diff options
Diffstat (limited to 'old/61311-8.txt')
| -rw-r--r-- | old/61311-8.txt | 8519 |
1 files changed, 0 insertions, 8519 deletions
diff --git a/old/61311-8.txt b/old/61311-8.txt deleted file mode 100644 index d65a42f..0000000 --- a/old/61311-8.txt +++ /dev/null @@ -1,8519 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Le diable peint par lui-même, by -Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le diable peint par lui-même - -Author: Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy - -Release Date: February 3, 2020 [EBook #61311] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE PEINT PAR LUI-MÊME *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - - -LE DIABLE - -PEINT - -PAR LUI-MÊME. - - - - -OUVRAGES NOUVEAUX - -_Qui se trouvent chez le même libraire_: - - -DICTIONNAIRE INFERNAL _ou_ Recherches et anecdotes sur les démons, les -fantômes, les spectres, les possédés, etc., etc.; 2 vol. in-8º, fig. -Prix, 12 fr. et 15 fr. - -RÉALITÉ DE LA MAGIE ET DES APPARITIONS _ou_ Contre-poison du -Dictionnaire infernal; 1 vol. in-8º, 3 fr. et 3 fr. 50 c. - -HISTOIRE DES FANTÔMES ET DES DÉMONS QUI SE SONT MONTRÉS PARMI LES HOMMES -_ou_ Choix d'anecdotes et de contes, par madame Gabrielle de P***; 1 -vol. in-12, fig.; 2 fr. 50 c. et 3 fr. - -VOYAGE À TRIPOLI _ou_ Relation d'un séjour de dix années en Afrique, -etc. 2 vol. in-8º avec gravures et cartes. Prix, 15 fr. et 17 fr. 50 c. -franc de port. - -VOYAGE EN CHINE, _ou_ Journal de la dernière ambassade anglaise à la -Cour de Pékin, 2 vol. in-8º, gravures et cartes. Prix, 15 fr. et 17 fr. -50 c. - -HISTOIRE DE RASSELAS, prince d'Abyssinie, suivie de _Dinarbas_, 3 vol -in-12. Paris, 1819, 6 fr. et 7 fr. 50 c. - -DICTIONNAIRE CRITIQUE ET RAISONNÉ DES ÉTIQUETTES DE LA COUR DE FRANCE, -des usages du monde, des amusemens, des modes françaises, etc., etc., -par mad. de Genlis. 2 vol. in-8º. Prix, 12 fr. et 15 fr. - -ESQUISSE DE LA RÉVOLUTION DE L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE, _ou_ Récit de -l'origine, des progrès et de l'état actuel de la guerre, entre l'Espagne -et l'Amérique espagnole, trad. de l'anglais. Paris, 1818; 1 vol. in-8º. -Prix, 5 fr. et 6 fr. - -PETITE MÉDECINE DOMESTIQUE, _ou_ Moyens simples et faciles de secourir -les malades, les blessés, les asphyxiés, les empoisonnés, les femmes -enceintes, etc., etc., par M. Bésuchet, médecin, 1 vol. in-12. Prix 3 -fr. et 3 fr. 50 c. - -LES TROIS ANIMAUX PHILOSOPHES, _ou_ les Voyages de l'ours de -Saint-Corbinian, suivis des aventures du chat de Gabrielle, etc.; 1 fort -vol. in-12, fig. Prix, 3 fr. 75 c. et 4 fr. 40 c. - -LA PRISE DE CONSTANTINOPLE, roman historique: par l'auteur du -_Dictionnaire infernal_; 2 vol. in-12. Paris, 1819. 5 fr. et 6 fr. - -NOUVEAU COURS DE LANGUE ANGLAISE, avec deux traductions, dont l'une -interlinéaire, et l'autre suivant le génie de la langue française: -composé d'après les principes de MM. de _Port-Royal_, _Dumarsais_, et -des meilleurs maîtres. Deux forts vol. in-12. Prix, 7 fr. 50 c. et 9 fr. - -MÉDITATIONS D'UN SOLITAIRE INCONNU; publiés par M. de Sénancour. 1 vol. -in-8º, 6 fr. et 7 fr. 50 c. - -LA CHRONIQUE DES CHAMPS DE BATAILLE _ou_ la Bravoure française en -action; 1 vol. in-12, 3 fr, et 3 fr. 50 c. - - -IMPRIMERIE DE FAIN, PLACE DE L'ODÉON. - -[Illustration: _Entretien de l'Auteur avec le Diable_] - - - - - LE DIABLE - PEINT PAR LUI-MÊME, - - OU - GALERIE - DE PETITS ROMANS, DE CONTES BIZARRES, - D'ANECDOTES PRODIGIEUSES, - - Sur les aventures des démons, les traits qui les caractérisent, leurs - bonnes qualités et leurs infortunes; les bons mots et les réponses - singulières qu'on leur attribue; leurs amours, et les services qu'ils - ont pu rendre aux mortels, etc., etc., etc. - - EXTRAIT ET TRADUIT - DES DÉMONOMANES, DES THÉOLOGIENS, DES LÉGENDES, ET DES DIVERSES - CHRONIQUES DU SOMBRE EMPIRE. - - Par J.-A.-S. COLLIN DE PLANCY, - AUTEUR DU DICTIONNAIRE INFERNAL, etc., etc. - - Conservez à chacun son propre caractère. - - Boileau, _Art poétique_. - - Les démons peuvent faire le bien, tout ainsi que les anges peuvent - faire le mal. - - Bodin, _Démonomanie_, liv. 1er, chap. 1er. - - PARIS, - P. MONGIE AINÉ, LIBRAIRE, - BOULEVART POISSONNIÈRE, Nº. 18. - - 1819. - - - - -A MA FEMME. - - -_Vous trouverez souvent votre portrait dans le héros dont j'écris les -aventures. Ce compliment sans doute vous aurait fait jeter les hauts -cris, si l'ouvrage que je vous offre n'avait été entrepris et terminé -sous vos yeux. On s'est fait du Diable une idée si fausse, qu'on croit -montrer bien du discernement en le comparant à tout ce qui est mal dans -le monde. Vous verrez ici qu'il en est autrement, et qu'on peut sans -rougir se vanter de ressembler au Diable, en certaines choses; la bonté -touchante, la simplicité antique, les manières naïves, les vertus -quelquefois stoïques, le penchant à obliger, le désintéressement, la -vivacité d'esprit, l'originalité d'imagination, la malice sans -méchanceté: il y a dans le Diable mille qualités heureuses, que vous -auriez le bon esprit d'envier, si vous ne les possédiez pas dans un -degré éminent._ - -_C'est sur ces bonnes qualités, qui vous sont communes, que j'ai cru -voir, entre vous et le Diable, une ressemblance morale. Il serait plus -difficile de faire le même rapprochement pour le physique: vous avez -vingt-quatre ans, le Diable a plus de quatre-vingts siècles; et ses -traits sont loin des vôtres. Ses oreilles en forme de champignons, ses -ailes de chauve-souris, son nez long de neuf pouces, sa peau assez -semblable à un cuir bouilli, et généralement toutes ses difformités, -font un contraste assez frappant avec vos perfections. Je ne vois pas -non plus que nous ayons ses cornes. Quant aux griffes et à la queue, -n'en parlons pas: on sait que les dames en ont peur, et n'en portent -point._ - -_Enfin, j'étais près de vous quand cet ouvrage fut conçu: pour cela -encore, il est juste que je vous le dédie. Agréez donc cette petite -galanterie d'un époux, qui vous sera fidèle jusqu'à la fin._ - - - - -AVERTISSEMENT. - - -«Vous vous occupez d'un travail inutile; la cause de la superstition est -perdue; on ne croit plus aux revenans; le Diable est en plein discrédit; -et, grâces aux lumières du siècle, la philosophie l'emporte enfin sur -les préjugés populaires.» Voilà les objections qu'on me faisait lorsque -j'ai entrepris l'ouvrage que je présente au public; et, comme quelques -personnes pourraient me les faire encore, j'y répondrai d'avance en peu -de mots. - -La crainte du Diable et les superstitions ne sont point éteintes. Celui -qui voudra montrer de la bonne foi reconnaîtra bientôt que la moitié des -personnes qu'il fréquente redoutent, pendant la nuit, les apparitions de -fantômes et de spectres, et conséquemment les démons. On remarquera -aussi que la plupart des gens dont l'éducation a été négligée ou -stérile, consultent tous les jours les cartes et les devineresses, pour -en apprendre les choses futures. Or, les sciences divinatoires, si elles -pouvaient exister, ne viendraient point de Dieu; et les divinations, -aussi-bien que la foi aux visions et aux songes, sont des aveux tacites -de l'influence surnaturelle qu'on attribue aux démons. - -Assurément, ce grand nombre d'esprits faibles, qui hasardent le fruit de -leurs sueurs dans les roues de la loterie, et sur la foi d'un songe -insignifiant, ne pensent pas que Dieu s'amuse à leur donner l'idée de -prendre tel _numéro_, qui doit les enrichir, et qui ne sortira pas. - -Allez dans les campagnes, vous y verrez peu de morts rester en paix dans -leur tombe. Toutes les semaines, dans chaque village, vous apprendrez -l'histoire d'un nouveau revenant, qui demande des prières, qui frappe -les murs à coups de poing, et qui tire les rideaux, sans se montrer; -heureux encore si vous n'êtes pas témoin de quelque scène de possession, -ou si quelque magicien ne s'occupe pas de vous ensorceler, ou de vous -nouer l'aiguillette! - -Toutes ces choses sont bien plus rares que dans le bon temps passé; mais -elles existent encore; et c'est aujourd'hui, plus que jamais, le moment -d'élever la voix contre la superstition, pour achever de l'étouffer. - -Cette entreprise n'est pas aussi aisée qu'on le pense; car, tandis que -les amis de l'humanité s'efforcent de lui rendre la paix de l'âme et de -détruire les terreurs superstitieuses, il y a des hommes qui semblent -avoir pris à tâche de ramener les vieilles erreurs, qui veulent de -nouveau replonger les peuples dans la barbarie, et dominer par la -crainte. Je ne parlerai point des missionnaires, qui portent le -fanatisme dans les provinces, qui troublent les esprits par la peur d'un -enfer effroyable, qui présentent de toutes parts le démon déchaîné -contre la France, et qui achèveraient la ruine de la religion, si ses -bases n'étaient trop solides pour se renverser jamais entièrement[1]. -Mais je m'arrêterai un instant sur quelques écrivains, dont la plume -avilie n'a su défendre que le mensonge et la fraude. - - [1] On sait aussi que plusieurs prêtres refusent la sépulture aux - morts, et envoient en enfer ceux qui partent de ce monde sans - confession. De pareils abus sont bien les suites du fanatisme et de - la superstition la plus brutale. - -A leur tête est l'abbé Fiard, ex-jésuite, dont les écrits, imprimés à la -fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci[2], établissent -cette maxime, que le Diable en personne a fait la révolution, qu'il est -l'agent surnaturel de tout le mal qui se commet en France, qu'il fut le -maître en impiété de Voltaire, de Diderot, etc. - - [2] Lettres _philosophiques_ sur la magie;--la France trompée par les - _démonolâtres_ du 18e siècle, etc. - -Fort heureusement, l'abbé Fiard et ses pâles disciples sont de faibles -ennemis pour les vrais philosophes; et, si les fatras de ces fauteurs de -la superstition sont admirés des bigots, ils n'obtiennent que la risée -des gens d'esprit, qu'ils endormiraient si on avait le courage de les -lire sérieusement. - -Mais les ouvrages superstitieux se multiplient tellement, qu'on peut -redouter leurs funestes effets sur les esprits faibles. On ne parlera -que de quelques-uns; on nommera d'abord les _Révélations de soeur -Nativité_, que le lecteur ne connaît sûrement pas, qui vivent néanmoins -depuis deux ans, et qui expliquent en trois volumes (édition compacte) -comment soeur Nativité a vu _positivement_ l'enfer et le purgatoire; -comment elle a prédit et révélé, il y a vingt-huit ans, les crimes de la -révolution et tout ce qui s'en est suivi; comment il faut rétablir les -dîmes et autres bonnes choses du temps d'autrefois; et comment on n'a -publié ces susdites révélations et prophéties qu'après qu'elles ont été -justifiées par l'événement, pour ne pas donner à mordre aux -incrédules... - -L'ouvrage, que M. le comte de Sallmart-Montfort a fait paraître à petit -bruit, il y a trois ans[3], est encore un livre de prédictions. Mais, au -moins, l'auteur a-t-il eu la bonne foi de le publier avant l'événement. -Il est vrai que, comme il annonce la fin du monde et la venue de -l'antéchrist, il n'y avait pas de temps à perdre[4]. - - [3] _De la Divinité, de l'homme, des différentes religions, idées sur - la fin prochaine et générale du monde._ - - [4] Suivant les calculs de monsieur le comte, le monde finira en 1836. - -Un autre écrivain a donné, l'année dernière, une _Explication de -l'Apocalypse_, qui entre un peu dans le système de M. le comte de -Sallmart-Montfort, et qui prouve _victorieusement_ que l'antéchrist est -en chemin, que le monde va finir, parce que tous les fléaux -avant-coureurs, prédits dans l'Apocalypse, sont déjà tombés sur la -France, et que les démons y font sous main leur commerce. D'autres -théologiens de la même force rapportent déjà des miracles modernes, et -des aventures de possédées, _qui font frémir_. - -M. le comte de Fortia-Piles s'est mis aussi dans la ligue des suppôts de -l'erreur; et, après avoir bien regretté les temps féodaux, il gémit de -voir le Diable un peu oublié, attendu _que la peur de cet être -indéfinissable avait plus d'effet sur _LE PEUPLE_ que toutes les -peines_[5]... «Je ne vois pas, ajoute-t-il avec douleur, qu'on prenne -beaucoup de moyens pour rétablir cette crainte salutaire, dans une -classe qui, depuis trente ans, a offert plus de crimes que les deux -siècles précédens[6]...» - - [5] _Nouveau dictionnaire français_... publié en 1818 et 1819, en 12 - cahiers in-8. - - [6] Cette dernière calomnie est si absurde, qu'elle ne mérite pas de - réponse: qu'on lise seulement, dans Gilbert, la peinture qu'il a - faite du dix-huitième siècle, on y verra des moeurs bien plus - affreuses que les nôtres. - -Il y a des imposteurs, qui paraissent au moins partager les -superstitions et les erreurs qu'ils prêchent aux autres hommes, et qui -affichent en eux la crainte du Diable, lorsqu'ils le présentent comme un -épouvantail. M. de Fortia-Piles ne croit pas au Diable, ne le craint -point; il laisse voir son opinion là-dessus; et il a le coeur assez -_franc_ pour proposer au _peuple_ la peur du Diable comme un moyen de -vertu!... C'est comme s'il disait: «Je suis un homme d'esprit et un -honnête homme; je n'ai pas besoin de frayeurs pour me bien conduire. -Mais vous, qui êtes des brutes, je vais vous épouvanter. Alors vous vous -laisserez mener où l'on voudra, et vous serez de bonnes gens, bien -estimables[7]...» - - [7] On n'ose pas s'arrêter plus long-temps sur les ouvrages de - superstition et de fanatisme qui paraissent maintenant. La - nomenclature en serait trop longue, puisque les romans même sont - souvent aujourd'hui des livres de controverse. Ceux qui ont lu _les - Parvenus_ de madame de Genlis savent qu'elle prône les extases, les - visions, les prophéties, les pèlerinages, etc. - -Mais la plus forte preuve de l'opposition que les dévots entretiennent -contre les lumières, c'est une nouvelle brochure, qui paraît depuis peu -de jours, sous le titre de _Contre-poison du Dictionnaire infernal_, ou -_Réalité de la Magie et des Apparitions_... Je suis fâché que le pieux -auteur de ce pamphlet burlesque le publie un an après le _Dictionnaire -infernal_. En s'annonçant plus tôt, il aurait pu se flatter d'en -empêcher le succès; et alors il eût été de mon devoir de défendre mon -ouvrage. Aujourd'hui que le Dictionnaire infernal est presque totalement -épuisé, j'attendrai que le public ait porté son jugement sur les cent -dix ou douze prodiges, anciens et modernes, que M. Simonnet raconte avec -tant d'_énergie_ dans sa brochure. Si on s'en occupe, je pourrai -répondre plus longuement, et faire voir, en quelques pages, les -absurdités qu'il a recueillies si lentement et avec tant de soin. - -Jusque-là, je dirai seulement que j'ai lu le pamphlet en question, et -que j'y ai reconnu quelques traits qu'on verra aussi dans _le Diable -peint par lui-même_. Mais l'auteur du _Contre-Poison du Dictionnaire -infernal_ a traduit avec mauvaise foi, et il a souvent tronqué ses -miracles pour en ôter le ridicule; je prierai donc le lecteur de -comparer mes traductions aux originaux; ce qui sera d'autant plus -facile, que j'ai cité très-exactement. On verra par là que je ne cherche -qu'à répandre sincèrement la vérité. - -Après avoir passé un an sur le _Dictionnaire infernal_, si M. Simonnet -veut exercer pareillement sa critique sur _le Diable peint par -lui-même_, je lui souhaite bon courage. Mais comme j'ai recueilli des -traits qui présentent les démons sous un aspect un peu moins noir que le -_Contre-Poison_, et que M. Simonnet voudra sans doute encore les -rembrunir, je lui rappellerai ces deux vers de l'Art poétique (_chant -troisième_): - - Souvent, sans y penser, un écrivain qui s'aime - Forme tous ses héros semblables à soi-même. - - - - -INTRODUCTION, - -OU - -ENTREVUE DE L'AUTEUR AVEC LE DIABLE. - - _Diligitur nemo, nisi cui fortuna secunda est; - Quæ simul intonuit, proxima quæque fugat._ - - OVIDE. - - Le malheur avilit; un revers déshonore: - Quand Satan était ange, il avait des amis; - En exil, c'est _le Diable_; il est noir, on l'abhorre; - Il rencontre partout des milliers d'ennemis. - - -Le Diable se présenta un jour à saint Antoine dans son désert. Il avait -la figure triste et allongée. L'homme de Dieu lui demanda où il portait -ses chagrins?--«Je n'en sais vraiment rien, répondit le Diable. Je -deviens de jour en jour si malheureux, j'ai tant à me plaindre des -hommes, que je crains bien d'en perdre la tête. Vos solitaires -m'accusent de toutes les fautes qu'ils peuvent commettre. On ne se -querelle jamais, on ne fait pas le moindre tort au prochain, on n'a pas -la plus petite pensée charnelle, sans que j'en sois l'auteur. Et tous -les chrétiens sont taillés sur le même modèle. Lorsqu'on prononce mon -nom, c'est avec des malédictions effroyables. Enfin, je n'ose plus me -montrer nulle part; et pourtant je ne fais de mal à personne; car vous -savez que, quand j'aurais l'humeur aussi portée à nuire qu'on le dit, -j'ai maintenant perdu toutes mes forces. Que vos solitaires veillent -donc sur eux, s'ils n'ont pas envie de pécher; qu'on me laisse le peu de -réputation qui me reste; et que je puisse en paix tisonner mon feu, ou -visiter mes amis...» - -Saint Antoine répondit au Diable:--«Quoiqu'on t'ait souvent accusé -d'être un grand menteur, tu viens cependant de dire la vérité. Tu es -ruiné de fond en comble; et le plus petit d'entre nous se moque de toi -et des tiens...» (_Saint Athanase, vie de saint Antoine, ch. 13._)[8]-- - - [8] La légende Dorée, qui rapporte aussi ce trait, dit que, cette - fois-là, le Diable était d'une taille tout-à-fait extraordinaire, - puisque ses pieds touchaient à la terre, et sa tête au ciel. Malgré - cela, il eut la modestie de dire à saint Antoine qu'_il était réduit - à rien_, AD NIHILUM SUM REDACTUS. (_Legenda 21 de S. Antonio._) Quel - Diable était-ce donc autrefois?... - -Je venais de lire cette singulière histoire; et je réfléchissais -profondément sur la discordance des théologiens et des saints pères. -Tantôt le Diable est, avec eux, un ennemi encore terrible et toujours -agissant; tantôt ce n'est plus qu'un malheureux, sans force et sans -pouvoir. Saint Athanase et quelques autres flambeaux de l'église le -représentent humble, soumis, et hors d'état d'intriguer désormais parmi -les hommes[9]. Les théologiens modernes lui conservent sa vigueur, ses -ressources; et l'abbé Fiard[10] prouve _victorieusement_ (comme il le -dit), que le Diable n'a rien perdu de ses anciens priviléges; que la -France est peuplée de ses adorateurs; qu'il est en plein commerce avec -nous, etc... Cependant Jésus-Christ est venu; les oracles ont cessé; les -faux dieux n'ont plus de culte; les esprits de ténèbres ont dû rentrer -dans l'abîme... Ou saint Athanase n'est pas orthodoxe, et dans ce cas -c'était à l'église à le condamner; ou l'abbé Fiard est un grand -visionnaire, et alors c'est au bon sens à en faire justice...; mais -l'église a mis saint Athanase au nombre des saints; et le bon sens place -l'abbé Fiard au rang des fous... - - [9] Saint Augustin dit aussi quelque part que _le Diable est un gros - chien à l'attache. Il peut aboyer, mais il ne mord pas._ - - [10] Lettres _philosophiques_ sur la Magie, par l'abbé Fiard; avec - cette ligne de Nicole, pour épigraphe: _Dieu et le Diable; c'est là - toute la religion!_... - -Sur ces pensées rassurantes, je m'endormis paisiblement. Bientôt je crus -sentir une main un peu froide se promener légèrement sur ma figure. Il -me sembla que je m'éveillais, et que ma chambre était éclairée d'une -lumière douce. Je jetai les yeux autour de moi, et je vis à ma droite un -grand vieillard du plus bizarre aspect. Sa tête touchait presque au -plafond de ma chambre, qui n'a à la vérité que huit pieds de hauteur. -Mais il était un peu voûté, et s'appuyait sur un gros bâton, surmonté -d'une espèce de croissant. Au reste, sa grosseur était bien -proportionnée à sa taille. Il avait le regard triste, la figure mitigée, -le nez extrêmement long, les oreilles grosses, les joues et le front -sillonnés de rides profondes, le teint pâle, et les cheveux d'un beau -noir d'ébène. - -Comme la vue de ce personnage me causait une surprise, qui approchait de -la frayeur, je voulus éveiller ma femme, pour n'avoir pas peur tout -seul. L'inconnu m'en empêcha, et me prenant la main:--Arrête, me dit-il, -d'une voix un peu cassée, je ne veux me laisser voir que de toi; et j'ai -bien des choses à te dire... Écoute-moi sans crainte; je ne suis pas -venu ici avec des intentions hostiles, et tu ne seras pas fâché de me -connaître. - -Le mouvement qu'il fit, en m'arrêtant la main, me laissa entrevoir sur -ses épaules deux grandes ailes rognées... Cette nouvelle particularité -redoubla mon embarras: Serait-ce un génie, me disais-je? et les contes -de la cabale et de la féerie auraient-ils quelque fondement?... Je levai -les yeux sur la face du géant: son front était chargé de trois petites -cornes, que je n'avais pas vues d'abord... Plus de doute, c'est un -démon; et les histoires d'apparitions sont véritables!... Mais l'effroi -n'était plus de saison. Le taciturne inconnu, qui me visitait, -paraissait doux et maniable; et il attendait, en silence, que je -daignasse lui adresser une parole... - -Je m'efforçai d'apaiser les battemens de mon coeur; et je retrouvai -enfin la voix, pour prier l'esprit de s'asseoir et de me dire qui il -était. Il se plaça comme il put sur un petit tabouret; et la forme -abaissée de son siége, diminuant la hauteur de sa taille, nous nous -trouvâmes à peu près face à face. Une longue queue, qui frétillait au -derrière de l'inconnu, frappa ma vue aussitôt qu'il fut assis, et acheva -de fixer mes idées. - ---Tu ne devines pas qui je suis, me demanda-t-il en même-temps? - ---Peut-être ai-je deviné de travers, lui répondis-je; mais je pense que -vous pourriez bien être le Diable? - ---Ou celui que vous appelez de ce nom, répliqua-t-il; je suis le -souverain de ces anges, que l'orgueil et une folle présomption ont fait -exiler du ciel. - ---Je vous croyais bien autrement bâti... - ---Ma figure te surprend?... On m'a fait si laid et si noir, que je -conçois ton étonnement. Autrefois j'avais quelque beauté; je l'ai -perdue; mais je ne suis pas encore si monstrueux... Autrefois je -gouvernais un beau pays dans le ciel; j'ai voulu, comme bien d'autres, -commander en maître, où je devais obéir; et comme bien d'autres, je suis -tombé... - ---Cependant vous êtes toujours roi?... - ---Oui, mais roi d'une triste contrée, entouré de tristes sujets, réduit -à passer de tristes jours... Avant le Messie, je me mêlais de temps en -temps parmi les hommes. Depuis qu'il est venu, je ne puis venir sur la -terre qu'une fois par an; et mes sujets n'en ont jamais approché. - ---Ce que vous dites là ne s'accorde ni avec la théologie, ni avec les -démonomanes. On raconte de vous de vilaines choses. - ---On ment. Depuis plus de dix-huit cents ans, je n'ai fait aucun tort -aux hommes; et quand j'en aurais le vouloir, je n'en aurais plus le -pouvoir. D'ailleurs, saint Bernard a dit que je n'en avais pas même la -volonté[11]. - - [11] On trouve véritablement cette phrase: _Quand le Diable aurait la - puissance de nous faire du mal, dit saint Bernard, _IL N'EN A PAS LA - VOLONTÉ__; dans le tombeau des hérétiques de Georges l'apôtre; 3e - partie. - ---Vous les avez donc eus ces moyens de nuire? - ---Oui, mais très-étroits; et je peux dire hardiment que j'en ai toujours -usé avec un but honnête. - ---Alors, pourquoi vous a-t-on interdit l'approche de notre terre? - ---Parce que les chrétiens avaient peur de moi; et que leur dieu qui les -aime ne voulait pas les laisser vivre dans une frayeur continuelle. Mais -sa bonté pour eux n'a pas été bien sentie; on n'a pas compris les -paraboles de l'Évangile; on a mal interprété les sentences du messie; et -les théologiens ont toujours fait de moi un épouvantail. Les méchans y -ont trouvé leur compte: tout fiers du peu de biens qu'ils font par -hasard, ils mettent sur mon dos les crimes, les fautes, les misères qui -entourent ce globe. Il y a long-temps que je m'en plains; mais les -hommes sont si endurcis que je ne puis obtenir justice. Il n'y a pas de -livre un peu dévot, un peu théologique, où je ne sois défiguré à ne me -plus reconnaître. On me donne toutes les formes, tous les noms... - ---Et quelle est votre forme naturelle? - ---Depuis ma chute, c'est la forme où tu me vois. J'en ai quelquefois -pris d'autres pour passer le temps; mais jamais horribles, et toujours -bizarres. - ---Et votre nom? - ---Mon vrai nom, depuis que j'ai quitté le ciel, est _Satan_, qui -signifie le Rebelle. Les Juifs m'ont appelé _Béelzebuth_[12]; les Grecs, -_Pluton_[13]; quelques Orientaux, Arimane[14]; les Gaulois -_Teutatès_[15]; les Théologiens du douzième siècle, _Lucifer_[16]; les -Sorciers, _Léonard_; etc. D'autres peuples m'ont donné d'autres noms, -avec tant de variété qu'on en pourrait faire un volume. - - [12] _Béelzebuth_ signifie au positif _roi des mouches_; et par - extension, _souverain de l'air et des esprits ailés_. - - [13] _Pluton_ vient du Grec _Plutos_ qui signifie _la richesse_. On - donnait ce nom au prince de l'enfer, parce qu'on plaçait son royaume - au centre de la terre, et qu'on le regardait comme le maître des - trésors et des mines qui y sont enfouies. Les antiquaires disent que - Pluton fut un roi d'Épire ou d'Espagne, qui fit exploiter plusieurs - mines. - - [14] _Arimane_, le _génie_ ou le principe _du mal_, suivant Zoroastre. - - [15] _Teutatès_, le Pluton des Gaulois. Ce nom signifiait, en - Celtique, et signifie encore, en Bas-Breton, _père du peuple_. Les - Gaulois se disaient descendans de Teutatès, et le traitaient assez - respectueusement, pour qu'il n'ait pas à se plaindre d'eux. - - [16] Lucifer, _lumineux, qui porte la lumière_. C'est l'étoile du - matin, ou la planète de Vénus, lorsqu'elle paraît avant l'aube du - jour. Lucifer, selon les païens, était fils de Jupiter et d'Aurore. - Chez eux, cette divinité devait naissance au sabéisme, ou culte des - astres. Chez les chrétiens, c'est une suite du paganisme; et on ne - conçoit pas pourquoi ils ont appelé le Diable _Lucifer_. - ---Les sorciers, qui vous nomment _Léonard_, vous nomment aussi _le grand -Nègre_; et disent que vous vous montrez au sabbat, sous la figure d'un -bouc hideux?... - ---Hélas! je ne suis pas si noir qu'on veut bien le dire, et je n'ai -jamais paru au sabbat. Quant à la peau de bouc, je ne l'ai point encore -revêtue. Dieu permettrait-il que des créatures immortelles prissent des -formes d'animaux?... - ---Cependant, vous savez les histoires des loups-garoux? - ---Il n'y en a jamais eu, mon enfant. - ---Et les magiciens qui se transformaient en monstres inconnus?... - ---Il n'y a pas plus de magiciens que de lycanthropes, ou d'hommes-loups. - ---Ces choses-là sont singulières dans votre bouche. Vous vous êtes -montré sûrement, sous des formes animales?... - ---Sous des formes bizarres, je te l'ai dit. Quand on a cru voir en moi -une bête parfaite, on s'est trompé. Un abbé ignorant disait à un malade -qu'il venait de voir le Diable.--Quelle figure avait-il?--La figure d'un -âne.--Il y a toute apparence, répondit le malade, que vous avez eu peur -de votre ombre... On en pourrait dire autant à mille autres, qui m'ont -rencontré en cheval, en mulet, en oison, etc. - ---Mais vous avez tant de difformité!... Vos cornes sentent un peu le -bouc?... - ---Mes cornes! je ne les ai pas toujours portées. Les femmes et les -nourrices me les ont plantées là, pour effrayer les marmots; et par un -ordre du souverain maître, je suis obligé de recevoir tout ce qu'on me -donne, jusqu'à ce qu'on veuille bien me l'ôter. Aussi je dois me -résoudre à porter les cornes, car on ne cesse de m'en coiffer. - ---Et vos oreilles, pourquoi sont-elles si enflées? - ---Je dois cela aux exorcistes. Tous les soufflets que ces messieurs -déchargent sur les joues des possédées rejaillissent sur les miennes. Il -n'y a pas plus d'un siècle que j'avais les oreilles plus grosses que les -fesses. Mais depuis qu'on n'exorcise plus, elles désenflent de jour en -jour; et j'ai bon espoir de les revoir bientôt dans leur forme -naturelle, qui est celle d'un champignon. - ---Quant à la queue qui vous pend au derrière, vous l'avez sans doute -depuis le commencement du monde? - ---Non pas, s'il vous plaît. Les théologiens se sont avisés de me la -mettre, il y a douze ou quinze cents ans; ils m'ont en même-temps rogné -les ailes. - ---Et votre nez? qui l'a si fort allongé? - ---S. Dunstan, archevêque de Cantorbéri, dans le dixième siècle. Tu peux -lire, dans le huitième chapitre de sa vie, et dans la quatrième des -_Pieuses Gaietés_ du révérend père Angelin de Gaza, que S. Dunstan était -forgeron, aussi-bien qu'évêque; que j'allais le voir, sans mauvaises -intentions; qu'il me prit le nez avec ses tenailles, et qu'il ne lâcha -prise qu'après l'avoir allongé d'un bon pied. - ---Et quoi! les hommes qui vous disent si puissant, ont donc quelque -pouvoir sur vous? - ---Assurément, et beaucoup plus que je n'en ai sur eux. Je pourrais te le -prouver par une foule de petites anecdotes comme celles-ci. Vois mes -doigts qui sont tous brûlés. Ce mauvais service m'a été rendu par saint -Dominique, comme tu peux le voir au chapitre 7 du livre II de sa vie. Je -fus obligé, une certaine nuit, de lui tenir la chandelle, pendant qu'il -écrivait; et les extrémités de mes doigts, mal guéris de leurs brûlures, -témoignent assez que je l'ai tenue jusqu'au bout. - ---On dit encore que vous aimez à _singer Dieu_[17], que vous faites des -prodiges?... - - [17] Le très-spirituel Henri Boguet, donne ce talent au Diable, dans - son _Discours des exécrables sorciers_. - ---Moi faire des prodiges, et chercher à imiter l'Éternel!... C'est comme -si tu disais que l'âne veut singer le rossignol!... Mais le temps -s'avance; si ta curiosité est satisfaite, si tu as de moi meilleure -opinion que le commun des hommes, je vais t'exposer en deux mots le -sujet qui m'amène. - ---Dites, dites; c'est ce qu'il me presse le plus de savoir. - ---Eh bien! écoute-moi. Chacun a son grain d'amour-propre; et je n'en -suis pas plus dépourvu qu'un autre. Quoique la terre où vivent les -hommes soit bien éloignée de la mienne, je suis las de m'y voir -maltraité. Je viens donc te prier de me prêter ta plume, et de défendre -ma cause... Elle te paraît mauvaise... Mais fais bien attention que -toutes les charges qui pèsent sur moi sont le plus souvent appuyées sur -des contes, et qu'il te sera aisé de les réfuter... Parle donc -hardiment. Considère-moi sous mon véritable point de vue, et me dépeins -tel que que je suis. - ---Fort bien. Je recueillerai des traits de tout genre. Je rapprocherai -ceux qui vous font honneur, je tairai les peccadilles... - ---Non pas. Rapporte tout ce qui te tombera dans les mains, et prouve que -les méchancetés qu'on me suppose sont apocryphes. Quant aux faits et -gestes qui m'honorent, les hommes en ont si peu conservé, que tu auras -bien de la peine à en trouver vingt ou trente. Mais fais pour le mieux. - ---Et quel libraire voudra se charger d'un pareil livre? - ---Le premier libraire qui ne sera pas un sot. - ---Le public le lira-t-il? - ---Les gens d'esprit, oui sûrement. - ---Mais il y a si peu de gens d'esprit, que ce n'est pas là m'assurer un -succès; et c'est un succès que je demande. - ---Ah! je ne puis rien te dire là-dessus. - ---Comment! ne savez-vous pas l'avenir? - ---Pas le moins du monde. - ---Et qui a dicté les oracles, s'il vous plaît? - ---La crédulité humaine. - ---Qui a fait parler les sibylles? - ---L'imagination. - ---Qui inspire les devins? - ---L'intérêt. - ---Mais toutes les prophéties qu'on vous attribue? - ---Je m'en lave les mains. Je ne connais pas plus l'avenir que les hommes -ne connaissent le passé. Pour celui-là, je puis me vanter d'en avoir -quelque teinture; et c'est ma longue expérience qui prête une certaine -sagesse à quelques-uns de mes conseils. En vertu de cette expérience, je -puis te prédire que si tu fais le livre que je te demande, il en -arrivera des choses remarquables; et que si tu viens jamais dans mon -royaume, tu y recevras des égards. - ---Grand merci; mais à propos où est logé votre royaume? car enfin les -uns disent que vous régnez au centre de la terre; les autres, dans le -vague des airs; ceux-ci, dans le soleil; ceux-là dans la lune... - ---Mon royaume, personne ne l'a vu. Contente-toi de savoir qu'il est -situé sur un grand globe, loin du soleil et de ce qui l'environne. - ---Ainsi Orphée, Pythagore, S. Patrice, Charles-le-Chauve, Vétin, et -mille autres nous en ont conté, en nous disant qu'ils avaient fait le -voyage aux enfers? - ---Certainement. Nul être mortel ne peut y mettre le pied. - ---J'entends par là que vous êtes immortel? - ---Je le pense; quoique Ménasseh-ben-Israël nous ait condamnés à mourir à -la fin des siècles. Mais c'en est assez, continua-t-il en se levant, il -est heure de me retirer. Travaille; tu auras probablement quelques -lecteurs... - ---Et si vous pouviez me dicter un peu? - ---Cela m'est défendu. - ---Quoi! vous n'avez pas dicté des livres de magie? - ---Non sûrement. - ---Et l'ouvrage qu'on attribue à Cham, fils de Noé?... Et ceux de -Zoroastre?... Et celui de Médée?... - ---On n'écrivait pas, quand ces gens-là ont vécu. - ---Mais les livres magiques de Démocrite, d'Orphée, de Numa, -d'Albert-le-Grand, de Saint-Cyprien? - ---Ces fatras sont supposés. D'ailleurs les platitudes qu'ils renferment -devraient te dire assez qu'un esprit n'y a pas eu la moindre part. - ---Eh bien! fascinez un peu les sens des lecteurs; l'abbé Fiard dit, par -parenthèse, que vous êtes grand physicien[18]? - - [18] Tertullien dit pareillement que le Diable est d'une adresse - merveilleuse en physique, et qu'on l'a vu porter de l'eau dans un - crible, sans en perdre une seule goutte. (_Apologet. cap. 22_.) Nous - n'avons plus le bonheur de voir d'aussi belles choses! - ---L'abbé Fiard, en disant cela, a prouvé qu'il ne l'était pas. - ---Au moins, donnez-moi quelque argent qui me nourrisse pendant mon -travail. - ---Je n'ai jamais eu le sou, parce qu'il n'y en a point dans mes terres; -et que je n'en ai pas besoin. - ---Et tous les gens que vous avez enrichis? - ---La niaiserie que tu dis là (sauf le respect que je te dois), ne fait -pas honneur à ton bon sens. Tous les visionnaires qui se sont dits -magiciens étaient plus gueux que Job dans sa misère. - ---Jésus! vous savez la Bible!... - ---Je sais bien autre chose; la plupart des grands hommes, tant anciens -que modernes, sont venus faire un petit tour dans mon royaume, en -sortant de ce monde; et ils m'ont fait l'amitié de me réciter leurs -ouvrages, de me raconter leur histoire... - ---Eh bien! faisons pacte ensemble; si vous ne pouvez pas m'enrichir, -vous m'instruirez au moins par de bonnes leçons. - ---Tu demandes toujours la chose impossible. Je ne puis pas faire -alliance avec des êtres d'une nature autre que la mienne, avec un homme -que je ne suis pas sûr de revoir... - ---Quoi donc! n'en avez-vous pas contracté autrefois avec des milliers de -mortels?... - ---Jamais; autrefois on était plus sot qu'à présent, et les âmes simples -du temps passé croyaient tout ce que le premier fripon leur donnait à -croire. Enfin, je te l'ai déjà dit, je ne viens qu'une fois par an sur -la terre, et je n'ai pas le droit de me montrer deux années de suite -dans le même pays. Je ne te reverrai que dans quarante ans, si tu n'es -pas mort; à moins que tu ne viennes me chercher dans le pays des -Talapoins, où j'irai l'année prochaine. - ---En ce cas, donnez-moi donc des livres, nombreux et bien choisis. Je me -contenterai de ce petit miracle, si vous voulez bien le faire en ma -faveur. - ---Je n'ai pas de livres, et je ne sais pas faire de miracles. - ---Mais les hommes en font bien! - ---Dis plutôt qu'ils se vantent d'en faire; et rappelle-toi cette phrase -d'un philosophe qui, pour avoir déraisonné quelquefois en parlant de -Dieu et de l'âme, n'en a pas moins dit bien souvent de grandes et belles -choses:--_Je ne crois pas aux témoins oculaires, quand ils prétendent -avoir vu des choses absurdes._ C'est de pareils sentimens qu'il faut te -pénétrer, pour défendre ma cause. - ---Ah! vous citez Voltaire... Cet homme-là vous aurait-il perverti?... -Moi, je vous répondrai, avec l'abbé Fiard, que si l'on prenait cet -apophthegme de Voltaire pour règle de sa conduite, il mènerait -directement à nier toute espèce de prodige... - ---C'est aussi ce que fait le sage, et ce que ne faisait pas ton abbé -Fiard. Le créateur de tous les mondes a donné à la nature un cours -constant et invariable. Tout ce que tu vois sur la terre est un miracle -continuel; et il n'en faut point d'autres. Dieu ne met point sa -puissance infinie aux ordres d'un insensé; et la sagesse éternelle ne se -plie point aux bizarres et vains caprices d'un charlatan ou d'un fou... -Mais voici bientôt l'aurore. Hâte-toi de me dire si je puis compter sur -tes bons offices... - ---La tâche est difficile... - ---Elle est neuve... - ---Je le sais... et le public aura peut-être quelque indulgence... - ---Assurément. En ce cas, je compte sur toi. - ---Pas encore. Si je vais en Espagne, l'inquisition me brûlera? - ---Eh bien! tu n'iras pas en Espagne. - ---Si je tombe entre les mains des dévots?... - ---Après? tu n'es plus sous ces règnes où des moines conduisaient l'état. -Le fanatisme a les ongles bien rognés; et un gouvernement sage ne peut -se fâcher, quand on a la vérité dans la bouche, quand on détruit les -calomnies... - ---Tout cela est fort bien; mais puisqu'il faut trancher le mot, les -hommes se vendent aujourd'hui; je suis las de vivre pauvre, et je -voudrais savoir ce que me rapportera mon travail... Si vous n'avez pas -le sou... - ---Ah! tu as aussi l'âme vénale!... Je t'avoue que je ne le pensais -pas... Voilà ce qui m'a fait rejetter de tous les écrivains dont j'ai -déjà réclamé la plume: je n'ai point d'argent... - -Cette grande tristesse, que cause subitement une espérance perdue, se -peignit alors sur la face du Diable. Il se leva pour sortir. Ses longs -malheurs attendrirent mon âme. Je le rappelai:--Ne me croyez point vil, -lui dis-je; mais il faut de grands frais de livres, pour l'ouvrage que -vous me demandez; et je suis loin d'être riche. Cependant je vais -l'entreprendre; et je vous promets d'y employer tous mes soins. - ---A la bonne heure, répondit le Diable; tu ranimes mon coeur abattu; -compte sur une reconnaissance sans bornes, si tu laves ma réputation, -et... - -En ce moment, on entendit le chant d'un coq du voisinage; le Diable -s'évanouit, avec la rapidité de l'éclair. Il me restait encore bien des -choses à lui demander. Comme je ne voulais pas l'aller attendre chez les -Talapoins, je me vis forcé de m'en rapporter aux livres, qui traitent -des faits et gestes des démons. Je mis le lendemain la main à l'oeuvre, -et j'offre aux méditations du lecteur le fruit de mes recherches. Il les -jugera suivant son goût. J'observerai seulement que je ne lui ai pas -fait l'injure de réfuter des traits qui se réfutent d'eux-mêmes, et de -faire des réflexions, lorsqu'elles naissent tout naturellement du sujet. - - - - -LE DIABLE - -PEINT - -PAR LUI-MÊME. