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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le diable peint par lui-même - -Author: Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy - -Release Date: February 3, 2020 [EBook #61311] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE PEINT PAR LUI-MÊME *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - - -LE DIABLE - -PEINT - -PAR LUI-MÊME. - - - - -OUVRAGES NOUVEAUX - -_Qui se trouvent chez le même libraire_: - - -DICTIONNAIRE INFERNAL _ou_ Recherches et anecdotes sur les démons, les -fantômes, les spectres, les possédés, etc., etc.; 2 vol. in-8º, fig. -Prix, 12 fr. et 15 fr. - -RÉALITÉ DE LA MAGIE ET DES APPARITIONS _ou_ Contre-poison du -Dictionnaire infernal; 1 vol. in-8º, 3 fr. et 3 fr. 50 c. - -HISTOIRE DES FANTÔMES ET DES DÉMONS QUI SE SONT MONTRÉS PARMI LES HOMMES -_ou_ Choix d'anecdotes et de contes, par madame Gabrielle de P***; 1 -vol. in-12, fig.; 2 fr. 50 c. et 3 fr. - -VOYAGE À TRIPOLI _ou_ Relation d'un séjour de dix années en Afrique, -etc. 2 vol. in-8º avec gravures et cartes. Prix, 15 fr. et 17 fr. 50 c. -franc de port. - -VOYAGE EN CHINE, _ou_ Journal de la dernière ambassade anglaise à la -Cour de Pékin, 2 vol. in-8º, gravures et cartes. Prix, 15 fr. et 17 fr. -50 c. - -HISTOIRE DE RASSELAS, prince d'Abyssinie, suivie de _Dinarbas_, 3 vol -in-12. Paris, 1819, 6 fr. et 7 fr. 50 c. - -DICTIONNAIRE CRITIQUE ET RAISONNÉ DES ÉTIQUETTES DE LA COUR DE FRANCE, -des usages du monde, des amusemens, des modes françaises, etc., etc., -par mad. de Genlis. 2 vol. in-8º. Prix, 12 fr. et 15 fr. - -ESQUISSE DE LA RÉVOLUTION DE L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE, _ou_ Récit de -l'origine, des progrès et de l'état actuel de la guerre, entre l'Espagne -et l'Amérique espagnole, trad. de l'anglais. Paris, 1818; 1 vol. in-8º. -Prix, 5 fr. et 6 fr. - -PETITE MÉDECINE DOMESTIQUE, _ou_ Moyens simples et faciles de secourir -les malades, les blessés, les asphyxiés, les empoisonnés, les femmes -enceintes, etc., etc., par M. Bésuchet, médecin, 1 vol. in-12. Prix 3 -fr. et 3 fr. 50 c. - -LES TROIS ANIMAUX PHILOSOPHES, _ou_ les Voyages de l'ours de -Saint-Corbinian, suivis des aventures du chat de Gabrielle, etc.; 1 fort -vol. in-12, fig. Prix, 3 fr. 75 c. et 4 fr. 40 c. - -LA PRISE DE CONSTANTINOPLE, roman historique: par l'auteur du -_Dictionnaire infernal_; 2 vol. in-12. Paris, 1819. 5 fr. et 6 fr. - -NOUVEAU COURS DE LANGUE ANGLAISE, avec deux traductions, dont l'une -interlinéaire, et l'autre suivant le génie de la langue française: -composé d'après les principes de MM. de _Port-Royal_, _Dumarsais_, et -des meilleurs maîtres. Deux forts vol. in-12. Prix, 7 fr. 50 c. et 9 fr. - -MÉDITATIONS D'UN SOLITAIRE INCONNU; publiés par M. de Sénancour. 1 vol. -in-8º, 6 fr. et 7 fr. 50 c. - -LA CHRONIQUE DES CHAMPS DE BATAILLE _ou_ la Bravoure française en -action; 1 vol. in-12, 3 fr, et 3 fr. 50 c. - - -IMPRIMERIE DE FAIN, PLACE DE L'ODÉON. - -[Illustration: _Entretien de l'Auteur avec le Diable_] - - - - - LE DIABLE - PEINT PAR LUI-MÊME, - - OU - GALERIE - DE PETITS ROMANS, DE CONTES BIZARRES, - D'ANECDOTES PRODIGIEUSES, - - Sur les aventures des démons, les traits qui les caractérisent, leurs - bonnes qualités et leurs infortunes; les bons mots et les réponses - singulières qu'on leur attribue; leurs amours, et les services qu'ils - ont pu rendre aux mortels, etc., etc., etc. - - EXTRAIT ET TRADUIT - DES DÉMONOMANES, DES THÉOLOGIENS, DES LÉGENDES, ET DES DIVERSES - CHRONIQUES DU SOMBRE EMPIRE. - - Par J.-A.-S. COLLIN DE PLANCY, - AUTEUR DU DICTIONNAIRE INFERNAL, etc., etc. - - Conservez à chacun son propre caractère. - - Boileau, _Art poétique_. - - Les démons peuvent faire le bien, tout ainsi que les anges peuvent - faire le mal. - - Bodin, _Démonomanie_, liv. 1er, chap. 1er. - - PARIS, - P. MONGIE AINÉ, LIBRAIRE, - BOULEVART POISSONNIÈRE, Nº. 18. - - 1819. - - - - -A MA FEMME. - - -_Vous trouverez souvent votre portrait dans le héros dont j'écris les -aventures. Ce compliment sans doute vous aurait fait jeter les hauts -cris, si l'ouvrage que je vous offre n'avait été entrepris et terminé -sous vos yeux. On s'est fait du Diable une idée si fausse, qu'on croit -montrer bien du discernement en le comparant à tout ce qui est mal dans -le monde. Vous verrez ici qu'il en est autrement, et qu'on peut sans -rougir se vanter de ressembler au Diable, en certaines choses; la bonté -touchante, la simplicité antique, les manières naïves, les vertus -quelquefois stoïques, le penchant à obliger, le désintéressement, la -vivacité d'esprit, l'originalité d'imagination, la malice sans -méchanceté: il y a dans le Diable mille qualités heureuses, que vous -auriez le bon esprit d'envier, si vous ne les possédiez pas dans un -degré éminent._ - -_C'est sur ces bonnes qualités, qui vous sont communes, que j'ai cru -voir, entre vous et le Diable, une ressemblance morale. Il serait plus -difficile de faire le même rapprochement pour le physique: vous avez -vingt-quatre ans, le Diable a plus de quatre-vingts siècles; et ses -traits sont loin des vôtres. Ses oreilles en forme de champignons, ses -ailes de chauve-souris, son nez long de neuf pouces, sa peau assez -semblable à un cuir bouilli, et généralement toutes ses difformités, -font un contraste assez frappant avec vos perfections. Je ne vois pas -non plus que nous ayons ses cornes. Quant aux griffes et à la queue, -n'en parlons pas: on sait que les dames en ont peur, et n'en portent -point._ - -_Enfin, j'étais près de vous quand cet ouvrage fut conçu: pour cela -encore, il est juste que je vous le dédie. Agréez donc cette petite -galanterie d'un époux, qui vous sera fidèle jusqu'à la fin._ - - - - -AVERTISSEMENT. - - -«Vous vous occupez d'un travail inutile; la cause de la superstition est -perdue; on ne croit plus aux revenans; le Diable est en plein discrédit; -et, grâces aux lumières du siècle, la philosophie l'emporte enfin sur -les préjugés populaires.» Voilà les objections qu'on me faisait lorsque -j'ai entrepris l'ouvrage que je présente au public; et, comme quelques -personnes pourraient me les faire encore, j'y répondrai d'avance en peu -de mots. - -La crainte du Diable et les superstitions ne sont point éteintes. Celui -qui voudra montrer de la bonne foi reconnaîtra bientôt que la moitié des -personnes qu'il fréquente redoutent, pendant la nuit, les apparitions de -fantômes et de spectres, et conséquemment les démons. On remarquera -aussi que la plupart des gens dont l'éducation a été négligée ou -stérile, consultent tous les jours les cartes et les devineresses, pour -en apprendre les choses futures. Or, les sciences divinatoires, si elles -pouvaient exister, ne viendraient point de Dieu; et les divinations, -aussi-bien que la foi aux visions et aux songes, sont des aveux tacites -de l'influence surnaturelle qu'on attribue aux démons. - -Assurément, ce grand nombre d'esprits faibles, qui hasardent le fruit de -leurs sueurs dans les roues de la loterie, et sur la foi d'un songe -insignifiant, ne pensent pas que Dieu s'amuse à leur donner l'idée de -prendre tel _numéro_, qui doit les enrichir, et qui ne sortira pas. - -Allez dans les campagnes, vous y verrez peu de morts rester en paix dans -leur tombe. Toutes les semaines, dans chaque village, vous apprendrez -l'histoire d'un nouveau revenant, qui demande des prières, qui frappe -les murs à coups de poing, et qui tire les rideaux, sans se montrer; -heureux encore si vous n'êtes pas témoin de quelque scène de possession, -ou si quelque magicien ne s'occupe pas de vous ensorceler, ou de vous -nouer l'aiguillette! - -Toutes ces choses sont bien plus rares que dans le bon temps passé; mais -elles existent encore; et c'est aujourd'hui, plus que jamais, le moment -d'élever la voix contre la superstition, pour achever de l'étouffer. - -Cette entreprise n'est pas aussi aisée qu'on le pense; car, tandis que -les amis de l'humanité s'efforcent de lui rendre la paix de l'âme et de -détruire les terreurs superstitieuses, il y a des hommes qui semblent -avoir pris à tâche de ramener les vieilles erreurs, qui veulent de -nouveau replonger les peuples dans la barbarie, et dominer par la -crainte. Je ne parlerai point des missionnaires, qui portent le -fanatisme dans les provinces, qui troublent les esprits par la peur d'un -enfer effroyable, qui présentent de toutes parts le démon déchaîné -contre la France, et qui achèveraient la ruine de la religion, si ses -bases n'étaient trop solides pour se renverser jamais entièrement[1]. -Mais je m'arrêterai un instant sur quelques écrivains, dont la plume -avilie n'a su défendre que le mensonge et la fraude. - - [1] On sait aussi que plusieurs prêtres refusent la sépulture aux - morts, et envoient en enfer ceux qui partent de ce monde sans - confession. De pareils abus sont bien les suites du fanatisme et de - la superstition la plus brutale. - -A leur tête est l'abbé Fiard, ex-jésuite, dont les écrits, imprimés à la -fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci[2], établissent -cette maxime, que le Diable en personne a fait la révolution, qu'il est -l'agent surnaturel de tout le mal qui se commet en France, qu'il fut le -maître en impiété de Voltaire, de Diderot, etc. - - [2] Lettres _philosophiques_ sur la magie;--la France trompée par les - _démonolâtres_ du 18e siècle, etc. - -Fort heureusement, l'abbé Fiard et ses pâles disciples sont de faibles -ennemis pour les vrais philosophes; et, si les fatras de ces fauteurs de -la superstition sont admirés des bigots, ils n'obtiennent que la risée -des gens d'esprit, qu'ils endormiraient si on avait le courage de les -lire sérieusement. - -Mais les ouvrages superstitieux se multiplient tellement, qu'on peut -redouter leurs funestes effets sur les esprits faibles. On ne parlera -que de quelques-uns; on nommera d'abord les _Révélations de soeur -Nativité_, que le lecteur ne connaît sûrement pas, qui vivent néanmoins -depuis deux ans, et qui expliquent en trois volumes (édition compacte) -comment soeur Nativité a vu _positivement_ l'enfer et le purgatoire; -comment elle a prédit et révélé, il y a vingt-huit ans, les crimes de la -révolution et tout ce qui s'en est suivi; comment il faut rétablir les -dîmes et autres bonnes choses du temps d'autrefois; et comment on n'a -publié ces susdites révélations et prophéties qu'après qu'elles ont été -justifiées par l'événement, pour ne pas donner à mordre aux -incrédules... - -L'ouvrage, que M. le comte de Sallmart-Montfort a fait paraître à petit -bruit, il y a trois ans[3], est encore un livre de prédictions. Mais, au -moins, l'auteur a-t-il eu la bonne foi de le publier avant l'événement. -Il est vrai que, comme il annonce la fin du monde et la venue de -l'antéchrist, il n'y avait pas de temps à perdre[4]. - - [3] _De la Divinité, de l'homme, des différentes religions, idées sur - la fin prochaine et générale du monde._ - - [4] Suivant les calculs de monsieur le comte, le monde finira en 1836. - -Un autre écrivain a donné, l'année dernière, une _Explication de -l'Apocalypse_, qui entre un peu dans le système de M. le comte de -Sallmart-Montfort, et qui prouve _victorieusement_ que l'antéchrist est -en chemin, que le monde va finir, parce que tous les fléaux -avant-coureurs, prédits dans l'Apocalypse, sont déjà tombés sur la -France, et que les démons y font sous main leur commerce. D'autres -théologiens de la même force rapportent déjà des miracles modernes, et -des aventures de possédées, _qui font frémir_. - -M. le comte de Fortia-Piles s'est mis aussi dans la ligue des suppôts de -l'erreur; et, après avoir bien regretté les temps féodaux, il gémit de -voir le Diable un peu oublié, attendu _que la peur de cet être -indéfinissable avait plus d'effet sur _LE PEUPLE_ que toutes les -peines_[5]... «Je ne vois pas, ajoute-t-il avec douleur, qu'on prenne -beaucoup de moyens pour rétablir cette crainte salutaire, dans une -classe qui, depuis trente ans, a offert plus de crimes que les deux -siècles précédens[6]...» - - [5] _Nouveau dictionnaire français_... publié en 1818 et 1819, en 12 - cahiers in-8. - - [6] Cette dernière calomnie est si absurde, qu'elle ne mérite pas de - réponse: qu'on lise seulement, dans Gilbert, la peinture qu'il a - faite du dix-huitième siècle, on y verra des moeurs bien plus - affreuses que les nôtres. - -Il y a des imposteurs, qui paraissent au moins partager les -superstitions et les erreurs qu'ils prêchent aux autres hommes, et qui -affichent en eux la crainte du Diable, lorsqu'ils le présentent comme un -épouvantail. M. de Fortia-Piles ne croit pas au Diable, ne le craint -point; il laisse voir son opinion là-dessus; et il a le coeur assez -_franc_ pour proposer au _peuple_ la peur du Diable comme un moyen de -vertu!... C'est comme s'il disait: «Je suis un homme d'esprit et un -honnête homme; je n'ai pas besoin de frayeurs pour me bien conduire. -Mais vous, qui êtes des brutes, je vais vous épouvanter. Alors vous vous -laisserez mener où l'on voudra, et vous serez de bonnes gens, bien -estimables[7]...» - - [7] On n'ose pas s'arrêter plus long-temps sur les ouvrages de - superstition et de fanatisme qui paraissent maintenant. La - nomenclature en serait trop longue, puisque les romans même sont - souvent aujourd'hui des livres de controverse. Ceux qui ont lu _les - Parvenus_ de madame de Genlis savent qu'elle prône les extases, les - visions, les prophéties, les pèlerinages, etc. - -Mais la plus forte preuve de l'opposition que les dévots entretiennent -contre les lumières, c'est une nouvelle brochure, qui paraît depuis peu -de jours, sous le titre de _Contre-poison du Dictionnaire infernal_, ou -_Réalité de la Magie et des Apparitions_... Je suis fâché que le pieux -auteur de ce pamphlet burlesque le publie un an après le _Dictionnaire -infernal_. En s'annonçant plus tôt, il aurait pu se flatter d'en -empêcher le succès; et alors il eût été de mon devoir de défendre mon -ouvrage. Aujourd'hui que le Dictionnaire infernal est presque totalement -épuisé, j'attendrai que le public ait porté son jugement sur les cent -dix ou douze prodiges, anciens et modernes, que M. Simonnet raconte avec -tant d'_énergie_ dans sa brochure. Si on s'en occupe, je pourrai -répondre plus longuement, et faire voir, en quelques pages, les -absurdités qu'il a recueillies si lentement et avec tant de soin. - -Jusque-là, je dirai seulement que j'ai lu le pamphlet en question, et -que j'y ai reconnu quelques traits qu'on verra aussi dans _le Diable -peint par lui-même_. Mais l'auteur du _Contre-Poison du Dictionnaire -infernal_ a traduit avec mauvaise foi, et il a souvent tronqué ses -miracles pour en ôter le ridicule; je prierai donc le lecteur de -comparer mes traductions aux originaux; ce qui sera d'autant plus -facile, que j'ai cité très-exactement. On verra par là que je ne cherche -qu'à répandre sincèrement la vérité. - -Après avoir passé un an sur le _Dictionnaire infernal_, si M. Simonnet -veut exercer pareillement sa critique sur _le Diable peint par -lui-même_, je lui souhaite bon courage. Mais comme j'ai recueilli des -traits qui présentent les démons sous un aspect un peu moins noir que le -_Contre-Poison_, et que M. Simonnet voudra sans doute encore les -rembrunir, je lui rappellerai ces deux vers de l'Art poétique (_chant -troisième_): - - Souvent, sans y penser, un écrivain qui s'aime - Forme tous ses héros semblables à soi-même. - - - - -INTRODUCTION, - -OU - -ENTREVUE DE L'AUTEUR AVEC LE DIABLE. - - _Diligitur nemo, nisi cui fortuna secunda est; - Quæ simul intonuit, proxima quæque fugat._ - - OVIDE. - - Le malheur avilit; un revers déshonore: - Quand Satan était ange, il avait des amis; - En exil, c'est _le Diable_; il est noir, on l'abhorre; - Il rencontre partout des milliers d'ennemis. - - -Le Diable se présenta un jour à saint Antoine dans son désert. Il avait -la figure triste et allongée. L'homme de Dieu lui demanda où il portait -ses chagrins?--«Je n'en sais vraiment rien, répondit le Diable. Je -deviens de jour en jour si malheureux, j'ai tant à me plaindre des -hommes, que je crains bien d'en perdre la tête. Vos solitaires -m'accusent de toutes les fautes qu'ils peuvent commettre. On ne se -querelle jamais, on ne fait pas le moindre tort au prochain, on n'a pas -la plus petite pensée charnelle, sans que j'en sois l'auteur. Et tous -les chrétiens sont taillés sur le même modèle. Lorsqu'on prononce mon -nom, c'est avec des malédictions effroyables. Enfin, je n'ose plus me -montrer nulle part; et pourtant je ne fais de mal à personne; car vous -savez que, quand j'aurais l'humeur aussi portée à nuire qu'on le dit, -j'ai maintenant perdu toutes mes forces. Que vos solitaires veillent -donc sur eux, s'ils n'ont pas envie de pécher; qu'on me laisse le peu de -réputation qui me reste; et que je puisse en paix tisonner mon feu, ou -visiter mes amis...» - -Saint Antoine répondit au Diable:--«Quoiqu'on t'ait souvent accusé -d'être un grand menteur, tu viens cependant de dire la vérité. Tu es -ruiné de fond en comble; et le plus petit d'entre nous se moque de toi -et des tiens...» (_Saint Athanase, vie de saint Antoine, ch. 13._)[8]-- - - [8] La légende Dorée, qui rapporte aussi ce trait, dit que, cette - fois-là, le Diable était d'une taille tout-à-fait extraordinaire, - puisque ses pieds touchaient à la terre, et sa tête au ciel. Malgré - cela, il eut la modestie de dire à saint Antoine qu'_il était réduit - à rien_, AD NIHILUM SUM REDACTUS. (_Legenda 21 de S. Antonio._) Quel - Diable était-ce donc autrefois?... - -Je venais de lire cette singulière histoire; et je réfléchissais -profondément sur la discordance des théologiens et des saints pères. -Tantôt le Diable est, avec eux, un ennemi encore terrible et toujours -agissant; tantôt ce n'est plus qu'un malheureux, sans force et sans -pouvoir. Saint Athanase et quelques autres flambeaux de l'église le -représentent humble, soumis, et hors d'état d'intriguer désormais parmi -les hommes[9]. Les théologiens modernes lui conservent sa vigueur, ses -ressources; et l'abbé Fiard[10] prouve _victorieusement_ (comme il le -dit), que le Diable n'a rien perdu de ses anciens priviléges; que la -France est peuplée de ses adorateurs; qu'il est en plein commerce avec -nous, etc... Cependant Jésus-Christ est venu; les oracles ont cessé; les -faux dieux n'ont plus de culte; les esprits de ténèbres ont dû rentrer -dans l'abîme... Ou saint Athanase n'est pas orthodoxe, et dans ce cas -c'était à l'église à le condamner; ou l'abbé Fiard est un grand -visionnaire, et alors c'est au bon sens à en faire justice...; mais -l'église a mis saint Athanase au nombre des saints; et le bon sens place -l'abbé Fiard au rang des fous... - - [9] Saint Augustin dit aussi quelque part que _le Diable est un gros - chien à l'attache. Il peut aboyer, mais il ne mord pas._ - - [10] Lettres _philosophiques_ sur la Magie, par l'abbé Fiard; avec - cette ligne de Nicole, pour épigraphe: _Dieu et le Diable; c'est là - toute la religion!_... - -Sur ces pensées rassurantes, je m'endormis paisiblement. Bientôt je crus -sentir une main un peu froide se promener légèrement sur ma figure. Il -me sembla que je m'éveillais, et que ma chambre était éclairée d'une -lumière douce. Je jetai les yeux autour de moi, et je vis à ma droite un -grand vieillard du plus bizarre aspect. Sa tête touchait presque au -plafond de ma chambre, qui n'a à la vérité que huit pieds de hauteur. -Mais il était un peu voûté, et s'appuyait sur un gros bâton, surmonté -d'une espèce de croissant. Au reste, sa grosseur était bien -proportionnée à sa taille. Il avait le regard triste, la figure mitigée, -le nez extrêmement long, les oreilles grosses, les joues et le front -sillonnés de rides profondes, le teint pâle, et les cheveux d'un beau -noir d'ébène. - -Comme la vue de ce personnage me causait une surprise, qui approchait de -la frayeur, je voulus éveiller ma femme, pour n'avoir pas peur tout -seul. L'inconnu m'en empêcha, et me prenant la main:--Arrête, me dit-il, -d'une voix un peu cassée, je ne veux me laisser voir que de toi; et j'ai -bien des choses à te dire... Écoute-moi sans crainte; je ne suis pas -venu ici avec des intentions hostiles, et tu ne seras pas fâché de me -connaître. - -Le mouvement qu'il fit, en m'arrêtant la main, me laissa entrevoir sur -ses épaules deux grandes ailes rognées... Cette nouvelle particularité -redoubla mon embarras: Serait-ce un génie, me disais-je? et les contes -de la cabale et de la féerie auraient-ils quelque fondement?... Je levai -les yeux sur la face du géant: son front était chargé de trois petites -cornes, que je n'avais pas vues d'abord... Plus de doute, c'est un -démon; et les histoires d'apparitions sont véritables!... Mais l'effroi -n'était plus de saison. Le taciturne inconnu, qui me visitait, -paraissait doux et maniable; et il attendait, en silence, que je -daignasse lui adresser une parole... - -Je m'efforçai d'apaiser les battemens de mon coeur; et je retrouvai -enfin la voix, pour prier l'esprit de s'asseoir et de me dire qui il -était. Il se plaça comme il put sur un petit tabouret; et la forme -abaissée de son siége, diminuant la hauteur de sa taille, nous nous -trouvâmes à peu près face à face. Une longue queue, qui frétillait au -derrière de l'inconnu, frappa ma vue aussitôt qu'il fut assis, et acheva -de fixer mes idées. - ---Tu ne devines pas qui je suis, me demanda-t-il en même-temps? - ---Peut-être ai-je deviné de travers, lui répondis-je; mais je pense que -vous pourriez bien être le Diable? - ---Ou celui que vous appelez de ce nom, répliqua-t-il; je suis le -souverain de ces anges, que l'orgueil et une folle présomption ont fait -exiler du ciel. - ---Je vous croyais bien autrement bâti... - ---Ma figure te surprend?... On m'a fait si laid et si noir, que je -conçois ton étonnement. Autrefois j'avais quelque beauté; je l'ai -perdue; mais je ne suis pas encore si monstrueux... Autrefois je -gouvernais un beau pays dans le ciel; j'ai voulu, comme bien d'autres, -commander en maître, où je devais obéir; et comme bien d'autres, je suis -tombé... - ---Cependant vous êtes toujours roi?... - ---Oui, mais roi d'une triste contrée, entouré de tristes sujets, réduit -à passer de tristes jours... Avant le Messie, je me mêlais de temps en -temps parmi les hommes. Depuis qu'il est venu, je ne puis venir sur la -terre qu'une fois par an; et mes sujets n'en ont jamais approché. - ---Ce que vous dites là ne s'accorde ni avec la théologie, ni avec les -démonomanes. On raconte de vous de vilaines choses. - ---On ment. Depuis plus de dix-huit cents ans, je n'ai fait aucun tort -aux hommes; et quand j'en aurais le vouloir, je n'en aurais plus le -pouvoir. D'ailleurs, saint Bernard a dit que je n'en avais pas même la -volonté[11]. - - [11] On trouve véritablement cette phrase: _Quand le Diable aurait la - puissance de nous faire du mal, dit saint Bernard, _IL N'EN A PAS LA - VOLONTÉ__; dans le tombeau des hérétiques de Georges l'apôtre; 3e - partie. - ---Vous les avez donc eus ces moyens de nuire? - ---Oui, mais très-étroits; et je peux dire hardiment que j'en ai toujours -usé avec un but honnête. - ---Alors, pourquoi vous a-t-on interdit l'approche de notre terre? - ---Parce que les chrétiens avaient peur de moi; et que leur dieu qui les -aime ne voulait pas les laisser vivre dans une frayeur continuelle. Mais -sa bonté pour eux n'a pas été bien sentie; on n'a pas compris les -paraboles de l'Évangile; on a mal interprété les sentences du messie; et -les théologiens ont toujours fait de moi un épouvantail. Les méchans y -ont trouvé leur compte: tout fiers du peu de biens qu'ils font par -hasard, ils mettent sur mon dos les crimes, les fautes, les misères qui -entourent ce globe. Il y a long-temps que je m'en plains; mais les -hommes sont si endurcis que je ne puis obtenir justice. Il n'y a pas de -livre un peu dévot, un peu théologique, où je ne sois défiguré à ne me -plus reconnaître. On me donne toutes les formes, tous les noms... - ---Et quelle est votre forme naturelle? - ---Depuis ma chute, c'est la forme où tu me vois. J'en ai quelquefois -pris d'autres pour passer le temps; mais jamais horribles, et toujours -bizarres. - ---Et votre nom? - ---Mon vrai nom, depuis que j'ai quitté le ciel, est _Satan_, qui -signifie le Rebelle. Les Juifs m'ont appelé _Béelzebuth_[12]; les Grecs, -_Pluton_[13]; quelques Orientaux, Arimane[14]; les Gaulois -_Teutatès_[15]; les Théologiens du douzième siècle, _Lucifer_[16]; les -Sorciers, _Léonard_; etc. D'autres peuples m'ont donné d'autres noms, -avec tant de variété qu'on en pourrait faire un volume. - - [12] _Béelzebuth_ signifie au positif _roi des mouches_; et par - extension, _souverain de l'air et des esprits ailés_. - - [13] _Pluton_ vient du Grec _Plutos_ qui signifie _la richesse_. On - donnait ce nom au prince de l'enfer, parce qu'on plaçait son royaume - au centre de la terre, et qu'on le regardait comme le maître des - trésors et des mines qui y sont enfouies. Les antiquaires disent que - Pluton fut un roi d'Épire ou d'Espagne, qui fit exploiter plusieurs - mines. - - [14] _Arimane_, le _génie_ ou le principe _du mal_, suivant Zoroastre. - - [15] _Teutatès_, le Pluton des Gaulois. Ce nom signifiait, en - Celtique, et signifie encore, en Bas-Breton, _père du peuple_. Les - Gaulois se disaient descendans de Teutatès, et le traitaient assez - respectueusement, pour qu'il n'ait pas à se plaindre d'eux. - - [16] Lucifer, _lumineux, qui porte la lumière_. C'est l'étoile du - matin, ou la planète de Vénus, lorsqu'elle paraît avant l'aube du - jour. Lucifer, selon les païens, était fils de Jupiter et d'Aurore. - Chez eux, cette divinité devait naissance au sabéisme, ou culte des - astres. Chez les chrétiens, c'est une suite du paganisme; et on ne - conçoit pas pourquoi ils ont appelé le Diable _Lucifer_. - ---Les sorciers, qui vous nomment _Léonard_, vous nomment aussi _le grand -Nègre_; et disent que vous vous montrez au sabbat, sous la figure d'un -bouc hideux?... - ---Hélas! je ne suis pas si noir qu'on veut bien le dire, et je n'ai -jamais paru au sabbat. Quant à la peau de bouc, je ne l'ai point encore -revêtue. Dieu permettrait-il que des créatures immortelles prissent des -formes d'animaux?... - ---Cependant, vous savez les histoires des loups-garoux? - ---Il n'y en a jamais eu, mon enfant. - ---Et les magiciens qui se transformaient en monstres inconnus?... - ---Il n'y a pas plus de magiciens que de lycanthropes, ou d'hommes-loups. - ---Ces choses-là sont singulières dans votre bouche. Vous vous êtes -montré sûrement, sous des formes animales?... - ---Sous des formes bizarres, je te l'ai dit. Quand on a cru voir en moi -une bête parfaite, on s'est trompé. Un abbé ignorant disait à un malade -qu'il venait de voir le Diable.--Quelle figure avait-il?--La figure d'un -âne.--Il y a toute apparence, répondit le malade, que vous avez eu peur -de votre ombre... On en pourrait dire autant à mille autres, qui m'ont -rencontré en cheval, en mulet, en oison, etc. - ---Mais vous avez tant de difformité!... Vos cornes sentent un peu le -bouc?... - ---Mes cornes! je ne les ai pas toujours portées. Les femmes et les -nourrices me les ont plantées là, pour effrayer les marmots; et par un -ordre du souverain maître, je suis obligé de recevoir tout ce qu'on me -donne, jusqu'à ce qu'on veuille bien me l'ôter. Aussi je dois me -résoudre à porter les cornes, car on ne cesse de m'en coiffer. - ---Et vos oreilles, pourquoi sont-elles si enflées? - ---Je dois cela aux exorcistes. Tous les soufflets que ces messieurs -déchargent sur les joues des possédées rejaillissent sur les miennes. Il -n'y a pas plus d'un siècle que j'avais les oreilles plus grosses que les -fesses. Mais depuis qu'on n'exorcise plus, elles désenflent de jour en -jour; et j'ai bon espoir de les revoir bientôt dans leur forme -naturelle, qui est celle d'un champignon. - ---Quant à la queue qui vous pend au derrière, vous l'avez sans doute -depuis le commencement du monde? - ---Non pas, s'il vous plaît. Les théologiens se sont avisés de me la -mettre, il y a douze ou quinze cents ans; ils m'ont en même-temps rogné -les ailes. - ---Et votre nez? qui l'a si fort allongé? - ---S. Dunstan, archevêque de Cantorbéri, dans le dixième siècle. Tu peux -lire, dans le huitième chapitre de sa vie, et dans la quatrième des -_Pieuses Gaietés_ du révérend père Angelin de Gaza, que S. Dunstan était -forgeron, aussi-bien qu'évêque; que j'allais le voir, sans mauvaises -intentions; qu'il me prit le nez avec ses tenailles, et qu'il ne lâcha -prise qu'après l'avoir allongé d'un bon pied. - ---Et quoi! les hommes qui vous disent si puissant, ont donc quelque -pouvoir sur vous? - ---Assurément, et beaucoup plus que je n'en ai sur eux. Je pourrais te le -prouver par une foule de petites anecdotes comme celles-ci. Vois mes -doigts qui sont tous brûlés. Ce mauvais service m'a été rendu par saint -Dominique, comme tu peux le voir au chapitre 7 du livre II de sa vie. Je -fus obligé, une certaine nuit, de lui tenir la chandelle, pendant qu'il -écrivait; et les extrémités de mes doigts, mal guéris de leurs brûlures, -témoignent assez que je l'ai tenue jusqu'au bout. - ---On dit encore que vous aimez à _singer Dieu_[17], que vous faites des -prodiges?... - - [17] Le très-spirituel Henri Boguet, donne ce talent au Diable, dans - son _Discours des exécrables sorciers_. - ---Moi faire des prodiges, et chercher à imiter l'Éternel!... C'est comme -si tu disais que l'âne veut singer le rossignol!... Mais le temps -s'avance; si ta curiosité est satisfaite, si tu as de moi meilleure -opinion que le commun des hommes, je vais t'exposer en deux mots le -sujet qui m'amène. - ---Dites, dites; c'est ce qu'il me presse le plus de savoir. - ---Eh bien! écoute-moi. Chacun a son grain d'amour-propre; et je n'en -suis pas plus dépourvu qu'un autre. Quoique la terre où vivent les -hommes soit bien éloignée de la mienne, je suis las de m'y voir -maltraité. Je viens donc te prier de me prêter ta plume, et de défendre -ma cause... Elle te paraît mauvaise... Mais fais bien attention que -toutes les charges qui pèsent sur moi sont le plus souvent appuyées sur -des contes, et qu'il te sera aisé de les réfuter... Parle donc -hardiment. Considère-moi sous mon véritable point de vue, et me dépeins -tel que que je suis. - ---Fort bien. Je recueillerai des traits de tout genre. Je rapprocherai -ceux qui vous font honneur, je tairai les peccadilles... - ---Non pas. Rapporte tout ce qui te tombera dans les mains, et prouve que -les méchancetés qu'on me suppose sont apocryphes. Quant aux faits et -gestes qui m'honorent, les hommes en ont si peu conservé, que tu auras -bien de la peine à en trouver vingt ou trente. Mais fais pour le mieux. - ---Et quel libraire voudra se charger d'un pareil livre? - ---Le premier libraire qui ne sera pas un sot. - ---Le public le lira-t-il? - ---Les gens d'esprit, oui sûrement. - ---Mais il y a si peu de gens d'esprit, que ce n'est pas là m'assurer un -succès; et c'est un succès que je demande. - ---Ah! je ne puis rien te dire là-dessus. - ---Comment! ne savez-vous pas l'avenir? - ---Pas le moins du monde. - ---Et qui a dicté les oracles, s'il vous plaît? - ---La crédulité humaine. - ---Qui a fait parler les sibylles? - ---L'imagination. - ---Qui inspire les devins? - ---L'intérêt. - ---Mais toutes les prophéties qu'on vous attribue? - ---Je m'en lave les mains. Je ne connais pas plus l'avenir que les hommes -ne connaissent le passé. Pour celui-là, je puis me vanter d'en avoir -quelque teinture; et c'est ma longue expérience qui prête une certaine -sagesse à quelques-uns de mes conseils. En vertu de cette expérience, je -puis te prédire que si tu fais le livre que je te demande, il en -arrivera des choses remarquables; et que si tu viens jamais dans mon -royaume, tu y recevras des égards. - ---Grand merci; mais à propos où est logé votre royaume? car enfin les -uns disent que vous régnez au centre de la terre; les autres, dans le -vague des airs; ceux-ci, dans le soleil; ceux-là dans la lune... - ---Mon royaume, personne ne l'a vu. Contente-toi de savoir qu'il est -situé sur un grand globe, loin du soleil et de ce qui l'environne. - ---Ainsi Orphée, Pythagore, S. Patrice, Charles-le-Chauve, Vétin, et -mille autres nous en ont conté, en nous disant qu'ils avaient fait le -voyage aux enfers? - ---Certainement. Nul être mortel ne peut y mettre le pied. - ---J'entends par là que vous êtes immortel? - ---Je le pense; quoique Ménasseh-ben-Israël nous ait condamnés à mourir à -la fin des siècles. Mais c'en est assez, continua-t-il en se levant, il -est heure de me retirer. Travaille; tu auras probablement quelques -lecteurs... - ---Et si vous pouviez me dicter un peu? - ---Cela m'est défendu. - ---Quoi! vous n'avez pas dicté des livres de magie? - ---Non sûrement. - ---Et l'ouvrage qu'on attribue à Cham, fils de Noé?... Et ceux de -Zoroastre?... Et celui de Médée?... - ---On n'écrivait pas, quand ces gens-là ont vécu. - ---Mais les livres magiques de Démocrite, d'Orphée, de Numa, -d'Albert-le-Grand, de Saint-Cyprien? - ---Ces fatras sont supposés. D'ailleurs les platitudes qu'ils renferment -devraient te dire assez qu'un esprit n'y a pas eu la moindre part. - ---Eh bien! fascinez un peu les sens des lecteurs; l'abbé Fiard dit, par -parenthèse, que vous êtes grand physicien[18]? - - [18] Tertullien dit pareillement que le Diable est d'une adresse - merveilleuse en physique, et qu'on l'a vu porter de l'eau dans un - crible, sans en perdre une seule goutte. (_Apologet. cap. 22_.) Nous - n'avons plus le bonheur de voir d'aussi belles choses! - ---L'abbé Fiard, en disant cela, a prouvé qu'il ne l'était pas. - ---Au moins, donnez-moi quelque argent qui me nourrisse pendant mon -travail. - ---Je n'ai jamais eu le sou, parce qu'il n'y en a point dans mes terres; -et que je n'en ai pas besoin. - ---Et tous les gens que vous avez enrichis? - ---La niaiserie que tu dis là (sauf le respect que je te dois), ne fait -pas honneur à ton bon sens. Tous les visionnaires qui se sont dits -magiciens étaient plus gueux que Job dans sa misère. - ---Jésus! vous savez la Bible!... - ---Je sais bien autre chose; la plupart des grands hommes, tant anciens -que modernes, sont venus faire un petit tour dans mon royaume, en -sortant de ce monde; et ils m'ont fait l'amitié de me réciter leurs -ouvrages, de me raconter leur histoire... - ---Eh bien! faisons pacte ensemble; si vous ne pouvez pas m'enrichir, -vous m'instruirez au moins par de bonnes leçons. - ---Tu demandes toujours la chose impossible. Je ne puis pas faire -alliance avec des êtres d'une nature autre que la mienne, avec un homme -que je ne suis pas sûr de revoir... - ---Quoi donc! n'en avez-vous pas contracté autrefois avec des milliers de -mortels?... - ---Jamais; autrefois on était plus sot qu'à présent, et les âmes simples -du temps passé croyaient tout ce que le premier fripon leur donnait à -croire. Enfin, je te l'ai déjà dit, je ne viens qu'une fois par an sur -la terre, et je n'ai pas le droit de me montrer deux années de suite -dans le même pays. Je ne te reverrai que dans quarante ans, si tu n'es -pas mort; à moins que tu ne viennes me chercher dans le pays des -Talapoins, où j'irai l'année prochaine. - ---En ce cas, donnez-moi donc des livres, nombreux et bien choisis. Je me -contenterai de ce petit miracle, si vous voulez bien le faire en ma -faveur. - ---Je n'ai pas de livres, et je ne sais pas faire de miracles. - ---Mais les hommes en font bien! - ---Dis plutôt qu'ils se vantent d'en faire; et rappelle-toi cette phrase -d'un philosophe qui, pour avoir déraisonné quelquefois en parlant de -Dieu et de l'âme, n'en a pas moins dit bien souvent de grandes et belles -choses:--_Je ne crois pas aux témoins oculaires, quand ils prétendent -avoir vu des choses absurdes._ C'est de pareils sentimens qu'il faut te -pénétrer, pour défendre ma cause. - ---Ah! vous citez Voltaire... Cet homme-là vous aurait-il perverti?... -Moi, je vous répondrai, avec l'abbé Fiard, que si l'on prenait cet -apophthegme de Voltaire pour règle de sa conduite, il mènerait -directement à nier toute espèce de prodige... - ---C'est aussi ce que fait le sage, et ce que ne faisait pas ton abbé -Fiard. Le créateur de tous les mondes a donné à la nature un cours -constant et invariable. Tout ce que tu vois sur la terre est un miracle -continuel; et il n'en faut point d'autres. Dieu ne met point sa -puissance infinie aux ordres d'un insensé; et la sagesse éternelle ne se -plie point aux bizarres et vains caprices d'un charlatan ou d'un fou... -Mais voici bientôt l'aurore. Hâte-toi de me dire si je puis compter sur -tes bons offices... - ---La tâche est difficile... - ---Elle est neuve... - ---Je le sais... et le public aura peut-être quelque indulgence... - ---Assurément. En ce cas, je compte sur toi. - ---Pas encore. Si je vais en Espagne, l'inquisition me brûlera? - ---Eh bien! tu n'iras pas en Espagne. - ---Si je tombe entre les mains des dévots?... - ---Après? tu n'es plus sous ces règnes où des moines conduisaient l'état. -Le fanatisme a les ongles bien rognés; et un gouvernement sage ne peut -se fâcher, quand on a la vérité dans la bouche, quand on détruit les -calomnies... - ---Tout cela est fort bien; mais puisqu'il faut trancher le mot, les -hommes se vendent aujourd'hui; je suis las de vivre pauvre, et je -voudrais savoir ce que me rapportera mon travail... Si vous n'avez pas -le sou... - ---Ah! tu as aussi l'âme vénale!... Je t'avoue que je ne le pensais -pas... Voilà ce qui m'a fait rejetter de tous les écrivains dont j'ai -déjà réclamé la plume: je n'ai point d'argent... - -Cette grande tristesse, que cause subitement une espérance perdue, se -peignit alors sur la face du Diable. Il se leva pour sortir. Ses longs -malheurs attendrirent mon âme. Je le rappelai:--Ne me croyez point vil, -lui dis-je; mais il faut de grands frais de livres, pour l'ouvrage que -vous me demandez; et je suis loin d'être riche. Cependant je vais -l'entreprendre; et je vous promets d'y employer tous mes soins. - ---A la bonne heure, répondit le Diable; tu ranimes mon coeur abattu; -compte sur une reconnaissance sans bornes, si tu laves ma réputation, -et... - -En ce moment, on entendit le chant d'un coq du voisinage; le Diable -s'évanouit, avec la rapidité de l'éclair. Il me restait encore bien des -choses à lui demander. Comme je ne voulais pas l'aller attendre chez les -Talapoins, je me vis forcé de m'en rapporter aux livres, qui traitent -des faits et gestes des démons. Je mis le lendemain la main à l'oeuvre, -et j'offre aux méditations du lecteur le fruit de mes recherches. Il les -jugera suivant son goût. J'observerai seulement que je ne lui ai pas -fait l'injure de réfuter des traits qui se réfutent d'eux-mêmes, et de -faire des réflexions, lorsqu'elles naissent tout naturellement du sujet. - - - - -LE DIABLE - -PEINT - -PAR LUI-MÊME. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -HISTOIRE DES DÉMONS. - - _Inquinat egregios adjuncta superbia mores._ - - CLAUDIEN. - - L'orgueil trouble souvent la raison la plus saine: - Demandez à Satan dans quels maux il entraîne. - - -L'existence des démons n'est constatée que dans les livres de théologie. -Chez les anciens, on parlait des pygmées, des sphinx, du phénix, etc., -et personne ne les avait vus. Parmi nous, on entend sans cesse raconter -les faits et gestes du Diable, décrire ses formes variées, vanter son -adresse; cependant on ne doit toutes ses aventures qu'aux rêves si -souvent insipides de quelques imaginations égarées. Nos connaissances -sont trop bornées pour conclure de là qu'il n'existe point de démons. -Mais, puis qu'il n'a été donné à aucun oeil humain de les voir, tout ce -qui va suivre doit être considéré comme une série de paradoxes, de -suppositions et de contes. - -Les anciens admettaient trois sortes de démons, les bons, les mauvais et -les neutres[19]; les premiers chrétiens n'en reconnaissaient que deux -classes, les bons et les mauvais. Les démonomanes ont tout confondu, et -devant eux tout démon est un esprit malin. Les théologiens de -l'antiquité jugeaient différemment: les dieux et Jupiter même sont -appelés _Démons_ dans Homère. - - [19] _Eudæmon_, _Dæmon_, _Cacodæmon_. - -L'origine des démons est des plus anciennes, puisque tous les peuples la -font remonter plus loin que le monde. Aben-Esra prétend qu'on la doit -fixer au second jour de la création. Menassé-ben-Israël, qui a suivi la -même opinion, ajoute qu'après avoir créé l'enfer et les démons, Dieu les -plaça dans les nuages, et leur donna le soin de tourmenter les -méchans[20]. Cependant l'homme n'était pas créé le second jour; il n'y -avait point de méchans à punir; et les démons ne sont pas sortis tout -noirs de la main du créateur, puisqu'ils ne sont que des anges de -lumière, devenus anges de ténèbres par leur chute. - - [20] _De resurrectione mortuorum. Lib. III, cap. 6._ - -Origène et quelques philosophes soutiennent que les bons et les mauvais -esprits sont plus vieux que notre monde, parce qu'il n'est pas probable -que Dieu se soit avisé tout d'un coup, il y a seulement sept ou huit -mille ans[21], de tout créer pour la première fois. La Bible ne parle -point de la création des anges et des démons, parce, dit Origène, qu'ils -étaient restés immortels après la ruine des mondes qui ont précédé le -nôtre. Apulée pense que les démons sont éternels comme les dieux[22]. -Manès, ceux qu'il a copiés, et ceux qui ont adopté son système, font -aussi le diable éternel, et le regardent comme le principe du mal, ainsi -que Dieu est le principe du bien. Saint Jean dit que _le Diable est -menteur, aussi-bien que son père_[23]. Il n'y a que deux moyens d'être -père, ajoutait Manès, la voie de la génération, et la voie de la -création. Si Dieu est le père du Diable par la voie de la génération, le -Diable sera consubstantiel à Dieu; cette conséquence est impie. Si Dieu -est le père du Diable par la voie de la création, Dieu est un menteur; -ce qui est un autre blasphème. Ainsi le diable n'est point l'ouvrage de -Dieu; et, dans ce cas-là, personne ne l'a fait: il est éternel, etc. Les -découvertes des autres théologiens et des plus habiles philosophes sont -aussi peu satisfaisantes. C'est pourquoi il faut s'en tenir là-dessus au -sentiment le plus général. - - [21] La version des Septante donne au monde quinze ou dix-huit cents - ans de plus que nous. Les Grecs modernes ont suivi ce calcul; et le - P. Pezron l'a un peu réveillé parmi nous, dans _l'Antiquité - rétablie_. - - [22] _Lib. de Deo Socratis._ - - [23] _Evang. sec. Joann. Cap. VIII, vers. 44._ - -Dieu avait créé neuf choeurs d'anges: les séraphins, les chérubins, les -trônes, les dominations, les principautés, les vertus des cieux, les -puissances, les archanges, et les anges proprement dits. Du moins c'est -ainsi que l'ont décidé les saints pères, il y a bien douze cents ans. - -Toute cette milice céleste était pure, et non portée au mal. Cependant -quelques-uns se laissèrent tenter par l'esprit d'orgueil[24]; ils -osèrent se croire aussi grands que leur créateur, et entraînèrent dans -leur crime les deux tiers de l'armée des anges[25]. Satan, le premier -des séraphins, et le plus grand de tous les êtres créés[26], s'était mis -à la tête des rebelles. Depuis long-temps[27] il jouissait dans le ciel -d'une gloire inaltérable, et ne reconnaissait d'autre maître que -l'Éternel. Une folle ambition causa sa perte: il voulut régner sur la -moitié du ciel, et siéger sur un trône aussi élevé que celui du -créateur. Dieu envoya contre lui l'archange Michel, avec les anges -restés dans le devoir. Alors il se donna une grande bataille dans le -ciel. Satan fut vaincu et précipité dans l'abîme, avec tous ceux de son -parti[28]. - - [24] Voilà ce qui embarrassait encore les manichéens, et ce qui arrête - les chrétiens de bonne foi; _Quel était cet esprit d'orgueil? et qui - l'avait créé?..._ On doit croire que Dieu donna à toutes les - créatures, douées d'une âme raisonnable, la liberté de bien ou mal - faire. Autrement la vertu serait sans mérite. Mais puisque Dieu est - juste, et que le libre arbitre existe, on doit rejeter le dogme des - tentations. - - [25] Cæsarius d'Heisterbach dit qu'il n'y eut de rebelles, parmi les - anges, que dans la proportion d'un sur dix; et que leur nombre était - néanmoins si grand, qu'ils remplirent dans leur chute tout le vide - de l'air. (_De Dæmonibus, cap. 1._) On a suivi le calcul de Milton - et des démonomanes, qui doivent s'y connaître. - - [26] _Quique creaturæ præfulsit in ordine primus..._ - - ALC. AVITI, _poem. lib. II_. - - [27] _Angelus hic dudùm fuerat..._ Idem. - - [28] _Apocalypse. Chap. V, vers. 7 et 9._ Il est bon de remarquer que - l'Écriture ne fait point connaître la faute des démons, et que les - casuistes ont eu l'adresse de la deviner. - -De ce moment, la beauté des séditieux s'évanouit; leurs traits -s'obscurcirent et se ridèrent; leurs fronts se chargèrent de cornes; une -queue sortit de leur croupe; leurs doigts s'armèrent de griffes[29]. La -difformité et la tristesse remplacèrent sur leurs visages les grâces et -l'empreinte du bonheur. Enfin, comme disent les théologiens de bon sens, -leurs ailes d'azur devinrent des ailes de chauve-souris. Car tout -esprit, bon ou mauvais, est nécessairement ailé[30]. - - [29] Le Diable en parle un peu différemment, ainsi qu'on l'a vu dans - _l'Introduction_. - - [30] _Omnis spiritus ales est. Tertull. Apologet., cap. 22._ - -Dieu exila les anges déchus loin du ciel, dans un monde que nous ne -connaissons point, et que nous nommons l'_enfer_, ou l'_abîme_, ou _le -sombre royaume_. L'opinion commune place ce pays au centre de notre -petit globe. Saint Athanase dit, avec plusieurs autres pères, et avec -les plus fameux rabbins, que les démons habitent l'air qu'ils -remplissent. Saint Prosper les place dans les brouillards de la mer. -Swinden a voulu démontrer qu'ils logeaient dans le soleil. D'autres les -ont séquestrés dans la lune. Saint Patrice les a vus dans une caverne -d'Irlande. Jérémie Drexelius conserve l'enfer souterrain, et prétend que -c'est un grand trou, large de deux bonnes lieues. Bartholomé Tortoletti -dit qu'il y a, _vers le milieu du globe terrestre_, un antre profond, -horrible, où le soleil ne pénètre jamais, et que c'est la bouche de -l'abîme infernal[31]. Milton, à qui il faudrait peut-être s'en -rapporter, met les enfers bien loin du soleil et de nous. - - [31] Quest' è la bocca de l'infernal' arca. - - GIUDITTA VITTORIOSA. Canto III. - -Quoi qu'il en soit, pour consoler les anges fidèles, et repeupler les -cieux, selon l'expression de saint Bonaventure, Dieu fit l'homme, -créature moins parfaite, mais qui pouvait aussi faire le bien, et -connaître son créateur. Il suivrait de là que nous devons au Diable le -plaisir de naître; ce qui nous obligerait à un petit grain de -reconnaissance, si la conduite postérieure des démons ne nous forçait à -les haïr. Satan et les siens, ennemis désormais de Dieu et de ses -oeuvres, résolurent de perdre l'homme, si rien ne s'y opposait. Adam et -Ève, nos premiers parens commençaient à jouir de la vie, dans un jardin -de délices, où tout leur était permis, hors le plaisir de toucher au -fruit défendu. Les saintes écritures disent que ce fruit poussait sur un -arbre. Plusieurs savans, et après eux l'abbé de Villars, soutiennent que -le fruit défendu était la jouissance des plaisirs charnels; que l'homme -ne devait point voir sa femme, ni la femme son mari, etc.[32] Quoi qu'il -en soit, Satan, muni du pouvoir de tenter l'homme, se détacha du séjour -où il était exilé: d'où l'on a souvent conclu que le châtiment des anges -superbes n'était pas effroyable, comme le disent des théologiens -exagérés, et que Satan n'était pas continuellement sur le gril. Il prit -la figure du serpent, celui de tous les animaux qui avait le plus de -finesse[33]. Déguisé de la sorte, l'ange, maintenant démon, se présenta -devant la femme, et l'engagea à désobéir à Dieu. Ève fut séduite en un -instant; elle succomba, et fit succomber son mari. - - [32] _Le comte de Gabalis_, ou _Entretiens sur les sciences secrètes_. - IVe _Entretien._ - - [33] _Cunctis animantibus altior astu._ ALC. AVITI, _poem. lib. II_. - -Après cela, l'esprit malin s'en retourna triomphant; nos premiers pères, -coupables, furent chassés du jardin, abandonnés aux souffrances et -condamnés à la mort. Il suit de là que nous devons au Diable et à son -humeur envieuse le déplaisir de mourir; ce qui nous permet à son égard -une petite dose de reproches. De plus, le Diable eut le pouvoir de venir -tenter le premier homme et la première femme, eux et leurs descendans à -perpétuité, quand bon lui semblerait; il peut même, en cas de besoin, -détacher à la piste des humains autant de démons qu'il le juge -convenable; et l'homme devient la proie de l'enfer, toutes les fois -qu'il cède aux suggestions de l'ennemi: on sait d'ailleurs que l'enfer, -en quelque lieu qu'il soit, est un pays enflammé. Telles furent, selon -les casuistes, les conséquences de la faute que commirent nos premiers -parens, faute qui rejaillit sur nous tous, et qui se nomme _le péché -originel_. - -Depuis cette mémorable époque, les démons arrivèrent de toutes parts sur -notre pauvre terre. Wérius, qui les a comptés, dit qu'ils se divisent en -six mille six cent soixante-six légions, composées chacune de six mille -six cent soixante-six anges ténébreux; il en élève ainsi le nombre à -quarante-cinq millions, ou à peu près; et leur donne soixante-douze -princes, ducs ou marquis. Georges Bloock a prouvé la fausseté de ce -calcul, en démontrant que, sans compter les démons qui n'ont point -d'emploi particulier, tels que ceux de l'air, et les gardiens permanens -du sombre empire, chaque mortel a le sien ici bas. Si les hommes seuls -ont ce privilége, il y a sur la terre plus de quatre cents millions de -faces humaines... et le nombre des démons est effroyable. - -C'est pourquoi nous ne devons plus nous étonner de voir les fourberies, -les guerres, le désordre, les abominations répandus sous les pas des -mortels. Tout le mal qui se fait ici bas nous est inspiré par les -démons; et leur histoire s'est tellement liée à l'histoire de tous les -peuples, qu'il serait impossible de l'écrire ici toute entière. Ils ont -inspiré le meurtre d'Abel; ils ont soufflé tous les forfaits qui -causèrent le déluge; ils perdirent Sodome et Gomorrhe; ils se firent -élever des autels chez toutes les nations, à l'exception du petit peuple -juif; et quelquefois même ils escamotèrent l'encens d'Israël. Ils -trompèrent les hommes par les oracles, et par mille prestiges -imposteurs, jusqu'à l'avénement du Messie. Alors leur puissance devait -s'anéantir tout-à-fait; et cependant on les retrouve depuis, plus -puissans que jamais; on voit des choses auparavant inouïes. Les légions -infernales se montrent à de pieux anachorètes; les tentations deviennent -épouvantables; les supercheries du Diable sont multipliées; il excite -les tempêtes; il tord le cou aux impies; il couche avec les femmes; il -prédit l'avenir, par la bouche des sorcières et des devineresses; il -triomphe au milieu des bûchers... et dans ces siècles de lumière, il -envoie Mesmer, Cagliostro, plusieurs charlatans, une foule -d'escamoteurs, pour nous séduire encore par les charmes de l'enfer... -C'est du moins ce que dit l'abbé Fiard; c'est ce que prétendent avec lui -dix mille graves théologiens: que penser de tout cela?... - -Malheureusement pour leurs systèmes, les démonomanes se contredisent à -chaque pas. Tertullien dit, dans un endroit, que les démons ont conservé -toute leur puissance; qu'ils peuvent être partout en un instant, parce -qu'ils volent d'un bout de l'univers à l'autre, aussi vite que nous -faisons un pas[34]; qu'ils connaissent l'avenir; enfin qu'ils prédisent -la pluie et le beau temps, parce qu'ils vivent en l'air, et qu'ils -peuvent _examiner les nuages_. La sainte inquisition n'a donc pas tort -de condamner les faiseurs d'almanachs, comme gens en plein commerce avec -le Diable... Mais ailleurs le même Tertullien décide que le Diable a -perdu tous ses moyens, et qu'il serait ridicule de le craindre, etc. - - [34] _Totus orbis illis locus unus est. Apologet. cap. 22._ - -En rapportant les innombrables contradictions des autres théologiens, on -ne ferait que répéter les mêmes dogmes; et ce serait fatiguer -inutilement le lecteur. Bodin, que l'on connaît assez pour le triste -ouvrage qu'il a fait contre les sorciers et contre le Diable, le même -Bodin, qui, dans sa _Démonomanie_, dépeint Satan et ses anges sous les -couleurs les plus noires, dit aussi, dans cette même _Démonomanie_, liv. -1er, ch. 1er: «Que les démons peuvent faire le bien, tout ainsi que les -anges peuvent faillir; que le démon de Socrate le détournait toujours de -mal faire et le tirait de danger; que les malins esprits servent à la -gloire du Tout-Puissant, comme exécuteurs de sa haute-justice;... et -qu'ils ne font rien qu'avec la permission de Dieu...» - -Enfin, il faut remarquer encore que, selon Michel Psellus, les démons, -bons ou mauvais, se divisent en six grandes sections. Les premiers sont -les démons du feu qui en habitent les régions éloignées; les seconds -sont les démons de l'air, qui volent autour de nous, et ont le pouvoir -d'exciter les orages; les troisièmes sont les démons de la terre, qui se -mêlent avec les hommes, et s'occupent de les tenter[35]; les quatrièmes -sont les démons des eaux, qui habitent la mer et les rivières, pour y -élever des tempêtes et causer des naufrages; les cinquièmes sont les -démons souterrains, qui préparent les tremblemens de terre, soufflent -les volcans, font écrouler les puits et tourmentent les mineurs; les -sixièmes sont les démons ténébreux, ainsi nommés, parce qu'ils vivent -loin du soleil, et ne se montrent pas sur la terre. Saint Augustin -comprenait toute la masse des démons dans cette dernière catégorie. - - [35] Albert-le-Grand, que les partisans de la superstition prennent - quelquefois pour leur appui, dit formellement: _Tous ces contes de - démons qui remplissent les airs, qui rôdent autour des hommes, et - qui dévoilent les choses futures, sont des absurdités que la saine - raison n'admettra jamais._ De somn. et vig. lib. 3, tract. 1, cap. - 8. - -On ne sait pas précisément où Michel Psellus a trouvé tant de belles -choses. Mais c'est peut-être dans ce système, que les cabalistes ont -imaginé les salamandres, qu'ils placent dans les régions du feu, les -sylphes qui remplissent l'air, les ondins ou nymphes qui vivent dans -l'eau, et les gnomes, qui sont logés dans l'intérieur de la terre. - - - - -CHAPITRE II. - -FORMES ET MÉTAMORPHOSES. - - _Et mutat faciem, varios sumitque colores._ - - ALCIAT. - - Comme les courtisans, et suivant les humeurs, - Le Diable sait changer de forme et de couleurs. - - -L'Écriture a conservé aux démons le nom d'_anges_; seulement elle les -appelle _anges de ténèbres_. On en peut conclure que, malgré les cornes, -la queue et les griffes que nous leur avons données, les démons -conservent encore, un peu altérée sans doute, la forme angélique. Quant -à Satan, leur chef, saint Jean l'appelle _le grand dragon_, et le -représente sous la figure d'un serpent ailé[36]. On l'appelle aussi -l'_ancien serpent_, à cause de sa première métamorphose[37]. Milton -donne aux démons une beauté sévère et majestueuse, quoique flétrie -depuis leur chute. Il y joint une taille si imposante, que Satan a bien -quarante mille pieds de haut, à sa mesure. - - [36] Apocalypse, chap. 12 et 20. - - [37] Genèse, chap. 3. - -Selon le poëte Palingène, les démons sont noirs, depuis la pointe des -ailes jusqu'à la plante des pieds. Ils ont les dents blanches, et deux -défenses de sanglier leur sortent de la bouche. Leur figure est -passablement laide; leurs ailes ressemblent à celles des chauves-souris, -leurs pieds à ceux des canards. Ils ont une queue de lion, et sont -couverts de poils d'ours. Le grand roi des démons est assis sur un trône -superbe. Il a sept crêtes et sept cornes sur la tête; les sept cornes -portent chacune une tour. Le feu lui sort par le nez, les oreilles, les -yeux et la bouche; et sa garde est innombrable[38]. - - [38] _Palingenii Zodiacus vitæ, lib. IX. sagittarius._ - -Le Diable, qui préside au sabbat, et qui se nomme ordinairement -_Léonard_, s'y présente sous la figure d'un bouc, _pâle, triste et -noir_, avec deux visages, l'un sur les épaules, l'autre sous la queue, -comme on le sait de bonne part. Quelquefois il ressemble à un lévrier, -ou à un boeuf, ou à un grand oiseau noir, ou à un tronc d'arbre, -surmonté d'un visage ténébreux. Ses pieds, quand il en porte au sabbat, -sont toujours des pates d'oie[39]. Dans ces rassemblemens de sorciers et -de démons, qu'il ne nous est plus donné de voir, les diables subalternes -se déguisent en crapauds ou en chats noirs, pour danser le branle avec -les sorcières[40]. Au reste, les théologiens permettent aux démons de -prendre toutes sortes de formes. - - [39] Les experts, qui ont vu le Diable au sabbat, observent qu'il n'a - pas de pieds, quand il prend la forme d'un tronc d'arbre, et dans - d'autres circonstances extraordinaires. - - [40] _Leloyer_, _Delancre_, _Bodin_, _Boguet_, etc. - ---Un choriste de Cîteaux (le frère Herman, d'heureuse mémoire), s'étant -légèrement endormi, en chantant les matines, s'éveilla en sursaut, et -aperçut deux fesses d'ours qui sortaient du choeur. Cette vision -commençait à l'effrayer, quand il vit l'ours tout entier reparaître, et -considérer attentivement tous les novices, comme un officier de police -qui fait sa ronde... Enfin l'ours sortit de nouveau, en disant:--Ils -sont bien éveillés; je reviendrai tout à l'heure voir s'ils dorment... -C'était le Diable, qu'on avait envoyé pour contenir les frères dans leur -devoir[41]. - - [41] Cæsarii Heisterbach. Miracul. illustrium. lib. V. cap. 49. - ---Un autre moine de Cîteaux dormait aussi de temps en temps, au lieu de -psalmodier. Plusieurs démons venaient alors autour de lui, sous des -figures de pourceaux, et les frères les entendaient grogner, pendant que -le moine ronflait[42].--Un frère convers du même couvent avait -pareillement la mauvaise habitude de dormir au choeur. Un jour donc, -pendant les matines, ses voisins virent le Diable assis sur sa tête, -sous la forme d'un chat noir... Ayant appris cette terrible -circonstance, le dormeur se posta désormais sur un tabouret qui n'avait -qu'un pied; de manière que, quand le Diable cherchait à l'endormir, il -tombait assez lourdement pour se réveiller[43]. - - [42] _Idem._ Lib. 4, cap. 35. - - [43] Cæsarii ejusdem. lib. IV, cap. 33. - ---Une sainte fille du douzième siècle se fit recluse à Aix-la-Chapelle, -pour avoir vu une troupe de Diables assis sur les épaules d'une troupe -de moines, avec des visages de singes et des figures de chats; et, ce -qui est encore plus horrible, elle remarqua que cette procession était -précédée d'une bande de démons, déguisés en dogues hideux, qui -conduisaient les moines comme des aveugles, ayant, moines et dogues, des -colliers de fer et des chaînes au cou[44]. - - [44] Cæsarii suprà citati, miracul. lib. V, cap. 50. - ---Quand les jésuites portèrent la foi dans l'Asie, un pauvre homme de -l'île d'Ormus (à l'entrée du golfe Persique), s'étant décidé à embrasser -le christianisme, vit une troupe de démons, sous des figures de chats et -de rats en colère. C'était la nuit; il pensa qu'on venait peut-être lui -tordre le cou. Il appela du secours à grands cris, en faisant le signe -de la croix, et tous ces démons s'évanouirent[45]. - - [45] Epistolæ indicæ; epist. Gaspari Belgæ ad fratres Ormutii 1549. - ---Un jurisconsulte, dont on n'a conservé ni le nom ni le pays, ayant -envie de voir le Diable, se fit conduire par un magicien dans un -carrefour peu fréquenté, où les démons avaient coutume de se réunir. Il -aperçut bientôt un grand nègre assis sur un trône élevé, entouré de -plusieurs soldats noirs armés de lances et de bâtons. Le grand nègre, -qui était le Diable, demanda au magicien qui il lui amenait?--Seigneur, -répondit le magicien, c'est un serviteur fidèle.--Si tu veux sincèrement -me servir et m'adorer, dit le Diable au jurisconsulte, je te ferai -asseoir à ma droite... Mais le prosélyte, trouvant la cour infernale -plus triste qu'il ne l'avait espéré, fit un grand signe de croix; et les -démons _s'évanouirent_[46]. - - [46] Legenda aurea. Jac. de Voragine. Leg. 64. - ---Olibrius, gouverneur d'Antioche, fit mettre sainte Marguerite en -prison, parce qu'elle était chrétienne. Marguerite, s'y trouvant seule, -pria le ciel de lui faire voir le Diable. Tout à coup parut devant elle -un énorme dragon, qui ouvrit la gueule pour la dévorer. Cette gueule -était si grande, que la jeune fille ne sut d'abord à qui recourir; de -façon que le dragon, allongeant sa mâchoire supérieure sur la tête de -Marguerite, et sa langue sous ses pieds, l'avala d'un seul trait, et -probablement debout. Mais, avant qu'il eût pu la digérer, Marguerite fit -le signe de la croix; aussitôt le dragon se creva par le milieu du -ventre, la laissa bien portante dans sa prison, et disparut on ne sait -comment[47]. Mais bientôt il se remontra sous la figure d'un homme; -Marguerite le reconnut, le saisit au collet, le jeta à terre, lui mit le -pied sur le front, et ne le lâcha qu'après lui avoir rendu malices pour -malices[48]. - - [47] _Os super caput ejus ponens, et linguam subter calcaneum - porrigens, eam protinùs deglutivit. Sed dùm eam absorbere vellet, - signo crucis se munivit, et ideò draco, virtute crucis, crepuit; et - virgo illæsa exivit._ Après cela, l'auteur de la légende fait cette - réflexion, extrêmement rare dans son livre, que ce passage peut bien - être un conte frivole: _Illud autem quod dicitur de draconis - devoratione apocriphum et frivolum reputatur._ (_Legenda opus - aureum, etc. Jac. de Voragine, auctum à Claudio à Rotâ. Leg. 88._) - - [48] Ce dernier trait prouve assez qu'on se trompe historiquement, - quand on représente Ste Marguerite montée sur un dragon. - ---Du temps de Philippe-le-Bel, un frère convers, s'étant mis en campagne -de grand matin, aperçut le Diable qui venait à lui en courant, sous la -figure d'un arbre couvert de gelée. Il fit le signe de la croix, et le -Diable disparut, non sans laisser après lui une odeur de soufre et de -fumée puante. Le frère continua sa route; mais il était dit qu'il ne la -ferait pas sans peine; car, pendant tout son voyage, qui dura une -journée, le diable se remontra à lui sous la figure d'un cheval échappé; -puis sous les traits d'un soldat maigre et noir; ensuite sous la forme -d'un petit moine tout rond; un peu après sous celle d'un pourceau; puis -sous celle d'un âne; et, après avoir causé plusieurs frayeurs à son -homme, l'esprit malin se changea en tonneau, passa sur le ventre du -frère, s'enfuit en riant aux éclats[49], et ne reparut plus[50]. - - [49] Un tonneau qui rit aux éclats doit être une chose bien étonnante! - - [50] Gaguin, _règne de Philippe-le-Bel_. M. Garinet, _Histoire de la - magie en France_. Monstrelet, Shellen, etc. - ---Un autre frère convers, dans le douzième siècle, vit le Diable sous -les traits d'un cochon; et, un instant après, il l'aperçut encore sous -la figure du prieur de son couvent[51]. - - [51] _Cæsarii miracul. lib. V, cap. 48._ - ---Une jeune femme de la ville de Laon vit le diable sous la forme de son -grand-père, puis sous celles d'une bête velue, d'un chat, d'un escarbot, -d'une guêpe et d'une jeune fille[52]. - - [52] _Cornelii gemmæ, cosmocriticæ, lib. II, cap. 2._ - ---Saint Benoît vit le Diable sous la figure d'un merle noir, qui -s'envola au signe de la croix[53]. Le démon qui accompagnait Agrippa, se -montrait sous l'apparence d'un chien noir[54]. Le pape Sylvestre II et -l'enchanteur Faustus avaient pareillement des barbets, qui n'étaient que -des démons[55]. Le Diable qui gardait la porte de Simon le magicien, -ressemblait à un dogue danois[56]. - - [53] _Legenda aurea. Jac. de Voragine. Leg. 48._ - - [54] Voyez les niaiseries que débite là-dessus Paul Jove. Wierius, qui - fut disciple d'Agrippa, dit que ce grand homme avait beaucoup - d'affections pour les chiens; qu'on en voyait toujours deux dans son - étude, dont l'un se nommait _monsieur_, et l'autre _mademoiselle_, - etc.; et l'on a prétendu que ces deux chiens étaient deux diables - déguisés. Si Crébillon eût vécu dans le quinzième siècle, on en eût - dit autant de ses chiens. S. Roch est bienheureux d'être dans la - légende, car le sien serait aussi un démon. - - [55] Platine, et l'histoire du docteur Faustus. - - [56] Cedrenus et St. Clément d'Alexandrie. - ---Dans un monastère de l'ordre de Cîteaux, le Diable apparut un jour à -un novice, sous la figure d'une queue de veau, qui semblait marcher -comme une couleuvre. Cette queue, après avoir tiraillé le novice par son -scapulaire, sans trop l'effrayer, lui sauta au nez, et s'évanouit -brusquement... Un autre jour, le même moine vit un autre diable sous la -figure d'un oeil, gros comme le poing[57]. - - [57] Miracul. Cæsarii Heisterb. lib. VI. - ---Saint Grégoire-le-Grand rapporte que le Diable se transforma un jour -en laitue, et qu'une jeune religieuse le mangea en salade; ce qui eut de -graves suites. La religieuse n'avait pas dit son _benedicite_: elle se -trouva possédée du démon. Le saint homme Equitius la délivra. La légende -dorée observe que, dans les exorcismes, on demanda au Diable pourquoi il -était entré dans le corps de la jeune vierge, et que le Diable -répondit:--Je n'y suis point entré; j'étais assis sur une laitue; elle -m'a mordu et avalé[58]. Cette circonstance dément un peu saint Grégoire. - - [58] Legenda, opus aureum Jac. de Voragine, auct. à Claud. à Rotâ. - Leg. 130. - ---Un capucin entra dans un cabaret sans la permission du prieur, et se -mit à boire sans avoir fait préalablement le signe de la croix. Le -Diable, qui le guettait, se jeta dans son corps, sous la forme d'un -demi-setier de vin, et rendit le capucin si pesant, qu'il fallut dix -hommes pour l'emporter[59]. Il fut délivré par saint Dominique. - - [59] _Qui vix à fratribus decem fuit deportatus._ (_Legenda aurea, - 108, de sancto Dominico._) - ---Le commentateur de Thomas Valsingham rapporte que le Diable sortit du -corps d'un diacre schismatique, sous la figure d'un âne; et qu'un -ivrogne du comté de Warwick fut long-temps poursuivi par un esprit -malin, déguisé en grenouille. Leloyer cite quelque part un démon qui se -montra, à Laon, sous la figure d'une mouche ordinaire. - ---De tous les diables qui tentèrent saint Antoine, les plus apparens -s'approchaient de lui, avec toutes les grâces des plus belles femmes, ou -sous les formes les plus riches et les plus séduisantes. Il en vit un se -transformer plusieurs fois en lingot[60]. - - [60] St. Athanase, vie de St. Antoine, et les dialogues de St. - Grégoire-le-Grand. - ---Un démon se présenta un jour devant saint François, sous la figure -d'une bourse pleine, laquelle bourse se métamorphosa en couleuvre, quand -on voulut la ramasser[61]. - - [61] Legenda aurea, 144. - ---Un religieux assez simple, étant à l'article de la mort, ne cessait de -regarder le ciel de son lit. On lui demanda ce qui l'occupait? Il -répondit qu'il voyait au-dessus de sa tête le Saint-Esprit sous la forme -d'un pigeon blanc, et le Diable sous l'habit d'un chat noir, qui -guettait la sainte colombe. Heureusement le pigeon blanc s'alla poser -sur un crucifix, et mit le chat noir en défaut[62]. - - [62] Cæsarii Heisterbach. miracul., lib. VI. - ---Pierre le Vénérable raconte que le Diable entra un jour dans un -monastère de l'ordre de Cluni, sous la forme d'un vautour. Un moine, qui -dormait pour digérer son dîner, frappa les yeux du démon. Il s'en -approcha doucement, saisit une grande hache qui se trouvait là, et se -disposa à couper le pied droit du religieux, qui dépassait le bois de -son lit. Le moine eut le bonheur de s'éveiller sur l'entrefaite, et vit -en l'air, au-dessus de son pied, un vautour armé d'une hache... -Quoiqu'un pareil phénomène soit assez curieux, le dormeur éveillé n'y -trouva rien de plaisant, et se hâta de faire le signe de la croix. -Là-dessus le vautour mit bas les armes, et _s'en alla comme il était -venu_[63]. - - [63] _Petri Venerab. de miraculis, lib. I. cap. 14._ Histoire de la - magie en France. - ---Une dame mondaine, et qui prenait plus de soin de parer son corps que -d'orner son âme, fut vue par un saint prêtre, escortée de démons -déguisés en blaireaux et en marmottes, lesquels démons étaient en outre -montés par d'autres esprits malins transformés en singes qui _riaient de -la bouche_[64]. - - [64] Pia hilaria Angelini Gazæi, in supplem. post Cæsarium lib. V. - cap. 7. - ---Saint Dominique, voulant convertir des dames hérétiques, leur fit voir -le Diable, pour les détourner du service d'un si vilain maître. C'était -dans une église; aussitôt qu'il eut commandé à l'ange apostat de -paraître, on vit tomber de la voûte un horrible chat noir, qui -ressemblait à _un chien_. Il avait de grands yeux enflammés, une langue -longue, large, rouge et pendante, un postérieur extrêmement laid, qu'il -montrait continuellement, en faisant ses cabrioles. Après avoir sauté -quelque temps devant les dames, il saisit la corde de la cloche, et -remonta dans le grenier de l'église avec la légèreté d'un singe. Comme -il laissait après lui une mauvaise odeur de grillade, les dames se -convertirent, en se serrant le nez[65]. - - [65] Legenda aurea, 108; de S. Dominico. - ---Quand le Diable se montre aux Indiens, il le fait toujours avec -quelque noblesse; et il est facile de le voir, pour tous les gens du -pays. Il ne faut pour cela que l'en prier pendant deux ou trois jours, -et lui faire un petit sacrifice. Alors il paraît, sous la figure qu'on -l'invite de prendre, resplendissant d'or et de pierres précieuses, -accompagné d'une belle cour, entouré d'un grand nombre de jeunes filles -séduisantes, escorté de plusieurs régimens de cavalerie, et d'une troupe -innombrable d'éléphans richement ornés. Il offre aux malheureux tout ce -qu'ils désirent, recommande l'aumône, et ordonne aux Indiens opulens de -donner des festins aux misérables[66]. - - [66] _Epistolæ indicæ Francisci Xavier, Ignatii à Loyola et aliorum de - societate Jesu. P. Ém. Teiscera ad fratres. Goæ 1560._ - ---Ces figures diverses, que prennent les démons pour se faire voir aux -hommes, sont multipliées à l'infini, comme on le verra dans la suite. En -attendant, on remarquera que, quand ils apparaissent avec un corps -d'homme, ce qui est assez ordinaire, on les reconnaît aisément à leurs -pieds de bouc ou de canard, à leurs griffes et à leurs cornes, qu'ils -peuvent bien cacher en partie, mais qu'ils ne déposent jamais -entièrement. Cæsarius d'Heisterbach ajoute à ce signalement, qu'en -prenant la forme humaine, le Diable n'a ni dos, ni derrière, ni fesses: -de sorte qu'il se garde bien de montrer ses talons. (_Miracul._ lib. -III.) - - - - -CHAPITRE III. - -LE BON DIABLE.--PETIT ROMAN[67]. - - _Conscia mens recti famæ mendacia ridet._ - - OVIDE. - - Le vulgaire insensé te prête sa malice: - Fais le bien, en dépit de l'humaine injustice. - - [67] _Ex Cæsarii Heisterb. miracul. illustr., lib. V, cap. 36; et - Shellen, de mirandis à Diabolo._ - - -Charles de Luzzen, jeune militaire allemand, d'une famille riche et -noble, cherchait un domestique, sans en pouvoir trouver à son gré, -lorsqu'un démon se présenta devant lui, sous la figure d'un jeune homme -extrêmement bien fait, et lui offrit ses services. Il avait les traits -si gracieux et la voix si douce, que Charles le retint de suite; et ce -démon commença à servir son nouveau maître avec tant de soin, tant de -complaisance, tant de fidélité et tant d'enjouement, qu'on en était tout -étonné. Jamais Charles ne montait à cheval, ou ne mettait pied à terre, -sans trouver son serviteur à son poste, ayant un genou en terre, et lui -tenant l'étrier. En général, l'aimable démon montrait toujours une -grande gaieté, beaucoup de discrétion, et une prévoyance plus -qu'humaine. - -Un jour que le jeune guerrier et son valet, ou plutôt son ami, -voyageaient ensemble à cheval, comme ils côtoyaient les rives d'un grand -fleuve, Charles tournant la tête aperçut plusieurs de ses ennemis -mortels, qui venaient à lui.--Nous sommes perdus, dit-il au démon; voici -mes ennemis qui me poursuivent, et le fleuve m'empêche de les éviter. Ou -je périrai sous leurs coups, ou je serai leur prisonnier. - ---Ne craignez rien, répondit le fidèle serviteur, je connais les gués de -ce fleuve; suivez-moi seulement, nous le traverserons sans -danger.--Personne n'a osé jamais se hasarder dans ce torrent, répliquait -Charles... Mais déjà le démon y pousse son cheval et le passe -heureusement. Le maître suit l'exemple de son valet, et tous deux -parviennent sans mésaventure à l'autre bord. - -Les ennemis qui étaient à leur poursuite arrivèrent alors sur la rive du -fleuve: Il n'y a que le Diable qui puisse traverser une onde si rapide, -s'écrièrent-ils, en voyant ce qui venait de se passer; et ils se -retirèrent sans imiter l'imprudence de Pharaon. - -Quelque temps après, la femme de Charles fut attaquée d'une maladie -mortelle. Les médecins l'abandonnèrent, en disant, avec la plus rare -bonne foi, que les ressources de l'art ne pouvaient la sauver. Le démon -entendant ces paroles, et remarquant qu'elles affligeaient sincèrement -le jeune époux, lui dit:--Si ma maîtresse buvait du lait de lionne, elle -serait bientôt guérie.--Hélas! répondit Charles, où pourrions-nous avoir -de ce lait?--Laissez-moi faire, répondit le bon serviteur, je vous en -apporterai... - -Il sortit en même temps, et rentra au bout d'une heure avec un grand -vase plein de lait de lionne. On en lava le corps de la malade, on lui -en fit boire: ce qui la ranima si parfaitement, qu'au bout de quelques -jours elle fut en état de quitter le lit. - -Le jeune militaire, enflammé de la plus vive reconnaissance, ne cessait -de remercier son précieux valet, que pour lui demander où il avait pu -trouver si vite un lait si rare?--Dans les montagnes de l'Arabie, -répondit-il.--Mais nous en sommes éloignés de plusieurs mois de -chemin?--N'importe, en vous quittant, j'ai volé en Arabie, j'ai pénétré -dans l'antre d'une lionne, j'ai éloigné ses petits, j'ai tiré le lait de -ses mamelles, et je suis revenu à la hâte. - ---Qui es-tu donc, s'écria Charles stupéfait?--Ne vous embarrassez point -de cela; je suis votre serviteur.--Tu me deviens de jour en jour si -cher, que je veux te connaître!--Eh bien! je suis un de ces anges qui -sont tombés du ciel...--Un démon!... Mais, si cela est vrai, pourquoi -sers-tu si fidèlement un mortel?--Je me suis trouvé autrefois parmi les -anges rebelles, sans prévoir les conséquences de ma faute; j'ai péché -par inexpérience: c'est pourquoi il m'est permis de venir quelquefois -chez les enfans des hommes; et le plaisir de leur être utile me console -un peu de ma disgrâce... - ---Cependant, répliqua Charles, je n'ose plus profiter de tes -services...--N'ayez point de vaines frayeurs; et comptez que, si vous me -laissez près de vous, il ne vous arrivera jamais le moindre mal, ni de -ma part, ni de la part de mes compagnons d'exil.--Je ne puis m'y -résoudre; mais exige ce que tu voudras pour ta récompense, fût-ce la -moitié de mes biens: je la donnerai de bon coeur à celui qui m'a sauvé -de la mort, et qui m'a rendu ma femme. - ---Puisque je ne peux plus être avec vous, répondit tristement le -démon..., je ne demande pour mes faibles services... que cinq sous...; -et il eut à peine reçu cette modique somme, qu'il la rendit à son -maître.--Reprenez-les, lui dit-il, achetez-en une petite cloche; j'en -fais présent à l'église de ce pauvre village: le dimanche, au moins, -elle avertira les fidèles de l'heure des saints offices... Adieu!... - -En achevant ce mot il disparut.--Qui pourrait citer un pareil trait en -l'honneur des hommes?... Ce n'est pourtant pas la millième des bonnes -actions du Diable. - - - - -CHAPITRE IV. - -SERVICES RENDUS PAR LES DÉMONS. - - _At tandem melior surgit mortalibus ævi._ - - BILLIUS. - - On en a dit du mal; mais, au siècle où nous sommes, - Convenons que le Diable est meilleur que les hommes. - - -Les bons offices que le peuple infernal rend tous les jours aux habitans -de ce globe, sont peut-être plus nombreux que les torts dont nous les -accusons. Mais les théologiens ont eu soin de taire les actions -estimables des démons, pour ne rapporter que des crimes et des -noirceurs. Il y a cependant certains traits que leur authenticité -généralement reconnue a conservés jusqu'aujourd'hui. Nous rapporterons -les plus saillans, et le lecteur jugera. - ---En l'année 1221, vers le temps des vendanges, le cuisinier d'un -monastère de Cîteaux chargea deux domestiques de garder les vignes -pendant la nuit. Un soir, l'un de ces deux valets, ayant grande envie de -dormir, appela le diable à haute voix, et promit de le bien payer, s'il -voulait garder la vigne à sa place. Il achevait à peine ces mots, que le -diable parut.--Me voici prêt, dit-il à celui qui l'avait demandé; que me -donneras-tu, si je remplis bien ta charge?--Je te donnerai un bon panier -de raisin, répondit le valet; mais à condition que tu veilleras -soigneusement aux vignes jusqu'au matin, et que tu tordras le cou à tous -ceux qui viendraient y marauder. - -Le diable accepta l'offre, et le domestique rentra à la maison pour s'y -reposer. Le cuisinier, qui était encore debout, lui demanda pourquoi il -avait quitté la vigne?--Mon compagnon la garde, répondit-il, et il la -gardera bien.--Va, va, reprit le cuisinier qui n'en savait pas -davantage, ton compagnon peut avoir besoin de toi.--Le valet n'osa -répliquer, et sortit; mais il se garda bien de reparaître dans la vigne. -Il appela l'autre valet, lui conta le procédé dont il s'était avisé; et -tous deux, se reposant sur la bonne garde du diable, ils entrèrent dans -une petite grotte qui était auprès de la vigne, et s'y endormirent. - -Les choses se passèrent aussi-bien qu'on pouvait l'espérer; le diable -fut fidèle à son poste, jusqu'au matin. Alors on lui donna le panier de -raisins qu'on lui avait promis; il le prit avec délicatesse, et -l'emporta avec reconnaissance. La chronique ne dit pas qu'il ait tordu -le cou à personne[68]. - - [68] _Cæsarius Heisterbachcensis, ill. mirac. lib. V._ - ---L'empereur Trajan se trouvait à Antioche lors de ce terrible -tremblement de terre qui renversa presque toute la ville, et fit périr -tant de gens. Il fut sauvé par un démon qui se présenta subitement -devant lui, le prit entre ses bras, sortit avec lui par une fenêtre, et -l'emporta hors de la ville[69]. - - [69] Dion Cassius. lib. 68. - ---La jeune Agnès du mont Politien, revenant à la maison de son père, fut -obligée un certain jour de passer devant une grande maison mal renommée -(c'était alors un habitacle de filles de joie[70]; depuis, ce lieu -changea de destination, et devint un monastère de vierges). Le diable, -dans un moment de pudicité, prit l'alarme pour l'innocence d'Agnès; -c'est pourquoi il rassembla bien vite une troupe de démons, les déguisa -en corbeaux, et, travesti lui-même de la sorte, il alla se poster avec -sa compagnie sur le toit du futur couvent. - - [70] _Lupanar... ubi tunc publicæ meritrices sui sceleris habitaculum - possidebant; nunc autem monasterium virginum..._ On a aujourd'hui - tant d'impiété et de malice, qu'on ferait bien des épigrammes, si - l'on voyait une maison de prostitution publique changée en couvent - de filles. - -Lorsque Agnès passa près du guichet de la maison impudique, une bande de -corbeaux fondit sur elle en croassant, et l'obligea à coups d'ongles et -de bec à passer sans regarder derrière elle. Les filles de joie et leurs -honnêtes amis furent tout stupéfaits de voir des corbeaux poursuivre une -jeune innocente. Mais Agnès comprit merveilleusement que ces oiseaux -endiablés lui défendaient par là les plaisirs de la chair. C'est -pourquoi elle prit l'habit religieux, opéra la conversion de toutes les -filles publiques, qui ne s'étaient pas encore endurcies de coeur dans la -maison infâme; et, ayant fait l'acquisition de cette maison même, elle -la fit purifier, et y fonda un monastère, comme on l'avait prévu[71]. -Qu'on dise après cela que le diable est constamment impudique, et qu'il -ne cherche qu'à faire choir l'innocence! - - [71] _Bollandi Acta Sanctorum, 20 aprilis. Raymundi de Capuâ, ejusdem - monast. confess. Agnes de monte Politiano. cap. I._ - ---En l'année 1130, un démon vint passer quelques mois dans la ville -d'Hildesheim, en Basse-Saxe. L'évêque d'Hildesheim en était aussi le -souverain: en raison de ces deux titres, le démon crut devoir s'attacher -à lui de préférence. Il se posta donc dans le palais épiscopal, et s'y -fit bientôt connaître avantageusement, soit en se montrant avec la plus -grande complaisance à ceux qui avaient besoin de lui, soit en -disparaissant avec prudence lorsqu'il devenait importun, soit en -faisant, sans se montrer, des choses importantes et difficiles. - -Outre qu'on l'estimait généralement pour sa conduite sage, humble et -régulière, il donnait de bons conseils aux puissances, portait de l'eau -à la cuisine, et servait admirablement bien les cuisiniers de l'évêque. - -On trouvera peut-être singulier que le conseiller d'un prince soit aussi -son marmiton, et qu'il aille tourner la broche, après avoir dit son avis -sur les grands intérêts de l'état. Mais la chose s'est passée dans le -douzième siècle, et les moeurs étaient alors plus simples -qu'aujourd'hui; et puis, les démons n'ont point de préjugés; et celui-là -aimait peut-être les contrastes. Quoi qu'il en soit, il fréquentait plus -la cuisine que la salle; et les marmitons, le voyant de jour en jour -plus familier, se divertissaient grandement en sa compagnie. Mais, un -soir, un garçon de cuisine s'émancipa de la trop grande bonté du démon, -et se porta contre lui aux plus graves injures; quelques-uns disent même -aux voies de fait. L'histoire ne donne point d'excuse à cette mauvaise -conduite du garçon de cuisine; ce qui porte à croire qu'il n'y en avait -point à donner. Le démon, quoique fort en colère, sut pourtant se -contenir, sachant qu'en bonne police nul ne doit se faire justice -soi-même, surtout quand l'offensé est le plus fort; c'est pourquoi il -s'alla plaindre au maître d'hôtel; mais il n'en reçut aucune -satisfaction. Alors il crut pouvoir se venger, puisqu'on était injuste à -son égard. Il étouffa le marmiton coupable, en assomma quelques autres, -rossa vigoureusement le maître d'hôtel, et sortit de la maison pour n'y -plus reparaître[72]. - - [72] Trithème: _Chronique d'Hirsauge_. - -C'est ainsi que l'impudence d'un marmiton, et l'injustice d'un officier -de bouche ôtèrent à l'évêque d'Hildesheim un bon conseiller, et un -serviteur infatigable, autant qu'habile et propre à toutes choses!... - ---Antoine venait de perdre la bataille d'Actium: Cassius de Parme qui -avait suivi son parti se retira dans Athènes. Là, au milieu de la nuit, -tandis que son esprit s'abandonnait aux inquiétudes, il vit paraître -devant lui un grand homme noir, qui lui parla avec beaucoup d'agitation. -Cassius lui demanda qui il était?--_Je suis ton démon_[73], répondit le -fantôme... A cette parole, le timide Cassius s'effraya, et appela ses -esclaves. Mais le démon disparut sans se laisser voir à d'autres yeux. -Cassius, persuadé qu'il rêvait, se recoucha, et chercha à se r'endormir. -Aussitôt qu'il fut seul, le démon reparut avec les mêmes circonstances -que la première fois. Le faible Romain n'eut pas plus de force que -d'abord; il se fit apporter des lumières, passa le reste de la nuit au -milieu de ses esclaves, et n'osa plus rester seul. Cependant il fut tué -peu de jours après, par l'ordre du vainqueur d'Actium[74]. - - [73] L'original porte _Cacodaimon_; mais chez les Grecs _Daimon_ - simplement signifiait _un bon génie_, _un esprit bienfaisant_, _une - bonne intelligence_, comme le démon de Socrate, et quelques autres; - de sorte qu'ils étaient obligés d'allonger le mot, en parlant d'un - démon infernal. Pour nous, qui donnons le nom d'_anges_ aux - intelligences célestes, nous devons traduire _Cacodaimon_ comme on - l'a fait ici, puisque _Démon_, chez nous, signifie _mauvais ange_. - Au reste, si l'on s'obstine à traduire _Cacodaimon_, _mauvais - démon_, on nous appuie dans la très-juste idée qu'il y en a de bons; - et on nous prouve encore, par l'histoire de Cassius, que les mauvais - démons ne font pas grand mal aux hommes. - - [74] Georges Bloock, après _Valère Maxime_ et d'autres anciens. - -Un homme plus clairvoyant eût bien vite pris la fuite, comme le -conseillait ou semblait au moins le conseiller ce démon; et, en fuyant -devant la mort, on eût pu, sans se compromettre, remercier l'esprit -d'avoir bien voulu se mettre deux fois en campagne pour une bonne -oeuvre. - ---Deux seigneurs lombards, nommés Aldon et Granson, ayant déplu à -Cunibert, roi de Lombardie, ce prince résolut de les faire mourir. Il -s'entretenait de ce projet magnanime avec son favori, lorsqu'une grosse -mouche vint se planter sur le front royal, et le piqua vivement. -Cunibert chassa l'insecte, qui n'en revint pas moins à la charge, et -importuna le monarque, jusqu'à le mettre dans une grande colère. Le -favori, voyant son maître irrité, ferma la fenêtre pour empêcher -l'ennemi de sortir, et se mit à poursuivre la mouche, pendant que le roi -tirait son poignard pour la tuer. Après avoir sué bien long-temps, -Cunibert joignit l'insecte fugitif, le frappa..., mais il ne lui coupa -qu'une jambe; et la mouche disparut... - -Au même instant, Aldon et Granson, qui se trouvaient ensemble, virent -paraître devant eux une espèce d'homme, qui paraissait épuisé de -fatigue, et qui avait une jambe de bois. Cet homme les avertit du projet -que le roi Cunibert formait contre eux, leur conseilla de fuir, et -s'évanouit. Aldon et Granson, plus sensés que Cassius de Parme, -rendirent grâces à l'esprit de ce qu'il faisait pour eux; après quoi ils -s'éloignèrent, comme l'exigeaient les circonstances[75]. - - [75] _Shellen, de mirand. à Diab. post. Paul. diac. hist. longob._ - ---Un jeune Espagnol, qui fut depuis médecin de l'empereur Charles-Quint, -ayant fini ses études à la Guadaloupé, s'en retournait à pied chez ses -parens qui demeuraient dans la ville de Grenade. Il en était encore -éloigné de plusieurs journées, lorsqu'il rencontra sur son chemin un -démon en habit de moine, monté sur un cheval maigre, et qui paraissait -extrêmement harassé. Le hasard voulut que ce jeune écolier rendit au -cavalier inconnu un petit service qu'on ne désigne pas; et le démon -reconnaissant l'invita de monter en croupe sur son cheval. Celui-ci s'en -excusa d'abord sur le mauvais état de la monture; mais, le cavalier -insistant, il ne se fit pas presser davantage. «Ne vous endormez point, -lui dit l'inconnu, quand il se fut placé sur la croupe; nous devons -marcher toute la nuit; et vous serez content de la diligence de mon -cheval.» - -Ils marchèrent en effet avec une grande vitesse, sans que le jeune homme -s'en aperçût, sans qu'il se fatiguât le moins du monde; et le lendemain, -au point du jour, ils se trouvèrent sous les murs de Grenade. Comme le -démon ne voulut point s'y arrêter, le jeune homme le quitta en le -remerciant, et entra dans la ville, aussi content que surpris de s'y -trouver si heureusement et sitôt[76]. - - [76] Torquemada; Hexameron: 3e journée. - -On dira peut-être que ce démon savait ce qu'il faisait, en obligeant un -médecin futur. Mais il faudrait pour cela supposer que le diable -connaisse l'avenir. Et puis, le service n'en fut pas moins rendu. - ---Un prêtre du diocèse de Cologne avait fait voeu d'aller en pèlerinage, -à un certain lieu que l'histoire ne dit pas. Une dame de sa paroisse, -ayant fait par hasard le même voeu, alla trouver le prêtre; et ils -convinrent de faire le voyage ensemble. La veille du départ, le prêtre -promit à sa compagne de se lever de bonne heure, de dire les matines à -la hâte, et de partir de grand matin, pour éviter la chaleur du soleil. - -Vers le milieu de la nuit, le diable se montra aux pieds du lit du bon -curé, et lui cria: Lève-toi; dis tes matines; et hâte-toi de partir... -Le prêtre se leva aussitôt; et, remarquant que l'église était éclairée -de plusieurs lumières, il crut que c'était l'ouvrage de la dame qui -devait l'accompagner. Il pensait aussi que cette dame était venue -l'éveiller, et il était loin de se douter que le diable fût de la -partie. C'est pourquoi, comme le coq n'avait pas encore fait entendre -ses premiers chants, il chercha sa compagne, pour lui dire de retourner -au lit, parce qu'il était trop matin. - -Tandis qu'il la cherchait inutilement, il vit venir à lui un grand -taureau noir. Ce taureau saisit le prêtre avec sa langue, le plaça sur -son dos, prit son vol en plein air, et déposa le pauvre homme sur une -tour du château d'Isembourg.--As-tu peur, dit le boeuf?--Non, répondit -le curé, je suis sous la garde de Dieu; et il ne peut m'arriver aucun -mal.--Rends-moi quelque hommage, reprit le boeuf, je te reconduirai dans -ton presbytère, et je te donnerai de grands biens... Le prêtre rejeta -cette proposition.--Eh bien! repartit le boeuf, je te laisse sur cette -tour; tu y mourras de faim; ou, si tu aimes mieux te désespérer, tu te -casseras le cou.--Arrête, s'écria le curé, je t'adjure, au nom de -Jésus-Christ, de me reporter sans péril en pleine campagne... Le boeuf -n'osa rien répliquer; il prit son homme comme la première fois, le -déposa dans un champ, et le laissa seul. - -Comme ce pauvre prêtre avait tremblé passablement, des paysans qui -allaient à matines le trouvèrent évanoui sur leur chemin. On le ranima -comme on put; il raconta alors son aventure, que chacun écouta en -frissonnant, et que personne ne put révoquer en doute, à cause du ton de -vérité qui caractérise cette admirable histoire[77]. - - [77] Cæsarii Heisterbach., lib. V, cap. postrem. - -Il n'est pas besoin de dire que ce boeuf était le diable. On observera -seulement qu'il fit là une honnête action, en empêchant le pèlerinage -nocturne de la dame et du curé, dont la vertu aurait pu faillir, comme -cela arrive aux plus chastes, l'occasion faisant maintes fois le larron. - - - - -CHAPITRE V. - -ESPIÈGLERIES DE QUELQUES DÉMONS. - - _Nihil est, - Quin malè narrando possit depravarier._ - - TÉRENCE. - - Une bouche infidèle, en racontant un fait, - Dans un tour de malice imagine un forfait. - - ---Un soldat, nommé Cadulus, avait habitude de faire dévotement ses -oraisons dans l'église de son village. Un jour qu'il priait -attentivement, le diable, qui se trouvait en belle humeur, voulut se -donner le plaisir de le distraire, s'il était possible. Il se déguisa -donc en valet; et, courant à la porte de l'église, il se mit à crier: -Cadulus, les voleurs sont chez vous; ils emmènent votre cheval et -pillent votre maison; accourez vite, si vous voulez sauver quelque -chose... Cadulus ne se remua pas pour cela, pensant, en bon chrétien, -qu'il valait mieux achever son oraison, que sauver sa fortune[78]. - - [78] _Majus videlicet damnum deputans orationi cedere, quam sua - perdere_... - -Le diable, étonné d'un pareil flegme, prit la forme d'un ours, grimpa -sur le toit de l'église, fit un trou à la couverture, et se laissa -tomber devant le nez de Cadulus, pour le troubler au moins par une bonne -peur. Mais Cadulus resta immobile, et se moqua du diable à sa barbe. -Puis, pour lui jouer à son tour une malice, il s'alla cloîtrer dans un -bon monastère. Le diable s'efforça alors de le détourner de sa -résolution, en lui criant aux oreilles: Cadulus, où vas-tu? que fais-tu, -Cadulus? Le supérieur que tu choisis est un hypocrite; tu attends plus -de beurre que de pain, tu auras plus de pain que de beurre; tu t'abuses -d'une sotte espérance; tu fais là une niaiserie, Cadulus, etc. Mais, -peine perdue, le pieux soldat se fit moine, et mourut dans le -capuchon[79]. - - [79] _Bollandi Acta Sanctorum, 21 aprilis. Eadmeri sanctus Anselmus._ - ---Le bienheureux Pierre le prêcheur, ayant rassemblé le peuple de -Florence sur une place publique, se disposait à faire un long sermon -touchant les mystères que la foi nous propose. Le diable, témoin -invisible de ces saints préparatifs, eut la fantaisie de jouer un tour -au saint homme. Il prit donc la forme d'un cheval échappé, et se mit à -courir au grand galop vers la place que la foule remplissait, dans -l'espoir de disperser les auditeurs, et de déranger, par un effroi -subit, la mémoire du frère prêcheur. Mais Pierre ne se troubla point; -et, voyant que la foule prenait la fuite, il s'écria: Ne craignez rien, -mes frères, je prends sur moi le danger... En même temps il éleva sa -main, et fit signe au cheval qu'il l'avait reconnu, et qu'il lui -défendait de nuire à personne. - -Le diable eut un pied de nez de se sentir découvert; cependant il avait -pris un élan trop rapide pour pouvoir reculer. Il traversa donc la -place, en passant sur la tête des hommes, sur le sein des femmes, en -foulant aux pieds les épaules, les reins et le reste, mais avec une -légèreté si miraculeuse, que personne n'en sentit rien. Après cela il -disparut. Le peuple s'écria que Pierre avait donné à ce cheval la -légèreté d'un coussin, qu'il avait changé ses fers en plumes de duvet; -et le bienheureux frère, content d'avoir déjoué la malice du diable, -reprit le fil de son sermon[80]. - - [80] Bollandi Acta Sanctorum, 29 aprilis. Ambr. Tægii B. Petrus mart. - ord. prædic. cap. 3. - ---Il y avait, dans une église de Bonn, un prêtre remarquable par sa -chasteté, sa dévotion et sa bonhomie. Le diable se plaisait à lui jouer -des tours de laquais; tellement que, lorsqu'il lisait son bréviaire, cet -esprit malin s'approchait aujourd'hui sans se laisser voir, mettait sa -griffe sur la leçon du bon curé, et l'empêchait de finir; un autre jour, -il fermait le livre, ou tournait le feuillet à contre-temps. Si c'était -la nuit, il soufflait la chandelle. Le diable espérait se donner le -plaisir d'impatienter son homme; mais le bon prêtre recevait tout cela -comme des tribulations, et gardait si bien son flegme, que l'importun -esprit fut obligé de chercher une autre dupe[81]. - - [81] Cæsarii Heisterbach. illustr. miracul. lib. V, cap. 53. - -Cassien parle de plusieurs esprits ou démons de la même trempe, qui se -plaisaient à tromper les passans, à les détourner de leur chemin, et à -leur indiquer de fausses routes, plutôt pour s'en divertir, que pour -leur faire aucun mal[82]. - - [82] Cassiani Collat. VII, cap. 32. - ---Un baladin avait un démon familier, qui jouait avec lui, et se -plaisait à lui faire des espiègleries. Le matin il le réveillait en -tirant les couvertures, quelque froid qu'il fît; et, quand le baladin -dormait trop profondément, son démon l'emportait hors du lit, et le -déposait bien doucement au milieu de la chambre[83]. - - [83] Guillelmi parisiensis. Partis 2. Princip., cap. 8. - ---Pline parle de quelques jeunes gens qui furent tondus par le Diable. -Pendant que ces jeunes gens dormaient, des esprits familiers, vêtus de -blanc, entraient dans leurs chambres, se posaient sur leur lit, leur -coupaient les cheveux bien proprement, et s'en allaient, après les avoir -répandus sur le plancher[84]. Ce trait ne paraît d'abord qu'une malice; -peut-être est-il moral. Pour peu que l'on connaisse les moeurs dépravées -de ces fameux Romains, on se souviendra que chez eux, certains Adonis -attachaient beaucoup de prix à leur chevelure, comme les Thaïs[85], les -Ninons, les Duthé en attachent à leur teint. - - [84] Pline, lib. 16, epit. 27. - - [85] On sait que Thaïs fut une prostituée égyptienne, célèbre par ses - talens dans le libertinage, et par une beauté extraordinaire. Elle - fut convertie par saint Paphnuce. (_les Bollandistes._) - ---Le vieux monsieur Santois avait un lutin, ou, si l'on veut, un démon -familier qui lui jouait de temps en temps des tours assez singuliers. Un -jour qu'il voulait prier Dieu dans ses heures, son démon s'approcha avec -adresse, et déchira trois fois le feuillet sous la main du bonhomme, -mais si proprement, qu'on ne l'eût pas mieux coupé avec des ciseaux. M. -Santois étonné, mit ses lunettes, pour examiner la chose plus -attentivement; et à la vue de toute la famille, les lunettes sortirent -du nez du vieillard, firent, en voltigeant le tour de la chambre, et -s'allèrent arrêter dans le jardin, où on les retrouva avec les trois -feuillets déchirés[86]. - - [86] Ce trait est plus longuement rapporté dans le Dictionnaire - infernal: _Prodiges_. - -Un autre jour, M. Santois mettait pour la première fois un habit neuf de -taffetas plein. L'esprit le lui moucheta à vue d'oeil, mieux qu'un -brocheur n'aurait pu faire. Que répondre à tout cela?... que l'esprit -était en humeur de jouer quand M. Santois voulut lire ses heures, et -qu'il aimait mieux les habits mouchetés que les pourpoints unis[87]. - - [87] La fausse Clélie, tome 2, livre 2. - ---Un jésuite, dans la description des moeurs japonaises, dit que, dans -ce pays, les pèlerins portent à leur cou de petites planches, sur -lesquelles leur nom est écrit, afin qu'ils puissent se reconnaître. Or, -voici le motif de cette précaution. Quand les Japonais entreprennent un -pèlerinage, ils le font toujours en très-grand nombre, parce qu'aussitôt -qu'ils arrivent dans quelque désert, ils rencontrent une troupe de -démons, de lemures, de spectres, etc. Cette bande monstrueuse est égale -en nombre à la caravane des pèlerins; et chaque pèlerin peut y -reconnaître son démon particulier, s'il l'a déjà vu. - -Après que ces fantômes ont fait quelque pas avec les pieux Japonais, et -qu'ils les ont bien examinés, ils changent tout à coup de forme, et -prennent la figure humaine; mais tellement conformée, que chaque diable -ressemble trait pour trait au pèlerin qu'il veut accompagner, et que -chaque pèlerin voit son image bien exacte dans son diable. Cette -métamorphose subite produit d'abord tant de confusion, que l'homme ne -pourrait plus se reconnaître, ni se distinguer de son démon, s'il -n'avait son nom au cou. On souffre pendant une heure l'espièglerie des -diables; mais bientôt, comme les méprises occasionnent des disputes, et -comme on n'aime pas long-temps à se voir double, les pèlerins se mettent -à genoux, prient le chef des démons de rappeler ses gens: toutes les -doublures s'évanouissent aussitôt, et la caravane continue paisiblement -sa route[88]. - - [88] _Pauli Sanfidii descriptio rituum et morum quæ in insulâ ad - septentrionalem plagam japan servantur, etc._ On donne cette - extravagance pour ce qu'elle vaut. Paul Sansfoi la raconte - très-sérieusement. Le lecteur en fera le cas qu'il jugera à propos. - ---On a donné au Diable le nom d'_esprit malin_; s'il était vraiment -_méchant_, il en porterait l'épithète. - - - - -CHAPITRE VI. - -L'HEUREUX VALET.--CONTE NOIR[89]. - - _Quæ mihi præstiteris memini, semperque tenebo._ - - MARTIAL. - - Ne soyons point ingrats: fût-il sans bienveillance, - Le bienfait a ses droits sur la reconnaissance. - - [89] _Ex legendâ aureâ Jacobi de Voragine, auctâ à Claudio à Rotâ. - Leg. 26. et ex Mathæi Tympii triumpho virtutum christian._ - - -Un vénérable vieillard, nommé Éradius, de la ville de Césarée, en -Cappadoce, avait une fille unique qu'il voulait faire religieuse; mais -les choses tournèrent autrement, comme on le verra. Un jeune serviteur -d'Éradius devint éperdument amoureux de la fille de son maître. Comme -elle était belle, riche, noble, et qu'il n'était pas probable qu'on -voulût la lui donner pour épouse, à lui qui n'était qu'un valet, il alla -trouver un magicien, et lui promit une belle récompense, s'il pouvait -l'aider dans son amour. Le magicien lui répondit: Je ne suis pas assez -puissant pour faire ce que vous me demandez; mais je puis vous envoyer à -mon maître, qui est le Diable. Si vous voulez vous en rapporter à lui, -vous êtes sûr de réussir... Pharès (c'est le nom du jeune valet), ayant -répondu qu'il était prêt à tout, le magicien écrivit cette lettre au -Diable: - - «MONSEIGNEUR, - - »Vous m'avez chargé de vous débaucher autant de chrétiens que j'en - trouverais de tièdes, et de les soumettre à votre obéissance, afin - d'augmenter de jour en jour votre empire. C'est pourquoi je vous - envoie le jeune homme, porteur de la présente. Il vous dira, sans - doute, qu'il brûle d'un amour violent pour la fille d'Éradius. Je vous - prie de vous intéresser à sa passion, et de songer que par là vous - travaillerez à notre gloire commune, en agrandissant la bonne - réputation de vos serviteurs. - - »_Signé_, etc.[90]» - - [90] La signature n'est point rapportée dans le livre de Jacques _de - Voragine_, parce que le signataire est damné, selon toutes les - apparences. Cependant on voit, dans le procès de Denyse de Lacaille, - les signatures et griffes des cinq démons _Lissi_, _Belzébuth_, - _Satan_, _Motelu_ et _Briffaut_. (Voyez _l'histoire de la Magie en - France de M. Garinet_. 9e pièce justificative.) - -Le magicien, ayant apposé son cachet sur cette épître, la donna au valet -d'Éradius, et lui dit d'aller, au milieu de la nuit, sur le tombeau de -quelque payen, d'invoquer les démons, de tenir sa lettre à la main, et -d'élever le bras au-dessus de sa tête. Pharès exécuta ponctuellement -toutes ces choses. Aussitôt le roi de l'enfer parut, entouré d'une -multitude de démons. Il prit la lettre, la lut avec attention, et dit au -jeune homme:--Il faut que tu croies en moi, pour que je te rende le -service que tu me demandes.--J'y crois, seigneur, répondit le -valet.--C'est fort bien, reprit le diable; mais on ne peut pas se fier à -vous autres chrétiens: quand vous avez besoin de moi, vous venez me -trouver; et dès que vos désirs sont satisfaits, vous retournez à votre -Christ. Si tu veux que je serve ton amour, signe-moi ce pacte, par -lequel tu renonces à la religion chrétienne, et tu te fais mon -serviteur. - -Pharès signa tout ce qu'on voulut; et aussitôt le Diable appela les -démons qui président à la fornication. Il leur ordonna d'aller trouver -la fille d'Éradius, et d'enflammer son coeur d'un amour violent pour le -jeune valet. Ces démons remplirent habilement leur mission. La jeune -fille, devenue amoureuse, autant qu'on pouvait le souhaiter, s'alla -jeter aux genoux de son père, et d'une voix mouillée de larmes, -entrecoupée de sanglots, elle lui avoua qu'elle mourait d'amour pour -Pharès. - ---Ayez pitié de votre fille, lui dit-elle, consultez votre coeur, et -montrez-moi que vous êtes mon père, en me donnant pour époux ce jeune -homme qui m'est si cher, et qui me cause de si cruels tourmens. Si vous -êtes insensible à mes prières, vous allez me voir expirer; et Dieu vous -demandera compte de ma mort!... - ---Malheureux que je suis! s'écria le père; ma fille est ensorcelée! qui -a pu m'enlever mon trésor? qui a éteint la douce lumière de mes yeux? -qui a étouffé toutes mes espérances?... Ma fille, je voulais que tu -fusses religieuse; je comptais que, par ta pénitence, tu gagnerais le -ciel pour toi et pour moi... et tu te livres à un amour charnel... -Laisse-toi guider par ton père; abjure une démence pernicieuse; ne -conduis pas mes cheveux blancs dans les enfers, où je n'entrerais -_qu'avec douleur_... Mais la jeune fille ne répondait que ces mots:--Je -vous en conjure, mon père, hâtez-vous de satisfaire mes désirs, si vous -voulez que je vive!... - -Comme elle ne cessait de pleurer, en grande amertume de coeur, le -vénérable Éradius se laissa attendrir. Il accorda à sa fille l'époux -qu'elle idolâtrait, et lui donna en dot la plus grande partie de ses -biens. Ainsi l'heureux valet d'Éradius devint son gendre, contre toute -espérance humaine. - -Les deux jeunes époux, au comble de leurs voeux, ne songèrent d'abord -qu'à leur bonheur mutuel, et ne cherchèrent qu'à se donner des preuves -d'un amour inaltérable. Mais bientôt on remarqua que Pharès n'entrait -plus à l'église, et ne faisait plus le signe de la croix. On le rapporta -à sa femme, en lui disant qu'elle avait un mari qui n'était pas -chrétien. La jeune dame, épouvantée, demanda à son époux si le rapport -qu'on lui avait fait était véritable? Comme il cherchait à éluder la -question, elle lui dit qu'en ce cas il fallait qu'il vînt le lendemain à -la messe avec elle, pour fermer la bouche à la médisance. Pharès, voyant -qu'il ne pouvait pas cacher plus long-temps sa position, ouvrit son -coeur à sa femme, lui conta tout ce qui avait précédé leur mariage, et -lui avoua, en gémissant, qu'il s'était donné au Diable. - -L'épouse de Pharès, consternée, court sur-le-champ trouver l'évêque -Basile, qui gouvernait avec gloire l'église de Césarée, et lui expose -son cruel embarras. Basile ne s'amusa point à redoubler des frayeurs -déjà trop grandes; il fit venir Pharès, et dès qu'il eut appris son -histoire, il lui demanda s'il voulait retourner au Seigneur?--Hélas! -oui, répondit Pharès; mais ce retour n'est plus en mon pouvoir, puisque -je me suis formellement donné au Diable.--Ne vous en inquiétez point, -reprit Basile, nous vous tirerons de ses griffes; et le Seigneur, qui -est miséricordieux, vous pardonnera votre imprudence, si vous la -déplorez sincèrement. - -Il fit alors le signe de la croix sur Pharès, et l'enferma pendant trois -jours dans une petite chambre. Après cela, il lui demanda comment il se -trouvait?--Je suis extrêmement faible, répondit le jeune homme. Pendant -les trois jours que vous m'avez laissé seul, j'ai été accablé des -clameurs et des reproches des démons. Ils m'ont continuellement entouré, -tenant dans leurs mains le pacte que j'ai donné à leur prince, et me -disant: _Regarde, parjure, cet écrit que tu as signé de ton nom... Nous -ne sommes point allés te chercher, c'est toi qui es venu nous trouver -dans ta détresse_[91]. Basile lui recommanda de ne rien craindre, lui -donna un peu de nourriture, fit le signe de la croix sur lui, le -renferma dans la petite chambre, et se mit en prières pour sa -délivrance. - - [91] _Tu venisti ad nos, et non nos ad te, etc._ (_Legenda aurea_). - -Au bout de quelques jours, il le visita de nouveau, et lui demanda -pareillement comment il se trouvait?--Je n'ai plus vu les démons, -répondit Pharès; mais j'ai entendu leurs cris et leurs menaces dans -l'éloignement.--Voilà qui va bien, répliqua Basile; encore un peu de -patience... En même temps, il lui donna à manger, le signa, l'enferma -pour la troisième fois, et fit pour lui de nouvelles prières. - -A la troisième visite, Pharès déclara que ses veilles avaient été -paisibles; et que, pendant son sommeil, il avait vu l'évêque Basile -combattant et terrassant le Diable. Basile satisfait rassembla le -clergé, les moines et le peuple; on fit des prières publiques pour le -jeune époux, et on le conduisit à l'église. - -Le roi de l'enfer y arriva presque aussitôt, avec plusieurs troupes de -démons; et le Diable s'écria:--Vous me faites une injustice, Basile, cet -homme est mon serviteur. Je ne l'ai point séduit; il est venu me -trouver, et voilà le pacte qu'il a signé de sa main... Les fidèles -chantèrent alors le _Kyrie Eleyson_; et Basile dit au Diable qu'il -fallait rendre le pacte. En même temps, il priait, et tendait la main -pour recevoir le papier en question. Le Diable, forcé de céder, s'envola -en gémissant, et lâcha le pacte, qui tomba dans la main de Basile. Le -saint évêque le déchira aussitôt, et rendit à la fille d'Éradius son -époux bien-aimé, maintenant libre de la puissance du Diable, et bon -chrétien... Cependant il dut conserver quelque reconnaissance à celui -qui avait fait son bonheur. - - - - -CHAPITRE VII. - -HONNÊTES ACTIONS DU DIABLE. - - _Inimici famam, non ità ut nata est, ferunt._ - - PLAUTE. - - Soyez bon, juste, franc, à vos devoirs soumis: - Vous n'êtes qu'un vaurien, selon vos ennemis. - - ---Un riche Allemand donnait un festin à une troupe de mendians, dans le -dessein de remplir les devoirs de la charité chrétienne. Parmi les -convives, qui mangeaient de bon appétit, se trouvait un pauvre manant, -qui était, comme on dit, possédé du Diable. Il découpait ses morceaux, -aussi bien que ses confrères, et les portait jusqu'à sa bouche; mais ils -s'évanouissaient, dès qu'ils touchaient à ses dents, ce qui allongeait -de minute en minute la figure de ce pauvre homme. - -Un de ses compagnons, s'apitoyant sur sa détresse, s'avisa d'apostropher -le Diable, et de lui demander pourquoi il empêchait son homme de -manger.--Je ne l'en empêcherais pas, répondit le Diable, s'il pouvait le -faire sans péché. Mais ce repas qu'on lui donne, comme une aumône, est -le fruit de la rapine.--Tu mens, s'écrièrent à la fois tous les -convives; celui qui nous donne à dîner est un honnête homme!--Je ne mens -point, répliqua le Diable; ce veau que vous mangez est le cinquième -petit-fils d'une vache qui a été volée... - -Les dîneurs furent si surpris d'entendre le Diable reprocher le vol -d'une vache, jusqu'à la cinquième génération, qu'ils n'osèrent plus rien -ajouter[92].--Mais voici l'histoire de cette vache: elle vivait au -commencement du douzième siècle, dans le village de Hurst, en Allemagne. -Il est probable qu'elle fut grand'mère, au cinquième degré, du veau -susdit. Pareillement, celui qui vola ladite vache était sans doute le -père ou l'aïeul du riche Allemand qui donne ici le festin. - - [92] _Cæsarii Heisterb. miracul., lib. V, cap. 38._ - -Or, cette vache appartenait à une bonne veuve, qui se nourrissait de son -lait. Elle eut le malheur de plaire à un vieux soldat allemand qui, sans -se laisser toucher par les larmes de la veuve, enleva la vache, et -l'emmena chez lui. Peu de temps après, la mort vint à son tour prendre -le ravisseur; il expira dans l'impénitence, et alla tout droit en enfer. -La bête qu'il avait volée le suivit dans l'autre monde. Là, ce soldat -allemand (qui se nommait Hélie) fut condamné, pour son supplice, à -présenter éternellement le dos à la vache; et la vache reçut ordre de -lui enfoncer éternellement l'échine à coups de cornes[93]. - - [93] _Cæsarii ejusdem, ibid. lib. II, cap. 7._ - ---Une fille de Nivelle, en Brabant, quitta la maison de son père, et -abandonna ses parens, pour aller vivre avec quelques saintes femmes, -dans le jeûne, la prière et la continence. Comme le travail de leurs -mains suffisait à peine pour les nourrir, bien qu'elles vécussent -pauvrement, le Diable, prenant pitié du sort de la fille de Nivelle, -alla chercher une oie bien grasse, dans la basse-cour de son père, et -l'apportant dans la chambre des recluses, il leur dit:--Pourquoi -faites-vous si maigre chère, et vous laissez-vous mourir de faim, tandis -que d'autres vivent dans l'abondance? Prenez cet oison et mangez.--Nous -ne le pouvons pas, répondit la fille de Nivelle, parce que c'est une oie -volée.--Comment! s'écria le Diable, je ne suis point un voleur. J'ai -pris ce gibier dans la basse-cour de votre père.