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-Project Gutenberg's OEuvres complètes, tome 1/6, by Laurence Sterne
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-this ebook.
-
-
-
-Title: OEuvres complètes, tome 1/6
-
-Author: Laurence Sterne
-
-Release Date: April 7, 2020 [EBook #61772]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 1/6 ***
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-
-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
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- ŒUVRES
- COMPLÈTES
- DE
- LAURENT STERNE.
-
- NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.
-
- TOME PREMIER.
-
- A PARIS,
- Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN.
- AN XI.--1803.
-
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-_Ce volume contient_
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-La vie de l'Auteur;--des Mémoires particuliers sur sa personne, sur ses
-ouvrages, sur l'origine de Tristram Shandy.
-
-La première partie des Opinions de Tristram Shandy.
-
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-
-[Illustration: _Laurent Sterne_]
-
-
-
-
-A MADAME M. A. E. B**. m. d. p. t. n. * f. s. m. c. * s. b. a. p. m****.
-u***. à j*****.
-
-
-_L'amitié, Madame, vous fait hommage de cette édition. L'Auteur vous
-l'eût offerte lui-même assurément, s'il eût eu, comme moi, le plaisir de
-vous connoître._
-
-_Recevez, Madame, les assurances du respectueux dévouement de_
-
- _Votre t. v._
-
- J.-Fr. BASTIEN, _éditeur_.
-
-
-
-
-VIE
-
-DE STERNE.
-
-
-Laurent Sterne naquit dans la capitale d'Irlande. Il étoit fils d'un
-officier, et arrière-petit-fils d'un archevêque: un de ses oncles étoit
-prébendaire de la cathédrale de Dublin: ce qui lui procura beaucoup de
-relations avec le clergé.
-
-Destiné lui-même à parcourir cette carrière, il entra fort jeune à
-l'université de Cambridge, où il développa des talens particuliers. La
-gaieté de son caractère, la vivacité de son imagination, son génie, les
-saillies de son esprit, la tournure de ses idées l'annoncèrent de bonne
-heure.
-
-Malgré toutes ces qualités, il vécut cependant quelque temps fort peu
-connu à Sulton, dans la forêt de Gastres. Son revenu étoit très-modique,
-et ne consistoit que dans les foibles rétributions d'un vicariat qu'il
-avoit obtenu dans le comté d'Yorck.
-
-Sans ambition, il seroit peut-être resté toute sa vie dans cette
-obscurité, si une occasion particulière ne l'eût fait connoître.
-
-Un de ses amis sollicitoit la survivance d'un bénéfice important, dont
-le titulaire vouloit faire assurer les revenus à sa femme et à son fils
-après sa mort. Sterne trouva que c'étoit bien assez qu'il en jouît
-pendant toute sa vie, et il se joignit à son ami pour empêcher cette
-substitution singulière. Mais ils n'avoient ni l'un ni l'autre assez
-d'intrigue; leurs soins n'eurent aucun succès, et leur adversaire
-réussit. Sterne, piqué, chercha les moyens de se venger, il ne trouva
-que celui de faire une satyre contre le simoniaque. Elle opéra si
-vivement sur l'esprit de cet homme, qu'il fit prier Sterne de la
-supprimer. Cela n'étoit pas possible, déjà elle étoit répandue; mais la
-crainte qu'elle ne fût suivie de quelqu'autre, fit le même effet. Le
-bénéficier résigna son bénéfice à l'ami de Sterne, et cette aventure lui
-fit avoir à lui-même, sans la demander, une des meilleures prébendes de
-la cathédrale d'Yorck. Cet ouvrage étoit intitulé: _Histoire d'un bon
-gros manteau avec un tapabor de l'espèce la plus chaude, dont l'heureux
-possesseur ne seroit pas content, s'il n'en pouvoit couper assez pour
-faire une juppe à sa femme, et une culotte à son fils_.
-
-Le vicariat de Sterne ne l'occupoit guère que le dimanche matin. Il y
-faisoit l'office divin avec la plus grande exactitude, et le soir, il
-alloit prêcher dans la paroisse de _Stillington_. Son canonicat lui
-donna d'autres soins, qu'il remplit pendant long-temps avec l'attention
-la plus scrupuleuse.
-
-Etant un jour dans un café d'Yorck avec d'autres ecclésiastiques, un
-étranger d'un certain âge y déclama vivement contre la religion, et
-contre le clergé. Ce ne sont que des hypocrites: qu'en pensez-vous,
-dit-il, en s'adressant à Sterne? Celui-ci, sans faire semblant de lui
-répondre directement, prit la parole: «J'ai chez moi, dit-il, un
-épagneul qui est charmant: c'est le meilleur chien de chasse qu'il y ait
-dans toute la province; mais il est d'un caractère si sauvage, si
-farouche, il s'élance surtout avec tant de férocité contre des gens qui
-ne lui ont point fait de mal, que je suis résolu de le faire
-noyer.»--L'étranger sentit l'allégorie, et se retira sans rien dire.
-
-On venoit de faire une superbe édition de Rabelais; Sterne qui avoit
-beaucoup entendu parler de cet auteur se le procura. Dès ce moment, il
-abandonna tous les soins de son canonicat, et ne s'occupa plus que du
-curé de Meudon, et de ses ouvrages. On se plaignoit de ne le plus voir
-dans les cercles dont il faisoit l'amusement.
-
-Il étoit absolument inconnu dans la capitale. C'étoit pourtant là qu'il
-vouloit faire imprimer les deux premiers volumes de son _Tristram
-Shandy_. Il les envoya à un des libraires qui publioit le plus de
-nouveautés, et lui marqua le prix qu'il en vouloit: celui-ci les lui
-renvoya. Il se décida alors à les faire imprimer à Yorck. On ne lui en
-offrit pas ce que le papier et la copie de son manuscrit lui avoient
-coûté. Mais à peine l'ouvrage parut-il, qu'il fut enlevé avec une
-rapidité incroyable. On lui donna mille guinées pour en permettre une
-seconde édition.
-
-Tristram Shandy se trouva entre les mains de tout le monde. Beaucoup le
-lisoient, et peu le comprenoient. Ceux qui ne connoissoient point
-Rabelais, son esprit, son génie, le comprenoient encore moins. Il y
-avoit des lecteurs qui étoient arrêtés par des digressions dont ils ne
-pouvoient pénétrer le sens; d'autres qui s'imaginoient que ce n'étoit
-qu'une perpétuelle allégorie, qui masquoit des gens qu'on n'avoit pas
-voulu faire paroître à découvert. Mais tous convenoient que Sterne étoit
-l'écrivain le plus ingénieux, le plus agréable de son temps, que ses
-caractères étoient singuliers et frappans, ses descriptions
-pittoresques, ses réflexions fines, son naturel facile.
-
-Cet ouvrage lui attira la plus grande considération. Il fut recherché
-des grands, des savans, des gens de goût, et singulièrement de tous ceux
-qui sont enclins à jeter du ridicule sur tout ce qui se passe dans le
-monde: c'étoit une espèce de gloire d'avoir passé une soirée avec
-l'auteur de _Tristram Shandy_: mais il éprouva le sort de toutes les
-personnes qui obtiennent de la célébrité par leurs talens. Lui et ses
-ouvrages furent déchirés dans mille brochures, dont on ne connoît pas
-même actuellement le titre. S'il eut une foule d'ennemis obscurs, il eut
-des défenseurs distingués qui le vengèrent. Un des plus grands seigneurs
-de l'Angleterre prit hautement son parti contre quelques
-ecclésiastiques; et pour lui marquer tout-à-la-fois, disoit-il, et son
-estime pour lui, et le peu de cas qu'il faisoit d'eux, il lui donna un
-bénéfice considérable dans la paroisse de Cawood.
-
-Sterne ne tarda point à publier les sermons qu'il avoit faits dans son
-vicariat. Il en avoit glissé un dans son Tristram Shandy, qui fit
-d'abord prendre la meilleure opinion de ceux-ci. L'excellence de la
-morale et le style n'y laissèrent en effet rien à désirer. Mais on le
-blâma sévérement de les avoir donnés sous un nom ridicule. «Je fais
-imprimer ces sermons, disoit-il dans sa préface, comme s'ils étoient
-d'Yorick. J'espère que le lecteur grave ne trouvera rien en cela qui
-puisse l'offenser, et je continuerai de publier les autres sous le même
-titre.» Yorick étoit le nom d'un bouffon que Shakespeare avoit introduit
-dans sa tragédie de Hamlet.
-
-Les volumes de son Tristram Shandy furent imprimés successivement. On ne
-les trouva point inférieurs aux premiers. Son conte burlesque du grand
-nez parut aussi plaisant, que l'histoire de Lefèvre étoit pathétique et
-touchante.
-
-Son voyage sentimental ne démentit point sa réputation. Il fut traduit
-dans toutes les langues presque aussi-tôt qu'il parut.
-
-Sterne, entraîné dans la république des lettres, laissa le soin de ses
-bénéfices, et leur principal revenu à des ecclésiastiques qui les
-desservoient: il en étoit bien récompensé. Ses ouvrages lui valoient
-beaucoup; mais il n'avoit aucune économie. Ses voyages étoient
-très-coûteux, surtout quand il passoit le détroit de Calais.
-
-Beaucoup de personnes à Paris l'ont connu. Il étoit un soir chez un
-horloger de ses amis; il ne lui vit pas la même gaieté qu'à l'ordinaire.
-C'étoit le vingt-neuf du mois. Il ne faut pas, lui dit-il, mon ami, que
-l'idée des embarras du trente, nous empêche ce soir de sabler
-joyeusement la bouteille de vin de Champagne, et lui donna aussi-tôt sa
-bourse.
-
-Sa figure étoit originale et excitoit le rire quand on le regardoit. Il
-s'habilloit avec cela d'une manière particulière qui le faisoit encore
-plus remarquer. En passant un jour sur le Pont-Neuf, il s'arrêta tout
-court et fixa la statue de Henri IV. Il fut presque aussitôt entouré
-d'une foule de gens qui le considéroient avec un air de curiosité. Eh
-bien! c'est moi, leur dit-il, et vous ne me connoissez pas davantage:
-mais imitez-moi; et il tomba à genoux devant la statue du roi.
-
-Il étoit marié, et sa femme d'un caractère très-différent du sien, le
-quitta, et se retira en France dans un couvent. Ils avoient une fille
-qu'elle éleva, et qui avoit seize ans environ quand il mourut. Cet
-événement les fit repasser en Angleterre. Il y avoit déjà quelque temps
-que leurs pensions n'étoient pas exactement payées, et elles accusoient
-Sterne de dureté; mais elle virent en arrivant quelle étoit la vraie
-cause de cette négligence. Elles ne trouvèrent rien dans sa succession.
-L'estime et l'amitié qu'on avoit eues pour lui leur devinrent
-particulières. On leur fit des présens de toutes parts, et l'on
-souscrivit, avec une espèce d'enthousiasme, à une édition de ses
-ouvrages qu'elles annoncèrent.
-
-On a dit que depuis la mort de Sterne on l'avoit enlevé du cimetière de
-_Moribode_, où il avoit été inhumé, et qu'un célèbre chirurgien d'Oxford
-avoit disséqué son cerveau, dans l'idée qu'il trouveroit quelque chose
-d'extraordinaire dans sa configuration. C'est un conte fait à plaisir.
-
-Sterne s'est bien peint lui-même sous le nom d'Yorick, dans le premier
-volume de son Tristram Shandy.
-
-Voltaire dit de cet ouvrage dans ses questions sur l'encyclopédie,
-_qu'il ressemble à ces petites satyres de l'antiquité, qui renfermoient
-des essences précieuses_. Il en traduit lui-même deux ou trois passages,
-et dit du tout, _que ce sont des peintures supérieures à celles de
-_Rembrandt_, et aux crayons de _Calot_._
-
-C'est sur le mot _conscience_ que Voltaire en fait cet éloge; il faut
-croire qu'il a dit ce qu'il pensoit. L'auteur, selon lui, est le second
-_Rabelais_ d'Angleterre.
-
-Sterne s'étoit en effet nourri des écrits du curé de Meudon, qu'il n'a
-point imité dans ses licences. C'est toujours décemment qu'il peint les
-objets, il est difficile d'y mettre plus d'esprit, plus de finesse, et
-la gaieté en est l'ame.
-
-Cet homme singulier est mort comme il avoit vécu, avec la même
-indifférence et la même insouciance, sans paroître en rien affecté de sa
-prochaine dissolution, même vingt-quatre heures avant sa fin. Son décès
-fut annoncé dans les journaux du 22 mars 1768, par un de ses amis, de la
-manière suivante:
-
-En son logis, dans Bond-Street, est mort le rév. Sterne.
-
-Hélas! pauvre Yorick! je l'ai bien connu; il étoit une source de bonnes
-plaisanteries, et il avoit l'imagination la plus brillante. Il possédoit
-esprit, gaieté, génie; il ne lui manquoit qu'un grain de sagesse, pour
-en tirer un bien meilleur parti.
-
-
-EPITAPHE DE STERNE, PAR GARRICK.
-
-Laissons l'orgueil étaler les marbres sur les tombeaux, les charger
-d'inscriptions fastueuses, dont les partisans de la vérité n'approchent
-jamais. C'est la simple, mais sincère amitié qui grave sur cette pierre
-brute:
-
-_Ici dorment le génie, l'esprit, la gaieté_ ou _Sterne_.
-
-
-
-
-MÉMOIRES
-
-DE
-
-STERNE.
-
-_Origine de Tristram Shandy._
-
-
-Si le lecteur est curieux de connoître l'origine d'un pareil ouvrage, la
-voici:
-
-En feuilletant mes manuscrits, j'y trouve que j'eus quelque envie jadis
-d'écrire mes mémoires.
-
-Je me mis, en effet, à l'ouvrage avec l'intention la plus sérieuse et la
-plus stupide possible; mais tout-à-coup le fantôme de l'imagination, et
-le phosphore de l'esprit brillèrent à ma vue, m'éblouirent et
-m'entraînèrent à travers les haies et les fossés, les ronces, les
-fondrières et les sables arides, pendant le cours de quatre volumes,
-avant que je me fusse avisé de me mettre au monde. Oui, la majeure
-partie de mon ouvrage étoit dépensée avant l'époque de ma naissance. Ah!
-je le connoissois trop, ce monde, pour être tant désireux d'y arriver.
-
-La bisarrerie et la nouveauté des premiers volumes exercèrent le goût
-capricieux du public: je fus applaudi et sifflé, défendu et censuré dans
-plus d'une page. Cependant, comme il y a, en un sens, plus de lecteurs
-que de juges, l'édition fut vendue, et, par conséquent, elle réussit.
-Cela m'encouragea, et je continuai avec le même ton d'insouciance, tout
-en chantant, et entouré d'une nombreuse audience, qui épioit la chûte
-des feuilles que je lui jetois. Ce qui m'amusoit le plus, étoit ce
-nombre de lecteurs pénetrans, qui jugeoient que mes extravagantes lubies
-contenoient un sens mystique dont ils se targuoient de dévoiler la
-sublime profondeur à la fin de l'ouvrage.
-
-Il y a plus encore: des jurés-experts devineurs d'énigmes prétendoient
-pouvoir suivre ma trace à travers chaque volume, sans perdre de vue, un
-seul moment, la connexion de mes phrases. Quels lynx! quels
-enthousiastes! avec quelle intelligence et quel avantage ces messieurs
-n'auroient-ils pas lu l'apocalypse? la bête à sept têtes, le puits
-fumant et les sauterelles cuirassées n'auroient été qu'un jeu pour leur
-perspicacité.
-
-Cependant j'ai la modestie d'avouer qu'il y a, par-ci, par-là, dans mon
-livre quelques passages intéressans.
-
-_In sterquilinio margaritam reperit._
-
-J'y ridiculise quelques foiblesses: la charité et la bienveillance y
-sont toujours inspirées et recommandées: quelquefois, il est vrai, je
-cours les champs et les grands chemins, sans d'autre projet que celui de
-jouir du bienfait de l'air et de la liberté; mais un objet de pitié se
-présente-t-il à moi, je l'offre aussitôt à la pitié publique.
-
-C'est ainsi que je vaguois dans l'insouciance, aussi innocemment qu'un
-enfant qui joue en cheminant, et que je ne revenois à moi, que lorsque
-l'humanité, posant sa main sur mon sein, m'arrêtoit tout-à-coup, et me
-tiroit à part: j'étois alors dans mon fort. Nous exprimons bien ce que
-nous sentons vivement; et, dans un pareil sujet, l'écrivain a une double
-énergie: il soulage son cœur, en plaidant pour les autres.
-
-Je continuai cette rodomontade tout le long de mon ouvrage; le papier
-s'entassoit sous ma main, quand je fis réflexion qu'il n'y avoit que
-sept merveilles au monde. En attendant, la nouveauté vieillissoit, et la
-bisarrerie perdoit de sa singularité: je m'en aperçus; mais le moyen
-d'arrêter la vélocité d'une plume qui a pris son vol.
-
-Je déterminai seulement de faire cesser les caracoles de mon dada; je
-serai la gourmette; et je m'apprêtai à tenir ma promesse au public,
-d'une manière plus posée et plus systématique. Me voilà à jeter sur mon
-papier, de grands sujets; mais je n'ai pas eu le temps de les polir.
-Tant d'idées, tant de caprices passoient à travers ma cervelle pendant
-la composition, et repoussoient tellement tour-à-tour ces grands
-desseins, que je n'ai encore pu en former un seul volume, pour
-m'acquitter envers mes lecteurs.
-
-Un de mes projets favoris étoit de composer un petit livret intitulé
-_alphabet_, à l'usage des jeunes gens de tous les états: ils devoient
-s'y instruire sur la manière d'agir et de parler dans les diverses
-occurrences de la vie.
-
-Avouons-le à notre honte; un pareil code nous manque encore. La nature,
-je le sais, a épuisé ses libéralités en faveur de quelques individus que
-je connois: elle leur inspire, dans leurs actions et leurs paroles, un
-esprit, une ame qui équivalent, et au-delà, à la nécessité de
-l'éducation; mais ces exemples sont rares; on peut même les appeler des
-_comètes morales_.
-
-La plupart des hommes sont nés avec cette douce foiblesse de l'esprit,
-qui résout chaque action et chaque idée en égoïsme. La plus belle
-descendance généalogique, la plus brillante fortune ne sauroient vaincre
-cette foiblesse sans le secours de l'instruction.
-
-Mais la plus grande partie de nos jeunes élégans, _tandem custode
-remoto_, aussitôt qu'elle est émancipée du collége, jette à bas le
-fardeau dont ses épaules étoient alourdies. Tel est leur raisonnement,
-ou leur déraison. Les offices de Cicéron sont classés par eux, avec
-Despautère, parmi les pédanteries des écoles. Ils ont alors assez de
-christianisme pour mépriser les péchés brillans de la morale payenne,
-ainsi que nos orthodoxes affectent de nommer ses vertus. Dès-lors leur
-sentiment devient le seul motif de leur jugement; et les usages du
-monde, la règle unique de leurs actions.
-
-De-là, l'introduction de tant de faux principes et de tant d'actions
-viles et ignobles. De-là, parmi les grands, les coureurs de Newmarket,
-le courtage et la corporation des nouvellistes. De-là, les dignitaires
-de la magistrature dégénèrent en praticiens, et les dignitaires de
-l'église en collecteurs de dîmes.
-
-Le but de mon rituel devoit être de faire connoître le _verum atque
-decens_ de la morale, la beauté ou la laideur des actions humaines. Il
-étoit important pour les personnes d'un certain rang, de pratiquer la
-vertu, ou du moins d'y prétendre. Ils auroient appris que ni leur propre
-sentiment, ni les usages du monde n'étoient pas une autorité suffisante
-pour la défense du vice ou de l'indécence. Je voulois les renvoyer à
-l'école: quoiqu'ils aient rarement un cœur, ils auroient encore appris
-quelque chose par cœur.
-
-Nos seigneurs n'auroient pas été tentés, pour cela, de réformer leur
-petites maisons; mais ils n'auroient peut-être pas osé les décorer de
-leurs écussons, et offrir les laquais ou leurs maîtresses revêtus de la
-livrée de leurs femmes. Nos apprentifs ministres n'auroient pas quitté
-chaque jour le heaume et l'épée, pour saisir et diriger les rennes d'un
-cabriolet leger.
-
-On auroit peut-être moins vu de ces divorces scandaleux autorisés par
-nos mœurs modernes, de ces divorces, qui, comme les sections d'un
-polype, engendrent, chacun de leur côté, après leur séparation.
-
-Je ne suis pas néanmoins assez visionnaire pour croire que mon alphabet
-eût rendu les hommes vertueux, en dépit de notre commune éducation.
-
- _Et quae fuerunt vitia, mores sunt._
-
-SÉNÈQUE.
-
- Les vices d'autrefois sont les mœurs d'aujourd'hui.
-
-CLÉMENT.
-
-Mais je pense qu'il est possible que les hommes se fussent accoutumés à
-ne pas faire parade de leurs déportemens: c'étoit déjà gagner un grand
-point en morale:
-
- _Est quàdam prodire tenùs, si non datur ultrâ._
-
-La prétention à avoir plus de vertu qu'on n'en a, est hypocrisie; mais
-il y a aussi quelque mérite à ne pas exposer en public les vices dont on
-est coupable.
-
-Un homme de loi, opulent, auroit pu, malgré mes leçons, pourchasser un
-emploi, à la moitié de sa valeur, parce que le malheureux propriétaire
-avoit le gibet à éviter; mais après m'avoir lu, il ne se seroit jamais
-vanté de son intelligence.
-
-Un libertin auroit pu tromper la beauté et marchander l'innocence auprès
-de la misère; mais il n'auroit pas cherché un confident à ses amours. Il
-n'auroit pas plongé sa victime dans l'indigence, et proclamé son vil
-triomphe.
-
-Une autre de mes visions étoit de donner quelques idées sur
-l'amélioration de la procréation humaine. J'avois préparé une nouvelle
-édition de la _callipédie_, ou l'_art de faire de beaux enfans_;--je
-l'aurois décorée de notes et d'estampes, et enrichie de traits
-philosophiques, qui frappoient sans cesse mon _sensorium_, lorsque ce
-projet alloit et venoit dans ma tête.
-
-Mille écoles sont ouvertes pour le progrès des sciences et des arts. O
-honte! il n'en est point pour l'art de la nature! Celui qui copie la
-physionomie divine de l'homme, reçoit des couronnes et des
-applaudissemens, tandis que celui qui présente la maîtresse pièce, le
-prototype d'un travail mimique, n'a, comme la vertu, que son travail
-pour récompense.
-
-J'eusse encouragé l'antique, le moral, le politique ouvrage de la
-propagation: j'eusse peut-être réveillé quelque idée semblable à
-l'établissement des Romains, nommé _Jus trium liberorum_; et restreint
-l'abus de ces mélanges adultères, qui se terminent toujours par la
-stérilité, parce que la débauche est un monstre qui n'engendre pas.
-
-Je ne puis concevoir comment cet objet n'est pas devenu celui d'une
-fondation royale, à moins que l'exemple de notre roi, bon père et loyal
-époux, n'en tienne lieu.
-
-Je me suis quelquefois amusé, dans mes lubies philosophiques, de l'idée
-de voir un couple d'enfans faits suivant mes principes. Je n'alarmerai
-pas, par une description, les oreilles de mes auditeurs... quoique je
-sois bien assuré que le suprême auteur de la beauté, de l'ordre et de
-l'harmonie, ne pourroit se fâcher de pareilles recherches.
-
-Le Dieu de la nature seroit-il jaloux de voir notre curiosité se plonger
-dans la profondeur de ses secrets? la philosophie peut-elle devenir une
-impiété?
-
-Plusieurs autres projets de cette espèce, dont l'exposition suffiroit à
-lasser l'infatigable _Fabius_, et dont l'exécution demanderoit une vie
-patriarchale, se sont présentés à mon imagination active, indépendamment
-de mille boutades, qui sont aussitôt avortées dans ma tête. Ces idées
-ont été engendrées au milieu des chagrins, des peines, des maladies; et
-je n'ai jamais pu les porter plus de quelques minutes.
-
-Appelez à présent ceci, non mes _ouvrages_, mais mes _amusemens_; je le
-veux bien: songez seulement, critiques, que j'écris beaucoup pour ma
-santé, et un peu pour celle de mes lecteurs.
-
-Bacon, dans son histoire de la vie et de la mort, recommande
-expressement la lecture des ouvrages gais et légers; et je vais faire
-insérer le mien dans la nouvelle édition du dispensaire de Londres.
-
-Cherchera-t-on, après cela, minutieusement des fautes dans un livre fait
-dans de pareilles vues? Quelle gaieté les chirurgiens ne sont-ils pas
-forcé d'employer quand ils prêtent leur cruel ministère à la beauté
-souffrante?
-
-Les philosophes ont aussi approuvé les bagatelles dans les maladies de
-l'esprit:
-
- _Misce stultitiam consiliis brevem._
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- _Lusus animo debent aliquando dari
- Ad cogitandum, melior ut redeat sibi?
- etc. etc. etc. etc._
-
-Et moi, qui suis un parfait philosophe de l'école française, dont la
-doctrine est toute renfermée dans cette formule: _Riez de tout_,
-j'affirme que les ouvrages dont le seul but est d'égayer l'esprit,
-quelques libres qu'ils semblent être, ne doivent pas être jugés avec une
-sévérité aussi méthodique, tandis que ceux qui attentent, soit de front,
-soit obliquement, aux principes de la morale et de la religion, ne
-sauroient être trop hautement anathématisés.
-
-Quel art, lecteur, que celui d'exciter le sourire, sans exciter la
-rougeur, de provoquer le désir, sans offenser la décence! Ah! s'il eût
-toujours existé, le calendrier ne regorgeroit pas de tant de saints! Il
-y auroit du mérite à l'être.
-
-Mais pourquoi cette division pénible de chapitres?
-
-Ah! messieurs, cette méthode est un expédient admirable pour les petits
-lecteurs et les petits auteurs. Elle sert à les reposer tous:
-
- _Divisum sic breve fiet opus._
-
-La bible même pourroit sembler ennuyeuse, sans le secourable repos des
-chapitres.
-
-Outre cela, les intervalles ou lignes en blanc, en style d'imprimerie,
-remplissent bien adroitement le volume; on peut les comparer à ces
-surtouts économiques qui couvrent une table, sans rien ajouter à la
-bonne chère.
-
-Je m'attends bien à voir ici mes journalistes précepteurs remarquer que
-ces espaces sont les meilleurs passages de mon livre, par la raison que
-le blanc vaut mieux que ce qui est maculé.
-
-Qu'ils en jasent à leur aise. Il y a long-temps que mon marché est fait
-avec eux; je suis aussi indifférent à leurs censures qu'à leurs éloges.
-Les vrais critiques, comme des faucons généreux, chassent pour leur
-plaisir; mais les hebdomadaires, comme les vautours, ne chassent que
-pour la proie. Sous ce rapport, ils méritent plus de pitié que de
-ressentiment.
-
-Vous plaindriez-vous, lecteur, de la brièveté de mes chapitres? mais
-songez que, s'ils étoient plus longs, ils deviendroient nécessairement
-plus pesans.
-
-Il est peu de sujets qui puissent être assez variés pour amuser dans le
-cours suivi de plusieurs pages.
-
-Vous plaindriez-vous de la longueur de mon ouvrage? ne craignez pas que
-je l'alonge autant que je pourrois le faire. Je n'use point de l'art des
-procureurs pour éterniser les procès; et je voudrois que le code
-_Frédéric_ fût reçu en littérature, comme il l'est en pratique.
-
-Au reste, vous trouverez dans ces volumes assez de choses pour votre
-argent; un petit nombre de paroles suffit entre amis; un plus petit
-nombre encore suffit entre ennemis; et vous êtes sûrement dans l'une de
-ces deux classes, car je défie votre indifférence.
-
-
-LETTRE DE STERNE
-
-AU DOCTEUR ***,
-
-_Sur Tristram Shandy_.
-
-MON CHER MONSIEUR,
-
-Vous vous êtes si souvent appesanti, dans nos conversations, dans vos
-lettres, et particulièrement dans la dernière, sur cette sentence, _de
-mortuis nil nisi bonum_: vous avez traité la matière avec un tel sérieux
-et une telle sévérité, en me supposant, sans doute, transgresseur de cet
-article de votre décalogue, que vous m'avez rendu aussi sérieux et aussi
-sévère que vous; mais, afin que les passions que vous avez élevées en
-moi, n'agissent pas trop vivement, j'ai différé quatre jours de vous
-répondre, pour tempérer leur vivacité.
-
-_De mortuis nil nisi bonum_. Eh bien! j'ai considéré les fondemens et la
-sagesse de cette maxime, aussi froidement, aussi charitablement qu'un
-chrétien peut le faire; et je n'y ai absolument rien trouvé: je n'en ai
-rien pu faire qu'une mauvaise chanson de nourrice, mise en latin par
-quelque pédant, pour être chantée par quelque hypocrite, à la
-consolation de quelque libertin à l'agonie. Elle est, je l'avoue, en
-latin; c'est une grande considération: mais en anglais, c'est la plus
-foible et la plus futile proposition: _Vous ne direz des morts que du
-bien_. Pourquoi? qui l'a dit? ni la raison, ni l'écriture. Les auteurs
-sacrés ont fait tout autrement; et le sens commun m'apprend que si l'on
-doit décrire les siècles et les hommes passés, ils faut les peindre
-comme ils ont existé, c'est-à-dire, avec leurs vertus et leurs
-foiblesses, et qu'il est de l'intérêt de la vertu que l'on ne défigure
-pas leurs traits. Les passions et les égaremens du cœur sont les marques
-distinctives du caractère des hommes; et si je les peignois, j'omettrois
-aussi peu leurs fantaisies que leurs visages.
-
-Si néanmoins on nous forçoit, pauvres diables de peintres, à nous
-conformer à ce canon, _de mortuis_, dont le son résonne comme quelque
-chose de pieux, si l'on nous obligeoit de prendre sur la même palette
-nos anges et nos diables, j'en conclus qu'il faudroit élever sur le même
-piédestal nos _Sidenhams_ et nos _Sangrados_, nos _Lucrèces_ et nos
-_Messalines_, nos _Sommers_ et nos _Bolinbrokes_; et que tous les
-historiens qui ont fait autrement depuis Saluste jusqu'à Smolet, sont
-coupables des crimes dont vous m'accusez, _lâcheté_ et _injustice_.
-
-Pourquoi lâcheté? parce qu'il n'y a pas de courage à attaquer un mort
-qui ne peut se défendre. Eh! pourquoi, docteurs, l'attaquez-vous avec
-vos bistouris? oh! c'est pour le bien des vivans. Voilà la bonne raison:
-c'est la mienne. J'ai quelque chose à ajouter à ma défense. Non, je n'ai
-pas meurtri le docteur _Phutatorius_, je ne l'ai qu'égratigné; à peine
-a-t-il saigné. Je lui ai rendu d'abord tout honneur, en parlant de lui
-comme d'un grand homme: il est vrai que j'ai souri à l'aspect d'un de
-ses ridicules; mais il étoit connu avant moi des servantes et des
-laquais. Si _Phutatorius_ est un personnage sacré, duquel il ne soit pas
-permis de sourire, il est plus heureux que ceux qui valent mieux que
-lui. Dans la même page, j'en ai dit autant, (sans lâcheté et sans
-injustice), d'un roi qui avoit deux fois sa sagesse. C'est Salomon, sur
-lequel j'ai fait cette remarque. C'étoient de grands hommes; mais il
-partageoient également les foiblesses de l'humanité.
-
-Vous me dites, pour me consoler, _que mon livre sera assez lu pour me
-rapporter la taxe que j'ai voulu mettre sur la curiosité publique_. Cela
-n'est pas consolant, docteur; et vous traitez l'écrivain beaucoup plus
-mal qu'on ne traita jadis le pécheur à qui l'on dit: _Vous gagnerez un
-sou par vos péchés; et c'est assez_. Il est vrai qu'en écrivant, j'ai
-supposé, comme tous les autres, que mon travail pourroit tourner à mon
-avantage.
-
-Faites-vous autrement? mais permettez-moi d'ajouter que j'ai eu d'autres
-vues. J'ai désiré de rendre le monde meilleur, en livrant au ridicule ce
-qui m'a paru le mériter, et surtout la suffisance pédantesque. Mon livre
-dira si je l'ai fait; et le monde en jugera, pourvu, docteur, que ce ne
-soit pas ce petit monde _de votre connoissance_, dont vous appelez
-pompeusement l'opinion, un modèle à oracles, et qui affirme, dites-vous,
-que l'on ne peut pas confier mes ouvrages aux mains d'une femme à
-_caractère_. Exceptons en d'abord les veuves, soit parce qu'elles sont
-moins foibles, soit parce que les ai mises dans mon parti, par quelques
-bons offices à elles rendus dans mon premier volume. Quant aux femmes
-mariées, elles ne pourront pas lire mon livre; le ciel préserve leur
-chasteté de l'atteinte de Shandy! Que Dieu les prenne sous sa
-protection, dans cette épreuve périlleuse; et qu'il nous envoie une
-quantité de duègnes, pour épier leur température, jusqu'à ce qu'elles
-aient gagné, saines et sauves, les bords de mon dernier volume! Si cela
-ne suffit pas, que sa bonté nous gratifie d'un bon nombre de
-_Sangrados_, qui versent l'eau froide à pleines cruches, jusqu'à ce que
-la fermentation soit passée!
-
-Quand vous parlez de mes intérêts pécuniaires: vous me supposez sûrement
-bien pauvre et bien endetté. Je remercie le ciel de ce que je ne le suis
-pas davantage, et de ce qu'il m'en reste assez pour avoir, chaque jour,
-une chemise blanche, une jate de lait et la paix. Avec cela, il m'est
-impossible de désirer un état plus brillant, et les faveurs de la
-fortune. Malédiction sur elle! je n'envie pas la posture de l'homme vil
-qui s'agenouille dans la boue pour l'adorer.
-
-Quels que soient, au reste, les succès que je me suis promis, en me
-faisant auteur, je proteste d'abord que mon but est honnête, et que
-j'écris plus pour la gloire que pour le gain. On ne m'humiliera pas par
-des critiques injustes: car on n'humilie pas un auteur, quand on veut.
-
-On rendroit, dites-vous, mon livre meilleur avec quelques ratures. Eh
-bien! je vous assure que les passages dont vous me proposez le
-sacrifice, sont ceux que d'excellens critiques ont le plus approuvés; et
-je serai toujours assez au-dessus de la crainte des autres, pour ne pas
-tailler et retailler mes ouvrages sur le patron que me donneroient les
-prudes et les docteurs.
-
-Cette lettre servira d'apologie à mon ouvrage. Je ne suspecterai jamais
-la sincérité de mes amis; ils seront toujours mes vrais juges. Plusieurs
-d'entr'eux estiment mes ouvrages meilleurs, à mesure qu'ils les lisent,
-et peu les trouvent plus mauvais.
-
-Je suis, etc.
-
-
-ÉLISA,
-
-OU LE CONFUCIUS FEMME.
-
-J'étois un matin assis auprès de mon feu, et fort malade, quand je reçus
-une carte très-polie, écrite de la main d'une femme que je ne
-connoissois point. Frappée, disoit-elle, de cette veine heureuse de
-philantropie qui couloit, en ruisseaux de lait et de miel, de mes
-écrits, elle seroit infiniment flattée de faire une connoissance intime
-avec l'auteur, en le priant de venir prendre du thé chez elle.
-
-J'étois trop malade pour sortir; et je lui répondis en quelques lignes,
-que je désirois également de faire connoissance avec une personne dont
-le cœur et l'esprit sembloient tellement sympathiser avec les sentimens
-sur lesquels elle me complimentoit, et que je lui demandois l'honneur
-d'une visite ce soir même.
-
-Elle accepta mon invitation, et vint en conséquence. Elle me visita tout
-le temps que je restai confiné dans ma chambre; et je lui rendis cette
-politesse aussitôt que je pus sortir.
-
-C'étoit une femme de bon sens, vertueuse, peu animée, mais douée de
-cette charmante et constante sorte de gaieté qui dérive naturellement de
-la bonté, _mens conscia recti_. Elle étoit extrêmement réservée, et ne
-parloit que lorsqu'on l'interrogeoit. Semblable à un luth, elle
-possédoit en elle-même tous les pouvoirs passifs de la musique; mais
-elle avoit besoin d'une main qui les mît en œuvre.
-
-Elle avoit quitté l'Angleterre bien jeune, avant que ses tendres
-affections eussent contracté ce cal, occasionné par le frottement du
-monde. On l'avoit conduite dans l'Inde, où ses sentimens se mûrirent en
-principes, et s'échauffèrent de l'enthousiasme sublime de la morale
-orientale.
-
-Elle me sembloit être malheureuse; et cela ajouta à mon estime pour
-elle. Je devinai, plutôt que je ne lui demandai, son histoire; elle
-sentoit et ne murmuroit pas. Le fiel ne bouilloit pas en elle; un chyle
-balsamique couloit toujours dans ses veines.
-
-Pendant son séjour en Angleterre, cette douce communication ne fut
-jamais interrompue; à son départ une correspondance amicale lui succéda:
-elle partit, et ce fut pour toujours. Je ne la rencontrerai plus... dans
-ce monde... Elle étoit, hélas! la femme d'un autre.
-
-La femme d'un autre! et qu'avois-je besoin de faire cette confession? La
-réforme du christianisme a déchiré cette pratique de notre rituel. J'eus
-beau dire qu'elle m'appela dans toutes ses détresses, que je la secourus
-autant qu'il fut en moi, que je la servis, que ces considérations
-mettoient absolument hors de mon pouvoir tout projet de séduction, quand
-j'aurois été assez libertin pour en former; ces excuses ne furent pas
-admises; on me répliqua toujours: _elle étoit la femme d'un autre_.
-
-Les femmes seront donc traitées désormais comme une reine d'Espagne.
-S'il arrive qu'elle tombe dans la boue, on l'y laisse se démener jusqu'à
-ce que son royal époux soit de loisir de venir la relever.
-
-Tout sujet qui poseroit un doigt profane sur sa Majesté, encourroit la
-peine de mort; et comme les magistrats du conseil n'ont pas encore
-déterminé en quel point principal de sa personne sacrée réside sa
-divinité, s'abstenir de toucher à aucun, fut toujours jugé la précaution
-la plus sûre.
-
-Ainsi donc la philantropie, qui nous attira mutuellement, et la vertu
-qui nous unit, ne purent nous mettre à l'abri de la censure! Ni son
-heureux caractère, ni ma figure cadavereuse n'opposèrent aucune digue
-aux torrens de la médisance! Non.
-
-L'invraisemblance d'une histoire maligne ne sert qu'à lui donner de la
-vogue, car elle augmente le scandale. Dans ce cas, une partie du monde,
-comme certains prêtres, est industrieuse à répandre une croyance dont
-elle rit, tandis que l'autre, comme le pieux Saint-Augustin, croit
-précisément parce que le mystère est aussi absurde qu'incroyable.
-
-
-LE FEVRE.
-
-Mon père étoit anglais et officier dans les armées. Il étoit en garnison
-à Clonmel en Irlande, lorsque j'y naquis; je restai dans ce royaume
-jusqu'à l'âge de douze ans, et j'y reçus les premiers élémens de la
-littérature, par les soins affectueux d'un lieutenant du régiment de mon
-père. Il s'appeloit Lefevre. Je lui dois infiniment plus que ma
-grammaire latine; il m'apprit aussi celle de la vertu. Cet excellent
-homme sema le premier dans mon cœur, les principes, non d'un ministre,
-mais d'un chrétien. _Il embauma mon ame du parfum de la bienveillance et
-de la philantropie_; il lui imprima cette sensibilité qui la fait vibrer
-à la vue des maux de l'humanité.
-
-Il m'apprit que la tempérance est la mère de la charité; et c'est dans
-ce sens seulement que j'aime la vérité de ce proverbe, _charité bien
-ordonnée commence toujours par soi-même_.
-
-Il assouplit et adoucit mon caractère par ses exemples; et il me doua
-enfin de quelques vertus qui ont fait le bonheur et le malheur de ma
-vie, et qui m'assurent le repos de l'éternité.
-
-Le Fevre est mort depuis long-temps; et je répète, j'écris son nom avec
-la reconnoissance et le respect que je dois à sa mémoire. C'est tout ce
-que je puis faire. J'aurois arraché de dessus sa tombe quelque plante
-malfaisante, si j'y en avois vu croître; car certainement ses cendres
-n'en peuvent, ni au physique ni au moral, produire et nourrir aucune.
-
-
-MON ONCLE TOBIE.
-
-J'avois un oncle ministre de l'évangile, mais entiérement entiché de
-politique. Il avoit la louable ambition de se pousser dans le monde. La
-prêtrise est bonne pour s'avancer dans l'autre, mais elle aide bien peu
-ici bas.
-
-Il s'appliquoit néanmoins à apprendre par cœur les trente neuf articles
-de foi, pour subir savamment son jugement dernier, sans penser à cette
-vieille maxime: _Vivez, apprenez, vous mourrez et oublierez_.
-
-En attendant, il s'amusoit à écrire des pamphlets pendant le ministère
-de Walpole, en faveur de son administration. Mais la fortune qu'il
-poursuivoit fuyoit toujours devant lui, sans se tourner, et ses
-apologies ne lui produisirent rien, car elles étoient pauvrement
-écrites.
-
-Il eût mieux fait d'employer son temps à faire ses prières: en ce
-genre-là, tout ce qui est dit avec de bonnes intentions est fort bien
-reçu, quoique mal dit; au lieu qu'ailleurs, ce qui est bien exécuté est
-seul bien reçu, quoique faussement pensé. Cela mortifia mon théologien.
-
-Je venois du collége avec quelque petite littérature; il m'employa à
-écrire ses feuilles pour la défense du ministère et non de l'évangile.
-Je lui obéis, et il donna mes ouvrages sous le nom de sir Robert.
-
-Un sir Robert se présenta, et eut un bénéfice destiné à mon oncle. La
-méprise fut réparée quelque temps après.
-
-Voici la coupe d'un de mes pamphlets.
-
-Je ramassois d'abord toutes les objections faites contre le ministre
-depuis son entrée au ministère, et il y répondoit lui-même directement,
-_suivant les connoissances certaines que j'en avois_ (en sortant du
-collége), _et d'après des autorités respectables_.
-
-J'assurois que je n'étois ni un _courtisan_, ni l'ami d'aucun courtisan,
-mais _un simple gentilhomme de campagne_, dont la fortune étoit
-indépendante de qui que ce soit, (je n'avois pas le sou); que je ne
-m'étois jamais troublé la tête de débats politiques, mais qu'ayant été
-choqué de la licence des temps, j'étois volontaire au service de mon
-roi, de ma patrie, et champion de la vertu, de l'intégrité du ministre.
-
-Je soutenois que le haut prix des denrées dont on se plaignoit si
-hautement, venoit des richesses et des trésors qui se versoient chaque
-année dans le royaume, sous les auspices de mon héros; que
-l'accumulation des taxes, ainsi que le haussement des papiers publics
-étoient la plus sûre marque de la prospérité de l'état; que les nouveaux
-impôts doubloient l'industrie, et que l'amélioration de cette espèce
-nouvelle de manufacture ajoutoit au capital de la nation.
-
-Je me lamentois des fâcheux effets qu'on devoit craindre de la part de
-ces têtes chaudes, animées et haineuses; j'avois _la meilleure raison du
-monde_ d'appeler leur insurrection, une méthode sûre et cachée de
-trahison; je disois que toutes les fois qu'un ministre est _censuré_, le
-roi étoit _attaqué_.
-
-Des prêtres sans mœurs, quand ils tombent dans le mépris, invectivent
-contre l'impiété du siécle, et rapportent à l'athéisme des laïcs le
-scandale et les reproches qu'ils ont accumulés sur leurs fonctions.
-
-Mon livre devint un code de politique pour tous les sycophantes
-_ministériels_ du temps. Je n'avois pas laissé un seul paragraphe dans
-les écrits des auteurs _politico-mercenaires_ passés, sans en faire
-usage, et les politico-mercenaires présens n'ont pas fait un seul livre
-sans faire usage du mien.
-
-Le revenu du bénéfice de mon oncle étoit considérable, et j'y avois
-quelque droit. Il m'amusa d'espérances pendant quelques années, et
-arracha toujours, en attendant, quelques bribes de ma plume. Comme il
-étoit courtisan, il promit et tint, tout aussi bien qu'un autre.
-
-Son ingratitude provoqua mon ressentiment au plus haut degré. Je me
-calmai cependant, et je fis servir mon accident à mes intérêts. Si mon
-esprit a donné à vivre aux autres, me dis-je à moi-même, un jour qu'il
-m'arriva de réfléchir, quelle folie de ne pas faire travailler cette
-manufacture pour mon propre compte!
-
-Je venois d'être fait prêtre: je fis un sermon; je le prêchai et le
-publiai.
-
-Bon. Je résolus ensuite d'écrire mes _Mémoires_. Pourquoi non? il n'y a
-pas un enseigne français qui ne le fasse. Si nous ne sommes pas de
-grande conséquence pour l'univers, nous le sommes certainement pour
-nous-mêmes. Nous sentons toute notre importance, et il est bien naturel
-d'exprimer ce que l'on sent.
-
-Pour embellir mon ouvrage, je croquai le portrait de mon oncle; il étoit
-assez piquant et assez vrai pour plaire; mais, comme je le montrai à
-quelques-uns de mes amis, ils me réprimandèrent. Les prêtres, me
-disoient-ils, ont, Dieu le sait, assez d'ennemis, sans se meurtrir ainsi
-entre eux.
-
-Personne ne souffre plus patiemment une mercuriale, et accueille moins
-le ressentiment que moi. Mon naturel n'est pas haineux, mon sang est
-paisible, et se fige à l'aspect du mal. J'avois oublié depuis long-temps
-mon oncle, et je ne fus plus tenté de le produire sur la scène.
-
-Je changeai au contraire de projet, et je suppléai le vide de mon
-personnage dramatique par un oncle Tobie, enfant de mon imagination,
-bien différent de mon bénéficier, et tel que vous le connoissez.
-
-Je m'étois marié long-temps avant cette époque;... mais le papier est
-discret; et le lecteur modeste (je n'en veux point d'autres), me
-permettra de tirer le rideau et de finir mon chapitre.
-
-
-MOI.
-
-Puisque je suis en train de peindre, il faut que je vous décrive ici le
-caractère d'Yorick, de Tristram ou de Sterne, cela vous amusera
-peut-être, ou je m'en amuserai; c'est à-peu-près la même chose, ainsi
-donc je m'approprie tout ce chapitre.
-
- _Hîc vir hic est tibi quem promitti saepius audis._
-
-Je suis né, voilà la seule chose dont je n'aie pas à douter; et je dois
-encore cet avantage au hasard qui préside à toutes mes aventures.
-
-Mon père, qui n'étoit qu'un brave soldat, ne me donna aucune éducation;
-il la méprisoit. Qu'il avoit de courage! j'appris à lire et à écrire
-_par hasard_. Je fus à l'école, en faisant quelquefois la buissonnière,
-et je glanai quelques bribes de littérature _par hasard_. Le Fevre se
-trouva lieutenant de mon père _par hasard_. Je n'avois jamais eu
-l'intention de me marier, et je me mariai _par hasard_. Je n'ai jamais
-eu d'autre patron que ceux que j'ai rencontrés _par hasard_, et vous
-avez vu comment je devins auteur _par hasard_.
-
-Je suis (qui le croiroit?) plutôt un être pensant qu'un être agissant.
-Mon esprit a toujours été un chevalier errant, dont mon corps n'étoit
-que le simple écuyer; et celui-ci a été tellement harassé des courses et
-des moulins à vent de son maître, qu'il a souvent eu l'envie de quitter
-le service, en s'écriant avec son confrère Sancho: béni soit celui qui a
-inventé le sommeil!
-
-Passionné et indolent tout à la fois, j'ai complétement rempli les
-devoirs caractéristiques de l'homme.
-
-Les philosophes en comptent quatre:--_bâtir une maison_,--_planter un
-arbre_,--_écrire un livre_,--et _faire un enfant_.
-
-Ces quatre vertus cardinales ont été religieusement observées par moi;
-et j'ai, selon la morale de l'histoire de Protogènes et d'Apelles,
-laissé mon nom sur le livre de vie.
-
-Voilà, croyez-moi, foi de ministre, de plaisantes et agréables
-opérations. Je suis surpris que les hommes ne s'en occupent pas plus
-souvent: ce sont, de tous les travaux, ceux qui imitent le mieux
-l'ouvrage des sept jours; tirer l'ordre du chaos, la lumière des
-ténèbres, orner et peupler la surface de la terre.
-
-Allons, chrétiens et politiques, courage! efforcez-vous de laisser
-quelqu'idée relative à vous, après vous. Si la postérité ne pleure pas
-de votre mort, qu'elle ait du moins quelque raison de parler de votre
-vie.
-
-La philantropie est le _sine quâ non_ de mon tempérament; voilà la
-divinité dans laquelle je vis, je me meus, je place mon existence.
-
-L'affection que je porte au genre humain est une correspondance entre le
-ciel et la terre, au centre de laquelle je me place. J'aime les hommes
-avec cette bienveillance et cette indulgence que je souhaite que Dieu
-ait pour moi; je pallie leurs infirmités; je pardonne leurs erreurs; je
-désire en même-temps leur bien temporel et spirituel.
-
-Ce sentiment est le premier qui se réveille avec moi, et le dernier qui
-me quitte quand je prends congé de mes sens. J'ai rêvé souvent que
-j'étois roi, et j'ai même employé des journées entières à distribuer les
-places de ma maison et les départemens de mon royaume. Bien plus, il
-faut l'avouer, je me suis gravement assis toute une matinée vis-à-vis
-d'une feuille de papier que je garnissois des noms de ceux de mes amis
-que je destinois aux emplois; je les y classois selon leur mérite
-respectif, préférant toujours, ainsi qu'un bon roi doit le faire, les
-talens et les vertus à mes plus tendres affections.
-
-N'étoit-ce pas, dites-moi, une scène des petites maisons? un pareil
-manuscrit trouvé dans mon porte-feuille, ne passeroit-il pas pour avoir
-été copié d'après la muraille charbonnée d'une loge?
-
-D'autres fois, je refusois absolument le sceptre; je mettois le feu aux
-départemens de mes bureaux; je m'écriois: _nolo coronari_. Mais cette
-résolution n'appaisoit pas ma soif de la domination; je la resserrois
-seulement dans des bornes plus étroites, et la restreignois dans le
-cercle des hommes qui étoient compris dans celui de mon empire.
-
-Je préfère Socrate à Solon, et j'aimerois mieux avoir le gouvernement
-moral que le gouvernement physique et politique des hommes. La seule et
-la vraie ambition est celle qui s'étend également sur toutes les
-nations, sur tous les âges, et qui se prolonge encore dans l'immensité
-de l'avenir.
-
-Je suis peut-être un des plus grands philosophes que vous ayez connus.
-Les gens sensés admirent en moi, et les sots m'envient cette supériorité
-de talens; ils croient que je l'ai acquise par l'étude et la résolution,
-combinées avec les avantages naturels d'une grande capacité et d'un
-grand esprit.
-
-Je ne voudrois pas qu'ils le crussent; d'abord, parce que cela n'est pas
-vrai, et ensuite, parce qu'une telle prévention peut détourner les
-hommes de parvenir à une excellence de caractère aussi heureuse et aussi
-aisée.
