animée que je viens de faire à mon oncle Tobie, il ne -m'étoit plus possible de continuer ma narration. Ce que j'aurois dit eût -paru froid, insipide.--Aussi ai-je mis fin, sur-le-champ, à mon -chapitre. Je n'étois pourtant qu'au milieu de mon histoire! Mais on n'y -perdra rien. - -Les écrivains de ma trempe ont un privilége qui leur est commun avec les -peintres. Lorsqu'une copie trop exacte d'un portrait pourroit rendre le -tableau moins frappant, ils choisissent le moindre mal; ils trouvent -qu'ils sont plus excusables de manquer à la vérité qu'à sa beauté.--Cela -souffre peut-être quelque restriction; mais qu'importe? Je n'ai fait -cette comparaison que pour laisser un peu réfroidir mon apostrophe, et -je m'embarrasse fort peu du jugement que le public portera de la -comparaison. - -Mon oncle Tobie, à la fin de la troisième année, voyant que le paramètre -et le semi-paramètre de la section conique irritoient trop sa blessure, -quitta, avec un peu d'humeur, l'étude de l'artillerie.--Mais ne croyez -pas que ce fût pour s'abandonner au repos et à l'oisiveté. Il se livra -tout entier à la partie pratique des fortifications, dont l'agrément le -captiva avec une force redoublée, comme celle d'un ressort long-temps -comprimé.-- - -Mon oncle Tobie, qui, jusqu'alors avoit eu pour habitude de changer de -chemise tous les jours, commença dans ce temps à en changer moins -régulièrement. Son barbier venoit très-souvent en vain. A peine -donnoit-il le temps à son chirurgien de panser sa blessure. Son esprit -étoit si occupé ailleurs, il étoit si étendu sur d'autres objets, qu'il -lui demandoit très-rarement comment elle alloit; mais l'éclair n'est pas -plus prompt. Une étincelle qui tombe sur un baril de poudre ne fait pas -une plus subite explosion. Tout-à-coup voilà mon oncle Tobie qui -commence à soupirer après sa guérison, qui se plaint à mon père, qui -querelle le chirurgien.--Il l'entend monter un matin;... aussitôt il -ferme ses livres, cache ses instrumens, et lui reproche avec aigreur la -lenteur de son rétablissement. Combien y a-t-il que j'en devrois être -quitte! combien de douleurs! quelle contrainte d'être obligé de garder -ma chambre pendant quatre années entières! Ah! sans l'amitié du meilleur -des frères, ajouta-t-il, sans le courage qu'il m'inspire, il y a -long-temps que j'aurois succombé à mes malheurs. - -Mon père étoit présent, et mon oncle mettoit tant d'énergie à ses -plaintes, que mon père en versa des larmes.--C'est ce qu'on n'attendoit -pas. Mon oncle Tobie n'étoit pas naturellement éloquent: cela n'en fit -que plus d'effet. Le chirurgien en demeura confus.--Ce n'est pas que le -malade n'eût bien raison de s'impatienter; mais cette impatience étoit -également inattendue. Il y avoit quatre ans que le chirurgien le -soignoit, et jamais il ne lui étoit échappé, pendant ce temps, le -moindre mécontentement:--il avoit toujours été la soumission et la -patience même. - -Nous perdons quelquefois le droit de nous plaindre, en différant de le -faire.--Mais alors nous triplons de force... Le chirurgien en fut -étourdi, et son étonnement augmenta, lorsqu'il vit que mon oncle ne -finissoit pas ses reproches et ses lamentations; qu'il vouloit être -guéri sur-le-champ, et que, s'il ne l'étoit pas, il enverroit chercher -le chirurgien du roi pour achever sa besogne. - -Le désir de la vie et de la santé est si naturel à l'homme! l'envie de -respirer librement le grand air est une passion qui le quitte si peu! -Mon oncle Tobie en étoit aussi dominé que tous ceux de son espèce. Il -n'étoit donc pas surprenant qu'il désirât sa guérison, ni qu'il -souhaitât prendre l'air après une si longue captivité.--Mais, je vous -l'ai déjà dit, rien ne se faisoit, rien ne s'opéroit dans ma famille -comme dans les autres. Le temps où les désirs de mon oncle se -manifestèrent, la manière dont il les fit éclater, avoit sûrement -quelque raison particulière. Eh! oui, sans doute; mais cela se -développera dans le chapitre suivant. J'avoue qu'il sera temps alors de -revenir écouter, au coin du feu, la fin de la phrase de mon oncle -Tobie.-- - - - - -CHAPITRE XXXII. - -_Trim._ - - -Lorsqu'une passion tyrannise un homme, ou, ce qui est la même chose, -lorsqu'il se laisse emporter par son _dada_ chéri, la raison, la -prudence n'ont plus d'empire sur lui; elles l'abandonnent. - -La blessure de mon oncle Tobie se guérissoit. Dès que le chirurgien fut -revenu de sa surprise, et qu'il lui eut laissé la liberté de parler, il -lui dit qu'elle commençoit à prendre du vif, et que si par hasard il ne -survenoit point d'autres exfoliations, il espéroit qu'elle seroit -cicatrisée dans cinq ou six semaines... Le son d'autant d'olympiades, -six heures auparavant, eût porté dans l'esprit de mon oncle Tobie l'idée -d'un temps plus court. Mais la succession de ses pensées étoit devenue -si rapide, il étoit si impatient d'exécuter le dessein qu'il avoit -formé... Ma foi! il n'y eut plus moyen; et sans consulter davantage qui -que ce fût au monde, ce qui, par parenthèse, est fort bien fait, quand -on est déterminé à ne prendre l'avis de personne; mon oncle Tobie, sans -hésiter, ordonna à son domestique Trim de faire des paquets de linge et -de charpie, de louer un carrosse à quatre chevaux, et de le faire -trouver à la porte à midi précis. C'étoit l'heure où il savoit que mon -père seroit à la bourse. Ainsi, point d'obstacles à essuyer. Trim ne se -fit pas répéter l'ordre. De son côté, mon oncle Tobie laissa un billet -de banque sur la table pour payer le chirurgien. Il écrivit à mon père -une lettre de tendres remercîmens; et cela fait, mon oncle Tobie, -soutenu, d'un côté, par sa béquille, et soulevé de l'autre par Trim, -monta en carrosse avec ses cartes, ses livres de fortifications, ses -règles, ses compas, et partit pour son domaine de Shandy. - -Un départ aussi précipité avoit une raison: la voici. - -La table qui étoit dans la chambre de mon oncle Tobie, étoit un peu -petite pour le grand nombre de cartes, de livres et d'instrumens dont -elle étoit chargée. En étendant la main pour prendre sa tabatière, il -fait glisser son grand compas. Il veut se baisser pour ramasser le -compas, et son étui de mathématique tombe avec les mouchettes. Autre -malheur! Il veut attraper les mouchettes pendant qu'elles tombent, et il -ne réussit qu'à pousser par terre Blondel, et le comte de Pagan sur -Blondel. - -Un homme impotent, tel qu'étoit mon oncle, ne pouvoit pas remédier à -tant d'accidens de lui-même. Il sonna son domestique Trim.--Vois ce -désordre, Trim, lui dit mon oncle.--Il faut nécessairement, Trim, que -j'aie une table plus grande. Ne pourrois-tu pas prendre ma règle, et -mesurer la longueur et la largeur de celle-ci, et m'en faire faire une -autre deux fois plus longue et deux fois plus large? Oui, monsieur, -répliqua Trim, et cela sera même bientôt fait. Mais j'espère, -ajouta-t-il, que monsieur se portera bientôt assez bien pour aller à sa -maison de campagne... Monsieur se plaît tant aux fortifications, qu'il -pourroit s'y amuser à merveille! Trim avoit été caporal dans la -compagnie de mon oncle. Ce n'étoit pas son vrai nom; il s'appeloit James -Buttler; mais on lui avoit donné ce sobriquet au régiment, et mon oncle -Tobie ne l'appeloit jamais autrement, à moins qu'il ne fût fâché contre -lui. - -Un coup de feu qu'il reçut au genou gauche, à la bataille de Lauden, -deux ans avant l'affaire de Namur, l'avoit mis hors d'état de servir. Il -étoit adroit, et on l'aimoit dans le régiment. Mon oncle Tobie le prit -pour domestique, et l'on peut dire qu'il lui fut très-utile. Il lui -avoit servi à-la-fois de valet, de palefrenier, de barbier, de -cuisinier, de tailleur, et de garde-malade en campagne, et en quartier -d'hiver, et depuis, il l'avoit toujours servi avec beaucoup d'affection -et de fidélité. - -Mon oncle Tobie l'aimoit; leurs connoissances réciproques avoient même -fortifié l'attachement qu'ils avoient l'un pour l'autre. Trim, attentif -aux discours de son maître sur les fortifications, avoit fait des -progrès dans la science: il lisoit, avec cela, les mêmes livres que mon -oncle; il observoit ses plans, ses marches, ses combinaisons.--Le garçon -de cuisine de mon père, et la femme de chambre de ma mère le croyaient -pour le moins aussi instruit que mon oncle Tobie lui-même. - -Je n'ai plus qu'un coup de pinceau pour achever le caractère du caporal -Trim: c'est la seule ombre qu'il y ait à son tableau. Mais enfin, Trim -avoit ce défaut: il aimoit à donner des conseils, ou plutôt, il aimoit à -s'écouter parler.--Avouons pourtant qu'il étoit si respectueux, si -soumis, qu'on pouvoit aisément le tenir dans le silence, quand il -n'avoit pas commencé à discourir. Mais si malheureusement on lui -permettoit une fois d'ouvrir la bouche, il n'y avoit point de fin; rien -ne pouvoit arrêter la volubilité de sa langue. Son habitude étoit -d'entre-mêler toujours ses discours du titre ou de la qualité de ceux à -qui il parloit, et il ne parloit qu'à la troisième personne. A dire -vrai, Trim étoit assommant. Cependant son respect plaidoit si fortement -en faveur de son élocution, qu'il n'étoit pas possible de se -fâcher.--D'ailleurs, mon oncle ne se trouvoit que rarement incommodé de -sa manière de parler; plus rarement encore se fâchoit-il contre lui... -Il aimoit l'homme, et mon oncle, mon oncle Tobie ne regardoit un -domestique fidelle, que comme un humble ami. Il ne pouvoit pas prendre -sur lui de le faire taire. Tel étoit donc le caporal Trim, et tel étoit -aussi mon oncle Tobie vis-à-vis de lui. - -Si je l'osois, continua Trim, je dirois sur cela mon avis à monsieur; je -lui expliquerois avec franchise ma façon de penser. Dis, Trim, dis, -reprit mon oncle Tobie; parle, parle sur ce sujet sans rien craindre. - -En ce cas, continua Trim, en relevant ses cheveux, et en se tenant aussi -droit que s'il eût marché à la tête de sa division.-- - -Eh bien! en ce cas, Trim, dit mon oncle Tobie... - -Ma foi! monsieur, continua-t-il en avançant un peu sa jambe blessée, et -en montrant de sa main droite un plan de Dunkerque qui étoit attaché à -la tapisserie avec des épingles, ma foi! c'est qu'à mon avis tous ces -ravelins, ces bastions, ces courtines, ces ouvrages à cornes que je vois -là sur du papier, ne font qu'une bien triste figure. Quelle différence -de ce que monsieur et moi pourrions faire, si nous étions seuls à la -campagne! Il n'y auroit pas de comparaison. Pourvu que nous eussions -seulement un demi-arpent de terre, je suis sûr que nous ferions des -choses surprenantes.--Voilà l'été; c'est un charme. Monsieur seroit -assis au grand air, pourroit, sans se fatiguer, me donner la... -nographie...--l'Ichnographie, dit mon oncle. - -De la ville ou de la citadelle qu'il jugeroit à propos d'assiéger... Et -je me laisserois plutôt tuer sur le glacis, que de ne la pas fortifier -selon ses intentions.--En effet, si monsieur daignoit me donner le -dessein de la polygone avec ses lignes, ses angles, et cela d'une -manière exacte... - -Et c'est ce que je puis faire, dit mon oncle Tobie... - -Je commencerois par le fossé, et si monsieur m'en désignoit la largeur, -la profondeur... - -Je le ferois à un cheveu près, Trim, s'écria mon oncle Tobie. - -Je jeterois la terre vers la ville pour former l'escarpe, et du côté de -la campagne pour faire une contr'escarpe. - -Fort bien, Trim, dit mon oncle Tobie; tout cela est à merveille. - -Et quand j'en aurois achevé les talus, à la satisfaction de monsieur, je -disposerois le glacis de manière, en le couvrant de gazon, qu'il -égaleroit les plus belles fortifications de Flandre.--Monsieur sait ce -que c'est que des gazons, comment on doit les poser... Les murs, les -parapets en doivent être garnis; il n'y a rien de meilleur que le -gazon... - -Tu as raison, Trim, les plus célèbres ingénieurs en font usage, dit mon -oncle. - -Monsieur sait bien qu'ils valent cent fois mieux qu'une façade de pierre -ou de brique... - -Je sais, dit mon oncle en remuant la tête, qu'ils valent mieux à -certains égards.