--N'importe, ajouta la -pieuse fille, il ne nous appartient pas; reporte-le où tu l'as pris... -Le Diable obéit en silence,... et les parens, à qui appartenait l'oison, -affirmèrent qu'on l'avait remis fidèlement à sa place[94]. - - [94] Ejusdem Cæsarii, lib. IV, miracul. de tentat. cap. 84. - ---Un enfant qui avait soif demandait à boire, sans que personne lui en -donnât. Le Diable en eut pitié; il prit une forme humaine, pour ne pas -effrayer le petit bonhomme, et lui apporta un verre d'eau. Comme -l'enfant était pressé, il but ce qu'on lui présentait, sans songer à -faire le signe de la croix, et sans dire son _benedicite_. Le Diable, -stupéfait de cette négligence, se rapetissa aussitôt et entra dans le -corps du marmot, pour lui apprendre à être plus circonspect à l'avenir, -et à ne pas négliger ses dévotions. Les parens, voyant leur fils -possédé, l'interrogèrent, et connurent bientôt la cause de son accident. -Ils le conduisirent donc à saint Euchaire, qui se hâta de bénir un -second verre d'eau, et le fit boire au petit démoniaque. Incontinent le -Diable se retira[95]. - - [95] _Surius, historiæ invent. S. Celsi, cap. II, tom. VII._ - ---Ce trait est assez connu: Un moine, qu'une trop longue abstinence -impatientait, s'avisa un jour, dans sa cellule, de faire cuire un oeuf, -à la lumière de sa lampe. L'abbé, qui faisait sa ronde, ayant vu, par le -trou de la serrure, le moine occupé de sa petite cuisine, entra -brusquement, et l'en reprit avec aigreur; de quoi le bon religieux -s'excusant, dit que c'était le Diable qui l'avait tenté, et lui avait -inspiré cette ruse. Tout aussitôt parut le Diable lui-même, qui était -caché sous la table, et qui s'écria, en s'adressant au moine:--Tu en as -menti, par ta barbe; ce tour n'est pas de mon invention; et c'est toi -qui viens de me l'apprendre. - ---Le moine Herman s'ennuyait de la rigoureuse abstinence de son ordre, -et s'affligeait intérieurement de ne plus manger ni chair ni poisson. Un -jour qu'il pensait aux bons ragoûts que l'on mange dans le monde, et -qu'il aurait donné tout ce qu'il possédait pour un petit repas composé -d'autres mets que les navets et les épinards à l'huile, il vit entrer -dans sa cellule un inconnu de bonne mine, qui lui offrit un plat de beau -poisson. Le moine reçut ce présent avec reconnaissance; mais, lorsqu'il -voulut accommoder son poisson et le faire cuire, il ne trouva plus sous -sa main qu'un plat de fiente de cheval... Il comprit qu'il venait de -recevoir une petite leçon du Diable; et il fut plus sobre à -l'avenir[96]. - - [96] _Cæsarii Heisterbach. de tentat., lib. IV; miracul., cap. 87._ - ---Si quelquefois les démons mettent des obstacles aux désirs illicites -des saints religieux, et leur donnent des corrections peut-être un peu -sévères, quelquefois aussi, ils s'intéressent aux vrais besoins des bons -moines. Le cardinal Jacques de Vitry raconte qu'un chartreux, mourant de -faim dans sa cellule, vit entrer une belle femme qui lui fricassa un -petit plat de pois, et se retira, après les avoir mis dans l'écuelle. -Avant de tâter à la cuisine du Diable, le chartreux alla consulter son -supérieur, qui lui permit de manger ses pois; et il avoua qu'il n'avait -jamais rien mangé de mieux accommodé[97]. - - [97] Ce trait est aussi dans le _Dictionnaire infernal_. - ---Puisque les plus pieux personnages sont exposés à mille tentations -dans l'enceinte du cloître, que n'avons-nous pas à craindre, nous autres -faibles chrétiens, au milieu des séductions et des vanités du monde!... -Un novice de Clairvaux, nommé Bernard, tourmenté par l'aiguillon de la -chair, et ne pouvant se décider à prononcer des voeux qu'il n'aurait pas -la force de tenir, alla trouver le prieur du couvent, et le supplia de -lui rendre ses habits séculiers, parce qu'il ne pouvait se passer de -femmes, et qu'il voulait rentrer dans le monde. Le prieur eut beau -sermonner son novice, il ne put changer sa résolution. Seulement, le -Jeune Bernard consentit à différer son départ jusqu'au lendemain. - -Mais, au milieu de la nuit, le novice, commençant à s'endormir, aperçut -tout à coup, auprès de son lit, un géant horrible, qui tenait à la main -un grand couteau, et qui avait tout l'air d'un boucher. Il était suivi -d'un dogue noir. Ce spectacle épouvanta Bernard. Mais il n'était qu'au -commencement de ses peines. Le boucher leva la couverture, mit la main -sur les génitoires[98] du jeune novice, les coupa avec son grand -couteau, les jeta à son chien qui les avala, et disparut. - - [98] Arreptis ejus genitalibus abscidit, canique projecit, quæ mox - ille devoravit... - -Bernard s'éveilla aussitôt, dans une agitation difficile à peindre, et -plein de la désolante idée qu'il était devenu eunuque; heureusement il -n'en était rien. Il se trouva seulement délivré de ses tentations, et il -resta dans le couvent, où il vécut dans la piété la plus austère, -jusqu'à la fin de sa vie. On dit même qu'il mourut vierge[99]. Quoi -qu'il en soit, cette histoire était célèbre à Clairvaux; et comme les -anges n'ont pas accoutumé de s'accoutrer en bouchers, ni de s'abaisser à -des fonctions indécentes, les casuistes ont toujours laissé au Diable la -gloire de ce songe, qui conserva un bon frère aux moines de Clairvaux. - - [99] Cæsarii Heisteibach. _miracul._ lib. IV, cap. 97. - ---On a dit souvent que le Diable n'agissait que pour ses intérêts -particuliers. Voici, entre mille autres, une anecdote qui peut prouver -le contraire. Elle se trouve dans l'histoire du jeune Vitus, martyr du -troisième siècle, que nous allons rapporter toute entière, pour la -parfaite intelligence des choses. - -Valérien, gouverneur de la Sicile, pour l'empereur Dioclétien, apprit -que le jeune Vitus ne voulait point sacrifier aux idoles. Il le fit -venir, et ordonna qu'on lui administrât la bastonnade. Mais dès les -premiers coups, les bras des bourreaux et la main du gouverneur se -desséchèrent.--Malheureux que je suis! s'écria Valérien; voilà ma main -perdue.--Eh bien! va-t'en trouver tes dieux, répliqua Vitus, tu verras -s'ils ont le talent de te guérir.--Le pourrais-tu, toi qui parles, dit -le gouverneur?--Certainement, répondit Vitus. En même temps il demanda -au ciel la grâce d'être guéri de ses coups de bâton, et il fut guéri à -l'heure même. - -Le gouverneur étonné dit au père de Vitus: emmenez votre fils, et -châtiez-le comme vous l'entendrez; pour moi je ne comprends rien à tout -ceci. Le père reconduisit son fils à sa maison, et tâcha de le séduire -par toutes sortes de plaisirs mondains. Or, un jour qu'il l'avait laissé -au lit, et qu'il venait de l'enfermer avec plusieurs belles filles, il -sortit tout à coup, de la chambre de Vitus, une odeur si délicieuse, -qu'elle embauma toute la maison et tous les gens qui s'y trouvaient. Le -père stupéfait regarda par le trou de la serrure, et vit sept anges -autour de son fils.--Voilà qui va bien, s'écria-t-il; les dieux sont -entrés dans ma maison... mais sa joie ne fut pas de longue durée, car à -peine eut-il achevé sa phrase qu'il devint aveugle. Tous ses amis et le -gouverneur de la ville accoururent à cette nouvelle, et lui demandèrent -ce qu'il avait:--Voilà qui va mal, répondit-il; j'ai vu des dieux -enflammés, et l'éclat de leur figure m'a brûlé les yeux. - -On le conduisit alors au temple de Jupiter, où il fit voeu d'immoler un -boeuf couronné de lauriers, s'il recouvrait la vue. Jupiter se montra -sourd; il s'adressa donc à Vitus son fils, qui le guérit de la cécité -physique, sans lui ouvrir les yeux de la foi. Ce père ingrat songeait -même à tuer sa progéniture, si l'on en croit la légende, lorsqu'un ange -du seigneur apparut à Modestus, pédagogue de Vitus, et lui conseilla de -s'embarquer avec son élève. Ils partirent donc pour l'Italie; et un -aigle leur apporta des vivres, pendant tout le voyage. - -Tandis qu'ils annonçaient partout leur présence par une foule de -prodiges qui décelaient de saints personnages, le fils de l'empereur -Dioclétien eut le malheur de tomber au pouvoir du Diable, qui prit -possession de sa personne. Dioclétien mit tout en usage pour délivrer -son fils; mais le démon, bien et dûment exorcisé par les magiciens de la -cour, répondit qu'il ne pouvait être chassé que par le jeune Vitus. On -ne conçoit pas trop pourquoi le Diable, qui nous est peint sous les -traits d'un vieux routier, pétri de ruses et de finesses, eut la -bonhomie de faire cette réponse. Quoi qu'il en soit, on chercha Vitus: -on le trouva; il parut devant l'empereur, étendit les mains sur le jeune -prince, et chassa le démon sans difficulté. - -Il paraît que décidément ce malheureux Vitus ne devait obliger que des -ingrats, puisqu'après le miracle qu'il venait d'opérer, l'empereur -Dioclétien, endurci comme tous les autres, lui dit poliment:--Jeune -homme, si tu tiens à la vie, tu vas maintenant sacrifier à mes dieux... -Vitus répondit qu'il n'en ferait rien; et on le mit en prison avec -Modestus son pédagogue. Tout à coup les chaînes qui les attachaient se -brisèrent; et la prison s'éclaira d'une lumière éblouissante. On -rapporta ce nouveau prodige à Dioclétien, qui l'apprit comme un homme -accoutumé aux miracles, et qui ordonna de jeter Vitus dans un four bien -chauffé. Mais aussitôt que le jeune homme y entra, le four devint frais -comme s'il n'eût jamais vu le feu; et Vitus en sortit bien portant. - -Alors on lâcha un lion terrible, affamé, qui vint en rugissant sur le -jeune Vitus, pour le dévorer; Vitus caressa le lion, et le lion lécha la -main qu'il avait ordre d'avaler. Dioclétien, ennuyé de tant de lenteurs, -fit pendre Vitus, avec Modestus son pédagogue, et Crescentia sa nourrice -(car elle se trouvait avec lui, quoique la légende n'en ait rien dit -d'abord). Aussitôt que ces trois personnes furent pendues, il se fit un -grand vent; la terre trembla; on entendit les éclats du tonnerre; les -temples des idoles s'écroulèrent avec fracas, et plusieurs y périrent. -L'empereur épouvanté se poignait la figure, désolé de trouver un jeune -homme plus fort que lui. Cependant un ange dépendit les corps, et les -porta sur le bord d'un fleuve, où ils furent gardés par des aigles, -jusqu'à ce qu'une pieuse dame, les ayant trouvés, leur fit rendre les -honneurs de la sépulture[100]. - - [100] _Legenda aurea, Jacobi de Voragine, aucta à Claudio à Rotâ._ - Leg. 77. - -Quoique les trois quarts de cette longue histoire soient étrangers au -sujet de cet ouvrage, on s'est cru obligé de la donner toute entière, -attendu qu'il est impossible d'en rien détacher. - ---Cette autre anecdote peut faire suite à l'histoire du démon, chassé -par saint Vitus. Arthémia, fille de l'empereur Dioclétien, fut à son -tour possédée d'un Diable, qui, oubliant comme son devancier ses petits -intérêts, répondit aux exorcistes païens:--Votre puissance est nulle -contre moi; je n'obéirai qu'à Cyriaque, diacre de l'église romaine. -(C'était un jeune homme, qu'une sainteté prématurée et quelques miracles -avaient déjà rendu célèbre parmi les chrétiens.) - -Dioclétien le fit venir; et aussitôt que Cyriaque fut en présence du -démon, il lui ordonna de se retirer.--Si vous voulez que je sorte, -répondit le démon, donnez-moi un pot dans lequel je puisse -entrer.--Viens dans mon corps, reprit Cyriaque, je t'en octroie la -permission.--Je ne puis entrer dans ce pot-là, dit le démon, parce que -toutes les issues en sont closes et bien gardées. Mais si vous ne pouvez -pas faire autrement, envoyez-moi à Babylone, je trouverai là où me -placer; et de plus, pour peu que vous souhaitiez d'en faire le voyage, -je vous en procurerai l'agrément. - -Cyriaque consentit à ce que proposait le Diable; et aussitôt la -princesse Arthémia fut délivrée. L'empereur Dioclétien qui avait fait -pendre le jeune Vitus, se montra plus doux envers Cyriaque; il lui -permit de baptiser sa fille, lui donna une belle maison, et lui fit un -sort avantageux: trois circonstances bien étonnantes dans un persécuteur -de l'église. - -Quelque temps après, Dioclétien reçut un ambassadeur de la cour de -Perse, qui priait l'empereur romain d'envoyer Cyriaque à Babylone, pour -délivrer la princesse royale, qui se trouvait possédée du Diable; -Dioclétien alla donc prier Cyriaque[101] de faire le voyage, et le jeune -diacre partit pour Babylone, sur un vaisseau magnifique, chargé de tout -ce qui pouvait adoucir les ennuis de la route. Lorsqu'il fut présenté à -la fille du roi de Perse, le démon demanda à Cyriaque s'il était -fatigué?...--Il ne s'agit pas de cela, répondit Cyriaque; sors d'ici, je -te le commande, et rentre avec tes pareils... Le démon sortit... Le roi, -la reine, la princesse de Perse se firent baptiser. Leur exemple eut un -bon nombre d'imitateurs; et Cyriaque retourna à Rome, après avoir passé -quarante-cinq jours à Babylone, dans le jeûne, au pain et à l'eau[102]. - - [101] Ad preces igitur Diocletiani... - - [102] Bollandus, et le R. P. Ribadeneira, legenda aurea, Jac. de - Voragine. Leg. 3. - - - - -CHAPITRE VIII. - -MALICES DE QUELQUES DÉMONS. - - _Unum hoc ex ingenio malo malum inveniunt suo._ - - PLAUTE. - - Ces crimes de Satan, ces méchancetés noires, - L'envie en inventa les terribles histoires. - - ---En l'année 434, un démon tant soit peu malicieux joua un vilain tour -aux Juifs de l'île de Crète. Ce démon prit la figure de Moïse, et se -présenta aux enfans d'Abraham, en leur disant qu'il était leur ancien -libérateur, ressuscité pour les conduire une seconde fois à la terre -promise. Les bons Israélites, ne trouvant rien dans ce prodige qui -surpassât leurs anciens miracles, donnèrent tête baissée dans le piége -que leur tendait le Diable. Ils se rassemblèrent donc de toutes parts, -autour de leur libérateur. - -Quand tout fut prêt pour le départ de l'île, l'armée du peuple saint se -rendit au bord de la mer, dans la ferme persuasion qu'on allait la -passer à pied sec. Le Diable, riant sous cape, conduisit les cohortes -juives jusqu'au rivage, sans chercher à les détromper. La foi de ces -bonnes gens était si grande, qu'ils n'attendirent pas que leur -conducteur eût fait signe à la mer de se fendre. Ils se jetèrent en -masse au milieu des flots, bien certains que la mer se retirerait sous -leurs pas; malheureusement la verge de Moïse n'était pas là; plus de -vingt mille Juifs se noyèrent en plein jour; et le faux Moïse ne se -trouva plus[103]... Il fallait qu'il fît ce jour-là un brouillard bien -épais, ou que tous ces Juifs eussent les yeux bien clos, pour se jeter -tout un peuple à la mer..., à moins qu'ils n'aient fait le saut tous à -la fois. - - [103] _Cornelii gemmæ, cosmocriticæ, lib. I, cap. 8._ - ---En vertu du pouvoir qu'il a d'exciter les orages, le Diable fait -tonner de temps en temps, et n'y va pas de main morte. - -L'an 1565, le vingt-quatrième jour de juillet, la ville de Louvain fut -épouvantée par un orage si horrible, que le plus brave n'aurait pas la -force d'en soutenir le tableau sans se pâmer. La tempête commença au -coucher du soleil, et alla son train jusqu'au milieu de la nuit. D'abord -il s'éleva du sud-est une nuée affreuse, bigarrée de plusieurs couleurs, -sur un fond noir, et précédée d'un vent violent. L'éclair sillonna le -terrible nuage. On eût dit qu'il y avait à l'horison une fournaise -ardente, qui lançait des flammes dans l'espace. Quand la nuée fut -au-dessus de la ville, grand Dieu! quelles frayeurs!... et quels -bruits!... Le tonnerre roulait sans relâche, avec un fracas toujours -croissant; le ciel était tout en feu; la terre paraissait embrasée. -Alors il tomba une grêle violente, dont les grains étaient aussi gros -que des oeufs de canne. - -Toutes ces horreurs n'étaient qu'un avant-propos. On entendit bientôt -dans les airs de longs hurlemens, d'une espèce inconnue. Tous les -auditeurs frissonnèrent et sentirent leurs cheveux se hérisser. Les -hurlemens redoublèrent, entremêlés de cris prolongés, semblables aux -cris des chats et des chattes lorsqu'ils sont en chaleur. On distinguait -aussi un son musical qui venait d'en haut, et qui imitait le bruit que -l'on fait en frappant sur un chaudron, ou plutôt le son des cloches que -les bonnes gens mettent en branle pour conjurer le tonnerre. Quand le -calme revint, on raisonna sur ces prodiges; et les experts découvrirent -qu'un pareil orage était l'ouvrage des démons; et que les suppôts de -Belzébuth l'avaient excité, en manière de feu d'artifice, pour couronner -une fête, ou une noce, ou quelque bacchanale que nous ne connaissons -pas, et qu'ils célébraient en famille[104]. - - [104] _Cornelii gemmæ, de naturæ divinis characterismis., lib. II, - cap. 2, pag. 25._ - -Il y eut, en 1546, un orage aussi effroyable dans la ville de Malines; -et, ce qu'il y a de pis dans celui-ci, c'est que le Diable y tua environ -cinq cents hommes, sans compter les animaux qu'il étouffa, les bâtimens -qu'il renversa, les arbres qu'il arracha, les plantes qu'il déracina, -etc.[105] Le Diable fit encore plus méchamment en 1619; car il lança le -tonnerre sur la cathédrale de Quimper-Corentin, et brûla le clocher -pendant qu'on sonnait les cloches...[106] - - [105] _Ejusdem, ibid., pag. 102._ - - [106] Voyez la _Relation_ qui charge Satan de cet incendie. M. Garinet - raconte, dans son histoire de la Magie en France, que l'évêque - arrêta le feu, en brûlant des _Agnus Dei_, un pain de seigle de - quatre sous, et une hostie consacrée, le tout trempé d'eau bénite et - de lait de femme de bonne vie. - ---Les choses n'ont pas toujours été comme aujourd'hui; et nos ancêtres -avaient des visions que nous n'avons plus. On rencontrait autrefois, -dans les mines et dans les cavernes un peu obscures, certaines espèces -de démons vêtus comme les mineurs, et dont on raconte beaucoup de -malices. On les voyait courir çà et là, chercher les métaux, piocher la -terre, remuer les grues, et se donner bien du mouvement pour animer les -ouvriers; car ils ne faisaient pas grand'chose, tout en paraissant âpres -à la besogne. Ces démons, que quelques écrivains appellent -_montagnards_, n'étaient point malfaisans, et entendaient la -plaisanterie. Mais une insulte leur était sensible, et ils la -souffraient rarement sans se venger. Un mineur eut l'extravagante audace -de dire plusieurs injures à un de ces démons, et parmi ces injures, il -l'appela plusieurs fois _gibier de potence_. Le démon indigné sauta sur -le mineur, et lui tordit le cou. Cependant, comme il n'avait pas -intention de le tuer, ni de lui causer de grandes douleurs, il s'y prit -si adroitement, que le mineur ne mourut ni ne souffrit point; mais il -eut le cou renversé, et le visage tourné vers les fesses pendant le -reste de sa vie. Il y a eu des gens qui l'ont vu en cet état tout-à-fait -remarquable[107]. - - [107] Taillepied, apparit. des esprits, page 136. - ---On dit que le Diable apparaissait fréquemment à saint Hyppolite, sous -la figure d'une femme nue; que cette femme infernale se jetait sur lui -corps à corps; et que plus il la repoussait, plus elle le pressait -impudemment sur son sein. Hyppolite, las d'une longue résistance contre -l'esprit impur, lui passa son étole au cou et l'étrangla. Le Diable -s'évanouit aussitôt; et Hyppolite ne trouva dans ses bras qu'un cadavre -bien puant. On crut reconnaître le corps d'une femme morte, dont le -Diable avait pris la forme pour séduire Hyppolite[108]. Malheureusement -tout ce conte n'est qu'un _on dit_, renouvelé plusieurs fois pour -décrier le Diable[109]. Nous n'ajouterons que deux mots pour prouver -combien ces sortes d'anecdotes sont fausses: il n'y a de corruptible que -ce qui a des parties séparées l'une de l'autre; ce qui est spirituel est -indivisible; il est donc incorruptible: or les esprits sont -_spirituels_; et les démons ne peuvent ni puer ni se pourir[110]. - - [108] Legenda aurea, Jac. de Voragine. Leg. 113. - - [109] Guillaume de Paris raconte qu'un soldat, croyant embrasser une - belle fille, se trouva couché avec une puante carcasse; ce qui était - visiblement un trait du diable, si l'on en croit le judicieux - Théologien.--En 1613, un gentilhomme parisien trouva sous sa porte - une belle demoiselle, qui cherchait un abri contre la pluie. Il la - fit entrer dans son appartement, et coucha avec elle. Le lendemain, - il trouva dans le lit le corps d'une pendue, depuis long-temps - défunte. On reconnut que c'était un diable, qui s'était revêtu de ce - corps, pour décevoir ce pauvre gentilhomme, etc. (_Rapporté par - Madame Gabrielle de P***, histoire des fantômes et des démons, - etc._) - - [110] Ce petit trait de logique est tiré du catéchisme de Montpellier, - tome Ier, avec cette différence qu'on applique ici au démon ce que - le théologien applique à l'âme. Mais l'âme et le démon sont deux - essences spirituelles. Il y a même eu des savans qui les ont - confondues, dans ce système que les bons démons étaient les âmes des - braves gens défunts, et les mauvais démons les âmes des méchans - trépassés, etc. - ---La jeune Ida de Louvain, s'étant décidée à mener une vie religieuse, -fut extrêmement tourmentée par un démon un peu plus que malin. On ne -conçoit vraiment pas sa conduite peu délicate envers une jeune fille -innocente et belle. Tantôt il troublait son sommeil par des bruits -confus et incompréhensibles; tantôt il l'effrayait, pendant ses prières, -en offrant à ses yeux des spectres, des fantômes et toutes sortes de -figures hideuses. Un autre jour, il frappait invisiblement sur les -parois de la chambre où couchait Ida, avec tant de force, que toute la -maison en était ébranlée. - -Mais le trait qu'on va lire est le tour le plus pendable qu'il se soit -avisé de lui jouer. Un soir, que la jeune Ida faisait ses oraisons dans -le recueillement et le silence, le Diable entra par la fenêtre, portant -sur ses épaules un cercueil d'une longueur démesurée. Il posa la bière -au milieu de la chambre, l'ouvrit sans mot dire. Ida y aperçut un grand -corps mort. Pendant qu'elle le considérait avec frayeur, le Diable prit -le mort entre ses bras, le dressa sur ses pieds, l'anima, en se fourrant -dans le corps avec son adresse ordinaire; et le mort se mit à marcher -vers la jeune fille... Il lui prit les mains, les serra dans un morne -silence... Ida, au comble de l'effroi, implora le secours du ciel, et -prononça une prière qui fit évanouir le Diable. Elle en fut quitte pour -la peur, et pour sa _discipline_ que le Diable avait emportée. On pense -bien qu'elle passa le reste de la nuit à prier. Le lendemain, elle -acheta une autre poignée de verges, communia, et fut moins -tourmentée[111]. - - [111] Bollandi acta sanctorum. 13 aprilis. _Ida_ Lovanensis, ex Mss. - Hugonis confess. - ---Le bienheureux Gilles, de l'ordre des frères prêcheurs, s'étant -éveillé au milieu de la nuit, sortit de sa cellule et entra dans une -église pour y faire ses oraisons. Pendant qu'il était en prières, le -Diable, ayant pris une voix de femme, appela Gilles avec tendresse. Le -frère éprouva aussitôt une tentation si violente, qu'il n'en avait -jamais connue de pareille. Mais il revint bientôt à lui-même, se fouetta -durement pour réprimer les aiguillons de la chair, et reprit un sang -plus calme. Un instant après, le Diable s'approcha du frère, et lui -grimpa sur le dos. Comme il ne pouvait le secouer à terre, attendu qu'il -s'était bien cramponné à son cou, Gilles se traîna comme il put au -bénitier, aspergea le Diable par-dessus l'épaule et le fit fuir. Mais le -démon eut l'opiniâtreté de revenir encore, sous une forme horrible, -épouvanter le frère prêcheur. Gilles prononça ces paroles: _Pater -noster_; le Diable s'évanouit; et saint François observa à Gilles que -ces deux seules paroles chassaient le démon[112]. - - [112] Bollandi acta sanct. 23 aprilis. - ---Alexandre _ab Alexandro_, qui vivait dans le quinzième siècle, fit un -jour la partie d'aller coucher avec quelques amis dans une maison de -Rome, que des spectres et des démons hantaient depuis long-temps. Au -milieu de la nuit, comme ils étaient rassemblés dans la même chambre, -avec plusieurs lumières, ils virent paraître un grand spectre, qui les -épouvanta par sa voix terrible et par le bruit qu'il faisait en sautant -sur les meubles, et en cassant les vases de nuit. Un des plus intrépides -de la compagnie s'avança plusieurs fois, avec de la lumière, au-devant -du fantôme; mais à mesure qu'il s'en approchait, le spectre s'éloignait; -et il disparut entièrement, après avoir tout dérangé dans la maison. - -Quelque temps après, le même spectre rentra par les fentes de la porte. -Ceux qui le virent se mirent à crier de toutes leurs forces. Alexandre, -qui venait de se jetter sur un lit, ne le vit point d'abord, parce que -le fantôme s'était glissé sous la couchette; mais bientôt il aperçut un -grand bras noir qui s'allongea sur la table, éteignit les lumières, -renversa tout ce qui s'y trouvait, ouvrit la porte, et s'enfuit sans -avoir fait le moindre mal à personne[113]. - - [113] _Alexandri_ etc., _lib. V, cap. 23_. Tiraqueau, le commentateur - d'Alexandre _ab Alex._, traite cette aventure de conte à dormir - debout. - ---Un jour que l'évêque Donat célébrait la messe, le diacre laissa tomber -le calice qui se brisa. Donat rassembla les fragmens; puis, ayant fait -sa prière, il eut la satisfaction de les voir se réunir miraculeusement, -et le calice reprendre sa première forme. Mais le Diable, que le hasard -avait amené là tout exprès, s'était jeté malicieusement entre le diacre -et l'évêque, et il avait emporté un petit morceau du vase brisé, de -façon que, malgré le miracle, le calice resta percé et imparfait[114]. - - [114] _Legenda aurea Jac. de Voragine, leg. 110._ - ---Saint Louis, qui aimait les moines, fit venir six chartreux à -Gentilly, et leur donna une belle maison pour y fonder un couvent. Ces -bons religieux apercevaient de leurs fenêtres le château de Vauvert, que -le roi Robert avait fait bâtir, et que ses successeurs avaient -abandonné. On pouvait en faire un monastère commode, et d'autant plus -agréable, qu'il était tout près de Paris. - -Sur ces entrefaites, des revenans et des diables s'emparèrent du vieux -palais et y firent leur sabbat. On y entendait tous les soirs une -musique enragée et des hurlemens affreux. On y voyait des spectres -chargés de chaînes, des diables de toutes les couleurs, et -principalement un grand dragon vert, qui s'élançait toutes les nuits, -armé d'une grosse massue, pour assommer les passans. Que faire désormais -d'un pareil château, comme dit Saint-Foix? Les chartreux le demandèrent; -saint Louis le leur donna avec toutes ses dépendances. Ils s'y logèrent, -en chassèrent les diables; et le nom d'_Enfer_ resta à la rue, en -mémoire de tout le vacarme qui s'y était fait. - -Cette aventure, qui est rapportée comme un conte de bonnes femmes, dans -toutes les histoires (excepté les archives des chartreux), a été -consignée par quelques dévots théologiens dans la longue nomenclature -des méchancetés du Diable. On n'opposera à ce sentiment que deux petites -observations: 1º les bons moines, qui eurent la puissance de chasser les -diables du palais de Vauvert, pouvaient bien avoir eu l'adresse de les y -faire venir; 2º en admettant que Satan s'y soit campé de son chef, il -n'a fait tort à personne, n'a donné que des peurs, et a su gagner aux -chartreux une belle maison. De sorte que, dans tous les cas, on doit -mettre cette anecdote au nombre des services rendus par le Diable. - ---Le Diable s'avisa un jour de posséder une vache, et de la faire courir -dans la campagne, pour s'amuser de la frayeur des paysans. Saint Martin, -revenant de Trèves, rencontra la vache endiablée, qui accourait à lui en -le regardant de travers. Le vacher, qui poursuivait sa bête, cria à -Martin de prendre garde à lui. Mais le saint évêque éleva la main; et, à -son commandement, la vache se tint immobile. Le Diable était à -califourchon sur la bête, invisible aux yeux profanes, mais non à ceux -de Martin. Il gourmanda sèchement l'esprit malin, lui ordonna de laisser -la vache en paix, et lui défendit de tourmenter davantage un animal -innocent. Il n'est besoin que d'avoir un peu de sainteté pour maîtriser -les démons; le Diable, soumis à Martin, se retira sans mot dire, et ne -revint plus parmi les bêtes. La vache, reconnaissante de se voir -délivrée, se mit à genoux devant son libérateur pour le remercier -humblement. Martin lui permit de retourner auprès de ses soeurs; ce -qu'elle fit, avec la douceur d'un mouton[115]. - - [115] _Sulpicii Severi, dialog._ II. - - - - -CHAPITRE IX. - -LE DIABLE ET SAINT DOMINIQUE. - -CONTE BLEU[116]. - - _Tantæ ne animis cælestibus iræ?_ - - VIRGILE. - - Pourquoi ce long tourment? qu'a fait ce pauvre diable?... - Un saint homme a-t-il donc le coeur inexorable?... - - [116] Ex vitâ S. Dominici, lib. II, cap. 7; et IV, inter R. P. - angelini Gazæi pia hilaria. - - -Un soir que saint Dominique préparait dans le recueillement un de ces -sermons qui ont produit de si heureux effets[117], il entendit tout à -coup un léger bruit, et vit tomber de sa cheminée, dans sa chambre, un -petit démon noir comme un ramoneur[118]. Mais il ne le vit point dans sa -forme naturelle; car l'esprit infernal n'eut pas plutôt aperçu -Dominique, qu'il prit la figure d'un singe. Or, il y avait dans la -conformation de ce singe une laideur si bizarre, que saint Dominique -n'eût pu s'empêcher d'en rire, s'il se fût donné la peine de l'examiner. -Il avait les yeux petits, jaunes, louches, enfoncés; et cherchait la -Picardie en Champagne, comme dit le proverbe français. Son nez était -retroussé jusqu'au front; ses lèvres ressemblaient à des croûtes de -pâté; tout son corps était couvert de poils, à l'exception des fesses; -et il puait le bouc à une demi-lieue. - - [117] _Rem suo bonam Gregi!_ St. Dominique prêcha la Croisade contre - les Albigeois, et institua la sainte inquisition. - - [118] Un docteur, du dernier siècle, a cherché long-temps _pourquoi - les démons descendent par la cheminée?_ Cette savante question est - résolue dans le révérend père Angelin de Gaza, qui dit pertinemment - que _les démons prennent un chemin ténébreux parce qu'ils sont - noirs_. (_Nigros nigra decent ostia._) - -Il entra dans la cellule du saint, comme un bouffon de comédie entre en -scène, c'est-à-dire, en faisant mille gambades, et en tournant sans -raison, tantôt à droite, tantôt à gauche. Puis, il se mit à marcher -comme les quadrupèdes, à jouer de la pate comme les jeunes chats, à -frapper de la tête contre les murailles, comme font les beliers, à -s'asseoir par terre comme les enfans, à s'agenouiller comme les moines, -etc. Tous ces tours étaient entremêlés de grands sauts, et variés à -l'infini. - -Comme saint Dominique écrivait toujours, sans s'occuper de ce qui se -passait dans sa chambre, le petit démon s'en approcha par derrière pour -lui jouer quelque malice. On pouvait tirer le saint homme par sa robe, -le troubler dans son travail, déranger son fauteuil, éteindre sa -chandelle, jeter ses livres au feu et ses papiers au vent; c'est bien ce -que cherchait le démon: c'est aussi ce qu'il n'osait exécuter. Le saint -était saint; et ces gens-là ne sont pas toujours faciles. Deux fois le -malin singe avança la pate pour secouer la robe de Dominique: deux fois -la pate craintive refusa le service. Trois fois il voulut tirer le -fauteuil et mettre le saint à terre: trois fois la peur le fit reculer. - -Cependant Dominique voyait tout, et ne disait mot. Le démon, croyant -qu'il l'épiait, se retira au fond de la cellule, en lui lâchant les plus -admirables grimaces[119]. Au bout d'un instant, il fait de son ventre un -tambour, de son nez un hautbois, et danse en trépignant avec son ombre. -Ensuite, remarquant que le saint était immobile, et qu'il pouvait bien -avoir peur aussi, le petit démon prit plus de hardiesse, et sauta sur la -table où Dominique écrivait. - - [119] _Mirus morio figmenta mira factitat miris modis._ - -Alors enfin le saint prêcheur ouvrit la bouche: «Reste là sans bouger, -dit-il au singe infernal, et tiens-moi la chandelle; je te l'ordonne...» - -Le pauvre Diable est forcé d'obéir. D'une main il ôte humblement son -bonnet; de l'autre il prend la chandelle dans le chandelier, et ne remue -pas plus qu'un terme, depuis la plante des pieds jusqu'aux épaules. Mais -sa tête ne demeurait pas dans l'inaction. Comme elle était encore libre, -le petit démon faisait craquer ses dents, imitait avec ses lèvres le son -du cornet à bouquin, tendait au saint une langue _d'un pied et demi_, -ouvrait une bouche effroyable, et cherchait en même temps à se -débarrasser de la chandelle; mais ses efforts étaient vains; elle -semblait désormais inséparable de sa main. - -Néanmoins Dominique ne cessait d'écrire en silence; le démon faisait ses -grimaces, et la chandelle se consumait. Bientôt elle approche de sa fin; -elle touche déjà les doigts qui la tiennent; brûle, pauvre démon, brûle; -c'est ta destinée!... Mais la farce devient tragique[120]; le singe -déguisé cherche à reprendre sa forme naturelle, et n'y peut réussir; il -veut jeter bien loin de lui la mèche enflammée, et s'agite inutilement; -il invoque les démons à son aide: ses cris se perdent, et personne ne -vient. Son désespoir redouble en voyant le saint rire sous cape[121] de -sa souffrance et de ses larmes. - - [120] _Comoedus esse desinit; tragædus est Dæmon._ - - [121] _Sub cucullo ridere._ - -Enfin Dominique s'attendrit; et, déchargeant un coup de bâton sur les -fesses du singe, il lui permet de partir. Le démon pousse un dernier -cri, et disparaît plus vite que l'éclair[122]. - - [122] Comme la peinture sacrée s'emparait autrefois de tous ces sujets - édifians, on voyait au grand cloître des Jacobins, à Paris, St. - Dominique, qui, pour punir le Diable d'avoir voulu l'empêcher - d'étudier, ainsi qu'on vient de lire, le forçait à tenir un petit - bout de chandelle, qui lui brûlait les doigts, sans qu'il osât - l'éteindre; de quoi ce pauvre Diable faisait cent grimaces, comme - dit Sauval. (_Cahier des amours_, page 37.) - -Le révérend père Angelin de Gaza ajoute, qu'en rentrant aux enfers, -après sa mésaventure, le petit démon fut condamné à boire mille pleins -verres de soufre bouillant, et à recevoir cent coups de gaule sur le -dos. Mais, sauf le respect que nous lui devons, le révérend père Angelin -de Gaza a pris cela sous son bonnet, n'ayant pas encore fait le voyage -d'un pays, dont il défigure les coutumes. D'ailleurs on sait, par -l'avant-propos de cet ouvrage, que le Diable aux doigts brûlés était -Satan en personne; et qu'un monarque de sa trempe ne se laisse pas -volontiers fustiger dans son royaume. - -La légende dorée ajoute encore à ces beaux traits, qu'avant de renvoyer -le Diable, saint Dominique lui demanda comment il s'y prenait pour -tenter les moines?--«Voici la chose en deux mots, répondit le démon; ils -vont tard aux offices, et en sortent de bonne heure; ils dorment la -grasse matinée, et ils s'occupent la nuit de pensées charnelles; ils -mangent plus qu'ils ne doivent, quand ils sont au réfectoire; ils se -disputent dès qu'ils peuvent parler, et jasent comme des pies dans les -momens de silence. A des gens moins fins que vous, on dirait que tous -ces défauts sont de l'essence de l'homme; mais vous autres théologiens, -vous savez que c'est le Diable qui fait tout cela, et qu'il tente -partout, hormis la chapelle et le confessionnal[123].» - - [123] Legenda aurea Jacobi de Voragine, leg. 108. - - - - -CHAPITRE X. - -MÉSAVENTURES ET FAIBLESSE DES DÉMONS. - - _Miserere inopum sociorum..._ - - JUVÉNAL. - - Vous tous que le trépas réunit aux démons, - Pécheurs, plaignez un peu vos pauvres compagnons. - - ---Soeur Élizabeth, du monastère d'Hoven, vit un jour le diable dans son -dortoir. Comme elle le reconnut à ses cornes, elle s'approcha de lui, et -le renvoya avec un soufflet.--Pourquoi me frappes-tu si durement, dit le -Diable, en tâtant sa joue?--Parce que tu m'ennuies, répondit la -soeur.--Si ceux que vous ennuyez vous souffletaient, repliqua le Diable, -vous n'auriez pas les joues si grasses... Après avoir laché ce mot, il -disparut, et bien lui prit, car la soeur n'était pas endurante. - -Un autre jour, de très-grand matin, soeur Élizabeth, s'étant levée pour -sonner les matines, entra dans l'oratoire commun, avec une lumière. Là -elle aperçut le Diable sous la figure d'un jeune cavalier bien vêtu. -Elle crut d'abord qu'un homme était entré dans le couvent, et sortant -bien vite de l'oratoire, elle glissa sur un escalier. Ce ne fut qu'assez -tard qu'elle s'avisa d'appeler à son secours; et elle fut quelque temps -malade, tant du trouble qu'elle avait éprouvé que de la chute qu'elle -avait faite. L'abbesse elle-même prit tant de part à cet événement, -qu'elle en fit une petite maladie. Mais quand on eut fait comprendre à -soeur Élizabeth, qu'elle avait eu à faire au Diable:--Ah! si je l'avais -su, s'écria-t-elle, quel soufflet je lui aurais donné!... Il paraîtrait -par là, que la bonne soeur prenait coeur au jeu, se fiant sur la -patience du Diable, et sur la vigueur de son poignet[124]. - - [124] Cæsarii Heisterbach. _Miracul., lib. V, cap. 45._ - ---Saint Grégoire le Thaumaturge, ou le faiseur de miracles, se rendant -en sa ville épiscopale de Néocésarée, fut surpris par la nuit, et par -une pluie violente qui l'obligea d'entrer dans un temple d'idoles, -fameux dans le pays, à cause des oracles qui s'y rendaient. Il invoqua -d'abord le nom de Jésus-Christ, fit plusieurs signes de croix pour -purifier le temple, et passa la nuit à chanter les louanges de Dieu, -suivant son habitude. - -Après que Grégoire fut parti, le prêtre des idoles vint au temple, et se -disposa à faire les cérémonies de son culte. Les démons lui apparurent -aussitôt, et lui dirent qu'ils ne pouvaient plus habiter le temple -depuis qu'un saint évêque y avait couché. Il prodigua les encensemens, -et promit bien des sacrifices pour les engager à tenir ferme sur leurs -autels; mais c'était peine perdue: la puissance de Satan s'éclipsait -devant celle de Grégoire. Le prêtre, furieux de voir son métier gâté, -poursuivit l'évêque de Néocésarée, et le menaça de le faire punir -juridiquement, s'il ne réparait le mal qu'il venait de causer. Grégoire, -qui l'écoutait sans s'émouvoir, lui répondit avec le plus grand -sang-froid:--Avec l'aide de Dieu, je chasse les démons d'où il me plaît, -et je les fais entrer où je veux.--Permets-leur donc de rentrer dans -leur temple, dit le sacrificateur. Le saint évêque prit alors un papier, -et il écrivit cette petite lettre: - - _Grégoire à Satan_: - - RENTRE. - -Le sacrificateur porta ce billet dans son temple, le mit sur l'autel, -fit ses sacrifices, et eut la satisfaction de revoir les démons y -revenir. Mais, réfléchissant ensuite à la puissance de Grégoire, il -retourna vers lui, et se fit instruire dans la religion chrétienne. Une -seule chose le choquait, c'était le mystère de l'incarnation du Verbe. -Grégoire lui dit que cette vérité ne se prouvait point par des raisons -humaines, mais par les merveilles de la puissance divine.--Eh bien! dit -le sacrificateur, commandez à ce rocher qu'il change de place, et qu'il -saute de l'autre côté de la grande route. Grégoire parla à la pierre, -qui obéit comme si elle eût été animée. Le sacrificateur, sans délibérer -davantage, abandonna sa maison, son bien, sa place, sa femme, ses -enfans, pour suivre le saint évêque et devenir son disciple[125]. - - [125] Gregorii Nisseni, vita Gregorii Thaumath. operum, tom. I, pag. - 980. - ---Une jeune vierge, nommée Lydvina, après avoir passé quelques années -dans les plus saintes pratiques de la vie religieuse, tomba -dangereusement malade. Comme elle vivait solitaire, elle eût -probablement succombé à l'ennui et à la douleur; mais elle fut visitée -par son ange gardien, dont la beauté et la douce conversation lui firent -peu à peu oublier ses souffrances. L'ange la prenait tous les jours par -la main, la conduisait à une chapelle de la sainte Vierge, où elle -faisait sa prière, et la transportait ensuite dans une campagne -charmante, embaumée par les fleurs les plus rares, placée sous le plus -heureux climat. Cette petite promenade rétablissait visiblement la santé -de Lydvina. - -Vers le même temps, une femme d'une nature un peu fragile eut le malheur -de commettre un gros péché, et le bonheur de s'en repentir presque -aussitôt. C'est pourquoi elle s'en confessa, mais sans doute -imparfaitement, puisque le diable en prit note. Il vint donc fièrement -trouver la femme pécheresse, et, lui montrant un grand papier: «Vois ce -que tu as fait, lui dit-il, ta chute est écrite ici; la loi de Dieu te -condamne à venir bientôt avec moi.» Cette pauvre femme, désolée d'être -perdue, car elle se croyait damnée, et ne voulant pas aller dans un pays -qu'on lui disait si sombre, se rendit à la maison de Lydvina, et lui -demanda ses conseils. «Le démon vous trompe, dit la jeune vierge, -asseyez-vous, je vais m'occuper de votre affaire. En même temps elle se -mit en prière; l'ange gardien parut, et emporta Lydvina dans le ciel; -elle y vit la sainte Vierge entourée d'un choeur de vierges, et placée à -la droite de Dieu. Satan fut cité devant le tribunal suprême; il -présenta sa note, et réclama ses droits. Mais, à la prière de Lydvina, -la sainte Vierge déchira le papier du démon, et en remit les morceaux à -la protectrice de la femme pécheresse; alors le Diable fut baffoué et -forcé de sortir les mains vides[126]. Lydvina revint dans sa chambre, -donna à la pauvre femme les débris du billet du Diable, et la renvoya, -en lui conseillant de mieux faire à l'avenir[127]. - - [126] _Deriso, explosoque Dæmone_... Moqué et mis hors de cour. - - [127] _Joan. Brugmanni Fransciscani, vita Lydwinæ Virg. et Matthæi - Tympii, præmia virtutum, pag. 290._ - ---Une nuit que saint Loup était en prières, il éprouva subitement une -soif non accoutumée. C'était probablement dans un temps de jeûne, -puisqu'il reconnut que cette soif était une tentation du Diable, et -qu'il prit la secrète résolution d'attraper le tentateur. Il se fit -apporter un plein vase d'eau froide; le Diable s'y jeta aussitôt, pour -entrer dans le corps du saint; mais Loup, saisissant son oreiller, en -couvrit le vase, et y tint le Diable enfermé jusqu'au matin, sans se -laisser attendrir par ses cris plaintifs. Le jour venu, il le lâcha; et -le Diable, pour se consoler de sa triste aventure, alla semer la -discorde et l'impudicité dans le coeur de quelques jeunes clercs. Loup -parut au milieu d'eux, au moment où ils se querellaient de bonne sorte, -tout en se disposant à pécher avec des femmes de mauvaise vie[128]. Il -les tira du précipice, et obligea le démon à retourner directement avec -ses pareils[129]. - - [128] _Audit clericos suos rixantes, eo quod cum mulieribus fornicari - vellent_... - - [129] Legenda aurea Jacobi de Voragine, leg. 123. - ---Un habile exorciste avait enfermé plusieurs démons dans un pot à -beurre. Après sa mort, comme les démons faisaient du bruit dans leur -pot, les héritiers le cassèrent, persuadés qu'ils allaient y prendre -quelque trésor. Mais ils n'y trouvèrent que le Diable assez mal logé; il -s'envola avec ses compagnons, et laissa le pot vide[130]. - - [130] Legenda aurea, Jac. de Voragine, leg. 88. - ---Le saint homme Caradoc s'étant retiré dans une petite île du nord, -pour y mener la vie solitaire, le Diable vint lui offrir ses services -sous une forme humaine.--Que me demandes-tu, dit Caradoc? tu n'as rien à -faire ici.--Je ne viens point avec des vues intéressées, répondit le -Diable; vous êtes seul, vous n'avez point de serviteur, et je m'offre -pour vous servir, si vous le voulez bien. Observez que je le fais -gratuitement et pour le seul plaisir de vous voir, de profiter en votre -sainte compagnie...--Va-t'en, répartit Caradoc, je n'ai besoin ni de -toi, ni des tiens... Après cela, Caradoc se mit au travail. - -Comme il s'échauffait considérablement, il ôta sa ceinture. Le Diable, -qui s'était caché dans un coin, la prit bien vite, et s'amusa à -l'essayer. Quand Caradoc eut achevé sa besogne, il chercha sa ceinture; -elle ne se trouva point: mais, en vertu de la sainte perspicacité de ses -yeux, il aperçut le Diable qui riait aux éclats de se voir ceint de la -courroie de Caradoc, et qui s'occupait continuellement à l'ôter, à la -remettre, à singer les faiseurs de tours de passe-passe, et à sauter -par-dessus le vénérable ceinturon, comme les enfans sautent après une -corde. Caradoc réclama vigoureusement son cuir; mais il pouvait le -demander sans insulte: le Diable n'avait pas envie de le garder. Il le -rendit au saint homme, et se retira, fâché de ne trouver parmi les -mortels que des injures pour des offres de services, et des esprits trop -mal faits pour entendre la plaisanterie[131]. - - [131] _Bollandi acta sanctorum, 13 aprilis; legendæ Joannis Capgravii, - Caradocus._ - ---On lit, dans une vieille légende, que saint Dorothée ayant soif, -commanda à Palade son disciple d'aller puiser de l'eau. Le Diable, qui -l'entendit, eut la malice de jeter un aspic dans le puits de saint -Dorothée. Palade, l'ayant vu, en fut tout effrayé, et courut dire à son -maître: Nous ne pouvons plus boire, mon père, j'ai vu un aspic au fond -du puits.--Si le démon jetait des serpens venimeux dans toutes les -fontaines, répondit le saint, vous ne boiriez donc jamais?... Il sortit -en même temps de sa cellule, tira lui-même de l'eau, et en but, après -s'être signé.--Faites comme moi, ajouta-t-il: _le Diable est sans force -devant un signe de croix._ L'histoire ajoute qu'il avait raison. - ---Un religieux vint un jour frapper rudement à la porte de Luther, en -demandant à lui parler. On lui ouvre; il regarde un moment le -réformateur, et lui dit: J'ai découvert quelques erreurs papistiques sur -lesquelles je voudrais conférer avec vous.--Parlez, répond Luther... -L'inconnu propose d'abord quelques discussions assez simples que Luther -résout aisément; mais chaque question nouvelle était plus difficile que -la précédente, et le moine exposa bientôt des syllogismes -très-embarrassans. Luther offensé lui dit brusquement:--Vos questions -sont trop embrouillées; j'ai pour le moment autre chose à faire que de -vous répondre... Cependant il se levait pour argumenter encore, -lorsqu'il remarqua que le prétendu religieux avait le pied fendu et les -mains armées de griffes.--N'es-tu pas, lui dit-il, celui dont la -naissance du Christ a dû briser la tête? Ton règne passe, ta puissance -est maintenant peu dangereuse; tu peux retourner en enfer... Le Diable, -qui s'attendait à un combat d'esprit, et non à un assaut d'injures, se -retira tout confus, en gémissant sur l'injustice des hommes à son -égard[132]. - - [132] Melanchthon. de examin. theolog. operum, tom. I. - ---Un grand diable vint un jour offrir ses services à saint Antoine. Pour -toute réponse, Antoine le regarda de travers, et lui cracha au visage. -Le démon en eut le coeur si gros, qu'il s'évanouit sans mot dire, et -n'osa de long-temps reparaître sur la terre[133]. - - [133] _Legenda aurea Jacobi de Voragine, legenda 21._ On aurait peine - à concevoir que St. Antoine ait traité le Diable si rudement, si - l'on ne savait combien il en avait souffert de tentations; et l'on - admettra difficilement que St. Antoine ait tant reçu d'attaques de - la part du Diable, quand on se rappellera qu'il disait:--Je ne - crains pas plus le démon qu'une mouche, et avec un signe de croix je - suis sûr de le mettre en fuite... Saint Athanase, qui a écrit la vie - de St. Antoine, entremêle les aventures de son héros avec le Diable, - de quelques traits qui forment un contraste bien singulier.--Des - philosophes, étonnés de la grande sagesse d'Antoine, lui demandèrent - dans quel livre il avait puisé une si belle doctrine. Le saint leur - montra d'une main le ciel, et de l'autre la terre:--Voilà mes - livres, leur dit-il, je n'en ai point d'autres; si les hommes - daignaient étudier comme moi les merveilles de la création, que de - traits de sagesse ils y trouveraient! ils en seraient frappés, et - leur esprit s'élèverait bientôt de la création au créateur... - Assurément c'est bien là le langage d'un sage. - ---Une jeune chrétienne (Julienne était son nom) venait d'être mariée au -préfet de Nicomédie. Mais elle ne voulait point s'en laisser approcher -qu'il n'eût embrassé le christianisme. On employa vainement prières et -menaces; rien ne put changer ses résolutions. Son père irrité -l'abandonna à son mari, pour qu'il la réduisît, s'il le pouvait, à son -devoir d'épouse.--Aimable Julienne, lui dit le gouverneur, pourquoi vous -montrez-vous si cruelle, et comment ai-je mérité que vous me repoussiez -de la sorte?--Faites-vous chrétien, répondit Julienne; autrement, je ne -reconnaîtrai jamais vos droits.--Ma chère maîtresse, reprit le -gouverneur, vous exigez de moi une chose impossible, puisque, si je vous -obéissais, l'empereur me ferait trancher la tête.--Vous redoutez un -empereur mortel, répliqua Julienne: ne vous étonnez donc point que je -craigne l'éternel... Au reste, faites-moi tout le mal que vous voudrez; -mais soyez sûr que je ne vous céderai point... - -Le gouverneur, désespérant de soumettre Julienne par des manières -douces, recourut de suite à la violence. Il déshabilla sa chère -maîtresse, la fit fouetter de verges, et, après l'avoir long-temps -tourmentée, il la chargea de chaînes et l'envoya en prison. Ce fut dans -ce triste gîte qu'un ange déchu vint la visiter.--Hélas! lui dit-il, -pourquoi souffrez-vous tant de tourmens; faites ce qu'on exige de vous, -et ne vous laissez point mourir avant d'avoir connu la vie... Comme ce -démon avait l'apparence d'un ange, sans en tenir le langage, Julienne -étonnée pria le ciel de lui révéler à qui elle avait à faire. Aussitôt -une voix se fit entendre, qui lui dit:--Celui qui te vient voir est en -ta puissance; force-le à te dire qui il est... Julienne prit donc les -mains du démon, et lui demanda qui il était?--Je suis un démon, -répondit-il; et mon père m'envoie près de vous...--Quel est ton père, -reprit Julienne?--C'est Belzébuth, répliqua le démon. Le pauvre diable -nous conduit maintenant assez mal; car, toutes les fois qu'il nous fait -aller au-devant des chrétiens, nous sommes étrillés si nous sommes -découverts. Cela nous arrive assez souvent; et je vois bien que j'ai mal -fait de venir ici. - -Julienne, ayant entendu ces mots, retint fortement le démon, lui lia les -mains derrière le dos, le coucha par terre, et le frappa de toutes ses -forces avec sa chaîne, quoiqu'il lui criât sans cesse:--Julienne, ma -bonne dame, ayez pitié de moi!... Elle ne cessa de le battre que quand -on la vint tirer de prison pour la conduire au gouverneur. Mais, en -sortant, elle mit sa chaîne au cou du démon, et l'entraîna derrière -elle, à écorche-cul. Le démon, désespéré, lui demandait grâce, en criant -tristement:--Julienne, ma bonne dame, après m'avoir tant fait souffrir, -ne m'exposez pas plus long-temps à la dérision de la multitude!... Je -n'oserai plus me montrer nulle part... On dit que les chrétiens sont -compatissans; et vous n'avez aucune pitié de moi!... Mais il eut beau -gémir et pleurer, Julienne le traîna derrière elle, jusqu'à la place -publique; alors elle le jeta dans une fosse de latrines[134]... -Qu'avait-il fait cependant pour mériter un traitement si cruel?... - - [134] Les bons auteurs ne rapportent point tous ces contes, qui se - trouvent, avec bien d'autres, dans le R. P. Ribadeneira, _in Flore - sanctorum_, et dans la Légende dorée. Cette Julienne, que l'église a - mise au rang des martyres, fut une autre Clotilde, que l'on maria à - un païen. Mais comme elle ne voulut point lui accorder les faveurs - conjugales, s'il n'abjurait le culte des faux dieux, son époux lui - fit trancher la tête, après avoir tenté les autres _moyens_ de la - séduire. La Légende dorée ajoute que, _dùm ad decollandum duceretur - Juliana, Dæmon, quem verberaverat, in specie juvenis apparuit; - cumque Juliana paululùm oculos avertisset in eum, Dæmon aufugiens - exclamavit:--Heu! heu! me miserum! adhuc puto quod me velit capere - et ligare_. Legenda 43. - ---On peut encore citer cette anecdote, comme une preuve de la faiblesse -du Diable, lorsqu'il a en tête quelque personnage d'importance. Un jour -qu'il voulait attirer le saint diacre Wulfran à son service, il alla le -trouver, et lui dit:--Fais-toi mon serviteur, je te récompenserai -bien.--Que me donneras-tu, demanda Wulfran?--Je te mettrai dans un beau -paradis, tout brillant d'or, de pierres précieuses, de cristaux et de -diamans.--Fais-le-moi voir, répliqua le diacre... Alors le Diable fit un -signe, et aussitôt on vit l'entrée d'un paradis merveilleux, au milieu -duquel brillait un palais si éblouissant, que l'oeil pouvait à peine en -soutenir l'éclat.--Voilà qui est fort bien, répliqua Wulfran; si ce -palais que tu me montres est l'ouvrage de Dieu, je veux qu'il reste sur -pied, et je consens à le voir de plus près; mais si c'est ton ouvrage, -et que tu sois un démon, comme je le soupçonne, je te commande, au nom -de Jésus-Christ, de le mettre en ruines... A peine le Diable eut-il -entendu ces mots, qu'il baissa la tête avec douleur. Mais il fallait -obéir: il leva donc la griffe, donna le signal de la destruction; et, en -un clin d'oeil, le paradis, le palais, les bijoux, les pierreries -s'évanouirent, comme nos décorations de théâtre, qu'un coup de sifflet -fait disparaître[135]. - - [135] Voyez les diverses légendes, Bollandus, le R. P. Ribadeneira, - _in Flore sanctorum_, et l'Éloge de l'enfer, première partie, art. - V. - ---Un jour que saint François était en oraison, le Diable vint le trouver -et le tourmenta de tentations charnelles. François, reconnaissant -l'ennemi, se déshabilla bien vite et se fouetta durement[136]. Après -cela, il fit sept petites figures de neige, et, les prenant dans ses -bras, il dit à haute voix:--La plus grande de ces figures est ma femme; -les deux suivantes sont mes fils; la quatrième et la cinquième sont mes -filles; la sixième est mon domestique, et la septième, ma servante. -Hâtons-nous de les réchauffer, de peur que le froid ne les tue... En -même temps il se roulait dans la neige... On ne tient guère contre de -pareils traits; le Diable se retira tout confus, et François rentra dans -sa cellule[137]. - - [136] Cordulâ durissimâ. - - [137] _Illicò Diabolus confusus recessit; et vir Dei, Deum - glorificans, in cellam rediit._ (_Legenda aurea Jac. de Voragine. - Leg. 144._) - - - - -CHAPITRE XI. - -PETITES LEÇONS ET CHATIMENS DIVERS INFLIGÉS PAR LE DIABLE. - - _Deteriores nos omnes fimus licentiâ._ - - TÉRENCE. - - Nous devenons, dit-on, pires dans la licence. - Le Diable arrive alors; et, la fourche à la main, - Il frappe l'impudique, arrête l'assassin, - Extermine l'impie, et nous rend l'innocence[138]. - - [138] Il est vrai qu'il n'y avait ni orgueil, ni luxure, ni - assassinats, ni impiété, ni vices aucuns, dans le temps qu'on avait - peur du Diable! Les dévots sont bien fâchés de ne pouvoir pas - effacer des chroniques de la superstition le massacre de la - Saint-Barthélemy, l'assassinat de Henri IV, les guerres exécrables - qui se sont faites sous le voile de la religion, etc. etc. parce - qu'alors il serait prouvé que les siècles, où l'on brûlait les - sorciers et les hérétiques, valaient bien mieux que le nôtre; - attendu que le fanatisme et les terreurs infernales sont tout à fait - propres à produire une génération d'honnêtes gens. - - ---Un certain jour d'été, les convers d'une maison de Cîteaux, dormant en -plein midi dans leur dortoir, le Diable y parut sous la figure d'une -jeune religieuse vêtue de noir. Cette nonne visita tous les frères, -s'arrêtant devant quelques-uns, et passant rapidement devant quelques -autres sans les éveiller. En arrivant au lit d'un certain convers, -remarquable par son peu de chasteté, elle se pencha sur lui, l'embrassa -tendrement, lui fit des caresses, des attouchemens impudiques, et lui -donna plusieurs baisers sur la bouche. - -Un religieux, apparemment éveillé par le bruit des baisers que se -donnaient le frère et la nonne, courut au lit du convers, tout stupéfait -de ce qui se passait dans la cellule. Mais aussitôt que le religieux -entra, la nonne disparut, et il ne trouva dans le lit que le convers, -seul, découvert, et dans une posture impudique... Sur ces entrefaites, -tout le monde se leva pour aller réciter les vêpres; mais le convers -fatigué se sentit malade, et fut obligé de rester au lit... Ce qu'il y a -de plus terrible, c'est qu'il mourut trois jours après avoir reçu les -caresses de la nonne, qui n'était, comme on l'a dit, qu'un démon -déguisé[139]. - - [139] Cæsarii Heisterbach. Miracul., lib. V, cap. 33. - ---Deux dames, revenant je ne sais d'où, passaient de nuit dans un -certain village des environs de Cologne. Elles rencontrèrent un jeune -laquais, d'une mine fort agréable, qui prit par la main la plus lubrique -de ces dames, et la serra bien amoureusement.--Laissez-moi, dit la dame, -en retirant sa main, je suis pressée... L'aimable laquais s'éloigna -docilement. Mais la dame commença à se trouver mal.--C'est singulier, -dit-elle à son amie; ce jeune homme m'a serré la main, et j'ai senti -tout à coup une faiblesse de coeur inconcevable. Il me regardait si -amoureusement; il avait les yeux si effrontés... Je n'y conçois rien... -Ce qu'il y a de plus épouvantable, c'est que cette dame rentra chez -elle, et mourut quelque temps après. Le docte et judicieux Cæsarius -conclut sagement de là, que le laquais égrillard ne pouvait être que le -Diable, qui tua cette femme en lui serrant la main[140]. - - [140] Miraculorum illustr., lib. V, cap. 31. - ---Il y a des joueurs qui se ruinent, se désespèrent, et disparaissent un -beau jour sans qu'on sache ce qu'ils sont devenus. Il y en a d'autres à -qui le Diable veut bien épargner ces dernières peines. Un militaire -allemand avait une si grande passion pour le jeu de dés, qu'il n'en -reposait ni le jour ni la nuit. Il ne sortait jamais qu'avec ses dés et -sa bourse, et proposait une partie de jeu à tous ceux qu'il rencontrait. -Au reste, son bonheur égalait son adresse, et il était difficile de ne -pas perdre avec lui. Un joueur inconnu entra un jour dans sa maison, -portant sous son bras un sac plein d'or, et lui offrit de jouer quelques -parties. - -La table fut bientôt dressée, l'argent en jeu, et les dés en mouvement. -L'inconnu gagna tous les hasards. Le militaire, n'ayant plus rien à -perdre, s'écria avec colère:--Est-ce que tu serais le Diable?...--C'est -assez cela, répondit l'étranger, en changeant de forme; mais il est -bientôt jour; il faut partir... En même temps, le Diable prit le soldat -allemand, et l'emporta par la cheminée. Personne ne fut témoin de toutes -ces choses; mais on les devina facilement, puisqu'on ne revit plus -l'intrépide joueur, et qu'on ne sut jamais où il avait passé[141]. - - [141] _Cæsarius idem. Miracul., lib. V, cap. 34._ Une grande partie de - ce chapitre pourrait convenir au chapitre _de ceux qui ont eu le cou - tordu par le Diable_, etc.; mais la kirielle en serait alors trop - longue. - ---Il y a encore de ces fautes conjugales, que le Diable est spécialement -chargé de punir. Une jeune dame, nouvellement mariée, fut invitée -d'assister à la dédicace de l'église de saint Sébastien, dans une ville -d'Italie que la légende ne nomme pas. Elle promit de s'y rendre, et de -se préparer, par des mortifications, à bien célébrer ce grand jour. Mais -la veille de la fête, elle fut tellement tourmentée par les aiguillons -de la chair, qu'elle ne put se passer des caresses de son mari, avec qui -elle couchait depuis peu de temps; et, le matin, elle sortit de sa -maison pour se rendre à l'oratoire, où étaient déposées les reliques de -saint Sébastien. - -Aussitôt qu'elle y entra, le Diable s'empara d'elle et se mit à la -tourmenter devant tout le peuple. Un bon prêtre, dans l'intention de -prévenir le scandale, saisit à la hâte le drap qui couvrait l'autel, et -voulut en envelopper cette pauvre dame; mais le Diable, qui ne devait -point être gêné dans ses fonctions, entra aussi dans le corps du prêtre; -et voilà un second possédé! - -Les parens de la jeune dame la conduisirent alors à d'habiles -enchanteurs, pour la faire exorciser. Malheureusement ces enchanteurs -n'étaient que des magiciens maudits. Ils n'eurent pas plutôt commencé -leurs exorcismes, qu'une légion de six mille six cent soixante-six -démons entra en masse dans le corps de la dame[142]... Elle était dans -une situation véritablement déplorable, quand un pieux personnage, nommé -Fortunatus, la délivra par ses prières. Cette leçon dut lui apprendre -que l'incontinence n'est pas toujours sans quelque petit péril[143]. - - [142] _Legio dæmonum sex mille sexingenti sexaginta sex_... il fallait - que ces six mille six cent soixante-six démons fussent bien - petits... - - [143] _Legenda aurea Jacobi de Voragine_, leg. 23, _post Gregorii - dialog._, lib. I. - ---Un usurier venait de mourir sans confession. Le Diable s'approcha -aussitôt du défunt, pour s'emparer d'une proie qui lui appartenait de -bon droit; et, afin de pouvoir emporter le corps plus aisément, il s'y -posta tout de son long, parce qu'il n'était point enseveli. Or le défunt -n'avait fait toute sa vie que remuer la main et le pouce sur des écus; -dès qu'il se sentit ranimé, il reprit son mouvement favori; et les -assistans furent tout étonnés de voir son bras et sa main s'agiter, -comme s'il eût encore compté de l'argent. On envoya chercher un prêtre -pour exorciser le diable qu'on accusait judicieusement de ce prodige. Le -prêtre accourut et jeta l'eau bénite à grand flots sur le corps. Mais, -comme il avait toujours pris tout ce qu'il avait trouvé à prendre, le -défunt ouvrit avidement la bouche et avala toute l'eau bénite qu'on lui -lança par le visage. Quoi qu'il soit de foi dans le rituel que l'eau -bénite brûle les diables et les fait fuir, celui qui s'était campé dans -le ventre de l'usurier ne bougea nullement, et il fallut étrangler le -mort avec une étole pour forcer le Diable à déloger. On doit présumer -qu'il ne sortit point par la bouche[144]. - - [144] Cæsarii Heisterbach. illustr. miracul., lib. XI, cap. 40. - ---Un avocat, qui ne se piquait pas d'être incorruptible, vint à mourir. -Le Diable le visita dans ses derniers momens, et lui ôta la langue qu'il -emporta. Les parens du mort, voyant qu'il avait la bouche vide, crûrent -qu'il avait avalé sa langue; mais de plus habiles gens devinèrent bien -vite la vérité du fait; et certainement, dit Cæsarius, cet avocat -méritait de perdre la langue, puisqu'il l'avait vendue[145]. - - [145] Et meritò linguam perdidit moriens, qui illam sæpè vendiderat - vivens. _Ejusdem. lib., cap. 46._ - ---On sait que, dans les campagnes, les propriétés sont ordinairement -séparées par des bornes de pierre. Un paysan, qui avait reculé les -limites de son champ dans le bien de son voisin, vit en mourant le -Diable au-dessus de sa tête, tenant une grande pierre dont il menaçait -de l'écraser... Il reconnut dans cette pierre la borne qu'il avait eu la -friponnerie de déranger; cette idée lui donna quelque repentir; et il -eut l'avantage de mourir dans la pénitence[146]. - - [146] Josephi Arridii de morte, lib. II, cap. 7. Post Cæsarium supra - citatum, lib. XI. de morientibus, cap. 47 et 48. - ---Lorsqu'on prêcha la première croisade, dans le diocèse de Maëstricht, -une bulle du pape permettant aux vieillards, aux pauvres gens et aux -infirmes de s'exempter du voyage en Terre Sainte, moyennant une certaine -somme d'argent, tous les chrétiens un peu tièdes aimèrent mieux planter -leurs choux dans le sol natal, que d'aller porter leurs os dans un pays -de Turcs et de Maures. Un meunier, nommé Godeslas, qui était en même -temps riche, vieux et usurier, s'arrangea de manière, qu'il ne donna que -cinq marcs d'argent pour avoir la liberté de rester avec ses ânes, et de -soigner son moulin. Ses voisins rapportèrent à celui qui levait l'impôt, -que le meunier Godeslas pouvait donner quarante marcs, sans se gêner, et -sans diminuer l'héritage de ses enfans; mais il soutint le contraire, et -persuada si bien le dispensateur qu'on le laissa tranquille. Son -imposture fut bientôt sévèrement punie. - -Un jour qu'il était au cabaret, et que, raillant les pèlerins qui -faisaient le saint voyage, il leur disait:--Il faut convenir que vous -êtes de grands sots ou de grands fous d'aller traverser les mers, manger -votre bien, exposer votre vie, sans savoir pourquoi; tandis que, pour -cinq marcs d'argent, je reste dans ma maison, avec mes enfans et ma -femme, et que j'aurai autant de mérite que vous... Le ciel qui est juste -voulut montrer combien les peines et les dépenses des croisés lui -étaient agréables, et livra ce misérable meunier à Satan, pour lui -apprendre à ne pas blasphémer d'avantage[147]. - - [147] _Sed justus dominus, ut palàm ostenderet quantùm placerent labor - et expensæ peregrinantium, hominem miserrimum tradidit Satanæ, ut - disceret non blasphemare._ Dans plusieurs autres endroits de cette - histoire, il y a un ridicule qui serait révoltant dans notre siècle, - si l'on en donnait une traduction littérale. J'ai évité, autant que - je l'ai pu, les expressions saintes que Cæsarius a trop souvent - employées mal à propos. - -La nuit suivante, étant couché auprès de sa femme, il entendit tourner -la meule de son moulin, et toute la machine se mettre en mouvement -d'elle-même avec le bruit accoutumé. Il appela le garçon qui conduisait -ses ânes, et lui dit d'aller voir qui faisait tourner le moulin. Ce -garçon y alla aussitôt; mais il fut si effrayé, en approchant de la -porte, qu'il rentra sans savoir ce qu'il avait vu.--Ce qui se passe dans -votre moulin m'a tellement épouvanté, répondit-il, que, quand on -m'assommerait, je n'y retournerais point.--Fût-ce le Diable en personne, -s'écria le meunier, j'irai et je le verrai. - -Au même instant, il saute à bas du lit; il met ses chausses, ses -braguettes et sa souquenille; il sort de sa chambre; il ouvre la porte -de son moulin; il entre... Quel est son effroi à la vue de deux grands -chevaux noirs, et d'un monstre à face humaine, de couleur de nègre, qui -lui dit:--Monte ce cheval, il est préparé pour toi... Le meunier, -tremblant de tout son corps, cherchait à gagner la porte, quand le -Diable lui cria une seconde fois, et d'une voix terrible:--Plus de -retard! ôte ta robe, et suis-moi... Or, Godeslas portait une petite -croix attachée à sa souquenille. Il ne réfléchit point que ce signe le -garantissait de la griffe du Diable; il fit ce qu'on lui commandait, ôta -sa robe et grimpa sur le cheval noir, ou plutôt sur le démon qu'on lui -disait de monter. Le monstre à face humaine se jeta sur l'autre cheval; -et ces quatre personnages arrivèrent aux enfers après une course de -quelques minutes. - -Entre plusieurs patiens, Godeslas reconnut son père, sa mère et ses -autres parens, pour qui il avait négligé de faire dire des prières. -Après cela, on lui fit voir une chaise enflammée, où l'on ne pouvait -attendre ni tranquillité ni repos, et on lui dit:--Tu vas retourner dans -ta maison; tu mourras dans trois jours, et tu reviendras ici pour y -passer l'éternité toute entière sur cette chaise brûlante. - -A ces paroles, le Diable reconduisit Godeslas à son moulin. Sa femme, -qui trouvait son absence un peu longue, se leva enfin, et fut tout -étonnée de voir son mari étendu sur le carreau, mourant de peur. Comme -il parlait de l'enfer, du Diable, de la mort, d'une chaise ardente, on -pensa qu'il battait la campagne, et on envoya chercher un prêtre pour le -rassurer.--Je n'ai pas besoin de me confesser, dit-il au prêtre; mon -sort est fixé. Ma chaise est prête, ma mort arrive dans trois jours; ma -peine est inévitable... Ainsi ce malheureux mourut sans contrition, sans -confession, sans viatique; et il descendit tout droit aux -enfers...[148]. - - [148] Cæsarii Heisterbach, _de contritione, lib. II, miraculorum, cap. - 7_. - ---Dans un certain temps et dans une certaine église, certains -clercs[149], chantant les psaumes à gorge déployée, un homme pieux, qui -se contentait de psalmodier, aperçut, dans un coin de l'église, un démon -qui tenait un grand sac à la main gauche, et qui, étendant la main -droite, empoignait au passage les voix des chanteurs et les fourrait -dans son sac. Quand l'office fut achevé, celui qui avait vu tout le -manége de l'esprit malin dit aux clercs qui se glorifiaient de leur -voix:--Vous avez fort bien chanté, car vous avez rempli le sac du -Diable... Là-dessus, il leur raconta sa vision, et ajouta qu'il valait -mieux psalmodier dévotement, que de chercher à déployer une belle -voix[150]. - - [149] Tempore quodam, clericis quibusdam, in ecclesiâ quâdam... - - [150] Cæsarii Heisterbach. lib. IV, cap. 9. - ---Un prêtre du douzième siècle, qui se piquait d'éloquence, et qui se -nommait Sugerus, avait l'habitude de faire en chaire le bel esprit et le -beau parleur. Attendu qu'il mettait plus de vanité que d'onction dans -ses prônes, le Diable eut ordre de le posséder. Dès lors l'habile -Sugerus fit et dit des choses si hérétiques et si horribles, qu'on fut -obligé de le lier avec une courroie[151]... - - [151] _Ejusdem_, cap., 10. ibid. - ---Un moine paresseux avait toutes les peines du monde à sortir du lit, -quand la cloche du couvent sonnait le lever. Souvent il dormait la -grasse matinée, en disant qu'il était malade et d'une bien faible santé. -Un matin que la cloche l'invitait à se lever, et la paresse à dormir, il -entendit sous son lit une voix inconnue, qui lui disait:--_Garde-toi -bien de sortir du lit, à présent que tu as chaud; tu attraperais une -sueur froide_... Le moine, tout honteux d'être raillé par le Diable, se -leva bravement, et forma la résolution de renoncer à la paresse. On ne -dit pas s'il la tint[152]. - - [152] Cæsarii Heisterbach. miracul., lib. IV, cap. 28. - ---Un autre moine, nommé Guillaume, de l'ordre de Cîteaux, s'était -endormi dans le choeur, au lieu de psalmodier. Comme c'était en plein -jour, ses confrères virent le Diable se promener autour du corps de -l'endormi, sous la figure d'un grand serpent; du moins ils le lui -dirent, et il promit de se corriger[153]. - - [153] _Ejusdem_, cap. 32, ibid. - ---C'est une chose bien honteuse pour des chrétiens, comme dit le -révérend père Angelin de Gaza, que d'entendre si souvent répéter le nom -du Diable sans nécessité. Un père en colère dit à ses enfans: _Venez -ici, mauvais Diables._ Un grand papa dit à son petit-fils, s'il est un -peu égrillard: _Ah! te voilà, bon Diable!_ Un homme qui veut se lever, -retourne ses matelats et crie: _Où Diable sont mes culottes?_ Celui-ci, -qui a froid, vous l'apprend en disant: _Diable! le temps est rude; je -suis gelé._ Celui-là, qui soupire après la table, dit _qu'il a une faim -de Diable_. Un autre, qui s'impatiente, souhaite _que le Diable -l'emporte_! Un savant de société, quand il a proposé une énigme, s'écrie -bravement: _Je me donne au Diable, si vous devinez cela._ Une chose -paraît-elle embrouillée, quelqu'un vous avertit que _le Diable s'en -mêle_. Une bagatelle est-elle perdue, on dit _qu'elle est à tous les -Diables_. Un homme laborieux prend-il quelque sommeil, un plaisant vient -vous dire que _le Diable le berce_. - -Ce qu'il y a de pis, c'est que des gens mal constitués emploient le nom -du Diable en bonne part. Ainsi, on vous dira d'une chose médiocre: _Ce -n'est pas le Diable!_ Un homme fait-il plus qu'on ne demande, on dit -qu'_il travaille comme le valet du Diable_! Que l'on voie passer un -grenadier de cinq pieds dix pouces, on s'écriera: _Quel grand Diable!_ -Quelqu'un vous étonne par son esprit, par son adresse, ou par ses talens -divers, vous dites aussitôt: _Quel Diable d'homme!_ Dans une joie -subite, une tête irréfléchie lâche un _ah! Diable!_ qui sonne mal à de -saines oreilles. On dit encore _une force de Diable_, _un esprit de -Diable_, _un courage de Diable_. Un homme franc, ouvert, est _un bon -Diable_! Un homme qu'on plaint, _un pauvre Diable_! Un homme -divertissant, _a de l'esprit en Diable!_ etc. Et une foule de mots -semblables, dont les conséquences sont parfois infiniment graves, pour -ceux qui craignent les gens du sombre empire. - -De grands malheurs sont advenus aux imprudens qui se sont avisés -d'invoquer le Diable de cette sorte: - -Un bon homme qui s'appelait, dit-on, Étienne, avait la mauvaise habitude -de parler à ses gens comme s'il eût parlé au Diable; ce qui était -malséant, selon la remarque du docte et sapient Massé, dans son traité -des apparitions. Un jour qu'il revenait d'un long voyage, il appela son -valet en ces termes:--_Viens çà, bon Diable, tire-moi mes chausses._ A -peine eut-il prononcé ces paroles, qu'une griffe invisible délia ses -caleçons, fit tomber les jarretières, et tira les chausses jusqu'aux -talons. Le bon homme Étienne effrayé reconnut là-dedans un tour du -Diable, qui ne se fait pas prier long-temps pour accourir; c'est -pourquoi, tremblant pour lui et pour ses chausses, il s'écria: -_Retire-toi, gibier de potence, ce n'est pas toi, mais bien mon -domestique que j'appelle._ Les injures étaient inutiles; car l'esprit, -qui voulait seulement donner une petite leçon au bon homme, était assez -benin pour s'en aller au commandement; si bien donc qu'il se retira sans -se montrer, et le bon homme Étienne n'invoqua plus le Diable[154]. - - [154] Gregorii magni Dialog., lib. III, cap. 20. - -Si tous ceux qui ont continuellement ce nom à la bouche sentaient tomber -leurs braguettes, ou tirer leurs chausses, toutes les fois qu'ils le -prononcent, on n'entendrait plus tant d'irrévérences[155]. - - [155] Angelini Gazæi pia hilaria, pag. 74. - ---Un père en colère dit à son fils:--_Va-t'en au Diable!_ Le fils, étant -sorti peu après, rencontra le Diable qui l'emmena; et on ne le revit -plus[156]. Un autre homme, irrité contre sa fille, qui mangeait trop -avidement une écuelle de lait, et qui était excusable puisqu'elle -n'avait que dix à douze ans, eut l'imprudence de lui dire:--_Puisses-tu -avaler le Diable dans ton ventre!_ La jeune fille sentit aussitôt la -présence du démon; et elle en fut possédée jusqu'à son mariage[157]. Un -mari de mauvaise humeur donna sa femme au Diable. Au même instant, comme -s'il fût sorti de la bouche de l'époux, le démon entra par l'oreille -dans le corps de cette pauvre dame, et s'y campa solidement. On dit même -qu'il fut malaisé de l'en faire déguerpir[158]. - - [156] Cæsarii Heisterb. miracul., lib. V, cap. 12. - - [157] _Ejusdem_, cap. 26, ibid. - - [158] _Ejusdem_, cap. 11, ibid. - - - - -CHAPITRE XII. - -LA MORT DE RODRIGUE.--HISTOIRE TRAGIQUE. - - _Adsit - Regula, peccatis quæ poenas irroget æquas._ - - HORACE. - - Jamais aux châtimens le coupable n'échappe: - Faible, la loi l'atteint; roi, le Diable le frappe. - - -L'usurpateur Rodrigue, dernier roi des Goths en Espagne, se rendit -fameux par ses crimes et ses débauches, au commencement du huitième -siècle. Mais il y eut une fin. Il était devenu amoureux de la fille du -comte Julien, l'un des plus grands seigneurs de l'Espagne; il la -séduisit, la déshonora, et la renvoya de la cour. - -Le comte Julien, qui était alors en ambassade chez les Maures d'Afrique, -n'eut pas plutôt appris sa honte, et le malheur de sa fille, qu'il forma -la résolution de s'en venger, d'une manière terrible. Il fit venir sa -famille en Afrique, demanda aux Maures leur appui, et promit de leur -livrer toute l'Espagne. Cette proposition fut avidement reçue du roi des -Maures, qui fit bientôt partir une armée, sous la conduite du prince -Mousa et du comte Julien lui-même. Ils débarquèrent en Espagne, et -s'emparèrent de quelques villes, avant que Rodrigue fût instruit de leur -approche. - -Il y avait auprès de Tolède une vieille tour déserte, que l'on appelait -_la Tour enchantée_. Personne n'avait osé y pénétrer, parce qu'elle -était fermée de plusieurs portes de fer. Mais on disait qu'elle -renfermait d'immenses trésors. Rodrigue, ayant besoin d'argent pour -lever une armée contre les Maures, se décida à visiter cette tour, -malgré les avis de tous ses sujets. - -Après en avoir parcouru plusieurs pièces, il fit enfoncer une porte de -fer battu, que mille verroux fermaient intérieurement. Il entra dans une -grande cave, où il ne trouva qu'un étendard de plusieurs couleurs, sur -lequel on lisait ces mots: _Lorsqu'on ouvrira cette tour, les barbares -s'empareront de l'Espagne..._ - -Aboulkacim-Tarista-ben-Tarik, historien arabe, ajoute que, malgré son -effroi, Rodrigue entra encore dans une belle salle, au milieu de -laquelle il vit une statue de bronze, qui frappait la terre d'une -massue, avec un bruit épouvantable. Auprès de cette statue, on lisait -ces paroles, écrites sur la muraille: _Malheureux prince, tu seras -détrôné par des nations étrangères._ Rodrigue épouvanté sortit de la -tour et en fit refermer toutes les portes. - -Mais les barbares s'avançaient à grand pas; il marcha à leur rencontre, -avec une armée assez faible et peu nombreuse. La bataille se livra un -dimanche, au pied de la Siéra-Moréna[159]; l'armée espagnole fut taillée -en pièces, et Rodrigue disparut du milieu des siens, sans qu'on sût ce -qu'il était devenu... On pensa qu'il avait été emporté par le Diable, -puisqu'il fut impossible de découvrir son corps après le combat; et -qu'on ne trouva que son cheval, ses vêtemens et sa couronne, au bord -d'une petite rivière... - - [159] On voyait encore, il n'y a pas deux siècles, plusieurs milliers - de croix plantées en terre, à l'endroit où s'est livrée cette - fameuse bataille, sur laquelle au reste on ne sait rien de bien - certain. _Lambertinus, ubi infrà._ - -Ce qui confirme encore cette opinion, dans l'esprit du peuple espagnol, -c'est que, le lendemain de la bataille, trois saints anachorètes, qui -vivaient dans la pénitence à quelques lieues de Tolède, eurent ensemble -la vision suivante: - -Une heure avant le retour de l'aurore, ils aperçurent devant eux une -grande lumière, et plusieurs démons noirs et cornus, qui emmenaient -Rodrigue, en le traînant par les pieds. Malgré l'altération de sa -figure, il leur fut aisé de le reconnaître à ses cris et aux reproches -que lui faisaient les démons. Les trois ermites gardèrent le silence de -l'effroi à ce spectacle; et tout à coup, il virent descendre du ciel la -mère de Rodrigue, accompagnée d'un vénérable vieillard, qui cria aux -démons de s'arrêter. - ---Que demandez-vous, répondit le plus grand Diable de la troupe?--Nous -demandons grâce pour ce malheureux, répliqua sa mère.--Il a commis trop -de crimes, pour qu'on l'ôte de nos mains, s'écrièrent les démons. Les -saints seraient honteux de l'avoir en leur compagnie. Nous allons le -mettre avec ses pareils... La mère de Rodrigue, et le vieillard qui -l'accompagnait reprenaient la parole, quand la fille du comte Julien -parut, et dit d'une voix haute:--Il ne mérite point de pitié; il m'a -ravi l'honneur; il a porté le désespoir dans ma famille, et la -désolation dans le royaume. Je viens de mourir, précipitée du haut d'une -tour; et ma mère expire, écrasée sous un monceau de pierres. Que ce -monstre soit jetté dans l'abîme, et qu'il se souvienne des maux qu'il a -faits.--Qu'on le laisse vivre quelque temps encore, reprit la mère de -Rodrigue; il fera pénitence... Alors on entendit dans le ciel une voix -éclatante, qui prononça ces paroles: _Les jours de Rodrigue sont à leur -terme; la mesure est comblée: que la justice éternelle s'accomplisse!_ -Et aussitôt ceux qui étaient descendus d'en-haut y remontèrent; la terre -s'entrouvrit; les démons s'engloutirent avec Rodrigue, au milieu d'une -épaisse fumée; et les trois pieux anachorètes ne trouvèrent plus, dans -l'endroit où tout cela venait de se passer, qu'un sol aride et une -végétation éteinte. - -Toute cette vision n'est rapportée que par un seul historien, -aujourd'hui peu connu[160]; et bien des gens ne la regarderont que comme -_une vision_. Pour ceux qui en feront un miracle, tout en déplorant le -triste ministère du Diable, qui fait souvent l'office de bourreau, ils -seront au moins forcés de convenir qu'il n'a rien fait là de son chef; -et que même en tuant Rodrigue de sa pleine autorité, il soulageait la -terre d'un fardeau monstrueux. L'histoire ne parle de lui qu'avec -indignation; sa mémoire, entourée de forfaits et d'opprobre, est à -jamais en horreur; son nom est plus qu'avili pour la postérité[161]. - - [160] _Sanctii à Cordubâ historiarum Hispaniæ antiquarum_, lib. III, - sect. 12. - - [161] _Nomen ejus in æternum putrescet..._ (_Lambertinus de - Cruz-Houen, Theatrum regium Hispaniæ ab anno 711, ad annum 717._) - - - - -CHAPITRE XIII. - -DE CEUX QUI ONT EU LE COU TORDU PAR LE DIABLE; ET DE CEUX QUE LES DÉMONS -ONT EMPORTÉS, ETC. - - _Felix criminibus nullus erit diù._ - - AUSONE. - - Fièvres, malheurs, conseils ne touchent point un fou; - Et le Diable à la fin vient lui tordre le cou. - - -Nous pourrions faire là-dessus un volume. Nous ne rapporterons que les -traits les plus saillans. - ---Il n'est pas besoin de dire ce qu'était Cham, troisième fils de Noé. -Tout le monde sait qu'il inventa la magie et les divinations, ou plutôt, -qu'il les perfectionna; car ces sciences infernales existaient avant le -déluge, selon Alcimus-Avitus, saint Prosper, saint Augustin, et -plusieurs autres pères de l'église[162]. On sait encore que Noé s'étant -enivré, Cham le vit étendu dans une posture indécente, et alla faire -là-dessus de mauvaises plaisanteries auprès de ses frères. Ceux-ci -prirent la chose plus gravement, et couvrirent avec respect la nudité -paternelle. Aussi furent-ils bénis de Noé quand il se réveilla. Les -écrivains, qui parlent de cette aventure, disent que le patriarche donna -sa malédiction à Cham pour son irrévérence. S'ils avaient consulté la -Bible, ils auraient vu que Noé maudit seulement Chanaan, fils de Cham, -suivant les admirables coutumes de nos anciens, qui punissaient les -enfans des crimes de leur père[163]. - - [162] Alcimus-Avitus, qui a fait apparemment plus de _recherches_ que - les autres théologiens, place l'origine de la magie à la suite du - péché originel, dans son poëme _de Originali peccato_; il range - ensuite la magie parmi les plus gros péchés qui ont fait noyer le - monde: poëme _de Diluvio mundi, poematum_, lib. 2 et 4. - - [163] _Maledixit ejus puero Chanaan, etc., Genes._, cap. 9. - -Mais tous les historiens ne racontent pas cette belle histoire de la -même façon. Le prêtre Bérose dit que Cham était habile dans la magie et -les enchantemens; qu'il n'aimait pas son père Noé, parce qu'il s'en -voyait moins aimé que ses autres frères; et qu'un jour, ayant trouvé le -vieux patriarche plein de vin, il s'en approcha doucement, toucha du -doigt ses parties sexuelles, et les fit tomber par une force magique. -Noé s'aperçut à son réveil qu'il était eunuque, et qu'il ne pouvait plus -voir de femmes[164]... Le même antiquaire ajoute que Cham enseignait aux -hommes cette doctrine abominable, qu'on pouvait se joindre charnellement -avec sa mère, sa soeur, sa fille; qu'on ne devait pas même s'embarrasser -de la différence des sexes; et que les animaux pouvaient servir en cas -de besoin[165]... Ces monstruosités que Cham mettait en pratique, lui -attirèrent enfin un châtiment terrible. Il fut emporté par le Diable, à -la vue de ses disciples[166]. - - [164] _Cum Noa pater madidus jaceret, illius virilia comprehendens, - tacitèque submurmurans, carmine magico patri illusit, simul et illum - sterilem perindè atque castratum effecit; neque deinceps Noa - fæmellam aliquam fæcundare potuit._ - - [165] _Berosi sacerdoti chaldaïci Antiquitatum_, lib. III. - - [166] _Suidas, Lexicon_, tom. Ier, édition de Kuster. - -Il avait composé cent mille vers sur la magie, selon Suidas, et _trois -cent mille_, selon le commissaire de la Marre[167]... Bérose prétend que -Cham est le même que Zoroastre; et le moine Annius de Viterbe pense que -cet impudique jeune homme pourrait bien être le _Pan_ des anciens[168]. - - [167] Traité de la police, titre VII, chap. Ier. - - [168] _Comment. ad Berosi_, lib. 3.--Wierius, _de præstigiis_, dit que - Pan est le prince des démons incubes. - ---En 1599, mourut Gabrielle d'Estrées, qui cherchait à épouser Henri IV. -Elle était enceinte de son quatrième enfant, et se trouvait logée dans -la maison de Zamet, fameux financier de ce temps, dont les richesses -égalaient celles des plus grands seigneurs. Comme elle se promenait dans -les jardins, elle fut frappée d'une apoplexie foudroyante. Le premier -accès passé, on la porta chez madame de Sourdis sa tante. Elle eut une -mauvaise nuit; et le lendemain elle éprouva d'affreuses convulsions qui -la firent devenir toute noire; sa bouche se tourna jusque sur le -derrière du cou; elle expira dans de grands tourmens et horriblement -défigurée. On parla diversement de sa mort; quelques-uns l'attribuèrent -à Dieu, qui n'avait point permis qu'une maîtresse fût élevée à la -dignité d'épouse. Plusieurs chargèrent le Diable de cette oeuvre -charitable; on publia qu'il l'avait étranglée, pour prévenir le scandale -et de grands troubles[169]. - - [169] M. Garinet, _Histoire de la magie en France_; branche des - Bourbons. - ---Un chanoine revenait, un peu avant l'aurore, d'un village où il avait -commis le péché de fornication avec la femme d'un jeune paysan. Il lui -fallait traverser un fleuve pour rentrer chez lui; il entra donc seul -dans une barque de pêcheurs; et tout en ramant, il se mit à réciter les -matines de la Vierge. Lorsqu'il fut au milieu du fleuve, comme il en -était à ces mots de son office: _Ave Maria, gratiâ plenâ, Dominus -tecum_, une grande troupe de démons fondit sur la barque et la renversa. -Le chanoine coula à fond; et les démons, ouvrant la terre, emportèrent -l'âme du fornicateur dans l'abîme. - -Trois jours après, la sainte Vierge descendit, escortée par les anges, -dans cette partie de l'enfer où le chanoine expiait ses -crimes.--Pourquoi tourmentez-vous si injustement l'âme de mon serviteur, -dit-elle aux démons?--Elle est à nous, répondirent-ils, puisque nous -l'avons prise, tandis qu'elle était dans le péché.--Si l'on doit juger -cet homme, selon ce qu'il faisait quand vous l'avez noyé, reprit Marie, -il est à moi, puisqu'il chantait mes matines... En disant ces mots, elle -dispersa les démons, fit rentrer l'âme du chanoine dans son corps; et, -le prenant par la main, elle le tira du fleuve, et lui recommanda de -vivre plus chastement[170]. - - [170] _Claudii à Rotâ, in supplem. ad Legendam auream Jacobi de - Voragine._ Leg. 185. On trouvera, dans le chapitre _de ceux qui nous - ont rapporté des nouvelles de l'autre monde_, quelques traits qui se - rapprochent de celui-là. On en a déjà cité plusieurs de ce genre, - dans le _Dictionnaire infernal_. - ---Voici ce qui arriva, en l'année 1553, à Willissaw, petite ville du -canton de Lucerne. Un joueur de profession, nommé Ulrich Schroter, se -voyant malheureux au jeu, proférait des blasphèmes qui ne rendaient pas -ses parties meilleures. Les assistans lui firent de vaines -représentations; il jura que, s'il ne gagnait pas, dans la chance qui -allait tourner, il jetterait sa dague contre un crucifix qui était sur -la cheminée. Les menaces d'Ulrich n'épouvantèrent point celui dont il -outrageait l'image; Ulrich perdit encore. Furieux, il se lève; il lance -sa dague, qui s'évanouit; et aussitôt une troupe de diables tombe sur -lui et l'enlève, avec un bruit si épouvantable, que toute la ville en -fut ébranlée. Les judicieux historiens qui rapportent ce miracle, -ajoutent qu'on ne le vit plus, et qu'il est avec les diables. Pour -celui-là, il faut convenir qu'il le méritait bien[171]. - - [171] Bodin, _Démonomanie_, liv. 3, chap. 1er, après Job-Fincel et - André-Muscule. - ---Pierre-le-Vénérable raconte cette épouvantable histoire, dans son -recueil de miracles: Un jour que le comte de Mâcon était dans son -palais, entouré de sa noblesse et de ses gardes, un cavalier inconnu -entra tout à coup; et, sans descendre de cheval, il ordonna au comte de -le suivre, parce qu'il avait à lui parler. Le comte, entraîné par une -puissance surnaturelle, se lève machinalement et suit l'étranger. Il -trouve dans la cour un cheval préparé pour lui; il le monte; aussitôt -les deux chevaux, le cavalier inconnu et le comte s'enlèvent dans les -airs. Le comte s'aperçoit alors de son malheur; il pousse des cris -déchirans; il implore de vains secours. Bientôt on le perd de vue; et -toute la ville, qui venait de le voir enlever par le Diable, ne douta -pas un instant qu'il ne se fût attiré cette fin terrible par ses excès -et ses violences. C'était un homme qui opprimait les ecclésiastiques, -qui pillait les provisions des couvens, qui chassait les chanoines de -leurs églises, et jetait les moines à la porte des monastères[172]. - - [172] _Petri venerabilis de miracul._, lib. II, cap. 1. M. Garinet, - _histoire de la magie en France_. Madame Gabrielle de P***, - _Histoire des fantômes et des Démons qui se sont montrés parmi les - hommes_. - ---Une allemande avait contracté la gracieuse habitude de jurer et de -dire des mots de corps-de-garde. Elle eut bientôt des imitatrices dans -le pays, et il fallut un exemple pour arrêter le désordre. Un jour donc -qu'elle prononçait vigoureusement ces paroles qui font frémir:--_que le -Diable m'emporte!_... le Diable arriva aussitôt et l'emporta[173]. - - [173] _Wierius, de prestigiis_, lib. 2. Bodin, _Démonomanie_, lib. 3, - chap. 1er. - ---Le Diable, déguisé en avocat, plaidait une cause en Allemagne. Dans le -cours des débats, la partie adverse, qu'on poursuivait pour avoir volé -son hôte, jura qu'elle se donnait au Diable, si elle avait pris un sou. -Le Diable, se voyant tout porté, quitte aussitôt le barreau, et emporte -le menteur, qui se donnait à lui de si bonne grâce[174]. - - [174] _Wierius, de prestigiis_, lib. 2; ce trait est déjà rapporté - dans le _Dictionnaire infernal_. - ---Après avoir traîné ses fourberies et son charlatanisme dans l'Italie, -la Grèce, l'Égypte, l'Angleterre, la France, etc., Cagliostro fut arrêté -à Rome, et condamné, par la sainte inquisition, comme chef de -franc-maçonnerie, et coupable de projets incendiaires contre l'état et -la religion. La peine de mort, d'abord prononcée contre lui, fut commuée -en une prison perpétuelle, par égard pour sa femme qui, lasse des -friponneries et des bassesses de ce malheureux, avait eu elle-même la -bassesse de le dénoncer. - -C'était là que le Diable attendait Cagliostro. On le trouva un matin -mort sur son lit; et les chercheurs de vérités miraculeuses, qui -abondent encore dans notre Europe, découvrirent que Cagliostro avait eu -le cou tordu par le Diable. (L'abbé Fiard n'a pas encore osé admettre -cette supposition dans ses dogmes, parce qu'il place Cagliostro au -nombre des plus fameux suppôts du Diable, et que l'enfer soutient ses -amis...) On sait d'ailleurs que le Diable n'est pas maître de ses -actions; qu'il ne fait qu'obéir quand il tue, et que Cagliostro était le -plus abject des hommes, et le dernier des escrocs, si l'on en croit -l'auteur italien qui a écrit sa vie. - ---L'empereur Valens, gagné par les caresses de sa femme, qui était -arienne, et séduit par l'évêque de Constantinople, fit une guerre -ouverte aux catholiques, en faveur de la doctrine d'Arius. Il exila S. -Athanase, S. Mélèce et plusieurs autres saints qui tenaient à l'église -de Rome; il ordonna l'expulsion de tous les prêtres qui oseraient blâmer -publiquement les opinions de l'empereur. - -Le ciel fit plusieurs miracles pour réduire cet esprit indocile; Valens -demeura dans l'endurcissement, ainsi qu'on va le voir. S. Basile ne -pouvait se taire sur l'hérésie arienne, et il annonçait la vérité à qui -voulait l'entendre. Valens le ménagea long-temps, par égard pour son âge -et pour son grand mérite. Cependant, comme Basile s'obstinait à crier -contre l'empereur, celui-ci se décida à signer l'exil du saint; et les -trois plumes qu'il essaya se brisèrent entre ses doigts... Valens, saisi -d'étonnement, déchira la pancarte, et laissa en repos le saint évêque. -Mais ses yeux ne se désillèrent point... Il fit baptiser son fils par -des prêtres ariens: le jeune prince mourut incontinent[175]; et son père -ne se convertit pas encore... - - [175] Les historiens ecclésiastiques rapportent cela comme un prodige. - Si c'en est un, à quoi se fier maintenant? Le premier fils de Clovis - mourut aussitôt après son baptême, et il était baptisé par des - prêtres catholiques... - -Valens croyait à la magie: il fit mourir tous les grands de l'empire, -dont le nom commençait par _Theod_, à cause qu'un sorcier du temps lui -avait prédit que le nom de son successeur commencerait par ces -lettres[176]. Tant d'impiétés eurent un terme. Valens fut vaincu par les -Goths, à qui il n'avait fait que du bien. Une main invisible le blessa -sur le champ de bataille; et on le porta dans la cabane d'un paysan, où -il eut le désagrément d'être brûlé dans sa cinquantième année. - - [176] Il n'en eut pas moins _Théodose_ pour successeur, celui-ci - trouvant un chemin facile au trône, à la faveur de la prophétie. - -Les nombreux ennemis de l'ange déchu lui attribuent encore ce trait; et -de graves légendaires affirment que le Diable mit le feu à la cabane de -sa propre griffe. Mais Lambertinus, et quelques autres historiens -justifient le Diable de cette calomnie, puisqu'ils assurent que Valens -fut brûlé vif, par ordre de Dieu, qui voulait faire un exemple du -protecteur des ariens[177]. - - [177] _Lambertini de Cruz-Houen, Theat. Hispaniæ_, pag. 20. - ---La très-mémorable histoire qui va suivre, nous apprend qu'il est bon -d'avoir des amis partout. Elle prouvera encore que le Diable est sans -force devant les gens de bien. Le roi Dagobert mourut à trente-six ans, -consumé de débauches. Ce prince n'avait su vivre que dans les plus -grands désordres; mais il avait bâti des églises, et enrichi les -monastères. Aussitôt qu'il fut mort, un saint ermite, nommé Jean, qui -s'était retiré dans une petite île, voisine des côtes de la Sicile, fut -averti en songe de prier Dieu pour l'âme de Dagobert. S'étant donc mis -en oraison, il vit sur la mer l'âme du roi de France enchaînée dans une -barque, et des diables qui la rouaient de coups, en la conduisant vers -la Sicile, où ils devaient la précipiter dans les gouffres de l'Etna. On -ne sait pas si l'âme est, comme le corps, sensible au bâton et aux coups -de poing; quoi qu'il en soit, le saint ermite Jean s'apitoya, parce que -l'âme du roi Dagobert poussait des cris lamentables, appelant à son -secours saint Denis, saint Maurice et saint Martin. Tout à coup le ciel -tonna; les trois saints descendirent, revêtus d'habits lumineux, assis -sur un nuage brillant, précédés des éclairs et de la foudre. Ils se -jetèrent sur les malins esprits, leur enlevèrent cette pauvre âme, et, -l'ayant placée sur un drap triangulaire qu'ils tenaient par les coins, -ils l'emportèrent au ciel, en chantant des psaumes[178]. - - [178] _Gesta Dagoberti regis_, et M. Garinet: Histoire de la Magie en - France, première race.--On trouve, dans ce dernier ouvrage, après la - mort de Dagobert, la description de son mausolée, qui fut sculpté - sous St. Louis. Voici les choses qui méritent le plus d'être - remarquées: Parmi les quatre diables qui emmènent l'âme de Dagobert - dans la barque, deux ont des oreilles d'ânes, décoration que le - sculpteur aurait pu garder pour lui. Dans la bande du milieu, les - deux anges qui accompagnent St. Denis, St. Maurice et St. Martin, - apportent un bénitier et un goupillon pour exorciser les diables, - comme s'il y avait de l'eau bénite dans le ciel, et comme si trois - saints et deux anges ne pouvaient pas chasser quatre démons. On voit - sur la troisième bande, le drap où voyage l'âme de Dagobert; la main - du Père Éternel est étendue pour la saisir, pendant qu'un ange lui - donne des coups d'encensoir... (Pages 27, 28 et 29.) Ce monument - vient d'être reporté à St. Denis. Un architecte, qui se nomme, je - crois, M. Debray, l'a fait scier en deux, pour donner aux amateurs - le plaisir de voir à la fois le devant et le derrière. - ---Un soldat, nommé Étienne, était affligé d'une maladie qui lui courbait -tout le corps, et lui mettait pour ainsi dire la tête entre les jambes. -Il faisait cependant son service, au grand divertissement de ses chefs, -à qui il présentait les armes avec une grâce toute particulière. On lui -conseilla d'aller prier devant l'image de la sainte Vierge, en le -flattant d'une guérison certaine. Il y fut, et revint au camp droit -comme un jonc. - -Ce miracle eut lieu dans la Thrace. Les compagnons d'Étienne en furent -si surpris, qu'ils en parlèrent bien vite à leur capitaine. Celui-ci en -donna nouvelle au gouverneur, lequel fit conduire Étienne à -Constantin-Copronyme, alors empereur d'Orient. Le monarque, peu touché -du prodige, demanda au soldat s'il adorait les images; et celui-ci, -tremblant de déplaire à son souverain, fut assez ingrat pour oublier le -bienfait qu'il venait de recevoir. Il répondit qu'il était chrétien pur -et non idolâtre.--En ce cas, ajouta l'empereur, je te fais centurion... -Mais Étienne ne jouit pas long-temps du prix de son apostasie; il -remontait à cheval pour retourner à son poste, quand le Diable parut, -lui tordit le cou, et le rendit plus courbé, plus tortu, plus difforme -qu'auparavant. On dit même qu'il l'étrangla[179]. - - [179] _Niceph. Rerum Roman._, lib. 22.--_Damasc. orat. de - imagin.--Mathæi Tympii præmia virtut. christian. imagin. colent. - 13._ - -Celui-là aussi méritait bien sa peine; cependant Mathieu Tympius purge -le Diable de cette mort, en disant que c'était une vengeance -divine[180]. - - [180] _Ultio divina, et ultrix Dei justitia_, pag. 222. - ---Carlostad, archidiacre de Wurtemberg, porta l'impiété jusqu'à nier la -présence réelle de Jésus-Christ dans l'eucharistie, après avoir gagé -avec Luther, le verre à la main, qu'il soutiendrait cette erreur. Il -abolit la confession auriculaire, le précepte du jeûne, et l'abstinence -des viandes. Il fut le premier prêtre qui se maria publiquement. Il -permit aux moines de sortir de leurs monastères et de renoncer à leurs -voeux[181], etc. Tant de désordres publics devaient subir une punition -éclatante. C'est pourquoi le Diable reçut ordre d'exterminer Carlostad. -On doit présumer qu'il obéit avec peine, puisque l'archidiacre de -Wurtemberg était hérétique, et que tout hérétique est fils et camarade -du Diable, comme dit George l'apôtre[182]. - - [181] Pluquet, Dictionnaire des Hérésies, tome Ier. - - [182] _Le tombeau des hérétiques_, 3e partie.--Un peu plus loin, le - même George l'apôtre, de très-spirituelle et charitable mémoire, dit - que l'hérétique est pire que le Diable, comme il y a des fils qui - valent moins que leur père. «Le Diable, ajoute-t-il, craint la - sainte hostie, et l'hérétique s'en moque. Il craint le signe de la - croix; l'hérétique ne s'en soucie, et est plus assuré que tous les - diables. Le Diable cite la sainte Écriture sans la corrompre; - l'hérétique la corrompt en la citant. Le Diable a cru la - transsubstantiation, baillant des pierres à faire du pain à - Jésus-Christ, et eux la nient, etc. Aussi tous les hérétiques seront - damnés, aussi-bien que les Juifs, Turcs et Païens.» (Ce livre a été - imprimé en 1597.) - -Quoi qu'il en soit, voici ce que Mostrovius raconte: Le jour que -Carlostad prononça son dernier sermon, un grand homme noir, à la figure -triste et décomposée, entra dans le temple et vint s'asseoir en face du -prédicateur. Carlostad l'aperçut et se troubla. Il dépêcha son sermon; -et, au sortir de la chaire, il demanda si l'on connaissait l'homme noir -qui venait d'entrer dans le temple. Mais cet homme avait déjà disparu, -et personne ne l'avait vu que le prédicateur. Pendant que ceci se -passait, le même fantôme noir était allé à la maison de Carlostad, et -avait dit au plus jeune de ses fils:--Souviens-toi d'avertir ton père -que je reviendrai dans trois jours, et qu'il se tienne prêt... Quand -l'archidiacre rentra chez lui, son fils lui raconta l'apparition, et lui -rapporta les paroles du spectre. Carlostad épouvanté se mit au lit; et, -trois jours après, le Diable lui tordit le cou[183]. Cet événement eut -lieu en l'année 1541, dans la ville de Bâle. - - [183] Cette anecdote se trouve encore dans les écrits de Luther, et - dans un livre assez plat, intitulé, _la Babylone démasquée, ou - Entretiens de deux dames hollandaises, sur la religion - catholique-romaine_, etc., page 226; édition de Pépie, rue - St.-Jacques, à Paris, 1727. - ---Amalaric, roi d'Espagne, étant tombé dans l'arianisme, se conduisit -indignement envers les chrétiens fidèles. Il avait épousé la princesse -Clotilde, soeur de Childebert roi de France. Cette pieuse reine -n'approuvait point les hérésies de son mari: le barbare lui fit crever -les yeux... Clotilde envoya à son frère un mouchoir teint de son sang; -et Childebert furieux marcha aussitôt avec une armée contre Amalaric. - -Mais la justice des hommes fut prévenue par la justice éternelle. Tandis -qu'il s'avançait au-devant de Childebert, Amalaric fut percé d'un trait -lancé par une main invisible. Quelques historiens regardent cette mort -comme un ouvrage du Diable. En admettant cette supposition, on n'aurait -pas le plus petit reproche à faire à l'ange déchu qui n'agissait là, ni -sans motifs graves, ni sans ordres supérieurs. Mais les bons écrivains -disent très-bien que le trait fut lancé d'en-haut, et de la main des -vengeances divines; _stupendum sanè divinæ vindictæ argumentum_[184]. - - [184] _Lambertini de Cruz-Houen, Theatrum regium Hispaniæ, ad annum - 510._ - ---Une petite troupe de pieux cénobites regagnait de nuit le monastère. -Ils arrivèrent au bord d'un grand fleuve, et s'arrêtèrent sur le gason -pour se reposer un instant. Pendant qu'ils tuaient le temps et l'ennui, -en contant des historiettes, ils entendirent plusieurs rameurs qui -descendaient le fleuve avec une grande impétuosité. L'un des moines leur -demanda qui ils étaient?--Nous sommes des démons, répondirent les -rameurs; et nous emportons aux enfers l'âme d'Ébroïn, maire du palais, -qui tyrannisa la France, et qui abandonna le monastère de Saint-Gal pour -rentrer dans le monde... Les moines épouvantés s'écrièrent: _Sancta -Maria, ora pro nobis_.--Vous faites bien d'invoquer sainte Marie, -répliquèrent les démons; car nous allions vous noyer, pour vos débauches -et votre babil. Les cénobites, sans entrer dans de plus longs colloques -avec des gens qui rendaient si bien la justice, reprirent le chemin du -couvent, et les Diables celui de l'enfer[185]. - - [185] _Legenda aurea, Jac. de Voragine. Leg. 114._ - - - - -CHAPITRE XIV. - -LA MORT DE JULIEN L'APOSTAT.--HISTOIRE TRAGIQUE. - - _Tu id quod boni est excerpis, dicis quod malis est._ - - TÉRENCE. - - Oublions ses vertus et cherchons ses forfaits. - Il était juste, grand, généreux, sage..., mais - Hérétique, apostat, d'une conduite impure... - Il fut tué par Satan, ou bien par saint Mercure. - - -Ce serait abuser de la complaisance du lecteur, que de lui rapporter ici -l'histoire de Julien l'apostat. On se permettra seulement de comparer en -peu de mots les sentimens de ceux qui ont écrit sur son compte. - -Selon des gens exagérés, Julien fut grand dans tout ce qu'il fit. Selon -les sages historiens, il fut un peu variable dans sa philosophie, -inconstant dans ses manières de penser et d'agir; au reste, grand -capitaine, bon prince, extrêmement instruit et très-avide de sciences. -On remarque, en lisant ses ouvrages, qu'il n'ignorait rien de ce qu'il -fallait savoir alors, pour être un savant universel. Mardonius, son -gouverneur, avait pris soin de former son coeur à la vertu et à la -sagesse; et, en cultivant l'esprit de son élève, il s'était appliqué -surtout à lui inspirer de la modestie, du mépris pour les plaisirs des -sens, de l'aversion pour les spectacles qui déshonoraient les Romains, -de l'estime pour une vie sérieuse, et du goût pour la lecture. Aussi, -dès son enfance, Julien déploya beaucoup de goût pour les sciences, et -montra de bonne heure un génie vif, ardent, insatiable. Dans ses -expéditions militaires, il fit preuve d'une valeur qui allait jusqu'à la -témérité. Il se conduisit en bon général, dès sa première campagne, -quoiqu'il fût sans expérience; mais il avait son génie et l'étude. En -355, il fut nommé César et préfet général des Gaules. Il chassa les -barbares qui ravageaient ce pays, et vainquit sept rois allemands auprès -de Strasbourg. Il corrigea aussi les abus qui s'étaient introduits dans -le gouvernement des Gaulois, réprima l'avarice des gens en place et se -fit aimer généralement des soldats et du peuple. - -Constance, à qui les succès de Julien donnaient de l'ombrage, voulut lui -retirer une partie de ses troupes; mais le général était aimé: les -troupes se mutinèrent et proclamèrent Julien empereur, malgré sa -résistance. - -Constance, indigné de ce qui se passait, songeait à en tirer vengeance, -lorsque la mort vint lui en ôter les moyens. Julien se rendit aussitôt -en Orient, où il fut reconnu empereur, comme il venait de l'être en -Occident. Il permit le libre exercice de tous les cultes, et ne -persécuta guère que les séditieux. Il est vrai qu'il se fit païen, après -avoir été chrétien hérétique; mais on lui doit un peu de ménagement pour -sa clémence. Par exemple, un jour qu'il consultait Apollon, près de la -fontaine de Castalie, au faubourg de Daphné, à Antioche, comme les -prêtres ne pouvaient répondre à ses demandes, le démon qui se trouvait -dans la statue d'Apollon, _s'écria qu'il ne pouvait plus parler_, à -cause des reliques du saint martyr Babylas qui étaient auprès du temple. -Julien fut assez sot, pour ne pas voir là de l'impuissance dans ses -dieux, et assez bon pour respecter les reliques. Il fit venir les -chrétiens et leur ordonna d'emporter le corps de Babylas dans un autre -quartier. Ceux-ci enlevèrent le cercueil du saint martyr, en chantant -pendant plus d'une heure, aux oreilles même de Julien, ce septième -verset du psaume 96, qu'ils répétaient en manière de refrain: _Que tous -ceux-là soient confondus, qui adorent des ouvrages de sculpture, et qui -se glorifient dans leurs idoles!_ Julien regarda ces chrétiens comme des -fous qu'il fallait plaindre, et eut la patience d'attendre la fin de -leurs cérémonies, pour reprendre les siennes. - -Ce qu'il y a de plus étonnant dans cette histoire, c'est la clémence de -l'empereur apostat, l'effronterie séditieuse des chrétiens, et -l'impudence de Sozomène, qui rapporte leur conduite comme un modèle de -fermeté admirable[186]. On pourrait citer une foule de traits -semblables. Mais ce n'est point ici le lieu. Terminons, en rappelant au -lecteur que Julien, faisant la guerre aux Perses, fut conduit dans une -embuscade, par un de ses généraux qui le trahissait, et que la mort de -l'empereur ôta la victoire aux Romains. - - [186] Histoire ecclésiastique de Sozomène, liv. V, chap. 19. - -Voici maintenant ce que racontent les légendaires: Julien fut un -scélérat. Jacques de Voragine dit qu'il a été moine, et que, quoique -chrétien, il vola à une vieille femme trois pots de terre pleins de -pièces d'or... Dès qu'il se vit riche[187], il apostasia... -Saint-Grégoire, qui le connut à vingt-quatre ans, avait prévu (comme il -le dit dans ses oeuvres) qu'il deviendrait un homme dangereux... Pendant -qu'il était préfet des Gaules, Julien pilla les vases sacrés dans les -églises, et prit le plus grand qui se trouva, pour lui servir de pot de -chambre[188]... - - [187] Notez qu'il était prince, et neveu du grand Constantin. - - [188] _Et super ea mingens ait: Ecce in quibus vasis Mariæ filio - ministratur..._ (_Leg. aurea._) - -Mais on se forme en grandissant. Lorsqu'il fut empereur, il pilla les -églises d'Antioche, et, faisant mettre les vases sacrés entre ses -jambes, _super ea sedit, et ignominiam addidit_. Au même instant le ciel -indigné livra Julien aux vers, qui se mirent à ronger le corps impérial, -et dont il ne fut délivré qu'à la mort[189]... De plus, et toujours en -haine des chrétiens (ou plutôt parce qu'il protégeait toutes les -religions), Julien voulut rebâtir le temple des Juifs; mais il n'en put -venir à bout, vu qu'un feu miraculeux brûla les ouvriers qui y -travaillèrent. Enfin, lorsqu'il faisait la guerre aux Perses, il fut tué -par une main invisible. Calixte, Pierre Wialbrugt et Jacques de -_Voragine_ disent que ce coup fut porté par le Diable, et que Julien -périt de la griffe même de celui qu'il avait adoré[190]... Mais cette -accusation, odieusement intentée contre le Diable, tombe d'elle-même, -parce qu'elle est dénuée de preuves. Et Jacques de Voragine, qui l'admet -ici, la rejette ailleurs, par cet esprit de contradiction si ordinaire -dans les théologiens. - - [189] _Jacobus de Voragine, ibidem_. Leg. 120. - - [190] _Calixtus, in historiâ tripartitâ. Petrus Wialbrugt, de morte - apostatarum_, cap. 19. _Jacobus de Voragine, eadem, leg. 120._ La - citation de Pierre Wialbrugt n'est point garantie; elle a été donnée - à l'auteur par un ex-R. P. jésuite. - -Voici enfin la véritable et miraculeuse mort de Julien l'apostat. Saint -Basile, étant allé de nuit visiter le tombeau de saint Mercure, n'y -trouva plus les armes de ce vaillant martyr de Jésus-Christ (car ce -Mercure-là avait été soldat). Basile, pensant qu'on les avait volées, se -disposait à sortir, lorsqu'il eut une extase, où il vit sainte Marie -entourée d'anges et de vierges. Elle était assise sur un trône, et -disait:--Appelez-moi sur-le-champ Mercure, et dites-lui qu'il aille tuer -l'empereur Julien, pour les blasphèmes qu'il ne cesse de proférer contre -moi et contre mon fils[191]. Saint Mercure parut aussitôt, revêtu de ses -armes, et prêt à remplir sa commission[192]... - - [191] _Vocate mihi citò Mercurium, qui Julianum apostatam occidat, qui - me et filium meum superbè blasphemat._ Leg. 30. _Jacobi de - Voragine._ - - [192] Amphiloque et la chronique d'Alexandrie disent encore que saint - Mercure, étant parti bien vite, revint au bout d'un peu de temps, et - s'écria: «Julien est percé à mort comme vous me l'avez commandé.» - -Saint Basile, sortant alors de son extase, alla de nouveau visiter le -tombeau de saint Mercure, et l'ouvrit: le corps avait aussi disparu. Le -gardien de l'église l'assura que personne n'y était entré, et que les -choses étaient encore à leur place au commencement de la nuit... Et ce -qui prouve, plus que tout le reste, la vérité de ce miracle, c'est que -le lendemain on retrouva les armes où elles avaient habitude d'être, le -corps dans le cercueil, et la lance du saint tout ensanglantée. Alors -saint Basile publia la mort du tyran... En effet, peu de jours après, un -messager arriva, qui apprit la défaite de l'armée et la fin malheureuse -de l'empereur, tué par un soldat inconnu[193]... - - [193] _Amphiloch. in vitâ S. Basilii. Chronic. Alex. Sozomen. Hist. - ecclesiast._, lib. VI, cap. 2. _Fulbertus, in sermone de Deiparâ. - Cæsarius Heisterb._, lib. VIII, cap. 52. _Jacobi de Voragine, auctâ - à Claudio à Rotâ. Leg. 30. Mathæi Tympii præmia virtut. christian._, - etc. On n'a pris que la crème de tous ces bons et braves historiens, - si tant est qu'ils aient jamais rien écrit d'historique. - -Ne se pourrait-il pas que le général qui trahissait Julien, ou quelques -amis de ceux qui désiraient la mort de ce tyran, eussent rempli ici le -rôle du diable, ou plutôt de saint Mercure?... - - - - -CHAPITRE XV. - -LE DÉMON BIENFAISANT.--PETIT ROMAN[194]. - - _Tu benè si quid facias, non meminisse fas est._ - - AUSONE. - - De ce brave démon respectons la mémoire, - Puisqu'il a fait le bien, sans y chercher de gloire. - - [194] _Ex Cæsarii Heisterb. miracul._, lib. _V_, _de Dæm._, cap. 37. - - -Un honnête soldat, nommé Évrard[195], étant tombé dangereusement malade, -on fut obligé de lui ouvrir le crâne, parce qu'on plaçait dans le -cerveau la cause de sa maladie. Mais les chirurgiens opérèrent si mal, -que le soldat ne guérit point, et que des accès de démence vinrent -encore se joindre aux souffrances qu'il endurait. Il avait une jeune -épouse, qu'il chérissait tendrement, avant la malheureuse opération; -depuis qu'il était devenu fou, ses sentimens d'amour avaient fait place -à une haine si prononcée, qu'il ne pouvait plus ni la voir ni -l'entendre. - - [195] _Miles quidam honestus, Everhardus nomine..._ La chose se passe - dans le onzième siècle; le soldat est Lombard, comme on le verra - plus loin. - -Pendant que la jeune femme se désolait, le Diable se présenta, sous une -forme humaine, au pied du lit où gisait le malade.--Évrard, lui dit-il, -veux-tu te séparer de ton épouse?--Rien ne me ferait plus de plaisir, -répondit le soldat.