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -HISTOIRE DES DÉMONS. - - _Inquinat egregios adjuncta superbia mores._ - - CLAUDIEN. - - L'orgueil trouble souvent la raison la plus saine: - Demandez à Satan dans quels maux il entraîne. - - -L'existence des démons n'est constatée que dans les livres de théologie. -Chez les anciens, on parlait des pygmées, des sphinx, du phénix, etc., -et personne ne les avait vus. Parmi nous, on entend sans cesse raconter -les faits et gestes du Diable, décrire ses formes variées, vanter son -adresse; cependant on ne doit toutes ses aventures qu'aux rêves si -souvent insipides de quelques imaginations égarées. Nos connaissances -sont trop bornées pour conclure de là qu'il n'existe point de démons. -Mais, puis qu'il n'a été donné à aucun oeil humain de les voir, tout ce -qui va suivre doit être considéré comme une série de paradoxes, de -suppositions et de contes. - -Les anciens admettaient trois sortes de démons, les bons, les mauvais et -les neutres[19]; les premiers chrétiens n'en reconnaissaient que deux -classes, les bons et les mauvais. Les démonomanes ont tout confondu, et -devant eux tout démon est un esprit malin. Les théologiens de -l'antiquité jugeaient différemment: les dieux et Jupiter même sont -appelés _Démons_ dans Homère. - - [19] _Eudæmon_, _Dæmon_, _Cacodæmon_. - -L'origine des démons est des plus anciennes, puisque tous les peuples la -font remonter plus loin que le monde. Aben-Esra prétend qu'on la doit -fixer au second jour de la création. Menassé-ben-Israël, qui a suivi la -même opinion, ajoute qu'après avoir créé l'enfer et les démons, Dieu les -plaça dans les nuages, et leur donna le soin de tourmenter les -méchans[20]. Cependant l'homme n'était pas créé le second jour; il n'y -avait point de méchans à punir; et les démons ne sont pas sortis tout -noirs de la main du créateur, puisqu'ils ne sont que des anges de -lumière, devenus anges de ténèbres par leur chute. - - [20] _De resurrectione mortuorum. Lib. III, cap. 6._ - -Origène et quelques philosophes soutiennent que les bons et les mauvais -esprits sont plus vieux que notre monde, parce qu'il n'est pas probable -que Dieu se soit avisé tout d'un coup, il y a seulement sept ou huit -mille ans[21], de tout créer pour la première fois. La Bible ne parle -point de la création des anges et des démons, parce, dit Origène, qu'ils -étaient restés immortels après la ruine des mondes qui ont précédé le -nôtre. Apulée pense que les démons sont éternels comme les dieux[22]. -Manès, ceux qu'il a copiés, et ceux qui ont adopté son système, font -aussi le diable éternel, et le regardent comme le principe du mal, ainsi -que Dieu est le principe du bien. Saint Jean dit que _le Diable est -menteur, aussi-bien que son père_[23]. Il n'y a que deux moyens d'être -père, ajoutait Manès, la voie de la génération, et la voie de la -création. Si Dieu est le père du Diable par la voie de la génération, le -Diable sera consubstantiel à Dieu; cette conséquence est impie. Si Dieu -est le père du Diable par la voie de la création, Dieu est un menteur; -ce qui est un autre blasphème. Ainsi le diable n'est point l'ouvrage de -Dieu; et, dans ce cas-là, personne ne l'a fait: il est éternel, etc. Les -découvertes des autres théologiens et des plus habiles philosophes sont -aussi peu satisfaisantes. C'est pourquoi il faut s'en tenir là-dessus au -sentiment le plus général. - - [21] La version des Septante donne au monde quinze ou dix-huit cents - ans de plus que nous. Les Grecs modernes ont suivi ce calcul; et le - P. Pezron l'a un peu réveillé parmi nous, dans _l'Antiquité - rétablie_. - - [22] _Lib. de Deo Socratis._ - - [23] _Evang. sec. Joann. Cap. VIII, vers. 44._ - -Dieu avait créé neuf choeurs d'anges: les séraphins, les chérubins, les -trônes, les dominations, les principautés, les vertus des cieux, les -puissances, les archanges, et les anges proprement dits. Du moins c'est -ainsi que l'ont décidé les saints pères, il y a bien douze cents ans. - -Toute cette milice céleste était pure, et non portée au mal. Cependant -quelques-uns se laissèrent tenter par l'esprit d'orgueil[24]; ils -osèrent se croire aussi grands que leur créateur, et entraînèrent dans -leur crime les deux tiers de l'armée des anges[25]. Satan, le premier -des séraphins, et le plus grand de tous les êtres créés[26], s'était mis -à la tête des rebelles. Depuis long-temps[27] il jouissait dans le ciel -d'une gloire inaltérable, et ne reconnaissait d'autre maître que -l'Éternel. Une folle ambition causa sa perte: il voulut régner sur la -moitié du ciel, et siéger sur un trône aussi élevé que celui du -créateur. Dieu envoya contre lui l'archange Michel, avec les anges -restés dans le devoir. Alors il se donna une grande bataille dans le -ciel. Satan fut vaincu et précipité dans l'abîme, avec tous ceux de son -parti[28]. - - [24] Voilà ce qui embarrassait encore les manichéens, et ce qui arrête - les chrétiens de bonne foi; _Quel était cet esprit d'orgueil? et qui - l'avait créé?..._ On doit croire que Dieu donna à toutes les - créatures, douées d'une âme raisonnable, la liberté de bien ou mal - faire. Autrement la vertu serait sans mérite. Mais puisque Dieu est - juste, et que le libre arbitre existe, on doit rejeter le dogme des - tentations. - - [25] Cæsarius d'Heisterbach dit qu'il n'y eut de rebelles, parmi les - anges, que dans la proportion d'un sur dix; et que leur nombre était - néanmoins si grand, qu'ils remplirent dans leur chute tout le vide - de l'air. (_De Dæmonibus, cap. 1._) On a suivi le calcul de Milton - et des démonomanes, qui doivent s'y connaître. - - [26] _Quique creaturæ præfulsit in ordine primus..._ - - ALC. AVITI, _poem. lib. II_. - - [27] _Angelus hic dudùm fuerat..._ Idem. - - [28] _Apocalypse. Chap. V, vers. 7 et 9._ Il est bon de remarquer que - l'Écriture ne fait point connaître la faute des démons, et que les - casuistes ont eu l'adresse de la deviner. - -De ce moment, la beauté des séditieux s'évanouit; leurs traits -s'obscurcirent et se ridèrent; leurs fronts se chargèrent de cornes; une -queue sortit de leur croupe; leurs doigts s'armèrent de griffes[29]. La -difformité et la tristesse remplacèrent sur leurs visages les grâces et -l'empreinte du bonheur. Enfin, comme disent les théologiens de bon sens, -leurs ailes d'azur devinrent des ailes de chauve-souris. Car tout -esprit, bon ou mauvais, est nécessairement ailé[30]. - - [29] Le Diable en parle un peu différemment, ainsi qu'on l'a vu dans - _l'Introduction_. - - [30] _Omnis spiritus ales est. Tertull. Apologet., cap. 22._ - -Dieu exila les anges déchus loin du ciel, dans un monde que nous ne -connaissons point, et que nous nommons l'_enfer_, ou l'_abîme_, ou _le -sombre royaume_. L'opinion commune place ce pays au centre de notre -petit globe. Saint Athanase dit, avec plusieurs autres pères, et avec -les plus fameux rabbins, que les démons habitent l'air qu'ils -remplissent. Saint Prosper les place dans les brouillards de la mer. -Swinden a voulu démontrer qu'ils logeaient dans le soleil. D'autres les -ont séquestrés dans la lune. Saint Patrice les a vus dans une caverne -d'Irlande. Jérémie Drexelius conserve l'enfer souterrain, et prétend que -c'est un grand trou, large de deux bonnes lieues. Bartholomé Tortoletti -dit qu'il y a, _vers le milieu du globe terrestre_, un antre profond, -horrible, où le soleil ne pénètre jamais, et que c'est la bouche de -l'abîme infernal[31]. Milton, à qui il faudrait peut-être s'en -rapporter, met les enfers bien loin du soleil et de nous. - - [31] Quest' è la bocca de l'infernal' arca. - - GIUDITTA VITTORIOSA. Canto III. - -Quoi qu'il en soit, pour consoler les anges fidèles, et repeupler les -cieux, selon l'expression de saint Bonaventure, Dieu fit l'homme, -créature moins parfaite, mais qui pouvait aussi faire le bien, et -connaître son créateur. Il suivrait de là que nous devons au Diable le -plaisir de naître; ce qui nous obligerait à un petit grain de -reconnaissance, si la conduite postérieure des démons ne nous forçait à -les haïr. Satan et les siens, ennemis désormais de Dieu et de ses -oeuvres, résolurent de perdre l'homme, si rien ne s'y opposait. Adam et -Ève, nos premiers parens commençaient à jouir de la vie, dans un jardin -de délices, où tout leur était permis, hors le plaisir de toucher au -fruit défendu. Les saintes écritures disent que ce fruit poussait sur un -arbre. Plusieurs savans, et après eux l'abbé de Villars, soutiennent que -le fruit défendu était la jouissance des plaisirs charnels; que l'homme -ne devait point voir sa femme, ni la femme son mari, etc.[32] Quoi qu'il -en soit, Satan, muni du pouvoir de tenter l'homme, se détacha du séjour -où il était exilé: d'où l'on a souvent conclu que le châtiment des anges -superbes n'était pas effroyable, comme le disent des théologiens -exagérés, et que Satan n'était pas continuellement sur le gril. Il prit -la figure du serpent, celui de tous les animaux qui avait le plus de -finesse[33]. Déguisé de la sorte, l'ange, maintenant démon, se présenta -devant la femme, et l'engagea à désobéir à Dieu. Ève fut séduite en un -instant; elle succomba, et fit succomber son mari. - - [32] _Le comte de Gabalis_, ou _Entretiens sur les sciences secrètes_. - IVe _Entretien._ - - [33] _Cunctis animantibus altior astu._ ALC. AVITI, _poem. lib. II_. - -Après cela, l'esprit malin s'en retourna triomphant; nos premiers pères, -coupables, furent chassés du jardin, abandonnés aux souffrances et -condamnés à la mort. Il suit de là que nous devons au Diable et à son -humeur envieuse le déplaisir de mourir; ce qui nous permet à son égard -une petite dose de reproches. De plus, le Diable eut le pouvoir de venir -tenter le premier homme et la première femme, eux et leurs descendans à -perpétuité, quand bon lui semblerait; il peut même, en cas de besoin, -détacher à la piste des humains autant de démons qu'il le juge -convenable; et l'homme devient la proie de l'enfer, toutes les fois -qu'il cède aux suggestions de l'ennemi: on sait d'ailleurs que l'enfer, -en quelque lieu qu'il soit, est un pays enflammé. Telles furent, selon -les casuistes, les conséquences de la faute que commirent nos premiers -parens, faute qui rejaillit sur nous tous, et qui se nomme _le péché -originel_. - -Depuis cette mémorable époque, les démons arrivèrent de toutes parts sur -notre pauvre terre. Wérius, qui les a comptés, dit qu'ils se divisent en -six mille six cent soixante-six légions, composées chacune de six mille -six cent soixante-six anges ténébreux; il en élève ainsi le nombre à -quarante-cinq millions, ou à peu près; et leur donne soixante-douze -princes, ducs ou marquis. Georges Bloock a prouvé la fausseté de ce -calcul, en démontrant que, sans compter les démons qui n'ont point -d'emploi particulier, tels que ceux de l'air, et les gardiens permanens -du sombre empire, chaque mortel a le sien ici bas. Si les hommes seuls -ont ce privilége, il y a sur la terre plus de quatre cents millions de -faces humaines... et le nombre des démons est effroyable. - -C'est pourquoi nous ne devons plus nous étonner de voir les fourberies, -les guerres, le désordre, les abominations répandus sous les pas des -mortels. Tout le mal qui se fait ici bas nous est inspiré par les -démons; et leur histoire s'est tellement liée à l'histoire de tous les -peuples, qu'il serait impossible de l'écrire ici toute entière. Ils ont -inspiré le meurtre d'Abel; ils ont soufflé tous les forfaits qui -causèrent le déluge; ils perdirent Sodome et Gomorrhe; ils se firent -élever des autels chez toutes les nations, à l'exception du petit peuple -juif; et quelquefois même ils escamotèrent l'encens d'Israël. Ils -trompèrent les hommes par les oracles, et par mille prestiges -imposteurs, jusqu'à l'avénement du Messie. Alors leur puissance devait -s'anéantir tout-à-fait; et cependant on les retrouve depuis, plus -puissans que jamais; on voit des choses auparavant inouïes. Les légions -infernales se montrent à de pieux anachorètes; les tentations deviennent -épouvantables; les supercheries du Diable sont multipliées; il excite -les tempêtes; il tord le cou aux impies; il couche avec les femmes; il -prédit l'avenir, par la bouche des sorcières et des devineresses; il -triomphe au milieu des bûchers... et dans ces siècles de lumière, il -envoie Mesmer, Cagliostro, plusieurs charlatans, une foule -d'escamoteurs, pour nous séduire encore par les charmes de l'enfer... -C'est du moins ce que dit l'abbé Fiard; c'est ce que prétendent avec lui -dix mille graves théologiens: que penser de tout cela?... - -Malheureusement pour leurs systèmes, les démonomanes se contredisent à -chaque pas. Tertullien dit, dans un endroit, que les démons ont conservé -toute leur puissance; qu'ils peuvent être partout en un instant, parce -qu'ils volent d'un bout de l'univers à l'autre, aussi vite que nous -faisons un pas[34]; qu'ils connaissent l'avenir; enfin qu'ils prédisent -la pluie et le beau temps, parce qu'ils vivent en l'air, et qu'ils -peuvent _examiner les nuages_. La sainte inquisition n'a donc pas tort -de condamner les faiseurs d'almanachs, comme gens en plein commerce avec -le Diable... Mais ailleurs le même Tertullien décide que le Diable a -perdu tous ses moyens, et qu'il serait ridicule de le craindre, etc. - - [34] _Totus orbis illis locus unus est. Apologet. cap. 22._ - -En rapportant les innombrables contradictions des autres théologiens, on -ne ferait que répéter les mêmes dogmes; et ce serait fatiguer -inutilement le lecteur. Bodin, que l'on connaît assez pour le triste -ouvrage qu'il a fait contre les sorciers et contre le Diable, le même -Bodin, qui, dans sa _Démonomanie_, dépeint Satan et ses anges sous les -couleurs les plus noires, dit aussi, dans cette même _Démonomanie_, liv. -1er, ch. 1er: «Que les démons peuvent faire le bien, tout ainsi que les -anges peuvent faillir; que le démon de Socrate le détournait toujours de -mal faire et le tirait de danger; que les malins esprits servent à la -gloire du Tout-Puissant, comme exécuteurs de sa haute-justice;... et -qu'ils ne font rien qu'avec la permission de Dieu...» - -Enfin, il faut remarquer encore que, selon Michel Psellus, les démons, -bons ou mauvais, se divisent en six grandes sections. Les premiers sont -les démons du feu qui en habitent les régions éloignées; les seconds -sont les démons de l'air, qui volent autour de nous, et ont le pouvoir -d'exciter les orages; les troisièmes sont les démons de la terre, qui se -mêlent avec les hommes, et s'occupent de les tenter[35]; les quatrièmes -sont les démons des eaux, qui habitent la mer et les rivières, pour y -élever des tempêtes et causer des naufrages; les cinquièmes sont les -démons souterrains, qui préparent les tremblemens de terre, soufflent -les volcans, font écrouler les puits et tourmentent les mineurs; les -sixièmes sont les démons ténébreux, ainsi nommés, parce qu'ils vivent -loin du soleil, et ne se montrent pas sur la terre. Saint Augustin -comprenait toute la masse des démons dans cette dernière catégorie. - - [35] Albert-le-Grand, que les partisans de la superstition prennent - quelquefois pour leur appui, dit formellement: _Tous ces contes de - démons qui remplissent les airs, qui rôdent autour des hommes, et - qui dévoilent les choses futures, sont des absurdités que la saine - raison n'admettra jamais._ De somn. et vig. lib. 3, tract. 1, cap. - 8. - -On ne sait pas précisément où Michel Psellus a trouvé tant de belles -choses. Mais c'est peut-être dans ce système, que les cabalistes ont -imaginé les salamandres, qu'ils placent dans les régions du feu, les -sylphes qui remplissent l'air, les ondins ou nymphes qui vivent dans -l'eau, et les gnomes, qui sont logés dans l'intérieur de la terre. - - - - -CHAPITRE II. - -FORMES ET MÉTAMORPHOSES. - - _Et mutat faciem, varios sumitque colores._ - - ALCIAT. - - Comme les courtisans, et suivant les humeurs, - Le Diable sait changer de forme et de couleurs. - - -L'Écriture a conservé aux démons le nom d'_anges_; seulement elle les -appelle _anges de ténèbres_. On en peut conclure que, malgré les cornes, -la queue et les griffes que nous leur avons données, les démons -conservent encore, un peu altérée sans doute, la forme angélique. Quant -à Satan, leur chef, saint Jean l'appelle _le grand dragon_, et le -représente sous la figure d'un serpent ailé[36]. On l'appelle aussi -l'_ancien serpent_, à cause de sa première métamorphose[37]. Milton -donne aux démons une beauté sévère et majestueuse, quoique flétrie -depuis leur chute. Il y joint une taille si imposante, que Satan a bien -quarante mille pieds de haut, à sa mesure. - - [36] Apocalypse, chap. 12 et 20. - - [37] Genèse, chap. 3. - -Selon le poëte Palingène, les démons sont noirs, depuis la pointe des -ailes jusqu'à la plante des pieds. Ils ont les dents blanches, et deux -défenses de sanglier leur sortent de la bouche. Leur figure est -passablement laide; leurs ailes ressemblent à celles des chauves-souris, -leurs pieds à ceux des canards. Ils ont une queue de lion, et sont -couverts de poils d'ours. Le grand roi des démons est assis sur un trône -superbe. Il a sept crêtes et sept cornes sur la tête; les sept cornes -portent chacune une tour. Le feu lui sort par le nez, les oreilles, les -yeux et la bouche; et sa garde est innombrable[38]. - - [38] _Palingenii Zodiacus vitæ, lib. IX. sagittarius._ - -Le Diable, qui préside au sabbat, et qui se nomme ordinairement -_Léonard_, s'y présente sous la figure d'un bouc, _pâle, triste et -noir_, avec deux visages, l'un sur les épaules, l'autre sous la queue, -comme on le sait de bonne part. Quelquefois il ressemble à un lévrier, -ou à un boeuf, ou à un grand oiseau noir, ou à un tronc d'arbre, -surmonté d'un visage ténébreux. Ses pieds, quand il en porte au sabbat, -sont toujours des pates d'oie[39]. Dans ces rassemblemens de sorciers et -de démons, qu'il ne nous est plus donné de voir, les diables subalternes -se déguisent en crapauds ou en chats noirs, pour danser le branle avec -les sorcières[40]. Au reste, les théologiens permettent aux démons de -prendre toutes sortes de formes. - - [39] Les experts, qui ont vu le Diable au sabbat, observent qu'il n'a - pas de pieds, quand il prend la forme d'un tronc d'arbre, et dans - d'autres circonstances extraordinaires. - - [40] _Leloyer_, _Delancre_, _Bodin_, _Boguet_, etc. - ---Un choriste de Cîteaux (le frère Herman, d'heureuse mémoire), s'étant -légèrement endormi, en chantant les matines, s'éveilla en sursaut, et -aperçut deux fesses d'ours qui sortaient du choeur. Cette vision -commençait à l'effrayer, quand il vit l'ours tout entier reparaître, et -considérer attentivement tous les novices, comme un officier de police -qui fait sa ronde... Enfin l'ours sortit de nouveau, en disant:--Ils -sont bien éveillés; je reviendrai tout à l'heure voir s'ils dorment... -C'était le Diable, qu'on avait envoyé pour contenir les frères dans leur -devoir[41]. - - [41] Cæsarii Heisterbach. Miracul. illustrium. lib. V. cap. 49. - ---Un autre moine de Cîteaux dormait aussi de temps en temps, au lieu de -psalmodier. Plusieurs démons venaient alors autour de lui, sous des -figures de pourceaux, et les frères les entendaient grogner, pendant que -le moine ronflait[42].--Un frère convers du même couvent avait -pareillement la mauvaise habitude de dormir au choeur. Un jour donc, -pendant les matines, ses voisins virent le Diable assis sur sa tête, -sous la forme d'un chat noir... Ayant appris cette terrible -circonstance, le dormeur se posta désormais sur un tabouret qui n'avait -qu'un pied; de manière que, quand le Diable cherchait à l'endormir, il -tombait assez lourdement pour se réveiller[43]. - - [42] _Idem._ Lib. 4, cap. 35. - - [43] Cæsarii ejusdem. lib. IV, cap. 33. - ---Une sainte fille du douzième siècle se fit recluse à Aix-la-Chapelle, -pour avoir vu une troupe de Diables assis sur les épaules d'une troupe -de moines, avec des visages de singes et des figures de chats; et, ce -qui est encore plus horrible, elle remarqua que cette procession était -précédée d'une bande de démons, déguisés en dogues hideux, qui -conduisaient les moines comme des aveugles, ayant, moines et dogues, des -colliers de fer et des chaînes au cou[44]. - - [44] Cæsarii suprà citati, miracul. lib. V, cap. 50. - ---Quand les jésuites portèrent la foi dans l'Asie, un pauvre homme de -l'île d'Ormus (à l'entrée du golfe Persique), s'étant décidé à embrasser -le christianisme, vit une troupe de démons, sous des figures de chats et -de rats en colère. C'était la nuit; il pensa qu'on venait peut-être lui -tordre le cou. Il appela du secours à grands cris, en faisant le signe -de la croix, et tous ces démons s'évanouirent[45]. - - [45] Epistolæ indicæ; epist. Gaspari Belgæ ad fratres Ormutii 1549. - ---Un jurisconsulte, dont on n'a conservé ni le nom ni le pays, ayant -envie de voir le Diable, se fit conduire par un magicien dans un -carrefour peu fréquenté, où les démons avaient coutume de se réunir. Il -aperçut bientôt un grand nègre assis sur un trône élevé, entouré de -plusieurs soldats noirs armés de lances et de bâtons. Le grand nègre, -qui était le Diable, demanda au magicien qui il lui amenait?--Seigneur, -répondit le magicien, c'est un serviteur fidèle.--Si tu veux sincèrement -me servir et m'adorer, dit le Diable au jurisconsulte, je te ferai -asseoir à ma droite... Mais le prosélyte, trouvant la cour infernale -plus triste qu'il ne l'avait espéré, fit un grand signe de croix; et les -démons _s'évanouirent_[46]. - - [46] Legenda aurea. Jac. de Voragine. Leg. 64. - ---Olibrius, gouverneur d'Antioche, fit mettre sainte Marguerite en -prison, parce qu'elle était chrétienne. Marguerite, s'y trouvant seule, -pria le ciel de lui faire voir le Diable. Tout à coup parut devant elle -un énorme dragon, qui ouvrit la gueule pour la dévorer. Cette gueule -était si grande, que la jeune fille ne sut d'abord à qui recourir; de -façon que le dragon, allongeant sa mâchoire supérieure sur la tête de -Marguerite, et sa langue sous ses pieds, l'avala d'un seul trait, et -probablement debout. Mais, avant qu'il eût pu la digérer, Marguerite fit -le signe de la croix; aussitôt le dragon se creva par le milieu du -ventre, la laissa bien portante dans sa prison, et disparut on ne sait -comment[47]. Mais bientôt il se remontra sous la figure d'un homme; -Marguerite le reconnut, le saisit au collet, le jeta à terre, lui mit le -pied sur le front, et ne le lâcha qu'après lui avoir rendu malices pour -malices[48]. - - [47] _Os super caput ejus ponens, et linguam subter calcaneum - porrigens, eam protinùs deglutivit. Sed dùm eam absorbere vellet, - signo crucis se munivit, et ideò draco, virtute crucis, crepuit; et - virgo illæsa exivit._ Après cela, l'auteur de la légende fait cette - réflexion, extrêmement rare dans son livre, que ce passage peut bien - être un conte frivole: _Illud autem quod dicitur de draconis - devoratione apocriphum et frivolum reputatur._ (_Legenda opus - aureum, etc. Jac. de Voragine, auctum à Claudio à Rotâ. Leg. 88._) - - [48] Ce dernier trait prouve assez qu'on se trompe historiquement, - quand on représente Ste Marguerite montée sur un dragon. - ---Du temps de Philippe-le-Bel, un frère convers, s'étant mis en campagne -de grand matin, aperçut le Diable qui venait à lui en courant, sous la -figure d'un arbre couvert de gelée. Il fit le signe de la croix, et le -Diable disparut, non sans laisser après lui une odeur de soufre et de -fumée puante. Le frère continua sa route; mais il était dit qu'il ne la -ferait pas sans peine; car, pendant tout son voyage, qui dura une -journée, le diable se remontra à lui sous la figure d'un cheval échappé; -puis sous les traits d'un soldat maigre et noir; ensuite sous la forme -d'un petit moine tout rond; un peu après sous celle d'un pourceau; puis -sous celle d'un âne; et, après avoir causé plusieurs frayeurs à son -homme, l'esprit malin se changea en tonneau, passa sur le ventre du -frère, s'enfuit en riant aux éclats[49], et ne reparut plus[50]. - - [49] Un tonneau qui rit aux éclats doit être une chose bien étonnante! - - [50] Gaguin, _règne de Philippe-le-Bel_. M. Garinet, _Histoire de la - magie en France_. Monstrelet, Shellen, etc. - ---Un autre frère convers, dans le douzième siècle, vit le Diable sous -les traits d'un cochon; et, un instant après, il l'aperçut encore sous -la figure du prieur de son couvent[51]. - - [51] _Cæsarii miracul. lib. V, cap. 48._ - ---Une jeune femme de la ville de Laon vit le diable sous la forme de son -grand-père, puis sous celles d'une bête velue, d'un chat, d'un escarbot, -d'une guêpe et d'une jeune fille[52]. - - [52] _Cornelii gemmæ, cosmocriticæ, lib. II, cap. 2._ - ---Saint Benoît vit le Diable sous la figure d'un merle noir, qui -s'envola au signe de la croix[53]. Le démon qui accompagnait Agrippa, se -montrait sous l'apparence d'un chien noir[54]. Le pape Sylvestre II et -l'enchanteur Faustus avaient pareillement des barbets, qui n'étaient que -des démons[55]. Le Diable qui gardait la porte de Simon le magicien, -ressemblait à un dogue danois[56]. - - [53] _Legenda aurea. Jac. de Voragine. Leg. 48._ - - [54] Voyez les niaiseries que débite là-dessus Paul Jove. Wierius, qui - fut disciple d'Agrippa, dit que ce grand homme avait beaucoup - d'affections pour les chiens; qu'on en voyait toujours deux dans son - étude, dont l'un se nommait _monsieur_, et l'autre _mademoiselle_, - etc.; et l'on a prétendu que ces deux chiens étaient deux diables - déguisés. Si Crébillon eût vécu dans le quinzième siècle, on en eût - dit autant de ses chiens. S. Roch est bienheureux d'être dans la - légende, car le sien serait aussi un démon. - - [55] Platine, et l'histoire du docteur Faustus. - - [56] Cedrenus et St. Clément d'Alexandrie. - ---Dans un monastère de l'ordre de Cîteaux, le Diable apparut un jour à -un novice, sous la figure d'une queue de veau, qui semblait marcher -comme une couleuvre. Cette queue, après avoir tiraillé le novice par son -scapulaire, sans trop l'effrayer, lui sauta au nez, et s'évanouit -brusquement... Un autre jour, le même moine vit un autre diable sous la -figure d'un oeil, gros comme le poing[57]. - - [57] Miracul. Cæsarii Heisterb. lib. VI. - ---Saint Grégoire-le-Grand rapporte que le Diable se transforma un jour -en laitue, et qu'une jeune religieuse le mangea en salade; ce qui eut de -graves suites. La religieuse n'avait pas dit son _benedicite_: elle se -trouva possédée du démon. Le saint homme Equitius la délivra. La légende -dorée observe que, dans les exorcismes, on demanda au Diable pourquoi il -était entré dans le corps de la jeune vierge, et que le Diable -répondit:--Je n'y suis point entré; j'étais assis sur une laitue; elle -m'a mordu et avalé[58]. Cette circonstance dément un peu saint Grégoire. - - [58] Legenda, opus aureum Jac. de Voragine, auct. à Claud. à Rotâ. - Leg. 130. - ---Un capucin entra dans un cabaret sans la permission du prieur, et se -mit à boire sans avoir fait préalablement le signe de la croix. Le -Diable, qui le guettait, se jeta dans son corps, sous la forme d'un -demi-setier de vin, et rendit le capucin si pesant, qu'il fallut dix -hommes pour l'emporter[59]. Il fut délivré par saint Dominique. - - [59] _Qui vix à fratribus decem fuit deportatus._ (_Legenda aurea, - 108, de sancto Dominico._) - ---Le commentateur de Thomas Valsingham rapporte que le Diable sortit du -corps d'un diacre schismatique, sous la figure d'un âne; et qu'un -ivrogne du comté de Warwick fut long-temps poursuivi par un esprit -malin, déguisé en grenouille. Leloyer cite quelque part un démon qui se -montra, à Laon, sous la figure d'une mouche ordinaire. - ---De tous les diables qui tentèrent saint Antoine, les plus apparens -s'approchaient de lui, avec toutes les grâces des plus belles femmes, ou -sous les formes les plus riches et les plus séduisantes. Il en vit un se -transformer plusieurs fois en lingot[60]. - - [60] St. Athanase, vie de St. Antoine, et les dialogues de St. - Grégoire-le-Grand. - ---Un démon se présenta un jour devant saint François, sous la figure -d'une bourse pleine, laquelle bourse se métamorphosa en couleuvre, quand -on voulut la ramasser[61]. - - [61] Legenda aurea, 144. - ---Un religieux assez simple, étant à l'article de la mort, ne cessait de -regarder le ciel de son lit. On lui demanda ce qui l'occupait? Il -répondit qu'il voyait au-dessus de sa tête le Saint-Esprit sous la forme -d'un pigeon blanc, et le Diable sous l'habit d'un chat noir, qui -guettait la sainte colombe. Heureusement le pigeon blanc s'alla poser -sur un crucifix, et mit le chat noir en défaut[62]. - - [62] Cæsarii Heisterbach. miracul., lib. VI. - ---Pierre le Vénérable raconte que le Diable entra un jour dans un -monastère de l'ordre de Cluni, sous la forme d'un vautour. Un moine, qui -dormait pour digérer son dîner, frappa les yeux du démon. Il s'en -approcha doucement, saisit une grande hache qui se trouvait là, et se -disposa à couper le pied droit du religieux, qui dépassait le bois de -son lit. Le moine eut le bonheur de s'éveiller sur l'entrefaite, et vit -en l'air, au-dessus de son pied, un vautour armé d'une hache... -Quoiqu'un pareil phénomène soit assez curieux, le dormeur éveillé n'y -trouva rien de plaisant, et se hâta de faire le signe de la croix. -Là-dessus le vautour mit bas les armes, et _s'en alla comme il était -venu_[63]. - - [63] _Petri Venerab. de miraculis, lib. I. cap. 14._ Histoire de la - magie en France. - ---Une dame mondaine, et qui prenait plus de soin de parer son corps que -d'orner son âme, fut vue par un saint prêtre, escortée de démons -déguisés en blaireaux et en marmottes, lesquels démons étaient en outre -montés par d'autres esprits malins transformés en singes qui _riaient de -la bouche_[64]. - - [64] Pia hilaria Angelini Gazæi, in supplem. post Cæsarium lib. V. - cap. 7. - ---Saint Dominique, voulant convertir des dames hérétiques, leur fit voir -le Diable, pour les détourner du service d'un si vilain maître. C'était -dans une église; aussitôt qu'il eut commandé à l'ange apostat de -paraître, on vit tomber de la voûte un horrible chat noir, qui -ressemblait à _un chien_. Il avait de grands yeux enflammés, une langue -longue, large, rouge et pendante, un postérieur extrêmement laid, qu'il -montrait continuellement, en faisant ses cabrioles. Après avoir sauté -quelque temps devant les dames, il saisit la corde de la cloche, et -remonta dans le grenier de l'église avec la légèreté d'un singe. Comme -il laissait après lui une mauvaise odeur de grillade, les dames se -convertirent, en se serrant le nez[65]. - - [65] Legenda aurea, 108; de S. Dominico. - ---Quand le Diable se montre aux Indiens, il le fait toujours avec -quelque noblesse; et il est facile de le voir, pour tous les gens du -pays. Il ne faut pour cela que l'en prier pendant deux ou trois jours, -et lui faire un petit sacrifice. Alors il paraît, sous la figure qu'on -l'invite de prendre, resplendissant d'or et de pierres précieuses, -accompagné d'une belle cour, entouré d'un grand nombre de jeunes filles -séduisantes, escorté de plusieurs régimens de cavalerie, et d'une troupe -innombrable d'éléphans richement ornés. Il offre aux malheureux tout ce -qu'ils désirent, recommande l'aumône, et ordonne aux Indiens opulens de -donner des festins aux misérables[66]. - - [66] _Epistolæ indicæ Francisci Xavier, Ignatii à Loyola et aliorum de - societate Jesu. P. Ém. Teiscera ad fratres. Goæ 1560._ - ---Ces figures diverses, que prennent les démons pour se faire voir aux -hommes, sont multipliées à l'infini, comme on le verra dans la suite. En -attendant, on remarquera que, quand ils apparaissent avec un corps -d'homme, ce qui est assez ordinaire, on les reconnaît aisément à leurs -pieds de bouc ou de canard, à leurs griffes et à leurs cornes, qu'ils -peuvent bien cacher en partie, mais qu'ils ne déposent jamais -entièrement. Cæsarius d'Heisterbach ajoute à ce signalement, qu'en -prenant la forme humaine, le Diable n'a ni dos, ni derrière, ni fesses: -de sorte qu'il se garde bien de montrer ses talons. (_Miracul._ lib. -III.) - - - - -CHAPITRE III. - -LE BON DIABLE.--PETIT ROMAN[67]. - - _Conscia mens recti famæ mendacia ridet._ - - OVIDE. - - Le vulgaire insensé te prête sa malice: - Fais le bien, en dépit de l'humaine injustice. - - [67] _Ex Cæsarii Heisterb. miracul. illustr., lib. V, cap. 36; et - Shellen, de mirandis à Diabolo._ - - -Charles de Luzzen, jeune militaire allemand, d'une famille riche et -noble, cherchait un domestique, sans en pouvoir trouver à son gré, -lorsqu'un démon se présenta devant lui, sous la figure d'un jeune homme -extrêmement bien fait, et lui offrit ses services. Il avait les traits -si gracieux et la voix si douce, que Charles le retint de suite; et ce -démon commença à servir son nouveau maître avec tant de soin, tant de -complaisance, tant de fidélité et tant d'enjouement, qu'on en était tout -étonné. Jamais Charles ne montait à cheval, ou ne mettait pied à terre, -sans trouver son serviteur à son poste, ayant un genou en terre, et lui -tenant l'étrier. En général, l'aimable démon montrait toujours une -grande gaieté, beaucoup de discrétion, et une prévoyance plus -qu'humaine. - -Un jour que le jeune guerrier et son valet, ou plutôt son ami, -voyageaient ensemble à cheval, comme ils côtoyaient les rives d'un grand -fleuve, Charles tournant la tête aperçut plusieurs de ses ennemis -mortels, qui venaient à lui.--Nous sommes perdus, dit-il au démon; voici -mes ennemis qui me poursuivent, et le fleuve m'empêche de les éviter. Ou -je périrai sous leurs coups, ou je serai leur prisonnier. - ---Ne craignez rien, répondit le fidèle serviteur, je connais les gués de -ce fleuve; suivez-moi seulement, nous le traverserons sans -danger.--Personne n'a osé jamais se hasarder dans ce torrent, répliquait -Charles... Mais déjà le démon y pousse son cheval et le passe -heureusement. Le maître suit l'exemple de son valet, et tous deux -parviennent sans mésaventure à l'autre bord. - -Les ennemis qui étaient à leur poursuite arrivèrent alors sur la rive du -fleuve: Il n'y a que le Diable qui puisse traverser une onde si rapide, -s'écrièrent-ils, en voyant ce qui venait de se passer; et ils se -retirèrent sans imiter l'imprudence de Pharaon. - -Quelque temps après, la femme de Charles fut attaquée d'une maladie -mortelle. Les médecins l'abandonnèrent, en disant, avec la plus rare -bonne foi, que les ressources de l'art ne pouvaient la sauver. Le démon -entendant ces paroles, et remarquant qu'elles affligeaient sincèrement -le jeune époux, lui dit:--Si ma maîtresse buvait du lait de lionne, elle -serait bientôt guérie.--Hélas! répondit Charles, où pourrions-nous avoir -de ce lait?--Laissez-moi faire, répondit le bon serviteur, je vous en -apporterai... - -Il sortit en même temps, et rentra au bout d'une heure avec un grand -vase plein de lait de lionne. On en lava le corps de la malade, on lui -en fit boire: ce qui la ranima si parfaitement, qu'au bout de quelques -jours elle fut en état de quitter le lit. - -Le jeune militaire, enflammé de la plus vive reconnaissance, ne cessait -de remercier son précieux valet, que pour lui demander où il avait pu -trouver si vite un lait si rare?--Dans les montagnes de l'Arabie, -répondit-il.--Mais nous en sommes éloignés de plusieurs mois de -chemin?--N'importe, en vous quittant, j'ai volé en Arabie, j'ai pénétré -dans l'antre d'une lionne, j'ai éloigné ses petits, j'ai tiré le lait de -ses mamelles, et je suis revenu à la hâte. - ---Qui es-tu donc, s'écria Charles stupéfait?--Ne vous embarrassez point -de cela; je suis votre serviteur.--Tu me deviens de jour en jour si -cher, que je veux te connaître!--Eh bien! je suis un de ces anges qui -sont tombés du ciel...--Un démon!... Mais, si cela est vrai, pourquoi -sers-tu si fidèlement un mortel?--Je me suis trouvé autrefois parmi les -anges rebelles, sans prévoir les conséquences de ma faute; j'ai péché -par inexpérience: c'est pourquoi il m'est permis de venir quelquefois -chez les enfans des hommes; et le plaisir de leur être utile me console -un peu de ma disgrâce... - ---Cependant, répliqua Charles, je n'ose plus profiter de tes -services...--N'ayez point de vaines frayeurs; et comptez que, si vous me -laissez près de vous, il ne vous arrivera jamais le moindre mal, ni de -ma part, ni de la part de mes compagnons d'exil.--Je ne puis m'y -résoudre; mais exige ce que tu voudras pour ta récompense, fût-ce la -moitié de mes biens: je la donnerai de bon coeur à celui qui m'a sauvé -de la mort, et qui m'a rendu ma femme. - ---Puisque je ne peux plus être avec vous, répondit tristement le -démon..., je ne demande pour mes faibles services... que cinq sous...; -et il eut à peine reçu cette modique somme, qu'il la rendit à son -maître.--Reprenez-les, lui dit-il, achetez-en une petite cloche; j'en -fais présent à l'église de ce pauvre village: le dimanche, au moins, -elle avertira les fidèles de l'heure des saints offices... Adieu!... - -En achevant ce mot il disparut.--Qui pourrait citer un pareil trait en -l'honneur des hommes?... Ce n'est pourtant pas la millième des bonnes -actions du Diable. - - - - -CHAPITRE IV. - -SERVICES RENDUS PAR LES DÉMONS. - - _At tandem melior surgit mortalibus ævi._ - - BILLIUS. - - On en a dit du mal; mais, au siècle où nous sommes, - Convenons que le Diable est meilleur que les hommes. - - -Les bons offices que le peuple infernal rend tous les jours aux habitans -de ce globe, sont peut-être plus nombreux que les torts dont nous les -accusons. Mais les théologiens ont eu soin de taire les actions -estimables des démons, pour ne rapporter que des crimes et des -noirceurs. Il y a cependant certains traits que leur authenticité -généralement reconnue a conservés jusqu'aujourd'hui. Nous rapporterons -les plus saillans, et le lecteur jugera. - ---En l'année 1221, vers le temps des vendanges, le cuisinier d'un -monastère de Cîteaux chargea deux domestiques de garder les vignes -pendant la nuit. Un soir, l'un de ces deux valets, ayant grande envie de -dormir, appela le diable à haute voix, et promit de le bien payer, s'il -voulait garder la vigne à sa place. Il achevait à peine ces mots, que le -diable parut.