-
-J'ai été, comme les autres, malade jusqu'à vingt-deux ans; je ressentois
-la peine et la douleur, et je les supportois aussi naturellement que le
-froid et le chaud, la soif et la faim. Je réfléchissois un matin dans
-mon lit, car j'ai toujours aimé les réflexions, et mon esprit
-travailloit sur la fatalité et le poids des infirmités de tous les
-genres, dont il repassoit le catalogue; il contemploit, d'un autre côté,
-la supériorité des anciens philosophes dans les épreuves qu'ils avoient
-à subir.
-
-J'admirois, j'enviois cette heureuse situation d'un esprit qui sait se
-posséder; à l'instant la lumière m'éclaira, je fis craquer mes doigts,
-et moi aussi, m'écriai-je, _je suis philosophe_! Je me levai aussitôt,
-pour ne pas me rendormir sur cette résolution, pour ne pas l'oublier. Je
-mis les culottes d'un philosophe, _voire_ d'un philosophe payen, et me
-voilà philosophe pour la vie.
-
-Soyez assurés, messieurs, que c'est la seule inscription et le seul
-grade que j'aie jamais pris dans cette noble science, et cela suffit, en
-vérité. Les difficultés que nous craignons dans un pareil essai, sont
-(plus que celles que nous y trouvons) la cause qui empêche la
-philosophie et la vertu d'être communément recherchées.
-
-Je suis, en général, gai, et ma gaieté est plus remarquable quand j'ai
-des maux et des infortunes, pourvu qu'elles me soient propres, que dans
-tout autre temps de ma vie. On s'empresse alors autour de mon grabat,
-non pas pour pleurer, mais pour rire à mes peines, pour m'ouïr
-plaisanter à la question, pour me voir rafiner mon être dans les
-tourmens.
-
-Un de mes amis, croyant un jour que j'allois succomber aux accès d'une
-colique bilieuse, me parut fort étonné de la gaieté avec laquelle
-j'allois sortir de ce monde. Voici ma réponse:
-
-Les chrétiens indolens se persuadent trop l'efficacité du repentir qu'un
-mourant peut témoigner à son lit de mort; je n'y ai jamais cru. Quand on
-demanda à Socrate, avant son supplice, pourquoi il ne se préparoit pas à
-ce fatal passage, il répondit avec noblesse: _je n'ai fait que cela
-toute ma vie_.
-
-Celui qui diffère le grand œuvre de son salut jusqu'à ce dernier moment,
-pousse le temps jusqu'à ce qu'il ait atteint le crépuscule de cette nuit
-éternelle, auquel il perd la lumière. La contrition de l'agonie peut
-être comparée à l'exclamation de _Vanini_, qui, ayant été athée pendant
-toute sa vie, appela machinalement Dieu au milieu des flammes de son
-bûcher.
-
-Une attaque d'apoplexie nous privera-t-elle donc du bienfait de
-l'éternité? cela est possible, si la crainte seule appelle le repentir.
-La vie n'est pourtant qu'un badinage, c'est une épigramme dont la mort
-est la pointe.
-
-A ces mots, ma servante gagna le coin de ma chambre, et s'y mit en
-prières.
-
-
-SUR LA MÉLANCOLIE.
-
-Comme le plaisir est le seul plan de ma vie, je me donne quelquefois la
-douce, la tendre jouissance de la mélancolie, je pleure avec délices.
-Mes larmes ne tombent pas une à une et à regret; mais, comme mes
-aumônes, elles se répandent abondamment et avec joie.
-
-Si je pouvois être reproduit, je déclare ici solennellement que je me
-départirois plutôt des muscles du rire que de ceux des larmes. La
-sympathie est l'aimant de la vie, et je suis plutôt en harmonie avec
-l'homme malheureux, qu'avec celui à qui tout prospère.
-
-Je me régale toutes les fois que cela me plaît. Combien d'amis j'ai
-perdus! pauvre le Fevre! infortunée Marie! ma chère, ma toujours chère
-Elisa! oui, j'évoque vos mânes, des profondeurs de la mort; je les serre
-sur mon cœur, et je les y trouve toujours.
-
-Celui qui peut lire sans pleurer la touchante prosopopée dans laquelle
-Samson déplore la perte de ses yeux, est plus malade que moi, car son
-cœur est pétrifié. Milton l'écrivit d'après ses sentimens, et sa cécité
-ternit et humecte souvent les regards que je fixe sur son livre.
-
-Mais si je veux me donner une superbe fête de mélancolie, luxe inconnu
-aux ames vulgaires, je prends la vie de Thomas Morus, et je m'arrête à
-ce passage dans lequel mistriss Ropert, sa fille, le trouve retournant à
-la Tour immédiatement après sa condamnation. _Mon père!... oh mon
-père!..._
-
-Le titre seul d'un livre perdu depuis bien long-temps, m'a donné
-quelques heures de mélancolie: _lamentatio gloriosi regis Eduardi de
-Kernavan, quam edidit tempore suæ incarcerationis_: Lamentation du
-glorieux roi Edouard de Kernavan, composée par lui pendant son
-emprisonnement. Le contraste frappant des troisième et quatrième mots
-avec le dernier, affecte ma sensibilité. Quoique l'histoire soit
-vieille, je ne puis m'empêcher d'y réfléchir aussi douloureusement que
-si j'apprenois quelque fâcheuse nouvelle.
-
-Je crois être le seul à ressentir de pareils effets.
-
-La multitude lit des yeux et écoute des oreilles; il en est peu qui
-parcourent un livre ou qui l'écoutent avec leur ame. _L'intuition_ et la
-sensibilité sont les seuls organes de la vertu et du génie.
-
-Quand je considère la dureté de cœur de la plupart des hommes, je suis
-tenté d'ajouter foi à la vieille fable de Deucalion, qui les produisit
-avec des pierres. On peut encore conjecturer que le monde étoit si
-corrompu jadis, que l'homme-dieu qui vint nous sauver confia à peu
-d'entre eux la garde de leurs ames, et logea celle de la multitude dans
-une case des limbes, pour ne les leur rendre qu'au jour du jugement.
-
-Ah! je ne jouirai pas long-temps du bienfait de la mélancolie! mes nerfs
-sont bien malades! je commande à présent ma joie, et la tristesse est
-devenue l'habitude de mon ame.
-
-
-SUR LA SENSIBILITÉ.
-
-Quand je lis dans un cercle quelque tragédie ou quelque passage touchant
-une histoire, mes yeux s'emplissent, et la voix quelquefois me manque.
-Aussitôt je m'attends aux mêmes effets dans mes auditeurs; point du
-tout, au lieu de pleurs, je surprends le souris sur leurs lèvres. Ils se
-moquent de mon émotion.
-
-Je me suis souvent retiré en pareille occasion, honteux, non de leur
-insensibilité, mais de moi-même. J'ai plus suspecté ma foiblesse que
-leur dureté. De la vanité, par laquelle je m'associois en moi-même à la
-nature des anges, je descendois rapidement dans l'idée humiliante d'être
-moins qu'un homme. Je doutois de la force de mon intellect, et me voilà
-dorénavant à veiller soigneusement mes actions et mes paroles.
-
-L'opinion de quelques hommes privilégiés me rendoit peu à peu ma
-confiance. J'essayois une seconde fois mon expérience; j'étois repoussé
-vers les plus mortifiantes réflexions, et je cuirassois mon cœur contre
-l'impression du malheur des autres.
-
-Que le monde rie de la sensibilité comme d'une foiblesse! que la
-philosophie stoïque la ridiculise! mais qu'un esprit délicat se garde
-bien de la concentrer, pour paroître sage aux yeux du public; qu'il
-évite d'affecter un caractère au-dessus de la nature humaine, en imitant
-ceux qui quelquefois sont au-dessous d'elle.
-
-Je me rappelle une scène bien singulière que nous donna jadis un écolier
-de Cambridge. Il étoit devenu éperdument amoureux de sa sœur; et son
-désespoir, ainsi que sa passion, étoient des preuves de sa raison et de
-sa vertu.
-
-«Junon, nous disoit-il, n'étoit-elle pas la sœur et la femme de Jupiter?
-Adam et Eve étoient sûrement plus proches parens ensemble. Leurs enfans,
-du moins, étoient frères et sœurs, et ils se marioient. Amnon n'étoit-il
-pas l'époux de Thamar? Ou, c'étoit la même chose, ils avoient contracté
-le mariage permis dans ce siècle de bonheur. Si Sara n'étoit pas la sœur
-d'Abraham, il dit un mensonge bien grossier à Abimelech. Les usages sont
-changés; et pourquoi? c'est une impiété de dire que le Tout Puissant
-fut, au commencement des choses, dans la nécessité de dispenser des
-formes ordinaires; il eût plutôt créé un ministre pour les marier, que
-de permettre un crime.»
-
-Quand nous lui disons, pour le tranquilliser, que sa sœur étoit morte,
-il juroit que c'étoit impossible, puisqu'il continuoit de vivre. Nous
-sommes, s'écrioit-il, la même chair; et la sympathie est si forte entre
-nous, que je connois lorsqu'elle a soif, lorsqu'elle s'éveille,
-lorsqu'elle éternue. Elle fut bien malade, il y a quelques années, et je
-le fus à mourir; mais je bus une quantité d'eau de mauve, et elle fut
-guérie. Elle dort peu, et mon sommeil est aussi court que le sien. Elle
-est souvent travaillée de songes funestes, et je partage ses erreurs.
-J'ai fait ce que j'ai pu, par mes jeûnes et mes prières, pour la guérir
-en moi-même; tout a été inutile.
-
-Mes compagnons rirent beaucoup de cette extravagance, et j'en pleurai.
-Un d'eux me dit: vous connoissez, sans doute, ce jeune homme. Ah!
-répliquai-je, mieux qu'il ne se connoît lui-même.
-
-Les Mahométans ont de la vénération pour les lunatiques. Ils prétendent
-que Dieu leur a fait la faveur de les priver de leur raison, pour rendre
-leurs péchés pardonnables. Je suis Musulman.
-
-
-SUR L'ESPRIT.
-
-Qu'est-ce que l'esprit? non, ce n'est pas un mécanisme. Les facultés de
-l'ame ne le produisent pas tout ouvré; il n'est pas le résultat de nos
-études, ainsi que la raison et les sciences. Les idées, avec les mots
-qui les expriment, sortent avec éclat de notre tête, sans le moindre
-travail et la moindre réflexion.
-
-Il m'est souvent arrivé d'avoir dit, sans intention, des choses
-auxquelles je ne croyois mettre aucun esprit, jusqu'à ce que les
-derniers sons de mes paroles alarmoient mes oreilles, et faisoient
-dresser celles des autres.
-
-Quelquefois les mots m'échappent sans aucune idée qui leur corresponde.
-Je suis malheureusement infecté d'une _phraséologie_ particulière, à
-laquelle je ne puis commander dans la chaleur du récit, et je parois
-souvent avoir entendu ce qui étoit bien loin de ma pensée.
-
-J'ai maintes fois grondé mes servantes et réprimandé ma femme et mes
-enfans avec le plus grand sérieux, et lorsque je tremblois de les voir
-alarmés et contrits de ma colère, quelle mortification pour un homme
-passionné, de les entendre éclater de rire de quelque expression
-ridicule, de quelque image bouffonne qui m'étoient échappées dans la
-chaleur de la remontrance!
-
-Le boulet qui emporta le maréchal de Turenne, emporta aussi le bras de
-Saint-Hilaire. Son fils, à ses côtés, pleuroit du malheur de son père.
-Il lui dit: _mon fils, ne pleure pas sur moi, mais sur lui_.
-
-La générosité, la noblesse de ce brave militaire, les sentimens dont il
-fut affecté en ce moment, agissent si puissamment sur mes nerfs, que je
-puis dire avec Sidney, quand il entendoit la balle de Perci et Douglas,
-_qu'elle retentit dans mon cœur comme une trompette qui sonne l'alarme_.
-
-Je répétois une fois cette histoire dans une société, et elle y faisoit
-de l'effet; mais comme je finissois par ces mots, _il montra à son fils
-ce cadavre sans nom, avec la main qui lui restoit_, on éclata de rire.
-Je les crus fous; mais je revins tout-à-coup à moi-même, et je fus saisi
-de honte.
-
-En expliquant une autre fois le mystère de la rédemption à un jeune
-étudiant en droit, je me servis d'une allusion adaptée à ses études:...
-_C'est_, lui dis-je, _la restitution de l'amende imposée sur nos
-péchés._ Il me regarda: ma comparaison fut répétée à mon désavantage, et
-je passai désormais pour un impie.
-
-Et pourquoi? parce que je suis, au pis-aller, un plaisant curé.
-Saint-Patrice, le patron de l'Irlande, fut canonisé, pour avoir illustré
-la Trinité de la comparaison qu'il en fit avec un trefle. Et pourquoi?
-parce qu'il étoit grave.
-
-Si une saillie méritoit la corde, (et cela est possible, puisque tout
-mal est du ressort des lois criminelles) j'aurois souvent encouru la
-peine du meurtre involontaire, tant il m'eût été difficile dans la
-conversation de m'exprimer mieux et plus légalement!
-
-Dites-moi, pourquoi de deux personnes également raisonnables et
-savantes, il en est une qui est frappée d'une image, tandis que l'autre
-ne l'est pas?
-
-Si elles le sont toutes les deux, ce sera toujours dans un sens
-différent.
-
-En voyant une verte prairie couverte d'agneaux, l'un n'y verra que de
-l'herbe et des moutons, tandis que l'autre y dressera tout de suite un
-lit de fleurs à la volupté.
-
-Le physicien, un beau jour de printems, dira que le soleil brille, mais
-n'échauffe pas; et le poëte, à ses côtés, le comparera à l'œil d'iris,
-qui brille et échauffe également.
-
-Vous voyez, par conséquent, que l'esprit est à double entente: quelle
-pitié, mesdames, que la double entente ne soit pas de l'esprit!
-
-L'on m'accorde de la saillie, de l'originalité, l'art des descriptions.
-Qu'est-ce que l'esprit, s'il n'est pas compris dans ces attributs? Si
-c'est autre chose, combien peu il est nécessaire quand on les possède!
-
-Faut-il que tous les mets soient piquans? ne sait-on pas que le meilleur
-cuisinier est celui qui mélange si bien tous ses ingrédiens, qu'une
-saveur ne domine jamais sur l'autre? Les mauvais appétits ont seuls
-besoin d'être stimulés.
-
-Les anciens appeloient _esprit_ la capacité, l'invention, l'imagination.
-Martial fut le premier qui le réduisit à un seul point; et depuis cette
-époque du faux brillant, il y a tant d'ouvrages plus aigres que piquans,
-que le public en _a les dents agacées_.
-
-
-SUR L'ESPRIT EN MORALE.
-
-Je préférois jadis les épîtres de Pline et la morale de Sénèque à tous
-les ouvrages de Cicéron, à cause de leurs pointes répétées et de la
-tournure piquante de leur esprit. Je me rappelle que je trouvois Horace
-et Catulle plats et insipides: c'étoit quand j'admirois Martial et
-Cowley.
-
-Les mets simples sont plus sains, sans doute, que les ragoûts composés;
-mais, quand on a dépravé son appétit avec les seconds, il est difficile
-d'en revenir aux premiers. Cette comparaison est juste en littérature.
-
-Le brillant de l'imagination et le drame des paroles peuvent fixer
-quelquefois la morale dans l'esprit; mais plus souvent ils rodent autour
-de la tête, et ne pénètrent pas dans le cœur.
-
-Cette opposition de mots, ces phrases à prétention remplissent les
-places vides de la mémoire, d'apophtegmes, qui luisent dans les écrits
-du jour et les cercles à la mode; mais elles manquent de cette splendeur
-du vrai savoir, de cette raison, de ce sens exquis, qui font le charme
-de la morale.
-
-Les acquisitions que nous faisons en ce genre sont les vrais enfans de
-notre sang, tandis que celles que nous fournit notre spirituelle
-mémoire, sont reçues aussi froidement dans notre cœur que des enfans
-d'adoption.
-
-Ne voilà-t-il pas que je moralise moi-même, du style que je censure!
-Quand on condamne une faute, il faut se hâter d'en donner un exemple, et
-l'on peut m'appliquer ce qui est dit de Jérémie dans l'_Amour pour
-Amour_, (comédie anglaise) _Il a déclamé contre l'esprit avec tout
-l'esprit qu'il a pu montrer_.
-
-Eh bien! je suis résolu, messieurs, d'en avoir toujours. La résolution
-est une forte chose; elle a rendu plus d'un poltron brave, et quelques
-femmes chastes. Le même miracle ne pourra-t-il jamais donner de l'esprit
-à un curé!
-
-
-L'ESPRIT ÉPIGRAMMATIQUE.
-
-C'est ainsi que j'ai passé ma vie à travers les chagrins et les
-maladies, souffrant toujours, soit de mes dissipations, soit de mon
-mépris des formalités. On a souvent censuré la légereté de mes manières,
-quoiqu'elles dérivent réellement du poids de ma philosophie. Qu'est-ce
-qui est digne, dans la vie, d'une pensée sérieuse? Pour avoir eu de la
-Providence une plus haute idée que celle de la croire _orthodoxe_, l'on
-m'a cru souvent athée.
-
-D'après le calcul théologique du moment, il y a dix ames de damnées pour
-une de sauvée. A ce compte, l'enfer peut lever ses légions, tandis que
-le ciel ne peut ramasser que quelques cohortes. Le sauveur a pu
-triompher de la mort par sa résurrection; mais sûrement il n'a pas
-triomphé du péché par la rédemption.
-
-Voilà la plus damnable arithmétique. Non... non;... je crois que si nous
-donnons au diable tous les tyrans, les usuriers, les meurtriers du corps
-et de la réputation, les hypocrites, les parjures et les premiers
-ministres, à l'exception de Sully, Walsingham et Strafford, qui signa
-son ordre de mort pour sauver son roi et sa patrie; c'est tout ce que
-nous pouvons faire en conscience pour lui, c'est tout ce que vos
-révérences peuvent en justice exiger en son nom.
-
-Je dînois un jour chez un de mes amis; le vin manqua: il m'envoya à son
-cellier, qu'il avoit creusé dans le roc. A mon retour dans le salon, je
-jetai à travers la table cet impromptu, barbouillé sur une carte:
-
- Un roc, frappé d'une sainte baguette,
- Aux Juifs, presqu'enragés, donna jadis de l'eau:
- Le vin jaillit de ta roche secrette,
- Par un miracle bien plus beau.
-
- Vive la loi nouvelle et la nouvelle Eglise!
- Le Christ, par son exemple, a consacré le tien;
- A Cana son doigt fit du vin:
- C'est une leçon à Moyse.
-
-Quelques années après cette misérable saillie, ces lignes furent
-tournées contre moi par un certain évêque. Il en conclut que je ne
-croyois pas un mot du vieux et du nouveau Testament, et m'empêcha
-d'avoir un bénéfice que j'allois obtenir. J'en souris alors, et j'en ris
-aujourd'hui.
-
-Puisque j'en suis là, je veux vous raconter un autre fait à
-_excommunication_. Etoit-ce avant ou après? peu importe.
-
-On réparoit l'église de la cité de... et la municipalité avoit arrangé,
-en attendant, en manière de chapelle de secours, la maison de ville. On
-y avoit fait depuis peu l'élection des députés du parlement. En cette
-rencontre mercantile, les vénérables maire et aldermans avoient, selon
-l'usage, notoirement... Vous savez comment se font ces élections, et
-quelle admirable sécurité elles donnent aux citoyens sur leur vie, leurs
-propriétés et leurs libertés.
-
-Je prêchois un dimanche en cette boutique, et l'évangile du jour se
-trouva, par hasard, être les _Vendeurs chassés du Temple_. Un mouvement
-impétueux d'une honnête indignation me saisit: je sortis mon crayon, et
-j'écrivis à la hâte, sur un des panneaux de ma chaire ces quelques vers:
-
- Saint Luc apprend à son lecteur
- Que certain jour, la maison du Seigneur
- Des larrons devint le repaire.
- Par la permission de notre précieux Maire,
- Une caverne de voleur
- Se change en maison de prière.
-
-On m'observa, et comme j'avois été admis dans cette corporation,
-quelques temps avant mon sarcasme, le vénérable maire l'ayant découvert,
-effaça tout de suite et d'office mon nom des registres publics, sans
-observer ni loi ni forme.
-
-Je ne pouvois pas m'en plaindre; car j'avois été coupable d'impiété, en
-violant les droits de la fraternité. Ils le ressentirent comme citoyens:
-_chrétiens_, devoient-ils s'en rappeler?
-
-Parmi eux il se trouva de pieux ascétiques, qui jugèrent que j'aurois dû
-être excommunié depuis long-temps. Je suis pourtant certain que j'étois
-digne d'être prêtre, du moins dans les temples des Perses, s'il est vrai
-que leurs initiés fussent obligés de passer par un noviciat pénible,
-pour prouver qu'ils étoient exempts de passion, de ressentiment et
-d'impatience.
-
-Je ressemble à Caton, non pas dans la sévérité de ses principes, mais au
-moins en ce que j'ai été, comme lui, accusé quatre-vingt fois. Mais il
-eut sur moi l'avantage le plus complet, car il fut quatre-vingt fois
-absous.
-
-Dieu leur pardonne, et qu'il oublie qu'il les a destinés à _prier_,
-_bien dire_ et _bien faire_.
-
-
-VOYAGES.
-
-L'amour de la variété et la curiosité de voir des objets nouveaux, sont
-deux qualités que la main de la nature a tissues dans notre contexture;
-nous leur donnons quelquefois le nom d'inquiétude, ou nous en faisons un
-titre de légéreté contre les hommes, tandis qu'elles sont inhérentes en
-nous pour des desseins plus nobles, et qu'elles excitent notre ame à
-s'ouvrir de nouveaux sentiers de recherches et de savoir. Arrachez-les
-de notre cœur, l'indolence va tout de suite usurper cette place vide, et
-nous resterons environnés des objets que nous avons toujours vus dans la
-paroisse où nous naquîmes.
-
-C'est à cette impatience naturelle que nous devons le désir de voyager,
-et cette passion, comme toutes les autres, n'est condamnable que par ses
-excès. Ordonnez-la comme il faut, et vous en recueillerez bien des
-avantages. Les voici: apprendre les langues, les lois et les coutumes;
-comparer les gouvernemens et peser les intérêts des nations; acquérir de
-l'urbanité et la facilité de discourir et de converser; éloigner un
-jeune homme des préjugés que lui trame sa grand'mère, et des contes de
-sa gouvernante; réformer son jugement en voyant des choses nouvelles, ou
-en contemplant des choses anciennes, dans un jour nouveau; apprendre ce
-qui est bon, en considérant les variétés des mœurs et des idées; juger
-ce qui est nécessaire ou non, en épiant l'adresse et l'art des hommes
-qui nous parlent, et former en nous-mêmes un plan de conduite d'après
-l'aspect des manières, des erreurs, des vertus des nations que nous
-aurons observées. Voilà une partie de la cargaison que nous devons
-importer chez nous.
-
-La folie de nos jeunes gens ne leur est pas aussi profitable, et le
-tableau des voyages de l'enfant prodigue est plus à présent une copie
-qu'un original. C'est bien assez qu'un pareil aventurier, s'évadant sans
-compas, sans carte, sans boussole, sans instructions, ne se soit pas
-égaré pour toujours, et qu'il revienne frapper à la maison paternelle
-couvert de haillons.
-
-Que racontera-t-il aux parens, que le bruit de son retour aura attroupés
-dans la maison de son père?
-
-Les fêtes et les banquets qu'il aura donnés aux jolies femmes et aux
-petits-maîtres asiatiques; le prix des mets, et la manière ingénieuse et
-coûteuse dont les cuisiniers les apprêtent; le luxe de ses concerts; les
-flûtes, les harpes, les _sacbutes_ qu'il payoit; la magnificence de la
-cour des rois de Perse; le nombre de leurs esclaves, de leurs chars, de
-leurs chevaux et de leurs palais; la beauté de leurs maîtresses.
-
-Il ne dira pas comment il fut trompé à Damas, par un des plus honnêtes
-gens du pays; comment un ami chaud et sincère lui emprunta de l'argent,
-et l'emporta vers le Gange; comment une prostituée de Babylone engloutit
-sa perle la plus précieuse, et oignit toute la ville de son baume de
-Gilehad; combien un graveur lui demanda de sicles, pour quelques
-estampes des jardins de Sémiramis, et comment ces raretés, n'ayant pu
-être transportées dans le désert, se brûlèrent à Suze; comment les
-perroquets qu'il avoit fait venir de Tarsis, moururent sur ses doigts;
-comment, enfin, les momies qu'on lui avoit faites en Egypte, furent
-enlevées à trois lieues de la manufacture, par ceux qui les avoient
-vendues.
-
-Mais je donnerai un pilote à mon fils... son précepteur... Si la sagesse
-ne peut parler qu'en grec ou en latin, c'est fort bien fait. Si les
-mathématiques peuvent en faire un homme aimable, et si, par les efforts
-de la philosophie naturelle, ce précepteur peut lui apprendre à faire un
-salut, je sais qu'il l'introduira dans quelques bonnes compagnies. S'il
-n'est qu'un érudit, le malheureux écolier aura son tuteur à traîner, au
-lieu d'en être accompagné.
-
-Mais je le ferai escorter par un homme qui connoît le monde,
-non-seulement sur les livres, mais encore d'après son expérience; un
-homme accoutumé à de pareils exercices, qui a fait, avec succès, trois
-fois le tour de l'europe.
-
-C'est-à-dire, qu'il ne s'est jamais cassé le cou, et qu'il a eu la
-prudence de ne pas le laisser casser à son pupille. Ce sera quelque
-entrepreneur général de voyages qui prendra celui de votre fils, à
-forfait; quelque valet de chambre suisse, qui saura, à demi-sou près, le
-prix des relais de Calais à Rome, qui le ménera dans les meilleures
-auberges, l'instruira à fond sur la meilleure qualité des vins, et le
-fera souper à une guinée plus cher que si le pupille avoit lui-même fait
-son marché. Quel gouverneur! examinez-le, et voyez s'il ne grandit pas
-d'un pouce à mesure qu'il vous parle de ces avantages précieux. Sa
-fierté, sa science et son utilité cessent après cette énumération.
-
-Mais, quand mon fils voyagera, il sera enlevé des mains de son
-gouverneur, par des gens de qualité et des gens de lettres, avec
-lesquels il passera la plus grande partie de son temps.
-
-D'abord, la véritable bonne compagnie est aussi rare que réservée.
-
-Mais cette difficulté est surmontée, et il part chargé de lettres de
-recommandation pour tout ce qu'il y a de mieux dans chaque ville.
-
-Oui, il obtiendra de ces recommandations tout ce que la politesse la
-plus stricte leur prescrira, et voilà tout.
-
-Quant aux gens de lettres, rien ne nous trompe tant que les attentes que
-nous nous promettons de leurs liaisons, surtout lorsque nous en faisons
-l'expérience avant d'avoir mûri notre esprit par l'étude et les années.
-
-La conversation est un trafic, et si on l'entreprend sans fond, la
-balance penche et le commerce tombe. Qu'on publie tant qu'on voudra le
-contraire. Les voyageurs communiquent peu avec les étrangers qu'ils
-visitent, et cela vient sûrement de ce que ceux-ci soupçonnent, et sont
-même convaincus qu'il n'y a rien dans la conversation de ces pélerins
-qui compense le trouble que donnent la difficulté de les comprendre, et
-les visites qu'il en faut essuyer.
-
-Le jeune homme cherche alors une société plus aisée. La mauvaise
-compagnie est toujours prête; elle se présente sur ses pas, et sa
-carrière est aussitôt finie.
-
-
-LA MÉDISANCE.
-
-Les véhicules avec lesquels on prépare le poison mortel de la médisance
-sont innombrables. Il est délayé par des mains si adroites, il est versé
-d'une manière si aimable et si naturelle, qu'on ne peut le découvrir que
-par ses effets.
-
-Combien de fois a-t-on disposé de l'intégrité et de la probité d'un
-homme par un souris ou un mouvement des épaules? combien de bonnes et de
-généreuses actions n'ont-elles pas été ensevelies dans l'oubli par un
-regard artificieusement distrait? ou flétries d'un motif intéressé et
-vil, par un chuchotement mystérieux?
-
-Entrez dans ces sociétés, dont le titre pompeux de _bonne compagnie_,
-devroit faire proscrire tout ce qui est _mauvais_; vous ne serez pas
-plus satisfait d'elles. Là, vous verrez arracher sans cesse, quoique de
-loin, et sans malice, à la chasteté quelques-uns de ses attributs: un
-signe de tête en renversera quelqu'autre; et bientôt un clin d'œil,
-dirigé par l'envie de quelques personnes, qui ne se seront jamais
-refusées à la tentation, finira l'œuvre de la suspicion. Là, vous verrez
-la réputation d'une malheureuse créature, ensanglantée par un rapport
-que le médisant sera bien fâché de faire, mais dont il corrigera
-l'âpreté nécessaire, en désirant qu'il soit faux, ou en plaignant
-sincèrement celui qui en est l'objet. Il osera même espérer que la
-charité voudra bien l'oublier, comme il l'oublie lui-même.
-
-Tels sont les expédiens avec lesquels ce vice rassasie, et déguise sa
-cruauté. Mais si son poignard ainsi caché, frappe et égorge si
-doucement, que dirons-nous de ces propos scandaleux et sans pudeur qui
-ne sont soumis à aucune caution, et qui vaguent sans bornes? les
-premiers, comme une flèche lancée dans les ténèbres, atteignent et
-blessent en silence: tandis que les autres, comme la peste, déployent
-leur rage en plein jour, balayent tout devant eux, et rasent, au niveau
-du sol et sans distinction, le bon et le mauvais. Mille tombent à la
-gauche du calomniateur; dix mille tombent à sa droite: ils tombent, ils
-sont déchirés, et foulés si inhumainement, que jamais, peut-être, ils ne
-se remettront de leurs blessures, et que celle de leur cœur sera
-mortelle.
-
-Mais, comme il n'y a point d'actions si criminelles, qu'on ne puisse
-alléguer quelques raisons pour les défendre, on me demandera si les
-inconvéniens que les hommes souffrent des abus licencieux de la
-médisance, ne sont pas suffisamment contrebalancés par son influence
-utile sur la conduite et les mœurs publiques? on me dira que, si elle se
-taisoit, mille personnes encouragées au mal par le silence, se
-plongeroient, tête baissée, dans la mêlée des vices et des ridicules,
-comme un cheval dans celle des batailles, pourvu qu'elles fussent sûres
-d'échapper à la langue des hommes.
-
-On me dira que, si nous voulons jeter un coup-d'œil sur l'ensemble de la
-société, nous trouverons que la vertu, ou du moins son apparence, ne
-dérive d'aucun autre principe fixe que de la terreur que nous inspire la
-censure; et que si nous descendons de là aux particularités, on prend
-plus de peine pour usurper une bonne réputation, qu'il n'en faudroit
-pour la mériter.
-
-Que plusieurs personnes des deux sexes supportent aisément la vie sans
-honneur et sans chasteté! elles qui, sans réputation, et sans l'opinion
-qu'elles s'efforcent de donner aux autres, baisseroient leur tête dans
-la honte, et languiroient dans le désespoir du bonheur!
-
-La langue est une arme, sans doute, qui châtie les dépravations sur
-lesquelles les lois se taisent: elle retient dans leur devoir ceux que
-leur conscience n'y renfermeroit jamais; et lorsque le vice est public,
-il semble que la médisance ne peut pas rester au nombre des
-prohibitions. C'est un hommage à rendre à la vertu, et un acte de
-justice indispensable, que d'exposer à la vue des hommes le vice peint
-de ses propres couleurs, ainsi que d'exalter les louanges que mérite
-l'honnêteté. Si, par hasard, la punition infligée à l'homme vicieux est
-sévère ou même intéressée, ce cas arrive si rarement, qu'on ne peut en
-faire une exception.
-
-Eh bien! malgré les objections que me feront les vrais patrons de la
-cause de la vertu, je leur recommanderai sans cesse de lui donner
-d'autres preuves de leur zèle. Quand leur devoir semble leur prescrire
-d'établir une distinction entre le bien et le mal, que leurs actions
-parlent, et non leurs langues, ou que du moins elles parlent unanimement
-le même langage. Nous déclamons si haut contre les vicieux, nos cris se
-réunissent tellement contr'eux, qu'un homme sans expérience, qui s'en
-rapporteroit seulement à ses oreilles, s'imagineroit que le genre humain
-a formé une association pour chasser le vice hors des limites du monde.
-Changeons la scène, et qu'il voie la réception que la société fait au
-vice, il connoîtra que sa conduite est en opposition avec ses paroles;
-ce qu'il a entendu sera tellement contrarié par ce qu'il voit, qu'il ne
-saura auquel de ses sens il pourra désormais se fier.
-
-Ah! s'il en étoit autrement, c'est-à-dire si les personnes qui méritent
-la louange, obtenoient seules un bon accueil; s'il étoit d'une
-conséquence irréfragable qu'un homme qui a perdu ses vertus, perdît, en
-même-temps, ses amis, les avantages de la naissance et de la fortune, et
-qu'il fût ravalé au rang le plus bas parmi ses frères; si la qualité
-n'étoit pas un port derrière lequel les femmes abritent leur honneur
-presque naufragé; et si celle qui a perdu sa réputation perdoit aussi
-tous ses droits au respect et même à la civilité publique; si, en un
-mot, l'on inséroit dans notre cérémonial une loi qui notât d'infamie
-ceux que l'opinion a déjà notés, une loi qui défendît de les visiter,
-d'en être visités, une loi qui fermât à leur rencontre toutes les portes
-qui conduisent aux fonctions de la société, jusqu'à ce qu'ils l'eussent
-satisfaite par de meilleurs exemples: une telle maxime, mise fidèlement
-en pratique, opéreroit sans doute une réforme utile. Mais, en l'état des
-choses, qu'ils échappent à nos langues, puisqu'ils ont le bonheur
-d'échapper à toute punition.
-
-Si l'on insiste encore en faveur de la médisance, je finirai par
-répondre, que sans nous il y en aura toujours assez qui se chargeront du
-châtiment des coupables, et qu'on ne doit pas craindre la cessation de
-ces exécutions tant que les hommes voudront bien être les bourreaux de
-leurs semblables. Abandonnons-leur cette tâche cruelle, et cultivons,
-loin des passions, des vertus plus paisibles. Aimons-nous et
-pardonnons-nous.
-
-
-L'ORGUEIL.
-
-L'homme vain est toujours malade: touchez-le, vous le blessez. Il agit
-comme si personne autour de lui n'avoit ni sensibilité ni délicatesse;
-et il en a tant, que les plus petites négligences, qui seroient à peine
-ressenties par les autres, le piquent continuellement, et le percent
-sans cesse jusqu'au cœur.
-
-Je ne voudrois pas être vain, quand ce ne seroit que parce que personne
-ne pourroit me reprendre: mes autres infirmités m'incommodent bien
-moins. Ce n'est pas même la faute du public si j'en souffre; mais ici,
-si je m'exalte, je suis perdu. Quelque chemin que je prenne, quelque pas
-que je fasse sous la direction de l'orgueil, je mets nécessairement le
-pied sur quelqu'un. Je l'offense; et je dois me préparer à en être
-repoussé et à rétrograder avec la douleur de l'humiliation.
-
-Et puis, l'homme peut-il être vain quand il jette un coup-d'œil sur ses
-imperfections naturelles et morales? il est impossible d'y réfléchir un
-seul instant sans sentir son cœur plein de la plus humble conviction,
-sans entendre du fond de ce sanctuaire une voix qui répète: ô Dieu!
-qu'est-ce que l'homme? rien et toujours rien: c'est un malheureux, un
-infirme, un être de quelques jours, qui passe comme une ombre.
-
-Il tombe tout-à-coup du théâtre avec ses titres, ses distinctions
-scéniques, dépouillé de ses habits dramatiques et du masque que
-l'orgueil a soutenu un instant sur son visage; et il reste nu comme son
-esclave. Arrêtez votre imagination sur la dernière scène que l'homme
-puissant et orgueilleux donne au monde qu'il a tenu dans la crainte et
-le respect; voyez cette vaine vapeur disparoître: la flèche de la mort
-pénètre lentement dans son sein; elle glace son sang, et dissipe ses
-esprits.
-
-Ne le craignez plus: approchez-vous de son lit de mort; ouvrez les
-rideaux: contemplez-le un instant en silence. Il ne reste donc à celui
-que son orgueil et quelques flatteries ont mis au rang de Dieux, que ces
-mains flétries et ces lèvres décolorées.
-
-O mon ame! quels songes t'ont charmée! combien tu as été cruellement
-trompée par les objets brillans qui t'éblouissoient, et que tu enviois!
-
-Si l'aspect de notre imperfection naturelle à laquelle l'homme n'est pas
-maître de remédier, combat tellement sa vanité, que sera-ce des
-foiblesses et des vices enfantés, chaque jour, dans son cœur?
-
-Hommes! regardez-vous un instant, dans ce jour où je vais vous placer.
-Voyez le plus désobéissant, le plus ingrat, le plus désordonné des
-êtres, trébuchant chaque jour dans la carrière de la vie, agissant,
-chaque heure du jour, contre sa propre conviction, ses intérêts et
-l'intention du créateur, qui ne s'est proposé que son bonheur. Qu'est-ce
-qui peut lui donner de l'orgueil? qu'est-ce qui ne peut pas, au
-contraire, lui donner de la modestie? Ah! que j'aime cette sentence
-prononcée depuis long-temps sur lui: _La vanité n'est point faite pour
-l'homme!_ cette passion peut exister pour quelqu'autre créature et pour
-quelqu'autre dessein, mais non pas pour lui: il n'est point d'être à qui
-elle convienne si peu.
-
-Donnerai-je à tout cela, me direz-vous, un froid consentement? cette
-vérité est-elle incontestable? oh! peut-être avez-vous quelque raison
-d'être vain! Ecoutons-là.
-
-Vous avez les avantages d'une haute naissance et des titres pompeux, ou
-ceux de la faveur dans la cour des rois, ou ceux d'une grande fortune,
-de grands talens, d'un grand savoir; ou bien la nature a épuisé ses dons
-et ses grâces en vous formant. Parlez... Sur laquelle de ces qualités
-avez-vous fondé et élevé le temple où vous vous exposez à l'adoration?
-examinons-les.
-
-Vous êtes bien né... Eh! croyez-moi, l'humilité ne peut pas polluer le
-sang qui vous anime; elle ne vous fera pas tomber du haut de votre rang;
-elle ne dépouille pas les princes de leurs titres. Comme le clair-obscur
-en peinture, elle fait saillir le héros du fond du tableau, et détache
-sa figure du groupe où elle seroit confondue sans elle.
-
-Vous êtes riche... Etendez, éparpillez vos richesses; rachetez-en la
-haine, par la douceur de vos mœurs. Descendez vers vos inférieurs,
-soulagez le malheur, étayez la foiblesse, vengez l'opprimé: soyez grand.
-Considérez cet argent comme des talens entassés dans un vaisseau
-d'argile: vous n'en êtes que le dépositaire. Être obligé d'en rendre
-compte et être vain, c'est allier la pauvreté et l'orgueil. Oh! bien
-absurde assemblage!
-
-Vous êtes puissant et en crédit; une foule servile de clients se traîne
-sur vos pas... De quoi seriez-vous orgueilleux? de ce qu'ils ont faim?
-chassez, chassez ces sycophantes, ils en ont abusé mille autres.
-
-Mais le rang a été donné à ma dextérité et à mes lumières: soit... Et
-vous êtes vain d'une place où vous devenez la butte titrée, contre
-laquelle se dirigent la vengeance de l'un, la malice de l'autre et
-l'envie de tous, dans laquelle les hommes les plus honnêtes ne peuvent
-pas même échapper au soupçon, et dont les fripons cherchent sans cesse à
-vous détrôner. Quoi! seriez-vous vain d'une faveur incertaine? Aman
-l'étoit ainsi, parce qu'il étoit admis aux banquets d'Esther.
-
-Passons aux prétentions que le savoir peut vous donner. Si vous savez
-peu, je comprends comment vous pouvez être vain. Si vous savez beaucoup,
-êtes-vous orgueilleux de ce que vous ignorez encore et de ce que vous
-ignorerez toujours? dans tous les cas, ne vous écrierez-vous pas, avec
-le pauvre homme à la coignée, des chapitres 6 et 7 des Rois: _Hélas!
-hélas! mon maître, je l'avois empruntée!_
-
-Dirai-je la même chose de la beauté? quels que soient les embellissemens
-et les parures dont l'orgueil la décore, ils frappent les yeux seuls de
-la multitude; et la fausse beauté, dans l'impuissance et le désespoir de
-réussir par des moyens naturels, se targue de captiver les regards et
-l'attention par une pompe étrangère.
-
-Mais la vraie beauté est si attrayante, qu'on ne sait comment déclamer
-contr'elle; et lorsqu'il arrive qu'une figure céleste, et qu'une taille
-enchanteresse sont la demeure d'une ame vertueuse, quand la régularité
-et la douceur des traits caractérisent celle de l'ame, et que ces
-avantages élèvent les pensées jusques vers l'auteur de la nature, dont
-la sagesse créa l'harmonie, ah! qu'il y a de choses à dire, et sur la
-beauté et sur l'art de la faire ressortir! quand l'apologie est
-néanmoins achevée, il reste enfin que la beauté, comme la vérité, n'est
-jamais si glorieuse que lorsqu'elle est simple.
-
-Oui, la simplicité est l'amie de la nature; et si je pouvois être vain
-de quelque chose dans ce monde vil, ce seroit de cette noble alliance.
-
-
-L'ÉLOQUENCE DES LIVRES SACRÉS.
-
-Il y a deux sortes d'éloquence: l'une en mérite à peine le nom; elle
-consiste en un nombre fixe de périodes arrangées et compassées, et de
-figures artificielles, brillantées de mots à prétention: cette éloquence
-éblouit, mais éclaire peu l'entendement. Admirée et affectée par des
-demi-savans, dont le jugement est aussi faux, que le goût vicié, elle
-est entièrement étrangère aux écrivains sacrés. Si elle fut toujours
-estimée être au-dessous des grands hommes de tous les siècles, combien,
-à plus forte raison, a-t-elle dû paroître indigne de ces écrivains, que
-l'esprit d'éternelle sagesse animoit dans leurs veilles, et qui devoient
-atteindre à cette force, cette majesté, cette simplicité, à laquelle
-l'homme seul n'atteignit jamais?
-
-L'autre sorte d'éloquence est entièrement opposée à celle que je viens
-de censurer; et elle caractérise véritablement les saintes écritures.
-Son excellence ne dérive pas d'une élocution travaillée et amenée de
-loin, mais d'un mélange étonnant de simplicité et de majesté, double
-caractère si difficilement réuni, qu'on le trouve bien rarement dans les
-compositions purement humaines.
-
-Les pages saintes ne sont pas chargées d'ornemens superflus et affectés.
-L'Être infini, ayant bien voulu condescendre à parler notre langage,
-pour nous apporter la lumière de la révélation, s'est plu, sans doute, à
-le douer de ces tournures naturelles et gracieuses, qui devoient
-pénétrer nos ames.
-
-Observez que les plus grands écrivains de l'antiquité, soit grecs, soit
-latins, perdent infiniment des grâces de leur style, quand ils sont
-traduits littéralement dans nos langues modernes.
-
-La fameuse apparition de Jupiter, dans le premier livre d'Homère, sa
-pompeuse description d'une tempête, son Neptune ébranlant la terre et
-l'entrouvrant jusqu'à son centre, la beauté des cheveux de sa Pallas,
-tous ces passages, en un mot, admirés de siècles en siècles, se
-flétrissent, et disparoissent, presque entièrement, dans les versions
-latines.
-
-Qu'on lise les traductions de Sophocle, de Théocrite, de Pindare même, y
-trouvera-t-on autre chose que quelques vestiges légers des grâces qui
-nous ont charmés dans les originaux? concluons-en que la pompe de
-l'expression, la suavité des nombres et la phrase musicale constituent
-la plus grande partie des beautés de nos auteurs classiques, tandis que
-celle de nos écritures consiste plutôt dans la grandeur des choses
-mêmes, que dans celle des mots. Les idées y sont si élevées de leur
-nature, qu'elles doivent paroître nécessairement sublimes dans leur
-modeste ajustement; elles brillent à travers les plus foibles et les
-plus littérales versions de la bible.
-
-La glorieuse description de la création du ciel et de la terre, dont
-Longin, le meilleur de nos anciens critiques, étoit enthousiasmé, n'a
-rien perdu de son mérite intrinsèque; et quoiqu'elle ait subi diverses
-traductions, elle triomphe encore, et étonne par sa force et sa
-véhémence, comme dans l'original. Mille passages suivans de l'écriture
-jouissent des mêmes droits: la description tant célébrée d'une tempête
-au pseaume 107; les touchantes réflexions du saint homme Job, sur la
-briéveté de la vie, et l'instabilité des choses humaines; la peinture
-vivante d'un cheval de bataille, du livre de Job, dans laquelle il n'y a
-pas un seul mot dont la beauté n'exige un commentaire particulier. Je
-pourrois y ajouter ces reproches tendres et pathétiques aux enfans
-d'Israël, qui éclatent dans les prophètes, et dont le lecteur le plus
-froid et le plus prévenu a tant de peine de n'être pas affecté:
-
- «O habitans de Jérusalem, et vous hommes de Juda! décidez, je vous
- prie, entre ma vigne et moi. Que pouvois-je faire de plus pour ma
- vigne, que ce que j'ai fait? eh bien! lorsque j'attendois qu'elle me
- donnât des raisins, elle me jette quelques grappes sauvages. Mais,
- direz-vous, la voie du Seigneur est inégale: écoutez à présent, maison
- d'Israël, c'est la vôtre qui l'est, et non pas la mienne. Ai-je
- quelque plaisir à voir l'homme s'égarer et mourir? n'en aurois-je pas
- davantage à le voir revenir et vivre? j'ai nourri, j'ai élevé des
- enfans, et ils se sont révoltés contre moi. Le bœuf connoît son
- maître, l'âne connoît la crêche du sien; mais Israël ne me connoît
- pas: mon peuple ne veut pas me connoître!»
-
-Non, il n'est rien dans les livres des payens, qui soit comparable à
-l'éloquence, à la vivacité, à la tendresse de ces reproches. Il y règne
-quelque chose de si affectueux, de si noble et de si sublime qu'on peut
-défier les plus grands orateurs de l'antiquité, de rien produire de
-semblable.
-
-Ces observations sur la supériorité des écrivains inspirés, comme
-écrivains, sont encore vraies si on les considère comme historiens.
-D'abord, les histoires profanes ne nous apprennent que des événemens
-temporels, si remplis d'incertitudes et de contradictions que l'on est
-bien embarrassé d'y trouver la vérité.
-
-Tandis que l'histoire sacrée est celle de Dieu même, de sa
-toute-puissance, de sa sagesse infinie, de sa providence universelle, de
-sa justice, de sa bonté, et de tous ses autres attributs. Ils y sont
-déployés sous mille formes, et dans une série d'événemens variés,
-miraculeux, et tels qu'aucune nation n'en eut de semblables. N'insistons
-plus sur la supériorité de l'écriture en ce sens.
-
-Elle est encore douée d'un avantage, auquel les historiens profanes
-n'arrivent pas, et qui distingue seul les siens; c'est la manière simple
-et sans affectation avec laquelle les faits y sont racontés: en voici
-quelques exemples. Lorsque Joseph se fait connoître, et qu'il pleure sur
-la tête de son frère Benjamin, à cet instant dramatique y a-t-il un de
-ses frères qui profère un seul mot, soit pour exprimer sa joie, soit
-pour pallier l'injure qu'ils lui firent? Non, de tous côtés s'ensuit un
-silence profond et _solennel_, un silence infiniment plus éloquent et
-plus expressif que tout ce qu'on auroit pu substituer à sa place.
-
-Que Thucidide, Hérodote, Tite-Live, ou tel autre historien classique,
-eussent été chargés d'écrire cette histoire, quand ils en auroient été
-là, ils eussent sûrement épuisé toute leur éloquence à fournir les
-frères de Joseph de harangues étudiées, et cependant quelque belles
-qu'on puisse les supposer, elles auroient été peu naturelles, et
-nullement propres à la circonstance. Lorsqu'une telle variété de
-passions dut fondre tout-à-coup dans le cœur de ces frères, quelle
-langue auroit été capable d'exprimer le tumulte de leurs idées? Quand le
-remords, la surprise, la honte, la joie, la reconnoissance envahirent
-soudainement leurs ames, ah! que l'éloquence de leurs lèvres eût été
-insuffisante! combien leurs langues eussent été infidelles en
-transmettant le langage de leur cœur! oui, le silence seul, participoit
-de la sublimité oratoire; et des pleurs achevoient de rendre ce qu'une
-harangue ne pouvoit jamais faire.
-
-
-LE FANATIQUE.
-
-Voyez-le, fastueusement enveloppé de l'habit de l'humilité et de la
-sainteté, pour attirer les regards du vulgaire. Il évite, aussi
-studieusement que le crime, une contenance gaie, résultat d'une
-conscience tranquille et contente. Le découragement est peint sur son
-maintien sombre, comme si la religion, dont le but est de nous rendre
-heureux dans cette vie et dans l'autre, pouvoit produire le chagrin et
-le mécontentement. Ecoutez-le pousser des soupirs dans les rues;
-écoutez-le se targuer de ses fréquentes communications avec le Dieu; de
-tout savoir, et en même temps offenser les règles de sa langue même par
-ses barbarismes religieux. Ecoutez-le remercier Dieu arrogamment, de ce
-qu'il ne l'a point créé semblable aux autres hommes; et, en prônant sa
-charité, adjuger libéralement aux princes des ténèbres, ceux que sa
-partialité juge moins parfaits que lui, ceux qui marchent sobrement et
-avec vigilance dans les voies du devoir, ceux qui vont aspirans à la
-perfection par des épreuves successives.
-
-Lorsqu'une malheureuse créature se fane ainsi dans les larmes, et se
-refuse, tout effrayée, la moindre joie et la moindre consolation;
-lorsqu'elle prie sans cesse jusqu'à ce que son imagination s'échauffe,
-qu'elle jeûne, se mortifie et s'attriste jusqu'à ce que son corps soit
-aussi malade que son esprit, il n'est pas étonnant que les conflits et
-les disparates qui s'engendrent dans un estomac vide, et sont reçus et
-interprétés par une tête plus vide encore, produisent, par cette
-combinaison, des effets et des ouvrages fâcheux. Un homme dans cette
-situation est plus fait pour un médecin, que pour être apôtre.
-
-
-SUR L'HUMILITÉ.
-
-Les injures et les offenses sont la règle la plus sûre pour juger entre
-les inconvéniens de l'orgueil et les avantages de l'humilité. Les
-déplaisirs de l'homme vain sont toujours en raison de sa vanité:
-l'injure s'élève à la hauteur de son opinion; et sa fierté est la mesure
-de son ressentiment. C'est ainsi qu'il aiguise lui-même le fer qui le
-frappe, et qu'il excite dans sa plaie cette fermentation interne, qui la
-rend incurable.