--Eh bien! ajouta le Diable, lève-toi; je te vais -conduire à Rome; nous parlerons au pape, et tu pourras divorcer en -bonnes formes. - -Là-dessus, le Diable conduisit Évrard à Rome, le présenta au pape, qui -se trouvait alors au milieu de ses cardinaux, et parla si éloquemment -pour son protégé, qu'il obtint une bulle pontificale, par laquelle le -soldat avait plein pouvoir de divorcer avec sa femme, quand bon lui -semblerait. Évrard s'abandonna à des transports de joie, en recevant la -pancarte, qu'il regardait comme l'instrument de sa liberté et de son -bonheur. - ---A présent que tes désirs sont satisfaits, lui dit le Diable, veux-tu -que je te transporte à Jérusalem où ton sauveur a été crucifié? Je te -ferai voir son sépulcre, et tous les saints lieux que les chrétiens -souhaitent si ardemment de visiter... Le soldat, que les grandes -complaisances de son protecteur jetaient dans l'embarras, reconnut alors -qu'il avait affaire avec le Diable. Il ne s'en effraya pourtant point, -et accepta cette proposition. - -Le Diable enleva donc son compagnon, franchit les airs d'un vol rapide; -et, après avoir traversé la mer en peu d'instans, il le déposa dans la -basilique du saint sépulcre, le conduisit à tous les saints lieux, où il -fit ses oraisons, et lui demanda ensuite s'il voulait voir le sultan -Saladin. Évrard répondit que cela lui ferait plaisir; et, aussitôt son -conducteur le porta au milieu du camp des Sarrazins. Là, il vit à son -aise, et sans être vu, le sultan, les princes de sa famille, ses -généraux et ses armées. - ---Veux-tu maintenant retourner dans ton pays, lui dit le -Diable?--Volontiers, répondit Évrard, je ne dois pas vous empêcher de -vaquer plus long-temps à vos affaires... Au même instant, les deux -voyageurs se trouvèrent en Lombardie. - -Ils s'étaient arrêtés au coin d'un bois.--Lève les yeux, dit le Diable à -son compagnon; tu aperçois, à deux cents pas de nous, un bon homme monté -sur un âne, qui entre déjà dans la forêt. C'est un paysan de ton -village; il vient de recevoir quelque argent, qu'il croit porter dans sa -famille. Mais des voleurs l'attendent dans l'épaisseur du taillis, et -vont l'assassiner... Veux-tu que je coure à son aide?--Ah! je vous en -supplie, s'écria Évrard, et... Le Diable était déjà dans la forêt, -tordant le cou aux brigands, et mettant le bon homme dans un chemin plus -sûr... - -Après cette généreuse expédition, le soldat fut reporté chez lui, -jouissant dès lors d'une parfaite santé, tant dans le corps que dans -l'esprit. Le paysan, qui s'était vu si miraculeusement tiré des griffes -des voleurs, arriva aussi sur l'entrefaite. Le Diable leur fit ses -adieux, et s'arracha à leur reconnaissance, ne demandant pour prix de -ses services, que d'occuper quelquefois leurs bons souvenirs. - -Il n'est pas besoin de dire que le soldat Évrard reprit, avec son bon -sens, toute la tendresse qu'il avait pour sa femme, avant sa folie, et -qu'il ne songea pas à profiter de la bulle, qui lui permettait le -divorce. - -Avec un lecteur judicieux, de pareils traits n'ont pas besoin de -commentaire. - - - - -CHAPITRE XVI. - -LE CONSEIL INFERNAL--CONTE NOIR[196]. - - _Ultima cælestum terras Astræa reliquit._ - - OVIDE. - - La justice a quitté les mortels trop pervers. - Hélas! à notre honte, on la trouve aux enfers. - - [196] _Ex Cæsarii Heisterb. miracul._, lib. _V_, cap. 4. - - -Il y avait, auprès de Tolède, dans une caverne profonde, une école de -nécromancie, qui fut fermée sous le règne de Ferdinand V. Dans le -douzième siècle, cette école était fréquentée par des jeunes gens de -tous les pays. Quelques Normands, ayant entendu raconter à leur maître -des choses prodigieuses sur les apparitions, le prièrent de leur faire -voir quelques scènes infernales. Le professeur de nécromancie fit tous -ses efforts, pour éteindre dans ses élèves un désir trop dangereux; -mais, comme ils persistaient dans leur demande, il les conduisit un jour -dans un champ écarté. Là, il traça un grand cercle sur la terre, fit -entrer ses écoliers dans cette enceinte protectrice, et leur recommanda -d'y rester immobiles, s'ils ne voulaient pas être emportés par le -Diable. Il les avertit encore de ne rien prendre des démons, et de ne -leur rien donner. Après cela il se retira à l'écart et fit les -évocations. - -Bientôt, une troupe de diables paraît autour du cercle. Ils étaient -vêtus d'un costume militaire, et portaient des armes bien travaillées. -Ils firent d'abord plusieurs exercices devant les jeunes Normands; -ensuite ils coururent sur eux, la lance en arrêt et l'épée au poing, -pour les épouvanter et les faire sortir du cercle. Les -apprentis-nécromanciens s'effrayèrent d'abord; mais leur esprit se -rassura, quand ils s'aperçurent que la pointe des armes ennemies ne -dépassait pas la ligne tracée par leur maître, et qu'ils étaient en -sûreté dans le rond magique. - -Les démons s'éloignèrent alors; et ils reparurent au bout d'un instant, -sous des figures de jeunes filles extrêmement belles. Ils firent dans ce -déguisement une espèce d'entrée de ballet; ils formèrent des danses -gracieuses, et cherchèrent à attirer les jeunes gens, par des postures -séduisantes et lascives. - -Une de ces jeunes filles, la plus belle de toutes, remarqua parmi les -écoliers le plus aimable, et s'avança vers lui, en dansant avec une -légèreté merveilleuse. Quand elle fut auprès du cercle, elle lui -présenta un anneau de grand prix, et l'engagea, par toutes les -séductions imaginables, à prendre de l'amour pour elle. Le jeune homme -séduit avança la main hors du cercle, pour prendre l'anneau qu'on lui -offrait. La belle fille l'attire aussitôt à elle, lui jette les bras au -cou et l'emporte par les airs. Toute la troupe déguisée s'envole en même -temps. - -Les disciples du nécromancien poussent alors de grands cris. Leur maître -arrive. On lui conte ce qui vient de se passer.--Je n'en suis point la -cause, dit-il; vous avez voulu voir les démons; je vous avais prévenu du -péril... Votre camarade ne sortira pas de leurs mains. - -Il est probable que la vue du Diable, et la connaissance qu'ils venaient -d'avoir de son pouvoir immense, ne rendirent pas ces jeunes gens -meilleurs chrétiens; car ils répondirent à leur maître:--Arrangez-vous -comme vous voudrez; mais si vous ne nous rendez pas notre camarade, nous -allons vous tuer... - -Le nécromancien aurait pu faire étrangler par le Diable ces élèves -impudens, qui osaient le menacer de la mort; mais une peur trop subite -dérange souvent les idées. Il trembla donc pour sa vie, et considérant -que les Normands sont gens de mauvaise tête, il répliqua:--Attendez au -moins quelques instans; je vais travailler à ranimer le défunt. - -Aussitôt donc, il évoqua le prince des démons, lui représenta qu'il -l'avait toujours bien servi, et le pria de rendre aux écoliers irrités -le camarade dont ils voulaient venger la perte. Le chef des diables, -touché de compassion, répondit:--Demain, j'assemblerai pour cela un -concile[197] où tu assisteras, et je tâcherai de te satisfaire. - - [197] Le latin porte _concilium_... - -Le lendemain, le chef des démons réunit les plus habiles gens de ses -états, et demanda pourquoi on avait enlevé l'écolier que réclamait le -professeur de nécromancie? Un démon répliqua:--Seigneur, en emportant ce -jeune homme, je n'ai fait ni injustice, ni violence. Il a désobéi à son -maître, en dépassant le cercle où il était en sûreté... - -Après qu'on eut disputé quelque temps sur cette question, le prince de -l'enfer dit à un autre démon, qui siégeait près de lui:--Olivier, vous -êtes plus versé que nous dans la jurisprudence; et vous rendez la -justice, sans avoir égard aux personnes; prononcez donc sur cette cause -importante[198]. - - [198] _Olivere, semper curialis fuisti; contrà justitiam personam non - accipis; solve quæstionem hujus litis_, etc. - -Le démon Olivier répondit:--Je pense qu'il faut rendre ce jeune homme à -son maître; car la situation de ce vieillard est vraiment pénible... Le -croira-t-on parmi les mortels? cet avis plein de modération emporta tous -les suffrages; on permit à l'écolier de retourner sur la terre; on -apaisa le courroux des autres élèves; on sauva de leur fureur le maître -de nécromancie; et tout cela fut l'ouvrage d'un conseil de démons. Mais -le jeune Normand venait de voir l'enfer, et il n'avait pas envie d'y -revenir. C'est pourquoi il entra dans un monastère de Cîteaux. - - - - -CHAPITRE XVII. - -DE CEUX QUI NOUS ONT RAPPORTÉ DES NOUVELLES DE L'ENFER. - - _Fabula nullius veneris, sine pondere et arte - Validiùs oblectat populum..._ - - HORACE. - - Un conte absurde, informe, hasardé par des sots, - Est toujours sûr de plaire, et trouve ses dévots. - - ---Quoiqu'on lise dans la Bible que nul mortel n'est revenu des -enfers[199], nous apprenons cependant, par le témoignage des pieux -théologiens, que plusieurs personnes dignes de foi ont fait ce voyage en -chair et en os, pour nous en rapporter des nouvelles. De ce nombre est -un bon religieux anglais, dont l'histoire a été écrite par un moine -dévotieux, par Pierre-le-Vénérable, abbé de Cluni, et par Denys le -chartreux[200]. - - [199] _Sapientiæ_, cap. 2. - - [200] _Petri venerabilis, de miracul.; et Dyonisii carthusiani, de - quatuor novissimis_, art. 47. - -Ce voyageur privilégié parle, comme dans les romans, à la première -personne. «J'avais saint Nicolas pour conducteur, dit-il; il me fit -parcourir un chemin plat, jusqu'à un espace immense, horrible, peuplé de -défunts qu'on tourmentait de mille manières affreuses. On me dit que ces -gens-là n'étaient pas damnés, que leur supplice finirait avec le temps, -et que je voyais le purgatoire. Je ne m'attendais pas à le trouver si -rude; tous ces malheureux pleuraient à chaudes larmes, et poussaient de -grands gémissemens. Les uns brûlaient dans un feu violent; les autres se -baignaient dans des chaudières de soufre, de poix, de plomb et d'autres -métaux, qui bouillonnaient vigoureusement et ne puaient pas moins. Les -démons faisaient frire ceux-ci dans une poêle, et des serpens venimeux -mordaient ceux-là avec de longues dents. Depuis que j'ai vu toutes ces -choses, je sais bien que si j'avais quelque parent dans le purgatoire, -je vendrais ma chemise, et je souffrirais mille morts pour l'en tirer. - -»Un peu plus loin, j'aperçus une grande vallée où coulait un -épouvantable fleuve de feu, qui s'élevait en tourbillons à une hauteur -énorme. Au bord de ce fleuve il faisait un froid si glacial, qu'il est -impossible de s'en faire une idée. Saint-Nicolas m'y conduisit, et me -fit remarquer les patiens qui s'y trouvaient, en me disant que c'était -encore le purgatoire. - -»En pénétrant plus avant, nous arrivâmes en enfer. C'était un champ -aride couvert d'épaisses ténèbres, coupé de ruisseaux de soufre -bouillant, comme on le présume bien. On ne pouvait y faire un pas sans -marcher sur des insectes hideux, difformes, extrêmement gros, et jetant -du feu par les narines. Ils étaient là pour le supplice des pécheurs, -qu'ils tourmentaient de concert avec les démons. Ceux-ci, avec des -crochets de fer ardent, happaient les âmes pénitentes et les jetaient -dans des chaudières, où ces pauvres âmes se fondaient avec les matières -liquides. Après cela on leur rendait leur forme pour de nouvelles -tortures. - -»Ces tortures se faisaient en bon ordre, avec une variété infinie et une -vitesse surprenante. Il est vrai que chacun était tourmenté selon ses -crimes; les sodomites, par exemple, étaient obligés de se joindre -charnellement, et d'une manière conforme à leurs anciens goûts, avec de -grands monstres brûlans, à la mine épouvantable. - -»Plus loin je remarquai, dans des bains chauds et dans des fournaises -ardentes, les prieurs de moines qui expiaient leur intolérance, leur -hypocrisie, et le peu de soin qu'ils avaient pris de leur troupeau. -J'aperçus des religieux à qui les démons faisaient avaler des charbons, -parce qu'ils avaient mangé des pommes et des prunes avec un sentiment de -volupté damnable[201]. - - [201] On sait qu'un dévot doit tout manger en rechignant et trouver - mauvaises les meilleures choses du monde. Quant aux religieux en - question, on pourrait dire la niaiserie si connue qu'ils étaient en - enfer _pour des prunes_. - -»Je vis aussi des évêques cruellement punis, pour avoir mal gouverné -leurs ouailles et abandonné leur diocèse à des vicaires. Je remarquai -plusieurs prêtres impudiques; il y en avait peu dans le purgatoire, mais -beaucoup en enfer. Je n'en fus point surpris, vu le grand nombre de -fornications qu'ils commettent[202]. J'y vis encore des religieux. Les -uns expiaient de grands crimes; les autres souffraient des tourmens, -temporels à la vérité, en punition de ce qu'ils avaient été trop -soigneux de la propreté de leurs mains, et qu'ils avaient perdu un temps -précieux à rogner leurs ongles. Les abbés et les abbesses, qui avaient -eu des amours sensuelles, n'étaient pas non plus épargnés. Je remarquai -même, dans ces lieux de souffrance, un roi puissant, alors bien -rapetissé; et à ma grande surprise, je reconnus, entre les griffes des -Diables, un saint évêque dont les reliques faisaient des -miracles...[203]. Après plusieurs spectacles aussi terribles je revins -dans ma cellule, et je rentrai dans mon lit.» - - [202] _Pauci sacerdotes in purgatorii pænis, respectu eorum qui ubique - terrarum Castimoniam polluant... Sed penè omnes æternaliter - damnantur._ (_Dyonisii carth._) Le clergé était alors bien plus - corrompu qu'aujourd'hui. - - [203] _Episcopum quemdam, qui fuerat religiosus et devotus... per quem - etiam Dominus post mortem ipsius fecit quædam miracula; et tamen in - poenis adhuc fuit, etc._ (_Dyonisii carthus._, art. 47, _de purgat. - et inferno_). - ---Un certain Bertholde, étant allé aux enfers, y trouva quarante et un -évêques, qu'on faisait geler et bouillir tour à tour. Les plus -tourmentés appelèrent Bertholde:--Recommandez à nos amis, lui -dirent-ils, d'offrir pour nous le saint sacrifice... Bertholde le -promit; et vit un peu plus loin l'âme du roi Charles-le-Chauve, qui -était rongée par les vers.--Priez l'archevêque Hincmar de me soulager -dans mes maux, dit Charles à Bertholde.--Volontiers, répondit celui-ci. -Un peu plus loin, il vit l'évêque Jessé, que quatre Diables plongeaient -alternativement dans un pot de poix bouillante et dans un puits d'eau -glacée.--Ami, priez le clergé de s'intéresser à moi, dit-il à -Bertholde.--Le bon homme s'en chargea; et, après avoir vu divers autres -pécheurs qui se recommandèrent pareillement aux prières des fidèles, il -revint sur la terre. Il s'acquitta de toutes ses petites commissions; on -pria pour les patiens, et les patiens, dit-on, furent soulagés[204]. - - [204] _Hincmari archiep. Epist._, tom. II, pag. 806. - ---Saint Patrice, primat d'Irlande, avait à faire à de si mauvais sujets, -que les prodiges, les miracles réitérés, les menaces de l'enfer, les -promesses d'un paradis plein de délices ne pouvaient les convertir à la -foi. Pour toutes raisons, quand saint Patrice se mettait à les prêcher, -les Irlandais avaient l'impiété de répondre:--Nous ne vous croirons, que -si vous nous faites voir les joies du paradis et les tourmens de -l'enfer. - -Saint Patrice pria, et le seigneur lui fit voir un trou par lequel on -entrait en purgatoire. Quelques-uns furent assez hardis pour y pénétrer, -particulièrement un soldat, nommé Agneïus ou Egneïus. A peine y eut-il -mis le pied, que les démons voulurent le jeter au feu, selon qu'ils en -usent ordinairement envers les nouveaux venus. Il se tira de ce danger -par un signe de croix. Alors les démons le conduisirent dans un grand -champ, qu'un docteur extatique appelle _la vallée de Misère_. Cette -vallée était pavée d'hommes et de femmes nues, fichées ventre à terre -sur le sol, avec de grands clous au derrière. Des bandes de Diables -couraient sur le dos de ces pauvres gens, et leur donnaient de temps en -temps la discipline. - -Après cela, Egneïus ou Agneïus entra dans une autre vallée, plus -misérable encore, où se trouvaient des pécheurs, que d'énormes dragons -dévoraient continuellement, sans les rendre plus maigres, comme faisait -autrefois le vautour de Prométhée. D'autres avaient des serpens autour -du corps, et ces serpens cherchaient à leur déchirer le coeur. Plusieurs -étaient couchés sur le dos, portant chacun sur leur poitrine un grand -crapaud qui ouvrait la gueule pour les avaler. Un crapaud qui avale un -homme est quelque chose de bien monstrueux; aussi ceux-là, qu'un crapaud -se disposait à avaler, poussaient-ils de grands cris d'effroi, en même -temps qu'ils sanglotaient de douleur, en recevant le fouet de la main du -Diable. Il paraît qu'on fustige aux enfers comme dans les couvens, car -ce supplice est souvent rapporté dans les relations infernales des bons -moines. - -Au partir de là, on conduisit Agneïus ou Egneïus dans un troisième -département. Là il vit une multitude de personnes de tout âge et de tout -sexe que l'on fouettait encore, et qui souffraient à la fois les -rigueurs de la gelée et les horreurs du feu. Ceux-là étaient si bien -garnis de clous enfoncés dans leur chair, qu'on eût difficilement trouvé -à placer une tête d'épingle sur tout leur corps. - -Agneïus ou Egneïus entra ensuite dans la quatrième vallée, qui était -celle des pendus. Les uns l'étaient par les pieds, les autres par les -mains, ceux-ci par les cheveux, ceux-là par les oreilles, d'autres par -le nez, quelques femmes par les mamelles, quelques hommes par les -parties que la pudeur empêche de nommer; et tous avec des chaînes de -fer, au milieu des tourbillons enflammés. - -On en voyait aussi quelques-uns qui étaient au croc, au-dessus d'un bon -brasier bien ardent. D'autres rôtissaient sur le gril; d'autres dans la -poêle à frire; d'autres à la broche; d'autres enfin buvaient -continuellement du plomb et des métaux fondus. Tous ces malheureux -poussaient des cris effroyables. Après avoir vu encore d'autres -horreurs, le soldat Egneïus ou Agneïus se trouva sur les bords d'un -fleuve enflammé. On ne pouvait le traverser que sur un pont glissant -comme du cristal, et pas plus large que le tranchant d'un rasoir. -Agneïus ou Egneïus s'y hasarda en faisant le signe de la croix, et à -mesure qu'il avança, il trouva le pont plus large. En arrivant à l'autre -bord du fleuve, il fut tout surpris de se voir dans le séjour des élus. - -La relation, si abondante sur ce qui se passe en enfer, ne dit rien de -ce qu'il vit dans le ciel. Ce qui prouve bien que les auteurs de tous -ces exécrables contes, ne voulaient fonder que sur la terreur le culte -du Dieu de clémence. Il n'est pas besoin de dire qu'Agneïus ou Egneïus -_se purgea, dans le purgatoire_, de ses habitudes vicieuses[205], qu'il -revint sur la terre, et qu'il s'y comporta saintement[206]. - - [205] Rendez à César ce qui appartient à César. Ce misérable jeu de - mots est la propriété de Denis le chartreux. - - [206] _Dyonisii carthusiani, de quatuor novissimis_, art. 48. - ---Un moine du neuvième siècle, nommé Vétin ou Guétin, fut conduit par un -ange dans les enfers. Il y remarqua divers supplices tout-à-fait -admirables. Il vit, à sa grande surprise, des prélats et des prêtres -fornicateurs, attachés à de grandes potences et brûlés à petit feu, avec -les femmes qui avaient été leurs complices dans le péché. Il reconnut, -dans des boîtes de plomb, des moines qui avaient été assez impies pour -s'approprier l'argent de leur communauté. Il aperçut en purgatoire le -grand empereur Charlemagne. Après avoir tout bien examiné, il demanda à -l'ange quel était le plus grand crime aux yeux de Dieu. L'ange lui -répondit, en le reconduisant dans sa cellule, que c'était la sodomie. -Vétin le répéta à ses confrères les moines, quand il les revit, et -mourut en racontant les aventures de son voyage[207]. - - [207] _Sæcul. IV. Benedict._ part. I. _Visio Vetini seu Guetini._ - Voyez _le Dictionnaire infernal_ aux mots _Enfer_, _Miracles_, - _Visions_, etc. - ---Le landgrave de Thuringe venait de mourir. Il laissait après lui deux -fils à peu près du même âge, Louis et Herman. Louis, qui était l'aîné et -le plus religieux (puisqu'il mourut dans la première croisade), publia -cet édit, après les funérailles de son père:--Si quelqu'un peut -m'apporter des nouvelles certaines sur l'état où se trouve maintenant -l'âme de mon père, je lui donnerai une bonne ferme... - -Un pauvre soldat, ayant entendu parler de cette promesse, alla trouver -son frère qui passait pour un clerc distingué, et qui avait exercé -pendant quelque temps la nécromancie. Il chercha à le séduire par -l'espoir de la ferme qu'ils partageraient amicalement.--J'ai quelquefois -évoqué le Diable, répondit le clerc, et j'en ai tiré ce que j'ai voulu; -mais le métier de nécromancien devient trop dangereux, et il y a -long-temps que j'y ai renoncé. - -Cependant l'idée de devenir riche surmonta les scrupules du clerc; il -appela le Diable, qui parut aussitôt et qui demanda ce qu'on lui -voulait.--Je suis tout honteux de t'avoir abandonné depuis tant de -temps, répondit le nécromancien; mais il vaut mieux tard que jamais, je -reviens à toi. Indique-moi, je te prie, où est l'âme du landgrave mon -ancien maître?--Si tu veux venir avec moi, dit le Diable, je te la -montrerai.--J'irais bien, répondit le clerc, mais je crains trop de n'en -pas revenir.--Je te jure par le Très-Haut, et par ses décrets -formidables, dit le démon, que, si tu te fies à moi, je te conduirai -sans méchef auprès du landgrave, et que je te ramènerai ici sans -égratignure[208]... - - [208] _Juro tibi per altissimum, et per tremendum ejus judicium, quià - si fidei meæ te commiseris_, etc. - -Le nécromancien, rassuré par un serment aussi solennel, monta sur les -épaules du démon, qui prit aussitôt son vol, et le conduisit à l'entrée -de l'enfer. Le clerc eut le courage de considérer à la porte ce qui s'y -passait, mais il n'eut pas la force d'y entrer. Il n'aperçut qu'un pays -horrible, et des damnés tourmentés de mille manières. Il remarqua -surtout un grand diable, d'un aspect effroyable, assis sur l'ouverture -d'un puits, qui était fermé d'un large couvercle; et ce spectacle le fit -trembler. Cependant le grand Diable cria au démon qui portait le -clerc:--Que portes-tu là sur tes épaules; viens ici que je te -décharge!--Non, répondit le démon; celui que je porte est un de nos -amis; je lui ai juré par votre vertu, que je ne lui causerais aucun mal; -et je lui ai promis que vous auriez la bonté de lui faire voir l'âme du -landgrave son ancien maître, afin qu'à son retour dans le monde, il -publie partout votre grande puissance. - -Le grand Diable, plein de respect pour les sermens, ouvrit alors son -puits, et sonna du cornet à bouquin[209], avec tant de vigueur et de -force, que la foudre et les tremblemens de terre ne seraient qu'une -musique fort douce en comparaison. En même temps, le puits vomit des -torrens de soufre enflammé, et au bout d'une longue heure l'âme du -landgrave, qui remontait du gouffre au milieu des tourbillons -étincelans, montra sa tête au-dessus du trou, et dit au clerc:--Tu vois -devant toi ce malheureux prince, qui fut autrefois ton maître, et qui -voudrait maintenant n'être jamais né... - - [209] _Buccinavit tam validè..._ - -Le clerc répondit:--Votre fils est curieux de savoir ce que vous faites -ici, et s'il peut vous aider en quelque chose?--Tu sais où j'en suis, -reprit l'âme du landgrave, je n'ai plus guère d'espérance; cependant, si -mes fils veulent rendre aux églises certaines possessions que je te vais -nommer, et qui m'appartenaient injustement, ils me soulageront bien. Le -clerc répondit:--Seigneur, vos fils ne me croiront pas.--Je vais te dire -un secret, répliqua le landgrave, qui n'est connu que de moi et de mes -fils. - -En même temps, il nomma les possessions qu'il fallait rendre, les -églises à qui il fallait les restituer, et il donna le secret qui devait -prouver la véracité du clerc. - -Après cela, l'âme du landgrave rentra dans le gouffre, le puits se -referma, et le nécromancien revint dans la Thuringe, monté sur son -démon. Mais, à son retour de l'enfer, il était si défait et si pâle, -qu'on avait peine à le reconnaître. Il raconta aux princes de Thuringe -ce qu'il avait vu et entendu; et cependant il ne voulurent point -consentir à restituer les possessions que leur père les priait de rendre -aux églises. Seulement le landgrave Louis dit au clerc:--Je reconnais -que tu as vu mon père et que tu ne me trompes point, aussi te vais-je -donner la récompense que j'ai promise.--Gardez votre ferme pour vous, -répondit le clerc; moi je vais songer à mon salut. En effet, il se fit -moine de Cîteaux[210]. - - [210] Césarius, moine d'Heisterbach, de l'ordre de Cîteaux. _Miracles - illustres_, liv. 1er, chap. 34. - ---Voici encore une histoire bien véritable, dit le P. Angelin de Gaza; -elle est rapportée par le savant Maillard. Un saint homme, étant allé -aux enfers, en visita l'infirmerie. Entre autres malades, il remarqua un -prince infernal des mieux encornés[211]. Il était couché sur un matelas -d'airain chauffé par le feu; son oreiller, qui était de fer rouge, se -trouvait rempli de charbons enflammés en guise de plumes; sa couverture -était _un tissu de soufre bouillant_. Il était entouré de démons à -longues queues, qui lui apportaient des bouillons de poix fondue et bien -chaude, et des clystères de même liqueur. On lui donnait aussi des -fricassées de hiboux et de crapauds, dont il ne voulait point; et les -médecins disaient que la maladie serait longue, quand on chassa le saint -homme de l'infirmerie[212]... - - [211] _Deque cornutissimis..._ - - [212] _Angelini Gazæi pia hilaria, post conciones quadr. Maillardi._ - ---Un soldat, nommé Tondal, fut conduit par un ange dans les enfers. Il -vit et sentit les tourmens qu'on y éprouve; et son récit est d'autant -plus digne de foi, qu'il parle d'après sa propre expérience: _experto -crede Roberto_. - -L'ange le conduisit dans un grand pays ténébreux, couvert de charbons -ardens. Le ciel de ce pays était une immense plaque de fer brûlant, qui -avait neuf pieds d'épaisseur. Il vit d'abord le supplice de plusieurs -âmes, qu'on mettait dans des pots bien fermés, et qu'on faisait fondre -comme du beurre. - -Après cela, il arriva au pied d'une haute montagne, chargée de neige et -de glaçons sur le flanc droit, couverte de flammes et de soufre -bouillant sur le flanc gauche. Les âmes qui s'y trouvaient passaient -alternativement des bains chauds aux bains glacés, et sortaient de la -neige pour entrer dans la chaudière enflammée. Les démons de cette -montagne avaient des fourches de fer et des tridens rougis au feu, avec -lesquels ils emportaient les âmes d'un lieu à l'autre. - -Tondal vit ensuite une grande multitude de pécheurs et de pécheresses, -plongés jusqu'au cou dans un lac de poix et de soufre fondus. Un peu -plus loin, il se trouva devant une bête terrible, d'une grandeur -extraordinaire. Cette bête se nommait _l'Acheron_[213]. Elle vomissait -des flammes et puait considérablement. On entendait dans son ventre des -cris et des hurlemens d'hommes et de femmes. L'ange, qui avait sans -doute ordre de donner à Tondal une petite leçon, se retira à l'écart, -sans que ce soldat s'en aperçût, et le laissa seul devant la bête. -Aussitôt une meute de démons se précipita avidement sur Tondal, le -saisit, et le jeta dans la gueule de la grosse bête, qui l'avala comme -une lentille. - - [213] _Quæ Achæron appellabatur..._ - -Il est impossible d'exprimer tout ce qu'il souffrit dans le ventre de ce -monstre. Il s'y trouva dans une compagnie extrêmement triste, composée -d'hommes, de femmes, de chiens, d'ours, de lions, de serpens, et d'une -foule d'autres animaux inconnus, qui mordaient cruellement les âmes, et -n'épargnèrent point le malheureux voyageur. Il y reçut encore le fouet, -de la main des démons. Il y éprouva assez long-temps les horreurs d'un -grand froid, la puanteur du soufre brûlé, ainsi que d'autres -désagrémens, _dont le détail serait trop long_. - -L'ange vint enfin le tirer de là, et lui dit:--Tu viens d'expier tes -petites fautes d'habitude. Mais tu as autrefois volé une vache à un bon -paysan, ton compère: la voilà cette vache. Tu vas la conduire de l'autre -côté du lac qui est devant nous... Tondal vit en même-temps une vache -indomptée à quelque pas de lui, et il se trouva sur le bord d'un étang -bourbeux, qui agitait ses flots avec fracas. On ne pouvait le traverser -que sur un pont si étroit, qu'un homme en occupait toute la largeur avec -ses deux pieds. - ---Hélas! dit en pleurant le pauvre soldat, comment pourrai-je traverser, -avec une vache, ce pont où je n'oserais me hasarder seul?--Il le faut, -répliqua l'ange... Alors Tondal, après bien des peines, saisit la vache -par les cornes, et s'efforça de la conduire au pont. Mais il fut obligé -de la traîner; car lorsque la vache était debout, en disposition de -faire un pas, le soldat tombait de sa hauteur; et quand le soldat se -relevait, la vache s'abattait pareillement. Ce ne fut donc qu'en tombant -et se relevant tour à tour, en se traînant l'un l'autre, en suant à -grosses gouttes, et en divertissant les démons, que l'homme et la vache -arrivèrent au milieu du pont. - -Alors Tondal se trouva nez à nez avec un autre homme qui passait le pont -comme lui. Il était chargé de gerbes, qu'il avait eu la mauvaise foi de -ne pas payer à son curé, et qu'il était condamné de porter à l'autre -bord du lac. Il pria le soldat de lui livrer passage; et Tondal le -conjura de ne pas l'empêcher de finir une pénitence qui lui avait déjà -tant donné de peines. Mais personne ne voulut reculer; et après qu'ils -se furent disputés assez long-temps, ils s'aperçurent tous deux, à leur -grande surprise, qu'ils avaient traversé le pont tout entier, sans faire -un pas... L'ange conduisit alors Tondal dans d'autres lieux plus -intéressans, mais non moins horribles, et le ramena ensuite dans son -lit. Il se leva, et se conduisit depuis en bon et benoît chrétien[214]. - - [214] _Dyonisii carthusiani_, art. 49.--_Hæc prolixiùs describuntur in - libello qui VISIO TONDALI nuncupatur_. - ---Ce chapitre serait immense, si l'on avait analysé ici tous les -_voyages aux enfers_ que les dévots admettent comme authentiques. Mais -on y trouve partout de si horribles détails, que l'on craint déjà d'en -avoir fatigué le lecteur. Celui qui a les nerfs à toute épreuve, et qui -désire connaître des choses mille fois plus affreuses que les supplices -de l'inquisition, peut chercher des sentimens d'horreur dans le -quatrième livre des _révélations_ de sainte Brigitte, pourvu qu'il lise -le latin. - -Quelques personnes se félicitent sans doute de vivre dans un siècle où -l'on ne donne plus pour la vérité des monstruosités comme celles qu'on -vient de voir, (quoique bien adoucies dans la traduction); que ces -personnes lisent, si elles en ont le courage, _les révélations de soeur -Nativité_, qui viennent de paraître, avec le plus grand succès, chez les -dévots, en trois forts volumes. On y trouvera des absurdités dignes du -treizième siècle, et des impudences incompréhensibles dans le nôtre. - - - - -CHAPITRE XVIII. - -AVENTURES D'UN ÉCOLIER.--CONTE NOIR. - - _Omnes una manet nox - Et calcanda semel via lethi..._ - - HORACE. - - Oui, les lois de la mort sont de terribles lois! - Nous devons tous mourir,... et mourir une fois... - Morimond, plus heureux, et si digne d'envie, - Naquit, vécut, mourut, et revint à la vie. - - -A la fin du douzième siècle, un certain abbé Morimond fit parler de lui, -en quelque sorte, parce que, comme Lazare, il eut l'avantage de mourir -deux fois. Voici son histoire. Il faisait ses études à Paris; un esprit -obtus, une mémoire à peu près nulle, la niaiserie et l'incapacité la -plus complète le rendaient le jouet de ses camarades, qui ne -l'appelaient pas autrement que _l'idiot_. - -Comme on n'aime pas à passer pour une bête, quand on apprend à faire de -l'esprit, Morimond se désolait, non de sa niaiserie, mais du surnom -qu'elle lui attirait. - -Un jour qu'il était malade de chagrin, Satan se présenta devant lui, et -lui dit:--Si tu veux me rendre hommage, et t'agenouiller devant ma face, -je te donnerai plus de science à toi seul, que n'en possèdent tes -camarades et tes maîtres tous ensemble... Morimond fut étonné d'une -proposition aussi merveilleuse; et sachant, malgré son peu d'esprit, que -le Diable seul pouvait lui offrir toutes les sciences sans étude, il -répondit:--Tu n'as rien à faire ici, Satan, car je ne serai jamais ton -homme; et je ne veux point de toi pour maître; ainsi, va-t'en. - -Le Diable, qui sans doute avait pris ce pauvre jeune homme en amitié, ne -se retira point d'abord; mais, sans plus mettre de conditions à son -bienfait, il ouvrit la main de l'écolier, et lui donna une petite -pierre, en lui disant:--Tant que tu tiendras cette pierre dans ta main, -tu sauras tout ce qu'un homme peut savoir. Après cela, il disparut. - -Morimond serra la pierre entre ses doigts, et tout surpris de se sentir -un autre homme, il entra dans la classe, soutint des discussions -importantes sur divers sujets, et terrassa tous ses compagnons. Pendant -plusieurs semaines, il déploya, de la même manière, une éloquence, un -jugement, une finesse d'esprit qui jetèrent tous les auditeurs dans -l'admiration. Morimond n'avait confié à personne le secret de la -merveilleuse pierre; et nul ne pouvait concevoir par quel miracle il -était devenu le plus savant de l'école, après en avoir été le plus -idiot. - -Mais son trop grand esprit lui donna bientôt une grave maladie, que les -médecins jugèrent mortelle. L'approche du jugement suprême fit trembler -Morimond. Il appela un confesseur, à qui il avoua comment il avait reçu -du Diable une pierre scientifique.--Ah! malheureux, s'écria le prêtre, -si vous ne renoncez à la connaissance du Diable, vous n'aurez jamais la -connaissance de Dieu... Morimond effrayé jeta aussitôt la pierre, qu'il -tenait constamment dans sa main; et en se séparant du talisman infernal, -il redevint aussi idiot que jamais; ce qui ne l'empêcha pas de mourir. - -Son corps fut mis dans un cercueil, et le cercueil placé au milieu de -l'église, où tous les écoliers vinrent chanter des psaumes. Il est hors -de doute que le défunt n'avait pas reçu l'absolution; car, pendant qu'on -psalmodiait, les démons enlevèrent son âme, et l'emportèrent dans une -vallée profonde, noire, épouvantable, remplie de soufre, de fumée et de -flammes. - -Là, ils se divisèrent en deux bandes, et se mirent à jouer à la balle -avec cette pauvre âme, la faisant voler à plusieurs pieds de terre, et -la recevant dans leurs griffes, dont les ongles étaient incomparablement -plus pointus que des aiguilles. Morimond assura depuis qu'il ne -connaissait aucun tourment égal aux douleurs qu'il souffrit, quand les -Diables le jetaient en l'air, à perte de vue, et le recevaient sur la -pointe de leurs griffes. - -Mais enfin le Seigneur eut pitié de lui, et envoya je ne sais trop -quelle personne du ciel (c'était cependant quelqu'un de considérable), -qui dit aux démons:--Écoutez ce que vous ordonne le Très-Haut: laissez -aller cette âme, qui n'est en vos mains que parce que vous l'avez -trompée[215]... - - [215] _Miserius illius Dominus misit nescio quam celestem personam, - virum magnæ reverentiæ, qui dæmonibus tale nuncium deferebat_, etc. - -A ces mots, les Diables, inclinant la tête, laissèrent partir l'âme de -Morimond, qui rentra dans son corps. Le défunt s'agita aussitôt et -sortit du cercueil. Les assistans épouvantés prirent la fuite; mais -quand ils entendirent le récit de tout ce qui venait de se passer, ils -rendirent grâces à Dieu. L'écolier idiot, sachant ce que c'est que -l'enfer[216], se fit moine de Cîteaux, et devint _abbé de Morimond_. - - [216] Césarius pense que les tourmens qu'il éprouva étaient bien les - tourmens de l'enfer; parce qu'il n'y a point de démons, mais bien - des anges dans le purgatoire. On a vu cependant que Denis le - chartreux, St. Patrice, etc., mettent le Diable en purgatoire comme - en enfer. - -Ce qu'il y a de plus admirable dans tout ceci, c'est que, pendant qu'on -le jouait à la balle, Morimond vit la figure de son âme, qui -ressemblait, dit-il, à un globe de verre poli, luisant et tout couvert -d'yeux. C'est sans doute cette forme qui donna aux démons l'idée d'en -faire un ballon. Mais voici une autre merveille: en même temps qu'il -était aux enfers, et qu'il voyait son âme, Morimond examinait ce qui se -passait autour de son cercueil.--Vous, dit-il à quelques écoliers de ses -compagnons, vous avez joué aux dés autour de mon corps mort; vous -autres, vous vous êtes pris aux cheveux; et vous, vous avez psalmodié -comme il fallait... Au reste, on ne dit pas si l'abbé de Morimond fut -plus spirituel après qu'avant sa mort[217]. - - [217] _Cæsarii Heisterbach. de conversione_, cap. 32, lib. I. - _miraculorum_. - - - - -CHAPITRE XIX. - -DE L'ESTIME QU'ON A EUE POUR LES DÉMONS; DES HOMMES QUI LEUR ONT DU LEUR -MÉRITE, etc. - - _Facta ducis vivent, operosaque gloria rerum, - Hæc manet, hæc avidos effugit una rogos._ - - OVIDE. - - La gloire qui s'attache à des faits honorables, - Un éloge, appuyé de titres véritables, - Vivra, malgré l'envie et la flamme et le temps; - Car les faits bien prouvés sont des vrais monumens. - - ---Dans le douzième siècle, on portait en France des vêtemens assez -bizarres, mais qui prouvaient, en quelque sorte, un esprit plus riant, -une haine moins brutale contre les démons, que dans les siècles -précédens et postérieurs. On se plaisait à se vêtir d'étoffes plissées, -sur lesquelles on voyait des figures grotesques et de petits Diables de -toutes formes, de toutes couleurs, avec des visages enjoués. Les femmes -avaient des robes fort longues, qui se terminaient _en queue de -serpent_. Le concile qui se tint à Montpellier, en 1195, trouvant que -ces modes _insolentes_ tournaient en ridicule des objets redoutables, -défendit sévèrement ces sortes de parures... On pensera sans doute que -ces défenses étaient maladroites, puisque la légèreté française -suffisait pour changer la mode, et que le décret du concile ne fit qu'en -prolonger la durée. - ---On a vu peu de vrais grands hommes regarder le Diable comme un sot. -L'immortel Érasme fit connaissance avec Thomas Morus d'une façon assez -singulière, et qui prouve le bon esprit du chancelier anglais. Morus -rencontra un homme qui parlait agréablement, et qui raisonnait -très-bien. Après l'avoir entendu quelque temps, il le considéra avec -attention, et s'écria:--_Ou vous êtes le Diable, ou vous êtes -Érasme?_... Il se trouva effectivement que c'était Érasme, dont la -réputation commençait à s'étendre dans l'Europe. - ---Jacques Goyon de Matignon, qui servit Henri III et Henri IV avec tant -de fidélité, était un homme du plus rare mérite. Ses envieux, -apparemment pour le décrier, disaient que l'esprit, l'habileté, la -prudence, le courage n'étaient point naturellement en lui, mais qu'ils -lui venaient d'un pacte qu'il avait fait avec le Diable. Il fallait que -ce Diable fût une bonne créature, dit Saint-Foix, puisque Matignon -donna, dans toutes les occasions, des marques d'un caractère plein de -douceur et d'humanité[218]. - - [218] Histoire de l'ordre du Saint-Esprit. _Promotion de 1579_, pag. - 190. - ---On a beaucoup vanté la belle morale de Socrate, la sagesse de sa -conduite, l'expérience qu'il avait des choses, cette philosophie qui -épura son âme de toutes les passions honteuses, son penchant à la vertu, -et cette prudence qui lui faisait prévoir le résultat nécessaire des -événemens incertains, qui guidait son choix dans les occasions -douteuses, et lui montrait de loin tous les périls. Les anciens, qui -trouvaient tant de grandes qualités surhumaines, ne les croyaient pas -étrangères à l'essence des démons. Aussi disaient-ils que Socrate avait -un démon familier, et Proclus soutient qu'il lui dut toute sa -sagesse[219]. Peut-être les hommes trouvaient-ils leur compte à cet -arrangement. Ils se consolaient d'être moins vertueux que Socrate, en -songeant qu'ils n'avaient pas un appui comme le sien. - - [219] _Proclus, de animâ et dæmone._ - ---L'ingénieux Apulée fut accusé de magie, parce que, pauvre et dénué de -tout, il épousa une femme extrêmement riche; et qu'on attribuait cette -bonne fortune à des charmes surnaturels. Le vrai de la chose, c'est -qu'Apulée était jeune et bien fait, et la femme qu'il épousa vieille et -laide. Quelques démonomanes regardèrent aussi les _métamorphoses de -l'âne d'or_ comme un ouvrage inspiré par le Diable. On alla même jusqu'à -dire que, lorsqu'il travaillait, Apulée obligeait sa femme, ou son -démon, à lui tenir la chandelle. Quoi qu'il en soit, il y avait de la -complaisance dans cette femme, ou dans ce démon. - ---L'immortel Agrippa (Henri-Corneille), que ses plus grands ennemis ont -regardé comme un prodige[220], et qui fut appelé avec raison le -Trismegiste de son temps, ne pouvait passer pour un homme ordinaire dans -le quinzième siècle. Aussi on débita qu'il devait tout son génie à un -démon familier, qui l'accompagnait sous la figure d'un chien noir. -Bénédiction! comme disait Philippe d'Alcrippe, quel digne et bon Diable, -ou quel digne et bon chien! - - [220] _Portentosum ingenium_, Paul Jove, dans ses Éloges. _Inter - clarissima sui sæculi lumina_, Jacques Gohory, question 16. - _Venerandum Dominum Agrippam, litterarum litteratorumque omnium - miraculum, et amorem bonorum_, Ludwigius, Démonomagie, page 209; - cités par G. Naudé, Apologie, chap. 15. - ---Le fameux Cardan, à qui l'on accorde une vaste érudition, un esprit -subtil, et même du génie, avait un démon familier; et il avoue lui-même, -dans ses ouvrages[221], qu'il devait tous ses talens et ses plus -heureuses idées à son démon. Or, si Cardan était quelquefois plus simple -qu'un enfant, comme dit l'historien De Thou, souvent aussi il paraissait -au-dessus de l'homme[222]. Tous nos anciens ne l'ont jugé qu'avec une -admiration semblable; et, en faisant l'éloge de Cardan, ils ont fait la -part de son démon familier. - - [221] Dans le dialogue intitulé _Tétim_, et dans le traité _de Libris - propriis_, Cardan confesse que son démon familier tient de la nature - de Vénus, de celle de Saturne et de celle de Mercure, - astrologiquement parlant. - - [222] _Thuani histor._, lib. II. - ---Jules César Scaliger, si célèbre par l'immense étendue de sa science, -par l'originalité de son génie, par sa supériorité au-dessus des hommes -de son siècle, avait également un démon familier, à qui il devait ses -plus belles inspirations. Il lui rend lui-même cette justice, dans son -Art poétique, livre III, chapitre 26. - ---L'abbé Fiard, qui se déchaîne si vertement contre le Diable, lui fait -bien souvent plus d'honneur qu'il ne pense. Ce Mesmer, qui opéra, dans -le dernier siècle, tant de guérisons surprenantes par le magnétisme, ou -plutôt par l'empire qu'il sut prendre sur les imaginations, ce Mesmer -qui ne fit que du bien, est mis, par l'abbé Fiard et par quelques autres -théologiens de la même force, au nombre des suppôts de Satan. Quel que -soit ce Diable, à qui Mesmer dut le bonheur d'être utile à l'humanité, -nous ne lui devons que de la reconnaissance. - ---Cagliostro est rangé pareillement dans le nombre des favoris de -l'enfer, non pour ses fourberies et ses intrigues, mais pour les cures -miraculeuses qu'il opéra à Strasbourg, et pour le peu de bienfaits qu'il -eut l'adresse de répandre dans ses voyages; bienfaits et miracles, qui -ne pouvaient être que l'ouvrage du Diable, comme le prouve -judicieusement l'abbé Fiard[223]. - - [223] _Voyez_ la France trompée par les magiciens et démonolâtres du - 18e siècle. - ---Quelques démonomanes ont voulu mettre aussi le philosophe Averroès au -nombre des magiciens, et lui donner un démon familier. La complaisance -de ces messieurs fait honneur au Diable[224]. Mais malheureusement pour -le respect que nous devons à leur autorité, Averroès était un épicurien, -qui, quoique mahométan pour la forme, ne tenait dans le coeur à aucune -religion révélée, et ne croyait pas à l'existence des démons[225]. - - [224] Averroès, médecin arabe, et le plus grand philosophe de sa - nation, naquit à Cordoue, dans le douzième siècle. Il s'acquit une - si grande réputation de justice, de vertu et de sagesse, que le roi - de Maroc le fit juge de toute la Mauritanie. Il traduisit Aristote - en arabe, et composa plusieurs ouvrages sur la philosophie et sur la - médecine. - - [225] _Magiam dæmoniacam pleno ore negarunt Averroes et alii epicurei, - qui, una cum saducæis, dæmones esse negarunt._ Torreblanca, Délits - magiques, liv. II, chap. 5. - ---Chicus OEsculanus, qui avança cette hérésie, _que la lune est un globe -habitable comme le nôtre_, avait un démon familier, nommé Floron, de -l'ordre des chérubins damnés, qui lui souffla la susdite hérésie et -l'aida dans ses travaux. - ---Le système de Copernic, que tous les peuples instruits ont adopté, fut -condamné, quand il parut, par l'inquisition de Rome, comme une impiété -et comme une oeuvre du Diable. - ---Jean Faust, l'un des inventeurs de l'imprimerie, fut aussi regardé -comme hérétique et magicien, en plein commerce avec les démons. On fit -des livres sur les merveilles qu'il opéra par ses prestiges, et quelques -bons esprits de son siècle l'accusèrent d'avoir fait écrire par le -Diable les premières Bibles qu'il imprima. Nos ancêtres faisaient bien -peu d'honneur à l'esprit humain, puisqu'ils le croyaient incapable de -rien inventer, sans le secours du Diable. Si quelqu'un s'amusait à en -faire la recherche, il trouverait probablement toutes les anciennes -découvertes qui ont pu causer quelque surprise, attribuées aux habitans -de l'empire infernal[226]. - - [226] Il y a, par exemple, certaines inventions, dont nous ne pouvons - nous attribuer l'honneur. Telles sont les poêles à frire, les - broches à embrocher, les grils, les marmites, les chaudières, les - fourches, les ponts, les disciplines, et autres objets de même - acabit, qui sont en usage dans les enfers, depuis que les enfers - sont sur pied. - ---Roger Bacon parut dans le treizième siècle. C'était un cordelier -anglais. Il fut mis en prison comme magicien damnable, parce qu'il -étudiait les mathématiques et les autres sciences naturelles. La beauté -de son esprit le fit surnommer _le docteur admirable_. On dit qu'il -inventa la poudre. Il était versé dans les beaux-arts, et surpassait -tous les moines ses confrères, par l'étendue de ses connaissances et par -la subtilité de son esprit. C'est pourquoi on publia qu'il devait sa -supériorité aux démons, avec qui il commerçait nuit et jour. - ---Pierre d'Apone, l'un des plus célèbres médecins du treizième siècle, -se faisait servir par les Diables. Il acquit la connaissance des sept -arts libéraux, en quelques leçons que lui donnèrent sept démons -familiers. Malheureusement encore pour cette belle histoire, Pierre -d'Apone ne croyait pas aux démons. - ---Dans des circonstances désespérées, une jeune fille, l'immortelle -Jeanne d'Arc, ranima le courage des guerriers français, releva notre -gloire ternie, nous sauva de l'esclavage... Elle avait fait des -prodiges: on l'accusa d'être sorcière, de commercer avec les démons; et -ce fut sous ce prétexte ridicule que la Pucelle fut indignement brûlée, -à la honte de Charles VII et des Anglais[227]. - - [227] Voyez l'_Histoire de Jeanne-d'Arc, par M. Lebrun de Charmettes; - et l'Histoire de la Magie en France, par M. Jules Garinet_. - ---Les Templiers furent exterminés comme adorateurs du Diable, avec qui -ils commerçaient secrètement, parce que, dans les deux cents ans que -leur ordre exista, ils s'étaient couverts de lauriers, et surtout parce -qu'ils avaient amassé de grandes richesses. Aussi eut-on bien soin de -confisquer leurs biens... Combien d'autres furent traités comme les -Templiers et la Pucelle d'Orléans!... - ---Le Diable n'est point, aux yeux des bons montagnards de la Suisse, un -ennemi malfaisant, ingénieux pour le mal, comme nous le représentent -certains hommes _éclairés_ de l'Europe. Il est même assez bonne -personne; et on lui fait honneur de plusieurs chefs-d'oeuvre qui -étonnent l'esprit humain. - -Après que l'on a suivi pendant quelque temps la route suspendue qui -parcourt la vallée de Schellenen, on arrive à cette oeuvre de Satan, que -l'on appelle _le Pont-du-Diable_. Cette construction surprenante est -moins merveilleuse encore que le site où elle est placée. Le pont est -jeté entre deux montagnes élevées, au-dessus d'un torrent furieux, dont -les eaux tombent par cascades sur des rocs brisés, et remplissent l'air -de leur fracas et de leur écume[228].--On ne doit pourtant pas s'étonner -excessivement de la hardiesse de cet édifice: Denis le chartreux dit que -le Diable est grand architecte; Milton ajoute qu'il excelle à bâtir les -ponts[229]; et l'abbé Fiard dit qu'il est habile, plein de force et de -génie, et grand physicien[230]. - - [228] Nouveau voyage en Suisse, d'Hélène Maria Williams, tome 1er, - chap. 2. - - [229] On sait que Satan a bâti un pont, par lequel on communique de - l'enfer à la terre. (_Paradis perdu._) - - [230] La France trompée par les magiciens et démonolâtres du 18e - siècle. - ---L'Angleterre et l'Écosse étaient autrefois séparées par une grande et -fameuse muraille, dont quelques débris ont été jusqu'à ce jour respectés -par le temps. Le ciment en est si fort, et les pierres si bien jointes, -que les habitans laissent au Diable l'honneur de cette construction; et -on ne l'appelle pas autrement que _la muraille du Diable_. - ---Nous ne ferons point ici l'ennuyeuse nomenclature des ouvrages des -démons. Il nous suffit de prouver qu'on leur a attribué de grandes -choses et accordé de grands talens. Quant aux hommes qui ont dû leur -mérite au Diable, le nombre en est immense; et on n'a cité que -quelques-uns des plus connus. Qu'on lise un très-succulent et très-docte -ouvrage de notre temps: _les Précurseurs de l'antéchrist_; qu'on -s'endorme encore avec _les Superstitions et Démonolâtrie des -philosophes_, etc., imprimés chez Rusand, à Lyon; on apprendra que tous -les grands hommes du dernier siècle, tels que Voltaire, Diderot, -Holbach, et autres impies, n'étaient purement et simplement que des -démons, envoyés par l'enfer pour préparer la venue de l'antéchrist, dont -l'heure est proche. Ceux qui ont hanté Voltaire ne se doutaient -peut-être pas qu'ils commerçaient avec le Diable. Mais c'est comme cela; -et maintenant encore, il y a en France bon nombre de démons, qui y font -des choses que la décence et la morale empêchent de nommer. - - - - -CHAPITRE XX. - -DES AMOURS DES DÉMONS AVEC LES MORTELS. - - _Quem non mille feræ, quem non Stheneleius hostis - Non potuit Juno vincere vincit amor._ - - OVIDE. - - Un monstre, que l'amour soumet à son empire, - Sent amollir son coeur et fait tout pour séduire. - Ne nous dites donc pas qu'un démon _l'autre jour_, - Étrangla son amante, en lui faisant sa cour. - - -Dans la mythologie ancienne, les dieux fréquentaient amoureusement les -mortelles; et quelques héros furent admis à la couche des déesses. La -mythologie moderne, qui considère l'amour, et souvent même les plaisirs -conjugaux, comme des péchés damnables, a laissé aux démons les -séductions amoureuses et les aventures galantes des anciens dieux. - -Wierius et les autres démonomanes, qui voient dans Jupiter, dans -Vulcain, dans Mercure, dans Apollon, et dans les autres divinités du -paganisme, autant de compagnons de Satan, disent fort sérieusement que -Pan est et a toujours été le prince des démons incubes, ou qui couchent -avec les femmes; Lilith, le prince ou la princesse des démons succubes, -ou qui couchent avec les hommes, etc., etc. Un homme de bon sens -admettra, avec une pieuse soumission, que les démons se sont bien -sûrement montrés parmi les hommes. Mais il se figurera difficilement -l'accouplement d'un esprit avec un être corporel; car on sait que, quand -le Diable prend un corps, ce corps est toujours composé d'air et de -fumée, qui s'évanouit _ordinairement_ au premier signe de croix. Nous ne -rapporterons point les dégoûtantes idées des démonomanes à ce sujet; -nous ne dirons point que le Diable prend d'abord le sexe féminin, pour -surprendre dans un homme ce qui peut féconder une femme; et qu'il s'en -sert ensuite, pour parvenir à ses fins avec les dames, etc. Nous -observerons seulement qu'on ne donne aucun sexe aux démons, et qu'ils -peuvent, selon l'occasion, prendre celui qui leur plaît, quoique les -sujets de Pan se présentent plus souvent aux femmes, et que les démons -soumis à Lilith séduisent plus particulièrement les hommes. Voici donc -quelques contes sur les aventures amoureuses des démons, avant d'en -venir aux histoires très-véridiques et très-merveilleuses. - ---Dans un certain monastère de filles, on remarquait une jeune -religieuse, aussi distinguée par la sainteté de sa vie, que par le soin -qu'elle prenait de sa virginité. Comme elle était belle, un démon en -devint amoureux. Il se travestit donc en jeune homme, pénétra tous les -soirs dans la chambre de l'aimable vierge, et lui conta fleurette en -galant qui sait son métier. Il lui donna de grands éloges, sur la pieuse -constance qu'elle avait eue de rester vierge jusqu'alors, sur la -sainteté angélique de sa vie, sur ses vertus, et sur sa beauté plus -qu'humaine. La jeune religieuse reçut avec un secret plaisir tous ces -complimens; elle s'habitua à voir l'amoureux sans en rien dire à ses -soeurs; si bien qu'à la fin les actions succédèrent aux paroles: elle -céda aux propositions de son amant infernal, et succomba avec lui. - -Quelque temps après l'amoureux, ayant obtenu tout ce qu'il désirait, se -retira, comme ils font tous, et ne parut plus. La jeune religieuse, -percée d'un trait cruel, ne sentit d'abord que la perte de ses plaisirs; -bientôt elle réfléchit sur son crime, et se mit à pleurer sa virginité -perdue... Cependant elle sentait encore fréquemment de violentes -tentations charnelles, qui lui ôtaient le repos. C'est pourquoi elle eut -recours à la prière, et se décida à la pénitence la plus sévère. - -Malheureusement elle était devenue grosse. Sa taille commença à -s'arrondir: elle sentit qu'elle portait dans son sein un témoin innocent -de son crime. Elle fit alors des prières si ferventes, elle se frappa la -poitrine avec tant de repentir, que le ciel eut pitié de sa douleur: le -fruit qu'elle portait dans son sein s'évanouit; son ventre diminua peu à -peu; et elle n'eut pas la douleur de perdre sa réputation, et de porter -jusqu'au bout un fruit _criminel_. Elle avait fait voeu de mener une vie -austère, si elle obtenait cette faveur du ciel: elle se mit à jeûner au -pain et à l'eau. Elle récita dès lors, trois fois par jour, les cent -cinquante psaumes de David, la première fois ventre à terre, la seconde -fois à genoux, la troisième debout sur ses pieds. Enfin elle devint une -autre Madeleine[231]. - - [231] _Mathæi Tympii præmia virtut. christian. pænitentiæ, 28. post. - Hist. S. Annon. a Reginhardo. Sigeburgensi._ - ---On a déjà vu qu'une jeune religieuse fut possédée du Diable, pour -avoir mangé une laitue sans dire son _benedicite_. Il est probable que -ce mot est terrible aux démons. - -Une nonne était si véhémentement tracassée par le Diable, qu'elle -excitait la pitié de toutes les soeurs. Ce n'était point de ces -espiégleries qui ne font qu'exercer la foi et la patience, c'étaient des -tourmens insupportables: l'esprit immonde se jetait impudemment sur le -lit de la pauvre nonne, la serrait dans ses bras, et lui faisait toutes -sortes de violences. On avait inutilement consulté les experts; tous les -remèdes spirituels étaient sans effet; et les prières, les confessions, -les signes de croix ne dérangeaient pas le moins du monde le démon -obstiné. La religieuse s'adressa enfin à un pieux personnage, qui lui -donna ce conseil:--Quand le Diable voudra s'approcher de vous, dites le -_benedicite_, vous serez débarrassée, à coup sûr. La soeur suivit cette -ordonnance; et véritablement le Diable fut obligé de reculer. On dit -même qu'il n'osa plus y revenir[232]. - - [232] _Cæsarii Heisterbach. miracul._, liv. V. chap. 46. - ---Un prêtre de Bonn, nommé Arnold, qui vivait au douzième siècle, avait -une fille extrêmement belle. Il veillait sur elle avec le plus grand -soin, à cause des chanoines de Bonn qui en étaient amoureux; et toutes -les fois qu'il sortait, il l'enfermait seule dans une petite chambre. Un -jour qu'elle était enfermée de la sorte, le Diable l'alla trouver sous -la figure d'un beau jeune homme, et se mit à lui faire l'amour. La jeune -fille, qui était dans l'âge où le coeur parle avec force, se laissa -bientôt séduire, et accorda à l'amoureux démon tout ce qu'il désirait. -Il fut constant, contre l'ordinaire, et ne manqua pas désormais de venir -passer toutes les nuits avec sa belle amie. Enfin elle devint grosse, et -d'une manière si visible, que force lui fut de l'avouer à son père; ce -qu'elle fit en pleurant à chaudes larmes. Le prêtre, attendri et -affligé, n'eut pas de peine à découvrir que sa fille avait été trompée -par un démon incube. C'est pourquoi il l'envoya bien vite de l'autre -côté du Rhin, pour cacher sa honte, et la soustraire aux recherches de -l'amant infernal. Le lendemain du départ de la jeune fille, le démon -arriva à la maison du prêtre; et, quoiqu'un Diable doive tout savoir et -se trouver partout en un instant, il fut bien surpris de ne plus revoir -sa belle.--Mauvais prêtre, dit-il au père, pourquoi m'as-tu enlevé ma -femme?... En disant cela, il donna au prêtre un bon coup de poing dans -l'estomac, duquel coup de poing le prêtre mourut au bout de trois jours. -On ne sait pas ce que devint le reste de cette histoire édifiante[233]. - - [233] _Cæsarii Heisterb. Miracul._, lib. III, cap. 8. - ---Un pieux personnage, nommé Victorin, qui devint par la suite évêque de -Pettaw, dans le duché de Stirie[234], s'étant retiré dans le désert, y -fut visité par une belle dame. Malheureusement cette dame était d'une -grande lubricité. Elle s'insinua avec tant d'adresse dans le coeur de -Victorin, qu'elle s'en fit aimer, et que le solitaire succomba à la -tentation. Après que la faute fut commise, Victorin fit un retour sur -lui-même, et accabla sa complice des plus amers reproches. Celle-ci se -retira dès lors, et alla chercher ailleurs des amans d'une conscience -moins timorée. - - [234] C'est du moins ce que dit S. Jérôme; Mathieu Tympius prétend - qu'il fut évêque d'Amiterne, près d'Aquila. - -En réfléchissant aux séductions qui avaient précédé sa chute, Victorin -reconnut bien vite qu'il n'avait pas eu affaire avec une femme, et qu'il -venait de pécher avec le Diable... C'est pourquoi, désespéré d'avoir -commis le péché de fornication avec un démon déguisé, il lia fortement -ses deux mains ensemble, se décida à brouter l'herbe, et à ne boire que -de l'eau de fontaine. Il vécut pendant trois ans dans ces austérités; -après quoi, il fut élevé à l'épiscopat, et souffrit le martyre sous -_Nerva le persécuteur_[235]. - - [235] _Mathæi Tympii præmia virtut. Christian. pænitentiæ, 27 post - Eusebii_, lib. III, cap. 22. - ---Nicolas Remi raconte l'histoire d'un paysan qui caressa une diablesse, -laquelle diablesse tua le fils de son amant. Hector de Boëce fait -l'histoire d'une jeune Écossaise, qui accoucha d'un monstre -épouvantable, grosse qu'elle était du fait du Diable. Delancre parle de -plusieurs démons, qui furent assez impolis pour tuer leurs bien-aimées, -en leur contant des fleurettes à coups de poing. Cæsarius d'Heisterbach -dit aussi la même chose dans plusieurs endroits, et il assure dans son -IIIe livre des Miracles illustres, qu'une jeune fille, engrossée par le -Diable, enfanta bon nombre de petits vers, non par la voie naturelle, -mais par la bouche, et par la partie destinée aux déjections -excrémentales. - -On sent bien que tous ces contes ne méritent pas la moindre confiance. -Les démons, quoique déchus, sont toujours des anges, qui n'ont point -assez de bassesse pour faire de vilaines choses. On doit donc rejeter -comme apocryphes toutes ces fables de monstres, dont on attribue à Satan -la honteuse paternité. On doit refuser de croire aussi à ces chroniques -qui nous disent que le Diable étrangle les femmes dont il abuse, et -qu'il les caresse quelquefois sous des figures de chat, de bouc, d'ours, -d'âne, d'oie, de chien, de serpent, de lévrier, etc. Quant aux histoires -suivantes, c'est autre chose; et on peut les croire, pour peu qu'on ait -de foi à occuper. - ---Le fameux Zoroastre, prince et législateur des Bactriens, et fondateur -d'une des plus anciennes religions, était fils du Diable et de la femme -de Noé. Suidas prétend qu'il fut tué par la foudre; et ceux qui le -confondent avec Cham, disent qu'il fut emporté par son père, après avoir -vécu douze cents ans en grande réputation de sagesse. Il est vrai qu'il -avait eu le temps de l'acquérir pendant une si longue vie. - ---Celui qui éleva la ville de Rome, le fameux Romulus, était enfant du -Diable, selon la plupart des démonomanes. Après qu'il eut bien établi -son empire, un jour qu'il faisait la revue de son armée, il fut enlevé -dans un tourbillon, à la vue de la multitude[236]; et Bodin observe que -le Diable, à qui il devait le jour, l'emportait dans un autre -royaume[237]. - - [236] Denys d'Halicarnasse, Tite-Live, Plutarque, _in Romulo_, etc. - - [237] Bodin, Démonomanie, liv. III, chap. 1er, et dans la préface. - ---Numa Pompilius, successeur de Romulus, fut également enfant du Diable, -selon quelques-uns, et grand magicien selon tous les démonomanes. Comme -il est naturel à chacun d'aimer les gens de son pays, Numa entretint -toute sa vie un commerce amoureux avec un démon femelle, que les anciens -nomment Égérie. Denys d'Halicarnasse, qui s'entendait assez bien à -recueillir les découvertes des bonnes femmes, dit que Numa évoquait -habilement les Diables. Ce qui est probable, vu qu'il était de la -famille. - ---Tanaquil, femme de Tarquin-l'Ancien, avait une belle esclave, qui se -nommait Ocrisia. Vulcain en devint amoureux, selon les anciens, et -l'engrossa. Elle accoucha d'un fils, qui se nomma Servius Tullius, et -qui fut roi des Romains. Le Loyer, et d'autres écrivains aussi -judicieux, prétendent théologiquement que l'amant d'Ocrisia venait de -l'enfer, et que Servius était fils du Diable. Les cabalistes -soutiennent, de leur côté, que ce prince fut fils d'un salamandre; et -les incrédules de notre malheureux siècle diront sans doute qu'il était -fils d'un homme. Quant à moi, je penche pour le Diable, par égard pour -la vertu d'Ocrisia. - ---L'empereur Auguste était aussi enfant du Diable. Delancre assure même, -en homme qui aurait vu la chose, ou qui la tient de bonne part, que le -démon, avec qui la mère d'Auguste fabriqua un grand homme, imprima de sa -griffe un petit serpent sur le ventre de cette dame, pour sceller son -oeuvre, et empêcher tout autre d'y mettre la main, avant la naissance de -l'enfant. - ---On dit encore que Simon-le-Magicien, le premier des hérétiques, et le -plus habile homme à voler sans ailes en plein air, était enfant du -Diable. Comme il n'y a là-dessus aucune autorité admissible, nous n'en -dirons rien. - ---Luther était fils de Satan par la génération, comme dit Georges -l'apôtre, et tous ses sectateurs sont enfans du Diable par adoption; ce -qu'il faut bien distinguer. En attendant que les réformés veuillent -accepter ce père adoptif, à la mort de Luther une troupe de démons en -deuil vint chercher le fils du roi de l'enfer, habillés en corbeaux et -en oiseaux noirs. Ils assistèrent invisiblement aux funérailles, et -Thyræus ajoute qu'ils emportèrent ensuite le défunt loin de ce monde, où -il ne devait que passer. - ---Le grand prophète Merlin, qui prédit avec tant de sagacité, comme on -l'a su depuis, les orageuses destinées de l'Angleterre, et qui eut -l'avantage de prophétiser le lendemain de sa naissance, était fils d'une -religieuse et d'un démon incube. Merlin fit danser des montagnes, servit -les amours d'Uterpen Dragon, et opéra une foule de merveilles. Galfridus -et quelques autres disent qu'il fut emporté par le Diable, quand il -n'eut plus que faire ici-bas. - ---Apollonius de Thyane, qui ressuscitait les morts et qui comprenait le -chant des oiseaux, était pareillement fils du Diable. Il délivrait les -possédés, d'autant plus facilement qu'il était parent des possesseurs, -et qu'il n'avait qu'à parler. Il fut enlevé par son père, quand il eut -fait son temps en ce monde. - ---Les comtes de Clèves descendaient du Diable, en ligne directe, du côté -paternel. La maison de Lusignan descend aussi de la fameuse -Mélusine[238], que les théologiens reconnaissent pour un démon -femelle.--On voit, par cette nomenclature, que les oeuvres amoureuses du -Diable ne sont pas si mauvaises. - - [238] Voyez son histoire dans le _Dictionnaire infernal_. M. St-Albin - a rapporté, dans ses _Contes noirs_, les _Croyances_ des bonnes - femmes du Poitou sur cette fée, ou Nymphe, ou Démon femelle, ou - Sylphide, etc. - -Boguet et d'autres démonomanes, grandement sensés, disent encore que les -enfans du Diable sont difficiles à nourrir, et ne vivent que sept ans. -Les exemples que nous venons de rapporter démentent assez cette ridicule -opinion, pour qu'il ne soit pas besoin de la combattre. - - - - -CHAPITRE XXI. - -LE DIABLE PRIS PAR LE NEZ.--CONTE BLEU. - - _Leniter ex merito quidquid patiare ferendum est. - Quæ venit indignè poena dolenda venit._ - - OVIDE. - - La peine doit toujours se mesurer au crime: - La mort de l'assassin doit venger sa victime; - Punissez justement; mais trompez le trompeur, - Et qu'un tour de laquais vous donne moins d'aigreur. - - -Saint Dunstan, las de la cour, et dégoûté du métier de courtisan, se fit -moine. Il s'enferma dans une petite cellule, pour mortifier son corps -par la pénitence, et se décida à passer le reste de ses jours dans la -prière, les austérités et les larmes. La sainteté de sa vie attira vers -lui plusieurs personnes disposées à se convertir; il leur donna de bons -conseils, et les mit dans la voie du salut, en les enfermant dans des -monastères, où l'on apprenait à mépriser le monde, avec toutes ses -pompes et toutes ses vanités. - -Dunstan coulait une vie assez douce dans sa retraite, partageant son -temps entre l'oraison et le travail des mains. Ses occupations favorites -étaient la peinture, la sculpture et l'orfévrerie. Tantôt il -représentait sur la toile les traits angéliques des vierges -saintes[239]; tantôt il façonnait en plâtre des figures de fantaisie. Il -s'était fait aussi des soufflets, un fourneau; et il s'amusait à forger -de petites statues en or ou en argent, qu'il achevait ensuite avec le -burin. Tous ces petits travaux tuaient le temps, et empêchaient le saint -homme de s'ennuyer. - - [239] _Inconcubarum signa bella divarum._ - -Le Diable, instruit de ces choses, eut envie de jouer un tour à Dunstan. -C'est pourquoi, tout en se curant les dents et en rognant ses ongles, il -avisa aux moyens qu'il devait mettre en usage pour duper le saint -orfévre. Son esprit lui fournit bientôt ce qu'il cherchait.--Bon homme, -s'écria-t-il en riant, je te prépare de la besogne et du fil à retordre. - -En achevant ces mots, le Diable prit une figure humaine, se présenta à -la lucarne de la cellule où travaillait Dunstan, et le pria de lui faire -quelque ouvrage de forge, que l'histoire ne désigne pas. Dunstan alluma -aussitôt ses fourneaux, et mit ses tenailles au feu. - -Pendant qu'il soufflait son charbon, le Diable prit diverses autres -formes, et vint lui demander une multitude de choses, qui -s'embrouillèrent tellement dans la mémoire du saint, qu'il ne savait -plus par où commencer. Cependant tous ces ouvrages qu'on venait de lui -commander pressaient extraordinairement; il les fallait dans la journée, -et il était impossible de les faire en un mois. - -Le Diable, en s'adressant tant de fois à la lucarne de Dunstan, en lui -commandant tant de choses, en l'interrompant si souvent, n'avait que le -désir de le mettre un peu en colère; après quoi, il se serait retiré -content; mais il n'eut pas cette satisfaction, car on dit que Dunstan -conserva toujours le plus grand flegme. - -Après plusieurs autres métamorphoses, le Diable parut à la lucarne sous -les traits d'un vieillard édenté, ridé, encapuchonné, avec de petits -yeux rouges, une grande bouche, et une langue infatigable. La couleur de -son nez était celle d'une écrevisse qui a passé par le feu. Sa barbe -était blanche comme la laine. Il s'appuyait sur un bâton, et portait une -bosse sur le dos. Il importuna long-temps le saint, en toussant à ses -oreilles, et en lui contant des gaudrioles et de vieilles niaiseries. -Enfin, il se retira en lui donnant de l'ouvrage. - -Un instant après, nouveau déguisement: le Diable revient sous la forme -d'un beau jeune homme; il disait des douceurs, avait une jolie bouche, -mais un peu lascive, des yeux brillans, mais un peu fripons, les cheveux -bien frisés, les oreilles parées de bijoux; en un mot, c'était un second -Pâris. Il apportait encore de la besogne; mais, voyant que Dunstan le -regardait de travers[240], qu'il tirait vigoureusement ses soufflets, et -qu'il chauffait toujours ses tenailles sans rien répondre, le jeune -homme s'éloigna. - - [240] _Dunstanus oculo contuetur obliquo._ - -Dunstan commençait à soupçonner quelque supercherie, et à croire que la -même tête pouvait bien s'être coiffée de tous les bonnets qu'il venait -de voir. Or, le Diable est seul capable d'opérer toutes ces -métamorphoses... Le saint orfévre s'aperçut donc qu'il avait affaire -avec le Diable, et se promit bien d'attraper l'ours sous la peau de -contrebande qu'il avait prise. - -En ce moment il vit entrer dans sa cellule une jeune fille extrêmement -belle. Sa démarche était dégagée. Elle montrait à découvert une gorge -blanche comme la neige, dont l'éclat était encore relevé par deux -boutons de rose. Un peigne de grand prix retenait ses cheveux galamment -disposés. Le Diable avait pris cette belle figure, ces lèvres fraîches, -ces yeux séducteurs, pour éveiller au moins dans le coeur de Dunstan une -flamme amoureuse. - -Mais Dunstan était préparé à bien soutenir l'attaque. Ses tenailles -étaient brûlantes et rouges comme le feu; il les saisit d'un tour de -main, s'élance sur l'ennemi; et, malgré toute sa beauté, il prend -impitoyablement la jeune fille par le nez... - -Le Diable, se sentant brûlé et serré d'un poignet vigoureux, pousse un -grand cri, cherche à battre en retraite, mais en vain: aucune force -humaine ou diabolique ne peut le tirer des tenailles de Dunstan. Il -reprend sa figure infernale, appelle tous les Diables à son secours, -agite ses cornes, frappe l'air de sa queue, de ses poings, de ses cris, -et se met sur les dents, sans avoir rien fait qui vaille. Cependant -Dunstan, qui le tient sous sa main, le fustige impitoyablement, en -poussant de pieux éclats de rire[241]... Enfin le malheureux capitule. -On lui permet de regagner ses pénates... Il fuit couvert de honte, avec -la désolante idée qu'il va se voir en butte aux brocards des autres -démons[242]. - - [241] _Pio risu vinctum flagellans._ - - [242] _Angelini Gazæi pia hilaria, ex vitâ Sti. Dunstani_, cap. 8. - -Le père Angelin de Gaza termine ce conte, par cette apostrophe: - - Triomphez, brave Dunstan! - Vous avez pris le nez du Diable: - Triomphez, brave Dunstan! - Honneur durable - A votre talent!... - - - - -CHAPITRE XXII. - -DES DÉMONS QUI ONT CITÉ L'ÉCRITURE SAINTE, ETC. - - _Virtutem doctrina paret, natura ne donet._ - - OVIDE. - - La sagesse adoucit un naturel brutal: - Celui qui sait le bien ne fait pas toujours mal. - - -Plusieurs démons ont cité les saintes écritures, et quelques-uns ont -récité les prières de l'église. Nous rapporterons peu de ces histoires, -pour ne pas tomber dans des détails qui paraîtraient impies aux dévots. -On verra du moins que le Diable connaît les bonnes choses, contre l'avis -des théologiens, qui l'accusent de ne savoir que le mal... - ---Lorsque saint Bernard prêchait la croisade dans le Brabant, une jeune -fille de Nivelle fit voeu de virginité, et se rendit aussi remarquable -par sa vertu, qu'elle l'était par la beauté de sa figure. Le Diable, la -trouvant à son gré, en devint amoureux. Il se présenta devant elle, sous -les traits d'un jeune homme bien fait et galamment vêtu; il lui fit avec -esprit une déclaration d'amour, lui donna des bijoux précieux, et loua -adroitement les plaisirs de la fécondité, en ravalant la triste -inutilité des vierges. C'étaient ses expressions. - -La jeune fille reçut les présens, écouta les discours, et répondit que, -malgré tout, elle ne voulait pas se marier, parce qu'elle préférait un -amour divin à un amour charnel[243]... - - [243] _Christi amori nuptias carnales postpono et contemno._ - -Le Diable ne se rebuta point, et mit tout en oeuvre pour séduire la -jeune fille. Celle-ci, pressée de se rendre, voulut avant tout connaître -le bel amoureux, et lui dit:--Mon bon seigneur, dites-moi d'abord qui -vous êtes, d'où vous venez, et pourquoi vous avez un si grand désir de -_copuler_ avec moi[244]? Le démon, forcé de répondre, fut assez franc -pour ne pas dissimuler son nom; et, quoiqu'il dût après cela s'attendre -à un mauvais accueil, il confessa ingénument qu'il était le Diable... - - [244] _Bone Domine, quis vel undè estis, quòd tanto mihi desiderio - copulari affectatis?_ - -La jeune vierge, plus surprise qu'effrayée, répliqua aussitôt:--Mais, si -tu es un esprit, pourquoi recherches-tu des plaisirs charnels, que les -esprits ne peuvent goûter?--Ne t'occupe point de ces subtilités, reprit -le démon; consens seulement à ce que je te demande?--Non pas, répondit -la jeune fille de Nivelle, en se ravisant... Et au même instant, elle -mit le démon en fuite par un signe de croix; puis elle s'en alla à -confesse... - -Le démon ne l'abandonna pas pour cela. Il la suivit comme auparavant, -mais à une distance plus respectueuse; il ne lui parla plus que de loin; -et, voyant enfin qu'elle ne voulait pas l'aimer, il lui fit quelques -tours d'espiègle, pour s'en amuser au moins de quelque manière. Par -exemple, il mit souvent des choses indécentes dans son assiette; il -répandait des vases de nuit et des pots pleins d'immondices sur les -personnes qui venaient la voir; il révélait les péchés les plus cachés -des assistans; et tout cela, sans être vu que de son amante, dont il ne -cherchait plus à gagner le coeur; de façon qu'il passa bientôt pour un -démon redoutable. - -Un jour qu'il était avec sa maîtresse dans une certaine maison, -quelqu'un lui demanda s'il savait _l'Oraison dominicale_. Il répondit -qu'oui. On le pria de la réciter. Il le fit de cette sorte:--«Notre -père, qui êtes dans les cieux, que votre nom soit glorifié, que votre -volonté soit faite sur la terre; donnez-nous aujourd'hui notre pain de -chaque jour, et délivrez-nous du mal[245].» - - [245] _Pater noster, qui es in coelis, nomen tuum... fiat voluntas tua - in terrâ, panem nostrum quotidianum da nobis hodiè, sed libera nos à - malo..._ - -On le pria ensuite de réciter la _Salutation angélique_; il répondit -qu'il la savait, aussi-bien que le _Pater_, mais qu'il ne pouvait la -dire. On lui demanda alors pourquoi il était enroué? Il répliqua que le -feu qui le brûlait intérieurement en était la cause. - -La jeune fille de Nivelle remarqua encore que, toutes les fois qu'il lui -apparaissait, son démon ne se montrait que par-devant. Elle voulut -savoir pourquoi il se tenait toujours dans les coins, pourquoi il ne -sortait qu'à reculons, et pourquoi il semblait si fort redouter de -laisser voir son derrière.--Parce que je n'ai point de postérieur, -répondit-il, et que tous ceux de mon espèce, lorsqu'ils prennent la -forme d'un homme, sont obligés de se contenter d'un corps parfait -par-devant, mais sans dos, ni fesses, ni épaules. - -Tout cela était surprenant; mais ses révélations n'étaient pas moins -singulières. Un homme du voisinage, qui avait commis de grands péchés, -et qui n'osait aller voir ce démon, de peur qu'il ne découvrît ses -turpitudes, se confessa à un prêtre, dans l'espoir d'imposer silence au -Diable par la confession; mais il s'approcha du tribunal de la -pénitence, sans avoir renoncé dans son coeur à ses habitudes vicieuses; -aussi, dès qu'il parut devant le démon:--Ah! c'est toi, notre ami, lui -cria l'esprit malin, viens çà... Tu t'es si bien confessé, que je vais -répéter tout ce que tu as dit... Il le fit, comme il le promettait, à la -grande confusion de ce pauvre homme, qui fit un vrai retour sur -lui-même, se confessa d'un coeur contrit, et revint immédiatement -trouver le Diable, pour en obtenir sa justification.--Voici votre ami -qui revient, dit quelqu'un à l'esprit.--Où est-il, demanda le -démon?--C'est cet homme, à qui vous venez de reprocher des choses si -honteuses.--Cet homme? Je ne l'ai jamais connu, et je n'ai point de -reproches à lui faire... Ainsi on crut que le démon avait menti d'abord; -et la confession sincère de cet homme lui attira une belle réparation -d'honneur. - -Dans la maison où ceci se passa, il y avait une dame qui, comme on dit, -tenait sa fille sous ses ailes, veillant à la garde de sa virginité, et -la réservant à un époux déjà choisi.--Ne te donne pas tant de peine à -veiller sur ta fille, lui dit le Diable, car elle n'est plus vierge. -Demande-le à Pétronille. (Cette Pétronille était une vieille duègne, qui -avait favorisé certaines amours secrètes de la jeune fille.) La mère -indignée repoussa sa fille, qui eut le bon esprit d'aller de suite à -confesse, et de revenir aussitôt obliger le démon à se rétracter. -Effectivement, l'esprit malin, la voyant purifiée, n'osa plus en dire de -mal; et, comme on lui rappelait la faute dont il l'avait accusée -précédemment, il répondit:--Je n'ai rien à reprocher à cette jeune -fille; elle est pudique et chaste, et je n'en puis dire que du bien... -C'est ainsi qu'elle dut à la confession l'avantage de ne point passer -pour fornicatrice, et de rentrer dans les bonnes grâces de sa mère. -C'est aussi tout ce qu'on sait du démon qui fréquenta la jeune vierge de -Nivelle[246]. - - [246] _Cæsarii Heisterbach_, lib. III. _Miracul. de confess._ cap. 6. - ---Un pauvre homme parut devant le tribunal de Dieu, chargé d'un grand -nombre de péchés qu'il n'avait pas dits à confesse. Satan arriva bientôt -et dit:--J'ai des droits sur cet homme; qu'on se hâte de me -l'adjuger.--Quels sont ces droits, demanda-t-on?--Il y a trente ans -qu'il s'est donné à moi, répondit le Diable; et depuis ce temps il m'a -toujours servi avec constance... Dieu permit alors au pécheur d'exposer -ses moyens de défense; mais le pécheur n'eut rien à répliquer. - -Le Diable dit alors:--Si cet homme a fait quelque bonne oeuvre, il en a -tant fait de mauvaises, qu'il est impossible de contester un instant sur -mes réclamations... Et le pécheur garda encore le silence. Mais le -Seigneur, considérant son trouble, et ne voulant pas le condamner si -vite, lui accorda un délai de huit jours pour préparer sa défense, et -comparaître alors en jugement définitif[247]. - - [247] _Dominus, nolens contrà eum citò proferre sententiam, eidem - terminum concessit octo dierum, ut octavâ, coram se compareret, et - de his omnibus rationem redderet..._ - -Le pauvre homme se retira tout triste. Il rencontra dans son chemin une -dame, qui lui dit:--Rassure-toi, je me charge de plaider vertement ta -cause à la prochaine séance.--Qui êtes-vous, demanda-t-il?--Je suis _la -Vérité_... Un peu plus loin, il rencontra une autre dame, qui lui promit -de seconder la première, et de le bien défendre contre Satan. Cette dame -lui apprit qu'elle était _la Justice_. - -Le pécheur, qui s'attendait à être condamné par _la Vérité_ et _la -Justice_, reprit quelque espérance, quand il se vit sûr de leur -protection; et il attendit le huitième jour. Alors il comparut de -nouveau devant son juge, et le démon fit l'exposé de ses droits. _La -Vérité_ prouva, dans son discours, que la mort du Sauveur avait brisé le -pouvoir du Diable, et qu'une âme chrétienne devait entrer au ciel. _La -Justice_ ajouta:--Si l'accusé a servi le Diable pendant trente ans, on -doit l'excuser sur ce qu'il le faisait malgré lui. L'esprit malin -s'était emparé de son corps, et nous savons qu'il n'obéissait qu'en -murmurant à ce mauvais maître... C'est donc Satan qui est coupable de -s'être posté dans le corps d'un chrétien, et d'en avoir fait son -esclave! On n'est responsable que de ce qu'on fait librement. - -Le Diable s'écria:--Il avait son ange gardien, qui lui conseillait de -bien faire. C'était à lui de suivre les bons conseils, s'il avait de -bonnes intentions. Vous savez qu'il est écrit: _Chacun sera jugé selon -ses oeuvres_[248]; et, je le répète, cet homme a fait tant de mal, qu'on -ne se rappelle pas quel bien il a pu faire... Personne ne se présenta -pour réfuter cette objection du Diable. Alors le Seigneur dit:--Qu'on -apporte une balance, et qu'on pèse les bonnes et les mauvaises actions -de cet homme. L'ordre du souverain juge s'exécuta à l'instant. _La -Vérité_ et _la Justice_ dirent au pécheur:--Vous n'avez plus d'espoir -que dans la mère de miséricorde, qui est assise auprès de Dieu. -Invoquez-la de tout votre coeur; elle viendra à votre secours. Le pauvre -homme fit sincèrement ce qu'on lui conseillait; et la sainte Vierge mit -sa main sur le bassin de la balance, où étaient en petit nombre les -bonnes actions. Le Diable, voyant qu'on le trompait, se cramponna au -bassin des péchés, et chercha à l'entraîner par tout le poids de son -corps. Mais la main de Marie fut plus forte que toute la personne du -Diable. Elle sauva ce pauvre pécheur, et Satan fut obligé de se retirer -les mains vides[249]. - - [248] St. Paul, épit. II, aux Corinth., chap. 5. Apocalypse, chap. 22. - - [249] _Legenda, opus aureum, Jac. de Voragine, auctum à Claud. à - Rotâ._ Leg. 114. - ---Le Diable rencontra un jour saint Bernard. Comme ils se connaissaient -passablement, ils lièrent conversation et firent un bout de chemin -ensemble. Après avoir jasé sur divers sujets, le Diable se vanta de -savoir _sept versets des psaumes_, qui avaient une vertu si salutaire, -qu'en les récitant tous les jours, on était sûr d'aller en paradis, sans -se mettre en peine de le mériter autrement. - -Saint Bernard, séduit par les heureux effets que promettait cette -recette, fut curieux de connaître les sept versets sanctifians. Le -Diable, qu'on accuse de chercher sans relâche à damner les hommes, -voulait pourtant bien sauver saint Bernard; mais il exigeait un petit -salaire; et, comme l'homme de Dieu prétendait ne rien donner, le Diable -s'obstinait à garder sa recette. Malheureusement Bernard en savait plus -long que lui.--Je t'attraperai bien, lui dit-il; car je réciterai tous -les jours le psautier, et par conséquent tes sept versets... Le Diable, -admirant la finesse de saint Bernard, lui révéla alors son secret, pour -lui éviter l'ennui de réciter les cent cinquante psaumes tous les jours -de sa vie[250].-- - - [250] _Érasme, Éloge de la folie_ (après quelques légendes apocryphes; - comme elles le sont toutes). _Folies des dévots._--Dans une édition - hollandaise de la folie d'Érasme, on admire une caricature d'Holben, - sur cette entrevue de S. Bernard avec le Diable. Le saint est vêtu - en moine; son air est assuré; il tient le livre des psaumes. Le - Diable a de longues cornes torses, des yeux ronds, un bec d'aigle, - un corps composé de plusieurs parties incohérentes, moitié oiseau, - moitié animal, une queue retroussée, des jambes d'autruche, avec le - pied fourchu; ses bras sont grêles et armés de longues griffes; il - indique avec ses ergots les endroits du psautier, qui mènent en - paradis; en général, il a la mine importante d'un maître d'école, et - tout l'air d'un bon homme. - -On rapportera ces versets, pour ceux qui seraient curieux d'en profiter. -Ils sont ici au nombre de huit, parce que saint Bernard a voulu ajouter -le sien à ceux du Diable; mais, en ces sortes de choses, un petit -supplément ne gâte rien. - - -OCTO VERSUS SANCTI BERNARDI[251]. - - [251] _Dicti aliquoties, sed ignarè, versus sancti Bernardini._ - -_Illumina oculos meos, ne unquam obdormiam in morte; ne quandò dicat -inimicus meus: prævalui adversùs eum._ (Psalm. 12). - -_In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum: redemisti me, Domine -Deus veritatis._ (Psalm. 50). - -_Locutus sum in linguâ meâ: notum fac mihi, Domine, finem meum._ (Psalm. -38). - -_Et numerum dierum meorum quis est? Ut sciam quid desit mihi._ (Psalm. -38). - -_Fac mecum signum in bonum, ut videant qui oderunt me et confundantur; -quoniam tu, Domine, adjuvisti me, et consolatus es me._ (Psalm. 85). - -_Diripisti, Domine, vincula mea: tibi sacrificabo hostiam laudis, et -nomen Domini invocabo._ (Psalm. 115). - -_Periit fuga à me; et non est qui requirat animam meam._ (Psalm. 141). - ---_Clamavi ad te, Domine; dixi: Tu es spes mea, portio mea in terra -viventium._ (Psalm. 141). - -Comme on ne veut point élever ici de cas de conscience, et que bien -certainement plusieurs personnes seront tentées de gagner le ciel par la -recette du Diable, on ajoutera que, malgré l'autorité des légendaires, -ces sortes de prières ont été condamnées, et ceux qui en font usage -excommuniés par plusieurs conciles[252]... - - [252] Les personnes qui liront cet ouvrage le mettront peut-être dans - le nombre des compilations, dont on accable maintenant le public; et - bien des gens penseront que, pour faire ce livre, il n'a fallu que - chercher, traduire et rassembler un certain nombre d'anecdotes - choisies. Outre que les contes, recueillis dans ce volume, sont - disséminés rarement dans les auteurs ecclésiastiques, parce que les - théologiens ont mis un soin extrême à toujours mal parler du Diable, - outre qu'on a été forcé de lire une multitude de livres insipides; - plusieurs anecdotes, comme celle qu'on vient de voir, ont coûté plus - de peine à l'auteur que la composition de cent pages imaginées. Il a - fallu pour celle-ci consulter Érasme, et plusieurs légendes, afin - d'avoir le trait entier. Après cela, on a été obligé de chercher - ailleurs les versets du Diable, qui sont la partie piquante de - l'anecdote, et que les légendaires, ni leurs copistes ne rapportent - point. On a trouvé ces huit versets, dans un recueil d'oraisons - latines, imprimé par Plantin. Mais les versets étaient enchaînés - l'un à l'autre, sans indication. Il a donc fallu encore parcourir le - psautier d'un bout à l'autre, pour pouvoir indiquer le psaume de - chaque verset, et s'assurer qu'on ne trompait point la confiance du - lecteur. L'auteur n'a point fait cette note pour donner du prix à - son ouvrage, mais pour se consoler un peu d'un travail extrêmement - pénible. - - - - -CHAPITRE XXIII. - -LE MAGICIEN AMOUREUX.--CONTE NOIR. - - _Nihil istac opus est arte ad hanc rem... - Fide et taciturnitate..._ - - TÉRENCE. - - Ne cherchez dans ceci ni sens, ni concordance, - Lecteur, admirez tout, et croyez en silence. - - -Il y avait à Antioche, dans le troisième siècle, une jeune vierge, -nommée Justine, qui était fille d'un prêtre des faux dieux. Dans la -maison voisine demeurait un diacre de l'église, qui forma le pieux -dessein de convertir Justine. Tous les soirs donc le diacre et la jeune -fille se mettaient à leur fenêtre; et là, à force d'entendre la lecture -du saint Évangile, Justine se décida à embrasser le christianisme. - -Sa mère, l'ayant appris, courut au lit de son époux, lui annonça le -changement qui s'opérait dans leur fille, et se coucha avec lui pour -délibérer sur ce qu'il y avait à faire. Pendant que le prêtre des idoles -dormait paisiblement avec sa femme, un crucifix leur apparut, environné -de plusieurs anges, et leur dit:--Venez à moi, je vous donnerai le -royaume des cieux... Les époux, s'éveillant alors, reçurent le baptême -aussi-bien que leur fille. - -Cependant Justine était molestée depuis quelque temps par un certain -Cyprien, magicien insigne, qu'il est important de faire connaître. Ce -jeune homme avait été consacré au Diable, dans sa septième année, par -ses parens qui étaient idolâtres; il avait été élevé dans la -connaissance intime des secrets de la magie, et il opérait une foule de -prodiges par les forces toutes-puissantes de cet art infernal. On -l'avait vu plusieurs fois changer les dames en jumens, et faire une -foule de miracles pareils, par ses charmes et ses prestiges. - -La beauté de Justine l'enflamma, comme bien d'autres, du plus ardent -amour. Il eut recours à la magie, qui lui promettait une jouissance sûre -et prompte. Un démon fut évoqué.--Que me veux-tu, dit l'habitant du -sombre royaume, en paraissant aussitôt? Me voici prêt à te -servir.--J'aime une jeune vierge d'Antioche, répondit Cyprien; ne -peux-tu pas me l'amener, et faire en sorte qu'elle s'abandonne à mon -amour? - ---On prétend que j'ai perdu les hommes, répliqua le démon, et que rien -ne m'est impossible quand il s'agit de nuire: néanmoins je n'ai pas -assez de pouvoir, pour obliger une jeune fille à te donner des marques -d'amour, si tu n'en es pas aimé[253]. Prends toutefois cette liqueur, -répands-la autour de la maison de Justine; j'y pénétrerai pendant la -nuit, et je ferai tous mes efforts pour la rendre amoureuse. - - [253] Ces propres paroles du Diable démentent un peu ce qu'on dit de - certains philtres, qui font aimer à l'extravagance un objet - naturellement haï. - -La nuit suivante, le démon entra dans la chambre de Justine, et -s'efforça d'allumer dans son coeur l'amour libidineux. La jeune fille, -sentant dans son intérieur des mouvemens impurs, soupçonna la présence -de l'ennemi, et signa tout son corps du signe de la croix. Le démon -terrassé prit la fuite; et Cyprien lui dit:--Pourquoi reviens-tu sans la -jeune fille que je veux posséder?--Elle a fait un signe, répondit le -démon; et ce signe redoutable m'a ôté toutes mes forces.--Va-t'en, -répliqua le magicien, et envoie-moi un démon plus puissant que toi. - -Le second démon parut aussitôt, et dit:--Je sais ce que tu demandes; -c'est presque une chose impossible. J'essaierai cependant de te -satisfaire. Je cours trouver Justine, et la remplir de désirs impurs... -Le démon entra en même temps auprès du lit de Justine, et employa toute -son adresse pour corrompre son coeur. Mais elle fit bien vite le signe -de la croix, et souffla sur le démon, qui s'enfuit tout honteux. - ---Eh bien! lui dit l'amoureux Cyprien, qu'as-tu fait de Justine?--Je -suis vaincu, répondit le démon. Un signe terrible, que je crains de -nommer, ma forcé à battre en retraite.--Va-t'en donc aussi, dit Cyprien; -tu n'es qu'un bélitre... En achevant ces mots, il évoqua le prince des -démons lui-même.--Que me veux-tu, dit-il en paraissant? Me voici prêt à -t'obéir.--Il faut convenir que votre pouvoir est bien mince, répliqua -Cyprien, puisqu'une jeune fille peut vous vaincre si -facilement!...--Attends quelques instans, interrompit le roi de l'enfer; -je vais moi-même attaquer celle que tu veux séduire. Je troublerai ses -esprits par la fièvre et par toutes les ardeurs d'un amour frénétique; -je la séduirai par des illusions et des songes; j'allumerai dans tous -ses sens une flamme impudique, et je te l'amènerai au milieu de la nuit. - -Le Diable prit alors la figure et le corps d'une jeune fille. Il alla -trouver Justine, et lui dit:--Je viens à vous, ma soeur, attirée par -votre bonne réputation; je veux, pendant quelques jours, profiter de vos -saints avis, et garder comme vous ma virginité... Cependant (ajouta un -instant après la fausse vierge), dites-moi, je vous prie, ma soeur, -quelle sera notre récompense, pour avoir constamment résisté aux -tentations de la chair?--Je ne puis pas vous le dire précisément, -répondit Justine; tout ce que je sais, c'est que la récompense sera bien -au-dessus des peines que nous aurons.--Mais, reprit le Diable, que -pensez-vous de ce commandement de Dieu: _Croissez et multipliez, afin de -peupler la terre_[254]?... Je crains bien, ma bonne amie, qu'en gardant -notre virginité, nous ne devenions rebelles au commandement de Dieu, et -qu'il ne nous punisse un jour de notre désobéissance, au lieu de nous -récompenser d'une conduite qu'il n'a point approuvée... - - [254] _Crescite et multiplicamini, et replete terram. Genes._, chap. - 1. - -Tout en parlant de la sorte, le Diable agissait invisiblement. Justine -réfléchissait, et sentait naître dans son âme les plus violentes ardeurs -de la concupiscence; elle en était si fort tourmentée, qu'elle se leva -pour sortir. Mais, revenant bientôt en elle-même, elle pensa qu'elle -pouvait bien être encore en face du Diable. Elle s'arma en conséquence -du signe de la croix, et souffla sur l'ange de ténèbres, qu'elle avait -pris d'abord pour une jeune fille. La fausse vierge s'évanouit à -l'instant, et la tentation se dissipa. - -Mais le prince des démons ne se tint pas pour vaincu. Tandis que Justine -était couchée sur son lit, il rentra sous la figure d'un beau jeune -homme, se jeta effrontément sur le lit de la courageuse vierge, et -s'efforça de l'embrasser. Un nouveau signe de croix le força à -disparaître. Il ne se retira pourtant pas encore; et, avec la permission -de Dieu, il accabla Justine de maladies, et répandit la mortalité dans -toute la ville d'Antioche. Il fit prédire en même temps, par les -possédés, que cette mortalité ne cesserait que quand Justine -consentirait au mariage. C'est pourquoi on voyait tous les jours une -multitude de malades expirans se traîner à la porte de Justine, en la -suppliant de prendre un époux et de sauver le peuple d'Antioche. Mais -Justine ne voulut jamais y consentir, et la mortalité continua ses -ravages pendant sept ans. Alors, comme la ville était sur le point -d'être entièrement dépeuplée, et que le reste des habitans d'Antioche -menaçait de tuer la vierge opiniâtre, Justine pria pour le peuple (à la -fin de la septième année) et la peste cessa[255]. - - [255] _Sed cùm Justina nullatenùs consentiret; et ex hoc mortem eidem - omnes minarentur, septimo anno mortalitatis, ipsa pro eis oravit, et - omnem pestilentiam propulsavit_, etc. - -Le Diable, voyant qu'il ne gagnait rien, et qu'il ne pouvait séduire -Justine, résolut de ternir au moins sa réputation. Il prit donc la -figure de cette fille, et se présenta à Cyprien, avec des regards -amoureux. Le magicien, persuadé qu'il voyait celle qu'il aimait, -s'écria:--Soyez la bien venue, charmante Justine... Mais à ce nom, le -Diable, comme s'il eût été frappé de la foudre, s'évanouit en fumée. - -Cyprien stupéfait ne perdit pas pour cela son amour. Il se déguisa -tantôt en jeune fille, tantôt en petit oiseau, et alla faire sa cour -lui-même pendant plusieurs jours; mais il ne fut pas plus heureux que le -Diable. Cette faiblesse de la puissance infernale contre les chrétiens -l'étonna; il renonça à la magie et au commerce de l'enfer. Il embrassa -le christianisme, et mena une conduite si exemplaire, qu'il devint par -la suite évêque d'Antioche. L'amour qu'il avait eu pour Justine se -changea en estime et en amitié pures. Il établit un couvent de filles, -dont Justine fut abbesse; et il put dès lors la voir sans crime[256]. - - [256] _Legenda, opus aureum, Jacobi de Voragine, editio Claudii à - Rotâ. Rothomagi, 1544, legenda 137._ - - - - -CHAPITRE XXIV. - -CONTRE CEUX QUI NE VEULENT PAS CROIRE AUX DIABLES.--HISTOIRE -ÉDIFIANTE[257]. - - _Non laudandus est qui plus credit... - Qui audiunt, audita dicunt..._ - - PLAUTE. - - Le Diable existe.--Soit.--Il a daigné paraître. - --Qui l'a pu voir?--Un moine, une vieille, un bon prêtre, - Un vieux gars, un pécheur, dont j'ai perdu le nom. - --A ces autorités faut-il nous rendre?... Non. - - [257] _Ex Cæsarii Heisterb. de Dæmonib._, cap. 2. - - -Un soldat allemand, nommé Henri, ne voulait pas croire qu'il y eût des -démons, et traitait de contes frivoles toutes les aventures infernales -qu'on lui donnait pour de véritables histoires. Mais on le prêcha tant -là-dessus, qu'il s'éleva des doutes dans son esprit; il alla trouver un -grand clerc, nommé Philippe, qui passait pour un habile nécromancien, et -le pria de lui faire voir le Diable. - -Philippe lui répondit que les démons étaient horribles à voir, qu'on ne -les approchait pas sans danger, et qu'il était rare et difficile de se -tirer d'avec eux les bragues nettes. Le soldat ne se rebuta point, et -fit de nouvelles instances; c'est pourquoi le nécromancien prit jour -avec lui, pour obliger le Diable à paraître. - -Un jour donc, vers l'heure de midi, Philippe conduisit le soldat à un -carrefour éloigné. Là, il traça un cercle sur la terre, y fit entrer son -homme, et lui dit:--Si vous mettez le pied hors de ce cercle, avant mon -retour, vous mourrez, parce que le Diable aura le droit de vous -emporter. Ayez soin aussi de ne lui rien donner de ce qu'il vous -demandera, de ne lui rien promettre, et de ne prendre aucun engagement. -Au reste, ne vous effrayez point de tout ce que vous allez voir; car le -Diable n'a aucun pouvoir sur vous, si vous suivez mes ordonnances. - -En disant ces mots, le nécromancien Philippe s'éloigna; et le soldat -Henri resta dans le cercle, seul, et assis par terre, pour ne pas -tomber, quand la frayeur viendrait. Un moment après, il se vit entouré -de torrens et de fleuves débordés, qui inondèrent la campagne, mais qui -s'arrêtèrent au bord du cercle magique, et se retirèrent immédiatement. -Ensuite, Henri entendit les grognemens d'une multitude de pourceaux, les -sifflemens de tous les vents déchaînés, les éclats de la foudre, et -plusieurs autres bruits prodigieux, entremêlés d'apparitions de fantômes -et de spectres, que l'enfer envoyait au soldat curieux pour -l'épouvanter. Mais un bon averti en vaut deux; Henri ne s'effraya point, -et considéra avidement tout ce qui se passait sous ses yeux. - -A la suite des phénomènes préliminaires, il aperçut, dans un bois -voisin, un horrible fantôme, beaucoup plus haut que les plus grands -arbres, qui venait au carrefour à pas de géant. Comme il était nègre, et -vêtu d'un habit noir, le soldat reconnut aisément le Diable en personne, -et se prépara à soutenir son aspect. Dès qu'il fut devant le cercle, le -Diable demanda à Henri ce qu'il voulait. - -HENRI. - -Je souhaitais de te voir, et tu fais bien de te montrer. - -LE DIABLE. - -Eh! pourquoi voulais-tu me voir? - -HENRI. - -Parce que j'ai souvent entendu parler de toi. - -LE DIABLE. - -Que t'en a-t-on dit? - -HENRI. - -Un peu de bien et beaucoup de mal. - -LE DIABLE. - -Les hommes me jugent et me condamnent sans me connaître; je n'ai jamais -fait le moindre tort; et même je me suis rarement vengé du mal que me -font la plupart des hommes. Philippe, qui t'a amené ici, me connaît -assez bien; demande-lui s'il a à se plaindre de moi; je fais tout ce qui -peut lui plaire: il est vrai qu'il n'en est point ingrat; mais enfin, -c'est encore à sa prière que je suis venu ici. - -HENRI. - -Où étais-tu quand il t'a appelé? - -LE DIABLE. - -J'étais à quelques journées d'ici; et je me suis hâté de faire la -course, dans l'espoir d'une petite récompense; car toute peine mérite -salaire. - -HENRI. - -Que veux-tu que je te donne? - -LE DIABLE. - -Donne-moi ton manteau, et je serai content. - -HENRI. - -Mon manteau? j'en ai besoin. - -LE DIABLE. - -Alors, donne-moi ta ceinture? - -HENRI. - -Je suis trop habitué à la porter, pour m'en dessaisir. - -LE DIABLE. - -Eh bien! donne-moi une brebis? - -HENRI. - -Le troupeau est complet: je ne veux pas y faire un vide. - -LE DIABLE. - -Enfin, tu ne me refuseras pas le coq de ton poulailler? - -HENRI. - -Eh! que feras-tu de mon coq? - -LE DIABLE. - -Je m'amuserai à entendre ses chants. - -HENRI. - -Mais, si je te le donnais, comment saurais-tu le prendre? - -LE DIABLE. - -Sois tranquille, donne-le-moi seulement. - ---Je ne te donnerai rien, répondit Henri; et après cette incivile -réponse, il eut l'impudence de faire au Diable de nouvelles questions, -auxquelles celui-ci eut l'inconcevable bonté de répondre, avec sa -douceur ordinaire.--Dis-moi, lui demanda le soldat, d'où te vient la -science universelle que tu possèdes? - -LE DIABLE. - -Je n'ai point la science universelle; je sais un peu le passé, et -particulièrement le mal qui s'est fait dans le monde. Pour t'en -convaincre, je te vais dire la ville, l'année et le jour où tu as perdu -ta virginité; je te rappellerai pareillement toutes les fautes que tu as -commises. - -Le Diable tint si bien parole, que Henri en fut tout honteux. Mais -ensuite, voulant encore demander sa récompense, le fantôme étendit une -grande main noire. Henri s'imagina qu'il allait avoir le cou tordu, -tomba de peur à la renverse, et appela Philippe à son secours. Le -nécromancien accourut, et pria le Diable de se retirer. Le soldat rentra -donc chez lui sans mésaventure; mais, depuis ce qu'il avait vu, il vécut -saintement dans un monastère, et n'osa plus dire qu'_il n'y a point de -démons_. - - - - -CHAPITRE XXV. - -CONTRE CEUX QUI VOIENT LE DIABLE PARTOUT. - -PIEUSE FACÉTIE[258]. - - _Sed malus interpres rerum, metus..._ - - CLAUDIEN. - - D'un démon qui nous hait les contes effrayans - Troublent bien des cerveaux, parmi les bonnes gens: - Un buisson, dans la nuit, est un spectre effroyable; - Un homme est un fantôme; une femme est un Diable... - - [258] _Ex R. P. Angelino Gazæo, inter pia hilaria; et Petri Rausani - hist._, lib. III. - - -Un prédicateur, faisant en chaire l'éloge de sainte Marguerite, -racontait aux assistans comment le Diable prit un jour la figure -épouvantable d'un horrible dragon, comment il se présenta sous ce -déguisement hideux à sainte Marguerite, comment il ouvrit une gueule -énorme pour l'avaler, comment la sainte brava la colère de la bête -tortue, comment elle lui sauta sur le ventre, et comment elle vainquit -Satan, avec le signe de la croix[259]. - - [259] _Ope sacro-sanctæ Tesseræ et fidei manu._ En lisant d'abord _ope - Tesseræ_, je pensais que la sainte avait gagné le Diable, en jouant - aux dés ou aux dominos. Mais le reste de la phrase me l'a fait mieux - comprendre, et je l'ai traduite comme j'ai pu. Le texte que je - rapporte suppléera à mon inexactitude. - -Un Lombard écoutait avidement cette partie du sermon, la bouche et les -oreilles toutes grandes ouvertes. C'était un jeune homme plein de piété -pour les petites choses, et grand amateur de miracles. Malheureusement, -avec d'aussi bonnes dispositions, il n'avait pas le plus petit grain -d'esprit, pas la plus petite miette de bon sens[260]. - - [260] _Salis una mica deerat ac prudentiæ._ - -Si pourtant (disait-il en lui-même), si ce gibier de potence[261], qui -est le chef aux enfers, se montrait là, devant moi, comme il s'est fait -voir, il y a long-temps, à sainte Marguerite!... comme je l'étrillerais -de bon coeur!... comme j'aurais du plaisir à l'éreinter..., à lui rogner -la queue!... comme je lui frotterais les oreilles!... - - [261] _Furcifer_; les dictionnaires traduisent _pendard_, _vaurien_, - _gibier de potence_. L'auteur a peut-être voulu dire _celui qui - porte la fourche_. - -En causant de la sorte à part lui, et en dressant son plan d'attaque à -tout besoin, il s'achemina vers un grand pré, où il se mit à genoux -derrière une haie, et fit une ardente prière à Dieu, aux anges et à tous -les saints du paradis, les conjurant de lui octroyer la satisfaction de -se battre un peu avec le Diable, et de prouver, à bons coups de poing, -qu'il ne le craignait pas. - -Il y avait plus d'une heure qu'il était en oraison, lorsqu'une vieille -femme arriva à l'autre bout du pré, tenant d'une main une faucille, de -l'autre un lien de paille, et venant scier une botte de foin pour ses -vaches. Elle était extrêmement décrépite, et branlait la tête sans -relâche. La couleur de son visage tenait le milieu entre l'olivâtre et -le jaune. Ses yeux étaient éraillés. Ses joues ressemblaient à des -mosaïques, tant elles étaient ridées. Il ne lui restait plus qu'une -dent, mais longue d'un bon pouce, et sortant du milieu de sa bouche, -comme une défense de sanglier[262]. Elle était sourde de naissance, et -de plus, muette comme une carpe, ce qui est encore plus triste; de façon -qu'elle ne pouvait se faire entendre que par des gestes et des grimaces. - - [262] Ici, la métaphore du texte est un peu trop hardie: _ceu - probosis_, comme une trompe d'éléphant...! - -Elle avait encore l'habitude de ne se point peigner et de laisser -flotter ses crins au vent. Enfin, la dureté de sa peau ne pouvant -s'amollir que sous des griffes, elle laissait croître ses ongles à -volonté, pour pouvoir se gratter en temps et lieu, comme font les -docteurs chinois. - -Cette espèce de monstre femelle avançait, à pas irréguliers, vers le -jeune homme en prières, ne s'annonçant que par une vieille toux bien -enracinée (car elle avait toujours dans le corps bonne provision de -catarrhes, et toussait d'autant mieux qu'elle ne s'entendait pas). - -L'entendre, la considérer, se lever brusquement, croire qu'il est -exaucé, qu'on lui envoie le Diable pour le combattre, tous ces sentimens -se confondirent dans la tête du Lombard. Il s'avança intrépidement -contre la vieille.--Approche, lui cria-t-il, je t'attends de pied -ferme... Ange renégat, tes finesses sont cousues de fil blanc... Va..., -malgré ta vieille peau, je te reconnais sous le masque; et je vois bien -à tes griffes que tu es le lion d'enfer, quoique tu n'aies qu'une queue -de paille et une faucille en place de fourche. - -En disant ces mots, il crache dans la main qui lui démange, ferme les -poings, agite les bras, abaisse son bonnet sur ses yeux, pour se donner -un air plus brave, et marche tête baissée contre la vieille qu'il prend -pour le Diable. La pauvre muette recule en poussant des sons -inarticulés... Mais effrayée de la mine guerrière du champion, elle -glapit[263] bientôt de toutes ses forces, et agite sa faucille pour lui -faire peur à son tour... L'intrépide jouvenceau désarme l'ennemi qu'il -vient de se fabriquer, le saisit par les crins, l'abat sur le sol, et -pousse des clameurs de triomphe. - - [263] _Gannire, more vulpium..._ - -Il n'en assomme pas moins la vieille de coups qu'elle reçoit en hurlant, -et l'accable d'injures qu'heureusement elle n'entend point.--Vieux -coquin, lui dit-il, fourbe qui nous damnes quand nous n'y songeons pas, -fripon ténébreux, nous nous connaissons à présent, et tu te souviendras -de moi... - -La vieille cependant se défend avec ses ongles, et donne au Lombard de -vigoureux coups de dent, tout en criant pour appeler du secours. Enfin, -des paysans surviennent; ils arrachent la pauvre femme, à demi-morte, au -jouvenceau toujours frappant, le garrottent de liens solides, et le -conduisent au juge du lieu. Il allait se voir condamné à mourir, quand -un faiseur de miracles parut. Il prit pitié de l'imbécile Lombard, et -obtint sa grâce en guérissant la vieille. On se contenta donc de -renvoyer le coupable après une bonne correction; et on l'engagea à y -regarder à deux fois, quand désormais il se croirait en face du Diable. - - - - -CHAPITRE XXVI. - -LA FAUSSE PRINCESSE.--MÉLODRAME A METTRE EN SCÈNE[264]. - - [264] C'est le Diable qui joue le rôle du traître. La scène se passe - dans la maison de l'évêque, où le Diable s'introduit. - - -ACTE PREMIER. - -Un pieux évêque avait une grande dévotion au bienheureux saint André, et -menait une vie exemplaire dans son diocèse. Le Diable eut envie de -l'éprouver, et il le fit assez adroitement. - -Il prit la figure d'une femme extrêmement belle, se rendit au palais de -l'évêque, et demanda à lui faire la confession de ses fautes. Le prélat -fit répondre à la dame qu'elle pouvait s'adresser à son vicaire, entre -les mains de qui il avait remis toute sa puissance de lier et de délier -les péchés. Mais la dame replique qu'elle ne veut absolument révéler les -secrets de sa conscience qu'à l'évêque en personne, et qu'elle a ses -raisons pour cela. - -Le prélat fut obligé de se rendre, et la belle dame fut introduite dans -l'oratoire épiscopal.--«Seigneur, dit-elle, en s'avançant avec une -modestie séduisante, daignez me recevoir en commisération. Je suis fille -d'un roi; et, malgré la délicatesse de mon tempérament, je suis venue à -pied jusqu'ici, sous un habit de pélerine. Mon père est un souverain -puissant qui m'a promise en mariage à un grand prince. Mais, comme je ne -puis plus consentir à des unions charnelles[265] depuis que j'ai -consacré ma virginité à Jésus-Christ, j'ai répondu à mon père que le lit -conjugal ne m'inspirait que de l'horreur. On ne fit point attention à -mes refus; il fallait bientôt me rendre à la cruelle volonté de mon -père, et prendre un époux, ou me préparer à subir divers supplices -inouïs. C'est pourquoi je pris secrètement la fuite, aimant mieux plaire -à Jésus-Christ que de m'engager sous le joug du mariage. J'entendis -bientôt parler de votre sainteté, et je me réfugie sous votre -protection, dans l'espoir d'y trouver le repos, d'y vivre dans la -dévotion, et d'attendre en paix les douceurs du ciel, loin des orages de -ce monde.» - - [265] _Nunquàm possem in carnalem copulam consentire._ - -Le prélat, ravi de trouver, dans la dame inconnue, tant de noblesse et -de beauté, avec une piété si fervente et une éloquence si persuasive, -lui répondit d'une voix bénigne:--Vivez ici, ma fille, dans la sécurité -et l'espérance. Celui pour l'amour de qui vous avez méprisé si -courageusement votre famille, vos biens et les vanités mondaines, vous -donnera ses grâces en ce monde et vous fera partager sa gloire dans -l'autre. Pour moi, qui ne suis que son serviteur, je vous offre tout ce -que je puis, et tout ce que je possède. Choisissez ici le logement qui -vous plaira, et venez dîner avec moi. - -La dame répliqua:--Seigneur, si l'on sait cet arrangement, on pourra en -médire; et je ne voudrais point gâter votre sainte réputation.--Nous ne -serons point seuls à table, répondit l'évêque, car j'ai aujourd'hui -plusieurs convives; et je ne pense pas que nous ayons à craindre les -soupçons. - - -ACTE SECOND. - -En disant ces mots, l'évêque conduisit sa protégée dans la salle du -festin, et il la plaça en face de lui. Pendant tout le repas, il ne -cessa d'attacher ses regards sur elle, et de contempler sa beauté -ravissante, de façon que les yeux charmés n'eurent pas de peine à -séduire le coeur. Le démon déguisé s'en aperçut; il lança, avec une -feinte modestie, des oeillades perfides; il employa intérieurement tout -son art à relever encore les charmes de la figure qu'il avait prise; et -il enflamma son hôte d'un amour si violent, que le prélat ne souhaitait -plus qu'une occasion favorable pour s'abandonner à ses désirs impurs et -illicites. - - -ACTE TROISIÈME. - -Peu de temps après, au moment où la vertu chancelante de l'évêque était -sur le bord du précipice, un étranger vint frapper à sa porte, en -demandant à grands cris qu'on lui ouvrît. On ne lui répondit point -d'abord; mais comme il continuait de frapper, en faisant tant de bruit -que l'on ne pouvait plus s'entendre, l'évêque demanda à la dame qui -était enfermée avec lui, s'il fallait recevoir cet -étranger?--Proposons-lui une énigme, répondit la fausse princesse; s'il -la devine, nous le laisserons entrer; si elle l'embarrasse, vous le -chasserez comme un ignorant qui n'est pas digne de paraître en votre -présence. - -L'avis fut trouvé sage; et on demanda à l'étranger quel était _le plus -admirable de tous les ouvrages de Dieu, en fait de petites choses_? -L'étranger répondit que c'était _la diversité et la beauté des figures -humaines_; puisque, de tant d'hommes qui ont vécu, qui vivent et qui -vivront sur la terre, il est impossible d'en trouver deux dont les -visages soient parfaitement les mêmes en tout point; et que, dans un si -petit espace que la figure humaine, on trouve plus de merveilles que -l'on n'en peut compter. - -La réponse était juste, et fut admirée. Mais avant d'ouvrir, on proposa -une seconde question plus difficile:--_Quel est le lieu où la terre est -plus haute que le ciel?_--C'est, répondit l'étranger, _le ciel empyrée_, -où réside le corps de Jésus-Christ. Car ce corps divin est composé de -chair et de sang comme le nôtre; et pour peu qu'on ait lu l'histoire de -la création du monde, on sait que toute notre substance n'est qu'un peu -de terre détrempée. - -Cette seconde réponse fut trouvée bonne, comme la première. Néanmoins, -on voulut encore proposer une troisième énigme, et on demanda, toujours -par le conseil de la belle dame, _quelle distance il y a entre la terre -et le ciel_?