--Me voici prêt, dit-il à celui qui l'avait demandé; que me -donneras-tu, si je remplis bien ta charge?--Je te donnerai un bon panier -de raisin, répondit le valet; mais à condition que tu veilleras -soigneusement aux vignes jusqu'au matin, et que tu tordras le cou à tous -ceux qui viendraient y marauder. - -Le diable accepta l'offre, et le domestique rentra à la maison pour s'y -reposer. Le cuisinier, qui était encore debout, lui demanda pourquoi il -avait quitté la vigne?--Mon compagnon la garde, répondit-il, et il la -gardera bien.--Va, va, reprit le cuisinier qui n'en savait pas -davantage, ton compagnon peut avoir besoin de toi.--Le valet n'osa -répliquer, et sortit; mais il se garda bien de reparaître dans la vigne. -Il appela l'autre valet, lui conta le procédé dont il s'était avisé; et -tous deux, se reposant sur la bonne garde du diable, ils entrèrent dans -une petite grotte qui était auprès de la vigne, et s'y endormirent. - -Les choses se passèrent aussi-bien qu'on pouvait l'espérer; le diable -fut fidèle à son poste, jusqu'au matin. Alors on lui donna le panier de -raisins qu'on lui avait promis; il le prit avec délicatesse, et -l'emporta avec reconnaissance. La chronique ne dit pas qu'il ait tordu -le cou à personne[68]. - - [68] _Cæsarius Heisterbachcensis, ill. mirac. lib. V._ - ---L'empereur Trajan se trouvait à Antioche lors de ce terrible -tremblement de terre qui renversa presque toute la ville, et fit périr -tant de gens. Il fut sauvé par un démon qui se présenta subitement -devant lui, le prit entre ses bras, sortit avec lui par une fenêtre, et -l'emporta hors de la ville[69]. - - [69] Dion Cassius. lib. 68. - ---La jeune Agnès du mont Politien, revenant à la maison de son père, fut -obligée un certain jour de passer devant une grande maison mal renommée -(c'était alors un habitacle de filles de joie[70]; depuis, ce lieu -changea de destination, et devint un monastère de vierges). Le diable, -dans un moment de pudicité, prit l'alarme pour l'innocence d'Agnès; -c'est pourquoi il rassembla bien vite une troupe de démons, les déguisa -en corbeaux, et, travesti lui-même de la sorte, il alla se poster avec -sa compagnie sur le toit du futur couvent. - - [70] _Lupanar... ubi tunc publicæ meritrices sui sceleris habitaculum - possidebant; nunc autem monasterium virginum..._ On a aujourd'hui - tant d'impiété et de malice, qu'on ferait bien des épigrammes, si - l'on voyait une maison de prostitution publique changée en couvent - de filles. - -Lorsque Agnès passa près du guichet de la maison impudique, une bande de -corbeaux fondit sur elle en croassant, et l'obligea à coups d'ongles et -de bec à passer sans regarder derrière elle. Les filles de joie et leurs -honnêtes amis furent tout stupéfaits de voir des corbeaux poursuivre une -jeune innocente. Mais Agnès comprit merveilleusement que ces oiseaux -endiablés lui défendaient par là les plaisirs de la chair. C'est -pourquoi elle prit l'habit religieux, opéra la conversion de toutes les -filles publiques, qui ne s'étaient pas encore endurcies de coeur dans la -maison infâme; et, ayant fait l'acquisition de cette maison même, elle -la fit purifier, et y fonda un monastère, comme on l'avait prévu[71]. -Qu'on dise après cela que le diable est constamment impudique, et qu'il -ne cherche qu'à faire choir l'innocence! - - [71] _Bollandi Acta Sanctorum, 20 aprilis. Raymundi de Capuâ, ejusdem - monast. confess. Agnes de monte Politiano. cap. I._ - ---En l'année 1130, un démon vint passer quelques mois dans la ville -d'Hildesheim, en Basse-Saxe. L'évêque d'Hildesheim en était aussi le -souverain: en raison de ces deux titres, le démon crut devoir s'attacher -à lui de préférence. Il se posta donc dans le palais épiscopal, et s'y -fit bientôt connaître avantageusement, soit en se montrant avec la plus -grande complaisance à ceux qui avaient besoin de lui, soit en -disparaissant avec prudence lorsqu'il devenait importun, soit en -faisant, sans se montrer, des choses importantes et difficiles. - -Outre qu'on l'estimait généralement pour sa conduite sage, humble et -régulière, il donnait de bons conseils aux puissances, portait de l'eau -à la cuisine, et servait admirablement bien les cuisiniers de l'évêque. - -On trouvera peut-être singulier que le conseiller d'un prince soit aussi -son marmiton, et qu'il aille tourner la broche, après avoir dit son avis -sur les grands intérêts de l'état. Mais la chose s'est passée dans le -douzième siècle, et les moeurs étaient alors plus simples -qu'aujourd'hui; et puis, les démons n'ont point de préjugés; et celui-là -aimait peut-être les contrastes. Quoi qu'il en soit, il fréquentait plus -la cuisine que la salle; et les marmitons, le voyant de jour en jour -plus familier, se divertissaient grandement en sa compagnie. Mais, un -soir, un garçon de cuisine s'émancipa de la trop grande bonté du démon, -et se porta contre lui aux plus graves injures; quelques-uns disent même -aux voies de fait. L'histoire ne donne point d'excuse à cette mauvaise -conduite du garçon de cuisine; ce qui porte à croire qu'il n'y en avait -point à donner. Le démon, quoique fort en colère, sut pourtant se -contenir, sachant qu'en bonne police nul ne doit se faire justice -soi-même, surtout quand l'offensé est le plus fort; c'est pourquoi il -s'alla plaindre au maître d'hôtel; mais il n'en reçut aucune -satisfaction. Alors il crut pouvoir se venger, puisqu'on était injuste à -son égard. Il étouffa le marmiton coupable, en assomma quelques autres, -rossa vigoureusement le maître d'hôtel, et sortit de la maison pour n'y -plus reparaître[72]. - - [72] Trithème: _Chronique d'Hirsauge_. - -C'est ainsi que l'impudence d'un marmiton, et l'injustice d'un officier -de bouche ôtèrent à l'évêque d'Hildesheim un bon conseiller, et un -serviteur infatigable, autant qu'habile et propre à toutes choses!... - ---Antoine venait de perdre la bataille d'Actium: Cassius de Parme qui -avait suivi son parti se retira dans Athènes. Là, au milieu de la nuit, -tandis que son esprit s'abandonnait aux inquiétudes, il vit paraître -devant lui un grand homme noir, qui lui parla avec beaucoup d'agitation. -Cassius lui demanda qui il était?--_Je suis ton démon_[73], répondit le -fantôme... A cette parole, le timide Cassius s'effraya, et appela ses -esclaves. Mais le démon disparut sans se laisser voir à d'autres yeux. -Cassius, persuadé qu'il rêvait, se recoucha, et chercha à se r'endormir. -Aussitôt qu'il fut seul, le démon reparut avec les mêmes circonstances -que la première fois. Le faible Romain n'eut pas plus de force que -d'abord; il se fit apporter des lumières, passa le reste de la nuit au -milieu de ses esclaves, et n'osa plus rester seul. Cependant il fut tué -peu de jours après, par l'ordre du vainqueur d'Actium[74]. - - [73] L'original porte _Cacodaimon_; mais chez les Grecs _Daimon_ - simplement signifiait _un bon génie_, _un esprit bienfaisant_, _une - bonne intelligence_, comme le démon de Socrate, et quelques autres; - de sorte qu'ils étaient obligés d'allonger le mot, en parlant d'un - démon infernal. Pour nous, qui donnons le nom d'_anges_ aux - intelligences célestes, nous devons traduire _Cacodaimon_ comme on - l'a fait ici, puisque _Démon_, chez nous, signifie _mauvais ange_. - Au reste, si l'on s'obstine à traduire _Cacodaimon_, _mauvais - démon_, on nous appuie dans la très-juste idée qu'il y en a de bons; - et on nous prouve encore, par l'histoire de Cassius, que les mauvais - démons ne font pas grand mal aux hommes. - - [74] Georges Bloock, après _Valère Maxime_ et d'autres anciens. - -Un homme plus clairvoyant eût bien vite pris la fuite, comme le -conseillait ou semblait au moins le conseiller ce démon; et, en fuyant -devant la mort, on eût pu, sans se compromettre, remercier l'esprit -d'avoir bien voulu se mettre deux fois en campagne pour une bonne -oeuvre. - ---Deux seigneurs lombards, nommés Aldon et Granson, ayant déplu à -Cunibert, roi de Lombardie, ce prince résolut de les faire mourir. Il -s'entretenait de ce projet magnanime avec son favori, lorsqu'une grosse -mouche vint se planter sur le front royal, et le piqua vivement. -Cunibert chassa l'insecte, qui n'en revint pas moins à la charge, et -importuna le monarque, jusqu'à le mettre dans une grande colère. Le -favori, voyant son maître irrité, ferma la fenêtre pour empêcher -l'ennemi de sortir, et se mit à poursuivre la mouche, pendant que le roi -tirait son poignard pour la tuer. Après avoir sué bien long-temps, -Cunibert joignit l'insecte fugitif, le frappa..., mais il ne lui coupa -qu'une jambe; et la mouche disparut... - -Au même instant, Aldon et Granson, qui se trouvaient ensemble, virent -paraître devant eux une espèce d'homme, qui paraissait épuisé de -fatigue, et qui avait une jambe de bois. Cet homme les avertit du projet -que le roi Cunibert formait contre eux, leur conseilla de fuir, et -s'évanouit. Aldon et Granson, plus sensés que Cassius de Parme, -rendirent grâces à l'esprit de ce qu'il faisait pour eux; après quoi ils -s'éloignèrent, comme l'exigeaient les circonstances[75]. - - [75] _Shellen, de mirand. à Diab. post. Paul. diac. hist. longob._ - ---Un jeune Espagnol, qui fut depuis médecin de l'empereur Charles-Quint, -ayant fini ses études à la Guadaloupé, s'en retournait à pied chez ses -parens qui demeuraient dans la ville de Grenade. Il en était encore -éloigné de plusieurs journées, lorsqu'il rencontra sur son chemin un -démon en habit de moine, monté sur un cheval maigre, et qui paraissait -extrêmement harassé. Le hasard voulut que ce jeune écolier rendit au -cavalier inconnu un petit service qu'on ne désigne pas; et le démon -reconnaissant l'invita de monter en croupe sur son cheval. Celui-ci s'en -excusa d'abord sur le mauvais état de la monture; mais, le cavalier -insistant, il ne se fit pas presser davantage. «Ne vous endormez point, -lui dit l'inconnu, quand il se fut placé sur la croupe; nous devons -marcher toute la nuit; et vous serez content de la diligence de mon -cheval.» - -Ils marchèrent en effet avec une grande vitesse, sans que le jeune homme -s'en aperçût, sans qu'il se fatiguât le moins du monde; et le lendemain, -au point du jour, ils se trouvèrent sous les murs de Grenade. Comme le -démon ne voulut point s'y arrêter, le jeune homme le quitta en le -remerciant, et entra dans la ville, aussi content que surpris de s'y -trouver si heureusement et sitôt[76]. - - [76] Torquemada; Hexameron: 3e journée. - -On dira peut-être que ce démon savait ce qu'il faisait, en obligeant un -médecin futur. Mais il faudrait pour cela supposer que le diable -connaisse l'avenir. Et puis, le service n'en fut pas moins rendu. - ---Un prêtre du diocèse de Cologne avait fait voeu d'aller en pèlerinage, -à un certain lieu que l'histoire ne dit pas. Une dame de sa paroisse, -ayant fait par hasard le même voeu, alla trouver le prêtre; et ils -convinrent de faire le voyage ensemble. La veille du départ, le prêtre -promit à sa compagne de se lever de bonne heure, de dire les matines à -la hâte, et de partir de grand matin, pour éviter la chaleur du soleil. - -Vers le milieu de la nuit, le diable se montra aux pieds du lit du bon -curé, et lui cria: Lève-toi; dis tes matines; et hâte-toi de partir... -Le prêtre se leva aussitôt; et, remarquant que l'église était éclairée -de plusieurs lumières, il crut que c'était l'ouvrage de la dame qui -devait l'accompagner. Il pensait aussi que cette dame était venue -l'éveiller, et il était loin de se douter que le diable fût de la -partie. C'est pourquoi, comme le coq n'avait pas encore fait entendre -ses premiers chants, il chercha sa compagne, pour lui dire de retourner -au lit, parce qu'il était trop matin. - -Tandis qu'il la cherchait inutilement, il vit venir à lui un grand -taureau noir. Ce taureau saisit le prêtre avec sa langue, le plaça sur -son dos, prit son vol en plein air, et déposa le pauvre homme sur une -tour du château d'Isembourg.--As-tu peur, dit le boeuf?--Non, répondit -le curé, je suis sous la garde de Dieu; et il ne peut m'arriver aucun -mal.--Rends-moi quelque hommage, reprit le boeuf, je te reconduirai dans -ton presbytère, et je te donnerai de grands biens... Le prêtre rejeta -cette proposition.--Eh bien! repartit le boeuf, je te laisse sur cette -tour; tu y mourras de faim; ou, si tu aimes mieux te désespérer, tu te -casseras le cou.--Arrête, s'écria le curé, je t'adjure, au nom de -Jésus-Christ, de me reporter sans péril en pleine campagne... Le boeuf -n'osa rien répliquer; il prit son homme comme la première fois, le -déposa dans un champ, et le laissa seul. - -Comme ce pauvre prêtre avait tremblé passablement, des paysans qui -allaient à matines le trouvèrent évanoui sur leur chemin. On le ranima -comme on put; il raconta alors son aventure, que chacun écouta en -frissonnant, et que personne ne put révoquer en doute, à cause du ton de -vérité qui caractérise cette admirable histoire[77]. - - [77] Cæsarii Heisterbach., lib. V, cap. postrem. - -Il n'est pas besoin de dire que ce boeuf était le diable. On observera -seulement qu'il fit là une honnête action, en empêchant le pèlerinage -nocturne de la dame et du curé, dont la vertu aurait pu faillir, comme -cela arrive aux plus chastes, l'occasion faisant maintes fois le larron. - - - - -CHAPITRE V. - -ESPIÈGLERIES DE QUELQUES DÉMONS. - - _Nihil est, - Quin malè narrando possit depravarier._ - - TÉRENCE. - - Une bouche infidèle, en racontant un fait, - Dans un tour de malice imagine un forfait. - - ---Un soldat, nommé Cadulus, avait habitude de faire dévotement ses -oraisons dans l'église de son village. Un jour qu'il priait -attentivement, le diable, qui se trouvait en belle humeur, voulut se -donner le plaisir de le distraire, s'il était possible. Il se déguisa -donc en valet; et, courant à la porte de l'église, il se mit à crier: -Cadulus, les voleurs sont chez vous; ils emmènent votre cheval et -pillent votre maison; accourez vite, si vous voulez sauver quelque -chose... Cadulus ne se remua pas pour cela, pensant, en bon chrétien, -qu'il valait mieux achever son oraison, que sauver sa fortune[78]. - - [78] _Majus videlicet damnum deputans orationi cedere, quam sua - perdere_... - -Le diable, étonné d'un pareil flegme, prit la forme d'un ours, grimpa -sur le toit de l'église, fit un trou à la couverture, et se laissa -tomber devant le nez de Cadulus, pour le troubler au moins par une bonne -peur. Mais Cadulus resta immobile, et se moqua du diable à sa barbe. -Puis, pour lui jouer à son tour une malice, il s'alla cloîtrer dans un -bon monastère. Le diable s'efforça alors de le détourner de sa -résolution, en lui criant aux oreilles: Cadulus, où vas-tu? que fais-tu, -Cadulus? Le supérieur que tu choisis est un hypocrite; tu attends plus -de beurre que de pain, tu auras plus de pain que de beurre; tu t'abuses -d'une sotte espérance; tu fais là une niaiserie, Cadulus, etc. Mais, -peine perdue, le pieux soldat se fit moine, et mourut dans le -capuchon[79]. - - [79] _Bollandi Acta Sanctorum, 21 aprilis. Eadmeri sanctus Anselmus._ - ---Le bienheureux Pierre le prêcheur, ayant rassemblé le peuple de -Florence sur une place publique, se disposait à faire un long sermon -touchant les mystères que la foi nous propose. Le diable, témoin -invisible de ces saints préparatifs, eut la fantaisie de jouer un tour -au saint homme. Il prit donc la forme d'un cheval échappé, et se mit à -courir au grand galop vers la place que la foule remplissait, dans -l'espoir de disperser les auditeurs, et de déranger, par un effroi -subit, la mémoire du frère prêcheur. Mais Pierre ne se troubla point; -et, voyant que la foule prenait la fuite, il s'écria: Ne craignez rien, -mes frères, je prends sur moi le danger... En même temps il éleva sa -main, et fit signe au cheval qu'il l'avait reconnu, et qu'il lui -défendait de nuire à personne. - -Le diable eut un pied de nez de se sentir découvert; cependant il avait -pris un élan trop rapide pour pouvoir reculer. Il traversa donc la -place, en passant sur la tête des hommes, sur le sein des femmes, en -foulant aux pieds les épaules, les reins et le reste, mais avec une -légèreté si miraculeuse, que personne n'en sentit rien. Après cela il -disparut. Le peuple s'écria que Pierre avait donné à ce cheval la -légèreté d'un coussin, qu'il avait changé ses fers en plumes de duvet; -et le bienheureux frère, content d'avoir déjoué la malice du diable, -reprit le fil de son sermon[80]. - - [80] Bollandi Acta Sanctorum, 29 aprilis. Ambr. Tægii B. Petrus mart. - ord. prædic. cap. 3. - ---Il y avait, dans une église de Bonn, un prêtre remarquable par sa -chasteté, sa dévotion et sa bonhomie. Le diable se plaisait à lui jouer -des tours de laquais; tellement que, lorsqu'il lisait son bréviaire, cet -esprit malin s'approchait aujourd'hui sans se laisser voir, mettait sa -griffe sur la leçon du bon curé, et l'empêchait de finir; un autre jour, -il fermait le livre, ou tournait le feuillet à contre-temps. Si c'était -la nuit, il soufflait la chandelle. Le diable espérait se donner le -plaisir d'impatienter son homme; mais le bon prêtre recevait tout cela -comme des tribulations, et gardait si bien son flegme, que l'importun -esprit fut obligé de chercher une autre dupe[81]. - - [81] Cæsarii Heisterbach. illustr. miracul. lib. V, cap. 53. - -Cassien parle de plusieurs esprits ou démons de la même trempe, qui se -plaisaient à tromper les passans, à les détourner de leur chemin, et à -leur indiquer de fausses routes, plutôt pour s'en divertir, que pour -leur faire aucun mal[82]. - - [82] Cassiani Collat. VII, cap. 32. - ---Un baladin avait un démon familier, qui jouait avec lui, et se -plaisait à lui faire des espiègleries. Le matin il le réveillait en -tirant les couvertures, quelque froid qu'il fît; et, quand le baladin -dormait trop profondément, son démon l'emportait hors du lit, et le -déposait bien doucement au milieu de la chambre[83]. - - [83] Guillelmi parisiensis. Partis 2. Princip., cap. 8. - ---Pline parle de quelques jeunes gens qui furent tondus par le Diable. -Pendant que ces jeunes gens dormaient, des esprits familiers, vêtus de -blanc, entraient dans leurs chambres, se posaient sur leur lit, leur -coupaient les cheveux bien proprement, et s'en allaient, après les avoir -répandus sur le plancher[84]. Ce trait ne paraît d'abord qu'une malice; -peut-être est-il moral. Pour peu que l'on connaisse les moeurs dépravées -de ces fameux Romains, on se souviendra que chez eux, certains Adonis -attachaient beaucoup de prix à leur chevelure, comme les Thaïs[85], les -Ninons, les Duthé en attachent à leur teint. - - [84] Pline, lib. 16, epit. 27. - - [85] On sait que Thaïs fut une prostituée égyptienne, célèbre par ses - talens dans le libertinage, et par une beauté extraordinaire. Elle - fut convertie par saint Paphnuce. (_les Bollandistes._) - ---Le vieux monsieur Santois avait un lutin, ou, si l'on veut, un démon -familier qui lui jouait de temps en temps des tours assez singuliers. Un -jour qu'il voulait prier Dieu dans ses heures, son démon s'approcha avec -adresse, et déchira trois fois le feuillet sous la main du bonhomme, -mais si proprement, qu'on ne l'eût pas mieux coupé avec des ciseaux. M. -Santois étonné, mit ses lunettes, pour examiner la chose plus -attentivement; et à la vue de toute la famille, les lunettes sortirent -du nez du vieillard, firent, en voltigeant le tour de la chambre, et -s'allèrent arrêter dans le jardin, où on les retrouva avec les trois -feuillets déchirés[86]. - - [86] Ce trait est plus longuement rapporté dans le Dictionnaire - infernal: _Prodiges_. - -Un autre jour, M. Santois mettait pour la première fois un habit neuf de -taffetas plein. L'esprit le lui moucheta à vue d'oeil, mieux qu'un -brocheur n'aurait pu faire. Que répondre à tout cela?... que l'esprit -était en humeur de jouer quand M. Santois voulut lire ses heures, et -qu'il aimait mieux les habits mouchetés que les pourpoints unis[87]. - - [87] La fausse Clélie, tome 2, livre 2. - ---Un jésuite, dans la description des moeurs japonaises, dit que, dans -ce pays, les pèlerins portent à leur cou de petites planches, sur -lesquelles leur nom est écrit, afin qu'ils puissent se reconnaître. Or, -voici le motif de cette précaution. Quand les Japonais entreprennent un -pèlerinage, ils le font toujours en très-grand nombre, parce qu'aussitôt -qu'ils arrivent dans quelque désert, ils rencontrent une troupe de -démons, de lemures, de spectres, etc. Cette bande monstrueuse est égale -en nombre à la caravane des pèlerins; et chaque pèlerin peut y -reconnaître son démon particulier, s'il l'a déjà vu. - -Après que ces fantômes ont fait quelque pas avec les pieux Japonais, et -qu'ils les ont bien examinés, ils changent tout à coup de forme, et -prennent la figure humaine; mais tellement conformée, que chaque diable -ressemble trait pour trait au pèlerin qu'il veut accompagner, et que -chaque pèlerin voit son image bien exacte dans son diable. Cette -métamorphose subite produit d'abord tant de confusion, que l'homme ne -pourrait plus se reconnaître, ni se distinguer de son démon, s'il -n'avait son nom au cou. On souffre pendant une heure l'espièglerie des -diables; mais bientôt, comme les méprises occasionnent des disputes, et -comme on n'aime pas long-temps à se voir double, les pèlerins se mettent -à genoux, prient le chef des démons de rappeler ses gens: toutes les -doublures s'évanouissent aussitôt, et la caravane continue paisiblement -sa route[88]. - - [88] _Pauli Sanfidii descriptio rituum et morum quæ in insulâ ad - septentrionalem plagam japan servantur, etc._ On donne cette - extravagance pour ce qu'elle vaut. Paul Sansfoi la raconte - très-sérieusement. Le lecteur en fera le cas qu'il jugera à propos. - ---On a donné au Diable le nom d'_esprit malin_; s'il était vraiment -_méchant_, il en porterait l'épithète. - - - - -CHAPITRE VI. - -L'HEUREUX VALET.--CONTE NOIR[89]. - - _Quæ mihi præstiteris memini, semperque tenebo._ - - MARTIAL. - - Ne soyons point ingrats: fût-il sans bienveillance, - Le bienfait a ses droits sur la reconnaissance. - - [89] _Ex legendâ aureâ Jacobi de Voragine, auctâ à Claudio à Rotâ. - Leg. 26. et ex Mathæi Tympii triumpho virtutum christian._ - - -Un vénérable vieillard, nommé Éradius, de la ville de Césarée, en -Cappadoce, avait une fille unique qu'il voulait faire religieuse; mais -les choses tournèrent autrement, comme on le verra. Un jeune serviteur -d'Éradius devint éperdument amoureux de la fille de son maître. Comme -elle était belle, riche, noble, et qu'il n'était pas probable qu'on -voulût la lui donner pour épouse, à lui qui n'était qu'un valet, il alla -trouver un magicien, et lui promit une belle récompense, s'il pouvait -l'aider dans son amour. Le magicien lui répondit: Je ne suis pas assez -puissant pour faire ce que vous me demandez; mais je puis vous envoyer à -mon maître, qui est le Diable. Si vous voulez vous en rapporter à lui, -vous êtes sûr de réussir... Pharès (c'est le nom du jeune valet), ayant -répondu qu'il était prêt à tout, le magicien écrivit cette lettre au -Diable: - - «MONSEIGNEUR, - - »Vous m'avez chargé de vous débaucher autant de chrétiens que j'en - trouverais de tièdes, et de les soumettre à votre obéissance, afin - d'augmenter de jour en jour votre empire. C'est pourquoi je vous - envoie le jeune homme, porteur de la présente. Il vous dira, sans - doute, qu'il brûle d'un amour violent pour la fille d'Éradius. Je vous - prie de vous intéresser à sa passion, et de songer que par là vous - travaillerez à notre gloire commune, en agrandissant la bonne - réputation de vos serviteurs. - - »_Signé_, etc.[90]» - - [90] La signature n'est point rapportée dans le livre de Jacques _de - Voragine_, parce que le signataire est damné, selon toutes les - apparences. Cependant on voit, dans le procès de Denyse de Lacaille, - les signatures et griffes des cinq démons _Lissi_, _Belzébuth_, - _Satan_, _Motelu_ et _Briffaut_. (Voyez _l'histoire de la Magie en - France de M. Garinet_. 9e pièce justificative.) - -Le magicien, ayant apposé son cachet sur cette épître, la donna au valet -d'Éradius, et lui dit d'aller, au milieu de la nuit, sur le tombeau de -quelque payen, d'invoquer les démons, de tenir sa lettre à la main, et -d'élever le bras au-dessus de sa tête. Pharès exécuta ponctuellement -toutes ces choses. Aussitôt le roi de l'enfer parut, entouré d'une -multitude de démons. Il prit la lettre, la lut avec attention, et dit au -jeune homme:--Il faut que tu croies en moi, pour que je te rende le -service que tu me demandes.--J'y crois, seigneur, répondit le -valet.--C'est fort bien, reprit le diable; mais on ne peut pas se fier à -vous autres chrétiens: quand vous avez besoin de moi, vous venez me -trouver; et dès que vos désirs sont satisfaits, vous retournez à votre -Christ. Si tu veux que je serve ton amour, signe-moi ce pacte, par -lequel tu renonces à la religion chrétienne, et tu te fais mon -serviteur. - -Pharès signa tout ce qu'on voulut; et aussitôt le Diable appela les -démons qui président à la fornication. Il leur ordonna d'aller trouver -la fille d'Éradius, et d'enflammer son coeur d'un amour violent pour le -jeune valet. Ces démons remplirent habilement leur mission. La jeune -fille, devenue amoureuse, autant qu'on pouvait le souhaiter, s'alla -jeter aux genoux de son père, et d'une voix mouillée de larmes, -entrecoupée de sanglots, elle lui avoua qu'elle mourait d'amour pour -Pharès. - ---Ayez pitié de votre fille, lui dit-elle, consultez votre coeur, et -montrez-moi que vous êtes mon père, en me donnant pour époux ce jeune -homme qui m'est si cher, et qui me cause de si cruels tourmens. Si vous -êtes insensible à mes prières, vous allez me voir expirer; et Dieu vous -demandera compte de ma mort!... - ---Malheureux que je suis! s'écria le père; ma fille est ensorcelée! qui -a pu m'enlever mon trésor? qui a éteint la douce lumière de mes yeux? -qui a étouffé toutes mes espérances?... Ma fille, je voulais que tu -fusses religieuse; je comptais que, par ta pénitence, tu gagnerais le -ciel pour toi et pour moi... et tu te livres à un amour charnel... -Laisse-toi guider par ton père; abjure une démence pernicieuse; ne -conduis pas mes cheveux blancs dans les enfers, où je n'entrerais -_qu'avec douleur_... Mais la jeune fille ne répondait que ces mots:--Je -vous en conjure, mon père, hâtez-vous de satisfaire mes désirs, si vous -voulez que je vive!... - -Comme elle ne cessait de pleurer, en grande amertume de coeur, le -vénérable Éradius se laissa attendrir. Il accorda à sa fille l'époux -qu'elle idolâtrait, et lui donna en dot la plus grande partie de ses -biens. Ainsi l'heureux valet d'Éradius devint son gendre, contre toute -espérance humaine. - -Les deux jeunes époux, au comble de leurs voeux, ne songèrent d'abord -qu'à leur bonheur mutuel, et ne cherchèrent qu'à se donner des preuves -d'un amour inaltérable. Mais bientôt on remarqua que Pharès n'entrait -plus à l'église, et ne faisait plus le signe de la croix. On le rapporta -à sa femme, en lui disant qu'elle avait un mari qui n'était pas -chrétien. La jeune dame, épouvantée, demanda à son époux si le rapport -qu'on lui avait fait était véritable? Comme il cherchait à éluder la -question, elle lui dit qu'en ce cas il fallait qu'il vînt le lendemain à -la messe avec elle, pour fermer la bouche à la médisance. Pharès, voyant -qu'il ne pouvait pas cacher plus long-temps sa position, ouvrit son -coeur à sa femme, lui conta tout ce qui avait précédé leur mariage, et -lui avoua, en gémissant, qu'il s'était donné au Diable. - -L'épouse de Pharès, consternée, court sur-le-champ trouver l'évêque -Basile, qui gouvernait avec gloire l'église de Césarée, et lui expose -son cruel embarras. Basile ne s'amusa point à redoubler des frayeurs -déjà trop grandes; il fit venir Pharès, et dès qu'il eut appris son -histoire, il lui demanda s'il voulait retourner au Seigneur?--Hélas! -oui, répondit Pharès; mais ce retour n'est plus en mon pouvoir, puisque -je me suis formellement donné au Diable.--Ne vous en inquiétez point, -reprit Basile, nous vous tirerons de ses griffes; et le Seigneur, qui -est miséricordieux, vous pardonnera votre imprudence, si vous la -déplorez sincèrement. - -Il fit alors le signe de la croix sur Pharès, et l'enferma pendant trois -jours dans une petite chambre. Après cela, il lui demanda comment il se -trouvait?--Je suis extrêmement faible, répondit le jeune homme. Pendant -les trois jours que vous m'avez laissé seul, j'ai été accablé des -clameurs et des reproches des démons. Ils m'ont continuellement entouré, -tenant dans leurs mains le pacte que j'ai donné à leur prince, et me -disant: _Regarde, parjure, cet écrit que tu as signé de ton nom... Nous -ne sommes point allés te chercher, c'est toi qui es venu nous trouver -dans ta détresse_[91]. Basile lui recommanda de ne rien craindre, lui -donna un peu de nourriture, fit le signe de la croix sur lui, le -renferma dans la petite chambre, et se mit en prières pour sa -délivrance. - - [91] _Tu venisti ad nos, et non nos ad te, etc._ (_Legenda aurea_). - -Au bout de quelques jours, il le visita de nouveau, et lui demanda -pareillement comment il se trouvait?--Je n'ai plus vu les démons, -répondit Pharès; mais j'ai entendu leurs cris et leurs menaces dans -l'éloignement.--Voilà qui va bien, répliqua Basile; encore un peu de -patience... En même temps, il lui donna à manger, le signa, l'enferma -pour la troisième fois, et fit pour lui de nouvelles prières. - -A la troisième visite, Pharès déclara que ses veilles avaient été -paisibles; et que, pendant son sommeil, il avait vu l'évêque Basile -combattant et terrassant le Diable. Basile satisfait rassembla le -clergé, les moines et le peuple; on fit des prières publiques pour le -jeune époux, et on le conduisit à l'église. - -Le roi de l'enfer y arriva presque aussitôt, avec plusieurs troupes de -démons; et le Diable s'écria:--Vous me faites une injustice, Basile, cet -homme est mon serviteur. Je ne l'ai point séduit; il est venu me -trouver, et voilà le pacte qu'il a signé de sa main... Les fidèles -chantèrent alors le _Kyrie Eleyson_; et Basile dit au Diable qu'il -fallait rendre le pacte. En même temps, il priait, et tendait la main -pour recevoir le papier en question. Le Diable, forcé de céder, s'envola -en gémissant, et lâcha le pacte, qui tomba dans la main de Basile. Le -saint évêque le déchira aussitôt, et rendit à la fille d'Éradius son -époux bien-aimé, maintenant libre de la puissance du Diable, et bon -chrétien... Cependant il dut conserver quelque reconnaissance à celui -qui avait fait son bonheur. - - - - -CHAPITRE VII. - -HONNÊTES ACTIONS DU DIABLE. - - _Inimici famam, non ità ut nata est, ferunt._ - - PLAUTE. - - Soyez bon, juste, franc, à vos devoirs soumis: - Vous n'êtes qu'un vaurien, selon vos ennemis. - - ---Un riche Allemand donnait un festin à une troupe de mendians, dans le -dessein de remplir les devoirs de la charité chrétienne. Parmi les -convives, qui mangeaient de bon appétit, se trouvait un pauvre manant, -qui était, comme on dit, possédé du Diable. Il découpait ses morceaux, -aussi bien que ses confrères, et les portait jusqu'à sa bouche; mais ils -s'évanouissaient, dès qu'ils touchaient à ses dents, ce qui allongeait -de minute en minute la figure de ce pauvre homme. - -Un de ses compagnons, s'apitoyant sur sa détresse, s'avisa d'apostropher -le Diable, et de lui demander pourquoi il empêchait son homme de -manger.--Je ne l'en empêcherais pas, répondit le Diable, s'il pouvait le -faire sans péché. Mais ce repas qu'on lui donne, comme une aumône, est -le fruit de la rapine.--Tu mens, s'écrièrent à la fois tous les -convives; celui qui nous donne à dîner est un honnête homme!--Je ne mens -point, répliqua le Diable; ce veau que vous mangez est le cinquième -petit-fils d'une vache qui a été volée... - -Les dîneurs furent si surpris d'entendre le Diable reprocher le vol -d'une vache, jusqu'à la cinquième génération, qu'ils n'osèrent plus rien -ajouter[92].--Mais voici l'histoire de cette vache: elle vivait au -commencement du douzième siècle, dans le village de Hurst, en Allemagne. -Il est probable qu'elle fut grand'mère, au cinquième degré, du veau -susdit. Pareillement, celui qui vola ladite vache était sans doute le -père ou l'aïeul du riche Allemand qui donne ici le festin. - - [92] _Cæsarii Heisterb. miracul., lib. V, cap. 38._ - -Or, cette vache appartenait à une bonne veuve, qui se nourrissait de son -lait. Elle eut le malheur de plaire à un vieux soldat allemand qui, sans -se laisser toucher par les larmes de la veuve, enleva la vache, et -l'emmena chez lui. Peu de temps après, la mort vint à son tour prendre -le ravisseur; il expira dans l'impénitence, et alla tout droit en enfer. -La bête qu'il avait volée le suivit dans l'autre monde. Là, ce soldat -allemand (qui se nommait Hélie) fut condamné, pour son supplice, à -présenter éternellement le dos à la vache; et la vache reçut ordre de -lui enfoncer éternellement l'échine à coups de cornes[93]. - - [93] _Cæsarii ejusdem, ibid. lib. II, cap. 7._ - ---Une fille de Nivelle, en Brabant, quitta la maison de son père, et -abandonna ses parens, pour aller vivre avec quelques saintes femmes, -dans le jeûne, la prière et la continence. Comme le travail de leurs -mains suffisait à peine pour les nourrir, bien qu'elles vécussent -pauvrement, le Diable, prenant pitié du sort de la fille de Nivelle, -alla chercher une oie bien grasse, dans la basse-cour de son père, et -l'apportant dans la chambre des recluses, il leur dit:--Pourquoi -faites-vous si maigre chère, et vous laissez-vous mourir de faim, tandis -que d'autres vivent dans l'abondance? Prenez cet oison et mangez.--Nous -ne le pouvons pas, répondit la fille de Nivelle, parce que c'est une oie -volée.--Comment! s'écria le Diable, je ne suis point un voleur. J'ai -pris ce gibier dans la basse-cour de votre père.--N'importe, ajouta la -pieuse fille, il ne nous appartient pas; reporte-le où tu l'as pris... -Le Diable obéit en silence,... et les parens, à qui appartenait l'oison, -affirmèrent qu'on l'avait remis fidèlement à sa place[94]. - - [94] Ejusdem Cæsarii, lib. IV, miracul. de tentat. cap. 84. - ---Un enfant qui avait soif demandait à boire, sans que personne lui en -donnât. Le Diable en eut pitié; il prit une forme humaine, pour ne pas -effrayer le petit bonhomme, et lui apporta un verre d'eau. Comme -l'enfant était pressé, il but ce qu'on lui présentait, sans songer à -faire le signe de la croix, et sans dire son _benedicite_. Le Diable, -stupéfait de cette négligence, se rapetissa aussitôt et entra dans le -corps du marmot, pour lui apprendre à être plus circonspect à l'avenir, -et à ne pas négliger ses dévotions. Les parens, voyant leur fils -possédé, l'interrogèrent, et connurent bientôt la cause de son accident. -Ils le conduisirent donc à saint Euchaire, qui se hâta de bénir un -second verre d'eau, et le fit boire au petit démoniaque. Incontinent le -Diable se retira[95]. - - [95] _Surius, historiæ invent. S. Celsi, cap. II, tom. VII._ - ---Ce trait est assez connu: Un moine, qu'une trop longue abstinence -impatientait, s'avisa un jour, dans sa cellule, de faire cuire un oeuf, -à la lumière de sa lampe. L'abbé, qui faisait sa ronde, ayant vu, par le -trou de la serrure, le moine occupé de sa petite cuisine, entra -brusquement, et l'en reprit avec aigreur; de quoi le bon religieux -s'excusant, dit que c'était le Diable qui l'avait tenté, et lui avait -inspiré cette ruse. Tout aussitôt parut le Diable lui-même, qui était -caché sous la table, et qui s'écria, en s'adressant au moine:--Tu en as -menti, par ta barbe; ce tour n'est pas de mon invention; et c'est toi -qui viens de me l'apprendre. - ---Le moine Herman s'ennuyait de la rigoureuse abstinence de son ordre, -et s'affligeait intérieurement de ne plus manger ni chair ni poisson. Un -jour qu'il pensait aux bons ragoûts que l'on mange dans le monde, et -qu'il aurait donné tout ce qu'il possédait pour un petit repas composé -d'autres mets que les navets et les épinards à l'huile, il vit entrer -dans sa cellule un inconnu de bonne mine, qui lui offrit un plat de beau -poisson. Le moine reçut ce présent avec reconnaissance; mais, lorsqu'il -voulut accommoder son poisson et le faire cuire, il ne trouva plus sous -sa main qu'un plat de fiente de cheval... Il comprit qu'il venait de -recevoir une petite leçon du Diable; et il fut plus sobre à -l'avenir[96]. - - [96] _Cæsarii Heisterbach. de tentat., lib. IV; miracul., cap. 87._ - ---Si quelquefois les démons mettent des obstacles aux désirs illicites -des saints religieux, et leur donnent des corrections peut-être un peu -sévères, quelquefois aussi, ils s'intéressent aux vrais besoins des bons -moines. Le cardinal Jacques de Vitry raconte qu'un chartreux, mourant de -faim dans sa cellule, vit entrer une belle femme qui lui fricassa un -petit plat de pois, et se retira, après les avoir mis dans l'écuelle. -Avant de tâter à la cuisine du Diable, le chartreux alla consulter son -supérieur, qui lui permit de manger ses pois; et il avoua qu'il n'avait -jamais rien mangé de mieux accommodé[97]. - - [97] Ce trait est aussi dans le _Dictionnaire infernal_. - ---Puisque les plus pieux personnages sont exposés à mille tentations -dans l'enceinte du cloître, que n'avons-nous pas à craindre, nous autres -faibles chrétiens, au milieu des séductions et des vanités du monde!... -Un novice de Clairvaux, nommé Bernard, tourmenté par l'aiguillon de la -chair, et ne pouvant se décider à prononcer des voeux qu'il n'aurait pas -la force de tenir, alla trouver le prieur du couvent, et le supplia de -lui rendre ses habits séculiers, parce qu'il ne pouvait se passer de -femmes, et qu'il voulait rentrer dans le monde. Le prieur eut beau -sermonner son novice, il ne put changer sa résolution. Seulement, le -Jeune Bernard consentit à différer son départ jusqu'au lendemain. - -Mais, au milieu de la nuit, le novice, commençant à s'endormir, aperçut -tout à coup, auprès de son lit, un géant horrible, qui tenait à la main -un grand couteau, et qui avait tout l'air d'un boucher. Il était suivi -d'un dogue noir. Ce spectacle épouvanta Bernard. Mais il n'était qu'au -commencement de ses peines. Le boucher leva la couverture, mit la main -sur les génitoires[98] du jeune novice, les coupa avec son grand -couteau, les jeta à son chien qui les avala, et disparut. - - [98] Arreptis ejus genitalibus abscidit, canique projecit, quæ mox - ille devoravit... - -Bernard s'éveilla aussitôt, dans une agitation difficile à peindre, et -plein de la désolante idée qu'il était devenu eunuque; heureusement il -n'en était rien. Il se trouva seulement délivré de ses tentations, et il -resta dans le couvent, où il vécut dans la piété la plus austère, -jusqu'à la fin de sa vie. On dit même qu'il mourut vierge[99]. Quoi -qu'il en soit, cette histoire était célèbre à Clairvaux; et comme les -anges n'ont pas accoutumé de s'accoutrer en bouchers, ni de s'abaisser à -des fonctions indécentes, les casuistes ont toujours laissé au Diable la -gloire de ce songe, qui conserva un bon frère aux moines de Clairvaux. - - [99] Cæsarii Heisteibach. _miracul._ lib. IV, cap. 97. - ---On a dit souvent que le Diable n'agissait que pour ses intérêts -particuliers. Voici, entre mille autres, une anecdote qui peut prouver -le contraire. Elle se trouve dans l'histoire du jeune Vitus, martyr du -troisième siècle, que nous allons rapporter toute entière, pour la -parfaite intelligence des choses. - -Valérien, gouverneur de la Sicile, pour l'empereur Dioclétien, apprit -que le jeune Vitus ne voulait point sacrifier aux idoles. Il le fit -venir, et ordonna qu'on lui administrât la bastonnade. Mais dès les -premiers coups, les bras des bourreaux et la main du gouverneur se -desséchèrent.