-
-Combien l'homme humble diffère de lui! Il échappe à la moitié de ces
-chagrins, et l'autre moitié tombe légèrement sur lui. Il ne provoque pas
-les hommes par le mépris; et en se pénétrant de l'idée qu'il ne peut
-exciter l'envie de personne, il arrête, dans sa source, le torrent qui a
-abymé l'homme vain. Si les passions des autres l'enveloppent jamais dans
-leur cours débordé, semblable à l'humble arbrisseau de la vallée, il
-leur donne passage, et ressent à peine l'injure de ces vents orageux qui
-rompent le cèdre orgueilleux, et le renversent sur ses racines.
-
-Ce que nous attendons des autres, est toujours en raison de ce que nous
-nous estimons nous mêmes; et les refus, sans nous détromper, irritent
-notre orgueil. Je vois des hommes si cruellement tourmentés par les
-chagrins que leur vanité a créés pour eux, que, quoiqu'ils aient dans
-leurs mains tout ce qui entre dans la composition du bonheur, ils ne
-peuvent en faire aucun usage. Comment le feroient-ils? ils se piquent de
-leur propre aiguillon, et courent ainsi d'une attente à l'autre, sans
-jamais goûter de repos. L'humilité précautionne l'homme contre ces maux,
-les plus sensibles qui soient inscrits dans le catalogue de ceux de la
-vie. Celui qui est peu de chose à ses yeux, est modéré dans ses désirs,
-et par conséquent dans leur poursuite. Il peut être trompé dans son
-attente, et manquer le but auquel il vise; il peut perdre ses pas; mais
-voilà tout: il ne se perd pas lui-même; il ne perd pas cette heureuse
-paix de l'ame. Les chagrins de l'homme humble sont doux et paisibles.
-Heureux caractère! quand il est affligé, qui n'a pas pitié de lui? quand
-il tombe, qui ne s'empresse pas de lui tendre la main? il semble, à le
-voir nu et sans défense, qu'il ne pourra pas résister à cet insolent
-antagoniste qui va le terrasser en passant à ses côtés, et le fouler
-dans la poussière. Non, il est gardé par l'amour, l'affection et les
-vœux du genre humain, tandis que l'autre reste seul exposé à sa haine et
-à sa vengeance.
-
-S'il se présente une occasion où il faille déployer un vrai courage et
-la force de l'ame, je jetterois plutôt les yeux sur lui, que sur son
-adversaire. L'orgueil peut rendre un homme violent: l'humilité le rend
-ferme; et lequel des deux approche le plus près de l'honneur? celui qui
-agit d'après les impulsions variables d'un sang embrâsé, et qui se meut
-d'après celles de la fureur, ou bien celui qui se concentre froidement
-en lui-même, et qui gouverne son ressentiment, au lieu d'en être
-gouverné.
-
-L'homme humble a ramassé, dans son ame, un trésor de plaisirs et de
-contentemens. Il ne blâme pas le soleil, de ce qu'il ne mûrit pas sa
-vigne, et ne querelle pas les vents de ce qu'ils ne lui apportent aucun
-nuage. Si sa fontaine ne s'élève pas aussi haut qu'il le désire, il
-étudie les lois de la nature, et s'y soumet, sans se plaindre.
-
-S'il n'est pas riche, il sait que Dieu ne lui doit rien; et que s'il a
-moins reçu que les autres, comme il se croit moins qu'eux, il a encore
-des remerciemens à lui faire.
-
-Une ame résignée se laisse ainsi porter doucement et tranquillement sur
-le courant de la providence; aucune tentation dans son pélerinage,
-n'excite en elle des désirs immodérés. Les dangers ne l'alarment pas:
-elle respecte la justice de tout ce qui arrive; et, se courbant
-humblement sous la tempête, si elle en est atteinte, elle ne l'est pas
-aussi dangereusement que les autres.
-
-
-MA RELIGION.
-
-Yorick, quels sont vos notions religieuses?
-
-Me le demandez-vous? je vais vous le dire, car je suis sur mon lit de
-mort.
-
-J'ai assez de foi pour être méthodiste, et assez de chaleur pour être
-enthousiaste; mais, Dieu merci, je n'ai jamais été assez méchant pour
-être ni l'un ni l'autre.
-
-Il faut nécessairement que les passions soient combattues par les
-passions. Voilà pourquoi les plus grands pécheurs deviennent les plus
-zélés dévots. C'est une conséquence naturelle à une infinité de gens,
-_qui credunt multùm et peccant fortiter_.
-
-Pour moi, j'ai la confiance intime que la douce mousson de notre
-orthodoxie anglicane est assez forte pour envoyer mon ame au ciel. Mon
-frêle esquif n'est pas lesté de péchés assez pesans pour qu'il ne marche
-que par un vent orageux; et je crois qu'après la cessation des oracles,
-on peut être assez inspiré par la grâce, pour n'avoir pas besoin de
-convulsions.
-
-Je suis certain qu'il y a un Dieu en haut, comme je suis certain que je
-suis ici bas: ma certitude est la même. Comment serois-je autrement sur
-la terre? dites-moi, comment j'y suis venu, comment j'y suis? ce n'est
-pas de moi-même.
-
-Dieu existe: il doit aimer la vertu, et détester le vice. Il doit, en
-conséquence, récompenser et punir. Si nous ne lui devons aucun compte,
-nous sommes les plus singuliers animaux qui soient sur la surface de la
-terre.
-
-Lorsque l'ame a pris son vol, et qu'elle a laissé le corps se résoudre
-en la poussière du tombeau, la vaine philosophie du siècle
-combattra-t-elle la résurrection de l'homme? Consulte, raisonneur, une
-chenille; et le papillon résoudra ta question. Vois-la d'abord, inerte,
-paresseuse, rampant lentement sur la terre, et se nourrissant de l'herbe
-des champs. Après sa métamorphose, et sa résurrection, c'est un Séraphin
-aîlé: il est glorieux, léger comme l'air, actif comme le vent; il aspire
-la rosée de l'aurore; il extrait des fleurs aromatiques, le nectar et
-l'ambroisie.
-
-La fable de l'hydre est depuis long-temps vérifiée: elle est, dis-je,
-surpassée au-delà même des bornes que l'imagination la plus extravagante
-lui auroit données par la réalité du polype, qui engendre de ses
-sections. Les analogies de la nature démontrent par-tout les voies de la
-providence.
-
-Trouverons-nous sans cesse impossible ce à quoi notre insuffisance ne
-peut atteindre? n'y a-t il pas dans la nature des mystères sans nombre
-que les événemens révèlent, ou que la philosophie expérimentale démontre
-chaque jour? présumerons-nous, après cela, de limiter les pouvoirs de
-l'auteur même de la nature?
-
-Qui a créé la matière? qui lui a donné le mouvement? qui a ajouté les
-sensations à la matière, et au mouvement? qui a surajouté à toutes ces
-qualités la pensée, l'intelligence et la réflexion? qui a fait tout
-cela? Incrédules, qui l'a fait? vous ne parlez pas? restez donc muets.
-
-1º. Leuwenhoeck, avec le secours de son microscope, montre, dans le
-corps humain, de certaines fibres si menues qu'il en faudroit rassembler
-six cents pour faire la grosseur d'un cheveu.
-
-2º. Il démontre encore, avec le même instrument, qu'un grain de sable
-est assez volumineux pour couvrir cent vingt mille pores, par lesquels
-nous transpirons.
-
-3º. On peut faire de la glace dans l'été, pourvu que l'eau qu'on
-emploie, soit auprès du feu.
-
-4º. Une lentille de glace brûle comme une lentille de verre.
-
-5º. Une ligne d'un pouce peut être divisée en autant de parties qu'une
-ligne de mille toises.
-
-6º. Il y a deux lignes, les asymptotes de l'hyperbole, qui, par la
-certitude mathématique, se rapprochent toujours, sans qu'il soit
-possible qu'elles soient jamais en contact.
-
-7º. Le soleil est de plusieurs millions de lieues plus près de nous en
-hiver qu'en été.
-
-8º. Quand un homme fait le tour de la terre, sa tête fait quelques cent
-milles de plus que ses talons.
-
-Y a-t-il, incrédules, dans le symbole chrétien, un article de foi qui
-paroisse plus contraire à la raison que quelques-unes de ces
-propositions? et cependant elles sont toutes prouvées, soit en physique,
-soit en mathématique.
-
-Celui qui est capable de faire de pareilles réflexions, peut-il être
-accusé de ne croire ni à la religion naturelle, ni à la religion
-révélée? ah! mes charitables confrères, _qui studet, orat_. Cette
-expression est bien juste.
-
-
-LA CONVERSION.
-
-J'avois fait la plus intime connoissance avec un homme vertueux et de
-bon sens, mais affligé, en même-temps, d'une certaine indolence
-d'esprit, qui le faisoit acquiescer aux opinions des autres, sans
-prendre la peine de les discuter. Il avoit plus d'esprit que de sagesse;
-et un sarcasme étoit un argument pour lui aussi fort, que pour
-Shaftsbury, qui prétendoit que le ridicule est l'épreuve de la foi.
-
-Je l'aimois et le plaignois. Avoir assez de vertu pour bien faire, et
-trop peu de jugement pour s'y décider! nous avions là-dessus de
-fréquentes conversations. Il me disoit souvent qu'il donneroit tout au
-monde pour penser comme moi; et il réclamoit mon assistance.
-
-J'en fis un déiste, avec la seule aide de ma pauvre petite philosophie.
-Après cela, je lui mis entre les mains les pensées de Forbès sur la
-religion. Il les lut attentivement, me renvoya le livre, avec cette
-réflexion, écrite au bas de la dernière page: _Tu m'as presque persuadé
-de devenir chrétien_.
-
-Je crus qu'il falloit faire avancer Pascal; et je lui prêtai _ses
-pensées_. Il me les rendit, après les avoir endossées avec ces mots: _Je
-suis presque de ton avis, mais pas tout-à-fait, surtout quand tu veux me
-faire croire certains mystères aussi absurdes que peu philosophiques_.
-
-Faites d'un incrédule un moraliste; et si vous n'en faites pas bientôt
-après un chrétien, son indolence ou son ignorance en seront plutôt la
-cause, que l'impiété à laquelle tout le monde crie. J'ai eu depuis la
-satisfaction de voir mon catéchumène vertueux, ajouter foi aux bonnes
-œuvres, vivre exemplairement, et pratiquer aussi bien que croire.
-
-
-SUR LA GAIETÉ RELIGIEUSE.
-
-C'est le véritable esprit religieux qui, dans le cours de ma vie, m'a
-donné cette bonne gaieté, dont mes sévères confrères ont été tant
-scandalisés: pourquoi donc un prêtre seroit-il toujours grave? le
-ministère est-il un lugubre devoir?
-
-_Ressemblez à ces enfans_, dit le Christ, c'est-à-dire, soyez aussi gais
-et aussi innocens qu'eux. Les trente-neuf articles sont incomplets, si
-l'on n'y ajoute pas le quarantième précepte qui ordonne la gaieté. En
-tout cas, n'ajoutez rien, laissez subsister le même nombre, pourvu qu'à
-la place du treizième précepte, que vous rayerez, vous mettiez cette
-maxime céleste.
-
-L'archevêque de Cassel en fut-il moins un profond théologien, parce
-qu'il ajouta un couplet fort gai à l'ancienne ballade irlandoise? Le
-poëme de l'évêque de Rochester, dans lequel il prouva légèrement que le
-cœur des hommes relevoit de l'éventail d'une femme, troubla-t-il jamais
-son orthodoxie?
-
-L'évêque Héliodore fut privé de son bénéfice, pour avoir composé
-Théagènes et Chariclée. Le Pape fut doublement absurde; et sa sainteté
-outrepassa les bornes de son infaillibilité. D'abord, il n'y avoit rien
-d'hétérodoxe dans ce roman. En second lieu, l'épisode d'un enfant blanc,
-engendré par des parens noirs, au moyen de l'impression que fit sur eux
-le portrait d'un européen placé aux pieds du lit nuptial, cet événement,
-dis-je, n'est qu'une addition de preuves, si elle en a besoin, à la
-philosophie de l'écriture sur les chèvres bigarrées. Il est certain que
-les papes, après tout, sont comme les autres hommes.
-
-Platon et Sénèque, personnages assez graves et assez sages pour avoir
-été ordonnés et consacrés, pensoient qu'on devoit accoutumer les enfans
-à la joie et à la gaieté, dès l'âge le plus tendre, non-seulement pour
-leur santé, mais encore pour leurs vertus. Je traduis leurs propres
-paroles.
-
-La joie et la gaieté, qui en est l'expression, s'accordent avec toutes
-les pratiques religieuses: elles sont incompatibles seulement avec le
-vice et l'impiété. _Les voies du ciel sont aimables._
-
-Nous adorons, nous louons, nous remercions le Tout-Puissant avec des
-hymnes, des chants et des antiennes. La musique nous prête ses
-harmonieux accords. _Abandonnons-nous à la joie_: voilà le premier de
-tous nos pseaumes. Laissons les tristes Indiens implorer et évoquer le
-diable, avec des pleurs et des cris douloureux.
-
-Quand les Athéniens adoptèrent la chouette, comme étant l'oiseau de la
-sagesse, ils n'entendirent pas que ce fût l'effraie: et moi je pense,
-sous leur bon plaisir, que le moineau eût été l'emblême le plus vrai de
-la sagesse, car il est le plus amoureux et le plus gai des habitans de
-l'air.
-
-Je connois quelques révérences qui m'excommunieront à table, pour avoir
-écrit cette allusion.
-
-
-SUR LA TOLÉRANCE.
-
-J'en parlois un jour avec Voltaire; et il me félicitoit sur le bonheur
-et l'avantage que j'avois de vivre dans une contrée, où quelques
-expressions libres, quelques allusions piquantes, interprétées par la
-malice et l'ignorance, et devenues aussitôt des blasphêmes contre
-l'église et l'état, échappoient néanmoins à l'inquisition et à la
-bastille.
-
-Il me mit aussitôt entre les mains son traité _sur la tolérance_ qu'il
-venoit de publier. Il est écrit, comme tous ses ouvrages, avec beaucoup
-d'esprit et de savoir. Il prouve, à ceux qui ont besoin de preuves, que
-la persécution _pour l'amour de dieu_, est le système le plus absurde et
-le plus contraire à l'écriture.
-
-J'ai, en effet, trouvé toujours fort extraordinaire, que depuis que les
-hommes sont assez dépravés pour se persécuter au sujet de leur croyance,
-il n'y ait pas eu cependant chez les payens des auto-da-fé, des
-inquisitions, et des croisades.
-
-Dans les siècles d'ignorance et de barbarie, où le diable, selon les
-théologiens, gouvernoit l'Eglise, rendoit des oracles équivoques,
-ordonnoit des impuretés, et exigeoit des victimes humaines, des frères
-ne combattirent point contre des frères, des nations ne s'armèrent point
-contre les nations, pour des opinions religieuses.
-
-Et aussitôt que, par sa miraculeuse interposition, Dieu eut bien voulu
-prendre l'église dans ses propres mains, le siècle de l'impiété et de la
-cruauté commença: un peuple chrétien et pacifique tira l'épée; et des
-préceptes de concorde et d'amour produisirent la haine et la dissention.
-
-Un prêtre chrétien (ai-je dit _chrétien_?) m'apprend que la raison de
-cette différence remarquable est, que les payens n'avoient pas un seul
-article de foi pour lequel il valût la peine de se battre; qu'ils
-supposoient tous que l'ame périssoit avec le corps; que la formule _post
-mortem nihil est_, étoit leur symbole; et que ceux de leurs philosophes,
-qui admettoient une existence postérieure au trépas, nioient les peines
-de l'enfer. _Non est unus_, dit Cicéron, _tam excors, qui credat._
-
-Ainsi donc, suivant ce bon prêtre catholique, pendant que les ténèbres
-de la mortalité de l'ame et du matérialisme couvroient la surface de la
-terre, la paix, l'amitié et la bienveillance régnoient sous ce voile
-obscur: la guerre, les persécutions, et la haine vinrent à la lumière du
-christianisme.
-
-Lorsque l'immortalité de l'ame est confiée au soin du vicaire du Christ
-sur la terre, comment des prêtres, qui jettent au feu le corps d'un
-hérétique, et damnent son ame, peuvent-ils s'appeler _des prêtres de
-l'agneau_?
-
-Oui, je diffère en tout de l'orthodoxie d'un pareil article, et je
-pencherois plutôt vers la doctrine de Cicéron, que je viens de citer,
-quoiqu'il soit lui-même dans les ténèbres du paganisme. Croire à la
-_post-existence_ de l'ame, et la damner, ce n'est pas éclairer; c'est
-brûler.
-
-
-
-
-VIE
-
-ET OPINIONS
-
-DE
-
-TRISTRAM SHANDY.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-_C'étoit bien à cela qu'il falloit penser._
-
-
-Je l'ai toujours dit: il auroit été à souhaiter que mon père ou ma mère,
-et pourquoi pas même tous deux, eussent apporté quelque attention à ce
-qu'ils faisoient, quand il leur plut de me donner l'existence. Ils y
-étoient également obligés. Eh! pouvoient-ils réfléchir trop mûrement sur
-les conséquences qui devoient résulter de l'important ouvrage dont ils
-s'occupoient en ce moment? Il ne s'agissoit rien moins que de la
-production d'un être raisonnable. Les heureuses proportions de son
-corps, son tempérament, son génie, la tournure de son esprit, et
-peut-être même la fortune de toute leur maison, étoient autant de points
-capitaux qui dépendoient de la disposition des humeurs dont ils étoient
-dominés dans cet instant décisif.--Oui, s'ils eussent agi en
-conséquence, je suis persuadé que j'aurois figuré dans le monde tout
-autrement que je ne fais, et que je ne ferai vraisemblablement le reste
-de mes jours.--Croyez-moi, bonnes gens, ceci est un point beaucoup plus
-essentiel que vous ne le pensez. Vous avez, sans doute, entendu parler
-de certains esprits qu'on appelle _esprits animaux_. Vous savez, sans
-doute aussi, comment s'en opère la transfusion du père au fils, etc.,
-etc.--Eh bien!... je vous donne ma parole que de dix parties du bon sens
-ou de la bêtise d'un homme, il y en a neuf qui dépendent du mouvement,
-de l'activité et des directions différentes que vous leur faites prendre
-au moment dont je parle.--L'essor une fois donné, bien ou mal, il
-n'importe, les esprits s'échappent avec précipitation; et si l'impulsion
-se répète, la route qu'ils se fraient, vous le savez, mesdames, devient
-aussi unie, aussi douce que l'allée d'un beau jardin.--Le diable, avec
-toute sa puissance, ne pourroit pas les en détourner, quand une fois ils
-s'y sont habitués.
-
-«Mon ami, dit ma mère, n'auriez-vous point par hasard oublié de monter
-la pendule?--Bon Dieu! s'écria mon père, qui eut soin en même-temps de
-modérer sa voix, est-il jamais arrivé, depuis la création du monde,
-qu'une femme ait interrompu un homme par une question aussi sotte?»
-
-Que dit encore votre père? Rien.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-_L'Embryon._
-
-
-Je n'aperçois, réflexion faite, ni bon ni mauvais dans la question de ma
-mère.--Ni bon ni mauvais? Convenez, au moins, qu'elle étoit hors de
-saison. Vous seriez trop heureux si elle n'eût été que déplacée. Mais,
-ne voyez-vous pas qu'elle détournoit, qu'elle dispersoit les esprits qui
-se développoient en ce moment, et dont la principale affaire étoit
-d'escorter, de mener, de conduire l'embryon jusqu'à l'endroit qui étoit
-destiné à le recevoir?
-
-Un embryon, monsieur, quelque petit, quelque peu important qu'il
-paroisse, en ce siècle léger, aux yeux de la folie et des préjugés, est
-pourtant quelque chose. Ceux de la raison, éclairés par des recherches
-et des observations scientifiques, le regardent comme un être qui a des
-droits, et qu'on est obligé de conserver avec soin.--Les philosophes
-minutieux, dont l'ame est de la même trempe que leurs recherches, et qui
-s'imaginent, malgré cela, que c'est la sublimité de leur esprit qui les
-distingue, nous prouvent, d'une manière incontestable, qu'il est créé
-par la même main, formé par les mêmes lois de la nature, doué des mêmes
-puissances mouvantes et agissantes, et qu'il a enfin les mêmes facultés
-que nous.--Il est composé, comme nous, de chair et d'os, de peau, de
-cheveux, de veines, d'artères, de ligamens, de nerfs, de muscles, de
-moëlle, de glandes, de cervelle, d'humeurs qui circulent,
-d'articulations... Et qu'avons-nous en grand qu'il n'ait pas en petit?
-Rien du tout, monsieur, rien. C'est un être aussi actif que nous, et,
-dans toutes les acceptions du mot, il est aussi véritablement notre
-prochain, que le chancelier d'Angleterre.--Il peut éprouver du bien
-être; il est exposé à des injures; il est susceptible de plus de
-perfection:--en un mot, il jouit de tous les droits et de toutes les
-prétentions de l'humanité, dans le degré que Cicéron, Puffendorf, et
-tant d'autres écrivains moralistes qui en parlent, attribuent à son état
-relatif.
-
-Et que voudriez-vous, d'après cela, mon cher monsieur, qu'il devînt, si,
-seul sur la route, il lui arrivoit quelque accident, ou que, frappé de
-quelque terreur subite, ce qui est fort naturel à un aussi jeune
-voyageur, il n'arrivoit à sa destination qu'avec des esprits épuisés et
-dissipés?--Qu'avec sa vigueur musculaire et virile, réduite à un fil?
-Qu'avec sa forme défigurée et mutilée?--Et que, réduit à ce triste état,
-il fût sujet à des frayeurs soudaines, ou à une suite de rêves et de
-fantaisies mélancoliques pendant neuf mois entiers?--Je tremble toutes
-les fois que je songe à cette source féconde de foiblesse de corps et
-d'esprit.--Encore si l'habileté du médecin et du philosophe pouvoit y
-remédier!
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-_En voilà l'effet._
-
-
-C'est à M. Tobie Shandy, mon oncle, que je dois l'anecdote que j'ai
-rapportée dans le premier chapitre. Mon père, qui étoit à la fois
-philosophe et naturaliste autant qu'on peut l'être, et qui raisonnoit
-avec beaucoup de justesse et de netteté, singulièrement sur les petites
-choses, s'étoit souvent plaint à lui de l'échec que j'avois reçu; et
-dans une occasion, dont mon oncle Tobie, qui avoit bonne mémoire, se
-souvenoit très-bien, il s'en plaignit plus amèrement qu'il n'avoit
-jamais fait. C'étoit un jour que je fouettois ma toupie. La manière
-oblique dont je m'y prenois pour l'ajuster, et la façon dont je
-justifiois les principes qui me faisoient agir ainsi, le firent
-soupirer.--Le bon vieillard remua la tête, et d'un ton qui exprimoit
-plus de douleur et de regret que de reproches, il s'écria: «Ah! mon cher
-frère, je l'ai toujours prédit. L'augure se vérifie de plus en plus, et
-mille autres observations que j'ai faites sur ce qui le regarde, m'ont
-annoncé qu'il ne penseroit et n'agiroit jamais comme les autres
-enfans.»--Mais, hélas! continua-t-il, en agitant la tête une seconde
-fois, et en essuyant une larme qui couloit le long de sa joue, «les
-malheurs de mon Tristram ont commencé neuf mois avant qu'il vînt au
-monde.»
-
---Ma mère qui étoit là, leva les yeux, et ne comprit pas plus que sa
-chaise ce que mon père vouloit dire.--Mais mon oncle, M. Tobie Shandy,
-qui depuis long-temps savoit toute l'affaire, le comprit très-bien.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-_Que de maris sont moins sûrs!_
-
-
-Il y a une foule de lecteurs dans le monde, et de gens qui ne lisent
-point du tout, qui veulent savoir d'abord tout ce qui vous regarde, et
-si on ne les satisfait pas, leur inquiétude perce de toutes parts. N'en
-ayez point, chers amis. Je suis d'un naturel complaisant, et je ne
-voudrois pas, pour toutes choses au monde, frustrer qui que ce fût dans
-son attente. C'est même à cette disposition que vous devez déjà les
-particularités que je vous ai révélées. Je ne vous priverai point du
-reste.--Mais, avec la volonté la plus décidée de vous plaire, j'ai des
-précautions à prendre.--Ma vie et mes opinions feront vraisemblablement
-du bruit dans le monde.--Elles me donneront occasion de parler de toutes
-sortes de personnes.--Le sexe, les âges, les conditions, tout cela se
-trouvera sous ma plume.
-
-Mon Livre sera au moins aussi couru que les _Progrès du Pélerin_. Quel
-chagrin pour moi, s'il avoit le sort que Montaigne craignoit pour ses
-_Essais_, et qu'ils n'eurent pas?--Je ne serois pas, en vérité, fort
-content de le voir enseveli dans la poussière des bibliothèques, ou de
-le trouver sur la table de quelque antichambre.--Je veux éviter ce
-désagrément.--L'exactitude est un des moyens que j'ai imaginés pour y
-échapper: j'en aurai. On a déjà pu remarquer combien je suis scrupuleux
-sur ce point; je continuerai; et je suis fort aise d'avoir entamé mon
-histoire par la relation de mes faits et gestes, comme dit Horace, _ab
-ovo_, depuis l'œuf, où j'ai commencé à végéter.
-
-Je sais bien que ce n'est pas là tout-à-fait la manière dont il
-recommande de s'y prendre.--Il parloit de poëmes épiques, de tragédies,
-ou de l'un et de l'autre, je ne sais pas lequel; et ce n'est pas, à
-beaucoup près, la même chose que ce qui m'occupe.--Et d'ailleurs, s'il
-le faut absolument, je demande excuse à Horace. Je me passerai même fort
-bien de lui. Ce que j'ai à écrire ne dépend point de ses règles; je ne
-m'y assujettirai pas plus qu'à celles de tout autre écrivain que ce
-soit.
-
-C'est ce qui me fait donner ici un avis. Ceux qui ne se soucient pas
-d'approfondir les choses, peuvent passer, sans lire, ce qui reste de ce
-chapitre.--Je ne l'écris que pour les curieux qui aiment et qui
-cherchent des choses abstraites.
-
---Fermez la porte.--Fort bien!--La précaution étoit nécessaire pour
-écarter les yeux profanes d'un pareil mystère.--Bon jour, bonne
-œuvre.--Ce fut le dimanche... un peu tard... vers minuit, peut-être...
-oui, on touchoit presque au lundi... et ce dimanche étoit le premier du
-mois de mars 1718.--Mon père... je ne sais pas précisément la minute, et
-c'est peut-être ce qui causa l'inquiétude de ma mère... mon père
-m'ajouta au nombre des êtres humains qui devoient voir le jour neuf mois
-après.--Mais comment savez-vous cela?--Comment? oh! je le sais
-très-bien. Ce n'est cependant pas, je l'avouerai, parce que je me
-trouvai là inopinément. Je ne dois cette certitude qu'à une autre
-anecdote qui n'est connue que dans notre famille. La voici: Il faut
-savoir que mon père avoit fait, pendant plusieurs années, le commerce de
-Turquie. Il l'avoit quitté depuis quelque temps, et s'étoit retiré sur
-ses terres, dans le comté de... pour y vivre et mourir plus
-paisiblement.--C'étoit peut-être l'homme du monde le plus exact. Il ne
-faisoit rien qu'avec poids et mesure. Ses affaires, et même ses
-amusemens, étoient assujettis à des règles qu'il s'étoit prescrites, et
-dont il ne s'écartoit jamais.--Je peux citer un exemple du scrupule
-attentif qu'il observoit dans toutes ses actions.--Il y avoit à la
-maison une grosse pendule qui étoit placée sur le haut d'un escalier
-dérobé, et il ne manquoit jamais de la monter lui-même le premier
-dimanche de chaque mois. Il avoit, au temps dont je parle, un peu plus
-de cinquante ans, et cette raison l'avoit forcé peu-à-peu à ne s'occuper
-aussi de quelques autres petites affaires domestiques, que dans le même
-temps. C'étoit, à ce qu'il disoit souvent à mon oncle, M. Tobie Shandy,
-pour ne pas s'embarrasser l'esprit d'une multitude d'époques. Enfin,
-c'étoit pour n'y plus penser le reste du mois.
-
-Cette exactitude étoit, sans doute, admirable; mais elle étoit
-accompagnée d'une espèce de fatalisme qui retomba particulièrement sur
-moi, et dont je ressentirai peut-être les effets jusqu'au
-tombeau.--C'est que, par une malheureuse association d'idées qui n'ont
-aucune liaison dans la nature, ma mère n'entendoit point monter la
-pendule, qu'il ne lui vînt à l'esprit de penser à quelque autre chose;
-et ce qu'elle pensoit lui rappeloit en même-temps, et la pendule, et ce
-qu'il y avoit à y faire.--Le subtil Lock, qui comprenoit la nature de
-toutes ces choses occultes, infiniment mieux que le reste du genre
-humain, assure que cette étrange combinaison d'idées a produit beaucoup
-plus de mauvais effets que toutes les sources réunies des autres
-préjugés.--Je veux bien le croire.
-
---Que tout cela soit dit en passant.
-
---Mon père écrivoit tout. J'ai sous les yeux un petit mémorial qu'on
-avoit trouvé dans son porte-feuille, et je ne fais, pour ainsi dire, que
-transcrire ici ce que j'y lis. Le jour de Notre-Dame, qui étoit le
-vingt-cinq du mois dont je date les premiers instans de mon existence,
-mon père se mit en route pour conduire mon frère aîné, Robert, à l'école
-de Westminster.--Il ne revint, selon la même autorité, rejoindre sa
-femme que dans la seconde semaine du mois de mai suivant; et ceux qui
-savent le moment de ma naissance, voient bien en calculant.--Le chapitre
-suivant éclaircira tous les doutes...
-
---Mais, monsieur, que fit monsieur votre père pendant les mois de
-décembre, de janvier et de février?--Madame, il étoit malheureusement
-affligé d'une attaque de goutte sciatique.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-_Les Planètes._
-
-
-Le temps approchoit. Il y a dans le ciel je ne sais quelles divinités
-qui prennent le soin de présider à la naissance des hommes. On ne dit
-pas qu'elles aient la même attention pour les femmes.--Il faut cependant
-croire qu'elles ne sont pas oubliées.--A tout prendre, elles valent la
-peine qu'on s'intéresse à elles.--Au reste, je n'ai jamais trop bien su
-si ces bonnes déesses songèrent à moi quand il en fut temps, si elles ne
-vinrent pas; on ne m'a jamais dit qu'on les eût vues, ni qu'on ne les
-eût pas vues.--Cela ne m'empêcha pas, moi, Tristram Shandy, d'arriver
-dans ce malheureux monde le cinquième jour de novembre de l'an de grace
-mil sept cent dix-huit.--L'heure?--Tout cela se saura. La seule chose
-que j'aie à faire remarquer ici, c'est qu'en se rappelant l'ère que j'ai
-fixée dans le chapitre précédent, la sciatique de mon père, son habitude
-constante de ne faire certaines choses que le premier du mois, etc.
-etc., il est clair que le moment de ma naissance marquoit, si je ne me
-trompe, la révolution de neuf mois plus que complets du calendrier.--Le
-mari le plus pointilleux ne pourroit, je crois, exiger plus de justesse.
-
-Mais sous quelle étoile suis-je né?--Sur quelle planète ai-je été jeté?
-Je l'avoue. Excepté Jupiter et Saturne, où il fait trop froid, (je
-crains le froid) je préférerois d'avoir vu le jour dans la lune, ou dans
-quelque autre astre.--Je n'y aurois sûrement pas été plus maltraité que
-je ne le suis sur cette planète de boue que nous habitons. Je me défie
-pourtant de Vénus.--C'est un astre malin.--On dit qu'elle traite si mal
-ses habitans, qu'ils sont obligés de déserter, et de se réfugier dans
-Mercure.--Mais, hélas! notre petit globe n'est-il pas encore pire? Je
-croirois volontiers qu'il n'est composé que de ce qu'on rejette des
-autres.--Il faut cependant l'avouer, il seroit supportable si l'on y
-étoit né avec de grandes richesses, si l'on pouvoit y parvenir, sans
-bassesse, à de grands emplois qui vous donnassent de la considération et
-du pouvoir.--Mais ce n'est pas là mon sort, et chacun, comme on sait,
-parle de la foire selon le profit qu'il y fait. J'atteste donc que de la
-multitude des mondes qui se promènent dans les espaces du ciel, la
-terre, quelqu'attachés qu'y soient certaines gens, est, à mes yeux, le
-plus vil de tous.--Eh! qu'y ai-je jamais gagné?--Depuis que je respire,
-jusqu'à ce moment, où à peine puis-je respirer du tout, à cause d'un
-asthme que j'ai attrapé en Flandre, en glissant contre le vent sur des
-patins, j'ai été le jouet perpétuel de ce qu'on appelle fortune.--Je ne
-l'accuse cependant pas d'avoir fait tomber sur moi un poids énorme de
-malheurs.
-
-Non; mais dans toutes les situations où je me suis trouvé, par-tout où
-elle a pu m'atteindre, cette capricieuse déesse n'a point cessé de
-m'accabler par des aventures tristes.--J'ai essuyé plus de traverses
-qu'un petit héros.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-_Les volontés sont libres._
-
-
-Le moment de ma naissance est, ce me semble, connu du lecteur d'une
-manière assez exacte; mais je ne lui ai point dit comment je suis né.
-C'est que cela vaut un chapitre particulier. D'ailleurs, il y a encore,
-monsieur, si peu de familiarité entre nous, qu'il auroit peut-être été
-hors de propos que je vous eusse fait part, en si peu de temps, d'un
-trop grand nombre de mes aventures.--Ayez un peu de patience, et vous
-les saurez toutes. Je ne me borne pas à écrire simplement ma vie; mes
-opinions ne sont pas moins singulières, et elles font plus de la moitié
-de ma tâche. Ce n'est qu'en vous les faisant connoître, que vous
-connoîtrez mon caractère, et que vous saurez quelle espèce de mortel je
-suis parmi le genre humain.--Ma façon de penser alors vous en plaira
-peut-être davantage... au moins je le souhaite. La conformité des goûts
-fait naître la familiarité, et la familiarité produit souvent l'amitié;
-et j'espère que nous en goûterons les douceurs.--_O diem præclarum!_ Que
-ce jour sera heureux!--Rien, alors, de ce qui me regarde, ne vous
-paroîtra frivole, ni ennuyeux; tout vous intéressera.--Mais, dans les
-premiers temps de notre connoissance, ne soyez pas surpris, mon cher
-camarade, si je suis un peu réservé.--Ce n'est que petit à petit que
-l'oiseau fait son nid.--Ecoutez-moi seulement avec complaisance, et
-laissez-moi vous conter mon histoire à ma mode.--Si vous voyez que je
-m'amuse à folâtrer de temps en temps sur la route, laissez-moi faire, et
-ne vous enfuyez pas.--Imaginez-vous, au contraire, que je suis
-intérieurement beaucoup plus sage que ces apparences ne semblent
-l'annoncer.--Mettez-vous à votre aise.--Riez avec moi, si bon vous
-semble; et même si cela vous est plus agréable, riez de moi.--Faites, en
-un mot, ce qu'il vous plaira; mais ne vous fâchez pas.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-_Et oui! chacun a son ton, son allure._
-
-
-Il ne faut pas être un habile grammairien pour savoir qu'une femme sage
-et une sage-femme peuvent bien ne pas se rencontrer dans la même
-personne.--Mais le village où demeuroit mon père recéloit un
-individu féminin, qui réunissoit à lui seul ces deux qualités
-différentes.--C'étoit une femme de la plus haute taille.--Je ne sais si
-elle avoit eu autrefois de l'embonpoint... En tout cas, elle étoit
-devenue si maigre, qu'elle auroit pu, au besoin, faciliter l'étude de
-l'anatomie.--Elle avoit surtout des doigts si longs, si pointus, si
-effilés!--Avec cela elle étoit industrieuse. Jamais femme ne fut pourvue
-d'un meilleur naturel, et on sait que c'est beaucoup à défaut d'autre
-chose.--Pour du bon sens!... on lui en accordoit, mais peu.--Cela
-suffisoit pourtant, avec quelque expérience pour la guider dans les
-fonctions importantes de son art.--Il est vrai qu'il y a moins de
-confiance que dans les efforts de la nature; et j'ai oui dire à bien des
-médecins qu'ils feroient très-bien de penser comme elle.--Ses succès
-n'en avoient pas été moins fréquens, et elle s'étoit acquis une certaine
-réputation dans le monde.--Mais qu'on ne s'y trompe pas; ce n'étoit pas
-le monde entier. Elle n'étoit pas connue, par exemple, des Hottentotes,
-ni des Hollandoises du Cap de Bonne-Espérance, qui accouchent, dit-on,
-comme madame Gigogne.--Le monde n'étoit pour elle qu'un petit cercle,
-décrit sur le grand cercle de l'univers, et qui n'avoit au plus que
-quatre milles de diamètre.--Son hameau en étoit le centre.--Elle avoit
-quarante-sept ans, quand son mari, en mourant, la laissa veuve avec
-trois ou quatre enfans, et pauvre.--Ses charmes, à ce qu'on prétend,
-n'étoient pas encore entièrement effacés; elle n'y prit pas garde, et se
-comporta avec décence. On ne l'entendoit point se plaindre; mais le
-silence qu'elle gardoit sur sa misère, réclamoit plus haut que ses cris
-ne l'eussent pu faire, le secours d'une main favorable.--La femme du
-ministre de la paroisse en fut touchée.--Elle avoit souvent eu occasion
-de se plaindre personnellement d'une chose essentielle, qui manquoit,
-depuis bien des années, au troupeau de son mari.--Il falloit aller
-chercher, à sept ou huit milles à la ronde, un secours qui étoit presque
-toujours tardif dans des cas ordinairement fort pressans; et dans les
-nuits obscures de l'hiver, et par de mauvais chemins, ces sept ou huit
-milles s'alongeoient du double. Il auroit autant valu pour le village,
-qu'il n'y eût pas eu une sage-femme dans le monde entier.--La femme du
-ministre imagina donc de faire initier la discrète veuve dans tous les
-mystères de cet art.--Ce projet, soutenu par une pareille protectrice,
-ne pouvoit manquer de réussir. Elle en parla à toutes les femmes du
-canton, qui l'applaudirent; et elle y mit tout le zèle que l'importance
-de la chose et son humeur bienfaisante lui suggérèrent.--L'élève y
-répondit; elle fit des progrès rapides, et le ministre, qui jusques-là
-n'avoit point paru se mêler de l'affaire, la prit à cœur.--Il sollicita
-un brevet en forme, pour qu'elle pût, sans trouble, exercer son art, et
-paya généreusement dix-huit schellings, et quelque chose de plus, pour
-avoir cet important parchemin. Elle fut aussitôt installée dans sa
-charge avec tous les droits, profits, revenus, émolumens, priviléges,
-honneurs et prérogatives qui y sont attachés. On s'écarta même, par
-rapport à elle, de l'ancienne formule; et le rédacteur de son brevet
-étoit si jaloux, si vain de la nouvelle tournure qu'il y avoit donnée,
-et qu'il avoit imaginée;... il la croyoit si heureuse, qu'il vouloit
-obliger toutes les matrones du voisinage à faire ajouter à leurs brevets
-son idée capricieuse.--Que de gens dans le monde s'engouent ainsi de
-leur opinion!
-
-Mais que m'importe?--Chacun a son goût. Un des plus grands hommes de ce
-monde, le fameux M. Paparel, n'avoit-il pas le sien? Il n'avoit qu'à se
-baisser et prendre; les parasites ne l'incommodoient pas.--Le passe-tems
-le plus agréable du dernier des Césars étoit de tuer des mouches.--Eh!
-monsieur, on a vu cela dans tous les siècles. Les hommes les plus sages
-(je n'en excepte pas même Salomon, le sage des sages) ont eu leurs
-bizarreries, leurs chevaux de courses, leurs médailles, leurs coquilles,
-leurs tambours, leurs violons, leurs trompettes, leurs talons rouges,
-leurs palettes, leurs quintes, leurs papillons... On les a vus, chacun à
-sa façon, aller à _dada_ sur leurs califourchons.--Qu'ils aillent,
-monsieur, qu'ils aillent!--Pourvu qu'ils ne nous forcent pas, vous et
-moi, dans leur gravité, de monter en croupe derrière eux; quel intérêt
-avons-nous, je vous prie, de nous inquiéter de ce qu'ils font? Ils ont
-leur marotte... eh bien! qu'ils aient.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-_Je n'y tiens pas toujours._
-
-
---_De gustibus non est disputandum._ Cela veut dire, monsieur, dans
-toutes les langues du monde, que l'on perd son tems à raisonner contre
-un _tic_ décidé. Aussi est-ce rarement que cela m'arrive.--La bonne
-grace que j'aurois à railler les autres de leurs bizarreries!--En
-suis-je donc moi-même exempt?--Je ne suis pas né dans la lune; mais elle
-n'est pas plus quinteuse dans sa marche et dans ses phases, que je ne le
-suis dans mes idées. Il semble que mon esprit ne se gouverne que par ses
-influences. Peintre aujourd'hui, ménétrier demain; je suis quelquefois
-l'un et l'autre tout ensemble: c'est selon la mouche qui me pique. Je
-suis propriétaire, et depuis très-long-tems, de deux haquenées, qui
-vaudroient beaucoup mieux si elles étoient plus jeunes.--Je monte dessus
-de tems en tems, pour prendre l'air.--Je ne sais si on y trouve à
-redire; mais je ne m'en inquiète pas.
-
-J'avoue cependant, et c'est sans doute à ma honte, que j'entreprends
-quelquefois des voyages plus longs qu'un homme sage n'en devroit faire;
-mais il est vrai en même tems que je ne suis pas un homme sage.--Hélas!
-que suis-je? Un être si peu important dans ce monde, que mes actions ne
-méritent guère d'être observées.--Ne vous imaginez pas cependant que ma
-situation me coûte à supporter; elle ne me cause que peu ou point de
-chagrin. Ma tranquillité ne se trouble point à l'aspect d'un tas de
-grands seigneurs, tels que milords A. B. C. D. E. F. G. H. I. K. L. M.
-N. O. P. Q. et tant d'autres qui passent en revue devant moi, montés sur
-leurs califourchons.--Les uns marchent d'un pas grave... les autres
-courent le grand galop, à toute bride, à travers les champs, comme s'ils
-vouloient se casser le cou.--Tant mieux, me dis-je à moi-même. Eh!
-qu'importe que ce malheur leur arrive? Le monde ne se passeroit-il pas
-bien d'eux?--Mais les autres? Patience. Que Dieu les bénisse! Ils
-peuvent aller à cheval aussi long-tems qu'ils voudront, sans que je m'y
-oppose... J'y gagnerai même; car s'ils étoient désarçonnés cette nuit,
-je parierois dix contre un, qu'il y en auroit beaucoup parmi eux qui se
-trouveroient plus mal montés avant le jour.
-
-Et ces bagatelles influeroient sur mon repos?
-
---Non, non. Mais ce qui me démonte, c'est quand je vois une personne née
-pour de grandes actions, et ce qui est encore plus glorieux pour elle,
-qui est naturellement disposée à en faire de bonnes, qui, dans tout ce
-qu'elle fait, tâche, milord, de vous imiter, et montre par-là que ses
-principes sont aussi généreux que son cœur, sa conduite aussi noble que
-sa naissance, et que ce monde corrompu ne peut cependant la souffrir...
-Oh! je l'avouerai... Quand je la vois entrer en lice, et que ce n'est,
-par malheur pour ma patrie et pour sa gloire, que pour quelques
-momens... c'est alors, milord, que ma philosophie m'abandonne, et que,
-dans les premiers transports d'une impatience vertueuse, je voudrois
-voir tous les caprices et tous les califourchons du monde au diable.
-
- _MILORD_,
-
- «Je soutiens que ceci est une épître dédicatoire. Le sujet, la forme,
- le lieu semblent peut-être s'opposer à l'idée que j'en ai conçue. Mais
- malgré sa singularité sur ces trois points essentiels, malgré votre
- opinion, je soutiens que ceci est une épître dédicatoire. Je vous
- l'offre, et vous supplie de l'accepter comme telle; et si vous êtes
- debout, je la mets à vos pieds. C'est une attitude que vous
- pouvez prendre quand il vous plaît, et selon que l'occasion
- l'exige.--J'ajoute que ce n'est jamais qu'à l'avantage du public.»
-
- J'ai l'honneur d'être,
-
- _MILORD_,
-
- Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
-
- TRISTRAM SHANDY.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-_Annonce._
-
-
-Mais je déclare solennellement que cette épître n'a été faite pour aucun
-prince, pape, prélat, potentat, duc, marquis, comte, vicomte ou
-baron.--Elle n'a point non plus été colportée.--Je ne l'ai offerte à qui
-que ce fût, grand ou petit, directement ni indirectement, publiquement
-ou secrètement.--C'est une épître absolument vierge, et pas une ame
-vivante ne l'a lue.
-
-J'appuie sur ce point, et j'ai mes raisons; c'est pour prévenir toutes
-les tracasseries qu'on pourroit me faire sur la manière dont j'en veux
-tirer parti.--Paroissez, amateurs, elle est à vendre;--je la mets à
-l'encan.
-
-Il est bien permis, je crois, à un auteur, de faire tourner ses veilles
-et ses travaux à son plus grand avantage.--Mais je déteste de marchander
-sur ce point.--Et qu'est-ce que font quelques guinées de plus ou de
-moins?--C'est ce qui m'a d'abord engagé à en agir ouvertement avec les
-grands dans cette affaire.--J'y trouverai peut-être mieux mon compte.
-
-S'il y a donc dans le monde quelque prince, duc, marquis, comte, vicomte
-ou baron, qui ait besoin de mon épître, elle est à son service; il peut
-parler.--Je la lui donne pour cinquante guinées;--sans cela je la garde.
-C'est vingt guinées de moins que je ne pourrois la vendre à un homme de
-génie.
-
-Examinez-la encore une fois, milord. Ce n'est pas un de ces morceaux de
-flatterie grossière qui insulte celui à qui on l'adresse.--Vous voyez
-que le dessin en est bon, le coloris transparent, le coup de pinceau
-passable.
-
-On peut encore, vis-à-vis d'un homme scientifique, l'apprécier d'une
-manière plus précise. Mesurez-la, si vous voulez, sur l'échelle du
-peintre, divisée en vingt parties. Je crois, milord, que des lignes
-antérieures peuvent répondre à douze; la composition à neuf; le coloris
-à six;--l'expression à treize et demie;--le dessin... Oh! pour cela, si
-l'on m'accorde que j'y aie mis du dessin...
-
-Je m'imagine, en ce cas, qu'on peut bien le comparer à vingt.--Mais ne
-mettons, si vous voulez, que dix-neuf.--N'y a-t-il pas encore autre
-chose qui vaut son prix?--Les ombres de votre poupée favorite, quelque
-ridicule qu'elle soit, n'en sont qu'une figure accessoire, et donnent de
-la force et du relief aux jours qui frappent votre propre figure.--Ils
-la font paroître avec plus d'avantage;--elle devient la figure
-principale.--D'ailleurs, il règne dans l'ensemble un air original qui
-mérite d'être observé.
-
-Envoyez donc, milord, ces cinquante guinées à mon libraire.--C'est un
-galant homme, et il me les remettra.--Moi de mon côté, j'aurai soin, à
-la première édition, de supprimer ce chapitre. Alors vos titres, vos
-distinctions, vos armes, et même vos bonnes actions serviront de
-frontispice au chapitre précédent. Je les placerai au-dessous de la
-légende: _De gustibus non est disputandum_; et tout ce que vous
-trouverez dans mon livre, qui aura quelque rapport aux califourchons, à
-la marotte en vogue, vous appartiendra.--Je vous le cède; mais je ne
-vous cède rien de plus, milord. Je dédie le reste à la lune.--C'est
-peut-être, de tous les patrons et de toutes les patronnes qui se
-présentent à mon esprit, celle qui donnera le plus de vogue à mon
-ouvrage.
-
- BRILLANTE DÉESSE.
-
- Si vous n'êtes pas trop occupée des affaires de Candide et de
- mademoiselle Cunégonde, prenez aussi sous votre protection celles de
- _Tristram Shandy_.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-_Ce qui se voit tous les jours._
-
-
-Il y a des philosophes naturalistes qui prétendent que la peine, dans de
-certains cas, est un plaisir.--Il en pourroit, par hasard, être ainsi de
-l'ennui; et ce n'est peut-être pas un hasard, que d'en promettre dans ce
-chapitre.
-
-Je ne sais s'il est fort essentiel de faire remarquer le mérite qu'il y
-eut à favoriser l'établissement de la sage-femme.
-
-Mais n'étoit-ce pas un trait de bienfaisance?
-
-Oui.
-
-Eh bien! que risquez-vous d'en parler? Ces traits sont assez rares
-aujourd'hui pour qu'on en fasse note.
-
-En ce cas, puisque cela devient un point important, il ne reste plus
-qu'à savoir à qui des deux il en faut donner la gloire; si c'est au mari
-ou si c'est à la femme?
-
-Tous deux y eurent part.
-
-Cela est vrai. La femme en conçut le dessein.
-
-Et le mari concourut au succès.
-
-Il donna libéralement l'argent qu'il falloit.
-
-Oui. Et beaucoup de gens, pour qui la physique est tout, et le reste
-rien, penseroient volontiers qu'il dut lui faire remporter tout le prix
-de cette belle action.
-
-Cela peut être. Mais les gens sensés penseroient au contraire qu'ils
-durent le partager.
-
-Eh bien! c'est ce qui n'arriva point.
-
-Comment? Le mari!...
-
-Non. Le mari n'eut rien. La voix publique l'accorda tout entier à la
-femme.
-
-Oh! je vous avoue qu'il me faudroit six jours entiers pour trouver une
-raison qui justifiât ce procédé.--Je n'y vois que l'effet d'une injuste
-et sotte prévention.
-
-Hélas! monsieur, telles sont souvent les réputations les plus
-éclatantes; il est rare qu'elles soient méritées. On trouve presque
-toujours quelqu'un qui se plaint que c'est à ses dépens qu'elles font
-tant de bruit.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-_On a beau faire, quelqu'un se plaint toujours._
-
-
-Ce pauvre ministre n'étoit cependant pas venu jusques-là, sans faire
-parler de lui.--Il ne faut souvent que fort peu de chose pour attirer
-l'attention du public; mais ce qui la lui avoit méritée, cinq ans
-auparavant, n'étoit pas peu de chose.--On ne lui reprochoit rien moins
-que d'avoir violé toute bienséance.--«Il avilit, disoit-on, sa personne,
-son état, ses fonctions. C'est un espèce de petit prélat; ses revenus
-sont considérables: mais quel usage il en fait! Il n'a, pour tout
-équipage, qu'un mauvais cheval qui ne vaut pas deux guinées. Il faut le
-rayer de la liste.»
-
-Vous avez raison, mes amis; ce Bucéphale étoit le vrai pendant du fameux
-coursier du héros de la Manche.--Ils se ressembloient de manière à s'y
-tromper.--Je ne me souviens cependant pas d'avoir lu que Rossinante fût
-poussif. Il jouissoit d'ailleurs d'une prérogative qu'ont presque tous
-les chevaux espagnols, gros ou petits, gras ou maigres.--Napolitains
-glapissans! que ne donneriez-vous pas pour racheter ce privilége?--Vos
-voix grêles enchantent, flattent l'oreille, mais laissez paroître au
-milieu de vous ce nouveau Stentor.--Mesdames?... Il est inutile que vous
-parliez... On devine dans vos yeux l'objet de votre choix.