--L'évêque que je venais voir le sait mieux que moi, -répliqua l'étranger; il a pu mesurer cet espace, puisqu'il vient de -tomber du ciel dans l'abîme. Qu'il sache donc que ce n'est ni une femme, -ni une princesse, qu'il a reçue dans son palais, mais un démon déguisé. - -L'évêque épouvanté jeta les yeux sur sa pénitente, qui disparut à -l'instant; il reconnut avec horreur la faute qu'il avait commise, et -voulut voir l'étranger qui avait frappé si long-temps à sa porte; mais -on ne le trouva plus. Alors il fit jeûner son peuple, et ordonna des -prières publiques[266], dans l'espoir que le ciel daignerait lui faire -connaître l'inconnu qui l'avait sauvé du précipice. En effet, il apprit -la nuit suivante, par une révélation d'en-haut, que l'étranger -mystérieux était saint André, en qui il avait tant de dévotion[267]. On -pense bien qu'il ne fut point ingrat, et qu'il brûla bien des cierges en -l'honneur de son protecteur. - - [266] _Populum convocavit... præcepit que ut omnes jejuniis et - orationibus insisterent_, etc. - - [267] Légende Dorée de _Jacobus de Voragine_. Vie de S. André, Lég. 2. - -C'est ainsi que la vertu triompha encore des vains efforts du vice, et -que le démon n'eut qu'un pied de nez pour ses belles dépenses d'esprit -et de finesse. - - - - -CHAPITRE XXVII. - -QUATRE HISTOIRES ÉDIFIANTES. - - -Iº LES PRESTIGES. - -Un hérétique allemand, voulant attirer dans son parti un bon frère -prêcheur, lui promit de le mener au ciel quand il en aurait la -fantaisie, et de lui faire voir la sainte Vierge et les saints autour de -Jésus-Christ. Cette proposition était trop séduisante pour que le frère -prêcheur eût seulement la pensée de la refuser: les deux compagnons -prennent jour, et se préparent au voyage. Mais comme le frère prêcheur -savait qu'il avait à faire à un hérétique, et qu'on pouvait le tromper -par quelques prestiges, il eut soin de porter sur lui une hostie dans -une petite boîte. - -Le jour désigné étant venu, le frère alla trouver son conducteur, qui le -fit grimper au sommet d'une montagne très-élevée, et l'introduisit dans -un palais éblouissant, lumineux, magnifique et tout couvert de -pierreries. Les deux compagnons entrèrent dans une grande salle, et y -trouvèrent, assis sur un trône, un prince tout radieux, couronné -d'étoiles et beau comme le jour. Il y avait, à côté de lui, une belle -princesse, et autour du trône un foule d'officiers majestueux et pleins -de grâces. - -L'hérétique s'inclina profondément, se mit à genoux et adora. Mais le -frère commença par bien examiner les visages qui étaient devant lui, car -il se piquait de connaître les gens à la physionomie. Son conducteur, -impatienté de le voir si long-temps debout, se retourna vers -lui:--Mettez-vous donc à genoux, lui dit-il à demi-voix, et adorez comme -il faut Jésus-Christ, sa mère, et tous ces saints-là, qui sont nos -supérieurs.--Un instant, répondit le frère... Alors il fouilla dans sa -poche, tira sa boîte, prit son hostie, et dit à la belle princesse, qui -était auprès du beau prince:--Si vous êtes la mère de Dieu, voici votre -fils que je tiens dans mes doigts; adorez-le, et puis je vous -adorerai?... - -A peine eut-il prononcé ces paroles, que le palais, la salle, le trône, -le roi, la princesse, les officiers, tout disparut, et les deux -compagnons se trouvèrent perdus dans une caverne obscure... Ils en -sortirent après bien des peines, et l'hérétique rentra dans le sein de -l'église orthodoxe[268]. - - [268] _Libri apum, annus 1231.--Mathæi Tympii premia virtut._, pag. - 123.--Pic de la Mirandole raconte une histoire à peu près semblable - à celle-là; mais au lieu d'être un moine, son héros est un prêtre - séculier. - -Il faut convenir que les Diables avaient mis une grande adresse dans -cette représentation (car on sent que cette mascarade était leur -ouvrage), et que de bien fins s'y seraient laissé tromper! Mais les -frères prêcheurs étaient d'habiles gens.--Quant à la précaution de -celui-là, dont on vient de lire l'aventure, elle nous apprend encore que -la méfiance est mère de la sûreté, comme dit La Fontaine. - - -IIº MORT DE GUILLAUME LE ROUX. - -Guillaume-le-Roux, fils de Guillaume-le-Conquérant, et roi d'Angleterre -dans le onzième siècle, était un prince abominable. Figurez-vous un -tyran sans foi ni loi, athée, blasphémateur, et tout-à-fait démoralisé. -Il fit autant de mal à l'église d'Angleterre que son père lui avait fait -de bien. D'abord il chassa l'évêque de Cantorbéri, et ne voulut point -que ce siége fût rempli de son vivant, afin de profiter des grands -revenus qui y étaient attachés. Ensuite, il laissa les prêtres dans la -misère, et condamna les moines à la dernière pauvreté. Enfin, il -entreprit des guerres injustes et se fit généralement détester. Or de -pareils excès mènent toujours à une mauvaise fin. - -Un jour que Guillaume-le-Roux était à la chasse (en l'année 1100, dans -la 44e de son âge et la 13e de son règne), il fut tué d'une flèche -lancée par une main invisible; et, pendant qu'il rendait le dernier -soupir, le comte de Cornouailles, qui s'était un peu écarté de la -chasse, vit un grand bouc noir et velu, qui emportait un homme nu, -défiguré et percé d'un trait de part en part... Le comte ne s'épouvanta -point de ce hideux spectacle. Il cria au bouc de s'arrêter, et lui -demanda qui il était, qui il portait, où il allait? Le bouc -répondit:--«Je suis le Diable, j'emporte Guillaume-le-Roux, et je vais -le présenter au tribunal de Dieu, où il sera condamné, pour sa tyrannie, -à venir avec nous[269]...» - - [269] _Mathæi Tympii præmia virtutum.--Mathieu Pâris, Historia major_, - tom. II. Cette aventure, et _la mort du comte de Foulques_, qui se - trouvera plus loin, auraient dû faire partie du chapitre _de ceux - qui ont eu le cou tordu par le Diable_, etc.; mais puisqu'elles sont - ici, on voudra bien les y laisser. - -Voilà ce que rapportent plusieurs historiens pieux. Il est vrai que, -selon d'autres, le prince Henri, frère de Guillaume-le-Roux et son -successeur, aurait convoité le trône; et que conséquemment il aurait -fait tuer son frère par un cavalier de sa maison; qu'il aurait publié -ensuite l'aventure du bouc, pour pallier l'assassinat; et qu'on l'aurait -reçue dans le temps, à cause de la crédulité qui était grande, et de la -haine qu'on portait généralement au défunt.--On en croira ce qu'on -voudra. Comme Guillaume-le-Roux ne valait pas grand'chose, nous ne nous -en occuperons pas davantage. - - -IIIº L'INTERROGATOIRE. - -Tandis qu'on faisait des miracles autour du corps du pape Léon IX, -canonisé depuis peu de jours, une femme de la Toscane, coupable de -certains péchés qu'on ne nomme pas, osa entrer dans l'église avec la -foule. Aussitôt le Diable, qui s'était posté dans son corps, se mit à -crier, par la bouche de cette femme:--O saint Léon! pourquoi voulez-vous -me resserrer si étroitement? Je ne vous ai jamais fait de tort... - -On conduisit aussitôt la possédée auprès du corps saint; et les évêques -qui se trouvaient là dirent au démon:--Réponds, maudit; comment t'es-tu -logé dans le corps de cette femme? et qui t'a donné le pouvoir de -tourmenter les chrétiens?... - -Le démon répondit:--Les miens et moi, nous sommes chargés de tenter les -chrétiens, de perdre leurs âmes, et de les obséder jusqu'à ce qu'ils se -soumettent à nos lois. Quand ils se rendent à nos avis, nous les -possédons, et nous nous campons dans leur corps, comme dans un gîte -préparé pour nous; mais vous concevez que cela se fait à petit bruit, de -peur d'effrayer les personnes timorées. - ---C'est très-bien, répartit un prêtre; mais après cela, pourquoi -faites-vous connaître votre présence? Réponds, scélérat... Le démon -répondit:--D'abord, quand nous sommes maîtres du poste, nous y amenons -l'indolence, la paresse et la gourmandise; et si la personne qui nous -loge passe son temps à dormir et à manger, les choses vont bien, et nous -sommes bien payés de nos prévôts. Mais, dans la suite, si l'on nous mène -à l'église parmi les bons catholiques, nous sommes forcés de nous en -éloigner, et nous tourmentons le corps qui nous loge pour l'obliger à -sortir. - ---Fort bien, ajouta un évêque; je t'adjure maintenant de nous dire si le -pape Léon est parmi les saints?--Ah! vieux sorcier, s'écria le Diable; -tu parles-là de notre plus terrible ennemi. Il a conduit plus de gens au -ciel que nous n'en traînons aux enfers. Il nous chasse de tous côtés, -nous poursuit partout, et je vois déjà qu'il va me faire détaler d'ici. -C'est un grand malheur pour nous qu'il soit si puissant dans le ciel... - -Comme le Diable disait ces mots, une méchante femme qui se trouvait là -eut l'impiété de dire:--Quand le pape Léon chassera les démons, je serai -reine... Mais elle avait à peine achevé son horrible phrase, que le -Diable sortit de la possédée de Toscane, et se jeta, à corps perdu, dans -la blasphématrice, qu'il commença de tourmenter vertement. Il est -probable que saint Léon eut assez d'indulgence pour la délivrer. -Toutefois l'histoire ne le dit pas [270]. - - [270] _Bollandi Acta Sanctorum; aprilis 19, cap. 2, Leon IX._ - - -IVº ENCORE UN TOUR AUX ENFERS. - -Quoique l'auteur du petit livre mystique, intitulé DIEU SEUL, ait dit, -page 136, que _Dieu est le meilleur des pères, et qu'ainsi ce n'est pas -notre affaire de nous mettre en peine de l'enfer ou du paradis_; comme -l'auteur du très-admirable livre, intitulé PENSEZ-Y MIEUX, a soutenu, -page 4, que _c'est l'affaire et la grande affaire des parfaits et des -commençans en dévotion_, nous allons donner encore une description de -l'enfer, pour retenir efficacement, par cette peinture terrible, les -tièdes qui s'approchent trop inconsidérément du précipice. - -Un homme qui s'appelait _Réparé_, et un soldat qui se nommait _Étienne_, -firent, avant de mourir, et par une grâce toute spéciale, le voyage de -l'autre monde. Ils virent, dans une grande caverne, quelques démons qui -élevaient un bûcher, pour y brûler l'âme d'un prêtre nommé Tiburce, qui -avait commis de grandes impudicités. - -Ils aperçurent, un peu plus loin, une maison enflammée, où l'on jetait -un grand nombre d'âmes coupables, et ces âmes brûlaient comme du bois -sec. Il y avait auprès de cette maison une grande place, fermée de -hautes murailles, où l'on était continuellement exposé au froid, au -vent, à la pluie, à la neige, où les patiens souffraient une faim et une -soif perpétuelles sans pouvoir rien avaler. On dit à l'homme qui se -nommait _Réparé_, et au soldat qui s'appelait _Étienne_, que ce triste -gîte était le purgatoire. - -A quelques pas de là, ils furent arrêtés par un grand feu, qui s'élevait -jusqu'au ciel du pays; et ils virent arriver un Diable qui portait un -cercueil sur ses épaules. _Réparé_, qui aimait probablement à -s'instruire dans ses voyages, demanda pour qui on allumait le grand feu. -Mais le démon qui portait le cercueil, déposa sa charge, et la jeta dans -les flammes, sans dire un mot. La bière se consuma, et on aperçut le -corps d'un moine. Alors le Diable dit à _Réparé_:--«Vous voyez cet homme -là? Eh bien! il avait fait voeu de chasteté; et il a violé une jeune -fille, qui était venue lui demander le baptême. Aussi nous l'allons bien -corriger.» - -Les deux voyageurs passèrent; et, après avoir parcouru divers autres -lieux, où ils remarquèrent plusieurs scènes infernales, plus terribles -les unes que les autres, ils arrivèrent devant un pont, qu'il fallut -traverser. Ce pont était bâti sur un fleuve noir et bourbeux, dans -lequel on voyait barbotter plusieurs défunts d'un aspect effroyable. On -l'appelait _le pont des épreuves_, parce que celui qui le passait sans -broncher était juste et entrait dans le ciel; au lieu que le pécheur -tombait dans le fleuve, avec les gens de son espèce. - -Quoique ce pont n'eût pas six pouces de largeur, on dit que _Réparé_ le -traversa heureusement. Mais le pied d'_Étienne_ glissa au milieu du -chemin, et ce pied fut aussitôt empoigné par des hommes noirs qui -l'attirèrent à eux. Le pauvre soldat se croyait perdu, quand des anges -arrivèrent à tire-d'ailes, qui saisirent Étienne par les bras, et le -disputèrent aux hommes noirs. Après de longs débats, les anges furent -les plus forts, et emportèrent le soldat, à demi disloqué, de l'autre -côté du pont. «Vous avez bronché, lui dirent-ils ensuite, parce que vous -êtes trop lubrique; et nous sommes venus à votre secours, parce que vous -faites l'aumône.» - -Les deux voyageurs virent alors le paradis, dont les maisons étaient -d'or, et les campagnes couvertes de fleurs odorantes; et les anges les -renvoyèrent sur la terre, en leur recommandant de conter aux hommes ce -qu'ils avaient vu[271]. - - [271] _Historia tripart. post Gregorii_, dialog. 4.--_G. Bloock, post - Dyonisii Carth. colloquium de particulari judicio_, art. 20. - - - - -CHAPITRE XXVIII. - -QUATRE PETITS ROMANS. - - -Iº THÉODORA. - -Du temps de l'empereur Zénon, il y avait à Alexandrie une jeune dame -nommée Théodora, aussi remarquable par sa beauté que distinguée par la -noblesse de sa famille. Elle avait épousé un homme riche et craignant -Dieu, avec qui elle passait des jours vertueux et paisibles. - -Le Diable, jaloux de sa sainteté, alluma dans le coeur d'un personnage -opulent de la même ville tous les feux de la concupiscence, et l'amour -le plus violent pour Théodora. Le riche amoureux lui envoya bientôt des -messagères secrètes, chargées de lui offrir des présens magnifiques, si -elle voulait partager son amour; mais elle rejeta ces propositions. -Elles devenaient cependant si fréquentes, que cette pauvre femme ne -pouvait plus y tenir. - -Enfin, l'amant de Théodora s'avisa de confier le soin de ses affaires à -une vieille sorcière, qui passait pour une personne très-entendue en -fait de commissions amoureuses. La sorcière alla trouver Théodora; et, -après qu'elle se fut insinuée dans sa confiance, elle la supplia d'avoir -pitié d'un homme qui ne soupirait que pour elle.--Je n'oserais jamais -commettre un aussi grand péché, répondit Théodora, puisque je suis sous -les yeux de Dieu qui voit tout.--Vous êtes dans l'erreur, repliqua la -magicienne, tout ce qui se fait en plein jour, Dieu le sait et le voit; -mais tout ce qui se passe la nuit, Dieu l'ignore.--Dites-vous bien la -vérité?--Certainement; et vous pouvez là-dessus vous en rapporter à -moi.--Eh bien! répondit la jeune dame rassurée, allez dire à celui qui -vous envoie, qu'il peut venir me trouver ce soir, et qu'il obtiendra ce -qu'il désire. - -L'amoureux enchanté se rendit, au commencement de la nuit, dans -l'appartement de Théodora, coucha avec elle, et se retira un peu avant -l'aurore. - -Mais quand le jour parut, l'épouse adultère, rentrant en elle-même, se -mit à pleurer amèrement, dans cette pensée qu'elle venait peut-être de -perdre son âme et sa vertu. Son mari ne put ni la consoler, ni savoir la -cause de son chagrin... Pour éclaircir ses doutes, elle alla dans un -monastère de filles, et demanda à l'abbesse si les crimes commis de nuit -échappaient aux regards du créateur.--Dieu sait tout et voit tout, -répondit l'abbesse; à toutes les heures de la nuit et du jour, dans tous -les pays du monde, ses yeux sont ouverts sur toute la création.--Ah! -malheureuse que je suis, s'écria la dame pécheresse... Donnez-moi le -livre des évangiles, afin que je consulte le sort[272]. - - [272] _Ut sortiar memetipsam_... Cette manière de consulter le sort - était autrefois en grand usage. On ouvrait le livre des évangiles, - et on regardait le premier mot qui se présentait, à l'ouverture du - livre, comme un arrêt du ciel. St. Augustin a écrit contre cette - superstition, dans ses épîtres _ad Januarium_. - -En ouvrant le livre, elle trouva ces mots de Pilate: _Quod scripsi -scripsi_[273]... Elle comprit par là que ce qui était fait était fait, -et qu'il fallait le réparer par la pénitence. C'est pourquoi elle rentra -dans sa maison, s'habilla en homme, pendant l'absence de son mari, et se -rendit dans un couvent de moines, où elle passa le reste de sa vie, -connue seulement sous le nom de frère Théodore. Le Diable la tenta -encore de plusieurs manières[274]; mais il ne l'empêcha pas de mourir en -odeur de sainteté[275]. - - [273] Ce que j'ai écrit est écrit. _S. Jean, chap. XIX vers. 22_. - - [274] Les démons lui apparurent particulièrement sous la figure de son - mari, sous des formes de bêtes féroces, sous des costumes - militaires, etc.; mais ces métamorphoses sont trop insipides, pour - qu'on puisse se permettre d'en ennuyer le lecteur. - - [275] _Legenda, opus aureum Jac. de Voragine, auctum à Claudio à - Rotâ_, lég. 87. - - -IIº L'ANNEAU. - -Un mari, partant pour un long voyage, dit à sa femme:--Je ne sais pas -combien de temps je vais vivre éloigné de vous. Mais s'il faut que vous -veniez me rejoindre, je vous enverrai chercher par un homme de confiance -qui vous présentera mon anneau. Au reste, je vous ai recommandé à saint -Côme et à saint Damien... Après ces mots il embrassa l'épouse en pleurs, -et s'éloigna au plus vite. - -Par un de ces hasards qui sont assez communs, le Diable se trouva -présent à cet adieu; et comme on ne l'avait ni vu, ni soupçonné, il -résolut de faire son profit de ce qu'il venait d'entendre. Au bout de -quelques jours, il se présenta, sous une figure humaine, à la dame en -question, et lui montrant un anneau parfaitement semblable à celui du -mari:--Madame, lui dit-il, je suis un ami de votre époux, qui m'a chargé -de venir ici en toute diligence, pour vous prévenir qu'il a un besoin -pressant de vous voir, et qu'il vous prie de me suivre avec confiance... - -La dame, ayant reconnu l'anneau, monta un cheval que le Diable lui avait -amené; et ils se mirent en route. Lorsqu'ils furent dans la campagne, à -une heure où ils se trouvaient dans une solitude absolue, le Diable -poussa la dame, avec qui il voyageait, pour la faire tomber de cheval. -On ne dit pas ce qu'il voulait lui faire; mais la femme effrayée appela -à son secours saint Côme et saint Damien, qui accoururent bien vite, -chassèrent le démon et reconduisirent la dame à son logis[276]. - - [276] _Legenda aurea Jac. de Voragine_, lég. 138. - - -IIIº LE DANGER DES ENGAGEMENS. - -Un ancien militaire, qui jouissait d'une grande fortune, et qui la -dépensait en libéralités, devint bientôt si pauvre qu'il manquait -presque du nécessaire. Comme il n'avait pas le courage de recourir à ses -amis, et que ses amis ne paraissaient pas disposés à se souvenir de ses -bienfaits, il tomba dans une grande tristesse, qui redoubla encore à -l'approche de son jour natal, où il avait coutume de faire quelques -dépenses magnifiques. - -En s'occupant de ses chagrins, il s'égara dans une vaste solitude, où il -put sans honte pleurer la perte de ses biens. Tout à coup il vit -paraître devant lui un homme d'une taille haute, d'une figure imposante, -monté sur un cheval superbe. Ce cavalier, qu'il ne connaissait point, -lui adressa la parole avec le plus vif intérêt, et lui demanda la cause -de sa douleur. Après qu'il l'eut apprise, il ajouta:--Si vous voulez me -rendre un petit hommage, je vous donnerai plus de richesses que vous -n'en avez perdu... - -Cette proposition n'avait rien d'extraordinaire, dans un temps où la -féodalité était en usage. Le militaire, pauvre et malheureux, promit à -l'étranger de faire tout ce qu'il exigerait, s'il pouvait lui rendre sa -fortune.--Eh bien! reprit le Diable (car c'était lui), retournez à votre -maison; vous trouverez, _dans tel endroit_, de grandes sommes d'or et -d'argent, et une énorme quantité de pierres précieuses. Quant à -l'hommage que j'attends de vous, c'est que vous ameniez votre femme ici, -dans trois mois, afin que je puisse la voir... - -Le militaire s'engagea à cet hommage, sans chercher à connaître celui -qui l'exigeait. Il regagna sa maison, trouva les trésors indiqués, -acheta des palais, des esclaves, et reprit sa généreuse habitude de se -distinguer par des largesses; ce qui lui ramena nécessairement les bons -amis que le malheur avait éloignés. - -A la fin du troisième mois, il songea à tenir sa promesse. Il appela sa -femme, et lui dit:--Vous allez monter à cheval, et venir avec moi, car -nous avons un petit voyage à faire. C'était une dame vertueuse, honnête, -et qui avait une grande dévotion à la sainte Vierge. Comme elle -n'entreprenait rien sans se recommander à sa protectrice, elle fit une -petite prière, et suivit son mari, sans lui demander où il la -conduisait. Après avoir marché près de trois heures, les deux époux -rencontrèrent une église. La dame, voulant y entrer, descendit de -cheval, et son mari l'attendit à la porte en gardant les manteaux. - -A peine cette dame fut-elle entrée dans l'église, qu'elle s'endormit en -commençant sa prière. On peut regarder cela comme un miracle, puisqu'en -même temps la sainte Vierge descendit auprès d'elle, se revêtit de ses -habits et de sa figure, rejoignit le militaire, qui la prit pour sa -femme, monta sur le second cheval, et partit, avec le mari, au -rendez-vous du Diable. - -Lorsqu'ils arrivèrent au lieu désigné, le prince des démons y parut avec -fracas, et d'un ton assez suffisant, si la chronique ne charge point. -Mais, dès qu'il aperçut la dame que le militaire lui amenait, il -commença à trembler de tous ses membres, et ne trouva plus de forces -pour s'avancer au-devant d'elle.--Homme perfide, s'écria-t-il, pourquoi -me tromper si méchamment? Est-ce ainsi que tu devais reconnaître mes -bienfaits? Je t'avais prié de m'amener ta femme, à qui je voulais -reprocher certains torts qu'elle me fait; et tu viens ici avec la mère -de Dieu, qui va me renvoyer aux enfers!... - -Le militaire, stupéfait et plein d'admiration, en entendant ces paroles, -ne savait quelle contenance faire, quand la sainte Vierge dit au -Diable:--Méchant esprit, oserais-tu bien faire du mal à une femme que je -protége? Rentre dans l'abîme infernal, et souviens-toi de la défense que -je te fais de jamais chercher à nuire à ceux qui mettent en moi leur -confiance... - -Le Diable se retira en poussant des cris plaintifs. Le militaire -descendit de cheval, et se jeta aux genoux de la sainte Vierge, qui, -après lui avoir fait quelques reproches, le reconduisit à l'église, où -sa femme dormait encore. Les deux époux rentrèrent chez eux, et se -dépouillèrent des richesses qu'ils tenaient du Diable. Mais ils n'en -furent pas long-temps plus pauvres, parce que la sainte Vierge leur en -donna d'autres abondamment[277]. - - [277] _Omnes dæmonis divitias cùm abjecissent_, etc., _multas - postmodum divitias, ipsâ largiente virgine, receperunt. Legenda - aurea Jacobi de Voragine_, lég. 114. - - -IVº LE VOYAGE A ROME. - ---Saint Antide, évêque de Besançon[278], allant un jour prêcher à la -campagne, accompagné de son clergé, aperçut, en sortant de sa ville -épiscopale, le prince des démons qui tenait son assemblée en plein air, -et se faisait rendre compte de la conduite de ses diables. Le saint -évêque remarqua particulièrement un grand démon noir et maigre, qui dit -à Satan qu'il revenait de Rome, où il avait entraîné le pape dans un -péché d'impudicité. - - [278] Cette admirable histoire est si authentique, qu'on ne sait pas - même si saint Antide a existé. On le fait vivre vers l'an 400. Les - Bollandistes, qui racontent avec confiance l'aventure qu'on va lire, - le font évêque de Besançon, selon l'avis de plusieurs légendaires. - Mais le Martyrologe d'Usuard, Mathieu Tympius, et d'autres légendes, - le font évêque de Tours. - -Pour preuve de ce qu'il avançait, il présenta à l'assemblée la sandale, -autrement dite la mule du pape, qu'il apportait avec lui. Ceci se -passait le mardi saint; et le Diable se vantait d'avoir fait tomber le -saint père le dimanche des Rameaux, c'est-à-dire, trois jours -auparavant. - -Saint Antide, frémissant de ce qu'il venait d'entendre, résolut d'aller -de suite à Rome, et d'engager le pape à réparer sa faute par la -pénitence. Il dit à son clergé, qui ne voyait rien de toute cette -assemblée, de rentrer dans la ville, parce qu'une affaire pressante -l'obligeait de faire un voyage éloigné, et qu'il ne serait de retour que -la veille de Pâques. En même temps, s'adressant au démon noir et maigre, -il lui commanda de lui servir de monture, et de le transporter à Rome -aussi vite qu'il se vantait d'en être venu. - -Le démon s'agenouille docilement devant le saint, le prend sur son dos, -s'élève dans les airs, et le porte rapidement à Rome, où ils arrivent le -jeudi saint, dans la matinée. Le pape, quoique coupable d'impureté, -était près de monter à l'autel pour célébrer la sainte messe. Après -qu'Antide eut fait sa prière, il demanda avec instance à parler au -souverain pontife pour des choses de la plus haute importance. On -l'introduit; il raconte au saint père ce qu'il a vu, lui montre la -sandale qu'il a tirée des griffes du démon, et l'exhorte à se purger de -son crime. Le pape écoute le saint avec le plus profond respect, lui -fait sa confession, et le confesse à son tour. Les deux pieux -personnages se donnent mutuellement l'absolution de leurs fautes, et se -séparent réconciliés. Antide remonte alors sur son démon, qu'il avait -laissé attaché à la porte, et rentre à Besançon le samedi saint, sans -avoir éprouvé le moindre péril[279]. - - [279] _Bollandi, 25 junii mensis_, pag. 43. _Usuar. Martyrolog., junii - 22. Mathæi Tympii præmia virtut._, pag. 53, etc. - - - - -CHAPITRE XXIX. - -QUATRE PETITS CONTES. - - -Iº LE SOUPER. - ---Saint Germain, évêque d'Auxerre, faisant une tournée dans son diocèse, -fut forcé, par la nuit et le mauvais temps, de coucher dans un petit -village. Après qu'il eut fait un souper très-modeste, il remarqua que -l'on préparait un second repas plus abondant et servi avec plus de soin. -Germain, agréablement surpris du bon ordre de ce second service, demanda -à qui on le destinait, et si l'on allait recevoir nouvelle compagnie. On -lui dit qu'on attendait _ces bonnes femmes qui vont la nuit_[280]. Le -saint n'en demanda pas davantage, et résolut de veiller pour voir la -suite de cette aventure. - - [280] _Cui cùm dicerent quod bonis illis mulieribus quæ de nocte - incedunt prepararent_, etc. _Jac. de Voragine, ubi infrà._ - -Quelque temps après, il vit arriver une multitude de démons, en forme -d'hommes et de femmes, qui se mirent à table devant lui, en témoignant -leur bonne humeur par de grands éclats de rire et des propos pleins de -jovialité. Ces démons avaient l'air tout-à-fait benins, et ne montraient -pas le moindre penchant à nuire; mais ils se festoyaient aux dépens des -bonnes gens du village, et saint Germain n'approuvait pas cette liberté -_grande_. - -C'est pourquoi il leur fit connaître qui il était, et leur défendit de -déloger jusqu'à nouvel ordre. En même temps, il appela les gens de la -maison, et leur demanda s'ils connaissaient leurs -convives?--Certainement, répond le patron; ce sont _tels_ et _telles_ de -nos pays voisins. Les relations qu'ils ont avec les esprits apportent la -bénédiction dans toutes les maisons où ils sont reçus... - -Saint Germain, étonné de cette bonhomie, envoie aussitôt dans les -maisons des prétendus voisins, que l'on trouve endormis dans leur lit. -Il commande alors aux démons de dire la vérité. Le chef de la troupe -infernale déclare, en conséquence, que lui et ses gens n'ont pris la -figure des paysans du voisinage, que pour attraper un bon souper; que la -crainte qu'ils inspirent aux hommes, dans leur forme naturelle, les -force à de pareils stratagèmes; et que, pour donner de la vraisemblance -à leurs courses nocturnes, ils font croire aux bonnes âmes qu'il y a des -sorciers et des sorcières qui vont au sabbat, et autres balivernes -semblables qui ne sont que des gausseries... - -Après cette confession, les démons s'évanouirent, laissant leur souper à -moitié mangé[281]... Sans doute il est mal de tromper les gens; mais -quand on le fait avec tant de ménagemens, on mérite un peu -d'indulgence... - - [281] Bollandus, 25 juillet. _Legenda aurea Jac. de Voragine_, leg. - 102; et les anciens bréviaires d'Auxerre, fête de St. Germain. - - -IIº LE CHATEAU MAGIQUE. - -Le très-sérieux et très-excellent historien Théophanes raconte cette -véridique et miraculeuse histoire.--L'an 408 de Jésus-Christ, Cabadès, -roi de Perse, apprit qu'il y avait, sur les frontières de ses états, un -vieux château, nommé le château de Zoubdadeyer, qui était plein d'or, -d'argent, de pierreries et de richesses incalculables. Une pareille -découverte n'est pas à négliger: aussi Cabadès résolut-il de se rendre -maître au plus vite d'un trésor si précieux. Mais tous les biens -d'ici-bas sont accompagnés de maux: le château de Zoubdadeyer était -gardé par des troupes de démons, que l'on disait terribles, et qui ne -laissaient avancer aucun mortel auprès des trésors confiés à leur garde. - -Cabadès mit en usage, pour chasser ces démons, toute l'industrie et tous -les exorcismes des mages et des sorciers juifs qui se trouvaient à sa -cour. Leurs efforts n'eurent pas le moindre succès. Le roi, désolé de se -trouver au milieu de l'abondance sans pouvoir en jouir, se ressouvint -alors du Dieu des chrétiens. Il lui adressa des prières, et fit venir -l'évêque qui dirigeait l'église chrétienne de Perse. Il le pria de se -donner un peu de mouvement en sa faveur, et de le mettre en possession -de ces trésors si bien gardés par les démons. Le prélat offrit le saint -sacrifice, et se rendit au château de Zoubdadeyer, après avoir pris la -communion. Il exorcisa lui-même les Diables qui défendaient l'entrée de -ce lieu de richesses, les força à déloger, et mit le roi Cabadès en -paisible possession du château magique[282]. - - [282] _Théophanis chronographia, anno 408._ - - -IIIº LE PAUVRE PRÊTRE--CONTE NOIR. - -Il y avait, dans le diocèse de Cologne, un saint prêtre respectable par -sa bonne vie. Le Diable, jaloux de sa piété, et n'osant le tenter -ouvertement, prit la figure d'un ange de lumière, et se présentant au -bon prêtre:--Ami de Dieu, lui dit-il, je viens de la part d'en-haut -t'avertir de te préparer à la mort; car tu mourras cette année. - -Le prêtre reçut dévotement le conseil et la prophétie; il se disposa à -bien mourir, purifia sa conscience par la confession, affligea son corps -d'abstinences, de jeûnes et d'austérités, ne négligea aucune de ses -prières, et donna tout ce qu'il possédait aux pauvres de sa paroisse. -Comme ou lui demandait le motif de cette conduite, il avoua secrètement -à un de ses amis la révélation qu'il avait eue, et les paroles de l'ange -qui lui annonçaient le terme prochain de ses jours. Un pareil secret est -trop pesant pour qu'on le puisse garder: l'ami en question le communiqua -à un autre, qui en fit part à son voisin; et, de cette façon, toute la -paroisse, bientôt instruite, attendit le jour où son pasteur devait -mourir, pour l'accomplissement de la prophétie. Mais l'année étant -écoulée, le prêtre ne mourut pas, à la grande surprise de toutes les -bonnes gens. - -Le saint homme, plus stupéfait que tous les autres de se voir trompé par -un ange, et de s'être débarrassé si légèrement de tout son bien, -s'aperçut avec douleur qu'il n'avait plus de quoi vivre, et qu'il devait -s'attendre aux railleries de ses amis... C'est pourquoi il abandonna sa -paroisse, et se retira dans un monastère de l'ordre de Cîteaux. - -Pendant qu'il faisait son noviciat, le Diable lui apparut encore, et -chercha, par ces mots, à regagner sa confiance:--Homme juste, lui -dit-il, ne vous étonnez point de vivre encore, quoique je vous aie -prédit le contraire; Dieu a différé votre dernière heure, parce que vous -devez servir à l'édification de ceux avec qui vous vivez. Il m'envoie -près de vous, pour vous aider dans vos peines, vous instruire, et vous -garder contre vos ennemis. - -Le novice flatté crut tout cela; et dès lors il reçut de fréquentes -visites du Diable, qui lui donna bientôt de mauvais conseils, sous une -belle apparence; par exemple, lorsqu'il priait trop long-temps, ou qu'il -veillait trop tard, ou qu'il travaillait trop ardemment, son _ange_ -avait l'impiété de lui dire:--La discrétion est la mère de toutes les -vertus; ne faites rien au-dessus de vos forces; vous pouvez vivre -long-temps encore; ménagez-vous pour le service de Dieu... - -Quand le prêtre voulait lever un grand fardeau, le Diable se hâtait de -lui dire:--Cette charge est trop forte; levez ceci, qui est plus -léger... - -Enfin, une certaine nuit, le Diable, espérant tirer parti de ses longues -complaisances, entra vers minuit dans la cellule du prêtre devenu moine, -et lui dit en l'éveillant:--Lève-toi, saint homme; Dieu veut récompenser -tes pieux travaux et ta constance: pends-toi; tu auras la palme du -martyre... - -Le moine, effrayé de ce blasphème, reconnut alors qu'il était en -commerce avec le Diable, et s'écria:--Retire-toi, méchant; tu ne me -tromperas plus... En même temps, il fit un signe de croix qui força -l'ange imposteur à détaler. Après cela, il s'habilla à la hâte, courut -au lit du prieur, l'éveilla bien vite, et le pria d'entendre sa -confession. Le prieur, à moitié endormi, répondit qu'on pouvait bien -remettre cela au lendemain matin; mais, ayant appris le motif d'un -empressement si naturel, il se leva bientôt, et entra dans son -confessionnal, où il entendit le pauvre moine, et lui donna une -pénitence; après quoi il s'alla recoucher. - -Avant d'en faire autant, le prêtre, que le Diable avait si long-temps -abusé, monta aux lieux d'aisance pour satisfaire à des besoins pressans. -Tandis qu'il était assis sur l'une des lunettes[283], le Diable, -courroucé de la confession qui venait de se faire, eut l'audace de se -montrer encore, pour effrayer son homme et lui faire commettre quelque -imprudence; il parut tout subitement sous sa propre forme, tenant à la -main un arc bandé, sur lequel était une flèche dirigée contre le -religieux:--Misérable, lui dit-il, tu m'as confondu; mais je te tiens -ici, et tu ne mourras que de ma main.--Retire-toi, maudit, répondit le -prêtre, je ne te crains plus... Il accompagna ces mots d'un signe de -croix; et l'absolution du prieur obligea bien le Diable à ne plus se -montrer[284]. - - [283] _Monachus verò, ob necessitatem naturæ, privatam ascendens, dùm - in unâ sedium sederet_, etc. - - [284] _Cæsarii Heisterbachensis miraculorum_, lib. III, _de confess._ - cap. 14. - - -IVº CE QUE L'ON VOUDRA--CONTE BLEU. - -L'abbé Macaire, résolu de fuir le monde, s'était enfoncé dans un grand -désert. Il arriva dans un lieu jadis habité, où il ne trouva plus que -quelques tombeaux de païens. Comme il avait besoin de repos, il ouvrit -un sépulchre, tira dehors un cadavre, et le mit sous sa tête pour lui -servir d'oreiller[285]. - - [285] _Sub caput suum tanquam plumacium_... c'était un coussin fort - agréable! - -Les démons, qui hantaient ces tombeaux, voyant le sang-froid de l'abbé -Macaire, résolurent de le tourmenter un peu. Ils se mirent donc à -crier:--Madame, levez-vous, nous allons au bain... Le Diable, qui se -trouvait dans le cadavre que Macaire avait pris pour dormir, répondit -aussitôt:--J'ai sur le ventre un étranger qui m'empêche de vous -suivre... - -Macaire, entendant ces mots, eut bien quelque étonnement, mais pas la -moindre frayeur. Il fut même assez intrépide pour donner des coups de -poing à son oreiller, en lui disant:--Lève-toi, et va-t'en, si tu -peux... Et les démons stupéfaits prirent la fuite, en criant:--Seigneur -étranger, vous êtes plus fort que nous... - -Les esprits malins n'osèrent donc plus attaquer ouvertement l'abbé -Macaire; mais ils lui envoyèrent, sans se montrer, des tentations -charnelles. C'est pourquoi il se leva, remplit un grand sac de sable et -de pierres, le chargea sur ses épaules, et marcha plusieurs jours dans -le désert, sans quitter son fardeau. Il voulait par là tourmenter son -corps regimbant. - -Satan se présenta à lui, sous la figure d'un homme fort et vigoureux, -vêtu d'un habit de lin, et chargé de bouteilles.--Où vas-tu, lui dit -Macaire?--Mon voyage et mon fardeau sont utiles à quelque chose, -répondit le Diable. Je porte à boire à mes compagnons.--Et pourquoi -as-tu pris tant de bouteilles?--Parce qu'ils sont plusieurs; et puis, vu -que chacun a ses goûts, j'ai eu soin de prendre aussi différentes -espèces de vins. Ce qui ne plaira pas à l'un plaira à l'autre: moi, je -veux que tout le monde soit content. - -Après ces mots, Satan reprit son chemin, et Macaire sa promenade. Il -rencontra bientôt une tête de mort, et lui demanda sur quel corps elle -avait figuré dans le monde?--Sur le corps d'un païen, répondit la -tête.--Où est maintenant ton âme?--Dans l'enfer.--Les païens sont-ils -bien bas dans les pays enflammés?--Ils sont enfoncés _dans le coeur de -la terre_, aussi bas que le ciel est haut.--Y a-t-il quelqu'un -au-dessous des païens?--Oui, les Juifs.--Et au-dessous des Juifs?--Les -chrétiens qui ne sont pas dévots. Ceux-là sont au fin fond de -l'enfer[286]... - - [286] _Legenda, opus aureum Jacobi de Voragine, auctum à Claudio à - Rotâ_, Leg. 18. - - - - -CHAPITRE XXX. - -LE DIABLE A CONFESSE. - - -Un prêtre, occupé à entendre, dans son église, les confessions de ceux -de ses paroissiens qui voulaient faire leurs pâques, aperçut, parmi les -pénitens, un inconnu jeune et robuste, qui attendait son tour pour se -confesser aussi. - -Après que tous les paroissiens furent expédiés[287], l'étranger -s'approcha du confessionnal, se mit à genoux devant le prêtre, et -commença sa confession; mais il raconta des péchés si énormes, il avoua -tant d'homicides, tant de brigandages, tant de vols, tant de parjures, -tant de blasphèmes, tant de fornications, et tant d'autres monstruosités -qu'il disait avoir faites ou inspirées, que le prêtre, saisi d'horreur à -l'idée d'une conscience si pleine, accablé d'ennui par une confession si -longue, dit au pénitent inconnu:--Quand tu aurais vécu mille ans, tu -aurais à peine eu le temps de commettre toutes ces abominations. - - [287] _Omnibus expeditis._ - ---J'ai plus de mille ans, répondit l'inconnu.--Qui es-tu donc, s'écria -le prêtre épouvanté?--Hélas! répliqua le pénitent, je suis un de ces -démons qui sont tombés avec Lucifer. Je ne vous ai dit là qu'une petite -partie de mes fautes. Mais je vais vous conter le reste, si vous voulez -m'entendre jusqu'au bout.--Et quel fruit espères-tu en tirer, demanda le -prêtre?--J'ai vu plusieurs personnes venir à vous chargées de péchés, et -s'en retourner pures, répondit le démon; j'ai remarqué que, malgré les -plus grands crimes, vous aviez le pouvoir de leur donner la vie -éternelle: l'espoir de participer à leur bonheur m'a séduit, et j'ai -voulu faire comme eux. - ---Eh bien! repartit le prêtre, si tu veux remplir sincèrement la -pénitence que je vais t'imposer, toutes tes fautes te seront -remises.--Si cette pénitence est supportable, dit le démon, je m'y -soumettrai.--Elle sera très-douce, répondit le prêtre. Va, -prosterne-toi, trois fois le jour, le visage contre terre, et dis ces -seules paroles: - - Dieu bon! Dieu créateur, qu'on bénit en tout lieu, - J'ai péché contre vous... Pardonnez-moi, grand Dieu! - ---Je ne puis me résoudre à mettre la face en terre, répondit le Diable; -c'est trop humiliant.--Monstre! s'écria le prêtre indigné, si ton -orgueil te défend de t'abaisser devant ton maître, retire-toi donc... Et -le Diable s'en alla[288]... - - [288] _Cæsarii Heisterb. Miracul._, lib. III, _de confess._, cap. 26. - -Mais le dénoûment de cette belle histoire s'accorde trop mal avec la -bonne intention du Diable, pour qu'on puisse y ajouter la moindre foi. -Il y a d'ailleurs une foule de traits qui prouvent dans les démons plus -d'humilité; et voici une anecdote où l'ange déchu se montre moins -endurci; elle est du même auteur que la précédente. - -Cæsarius d'Heisterbach lui-même se vante d'avoir assisté aux exorcismes -d'une possédée, lesquels exorcismes furent assez remarquables par la -circonstance suivante. Après qu'on eut interrogé le Diable sur divers -sujets hétéroclites, on lui demanda s'il ne regrettait point son ancien -état de gloire; et le Diable répondit:--«Qu'on élève, de la terre au -ciel, une colonne de fer et de feu, armée de rasoirs et de lames -tranchantes; qu'on me donne un corps de chair; qu'on me tire ensuite du -haut en bas de cette colonne... je consens à endurer ce supplice -jusqu'au jour du jugement dernier, pour regagner le ciel que j'ai -perdu[289]...» - - [289] _Ejusdem, Cæsarii Heisterbach. illustrium miracul._, lib. V, - cap. 10. - -A coup sûr, ce n'est pas là le langage d'un être qui refuse de se -prosterner trois fois devant Dieu pour sortir de l'enfer... - - - - -VARIÉTÉS, - -OU - -MOSAÏQUE INFERNALE. - - ---Plusieurs écrivains accordent à l'enfer quelques agrémens, entre -autres celui d'avoir de bons voisinages; et c'est assurément quelque -chose. On sait que les Juifs regardent les méchans voisins comme un mal -très-fâcheux, et qu'ils le mettent au rang des malédictions qu'ils -donnent à leurs ennemis. Or il est impossible d'avoir un voisinage plus -paisible et plus doux que celui des enfers. Ces pays pacifiques sont les -_limbes_, habités par les enfans morts sans baptême, et le _purgatoire_, -où les justes se purifient de leurs fautes vénielles. - -Les théologiens, qui nous ont fait l'histoire de ces contrées, assurent -que les limbes logeaient aussi, pendant les quarante premiers siècles du -monde, de pieux et saints personnages, d'une innocence et d'une -tranquillité parfaite; qu'au bout de ce temps, ils quittèrent ce séjour, -pour en habiter un meilleur; mais que cependant ils ne laissèrent pas -d'entretenir quelque correspondance avec les peuples de l'enfer, leurs -anciens voisins; ce qui est bien prouvé par l'histoire du mauvais riche, -à qui Abraham donne le doux nom de _fils_[290]. - - [290] «Le pauvre Lazare ne demandait pour se rassasier que les miettes - qui tombaient de la table du mauvais riche; mais personne ne lui en - donnait. Or, Lazare mourut, et fut emporté par les anges dans le - sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et tomba dans l'enfer. - Lorsqu'il était dans les tourmens, il leva les yeux, et vit de loin - Lazare dans le sein d'Abraham. Il s'écria: Abraham, _mon père_, ayez - pitié de moi; envoyez Lazare ici, afin qu'il me rafraîchisse d'une - goutte d'eau. Mais Abraham lui répondit: _Mon fils_, vous avez eu - vos biens, pendant votre vie; vous êtes maintenant dans la peine. - D'ailleurs nous ne pouvons franchir l'abîme qui nous sépare, etc.» - (_Saint Luc, chap. XVI, versets 21-26._) - -Quant au purgatoire, plusieurs théologiens orthodoxes nous apprennent -qu'il n'est séparé de l'enfer que par une grande toile d'araignée; -d'autres disent par des murs de papier, qui en forment l'enceinte et la -voûte. Au reste, l'un vaut l'autre; et puisqu'il est constant que cette -frêle séparation n'a jamais été rompue, on peut en conclure que les deux -peuples voisins vivent en bonne intelligence, et que chacun jouit d'une -parfaite sécurité dans son pays[291]. - - [291] Éloge de l'enfer, 1re partie, paragraphes 22 et 24. - ---Un Juif, qui se rendait à Fondi, dans le royaume de Naples, fut -surpris par la nuit, et ne trouva pas d'autre gîte qu'un temple -d'idoles, où il se décida, faute de mieux, à attendre le matin. Il -s'accommoda comme il put dans un coin du sanctuaire, s'enveloppa dans -son manteau, et se disposa à dormir. - -Mais au moment où il allait fermer l'oeil, il vit plusieurs démons -tomber de la voûte dans le temple, et se disposer en cercle autour d'un -grand autel. En même temps le roi de l'enfer descendit aussi, se plaça -sur un trône élevé, et ordonna à tous les Diables subalternes de lui -rendre compte de leur conduite. Chacun fit valoir alors les services -qu'il avait rendus à la chose publique; chacun fit l'apologie de ses -talens et l'exposé de ses bonnes actions. - -Le Juif, qui ne jugeait pas comme le prince des démons, et qui trouvait -leurs bonnes actions un peu douteuses, fut si effrayé de la mine de ses -voisins et de leurs discours, qu'il se hâta de dire les prières et de -faire les cérémonies que la synagogue met en usage pour chasser les -esprits malins; mais inutilement: les exorcismes de la synagogue étaient -passés de mode, et les démons ne s'aperçurent seulement pas qu'ils -étaient vus par un homme. - -Le Juif, ne sachant plus à quoi recourir, s'avisa d'employer le signe de -la croix. On lui avait dit que ce signe était d'une efficacité -incontestable; et il en fut bientôt convaincu; car les démons cessèrent -de parler, aussitôt que le Juif commença de se signer; et, après avoir -bien regardé autour de lui, le roi de l'enfer aperçut le malencontreux -enfant d'Israël.--«Allez voir qui est là, dit-il à un de ses gens...» Le -démon obéit; et, lorsqu'il eut examiné le voyageur, il retourna vers son -maître.--«C'est un vase de réprobation[292], lui dit-il; mais -malheureusement il vient de se fortifier du signe de la croix...--En ce -cas, reprit le grand diable en gémissant, sortons d'ici. Nous ne -pourrons bientôt plus être tranquilles dans nos temples. Si les choses -continuent, on n'aura plus la liberté de quitter l'enfer...» En disant -ces paroles, le prince des démons s'envola; tous ses gens disparurent; -et le Juif se fit chrétien[293]. - - [292] Le texte porte: «c'est un vase, ou un pot vide de grâce;» _vas - vacuum_, etc. - - [293] _Historia tripartita_, lib. VI, cap. I.--_Gregorius, in - dialog._--_Baronii_, tom. III, _anno Christi 327._ - ---Un pieux cénobite, nommé Lubert, étant à l'article de la mort, se -recommandait particulièrement à la sainte Vierge, à saint Jérôme et à -saint Grégoire, qu'il avait pris pour ses patrons. - -Sur ces entrefaites, le Diable apparut au moribond sous la figure d'un -moine décédé depuis peu, et dit à Lubert qu'il avait tort d'invoquer -seulement Marie et les saints personnages; qu'il serait plus sage de -mettre sa confiance en son créateur, et qu'il valait mieux s'adresser à -Dieu qu'à ses saints... En entendant ces paroles hérétiques, Lubert -reconnut le tentateur, et se mit à chanter des psaumes. - ---Ce que tu dis là n'est pas une prière, interrompit le Diable: c'est le -coeur plus que la bouche qui doit parler à Dieu.--Tu en as menti, -s'écria Lubert, les psaumes sont des paroles saintes, et... Là-dessus, -il accabla le Diable de si grosses injures, qu'on n'a pas jugé à propos -de les rapporter. Celui-ci se retira tout humilié, et laissa au cénobite -le plaisir de mourir comme il l'entendrait. - -Lubert se remit donc à psalmodier, et à invoquer de tous ses poumons la -sainte Vierge, saint Jérôme et saint Grégoire; tellement qu'en rendant -l'âme, il s'écria qu'il voyait de belles et admirables choses; on pensa -que ses patrons et ses anges gardiens venaient le chercher; et il mourut -en bonne odeur devant ses frères[294]. - - [294] _Thomæ Campensis, liber de vitâ Luberti; et Mathæi Tympii præmia - virtut. christian._, pag. 303. - ---Voici encore une honnête action du Diable. Le trait est peut-être peu -décent; mais les personnes pudiques étant prévenues peuvent passer -outre. - -Un homme, qui n'avait pas à se plaindre de sa femme, puisqu'elle était -jeune et belle, fut pourtant assez vicieux pour jeter un oeil de -convoitise sur sa voisine. La voisine, qui devait se louer de son mari, -puisqu'il était bien portant et plein de complaisance, fut assez -pécheresse, de son côté, pour accueillir favorablement les oeillades du -voisin. On va vite en amour quand on est d'accord. Le voisin et la -voisine prennent jour, se donnent un rendez-vous, et font bien vite une -tache au contrat conjugal... - -Le Diable, qui se trouvait dans le voisinage, ne voulut pas laisser cet -adultère impuni. Il se ressouvint de la manière dont Mars et Vénus -avaient été vilipendés par Vulcain; il composa bien vite un charme, et -lia si fortement le voisin et la voisine, qu'il leur fut impossible de -se séparer... Après de longs et inutiles efforts, ils se décidèrent à -demander du secours. On entend leurs cris; on entre; on est tout -scandalisé de la conduite des pécheurs, et tout stupéfait de leur -embarras. On veut les en tirer: peine perdue. Il fallut des prières -publiques et de longues cérémonies pour rompre le charme. - -On dit que cette punition fit un bon effet dans le pays; mais le pays où -cela se passa n'est pas nommé, par égard pour les habitans[295]. - - [295] _Cornelii Gemmæ cosmocrit._, chap. 8, liv. I.--_Post plures - annalium scriptores._ - ---Il y avait, dans les environs de Goa, une secte de brachmanes, qui -croyaient qu'il ne fallait pas attendre la mort pour aller dans le ciel. -C'est pourquoi, lorsqu'ils se sentaient bien vieux, ils ordonnaient à -leurs disciples de les enfermer dans un coffre, et d'exposer le coffre -sur un fleuve voisin, qui devait les conduire en paradis. Mais ces -pauvres gens se trompaient bien, comme dit le révérend père Teiscera, -jésuite et missionnaire qui s'y connaissait[296]: hors de l'église, -point de salut. Le Diable était là qui guettait le vieux brachmane; -aussitôt qu'il le voyait embarqué, il crevait le coffre, empoignait son -homme, l'emportait bien loin; et les habitans du pays, retrouvant la -boîte vide, s'écriaient que le vieux brachmane était allé en paradis; -qu'il était saint; qu'il ferait des miracles en faveur de ses amis et de -ses connaissances, etc. Mais _va-t'en voir s'ils viennent_. - - [296] _Epistolæ indicæ. Emanuel Teiscera ad fratres soc. Jesu; Goæ_, - 1560. - ---Un petit prince d'Allemagne, qui s'était donné au Diable, et qui -n'avait pas eu à s'en plaindre, pendant tout le cours d'une longue vie, -sentit enfin les approches de la mort. Il était alors engagé dans une -guerre qu'il aurait bien voulu voir terminée. Mais la Mort était au -chevet de son lit, et le Diable aux pieds, qui l'attendait. - -Le petit prince, désolé de partir sitôt, pria le Diable de lui procurer -encore un an de vie.--C'est un peu difficile, répondit le Diable; car tu -n'as plus de forces. Mais enfin, si une année de vie t'oblige beaucoup, -je vais me poster avec toi dans ton corps, et je te soutiendrai comme je -pourrai... Il le fit comme il le disait. Le prince se leva; la Mort, le -voyant debout, et sans doute alors soumise au Diable, se retira sans -rien faire. L'année se passa sans mésaventure; la guerre commencée se -termina par une bonne paix; et le petit prince allemand s'en alla, au -bout de l'année, avec le Diable à qui il appartenait[297]. - - [297] _Shellen_, _de Diabol._, liv. VIII. _Post Cæsarii Heisteirb. - Mirac._, liv. XII, chap. 3. La chose se passa vers le douzième - siècle. - ---Messire Guillaume, abbé de sainte Agathe au diocèse de Liége, étant -allé à Cologne avec deux de ses moines, fut obligé de tenir tête à une -possédée, qui portait dans son sein un démon assez égrillard. L'abbé -Guillaume fit à l'esprit malin une foule de questions incohérentes, -auxquelles celui-ci répondit comme il lui plut (par la bouche de la -possédée, ainsi que cela se pratique). - -Cependant, comme le Diable faisait presqu'autant de mensonges que de -réponses, l'abbé s'en aperçut, et le conjura de lui dire la vérité, et -rien que la vérité, dans toutes les demandes qu'il allait lui faire. Le -Diable le promit, et tint parole. Il apprit au bon abbé comment se -portaient plusieurs défunts dont il voulait savoir quelques nouvelles, -lui nomma ceux qui étaient déjà au ciel, et ceux qui patientaient dans -le purgatoire. L'abbé se mit aussitôt à prier pour eux; et en même temps -un des moines qui l'accompagnaient voulut lier conversation avec le -Diable.--Tais-toi, lui dit l'esprit malin; tu as volé hier douze sous à -ton abbé; et ces douze sous sont maintenant à ta ceinture, enveloppés -dans un chiffon... Je te pourrais nommer plusieurs autres petits vols -comme celui-là, sur lesquels tu n'as rien bredouillé à confesse... - -L'abbé, ayant entendu ces choses, voulut bien en donner l'absolution à -son moine; après quoi, il ordonna au Diable de débarrasser la possédée -de sa présence.--Et où veux-tu que j'aille, demanda le démon?--Tiens, je -vais ouvrir la bouche, répondit l'abbé, tu entreras dedans, si tu -peux.--Il y fait trop chaud, répliqua le Diable; tu as communié ces -jours-ci.--Eh bien! mets-toi à califourchon sur mon pouce.--Tes doigts -sont sanctifiés; si je m'y frottais, je m'en mordrais plus d'une fois -les ongles.--En ce cas, va-t'en où tu voudras; mais déloge.--Pas si -vite, répliqua le Diable; j'ai permission de rester ici deux ans encore; -alors, qui vivra verra... - -L'abbé, voyant qu'il n'y avait rien à faire, dit au Diable:--Au moins, -montre-toi à nos yeux dans ta forme naturelle.--Vous le -voulez?--Oui.--Voyez... En même temps la possédée commença de grandir et -de grossir d'une manière effroyable. En deux minutes, elle était déjà -haute comme une tour de trois cents pieds. Ses yeux devinrent ardens -comme des fournaises, et ses traits épouvantables. Les deux moines -tombèrent l'un en pamoison, l'autre en démence. L'abbé, qui seul avait -conservé un peu de bon sens, conjura le Diable de rendre à la possédée -la taille et la forme qu'elle avait d'abord. Le Diable obéit et dit à -Guillaume:--Tu fais bien de te raviser, car nul homme ne peut, sans -mourir, me voir tel que je suis[298]...» - - [298] _Cæsarii Heisterbach Miracul._, liv. V, chap. 29, _et Shellen_, - _de Diabol._, liv. VII. - ---Il y a peu de personnes qui ne connaissent cette chanson du chevalier -De Lisle, appelée par les dévots _la Prophétie Turgotine_. Cependant, -comme on l'attribue au Diable, nous ne pouvons nous dispenser de la -rapporter ici[299]. - - [299] Elle fut imprimée à Paris, pour la première fois, en 1778. - - -(AIR: _La bonne Aventure, ô gué!_) - - Vivent tous nos beaux esprits - Encyclopédistes, - Du bonheur français épris, - Grands Économistes! - Par leurs soins, au temps d'Adam - Nous reviendrons, c'est leur plan; - Momus les assiste, - O gué! - Momus les assiste. - - Ce n'est pas de nos bouquins - Que vient leur science; - En eux, ces fiers paladins - Ont la sapience. - Les Colbert et les Sully - Nous paraissent grands; mais fi! - Ce n'est qu'ignorance, - O gué! - Ce n'est qu'ignorance! - - On verra tous les états - Entre eux se confondre; - Les pauvres sur leurs grabats - Ne plus se morfondre; - Des biens on fera des lots, - Qui rendront les gens égaux: - Le bel oeuf à pondre, - O gué! - Le bel oeuf à pondre! - - Du même pas marcheront - Noblesse et roture; - Les Français retourneront - Au droit de nature; - Adieu parlements et lois, - Princes, ducs, reines et rois: - La bonne aventure, - O gué! - La bonne aventure! - - Et cependant vertueux - Par philosophie, - Les Français auront des dieux - A leur fantaisie. - Nous reverrons un ognon, - A Jésus damer le pion;[300] - Ah! quelle harmonie - O gué! - Ah! quelle harmonie! - - [300] On n'a jamais vu un ognon damer le pion à Jésus. - - Alors, amour, sûreté, - Entre soeurs et frères, - Sacremens et parenté - Seront des chimères; - Chaque père imitera - Noé, quand il s'enivra: - Liberté plénière, - O gué! - Liberté plénière! - - Plus de moines langoureux, - De plaintives nones: - Au lieu d'adresser aux cieux - Matines et nones, - On verra ces malheureux - Danser, abjurant leurs voeux, - Galante chaconne, - O gué! - Galante chaconne! - - Puisse des novations - La fière sequelle - Nous rendre des nations - Le parfait modèle! - Cet honneur, nous le devrons - A Turgot et compagnons: - Besogne immortelle, - O gué! - Besogne immortelle! - - A qui devrons-nous le plus? - C'est à notre maître, - Qui, se croyant un abus, - Ne voudra plus l'être. - Ah! qu'il faut aimer le bien, - Pour, de roi, n'être plus rien! - J'enverrais tout paître, - O gué! - J'enverrais tout paître! - -Ces neuf couplets, qui n'ont rien que de naturel, et qui ne sont que la -parodie des pamphlets qu'on publia au commencement du règne de Louis -XVI, paraissent, depuis la révolution, tellement miraculeux aux esprits -qui cherchent partout des prodiges, que le révérend père abbé Fiard -s'écrie à ce propos: «Nous dirons, sans craindre de nous tromper, que -cette prophétie, malheureusement trop véridique, vient de l'esprit -infernal, qu'elle est sortie de l'enfer, ou (ce qui est la même chose) -d'hommes qui avaient communication avec l'enfer; et nous donnons cette -prédiction (que sûrement on ne contestera pas) pour un _fait_ du Diable -ou des démonolâtres existans alors dans le royaume. - -»A cette époque de 1778 (qu'on veuille bien y remonter), la France était -tranquille au-dedans; un roi bienfaisant avait assuré la stabilité de -ces corps antiques de magistrats, que sous le règne précédent on avait -violemment attaquée. Les rangs étaient subordonnés. Des gradations -marquées différenciaient les conditions. Le clergé et la noblesse -jouissaient de leurs droits. Le Français aurait frémi, à la seule pensée -qu'il verrait dans le sein de sa patrie, et par les mains de ses -compatriotes, briser les autels, détruire la religion, annuler des -sacremens, dont l'un, depuis Clovis, depuis quatorze siècles, lui -imprime le divin caractère de chrétien, le discerne du Turc, du Juif; et -l'autre appelle sur son union avec une épouse les bénédictions du ciel. - -»Mais les démoniaques prophètes sont autour de Louis XVI; ils habitent -ses palais, ils vivent de ses bienfaits. Bien assurés de leurs coups, -bien sûrs de l'infernale puissance qu'ils ont sur l'esprit humain, et de -la damnable science qu'ils possèdent de l'ensorceler, quand Dieu le -permet, ils annoncent, en toutes lettres, que Louis XVI, que _notre -maître_ (c'est ainsi qu'ils le nomment) voudra ne plus être roi, etc. - -»Nous le répétons, nous soutenons hardiment que cette divination -_stupéfiante_, faite contre toute vraisemblance, contre toute -probabilité, et antérieure à l'événement de plus de douze ans, est -sortie de l'enfer, qu'elle n'a pu sortir que de l'enfer... Elle est -d'une engeance d'hommes et de femmes exécrables, en commerce avec les -démons, avec des esprits habitans un autre monde, ou des âmes séparées -des corps. C'est là cet art détestable de la nécromancie, art connu dès -les premiers siècles, et qui a été exercé, mais proscrit chez toutes les -nations. C'est par cet art que Charles VI fut ensorcelé par Valentine de -Milan; Henri II, par Diane de Poitiers; l'épouse de Louis XIII, par la -maréchale d'Ancre; le régent, par le cardinal Dubois; et Louis XVI, par -les démonolâtres du dix-huitième siècle. La révolution pareillement a -été combinée dans les antres infernaux; et, qui pis est, elle en est -sortie..., etc.[301]» - - [301] La France trompée par les magiciens du 18e siècle. Lettres sur - la Magie, etc. - -Grâces soient d'abord rendues à l'abbé Fiard! Quand des sots -reprocheront à la nation française les crimes de la dernière révolution, -on pourra dire à ces sots, comme abbé le Nôtre: _La révolution a été -combinée dans les antres de l'enfer, et elle en est sortie._ Ainsi, ne -nous en parlez donc plus. - -Quant à _la prophétie Turgotine_, la France n'était pas du tout paisible -lorsqu'elle parut. Les systèmes de Turgot avaient occasionné de grandes -commotions dans la tranquillité publique. Les économistes (c'est le nom -qu'on donnait aux partisans de ces systèmes) formaient de grands -projets, dont l'exécution était alarmante pour les dévots, puisqu'elle -sapait une foule de principes, respectés en religion et en morale; et, -nous le répétons, la chanson du chevalier De Lisle ne fut que la satire -des plans de M. Turgot, qui promettait de ramener _l'âge d'or_ en -France. - ---En l'année 1543, une dame de noble lignée enfanta, dans la Belgique, -un gros garçon qui avait la tête d'un Diable (selon le jugement des -experts), une trompe d'éléphant au milieu du visage, des pates d'oie au -bout des bras et des jambes, des yeux de chat au-dessous du ventre, une -tête de chien à chaque coude et à chaque genou, deux visages de singe en -relief sur l'estomac, une queue de scorpion proprement retroussée, et -longue d'une aune et demie; ce qui devait faire un petit enfant bien -gentil. - -Comme personne ne voulait se charger de cette paternité, les théologiens -et les parens de la dame accusèrent charitablement le Diable d'avoir -fait ce garçon-là. Mais la mère soutint qu'il était de son mari; et les -gens sensés la crurent, puisqu'elle devait le savoir mieux que personne. -Quoi qu'il en soit, le petit monstre ne vécut que quatre heures; et, en -mourant, il s'écria à haute et intelligible voix, par les deux gueules -de chien qu'il avait aux genoux: _Veillez et priez, car le jugement -dernier est tout proche!_... Malgré cela, le jugement dernier n'est pas -encore venu[302]. - - [302] _Cornel. Gemmæ cosmocriticæ_, liv. I, chap. 8.--_Ruffius de - partu port._ chap. 2. - ---Le comte de Foulques, qui était, comme on sait ou comme on ne sait -pas, le protecteur obstiné des hérétiques, avait contracté la vicieuse -habitude de se livrer à des emportemens et de blasphémer à la journée. -Notre saint père le pape, dans le dessein d'arrondir ses domaines du -comtat d'Avignon, s'était emparé d'une terre et d'un château qui -appartenaient au comte de Foulques. Celui-ci, qui n'aurait pas dû -s'opposer aux volontés infaillibles du vicaire de Jésus-Christ, n'eut -pas plutôt appris qu'il allait perdre un bien (considérable à la vérité, -mais superflu), qu'il monta à cheval, et dit en jurant vilainement:--«Je -me moque du pape, de ses moines et de ses prêtres; je jouirai de mes -terres et de mon château, ou je brûlerai le comtat d'Avignon...» A peine -le comte de Foulques eut-il prononcé cet horrible blasphême, que le -Diable le prit par les pieds, le jeta à bas de son cheval et l'assomma. - -On pense bien que le Diable avait des ordres pour agir ainsi. Mais ce -qu'il y a de plus affreux, c'est que l'hérétique mourut, en proférant de -nouveaux blasphêmes... Jérémie Drexélius termine cette histoire -édifiante par la citation de ce vers de Virgile, qui vient bien à -propos: - - _Discite justitiam moniti et non temnere divos._ - ---On a souvent accusé le Diable d'avoir perdu les gens par de mauvais -conseils. Nous allons citer, entre cent mille, un seul exemple qui -ferait crier bien haut, si le Diable était le héros de l'histoire. - -Achillée et Nérée étaient eunuques et valets de chambre de Flavie, nièce -de l'empereur Domitien. Après qu'ils eurent reçu le baptême, ils -songèrent qu'il était de leur devoir de convertir leur maîtresse, si la -chose était possible; mais pendant qu'ils prenaient cette sage -résolution, Domitien maria Flavie au jeune Aurélien. - -Comme il n'y avait plus de temps à perdre, tout en l'habillant pour la -noce, et en disposant les bijoux dans sa parure, les deux eunuques -prêchèrent la foi à leur maîtresse, et lui firent, dans la même séance, -un bel éloge de la virginité. - ---La virginité, disait le premier eunuque, est celle de toutes les -vertus qui nous élève plus particulièrement à Dieu, et qui nous rend -semblables aux anges. D'ailleurs nous naissons tous vierges[303]... Et -puis une femme mariée est exposée aux coups de poing et aux coups de -pied de son mari. Elle a de vilains enfans. Une mère gronde doucement; -on le supporte avec peine. Quand on a un mari, c'est tous les jours -nouvelles querelles, nouvelles injures... - - [303] _Virginitatem esse Deo proximam, angelis Germanam, hominibus - innatam._ Pour traduire littéralement cette phrase, il aurait fallu - dire que _la virginité est parente de Dieu, cousine des anges, et - naturelle aux humains_. Mais le bon sens se révolte trop contre ces - trois blasphêmes, pour qu'on ne cherche pas à en adoucir le - ridicule. Il n'y a jamais eu que les Valésiens qui aient prêché le - célibat général et la castration, pour amener la fin du monde, tant - de fois prédite sans succès. Dieu a dit dans la Sainte Bible: - _Crescite et multiplicamini_, croissez et multipliez. (_Genèse_, - chap. 1.) Et Jésus-Christ, dans l'évangile:--Dieu a fait l'homme et - la femme pour vivre ensemble; on ne doit point séparer ce qu'il a - réuni. (_St. Mathieu_, chap. 19) L'homme quittera ses parens, pour - s'attacher à sa femme; et ils ne feront tous deux qu'une seule - chair. (_S. Marc_, chap. 10). Enfin, dans l'esprit de la religion - chrétienne, que l'on comprend si mal, la virginité n'est une vertu - que dans la jeunesse, et le mariage est un grand sacrement. - _Sacramentum hoc magnum est._ (_Ephes._ chap. 5.) - ---A propos, interrompit Flavie, je me souviens que mon père était un -homme jaloux, qui accablait tous les jours ma pauvre mère de reproches, -de mots durs, et lui faisait un vacarme épouvantable. Est-ce que mon -mari fera de même?--Il fera bien pis, répondit l'autre eunuque. Tant que -les hommes ne sont qu'amans, ils vous paraissent benins, doux, -maniables; dès qu'ils deviennent maris, ils veulent dominer avec -tyrannie; et quelquefois malheureusement, ils traitent mieux leurs -servantes que leurs femmes... - -Soit que Flavie n'aimât point son époux, soit qu'elle fût un peu niaise, -elle crut tout ce qu'on lui contait, et refusa au jeune Aurélien les -caresses conjugales. Enfin, elle s'arrangea si bien, qu'elle mourut -quelque temps après, en dansant devant son mari, qui voulait la prendre -par la fatigue, et qui la vit expirer après avoir sauté pendant deux -jours. Les deux eunuques furent décapités[304]. - - [304] _Legenda aurea._ Ces deux hommes sont martyrs, selon Jac. de - Voragine, _leg. 70_. - ---Un saint homme, connu dans les légendes sous le nom de Pierre-le-Neuf, -venait de mourir, et son tombeau faisait des miracles. Euphémie de -Corrionge, grande dame milanaise, se trouvant depuis sept années -possédée de plusieurs démons, fut conduite au sépulcre susdit. Là, on -commanda aux démons de vider la place; ils plaidèrent leur cause de leur -mieux; mais il fallut détaler; et ils le firent, en criant, on ne sait -pas pourquoi:--Ah! Mariette! Mariette!... Ah! Pierrot! Pierrot[305]!... - - [305] _Mariola, Mariola, Petrine, Petrine..._ (_Legenda aurea, Jacob. - de Voragine_, lég. 61.) - ---Le révérend père Gaspar, de la compagnie de Jésus, raconte, dans une -de ses lettres, que les femmes de l'île d'Ormus, poussées par le démon -de la luxure, attentèrent plusieurs fois à sa chasteté, et l'engagèrent, -par toutes sortes de moyens, à forniquer avec elles, parce qu'elles -comptaient bien que, si elles pouvaient avoir des enfans d'un jésuite, -ces enfans seraient de petits saints tout faits. Était-ce encore le -Diable qui leur avait donné cette dernière idée? Le père Gaspar, qui -avait été soldat avant d'être missionnaire, ne dit pas s'il fut faible -avec les Indiennes; mais il ajoute: Voyez pourtant quelles sont les -ruses et les finesses du Diable! Ses piéges sont quelquefois si -séduisans, qu'il y ferait tomber les anges même[306]... - - [306] _Epistola Gaspari Belgæ, ad fratres soc. Jesu. Ormutii. 1549. in - epist. Indicis._ - ---Saint Bernard, abbé de Clairvaux, s'était un jour enfermé dans sa -cellule, pour graisser ses souliers. Le Diable, témoin de cette -humilité, prit sur-le-champ la figure d'un voyageur, et entra dans la -cellule de Bernard, en demandant à parler à l'abbé.--C'est moi, dit -Bernard, en levant les yeux sur le voyageur.--Pouah! quel abbé! s'écria -le Diable... Ne vaudrait-il pas mieux recevoir les étrangers, que -graisser vos chausses?... Ces paroles d'orgueil décelaient le Diable. -Bernard se remit donc humblement à la besogne, et le malin s'en -alla[307]. - - [307] _Cæsarii Heisterbach. illust. miracul._, liv. IV. ch. 7. - ---Le célèbre musicien Handel, se trouvant en 1700 à Venise, dans le -temps du carnaval, joua de la harpe dans une mascarade. Il n'avait alors -que seize ans; mais ses talens dans la musique étaient déjà très-connus. -Dominique Scarlati, le plus habile musicien d'alors sur cet instrument, -l'entendit et s'écria: _Il n'y a que le saxon Handel, ou le Diable, qui -puisse jouer ainsi!_... - ---Les Européens représentent ordinairement le Diable, avec un teint noir -et brûlé. Les nègres soutiennent, au contraire, que le Diable a la peau -blanche. Un officier français se trouvant, au dix-septième siècle, dans -le royaume d'Ardra, en Afrique, alla faire une visite au chef des -prêtres du pays. Il aperçut, dans la chambre du pontife, une grande -poupée blanche, et demanda ce qu'elle représentait? On lui répondit que -c'était le Diable.--«Vous vous trompez, dit bonnement le Français; le -Diable est noir.--C'est vous qui êtes dans l'erreur, répliqua le vieux -prêtre; vous ne pouvez pas savoir aussi-bien que moi quelle est la -couleur du Diable. _Je le vois tous les jours_, et je vous assure qu'il -est blanc comme vous[308].» - - [308] Anecdotes africaines,--de la côte des esclaves, page 37. - ---C'est sans doute ici le lieu de rapporter le _portrait du Diable_, -attribué à Piron, quoique ce morceau soit généralement connu. Le Diable -n'y est pas flatté: - - «Il a la peau d'un rot qui brûle, - »Le front cornu, - »Le nez fait comme une virgule, - »Le pied crochu, - »Le _fuseau_, dont filait Hercule[309], - »Noir et tortu, - »Et pour comble de ridicule, - »La Queue au cu.» - - [309] La plupart des théologiens de l'antiquité disent qu'Hercule, - auprès d'Omphale, s'amusait à filer du lin. Mais il y en a qui - prétendent qu'il filait autre chose. - ---Un soir que saint Augustin était plongé dans ses méditations, il vit -passer devant lui un démon qui portait un grand livre sur ses épaules. -Il l'arrêta, et lui demanda à voir ce que contenait son livre.--C'est le -registre de tous les péchés des hommes, répondit le démon; je les -ramasse où je les trouve, et je les écris à leur place, pour savoir plus -aisément ce que chacun me doit.--Montre-moi, dit l'évêque d'Hippone, -quels péchés j'ai faits depuis ma conversion?... - -Le démon ouvrit son livre, et chercha l'article de saint Augustin, où il -ne se trouva que cette petite note: _Il a oublié de dire les Complies._ -Le saint évêque ordonna au Diable de l'attendre un moment; il se rendit -aussitôt à l'église, récita les Complies, avec d'autres prières, et -revint trouver le démon, à qui il demanda de lire une seconde fois sa -note. Elle se trouva effacée.--Ah! vous m'avez trompé, s'écria le -Diable; et voilà le prix de mes complaisances!... Mais on ne m'y -reprendra plus... En disant ces mots, il s'en alla, comme on s'en va -quand on n'est pas content[310]. - - [310] _Legenda aurea Jac. de Voragine, aucta à Claudio à Rotâ._ Leg. - 119. - ---Un jour que saint Martin (évêque de Tours, comme chacun sait) disait -la messe en grande pompe, le Diable entra dans l'église et avisa aux -moyens de le distraire. Il s'était placé parmi les enfans de choeur, qui -ne le voyaient point; mais il savait bien que Martin le découvrirait dès -qu'il jetterait les yeux de son côté, et qu'il faudrait alors déguerpir. -C'est pourquoi il se tint bien sur ses gardes; et lorsque le saint -évêque se tourna vers le peuple, pour dire le _Dominus vobiscum_, le -Diable se heurta le front contre un pilier, regarda Martin, et fit une -grimace si singulière, que le saint ne put s'empêcher de rire; et il -perdit ainsi le mérite du sacrifice de la messe.--C'était tout ce que -voulait l'esprit malin; il disparut, aussitôt après cette escapade, sans -attendre que l'évêque prît la peine de le chasser[311]. - - [311] Cette aventure était représentée dans une église de Brest. - Grosnet trouva le trait si joli, qu'il le mit en vers, mais dans un - autre sens.--Le Diable était, selon cet ancien poëte, dans un coin - de l'église, écrivant, sur un parchemin, les caquets des femmes, et - les propos inconvenans qu'on tenait à ses oreilles, pendant les - saints offices. Or, quand sa feuille fut remplie, comme il avait - encore bien des notes à prendre, il mit le parchemin entre ses - dents, et le tira de toutes ses forces, pour l'allonger. Mais la - feuille se déchira, et la tête du Diable alla frapper contre un - pilier, qui se trouvait derrière lui. Saint Martin, qui se - retournait alors pour le _Dominus vobiscum_, se mit à rire de la - grimace du Diable, et perdit le mérite de sa messe; ce qui ne lui - serait point advenu, s'il eût eu les yeux baissés, comme dit - Philippe d'Alcrippe. - ---Un avare, qui était devenu extrêmement riche à force d'usure, se -sentant à l'article de la mort, pria sa femme de lui apporter sa bourse, -afin qu'il pût la voir encore une fois avant de mourir. Quand il la -tint, il la serra tendrement sur son sein et ordonna qu'on l'enterrât -avec lui, parce qu'il trouvait l'idée de s'en séparer tout-à-fait -déchirante. On ne lui promit rien précisément; et il mourut en -contemplant ses pièces d'or. - -Alors on lui arracha la bourse des mains; ce qui ne se fit pas sans -peine. Mais quelle fut la surprise de la famille assemblée, lorsqu'en -ouvrant le sac, on y trouva, non plus des pièces d'or, mais deux énormes -crapauds... Le Diable était venu, et, en emportant l'âme de l'usurier, -il avait emporté son or, comme deux choses inséparables et qui n'en -faisaient qu'une[312]. - - [312] _Cæsarii Heist. de morientibus_, cap. 39, _mirac._ lib. XI. - -Il y aura sans doute des gens qui n'approuveront pas la conduite du -Diable, parce qu'il frustrait la famille du défunt d'une bonne bourse -bien grasse. On leur répondra que l'or qu'elle contenait était le fruit -de l'usure et de la rapine; qu'un bien mal acquis ne doit pas profiter; -que ce n'était sans doute pas toute la fortune du vieux ladre; et que le -Diable exécutait là les dernières volontés du défunt, ce que les -héritiers n'eussent pas fait. - -Quant aux deux crapauds qu'il eut la malice de laisser dans la bourse, -ce fait est plus grave. Mais si on ne peut l'excuser, on peut du moins -le rendre respectable, en quelque sorte, puisque les saints même ont -fait des choses de ce genre.--Un dévot envoya à saint Benoît deux -flacons de plusieurs pintes, pleins de bon vin vieux. Le commissionnaire -qui les portait s'avisa, chemin faisant, de garder le plus petit pour -lui, et de ne porter que le plus gros à Benoît. C'était modeste. Il -cache donc son flacon dans un fossé écarté, et continue sa route. - -Saint Benoît reçut le gros flacon de vin vieux, avec actions de grâces; -mais comme il avait de la perspicacité, il dit au commissionnaire: «Ayez -soin de ne pas boire le vin du flacon que vous avez gardé; renversez-le -avec précaution; vous verrez ce qu'il y a dedans.» Le saint se retira en -disant ces paroles; et le commissionnaire s'en retourna tout honteux. -Lorsqu'il arriva à sa cachette, il prit son flacon, le renversa -doucement, et en vit sortir une grande couleuvre[313]... - - [313] _Jacobi de Voragine_, lég. 48. - -Ces deux traits se valent bien. Si on les regarde comme des -espiègleries, le Diable n'a pas si grand tort. Si on les traite de -méchancetés, on manque de respect à saint Benoît, qui était un homme -d'assez bon tempérament. - ---Un chartreux[314], sur son lit de mort, se trouvant seul dans sa -cellule, vit entrer un démon chargé d'un grand _in-folio_, où il avait -écrit, en manière d'histoire suivie, toutes les fautes et tous les -péchés du mourant. Le chartreux se nommait Favier.--Favier, lui dit le -Diable, en riant avec quelque malice, je te vais lire la chronique de ta -vie... En même temps il fit la lecture de son gros livre. - - [314] _Ex Mathæi Tympii triumpho virtut. de integr. conf. 62._ - -Le moine, stupéfait d'avoir commis tant de péchés, répondit au -démon:--Tout ce que tu me reproches, et que tu as si bien noté, je l'ai -dit à confesse, j'en ai fait pénitence, et j'en ai reçu l'absolution. -Ainsi, tu peux brûler ton livre.--Un instant, repartit le Diable, toutes -tes confessions n'ont pas été bonnes; il y a certaines fautes ici, dont -tu n'as pas bien expliqué les circonstances; conséquemment tu viendras -nous voir... - -Le malade allait se désoler, quand la sainte Vierge parut dans la -cellule, entourée d'une lumière éblouissante, et tenant dans ses bras un -enfant d'une beauté extraordinaire.--Cesse de craindre, dit-elle au -moribond, ce bel enfant t'a pardonné toutes tes fautes, et le ciel est -ouvert pour toi... Le démon, tout confus d'avoir mal jugé un saint -homme, s'esquiva en entendant ces paroles. La sainte Vierge se retira -aussi; et Favier, se retrouvant seul, chanta les litanies des saints. -Lorsqu'il prononça ces paroles: _Omnes sancti et sanctæ Dei, intercedite -pro nobis_, il aperçut le haut de sa cellule entr'ouvert; des choeurs -innombrables de saints et de saintes venaient chercher son âme; il -mourut, et monta au ciel en bonne compagnie.--Puisse-t-il nous en -arriver autant!--Ainsi soit-il. - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CET OUVRAGE. - - - A ma femme. (_Épître dédicatoire_) pag. v - - Avertissement vij - - Introduction, _ou entrevue de l'auteur avec le Diable_ xv - - Chapitre premier. _Histoire des démons_ 1 - - Chap. II. _Formes et métamorphoses._--Démons en bouc, en tronc - d'arbre, en crapauds, en chats noirs, en ours, en pourceaux, - en singes, en dogues, en rats, en nègres, en dragon, en homme, - en cheval, en moine, en âne, en guêpe, en jeune fille, en - merle noir, en chien, en queue de veau, en oeil, en laitue, en - demi-septier de vin, en grenouille, en vautour, en marmottes, - en blaireaux, en femmes, en monstre, en grand prince, etc. etc. 14 - - Chap. III. _Le bon Diable.--Petit roman_ 28 - - Chap. IV. _Services rendus par les démons._--La vigne gardée par - le Diable. Trajan sauvé par un démon. Le Diable veille sur la - vertu d'Agnès du Mont-Politien. Histoire d'un démon qui - fréquenta la maison d'un évêque d'Hildesheim. Le démon de - Cassius de Parme. Aldon et Granson sauvés par le Diable. - Aventure d'un jeune Espagnol et d'un démon. Le Diable empêche - le pèlerinage nocturne d'un prêtre et d'une dame 33 - - Chapitre V. _Espiègleries de quelques démons._--Cadulus et le - Diable. Le Diable et Pierre-le-Prêcheur. Un curé de Bonn et le - Diable. Le Diable et les passans. Un baladin et son démon. Le - Diable perruquier. Le lutin de M. Santois. Les démons et les - pèlerins du Japon, etc. 45 - - Chap. VI. _L'heureux valet.--Conte noir_ 52 - - Chap. VII. _Honnêtes actions du Diable._--La vache volée et son - cinquième descendant. Une fille de Nivelle et le Diable. Le - Diable et un enfant altéré. Un moine repris par le Diable. Le - Diable punit un gourmand. Bienveillance du Diable pour un - religieux sobre. Le Diable convertit un novice, qui voulait - retourner dans le monde. Conduite désintéressée du Diable avec - saint Vitus. Sentimens semblables avec saint Cyriaque 60 - - Chap. VIII. _Malices de quelques démons._--Le Diable prend la - figure de Moïse, et noie les juifs de l'île de Crète. Tempête - excitée à Louvain par le Diable. Orage de Malines. Désastre de - Quimper-Corentin. Un Démon montagnard tord le cou à un mineur, - sans le tuer. Le Diable prend la figure d'une femme, tracasse - saint Hyppolite, etc. Mauvaise conduite d'un démon, avec la - jeune Ida de Louvain. Malices exercées contre le bienheureux - Gilles. Aventures d'Alexandre _ab Alexandro_. Les diables du - château de Vauvert. La vache possédée du Diable 73 - - Chap. IX. _Le Diable et St. Dominique.--Conte bleu_ 86 - - Chap. X. _Mésaventures et faiblesses des démons._--Élizabeth - d'Hoven soufflète le Diable, etc. Saint Grégoire le - Thaumaturge mène le Diable comme il veut. Le Diable cité - devant le tribunal de Dieu. Saint Loup enferme le Diable dans - un verre d'eau. Démon dans un pot à beurre. Caradoc et le - Diable. Le Diable et saint Dorothée. Luther et le Diable. Le - Diable et saint Antoine. Sainte Julienne et le Diable. Le - Diable et saint Wulfran 92 - - Chapitre XI. _Petites leçons et châtimens divers, infligés par - le Diable._--Le convers impudique, et le Diable déguisé en - nonne. Deux voyageuses et le Diable. Joueur emporté par le - Diable. Caresses conjugales hors de saison punies par le - Diable. Le Diable et l'usurier défunt. Le Diable emporte la - langue d'un avocat vénal. Il effraie un paysan de mauvaise - foi. Voyage aux enfers d'un meunier usurier et impie. Avis à - ceux qui chantent vaniteusement, et ne veulent pas psalmodier. - Le prédicateur orgueilleux. Le Diable se moque d'un moine - paresseux. Il visite un moine qui dormait au choeur. Danger de - l'invoquer 107 - - Chap. XII. _La mort de Rodrigue.--Histoire tragique_ 123 - - Chap. XIII. _De ceux qui ont le cou tordu par le Diable; de ceux - que les démons ont emportés._--Cham, fils de Noé. Gabrielle - d'Estrées. Un chanoine fornicateur. Ulrich Schroter. Un comte - de Mâcon. Une Allemande. Un plaideur. Cagliostro. Valens. - Dagobert. Le soldat Étienne. Carlostad. Amalaric. Ébroïn 128 - - Chap. XIV. _La mort de Julien l'apostat.--Histoire tragique_ 145 - - Chap. XV. _Le démon bienfaisant--Petit roman_ 152 - - Chap. XVI. _Le conseil infernal.--Conte noir_ 156 - - Chapitre XVII. _De ceux qui nous ont rapporté des nouvelles de - l'enfer._--Histoire d'un religieux anglais, qui va aux enfers, - sous la conduite de saint Nicolas. Voyage de Bertholde dans un - coin de l'enfer. Agneïus visite le trou de saint Patrice. - Vétin va aux enfers. Un clerc se fait porter par le Diable à - la porte des enfers. Un saint homme visite l'infirmerie des - démons. Tondal est conduit aux enfers par un ange, etc. 161 - - Chap. XVIII. _Aventures d'un écolier.--Conte noir_ 179 - - Chap. XIX. _De l'estime qu'on a eue pour les démons, des grands - hommes qui leur ont dû leur mérite, etc._--Modes du douzième - siècle. Beau mot de Thomas Morus. Goyon de Matignon. Socrate. - Apulée. Agrippa. Cardan. Scaliger. Mesmer. Cagliostro. - Averroès. Chicus-OEsculanus. Copernic. Jean-Faust. Roger - Bacon. Pierre d'Apone. Jeanne d'Arc. Les Templiers. Le pont du - Diable. La muraille du Diable 184 - - Chap. XX. _Des amours des démons avec les mortels._--Amours - d'une religieuse et d'un démon. Amours du Diable pour une - nonne chaste. Amours d'un démon et de la fille d'un prêtre. - Amours de Victorin et d'une diablesse, etc. Enfans du Diable: - Zoroastre. Romulus. Numa-Pompilius. Servius-Tullius. Auguste. - Simon le Magicien. Luther. Merlin. Apollonius de Thyane. Les - comtes de Clèves. Mélusine. etc. 195 - - Chap. XXI. _Le Diable pris par le nez.--Conte bleu_ 207 - - Chap. XXII. _Des démons qui ont cité l'Écriture-Sainte, - etc._--Un démon récite le pater. Le Diable cite un passage de - saint Paul, en réclamant une âme devant le tribunal suprême. - Un démon apprend à saint Bernard sept versets qui mènent au - ciel, etc. page 213 - - Chapitre XXIII. _Le magicien amoureux.--Conte noir_ 225 - - Chap. XXIV. _Contre ceux qui ne veulent pas croire aux - diables.--Histoire édifiante_ 232 - - Chap. XXV. _Contre ceux qui voient le Diable partout.--Pieuse - facétie_ 238 - - Chap. XXVI. _La fausse princesse.--Mélodrame à mettre en scène_ 243 - - Chap. XXVII. _Quatre histoires édifiantes._--Les - prestiges.--Mort de - Guillaume-le-Roux.--L'interrogatoire.--Encore un tour aux - enfers 249 - - Chap. XXVIII. _Quatre petits romans._--Théodora.--L'anneau.--Le - danger des engagemens.--Le voyage à Rome 259 - - Chap. XXIX. _Quatre petits contes._--Le souper.--Le château - magique.--Le pauvre prêtre.--Ce que l'on voudra 270 - - Chap. XXX. _Le Diable à confesse_ 280 - - Variétés, ou _Mosaïque infernale_.--De l'enfer et du purgatoire. - Le signe de la croix. Le Diable et le mourant. L'adultère. - Départ des Brachmanes pour l'autre monde. Complaisance du - Diable pour un prince allemand. La possédée. La prophétie - Turgotine. Le monstre belge. Mort du comte de Foulques. - Aventure de Flavie et de ses deux eunuques. Le tombeau de - saint Pierre-le-Neuf. Chasteté d'un Jésuite attaquée. Humilité - de saint Bernard. Bon mot de Dominique Scarlati. Opinion des - nègres sur le Diable. Portrait du Diable, selon Piron. Le - Diable et saint Augustin. Le Diable égayant saint Martin. Les - deux crapauds du Diable, et la couleuvre de saint Benoît. Le - chartreux malade 284 - - -FIN DE LA TABLE. - - - - -Notes sur la version électronique - -On a transcrit conformément à l'orthographe de l'original. On a corrigé: - - Sainte-Foix en Saint-Foix (d'un pareil château, comme dit Saint-Foix) - -Ainsi que de nombreuses erreurs d'impression. Les passages en italique -sont transcrits _entre caractères soulignés_. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le diable peint par lui-même, by -Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE PEINT PAR LUI-MÊME *** - -***** This file should be named 61311-8.txt or 61311-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/3/1/61311/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le diable peint par lui-même - -Author: Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy - -Release Date: February 3, 2020 [EBook #61311] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE PEINT PAR LUI-MÊME *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<p class="c large">LE DIABLE<br /> -PEINT<br /> -PAR LUI-MÊME.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c"><span class="large">OUVRAGES NOUVEAUX</span><br /> -<i>Qui se trouvent chez le même libraire</i>:</p> - - -<p class="noindent"><span class="sc">Dictionnaire infernal</span> <i>ou</i> Recherches et anecdotes sur les démons, -les fantômes, les spectres, les possédés, etc., etc.; 2 vol. in-8<sup>o</sup>, -fig. Prix, 12 fr. et 15 fr.</p> - -<p><span class="sc">Réalité de la magie et des apparitions</span> <i>ou</i> Contre-poison -du Dictionnaire infernal; 1 vol. in-8<sup>o</sup>, 3 fr. et 3 fr. 50 c.</p> - -<p><span class="sc">Histoire des fantômes et des démons qui se sont montrés parmi -les hommes</span> <i>ou</i> Choix d'anecdotes et de contes, par madame Gabrielle -de P***; 1 vol. in-12, fig.; 2 fr. 50 c. et 3 fr.</p> - -<p><span class="sc">Voyage à Tripoli</span> <i>ou</i> Relation d'un séjour de dix années en Afrique, -etc. 2 vol. in-8<sup>o</sup> avec gravures et cartes. Prix, 15 fr. et 17 -fr. 50 c. franc de port.</p> - -<p><span class="sc">Voyage en Chine</span>, <i>ou</i> Journal de la dernière ambassade anglaise -à la Cour de Pékin, 2 vol. in-8<sup>o</sup>, gravures et cartes. Prix, 15 fr. -et 17 fr. 50 c.</p> - -<p><span class="sc">Histoire de Rasselas</span>, prince d'Abyssinie, suivie de <i>Dinarbas</i>, -3 vol in-12. Paris, 1819, 6 fr. et 7 fr. 50 c.</p> - -<p><span class="sc">Dictionnaire critique et raisonné des Étiquettes de la cour -de France</span>, des usages du monde, des amusemens, des modes -françaises, etc., etc., par mad. de Genlis. 2 vol. in-8<sup>o</sup>. Prix, 12 fr. -et 15 fr.</p> - -<p><span class="sc">Esquisse de la Révolution de l'Amérique espagnole</span>, <i>ou</i> Récit -de l'origine, des progrès et de l'état actuel de la guerre, entre -l'Espagne et l'Amérique espagnole, trad. de l'anglais. Paris, 1818; -1 vol. in-8<sup>o</sup>. Prix, 5 fr. et 6 fr.</p> - -<p><span class="sc">Petite Médecine domestique</span>, <i>ou</i> Moyens simples et faciles de secourir -les malades, les blessés, les asphyxiés, les empoisonnés, les -femmes enceintes, etc., etc., par M. Bésuchet, médecin, 1 vol. in-12. -Prix 3 fr. et 3 fr. 50 c.</p> - -<p><span class="sc">Les trois Animaux philosophes</span>, <i>ou</i> les Voyages de l'ours de -Saint-Corbinian, suivis des aventures du chat de Gabrielle, etc.; -1 fort vol. in-12, fig. Prix, 3 fr. 75 c. et 4 fr. 40 c.</p> - -<p><span class="sc">La prise de Constantinople</span>, roman historique: par l'auteur du -<i>Dictionnaire infernal</i>; 2 vol. in-12. Paris, 1819. 5 fr. et 6 fr.</p> - -<p><span class="sc">Nouveau Cours de langue anglaise</span>, avec deux traductions, -dont l'une interlinéaire, et l'autre suivant le génie de la langue -française: composé d'après les principes de MM. de <i>Port-Royal</i>, -<i>Dumarsais</i>, et des meilleurs maîtres. Deux forts vol. in-12. Prix, -7 fr. 50 c. et 9 fr.</p> - -<p><span class="sc">Méditations d'un solitaire inconnu</span>; publiés par M. de Sénancour. -1 vol. in-8<sup>o</sup>, 6 fr. et 7 fr. 50 c.</p> - -<p><span class="sc">La Chronique des champs de bataille</span> <i>ou</i> la Bravoure française -en action; 1 vol. in-12, 3 fr, et 3 fr. 50 c.</p> - - -<p class="sign small">IMPRIMERIE DE FAIN, PLACE DE L'ODÉON.</p> - -<div class="break"></div> -<div class="figc"><img src="images/illu.jpg" alt="" /></div> -<div class="c"><i>Entretien de l'Auteur avec le Diable</i></div> -<div class="break"></div> - - -<h1><span class="large">LE DIABLE</span><br /> -PEINT PAR LUI-MÊME,</h1> - -<p class="c">OU<br /> -<span class="xlarge">GALERIE</span><br /> -DE PETITS ROMANS, DE CONTES BIZARRES, D'ANECDOTES PRODIGIEUSES,</p> - -<p class="drap">Sur les aventures des démons, les traits qui les caractérisent, leurs -bonnes qualités et leurs infortunes; les bons mots et les réponses -singulières qu'on leur attribue; leurs amours, et les services -qu'ils ont pu rendre aux mortels, etc., etc., etc.</p> - -<p class="c"><span class="large">EXTRAIT ET TRADUIT</span><br /> -<span class="xsmall">DES DÉMONOMANES, DES THÉOLOGIENS, DES LÉGENDES, ET DES DIVERSES CHRONIQUES -DU SOMBRE EMPIRE.</span></p> - -<p class="c"><span class="large"><span class="sc">Par</span> J.-A.-S. COLLIN DE PLANCY,</span><br /> -<span class="small g">AUTEUR DU DICTIONNAIRE INFERNAL</span>, etc., etc.</p> - -<div class="r"><blockquote class="exergue border"> -<p>Conservez à chacun son propre caractère.</p> - -<p class="attr"><span class="sc">Boileau</span>, <i>Art poétique</i>.</p> - -<p>Les démons peuvent faire le bien, tout ainsi -que les anges peuvent faire le mal.</p> - -<p class="attr"><span class="sc">Bodin</span>, <i>Démonomanie</i>, liv. 1<sup>er</sup>, chap. 1<sup>er</sup>.</p> - -</blockquote></div> -<p class="c"><span class="xlarge">PARIS,</span><br /> -<span class="large">P. MONGIE AINÉ, LIBRAIRE,</span><br /> -<span class="small">BOULEVART POISSONNIÈRE</span>, N<sup>o</sup> 18.</p> - -<p class="c">1819.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="epitre">A MA FEMME.</h2> - - -<p><i>Vous trouverez souvent votre portrait dans -le héros dont j'écris les aventures. Ce compliment -sans doute vous aurait fait jeter les hauts cris, -si l'ouvrage que je vous offre n'avait été entrepris -et terminé sous vos yeux. On s'est fait du Diable -une idée si fausse, qu'on croit montrer bien du -discernement en le comparant à tout ce qui est -mal dans le monde. Vous verrez ici qu'il en est -autrement, et qu'on peut sans rougir se vanter de -ressembler au Diable, en certaines choses; la -bonté touchante, la simplicité antique, les manières -naïves, les vertus quelquefois stoïques, le -penchant à obliger, le désintéressement, la vivacité -d'esprit, l'originalité d'imagination, la malice -sans méchanceté: il y a dans le Diable mille -qualités heureuses, que vous auriez le bon esprit -d'envier, si vous ne les possédiez pas dans un -degré éminent.</i></p> - -<p><i>C'est sur ces bonnes qualités, qui vous sont -communes, que j'ai cru voir, entre vous et le -Diable, une ressemblance morale. Il serait plus -difficile de faire le même rapprochement pour le -physique: vous avez vingt-quatre ans, le Diable a -plus de quatre-vingts siècles; et ses traits sont loin -des vôtres. Ses oreilles en forme de champignons, -ses ailes de chauve-souris, son nez long de neuf -pouces, sa peau assez semblable à un cuir bouilli, -et généralement toutes ses difformités, font un -contraste assez frappant avec vos perfections. Je -ne vois pas non plus que nous ayons ses cornes. -Quant aux griffes et à la queue, n'en parlons -pas: on sait que les dames en ont peur, et n'en -portent point.</i></p> - -<p><i>Enfin, j'étais près de vous quand cet ouvrage -fut conçu: pour cela encore, il est juste que je -vous le dédie. Agréez donc cette petite galanterie -d'un époux, qui vous sera fidèle jusqu'à -la fin.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="avert">AVERTISSEMENT.</h2> - - -<p>«Vous vous occupez d'un travail inutile; la cause de -la superstition est perdue; on ne croit plus aux revenans; -le Diable est en plein discrédit; et, grâces aux -lumières du siècle, la philosophie l'emporte enfin sur -les préjugés populaires.» Voilà les objections qu'on -me faisait lorsque j'ai entrepris l'ouvrage que je présente -au public; et, comme quelques personnes pourraient -me les faire encore, j'y répondrai d'avance en -peu de mots.</p> - -<p>La crainte du Diable et les superstitions ne sont point -éteintes. Celui qui voudra montrer de la bonne foi -reconnaîtra bientôt que la moitié des personnes qu'il -fréquente redoutent, pendant la nuit, les apparitions -de fantômes et de spectres, et conséquemment les démons. -On remarquera aussi que la plupart des gens -dont l'éducation a été négligée ou stérile, consultent -tous les jours les cartes et les devineresses, pour en -apprendre les choses futures. Or, les sciences divinatoires, -si elles pouvaient exister, ne viendraient point -de Dieu; et les divinations, aussi-bien que la foi aux -visions et aux songes, sont des aveux tacites de l'influence -surnaturelle qu'on attribue aux démons.</p> - -<p>Assurément, ce grand nombre d'esprits faibles, qui -hasardent le fruit de leurs sueurs dans les roues de la -loterie, et sur la foi d'un songe insignifiant, ne pensent -pas que Dieu s'amuse à leur donner l'idée de prendre tel -<i>numéro</i>, qui doit les enrichir, et qui ne sortira pas.</p> - -<p>Allez dans les campagnes, vous y verrez peu de -morts rester en paix dans leur tombe. Toutes les -semaines, dans chaque village, vous apprendrez l'histoire -d'un nouveau revenant, qui demande des prières, -qui frappe les murs à coups de poing, et qui tire les -rideaux, sans se montrer; heureux encore si vous -n'êtes pas témoin de quelque scène de possession, ou si -quelque magicien ne s'occupe pas de vous ensorceler, -ou de vous nouer l'aiguillette!</p> - -<p>Toutes ces choses sont bien plus rares que dans le -bon temps passé; mais elles existent encore; et c'est -aujourd'hui, plus que jamais, le moment d'élever la -voix contre la superstition, pour achever de l'étouffer.</p> - -<p>Cette entreprise n'est pas aussi aisée qu'on le pense; -car, tandis que les amis de l'humanité s'efforcent de lui -rendre la paix de l'âme et de détruire les terreurs superstitieuses, -il y a des hommes qui semblent avoir -pris à tâche de ramener les vieilles erreurs, qui veulent -de nouveau replonger les peuples dans la barbarie, et -dominer par la crainte. Je ne parlerai point des missionnaires, -qui portent le fanatisme dans les provinces, -qui troublent les esprits par la peur d'un enfer effroyable, -qui présentent de toutes parts le démon déchaîné -contre la France, et qui achèveraient la ruine de la -religion, si ses bases n'étaient trop solides pour se -renverser jamais entièrement<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Mais je m'arrêterai -un instant sur quelques écrivains, dont la plume avilie -n'a su défendre que le mensonge et la fraude.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> On sait aussi que plusieurs prêtres refusent la sépulture aux -morts, et envoient en enfer ceux qui partent de ce monde sans -confession. De pareils abus sont bien les suites du fanatisme et de -la superstition la plus brutale.</p> -</div> -<p>A leur tête est l'abbé Fiard, ex-jésuite, dont les -écrits, imprimés à la fin du dernier siècle et au commencement -de celui-ci<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, établissent cette maxime, -que le Diable en personne a fait la révolution, qu'il -est l'agent surnaturel de tout le mal qui se commet en -France, qu'il fut le maître en impiété de Voltaire, de -Diderot, etc.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Lettres <i>philosophiques</i> sur la magie;—la France trompée -par les <i>démonolâtres</i> du 18<sup>e</sup> siècle, etc.</p> -</div> -<p>Fort heureusement, l'abbé Fiard et ses pâles disciples -sont de faibles ennemis pour les vrais philosophes; -et, si les fatras de ces fauteurs de la superstition -sont admirés des bigots, ils n'obtiennent que la risée -des gens d'esprit, qu'ils endormiraient si on avait le -courage de les lire sérieusement.</p> - -<p>Mais les ouvrages superstitieux se multiplient tellement, -qu'on peut redouter leurs funestes effets sur les -esprits faibles. On ne parlera que de quelques-uns; on -nommera d'abord les <i>Révélations de sœur Nativité</i>, -que le lecteur ne connaît sûrement pas, qui vivent -néanmoins depuis deux ans, et qui expliquent en trois -volumes (édition compacte) comment sœur Nativité a -vu <i>positivement</i> l'enfer et le purgatoire; comment elle -a prédit et révélé, il y a vingt-huit ans, les crimes de la -révolution et tout ce qui s'en est suivi; comment il faut -rétablir les dîmes et autres bonnes choses du temps -d'autrefois; et comment on n'a publié ces susdites révélations -et prophéties qu'après qu'elles ont été justifiées -par l'événement, pour ne pas donner à mordre aux -incrédules…</p> - -<p>L'ouvrage, que M. le comte de Sallmart-Montfort a -fait paraître à petit bruit, il y a trois ans<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, est encore -un livre de prédictions. Mais, au moins, l'auteur a-t-il -eu la bonne foi de le publier avant l'événement. Il est -vrai que, comme il annonce la fin du monde et la -venue de l'antéchrist, il n'y avait pas de temps à -perdre<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>De la Divinité, de l'homme, des différentes religions, idées -sur la fin prochaine et générale du monde.</i></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Suivant les calculs de monsieur le comte, le monde finira -en 1836.</p> -</div> -<p>Un autre écrivain a donné, l'année dernière, une -<i>Explication de l'Apocalypse</i>, qui entre un peu dans -le système de M. le comte de Sallmart-Montfort, et -qui prouve <i>victorieusement</i> que l'antéchrist est en chemin, -que le monde va finir, parce que tous les fléaux -avant-coureurs, prédits dans l'Apocalypse, sont déjà -tombés sur la France, et que les démons y font sous -main leur commerce. D'autres théologiens de la même -force rapportent déjà des miracles modernes, et des -aventures de possédées, <i>qui font frémir</i>.</p> - -<p>M. le comte de Fortia-Piles s'est mis aussi dans la -ligue des suppôts de l'erreur; et, après avoir bien regretté -les temps féodaux, il gémit de voir le Diable un -peu oublié, attendu <i>que la peur de cet être indéfinissable -avait plus d'effet sur <em class="small">LE PEUPLE</em> que toutes les -peines</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>… «Je ne vois pas, ajoute-t-il avec douleur, -qu'on prenne beaucoup de moyens pour rétablir cette -crainte salutaire, dans une classe qui, depuis trente -ans, a offert plus de crimes que les deux siècles précédens<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>…»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Nouveau dictionnaire français</i>… publié en 1818 et 1819, en -12 cahiers in-8.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Cette dernière calomnie est si absurde, qu'elle ne mérite pas -de réponse: qu'on lise seulement, dans Gilbert, la peinture qu'il a -faite du dix-huitième siècle, on y verra des mœurs bien plus affreuses -que les nôtres.</p> -</div> -<p>Il y a des imposteurs, qui paraissent au moins partager -les superstitions et les erreurs qu'ils prêchent aux -autres hommes, et qui affichent en eux la crainte du -Diable, lorsqu'ils le présentent comme un épouvantail. -M. de Fortia-Piles ne croit pas au Diable, ne le -craint point; il laisse voir son opinion là-dessus; et il -a le cœur assez <i>franc</i> pour proposer au <i>peuple</i> la peur -du Diable comme un moyen de vertu!… C'est comme -s'il disait: «Je suis un homme d'esprit et un honnête -homme; je n'ai pas besoin de frayeurs pour me bien -conduire. Mais vous, qui êtes des brutes, je vais -vous épouvanter. Alors vous vous laisserez mener -où l'on voudra, et vous serez de bonnes gens, bien -estimables<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>…»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> On n'ose pas s'arrêter plus long-temps sur les ouvrages de -superstition et de fanatisme qui paraissent maintenant. La nomenclature -en serait trop longue, puisque les romans même sont souvent -aujourd'hui des livres de controverse. Ceux qui ont lu <i>les Parvenus</i> -de madame de Genlis savent qu'elle prône les extases, les -visions, les prophéties, les pèlerinages, etc.</p> -</div> -<p>Mais la plus forte preuve de l'opposition que les -dévots entretiennent contre les lumières, c'est une nouvelle -brochure, qui paraît depuis peu de jours, sous le -titre de <i>Contre-poison du Dictionnaire infernal</i>, ou -<i>Réalité de la Magie et des Apparitions</i>… Je suis fâché -que le pieux auteur de ce pamphlet burlesque le publie -un an après le <i>Dictionnaire infernal</i>. En s'annonçant -plus tôt, il aurait pu se flatter d'en empêcher le succès; -et alors il eût été de mon devoir de défendre mon -ouvrage. Aujourd'hui que le Dictionnaire infernal est -presque totalement épuisé, j'attendrai que le public -ait porté son jugement sur les cent dix ou douze prodiges, -anciens et modernes, que M. Simonnet raconte -avec tant d'<i>énergie</i> dans sa brochure. Si on s'en occupe, -je pourrai répondre plus longuement, et faire -voir, en quelques pages, les absurdités qu'il a recueillies -si lentement et avec tant de soin.</p> - -<p>Jusque-là, je dirai seulement que j'ai lu le pamphlet -en question, et que j'y ai reconnu quelques traits -qu'on verra aussi dans <i>le Diable peint par lui-même</i>. -Mais l'auteur du <i>Contre-Poison du Dictionnaire infernal</i> -a traduit avec mauvaise foi, et il a souvent tronqué -ses miracles pour en ôter le ridicule; je prierai donc -le lecteur de comparer mes traductions aux originaux; -ce qui sera d'autant plus facile, que j'ai cité très-exactement. -On verra par là que je ne cherche qu'à répandre -sincèrement la vérité.</p> - -<p>Après avoir passé un an sur le <i>Dictionnaire infernal</i>, -si M. Simonnet veut exercer pareillement sa critique -sur <i>le Diable peint par lui-même</i>, je lui souhaite bon -courage. Mais comme j'ai recueilli des traits qui présentent -les démons sous un aspect un peu moins noir -que le <i>Contre-Poison</i>, et que M. Simonnet voudra sans -doute encore les rembrunir, je lui rappellerai ces deux -vers de l'Art poétique (<i>chant troisième</i>):</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Souvent, sans y penser, un écrivain qui s'aime</div> -<div class="verse">Forme tous ses héros semblables à soi-même.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="intro">INTRODUCTION,<br /> -<span class="xsmall">OU</span><br /> -ENTREVUE DE L'AUTEUR AVEC LE DIABLE.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Diligitur nemo, nisi cui fortuna secunda est;</i></div> -<div class="verse i1"><i lang="la" xml:lang="la">Quæ simul intonuit, proxima quæque fugat.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Ovide.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le malheur avilit; un revers déshonore:</div> -<div class="verse">Quand Satan était ange, il avait des amis;</div> -<div class="verse">En exil, c'est <i>le Diable</i>; il est noir, on l'abhorre;</div> -<div class="verse">Il rencontre partout des milliers d'ennemis.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>Le Diable se présenta un jour à saint Antoine -dans son désert. Il avait la figure -triste et allongée. L'homme de Dieu lui -demanda où il portait ses chagrins?—«Je -n'en sais vraiment rien, répondit le -Diable. Je deviens de jour en jour si malheureux, -j'ai tant à me plaindre des -hommes, que je crains bien d'en perdre -la tête. Vos solitaires m'accusent de toutes -les fautes qu'ils peuvent commettre. On -ne se querelle jamais, on ne fait pas le -moindre tort au prochain, on n'a pas la -plus petite pensée charnelle, sans que -j'en sois l'auteur. Et tous les chrétiens -sont taillés sur le même modèle. Lorsqu'on -prononce mon nom, c'est avec des -malédictions effroyables. Enfin, je n'ose -plus me montrer nulle part; et pourtant -je ne fais de mal à personne; car vous -savez que, quand j'aurais l'humeur aussi -portée à nuire qu'on le dit, j'ai maintenant -perdu toutes mes forces. Que vos -solitaires veillent donc sur eux, s'ils n'ont -pas envie de pécher; qu'on me laisse le -peu de réputation qui me reste; et que je -puisse en paix tisonner mon feu, ou visiter -mes amis…»</p> - -<p>Saint Antoine répondit au Diable:—«Quoiqu'on -t'ait souvent accusé d'être un -grand menteur, tu viens cependant de -dire la vérité. Tu es ruiné de fond en -comble; et le plus petit d'entre nous se -moque de toi et des tiens…» -(<i>Saint Athanase, vie de saint Antoine, -ch. 13.</i>)<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>—</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> La légende Dorée, qui rapporte aussi ce trait, dit que, -cette fois-là, le Diable était d'une taille tout-à-fait extraordinaire, -puisque ses pieds touchaient à la terre, et sa tête -au ciel. Malgré cela, il eut la modestie de dire à saint Antoine -qu'<i>il était réduit à rien</i>, <span class="small" lang="la" xml:lang="la">AD NIHILUM SUM REDACTUS</span>. -(<i lang="la" xml:lang="la">Legenda 21 de S. Antonio.</i>) Quel Diable était-ce donc -autrefois?…</p> -</div> -<p>Je venais de lire cette singulière histoire; -et je réfléchissais profondément sur la discordance -des théologiens et des saints pères. -Tantôt le Diable est, avec eux, un ennemi -encore terrible et toujours agissant; tantôt -ce n'est plus qu'un malheureux, sans force -et sans pouvoir. Saint Athanase et quelques -autres flambeaux de l'église le représentent -humble, soumis, et hors d'état d'intriguer -désormais parmi les hommes<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Les théologiens -modernes lui conservent sa vigueur, -ses ressources; et l'abbé Fiard<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> prouve -<i>victorieusement</i> (comme il le dit), que le -Diable n'a rien perdu de ses anciens priviléges; -que la France est peuplée de ses -adorateurs; qu'il est en plein commerce -avec nous, etc… Cependant Jésus-Christ -est venu; les oracles ont cessé; les faux -dieux n'ont plus de culte; les esprits de -ténèbres ont dû rentrer dans l'abîme… -Ou saint Athanase n'est pas orthodoxe, et -dans ce cas c'était à l'église à le condamner; -ou l'abbé Fiard est un grand visionnaire, -et alors c'est au bon sens à en faire -justice…; mais l'église a mis saint Athanase -au nombre des saints; et le bon sens -place l'abbé Fiard au rang des fous…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Saint Augustin dit aussi quelque part que <i>le Diable est -un gros chien à l'attache. Il peut aboyer, mais il ne mord -pas.</i></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Lettres <i>philosophiques</i> sur la Magie, par l'abbé Fiard; -avec cette ligne de Nicole, pour épigraphe: <i>Dieu et le Diable; -c'est là toute la religion!</i>…</p> -</div> -<p>Sur ces pensées rassurantes, je m'endormis -paisiblement. Bientôt je crus sentir -une main un peu froide se promener légèrement -sur ma figure. Il me sembla que je -m'éveillais, et que ma chambre était éclairée -d'une lumière douce. Je jetai les yeux autour -de moi, et je vis à ma droite un grand -vieillard du plus bizarre aspect. Sa tête -touchait presque au plafond de ma chambre, -qui n'a à la vérité que huit pieds de hauteur. -Mais il était un peu voûté, et s'appuyait -sur un gros bâton, surmonté d'une espèce -de croissant. Au reste, sa grosseur était -bien proportionnée à sa taille. Il avait le -regard triste, la figure mitigée, le nez extrêmement -long, les oreilles grosses, les -joues et le front sillonnés de rides profondes, -le teint pâle, et les cheveux d'un -beau noir d'ébène.</p> - -<p>Comme la vue de ce personnage me -causait une surprise, qui approchait de la -frayeur, je voulus éveiller ma femme, pour -n'avoir pas peur tout seul. L'inconnu m'en -empêcha, et me prenant la main:—Arrête, -me dit-il, d'une voix un peu cassée, je -ne veux me laisser voir que de toi; et j'ai -bien des choses à te dire… Écoute-moi -sans crainte; je ne suis pas venu ici avec -des intentions hostiles, et tu ne seras pas -fâché de me connaître.</p> - -<p>Le mouvement qu'il fit, en m'arrêtant -la main, me laissa entrevoir sur ses épaules -deux grandes ailes rognées… Cette nouvelle -particularité redoubla mon embarras: -Serait-ce un génie, me disais-je? et les -contes de la cabale et de la féerie auraient-ils -quelque fondement?… Je levai les -yeux sur la face du géant: son front était -chargé de trois petites cornes, que je n'avais -pas vues d'abord… Plus de doute, c'est un -démon; et les histoires d'apparitions sont -véritables!… Mais l'effroi n'était plus de -saison. Le taciturne inconnu, qui me visitait, -paraissait doux et maniable; et il -attendait, en silence, que je daignasse lui -adresser une parole…</p> - -<p>Je m'efforçai d'apaiser les battemens de -mon cœur; et je retrouvai enfin la voix, -pour prier l'esprit de s'asseoir et de me -dire qui il était. Il se plaça comme il put -sur un petit tabouret; et la forme abaissée -de son siége, diminuant la hauteur de sa -taille, nous nous trouvâmes à peu près -face à face. Une longue queue, qui frétillait -au derrière de l'inconnu, frappa ma vue -aussitôt qu'il fut assis, et acheva de fixer -mes idées.</p> - -<p>—Tu ne devines pas qui je suis, me demanda-t-il -en même-temps?</p> - -<p>—Peut-être ai-je deviné de travers, lui -répondis-je; mais je pense que vous pourriez -bien être le Diable?</p> - -<p>—Ou celui que vous appelez de ce -nom, répliqua-t-il; je suis le souverain -de ces anges, que l'orgueil et une folle présomption -ont fait exiler du ciel.</p> - -<p>—Je vous croyais bien autrement bâti…</p> - -<p>—Ma figure te surprend?… On -m'a fait si laid et si noir, que je conçois -ton étonnement. Autrefois j'avais quelque -beauté; je l'ai perdue; mais je ne suis pas -encore si monstrueux… Autrefois je -gouvernais un beau pays dans le ciel; j'ai -voulu, comme bien d'autres, commander -en maître, où je devais obéir; et comme -bien d'autres, je suis tombé…</p> - -<p>—Cependant vous êtes toujours roi?…</p> - -<p>—Oui, mais roi d'une triste contrée, -entouré de tristes sujets, réduit à passer -de tristes jours… Avant le Messie, je -me mêlais de temps en temps parmi les -hommes. Depuis qu'il est venu, je ne puis -venir sur la terre qu'une fois par an; et -mes sujets n'en ont jamais approché.</p> - -<p>—Ce que vous dites là ne s'accorde -ni avec la théologie, ni avec les démonomanes. -On raconte de vous de vilaines -choses.</p> - -<p>—On ment. Depuis plus de dix-huit cents -ans, je n'ai fait aucun tort aux hommes; -et quand j'en aurais le vouloir, je n'en -aurais plus le pouvoir. D'ailleurs, saint -Bernard a dit que je n'en avais pas même -la volonté<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> On trouve véritablement cette phrase: <i>Quand le -Diable aurait la puissance de nous faire du mal, dit -saint Bernard, <em class="small">IL N'EN A PAS LA VOLONTÉ</em></i>; dans le tombeau -des hérétiques de Georges l'apôtre; 3<sup>e</sup> partie.</p> -</div> -<p>—Vous les avez donc eus ces moyens -de nuire?</p> - -<p>—Oui, mais très-étroits; et je peux -dire hardiment que j'en ai toujours usé -avec un but honnête.</p> - -<p>—Alors, pourquoi vous a-t-on interdit -l'approche de notre terre?</p> - -<p>—Parce que les chrétiens avaient peur -de moi; et que leur dieu qui les aime ne voulait -pas les laisser vivre dans une frayeur -continuelle. Mais sa bonté pour eux n'a -pas été bien sentie; on n'a pas compris les -paraboles de l'Évangile; on a mal interprété -les sentences du messie; et les théologiens -ont toujours fait de moi un épouvantail. -Les méchans y ont trouvé leur -compte: tout fiers du peu de biens qu'ils -font par hasard, ils mettent sur mon dos -les crimes, les fautes, les misères qui entourent -ce globe. Il y a long-temps que je -m'en plains; mais les hommes sont si endurcis -que je ne puis obtenir justice. Il n'y -a pas de livre un peu dévot, un peu théologique, -où je ne sois défiguré à ne me -plus reconnaître. On me donne toutes les -formes, tous les noms…</p> - -<p>—Et quelle est votre forme naturelle?</p> - -<p>—Depuis ma chute, c'est la forme où -tu me vois. J'en ai quelquefois pris d'autres -pour passer le temps; mais jamais horribles, -et toujours bizarres.</p> - -<p>—Et votre nom?</p> - -<p>—Mon vrai nom, depuis que j'ai quitté -le ciel, est <i>Satan</i>, qui signifie le Rebelle. -Les Juifs m'ont appelé <i>Béelzebuth</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>; -les Grecs, <i>Pluton</i><a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>; quelques Orientaux, -Arimane<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>; les Gaulois <i>Teutatès</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>; -les Théologiens du douzième siècle, <i>Lucifer</i><a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>; -les Sorciers, <i>Léonard</i>; etc. -D'autres peuples m'ont donné d'autres -noms, avec tant de variété qu'on en -pourrait faire un volume.