--Malheureux que je suis! s'écria Valérien; voilà ma main -perdue.--Eh bien! va-t'en trouver tes dieux, répliqua Vitus, tu verras -s'ils ont le talent de te guérir.--Le pourrais-tu, toi qui parles, dit -le gouverneur?--Certainement, répondit Vitus. En même temps il demanda -au ciel la grâce d'être guéri de ses coups de bâton, et il fut guéri à -l'heure même. - -Le gouverneur étonné dit au père de Vitus: emmenez votre fils, et -châtiez-le comme vous l'entendrez; pour moi je ne comprends rien à tout -ceci. Le père reconduisit son fils à sa maison, et tâcha de le séduire -par toutes sortes de plaisirs mondains. Or, un jour qu'il l'avait laissé -au lit, et qu'il venait de l'enfermer avec plusieurs belles filles, il -sortit tout à coup, de la chambre de Vitus, une odeur si délicieuse, -qu'elle embauma toute la maison et tous les gens qui s'y trouvaient. Le -père stupéfait regarda par le trou de la serrure, et vit sept anges -autour de son fils.--Voilà qui va bien, s'écria-t-il; les dieux sont -entrés dans ma maison... mais sa joie ne fut pas de longue durée, car à -peine eut-il achevé sa phrase qu'il devint aveugle. Tous ses amis et le -gouverneur de la ville accoururent à cette nouvelle, et lui demandèrent -ce qu'il avait:--Voilà qui va mal, répondit-il; j'ai vu des dieux -enflammés, et l'éclat de leur figure m'a brûlé les yeux. - -On le conduisit alors au temple de Jupiter, où il fit voeu d'immoler un -boeuf couronné de lauriers, s'il recouvrait la vue. Jupiter se montra -sourd; il s'adressa donc à Vitus son fils, qui le guérit de la cécité -physique, sans lui ouvrir les yeux de la foi. Ce père ingrat songeait -même à tuer sa progéniture, si l'on en croit la légende, lorsqu'un ange -du seigneur apparut à Modestus, pédagogue de Vitus, et lui conseilla de -s'embarquer avec son élève. Ils partirent donc pour l'Italie; et un -aigle leur apporta des vivres, pendant tout le voyage. - -Tandis qu'ils annonçaient partout leur présence par une foule de -prodiges qui décelaient de saints personnages, le fils de l'empereur -Dioclétien eut le malheur de tomber au pouvoir du Diable, qui prit -possession de sa personne. Dioclétien mit tout en usage pour délivrer -son fils; mais le démon, bien et dûment exorcisé par les magiciens de la -cour, répondit qu'il ne pouvait être chassé que par le jeune Vitus. On -ne conçoit pas trop pourquoi le Diable, qui nous est peint sous les -traits d'un vieux routier, pétri de ruses et de finesses, eut la -bonhomie de faire cette réponse. Quoi qu'il en soit, on chercha Vitus: -on le trouva; il parut devant l'empereur, étendit les mains sur le jeune -prince, et chassa le démon sans difficulté. - -Il paraît que décidément ce malheureux Vitus ne devait obliger que des -ingrats, puisqu'après le miracle qu'il venait d'opérer, l'empereur -Dioclétien, endurci comme tous les autres, lui dit poliment:--Jeune -homme, si tu tiens à la vie, tu vas maintenant sacrifier à mes dieux... -Vitus répondit qu'il n'en ferait rien; et on le mit en prison avec -Modestus son pédagogue. Tout à coup les chaînes qui les attachaient se -brisèrent; et la prison s'éclaira d'une lumière éblouissante. On -rapporta ce nouveau prodige à Dioclétien, qui l'apprit comme un homme -accoutumé aux miracles, et qui ordonna de jeter Vitus dans un four bien -chauffé. Mais aussitôt que le jeune homme y entra, le four devint frais -comme s'il n'eût jamais vu le feu; et Vitus en sortit bien portant. - -Alors on lâcha un lion terrible, affamé, qui vint en rugissant sur le -jeune Vitus, pour le dévorer; Vitus caressa le lion, et le lion lécha la -main qu'il avait ordre d'avaler. Dioclétien, ennuyé de tant de lenteurs, -fit pendre Vitus, avec Modestus son pédagogue, et Crescentia sa nourrice -(car elle se trouvait avec lui, quoique la légende n'en ait rien dit -d'abord). Aussitôt que ces trois personnes furent pendues, il se fit un -grand vent; la terre trembla; on entendit les éclats du tonnerre; les -temples des idoles s'écroulèrent avec fracas, et plusieurs y périrent. -L'empereur épouvanté se poignait la figure, désolé de trouver un jeune -homme plus fort que lui. Cependant un ange dépendit les corps, et les -porta sur le bord d'un fleuve, où ils furent gardés par des aigles, -jusqu'à ce qu'une pieuse dame, les ayant trouvés, leur fit rendre les -honneurs de la sépulture[100]. - - [100] _Legenda aurea, Jacobi de Voragine, aucta à Claudio à Rotâ._ - Leg. 77. - -Quoique les trois quarts de cette longue histoire soient étrangers au -sujet de cet ouvrage, on s'est cru obligé de la donner toute entière, -attendu qu'il est impossible d'en rien détacher. - ---Cette autre anecdote peut faire suite à l'histoire du démon, chassé -par saint Vitus. Arthémia, fille de l'empereur Dioclétien, fut à son -tour possédée d'un Diable, qui, oubliant comme son devancier ses petits -intérêts, répondit aux exorcistes païens:--Votre puissance est nulle -contre moi; je n'obéirai qu'à Cyriaque, diacre de l'église romaine. -(C'était un jeune homme, qu'une sainteté prématurée et quelques miracles -avaient déjà rendu célèbre parmi les chrétiens.) - -Dioclétien le fit venir; et aussitôt que Cyriaque fut en présence du -démon, il lui ordonna de se retirer.--Si vous voulez que je sorte, -répondit le démon, donnez-moi un pot dans lequel je puisse -entrer.--Viens dans mon corps, reprit Cyriaque, je t'en octroie la -permission.--Je ne puis entrer dans ce pot-là, dit le démon, parce que -toutes les issues en sont closes et bien gardées. Mais si vous ne pouvez -pas faire autrement, envoyez-moi à Babylone, je trouverai là où me -placer; et de plus, pour peu que vous souhaitiez d'en faire le voyage, -je vous en procurerai l'agrément. - -Cyriaque consentit à ce que proposait le Diable; et aussitôt la -princesse Arthémia fut délivrée. L'empereur Dioclétien qui avait fait -pendre le jeune Vitus, se montra plus doux envers Cyriaque; il lui -permit de baptiser sa fille, lui donna une belle maison, et lui fit un -sort avantageux: trois circonstances bien étonnantes dans un persécuteur -de l'église. - -Quelque temps après, Dioclétien reçut un ambassadeur de la cour de -Perse, qui priait l'empereur romain d'envoyer Cyriaque à Babylone, pour -délivrer la princesse royale, qui se trouvait possédée du Diable; -Dioclétien alla donc prier Cyriaque[101] de faire le voyage, et le jeune -diacre partit pour Babylone, sur un vaisseau magnifique, chargé de tout -ce qui pouvait adoucir les ennuis de la route. Lorsqu'il fut présenté à -la fille du roi de Perse, le démon demanda à Cyriaque s'il était -fatigué?...--Il ne s'agit pas de cela, répondit Cyriaque; sors d'ici, je -te le commande, et rentre avec tes pareils... Le démon sortit... Le roi, -la reine, la princesse de Perse se firent baptiser. Leur exemple eut un -bon nombre d'imitateurs; et Cyriaque retourna à Rome, après avoir passé -quarante-cinq jours à Babylone, dans le jeûne, au pain et à l'eau[102]. - - [101] Ad preces igitur Diocletiani... - - [102] Bollandus, et le R. P. Ribadeneira, legenda aurea, Jac. de - Voragine. Leg. 3. - - - - -CHAPITRE VIII. - -MALICES DE QUELQUES DÉMONS. - - _Unum hoc ex ingenio malo malum inveniunt suo._ - - PLAUTE. - - Ces crimes de Satan, ces méchancetés noires, - L'envie en inventa les terribles histoires. - - ---En l'année 434, un démon tant soit peu malicieux joua un vilain tour -aux Juifs de l'île de Crète. Ce démon prit la figure de Moïse, et se -présenta aux enfans d'Abraham, en leur disant qu'il était leur ancien -libérateur, ressuscité pour les conduire une seconde fois à la terre -promise. Les bons Israélites, ne trouvant rien dans ce prodige qui -surpassât leurs anciens miracles, donnèrent tête baissée dans le piége -que leur tendait le Diable. Ils se rassemblèrent donc de toutes parts, -autour de leur libérateur. - -Quand tout fut prêt pour le départ de l'île, l'armée du peuple saint se -rendit au bord de la mer, dans la ferme persuasion qu'on allait la -passer à pied sec. Le Diable, riant sous cape, conduisit les cohortes -juives jusqu'au rivage, sans chercher à les détromper. La foi de ces -bonnes gens était si grande, qu'ils n'attendirent pas que leur -conducteur eût fait signe à la mer de se fendre. Ils se jetèrent en -masse au milieu des flots, bien certains que la mer se retirerait sous -leurs pas; malheureusement la verge de Moïse n'était pas là; plus de -vingt mille Juifs se noyèrent en plein jour; et le faux Moïse ne se -trouva plus[103]... Il fallait qu'il fît ce jour-là un brouillard bien -épais, ou que tous ces Juifs eussent les yeux bien clos, pour se jeter -tout un peuple à la mer..., à moins qu'ils n'aient fait le saut tous à -la fois. - - [103] _Cornelii gemmæ, cosmocriticæ, lib. I, cap. 8._ - ---En vertu du pouvoir qu'il a d'exciter les orages, le Diable fait -tonner de temps en temps, et n'y va pas de main morte. - -L'an 1565, le vingt-quatrième jour de juillet, la ville de Louvain fut -épouvantée par un orage si horrible, que le plus brave n'aurait pas la -force d'en soutenir le tableau sans se pâmer. La tempête commença au -coucher du soleil, et alla son train jusqu'au milieu de la nuit. D'abord -il s'éleva du sud-est une nuée affreuse, bigarrée de plusieurs couleurs, -sur un fond noir, et précédée d'un vent violent. L'éclair sillonna le -terrible nuage. On eût dit qu'il y avait à l'horison une fournaise -ardente, qui lançait des flammes dans l'espace. Quand la nuée fut -au-dessus de la ville, grand Dieu! quelles frayeurs!... et quels -bruits!... Le tonnerre roulait sans relâche, avec un fracas toujours -croissant; le ciel était tout en feu; la terre paraissait embrasée. -Alors il tomba une grêle violente, dont les grains étaient aussi gros -que des oeufs de canne. - -Toutes ces horreurs n'étaient qu'un avant-propos. On entendit bientôt -dans les airs de longs hurlemens, d'une espèce inconnue. Tous les -auditeurs frissonnèrent et sentirent leurs cheveux se hérisser. Les -hurlemens redoublèrent, entremêlés de cris prolongés, semblables aux -cris des chats et des chattes lorsqu'ils sont en chaleur. On distinguait -aussi un son musical qui venait d'en haut, et qui imitait le bruit que -l'on fait en frappant sur un chaudron, ou plutôt le son des cloches que -les bonnes gens mettent en branle pour conjurer le tonnerre. Quand le -calme revint, on raisonna sur ces prodiges; et les experts découvrirent -qu'un pareil orage était l'ouvrage des démons; et que les suppôts de -Belzébuth l'avaient excité, en manière de feu d'artifice, pour couronner -une fête, ou une noce, ou quelque bacchanale que nous ne connaissons -pas, et qu'ils célébraient en famille[104]. - - [104] _Cornelii gemmæ, de naturæ divinis characterismis., lib. II, - cap. 2, pag. 25._ - -Il y eut, en 1546, un orage aussi effroyable dans la ville de Malines; -et, ce qu'il y a de pis dans celui-ci, c'est que le Diable y tua environ -cinq cents hommes, sans compter les animaux qu'il étouffa, les bâtimens -qu'il renversa, les arbres qu'il arracha, les plantes qu'il déracina, -etc.[105] Le Diable fit encore plus méchamment en 1619; car il lança le -tonnerre sur la cathédrale de Quimper-Corentin, et brûla le clocher -pendant qu'on sonnait les cloches...[106] - - [105] _Ejusdem, ibid., pag. 102._ - - [106] Voyez la _Relation_ qui charge Satan de cet incendie. M. Garinet - raconte, dans son histoire de la Magie en France, que l'évêque - arrêta le feu, en brûlant des _Agnus Dei_, un pain de seigle de - quatre sous, et une hostie consacrée, le tout trempé d'eau bénite et - de lait de femme de bonne vie. - ---Les choses n'ont pas toujours été comme aujourd'hui; et nos ancêtres -avaient des visions que nous n'avons plus. On rencontrait autrefois, -dans les mines et dans les cavernes un peu obscures, certaines espèces -de démons vêtus comme les mineurs, et dont on raconte beaucoup de -malices. On les voyait courir çà et là, chercher les métaux, piocher la -terre, remuer les grues, et se donner bien du mouvement pour animer les -ouvriers; car ils ne faisaient pas grand'chose, tout en paraissant âpres -à la besogne. Ces démons, que quelques écrivains appellent -_montagnards_, n'étaient point malfaisans, et entendaient la -plaisanterie. Mais une insulte leur était sensible, et ils la -souffraient rarement sans se venger. Un mineur eut l'extravagante audace -de dire plusieurs injures à un de ces démons, et parmi ces injures, il -l'appela plusieurs fois _gibier de potence_. Le démon indigné sauta sur -le mineur, et lui tordit le cou. Cependant, comme il n'avait pas -intention de le tuer, ni de lui causer de grandes douleurs, il s'y prit -si adroitement, que le mineur ne mourut ni ne souffrit point; mais il -eut le cou renversé, et le visage tourné vers les fesses pendant le -reste de sa vie. Il y a eu des gens qui l'ont vu en cet état tout-à-fait -remarquable[107]. - - [107] Taillepied, apparit. des esprits, page 136. - ---On dit que le Diable apparaissait fréquemment à saint Hyppolite, sous -la figure d'une femme nue; que cette femme infernale se jetait sur lui -corps à corps; et que plus il la repoussait, plus elle le pressait -impudemment sur son sein. Hyppolite, las d'une longue résistance contre -l'esprit impur, lui passa son étole au cou et l'étrangla. Le Diable -s'évanouit aussitôt; et Hyppolite ne trouva dans ses bras qu'un cadavre -bien puant. On crut reconnaître le corps d'une femme morte, dont le -Diable avait pris la forme pour séduire Hyppolite[108]. Malheureusement -tout ce conte n'est qu'un _on dit_, renouvelé plusieurs fois pour -décrier le Diable[109]. Nous n'ajouterons que deux mots pour prouver -combien ces sortes d'anecdotes sont fausses: il n'y a de corruptible que -ce qui a des parties séparées l'une de l'autre; ce qui est spirituel est -indivisible; il est donc incorruptible: or les esprits sont -_spirituels_; et les démons ne peuvent ni puer ni se pourir[110]. - - [108] Legenda aurea, Jac. de Voragine. Leg. 113. - - [109] Guillaume de Paris raconte qu'un soldat, croyant embrasser une - belle fille, se trouva couché avec une puante carcasse; ce qui était - visiblement un trait du diable, si l'on en croit le judicieux - Théologien.--En 1613, un gentilhomme parisien trouva sous sa porte - une belle demoiselle, qui cherchait un abri contre la pluie. Il la - fit entrer dans son appartement, et coucha avec elle. Le lendemain, - il trouva dans le lit le corps d'une pendue, depuis long-temps - défunte. On reconnut que c'était un diable, qui s'était revêtu de ce - corps, pour décevoir ce pauvre gentilhomme, etc. (_Rapporté par - Madame Gabrielle de P***, histoire des fantômes et des démons, - etc._) - - [110] Ce petit trait de logique est tiré du catéchisme de Montpellier, - tome Ier, avec cette différence qu'on applique ici au démon ce que - le théologien applique à l'âme. Mais l'âme et le démon sont deux - essences spirituelles. Il y a même eu des savans qui les ont - confondues, dans ce système que les bons démons étaient les âmes des - braves gens défunts, et les mauvais démons les âmes des méchans - trépassés, etc. - ---La jeune Ida de Louvain, s'étant décidée à mener une vie religieuse, -fut extrêmement tourmentée par un démon un peu plus que malin. On ne -conçoit vraiment pas sa conduite peu délicate envers une jeune fille -innocente et belle. Tantôt il troublait son sommeil par des bruits -confus et incompréhensibles; tantôt il l'effrayait, pendant ses prières, -en offrant à ses yeux des spectres, des fantômes et toutes sortes de -figures hideuses. Un autre jour, il frappait invisiblement sur les -parois de la chambre où couchait Ida, avec tant de force, que toute la -maison en était ébranlée. - -Mais le trait qu'on va lire est le tour le plus pendable qu'il se soit -avisé de lui jouer. Un soir, que la jeune Ida faisait ses oraisons dans -le recueillement et le silence, le Diable entra par la fenêtre, portant -sur ses épaules un cercueil d'une longueur démesurée. Il posa la bière -au milieu de la chambre, l'ouvrit sans mot dire. Ida y aperçut un grand -corps mort. Pendant qu'elle le considérait avec frayeur, le Diable prit -le mort entre ses bras, le dressa sur ses pieds, l'anima, en se fourrant -dans le corps avec son adresse ordinaire; et le mort se mit à marcher -vers la jeune fille... Il lui prit les mains, les serra dans un morne -silence... Ida, au comble de l'effroi, implora le secours du ciel, et -prononça une prière qui fit évanouir le Diable. Elle en fut quitte pour -la peur, et pour sa _discipline_ que le Diable avait emportée. On pense -bien qu'elle passa le reste de la nuit à prier. Le lendemain, elle -acheta une autre poignée de verges, communia, et fut moins -tourmentée[111]. - - [111] Bollandi acta sanctorum. 13 aprilis. _Ida_ Lovanensis, ex Mss. - Hugonis confess. - ---Le bienheureux Gilles, de l'ordre des frères prêcheurs, s'étant -éveillé au milieu de la nuit, sortit de sa cellule et entra dans une -église pour y faire ses oraisons. Pendant qu'il était en prières, le -Diable, ayant pris une voix de femme, appela Gilles avec tendresse. Le -frère éprouva aussitôt une tentation si violente, qu'il n'en avait -jamais connue de pareille. Mais il revint bientôt à lui-même, se fouetta -durement pour réprimer les aiguillons de la chair, et reprit un sang -plus calme. Un instant après, le Diable s'approcha du frère, et lui -grimpa sur le dos. Comme il ne pouvait le secouer à terre, attendu qu'il -s'était bien cramponné à son cou, Gilles se traîna comme il put au -bénitier, aspergea le Diable par-dessus l'épaule et le fit fuir. Mais le -démon eut l'opiniâtreté de revenir encore, sous une forme horrible, -épouvanter le frère prêcheur. Gilles prononça ces paroles: _Pater -noster_; le Diable s'évanouit; et saint François observa à Gilles que -ces deux seules paroles chassaient le démon[112]. - - [112] Bollandi acta sanct. 23 aprilis. - ---Alexandre _ab Alexandro_, qui vivait dans le quinzième siècle, fit un -jour la partie d'aller coucher avec quelques amis dans une maison de -Rome, que des spectres et des démons hantaient depuis long-temps. Au -milieu de la nuit, comme ils étaient rassemblés dans la même chambre, -avec plusieurs lumières, ils virent paraître un grand spectre, qui les -épouvanta par sa voix terrible et par le bruit qu'il faisait en sautant -sur les meubles, et en cassant les vases de nuit. Un des plus intrépides -de la compagnie s'avança plusieurs fois, avec de la lumière, au-devant -du fantôme; mais à mesure qu'il s'en approchait, le spectre s'éloignait; -et il disparut entièrement, après avoir tout dérangé dans la maison. - -Quelque temps après, le même spectre rentra par les fentes de la porte. -Ceux qui le virent se mirent à crier de toutes leurs forces. Alexandre, -qui venait de se jetter sur un lit, ne le vit point d'abord, parce que -le fantôme s'était glissé sous la couchette; mais bientôt il aperçut un -grand bras noir qui s'allongea sur la table, éteignit les lumières, -renversa tout ce qui s'y trouvait, ouvrit la porte, et s'enfuit sans -avoir fait le moindre mal à personne[113]. - - [113] _Alexandri_ etc., _lib. V, cap. 23_. Tiraqueau, le commentateur - d'Alexandre _ab Alex._, traite cette aventure de conte à dormir - debout. - ---Un jour que l'évêque Donat célébrait la messe, le diacre laissa tomber -le calice qui se brisa. Donat rassembla les fragmens; puis, ayant fait -sa prière, il eut la satisfaction de les voir se réunir miraculeusement, -et le calice reprendre sa première forme. Mais le Diable, que le hasard -avait amené là tout exprès, s'était jeté malicieusement entre le diacre -et l'évêque, et il avait emporté un petit morceau du vase brisé, de -façon que, malgré le miracle, le calice resta percé et imparfait[114]. - - [114] _Legenda aurea Jac. de Voragine, leg. 110._ - ---Saint Louis, qui aimait les moines, fit venir six chartreux à -Gentilly, et leur donna une belle maison pour y fonder un couvent. Ces -bons religieux apercevaient de leurs fenêtres le château de Vauvert, que -le roi Robert avait fait bâtir, et que ses successeurs avaient -abandonné. On pouvait en faire un monastère commode, et d'autant plus -agréable, qu'il était tout près de Paris. - -Sur ces entrefaites, des revenans et des diables s'emparèrent du vieux -palais et y firent leur sabbat. On y entendait tous les soirs une -musique enragée et des hurlemens affreux. On y voyait des spectres -chargés de chaînes, des diables de toutes les couleurs, et -principalement un grand dragon vert, qui s'élançait toutes les nuits, -armé d'une grosse massue, pour assommer les passans. Que faire désormais -d'un pareil château, comme dit Saint-Foix? Les chartreux le demandèrent; -saint Louis le leur donna avec toutes ses dépendances. Ils s'y logèrent, -en chassèrent les diables; et le nom d'_Enfer_ resta à la rue, en -mémoire de tout le vacarme qui s'y était fait. - -Cette aventure, qui est rapportée comme un conte de bonnes femmes, dans -toutes les histoires (excepté les archives des chartreux), a été -consignée par quelques dévots théologiens dans la longue nomenclature -des méchancetés du Diable. On n'opposera à ce sentiment que deux petites -observations: 1º les bons moines, qui eurent la puissance de chasser les -diables du palais de Vauvert, pouvaient bien avoir eu l'adresse de les y -faire venir; 2º en admettant que Satan s'y soit campé de son chef, il -n'a fait tort à personne, n'a donné que des peurs, et a su gagner aux -chartreux une belle maison. De sorte que, dans tous les cas, on doit -mettre cette anecdote au nombre des services rendus par le Diable. - ---Le Diable s'avisa un jour de posséder une vache, et de la faire courir -dans la campagne, pour s'amuser de la frayeur des paysans. Saint Martin, -revenant de Trèves, rencontra la vache endiablée, qui accourait à lui en -le regardant de travers. Le vacher, qui poursuivait sa bête, cria à -Martin de prendre garde à lui. Mais le saint évêque éleva la main; et, à -son commandement, la vache se tint immobile. Le Diable était à -califourchon sur la bête, invisible aux yeux profanes, mais non à ceux -de Martin. Il gourmanda sèchement l'esprit malin, lui ordonna de laisser -la vache en paix, et lui défendit de tourmenter davantage un animal -innocent. Il n'est besoin que d'avoir un peu de sainteté pour maîtriser -les démons; le Diable, soumis à Martin, se retira sans mot dire, et ne -revint plus parmi les bêtes. La vache, reconnaissante de se voir -délivrée, se mit à genoux devant son libérateur pour le remercier -humblement. Martin lui permit de retourner auprès de ses soeurs; ce -qu'elle fit, avec la douceur d'un mouton[115]. - - [115] _Sulpicii Severi, dialog._ II. - - - - -CHAPITRE IX. - -LE DIABLE ET SAINT DOMINIQUE. - -CONTE BLEU[116]. - - _Tantæ ne animis cælestibus iræ?_ - - VIRGILE. - - Pourquoi ce long tourment? qu'a fait ce pauvre diable?... - Un saint homme a-t-il donc le coeur inexorable?... - - [116] Ex vitâ S. Dominici, lib. II, cap. 7; et IV, inter R. P. - angelini Gazæi pia hilaria. - - -Un soir que saint Dominique préparait dans le recueillement un de ces -sermons qui ont produit de si heureux effets[117], il entendit tout à -coup un léger bruit, et vit tomber de sa cheminée, dans sa chambre, un -petit démon noir comme un ramoneur[118]. Mais il ne le vit point dans sa -forme naturelle; car l'esprit infernal n'eut pas plutôt aperçu -Dominique, qu'il prit la figure d'un singe. Or, il y avait dans la -conformation de ce singe une laideur si bizarre, que saint Dominique -n'eût pu s'empêcher d'en rire, s'il se fût donné la peine de l'examiner. -Il avait les yeux petits, jaunes, louches, enfoncés; et cherchait la -Picardie en Champagne, comme dit le proverbe français. Son nez était -retroussé jusqu'au front; ses lèvres ressemblaient à des croûtes de -pâté; tout son corps était couvert de poils, à l'exception des fesses; -et il puait le bouc à une demi-lieue. - - [117] _Rem suo bonam Gregi!_ St. Dominique prêcha la Croisade contre - les Albigeois, et institua la sainte inquisition. - - [118] Un docteur, du dernier siècle, a cherché long-temps _pourquoi - les démons descendent par la cheminée?_ Cette savante question est - résolue dans le révérend père Angelin de Gaza, qui dit pertinemment - que _les démons prennent un chemin ténébreux parce qu'ils sont - noirs_. (_Nigros nigra decent ostia._) - -Il entra dans la cellule du saint, comme un bouffon de comédie entre en -scène, c'est-à-dire, en faisant mille gambades, et en tournant sans -raison, tantôt à droite, tantôt à gauche. Puis, il se mit à marcher -comme les quadrupèdes, à jouer de la pate comme les jeunes chats, à -frapper de la tête contre les murailles, comme font les beliers, à -s'asseoir par terre comme les enfans, à s'agenouiller comme les moines, -etc. Tous ces tours étaient entremêlés de grands sauts, et variés à -l'infini. - -Comme saint Dominique écrivait toujours, sans s'occuper de ce qui se -passait dans sa chambre, le petit démon s'en approcha par derrière pour -lui jouer quelque malice. On pouvait tirer le saint homme par sa robe, -le troubler dans son travail, déranger son fauteuil, éteindre sa -chandelle, jeter ses livres au feu et ses papiers au vent; c'est bien ce -que cherchait le démon: c'est aussi ce qu'il n'osait exécuter. Le saint -était saint; et ces gens-là ne sont pas toujours faciles. Deux fois le -malin singe avança la pate pour secouer la robe de Dominique: deux fois -la pate craintive refusa le service. Trois fois il voulut tirer le -fauteuil et mettre le saint à terre: trois fois la peur le fit reculer. - -Cependant Dominique voyait tout, et ne disait mot. Le démon, croyant -qu'il l'épiait, se retira au fond de la cellule, en lui lâchant les plus -admirables grimaces[119]. Au bout d'un instant, il fait de son ventre un -tambour, de son nez un hautbois, et danse en trépignant avec son ombre. -Ensuite, remarquant que le saint était immobile, et qu'il pouvait bien -avoir peur aussi, le petit démon prit plus de hardiesse, et sauta sur la -table où Dominique écrivait. - - [119] _Mirus morio figmenta mira factitat miris modis._ - -Alors enfin le saint prêcheur ouvrit la bouche: «Reste là sans bouger, -dit-il au singe infernal, et tiens-moi la chandelle; je te l'ordonne...» - -Le pauvre Diable est forcé d'obéir. D'une main il ôte humblement son -bonnet; de l'autre il prend la chandelle dans le chandelier, et ne remue -pas plus qu'un terme, depuis la plante des pieds jusqu'aux épaules. Mais -sa tête ne demeurait pas dans l'inaction. Comme elle était encore libre, -le petit démon faisait craquer ses dents, imitait avec ses lèvres le son -du cornet à bouquin, tendait au saint une langue _d'un pied et demi_, -ouvrait une bouche effroyable, et cherchait en même temps à se -débarrasser de la chandelle; mais ses efforts étaient vains; elle -semblait désormais inséparable de sa main. - -Néanmoins Dominique ne cessait d'écrire en silence; le démon faisait ses -grimaces, et la chandelle se consumait. Bientôt elle approche de sa fin; -elle touche déjà les doigts qui la tiennent; brûle, pauvre démon, brûle; -c'est ta destinée!... Mais la farce devient tragique[120]; le singe -déguisé cherche à reprendre sa forme naturelle, et n'y peut réussir; il -veut jeter bien loin de lui la mèche enflammée, et s'agite inutilement; -il invoque les démons à son aide: ses cris se perdent, et personne ne -vient. Son désespoir redouble en voyant le saint rire sous cape[121] de -sa souffrance et de ses larmes. - - [120] _Comoedus esse desinit; tragædus est Dæmon._ - - [121] _Sub cucullo ridere._ - -Enfin Dominique s'attendrit; et, déchargeant un coup de bâton sur les -fesses du singe, il lui permet de partir. Le démon pousse un dernier -cri, et disparaît plus vite que l'éclair[122]. - - [122] Comme la peinture sacrée s'emparait autrefois de tous ces sujets - édifians, on voyait au grand cloître des Jacobins, à Paris, St. - Dominique, qui, pour punir le Diable d'avoir voulu l'empêcher - d'étudier, ainsi qu'on vient de lire, le forçait à tenir un petit - bout de chandelle, qui lui brûlait les doigts, sans qu'il osât - l'éteindre; de quoi ce pauvre Diable faisait cent grimaces, comme - dit Sauval. (_Cahier des amours_, page 37.) - -Le révérend père Angelin de Gaza ajoute, qu'en rentrant aux enfers, -après sa mésaventure, le petit démon fut condamné à boire mille pleins -verres de soufre bouillant, et à recevoir cent coups de gaule sur le -dos. Mais, sauf le respect que nous lui devons, le révérend père Angelin -de Gaza a pris cela sous son bonnet, n'ayant pas encore fait le voyage -d'un pays, dont il défigure les coutumes. D'ailleurs on sait, par -l'avant-propos de cet ouvrage, que le Diable aux doigts brûlés était -Satan en personne; et qu'un monarque de sa trempe ne se laisse pas -volontiers fustiger dans son royaume. - -La légende dorée ajoute encore à ces beaux traits, qu'avant de renvoyer -le Diable, saint Dominique lui demanda comment il s'y prenait pour -tenter les moines?--«Voici la chose en deux mots, répondit le démon; ils -vont tard aux offices, et en sortent de bonne heure; ils dorment la -grasse matinée, et ils s'occupent la nuit de pensées charnelles; ils -mangent plus qu'ils ne doivent, quand ils sont au réfectoire; ils se -disputent dès qu'ils peuvent parler, et jasent comme des pies dans les -momens de silence. A des gens moins fins que vous, on dirait que tous -ces défauts sont de l'essence de l'homme; mais vous autres théologiens, -vous savez que c'est le Diable qui fait tout cela, et qu'il tente -partout, hormis la chapelle et le confessionnal[123].» - - [123] Legenda aurea Jacobi de Voragine, leg. 108. - - - - -CHAPITRE X. - -MÉSAVENTURES ET FAIBLESSE DES DÉMONS. - - _Miserere inopum sociorum..._ - - JUVÉNAL. - - Vous tous que le trépas réunit aux démons, - Pécheurs, plaignez un peu vos pauvres compagnons. - - ---Soeur Élizabeth, du monastère d'Hoven, vit un jour le diable dans son -dortoir. Comme elle le reconnut à ses cornes, elle s'approcha de lui, et -le renvoya avec un soufflet.--Pourquoi me frappes-tu si durement, dit le -Diable, en tâtant sa joue?--Parce que tu m'ennuies, répondit la -soeur.--Si ceux que vous ennuyez vous souffletaient, repliqua le Diable, -vous n'auriez pas les joues si grasses... Après avoir laché ce mot, il -disparut, et bien lui prit, car la soeur n'était pas endurante. - -Un autre jour, de très-grand matin, soeur Élizabeth, s'étant levée pour -sonner les matines, entra dans l'oratoire commun, avec une lumière. Là -elle aperçut le Diable sous la figure d'un jeune cavalier bien vêtu. -Elle crut d'abord qu'un homme était entré dans le couvent, et sortant -bien vite de l'oratoire, elle glissa sur un escalier. Ce ne fut qu'assez -tard qu'elle s'avisa d'appeler à son secours; et elle fut quelque temps -malade, tant du trouble qu'elle avait éprouvé que de la chute qu'elle -avait faite. L'abbesse elle-même prit tant de part à cet événement, -qu'elle en fit une petite maladie. Mais quand on eut fait comprendre à -soeur Élizabeth, qu'elle avait eu à faire au Diable:--Ah! si je l'avais -su, s'écria-t-elle, quel soufflet je lui aurais donné!... Il paraîtrait -par là, que la bonne soeur prenait coeur au jeu, se fiant sur la -patience du Diable, et sur la vigueur de son poignet[124]. - - [124] Cæsarii Heisterbach. _Miracul., lib. V, cap. 45._ - ---Saint Grégoire le Thaumaturge, ou le faiseur de miracles, se rendant -en sa ville épiscopale de Néocésarée, fut surpris par la nuit, et par -une pluie violente qui l'obligea d'entrer dans un temple d'idoles, -fameux dans le pays, à cause des oracles qui s'y rendaient. Il invoqua -d'abord le nom de Jésus-Christ, fit plusieurs signes de croix pour -purifier le temple, et passa la nuit à chanter les louanges de Dieu, -suivant son habitude. - -Après que Grégoire fut parti, le prêtre des idoles vint au temple, et se -disposa à faire les cérémonies de son culte. Les démons lui apparurent -aussitôt, et lui dirent qu'ils ne pouvaient plus habiter le temple -depuis qu'un saint évêque y avait couché. Il prodigua les encensemens, -et promit bien des sacrifices pour les engager à tenir ferme sur leurs -autels; mais c'était peine perdue: la puissance de Satan s'éclipsait -devant celle de Grégoire. Le prêtre, furieux de voir son métier gâté, -poursuivit l'évêque de Néocésarée, et le menaça de le faire punir -juridiquement, s'il ne réparait le mal qu'il venait de causer. Grégoire, -qui l'écoutait sans s'émouvoir, lui répondit avec le plus grand -sang-froid:--Avec l'aide de Dieu, je chasse les démons d'où il me plaît, -et je les fais entrer où je veux.--Permets-leur donc de rentrer dans -leur temple, dit le sacrificateur. Le saint évêque prit alors un papier, -et il écrivit cette petite lettre: - - _Grégoire à Satan_: - - RENTRE. - -Le sacrificateur porta ce billet dans son temple, le mit sur l'autel, -fit ses sacrifices, et eut la satisfaction de revoir les démons y -revenir. Mais, réfléchissant ensuite à la puissance de Grégoire, il -retourna vers lui, et se fit instruire dans la religion chrétienne. Une -seule chose le choquait, c'était le mystère de l'incarnation du Verbe. -Grégoire lui dit que cette vérité ne se prouvait point par des raisons -humaines, mais par les merveilles de la puissance divine.--Eh bien! dit -le sacrificateur, commandez à ce rocher qu'il change de place, et qu'il -saute de l'autre côté de la grande route. Grégoire parla à la pierre, -qui obéit comme si elle eût été animée. Le sacrificateur, sans délibérer -davantage, abandonna sa maison, son bien, sa place, sa femme, ses -enfans, pour suivre le saint évêque et devenir son disciple[125]. - - [125] Gregorii Nisseni, vita Gregorii Thaumath. operum, tom. I, pag. - 980. - ---Une jeune vierge, nommée Lydvina, après avoir passé quelques années -dans les plus saintes pratiques de la vie religieuse, tomba -dangereusement malade. Comme elle vivait solitaire, elle eût -probablement succombé à l'ennui et à la douleur; mais elle fut visitée -par son ange gardien, dont la beauté et la douce conversation lui firent -peu à peu oublier ses souffrances. L'ange la prenait tous les jours par -la main, la conduisait à une chapelle de la sainte Vierge, où elle -faisait sa prière, et la transportait ensuite dans une campagne -charmante, embaumée par les fleurs les plus rares, placée sous le plus -heureux climat. Cette petite promenade rétablissait visiblement la santé -de Lydvina. - -Vers le même temps, une femme d'une nature un peu fragile eut le malheur -de commettre un gros péché, et le bonheur de s'en repentir presque -aussitôt. C'est pourquoi elle s'en confessa, mais sans doute -imparfaitement, puisque le diable en prit note. Il vint donc fièrement -trouver la femme pécheresse, et, lui montrant un grand papier: «Vois ce -que tu as fait, lui dit-il, ta chute est écrite ici; la loi de Dieu te -condamne à venir bientôt avec moi.» Cette pauvre femme, désolée d'être -perdue, car elle se croyait damnée, et ne voulant pas aller dans un pays -qu'on lui disait si sombre, se rendit à la maison de Lydvina, et lui -demanda ses conseils. «Le démon vous trompe, dit la jeune vierge, -asseyez-vous, je vais m'occuper de votre affaire. En même temps elle se -mit en prière; l'ange gardien parut, et emporta Lydvina dans le ciel; -elle y vit la sainte Vierge entourée d'un choeur de vierges, et placée à -la droite de Dieu. Satan fut cité devant le tribunal suprême; il -présenta sa note, et réclama ses droits. Mais, à la prière de Lydvina, -la sainte Vierge déchira le papier du démon, et en remit les morceaux à -la protectrice de la femme pécheresse; alors le Diable fut baffoué et -forcé de sortir les mains vides[126]. Lydvina revint dans sa chambre, -donna à la pauvre femme les débris du billet du Diable, et la renvoya, -en lui conseillant de mieux faire à l'avenir[127]. - - [126] _Deriso, explosoque Dæmone_... Moqué et mis hors de cour. - - [127] _Joan. Brugmanni Fransciscani, vita Lydwinæ Virg. et Matthæi - Tympii, præmia virtutum, pag. 290._ - ---Une nuit que saint Loup était en prières, il éprouva subitement une -soif non accoutumée. C'était probablement dans un temps de jeûne, -puisqu'il reconnut que cette soif était une tentation du Diable, et -qu'il prit la secrète résolution d'attraper le tentateur. Il se fit -apporter un plein vase d'eau froide; le Diable s'y jeta aussitôt, pour -entrer dans le corps du saint; mais Loup, saisissant son oreiller, en -couvrit le vase, et y tint le Diable enfermé jusqu'au matin, sans se -laisser attendrir par ses cris plaintifs. Le jour venu, il le lâcha; et -le Diable, pour se consoler de sa triste aventure, alla semer la -discorde et l'impudicité dans le coeur de quelques jeunes clercs. Loup -parut au milieu d'eux, au moment où ils se querellaient de bonne sorte, -tout en se disposant à pécher avec des femmes de mauvaise vie[128]. Il -les tira du précipice, et obligea le démon à retourner directement avec -ses pareils[129]. - - [128] _Audit clericos suos rixantes, eo quod cum mulieribus fornicari - vellent_... - - [129] Legenda aurea Jacobi de Voragine, leg. 123. - ---Un habile exorciste avait enfermé plusieurs démons dans un pot à -beurre. Après sa mort, comme les démons faisaient du bruit dans leur -pot, les héritiers le cassèrent, persuadés qu'ils allaient y prendre -quelque trésor. Mais ils n'y trouvèrent que le Diable assez mal logé; il -s'envola avec ses compagnons, et laissa le pot vide[130]. - - [130] Legenda aurea, Jac. de Voragine, leg. 88. - ---Le saint homme Caradoc s'étant retiré dans une petite île du nord, -pour y mener la vie solitaire, le Diable vint lui offrir ses services -sous une forme humaine.