-
-Je sais cependant qu'on a douté que le cheval de Don Quichotte.--Il ne
-faut souvent qu'une sotte retenue pour faire prendre la plus mauvaise
-opinion de soi; et la sienne étoit extrême.--Mais l'aventure des
-voituriers Ganguésiens prouve, et de reste, qu'elle ne venoit pas d'une
-cause sinistre. Sa continence étoit une vertu de tempérament.--Et
-permettez-moi de vous le dire, ma belle dame, vous savez aussi bien que
-moi, que s'il y a des personnes dans le monde qui se vantent d'avoir de
-la pudicité, elles n'ont guère de meilleure raison à en donner que
-celle-là.
-
-Mais:--
-
-Point de réplique, s'il vous plaît. L'impartialité est ma devise.--Aussi
-rendrai-je une justice exacte à tous les personnages qui paroîtront sur
-le théâtre de cet ouvrage... dramatique. Je n'aurois pu, sans blesser ma
-conscience, passer sous silence des distinctions qui sont si favorables
-à Rossinante... et si enviées!--O charmantes Circassiennes, qui ne voyez
-dans l'enceinte de vos murs que des...
-
-Le cheval du ministre, à ces petites choses près, ressembloit en tous
-points à celui du preux amant de la princesse du Toboso.--Il étoit aussi
-maigre, aussi décharné, aussi efflanqué. L'humilité même, si elle
-n'alloit pas à pied, ne pourroit pas choisir une monture plus chétive.
-
-L'opinion de certaines gens est si fausse!... Il y avoit des personnes
-qui prétendoient que le ministre auroit pu aisément relever la figure de
-son Bayard.--«Il a, disoient-elles, une jolie selle garnie de pluche
-verte, et d'un double rang de clous argentés, de beaux étriers de
-cuivre, une housse de drap gris, ornée d'une frange de soie noire, mêlée
-de fil d'or,--une bride, avec de belles bossettes argentées, et les
-autres ornemens convenables.»--Oui, sans doute, il avoit tout cela;
-c'étoit une emplette de sa jeunesse; mais toutes ces belles choses
-étoient attachées à un clou derrière la porte de son cabinet.--Il en
-avoit donné d'autres à son cheval, qui seyoient mieux à sa figure. Il
-étoit homme d'ordre. On l'eût pris pour un fou, s'il eût agi pour son
-cheval, comme ces vieilles coquettes, qui, à force de carmin, essaient
-de faire revivre, sur leurs visages décrépits, les roses de la
-jeunesse...
-
-Il ne laissoit pas que de sortir souvent de chez lui, et l'on pense bien
-que lorsqu'il alloit, ainsi monté, voir ses confrères, il trouvoit sur
-son chemin de quoi exercer sa philosophie.--Les gestes de l'un, les
-propos de l'autre!--Il n'entroit pas dans un village, qu'il n'attirât
-l'attention de tout le monde. Les hommes, les femmes, les enfans, les
-vieillards, tout se mettoit sur son passage.--Les travaux cessoient, le
-seau restoit suspendu au milieu du puits; le rouet à filer étoit sans
-mouvement:--on oublioit la fossette et le trou-madame. Son allure
-n'étoit pas rapide, et il avoit tout le tems de faire ses observations,
-d'écouter les soupirs des gens graves, les quolibets des mauvais
-plaisans, les railleries des frondeurs.--Il souffroit tout cela avec une
-tranquillité stoïque.--Son caractère le portoit naturellement à la
-plaisanterie.--Il se voyoit lui-même dans le vrai point du ridicule, et
-il ne trouvoit pas mauvais que les autres eussent sur son compte les
-mêmes yeux que lui.--Je le citois l'autre jour à un poëte de ma
-connoissance, pour tâcher, par l'exemple, de le mettre à l'unisson du
-public, sur l'opinion qu'on a, et de ses satyres, et de ses tragédies,
-et de ses panégyriques, et de ses traductions.--Ciel!... il m'auroit
-volontiers coupé la langue.--Mon cher ministre, où te trouver des
-imitateurs?--Ses amis savoient que ce n'étoit point par une sordide
-épargne qu'il alloit de cette manière, et ils le railloient avec liberté
-sur son extravagance.--Il auroit pu faire cesser tous ces sarcasmes, en
-leur disant les raisons qui le faisoient agir ainsi; mais il aimoit
-mieux se joindre à eux contre lui-même.--Ne voyez-vous pas, leur
-disoit-il, que je suis miné par une consomption qui me mène rapidement
-au tombeau? Le cavalier ne mérite pas un autre cheval; l'un avec
-l'autre, nous avons l'air de n'être que d'une pièce; nous ressemblons à
-un Centaure.--La vue d'un cheval qui auroit eu de l'embonpoint, lui
-auroit causé, dans l'état où il étoit, une altération sensible dans le
-pouls.--Il en seroit peut-être tombé en syncope.--La diaphanéité de son
-cheval, par une sorte d'analogie, tenoit du moins ses esprits dans le
-calme.
-
-Et combien d'autres raisons ne donnoit-il pas, pour justifier le choix
-qu'il avoit fait d'un animal aussi doux et aussi modéré? Assis
-mécaniquement sur une telle bête, il pouvoit méditer, avec autant de
-plaisir, sur la vanité du monde et le cours rapide de la vie, _de
-vanitate mundi et fugâ sæculi_.--Aussi tranquille, sous le pas de sa
-monture, que dans son cabinet, ses occupations pouvoient être les mêmes.
-Il pouvoit, aussi aisément que dans son fauteuil, coudre une phrase à
-son sermon, reprendre une maille échappée à son bas.--Un trot rapide, et
-un raisonnement lent, étoient, selon lui, deux mouvemens aussi
-incompatibles que l'esprit et le jugement; mais sur son cheval, il
-pouvoit concilier les choses qui paroissoient les plus contraires: son
-prône et une chanson, sa toux et son sommeil.--Je ne finirois pas, si je
-voulois rapporter toutes les raisons qu'il alléguoit. Il n'y avoit que
-la véritable qu'il ne disoit point, et il se la réservoit _in petto_,
-par raffinement d'honneur.
-
-On l'a su; il avoit eu dans sa jeunesse, à-peu-près dans le temps qu'il
-avoit acheté sa superbe selle et sa magnifique bride, un goût
-tout-à-fait opposé. Il se livroit à l'autre extrême: on citoit son
-cheval comme le plus beau du canton.--Mais on sait déjà qu'il n'y avoit
-point de sage-femme, ni dans le village, ni à sept ou huit milles à la
-ronde.--Ses paroissiennes n'en avoient pas moins d'aptitude à propager
-l'espèce humaine; et que faire au moment du besoin? On venoit prier
-monsieur le curé de prêter son cheval, pour aller chercher du
-secours.--Son cœur étoit excellent; un nouveau cas étoit souvent plus
-pressant que le premier: il falloit voler.--De semaine en semaine, de
-jour en jour, quelquefois le cheval faisoit une course, et les choses
-alloient de manière, que tous les neuf ou dix mois, il se trouvoit dans
-la nécessité de se défaire d'un mauvais cheval, et de le remplacer par
-un bon.
-
-Je laisse à qui le voudra, à calculer la perte que cette complaisance
-lui coûtoit année commune. Le bon pasteur la supporta long-temps sans
-murmurer.--Elle se répéta enfin tant de fois, qu'il songea à prendre la
-chose en considération. Il vit que cette dépense étoit si
-disproportionnée à ses revenus, qu'il ne pouvoit plus la soutenir. Mais
-ce qui le touchoit le plus, c'est qu'un article aussi lourd lui ôtoit
-absolument les moyens de faire d'autres actes de bienfaisance dans sa
-paroisse. Quel bien faisoit-il par-là? Cher curé, vous ne trouviez pas
-mauvais que vos paroissiennes fissent des enfans, et accouchassent; mais
-votre cœur compatissant se plaignoit de n'être utile qu'à elles.--Vous
-n'aviez plus rien pour secourir les infirmes.--Rien pour les gens
-âgés.--Rien pour porter la consolation dans ces demeures pitoyables, où
-la pauvreté, la maladie, les afflictions faisoient périr de misère les
-malheureux que vous alliez visiter.
-
-Ces raisons le déterminèrent à supprimer cette dépense. Il n'y avoit que
-deux moyens de l'éviter.--C'étoit, ou de prendre la ferme résolution de
-ne plus prêter son cheval, quelque prière qu'on lui en fît, ou de se
-résoudre à monter le dernier qu'on lui auroit ruiné tant qu'il pourroit
-aller.
-
-Il se défioit de sa fermeté, sur le refus, et il embrassa gaiement le
-dernier moyen.--Les raisons qui le faisoient agir ainsi lui auroient
-fait honneur; mais c'étoit pour cela même qu'il ne vouloit pas les
-dire.--Il aimoit mieux souffrir le mépris de ses ennemis, et les
-railleries de ses amis, que de publier une histoire qui ne pouvoit que
-lui attirer des louanges.
-
-Ah! j'ai la plus haute idée des sentimens délicats de ce bon pasteur. Ce
-seul coup de pinceau dans son caractère vaut, selon moi, tous les
-rafinemens, toute la franchise du cœur de l'incomparable chevalier de la
-Manche; et je vous l'avoue, monsieur le maréchal, j'aime mieux le
-caractère de Don Quichotte, avec toutes ses folies; j'aimerois mieux le
-voir lui même, que tous les héros anciens et modernes.--Mais ne vous
-fâchez pas; je ne vous dis cela qu'en passant.
-
-Ce n'est cependant pas là la morale de mon histoire.--Je voulois
-seulement faire voir la bizarrerie de l'humeur, ou plutôt l'injustice du
-monde dans toutes les affaires qui se présentent en général, et
-singulièrement dans celle-ci. Pendant tout le temps que cette
-explication pouvoit faire honneur au ministre, personne ne découvrit les
-motifs de sa conduite. Je suppose que ses ennemis ne le voulurent pas,
-et que ses amis ne purent les pénétrer. Mais aussitôt que l'on vit ses
-démarches pour établir la sage-femme, et que l'on sut qu'il avoit payé
-les frais de son brevet, une étincelle qui tombe sur de la poudre ne
-fait pas un effet plus prompt; tout son secret prit vent.--On se souvint
-de tous les chevaux qu'il avoit perdus; on se rappela même qu'on lui en
-avoit fait périr deux qu'il n'avoit presque point vus; on racontoit même
-les circonstances de leur perte.--Son histoire courut de toutes parts
-avec la rapidité du feu volage.--Mais la malignité!... O mes amis!--Un
-nouvel accès d'orgueil avoit, disoit-on, saisi le ministre.--Il alloit
-se bien monter.--Il étoit évident que dès la première année, il
-épargneroit plus de dix fois ce que la permission de la sage-femme lui
-avoit coûté.
-
-Les soins qu'il prenoit pour régler sa conduite, les attentions qu'il
-avoit pour diriger toutes les actions de sa vie, mais bien plus encore,
-les opinions qui flottoient dans la tête des autres sur sa manière de se
-comporter, troubloient fréquemment son repos. Il étoit souvent éveillé,
-quand il avoit besoin de dormir.
-
-Il y a environ dix ans qu'il eut le bonheur de se soustraire à ces
-inquiétudes.--Il quitta en même temps et sa paroisse et tout le monde,
-et ne fut plus responsable de sa conduite qu'à un juge, dont il n'a
-certainement pas lieu de se plaindre.
-
-Il est donc dans les décrets du ciel, qu'il y a une espèce de fatalité
-attachée aux actions de certaines personnes!--Elles ont beau prendre des
-précautions pour les régler d'une manière digne d'éloges;--on les fait
-passer à travers de certains conduits, où on les tord, on les détourne
-de leur véritable but;--et les plus honnêtes gens, avec toutes sortes de
-droits aux louanges de leurs frères, et que la droiture du cœur peut
-donner, vivent et meurent sans y participer:--heureux s'ils ne sont pas
-déchirés, calomniés, persécutés!
-
-Le bon ministre fut une preuve de cette vérité.--Mais il faut savoir
-comment cela arriva, et cette connoissance, monsieur, ne vous sera pas
-inutile.--Lisez donc les deux chapitres suivans.--Vous y trouverez une
-esquisse de sa vie et de sa conversation ordinaire, qui porte sa morale
-avec.--Si rien ne vous arrête ensuite sur la route, nous reviendrons à
-la sage-femme, ou à quelque autre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-
-Il se nommoit Yorick.--Et ce qui est fort remarquable, c'est qu'il
-paroît, par une très-ancienne charte de sa famille, écrite sur du
-parchemin, et très-bien conservée, que ce nom a été écrit exactement de
-la même manière, pendant l'espace de... j'allois dire neuf cents
-ans;--mais je ne veux pas ébranler votre confiance, par une vérité qui
-n'est pas probable, quoiqu'on ne puisse la contester.--J'aime mieux
-simplement vous dire qu'on l'a écrit ainsi de temps immémorial, sans la
-moindre altération, sans changer une seule lettre.--Eh! quel est celui
-de nos plus grands noms qui se soit ainsi soutenu?--Ils se sont aussi
-variés que ceux qui les ont portés. Est-ce orgueil? est-ce honte?--A
-vous parler vrai, je suis, à ce sujet, tantôt d'une opinion, tantôt de
-l'autre, selon la force ou la foiblesse de ce qui me tente.--Cela
-n'empêche pas que ce ne soit une chose indigne.--Elle nous mêle, elle
-nous confond tellement ensemble, qu'il n'y a presque personne
-aujourd'hui qui puisse se tenir debout, et jurer que c'est son bisaïeul
-qui fit telle ou telle action.
-
-La famille Yorick avoit eu le soin prudent de prévenir cette
-confusion.--Elle avoit religieusement conservé la charte que je cite, et
-ce titre m'a appris qu'elle étoit originaire de Danemarck; qu'elle passa
-en Angleterre sous le règne d'Horwendillus, roi de cette contrée du
-Nord, et qu'un des ancêtres de monsieur Yorick, et dont il descend en
-ligne directe, avoit eu jusqu'à sa mort une des charges les plus
-importantes de la cour.--Un autre parchemin, qui est joint à la charte,
-ajoute que cette charge n'existe plus, et qu'elle a été supprimée depuis
-deux siècles, et dans cette cour, et dans toutes celles du monde
-chrétien, comme inutile.
-
---J'ai souvent réfléchi sur la nature de cette charge, et j'ai cru
-pouvoir me persuader que c'étoit celle de principal bouffon du
-roi.--Est-il étonnant qu'elle ait été supprimée dans toutes les cours?
-Les rois n'ont pas besoin d'avoir, en _titre d'office_, des serviteurs à
-gages, quand tout ce qui les entoure s'empresse de faire un rôle dont
-ils payoient l'acteur qui en étoit spécialement chargé.
-
---Notre Shakespéar prenoit souvent des faits authentiques pour sujet de
-ses pièces.--L'Yorick d'Hamlet étoit sûrement un des ancêtres de
-monsieur Yorick.
-
-Je n'ai pas le temps d'examiner assez attentivement l'histoire de
-Danemarck de _Saxo Grammaticus_, pour m'assurer bien positivement de ce
-fait.--Mais vous, monsieur, qui êtes de presque toutes les académies du
-monde, qui vous êtes fait un nom en fouillant tant de décombres de
-l'antiquité, qui avez découvert tant de petites choses dont vous avez
-tant fait de bruit, qui êtes si profondément oisif, en paroissant si
-occupé, mettez-vous à débrouiller ce point historique.--Je ne vous
-demande qu'une grâce; c'est de nous épargner l'in-folio et la
-pesanteur non moins assommante du style de vos dissertations
-ridiculo-comico-savantasses.
-
-Que n'ai-je eu assez de temps dans le voyage que je fis en Danemarck, en
-1741, en qualité de gouverneur du fils aîné de M. Noddi! J'aurois
-peut-être fait cette recherche moi même, et j'en aurois orné l'agréable
-relation que je compte faire de ce voyage original dans le cours de cet
-ouvrage.--Mais je n'eus que le temps de vérifier une observation que
-quelqu'un avoit faite dans ce pays, où il avoit demeuré
-long-temps.--C'est que la nature n'avoit été ni avare, ni prodigue dans
-la distribution de génie et de capacité qu'elle a faite aux habitans. En
-mère discrète, elle ne les a tous que modérément favorisés.--Mais elle
-leur a en même-temps fait un partage si égal, qu'ils sont, sur ce point,
-presque tous au niveau les uns des autres.--On trouve peu de talens
-supérieurs en ce pays; mais ils sont remplacés par un bon jugement, par
-beaucoup d'ordre.--Les rangs, les conditions diverses se trouvent à cet
-égard à l'unisson.--Il me semble que cela est fort agréable.
-
-Quelle différence chez nous! que de hauts! que de bas!--Vous êtes un
-grand génie, ou peut-être y a-t-il à parier cinquante contre un,
-monsieur, que vous n'êtes qu'un sot.--Ce n'est pas cependant qu'il n'y
-ait des degrés, des échelons intermédiaires. Le thermomètre ne s'élève
-et ne s'abaisse pas tout-à-coup; mais les extrémités sont plus communes
-en Angleterre qu'ailleurs.--Il semble que la nature s'y joue également
-du génie et de la température de l'air.--La fortune n'est pas plus
-fantasque dans la distribution de ses présens.
-
-C'est ce qui m'a fait hésiter sur les idées que j'avois de l'extraction
-primitive d'Yorick.--Ce que ma mémoire me rappeloit de lui, ce que j'en
-avois oui dire, me prouvoient que ses veines n'avoient pas conservé une
-goutte du sang danois. Il avoit effectivement eu le temps de s'écouler
-ou de s'évaporer pendant neuf siècles.--Je me défends de philosopher
-avec vous sur ce point.--Cela est arrivé, le fait est exact, et cela me
-suffit: qu'importe la manière?--On ne trouvoit donc plus dans Yorick ce
-froid flegmatique, cette régularité précise d'esprit, de bon sens et
-d'humeur, qui sembloient devoir se trouver dans un homme de son
-origine.--C'étoit au contraire un composé d'élémens si subtils, si
-_effervescens_, si extraordinaires, si singuliers, si hétéroclytes
-même... Il étoit en même temps si capricieux; il avoit tant de vivacité;
-il avoit le cœur si gai, si ouvert, qu'on eût dit qu'il étoit né sous le
-climat le plus favorable.--Mais avec tant de voiles déployées, le bon
-Yorick ne portoit pas une once de lest. Il n'avoit pas la plus légère
-connoissance du monde.--Parvenu à ses vingt-six ans, il ne savoit pas
-plus _y faire route_, qu'un jeune chevreuil abandonné à lui-même.--Il
-s'étoit cependant embarqué sur cette mer agitée, et vous vous imaginez,
-sans doute aisément, que le vent frais de ses esprits ne manquoit pas de
-le faire donner contre quelque écueil.--Cela lui arrivoit dix fois par
-jour.--Les personnes graves, ces gens qui marchent à pas lents et
-mesurés, étoient ceux précisément qui se trouvoient le plus souvent sur
-son chemin.--C'étoit avec eux qu'il avoit eu le malheur de
-s'embarrasser.--Peut-être y avoit-il en cela de sa part quelque petit
-mélange de malice.--Je sais qu'Yorick avoit un dégoût, une aversion
-invincible pour la gravité.--Il ne faut cependant pas s'y méprendre. Ce
-n'est pas contre la gravité en elle-même qu'il avoit cette
-antipathie.--Il étoit, quand il le falloit, aussi grave et aussi sérieux
-qu'un autre, et il l'étoit, au besoin, des jours et des semaines
-entières; mais c'étoit l'affectation de la gravité qu'il détestoit. Il
-lui avoit déclaré une guerre ouverte. Il ne pouvoit souffrir qu'elle
-servît de masque à l'ignorance, à la sottise, à la folie; et dans
-quelque endroit qu'il la trouvât, quelque protégée et quelqu'appuyée
-qu'elle fût, il la poursuivoit avec feu: il étoit sans quartier, sans
-merci.
-
-«La gravité, disoit-il quelquefois, dans sa façon sauvage de parler, est
-comme ces scélérats de l'espèce la plus dangereuse. Elle est toujours
-entourée ou accompagnée de la ruse, de la fraude et de l'artifice.» Il
-croyoit fermement qu'elle exerçoit plus de rapines en un an sur les
-honnêtes gens, par son langage faux, que la filouterie ne le peut faire
-en dix ans par sa subtile adresse.--Quel risque court-on, s'écrioit-il,
-avec un homme ouvert, et que la gaieté de son cœur fait d'abord
-connoître?--Tout le danger est pour lui.--Mais la ruse, l'astuce, la
-fourberie, la duplicité sont l'essence même de la gravité. C'est un
-moyen étudié pour se faire une réputation d'esprit, de bon sens et de
-connoissances qu'on n'a pas.--Elle étoit pire, selon lui, que ce qu'un
-auteur françois, de beaucoup de mérite, ne l'avoit définie. Il disoit
-que c'étoit «un maintien mystérieux du corps, pour couvrir les défauts
-de l'esprit.» Ne cache-t-elle pas aussi la perversité du cœur?--Yorick
-trouvoit cependant cette définition si belle, qu'il disoit assez
-imprudemment, sans doute, qu'elle méritoit d'être gravée, en grandes
-lettres d'or, sur des portiques élevés.
-
-Il faut l'avouer: il s'étoit placé sur un théâtre qu'il ne connoissoit
-pas. Il étoit aussi indiscret, aussi imprudent sur toute autre
-chose.--C'est en vain que la politique exigeoit de lui de la contrainte
-et de la retenue: rien ne faisoit impression sur son esprit, que la
-nature même de la chose dont on parloit; et sa coutume étoit de traduire
-sur-le-champ, et sans périphrase, en bon anglois, ce qu'elle exprimoit.
-Les personnes, le temps, le lieu, tout cela lui étoit indifférent: il ne
-faisoit point de distinction. Un mauvais procédé venoit-il lui frapper
-l'oreille, il ne se donnoit pas le temps d'examiner quel étoit le héros
-de la pièce; et si, par son état, si par sa place, il ne pouvoit pas lui
-nuire;--si l'action étoit odieuse, il n'en falloit pas davantage;...
-celui qui l'avoit commise étoit un infâme, etc. etc. Ses commentaires
-malheureusement se terminoient presque toujours par un bon mot, ou
-étoient aiguisés par quelque saillie satirique.--Quelles ailes pour son
-indiscrétion!--Enfin il évitoit très-rarement de dire sans façon ce qui
-lui venoit à l'esprit.--Le monde lui fournissoit sans cesse l'occasion
-de répandre ses railleries et ses épigrammes, et l'on avoit soin de les
-recueillir.--Hélas! on va voir quelles en furent les conséquences, et la
-catastrophe dont il fut frappé.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-_L'Epitaphe._
-
-
-Vous connoissez au moins un peu la nature humaine, mon cher lecteur;
-c'en est assez pour m'épargner de longues explications, et vous
-comprenez aisément que mon héros ne pouvoit pas aller ainsi, sans
-éprouver de temps en temps quelques petites...--Il s'étoit chargé d'une
-multitude de ces petites dettes.--Elles font un poids, lui disoit
-Eugène; on les enregistre.--Il n'y faisoit aucune attention.--Ce n'étoit
-point par malice qu'il les avoit contractées.--La franchise, la gaieté
-de son humeur joviale en étoient le principe.--Que pouvoit-il lui en
-arriver?--Elles sont aussitôt rayées qu'inscrites, et Eugène lui
-répondoit: «Ne vous y fiez pas. Il faudra, lui disoit-il, que vous
-payiez un jour ou l'autre: on ne vous fera pas grâce de la moindre
-chose.»
-
-Autant en emportoit le vent.--Yorick ne lui répliquoit que par un geste
-qui annonçoit qu'il ne craignoit rien; et si c'étoit à la promenade, ou
-dans les champs qu'on lui en parloit, un saut qu'il faisoit d'un air gai
-et indifférent, étoit toute la réponse qu'on avoit de lui.--Mais on le
-prenoit quelquefois au coin de son feu, entouré de chaises et de
-fauteuils. Là, il ne pouvoit pas fuir aussi aisément, et c'est alors
-qu'Eugène lui faisoit, sans qu'il pût l'éviter, des leçons sur son
-indiscrétion.--
-
-«Croyez-moi, lui disoit-il, mon cher Yorick, vos plaisanteries
-indiscrètes vous causeront tôt ou tard des chagrins et des embarras dont
-tout votre esprit ne pourra vous dégager.--Je vois qu'il n'arrive que
-trop souvent, dans ces saillies, que la personne que l'on badine, se
-croit lésée, et qu'elle s'arroge, pour se venger, tous les droits que
-peut lui donner une injure.--Figurez-vous, dans cette situation, ce qui
-roule dans son esprit.--Comptez ses amis, ses parens, et tous ceux qui,
-sans autre intérêt que le danger commun, vont se réunir à son
-escorte.--Le calcul sera modeste, si pour dix de vos épigrammes, vous ne
-vous êtes fait cent ennemis.--Mais jusqu'à ce que vous vous soyez attiré
-un essaim de guêpes, qui vous piquent de toutes parts, je le vois, vous
-ne croirez pas ce que je vous dis.
-
-»Vous savez, mon cher Yorick, combien je vous aime. Je connois votre
-droiture; je sais que vos railleries ne partent pas d'une malignité
-bilieuse.--Elles viennent de la candeur et de la gaieté de votre ame.
-Mais songez que les sots ne savent pas faire cette distinction, et que
-les fourbes et les méchans ne veulent pas la faire.--Et vous ne voulez
-pas voir le danger d'irriter les uns et de plaisanter les autres! Vous
-vous perdez, mon ami. Ils vont se liguer et se prêter un secours mutuel;
-vous pouvez compter qu'ils vont vous faire une guerre qui vous rendra la
-vie même à charge.
-
-»La vengeance, croyez-moi, vous portera de quelque coin des coups
-funestes, qui attaqueront votre honneur, et que l'innocence et
-l'intégrité de votre conduite ne pourront jamais parer.--Votre fortune,
-votre maison en seront ébranlées.--Votre caractère, qui a
-malheureusement montré à vos ennemis la route qu'il faut suivre pour
-vous attaquer, en sera affecté.--On jetera des doutes sur tout ce que
-vous direz. La vérité qui passera par votre bouche, ne sera plus qu'une
-imposture. Vous serez accablé de calomnies.--On tournera votre esprit en
-ridicule, et avec toutes vos connoissances, toute votre littérature, on
-vous foulera aux pieds.--Vous peindrai-je la dernière scène de votre
-tragédie? La cruauté et la lâcheté, assassins jumeaux, vendues, livrées
-à l'obscure malice, attaqueront toutes vos fragilités, toutes vos
-foiblesses.--C'est là le point d'attaque qui a emporté d'assaut les
-mortels les plus dignes et les meilleurs.--Et croyez-moi, croyez-moi,
-mon cher Yorick, dès qu'une fois la vengeance, pour se satisfaire, a
-conçu le dessein de sacrifier un innocent destitué de tout secours, il
-est aisé de ramasser, dans le moindre hallier, autant de bois qu'il en
-faut pour former le bûcher où on veut l'immoler.»--
-
-Yorick ne pouvoit écouter cette funeste prédiction sans verser des
-larmes.--Il se promettoit même d'être à l'avenir plus avare de ses
-plaisanteries.--Mais, hélas! il étoit trop tard.--La grande
-confédération, qui avoit à sa tête et Monsieur ... et Monsieur ... et
-Monsieur ... étoit déjà formée, et le plan de l'attaque fut exécuté
-tout-à-coup, et de la manière qu'Eugène l'avoit prédit, avec si peu de
-compassion du côté des alliés! avec si peu de soupçon du côté d'Yorick!
-Il étoit si éloigné de songer à ce qui se tramoit contre lui, qu'il
-n'avoit jamais cru sa promotion à l'épiscopat plus sûre.--Mais on avoit
-déjà coupé la racine: il tomba comme tant d'autres hommes de mérite
-avoient tombé avant lui.
-
-Il se défendit cependant avec courage pendant quelque temps.--Accablé
-enfin par le nombre, épuisé par tant d'efforts, et encore plus par la
-manière indigne dont on lui faisoit la guerre, il fut forcé de mettre
-bas les armes.--Il conserva, dit-on, du moins en apparence, la gaieté et
-la vivacité de son esprit jusqu'à la fin.--Mais on croit qu'il est mort
-le cœur navré de douleur et de chagrin.
-
-Eugène, quelques heures avant qu'il rendît le dernier soupir, s'approcha
-de son lit, dans l'intention de lui dire le dernier adieu.--Il lui
-demanda comment il se trouvoit.--Yorick le fixe, prend sa main, le
-remercie de toutes les marques d'amitié qu'il lui a données; «et si je
-vous rencontre dans l'autre monde, ajouta-t-il, je vous réitérerai mes
-remercîmens.--J'échappe à mes ennemis pour toujours.--J'espère, dit
-Eugène en larmes, et du ton le plus tendre, j'espère que cela ne sera
-pas.» Yorick ne répondit qu'avec un regard, et en serrant doucement la
-main de son ami, pénétré de douleur.--«Courage, mon cher Yorick, s'écria
-Eugène en rappelant ses esprits et essuyant ses larmes, courage! Un peu
-de cœur, cher ami. Ne laissez point abattre vos esprits; que votre
-fermeté, dans le moment où vous en avez le plus de besoin, ne vous
-abandonne pas.--Et qu'est-ce qui connoît les ressources de la
-Providence, et ce que la puissance de Dieu peut faire pour vous?» Yorick
-posa doucement la main sur son cœur, et remua la tête. «--Je ne sais,
-dit Eugène fondant en larmes, je ne sais comment me séparer de vous. Je
-voudrois me flatter que vous êtes encore appelé à la place où votre
-mérite vous élevoit, et que je vivrai pour voir cet heureux
-événement.--Je vous prie, mon cher Eugène, dit Yorick en ôtant avec
-peine son bonnet de nuit, je vous prie de regarder ma tête.--Je n'y vois
-aucun mal, répliqua Eugène.--Hélas donc! mon cher ami, souffrez que je
-vous dise qu'elle est si meurtrie par les coups qu'on m'a portés dans
-l'obscurité, et si peu faite à présent pour ce que vous dites, que quand
-il pleuvroit des mitres, pas une n'y pourroit tenir.»--Le dernier soupir
-d'Yorick, en disant ces mots, étoit suspendu sur ses lèvres... Eugène le
-regarde... Un feu léger, foible lueur de ses saillies, brille dans ses
-yeux. Eugène voyoit que le chagrin tuoit son ami.--Il lui serre la main,
-et sort ensuite doucement de la chambre, baigné de larmes... Yorick le
-suit des yeux jusqu'à la porte.--Alors il les ferme et ne les ouvre
-plus.--
-
-Il repose dans un coin du cimetière de son église, sous une pierre de
-marbre qu'Eugène fit poser sur son sépulcre, avec cette inscription:
-
- _Hélas! pauvre Yorick!_
-
-Ses mânes ont la consolation d'entendre lire dix fois par jour cette
-épitaphe élégiaque avec une telle variété de tons plaintifs, qu'on est
-obligé d'avouer que s'il n'a pas été universellement aimé pendant sa
-vie, il est plaint après sa mort.--Il y a un petit sentier qui traverse
-le cimetière auprès de sa tombe, et personne ne passe sans y jeter un
-regard et un soupir, en lisant:
-
- [Illustration:
- _HÉLAS!
- PAUVRE
- YORICK!_]
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-
-Ces digressions sont-elles enfin terminées?--Et cette rapsodie
-prendra-t-elle une forme? Oui, mon cher lecteur, je sens qu'il est temps
-de vous ramener à mon sujet. Retournons donc à la sage-femme; elle
-joue un grand rôle dans mon histoire, et j'aurois tort de
-l'oublier.--D'ailleurs, quoi de plus utile dans le besoin? La chère
-femme est encore existante, et je vais tout de bon l'introduire. Tel
-est, du moins à présent, mon dessein.--Mais j'ignore si quelque matière
-nouvelle, si quelque affaire imprévue ne surviendra pas inopinément
-entre nous; et en ce cas, j'irois au plus pressé.
-
-Je vous ai dit, je crois, que cette bonne femme étoit fort considérée
-dans notre village, et dans tous les hameaux des environs, et que sa
-réputation s'étendoit jusqu'aux extrémités du cercle dont elle étoit
-environnée.--Mais il n'y avoit rien en cela d'extraordinaire.--Chaque
-ame vivante, pauvre ou riche, a un pareil cercle autour d'elle;--et la
-seule chose que je vous demande, lorsqu'on vous dit que telle ou telle
-personne est d'un grand poids, d'une grande importance dans le monde,
-c'est, monsieur, d'étendre ou de rétrécir ce cercle, selon les
-proportions qu'exigent l'état, les connoissances, l'habileté, la hauteur
-et la profondeur, en tous sens, du personnage qu'on vous présente. Un
-poëte maussadement tragique, mais qui n'en est pas moins vain, s'est,
-par cette règle, trouvé resserré dans la ligne circulaire d'un fort
-petit compas. S'il murmure d'être ainsi apprécié, s'il se déchaîne
-contre ceux qui le mesurent de cette manière, qu'importe? Le public
-n'est du moins pas la dupe de la vaine fumée de son orgueil.
-
-Suivez donc cette règle, monsieur.--Ici les limites de la réputation de
-la sage-femme s'étendoient, comme vous le savez déjà, à une
-circonférence de six ou sept milles; cela comprenoit toute la paroisse,
-et même quelques hameaux sur les confins de la paroisse voisine.--Elle
-étoit encore fort bien reçue dans une grande ferme, et dans quelques
-autres plus petites qui se trouvoient dans un éloignement de plus de
-trois milles; vous voyez que tout cela faisoit un ensemble
-considérable.--Mais sans vous détailler ici tout ce local, j'en ai fait
-faire une carte qui est actuellement entre les mains du graveur, qui,
-avec d'autres morceaux précieux, sera placée à la fin de mon vingtième
-volume, pour ne pas grossir celui-ci. Tout cela servira de commentaire,
-de scholie, de clef, d'éclaircissemens aux passages de mon livre qui
-pourront paroître obscurs après ma mort.--Je vous prie, en attendant, de
-ne pas oublier ce que j'entends par le mot de monde.--Ne débitez
-cependant point le secret de ma carte.--Une chose annoncé perd
-ordinairement de son prix. Combien de merveilles promises par nos grands
-auteurs!... Et qu'en est-il souvent résulté?... L'accouchement de la
-montagne.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-_Avis aux historiens._
-
-
-Je n'épargnerai rien pour tenir ma parole. Je soupçonnois que le contrat
-de mariage de ma mère renfermoit un point capital qui étoit
-essentiellement nécessaire à cette histoire; et j'ai voulu le relire
-avant de la continuer.--Je n'y ai pas perdu mon temps: ma curiosité
-s'est satisfaite, et celle du lecteur n'y perdra peut-être rien non
-plus. Ce que je craignois, c'étoit d'en avoir pour un jour ou deux à
-lire, avant de trouver ce qu'il me falloit.--Je suis heureusement tombé
-d'abord sur ce que je voulois savoir, et j'ai dû m'en féliciter. A
-quelles peines ne s'expose point en effet un homme qui se met à écrire
-l'histoire? Ne fût-ce que celle du petit Poucet, il ne sait jamais les
-obstacles et les embarras qu'il pourra rencontrer, ni les détours qu'il
-sera obligé de prendre, ni les digressions qu'il sera forcé de
-faire.--Un historien ne va pas _droit en avant_, comme un courier qui
-marche sans détourner sa tête ni à droite ni à gauche, et qui vous
-diroit à une heure près, en partant de Rome, combien il emploierait de
-temps pour aller à Lorette.--La chose ici n'est pas praticable.--Un
-historien a cinquante écarts à faire sur sa route, tantôt avec une
-faction, tantôt avec une autre; il n'en est pas si-tôt débarrassé, que
-des vues, des perspectives politiques se présentent à ses yeux et
-l'arrêtent: il faut nécessairement qu'il les examine. D'ailleurs combien
-n'a-t-il pas
-
-De relations à concilier,
-
-D'anecdotes à recueillir,
-
-D'inscriptions à déchiffrer,
-
-De particularités à remarquer,
-
-De traditions à éplucher,
-
-De personnages à caractériser,
-
-D'éloges à débiter,
-
-De pasquinades à publier?
-
-Le courier est exempt de tout cela: mais un malheureux historien est
-encore obligé, à chaque pas qu'il fait, d'examiner des archives, des
-registres, des actes publics, des chartes, des généalogies sans fin; et
-l'équité exige de lui qu'il lise tout.--Les peines qu'il est obligé de
-prendre sont prodigieuses.--J'en peux juger par celles que j'ai déjà
-essuyées.--J'ai déjà passé six semaines à ma tâche. Je me suis hâté le
-plus que j'ai pu; et tout ce que vous savez de mon histoire, est le
-temps où je suis né. Vous ignorez encore comment cela est
-arrivé;--c'est, si je ne me trompe, vous annoncer que mon ouvrage n'est
-pas près de sa fin.
-
-Ces obstacles inattendus que je ne prévoyois pas quand j'ai commencé, et
-qui, au lieu de diminuer, vont peut-être se multiplier à chaque pas que
-je ferai, m'ont fait venir une idée.--C'est de n'aller que tout
-doucement dans la carrière que je me suis prescrite, et de ne donner que
-deux volumes de ma vie tous les ans.--Encore y mets-je pour condition,
-qu'il faudra que je fasse un bon marché avec mon libraire; et quel est
-l'écrivain qui ne sache pas que c'est presque là la chose impossible?
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-_Le Contrat de Mariage._
-
-
-Je disois donc qu'un historien ne doit pas écrire un mot, qu'il n'ait à
-la main la preuve de ce qu'il dit.--C'est ce qui m'a excité à chercher
-le contrat de mariage de ma mère, et j'y ai trouvé ce qui pouvoit me
-concerner, expliqué d'une manière si ample, si énergique, que j'aime
-beaucoup mieux copier l'article en entier, que d'en faire un extrait. Il
-y a des choses qui perdent à être abrégées.--Mon livre est fait pour
-tout le monde, et si le monde poli se contentoit peut-être d'un extrait
-élégant, je me trouverois tout d'un coup aux prises avec les gens de
-loi, qui ne me pardonneroient pas d'avoir altéré un morceau qui donne
-une si juste idée de leur manière de faire.--Ils sont trop redoutables
-pour que je m'expose avec eux au combat.
-
- ARTICLE XXXV.
-
- «_Item_, et dans la même forme et manière que ci-dessus, ledit
- Gauthier Shandy, en considération dudit futur mariage, qui sera, comme
- dit est, par la bénédiction de Dieu, bien et dûment solennisé et
- consommé entre icelui Gauthier Shandy, et la susdite Elisabeth
- Mollineux, ci-dessus nommée, qualifiée et domiciliée, et pour diverses
- autres causes valables et légitimes, et considérations à ce relatives;
- desquelles icelles parties n'ont pas désiré que l'énumération fût
- faite en ces présentes, a, par ces dites présentes, consenti, stipulé,
- conclu, accordé et est pleinement et entièrement convenu, comme il
- consent, stipule, accorde, et convient pleinement et entièrement avec
- lesdits sieurs Jean Dixon et Jacques Turner, écuyers, tuteur et
- subrogé tuteur de ladite demoiselle Elisabeth Mollineux, de ce qui
- suit;
-
- _SAVOIR:_
-
- «Que dans le cas où, ci-après, il arrive, avienne, survienne, ou
- autrement se fasse que ledit Gauthier Shandy abandonne, quitte,
- délaisse toutes affaires, et cesse de faire le commerce avant le temps
- que ladite Elisabeth Mollineux soit hors d'âge, selon le cours de la
- nature, d'avoir des enfans, ou qu'autrement, par quelque cause que ce
- soit, ou puisse être, elle en puisse effectivement avoir, et qu'en
- conséquence de ce que ledit Gauthier Shandy auroit quitté son
- commerce, il se retirât de la ville de Londres, malgré ladite
- Elisabeth Mollineux, ou contre sa volonté, consentement et bon
- plaisir, pour demeurer sur ses terres, à la ferme de Shandy, dans le
- comté de ... ou dans aucune autre maison de campagne, château, ferme,
- métairie, borderie, bordage, hameau, village, bourg, ville, ou sur
- aucune autre partie, ou portion de bien-fonds quelconque, actuellement
- acheté, et dont il est en possession, ou qui sera par la suite
- acheté... alors, et toutes les fois, et aussi souvent que ladite
- Elisabeth Mollineux deviendra grosse et enceinte d'un ou de plusieurs
- enfans légitimement procréés, ou à procréer dans le sein de ladite
- Elisabeth Mollineux, par ledit Gauthier Shandy, pendant le cours du
- susdit mariage, icelui dit Gauthier Shandy paiera en monnoie d'or et
- d'argent, et autres espèces ayant cours par tout le royaume, et non en
- billets et effets royaux, de quelque nature et qualité qu'ils puissent
- être, encore que le cours d'iceux fût autorisé et introduit par acte
- ou bills du parlement, ou autrement, auquel il est expressément dérogé
- et renoncé, comme clause essentielle du susdit mariage ès susdites
- présentes, et sans laquelle le susdit mariage n'auroit été fait,
- célébré et consommé, la somme de cent vingt livres sterling auxdits
- sieurs Jacques Turner et Jean Dixon, ou à leur défaut, à leurs ayant
- cause, et cela, de son propre argent, et sur son propre compte, dès et
- aussitôt qu'il en aura été bien et dûment averti; lequel avertissement
- est convenu, stipulé et accordé devoir être fait six semaines
- auparavant le temps, où, par la susdite Elisabeth Mollineux, devra se
- faire son accouchement, et ladite somme de cent vingt livres sterling
- comptée, nombrée et délivrée, ainsi que dit est, et dans les susdites
- espèces, sera aussitôt payée, remise, confiée et déposée pour le
- service, usage, emploi, intentions, dispositions, fins et but qui vont
- être ci-après expliqués, et qui sont, que ladite somme de cent vingt
- livres sterling sera remise entre les mains de ladite Elisabeth
- Mollineux, ou entre celles desdits tuteur ou subrogé tuteur, ou leurs
- ayant cause, à l'effet d'être, par elle ou par eux, employée à louer
- une voiture commode et avenante, avec un nombre suffisant de chevaux
- pour mener, conduire, voiturer et transporter ladite Elisabeth
- Mollineux et l'enfant, ou les enfans dont alors elle se trouvera
- grosse et enceinte dans la ville de Londres; et encore, pour payer et
- défrayer toutes les autres charges, dépenses accidentelles, et autres
- frais quelconques, relatifs, et ayant rapport direct ou indirect à son
- dit accouchement dans la susdite ville, faubourgs d'icelle,
- appartenances et dépendances.»
-
- »Et il est bien entendu que dans tous lesdits cas de grossesse,
- arrivant de quelque manière que cela puisse être, ladite Elisabeth
- Mollineux, dans tous les temps ici convenus et stipulés, pourra
- tranquillement et paisiblement louer ladite voiture ou carrosse, avec
- les chevaux susdits, et avoir en icelle une libre entrée, sortie et
- rentrée pour ledit voyage, toutes et autant de fois qu'elle le jugera
- à propos, et que le besoin le requerra, sans pouvoir, à ce sujet,
- essuyer aucun retard, représentations, troubles, molestations,
- obstacles, vexations, interruptions, embarras et autres empêchemens
- quelconques!
-
- »Et il sera en outre permis à ladite Elisabeth Mollineux, de temps en
- temps, et aussi souvent qu'elle sera bien et vraiment et dûment
- avancée dans sadite grossesse, de demeurer et résider dans tel ou tels
- endroits, dans telle ou telles familles, ou avec tel ou tels parens,
- parentes, amis ou amies, de ladite ville de Londres, faubourgs
- d'icelle, appartenances et dépendances qu'elle jugera à propos, selon
- sa volonté, désir et bon plaisir, nonobstant qu'elle soit mariée, et
- sous l'autorité de son mari, à laquelle à cet effet, et pour lesdits
- cas il a renoncé et renonce par ces présentes, lesquelles sont encore
- faites sous la condition, que pour mettre plus efficacement, et avec
- plus de sûreté toutes les conditions susdites à exécution, ledit
- Gauthier Shandy vend, cède, quitte, transporte, délaisse, lâche, et
- abandonne dès-à-présent, comme il l'a fait par acte du jour d'hier, et
- séparé des présentes, auxdits Jean Dixon et Jacques Turner, le fief,
- terre et seigneurie de Shandy, avec tous les droits, mouvances, cens,
- rentes, appartenances et dépendances dudit fief, et toutes et chacune
- les fermes et métairies, maisons, édifices, granges, écuries, jardins,
- cours de devant et de derrière, clos, viviers, étangs, réservoirs,
- saignées, rigoles, tranchées, pêcheries, eaux et cours d'eau, prés,
- pâtis, marais, communes, pâturages, bois de futaie, taillis, litières,
- arbres fruitiers et potagers généralement quelconques, sans en rien
- réserver ni retenir, et tel que le tout se poursuit et comporte, pour,
- par eux, se mettre en possession de tous lesdits objets sans
- exception, et en jouir pleinement, et en disposer à leur volonté,
- toutes les fois que ledit Gauthier Shandy ne remplira pas les clauses
- susdites.»
-
-En trois mots, ma mère pouvoit accoucher à Londres, si elle le vouloit.
-
-Mais il se pouvoit que ma mère supposât une grossesse.--L'article ne
-prévoyoit point ce cas, et mon oncle, Tobie Shandy, qui, à force de
-relire la clause, s'aperçut de cette omission, y fit ajouter ce qui
-suit.
-
-«Dans le cas où ma mère se transporteroit à Londres sur de faux indices,
-et jeteroit par-là mon père dans une dépense inutile, il est convenu que
-chaque fois que cela arriveroit, elle perdroit ses droits et ses
-priviléges, pour la première fois qu'elle deviendroit grosse, après une
-telle méprise;--mais pas davantage, et ainsi de suite, à toutes les fois
-que la chose arriveroit». Il n'y avoit certainement rien de
-déraisonnable dans cette clause; mais raisonnable comme elle étoit, il
-n'en est pas moins malheureux qu'elle ait tourné contre moi d'une
-manière aussi défavorable: on sera touché de l'influence qu'elle a eue
-sur mon sort.
-
-Mais je devois être formé, je devois naître apparemment pour essuyer des
-malheurs.
-
-Ma pauvre mère, soit que ce ne fût que de l'air ou de l'eau, ou un
-composé de tous deux, ou peut-être ni l'un ni l'autre, et uniquement une
-simple imagination, une fantaisie, ou que quelque désir ardent en eût
-imposé à son jugement, soit enfin qu'elle se fût trompée, ou qu'elle eût
-voulu tromper mon père, et il importe assez peu de savoir quel fut son
-motif; le fait est qu'à la fin de septembre 1717, l'année qui précéda ma
-naissance, elle obligea mon père d'aller à Londres avec elle, bien
-contre son gré.--Il insista l'année suivante sur la clause qui le
-favorisoit, et moi, je me trouvai destiné à n'avoir pour tout ornement
-saillant au visage, qu'un nez serré, comprimé, applati à l'unisson du
-reste, et comme si je n'en avois point du tout.
-
-Et quelle suite de disgrâces, de chagrins, de mortifications, la perte,
-ou plutôt la mutilation de cette partie précieuse de moi-même, ne
-m'a-t-elle pas fait essuyer dans tout le cours de ma vie!
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-_Chagrins domestiques._
-
-
-On s'imagine aisément que mon père ne revint de Londres à la campagne
-que de très-mauvaise humeur.--Les frais de ce voyage inutile excitèrent
-vivement ses regrets pendant les vingt ou vingt-cinq premiers milles, et
-il les reprochoit à ma mère.--C'étoit d'ailleurs la saison de l'année où
-il recueilloit les fruits de ses espaliers, dont il étoit fort
-curieux.--Si une bagatelle, une affaire de rien l'eût, dans un autre
-temps, appelé à faux à Londres, il n'en auroit pas dit trois mots à ce
-qu'il disoit.
-
-Il ne parloit ensuite que de ses espérances trompées sur l'attente d'un
-fils.--Il y avoit compté: son fils Robert pouvoit lui manquer; il auroit
-eu un second appui de sa vieillesse.--Sa déception, à cet égard, étoit
-plus mortifiante pour un homme prudent, que la perte de tout l'argent
-que le voyage lui avoit coûté.--Qu'est-ce que cent vingt guinées lui
-faisoient?--Il les auroit moins regrettées que s'il eût perdu sa canne.
-
-Rien ne l'affligeoit tant depuis Stilton jusqu'à Grantham, que les
-complimens de condoléance qu'il recevoit de ses amis, et que la triste
-figure qu'il feroit à l'église le premier dimanche.--La véhémence de son
-esprit, un peu aiguisé par le chagrin, lui faisoit faire les
-descriptions les plus satiriques de tout ce qui s'y passeroit, lorsque
-placé dans le banc avec sa chère côte, il attireroit les yeux de toute
-l'assemblée.--De quels ridicules ne seroit-il pas couvert?--De combien
-de quolibets, de mauvaises plaisanteries ne seroit-il pas le sujet?--Ma
-mère a avoué que tout ce qu'il dit pendant ces deux postes, étoit si
-plaisamment tragi-comique, qu'elle ne fit que rire et pleurer à la fois
-pendant cette route.
-
-Mais les choses, quand ils eurent passé la rivière de Drente, prirent
-une autre face.--Mon père se fâcha tout de bon de la vile et indigne
-ruse de ma mère.--C'étoit une fourberie!--La femme ne pouvoit pas se
-tromper si lourdement; et si cela est... quelle foiblesse! mot cruel et
-tourmentant!--Il ne l'eut pas si-tôt prononcé, que son imagination se
-remplit de mille idées.--Son esprit en fut si frappé, qu'il voulut se
-mettre à compter combien il y avoit de foiblesses.--Il y avoit des
-foiblesses de corps et d'esprit... et les premières plus
-inquiétantes.--Enfin, il ne faisoit que raisonner. Il se scrutoit, pour
-tâcher de découvrir si ce n'étoit pas lui qui eût donné lui-même
-occasion au revers chagrinant dont il se plaignoit.
-
-Enfin, il s'éleva dans son esprit tant de sujets d'inquiétudes, son
-humeur devint si fâcheuse, que ma mère ne retourna à la campagne qu'avec
-beaucoup plus de chagrin qu'elle n'avoit eu de plaisir à revoir
-Londres.--Elle en fut si affectée, qu'elle se plaignit à mon oncle Tobie
-de ce qu'il auroit fait perdre patience au philosophe le plus accoutumé
-à réprimer ses passions.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-_Résolution de ma mère._
-
-
-Mon père ne rentra donc chez lui que de très-mauvaise humeur, et après
-avoir murmuré tout le long de la route.--Il ne dit cependant rien de la
-résolution qu'il avoit prise de faire usage de la clause du contrat de
-mariage que mon oncle avoit fait insérer en sa faveur.--Ce ne fut que
-treize mois après, et la même nuit précisément où il songea à réparer,
-par mon existence, la perte dont il se plaignoit, qu'il annonça à ma
-mère, en causant gravement avec elle, le parti qu'il avoit pris. Il lui
-dit qu'elle n'avoit qu'à s'arranger comme elle voudroit;... mais qu'il
-entendoit absolument qu'elle accouchât cette fois à la campagne, pour
-balancer la dépense du voyage inutile qu'elle lui avoit fait faire.