--Les boulets pénètrent et s'amortissent dans le -gazon... - -Et ne font point tomber de décombres, dit Trim. - -Dans le fossé, dit mon oncle. - -Qui le comblent, ajouta Trim. - -Et facilitent le passage, reprit mon oncle. - -A tout un bataillon... dit Trim... - -Comme cela arriva à la porte Saint-Nicolas! s'écria mon oncle Tobie. - -Monsieur entend mieux ces choses, dit Trim, que tous les officiers qui -sont au service de sa majesté; et s'il vouloit abandonner le projet de -la table pour aller à la campagne, je lui jure que je ferois sous ses -ordres des fortifications où rien ne manqueroit. Les batteries, les -fossés, les sappes, les palissades, que sais-je? Je suis sûr qu'on -viendroit de vingt milles à la ronde voir ce que nous ferions... - -Le rouge montoit au visage de mon oncle Tobie à chaque mot que disoit -Trim. Mais qu'on ne croie pas que ce fût une rougeur de honte, de -modestie ou de colère... Elle étoit de plaisir, de joie... Le projet de -Trim l'animoit et le mettoit en feu... Trim, dit mon oncle Tobie, tu en -as assez dit. - -Nous pourrions commencer la campagne, dit Trim, le même jour que le roi -sortiroit de quartier avec ses alliés... Nous écraserions, nous -abymerions les villes avec autant d'aisance qu'eux... En voilà assez de -dit, Trim, s'écria mon oncle Tobie... Il suffiroit, comme je l'ai déjà -dit, que monsieur, assis dans son fauteuil, me donnât ses ordres... -je... C'en est assez, Trim, n'en dis pas davantage! Le plaisir et -l'amusement de monsieur... Mais ce n'est encore rien que cela; il -respireroit un bon air; ce seroit un exercice agréable qui contribueroit -à sa santé; sa blessure ne tiendroit pas un mois... - -Je goûte ton projet, Trim; c'en est assez, dit mon oncle, en fouillant -dans sa poche. - -En ce cas, si monsieur le veut, j'irois, dès ce moment, acheter une -bêche de pionnier, que nous emporterions avec nous... Je prendrois aussi -une pelle, une pioche, une paire de... En voilà assez, Trim, dit mon -oncle, tout extasié, et en levant une jambe. Il lui mit aussitôt une -guinée dans la main... Trim, lui dit-il, va mon enfant, n'en dis pas -davantage; va, mon garçon, va, descends sur-le-champ, et apporte-moi mon -souper tout de suite. - -Trim descend rapidement et remonte presque aussitôt avec le souper de -son maître. Mais ce fut en vain. Le plan, les opérations, le zèle de -Trim avoient frappé si fortement l'esprit de mon oncle Tobie, qu'il ne -put ni boire ni manger. Trim, dit mon oncle Tobie, mets-moi au lit. -Hélas! ce fut la même chose. L'imagination de mon oncle Tobie étoit si -échauffée, qu'il ne put dormir. Plus il pensoit au projet de Trim, plus -il étoit enchanté. Il s'en falloit encore plus de deux heures qu'on ne -vît le jour, qu'il avoit déjà pris sa résolution. Il avoit concerté avec -Trim tous les moyens de décamper, dès le lendemain, avec sûreté. - -Mon oncle Tobie avoit une jolie maison de campagne dans le village de -Shandy, qui appartenoit à mon père. Elle lui venoit d'un legs qu'un -vieil oncle lui avoit fait, et pouvoit lui rapporter cent livres -sterling de revenu. Il y avoit derrière cette maison un potager -d'environ un demi-arpent, et au bout de ce potager, étoit un beau tapis -verd qui servoit de jeu de boule. Il étoit à-peu-près de l'étendue que -le souhaitoit Trim. Une haie épaisse d'ifs le séparoit du potager. Trim -n'eut pas sitôt désiré d'avoir un demi-arpent de terre pour y faire ce -qu'on voudroit, que ce jeu de boule, sur un tapis verd, se présenta -tout-à-coup à l'imagination de mon oncle Tobie; et c'est-là ce qui fut -la cause physique de son changement de couleur, de ce vermillon foncé -qui se répandit sur son visage. - -Jamais amant n'eut un désir plus vif de revoir sa maîtresse chérie, que -celui dont mon oncle Tobie se sentit animé pour mettre ce plan à -exécution, et pour en jouir en particulier.--Oui, cette circonstance -flattoit mon oncle, et le local sembloit disposé de manière à seconder -ses souhaits. La haie d'ifs étoit si haute qu'elle déroboit le tapis -verd à la vue de ceux qui pouvoient être dans la maison; et il étoit -entouré, des autres côtés, par des halliers de houx, d'aubépine, et -d'autres arbrisseaux fleuris, si épais, qu'ils étoient impénétrables aux -yeux des curieux. L'idée de n'être pas vu augmentoit le plaisir que -goûtoit d'avance mon oncle Tobie. Mais vaine imagination! Vos ifs, cher -oncle, sont bien élevés, vos houx sont bien piquans, vos épines sont -bien touffues; le lieu que vous choisissez est bien retiré; et vous -croyez avec tout cela, que vous jouirez tout seul d'un terrain qui -contient un demi-arpent! Vous croyez qu'il restera ignoré? Ah! ne vous y -trompez pas. - -Mon oncle Tobie et le caporal Trim ménagèrent et conduisirent toute -cette affaire de la manière qu'ils l'avoient concertée.--Ce que j'en -dirai, ce que je dirai aussi de l'histoire de leurs campagnes, qui ne -furent pas stériles en événemens, deviendra quelque jour un endroit -intéressant de ce drame... Mais il est temps de changer de scène et de -retourner au coin du feu. - - - - -CHAPITRE XXXIII. - -_Les conjectures de mon Oncle._ - - -Mais, mon Dieu! que font-ils là-haut, frère? dit mon père. Je pense, -répondit mon oncle Tobie, en ôtant la pipe de sa bouche, comme je l'ai -déjà observé, et en en faisant tomber les cendres, je pense, dit-il, -qu'il seroit à propos de tirer le cordon. - -Quel tapage! Obadiah! s'écria mon père; sais-tu d'où vient ce bruit? A -peine mon frère et moi pouvons-nous ici nous entendre parler. - -Pardi! monsieur, dit Obadiah, en faisant une révérence qui lui fit -baisser l'épaule gauche d'assez mauvaise grâce, c'est que ma maîtresse -souffre beaucoup... - -Et pourquoi, dit mon père, Suzon court-elle si vîte à travers le -jardin?... On diroit qu'on veut la violer. - -Monsieur, c'est qu'elle prend le plus court pour aller chercher la -sage-femme: ça est pressé. - -La sage-femme? Malepeste! diable!... Et je ne sais pas cela!... Eh bien! -toi, Obadiah, cours vîte seller le gros cheval, et ne fais qu'une course -pour aller chercher le docteur Slop.--Fais-lui nos complimens. Dis-lui -que ta maîtresse est dans les douleurs, et que je le prie de venir avec -toi. Vole; il n'y a point de temps à perdre. - -C'est une chose bien extraordinaire, il le faut avouer, dit mon père à -mon oncle Tobie, dès qu'Obadiah eut fermé la porte, que ma femme se soit -obstinée à confier la vie de mon enfant à une sage-femme ignorante, -tandis que nous avons ici près un opérateur aussi célèbre que le docteur -Slop. La vie de mon enfant! C'est bien plus que cela. La sienne même y -est exposée, ainsi que celle de tous les enfans que nous aurions encore -pu avoir par la suite.--Pour moi, cela me démonte; je n'y conçois rien. - -Mais peut-être, dit mon oncle Tobie, que ma sœur a agi ainsi par -économie.--Bon! bon! dit mon père. Ne faut-il pas que l'oisiveté du -docteur Slop soit payée comme s'il faisoit l'ouvrage? Il n'en aura pas -l'honneur, et peut-être faudra-t-il le payer davantage pour le -dédommager de cette perte. - -C'est donc par modestie, reprit mon oncle Tobie, dans toute la -simplicité de son ame: ma sœur ne veut apparemment pas qu'un homme -l'approche de si près... - -Un mouvement fit en ce moment casser la pipe de mon père. Fut-ce dépit, -fut-ce accident? Nous saurons cela dans quelques instans. - - - - -CHAPITRE XXXIV. - -_Contre-temps._ - - -Mon père, comme on le sait, étoit un assez bon philosophe -naturaliste.--Cela ne l'empêchoit pas d'être un peu initié dans la -philosophie morale, et l'on voit qu'après avoir cassé sa pipe, il -devoit, en sa qualité de philosophe, en prendre tout doucement les deux -morceaux, et les jeter au feu avec la même tranquillité.--Mais c'est ce -qu'il ne fit pas. Il se leva au contraire avec précipitation, et les -jeta au feu avec violence. - -Cela seul annonçoit un peu d'humeur et de colère; mais la manière dont -il répondit à mon oncle Tobie ne laissa plus aucun doute. - -Elle ne veut pas, dit mon père, en reprenant les expressions de mon -oncle Tobie, elle ne veut pas apparemment qu'un homme l'approche de si -près! Par le ciel! frère Tobie, vous épuiseriez la patience de Job, et -il semble qu'on prenne plaisir à me faire participer aux peines de cet -ancien patriarche... Mais en quoi donc? répond tout surpris mon oncle -Tobie... En quoi? Et vous me le demandez? répliqua mon père, vous? -Est-il possible, frère, qu'un homme à votre âge sache si peu ce qui -concerne les femmes?--Ma foi! dit mon oncle Tobie, j'ignore tout ce qui -peut les regarder.--Et il me semble que le choc que je reçus l'année qui -suivit la démolition de Dunkerque, dans mon affaire avec la veuve -Wadman, et qui ne venoit que de mon ignorance, justifie assez l'aveu que -je fais, que je ne connois point les femmes, que je ne prétends point -les connoître, et que je ne veux pas connoître davantage ce qui peut les -regarder... Il me semble! Il me semble! dit mon père impatienté. Eh -bien! il me semble à moi, frère Tobie, que vous devriez au moins savoir -distinguer le bon côté d'une femme d'avec le mauvais.-- - -J'ai lu dans le chef-d'œuvre d'Aristote, que lorsqu'un homme pense à une -chose passée, il baisse les yeux vers la terre; et qu'il les lève au -contraire vers le ciel quand il songe à l'avenir. - -Apparemment que mon oncle Tobie ne songeoit ni au passé, ni au futur: il -regardoit; mais c'étoit horizontalement. - -Le bon côté d'une femme! disoit-il entre ses dents.--Son bon côté!... Je -ne sais, frère Shandy, dit-il tout haut, ce que cela veut dire; je n'y -conçois rien. L'homme de la lune en sait plus que moi sur ce chapitre. - -Eh bien! frère Tobie, dit mon père, je vais vous l'expliquer. - -Volontiers; j'écoute. - -Si un homme, dit mon père, en remplissant une nouvelle pipe, s'assied -tranquillement, et qu'il considère la forme, la figure, l'ensemble et -l'accord de toutes les parties de cet être singulier qu'on appelle -femme, et qu'il les compare analogiquement... - -Je n'ai jamais bien compris la signification de ce mot, dit mon oncle -Tobie... - -Qu'à cela ne tienne, dit mon père, je vais vous la faire comprendre.--On -entend par analogie une certaine relation, un certain rapport qui -dif...--Ici un grand coup à la porte coupa la parole à mon père, et -rompit sa définition au milieu d'un mot tout aussi net que sa pipe; et -c'est ainsi que se termina la plus remarquable et la plus curieuse -dissertation que la spéculation eût peut-être jamais produite.--Quelques -mois du moins se passèrent sans que mon père pût y revenir; et le sujet -de la dissertation n'est pas plus problématique que la possibilité où je -suis de trouver l'occasion de la placer un jour quelque part. Il est -survenu successivement tant de désordres, tant de revers dans nos -affaires domestiques, il est si essentiel que j'en fasse le détail, que -je ne sais quand je pourrai songer à autre chose. - - - - -CHAPITRE XXXV. - -_Cela est clair comme le jour._ - - -Une heure et demie? Quoi! vous prétendez qu'il y a une heure et demie de -lecture depuis que mon oncle Tobie a tiré le cordon de la sonnette, et -qu'on a donné des ordres à Obadiah de seller le gros cheval, et d'aller -quérir le docteur Slop? Oui, je le prétends, et l'on ne peut pas dire -avec raison que je n'ai pas, poëtiquement parlant, donné assez de temps -à Obadiah pour aller et revenir. J'avoue pourtant, moralement et même -physiquement parlant, que l'homme avoit à peine eu le temps, peut-être, -de mettre ses bottes. - -Mais cela ne change rien à ma thèse, et si quelqu'un y trouve à redire, -si quelqu'un, sa montre à la main, a mesuré l'espace qui se trouve entre -le bruit de la sonnette et le coup à la porte, s'il a trouvé par-là, -comme cela peut-être, que l'intervalle n'est que de deux minutes, treize -secondes, quatre tierces, qu'en résulte-t-il? Prétendra-t-il qu'il est -en droit de m'insulter, parce qu'il s'imaginera que j'ai violé l'unité -ou plutôt la probabilité du temps? Qu'il sache que c'est de la -succession de nos idées que nous nous en formons une de la durée du -temps et de ses simples modes.--Voilà quelle est la véritable horloge -scholastique, et j'entends, comme homme de lettres, que ce soit par elle -que l'on me juge.--Je récuse la juridiction de toutes les autres -horloges du monde. - -Il n'y a que huit milles de Shandy chez le docteur Slop; c'est une -circonstance à saisir. Voilà Obadiah qui va et revient, et les parcourt -deux fois; il ne fait que ce chemin, et moi, pendant ce temps, j'ai -ramené mon oncle Tobie des environs de Namur en Angleterre, en -traversant toute la Flandre.--Je l'ai tenu malade pendant près de quatre -ans; je lui ai fait apprendre trois ou quatre sciences que personne ne -peut apprendre parfaitement durant toute sa vie; je l'ai fait voyager -ensuite avec le caporal Trim, dans un assez mauvais carrosse à quatre -chevaux, depuis Londres jusqu'à sa petite maison dans le fond du comté -d'Yorck, à près de deux cent milles de la capitale.--Il y est, et depuis -long-temps. Tout cela veut dire que l'imagination du lecteur doit être -préparée à l'apparition du docteur Slop sur le théâtre. J'ai pensé que -cela valoit pour le moins les gambades, les airs et les mines dont on -nous régale entre les actes. - -Critique intraitable! quoi! vous n'êtes pas encore satisfait?