--Que me demandes-tu, dit Caradoc? tu n'as rien à -faire ici.--Je ne viens point avec des vues intéressées, répondit le -Diable; vous êtes seul, vous n'avez point de serviteur, et je m'offre -pour vous servir, si vous le voulez bien. Observez que je le fais -gratuitement et pour le seul plaisir de vous voir, de profiter en votre -sainte compagnie...--Va-t'en, répartit Caradoc, je n'ai besoin ni de -toi, ni des tiens... Après cela, Caradoc se mit au travail. - -Comme il s'échauffait considérablement, il ôta sa ceinture. Le Diable, -qui s'était caché dans un coin, la prit bien vite, et s'amusa à -l'essayer. Quand Caradoc eut achevé sa besogne, il chercha sa ceinture; -elle ne se trouva point: mais, en vertu de la sainte perspicacité de ses -yeux, il aperçut le Diable qui riait aux éclats de se voir ceint de la -courroie de Caradoc, et qui s'occupait continuellement à l'ôter, à la -remettre, à singer les faiseurs de tours de passe-passe, et à sauter -par-dessus le vénérable ceinturon, comme les enfans sautent après une -corde. Caradoc réclama vigoureusement son cuir; mais il pouvait le -demander sans insulte: le Diable n'avait pas envie de le garder. Il le -rendit au saint homme, et se retira, fâché de ne trouver parmi les -mortels que des injures pour des offres de services, et des esprits trop -mal faits pour entendre la plaisanterie[131]. - - [131] _Bollandi acta sanctorum, 13 aprilis; legendæ Joannis Capgravii, - Caradocus._ - ---On lit, dans une vieille légende, que saint Dorothée ayant soif, -commanda à Palade son disciple d'aller puiser de l'eau. Le Diable, qui -l'entendit, eut la malice de jeter un aspic dans le puits de saint -Dorothée. Palade, l'ayant vu, en fut tout effrayé, et courut dire à son -maître: Nous ne pouvons plus boire, mon père, j'ai vu un aspic au fond -du puits.--Si le démon jetait des serpens venimeux dans toutes les -fontaines, répondit le saint, vous ne boiriez donc jamais?... Il sortit -en même temps de sa cellule, tira lui-même de l'eau, et en but, après -s'être signé.--Faites comme moi, ajouta-t-il: _le Diable est sans force -devant un signe de croix._ L'histoire ajoute qu'il avait raison. - ---Un religieux vint un jour frapper rudement à la porte de Luther, en -demandant à lui parler. On lui ouvre; il regarde un moment le -réformateur, et lui dit: J'ai découvert quelques erreurs papistiques sur -lesquelles je voudrais conférer avec vous.--Parlez, répond Luther... -L'inconnu propose d'abord quelques discussions assez simples que Luther -résout aisément; mais chaque question nouvelle était plus difficile que -la précédente, et le moine exposa bientôt des syllogismes -très-embarrassans. Luther offensé lui dit brusquement:--Vos questions -sont trop embrouillées; j'ai pour le moment autre chose à faire que de -vous répondre... Cependant il se levait pour argumenter encore, -lorsqu'il remarqua que le prétendu religieux avait le pied fendu et les -mains armées de griffes.--N'es-tu pas, lui dit-il, celui dont la -naissance du Christ a dû briser la tête? Ton règne passe, ta puissance -est maintenant peu dangereuse; tu peux retourner en enfer... Le Diable, -qui s'attendait à un combat d'esprit, et non à un assaut d'injures, se -retira tout confus, en gémissant sur l'injustice des hommes à son -égard[132]. - - [132] Melanchthon. de examin. theolog. operum, tom. I. - ---Un grand diable vint un jour offrir ses services à saint Antoine. Pour -toute réponse, Antoine le regarda de travers, et lui cracha au visage. -Le démon en eut le coeur si gros, qu'il s'évanouit sans mot dire, et -n'osa de long-temps reparaître sur la terre[133]. - - [133] _Legenda aurea Jacobi de Voragine, legenda 21._ On aurait peine - à concevoir que St. Antoine ait traité le Diable si rudement, si - l'on ne savait combien il en avait souffert de tentations; et l'on - admettra difficilement que St. Antoine ait tant reçu d'attaques de - la part du Diable, quand on se rappellera qu'il disait:--Je ne - crains pas plus le démon qu'une mouche, et avec un signe de croix je - suis sûr de le mettre en fuite... Saint Athanase, qui a écrit la vie - de St. Antoine, entremêle les aventures de son héros avec le Diable, - de quelques traits qui forment un contraste bien singulier.--Des - philosophes, étonnés de la grande sagesse d'Antoine, lui demandèrent - dans quel livre il avait puisé une si belle doctrine. Le saint leur - montra d'une main le ciel, et de l'autre la terre:--Voilà mes - livres, leur dit-il, je n'en ai point d'autres; si les hommes - daignaient étudier comme moi les merveilles de la création, que de - traits de sagesse ils y trouveraient! ils en seraient frappés, et - leur esprit s'élèverait bientôt de la création au créateur... - Assurément c'est bien là le langage d'un sage. - ---Une jeune chrétienne (Julienne était son nom) venait d'être mariée au -préfet de Nicomédie. Mais elle ne voulait point s'en laisser approcher -qu'il n'eût embrassé le christianisme. On employa vainement prières et -menaces; rien ne put changer ses résolutions. Son père irrité -l'abandonna à son mari, pour qu'il la réduisît, s'il le pouvait, à son -devoir d'épouse.--Aimable Julienne, lui dit le gouverneur, pourquoi vous -montrez-vous si cruelle, et comment ai-je mérité que vous me repoussiez -de la sorte?--Faites-vous chrétien, répondit Julienne; autrement, je ne -reconnaîtrai jamais vos droits.--Ma chère maîtresse, reprit le -gouverneur, vous exigez de moi une chose impossible, puisque, si je vous -obéissais, l'empereur me ferait trancher la tête.--Vous redoutez un -empereur mortel, répliqua Julienne: ne vous étonnez donc point que je -craigne l'éternel... Au reste, faites-moi tout le mal que vous voudrez; -mais soyez sûr que je ne vous céderai point... - -Le gouverneur, désespérant de soumettre Julienne par des manières -douces, recourut de suite à la violence. Il déshabilla sa chère -maîtresse, la fit fouetter de verges, et, après l'avoir long-temps -tourmentée, il la chargea de chaînes et l'envoya en prison. Ce fut dans -ce triste gîte qu'un ange déchu vint la visiter.--Hélas! lui dit-il, -pourquoi souffrez-vous tant de tourmens; faites ce qu'on exige de vous, -et ne vous laissez point mourir avant d'avoir connu la vie... Comme ce -démon avait l'apparence d'un ange, sans en tenir le langage, Julienne -étonnée pria le ciel de lui révéler à qui elle avait à faire. Aussitôt -une voix se fit entendre, qui lui dit:--Celui qui te vient voir est en -ta puissance; force-le à te dire qui il est... Julienne prit donc les -mains du démon, et lui demanda qui il était?--Je suis un démon, -répondit-il; et mon père m'envoie près de vous...--Quel est ton père, -reprit Julienne?--C'est Belzébuth, répliqua le démon. Le pauvre diable -nous conduit maintenant assez mal; car, toutes les fois qu'il nous fait -aller au-devant des chrétiens, nous sommes étrillés si nous sommes -découverts. Cela nous arrive assez souvent; et je vois bien que j'ai mal -fait de venir ici. - -Julienne, ayant entendu ces mots, retint fortement le démon, lui lia les -mains derrière le dos, le coucha par terre, et le frappa de toutes ses -forces avec sa chaîne, quoiqu'il lui criât sans cesse:--Julienne, ma -bonne dame, ayez pitié de moi!... Elle ne cessa de le battre que quand -on la vint tirer de prison pour la conduire au gouverneur. Mais, en -sortant, elle mit sa chaîne au cou du démon, et l'entraîna derrière -elle, à écorche-cul. Le démon, désespéré, lui demandait grâce, en criant -tristement:--Julienne, ma bonne dame, après m'avoir tant fait souffrir, -ne m'exposez pas plus long-temps à la dérision de la multitude!... Je -n'oserai plus me montrer nulle part... On dit que les chrétiens sont -compatissans; et vous n'avez aucune pitié de moi!... Mais il eut beau -gémir et pleurer, Julienne le traîna derrière elle, jusqu'à la place -publique; alors elle le jeta dans une fosse de latrines[134]... -Qu'avait-il fait cependant pour mériter un traitement si cruel?... - - [134] Les bons auteurs ne rapportent point tous ces contes, qui se - trouvent, avec bien d'autres, dans le R. P. Ribadeneira, _in Flore - sanctorum_, et dans la Légende dorée. Cette Julienne, que l'église a - mise au rang des martyres, fut une autre Clotilde, que l'on maria à - un païen. Mais comme elle ne voulut point lui accorder les faveurs - conjugales, s'il n'abjurait le culte des faux dieux, son époux lui - fit trancher la tête, après avoir tenté les autres _moyens_ de la - séduire. La Légende dorée ajoute que, _dùm ad decollandum duceretur - Juliana, Dæmon, quem verberaverat, in specie juvenis apparuit; - cumque Juliana paululùm oculos avertisset in eum, Dæmon aufugiens - exclamavit:--Heu! heu! me miserum! adhuc puto quod me velit capere - et ligare_. Legenda 43. - ---On peut encore citer cette anecdote, comme une preuve de la faiblesse -du Diable, lorsqu'il a en tête quelque personnage d'importance. Un jour -qu'il voulait attirer le saint diacre Wulfran à son service, il alla le -trouver, et lui dit:--Fais-toi mon serviteur, je te récompenserai -bien.--Que me donneras-tu, demanda Wulfran?--Je te mettrai dans un beau -paradis, tout brillant d'or, de pierres précieuses, de cristaux et de -diamans.--Fais-le-moi voir, répliqua le diacre... Alors le Diable fit un -signe, et aussitôt on vit l'entrée d'un paradis merveilleux, au milieu -duquel brillait un palais si éblouissant, que l'oeil pouvait à peine en -soutenir l'éclat.--Voilà qui est fort bien, répliqua Wulfran; si ce -palais que tu me montres est l'ouvrage de Dieu, je veux qu'il reste sur -pied, et je consens à le voir de plus près; mais si c'est ton ouvrage, -et que tu sois un démon, comme je le soupçonne, je te commande, au nom -de Jésus-Christ, de le mettre en ruines... A peine le Diable eut-il -entendu ces mots, qu'il baissa la tête avec douleur. Mais il fallait -obéir: il leva donc la griffe, donna le signal de la destruction; et, en -un clin d'oeil, le paradis, le palais, les bijoux, les pierreries -s'évanouirent, comme nos décorations de théâtre, qu'un coup de sifflet -fait disparaître[135]. - - [135] Voyez les diverses légendes, Bollandus, le R. P. Ribadeneira, - _in Flore sanctorum_, et l'Éloge de l'enfer, première partie, art. - V. - ---Un jour que saint François était en oraison, le Diable vint le trouver -et le tourmenta de tentations charnelles. François, reconnaissant -l'ennemi, se déshabilla bien vite et se fouetta durement[136]. Après -cela, il fit sept petites figures de neige, et, les prenant dans ses -bras, il dit à haute voix:--La plus grande de ces figures est ma femme; -les deux suivantes sont mes fils; la quatrième et la cinquième sont mes -filles; la sixième est mon domestique, et la septième, ma servante. -Hâtons-nous de les réchauffer, de peur que le froid ne les tue... En -même temps il se roulait dans la neige... On ne tient guère contre de -pareils traits; le Diable se retira tout confus, et François rentra dans -sa cellule[137]. - - [136] Cordulâ durissimâ. - - [137] _Illicò Diabolus confusus recessit; et vir Dei, Deum - glorificans, in cellam rediit._ (_Legenda aurea Jac. de Voragine. - Leg. 144._) - - - - -CHAPITRE XI. - -PETITES LEÇONS ET CHATIMENS DIVERS INFLIGÉS PAR LE DIABLE. - - _Deteriores nos omnes fimus licentiâ._ - - TÉRENCE. - - Nous devenons, dit-on, pires dans la licence. - Le Diable arrive alors; et, la fourche à la main, - Il frappe l'impudique, arrête l'assassin, - Extermine l'impie, et nous rend l'innocence[138]. - - [138] Il est vrai qu'il n'y avait ni orgueil, ni luxure, ni - assassinats, ni impiété, ni vices aucuns, dans le temps qu'on avait - peur du Diable! Les dévots sont bien fâchés de ne pouvoir pas - effacer des chroniques de la superstition le massacre de la - Saint-Barthélemy, l'assassinat de Henri IV, les guerres exécrables - qui se sont faites sous le voile de la religion, etc. etc. parce - qu'alors il serait prouvé que les siècles, où l'on brûlait les - sorciers et les hérétiques, valaient bien mieux que le nôtre; - attendu que le fanatisme et les terreurs infernales sont tout à fait - propres à produire une génération d'honnêtes gens. - - ---Un certain jour d'été, les convers d'une maison de Cîteaux, dormant en -plein midi dans leur dortoir, le Diable y parut sous la figure d'une -jeune religieuse vêtue de noir. Cette nonne visita tous les frères, -s'arrêtant devant quelques-uns, et passant rapidement devant quelques -autres sans les éveiller. En arrivant au lit d'un certain convers, -remarquable par son peu de chasteté, elle se pencha sur lui, l'embrassa -tendrement, lui fit des caresses, des attouchemens impudiques, et lui -donna plusieurs baisers sur la bouche. - -Un religieux, apparemment éveillé par le bruit des baisers que se -donnaient le frère et la nonne, courut au lit du convers, tout stupéfait -de ce qui se passait dans la cellule. Mais aussitôt que le religieux -entra, la nonne disparut, et il ne trouva dans le lit que le convers, -seul, découvert, et dans une posture impudique... Sur ces entrefaites, -tout le monde se leva pour aller réciter les vêpres; mais le convers -fatigué se sentit malade, et fut obligé de rester au lit... Ce qu'il y a -de plus terrible, c'est qu'il mourut trois jours après avoir reçu les -caresses de la nonne, qui n'était, comme on l'a dit, qu'un démon -déguisé[139]. - - [139] Cæsarii Heisterbach. Miracul., lib. V, cap. 33. - ---Deux dames, revenant je ne sais d'où, passaient de nuit dans un -certain village des environs de Cologne. Elles rencontrèrent un jeune -laquais, d'une mine fort agréable, qui prit par la main la plus lubrique -de ces dames, et la serra bien amoureusement.--Laissez-moi, dit la dame, -en retirant sa main, je suis pressée... L'aimable laquais s'éloigna -docilement. Mais la dame commença à se trouver mal.--C'est singulier, -dit-elle à son amie; ce jeune homme m'a serré la main, et j'ai senti -tout à coup une faiblesse de coeur inconcevable. Il me regardait si -amoureusement; il avait les yeux si effrontés... Je n'y conçois rien... -Ce qu'il y a de plus épouvantable, c'est que cette dame rentra chez -elle, et mourut quelque temps après. Le docte et judicieux Cæsarius -conclut sagement de là, que le laquais égrillard ne pouvait être que le -Diable, qui tua cette femme en lui serrant la main[140]. - - [140] Miraculorum illustr., lib. V, cap. 31. - ---Il y a des joueurs qui se ruinent, se désespèrent, et disparaissent un -beau jour sans qu'on sache ce qu'ils sont devenus. Il y en a d'autres à -qui le Diable veut bien épargner ces dernières peines. Un militaire -allemand avait une si grande passion pour le jeu de dés, qu'il n'en -reposait ni le jour ni la nuit. Il ne sortait jamais qu'avec ses dés et -sa bourse, et proposait une partie de jeu à tous ceux qu'il rencontrait. -Au reste, son bonheur égalait son adresse, et il était difficile de ne -pas perdre avec lui. Un joueur inconnu entra un jour dans sa maison, -portant sous son bras un sac plein d'or, et lui offrit de jouer quelques -parties. - -La table fut bientôt dressée, l'argent en jeu, et les dés en mouvement. -L'inconnu gagna tous les hasards. Le militaire, n'ayant plus rien à -perdre, s'écria avec colère:--Est-ce que tu serais le Diable?...--C'est -assez cela, répondit l'étranger, en changeant de forme; mais il est -bientôt jour; il faut partir... En même temps, le Diable prit le soldat -allemand, et l'emporta par la cheminée. Personne ne fut témoin de toutes -ces choses; mais on les devina facilement, puisqu'on ne revit plus -l'intrépide joueur, et qu'on ne sut jamais où il avait passé[141]. - - [141] _Cæsarius idem. Miracul., lib. V, cap. 34._ Une grande partie de - ce chapitre pourrait convenir au chapitre _de ceux qui ont eu le cou - tordu par le Diable_, etc.; mais la kirielle en serait alors trop - longue. - ---Il y a encore de ces fautes conjugales, que le Diable est spécialement -chargé de punir. Une jeune dame, nouvellement mariée, fut invitée -d'assister à la dédicace de l'église de saint Sébastien, dans une ville -d'Italie que la légende ne nomme pas. Elle promit de s'y rendre, et de -se préparer, par des mortifications, à bien célébrer ce grand jour. Mais -la veille de la fête, elle fut tellement tourmentée par les aiguillons -de la chair, qu'elle ne put se passer des caresses de son mari, avec qui -elle couchait depuis peu de temps; et, le matin, elle sortit de sa -maison pour se rendre à l'oratoire, où étaient déposées les reliques de -saint Sébastien. - -Aussitôt qu'elle y entra, le Diable s'empara d'elle et se mit à la -tourmenter devant tout le peuple. Un bon prêtre, dans l'intention de -prévenir le scandale, saisit à la hâte le drap qui couvrait l'autel, et -voulut en envelopper cette pauvre dame; mais le Diable, qui ne devait -point être gêné dans ses fonctions, entra aussi dans le corps du prêtre; -et voilà un second possédé! - -Les parens de la jeune dame la conduisirent alors à d'habiles -enchanteurs, pour la faire exorciser. Malheureusement ces enchanteurs -n'étaient que des magiciens maudits. Ils n'eurent pas plutôt commencé -leurs exorcismes, qu'une légion de six mille six cent soixante-six -démons entra en masse dans le corps de la dame[142]... Elle était dans -une situation véritablement déplorable, quand un pieux personnage, nommé -Fortunatus, la délivra par ses prières. Cette leçon dut lui apprendre -que l'incontinence n'est pas toujours sans quelque petit péril[143]. - - [142] _Legio dæmonum sex mille sexingenti sexaginta sex_... il fallait - que ces six mille six cent soixante-six démons fussent bien - petits... - - [143] _Legenda aurea Jacobi de Voragine_, leg. 23, _post Gregorii - dialog._, lib. I. - ---Un usurier venait de mourir sans confession. Le Diable s'approcha -aussitôt du défunt, pour s'emparer d'une proie qui lui appartenait de -bon droit; et, afin de pouvoir emporter le corps plus aisément, il s'y -posta tout de son long, parce qu'il n'était point enseveli. Or le défunt -n'avait fait toute sa vie que remuer la main et le pouce sur des écus; -dès qu'il se sentit ranimé, il reprit son mouvement favori; et les -assistans furent tout étonnés de voir son bras et sa main s'agiter, -comme s'il eût encore compté de l'argent. On envoya chercher un prêtre -pour exorciser le diable qu'on accusait judicieusement de ce prodige. Le -prêtre accourut et jeta l'eau bénite à grand flots sur le corps. Mais, -comme il avait toujours pris tout ce qu'il avait trouvé à prendre, le -défunt ouvrit avidement la bouche et avala toute l'eau bénite qu'on lui -lança par le visage. Quoi qu'il soit de foi dans le rituel que l'eau -bénite brûle les diables et les fait fuir, celui qui s'était campé dans -le ventre de l'usurier ne bougea nullement, et il fallut étrangler le -mort avec une étole pour forcer le Diable à déloger. On doit présumer -qu'il ne sortit point par la bouche[144]. - - [144] Cæsarii Heisterbach. illustr. miracul., lib. XI, cap. 40. - ---Un avocat, qui ne se piquait pas d'être incorruptible, vint à mourir. -Le Diable le visita dans ses derniers momens, et lui ôta la langue qu'il -emporta. Les parens du mort, voyant qu'il avait la bouche vide, crûrent -qu'il avait avalé sa langue; mais de plus habiles gens devinèrent bien -vite la vérité du fait; et certainement, dit Cæsarius, cet avocat -méritait de perdre la langue, puisqu'il l'avait vendue[145]. - - [145] Et meritò linguam perdidit moriens, qui illam sæpè vendiderat - vivens. _Ejusdem. lib., cap. 46._ - ---On sait que, dans les campagnes, les propriétés sont ordinairement -séparées par des bornes de pierre. Un paysan, qui avait reculé les -limites de son champ dans le bien de son voisin, vit en mourant le -Diable au-dessus de sa tête, tenant une grande pierre dont il menaçait -de l'écraser... Il reconnut dans cette pierre la borne qu'il avait eu la -friponnerie de déranger; cette idée lui donna quelque repentir; et il -eut l'avantage de mourir dans la pénitence[146]. - - [146] Josephi Arridii de morte, lib. II, cap. 7. Post Cæsarium supra - citatum, lib. XI. de morientibus, cap. 47 et 48. - ---Lorsqu'on prêcha la première croisade, dans le diocèse de Maëstricht, -une bulle du pape permettant aux vieillards, aux pauvres gens et aux -infirmes de s'exempter du voyage en Terre Sainte, moyennant une certaine -somme d'argent, tous les chrétiens un peu tièdes aimèrent mieux planter -leurs choux dans le sol natal, que d'aller porter leurs os dans un pays -de Turcs et de Maures. Un meunier, nommé Godeslas, qui était en même -temps riche, vieux et usurier, s'arrangea de manière, qu'il ne donna que -cinq marcs d'argent pour avoir la liberté de rester avec ses ânes, et de -soigner son moulin. Ses voisins rapportèrent à celui qui levait l'impôt, -que le meunier Godeslas pouvait donner quarante marcs, sans se gêner, et -sans diminuer l'héritage de ses enfans; mais il soutint le contraire, et -persuada si bien le dispensateur qu'on le laissa tranquille. Son -imposture fut bientôt sévèrement punie. - -Un jour qu'il était au cabaret, et que, raillant les pèlerins qui -faisaient le saint voyage, il leur disait:--Il faut convenir que vous -êtes de grands sots ou de grands fous d'aller traverser les mers, manger -votre bien, exposer votre vie, sans savoir pourquoi; tandis que, pour -cinq marcs d'argent, je reste dans ma maison, avec mes enfans et ma -femme, et que j'aurai autant de mérite que vous... Le ciel qui est juste -voulut montrer combien les peines et les dépenses des croisés lui -étaient agréables, et livra ce misérable meunier à Satan, pour lui -apprendre à ne pas blasphémer d'avantage[147]. - - [147] _Sed justus dominus, ut palàm ostenderet quantùm placerent labor - et expensæ peregrinantium, hominem miserrimum tradidit Satanæ, ut - disceret non blasphemare._ Dans plusieurs autres endroits de cette - histoire, il y a un ridicule qui serait révoltant dans notre siècle, - si l'on en donnait une traduction littérale. J'ai évité, autant que - je l'ai pu, les expressions saintes que Cæsarius a trop souvent - employées mal à propos. - -La nuit suivante, étant couché auprès de sa femme, il entendit tourner -la meule de son moulin, et toute la machine se mettre en mouvement -d'elle-même avec le bruit accoutumé. Il appela le garçon qui conduisait -ses ânes, et lui dit d'aller voir qui faisait tourner le moulin. Ce -garçon y alla aussitôt; mais il fut si effrayé, en approchant de la -porte, qu'il rentra sans savoir ce qu'il avait vu.--Ce qui se passe dans -votre moulin m'a tellement épouvanté, répondit-il, que, quand on -m'assommerait, je n'y retournerais point.--Fût-ce le Diable en personne, -s'écria le meunier, j'irai et je le verrai. - -Au même instant, il saute à bas du lit; il met ses chausses, ses -braguettes et sa souquenille; il sort de sa chambre; il ouvre la porte -de son moulin; il entre... Quel est son effroi à la vue de deux grands -chevaux noirs, et d'un monstre à face humaine, de couleur de nègre, qui -lui dit:--Monte ce cheval, il est préparé pour toi... Le meunier, -tremblant de tout son corps, cherchait à gagner la porte, quand le -Diable lui cria une seconde fois, et d'une voix terrible:--Plus de -retard! ôte ta robe, et suis-moi... Or, Godeslas portait une petite -croix attachée à sa souquenille. Il ne réfléchit point que ce signe le -garantissait de la griffe du Diable; il fit ce qu'on lui commandait, ôta -sa robe et grimpa sur le cheval noir, ou plutôt sur le démon qu'on lui -disait de monter. Le monstre à face humaine se jeta sur l'autre cheval; -et ces quatre personnages arrivèrent aux enfers après une course de -quelques minutes. - -Entre plusieurs patiens, Godeslas reconnut son père, sa mère et ses -autres parens, pour qui il avait négligé de faire dire des prières. -Après cela, on lui fit voir une chaise enflammée, où l'on ne pouvait -attendre ni tranquillité ni repos, et on lui dit:--Tu vas retourner dans -ta maison; tu mourras dans trois jours, et tu reviendras ici pour y -passer l'éternité toute entière sur cette chaise brûlante. - -A ces paroles, le Diable reconduisit Godeslas à son moulin. Sa femme, -qui trouvait son absence un peu longue, se leva enfin, et fut tout -étonnée de voir son mari étendu sur le carreau, mourant de peur. Comme -il parlait de l'enfer, du Diable, de la mort, d'une chaise ardente, on -pensa qu'il battait la campagne, et on envoya chercher un prêtre pour le -rassurer.--Je n'ai pas besoin de me confesser, dit-il au prêtre; mon -sort est fixé. Ma chaise est prête, ma mort arrive dans trois jours; ma -peine est inévitable... Ainsi ce malheureux mourut sans contrition, sans -confession, sans viatique; et il descendit tout droit aux -enfers...[148]. - - [148] Cæsarii Heisterbach, _de contritione, lib. II, miraculorum, cap. - 7_. - ---Dans un certain temps et dans une certaine église, certains -clercs[149], chantant les psaumes à gorge déployée, un homme pieux, qui -se contentait de psalmodier, aperçut, dans un coin de l'église, un démon -qui tenait un grand sac à la main gauche, et qui, étendant la main -droite, empoignait au passage les voix des chanteurs et les fourrait -dans son sac. Quand l'office fut achevé, celui qui avait vu tout le -manége de l'esprit malin dit aux clercs qui se glorifiaient de leur -voix:--Vous avez fort bien chanté, car vous avez rempli le sac du -Diable... Là-dessus, il leur raconta sa vision, et ajouta qu'il valait -mieux psalmodier dévotement, que de chercher à déployer une belle -voix[150]. - - [149] Tempore quodam, clericis quibusdam, in ecclesiâ quâdam... - - [150] Cæsarii Heisterbach. lib. IV, cap. 9. - ---Un prêtre du douzième siècle, qui se piquait d'éloquence, et qui se -nommait Sugerus, avait l'habitude de faire en chaire le bel esprit et le -beau parleur. Attendu qu'il mettait plus de vanité que d'onction dans -ses prônes, le Diable eut ordre de le posséder. Dès lors l'habile -Sugerus fit et dit des choses si hérétiques et si horribles, qu'on fut -obligé de le lier avec une courroie[151]... - - [151] _Ejusdem_, cap., 10. ibid. - ---Un moine paresseux avait toutes les peines du monde à sortir du lit, -quand la cloche du couvent sonnait le lever. Souvent il dormait la -grasse matinée, en disant qu'il était malade et d'une bien faible santé. -Un matin que la cloche l'invitait à se lever, et la paresse à dormir, il -entendit sous son lit une voix inconnue, qui lui disait:--_Garde-toi -bien de sortir du lit, à présent que tu as chaud; tu attraperais une -sueur froide_... Le moine, tout honteux d'être raillé par le Diable, se -leva bravement, et forma la résolution de renoncer à la paresse. On ne -dit pas s'il la tint[152]. - - [152] Cæsarii Heisterbach. miracul., lib. IV, cap. 28. - ---Un autre moine, nommé Guillaume, de l'ordre de Cîteaux, s'était -endormi dans le choeur, au lieu de psalmodier. Comme c'était en plein -jour, ses confrères virent le Diable se promener autour du corps de -l'endormi, sous la figure d'un grand serpent; du moins ils le lui -dirent, et il promit de se corriger[153]. - - [153] _Ejusdem_, cap. 32, ibid. - ---C'est une chose bien honteuse pour des chrétiens, comme dit le -révérend père Angelin de Gaza, que d'entendre si souvent répéter le nom -du Diable sans nécessité. Un père en colère dit à ses enfans: _Venez -ici, mauvais Diables._ Un grand papa dit à son petit-fils, s'il est un -peu égrillard: _Ah! te voilà, bon Diable!_ Un homme qui veut se lever, -retourne ses matelats et crie: _Où Diable sont mes culottes?_ Celui-ci, -qui a froid, vous l'apprend en disant: _Diable! le temps est rude; je -suis gelé._ Celui-là, qui soupire après la table, dit _qu'il a une faim -de Diable_. Un autre, qui s'impatiente, souhaite _que le Diable -l'emporte_! Un savant de société, quand il a proposé une énigme, s'écrie -bravement: _Je me donne au Diable, si vous devinez cela._ Une chose -paraît-elle embrouillée, quelqu'un vous avertit que _le Diable s'en -mêle_. Une bagatelle est-elle perdue, on dit _qu'elle est à tous les -Diables_. Un homme laborieux prend-il quelque sommeil, un plaisant vient -vous dire que _le Diable le berce_. - -Ce qu'il y a de pis, c'est que des gens mal constitués emploient le nom -du Diable en bonne part. Ainsi, on vous dira d'une chose médiocre: _Ce -n'est pas le Diable!_ Un homme fait-il plus qu'on ne demande, on dit -qu'_il travaille comme le valet du Diable_! Que l'on voie passer un -grenadier de cinq pieds dix pouces, on s'écriera: _Quel grand Diable!_ -Quelqu'un vous étonne par son esprit, par son adresse, ou par ses talens -divers, vous dites aussitôt: _Quel Diable d'homme!_ Dans une joie -subite, une tête irréfléchie lâche un _ah! Diable!_ qui sonne mal à de -saines oreilles. On dit encore _une force de Diable_, _un esprit de -Diable_, _un courage de Diable_. Un homme franc, ouvert, est _un bon -Diable_! Un homme qu'on plaint, _un pauvre Diable_! Un homme -divertissant, _a de l'esprit en Diable!_ etc. Et une foule de mots -semblables, dont les conséquences sont parfois infiniment graves, pour -ceux qui craignent les gens du sombre empire. - -De grands malheurs sont advenus aux imprudens qui se sont avisés -d'invoquer le Diable de cette sorte: - -Un bon homme qui s'appelait, dit-on, Étienne, avait la mauvaise habitude -de parler à ses gens comme s'il eût parlé au Diable; ce qui était -malséant, selon la remarque du docte et sapient Massé, dans son traité -des apparitions. Un jour qu'il revenait d'un long voyage, il appela son -valet en ces termes:--_Viens çà, bon Diable, tire-moi mes chausses._ A -peine eut-il prononcé ces paroles, qu'une griffe invisible délia ses -caleçons, fit tomber les jarretières, et tira les chausses jusqu'aux -talons. Le bon homme Étienne effrayé reconnut là-dedans un tour du -Diable, qui ne se fait pas prier long-temps pour accourir; c'est -pourquoi, tremblant pour lui et pour ses chausses, il s'écria: -_Retire-toi, gibier de potence, ce n'est pas toi, mais bien mon -domestique que j'appelle._ Les injures étaient inutiles; car l'esprit, -qui voulait seulement donner une petite leçon au bon homme, était assez -benin pour s'en aller au commandement; si bien donc qu'il se retira sans -se montrer, et le bon homme Étienne n'invoqua plus le Diable[154]. - - [154] Gregorii magni Dialog., lib. III, cap. 20. - -Si tous ceux qui ont continuellement ce nom à la bouche sentaient tomber -leurs braguettes, ou tirer leurs chausses, toutes les fois qu'ils le -prononcent, on n'entendrait plus tant d'irrévérences[155]. - - [155] Angelini Gazæi pia hilaria, pag. 74. - ---Un père en colère dit à son fils:--_Va-t'en au Diable!_ Le fils, étant -sorti peu après, rencontra le Diable qui l'emmena; et on ne le revit -plus[156]. Un autre homme, irrité contre sa fille, qui mangeait trop -avidement une écuelle de lait, et qui était excusable puisqu'elle -n'avait que dix à douze ans, eut l'imprudence de lui dire:--_Puisses-tu -avaler le Diable dans ton ventre!_ La jeune fille sentit aussitôt la -présence du démon; et elle en fut possédée jusqu'à son mariage[157]. Un -mari de mauvaise humeur donna sa femme au Diable. Au même instant, comme -s'il fût sorti de la bouche de l'époux, le démon entra par l'oreille -dans le corps de cette pauvre dame, et s'y campa solidement. On dit même -qu'il fut malaisé de l'en faire déguerpir[158]. - - [156] Cæsarii Heisterb. miracul., lib. V, cap. 12. - - [157] _Ejusdem_, cap. 26, ibid. - - [158] _Ejusdem_, cap. 11, ibid. - - - - -CHAPITRE XII. - -LA MORT DE RODRIGUE.--HISTOIRE TRAGIQUE. - - _Adsit - Regula, peccatis quæ poenas irroget æquas._ - - HORACE. - - Jamais aux châtimens le coupable n'échappe: - Faible, la loi l'atteint; roi, le Diable le frappe. - - -L'usurpateur Rodrigue, dernier roi des Goths en Espagne, se rendit -fameux par ses crimes et ses débauches, au commencement du huitième -siècle. Mais il y eut une fin. Il était devenu amoureux de la fille du -comte Julien, l'un des plus grands seigneurs de l'Espagne; il la -séduisit, la déshonora, et la renvoya de la cour. - -Le comte Julien, qui était alors en ambassade chez les Maures d'Afrique, -n'eut pas plutôt appris sa honte, et le malheur de sa fille, qu'il forma -la résolution de s'en venger, d'une manière terrible. Il fit venir sa -famille en Afrique, demanda aux Maures leur appui, et promit de leur -livrer toute l'Espagne. Cette proposition fut avidement reçue du roi des -Maures, qui fit bientôt partir une armée, sous la conduite du prince -Mousa et du comte Julien lui-même. Ils débarquèrent en Espagne, et -s'emparèrent de quelques villes, avant que Rodrigue fût instruit de leur -approche. - -Il y avait auprès de Tolède une vieille tour déserte, que l'on appelait -_la Tour enchantée_. Personne n'avait osé y pénétrer, parce qu'elle -était fermée de plusieurs portes de fer. Mais on disait qu'elle -renfermait d'immenses trésors. Rodrigue, ayant besoin d'argent pour -lever une armée contre les Maures, se décida à visiter cette tour, -malgré les avis de tous ses sujets. - -Après en avoir parcouru plusieurs pièces, il fit enfoncer une porte de -fer battu, que mille verroux fermaient intérieurement. Il entra dans une -grande cave, où il ne trouva qu'un étendard de plusieurs couleurs, sur -lequel on lisait ces mots: _Lorsqu'on ouvrira cette tour, les barbares -s'empareront de l'Espagne..._ - -Aboulkacim-Tarista-ben-Tarik, historien arabe, ajoute que, malgré son -effroi, Rodrigue entra encore dans une belle salle, au milieu de -laquelle il vit une statue de bronze, qui frappait la terre d'une -massue, avec un bruit épouvantable. Auprès de cette statue, on lisait -ces paroles, écrites sur la muraille: _Malheureux prince, tu seras -détrôné par des nations étrangères._ Rodrigue épouvanté sortit de la -tour et en fit refermer toutes les portes. - -Mais les barbares s'avançaient à grand pas; il marcha à leur rencontre, -avec une armée assez faible et peu nombreuse. La bataille se livra un -dimanche, au pied de la Siéra-Moréna[159]; l'armée espagnole fut taillée -en pièces, et Rodrigue disparut du milieu des siens, sans qu'on sût ce -qu'il était devenu... On pensa qu'il avait été emporté par le Diable, -puisqu'il fut impossible de découvrir son corps après le combat; et -qu'on ne trouva que son cheval, ses vêtemens et sa couronne, au bord -d'une petite rivière... - - [159] On voyait encore, il n'y a pas deux siècles, plusieurs milliers - de croix plantées en terre, à l'endroit où s'est livrée cette - fameuse bataille, sur laquelle au reste on ne sait rien de bien - certain. _Lambertinus, ubi infrà._ - -Ce qui confirme encore cette opinion, dans l'esprit du peuple espagnol, -c'est que, le lendemain de la bataille, trois saints anachorètes, qui -vivaient dans la pénitence à quelques lieues de Tolède, eurent ensemble -la vision suivante: - -Une heure avant le retour de l'aurore, ils aperçurent devant eux une -grande lumière, et plusieurs démons noirs et cornus, qui emmenaient -Rodrigue, en le traînant par les pieds. Malgré l'altération de sa -figure, il leur fut aisé de le reconnaître à ses cris et aux reproches -que lui faisaient les démons. Les trois ermites gardèrent le silence de -l'effroi à ce spectacle; et tout à coup, il virent descendre du ciel la -mère de Rodrigue, accompagnée d'un vénérable vieillard, qui cria aux -démons de s'arrêter. - ---Que demandez-vous, répondit le plus grand Diable de la troupe?--Nous -demandons grâce pour ce malheureux, répliqua sa mère.--Il a commis trop -de crimes, pour qu'on l'ôte de nos mains, s'écrièrent les démons. Les -saints seraient honteux de l'avoir en leur compagnie. Nous allons le -mettre avec ses pareils... La mère de Rodrigue, et le vieillard qui -l'accompagnait reprenaient la parole, quand la fille du comte Julien -parut, et dit d'une voix haute:--Il ne mérite point de pitié; il m'a -ravi l'honneur; il a porté le désespoir dans ma famille, et la -désolation dans le royaume. Je viens de mourir, précipitée du haut d'une -tour; et ma mère expire, écrasée sous un monceau de pierres. Que ce -monstre soit jetté dans l'abîme, et qu'il se souvienne des maux qu'il a -faits.--Qu'on le laisse vivre quelque temps encore, reprit la mère de -Rodrigue; il fera pénitence... Alors on entendit dans le ciel une voix -éclatante, qui prononça ces paroles: _Les jours de Rodrigue sont à leur -terme; la mesure est comblée: que la justice éternelle s'accomplisse!