-
-Mon père étoit doué de bien des vertus;--mais il avoit en partage, et
-dans un degré un peu fort, ce qu'on peut appeler persévérance, lorsque
-la cause est bonne, et obstination quand elle est mauvaise.--Ma mère le
-connoissoit très-bien, et elle n'ignoroit pas que ses remontrances
-seroient inutiles.--Elle ne lui en fit donc aucunes, et se détermina à
-attendre l'événement.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-_La Convention._
-
-
-Il ne faut cependant pas croire que ma mère resta tranquille sur les
-précautions qu'elle avoit à prendre. Elle ne pouvoit pas aller chercher
-à Londres les secours du célèbre docteur Menigham; mais elle pouvoit
-aisément faire venir un autre opérateur, dont la réputation faisoit
-beaucoup de bruit. Il ne demeuroit qu'à huit milles de la maison.
-
-Il avoit écrit un savant traité sur l'art d'accoucher, où, en faisant
-voir les sottises et les bévues des sages-femmes, il donnoit plusieurs
-moyens curieux d'extraire promptement le fœtus, dans les cas difficiles
-et périlleux.--Sa théorie annonçoit les plus grandes connoissances
-pratiques; mais il n'y avoit pas moyen d'y songer; et ma mère, trois
-jours après qu'elle se sentit grosse, commença à jeter les yeux sur la
-sage-femme dont je vous ai parlé.--La semaine n'étoit pas passée,
-qu'elle la choisit tout-à-fait, et sa vie et la mienne se trouvèrent
-d'avance confiées aux mains de cette vieille femme.--J'aime bien que
-l'on se contente du moins, quand on ne peut avoir le plus.--Il n'y a pas
-encore aujourd'hui 9 mars 1759, que j'écris ce livre pour l'édification
-de mon prochain; il n'y a pas, dis-je, encore une semaine que Jenny, ma
-chère Jenny, qui me voyoit prendre un air sérieux, pendant qu'elle
-marchandoit une étoffe de soie à une guinée l'aune, dit au marchand,
-qu'elle étoit bien fâchée de l'avoir fait déployer, et alla du même pas
-acheter une étoffe une fois plus large, qui ne lui coûtoit qu'un petit
-écu.--C'étoit avoir la même grandeur d'ame que ma mère.--Il y avoit
-pourtant cette différence; c'est que le cas où se trouvoit ma mère ne
-lui fournissoit pas l'occasion de faire autant l'héroïne. Elle pouvoit
-au moins compter sur les secours de la sage-femme, et à tout prendre
-elle pouvoit espérer qu'ils lui seroient utiles. Elle avoit, pendant
-vingt ans, accouché toutes les femmes de la paroisse, sans qu'on pût lui
-reprocher, ni négligence, ni faute, ni accident sinistre. Ces succès
-étoient de bon augure.
-
-Ces circonstances ne laissoient pas que d'avoir du poids.--Cependant
-elle ne pouvoit entièrement dissiper certains scrupules inquiétans qui
-agitoient mon père sur le choix qu'avoit fait ma mère.--Je ne parle
-point de ces sentimens d'humanité, de bienveillance, ni de ces
-glapissemens de l'amour paternel et conjugal, qui l'excitoient à ne
-laisser au hasard dans tout ceci que le moins qu'il lui seroit
-possible.--Il se sentoit particulièrement intéressé à ce que les choses
-se passassent bien.--A quelle affliction ne seroit-il pas exposé, s'il
-arrivoit quelque accident à sa femme et à l'enfant, parce qu'elle seroit
-accouchée à Shandy?--Il savoit que le monde, qui ne juge jamais que par
-les effets, l'accableroit de reproches, s'il arrivoit quelque
-malheur.--«Voyez-vous, diroit-on, si cette pauvre madame Shandy eût pu
-aller accoucher à Londres, ainsi qu'elle en avoit prié son mari à
-genoux.--Hélas! cela ne lui seroit pas arrivé.--Ce n'étoit pas une si
-grande affaire, pour avoir la dureté de lui refuser une chose aussi
-naturelle. Ne lui a-t-elle donc pas apporté assez de bien?--Voilà ce que
-c'est! Et la bonne dame et son enfant, qui seroient encore vivans, sont
-morts.»
-
-Mon père savoit qu'il ne pourroit rien répondre à ces exclamations
-lamentatives du public. Ce n'étoit cependant pas pour se mettre
-uniquement à l'abri de ces discours, ni même aussi tout-à-fait par
-tendresse pour sa femme et sa chère progéniture, qu'il se sentoit si
-inquiet sur tout ce qui pouvoit résulter de cette affaire.--Mon père
-avoit des vues étendues.--Il s'y croyoit intéressé pour le bien public,
-dans la crainte qu'on ne fît un mauvais usage d'un accident
-malheureux.--Il appréhendoit que les femmes ne se prévalussent d'un tel
-exemple pour étendre leur empire.--Elles avoient déjà assez usurpé de
-droits, pour qu'on se tînt en garde contre elles. N'y avoit-il pas à
-craindre que la réunion de tant d'avantages rassemblés ne devînt fatale
-au systême du gouvernement monarchique que Dieu même avoit établi dans
-les familles, lors de la première création des choses?
-
-Son opinion sur ce point étoit précisément celle du chevalier
-Filmer.--Il disoit, comme lui, que le plan et l'institution des plus
-grandes monarchies des parties orientales du monde avoient
-originairement été formés sur ce modèle, sur ce prototype admirable du
-pouvoir domestique et paternel. Cela avoit dégénéré peu-à-peu dans un
-gouvernement mixte et mélangé, qui, dans les grandes combinaisons des
-grands états, étoit salutaire; mais qui étoit dangereux pour les
-familles, et n'y produisoit ordinairement que du trouble, du désordre et
-de la confusion.
-
-Frappé de la force de ces raisons particulières et publiques, mon père
-vouloit un accoucheur.--Ma mère n'en vouloit pas. Mon père prioit,
-supplioit, faisoit mille instances, pour qu'elle lui permît, seulement
-cette fois-ci, de choisir pour elle.--Ma mère, au contraire, insistoit
-sur le privilége qu'elle avoit à cet égard de choisir pour
-elle-même.--Elle ne vouloit point d'autre secours que celui de la
-sage-femme.--Que pouvoit faire mon père?--Il ne pouvoit prendre de
-repos.--Il raisonnoit avec elle en tout sens; ses argumens prenoient
-toutes sortes de couleurs.--Il lui parloit en chrétien... en payen... en
-turc... en mari... en politique... en père... en patriote... en
-homme.--Ma mère ne répondoit qu'en femme.--Les raisons de mon père,
-présentées sous tant de formes, étoient trop fortes pour qu'elle en pût
-donner d'autres qui les détruisissent.--Leur variété la
-déconcertoit.--Que pouvoit donc faire ma mère?--Oh!... elle avoit
-l'avantage d'un petit surcroît de chagrin, qui la soutenoit.--C'est un
-secours auxiliaire qui n'est pas rare dans le ménage: elle auroit
-sûrement succombé; mais il lui fut si utile, qu'on ne lutta dans cette
-dispute qu'à égalité de force; et l'on chanta le _Te Deum_ des deux
-côtés.--Ma mère fut confirmée dans le choix qu'elle avoit fait, et mon
-père pouvoit faire venir un accoucheur, qui, pendant l'opération, auroit
-la liberté de vider avec lui et mon oncle, M. Tobie Shandy, une
-bouteille de vin dans une salle de derrière.--On lui donneroit ensuite
-cinq guinées pour ses peines.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX.
-
-_Conseil._
-
-
-J'y songe... Il m'est échappé deux ou trois mots dans le chapitre
-précédent.--S'ils alloient causer quelque méprise!--Si mes charmantes
-lectrices alloient s'imaginer que je suis marié!--Jenny, ma chère
-Jenny!... Il ne faudroit que cette expression pour le leur faire
-croire!--Elle est si tendre! Et puis, ces indices de connoissances
-conjugales, répandues çà et là, pourroient encore fortifier cette
-idée.--De grâce, madame, soyez aussi équitable envers vous qu'envers
-moi, et suspendez votre jugement jusqu'à ce que vous ayiez des preuves
-plus claires que celles-ci contre moi.--N'allez pas soupçonner cependant
-que je sois assez vain, assez peu raisonnable, pour vouloir vous faire
-penser que ma Jenny, ma chère Jenny soit ma maîtresse.--Non,--ce seroit
-tomber dans un autre extrême.--Ce seroit donner à mon caractère un air
-de licence, qui... et en vérité, il n'y a aucun droit, aucune
-prétention... C'est l'affiche de tant d'autres!--La seule chose que je
-veuille vous dire à ce sujet, c'est que cette expression cache un secret
-impénétrable à l'esprit le plus subtil.--L'Œdipe le plus versé dans
-l'art de deviner des énigmes, et de combiner les logogryphes, y
-blanchiroit.--Mais il viendra un moment où ce mystère se
-développera.--Lisez seulement, madame, quelques volumes de ma vie, et
-vous serez initiée.--Il est possible que ma chère Jenny soit ma
-fille.--Considérez!... Je suis né en 1718.--On peut aussi supposer que
-ma Jenny est mon amie?... Mon amie?... Assurément, madame: qu'y a-t-il
-donc en cela de si extraordinaire? L'amitié la plus tendre ne peut-elle
-pas régner entre les personnes des deux sexes, sans?... Ah! fi! M.
-Shandy.--Mais attendez donc, madame.--Vous pensez ce que je ne veux
-point dire.--Lisez, lisez ce que disent sur ce point les meilleurs
-romans françois.--Vous serez surprise d'y voir avec quelle variété
-d'expressions décentes ce sentiment divin est exprimé. _Prenez-y garde!
-Le cas est intéressant._
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI.
-
-_Prenez-y garde! Le cas est intéressant._
-
-
-Le problême de géométrie le plus difficile à résoudre, me seroit plus
-aisé à expliquer, que de donner les raisons d'une opinion singulière
-qu'avoit mon père.--On ne peut pas nier que ce ne fût un homme de bon
-sens.--On a même pu voir qu'il avoit de la littérature. Les ouvrages des
-philosophes, les écrits des politiques et des historiens ne lui étoient
-pas inconnus.--On verra encore par la suite qu'il étoit passablement
-versé dans les querelles des controversistes.--Dans ces querelles? dit
-un lecteur colérique, en jetant le livre de côté; point d'humeur, cela
-vaut mieux; mais ayez-en si vous voulez, monsieur. Un lecteur gai ne
-fera que rire de ces notions non communes de mon père.--S'il est d'une
-humeur triste, sombre, grave, il dira que c'est une opinion
-extravagante, fantasque.--A la bonne heure; mais il ne se fâchera
-pas.--Il laissera dire à mon père, tout à son aise, que le choix des
-noms de baptême est d'une bien plus grande conséquence que les esprits
-superficiels ne se l'imaginent.
-
-Il s'étoit formé l'idée que les noms, par une espèce de biais magique,
-avoient, sur notre conduite, sur notre caractère, une influence qu'on ne
-pouvoit détourner.
-
-Le héros de Miguel de Cervantes ne raisonnoit pas avec plus de
-gravité.--Il n'avoit pas une foi plus ferme.--Il ne pouvoit rien dire de
-plus sur le pouvoir qu'avoit la négromancie d'avilir ses actions, ou sur
-le rare privilége que le nom seul de Dulcinée avoit de répandre du
-lustre et de l'éclat sur ses faits héroïques, que ce que mon père ne
-pouvoit dire sur les noms de Trismegiste ou d'Archimède, comparés avec
-d'autres qui le choquoient.--Combien de Césars, combien de Pompées, par
-la seule inspiration de ces noms fameux, s'étoient-ils rendus dignes de
-le porter? Et combien, ajoutoit-il, a-t-on vu de gens dans le monde qui
-s'y seroient distingués, si leur caractère, leur génie n'avoient pas été
-abattus, avilis, sous un nom aussi sot, par exemple, que celui de
-Nicodême?
-
-«Je vois à vos regards, monsieur, disoit mon père, que vous n'êtes pas
-de mon opinion. J'avoue qu'aux yeux de ceux qui ne l'ont pas bien
-approfondie, elle a plus l'air d'un caprice ou d'une bizarrerie, que
-d'une chose raisonnable.--Je ne connois pas encore bien votre caractère;
-mais je crois pourtant le connoître assez, pour être moralement sûr de
-ne courir aucun risque à vous proposer un cas.--Je ne veux point vous
-faire prendre part à la chose.--Je vous en fais seulement le juge, et je
-m'en rapporte à votre bon sens, et à la bonne foi de votre examen sur ce
-point.--Libre de tous ces petits préjugés d'éducation qu'ont les hommes
-ordinaires, vous planez avec les ailes de la raison.--Vous avez en même
-temps trop de générosité dans l'esprit pour rejeter une opinion,
-précisément parce qu'elle n'a pas d'amis qui la soutiennent.--Eh bien!
-votre fils, votre fils chéri! Cet enfant dont l'humeur si douce, si
-gaie, vous fait tant concevoir d'heureuses espérances, votre George,
-enfin;--je vous le demande, monsieur, auriez-vous voulu lui donner le
-nom de Judas? Si un Juif de parrain se fût présenté avec sa bourse pour
-vous exciter à souffrir qu'on lui imposât ce nom exécrable, ne
-l'auriez-vous pas foulé aux pieds?
-
-»Votre grandeur d'ame dans une telle action, votre mépris généreux de sa
-bourse, vous auroient attiré les plus grands applaudissemens.--Mais ce
-qui relève bien plus la noblesse d'une telle action, c'est le principe
-qui la fait faire; c'est ce sentiment de l'amour paternel, c'est cette
-conviction de la vérité de l'hypothèse; que si votre fils eût été nommé
-Judas, l'idée de sordidité et de fourberie, qui est inséparable de ce
-nom, l'auroit accompagné, comme son ombre, dans toutes les situations de
-sa vie, et l'auroit à la fin rendu un avare, un coquin, un scélérat,
-malgré vos instructions et votre exemple.»
-
-Je n'ai connu personne qui ait pu répondre à cet argument.--Il faut
-l'avouer. Mon père avoit une telle manière de proposer ses raisonnemens,
-qu'il étoit difficile de lui résister; il étoit né orateur.--La
-persuasion étoit sur ses lèvres.--Les élémens de la logique et de la
-rhétorique lui étoient si familiers.--Il devinoit si bien les foiblesses
-et les passions de ceux qui l'écoutoient, que la nature étonnée auroit
-pu se lever, et dire: cet homme est éloquent.--Enfin, soit qu'il fût du
-bon ou du mauvais côté de la question, il étoit dangereux de l'attaquer.
-Il n'avoit cependant jamais lu ni Cicéron, ni Quintilien _de oratore_,
-ni Isocrate, ni Aristote, ni Longin, parmi les anciens... ni Vossius, ni
-Skioppius, ni Ramus, ni Farnadé, parmi les modernes.--Ce qui est
-peut-être encore plus surprenant, il n'avoit pas pris la moindre
-étincelle de subtilité dans les écrits de Crackenthorp ou de
-Burgersdicius, ni dans aucun autre logicien, glossateur ou commentateur
-hollandois. Il ne savoit pas le moins du monde en quoi consistoit la
-différence entre un argument _ad ignorantiam_, et un argument _ad
-hominem_; et je me souviens très bien, malgré cela, que quand il me mena
-à l'université, la troupe entière des savantasses fut étonnée de ce
-qu'un homme qui ne savoit pas même le nom de ses outils, en fît usage
-avec autant d'art.
-
-Il s'en servoit certainement le mieux qu'il pouvoit, et il y étoit
-souvent forcé.--Il avoit tant de notions comi-sceptiques à défendre,
-qu'il se trouvoit fréquemment aux prises.--Je ne sais d'où elles lui
-étoient venues; mais je crois qu'elles n'étoient entrées dans son esprit
-que sur le pied de caprices, de fantaisies, et de vive bagatelle.--Il
-s'en amusoit un peu de temps; il y aiguisoit son esprit, et puis les
-renvoyoit à un autre jour.
-
-Je n'avance cependant pas ceci uniquement par forme d'hypothèse, ou de
-conjecture sur les progrès et la consistance de beaucoup d'opinions fort
-extraordinaires qu'avoit mon père.--Non. Ce n'est qu'un simple avis que
-je donne au lecteur sur l'accès indiscret qu'on accorde à de tels
-hôtes.--Laissez-les paisiblement entrer.--Ils s'impatronisent peu-à-peu
-dans nos esprits, et font si bien, qu'ils s'en font un asile, dont on ne
-peut plus les éloigner.--Ils y fermentent quelquefois jusqu'à
-l'aigreur:--mais le plus souvent comme la douce passion,--elle badine
-d'abord, et finit par le plus grand sérieux.
-
-Etoit-ce là le cas de la singularité des idées de mon père? Son jugement
-étoit-il à la fin devenu la dupe de son esprit? Jusqu'à quel degré
-avoit-il raison dans quelques-unes de ses notions, malgré leur
-bizarrerie? Je ne veux rien décider sur cela; c'est un point que je
-laisse à juger au lecteur, à mesure que l'occasion s'en présentera.--Je
-dirai seulement que, sans savoir comment cette idée s'étoit inculquée si
-fortement dans son esprit, il ne parloit que du ton le plus sérieux de
-l'influence des noms de baptême.--La plus exacte uniformité le
-caractérisoit à cet égard; et dans son opinion systématique sur ce
-point, en imitateur des raisonneurs à systême, il appeloit à son secours
-le ciel et la terre.--Il entrelaçoit, tordoit, courboit, et faisoit
-plier toute la nature pour soutenir son sentiment.--Enfin, je le répète;
-il étoit là-dessus d'un sérieux dont il n'étoit pas possible de le faire
-sortir.--Il murmuroit, se fâchoit, perdoit patience lorsqu'il voyoit des
-personnes, de qualité surtout, qui avoient moins d'attention sur les
-noms de leurs enfans, que d'inquiétude pour savoir si c'étoit le nom de
-Cupidon ou de Diane, ou de Milord, qu'elles donneroient à leur chien
-favori.
-
-«Rien, disoit-il, n'est si choquant; cela est accompagné d'un surcroît
-d'énormité qui révolte. Un homme dont le caractère a été noirci par
-quelque calomniateur, peut parvenir à se justifier... si ce n'est pas
-pendant la vie du méchant qui l'a accablé, ce sera après sa mort; mais
-quand une fois on a donné, sans réflexion, un nom vil à quelqu'un, le
-tort est irréparable... je l'ai vu. C'étoit un petit homme; mais il
-avoit du mérite, du génie. On pouvoit le citer pour la douceur et la
-pureté de ses mœurs.--Eh bien! on lui avoit donné Saint Maur pour
-patron... Il s'appeloit Pion.--Devinez, madame, ce que faisoit dire de
-lui l'assemblage équivoque de ces deux noms?--La législation a
-quelquefois étendu son empire sur les surnoms, elle en a ôté ce qu'ils
-avoient de choquant, de ridicule; mais elle ne touche point aux noms de
-baptême, ils restent inaltérables.»
-
-Mon père aimoit et détestoit donc certains noms.--Il y en avoit d'autres
-cependant qui lui étoient indifférens... Tels étoient, par exemple, ceux
-de Jean, de Thomas, de Philippe; il les appeloit des noms neutres, et
-disoit, sans vouloir les satiriser, que si depuis le commencement du
-monde, il y avoit eu beaucoup de sots, de fourbes et de scélérats qui
-les avoient portés, il y avoit aussi eu beaucoup d'honnêtes gens qui les
-avoient eus.--Il en étoit de ces noms, dans son esprit, comme de deux
-forces égales qui agissent l'une contre l'autre en sens contraires.--Il
-jugeoit qu'ils détruiroient mutuellement les mauvais effets l'un de
-l'autre; et il n'auroit pas donné, disoit-il, un noyau de cerise pour
-avoir le choix, ils lui étoient égaux.--Il n'attachoit ni bien ni mal au
-nom de Robert, qui étoit celui de mon frère.--Mais André lui paroissoit
-une quantité négative d'algèbre.--Il étoit, disoit-il, pire que rien.
-Guillaume étoit un de ses favoris; c'est peut-être à cause des héros de
-ce nom.--Pour Nicolas, qui marie les filles et fait noyer les matelots,
-il étoit de l'avis du chevalier de Forbin, qui crioit à son équipage,
-prêt à être submergé: Sainte pompe! mes amis, sainte pompe!
-
-Mais de tous les noms possibles, il en étoit un qu'il détestoit plus que
-tous les autres... Il en avoit conçu l'opinion la plus basse et la plus
-méprisable... Il s'imaginoit qu'il ne pouvoit rien produire que de vil;
-et un jour, au milieu d'une dispute, il interrompit subitement son
-antagoniste, pour lui demander catégoriquement s'il avoit jamais entendu
-dire, s'il avoit jamais lu, s'il pouvoit assurer de se souvenir qu'un
-homme qui avoit porté le nom de Tristram, eût jamais fait une action
-digne d'être citée?--«Non, s'écrioit-il avec transport, la chose est
-impossible.»
-
-Mais à quoi servent au philosophe le plus subtil, les opinions qui lui
-sont particulières, s'il ne les publie? Mon père ne put se défendre de
-répandre les siennes.--Il céda à la démangeaison d'écrire.--Une savante
-dissertation sortit de sa plume deux ans avant ma naissance, en 1716; et
-cet écrit attestera à toute la postérité et ce qu'il pensoit à ce sujet,
-et l'horreur que lui inspiroit singulièrement le nom de Tristram.
-
-Et quelle ame insensible, en comparant ce point historique de la vie de
-mon père, avec le titre de cet ouvrage, ne s'attendrira pas sur ses
-chagrins? Un homme aussi réglé dans ses mœurs, aussi estimable par ses
-bonnes qualités, et qui, quoique singulier dans ses opinions, étoit
-aussi bienfaisant, devoit-il être ainsi balloté par des revers, joué et
-tracassé dans ses systêmes par une suite d'événemens contraires à ses
-souhaits, et qui sembloient ne se réunir uniquement contre lui, que pour
-insulter à ses spéculations? Qui pourroit n'être pas touché de voir ce
-digne et honnête homme accablé de vieillesse, et peu propre à soutenir
-les coups de la fortune adverse, souffrir dix fois par jour des douleurs
-aiguës, en appelant Tristram, l'enfant de ses prières?... Triste
-dissyllabe, dont le son seul, à ses oreilles, étoit en unisson avec
-celui de tous les autres noms les plus vils.--Mais je jure ici par ses
-cendres, que si jamais quelque esprit malin prit plaisir à traverser les
-desseins des foibles mortels, il devoit exercer son humeur malfaisante
-dans cette occasion-ci.--Le désastre qui arriva à mon père, et qui fut
-cause que je porte le nom de Tristram, mérite d'être connu; et s'il
-n'étoit pas nécessaire que je fusse né avant d'être baptisé, je ferois
-au lecteur la relation de cette catastrophe: mais on voit bien qu'il
-faut de l'ordre dans les choses.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII.
-
-_La Consultation._
-
-
-Mais en vérité, madame, je ne vous conçois pas. Quoi! vous n'avez pas vu
-dans le précédent chapitre, que je vous ai dit que ma mère n'étoit pas
-catholique? Vous lisez donc avec bien peu d'attention!--Moi?
-c'est vous-même qui vous trompez: vous ne m'avez rien dit de
-pareil.--Pardonnez-moi, madame, et je vous l'ai dit aussi clairement que
-des mots peuvent l'exprimer par une conséquence directe.--Eh bien! je ne
-m'en suis pas aperçue;--il faut apparemment que j'aie passé une
-page.--Non, madame, vous avez tout lu.--J'étois donc endormie!--Oh!
-voilà une défaite que mon amour-propre ne peut pas souffrir.--Que
-voulez-vous donc? Est-ce l'aveu que je n'y connois rien?--Précisément;
-et c'est là ce que je vous reproche. Mais je ne vous en tiens pas quitte
-pour si peu. J'exige, pour vous punir de cette inadvertance, que vous
-relisiez le chapitre en entier.
-
-La peine n'étoit pas légère: mais si je l'ai imposée à la dame, ce
-n'étoit ni pour badiner, ni par dureté.--Un bon motif m'y a forcé. Aussi
-ne doit-elle pas s'attendre à recevoir des excuses de ma part, quand
-elle aura fini sa tâche.--Quel goût vicieux règne dans presque toutes
-les lectures! On court à la recherche des aventures, et on néglige la
-profonde érudition et les connoissances utiles que l'on pourroit
-acquérir par la lecture attentive d'un livre tel que celui-ci.--C'est
-pour fronder ce goût frivole et dépravé, que j'en ai ainsi
-agi.--L'esprit ne devroit-il pas s'habituer à faire des réflexions
-sages, à tirer des conséquences curieuses et instructives de ce qu'on
-lit? C'est cette précieuse habitude qui faisoit dire à Pline le jeune,
-qu'il avoit toujours tiré quelque avantage du livre le plus
-insipide.--L'histoire des Grecs, des Romains, parcourue avec légéreté,
-et sans cette tournure d'esprit et d'application, n'est pas plus utile
-que celle des sept Champions d'Angleterre, ou des douze Pairs de
-France.--
-
-Mais vous voici déjà, madame. Je crains bien que vous n'ayez encore lu
-mon chapitre avec trop de précipitation. Qu'en pensez-vous? Avez-vous
-remarqué le passage? La conséquence dont je vous ai parlé, vous a-t-elle
-frappée?--Pas plus que la première fois.--Je m'en doutois. Hé bien!
-pesez donc l'endroit où j'ai dit qu'_il étoit nécessaire que je fusse né
-avant d'être baptisé_.--Mais qu'est-ce que cela signifie?--O
-ignorance!--Ne voyez-vous donc pas que cette conséquence n'auroit pas
-été juste, si ma mère eût été catholique?
-
-Le rituel romain, madame, permet, en cas de danger, de baptiser l'enfant
-avant qu'il soit né, pourvu que l'on puisse voir quelque partie de son
-corps.--Quelques docteurs de Sorbonne, par une délibération du 12 avril
-1733, ont même étendu sur ce point le pouvoir des sages-femmes et des
-accoucheurs.--Ils ont décidé qu'on pouvoit, par le moyen d'une petite
-canulle, administrer le baptême par injection, sans voir le moins du
-monde l'enfant.--Mais, étrange contradiction sur les choses les plus
-essentielles!... Croyez-vous que Saint-Thomas d'Aquin, qui avoit une
-tête si bien organisée pour démêler les fils embrouillés des questions
-de l'école, eût jugé que la chose étoit impossible? _Infantes in
-maternis uteris existentes, baptisari possunt nullo modo._ Les enfans ne
-peuvent pas être baptisés, tant qu'ils sont dans le sein de leur mère. O
-Thomas! Thomas!
-
-Mais, lisez, madame, la pièce intéressante qui a décidé ce point de
-controverse, contre l'opinion de ce grand saint.--
-
- _Mémoire présenté à Messieurs les Docteurs en théologie._
-
- Un chirurgien-accoucheur représente à messieurs les docteurs en
- théologie, qu'il y a des cas, quoique très-rares, où une mère ne
- sauroit accoucher, et même où l'enfant est tellement renfermé dans le
- sein de sa mère, qu'il ne fait paroître aucune partie de son
- corps.--Le chirurgien qui consulte prétend, par le moyen d'une petite
- canulle, pouvoir baptiser immédiatement l'enfant, sans faire aucun
- tort à la mère.--Il demande si ce moyen qu'il propose est permis et
- légitime, et s'il peut s'en servir dans le cas qu'il vient d'exposer.
-
- _Réponse._
-
- Le conseil estime que la question proposée souffre de grandes
- difficultés. Les théologiens posent d'un côté pour principe, que le
- baptême, qui est une naissance spirituelle, suppose une première
- naissance. Il faut être né dans le monde pour renaître en
- Jésus-Christ, comme ils l'enseignent. Saint-Thomas, troisième partie,
- quest. 88, art. 11, suit cette doctrine, comme une vérité constante.
- On ne peut, dit ce saint docteur, baptiser les enfans qui sont
- renfermés dans le sein de leur mère, et Saint-Thomas est fondé sur ce
- que les enfans ne sont point nés, et ne peuvent être comptés parmi les
- autres hommes; d'où il conclut qu'ils ne peuvent être l'objet d'une
- action extérieure, pour recevoir par leur ministère, les sacremens
- nécessaires au salut: _Pueri in maternis uteris existentes nondum
- prodierunt in lucem ut cum aliis hominibus vitam ducant, unde non
- possunt subjici actioni humanæ, ut per eorum ministerium sacramenta
- recipiant ad salutem._ Les rituels ordonnent, dans la pratique, ce que
- les théologiens ont établi sur les mêmes matières, et il défendent
- tous, d'une manière uniforme, de baptiser les enfans qui sont
- renfermés dans le sein de leur mère, s'ils ne font paroître quelque
- partie de leur corps. Le concours des théologiens et des rituels, qui
- sont les règles des diocèses, paroît former une autorité qui termine
- la question présente. Cependant le conseil de conscience, considérant
- d'un côté que le raisonnement des théologiens est uniquement fondé sur
- une raison de convenance, et que la défense des rituels suppose que
- l'on ne peut baptiser immédiatement les enfans ainsi renfermés dans le
- sein de leurs mères, ce qui est contre la supposition présente; et
- d'un autre côté, considérant que l'on peut risquer les sacremens que
- Jésus-Christ a établis, comme des moyens faciles, mais nécessaires
- pour sanctifier les hommes; et d'ailleurs, estimant que les enfans
- renfermés dans le sein de leurs mères, pourroient être capables de
- salut, parce qu'ils sont capables de damnation.--Pour ces
- considérations, et eu égard à l'exposé, suivant lequel on assure avoir
- trouvé un moyen certain de baptiser ces enfans, ainsi renfermés, sans
- faire aucun tort à la mère, le conseil estime que l'on pourroit se
- servir du moyen proposé, dans la confiance qu'il a que Dieu n'a point
- laissé ces sortes d'enfans sans aucun secours; et supposant, comme il
- est exposé, que le moyen dont il s'agit est propre à leur procurer le
- baptême: cependant, comme il s'agiroit, en autorisant la pratique
- proposée, de changer une règle universellement établie, le conseil
- croit que celui qui consulte, doit s'adresser à son évêque, à qui il
- appartient de juger de l'utilité et du danger du moyen proposé; et
- comme, sous le bon plaisir de l'évêque, le conseil estime qu'il
- faudroit recourir au pape, qui a le droit d'expliquer les règles de
- l'église, et d'y déroger, dans les cas où la loi ne sauroit obliger,
- quelque sage et quelque utile que paroisse la manière de baptiser dont
- il s'agit, le conseil ne pourroit l'approuver, sans le concours de ces
- deux autorités. On conseille au moins à celui qui consulte, de
- s'adresser à son évêque, et de lui faire part de la présente décision,
- afin que, si le prélat entre dans les raisons sur lesquelles les
- docteurs soussignés s'appuient, il puisse être autorisé, dans le cas
- de nécessité, où il risqueroit trop d'attendre que la permission fût
- demandée et accordée, d'employer le moyen qu'il propose, et qui est si
- avantageux au salut de l'enfant. Au reste, le conseil, en estimant que
- l'on pourroit s'en servir, croit cependant que si les enfans dont il
- s'agit, venoient au monde, contre l'espérance de ceux qui se seroient
- servis du même moyen, il seroit nécessaire de les baptiser _sous
- condition_; et en cela, le conseil se conforme à tous les rituels,
- qui, en autorisant le baptême d'un enfant qui feroit paroître quelque
- partie de son corps, enjoignent, néanmoins, et ordonnent de le
- baptiser _sous condition_, s'il vient heureusement au monde.
-
- Délibéré en assemblée générale, le 10 avril 1733. _Signé_,
-
- A. Le M... L. De R... De M...
-
-Les complimens, s'il vous plaît, de M. Tristram Shandy, à Messieurs le
-M... de R... et de M... Il espère qu'ils ont bien dormi, la nuit qui a
-suivi une consultation si ennuyeuse et aussi fatigante.--Mais ne peut-il
-pas leur demander, si après la cérémonie du mariage, et avant celle de
-la consommation, ce ne seroit pas un moyen bien plus court et beaucoup
-plus sûr de baptiser à-la-fois, par injection, tous les embryons _sous
-condition_? Cela ne feroit sûrement aucun tort à la mère; et si la chose
-étoit faisable, ainsi que le pense M. Shandy, il n'en coûteroit de plus
-pour se mettre en ménage, que l'achat d'une petite seringue.--
-
-Quel malheur pour mon livre! quel malheur encore plus grand pour la
-république des lettres, de ce que la démangeaison de ceux qui lisent,
-les excite par préférence à chercher dans un livre de misérables petites
-historiettes, qui n'en sont que le frivole ornement!--Nous sommes si
-portés à satisfaire sur ce point notre impatience, que l'on diroit qu'il
-n'y a réellement que les parties grossières et matérielles d'une
-composition qui puissent plaire à la plupart des lecteurs.--Les idées
-subtiles, la communication délicate des sciences s'évaporent en
-l'air.--La pesante morale s'échappe par en bas, et les unes et les
-autres sont aussi utiles, que si elles étoient restées au fond de
-l'encrier.
-
-Puisse le lecteur n'avoir pas déjà glissé sur un nombre d'idées aussi
-fines et aussi curieuses que celle qui m'a fourni l'occasion de châtier
-la négligence de la dame dont j'ai parlé! Je souhaite que cet exemple
-puisse produire un bon effet, et que les deux sexes puissent apprendre à
-danser aussi bien qu'à lire.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII.
-
-_Des Découvertes._
-
-
-Quel tapage! quel carillon! dit mon père à mon oncle Tobie, après une
-heure et demie de silence. Que diantre font-ils là-haut? Ils ne font
-qu'aller et venir: c'est un bruit!--
-
-Il faut savoir que mon oncle Tobie étoit assis vis-à-vis de mon père, à
-l'autre coin du feu, sa chère pipe, sa pipe sociale à la bouche, et dans
-la contemplation silencieuse d'une culotte de peluche noire qu'il avoit
-mise le matin.
-
-Que font-ils, répéta mon père? A peine nous pouvons-nous entendre.
-
-Je crois, dit mon oncle Tobie, en ôtant sa pipe de sa bouche, et en la
-frappant deux ou trois fois sur l'ongle de son pouce gauche, pour en
-faire tomber les cendres; je crois que... Mais j'y songe.--On ne connoît
-encore mon oncle, M. Tobie Shandy, que par son nom; il n'est pas moins
-essentiel, pour bien comprendre ce qu'il peut avoir à répondre à mon
-père, de le connoître par son caractère.--Je vais donc, monsieur, vous
-en donner au moins une idée superficielle. Ses dialogues avec mon père y
-gagneront beaucoup.
-
-J'écris si vîte!--j'ai si peu le temps de me souvenir, ou de chercher
-des noms, que je ne me rappelle point du tout comment se nommoit celui
-qui le premier observa que l'air et le climat de l'Angleterre étoient
-extrêmement variés.--L'observation étoit vraie. On en a conclu que cette
-variété étoit la cause de cette multitude de caractères bizarres et
-fantasques que l'on trouve parmi nous; mais ce corollaire n'est pas de
-la même personne. Il a fallu un siècle et demi à la nature pour produire
-un autre génie qui en fît la découverte.--Qu'on va lentement dans la
-carrière des sciences!--On remarqua ensuite, que ce magasin inépuisable
-de matériaux singuliers, étoit la cause toute naturelle de ce que nous
-avions de meilleures comédies que les François, et que toutes celles
-qu'on a faites, et que l'on fera dans le continent.--C'est du temps du
-roi Guillaume que l'on fit cette observation, et c'est à Dryden qu'on la
-doit.--Il la fit et la publia dans une de ses longues préfaces. Adisson
-en devint le champion vers la fin du règne de la reine Anne.--Il la
-commenta, l'amplifia, la corrobora dans deux ou trois pamphlets de son
-spectateur;--peu s'en fallut même qu'elle ne passât pour être de lui;
-mais elle ne lui appartient pas.--J'ai enfin observé, moi, ce 26 mars
-1759, jour de pluie, malgré l'almanach de Liége, entre neuf et dix
-heures du matin, que si cette prodigieuse irrégularité du climat varie
-presque à l'infini nos caractères, elle nous dédommage d'un autre côté,
-en nous donnant le plaisir de rire à couvert, quand le temps ne nous
-permet pas de sortir.
-
-Je ne crois pas qu'on me dispute cette observation; elle est entièrement
-de moi.
-
-C'est ainsi, mes chers associés, dans la vaste moisson de notre
-littérature, que par le pas lent d'un accroissement dû au hasard, nos
-connoissances physiques, polémiques, chimiques, mathématiques,
-géométriques, énigmatiques, techniques, biographiques, obstétriques, et
-cinquante autres branches qui finissent toutes en _iques_, tendent,
-depuis plus de deux siècles, vers le plus haut degré de leur
-perfection.--Les progrès surtout qu'elles ont faits depuis quelque
-temps, nous annoncent que nous ne sommes pas loin d'atteindre au but.
-
-Et qu'arrivera-t-il quand on y sera parvenu? Il faut espérer que ce
-terme mettra fin à toutes sortes d'écrits.--Le manque de toutes espèces
-d'écrits mettra fin à tous genres de lecture.--La guerre amène la
-pauvreté, et la pauvreté ramène la paix.--Il en sera de même du défaut
-de lecture: il abolira toute espèce de connoissances: on reverra les
-temps d'ignorance, et il faudra recommencer.--Nous nous retrouverons
-dans le même temps où nous étions avant qu'il y eût des livres.
-Heureuse! trois fois heureuse époque! Eh! que ne suis-je assez heureux
-moi-même pour que mon père ou ma mère n'aient pas trouvé plus commode de
-différer l'ère de mon existence, et de changer peut-être un peu la
-manière dont ils l'ont opérée! Vingt-cinq ou trente ans de retard
-m'eussent au moins donné l'espérance de figurer dans le monde
-littéraire.
-
-Ce qui me console, c'est que presque tous mes contemporains ont le même
-droit de se plaindre de l'impatiente précipitation de leurs pères.--
-
-Mais j'oublie mon oncle Tobie:--Il a eu le temps de secouer les cendres
-de sa pipe.
-
-Il étoit certainement d'une humeur qui faisoit honneur à notre
-atmosphère.--Je ne me ferois pas même de scrupule de le ranger parmi ses
-plus illustres productions, sans une petite circonstance qui m'en
-empêche.--C'est qu'il y avoit en lui une grande ressemblance de famille,
-et cela annonçoit que la singularité de son caractère venoit plutôt du
-sang qui couloit dans ses veines, que de l'air ou de l'eau, ou d'aucune
-modification ou combinaison de ses élémens.--Je me suis souvent étonné
-de ce que mon père, pour rendre raison de certains indices
-d'excentricité, dans ma jeunesse, n'avoit pas saisi cette idée.--Ah!
-oui, toute la famille de Shandy étoit d'un caractère original.--Les
-mâles seulement; car les femelles!... elles n'en avoient point du
-tout.--Je n'en connois qu'une qu'il faut excepter, et c'étoit ma
-grand'tante _Dinach_, qui, mariée il y a soixante ans, prit du goût pour
-son cocher, et son cocher pour elle, et mit dans la famille un étranger
-que le mari n'attendoit pas. Cette aventure faisoit dire à mon père,
-dans l'opinion qu'il avoit sur les noms de baptême, que ma grand'tante
-avoit de quoi remercier son parrain et sa marraine.
-
-Il paroîtra sans doute fort extraordinaire... Je sais bien du moins que
-j'aimerois mieux proposer un logogryphe au lecteur, que de l'exciter à
-deviner comment et pour quelle cause il arriva que cet événement, passé
-depuis long-temps, fut ce qui altéra par la suite la paix et l'union qui
-régnoit si cordialement entre mon père et mon oncle Tobie.--On pourroit
-croire que toute la force de ce malheur se seroit épuisée sur toute la
-famille, lorsque l'accident arriva. C'est du moins ce qui est
-ordinaire.--Mais rien ne s'opéroit dans notre famille comme dans les
-autres.--Il se peut qu'elle avoit, dans le temps de cet événement,
-d'autres sujets d'affliction. Les afflictions, comme on sait, nous sont
-envoyées pour notre bien, et celle-ci peut-être n'avoit encore produit
-aucun bien à la famille, et le ciel la réservoit pour d'autres temps et
-pour d'autres circonstances.--Mais je ne décide rien sur ce point.--Je
-n'aime pas à juger. Je me contente seulement d'indiquer aux curieux
-quelques-unes des routes diverses où ils peuvent entrer pour parvenir
-aux premières sources des événemens, et j'évite en cela même le ton
-pédantesque des gens à férule, et la manière décidée de Tacite, qui
-attrape ses lecteurs, après s'être attrapé lui-même.--Je n'agis qu'avec
-cette modestie officieuse d'un cœur qui s'est entièrement dévoué au
-secours des profonds scrutateurs.--C'est pour eux que j'écris.--Aussi me
-liront-ils jusqu'à la fin du monde, si pourtant mes écrits vont
-jusques-là; et je suis bien sûr qu'il y a des lecteurs qui disent que
-non.
-
-Je ne décide donc point pourquoi cette cause d'affliction fut exprès
-réservée pour mon père et pour mon oncle, M. Tobie Shandy.--Mais il
-m'est possible de faire autre chose. Je puis expliquer, avec la plus
-exacte précision, pourquoi elle fut la cause de leur brouillerie.--
-
-Mon oncle, M. Tobie Shandy, madame, étoit un homme, qui, avec toutes les
-vertus qui constituent ordinairement un homme d'honneur et de probité,
-avoit par-dessus tout cela, et dans le degré le plus éminent, une autre
-vertu, que l'on insère rarement dans le catalogue des vertus.--C'étoit
-une modestie naturelle, qui alloit jusqu'à l'extrême.--J'aurois
-peut-être dû mettre ici de côté l'adjectif: on ne sait effectivement pas
-trop bien si cette modestie étoit naturelle ou acquise... Mais peu
-importe, au reste, comment elle lui étoit venue. Il suffit que ce fût
-réellement de la modestie dans le vrai sens du mot.--Elle avoit même
-cela de particulier. Ce n'étoit point par les expressions qu'elle se
-signaloit; mon oncle Tobie ne se piquoit pas d'en savoir faire le choix;
-elle ne se montroit que dans les choses.--Elle s'étoit emparée de lui,
-et elle égaloit presque cette aimable délicatesse, cette pureté
-intérieure d'esprit et d'imagination, qui, dans votre sexe, madame,
-inspire tant de respect au nôtre.--
-
-Et vous vous imaginez peut-être que mon oncle Tobie avoit puisé sa
-modestie dans cette source; qu'il avoit passé la plus grande partie de
-sa vie avec le beau sexe, et que la connoissance intime de cette belle
-moitié de la création, et la force de l'imitation de si beaux exemples,
-lui avoient acquis cette aimable tournure d'esprit?--
-
-Je suis bien fâché de ne pouvoir le dire; mais mon oncle Tobie
-n'échangeoit pas trois mots en trois ans avec le beau sexe, à moins que
-ce ne fût quelquefois avec sa belle-sœur, la femme de mon père, et ma
-mère.--Non, madame, mon oncle acquit sa modestie par un moyen plus
-extraordinaire.--Un boulet de canon, au siége de Namur, fit sauter d'un
-ouvrage à cornes, un éclat de pierre qui vint le frapper en plein dans
-l'aine... Un accident d'un autre genre inspira aussi sur un certain
-point de la modestie au plus vain des hommes, à Boileau; mais son
-aventure n'est pas celle de mon oncle, et la manière dont cette pierre
-fatale causa sa modestie, est une histoire intéressante.--
-
-Je voudrois pouvoir vous la raconter à présent; mais cela n'est pas
-possible. J'en ferai une épisode, et l'on en saura par la suite toutes
-les circonstances.--Tout ce que je puis dire maintenant, c'est que la
-modestie incomparable de mon oncle, subtilisée et raréfiée par la
-chaleur continuelle d'un peu d'orgueil de famille, le rendoit, dans de
-certains cas, d'une humeur très-difficile.--Ces deux causes
-l'affectoient si sensiblement, qu'il ne pouvoit entendre parler de
-l'aventure de ma tante _Dinach_ sans la plus vive émotion.--Un seul mot
-à ce sujet lui faisoit monter subitement le sang au visage.--Mais quand
-mon père, pour éclaircir son hypothèse, appuyoit sur cette histoire
-devant quelques personnes, et cela arrivoit souvent, cette rouille
-infortunée d'une des plus belles branches de la famille, choquoit si
-fort la pudeur et la modestie de mon oncle Tobie, et le mortifioit à un
-point qu'il n'y pouvoit résister.--Il tiroit mon père à l'écart pour lui
-reprocher l'indécence de son babil.--Il lui offroit tout ce qu'il
-pourroit lui demander, pourvu qu'il n'en ouvrît pas la bouche.
-
-Jamais frère n'avoit peut-être eu plus de tendresse pour son frère, que
-mon père pour mon oncle Tobie.--Il se seroit prêté à tout ce qu'il
-auroit pu désirer pour le contenter; mais l'affaire dont il s'agissoit
-étoit toute autre chose. Il n'y avoit pas moyen d'en faire le sacrifice.
-
-Mon père étoit un philosophe spéculatif et systématique, et cette petite
-brèche de ma tante _Dinach_ étoit aussi essentielle pour lui, que la
-rétrogradation des planètes l'avoit été à Copernic. Les rétrogradations
-de Vénus dans son orbite fortifièrent le systême de cet astronome, et
-les rétrogradations de ma tante _Dinach_ appuyoient le système de mon
-père. Quelle apparence qu'il pût ainsi les abandonner!... Un système ne
-fait-il pas plus de la moitié de la chère existence d'un philosophe? Mon
-père comptoit bien que le sien prendroit pour le moins par la suite le
-nom de système Shandyen.--
-
-Mais il étoit peut-être aussi sensible que mon oncle à tout autre cas
-qui pouvoit jeter de la honte sur la famille, et ni lui, et j'ose le
-dire, ni Copernic lui-même, n'auroient jamais parlé de cette histoire,
-si la vérité ne l'avoit exigé.--_Amicus Plato_, disoit mon père, _sed
-magis amica veritas_. Il expliquoit ce passage, à sa façon, à mon oncle
-Tobie: _Dinach_ étoit ma tante, et j'en conviens, disoit-il; mais la
-vérité est ma sœur.
-
-Cette contradiction, dans l'humeur des deux frères, étoit une source
-inépuisable de querelles et de petits chagrins. L'un ne pouvoit pas
-souffrir qu'on parlât toujours d'une tache aussi désagréable, et l'autre
-ne laissoit pas passer un jour sans la rappeler.
-
-«Pour l'amour de Dieu, s'écrioit mon oncle Tobie, par la considération,
-frère, que vous avez pour moi, et par égard pour nous tous, laissez de
-côté cette histoire de notre tante, et ne troublez point le repos de ses
-cendres!--Comment pouvez-vous?--Comment est-il possible que vous ayez si
-peu de sensibilité, si peu de compassion pour le caractère, l'honneur et
-la réputation de notre famille?--et de quel poids, disoit mon père, est
-tout cela, quand il s'agit de prouver une hypothèse? L'existence même
-d'une famille n'est rien.--L'existence d'une famille!... s'écrioit mon
-oncle Tobie, en se jetant en arrière dans son fauteuil, et en levant les
-mains, les yeux et une jambe.--Oui, l'existence d'une famille, disoit
-mon père, et je ne m'en dédis pas.--Combien de milliers d'enfans, chaque
-année, font naufrage en arrivant dans ce monde, et dont on se soucie
-aussi peu dans toutes les nations civilisées, que de l'air commun?--une
-idée, un système?... Quelle différence, frère, dans les objets de
-comparaison!--Oui, de la différence, disoit mon oncle; chaque exemple
-que vous citez est un meurtre, quelle que soit la personne qui le
-fasse.--Et voilà votre méprise, répliquoit mon père; car _in foro
-scientiæ_, il n'y a pas de meurtre, frère, ce n'est que la mort.»
-
-Que répondoit à cela mon oncle Tobie? Rien: mais il siffloit quelques
-notes d'un air qui lui étoit familier.--C'étoit là le canal par où ses
-passions s'évaporoient, lorsque quelque chose le choquoit ou le
-surprenoit, et surtout quand on lui tenoit des discours qui lui
-paroissoient absurdes.--
-
-Cette espèce particulière d'argumens a échappé, si je ne me trompe, à
-tous nos logiciens, et à tous leurs commentateurs.--Ils ne l'ont nommée
-nulle part.--J'ai deux raisons, moi, pour lui donner un nom.--Il faut
-éviter, autant qu'on peut, toute confusion dans les disputes, et pour
-cela d'abord j'estime que l'argument de mon oncle mérite d'être aussi
-distingué de tout autre argument que celui _ad verecundiam, ab absurdo,
-à fortiori_. Et puis je veux que les enfans de mes enfans, quand je
-reposerai tranquillement dans le tombeau, puissent dire que la tête de
-leur aïeul s'étoit occupée autrefois de choses aussi utiles que celles
-de beaucoup d'autres gens; qu'elle avoit imaginé un nom, et qu'elle
-l'avoit déposé dans le trésor de l'art logique, comme un argument si
-fort, qu'on ne pouvoit y répondre.--Je veux même qu'ils puissent ajouter
-que c'est le meilleur des argumens, lorsque le but de la dispute est
-plutôt d'imposer silence que de convaincre.
-
-J'ordonne donc par ces présentes, à toute la société pédantesque qui
-professe la logique, de distinguer l'argument de mon oncle par le titre
-d'_Argumentum fistulatorium_, et non par aucun autre.--Je veux de même
-qu'il soit placé au rang d'_Argumentum baculinum_, et _Argumentum ad
-crumenam_, et qu'il en soit traité au même chapitre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV.
-
-_L'éloge et l'utilité des digressions._
-
-
-Le savant évêque Hall;--je veux dire le célèbre docteur, Joseph Hall,
-qui étoit évêque d'Exeter, sous le règne de Jacques Ier, nous dit, dans
-une de ses décades, à la fin de son Art divin de la méditation, imprimé
-à Londres en 1610, par Jean Béal, en Aldersgate Street, (on ne peut trop
-bien indiquer les bons livres) que la chose du monde la plus abominable
-dans un homme, est de se louer soi-même.--Je suis de l'avis de M. le
-docteur.
-
-Mais pourtant, lorsqu'après bien des soins, des peines, des réflexions,
-on est parvenu à faire en maître une chose qui n'avoit point encore été
-faite, et dont la découverte étoit difficile, n'est-il pas au moins
-aussi abominable que l'homme qui l'a inventée, perde l'honneur qu'il en
-peut recueillir, et qu'il sorte de ce monde en ensevelissant sa gloire
-avec lui-même?--C'est précisément ma situation.--
-
-Je viens de faire une assez longue digression que le hasard a amenée; et
-c'est à lui aussi que je dois toutes celles où je suis déjà tombé, à
-l'exception d'une seule. Ne seroit-il pas horrible que l'on ne fît pas
-attention à ce chef-d'œuvre d'habileté digressive? Le lecteur cependant
-ne s'en sera peut-être pas aperçu. J'en serois assurément fâché. Je ne
-l'accuserois pourtant point, à cet égard, d'un défaut de
-pénétration.--C'est plutôt que cette perfection est si rare dans une
-digression, que l'on ne s'y attend pas.--Mais qu'est-ce donc? Le voici.