--Vous -voulez toujours que deux minutes, treize secondes, quatre tierces, ne -fassent pas davantage que deux minutes, treize secondes, quatre tierces? -J'ai dit tout ce que je peux dire sur ce point. Mes raisons pourroient -dramatiquement me tirer d'embarras; mais je sais que la circonstance est -telle, qu'elle pourroit me condamner biographiquement, et faire passer -mon livre pour un roman... Non, non, il n'en sera pas ainsi. On me serre -de près, mais je termine d'un seul trait toute dispute. Apprenez, mon -cher critique, qu'Obadiah n'étoit pas à cinquante toises de l'écurie, -lorsqu'il rencontra le docteur Slop. Le docteur Slop eut même une preuve -très-désagréable de sa rencontre; il ne s'en fallut presque rien qu'elle -ne fût tragique. - -Imaginez-vous que... Mais ce chapitre est déjà si long, qu'il vaut mieux -en commencer un autre pour faire cette histoire. - - - - -CHAPITRE XXXVI. - -_Ragotin n'est pas pire._ - - -Il n'est pas aisé de se faire une idée du docteur Slop. Le Père Labute -qu'on a tant chanté, qui boit pendant que personne ne le voit, et qui a -bu sans que personne ne l'ait vu; le P. Labute est bien connu, même de -qui ne l'a pas vu, et je me représente aisément sa figure... Mon -imagination supplée à sa présence. Mais le docteur Slop! le docteur Slop -est bien un autre homme, et qui ne l'a pas vu y perd beaucoup. -Figurez-vous cependant une figure haute de quatre pieds et demi -perpendiculaires, grosse, trapue, rabougrie, avec un dos de deux pieds -et demi de large, et qui porte un ventre au moins sesquilatéral, qui -feroit honneur à Silène.--Telles sont à-peu-près les lignes qui forment -le contour de l'individu du docteur Slop.--Mille coups de pinceau -de plus seroient en pure perte, je ne le ferois pas mieux -connoître.--Ceux-ci, à l'aide de l'Analyse de la beauté de M. Hogarth, -suffisent pour donner une assez juste idée de celle du personnage.-- - -Cet homme ainsi fait, alloit doucement, pas à pas, et en tortillant à -travers la boue, sur les vertèbres d'un assez joli petit bidet, mais qui -à peine avoit la force de mettre les jambes l'une devant l'autre sous un -tel fardeau.--Encore si le chemin avoit été praticable pour aller à -l'amble! Mais il ne l'étoit pas. Cependant Obadiah, juché sur le gros -cheval de carrosse, et piquant de l'éperon, bravoit les fondrières, et -couroit à toute bride au grand galop... - -Un moment, je vous prie, ceci mérite une description réfléchie. - -Le docteur Slop, en apercevant de très-loin Obadiah qui couroit de toute -force dans le même sentier, en faisant jaillir de tous côtés la boue en -forme de tourbillon, n'auroit peut-être pas eu plus de peur de la plus -maligne comète de M. Whiston, que de le rencontrer.--Pour ne rien dire -du choc du cheval et du cavalier, les seules flaques de boue liquide -auroient pu emporter, sinon le docteur lui-même, au moins le bidet du -docteur.--C'est ainsi qu'il auroit jugé du phénomène qui lui auroit -frappé la vue.--Mais quelle ne dut point être la terreur et -l'hydrophobie du docteur Slop, quand, tout-à-coup, lorsque n'étant pas à -cinquante toises de Shandy, et presqu'à l'encoignure d'un angle qui -étoit formé par le mur du jardin, Obadiah et son gros cheval de carrosse -tournèrent le coin subitement, et courant avec toute la vîtesse -imaginable, survinrent inopinément sur le pauvre docteur et sur son -bidet?--Il n'étoit pas possible de trouver une rencontre plus -funeste.--Le bidet du docteur et le docteur lui-même n'y étoient pas -plus préparés l'un que l'autre; il étoit difficile de soutenir un choc -aussi rude.-- - -[Illustration] - -Hélas! que pouvoit faire le docteur Slop? Il étoit prêtre, et se signa. -Le nigaud! Il auroit mieux fait de saisir le pommeau de la selle.--Cela -est vrai. Il auroit encore mieux fait de s'arrêter tout court, et de ne -rien faire du tout.--En se signant, il laisse échapper son fouet... Il -veut le rattraper entre son genou et le bord de la selle, et il perd -l'étrier. Il perd aussi son équilibre, et dans la multitude de ces -pertes, le docteur infortuné perd la présence d'esprit; et sans attendre -le choc d'Obadiah, il abandonne son bidet à son destin, roule -diagonalement du faîte de son cheval, et tombe comme un sac de laine, -sans se blesser, et s'enfonce d'un pied dans la boue. - -Obadiah ôta deux fois son bonnet pour saluer le docteur Slop; une fois -comme il tomboit, l'autre quand il le vit enseveli dans la boue.-- - -L'impertinent! c'étoit bien là le moment de faire des politesses! Un -drôle comme cela mériteroit qu'on le châtiât, pour n'avoir pas arrêté -son cheval, n'en être pas aussitôt descendu, et n'avoir pas aidé au -docteur.--Monsieur, point d'humeur. Obadiah fit tout ce qu'il put dans -cette occasion.--Mais le mouvement du gros cheval de carrosse étoit si -violent, qu'il ne pouvoit pas tout faire à-la-fois.--Il tourna d'abord -trois fois autour du docteur Slop; et ce ne fut qu'au point où son -cheval, toujours piétinant, alloit recommencer un quatrième cercle, -qu'il parvint à l'arrêter, et ce fut avec une telle explosion de boue, -qu'il auroit infiniment mieux valu qu'Obadiah n'eût point songé à -soulager le pauvre docteur.--Il en fut si horriblement couvert, que -jamais Docteur n'a été si crotté de la tête aux pieds, depuis qu'il y a -de la boue et des docteurs au monde. - - - - -CHAPITRE XXXVII. - -_Combien de choses à développer._ - - -L'accident du Docteur étoit arrivé si près de la maison, qu'Obadiah ne -jugea pas à propos d'aider le docteur Slop à remonter sur son petit -bidet. Il le conduisit, tel qu'il étoit, à la salle où mon père, en ce -moment, faisoit sa dissertation à mon oncle Tobie, sur la nature des -femmes.--Sans fouet, sans s'être essuyé, et tout couvert de boue, le -docteur Slop, comme le fantôme d'Hamlet, restoit à la porte de la salle, -immobile, et sans ouvrir la bouche.--Il y fut plus d'une minute et -demie. A la fin, mené par Obadiah, qui le tenoit par la main, il fit -quelques pas, et il est difficile de décider ce qui causa le plus de -surprise à mon père et à mon oncle Tobie, de la présence ou de la figure -du docteur Slop. - -Le pauvre Docteur étoit si couvert de fange, qu'il n'y avoit pas un seul -grain de l'explosion qui n'eût fait son effet; et c'étoit ici une belle -occasion pour mon oncle Tobie de triompher à son tour de mon père. Quel -homme, en voyant le docteur Slop dans cet état, n'eût pas été de son -opinion? n'eût pas décidé que ma mère ne devoit pas infiniment se -soucier de permettre qu'il l'approchât de trop près?--C'eût été un -argument _ad hominem_. Mais mon oncle Tobie ne jugea pas à-propos d'en -faire usage. Il n'étoit pas dans son caractère d'insulter personne.-- - -La présence du docteur Slop, comme je viens de le dire, n'étoit pas -moins problématique, en ce moment, que l'état dans lequel il paroissoit. -Cependant, pour le peu que mon père y eût réfléchi, il lui auroit été -facile de résoudre ce problême. Il avoit effectivement averti le docteur -Slop, huit jours auparavant, que ma mère étoit prête d'accoucher. Il -n'avoit rien fait dire au Docteur depuis ce temps-là; le Docteur n'avoit -rien appris; il étoit tout naturel qu'il vînt faire un tour à Shandy, -pour voir ce qui se passoit: il y avoit même de la politique à faire ce -voyage. - -Mais malheureusement l'esprit de mon père prit à gauche dans cette -recherche.--Il ne s'attacha qu'à l'action de tirer le cordon de la -sonnette, et qu'au grand coup frappé à la porte.--C'étoit agir à la -manière des critiques, qui prennent tout à la lettre. En agissant donc -comme eux, mon père mesura aussitôt l'intervalle qui se trouvoit entre -ces deux événemens, et s'obstina si fort à en calculer le résultat, -qu'il ne vit rien autre chose.--Malheureuse infirmité! tu es commune aux -plus grands mathématiciens! Ils épuisent leurs forces sur la -démonstration, et il ne leur en reste plus pour tirer le corollaire, qui -pourroit cependant être utile. - -L'action de tirer le cordon, et le grand coup à la porte, firent aussi -de fortes impressions sur l'esprit de mon oncle; mais ce fut pour y -exciter des idées bien différentes.--Quelque inconciliables qu'elles -fussent, elles lui rappelèrent le souvenir d'un fameux ingénieur, du -célèbre Stévinus.--Quel rapport Stévinus pouvoit-il avoir avec le bruit -de la sonnette et du coup de marteau à la porte?... C'est là un autre -problême. J'en aurai bien d'autres par la suite à résoudre, et je -devrois me hâter de donner la solution de celui-ci. Mais voyons -auparavant ce que je dirai dans le chapitre suivant. Je sais bien que je -n'en sais pas encore un mot. - - - - -CHAPITRE XXXVIII. - -_Il ne peut rien faire._ - - -Ecrire ne diffère de la conversation que par le nom, surtout quand on -ménage cet art comme je le fais. Un homme de bon sens ne dit jamais ce -qu'il pense en causant, et un auteur, qui connoît les limites de la -décence et de la politesse, sait aussi où il doit s'arrêter. Il doit -respecter la pénétration et le jugement du lecteur, et lui laisser -toujours le plaisir d'imaginer et de deviner quelque chose. Je déteste -un livre qui me dit tout, et l'on voit bien que j'écris le mien d'après -ma manière de penser. J'ai toujours soin de laisser à l'imagination de -ceux qui me lisent, un aliment propre à la soutenir dans une activité -qui égale la mienne. - -C'est à présent leur tour.--La chute du docteur Slop, les circonstances -qui la précèdent et la suivent, sa triste apparition dans la salle; en -voilà assez pour aiguillonner l'imagination du lecteur.-- - -Il peut, par exemple, s'imaginer que le docteur Slop a conté son -histoire, qu'il l'a contée avec toute l'emphase, toute l'exagération que -son esprit lui a suggérées.--Il peut aussi supposer qu'Obadiah n'a pas -oublié la sienne, et qu'il en a fait le récit avec un chagrin affecté, -quoiqu'il eût la plus grande envie de rire.--Il peut mettre ces deux -figures en pendant l'une vis-à-vis de l'autre.--D'un autre côté, il peut -s'imaginer que mon père est allé voir ma mère. Enfin, pour conclure ce -travail de l'imagination, il peut se figurer qu'il voit le docteur Slop -lavé, frotté, vergeté, plaint, et chaussé d'une paire d'escarpins -d'Obadiah, et marchant déjà vers la porte, tout prêt à opérer. - -Mais trève! trève! arrêtez, docteur Slop! N'allez pas plus loin! -Suspendez l'impatience de votre main avide!--Remettez-là, sans façon, -sous votre veste pour la tenir chaudement. Vous ignorez les obstacles, -vous ne savez point les causes secrètes qui retardent l'opération que -vous êtes empressé de lui faire faire. Vous a-t-on, docteur Slop, vous -a-t-on dit une clause sacrée du traité solennel qui vous amène ici? -Savez-vous qu'on vous préfère, en ce moment, une des filles de Lucine? -Cela n'est que trop vrai; et d'ailleurs, que pouvez-vous faire? Voyez, -regardez, tâtez, fouillez-vous. Vous avez oublié tous vos outils. Votre -tire-tête, votre forceps de nouvelle invention, votre petite seringue, -que sais-je? Vous n'avez rien apporté. Tout cela est dans le sac verd -qui est suspendu au chevet de votre lit, entre vos deux pistolets... - -Ciel! terre! mer! s'écria mon père, et que venez-vous donc faire? Frère! -vîte le cordon, sonnez Obadiah, et qu'il aille les chercher au grand -galop, sur le cheval de carrosse.-- - -L'emportement de mon père se calma un peu. Dépêche-toi, Obadiah, dit mon -père, dès qu'il le vit. Je te donnerai une couronne à ton retour. Je -t'en donnerai une autre, dit mon oncle Tobie, va vîte. Oui, dit le -docteur Slop, la chose presse. - - - - -CHAPITRE XXXIX. - -_Comme il court!_ - - -Mon père, mon oncle Tobie et le docteur Slop s'assirent tous trois -auprès du feu. Il y avoit déjà quelques instans qu'ils y étoient sans -rien dire, lorsque mon oncle Tobie adressa la parole au docteur Slop. -Docteur, lui dit-il, votre arrivée subite et imprévue m'a, sur-le-champ, -rappelé à la mémoire un de mes meilleurs amis; c'est le grand -_Stévinus_, un de mes auteurs favoris. En ce cas, dit mon père, en se -servant de l'argument _ad crumenam_, je parie vingt guinées contre la -couronne que l'on donnera à Obadiah lorsqu'il sera de retour, que ce -_Stévinus_ étoit ingénieur, ou, pour le moins, qu'il a écrit quelque -chose directement ou indirectement sur la science des fortifications. - -Cela est vrai, répondit mon oncle. Je l'aurois juré, dit mon père. Je ne -vois pas pourtant, continua-t-il, quelle liaison, quel rapport il peut y -avoir entre l'arrivée subite du docteur Slop, et un discours sur -l'architecture militaire.--Mais il n'importe de ce qu'on parle; que le -sujet de la conversation y ait trait ou non, vous êtes sûr, vous, mon -frère, de parler de vos fortifications. En vérité, frère Tobie, je ne -voudrois pas, pour je ne sais combien, avoir la tête aussi farcie que -vous l'avez, de courtines, d'ouvrages à cornes... - -Je le crois, dit le docteur Slop, en interrompant mon père, et en riant -immodérément de l'équivoque que ces mots présentent à l'esprit.-- - -Denis le critique lui-même n'avoit pas plus d'horreur que mon père pour -les équivoques et les jeux de mots. Une pointe, en quelque temps que ce -fût, le mettoit de mauvaise humeur.--Il a dit vingt fois qu'il aimeroit -autant qu'on lui donnât une chiquenaude sur le nez, que de l'interrompre -par un quolibet. - -Monsieur, dit mon oncle Tobie, en portant la parole au docteur Slop, les -courtines dont parle ici mon frère Shandy, n'ont aucun rapport à celles -qu'il vous plaît de sous-entendre.