_ -Et aussitôt ceux qui étaient descendus d'en-haut y remontèrent; la terre -s'entrouvrit; les démons s'engloutirent avec Rodrigue, au milieu d'une -épaisse fumée; et les trois pieux anachorètes ne trouvèrent plus, dans -l'endroit où tout cela venait de se passer, qu'un sol aride et une -végétation éteinte. - -Toute cette vision n'est rapportée que par un seul historien, -aujourd'hui peu connu[160]; et bien des gens ne la regarderont que comme -_une vision_. Pour ceux qui en feront un miracle, tout en déplorant le -triste ministère du Diable, qui fait souvent l'office de bourreau, ils -seront au moins forcés de convenir qu'il n'a rien fait là de son chef; -et que même en tuant Rodrigue de sa pleine autorité, il soulageait la -terre d'un fardeau monstrueux. L'histoire ne parle de lui qu'avec -indignation; sa mémoire, entourée de forfaits et d'opprobre, est à -jamais en horreur; son nom est plus qu'avili pour la postérité[161]. - - [160] _Sanctii à Cordubâ historiarum Hispaniæ antiquarum_, lib. III, - sect. 12. - - [161] _Nomen ejus in æternum putrescet..._ (_Lambertinus de - Cruz-Houen, Theatrum regium Hispaniæ ab anno 711, ad annum 717._) - - - - -CHAPITRE XIII. - -DE CEUX QUI ONT EU LE COU TORDU PAR LE DIABLE; ET DE CEUX QUE LES DÉMONS -ONT EMPORTÉS, ETC. - - _Felix criminibus nullus erit diù._ - - AUSONE. - - Fièvres, malheurs, conseils ne touchent point un fou; - Et le Diable à la fin vient lui tordre le cou. - - -Nous pourrions faire là-dessus un volume. Nous ne rapporterons que les -traits les plus saillans. - ---Il n'est pas besoin de dire ce qu'était Cham, troisième fils de Noé. -Tout le monde sait qu'il inventa la magie et les divinations, ou plutôt, -qu'il les perfectionna; car ces sciences infernales existaient avant le -déluge, selon Alcimus-Avitus, saint Prosper, saint Augustin, et -plusieurs autres pères de l'église[162]. On sait encore que Noé s'étant -enivré, Cham le vit étendu dans une posture indécente, et alla faire -là-dessus de mauvaises plaisanteries auprès de ses frères. Ceux-ci -prirent la chose plus gravement, et couvrirent avec respect la nudité -paternelle. Aussi furent-ils bénis de Noé quand il se réveilla. Les -écrivains, qui parlent de cette aventure, disent que le patriarche donna -sa malédiction à Cham pour son irrévérence. S'ils avaient consulté la -Bible, ils auraient vu que Noé maudit seulement Chanaan, fils de Cham, -suivant les admirables coutumes de nos anciens, qui punissaient les -enfans des crimes de leur père[163]. - - [162] Alcimus-Avitus, qui a fait apparemment plus de _recherches_ que - les autres théologiens, place l'origine de la magie à la suite du - péché originel, dans son poëme _de Originali peccato_; il range - ensuite la magie parmi les plus gros péchés qui ont fait noyer le - monde: poëme _de Diluvio mundi, poematum_, lib. 2 et 4. - - [163] _Maledixit ejus puero Chanaan, etc., Genes._, cap. 9. - -Mais tous les historiens ne racontent pas cette belle histoire de la -même façon. Le prêtre Bérose dit que Cham était habile dans la magie et -les enchantemens; qu'il n'aimait pas son père Noé, parce qu'il s'en -voyait moins aimé que ses autres frères; et qu'un jour, ayant trouvé le -vieux patriarche plein de vin, il s'en approcha doucement, toucha du -doigt ses parties sexuelles, et les fit tomber par une force magique. -Noé s'aperçut à son réveil qu'il était eunuque, et qu'il ne pouvait plus -voir de femmes[164]... Le même antiquaire ajoute que Cham enseignait aux -hommes cette doctrine abominable, qu'on pouvait se joindre charnellement -avec sa mère, sa soeur, sa fille; qu'on ne devait pas même s'embarrasser -de la différence des sexes; et que les animaux pouvaient servir en cas -de besoin[165]... Ces monstruosités que Cham mettait en pratique, lui -attirèrent enfin un châtiment terrible. Il fut emporté par le Diable, à -la vue de ses disciples[166]. - - [164] _Cum Noa pater madidus jaceret, illius virilia comprehendens, - tacitèque submurmurans, carmine magico patri illusit, simul et illum - sterilem perindè atque castratum effecit; neque deinceps Noa - fæmellam aliquam fæcundare potuit._ - - [165] _Berosi sacerdoti chaldaïci Antiquitatum_, lib. III. - - [166] _Suidas, Lexicon_, tom. Ier, édition de Kuster. - -Il avait composé cent mille vers sur la magie, selon Suidas, et _trois -cent mille_, selon le commissaire de la Marre[167]... Bérose prétend que -Cham est le même que Zoroastre; et le moine Annius de Viterbe pense que -cet impudique jeune homme pourrait bien être le _Pan_ des anciens[168]. - - [167] Traité de la police, titre VII, chap. Ier. - - [168] _Comment. ad Berosi_, lib. 3.--Wierius, _de præstigiis_, dit que - Pan est le prince des démons incubes. - ---En 1599, mourut Gabrielle d'Estrées, qui cherchait à épouser Henri IV. -Elle était enceinte de son quatrième enfant, et se trouvait logée dans -la maison de Zamet, fameux financier de ce temps, dont les richesses -égalaient celles des plus grands seigneurs. Comme elle se promenait dans -les jardins, elle fut frappée d'une apoplexie foudroyante. Le premier -accès passé, on la porta chez madame de Sourdis sa tante. Elle eut une -mauvaise nuit; et le lendemain elle éprouva d'affreuses convulsions qui -la firent devenir toute noire; sa bouche se tourna jusque sur le -derrière du cou; elle expira dans de grands tourmens et horriblement -défigurée. On parla diversement de sa mort; quelques-uns l'attribuèrent -à Dieu, qui n'avait point permis qu'une maîtresse fût élevée à la -dignité d'épouse. Plusieurs chargèrent le Diable de cette oeuvre -charitable; on publia qu'il l'avait étranglée, pour prévenir le scandale -et de grands troubles[169]. - - [169] M. Garinet, _Histoire de la magie en France_; branche des - Bourbons. - ---Un chanoine revenait, un peu avant l'aurore, d'un village où il avait -commis le péché de fornication avec la femme d'un jeune paysan. Il lui -fallait traverser un fleuve pour rentrer chez lui; il entra donc seul -dans une barque de pêcheurs; et tout en ramant, il se mit à réciter les -matines de la Vierge. Lorsqu'il fut au milieu du fleuve, comme il en -était à ces mots de son office: _Ave Maria, gratiâ plenâ, Dominus -tecum_, une grande troupe de démons fondit sur la barque et la renversa. -Le chanoine coula à fond; et les démons, ouvrant la terre, emportèrent -l'âme du fornicateur dans l'abîme. - -Trois jours après, la sainte Vierge descendit, escortée par les anges, -dans cette partie de l'enfer où le chanoine expiait ses -crimes.--Pourquoi tourmentez-vous si injustement l'âme de mon serviteur, -dit-elle aux démons?--Elle est à nous, répondirent-ils, puisque nous -l'avons prise, tandis qu'elle était dans le péché.--Si l'on doit juger -cet homme, selon ce qu'il faisait quand vous l'avez noyé, reprit Marie, -il est à moi, puisqu'il chantait mes matines... En disant ces mots, elle -dispersa les démons, fit rentrer l'âme du chanoine dans son corps; et, -le prenant par la main, elle le tira du fleuve, et lui recommanda de -vivre plus chastement[170]. - - [170] _Claudii à Rotâ, in supplem. ad Legendam auream Jacobi de - Voragine._ Leg. 185. On trouvera, dans le chapitre _de ceux qui nous - ont rapporté des nouvelles de l'autre monde_, quelques traits qui se - rapprochent de celui-là. On en a déjà cité plusieurs de ce genre, - dans le _Dictionnaire infernal_. - ---Voici ce qui arriva, en l'année 1553, à Willissaw, petite ville du -canton de Lucerne. Un joueur de profession, nommé Ulrich Schroter, se -voyant malheureux au jeu, proférait des blasphèmes qui ne rendaient pas -ses parties meilleures. Les assistans lui firent de vaines -représentations; il jura que, s'il ne gagnait pas, dans la chance qui -allait tourner, il jetterait sa dague contre un crucifix qui était sur -la cheminée. Les menaces d'Ulrich n'épouvantèrent point celui dont il -outrageait l'image; Ulrich perdit encore. Furieux, il se lève; il lance -sa dague, qui s'évanouit; et aussitôt une troupe de diables tombe sur -lui et l'enlève, avec un bruit si épouvantable, que toute la ville en -fut ébranlée. Les judicieux historiens qui rapportent ce miracle, -ajoutent qu'on ne le vit plus, et qu'il est avec les diables. Pour -celui-là, il faut convenir qu'il le méritait bien[171]. - - [171] Bodin, _Démonomanie_, liv. 3, chap. 1er, après Job-Fincel et - André-Muscule. - ---Pierre-le-Vénérable raconte cette épouvantable histoire, dans son -recueil de miracles: Un jour que le comte de Mâcon était dans son -palais, entouré de sa noblesse et de ses gardes, un cavalier inconnu -entra tout à coup; et, sans descendre de cheval, il ordonna au comte de -le suivre, parce qu'il avait à lui parler. Le comte, entraîné par une -puissance surnaturelle, se lève machinalement et suit l'étranger. Il -trouve dans la cour un cheval préparé pour lui; il le monte; aussitôt -les deux chevaux, le cavalier inconnu et le comte s'enlèvent dans les -airs. Le comte s'aperçoit alors de son malheur; il pousse des cris -déchirans; il implore de vains secours. Bientôt on le perd de vue; et -toute la ville, qui venait de le voir enlever par le Diable, ne douta -pas un instant qu'il ne se fût attiré cette fin terrible par ses excès -et ses violences. C'était un homme qui opprimait les ecclésiastiques, -qui pillait les provisions des couvens, qui chassait les chanoines de -leurs églises, et jetait les moines à la porte des monastères[172]. - - [172] _Petri venerabilis de miracul._, lib. II, cap. 1. M. Garinet, - _histoire de la magie en France_. Madame Gabrielle de P***, - _Histoire des fantômes et des Démons qui se sont montrés parmi les - hommes_. - ---Une allemande avait contracté la gracieuse habitude de jurer et de -dire des mots de corps-de-garde. Elle eut bientôt des imitatrices dans -le pays, et il fallut un exemple pour arrêter le désordre. Un jour donc -qu'elle prononçait vigoureusement ces paroles qui font frémir:--_que le -Diable m'emporte!_... le Diable arriva aussitôt et l'emporta[173]. - - [173] _Wierius, de prestigiis_, lib. 2. Bodin, _Démonomanie_, lib. 3, - chap. 1er. - ---Le Diable, déguisé en avocat, plaidait une cause en Allemagne. Dans le -cours des débats, la partie adverse, qu'on poursuivait pour avoir volé -son hôte, jura qu'elle se donnait au Diable, si elle avait pris un sou. -Le Diable, se voyant tout porté, quitte aussitôt le barreau, et emporte -le menteur, qui se donnait à lui de si bonne grâce[174]. - - [174] _Wierius, de prestigiis_, lib. 2; ce trait est déjà rapporté - dans le _Dictionnaire infernal_. - ---Après avoir traîné ses fourberies et son charlatanisme dans l'Italie, -la Grèce, l'Égypte, l'Angleterre, la France, etc., Cagliostro fut arrêté -à Rome, et condamné, par la sainte inquisition, comme chef de -franc-maçonnerie, et coupable de projets incendiaires contre l'état et -la religion. La peine de mort, d'abord prononcée contre lui, fut commuée -en une prison perpétuelle, par égard pour sa femme qui, lasse des -friponneries et des bassesses de ce malheureux, avait eu elle-même la -bassesse de le dénoncer. - -C'était là que le Diable attendait Cagliostro. On le trouva un matin -mort sur son lit; et les chercheurs de vérités miraculeuses, qui -abondent encore dans notre Europe, découvrirent que Cagliostro avait eu -le cou tordu par le Diable. (L'abbé Fiard n'a pas encore osé admettre -cette supposition dans ses dogmes, parce qu'il place Cagliostro au -nombre des plus fameux suppôts du Diable, et que l'enfer soutient ses -amis...) On sait d'ailleurs que le Diable n'est pas maître de ses -actions; qu'il ne fait qu'obéir quand il tue, et que Cagliostro était le -plus abject des hommes, et le dernier des escrocs, si l'on en croit -l'auteur italien qui a écrit sa vie. - ---L'empereur Valens, gagné par les caresses de sa femme, qui était -arienne, et séduit par l'évêque de Constantinople, fit une guerre -ouverte aux catholiques, en faveur de la doctrine d'Arius. Il exila S. -Athanase, S. Mélèce et plusieurs autres saints qui tenaient à l'église -de Rome; il ordonna l'expulsion de tous les prêtres qui oseraient blâmer -publiquement les opinions de l'empereur. - -Le ciel fit plusieurs miracles pour réduire cet esprit indocile; Valens -demeura dans l'endurcissement, ainsi qu'on va le voir. S. Basile ne -pouvait se taire sur l'hérésie arienne, et il annonçait la vérité à qui -voulait l'entendre. Valens le ménagea long-temps, par égard pour son âge -et pour son grand mérite. Cependant, comme Basile s'obstinait à crier -contre l'empereur, celui-ci se décida à signer l'exil du saint; et les -trois plumes qu'il essaya se brisèrent entre ses doigts... Valens, saisi -d'étonnement, déchira la pancarte, et laissa en repos le saint évêque. -Mais ses yeux ne se désillèrent point... Il fit baptiser son fils par -des prêtres ariens: le jeune prince mourut incontinent[175]; et son père -ne se convertit pas encore... - - [175] Les historiens ecclésiastiques rapportent cela comme un prodige. - Si c'en est un, à quoi se fier maintenant? Le premier fils de Clovis - mourut aussitôt après son baptême, et il était baptisé par des - prêtres catholiques... - -Valens croyait à la magie: il fit mourir tous les grands de l'empire, -dont le nom commençait par _Theod_, à cause qu'un sorcier du temps lui -avait prédit que le nom de son successeur commencerait par ces -lettres[176]. Tant d'impiétés eurent un terme. Valens fut vaincu par les -Goths, à qui il n'avait fait que du bien. Une main invisible le blessa -sur le champ de bataille; et on le porta dans la cabane d'un paysan, où -il eut le désagrément d'être brûlé dans sa cinquantième année. - - [176] Il n'en eut pas moins _Théodose_ pour successeur, celui-ci - trouvant un chemin facile au trône, à la faveur de la prophétie. - -Les nombreux ennemis de l'ange déchu lui attribuent encore ce trait; et -de graves légendaires affirment que le Diable mit le feu à la cabane de -sa propre griffe. Mais Lambertinus, et quelques autres historiens -justifient le Diable de cette calomnie, puisqu'ils assurent que Valens -fut brûlé vif, par ordre de Dieu, qui voulait faire un exemple du -protecteur des ariens[177]. - - [177] _Lambertini de Cruz-Houen, Theat. Hispaniæ_, pag. 20. - ---La très-mémorable histoire qui va suivre, nous apprend qu'il est bon -d'avoir des amis partout. Elle prouvera encore que le Diable est sans -force devant les gens de bien. Le roi Dagobert mourut à trente-six ans, -consumé de débauches. Ce prince n'avait su vivre que dans les plus -grands désordres; mais il avait bâti des églises, et enrichi les -monastères. Aussitôt qu'il fut mort, un saint ermite, nommé Jean, qui -s'était retiré dans une petite île, voisine des côtes de la Sicile, fut -averti en songe de prier Dieu pour l'âme de Dagobert. S'étant donc mis -en oraison, il vit sur la mer l'âme du roi de France enchaînée dans une -barque, et des diables qui la rouaient de coups, en la conduisant vers -la Sicile, où ils devaient la précipiter dans les gouffres de l'Etna. On -ne sait pas si l'âme est, comme le corps, sensible au bâton et aux coups -de poing; quoi qu'il en soit, le saint ermite Jean s'apitoya, parce que -l'âme du roi Dagobert poussait des cris lamentables, appelant à son -secours saint Denis, saint Maurice et saint Martin. Tout à coup le ciel -tonna; les trois saints descendirent, revêtus d'habits lumineux, assis -sur un nuage brillant, précédés des éclairs et de la foudre. Ils se -jetèrent sur les malins esprits, leur enlevèrent cette pauvre âme, et, -l'ayant placée sur un drap triangulaire qu'ils tenaient par les coins, -ils l'emportèrent au ciel, en chantant des psaumes[178]. - - [178] _Gesta Dagoberti regis_, et M. Garinet: Histoire de la Magie en - France, première race.--On trouve, dans ce dernier ouvrage, après la - mort de Dagobert, la description de son mausolée, qui fut sculpté - sous St. Louis. Voici les choses qui méritent le plus d'être - remarquées: Parmi les quatre diables qui emmènent l'âme de Dagobert - dans la barque, deux ont des oreilles d'ânes, décoration que le - sculpteur aurait pu garder pour lui. Dans la bande du milieu, les - deux anges qui accompagnent St. Denis, St. Maurice et St. Martin, - apportent un bénitier et un goupillon pour exorciser les diables, - comme s'il y avait de l'eau bénite dans le ciel, et comme si trois - saints et deux anges ne pouvaient pas chasser quatre démons. On voit - sur la troisième bande, le drap où voyage l'âme de Dagobert; la main - du Père Éternel est étendue pour la saisir, pendant qu'un ange lui - donne des coups d'encensoir... (Pages 27, 28 et 29.) Ce monument - vient d'être reporté à St. Denis. Un architecte, qui se nomme, je - crois, M. Debray, l'a fait scier en deux, pour donner aux amateurs - le plaisir de voir à la fois le devant et le derrière. - ---Un soldat, nommé Étienne, était affligé d'une maladie qui lui courbait -tout le corps, et lui mettait pour ainsi dire la tête entre les jambes. -Il faisait cependant son service, au grand divertissement de ses chefs, -à qui il présentait les armes avec une grâce toute particulière. On lui -conseilla d'aller prier devant l'image de la sainte Vierge, en le -flattant d'une guérison certaine. Il y fut, et revint au camp droit -comme un jonc. - -Ce miracle eut lieu dans la Thrace. Les compagnons d'Étienne en furent -si surpris, qu'ils en parlèrent bien vite à leur capitaine. Celui-ci en -donna nouvelle au gouverneur, lequel fit conduire Étienne à -Constantin-Copronyme, alors empereur d'Orient. Le monarque, peu touché -du prodige, demanda au soldat s'il adorait les images; et celui-ci, -tremblant de déplaire à son souverain, fut assez ingrat pour oublier le -bienfait qu'il venait de recevoir. Il répondit qu'il était chrétien pur -et non idolâtre.--En ce cas, ajouta l'empereur, je te fais centurion... -Mais Étienne ne jouit pas long-temps du prix de son apostasie; il -remontait à cheval pour retourner à son poste, quand le Diable parut, -lui tordit le cou, et le rendit plus courbé, plus tortu, plus difforme -qu'auparavant. On dit même qu'il l'étrangla[179]. - - [179] _Niceph. Rerum Roman._, lib. 22.--_Damasc. orat. de - imagin.--Mathæi Tympii præmia virtut. christian. imagin. colent. - 13._ - -Celui-là aussi méritait bien sa peine; cependant Mathieu Tympius purge -le Diable de cette mort, en disant que c'était une vengeance -divine[180]. - - [180] _Ultio divina, et ultrix Dei justitia_, pag. 222. - ---Carlostad, archidiacre de Wurtemberg, porta l'impiété jusqu'à nier la -présence réelle de Jésus-Christ dans l'eucharistie, après avoir gagé -avec Luther, le verre à la main, qu'il soutiendrait cette erreur. Il -abolit la confession auriculaire, le précepte du jeûne, et l'abstinence -des viandes. Il fut le premier prêtre qui se maria publiquement. Il -permit aux moines de sortir de leurs monastères et de renoncer à leurs -voeux[181], etc. Tant de désordres publics devaient subir une punition -éclatante. C'est pourquoi le Diable reçut ordre d'exterminer Carlostad. -On doit présumer qu'il obéit avec peine, puisque l'archidiacre de -Wurtemberg était hérétique, et que tout hérétique est fils et camarade -du Diable, comme dit George l'apôtre[182]. - - [181] Pluquet, Dictionnaire des Hérésies, tome Ier. - - [182] _Le tombeau des hérétiques_, 3e partie.--Un peu plus loin, le - même George l'apôtre, de très-spirituelle et charitable mémoire, dit - que l'hérétique est pire que le Diable, comme il y a des fils qui - valent moins que leur père. «Le Diable, ajoute-t-il, craint la - sainte hostie, et l'hérétique s'en moque. Il craint le signe de la - croix; l'hérétique ne s'en soucie, et est plus assuré que tous les - diables. Le Diable cite la sainte Écriture sans la corrompre; - l'hérétique la corrompt en la citant. Le Diable a cru la - transsubstantiation, baillant des pierres à faire du pain à - Jésus-Christ, et eux la nient, etc. Aussi tous les hérétiques seront - damnés, aussi-bien que les Juifs, Turcs et Païens.» (Ce livre a été - imprimé en 1597.) - -Quoi qu'il en soit, voici ce que Mostrovius raconte: Le jour que -Carlostad prononça son dernier sermon, un grand homme noir, à la figure -triste et décomposée, entra dans le temple et vint s'asseoir en face du -prédicateur. Carlostad l'aperçut et se troubla. Il dépêcha son sermon; -et, au sortir de la chaire, il demanda si l'on connaissait l'homme noir -qui venait d'entrer dans le temple. Mais cet homme avait déjà disparu, -et personne ne l'avait vu que le prédicateur. Pendant que ceci se -passait, le même fantôme noir était allé à la maison de Carlostad, et -avait dit au plus jeune de ses fils:--Souviens-toi d'avertir ton père -que je reviendrai dans trois jours, et qu'il se tienne prêt... Quand -l'archidiacre rentra chez lui, son fils lui raconta l'apparition, et lui -rapporta les paroles du spectre. Carlostad épouvanté se mit au lit; et, -trois jours après, le Diable lui tordit le cou[183]. Cet événement eut -lieu en l'année 1541, dans la ville de Bâle. - - [183] Cette anecdote se trouve encore dans les écrits de Luther, et - dans un livre assez plat, intitulé, _la Babylone démasquée, ou - Entretiens de deux dames hollandaises, sur la religion - catholique-romaine_, etc., page 226; édition de Pépie, rue - St.-Jacques, à Paris, 1727. - ---Amalaric, roi d'Espagne, étant tombé dans l'arianisme, se conduisit -indignement envers les chrétiens fidèles. Il avait épousé la princesse -Clotilde, soeur de Childebert roi de France. Cette pieuse reine -n'approuvait point les hérésies de son mari: le barbare lui fit crever -les yeux... Clotilde envoya à son frère un mouchoir teint de son sang; -et Childebert furieux marcha aussitôt avec une armée contre Amalaric. - -Mais la justice des hommes fut prévenue par la justice éternelle. Tandis -qu'il s'avançait au-devant de Childebert, Amalaric fut percé d'un trait -lancé par une main invisible. Quelques historiens regardent cette mort -comme un ouvrage du Diable. En admettant cette supposition, on n'aurait -pas le plus petit reproche à faire à l'ange déchu qui n'agissait là, ni -sans motifs graves, ni sans ordres supérieurs. Mais les bons écrivains -disent très-bien que le trait fut lancé d'en-haut, et de la main des -vengeances divines; _stupendum sanè divinæ vindictæ argumentum_[184]. - - [184] _Lambertini de Cruz-Houen, Theatrum regium Hispaniæ, ad annum - 510._ - ---Une petite troupe de pieux cénobites regagnait de nuit le monastère. -Ils arrivèrent au bord d'un grand fleuve, et s'arrêtèrent sur le gason -pour se reposer un instant. Pendant qu'ils tuaient le temps et l'ennui, -en contant des historiettes, ils entendirent plusieurs rameurs qui -descendaient le fleuve avec une grande impétuosité. L'un des moines leur -demanda qui ils étaient?--Nous sommes des démons, répondirent les -rameurs; et nous emportons aux enfers l'âme d'Ébroïn, maire du palais, -qui tyrannisa la France, et qui abandonna le monastère de Saint-Gal pour -rentrer dans le monde... Les moines épouvantés s'écrièrent: _Sancta -Maria, ora pro nobis_.--Vous faites bien d'invoquer sainte Marie, -répliquèrent les démons; car nous allions vous noyer, pour vos débauches -et votre babil. Les cénobites, sans entrer dans de plus longs colloques -avec des gens qui rendaient si bien la justice, reprirent le chemin du -couvent, et les Diables celui de l'enfer[185]. - - [185] _Legenda aurea, Jac. de Voragine. Leg. 114._ - - - - -CHAPITRE XIV. - -LA MORT DE JULIEN L'APOSTAT.--HISTOIRE TRAGIQUE. - - _Tu id quod boni est excerpis, dicis quod malis est._ - - TÉRENCE. - - Oublions ses vertus et cherchons ses forfaits. - Il était juste, grand, généreux, sage..., mais - Hérétique, apostat, d'une conduite impure... - Il fut tué par Satan, ou bien par saint Mercure. - - -Ce serait abuser de la complaisance du lecteur, que de lui rapporter ici -l'histoire de Julien l'apostat. On se permettra seulement de comparer en -peu de mots les sentimens de ceux qui ont écrit sur son compte. - -Selon des gens exagérés, Julien fut grand dans tout ce qu'il fit. Selon -les sages historiens, il fut un peu variable dans sa philosophie, -inconstant dans ses manières de penser et d'agir; au reste, grand -capitaine, bon prince, extrêmement instruit et très-avide de sciences. -On remarque, en lisant ses ouvrages, qu'il n'ignorait rien de ce qu'il -fallait savoir alors, pour être un savant universel. Mardonius, son -gouverneur, avait pris soin de former son coeur à la vertu et à la -sagesse; et, en cultivant l'esprit de son élève, il s'était appliqué -surtout à lui inspirer de la modestie, du mépris pour les plaisirs des -sens, de l'aversion pour les spectacles qui déshonoraient les Romains, -de l'estime pour une vie sérieuse, et du goût pour la lecture. Aussi, -dès son enfance, Julien déploya beaucoup de goût pour les sciences, et -montra de bonne heure un génie vif, ardent, insatiable. Dans ses -expéditions militaires, il fit preuve d'une valeur qui allait jusqu'à la -témérité. Il se conduisit en bon général, dès sa première campagne, -quoiqu'il fût sans expérience; mais il avait son génie et l'étude. En -355, il fut nommé César et préfet général des Gaules. Il chassa les -barbares qui ravageaient ce pays, et vainquit sept rois allemands auprès -de Strasbourg. Il corrigea aussi les abus qui s'étaient introduits dans -le gouvernement des Gaulois, réprima l'avarice des gens en place et se -fit aimer généralement des soldats et du peuple. - -Constance, à qui les succès de Julien donnaient de l'ombrage, voulut lui -retirer une partie de ses troupes; mais le général était aimé: les -troupes se mutinèrent et proclamèrent Julien empereur, malgré sa -résistance. - -Constance, indigné de ce qui se passait, songeait à en tirer vengeance, -lorsque la mort vint lui en ôter les moyens. Julien se rendit aussitôt -en Orient, où il fut reconnu empereur, comme il venait de l'être en -Occident. Il permit le libre exercice de tous les cultes, et ne -persécuta guère que les séditieux. Il est vrai qu'il se fit païen, après -avoir été chrétien hérétique; mais on lui doit un peu de ménagement pour -sa clémence. Par exemple, un jour qu'il consultait Apollon, près de la -fontaine de Castalie, au faubourg de Daphné, à Antioche, comme les -prêtres ne pouvaient répondre à ses demandes, le démon qui se trouvait -dans la statue d'Apollon, _s'écria qu'il ne pouvait plus parler_, à -cause des reliques du saint martyr Babylas qui étaient auprès du temple. -Julien fut assez sot, pour ne pas voir là de l'impuissance dans ses -dieux, et assez bon pour respecter les reliques. Il fit venir les -chrétiens et leur ordonna d'emporter le corps de Babylas dans un autre -quartier. Ceux-ci enlevèrent le cercueil du saint martyr, en chantant -pendant plus d'une heure, aux oreilles même de Julien, ce septième -verset du psaume 96, qu'ils répétaient en manière de refrain: _Que tous -ceux-là soient confondus, qui adorent des ouvrages de sculpture, et qui -se glorifient dans leurs idoles!_ Julien regarda ces chrétiens comme des -fous qu'il fallait plaindre, et eut la patience d'attendre la fin de -leurs cérémonies, pour reprendre les siennes. - -Ce qu'il y a de plus étonnant dans cette histoire, c'est la clémence de -l'empereur apostat, l'effronterie séditieuse des chrétiens, et -l'impudence de Sozomène, qui rapporte leur conduite comme un modèle de -fermeté admirable[186]. On pourrait citer une foule de traits -semblables. Mais ce n'est point ici le lieu. Terminons, en rappelant au -lecteur que Julien, faisant la guerre aux Perses, fut conduit dans une -embuscade, par un de ses généraux qui le trahissait, et que la mort de -l'empereur ôta la victoire aux Romains. - - [186] Histoire ecclésiastique de Sozomène, liv. V, chap. 19. - -Voici maintenant ce que racontent les légendaires: Julien fut un -scélérat. Jacques de Voragine dit qu'il a été moine, et que, quoique -chrétien, il vola à une vieille femme trois pots de terre pleins de -pièces d'or... Dès qu'il se vit riche[187], il apostasia... -Saint-Grégoire, qui le connut à vingt-quatre ans, avait prévu (comme il -le dit dans ses oeuvres) qu'il deviendrait un homme dangereux... Pendant -qu'il était préfet des Gaules, Julien pilla les vases sacrés dans les -églises, et prit le plus grand qui se trouva, pour lui servir de pot de -chambre[188]... - - [187] Notez qu'il était prince, et neveu du grand Constantin. - - [188] _Et super ea mingens ait: Ecce in quibus vasis Mariæ filio - ministratur..._ (_Leg. aurea._) - -Mais on se forme en grandissant. Lorsqu'il fut empereur, il pilla les -églises d'Antioche, et, faisant mettre les vases sacrés entre ses -jambes, _super ea sedit, et ignominiam addidit_. Au même instant le ciel -indigné livra Julien aux vers, qui se mirent à ronger le corps impérial, -et dont il ne fut délivré qu'à la mort[189]... De plus, et toujours en -haine des chrétiens (ou plutôt parce qu'il protégeait toutes les -religions), Julien voulut rebâtir le temple des Juifs; mais il n'en put -venir à bout, vu qu'un feu miraculeux brûla les ouvriers qui y -travaillèrent. Enfin, lorsqu'il faisait la guerre aux Perses, il fut tué -par une main invisible. Calixte, Pierre Wialbrugt et Jacques de -_Voragine_ disent que ce coup fut porté par le Diable, et que Julien -périt de la griffe même de celui qu'il avait adoré[190]... Mais cette -accusation, odieusement intentée contre le Diable, tombe d'elle-même, -parce qu'elle est dénuée de preuves. Et Jacques de Voragine, qui l'admet -ici, la rejette ailleurs, par cet esprit de contradiction si ordinaire -dans les théologiens. - - [189] _Jacobus de Voragine, ibidem_. Leg. 120. - - [190] _Calixtus, in historiâ tripartitâ. Petrus Wialbrugt, de morte - apostatarum_, cap. 19. _Jacobus de Voragine, eadem, leg. 120._ La - citation de Pierre Wialbrugt n'est point garantie; elle a été donnée - à l'auteur par un ex-R. P. jésuite. - -Voici enfin la véritable et miraculeuse mort de Julien l'apostat. Saint -Basile, étant allé de nuit visiter le tombeau de saint Mercure, n'y -trouva plus les armes de ce vaillant martyr de Jésus-Christ (car ce -Mercure-là avait été soldat). Basile, pensant qu'on les avait volées, se -disposait à sortir, lorsqu'il eut une extase, où il vit sainte Marie -entourée d'anges et de vierges. Elle était assise sur un trône, et -disait:--Appelez-moi sur-le-champ Mercure, et dites-lui qu'il aille tuer -l'empereur Julien, pour les blasphèmes qu'il ne cesse de proférer contre -moi et contre mon fils[191]. Saint Mercure parut aussitôt, revêtu de ses -armes, et prêt à remplir sa commission[192]... - - [191] _Vocate mihi citò Mercurium, qui Julianum apostatam occidat, qui - me et filium meum superbè blasphemat._ Leg. 30. _Jacobi de - Voragine._ - - [192] Amphiloque et la chronique d'Alexandrie disent encore que saint - Mercure, étant parti bien vite, revint au bout d'un peu de temps, et - s'écria: «Julien est percé à mort comme vous me l'avez commandé.» - -Saint Basile, sortant alors de son extase, alla de nouveau visiter le -tombeau de saint Mercure, et l'ouvrit: le corps avait aussi disparu. Le -gardien de l'église l'assura que personne n'y était entré, et que les -choses étaient encore à leur place au commencement de la nuit... Et ce -qui prouve, plus que tout le reste, la vérité de ce miracle, c'est que -le lendemain on retrouva les armes où elles avaient habitude d'être, le -corps dans le cercueil, et la lance du saint tout ensanglantée. Alors -saint Basile publia la mort du tyran... En effet, peu de jours après, un -messager arriva, qui apprit la défaite de l'armée et la fin malheureuse -de l'empereur, tué par un soldat inconnu[193]... - - [193] _Amphiloch. in vitâ S. Basilii. Chronic. Alex. Sozomen. Hist. - ecclesiast._, lib. VI, cap. 2. _Fulbertus, in sermone de Deiparâ. - Cæsarius Heisterb._, lib. VIII, cap. 52. _Jacobi de Voragine, auctâ - à Claudio à Rotâ. Leg. 30. Mathæi Tympii præmia virtut. christian._, - etc. On n'a pris que la crème de tous ces bons et braves historiens, - si tant est qu'ils aient jamais rien écrit d'historique. - -Ne se pourrait-il pas que le général qui trahissait Julien, ou quelques -amis de ceux qui désiraient la mort de ce tyran, eussent rempli ici le -rôle du diable, ou plutôt de saint Mercure?... - - - - -CHAPITRE XV. - -LE DÉMON BIENFAISANT.--PETIT ROMAN[194]. - - _Tu benè si quid facias, non meminisse fas est._ - - AUSONE. - - De ce brave démon respectons la mémoire, - Puisqu'il a fait le bien, sans y chercher de gloire. - - [194] _Ex Cæsarii Heisterb. miracul._, lib. _V_, _de Dæm._, cap. 37. - - -Un honnête soldat, nommé Évrard[195], étant tombé dangereusement malade, -on fut obligé de lui ouvrir le crâne, parce qu'on plaçait dans le -cerveau la cause de sa maladie. Mais les chirurgiens opérèrent si mal, -que le soldat ne guérit point, et que des accès de démence vinrent -encore se joindre aux souffrances qu'il endurait. Il avait une jeune -épouse, qu'il chérissait tendrement, avant la malheureuse opération; -depuis qu'il était devenu fou, ses sentimens d'amour avaient fait place -à une haine si prononcée, qu'il ne pouvait plus ni la voir ni -l'entendre. - - [195] _Miles quidam honestus, Everhardus nomine..._ La chose se passe - dans le onzième siècle; le soldat est Lombard, comme on le verra - plus loin. - -Pendant que la jeune femme se désolait, le Diable se présenta, sous une -forme humaine, au pied du lit où gisait le malade.--Évrard, lui dit-il, -veux-tu te séparer de ton épouse?--Rien ne me ferait plus de plaisir, -répondit le soldat.--Eh bien! ajouta le Diable, lève-toi; je te vais -conduire à Rome; nous parlerons au pape, et tu pourras divorcer en -bonnes formes. - -Là-dessus, le Diable conduisit Évrard à Rome, le présenta au pape, qui -se trouvait alors au milieu de ses cardinaux, et parla si éloquemment -pour son protégé, qu'il obtint une bulle pontificale, par laquelle le -soldat avait plein pouvoir de divorcer avec sa femme, quand bon lui -semblerait. Évrard s'abandonna à des transports de joie, en recevant la -pancarte, qu'il regardait comme l'instrument de sa liberté et de son -bonheur. - ---A présent que tes désirs sont satisfaits, lui dit le Diable, veux-tu -que je te transporte à Jérusalem où ton sauveur a été crucifié? Je te -ferai voir son sépulcre, et tous les saints lieux que les chrétiens -souhaitent si ardemment de visiter... Le soldat, que les grandes -complaisances de son protecteur jetaient dans l'embarras, reconnut alors -qu'il avait affaire avec le Diable. Il ne s'en effraya pourtant point, -et accepta cette proposition. - -Le Diable enleva donc son compagnon, franchit les airs d'un vol rapide; -et, après avoir traversé la mer en peu d'instans, il le déposa dans la -basilique du saint sépulcre, le conduisit à tous les saints lieux, où il -fit ses oraisons, et lui demanda ensuite s'il voulait voir le sultan -Saladin. Évrard répondit que cela lui ferait plaisir; et, aussitôt son -conducteur le porta au milieu du camp des Sarrazins. Là, il vit à son -aise, et sans être vu, le sultan, les princes de sa famille, ses -généraux et ses armées. - ---Veux-tu maintenant retourner dans ton pays, lui dit le -Diable?--Volontiers, répondit Évrard, je ne dois pas vous empêcher de -vaquer plus long-temps à vos affaires... Au même instant, les deux -voyageurs se trouvèrent en Lombardie. - -Ils s'étaient arrêtés au coin d'un bois.--Lève les yeux, dit le Diable à -son compagnon; tu aperçois, à deux cents pas de nous, un bon homme monté -sur un âne, qui entre déjà dans la forêt. C'est un paysan de ton -village; il vient de recevoir quelque argent, qu'il croit porter dans sa -famille. Mais des voleurs l'attendent dans l'épaisseur du taillis, et -vont l'assassiner... Veux-tu que je coure à son aide?--Ah! je vous en -supplie, s'écria Évrard, et... Le Diable était déjà dans la forêt, -tordant le cou aux brigands, et mettant le bon homme dans un chemin plus -sûr... - -Après cette généreuse expédition, le soldat fut reporté chez lui, -jouissant dès lors d'une parfaite santé, tant dans le corps que dans -l'esprit. Le paysan, qui s'était vu si miraculeusement tiré des griffes -des voleurs, arriva aussi sur l'entrefaite. Le Diable leur fit ses -adieux, et s'arracha à leur reconnaissance, ne demandant pour prix de -ses services, que d'occuper quelquefois leurs bons souvenirs. - -Il n'est pas besoin de dire que le soldat Évrard reprit, avec son bon -sens, toute la tendresse qu'il avait pour sa femme, avant sa folie, et -qu'il ne songea pas à profiter de la bulle, qui lui permettait le -divorce. - -Avec un lecteur judicieux, de pareils traits n'ont pas besoin de -commentaire. - - - - -CHAPITRE XVI. - -LE CONSEIL INFERNAL--CONTE NOIR[196]. - - _Ultima cælestum terras Astræa reliquit._ - - OVIDE. - - La justice a quitté les mortels trop pervers. - Hélas! à notre honte, on la trouve aux enfers. - - [196] _Ex Cæsarii Heisterb. miracul._, lib. _V_, cap. 4. - - -Il y avait, auprès de Tolède, dans une caverne profonde, une école de -nécromancie, qui fut fermée sous le règne de Ferdinand V. Dans le -douzième siècle, cette école était fréquentée par des jeunes gens de -tous les pays. Quelques Normands, ayant entendu raconter à leur maître -des choses prodigieuses sur les apparitions, le prièrent de leur faire -voir quelques scènes infernales. Le professeur de nécromancie fit tous -ses efforts, pour éteindre dans ses élèves un désir trop dangereux; -mais, comme ils persistaient dans leur demande, il les conduisit un jour -dans un champ écarté. Là, il traça un grand cercle sur la terre, fit -entrer ses écoliers dans cette enceinte protectrice, et leur recommanda -d'y rester immobiles, s'ils ne voulaient pas être emportés par le -Diable. Il les avertit encore de ne rien prendre des démons, et de ne -leur rien donner. Après cela il se retira à l'écart et fit les -évocations. - -Bientôt, une troupe de diables paraît autour du cercle. Ils étaient -vêtus d'un costume militaire, et portaient des armes bien travaillées. -Ils firent d'abord plusieurs exercices devant les jeunes Normands; -ensuite ils coururent sur eux, la lance en arrêt et l'épée au poing, -pour les épouvanter et les faire sortir du cercle. Les -apprentis-nécromanciens s'effrayèrent d'abord; mais leur esprit se -rassura, quand ils s'aperçurent que la pointe des armes ennemies ne -dépassait pas la ligne tracée par leur maître, et qu'ils étaient en -sûreté dans le rond magique. - -Les démons s'éloignèrent alors; et ils reparurent au bout d'un instant, -sous des figures de jeunes filles extrêmement belles. Ils firent dans ce -déguisement une espèce d'entrée de ballet; ils formèrent des danses -gracieuses, et cherchèrent à attirer les jeunes gens, par des postures -séduisantes et lascives. - -Une de ces jeunes filles, la plus belle de toutes, remarqua parmi les -écoliers le plus aimable, et s'avança vers lui, en dansant avec une -légèreté merveilleuse. Quand elle fut auprès du cercle, elle lui -présenta un anneau de grand prix, et l'engagea, par toutes les -séductions imaginables, à prendre de l'amour pour elle. Le jeune homme -séduit avança la main hors du cercle, pour prendre l'anneau qu'on lui -offrait. La belle fille l'attire aussitôt à elle, lui jette les bras au -cou et l'emporte par les airs. Toute la troupe déguisée s'envole en même -temps. - -Les disciples du nécromancien poussent alors de grands cris. Leur maître -arrive. On lui conte ce qui vient de se passer.