-Mes digressions sont sûrement aussi frappantes qu'elles puissent l'être.
-Je m'enfuis de mon sujet aussi souvent et aussi loin que celui de tous
-les écrivains qui fait le plus d'écarts.--Mais j'ai soin, en même temps,
-que ma principale affaire ne soit pas arrêtée pendant mon absence, et
-c'est ce que ces messieurs ne font sans doute pas ordinairement.
-
-J'allois, par exemple, vous esquisser légèrement les traits extérieurs
-du caractère bizarre de mon oncle, M. Tobie Shandy.--J'avois déjà même
-commencé, et voilà tout-à-coup que ma tante _Dinach_ et son cocher
-viennent faire errer nos fantaisies dans des millions de milles jusqu'au
-milieu du système planétaire.--Mais malgré cette escapade, vous avez
-cependant dû, monsieur, vous apercevoir que l'ébauche de mon oncle Tobie
-avançoit en même temps peu-à-peu.--Ce n'étoit point encore les grands
-contours de son portrait; la chose n'étoit pas possible,--mais c'étoit
-un simple croquis, un premier crayon, et mon oncle Tobie, par cette
-touche, quelque légère qu'elle soit, vous est mieux connu à présent
-qu'il ne l'étoit auparavant.
-
-C'est par cet art que la disposition de mon ouvrage est d'une espèce
-particulière.--J'y concilie à-la-fois deux mouvemens contraires, et qui
-paroissent inconciliables.--Il est en même temps digressif et
-progressif.
-
-Et ne vous y trompez pas, je vous prie. Cela est bien différent des deux
-mouvemens de la terre, dont l'un se fait sur son propre axe dans sa
-révolution journalière, et l'autre dans son orbite elliptique, et qui,
-par ses progrès, forme l'année, et constitue la variété des saisons dont
-nous jouissons.--Ils m'ont seulement suggéré cette idée.--C'est souvent
-à des choses qui paroissent fort éloignées de notre sujet, que l'on doit
-ses pensées les plus brillantes.--L'ouverture la plus frivole produit
-quelquefois les plus grandes découvertes.
-
-Les digressions sont incontestablement la lumière, la vie, l'ame de la
-lecture.--Otez-les par exemple de ce livre, il seroit aussi bon de
-mettre le livre tout-à-fait de côté.--Une langueur accablante, une
-monotonie insipide régneroient à chaque page; il tomberoit des
-mains.--Rendez-les à l'auteur; il brille, il amuse, il se varie, il
-chasse l'ennui.
-
-Le seul point est de savoir les manier adroitement, pour qu'elles soient
-utiles au lecteur et à l'auteur. On ne conçoit pas l'embarras qu'elles
-causent ordinairement à un écrivain.--Son sort est digne de pitié.--J'en
-vois qui commencent une digression, et j'observe que l'ouvrage dès ce
-moment est arrêté.--Continuent-ils le sujet principal? il n'y a plus de
-digression.
-
-Voilà donc un ouvrage manqué, et il a fait suer sang et eau à l'insipide
-auteur.--Oh! ce n'est point ainsi que j'ai agi. J'ai tellement arrangé
-celui-ci dès le commencement, j'ai tellement combiné le sujet principal
-et les parties accessoires, j'ai si bien ménagé mes intersections,
-compliqué et entrelacé les mouvemens digressifs et progressifs, j'ai
-formé du tout un tel engrenage, que la machine en général n'a pas cessé
-de mouvoir et d'avancer.--Pas beaucoup, à la vérité: mais qui va
-toujours et long-temps, va loin; et s'il plaît à la source de tout bien
-de m'accorder de la santé et du courage, je pourrai continuer ces mêmes
-mouvemens pendant plus de quarante ans.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV.
-
-_Comment peindre mon oncle Tobie?_
-
-
-En vérité, vous n'y pensez pas; cette idée est folle. Quoi! vous
-commenceriez ce chapitre par une absurdité? Eh! pourquoi pas? Tant de
-livres ne sont pas autre chose dans tout leur tissu! Oui, monsieur, je
-dis que si l'on fixoit le miroir de Momus dans le cœur humain, selon la
-direction que pourroit lui donner cet archi-critique, il s'ensuivroit
-d'abord que les plus sages, les plus graves, les plus fous et les plus
-légers d'entre nous, seroient forcés, chaque jour de leur vie, de payer,
-comme en Angleterre, la taxe qu'on a mise sur les fenêtres.
-
-Ce miroir ainsi placé, il seroit aussi facile de saisir et de peindre le
-caractère d'un homme, que de voir dans une ruche, par le moyen d'un
-verre dioptrique, les opérations des mouches à miel. Son ame y
-paroîtroit à découvert. On observeroit tous ses mouvemens; ses
-artifices, ses caprices, ses vertus, ses vices, ses sensations, ses
-trémoussemens seroient au grand jour: rien n'échapperoit, et l'on
-n'auroit plus qu'à prendre la plume, et à écrire ce que l'on auroit vu.
-Mais un biographe sur la planète où nous sommes n'a pas cet avantage.
-Que n'est-elle comme Mercure! Nos calculateurs ont trouvé que la chaleur
-qui règne dans ce pays-là est égale à celle du fer rougi, et elle doit
-avoir, depuis long-temps, vitrifié le corps des habitans. Ce qui
-enveloppe leurs ames doit être aussi diaphane, aussi transparent que la
-glace du miroir le plus clair et le plus poli. Il n'y a du moins que le
-nœud ombilical, plus épais, qui en doive être excepté.--Le nœud
-ombilical?--Oui, madame, et cela est physique. Je défie à la philosophie
-la plus subtile de me démontrer le contraire. Mais hors ce point, plus
-sombre, ces ames doivent être tout-à-fait au bivac.--Je ne parle
-cependant que des jeunes ames. Celles dont les corps, parvenus à la
-vieillesse, sont plissés par les rides, ne sont pas de même. Les rayons
-du soleil, en les traversant, souffrent alors une réfraction
-monstrueuse, et ne reviennent à l'œil qu'après avoir parcouru une foule
-de lignes obliques et tortueuses qui empêchent qu'un homme ne puisse
-être vu.
-
-Hélas! les hommes de Mercure sont presqu'alors comme les nôtres.--Nos
-esprits ne brillent certainement pas à travers le corps.--Il est
-enveloppé d'une étoffe épaisse et opaque, qui s'oppose à la perspicacité
-de l'œil le plus perçant; et que faire? Il faut absolument chercher
-d'autres moyens pour définir le caractère spécifique de chacun.
-
-Combien n'en a-t-on pas imaginé? Les uns ont décrit leurs caractères
-avec des instrumens à vent.--Virgile en parle dans ses aventures de
-Didon et d'Enée; mais ce moyen est aussi trompeur que le souffle de la
-renommée: il n'annonce qu'un génie resserré.--Je n'ignore pas que les
-Italiens, par le _fortè_ et le _piano_ d'un instrument à vent dont ils
-se servent, et qu'ils disent infaillible, se vantent d'atteindre à une
-exactitude mathématique dans la description d'une espèce particulière de
-caractère qui se trouve parmi eux.--Je n'ose dire ici le nom de
-l'instrument: nous l'avons parmi nous, et cela suffit; mais ne vous en
-servez jamais pour dessiner.
-
-Ceci est énigmatique.
-
-Et je lui ai donné cette tournure à dessein pour le peuple.
-
-C'est la raison, madame, qui m'engage à vous prier de lire cet endroit
-avec rapidité. Je ne voudrois pas que vous vous arrêtassiez à faire des
-recherches dans votre imagination.
-
-Les médecins?... Mais à quoi leur sert la curieuse avidité qu'il
-montrent à considérer certaines choses? il faudroit au moins qu'ils
-prissent aussi une esquisse des replétions des hommes qui passent par
-leurs mains... Ce n'est pas assez d'examiner ce qui s'échappe: avis à la
-faculté. Ses doctes soutiens pourroient peut-être parvenir, avec ces
-précautions, à tracer des caractères passables.
-
-Mais je trouve un inconvénient à cette méthode.--Les exhalaisons qui,
-dans un des procédés, s'éleveroient de la palette, pourroient bien
-rendre la tâche plus pénible, et forcer le savant artiste à détourner
-ses yeux.
-
-Voilà bien des expédiens: mais il y a beaucoup de personnes qui n'en
-veulent pas. Ce n'est point parce qu'elles trouvent, pour réussir, des
-ressources dans la fécondité de leur génie. Leurs maîtres dans l'art de
-la pentagraphie, leur ont découvert des _manières de faire_
-particulières, et il leur est bien plus commode de les suivre, que de se
-donner la peine d'en chercher d'autres.--Observez cependant que ces
-copistes serviles sont vos plus grands historiens.
-
-Voyez d'abord celui-ci. Il est occupé à tirer un caractère dans toute
-son étendue naturelle, mais dans une attitude opposée à la lumière.--Il
-gêne, il défigure la personne qu'il veut peindre.
-
-Cet autre vous tient dans la chambre obscure, et vous êtes sûr qu'il ne
-vous représente qu'avec quelques-unes de vos attitudes les plus
-ridicules.--Il vous contrefait, vous mutile...
-
-Oh! que ce n'est point ainsi que j'agirai pour vous décrire le caractère
-de mon oncle M. Tobie Shandy! Je donnerois, moi, dans ces erreurs? Non,
-non. Aussi suis-je bien résolu de n'emprunter le secours d'aucune
-machine pour le peindre.--Je ne souffrirai point que mon pinceau se
-laisse diriger par aucun des instrumens à vent qui aient jamais soufflé
-en deçà ou au-delà des Alpes.--Je ne déroberai rien à son médecin. Mais
-son cheval de course, son _dada_, son cher _califourchon_, ou, pour
-parler sans figure, ses caprices, c'est là ce qui me servira à le
-caractériser.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI.
-
-_Nous y viendrons._
-
-
-Que ne suis-je moins sûr que le lecteur s'impatiente de connoître le
-caractère de mon oncle Tobie?--Je commencerois par le convaincre qu'il
-n'y a point de meilleur moyen, pour réussir à le faire connoître, que
-celui que j'ai choisi.
-
-Je ne peux pas dire que les actions réciproques d'un homme et de son
-califourchon se fassent de la même manière que l'ame et le corps
-agissent l'un sur l'autre. Cependant il y a entre eux une espèce de
-communication qui y ressemble beaucoup, et cela s'opère peut-être à la
-manière de l'électricité des corps.--Les parties les plus subtiles et
-les plus déliées du cavalier s'échauffent, s'exaltent et touchent
-immédiatement au bâton, et le cavalier, dans un long voyage, et par une
-longue friction, est lui-même pénétré à son tour de ce qui s'exhale de
-son _dada_ chéri: vous voyez, mon ami, ce qui en résulte.--Si l'on peut
-faire une description exacte de la nature de l'un, les notions que l'on
-peut prendre sur l'autre, sont sûres.
-
-_Or, est-il_, que le califourchon que montoit mon oncle, étoit, selon
-moi, plus qu'un autre, digne d'être décrit à cause de sa
-singularité.--On auroit effectivement pu aller d'Yorck à Douvres, de
-Douvres à Penzance, et de Penzance encore une fois à Yorck, sans
-rencontrer son pareil sur la route; et si par hasard on en eût aperçu
-quelqu'un qui eût seulement de son air, il auroit fallu s'arrêter pour
-le contempler, quelque pressé qu'on eût été.--Sa démarche, sa figure
-étoient si singulières, si extraordinaires, il ressembloit si peu dans
-son espèce à quelqu'autre espèce que ce soit, qu'on auroit aisément
-douté de ce que c'étoit. Mais, à la mode de ce philosophe qui, pour
-renverser le système de ce fou de Zénon d'Elée, qui nioit qu'il y eût du
-mouvement, ne fit que marcher devant lui, mon oncle Tobie, pour prouver
-que son califourchon étoit réellement un califourchon, ne se servoit
-d'autre argument que de monter dessus et de le faire courir.--Il
-laissoit aux passans à décider le point en question.
-
-Mon oncle Tobie le montoit avec tant de plaisir... Il portoit si bien
-mon oncle Tobie, qu'il s'inquiétoit fort peu de ce que le monde disoit
-et pensoit de lui à ce sujet.
-
-Mais il est temps cependant, ou jamais, que je vous en fasse la
-description.--Une chose encore pourtant avant tout!--Souffrez que je
-vous apprenne comment mon oncle Tobie en fit l'acquisition. J'aime à
-procéder régulièrement dans ce que je fais.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII.
-
-_Un peu de patience._
-
-
-La blessure que mon oncle Tobie reçut dans l'aine, au siége de Namur, le
-rendit absolument incapable de servir; on le renvoya en Angleterre pour
-se faire guérir.--
-
-Il se trouva réduit à passer quatre années entières, tantôt dans son
-lit, tantôt dans sa chambre.--Il souffroit horriblement.--Les
-exfoliations successives de l'os pubis, et du bord extérieur du
-coxendis, étoient la cause, madame, des douleurs aiguës qu'il
-ressentoit.--Ces deux os avoient été terriblement brisés, et
-l'irrégularité de la pierre détachée du parapet, y avoit autant
-contribué que sa grosseur, quoiqu'elle fût très-grosse;--ce qui faisoit
-dire au chirurgien que la pesanteur de la pierre avoit fait plus de tort
-à l'aine de mon oncle Tobie, que la force avec laquelle elle l'avoit
-frappé.--Et c'est un grand bonheur, ajoutoit-il.
-
-C'est dans ce temps-là que mon père commençoit à monter sa maison de
-commerce à Londres.--Les deux frères étoient unis par l'amitié la plus
-cordiale.--Mon père craignit que mon oncle Tobie ne fût pas si bien
-soigné ailleurs que chez lui, et il lui céda le plus beau et le plus
-commode de ses appartemens... Mais ce qui marquoit encore son affection,
-c'est qu'il ne venoit pas un ami, pas une connoissance à la maison,
-qu'il ne les menât voir son frère Tobie, pour le dissiper et l'amuser
-par leurs propos.
-
-L'histoire de la blessure d'un militaire en soulage la douleur.--C'étoit
-du moins l'idée de tous ceux qui venoient voir mon oncle, et la
-conversation se tournoit presque toujours sur ce sujet;--ensuite sur le
-siége.--
-
-On s'imagine bien que ces discours plaisoient beaucoup à mon oncle. Il
-est même sûr que sans quelques embarras imprévus qu'ils lui causèrent,
-il en auroit reçu beaucoup de soulagement; mais ces contre-temps furent
-terribles.--Ils augmentèrent sa douleur; sa guérison fut prolongée de
-plus de trois ans, et s'il n'avoit heureusement trouvé lui-même un
-expédient pour se tirer d'affaire, ils l'auroient fait descendre dans le
-tombeau.--
-
-Il vous est sûrement impossible de deviner de quelle nature étoient ces
-embarras cruels de mon oncle Tobie.--Si vous le pouviez, j'en rougirois,
-et ce n'est ni en parent, ni en homme, ni en femme.--J'en rougirois
-comme auteur.--Je suis si flatté de ce que le lecteur, jusqu'à présent,
-n'a pu prévoir la moindre chose de ce que j'allois dire!--Et quelle
-honte ne seroit-ce pas pour moi si je lui préparois le moyen d'être plus
-pénétrant. Je suis, sur ce point, d'une humeur si singulière, si
-délicate, si susceptible, que je déchirerois la page que je vais écrire,
-si vous pouviez seulement, monsieur, faire une conjecture probable sur
-ce que j'y dirai. Mais qu'ai-je à craindre? Sais-je moi-même ce qui
-sortira de ma plume?--
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII.
-
-_Enfin nous y voilà._
-
-
-Oui et non; c'est selon ce que vous lui voulez, disoit Sganarelle.--La
-réponse étoit équivoque, et le drôle avoit apparemment voyagé en
-Gascogne ou en Irlande. Pour moi, monsieur, je vous demande, dans les
-mêmes termes, une réponse qui ait un peu plus de franchise. Avez-vous lu
-l'histoire des guerres du roi Guillaume, ou ne l'avez-vous pas lue? Mais
-si je vous disois oui? En ce cas, je... Mais si c'étoit non? Point de
-biais, je vous prie.--Au reste, si vous l'avez lue, je ne fais
-simplement que vous rappeler, et si vous ne l'avez pas lue, je vous
-apprends qu'une des plus mémorables attaques du siége de Namur se fit
-par les Anglois et les Hollandois, sur la pointe de la contr'escarpe
-avancée au-devant de la porte Saint Nicolas.--Rien n'est peut-être plus
-intéressant. La pointe de la contr'escarpe couvroit la grande écluse, et
-les Anglois se trouvèrent exposés à tous les dangers du feu qui partoit
-de la contre-garde et du demi-bastion de Saint-Roch.--Je vous assure
-qu'il n'y faisoit pas bon. Le succès de cette chaude dispute fut que les
-Hollandois se logèrent dans la contre-garde;--les Anglois de leur côté
-s'emparèrent du chemin couvert de la porte Saint-Nicolas. Les officiers
-françois, l'épée à la main, sur le glacis, et avec toute la bravoure
-qu'ont des officiers françois, s'opposèrent inutilement à cette
-impétuosité de courage.--La contre-garde et le chemin couvert furent
-emportés; les gazettes en parlèrent dans le temps.
-
-Mais des gazettes ne sont que des gazettes. Mon oncle Tobie avoit été
-témoin oculaire de cette action, et cela valoit bien mieux.--Il n'étoit
-jamais plus éloquent, plus exact, plus minutieux dans ses détails, que
-quand il en faisoit la relation. On dit que l'on exprime bien ce que
-l'on conçoit bien. C'étoit cependant là l'embarras de mon oncle Tobie.
-Un autre n'en eût peut être pas eu; mais lui vouloit faire suivre à ses
-auditeurs les progrès de l'attaque, depuis le commencement jusqu'à la
-fin. Il étoit par conséquent obligé de leur parler de scarpe, de
-contr'escarpe, de glacis, de chemin couvert, de demi-lune, de ravelin,
-et c'étoit-là où il s'embrouilloit. Comment leur faire saisir la
-différence qu'il y avoit entre tous ces ouvrages? La difficulté d'être
-intelligible et de leur donner des idées claires, lui causoit des peines
-inexprimables; et si mon cher oncle Tobie ne murmuroit pas contre la
-pauvreté de la langue, il se faisoit au moins des reproches de ne pas la
-savoir assez bien.
-
-Les amateurs qui en parlent, confondent souvent les termes eux-mêmes, et
-mon oncle Tobie ne devoit pas se fâcher si fort; mais il auroit voulu ne
-point ennuyer ceux qui l'écoutoient.
-
-Il est sûr qu'à moins qu'ils n'eussent beaucoup de pénétration, ou qu'il
-ne fût lui-même dans une heureuse veine, il lui étoit presque impossible
-de n'être pas obscur.
-
-L'endroit surtout qui le désoloit le plus, étoit l'attaque de la
-contr'escarpe de la porte Saint-Nicolas. Cet ouvrage s'étendoit depuis
-le bord de la Meuse jusqu'à la grande écluse, et le terrain, dans cet
-espace, étoit de tous côtés si entre-coupé de digues, de tranchées, de
-fossés, d'éclusettes... Oh! c'est-là qu'il se trouvoit perdu, arrêté,
-sans savoir de quel côté il pourroit aller et venir, s'il avanceroit,
-s'il reculeroit... Dans cette situation critique, il étoit souvent forcé
-d'abandonner son récit.
-
-Le chagrin que ces contre-temps lui causoient ne peut se concevoir. Mon
-père, par amitié pour lui, faisoit circuler sans cesse de nouvelles
-connoissances et de nouveaux curieux dans son appartement. On lui
-parloit de sa blessure. De sa blessure, on passoit au siége, et du siége
-à ses particularités; et si tout cela amusoit mon oncle Tobie, mon oncle
-Tobie ne s'en trouvoit pas moins désespéré de ne pouvoir faire
-comprendre ce qu'il vouloit dire.
-
-Ce n'est pas cependant qu'il manquât de présence d'esprit. Il savoit
-tout aussi bien qu'un autre conserver toutes les apparences: mais quand
-il ne pouvoit sortir du ravelin sans entrer dans la demi-lune, ni
-quitter le chemin couvert sans passer dans la contr'escarpe, ni franchir
-la digue sans courir le risque de tomber dans le fossé, on conçoit qu'il
-avoit bien des raisons de se chagriner, et de murmurer intérieurement.
-Ces petits accidens, par malheur, lui arrivoient fort souvent.
-
-Si vous n'avez pas lu Hippocrate, ô mon cher lecteur! je ne doute point
-que des déplaisirs aussi minces ne vous paroissent des bagatelles; mais
-ne prononcez point, s'il vous plaît, sans connoissance de cause. On juge
-presque toujours mal quand on n'est pas instruit.--Lorsqu'on sait un peu
-son Hippocrate, ou que l'on connoît seulement le docteur T... on sait de
-reste que les passions et les affections de l'esprit ont les plus
-grandes influences sur la digestion. Pourquoi, je vous prie, n'en
-auraient-elles pas aussi-bien sur une blessure, que sur un dîner?...
-C'étoit ce qu'éprouvoit mon oncle Tobie. Les paroxismes, les
-redoublemens aigus de la douleur augmentoient à toutes les heures du
-jour, par le désagrément de ne pouvoir s'expliquer aussi bien qu'il
-l'auroit désiré.
-
-Il avoit beau faire, sa philosophie lui refusoit sur ce point ses
-secours; peut-être même ne les souhaitoit-il pas.
-
-Enfin, après trois mois de peines, il résolut de s'en débarrasser d'une
-manière ou d'autre.
-
-Un matin, qu'il étoit couché sur le dos, seule attitude que sa blessure
-dans l'aine lui permettoit de prendre, il lui vint tout-à-coup une idée.
-C'est que, s'il pouvoit trouver une exacte et ample description des
-fortifications de la ville et de la citadelle de Namur et des environs,
-cette découverte le soulageroit infiniment. Les environs surtout étoient
-de conséquence. C'est à trente toises de l'angle tournant de la
-tranchée, vis-à-vis de l'angle saillant du demi-bastion de Saint-Roch,
-qu'il avoit reçu sa blessure. Quel plaisir pour lui, quand il en
-seroit-là, de pouvoir ficher une épingle dans l'endroit même où la
-pierre l'avoit frappé!
-
-Ce qu'il désiroit lui réussit. Il eut une belle carte; et délivré dès ce
-moment d'une multitude d'explications aussi pénibles que difficiles, il
-n'eut presque autre chose à faire que des démonstrations.--Mais le gain
-le plus agréable, le plus précieux qu'il y fit, fut un goût décidé pour
-l'architecture militaire... Il ne pensoit, ne lisoit, ne parloit que de
-fortifications.--Les fortifications devinrent sa marotte
-chérie.--C'étoit son ame, sa vie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX.
-
-_Ce qu'on a déjà vu._
-
-
-J'aime assez le dieu Comus; je loue les bienfaisantes ames qui lui font
-des sacrifices, et qui invitent leurs amis à y participer.--Vive la
-bonne chère! vive le bon vin! et vive le bon feu, quand il fait
-froid!--Avec tout cela, cependant, il faut de la précaution. Je connois
-des gens, qui, faute de savoir arranger les choses, ne font la dépense
-d'un repas, que pour se faire moquer d'eux, et donner prise aux
-sarcasmes. C'est ordinairement de ceux qui n'y sont pas invités que
-viennent les épigrammes: ils cherchent à se venger par le ridicule, du
-petit chagrin d'avoir été oubliés. Mais bien souvent aussi elles partent
-d'un convive. Ayez plus d'attention pour les autres que pour lui; s'il
-est enclin à la critique, soyez sûr qu'il se dédommage de cette
-préférence pendant le temps même qu'il dîne à vos dépens.--Rien n'est si
-sot que de s'exposer à ces disgrâces.
-
-Il est si facile de les éviter!... Faites comme moi, mes amis. On n'a
-pas toujours des cartes toutes prêtes, pour inviter M. un tel, et M. un
-tel et M. un tel... Mais en revanche, j'ai toujours eu une demi-douzaine
-de couverts de plus pour les survenans; et vienne qui pourra, il est
-bien reçu. Je fais ma cour ensuite à tous... Soyez les bien arrivés,
-messieurs. Je vous baise les mains; je suis enchanté de vous voir; il
-n'y a point de compagnie qui me fasse plus de plaisir.--Agissez, je vous
-prie, sans façon; vous êtes ici chez vous: point de gêne. Allons,
-mettons-nous à table, buvons frais, et vive la joie!
-
-Six couverts surnuméraires! Un de plus, me disois-je, ne seroit pas
-inutile, et j'étois tenté de pousser ma complaisance jusques-là. Mais un
-jour que la demi-douzaine étoit remplie, un de mes amis me dit que la
-chose étoit assez bien... Ce n'étoit point un de ces railleurs de
-profession; mais il l'étoit par caractère... Eh bien! eh bien! dis-je,
-votre éloge ne m'excite que davantage. J'aurai le couvert de plus à la
-première occasion, et l'année prochaine, Dieu aidant, j'en aurai un plus
-grand nombre...
-
-Mais, monsieur, comment se peut-il que M. Tobie Shandy, votre oncle, un
-vieux militaire, et qui, selon vous-même, n'étoit pas un idiot, eût la
-tête si lourde, si embarrassée, si...?... Que vous importe?... Ma foi!
-allez-y voir.
-
-C'est ainsi, monsieur le critique, que je pourrois vous répondre; mais
-je sens que cette réponse ne seroit pas honnête. Elle ne peut d'ailleurs
-convenir qu'à un homme qui n'a pas la force de donner une raison claire
-et satisfaisante des choses, ou qui ne peut pas approfondir les causes
-premières de l'ignorance et de la confusion qui règnent dans l'esprit
-humain.--Que mon oncle Tobie l'eût faite, à la bonne heure. Elle pouvoit
-lui convenir. Il étoit militaire; il avoit du courage, de la bravoure;
-et telle qu'elle fût, il pouvoit la faire trouver bonne.--Mais mon oncle
-Tobie, dans ces sortes d'occasions, ne répondoit ordinairement qu'en
-sifflant son air favori, son cher _Lila-Burello_, et je gage que c'eût
-été là sa réponse... Mais je l'avoue, j'en conviens, je le répète, cette
-réponse ne me convenoit pas.--Il est bien clair effectivement que
-j'écris en homme qui a de l'érudition. Mes comparaisons, mes allusions,
-mes commentaires, mes métaphores... tout cela sent l'érudition. Ne
-faut-il pas que je soutienne mon caractère, et que je le contraste d'une
-manière convenable? Que deviendrois-je, mon Dieu? Je serois, monsieur,
-un homme perdu, si je me démentois. Au moment où je tâcherois de
-prévenir le babil indiscret d'un critique, deux autres se prépareroient
-à me tomber sur le dos.--Et voilà pourquoi je réponds ainsi.--
-
---Dites-moi, je vous prie, monsieur, si dans le nombre des livres, dont
-la lecture vous a occupé, vous avez lu l'essai de Lock sur l'entendement
-de l'esprit humain?--Ne me répondez pas, de grâce, avec trop de
-précipitation.--Je connois une foule de gens qui citent ce livre, sans
-l'avoir jamais lu.--J'en connois une foule d'autres qui l'ont lu sans
-l'entendre.--Il se pourroit, sans miracle, que vous fussiez même dans le
-dernier cas... Je n'écris, comme vous savez, que pour instruire. Eh
-bien! je vous dirai, en trois mots, ce que c'est que ce livre... C'est
-une histoire... Une histoire? Oui, monsieur. Mais de qui? de quoi? de
-quand?... Doucement! quelle pétulance! C'est l'histoire de ce qui se
-passe dans l'esprit humain.--Ecoutez à présent un avis. Si vous avez
-vous-même l'esprit, lorsque vous parlerez de ce livre, d'en dire autant
-que je viens de vous en dire... Autant?... Vous entendez?... Je ne dis
-pas plus; cela vous suffira, croyez-moi, pour figurer passablement dans
-une assemblée de métaphysiciens.
-
---Que ceci, pourtant, ne soit dit qu'en passant!--
-
-Mais si vous voulez vous hasarder à me tenir compagnie, si vous voulez
-vous enfoncer dans les profondeurs de cette matière, je vous y ferai
-faire de grandes découvertes. Vous apprendrez d'abord que l'obscurité et
-la confusion qui règnent dans l'esprit de l'homme, ont trois causes.
-
-C'est d'abord, mon cher monsieur, d'avoir les organes durs; rien n'y
-pénètre. S'ils sont au contraire trop flexibles, trop souples, les
-objets ne font sur l'esprit que des impressions légères qui ne s'y
-gravent point; c'est la seconde cause: et la troisième vient quelquefois
-de ce que la mémoire est comme un crible qui ne peut rien retenir.
-J'aurois bien pu trouver une autre comparaison; mais il faut que
-celle-ci passe.--Suivez-moi maintenant, ou plutôt appelons
-Finette.--Mais que voulez-vous faire de la fille de chambre de ma
-femme?... Eh bien! ne l'appelons pas. Figurez-vous pourtant qu'elle est
-ici. Je gage que je vais jeter tant de clarté sur cette matière, que
-Finette la comprendra tout aussi-bien que Mallebranche.--Finette vient
-d'achever la lettre qu'elle écrivoit à Lafleur, et vous la voyez
-fouiller dans sa poche droite. Prenez, je vous prie, cette occasion de
-réfléchir que les facultés des organes de la perception ne peuvent être
-ni mieux figurées, ni mieux expliquées, que par cette seule chose que
-cherche Finette.--Vous voyez ce que c'est; vos organes ne sont sans
-doute pas assez épais, pour que je sois obligé de vous dire qu'elle
-cherche, monsieur, un petit morceau de cire d'Espagne... La cire fond;
-elle tombe sur la lettre.--Mais voyez ce qui doit arriver, si Finette
-tâtonne trop long-temps pour avoir son dé, et que la cire se durcisse
-pendant ce temps.--Il est clair que la cire ne recevra qu'imparfaitement
-l'empreinte de son dé, si elle n'y emploie que la même force.--Finette,
-au lieu de cire qui se sèche, n'en a-t-elle que de molle, de flexible?
-Autre inconvénient. La cire recevra l'empreinte; mais pour combien de
-temps? Le plus léger frottement l'effacera.
-
-Supposons que la cire soit bonne, que le dé soit bien piqué; mais que
-Finette l'applique sur la cire avec trop de précipitation, parce que sa
-maîtresse la sonne... Avouez, monsieur, que le cachet de Finette ne
-ressemblera, dans aucun de ces cas, à son prototype?
-
-Eh bien! il faut savoir maintenant qu'il n'y avoit pas un de ces cas qui
-fût la vraie cause de la confusion que l'on remarquoit dans les discours
-de mon oncle Tobie. C'est pour cela que j'en ai parlé si
-long-temps.--J'ai voulu imiter les plus grands physiologistes, pour
-faire voir d'où elle ne provenoit pas.
-
-Mais n'a-t-on pas vu que j'ai indiqué d'où elle provenoit? Quelle source
-intarissable d'obscurités pour le passé, le présent et le futur!
-l'inconstance et la mobilité des mots ont toujours jeté dans l'embarras
-l'entendement le plus subtil, le plus pénétrant, le plus élevé.--On
-croit concevoir une chose... Un mot survient, et vous voilà arrêté tout
-court.
-
-L'histoire des siècles passés en fournit mille exemples. Quelles
-terribles disputes les mots n'ont-ils pas occasionnées et perpétuées!
-Quels torrens d'encre et de fiel n'ont-ils pas fait couler!--Pour moi,
-qui suis de bon naturel, je n'en puis pas lire les terribles relations
-sans répandre des larmes.
-
-Critique modéré, pesez tout ceci! Considérez par vous-même combien de
-fois vos discours, vos écrits, vos connoissances ont souffert par cette
-seule cause!--Rappelez-vous de quels débats, de quel bruit les écoles
-ont retenti au sujet du pouvoir et de l'esprit, des essences et des
-quintessences, des substances et de l'espace! Ne voulez-vous point vous
-ressouvenir de ces misères humaines? Hélas! on vous a peut-être
-quelquefois traîné au barreau. Quelle abondance de paroles sur des mots
-qui n'ont point de signification déterminée, et que personne n'entend!
-Vous en avez frémi! Ne soyez donc point surpris des embarras de mon
-oncle Tobie, et laissez couler une larme de compassion sur son escarpe
-et sur sa contr'escarpe, sur son glacis et sur son chemin couvert, sur
-son ravelin et sur sa demi-lune. Ce ne fut point par idée qu'il courut
-risque de la vie en envenimant sa blessure; ce fut par des mots.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX.
-
-_Trop est trop._
-
-
-Mon oncle Tobie n'eut pas si-tôt son plan des fortifications de Namur,
-qu'il se mit à l'étudier avec le plus grand empressement. Il n'y avoit
-rien de plus intéressant pour lui que sa guérison; elle dépendoit du
-calme des passions de son esprit, et il étoit absolument nécessaire
-qu'il se rendît tellement maître de son sujet, que lorsque l'occasion
-s'en présenteroit, il en pût parler sans émotion.
-
-Il y donna quinze jours dans l'application la plus constante. Au bout de
-ce temps, à l'aide de quelques explications qui étoient sur la marge, et
-de l'architecture militaire de Gobésius, traduite du flamand, il parvint
-à donner à ses discours une clarté dont on pouvoit être satisfait; ce
-n'étoit cependant là que le premier degré. Deux mois de plus n'étoient
-pas écoulés, que mon oncle Tobie planoit, pour ainsi dire, sur son
-sujet. Il auroit pu faire, au besoin, et dans le plus grand ordre,
-l'attaque de la contr'escarpe avancée. Plus initié dans l'art que le
-premier motif qu'il avoit eu ne l'exigeoit, il pouvoit à son gré passer
-la Meuse et la Sambre, insulter les lignes de Vauban, se porter sur
-l'abbaye de Salsines, revenir sur ses pas, et donner aux curieux qui
-l'écoutoient, une relation aussi distincte de chaque opération du siége,
-que de l'action où il eut l'honneur de recevoir sa blessure à la porte
-Saint-Nicolas.
-
-Mais le désir d'apprendre est comme la soif des richesses, qui devient
-plus âpre à mesure qu'elle se satisfait.--C'est ce qu'éprouvoit mon
-oncle Tobie. Plus il étudioit sa carte, et plus il prenoit de goût à
-l'étude de l'art. C'étoit une source délicieuse où il buvoit à longs
-traits, sans cependant pouvoir étancher l'ardeur qui le dévoroit. Les
-fortifications de Namur ne furent bientôt plus suffisantes. La première
-année qu'il fut obligé de passer dans sa chambre, n'étoit pas encore
-entièrement révolue, qu'il n'y avoit peut-être pas une seule ville
-fortifiée en Flandre et en Italie dont il ne se fût procuré le plan. Il
-en lisoit les descriptions; il les comparoit et les combinoit avec
-l'histoire des siéges qu'elles avoient soutenus, avec les ouvrages
-anciens et modernes qui en faisoient la force. Il y avoit tant
-d'aptitude, il s'y portoit avec tant de plaisir, qu'il oublioit sa
-blessure, son dîner, et jusqu'à lui-même.
-
-Mon oncle Tobie, la seconde année, se procura les ouvrages de Ramilli et
-de Canateo, traduits de l'italien. Il se donna Stévinus, Marolis, le
-chevalier de Ville, Lorini, Cohorn, Shecter, le comte de Pagan; il
-acheta le maréchal de Vauban, Blondel: il fit enfin une collection si
-ample d'ouvrages sur l'architecture militaire, que Don-Quichotte n'avoit
-peut-être pas une suite plus nombreuse de livres de chevalerie, lorsque
-le curé et le barbier firent l'invasion de sa bibliothèque.
-
-Mais tout cela ne suffisoit pas. Mon oncle Tobie, dans la troisième
-année, vers le mois d'août 1699, jugea qu'il ne pouvoit se dispenser de
-prendre quelque teinture de l'artillerie.--Il voulut, comme de raison,
-puiser ses connoissances dans la source primitive.--Il lut pour cela les
-œuvres de Tartaglia. Il passe pour être le premier qui ait découvert
-qu'un boulet de canon, dans sa course progressive, ne décrit pas une
-ligne droite. Mon oncle Tobie voulut donc le lire, et il prouva à mon
-oncle Tobie qu'il étoit absolument impossible que le boulet conservât
-cette direction dans toute sa route.
-
---La recherche de la vérité est sans fin.--
-
-Mon oncle Tobie ne fut pas si-tôt convaincu de la route que le boulet ne
-tenoit pas, qu'il se mit dans l'esprit de savoir la route qu'il tenoit.
-Alors, nouveaux auteurs, nouvelle lecture, nouvelle application.
-L'ancien Maltus tomba d'abord dans les mains de mon oncle Tobie; vint
-ensuite Galilée, puis Toricelli. Là, par certaines règles géométriques
-et démonstratives, mon oncle Tobie trouva que le boulet décrivoit une
-ligne parabolique. Il trouva que le paramètre, ou le côté droit de la
-section conique de cette ligne étoit à la quantité, en raison directe,
-comme toute la ligne au double de l'angle d'incidence, formé par la
-culasse sur un plan horizontal, et que le semi-paramètre... Arrêtez! mon
-cher oncle Tobie, arrêtez! n'avancez pas un pas de plus dans ce sentier
-épineux! il est hérissé de difficultés; c'est un labyrinthe d'où l'on ne
-peut sortir qu'avec mille peines. Dans quels embarras inextricables ne
-vous jeteroit pas la vaine poursuite de ce fantôme qui vous paroît si
-charmant, et que vous appelez la science? O mon oncle! fuyez, fuyez-le
-comme un serpent dangereux. Est-il donc si nécessaire qu'avec votre
-blessure dans l'aine, vous passiez des nuits entières? que vous vous
-échauffiez le sang? que vous vous rendiez étique? Hélas! vous ne ferez
-qu'empirer; vos symptômes deviendront plus effrayans pour ceux qui vous
-aiment... Vous verrez cesser la transpiration insensible qui vous seroit
-si salutaire; vos esprits s'évaporeront, votre force virile s'épuisera,
-l'humide radical qui donne de la souplesse à vos muscles se desséchera;
-vous altérerez votre santé, et vous attirerez vingt ans plutôt sur vous
-toutes les infirmités de la vieillesse. O mon oncle! mon cher oncle...
-mon cher oncle Tobie!...
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI.
-
-_Le feu prend._
-
-
-Un homme qui entend seulement un peu l'art d'écrire, doit voir qu'après
-l'apostrophe animée que je viens de faire à mon oncle Tobie, il ne
-m'étoit plus possible de continuer ma narration. Ce que j'aurois dit eût
-paru froid, insipide.--Aussi ai-je mis fin, sur-le-champ, à mon
-chapitre. Je n'étois pourtant qu'au milieu de mon histoire! Mais on n'y
-perdra rien.
-
-Les écrivains de ma trempe ont un privilége qui leur est commun avec les
-peintres. Lorsqu'une copie trop exacte d'un portrait pourroit rendre le
-tableau moins frappant, ils choisissent le moindre mal; ils trouvent
-qu'ils sont plus excusables de manquer à la vérité qu'à sa beauté.--Cela
-souffre peut-être quelque restriction; mais qu'importe? Je n'ai fait
-cette comparaison que pour laisser un peu réfroidir mon apostrophe, et
-je m'embarrasse fort peu du jugement que le public portera de la
-comparaison.
-
-Mon oncle Tobie, à la fin de la troisième année, voyant que le paramètre
-et le semi-paramètre de la section conique irritoient trop sa blessure,
-quitta, avec un peu d'humeur, l'étude de l'artillerie.--Mais ne croyez
-pas que ce fût pour s'abandonner au repos et à l'oisiveté. Il se livra
-tout entier à la partie pratique des fortifications, dont l'agrément le
-captiva avec une force redoublée, comme celle d'un ressort long-temps
-comprimé.--
-
-Mon oncle Tobie, qui, jusqu'alors avoit eu pour habitude de changer de
-chemise tous les jours, commença dans ce temps à en changer moins
-régulièrement. Son barbier venoit très-souvent en vain. A peine
-donnoit-il le temps à son chirurgien de panser sa blessure. Son esprit
-étoit si occupé ailleurs, il étoit si étendu sur d'autres objets, qu'il
-lui demandoit très-rarement comment elle alloit; mais l'éclair n'est pas
-plus prompt. Une étincelle qui tombe sur un baril de poudre ne fait pas
-une plus subite explosion. Tout-à-coup voilà mon oncle Tobie qui
-commence à soupirer après sa guérison, qui se plaint à mon père, qui
-querelle le chirurgien.--Il l'entend monter un matin;... aussitôt il
-ferme ses livres, cache ses instrumens, et lui reproche avec aigreur la
-lenteur de son rétablissement. Combien y a-t-il que j'en devrois être
-quitte! combien de douleurs! quelle contrainte d'être obligé de garder
-ma chambre pendant quatre années entières! Ah! sans l'amitié du meilleur
-des frères, ajouta-t-il, sans le courage qu'il m'inspire, il y a
-long-temps que j'aurois succombé à mes malheurs.
-
-Mon père étoit présent, et mon oncle mettoit tant d'énergie à ses
-plaintes, que mon père en versa des larmes.--C'est ce qu'on n'attendoit
-pas. Mon oncle Tobie n'étoit pas naturellement éloquent: cela n'en fit
-que plus d'effet. Le chirurgien en demeura confus.--Ce n'est pas que le
-malade n'eût bien raison de s'impatienter; mais cette impatience étoit
-également inattendue. Il y avoit quatre ans que le chirurgien le
-soignoit, et jamais il ne lui étoit échappé, pendant ce temps, le
-moindre mécontentement:--il avoit toujours été la soumission et la
-patience même.
-
-Nous perdons quelquefois le droit de nous plaindre, en différant de le
-faire.--Mais alors nous triplons de force... Le chirurgien en fut
-étourdi, et son étonnement augmenta, lorsqu'il vit que mon oncle ne
-finissoit pas ses reproches et ses lamentations; qu'il vouloit être
-guéri sur-le-champ, et que, s'il ne l'étoit pas, il enverroit chercher
-le chirurgien du roi pour achever sa besogne.
-
-Le désir de la vie et de la santé est si naturel à l'homme! l'envie de
-respirer librement le grand air est une passion qui le quitte si peu!
-Mon oncle Tobie en étoit aussi dominé que tous ceux de son espèce. Il
-n'étoit donc pas surprenant qu'il désirât sa guérison, ni qu'il
-souhaitât prendre l'air après une si longue captivité.--Mais, je vous
-l'ai déjà dit, rien ne se faisoit, rien ne s'opéroit dans ma famille
-comme dans les autres. Le temps où les désirs de mon oncle se
-manifestèrent, la manière dont il les fit éclater, avoit sûrement
-quelque raison particulière. Eh! oui, sans doute; mais cela se
-développera dans le chapitre suivant. J'avoue qu'il sera temps alors de
-revenir écouter, au coin du feu, la fin de la phrase de mon oncle
-Tobie.--
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII.
-
-_Trim._
-
-
-Lorsqu'une passion tyrannise un homme, ou, ce qui est la même chose,
-lorsqu'il se laisse emporter par son _dada_ chéri, la raison, la
-prudence n'ont plus d'empire sur lui; elles l'abandonnent.
-
-La blessure de mon oncle Tobie se guérissoit. Dès que le chirurgien fut
-revenu de sa surprise, et qu'il lui eut laissé la liberté de parler, il
-lui dit qu'elle commençoit à prendre du vif, et que si par hasard il ne
-survenoit point d'autres exfoliations, il espéroit qu'elle seroit
-cicatrisée dans cinq ou six semaines... Le son d'autant d'olympiades,
-six heures auparavant, eût porté dans l'esprit de mon oncle Tobie l'idée
-d'un temps plus court. Mais la succession de ses pensées étoit devenue
-si rapide, il étoit si impatient d'exécuter le dessein qu'il avoit
-formé... Ma foi! il n'y eut plus moyen; et sans consulter davantage qui
-que ce fût au monde, ce qui, par parenthèse, est fort bien fait, quand
-on est déterminé à ne prendre l'avis de personne; mon oncle Tobie, sans
-hésiter, ordonna à son domestique Trim de faire des paquets de linge et
-de charpie, de louer un carrosse à quatre chevaux, et de le faire
-trouver à la porte à midi précis. C'étoit l'heure où il savoit que mon
-père seroit à la bourse. Ainsi, point d'obstacles à essuyer. Trim ne se
-fit pas répéter l'ordre. De son côté, mon oncle Tobie laissa un billet
-de banque sur la table pour payer le chirurgien. Il écrivit à mon père
-une lettre de tendres remercîmens; et cela fait, mon oncle Tobie,
-soutenu, d'un côté, par sa béquille, et soulevé de l'autre par Trim,
-monta en carrosse avec ses cartes, ses livres de fortifications, ses
-règles, ses compas, et partit pour son domaine de Shandy.
-
-Un départ aussi précipité avoit une raison: la voici.
-
-La table qui étoit dans la chambre de mon oncle Tobie, étoit un peu
-petite pour le grand nombre de cartes, de livres et d'instrumens dont
-elle étoit chargée. En étendant la main pour prendre sa tabatière, il
-fait glisser son grand compas. Il veut se baisser pour ramasser le
-compas, et son étui de mathématique tombe avec les mouchettes. Autre
-malheur! Il veut attraper les mouchettes pendant qu'elles tombent, et il
-ne réussit qu'à pousser par terre Blondel, et le comte de Pagan sur
-Blondel.
-
-Un homme impotent, tel qu'étoit mon oncle, ne pouvoit pas remédier à
-tant d'accidens de lui-même. Il sonna son domestique Trim.--Vois ce
-désordre, Trim, lui dit mon oncle.--Il faut nécessairement, Trim, que
-j'aie une table plus grande. Ne pourrois-tu pas prendre ma règle, et
-mesurer la longueur et la largeur de celle-ci, et m'en faire faire une
-autre deux fois plus longue et deux fois plus large? Oui, monsieur,
-répliqua Trim, et cela sera même bientôt fait. Mais j'espère,
-ajouta-t-il, que monsieur se portera bientôt assez bien pour aller à sa
-maison de campagne... Monsieur se plaît tant aux fortifications, qu'il
-pourroit s'y amuser à merveille! Trim avoit été caporal dans la
-compagnie de mon oncle. Ce n'étoit pas son vrai nom; il s'appeloit James
-Buttler; mais on lui avoit donné ce sobriquet au régiment, et mon oncle
-Tobie ne l'appeloit jamais autrement, à moins qu'il ne fût fâché contre
-lui.
-
-Un coup de feu qu'il reçut au genou gauche, à la bataille de Lauden,
-deux ans avant l'affaire de Namur, l'avoit mis hors d'état de servir. Il
-étoit adroit, et on l'aimoit dans le régiment. Mon oncle Tobie le prit
-pour domestique, et l'on peut dire qu'il lui fut très-utile. Il lui
-avoit servi à-la-fois de valet, de palefrenier, de barbier, de
-cuisinier, de tailleur, et de garde-malade en campagne, et en quartier
-d'hiver, et depuis, il l'avoit toujours servi avec beaucoup d'affection
-et de fidélité.
-
-Mon oncle Tobie l'aimoit; leurs connoissances réciproques avoient même
-fortifié l'attachement qu'ils avoient l'un pour l'autre. Trim, attentif
-aux discours de son maître sur les fortifications, avoit fait des
-progrès dans la science: il lisoit, avec cela, les mêmes livres que mon
-oncle; il observoit ses plans, ses marches, ses combinaisons.--Le garçon
-de cuisine de mon père, et la femme de chambre de ma mère le croyaient
-pour le moins aussi instruit que mon oncle Tobie lui-même.
-
-Je n'ai plus qu'un coup de pinceau pour achever le caractère du caporal
-Trim: c'est la seule ombre qu'il y ait à son tableau. Mais enfin, Trim
-avoit ce défaut: il aimoit à donner des conseils, ou plutôt, il aimoit à
-s'écouter parler.--Avouons pourtant qu'il étoit si respectueux, si
-soumis, qu'on pouvoit aisément le tenir dans le silence, quand il
-n'avoit pas commencé à discourir. Mais si malheureusement on lui
-permettoit une fois d'ouvrir la bouche, il n'y avoit point de fin; rien
-ne pouvoit arrêter la volubilité de sa langue. Son habitude étoit
-d'entre-mêler toujours ses discours du titre ou de la qualité de ceux à
-qui il parloit, et il ne parloit qu'à la troisième personne. A dire
-vrai, Trim étoit assommant. Cependant son respect plaidoit si fortement
-en faveur de son élocution, qu'il n'étoit pas possible de se
-fâcher.--D'ailleurs, mon oncle ne se trouvoit que rarement incommodé de
-sa manière de parler; plus rarement encore se fâchoit-il contre lui...
-Il aimoit l'homme, et mon oncle, mon oncle Tobie ne regardoit un
-domestique fidelle, que comme un humble ami. Il ne pouvoit pas prendre
-sur lui de le faire taire. Tel étoit donc le caporal Trim, et tel étoit
-aussi mon oncle Tobie vis-à-vis de lui.
-
-Si je l'osois, continua Trim, je dirois sur cela mon avis à monsieur; je
-lui expliquerois avec franchise ma façon de penser. Dis, Trim, dis,
-reprit mon oncle Tobie; parle, parle sur ce sujet sans rien craindre.
-
-En ce cas, continua Trim, en relevant ses cheveux, et en se tenant aussi
-droit que s'il eût marché à la tête de sa division.--
-
-Eh bien! en ce cas, Trim, dit mon oncle Tobie...
-
-Ma foi! monsieur, continua-t-il en avançant un peu sa jambe blessée, et
-en montrant de sa main droite un plan de Dunkerque qui étoit attaché à
-la tapisserie avec des épingles, ma foi! c'est qu'à mon avis tous ces
-ravelins, ces bastions, ces courtines, ces ouvrages à cornes que je vois
-là sur du papier, ne font qu'une bien triste figure. Quelle différence
-de ce que monsieur et moi pourrions faire, si nous étions seuls à la
-campagne! Il n'y auroit pas de comparaison. Pourvu que nous eussions
-seulement un demi-arpent de terre, je suis sûr que nous ferions des
-choses surprenantes.--Voilà l'été; c'est un charme. Monsieur seroit
-assis au grand air, pourroit, sans se fatiguer, me donner la...
-nographie...--l'Ichnographie, dit mon oncle.
-
-De la ville ou de la citadelle qu'il jugeroit à propos d'assiéger... Et
-je me laisserois plutôt tuer sur le glacis, que de ne la pas fortifier
-selon ses intentions.--En effet, si monsieur daignoit me donner le
-dessein de la polygone avec ses lignes, ses angles, et cela d'une
-manière exacte...
-
-Et c'est ce que je puis faire, dit mon oncle Tobie...
-
-Je commencerois par le fossé, et si monsieur m'en désignoit la largeur,
-la profondeur...
-
-Je le ferois à un cheveu près, Trim, s'écria mon oncle Tobie.
-
-Je jeterois la terre vers la ville pour former l'escarpe, et du côté de
-la campagne pour faire une contr'escarpe.
-
-Fort bien, Trim, dit mon oncle Tobie; tout cela est à merveille.
-
-Et quand j'en aurois achevé les talus, à la satisfaction de monsieur, je
-disposerois le glacis de manière, en le couvrant de gazon, qu'il
-égaleroit les plus belles fortifications de Flandre.--Monsieur sait ce
-que c'est que des gazons, comment on doit les poser... Les murs, les
-parapets en doivent être garnis; il n'y a rien de meilleur que le
-gazon...