--Je sais, cependant, que Ducange dit -quelque part, que ce sont les courtines des fortifications qui ont donné -le nom à celles-ci.--Les autres ouvrages que cite aussi mon frère, n'ont -rien de commun non plus avec ce qui vous est venu à l'esprit.--Mon cher -oncle Tobie faisoit cette explication avec toute la bonne foi -possible.--Il faut, monsieur, que vous sachiez, ajouta-t-il, que le mot -de courtine, dont nous faisons usage, exprime cette partie du rempart -qui est entre deux bastions, et qui les unit.--Les assiégeans attaquent -rarement les courtines, parce qu'on sait, en général, qu'elles sont bien -flanquées.--Cependant, continua mon oncle Tobie, on les assure encore, -en plaçant au-devant des ravelins, qu'on a soin d'étendre au-delà du -fossé.--Il y a un grand malheur pour ceux qui ne sont pas bien au fait -de cette matière; ils confondent souvent le ravelin avec la demi-lune, -qui est bien différente.--Ce n'est pas, pourtant, qu'elle le soit, ni -dans sa forme, ni dans sa figure; elle est construite comme le ravelin. -Ces deux ouvrages consistent en deux faces qui font un angle saillant -avec les gorges, en forme de croissant.--Et en quoi donc se trouve la -différence, dit mon père un peu animé? Dans la situation, reprit -aussitôt mon oncle Tobie. Tenez, frère, quand un ravelin est devant la -courtine, c'est un ravelin; mais quand un ravelin est devant un bastion, -le ravelin, alors, n'est plus ravelin, c'est une demi-lune.--De même une -demi-lune est une demi-lune, et rien de plus, quand elle est devant un -bastion; mais si elle change de place, si elle est formée devant la -courtine, alors ce n'est plus une demi-lune. La demi-lune, en ce cas, -n'est pas une demi-lune, c'est un ravelin. - -Voilà une très-belle explication, dit mon père; mais il me semble que -votre brillante architecture militaire a ses côtés foibles comme toutes -les autres sciences.-- - -Pour ce qui est des ouvrages à cornes, reprit mon oncle Tobie, et mon -père soupira... ces sortes d'ouvrages font une partie considérable d'un -ouvrage extérieur.--Les ingénieurs françois les appellent ouvrages à -cornes.--On ne les construit communément que pour couvrir des endroits -foibles.--Ils sont formés de deux épaulemens ou demi-bastions; je les -aime beaucoup, ils me plaisent, et si vous voulez faire un tour de -promenade, je pourrai vous en faire voir un très-beau. Le docteur Slop -avoit encore besoin de la chaleur du feu pour se sécher, et mon oncle -Tobie, qui ne perdoit pas un moment, avoua que quand on les couronnoit, -ils en étoient beaucoup plus forts: mais alors, dit-il, ils coûtent -prodigieusement, et prennent beaucoup de terrain. A mon avis, ils sont -plus utiles pour couvrir ou pour défendre la tête d'un camp, que pour -toute autre chose; autrement la double tenaille... - -Par la mère qui nous a portés! s'écria mon père, qui ne pouvoit plus se -contenir, vous feriez périr un saint d'ennui. Nous replongerez-vous donc -toujours dans cette eau si souvent battue? Vous avez la tête si remplie -de vos diables d'ouvrages, que quoique ma femme soit en mal d'enfant, et -que vous l'entendiez d'ici jeter les hauts cris, vous voulez emmener le -chirurgien... L'accoucheur, s'il vous plaît, dit le docteur Slop.--A la -bonne heure, dit mon père. Il m'est indifférent de vous donner le titre -que vous voudrez; mais je voudrois que l'art des fortifications fût au -diable, lui et ses inventeurs. Il a causé la mort à des milliers -d'hommes, et il sera cause de la mienne à la fin. On me donneroit Namur -avec ses remparts, ses mines, ses contre-mines, ses chemins couverts, -ses contr'escarpes, ses palissades, ses ravelins, ses demi-lunes, ses -bastions, que je n'en voudrois point, s'il falloit me charger la mémoire -de tant de choses. - -Mon oncle Tobie souffroit les injures avec patience.--Ce n'étoit -cependant pas faute de courage.--J'ai déjà dit qu'il en avoit, et -j'ajoute ici que dans les occasions raisonnables, s'il y en a de telles -quand il est question de se battre, il n'y avoit point d'homme en qui -j'eusse eu plus de confiance.--Sa patience ne venoit ni d'insensibilité, -ni de pesanteur dans son intellect.--Il sentoit vivement ici l'insulte -que lui faisoit mon père.--Mais il étoit d'un caractère doux, paisible, -tranquille; les élémens dont il étoit formé étoient ensemble d'un accord -parfait. C'étoit un mélange amical que la nature avoit exactement bien -proportionné. Jamais la vengeance n'entra dans son esprit. - -Un jour, pendant qu'il étoit à dîner, un gros cousin sembloit prendre -plaisir à l'importuner par ses bourdonnemens.--Il cherchoit à -l'attraper; mais il le manqua plusieurs fois.--A la fin il -l'attrape.--Il se lève aussitôt de table et va ouvrir la fenêtre. Va, -va-t-en, pauvre diable, dit-il, je ne te ferai point de mal; va, le -monde est assez grand pour te contenir, toi et moi.-- - -Je n'avois que dix ans quand cette aventure arriva.--Soit que l'action -de mon oncle Tobie fût à l'unisson de la sensibilité de mes nerfs, dans -cet âge de compassion, et qu'elle fît vibrer sur moi la plus agréable -sensation, soit que la manière dont cela se fit me plût, soit... enfin -j'ignore par quel charme, par quelle secrète magie, si ce fut le ton de -voix, si ce fut l'harmonie de mouvement, d'accord avec la pitié, qui -trouva ainsi le chemin de mon cœur.--Je sais seulement que cette leçon -de bienfaisance universelle que me donna mon oncle Tobie, ne s'est -jamais effacée de mon esprit.--A Dieu ne plaise, pourtant, que je -veuille affoiblir l'effet qu'a eu sur moi l'étude des belles-lettres, -soit à l'université, soit dans les autres endroits où j'ai puisé les -principes de mon éducation! J'en sens tout le prix; mais avec tout cela, -il me semble que c'est à cette impression accidentelle que je dois -presque toute ma sensibilité. - -Vous, parens! vous, gouverneurs, instituteurs, précepteurs de la -jeunesse, servez-vous de l'exemple que je viens de citer! Il vaut tous -les traités de philantropie qu'on ait jamais écrits. - -On connoissoit les caprices, la marotte, le tic favori de mon oncle -Tobie. C'étoit à cela, jusqu'à présent, que j'avois borné l'esquisse de -son portrait.--Je n'ai pas voulu laisser échapper ce trait marqué de son -caractère moral.--Il s'en falloit beaucoup que mon père, ainsi qu'on a -déjà pu l'observer, fût doué de cette humeur patiente et tranquille.--Sa -sensibilité étoit plus prompte, plus vive, et elle n'alloit jamais sans -un peu d'aigreur; mais cette légère âcreté ne dégénéroit jamais en -malice.--Elle s'évaporoit plutôt en saillies, en plaisanteries. Avec -cela, mon père étoit d'un naturel franc, généreux, et toujours prêt à se -rendre à la conviction; et dans ses petites ébullitions d'humeur aiguë -contre les autres, et surtout contre mon oncle Tobie, qu'il aimoit -beaucoup, il sentoit mille fois plus de peine qu'il n'en faisoit -ressentir.--Il n'y avoit que l'affaire de ma tante _Dinach_, et le -succès de ses hypothèses, qui le faisoient sortir de son caractère. Oh! -pour cela, rien ne pouvoit le faire fléchir; il restoit ferme comme un -roc. - -Son caractère et celui de mon oncle Tobie ne se développèrent jamais -mieux que dans cette contestation qui survint entr'eux, au sujet de -Stévinus. - -Il n'est pas, mon cher lecteur, que vous n'ayez _a parte_ quelque manie -particulière, que vous ne montiez de temps-en-temps sur quelque -califourchon qui vous fasse courir bien loin. Vous savez par conséquent, -tout aussi bien que moi, le déplaisir que l'on ressent quand on touche -désagréablement cette corde.--Jugez de l'impression que durent faire les -imprécations de mon père sur l'esprit de mon oncle Tobie! Il les sentit -jusqu'au vif. - -Mais qu'est-ce qu'il fit? Comment se comporta-t-il?--Ah! monsieur, de la -manière la plus généreuse et la plus noble. Mon père n'eut pas sitôt mis -fin à sa fougueuse insulte, que mon oncle Tobie se détourna du docteur -Slop, à qui il adressoit en ce moment la parole, et, sans la moindre -émotion, fixa mon père avec des yeux si doux, si paisibles, si tendres, -avec un front si serein, si tranquille, avec un air qui annonçoit tant -de bonté, tant d'affection.--Mon père en fut pénétré jusqu'au fond du -cœur.--Il se lève de sa chaise, se saisit des deux mains de mon oncle -Tobie qu'il serre entre les siennes.--Frère Tobie! s'écria-t-il, cher -frère! Je te demande mille pardons. Pardonne-moi, je te prie, ces accès -d'humeur! Ils ne viennent pas de moi, je les tiens de ma mère. - -Ce n'est rien, mon cher frère, dit mon oncle Tobie, n'en parlons pas, ce -n'est rien: tu peux m'en dire dix fois plus, je ne m'en fâcherai point. - -J'aurois cette indignité, moi, mon cher Tobie? Il y a de la bassesse à -offenser la moindre personne, et j'offenserois un frère qui est si bon, -si doux!... qui a si peu de ressentiment? Fi! cela est lâche. Ne te -contrains point, mon cher frère, dit mon oncle Tobie; dis-moi tout ce -que tu voudras.-- - -Et qu'ai-je à trouver à redire, s'écria mon père, à tes amusemens et à -tes plaisirs? Le seul reproche, et c'est à moi que je devrois le faire, -seroit de ne pas les varier, et les augmenter. - -Frère Shandy, répondit mon oncle Tobie, en le fixant agréablement, tu te -trompes beaucoup à cet égard. C'est augmenter mes plaisirs, que de -donner à ton âge de nouveaux soutiens à la famille Shandy. - -Parbleu! dit le docteur Slop, monsieur Shandy se fait par-là du plaisir -à lui-même. - -Point du tout, dit mon père d'un air renfrogné. - - - - -CHAPITRE XL. - -_La Dissertation._ - - -C'est par principe, dit mon oncle Tobie, que mon frère en agit -ainsi.--Oui, oui, dit le docteur Slop, il agit en cela comme les gens -mariés.--Mais à quoi bon tout ceci, dit mon père? cela vaut-il la peine -d'en parler? - - - - -CHAPITRE XLI. - -_Autre Anicroche._ - - -Mon oncle Tobie et mon père, à la clôture de la scène, étoient tous deux -debout, se raccommodant ensemble comme Brutus et Cassius. - -Mon père, en prononçant les trois derniers mots, s'assit. Mon oncle -Tobie suivit exactement son exemple, si ce n'est pourtant qu'avant de se -remettre sur sa chaise, il tira le cordon pour faire venir Trim qui -étoit dans l'antichambre.--La maison de mon oncle Tobie étoit vis-à-vis -celle de mon père: il dit à Trim d'aller lui chercher Stévinus. - -D'autres n'auroient peut-être jamais parlé de Stévinus; mais le cœur de -mon oncle Tobie n'avoit point de fiel. Il continua de discourir sur le -même sujet, pour faire voir à mon père qu'il n'avoit aucun ressentiment. - -Votre apparition subite, docteur Slop, dit mon oncle Tobie, en reprenant -le discours, m'a sur-le-champ fait souvenir de Stévinus; et l'on pense -bien que mon père ne s'avisa plus de vouloir gager que Stévinus étoit un -ingénieur.-- - -Et je m'en suis souvenu, continua mon oncle Tobie, parce que c'est lui, -Stévinus, ce fameux ingénieur, qui a inventé ce chariot à voiles -qu'avoit le prince Maurice de Nassau, et qui alloit si vîte, que cinq ou -six personnes, en quelques minutes, pouvoient se trouver à trente milles -d'Allemagne du lieu où elles étoient parties. - -Parbleu! dit le docteur Slop, votre domestique est boiteux. Vous auriez -bien pu lui épargner la peine d'aller chercher la description de cette -voiture dans Stévinus.--Je la connois. A mon retour de Leyde, en passant -par la Haye, je fis deux grands milles à pied, exprès pour l'aller voir -à Scheuling. - -Deux milles! voilà grand'chose, répliqua mon oncle Tobie, en comparaison -de ce que fit le savant Peyreskius pour satisfaire sa curiosité!--Il -alla, lui, exprès et à pied, de Paris à Scheuling pour voir cette -merveille, et y compris son retour, il fit près de cinq cent milles. - -Il y a des gens qui ne peuvent souffrir qu'on renchérisse sur eux. - -Votre Peyreskius étoit bien fou, dit le docteur Slop.--Mais remarquez, -je vous prie, que le docteur Slop ne disoit point cela par mépris pour -Peyreskius; il ne le disoit que parce que ce long voyage qu'il avoit -entrepris à pied, par amour des sciences, réduisoit à rien l'exploit du -docteur Slop. - -Oui, c'étoit un grand fou, reprit-il encore une fois.--Mais pourquoi -cela, dit mon père, en prenant le parti de mon oncle Tobie, d'abord -parce qu'il étoit encore fâché de l'insulte qu'il lui avoit faite, et -ensuite parce que la chose commençoit à l'intéresser?--Pourquoi cela? -dit-il: pourquoi Peyreskius ou tout autre seroit-il blâmable de chercher -à acquérir de la science? Je ne connois point le chariot à voiles de -Stévinus. J'ignore sur quels principes il a construit cette machine; -mais il a fallu que ce fût sur des principes bien solides, pour qu'elle -pût produire l'effet prodigieux dont parle mon frère.