--Je n'en suis point la -cause, dit-il; vous avez voulu voir les démons; je vous avais prévenu du -péril... Votre camarade ne sortira pas de leurs mains. - -Il est probable que la vue du Diable, et la connaissance qu'ils venaient -d'avoir de son pouvoir immense, ne rendirent pas ces jeunes gens -meilleurs chrétiens; car ils répondirent à leur maître:--Arrangez-vous -comme vous voudrez; mais si vous ne nous rendez pas notre camarade, nous -allons vous tuer... - -Le nécromancien aurait pu faire étrangler par le Diable ces élèves -impudens, qui osaient le menacer de la mort; mais une peur trop subite -dérange souvent les idées. Il trembla donc pour sa vie, et considérant -que les Normands sont gens de mauvaise tête, il répliqua:--Attendez au -moins quelques instans; je vais travailler à ranimer le défunt. - -Aussitôt donc, il évoqua le prince des démons, lui représenta qu'il -l'avait toujours bien servi, et le pria de rendre aux écoliers irrités -le camarade dont ils voulaient venger la perte. Le chef des diables, -touché de compassion, répondit:--Demain, j'assemblerai pour cela un -concile[197] où tu assisteras, et je tâcherai de te satisfaire. - - [197] Le latin porte _concilium_... - -Le lendemain, le chef des démons réunit les plus habiles gens de ses -états, et demanda pourquoi on avait enlevé l'écolier que réclamait le -professeur de nécromancie? Un démon répliqua:--Seigneur, en emportant ce -jeune homme, je n'ai fait ni injustice, ni violence. Il a désobéi à son -maître, en dépassant le cercle où il était en sûreté... - -Après qu'on eut disputé quelque temps sur cette question, le prince de -l'enfer dit à un autre démon, qui siégeait près de lui:--Olivier, vous -êtes plus versé que nous dans la jurisprudence; et vous rendez la -justice, sans avoir égard aux personnes; prononcez donc sur cette cause -importante[198]. - - [198] _Olivere, semper curialis fuisti; contrà justitiam personam non - accipis; solve quæstionem hujus litis_, etc. - -Le démon Olivier répondit:--Je pense qu'il faut rendre ce jeune homme à -son maître; car la situation de ce vieillard est vraiment pénible... Le -croira-t-on parmi les mortels? cet avis plein de modération emporta tous -les suffrages; on permit à l'écolier de retourner sur la terre; on -apaisa le courroux des autres élèves; on sauva de leur fureur le maître -de nécromancie; et tout cela fut l'ouvrage d'un conseil de démons. Mais -le jeune Normand venait de voir l'enfer, et il n'avait pas envie d'y -revenir. C'est pourquoi il entra dans un monastère de Cîteaux. - - - - -CHAPITRE XVII. - -DE CEUX QUI NOUS ONT RAPPORTÉ DES NOUVELLES DE L'ENFER. - - _Fabula nullius veneris, sine pondere et arte - Validiùs oblectat populum..._ - - HORACE. - - Un conte absurde, informe, hasardé par des sots, - Est toujours sûr de plaire, et trouve ses dévots. - - ---Quoiqu'on lise dans la Bible que nul mortel n'est revenu des -enfers[199], nous apprenons cependant, par le témoignage des pieux -théologiens, que plusieurs personnes dignes de foi ont fait ce voyage en -chair et en os, pour nous en rapporter des nouvelles. De ce nombre est -un bon religieux anglais, dont l'histoire a été écrite par un moine -dévotieux, par Pierre-le-Vénérable, abbé de Cluni, et par Denys le -chartreux[200]. - - [199] _Sapientiæ_, cap. 2. - - [200] _Petri venerabilis, de miracul.; et Dyonisii carthusiani, de - quatuor novissimis_, art. 47. - -Ce voyageur privilégié parle, comme dans les romans, à la première -personne. «J'avais saint Nicolas pour conducteur, dit-il; il me fit -parcourir un chemin plat, jusqu'à un espace immense, horrible, peuplé de -défunts qu'on tourmentait de mille manières affreuses. On me dit que ces -gens-là n'étaient pas damnés, que leur supplice finirait avec le temps, -et que je voyais le purgatoire. Je ne m'attendais pas à le trouver si -rude; tous ces malheureux pleuraient à chaudes larmes, et poussaient de -grands gémissemens. Les uns brûlaient dans un feu violent; les autres se -baignaient dans des chaudières de soufre, de poix, de plomb et d'autres -métaux, qui bouillonnaient vigoureusement et ne puaient pas moins. Les -démons faisaient frire ceux-ci dans une poêle, et des serpens venimeux -mordaient ceux-là avec de longues dents. Depuis que j'ai vu toutes ces -choses, je sais bien que si j'avais quelque parent dans le purgatoire, -je vendrais ma chemise, et je souffrirais mille morts pour l'en tirer. - -»Un peu plus loin, j'aperçus une grande vallée où coulait un -épouvantable fleuve de feu, qui s'élevait en tourbillons à une hauteur -énorme. Au bord de ce fleuve il faisait un froid si glacial, qu'il est -impossible de s'en faire une idée. Saint-Nicolas m'y conduisit, et me -fit remarquer les patiens qui s'y trouvaient, en me disant que c'était -encore le purgatoire. - -»En pénétrant plus avant, nous arrivâmes en enfer. C'était un champ -aride couvert d'épaisses ténèbres, coupé de ruisseaux de soufre -bouillant, comme on le présume bien. On ne pouvait y faire un pas sans -marcher sur des insectes hideux, difformes, extrêmement gros, et jetant -du feu par les narines. Ils étaient là pour le supplice des pécheurs, -qu'ils tourmentaient de concert avec les démons. Ceux-ci, avec des -crochets de fer ardent, happaient les âmes pénitentes et les jetaient -dans des chaudières, où ces pauvres âmes se fondaient avec les matières -liquides. Après cela on leur rendait leur forme pour de nouvelles -tortures. - -»Ces tortures se faisaient en bon ordre, avec une variété infinie et une -vitesse surprenante. Il est vrai que chacun était tourmenté selon ses -crimes; les sodomites, par exemple, étaient obligés de se joindre -charnellement, et d'une manière conforme à leurs anciens goûts, avec de -grands monstres brûlans, à la mine épouvantable. - -»Plus loin je remarquai, dans des bains chauds et dans des fournaises -ardentes, les prieurs de moines qui expiaient leur intolérance, leur -hypocrisie, et le peu de soin qu'ils avaient pris de leur troupeau. -J'aperçus des religieux à qui les démons faisaient avaler des charbons, -parce qu'ils avaient mangé des pommes et des prunes avec un sentiment de -volupté damnable[201]. - - [201] On sait qu'un dévot doit tout manger en rechignant et trouver - mauvaises les meilleures choses du monde. Quant aux religieux en - question, on pourrait dire la niaiserie si connue qu'ils étaient en - enfer _pour des prunes_. - -»Je vis aussi des évêques cruellement punis, pour avoir mal gouverné -leurs ouailles et abandonné leur diocèse à des vicaires. Je remarquai -plusieurs prêtres impudiques; il y en avait peu dans le purgatoire, mais -beaucoup en enfer. Je n'en fus point surpris, vu le grand nombre de -fornications qu'ils commettent[202]. J'y vis encore des religieux. Les -uns expiaient de grands crimes; les autres souffraient des tourmens, -temporels à la vérité, en punition de ce qu'ils avaient été trop -soigneux de la propreté de leurs mains, et qu'ils avaient perdu un temps -précieux à rogner leurs ongles. Les abbés et les abbesses, qui avaient -eu des amours sensuelles, n'étaient pas non plus épargnés. Je remarquai -même, dans ces lieux de souffrance, un roi puissant, alors bien -rapetissé; et à ma grande surprise, je reconnus, entre les griffes des -Diables, un saint évêque dont les reliques faisaient des -miracles...[203]. Après plusieurs spectacles aussi terribles je revins -dans ma cellule, et je rentrai dans mon lit.» - - [202] _Pauci sacerdotes in purgatorii pænis, respectu eorum qui ubique - terrarum Castimoniam polluant... Sed penè omnes æternaliter - damnantur._ (_Dyonisii carth._) Le clergé était alors bien plus - corrompu qu'aujourd'hui. - - [203] _Episcopum quemdam, qui fuerat religiosus et devotus... per quem - etiam Dominus post mortem ipsius fecit quædam miracula; et tamen in - poenis adhuc fuit, etc._ (_Dyonisii carthus._, art. 47, _de purgat. - et inferno_). - ---Un certain Bertholde, étant allé aux enfers, y trouva quarante et un -évêques, qu'on faisait geler et bouillir tour à tour. Les plus -tourmentés appelèrent Bertholde:--Recommandez à nos amis, lui -dirent-ils, d'offrir pour nous le saint sacrifice... Bertholde le -promit; et vit un peu plus loin l'âme du roi Charles-le-Chauve, qui -était rongée par les vers.--Priez l'archevêque Hincmar de me soulager -dans mes maux, dit Charles à Bertholde.--Volontiers, répondit celui-ci. -Un peu plus loin, il vit l'évêque Jessé, que quatre Diables plongeaient -alternativement dans un pot de poix bouillante et dans un puits d'eau -glacée.--Ami, priez le clergé de s'intéresser à moi, dit-il à -Bertholde.--Le bon homme s'en chargea; et, après avoir vu divers autres -pécheurs qui se recommandèrent pareillement aux prières des fidèles, il -revint sur la terre. Il s'acquitta de toutes ses petites commissions; on -pria pour les patiens, et les patiens, dit-on, furent soulagés[204]. - - [204] _Hincmari archiep. Epist._, tom. II, pag. 806. - ---Saint Patrice, primat d'Irlande, avait à faire à de si mauvais sujets, -que les prodiges, les miracles réitérés, les menaces de l'enfer, les -promesses d'un paradis plein de délices ne pouvaient les convertir à la -foi. Pour toutes raisons, quand saint Patrice se mettait à les prêcher, -les Irlandais avaient l'impiété de répondre:--Nous ne vous croirons, que -si vous nous faites voir les joies du paradis et les tourmens de -l'enfer. - -Saint Patrice pria, et le seigneur lui fit voir un trou par lequel on -entrait en purgatoire. Quelques-uns furent assez hardis pour y pénétrer, -particulièrement un soldat, nommé Agneïus ou Egneïus. A peine y eut-il -mis le pied, que les démons voulurent le jeter au feu, selon qu'ils en -usent ordinairement envers les nouveaux venus. Il se tira de ce danger -par un signe de croix. Alors les démons le conduisirent dans un grand -champ, qu'un docteur extatique appelle _la vallée de Misère_. Cette -vallée était pavée d'hommes et de femmes nues, fichées ventre à terre -sur le sol, avec de grands clous au derrière. Des bandes de Diables -couraient sur le dos de ces pauvres gens, et leur donnaient de temps en -temps la discipline. - -Après cela, Egneïus ou Agneïus entra dans une autre vallée, plus -misérable encore, où se trouvaient des pécheurs, que d'énormes dragons -dévoraient continuellement, sans les rendre plus maigres, comme faisait -autrefois le vautour de Prométhée. D'autres avaient des serpens autour -du corps, et ces serpens cherchaient à leur déchirer le coeur. Plusieurs -étaient couchés sur le dos, portant chacun sur leur poitrine un grand -crapaud qui ouvrait la gueule pour les avaler. Un crapaud qui avale un -homme est quelque chose de bien monstrueux; aussi ceux-là, qu'un crapaud -se disposait à avaler, poussaient-ils de grands cris d'effroi, en même -temps qu'ils sanglotaient de douleur, en recevant le fouet de la main du -Diable. Il paraît qu'on fustige aux enfers comme dans les couvens, car -ce supplice est souvent rapporté dans les relations infernales des bons -moines. - -Au partir de là, on conduisit Agneïus ou Egneïus dans un troisième -département. Là il vit une multitude de personnes de tout âge et de tout -sexe que l'on fouettait encore, et qui souffraient à la fois les -rigueurs de la gelée et les horreurs du feu. Ceux-là étaient si bien -garnis de clous enfoncés dans leur chair, qu'on eût difficilement trouvé -à placer une tête d'épingle sur tout leur corps. - -Agneïus ou Egneïus entra ensuite dans la quatrième vallée, qui était -celle des pendus. Les uns l'étaient par les pieds, les autres par les -mains, ceux-ci par les cheveux, ceux-là par les oreilles, d'autres par -le nez, quelques femmes par les mamelles, quelques hommes par les -parties que la pudeur empêche de nommer; et tous avec des chaînes de -fer, au milieu des tourbillons enflammés. - -On en voyait aussi quelques-uns qui étaient au croc, au-dessus d'un bon -brasier bien ardent. D'autres rôtissaient sur le gril; d'autres dans la -poêle à frire; d'autres à la broche; d'autres enfin buvaient -continuellement du plomb et des métaux fondus. Tous ces malheureux -poussaient des cris effroyables. Après avoir vu encore d'autres -horreurs, le soldat Egneïus ou Agneïus se trouva sur les bords d'un -fleuve enflammé. On ne pouvait le traverser que sur un pont glissant -comme du cristal, et pas plus large que le tranchant d'un rasoir. -Agneïus ou Egneïus s'y hasarda en faisant le signe de la croix, et à -mesure qu'il avança, il trouva le pont plus large. En arrivant à l'autre -bord du fleuve, il fut tout surpris de se voir dans le séjour des élus. - -La relation, si abondante sur ce qui se passe en enfer, ne dit rien de -ce qu'il vit dans le ciel. Ce qui prouve bien que les auteurs de tous -ces exécrables contes, ne voulaient fonder que sur la terreur le culte -du Dieu de clémence. Il n'est pas besoin de dire qu'Agneïus ou Egneïus -_se purgea, dans le purgatoire_, de ses habitudes vicieuses[205], qu'il -revint sur la terre, et qu'il s'y comporta saintement[206]. - - [205] Rendez à César ce qui appartient à César. Ce misérable jeu de - mots est la propriété de Denis le chartreux. - - [206] _Dyonisii carthusiani, de quatuor novissimis_, art. 48. - ---Un moine du neuvième siècle, nommé Vétin ou Guétin, fut conduit par un -ange dans les enfers. Il y remarqua divers supplices tout-à-fait -admirables. Il vit, à sa grande surprise, des prélats et des prêtres -fornicateurs, attachés à de grandes potences et brûlés à petit feu, avec -les femmes qui avaient été leurs complices dans le péché. Il reconnut, -dans des boîtes de plomb, des moines qui avaient été assez impies pour -s'approprier l'argent de leur communauté. Il aperçut en purgatoire le -grand empereur Charlemagne. Après avoir tout bien examiné, il demanda à -l'ange quel était le plus grand crime aux yeux de Dieu. L'ange lui -répondit, en le reconduisant dans sa cellule, que c'était la sodomie. -Vétin le répéta à ses confrères les moines, quand il les revit, et -mourut en racontant les aventures de son voyage[207]. - - [207] _Sæcul. IV. Benedict._ part. I. _Visio Vetini seu Guetini._ - Voyez _le Dictionnaire infernal_ aux mots _Enfer_, _Miracles_, - _Visions_, etc. - ---Le landgrave de Thuringe venait de mourir. Il laissait après lui deux -fils à peu près du même âge, Louis et Herman. Louis, qui était l'aîné et -le plus religieux (puisqu'il mourut dans la première croisade), publia -cet édit, après les funérailles de son père:--Si quelqu'un peut -m'apporter des nouvelles certaines sur l'état où se trouve maintenant -l'âme de mon père, je lui donnerai une bonne ferme... - -Un pauvre soldat, ayant entendu parler de cette promesse, alla trouver -son frère qui passait pour un clerc distingué, et qui avait exercé -pendant quelque temps la nécromancie. Il chercha à le séduire par -l'espoir de la ferme qu'ils partageraient amicalement.--J'ai quelquefois -évoqué le Diable, répondit le clerc, et j'en ai tiré ce que j'ai voulu; -mais le métier de nécromancien devient trop dangereux, et il y a -long-temps que j'y ai renoncé. - -Cependant l'idée de devenir riche surmonta les scrupules du clerc; il -appela le Diable, qui parut aussitôt et qui demanda ce qu'on lui -voulait.--Je suis tout honteux de t'avoir abandonné depuis tant de -temps, répondit le nécromancien; mais il vaut mieux tard que jamais, je -reviens à toi. Indique-moi, je te prie, où est l'âme du landgrave mon -ancien maître?--Si tu veux venir avec moi, dit le Diable, je te la -montrerai.--J'irais bien, répondit le clerc, mais je crains trop de n'en -pas revenir.--Je te jure par le Très-Haut, et par ses décrets -formidables, dit le démon, que, si tu te fies à moi, je te conduirai -sans méchef auprès du landgrave, et que je te ramènerai ici sans -égratignure[208]... - - [208] _Juro tibi per altissimum, et per tremendum ejus judicium, quià - si fidei meæ te commiseris_, etc. - -Le nécromancien, rassuré par un serment aussi solennel, monta sur les -épaules du démon, qui prit aussitôt son vol, et le conduisit à l'entrée -de l'enfer. Le clerc eut le courage de considérer à la porte ce qui s'y -passait, mais il n'eut pas la force d'y entrer. Il n'aperçut qu'un pays -horrible, et des damnés tourmentés de mille manières. Il remarqua -surtout un grand diable, d'un aspect effroyable, assis sur l'ouverture -d'un puits, qui était fermé d'un large couvercle; et ce spectacle le fit -trembler. Cependant le grand Diable cria au démon qui portait le -clerc:--Que portes-tu là sur tes épaules; viens ici que je te -décharge!--Non, répondit le démon; celui que je porte est un de nos -amis; je lui ai juré par votre vertu, que je ne lui causerais aucun mal; -et je lui ai promis que vous auriez la bonté de lui faire voir l'âme du -landgrave son ancien maître, afin qu'à son retour dans le monde, il -publie partout votre grande puissance. - -Le grand Diable, plein de respect pour les sermens, ouvrit alors son -puits, et sonna du cornet à bouquin[209], avec tant de vigueur et de -force, que la foudre et les tremblemens de terre ne seraient qu'une -musique fort douce en comparaison. En même temps, le puits vomit des -torrens de soufre enflammé, et au bout d'une longue heure l'âme du -landgrave, qui remontait du gouffre au milieu des tourbillons -étincelans, montra sa tête au-dessus du trou, et dit au clerc:--Tu vois -devant toi ce malheureux prince, qui fut autrefois ton maître, et qui -voudrait maintenant n'être jamais né... - - [209] _Buccinavit tam validè..._ - -Le clerc répondit:--Votre fils est curieux de savoir ce que vous faites -ici, et s'il peut vous aider en quelque chose?--Tu sais où j'en suis, -reprit l'âme du landgrave, je n'ai plus guère d'espérance; cependant, si -mes fils veulent rendre aux églises certaines possessions que je te vais -nommer, et qui m'appartenaient injustement, ils me soulageront bien. Le -clerc répondit:--Seigneur, vos fils ne me croiront pas.--Je vais te dire -un secret, répliqua le landgrave, qui n'est connu que de moi et de mes -fils. - -En même temps, il nomma les possessions qu'il fallait rendre, les -églises à qui il fallait les restituer, et il donna le secret qui devait -prouver la véracité du clerc. - -Après cela, l'âme du landgrave rentra dans le gouffre, le puits se -referma, et le nécromancien revint dans la Thuringe, monté sur son -démon. Mais, à son retour de l'enfer, il était si défait et si pâle, -qu'on avait peine à le reconnaître. Il raconta aux princes de Thuringe -ce qu'il avait vu et entendu; et cependant il ne voulurent point -consentir à restituer les possessions que leur père les priait de rendre -aux églises. Seulement le landgrave Louis dit au clerc:--Je reconnais -que tu as vu mon père et que tu ne me trompes point, aussi te vais-je -donner la récompense que j'ai promise.--Gardez votre ferme pour vous, -répondit le clerc; moi je vais songer à mon salut. En effet, il se fit -moine de Cîteaux[210]. - - [210] Césarius, moine d'Heisterbach, de l'ordre de Cîteaux. _Miracles - illustres_, liv. 1er, chap. 34. - ---Voici encore une histoire bien véritable, dit le P. Angelin de Gaza; -elle est rapportée par le savant Maillard. Un saint homme, étant allé -aux enfers, en visita l'infirmerie. Entre autres malades, il remarqua un -prince infernal des mieux encornés[211]. Il était couché sur un matelas -d'airain chauffé par le feu; son oreiller, qui était de fer rouge, se -trouvait rempli de charbons enflammés en guise de plumes; sa couverture -était _un tissu de soufre bouillant_. Il était entouré de démons à -longues queues, qui lui apportaient des bouillons de poix fondue et bien -chaude, et des clystères de même liqueur. On lui donnait aussi des -fricassées de hiboux et de crapauds, dont il ne voulait point; et les -médecins disaient que la maladie serait longue, quand on chassa le saint -homme de l'infirmerie[212]... - - [211] _Deque cornutissimis..._ - - [212] _Angelini Gazæi pia hilaria, post conciones quadr. Maillardi._ - ---Un soldat, nommé Tondal, fut conduit par un ange dans les enfers. Il -vit et sentit les tourmens qu'on y éprouve; et son récit est d'autant -plus digne de foi, qu'il parle d'après sa propre expérience: _experto -crede Roberto_. - -L'ange le conduisit dans un grand pays ténébreux, couvert de charbons -ardens. Le ciel de ce pays était une immense plaque de fer brûlant, qui -avait neuf pieds d'épaisseur. Il vit d'abord le supplice de plusieurs -âmes, qu'on mettait dans des pots bien fermés, et qu'on faisait fondre -comme du beurre. - -Après cela, il arriva au pied d'une haute montagne, chargée de neige et -de glaçons sur le flanc droit, couverte de flammes et de soufre -bouillant sur le flanc gauche. Les âmes qui s'y trouvaient passaient -alternativement des bains chauds aux bains glacés, et sortaient de la -neige pour entrer dans la chaudière enflammée. Les démons de cette -montagne avaient des fourches de fer et des tridens rougis au feu, avec -lesquels ils emportaient les âmes d'un lieu à l'autre. - -Tondal vit ensuite une grande multitude de pécheurs et de pécheresses, -plongés jusqu'au cou dans un lac de poix et de soufre fondus. Un peu -plus loin, il se trouva devant une bête terrible, d'une grandeur -extraordinaire. Cette bête se nommait _l'Acheron_[213]. Elle vomissait -des flammes et puait considérablement. On entendait dans son ventre des -cris et des hurlemens d'hommes et de femmes. L'ange, qui avait sans -doute ordre de donner à Tondal une petite leçon, se retira à l'écart, -sans que ce soldat s'en aperçût, et le laissa seul devant la bête. -Aussitôt une meute de démons se précipita avidement sur Tondal, le -saisit, et le jeta dans la gueule de la grosse bête, qui l'avala comme -une lentille. - - [213] _Quæ Achæron appellabatur..._ - -Il est impossible d'exprimer tout ce qu'il souffrit dans le ventre de ce -monstre. Il s'y trouva dans une compagnie extrêmement triste, composée -d'hommes, de femmes, de chiens, d'ours, de lions, de serpens, et d'une -foule d'autres animaux inconnus, qui mordaient cruellement les âmes, et -n'épargnèrent point le malheureux voyageur. Il y reçut encore le fouet, -de la main des démons. Il y éprouva assez long-temps les horreurs d'un -grand froid, la puanteur du soufre brûlé, ainsi que d'autres -désagrémens, _dont le détail serait trop long_. - -L'ange vint enfin le tirer de là, et lui dit:--Tu viens d'expier tes -petites fautes d'habitude. Mais tu as autrefois volé une vache à un bon -paysan, ton compère: la voilà cette vache. Tu vas la conduire de l'autre -côté du lac qui est devant nous... Tondal vit en même-temps une vache -indomptée à quelque pas de lui, et il se trouva sur le bord d'un étang -bourbeux, qui agitait ses flots avec fracas. On ne pouvait le traverser -que sur un pont si étroit, qu'un homme en occupait toute la largeur avec -ses deux pieds. - ---Hélas! dit en pleurant le pauvre soldat, comment pourrai-je traverser, -avec une vache, ce pont où je n'oserais me hasarder seul?--Il le faut, -répliqua l'ange... Alors Tondal, après bien des peines, saisit la vache -par les cornes, et s'efforça de la conduire au pont. Mais il fut obligé -de la traîner; car lorsque la vache était debout, en disposition de -faire un pas, le soldat tombait de sa hauteur; et quand le soldat se -relevait, la vache s'abattait pareillement. Ce ne fut donc qu'en tombant -et se relevant tour à tour, en se traînant l'un l'autre, en suant à -grosses gouttes, et en divertissant les démons, que l'homme et la vache -arrivèrent au milieu du pont. - -Alors Tondal se trouva nez à nez avec un autre homme qui passait le pont -comme lui. Il était chargé de gerbes, qu'il avait eu la mauvaise foi de -ne pas payer à son curé, et qu'il était condamné de porter à l'autre -bord du lac. Il pria le soldat de lui livrer passage; et Tondal le -conjura de ne pas l'empêcher de finir une pénitence qui lui avait déjà -tant donné de peines. Mais personne ne voulut reculer; et après qu'ils -se furent disputés assez long-temps, ils s'aperçurent tous deux, à leur -grande surprise, qu'ils avaient traversé le pont tout entier, sans faire -un pas... L'ange conduisit alors Tondal dans d'autres lieux plus -intéressans, mais non moins horribles, et le ramena ensuite dans son -lit. Il se leva, et se conduisit depuis en bon et benoît chrétien[214]. - - [214] _Dyonisii carthusiani_, art. 49.--_Hæc prolixiùs describuntur in - libello qui VISIO TONDALI nuncupatur_. - ---Ce chapitre serait immense, si l'on avait analysé ici tous les -_voyages aux enfers_ que les dévots admettent comme authentiques. Mais -on y trouve partout de si horribles détails, que l'on craint déjà d'en -avoir fatigué le lecteur. Celui qui a les nerfs à toute épreuve, et qui -désire connaître des choses mille fois plus affreuses que les supplices -de l'inquisition, peut chercher des sentimens d'horreur dans le -quatrième livre des _révélations_ de sainte Brigitte, pourvu qu'il lise -le latin. - -Quelques personnes se félicitent sans doute de vivre dans un siècle où -l'on ne donne plus pour la vérité des monstruosités comme celles qu'on -vient de voir, (quoique bien adoucies dans la traduction); que ces -personnes lisent, si elles en ont le courage, _les révélations de soeur -Nativité_, qui viennent de paraître, avec le plus grand succès, chez les -dévots, en trois forts volumes. On y trouvera des absurdités dignes du -treizième siècle, et des impudences incompréhensibles dans le nôtre. - - - - -CHAPITRE XVIII. - -AVENTURES D'UN ÉCOLIER.--CONTE NOIR. - - _Omnes una manet nox - Et calcanda semel via lethi..._ - - HORACE. - - Oui, les lois de la mort sont de terribles lois! - Nous devons tous mourir,... et mourir une fois... - Morimond, plus heureux, et si digne d'envie, - Naquit, vécut, mourut, et revint à la vie. - - -A la fin du douzième siècle, un certain abbé Morimond fit parler de lui, -en quelque sorte, parce que, comme Lazare, il eut l'avantage de mourir -deux fois. Voici son histoire. Il faisait ses études à Paris; un esprit -obtus, une mémoire à peu près nulle, la niaiserie et l'incapacité la -plus complète le rendaient le jouet de ses camarades, qui ne -l'appelaient pas autrement que _l'idiot_. - -Comme on n'aime pas à passer pour une bête, quand on apprend à faire de -l'esprit, Morimond se désolait, non de sa niaiserie, mais du surnom -qu'elle lui attirait. - -Un jour qu'il était malade de chagrin, Satan se présenta devant lui, et -lui dit:--Si tu veux me rendre hommage, et t'agenouiller devant ma face, -je te donnerai plus de science à toi seul, que n'en possèdent tes -camarades et tes maîtres tous ensemble... Morimond fut étonné d'une -proposition aussi merveilleuse; et sachant, malgré son peu d'esprit, que -le Diable seul pouvait lui offrir toutes les sciences sans étude, il -répondit:--Tu n'as rien à faire ici, Satan, car je ne serai jamais ton -homme; et je ne veux point de toi pour maître; ainsi, va-t'en. - -Le Diable, qui sans doute avait pris ce pauvre jeune homme en amitié, ne -se retira point d'abord; mais, sans plus mettre de conditions à son -bienfait, il ouvrit la main de l'écolier, et lui donna une petite -pierre, en lui disant:--Tant que tu tiendras cette pierre dans ta main, -tu sauras tout ce qu'un homme peut savoir. Après cela, il disparut. - -Morimond serra la pierre entre ses doigts, et tout surpris de se sentir -un autre homme, il entra dans la classe, soutint des discussions -importantes sur divers sujets, et terrassa tous ses compagnons. Pendant -plusieurs semaines, il déploya, de la même manière, une éloquence, un -jugement, une finesse d'esprit qui jetèrent tous les auditeurs dans -l'admiration. Morimond n'avait confié à personne le secret de la -merveilleuse pierre; et nul ne pouvait concevoir par quel miracle il -était devenu le plus savant de l'école, après en avoir été le plus -idiot. - -Mais son trop grand esprit lui donna bientôt une grave maladie, que les -médecins jugèrent mortelle. L'approche du jugement suprême fit trembler -Morimond. Il appela un confesseur, à qui il avoua comment il avait reçu -du Diable une pierre scientifique.--Ah! malheureux, s'écria le prêtre, -si vous ne renoncez à la connaissance du Diable, vous n'aurez jamais la -connaissance de Dieu... Morimond effrayé jeta aussitôt la pierre, qu'il -tenait constamment dans sa main; et en se séparant du talisman infernal, -il redevint aussi idiot que jamais; ce qui ne l'empêcha pas de mourir. - -Son corps fut mis dans un cercueil, et le cercueil placé au milieu de -l'église, où tous les écoliers vinrent chanter des psaumes. Il est hors -de doute que le défunt n'avait pas reçu l'absolution; car, pendant qu'on -psalmodiait, les démons enlevèrent son âme, et l'emportèrent dans une -vallée profonde, noire, épouvantable, remplie de soufre, de fumée et de -flammes. - -Là, ils se divisèrent en deux bandes, et se mirent à jouer à la balle -avec cette pauvre âme, la faisant voler à plusieurs pieds de terre, et -la recevant dans leurs griffes, dont les ongles étaient incomparablement -plus pointus que des aiguilles. Morimond assura depuis qu'il ne -connaissait aucun tourment égal aux douleurs qu'il souffrit, quand les -Diables le jetaient en l'air, à perte de vue, et le recevaient sur la -pointe de leurs griffes. - -Mais enfin le Seigneur eut pitié de lui, et envoya je ne sais trop -quelle personne du ciel (c'était cependant quelqu'un de considérable), -qui dit aux démons:--Écoutez ce que vous ordonne le Très-Haut: laissez -aller cette âme, qui n'est en vos mains que parce que vous l'avez -trompée[215]... - - [215] _Miserius illius Dominus misit nescio quam celestem personam, - virum magnæ reverentiæ, qui dæmonibus tale nuncium deferebat_, etc. - -A ces mots, les Diables, inclinant la tête, laissèrent partir l'âme de -Morimond, qui rentra dans son corps. Le défunt s'agita aussitôt et -sortit du cercueil. Les assistans épouvantés prirent la fuite; mais -quand ils entendirent le récit de tout ce qui venait de se passer, ils -rendirent grâces à Dieu. L'écolier idiot, sachant ce que c'est que -l'enfer[216], se fit moine de Cîteaux, et devint _abbé de Morimond_. - - [216] Césarius pense que les tourmens qu'il éprouva étaient bien les - tourmens de l'enfer; parce qu'il n'y a point de démons, mais bien - des anges dans le purgatoire. On a vu cependant que Denis le - chartreux, St. Patrice, etc., mettent le Diable en purgatoire comme - en enfer. - -Ce qu'il y a de plus admirable dans tout ceci, c'est que, pendant qu'on -le jouait à la balle, Morimond vit la figure de son âme, qui -ressemblait, dit-il, à un globe de verre poli, luisant et tout couvert -d'yeux. C'est sans doute cette forme qui donna aux démons l'idée d'en -faire un ballon. Mais voici une autre merveille: en même temps qu'il -était aux enfers, et qu'il voyait son âme, Morimond examinait ce qui se -passait autour de son cercueil.--Vous, dit-il à quelques écoliers de ses -compagnons, vous avez joué aux dés autour de mon corps mort; vous -autres, vous vous êtes pris aux cheveux; et vous, vous avez psalmodié -comme il fallait... Au reste, on ne dit pas si l'abbé de Morimond fut -plus spirituel après qu'avant sa mort[217]. - - [217] _Cæsarii Heisterbach. de conversione_, cap. 32, lib. I. - _miraculorum_. - - - - -CHAPITRE XIX. - -DE L'ESTIME QU'ON A EUE POUR LES DÉMONS; DES HOMMES QUI LEUR ONT DU LEUR -MÉRITE, etc. - - _Facta ducis vivent, operosaque gloria rerum, - Hæc manet, hæc avidos effugit una rogos._ - - OVIDE. - - La gloire qui s'attache à des faits honorables, - Un éloge, appuyé de titres véritables, - Vivra, malgré l'envie et la flamme et le temps; - Car les faits bien prouvés sont des vrais monumens. - - ---Dans le douzième siècle, on portait en France des vêtemens assez -bizarres, mais qui prouvaient, en quelque sorte, un esprit plus riant, -une haine moins brutale contre les démons, que dans les siècles -précédens et postérieurs. On se plaisait à se vêtir d'étoffes plissées, -sur lesquelles on voyait des figures grotesques et de petits Diables de -toutes formes, de toutes couleurs, avec des visages enjoués. Les femmes -avaient des robes fort longues, qui se terminaient _en queue de -serpent_. Le concile qui se tint à Montpellier, en 1195, trouvant que -ces modes _insolentes_ tournaient en ridicule des objets redoutables, -défendit sévèrement ces sortes de parures... On pensera sans doute que -ces défenses étaient maladroites, puisque la légèreté française -suffisait pour changer la mode, et que le décret du concile ne fit qu'en -prolonger la durée. - ---On a vu peu de vrais grands hommes regarder le Diable comme un sot. -L'immortel Érasme fit connaissance avec Thomas Morus d'une façon assez -singulière, et qui prouve le bon esprit du chancelier anglais. Morus -rencontra un homme qui parlait agréablement, et qui raisonnait -très-bien. Après l'avoir entendu quelque temps, il le considéra avec -attention, et s'écria:--_Ou vous êtes le Diable, ou vous êtes -Érasme?_... Il se trouva effectivement que c'était Érasme, dont la -réputation commençait à s'étendre dans l'Europe. - ---Jacques Goyon de Matignon, qui servit Henri III et Henri IV avec tant -de fidélité, était un homme du plus rare mérite. Ses envieux, -apparemment pour le décrier, disaient que l'esprit, l'habileté, la -prudence, le courage n'étaient point naturellement en lui, mais qu'ils -lui venaient d'un pacte qu'il avait fait avec le Diable. Il fallait que -ce Diable fût une bonne créature, dit Saint-Foix, puisque Matignon -donna, dans toutes les occasions, des marques d'un caractère plein de -douceur et d'humanité[218]. - - [218] Histoire de l'ordre du Saint-Esprit. _Promotion de 1579_, pag. - 190. - ---On a beaucoup vanté la belle morale de Socrate, la sagesse de sa -conduite, l'expérience qu'il avait des choses, cette philosophie qui -épura son âme de toutes les passions honteuses, son penchant à la vertu, -et cette prudence qui lui faisait prévoir le résultat nécessaire des -événemens incertains, qui guidait son choix dans les occasions -douteuses, et lui montrait de loin tous les périls. Les anciens, qui -trouvaient tant de grandes qualités surhumaines, ne les croyaient pas -étrangères à l'essence des démons. Aussi disaient-ils que Socrate avait -un démon familier, et Proclus soutient qu'il lui dut toute sa -sagesse[219]. Peut-être les hommes trouvaient-ils leur compte à cet -arrangement. Ils se consolaient d'être moins vertueux que Socrate, en -songeant qu'ils n'avaient pas un appui comme le sien. - - [219] _Proclus, de animâ et dæmone._ - ---L'ingénieux Apulée fut accusé de magie, parce que, pauvre et dénué de -tout, il épousa une femme extrêmement riche; et qu'on attribuait cette -bonne fortune à des charmes surnaturels. Le vrai de la chose, c'est -qu'Apulée était jeune et bien fait, et la femme qu'il épousa vieille et -laide. Quelques démonomanes regardèrent aussi les _métamorphoses de -l'âne d'or_ comme un ouvrage inspiré par le Diable. On alla même jusqu'à -dire que, lorsqu'il travaillait, Apulée obligeait sa femme, ou son -démon, à lui tenir la chandelle. Quoi qu'il en soit, il y avait de la -complaisance dans cette femme, ou dans ce démon. - ---L'immortel Agrippa (Henri-Corneille), que ses plus grands ennemis ont -regardé comme un prodige[220], et qui fut appelé avec raison le -Trismegiste de son temps, ne pouvait passer pour un homme ordinaire dans -le quinzième siècle. Aussi on débita qu'il devait tout son génie à un -démon familier, qui l'accompagnait sous la figure d'un chien noir. -Bénédiction! comme disait Philippe d'Alcrippe, quel digne et bon Diable, -ou quel digne et bon chien! - - [220] _Portentosum ingenium_, Paul Jove, dans ses Éloges. _Inter - clarissima sui sæculi lumina_, Jacques Gohory, question 16. - _Venerandum Dominum Agrippam, litterarum litteratorumque omnium - miraculum, et amorem bonorum_, Ludwigius, Démonomagie, page 209; - cités par G. Naudé, Apologie, chap. 15. - ---Le fameux Cardan, à qui l'on accorde une vaste érudition, un esprit -subtil, et même du génie, avait un démon familier; et il avoue lui-même, -dans ses ouvrages[221], qu'il devait tous ses talens et ses plus -heureuses idées à son démon. Or, si Cardan était quelquefois plus simple -qu'un enfant, comme dit l'historien De Thou, souvent aussi il paraissait -au-dessus de l'homme[222]. Tous nos anciens ne l'ont jugé qu'avec une -admiration semblable; et, en faisant l'éloge de Cardan, ils ont fait la -part de son démon familier. - - [221] Dans le dialogue intitulé _Tétim_, et dans le traité _de Libris - propriis_, Cardan confesse que son démon familier tient de la nature - de Vénus, de celle de Saturne et de celle de Mercure, - astrologiquement parlant. - - [222] _Thuani histor._, lib. II. - ---Jules César Scaliger, si célèbre par l'immense étendue de sa science, -par l'originalité de son génie, par sa supériorité au-dessus des hommes -de son siècle, avait également un démon familier, à qui il devait ses -plus belles inspirations. Il lui rend lui-même cette justice, dans son -Art poétique, livre III, chapitre 26. - ---L'abbé Fiard, qui se déchaîne si vertement contre le Diable, lui fait -bien souvent plus d'honneur qu'il ne pense. Ce Mesmer, qui opéra, dans -le dernier siècle, tant de guérisons surprenantes par le magnétisme, ou -plutôt par l'empire qu'il sut prendre sur les imaginations, ce Mesmer -qui ne fit que du bien, est mis, par l'abbé Fiard et par quelques autres -théologiens de la même force, au nombre des suppôts de Satan. Quel que -soit ce Diable, à qui Mesmer dut le bonheur d'être utile à l'humanité, -nous ne lui devons que de la reconnaissance. - ---Cagliostro est rangé pareillement dans le nombre des favoris de -l'enfer, non pour ses fourberies et ses intrigues, mais pour les cures -miraculeuses qu'il opéra à Strasbourg, et pour le peu de bienfaits qu'il -eut l'adresse de répandre dans ses voyages; bienfaits et miracles, qui -ne pouvaient être que l'ouvrage du Diable, comme le prouve -judicieusement l'abbé Fiard[223]. - - [223] _Voyez_ la France trompée par les magiciens et démonolâtres du - 18e siècle. - ---Quelques démonomanes ont voulu mettre aussi le philosophe Averroès au -nombre des magiciens, et lui donner un démon familier. La complaisance -de ces messieurs fait honneur au Diable[224]. Mais malheureusement pour -le respect que nous devons à leur autorité, Averroès était un épicurien, -qui, quoique mahométan pour la forme, ne tenait dans le coeur à aucune -religion révélée, et ne croyait pas à l'existence des démons[225]. - - [224] Averroès, médecin arabe, et le plus grand philosophe de sa - nation, naquit à Cordoue, dans le douzième siècle. Il s'acquit une - si grande réputation de justice, de vertu et de sagesse, que le roi - de Maroc le fit juge de toute la Mauritanie. Il traduisit Aristote - en arabe, et composa plusieurs ouvrages sur la philosophie et sur la - médecine. - - [225] _Magiam dæmoniacam pleno ore negarunt Averroes et alii epicurei, - qui, una cum saducæis, dæmones esse negarunt._ Torreblanca, Délits - magiques, liv. II, chap. 5. - ---Chicus OEsculanus, qui avança cette hérésie, _que la lune est un globe -habitable comme le nôtre_, avait un démon familier, nommé Floron, de -l'ordre des chérubins damnés, qui lui souffla la susdite hérésie et -l'aida dans ses travaux. - ---Le système de Copernic, que tous les peuples instruits ont adopté, fut -condamné, quand il parut, par l'inquisition de Rome, comme une impiété -et comme une oeuvre du Diable. - ---Jean Faust, l'un des inventeurs de l'imprimerie, fut aussi regardé -comme hérétique et magicien, en plein commerce avec les démons. On fit -des livres sur les merveilles qu'il opéra par ses prestiges, et quelques -bons esprits de son siècle l'accusèrent d'avoir fait écrire par le -Diable les premières Bibles qu'il imprima. Nos ancêtres faisaient bien -peu d'honneur à l'esprit humain, puisqu'ils le croyaient incapable de -rien inventer, sans le secours du Diable. Si quelqu'un s'amusait à en -faire la recherche, il trouverait probablement toutes les anciennes -découvertes qui ont pu causer quelque surprise, attribuées aux habitans -de l'empire infernal[226]. - - [226] Il y a, par exemple, certaines inventions, dont nous ne pouvons - nous attribuer l'honneur. Telles sont les poêles à frire, les - broches à embrocher, les grils, les marmites, les chaudières, les - fourches, les ponts, les disciplines, et autres objets de même - acabit, qui sont en usage dans les enfers, depuis que les enfers - sont sur pied. - ---Roger Bacon parut dans le treizième siècle. C'était un cordelier -anglais. Il fut mis en prison comme magicien damnable, parce qu'il -étudiait les mathématiques et les autres sciences naturelles. La beauté -de son esprit le fit surnommer _le docteur admirable_. On dit qu'il -inventa la poudre. Il était versé dans les beaux-arts, et surpassait -tous les moines ses confrères, par l'étendue de ses connaissances et par -la subtilité de son esprit. C'est pourquoi on publia qu'il devait sa -supériorité aux démons, avec qui il commerçait nuit et jour. - ---Pierre d'Apone, l'un des plus célèbres médecins du treizième siècle, -se faisait servir par les Diables. Il acquit la connaissance des sept -arts libéraux, en quelques leçons que lui donnèrent sept démons -familiers. Malheureusement encore pour cette belle histoire, Pierre -d'Apone ne croyait pas aux démons. - ---Dans des circonstances désespérées, une jeune fille, l'immortelle -Jeanne d'Arc, ranima le courage des guerriers français, releva notre -gloire ternie, nous sauva de l'esclavage... Elle avait fait des -prodiges: on l'accusa d'être sorcière, de commercer avec les démons; et -ce fut sous ce prétexte ridicule que la Pucelle fut indignement brûlée, -à la honte de Charles VII et des Anglais[227]. - - [227] Voyez l'_Histoire de Jeanne-d'Arc, par M. Lebrun de Charmettes; - et l'Histoire de la Magie en France, par M. Jules Garinet_. - ---Les Templiers furent exterminés comme adorateurs du Diable, avec qui -ils commerçaient secrètement, parce que, dans les deux cents ans que -leur ordre exista, ils s'étaient couverts de lauriers, et surtout parce -qu'ils avaient amassé de grandes richesses. Aussi eut-on bien soin de -confisquer leurs biens... Combien d'autres furent traités comme les -Templiers et la Pucelle d'Orléans!... - ---Le Diable n'est point, aux yeux des bons montagnards de la Suisse, un -ennemi malfaisant, ingénieux pour le mal, comme nous le représentent -certains hommes _éclairés_ de l'Europe. Il est même assez bonne -personne; et on lui fait honneur de plusieurs chefs-d'oeuvre qui -étonnent l'esprit humain. - -Après que l'on a suivi pendant quelque temps la route suspendue qui -parcourt la vallée de Schellenen, on arrive à cette oeuvre de Satan, que -l'on appelle _le Pont-du-Diable_. Cette construction surprenante est -moins merveilleuse encore que le site où elle est placée. Le pont est -jeté entre deux montagnes élevées, au-dessus d'un torrent furieux, dont -les eaux tombent par cascades sur des rocs brisés, et remplissent l'air -de leur fracas et de leur écume[228].