-
-Tu as raison, Trim, les plus célèbres ingénieurs en font usage, dit mon
-oncle.
-
-Monsieur sait bien qu'ils valent cent fois mieux qu'une façade de pierre
-ou de brique...
-
-Je sais, dit mon oncle en remuant la tête, qu'ils valent mieux à
-certains égards.--Les boulets pénètrent et s'amortissent dans le
-gazon...
-
-Et ne font point tomber de décombres, dit Trim.
-
-Dans le fossé, dit mon oncle.
-
-Qui le comblent, ajouta Trim.
-
-Et facilitent le passage, reprit mon oncle.
-
-A tout un bataillon... dit Trim...
-
-Comme cela arriva à la porte Saint-Nicolas! s'écria mon oncle Tobie.
-
-Monsieur entend mieux ces choses, dit Trim, que tous les officiers qui
-sont au service de sa majesté; et s'il vouloit abandonner le projet de
-la table pour aller à la campagne, je lui jure que je ferois sous ses
-ordres des fortifications où rien ne manqueroit. Les batteries, les
-fossés, les sappes, les palissades, que sais-je? Je suis sûr qu'on
-viendroit de vingt milles à la ronde voir ce que nous ferions...
-
-Le rouge montoit au visage de mon oncle Tobie à chaque mot que disoit
-Trim. Mais qu'on ne croie pas que ce fût une rougeur de honte, de
-modestie ou de colère... Elle étoit de plaisir, de joie... Le projet de
-Trim l'animoit et le mettoit en feu... Trim, dit mon oncle Tobie, tu en
-as assez dit.
-
-Nous pourrions commencer la campagne, dit Trim, le même jour que le roi
-sortiroit de quartier avec ses alliés... Nous écraserions, nous
-abymerions les villes avec autant d'aisance qu'eux... En voilà assez de
-dit, Trim, s'écria mon oncle Tobie... Il suffiroit, comme je l'ai déjà
-dit, que monsieur, assis dans son fauteuil, me donnât ses ordres...
-je... C'en est assez, Trim, n'en dis pas davantage! Le plaisir et
-l'amusement de monsieur... Mais ce n'est encore rien que cela; il
-respireroit un bon air; ce seroit un exercice agréable qui contribueroit
-à sa santé; sa blessure ne tiendroit pas un mois...
-
-Je goûte ton projet, Trim; c'en est assez, dit mon oncle, en fouillant
-dans sa poche.
-
-En ce cas, si monsieur le veut, j'irois, dès ce moment, acheter une
-bêche de pionnier, que nous emporterions avec nous... Je prendrois aussi
-une pelle, une pioche, une paire de... En voilà assez, Trim, dit mon
-oncle, tout extasié, et en levant une jambe. Il lui mit aussitôt une
-guinée dans la main... Trim, lui dit-il, va mon enfant, n'en dis pas
-davantage; va, mon garçon, va, descends sur-le-champ, et apporte-moi mon
-souper tout de suite.
-
-Trim descend rapidement et remonte presque aussitôt avec le souper de
-son maître. Mais ce fut en vain. Le plan, les opérations, le zèle de
-Trim avoient frappé si fortement l'esprit de mon oncle Tobie, qu'il ne
-put ni boire ni manger. Trim, dit mon oncle Tobie, mets-moi au lit.
-Hélas! ce fut la même chose. L'imagination de mon oncle Tobie étoit si
-échauffée, qu'il ne put dormir. Plus il pensoit au projet de Trim, plus
-il étoit enchanté. Il s'en falloit encore plus de deux heures qu'on ne
-vît le jour, qu'il avoit déjà pris sa résolution. Il avoit concerté avec
-Trim tous les moyens de décamper, dès le lendemain, avec sûreté.
-
-Mon oncle Tobie avoit une jolie maison de campagne dans le village de
-Shandy, qui appartenoit à mon père. Elle lui venoit d'un legs qu'un
-vieil oncle lui avoit fait, et pouvoit lui rapporter cent livres
-sterling de revenu. Il y avoit derrière cette maison un potager
-d'environ un demi-arpent, et au bout de ce potager, étoit un beau tapis
-verd qui servoit de jeu de boule. Il étoit à-peu-près de l'étendue que
-le souhaitoit Trim. Une haie épaisse d'ifs le séparoit du potager. Trim
-n'eut pas sitôt désiré d'avoir un demi-arpent de terre pour y faire ce
-qu'on voudroit, que ce jeu de boule, sur un tapis verd, se présenta
-tout-à-coup à l'imagination de mon oncle Tobie; et c'est-là ce qui fut
-la cause physique de son changement de couleur, de ce vermillon foncé
-qui se répandit sur son visage.
-
-Jamais amant n'eut un désir plus vif de revoir sa maîtresse chérie, que
-celui dont mon oncle Tobie se sentit animé pour mettre ce plan à
-exécution, et pour en jouir en particulier.--Oui, cette circonstance
-flattoit mon oncle, et le local sembloit disposé de manière à seconder
-ses souhaits. La haie d'ifs étoit si haute qu'elle déroboit le tapis
-verd à la vue de ceux qui pouvoient être dans la maison; et il étoit
-entouré, des autres côtés, par des halliers de houx, d'aubépine, et
-d'autres arbrisseaux fleuris, si épais, qu'ils étoient impénétrables aux
-yeux des curieux. L'idée de n'être pas vu augmentoit le plaisir que
-goûtoit d'avance mon oncle Tobie. Mais vaine imagination! Vos ifs, cher
-oncle, sont bien élevés, vos houx sont bien piquans, vos épines sont
-bien touffues; le lieu que vous choisissez est bien retiré; et vous
-croyez avec tout cela, que vous jouirez tout seul d'un terrain qui
-contient un demi-arpent! Vous croyez qu'il restera ignoré? Ah! ne vous y
-trompez pas.
-
-Mon oncle Tobie et le caporal Trim ménagèrent et conduisirent toute
-cette affaire de la manière qu'ils l'avoient concertée.--Ce que j'en
-dirai, ce que je dirai aussi de l'histoire de leurs campagnes, qui ne
-furent pas stériles en événemens, deviendra quelque jour un endroit
-intéressant de ce drame... Mais il est temps de changer de scène et de
-retourner au coin du feu.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII.
-
-_Les conjectures de mon Oncle._
-
-
-Mais, mon Dieu! que font-ils là-haut, frère? dit mon père. Je pense,
-répondit mon oncle Tobie, en ôtant la pipe de sa bouche, comme je l'ai
-déjà observé, et en en faisant tomber les cendres, je pense, dit-il,
-qu'il seroit à propos de tirer le cordon.
-
-Quel tapage! Obadiah! s'écria mon père; sais-tu d'où vient ce bruit? A
-peine mon frère et moi pouvons-nous ici nous entendre parler.
-
-Pardi! monsieur, dit Obadiah, en faisant une révérence qui lui fit
-baisser l'épaule gauche d'assez mauvaise grâce, c'est que ma maîtresse
-souffre beaucoup...
-
-Et pourquoi, dit mon père, Suzon court-elle si vîte à travers le
-jardin?... On diroit qu'on veut la violer.
-
-Monsieur, c'est qu'elle prend le plus court pour aller chercher la
-sage-femme: ça est pressé.
-
-La sage-femme? Malepeste! diable!... Et je ne sais pas cela!... Eh bien!
-toi, Obadiah, cours vîte seller le gros cheval, et ne fais qu'une course
-pour aller chercher le docteur Slop.--Fais-lui nos complimens. Dis-lui
-que ta maîtresse est dans les douleurs, et que je le prie de venir avec
-toi. Vole; il n'y a point de temps à perdre.
-
-C'est une chose bien extraordinaire, il le faut avouer, dit mon père à
-mon oncle Tobie, dès qu'Obadiah eut fermé la porte, que ma femme se soit
-obstinée à confier la vie de mon enfant à une sage-femme ignorante,
-tandis que nous avons ici près un opérateur aussi célèbre que le docteur
-Slop. La vie de mon enfant! C'est bien plus que cela. La sienne même y
-est exposée, ainsi que celle de tous les enfans que nous aurions encore
-pu avoir par la suite.--Pour moi, cela me démonte; je n'y conçois rien.
-
-Mais peut-être, dit mon oncle Tobie, que ma sœur a agi ainsi par
-économie.--Bon! bon! dit mon père. Ne faut-il pas que l'oisiveté du
-docteur Slop soit payée comme s'il faisoit l'ouvrage? Il n'en aura pas
-l'honneur, et peut-être faudra-t-il le payer davantage pour le
-dédommager de cette perte.
-
-C'est donc par modestie, reprit mon oncle Tobie, dans toute la
-simplicité de son ame: ma sœur ne veut apparemment pas qu'un homme
-l'approche de si près...
-
-Un mouvement fit en ce moment casser la pipe de mon père. Fut-ce dépit,
-fut-ce accident? Nous saurons cela dans quelques instans.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIV.
-
-_Contre-temps._
-
-
-Mon père, comme on le sait, étoit un assez bon philosophe
-naturaliste.--Cela ne l'empêchoit pas d'être un peu initié dans la
-philosophie morale, et l'on voit qu'après avoir cassé sa pipe, il
-devoit, en sa qualité de philosophe, en prendre tout doucement les deux
-morceaux, et les jeter au feu avec la même tranquillité.--Mais c'est ce
-qu'il ne fit pas. Il se leva au contraire avec précipitation, et les
-jeta au feu avec violence.
-
-Cela seul annonçoit un peu d'humeur et de colère; mais la manière dont
-il répondit à mon oncle Tobie ne laissa plus aucun doute.
-
-Elle ne veut pas, dit mon père, en reprenant les expressions de mon
-oncle Tobie, elle ne veut pas apparemment qu'un homme l'approche de si
-près! Par le ciel! frère Tobie, vous épuiseriez la patience de Job, et
-il semble qu'on prenne plaisir à me faire participer aux peines de cet
-ancien patriarche... Mais en quoi donc? répond tout surpris mon oncle
-Tobie... En quoi? Et vous me le demandez? répliqua mon père, vous?
-Est-il possible, frère, qu'un homme à votre âge sache si peu ce qui
-concerne les femmes?--Ma foi! dit mon oncle Tobie, j'ignore tout ce qui
-peut les regarder.--Et il me semble que le choc que je reçus l'année qui
-suivit la démolition de Dunkerque, dans mon affaire avec la veuve
-Wadman, et qui ne venoit que de mon ignorance, justifie assez l'aveu que
-je fais, que je ne connois point les femmes, que je ne prétends point
-les connoître, et que je ne veux pas connoître davantage ce qui peut les
-regarder... Il me semble! Il me semble! dit mon père impatienté. Eh
-bien! il me semble à moi, frère Tobie, que vous devriez au moins savoir
-distinguer le bon côté d'une femme d'avec le mauvais.--
-
-J'ai lu dans le chef-d'œuvre d'Aristote, que lorsqu'un homme pense à une
-chose passée, il baisse les yeux vers la terre; et qu'il les lève au
-contraire vers le ciel quand il songe à l'avenir.
-
-Apparemment que mon oncle Tobie ne songeoit ni au passé, ni au futur: il
-regardoit; mais c'étoit horizontalement.
-
-Le bon côté d'une femme! disoit-il entre ses dents.--Son bon côté!... Je
-ne sais, frère Shandy, dit-il tout haut, ce que cela veut dire; je n'y
-conçois rien. L'homme de la lune en sait plus que moi sur ce chapitre.
-
-Eh bien! frère Tobie, dit mon père, je vais vous l'expliquer.
-
-Volontiers; j'écoute.
-
-Si un homme, dit mon père, en remplissant une nouvelle pipe, s'assied
-tranquillement, et qu'il considère la forme, la figure, l'ensemble et
-l'accord de toutes les parties de cet être singulier qu'on appelle
-femme, et qu'il les compare analogiquement...
-
-Je n'ai jamais bien compris la signification de ce mot, dit mon oncle
-Tobie...
-
-Qu'à cela ne tienne, dit mon père, je vais vous la faire comprendre.--On
-entend par analogie une certaine relation, un certain rapport qui
-dif...--Ici un grand coup à la porte coupa la parole à mon père, et
-rompit sa définition au milieu d'un mot tout aussi net que sa pipe; et
-c'est ainsi que se termina la plus remarquable et la plus curieuse
-dissertation que la spéculation eût peut-être jamais produite.--Quelques
-mois du moins se passèrent sans que mon père pût y revenir; et le sujet
-de la dissertation n'est pas plus problématique que la possibilité où je
-suis de trouver l'occasion de la placer un jour quelque part. Il est
-survenu successivement tant de désordres, tant de revers dans nos
-affaires domestiques, il est si essentiel que j'en fasse le détail, que
-je ne sais quand je pourrai songer à autre chose.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXV.
-
-_Cela est clair comme le jour._
-
-
-Une heure et demie? Quoi! vous prétendez qu'il y a une heure et demie de
-lecture depuis que mon oncle Tobie a tiré le cordon de la sonnette, et
-qu'on a donné des ordres à Obadiah de seller le gros cheval, et d'aller
-quérir le docteur Slop? Oui, je le prétends, et l'on ne peut pas dire
-avec raison que je n'ai pas, poëtiquement parlant, donné assez de temps
-à Obadiah pour aller et revenir. J'avoue pourtant, moralement et même
-physiquement parlant, que l'homme avoit à peine eu le temps, peut-être,
-de mettre ses bottes.
-
-Mais cela ne change rien à ma thèse, et si quelqu'un y trouve à redire,
-si quelqu'un, sa montre à la main, a mesuré l'espace qui se trouve entre
-le bruit de la sonnette et le coup à la porte, s'il a trouvé par-là,
-comme cela peut-être, que l'intervalle n'est que de deux minutes, treize
-secondes, quatre tierces, qu'en résulte-t-il? Prétendra-t-il qu'il est
-en droit de m'insulter, parce qu'il s'imaginera que j'ai violé l'unité
-ou plutôt la probabilité du temps? Qu'il sache que c'est de la
-succession de nos idées que nous nous en formons une de la durée du
-temps et de ses simples modes.--Voilà quelle est la véritable horloge
-scholastique, et j'entends, comme homme de lettres, que ce soit par elle
-que l'on me juge.--Je récuse la juridiction de toutes les autres
-horloges du monde.
-
-Il n'y a que huit milles de Shandy chez le docteur Slop; c'est une
-circonstance à saisir. Voilà Obadiah qui va et revient, et les parcourt
-deux fois; il ne fait que ce chemin, et moi, pendant ce temps, j'ai
-ramené mon oncle Tobie des environs de Namur en Angleterre, en
-traversant toute la Flandre.--Je l'ai tenu malade pendant près de quatre
-ans; je lui ai fait apprendre trois ou quatre sciences que personne ne
-peut apprendre parfaitement durant toute sa vie; je l'ai fait voyager
-ensuite avec le caporal Trim, dans un assez mauvais carrosse à quatre
-chevaux, depuis Londres jusqu'à sa petite maison dans le fond du comté
-d'Yorck, à près de deux cent milles de la capitale.--Il y est, et depuis
-long-temps. Tout cela veut dire que l'imagination du lecteur doit être
-préparée à l'apparition du docteur Slop sur le théâtre. J'ai pensé que
-cela valoit pour le moins les gambades, les airs et les mines dont on
-nous régale entre les actes.
-
-Critique intraitable! quoi! vous n'êtes pas encore satisfait?--Vous
-voulez toujours que deux minutes, treize secondes, quatre tierces, ne
-fassent pas davantage que deux minutes, treize secondes, quatre tierces?
-J'ai dit tout ce que je peux dire sur ce point. Mes raisons pourroient
-dramatiquement me tirer d'embarras; mais je sais que la circonstance est
-telle, qu'elle pourroit me condamner biographiquement, et faire passer
-mon livre pour un roman... Non, non, il n'en sera pas ainsi. On me serre
-de près, mais je termine d'un seul trait toute dispute. Apprenez, mon
-cher critique, qu'Obadiah n'étoit pas à cinquante toises de l'écurie,
-lorsqu'il rencontra le docteur Slop. Le docteur Slop eut même une preuve
-très-désagréable de sa rencontre; il ne s'en fallut presque rien qu'elle
-ne fût tragique.
-
-Imaginez-vous que... Mais ce chapitre est déjà si long, qu'il vaut mieux
-en commencer un autre pour faire cette histoire.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVI.
-
-_Ragotin n'est pas pire._
-
-
-Il n'est pas aisé de se faire une idée du docteur Slop. Le Père Labute
-qu'on a tant chanté, qui boit pendant que personne ne le voit, et qui a
-bu sans que personne ne l'ait vu; le P. Labute est bien connu, même de
-qui ne l'a pas vu, et je me représente aisément sa figure... Mon
-imagination supplée à sa présence. Mais le docteur Slop! le docteur Slop
-est bien un autre homme, et qui ne l'a pas vu y perd beaucoup.
-Figurez-vous cependant une figure haute de quatre pieds et demi
-perpendiculaires, grosse, trapue, rabougrie, avec un dos de deux pieds
-et demi de large, et qui porte un ventre au moins sesquilatéral, qui
-feroit honneur à Silène.--Telles sont à-peu-près les lignes qui forment
-le contour de l'individu du docteur Slop.--Mille coups de pinceau
-de plus seroient en pure perte, je ne le ferois pas mieux
-connoître.--Ceux-ci, à l'aide de l'Analyse de la beauté de M. Hogarth,
-suffisent pour donner une assez juste idée de celle du personnage.--
-
-Cet homme ainsi fait, alloit doucement, pas à pas, et en tortillant à
-travers la boue, sur les vertèbres d'un assez joli petit bidet, mais qui
-à peine avoit la force de mettre les jambes l'une devant l'autre sous un
-tel fardeau.--Encore si le chemin avoit été praticable pour aller à
-l'amble! Mais il ne l'étoit pas. Cependant Obadiah, juché sur le gros
-cheval de carrosse, et piquant de l'éperon, bravoit les fondrières, et
-couroit à toute bride au grand galop...
-
-Un moment, je vous prie, ceci mérite une description réfléchie.
-
-Le docteur Slop, en apercevant de très-loin Obadiah qui couroit de toute
-force dans le même sentier, en faisant jaillir de tous côtés la boue en
-forme de tourbillon, n'auroit peut-être pas eu plus de peur de la plus
-maligne comète de M. Whiston, que de le rencontrer.--Pour ne rien dire
-du choc du cheval et du cavalier, les seules flaques de boue liquide
-auroient pu emporter, sinon le docteur lui-même, au moins le bidet du
-docteur.--C'est ainsi qu'il auroit jugé du phénomène qui lui auroit
-frappé la vue.--Mais quelle ne dut point être la terreur et
-l'hydrophobie du docteur Slop, quand, tout-à-coup, lorsque n'étant pas à
-cinquante toises de Shandy, et presqu'à l'encoignure d'un angle qui
-étoit formé par le mur du jardin, Obadiah et son gros cheval de carrosse
-tournèrent le coin subitement, et courant avec toute la vîtesse
-imaginable, survinrent inopinément sur le pauvre docteur et sur son
-bidet?--Il n'étoit pas possible de trouver une rencontre plus
-funeste.--Le bidet du docteur et le docteur lui-même n'y étoient pas
-plus préparés l'un que l'autre; il étoit difficile de soutenir un choc
-aussi rude.--
-
-[Illustration]
-
-Hélas! que pouvoit faire le docteur Slop? Il étoit prêtre, et se signa.
-Le nigaud! Il auroit mieux fait de saisir le pommeau de la selle.--Cela
-est vrai. Il auroit encore mieux fait de s'arrêter tout court, et de ne
-rien faire du tout.--En se signant, il laisse échapper son fouet... Il
-veut le rattraper entre son genou et le bord de la selle, et il perd
-l'étrier. Il perd aussi son équilibre, et dans la multitude de ces
-pertes, le docteur infortuné perd la présence d'esprit; et sans attendre
-le choc d'Obadiah, il abandonne son bidet à son destin, roule
-diagonalement du faîte de son cheval, et tombe comme un sac de laine,
-sans se blesser, et s'enfonce d'un pied dans la boue.
-
-Obadiah ôta deux fois son bonnet pour saluer le docteur Slop; une fois
-comme il tomboit, l'autre quand il le vit enseveli dans la boue.--
-
-L'impertinent! c'étoit bien là le moment de faire des politesses! Un
-drôle comme cela mériteroit qu'on le châtiât, pour n'avoir pas arrêté
-son cheval, n'en être pas aussitôt descendu, et n'avoir pas aidé au
-docteur.--Monsieur, point d'humeur. Obadiah fit tout ce qu'il put dans
-cette occasion.--Mais le mouvement du gros cheval de carrosse étoit si
-violent, qu'il ne pouvoit pas tout faire à-la-fois.--Il tourna d'abord
-trois fois autour du docteur Slop; et ce ne fut qu'au point où son
-cheval, toujours piétinant, alloit recommencer un quatrième cercle,
-qu'il parvint à l'arrêter, et ce fut avec une telle explosion de boue,
-qu'il auroit infiniment mieux valu qu'Obadiah n'eût point songé à
-soulager le pauvre docteur.--Il en fut si horriblement couvert, que
-jamais Docteur n'a été si crotté de la tête aux pieds, depuis qu'il y a
-de la boue et des docteurs au monde.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVII.
-
-_Combien de choses à développer._
-
-
-L'accident du Docteur étoit arrivé si près de la maison, qu'Obadiah ne
-jugea pas à propos d'aider le docteur Slop à remonter sur son petit
-bidet. Il le conduisit, tel qu'il étoit, à la salle où mon père, en ce
-moment, faisoit sa dissertation à mon oncle Tobie, sur la nature des
-femmes.--Sans fouet, sans s'être essuyé, et tout couvert de boue, le
-docteur Slop, comme le fantôme d'Hamlet, restoit à la porte de la salle,
-immobile, et sans ouvrir la bouche.--Il y fut plus d'une minute et
-demie. A la fin, mené par Obadiah, qui le tenoit par la main, il fit
-quelques pas, et il est difficile de décider ce qui causa le plus de
-surprise à mon père et à mon oncle Tobie, de la présence ou de la figure
-du docteur Slop.
-
-Le pauvre Docteur étoit si couvert de fange, qu'il n'y avoit pas un seul
-grain de l'explosion qui n'eût fait son effet; et c'étoit ici une belle
-occasion pour mon oncle Tobie de triompher à son tour de mon père. Quel
-homme, en voyant le docteur Slop dans cet état, n'eût pas été de son
-opinion? n'eût pas décidé que ma mère ne devoit pas infiniment se
-soucier de permettre qu'il l'approchât de trop près?--C'eût été un
-argument _ad hominem_. Mais mon oncle Tobie ne jugea pas à-propos d'en
-faire usage. Il n'étoit pas dans son caractère d'insulter personne.--
-
-La présence du docteur Slop, comme je viens de le dire, n'étoit pas
-moins problématique, en ce moment, que l'état dans lequel il paroissoit.
-Cependant, pour le peu que mon père y eût réfléchi, il lui auroit été
-facile de résoudre ce problême. Il avoit effectivement averti le docteur
-Slop, huit jours auparavant, que ma mère étoit prête d'accoucher. Il
-n'avoit rien fait dire au Docteur depuis ce temps-là; le Docteur n'avoit
-rien appris; il étoit tout naturel qu'il vînt faire un tour à Shandy,
-pour voir ce qui se passoit: il y avoit même de la politique à faire ce
-voyage.
-
-Mais malheureusement l'esprit de mon père prit à gauche dans cette
-recherche.--Il ne s'attacha qu'à l'action de tirer le cordon de la
-sonnette, et qu'au grand coup frappé à la porte.--C'étoit agir à la
-manière des critiques, qui prennent tout à la lettre. En agissant donc
-comme eux, mon père mesura aussitôt l'intervalle qui se trouvoit entre
-ces deux événemens, et s'obstina si fort à en calculer le résultat,
-qu'il ne vit rien autre chose.--Malheureuse infirmité! tu es commune aux
-plus grands mathématiciens! Ils épuisent leurs forces sur la
-démonstration, et il ne leur en reste plus pour tirer le corollaire, qui
-pourroit cependant être utile.
-
-L'action de tirer le cordon, et le grand coup à la porte, firent aussi
-de fortes impressions sur l'esprit de mon oncle; mais ce fut pour y
-exciter des idées bien différentes.--Quelque inconciliables qu'elles
-fussent, elles lui rappelèrent le souvenir d'un fameux ingénieur, du
-célèbre Stévinus.--Quel rapport Stévinus pouvoit-il avoir avec le bruit
-de la sonnette et du coup de marteau à la porte?... C'est là un autre
-problême. J'en aurai bien d'autres par la suite à résoudre, et je
-devrois me hâter de donner la solution de celui-ci. Mais voyons
-auparavant ce que je dirai dans le chapitre suivant. Je sais bien que je
-n'en sais pas encore un mot.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVIII.
-
-_Il ne peut rien faire._
-
-
-Ecrire ne diffère de la conversation que par le nom, surtout quand on
-ménage cet art comme je le fais. Un homme de bon sens ne dit jamais ce
-qu'il pense en causant, et un auteur, qui connoît les limites de la
-décence et de la politesse, sait aussi où il doit s'arrêter. Il doit
-respecter la pénétration et le jugement du lecteur, et lui laisser
-toujours le plaisir d'imaginer et de deviner quelque chose. Je déteste
-un livre qui me dit tout, et l'on voit bien que j'écris le mien d'après
-ma manière de penser. J'ai toujours soin de laisser à l'imagination de
-ceux qui me lisent, un aliment propre à la soutenir dans une activité
-qui égale la mienne.
-
-C'est à présent leur tour.--La chute du docteur Slop, les circonstances
-qui la précèdent et la suivent, sa triste apparition dans la salle; en
-voilà assez pour aiguillonner l'imagination du lecteur.--
-
-Il peut, par exemple, s'imaginer que le docteur Slop a conté son
-histoire, qu'il l'a contée avec toute l'emphase, toute l'exagération que
-son esprit lui a suggérées.--Il peut aussi supposer qu'Obadiah n'a pas
-oublié la sienne, et qu'il en a fait le récit avec un chagrin affecté,
-quoiqu'il eût la plus grande envie de rire.--Il peut mettre ces deux
-figures en pendant l'une vis-à-vis de l'autre.--D'un autre côté, il peut
-s'imaginer que mon père est allé voir ma mère. Enfin, pour conclure ce
-travail de l'imagination, il peut se figurer qu'il voit le docteur Slop
-lavé, frotté, vergeté, plaint, et chaussé d'une paire d'escarpins
-d'Obadiah, et marchant déjà vers la porte, tout prêt à opérer.
-
-Mais trève! trève! arrêtez, docteur Slop! N'allez pas plus loin!
-Suspendez l'impatience de votre main avide!--Remettez-là, sans façon,
-sous votre veste pour la tenir chaudement. Vous ignorez les obstacles,
-vous ne savez point les causes secrètes qui retardent l'opération que
-vous êtes empressé de lui faire faire. Vous a-t-on, docteur Slop, vous
-a-t-on dit une clause sacrée du traité solennel qui vous amène ici?
-Savez-vous qu'on vous préfère, en ce moment, une des filles de Lucine?
-Cela n'est que trop vrai; et d'ailleurs, que pouvez-vous faire? Voyez,
-regardez, tâtez, fouillez-vous. Vous avez oublié tous vos outils. Votre
-tire-tête, votre forceps de nouvelle invention, votre petite seringue,
-que sais-je? Vous n'avez rien apporté. Tout cela est dans le sac verd
-qui est suspendu au chevet de votre lit, entre vos deux pistolets...
-
-Ciel! terre! mer! s'écria mon père, et que venez-vous donc faire? Frère!
-vîte le cordon, sonnez Obadiah, et qu'il aille les chercher au grand
-galop, sur le cheval de carrosse.--
-
-L'emportement de mon père se calma un peu. Dépêche-toi, Obadiah, dit mon
-père, dès qu'il le vit. Je te donnerai une couronne à ton retour. Je
-t'en donnerai une autre, dit mon oncle Tobie, va vîte. Oui, dit le
-docteur Slop, la chose presse.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIX.
-
-_Comme il court!_
-
-
-Mon père, mon oncle Tobie et le docteur Slop s'assirent tous trois
-auprès du feu. Il y avoit déjà quelques instans qu'ils y étoient sans
-rien dire, lorsque mon oncle Tobie adressa la parole au docteur Slop.
-Docteur, lui dit-il, votre arrivée subite et imprévue m'a, sur-le-champ,
-rappelé à la mémoire un de mes meilleurs amis; c'est le grand
-_Stévinus_, un de mes auteurs favoris. En ce cas, dit mon père, en se
-servant de l'argument _ad crumenam_, je parie vingt guinées contre la
-couronne que l'on donnera à Obadiah lorsqu'il sera de retour, que ce
-_Stévinus_ étoit ingénieur, ou, pour le moins, qu'il a écrit quelque
-chose directement ou indirectement sur la science des fortifications.
-
-Cela est vrai, répondit mon oncle. Je l'aurois juré, dit mon père. Je ne
-vois pas pourtant, continua-t-il, quelle liaison, quel rapport il peut y
-avoir entre l'arrivée subite du docteur Slop, et un discours sur
-l'architecture militaire.--Mais il n'importe de ce qu'on parle; que le
-sujet de la conversation y ait trait ou non, vous êtes sûr, vous, mon
-frère, de parler de vos fortifications. En vérité, frère Tobie, je ne
-voudrois pas, pour je ne sais combien, avoir la tête aussi farcie que
-vous l'avez, de courtines, d'ouvrages à cornes...
-
-Je le crois, dit le docteur Slop, en interrompant mon père, et en riant
-immodérément de l'équivoque que ces mots présentent à l'esprit.--
-
-Denis le critique lui-même n'avoit pas plus d'horreur que mon père pour
-les équivoques et les jeux de mots. Une pointe, en quelque temps que ce
-fût, le mettoit de mauvaise humeur.--Il a dit vingt fois qu'il aimeroit
-autant qu'on lui donnât une chiquenaude sur le nez, que de l'interrompre
-par un quolibet.
-
-Monsieur, dit mon oncle Tobie, en portant la parole au docteur Slop, les
-courtines dont parle ici mon frère Shandy, n'ont aucun rapport à celles
-qu'il vous plaît de sous-entendre.--Je sais, cependant, que Ducange dit
-quelque part, que ce sont les courtines des fortifications qui ont donné
-le nom à celles-ci.--Les autres ouvrages que cite aussi mon frère, n'ont
-rien de commun non plus avec ce qui vous est venu à l'esprit.--Mon cher
-oncle Tobie faisoit cette explication avec toute la bonne foi
-possible.--Il faut, monsieur, que vous sachiez, ajouta-t-il, que le mot
-de courtine, dont nous faisons usage, exprime cette partie du rempart
-qui est entre deux bastions, et qui les unit.--Les assiégeans attaquent
-rarement les courtines, parce qu'on sait, en général, qu'elles sont bien
-flanquées.--Cependant, continua mon oncle Tobie, on les assure encore,
-en plaçant au-devant des ravelins, qu'on a soin d'étendre au-delà du
-fossé.--Il y a un grand malheur pour ceux qui ne sont pas bien au fait
-de cette matière; ils confondent souvent le ravelin avec la demi-lune,
-qui est bien différente.--Ce n'est pas, pourtant, qu'elle le soit, ni
-dans sa forme, ni dans sa figure; elle est construite comme le ravelin.
-Ces deux ouvrages consistent en deux faces qui font un angle saillant
-avec les gorges, en forme de croissant.--Et en quoi donc se trouve la
-différence, dit mon père un peu animé? Dans la situation, reprit
-aussitôt mon oncle Tobie. Tenez, frère, quand un ravelin est devant la
-courtine, c'est un ravelin; mais quand un ravelin est devant un bastion,
-le ravelin, alors, n'est plus ravelin, c'est une demi-lune.--De même une
-demi-lune est une demi-lune, et rien de plus, quand elle est devant un
-bastion; mais si elle change de place, si elle est formée devant la
-courtine, alors ce n'est plus une demi-lune. La demi-lune, en ce cas,
-n'est pas une demi-lune, c'est un ravelin.
-
-Voilà une très-belle explication, dit mon père; mais il me semble que
-votre brillante architecture militaire a ses côtés foibles comme toutes
-les autres sciences.--
-
-Pour ce qui est des ouvrages à cornes, reprit mon oncle Tobie, et mon
-père soupira... ces sortes d'ouvrages font une partie considérable d'un
-ouvrage extérieur.--Les ingénieurs françois les appellent ouvrages à
-cornes.--On ne les construit communément que pour couvrir des endroits
-foibles.--Ils sont formés de deux épaulemens ou demi-bastions; je les
-aime beaucoup, ils me plaisent, et si vous voulez faire un tour de
-promenade, je pourrai vous en faire voir un très-beau. Le docteur Slop
-avoit encore besoin de la chaleur du feu pour se sécher, et mon oncle
-Tobie, qui ne perdoit pas un moment, avoua que quand on les couronnoit,
-ils en étoient beaucoup plus forts: mais alors, dit-il, ils coûtent
-prodigieusement, et prennent beaucoup de terrain. A mon avis, ils sont
-plus utiles pour couvrir ou pour défendre la tête d'un camp, que pour
-toute autre chose; autrement la double tenaille...
-
-Par la mère qui nous a portés! s'écria mon père, qui ne pouvoit plus se
-contenir, vous feriez périr un saint d'ennui. Nous replongerez-vous donc
-toujours dans cette eau si souvent battue? Vous avez la tête si remplie
-de vos diables d'ouvrages, que quoique ma femme soit en mal d'enfant, et
-que vous l'entendiez d'ici jeter les hauts cris, vous voulez emmener le
-chirurgien... L'accoucheur, s'il vous plaît, dit le docteur Slop.--A la
-bonne heure, dit mon père. Il m'est indifférent de vous donner le titre
-que vous voudrez; mais je voudrois que l'art des fortifications fût au
-diable, lui et ses inventeurs. Il a causé la mort à des milliers
-d'hommes, et il sera cause de la mienne à la fin. On me donneroit Namur
-avec ses remparts, ses mines, ses contre-mines, ses chemins couverts,
-ses contr'escarpes, ses palissades, ses ravelins, ses demi-lunes, ses
-bastions, que je n'en voudrois point, s'il falloit me charger la mémoire
-de tant de choses.
-
-Mon oncle Tobie souffroit les injures avec patience.--Ce n'étoit
-cependant pas faute de courage.--J'ai déjà dit qu'il en avoit, et
-j'ajoute ici que dans les occasions raisonnables, s'il y en a de telles
-quand il est question de se battre, il n'y avoit point d'homme en qui
-j'eusse eu plus de confiance.--Sa patience ne venoit ni d'insensibilité,
-ni de pesanteur dans son intellect.--Il sentoit vivement ici l'insulte
-que lui faisoit mon père.--Mais il étoit d'un caractère doux, paisible,
-tranquille; les élémens dont il étoit formé étoient ensemble d'un accord
-parfait. C'étoit un mélange amical que la nature avoit exactement bien
-proportionné. Jamais la vengeance n'entra dans son esprit.
-
-Un jour, pendant qu'il étoit à dîner, un gros cousin sembloit prendre
-plaisir à l'importuner par ses bourdonnemens.--Il cherchoit à
-l'attraper; mais il le manqua plusieurs fois.--A la fin il
-l'attrape.--Il se lève aussitôt de table et va ouvrir la fenêtre. Va,
-va-t-en, pauvre diable, dit-il, je ne te ferai point de mal; va, le
-monde est assez grand pour te contenir, toi et moi.--
-
-Je n'avois que dix ans quand cette aventure arriva.--Soit que l'action
-de mon oncle Tobie fût à l'unisson de la sensibilité de mes nerfs, dans
-cet âge de compassion, et qu'elle fît vibrer sur moi la plus agréable
-sensation, soit que la manière dont cela se fit me plût, soit... enfin
-j'ignore par quel charme, par quelle secrète magie, si ce fut le ton de
-voix, si ce fut l'harmonie de mouvement, d'accord avec la pitié, qui
-trouva ainsi le chemin de mon cœur.--Je sais seulement que cette leçon
-de bienfaisance universelle que me donna mon oncle Tobie, ne s'est
-jamais effacée de mon esprit.--A Dieu ne plaise, pourtant, que je
-veuille affoiblir l'effet qu'a eu sur moi l'étude des belles-lettres,
-soit à l'université, soit dans les autres endroits où j'ai puisé les
-principes de mon éducation! J'en sens tout le prix; mais avec tout cela,
-il me semble que c'est à cette impression accidentelle que je dois
-presque toute ma sensibilité.
-
-Vous, parens! vous, gouverneurs, instituteurs, précepteurs de la
-jeunesse, servez-vous de l'exemple que je viens de citer! Il vaut tous
-les traités de philantropie qu'on ait jamais écrits.
-
-On connoissoit les caprices, la marotte, le tic favori de mon oncle
-Tobie. C'étoit à cela, jusqu'à présent, que j'avois borné l'esquisse de
-son portrait.--Je n'ai pas voulu laisser échapper ce trait marqué de son
-caractère moral.--Il s'en falloit beaucoup que mon père, ainsi qu'on a
-déjà pu l'observer, fût doué de cette humeur patiente et tranquille.--Sa
-sensibilité étoit plus prompte, plus vive, et elle n'alloit jamais sans
-un peu d'aigreur; mais cette légère âcreté ne dégénéroit jamais en
-malice.--Elle s'évaporoit plutôt en saillies, en plaisanteries. Avec
-cela, mon père étoit d'un naturel franc, généreux, et toujours prêt à se
-rendre à la conviction; et dans ses petites ébullitions d'humeur aiguë
-contre les autres, et surtout contre mon oncle Tobie, qu'il aimoit
-beaucoup, il sentoit mille fois plus de peine qu'il n'en faisoit
-ressentir.--Il n'y avoit que l'affaire de ma tante _Dinach_, et le
-succès de ses hypothèses, qui le faisoient sortir de son caractère. Oh!
-pour cela, rien ne pouvoit le faire fléchir; il restoit ferme comme un
-roc.
-
-Son caractère et celui de mon oncle Tobie ne se développèrent jamais
-mieux que dans cette contestation qui survint entr'eux, au sujet de
-Stévinus.
-
-Il n'est pas, mon cher lecteur, que vous n'ayez _a parte_ quelque manie
-particulière, que vous ne montiez de temps-en-temps sur quelque
-califourchon qui vous fasse courir bien loin. Vous savez par conséquent,
-tout aussi bien que moi, le déplaisir que l'on ressent quand on touche
-désagréablement cette corde.--Jugez de l'impression que durent faire les
-imprécations de mon père sur l'esprit de mon oncle Tobie! Il les sentit
-jusqu'au vif.
-
-Mais qu'est-ce qu'il fit? Comment se comporta-t-il?--Ah! monsieur, de la
-manière la plus généreuse et la plus noble. Mon père n'eut pas sitôt mis
-fin à sa fougueuse insulte, que mon oncle Tobie se détourna du docteur
-Slop, à qui il adressoit en ce moment la parole, et, sans la moindre
-émotion, fixa mon père avec des yeux si doux, si paisibles, si tendres,
-avec un front si serein, si tranquille, avec un air qui annonçoit tant
-de bonté, tant d'affection.--Mon père en fut pénétré jusqu'au fond du
-cœur.--Il se lève de sa chaise, se saisit des deux mains de mon oncle
-Tobie qu'il serre entre les siennes.--Frère Tobie! s'écria-t-il, cher
-frère! Je te demande mille pardons. Pardonne-moi, je te prie, ces accès
-d'humeur! Ils ne viennent pas de moi, je les tiens de ma mère.
-
-Ce n'est rien, mon cher frère, dit mon oncle Tobie, n'en parlons pas, ce
-n'est rien: tu peux m'en dire dix fois plus, je ne m'en fâcherai point.
-
-J'aurois cette indignité, moi, mon cher Tobie? Il y a de la bassesse à
-offenser la moindre personne, et j'offenserois un frère qui est si bon,
-si doux!... qui a si peu de ressentiment? Fi! cela est lâche. Ne te
-contrains point, mon cher frère, dit mon oncle Tobie; dis-moi tout ce
-que tu voudras.--
-
-Et qu'ai-je à trouver à redire, s'écria mon père, à tes amusemens et à
-tes plaisirs? Le seul reproche, et c'est à moi que je devrois le faire,
-seroit de ne pas les varier, et les augmenter.
-
-Frère Shandy, répondit mon oncle Tobie, en le fixant agréablement, tu te
-trompes beaucoup à cet égard. C'est augmenter mes plaisirs, que de
-donner à ton âge de nouveaux soutiens à la famille Shandy.
-
-Parbleu! dit le docteur Slop, monsieur Shandy se fait par-là du plaisir
-à lui-même.
-
-Point du tout, dit mon père d'un air renfrogné.
-
-
-
-
-CHAPITRE XL.
-
-_La Dissertation._
-
-
-C'est par principe, dit mon oncle Tobie, que mon frère en agit
-ainsi.--Oui, oui, dit le docteur Slop, il agit en cela comme les gens
-mariés.--Mais à quoi bon tout ceci, dit mon père? cela vaut-il la peine
-d'en parler?
-
-
-
-
-CHAPITRE XLI.
-
-_Autre Anicroche._
-
-
-Mon oncle Tobie et mon père, à la clôture de la scène, étoient tous deux
-debout, se raccommodant ensemble comme Brutus et Cassius.
-
-Mon père, en prononçant les trois derniers mots, s'assit. Mon oncle
-Tobie suivit exactement son exemple, si ce n'est pourtant qu'avant de se
-remettre sur sa chaise, il tira le cordon pour faire venir Trim qui
-étoit dans l'antichambre.--La maison de mon oncle Tobie étoit vis-à-vis
-celle de mon père: il dit à Trim d'aller lui chercher Stévinus.
-
-D'autres n'auroient peut-être jamais parlé de Stévinus; mais le cœur de
-mon oncle Tobie n'avoit point de fiel. Il continua de discourir sur le
-même sujet, pour faire voir à mon père qu'il n'avoit aucun ressentiment.
-
-Votre apparition subite, docteur Slop, dit mon oncle Tobie, en reprenant
-le discours, m'a sur-le-champ fait souvenir de Stévinus; et l'on pense
-bien que mon père ne s'avisa plus de vouloir gager que Stévinus étoit un
-ingénieur.--
-
-Et je m'en suis souvenu, continua mon oncle Tobie, parce que c'est lui,
-Stévinus, ce fameux ingénieur, qui a inventé ce chariot à voiles
-qu'avoit le prince Maurice de Nassau, et qui alloit si vîte, que cinq ou
-six personnes, en quelques minutes, pouvoient se trouver à trente milles
-d'Allemagne du lieu où elles étoient parties.
-
-Parbleu! dit le docteur Slop, votre domestique est boiteux. Vous auriez
-bien pu lui épargner la peine d'aller chercher la description de cette
-voiture dans Stévinus.--Je la connois. A mon retour de Leyde, en passant
-par la Haye, je fis deux grands milles à pied, exprès pour l'aller voir
-à Scheuling.
-
-Deux milles! voilà grand'chose, répliqua mon oncle Tobie, en comparaison
-de ce que fit le savant Peyreskius pour satisfaire sa curiosité!--Il
-alla, lui, exprès et à pied, de Paris à Scheuling pour voir cette
-merveille, et y compris son retour, il fit près de cinq cent milles.
-
-Il y a des gens qui ne peuvent souffrir qu'on renchérisse sur eux.
-
-Votre Peyreskius étoit bien fou, dit le docteur Slop.--Mais remarquez,
-je vous prie, que le docteur Slop ne disoit point cela par mépris pour
-Peyreskius; il ne le disoit que parce que ce long voyage qu'il avoit
-entrepris à pied, par amour des sciences, réduisoit à rien l'exploit du
-docteur Slop.
-
-Oui, c'étoit un grand fou, reprit-il encore une fois.--Mais pourquoi
-cela, dit mon père, en prenant le parti de mon oncle Tobie, d'abord
-parce qu'il étoit encore fâché de l'insulte qu'il lui avoit faite, et
-ensuite parce que la chose commençoit à l'intéresser?--Pourquoi cela?
-dit-il: pourquoi Peyreskius ou tout autre seroit-il blâmable de chercher
-à acquérir de la science? Je ne connois point le chariot à voiles de
-Stévinus. J'ignore sur quels principes il a construit cette machine;
-mais il a fallu que ce fût sur des principes bien solides, pour qu'elle
-pût produire l'effet prodigieux dont parle mon frère.--La tête de
-Stévinus elle-même devoit être une machine bien organisée.
-
-Il est certain, répliqua mon oncle Tobie avec un air de satisfaction,
-que Stévinus étoit un grand homme, et que sa machine faisoit l'effet que
-je viens d'en dire. Peyreskius, qui n'est pas suspect, en dit même bien
-plus, lorsqu'il parle de son mouvement: _Tam citus erat, quàm erat
-ventus_; ce sont ses termes, et si je n'ai pas oublié mon latin, cela
-veut dire qu'il étoit aussi léger que le vent... Pour moi.--
-
-Pardon, mon cher frère, dit mon père à mon oncle Tobie, si je vous
-interromps.--Mais dites-nous, docteur Slop, vous qui l'avez vue, sur
-quels principes on a fait mouvoir si rapidement cette singulière
-voiture? Oh! sur des principes... des principes... en vérité ce sont
-de... jolis principes... et je me suis souvent étonné, continua-t-il, en
-éludant la question, que quelques-uns de nos seigneurs qui habitent des
-pays plats, tels que le nôtre, et qui ont de jeunes femmes, n'aient pas
-fait faire quelque voiture semblable.--Elle est expéditive, et dans les
-cas pressés où se trouvent les jeunes femmes de temps en temps, on
-seroit sur-le-champ à leur secours, pourvu qu'il y eût du vent.
-D'ailleurs, il y auroit de l'économie à se servir du vent qui ne coûte
-rien, qui ne mange rien, au lieu que les chevaux coûtent et mangent
-beaucoup.--
-
-Eh bien! dit mon père, c'est précisément parce que le vent ne coûte
-rien, qu'il seroit dangereux de s'en servir, et que le projet est
-mauvais.--C'est dans la consommation des productions de notre sol et de
-nos manufactures que l'on trouve le moyen de faire subsister ceux qui
-ont faim.--C'est cela qui donne de l'aliment au commerce, qui fait
-circuler l'argent, qui nous apporte de nouvelles richesses, qui soutient
-le prix de nos terres.--J'avoue pourtant que si j'étois prince, je
-récompenserois magnifiquement les inventeurs de machines aussi
-industrieuses.--Il faut encourager le génie: mais j'en supprimerois
-absolument l'usage.
-
-Mon père étoit là dans son élément.--Il alloit continuer sa dissertation
-sur le commerce, ainsi qu'avoit fait mon oncle Tobie sur les
-fortifications.--Mais à la perte sans doute de beaucoup de connoissances
-très-importantes qu'il auroit développées, il étoit écrit dans les
-livres du destin que mon père ne pourroit continuer aucune dissertation
-ce jour-là.--Car comme il ouvroit la bouche pour dire une autre
-phrase...
-
-
-
-
-CHAPITRE XLII.
-
-_Prélude._
-
-
-Voilà le caporal Trim qui entre, chargé de Stévinus. Il étoit trop tard.
-La matière s'étoit épuisée sans lui; il y avoit un autre sujet sur le
-tapis.--Trim, dit mon oncle Tobie, en remuant la tête, tu peux remporter
-le livre.--
-
-Pourquoi? dit mon père. Trim, continua-t-il en badinant, regarde
-auparavant si tu n'apercevrois pas quelque chose qui eût l'air d'un
-chariot à voiles.
-
-Trim avoit appris à obéir au service, et sans faire la moindre
-observation, il pose le livre sur une table, et se met à le
-feuilleter.--Je n'y trouve rien, dit le caporal; cependant je veux m'en
-assurer. Le voilà aussitôt qui prend les deux ais de la couverture du
-livre, les joint l'un contre l'autre, et laisse les feuilles
-suspendues.--Il donne une secousse.--Oh! oh! s'écria-t-il, voilà quelque
-chose qui en est sorti; mais cela ne ressemble pas à un chariot.
-
-C'est un papier, dit mon père, en souriant; vois un peu ce que c'est.
-Trim se baisse, ramasse le papier, il jette un coup d'œil, et dit qu'il
-croit que c'est un sermon. Un sermon? ma foi! oui. Du moins c'en a-t-il
-bien l'air. Ça commence tout juste comme un sermon.
-
-Je ne conçois pas, dit mon oncle, comment il est possible qu'un sermon
-ait pu se fourrer dans mon Stévinus.
-
-Je ne sais pas non plus, dit Trim; mais ce n'en est pas moins un sermon;
-et pour preuve, si monsieur le veut, j'en lirai quelque chose.--Il faut
-noter que Trim aimoit autant à s'entendre lire, qu'à s'entendre parler.
-
-Moi, je le veux bien, Trim, dit mon oncle.
-
-Et moi, dit mon père, j'ai toujours une forte inclination pour vouloir
-approfondir les choses qui me traversent par des fatalités aussi
-extraordinaires que celle-ci.--Obadiah n'est point encore de retour, et
-nous n'avons rien à faire.--Parbleu! frère, pourvu que le docteur y
-consente, dites à Trim de nous en lire quelques pages.--Il paroît avoir
-bonne volonté, et s'il est aussi capable.
-
-Aussi capable!... dit Trim, j'ai servi de clerc pendant deux campagnes à
-l'aumônier de notre régiment.
-
-Je peux vous certifier, ajouta mon oncle Tobie, qu'il le lira aussi bien
-que moi.--Trim étoit le soldat le plus savant qu'il y eût dans ma
-compagnie, et il auroit eu la première hallebarde, s'il n'avoit
-malheureusement pas été blessé.
-
-Trim, flatté de ce que disoit son maître, mit la main sur sa poitrine,
-et lui fit une profonde inclination.--Puis mettant son chapeau sur le
-parquet, et prenant le sermon de la main gauche, pour avoir la droite,
-il avance avec assurance au milieu de la chambre, afin de mieux voir ses
-auditeurs, et d'en être mieux vu.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIII.
-
-_Il est toujours tout prêt._
-
-
-On ne pouvoit guère être mieux préparé que ne l'étoit le caporal. Il
-alloit commencer; mais mon père voulut savoir du docteur Slop, s'il
-n'avoit point de difficulté à proposer contre cette lecture. Moi? dit le
-docteur Slop, aucune; car on ne voit point de quel côté peut pencher
-celui qui a fait cet ouvrage. Il se peut qu'il soit d'un théologien de
-notre église, aussi bien que de la vôtre, et dans ce doute nous courons
-le même hasard.--Oh! pour ça, dit Trim, ce n'est ni d'un côté, ni de
-l'autre. Il ne s'agit ici que de la conscience.
-
-La raison de Trim égaya ses auditeurs, excepté pourtant le docteur Slop,
-qui tourna la tête vers lui, et lui jeta un coup d'œil peu favorable.
-
-Ainsi, Trim, tu peux commencer, dit mon père; mais lis distinctement.
-J'aurai ce soin-là, monsieur, répondit le caporal, qui fit en même-temps
-un petit mouvement de la main droite pour demander de l'attention et du
-silence.--
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIV.