--La tête de -Stévinus elle-même devoit être une machine bien organisée. - -Il est certain, répliqua mon oncle Tobie avec un air de satisfaction, -que Stévinus étoit un grand homme, et que sa machine faisoit l'effet que -je viens d'en dire. Peyreskius, qui n'est pas suspect, en dit même bien -plus, lorsqu'il parle de son mouvement: _Tam citus erat, quàm erat -ventus_; ce sont ses termes, et si je n'ai pas oublié mon latin, cela -veut dire qu'il étoit aussi léger que le vent... Pour moi.-- - -Pardon, mon cher frère, dit mon père à mon oncle Tobie, si je vous -interromps.--Mais dites-nous, docteur Slop, vous qui l'avez vue, sur -quels principes on a fait mouvoir si rapidement cette singulière -voiture? Oh! sur des principes... des principes... en vérité ce sont -de... jolis principes... et je me suis souvent étonné, continua-t-il, en -éludant la question, que quelques-uns de nos seigneurs qui habitent des -pays plats, tels que le nôtre, et qui ont de jeunes femmes, n'aient pas -fait faire quelque voiture semblable.--Elle est expéditive, et dans les -cas pressés où se trouvent les jeunes femmes de temps en temps, on -seroit sur-le-champ à leur secours, pourvu qu'il y eût du vent. -D'ailleurs, il y auroit de l'économie à se servir du vent qui ne coûte -rien, qui ne mange rien, au lieu que les chevaux coûtent et mangent -beaucoup.-- - -Eh bien! dit mon père, c'est précisément parce que le vent ne coûte -rien, qu'il seroit dangereux de s'en servir, et que le projet est -mauvais.--C'est dans la consommation des productions de notre sol et de -nos manufactures que l'on trouve le moyen de faire subsister ceux qui -ont faim.--C'est cela qui donne de l'aliment au commerce, qui fait -circuler l'argent, qui nous apporte de nouvelles richesses, qui soutient -le prix de nos terres.--J'avoue pourtant que si j'étois prince, je -récompenserois magnifiquement les inventeurs de machines aussi -industrieuses.--Il faut encourager le génie: mais j'en supprimerois -absolument l'usage. - -Mon père étoit là dans son élément.--Il alloit continuer sa dissertation -sur le commerce, ainsi qu'avoit fait mon oncle Tobie sur les -fortifications.--Mais à la perte sans doute de beaucoup de connoissances -très-importantes qu'il auroit développées, il étoit écrit dans les -livres du destin que mon père ne pourroit continuer aucune dissertation -ce jour-là.--Car comme il ouvroit la bouche pour dire une autre -phrase... - - - - -CHAPITRE XLII. - -_Prélude._ - - -Voilà le caporal Trim qui entre, chargé de Stévinus. Il étoit trop tard. -La matière s'étoit épuisée sans lui; il y avoit un autre sujet sur le -tapis.--Trim, dit mon oncle Tobie, en remuant la tête, tu peux remporter -le livre.-- - -Pourquoi? dit mon père. Trim, continua-t-il en badinant, regarde -auparavant si tu n'apercevrois pas quelque chose qui eût l'air d'un -chariot à voiles. - -Trim avoit appris à obéir au service, et sans faire la moindre -observation, il pose le livre sur une table, et se met à le -feuilleter.--Je n'y trouve rien, dit le caporal; cependant je veux m'en -assurer. Le voilà aussitôt qui prend les deux ais de la couverture du -livre, les joint l'un contre l'autre, et laisse les feuilles -suspendues.--Il donne une secousse.--Oh! oh! s'écria-t-il, voilà quelque -chose qui en est sorti; mais cela ne ressemble pas à un chariot. - -C'est un papier, dit mon père, en souriant; vois un peu ce que c'est. -Trim se baisse, ramasse le papier, il jette un coup d'œil, et dit qu'il -croit que c'est un sermon. Un sermon? ma foi! oui. Du moins c'en a-t-il -bien l'air. Ça commence tout juste comme un sermon. - -Je ne conçois pas, dit mon oncle, comment il est possible qu'un sermon -ait pu se fourrer dans mon Stévinus. - -Je ne sais pas non plus, dit Trim; mais ce n'en est pas moins un sermon; -et pour preuve, si monsieur le veut, j'en lirai quelque chose.--Il faut -noter que Trim aimoit autant à s'entendre lire, qu'à s'entendre parler. - -Moi, je le veux bien, Trim, dit mon oncle. - -Et moi, dit mon père, j'ai toujours une forte inclination pour vouloir -approfondir les choses qui me traversent par des fatalités aussi -extraordinaires que celle-ci.--Obadiah n'est point encore de retour, et -nous n'avons rien à faire.--Parbleu! frère, pourvu que le docteur y -consente, dites à Trim de nous en lire quelques pages.--Il paroît avoir -bonne volonté, et s'il est aussi capable. - -Aussi capable!... dit Trim, j'ai servi de clerc pendant deux campagnes à -l'aumônier de notre régiment. - -Je peux vous certifier, ajouta mon oncle Tobie, qu'il le lira aussi bien -que moi.--Trim étoit le soldat le plus savant qu'il y eût dans ma -compagnie, et il auroit eu la première hallebarde, s'il n'avoit -malheureusement pas été blessé. - -Trim, flatté de ce que disoit son maître, mit la main sur sa poitrine, -et lui fit une profonde inclination.--Puis mettant son chapeau sur le -parquet, et prenant le sermon de la main gauche, pour avoir la droite, -il avance avec assurance au milieu de la chambre, afin de mieux voir ses -auditeurs, et d'en être mieux vu. - - - - -CHAPITRE XLIII. - -_Il est toujours tout prêt._ - - -On ne pouvoit guère être mieux préparé que ne l'étoit le caporal. Il -alloit commencer; mais mon père voulut savoir du docteur Slop, s'il -n'avoit point de difficulté à proposer contre cette lecture. Moi? dit le -docteur Slop, aucune; car on ne voit point de quel côté peut pencher -celui qui a fait cet ouvrage. Il se peut qu'il soit d'un théologien de -notre église, aussi bien que de la vôtre, et dans ce doute nous courons -le même hasard.--Oh! pour ça, dit Trim, ce n'est ni d'un côté, ni de -l'autre. Il ne s'agit ici que de la conscience. - -La raison de Trim égaya ses auditeurs, excepté pourtant le docteur Slop, -qui tourna la tête vers lui, et lui jeta un coup d'œil peu favorable. - -Ainsi, Trim, tu peux commencer, dit mon père; mais lis distinctement. -J'aurai ce soin-là, monsieur, répondit le caporal, qui fit en même-temps -un petit mouvement de la main droite pour demander de l'attention et du -silence.-- - - - - -CHAPITRE XLIV. - -_Avis._ - - -Ce que Trim va lire mérite assurément qu'on ait égard à ce qu'il -réclame. Mais je ne puis, malgré cela, m'empêcher de parler un peu, et -c'est pour donner une idée de son attitude. Peut-être vous -imaginerez-vous qu'elle étoit gênée, roide, pesante, perpendiculaire; -qu'il divisoit exactement le poids de son corps sur ses deux jambes; que -ses yeux étoient fixés comme s'il eût été sous les armes; que son regard -étoit fier, déterminé; qu'il tenoit son sermon serré dans sa main -gauche, comme il auroit tenu son fusil.--Enfin, vous pourriez peut-être -vous figurer que Trim étoit là comme s'il eût été dans son peloton prêt -à livrer combat.--Point du tout.--L'attitude de Trim étoit tout -différente. - -[Illustration] - -Il étoit en face de son monde, le corps incliné en avant, de manière -qu'il faisoit juste un angle de quatre-vingt-cinq degrés et demi sur le -plan de l'horizon.--C'est le véritable angle persuasif d'incidence, et -les bons prédicateurs le savent bien. Aussi n'est-ce pas pour eux que je -fais cette remarque, c'est pour les mauvais.--On peut parler et prêcher -dans tout autre angle; cela est certain, et cela se fait même tous les -jours; mais avec quel effet?... Je laisse aux connoisseurs à en juger. - -Mais voici une chose dont je juge moi-même. C'est que la nécessité de -cet angle précis de quatre-vingt-cinq degrés et demi d'une exactitude -mathématique, est une démonstration évidente que les arts et les -sciences se prêtent des secours mutuels. - -Comment, et c'est ce qui reste à savoir, comment le caporal Trim put-il -saisir cette attitude avec tant de précision, lui, qui ne savoit pas -distinguer un angle aigu d'avec un angle obtus? Est-ce le hasard, le bon -sens, l'imitation ou la nature qui lui donna cette attitude? C'est ce -que je n'entreprends point de décider en ce moment. Mais ce livre-ci est -une espèce d'encyclopédie des arts et des sciences, et j'examinerai -cette question, lorsque je traiterai de l'éloquence du sénat, de la -chaire, du barreau, des cafés, des ruelles, et de la salle de compagnie. - -Il se tint donc, et je le répéte, afin que l'on se représente bien sa -posture, il se tint le corps incliné en avant, sa jambe droite étoit -ferme sous lui, et portoit les sept huitièmes de tout son poids.--Son -pied gauche, dont le défaut n'étoit pas désavantageux, avançoit un -peu.--Ce n'étoit ni de côté, ni en avant, mais dans un _medium_ -agréable. Son genou étoit plié, mais peu, et seulement pour tomber dans -les limites de cette ligne presque imperceptible de la beauté; et -j'ajoute aussi de la ligne de science, de dignité, etc.--Considérez en -effet, monsieur, que son genou avoit à soutenir la huitième partie de -son corps.--C'est un cas où la position de la jambe est déterminée.--Le -pied ne doit pas être, dans ce cas, plus avancé, le genou plus plié -qu'il ne faut pour recevoir mécaniquement le poids qu'on lui destine et -le porter.-- - -Je recommande ceci aux peintres.--Dois-je ajouter aux orateurs? Je ne le -crois pas. S'ils parlent debout et qu'ils ne suivent pas cette règle, -ils doivent tomber sur le nez; c'est un assez bon avis. - -Mais en voilà bien assez aussi sur les pieds, le corps et les jambes du -caporal Trim.--Il tenoit son sermon avec légéreté, sans négligence. -C'est un soin qu'il avoit confié à sa main gauche, tandis que son bras -droit tomboit négligemment le long de son côté, selon les lois de la -nature et de la gravité; et il faut remarquer que cette main étoit -ouverte, tournée vers ses auditeurs, et prête, au besoin, à aider le -sentiment. - -Les yeux et les muscles de tout le visage du caporal étoient dans une -parfaite harmonie avec tout le reste de son individu, l'air libre, sans -gêne, sans contrainte, le regard assuré, mais sans effronterie.-- - -Que les critiques ne me demandent point comment le caporal Trim vint à -bout de se tenir ainsi; j'ai déjà prévenu que je l'expliquerois. C'est -assez de savoir, maintenant, qu'il se tint de cette façon devant mon -père, devant mon oncle Tobie, et devant le docteur Slop.--Il avoit l'air -d'un orateur rompu dans son métier.--C'eût été un excellent modèle pour -un statuaire.--Je doute que le plus ancien professeur d'un collége, que -le professeur d'hébreu lui-même se fût mieux posté.-- - -Enfin, Trim fit une révérence, toussa, et lut ce qui suit.-- - - - - -CHAPITRE XLV. - -_Le Sermon._ - - - Epître de saint Paul aux Hébreux, chap. 13, vers. 18. - - --_Car nous sommes persuadés d'avoir une bonne conscience._ - -»Nous sommes persuadés d'avoir une bonne conscience?...» - -Un moment, Trim, dit mon père en l'interrogeant.--Tu ne donnes pas le -ton qu'il faut à cette sentence.--Il semble que tu affectes de parler du -nez, et de prendre un accent railleur, comme si le prédicateur alloit se -plaindre de l'apôtre. - -C'est aussi ce qu'il va faire, dit Trim. Point du tout, répliqua mon -père en souriant. - -Et moi, monsieur, dit le docteur Slop, je crois au contraire que Trim a -raison. La manière rude dont il relève les paroles de l'apôtre annonce -qu'il va blâmer sa doctrine.--C'est sûrement là un écrivain protestant. -Et à quoi, s'il vous plaît, en jugez-vous? Il n'a encore rien dit ni -pour, ni contre aucun des deux dogmes.--Cela est vrai: mais c'est que -chez nous les prédicateurs répètent avec plus de respect ce que les -apôtres ont dit; et si cet homme-là étoit dans certains pays, je vous -jure qu'à son seul début on le logeroit pour sa vie à l'inquisition. -L'inquisition? dit mon oncle Tobie: est-ce un édifice ancien ou moderne? -Il n'est pas question ici d'architecture, répondit le docteur -Slop.--L'inquisition!... Ah! monsieur, reprit le caporal, c'est la plus -horrible chose... L'ami, s'écria mon père, gardes-en la description pour -toi, j'en déteste jusqu'au nom.--Une inquisition modérée telle qu'à Rome -et dans toute l'Italie, répliqua le docteur Slop, doit être considérée -sous un autre point de vue. Elle peut être très-utile dans bien des -cas.--Mais il s'en faut beaucoup que j'approuve la rigueur excessive -qu'elle exerce dans d'autres pays.--Que le ciel ait pitié de ceux qui -tombent entre ses mains! dit mon oncle Tobie. _Amen_, s'écria Trim: Dieu -sait que mon pauvre frère est dans leurs griffes depuis quatorze -ans.--Ton frère? Mais tu ne m'as jamais parlé de cela, reprit avec -précipitation mon oncle Tobie. Trim, comment cela est-il arrivé? Ah! -Monsieur, cette histoire vous feroit saigner le cœur.--C'est -l'affliction de ma vie. Mais elle est trop longue pour vous la raconter -à présent; je vous la dirai quelque jour que nous travaillerons au -boulingrin.--Je puis pourtant vous la dire en abrégé.--C'est à Lisbonne, -Monsieur. Mon frère Thomas y étoit passé. Il servoit un négociant. Il -devint amoureux de la veuve d'un Juif et l'épousa. Chacun fait ce qu'il -peut dans ce monde; ils se mirent à vendre du boudin et des saucisses. -Hélas! une nuit qu'ils dormoient tranquillement à côté l'un de l'autre, -on vint les enlever, et on les traîna dans les prisons de l'inquisition -avec deux petits enfans.