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Béelzebuth</i> signifie au positif <i>roi des mouches</i>; et par -extension, <i>souverain de l'air et des esprits ailés</i>.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Pluton</i> vient du Grec <i>Plutos</i> qui signifie <i>la richesse</i>. -On donnait ce nom au prince de l'enfer, parce qu'on plaçait -son royaume au centre de la terre, et qu'on le regardait -comme le maître des trésors et des mines qui y sont enfouies. -Les antiquaires disent que Pluton fut un roi d'Épire ou d'Espagne, -qui fit exploiter plusieurs mines.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <i>Arimane</i>, le <i>génie</i> ou le principe <i>du mal</i>, suivant -Zoroastre.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Teutatès</i>, le Pluton des Gaulois. Ce nom signifiait, -en Celtique, et signifie encore, en Bas-Breton, <i>père du -peuple</i>. Les Gaulois se disaient descendans de Teutatès, et le -traitaient assez respectueusement, pour qu'il n'ait pas à se -plaindre d'eux.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Lucifer, <i>lumineux, qui porte la lumière</i>. C'est -l'étoile du matin, ou la planète de Vénus, lorsqu'elle paraît -avant l'aube du jour. Lucifer, selon les païens, était fils de -Jupiter et d'Aurore. Chez eux, cette divinité devait naissance -au sabéisme, ou culte des astres. Chez les chrétiens, c'est -une suite du paganisme; et on ne conçoit pas pourquoi ils -ont appelé le Diable <i>Lucifer</i>.</p> -</div> -<p>—Les sorciers, qui vous nomment -<i>Léonard</i>, vous nomment aussi <i>le grand -Nègre</i>; et disent que vous vous montrez -au sabbat, sous la figure d'un bouc hideux?…</p> - -<p>—Hélas! je ne suis pas si noir qu'on -veut bien le dire, et je n'ai jamais paru -au sabbat. Quant à la peau de bouc, je -ne l'ai point encore revêtue. Dieu permettrait-il -que des créatures immortelles -prissent des formes d'animaux?…</p> - -<p>—Cependant, vous savez les histoires -des loups-garoux?</p> - -<p>—Il n'y en a jamais eu, mon enfant.</p> - -<p>—Et les magiciens qui se transformaient -en monstres inconnus?…</p> - -<p>—Il n'y a pas plus de magiciens que -de lycanthropes, ou d'hommes-loups.</p> - -<p>—Ces choses-là sont singulières dans -votre bouche. Vous vous êtes montré sûrement, -sous des formes animales?…</p> - -<p>—Sous des formes bizarres, je te l'ai -dit. Quand on a cru voir en moi une bête -parfaite, on s'est trompé. Un abbé ignorant -disait à un malade qu'il venait de voir -le Diable.—Quelle figure avait-il?—La -figure d'un âne.—Il y a toute apparence, -répondit le malade, que vous avez eu peur -de votre ombre… On en pourrait dire -autant à mille autres, qui m'ont rencontré -en cheval, en mulet, en oison, etc.</p> - -<p>—Mais vous avez tant de difformité!… -Vos cornes sentent un peu le bouc?…</p> - -<p>—Mes cornes! je ne les ai pas toujours -portées. Les femmes et les nourrices me -les ont plantées là, pour effrayer les marmots; -et par un ordre du souverain maître, -je suis obligé de recevoir tout ce qu'on -me donne, jusqu'à ce qu'on veuille bien -me l'ôter. Aussi je dois me résoudre à -porter les cornes, car on ne cesse de m'en -coiffer.</p> - -<p>—Et vos oreilles, pourquoi sont-elles -si enflées?</p> - -<p>—Je dois cela aux exorcistes. Tous les -soufflets que ces messieurs déchargent sur -les joues des possédées rejaillissent sur les -miennes. Il n'y a pas plus d'un siècle que -j'avais les oreilles plus grosses que les -fesses. Mais depuis qu'on n'exorcise plus, -elles désenflent de jour en jour; et j'ai -bon espoir de les revoir bientôt dans leur -forme naturelle, qui est celle d'un champignon.</p> - -<p>—Quant à la queue qui vous pend au -derrière, vous l'avez sans doute depuis le -commencement du monde?</p> - -<p>—Non pas, s'il vous plaît. Les théologiens -se sont avisés de me la mettre, il -y a douze ou quinze cents ans; ils m'ont -en même-temps rogné les ailes.</p> - -<p>—Et votre nez? qui l'a si fort allongé?</p> - -<p>—S. Dunstan, archevêque de Cantorbéri, -dans le dixième siècle. Tu peux lire, -dans le huitième chapitre de sa vie, et -dans la quatrième des <i>Pieuses Gaietés</i> -du révérend père Angelin de Gaza, que -S. Dunstan était forgeron, aussi-bien qu'évêque; -que j'allais le voir, sans mauvaises -intentions; qu'il me prit le nez avec ses -tenailles, et qu'il ne lâcha prise qu'après -l'avoir allongé d'un bon pied.</p> - -<p>—Et quoi! les hommes qui vous disent -si puissant, ont donc quelque pouvoir sur -vous?</p> - -<p>—Assurément, et beaucoup plus que -je n'en ai sur eux. Je pourrais te le prouver -par une foule de petites anecdotes -comme celles-ci. Vois mes doigts qui -sont tous brûlés. Ce mauvais service m'a -été rendu par saint Dominique, comme -tu peux le voir au chapitre 7 du -livre II de sa vie. Je fus obligé, une certaine -nuit, de lui tenir la chandelle, pendant -qu'il écrivait; et les extrémités de -mes doigts, mal guéris de leurs brûlures, -témoignent assez que je l'ai tenue jusqu'au -bout.</p> - -<p>—On dit encore que vous aimez à -<i>singer Dieu</i><a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, que vous faites des prodiges?…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Le très-spirituel Henri Boguet, donne ce talent au -Diable, dans son <i>Discours des exécrables sorciers</i>.</p> -</div> -<p>—Moi faire des prodiges, et chercher -à imiter l'Éternel!… C'est comme si tu -disais que l'âne veut singer le rossignol!… -Mais le temps s'avance; si ta curiosité est -satisfaite, si tu as de moi meilleure opinion -que le commun des hommes, je vais -t'exposer en deux mots le sujet qui m'amène.</p> - -<p>—Dites, dites; c'est ce qu'il me presse -le plus de savoir.</p> - -<p>—Eh bien! écoute-moi. Chacun a -son grain d'amour-propre; et je n'en suis -pas plus dépourvu qu'un autre. Quoique -la terre où vivent les hommes soit bien -éloignée de la mienne, je suis las de m'y -voir maltraité. Je viens donc te prier -de me prêter ta plume, et de défendre -ma cause… Elle te paraît mauvaise… -Mais fais bien attention que toutes les -charges qui pèsent sur moi sont le plus -souvent appuyées sur des contes, et qu'il -te sera aisé de les réfuter… Parle donc -hardiment. Considère-moi sous mon véritable -point de vue, et me dépeins tel que -que je suis.</p> - -<p>—Fort bien. Je recueillerai des traits -de tout genre. Je rapprocherai ceux qui -vous font honneur, je tairai les peccadilles…</p> - -<p>—Non pas. Rapporte tout ce qui te -tombera dans les mains, et prouve que les -méchancetés qu'on me suppose sont apocryphes. -Quant aux faits et gestes qui -m'honorent, les hommes en ont si peu -conservé, que tu auras bien de la peine à -en trouver vingt ou trente. Mais fais pour -le mieux.</p> - -<p>—Et quel libraire voudra se charger -d'un pareil livre?</p> - -<p>—Le premier libraire qui ne sera pas -un sot.</p> - -<p>—Le public le lira-t-il?</p> - -<p>—Les gens d'esprit, oui sûrement.</p> - -<p>—Mais il y a si peu de gens d'esprit, -que ce n'est pas là m'assurer un succès; -et c'est un succès que je demande.</p> - -<p>—Ah! je ne puis rien te dire là-dessus.</p> - -<p>—Comment! ne savez-vous pas l'avenir?</p> - -<p>—Pas le moins du monde.</p> - -<p>—Et qui a dicté les oracles, s'il vous -plaît?</p> - -<p>—La crédulité humaine.</p> - -<p>—Qui a fait parler les sibylles?</p> - -<p>—L'imagination.</p> - -<p>—Qui inspire les devins?</p> - -<p>—L'intérêt.</p> - -<p>—Mais toutes les prophéties qu'on vous -attribue?</p> - -<p>—Je m'en lave les mains. Je ne connais -pas plus l'avenir que les hommes ne connaissent -le passé. Pour celui-là, je puis me -vanter d'en avoir quelque teinture; et c'est -ma longue expérience qui prête une certaine -sagesse à quelques-uns de mes conseils. -En vertu de cette expérience, je puis te -prédire que si tu fais le livre que je te demande, -il en arrivera des choses remarquables; -et que si tu viens jamais dans mon -royaume, tu y recevras des égards.</p> - -<p>—Grand merci; mais à propos où est -logé votre royaume? car enfin les uns -disent que vous régnez au centre de la -terre; les autres, dans le vague des airs; -ceux-ci, dans le soleil; ceux-là dans la -lune…</p> - -<p>—Mon royaume, personne ne l'a vu. -Contente-toi de savoir qu'il est situé sur -un grand globe, loin du soleil et de ce -qui l'environne.</p> - -<p>—Ainsi Orphée, Pythagore, S. Patrice, -Charles-le-Chauve, Vétin, et mille autres -nous en ont conté, en nous disant qu'ils -avaient fait le voyage aux enfers?</p> - -<p>—Certainement. Nul être mortel ne -peut y mettre le pied.</p> - -<p>—J'entends par là que vous êtes immortel?</p> - -<p>—Je le pense; quoique Ménasseh-ben-Israël -nous ait condamnés à mourir à la -fin des siècles. Mais c'en est assez, continua-t-il -en se levant, il est heure de me retirer. -Travaille; tu auras probablement quelques -lecteurs…</p> - -<p>—Et si vous pouviez me dicter un peu?</p> - -<p>—Cela m'est défendu.</p> - -<p>—Quoi! vous n'avez pas dicté des livres -de magie?</p> - -<p>—Non sûrement.</p> - -<p>—Et l'ouvrage qu'on attribue à Cham, -fils de Noé?… Et ceux de Zoroastre?… Et -celui de Médée?…</p> - -<p>—On n'écrivait pas, quand ces gens-là -ont vécu.</p> - -<p>—Mais les livres magiques de Démocrite, -d'Orphée, de Numa, d'Albert-le-Grand, -de Saint-Cyprien?</p> - -<p>—Ces fatras sont supposés. D'ailleurs -les platitudes qu'ils renferment devraient -te dire assez qu'un esprit n'y a pas eu la -moindre part.</p> - -<p>—Eh bien! fascinez un peu les sens des -lecteurs; l'abbé Fiard dit, par parenthèse, -que vous êtes grand physicien<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Tertullien dit pareillement que le Diable est d'une -adresse merveilleuse en physique, et qu'on l'a vu porter de -l'eau dans un crible, sans en perdre une seule goutte. -(<i>Apologet. cap. 22</i>.) Nous n'avons plus le bonheur de -voir d'aussi belles choses!</p> -</div> -<p>—L'abbé Fiard, en disant cela, a prouvé -qu'il ne l'était pas.</p> - -<p>—Au moins, donnez-moi quelque argent -qui me nourrisse pendant mon travail.</p> - -<p>—Je n'ai jamais eu le sou, parce qu'il -n'y en a point dans mes terres; et que je -n'en ai pas besoin.</p> - -<p>—Et tous les gens que vous avez enrichis?</p> - -<p>—La niaiserie que tu dis là (sauf le -respect que je te dois), ne fait pas honneur -à ton bon sens. Tous les visionnaires qui se -sont dits magiciens étaient plus gueux que -Job dans sa misère.</p> - -<p>—Jésus! vous savez la Bible!…</p> - -<p>—Je sais bien autre chose; la plupart -des grands hommes, tant anciens que -modernes, sont venus faire un petit -tour dans mon royaume, en sortant de -ce monde; et ils m'ont fait l'amitié de -me réciter leurs ouvrages, de me raconter -leur histoire…</p> - -<p>—Eh bien! faisons pacte ensemble; si -vous ne pouvez pas m'enrichir, vous -m'instruirez au moins par de bonnes leçons.</p> - -<p>—Tu demandes toujours la chose impossible. -Je ne puis pas faire alliance avec -des êtres d'une nature autre que la mienne, -avec un homme que je ne suis pas sûr de -revoir…</p> - -<p>—Quoi donc! n'en avez-vous pas -contracté autrefois avec des milliers de -mortels?…</p> - -<p>—Jamais; autrefois on était plus sot -qu'à présent, et les âmes simples du temps -passé croyaient tout ce que le premier fripon -leur donnait à croire. Enfin, je te l'ai -déjà dit, je ne viens qu'une fois par an sur -la terre, et je n'ai pas le droit de me montrer -deux années de suite dans le même -pays. Je ne te reverrai que dans quarante -ans, si tu n'es pas mort; à moins que tu -ne viennes me chercher dans le pays des -Talapoins, où j'irai l'année prochaine.</p> - -<p>—En ce cas, donnez-moi donc des livres, -nombreux et bien choisis. Je me contenterai -de ce petit miracle, si vous voulez -bien le faire en ma faveur.</p> - -<p>—Je n'ai pas de livres, et je ne sais pas -faire de miracles.</p> - -<p>—Mais les hommes en font bien!</p> - -<p>—Dis plutôt qu'ils se vantent d'en faire; -et rappelle-toi cette phrase d'un philosophe -qui, pour avoir déraisonné quelquefois en -parlant de Dieu et de l'âme, n'en a pas -moins dit bien souvent de grandes et belles -choses:—<i>Je ne crois pas aux témoins -oculaires, quand ils prétendent avoir vu -des choses absurdes.</i> C'est de pareils sentimens -qu'il faut te pénétrer, pour défendre -ma cause.</p> - -<p>—Ah! vous citez Voltaire… Cet -homme-là vous aurait-il perverti?… -Moi, je vous répondrai, avec l'abbé Fiard, -que si l'on prenait cet apophthegme de -Voltaire pour règle de sa conduite, il mènerait -directement à nier toute espèce de -prodige…</p> - -<p>—C'est aussi ce que fait le sage, et ce que -ne faisait pas ton abbé Fiard. Le créateur -de tous les mondes a donné à la nature un -cours constant et invariable. Tout ce que -tu vois sur la terre est un miracle continuel; -et il n'en faut point d'autres. Dieu ne -met point sa puissance infinie aux ordres -d'un insensé; et la sagesse éternelle ne se -plie point aux bizarres et vains caprices -d'un charlatan ou d'un fou… Mais voici -bientôt l'aurore. Hâte-toi de me dire si je -puis compter sur tes bons offices…</p> - -<p>—La tâche est difficile…</p> - -<p>—Elle est neuve…</p> - -<p>—Je le sais… et le public aura peut-être -quelque indulgence…</p> - -<p>—Assurément. En ce cas, je compte -sur toi.</p> - -<p>—Pas encore. Si je vais en Espagne, l'inquisition -me brûlera?</p> - -<p>—Eh bien! tu n'iras pas en Espagne.</p> - -<p>—Si je tombe entre les mains des -dévots?…</p> - -<p>—Après? tu n'es plus sous ces règnes -où des moines conduisaient l'état. Le fanatisme -a les ongles bien rognés; et un -gouvernement sage ne peut se fâcher, quand -on a la vérité dans la bouche, quand on -détruit les calomnies…</p> - -<p>—Tout cela est fort bien; mais puisqu'il -faut trancher le mot, les hommes -se vendent aujourd'hui; je suis las de -vivre pauvre, et je voudrais savoir ce que -me rapportera mon travail… Si vous -n'avez pas le sou…</p> - -<p>—Ah! tu as aussi l'âme vénale!… Je -t'avoue que je ne le pensais pas… Voilà -ce qui m'a fait rejetter de tous les écrivains -dont j'ai déjà réclamé la plume: je n'ai -point d'argent…</p> - -<p>Cette grande tristesse, que cause subitement -une espérance perdue, se peignit -alors sur la face du Diable. Il se leva pour -sortir. Ses longs malheurs attendrirent -mon âme. Je le rappelai:—Ne me croyez -point vil, lui dis-je; mais il faut de -grands frais de livres, pour l'ouvrage que -vous me demandez; et je suis loin d'être -riche. Cependant je vais l'entreprendre; -et je vous promets d'y employer tous mes -soins.</p> - -<p>—A la bonne heure, répondit le -Diable; tu ranimes mon cœur abattu; -compte sur une reconnaissance sans bornes, -si tu laves ma réputation, et…</p> - -<p>En ce moment, on entendit le chant -d'un coq du voisinage; le Diable s'évanouit, -avec la rapidité de l'éclair. Il me restait -encore bien des choses à lui demander. -Comme je ne voulais pas l'aller attendre -chez les Talapoins, je me vis forcé de m'en -rapporter aux livres, qui traitent des faits -et gestes des démons. Je mis le lendemain -la main à l'œuvre, et j'offre aux -méditations du lecteur le fruit de mes -recherches. Il les jugera suivant son goût. -J'observerai seulement que je ne lui ai -pas fait l'injure de réfuter des traits qui -se réfutent d'eux-mêmes, et de faire des -réflexions, lorsqu'elles naissent tout naturellement -du sujet.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="xlarge c">LE DIABLE<br /> -PEINT<br /> -PAR LUI-MÊME.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER.<br /> -HISTOIRE DES DÉMONS.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Inquinat egregios adjuncta superbia mores.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Claudien.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L'orgueil trouble souvent la raison la plus saine:</div> -<div class="verse">Demandez à Satan dans quels maux il entraîne.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>L'existence des démons n'est constatée que dans -les livres de théologie. Chez les anciens, on parlait -des pygmées, des sphinx, du phénix, etc., -et personne ne les avait vus. Parmi nous, on -entend sans cesse raconter les faits et gestes du -Diable, décrire ses formes variées, vanter son -adresse; cependant on ne doit toutes ses aventures -qu'aux rêves si souvent insipides de quelques -imaginations égarées. Nos connaissances -sont trop bornées pour conclure de là qu'il -n'existe point de démons. Mais, puis qu'il n'a été -donné à aucun œil humain de les voir, tout ce -qui va suivre doit être considéré comme une série -de paradoxes, de suppositions et de contes.</p> - -<p>Les anciens admettaient trois sortes de démons, -les bons, les mauvais et les neutres<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>; -les premiers chrétiens n'en reconnaissaient que -deux classes, les bons et les mauvais. Les démonomanes -ont tout confondu, et devant eux tout -démon est un esprit malin. Les théologiens de -l'antiquité jugeaient différemment: les dieux -et Jupiter même sont appelés <i>Démons</i> dans -Homère.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Eudæmon</i>, <i>Dæmon</i>, <i>Cacodæmon</i>.</p> -</div> -<p>L'origine des démons est des plus anciennes, -puisque tous les peuples la font remonter plus -loin que le monde. Aben-Esra prétend qu'on la -doit fixer au second jour de la création. Menassé-ben-Israël, -qui a suivi la même opinion, ajoute -qu'après avoir créé l'enfer et les démons, Dieu -les plaça dans les nuages, et leur donna le soin -de tourmenter les méchans<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. Cependant l'homme -n'était pas créé le second jour; il n'y avait -point de méchans à punir; et les démons ne -sont pas sortis tout noirs de la main du créateur, -puisqu'ils ne sont que des anges de lumière, -devenus anges de ténèbres par leur -chute.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De resurrectione mortuorum. Lib. III, cap. 6.</i></p> -</div> -<p>Origène et quelques philosophes soutiennent -que les bons et les mauvais esprits sont plus -vieux que notre monde, parce qu'il n'est pas -probable que Dieu se soit avisé tout d'un coup, -il y a seulement sept ou huit mille ans<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, de -tout créer pour la première fois. La Bible ne -parle point de la création des anges et des démons, -parce, dit Origène, qu'ils étaient restés -immortels après la ruine des mondes qui ont -précédé le nôtre. Apulée pense que les démons -sont éternels comme les dieux<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Manès, ceux -qu'il a copiés, et ceux qui ont adopté son système, -font aussi le diable éternel, et le regardent comme -le principe du mal, ainsi que Dieu est le -principe du bien. Saint Jean dit que <i>le Diable -est menteur, aussi-bien que son père</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. Il n'y -a que deux moyens d'être père, ajoutait Manès, -la voie de la génération, et la voie de la création. -Si Dieu est le père du Diable par la voie -de la génération, le Diable sera consubstantiel à -Dieu; cette conséquence est impie. Si Dieu est -le père du Diable par la voie de la création, -Dieu est un menteur; ce qui est un autre blasphème. -Ainsi le diable n'est point l'ouvrage de -Dieu; et, dans ce cas-là, personne ne l'a fait: il -est éternel, etc. Les découvertes des autres théologiens -et des plus habiles philosophes sont aussi -peu satisfaisantes. C'est pourquoi il faut s'en -tenir là-dessus au sentiment le plus général.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> La version des Septante donne au monde quinze ou -dix-huit cents ans de plus que nous. Les Grecs modernes ont -suivi ce calcul; et le P. Pezron l'a un peu réveillé parmi nous, -dans <i>l'Antiquité rétablie</i>.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Lib. de Deo Socratis.</i></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Evang. sec. Joann. Cap. VIII, vers. 44.</i></p> -</div> -<p>Dieu avait créé neuf chœurs d'anges: les séraphins, -les chérubins, les trônes, les dominations, -les principautés, les vertus des cieux, les -puissances, les archanges, et les anges proprement -dits. Du moins c'est ainsi que l'ont décidé -les saints pères, il y a bien douze cents ans.</p> - -<p>Toute cette milice céleste était pure, et non -portée au mal. Cependant quelques-uns se laissèrent -tenter par l'esprit d'orgueil<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>; ils osèrent -se croire aussi grands que leur créateur, et entraînèrent -dans leur crime les deux tiers de -l'armée des anges<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. Satan, le premier des -séraphins, et le plus grand de tous les êtres -créés<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, s'était mis à la tête des rebelles. Depuis -long-temps<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> il jouissait dans le ciel d'une -gloire inaltérable, et ne reconnaissait d'autre -maître que l'Éternel. Une folle ambition causa -sa perte: il voulut régner sur la moitié du ciel, -et siéger sur un trône aussi élevé que celui du -créateur. Dieu envoya contre lui l'archange Michel, -avec les anges restés dans le devoir. Alors -il se donna une grande bataille dans le ciel. -Satan fut vaincu et précipité dans l'abîme, avec -tous ceux de son parti<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Voilà ce qui embarrassait encore les manichéens, et ce -qui arrête les chrétiens de bonne foi; <i>Quel était cet esprit -d'orgueil? et qui l'avait créé?…</i> On doit croire que Dieu -donna à toutes les créatures, douées d'une âme raisonnable, -la liberté de bien ou mal faire. Autrement la vertu serait sans -mérite. Mais puisque Dieu est juste, et que le libre arbitre -existe, on doit rejeter le dogme des tentations.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Cæsarius d'Heisterbach dit qu'il n'y eut de rebelles, -parmi les anges, que dans la proportion d'un sur dix; et que -leur nombre était néanmoins si grand, qu'ils remplirent dans -leur chute tout le vide de l'air. (<i lang="la" xml:lang="la">De Dæmonibus, cap. 1.</i>) -On a suivi le calcul de Milton et des démonomanes, qui -doivent s'y connaître.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Quique creaturæ præfulsit in ordine primus…</i></p> - -<p class="attr"><span class="sc">Alc. Aviti</span>, <i lang="la" xml:lang="la">poem. lib. II</i>.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Angelus hic dudùm fuerat…</i> Idem.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Apocalypse. Chap. V, vers. 7 et 9.</i> Il est bon de remarquer -que l'Écriture ne fait point connaître la faute des -démons, et que les casuistes ont eu l'adresse de la deviner.</p> -</div> -<p>De ce moment, la beauté des séditieux s'évanouit; -leurs traits s'obscurcirent et se ridèrent; -leurs fronts se chargèrent de cornes; une queue -sortit de leur croupe; leurs doigts s'armèrent de -griffes<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. La difformité et la tristesse remplacèrent -sur leurs visages les grâces et l'empreinte -du bonheur. Enfin, comme disent les théologiens -de bon sens, leurs ailes d'azur devinrent -des ailes de chauve-souris. Car tout esprit, bon -ou mauvais, est nécessairement ailé<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Le Diable en parle un peu différemment, ainsi qu'on l'a -vu dans <i>l'<a href="#intro">Introduction</a></i>.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Omnis spiritus ales est. Tertull. Apologet., cap. 22.</i></p> -</div> -<p>Dieu exila les anges déchus loin du ciel, dans -un monde que nous ne connaissons point, et que -nous nommons l'<i>enfer</i>, ou l'<i>abîme</i>, ou <i>le sombre -royaume</i>. L'opinion commune place ce pays au -centre de notre petit globe. Saint Athanase dit, -avec plusieurs autres pères, et avec les plus -fameux rabbins, que les démons habitent l'air -qu'ils remplissent. Saint Prosper les place dans -les brouillards de la mer. Swinden a voulu démontrer -qu'ils logeaient dans le soleil. D'autres -les ont séquestrés dans la lune. Saint Patrice -les a vus dans une caverne d'Irlande. Jérémie -Drexelius conserve l'enfer souterrain, et prétend -que c'est un grand trou, large de deux bonnes -lieues. Bartholomé Tortoletti dit qu'il y a, -<i>vers le milieu du globe terrestre</i>, un antre profond, -horrible, où le soleil ne pénètre jamais, -et que c'est la bouche de l'abîme infernal<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>. -Milton, à qui il faudrait peut-être s'en rapporter, -met les enfers bien loin du soleil et de -nous.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <span lang="it" xml:lang="it">Quest' è la bocca de l'infernal' arca.</span></p> - -<p class="attr"><span class="sc">Giuditta vittoriosa.</span> <span lang="it" xml:lang="it">Canto III</span>.</p> -</div> -<p>Quoi qu'il en soit, pour consoler les anges -fidèles, et repeupler les cieux, selon l'expression -de saint Bonaventure, Dieu fit l'homme, -créature moins parfaite, mais qui pouvait aussi -faire le bien, et connaître son créateur. Il suivrait -de là que nous devons au Diable le plaisir -de naître; ce qui nous obligerait à un petit grain -de reconnaissance, si la conduite postérieure -des démons ne nous forçait à les haïr. Satan et -les siens, ennemis désormais de Dieu et de ses -œuvres, résolurent de perdre l'homme, si rien -ne s'y opposait. Adam et Ève, nos premiers -parens commençaient à jouir de la vie, dans un -jardin de délices, où tout leur était permis, -hors le plaisir de toucher au fruit défendu. Les -saintes écritures disent que ce fruit poussait sur -un arbre. Plusieurs savans, et après eux l'abbé -de Villars, soutiennent que le fruit défendu était -la jouissance des plaisirs charnels; que l'homme -ne devait point voir sa femme, ni la femme son -mari, etc.<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a> Quoi qu'il en soit, Satan, muni -du pouvoir de tenter l'homme, se détacha du -séjour où il était exilé: d'où l'on a souvent conclu -que le châtiment des anges superbes n'était -pas effroyable, comme le disent des théologiens -exagérés, et que Satan n'était pas continuellement -sur le gril. Il prit la figure du serpent, -celui de tous les animaux qui avait le plus de -finesse<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. Déguisé de la sorte, l'ange, maintenant -démon, se présenta devant la femme, et -l'engagea à désobéir à Dieu. Ève fut séduite en -un instant; elle succomba, et fit succomber son -mari.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Le comte de Gabalis</i>, ou <i>Entretiens sur les sciences -secrètes</i>. IV<sup>e</sup> <i>Entretien.</i></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Cunctis animantibus altior astu.</i> <span class="sc">Alc. Aviti</span>, <i>poem. -lib. II</i>.</span></p> -</div> -<p>Après cela, l'esprit malin s'en retourna triomphant; -nos premiers pères, coupables, furent -chassés du jardin, abandonnés aux souffrances -et condamnés à la mort. Il suit de là que nous -devons au Diable et à son humeur envieuse le -déplaisir de mourir; ce qui nous permet à son -égard une petite dose de reproches. De plus, le -Diable eut le pouvoir de venir tenter le premier -homme et la première femme, eux et leurs descendans -à perpétuité, quand bon lui semblerait; -il peut même, en cas de besoin, détacher à la -piste des humains autant de démons qu'il le juge -convenable; et l'homme devient la proie de l'enfer, -toutes les fois qu'il cède aux suggestions de -l'ennemi: on sait d'ailleurs que l'enfer, en quelque -lieu qu'il soit, est un pays enflammé. Telles -furent, selon les casuistes, les conséquences de -la faute que commirent nos premiers parens, -faute qui rejaillit sur nous tous, et qui se nomme -<i>le péché originel</i>.</p> - -<p>Depuis cette mémorable époque, les démons -arrivèrent de toutes parts sur notre pauvre terre. -Wérius, qui les a comptés, dit qu'ils se divisent -en six mille six cent soixante-six légions, composées -chacune de six mille six cent soixante-six -anges ténébreux; il en élève ainsi le nombre à -quarante-cinq millions, ou à peu près; et leur -donne soixante-douze princes, ducs ou marquis. -Georges Bloock a prouvé la fausseté de ce calcul, -en démontrant que, sans compter les démons -qui n'ont point d'emploi particulier, tels -que ceux de l'air, et les gardiens permanens du -sombre empire, chaque mortel a le sien ici bas. -Si les hommes seuls ont ce privilége, il y a sur -la terre plus de quatre cents millions de faces -humaines… et le nombre des démons est -effroyable.</p> - -<p>C'est pourquoi nous ne devons plus nous -étonner de voir les fourberies, les guerres, le -désordre, les abominations répandus sous les -pas des mortels. Tout le mal qui se fait ici bas -nous est inspiré par les démons; et leur histoire -s'est tellement liée à l'histoire de tous les peuples, -qu'il serait impossible de l'écrire ici toute -entière. Ils ont inspiré le meurtre d'Abel; ils -ont soufflé tous les forfaits qui causèrent le déluge; -ils perdirent Sodome et Gomorrhe; ils -se firent élever des autels chez toutes les nations, -à l'exception du petit peuple juif; et quelquefois -même ils escamotèrent l'encens d'Israël. Ils -trompèrent les hommes par les oracles, et par -mille prestiges imposteurs, jusqu'à l'avénement -du Messie. Alors leur puissance devait s'anéantir -tout-à-fait; et cependant on les retrouve depuis, -plus puissans que jamais; on voit des choses -auparavant inouïes. Les légions infernales se -montrent à de pieux anachorètes; les tentations -deviennent épouvantables; les supercheries du -Diable sont multipliées; il excite les tempêtes; -il tord le cou aux impies; il couche avec les -femmes; il prédit l'avenir, par la bouche des -sorcières et des devineresses; il triomphe au milieu -des bûchers… et dans ces siècles de lumière, -il envoie Mesmer, Cagliostro, plusieurs -charlatans, une foule d'escamoteurs, pour nous -séduire encore par les charmes de l'enfer… -C'est du moins ce que dit l'abbé Fiard; c'est ce -que prétendent avec lui dix mille graves théologiens: -que penser de tout cela?…</p> - -<p>Malheureusement pour leurs systèmes, les démonomanes -se contredisent à chaque pas. Tertullien -dit, dans un endroit, que les démons -ont conservé toute leur puissance; qu'ils peuvent -être partout en un instant, parce qu'ils volent -d'un bout de l'univers à l'autre, aussi vite -que nous faisons un pas<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>; qu'ils connaissent -l'avenir; enfin qu'ils prédisent la pluie et le -beau temps, parce qu'ils vivent en l'air, et qu'ils -peuvent <i>examiner les nuages</i>. La sainte inquisition -n'a donc pas tort de condamner les faiseurs -d'almanachs, comme gens en plein commerce -avec le Diable… Mais ailleurs le même Tertullien -décide que le Diable a perdu tous ses -moyens, et qu'il serait ridicule de le craindre, -etc.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Totus orbis illis locus unus est. Apologet. cap. 22.</i></p> -</div> -<p>En rapportant les innombrables contradictions -des autres théologiens, on ne ferait que -répéter les mêmes dogmes; et ce serait fatiguer -inutilement le lecteur. Bodin, que l'on connaît -assez pour le triste ouvrage qu'il a fait contre -les sorciers et contre le Diable, le même Bodin, -qui, dans sa <i>Démonomanie</i>, dépeint Satan et ses -anges sous les couleurs les plus noires, dit aussi, -dans cette même <i>Démonomanie</i>, liv. 1<sup>er</sup>, ch. 1<sup>er</sup>: -«Que les démons peuvent faire le bien, tout -ainsi que les anges peuvent faillir; que le démon -de Socrate le détournait toujours de mal -faire et le tirait de danger; que les malins esprits -servent à la gloire du Tout-Puissant, -comme exécuteurs de sa haute-justice;… -et qu'ils ne font rien qu'avec la permission -de Dieu…»</p> - -<p>Enfin, il faut remarquer encore que, selon -Michel Psellus, les démons, bons ou mauvais, -se divisent en six grandes sections. Les premiers -sont les démons du feu qui en habitent les régions -éloignées; les seconds sont les démons de -l'air, qui volent autour de nous, et ont le pouvoir -d'exciter les orages; les troisièmes sont les -démons de la terre, qui se mêlent avec les hommes, -et s'occupent de les tenter<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>; les quatrièmes -sont les démons des eaux, qui habitent -la mer et les rivières, pour y élever des tempêtes -et causer des naufrages; les cinquièmes sont les -démons souterrains, qui préparent les tremblemens -de terre, soufflent les volcans, font écrouler -les puits et tourmentent les mineurs; les -sixièmes sont les démons ténébreux, ainsi nommés, -parce qu'ils vivent loin du soleil, et ne se -montrent pas sur la terre. Saint Augustin comprenait -toute la masse des démons dans cette -dernière catégorie.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Albert-le-Grand, que les partisans de la superstition prennent -quelquefois pour leur appui, dit formellement: <i>Tous ces -contes de démons qui remplissent les airs, qui rôdent autour -des hommes, et qui dévoilent les choses futures, sont -des absurdités que la saine raison n'admettra jamais.</i> <span lang="la" xml:lang="la">De -somn. et vig. lib. 3, tract. 1, cap. 8.</span></p> -</div> -<p>On ne sait pas précisément où Michel Psellus a -trouvé tant de belles choses. Mais c'est peut-être -dans ce système, que les cabalistes ont imaginé -les salamandres, qu'ils placent dans les régions du -feu, les sylphes qui remplissent l'air, les ondins -ou nymphes qui vivent dans l'eau, et les gnomes, -qui sont logés dans l'intérieur de la terre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II.<br /> -FORMES ET MÉTAMORPHOSES.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Et mutat faciem, varios sumitque colores.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Alciat.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Comme les courtisans, et suivant les humeurs,</div> -<div class="verse">Le Diable sait changer de forme et de couleurs.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>L'Écriture a conservé aux démons le nom -d'<i>anges</i>; seulement elle les appelle <i>anges de -ténèbres</i>. On en peut conclure que, malgré les -cornes, la queue et les griffes que nous leur -avons données, les démons conservent encore, -un peu altérée sans doute, la forme angélique. -Quant à Satan, leur chef, saint Jean l'appelle -<i>le grand dragon</i>, et le représente sous la figure -d'un serpent ailé<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>. On l'appelle aussi l'<i>ancien -serpent</i>, à cause de sa première métamorphose<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. -Milton donne aux démons une beauté sévère et -majestueuse, quoique flétrie depuis leur chute. -Il y joint une taille si imposante, que Satan a -bien quarante mille pieds de haut, à sa mesure.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Apocalypse, chap. 12 et 20.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Genèse, chap. 3.</p> -</div> -<p>Selon le poëte Palingène, les démons sont -noirs, depuis la pointe des ailes jusqu'à la plante -des pieds. Ils ont les dents blanches, et deux défenses -de sanglier leur sortent de la bouche. -Leur figure est passablement laide; leurs ailes -ressemblent à celles des chauves-souris, leurs -pieds à ceux des canards. Ils ont une queue de -lion, et sont couverts de poils d'ours. Le grand -roi des démons est assis sur un trône superbe. -Il a sept crêtes et sept cornes sur la tête; les -sept cornes portent chacune une tour. Le feu lui -sort par le nez, les oreilles, les yeux et la bouche; -et sa garde est innombrable<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Palingenii Zodiacus vitæ, lib. IX. sagittarius.</i></p> -</div> -<p>Le Diable, qui préside au sabbat, et qui se -nomme ordinairement <i>Léonard</i>, s'y présente -sous la figure d'un bouc, <i>pâle, triste et noir</i>, -avec deux visages, l'un sur les épaules, l'autre -sous la queue, comme on le sait de bonne part. -Quelquefois il ressemble à un lévrier, ou à un -bœuf, ou à un grand oiseau noir, ou à un tronc -d'arbre, surmonté d'un visage ténébreux. Ses -pieds, quand il en porte au sabbat, sont toujours -des pates d'oie<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>. Dans ces rassemblemens de -sorciers et de démons, qu'il ne nous est plus -donné de voir, les diables subalternes se déguisent -en crapauds ou en chats noirs, pour danser -le branle avec les sorcières<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>. Au reste, les -théologiens permettent aux démons de prendre -toutes sortes de formes.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Les experts, qui ont vu le Diable au sabbat, observent -qu'il n'a pas de pieds, quand il prend la forme d'un tronc -d'arbre, et dans d'autres circonstances extraordinaires.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>Leloyer</i>, <i>Delancre</i>, <i>Bodin</i>, <i>Boguet</i>, etc.</p> -</div> -<p>—Un choriste de Cîteaux (le frère Herman, -d'heureuse mémoire), s'étant légèrement endormi, -en chantant les matines, s'éveilla en sursaut, -et aperçut deux fesses d'ours qui sortaient -du chœur. Cette vision commençait à l'effrayer, -quand il vit l'ours tout entier reparaître, et considérer -attentivement tous les novices, comme -un officier de police qui fait sa ronde… Enfin -l'ours sortit de nouveau, en disant:—Ils sont -bien éveillés; je reviendrai tout à l'heure voir -s'ils dorment… C'était le Diable, qu'on avait -envoyé pour contenir les frères dans leur devoir<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cæsarii Heisterbach. Miracul. illustrium. lib. <small>V</small>. cap. 49.</span></p> -</div> -<p>—Un autre moine de Cîteaux dormait aussi -de temps en temps, au lieu de psalmodier. Plusieurs -démons venaient alors autour de lui, sous -des figures de pourceaux, et les frères les entendaient -grogner, pendant que le moine ronflait<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.—Un -frère convers du même couvent -avait pareillement la mauvaise habitude de dormir -au chœur. Un jour donc, pendant les matines, -ses voisins virent le Diable assis sur sa -tête, sous la forme d'un chat noir… Ayant -appris cette terrible circonstance, le dormeur se -posta désormais sur un tabouret qui n'avait -qu'un pied; de manière que, quand le Diable -cherchait à l'endormir, il tombait assez lourdement -pour se réveiller<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>Idem.</i> <span lang="la" xml:lang="la">Lib. 4, cap. 35</span>.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cæsarii ejusdem. lib. IV, cap. 33.</span></p> -</div> -<p>—Une sainte fille du douzième siècle se fit -recluse à Aix-la-Chapelle, pour avoir vu une -troupe de Diables assis sur les épaules d'une -troupe de moines, avec des visages de singes et -des figures de chats; et, ce qui est encore plus -horrible, elle remarqua que cette procession -était précédée d'une bande de démons, déguisés -en dogues hideux, qui conduisaient les moines -comme des aveugles, ayant, moines et dogues, -des colliers de fer et des chaînes au -cou<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cæsarii suprà citati, miracul. lib. V, cap. 50.</span></p> -</div> -<p>—Quand les jésuites portèrent la foi dans l'Asie, -un pauvre homme de l'île d'Ormus (à l'entrée -du golfe Persique), s'étant décidé à embrasser -le christianisme, vit une troupe de démons, sous -des figures de chats et de rats en colère. C'était -la nuit; il pensa qu'on venait peut-être lui tordre -le cou. Il appela du secours à grands cris, -en faisant le signe de la croix, et tous ces démons -s'évanouirent<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Epistolæ indicæ; epist. Gaspari Belgæ ad fratres Ormutii -1549.</span></p> -</div> -<p>—Un jurisconsulte, dont on n'a conservé ni -le nom ni le pays, ayant envie de voir le Diable, -se fit conduire par un magicien dans un carrefour -peu fréquenté, où les démons avaient coutume -de se réunir. Il aperçut bientôt un grand -nègre assis sur un trône élevé, entouré de plusieurs -soldats noirs armés de lances et de bâtons. -Le grand nègre, qui était le Diable, demanda -au magicien qui il lui amenait?—Seigneur, -répondit le magicien, c'est un serviteur fidèle.—Si -tu veux sincèrement me servir et m'adorer, -dit le Diable au jurisconsulte, je te ferai asseoir -à ma droite… Mais le prosélyte, trouvant la -cour infernale plus triste qu'il ne l'avait espéré, -fit un grand signe de croix; et les démons <i>s'évanouirent</i><a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Legenda aurea. Jac. de Voragine. Leg. 64.</span></p> -</div> -<p>—Olibrius, gouverneur d'Antioche, fit mettre -sainte Marguerite en prison, parce qu'elle était -chrétienne. Marguerite, s'y trouvant seule, pria -le ciel de lui faire voir le Diable. Tout à coup -parut devant elle un énorme dragon, qui ouvrit -la gueule pour la dévorer. Cette gueule était si -grande, que la jeune fille ne sut d'abord à qui -recourir; de façon que le dragon, allongeant -sa mâchoire supérieure sur la tête de Marguerite, -et sa langue sous ses pieds, l'avala d'un seul -trait, et probablement debout. Mais, avant qu'il -eût pu la digérer, Marguerite fit le signe de la -croix; aussitôt le dragon se creva par le milieu -du ventre, la laissa bien portante dans sa prison, -et disparut on ne sait comment<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. Mais -bientôt il se remontra sous la figure d'un homme; -Marguerite le reconnut, le saisit au collet, -le jeta à terre, lui mit le pied sur le front, et -ne le lâcha qu'après lui avoir rendu malices pour -malices<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Os super caput ejus ponens, et linguam subter calcaneum -porrigens, eam protinùs deglutivit. Sed dùm eam -absorbere vellet, signo crucis se munivit, et ideò draco, -virtute crucis, crepuit; et virgo illæsa exivit.</i> Après cela, -l'auteur de la légende fait cette réflexion, extrêmement rare -dans son livre, que ce passage peut bien être un conte frivole: -<i lang="la" xml:lang="la">Illud autem quod dicitur de draconis devoratione -apocriphum et frivolum reputatur.</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Legenda opus aureum, -etc. Jac. de Voragine, auctum à Claudio à Rotâ. -Leg. 88.</i>)</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Ce dernier trait prouve assez qu'on se trompe historiquement, -quand on représente S<sup>te</sup> Marguerite montée sur un -dragon.</p> -</div> -<p>—Du temps de Philippe-le-Bel, un frère -convers, s'étant mis en campagne de grand matin, -aperçut le Diable qui venait à lui en courant, -sous la figure d'un arbre couvert de gelée. -Il fit le signe de la croix, et le Diable disparut, -non sans laisser après lui une odeur de soufre et -de fumée puante. Le frère continua sa route; -mais il était dit qu'il ne la ferait pas sans peine; -car, pendant tout son voyage, qui dura une -journée, le diable se remontra à lui sous la figure -d'un cheval échappé; puis sous les traits -d'un soldat maigre et noir; ensuite sous la forme -d'un petit moine tout rond; un peu après sous -celle d'un pourceau; puis sous celle d'un âne; -et, après avoir causé plusieurs frayeurs à son -homme, l'esprit malin se changea en tonneau, -passa sur le ventre du frère, s'enfuit en riant -aux éclats<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, et ne reparut plus<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Un tonneau qui rit aux éclats doit être une chose bien -étonnante!</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Gaguin, <i>règne de Philippe-le-Bel</i>. M. Garinet, <i>Histoire -de la magie en France</i>. Monstrelet, Shellen, etc.</p> -</div> -<p>—Un autre frère convers, dans le douzième -siècle, vit le Diable sous les traits d'un cochon; -et, un instant après, il l'aperçut encore sous la -figure du prieur de son couvent<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Cæsarii miracul. lib. V, cap. 48.</i></p> -</div> -<p>—Une jeune femme de la ville de Laon vit le -diable sous la forme de son grand-père, puis -sous celles d'une bête velue, d'un chat, d'un escarbot, -d'une guêpe et d'une jeune fille<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Cornelii gemmæ, cosmocriticæ, lib. II, cap. 2.</i></p> -</div> -<p>—Saint Benoît vit le Diable sous la figure d'un -merle noir, qui s'envola au signe de la croix<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>. -Le démon qui accompagnait Agrippa, se montrait -sous l'apparence d'un chien noir<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>. Le -pape Sylvestre II et l'enchanteur Faustus avaient -pareillement des barbets, qui n'étaient que des -démons<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>. Le Diable qui gardait la porte de -Simon le magicien, ressemblait à un dogue danois<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Legenda aurea. Jac. de Voragine. Leg. 48.</i></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Voyez les niaiseries que débite là-dessus Paul Jove. -Wierius, qui fut disciple d'Agrippa, dit que ce grand homme -avait beaucoup d'affections pour les chiens; qu'on en voyait -toujours deux dans son étude, dont l'un se nommait <i>monsieur</i>, -et l'autre <i>mademoiselle</i>, etc.; et l'on a prétendu que -ces deux chiens étaient deux diables déguisés. Si Crébillon eût -vécu dans le quinzième siècle, on en eût dit autant de ses -chiens. S. Roch est bienheureux d'être dans la légende, car -le sien serait aussi un démon.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Platine, et l'histoire du docteur Faustus.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Cedrenus et St. Clément d'Alexandrie.</p> -</div> -<p>—Dans un monastère de l'ordre de Cîteaux, -le Diable apparut un jour à un novice, sous la -figure d'une queue de veau, qui semblait marcher -comme une couleuvre. Cette queue, après -avoir tiraillé le novice par son scapulaire, sans -trop l'effrayer, lui sauta au nez, et s'évanouit -brusquement… Un autre jour, le même moine -vit un autre diable sous la figure d'un œil, gros -comme le poing<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Miracul. Cæsarii Heisterb. lib. VI.</span></p> -</div> -<p>—Saint Grégoire-le-Grand rapporte que le -Diable se transforma un jour en laitue, et qu'une -jeune religieuse le mangea en salade; ce qui eut -de graves suites. La religieuse n'avait pas dit son -<i lang="la" xml:lang="la">benedicite</i>: elle se trouva possédée du démon. -Le saint homme Equitius la délivra. La légende -dorée observe que, dans les exorcismes, on demanda -au Diable pourquoi il était entré dans le -corps de la jeune vierge, et que le Diable répondit:—Je -n'y suis point entré; j'étais assis sur -une laitue; elle m'a mordu et avalé<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>. Cette -circonstance dément un peu saint Grégoire.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Legenda, opus aureum Jac. de Voragine, auct. à Claud. -à Rotâ. Leg. 130.</span></p> -</div> -<p>—Un capucin entra dans un cabaret sans la -permission du prieur, et se mit à boire sans avoir -fait préalablement le signe de la croix. Le Diable, -qui le guettait, se jeta dans son corps, sous -la forme d'un demi-setier de vin, et rendit le -capucin si pesant, qu'il fallut dix hommes pour -l'emporter<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>. Il fut délivré par saint Dominique.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Qui vix à fratribus decem fuit deportatus.</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Legenda -aurea, 108, de sancto Dominico.</i>)</p> -</div> -<p>—Le commentateur de Thomas Valsingham -rapporte que le Diable sortit du corps d'un diacre -schismatique, sous la figure d'un âne; et qu'un -ivrogne du comté de Warwick fut long-temps -poursuivi par un esprit malin, déguisé en grenouille. -Leloyer cite quelque part un démon qui -se montra, à Laon, sous la figure d'une mouche -ordinaire.</p> - -<p>—De tous les diables qui tentèrent saint Antoine, -les plus apparens s'approchaient de lui, -avec toutes les grâces des plus belles femmes, -ou sous les formes les plus riches et les plus séduisantes. -Il en vit un se transformer plusieurs -fois en lingot<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> St. Athanase, vie de St. Antoine, et les dialogues de -St. Grégoire-le-Grand.</p> -</div> -<p>—Un démon se présenta un jour devant saint -François, sous la figure d'une bourse pleine, -laquelle bourse se métamorphosa en couleuvre, -quand on voulut la ramasser<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Legenda aurea</span>, 144.</p> -</div> -<p>—Un religieux assez simple, étant à l'article -de la mort, ne cessait de regarder le ciel de -son lit. On lui demanda ce qui l'occupait? Il répondit -qu'il voyait au-dessus de sa tête le Saint-Esprit -sous la forme d'un pigeon blanc, et le -Diable sous l'habit d'un chat noir, qui guettait la -sainte colombe. Heureusement le pigeon blanc -s'alla poser sur un crucifix, et mit le chat noir -en défaut<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cæsarii Heisterbach. miracul., lib. VI.</span></p> -</div> -<p>—Pierre le Vénérable raconte que le Diable -entra un jour dans un monastère de l'ordre de -Cluni, sous la forme d'un vautour. Un moine, -qui dormait pour digérer son dîner, frappa les -yeux du démon. Il s'en approcha doucement, -saisit une grande hache qui se trouvait là, et se -disposa à couper le pied droit du religieux, qui -dépassait le bois de son lit. Le moine eut le -bonheur de s'éveiller sur l'entrefaite, et vit en -l'air, au-dessus de son pied, un vautour armé -d'une hache… Quoiqu'un pareil phénomène soit -assez curieux, le dormeur éveillé n'y trouva rien -de plaisant, et se hâta de faire le signe de la -croix. Là-dessus le vautour mit bas les armes, -et <i>s'en alla comme il était venu</i><a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Petri Venerab. de miraculis, lib. I. cap. 14.</i> Histoire -de la magie en France.</p> -</div> -<p>—Une dame mondaine, et qui prenait plus -de soin de parer son corps que d'orner son âme, -fut vue par un saint prêtre, escortée de démons -déguisés en blaireaux et en marmottes, lesquels -démons étaient en outre montés par d'autres esprits -malins transformés en singes qui <i>riaient -de la bouche</i><a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Pia hilaria Angelini Gazæi, in supplem. post Cæsarium -lib. V. cap. 7.</span></p> -</div> -<p>—Saint Dominique, voulant convertir des dames -hérétiques, leur fit voir le Diable, pour les -détourner du service d'un si vilain maître. C'était -dans une église; aussitôt qu'il eut commandé -à l'ange apostat de paraître, on vit tomber de la -voûte un horrible chat noir, qui ressemblait à <i>un -chien</i>. Il avait de grands yeux enflammés, une -langue longue, large, rouge et pendante, un -postérieur extrêmement laid, qu'il montrait continuellement, -en faisant ses cabrioles. Après -avoir sauté quelque temps devant les dames, il -saisit la corde de la cloche, et remonta dans le -grenier de l'église avec la légèreté d'un singe. -Comme il laissait après lui une mauvaise odeur -de grillade, les dames se convertirent, en se -serrant le nez<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Legenda aurea, 108; de S. Dominico.</span></p> -</div> -<p>—Quand le Diable se montre aux Indiens, il -le fait toujours avec quelque noblesse; et il est -facile de le voir, pour tous les gens du pays. Il -ne faut pour cela que l'en prier pendant deux ou -trois jours, et lui faire un petit sacrifice. Alors -il paraît, sous la figure qu'on l'invite de prendre, -resplendissant d'or et de pierres précieuses, accompagné -d'une belle cour, entouré d'un grand -nombre de jeunes filles séduisantes, escorté de -plusieurs régimens de cavalerie, et d'une troupe -innombrable d'éléphans richement ornés. Il -offre aux malheureux tout ce qu'ils désirent, recommande -l'aumône, et ordonne aux Indiens -opulens de donner des festins aux misérables<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Epistolæ indicæ Francisci Xavier, Ignatii à Loyola -et aliorum de societate Jesu. P. Ém. Teiscera ad fratres. -Goæ 1560.</i></p> -</div> -<p>—Ces figures diverses, que prennent les démons -pour se faire voir aux hommes, sont multipliées -à l'infini, comme on le verra dans la suite. -En attendant, on remarquera que, quand ils -apparaissent avec un corps d'homme, ce qui est -assez ordinaire, on les reconnaît aisément à -leurs pieds de bouc ou de canard, à leurs griffes -et à leurs cornes, qu'ils peuvent bien cacher en -partie, mais qu'ils ne déposent jamais entièrement. -Cæsarius d'Heisterbach ajoute à ce signalement, -qu'en prenant la forme humaine, le -Diable n'a ni dos, ni derrière, ni fesses: de -sorte qu'il se garde bien de montrer ses talons. -(<span lang="la" xml:lang="la"><i>Miracul.</i> lib. <small>III</small>.</span>)</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III.<br /> -LE BON DIABLE.—PETIT ROMAN<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Conscia mens recti famæ mendacia ridet.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Ovide.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le vulgaire insensé te prête sa malice:</div> -<div class="verse">Fais le bien, en dépit de l'humaine injustice.</div> -</div> - -</blockquote></div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ex Cæsarii Heisterb. miracul. illustr., lib. V, -cap. 36; et Shellen, de mirandis à Diabolo.</i></p> -</div> - -<p>Charles de Luzzen, jeune militaire allemand, -d'une famille riche et noble, cherchait un domestique, -sans en pouvoir trouver à son gré, -lorsqu'un démon se présenta devant lui, sous la -figure d'un jeune homme extrêmement bien fait, -et lui offrit ses services. Il avait les traits si gracieux -et la voix si douce, que Charles le retint -de suite; et ce démon commença à servir son -nouveau maître avec tant de soin, tant de complaisance, -tant de fidélité et tant d'enjouement, -qu'on en était tout étonné. Jamais Charles ne -montait à cheval, ou ne mettait pied à terre, -sans trouver son serviteur à son poste, ayant un -genou en terre, et lui tenant l'étrier. En général, -l'aimable démon montrait toujours une -grande gaieté, beaucoup de discrétion, et une -prévoyance plus qu'humaine.</p> - -<p>Un jour que le jeune guerrier et son valet, ou -plutôt son ami, voyageaient ensemble à cheval, -comme ils côtoyaient les rives d'un grand -fleuve, Charles tournant la tête aperçut plusieurs -de ses ennemis mortels, qui venaient à lui.—Nous -sommes perdus, dit-il au démon; voici -mes ennemis qui me poursuivent, et le fleuve -m'empêche de les éviter. Ou je périrai sous leurs -coups, ou je serai leur prisonnier.</p> - -<p>—Ne craignez rien, répondit le fidèle serviteur, -je connais les gués de ce fleuve; suivez-moi -seulement, nous le traverserons sans danger.—Personne -n'a osé jamais se hasarder dans -ce torrent, répliquait Charles… Mais déjà le -démon y pousse son cheval et le passe heureusement. -Le maître suit l'exemple de son valet, et -tous deux parviennent sans mésaventure à l'autre -bord.</p> - -<p>Les ennemis qui étaient à leur poursuite arrivèrent -alors sur la rive du fleuve: Il n'y a que -le Diable qui puisse traverser une onde si rapide, -s'écrièrent-ils, en voyant ce qui venait de se -passer; et ils se retirèrent sans imiter l'imprudence -de Pharaon.</p> - -<p>Quelque temps après, la femme de Charles -fut attaquée d'une maladie mortelle. Les médecins -l'abandonnèrent, en disant, avec la plus rare -bonne foi, que les ressources de l'art ne pouvaient -la sauver. Le démon entendant ces paroles, -et remarquant qu'elles affligeaient sincèrement -le jeune époux, lui dit:—Si ma maîtresse -buvait du lait de lionne, elle serait bientôt guérie.—Hélas! -répondit Charles, où pourrions-nous -avoir de ce lait?—Laissez-moi faire, -répondit le bon serviteur, je vous en apporterai…</p> - -<p>Il sortit en même temps, et rentra au bout -d'une heure avec un grand vase plein de lait de -lionne. On en lava le corps de la malade, on lui -en fit boire: ce qui la ranima si parfaitement, -qu'au bout de quelques jours elle fut en état de -quitter le lit.</p> - -<p>Le jeune militaire, enflammé de la plus vive -reconnaissance, ne cessait de remercier son -précieux valet, que pour lui demander où il -avait pu trouver si vite un lait si rare?—Dans -les montagnes de l'Arabie, répondit-il.—Mais -nous en sommes éloignés de plusieurs mois de -chemin?—N'importe, en vous quittant, j'ai -volé en Arabie, j'ai pénétré dans l'antre d'une -lionne, j'ai éloigné ses petits, j'ai tiré le lait -de ses mamelles, et je suis revenu à la hâte.</p> - -<p>—Qui es-tu donc, s'écria Charles stupéfait?—Ne -vous embarrassez point de cela; je suis -votre serviteur.—Tu me deviens de jour en -jour si cher, que je veux te connaître!—Eh -bien! je suis un de ces anges qui sont tombés -du ciel…—Un démon!… Mais, si cela est -vrai, pourquoi sers-tu si fidèlement un mortel?—Je -me suis trouvé autrefois parmi les anges -rebelles, sans prévoir les conséquences de ma -faute; j'ai péché par inexpérience: c'est pourquoi -il m'est permis de venir quelquefois chez -les enfans des hommes; et le plaisir de leur -être utile me console un peu de ma disgrâce…</p> - -<p>—Cependant, répliqua Charles, je n'ose plus -profiter de tes services…—N'ayez point de -vaines frayeurs; et comptez que, si vous me -laissez près de vous, il ne vous arrivera jamais le -moindre mal, ni de ma part, ni de la part de -mes compagnons d'exil.—Je ne puis m'y résoudre; -mais exige ce que tu voudras pour ta -récompense, fût-ce la moitié de mes biens: je -la donnerai de bon cœur à celui qui m'a sauvé -de la mort, et qui m'a rendu ma femme.</p> - -<p>—Puisque je ne peux plus être avec vous, répondit -tristement le démon…, je ne demande -pour mes faibles services… que cinq sous…; -et il eut à peine reçu cette modique somme, -qu'il la rendit à son maître.—Reprenez-les, -lui dit-il, achetez-en une petite cloche; j'en fais -présent à l'église de ce pauvre village: le dimanche, -au moins, elle avertira les fidèles de -l'heure des saints offices… Adieu!…</p> - -<p>En achevant ce mot il disparut.—Qui pourrait -citer un pareil trait en l'honneur des hommes?… Ce -n'est pourtant pas la millième des -bonnes actions du Diable.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV.<br /> -SERVICES RENDUS PAR LES DÉMONS.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">At tandem melior surgit mortalibus ævi.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Billius.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">On en a dit du mal; mais, au siècle où nous sommes,</div> -<div class="verse">Convenons que le Diable est meilleur que les hommes.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>Les bons offices que le peuple infernal rend -tous les jours aux habitans de ce globe, sont peut-être -plus nombreux que les torts dont nous les -accusons. Mais les théologiens ont eu soin de -taire les actions estimables des démons, pour ne -rapporter que des crimes et des noirceurs. Il y a -cependant certains traits que leur authenticité -généralement reconnue a conservés jusqu'aujourd'hui. -Nous rapporterons les plus saillans, et -le lecteur jugera.</p> - -<p>—En l'année 1221, vers le temps des vendanges, -le cuisinier d'un monastère de Cîteaux -chargea deux domestiques de garder les vignes -pendant la nuit. Un soir, l'un de ces deux valets, -ayant grande envie de dormir, appela le diable à -haute voix, et promit de le bien payer, s'il voulait -garder la vigne à sa place. Il achevait à peine -ces mots, que le diable parut.—Me voici prêt, -dit-il à celui qui l'avait demandé; que me donneras-tu, -si je remplis bien ta charge?—Je te -donnerai un bon panier de raisin, répondit le -valet; mais à condition que tu veilleras soigneusement -aux vignes jusqu'au matin, et que tu -tordras le cou à tous ceux qui viendraient y marauder.</p> - -<p>Le diable accepta l'offre, et le domestique -rentra à la maison pour s'y reposer. Le cuisinier, -qui était encore debout, lui demanda pourquoi -il avait quitté la vigne?—Mon compagnon la -garde, répondit-il, et il la gardera bien.—Va, -va, reprit le cuisinier qui n'en savait pas davantage, -ton compagnon peut avoir besoin de toi.—Le -valet n'osa répliquer, et sortit; mais il se -garda bien de reparaître dans la vigne. Il appela -l'autre valet, lui conta le procédé dont il s'était -avisé; et tous deux, se reposant sur la bonne garde -du diable, ils entrèrent dans une petite grotte -qui était auprès de la vigne, et s'y endormirent.</p> - -<p>Les choses se passèrent aussi-bien qu'on pouvait -l'espérer; le diable fut fidèle à son poste, -jusqu'au matin. Alors on lui donna le panier de -raisins qu'on lui avait promis; il le prit avec -délicatesse, et l'emporta avec reconnaissance. -La chronique ne dit pas qu'il ait tordu le cou à -personne<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Cæsarius Heisterbachcensis, ill. mirac. lib. V.</i></p> -</div> -<p>—L'empereur Trajan se trouvait à Antioche -lors de ce terrible tremblement de terre qui -renversa presque toute la ville, et fit périr tant -de gens. Il fut sauvé par un démon qui se présenta -subitement devant lui, le prit entre ses -bras, sortit avec lui par une fenêtre, et l'emporta -hors de la ville<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Dion Cassius. <span lang="la" xml:lang="la">lib.</span> 68.</p> -</div> -<p>—La jeune Agnès du mont Politien, revenant -à la maison de son père, fut obligée un certain -jour de passer devant une grande maison -mal renommée (c'était alors un habitacle de -filles de joie<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>; depuis, ce lieu changea de -destination, et devint un monastère de vierges). -Le diable, dans un moment de pudicité, prit -l'alarme pour l'innocence d'Agnès; c'est pourquoi -il rassembla bien vite une troupe de démons, -les déguisa en corbeaux, et, travesti lui-même -de la sorte, il alla se poster avec sa -compagnie sur le toit du futur couvent.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Lupanar… ubi tunc publicæ meritrices sui sceleris -habitaculum possidebant; nunc autem monasterium virginum…</i> -On a aujourd'hui tant d'impiété et de malice, -qu'on ferait bien des épigrammes, si l'on voyait une maison de -prostitution publique changée en couvent de filles.</p> -</div> -<p>Lorsque Agnès passa près du guichet de la -maison impudique, une bande de corbeaux fondit -sur elle en croassant, et l'obligea à coups -d'ongles et de bec à passer sans regarder derrière -elle. Les filles de joie et leurs honnêtes -amis furent tout stupéfaits de voir des corbeaux -poursuivre une jeune innocente. Mais Agnès -comprit merveilleusement que ces oiseaux endiablés -lui défendaient par là les plaisirs de la -chair. C'est pourquoi elle prit l'habit religieux, -opéra la conversion de toutes les filles publiques, -qui ne s'étaient pas encore endurcies de cœur -dans la maison infâme; et, ayant fait l'acquisition -de cette maison même, elle la fit purifier, -et y fonda un monastère, comme on l'avait -prévu<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>. Qu'on dise après cela que le diable est -constamment impudique, et qu'il ne cherche -qu'à faire choir l'innocence!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Bollandi Acta Sanctorum, 20 aprilis. Raymundi de -Capuâ, ejusdem monast. confess. Agnes de monte Politiano. -cap. I.</i></p> -</div> -<p>—En l'année 1130, un démon vint passer quelques -mois dans la ville d'Hildesheim, en Basse-Saxe. -L'évêque d'Hildesheim en était aussi le -souverain: en raison de ces deux titres, le démon -crut devoir s'attacher à lui de préférence. Il se -posta donc dans le palais épiscopal, et s'y fit -bientôt connaître avantageusement, soit en se -montrant avec la plus grande complaisance à -ceux qui avaient besoin de lui, soit en disparaissant -avec prudence lorsqu'il devenait importun, -soit en faisant, sans se montrer, des -choses importantes et difficiles.</p> - -<p>Outre qu'on l'estimait généralement pour sa -conduite sage, humble et régulière, il donnait -de bons conseils aux puissances, portait de l'eau -à la cuisine, et servait admirablement bien les -cuisiniers de l'évêque.</p> - -<p>On trouvera peut-être singulier que le conseiller -d'un prince soit aussi son marmiton, et -qu'il aille tourner la broche, après avoir dit son -avis sur les grands intérêts de l'état. Mais la -chose s'est passée dans le douzième siècle, et les -mœurs étaient alors plus simples qu'aujourd'hui; -et puis, les démons n'ont point de préjugés; et -celui-là aimait peut-être les contrastes. Quoi -qu'il en soit, il fréquentait plus la cuisine que la -salle; et les marmitons, le voyant de jour en jour -plus familier, se divertissaient grandement en -sa compagnie. Mais, un soir, un garçon de cuisine -s'émancipa de la trop grande bonté du démon, -et se porta contre lui aux plus graves injures; -quelques-uns disent même aux voies de -fait. L'histoire ne donne point d'excuse à cette -mauvaise conduite du garçon de cuisine; ce qui -porte à croire qu'il n'y en avait point à donner. -Le démon, quoique fort en colère, sut pourtant -se contenir, sachant qu'en bonne police nul -ne doit se faire justice soi-même, surtout quand -l'offensé est le plus fort; c'est pourquoi il s'alla -plaindre au maître d'hôtel; mais il n'en reçut -aucune satisfaction. Alors il crut pouvoir se venger, -puisqu'on était injuste à son égard. Il étouffa -le marmiton coupable, en assomma quelques -autres, rossa vigoureusement le maître d'hôtel, -et sortit de la maison pour n'y plus reparaître<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Trithème: <i>Chronique d'Hirsauge</i>.</p> -</div> -<p>C'est ainsi que l'impudence d'un marmiton, -et l'injustice d'un officier de bouche ôtèrent à -l'évêque d'Hildesheim un bon conseiller, et un -serviteur infatigable, autant qu'habile et propre -à toutes choses!…</p> - -<p>—Antoine venait de perdre la bataille d'Actium: -Cassius de Parme qui avait suivi son parti -se retira dans Athènes. Là, au milieu de la nuit, -tandis que son esprit s'abandonnait aux inquiétudes, -il vit paraître devant lui un grand homme -noir, qui lui parla avec beaucoup d'agitation. -Cassius lui demanda qui il était?—<i>Je suis ton -démon</i><a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>, répondit le fantôme… A cette parole, -le timide Cassius s'effraya, et appela ses -esclaves. Mais le démon disparut sans se laisser -voir à d'autres yeux. Cassius, persuadé qu'il rêvait, -se recoucha, et chercha à se r'endormir. -Aussitôt qu'il fut seul, le démon reparut avec -les mêmes circonstances que la première fois. -Le faible Romain n'eut pas plus de force que -d'abord; il se fit apporter des lumières, passa -le reste de la nuit au milieu de ses esclaves, -et n'osa plus rester seul. Cependant il fut tué -peu de jours après, par l'ordre du vainqueur -d'Actium<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> L'original porte <i>Cacodaimon</i>; mais chez les Grecs -<i>Daimon</i> simplement signifiait <i>un bon génie</i>, <i>un esprit bienfaisant</i>, -<i>une bonne intelligence</i>, comme le démon de Socrate, -et quelques autres; de sorte qu'ils étaient obligés -d'allonger le mot, en parlant d'un démon infernal. Pour nous, -qui donnons le nom d'<i>anges</i> aux intelligences célestes, nous -devons traduire <i>Cacodaimon</i> comme on l'a fait ici, puisque -<i>Démon</i>, chez nous, signifie <i>mauvais ange</i>. Au reste, si -l'on s'obstine à traduire <i>Cacodaimon</i>, <i>mauvais démon</i>, on -nous appuie dans la très-juste idée qu'il y en a de bons; et -on nous prouve encore, par l'histoire de Cassius, que les -mauvais démons ne font pas grand mal aux hommes.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Georges Bloock, après <i>Valère Maxime</i> et d'autres -anciens.</p> -</div> -<p>Un homme plus clairvoyant eût bien vite pris -la fuite, comme le conseillait ou semblait au -moins le conseiller ce démon; et, en fuyant devant -la mort, on eût pu, sans se compromettre, -remercier l'esprit d'avoir bien voulu se mettre -deux fois en campagne pour une bonne œuvre.</p> - -<p>—Deux seigneurs lombards, nommés Aldon -et Granson, ayant déplu à Cunibert, roi de -Lombardie, ce prince résolut de les faire mourir. -Il s'entretenait de ce projet magnanime avec -son favori, lorsqu'une grosse mouche vint se -planter sur le front royal, et le piqua vivement. -Cunibert chassa l'insecte, qui n'en revint pas -moins à la charge, et importuna le monarque, -jusqu'à le mettre dans une grande colère. Le favori, -voyant son maître irrité, ferma la fenêtre -pour empêcher l'ennemi de sortir, et se mit à -poursuivre la mouche, pendant que le roi tirait -son poignard pour la tuer. Après avoir sué bien -long-temps, Cunibert joignit l'insecte fugitif, le -frappa…, mais il ne lui coupa qu'une jambe; et -la mouche disparut…</p> - -<p>Au même instant, Aldon et Granson, qui -se trouvaient ensemble, virent paraître devant -eux une espèce d'homme, qui paraissait épuisé -de fatigue, et qui avait une jambe de bois. -Cet homme les avertit du projet que le roi -Cunibert formait contre eux, leur conseilla de -fuir, et s'évanouit. Aldon et Granson, plus sensés -que Cassius de Parme, rendirent grâces à -l'esprit de ce qu'il faisait pour eux; après quoi -ils s'éloignèrent, comme l'exigeaient les circonstances<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Shellen, de mirand. à Diab. post. Paul. diac. hist. -longob.</i></p> -</div> -<p>—Un jeune Espagnol, qui fut depuis médecin -de l'empereur Charles-Quint, ayant fini ses -études à la Guadaloupé, s'en retournait à pied -chez ses parens qui demeuraient dans la ville de -Grenade. Il en était encore éloigné de plusieurs -journées, lorsqu'il rencontra sur son chemin un -démon en habit de moine, monté sur un cheval -maigre, et qui paraissait extrêmement harassé. -Le hasard voulut que ce jeune écolier rendit au -cavalier inconnu un petit service qu'on ne désigne -pas; et le démon reconnaissant l'invita -de monter en croupe sur son cheval. Celui-ci -s'en excusa d'abord sur le mauvais état de la -monture; mais, le cavalier insistant, il ne se fit -pas presser davantage. «Ne vous endormez -point, lui dit l'inconnu, quand il se fut placé -sur la croupe; nous devons marcher toute la -nuit; et vous serez content de la diligence de -mon cheval.»</p> - -<p>Ils marchèrent en effet avec une grande vitesse, -sans que le jeune homme s'en aperçût, -sans qu'il se fatiguât le moins du monde; et le -lendemain, au point du jour, ils se trouvèrent -sous les murs de Grenade. Comme le démon ne -voulut point s'y arrêter, le jeune homme le -quitta en le remerciant, et entra dans la ville, -aussi content que surpris de s'y trouver si heureusement -et sitôt<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Torquemada; Hexameron: 3<sup>e</sup> journée.</p> -</div> -<p>On dira peut-être que ce démon savait ce qu'il -faisait, en obligeant un médecin futur. Mais il -faudrait pour cela supposer que le diable connaisse -l'avenir. Et puis, le service n'en fut pas -moins rendu.</p> - -<p>—Un prêtre du diocèse de Cologne avait fait -vœu d'aller en pèlerinage, à un certain lieu que -l'histoire ne dit pas. Une dame de sa paroisse, -ayant fait par hasard le même vœu, alla trouver -le prêtre; et ils convinrent de faire le voyage -ensemble. La veille du départ, le prêtre promit -à sa compagne de se lever de bonne heure, de -dire les matines à la hâte, et de partir de grand -matin, pour éviter la chaleur du soleil.</p> - -<p>Vers le milieu de la nuit, le diable se montra -aux pieds du lit du bon curé, et lui cria: Lève-toi; -dis tes matines; et hâte-toi de partir… Le -prêtre se leva aussitôt; et, remarquant que l'église -était éclairée de plusieurs lumières, il crut -que c'était l'ouvrage de la dame qui devait l'accompagner. -Il pensait aussi que cette dame était -venue l'éveiller, et il était loin de se douter que -le diable fût de la partie. C'est pourquoi, comme -le coq n'avait pas encore fait entendre ses premiers -chants, il chercha sa compagne, pour lui -dire de retourner au lit, parce qu'il était trop -matin.</p> - -<p>Tandis qu'il la cherchait inutilement, il vit -venir à lui un grand taureau noir. Ce taureau -saisit le prêtre avec sa langue, le plaça sur son -dos, prit son vol en plein air, et déposa le -pauvre homme sur une tour du château d'Isembourg.—As-tu -peur, dit le bœuf?—Non, répondit -le curé, je suis sous la garde de Dieu; et -il ne peut m'arriver aucun mal.—Rends-moi -quelque hommage, reprit le bœuf, je te reconduirai -dans ton presbytère, et je te donnerai de -grands biens… Le prêtre rejeta cette proposition.—Eh -bien! repartit le bœuf, je te laisse -sur cette tour; tu y mourras de faim; ou, si tu -aimes mieux te désespérer, tu te casseras le cou.—Arrête, -s'écria le curé, je t'adjure, au nom -de Jésus-Christ, de me reporter sans péril en -pleine campagne… Le bœuf n'osa rien répliquer; -il prit son homme comme la première -fois, le déposa dans un champ, et le laissa seul.</p> - -<p>Comme ce pauvre prêtre avait tremblé passablement, -des paysans qui allaient à matines le -trouvèrent évanoui sur leur chemin. On le ranima -comme on put; il raconta alors son aventure, -que chacun écouta en frissonnant, et que -personne ne put révoquer en doute, à cause du -ton de vérité qui caractérise cette admirable -histoire<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cæsarii Heisterbach., lib. V, cap. postrem.</span></p> -</div> -<p>Il n'est pas besoin de dire que ce bœuf était le -diable. On observera seulement qu'il fit là une -honnête action, en empêchant le pèlerinage -nocturne de la dame et du curé, dont la vertu -aurait pu faillir, comme cela arrive aux plus -chastes, l'occasion faisant maintes fois le larron.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V.<br /> -ESPIÈGLERIES DE QUELQUES DÉMONS.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse i10"><i lang="la" xml:lang="la">Nihil est,</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Quin malè narrando possit depravarier.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Térence.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Une bouche infidèle, en racontant un fait,</div> -<div class="verse">Dans un tour de malice imagine un forfait.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>—Un soldat, nommé Cadulus, avait habitude -de faire dévotement ses oraisons dans l'église de -son village. Un jour qu'il priait attentivement, -le diable, qui se trouvait en belle humeur, voulut -se donner le plaisir de le distraire, s'il était -possible. Il se déguisa donc en valet; et, courant -à la porte de l'église, il se mit à crier: Cadulus, -les voleurs sont chez vous; ils emmènent votre -cheval et pillent votre maison; accourez vite, si -vous voulez sauver quelque chose… Cadulus ne -se remua pas pour cela, pensant, en bon chrétien, -qu'il valait mieux achever son oraison, que -sauver sa fortune<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Majus videlicet damnum deputans orationi cedere, -quam sua perdere</i>…</p> -</div> -<p>Le diable, étonné d'un pareil flegme, prit -la forme d'un ours, grimpa sur le toit de l'église, -fit un trou à la couverture, et se laissa -tomber devant le nez de Cadulus, pour le troubler -au moins par une bonne peur. Mais Cadulus -resta immobile, et se moqua du diable à sa -barbe. Puis, pour lui jouer à son tour une malice, -il s'alla cloîtrer dans un bon monastère. Le -diable s'efforça alors de le détourner de sa résolution, -en lui criant aux oreilles: Cadulus, où -vas-tu? que fais-tu, Cadulus? Le supérieur que -tu choisis est un hypocrite; tu attends plus de -beurre que de pain, tu auras plus de pain que -de beurre; tu t'abuses d'une sotte espérance; tu -fais là une niaiserie, Cadulus, etc. Mais, peine -perdue, le pieux soldat se fit moine, et mourut -dans le capuchon<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Bollandi Acta Sanctorum, 21 aprilis. Eadmeri -sanctus Anselmus.</i></p> -</div> -<p>—Le bienheureux Pierre le prêcheur, ayant -rassemblé le peuple de Florence sur une place -publique, se disposait à faire un long sermon -touchant les mystères que la foi nous propose. -Le diable, témoin invisible de ces saints préparatifs, -eut la fantaisie de jouer un tour au saint -homme. Il prit donc la forme d'un cheval échappé, -et se mit à courir au grand galop vers la -place que la foule remplissait, dans l'espoir de -disperser les auditeurs, et de déranger, par -un effroi subit, la mémoire du frère prêcheur. -Mais Pierre ne se troubla point; et, voyant que -la foule prenait la fuite, il s'écria: Ne craignez -rien, mes frères, je prends sur moi le danger… -En même temps il éleva sa main, et fit -signe au cheval qu'il l'avait reconnu, et qu'il lui -défendait de nuire à personne.</p> - -<p>Le diable eut un pied de nez de se sentir découvert; -cependant il avait pris un élan trop -rapide pour pouvoir reculer. Il traversa donc la -place, en passant sur la tête des hommes, sur le -sein des femmes, en foulant aux pieds les épaules, -les reins et le reste, mais avec une légèreté -si miraculeuse, que personne n'en sentit rien. -Après cela il disparut. Le peuple s'écria que -Pierre avait donné à ce cheval la légèreté d'un -coussin, qu'il avait changé ses fers en plumes de -duvet; et le bienheureux frère, content d'avoir -déjoué la malice du diable, reprit le fil de son -sermon<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Bollandi Acta Sanctorum, 29 aprilis. Ambr. Tægii B. -Petrus mart. ord. prædic. cap. 3.</span></p> -</div> -<p>—Il y avait, dans une église de Bonn, un -prêtre remarquable par sa chasteté, sa dévotion -et sa bonhomie. Le diable se plaisait à lui jouer -des tours de laquais; tellement que, lorsqu'il lisait -son bréviaire, cet esprit malin s'approchait -aujourd'hui sans se laisser voir, mettait sa griffe -sur la leçon du bon curé, et l'empêchait de finir; -un autre jour, il fermait le livre, ou tournait -le feuillet à contre-temps. Si c'était la nuit, il -soufflait la chandelle. Le diable espérait se donner -le plaisir d'impatienter son homme; mais le -bon prêtre recevait tout cela comme des tribulations, -et gardait si bien son flegme, que l'importun -esprit fut obligé de chercher une autre -dupe<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cæsarii Heisterbach. illustr. miracul. lib. V, cap. 53.</span></p> -</div> -<p>Cassien parle de plusieurs esprits ou démons -de la même trempe, qui se plaisaient à tromper -les passans, à les détourner de leur chemin, et -à leur indiquer de fausses routes, plutôt pour -s'en divertir, que pour leur faire aucun mal<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cassiani Collat. VII, cap. 32.</span></p> -</div> -<p>—Un baladin avait un démon familier, qui -jouait avec lui, et se plaisait à lui faire des espiègleries. -Le matin il le réveillait en tirant les -couvertures, quelque froid qu'il fît; et, quand le -baladin dormait trop profondément, son démon -l'emportait hors du lit, et le déposait bien doucement -au milieu de la chambre<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Guillelmi parisiensis. Partis 2. Princip., cap. 8.</span></p> -</div> -<p>—Pline parle de quelques jeunes gens qui furent -tondus par le Diable. Pendant que ces jeunes -gens dormaient, des esprits familiers, vêtus -de blanc, entraient dans leurs chambres, se posaient -sur leur lit, leur coupaient les cheveux -bien proprement, et s'en allaient, après les -avoir répandus sur le plancher<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. Ce trait ne -paraît d'abord qu'une malice; peut-être est-il -moral. Pour peu que l'on connaisse les mœurs -dépravées de ces fameux Romains, on se souviendra -que chez eux, certains Adonis attachaient -beaucoup de prix à leur chevelure, comme les -Thaïs<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>, les Ninons, les Duthé en attachent à -leur teint.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Pline, <span lang="la" xml:lang="la">lib. 16, epit. 27.</span></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> On sait que Thaïs fut une prostituée égyptienne, célèbre -par ses talens dans le libertinage, et par une beauté extraordinaire. -Elle fut convertie par saint Paphnuce. (<i>les Bollandistes.</i>)</p> -</div> -<p>—Le vieux monsieur Santois avait un lutin, -ou, si l'on veut, un démon familier qui lui jouait -de temps en temps des tours assez singuliers. -Un jour qu'il voulait prier Dieu dans ses heures, -son démon s'approcha avec adresse, et déchira -trois fois le feuillet sous la main du bonhomme, -mais si proprement, qu'on ne l'eût pas mieux -coupé avec des ciseaux. M. Santois étonné, mit -ses lunettes, pour examiner la chose plus attentivement; -et à la vue de toute la famille, les -lunettes sortirent du nez du vieillard, firent, en -voltigeant le tour de la chambre, et s'allèrent -arrêter dans le jardin, où on les retrouva avec -les trois feuillets déchirés<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Ce trait est plus longuement rapporté dans le Dictionnaire -infernal: <i>Prodiges</i>.</p> -</div> -<p>Un autre jour, M. Santois mettait pour la -première fois un habit neuf de taffetas plein. -L'esprit le lui moucheta à vue d'œil, mieux qu'un -brocheur n'aurait pu faire. Que répondre à tout -cela?… que l'esprit était en humeur de jouer -quand M. Santois voulut lire ses heures, et qu'il -aimait mieux les habits mouchetés que les pourpoints -unis<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> La fausse Clélie, tome 2, livre 2.</p> -</div> -<p>—Un jésuite, dans la description des mœurs -japonaises, dit que, dans ce pays, les pèlerins -portent à leur cou de petites planches, sur lesquelles -leur nom est écrit, afin qu'ils puissent -se reconnaître. Or, voici le motif de cette précaution. -Quand les Japonais entreprennent un pèlerinage, -ils le font toujours en très-grand nombre, -parce qu'aussitôt qu'ils arrivent dans quelque -désert, ils rencontrent une troupe de démons, -de lemures, de spectres, etc. Cette bande monstrueuse -est égale en nombre à la caravane des -pèlerins; et chaque pèlerin peut y reconnaître -son démon particulier, s'il l'a déjà vu.</p> - -<p>Après que ces fantômes ont fait quelque pas -avec les pieux Japonais, et qu'ils les ont bien -examinés, ils changent tout à coup de forme, et -prennent la figure humaine; mais tellement conformée, -que chaque diable ressemble trait pour -trait au pèlerin qu'il veut accompagner, et que -chaque pèlerin voit son image bien exacte dans -son diable. Cette métamorphose subite produit -d'abord tant de confusion, que l'homme ne pourrait -plus se reconnaître, ni se distinguer de son -démon, s'il n'avait son nom au cou. On souffre -pendant une heure l'espièglerie des diables; -mais bientôt, comme les méprises occasionnent -des disputes, et comme on n'aime pas long-temps -à se voir double, les pèlerins se mettent -à genoux, prient le chef des démons de rappeler -ses gens: toutes les doublures s'évanouissent -aussitôt, et la caravane continue paisiblement -sa route<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Pauli Sanfidii descriptio rituum et morum quæ in -insulâ ad septentrionalem plagam japan servantur, etc.</i> -On donne cette extravagance pour ce qu'elle vaut. Paul Sansfoi -la raconte très-sérieusement. Le lecteur en fera le cas -qu'il jugera à propos.</p> -</div> -<p>—On a donné au Diable le nom d'<i>esprit malin</i>; -s'il était vraiment <i>méchant</i>, il en porterait -l'épithète.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI.<br /> -L'HEUREUX VALET.—CONTE NOIR<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Quæ mihi præstiteris memini, semperque tenebo.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Martial.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ne soyons point ingrats: fût-il sans bienveillance,</div> -<div class="verse">Le bienfait a ses droits sur la reconnaissance.</div> -</div> - -</blockquote></div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ex legendâ aureâ Jacobi de Voragine, auctâ à -Claudio à Rotâ. Leg. 26. et ex Mathæi Tympii triumpho -virtutum christian.</i></p> -</div> - -<p>Un vénérable vieillard, nommé Éradius, de -la ville de Césarée, en Cappadoce, avait une fille -unique qu'il voulait faire religieuse; mais les -choses tournèrent autrement, comme on le -verra. Un jeune serviteur d'Éradius devint éperdument -amoureux de la fille de son maître. -Comme elle était belle, riche, noble, et qu'il -n'était pas probable qu'on voulût la lui donner -pour épouse, à lui qui n'était qu'un valet, il alla -trouver un magicien, et lui promit une belle -récompense, s'il pouvait l'aider dans son amour. -Le magicien lui répondit: Je ne suis pas assez -puissant pour faire ce que vous me demandez; -mais je puis vous envoyer à mon maître, qui est -le Diable. Si vous voulez vous en rapporter à lui, -vous êtes sûr de réussir… Pharès (c'est le nom du -jeune valet), ayant répondu qu'il était prêt à -tout, le magicien écrivit cette lettre au Diable:</p> - -<blockquote> -<p class="ind">«<span class="sc">Monseigneur</span>,</p> - -<p>»Vous m'avez chargé de vous débaucher autant -de chrétiens que j'en trouverais de tièdes, -et de les soumettre à votre obéissance, afin -d'augmenter de jour en jour votre empire. C'est -pourquoi je vous envoie le jeune homme, -porteur de la présente. Il vous dira, sans -doute, qu'il brûle d'un amour violent pour la -fille d'Éradius. Je vous prie de vous intéresser -à sa passion, et de songer que par là vous -travaillerez à notre gloire commune, en agrandissant -la bonne réputation de vos serviteurs.</p> - -<p class="sign">»<i>Signé</i>, etc.<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>»</p> -</blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> La signature n'est point rapportée dans le livre de -Jacques <i>de Voragine</i>, parce que le signataire est damné, -selon toutes les apparences. Cependant on voit, dans le procès -de Denyse de Lacaille, les signatures et griffes des cinq démons -<i>Lissi</i>, <i>Belzébuth</i>, <i>Satan</i>, <i>Motelu</i> et <i>Briffaut</i>. -(Voyez <i>l'histoire de la Magie en France de M. Garinet</i>. -9<sup>e</sup> pièce justificative.)</p> -</div> -<p>Le magicien, ayant apposé son cachet sur -cette épître, la donna au valet d'Éradius, et lui -dit d'aller, au milieu de la nuit, sur le tombeau -de quelque payen, d'invoquer les démons, de -tenir sa lettre à la main, et d'élever le bras au-dessus -de sa tête. Pharès exécuta ponctuellement -toutes ces choses. Aussitôt le roi de l'enfer -parut, entouré d'une multitude de démons. Il -prit la lettre, la lut avec attention, et dit au -jeune homme:—Il faut que tu croies en moi, -pour que je te rende le service que tu me demandes.—J'y -crois, seigneur, répondit le valet.—C'est -fort bien, reprit le diable; mais on ne -peut pas se fier à vous autres chrétiens: quand -vous avez besoin de moi, vous venez me trouver; -et dès que vos désirs sont satisfaits, vous -retournez à votre Christ. Si tu veux que je serve -ton amour, signe-moi ce pacte, par lequel tu -renonces à la religion chrétienne, et tu te fais -mon serviteur.</p> - -<p>Pharès signa tout ce qu'on voulut; et aussitôt -le Diable appela les démons qui président à la fornication. -Il leur ordonna d'aller trouver la fille d'Éradius, -et d'enflammer son cœur d'un amour violent -pour le jeune valet. Ces démons remplirent -habilement leur mission. La jeune fille, devenue -amoureuse, autant qu'on pouvait le souhaiter, s'alla -jeter aux genoux de son père, et d'une voix mouillée -de larmes, entrecoupée de sanglots, elle lui -avoua qu'elle mourait d'amour pour Pharès.</p> - -<p>—Ayez pitié de votre fille, lui dit-elle, consultez -votre cœur, et montrez-moi que vous êtes -mon père, en me donnant pour époux ce jeune -homme qui m'est si cher, et qui me cause de si -cruels tourmens. Si vous êtes insensible à mes -prières, vous allez me voir expirer; et Dieu vous -demandera compte de ma mort!…</p> - -<p>—Malheureux que je suis! s'écria le père; ma -fille est ensorcelée! qui a pu m'enlever mon trésor? -qui a éteint la douce lumière de mes yeux? -qui a étouffé toutes mes espérances?… Ma fille, -je voulais que tu fusses religieuse; je comptais -que, par ta pénitence, tu gagnerais le ciel pour -toi et pour moi… et tu te livres à un amour -charnel… Laisse-toi guider par ton père; abjure -une démence pernicieuse; ne conduis pas -mes cheveux blancs dans les enfers, où je n'entrerais -<i>qu'avec douleur</i>… Mais la jeune fille ne -répondait que ces mots:—Je vous en conjure, -mon père, hâtez-vous de satisfaire mes désirs, -si vous voulez que je vive!…</p> - -<p>Comme elle ne cessait de pleurer, en grande -amertume de cœur, le vénérable Éradius se -laissa attendrir. Il accorda à sa fille l'époux qu'elle -idolâtrait, et lui donna en dot la plus grande -partie de ses biens. Ainsi l'heureux valet d'Éradius -devint son gendre, contre toute espérance -humaine.</p> - -<p>Les deux jeunes époux, au comble de leurs -vœux, ne songèrent d'abord qu'à leur bonheur -mutuel, et ne cherchèrent qu'à se donner des -preuves d'un amour inaltérable. Mais bientôt on -remarqua que Pharès n'entrait plus à l'église, et -ne faisait plus le signe de la croix. On le rapporta -à sa femme, en lui disant qu'elle avait un mari -qui n'était pas chrétien. La jeune dame, épouvantée, -demanda à son époux si le rapport qu'on lui -avait fait était véritable? Comme il cherchait à -éluder la question, elle lui dit qu'en ce cas il -fallait qu'il vînt le lendemain à la messe avec -elle, pour fermer la bouche à la médisance. -Pharès, voyant qu'il ne pouvait pas cacher plus -long-temps sa position, ouvrit son cœur à sa -femme, lui conta tout ce qui avait précédé leur -mariage, et lui avoua, en gémissant, qu'il s'était -donné au Diable.</p> - -<p>L'épouse de Pharès, consternée, court sur-le-champ -trouver l'évêque Basile, qui gouvernait -avec gloire l'église de Césarée, et lui expose son -cruel embarras. Basile ne s'amusa point à redoubler -des frayeurs déjà trop grandes; il fit venir -Pharès, et dès qu'il eut appris son histoire, il -lui demanda s'il voulait retourner au Seigneur?—Hélas! -oui, répondit Pharès; mais ce retour -n'est plus en mon pouvoir, puisque je me suis -formellement donné au Diable.—Ne vous en -inquiétez point, reprit Basile, nous vous tirerons -de ses griffes; et le Seigneur, qui est miséricordieux, -vous pardonnera votre imprudence, si -vous la déplorez sincèrement.</p> - -<p>Il fit alors le signe de la croix sur Pharès, et -l'enferma pendant trois jours dans une petite -chambre. Après cela, il lui demanda comment -il se trouvait?—Je suis extrêmement faible, répondit -le jeune homme. Pendant les trois jours -que vous m'avez laissé seul, j'ai été accablé -des clameurs et des reproches des démons. -Ils m'ont continuellement entouré, tenant -dans leurs mains le pacte que j'ai donné à -leur prince, et me disant: <i>Regarde, parjure, -cet écrit que tu as signé de ton nom… Nous -ne sommes point allés te chercher, c'est toi qui -es venu nous trouver dans ta détresse</i><a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>. Basile -lui recommanda de ne rien craindre, lui donna -un peu de nourriture, fit le signe de la croix sur -lui, le renferma dans la petite chambre, et se -mit en prières pour sa délivrance.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Tu venisti ad nos, et non nos ad te, etc.</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Legenda -aurea</i>).</p> -</div> -<p>Au bout de quelques jours, il le visita de -nouveau, et lui demanda pareillement comment -il se trouvait?—Je n'ai plus vu les démons, répondit -Pharès; mais j'ai entendu leurs cris et -leurs menaces dans l'éloignement.—Voilà qui -va bien, répliqua Basile; encore un peu de -patience… En même temps, il lui donna à -manger, le signa, l'enferma pour la troisième -fois, et fit pour lui de nouvelles prières.</p> - -<p>A la troisième visite, Pharès déclara que ses -veilles avaient été paisibles; et que, pendant -son sommeil, il avait vu l'évêque Basile combattant -et terrassant le Diable. Basile satisfait -rassembla le clergé, les moines et le peuple; -on fit des prières publiques pour le jeune époux, -et on le conduisit à l'église.</p> - -<p>Le roi de l'enfer y arriva presque aussitôt, -avec plusieurs troupes de démons; et le Diable -s'écria:—Vous me faites une injustice, Basile, -cet homme est mon serviteur. Je ne l'ai point -séduit; il est venu me trouver, et voilà le pacte -qu'il a signé de sa main… Les fidèles chantèrent -alors le <i>Kyrie Eleyson</i>; et Basile dit au -Diable qu'il fallait rendre le pacte. En même -temps, il priait, et tendait la main pour recevoir -le papier en question. Le Diable, forcé de -céder, s'envola en gémissant, et lâcha le pacte, -qui tomba dans la main de Basile. Le saint -évêque le déchira aussitôt, et rendit à la fille -d'Éradius son époux bien-aimé, maintenant libre -de la puissance du Diable, et bon chrétien… -Cependant il dut conserver quelque reconnaissance -à celui qui avait fait son bonheur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII.<br /> -HONNÊTES ACTIONS DU DIABLE.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Inimici famam, non ità ut nata est, ferunt.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Plaute.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Soyez bon, juste, franc, à vos devoirs soumis:</div> -<div class="verse">Vous n'êtes qu'un vaurien, selon vos ennemis.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>—Un riche Allemand donnait un festin à une -troupe de mendians, dans le dessein de remplir -les devoirs de la charité chrétienne. Parmi les -convives, qui mangeaient de bon appétit, se -trouvait un pauvre manant, qui était, comme -on dit, possédé du Diable. Il découpait ses morceaux, -aussi bien que ses confrères, et les portait -jusqu'à sa bouche; mais ils s'évanouissaient, dès -qu'ils touchaient à ses dents, ce qui allongeait -de minute en minute la figure de ce pauvre -homme.</p> - -<p>Un de ses compagnons, s'apitoyant sur sa détresse, -s'avisa d'apostropher le Diable, et de lui -demander pourquoi il empêchait son homme de -manger.—Je ne l'en empêcherais pas, répondit -le Diable, s'il pouvait le faire sans péché. Mais -ce repas qu'on lui donne, comme une aumône, -est le fruit de la rapine.—Tu mens, s'écrièrent -à la fois tous les convives; celui qui nous donne -à dîner est un honnête homme!—Je ne mens -point, répliqua le Diable; ce veau que vous -mangez est le cinquième petit-fils d'une vache qui -a été volée…</p> - -<p>Les dîneurs furent si surpris d'entendre le -Diable reprocher le vol d'une vache, jusqu'à la -cinquième génération, qu'ils n'osèrent plus rien -ajouter<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>.—Mais voici l'histoire de cette -vache: elle vivait au commencement du douzième -siècle, dans le village de Hurst, en Allemagne. -Il est probable qu'elle fut grand'mère, -au cinquième degré, du veau susdit. Pareillement, -celui qui vola ladite vache était sans doute -le père ou l'aïeul du riche Allemand qui donne -ici le festin.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Cæsarii Heisterb. miracul., lib. V, cap. 38.</i></p> -</div> -<p>Or, cette vache appartenait à une bonne veuve, -qui se nourrissait de son lait. Elle eut le malheur -de plaire à un vieux soldat allemand qui, -sans se laisser toucher par les larmes de la veuve, -enleva la vache, et l'emmena chez lui. Peu de -temps après, la mort vint à son tour prendre le -ravisseur; il expira dans l'impénitence, et alla -tout droit en enfer. La bête qu'il avait volée le -suivit dans l'autre monde. Là, ce soldat allemand -(qui se nommait Hélie) fut condamné, -pour son supplice, à présenter éternellement le -dos à la vache; et la vache reçut ordre de lui -enfoncer éternellement l'échine à coups de -cornes<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Cæsarii ejusdem, ibid. lib. II, cap. 7.</i></p> -</div> -<p>—Une fille de Nivelle, en Brabant, quitta -la maison de son père, et abandonna ses parens, -pour aller vivre avec quelques saintes femmes, -dans le jeûne, la prière et la continence. Comme -le travail de leurs mains suffisait à peine pour les -nourrir, bien qu'elles vécussent pauvrement, le -Diable, prenant pitié du sort de la fille de Nivelle, -alla chercher une oie bien grasse, dans la basse-cour -de son père, et l'apportant dans la chambre -des recluses, il leur dit:—Pourquoi faites-vous -si maigre chère, et vous laissez-vous mourir de -faim, tandis que d'autres vivent dans l'abondance? -Prenez cet oison et mangez.—Nous ne -le pouvons pas, répondit la fille de Nivelle, -parce que c'est une oie volée.—Comment! -s'écria le Diable, je ne suis point un voleur. J'ai -pris ce gibier dans la basse-cour de votre père.—N'importe, -ajouta la pieuse fille, il ne nous -appartient pas; reporte-le où tu l'as pris… Le -Diable obéit en silence,… et les parens, à qui -appartenait l'oison, affirmèrent qu'on l'avait remis -fidèlement à sa place<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Ejusdem Cæsarii, lib. IV, miracul. de tentat. cap. 84.</span></p> -</div> -<p>—Un enfant qui avait soif demandait à boire, -sans que personne lui en donnât. Le Diable -en eut pitié; il prit une forme humaine, pour -ne pas effrayer le petit bonhomme, et lui apporta -un verre d'eau. Comme l'enfant était -pressé, il but ce qu'on lui présentait, sans -songer à faire le signe de la croix, et sans dire -son <i lang="la" xml:lang="la">benedicite</i>. Le Diable, stupéfait de cette négligence, -se rapetissa aussitôt et entra dans le -corps du marmot, pour lui apprendre à être -plus circonspect à l'avenir, et à ne pas négliger -ses dévotions. Les parens, voyant leur fils possédé, -l'interrogèrent, et connurent bientôt la -cause de son accident. Ils le conduisirent donc -à saint Euchaire, qui se hâta de bénir un second -verre d'eau, et le fit boire au petit démoniaque. -Incontinent le Diable se retira<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Surius, historiæ invent. S. Celsi, cap. II, tom. VII.</i></p> -</div> -<p>—Ce trait est assez connu: Un moine, -qu'une trop longue abstinence impatientait, -s'avisa un jour, dans sa cellule, de faire cuire -un œuf, à la lumière de sa lampe. L'abbé, qui -faisait sa ronde, ayant vu, par le trou de la -serrure, le moine occupé de sa petite cuisine, -entra brusquement, et l'en reprit avec aigreur; -de quoi le bon religieux s'excusant, dit que -c'était le Diable qui l'avait tenté, et lui avait -inspiré cette ruse. Tout aussitôt parut le Diable -lui-même, qui était caché sous la table, et qui -s'écria, en s'adressant au moine:—Tu en as -menti, par ta barbe; ce tour n'est pas de mon -invention; et c'est toi qui viens de me l'apprendre.</p> - -<p>—Le moine Herman s'ennuyait de la rigoureuse -abstinence de son ordre, et s'affligeait intérieurement -de ne plus manger ni chair ni -poisson. Un jour qu'il pensait aux bons ragoûts -que l'on mange dans le monde, et qu'il aurait -donné tout ce qu'il possédait pour un petit repas -composé d'autres mets que les navets et les épinards -à l'huile, il vit entrer dans sa cellule un -inconnu de bonne mine, qui lui offrit un plat -de beau poisson. Le moine reçut ce présent -avec reconnaissance; mais, lorsqu'il voulut accommoder -son poisson et le faire cuire, il ne -trouva plus sous sa main qu'un plat de fiente de -cheval… Il comprit qu'il venait de recevoir -une petite leçon du Diable; et il fut plus sobre -à l'avenir<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Cæsarii Heisterbach. de tentat., lib. IV; miracul., -cap. 87.</i></p> -</div> -<p>—Si quelquefois les démons mettent des obstacles -aux désirs illicites des saints religieux, -et leur donnent des corrections peut-être un peu -sévères, quelquefois aussi, ils s'intéressent aux -vrais besoins des bons moines. Le cardinal -Jacques de Vitry raconte qu'un chartreux, mourant -de faim dans sa cellule, vit entrer une belle -femme qui lui fricassa un petit plat de pois, et -se retira, après les avoir mis dans l'écuelle. -Avant de tâter à la cuisine du Diable, le chartreux -alla consulter son supérieur, qui lui permit -de manger ses pois; et il avoua qu'il n'avait -jamais rien mangé de mieux accommodé<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Ce trait est aussi dans le <i>Dictionnaire infernal</i>.</p> -</div> -<p>—Puisque les plus pieux personnages sont exposés -à mille tentations dans l'enceinte du cloître, -que n'avons-nous pas à craindre, nous autres -faibles chrétiens, au milieu des séductions et -des vanités du monde!… Un novice de Clairvaux, -nommé Bernard, tourmenté par l'aiguillon -de la chair, et ne pouvant se décider à prononcer -des vœux qu'il n'aurait pas la force de tenir, -alla trouver le prieur du couvent, et le supplia -de lui rendre ses habits séculiers, parce qu'il ne -pouvait se passer de femmes, et qu'il voulait -rentrer dans le monde. Le prieur eut beau sermonner -son novice, il ne put changer sa résolution. -Seulement, le Jeune Bernard consentit -à différer son départ jusqu'au lendemain.</p> - -<p>Mais, au milieu de la nuit, le novice, commençant -à s'endormir, aperçut tout à coup, -auprès de son lit, un géant horrible, qui tenait -à la main un grand couteau, et qui avait tout -l'air d'un boucher. Il était suivi d'un dogue noir. -Ce spectacle épouvanta Bernard. Mais il n'était -qu'au commencement de ses peines. Le boucher -leva la couverture, mit la main sur les génitoires<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a> -du jeune novice, les coupa avec son -grand couteau, les jeta à son chien qui les -avala, et disparut.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Arreptis ejus genitalibus abscidit, canique projecit, -quæ mox ille devoravit…</span></p> -</div> -<p>Bernard s'éveilla aussitôt, dans une agitation -difficile à peindre, et plein de la désolante idée -qu'il était devenu eunuque; heureusement il -n'en était rien. Il se trouva seulement délivré de -ses tentations, et il resta dans le couvent, où il -vécut dans la piété la plus austère, jusqu'à la fin -de sa vie. On dit même qu'il mourut vierge<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>. -Quoi qu'il en soit, cette histoire était célèbre à -Clairvaux; et comme les anges n'ont pas accoutumé -de s'accoutrer en bouchers, ni de s'abaisser -à des fonctions indécentes, les casuistes ont -toujours laissé au Diable la gloire de ce songe, -qui conserva un bon frère aux moines de -Clairvaux.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cæsarii Heisteibach. <i>miracul.</i> lib. IV, cap. 97.</span></p> -</div> -<p>—On a dit souvent que le Diable n'agissait -que pour ses intérêts particuliers. Voici, entre -mille autres, une anecdote qui peut prouver le -contraire. Elle se trouve dans l'histoire du jeune -Vitus, martyr du troisième siècle, que nous -allons rapporter toute entière, pour la parfaite -intelligence des choses.</p> - -<p>Valérien, gouverneur de la Sicile, pour l'empereur -Dioclétien, apprit que le jeune Vitus ne -voulait point sacrifier aux idoles. Il le fit venir, et -ordonna qu'on lui administrât la bastonnade. Mais -dès les premiers coups, les bras des bourreaux -et la main du gouverneur se desséchèrent.—Malheureux -que je suis! s'écria Valérien; voilà -ma main perdue.—Eh bien! va-t'en trouver tes -dieux, répliqua Vitus, tu verras s'ils ont le talent -de te guérir.—Le pourrais-tu, toi qui -parles, dit le gouverneur?—Certainement, -répondit Vitus. En même temps il demanda au -ciel la grâce d'être guéri de ses coups de bâton, -et il fut guéri à l'heure même.</p> - -<p>Le gouverneur étonné dit au père de Vitus: -emmenez votre fils, et châtiez-le comme vous -l'entendrez; pour moi je ne comprends rien -à tout ceci. Le père reconduisit son fils à sa -maison, et tâcha de le séduire par toutes sortes -de plaisirs mondains. Or, un jour qu'il l'avait -laissé au lit, et qu'il venait de l'enfermer avec -plusieurs belles filles, il sortit tout à coup, de -la chambre de Vitus, une odeur si délicieuse, -qu'elle embauma toute la maison et tous les gens -qui s'y trouvaient. Le père stupéfait regarda -par le trou de la serrure, et vit sept anges autour -de son fils.—Voilà qui va bien, s'écria-t-il; les -dieux sont entrés dans ma maison… mais sa -joie ne fut pas de longue durée, car à peine eut-il -achevé sa phrase qu'il devint aveugle. Tous -ses amis et le gouverneur de la ville accoururent -à cette nouvelle, et lui demandèrent ce qu'il -avait:—Voilà qui va mal, répondit-il; j'ai -vu des dieux enflammés, et l'éclat de leur figure -m'a brûlé les yeux.</p> - -<p>On le conduisit alors au temple de Jupiter, où il -fit vœu d'immoler un bœuf couronné de lauriers, -s'il recouvrait la vue. Jupiter se montra sourd; -il s'adressa donc à Vitus son fils, qui le guérit de -la cécité physique, sans lui ouvrir les yeux de la -foi. Ce père ingrat songeait même à tuer sa progéniture, -si l'on en croit la légende, lorsqu'un -ange du seigneur apparut à Modestus, pédagogue -de Vitus, et lui conseilla de s'embarquer -avec son élève. Ils partirent donc pour l'Italie; -et un aigle leur apporta des vivres, pendant tout -le voyage.</p> - -<p>Tandis qu'ils annonçaient partout leur présence -par une foule de prodiges qui décelaient -de saints personnages, le fils de l'empereur Dioclétien -eut le malheur de tomber au pouvoir du -Diable, qui prit possession de sa personne. -Dioclétien mit tout en usage pour délivrer son -fils; mais le démon, bien et dûment exorcisé -par les magiciens de la cour, répondit qu'il ne -pouvait être chassé que par le jeune Vitus. On -ne conçoit pas trop pourquoi le Diable, qui nous -est peint sous les traits d'un vieux routier, pétri -de ruses et de finesses, eut la bonhomie de faire -cette réponse. Quoi qu'il en soit, on chercha -Vitus: on le trouva; il parut devant l'empereur, -étendit les mains sur le jeune prince, et chassa -le démon sans difficulté.</p> - -<p>Il paraît que décidément ce malheureux Vitus -ne devait obliger que des ingrats, puisqu'après le -miracle qu'il venait d'opérer, l'empereur Dioclétien, -endurci comme tous les autres, lui dit -poliment:—Jeune homme, si tu tiens à la -vie, tu vas maintenant sacrifier à mes dieux… -Vitus répondit qu'il n'en ferait rien; et on le -mit en prison avec Modestus son pédagogue. -Tout à coup les chaînes qui les attachaient se -brisèrent; et la prison s'éclaira d'une lumière -éblouissante. On rapporta ce nouveau prodige -à Dioclétien, qui l'apprit comme un homme -accoutumé aux miracles, et qui ordonna de jeter -Vitus dans un four bien chauffé. Mais aussitôt -que le jeune homme y entra, le four devint -frais comme s'il n'eût jamais vu le feu; et Vitus -en sortit bien portant.</p> - -<p>Alors on lâcha un lion terrible, affamé, qui -vint en rugissant sur le jeune Vitus, pour le -dévorer; Vitus caressa le lion, et le lion lécha -la main qu'il avait ordre d'avaler. Dioclétien, -ennuyé de tant de lenteurs, fit pendre Vitus, -avec Modestus son pédagogue, et Crescentia sa -nourrice (car elle se trouvait avec lui, quoique -la légende n'en ait rien dit d'abord). Aussitôt -que ces trois personnes furent pendues, il se fit -un grand vent; la terre trembla; on entendit -les éclats du tonnerre; les temples des idoles -s'écroulèrent avec fracas, et plusieurs y périrent. -L'empereur épouvanté se poignait la figure, désolé -de trouver un jeune homme plus fort que -lui. Cependant un ange dépendit les corps, et -les porta sur le bord d'un fleuve, où ils furent -gardés par des aigles, jusqu'à ce qu'une pieuse -dame, les ayant trouvés, leur fit rendre les honneurs -de la sépulture<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Legenda aurea, Jacobi de Voragine, aucta à -Claudio à Rotâ.</i> Leg. 77.</span></p> -</div> -<p>Quoique les trois quarts de cette longue histoire -soient étrangers au sujet de cet ouvrage, -on s'est cru obligé de la donner toute entière, -attendu qu'il est impossible d'en rien détacher.</p> - -<p>—Cette autre anecdote peut faire suite à -l'histoire du démon, chassé par saint Vitus. Arthémia, -fille de l'empereur Dioclétien, fut à -son tour possédée d'un Diable, qui, oubliant -comme son devancier ses petits intérêts, répondit -aux exorcistes païens:—Votre puissance est -nulle contre moi; je n'obéirai qu'à Cyriaque, -diacre de l'église romaine. (C'était un jeune -homme, qu'une sainteté prématurée et quelques -miracles avaient déjà rendu célèbre parmi les -chrétiens.)</p> - -<p>Dioclétien le fit venir; et aussitôt que Cyriaque -fut en présence du démon, il lui ordonna -de se retirer.—Si vous voulez que je sorte, répondit -le démon, donnez-moi un pot dans lequel -je puisse entrer.—Viens dans mon corps, -reprit Cyriaque, je t'en octroie la permission.—Je -ne puis entrer dans ce pot-là, dit le démon, -parce que toutes les issues en sont closes -et bien gardées. Mais si vous ne pouvez pas faire -autrement, envoyez-moi à Babylone, je trouverai -là où me placer; et de plus, pour peu que -vous souhaitiez d'en faire le voyage, je vous en -procurerai l'agrément.</p> - -<p>Cyriaque consentit à ce que proposait le -Diable; et aussitôt la princesse Arthémia fut -délivrée. L'empereur Dioclétien qui avait fait -pendre le jeune Vitus, se montra plus doux -envers Cyriaque; il lui permit de baptiser sa -fille, lui donna une belle maison, et lui fit -un sort avantageux: trois circonstances bien -étonnantes dans un persécuteur de l'église.</p> - -<p>Quelque temps après, Dioclétien reçut un -ambassadeur de la cour de Perse, qui priait -l'empereur romain d'envoyer Cyriaque à Babylone, -pour délivrer la princesse royale, qui se -trouvait possédée du Diable; Dioclétien alla -donc prier Cyriaque<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a> de faire le voyage, et -le jeune diacre partit pour Babylone, sur un vaisseau -magnifique, chargé de tout ce qui pouvait -adoucir les ennuis de la route. Lorsqu'il fut présenté -à la fille du roi de Perse, le démon demanda -à Cyriaque s'il était fatigué?…—Il ne -s'agit pas de cela, répondit Cyriaque; sors -d'ici, je te le commande, et rentre avec tes -pareils… Le démon sortit… Le roi, la reine, -la princesse de Perse se firent baptiser. Leur -exemple eut un bon nombre d'imitateurs; et -Cyriaque retourna à Rome, après avoir passé -quarante-cinq jours à Babylone, dans le jeûne, -au pain et à l'eau<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Ad preces igitur Diocletiani…</span></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Bollandus, et le R. P. Ribadeneira, <span lang="la" xml:lang="la">legenda aurea, -Jac. de Voragine. Leg. 3.</span></p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII.<br /> -MALICES DE QUELQUES DÉMONS.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Unum hoc ex ingenio malo malum inveniunt suo.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Plaute.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ces crimes de Satan, ces méchancetés noires,</div> -<div class="verse">L'envie en inventa les terribles histoires.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>—En l'année 434, un démon tant soit peu -malicieux joua un vilain tour aux Juifs de l'île de -Crète. Ce démon prit la figure de Moïse, et se -présenta aux enfans d'Abraham, en leur disant -qu'il était leur ancien libérateur, ressuscité pour -les conduire une seconde fois à la terre promise. -Les bons Israélites, ne trouvant rien dans ce prodige -qui surpassât leurs anciens miracles, donnèrent -tête baissée dans le piége que leur tendait -le Diable. Ils se rassemblèrent donc de -toutes parts, autour de leur libérateur.</p> - -<p>Quand tout fut prêt pour le départ de l'île, -l'armée du peuple saint se rendit au bord de la -mer, dans la ferme persuasion qu'on allait la -passer à pied sec. Le Diable, riant sous cape, -conduisit les cohortes juives jusqu'au rivage, -sans chercher à les détromper. La foi de ces -bonnes gens était si grande, qu'ils n'attendirent -pas que leur conducteur eût fait signe à la -mer de se fendre. Ils se jetèrent en masse au -milieu des flots, bien certains que la mer se retirerait -sous leurs pas; malheureusement la -verge de Moïse n'était pas là; plus de vingt -mille Juifs se noyèrent en plein jour; et le faux -Moïse ne se trouva plus<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>… Il fallait qu'il fît ce -jour-là un brouillard bien épais, ou que tous -ces Juifs eussent les yeux bien clos, pour se jeter -tout un peuple à la mer…, à moins qu'ils n'aient -fait le saut tous à la fois.