-
-_Avis._
-
-
-Ce que Trim va lire mérite assurément qu'on ait égard à ce qu'il
-réclame. Mais je ne puis, malgré cela, m'empêcher de parler un peu, et
-c'est pour donner une idée de son attitude. Peut-être vous
-imaginerez-vous qu'elle étoit gênée, roide, pesante, perpendiculaire;
-qu'il divisoit exactement le poids de son corps sur ses deux jambes; que
-ses yeux étoient fixés comme s'il eût été sous les armes; que son regard
-étoit fier, déterminé; qu'il tenoit son sermon serré dans sa main
-gauche, comme il auroit tenu son fusil.--Enfin, vous pourriez peut-être
-vous figurer que Trim étoit là comme s'il eût été dans son peloton prêt
-à livrer combat.--Point du tout.--L'attitude de Trim étoit tout
-différente.
-
-[Illustration]
-
-Il étoit en face de son monde, le corps incliné en avant, de manière
-qu'il faisoit juste un angle de quatre-vingt-cinq degrés et demi sur le
-plan de l'horizon.--C'est le véritable angle persuasif d'incidence, et
-les bons prédicateurs le savent bien. Aussi n'est-ce pas pour eux que je
-fais cette remarque, c'est pour les mauvais.--On peut parler et prêcher
-dans tout autre angle; cela est certain, et cela se fait même tous les
-jours; mais avec quel effet?... Je laisse aux connoisseurs à en juger.
-
-Mais voici une chose dont je juge moi-même. C'est que la nécessité de
-cet angle précis de quatre-vingt-cinq degrés et demi d'une exactitude
-mathématique, est une démonstration évidente que les arts et les
-sciences se prêtent des secours mutuels.
-
-Comment, et c'est ce qui reste à savoir, comment le caporal Trim put-il
-saisir cette attitude avec tant de précision, lui, qui ne savoit pas
-distinguer un angle aigu d'avec un angle obtus? Est-ce le hasard, le bon
-sens, l'imitation ou la nature qui lui donna cette attitude? C'est ce
-que je n'entreprends point de décider en ce moment. Mais ce livre-ci est
-une espèce d'encyclopédie des arts et des sciences, et j'examinerai
-cette question, lorsque je traiterai de l'éloquence du sénat, de la
-chaire, du barreau, des cafés, des ruelles, et de la salle de compagnie.
-
-Il se tint donc, et je le répéte, afin que l'on se représente bien sa
-posture, il se tint le corps incliné en avant, sa jambe droite étoit
-ferme sous lui, et portoit les sept huitièmes de tout son poids.--Son
-pied gauche, dont le défaut n'étoit pas désavantageux, avançoit un
-peu.--Ce n'étoit ni de côté, ni en avant, mais dans un _medium_
-agréable. Son genou étoit plié, mais peu, et seulement pour tomber dans
-les limites de cette ligne presque imperceptible de la beauté; et
-j'ajoute aussi de la ligne de science, de dignité, etc.--Considérez en
-effet, monsieur, que son genou avoit à soutenir la huitième partie de
-son corps.--C'est un cas où la position de la jambe est déterminée.--Le
-pied ne doit pas être, dans ce cas, plus avancé, le genou plus plié
-qu'il ne faut pour recevoir mécaniquement le poids qu'on lui destine et
-le porter.--
-
-Je recommande ceci aux peintres.--Dois-je ajouter aux orateurs? Je ne le
-crois pas. S'ils parlent debout et qu'ils ne suivent pas cette règle,
-ils doivent tomber sur le nez; c'est un assez bon avis.
-
-Mais en voilà bien assez aussi sur les pieds, le corps et les jambes du
-caporal Trim.--Il tenoit son sermon avec légéreté, sans négligence.
-C'est un soin qu'il avoit confié à sa main gauche, tandis que son bras
-droit tomboit négligemment le long de son côté, selon les lois de la
-nature et de la gravité; et il faut remarquer que cette main étoit
-ouverte, tournée vers ses auditeurs, et prête, au besoin, à aider le
-sentiment.
-
-Les yeux et les muscles de tout le visage du caporal étoient dans une
-parfaite harmonie avec tout le reste de son individu, l'air libre, sans
-gêne, sans contrainte, le regard assuré, mais sans effronterie.--
-
-Que les critiques ne me demandent point comment le caporal Trim vint à
-bout de se tenir ainsi; j'ai déjà prévenu que je l'expliquerois. C'est
-assez de savoir, maintenant, qu'il se tint de cette façon devant mon
-père, devant mon oncle Tobie, et devant le docteur Slop.--Il avoit l'air
-d'un orateur rompu dans son métier.--C'eût été un excellent modèle pour
-un statuaire.--Je doute que le plus ancien professeur d'un collége, que
-le professeur d'hébreu lui-même se fût mieux posté.--
-
-Enfin, Trim fit une révérence, toussa, et lut ce qui suit.--
-
-
-
-
-CHAPITRE XLV.
-
-_Le Sermon._
-
-
- Epître de saint Paul aux Hébreux, chap. 13, vers. 18.
-
- --_Car nous sommes persuadés d'avoir une bonne conscience._
-
-»Nous sommes persuadés d'avoir une bonne conscience?...»
-
-Un moment, Trim, dit mon père en l'interrogeant.--Tu ne donnes pas le
-ton qu'il faut à cette sentence.--Il semble que tu affectes de parler du
-nez, et de prendre un accent railleur, comme si le prédicateur alloit se
-plaindre de l'apôtre.
-
-C'est aussi ce qu'il va faire, dit Trim. Point du tout, répliqua mon
-père en souriant.
-
-Et moi, monsieur, dit le docteur Slop, je crois au contraire que Trim a
-raison. La manière rude dont il relève les paroles de l'apôtre annonce
-qu'il va blâmer sa doctrine.--C'est sûrement là un écrivain protestant.
-Et à quoi, s'il vous plaît, en jugez-vous? Il n'a encore rien dit ni
-pour, ni contre aucun des deux dogmes.--Cela est vrai: mais c'est que
-chez nous les prédicateurs répètent avec plus de respect ce que les
-apôtres ont dit; et si cet homme-là étoit dans certains pays, je vous
-jure qu'à son seul début on le logeroit pour sa vie à l'inquisition.
-L'inquisition? dit mon oncle Tobie: est-ce un édifice ancien ou moderne?
-Il n'est pas question ici d'architecture, répondit le docteur
-Slop.--L'inquisition!... Ah! monsieur, reprit le caporal, c'est la plus
-horrible chose... L'ami, s'écria mon père, gardes-en la description pour
-toi, j'en déteste jusqu'au nom.--Une inquisition modérée telle qu'à Rome
-et dans toute l'Italie, répliqua le docteur Slop, doit être considérée
-sous un autre point de vue. Elle peut être très-utile dans bien des
-cas.--Mais il s'en faut beaucoup que j'approuve la rigueur excessive
-qu'elle exerce dans d'autres pays.--Que le ciel ait pitié de ceux qui
-tombent entre ses mains! dit mon oncle Tobie. _Amen_, s'écria Trim: Dieu
-sait que mon pauvre frère est dans leurs griffes depuis quatorze
-ans.--Ton frère? Mais tu ne m'as jamais parlé de cela, reprit avec
-précipitation mon oncle Tobie. Trim, comment cela est-il arrivé? Ah!
-Monsieur, cette histoire vous feroit saigner le cœur.--C'est
-l'affliction de ma vie. Mais elle est trop longue pour vous la raconter
-à présent; je vous la dirai quelque jour que nous travaillerons au
-boulingrin.--Je puis pourtant vous la dire en abrégé.--C'est à Lisbonne,
-Monsieur. Mon frère Thomas y étoit passé. Il servoit un négociant. Il
-devint amoureux de la veuve d'un Juif et l'épousa. Chacun fait ce qu'il
-peut dans ce monde; ils se mirent à vendre du boudin et des saucisses.
-Hélas! une nuit qu'ils dormoient tranquillement à côté l'un de l'autre,
-on vint les enlever, et on les traîna dans les prisons de l'inquisition
-avec deux petits enfans.--Que le bon Dieu ait pitié de lui! s'écria Trim
-en soupirant.--Ils y sont encore. C'étoit le meilleur garçon, continua
-Trim en tirant son mouchoir de sa poche, qui ait jamais existé.
-
-Les larmes gagnèrent si fort Trim, qu'il mouilla dans un instant son
-mouchoir en les essuyant.--Un silence morne régna quelques minutes dans
-la salle: le sentiment de la compassion y avoit pénétré.
-
-Allons, Trim, dit mon père, dès qu'il vit que sa douleur étoit moins
-vive, un peu de courage. Oublie cette triste histoire, et continue de
-lire. Je suis fâché de t'avoir interrompu.
-
-Le caporal Trim s'essuya le visage, remit son mouchoir dans sa poche,
-fit une inclination, et recommença sa lecture.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVI.
-
-_Enfin le Sermon commence._
-
-
- Epître de saint Paul aux Hébreux, chap. 13, vers. 18.
-
- --_Car je suis persuadé d'avoir une bonne conscience..._
-
-«Je suis persuadé?... je suis persuadé d'avoir une bonne conscience?...
-S'il y a, en effet, quelque chose dans cette vie sur laquelle un homme
-doive compter; s'il y a quelque chose à la connoissance de laquelle il
-doive parvenir sur une évidence incontestable, c'est de savoir si sa
-conscience est bonne ou non. Il ne lui faut qu'un peu de réflexion pour
-connoître le véritable état de ce registre.--Ses pensées, ses désirs
-doivent se retracer facilement à la mémoire; il doit se souvenir
-aisément de tout ce qu'il a fait.--Les vrais motifs de toutes les
-actions de sa vie ne peuvent échapper à la moindre de ses recherches.
-
-»On peut se laisser tromper par les apparences sur d'autres sujets.--A
-peine, selon la plainte du sage, pouvons-nous deviner les choses qui
-sont sur la terre, et celles qui frappent le plus nos yeux. Mais ici,
-quelle différence! L'esprit a tous les faits, toute l'évidence en
-lui-même.--La toile qu'il a ourdie est sous sa perception; il en connoît
-la texture, la finesse; il sait pour combien chaque passion est entrée
-dans ce tissu, en opérant sur les plans divers que le vice ou la vertu
-lui a présentés».
-
-Le style en est bon, dit mon père, et Trim lit à merveille.
-
-«Mais si la conscience n'est autre chose que cette faculté qu'a l'esprit
-de pouvoir applaudir ou blâmer, et de porter ensuite son approbation ou
-sa censure sur les actions successives de notre vie... Je conçois ce que
-vous allez m'opposer; vous allez dire qu'il est évident, par les termes
-mêmes de la proposition, que si ce témoignage intérieur est contraire à
-l'homme, qui ne doit pas naturellement s'accuser lui-même, il s'ensuit
-nécessairement que l'homme est coupable,--ou, au contraire, que si ce
-rapport intérieur lui est favorable, et que son cœur ne le condamne
-point, ce n'est plus alors une matière de confiance, comme l'apôtre
-semble l'insinuer, mais que c'est une matière de certitude et de fait,
-que la conscience est bonne, et que l'homme, par conséquent, doit être
-également bon.»
-
---Eh bien! je le disois. Nous y voilà, dit le docteur Slop; le
-prédicateur a raison, c'est l'apôtre qui a tort.--
-
-Un moment de patience, reprit mon père, et vous verrez bientôt que
-Saint-Paul et le prédicateur sont d'accord.--
-
-A-peu-près comme le loup et l'agneau, répliqua le docteur Slop. Mais je
-m'y attendois; voilà ce que produit la licence de la presse!--
-
-Au pis-aller, dit à son tour mon oncle Tobie, c'est la licence de la
-chaire.--Le sermon est manuscrit, et ne paroît pas avoir jamais été
-imprimé.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVII.
-
-_Trim reprend sa lecture._
-
-
-Imprimé? dit mon père, non. Mais Trim, ajouta-t-il, continue, et Trim
-continua.
-
-«Le cas, reprit-il gravement, peut paroître tel. La connoissance du bien
-et du mal est vivement imprimée sur l'esprit de l'homme. Si sa
-conscience, comme le dit l'écriture, ne s'endurcissoit pas peu-à-peu par
-une longue habitude du péché, comme certaines parties du corps
-s'endurcissent par l'exercice d'un travail assidu; si elle ne perdoit
-pas, par là, ce sentiment vif, cette perception fine et délicate qu'elle
-tient et de Dieu et de la nature... si cela n'arrivoit jamais,... ou
-s'il étoit certain que l'amour-propre et l'orgueil ne fissent jamais
-chanceler notre jugement; si le vil intérêt qui répand si souvent des
-nuages obscurs et ténébreux sur notre esprit, n'en enveloppoit point les
-facultés; si la faveur, l'amour, l'amitié, la prévention ne dictoient
-pas nos décisions; si les présens ne nous corrompoient pas; si l'esprit
-ne devenoit jamais l'apologiste d'une jouissance injuste; si l'intérêt
-gardoit toujours un profond silence lorsqu'on plaide une cause; si la
-passion fuyoit des tribunaux, et ne prononçoit pas la sentence, au lieu
-de la laisser porter à la raison qui seule devroit servir de
-guide...--Si tout cela étoit, je l'avoue, l'état religieux et moral de
-l'homme seroit ce qu'il estimeroit lui-même; il apprécieroit ses crimes
-ou son innocence; son approbation ou sa censure personnelle seroient ses
-juges.
-
-»Je conviens que l'homme est coupable quand sa conscience l'accuse... Il
-est bien rare qu'elle se trompe à cet égard.--On peut prononcer alors
-avec sûreté qu'il y a des motifs suffisans pour justifier
-l'accusation dans tous les cas; excepté, cependant, les cas
-mélancoliques-hypocondriaques.
-
-»Mais prétendre que la conscience accuse, lorsqu'il y a crime, c'est une
-fausse proposition.
-
-»Prétendre que l'homme est innocent, si la conscience ne l'accuse pas,
-c'est une fausse conséquence.
-
-»Qu'un chrétien rende grâce à Dieu de ce que son esprit ne l'accuse pas;
-qu'il s'imagine que sa conscience est bonne, parce qu'elle est
-tranquille: rien n'est si fréquent. Mille personnes se font tous les
-jours à elles-mêmes cette consolation: mais combien de fois elle est
-trompeuse! La règle paroît d'abord infaillible, je l'avoue; mais elle
-cesse de l'être, dès qu'on l'examine de près, et qu'on en éprouve la
-vérité par des faits. Combien on en découvre alors de fausses
-applications! combien d'erreurs! Hélas! elle perd toute sa force; une
-foule d'exemples, qui ne sont que trop communs dans la vie humaine, en
-détruisent presque le principe.
-
-»Un homme est vicieux, ses mœurs sont entièrement corrompues; sa
-conduite est détestable aux yeux de tous ceux qui le connoissent; toutes
-les actions de sa vie sont scandaleuses; il vit ouvertement dans le
-crime... il abuse, il ruine, il abyme l'infortunée que sa perversité a
-associée à sa débauche; il lui a dérobé sa dot la plus précieuse, en la
-couvrant de honte et d'infamie; et contre tout sentiment d'humanité, il
-plonge dans la douleur sa famille vertueuse et désolée... Vous croyez
-peut-être que la conscience de cet homme l'inquiète bien vivement; qu'il
-est dans une continuelle agitation; qu'il ne peut dormir ni jour, ni
-nuit; que son ame est bouleversée, déchirée par des remords?...
-
-»Hélas! la conscience n'agissoit sur lui, que comme Baal agissoit sur
-ses adorateurs. Il a d'autres affaires apparemment que de vous écouter,
-disoit le saint prophète Elisée. Peut-être cause-t-il avec quelqu'un;
-peut-être est-il occupé de quelque négociation.--Il est peut-être en
-voyage; peut-être dort-il, et qu'on ne peut l'éveiller.
-
-»Peut-être aussi que cet homme-ci est sorti, accompagné de l'honneur,
-pour aller se battre en duel... Qui sait s'il n'est point allé payer une
-dette du jeu, ou quelqu'autre dette que ses débauches lui ont fait
-contracter! Voilà des actions honnêtes, et vous voyez bien que pendant
-tout ce temps, la conscience ne le trouble guère. Elle ne peut, tout au
-plus, que déclamer, à l'écart, contre ses filouteries, que blâmer les
-crimes légers dont sa fortune et son rang auroient dû le garantir. C'est
-un bruit si sourd, qu'il ne l'entend pas; et cet homme vicieux vit avec
-autant de gaieté, il dort aussi paisiblement dans son lit, il meurt avec
-aussi peu, et, peut-être, avec moins d'inquiétude que l'homme le plus
-vertueux.
-
-»Voyez cet autre; il est d'une bassesse, d'une avarice sordide... Sans
-pitié, sans compassion, son cœur serré est fermé à tout sentiment de
-bienfaisance; c'est un misérable qui n'a jamais senti d'amitié
-particulière, qui n'a jamais conçu qu'on pût s'intéresser au bonheur
-public. Il passe dans une apathie insensible auprès de la veuve et de
-l'orphelin qui cherchent des secours, et voit, sans pousser un soupir,
-toutes les misères qui sont attachées à la vie humaine.»
-
-Je détestois l'autre, dit Trim; mais celui-ci est mon exécration.
-
-«La conscience va sans doute s'élever; elle va foudroyer ce cœur de
-fer... Grâces à Dieu, s'écrie-t-il, ma conscience ne me fait aucun
-reproche; je paie exactement ce que je dois; personne ne peut me
-demander un sou;--je ne viole point la foi de mes promesses; je n'en
-fais aucune que je ne remplisse;--je ne me livre point au libertinage;
-la femme de mon voisin est en sûreté; elle est à l'abri de mes
-séductions.--Le ciel me préserve de ces crimes si fréquens parmi les
-hommes, de l'adultère, de l'inceste. Je ne suis pas comme ce libertin
-qui est devant moi, et à qui rien ne coûte.--
-
-»Considérez cet autre; il est fin, subtil, rusé, insinuant... Observez
-toute sa vie. Ce n'est qu'un tissu délié d'artifices obscurs, d'astuces
-presque imperceptibles, de faux-fuyans captieux et injustes, pour se
-jouer indignement de ce que les lois ont de plus sacré.--Il trahit la
-bonne foi; nos propriétés sont troublées, et souvent envahies par sa
-coupable adresse. Vous le voyez occupé à former des projets, qu'il ne
-fonde que sur l'ignorance des autres, sur les embarras où ils se
-trouvent, sur leur pauvreté, sur leur indigence: sa fortune s'élève sur
-l'inexpérience de la jeunesse, ou sur l'humeur franche et ouverte d'un
-ami qui a confiance en lui, et qui lui auroit donné jusqu'à sa vie.--
-
-»La vieillesse arrive.--Un repentir tardif vient l'exciter à jeter les
-yeux sur ce compte abominable.--La conscience lui parle: c'est elle
-qu'il charge de feuilleter les lois et les statuts qu'il a
-transgressés.--Il observe, et il ne voit aucune loi expresse ou formelle
-qu'il ait ouvertement violée. Il aperçoit qu'il n'a encouru expressément
-aucune peine afflictive, ni confiscation de biens.--Aucun fléau n'est
-prêt à tomber sur sa tête; il ne voit point de cachots ouverts pour le
-recevoir.--Qu'a-t-il donc fait qui puisse effrayer sa conscience?...
-Rien. La conscience se trouve retranchée derrière la lettre de la loi.
-Elle est là assise, invulnérable, et si bien fortifiée de tous côtés par
-des cas, des rapports, des analogies, qu'elle est inattaquable.
-L'honneur, la probité, la prédication, tonnent... Cela est inutile; elle
-est inébranlable dans son fort.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVIII.
-
-_Un petit coup d'éperon au dada de mon oncle Tobie._
-
-
-Son fort! dit mon oncle Tobie. Trim et lui se regardèrent à ce mot.--Ce
-sont là de bien misérables fortifications, Trim, dit mon oncle Tobie, en
-remuant la tête.--Je vous en réponds, Monsieur, répliqua Trim, et sans
-les comparer aux nôtres...
-
---Mais Trim, dit mon père, si tu jases, Obadiah sera de retour avant que
-tu aies fini.--
-
-Le sermon est fort court, répondit Trim.
-
---Tant pis, dit mon oncle, je voudrois qu'il fût plus long; il me plaît
-beaucoup: mais puisque mon frère le veut, Trim, continue. Trim reprit sa
-lecture.
-
-«Un quatrième, continua-t-il, ne cherche pas même cet indigne
-refuge.--Il abandonne cet enchaînement insidieux de bassesses, de
-perfidies.--Tous ces complots secrets, toutes ces précautions pénibles
-que tant d'autres prennent pour parvenir à leur but, sont indignes de
-lui; elles ne sont faites que pour de petits esprits, pour des génies
-légers et superficiels.--Mais, lui?... l'effronté! l'impudent! voyez
-comme il trompe, ment, se parjure, vole, assassine! Il ne va que
-d'atrocités en atrocités.--
-
-»Je ne citerai point d'autres exemples.--Ceux-là suffisent. Ils sont
-pris dans la vie humaine, et trop notoires pour qu'on exige que j'en
-donne des preuves.--Si quelqu'un cependant doutoit de leur réalité, si
-quelqu'un soupçonnoit qu'il est impossible qu'un homme cherche ainsi à
-se tromper soi-même, j'en serois au désespoir: mais je le renverrois,
-pour me justifier, à ses propres réflexions; j'en appellerois à son
-propre cœur.
-
-»Oui, c'est à lui que j'en appellerois. Je ne lui demanderois qu'une
-chose; c'est qu'il considérât tous les côtés par lesquels son cœur
-déteste les mauvaises actions qu'il peut avoir commises, quoiqu'elles
-soient, de leur nature, aussi infâmes, aussi laides les unes que les
-autres, et qu'il n'y ait point de choix.--Mais il trouvera que celles
-dont il s'est rendu coupable par habitude, par inclination, sont
-ordinairement parées de toutes les fausses beautés dont un pinceau
-flatteur peut les orner. Il croira voir les fleurs les plus
-agréables.--Mais les autres lui paroîtront dans toute leur nudité.--Il
-les verra difformes, horribles; elles ne se peindront à ses yeux qu'avec
-toutes les couleurs de la honte, de l'extravagance, du déshonneur, de
-l'humiliation et de l'infamie.
-
-»Rappelez-vous ce trait de l'histoire de David, lorsqu'il surprit Saül
-endormi dans une caverne, et qu'il lui coupa un pan de sa robe; combien
-de reproches sensibles son cœur ne se fit-il pas d'avoir commis cette
-action? Mais voyez-le ensuite dans l'aventure d'Urie. Voyez comme il
-sacrifie, sans pitié, un brave et fidelle serviteur à sa passion
-déréglée. Sa conscience au moins va le poignarder.--Non. Son cœur calme
-ne se fait aucun reproche. Une année entière se passe sans que son crime
-trouble sa sécurité. Il faut que le prophète Nathan vienne lui en
-peindre toutes les horreurs.--Jusqu'à ce moment il n'en avoit pas fait
-voir le moindre repentir.
-
-»Telle est donc la conscience. Ce moniteur, autrefois si fidelle, si
-surveillant, et que l'Être suprême a placé en nous comme un juge aussi
-terrible qu'équitable; hélas! il ne prend si souvent qu'une connoissance
-imparfaite de ce qui s'y passe, il essuie tant de contradictions et
-d'obstacles, il s'acquitte des devoirs qui lui sont prescrits, avec tant
-de négligence, et quelquefois avec tant d'infidélité, qu'il n'est pas
-possible de se fier à lui seul.--Il faut de nécessité, et de nécessité
-absolue, lui associer un autre principe qui puisse le secourir dans ses
-décisions.
-
-»Et voici ce qui est de la dernière importance pour vous.--Le malheur le
-plus terrible qui puisse vous arriver, est de vous égarer, de vous jeter
-dans l'erreur à cet égard... Philosophes impies! frémissez... songez
-qu'il n'est qu'un seul moyen de se former un jugement sûr du mérite réel
-qu'on peut avoir en qualité d'honnête homme, de citoyen utile, de sujet
-fidelle à son roi, et de serviteur zélé de la Divinité.--C'est d'appeler
-la religion et la morale au secours de la conscience; c'est de voir ce
-qui est écrit dans la loi de Dieu; c'est de consulter la raison et les
-obligations invariables de la vérité et de la justice.
-
-»La conscience se guide-t-elle sur ces rapports?... Si votre cœur alors
-ne vous condamne point, vous serez dans le cas que l'apôtre
-suppose.--Vous aurez raison de croire que la règle est infaillible...»
-(Le sommeil qui avoit déjà jeté du sable dans les yeux du docteur Slop,
-le gagna ici tout-à-fait, et il s'endormit profondément). «Oui, vous
-aurez alors confiance en Dieu; vous croirez que le jugement que vous
-venez de porter sur vous-même, est celui de Dieu, et que ce n'est qu'une
-anticipation de cette juste sentence que l'Être suprême, à qui vous
-devez compte de toutes vos actions, portera lui-même un jour sur votre
-conduite.
-
-»C'est alors qu'on peut s'écrier avec l'auteur du livre de
-l'Ecclésiaste: Heureux l'homme à qui sa conscience ne reproche point une
-multitude de péchés!... Heureux l'homme dont le cœur ne le condamne
-point! Pauvre ou riche, il sera toujours gai, son visage riant annoncera
-la joie de son ame, et son esprit lui dira plus de choses que sept
-sentinelles qui seroient au haut d'une tour...»
-
-(Une tour, dit mon oncle Tobie, est bien peu de chose, si elle n'est pas
-flanquée).
-
-«Il résoudra ses doutes, le conduira dans les sentiers obscurs
-infiniment mieux que les plus habiles casuistes.--Les cas, les
-restrictions des jurisconsultes lui paroîtront des choses simples et
-unies. Les lois humaines, en effet, ne sont pas des lois originaires et
-primitives; elles n'ont été introduites que par la nécessité, et pour
-nous défendre des entreprises nuisibles de ces consciences perverses,
-qui ne se font pas de loi par elles-mêmes.--Elles ne prescrivent de
-règles, que dans les cas où les principes et les remords de la
-conscience ne sont pas assez forts pour nous rendre équitables... Elles
-apprennent aux scélérats qu'ils doivent être justes par la terreur des
-supplices.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIX.
-
-_Il va courir le galop._
-
-
-Oh! je vois, dit mon père, à quelle intention ce sermon a été composé.
-On l'a sûrement destiné pour quelque prison.--J'en aime la tournure, et
-je suis fâché que le docteur Slop se soit endormi avant d'être convaincu
-que le prédicateur n'a point insulté saint Paul, et que l'apôtre et lui
-sont parfaitement d'accord.--Frère Tobie, il n'y a véritablement point
-de différence entre eux.--Mais quand il y en auroit, répondit mon oncle
-Tobie, qu'importe? Les meilleurs amis du monde ont quelquefois une façon
-de penser toute différente.--Tu as raison, frère Tobie, reprit mon père,
-en lui donnant la main. Mais, frère, remplis ta pipe, et moi la mienne,
-et Trim continuera ensuite sa lecture.
-
-Eh bien! Trim, dit mon père, en remplissant sa pipe, que penses-tu du
-sermon?
-
-Moi? ma foi, je pense, dit le caporal, que ces sept hommes qui sont au
-haut de la tour, et qu'on a mis là en sentinelle, sont en bien plus
-grand nombre qu'il ne faut.--Si on continuoit d'en mettre autant au même
-endroit, ce seroit harasser, à propos de rien, un régiment tout entier,
-et un officier qui aime sa troupe ne la fatigue pas. Deux sentinelles
-font tout aussi bien que vingt.--J'ai cent fois commandé moi-même dans
-le corps-de-garde, ajouta Trim, en prenant un pouce de plus de hauteur,
-et je n'ai jamais laissé plus de deux sentinelles à tous les postes que
-j'ai relevés.--C'étoit fort bien, Trim, dit mon oncle Tobie; mais tu ne
-sais pas que les tours, du temps de Salomon, n'étoient pas comme nos
-bastions, qui sont flanqués et défendus par d'autres ouvrages.--Les
-bastions, Trim, n'ont été inventés que depuis la mort de Salomon.--Il
-n'y avoit pas non plus d'ouvrages à cornes, ou de ravelins devant la
-courtine.--On ne faisoit point de grands fossés, tels que nous les
-faisons aujourd'hui avec une cuvette ou un petit fossé au milieu,--ni de
-chemins couverts, ni de palissades au long pour se garantir d'un coup de
-main.--Ainsi, les sept hommes au haut de la tour étoient sûrement un
-petit détachement du corps-de-garde qu'on avoit probablement posté en
-bas, et ils étoient là, tout à-la-fois, pour voir et pour défendre au
-besoin ce poste important...--Mon père sourioit en lui-même, et n'osoit
-pas le faire d'une manière ostensible.--Après ce qui étoit arrivé, cela
-n'auroit pas convenu.--Il alluma sa pipe, et dit au caporal de
-continuer. Trim reporta le sermon à la hauteur de ses yeux, et lut.
-
-
-
-
-CHAPITRE L.
-
-_Le Sermon continue._
-
-
-«Avec la crainte de Dieu devant nous, avec de la droiture et de la
-probité dans tout ce que nous faisons ensemble, on accomplit à-la-fois
-les devoirs de la religion et de la morale. C'est qu'ils sont
-inséparables, et qu'on ne peut les diviser sans les détruire
-réciproquement.--J'avoue cependant qu'on essaie souvent de les séparer
-dans la pratique.
-
-»Hélas! cela n'est que trop vrai. Rien n'est si ordinaire que de voir
-des hommes qui n'ont aucun sentiment de religion, et l'avouer sans
-rougir, s'offenser vivement qu'on doute de leur caractère moral, ou
-qu'on ne soit pas persuadé qu'ils sont scrupuleusement justes dans tout
-ce qu'ils font.
-
-»Quoiqu'il y ait quelque apparence que la chose est ainsi, quoique je ne
-soupçonne qu'à regret une vertu aussi aimable que celle de la droiture
-morale; cependant, dès que j'approfondis et que j'examine les raisons de
-cette vertu apparente, j'en trouve bien peu pour envier à un tel homme
-l'honneur de son motif.
-
-»Qu'il déclame sur ce sujet avec autant d'emphase qu'il voudra; qu'il
-s'enflamme de tout le feu de nos philosophes, ce phosphore brillant ne
-me séduit pas. Il n'a toujours qu'une vertu apparente, sans solidité, ou
-qui n'a du moins pour fondement que son intérêt, son orgueil, sa vanité,
-son aisance, ou quelque autre passion passagère, dont la mobilité ne
-doit certainement pas nous inspirer de la confiance en lui, dans les
-choses importantes.--
-
-»Je connois le banquier qui fait mes affaires.--Je tombe malade, et
-j'envoie chercher le médecin...» Le médecin? le médecin? s'écria le
-docteur Slop, en se réveillant en sursaut. Point de médecin, s'il vous
-plaît; on n'en a pas besoin. Au diable les médecins pour accoucher une
-femme!...
-
-«Je sais qu'ils n'ont guère de religion, ni l'un ni l'autre.--Il n'y a
-point de jour que je ne les entende en faire l'objet de leurs
-railleries, que je ne les en voie traiter tous les dogmes avec la
-dernière indignité.--On ne peut douter que ce ne soit des monstres
-d'impiété.--Eh bien! cependant je confie ma fortune à l'un, et je livre
-ma vie à l'autre.
-
-»Quelle est donc la raison de cette confiance? Elle est bien foible,
-sans doute: elle ne consiste que dans l'idée que l'un ou l'autre ne
-voudra pas s'en prévaloir pour me faire du tort. Je considère que la
-probité leur est nécessaire pour assurer leur état et leurs succès dans
-ce monde;--en un mot, je me persuade qu'ils ne peuvent pas me nuire,
-sans se nuire encore plus à eux-mêmes.--
-
-»Mais je suppose que leur intérêt fût de me faire tort; que l'un, sans
-altérer sa réputation, pût s'emparer de mon bien; que l'autre, sans
-avilir son état, me précipitât dans le tombeau, pour jouir plus
-promptement de quelque avantage que je lui aurois fait... Quels motifs
-ai-je alors de me fier à eux? la religion?... c'est le plus fort: mais
-il n'en ont point! L'intérêt, qui est le motif le plus fort après la
-religion?... mais il est contre moi!... Qu'ai-je donc à mettre dans le
-bassin opposé, pour contrebalancer cette tentation?... Hélas! rien, rien
-qui ne soit plus léger que ces globules d'air qui se forment sur l'eau,
-quand celle du ciel tombe.--Il faut nécessairement que je reste à la
-merci de l'honneur, ou de quelqu'autre principe qu'enfante le caprice.
-Quelle sûreté pour des choses aussi précieuses que ma vie et ma
-propriété!
-
-»On ne peut donc pas compter sur les vertus morales, sans religion. Ce
-sont des êtres fantastiques qui se dissipent d'un moment à l'autre, ou
-qui changent si souvent de forme, qu'on ne les reconnoît plus.
-
-»Mais on ne peut pas compter non plus sur la religion, sans vertus
-morales. J'ai dit qu'elles étoient inséparables, qu'elles s'appuyoient
-mutuellement. Est-il rare, cependant, de voir un homme, qui n'a presque
-point de vertus morales, inspirer la plus haute opinion de son caractère
-religieux?
-
-»Le scélérat! il est avare, colère, vindicatif, inexorable,
-implacable... Il manque de droiture dans toutes ses actions; mais il
-parle tout haut contre l'incrédulité du siècle; il affecte le zèle le
-plus ardent pour certains points de religion: on le voit deux fois par
-jour prier avec ferveur au pied des autels; il fréquente les
-sacremens;--il s'amuse avec certaines parties instrumentales de la
-religion, et se croit un homme religieux, qui s'est acquitté avec
-exactitude de tous ses devoirs envers Dieu. Il ne lui manque plus qu'un
-vice: il l'a. Séduit par la force de cette illusion, il méprise avec un
-orgueil spirituel tous ceux qui n'affectent point la même piété, et qui
-ont pourtant plus d'honneur et plus de droiture que lui.
-
-»C'est encore là un des maux funestes qu'éclaire le soleil.
-
-»Que de crimes ce zèle mal entendu de religion sans morale a causés dans
-le monde! Que de scènes de cruauté, de meurtre, de rapine, d'effusion de
-sang il a produites!
-
-»Dans combien de pays!...» Trim balançoit ici sa main droite avec de
-grands mouvemens, en avant et en arrière, et continua jusqu'à la fin du
-passage...
-
-«Dans combien de pays ce zèle furieux n'a-t-il pas porté le feu, le sang
-et la désolation, sans respecter ni l'âge, ni le mérite, ni le sexe, ni
-les rangs? Il semble que ce faux zèle donnât à ceux qui s'en
-prétendoient inspirés, l'horrible privilége de se livrer à toutes sortes
-d'injustices, d'infamies et d'atrocités.--La compassion étoit bannie de
-leurs cœurs.--Plus durs que les rochers, ils étoient sourds aux cris des
-malheureux qui tomboient sous leurs coups; ils ne faisoient pas une
-action que ce ne fût pour avilir ou déshonorer l'humanité.»
-
-Ouf!... dit Trim, qui avoit lu de suite sans respirer: je me suis trouvé
-dans bien des combats; mais je n'en ai point vu comme celui-ci.--Je
-n'aurois pas lâché la détente de mon fusil dans une pareille rencontre,
-pour le grade même d'officier-général.--
-
-Parbleu! dit le docteur Slop, voilà, voilà une belle réflexion!
-Savez-vous seulement ce que vous venez de lire?
-
-Je sais, répondit vivement Trim, que je n'ai jamais refusé quartier à
-ceux qui me l'ont demandé, et que j'aurois plutôt perdu la vie, que de
-mettre mon fusil en joue sur des femmes ou sur des enfans.
-
-Tiens, Trim, dit mon oncle Tobie, voilà une couronne pour toi, afin que
-tu boives ce soir avec Obadiah, à qui j'en donnerai une
-autre.--Monsieur, je vous rends grâce, dit Trim: mais j'aimerois mieux
-que ces pauvres femmes les eussent.--Tu es un brave et bon garçon, Trim,
-reprit mon oncle.--Et mon père remua la tête en signe d'approbation,
-comme s'il eût voulu dire, cela est vrai.
-
---Mais, Trim, dit-il, continue ta lecture; il me semble que tu as
-bientôt achevé.
-
-
-
-
-CHAPITRE LI.
-
-_Trim lit toujours._
-
-
-«Si le témoignage, hélas! des siècles passés ne suffit pas, voyez
-combien même de nos jours ces faux zélés prétendent honorer Dieu par des
-actions qui les déshonorent eux-mêmes, et qui font le scandale de
-l'univers entier.
-
-»Descendez un instant avec moi dans ces prisons affreuses de
-l'inquisition;--voyez-y la religion assise sur un tribunal d'ébène,
-soutenue par des gênes et des tortures, et foulant à ses pieds la
-justice et la compassion, enchaînées et immobiles... Ecoutez les longs
-gémissemens de ce malheureux qu'on arrache de son cachot de ténèbres,
-pour lui faire son procès, et le livrer ensuite à tous les tourmens les
-plus cruels, qu'un système délibéré de cruauté ait pu inventer.» Trim
-enflammé de colère eut bien de la peine ici à la renfermer en lui-même.
-«Voyez, continua-t-il, le corps de ce misérable épuisé par la faim et la
-douleur. C'est une victime qu'on va livrer aux bourreaux.»--
-
-Ah! s'écria Trim, du ton le plus plaintif: c'est mon frère; c'est mon
-malheureux frère Thomas!--Et laissant tomber involontairement le sermon
-pour joindre ses mains: Ah! messieurs, je crains que ce ne soit mon
-pauvre frère!...--Mon père, mon oncle Tobie, et même le docteur Slop qui
-ne s'attendrissoit pas facilement, furent vivement émus de la douleur de
-Trim.--Trim, dit mon père, ce n'est pas ici une relation historique que
-tu lis, c'est un sermon. Reprends, mon enfant, reprends-en la dernière
-phrase.
-
-«Voyez le corps de ce misérable épuisé par la faim et la douleur. C'est
-une victime qu'on va livrer aux bourreaux.--
-
-»Observez le mouvement de ce terrible instrument;--voyez comment on
-l'étend. Quels tourmens! Ses nerfs et ses muscles se tordent; les
-convulsions de la mort la plus douloureuse sillonnent son visage de
-mille manières: c'est tout ce que la nature peut souffrir... Son ame
-arrachée de ses plus profondes retraites, est déjà sur ses lèvres prête
-à partir.»--Par le ciel! s'écria Trim, je n'en lirois pas davantage pour
-l'empire du monde! Ces horreurs s'épuisent, peut-être en ce moment, sur
-mon pauvre frère à Lisbonne.--Eh! non, mon cher Trim, dit mon père, ce
-n'est pas là une histoire, ce n'est qu'une simple description...--Oui,
-mon garçon, ce n'est pas autre chose, reprit le docteur Slop; ainsi
-tranquillise-toi.--
-
-Cependant, dit mon père, puisque cela lui cause tant de peine, ce seroit
-une cruauté de le forcer à continuer.--Trim, donne-moi le sermon,
-j'acheverai de le lire, et tu peux t'en aller si tu veux.--Je n'en
-voudrois pas lire davantage, répond Trim, pour la couronne des trois
-royaumes; mais si monsieur veut me le permettre, je resterai pour
-l'entendre jusqu'à la fin.--
-
-Le pauvre Trim! s'écria mon oncle.
-
-
-
-
-CHAPITRE LII.
-
-_Mon père lit._
-
-
-«Enfin, voilà qu'on le ramène dans son cachot. Juste ciel! on ne tardera
-pas à l'en tirer, pour le livrer aux insultes de la populace, et le
-précipiter ensuite dans ce bûcher qu'un zèle fantastique lui a
-préparé.--Et c'est là comme en agissent des fidèles!... Malheureux
-enthousiastes! ignorez-vous que cette conduite atroce est absolument
-opposée à l'esprit du christianisme? Ah! rappelez-vous cette règle
-décisive et sûre que Jésus-Christ nous a laissée: _à fructibus eorum
-cognoscetis eos_: vous reconnoîtrez ces faux zélés à leurs œuvres.»
-
-Grâces à Dieu, il est donc mort! s'écria Trim; ses peines sont finies,
-et on ne peut pas lui faire plus de mal... Ah! messieurs.
-
-Ah! tais-toi, dit mon père, un peu impatienté; nous ne finirions jamais,
-si ces interruptions se renouvelloient si souvent.
-
-«Je n'ajouterai à tout ce que je viens de dire, que deux ou trois règles
-fort courtes, qui en sont les conséquences.
-
-»Toutes les fois qu'un homme déclame contre la religion, soyez sûr que
-la violence de ses passions l'a emporté sur sa croyance.--Une vie
-déréglée et une bonne croyance sont incompatibles; et lorsqu'elles se
-séparent l'une de l'autre, c'est que l'on veut tâcher d'obtenir quelque
-tranquillité dans l'esprit.
-
-»Lorsqu'un homme de cette espèce vous dira que telle ou telle chose
-choque sa conscience, c'est comme s'il vous disoit qu'elle lui cause du
-dégoût. Il faut le comparer à ces hommes blasés, qui ne peuvent
-supporter certains alimens.
-
-»En un mot, ne vous confiez point à un homme, de tel rang qu'il soit,
-s'il n'est consciencieux dans toutes ses actions.
-
-»Et pour ce qui vous regarde, souvenez-vous de cette distinction simple
-et sans équivoque. C'est que votre conscience n'est pas une loi. Non.
-C'est Dieu qui a fait la loi, et qui a placé la conscience en nous pour
-décider selon cette loi.--Mais n'allez pas croire que ce doit être comme
-un cadi asiatique, qui juge selon le flux ou le reflux de ses passions.
-La conscience ne doit juger que comme un juge britannique, qui, dans cet
-heureux pays de liberté, de raison et de bon sens, ne se fait point de
-nouvelles lois, mais juge suivant les lois qu'il trouve écrites.»
-
-
-
-
-CHAPITRE LIII.
-
-_Dialogue._
-
-
-MON PÈRE.
-
-En vérité, Trim, je suis fort content de toi.
-
-LE DOCTEUR SLOP.
-
-Et moi aussi.
-
-MON PÈRE.
-
-Il a très-bien lu le sermon.
-
-LE DOCTEUR SLOP.
-
-Fort bien!
-
-MON ONCLE TOBIE.
-
-A merveille!
-
-LE DOCTEUR SLOP.
-
-Il n'y a que ses commentaires qu'il auroit pu épargner.
-
-TRIM.
-
-Ma foi! je n'ai pu y tenir...
-
-MON ONCLE TOBIE.
-
-Le pauvre garçon!...
-
-TRIM.
-
-Je sais bien que j'aurois mieux lu, si j'avois été moins affecté.
-
-LE DOCTEUR SLOP.
-
-Cela est vrai.
-
-MON PÈRE.
-
-Point du tout. C'est précisément ce qui te l'a bien fait lire. Morbleu!
-il seroit à souhaiter que nos prédicateurs débitassent les leurs avec la
-même force; ils feroient plus de sensation sur leurs auditeurs.
-
-MON ONCLE TOBIE.
-
-Ah çà! mais que va-t-il devenir? je serois fâché qu'il fût perdu...
-
-MON PÈRE.
-
-Perdu? et moi aussi. Il m'a trop fait de plaisir... Il est dramatique.
-Cette manière d'écrire, maniée adroitement, saisit l'attention.
-
-LE DOCTEUR SLOP.
-
-Ah! oui. Je m'en suis bien aperçu.
-
-MON ONCLE TOBIE.
-
-Mais comment diable s'est-il trouvé dans mon _Stévinus_?
-
-MON PÈRE.
-
-Ma foi! c'est ce que j'ignore; il faudroit être aussi habile que
-Stévinus, pour résoudre cette question.--
-
-
-
-
-CHAPITRE LIV.
-
-_Le Sermon court la pretentaine._
-
-
-Mon oncle Tobie fit un sourire agréable de plaisir à l'éloge de
-Stévinus. Cela ne rompit point la conversation sur le sermon, et mon
-père fit part de ses conjectures sur l'auteur.--Je crois le connoître,
-dit-il; je gagerois quasi qu'il est du ministre de notre paroisse.
-
-Ce qui faisoit croire à mon père qu'il étoit d'Yorick, c'en étoit le
-style. Il étoit aussi dans sa méthode.--Ses conjectures se réalisèrent
-deux jours après. Yorick envoya un domestique le demander à mon oncle
-Tobie.
-
-Mais comment s'étoit-il trouvé dans son Stévinus? Mon oncle Tobie
-s'éclaircit de cette circonstance par la même occasion. Yorick, à qui
-toutes espèces de connoissances étoient précieuses, lui avoit emprunté
-son Stévinus. Il fit son sermon pendant qu'il avoit Stévinus; il le mit
-par mégarde dans le livre, et en renvoyant le livre à mon oncle, il ne
-songea point au sermon.
-
-Le destin de ce sermon est assez singulier.--Le bon Yorick n'avoit pas
-toujours des habits qui ne faisoient que de sortir des mains du
-tailleur. Son sermon se perdit une seconde fois en glissant à travers la
-poche et la doublure déchirée de sa veste. C'étoit un jour qu'il montoit
-sur son bidet de quatre-vingt sous, le sermon tomba dans la boue, et le
-bidet l'y enfonça en piétinant. Il y resta quelque temps. Un mendiant
-qui passa l'aperçut, et l'en tira. Il le vendit au bedeau d'une paroisse
-voisine pour un pot de bierre, et le bedeau en fit présent à son curé,
-et depuis oncques il ne revint dans les mains de son propriétaire. Il
-mourut sans le revoir.
-
-Le curé sans doute en avoit fait usage. Cependant je ne l'assure pas. Un
-curé peut être assez instruit pour se passer des ouvrages des
-autres.--Celui-ci tomba, je ne sais comment, dans les mains d'un
-chanoine de la cathédrale d'Yorck, et quelle trouvaille pour un
-chanoine! M. le prébendaire d'Yorck l'apprit bientôt par cœur, et le
-débita dans son église. Il fut applaudi, et le fit imprimer quelque
-temps après, avec son nom en gros caractères au frontispice. Yorick
-avoit essuyé plusieurs de ces revers pendant sa vie; mais il étoit cruel
-de le dépouiller après sa mort, et d'enlever à sa mémoire l'honneur de
-ses propres ouvrages.--Le ciel ne l'a pas voulu. Ce larcin fut découvert
-quelque temps après. Je le publie pour trois raisons.
-
-La première, c'est que cela n'empêchera point l'homme au canonicat
-d'arriver aux dignités ecclésiastiques. Il n'y auroit peut-être pas
-quatre personnages en Angleterre qui atteignissent à l'épiscopat, s'ils
-n'y alloient que par leurs sermons; et si cela est en Angleterre, cela
-peut bien être ailleurs, comme on sait.
-
-L'autre raison, c'est que j'aime à rendre justice à qui elle appartient.
-
-Enfin, c'est que je procurerai peut-être par-là du repos à l'ame
-d'Yorick.--Les bonnes gens de la campagne, sans compter les personnes
-qui passent pour avoir l'esprit fort, viennent me dire qu'elle se laisse
-voir souvent. Yorick est devenu un esprit... Je calmerai par-là ses
-agitations; et c'est un pas que je ne serai sûrement pas obligé de
-prodiguer pour beaucoup d'autres. Je ne crois pas que ceux qui prêchent
-ses sermons, ou qui en prêchent d'autres que les leurs, et même fort
-souvent les leurs, subissent jamais une pareille métamorphose.--
-
-
-_Fin du Tome premier._
-
-
-
-
-TABLE
-
-DES CHAPITRES
-
-Contenus dans ce Volume.
-
-
- CHAPITRE PREMIER. _C'étoit bien à cela qu'il falloit penser._ Page 1
- CHAP. II. _L'Embryon._ 3
- CHAP. III. _En voilà l'effet._ 5
- CHAP. IV. _Que de maris sont moins sûrs!_ 7
- CHAP. V. _Les Planètes._ 12
- CHAP. VI. _Les volontés sont libres._ 14
- CHAP. VII. _Et oui! chacun a son ton, son allure._ 16
- CHAP. VIII. _Je n'y tiens pas toujours._ 20
- CHAP. IX. _Annonce._ 23
- CHAP. X. _Ce qui se voit tous les jours._ 26
- CHAP. XI. _On a beau faire, chacun se plaint toujours._ 28
- CHAP. XII. 38
- CHAP. XIII. _L'Epitaphe._ 46
- CHAP. XIV. 54
- CHAP. XV. _Avis aux historiens._ 56
- CHAP. XVI. _Le contrat de mariage._ 59
- CHAP. XVII. _Chagrins domestiques._ 67
- CHAP. XVIII. _Résolution de ma mère._ 69
- CHAP. XIX. _La convention._ 70
- CHAP. XX. _Conseil._ 76
- CHAP. XXI. _Prenez-y garde! le cas est intéressant._ 78
- CHAP. XXII. _La consultation._ 88
- CHAP. XXIII. _Des découvertes._ 96
- CHAP. XXIV. _L'éloge et l'utilité des digressions._ 109
- CHAP. XXV. _Comment peindre mon oncle Tobie?_ 113
- CHAP. XXVI. _Nous y viendrons._ 118
- CHAP. XXVII. _Un peu de patience._ 120
- CHAP. XXVIII. _Enfin nous y voilà._ 122
- CHAP. XXIX. _Ce qu'on a déjà vu._ 128
- CHAP. XXX. _Trop est trop._ 136
- CHAP. XXXI. _Le feu prend._ 140
- CHAP. XXXII. _Trim._ 144
- CHAP. XXXIII. _Les conjectures de mon oncle._ 155
- CHAP. XXXIV. _Contre-temps._ 157
- CHAP. XXXV. _Cela est clair comme le jour._ 160
- CHAP. XXXVI. _Ragotin n'est pas pire._ 163
- CHAP. XXXVII. _Combien de choses à développer._ 167
- CHAP. XXXVIII. _Il ne peut rien faire._ 170
- CHAP. XXXIX. _Comme il court!_ 172
- CHAP. XL. _La Dissertation._ 182
- CHAP. XLI. _Autre Anicroche._ _ibid._
- CHAP. XLII. _Prélude._ 187
- CHAP. XLIII. _Il est toujours tout prêt._ 189
- CHAP. XLIV. _Avis._ 190
- CHAP. XLV. _Le Sermon._ 194
- CHAP. XLVI. _Enfin le Sermon commence._ 197
- CHAP. XLVII. _Trim reprend sa lecture._ 200
- CHAP. XLVIII. _Un petit coup d'éperon au dada de mon oncle
- Tobie._ 206
- CHAP. XLIX. _Il va courir le galop._ 211
- CHAP. L. _Le Sermon continue._ 214
- CHAP. LI. _Trim lit toujours._ 220
- CHAP. LII. _Mon père lit._ 222
- CHAP. LIII. _Dialogue._ 224
- CHAP. LIV. _Le sermon court la pretentaine._ 227
-
-
-Fin de la Table du Tome premier.
-
-
-
-
-Note du transcripteur
-
-On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par
-ex. Shakespéar/Shakespeare, bisarrerie/bizarrerie, système/systême,
-tems/temps, jeterois/jetterois, etc.). Les erreurs clairement
-introduites par le typographe ont été corrigées. Les passages en
-italique sont indiqués entre _caractères soulignés_.
-
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's OEuvres complètes, tome 1/6, by Laurence Sterne
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 1/6 ***
-
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-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
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-
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-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
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-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
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-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
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-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
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