--Que le bon Dieu ait pitié de lui! s'écria Trim -en soupirant.--Ils y sont encore. C'étoit le meilleur garçon, continua -Trim en tirant son mouchoir de sa poche, qui ait jamais existé. - -Les larmes gagnèrent si fort Trim, qu'il mouilla dans un instant son -mouchoir en les essuyant.--Un silence morne régna quelques minutes dans -la salle: le sentiment de la compassion y avoit pénétré. - -Allons, Trim, dit mon père, dès qu'il vit que sa douleur étoit moins -vive, un peu de courage. Oublie cette triste histoire, et continue de -lire. Je suis fâché de t'avoir interrompu. - -Le caporal Trim s'essuya le visage, remit son mouchoir dans sa poche, -fit une inclination, et recommença sa lecture. - - - - -CHAPITRE XLVI. - -_Enfin le Sermon commence._ - - - Epître de saint Paul aux Hébreux, chap. 13, vers. 18. - - --_Car je suis persuadé d'avoir une bonne conscience..._ - -«Je suis persuadé?... je suis persuadé d'avoir une bonne conscience?... -S'il y a, en effet, quelque chose dans cette vie sur laquelle un homme -doive compter; s'il y a quelque chose à la connoissance de laquelle il -doive parvenir sur une évidence incontestable, c'est de savoir si sa -conscience est bonne ou non. Il ne lui faut qu'un peu de réflexion pour -connoître le véritable état de ce registre.--Ses pensées, ses désirs -doivent se retracer facilement à la mémoire; il doit se souvenir -aisément de tout ce qu'il a fait.--Les vrais motifs de toutes les -actions de sa vie ne peuvent échapper à la moindre de ses recherches. - -»On peut se laisser tromper par les apparences sur d'autres sujets.--A -peine, selon la plainte du sage, pouvons-nous deviner les choses qui -sont sur la terre, et celles qui frappent le plus nos yeux. Mais ici, -quelle différence! L'esprit a tous les faits, toute l'évidence en -lui-même.--La toile qu'il a ourdie est sous sa perception; il en connoît -la texture, la finesse; il sait pour combien chaque passion est entrée -dans ce tissu, en opérant sur les plans divers que le vice ou la vertu -lui a présentés». - -Le style en est bon, dit mon père, et Trim lit à merveille. - -«Mais si la conscience n'est autre chose que cette faculté qu'a l'esprit -de pouvoir applaudir ou blâmer, et de porter ensuite son approbation ou -sa censure sur les actions successives de notre vie... Je conçois ce que -vous allez m'opposer; vous allez dire qu'il est évident, par les termes -mêmes de la proposition, que si ce témoignage intérieur est contraire à -l'homme, qui ne doit pas naturellement s'accuser lui-même, il s'ensuit -nécessairement que l'homme est coupable,--ou, au contraire, que si ce -rapport intérieur lui est favorable, et que son cœur ne le condamne -point, ce n'est plus alors une matière de confiance, comme l'apôtre -semble l'insinuer, mais que c'est une matière de certitude et de fait, -que la conscience est bonne, et que l'homme, par conséquent, doit être -également bon.» - ---Eh bien! je le disois. Nous y voilà, dit le docteur Slop; le -prédicateur a raison, c'est l'apôtre qui a tort.-- - -Un moment de patience, reprit mon père, et vous verrez bientôt que -Saint-Paul et le prédicateur sont d'accord.-- - -A-peu-près comme le loup et l'agneau, répliqua le docteur Slop. Mais je -m'y attendois; voilà ce que produit la licence de la presse!-- - -Au pis-aller, dit à son tour mon oncle Tobie, c'est la licence de la -chaire.--Le sermon est manuscrit, et ne paroît pas avoir jamais été -imprimé. - - - - -CHAPITRE XLVII. - -_Trim reprend sa lecture._ - - -Imprimé? dit mon père, non. Mais Trim, ajouta-t-il, continue, et Trim -continua. - -«Le cas, reprit-il gravement, peut paroître tel. La connoissance du bien -et du mal est vivement imprimée sur l'esprit de l'homme. Si sa -conscience, comme le dit l'écriture, ne s'endurcissoit pas peu-à-peu par -une longue habitude du péché, comme certaines parties du corps -s'endurcissent par l'exercice d'un travail assidu; si elle ne perdoit -pas, par là, ce sentiment vif, cette perception fine et délicate qu'elle -tient et de Dieu et de la nature... si cela n'arrivoit jamais,... ou -s'il étoit certain que l'amour-propre et l'orgueil ne fissent jamais -chanceler notre jugement; si le vil intérêt qui répand si souvent des -nuages obscurs et ténébreux sur notre esprit, n'en enveloppoit point les -facultés; si la faveur, l'amour, l'amitié, la prévention ne dictoient -pas nos décisions; si les présens ne nous corrompoient pas; si l'esprit -ne devenoit jamais l'apologiste d'une jouissance injuste; si l'intérêt -gardoit toujours un profond silence lorsqu'on plaide une cause; si la -passion fuyoit des tribunaux, et ne prononçoit pas la sentence, au lieu -de la laisser porter à la raison qui seule devroit servir de -guide...--Si tout cela étoit, je l'avoue, l'état religieux et moral de -l'homme seroit ce qu'il estimeroit lui-même; il apprécieroit ses crimes -ou son innocence; son approbation ou sa censure personnelle seroient ses -juges. - -»Je conviens que l'homme est coupable quand sa conscience l'accuse... Il -est bien rare qu'elle se trompe à cet égard.--On peut prononcer alors -avec sûreté qu'il y a des motifs suffisans pour justifier -l'accusation dans tous les cas; excepté, cependant, les cas -mélancoliques-hypocondriaques. - -»Mais prétendre que la conscience accuse, lorsqu'il y a crime, c'est une -fausse proposition. - -»Prétendre que l'homme est innocent, si la conscience ne l'accuse pas, -c'est une fausse conséquence. - -»Qu'un chrétien rende grâce à Dieu de ce que son esprit ne l'accuse pas; -qu'il s'imagine que sa conscience est bonne, parce qu'elle est -tranquille: rien n'est si fréquent. Mille personnes se font tous les -jours à elles-mêmes cette consolation: mais combien de fois elle est -trompeuse! La règle paroît d'abord infaillible, je l'avoue; mais elle -cesse de l'être, dès qu'on l'examine de près, et qu'on en éprouve la -vérité par des faits. Combien on en découvre alors de fausses -applications! combien d'erreurs! Hélas! elle perd toute sa force; une -foule d'exemples, qui ne sont que trop communs dans la vie humaine, en -détruisent presque le principe. - -»Un homme est vicieux, ses mœurs sont entièrement corrompues; sa -conduite est détestable aux yeux de tous ceux qui le connoissent; toutes -les actions de sa vie sont scandaleuses; il vit ouvertement dans le -crime... il abuse, il ruine, il abyme l'infortunée que sa perversité a -associée à sa débauche; il lui a dérobé sa dot la plus précieuse, en la -couvrant de honte et d'infamie; et contre tout sentiment d'humanité, il -plonge dans la douleur sa famille vertueuse et désolée... Vous croyez -peut-être que la conscience de cet homme l'inquiète bien vivement; qu'il -est dans une continuelle agitation; qu'il ne peut dormir ni jour, ni -nuit; que son ame est bouleversée, déchirée par des remords?... - -»Hélas! la conscience n'agissoit sur lui, que comme Baal agissoit sur -ses adorateurs. Il a d'autres affaires apparemment que de vous écouter, -disoit le saint prophète Elisée. Peut-être cause-t-il avec quelqu'un; -peut-être est-il occupé de quelque négociation.--Il est peut-être en -voyage; peut-être dort-il, et qu'on ne peut l'éveiller. - -»Peut-être aussi que cet homme-ci est sorti, accompagné de l'honneur, -pour aller se battre en duel... Qui sait s'il n'est point allé payer une -dette du jeu, ou quelqu'autre dette que ses débauches lui ont fait -contracter! Voilà des actions honnêtes, et vous voyez bien que pendant -tout ce temps, la conscience ne le trouble guère. Elle ne peut, tout au -plus, que déclamer, à l'écart, contre ses filouteries, que blâmer les -crimes légers dont sa fortune et son rang auroient dû le garantir. C'est -un bruit si sourd, qu'il ne l'entend pas; et cet homme vicieux vit avec -autant de gaieté, il dort aussi paisiblement dans son lit, il meurt avec -aussi peu, et, peut-être, avec moins d'inquiétude que l'homme le plus -vertueux. - -»Voyez cet autre; il est d'une bassesse, d'une avarice sordide... Sans -pitié, sans compassion, son cœur serré est fermé à tout sentiment de -bienfaisance; c'est un misérable qui n'a jamais senti d'amitié -particulière, qui n'a jamais conçu qu'on pût s'intéresser au bonheur -public. Il passe dans une apathie insensible auprès de la veuve et de -l'orphelin qui cherchent des secours, et voit, sans pousser un soupir, -toutes les misères qui sont attachées à la vie humaine.» - -Je détestois l'autre, dit Trim; mais celui-ci est mon exécration. - -«La conscience va sans doute s'élever; elle va foudroyer ce cœur de -fer... Grâces à Dieu, s'écrie-t-il, ma conscience ne me fait aucun -reproche; je paie exactement ce que je dois; personne ne peut me -demander un sou;--je ne viole point la foi de mes promesses; je n'en -fais aucune que je ne remplisse;--je ne me livre point au libertinage; -la femme de mon voisin est en sûreté; elle est à l'abri de mes -séductions.--Le ciel me préserve de ces crimes si fréquens parmi les -hommes, de l'adultère, de l'inceste. Je ne suis pas comme ce libertin -qui est devant moi, et à qui rien ne coûte.-- - -»Considérez cet autre; il est fin, subtil, rusé, insinuant... Observez -toute sa vie. Ce n'est qu'un tissu délié d'artifices obscurs, d'astuces -presque imperceptibles, de faux-fuyans captieux et injustes, pour se -jouer indignement de ce que les lois ont de plus sacré.--Il trahit la -bonne foi; nos propriétés sont troublées, et souvent envahies par sa -coupable adresse. Vous le voyez occupé à former des projets, qu'il ne -fonde que sur l'ignorance des autres, sur les embarras où ils se -trouvent, sur leur pauvreté, sur leur indigence: sa fortune s'élève sur -l'inexpérience de la jeunesse, ou sur l'humeur franche et ouverte d'un -ami qui a confiance en lui, et qui lui auroit donné jusqu'à sa vie.-- - -»La vieillesse arrive.--Un repentir tardif vient l'exciter à jeter les -yeux sur ce compte abominable.--La conscience lui parle: c'est elle -qu'il charge de feuilleter les lois et les statuts qu'il a -transgressés.--Il observe, et il ne voit aucune loi expresse ou formelle -qu'il ait ouvertement violée. Il aperçoit qu'il n'a encouru expressément -aucune peine afflictive, ni confiscation de biens.--Aucun fléau n'est -prêt à tomber sur sa tête; il ne voit point de cachots ouverts pour le -recevoir.--Qu'a-t-il donc fait qui puisse effrayer sa conscience?... -Rien. La conscience se trouve retranchée derrière la lettre de la loi. -Elle est là assise, invulnérable, et si bien fortifiée de tous côtés par -des cas, des rapports, des analogies, qu'elle est inattaquable. -L'honneur, la probité, la prédication, tonnent... Cela est inutile; elle -est inébranlable dans son fort.» - - - - -CHAPITRE XLVIII. - -_Un petit coup d'éperon au dada de mon oncle Tobie._ - - -Son fort! dit mon oncle Tobie. Trim et lui se regardèrent à ce mot.--Ce -sont là de bien misérables fortifications, Trim, dit mon oncle Tobie, en -remuant la tête.--Je vous en réponds, Monsieur, répliqua Trim, et sans -les comparer aux nôtres... - ---Mais Trim, dit mon père, si tu jases, Obadiah sera de retour avant que -tu aies fini.-- - -Le sermon est fort court, répondit Trim. - ---Tant pis, dit mon oncle, je voudrois qu'il fût plus long; il me plaît -beaucoup: mais puisque mon frère le veut, Trim, continue. Trim reprit sa -lecture. - -«Un quatrième, continua-t-il, ne cherche pas même cet indigne -refuge.--Il abandonne cet enchaînement insidieux de bassesses, de -perfidies.--Tous ces complots secrets, toutes ces précautions pénibles -que tant d'autres prennent pour parvenir à leur but, sont indignes de -lui; elles ne sont faites que pour de petits esprits, pour des génies -légers et superficiels.--Mais, lui?... l'effronté! l'impudent! voyez -comme il trompe, ment, se parjure, vole, assassine! Il ne va que -d'atrocités en atrocités.-- - -»Je ne citerai point d'autres exemples.--Ceux-là suffisent. Ils sont -pris dans la vie humaine, et trop notoires pour qu'on exige que j'en -donne des preuves.--Si quelqu'un cependant doutoit de leur réalité, si -quelqu'un soupçonnoit qu'il est impossible qu'un homme cherche ainsi à -se tromper soi-même, j'en serois au désespoir: mais je le renverrois, -pour me justifier, à ses propres réflexions; j'en appellerois à son -propre cœur. - -»Oui, c'est à lui que j'en appellerois. Je ne lui demanderois qu'une -chose; c'est qu'il considérât tous les côtés par lesquels son cœur -déteste les mauvaises actions qu'il peut avoir commises, quoiqu'elles -soient, de leur nature, aussi infâmes, aussi laides les unes que les -autres, et qu'il n'y ait point de choix.--Mais il trouvera que celles -dont il s'est rendu coupable par habitude, par inclination, sont -ordinairement parées de toutes les fausses beautés dont un pinceau -flatteur peut les orner. Il croira voir les fleurs les plus -agréables.