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Cornelii gemmæ, cosmocriticæ, lib. I, cap. 8.</i></p> -</div> -<p>—En vertu du pouvoir qu'il a d'exciter les -orages, le Diable fait tonner de temps en temps, -et n'y va pas de main morte.</p> - -<p>L'an 1565, le vingt-quatrième jour de juillet, -la ville de Louvain fut épouvantée par un orage -si horrible, que le plus brave n'aurait pas la -force d'en soutenir le tableau sans se pâmer. La -tempête commença au coucher du soleil, et -alla son train jusqu'au milieu de la nuit. D'abord -il s'éleva du sud-est une nuée affreuse, bigarrée -de plusieurs couleurs, sur un fond noir, et précédée -d'un vent violent. L'éclair sillonna le -terrible nuage. On eût dit qu'il y avait à l'horison -une fournaise ardente, qui lançait des -flammes dans l'espace. Quand la nuée fut au-dessus -de la ville, grand Dieu! quelles frayeurs!… -et quels bruits!… Le tonnerre roulait sans relâche, -avec un fracas toujours croissant; le ciel -était tout en feu; la terre paraissait embrasée. -Alors il tomba une grêle violente, dont les grains -étaient aussi gros que des œufs de canne.</p> - -<p>Toutes ces horreurs n'étaient qu'un avant-propos. -On entendit bientôt dans les airs de longs -hurlemens, d'une espèce inconnue. Tous les auditeurs -frissonnèrent et sentirent leurs cheveux se -hérisser. Les hurlemens redoublèrent, entremêlés -de cris prolongés, semblables aux cris des -chats et des chattes lorsqu'ils sont en chaleur. -On distinguait aussi un son musical qui venait -d'en haut, et qui imitait le bruit que l'on fait en -frappant sur un chaudron, ou plutôt le son des -cloches que les bonnes gens mettent en branle -pour conjurer le tonnerre. Quand le calme revint, -on raisonna sur ces prodiges; et les experts -découvrirent qu'un pareil orage était l'ouvrage -des démons; et que les suppôts de Belzébuth -l'avaient excité, en manière de feu d'artifice, -pour couronner une fête, ou une noce, ou -quelque bacchanale que nous ne connaissons pas, -et qu'ils célébraient en famille<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Cornelii gemmæ, de naturæ divinis characterismis., -lib. II, cap. 2, pag. 25.</i></p> -</div> -<p>Il y eut, en 1546, un orage aussi effroyable -dans la ville de Malines; et, ce qu'il y a de pis -dans celui-ci, c'est que le Diable y tua environ -cinq cents hommes, sans compter les animaux -qu'il étouffa, les bâtimens qu'il renversa, les -arbres qu'il arracha, les plantes qu'il déracina, -etc.<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a> Le Diable fit encore plus méchamment -en 1619; car il lança le tonnerre sur la cathédrale -de Quimper-Corentin, et brûla le clocher pendant -qu'on sonnait les cloches…<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ejusdem, ibid., pag. 102.</i></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Voyez la <i>Relation</i> qui charge Satan de cet incendie. -M. Garinet raconte, dans son histoire de la Magie en France, -que l'évêque arrêta le feu, en brûlant des <i lang="la" xml:lang="la">Agnus Dei</i>, un -pain de seigle de quatre sous, et une hostie consacrée, le tout -trempé d'eau bénite et de lait de femme de bonne vie.</p> -</div> -<p>—Les choses n'ont pas toujours été comme -aujourd'hui; et nos ancêtres avaient des visions -que nous n'avons plus. On rencontrait autrefois, -dans les mines et dans les cavernes un peu obscures, -certaines espèces de démons vêtus comme -les mineurs, et dont on raconte beaucoup de -malices. On les voyait courir çà et là, chercher -les métaux, piocher la terre, remuer les grues, -et se donner bien du mouvement pour animer -les ouvriers; car ils ne faisaient pas grand'chose, -tout en paraissant âpres à la besogne. Ces démons, -que quelques écrivains appellent <i>montagnards</i>, -n'étaient point malfaisans, et entendaient -la plaisanterie. Mais une insulte leur était -sensible, et ils la souffraient rarement sans se -venger. Un mineur eut l'extravagante audace de -dire plusieurs injures à un de ces démons, et -parmi ces injures, il l'appela plusieurs fois -<i>gibier de potence</i>. Le démon indigné sauta sur -le mineur, et lui tordit le cou. Cependant, -comme il n'avait pas intention de le tuer, ni de -lui causer de grandes douleurs, il s'y prit si -adroitement, que le mineur ne mourut ni ne -souffrit point; mais il eut le cou renversé, et le -visage tourné vers les fesses pendant le reste de -sa vie. Il y a eu des gens qui l'ont vu en cet état -tout-à-fait remarquable<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> Taillepied, apparit. des esprits, page 136.</p> -</div> -<p>—On dit que le Diable apparaissait fréquemment -à saint Hyppolite, sous la figure d'une -femme nue; que cette femme infernale se jetait -sur lui corps à corps; et que plus il la repoussait, -plus elle le pressait impudemment sur son sein. -Hyppolite, las d'une longue résistance contre -l'esprit impur, lui passa son étole au cou et -l'étrangla. Le Diable s'évanouit aussitôt; et Hyppolite -ne trouva dans ses bras qu'un cadavre bien -puant. On crut reconnaître le corps d'une femme -morte, dont le Diable avait pris la forme pour -séduire Hyppolite<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>. Malheureusement tout -ce conte n'est qu'un <i>on dit</i>, renouvelé plusieurs -fois pour décrier le Diable<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>. Nous n'ajouterons -que deux mots pour prouver combien ces sortes -d'anecdotes sont fausses: il n'y a de corruptible -que ce qui a des parties séparées l'une de l'autre; -ce qui est spirituel est indivisible; il est donc -incorruptible: or les esprits sont <i>spirituels</i>; et -les démons ne peuvent ni puer ni se pourir<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Legenda aurea, Jac. de Voragine. Leg. 113.</span></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> Guillaume de Paris raconte qu'un soldat, croyant embrasser -une belle fille, se trouva couché avec une puante carcasse; -ce qui était visiblement un trait du diable, si l'on en -croit le judicieux Théologien.—En 1613, un gentilhomme -parisien trouva sous sa porte une belle demoiselle, qui cherchait -un abri contre la pluie. Il la fit entrer dans son appartement, -et coucha avec elle. Le lendemain, il trouva dans le -lit le corps d'une pendue, depuis long-temps défunte. On reconnut -que c'était un diable, qui s'était revêtu de ce corps, -pour décevoir ce pauvre gentilhomme, etc. (<i>Rapporté par -Madame Gabrielle de P***, histoire des fantômes et -des démons, etc.</i>)</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Ce petit trait de logique est tiré du catéchisme de Montpellier, -tome I<sup>er</sup>, avec cette différence qu'on applique ici au -démon ce que le théologien applique à l'âme. Mais l'âme et -le démon sont deux essences spirituelles. Il y a même eu des -savans qui les ont confondues, dans ce système que les bons -démons étaient les âmes des braves gens défunts, et les mauvais -démons les âmes des méchans trépassés, etc.</p> -</div> -<p>—La jeune Ida de Louvain, s'étant décidée -à mener une vie religieuse, fut extrêmement -tourmentée par un démon un peu plus que -malin. On ne conçoit vraiment pas sa conduite -peu délicate envers une jeune fille innocente -et belle. Tantôt il troublait son sommeil par des -bruits confus et incompréhensibles; tantôt il -l'effrayait, pendant ses prières, en offrant à ses -yeux des spectres, des fantômes et toutes sortes -de figures hideuses. Un autre jour, il frappait -invisiblement sur les parois de la chambre où -couchait Ida, avec tant de force, que toute la -maison en était ébranlée.</p> - -<p>Mais le trait qu'on va lire est le tour le plus -pendable qu'il se soit avisé de lui jouer. Un soir, -que la jeune Ida faisait ses oraisons dans le recueillement -et le silence, le Diable entra par la -fenêtre, portant sur ses épaules un cercueil d'une -longueur démesurée. Il posa la bière au milieu -de la chambre, l'ouvrit sans mot dire. Ida y -aperçut un grand corps mort. Pendant qu'elle -le considérait avec frayeur, le Diable prit le -mort entre ses bras, le dressa sur ses pieds, -l'anima, en se fourrant dans le corps avec son -adresse ordinaire; et le mort se mit à marcher -vers la jeune fille… Il lui prit les mains, les -serra dans un morne silence… Ida, au comble -de l'effroi, implora le secours du ciel, et prononça -une prière qui fit évanouir le Diable. Elle -en fut quitte pour la peur, et pour sa <i>discipline</i> -que le Diable avait emportée. On pense bien -qu'elle passa le reste de la nuit à prier. Le lendemain, -elle acheta une autre poignée de verges, -communia, et fut moins tourmentée<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Bollandi acta sanctorum. 13 aprilis. <i>Ida</i> Lovanensis, ex -Mss. Hugonis confess.</span></p> -</div> -<p>—Le bienheureux Gilles, de l'ordre des -frères prêcheurs, s'étant éveillé au milieu de la -nuit, sortit de sa cellule et entra dans une église -pour y faire ses oraisons. Pendant qu'il était en -prières, le Diable, ayant pris une voix de femme, -appela Gilles avec tendresse. Le frère éprouva -aussitôt une tentation si violente, qu'il n'en -avait jamais connue de pareille. Mais il revint -bientôt à lui-même, se fouetta durement pour -réprimer les aiguillons de la chair, et reprit un -sang plus calme. Un instant après, le Diable -s'approcha du frère, et lui grimpa sur le dos. -Comme il ne pouvait le secouer à terre, attendu -qu'il s'était bien cramponné à son cou, Gilles -se traîna comme il put au bénitier, aspergea le -Diable par-dessus l'épaule et le fit fuir. Mais le -démon eut l'opiniâtreté de revenir encore, sous -une forme horrible, épouvanter le frère prêcheur. -Gilles prononça ces paroles: <i lang="la" xml:lang="la">Pater noster</i>; -le Diable s'évanouit; et saint François observa à -Gilles que ces deux seules paroles chassaient le -démon<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Bollandi acta sanct. 23 aprilis.</span></p> -</div> -<p>—Alexandre <i lang="la" xml:lang="la">ab Alexandro</i>, qui vivait dans -le quinzième siècle, fit un jour la partie d'aller -coucher avec quelques amis dans une maison de -Rome, que des spectres et des démons hantaient -depuis long-temps. Au milieu de la nuit, comme -ils étaient rassemblés dans la même chambre, avec -plusieurs lumières, ils virent paraître un grand -spectre, qui les épouvanta par sa voix terrible -et par le bruit qu'il faisait en sautant sur les -meubles, et en cassant les vases de nuit. Un -des plus intrépides de la compagnie s'avança -plusieurs fois, avec de la lumière, au-devant du -fantôme; mais à mesure qu'il s'en approchait, le -spectre s'éloignait; et il disparut entièrement, -après avoir tout dérangé dans la maison.</p> - -<p>Quelque temps après, le même spectre -rentra par les fentes de la porte. Ceux qui le -virent se mirent à crier de toutes leurs forces. -Alexandre, qui venait de se jetter sur un lit, ne le -vit point d'abord, parce que le fantôme s'était -glissé sous la couchette; mais bientôt il aperçut -un grand bras noir qui s'allongea sur la table, -éteignit les lumières, renversa tout ce qui s'y -trouvait, ouvrit la porte, et s'enfuit sans avoir -fait le moindre mal à personne<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Alexandri</i> etc., <i lang="la" xml:lang="la">lib. V, cap. 23</i>. Tiraqueau, le commentateur -d'Alexandre <i lang="la" xml:lang="la">ab Alex.</i>, traite cette aventure de conte à -dormir debout.</p> -</div> -<p>—Un jour que l'évêque Donat célébrait la -messe, le diacre laissa tomber le calice qui se -brisa. Donat rassembla les fragmens; puis, ayant -fait sa prière, il eut la satisfaction de les voir -se réunir miraculeusement, et le calice reprendre -sa première forme. Mais le Diable, que -le hasard avait amené là tout exprès, s'était jeté -malicieusement entre le diacre et l'évêque, et -il avait emporté un petit morceau du vase brisé, -de façon que, malgré le miracle, le calice resta -percé et imparfait<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Legenda aurea Jac. de Voragine, leg. 110.</i></p> -</div> -<p>—Saint Louis, qui aimait les moines, fit venir -six chartreux à Gentilly, et leur donna une -belle maison pour y fonder un couvent. Ces -bons religieux apercevaient de leurs fenêtres le -château de Vauvert, que le roi Robert avait fait -bâtir, et que ses successeurs avaient abandonné. -On pouvait en faire un monastère commode, et -d'autant plus agréable, qu'il était tout près de -Paris.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, des revenans et des diables -s'emparèrent du vieux palais et y firent leur sabbat. -On y entendait tous les soirs une musique -enragée et des hurlemens affreux. On y voyait -des spectres chargés de chaînes, des diables de -toutes les couleurs, et principalement un grand -dragon vert, qui s'élançait toutes les nuits, armé -d'une grosse massue, pour assommer les -passans. Que faire désormais d'un pareil château, -comme dit <a name="cor1" id="cor1"></a>Saint-Foix? Les chartreux le demandèrent; -saint Louis le leur donna avec toutes -ses dépendances. Ils s'y logèrent, en chassèrent -les diables; et le nom d'<i>Enfer</i> resta à la rue, -en mémoire de tout le vacarme qui s'y était -fait.</p> - -<p>Cette aventure, qui est rapportée comme un -conte de bonnes femmes, dans toutes les histoires -(excepté les archives des chartreux), a été -consignée par quelques dévots théologiens dans la -longue nomenclature des méchancetés du Diable. -On n'opposera à ce sentiment que deux petites -observations: 1<sup>o</sup> les bons moines, qui eurent la -puissance de chasser les diables du palais de Vauvert, -pouvaient bien avoir eu l'adresse de les y -faire venir; 2<sup>o</sup> en admettant que Satan s'y -soit campé de son chef, il n'a fait tort à personne, -n'a donné que des peurs, et a su gagner -aux chartreux une belle maison. De sorte -que, dans tous les cas, on doit mettre cette -anecdote au nombre des services rendus par le -Diable.</p> - -<p>—Le Diable s'avisa un jour de posséder une -vache, et de la faire courir dans la campagne, -pour s'amuser de la frayeur des paysans. Saint -Martin, revenant de Trèves, rencontra la vache -endiablée, qui accourait à lui en le regardant -de travers. Le vacher, qui poursuivait sa bête, -cria à Martin de prendre garde à lui. Mais le -saint évêque éleva la main; et, à son commandement, -la vache se tint immobile. Le Diable -était à califourchon sur la bête, invisible aux -yeux profanes, mais non à ceux de Martin. Il -gourmanda sèchement l'esprit malin, lui ordonna -de laisser la vache en paix, et lui défendit -de tourmenter davantage un animal innocent. -Il n'est besoin que d'avoir un peu de sainteté -pour maîtriser les démons; le Diable, soumis -à Martin, se retira sans mot dire, et ne revint plus -parmi les bêtes. La vache, reconnaissante de -se voir délivrée, se mit à genoux devant son libérateur -pour le remercier humblement. Martin -lui permit de retourner auprès de ses sœurs; ce -qu'elle fit, avec la douceur d'un mouton<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sulpicii Severi, dialog.</i> <small>II</small>.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX.<br /> -LE DIABLE ET SAINT DOMINIQUE.<br /> -CONTE BLEU<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Tantæ ne animis cælestibus iræ?</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Virgile.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pourquoi ce long tourment? qu'a fait ce pauvre diable?…</div> -<div class="verse">Un saint homme a-t-il donc le cœur inexorable?…</div> -</div> - -</blockquote></div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Ex vitâ S. Dominici, lib. II, cap. 7; et IV, inter -R. P. angelini Gazæi pia hilaria.</span></p> -</div> - -<p>Un soir que saint Dominique préparait dans -le recueillement un de ces sermons qui ont -produit de si heureux effets<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>, il entendit tout -à coup un léger bruit, et vit tomber de sa cheminée, -dans sa chambre, un petit démon noir -comme un ramoneur<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>. Mais il ne le vit point -dans sa forme naturelle; car l'esprit infernal -n'eut pas plutôt aperçu Dominique, qu'il prit la -figure d'un singe. Or, il y avait dans la conformation -de ce singe une laideur si bizarre, que -saint Dominique n'eût pu s'empêcher d'en rire, -s'il se fût donné la peine de l'examiner. Il avait -les yeux petits, jaunes, louches, enfoncés; et -cherchait la Picardie en Champagne, comme dit -le proverbe français. Son nez était retroussé jusqu'au -front; ses lèvres ressemblaient à des croûtes -de pâté; tout son corps était couvert de -poils, à l'exception des fesses; et il puait le bouc -à une demi-lieue.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Rem suo bonam Gregi!</i> St. Dominique prêcha la -Croisade contre les Albigeois, et institua la sainte inquisition.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> Un docteur, du dernier siècle, a cherché long-temps -<i>pourquoi les démons descendent par la cheminée?</i> Cette -savante question est résolue dans le révérend père Angelin de -Gaza, qui dit pertinemment que <i>les démons prennent un -chemin ténébreux parce qu'ils sont noirs</i>. (<i lang="la" xml:lang="la">Nigros nigra -decent ostia.</i>)</p> -</div> -<p>Il entra dans la cellule du saint, comme un -bouffon de comédie entre en scène, c'est-à-dire, -en faisant mille gambades, et en tournant sans -raison, tantôt à droite, tantôt à gauche. Puis, -il se mit à marcher comme les quadrupèdes, à -jouer de la pate comme les jeunes chats, à frapper -de la tête contre les murailles, comme font -les beliers, à s'asseoir par terre comme les enfans, -à s'agenouiller comme les moines, etc. -Tous ces tours étaient entremêlés de grands -sauts, et variés à l'infini.</p> - -<p>Comme saint Dominique écrivait toujours, -sans s'occuper de ce qui se passait dans sa chambre, -le petit démon s'en approcha par derrière -pour lui jouer quelque malice. On pouvait tirer -le saint homme par sa robe, le troubler dans son -travail, déranger son fauteuil, éteindre sa chandelle, -jeter ses livres au feu et ses papiers au -vent; c'est bien ce que cherchait le démon: -c'est aussi ce qu'il n'osait exécuter. Le saint était -saint; et ces gens-là ne sont pas toujours faciles. -Deux fois le malin singe avança la pate pour -secouer la robe de Dominique: deux fois la -pate craintive refusa le service. Trois fois il voulut -tirer le fauteuil et mettre le saint à terre: -trois fois la peur le fit reculer.</p> - -<p>Cependant Dominique voyait tout, et ne disait -mot. Le démon, croyant qu'il l'épiait, se retira -au fond de la cellule, en lui lâchant les plus -admirables grimaces<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>. Au bout d'un instant, -il fait de son ventre un tambour, de son nez un -hautbois, et danse en trépignant avec son ombre. -Ensuite, remarquant que le saint était immobile, -et qu'il pouvait bien avoir peur aussi, -le petit démon prit plus de hardiesse, et sauta -sur la table où Dominique écrivait.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Mirus morio figmenta mira factitat miris modis.</i></p> -</div> -<p>Alors enfin le saint prêcheur ouvrit la bouche: -«Reste là sans bouger, dit-il au singe infernal, -et tiens-moi la chandelle; je te l'ordonne…»</p> - -<p>Le pauvre Diable est forcé d'obéir. D'une -main il ôte humblement son bonnet; de l'autre -il prend la chandelle dans le chandelier, et ne -remue pas plus qu'un terme, depuis la plante -des pieds jusqu'aux épaules. Mais sa tête ne demeurait -pas dans l'inaction. Comme elle était -encore libre, le petit démon faisait craquer ses -dents, imitait avec ses lèvres le son du cornet à -bouquin, tendait au saint une langue <i>d'un pied -et demi</i>, ouvrait une bouche effroyable, et -cherchait en même temps à se débarrasser de -la chandelle; mais ses efforts étaient vains; -elle semblait désormais inséparable de sa main.</p> - -<p>Néanmoins Dominique ne cessait d'écrire en -silence; le démon faisait ses grimaces, et la -chandelle se consumait. Bientôt elle approche -de sa fin; elle touche déjà les doigts qui la tiennent; -brûle, pauvre démon, brûle; c'est ta -destinée!… Mais la farce devient tragique<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>; -le singe déguisé cherche à reprendre sa forme -naturelle, et n'y peut réussir; il veut jeter bien -loin de lui la mèche enflammée, et s'agite inutilement; -il invoque les démons à son aide: ses -cris se perdent, et personne ne vient. Son désespoir -redouble en voyant le saint rire sous -cape<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a> de sa souffrance et de ses larmes.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Comœdus esse desinit; tragædus est Dæmon.</i></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sub cucullo ridere.</i></p> -</div> -<p>Enfin Dominique s'attendrit; et, déchargeant -un coup de bâton sur les fesses du singe, il lui -permet de partir. Le démon pousse un dernier -cri, et disparaît plus vite que l'éclair<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Comme la peinture sacrée s'emparait autrefois de tous -ces sujets édifians, on voyait au grand cloître des Jacobins, -à Paris, St. Dominique, qui, pour punir le Diable d'avoir -voulu l'empêcher d'étudier, ainsi qu'on vient de lire, le forçait -à tenir un petit bout de chandelle, qui lui brûlait les doigts, -sans qu'il osât l'éteindre; de quoi ce pauvre Diable faisait -cent grimaces, comme dit Sauval. (<i>Cahier des amours</i>, -page 37.)</p> -</div> -<p>Le révérend père Angelin de Gaza ajoute, -qu'en rentrant aux enfers, après sa mésaventure, -le petit démon fut condamné à boire mille pleins -verres de soufre bouillant, et à recevoir cent -coups de gaule sur le dos. Mais, sauf le respect -que nous lui devons, le révérend père Angelin -de Gaza a pris cela sous son bonnet, n'ayant pas -encore fait le voyage d'un pays, dont il défigure -les coutumes. D'ailleurs on sait, par l'avant-propos -de cet ouvrage, que le Diable aux doigts -brûlés était Satan en personne; et qu'un monarque -de sa trempe ne se laisse pas volontiers -fustiger dans son royaume.</p> - -<p>La légende dorée ajoute encore à ces beaux -traits, qu'avant de renvoyer le Diable, saint Dominique -lui demanda comment il s'y prenait pour -tenter les moines?—«Voici la chose en deux -mots, répondit le démon; ils vont tard aux offices, -et en sortent de bonne heure; ils dorment -la grasse matinée, et ils s'occupent la nuit de -pensées charnelles; ils mangent plus qu'ils ne -doivent, quand ils sont au réfectoire; ils se -disputent dès qu'ils peuvent parler, et jasent -comme des pies dans les momens de silence. A -des gens moins fins que vous, on dirait que tous -ces défauts sont de l'essence de l'homme; mais -vous autres théologiens, vous savez que c'est le -Diable qui fait tout cela, et qu'il tente partout, -hormis la chapelle et le confessionnal<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Legenda aurea Jacobi de Voragine, leg. 108.</span></p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X.<br /> -MÉSAVENTURES ET FAIBLESSE DES DÉMONS.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Miserere inopum sociorum…</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Juvénal.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous tous que le trépas réunit aux démons,</div> -<div class="verse">Pécheurs, plaignez un peu vos pauvres compagnons.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>—Sœur Élizabeth, du monastère d'Hoven, -vit un jour le diable dans son dortoir. Comme -elle le reconnut à ses cornes, elle s'approcha -de lui, et le renvoya avec un soufflet.—Pourquoi -me frappes-tu si durement, dit le -Diable, en tâtant sa joue?—Parce que tu -m'ennuies, répondit la sœur.—Si ceux que -vous ennuyez vous souffletaient, repliqua le -Diable, vous n'auriez pas les joues si grasses… -Après avoir laché ce mot, il disparut, et bien -lui prit, car la sœur n'était pas endurante.</p> - -<p>Un autre jour, de très-grand matin, sœur -Élizabeth, s'étant levée pour sonner les matines, -entra dans l'oratoire commun, avec une lumière. -Là elle aperçut le Diable sous la figure -d'un jeune cavalier bien vêtu. Elle crut d'abord -qu'un homme était entré dans le couvent, et -sortant bien vite de l'oratoire, elle glissa sur -un escalier. Ce ne fut qu'assez tard qu'elle s'avisa -d'appeler à son secours; et elle fut quelque -temps malade, tant du trouble qu'elle avait -éprouvé que de la chute qu'elle avait faite. L'abbesse -elle-même prit tant de part à cet événement, -qu'elle en fit une petite maladie. Mais -quand on eut fait comprendre à sœur Élizabeth, -qu'elle avait eu à faire au Diable:—Ah! si je -l'avais su, s'écria-t-elle, quel soufflet je lui aurais -donné!… Il paraîtrait par là, que la bonne -sœur prenait cœur au jeu, se fiant sur la patience -du Diable, et sur la vigueur de son poignet<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cæsarii Heisterbach. <i>Miracul., lib. V, cap. 45.</i></span></p> -</div> -<p>—Saint Grégoire le Thaumaturge, ou le -faiseur de miracles, se rendant en sa ville épiscopale -de Néocésarée, fut surpris par la nuit, -et par une pluie violente qui l'obligea d'entrer -dans un temple d'idoles, fameux dans le pays, -à cause des oracles qui s'y rendaient. Il invoqua -d'abord le nom de Jésus-Christ, fit plusieurs -signes de croix pour purifier le temple, et passa -la nuit à chanter les louanges de Dieu, suivant -son habitude.</p> - -<p>Après que Grégoire fut parti, le prêtre des -idoles vint au temple, et se disposa à faire les cérémonies -de son culte. Les démons lui apparurent -aussitôt, et lui dirent qu'ils ne pouvaient -plus habiter le temple depuis qu'un saint évêque -y avait couché. Il prodigua les encensemens, et -promit bien des sacrifices pour les engager à -tenir ferme sur leurs autels; mais c'était peine -perdue: la puissance de Satan s'éclipsait devant -celle de Grégoire. Le prêtre, furieux de voir -son métier gâté, poursuivit l'évêque de Néocésarée, -et le menaça de le faire punir juridiquement, -s'il ne réparait le mal qu'il venait de -causer. Grégoire, qui l'écoutait sans s'émouvoir, -lui répondit avec le plus grand sang-froid:—Avec -l'aide de Dieu, je chasse les démons d'où il -me plaît, et je les fais entrer où je veux.—Permets-leur -donc de rentrer dans leur temple, -dit le sacrificateur. Le saint évêque prit alors un -papier, et il écrivit cette petite lettre:</p> - -<blockquote> -<p class="c"><i>Grégoire à Satan</i>:</p> - -<p class="c small">RENTRE.</p> -</blockquote> - -<p>Le sacrificateur porta ce billet dans son temple, -le mit sur l'autel, fit ses sacrifices, et eut -la satisfaction de revoir les démons y revenir. -Mais, réfléchissant ensuite à la puissance de Grégoire, -il retourna vers lui, et se fit instruire -dans la religion chrétienne. Une seule chose le -choquait, c'était le mystère de l'incarnation du -Verbe. Grégoire lui dit que cette vérité ne se -prouvait point par des raisons humaines, mais -par les merveilles de la puissance divine.—Eh -bien! dit le sacrificateur, commandez à ce rocher -qu'il change de place, et qu'il saute de -l'autre côté de la grande route. Grégoire parla -à la pierre, qui obéit comme si elle eût été -animée. Le sacrificateur, sans délibérer davantage, -abandonna sa maison, son bien, sa place, -sa femme, ses enfans, pour suivre le saint -évêque et devenir son disciple<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Gregorii Nisseni, vita Gregorii Thaumath. operum, -tom. I, pag. 980.</span></p> -</div> -<p>—Une jeune vierge, nommée Lydvina, après -avoir passé quelques années dans les plus saintes -pratiques de la vie religieuse, tomba dangereusement -malade. Comme elle vivait solitaire, -elle eût probablement succombé à l'ennui et à -la douleur; mais elle fut visitée par son ange -gardien, dont la beauté et la douce conversation -lui firent peu à peu oublier ses souffrances. L'ange -la prenait tous les jours par la main, la conduisait -à une chapelle de la sainte Vierge, où elle -faisait sa prière, et la transportait ensuite dans -une campagne charmante, embaumée par les -fleurs les plus rares, placée sous le plus heureux -climat. Cette petite promenade rétablissait visiblement -la santé de Lydvina.</p> - -<p>Vers le même temps, une femme d'une nature -un peu fragile eut le malheur de commettre un -gros péché, et le bonheur de s'en repentir presque -aussitôt. C'est pourquoi elle s'en confessa, mais -sans doute imparfaitement, puisque le diable en -prit note. Il vint donc fièrement trouver la femme -pécheresse, et, lui montrant un grand papier: -«Vois ce que tu as fait, lui dit-il, ta chute est -écrite ici; la loi de Dieu te condamne à venir -bientôt avec moi.» Cette pauvre femme, désolée -d'être perdue, car elle se croyait damnée, et ne -voulant pas aller dans un pays qu'on lui disait si -sombre, se rendit à la maison de Lydvina, et -lui demanda ses conseils. «Le démon vous -trompe, dit la jeune vierge, asseyez-vous, je -vais m'occuper de votre affaire. En même temps -elle se mit en prière; l'ange gardien parut, et -emporta Lydvina dans le ciel; elle y vit la sainte -Vierge entourée d'un chœur de vierges, et placée -à la droite de Dieu. Satan fut cité devant le tribunal -suprême; il présenta sa note, et réclama -ses droits. Mais, à la prière de Lydvina, la sainte -Vierge déchira le papier du démon, et en remit -les morceaux à la protectrice de la femme pécheresse; -alors le Diable fut baffoué et forcé de sortir -les mains vides<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>. Lydvina revint dans sa -chambre, donna à la pauvre femme les débris -du billet du Diable, et la renvoya, en lui conseillant -de mieux faire à l'avenir<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Deriso, explosoque Dæmone</i>… Moqué et mis hors -de cour.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan. Brugmanni Fransciscani, vita Lydwinæ -Virg. et Matthæi Tympii, præmia virtutum, pag. 290.</i></p> -</div> -<p>—Une nuit que saint Loup était en prières, -il éprouva subitement une soif non accoutumée. -C'était probablement dans un temps de jeûne, -puisqu'il reconnut que cette soif était une tentation -du Diable, et qu'il prit la secrète résolution -d'attraper le tentateur. Il se fit apporter un plein -vase d'eau froide; le Diable s'y jeta aussitôt, -pour entrer dans le corps du saint; mais Loup, -saisissant son oreiller, en couvrit le vase, et y -tint le Diable enfermé jusqu'au matin, sans se -laisser attendrir par ses cris plaintifs. Le jour -venu, il le lâcha; et le Diable, pour se consoler -de sa triste aventure, alla semer la discorde -et l'impudicité dans le cœur de quelques jeunes -clercs. Loup parut au milieu d'eux, au moment -où ils se querellaient de bonne sorte, tout en se -disposant à pécher avec des femmes de mauvaise -vie<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>. Il les tira du précipice, et obligea le -démon à retourner directement avec ses pareils<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Audit clericos suos rixantes, eo quod cum mulieribus -fornicari vellent</i>…</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Legenda aurea Jacobi de Voragine, leg. 123.</span></p> -</div> -<p>—Un habile exorciste avait enfermé plusieurs -démons dans un pot à beurre. Après sa mort, -comme les démons faisaient du bruit dans leur -pot, les héritiers le cassèrent, persuadés qu'ils -allaient y prendre quelque trésor. Mais ils n'y -trouvèrent que le Diable assez mal logé; il -s'envola avec ses compagnons, et laissa le pot -vide<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Legenda aurea, Jac. de Voragine, leg. 88.</span></p> -</div> -<p>—Le saint homme Caradoc s'étant retiré dans -une petite île du nord, pour y mener la vie solitaire, -le Diable vint lui offrir ses services sous -une forme humaine.—Que me demandes-tu, -dit Caradoc? tu n'as rien à faire ici.—Je ne -viens point avec des vues intéressées, répondit -le Diable; vous êtes seul, vous n'avez point -de serviteur, et je m'offre pour vous servir, si -vous le voulez bien. Observez que je le fais gratuitement -et pour le seul plaisir de vous voir, -de profiter en votre sainte compagnie…—Va-t'en, -répartit Caradoc, je n'ai besoin ni de toi, -ni des tiens… Après cela, Caradoc se mit au -travail.</p> - -<p>Comme il s'échauffait considérablement, il -ôta sa ceinture. Le Diable, qui s'était caché dans -un coin, la prit bien vite, et s'amusa à l'essayer. -Quand Caradoc eut achevé sa besogne, il -chercha sa ceinture; elle ne se trouva point: -mais, en vertu de la sainte perspicacité de ses -yeux, il aperçut le Diable qui riait aux éclats de -se voir ceint de la courroie de Caradoc, et qui -s'occupait continuellement à l'ôter, à la remettre, -à singer les faiseurs de tours de passe-passe, -et à sauter par-dessus le vénérable ceinturon, -comme les enfans sautent après une corde. Caradoc -réclama vigoureusement son cuir; mais il -pouvait le demander sans insulte: le Diable -n'avait pas envie de le garder. Il le rendit au -saint homme, et se retira, fâché de ne trouver -parmi les mortels que des injures pour des offres -de services, et des esprits trop mal faits pour -entendre la plaisanterie<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Bollandi acta sanctorum, 13 aprilis; legendæ -Joannis Capgravii, Caradocus.</i></p> -</div> -<p>—On lit, dans une vieille légende, que saint -Dorothée ayant soif, commanda à Palade son -disciple d'aller puiser de l'eau. Le Diable, qui -l'entendit, eut la malice de jeter un aspic dans le -puits de saint Dorothée. Palade, l'ayant vu, en -fut tout effrayé, et courut dire à son maître: -Nous ne pouvons plus boire, mon père, j'ai vu -un aspic au fond du puits.—Si le démon jetait -des serpens venimeux dans toutes les fontaines, -répondit le saint, vous ne boiriez donc -jamais?… Il sortit en même temps de sa cellule, -tira lui-même de l'eau, et en but, après s'être -signé.—Faites comme moi, ajouta-t-il: <i>le -Diable est sans force devant un signe de croix.</i> -L'histoire ajoute qu'il avait raison.</p> - -<p>—Un religieux vint un jour frapper rudement -à la porte de Luther, en demandant à lui -parler. On lui ouvre; il regarde un moment le -réformateur, et lui dit: J'ai découvert quelques -erreurs papistiques sur lesquelles je voudrais -conférer avec vous.—Parlez, répond Luther… -L'inconnu propose d'abord quelques discussions -assez simples que Luther résout aisément; mais -chaque question nouvelle était plus difficile que -la précédente, et le moine exposa bientôt des -syllogismes très-embarrassans. Luther offensé -lui dit brusquement:—Vos questions sont trop -embrouillées; j'ai pour le moment autre chose à -faire que de vous répondre… Cependant il se levait -pour argumenter encore, lorsqu'il remarqua -que le prétendu religieux avait le pied fendu et -les mains armées de griffes.—N'es-tu pas, lui -dit-il, celui dont la naissance du Christ a dû briser -la tête? Ton règne passe, ta puissance est -maintenant peu dangereuse; tu peux retourner -en enfer… Le Diable, qui s'attendait à un -combat d'esprit, et non à un assaut d'injures, -se retira tout confus, en gémissant sur l'injustice -des hommes à son égard<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Melanchthon. de examin. theolog. operum, tom. I.</span></p> -</div> -<p>—Un grand diable vint un jour offrir ses services -à saint Antoine. Pour toute réponse, Antoine -le regarda de travers, et lui cracha au -visage. Le démon en eut le cœur si gros, qu'il -s'évanouit sans mot dire, et n'osa de long-temps -reparaître sur la terre<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Legenda aurea Jacobi de Voragine, legenda 21.</i> -On aurait peine à concevoir que St. Antoine ait traité le -Diable si rudement, si l'on ne savait combien il en avait -souffert de tentations; et l'on admettra difficilement que -St. Antoine ait tant reçu d'attaques de la part du Diable, -quand on se rappellera qu'il disait:—Je ne crains pas plus -le démon qu'une mouche, et avec un signe de croix je suis sûr -de le mettre en fuite… Saint Athanase, qui a écrit la vie de -St. Antoine, entremêle les aventures de son héros avec le -Diable, de quelques traits qui forment un contraste bien singulier.—Des -philosophes, étonnés de la grande sagesse -d'Antoine, lui demandèrent dans quel livre il avait puisé une -si belle doctrine. Le saint leur montra d'une main le ciel, et -de l'autre la terre:—Voilà mes livres, leur dit-il, je n'en -ai point d'autres; si les hommes daignaient étudier comme -moi les merveilles de la création, que de traits de sagesse ils -y trouveraient! ils en seraient frappés, et leur esprit s'élèverait -bientôt de la création au créateur… Assurément c'est -bien là le langage d'un sage.</p> -</div> -<p>—Une jeune chrétienne (Julienne était son -nom) venait d'être mariée au préfet de Nicomédie. -Mais elle ne voulait point s'en laisser approcher -qu'il n'eût embrassé le christianisme. -On employa vainement prières et menaces; rien -ne put changer ses résolutions. Son père irrité -l'abandonna à son mari, pour qu'il la réduisît, -s'il le pouvait, à son devoir d'épouse.—Aimable -Julienne, lui dit le gouverneur, pourquoi -vous montrez-vous si cruelle, et comment -ai-je mérité que vous me repoussiez de la sorte?—Faites-vous -chrétien, répondit Julienne; autrement, -je ne reconnaîtrai jamais vos droits.—Ma -chère maîtresse, reprit le gouverneur, -vous exigez de moi une chose impossible, puisque, -si je vous obéissais, l'empereur me ferait -trancher la tête.—Vous redoutez un empereur -mortel, répliqua Julienne: ne vous étonnez donc -point que je craigne l'éternel… Au reste, faites-moi -tout le mal que vous voudrez; mais soyez -sûr que je ne vous céderai point…</p> - -<p>Le gouverneur, désespérant de soumettre Julienne -par des manières douces, recourut de -suite à la violence. Il déshabilla sa chère maîtresse, -la fit fouetter de verges, et, après l'avoir -long-temps tourmentée, il la chargea de chaînes -et l'envoya en prison. Ce fut dans ce triste gîte -qu'un ange déchu vint la visiter.—Hélas! lui -dit-il, pourquoi souffrez-vous tant de tourmens; -faites ce qu'on exige de vous, et ne vous -laissez point mourir avant d'avoir connu la vie… -Comme ce démon avait l'apparence d'un ange, -sans en tenir le langage, Julienne étonnée pria -le ciel de lui révéler à qui elle avait à faire. Aussitôt -une voix se fit entendre, qui lui dit:—Celui -qui te vient voir est en ta puissance; force-le à te -dire qui il est… Julienne prit donc les mains du -démon, et lui demanda qui il était?—Je suis -un démon, répondit-il; et mon père m'envoie -près de vous…—Quel est ton père, reprit Julienne?—C'est -Belzébuth, répliqua le démon. -Le pauvre diable nous conduit maintenant assez -mal; car, toutes les fois qu'il nous fait aller au-devant -des chrétiens, nous sommes étrillés si -nous sommes découverts. Cela nous arrive assez -souvent; et je vois bien que j'ai mal fait de venir -ici.</p> - -<p>Julienne, ayant entendu ces mots, retint fortement -le démon, lui lia les mains derrière le -dos, le coucha par terre, et le frappa de toutes -ses forces avec sa chaîne, quoiqu'il lui criât sans -cesse:—Julienne, ma bonne dame, ayez pitié de -moi!… Elle ne cessa de le battre que quand on -la vint tirer de prison pour la conduire au gouverneur. -Mais, en sortant, elle mit sa chaîne au -cou du démon, et l'entraîna derrière elle, à -écorche-cul. Le démon, désespéré, lui demandait -grâce, en criant tristement:—Julienne, -ma bonne dame, après m'avoir tant fait souffrir, -ne m'exposez pas plus long-temps à la dérision -de la multitude!… Je n'oserai plus me montrer -nulle part… On dit que les chrétiens sont -compatissans; et vous n'avez aucune pitié de -moi!… Mais il eut beau gémir et pleurer, Julienne -le traîna derrière elle, jusqu'à la place publique; -alors elle le jeta dans une fosse de latrines<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>… -Qu'avait-il fait cependant pour mériter -un traitement si cruel?…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> Les bons auteurs ne rapportent point tous ces contes, qui -se trouvent, avec bien d'autres, dans le R. P. Ribadeneira, -<i lang="la" xml:lang="la">in Flore sanctorum</i>, et dans la Légende dorée. Cette Julienne, -que l'église a mise au rang des martyres, fut une autre -Clotilde, que l'on maria à un païen. Mais comme elle ne voulut -point lui accorder les faveurs conjugales, s'il n'abjurait le culte -des faux dieux, son époux lui fit trancher la tête, après avoir -tenté les autres <i>moyens</i> de la séduire. La Légende dorée -ajoute que, <i lang="la" xml:lang="la">dùm ad decollandum duceretur Juliana, Dæmon, -quem verberaverat, in specie juvenis apparuit; cumque -Juliana paululùm oculos avertisset in eum, Dæmon -aufugiens exclamavit:—Heu! heu! me miserum! adhuc -puto quod me velit capere et ligare</i>. <span lang="la" xml:lang="la">Legenda 43.</span></p> -</div> -<p>—On peut encore citer cette anecdote, comme -une preuve de la faiblesse du Diable, lorsqu'il a -en tête quelque personnage d'importance. Un -jour qu'il voulait attirer le saint diacre Wulfran à -son service, il alla le trouver, et lui dit:—Fais-toi -mon serviteur, je te récompenserai bien.—Que -me donneras-tu, demanda Wulfran?—Je te -mettrai dans un beau paradis, tout brillant d'or, -de pierres précieuses, de cristaux et de diamans.—Fais-le-moi -voir, répliqua le diacre… Alors -le Diable fit un signe, et aussitôt on vit l'entrée -d'un paradis merveilleux, au milieu duquel brillait -un palais si éblouissant, que l'œil pouvait à -peine en soutenir l'éclat.—Voilà qui est fort -bien, répliqua Wulfran; si ce palais que tu me -montres est l'ouvrage de Dieu, je veux qu'il reste -sur pied, et je consens à le voir de plus près; -mais si c'est ton ouvrage, et que tu sois un démon, -comme je le soupçonne, je te commande, -au nom de Jésus-Christ, de le mettre en ruines… -A peine le Diable eut-il entendu ces mots, qu'il -baissa la tête avec douleur. Mais il fallait obéir: -il leva donc la griffe, donna le signal de la destruction; -et, en un clin d'œil, le paradis, le -palais, les bijoux, les pierreries s'évanouirent, -comme nos décorations de théâtre, qu'un coup de -sifflet fait disparaître<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Voyez les diverses légendes, Bollandus, le R. P. Ribadeneira, -<i lang="la" xml:lang="la">in Flore sanctorum</i>, et l'Éloge de l'enfer, première -partie, art. V.</p> -</div> -<p>—Un jour que saint François était en oraison, -le Diable vint le trouver et le tourmenta de -tentations charnelles. François, reconnaissant -l'ennemi, se déshabilla bien vite et se fouetta -durement<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>. Après cela, il fit sept petites figures -de neige, et, les prenant dans ses bras, il dit -à haute voix:—La plus grande de ces figures est -ma femme; les deux suivantes sont mes fils; la -quatrième et la cinquième sont mes filles; la -sixième est mon domestique, et la septième, ma -servante. Hâtons-nous de les réchauffer, de peur -que le froid ne les tue… En même temps il se -roulait dans la neige… On ne tient guère contre -de pareils traits; le Diable se retira tout confus, -et François rentra dans sa cellule<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> Cordulâ durissimâ.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Illicò Diabolus confusus recessit; et vir Dei, Deum -glorificans, in cellam rediit.</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Legenda aurea Jac. de -Voragine. Leg. 144.</i>)</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI.<br /> -PETITES LEÇONS ET CHATIMENS DIVERS INFLIGÉS PAR LE DIABLE.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Deteriores nos omnes fimus licentiâ.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Térence.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nous devenons, dit-on, pires dans la licence.</div> -<div class="verse">Le Diable arrive alors; et, la fourche à la main,</div> -<div class="verse">Il frappe l'impudique, arrête l'assassin,</div> -<div class="verse">Extermine l'impie, et nous rend l'innocence<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>.</div> -</div> - -</blockquote></div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Il est vrai qu'il n'y avait ni orgueil, ni luxure, ni -assassinats, ni impiété, ni vices aucuns, dans le temps qu'on -avait peur du Diable! Les dévots sont bien fâchés de ne pouvoir -pas effacer des chroniques de la superstition le massacre de la -Saint-Barthélemy, l'assassinat de Henri IV, les guerres exécrables -qui se sont faites sous le voile de la religion, etc. etc. -parce qu'alors il serait prouvé que les siècles, où l'on brûlait -les sorciers et les hérétiques, valaient bien mieux que le nôtre; -attendu que le fanatisme et les terreurs infernales sont tout à -fait propres à produire une génération d'honnêtes gens.</p> -</div> - -<p>—Un certain jour d'été, les convers d'une -maison de Cîteaux, dormant en plein midi dans -leur dortoir, le Diable y parut sous la figure -d'une jeune religieuse vêtue de noir. Cette -nonne visita tous les frères, s'arrêtant devant -quelques-uns, et passant rapidement devant -quelques autres sans les éveiller. En arrivant au -lit d'un certain convers, remarquable par son -peu de chasteté, elle se pencha sur lui, l'embrassa -tendrement, lui fit des caresses, des attouchemens -impudiques, et lui donna plusieurs -baisers sur la bouche.</p> - -<p>Un religieux, apparemment éveillé par le bruit -des baisers que se donnaient le frère et la nonne, -courut au lit du convers, tout stupéfait de ce -qui se passait dans la cellule. Mais aussitôt que le -religieux entra, la nonne disparut, et il ne trouva -dans le lit que le convers, seul, découvert, et -dans une posture impudique… Sur ces entrefaites, -tout le monde se leva pour aller réciter les -vêpres; mais le convers fatigué se sentit malade, -et fut obligé de rester au lit… Ce qu'il y a de -plus terrible, c'est qu'il mourut trois jours après -avoir reçu les caresses de la nonne, qui n'était, -comme on l'a dit, qu'un démon déguisé<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cæsarii Heisterbach. Miracul., lib. V, cap. 33.</span></p> -</div> -<p>—Deux dames, revenant je ne sais d'où, passaient -de nuit dans un certain village des environs -de Cologne. Elles rencontrèrent un jeune -laquais, d'une mine fort agréable, qui prit par -la main la plus lubrique de ces dames, et la -serra bien amoureusement.—Laissez-moi, dit -la dame, en retirant sa main, je suis pressée… -L'aimable laquais s'éloigna docilement. Mais la -dame commença à se trouver mal.—C'est singulier, -dit-elle à son amie; ce jeune homme m'a -serré la main, et j'ai senti tout à coup une faiblesse -de cœur inconcevable. Il me regardait si -amoureusement; il avait les yeux si effrontés… -Je n'y conçois rien… Ce qu'il y a de plus épouvantable, -c'est que cette dame rentra chez elle, -et mourut quelque temps après. Le docte et judicieux -Cæsarius conclut sagement de là, que le -laquais égrillard ne pouvait être que le Diable, -qui tua cette femme en lui serrant la main<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Miraculorum illustr., lib. V, cap. 31.</span></p> -</div> -<p>—Il y a des joueurs qui se ruinent, se désespèrent, -et disparaissent un beau jour sans qu'on -sache ce qu'ils sont devenus. Il y en a d'autres à -qui le Diable veut bien épargner ces dernières -peines. Un militaire allemand avait une si grande -passion pour le jeu de dés, qu'il n'en reposait ni -le jour ni la nuit. Il ne sortait jamais qu'avec -ses dés et sa bourse, et proposait une partie de -jeu à tous ceux qu'il rencontrait. Au reste, son -bonheur égalait son adresse, et il était difficile -de ne pas perdre avec lui. Un joueur inconnu -entra un jour dans sa maison, portant sous son -bras un sac plein d'or, et lui offrit de jouer quelques -parties.</p> - -<p>La table fut bientôt dressée, l'argent en jeu, -et les dés en mouvement. L'inconnu gagna -tous les hasards. Le militaire, n'ayant plus rien à -perdre, s'écria avec colère:—Est-ce que tu serais -le Diable?…—C'est assez cela, répondit l'étranger, -en changeant de forme; mais il est bientôt -jour; il faut partir… En même temps, le -Diable prit le soldat allemand, et l'emporta par -la cheminée. Personne ne fut témoin de toutes -ces choses; mais on les devina facilement, puisqu'on -ne revit plus l'intrépide joueur, et qu'on -ne sut jamais où il avait passé<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Cæsarius idem. Miracul., lib. V, cap. 34.</i> Une -grande partie de ce chapitre pourrait convenir au chapitre <i>de -ceux qui ont eu le cou tordu par le Diable</i>, etc.; mais la kirielle -en serait alors trop longue.</p> -</div> -<p>—Il y a encore de ces fautes conjugales, que -le Diable est spécialement chargé de punir. -Une jeune dame, nouvellement mariée, fut invitée -d'assister à la dédicace de l'église de saint Sébastien, -dans une ville d'Italie que la légende -ne nomme pas. Elle promit de s'y rendre, et de -se préparer, par des mortifications, à bien célébrer -ce grand jour. Mais la veille de la fête, elle -fut tellement tourmentée par les aiguillons de la -chair, qu'elle ne put se passer des caresses de son -mari, avec qui elle couchait depuis peu de temps; -et, le matin, elle sortit de sa maison pour se -rendre à l'oratoire, où étaient déposées les reliques -de saint Sébastien.</p> - -<p>Aussitôt qu'elle y entra, le Diable s'empara -d'elle et se mit à la tourmenter devant tout le -peuple. Un bon prêtre, dans l'intention de prévenir -le scandale, saisit à la hâte le drap qui -couvrait l'autel, et voulut en envelopper cette -pauvre dame; mais le Diable, qui ne devait point -être gêné dans ses fonctions, entra aussi dans le -corps du prêtre; et voilà un second possédé!</p> - -<p>Les parens de la jeune dame la conduisirent -alors à d'habiles enchanteurs, pour la faire exorciser. -Malheureusement ces enchanteurs n'étaient -que des magiciens maudits. Ils n'eurent -pas plutôt commencé leurs exorcismes, qu'une -légion de six mille six cent soixante-six démons -entra en masse dans le corps de la dame<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>… -Elle était dans une situation véritablement déplorable, -quand un pieux personnage, nommé -Fortunatus, la délivra par ses prières. Cette leçon -dut lui apprendre que l'incontinence n'est -pas toujours sans quelque petit péril<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Legio dæmonum sex mille sexingenti sexaginta -sex</i>… il fallait que ces six mille six cent soixante-six démons -fussent bien petits…</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Legenda aurea Jacobi de Voragine</i>, leg. 23, <i>post -Gregorii dialog.</i>, lib. I.</span></p> -</div> -<p>—Un usurier venait de mourir sans confession. -Le Diable s'approcha aussitôt du défunt, -pour s'emparer d'une proie qui lui appartenait -de bon droit; et, afin de pouvoir emporter le -corps plus aisément, il s'y posta tout de son -long, parce qu'il n'était point enseveli. Or le -défunt n'avait fait toute sa vie que remuer la -main et le pouce sur des écus; dès qu'il se sentit -ranimé, il reprit son mouvement favori; et les -assistans furent tout étonnés de voir son bras et -sa main s'agiter, comme s'il eût encore compté -de l'argent. On envoya chercher un prêtre pour -exorciser le diable qu'on accusait judicieusement -de ce prodige. Le prêtre accourut et jeta l'eau -bénite à grand flots sur le corps. Mais, comme il -avait toujours pris tout ce qu'il avait trouvé à -prendre, le défunt ouvrit avidement la bouche -et avala toute l'eau bénite qu'on lui lança par le -visage. Quoi qu'il soit de foi dans le rituel que -l'eau bénite brûle les diables et les fait fuir, -celui qui s'était campé dans le ventre de l'usurier -ne bougea nullement, et il fallut étrangler le -mort avec une étole pour forcer le Diable à -déloger. On doit présumer qu'il ne sortit point -par la bouche<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cæsarii Heisterbach. illustr. miracul., lib. XI, cap. 40.</span></p> -</div> -<p>—Un avocat, qui ne se piquait pas d'être -incorruptible, vint à mourir. Le Diable le visita -dans ses derniers momens, et lui ôta la -langue qu'il emporta. Les parens du mort, -voyant qu'il avait la bouche vide, crûrent qu'il -avait avalé sa langue; mais de plus habiles gens -devinèrent bien vite la vérité du fait; et certainement, -dit Cæsarius, cet avocat méritait de -perdre la langue, puisqu'il l'avait vendue<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Et meritò linguam perdidit moriens, qui illam sæpè -vendiderat vivens. <i>Ejusdem. lib., cap. 46.</i></span></p> -</div> -<p>—On sait que, dans les campagnes, les propriétés -sont ordinairement séparées par des -bornes de pierre. Un paysan, qui avait reculé -les limites de son champ dans le bien de son -voisin, vit en mourant le Diable au-dessus de sa -tête, tenant une grande pierre dont il menaçait -de l'écraser… Il reconnut dans cette pierre la -borne qu'il avait eu la friponnerie de déranger; -cette idée lui donna quelque repentir; et il eut -l'avantage de mourir dans la pénitence<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Josephi Arridii de morte, lib. II, cap. 7. Post Cæsarium -supra citatum, lib. XI. de morientibus, cap. 47 et 48.</span></p> -</div> -<p>—Lorsqu'on prêcha la première croisade, -dans le diocèse de Maëstricht, une bulle du -pape permettant aux vieillards, aux pauvres -gens et aux infirmes de s'exempter du voyage en -Terre Sainte, moyennant une certaine somme -d'argent, tous les chrétiens un peu tièdes aimèrent -mieux planter leurs choux dans le sol -natal, que d'aller porter leurs os dans un pays -de Turcs et de Maures. Un meunier, nommé -Godeslas, qui était en même temps riche, vieux -et usurier, s'arrangea de manière, qu'il ne donna -que cinq marcs d'argent pour avoir la liberté de -rester avec ses ânes, et de soigner son moulin. -Ses voisins rapportèrent à celui qui levait l'impôt, -que le meunier Godeslas pouvait donner -quarante marcs, sans se gêner, et sans diminuer -l'héritage de ses enfans; mais il soutint le contraire, -et persuada si bien le dispensateur qu'on -le laissa tranquille. Son imposture fut bientôt -sévèrement punie.</p> - -<p>Un jour qu'il était au cabaret, et que, raillant -les pèlerins qui faisaient le saint voyage, il leur -disait:—Il faut convenir que vous êtes de grands -sots ou de grands fous d'aller traverser les mers, -manger votre bien, exposer votre vie, sans savoir -pourquoi; tandis que, pour cinq marcs d'argent, -je reste dans ma maison, avec mes enfans et ma -femme, et que j'aurai autant de mérite que -vous… Le ciel qui est juste voulut montrer combien -les peines et les dépenses des croisés lui -étaient agréables, et livra ce misérable meunier -à Satan, pour lui apprendre à ne pas blasphémer -d'avantage<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sed justus dominus, ut palàm ostenderet quantùm -placerent labor et expensæ peregrinantium, hominem -miserrimum tradidit Satanæ, ut disceret non blasphemare.</i> -Dans plusieurs autres endroits de cette histoire, il y a un ridicule -qui serait révoltant dans notre siècle, si l'on en -donnait une traduction littérale. J'ai évité, autant que je l'ai -pu, les expressions saintes que Cæsarius a trop souvent employées -mal à propos.</p> -</div> -<p>La nuit suivante, étant couché auprès de sa -femme, il entendit tourner la meule de son -moulin, et toute la machine se mettre en mouvement -d'elle-même avec le bruit accoutumé. -Il appela le garçon qui conduisait ses ânes, et -lui dit d'aller voir qui faisait tourner le moulin. -Ce garçon y alla aussitôt; mais il fut si effrayé, -en approchant de la porte, qu'il rentra sans -savoir ce qu'il avait vu.—Ce qui se passe -dans votre moulin m'a tellement épouvanté, répondit-il, -que, quand on m'assommerait, je -n'y retournerais point.—Fût-ce le Diable en -personne, s'écria le meunier, j'irai et je le -verrai.</p> - -<p>Au même instant, il saute à bas du lit; il -met ses chausses, ses braguettes et sa souquenille; -il sort de sa chambre; il ouvre la porte -de son moulin; il entre… Quel est son effroi -à la vue de deux grands chevaux noirs, et d'un -monstre à face humaine, de couleur de nègre, -qui lui dit:—Monte ce cheval, il est préparé -pour toi… Le meunier, tremblant de tout -son corps, cherchait à gagner la porte, quand -le Diable lui cria une seconde fois, et d'une -voix terrible:—Plus de retard! ôte ta robe, -et suis-moi… Or, Godeslas portait une petite -croix attachée à sa souquenille. Il ne réfléchit -point que ce signe le garantissait de la griffe du -Diable; il fit ce qu'on lui commandait, ôta sa -robe et grimpa sur le cheval noir, ou plutôt -sur le démon qu'on lui disait de monter. Le -monstre à face humaine se jeta sur l'autre cheval; -et ces quatre personnages arrivèrent aux -enfers après une course de quelques minutes.</p> - -<p>Entre plusieurs patiens, Godeslas reconnut -son père, sa mère et ses autres parens, pour -qui il avait négligé de faire dire des prières. -Après cela, on lui fit voir une chaise enflammée, -où l'on ne pouvait attendre ni tranquillité ni -repos, et on lui dit:—Tu vas retourner dans -ta maison; tu mourras dans trois jours, et tu -reviendras ici pour y passer l'éternité toute entière -sur cette chaise brûlante.</p> - -<p>A ces paroles, le Diable reconduisit Godeslas -à son moulin. Sa femme, qui trouvait -son absence un peu longue, se leva enfin, et -fut tout étonnée de voir son mari étendu sur le -carreau, mourant de peur. Comme il parlait -de l'enfer, du Diable, de la mort, d'une chaise -ardente, on pensa qu'il battait la campagne, et -on envoya chercher un prêtre pour le rassurer.—Je -n'ai pas besoin de me confesser, dit-il au -prêtre; mon sort est fixé. Ma chaise est prête, -ma mort arrive dans trois jours; ma peine est -inévitable… Ainsi ce malheureux mourut sans -contrition, sans confession, sans viatique; et il -descendit tout droit aux enfers…<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cæsarii Heisterbach, <i>de contritione, lib. II, miraculorum, -cap. 7</i>.</span></p> -</div> -<p>—Dans un certain temps et dans une certaine -église, certains clercs<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>, chantant les -psaumes à gorge déployée, un homme pieux, -qui se contentait de psalmodier, aperçut, dans -un coin de l'église, un démon qui tenait un -grand sac à la main gauche, et qui, étendant la -main droite, empoignait au passage les voix -des chanteurs et les fourrait dans son sac. -Quand l'office fut achevé, celui qui avait vu -tout le manége de l'esprit malin dit aux clercs -qui se glorifiaient de leur voix:—Vous avez -fort bien chanté, car vous avez rempli le sac -du Diable… Là-dessus, il leur raconta sa vision, -et ajouta qu'il valait mieux psalmodier -dévotement, que de chercher à déployer une -belle voix<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Tempore quodam, clericis quibusdam, in ecclesiâ -quâdam…</span></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cæsarii Heisterbach. lib. IV, cap. 9.</span></p> -</div> -<p>—Un prêtre du douzième siècle, qui se piquait -d'éloquence, et qui se nommait Sugerus, -avait l'habitude de faire en chaire le bel esprit et -le beau parleur. Attendu qu'il mettait plus de -vanité que d'onction dans ses prônes, le Diable -eut ordre de le posséder. Dès lors l'habile Sugerus -fit et dit des choses si hérétiques et si -horribles, qu'on fut obligé de le lier avec une -courroie<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Ejusdem</i>, cap., 10. ibid.</span></p> -</div> -<p>—Un moine paresseux avait toutes les peines -du monde à sortir du lit, quand la cloche du -couvent sonnait le lever. Souvent il dormait la -grasse matinée, en disant qu'il était malade et -d'une bien faible santé. Un matin que la cloche -l'invitait à se lever, et la paresse à dormir, il -entendit sous son lit une voix inconnue, qui lui -disait:—<i>Garde-toi bien de sortir du lit, à -présent que tu as chaud; tu attraperais une -sueur froide</i>… Le moine, tout honteux d'être -raillé par le Diable, se leva bravement, et forma -la résolution de renoncer à la paresse. On ne dit -pas s'il la tint<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cæsarii Heisterbach. miracul., lib. IV, cap. 28.</span></p> -</div> -<p>—Un autre moine, nommé Guillaume, de -l'ordre de Cîteaux, s'était endormi dans le chœur, -au lieu de psalmodier. Comme c'était en plein -jour, ses confrères virent le Diable se promener -autour du corps de l'endormi, sous la figure -d'un grand serpent; du moins ils le lui dirent, -et il promit de se corriger<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Ejusdem</i>, cap. 32, ibid.</span></p> -</div> -<p>—C'est une chose bien honteuse pour des -chrétiens, comme dit le révérend père Angelin -de Gaza, que d'entendre si souvent répéter le -nom du Diable sans nécessité. Un père en colère -dit à ses enfans: <i>Venez ici, mauvais Diables.</i> -Un grand papa dit à son petit-fils, s'il est un peu -égrillard: <i>Ah! te voilà, bon Diable!</i> Un homme -qui veut se lever, retourne ses matelats et crie: -<i>Où Diable sont mes culottes?</i> Celui-ci, qui a -froid, vous l'apprend en disant: <i>Diable! le -temps est rude; je suis gelé.</i> Celui-là, qui soupire -après la table, dit <i>qu'il a une faim de Diable</i>. -Un autre, qui s'impatiente, souhaite <i>que le -Diable l'emporte</i>! Un savant de société, quand il -a proposé une énigme, s'écrie bravement: <i>Je me -donne au Diable, si vous devinez cela.</i> Une chose -paraît-elle embrouillée, quelqu'un vous avertit -que <i>le Diable s'en mêle</i>. Une bagatelle est-elle -perdue, on dit <i>qu'elle est à tous les Diables</i>. Un -homme laborieux prend-il quelque sommeil, un -plaisant vient vous dire que <i>le Diable le berce</i>.</p> - -<p>Ce qu'il y a de pis, c'est que des gens mal constitués -emploient le nom du Diable en bonne -part. Ainsi, on vous dira d'une chose médiocre: -<i>Ce n'est pas le Diable!</i> Un homme fait-il plus -qu'on ne demande, on dit qu'<i>il travaille comme -le valet du Diable</i>! Que l'on voie passer un -grenadier de cinq pieds dix pouces, on s'écriera: -<i>Quel grand Diable!</i> Quelqu'un vous étonne par -son esprit, par son adresse, ou par ses talens -divers, vous dites aussitôt: <i>Quel Diable d'homme!</i> -Dans une joie subite, une tête irréfléchie lâche -un <i>ah! Diable!</i> qui sonne mal à de saines -oreilles. On dit encore <i>une force de Diable</i>, -<i>un esprit de Diable</i>, <i>un courage de Diable</i>. Un -homme franc, ouvert, est <i>un bon Diable</i>! Un -homme qu'on plaint, <i>un pauvre Diable</i>! Un -homme divertissant, <i>a de l'esprit en Diable!</i> etc. -Et une foule de mots semblables, dont les conséquences -sont parfois infiniment graves, pour -ceux qui craignent les gens du sombre empire.</p> - -<p>De grands malheurs sont advenus aux imprudens -qui se sont avisés d'invoquer le Diable de -cette sorte:</p> - -<p>Un bon homme qui s'appelait, dit-on, -Étienne, avait la mauvaise habitude de parler -à ses gens comme s'il eût parlé au Diable; ce -qui était malséant, selon la remarque du docte -et sapient Massé, dans son traité des apparitions. -Un jour qu'il revenait d'un long voyage, -il appela son valet en ces termes:—<i>Viens çà, -bon Diable, tire-moi mes chausses.</i> A peine eut-il -prononcé ces paroles, qu'une griffe invisible -délia ses caleçons, fit tomber les jarretières, et -tira les chausses jusqu'aux talons. Le bon homme -Étienne effrayé reconnut là-dedans un tour du -Diable, qui ne se fait pas prier long-temps -pour accourir; c'est pourquoi, tremblant pour -lui et pour ses chausses, il s'écria: <i>Retire-toi, -gibier de potence, ce n'est pas toi, mais bien -mon domestique que j'appelle.</i> Les injures étaient -inutiles; car l'esprit, qui voulait seulement -donner une petite leçon au bon homme, était -assez benin pour s'en aller au commandement; -si bien donc qu'il se retira sans se montrer, et le -bon homme Étienne n'invoqua plus le Diable<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Gregorii magni Dialog., lib. III, cap. 20.</span></p> -</div> -<p>Si tous ceux qui ont continuellement ce nom -à la bouche sentaient tomber leurs braguettes, -ou tirer leurs chausses, toutes les fois qu'ils le -prononcent, on n'entendrait plus tant d'irrévérences<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Angelini Gazæi pia hilaria, pag. 74.</span></p> -</div> -<p>—Un père en colère dit à son fils:—<i>Va-t'en -au Diable!</i> Le fils, étant sorti peu après, rencontra -le Diable qui l'emmena; et on ne le revit -plus<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>. Un autre homme, irrité contre sa fille, -qui mangeait trop avidement une écuelle de -lait, et qui était excusable puisqu'elle n'avait -que dix à douze ans, eut l'imprudence de lui -dire:—<i>Puisses-tu avaler le Diable dans ton -ventre!</i> La jeune fille sentit aussitôt la présence -du démon; et elle en fut possédée jusqu'à son -mariage<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>. Un mari de mauvaise humeur -donna sa femme au Diable. Au même instant, -comme s'il fût sorti de la bouche de l'époux, le -démon entra par l'oreille dans le corps de cette -pauvre dame, et s'y campa solidement. On -dit même qu'il fut malaisé de l'en faire déguerpir<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cæsarii Heisterb. miracul., lib. V, cap. 12.</span></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Ejusdem</i>, cap. 26, ibid.</span></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Ejusdem</i>, cap. 11, ibid.</span></p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">CHAPITRE XII.<br /> -LA MORT DE RODRIGUE.—HISTOIRE TRAGIQUE.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse i6"><i lang="la" xml:lang="la">Adsit</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Regula, peccatis quæ pœnas irroget æquas.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Horace.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Jamais aux châtimens le coupable n'échappe:</div> -<div class="verse">Faible, la loi l'atteint; roi, le Diable le frappe.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>L'usurpateur Rodrigue, dernier roi des Goths -en Espagne, se rendit fameux par ses crimes et -ses débauches, au commencement du huitième -siècle. Mais il y eut une fin. Il était devenu -amoureux de la fille du comte Julien, l'un des -plus grands seigneurs de l'Espagne; il la séduisit, -la déshonora, et la renvoya de la cour.</p> - -<p>Le comte Julien, qui était alors en ambassade -chez les Maures d'Afrique, n'eut pas plutôt -appris sa honte, et le malheur de sa fille, qu'il -forma la résolution de s'en venger, d'une manière -terrible. Il fit venir sa famille en Afrique, demanda -aux Maures leur appui, et promit de -leur livrer toute l'Espagne. Cette proposition -fut avidement reçue du roi des Maures, qui -fit bientôt partir une armée, sous la conduite -du prince Mousa et du comte Julien lui-même. -Ils débarquèrent en Espagne, et s'emparèrent -de quelques villes, avant que Rodrigue fût instruit -de leur approche.</p> - -<p>Il y avait auprès de Tolède une vieille tour -déserte, que l'on appelait <i>la Tour enchantée</i>. -Personne n'avait osé y pénétrer, parce qu'elle -était fermée de plusieurs portes de fer. Mais -on disait qu'elle renfermait d'immenses trésors. -Rodrigue, ayant besoin d'argent pour lever une -armée contre les Maures, se décida à visiter cette -tour, malgré les avis de tous ses sujets.</p> - -<p>Après en avoir parcouru plusieurs pièces, il -fit enfoncer une porte de fer battu, que mille -verroux fermaient intérieurement. Il entra dans -une grande cave, où il ne trouva qu'un étendard -de plusieurs couleurs, sur lequel on lisait ces -mots: <i>Lorsqu'on ouvrira cette tour, les barbares -s'empareront de l'Espagne…</i></p> - -<p>Aboulkacim-Tarista-ben-Tarik, historien -arabe, ajoute que, malgré son effroi, Rodrigue -entra encore dans une belle salle, au milieu de -laquelle il vit une statue de bronze, qui frappait -la terre d'une massue, avec un bruit épouvantable. -Auprès de cette statue, on lisait ces paroles, -écrites sur la muraille: <i>Malheureux -prince, tu seras détrôné par des nations étrangères.</i> -Rodrigue épouvanté sortit de la tour et -en fit refermer toutes les portes.</p> - -<p>Mais les barbares s'avançaient à grand pas; -il marcha à leur rencontre, avec une armée -assez faible et peu nombreuse. La bataille se -livra un dimanche, au pied de la Siéra-Moréna<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>; -l'armée espagnole fut taillée en pièces, -et Rodrigue disparut du milieu des siens, sans -qu'on sût ce qu'il était devenu… On pensa qu'il -avait été emporté par le Diable, puisqu'il fut -impossible de découvrir son corps après le -combat; et qu'on ne trouva que son cheval, ses -vêtemens et sa couronne, au bord d'une petite -rivière…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> On voyait encore, il n'y a pas deux siècles, plusieurs -milliers de croix plantées en terre, à l'endroit où s'est livrée -cette fameuse bataille, sur laquelle au reste on ne sait rien de -bien certain. <i lang="la" xml:lang="la">Lambertinus, ubi infrà.</i></p> -</div> -<p>Ce qui confirme encore cette opinion, dans -l'esprit du peuple espagnol, c'est que, le lendemain -de la bataille, trois saints anachorètes, -qui vivaient dans la pénitence à quelques lieues -de Tolède, eurent ensemble la vision suivante:</p> - -<p>Une heure avant le retour de l'aurore, ils -aperçurent devant eux une grande lumière, et -plusieurs démons noirs et cornus, qui emmenaient -Rodrigue, en le traînant par les pieds. -Malgré l'altération de sa figure, il leur fut aisé -de le reconnaître à ses cris et aux reproches que -lui faisaient les démons. Les trois ermites gardèrent -le silence de l'effroi à ce spectacle; et -tout à coup, il virent descendre du ciel la mère -de Rodrigue, accompagnée d'un vénérable vieillard, -qui cria aux démons de s'arrêter.</p> - -<p>—Que demandez-vous, répondit le plus -grand Diable de la troupe?—Nous demandons -grâce pour ce malheureux, répliqua sa mère.—Il -a commis trop de crimes, pour qu'on l'ôte -de nos mains, s'écrièrent les démons. Les saints -seraient honteux de l'avoir en leur compagnie. -Nous allons le mettre avec ses pareils… La -mère de Rodrigue, et le vieillard qui l'accompagnait -reprenaient la parole, quand la fille du -comte Julien parut, et dit d'une voix haute:—Il -ne mérite point de pitié; il m'a ravi l'honneur; -il a porté le désespoir dans ma famille, et la désolation -dans le royaume. Je viens de mourir, -précipitée du haut d'une tour; et ma mère expire, -écrasée sous un monceau de pierres. Que -ce monstre soit jetté dans l'abîme, et qu'il se -souvienne des maux qu'il a faits.—Qu'on le -laisse vivre quelque temps encore, reprit la -mère de Rodrigue; il fera pénitence… Alors -on entendit dans le ciel une voix éclatante, qui -prononça ces paroles: <i>Les jours de Rodrigue -sont à leur terme; la mesure est comblée: que -la justice éternelle s'accomplisse!</i> Et aussitôt -ceux qui étaient descendus d'en-haut y remontèrent; -la terre s'entrouvrit; les démons s'engloutirent -avec Rodrigue, au milieu d'une épaisse -fumée; et les trois pieux anachorètes ne trouvèrent -plus, dans l'endroit où tout cela venait -de se passer, qu'un sol aride et une végétation -éteinte.</p> - -<p>Toute cette vision n'est rapportée que par un -seul historien, aujourd'hui peu connu<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>; et -bien des gens ne la regarderont que comme -<i>une vision</i>. Pour ceux qui en feront un miracle, -tout en déplorant le triste ministère du Diable, -qui fait souvent l'office de bourreau, ils seront -au moins forcés de convenir qu'il n'a rien fait là -de son chef; et que même en tuant Rodrigue de -sa pleine autorité, il soulageait la terre d'un -fardeau monstrueux. L'histoire ne parle de lui -qu'avec indignation; sa mémoire, entourée de -forfaits et d'opprobre, est à jamais en horreur; -son nom est plus qu'avili pour la postérité<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sanctii à Cordubâ historiarum Hispaniæ antiquarum</i>, -lib. III, sect. 12.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Nomen ejus in æternum putrescet…</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Lambertinus de -Cruz-Houen, Theatrum regium Hispaniæ ab anno 711, -ad annum 717.</i>)</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">CHAPITRE XIII.<br /> -DE CEUX QUI ONT EU LE COU TORDU PAR LE -DIABLE; ET DE CEUX QUE LES DÉMONS ONT -EMPORTÉS, <span class="small">ETC.</span></h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Felix criminibus nullus erit diù.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Ausone.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Fièvres, malheurs, conseils ne touchent point un fou;</div> -<div class="verse">Et le Diable à la fin vient lui tordre le cou.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>Nous pourrions faire là-dessus un volume. -Nous ne rapporterons que les traits les plus saillans.</p> - -<p>—Il n'est pas besoin de dire ce qu'était Cham, -troisième fils de Noé. Tout le monde sait qu'il -inventa la magie et les divinations, ou plutôt, -qu'il les perfectionna; car ces sciences infernales -existaient avant le déluge, selon Alcimus-Avitus, -saint Prosper, saint Augustin, et plusieurs autres -pères de l'église<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>. On sait encore que Noé -s'étant enivré, Cham le vit étendu dans une posture -indécente, et alla faire là-dessus de mauvaises -plaisanteries auprès de ses frères. Ceux-ci -prirent la chose plus gravement, et couvrirent -avec respect la nudité paternelle. Aussi furent-ils -bénis de Noé quand il se réveilla. Les écrivains, -qui parlent de cette aventure, disent que -le patriarche donna sa malédiction à Cham pour -son irrévérence. S'ils avaient consulté la Bible, -ils auraient vu que Noé maudit seulement Chanaan, -fils de Cham, suivant les admirables coutumes -de nos anciens, qui punissaient les enfans -des crimes de leur père<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Alcimus-Avitus, qui a fait apparemment plus de <i>recherches</i> -que les autres théologiens, place l'origine de la magie à -la suite du péché originel, dans son poëme <i lang="la" xml:lang="la">de Originali peccato</i>; -il range ensuite la magie parmi les plus gros péchés qui -ont fait noyer le monde: poëme <i lang="la" xml:lang="la">de Diluvio mundi, poematum</i>, -lib. 2 et 4.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Maledixit ejus puero Chanaan, etc., Genes.</i>, cap. 9.</span></p> -</div> -<p>Mais tous les historiens ne racontent pas cette -belle histoire de la même façon. Le prêtre Bérose -dit que Cham était habile dans la magie et -les enchantemens; qu'il n'aimait pas son père -Noé, parce qu'il s'en voyait moins aimé que ses -autres frères; et qu'un jour, ayant trouvé le vieux -patriarche plein de vin, il s'en approcha doucement, -toucha du doigt ses parties sexuelles, -et les fit tomber par une force magique. Noé -s'aperçut à son réveil qu'il était eunuque, et -qu'il ne pouvait plus voir de femmes<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>… Le -même antiquaire ajoute que Cham enseignait -aux hommes cette doctrine abominable, qu'on -pouvait se joindre charnellement avec sa mère, -sa sœur, sa fille; qu'on ne devait pas même -s'embarrasser de la différence des sexes; et que les -animaux pouvaient servir en cas de besoin<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>… -Ces monstruosités que Cham mettait en pratique, -lui attirèrent enfin un châtiment terrible. Il fut -emporté par le Diable, à la vue de ses disciples<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Cum Noa pater madidus jaceret, illius virilia comprehendens, -tacitèque submurmurans, carmine magico -patri illusit, simul et illum sterilem perindè atque castratum -effecit; neque deinceps Noa fæmellam aliquam -fæcundare potuit.</i></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Berosi sacerdoti chaldaïci Antiquitatum</i>, lib. III.</span></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Suidas, Lexicon</i>, tom. <small>I</small><sup>er</sup>, édition de Kuster.</p> -</div> -<p>Il avait composé cent mille vers sur la magie, -selon Suidas, et <i>trois cent mille</i>, selon le commissaire -de la Marre<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>… Bérose prétend que -Cham est le même que Zoroastre; et le moine -Annius de Viterbe pense que cet impudique -jeune homme pourrait bien être le <i>Pan</i> des anciens<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> Traité de la police, titre VII, chap. I<sup>er</sup>.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Comment. ad Berosi</i>, lib. 3.—Wierius, <i>de præstigiis</i></span>, -dit que Pan est le prince des démons incubes.</p> -</div> -<p>—En 1599, mourut Gabrielle d'Estrées, qui -cherchait à épouser Henri IV. Elle était enceinte -de son quatrième enfant, et se trouvait -logée dans la maison de Zamet, fameux financier -de ce temps, dont les richesses égalaient -celles des plus grands seigneurs. Comme elle se -promenait dans les jardins, elle fut frappée d'une -apoplexie foudroyante. Le premier accès passé, -on la porta chez madame de Sourdis sa tante. -Elle eut une mauvaise nuit; et le lendemain -elle éprouva d'affreuses convulsions qui la firent -devenir toute noire; sa bouche se tourna jusque -sur le derrière du cou; elle expira dans de -grands tourmens et horriblement défigurée. On -parla diversement de sa mort; quelques-uns -l'attribuèrent à Dieu, qui n'avait point permis -qu'une maîtresse fût élevée à la dignité d'épouse. -Plusieurs chargèrent le Diable de cette -œuvre charitable; on publia qu'il l'avait étranglée, -pour prévenir le scandale et de grands -troubles<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> M. Garinet, <i>Histoire de la magie en France</i>; branche -des Bourbons.</p> -</div> -<p>—Un chanoine revenait, un peu avant -l'aurore, d'un village où il avait commis le -péché de fornication avec la femme d'un jeune -paysan. Il lui fallait traverser un fleuve pour -rentrer chez lui; il entra donc seul dans une -barque de pêcheurs; et tout en ramant, il se -mit à réciter les matines de la Vierge. Lorsqu'il -fut au milieu du fleuve, comme il en était à ces -mots de son office: <i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria, gratiâ plenâ, -Dominus tecum</i>, une grande troupe de démons -fondit sur la barque et la renversa. Le chanoine -coula à fond; et les démons, ouvrant la terre, -emportèrent l'âme du fornicateur dans l'abîme.</p> - -<p>Trois jours après, la sainte Vierge descendit, -escortée par les anges, dans cette partie de -l'enfer où le chanoine expiait ses crimes.—Pourquoi -tourmentez-vous si injustement l'âme -de mon serviteur, dit-elle aux démons?—Elle -est à nous, répondirent-ils, puisque nous l'avons -prise, tandis qu'elle était dans le péché.—Si -l'on doit juger cet homme, selon ce qu'il -faisait quand vous l'avez noyé, reprit Marie, -il est à moi, puisqu'il chantait mes matines… -En disant ces mots, elle dispersa les démons, -fit rentrer l'âme du chanoine dans son corps; et, -le prenant par la main, elle le tira du fleuve, -et lui recommanda de vivre plus chastement<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Claudii à Rotâ, in supplem. ad Legendam auream -Jacobi de Voragine.</i> Leg. 185.</span> On trouvera, dans le chapitre -<i>de ceux qui nous ont rapporté des nouvelles de l'autre -monde</i>, quelques traits qui se rapprochent de celui-là. On en -a déjà cité plusieurs de ce genre, dans le <i>Dictionnaire infernal</i>.</p> -</div> -<p>—Voici ce qui arriva, en l'année 1553, à -Willissaw, petite ville du canton de Lucerne. -Un joueur de profession, nommé Ulrich Schroter, -se voyant malheureux au jeu, proférait -des blasphèmes qui ne rendaient pas ses parties -meilleures. Les assistans lui firent de vaines représentations; -il jura que, s'il ne gagnait pas, -dans la chance qui allait tourner, il jetterait sa -dague contre un crucifix qui était sur la cheminée. -Les menaces d'Ulrich n'épouvantèrent point celui -dont il outrageait l'image; Ulrich perdit encore. -Furieux, il se lève; il lance sa dague, qui -s'évanouit; et aussitôt une troupe de diables -tombe sur lui et l'enlève, avec un bruit si épouvantable, -que toute la ville en fut ébranlée. Les -judicieux historiens qui rapportent ce miracle, -ajoutent qu'on ne le vit plus, et qu'il est avec les -diables. Pour celui-là, il faut convenir qu'il le -méritait bien<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> Bodin, <i>Démonomanie</i>, liv. 3, chap. 1<sup>er</sup>, après Job-Fincel -et André-Muscule.</p> -</div> -<p>—Pierre-le-Vénérable raconte cette épouvantable -histoire, dans son recueil de miracles: -Un jour que le comte de Mâcon était dans son -palais, entouré de sa noblesse et de ses gardes, -un cavalier inconnu entra tout à coup; et, sans -descendre de cheval, il ordonna au comte de le -suivre, parce qu'il avait à lui parler. Le comte, -entraîné par une puissance surnaturelle, se lève -machinalement et suit l'étranger. Il trouve dans -la cour un cheval préparé pour lui; il le monte; -aussitôt les deux chevaux, le cavalier inconnu et -le comte s'enlèvent dans les airs. Le comte s'aperçoit -alors de son malheur; il pousse des cris -déchirans; il implore de vains secours. Bientôt -on le perd de vue; et toute la ville, qui venait -de le voir enlever par le Diable, ne douta pas un -instant qu'il ne se fût attiré cette fin terrible par -ses excès et ses violences. C'était un homme qui -opprimait les ecclésiastiques, qui pillait les provisions -des couvens, qui chassait les chanoines -de leurs églises, et jetait les moines à la porte -des monastères<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Petri venerabilis de miracul.</i>, lib. II, cap. 1.</span> -M. Garinet, <i>histoire de la magie en France</i>. Madame Gabrielle -de P***, <i>Histoire des fantômes et des Démons qui -se sont montrés parmi les hommes</i>.</p> -</div> -<p>—Une allemande avait contracté la gracieuse -habitude de jurer et de dire des mots de corps-de-garde. -Elle eut bientôt des imitatrices dans -le pays, et il fallut un exemple pour arrêter le -désordre. Un jour donc qu'elle prononçait vigoureusement -ces paroles qui font frémir:—<i>que -le Diable m'emporte!</i>… le Diable arriva -aussitôt et l'emporta<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Wierius, de prestigiis</i>, lib. 2.</span> Bodin, <i>Démonomanie</i>, -<span lang="la" xml:lang="la">lib. 3</span>, chap. 1<sup>er</sup>.</p> -</div> -<p>—Le Diable, déguisé en avocat, plaidait une -cause en Allemagne. Dans le cours des débats, la -partie adverse, qu'on poursuivait pour avoir volé -son hôte, jura qu'elle se donnait au Diable, si -elle avait pris un sou. Le Diable, se voyant tout -porté, quitte aussitôt le barreau, et emporte -le menteur, qui se donnait à lui de si bonne -grâce<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Wierius, de prestigiis</i>, lib. 2</span>; -ce trait est déjà rapporté -dans le <i>Dictionnaire infernal</i>.</p> -</div> -<p>—Après avoir traîné ses fourberies et son -charlatanisme dans l'Italie, la Grèce, l'Égypte, -l'Angleterre, la France, etc., Cagliostro fut -arrêté à Rome, et condamné, par la sainte -inquisition, comme chef de franc-maçonnerie, -et coupable de projets incendiaires contre l'état -et la religion. La peine de mort, d'abord prononcée -contre lui, fut commuée en une prison -perpétuelle, par égard pour sa femme qui, -lasse des friponneries et des bassesses de ce malheureux, -avait eu elle-même la bassesse de le -dénoncer.</p> - -<p>C'était là que le Diable attendait Cagliostro. -On le trouva un matin mort sur son lit; et les -chercheurs de vérités miraculeuses, qui abondent -encore dans notre Europe, découvrirent que Cagliostro -avait eu le cou tordu par le Diable. (L'abbé -Fiard n'a pas encore osé admettre cette supposition -dans ses dogmes, parce qu'il place Cagliostro -au nombre des plus fameux suppôts du Diable, -et que l'enfer soutient ses amis…) On sait d'ailleurs -que le Diable n'est pas maître de ses actions; -qu'il ne fait qu'obéir quand il tue, et que Cagliostro -était le plus abject des hommes, et le -dernier des escrocs, si l'on en croit l'auteur italien -qui a écrit sa vie.</p> - -<p>—L'empereur Valens, gagné par les caresses -de sa femme, qui était arienne, et séduit par -l'évêque de Constantinople, fit une guerre ouverte -aux catholiques, en faveur de la doctrine -d'Arius. Il exila S. Athanase, S. Mélèce et plusieurs -autres saints qui tenaient à l'église de -Rome; il ordonna l'expulsion de tous les prêtres -qui oseraient blâmer publiquement les opinions -de l'empereur.</p> - -<p>Le ciel fit plusieurs miracles pour réduire cet -esprit indocile; Valens demeura dans l'endurcissement, -ainsi qu'on va le voir. S. Basile -ne pouvait se taire sur l'hérésie arienne, et il -annonçait la vérité à qui voulait l'entendre. -Valens le ménagea long-temps, par égard pour -son âge et pour son grand mérite. Cependant, -comme Basile s'obstinait à crier contre l'empereur, -celui-ci se décida à signer l'exil du saint; -et les trois plumes qu'il essaya se brisèrent entre ses -doigts… Valens, saisi d'étonnement, déchira -la pancarte, et laissa en repos le saint évêque. -Mais ses yeux ne se désillèrent point… Il fit -baptiser son fils par des prêtres ariens: le jeune -prince mourut incontinent<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a>; et son père ne -se convertit pas encore…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> Les historiens ecclésiastiques rapportent cela comme un -prodige. Si c'en est un, à quoi se fier maintenant? Le premier -fils de Clovis mourut aussitôt après son baptême, et il était -baptisé par des prêtres catholiques…</p> -</div> -<p>Valens croyait à la magie: il fit mourir tous -les grands de l'empire, dont le nom commençait -par <i>Theod</i>, à cause qu'un sorcier du temps -lui avait prédit que le nom de son successeur -commencerait par ces lettres<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>. Tant d'impiétés -eurent un terme. Valens fut vaincu par -les Goths, à qui il n'avait fait que du bien. Une -main invisible le blessa sur le champ de bataille; -et on le porta dans la cabane d'un paysan, où -il eut le désagrément d'être brûlé dans sa cinquantième -année.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> Il n'en eut pas moins <i>Théodose</i> pour successeur, celui-ci -trouvant un chemin facile au trône, à la faveur de la prophétie.</p> -</div> -<p>Les nombreux ennemis de l'ange déchu lui -attribuent encore ce trait; et de graves légendaires -affirment que le Diable mit le feu à la -cabane de sa propre griffe. Mais Lambertinus, -et quelques autres historiens justifient le -Diable de cette calomnie, puisqu'ils assurent que -Valens fut brûlé vif, par ordre de Dieu, qui -voulait faire un exemple du protecteur des -ariens<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Lambertini de Cruz-Houen, Theat. Hispaniæ</i>, -pag. 20.</p> -</div> -<p>—La très-mémorable histoire qui va suivre, -nous apprend qu'il est bon d'avoir des amis partout. -Elle prouvera encore que le Diable est sans -force devant les gens de bien. Le roi Dagobert -mourut à trente-six ans, consumé de débauches. -Ce prince n'avait su vivre que dans les plus -grands désordres; mais il avait bâti des églises, -et enrichi les monastères. Aussitôt qu'il fut mort, -un saint ermite, nommé Jean, qui s'était retiré -dans une petite île, voisine des côtes de la Sicile, -fut averti en songe de prier Dieu pour l'âme de -Dagobert. S'étant donc mis en oraison, il vit -sur la mer l'âme du roi de France enchaînée -dans une barque, et des diables qui la rouaient -de coups, en la conduisant vers la Sicile, où -ils devaient la précipiter dans les gouffres de -l'Etna. On ne sait pas si l'âme est, comme le -corps, sensible au bâton et aux coups de poing; -quoi qu'il en soit, le saint ermite Jean s'apitoya, -parce que l'âme du roi Dagobert poussait des -cris lamentables, appelant à son secours saint -Denis, saint Maurice et saint Martin. Tout à -coup le ciel tonna; les trois saints descendirent, -revêtus d'habits lumineux, assis sur un nuage -brillant, précédés des éclairs et de la foudre. Ils -se jetèrent sur les malins esprits, leur enlevèrent -cette pauvre âme, et, l'ayant placée sur un drap -triangulaire qu'ils tenaient par les coins, ils l'emportèrent -au ciel, en chantant des psaumes<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Gesta Dagoberti regis</i>, et M. Garinet: Histoire de la -Magie en France, première race.—On trouve, dans ce dernier -ouvrage, après la mort de Dagobert, la description de son -mausolée, qui fut sculpté sous St. Louis. Voici les choses -qui méritent le plus d'être remarquées: Parmi les quatre -diables qui emmènent l'âme de Dagobert dans la barque, deux -ont des oreilles d'ânes, décoration que le sculpteur aurait pu -garder pour lui. Dans la bande du milieu, les deux anges -qui accompagnent St. Denis, St. Maurice et St. Martin, apportent -un bénitier et un goupillon pour exorciser les diables, -comme s'il y avait de l'eau bénite dans le ciel, et comme si -trois saints et deux anges ne pouvaient pas chasser quatre démons. -On voit sur la troisième bande, le drap où voyage l'âme -de Dagobert; la main du Père Éternel est étendue pour la -saisir, pendant qu'un ange lui donne des coups d'encensoir… -(Pages 27, 28 et 29.) Ce monument vient d'être reporté à -St. Denis. Un architecte, qui se nomme, je crois, M. Debray, -l'a fait scier en deux, pour donner aux amateurs le plaisir de -voir à la fois le devant et le derrière.</p> -</div> -<p>—Un soldat, nommé Étienne, était affligé -d'une maladie qui lui courbait tout le corps, et lui -mettait pour ainsi dire la tête entre les jambes. -Il faisait cependant son service, au grand divertissement -de ses chefs, à qui il présentait les armes -avec une grâce toute particulière. On lui -conseilla d'aller prier devant l'image de la sainte -Vierge, en le flattant d'une guérison certaine. Il -y fut, et revint au camp droit comme un jonc.</p> - -<p>Ce miracle eut lieu dans la Thrace. Les compagnons -d'Étienne en furent si surpris, qu'ils en -parlèrent bien vite à leur capitaine. Celui-ci en -donna nouvelle au gouverneur, lequel fit conduire -Étienne à Constantin-Copronyme, alors -empereur d'Orient. Le monarque, peu touché -du prodige, demanda au soldat s'il adorait les -images; et celui-ci, tremblant de déplaire à son -souverain, fut assez ingrat pour oublier le bienfait -qu'il venait de recevoir. Il répondit qu'il était -chrétien pur et non idolâtre.—En ce cas, ajouta -l'empereur, je te fais centurion… Mais Étienne -ne jouit pas long-temps du prix de son apostasie; -il remontait à cheval pour retourner à son poste, -quand le Diable parut, lui tordit le cou, et le -rendit plus courbé, plus tortu, plus difforme -qu'auparavant. On dit même qu'il l'étrangla<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Niceph. Rerum Roman.</i>, lib. 22.—<i lang="la" xml:lang="la">Damasc. orat. -de imagin.—Mathæi Tympii præmia virtut. christian. -imagin. colent. 13.</i></p> -</div> -<p>Celui-là aussi méritait bien sa peine; cependant -Mathieu Tympius purge le Diable de -cette mort, en disant que c'était une vengeance -divine<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ultio divina, et ultrix Dei justitia</i>, pag. 222.</p> -</div> -<p>—Carlostad, archidiacre de Wurtemberg, -porta l'impiété jusqu'à nier la présence réelle de -Jésus-Christ dans l'eucharistie, après avoir gagé -avec Luther, le verre à la main, qu'il soutiendrait -cette erreur. Il abolit la confession auriculaire, -le précepte du jeûne, et l'abstinence des -viandes. Il fut le premier prêtre qui se maria -publiquement. Il permit aux moines de sortir -de leurs monastères et de renoncer à leurs -vœux<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>, etc. Tant de désordres publics devaient -subir une punition éclatante. C'est pourquoi -le Diable reçut ordre d'exterminer Carlostad. -On doit présumer qu'il obéit avec peine, -puisque l'archidiacre de Wurtemberg était hérétique, -et que tout hérétique est fils et camarade -du Diable, comme dit George l'apôtre<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> Pluquet, Dictionnaire des Hérésies, tome I<sup>er</sup>.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> <i>Le tombeau des hérétiques</i>, 3<sup>e</sup> partie.—Un peu -plus loin, le même George l'apôtre, de très-spirituelle et charitable -mémoire, dit que l'hérétique est pire que le Diable, -comme il y a des fils qui valent moins que leur père. «Le -Diable, ajoute-t-il, craint la sainte hostie, et l'hérétique s'en -moque. Il craint le signe de la croix; l'hérétique ne s'en -soucie, et est plus assuré que tous les diables. Le Diable cite -la sainte Écriture sans la corrompre; l'hérétique la corrompt -en la citant. Le Diable a cru la transsubstantiation, baillant -des pierres à faire du pain à Jésus-Christ, et eux la nient, etc. -Aussi tous les hérétiques seront damnés, aussi-bien que les Juifs, -Turcs et Païens.» (Ce livre a été imprimé en 1597.)</p> -</div> -<p>Quoi qu'il en soit, voici ce que Mostrovius raconte: -Le jour que Carlostad prononça son dernier -sermon, un grand homme noir, à la figure -triste et décomposée, entra dans le temple et -vint s'asseoir en face du prédicateur. Carlostad -l'aperçut et se troubla. Il dépêcha son sermon; -et, au sortir de la chaire, il demanda si l'on connaissait -l'homme noir qui venait d'entrer dans le -temple. Mais cet homme avait déjà disparu, et -personne ne l'avait vu que le prédicateur. Pendant -que ceci se passait, le même fantôme noir -était allé à la maison de Carlostad, et avait dit -au plus jeune de ses fils:—Souviens-toi d'avertir -ton père que je reviendrai dans trois jours, et -qu'il se tienne prêt… Quand l'archidiacre rentra -chez lui, son fils lui raconta l'apparition, et lui -rapporta les paroles du spectre. Carlostad épouvanté -se mit au lit; et, trois jours après, le Diable -lui tordit le cou<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>. Cet événement eut lieu -en l'année 1541, dans la ville de Bâle.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> Cette anecdote se trouve encore dans les écrits de Luther, -et dans un livre assez plat, intitulé, <i>la Babylone démasquée, -ou Entretiens de deux dames hollandaises, sur la religion -catholique-romaine</i>, etc., page 226; édition de Pépie, rue -St.-Jacques, à Paris, 1727.</p> -</div> -<p>—Amalaric, roi d'Espagne, étant tombé dans -l'arianisme, se conduisit indignement envers les -chrétiens fidèles. Il avait épousé la princesse Clotilde, -sœur de Childebert roi de France. Cette -pieuse reine n'approuvait point les hérésies de son -mari: le barbare lui fit crever les yeux… Clotilde -envoya à son frère un mouchoir teint de son -sang; et Childebert furieux marcha aussitôt avec -une armée contre Amalaric.</p> - -<p>Mais la justice des hommes fut prévenue par -la justice éternelle. Tandis qu'il s'avançait au-devant -de Childebert, Amalaric fut percé d'un -trait lancé par une main invisible. Quelques historiens -regardent cette mort comme un ouvrage -du Diable. En admettant cette supposition, on -n'aurait pas le plus petit reproche à faire à l'ange -déchu qui n'agissait là, ni sans motifs graves, ni -sans ordres supérieurs. Mais les bons écrivains -disent très-bien que le trait fut lancé d'en-haut, -et de la main des vengeances divines; <i lang="la" xml:lang="la">stupendum -sanè divinæ vindictæ argumentum</i><a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Lambertini de Cruz-Houen, Theatrum regium -Hispaniæ, ad annum 510.</i></p> -</div> -<p>—Une petite troupe de pieux cénobites regagnait -de nuit le monastère. Ils arrivèrent au -bord d'un grand fleuve, et s'arrêtèrent sur le gason -pour se reposer un instant. Pendant qu'ils -tuaient le temps et l'ennui, en contant des historiettes, -ils entendirent plusieurs rameurs qui descendaient -le fleuve avec une grande impétuosité. -L'un des moines leur demanda qui ils étaient?—Nous -sommes des démons, répondirent les rameurs; -et nous emportons aux enfers l'âme d'Ébroïn, -maire du palais, qui tyrannisa la France, -et qui abandonna le monastère de Saint-Gal -pour rentrer dans le monde… Les moines -épouvantés s'écrièrent: <i lang="la" xml:lang="la">Sancta Maria, ora pro -nobis</i>.—Vous faites bien d'invoquer sainte Marie, -répliquèrent les démons; car nous allions -vous noyer, pour vos débauches et votre babil. -Les cénobites, sans entrer dans de plus longs -colloques avec des gens qui rendaient si bien la -justice, reprirent le chemin du couvent, et les -Diables celui de l'enfer<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Legenda aurea, Jac. de Voragine. Leg. 114.</i></p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14">CHAPITRE XIV.<br /> -LA MORT DE JULIEN L'APOSTAT.—HISTOIRE TRAGIQUE.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Tu id quod boni est excerpis, dicis quod malis est.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Térence.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Oublions ses vertus et cherchons ses forfaits.</div> -<div class="verse">Il était juste, grand, généreux, sage…, mais</div> -<div class="verse">Hérétique, apostat, d'une conduite impure…</div> -<div class="verse">Il fut tué par Satan, ou bien par saint Mercure.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>Ce serait abuser de la complaisance du lecteur, -que de lui rapporter ici l'histoire de Julien l'apostat. -On se permettra seulement de comparer -en peu de mots les sentimens de ceux qui ont -écrit sur son compte.</p> - -<p>Selon des gens exagérés, Julien fut grand -dans tout ce qu'il fit. Selon les sages historiens, -il fut un peu variable dans sa philosophie, inconstant -dans ses manières de penser et d'agir; -au reste, grand capitaine, bon prince, extrêmement -instruit et très-avide de sciences. On -remarque, en lisant ses ouvrages, qu'il n'ignorait -rien de ce qu'il fallait savoir alors, pour être -un savant universel. Mardonius, son gouverneur, -avait pris soin de former son cœur à la -vertu et à la sagesse; et, en cultivant l'esprit de -son élève, il s'était appliqué surtout à lui inspirer -de la modestie, du mépris pour les plaisirs -des sens, de l'aversion pour les spectacles qui -déshonoraient les Romains, de l'estime pour une -vie sérieuse, et du goût pour la lecture. Aussi, -dès son enfance, Julien déploya beaucoup de -goût pour les sciences, et montra de bonne -heure un génie vif, ardent, insatiable. Dans ses -expéditions militaires, il fit preuve d'une valeur -qui allait jusqu'à la témérité. Il se conduisit en -bon général, dès sa première campagne, quoiqu'il -fût sans expérience; mais il avait son génie -et l'étude. En 355, il fut nommé César et préfet -général des Gaules. Il chassa les barbares qui -ravageaient ce pays, et vainquit sept rois allemands -auprès de Strasbourg. Il corrigea aussi les -abus qui s'étaient introduits dans le gouvernement -des Gaulois, réprima l'avarice des gens en -place et se fit aimer généralement des soldats et -du peuple.</p> - -<p>Constance, à qui les succès de Julien donnaient -de l'ombrage, voulut lui retirer une -partie de ses troupes; mais le général était -aimé: les troupes se mutinèrent et proclamèrent -Julien empereur, malgré sa résistance.</p> - -<p>Constance, indigné de ce qui se passait, songeait -à en tirer vengeance, lorsque la mort vint -lui en ôter les moyens. Julien se rendit aussitôt -en Orient, où il fut reconnu empereur, comme -il venait de l'être en Occident. Il permit le libre -exercice de tous les cultes, et ne persécuta guère -que les séditieux. Il est vrai qu'il se fit païen, -après avoir été chrétien hérétique; mais on lui -doit un peu de ménagement pour sa clémence. -Par exemple, un jour qu'il consultait Apollon, -près de la fontaine de Castalie, au faubourg de -Daphné, à Antioche, comme les prêtres ne pouvaient -répondre à ses demandes, le démon qui -se trouvait dans la statue d'Apollon, <i>s'écria -qu'il ne pouvait plus parler</i>, à cause des reliques -du saint martyr Babylas qui étaient auprès du -temple. Julien fut assez sot, pour ne pas voir là de -l'impuissance dans ses dieux, et assez bon pour -respecter les reliques. Il fit venir les chrétiens et -leur ordonna d'emporter le corps de Babylas -dans un autre quartier. Ceux-ci enlevèrent le -cercueil du saint martyr, en chantant pendant -plus d'une heure, aux oreilles même de Julien, -ce septième verset du psaume 96, qu'ils répétaient -en manière de refrain: <i>Que tous ceux-là -soient confondus, qui adorent des ouvrages de -sculpture, et qui se glorifient dans leurs idoles!</i> -Julien regarda ces chrétiens comme des fous qu'il -fallait plaindre, et eut la patience d'attendre la fin -de leurs cérémonies, pour reprendre les siennes.</p> - -<p>Ce qu'il y a de plus étonnant dans cette histoire, -c'est la clémence de l'empereur apostat, -l'effronterie séditieuse des chrétiens, et l'impudence -de Sozomène, qui rapporte leur conduite -comme un modèle de fermeté admirable<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>. On -pourrait citer une foule de traits semblables. Mais -ce n'est point ici le lieu. Terminons, en rappelant -au lecteur que Julien, faisant la guerre aux -Perses, fut conduit dans une embuscade, par un -de ses généraux qui le trahissait, et que la mort -de l'empereur ôta la victoire aux Romains.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> Histoire ecclésiastique de Sozomène, liv. V, chap. 19.</p> -</div> -<p>Voici maintenant ce que racontent les légendaires: -Julien fut un scélérat. Jacques de Voragine -dit qu'il a été moine, et que, quoique chrétien, -il vola à une vieille femme trois pots de -terre pleins de pièces d'or… Dès qu'il se vit riche<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>, -il apostasia… Saint-Grégoire, qui le -connut à vingt-quatre ans, avait prévu (comme -il le dit dans ses œuvres) qu'il deviendrait un -homme dangereux… Pendant qu'il était préfet -des Gaules, Julien pilla les vases sacrés dans les -églises, et prit le plus grand qui se trouva, pour -lui servir de pot de chambre<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> Notez qu'il était prince, et neveu du grand Constantin.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Et super ea mingens ait: Ecce in quibus vasis -Mariæ filio ministratur…</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Leg. aurea.</i>)</p> -</div> -<p>Mais on se forme en grandissant. Lorsqu'il fut -empereur, il pilla les églises d'Antioche, et, faisant -mettre les vases sacrés entre ses jambes, <i lang="la" xml:lang="la">super -ea sedit, et ignominiam addidit</i>. Au même -instant le ciel indigné livra Julien aux vers, qui -se mirent à ronger le corps impérial, et dont il -ne fut délivré qu'à la mort<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a>… De plus, et toujours -en haine des chrétiens (ou plutôt parce -qu'il protégeait toutes les religions), Julien voulut -rebâtir le temple des Juifs; mais il n'en put -venir à bout, vu qu'un feu miraculeux brûla -les ouvriers qui y travaillèrent. Enfin, lorsqu'il -faisait la guerre aux Perses, il fut tué par une -main invisible. Calixte, Pierre Wialbrugt et Jacques -de <i>Voragine</i> disent que ce coup fut porté par -le Diable, et que Julien périt de la griffe même -de celui qu'il avait adoré<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>… Mais cette accusation, -odieusement intentée contre le Diable, -tombe d'elle-même, parce qu'elle est dénuée de -preuves. Et Jacques de Voragine, qui l'admet ici, -la rejette ailleurs, par cet esprit de contradiction -si ordinaire dans les théologiens.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Jacobus de Voragine, ibidem</i>. Leg. 120.</span></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Calixtus, in historiâ tripartitâ. Petrus Wialbrugt, -de morte apostatarum</i>, cap. 19. <i>Jacobus de Voragine, -eadem, leg. 120.</i></span> La citation de Pierre Wialbrugt n'est -point garantie; elle a été donnée à l'auteur par un ex-R. P. -jésuite.</p> -</div> -<p>Voici enfin la véritable et miraculeuse mort de -Julien l'apostat. Saint Basile, étant allé de nuit -visiter le tombeau de saint Mercure, n'y trouva -plus les armes de ce vaillant martyr de Jésus-Christ -(car ce Mercure-là avait été soldat). Basile, -pensant qu'on les avait volées, se disposait à -sortir, lorsqu'il eut une extase, où il vit sainte -Marie entourée d'anges et de vierges. Elle était -assise sur un trône, et disait:—Appelez-moi -sur-le-champ Mercure, et dites-lui qu'il aille tuer -l'empereur Julien, pour les blasphèmes qu'il ne -cesse de proférer contre moi et contre mon fils<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>. -Saint Mercure parut aussitôt, revêtu de ses armes, -et prêt à remplir sa commission<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Vocate mihi citò Mercurium, qui Julianum apostatam -occidat, qui me et filium meum superbè blasphemat.</i> -Leg. 30. <i>Jacobi de Voragine.</i></span></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> Amphiloque et la chronique d'Alexandrie disent encore -que saint Mercure, étant parti bien vite, revint au bout d'un -peu de temps, et s'écria: «Julien est percé à mort comme -vous me l'avez commandé.»</p> -</div> -<p>Saint Basile, sortant alors de son extase, alla -de nouveau visiter le tombeau de saint Mercure, -et l'ouvrit: le corps avait aussi disparu. Le gardien -de l'église l'assura que personne n'y était entré, -et que les choses étaient encore à leur place au -commencement de la nuit… Et ce qui prouve, -plus que tout le reste, la vérité de ce miracle, c'est -que le lendemain on retrouva les armes où elles -avaient habitude d'être, le corps dans le cercueil, -et la lance du saint tout ensanglantée. Alors -saint Basile publia la mort du tyran… En effet, -peu de jours après, un messager arriva, qui -apprit la défaite de l'armée et la fin malheureuse -de l'empereur, tué par un soldat inconnu<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Amphiloch. in vitâ S. Basilii. Chronic. Alex. Sozomen. -Hist. ecclesiast.</i>, lib. VI, cap. 2. <i>Fulbertus, in sermone -de Deiparâ. Cæsarius Heisterb.</i>, lib. VIII, cap. 52. -<i>Jacobi de Voragine, auctâ à Claudio à Rotâ. Leg. 30. -Mathæi Tympii præmia virtut. christian.</i>, etc.</span> On n'a pris -que la crème de tous ces bons et braves historiens, si tant est -qu'ils aient jamais rien écrit d'historique.</p> -</div> -<p>Ne se pourrait-il pas que le général qui trahissait -Julien, ou quelques amis de ceux qui désiraient -la mort de ce tyran, eussent rempli ici le -rôle du diable, ou plutôt de saint Mercure?…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch15">CHAPITRE XV.<br /> -LE DÉMON BIENFAISANT.—PETIT ROMAN<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Tu benè si quid facias, non meminisse fas est.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Ausone.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">De ce brave démon respectons la mémoire,</div> -<div class="verse">Puisqu'il a fait le bien, sans y chercher de gloire.</div> -</div> - -</blockquote></div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Ex Cæsarii Heisterb. miracul.</i>, lib. <i>V</i>, <i>de Dæm.</i>, -cap. 37.</span></p> -</div> - -<p>Un honnête soldat, nommé Évrard<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>, étant -tombé dangereusement malade, on fut obligé de -lui ouvrir le crâne, parce qu'on plaçait dans le -cerveau la cause de sa maladie. Mais les chirurgiens -opérèrent si mal, que le soldat ne guérit -point, et que des accès de démence vinrent -encore se joindre aux souffrances qu'il endurait. -Il avait une jeune épouse, qu'il chérissait tendrement, -avant la malheureuse opération; depuis -qu'il était devenu fou, ses sentimens d'amour -avaient fait place à une haine si prononcée, qu'il -ne pouvait plus ni la voir ni l'entendre.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Miles quidam honestus, Everhardus nomine…</i> -La chose se passe dans le onzième siècle; le soldat est Lombard, -comme on le verra plus loin.</p> -</div> -<p>Pendant que la jeune femme se désolait, le -Diable se présenta, sous une forme humaine, au -pied du lit où gisait le malade.—Évrard, lui -dit-il, veux-tu te séparer de ton épouse?—Rien -ne me ferait plus de plaisir, répondit le soldat.—Eh -bien! ajouta le Diable, lève-toi; je te -vais conduire à Rome; nous parlerons au pape, -et tu pourras divorcer en bonnes formes.</p> - -<p>Là-dessus, le Diable conduisit Évrard à Rome, -le présenta au pape, qui se trouvait alors au milieu -de ses cardinaux, et parla si éloquemment -pour son protégé, qu'il obtint une bulle pontificale, -par laquelle le soldat avait plein pouvoir -de divorcer avec sa femme, quand bon lui semblerait. -Évrard s'abandonna à des transports de -joie, en recevant la pancarte, qu'il regardait -comme l'instrument de sa liberté et de son bonheur.</p> - -<p>—A présent que tes désirs sont satisfaits, lui -dit le Diable, veux-tu que je te transporte à Jérusalem -où ton sauveur a été crucifié? Je te ferai -voir son sépulcre, et tous les saints lieux que les -chrétiens souhaitent si ardemment de visiter… -Le soldat, que les grandes complaisances de son -protecteur jetaient dans l'embarras, reconnut -alors qu'il avait affaire avec le Diable. Il ne s'en -effraya pourtant point, et accepta cette proposition.</p> - -<p>Le Diable enleva donc son compagnon, franchit -les airs d'un vol rapide; et, après avoir traversé -la mer en peu d'instans, il le déposa dans -la basilique du saint sépulcre, le conduisit à tous -les saints lieux, où il fit ses oraisons, et lui demanda -ensuite s'il voulait voir le sultan Saladin. -Évrard répondit que cela lui ferait plaisir; et, -aussitôt son conducteur le porta au milieu du -camp des Sarrazins. Là, il vit à son aise, et sans -être vu, le sultan, les princes de sa famille, ses -généraux et ses armées.</p> - -<p>—Veux-tu maintenant retourner dans ton -pays, lui dit le Diable?—Volontiers, répondit -Évrard, je ne dois pas vous empêcher de vaquer -plus long-temps à vos affaires… Au même -instant, les deux voyageurs se trouvèrent en -Lombardie.</p> - -<p>Ils s'étaient arrêtés au coin d'un bois.—Lève -les yeux, dit le Diable à son compagnon; tu aperçois, -à deux cents pas de nous, un bon homme -monté sur un âne, qui entre déjà dans la forêt. -C'est un paysan de ton village; il vient de recevoir -quelque argent, qu'il croit porter dans sa -famille. Mais des voleurs l'attendent dans l'épaisseur -du taillis, et vont l'assassiner… Veux-tu -que je coure à son aide?—Ah! je vous en supplie, -s'écria Évrard, et… Le Diable était -déjà dans la forêt, tordant le cou aux brigands, -et mettant le bon homme dans un chemin plus -sûr…</p> - -<p>Après cette généreuse expédition, le soldat -fut reporté chez lui, jouissant dès lors d'une parfaite -santé, tant dans le corps que dans l'esprit. -Le paysan, qui s'était vu si miraculeusement -tiré des griffes des voleurs, arriva aussi sur l'entrefaite. -Le Diable leur fit ses adieux, et s'arracha -à leur reconnaissance, ne demandant pour -prix de ses services, que d'occuper quelquefois -leurs bons souvenirs.</p> - -<p>Il n'est pas besoin de dire que le soldat Évrard -reprit, avec son bon sens, toute la tendresse qu'il -avait pour sa femme, avant sa folie, et qu'il ne -songea pas à profiter de la bulle, qui lui permettait -le divorce.</p> - -<p>Avec un lecteur judicieux, de pareils traits -n'ont pas besoin de commentaire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch16">CHAPITRE XVI.<br /> -LE CONSEIL INFERNAL—CONTE NOIR<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Ultima cælestum terras Astræa reliquit.