--Mais les autres lui paroîtront dans toute leur nudité.--Il -les verra difformes, horribles; elles ne se peindront à ses yeux qu'avec -toutes les couleurs de la honte, de l'extravagance, du déshonneur, de -l'humiliation et de l'infamie. - -»Rappelez-vous ce trait de l'histoire de David, lorsqu'il surprit Saül -endormi dans une caverne, et qu'il lui coupa un pan de sa robe; combien -de reproches sensibles son cœur ne se fit-il pas d'avoir commis cette -action? Mais voyez-le ensuite dans l'aventure d'Urie. Voyez comme il -sacrifie, sans pitié, un brave et fidelle serviteur à sa passion -déréglée. Sa conscience au moins va le poignarder.--Non. Son cœur calme -ne se fait aucun reproche. Une année entière se passe sans que son crime -trouble sa sécurité. Il faut que le prophète Nathan vienne lui en -peindre toutes les horreurs.--Jusqu'à ce moment il n'en avoit pas fait -voir le moindre repentir. - -»Telle est donc la conscience. Ce moniteur, autrefois si fidelle, si -surveillant, et que l'Être suprême a placé en nous comme un juge aussi -terrible qu'équitable; hélas! il ne prend si souvent qu'une connoissance -imparfaite de ce qui s'y passe, il essuie tant de contradictions et -d'obstacles, il s'acquitte des devoirs qui lui sont prescrits, avec tant -de négligence, et quelquefois avec tant d'infidélité, qu'il n'est pas -possible de se fier à lui seul.--Il faut de nécessité, et de nécessité -absolue, lui associer un autre principe qui puisse le secourir dans ses -décisions. - -»Et voici ce qui est de la dernière importance pour vous.--Le malheur le -plus terrible qui puisse vous arriver, est de vous égarer, de vous jeter -dans l'erreur à cet égard... Philosophes impies! frémissez... songez -qu'il n'est qu'un seul moyen de se former un jugement sûr du mérite réel -qu'on peut avoir en qualité d'honnête homme, de citoyen utile, de sujet -fidelle à son roi, et de serviteur zélé de la Divinité.--C'est d'appeler -la religion et la morale au secours de la conscience; c'est de voir ce -qui est écrit dans la loi de Dieu; c'est de consulter la raison et les -obligations invariables de la vérité et de la justice. - -»La conscience se guide-t-elle sur ces rapports?... Si votre cœur alors -ne vous condamne point, vous serez dans le cas que l'apôtre -suppose.--Vous aurez raison de croire que la règle est infaillible...» -(Le sommeil qui avoit déjà jeté du sable dans les yeux du docteur Slop, -le gagna ici tout-à-fait, et il s'endormit profondément). «Oui, vous -aurez alors confiance en Dieu; vous croirez que le jugement que vous -venez de porter sur vous-même, est celui de Dieu, et que ce n'est qu'une -anticipation de cette juste sentence que l'Être suprême, à qui vous -devez compte de toutes vos actions, portera lui-même un jour sur votre -conduite. - -»C'est alors qu'on peut s'écrier avec l'auteur du livre de -l'Ecclésiaste: Heureux l'homme à qui sa conscience ne reproche point une -multitude de péchés!... Heureux l'homme dont le cœur ne le condamne -point! Pauvre ou riche, il sera toujours gai, son visage riant annoncera -la joie de son ame, et son esprit lui dira plus de choses que sept -sentinelles qui seroient au haut d'une tour...» - -(Une tour, dit mon oncle Tobie, est bien peu de chose, si elle n'est pas -flanquée). - -«Il résoudra ses doutes, le conduira dans les sentiers obscurs -infiniment mieux que les plus habiles casuistes.--Les cas, les -restrictions des jurisconsultes lui paroîtront des choses simples et -unies. Les lois humaines, en effet, ne sont pas des lois originaires et -primitives; elles n'ont été introduites que par la nécessité, et pour -nous défendre des entreprises nuisibles de ces consciences perverses, -qui ne se font pas de loi par elles-mêmes.--Elles ne prescrivent de -règles, que dans les cas où les principes et les remords de la -conscience ne sont pas assez forts pour nous rendre équitables... Elles -apprennent aux scélérats qu'ils doivent être justes par la terreur des -supplices.» - - - - -CHAPITRE XLIX. - -_Il va courir le galop._ - - -Oh! je vois, dit mon père, à quelle intention ce sermon a été composé. -On l'a sûrement destiné pour quelque prison.--J'en aime la tournure, et -je suis fâché que le docteur Slop se soit endormi avant d'être convaincu -que le prédicateur n'a point insulté saint Paul, et que l'apôtre et lui -sont parfaitement d'accord.--Frère Tobie, il n'y a véritablement point -de différence entre eux.--Mais quand il y en auroit, répondit mon oncle -Tobie, qu'importe? Les meilleurs amis du monde ont quelquefois une façon -de penser toute différente.--Tu as raison, frère Tobie, reprit mon père, -en lui donnant la main. Mais, frère, remplis ta pipe, et moi la mienne, -et Trim continuera ensuite sa lecture. - -Eh bien! Trim, dit mon père, en remplissant sa pipe, que penses-tu du -sermon? - -Moi? ma foi, je pense, dit le caporal, que ces sept hommes qui sont au -haut de la tour, et qu'on a mis là en sentinelle, sont en bien plus -grand nombre qu'il ne faut.--Si on continuoit d'en mettre autant au même -endroit, ce seroit harasser, à propos de rien, un régiment tout entier, -et un officier qui aime sa troupe ne la fatigue pas. Deux sentinelles -font tout aussi bien que vingt.--J'ai cent fois commandé moi-même dans -le corps-de-garde, ajouta Trim, en prenant un pouce de plus de hauteur, -et je n'ai jamais laissé plus de deux sentinelles à tous les postes que -j'ai relevés.--C'étoit fort bien, Trim, dit mon oncle Tobie; mais tu ne -sais pas que les tours, du temps de Salomon, n'étoient pas comme nos -bastions, qui sont flanqués et défendus par d'autres ouvrages.--Les -bastions, Trim, n'ont été inventés que depuis la mort de Salomon.--Il -n'y avoit pas non plus d'ouvrages à cornes, ou de ravelins devant la -courtine.--On ne faisoit point de grands fossés, tels que nous les -faisons aujourd'hui avec une cuvette ou un petit fossé au milieu,--ni de -chemins couverts, ni de palissades au long pour se garantir d'un coup de -main.--Ainsi, les sept hommes au haut de la tour étoient sûrement un -petit détachement du corps-de-garde qu'on avoit probablement posté en -bas, et ils étoient là, tout à-la-fois, pour voir et pour défendre au -besoin ce poste important...--Mon père sourioit en lui-même, et n'osoit -pas le faire d'une manière ostensible.--Après ce qui étoit arrivé, cela -n'auroit pas convenu.--Il alluma sa pipe, et dit au caporal de -continuer. Trim reporta le sermon à la hauteur de ses yeux, et lut. - - - - -CHAPITRE L. - -_Le Sermon continue._ - - -«Avec la crainte de Dieu devant nous, avec de la droiture et de la -probité dans tout ce que nous faisons ensemble, on accomplit à-la-fois -les devoirs de la religion et de la morale. C'est qu'ils sont -inséparables, et qu'on ne peut les diviser sans les détruire -réciproquement.--J'avoue cependant qu'on essaie souvent de les séparer -dans la pratique. - -»Hélas! cela n'est que trop vrai. Rien n'est si ordinaire que de voir -des hommes qui n'ont aucun sentiment de religion, et l'avouer sans -rougir, s'offenser vivement qu'on doute de leur caractère moral, ou -qu'on ne soit pas persuadé qu'ils sont scrupuleusement justes dans tout -ce qu'ils font. - -»Quoiqu'il y ait quelque apparence que la chose est ainsi, quoique je ne -soupçonne qu'à regret une vertu aussi aimable que celle de la droiture -morale; cependant, dès que j'approfondis et que j'examine les raisons de -cette vertu apparente, j'en trouve bien peu pour envier à un tel homme -l'honneur de son motif. - -»Qu'il déclame sur ce sujet avec autant d'emphase qu'il voudra; qu'il -s'enflamme de tout le feu de nos philosophes, ce phosphore brillant ne -me séduit pas. Il n'a toujours qu'une vertu apparente, sans solidité, ou -qui n'a du moins pour fondement que son intérêt, son orgueil, sa vanité, -son aisance, ou quelque autre passion passagère, dont la mobilité ne -doit certainement pas nous inspirer de la confiance en lui, dans les -choses importantes.-- - -»Je connois le banquier qui fait mes affaires.--Je tombe malade, et -j'envoie chercher le médecin...» Le médecin? le médecin? s'écria le -docteur Slop, en se réveillant en sursaut. Point de médecin, s'il vous -plaît; on n'en a pas besoin. Au diable les médecins pour accoucher une -femme!... - -«Je sais qu'ils n'ont guère de religion, ni l'un ni l'autre.--Il n'y a -point de jour que je ne les entende en faire l'objet de leurs -railleries, que je ne les en voie traiter tous les dogmes avec la -dernière indignité.--On ne peut douter que ce ne soit des monstres -d'impiété.--Eh bien! cependant je confie ma fortune à l'un, et je livre -ma vie à l'autre. - -»Quelle est donc la raison de cette confiance? Elle est bien foible, -sans doute: elle ne consiste que dans l'idée que l'un ou l'autre ne -voudra pas s'en prévaloir pour me faire du tort. Je considère que la -probité leur est nécessaire pour assurer leur état et leurs succès dans -ce monde;--en un mot, je me persuade qu'ils ne peuvent pas me nuire, -sans se nuire encore plus à eux-mêmes.-- - -»Mais je suppose que leur intérêt fût de me faire tort; que l'un, sans -altérer sa réputation, pût s'emparer de mon bien; que l'autre, sans -avilir son état, me précipitât dans le tombeau, pour jouir plus -promptement de quelque avantage que je lui aurois fait... Quels motifs -ai-je alors de me fier à eux? la religion?... c'est le plus fort: mais -il n'en ont point! L'intérêt, qui est le motif le plus fort après la -religion?... mais il est contre moi!... Qu'ai-je donc à mettre dans le -bassin opposé, pour contrebalancer cette tentation?... Hélas! rien, rien -qui ne soit plus léger que ces globules d'air qui se forment sur l'eau, -quand celle du ciel tombe.--Il faut nécessairement que je reste à la -merci de l'honneur, ou de quelqu'autre principe qu'enfante le caprice. -Quelle sûreté pour des choses aussi précieuses que ma vie et ma -propriété! - -»On ne peut donc pas compter sur les vertus morales, sans religion. Ce -sont des êtres fantastiques qui se dissipent d'un moment à l'autre, ou -qui changent si souvent de forme, qu'on ne les reconnoît plus. - -»Mais on ne peut pas compter non plus sur la religion, sans vertus -morales. J'ai dit qu'elles étoient inséparables, qu'elles s'appuyoient -mutuellement. Est-il rare, cependant, de voir un homme, qui n'a presque -point de vertus morales, inspirer la plus haute opinion de son caractère -religieux? - -»Le scélérat! il est avare, colère, vindicatif, inexorable, -implacable... Il manque de droiture dans toutes ses actions; mais il -parle tout haut contre l'incrédulité du siècle; il affecte le zèle le -plus ardent pour certains points de religion: on le voit deux fois par -jour prier avec ferveur au pied des autels; il fréquente les -sacremens;--il s'amuse avec certaines parties instrumentales de la -religion, et se croit un homme religieux, qui s'est acquitté avec -exactitude de tous ses devoirs envers Dieu. Il ne lui manque plus qu'un -vice: il l'a. Séduit par la force de cette illusion, il méprise avec un -orgueil spirituel tous ceux qui n'affectent point la même piété, et qui -ont pourtant plus d'honneur et plus de droiture que lui. - -»C'est encore là un des maux funestes qu'éclaire le soleil. - -»Que de crimes ce zèle mal entendu de religion sans morale a causés dans -le monde! Que de scènes de cruauté, de meurtre, de rapine, d'effusion de -sang il a produites! - -»Dans combien de pays!...» Trim balançoit ici sa main droite avec de -grands mouvemens, en avant et en arrière, et continua jusqu'à la fin du -passage... - -«Dans combien de pays ce zèle furieux n'a-t-il pas porté le feu, le sang -et la désolation, sans respecter ni l'âge, ni le mérite, ni le sexe, ni -les rangs? Il semble que ce faux zèle donnât à ceux qui s'en -prétendoient inspirés, l'horrible privilége de se livrer à toutes sortes -d'injustices, d'infamies et d'atrocités.--La compassion étoit bannie de -leurs cœurs.--Plus durs que les rochers, ils étoient sourds aux cris des -malheureux qui tomboient sous leurs coups; ils ne faisoient pas une -action que ce ne fût pour avilir ou déshonorer l'humanité.» - -Ouf!... dit Trim, qui avoit lu de suite sans respirer: je me suis trouvé -dans bien des combats; mais je n'en ai point vu comme celui-ci.--Je -n'aurois pas lâché la détente de mon fusil dans une pareille rencontre, -pour le grade même d'officier-général.-- - -Parbleu! dit le docteur Slop, voilà, voilà une belle réflexion! -Savez-vous seulement ce que vous venez de lire? - -Je sais, répondit vivement Trim, que je n'ai jamais refusé quartier à -ceux qui me l'ont demandé, et que j'aurois plutôt perdu la vie, que de -mettre mon fusil en joue sur des femmes ou sur des enfans. - -Tiens, Trim, dit mon oncle Tobie, voilà une couronne pour toi, afin que -tu boives ce soir avec Obadiah, à qui j'en donnerai une -autre.--Monsieur, je vous rends grâce, dit Trim: mais j'aimerois mieux -que ces pauvres femmes les eussent.--Tu es un brave et bon garçon, Trim, -reprit mon oncle.--Et mon père remua la tête en signe d'approbation, -comme s'il eût voulu dire, cela est vrai. - ---Mais, Trim, dit-il, continue ta lecture; il me semble que tu as -bientôt achevé. - - - - -CHAPITRE LI. - -_Trim lit toujours._ - - -«Si le témoignage, hélas! des siècles passés ne suffit pas, voyez -combien même de nos jours ces faux zélés prétendent honorer Dieu par des -actions qui les déshonorent eux-mêmes, et qui font le scandale de -l'univers entier. - -»Descendez un instant avec moi dans ces prisons affreuses de -l'inquisition;--voyez-y la religion assise sur un tribunal d'ébène, -soutenue par des gênes et des tortures, et foulant à ses pieds la -justice et la compassion, enchaînées et immobiles... Ecoutez les longs -gémissemens de ce malheureux qu'on arrache de son cachot de ténèbres, -pour lui faire son procès, et le livrer ensuite à tous les tourmens les -plus cruels, qu'un système délibéré de cruauté ait pu inventer.» Trim -enflammé de colère eut bien de la peine ici à la renfermer en lui-même. -«Voyez, continua-t-il, le corps de ce misérable épuisé par la faim et la -douleur. C'est une victime qu'on va livrer aux bourreaux.»-- - -Ah! s'écria Trim, du ton le plus plaintif: c'est mon frère; c'est mon -malheureux frère Thomas!--Et laissant tomber involontairement le sermon -pour joindre ses mains: Ah! messieurs, je crains que ce ne soit mon -pauvre frère!...--Mon père, mon oncle Tobie, et même le docteur Slop qui -ne s'attendrissoit pas facilement, furent vivement émus de la douleur de -Trim.--Trim, dit mon père, ce n'est pas ici une relation historique que -tu lis, c'est un sermon. Reprends, mon enfant, reprends-en la dernière -phrase. - -«Voyez le corps de ce misérable épuisé par la faim et la douleur. C'est -une victime qu'on va livrer aux bourreaux.-- - -»Observez le mouvement de ce terrible instrument;--voyez comment on -l'étend. Quels tourmens! Ses nerfs et ses muscles se tordent; les -convulsions de la mort la plus douloureuse sillonnent son visage de -mille manières: c'est tout ce que la nature peut souffrir... Son ame -arrachée de ses plus profondes retraites, est déjà sur ses lèvres prête -à partir.»--Par le ciel! s'écria Trim, je n'en lirois pas davantage pour -l'empire du monde! Ces horreurs s'épuisent, peut-être en ce moment, sur -mon pauvre frère à Lisbonne.--Eh! non, mon cher Trim, dit mon père, ce -n'est pas là une histoire, ce n'est qu'une simple description...--Oui, -mon garçon, ce n'est pas autre chose, reprit le docteur Slop; ainsi -tranquillise-toi.-- - -Cependant, dit mon père, puisque cela lui cause tant de peine, ce seroit -une cruauté de le forcer à continuer.--Trim, donne-moi le sermon, -j'acheverai de le lire, et tu peux t'en aller si tu veux.--Je n'en -voudrois pas lire davantage, répond Trim, pour la couronne des trois -royaumes; mais si monsieur veut me le permettre, je resterai pour -l'entendre jusqu'à la fin.-- - -Le pauvre Trim! s'écria mon oncle. - - - - -CHAPITRE LII. - -_Mon père lit._ - - -«Enfin, voilà qu'on le ramène dans son cachot. Juste ciel! on ne tardera -pas à l'en tirer, pour le livrer aux insultes de la populace, et le -précipiter ensuite dans ce bûcher qu'un zèle fantastique lui a -préparé.--Et c'est là comme en agissent des fidèles!... Malheureux -enthousiastes! ignorez-vous que cette conduite atroce est absolument -opposée à l'esprit du christianisme? Ah! rappelez-vous cette règle -décisive et sûre que Jésus-Christ nous a laissée: _à fructibus eorum -cognoscetis eos_: vous reconnoîtrez ces faux zélés à leurs œuvres.» - -Grâces à Dieu, il est donc mort! s'écria Trim; ses peines sont finies, -et on ne peut pas lui faire plus de mal... Ah! messieurs. - -Ah! tais-toi, dit mon père, un peu impatienté; nous ne finirions jamais, -si ces interruptions se renouvelloient si souvent. - -«Je n'ajouterai à tout ce que je viens de dire, que deux ou trois règles -fort courtes, qui en sont les conséquences. - -»Toutes les fois qu'un homme déclame contre la religion, soyez sûr que -la violence de ses passions l'a emporté sur sa croyance.--Une vie -déréglée et une bonne croyance sont incompatibles; et lorsqu'elles se -séparent l'une de l'autre, c'est que l'on veut tâcher d'obtenir quelque -tranquillité dans l'esprit. - -»Lorsqu'un homme de cette espèce vous dira que telle ou telle chose -choque sa conscience, c'est comme s'il vous disoit qu'elle lui cause du -dégoût. Il faut le comparer à ces hommes blasés, qui ne peuvent -supporter certains alimens. - -»En un mot, ne vous confiez point à un homme, de tel rang qu'il soit, -s'il n'est consciencieux dans toutes ses actions. - -»Et pour ce qui vous regarde, souvenez-vous de cette distinction simple -et sans équivoque. C'est que votre conscience n'est pas une loi. Non. -C'est Dieu qui a fait la loi, et qui a placé la conscience en nous pour -décider selon cette loi.--Mais n'allez pas croire que ce doit être comme -un cadi asiatique, qui juge selon le flux ou le reflux de ses passions. -La conscience ne doit juger que comme un juge britannique, qui, dans cet -heureux pays de liberté, de raison et de bon sens, ne se fait point de -nouvelles lois, mais juge suivant les lois qu'il trouve écrites.» - - - - -CHAPITRE LIII. - -_Dialogue._ - - -MON PÈRE. - -En vérité, Trim, je suis fort content de toi. - -LE DOCTEUR SLOP. - -Et moi aussi. - -MON PÈRE. - -Il a très-bien lu le sermon. - -LE DOCTEUR SLOP. - -Fort bien! - -MON ONCLE TOBIE. - -A merveille! - -LE DOCTEUR SLOP. - -Il n'y a que ses commentaires qu'il auroit pu épargner. - -TRIM. - -Ma foi! je n'ai pu y tenir... - -MON ONCLE TOBIE. - -Le pauvre garçon!... - -TRIM. - -Je sais bien que j'aurois mieux lu, si j'avois été moins affecté. - -LE DOCTEUR SLOP. - -Cela est vrai. - -MON PÈRE. - -Point du tout. C'est précisément ce qui te l'a bien fait lire. Morbleu! -il seroit à souhaiter que nos prédicateurs débitassent les leurs avec la -même force; ils feroient plus de sensation sur leurs auditeurs. - -MON ONCLE TOBIE. - -Ah çà! mais que va-t-il devenir? je serois fâché qu'il fût perdu... - -MON PÈRE. - -Perdu? et moi aussi. Il m'a trop fait de plaisir... Il est dramatique. -Cette manière d'écrire, maniée adroitement, saisit l'attention. - -LE DOCTEUR SLOP. - -Ah! oui. Je m'en suis bien aperçu. - -MON ONCLE TOBIE. - -Mais comment diable s'est-il trouvé dans mon _Stévinus_? - -MON PÈRE. - -Ma foi! c'est ce que j'ignore; il faudroit être aussi habile que -Stévinus, pour résoudre cette question.-- - - - - -CHAPITRE LIV. - -_Le Sermon court la pretentaine._ - - -Mon oncle Tobie fit un sourire agréable de plaisir à l'éloge de -Stévinus. Cela ne rompit point la conversation sur le sermon, et mon -père fit part de ses conjectures sur l'auteur.--Je crois le connoître, -dit-il; je gagerois quasi qu'il est du ministre de notre paroisse. - -Ce qui faisoit croire à mon père qu'il étoit d'Yorick, c'en étoit le -style. Il étoit aussi dans sa méthode.--Ses conjectures se réalisèrent -deux jours après. Yorick envoya un domestique le demander à mon oncle -Tobie. - -Mais comment s'étoit-il trouvé dans son Stévinus? Mon oncle Tobie -s'éclaircit de cette circonstance par la même occasion. Yorick, à qui -toutes espèces de connoissances étoient précieuses, lui avoit emprunté -son Stévinus. Il fit son sermon pendant qu'il avoit Stévinus; il le mit -par mégarde dans le livre, et en renvoyant le livre à mon oncle, il ne -songea point au sermon. - -Le destin de ce sermon est assez singulier.--Le bon Yorick n'avoit pas -toujours des habits qui ne faisoient que de sortir des mains du -tailleur. Son sermon se perdit une seconde fois en glissant à travers la -poche et la doublure déchirée de sa veste. C'étoit un jour qu'il montoit -sur son bidet de quatre-vingt sous, le sermon tomba dans la boue, et le -bidet l'y enfonça en piétinant. Il y resta quelque temps. Un mendiant -qui passa l'aperçut, et l'en tira. Il le vendit au bedeau d'une paroisse -voisine pour un pot de bierre, et le bedeau en fit présent à son curé, -et depuis oncques il ne revint dans les mains de son propriétaire. Il -mourut sans le revoir. - -Le curé sans doute en avoit fait usage. Cependant je ne l'assure pas. Un -curé peut être assez instruit pour se passer des ouvrages des -autres.--Celui-ci tomba, je ne sais comment, dans les mains d'un -chanoine de la cathédrale d'Yorck, et quelle trouvaille pour un -chanoine! M. le prébendaire d'Yorck l'apprit bientôt par cœur, et le -débita dans son église. Il fut applaudi, et le fit imprimer quelque -temps après, avec son nom en gros caractères au frontispice. Yorick -avoit essuyé plusieurs de ces revers pendant sa vie; mais il étoit cruel -de le dépouiller après sa mort, et d'enlever à sa mémoire l'honneur de -ses propres ouvrages.--Le ciel ne l'a pas voulu. Ce larcin fut découvert -quelque temps après. Je le publie pour trois raisons. - -La première, c'est que cela n'empêchera point l'homme au canonicat -d'arriver aux dignités ecclésiastiques. Il n'y auroit peut-être pas -quatre personnages en Angleterre qui atteignissent à l'épiscopat, s'ils -n'y alloient que par leurs sermons; et si cela est en Angleterre, cela -peut bien être ailleurs, comme on sait. - -L'autre raison, c'est que j'aime à rendre justice à qui elle appartient. - -Enfin, c'est que je procurerai peut-être par-là du repos à l'ame -d'Yorick.--Les bonnes gens de la campagne, sans compter les personnes -qui passent pour avoir l'esprit fort, viennent me dire qu'elle se laisse -voir souvent. Yorick est devenu un esprit... Je calmerai par-là ses -agitations; et c'est un pas que je ne serai sûrement pas obligé de -prodiguer pour beaucoup d'autres. Je ne crois pas que ceux qui prêchent -ses sermons, ou qui en prêchent d'autres que les leurs, et même fort -souvent les leurs, subissent jamais une pareille métamorphose.-- - - -_Fin du Tome premier._ - - - - -TABLE - -DES CHAPITRES - -Contenus dans ce Volume. - - - CHAPITRE PREMIER. _C'étoit bien à cela qu'il falloit penser._ Page 1 - CHAP. II. _L'Embryon._ 3 - CHAP. III. _En voilà l'effet._ 5 - CHAP. IV. _Que de maris sont moins sûrs!_ 7 - CHAP. V. _Les Planètes._ 12 - CHAP. VI. _Les volontés sont libres._ 14 - CHAP. VII. _Et oui! chacun a son ton, son allure._ 16 - CHAP. VIII. _Je n'y tiens pas toujours._ 20 - CHAP. IX. _Annonce._ 23 - CHAP. X. _Ce qui se voit tous les jours._ 26 - CHAP. XI. _On a beau faire, chacun se plaint toujours._ 28 - CHAP. XII. 38 - CHAP. XIII. _L'Epitaphe._ 46 - CHAP. XIV. 54 - CHAP. XV. _Avis aux historiens._ 56 - CHAP. XVI. _Le contrat de mariage._ 59 - CHAP. XVII. _Chagrins domestiques._ 67 - CHAP. XVIII. _Résolution de ma mère._ 69 - CHAP. XIX. _La convention._ 70 - CHAP. XX. _Conseil._ 76 - CHAP. XXI. _Prenez-y garde! le cas est intéressant._ 78 - CHAP. XXII. _La consultation._ 88 - CHAP. XXIII. _Des découvertes._ 96 - CHAP. XXIV. _L'éloge et l'utilité des digressions._ 109 - CHAP. XXV. _Comment peindre mon oncle Tobie?_ 113 - CHAP. XXVI. _Nous y viendrons._ 118 - CHAP. XXVII. _Un peu de patience._ 120 - CHAP. XXVIII. _Enfin nous y voilà._ 122 - CHAP. XXIX. _Ce qu'on a déjà vu._ 128 - CHAP. XXX. _Trop est trop._ 136 - CHAP. XXXI. _Le feu prend._ 140 - CHAP. XXXII. _Trim._ 144 - CHAP. XXXIII. _Les conjectures de mon oncle._ 155 - CHAP. XXXIV. _Contre-temps._ 157 - CHAP. XXXV. _Cela est clair comme le jour._ 160 - CHAP. XXXVI. _Ragotin n'est pas pire._ 163 - CHAP. XXXVII. _Combien de choses à développer._ 167 - CHAP. XXXVIII. _Il ne peut rien faire._ 170 - CHAP. XXXIX. _Comme il court!_ 172 - CHAP. XL. _La Dissertation._ 182 - CHAP. XLI. _Autre Anicroche._ _ibid._ - CHAP. XLII. _Prélude._ 187 - CHAP. XLIII. _Il est toujours tout prêt._ 189 - CHAP. XLIV. _Avis._ 190 - CHAP. XLV. _Le Sermon._ 194 - CHAP. XLVI. _Enfin le Sermon commence._ 197 - CHAP. XLVII. _Trim reprend sa lecture._ 200 - CHAP. XLVIII. _Un petit coup d'éperon au dada de mon oncle - Tobie._ 206 - CHAP. XLIX. _Il va courir le galop._ 211 - CHAP. L. _Le Sermon continue._ 214 - CHAP. LI. _Trim lit toujours._ 220 - CHAP. LII. _Mon père lit._ 222 - CHAP. LIII. _Dialogue._ 224 - CHAP. LIV. _Le sermon court la pretentaine._ 227 - - -Fin de la Table du Tome premier. - - - - -Note du transcripteur - -On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par -ex. Shakespéar/Shakespeare, bisarrerie/bizarrerie, système/systême, -tems/temps, jeterois/jetterois, etc.). Les erreurs clairement -introduites par le typographe ont été corrigées. Les passages en -italique sont indiqués entre _caractères soulignés_. - - - - - - - -End of Project Gutenberg's OEuvres complètes, tome 1/6, by Laurence Sterne - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 1/6 *** - -***** This file should be named 61772-0.txt or 61772-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/7/7/61772/ - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - |