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Ovide.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La justice a quitté les mortels trop pervers.</div> -<div class="verse">Hélas! à notre honte, on la trouve aux enfers.</div> -</div> - -</blockquote></div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Ex Cæsarii Heisterb. miracul.</i>, lib. <i>V</i>, cap. 4.</span></p> -</div> - -<p>Il y avait, auprès de Tolède, dans une caverne -profonde, une école de nécromancie, qui fut -fermée sous le règne de Ferdinand V. Dans le -douzième siècle, cette école était fréquentée -par des jeunes gens de tous les pays. Quelques -Normands, ayant entendu raconter à leur maître -des choses prodigieuses sur les apparitions, le -prièrent de leur faire voir quelques scènes infernales. -Le professeur de nécromancie fit tous ses -efforts, pour éteindre dans ses élèves un désir trop -dangereux; mais, comme ils persistaient dans -leur demande, il les conduisit un jour dans un -champ écarté. Là, il traça un grand cercle sur -la terre, fit entrer ses écoliers dans cette enceinte -protectrice, et leur recommanda d'y rester -immobiles, s'ils ne voulaient pas être emportés -par le Diable. Il les avertit encore de ne -rien prendre des démons, et de ne leur rien donner. -Après cela il se retira à l'écart et fit les -évocations.</p> - -<p>Bientôt, une troupe de diables paraît autour du -cercle. Ils étaient vêtus d'un costume militaire, -et portaient des armes bien travaillées. Ils firent -d'abord plusieurs exercices devant les jeunes -Normands; ensuite ils coururent sur eux, la -lance en arrêt et l'épée au poing, pour les épouvanter -et les faire sortir du cercle. Les apprentis-nécromanciens -s'effrayèrent d'abord; mais leur -esprit se rassura, quand ils s'aperçurent que la -pointe des armes ennemies ne dépassait pas la -ligne tracée par leur maître, et qu'ils étaient en -sûreté dans le rond magique.</p> - -<p>Les démons s'éloignèrent alors; et ils reparurent -au bout d'un instant, sous des figures de -jeunes filles extrêmement belles. Ils firent dans -ce déguisement une espèce d'entrée de ballet; ils -formèrent des danses gracieuses, et cherchèrent -à attirer les jeunes gens, par des postures séduisantes -et lascives.</p> - -<p>Une de ces jeunes filles, la plus belle de toutes, -remarqua parmi les écoliers le plus aimable, -et s'avança vers lui, en dansant avec une légèreté -merveilleuse. Quand elle fut auprès du cercle, -elle lui présenta un anneau de grand prix, -et l'engagea, par toutes les séductions imaginables, -à prendre de l'amour pour elle. Le jeune -homme séduit avança la main hors du cercle, -pour prendre l'anneau qu'on lui offrait. La belle -fille l'attire aussitôt à elle, lui jette les bras au -cou et l'emporte par les airs. Toute la troupe déguisée -s'envole en même temps.</p> - -<p>Les disciples du nécromancien poussent alors -de grands cris. Leur maître arrive. On lui conte -ce qui vient de se passer.—Je n'en suis point la -cause, dit-il; vous avez voulu voir les démons; -je vous avais prévenu du péril… Votre camarade -ne sortira pas de leurs mains.</p> - -<p>Il est probable que la vue du Diable, et la connaissance -qu'ils venaient d'avoir de son pouvoir -immense, ne rendirent pas ces jeunes gens meilleurs -chrétiens; car ils répondirent à leur maître:—Arrangez-vous -comme vous voudrez; mais -si vous ne nous rendez pas notre camarade, nous -allons vous tuer…</p> - -<p>Le nécromancien aurait pu faire étrangler par -le Diable ces élèves impudens, qui osaient le -menacer de la mort; mais une peur trop subite -dérange souvent les idées. Il trembla donc pour -sa vie, et considérant que les Normands sont -gens de mauvaise tête, il répliqua:—Attendez -au moins quelques instans; je vais travailler à -ranimer le défunt.</p> - -<p>Aussitôt donc, il évoqua le prince des démons, -lui représenta qu'il l'avait toujours bien -servi, et le pria de rendre aux écoliers irrités le -camarade dont ils voulaient venger la perte. -Le chef des diables, touché de compassion, -répondit:—Demain, j'assemblerai pour cela -un concile<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a> où tu assisteras, et je tâcherai de -te satisfaire.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> Le latin porte <i lang="la" xml:lang="la">concilium</i>…</p> -</div> -<p>Le lendemain, le chef des démons réunit les -plus habiles gens de ses états, et demanda pourquoi -on avait enlevé l'écolier que réclamait le -professeur de nécromancie? Un démon répliqua:—Seigneur, -en emportant ce jeune homme, -je n'ai fait ni injustice, ni violence. Il a désobéi -à son maître, en dépassant le cercle où il était -en sûreté…</p> - -<p>Après qu'on eut disputé quelque temps sur -cette question, le prince de l'enfer dit à un autre -démon, qui siégeait près de lui:—Olivier, -vous êtes plus versé que nous dans la jurisprudence; -et vous rendez la justice, sans avoir -égard aux personnes; prononcez donc sur cette -cause importante<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Olivere, semper curialis fuisti; contrà justitiam -personam non accipis; solve quæstionem hujus litis</i>, etc.</p> -</div> -<p>Le démon Olivier répondit:—Je pense qu'il -faut rendre ce jeune homme à son maître; car -la situation de ce vieillard est vraiment pénible… -Le croira-t-on parmi les mortels? cet avis -plein de modération emporta tous les suffrages; -on permit à l'écolier de retourner sur la terre; -on apaisa le courroux des autres élèves; on -sauva de leur fureur le maître de nécromancie; -et tout cela fut l'ouvrage d'un conseil de démons. -Mais le jeune Normand venait de voir l'enfer, et -il n'avait pas envie d'y revenir. C'est pourquoi -il entra dans un monastère de Cîteaux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch17">CHAPITRE XVII.<br /> -DE CEUX QUI NOUS ONT RAPPORTÉ DES NOUVELLES -DE L'ENFER.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Fabula nullius veneris, sine pondere et arte</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Validiùs oblectat populum…</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Horace.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un conte absurde, informe, hasardé par des sots,</div> -<div class="verse">Est toujours sûr de plaire, et trouve ses dévots.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>—Quoiqu'on lise dans la Bible que nul mortel -n'est revenu des enfers<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>, nous apprenons cependant, -par le témoignage des pieux théologiens, -que plusieurs personnes dignes de foi ont -fait ce voyage en chair et en os, pour nous en -rapporter des nouvelles. De ce nombre est un -bon religieux anglais, dont l'histoire a été écrite -par un moine dévotieux, par Pierre-le-Vénérable, -abbé de Cluni, et par Denys le chartreux<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sapientiæ</i>, cap. 2.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Petri venerabilis, de miracul.; et Dyonisii carthusiani, -de quatuor novissimis</i>, art. 47.</p> -</div> -<p>Ce voyageur privilégié parle, comme dans les -romans, à la première personne. «J'avais saint -Nicolas pour conducteur, dit-il; il me fit parcourir -un chemin plat, jusqu'à un espace immense, -horrible, peuplé de défunts qu'on tourmentait -de mille manières affreuses. On me dit -que ces gens-là n'étaient pas damnés, que leur supplice -finirait avec le temps, et que je voyais le purgatoire. -Je ne m'attendais pas à le trouver si rude; -tous ces malheureux pleuraient à chaudes larmes, -et poussaient de grands gémissemens. Les uns -brûlaient dans un feu violent; les autres se baignaient -dans des chaudières de soufre, de poix, -de plomb et d'autres métaux, qui bouillonnaient -vigoureusement et ne puaient pas moins. Les démons -faisaient frire ceux-ci dans une poêle, et -des serpens venimeux mordaient ceux-là avec de -longues dents. Depuis que j'ai vu toutes ces choses, -je sais bien que si j'avais quelque parent dans -le purgatoire, je vendrais ma chemise, et je souffrirais -mille morts pour l'en tirer.</p> - -<p>»Un peu plus loin, j'aperçus une grande vallée -où coulait un épouvantable fleuve de feu, qui -s'élevait en tourbillons à une hauteur énorme. -Au bord de ce fleuve il faisait un froid si glacial, -qu'il est impossible de s'en faire une idée. Saint-Nicolas -m'y conduisit, et me fit remarquer les -patiens qui s'y trouvaient, en me disant que c'était -encore le purgatoire.</p> - -<p>»En pénétrant plus avant, nous arrivâmes en -enfer. C'était un champ aride couvert d'épaisses -ténèbres, coupé de ruisseaux de soufre bouillant, -comme on le présume bien. On ne pouvait -y faire un pas sans marcher sur des insectes hideux, -difformes, extrêmement gros, et jetant du -feu par les narines. Ils étaient là pour le supplice -des pécheurs, qu'ils tourmentaient de concert -avec les démons. Ceux-ci, avec des crochets de -fer ardent, happaient les âmes pénitentes et les -jetaient dans des chaudières, où ces pauvres âmes -se fondaient avec les matières liquides. Après -cela on leur rendait leur forme pour de nouvelles -tortures.</p> - -<p>»Ces tortures se faisaient en bon ordre, avec -une variété infinie et une vitesse surprenante. -Il est vrai que chacun était tourmenté selon ses -crimes; les sodomites, par exemple, étaient -obligés de se joindre charnellement, et d'une -manière conforme à leurs anciens goûts, avec -de grands monstres brûlans, à la mine épouvantable.</p> - -<p>»Plus loin je remarquai, dans des bains -chauds et dans des fournaises ardentes, les prieurs -de moines qui expiaient leur intolérance, leur -hypocrisie, et le peu de soin qu'ils avaient pris -de leur troupeau. J'aperçus des religieux à qui les -démons faisaient avaler des charbons, parce qu'ils -avaient mangé des pommes et des prunes avec -un sentiment de volupté damnable<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> On sait qu'un dévot doit tout manger en rechignant et -trouver mauvaises les meilleures choses du monde. Quant aux -religieux en question, on pourrait dire la niaiserie si connue -qu'ils étaient en enfer <i>pour des prunes</i>.</p> -</div> -<p>»Je vis aussi des évêques cruellement punis, pour -avoir mal gouverné leurs ouailles et abandonné -leur diocèse à des vicaires. Je remarquai plusieurs -prêtres impudiques; il y en avait peu dans le purgatoire, -mais beaucoup en enfer. Je n'en fus point -surpris, vu le grand nombre de fornications qu'ils -commettent<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a>. J'y vis encore des religieux. Les -uns expiaient de grands crimes; les autres souffraient -des tourmens, temporels à la vérité, en -punition de ce qu'ils avaient été trop soigneux -de la propreté de leurs mains, et qu'ils avaient -perdu un temps précieux à rogner leurs ongles. -Les abbés et les abbesses, qui avaient eu des -amours sensuelles, n'étaient pas non plus épargnés. -Je remarquai même, dans ces lieux de -souffrance, un roi puissant, alors bien rapetissé; -et à ma grande surprise, je reconnus, entre les -griffes des Diables, un saint évêque dont les reliques -faisaient des miracles…<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a>. Après plusieurs -spectacles aussi terribles je revins dans ma -cellule, et je rentrai dans mon lit.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Pauci sacerdotes in purgatorii pænis, respectu -eorum qui ubique terrarum Castimoniam polluant… Sed -penè omnes æternaliter damnantur.</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Dyonisii carth.</i>) -Le clergé était alors bien plus corrompu qu'aujourd'hui.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Episcopum quemdam, qui fuerat religiosus et devotus… -per quem etiam Dominus post mortem ipsius -fecit quædam miracula; et tamen in pœnis adhuc fuit, -etc.</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Dyonisii carthus.</i>, art. 47, <i lang="la" xml:lang="la">de purgat. et inferno</i>).</p> -</div> -<p>—Un certain Bertholde, étant allé aux enfers, y -trouva quarante et un évêques, qu'on faisait geler -et bouillir tour à tour. Les plus tourmentés appelèrent -Bertholde:—Recommandez à nos amis, -lui dirent-ils, d'offrir pour nous le saint sacrifice… -Bertholde le promit; et vit un peu plus -loin l'âme du roi Charles-le-Chauve, qui était -rongée par les vers.—Priez l'archevêque Hincmar -de me soulager dans mes maux, dit Charles -à Bertholde.—Volontiers, répondit celui-ci. -Un peu plus loin, il vit l'évêque Jessé, que quatre -Diables plongeaient alternativement dans un -pot de poix bouillante et dans un puits d'eau glacée.—Ami, -priez le clergé de s'intéresser à -moi, dit-il à Bertholde.—Le bon homme s'en -chargea; et, après avoir vu divers autres pécheurs -qui se recommandèrent pareillement aux prières -des fidèles, il revint sur la terre. Il s'acquitta de -toutes ses petites commissions; on pria pour les -patiens, et les patiens, dit-on, furent soulagés<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Hincmari archiep. Epist.</i>, tom. II, pag. 806.</p> -</div> -<p>—Saint Patrice, primat d'Irlande, avait à -faire à de si mauvais sujets, que les prodiges, les -miracles réitérés, les menaces de l'enfer, les promesses -d'un paradis plein de délices ne pouvaient -les convertir à la foi. Pour toutes raisons, -quand saint Patrice se mettait à les prêcher, les -Irlandais avaient l'impiété de répondre:—Nous -ne vous croirons, que si vous nous faites voir les -joies du paradis et les tourmens de l'enfer.</p> - -<p>Saint Patrice pria, et le seigneur lui fit voir -un trou par lequel on entrait en purgatoire. -Quelques-uns furent assez hardis pour y pénétrer, -particulièrement un soldat, nommé Agneïus ou -Egneïus. A peine y eut-il mis le pied, que les -démons voulurent le jeter au feu, selon qu'ils en -usent ordinairement envers les nouveaux venus. Il -se tira de ce danger par un signe de croix. Alors -les démons le conduisirent dans un grand champ, -qu'un docteur extatique appelle <i>la vallée de Misère</i>. -Cette vallée était pavée d'hommes et de -femmes nues, fichées ventre à terre sur le sol, -avec de grands clous au derrière. Des bandes -de Diables couraient sur le dos de ces pauvres -gens, et leur donnaient de temps en temps la -discipline.</p> - -<p>Après cela, Egneïus ou Agneïus entra dans -une autre vallée, plus misérable encore, où se -trouvaient des pécheurs, que d'énormes dragons -dévoraient continuellement, sans les rendre plus -maigres, comme faisait autrefois le vautour de -Prométhée. D'autres avaient des serpens autour -du corps, et ces serpens cherchaient à leur déchirer -le cœur. Plusieurs étaient couchés sur le -dos, portant chacun sur leur poitrine un grand -crapaud qui ouvrait la gueule pour les avaler. -Un crapaud qui avale un homme est quelque -chose de bien monstrueux; aussi ceux-là, qu'un -crapaud se disposait à avaler, poussaient-ils de -grands cris d'effroi, en même temps qu'ils sanglotaient -de douleur, en recevant le fouet de la -main du Diable. Il paraît qu'on fustige aux enfers -comme dans les couvens, car ce supplice -est souvent rapporté dans les relations infernales -des bons moines.</p> - -<p>Au partir de là, on conduisit Agneïus ou -Egneïus dans un troisième département. Là il -vit une multitude de personnes de tout âge et de -tout sexe que l'on fouettait encore, et qui souffraient -à la fois les rigueurs de la gelée et les horreurs -du feu. Ceux-là étaient si bien garnis de -clous enfoncés dans leur chair, qu'on eût difficilement -trouvé à placer une tête d'épingle sur tout -leur corps.</p> - -<p>Agneïus ou Egneïus entra ensuite dans la quatrième -vallée, qui était celle des pendus. Les -uns l'étaient par les pieds, les autres par les -mains, ceux-ci par les cheveux, ceux-là par les -oreilles, d'autres par le nez, quelques femmes -par les mamelles, quelques hommes par les parties -que la pudeur empêche de nommer; et tous -avec des chaînes de fer, au milieu des tourbillons -enflammés.</p> - -<p>On en voyait aussi quelques-uns qui étaient -au croc, au-dessus d'un bon brasier bien ardent. -D'autres rôtissaient sur le gril; d'autres dans la -poêle à frire; d'autres à la broche; d'autres enfin -buvaient continuellement du plomb et des métaux -fondus. Tous ces malheureux poussaient des -cris effroyables. Après avoir vu encore d'autres -horreurs, le soldat Egneïus ou Agneïus se trouva -sur les bords d'un fleuve enflammé. On ne pouvait -le traverser que sur un pont glissant comme -du cristal, et pas plus large que le tranchant -d'un rasoir. Agneïus ou Egneïus s'y hasarda en -faisant le signe de la croix, et à mesure qu'il -avança, il trouva le pont plus large. En arrivant -à l'autre bord du fleuve, il fut tout surpris de se -voir dans le séjour des élus.</p> - -<p>La relation, si abondante sur ce qui se passe -en enfer, ne dit rien de ce qu'il vit dans le ciel. -Ce qui prouve bien que les auteurs de tous ces -exécrables contes, ne voulaient fonder que sur la -terreur le culte du Dieu de clémence. Il n'est -pas besoin de dire qu'Agneïus ou Egneïus <i>se purgea, -dans le purgatoire</i>, de ses habitudes vicieuses<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>, -qu'il revint sur la terre, et qu'il s'y comporta -saintement<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> Rendez à César ce qui appartient à César. Ce misérable -jeu de mots est la propriété de Denis le chartreux.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Dyonisii carthusiani, de quatuor novissimis</i>, art. 48.</p> -</div> -<p>—Un moine du neuvième siècle, nommé -Vétin ou Guétin, fut conduit par un ange dans -les enfers. Il y remarqua divers supplices tout-à-fait -admirables. Il vit, à sa grande surprise, des -prélats et des prêtres fornicateurs, attachés à de -grandes potences et brûlés à petit feu, avec les -femmes qui avaient été leurs complices dans le -péché. Il reconnut, dans des boîtes de plomb, -des moines qui avaient été assez impies pour -s'approprier l'argent de leur communauté. Il -aperçut en purgatoire le grand empereur Charlemagne. -Après avoir tout bien examiné, il demanda -à l'ange quel était le plus grand crime -aux yeux de Dieu. L'ange lui répondit, en le -reconduisant dans sa cellule, que c'était la sodomie. -Vétin le répéta à ses confrères les moines, -quand il les revit, et mourut en racontant les -aventures de son voyage<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sæcul. IV. Benedict.</i> part. I. <i lang="la" xml:lang="la">Visio Vetini seu Guetini.</i> -Voyez <i>le Dictionnaire infernal</i> aux mots <i>Enfer</i>, <i>Miracles</i>, -<i>Visions</i>, etc.</p> -</div> -<p>—Le landgrave de Thuringe venait de mourir. -Il laissait après lui deux fils à peu près du -même âge, Louis et Herman. Louis, qui était -l'aîné et le plus religieux (puisqu'il mourut dans -la première croisade), publia cet édit, après les -funérailles de son père:—Si quelqu'un peut -m'apporter des nouvelles certaines sur l'état où -se trouve maintenant l'âme de mon père, je lui -donnerai une bonne ferme…</p> - -<p>Un pauvre soldat, ayant entendu parler de -cette promesse, alla trouver son frère qui passait -pour un clerc distingué, et qui avait exercé pendant -quelque temps la nécromancie. Il chercha à -le séduire par l'espoir de la ferme qu'ils partageraient -amicalement.—J'ai quelquefois évoqué -le Diable, répondit le clerc, et j'en ai tiré ce que -j'ai voulu; mais le métier de nécromancien devient -trop dangereux, et il y a long-temps que -j'y ai renoncé.</p> - -<p>Cependant l'idée de devenir riche surmonta -les scrupules du clerc; il appela le Diable, qui -parut aussitôt et qui demanda ce qu'on lui voulait.—Je -suis tout honteux de t'avoir abandonné -depuis tant de temps, répondit le nécromancien; -mais il vaut mieux tard que jamais, -je reviens à toi. Indique-moi, je te prie, où est -l'âme du landgrave mon ancien maître?—Si tu -veux venir avec moi, dit le Diable, je te la -montrerai.—J'irais bien, répondit le clerc, mais -je crains trop de n'en pas revenir.—Je te jure -par le Très-Haut, et par ses décrets formidables, -dit le démon, que, si tu te fies à moi, je te conduirai -sans méchef auprès du landgrave, et que -je te ramènerai ici sans égratignure<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Juro tibi per altissimum, et per tremendum ejus -judicium, quià si fidei meæ te commiseris</i>, etc.</p> -</div> -<p>Le nécromancien, rassuré par un serment -aussi solennel, monta sur les épaules du démon, -qui prit aussitôt son vol, et le conduisit à l'entrée -de l'enfer. Le clerc eut le courage de considérer -à la porte ce qui s'y passait, mais il n'eut -pas la force d'y entrer. Il n'aperçut qu'un pays -horrible, et des damnés tourmentés de mille manières. -Il remarqua surtout un grand diable, d'un -aspect effroyable, assis sur l'ouverture d'un puits, -qui était fermé d'un large couvercle; et ce spectacle -le fit trembler. Cependant le grand Diable -cria au démon qui portait le clerc:—Que portes-tu -là sur tes épaules; viens ici que je te décharge!—Non, -répondit le démon; celui que -je porte est un de nos amis; je lui ai juré par -votre vertu, que je ne lui causerais aucun mal; -et je lui ai promis que vous auriez la bonté de -lui faire voir l'âme du landgrave son ancien -maître, afin qu'à son retour dans le monde, il -publie partout votre grande puissance.</p> - -<p>Le grand Diable, plein de respect pour les -sermens, ouvrit alors son puits, et sonna du -cornet à bouquin<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>, avec tant de vigueur et de -force, que la foudre et les tremblemens de terre -ne seraient qu'une musique fort douce en comparaison. -En même temps, le puits vomit des torrens -de soufre enflammé, et au bout d'une longue -heure l'âme du landgrave, qui remontait -du gouffre au milieu des tourbillons étincelans, -montra sa tête au-dessus du trou, et dit au clerc:—Tu -vois devant toi ce malheureux prince, -qui fut autrefois ton maître, et qui voudrait -maintenant n'être jamais né…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Buccinavit tam validè…</i></p> -</div> -<p>Le clerc répondit:—Votre fils est curieux -de savoir ce que vous faites ici, et s'il peut -vous aider en quelque chose?—Tu sais où j'en -suis, reprit l'âme du landgrave, je n'ai plus -guère d'espérance; cependant, si mes fils veulent -rendre aux églises certaines possessions que je -te vais nommer, et qui m'appartenaient injustement, -ils me soulageront bien. Le clerc répondit:—Seigneur, -vos fils ne me croiront pas.—Je -vais te dire un secret, répliqua le landgrave, -qui n'est connu que de moi et de mes fils.</p> - -<p>En même temps, il nomma les possessions -qu'il fallait rendre, les églises à qui il fallait les -restituer, et il donna le secret qui devait prouver -la véracité du clerc.</p> - -<p>Après cela, l'âme du landgrave rentra dans le -gouffre, le puits se referma, et le nécromancien -revint dans la Thuringe, monté sur son démon. -Mais, à son retour de l'enfer, il était si défait et -si pâle, qu'on avait peine à le reconnaître. Il raconta -aux princes de Thuringe ce qu'il avait vu -et entendu; et cependant il ne voulurent point -consentir à restituer les possessions que leur père -les priait de rendre aux églises. Seulement le -landgrave Louis dit au clerc:—Je reconnais -que tu as vu mon père et que tu ne me trompes -point, aussi te vais-je donner la récompense que -j'ai promise.—Gardez votre ferme pour vous, -répondit le clerc; moi je vais songer à mon salut. -En effet, il se fit moine de Cîteaux<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> Césarius, moine d'Heisterbach, de l'ordre de Cîteaux. -<i>Miracles illustres</i>, liv. 1<sup>er</sup>, chap. 34.</p> -</div> -<p>—Voici encore une histoire bien véritable, -dit le P. Angelin de Gaza; elle est rapportée par -le savant Maillard. Un saint homme, étant allé -aux enfers, en visita l'infirmerie. Entre autres -malades, il remarqua un prince infernal des -mieux encornés<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>. Il était couché sur un matelas -d'airain chauffé par le feu; son oreiller, -qui était de fer rouge, se trouvait rempli de -charbons enflammés en guise de plumes; sa couverture -était <i>un tissu de soufre bouillant</i>. Il -était entouré de démons à longues queues, qui -lui apportaient des bouillons de poix fondue et -bien chaude, et des clystères de même liqueur. -On lui donnait aussi des fricassées de hiboux et -de crapauds, dont il ne voulait point; et les médecins -disaient que la maladie serait longue, -quand on chassa le saint homme de l'infirmerie<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Deque cornutissimis…</i></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Angelini Gazæi pia hilaria, post conciones quadr. -Maillardi.</i></p> -</div> -<p>—Un soldat, nommé Tondal, fut conduit par -un ange dans les enfers. Il vit et sentit les tourmens -qu'on y éprouve; et son récit est d'autant -plus digne de foi, qu'il parle d'après sa propre -expérience: <i lang="la" xml:lang="la">experto crede Roberto</i>.</p> - -<p>L'ange le conduisit dans un grand pays ténébreux, -couvert de charbons ardens. Le ciel de -ce pays était une immense plaque de fer brûlant, -qui avait neuf pieds d'épaisseur. Il vit d'abord le -supplice de plusieurs âmes, qu'on mettait dans -des pots bien fermés, et qu'on faisait fondre -comme du beurre.</p> - -<p>Après cela, il arriva au pied d'une haute -montagne, chargée de neige et de glaçons sur le -flanc droit, couverte de flammes et de soufre -bouillant sur le flanc gauche. Les âmes qui s'y -trouvaient passaient alternativement des bains -chauds aux bains glacés, et sortaient de la neige -pour entrer dans la chaudière enflammée. Les -démons de cette montagne avaient des fourches -de fer et des tridens rougis au feu, avec lesquels -ils emportaient les âmes d'un lieu à l'autre.</p> - -<p>Tondal vit ensuite une grande multitude de -pécheurs et de pécheresses, plongés jusqu'au cou -dans un lac de poix et de soufre fondus. Un peu -plus loin, il se trouva devant une bête terrible, -d'une grandeur extraordinaire. Cette bête se -nommait <i>l'Acheron</i><a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a>. Elle vomissait des flammes -et puait considérablement. On entendait -dans son ventre des cris et des hurlemens d'hommes -et de femmes. L'ange, qui avait sans doute -ordre de donner à Tondal une petite leçon, se -retira à l'écart, sans que ce soldat s'en aperçût, -et le laissa seul devant la bête. Aussitôt une -meute de démons se précipita avidement sur -Tondal, le saisit, et le jeta dans la gueule de la -grosse bête, qui l'avala comme une lentille.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Quæ Achæron appellabatur…</i></p> -</div> -<p>Il est impossible d'exprimer tout ce qu'il souffrit -dans le ventre de ce monstre. Il s'y trouva -dans une compagnie extrêmement triste, composée -d'hommes, de femmes, de chiens, d'ours, -de lions, de serpens, et d'une foule d'autres -animaux inconnus, qui mordaient cruellement -les âmes, et n'épargnèrent point le malheureux -voyageur. Il y reçut encore le fouet, de la main -des démons. Il y éprouva assez long-temps les -horreurs d'un grand froid, la puanteur du soufre -brûlé, ainsi que d'autres désagrémens, <i>dont le -détail serait trop long</i>.</p> - -<p>L'ange vint enfin le tirer de là, et lui dit:—Tu -viens d'expier tes petites fautes d'habitude. -Mais tu as autrefois volé une vache à un bon -paysan, ton compère: la voilà cette vache. Tu -vas la conduire de l'autre côté du lac qui est devant -nous… Tondal vit en même-temps une -vache indomptée à quelque pas de lui, et il se -trouva sur le bord d'un étang bourbeux, qui -agitait ses flots avec fracas. On ne pouvait le traverser -que sur un pont si étroit, qu'un homme -en occupait toute la largeur avec ses deux pieds.</p> - -<p>—Hélas! dit en pleurant le pauvre soldat, -comment pourrai-je traverser, avec une vache, -ce pont où je n'oserais me hasarder seul?—Il le -faut, répliqua l'ange… Alors Tondal, après -bien des peines, saisit la vache par les cornes, -et s'efforça de la conduire au pont. Mais il fut -obligé de la traîner; car lorsque la vache était -debout, en disposition de faire un pas, le soldat -tombait de sa hauteur; et quand le soldat se relevait, -la vache s'abattait pareillement. Ce ne fut -donc qu'en tombant et se relevant tour à tour, en -se traînant l'un l'autre, en suant à grosses gouttes, -et en divertissant les démons, que l'homme et la -vache arrivèrent au milieu du pont.</p> - -<p>Alors Tondal se trouva nez à nez avec un -autre homme qui passait le pont comme lui. Il -était chargé de gerbes, qu'il avait eu la mauvaise -foi de ne pas payer à son curé, et qu'il était condamné -de porter à l'autre bord du lac. Il pria le -soldat de lui livrer passage; et Tondal le conjura -de ne pas l'empêcher de finir une pénitence qui -lui avait déjà tant donné de peines. Mais personne -ne voulut reculer; et après qu'ils se furent -disputés assez long-temps, ils s'aperçurent tous -deux, à leur grande surprise, qu'ils avaient traversé -le pont tout entier, sans faire un pas… -L'ange conduisit alors Tondal dans d'autres lieux -plus intéressans, mais non moins horribles, et -le ramena ensuite dans son lit. Il se leva, et se -conduisit depuis en bon et benoît chrétien<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Dyonisii carthusiani</i>, art. 49.—<i>Hæc prolixiùs describuntur -in libello qui <span class="sc">visio Tondali</span> nuncupatur</i>.</span></p> -</div> -<p>—Ce chapitre serait immense, si l'on avait -analysé ici tous les <i>voyages aux enfers</i> que les -dévots admettent comme authentiques. Mais on -y trouve partout de si horribles détails, que l'on -craint déjà d'en avoir fatigué le lecteur. Celui -qui a les nerfs à toute épreuve, et qui désire connaître -des choses mille fois plus affreuses que les -supplices de l'inquisition, peut chercher des sentimens -d'horreur dans le quatrième livre des -<i>révélations</i> de sainte Brigitte, pourvu qu'il lise -le latin.</p> - -<p>Quelques personnes se félicitent sans doute de -vivre dans un siècle où l'on ne donne plus pour -la vérité des monstruosités comme celles qu'on -vient de voir, (quoique bien adoucies dans la traduction); -que ces personnes lisent, si elles en -ont le courage, <i>les révélations de sœur Nativité</i>, -qui viennent de paraître, avec le plus grand succès, -chez les dévots, en trois forts volumes. On -y trouvera des absurdités dignes du treizième -siècle, et des impudences incompréhensibles dans -le nôtre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18">CHAPITRE XVIII.<br /> -AVENTURES D'UN ÉCOLIER.—CONTE NOIR.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse i4"><i lang="la" xml:lang="la">Omnes una manet nox</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Et calcanda semel via lethi…</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Horace.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Oui, les lois de la mort sont de terribles lois!</div> -<div class="verse">Nous devons tous mourir,… et mourir une fois…</div> -<div class="verse">Morimond, plus heureux, et si digne d'envie,</div> -<div class="verse">Naquit, vécut, mourut, et revint à la vie.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>A la fin du douzième siècle, un certain abbé -Morimond fit parler de lui, en quelque sorte, -parce que, comme Lazare, il eut l'avantage de -mourir deux fois. Voici son histoire. Il faisait ses -études à Paris; un esprit obtus, une mémoire à -peu près nulle, la niaiserie et l'incapacité la plus -complète le rendaient le jouet de ses camarades, -qui ne l'appelaient pas autrement que <i>l'idiot</i>.</p> - -<p>Comme on n'aime pas à passer pour une bête, -quand on apprend à faire de l'esprit, Morimond -se désolait, non de sa niaiserie, mais du surnom -qu'elle lui attirait.</p> - -<p>Un jour qu'il était malade de chagrin, Satan -se présenta devant lui, et lui dit:—Si tu veux -me rendre hommage, et t'agenouiller devant ma -face, je te donnerai plus de science à toi seul, -que n'en possèdent tes camarades et tes maîtres -tous ensemble… Morimond fut étonné d'une -proposition aussi merveilleuse; et sachant, malgré -son peu d'esprit, que le Diable seul pouvait -lui offrir toutes les sciences sans étude, il répondit:—Tu -n'as rien à faire ici, Satan, car je ne -serai jamais ton homme; et je ne veux point de -toi pour maître; ainsi, va-t'en.</p> - -<p>Le Diable, qui sans doute avait pris ce pauvre -jeune homme en amitié, ne se retira point d'abord; -mais, sans plus mettre de conditions à son -bienfait, il ouvrit la main de l'écolier, et lui -donna une petite pierre, en lui disant:—Tant -que tu tiendras cette pierre dans ta main, tu -sauras tout ce qu'un homme peut savoir. Après -cela, il disparut.</p> - -<p>Morimond serra la pierre entre ses doigts, et -tout surpris de se sentir un autre homme, il entra -dans la classe, soutint des discussions importantes -sur divers sujets, et terrassa tous ses compagnons. -Pendant plusieurs semaines, il déploya, -de la même manière, une éloquence, un jugement, -une finesse d'esprit qui jetèrent tous les -auditeurs dans l'admiration. Morimond n'avait -confié à personne le secret de la merveilleuse -pierre; et nul ne pouvait concevoir par quel -miracle il était devenu le plus savant de l'école, -après en avoir été le plus idiot.</p> - -<p>Mais son trop grand esprit lui donna bientôt -une grave maladie, que les médecins jugèrent -mortelle. L'approche du jugement suprême fit -trembler Morimond. Il appela un confesseur, à -qui il avoua comment il avait reçu du Diable une -pierre scientifique.—Ah! malheureux, s'écria -le prêtre, si vous ne renoncez à la connaissance -du Diable, vous n'aurez jamais la connaissance -de Dieu… Morimond effrayé jeta aussitôt la -pierre, qu'il tenait constamment dans sa main; -et en se séparant du talisman infernal, il redevint -aussi idiot que jamais; ce qui ne l'empêcha -pas de mourir.</p> - -<p>Son corps fut mis dans un cercueil, et le cercueil -placé au milieu de l'église, où tous les -écoliers vinrent chanter des psaumes. Il est hors -de doute que le défunt n'avait pas reçu l'absolution; -car, pendant qu'on psalmodiait, les démons -enlevèrent son âme, et l'emportèrent dans une -vallée profonde, noire, épouvantable, remplie -de soufre, de fumée et de flammes.</p> - -<p>Là, ils se divisèrent en deux bandes, et se -mirent à jouer à la balle avec cette pauvre âme, -la faisant voler à plusieurs pieds de terre, et la -recevant dans leurs griffes, dont les ongles étaient -incomparablement plus pointus que des aiguilles. -Morimond assura depuis qu'il ne connaissait aucun -tourment égal aux douleurs qu'il souffrit, -quand les Diables le jetaient en l'air, à perte de -vue, et le recevaient sur la pointe de leurs -griffes.</p> - -<p>Mais enfin le Seigneur eut pitié de lui, et -envoya je ne sais trop quelle personne du ciel -(c'était cependant quelqu'un de considérable), -qui dit aux démons:—Écoutez ce que vous ordonne -le Très-Haut: laissez aller cette âme, qui -n'est en vos mains que parce que vous l'avez -trompée<a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Miserius illius Dominus misit nescio quam celestem -personam, virum magnæ reverentiæ, qui dæmonibus -tale nuncium deferebat</i>, etc.</p> -</div> -<p>A ces mots, les Diables, inclinant la tête, -laissèrent partir l'âme de Morimond, qui rentra -dans son corps. Le défunt s'agita aussitôt et -sortit du cercueil. Les assistans épouvantés prirent -la fuite; mais quand ils entendirent le récit -de tout ce qui venait de se passer, ils rendirent -grâces à Dieu. L'écolier idiot, sachant ce que c'est -que l'enfer<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>, se fit moine de Cîteaux, et devint -<i>abbé de Morimond</i>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> Césarius pense que les tourmens qu'il éprouva étaient -bien les tourmens de l'enfer; parce qu'il n'y a point de démons, -mais bien des anges dans le purgatoire. On a vu cependant -que Denis le chartreux, St. Patrice, etc., mettent -le Diable en purgatoire comme en enfer.</p> -</div> -<p>Ce qu'il y a de plus admirable dans tout ceci, -c'est que, pendant qu'on le jouait à la balle, -Morimond vit la figure de son âme, qui ressemblait, -dit-il, à un globe de verre poli, luisant et -tout couvert d'yeux. C'est sans doute cette forme -qui donna aux démons l'idée d'en faire un ballon. -Mais voici une autre merveille: en même temps -qu'il était aux enfers, et qu'il voyait son âme, -Morimond examinait ce qui se passait autour de -son cercueil.—Vous, dit-il à quelques écoliers -de ses compagnons, vous avez joué aux dés autour -de mon corps mort; vous autres, vous vous -êtes pris aux cheveux; et vous, vous avez psalmodié -comme il fallait… Au reste, on ne dit pas -si l'abbé de Morimond fut plus spirituel après -qu'avant sa mort<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Cæsarii Heisterbach. de conversione</i>, cap. 32, lib. I. -<i>miraculorum</i>.</span></p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch19">CHAPITRE XIX.<br /> -DE L'ESTIME QU'ON A EUE POUR LES DÉMONS; DES HOMMES QUI LEUR ONT DU LEUR MÉRITE, etc.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Facta ducis vivent, operosaque gloria rerum,</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Hæc manet, hæc avidos effugit una rogos.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Ovide.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La gloire qui s'attache à des faits honorables,</div> -<div class="verse">Un éloge, appuyé de titres véritables,</div> -<div class="verse">Vivra, malgré l'envie et la flamme et le temps;</div> -<div class="verse">Car les faits bien prouvés sont des vrais monumens.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>—Dans le douzième siècle, on portait en -France des vêtemens assez bizarres, mais qui -prouvaient, en quelque sorte, un esprit plus -riant, une haine moins brutale contre les démons, -que dans les siècles précédens et postérieurs. On -se plaisait à se vêtir d'étoffes plissées, sur lesquelles -on voyait des figures grotesques et de petits -Diables de toutes formes, de toutes couleurs, -avec des visages enjoués. Les femmes avaient des -robes fort longues, qui se terminaient <i>en queue -de serpent</i>. Le concile qui se tint à Montpellier, -en 1195, trouvant que ces modes <i>insolentes</i> tournaient -en ridicule des objets redoutables, défendit -sévèrement ces sortes de parures… On pensera -sans doute que ces défenses étaient maladroites, -puisque la légèreté française suffisait pour changer -la mode, et que le décret du concile ne fit -qu'en prolonger la durée.</p> - -<p>—On a vu peu de vrais grands hommes regarder -le Diable comme un sot. L'immortel -Érasme fit connaissance avec Thomas Morus -d'une façon assez singulière, et qui prouve le bon -esprit du chancelier anglais. Morus rencontra un -homme qui parlait agréablement, et qui raisonnait -très-bien. Après l'avoir entendu quelque -temps, il le considéra avec attention, et s'écria:—<i>Ou -vous êtes le Diable, ou vous êtes Érasme?</i>… -Il se trouva effectivement que c'était Érasme, -dont la réputation commençait à s'étendre dans -l'Europe.</p> - -<p>—Jacques Goyon de Matignon, qui servit -Henri III et Henri IV avec tant de fidélité, était -un homme du plus rare mérite. Ses envieux, apparemment -pour le décrier, disaient que l'esprit, -l'habileté, la prudence, le courage n'étaient -point naturellement en lui, mais qu'ils lui venaient -d'un pacte qu'il avait fait avec le Diable. -Il fallait que ce Diable fût une bonne créature, -dit Saint-Foix, puisque Matignon donna, dans -toutes les occasions, des marques d'un caractère -plein de douceur et d'humanité<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> Histoire de l'ordre du Saint-Esprit. <i>Promotion de 1579</i>, -pag. 190.</p> -</div> -<p>—On a beaucoup vanté la belle morale de -Socrate, la sagesse de sa conduite, l'expérience -qu'il avait des choses, cette philosophie qui épura -son âme de toutes les passions honteuses, son -penchant à la vertu, et cette prudence qui lui -faisait prévoir le résultat nécessaire des événemens -incertains, qui guidait son choix dans les -occasions douteuses, et lui montrait de loin tous -les périls. Les anciens, qui trouvaient tant de -grandes qualités surhumaines, ne les croyaient -pas étrangères à l'essence des démons. Aussi -disaient-ils que Socrate avait un démon familier, -et Proclus soutient qu'il lui dut toute sa sagesse<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a>. -Peut-être les hommes trouvaient-ils -leur compte à cet arrangement. Ils se consolaient -d'être moins vertueux que Socrate, en songeant -qu'ils n'avaient pas un appui comme le sien.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Proclus, de animâ et dæmone.</i></p> -</div> -<p>—L'ingénieux Apulée fut accusé de magie, -parce que, pauvre et dénué de tout, il épousa une -femme extrêmement riche; et qu'on attribuait -cette bonne fortune à des charmes surnaturels. -Le vrai de la chose, c'est qu'Apulée était jeune -et bien fait, et la femme qu'il épousa vieille et -laide. Quelques démonomanes regardèrent aussi -les <i>métamorphoses de l'âne d'or</i> comme un ouvrage -inspiré par le Diable. On alla même jusqu'à -dire que, lorsqu'il travaillait, Apulée obligeait sa -femme, ou son démon, à lui tenir la chandelle. -Quoi qu'il en soit, il y avait de la complaisance -dans cette femme, ou dans ce démon.</p> - -<p>—L'immortel Agrippa (Henri-Corneille), -que ses plus grands ennemis ont regardé comme -un prodige<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a>, et qui fut appelé avec raison le -Trismegiste de son temps, ne pouvait passer -pour un homme ordinaire dans le quinzième -siècle. Aussi on débita qu'il devait tout son génie -à un démon familier, qui l'accompagnait sous la -figure d'un chien noir. Bénédiction! comme -disait Philippe d'Alcrippe, quel digne et bon -Diable, ou quel digne et bon chien!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Portentosum ingenium</i>, Paul Jove, dans ses Éloges. -<i lang="la" xml:lang="la">Inter clarissima sui sæculi lumina</i>, Jacques Gohory, -question 16. <i lang="la" xml:lang="la">Venerandum Dominum Agrippam, litterarum -litteratorumque omnium miraculum, et amorem bonorum</i>, -Ludwigius, Démonomagie, page 209; cités par G. Naudé, -Apologie, chap. 15.</p> -</div> -<p>—Le fameux Cardan, à qui l'on accorde une -vaste érudition, un esprit subtil, et même du -génie, avait un démon familier; et il avoue lui-même, -dans ses ouvrages<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>, qu'il devait tous ses -talens et ses plus heureuses idées à son démon. -Or, si Cardan était quelquefois plus simple qu'un -enfant, comme dit l'historien De Thou, souvent -aussi il paraissait au-dessus de l'homme<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>. Tous -nos anciens ne l'ont jugé qu'avec une admiration -semblable; et, en faisant l'éloge de Cardan, ils -ont fait la part de son démon familier.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> Dans le dialogue intitulé <i>Tétim</i>, et dans le traité <i lang="la" xml:lang="la">de -Libris propriis</i>, Cardan confesse que son démon familier -tient de la nature de Vénus, de celle de Saturne et de celle -de Mercure, astrologiquement parlant.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Thuani histor.</i>, lib. II.</span></p> -</div> -<p>—Jules César Scaliger, si célèbre par l'immense -étendue de sa science, par l'originalité -de son génie, par sa supériorité au-dessus des -hommes de son siècle, avait également un démon -familier, à qui il devait ses plus belles inspirations. -Il lui rend lui-même cette justice, dans -son Art poétique, livre <small>III</small>, chapitre 26.</p> - -<p>—L'abbé Fiard, qui se déchaîne si vertement -contre le Diable, lui fait bien souvent plus d'honneur -qu'il ne pense. Ce Mesmer, qui opéra, dans -le dernier siècle, tant de guérisons surprenantes -par le magnétisme, ou plutôt par l'empire qu'il -sut prendre sur les imaginations, ce Mesmer qui -ne fit que du bien, est mis, par l'abbé Fiard et -par quelques autres théologiens de la même -force, au nombre des suppôts de Satan. Quel que -soit ce Diable, à qui Mesmer dut le bonheur d'être -utile à l'humanité, nous ne lui devons que de la -reconnaissance.</p> - -<p>—Cagliostro est rangé pareillement dans le -nombre des favoris de l'enfer, non pour ses fourberies -et ses intrigues, mais pour les cures miraculeuses -qu'il opéra à Strasbourg, et pour le peu -de bienfaits qu'il eut l'adresse de répandre dans -ses voyages; bienfaits et miracles, qui ne pouvaient -être que l'ouvrage du Diable, comme le -prouve judicieusement l'abbé Fiard<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> <i>Voyez</i> la France trompée par les magiciens et démonolâtres -du 18<sup>e</sup> siècle.</p> -</div> -<p>—Quelques démonomanes ont voulu mettre -aussi le philosophe Averroès au nombre des magiciens, -et lui donner un démon familier. La -complaisance de ces messieurs fait honneur au -Diable<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>. Mais malheureusement pour le respect -que nous devons à leur autorité, Averroès -était un épicurien, qui, quoique mahométan -pour la forme, ne tenait dans le cœur à aucune -religion révélée, et ne croyait pas à l'existence -des démons<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> Averroès, médecin arabe, et le plus grand philosophe -de sa nation, naquit à Cordoue, dans le douzième siècle. Il -s'acquit une si grande réputation de justice, de vertu et de -sagesse, que le roi de Maroc le fit juge de toute la Mauritanie. -Il traduisit Aristote en arabe, et composa plusieurs -ouvrages sur la philosophie et sur la médecine.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Magiam dæmoniacam pleno ore negarunt Averroes -et alii epicurei, qui, una cum saducæis, dæmones esse -negarunt.</i> Torreblanca, Délits magiques, liv. II, chap. 5.</p> -</div> -<p>—Chicus Œsculanus, qui avança cette hérésie, -<i>que la lune est un globe habitable comme le -nôtre</i>, avait un démon familier, nommé Floron, -de l'ordre des chérubins damnés, qui lui souffla -la susdite hérésie et l'aida dans ses travaux.</p> - -<p>—Le système de Copernic, que tous les peuples -instruits ont adopté, fut condamné, quand -il parut, par l'inquisition de Rome, comme une -impiété et comme une œuvre du Diable.</p> - -<p>—Jean Faust, l'un des inventeurs de l'imprimerie, -fut aussi regardé comme hérétique et -magicien, en plein commerce avec les démons. -On fit des livres sur les merveilles qu'il opéra par -ses prestiges, et quelques bons esprits de son -siècle l'accusèrent d'avoir fait écrire par le Diable -les premières Bibles qu'il imprima. Nos ancêtres -faisaient bien peu d'honneur à l'esprit humain, -puisqu'ils le croyaient incapable de rien inventer, -sans le secours du Diable. Si quelqu'un s'amusait -à en faire la recherche, il trouverait probablement -toutes les anciennes découvertes qui ont pu -causer quelque surprise, attribuées aux habitans -de l'empire infernal<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> Il y a, par exemple, certaines inventions, dont nous -ne pouvons nous attribuer l'honneur. Telles sont les poêles à -frire, les broches à embrocher, les grils, les marmites, les -chaudières, les fourches, les ponts, les disciplines, et autres -objets de même acabit, qui sont en usage dans les enfers, -depuis que les enfers sont sur pied.</p> -</div> -<p>—Roger Bacon parut dans le treizième siècle. -C'était un cordelier anglais. Il fut mis en prison -comme magicien damnable, parce qu'il étudiait -les mathématiques et les autres sciences naturelles. -La beauté de son esprit le fit surnommer -<i>le docteur admirable</i>. On dit qu'il inventa la -poudre. Il était versé dans les beaux-arts, et surpassait -tous les moines ses confrères, par l'étendue -de ses connaissances et par la subtilité de -son esprit. C'est pourquoi on publia qu'il devait -sa supériorité aux démons, avec qui il commerçait -nuit et jour.</p> - -<p>—Pierre d'Apone, l'un des plus célèbres médecins -du treizième siècle, se faisait servir par -les Diables. Il acquit la connaissance des sept -arts libéraux, en quelques leçons que lui donnèrent -sept démons familiers. Malheureusement -encore pour cette belle histoire, Pierre d'Apone -ne croyait pas aux démons.</p> - -<p>—Dans des circonstances désespérées, une -jeune fille, l'immortelle Jeanne d'Arc, ranima -le courage des guerriers français, releva notre -gloire ternie, nous sauva de l'esclavage… Elle -avait fait des prodiges: on l'accusa d'être sorcière, -de commercer avec les démons; et ce fut sous ce -prétexte ridicule que la Pucelle fut indignement -brûlée, à la honte de Charles VII et des Anglais<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> Voyez l'<i>Histoire de Jeanne-d'Arc, par M. Lebrun -de Charmettes; et l'Histoire de la Magie en France, par -M. Jules Garinet</i>.</p> -</div> -<p>—Les Templiers furent exterminés comme -adorateurs du Diable, avec qui ils commerçaient -secrètement, parce que, dans les deux cents ans -que leur ordre exista, ils s'étaient couverts de -lauriers, et surtout parce qu'ils avaient amassé -de grandes richesses. Aussi eut-on bien soin de -confisquer leurs biens… Combien d'autres furent -traités comme les Templiers et la Pucelle d'Orléans!…</p> - -<p>—Le Diable n'est point, aux yeux des bons -montagnards de la Suisse, un ennemi malfaisant, -ingénieux pour le mal, comme nous le représentent -certains hommes <i>éclairés</i> de l'Europe. -Il est même assez bonne personne; et on lui fait -honneur de plusieurs chefs-d'œuvre qui étonnent -l'esprit humain.</p> - -<p>Après que l'on a suivi pendant quelque temps -la route suspendue qui parcourt la vallée de -Schellenen, on arrive à cette œuvre de Satan, -que l'on appelle <i>le Pont-du-Diable</i>. Cette construction -surprenante est moins merveilleuse encore -que le site où elle est placée. Le pont est -jeté entre deux montagnes élevées, au-dessus -d'un torrent furieux, dont les eaux tombent par -cascades sur des rocs brisés, et remplissent l'air -de leur fracas et de leur écume<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>.—On ne doit -pourtant pas s'étonner excessivement de la hardiesse -de cet édifice: Denis le chartreux dit que -le Diable est grand architecte; Milton ajoute -qu'il excelle à bâtir les ponts<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>; et l'abbé Fiard -dit qu'il est habile, plein de force et de génie, et -grand physicien<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> Nouveau voyage en Suisse, d'Hélène Maria Williams, -tome 1<sup>er</sup>, chap. 2.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> On sait que Satan a bâti un pont, par lequel on communique -de l'enfer à la terre. (<i>Paradis perdu.</i>)</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> La France trompée par les magiciens et démonolâtres -du 18<sup>e</sup> siècle.</p> -</div> -<p>—L'Angleterre et l'Écosse étaient autrefois -séparées par une grande et fameuse muraille, -dont quelques débris ont été jusqu'à ce jour respectés -par le temps. Le ciment en est si fort, et -les pierres si bien jointes, que les habitans laissent -au Diable l'honneur de cette construction; -et on ne l'appelle pas autrement que <i>la muraille -du Diable</i>.</p> - -<p>—Nous ne ferons point ici l'ennuyeuse nomenclature -des ouvrages des démons. Il nous -suffit de prouver qu'on leur a attribué de grandes -choses et accordé de grands talens. Quant aux -hommes qui ont dû leur mérite au Diable, le -nombre en est immense; et on n'a cité que quelques-uns -des plus connus. Qu'on lise un très-succulent -et très-docte ouvrage de notre temps: -<i>les Précurseurs de l'antéchrist</i>; qu'on s'endorme -encore avec <i>les Superstitions et Démonolâtrie des -philosophes</i>, etc., imprimés chez Rusand, à -Lyon; on apprendra que tous les grands hommes -du dernier siècle, tels que Voltaire, Diderot, -Holbach, et autres impies, n'étaient purement et -simplement que des démons, envoyés par l'enfer -pour préparer la venue de l'antéchrist, dont -l'heure est proche. Ceux qui ont hanté Voltaire -ne se doutaient peut-être pas qu'ils commerçaient -avec le Diable. Mais c'est comme cela; et maintenant -encore, il y a en France bon nombre de -démons, qui y font des choses que la décence et -la morale empêchent de nommer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch20">CHAPITRE XX.<br /> -DES AMOURS DES DÉMONS AVEC LES MORTELS.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Quem non mille feræ, quem non Stheneleius hostis</i></div> -<div class="verse i1"><i lang="la" xml:lang="la">Non potuit Juno vincere vincit amor.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Ovide.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un monstre, que l'amour soumet à son empire,</div> -<div class="verse">Sent amollir son cœur et fait tout pour séduire.</div> -<div class="verse">Ne nous dites donc pas qu'un démon <i>l'autre jour</i>,</div> -<div class="verse">Étrangla son amante, en lui faisant sa cour.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>Dans la mythologie ancienne, les dieux fréquentaient -amoureusement les mortelles; et quelques -héros furent admis à la couche des déesses. -La mythologie moderne, qui considère l'amour, -et souvent même les plaisirs conjugaux, comme -des péchés damnables, a laissé aux démons les -séductions amoureuses et les aventures galantes -des anciens dieux.</p> - -<p>Wierius et les autres démonomanes, qui voient -dans Jupiter, dans Vulcain, dans Mercure, dans -Apollon, et dans les autres divinités du paganisme, -autant de compagnons de Satan, disent -fort sérieusement que Pan est et a toujours été -le prince des démons incubes, ou qui couchent -avec les femmes; Lilith, le prince ou la princesse -des démons succubes, ou qui couchent avec -les hommes, etc., etc. Un homme de bon sens -admettra, avec une pieuse soumission, que les -démons se sont bien sûrement montrés parmi -les hommes. Mais il se figurera difficilement l'accouplement -d'un esprit avec un être corporel; -car on sait que, quand le Diable prend un corps, -ce corps est toujours composé d'air et de fumée, -qui s'évanouit <i>ordinairement</i> au premier signe de -croix. Nous ne rapporterons point les dégoûtantes -idées des démonomanes à ce sujet; nous -ne dirons point que le Diable prend d'abord le -sexe féminin, pour surprendre dans un homme -ce qui peut féconder une femme; et qu'il s'en -sert ensuite, pour parvenir à ses fins avec les dames, -etc. Nous observerons seulement qu'on ne -donne aucun sexe aux démons, et qu'ils peuvent, -selon l'occasion, prendre celui qui leur plaît, -quoique les sujets de Pan se présentent plus souvent -aux femmes, et que les démons soumis à -Lilith séduisent plus particulièrement les hommes. -Voici donc quelques contes sur les aventures -amoureuses des démons, avant d'en venir aux -histoires très-véridiques et très-merveilleuses.</p> - -<p>—Dans un certain monastère de filles, on -remarquait une jeune religieuse, aussi distinguée -par la sainteté de sa vie, que par le soin qu'elle -prenait de sa virginité. Comme elle était belle, -un démon en devint amoureux. Il se travestit -donc en jeune homme, pénétra tous les soirs -dans la chambre de l'aimable vierge, et lui conta -fleurette en galant qui sait son métier. Il lui -donna de grands éloges, sur la pieuse constance -qu'elle avait eue de rester vierge jusqu'alors, sur -la sainteté angélique de sa vie, sur ses vertus, et -sur sa beauté plus qu'humaine. La jeune religieuse -reçut avec un secret plaisir tous ces complimens; -elle s'habitua à voir l'amoureux sans -en rien dire à ses sœurs; si bien qu'à la fin les -actions succédèrent aux paroles: elle céda aux -propositions de son amant infernal, et succomba -avec lui.</p> - -<p>Quelque temps après l'amoureux, ayant obtenu -tout ce qu'il désirait, se retira, comme ils -font tous, et ne parut plus. La jeune religieuse, -percée d'un trait cruel, ne sentit d'abord que la -perte de ses plaisirs; bientôt elle réfléchit sur son -crime, et se mit à pleurer sa virginité perdue… -Cependant elle sentait encore fréquemment de -violentes tentations charnelles, qui lui ôtaient le -repos. C'est pourquoi elle eut recours à la prière, -et se décida à la pénitence la plus sévère.</p> - -<p>Malheureusement elle était devenue grosse. -Sa taille commença à s'arrondir: elle sentit qu'elle -portait dans son sein un témoin innocent de son -crime. Elle fit alors des prières si ferventes, elle -se frappa la poitrine avec tant de repentir, que -le ciel eut pitié de sa douleur: le fruit qu'elle -portait dans son sein s'évanouit; son ventre diminua -peu à peu; et elle n'eut pas la douleur de -perdre sa réputation, et de porter jusqu'au bout -un fruit <i>criminel</i>. Elle avait fait vœu de mener -une vie austère, si elle obtenait cette faveur du -ciel: elle se mit à jeûner au pain et à l'eau. -Elle récita dès lors, trois fois par jour, les cent -cinquante psaumes de David, la première fois -ventre à terre, la seconde fois à genoux, la troisième -debout sur ses pieds. Enfin elle devint une -autre Madeleine<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Mathæi Tympii præmia virtut. christian. pænitentiæ, -28. post. Hist. S. Annon. a Reginhardo. Sigeburgensi.</i></p> -</div> -<p>—On a déjà vu qu'une jeune religieuse fut -possédée du Diable, pour avoir mangé une laitue -sans dire son <i lang="la" xml:lang="la">benedicite</i>. Il est probable que ce -mot est terrible aux démons.</p> - -<p>Une nonne était si véhémentement tracassée -par le Diable, qu'elle excitait la pitié de toutes -les sœurs. Ce n'était point de ces espiégleries qui -ne font qu'exercer la foi et la patience, c'étaient -des tourmens insupportables: l'esprit immonde -se jetait impudemment sur le lit de la pauvre -nonne, la serrait dans ses bras, et lui faisait -toutes sortes de violences. On avait inutilement -consulté les experts; tous les remèdes spirituels -étaient sans effet; et les prières, les confessions, -les signes de croix ne dérangeaient pas le moins -du monde le démon obstiné. La religieuse -s'adressa enfin à un pieux personnage, qui lui -donna ce conseil:—Quand le Diable voudra -s'approcher de vous, dites le <i lang="la" xml:lang="la">benedicite</i>, vous -serez débarrassée, à coup sûr. La sœur suivit -cette ordonnance; et véritablement le Diable fut -obligé de reculer. On dit même qu'il n'osa plus -y revenir<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Cæsarii Heisterbach. miracul.</i>, liv. V. chap. 46.</p> -</div> -<p>—Un prêtre de Bonn, nommé Arnold, qui -vivait au douzième siècle, avait une fille extrêmement -belle. Il veillait sur elle avec le plus -grand soin, à cause des chanoines de Bonn qui -en étaient amoureux; et toutes les fois qu'il sortait, -il l'enfermait seule dans une petite chambre. -Un jour qu'elle était enfermée de la sorte, le -Diable l'alla trouver sous la figure d'un beau jeune -homme, et se mit à lui faire l'amour. La jeune -fille, qui était dans l'âge où le cœur parle avec -force, se laissa bientôt séduire, et accorda à -l'amoureux démon tout ce qu'il désirait. Il fut -constant, contre l'ordinaire, et ne manqua pas -désormais de venir passer toutes les nuits avec sa -belle amie. Enfin elle devint grosse, et d'une -manière si visible, que force lui fut de l'avouer -à son père; ce qu'elle fit en pleurant à chaudes -larmes. Le prêtre, attendri et affligé, n'eut pas -de peine à découvrir que sa fille avait été trompée -par un démon incube. C'est pourquoi il l'envoya -bien vite de l'autre côté du Rhin, pour cacher -sa honte, et la soustraire aux recherches de -l'amant infernal. Le lendemain du départ de la -jeune fille, le démon arriva à la maison du prêtre; -et, quoiqu'un Diable doive tout savoir et se trouver -partout en un instant, il fut bien surpris de -ne plus revoir sa belle.—Mauvais prêtre, dit-il -au père, pourquoi m'as-tu enlevé ma femme?… -En disant cela, il donna au prêtre un bon coup -de poing dans l'estomac, duquel coup de poing -le prêtre mourut au bout de trois jours. On ne -sait pas ce que devint le reste de cette histoire -édifiante<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Cæsarii Heisterb. Miracul.</i>, lib. III, cap. 8.</span></p> -</div> -<p>—Un pieux personnage, nommé Victorin, -qui devint par la suite évêque de Pettaw, dans le -duché de Stirie<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>, s'étant retiré dans le désert, -y fut visité par une belle dame. Malheureusement -cette dame était d'une grande lubricité. -Elle s'insinua avec tant d'adresse dans le cœur de -Victorin, qu'elle s'en fit aimer, et que le solitaire -succomba à la tentation. Après que la faute -fut commise, Victorin fit un retour sur lui-même, -et accabla sa complice des plus amers reproches. -Celle-ci se retira dès lors, et alla chercher ailleurs -des amans d'une conscience moins timorée.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> C'est du moins ce que dit S. Jérôme; Mathieu Tympius -prétend qu'il fut évêque d'Amiterne, près d'Aquila.</p> -</div> -<p>En réfléchissant aux séductions qui avaient -précédé sa chute, Victorin reconnut bien vite -qu'il n'avait pas eu affaire avec une femme, et -qu'il venait de pécher avec le Diable… C'est pourquoi, -désespéré d'avoir commis le péché de fornication -avec un démon déguisé, il lia fortement -ses deux mains ensemble, se décida à brouter -l'herbe, et à ne boire que de l'eau de fontaine. -Il vécut pendant trois ans dans ces austérités; -après quoi, il fut élevé à l'épiscopat, et souffrit -le martyre sous <i>Nerva le persécuteur</i><a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Mathæi Tympii præmia virtut. Christian. pænitentiæ, -27 post Eusebii</i>, lib. III, cap. 22.</span></p> -</div> -<p>—Nicolas Remi raconte l'histoire d'un paysan -qui caressa une diablesse, laquelle diablesse tua -le fils de son amant. Hector de Boëce fait l'histoire -d'une jeune Écossaise, qui accoucha d'un -monstre épouvantable, grosse qu'elle était du fait -du Diable. Delancre parle de plusieurs démons, -qui furent assez impolis pour tuer leurs bien-aimées, -en leur contant des fleurettes à coups de -poing. Cæsarius d'Heisterbach dit aussi la même -chose dans plusieurs endroits, et il assure dans -son III<sup>e</sup> livre des Miracles illustres, qu'une jeune -fille, engrossée par le Diable, enfanta bon nombre -de petits vers, non par la voie naturelle, mais -par la bouche, et par la partie destinée aux déjections -excrémentales.</p> - -<p>On sent bien que tous ces contes ne méritent -pas la moindre confiance. Les démons, quoique -déchus, sont toujours des anges, qui n'ont point -assez de bassesse pour faire de vilaines choses. -On doit donc rejeter comme apocryphes toutes -ces fables de monstres, dont on attribue à Satan -la honteuse paternité. On doit refuser de croire -aussi à ces chroniques qui nous disent que le -Diable étrangle les femmes dont il abuse, et qu'il -les caresse quelquefois sous des figures de chat, -de bouc, d'ours, d'âne, d'oie, de chien, de serpent, -de lévrier, etc. Quant aux histoires suivantes, -c'est autre chose; et on peut les croire, -pour peu qu'on ait de foi à occuper.</p> - -<p>—Le fameux Zoroastre, prince et législateur -des Bactriens, et fondateur d'une des plus anciennes -religions, était fils du Diable et de la -femme de Noé. Suidas prétend qu'il fut tué par -la foudre; et ceux qui le confondent avec Cham, -disent qu'il fut emporté par son père, après avoir -vécu douze cents ans en grande réputation de -sagesse. Il est vrai qu'il avait eu le temps de l'acquérir -pendant une si longue vie.</p> - -<p>—Celui qui éleva la ville de Rome, le fameux -Romulus, était enfant du Diable, selon la plupart -des démonomanes. Après qu'il eut bien établi -son empire, un jour qu'il faisait la revue de -son armée, il fut enlevé dans un tourbillon, à la -vue de la multitude<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>; et Bodin observe que -le Diable, à qui il devait le jour, l'emportait dans -un autre royaume<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> Denys d'Halicarnasse, Tite-Live, Plutarque, <i lang="la" xml:lang="la">in Romulo</i>, -etc.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> Bodin, Démonomanie, liv. III, chap. 1<sup>er</sup>, et dans la -préface.</p> -</div> -<p>—Numa Pompilius, successeur de Romulus, -fut également enfant du Diable, selon quelques-uns, -et grand magicien selon tous les démonomanes. -Comme il est naturel à chacun d'aimer -les gens de son pays, Numa entretint toute sa -vie un commerce amoureux avec un démon femelle, -que les anciens nomment Égérie. Denys -d'Halicarnasse, qui s'entendait assez bien à recueillir -les découvertes des bonnes femmes, dit -que Numa évoquait habilement les Diables. Ce -qui est probable, vu qu'il était de la famille.</p> - -<p>—Tanaquil, femme de Tarquin-l'Ancien, -avait une belle esclave, qui se nommait Ocrisia. -Vulcain en devint amoureux, selon les anciens, -et l'engrossa. Elle accoucha d'un fils, qui se nomma -Servius Tullius, et qui fut roi des Romains. Le -Loyer, et d'autres écrivains aussi judicieux, prétendent -théologiquement que l'amant d'Ocrisia -venait de l'enfer, et que Servius était fils du -Diable. Les cabalistes soutiennent, de leur côté, -que ce prince fut fils d'un salamandre; et les incrédules -de notre malheureux siècle diront sans -doute qu'il était fils d'un homme. Quant à moi, -je penche pour le Diable, par égard pour la -vertu d'Ocrisia.</p> - -<p>—L'empereur Auguste était aussi enfant du -Diable. Delancre assure même, en homme qui -aurait vu la chose, ou qui la tient de bonne part, -que le démon, avec qui la mère d'Auguste fabriqua -un grand homme, imprima de sa griffe -un petit serpent sur le ventre de cette dame, -pour sceller son œuvre, et empêcher tout autre -d'y mettre la main, avant la naissance de -l'enfant.</p> - -<p>—On dit encore que Simon-le-Magicien, le -premier des hérétiques, et le plus habile homme -à voler sans ailes en plein air, était enfant du -Diable. Comme il n'y a là-dessus aucune autorité -admissible, nous n'en dirons rien.</p> - -<p>—Luther était fils de Satan par la génération, -comme dit Georges l'apôtre, et tous ses sectateurs -sont enfans du Diable par adoption; ce qu'il faut -bien distinguer. En attendant que les réformés -veuillent accepter ce père adoptif, à la mort de -Luther une troupe de démons en deuil vint -chercher le fils du roi de l'enfer, habillés en corbeaux -et en oiseaux noirs. Ils assistèrent invisiblement -aux funérailles, et Thyræus ajoute qu'ils -emportèrent ensuite le défunt loin de ce monde, -où il ne devait que passer.</p> - -<p>—Le grand prophète Merlin, qui prédit avec -tant de sagacité, comme on l'a su depuis, les -orageuses destinées de l'Angleterre, et qui eut -l'avantage de prophétiser le lendemain de sa naissance, -était fils d'une religieuse et d'un démon -incube. Merlin fit danser des montagnes, servit -les amours d'Uterpen Dragon, et opéra une foule -de merveilles. Galfridus et quelques autres disent -qu'il fut emporté par le Diable, quand il n'eut -plus que faire ici-bas.</p> - -<p>—Apollonius de Thyane, qui ressuscitait les -morts et qui comprenait le chant des oiseaux, -était pareillement fils du Diable. Il délivrait les -possédés, d'autant plus facilement qu'il était parent -des possesseurs, et qu'il n'avait qu'à parler. -Il fut enlevé par son père, quand il eut fait son -temps en ce monde.</p> - -<p>—Les comtes de Clèves descendaient du -Diable, en ligne directe, du côté paternel. La -maison de Lusignan descend aussi de la fameuse -Mélusine<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a>, que les théologiens reconnaissent -pour un démon femelle.—On voit, par cette -nomenclature, que les œuvres amoureuses du -Diable ne sont pas si mauvaises.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> Voyez son histoire dans le <i>Dictionnaire infernal</i>. -M. S<sup>t</sup>-Albin a rapporté, dans ses <i>Contes noirs</i>, les <i>Croyances</i> -des bonnes femmes du Poitou sur cette fée, ou Nymphe, ou -Démon femelle, ou Sylphide, etc.</p> -</div> -<p>Boguet et d'autres démonomanes, grandement -sensés, disent encore que les enfans du Diable -sont difficiles à nourrir, et ne vivent que sept -ans. Les exemples que nous venons de rapporter -démentent assez cette ridicule opinion, pour -qu'il ne soit pas besoin de la combattre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch21">CHAPITRE XXI.<br /> -LE DIABLE PRIS PAR LE NEZ.—CONTE BLEU.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Leniter ex merito quidquid patiare ferendum est.</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Quæ venit indignè pœna dolenda venit.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Ovide.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La peine doit toujours se mesurer au crime:</div> -<div class="verse">La mort de l'assassin doit venger sa victime;</div> -<div class="verse">Punissez justement; mais trompez le trompeur,</div> -<div class="verse">Et qu'un tour de laquais vous donne moins d'aigreur.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>Saint Dunstan, las de la cour, et dégoûté du -métier de courtisan, se fit moine. Il s'enferma -dans une petite cellule, pour mortifier son corps -par la pénitence, et se décida à passer le reste de -ses jours dans la prière, les austérités et les -larmes. La sainteté de sa vie attira vers lui plusieurs -personnes disposées à se convertir; il leur -donna de bons conseils, et les mit dans la voie du -salut, en les enfermant dans des monastères, où -l'on apprenait à mépriser le monde, avec toutes -ses pompes et toutes ses vanités.</p> - -<p>Dunstan coulait une vie assez douce dans sa -retraite, partageant son temps entre l'oraison et -le travail des mains. Ses occupations favorites -étaient la peinture, la sculpture et l'orfévrerie. -Tantôt il représentait sur la toile les traits angéliques -des vierges saintes<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>; tantôt il façonnait -en plâtre des figures de fantaisie. Il s'était fait -aussi des soufflets, un fourneau; et il s'amusait à -forger de petites statues en or ou en argent, qu'il -achevait ensuite avec le burin. Tous ces petits -travaux tuaient le temps, et empêchaient le saint -homme de s'ennuyer.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Inconcubarum signa bella divarum.</i></p> -</div> -<p>Le Diable, instruit de ces choses, eut envie -de jouer un tour à Dunstan. C'est pourquoi, tout -en se curant les dents et en rognant ses ongles, -il avisa aux moyens qu'il devait mettre en usage -pour duper le saint orfévre. Son esprit lui fournit -bientôt ce qu'il cherchait.—Bon homme, s'écria-t-il -en riant, je te prépare de la besogne et du -fil à retordre.</p> - -<p>En achevant ces mots, le Diable prit une figure -humaine, se présenta à la lucarne de la cellule -où travaillait Dunstan, et le pria de lui faire -quelque ouvrage de forge, que l'histoire ne désigne -pas. Dunstan alluma aussitôt ses fourneaux, -et mit ses tenailles au feu.</p> - -<p>Pendant qu'il soufflait son charbon, le Diable -prit diverses autres formes, et vint lui demander -une multitude de choses, qui s'embrouillèrent -tellement dans la mémoire du saint, qu'il ne savait -plus par où commencer. Cependant tous -ces ouvrages qu'on venait de lui commander pressaient -extraordinairement; il les fallait dans la -journée, et il était impossible de les faire en -un mois.</p> - -<p>Le Diable, en s'adressant tant de fois à la lucarne -de Dunstan, en lui commandant tant de -choses, en l'interrompant si souvent, n'avait que -le désir de le mettre un peu en colère; après -quoi, il se serait retiré content; mais il n'eut pas -cette satisfaction, car on dit que Dunstan conserva -toujours le plus grand flegme.</p> - -<p>Après plusieurs autres métamorphoses, le -Diable parut à la lucarne sous les traits d'un vieillard -édenté, ridé, encapuchonné, avec de petits -yeux rouges, une grande bouche, et une langue -infatigable. La couleur de son nez était celle -d'une écrevisse qui a passé par le feu. Sa barbe -était blanche comme la laine. Il s'appuyait sur -un bâton, et portait une bosse sur le dos. Il importuna -long-temps le saint, en toussant à ses -oreilles, et en lui contant des gaudrioles et de -vieilles niaiseries. Enfin, il se retira en lui donnant -de l'ouvrage.</p> - -<p>Un instant après, nouveau déguisement: le -Diable revient sous la forme d'un beau jeune -homme; il disait des douceurs, avait une jolie -bouche, mais un peu lascive, des yeux brillans, -mais un peu fripons, les cheveux bien -frisés, les oreilles parées de bijoux; en un mot, -c'était un second Pâris. Il apportait encore de -la besogne; mais, voyant que Dunstan le regardait -de travers<a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>, qu'il tirait vigoureusement -ses soufflets, et qu'il chauffait toujours ses -tenailles sans rien répondre, le jeune homme -s'éloigna.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Dunstanus oculo contuetur obliquo.</i></p> -</div> -<p>Dunstan commençait à soupçonner quelque -supercherie, et à croire que la même tête pouvait -bien s'être coiffée de tous les bonnets qu'il venait -de voir. Or, le Diable est seul capable d'opérer -toutes ces métamorphoses… Le saint orfévre -s'aperçut donc qu'il avait affaire avec le Diable, -et se promit bien d'attraper l'ours sous la peau -de contrebande qu'il avait prise.</p> - -<p>En ce moment il vit entrer dans sa cellule une -jeune fille extrêmement belle. Sa démarche était -dégagée. Elle montrait à découvert une gorge -blanche comme la neige, dont l'éclat était encore -relevé par deux boutons de rose. Un peigne de -grand prix retenait ses cheveux galamment disposés. -Le Diable avait pris cette belle figure, ces -lèvres fraîches, ces yeux séducteurs, pour éveiller -au moins dans le cœur de Dunstan une flamme -amoureuse.</p> - -<p>Mais Dunstan était préparé à bien soutenir -l'attaque. Ses tenailles étaient brûlantes et rouges -comme le feu; il les saisit d'un tour de main, -s'élance sur l'ennemi; et, malgré toute sa beauté, -il prend impitoyablement la jeune fille par -le nez…</p> - -<p>Le Diable, se sentant brûlé et serré d'un poignet -vigoureux, pousse un grand cri, cherche à -battre en retraite, mais en vain: aucune force -humaine ou diabolique ne peut le tirer des tenailles -de Dunstan. Il reprend sa figure infernale, -appelle tous les Diables à son secours, agite ses -cornes, frappe l'air de sa queue, de ses poings, -de ses cris, et se met sur les dents, sans avoir -rien fait qui vaille. Cependant Dunstan, qui le -tient sous sa main, le fustige impitoyablement, -en poussant de pieux éclats de rire<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>… Enfin -le malheureux capitule. On lui permet de regagner -ses pénates… Il fuit couvert de honte, avec -la désolante idée qu'il va se voir en butte aux -brocards des autres démons<a id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Pio risu vinctum flagellans.</i></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_242" href="#FNanchor_242"><span class="label">[242]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Angelini Gazæi pia hilaria, ex vitâ Sti. Dunstani</i>, -cap. 8.</span></p> -</div> -<p>Le père Angelin de Gaza termine ce conte, par -cette apostrophe:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Triomphez, brave Dunstan!</div> -<div class="verse">Vous avez pris le nez du Diable:</div> -<div class="verse">Triomphez, brave Dunstan!</div> -<div class="verse i2">Honneur durable</div> -<div class="verse i2">A votre talent!…</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch22">CHAPITRE XXII.<br /> -DES DÉMONS QUI ONT CITÉ L'ÉCRITURE SAINTE, ETC.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Virtutem doctrina paret, natura ne donet.</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Ovide.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La sagesse adoucit un naturel brutal:</div> -<div class="verse">Celui qui sait le bien ne fait pas toujours mal.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>Plusieurs démons ont cité les saintes écritures, -et quelques-uns ont récité les prières de -l'église. Nous rapporterons peu de ces histoires, -pour ne pas tomber dans des détails qui paraîtraient -impies aux dévots. On verra du moins -que le Diable connaît les bonnes choses, contre -l'avis des théologiens, qui l'accusent de ne savoir -que le mal…</p> - -<p>—Lorsque saint Bernard prêchait la croisade -dans le Brabant, une jeune fille de Nivelle fit -vœu de virginité, et se rendit aussi remarquable -par sa vertu, qu'elle l'était par la beauté de sa -figure. Le Diable, la trouvant à son gré, en devint -amoureux. Il se présenta devant elle, sous -les traits d'un jeune homme bien fait et galamment -vêtu; il lui fit avec esprit une déclaration -d'amour, lui donna des bijoux précieux, et loua -adroitement les plaisirs de la fécondité, en ravalant -la triste inutilité des vierges. C'étaient ses -expressions.</p> - -<p>La jeune fille reçut les présens, écouta les discours, -et répondit que, malgré tout, elle ne -voulait pas se marier, parce qu'elle préférait un -amour divin à un amour charnel<a id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a>…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_243" href="#FNanchor_243"><span class="label">[243]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Christi amori nuptias carnales postpono et contemno.</i></p> -</div> -<p>Le Diable ne se rebuta point, et mit tout en -œuvre pour séduire la jeune fille. Celle-ci, pressée -de se rendre, voulut avant tout connaître le -bel amoureux, et lui dit:—Mon bon seigneur, -dites-moi d'abord qui vous êtes, d'où vous venez, -et pourquoi vous avez un si grand désir de <i>copuler</i> -avec moi<a id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>? Le démon, forcé de répondre, -fut assez franc pour ne pas dissimuler son nom; -et, quoiqu'il dût après cela s'attendre à un mauvais -accueil, il confessa ingénument qu'il était -le Diable…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_244" href="#FNanchor_244"><span class="label">[244]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Bone Domine, quis vel undè estis, quòd tanto mihi -desiderio copulari affectatis?</i></p> -</div> -<p>La jeune vierge, plus surprise qu'effrayée, répliqua -aussitôt:—Mais, si tu es un esprit, pourquoi -recherches-tu des plaisirs charnels, que les -esprits ne peuvent goûter?—Ne t'occupe point -de ces subtilités, reprit le démon; consens seulement -à ce que je te demande?—Non pas, -répondit la jeune fille de Nivelle, en se ravisant… -Et au même instant, elle mit le démon en fuite -par un signe de croix; puis elle s'en alla à confesse…</p> - -<p>Le démon ne l'abandonna pas pour cela. Il la -suivit comme auparavant, mais à une distance -plus respectueuse; il ne lui parla plus que de -loin; et, voyant enfin qu'elle ne voulait pas l'aimer, -il lui fit quelques tours d'espiègle, pour -s'en amuser au moins de quelque manière. Par -exemple, il mit souvent des choses indécentes -dans son assiette; il répandait des vases de nuit -et des pots pleins d'immondices sur les personnes -qui venaient la voir; il révélait les péchés les plus -cachés des assistans; et tout cela, sans être vu que -de son amante, dont il ne cherchait plus à gagner -le cœur; de façon qu'il passa bientôt pour -un démon redoutable.</p> - -<p>Un jour qu'il était avec sa maîtresse dans une -certaine maison, quelqu'un lui demanda s'il savait -<i>l'Oraison dominicale</i>. Il répondit qu'oui. On -le pria de la réciter. Il le fit de cette sorte:—«Notre -père, qui êtes dans les cieux, que -votre nom soit glorifié, que votre volonté soit -faite sur la terre; donnez-nous aujourd'hui -notre pain de chaque jour, et délivrez-nous du -mal<a id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_245" href="#FNanchor_245"><span class="label">[245]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Pater noster, qui es in cœlis, nomen tuum… fiat -voluntas tua in terrâ, panem nostrum quotidianum da -nobis hodiè, sed libera nos à malo…</i></p> -</div> -<p>On le pria ensuite de réciter la <i>Salutation angélique</i>; -il répondit qu'il la savait, aussi-bien que -le <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>, mais qu'il ne pouvait la dire. On lui -demanda alors pourquoi il était enroué? Il répliqua -que le feu qui le brûlait intérieurement -en était la cause.</p> - -<p>La jeune fille de Nivelle remarqua encore que, -toutes les fois qu'il lui apparaissait, son démon -ne se montrait que par-devant. Elle voulut savoir -pourquoi il se tenait toujours dans les coins, -pourquoi il ne sortait qu'à reculons, et pourquoi -il semblait si fort redouter de laisser voir son -derrière.—Parce que je n'ai point de postérieur, -répondit-il, et que tous ceux de mon espèce, -lorsqu'ils prennent la forme d'un homme, sont -obligés de se contenter d'un corps parfait par-devant, -mais sans dos, ni fesses, ni épaules.</p> - -<p>Tout cela était surprenant; mais ses révélations -n'étaient pas moins singulières. Un homme du -voisinage, qui avait commis de grands péchés, -et qui n'osait aller voir ce démon, de peur qu'il -ne découvrît ses turpitudes, se confessa à un -prêtre, dans l'espoir d'imposer silence au Diable -par la confession; mais il s'approcha du tribunal -de la pénitence, sans avoir renoncé dans son -cœur à ses habitudes vicieuses; aussi, dès qu'il -parut devant le démon:—Ah! c'est toi, notre -ami, lui cria l'esprit malin, viens çà… Tu t'es -si bien confessé, que je vais répéter tout ce que -tu as dit… Il le fit, comme il le promettait, à -la grande confusion de ce pauvre homme, qui fit -un vrai retour sur lui-même, se confessa d'un -cœur contrit, et revint immédiatement trouver -le Diable, pour en obtenir sa justification.—Voici -votre ami qui revient, dit quelqu'un à l'esprit.—Où -est-il, demanda le démon?—C'est cet -homme, à qui vous venez de reprocher des choses -si honteuses.—Cet homme? Je ne l'ai jamais -connu, et je n'ai point de reproches à lui faire… -Ainsi on crut que le démon avait menti d'abord; -et la confession sincère de cet homme lui attira -une belle réparation d'honneur.</p> - -<p>Dans la maison où ceci se passa, il y avait une -dame qui, comme on dit, tenait sa fille sous ses -ailes, veillant à la garde de sa virginité, et la -réservant à un époux déjà choisi.—Ne te donne -pas tant de peine à veiller sur ta fille, lui dit le -Diable, car elle n'est plus vierge. Demande-le à -Pétronille. (Cette Pétronille était une vieille -duègne, qui avait favorisé certaines amours secrètes -de la jeune fille.) La mère indignée repoussa -sa fille, qui eut le bon esprit d'aller de -suite à confesse, et de revenir aussitôt obliger le -démon à se rétracter. Effectivement, l'esprit malin, -la voyant purifiée, n'osa plus en dire de mal; -et, comme on lui rappelait la faute dont il l'avait -accusée précédemment, il répondit:—Je n'ai -rien à reprocher à cette jeune fille; elle est pudique -et chaste, et je n'en puis dire que du bien… -C'est ainsi qu'elle dut à la confession l'avantage -de ne point passer pour fornicatrice, et de rentrer -dans les bonnes grâces de sa mère. C'est -aussi tout ce qu'on sait du démon qui fréquenta -la jeune vierge de Nivelle<a id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_246" href="#FNanchor_246"><span class="label">[246]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Cæsarii Heisterbach</i>, lib. III. <i>Miracul. de confess.</i> -cap. 6.</span></p> -</div> -<p>—Un pauvre homme parut devant le tribunal -de Dieu, chargé d'un grand nombre de péchés -qu'il n'avait pas dits à confesse. Satan arriva bientôt -et dit:—J'ai des droits sur cet homme; qu'on -se hâte de me l'adjuger.—Quels sont ces droits, -demanda-t-on?—Il y a trente ans qu'il s'est -donné à moi, répondit le Diable; et depuis ce -temps il m'a toujours servi avec constance… -Dieu permit alors au pécheur d'exposer ses moyens -de défense; mais le pécheur n'eut rien à répliquer.</p> - -<p>Le Diable dit alors:—Si cet homme a fait -quelque bonne œuvre, il en a tant fait de mauvaises, -qu'il est impossible de contester un instant -sur mes réclamations… Et le pécheur garda -encore le silence. Mais le Seigneur, considérant -son trouble, et ne voulant pas le condamner si -vite, lui accorda un délai de huit jours pour préparer -sa défense, et comparaître alors en jugement -définitif<a id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_247" href="#FNanchor_247"><span class="label">[247]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Dominus, nolens contrà eum citò proferre sententiam, -eidem terminum concessit octo dierum, ut octavâ, coram -se compareret, et de his omnibus rationem redderet…</i></p> -</div> -<p>Le pauvre homme se retira tout triste. Il rencontra -dans son chemin une dame, qui lui dit:—Rassure-toi, -je me charge de plaider vertement -ta cause à la prochaine séance.—Qui êtes-vous, -demanda-t-il?—Je suis <i>la Vérité</i>… Un peu -plus loin, il rencontra une autre dame, qui lui -promit de seconder la première, et de le bien -défendre contre Satan. Cette dame lui apprit -qu'elle était <i>la Justice</i>.</p> - -<p>Le pécheur, qui s'attendait à être condamné -par <i>la Vérité</i> et <i>la Justice</i>, reprit quelque espérance, -quand il se vit sûr de leur protection; et -il attendit le huitième jour. Alors il comparut de -nouveau devant son juge, et le démon fit l'exposé -de ses droits. <i>La Vérité</i> prouva, dans son -discours, que la mort du Sauveur avait brisé le -pouvoir du Diable, et qu'une âme chrétienne -devait entrer au ciel. <i>La Justice</i> ajouta:—Si -l'accusé a servi le Diable pendant trente ans, on -doit l'excuser sur ce qu'il le faisait malgré lui. -L'esprit malin s'était emparé de son corps, et -nous savons qu'il n'obéissait qu'en murmurant à -ce mauvais maître… C'est donc Satan qui est -coupable de s'être posté dans le corps d'un chrétien, -et d'en avoir fait son esclave! On n'est responsable -que de ce qu'on fait librement.</p> - -<p>Le Diable s'écria:—Il avait son ange gardien, -qui lui conseillait de bien faire. C'était à lui de -suivre les bons conseils, s'il avait de bonnes intentions. -Vous savez qu'il est écrit: <i>Chacun sera -jugé selon ses œuvres</i><a id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>; et, je le répète, cet -homme a fait tant de mal, qu'on ne se rappelle -pas quel bien il a pu faire… Personne ne se présenta -pour réfuter cette objection du Diable. -Alors le Seigneur dit:—Qu'on apporte une -balance, et qu'on pèse les bonnes et les mauvaises -actions de cet homme. L'ordre du souverain -juge s'exécuta à l'instant. <i>La Vérité</i> et <i>la -Justice</i> dirent au pécheur:—Vous n'avez plus -d'espoir que dans la mère de miséricorde, qui est -assise auprès de Dieu. Invoquez-la de tout votre -cœur; elle viendra à votre secours. Le pauvre -homme fit sincèrement ce qu'on lui conseillait; -et la sainte Vierge mit sa main sur le bassin de la -balance, où étaient en petit nombre les bonnes -actions. Le Diable, voyant qu'on le trompait, se -cramponna au bassin des péchés, et chercha à -l'entraîner par tout le poids de son corps. Mais -la main de Marie fut plus forte que toute la personne -du Diable. Elle sauva ce pauvre pécheur, -et Satan fut obligé de se retirer les mains vides<a id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_248" href="#FNanchor_248"><span class="label">[248]</span></a> St. Paul, épit. II, aux Corinth., chap. 5. Apocalypse, -chap. 22.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_249" href="#FNanchor_249"><span class="label">[249]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Legenda, opus aureum, Jac. de Voragine, auctum -à Claud. à Rotâ.</i> Leg. 114.</span></p> -</div> -<p>—Le Diable rencontra un jour saint Bernard. -Comme ils se connaissaient passablement, ils -lièrent conversation et firent un bout de chemin -ensemble. Après avoir jasé sur divers sujets, le -Diable se vanta de savoir <i>sept versets des psaumes</i>, -qui avaient une vertu si salutaire, qu'en les récitant -tous les jours, on était sûr d'aller en paradis, -sans se mettre en peine de le mériter autrement.</p> - -<p>Saint Bernard, séduit par les heureux effets -que promettait cette recette, fut curieux de connaître -les sept versets sanctifians. Le Diable, -qu'on accuse de chercher sans relâche à damner -les hommes, voulait pourtant bien sauver saint -Bernard; mais il exigeait un petit salaire; et, -comme l'homme de Dieu prétendait ne rien donner, -le Diable s'obstinait à garder sa recette. -Malheureusement Bernard en savait plus long -que lui.—Je t'attraperai bien, lui dit-il; car -je réciterai tous les jours le psautier, et par -conséquent tes sept versets… Le Diable, admirant -la finesse de saint Bernard, lui révéla alors -son secret, pour lui éviter l'ennui de réciter les -cent cinquante psaumes tous les jours de sa -vie<a id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>.—</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_250" href="#FNanchor_250"><span class="label">[250]</span></a> <i>Érasme, Éloge de la folie</i> (après quelques légendes -apocryphes; comme elles le sont toutes). <i>Folies des dévots.</i>—Dans -une édition hollandaise de la folie d'Érasme, on admire -une caricature d'Holben, sur cette entrevue de S. Bernard -avec le Diable. Le saint est vêtu en moine; son air est -assuré; il tient le livre des psaumes. Le Diable a de longues -cornes torses, des yeux ronds, un bec d'aigle, un corps -composé de plusieurs parties incohérentes, moitié oiseau, -moitié animal, une queue retroussée, des jambes d'autruche, -avec le pied fourchu; ses bras sont grêles et armés de longues -griffes; il indique avec ses ergots les endroits du psautier, qui -mènent en paradis; en général, il a la mine importante d'un -maître d'école, et tout l'air d'un bon homme.</p> -</div> -<p>On rapportera ces versets, pour ceux qui seraient -curieux d'en profiter. Ils sont ici au nombre -de huit, parce que saint Bernard a voulu ajouter -le sien à ceux du Diable; mais, en ces sortes de -choses, un petit supplément ne gâte rien.</p> - - -<p class="c ugap" lang="la" xml:lang="la"><span class="sc">Octo Versus Sancti Bernardi</span><a id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_251" href="#FNanchor_251"><span class="label">[251]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Dicti aliquoties, sed ignarè, versus sancti Bernardini.</i></p> -</div> -<p lang="la" xml:lang="la"><i>Illumina oculos meos, ne unquam obdormiam -in morte; ne quandò dicat inimicus meus: prævalui -adversùs eum.</i> (Psalm. 12).</p> - -<p lang="la" xml:lang="la"><i>In manus tuas, Domine, commendo spiritum -meum: redemisti me, Domine Deus veritatis.</i> -(Psalm. 50).</p> - -<p lang="la" xml:lang="la"><i>Locutus sum in linguâ meâ: notum fac mihi, -Domine, finem meum.</i> (Psalm. 38).</p> - -<p lang="la" xml:lang="la"><i>Et numerum dierum meorum quis est? Ut -sciam quid desit mihi.</i> (Psalm. 38).</p> - -<p lang="la" xml:lang="la"><i>Fac mecum signum in bonum, ut videant qui -oderunt me et confundantur; quoniam tu, Domine, -adjuvisti me, et consolatus es me.</i> (Psalm. 85).</p> - -<p lang="la" xml:lang="la"><i>Diripisti, Domine, vincula mea: tibi sacrificabo -hostiam laudis, et nomen Domini invocabo.</i> -(Psalm. 115).</p> - -<p lang="la" xml:lang="la"><i>Periit fuga à me; et non est qui requirat animam -meam.</i> (Psalm. 141).</p> - -<p lang="la" xml:lang="la">—<i>Clamavi ad te, Domine; dixi: Tu es spes -mea, portio mea in terra viventium.</i> (Psalm. 141).</p> - -<p class="ugap">Comme on ne veut point élever ici de cas de -conscience, et que bien certainement plusieurs -personnes seront tentées de gagner le ciel par la -recette du Diable, on ajoutera que, malgré l'autorité -des légendaires, ces sortes de prières ont -été condamnées, et ceux qui en font usage excommuniés -par plusieurs conciles<a id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a>…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_252" href="#FNanchor_252"><span class="label">[252]</span></a> Les personnes qui liront cet ouvrage le mettront peut-être -dans le nombre des compilations, dont on accable maintenant -le public; et bien des gens penseront que, pour faire -ce livre, il n'a fallu que chercher, traduire et rassembler un -certain nombre d'anecdotes choisies. Outre que les contes, -recueillis dans ce volume, sont disséminés rarement dans les -auteurs ecclésiastiques, parce que les théologiens ont mis un -soin extrême à toujours mal parler du Diable, outre qu'on a -été forcé de lire une multitude de livres insipides; plusieurs -anecdotes, comme celle qu'on vient de voir, ont coûté plus -de peine à l'auteur que la composition de cent pages imaginées. -Il a fallu pour celle-ci consulter Érasme, et plusieurs légendes, -afin d'avoir le trait entier. Après cela, on a été obligé de -chercher ailleurs les versets du Diable, qui sont la partie piquante -de l'anecdote, et que les légendaires, ni leurs copistes -ne rapportent point. On a trouvé ces huit versets, dans un recueil -d'oraisons latines, imprimé par Plantin. Mais les versets -étaient enchaînés l'un à l'autre, sans indication. Il a donc fallu -encore parcourir le psautier d'un bout à l'autre, pour pouvoir -indiquer le psaume de chaque verset, et s'assurer qu'on ne -trompait point la confiance du lecteur. L'auteur n'a point fait -cette note pour donner du prix à son ouvrage, mais pour se -consoler un peu d'un travail extrêmement pénible.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch23">CHAPITRE XXIII.<br /> -LE MAGICIEN AMOUREUX.—CONTE NOIR.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Nihil istac opus est arte ad hanc rem…</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Fide et taciturnitate…</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Térence.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ne cherchez dans ceci ni sens, ni concordance,</div> -<div class="verse">Lecteur, admirez tout, et croyez en silence.</div> -</div> - -</blockquote></div> - -<p>Il y avait à Antioche, dans le troisième siècle, -une jeune vierge, nommée Justine, qui était fille -d'un prêtre des faux dieux. Dans la maison voisine -demeurait un diacre de l'église, qui forma -le pieux dessein de convertir Justine. Tous les -soirs donc le diacre et la jeune fille se mettaient -à leur fenêtre; et là, à force d'entendre la lecture -du saint Évangile, Justine se décida à embrasser -le christianisme.</p> - -<p>Sa mère, l'ayant appris, courut au lit de son -époux, lui annonça le changement qui s'opérait -dans leur fille, et se coucha avec lui pour délibérer -sur ce qu'il y avait à faire. Pendant que le -prêtre des idoles dormait paisiblement avec sa -femme, un crucifix leur apparut, environné de -plusieurs anges, et leur dit:—Venez à moi, je -vous donnerai le royaume des cieux… Les -époux, s'éveillant alors, reçurent le baptême -aussi-bien que leur fille.</p> - -<p>Cependant Justine était molestée depuis quelque -temps par un certain Cyprien, magicien insigne, -qu'il est important de faire connaître. Ce -jeune homme avait été consacré au Diable, dans -sa septième année, par ses parens qui étaient -idolâtres; il avait été élevé dans la connaissance -intime des secrets de la magie, et il opérait une -foule de prodiges par les forces toutes-puissantes -de cet art infernal. On l'avait vu plusieurs fois -changer les dames en jumens, et faire une foule -de miracles pareils, par ses charmes et ses prestiges.</p> - -<p>La beauté de Justine l'enflamma, comme bien -d'autres, du plus ardent amour. Il eut recours à -la magie, qui lui promettait une jouissance sûre -et prompte. Un démon fut évoqué.—Que me -veux-tu, dit l'habitant du sombre royaume, en -paraissant aussitôt? Me voici prêt à te servir.—J'aime -une jeune vierge d'Antioche, répondit -Cyprien; ne peux-tu pas me l'amener, et faire -en sorte qu'elle s'abandonne à mon amour?</p> - -<p>—On prétend que j'ai perdu les hommes, répliqua -le démon, et que rien ne m'est impossible -quand il s'agit de nuire: néanmoins je n'ai pas -assez de pouvoir, pour obliger une jeune fille à te -donner des marques d'amour, si tu n'en es pas -aimé<a id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>. Prends toutefois cette liqueur, répands-la -autour de la maison de Justine; j'y pénétrerai -pendant la nuit, et je ferai tous mes efforts pour -la rendre amoureuse.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_253" href="#FNanchor_253"><span class="label">[253]</span></a> Ces propres paroles du Diable démentent un peu ce -qu'on dit de certains philtres, qui font aimer à l'extravagance -un objet naturellement haï.</p> -</div> -<p>La nuit suivante, le démon entra dans la -chambre de Justine, et s'efforça d'allumer dans -son cœur l'amour libidineux. La jeune fille, sentant -dans son intérieur des mouvemens impurs, -soupçonna la présence de l'ennemi, et signa tout -son corps du signe de la croix. Le démon terrassé -prit la fuite; et Cyprien lui dit:—Pourquoi -reviens-tu sans la jeune fille que je veux -posséder?—Elle a fait un signe, répondit le -démon; et ce signe redoutable m'a ôté toutes -mes forces.—Va-t'en, répliqua le magicien, et -envoie-moi un démon plus puissant que toi.</p> - -<p>Le second démon parut aussitôt, et dit:—Je -sais ce que tu demandes; c'est presque une chose -impossible. J'essaierai cependant de te satisfaire. -Je cours trouver Justine, et la remplir de désirs -impurs… Le démon entra en même temps auprès -du lit de Justine, et employa toute son adresse -pour corrompre son cœur. Mais elle fit bien vite -le signe de la croix, et souffla sur le démon, qui -s'enfuit tout honteux.</p> - -<p>—Eh bien! lui dit l'amoureux Cyprien, qu'as-tu -fait de Justine?—Je suis vaincu, répondit le -démon. Un signe terrible, que je crains de nommer, -ma forcé à battre en retraite.—Va-t'en -donc aussi, dit Cyprien; tu n'es qu'un bélitre… -En achevant ces mots, il évoqua le prince des -démons lui-même.—Que me veux-tu, dit-il en -paraissant? Me voici prêt à t'obéir.—Il faut -convenir que votre pouvoir est bien mince, répliqua -Cyprien, puisqu'une jeune fille peut vous -vaincre si facilement!…—Attends quelques -instans, interrompit le roi de l'enfer; je vais -moi-même attaquer celle que tu veux séduire. -Je troublerai ses esprits par la fièvre et par toutes -les ardeurs d'un amour frénétique; je la séduirai -par des illusions et des songes; j'allumerai dans -tous ses sens une flamme impudique, et je te -l'amènerai au milieu de la nuit.</p> - -<p>Le Diable prit alors la figure et le corps d'une -jeune fille. Il alla trouver Justine, et lui dit:—Je -viens à vous, ma sœur, attirée par votre bonne -réputation; je veux, pendant quelques jours, -profiter de vos saints avis, et garder comme vous -ma virginité… Cependant (ajouta un instant -après la fausse vierge), dites-moi, je vous prie, -ma sœur, quelle sera notre récompense, pour -avoir constamment résisté aux tentations de la -chair?—Je ne puis pas vous le dire précisément, -répondit Justine; tout ce que je sais, c'est que la -récompense sera bien au-dessus des peines que -nous aurons.—Mais, reprit le Diable, que pensez-vous -de ce commandement de Dieu: <i>Croissez -et multipliez, afin de peupler la terre</i><a id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a>?… -Je crains bien, ma bonne amie, qu'en gardant -notre virginité, nous ne devenions rebelles au -commandement de Dieu, et qu'il ne nous punisse -un jour de notre désobéissance, au lieu de nous -récompenser d'une conduite qu'il n'a point approuvée…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_254" href="#FNanchor_254"><span class="label">[254]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Crescite et multiplicamini, et replete terram. -Genes.</i>, chap. 1.</p> -</div> -<p>Tout en parlant de la sorte, le Diable agissait -invisiblement. Justine réfléchissait, et sentait -naître dans son âme les plus violentes ardeurs de -la concupiscence; elle en était si fort tourmentée, -qu'elle se leva pour sortir. Mais, revenant bientôt -en elle-même, elle pensa qu'elle pouvait bien -être encore en face du Diable. Elle s'arma en -conséquence du signe de la croix, et souffla sur -l'ange de ténèbres, qu'elle avait pris d'abord pour -une jeune fille. La fausse vierge s'évanouit à l'instant, -et la tentation se dissipa.</p> - -<p>Mais le prince des démons ne se tint pas pour -vaincu. Tandis que Justine était couchée sur son -lit, il rentra sous la figure d'un beau jeune homme, -se jeta effrontément sur le lit de la courageuse -vierge, et s'efforça de l'embrasser. Un nouveau -signe de croix le força à disparaître. Il ne se retira -pourtant pas encore; et, avec la permission de -Dieu, il accabla Justine de maladies, et répandit -la mortalité dans toute la ville d'Antioche. Il fit -prédire en même temps, par les possédés, que -cette mortalité ne cesserait que quand Justine -consentirait au mariage. C'est pourquoi on voyait -tous les jours une multitude de malades expirans -se traîner à la porte de Justine, en la suppliant -de prendre un époux et de sauver le peuple -d'Antioche. Mais Justine ne voulut jamais y consentir, -et la mortalité continua ses ravages pendant -sept ans. Alors, comme la ville était sur le -point d'être entièrement dépeuplée, et que le -reste des habitans d'Antioche menaçait de tuer la -vierge opiniâtre, Justine pria pour le peuple (à -la fin de la septième année) et la peste cessa<a id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_255" href="#FNanchor_255"><span class="label">[255]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sed cùm Justina nullatenùs consentiret; et ex hoc -mortem eidem omnes minarentur, septimo anno mortalitatis, -ipsa pro eis oravit, et omnem pestilentiam propulsavit</i>, -etc.</p> -</div> -<p>Le Diable, voyant qu'il ne gagnait rien, et -qu'il ne pouvait séduire Justine, résolut de ternir -au moins sa réputation. Il prit donc la figure de -cette fille, et se présenta à Cyprien, avec des regards -amoureux. Le magicien, persuadé qu'il -voyait celle qu'il aimait, s'écria:—Soyez la -bien venue, charmante Justine… Mais à ce -nom, le Diable, comme s'il eût été frappé de la -foudre, s'évanouit en fumée.</p> - -<p>Cyprien stupéfait ne perdit pas pour cela son -amour. Il se déguisa tantôt en jeune fille, tantôt -en petit oiseau, et alla faire sa cour lui-même -pendant plusieurs jours; mais il ne fut pas plus -heureux que le Diable. Cette faiblesse de la puissance -infernale contre les chrétiens l'étonna; -il renonça à la magie et au commerce de l'enfer. -Il embrassa le christianisme, et mena une conduite -si exemplaire, qu'il devint par la suite -évêque d'Antioche. L'amour qu'il avait eu pour -Justine se changea en estime et en amitié pures. -Il établit un couvent de filles, dont Justine fut -abbesse; et il put dès lors la voir sans crime<a id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_256" href="#FNanchor_256"><span class="label">[256]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Legenda, opus aureum, Jacobi de Voragine, editio -Claudii à Rotâ. Rothomagi, 1544, legenda 137.</i></p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch24">CHAPITRE XXIV.<br /> -CONTRE CEUX QUI NE VEULENT PAS CROIRE AUX DIABLES.—HISTOIRE ÉDIFIANTE<a id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a>.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Non laudandus est qui plus credit…</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Qui audiunt, audita dicunt…</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Plaute.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le Diable existe.—Soit.—Il a daigné paraître.</div> -<div class="verse">—Qui l'a pu voir?—Un moine, une vieille, un bon prêtre,</div> -<div class="verse">Un vieux gars, un pécheur, dont j'ai perdu le nom.</div> -<div class="verse">—A ces autorités faut-il nous rendre?… Non.</div> -</div> - -</blockquote></div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_257" href="#FNanchor_257"><span class="label">[257]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Ex Cæsarii Heisterb. de Dæmonib.</i>, cap. 2.</span></p> -</div> - -<p>Un soldat allemand, nommé Henri, ne voulait -pas croire qu'il y eût des démons, et traitait -de contes frivoles toutes les aventures infernales -qu'on lui donnait pour de véritables histoires. -Mais on le prêcha tant là-dessus, qu'il s'éleva des -doutes dans son esprit; il alla trouver un grand -clerc, nommé Philippe, qui passait pour un -habile nécromancien, et le pria de lui faire voir -le Diable.</p> - -<p>Philippe lui répondit que les démons étaient -horribles à voir, qu'on ne les approchait pas sans -danger, et qu'il était rare et difficile de se tirer -d'avec eux les bragues nettes. Le soldat ne se rebuta -point, et fit de nouvelles instances; c'est -pourquoi le nécromancien prit jour avec lui, -pour obliger le Diable à paraître.</p> - -<p>Un jour donc, vers l'heure de midi, Philippe -conduisit le soldat à un carrefour éloigné. Là, il -traça un cercle sur la terre, y fit entrer son -homme, et lui dit:—Si vous mettez le pied -hors de ce cercle, avant mon retour, vous mourrez, -parce que le Diable aura le droit de vous -emporter. Ayez soin aussi de ne lui rien donner -de ce qu'il vous demandera, de ne lui rien promettre, -et de ne prendre aucun engagement. Au -reste, ne vous effrayez point de tout ce que vous -allez voir; car le Diable n'a aucun pouvoir sur -vous, si vous suivez mes ordonnances.</p> - -<p>En disant ces mots, le nécromancien Philippe -s'éloigna; et le soldat Henri resta dans le cercle, -seul, et assis par terre, pour ne pas tomber, quand -la frayeur viendrait. Un moment après, il se vit -entouré de torrens et de fleuves débordés, qui -inondèrent la campagne, mais qui s'arrêtèrent au -bord du cercle magique, et se retirèrent immédiatement. -Ensuite, Henri entendit les grognemens -d'une multitude de pourceaux, les sifflemens -de tous les vents déchaînés, les éclats -de la foudre, et plusieurs autres bruits prodigieux, -entremêlés d'apparitions de fantômes et de -spectres, que l'enfer envoyait au soldat curieux -pour l'épouvanter. Mais un bon averti en vaut -deux; Henri ne s'effraya point, et considéra avidement -tout ce qui se passait sous ses yeux.</p> - -<p>A la suite des phénomènes préliminaires, il -aperçut, dans un bois voisin, un horrible fantôme, -beaucoup plus haut que les plus grands -arbres, qui venait au carrefour à pas de géant. -Comme il était nègre, et vêtu d'un habit noir, -le soldat reconnut aisément le Diable en personne, -et se prépara à soutenir son aspect. Dès -qu'il fut devant le cercle, le Diable demanda à -Henri ce qu'il voulait.</p> - -<p class="c small">HENRI.</p> - -<p>Je souhaitais de te voir, et tu fais bien de te -montrer.</p> - -<p class="c small">LE DIABLE.</p> - -<p>Eh! pourquoi voulais-tu me voir?</p> - -<p class="c small">HENRI.</p> - -<p>Parce que j'ai souvent entendu parler de toi.</p> - -<p class="c small">LE DIABLE.</p> - -<p>Que t'en a-t-on dit?</p> - -<p class="c small">HENRI.</p> - -<p>Un peu de bien et beaucoup de mal.</p> - -<p class="c small">LE DIABLE.</p> - -<p>Les hommes me jugent et me condamnent -sans me connaître; je n'ai jamais fait le moindre -tort; et même je me suis rarement vengé du mal -que me font la plupart des hommes. Philippe, -qui t'a amené ici, me connaît assez bien; demande-lui -s'il a à se plaindre de moi; je fais tout -ce qui peut lui plaire: il est vrai qu'il n'en est -point ingrat; mais enfin, c'est encore à sa prière -que je suis venu ici.</p> - -<p class="c small">HENRI.</p> - -<p>Où étais-tu quand il t'a appelé?</p> - -<p class="c small">LE DIABLE.</p> - -<p>J'étais à quelques journées d'ici; et je me suis -hâté de faire la course, dans l'espoir d'une petite -récompense; car toute peine mérite salaire.</p> - -<p class="c small">HENRI.</p> - -<p>Que veux-tu que je te donne?</p> - -<p class="c small">LE DIABLE.</p> - -<p>Donne-moi ton manteau, et je serai content.</p> - -<p class="c small">HENRI.</p> - -<p>Mon manteau? j'en ai besoin.</p> - -<p class="c small">LE DIABLE.</p> - -<p>Alors, donne-moi ta ceinture?</p> - -<p class="c small">HENRI.</p> - -<p>Je suis trop habitué à la porter, pour m'en dessaisir.</p> - -<p class="c small">LE DIABLE.</p> - -<p>Eh bien! donne-moi une brebis?</p> - -<p class="c small">HENRI.</p> - -<p>Le troupeau est complet: je ne veux pas y -faire un vide.</p> - -<p class="c small">LE DIABLE.</p> - -<p>Enfin, tu ne me refuseras pas le coq de ton -poulailler?</p> - -<p class="c small">HENRI.</p> - -<p>Eh! que feras-tu de mon coq?</p> - -<p class="c small">LE DIABLE.</p> - -<p>Je m'amuserai à entendre ses chants.</p> - -<p class="c small">HENRI.</p> - -<p>Mais, si je te le donnais, comment saurais-tu -le prendre?</p> - -<p class="c small">LE DIABLE.</p> - -<p>Sois tranquille, donne-le-moi seulement.</p> - -<p>—Je ne te donnerai rien, répondit Henri; et -après cette incivile réponse, il eut l'impudence -de faire au Diable de nouvelles questions, auxquelles -celui-ci eut l'inconcevable bonté de répondre, -avec sa douceur ordinaire.—Dis-moi, -lui demanda le soldat, d'où te vient la science -universelle que tu possèdes?</p> - -<p class="c small">LE DIABLE.</p> - -<p>Je n'ai point la science universelle; je sais un -peu le passé, et particulièrement le mal qui s'est -fait dans le monde. Pour t'en convaincre, je te -vais dire la ville, l'année et le jour où tu as perdu -ta virginité; je te rappellerai pareillement toutes -les fautes que tu as commises.</p> - -<p>Le Diable tint si bien parole, que Henri en -fut tout honteux. Mais ensuite, voulant encore -demander sa récompense, le fantôme étendit une -grande main noire. Henri s'imagina qu'il allait -avoir le cou tordu, tomba de peur à la renverse, -et appela Philippe à son secours. Le nécromancien -accourut, et pria le Diable de se retirer. -Le soldat rentra donc chez lui sans mésaventure; -mais, depuis ce qu'il avait vu, il vécut saintement -dans un monastère, et n'osa plus dire qu'<i>il n'y a -point de démons</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch25">CHAPITRE XXV.<br /> -CONTRE CEUX QUI VOIENT LE DIABLE PARTOUT.<br /> -PIEUSE FACÉTIE<a id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">[258]</a>.</h2> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Sed malus interpres rerum, metus…</i></div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Claudien.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">D'un démon qui nous hait les contes effrayans</div> -<div class="verse">Troublent bien des cerveaux, parmi les bonnes gens:</div> -<div class="verse">Un buisson, dans la nuit, est un spectre effroyable;</div> -<div class="verse">Un homme est un fantôme; une femme est un Diable…</div> -</div> - -</blockquote></div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_258" href="#FNanchor_258"><span class="label">[258]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Ex R. P. Angelino Gazæo, inter pia hilaria; et -Petri Rausani hist.</i>, lib. III.</span></p> -</div> - -<p>Un prédicateur, faisant en chaire l'éloge de -sainte Marguerite, racontait aux assistans comment -le Diable prit un jour la figure épouvantable -d'un horrible dragon, comment il se présenta -sous ce déguisement hideux à sainte Marguerite, -comment il ouvrit une gueule énorme pour l'avaler, -comment la sainte brava la colère de la bête -tortue, comment elle lui sauta sur le ventre, et -comment elle vainquit Satan, avec le signe de la -croix<a id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_259" href="#FNanchor_259"><span class="label">[259]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ope sacro-sanctæ Tesseræ et fidei manu.</i> En lisant -d'abord <i>ope Tesseræ</i>, je pensais que la sainte avait gagné le -Diable, en jouant aux dés ou aux dominos. Mais le reste de -la phrase me l'a fait mieux comprendre, et je l'ai traduite -comme j'ai pu. Le texte que je rapporte suppléera à mon -inexactitude.</p> -</div> -<p>Un Lombard écoutait avidement cette partie -du sermon, la bouche et les oreilles toutes grandes -ouvertes. C'était un jeune homme plein de piété -pour les petites choses, et grand amateur de miracles. -Malheureusement, avec d'aussi bonnes -dispositions, il n'avait pas le plus petit grain -d'esprit, pas la plus petite miette de bon sens<a id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_260" href="#FNanchor_260"><span class="label">[260]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Salis una mica deerat ac prudentiæ.</i></p> -</div> -<p>Si pourtant (disait-il en lui-même), si ce -gibier de potence<a id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>, qui est le chef aux enfers, -se montrait là, devant moi, comme il s'est fait -voir, il y a long-temps, à sainte Marguerite!… -comme je l'étrillerais de bon cœur!… comme -j'aurais du plaisir à l'éreinter…, à lui rogner la -queue!… comme je lui frotterais les oreilles!…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_261" href="#FNanchor_261"><span class="label">[261]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Furcifer</i>; les dictionnaires traduisent <i>pendard</i>, <i>vaurien</i>, -<i>gibier de potence</i>. L'auteur a peut-être voulu dire -<i>celui qui porte la fourche</i>.</p> -</div> -<p>En causant de la sorte à part lui, et en dressant -son plan d'attaque à tout besoin, il s'achemina -vers un grand pré, où il se mit à genoux derrière -une haie, et fit une ardente prière à Dieu, aux -anges et à tous les saints du paradis, les conjurant -de lui octroyer la satisfaction de se battre un -peu avec le Diable, et de prouver, à bons coups -de poing, qu'il ne le craignait pas.</p> - -<p>Il y avait plus d'une heure qu'il était en oraison, -lorsqu'une vieille femme arriva à l'autre -bout du pré, tenant d'une main une faucille, de -l'autre un lien de paille, et venant scier une botte -de foin pour ses vaches. Elle était extrêmement -décrépite, et branlait la tête sans relâche. La -couleur de son visage tenait le milieu entre l'olivâtre -et le jaune. Ses yeux étaient éraillés. Ses -joues ressemblaient à des mosaïques, tant elles -étaient ridées. Il ne lui restait plus qu'une dent, -mais longue d'un bon pouce, et sortant du milieu -de sa bouche, comme une défense de sanglier<a id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a>. -Elle était sourde de naissance, et de -plus, muette comme une carpe, ce qui est encore -plus triste; de façon qu'elle ne pouvait se -faire entendre que par des gestes et des grimaces.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_262" href="#FNanchor_262"><span class="label">[262]</span></a> Ici, la métaphore du texte est un peu trop hardie: <i lang="la" xml:lang="la">ceu -probosis</i>, comme une trompe d'éléphant…!</p> -</div> -<p>Elle avait encore l'habitude de ne se point peigner -et de laisser flotter ses crins au vent. Enfin, -la dureté de sa peau ne pouvant s'amollir que -sous des griffes, elle laissait croître ses ongles à -volonté, pour pouvoir se gratter en temps et lieu, -comme font les docteurs chinois.</p> - -<p>Cette espèce de monstre femelle avançait, à -pas irréguliers, vers le jeune homme en prières, -ne s'annonçant que par une vieille toux bien enracinée -(car elle avait toujours dans le corps bonne -provision de catarrhes, et toussait d'autant mieux -qu'elle ne s'entendait pas).</p> - -<p>L'entendre, la considérer, se lever brusquement, -croire qu'il est exaucé, qu'on lui envoie -le Diable pour le combattre, tous ces sentimens -se confondirent dans la tête du Lombard. Il -s'avança intrépidement contre la vieille.—Approche, -lui cria-t-il, je t'attends de pied ferme… -Ange renégat, tes finesses sont cousues de fil -blanc… Va…, malgré ta vieille peau, je te reconnais -sous le masque; et je vois bien à tes -griffes que tu es le lion d'enfer, quoique tu n'aies -qu'une queue de paille et une faucille en place -de fourche.</p> - -<p>En disant ces mots, il crache dans la main qui -lui démange, ferme les poings, agite les bras, -abaisse son bonnet sur ses yeux, pour se donner -un air plus brave, et marche tête baissée contre -la vieille qu'il prend pour le Diable. La pauvre -muette recule en poussant des sons inarticulés… -Mais effrayée de la mine guerrière du champion, -elle glapit<a id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a> bientôt de toutes ses forces, et agite -sa faucille pour lui faire peur à son tour… L'intrépide -jouvenceau désarme l'ennemi qu'il vient -de se fabriquer, le saisit par les crins, l'abat sur -le sol, et pousse des clameurs de triomphe.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_263" href="#FNanchor_263"><span class="label">[263]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Gannire, more vulpium…</i></p> -</div> -<p>Il n'en assomme pas moins la vieille de coups -qu'elle reçoit en hurlant, et l'accable d'injures -qu'heureusement elle n'entend point.—Vieux -coquin, lui dit-il, fourbe qui nous damnes quand -nous n'y songeons pas, fripon ténébreux, nous -nous connaissons à présent, et tu te souviendras -de moi…</p> - -<p>La vieille cependant se défend avec ses ongles, -et donne au Lombard de vigoureux coups de -dent, tout en criant pour appeler du secours. -Enfin, des paysans surviennent; ils arrachent la -pauvre femme, à demi-morte, au jouvenceau -toujours frappant, le garrottent de liens solides, -et le conduisent au juge du lieu. Il allait se voir -condamné à mourir, quand un faiseur de miracles -parut. Il prit pitié de l'imbécile Lombard, -et obtint sa grâce en guérissant la vieille. On se -contenta donc de renvoyer le coupable après une -bonne correction; et on l'engagea à y regarder -à deux fois, quand désormais il se croirait en face -du Diable.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch26">CHAPITRE XXVI.<br /> -LA FAUSSE PRINCESSE.—MÉLODRAME A METTRE EN SCÈNE<a id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>.</h2> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_264" href="#FNanchor_264"><span class="label">[264]</span></a> C'est le Diable qui joue le rôle du traître. La scène -se passe dans la maison de l'évêque, où le Diable s'introduit.</p> -</div> - -<h3>ACTE PREMIER.</h3> - -<p>Un pieux évêque avait une grande dévotion -au bienheureux saint André, et menait une vie -exemplaire dans son diocèse. Le Diable eut envie -de l'éprouver, et il le fit assez adroitement.</p> - -<p>Il prit la figure d'une femme extrêmement -belle, se rendit au palais de l'évêque, et demanda -à lui faire la confession de ses fautes. Le prélat -fit répondre à la dame qu'elle pouvait s'adresser -à son vicaire, entre les mains de qui il avait remis -toute sa puissance de lier et de délier les -péchés. Mais la dame replique qu'elle ne veut -absolument révéler les secrets de sa conscience -qu'à l'évêque en personne, et qu'elle a ses raisons -pour cela.</p> - -<p>Le prélat fut obligé de se rendre, et la belle -dame fut introduite dans l'oratoire épiscopal.—«Seigneur, -dit-elle, en s'avançant avec une -modestie séduisante, daignez me recevoir en -commisération. Je suis fille d'un roi; et, malgré -la délicatesse de mon tempérament, je suis -venue à pied jusqu'ici, sous un habit de pélerine. -Mon père est un souverain puissant qui -m'a promise en mariage à un grand prince. -Mais, comme je ne puis plus consentir à des -unions charnelles<a id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a> depuis que j'ai consacré -ma virginité à Jésus-Christ, j'ai répondu à -mon père que le lit conjugal ne m'inspirait -que de l'horreur. On ne fit point attention à -mes refus; il fallait bientôt me rendre à la -cruelle volonté de mon père, et prendre un -époux, ou me préparer à subir divers supplices -inouïs. C'est pourquoi je pris secrètement la -fuite, aimant mieux plaire à Jésus-Christ que -de m'engager sous le joug du mariage. J'entendis -bientôt parler de votre sainteté, et je -me réfugie sous votre protection, dans l'espoir -d'y trouver le repos, d'y vivre dans la dévotion, -et d'attendre en paix les douceurs du -ciel, loin des orages de ce monde.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_265" href="#FNanchor_265"><span class="label">[265]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Nunquàm possem in carnalem copulam consentire.</i></p> -</div> -<p>Le prélat, ravi de trouver, dans la dame inconnue, -tant de noblesse et de beauté, avec une -piété si fervente et une éloquence si persuasive, -lui répondit d'une voix bénigne:—Vivez ici, -ma fille, dans la sécurité et l'espérance. Celui -pour l'amour de qui vous avez méprisé si courageusement -votre famille, vos biens et les vanités -mondaines, vous donnera ses grâces en ce monde -et vous fera partager sa gloire dans l'autre. Pour -moi, qui ne suis que son serviteur, je vous offre -tout ce que je puis, et tout ce que je possède. -Choisissez ici le logement qui vous plaira, et -venez dîner avec moi.</p> - -<p>La dame répliqua:—Seigneur, si l'on sait cet -arrangement, on pourra en médire; et je ne -voudrais point gâter votre sainte réputation.—Nous -ne serons point seuls à table, répondit -l'évêque, car j'ai aujourd'hui plusieurs convives; -et je ne pense pas que nous ayons à craindre les -soupçons.</p> - - -<h3>ACTE SECOND.</h3> - -<p>En disant ces mots, l'évêque conduisit sa protégée -dans la salle du festin, et il la plaça en face -de lui. Pendant tout le repas, il ne cessa d'attacher -ses regards sur elle, et de contempler sa -beauté ravissante, de façon que les yeux charmés -n'eurent pas de peine à séduire le cœur. Le démon -déguisé s'en aperçut; il lança, avec une -feinte modestie, des œillades perfides; il employa -intérieurement tout son art à relever encore -les charmes de la figure qu'il avait prise; et -il enflamma son hôte d'un amour si violent, que -le prélat ne souhaitait plus qu'une occasion favorable -pour s'abandonner à ses désirs impurs et -illicites.</p> - - -<h3>ACTE TROISIÈME.</h3> - -<p>Peu de temps après, au moment où la vertu -chancelante de l'évêque était sur le bord du précipice, -un étranger vint frapper à sa porte, en -demandant à grands cris qu'on lui ouvrît. On ne -lui répondit point d'abord; mais comme il continuait -de frapper, en faisant tant de bruit que -l'on ne pouvait plus s'entendre, l'évêque demanda -à la dame qui était enfermée avec lui, s'il fallait -recevoir cet étranger?—Proposons-lui une -énigme, répondit la fausse princesse; s'il la devine, -nous le laisserons entrer; si elle l'embarrasse, -vous le chasserez comme un ignorant qui -n'est pas digne de paraître en votre présence.</p> - -<p>L'avis fut trouvé sage; et on demanda à l'étranger -quel était <i>le plus admirable de tous les -ouvrages de Dieu, en fait de petites choses</i>? -L'étranger répondit que c'était <i>la diversité et la -beauté des figures humaines</i>; puisque, de tant -d'hommes qui ont vécu, qui vivent et qui vivront -sur la terre, il est impossible d'en trouver deux -dont les visages soient parfaitement les mêmes -en tout point; et que, dans un si petit espace -que la figure humaine, on trouve plus de merveilles -que l'on n'en peut compter.</p> - -<p>La réponse était juste, et fut admirée. Mais -avant d'ouvrir, on proposa une seconde question -plus difficile:—<i>Quel est le lieu où la terre est -plus haute que le ciel?</i>—C'est, répondit l'étranger, -<i>le ciel empyrée</i>, où réside le corps de Jésus-Christ. -Car ce corps divin est composé de chair -et de sang comme le nôtre; et pour peu qu'on -ait lu l'histoire de la création du monde, on sait -que toute notre substance n'est qu'un peu de terre -détrempée.</p> - -<p>Cette seconde réponse fut trouvée bonne, -comme la première. Néanmoins, on voulut encore -proposer une troisième énigme, et on demanda, -toujours par le conseil de la belle dame, -<i>quelle distance il y a entre la terre et le ciel</i>?—L'évêque -que je venais voir le sait mieux que -moi, répliqua l'étranger; il a pu mesurer cet -espace, puisqu'il vient de tomber du ciel dans -l'abîme. Qu'il sache donc que ce n'est ni une -femme, ni une princesse, qu'il a reçue dans son -palais, mais un démon déguisé.</p> - -<p>L'évêque épouvanté jeta les yeux sur sa pénitente, -qui disparut à l'instant; il reconnut avec -horreur la faute qu'il avait commise, et voulut -voir l'étranger qui avait frappé si long-temps à -sa porte; mais on ne le trouva plus. Alors il fit -jeûner son peuple, et ordonna des prières publiques<a id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>, -dans l'espoir que le ciel daignerait -lui faire connaître l'inconnu qui l'avait sauvé du -précipice. En effet, il apprit la nuit suivante, -par une révélation d'en-haut, que l'étranger mystérieux -était saint André, en qui il avait tant de -dévotion<a id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a>. On pense bien qu'il ne fut point -ingrat, et qu'il brûla bien des cierges en l'honneur -de son protecteur.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_266" href="#FNanchor_266"><span class="label">[266]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Populum convocavit… præcepit que ut omnes jejuniis -et orationibus insisterent</i>, etc.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_267" href="#FNanchor_267"><span class="label">[267]</span></a> Légende Dorée de <i>Jacobus de Voragine</i>. Vie de -S. André, Lég. 2.</p> -</div> -<p>C'est ainsi que la vertu triompha encore des -vains efforts du vice, et que le démon n'eut qu'un -pied de nez pour ses belles dépenses d'esprit et -de finesse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch27">CHAPITRE XXVII.<br /> -QUATRE HISTOIRES ÉDIFIANTES.</h2> - - -<h3>I<sup>o</sup> LES PRESTIGES.</h3> - -<p>Un hérétique allemand, voulant attirer dans -son parti un bon frère prêcheur, lui promit de le -mener au ciel quand il en aurait la fantaisie, et -de lui faire voir la sainte Vierge et les saints autour -de Jésus-Christ. Cette proposition était trop -séduisante pour que le frère prêcheur eût seulement -la pensée de la refuser: les deux compagnons -prennent jour, et se préparent au voyage. -Mais comme le frère prêcheur savait qu'il avait à -faire à un hérétique, et qu'on pouvait le tromper -par quelques prestiges, il eut soin de porter sur -lui une hostie dans une petite boîte.</p> - -<p>Le jour désigné étant venu, le frère alla trouver -son conducteur, qui le fit grimper au sommet -d'une montagne très-élevée, et l'introduisit dans -un palais éblouissant, lumineux, magnifique et -tout couvert de pierreries. Les deux compagnons -entrèrent dans une grande salle, et y trouvèrent, -assis sur un trône, un prince tout radieux, couronné -d'étoiles et beau comme le jour. Il y avait, -à côté de lui, une belle princesse, et autour du -trône un foule d'officiers majestueux et pleins de -grâces.</p> - -<p>L'hérétique s'inclina profondément, se mit à -genoux et adora. Mais le frère commença par -bien examiner les visages qui étaient devant lui, -car il se piquait de connaître les gens à la physionomie. -Son conducteur, impatienté de le voir -si long-temps debout, se retourna vers lui:—Mettez-vous -donc à genoux, lui dit-il à demi-voix, -et adorez comme il faut Jésus-Christ, sa -mère, et tous ces saints-là, qui sont nos supérieurs.—Un -instant, répondit le frère… Alors -il fouilla dans sa poche, tira sa boîte, prit son -hostie, et dit à la belle princesse, qui était auprès -du beau prince:—Si vous êtes la mère -de Dieu, voici votre fils que je tiens dans -mes doigts; adorez-le, et puis je vous adorerai?…</p> - -<p>A peine eut-il prononcé ces paroles, que le -palais, la salle, le trône, le roi, la princesse, les -officiers, tout disparut, et les deux compagnons -se trouvèrent perdus dans une caverne obscure… -Ils en sortirent après bien des peines, et l'hérétique -rentra dans le sein de l'église orthodoxe<a id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_268" href="#FNanchor_268"><span class="label">[268]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Libri apum, annus 1231.—Mathæi Tympii -premia virtut.</i>, pag. 123.—Pic de la Mirandole raconte -une histoire à peu près semblable à celle-là; mais au lieu -d'être un moine, son héros est un prêtre séculier.</p> -</div> -<p>Il faut convenir que les Diables avaient mis -une grande adresse dans cette représentation (car -on sent que cette mascarade était leur ouvrage), -et que de bien fins s'y seraient laissé tromper! -Mais les frères prêcheurs étaient d'habiles gens.—Quant -à la précaution de celui-là, dont on -vient de lire l'aventure, elle nous apprend encore -que la méfiance est mère de la sûreté, comme -dit La Fontaine.</p> - - -<h3>II<sup>o</sup> MORT DE GUILLAUME LE ROUX.</h3> - -<p>Guillaume-le-Roux, fils de Guillaume-le-Conquérant, -et roi d'Angleterre dans le onzième -siècle, était un prince abominable. Figurez-vous -un tyran sans foi ni loi, athée, blasphémateur, -et tout-à-fait démoralisé. Il fit autant de mal à -l'église d'Angleterre que son père lui avait fait -de bien. D'abord il chassa l'évêque de Cantorbéri, -et ne voulut point que ce siége fût rempli -de son vivant, afin de profiter des grands revenus -qui y étaient attachés. Ensuite, il laissa les prêtres -dans la misère, et condamna les moines à la dernière -pauvreté. Enfin, il entreprit des guerres -injustes et se fit généralement détester. Or de -pareils excès mènent toujours à une mauvaise fin.</p> - -<p>Un jour que Guillaume-le-Roux était à la -chasse (en l'année 1100, dans la 44<sup>e</sup> de son âge -et la 13<sup>e</sup> de son règne), il fut tué d'une flèche -lancée par une main invisible; et, pendant qu'il -rendait le dernier soupir, le comte de Cornouailles, -qui s'était un peu écarté de la chasse, -vit un grand bouc noir et velu, qui emportait un -homme nu, défiguré et percé d'un trait de part -en part… Le comte ne s'épouvanta point de ce -hideux spectacle. Il cria au bouc de s'arrêter, et -lui demanda qui il était, qui il portait, où il -allait? Le bouc répondit:—«Je suis le Diable, -j'emporte Guillaume-le-Roux, et je vais le -présenter au tribunal de Dieu, où il sera -condamné, pour sa tyrannie, à venir avec -nous<a id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a>…»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_269" href="#FNanchor_269"><span class="label">[269]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Mathæi Tympii præmia virtutum.—Mathieu -Pâris, Historia major</i>, tom. II. Cette aventure, et <i>la -mort du comte de Foulques</i>, qui se trouvera plus loin, -auraient dû faire partie du chapitre <i>de ceux qui ont eu le -cou tordu par le Diable</i>, etc.; mais puisqu'elles sont ici, on -voudra bien les y laisser.</p> -</div> -<p>Voilà ce que rapportent plusieurs historiens -pieux. Il est vrai que, selon d'autres, le prince -Henri, frère de Guillaume-le-Roux et son successeur, -aurait convoité le trône; et que conséquemment -il aurait fait tuer son frère par un cavalier -de sa maison; qu'il aurait publié ensuite -l'aventure du bouc, pour pallier l'assassinat; et -qu'on l'aurait reçue dans le temps, à cause de la -crédulité qui était grande, et de la haine qu'on -portait généralement au défunt.—On en croira -ce qu'on voudra. Comme Guillaume-le-Roux ne -valait pas grand'chose, nous ne nous en occuperons -pas davantage.</p> - - -<h3>III<sup>o</sup> L'INTERROGATOIRE.</h3> - -<p>Tandis qu'on faisait des miracles autour du -corps du pape Léon IX, canonisé depuis peu de -jours, une femme de la Toscane, coupable de -certains péchés qu'on ne nomme pas, osa entrer -dans l'église avec la foule. Aussitôt le Diable, -qui s'était posté dans son corps, se mit à crier, -par la bouche de cette femme:—O saint Léon! -pourquoi voulez-vous me resserrer si étroitement? -Je ne vous ai jamais fait de tort…</p> - -<p>On conduisit aussitôt la possédée auprès du -corps saint; et les évêques qui se trouvaient là -dirent au démon:—Réponds, maudit; comment -t'es-tu logé dans le corps de cette femme? -et qui t'a donné le pouvoir de tourmenter les -chrétiens?…</p> - -<p>Le démon répondit:—Les miens et moi, -nous sommes chargés de tenter les chrétiens, de -perdre leurs âmes, et de les obséder jusqu'à ce -qu'ils se soumettent à nos lois. Quand ils se rendent -à nos avis, nous les possédons, et nous nous -campons dans leur corps, comme dans un gîte -préparé pour nous; mais vous concevez que cela -se fait à petit bruit, de peur d'effrayer les personnes -timorées.</p> - -<p>—C'est très-bien, répartit un prêtre; mais -après cela, pourquoi faites-vous connaître votre -présence? Réponds, scélérat… Le démon répondit:—D'abord, -quand nous sommes maîtres -du poste, nous y amenons l'indolence, la paresse -et la gourmandise; et si la personne qui nous -loge passe son temps à dormir et à manger, les -choses vont bien, et nous sommes bien payés de -nos prévôts. Mais, dans la suite, si l'on nous -mène à l'église parmi les bons catholiques, nous -sommes forcés de nous en éloigner, et nous tourmentons -le corps qui nous loge pour l'obliger à -sortir.</p> - -<p>—Fort bien, ajouta un évêque; je t'adjure -maintenant de nous dire si le pape Léon est -parmi les saints?—Ah! vieux sorcier, s'écria le -Diable; tu parles-là de notre plus terrible ennemi. -Il a conduit plus de gens au ciel que nous -n'en traînons aux enfers. Il nous chasse de tous -côtés, nous poursuit partout, et je vois déjà qu'il -va me faire détaler d'ici. C'est un grand malheur -pour nous qu'il soit si puissant dans le ciel…</p> - -<p>Comme le Diable disait ces mots, une méchante -femme qui se trouvait là eut l'impiété de -dire:—Quand le pape Léon chassera les démons, -je serai reine… Mais elle avait à peine -achevé son horrible phrase, que le Diable sortit -de la possédée de Toscane, et se jeta, à corps -perdu, dans la blasphématrice, qu'il commença -de tourmenter vertement. Il est probable que -saint Léon eut assez d'indulgence pour la délivrer. -Toutefois l'histoire ne le dit pas <a id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_270" href="#FNanchor_270"><span class="label">[270]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Bollandi Acta Sanctorum; aprilis 19, cap. 2, -Leon IX.</i></p> -</div> - -<h3>IV<sup>o</sup> ENCORE UN TOUR AUX ENFERS.</h3> - -<p>Quoique l'auteur du petit livre mystique, intitulé -<span class="sc">Dieu seul</span>, ait dit, page 136, que <i>Dieu est -le meilleur des pères, et qu'ainsi ce n'est pas -notre affaire de nous mettre en peine de l'enfer -ou du paradis</i>; comme l'auteur du très-admirable -livre, intitulé <span class="sc">Pensez-y mieux</span>, a soutenu, -page 4, que <i>c'est l'affaire et la grande affaire -des parfaits et des commençans en dévotion</i>, -nous allons donner encore une description de -l'enfer, pour retenir efficacement, par cette peinture -terrible, les tièdes qui s'approchent trop -inconsidérément du précipice.</p> - -<p>Un homme qui s'appelait <i>Réparé</i>, et un soldat -qui se nommait <i>Étienne</i>, firent, avant de mourir, -et par une grâce toute spéciale, le voyage de -l'autre monde. Ils virent, dans une grande caverne, -quelques démons qui élevaient un bûcher, -pour y brûler l'âme d'un prêtre nommé Tiburce, -qui avait commis de grandes impudicités.</p> - -<p>Ils aperçurent, un peu plus loin, une maison -enflammée, où l'on jetait un grand nombre -d'âmes coupables, et ces âmes brûlaient comme -du bois sec. Il y avait auprès de cette maison une -grande place, fermée de hautes murailles, où -l'on était continuellement exposé au froid, au -vent, à la pluie, à la neige, où les patiens souffraient -une faim et une soif perpétuelles sans -pouvoir rien avaler. On dit à l'homme qui se -nommait <i>Réparé</i>, et au soldat qui s'appelait -<i>Étienne</i>, que ce triste gîte était le purgatoire.</p> - -<p>A quelques pas de là, ils furent arrêtés par un -grand feu, qui s'élevait jusqu'au ciel du pays; et -ils virent arriver un Diable qui portait un cercueil -sur ses épaules. <i>Réparé</i>, qui aimait probablement -à s'instruire dans ses voyages, demanda -pour qui on allumait le grand feu. Mais le démon -qui portait le cercueil, déposa sa charge, -et la jeta dans les flammes, sans dire un mot. -La bière se consuma, et on aperçut le corps d'un -moine. Alors le Diable dit à <i>Réparé</i>:—«Vous -voyez cet homme là? Eh bien! il avait fait -vœu de chasteté; et il a violé une jeune fille, -qui était venue lui demander le baptême. Aussi -nous l'allons bien corriger.»</p> - -<p>Les deux voyageurs passèrent; et, après avoir -parcouru divers autres lieux, où ils remarquèrent -plusieurs scènes infernales, plus terribles les unes -que les autres, ils arrivèrent devant un pont, -qu'il fallut traverser. Ce pont était bâti sur un -fleuve noir et bourbeux, dans lequel on voyait -barbotter plusieurs défunts d'un aspect effroyable. -On l'appelait <i>le pont des épreuves</i>, parce que celui -qui le passait sans broncher était juste et entrait -dans le ciel; au lieu que le pécheur tombait -dans le fleuve, avec les gens de son espèce.</p> - -<p>Quoique ce pont n'eût pas six pouces de largeur, -on dit que <i>Réparé</i> le traversa heureusement. -Mais le pied d'<i>Étienne</i> glissa au milieu du -chemin, et ce pied fut aussitôt empoigné par des -hommes noirs qui l'attirèrent à eux. Le pauvre -soldat se croyait perdu, quand des anges arrivèrent -à tire-d'ailes, qui saisirent Étienne par les -bras, et le disputèrent aux hommes noirs. Après -de longs débats, les anges furent les plus forts, et -emportèrent le soldat, à demi disloqué, de l'autre -côté du pont. «Vous avez bronché, lui dirent-ils -ensuite, parce que vous êtes trop lubrique; -et nous sommes venus à votre secours, parce -que vous faites l'aumône.»</p> - -<p>Les deux voyageurs virent alors le paradis, -dont les maisons étaient d'or, et les campagnes -couvertes de fleurs odorantes; et les anges les -renvoyèrent sur la terre, en leur recommandant -de conter aux hommes ce qu'ils avaient vu<a id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_271" href="#FNanchor_271"><span class="label">[271]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Historia tripart. post Gregorii</i>, dialog. -4.—<i>G. Bloock, post Dyonisii Carth. colloquium de particulari -judicio</i>, art. 20.</span></p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch28">CHAPITRE XXVIII.<br /> -QUATRE PETITS ROMANS.</h2> - - -<h3>I<sup>o</sup> THÉODORA.</h3> - -<p>Du temps de l'empereur Zénon, il y avait -à Alexandrie une jeune dame nommée Théodora, -aussi remarquable par sa beauté que distinguée -par la noblesse de sa famille. Elle avait -épousé un homme riche et craignant Dieu, avec -qui elle passait des jours vertueux et paisibles.</p> - -<p>Le Diable, jaloux de sa sainteté, alluma dans -le cœur d'un personnage opulent de la même -ville tous les feux de la concupiscence, et l'amour -le plus violent pour Théodora. Le riche -amoureux lui envoya bientôt des messagères secrètes, -chargées de lui offrir des présens magnifiques, -si elle voulait partager son amour; mais -elle rejeta ces propositions. Elles devenaient cependant -si fréquentes, que cette pauvre femme -ne pouvait plus y tenir.</p> - -<p>Enfin, l'amant de Théodora s'avisa de confier -le soin de ses affaires à une vieille sorcière, qui -passait pour une personne très-entendue en fait -de commissions amoureuses. La sorcière alla -trouver Théodora; et, après qu'elle se fut insinuée -dans sa confiance, elle la supplia d'avoir -pitié d'un homme qui ne soupirait que pour elle.—Je -n'oserais jamais commettre un aussi grand -péché, répondit Théodora, puisque je suis sous -les yeux de Dieu qui voit tout.—Vous êtes -dans l'erreur, repliqua la magicienne, tout ce -qui se fait en plein jour, Dieu le sait et le voit; -mais tout ce qui se passe la nuit, Dieu l'ignore.—Dites-vous -bien la vérité?—Certainement; -et vous pouvez là-dessus vous en rapporter à -moi.—Eh bien! répondit la jeune dame rassurée, -allez dire à celui qui vous envoie, qu'il -peut venir me trouver ce soir, et qu'il obtiendra -ce qu'il désire.</p> - -<p>L'amoureux enchanté se rendit, au commencement -de la nuit, dans l'appartement de Théodora, -coucha avec elle, et se retira un peu avant -l'aurore.</p> - -<p>Mais quand le jour parut, l'épouse adultère, -rentrant en elle-même, se mit à pleurer amèrement, -dans cette pensée qu'elle venait peut-être -de perdre son âme et sa vertu. Son mari ne put -ni la consoler, ni savoir la cause de son chagrin… -Pour éclaircir ses doutes, elle alla dans un monastère -de filles, et demanda à l'abbesse si les -crimes commis de nuit échappaient aux regards -du créateur.—Dieu sait tout et voit tout, répondit -l'abbesse; à toutes les heures de la nuit -et du jour, dans tous les pays du monde, ses -yeux sont ouverts sur toute la création.—Ah! -malheureuse que je suis, s'écria la dame pécheresse… -Donnez-moi le livre des évangiles, -afin que je consulte le sort<a id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_272" href="#FNanchor_272"><span class="label">[272]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ut sortiar memetipsam</i>… Cette manière de consulter -le sort était autrefois en grand usage. On ouvrait le livre -des évangiles, et on regardait le premier mot qui se présentait, -à l'ouverture du livre, comme un arrêt du ciel. St. Augustin a -écrit contre cette superstition, dans ses épîtres <i lang="la" xml:lang="la">ad Januarium</i>.</p> -</div> -<p>En ouvrant le livre, elle trouva ces mots -de Pilate: <i lang="la" xml:lang="la">Quod scripsi scripsi</i><a id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a>… Elle -comprit par là que ce qui était fait était fait, -et qu'il fallait le réparer par la pénitence. C'est -pourquoi elle rentra dans sa maison, s'habilla -en homme, pendant l'absence de son mari, -et se rendit dans un couvent de moines, où -elle passa le reste de sa vie, connue seulement -sous le nom de frère Théodore. Le Diable la -tenta encore de plusieurs manières<a id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a>; mais il -ne l'empêcha pas de mourir en odeur de sainteté<a id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_273" href="#FNanchor_273"><span class="label">[273]</span></a> Ce que j'ai écrit est écrit. <i>S. Jean, chap. XIX vers. 22</i>.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_274" href="#FNanchor_274"><span class="label">[274]</span></a> Les démons lui apparurent particulièrement sous la figure -de son mari, sous des formes de bêtes féroces, sous des -costumes militaires, etc.; mais ces métamorphoses sont trop -insipides, pour qu'on puisse se permettre d'en ennuyer le -lecteur.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_275" href="#FNanchor_275"><span class="label">[275]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Legenda, opus aureum Jac. de Voragine, auctum -à Claudio à Rotâ</i>, lég. 87.</p> -</div> - -<h3>II<sup>o</sup> L'ANNEAU.</h3> - -<p>Un mari, partant pour un long voyage, dit -à sa femme:—Je ne sais pas combien de -temps je vais vivre éloigné de vous. Mais s'il faut -que vous veniez me rejoindre, je vous enverrai -chercher par un homme de confiance qui vous -présentera mon anneau. Au reste, je vous ai -recommandé à saint Côme et à saint Damien… -Après ces mots il embrassa l'épouse en pleurs, -et s'éloigna au plus vite.</p> - -<p>Par un de ces hasards qui sont assez communs, -le Diable se trouva présent à cet adieu; et comme -on ne l'avait ni vu, ni soupçonné, il résolut de -faire son profit de ce qu'il venait d'entendre. Au -bout de quelques jours, il se présenta, sous une -figure humaine, à la dame en question, et lui -montrant un anneau parfaitement semblable à -celui du mari:—Madame, lui dit-il, je suis -un ami de votre époux, qui m'a chargé de venir -ici en toute diligence, pour vous prévenir qu'il -a un besoin pressant de vous voir, et qu'il vous -prie de me suivre avec confiance…</p> - -<p>La dame, ayant reconnu l'anneau, monta un -cheval que le Diable lui avait amené; et ils se -mirent en route. Lorsqu'ils furent dans la campagne, -à une heure où ils se trouvaient dans -une solitude absolue, le Diable poussa la dame, -avec qui il voyageait, pour la faire tomber de -cheval. On ne dit pas ce qu'il voulait lui faire; -mais la femme effrayée appela à son secours saint -Côme et saint Damien, qui accoururent bien -vite, chassèrent le démon et reconduisirent la -dame à son logis<a id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_276" href="#FNanchor_276"><span class="label">[276]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Legenda aurea Jac. de Voragine</i>, lég. 138.</p> -</div> - -<h3>III<sup>o</sup> LE DANGER DES ENGAGEMENS.</h3> - -<p>Un ancien militaire, qui jouissait d'une -grande fortune, et qui la dépensait en libéralités, -devint bientôt si pauvre qu'il manquait presque -du nécessaire. Comme il n'avait pas le courage -de recourir à ses amis, et que ses amis ne paraissaient -pas disposés à se souvenir de ses bienfaits, -il tomba dans une grande tristesse, qui redoubla -encore à l'approche de son jour natal, où il avait -coutume de faire quelques dépenses magnifiques.</p> - -<p>En s'occupant de ses chagrins, il s'égara dans -une vaste solitude, où il put sans honte pleurer -la perte de ses biens. Tout à coup il vit paraître -devant lui un homme d'une taille haute, d'une -figure imposante, monté sur un cheval superbe. -Ce cavalier, qu'il ne connaissait point, lui adressa -la parole avec le plus vif intérêt, et lui demanda -la cause de sa douleur. Après qu'il l'eut apprise, -il ajouta:—Si vous voulez me rendre un petit -hommage, je vous donnerai plus de richesses que -vous n'en avez perdu…</p> - -<p>Cette proposition n'avait rien d'extraordinaire, -dans un temps où la féodalité était en usage. Le -militaire, pauvre et malheureux, promit à l'étranger -de faire tout ce qu'il exigerait, s'il pouvait -lui rendre sa fortune.—Eh bien! reprit le Diable -(car c'était lui), retournez à votre maison; vous -trouverez, <i>dans tel endroit</i>, de grandes sommes -d'or et d'argent, et une énorme quantité de -pierres précieuses. Quant à l'hommage que j'attends -de vous, c'est que vous ameniez votre -femme ici, dans trois mois, afin que je puisse la -voir…</p> - -<p>Le militaire s'engagea à cet hommage, sans -chercher à connaître celui qui l'exigeait. Il regagna -sa maison, trouva les trésors indiqués, acheta -des palais, des esclaves, et reprit sa généreuse -habitude de se distinguer par des largesses; ce -qui lui ramena nécessairement les bons amis que -le malheur avait éloignés.</p> - -<p>A la fin du troisième mois, il songea à tenir -sa promesse. Il appela sa femme, et lui dit:—Vous -allez monter à cheval, et venir avec moi, -car nous avons un petit voyage à faire. C'était -une dame vertueuse, honnête, et qui avait une -grande dévotion à la sainte Vierge. Comme elle -n'entreprenait rien sans se recommander à sa -protectrice, elle fit une petite prière, et suivit -son mari, sans lui demander où il la conduisait. -Après avoir marché près de trois heures, les -deux époux rencontrèrent une église. La dame, -voulant y entrer, descendit de cheval, et son -mari l'attendit à la porte en gardant les manteaux.</p> - -<p>A peine cette dame fut-elle entrée dans l'église, -qu'elle s'endormit en commençant sa prière. On -peut regarder cela comme un miracle, puisqu'en -même temps la sainte Vierge descendit auprès -d'elle, se revêtit de ses habits et de sa figure, -rejoignit le militaire, qui la prit pour sa femme, -monta sur le second cheval, et partit, avec le -mari, au rendez-vous du Diable.</p> - -<p>Lorsqu'ils arrivèrent au lieu désigné, le prince -des démons y parut avec fracas, et d'un ton assez -suffisant, si la chronique ne charge point. Mais, -dès qu'il aperçut la dame que le militaire lui -amenait, il commença à trembler de tous ses -membres, et ne trouva plus de forces pour s'avancer -au-devant d'elle.—Homme perfide, s'écria-t-il, -pourquoi me tromper si méchamment? -Est-ce ainsi que tu devais reconnaître mes bienfaits? -Je t'avais prié de m'amener ta femme, à -qui je voulais reprocher certains torts qu'elle me -fait; et tu viens ici avec la mère de Dieu, qui va -me renvoyer aux enfers!…</p> - -<p>Le militaire, stupéfait et plein d'admiration, -en entendant ces paroles, ne savait quelle contenance -faire, quand la sainte Vierge dit au Diable:—Méchant -esprit, oserais-tu bien faire du mal -à une femme que je protége? Rentre dans l'abîme -infernal, et souviens-toi de la défense que je te -fais de jamais chercher à nuire à ceux qui mettent -en moi leur confiance…</p> - -<p>Le Diable se retira en poussant des cris plaintifs. -Le militaire descendit de cheval, et se jeta -aux genoux de la sainte Vierge, qui, après lui -avoir fait quelques reproches, le reconduisit à -l'église, où sa femme dormait encore. Les deux -époux rentrèrent chez eux, et se dépouillèrent -des richesses qu'ils tenaient du Diable. Mais ils -n'en furent pas long-temps plus pauvres, parce -que la sainte Vierge leur en donna d'autres -abondamment<a id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_277" href="#FNanchor_277"><span class="label">[277]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Omnes dæmonis divitias cùm abjecissent</i>, etc., -<i lang="la" xml:lang="la">multas -postmodum divitias, ipsâ largiente virgine, receperunt. -Legenda aurea Jacobi de Voragine</i>, lég. 114.</p> -</div> - -<h3>IV<sup>o</sup> LE VOYAGE A ROME.</h3> - -<p>—Saint Antide, évêque de Besançon<a id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a>, allant -un jour prêcher à la campagne, accompagné -de son clergé, aperçut, en sortant de sa ville -épiscopale, le prince des démons qui tenait son -assemblée en plein air, et se faisait rendre compte -de la conduite de ses diables. Le saint évêque -remarqua particulièrement un grand démon noir -et maigre, qui dit à Satan qu'il revenait de Rome, -où il avait entraîné le pape dans un péché d'impudicité.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_278" href="#FNanchor_278"><span class="label">[278]</span></a> Cette admirable histoire est si authentique, qu'on ne -sait pas même si saint Antide a existé. On le fait vivre -vers l'an 400. Les Bollandistes, qui racontent avec confiance -l'aventure qu'on va lire, le font évêque de Besançon, -selon l'avis de plusieurs légendaires. Mais le Martyrologe -d'Usuard, Mathieu Tympius, et d'autres légendes, le font -évêque de Tours.</p> -</div> -<p>Pour preuve de ce qu'il avançait, il présenta -à l'assemblée la sandale, autrement dite la mule -du pape, qu'il apportait avec lui. Ceci se passait -le mardi saint; et le Diable se vantait d'avoir fait -tomber le saint père le dimanche des Rameaux, -c'est-à-dire, trois jours auparavant.</p> - -<p>Saint Antide, frémissant de ce qu'il venait -d'entendre, résolut d'aller de suite à Rome, et -d'engager le pape à réparer sa faute par la pénitence. -Il dit à son clergé, qui ne voyait rien de -toute cette assemblée, de rentrer dans la ville, -parce qu'une affaire pressante l'obligeait de faire -un voyage éloigné, et qu'il ne serait de retour -que la veille de Pâques. En même temps, s'adressant -au démon noir et maigre, il lui commanda -de lui servir de monture, et de le transporter -à Rome aussi vite qu'il se vantait d'en -être venu.</p> - -<p>Le démon s'agenouille docilement devant le -saint, le prend sur son dos, s'élève dans les airs, -et le porte rapidement à Rome, où ils arrivent -le jeudi saint, dans la matinée. Le pape, quoique -coupable d'impureté, était près de monter à l'autel -pour célébrer la sainte messe. Après qu'Antide -eut fait sa prière, il demanda avec instance -à parler au souverain pontife pour des choses -de la plus haute importance. On l'introduit; il -raconte au saint père ce qu'il a vu, lui montre -la sandale qu'il a tirée des griffes du démon, et -l'exhorte à se purger de son crime. Le pape -écoute le saint avec le plus profond respect, lui -fait sa confession, et le confesse à son tour. Les -deux pieux personnages se donnent mutuellement -l'absolution de leurs fautes, et se séparent -réconciliés. Antide remonte alors sur son démon, -qu'il avait laissé attaché à la porte, et rentre à -Besançon le samedi saint, sans avoir éprouvé le -moindre péril<a id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_279" href="#FNanchor_279"><span class="label">[279]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Bollandi, 25 junii mensis</i>, pag. 43. -<i lang="la" xml:lang="la">Usuar. Martyrolog., -junii 22. Mathæi Tympii præmia virtut.</i>, -pag. 53, etc.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch29">CHAPITRE XXIX.<br /> -QUATRE PETITS CONTES.</h2> - - -<h3>I<sup>o</sup> LE SOUPER.</h3> - -<p>—Saint Germain, évêque d'Auxerre, faisant -une tournée dans son diocèse, fut forcé, par la -nuit et le mauvais temps, de coucher dans un -petit village. Après qu'il eut fait un souper très-modeste, -il remarqua que l'on préparait un second -repas plus abondant et servi avec plus de -soin. Germain, agréablement surpris du bon -ordre de ce second service, demanda à qui on le -destinait, et si l'on allait recevoir nouvelle compagnie. -On lui dit qu'on attendait <i>ces bonnes -femmes qui vont la nuit</i><a id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a>. Le saint n'en demanda -pas davantage, et résolut de veiller pour -voir la suite de cette aventure.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_280" href="#FNanchor_280"><span class="label">[280]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Cui cùm dicerent quod bonis illis mulieribus quæ -de nocte incedunt prepararent</i>, etc. <i lang="la" xml:lang="la">Jac. de Voragine, ubi -infrà.</i></p> -</div> -<p>Quelque temps après, il vit arriver une multitude -de démons, en forme d'hommes et de -femmes, qui se mirent à table devant lui, en -témoignant leur bonne humeur par de grands -éclats de rire et des propos pleins de jovialité. -Ces démons avaient l'air tout-à-fait benins, et ne -montraient pas le moindre penchant à nuire; -mais ils se festoyaient aux dépens des bonnes -gens du village, et saint Germain n'approuvait -pas cette liberté <i>grande</i>.</p> - -<p>C'est pourquoi il leur fit connaître qui il était, -et leur défendit de déloger jusqu'à nouvel ordre. -En même temps, il appela les gens de la maison, -et leur demanda s'ils connaissaient leurs -convives?—Certainement, répond le patron; -ce sont <i>tels</i> et <i>telles</i> de nos pays voisins. Les relations -qu'ils ont avec les esprits apportent la -bénédiction dans toutes les maisons où ils sont -reçus…</p> - -<p>Saint Germain, étonné de cette bonhomie, -envoie aussitôt dans les maisons des prétendus -voisins, que l'on trouve endormis dans leur lit. -Il commande alors aux démons de dire la vérité. -Le chef de la troupe infernale déclare, en conséquence, -que lui et ses gens n'ont pris la figure -des paysans du voisinage, que pour attraper un -bon souper; que la crainte qu'ils inspirent aux -hommes, dans leur forme naturelle, les force à -de pareils stratagèmes; et que, pour donner de -la vraisemblance à leurs courses nocturnes, ils -font croire aux bonnes âmes qu'il y a des sorciers -et des sorcières qui vont au sabbat, et autres balivernes -semblables qui ne sont que des gausseries…</p> - -<p>Après cette confession, les démons s'évanouirent, -laissant leur souper à moitié mangé<a id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>… -Sans doute il est mal de tromper les gens; mais -quand on le fait avec tant de ménagemens, on -mérite un peu d'indulgence…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_281" href="#FNanchor_281"><span class="label">[281]</span></a> Bollandus, 25 juillet. <span lang="la" xml:lang="la"><i>Legenda aurea Jac. de Voragine</i>, -leg. 102</span>; et les anciens bréviaires d'Auxerre, fête -de St. Germain.</p> -</div> - -<h3>II<sup>o</sup> LE CHATEAU MAGIQUE.</h3> - -<p>Le très-sérieux et très-excellent historien -Théophanes raconte cette véridique et miraculeuse -histoire.—L'an 408 de Jésus-Christ, Cabadès, -roi de Perse, apprit qu'il y avait, sur les -frontières de ses états, un vieux château, nommé -le château de Zoubdadeyer, qui était plein d'or, -d'argent, de pierreries et de richesses incalculables. -Une pareille découverte n'est pas à négliger: -aussi Cabadès résolut-il de se rendre maître -au plus vite d'un trésor si précieux. Mais tous les -biens d'ici-bas sont accompagnés de maux: le château -de Zoubdadeyer était gardé par des troupes -de démons, que l'on disait terribles, et qui ne -laissaient avancer aucun mortel auprès des trésors -confiés à leur garde.</p> - -<p>Cabadès mit en usage, pour chasser ces démons, -toute l'industrie et tous les exorcismes des -mages et des sorciers juifs qui se trouvaient à sa -cour. Leurs efforts n'eurent pas le moindre succès. -Le roi, désolé de se trouver au milieu de -l'abondance sans pouvoir en jouir, se ressouvint -alors du Dieu des chrétiens. Il lui adressa des -prières, et fit venir l'évêque qui dirigeait l'église -chrétienne de Perse. Il le pria de se donner un -peu de mouvement en sa faveur, et de le mettre -en possession de ces trésors si bien gardés par les -démons. Le prélat offrit le saint sacrifice, et se -rendit au château de Zoubdadeyer, après avoir -pris la communion. Il exorcisa lui-même les -Diables qui défendaient l'entrée de ce lieu de -richesses, les força à déloger, et mit le roi Cabadès -en paisible possession du château magique<a id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_282" href="#FNanchor_282"><span class="label">[282]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Théophanis chronographia, anno 408.</i></p> -</div> - -<h3>III<sup>o</sup> LE PAUVRE PRÊTRE—CONTE NOIR.</h3> - -<p>Il y avait, dans le diocèse de Cologne, un -saint prêtre respectable par sa bonne vie. Le -Diable, jaloux de sa piété, et n'osant le tenter -ouvertement, prit la figure d'un ange de -lumière, et se présentant au bon prêtre:—Ami -de Dieu, lui dit-il, je viens de la part d'en-haut -t'avertir de te préparer à la mort; car tu mourras -cette année.</p> - -<p>Le prêtre reçut dévotement le conseil et la -prophétie; il se disposa à bien mourir, purifia -sa conscience par la confession, affligea son corps -d'abstinences, de jeûnes et d'austérités, ne négligea -aucune de ses prières, et donna tout ce -qu'il possédait aux pauvres de sa paroisse. Comme -ou lui demandait le motif de cette conduite, il -avoua secrètement à un de ses amis la révélation -qu'il avait eue, et les paroles de l'ange qui lui -annonçaient le terme prochain de ses jours. Un -pareil secret est trop pesant pour qu'on le puisse -garder: l'ami en question le communiqua à un -autre, qui en fit part à son voisin; et, de cette -façon, toute la paroisse, bientôt instruite, attendit -le jour où son pasteur devait mourir, pour -l'accomplissement de la prophétie. Mais l'année -étant écoulée, le prêtre ne mourut pas, à la -grande surprise de toutes les bonnes gens.</p> - -<p>Le saint homme, plus stupéfait que tous les -autres de se voir trompé par un ange, et de s'être -débarrassé si légèrement de tout son bien, s'aperçut -avec douleur qu'il n'avait plus de quoi vivre, -et qu'il devait s'attendre aux railleries de ses -amis… C'est pourquoi il abandonna sa paroisse, -et se retira dans un monastère de l'ordre de -Cîteaux.</p> - -<p>Pendant qu'il faisait son noviciat, le Diable lui -apparut encore, et chercha, par ces mots, à regagner -sa confiance:—Homme juste, lui dit-il, -ne vous étonnez point de vivre encore, quoique -je vous aie prédit le contraire; Dieu a différé -votre dernière heure, parce que vous devez servir -à l'édification de ceux avec qui vous vivez. -Il m'envoie près de vous, pour vous aider dans -vos peines, vous instruire, et vous garder contre -vos ennemis.</p> - -<p>Le novice flatté crut tout cela; et dès lors il -reçut de fréquentes visites du Diable, qui lui -donna bientôt de mauvais conseils, sous une -belle apparence; par exemple, lorsqu'il priait -trop long-temps, ou qu'il veillait trop tard, ou -qu'il travaillait trop ardemment, son <i>ange</i> avait -l'impiété de lui dire:—La discrétion est la mère -de toutes les vertus; ne faites rien au-dessus de -vos forces; vous pouvez vivre long-temps encore; -ménagez-vous pour le service de Dieu…</p> - -<p>Quand le prêtre voulait lever un grand fardeau, -le Diable se hâtait de lui dire:—Cette -charge est trop forte; levez ceci, qui est plus -léger…</p> - -<p>Enfin, une certaine nuit, le Diable, espérant -tirer parti de ses longues complaisances, entra -vers minuit dans la cellule du prêtre devenu -moine, et lui dit en l'éveillant:—Lève-toi, -saint homme; Dieu veut récompenser tes pieux -travaux et ta constance: pends-toi; tu auras la -palme du martyre…</p> - -<p>Le moine, effrayé de ce blasphème, reconnut -alors qu'il était en commerce avec le Diable, et -s'écria:—Retire-toi, méchant; tu ne me tromperas -plus… En même temps, il fit un signe de -croix qui força l'ange imposteur à détaler. Après -cela, il s'habilla à la hâte, courut au lit du prieur, -l'éveilla bien vite, et le pria d'entendre sa confession. -Le prieur, à moitié endormi, répondit -qu'on pouvait bien remettre cela au lendemain -matin; mais, ayant appris le motif d'un empressement -si naturel, il se leva bientôt, et entra -dans son confessionnal, où il entendit le pauvre -moine, et lui donna une pénitence; après quoi -il s'alla recoucher.</p> - -<p>Avant d'en faire autant, le prêtre, que le -Diable avait si long-temps abusé, monta aux lieux -d'aisance pour satisfaire à des besoins pressans. -Tandis qu'il était assis sur l'une des lunettes<a id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a>, -le Diable, courroucé de la confession qui venait -de se faire, eut l'audace de se montrer encore, -pour effrayer son homme et lui faire commettre -quelque imprudence; il parut tout subitement -sous sa propre forme, tenant à la main un arc -bandé, sur lequel était une flèche dirigée contre -le religieux:—Misérable, lui dit-il, tu m'as -confondu; mais je te tiens ici, et tu ne mourras -que de ma main.—Retire-toi, maudit, répondit -le prêtre, je ne te crains plus… Il accompagna -ces mots d'un signe de croix; et l'absolution du -prieur obligea bien le Diable à ne plus se montrer<a id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_283" href="#FNanchor_283"><span class="label">[283]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Monachus verò, ob necessitatem naturæ, privatam -ascendens, dùm in unâ sedium sederet</i>, etc.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_284" href="#FNanchor_284"><span class="label">[284]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Cæsarii Heisterbachensis miraculorum</i>, lib. III, -<i>de confess.</i> cap. 14.</span></p> -</div> - -<h3>IV<sup>o</sup> CE QUE L'ON VOUDRA—CONTE BLEU.</h3> - -<p>L'abbé Macaire, résolu de fuir le monde, -s'était enfoncé dans un grand désert. Il arriva -dans un lieu jadis habité, où il ne trouva plus -que quelques tombeaux de païens. Comme il -avait besoin de repos, il ouvrit un sépulchre, -tira dehors un cadavre, et le mit sous sa tête -pour lui servir d'oreiller<a id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_285" href="#FNanchor_285"><span class="label">[285]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sub caput suum tanquam plumacium</i>… c'était un -coussin fort agréable!</p> -</div> -<p>Les démons, qui hantaient ces tombeaux, -voyant le sang-froid de l'abbé Macaire, résolurent -de le tourmenter un peu. Ils se mirent -donc à crier:—Madame, levez-vous, nous -allons au bain… Le Diable, qui se trouvait dans -le cadavre que Macaire avait pris pour dormir, -répondit aussitôt:—J'ai sur le ventre un étranger -qui m'empêche de vous suivre…</p> - -<p>Macaire, entendant ces mots, eut bien quelque -étonnement, mais pas la moindre frayeur. Il fut -même assez intrépide pour donner des coups de -poing à son oreiller, en lui disant:—Lève-toi, -et va-t'en, si tu peux… Et les démons stupéfaits -prirent la fuite, en criant:—Seigneur étranger, -vous êtes plus fort que nous…</p> - -<p>Les esprits malins n'osèrent donc plus attaquer -ouvertement l'abbé Macaire; mais ils lui envoyèrent, -sans se montrer, des tentations charnelles. -C'est pourquoi il se leva, remplit un -grand sac de sable et de pierres, le chargea sur -ses épaules, et marcha plusieurs jours dans le -désert, sans quitter son fardeau. Il voulait par là -tourmenter son corps regimbant.</p> - -<p>Satan se présenta à lui, sous la figure d'un -homme fort et vigoureux, vêtu d'un habit de lin, -et chargé de bouteilles.—Où vas-tu, lui dit -Macaire?—Mon voyage et mon fardeau sont -utiles à quelque chose, répondit le Diable. Je -porte à boire à mes compagnons.—Et pourquoi -as-tu pris tant de bouteilles?—Parce qu'ils sont -plusieurs; et puis, vu que chacun a ses goûts, -j'ai eu soin de prendre aussi différentes espèces -de vins. Ce qui ne plaira pas à l'un plaira à -l'autre: moi, je veux que tout le monde soit -content.</p> - -<p>Après ces mots, Satan reprit son chemin, et -Macaire sa promenade. Il rencontra bientôt une -tête de mort, et lui demanda sur quel corps elle -avait figuré dans le monde?—Sur le corps d'un -païen, répondit la tête.—Où est maintenant -ton âme?—Dans l'enfer.—Les païens sont-ils -bien bas dans les pays enflammés?—Ils sont -enfoncés <i>dans le cœur de la terre</i>, aussi bas que -le ciel est haut.—Y a-t-il quelqu'un au-dessous -des païens?—Oui, les Juifs.—Et au-dessous -des Juifs?—Les chrétiens qui ne sont pas dévots. -Ceux-là sont au fin fond de l'enfer<a id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a>…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_286" href="#FNanchor_286"><span class="label">[286]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Legenda, opus aureum Jacobi de Voragine, auctum -à Claudio à Rotâ</i>, Leg. 18.</span></p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch30">CHAPITRE XXX.<br /> -LE DIABLE A CONFESSE.</h2> - - -<p>Un prêtre, occupé à entendre, dans son -église, les confessions de ceux de ses paroissiens -qui voulaient faire leurs pâques, aperçut, parmi -les pénitens, un inconnu jeune et robuste, qui -attendait son tour pour se confesser aussi.</p> - -<p>Après que tous les paroissiens furent expédiés<a id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>, -l'étranger s'approcha du confessionnal, -se mit à genoux devant le prêtre, et commença -sa confession; mais il raconta des péchés si -énormes, il avoua tant d'homicides, tant de brigandages, -tant de vols, tant de parjures, tant de -blasphèmes, tant de fornications, et tant d'autres -monstruosités qu'il disait avoir faites ou inspirées, -que le prêtre, saisi d'horreur à l'idée d'une -conscience si pleine, accablé d'ennui par une -confession si longue, dit au pénitent inconnu:—Quand -tu aurais vécu mille ans, tu aurais à -peine eu le temps de commettre toutes ces abominations.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_287" href="#FNanchor_287"><span class="label">[287]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Omnibus expeditis.</i></p> -</div> -<p>—J'ai plus de mille ans, répondit l'inconnu.—Qui -es-tu donc, s'écria le prêtre épouvanté?—Hélas! -répliqua le pénitent, je suis un de ces -démons qui sont tombés avec Lucifer. Je ne vous -ai dit là qu'une petite partie de mes fautes. Mais -je vais vous conter le reste, si vous voulez m'entendre -jusqu'au bout.—Et quel fruit espères-tu -en tirer, demanda le prêtre?—J'ai vu plusieurs -personnes venir à vous chargées de péchés, et -s'en retourner pures, répondit le démon; j'ai -remarqué que, malgré les plus grands crimes, -vous aviez le pouvoir de leur donner la vie éternelle: -l'espoir de participer à leur bonheur m'a -séduit, et j'ai voulu faire comme eux.</p> - -<p>—Eh bien! repartit le prêtre, si tu veux remplir -sincèrement la pénitence que je vais t'imposer, -toutes tes fautes te seront remises.—Si -cette pénitence est supportable, dit le démon, -je m'y soumettrai.—Elle sera très-douce, répondit -le prêtre. Va, prosterne-toi, trois fois le -jour, le visage contre terre, et dis ces seules -paroles:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dieu bon! Dieu créateur, qu'on bénit en tout lieu,</div> -<div class="verse">J'ai péché contre vous… Pardonnez-moi, grand Dieu!</div> -</div> - -<p>—Je ne puis me résoudre à mettre la face -en terre, répondit le Diable; c'est trop humiliant.—Monstre! -s'écria le prêtre indigné, -si ton orgueil te défend de t'abaisser devant ton -maître, retire-toi donc… Et le Diable s'en -alla<a id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_288" href="#FNanchor_288"><span class="label">[288]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Cæsarii Heisterb. Miracul.</i>, lib. III, <i>de confess.</i>, -cap. 26.</span></p> -</div> -<p>Mais le dénoûment de cette belle histoire -s'accorde trop mal avec la bonne intention du -Diable, pour qu'on puisse y ajouter la moindre -foi. Il y a d'ailleurs une foule de traits qui prouvent -dans les démons plus d'humilité; et voici -une anecdote où l'ange déchu se montre moins -endurci; elle est du même auteur que la précédente.</p> - -<p>Cæsarius d'Heisterbach lui-même se vante -d'avoir assisté aux exorcismes d'une possédée, -lesquels exorcismes furent assez remarquables -par la circonstance suivante. Après qu'on eut interrogé -le Diable sur divers sujets hétéroclites, -on lui demanda s'il ne regrettait point son ancien -état de gloire; et le Diable répondit:—«Qu'on -élève, de la terre au ciel, une colonne de fer et -de feu, armée de rasoirs et de lames tranchantes; -qu'on me donne un corps de chair; -qu'on me tire ensuite du haut en bas de cette -colonne… je consens à endurer ce supplice -jusqu'au jour du jugement dernier, pour regagner -le ciel que j'ai perdu<a id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a>…»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_289" href="#FNanchor_289"><span class="label">[289]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Ejusdem, Cæsarii Heisterbach. illustrium miracul.</i>, -lib. V, cap. 10.</span></p> -</div> -<p>A coup sûr, ce n'est pas là le langage d'un être -qui refuse de se prosterner trois fois devant -Dieu pour sortir de l'enfer…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="varietes">VARIÉTÉS,<br /> -<span class="xsmall">OU</span><br /> -<span class="small">MOSAÏQUE INFERNALE</span>.</h2> - - -<p>—Plusieurs écrivains accordent à l'enfer quelques -agrémens, entre autres celui d'avoir de bons -voisinages; et c'est assurément quelque chose. -On sait que les Juifs regardent les méchans voisins -comme un mal très-fâcheux, et qu'ils le -mettent au rang des malédictions qu'ils donnent -à leurs ennemis. Or il est impossible d'avoir un -voisinage plus paisible et plus doux que celui -des enfers. Ces pays pacifiques sont les <i>limbes</i>, -habités par les enfans morts sans baptême, et -le <i>purgatoire</i>, où les justes se purifient de leurs -fautes vénielles.</p> - -<p>Les théologiens, qui nous ont fait l'histoire -de ces contrées, assurent que les limbes logeaient -aussi, pendant les quarante premiers siècles du -monde, de pieux et saints personnages, d'une -innocence et d'une tranquillité parfaite; qu'au -bout de ce temps, ils quittèrent ce séjour, pour -en habiter un meilleur; mais que cependant ils -ne laissèrent pas d'entretenir quelque correspondance -avec les peuples de l'enfer, leurs anciens -voisins; ce qui est bien prouvé par l'histoire -du mauvais riche, à qui Abraham donne -le doux nom de <i>fils</i><a id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_290" href="#FNanchor_290"><span class="label">[290]</span></a> «Le pauvre Lazare ne demandait pour se rassasier que -les miettes qui tombaient de la table du mauvais riche; mais -personne ne lui en donnait. Or, Lazare mourut, et fut emporté -par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche -mourut aussi et tomba dans l'enfer. Lorsqu'il était dans les -tourmens, il leva les yeux, et vit de loin Lazare dans le -sein d'Abraham. Il s'écria: Abraham, <i>mon père</i>, ayez -pitié de moi; envoyez Lazare ici, afin qu'il me rafraîchisse -d'une goutte d'eau. Mais Abraham lui répondit: <i>Mon fils</i>, -vous avez eu vos biens, pendant votre vie; vous êtes maintenant -dans la peine. D'ailleurs nous ne pouvons franchir -l'abîme qui nous sépare, etc.» (<i>Saint Luc, chap. XVI, -versets 21–26.</i>)</p> -</div> -<p>Quant au purgatoire, plusieurs théologiens -orthodoxes nous apprennent qu'il n'est séparé -de l'enfer que par une grande toile d'araignée; -d'autres disent par des murs de papier, qui en -forment l'enceinte et la voûte. Au reste, l'un -vaut l'autre; et puisqu'il est constant que cette -frêle séparation n'a jamais été rompue, on peut -en conclure que les deux peuples voisins vivent -en bonne intelligence, et que chacun jouit d'une -parfaite sécurité dans son pays<a id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_291" href="#FNanchor_291"><span class="label">[291]</span></a> Éloge de l'enfer, 1<sup>re</sup> partie, paragraphes 22 et 24.</p> -</div> -<p>—Un Juif, qui se rendait à Fondi, dans le -royaume de Naples, fut surpris par la nuit, et ne -trouva pas d'autre gîte qu'un temple d'idoles, où -il se décida, faute de mieux, à attendre le matin. -Il s'accommoda comme il put dans un coin du -sanctuaire, s'enveloppa dans son manteau, et se -disposa à dormir.</p> - -<p>Mais au moment où il allait fermer l'œil, il -vit plusieurs démons tomber de la voûte dans le -temple, et se disposer en cercle autour d'un -grand autel. En même temps le roi de l'enfer -descendit aussi, se plaça sur un trône élevé, et -ordonna à tous les Diables subalternes de lui -rendre compte de leur conduite. Chacun fit valoir -alors les services qu'il avait rendus à la chose -publique; chacun fit l'apologie de ses talens et -l'exposé de ses bonnes actions.</p> - -<p>Le Juif, qui ne jugeait pas comme le prince -des démons, et qui trouvait leurs bonnes actions -un peu douteuses, fut si effrayé de la mine de ses -voisins et de leurs discours, qu'il se hâta de dire -les prières et de faire les cérémonies que la synagogue -met en usage pour chasser les esprits malins; -mais inutilement: les exorcismes de la -synagogue étaient passés de mode, et les démons -ne s'aperçurent seulement pas qu'ils étaient vus -par un homme.</p> - -<p>Le Juif, ne sachant plus à quoi recourir, s'avisa -d'employer le signe de la croix. On lui avait dit -que ce signe était d'une efficacité incontestable; -et il en fut bientôt convaincu; car les démons -cessèrent de parler, aussitôt que le Juif commença -de se signer; et, après avoir bien regardé -autour de lui, le roi de l'enfer aperçut le malencontreux -enfant d'Israël.—«Allez voir qui est -là, dit-il à un de ses gens…» Le démon -obéit; et, lorsqu'il eut examiné le voyageur, il -retourna vers son maître.—«C'est un vase de -réprobation<a id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a>, lui dit-il; mais malheureusement -il vient de se fortifier du signe de la -croix…—En ce cas, reprit le grand diable -en gémissant, sortons d'ici. Nous ne pourrons -bientôt plus être tranquilles dans nos temples. -Si les choses continuent, on n'aura plus la liberté -de quitter l'enfer…» En disant ces paroles, -le prince des démons s'envola; tous ses -gens disparurent; et le Juif se fit chrétien<a id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_292" href="#FNanchor_292"><span class="label">[292]</span></a> Le texte porte: «c'est un vase, ou un pot vide de -grâce;» <i lang="la" xml:lang="la">vas vacuum</i>, etc.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_293" href="#FNanchor_293"><span class="label">[293]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Historia tripartita</i>, lib. VI, cap. I.—<i>Gregorius, -in dialog.</i>—<i>Baronii</i>, tom. III, <i>anno Christi 327.</i></span></p> -</div> -<p>—Un pieux cénobite, nommé Lubert, étant -à l'article de la mort, se recommandait particulièrement -à la sainte Vierge, à saint Jérôme -et à saint Grégoire, qu'il avait pris pour ses -patrons.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, le Diable apparut au moribond -sous la figure d'un moine décédé depuis -peu, et dit à Lubert qu'il avait tort d'invoquer -seulement Marie et les saints personnages; qu'il -serait plus sage de mettre sa confiance en son -créateur, et qu'il valait mieux s'adresser à Dieu -qu'à ses saints… En entendant ces paroles hérétiques, -Lubert reconnut le tentateur, et se mit à -chanter des psaumes.</p> - -<p>—Ce que tu dis là n'est pas une prière, interrompit -le Diable: c'est le cœur plus que la bouche -qui doit parler à Dieu.—Tu en as menti, -s'écria Lubert, les psaumes sont des paroles -saintes, et… Là-dessus, il accabla le Diable de -si grosses injures, qu'on n'a pas jugé à propos de -les rapporter. Celui-ci se retira tout humilié, -et laissa au cénobite le plaisir de mourir comme -il l'entendrait.</p> - -<p>Lubert se remit donc à psalmodier, et à invoquer -de tous ses poumons la sainte Vierge, saint -Jérôme et saint Grégoire; tellement qu'en rendant -l'âme, il s'écria qu'il voyait de belles et admirables -choses; on pensa que ses patrons et ses -anges gardiens venaient le chercher; et il mourut -en bonne odeur devant ses frères<a id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_294" href="#FNanchor_294"><span class="label">[294]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Thomæ Campensis, liber de vitâ Luberti; et Mathæi -Tympii præmia virtut. christian.</i>, pag. 303.</span></p> -</div> -<p>—Voici encore une honnête action du Diable. -Le trait est peut-être peu décent; mais les personnes -pudiques étant prévenues peuvent passer -outre.</p> - -<p>Un homme, qui n'avait pas à se plaindre de -sa femme, puisqu'elle était jeune et belle, fut -pourtant assez vicieux pour jeter un œil de convoitise -sur sa voisine. La voisine, qui devait se -louer de son mari, puisqu'il était bien portant et -plein de complaisance, fut assez pécheresse, de -son côté, pour accueillir favorablement les œillades -du voisin. On va vite en amour quand on -est d'accord. Le voisin et la voisine prennent -jour, se donnent un rendez-vous, et font bien -vite une tache au contrat conjugal…</p> - -<p>Le Diable, qui se trouvait dans le voisinage, -ne voulut pas laisser cet adultère impuni. Il se -ressouvint de la manière dont Mars et Vénus -avaient été vilipendés par Vulcain; il composa -bien vite un charme, et lia si fortement le voisin -et la voisine, qu'il leur fut impossible de se séparer… -Après de longs et inutiles efforts, ils se décidèrent -à demander du secours. On entend leurs -cris; on entre; on est tout scandalisé de la conduite -des pécheurs, et tout stupéfait de leur -embarras. On veut les en tirer: peine perdue. -Il fallut des prières publiques et de longues cérémonies -pour rompre le charme.</p> - -<p>On dit que cette punition fit un bon effet dans -le pays; mais le pays où cela se passa n'est pas -nommé, par égard pour les habitans<a id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_295" href="#FNanchor_295"><span class="label">[295]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Cornelii Gemmæ cosmocrit.</i>, chap. 8, liv. I.—<i lang="la" xml:lang="la">Post -plures annalium scriptores.</i></p> -</div> -<p>—Il y avait, dans les environs de Goa, une -secte de brachmanes, qui croyaient qu'il ne fallait -pas attendre la mort pour aller dans le ciel. -C'est pourquoi, lorsqu'ils se sentaient bien vieux, -ils ordonnaient à leurs disciples de les enfermer -dans un coffre, et d'exposer le coffre sur un -fleuve voisin, qui devait les conduire en paradis. -Mais ces pauvres gens se trompaient bien, comme -dit le révérend père Teiscera, jésuite et missionnaire -qui s'y connaissait<a id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a>: hors de l'église, -point de salut. Le Diable était là qui guettait le -vieux brachmane; aussitôt qu'il le voyait embarqué, -il crevait le coffre, empoignait son -homme, l'emportait bien loin; et les habitans -du pays, retrouvant la boîte vide, s'écriaient -que le vieux brachmane était allé en paradis; -qu'il était saint; qu'il ferait des miracles en faveur -de ses amis et de ses connaissances, etc. -Mais <i>va-t'en voir s'ils viennent</i>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_296" href="#FNanchor_296"><span class="label">[296]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Epistolæ indicæ. Emanuel Teiscera ad fratres soc. -Jesu; Goæ</i>, 1560.</p> -</div> -<p>—Un petit prince d'Allemagne, qui s'était -donné au Diable, et qui n'avait pas eu à s'en -plaindre, pendant tout le cours d'une longue vie, -sentit enfin les approches de la mort. Il était alors -engagé dans une guerre qu'il aurait bien voulu -voir terminée. Mais la Mort était au chevet de -son lit, et le Diable aux pieds, qui l'attendait.</p> - -<p>Le petit prince, désolé de partir sitôt, pria le -Diable de lui procurer encore un an de vie.—C'est -un peu difficile, répondit le Diable; car tu -n'as plus de forces. Mais enfin, si une année de -vie t'oblige beaucoup, je vais me poster avec toi -dans ton corps, et je te soutiendrai comme je -pourrai… Il le fit comme il le disait. Le prince -se leva; la Mort, le voyant debout, et sans -doute alors soumise au Diable, se retira sans rien -faire. L'année se passa sans mésaventure; la -guerre commencée se termina par une bonne -paix; et le petit prince allemand s'en alla, au -bout de l'année, avec le Diable à qui il appartenait<a id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_297" href="#FNanchor_297"><span class="label">[297]</span></a> <i>Shellen</i>, <i lang="la" xml:lang="la">de Diabol.</i>, liv. VIII. -<i lang="la" xml:lang="la">Post Cæsarii Heisteirb. -Mirac.</i>, liv. XII, chap. 3. La chose se passa vers le -douzième siècle.</p> -</div> -<p>—Messire Guillaume, abbé de sainte Agathe -au diocèse de Liége, étant allé à Cologne avec -deux de ses moines, fut obligé de tenir tête à une -possédée, qui portait dans son sein un démon -assez égrillard. L'abbé Guillaume fit à l'esprit -malin une foule de questions incohérentes, auxquelles -celui-ci répondit comme il lui plut (par -la bouche de la possédée, ainsi que cela se -pratique).</p> - -<p>Cependant, comme le Diable faisait presqu'autant -de mensonges que de réponses, l'abbé s'en -aperçut, et le conjura de lui dire la vérité, et -rien que la vérité, dans toutes les demandes qu'il -allait lui faire. Le Diable le promit, et tint parole. -Il apprit au bon abbé comment se portaient -plusieurs défunts dont il voulait savoir quelques -nouvelles, lui nomma ceux qui étaient déjà au ciel, -et ceux qui patientaient dans le purgatoire. L'abbé -se mit aussitôt à prier pour eux; et en même -temps un des moines qui l'accompagnaient voulut -lier conversation avec le Diable.—Tais-toi, -lui dit l'esprit malin; tu as volé hier douze sous -à ton abbé; et ces douze sous sont maintenant à -ta ceinture, enveloppés dans un chiffon… Je te -pourrais nommer plusieurs autres petits vols -comme celui-là, sur lesquels tu n'as rien bredouillé -à confesse…</p> - -<p>L'abbé, ayant entendu ces choses, voulut bien -en donner l'absolution à son moine; après quoi, -il ordonna au Diable de débarrasser la possédée -de sa présence.—Et où veux-tu que j'aille, demanda -le démon?—Tiens, je vais ouvrir la -bouche, répondit l'abbé, tu entreras dedans, si -tu peux.—Il y fait trop chaud, répliqua le -Diable; tu as communié ces jours-ci.—Eh bien! -mets-toi à califourchon sur mon pouce.—Tes -doigts sont sanctifiés; si je m'y frottais, je m'en -mordrais plus d'une fois les ongles.—En -ce cas, va-t'en où tu voudras; mais déloge.—Pas -si vite, répliqua le Diable; j'ai permission -de rester ici deux ans encore; alors, qui vivra -verra…</p> - -<p>L'abbé, voyant qu'il n'y avait rien à faire, dit -au Diable:—Au moins, montre-toi à nos yeux -dans ta forme naturelle.—Vous le voulez?—Oui.—Voyez… -En même temps la possédée -commença de grandir et de grossir d'une manière -effroyable. En deux minutes, elle était déjà -haute comme une tour de trois cents pieds. Ses -yeux devinrent ardens comme des fournaises, et -ses traits épouvantables. Les deux moines tombèrent -l'un en pamoison, l'autre en démence. -L'abbé, qui seul avait conservé un peu de bon -sens, conjura le Diable de rendre à la possédée -la taille et la forme qu'elle avait d'abord. Le -Diable obéit et dit à Guillaume:—Tu fais bien -de te raviser, car nul homme ne peut, sans -mourir, me voir tel que je suis<a id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a>…»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_298" href="#FNanchor_298"><span class="label">[298]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Cæsarii Heisterbach Miracul.</i>, liv. V, chap. 29, -<i>et Shellen</i>, <i lang="la" xml:lang="la">de Diabol.</i>, liv. VII.</p> -</div> -<p>—Il y a peu de personnes qui ne connaissent -cette chanson du chevalier De Lisle, appelée par -les dévots <i>la Prophétie Turgotine</i>. Cependant, -comme on l'attribue au Diable, nous ne pouvons -nous dispenser de la rapporter ici<a id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_299" href="#FNanchor_299"><span class="label">[299]</span></a> Elle fut imprimée à Paris, pour la première fois, en 1778.</p> -</div> - -<p class="c">(<span class="sc">Air</span>: <i>La bonne Aventure, ô gué!</i>)</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vivent tous nos beaux esprits</div> -<div class="verse i2">Encyclopédistes,</div> -<div class="verse">Du bonheur français épris,</div> -<div class="verse i2">Grands Économistes!</div> -<div class="verse">Par leurs soins, au temps d'Adam</div> -<div class="verse">Nous reviendrons, c'est leur plan;</div> -<div class="verse i2">Momus les assiste,</div> -<div class="verse i4">O gué!</div> -<div class="verse i2">Momus les assiste.</div> - -<div class="verse stanza">Ce n'est pas de nos bouquins</div> -<div class="verse i2">Que vient leur science;</div> -<div class="verse">En eux, ces fiers paladins</div> -<div class="verse i2">Ont la sapience.</div> -<div class="verse">Les Colbert et les Sully</div> -<div class="verse">Nous paraissent grands; mais fi!</div> -<div class="verse i2">Ce n'est qu'ignorance,</div> -<div class="verse i4">O gué!</div> -<div class="verse i2">Ce n'est qu'ignorance!</div> - -<div class="verse stanza">On verra tous les états</div> -<div class="verse i2">Entre eux se confondre;</div> -<div class="verse">Les pauvres sur leurs grabats</div> -<div class="verse i2">Ne plus se morfondre;</div> -<div class="verse">Des biens on fera des lots,</div> -<div class="verse">Qui rendront les gens égaux:</div> -<div class="verse i2">Le bel œuf à pondre,</div> -<div class="verse i4">O gué!</div> -<div class="verse i2">Le bel œuf à pondre!</div> - -<div class="verse stanza">Du même pas marcheront</div> -<div class="verse i2">Noblesse et roture;</div> -<div class="verse">Les Français retourneront</div> -<div class="verse i2">Au droit de nature;</div> -<div class="verse">Adieu parlements et lois,</div> -<div class="verse">Princes, ducs, reines et rois:</div> -<div class="verse i2">La bonne aventure,</div> -<div class="verse i4">O gué!</div> -<div class="verse i2">La bonne aventure!</div> - -<div class="verse stanza">Et cependant vertueux</div> -<div class="verse i2">Par philosophie,</div> -<div class="verse">Les Français auront des dieux</div> -<div class="verse i2">A leur fantaisie.</div> -<div class="verse">Nous reverrons un ognon,</div> -<div class="verse">A Jésus damer le pion;<a id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a></div> -<div class="verse i2">Ah! quelle harmonie</div> -<div class="verse i4">O gué!</div> -<div class="verse i2">Ah! quelle harmonie!</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_300" href="#FNanchor_300"><span class="label">[300]</span></a> On n'a jamais vu un ognon damer le pion à Jésus.</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Alors, amour, sûreté,</div> -<div class="verse i2">Entre sœurs et frères,</div> -<div class="verse">Sacremens et parenté</div> -<div class="verse i2">Seront des chimères;</div> -<div class="verse">Chaque père imitera</div> -<div class="verse">Noé, quand il s'enivra:</div> -<div class="verse i2">Liberté plénière,</div> -<div class="verse i4">O gué!</div> -<div class="verse i2">Liberté plénière!</div> - -<div class="verse stanza">Plus de moines langoureux,</div> -<div class="verse i2">De plaintives nones:</div> -<div class="verse">Au lieu d'adresser aux cieux</div> -<div class="verse i2">Matines et nones,</div> -<div class="verse">On verra ces malheureux</div> -<div class="verse">Danser, abjurant leurs vœux,</div> -<div class="verse i2">Galante chaconne,</div> -<div class="verse i4">O gué!</div> -<div class="verse i2">Galante chaconne!</div> - -<div class="verse stanza">Puisse des novations</div> -<div class="verse i2">La fière sequelle</div> -<div class="verse">Nous rendre des nations</div> -<div class="verse i2">Le parfait modèle!</div> -<div class="verse">Cet honneur, nous le devrons</div> -<div class="verse">A Turgot et compagnons:</div> -<div class="verse i2">Besogne immortelle,</div> -<div class="verse i4">O gué!</div> -<div class="verse i2">Besogne immortelle!</div> - -<div class="verse stanza">A qui devrons-nous le plus?</div> -<div class="verse i2">C'est à notre maître,</div> -<div class="verse">Qui, se croyant un abus,</div> -<div class="verse i2">Ne voudra plus l'être.</div> -<div class="verse">Ah! qu'il faut aimer le bien,</div> -<div class="verse">Pour, de roi, n'être plus rien!</div> -<div class="verse i2">J'enverrais tout paître,</div> -<div class="verse i4">O gué!</div> -<div class="verse i2">J'enverrais tout paître!</div> -</div> - -<p>Ces neuf couplets, qui n'ont rien que de naturel, -et qui ne sont que la parodie des pamphlets -qu'on publia au commencement du règne -de Louis XVI, paraissent, depuis la révolution, -tellement miraculeux aux esprits qui cherchent -partout des prodiges, que le révérend père abbé -Fiard s'écrie à ce propos: «Nous dirons, sans -craindre de nous tromper, que cette prophétie, -malheureusement trop véridique, vient de l'esprit -infernal, qu'elle est sortie de l'enfer, ou -(ce qui est la même chose) d'hommes qui -avaient communication avec l'enfer; et nous -donnons cette prédiction (que sûrement on ne -contestera pas) pour un <i>fait</i> du Diable ou des -démonolâtres existans alors dans le royaume.</p> - -<p>»A cette époque de 1778 (qu'on veuille bien -y remonter), la France était tranquille au-dedans; -un roi bienfaisant avait assuré la stabilité -de ces corps antiques de magistrats, que -sous le règne précédent on avait violemment -attaquée. Les rangs étaient subordonnés. Des -gradations marquées différenciaient les conditions. -Le clergé et la noblesse jouissaient de -leurs droits. Le Français aurait frémi, à la seule -pensée qu'il verrait dans le sein de sa patrie, -et par les mains de ses compatriotes, briser les -autels, détruire la religion, annuler des sacremens, -dont l'un, depuis Clovis, depuis -quatorze siècles, lui imprime le divin caractère -de chrétien, le discerne du Turc, du -Juif; et l'autre appelle sur son union avec une -épouse les bénédictions du ciel.</p> - -<p>»Mais les démoniaques prophètes sont autour -de Louis XVI; ils habitent ses palais, ils vivent -de ses bienfaits. Bien assurés de leurs coups, -bien sûrs de l'infernale puissance qu'ils ont sur -l'esprit humain, et de la damnable science -qu'ils possèdent de l'ensorceler, quand Dieu le -permet, ils annoncent, en toutes lettres, que -Louis XVI, que <i>notre maître</i> (c'est ainsi qu'ils -le nomment) voudra ne plus être roi, etc.</p> - -<p>»Nous le répétons, nous soutenons hardiment -que cette divination <i>stupéfiante</i>, faite contre -toute vraisemblance, contre toute probabilité, -et antérieure à l'événement de plus de douze -ans, est sortie de l'enfer, qu'elle n'a pu sortir -que de l'enfer… Elle est d'une engeance d'hommes -et de femmes exécrables, en commerce -avec les démons, avec des esprits habitans un -autre monde, ou des âmes séparées des corps. -C'est là cet art détestable de la nécromancie, -art connu dès les premiers siècles, et qui a été -exercé, mais proscrit chez toutes les nations. -C'est par cet art que Charles VI fut ensorcelé -par Valentine de Milan; Henri II, par Diane -de Poitiers; l'épouse de Louis XIII, par la maréchale -d'Ancre; le régent, par le cardinal -Dubois; et Louis XVI, par les démonolâtres -du dix-huitième siècle. La révolution pareillement -a été combinée dans les antres infernaux; -et, qui pis est, elle en est sortie…, -etc.<a id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a>»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_301" href="#FNanchor_301"><span class="label">[301]</span></a> La France trompée par les magiciens du 18<sup>e</sup> siècle. -Lettres sur la Magie, etc.</p> -</div> -<p>Grâces soient d'abord rendues à l'abbé Fiard! -Quand des sots reprocheront à la nation française -les crimes de la dernière révolution, on pourra -dire à ces sots, comme abbé le Nôtre: <i>La révolution -a été combinée dans les antres de l'enfer, et -elle en est sortie.</i> Ainsi, ne nous en parlez donc -plus.</p> - -<p>Quant à <i>la prophétie Turgotine</i>, la France -n'était pas du tout paisible lorsqu'elle parut. Les -systèmes de Turgot avaient occasionné de grandes -commotions dans la tranquillité publique. Les -économistes (c'est le nom qu'on donnait aux -partisans de ces systèmes) formaient de grands -projets, dont l'exécution était alarmante pour les -dévots, puisqu'elle sapait une foule de principes, -respectés en religion et en morale; et, nous le -répétons, la chanson du chevalier De Lisle ne fut -que la satire des plans de M. Turgot, qui promettait -de ramener <i>l'âge d'or</i> en France.</p> - -<p>—En l'année 1543, une dame de noble lignée -enfanta, dans la Belgique, un gros garçon qui -avait la tête d'un Diable (selon le jugement des -experts), une trompe d'éléphant au milieu du -visage, des pates d'oie au bout des bras et des -jambes, des yeux de chat au-dessous du ventre, -une tête de chien à chaque coude et à chaque -genou, deux visages de singe en relief sur l'estomac, -une queue de scorpion proprement retroussée, -et longue d'une aune et demie; ce qui -devait faire un petit enfant bien gentil.</p> - -<p>Comme personne ne voulait se charger de -cette paternité, les théologiens et les parens de -la dame accusèrent charitablement le Diable -d'avoir fait ce garçon-là. Mais la mère soutint -qu'il était de son mari; et les gens sensés la crurent, -puisqu'elle devait le savoir mieux que personne. -Quoi qu'il en soit, le petit monstre ne vécut -que quatre heures; et, en mourant, il s'écria -à haute et intelligible voix, par les deux gueules -de chien qu'il avait aux genoux: <i>Veillez et priez, -car le jugement dernier est tout proche!</i>… -Malgré cela, le jugement dernier n'est pas encore -venu<a id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_302" href="#FNanchor_302"><span class="label">[302]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Cornel. Gemmæ cosmocriticæ</i>, liv. I, chap. 8.—<i lang="la" xml:lang="la">Ruffius -de partu port.</i> chap. 2.</p> -</div> -<p>—Le comte de Foulques, qui était, comme -on sait ou comme on ne sait pas, le protecteur -obstiné des hérétiques, avait contracté la vicieuse -habitude de se livrer à des emportemens et de -blasphémer à la journée. Notre saint père le -pape, dans le dessein d'arrondir ses domaines du -comtat d'Avignon, s'était emparé d'une terre et -d'un château qui appartenaient au comte de Foulques. -Celui-ci, qui n'aurait pas dû s'opposer aux -volontés infaillibles du vicaire de Jésus-Christ, -n'eut pas plutôt appris qu'il allait perdre un bien -(considérable à la vérité, mais superflu), qu'il -monta à cheval, et dit en jurant vilainement:—«Je -me moque du pape, de ses moines et de -ses prêtres; je jouirai de mes terres et de mon -château, ou je brûlerai le comtat d'Avignon…» -A peine le comte de Foulques eut-il prononcé -cet horrible blasphême, que le Diable le prit par -les pieds, le jeta à bas de son cheval et l'assomma.</p> - -<p>On pense bien que le Diable avait des ordres -pour agir ainsi. Mais ce qu'il y a de plus affreux, -c'est que l'hérétique mourut, en proférant de -nouveaux blasphêmes… Jérémie Drexélius termine -cette histoire édifiante par la citation de ce -vers de Virgile, qui vient bien à propos:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Discite justitiam moniti et non temnere divos.</i></div> -</div> - -<p>—On a souvent accusé le Diable d'avoir perdu -les gens par de mauvais conseils. Nous allons -citer, entre cent mille, un seul exemple qui ferait -crier bien haut, si le Diable était le héros de -l'histoire.</p> - -<p>Achillée et Nérée étaient eunuques et valets de -chambre de Flavie, nièce de l'empereur Domitien. -Après qu'ils eurent reçu le baptême, ils -songèrent qu'il était de leur devoir de convertir -leur maîtresse, si la chose était possible; mais -pendant qu'ils prenaient cette sage résolution, -Domitien maria Flavie au jeune Aurélien.</p> - -<p>Comme il n'y avait plus de temps à perdre, -tout en l'habillant pour la noce, et en disposant -les bijoux dans sa parure, les deux eunuques prêchèrent -la foi à leur maîtresse, et lui firent, dans -la même séance, un bel éloge de la virginité.</p> - -<p>—La virginité, disait le premier eunuque, -est celle de toutes les vertus qui nous élève plus -particulièrement à Dieu, et qui nous rend semblables -aux anges. D'ailleurs nous naissons tous -vierges<a id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>… Et puis une femme mariée est -exposée aux coups de poing et aux coups de pied -de son mari. Elle a de vilains enfans. Une mère -gronde doucement; on le supporte avec peine. -Quand on a un mari, c'est tous les jours nouvelles -querelles, nouvelles injures…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_303" href="#FNanchor_303"><span class="label">[303]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Virginitatem esse Deo proximam, angelis Germanam, -hominibus innatam.</i> Pour traduire littéralement -cette phrase, il aurait fallu dire que <i>la virginité est parente -de Dieu, cousine des anges, et naturelle aux humains</i>. -Mais le bon sens se révolte trop contre ces trois blasphêmes, -pour qu'on ne cherche pas à en adoucir le ridicule. Il n'y a -jamais eu que les Valésiens qui aient prêché le célibat général -et la castration, pour amener la fin du monde, tant de fois -prédite sans succès. Dieu a dit dans la Sainte Bible: <i lang="la" xml:lang="la">Crescite -et multiplicamini</i>, croissez et multipliez. (<i>Genèse</i>, chap. 1.) -Et Jésus-Christ, dans l'évangile:—Dieu a fait l'homme et la -femme pour vivre ensemble; on ne doit point séparer ce qu'il -a réuni. (<i>St. Mathieu</i>, chap. 19) L'homme quittera ses parens, -pour s'attacher à sa femme; et ils ne feront tous deux -qu'une seule chair. (<i>S. Marc</i>, chap. 10). Enfin, dans l'esprit -de la religion chrétienne, que l'on comprend si mal, la -virginité n'est une vertu que dans la jeunesse, et le mariage -est un grand sacrement. <i lang="la" xml:lang="la">Sacramentum hoc magnum est.</i> -(<i lang="la" xml:lang="la">Ephes.</i> chap. 5.)</p> -</div> -<p>—A propos, interrompit Flavie, je me souviens -que mon père était un homme jaloux, qui -accablait tous les jours ma pauvre mère de reproches, -de mots durs, et lui faisait un vacarme -épouvantable. Est-ce que mon mari fera de -même?—Il fera bien pis, répondit l'autre eunuque. -Tant que les hommes ne sont qu'amans, -ils vous paraissent benins, doux, maniables; dès -qu'ils deviennent maris, ils veulent dominer -avec tyrannie; et quelquefois malheureusement, -ils traitent mieux leurs servantes que leurs -femmes…</p> - -<p>Soit que Flavie n'aimât point son époux, soit -qu'elle fût un peu niaise, elle crut tout ce qu'on -lui contait, et refusa au jeune Aurélien les caresses -conjugales. Enfin, elle s'arrangea si bien, -qu'elle mourut quelque temps après, en dansant -devant son mari, qui voulait la prendre par la -fatigue, et qui la vit expirer après avoir sauté -pendant deux jours. Les deux eunuques furent -décapités<a id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_304" href="#FNanchor_304"><span class="label">[304]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Legenda aurea.</i> Ces deux hommes sont martyrs, selon -Jac. de Voragine, <i lang="la" xml:lang="la">leg. 70</i>.</p> -</div> -<p>—Un saint homme, connu dans les légendes -sous le nom de Pierre-le-Neuf, venait de mourir, -et son tombeau faisait des miracles. Euphémie -de Corrionge, grande dame milanaise, se -trouvant depuis sept années possédée de plusieurs -démons, fut conduite au sépulcre susdit. Là, -on commanda aux démons de vider la place; ils -plaidèrent leur cause de leur mieux; mais il fallut -détaler; et ils le firent, en criant, on ne sait pas -pourquoi:—Ah! Mariette! Mariette!… Ah! -Pierrot! Pierrot<a id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a>!…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_305" href="#FNanchor_305"><span class="label">[305]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Mariola, Mariola, Petrine, Petrine…</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Legenda -aurea, Jacob. de Voragine</i>, lég. 61.)</p> -</div> -<p>—Le révérend père Gaspar, de la compagnie -de Jésus, raconte, dans une de ses lettres, -que les femmes de l'île d'Ormus, poussées par le -démon de la luxure, attentèrent plusieurs fois à -sa chasteté, et l'engagèrent, par toutes sortes de -moyens, à forniquer avec elles, parce qu'elles -comptaient bien que, si elles pouvaient avoir des -enfans d'un jésuite, ces enfans seraient de petits -saints tout faits. Était-ce encore le Diable qui -leur avait donné cette dernière idée? Le père -Gaspar, qui avait été soldat avant d'être missionnaire, -ne dit pas s'il fut faible avec les Indiennes; -mais il ajoute: Voyez pourtant quelles sont les -ruses et les finesses du Diable! Ses piéges sont -quelquefois si séduisans, qu'il y ferait tomber les -anges même<a id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_306" href="#FNanchor_306"><span class="label">[306]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Epistola Gaspari Belgæ, ad fratres soc. Jesu. Ormutii. -1549. in epist. Indicis.</i></p> -</div> -<p>—Saint Bernard, abbé de Clairvaux, s'était -un jour enfermé dans sa cellule, pour graisser ses -souliers. Le Diable, témoin de cette humilité, -prit sur-le-champ la figure d'un voyageur, et -entra dans la cellule de Bernard, en demandant -à parler à l'abbé.—C'est moi, dit Bernard, en -levant les yeux sur le voyageur.—Pouah! quel -abbé! s'écria le Diable… Ne vaudrait-il pas -mieux recevoir les étrangers, que graisser vos -chausses?… Ces paroles d'orgueil décelaient le -Diable. Bernard se remit donc humblement à la -besogne, et le malin s'en alla<a id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_307" href="#FNanchor_307"><span class="label">[307]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Cæsarii Heisterbach. illust. miracul.</i>, liv. IV. ch. 7.</p> -</div> -<p>—Le célèbre musicien Handel, se trouvant -en 1700 à Venise, dans le temps du carnaval, -joua de la harpe dans une mascarade. Il n'avait -alors que seize ans; mais ses talens dans la musique -étaient déjà très-connus. Dominique Scarlati, -le plus habile musicien d'alors sur cet instrument, -l'entendit et s'écria: <i>Il n'y a que le -saxon Handel, ou le Diable, qui puisse jouer -ainsi!</i>…</p> - -<p>—Les Européens représentent ordinairement -le Diable, avec un teint noir et brûlé. Les nègres -soutiennent, au contraire, que le Diable a la peau -blanche. Un officier français se trouvant, au dix-septième -siècle, dans le royaume d'Ardra, en -Afrique, alla faire une visite au chef des prêtres -du pays. Il aperçut, dans la chambre du pontife, -une grande poupée blanche, et demanda ce -qu'elle représentait? On lui répondit que c'était -le Diable.—«Vous vous trompez, dit bonnement -le Français; le Diable est noir.—C'est -vous qui êtes dans l'erreur, répliqua le vieux -prêtre; vous ne pouvez pas savoir aussi-bien -que moi quelle est la couleur du Diable. <i>Je le -vois tous les jours</i>, et je vous assure qu'il est -blanc comme vous<a id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_308" href="#FNanchor_308"><span class="label">[308]</span></a> Anecdotes africaines,—de la côte des esclaves, -page 37.</p> -</div> -<p>—C'est sans doute ici le lieu de rapporter le -<i>portrait du Diable</i>, attribué à Piron, quoique ce -morceau soit généralement connu. Le Diable n'y -est pas flatté:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">«Il a la peau d'un rot qui brûle,</div> -<div class="verse i4">»Le front cornu,</div> -<div class="verse">»Le nez fait comme une virgule,</div> -<div class="verse i4">»Le pied crochu,</div> -<div class="verse">»Le <i>fuseau</i>, dont filait Hercule<a id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a>,</div> -<div class="verse i4">»Noir et tortu,</div> -<div class="verse">»Et pour comble de ridicule,</div> -<div class="verse i4">»La Queue au cu.»</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_309" href="#FNanchor_309"><span class="label">[309]</span></a> La plupart des théologiens de l'antiquité disent qu'Hercule, -auprès d'Omphale, s'amusait à filer du lin. Mais il y en a -qui prétendent qu'il filait autre chose.</p> -</div> -<p>—Un soir que saint Augustin était plongé -dans ses méditations, il vit passer devant lui un -démon qui portait un grand livre sur ses épaules. -Il l'arrêta, et lui demanda à voir ce que contenait -son livre.—C'est le registre de tous les péchés -des hommes, répondit le démon; je les -ramasse où je les trouve, et je les écris à leur -place, pour savoir plus aisément ce que chacun -me doit.—Montre-moi, dit l'évêque d'Hippone, -quels péchés j'ai faits depuis ma conversion?…</p> - -<p>Le démon ouvrit son livre, et chercha l'article -de saint Augustin, où il ne se trouva que cette -petite note: <i>Il a oublié de dire les Complies.</i> Le -saint évêque ordonna au Diable de l'attendre un -moment; il se rendit aussitôt à l'église, récita les -Complies, avec d'autres prières, et revint trouver -le démon, à qui il demanda de lire une seconde -fois sa note. Elle se trouva effacée.—Ah! vous -m'avez trompé, s'écria le Diable; et voilà le -prix de mes complaisances!… Mais on ne m'y -reprendra plus… En disant ces mots, il s'en alla, -comme on s'en va quand on n'est pas content<a id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_310" href="#FNanchor_310"><span class="label">[310]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Legenda aurea Jac. de Voragine, aucta à Claudio -à Rotâ.</i> Leg. 119.</span></p> -</div> -<p>—Un jour que saint Martin (évêque de Tours, -comme chacun sait) disait la messe en grande -pompe, le Diable entra dans l'église et avisa -aux moyens de le distraire. Il s'était placé parmi -les enfans de chœur, qui ne le voyaient point; -mais il savait bien que Martin le découvrirait -dès qu'il jetterait les yeux de son côté, et qu'il -faudrait alors déguerpir. C'est pourquoi il se tint -bien sur ses gardes; et lorsque le saint évêque se -tourna vers le peuple, pour dire le <i lang="la" xml:lang="la">Dominus vobiscum</i>, -le Diable se heurta le front contre un -pilier, regarda Martin, et fit une grimace si singulière, -que le saint ne put s'empêcher de rire; -et il perdit ainsi le mérite du sacrifice de la -messe.—C'était tout ce que voulait l'esprit malin; -il disparut, aussitôt après cette escapade, sans -attendre que l'évêque prît la peine de le chasser<a id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_311" href="#FNanchor_311"><span class="label">[311]</span></a> Cette aventure était représentée dans une église de -Brest. Grosnet trouva le trait si joli, qu'il le mit en vers, -mais dans un autre sens.—Le Diable était, selon cet ancien -poëte, dans un coin de l'église, écrivant, sur un parchemin, -les caquets des femmes, et les propos inconvenans qu'on -tenait à ses oreilles, pendant les saints offices. Or, quand sa -feuille fut remplie, comme il avait encore bien des notes à -prendre, il mit le parchemin entre ses dents, et le tira de -toutes ses forces, pour l'allonger. Mais la feuille se déchira, -et la tête du Diable alla frapper contre un pilier, qui se trouvait -derrière lui. Saint Martin, qui se retournait alors pour -le <i lang="la" xml:lang="la">Dominus vobiscum</i>, se mit à rire de la grimace du Diable, -et perdit le mérite de sa messe; ce qui ne lui serait point -advenu, s'il eût eu les yeux baissés, comme dit Philippe -d'Alcrippe.</p> -</div> -<p>—Un avare, qui était devenu extrêmement -riche à force d'usure, se sentant à l'article de la -mort, pria sa femme de lui apporter sa bourse, -afin qu'il pût la voir encore une fois avant de -mourir. Quand il la tint, il la serra tendrement -sur son sein et ordonna qu'on l'enterrât avec lui, -parce qu'il trouvait l'idée de s'en séparer tout-à-fait -déchirante. On ne lui promit rien précisément; -et il mourut en contemplant ses pièces d'or.</p> - -<p>Alors on lui arracha la bourse des mains; ce -qui ne se fit pas sans peine. Mais quelle fut la -surprise de la famille assemblée, lorsqu'en ouvrant -le sac, on y trouva, non plus des pièces -d'or, mais deux énormes crapauds… Le Diable -était venu, et, en emportant l'âme de l'usurier, -il avait emporté son or, comme deux choses inséparables -et qui n'en faisaient qu'une<a id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_312" href="#FNanchor_312"><span class="label">[312]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Cæsarii Heist. de morientibus</i>, cap. 39, <i>mirac.</i> lib. XI.</span></p> -</div> -<p>Il y aura sans doute des gens qui n'approuveront -pas la conduite du Diable, parce qu'il frustrait -la famille du défunt d'une bonne bourse -bien grasse. On leur répondra que l'or qu'elle -contenait était le fruit de l'usure et de la rapine; -qu'un bien mal acquis ne doit pas profiter; que -ce n'était sans doute pas toute la fortune du vieux -ladre; et que le Diable exécutait là les dernières -volontés du défunt, ce que les héritiers n'eussent -pas fait.</p> - -<p>Quant aux deux crapauds qu'il eut la malice -de laisser dans la bourse, ce fait est plus grave. -Mais si on ne peut l'excuser, on peut du moins -le rendre respectable, en quelque sorte, puisque -les saints même ont fait des choses de ce genre.—Un -dévot envoya à saint Benoît deux flacons -de plusieurs pintes, pleins de bon vin vieux. -Le commissionnaire qui les portait s'avisa, chemin -faisant, de garder le plus petit pour lui, et -de ne porter que le plus gros à Benoît. C'était -modeste. Il cache donc son flacon dans un fossé -écarté, et continue sa route.</p> - -<p>Saint Benoît reçut le gros flacon de vin vieux, -avec actions de grâces; mais comme il avait de -la perspicacité, il dit au commissionnaire: «Ayez -soin de ne pas boire le vin du flacon que vous -avez gardé; renversez-le avec précaution; vous -verrez ce qu'il y a dedans.» Le saint se retira -en disant ces paroles; et le commissionnaire s'en -retourna tout honteux. Lorsqu'il arriva à sa cachette, -il prit son flacon, le renversa doucement, -et en vit sortir une grande couleuvre<a id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a>…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_313" href="#FNanchor_313"><span class="label">[313]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Jacobi de Voragine</i>, lég. 48.</p> -</div> -<p>Ces deux traits se valent bien. Si on les regarde -comme des espiègleries, le Diable n'a pas -si grand tort. Si on les traite de méchancetés, -on manque de respect à saint Benoît, qui était -un homme d'assez bon tempérament.</p> - -<p>—Un chartreux<a id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a>, sur son lit de mort, se -trouvant seul dans sa cellule, vit entrer un démon -chargé d'un grand <i>in-folio</i>, où il avait écrit, -en manière d'histoire suivie, toutes les fautes et -tous les péchés du mourant. Le chartreux se nommait -Favier.—Favier, lui dit le Diable, en riant -avec quelque malice, je te vais lire la chronique -de ta vie… En même temps il fit la lecture de -son gros livre.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_314" href="#FNanchor_314"><span class="label">[314]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ex Mathæi Tympii triumpho virtut. de integr. -conf. 62.</i></p> -</div> -<p>Le moine, stupéfait d'avoir commis tant de -péchés, répondit au démon:—Tout ce que tu -me reproches, et que tu as si bien noté, je l'ai dit -à confesse, j'en ai fait pénitence, et j'en ai reçu -l'absolution. Ainsi, tu peux brûler ton livre.—Un -instant, repartit le Diable, toutes tes confessions -n'ont pas été bonnes; il y a certaines fautes -ici, dont tu n'as pas bien expliqué les circonstances; -conséquemment tu viendras nous voir…</p> - -<p>Le malade allait se désoler, quand la sainte -Vierge parut dans la cellule, entourée d'une lumière -éblouissante, et tenant dans ses bras un -enfant d'une beauté extraordinaire.—Cesse de -craindre, dit-elle au moribond, ce bel enfant t'a -pardonné toutes tes fautes, et le ciel est ouvert -pour toi… Le démon, tout confus d'avoir mal -jugé un saint homme, s'esquiva en entendant ces -paroles. La sainte Vierge se retira aussi; et Favier, -se retrouvant seul, chanta les litanies des -saints. Lorsqu'il prononça ces paroles: <i lang="la" xml:lang="la">Omnes -sancti et sanctæ Dei, intercedite pro nobis</i>, il -aperçut le haut de sa cellule entr'ouvert; des -chœurs innombrables de saints et de saintes venaient -chercher son âme; il mourut, et monta -au ciel en bonne compagnie.—Puisse-t-il nous -en arriver autant!—Ainsi soit-il.</p> - - -<p class="c gap">FIN.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE -DES MATIÈRES CONTENUES -DANS CET OUVRAGE.</h2> - - -<table summary=""> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">A ma femme.</span> (<i>Épître dédicatoire</i>)</td> -<td class="num">pag. <a href="#epitre">v</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Avertissement</span></td> -<td class="num"><a href="#avert">vij</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Introduction</span>, <i>ou entrevue de l'auteur avec le Diable</i></td> -<td class="num"><a href="#intro">xv</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chapitre premier.</span> <i>Histoire des démons</i></td> -<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> II. <i>Formes et métamorphoses.</i>—Démons en bouc, -en tronc d'arbre, en crapauds, en chats noirs, en ours, -en pourceaux, en singes, en dogues, en rats, en nègres, -en dragon, en homme, en cheval, en moine, en âne, en -guêpe, en jeune fille, en merle noir, en chien, en queue -de veau, en œil, en laitue, en demi-septier de vin, -en grenouille, en vautour, en marmottes, en blaireaux, -en femmes, en monstre, en grand prince, etc. etc.</td> -<td class="num"><a href="#ch2">14</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> III. <i>Le bon Diable.—Petit roman</i></td> -<td class="num"><a href="#ch3">28</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IV. <i>Services rendus par les démons.</i>—La vigne -gardée par le Diable. Trajan sauvé par un démon. Le -Diable veille sur la vertu d'Agnès du Mont-Politien. Histoire -d'un démon qui fréquenta la maison d'un évêque -d'Hildesheim. Le démon de Cassius de Parme. Aldon et -Granson sauvés par le Diable. Aventure d'un jeune Espagnol -et d'un démon. Le Diable empêche le pèlerinage -nocturne d'un prêtre et d'une dame</td> -<td class="num"><a href="#ch4">33</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> V. <i>Espiègleries de quelques démons.</i>—Cadulus -et le Diable. Le Diable et Pierre-le-Prêcheur. Un curé de -Bonn et le Diable. Le Diable et les passans. Un baladin et -son démon. Le Diable perruquier. Le lutin de M. Santois. -Les démons et les pèlerins du Japon, etc.</td> -<td class="num"><a href="#ch5">45</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VI. <i>L'heureux valet.—Conte noir</i></td> -<td class="num"><a href="#ch6">52</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VII. <i>Honnêtes actions du Diable.</i>—La vache volée -et son cinquième descendant. Une fille de Nivelle et le -Diable. Le Diable et un enfant altéré. Un moine repris -par le Diable. Le Diable punit un gourmand. Bienveillance -du Diable pour un religieux sobre. Le Diable convertit -un novice, qui voulait retourner dans le monde. -Conduite désintéressée du Diable avec saint Vitus. Sentimens -semblables avec saint Cyriaque</td> -<td class="num"><a href="#ch7">60</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VIII. <i>Malices de quelques démons.</i>—Le Diable -prend la figure de Moïse, et noie les juifs de l'île de Crète. -Tempête excitée à Louvain par le Diable. Orage de Malines. -Désastre de Quimper-Corentin. Un Démon montagnard -tord le cou à un mineur, sans le tuer. Le Diable -prend la figure d'une femme, tracasse saint Hyppolite, etc. -Mauvaise conduite d'un démon, avec la jeune Ida de Louvain. -Malices exercées contre le bienheureux Gilles. Aventures -d'Alexandre <i>ab Alexandro</i>. Les diables du château -de Vauvert. La vache possédée du Diable</td> -<td class="num"><a href="#ch8">73</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IX. <i>Le Diable et St. Dominique.—Conte bleu</i></td> -<td class="num"><a href="#ch9">86</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> X. <i>Mésaventures et faiblesses des -démons.</i>—Élizabeth d'Hoven soufflète le Diable, etc. Saint Grégoire le -Thaumaturge mène le Diable comme il veut. Le Diable -cité devant le tribunal de Dieu. Saint Loup enferme le -Diable dans un verre d'eau. Démon dans un pot à beurre. -Caradoc et le Diable. Le Diable et saint Dorothée. Luther -et le Diable. Le Diable et saint Antoine. Sainte Julienne et -le Diable. Le Diable et saint Wulfran</td> -<td class="num"><a href="#ch10">92</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XI. <i>Petites leçons et châtimens divers, infligés -par le Diable.</i>—Le convers impudique, et le Diable -déguisé en nonne. Deux voyageuses et le Diable. Joueur -emporté par le Diable. Caresses conjugales hors de saison -punies par le Diable. Le Diable et l'usurier défunt. Le -Diable emporte la langue d'un avocat vénal. Il effraie un -paysan de mauvaise foi. Voyage aux enfers d'un meunier -usurier et impie. Avis à ceux qui chantent vaniteusement, -et ne veulent pas psalmodier. Le prédicateur orgueilleux. -Le Diable se moque d'un moine paresseux. Il visite un -moine qui dormait au chœur. Danger de l'invoquer</td> -<td class="num"><a href="#ch11">107</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XII. <i>La mort de Rodrigue.—Histoire tragique</i></td> -<td class="num"><a href="#ch12">123</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIII. <i>De ceux qui ont le cou tordu par le Diable; -de ceux que les démons ont emportés.</i>—Cham, fils de -Noé. Gabrielle d'Estrées. Un chanoine fornicateur. -Ulrich Schroter. Un comte de Mâcon. Une Allemande. -Un plaideur. Cagliostro. Valens. Dagobert. Le soldat -Étienne. Carlostad. Amalaric. Ébroïn</td> -<td class="num"><a href="#ch13">128</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIV. <i>La mort de Julien l'apostat.—Histoire -tragique</i></td> -<td class="num"><a href="#ch14">145</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XV. <i>Le démon bienfaisant—Petit roman</i></td> -<td class="num"><a href="#ch15">152</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVI. <i>Le conseil infernal.—Conte noir</i></td> -<td class="num"><a href="#ch16">156</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XVII. <i>De ceux qui nous ont rapporté des nouvelles -de l'enfer.</i>—Histoire d'un religieux anglais, qui va -aux enfers, sous la conduite de saint Nicolas. Voyage de -Bertholde dans un coin de l'enfer. Agneïus visite le trou de -saint Patrice. Vétin va aux enfers. Un clerc se fait porter -par le Diable à la porte des enfers. Un saint homme visite -l'infirmerie des démons. Tondal est conduit aux enfers -par un ange, etc.</td> -<td class="num"><a href="#ch17">161</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVIII. <i>Aventures d'un écolier.—Conte noir</i></td> -<td class="num"><a href="#ch18">179</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIX. <i>De l'estime qu'on a eue pour les démons, des -grands hommes qui leur ont dû leur mérite, etc.</i>—Modes -du douzième siècle. Beau mot de Thomas Morus. -Goyon de Matignon. Socrate. Apulée. Agrippa. Cardan. -Scaliger. Mesmer. Cagliostro. Averroès. Chicus-Œsculanus. -Copernic. Jean-Faust. Roger Bacon. Pierre d'Apone. -Jeanne d'Arc. Les Templiers. Le pont du Diable. La muraille -du Diable</td> -<td class="num"><a href="#ch19">184</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XX. <i>Des amours des démons avec les mortels.</i>—Amours -d'une religieuse et d'un démon. Amours du -Diable pour une nonne chaste. Amours d'un démon et -de la fille d'un prêtre. Amours de Victorin et d'une diablesse, -etc. Enfans du Diable: Zoroastre. Romulus. Numa-Pompilius. -Servius-Tullius. Auguste. Simon le Magicien. -Luther. Merlin. Apollonius de Thyane. Les comtes de -Clèves. Mélusine. etc.</td> -<td class="num"><a href="#ch20">195</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXI. <i>Le Diable pris par le nez.—Conte bleu</i></td> -<td class="num"><a href="#ch21">207</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXII. <i>Des démons qui ont cité l'Écriture-Sainte, -etc.</i>—Un démon récite le pater. Le Diable cite un passage -de saint Paul, en réclamant une âme devant le tribunal -suprême. Un démon apprend à saint Bernard sept -versets qui mènent au ciel, etc.</td> -<td class="num"><a href="#ch22">213</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XXIII. <i>Le magicien amoureux.—Conte -noir</i></td> -<td class="num"><a href="#ch23">225</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXIV. <i>Contre ceux qui ne veulent pas croire aux -diables.—Histoire édifiante</i></td> -<td class="num"><a href="#ch24">232</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXV. <i>Contre ceux qui voient le Diable partout.—Pieuse -facétie</i></td> -<td class="num"><a href="#ch25">238</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVI. <i>La fausse princesse.—Mélodrame à mettre -en scène</i></td> -<td class="num"><a href="#ch26">243</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVII. <i>Quatre histoires édifiantes.</i>—Les prestiges.—Mort -de Guillaume-le-Roux.—L'interrogatoire.—Encore -un tour aux enfers</td> -<td class="num"><a href="#ch27">249</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVIII. <i>Quatre petits romans.</i>—Théodora.—L'anneau.—Le -danger des engagemens.—Le voyage -à Rome</td> -<td class="num"><a href="#ch28">259</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXIX. <i>Quatre petits contes.</i>—Le souper.—Le -château magique.—Le pauvre prêtre.—Ce que l'on -voudra</td> -<td class="num"><a href="#ch29">270</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXX. <i>Le Diable à confesse</i></td> -<td class="num"><a href="#ch30">280</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Variétés</span>, ou <i>Mosaïque infernale</i>.—De l'enfer et du -purgatoire. Le signe de la croix. Le Diable et le mourant. -L'adultère. Départ des Brachmanes pour l'autre -monde. Complaisance du Diable pour un prince allemand. -La possédée. La prophétie Turgotine. Le monstre -belge. Mort du comte de Foulques. Aventure de Flavie -et de ses deux eunuques. Le tombeau de saint Pierre-le-Neuf. -Chasteté d'un Jésuite attaquée. Humilité de saint -Bernard. Bon mot de Dominique Scarlati. Opinion des -nègres sur le Diable. Portrait du Diable, selon Piron. -Le Diable et saint Augustin. Le Diable égayant saint -Martin. Les deux crapauds du Diable, et la couleuvre -de saint Benoît. Le chartreux malade</td> -<td class="num"><a href="#varietes">284</a></td> -</tr> -</table> - -<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE.</p> - - -<div class="trnote"> -<h2>Notes sur la version électronique</h2> - -<p>On a transcrit conformément à l'orthographe de l'original. On a corrigé:</p> - -<ul> -<li>Sainte-Foix en Saint-Foix (d'un pareil château, comme dit -<a href="#cor1">Saint-Foix</a>)</li> -</ul> -<p class="noindent">Ainsi que de nombreuses erreurs d'impression.</p> - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le diable peint par lui-même, by -Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE PEINT PAR LUI-MÊME *** - -***** This file should be named 61311-h.htm or 61311-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/3/1/61311/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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