--On ne doit pourtant pas s'étonner -excessivement de la hardiesse de cet édifice: Denis le chartreux dit que -le Diable est grand architecte; Milton ajoute qu'il excelle à bâtir les -ponts[229]; et l'abbé Fiard dit qu'il est habile, plein de force et de -génie, et grand physicien[230]. - - [228] Nouveau voyage en Suisse, d'Hélène Maria Williams, tome 1er, - chap. 2. - - [229] On sait que Satan a bâti un pont, par lequel on communique de - l'enfer à la terre. (_Paradis perdu._) - - [230] La France trompée par les magiciens et démonolâtres du 18e - siècle. - ---L'Angleterre et l'Écosse étaient autrefois séparées par une grande et -fameuse muraille, dont quelques débris ont été jusqu'à ce jour respectés -par le temps. Le ciment en est si fort, et les pierres si bien jointes, -que les habitans laissent au Diable l'honneur de cette construction; et -on ne l'appelle pas autrement que _la muraille du Diable_. - ---Nous ne ferons point ici l'ennuyeuse nomenclature des ouvrages des -démons. Il nous suffit de prouver qu'on leur a attribué de grandes -choses et accordé de grands talens. Quant aux hommes qui ont dû leur -mérite au Diable, le nombre en est immense; et on n'a cité que -quelques-uns des plus connus. Qu'on lise un très-succulent et très-docte -ouvrage de notre temps: _les Précurseurs de l'antéchrist_; qu'on -s'endorme encore avec _les Superstitions et Démonolâtrie des -philosophes_, etc., imprimés chez Rusand, à Lyon; on apprendra que tous -les grands hommes du dernier siècle, tels que Voltaire, Diderot, -Holbach, et autres impies, n'étaient purement et simplement que des -démons, envoyés par l'enfer pour préparer la venue de l'antéchrist, dont -l'heure est proche. Ceux qui ont hanté Voltaire ne se doutaient -peut-être pas qu'ils commerçaient avec le Diable. Mais c'est comme cela; -et maintenant encore, il y a en France bon nombre de démons, qui y font -des choses que la décence et la morale empêchent de nommer. - - - - -CHAPITRE XX. - -DES AMOURS DES DÉMONS AVEC LES MORTELS. - - _Quem non mille feræ, quem non Stheneleius hostis - Non potuit Juno vincere vincit amor._ - - OVIDE. - - Un monstre, que l'amour soumet à son empire, - Sent amollir son coeur et fait tout pour séduire. - Ne nous dites donc pas qu'un démon _l'autre jour_, - Étrangla son amante, en lui faisant sa cour. - - -Dans la mythologie ancienne, les dieux fréquentaient amoureusement les -mortelles; et quelques héros furent admis à la couche des déesses. La -mythologie moderne, qui considère l'amour, et souvent même les plaisirs -conjugaux, comme des péchés damnables, a laissé aux démons les -séductions amoureuses et les aventures galantes des anciens dieux. - -Wierius et les autres démonomanes, qui voient dans Jupiter, dans -Vulcain, dans Mercure, dans Apollon, et dans les autres divinités du -paganisme, autant de compagnons de Satan, disent fort sérieusement que -Pan est et a toujours été le prince des démons incubes, ou qui couchent -avec les femmes; Lilith, le prince ou la princesse des démons succubes, -ou qui couchent avec les hommes, etc., etc. Un homme de bon sens -admettra, avec une pieuse soumission, que les démons se sont bien -sûrement montrés parmi les hommes. Mais il se figurera difficilement -l'accouplement d'un esprit avec un être corporel; car on sait que, quand -le Diable prend un corps, ce corps est toujours composé d'air et de -fumée, qui s'évanouit _ordinairement_ au premier signe de croix. Nous ne -rapporterons point les dégoûtantes idées des démonomanes à ce sujet; -nous ne dirons point que le Diable prend d'abord le sexe féminin, pour -surprendre dans un homme ce qui peut féconder une femme; et qu'il s'en -sert ensuite, pour parvenir à ses fins avec les dames, etc. Nous -observerons seulement qu'on ne donne aucun sexe aux démons, et qu'ils -peuvent, selon l'occasion, prendre celui qui leur plaît, quoique les -sujets de Pan se présentent plus souvent aux femmes, et que les démons -soumis à Lilith séduisent plus particulièrement les hommes. Voici donc -quelques contes sur les aventures amoureuses des démons, avant d'en -venir aux histoires très-véridiques et très-merveilleuses. - ---Dans un certain monastère de filles, on remarquait une jeune -religieuse, aussi distinguée par la sainteté de sa vie, que par le soin -qu'elle prenait de sa virginité. Comme elle était belle, un démon en -devint amoureux. Il se travestit donc en jeune homme, pénétra tous les -soirs dans la chambre de l'aimable vierge, et lui conta fleurette en -galant qui sait son métier. Il lui donna de grands éloges, sur la pieuse -constance qu'elle avait eue de rester vierge jusqu'alors, sur la -sainteté angélique de sa vie, sur ses vertus, et sur sa beauté plus -qu'humaine. La jeune religieuse reçut avec un secret plaisir tous ces -complimens; elle s'habitua à voir l'amoureux sans en rien dire à ses -soeurs; si bien qu'à la fin les actions succédèrent aux paroles: elle -céda aux propositions de son amant infernal, et succomba avec lui. - -Quelque temps après l'amoureux, ayant obtenu tout ce qu'il désirait, se -retira, comme ils font tous, et ne parut plus. La jeune religieuse, -percée d'un trait cruel, ne sentit d'abord que la perte de ses plaisirs; -bientôt elle réfléchit sur son crime, et se mit à pleurer sa virginité -perdue... Cependant elle sentait encore fréquemment de violentes -tentations charnelles, qui lui ôtaient le repos. C'est pourquoi elle eut -recours à la prière, et se décida à la pénitence la plus sévère. - -Malheureusement elle était devenue grosse. Sa taille commença à -s'arrondir: elle sentit qu'elle portait dans son sein un témoin innocent -de son crime. Elle fit alors des prières si ferventes, elle se frappa la -poitrine avec tant de repentir, que le ciel eut pitié de sa douleur: le -fruit qu'elle portait dans son sein s'évanouit; son ventre diminua peu à -peu; et elle n'eut pas la douleur de perdre sa réputation, et de porter -jusqu'au bout un fruit _criminel_. Elle avait fait voeu de mener une vie -austère, si elle obtenait cette faveur du ciel: elle se mit à jeûner au -pain et à l'eau. Elle récita dès lors, trois fois par jour, les cent -cinquante psaumes de David, la première fois ventre à terre, la seconde -fois à genoux, la troisième debout sur ses pieds. Enfin elle devint une -autre Madeleine[231]. - - [231] _Mathæi Tympii præmia virtut. christian. pænitentiæ, 28. post. - Hist. S. Annon. a Reginhardo. Sigeburgensi._ - ---On a déjà vu qu'une jeune religieuse fut possédée du Diable, pour -avoir mangé une laitue sans dire son _benedicite_. Il est probable que -ce mot est terrible aux démons. - -Une nonne était si véhémentement tracassée par le Diable, qu'elle -excitait la pitié de toutes les soeurs. Ce n'était point de ces -espiégleries qui ne font qu'exercer la foi et la patience, c'étaient des -tourmens insupportables: l'esprit immonde se jetait impudemment sur le -lit de la pauvre nonne, la serrait dans ses bras, et lui faisait toutes -sortes de violences. On avait inutilement consulté les experts; tous les -remèdes spirituels étaient sans effet; et les prières, les confessions, -les signes de croix ne dérangeaient pas le moins du monde le démon -obstiné. La religieuse s'adressa enfin à un pieux personnage, qui lui -donna ce conseil:--Quand le Diable voudra s'approcher de vous, dites le -_benedicite_, vous serez débarrassée, à coup sûr. La soeur suivit cette -ordonnance; et véritablement le Diable fut obligé de reculer. On dit -même qu'il n'osa plus y revenir[232]. - - [232] _Cæsarii Heisterbach. miracul._, liv. V. chap. 46. - ---Un prêtre de Bonn, nommé Arnold, qui vivait au douzième siècle, avait -une fille extrêmement belle. Il veillait sur elle avec le plus grand -soin, à cause des chanoines de Bonn qui en étaient amoureux; et toutes -les fois qu'il sortait, il l'enfermait seule dans une petite chambre. Un -jour qu'elle était enfermée de la sorte, le Diable l'alla trouver sous -la figure d'un beau jeune homme, et se mit à lui faire l'amour. La jeune -fille, qui était dans l'âge où le coeur parle avec force, se laissa -bientôt séduire, et accorda à l'amoureux démon tout ce qu'il désirait. -Il fut constant, contre l'ordinaire, et ne manqua pas désormais de venir -passer toutes les nuits avec sa belle amie. Enfin elle devint grosse, et -d'une manière si visible, que force lui fut de l'avouer à son père; ce -qu'elle fit en pleurant à chaudes larmes. Le prêtre, attendri et -affligé, n'eut pas de peine à découvrir que sa fille avait été trompée -par un démon incube. C'est pourquoi il l'envoya bien vite de l'autre -côté du Rhin, pour cacher sa honte, et la soustraire aux recherches de -l'amant infernal. Le lendemain du départ de la jeune fille, le démon -arriva à la maison du prêtre; et, quoiqu'un Diable doive tout savoir et -se trouver partout en un instant, il fut bien surpris de ne plus revoir -sa belle.--Mauvais prêtre, dit-il au père, pourquoi m'as-tu enlevé ma -femme?... En disant cela, il donna au prêtre un bon coup de poing dans -l'estomac, duquel coup de poing le prêtre mourut au bout de trois jours. -On ne sait pas ce que devint le reste de cette histoire édifiante[233]. - - [233] _Cæsarii Heisterb. Miracul._, lib. III, cap. 8. - ---Un pieux personnage, nommé Victorin, qui devint par la suite évêque de -Pettaw, dans le duché de Stirie[234], s'étant retiré dans le désert, y -fut visité par une belle dame. Malheureusement cette dame était d'une -grande lubricité. Elle s'insinua avec tant d'adresse dans le coeur de -Victorin, qu'elle s'en fit aimer, et que le solitaire succomba à la -tentation. Après que la faute fut commise, Victorin fit un retour sur -lui-même, et accabla sa complice des plus amers reproches. Celle-ci se -retira dès lors, et alla chercher ailleurs des amans d'une conscience -moins timorée. - - [234] C'est du moins ce que dit S. Jérôme; Mathieu Tympius prétend - qu'il fut évêque d'Amiterne, près d'Aquila. - -En réfléchissant aux séductions qui avaient précédé sa chute, Victorin -reconnut bien vite qu'il n'avait pas eu affaire avec une femme, et qu'il -venait de pécher avec le Diable... C'est pourquoi, désespéré d'avoir -commis le péché de fornication avec un démon déguisé, il lia fortement -ses deux mains ensemble, se décida à brouter l'herbe, et à ne boire que -de l'eau de fontaine. Il vécut pendant trois ans dans ces austérités; -après quoi, il fut élevé à l'épiscopat, et souffrit le martyre sous -_Nerva le persécuteur_[235]. - - [235] _Mathæi Tympii præmia virtut. Christian. pænitentiæ, 27 post - Eusebii_, lib. III, cap. 22. - ---Nicolas Remi raconte l'histoire d'un paysan qui caressa une diablesse, -laquelle diablesse tua le fils de son amant. Hector de Boëce fait -l'histoire d'une jeune Écossaise, qui accoucha d'un monstre -épouvantable, grosse qu'elle était du fait du Diable. Delancre parle de -plusieurs démons, qui furent assez impolis pour tuer leurs bien-aimées, -en leur contant des fleurettes à coups de poing. Cæsarius d'Heisterbach -dit aussi la même chose dans plusieurs endroits, et il assure dans son -IIIe livre des Miracles illustres, qu'une jeune fille, engrossée par le -Diable, enfanta bon nombre de petits vers, non par la voie naturelle, -mais par la bouche, et par la partie destinée aux déjections -excrémentales. - -On sent bien que tous ces contes ne méritent pas la moindre confiance. -Les démons, quoique déchus, sont toujours des anges, qui n'ont point -assez de bassesse pour faire de vilaines choses. On doit donc rejeter -comme apocryphes toutes ces fables de monstres, dont on attribue à Satan -la honteuse paternité. On doit refuser de croire aussi à ces chroniques -qui nous disent que le Diable étrangle les femmes dont il abuse, et -qu'il les caresse quelquefois sous des figures de chat, de bouc, d'ours, -d'âne, d'oie, de chien, de serpent, de lévrier, etc. Quant aux histoires -suivantes, c'est autre chose; et on peut les croire, pour peu qu'on ait -de foi à occuper. - ---Le fameux Zoroastre, prince et législateur des Bactriens, et fondateur -d'une des plus anciennes religions, était fils du Diable et de la femme -de Noé. Suidas prétend qu'il fut tué par la foudre; et ceux qui le -confondent avec Cham, disent qu'il fut emporté par son père, après avoir -vécu douze cents ans en grande réputation de sagesse. Il est vrai qu'il -avait eu le temps de l'acquérir pendant une si longue vie. - ---Celui qui éleva la ville de Rome, le fameux Romulus, était enfant du -Diable, selon la plupart des démonomanes. Après qu'il eut bien établi -son empire, un jour qu'il faisait la revue de son armée, il fut enlevé -dans un tourbillon, à la vue de la multitude[236]; et Bodin observe que -le Diable, à qui il devait le jour, l'emportait dans un autre -royaume[237]. - - [236] Denys d'Halicarnasse, Tite-Live, Plutarque, _in Romulo_, etc. - - [237] Bodin, Démonomanie, liv. III, chap. 1er, et dans la préface. - ---Numa Pompilius, successeur de Romulus, fut également enfant du Diable, -selon quelques-uns, et grand magicien selon tous les démonomanes. Comme -il est naturel à chacun d'aimer les gens de son pays, Numa entretint -toute sa vie un commerce amoureux avec un démon femelle, que les anciens -nomment Égérie. Denys d'Halicarnasse, qui s'entendait assez bien à -recueillir les découvertes des bonnes femmes, dit que Numa évoquait -habilement les Diables. Ce qui est probable, vu qu'il était de la -famille. - ---Tanaquil, femme de Tarquin-l'Ancien, avait une belle esclave, qui se -nommait Ocrisia. Vulcain en devint amoureux, selon les anciens, et -l'engrossa. Elle accoucha d'un fils, qui se nomma Servius Tullius, et -qui fut roi des Romains. Le Loyer, et d'autres écrivains aussi -judicieux, prétendent théologiquement que l'amant d'Ocrisia venait de -l'enfer, et que Servius était fils du Diable. Les cabalistes -soutiennent, de leur côté, que ce prince fut fils d'un salamandre; et -les incrédules de notre malheureux siècle diront sans doute qu'il était -fils d'un homme. Quant à moi, je penche pour le Diable, par égard pour -la vertu d'Ocrisia. - ---L'empereur Auguste était aussi enfant du Diable. Delancre assure même, -en homme qui aurait vu la chose, ou qui la tient de bonne part, que le -démon, avec qui la mère d'Auguste fabriqua un grand homme, imprima de sa -griffe un petit serpent sur le ventre de cette dame, pour sceller son -oeuvre, et empêcher tout autre d'y mettre la main, avant la naissance de -l'enfant. - ---On dit encore que Simon-le-Magicien, le premier des hérétiques, et le -plus habile homme à voler sans ailes en plein air, était enfant du -Diable. Comme il n'y a là-dessus aucune autorité admissible, nous n'en -dirons rien. - ---Luther était fils de Satan par la génération, comme dit Georges -l'apôtre, et tous ses sectateurs sont enfans du Diable par adoption; ce -qu'il faut bien distinguer. En attendant que les réformés veuillent -accepter ce père adoptif, à la mort de Luther une troupe de démons en -deuil vint chercher le fils du roi de l'enfer, habillés en corbeaux et -en oiseaux noirs. Ils assistèrent invisiblement aux funérailles, et -Thyræus ajoute qu'ils emportèrent ensuite le défunt loin de ce monde, où -il ne devait que passer. - ---Le grand prophète Merlin, qui prédit avec tant de sagacité, comme on -l'a su depuis, les orageuses destinées de l'Angleterre, et qui eut -l'avantage de prophétiser le lendemain de sa naissance, était fils d'une -religieuse et d'un démon incube. Merlin fit danser des montagnes, servit -les amours d'Uterpen Dragon, et opéra une foule de merveilles. Galfridus -et quelques autres disent qu'il fut emporté par le Diable, quand il -n'eut plus que faire ici-bas. - ---Apollonius de Thyane, qui ressuscitait les morts et qui comprenait le -chant des oiseaux, était pareillement fils du Diable. Il délivrait les -possédés, d'autant plus facilement qu'il était parent des possesseurs, -et qu'il n'avait qu'à parler. Il fut enlevé par son père, quand il eut -fait son temps en ce monde. - ---Les comtes de Clèves descendaient du Diable, en ligne directe, du côté -paternel. La maison de Lusignan descend aussi de la fameuse -Mélusine[238], que les théologiens reconnaissent pour un démon -femelle.--On voit, par cette nomenclature, que les oeuvres amoureuses du -Diable ne sont pas si mauvaises. - - [238] Voyez son histoire dans le _Dictionnaire infernal_. M. St-Albin - a rapporté, dans ses _Contes noirs_, les _Croyances_ des bonnes - femmes du Poitou sur cette fée, ou Nymphe, ou Démon femelle, ou - Sylphide, etc. - -Boguet et d'autres démonomanes, grandement sensés, disent encore que les -enfans du Diable sont difficiles à nourrir, et ne vivent que sept ans. -Les exemples que nous venons de rapporter démentent assez cette ridicule -opinion, pour qu'il ne soit pas besoin de la combattre. - - - - -CHAPITRE XXI. - -LE DIABLE PRIS PAR LE NEZ.--CONTE BLEU. - - _Leniter ex merito quidquid patiare ferendum est. - Quæ venit indignè poena dolenda venit._ - - OVIDE. - - La peine doit toujours se mesurer au crime: - La mort de l'assassin doit venger sa victime; - Punissez justement; mais trompez le trompeur, - Et qu'un tour de laquais vous donne moins d'aigreur. - - -Saint Dunstan, las de la cour, et dégoûté du métier de courtisan, se fit -moine. Il s'enferma dans une petite cellule, pour mortifier son corps -par la pénitence, et se décida à passer le reste de ses jours dans la -prière, les austérités et les larmes. La sainteté de sa vie attira vers -lui plusieurs personnes disposées à se convertir; il leur donna de bons -conseils, et les mit dans la voie du salut, en les enfermant dans des -monastères, où l'on apprenait à mépriser le monde, avec toutes ses -pompes et toutes ses vanités. - -Dunstan coulait une vie assez douce dans sa retraite, partageant son -temps entre l'oraison et le travail des mains. Ses occupations favorites -étaient la peinture, la sculpture et l'orfévrerie. Tantôt il -représentait sur la toile les traits angéliques des vierges -saintes[239]; tantôt il façonnait en plâtre des figures de fantaisie. Il -s'était fait aussi des soufflets, un fourneau; et il s'amusait à forger -de petites statues en or ou en argent, qu'il achevait ensuite avec le -burin. Tous ces petits travaux tuaient le temps, et empêchaient le saint -homme de s'ennuyer. - - [239] _Inconcubarum signa bella divarum._ - -Le Diable, instruit de ces choses, eut envie de jouer un tour à Dunstan. -C'est pourquoi, tout en se curant les dents et en rognant ses ongles, il -avisa aux moyens qu'il devait mettre en usage pour duper le saint -orfévre. Son esprit lui fournit bientôt ce qu'il cherchait.--Bon homme, -s'écria-t-il en riant, je te prépare de la besogne et du fil à retordre. - -En achevant ces mots, le Diable prit une figure humaine, se présenta à -la lucarne de la cellule où travaillait Dunstan, et le pria de lui faire -quelque ouvrage de forge, que l'histoire ne désigne pas. Dunstan alluma -aussitôt ses fourneaux, et mit ses tenailles au feu. - -Pendant qu'il soufflait son charbon, le Diable prit diverses autres -formes, et vint lui demander une multitude de choses, qui -s'embrouillèrent tellement dans la mémoire du saint, qu'il ne savait -plus par où commencer. Cependant tous ces ouvrages qu'on venait de lui -commander pressaient extraordinairement; il les fallait dans la journée, -et il était impossible de les faire en un mois. - -Le Diable, en s'adressant tant de fois à la lucarne de Dunstan, en lui -commandant tant de choses, en l'interrompant si souvent, n'avait que le -désir de le mettre un peu en colère; après quoi, il se serait retiré -content; mais il n'eut pas cette satisfaction, car on dit que Dunstan -conserva toujours le plus grand flegme. - -Après plusieurs autres métamorphoses, le Diable parut à la lucarne sous -les traits d'un vieillard édenté, ridé, encapuchonné, avec de petits -yeux rouges, une grande bouche, et une langue infatigable. La couleur de -son nez était celle d'une écrevisse qui a passé par le feu. Sa barbe -était blanche comme la laine. Il s'appuyait sur un bâton, et portait une -bosse sur le dos. Il importuna long-temps le saint, en toussant à ses -oreilles, et en lui contant des gaudrioles et de vieilles niaiseries. -Enfin, il se retira en lui donnant de l'ouvrage. - -Un instant après, nouveau déguisement: le Diable revient sous la forme -d'un beau jeune homme; il disait des douceurs, avait une jolie bouche, -mais un peu lascive, des yeux brillans, mais un peu fripons, les cheveux -bien frisés, les oreilles parées de bijoux; en un mot, c'était un second -Pâris. Il apportait encore de la besogne; mais, voyant que Dunstan le -regardait de travers[240], qu'il tirait vigoureusement ses soufflets, et -qu'il chauffait toujours ses tenailles sans rien répondre, le jeune -homme s'éloigna. - - [240] _Dunstanus oculo contuetur obliquo._ - -Dunstan commençait à soupçonner quelque supercherie, et à croire que la -même tête pouvait bien s'être coiffée de tous les bonnets qu'il venait -de voir. Or, le Diable est seul capable d'opérer toutes ces -métamorphoses... Le saint orfévre s'aperçut donc qu'il avait affaire -avec le Diable, et se promit bien d'attraper l'ours sous la peau de -contrebande qu'il avait prise. - -En ce moment il vit entrer dans sa cellule une jeune fille extrêmement -belle. Sa démarche était dégagée. Elle montrait à découvert une gorge -blanche comme la neige, dont l'éclat était encore relevé par deux -boutons de rose. Un peigne de grand prix retenait ses cheveux galamment -disposés. Le Diable avait pris cette belle figure, ces lèvres fraîches, -ces yeux séducteurs, pour éveiller au moins dans le coeur de Dunstan une -flamme amoureuse. - -Mais Dunstan était préparé à bien soutenir l'attaque. Ses tenailles -étaient brûlantes et rouges comme le feu; il les saisit d'un tour de -main, s'élance sur l'ennemi; et, malgré toute sa beauté, il prend -impitoyablement la jeune fille par le nez... - -Le Diable, se sentant brûlé et serré d'un poignet vigoureux, pousse un -grand cri, cherche à battre en retraite, mais en vain: aucune force -humaine ou diabolique ne peut le tirer des tenailles de Dunstan. Il -reprend sa figure infernale, appelle tous les Diables à son secours, -agite ses cornes, frappe l'air de sa queue, de ses poings, de ses cris, -et se met sur les dents, sans avoir rien fait qui vaille. Cependant -Dunstan, qui le tient sous sa main, le fustige impitoyablement, en -poussant de pieux éclats de rire[241]... Enfin le malheureux capitule. -On lui permet de regagner ses pénates... Il fuit couvert de honte, avec -la désolante idée qu'il va se voir en butte aux brocards des autres -démons[242]. - - [241] _Pio risu vinctum flagellans._ - - [242] _Angelini Gazæi pia hilaria, ex vitâ Sti. Dunstani_, cap. 8. - -Le père Angelin de Gaza termine ce conte, par cette apostrophe: - - Triomphez, brave Dunstan! - Vous avez pris le nez du Diable: - Triomphez, brave Dunstan! - Honneur durable - A votre talent!... - - - - -CHAPITRE XXII. - -DES DÉMONS QUI ONT CITÉ L'ÉCRITURE SAINTE, ETC. - - _Virtutem doctrina paret, natura ne donet._ - - OVIDE. - - La sagesse adoucit un naturel brutal: - Celui qui sait le bien ne fait pas toujours mal. - - -Plusieurs démons ont cité les saintes écritures, et quelques-uns ont -récité les prières de l'église. Nous rapporterons peu de ces histoires, -pour ne pas tomber dans des détails qui paraîtraient impies aux dévots. -On verra du moins que le Diable connaît les bonnes choses, contre l'avis -des théologiens, qui l'accusent de ne savoir que le mal... - ---Lorsque saint Bernard prêchait la croisade dans le Brabant, une jeune -fille de Nivelle fit voeu de virginité, et se rendit aussi remarquable -par sa vertu, qu'elle l'était par la beauté de sa figure. Le Diable, la -trouvant à son gré, en devint amoureux. Il se présenta devant elle, sous -les traits d'un jeune homme bien fait et galamment vêtu; il lui fit avec -esprit une déclaration d'amour, lui donna des bijoux précieux, et loua -adroitement les plaisirs de la fécondité, en ravalant la triste -inutilité des vierges. C'étaient ses expressions. - -La jeune fille reçut les présens, écouta les discours, et répondit que, -malgré tout, elle ne voulait pas se marier, parce qu'elle préférait un -amour divin à un amour charnel[243]... - - [243] _Christi amori nuptias carnales postpono et contemno._ - -Le Diable ne se rebuta point, et mit tout en oeuvre pour séduire la -jeune fille. Celle-ci, pressée de se rendre, voulut avant tout connaître -le bel amoureux, et lui dit:--Mon bon seigneur, dites-moi d'abord qui -vous êtes, d'où vous venez, et pourquoi vous avez un si grand désir de -_copuler_ avec moi[244]? Le démon, forcé de répondre, fut assez franc -pour ne pas dissimuler son nom; et, quoiqu'il dût après cela s'attendre -à un mauvais accueil, il confessa ingénument qu'il était le Diable... - - [244] _Bone Domine, quis vel undè estis, quòd tanto mihi desiderio - copulari affectatis?_ - -La jeune vierge, plus surprise qu'effrayée, répliqua aussitôt:--Mais, si -tu es un esprit, pourquoi recherches-tu des plaisirs charnels, que les -esprits ne peuvent goûter?--Ne t'occupe point de ces subtilités, reprit -le démon; consens seulement à ce que je te demande?--Non pas, répondit -la jeune fille de Nivelle, en se ravisant... Et au même instant, elle -mit le démon en fuite par un signe de croix; puis elle s'en alla à -confesse... - -Le démon ne l'abandonna pas pour cela. Il la suivit comme auparavant, -mais à une distance plus respectueuse; il ne lui parla plus que de loin; -et, voyant enfin qu'elle ne voulait pas l'aimer, il lui fit quelques -tours d'espiègle, pour s'en amuser au moins de quelque manière. Par -exemple, il mit souvent des choses indécentes dans son assiette; il -répandait des vases de nuit et des pots pleins d'immondices sur les -personnes qui venaient la voir; il révélait les péchés les plus cachés -des assistans; et tout cela, sans être vu que de son amante, dont il ne -cherchait plus à gagner le coeur; de façon qu'il passa bientôt pour un -démon redoutable. - -Un jour qu'il était avec sa maîtresse dans une certaine maison, -quelqu'un lui demanda s'il savait _l'Oraison dominicale_. Il répondit -qu'oui. On le pria de la réciter. Il le fit de cette sorte:--«Notre -père, qui êtes dans les cieux, que votre nom soit glorifié, que votre -volonté soit faite sur la terre; donnez-nous aujourd'hui notre pain de -chaque jour, et délivrez-nous du mal[245].» - - [245] _Pater noster, qui es in coelis, nomen tuum... fiat voluntas tua - in terrâ, panem nostrum quotidianum da nobis hodiè, sed libera nos à - malo..._ - -On le pria ensuite de réciter la _Salutation angélique_; il répondit -qu'il la savait, aussi-bien que le _Pater_, mais qu'il ne pouvait la -dire. On lui demanda alors pourquoi il était enroué? Il répliqua que le -feu qui le brûlait intérieurement en était la cause. - -La jeune fille de Nivelle remarqua encore que, toutes les fois qu'il lui -apparaissait, son démon ne se montrait que par-devant. Elle voulut -savoir pourquoi il se tenait toujours dans les coins, pourquoi il ne -sortait qu'à reculons, et pourquoi il semblait si fort redouter de -laisser voir son derrière.--Parce que je n'ai point de postérieur, -répondit-il, et que tous ceux de mon espèce, lorsqu'ils prennent la -forme d'un homme, sont obligés de se contenter d'un corps parfait -par-devant, mais sans dos, ni fesses, ni épaules. - -Tout cela était surprenant; mais ses révélations n'étaient pas moins -singulières. Un homme du voisinage, qui avait commis de grands péchés, -et qui n'osait aller voir ce démon, de peur qu'il ne découvrît ses -turpitudes, se confessa à un prêtre, dans l'espoir d'imposer silence au -Diable par la confession; mais il s'approcha du tribunal de la -pénitence, sans avoir renoncé dans son coeur à ses habitudes vicieuses; -aussi, dès qu'il parut devant le démon:--Ah! c'est toi, notre ami, lui -cria l'esprit malin, viens çà... Tu t'es si bien confessé, que je vais -répéter tout ce que tu as dit... Il le fit, comme il le promettait, à la -grande confusion de ce pauvre homme, qui fit un vrai retour sur -lui-même, se confessa d'un coeur contrit, et revint immédiatement -trouver le Diable, pour en obtenir sa justification.--Voici votre ami -qui revient, dit quelqu'un à l'esprit.--Où est-il, demanda le -démon?--C'est cet homme, à qui vous venez de reprocher des choses si -honteuses.--Cet homme? Je ne l'ai jamais connu, et je n'ai point de -reproches à lui faire... Ainsi on crut que le démon avait menti d'abord; -et la confession sincère de cet homme lui attira une belle réparation -d'honneur. - -Dans la maison où ceci se passa, il y avait une dame qui, comme on dit, -tenait sa fille sous ses ailes, veillant à la garde de sa virginité, et -la réservant à un époux déjà choisi.--Ne te donne pas tant de peine à -veiller sur ta fille, lui dit le Diable, car elle n'est plus vierge. -Demande-le à Pétronille. (Cette Pétronille était une vieille duègne, qui -avait favorisé certaines amours secrètes de la jeune fille.) La mère -indignée repoussa sa fille, qui eut le bon esprit d'aller de suite à -confesse, et de revenir aussitôt obliger le démon à se rétracter. -Effectivement, l'esprit malin, la voyant purifiée, n'osa plus en dire de -mal; et, comme on lui rappelait la faute dont il l'avait accusée -précédemment, il répondit:--Je n'ai rien à reprocher à cette jeune -fille; elle est pudique et chaste, et je n'en puis dire que du bien... -C'est ainsi qu'elle dut à la confession l'avantage de ne point passer -pour fornicatrice, et de rentrer dans les bonnes grâces de sa mère. -C'est aussi tout ce qu'on sait du démon qui fréquenta la jeune vierge de -Nivelle[246]. - - [246] _Cæsarii Heisterbach_, lib. III. _Miracul. de confess._ cap. 6. - ---Un pauvre homme parut devant le tribunal de Dieu, chargé d'un grand -nombre de péchés qu'il n'avait pas dits à confesse. Satan arriva bientôt -et dit:--J'ai des droits sur cet homme; qu'on se hâte de me -l'adjuger.--Quels sont ces droits, demanda-t-on?--Il y a trente ans -qu'il s'est donné à moi, répondit le Diable; et depuis ce temps il m'a -toujours servi avec constance... Dieu permit alors au pécheur d'exposer -ses moyens de défense; mais le pécheur n'eut rien à répliquer. - -Le Diable dit alors:--Si cet homme a fait quelque bonne oeuvre, il en a -tant fait de mauvaises, qu'il est impossible de contester un instant sur -mes réclamations... Et le pécheur garda encore le silence. Mais le -Seigneur, considérant son trouble, et ne voulant pas le condamner si -vite, lui accorda un délai de huit jours pour préparer sa défense, et -comparaître alors en jugement définitif[247]. - - [247] _Dominus, nolens contrà eum citò proferre sententiam, eidem - terminum concessit octo dierum, ut octavâ, coram se compareret, et - de his omnibus rationem redderet..._ - -Le pauvre homme se retira tout triste. Il rencontra dans son chemin une -dame, qui lui dit:--Rassure-toi, je me charge de plaider vertement ta -cause à la prochaine séance.--Qui êtes-vous, demanda-t-il?--Je suis _la -Vérité_... Un peu plus loin, il rencontra une autre dame, qui lui promit -de seconder la première, et de le bien défendre contre Satan. Cette dame -lui apprit qu'elle était _la Justice_. - -Le pécheur, qui s'attendait à être condamné par _la Vérité_ et _la -Justice_, reprit quelque espérance, quand il se vit sûr de leur -protection; et il attendit le huitième jour. Alors il comparut de -nouveau devant son juge, et le démon fit l'exposé de ses droits. _La -Vérité_ prouva, dans son discours, que la mort du Sauveur avait brisé le -pouvoir du Diable, et qu'une âme chrétienne devait entrer au ciel. _La -Justice_ ajouta:--Si l'accusé a servi le Diable pendant trente ans, on -doit l'excuser sur ce qu'il le faisait malgré lui. L'esprit malin -s'était emparé de son corps, et nous savons qu'il n'obéissait qu'en -murmurant à ce mauvais maître... C'est donc Satan qui est coupable de -s'être posté dans le corps d'un chrétien, et d'en avoir fait son -esclave! On n'est responsable que de ce qu'on fait librement. - -Le Diable s'écria:--Il avait son ange gardien, qui lui conseillait de -bien faire. C'était à lui de suivre les bons conseils, s'il avait de -bonnes intentions. Vous savez qu'il est écrit: _Chacun sera jugé selon -ses oeuvres_[248]; et, je le répète, cet homme a fait tant de mal, qu'on -ne se rappelle pas quel bien il a pu faire... Personne ne se présenta -pour réfuter cette objection du Diable. Alors le Seigneur dit:--Qu'on -apporte une balance, et qu'on pèse les bonnes et les mauvaises actions -de cet homme. L'ordre du souverain juge s'exécuta à l'instant. _La -Vérité_ et _la Justice_ dirent au pécheur:--Vous n'avez plus d'espoir -que dans la mère de miséricorde, qui est assise auprès de Dieu. -Invoquez-la de tout votre coeur; elle viendra à votre secours. Le pauvre -homme fit sincèrement ce qu'on lui conseillait; et la sainte Vierge mit -sa main sur le bassin de la balance, où étaient en petit nombre les -bonnes actions. Le Diable, voyant qu'on le trompait, se cramponna au -bassin des péchés, et chercha à l'entraîner par tout le poids de son -corps. Mais la main de Marie fut plus forte que toute la personne du -Diable. Elle sauva ce pauvre pécheur, et Satan fut obligé de se retirer -les mains vides[249]. - - [248] St. Paul, épit. II, aux Corinth., chap. 5. Apocalypse, chap. 22. - - [249] _Legenda, opus aureum, Jac. de Voragine, auctum à Claud. à - Rotâ._ Leg. 114. - ---Le Diable rencontra un jour saint Bernard. Comme ils se connaissaient -passablement, ils lièrent conversation et firent un bout de chemin -ensemble. Après avoir jasé sur divers sujets, le Diable se vanta de -savoir _sept versets des psaumes_, qui avaient une vertu si salutaire, -qu'en les récitant tous les jours, on était sûr d'aller en paradis, sans -se mettre en peine de le mériter autrement. - -Saint Bernard, séduit par les heureux effets que promettait cette -recette, fut curieux de connaître les sept versets sanctifians. Le -Diable, qu'on accuse de chercher sans relâche à damner les hommes, -voulait pourtant bien sauver saint Bernard; mais il exigeait un petit -salaire; et, comme l'homme de Dieu prétendait ne rien donner, le Diable -s'obstinait à garder sa recette. Malheureusement Bernard en savait plus -long que lui.--Je t'attraperai bien, lui dit-il; car je réciterai tous -les jours le psautier, et par conséquent tes sept versets... Le Diable, -admirant la finesse de saint Bernard, lui révéla alors son secret, pour -lui éviter l'ennui de réciter les cent cinquante psaumes tous les jours -de sa vie[250].-- - - [250] _Érasme, Éloge de la folie_ (après quelques légendes apocryphes; - comme elles le sont toutes). _Folies des dévots._--Dans une édition - hollandaise de la folie d'Érasme, on admire une caricature d'Holben, - sur cette entrevue de S. Bernard avec le Diable. Le saint est vêtu - en moine; son air est assuré; il tient le livre des psaumes. Le - Diable a de longues cornes torses, des yeux ronds, un bec d'aigle, - un corps composé de plusieurs parties incohérentes, moitié oiseau, - moitié animal, une queue retroussée, des jambes d'autruche, avec le - pied fourchu; ses bras sont grêles et armés de longues griffes; il - indique avec ses ergots les endroits du psautier, qui mènent en - paradis; en général, il a la mine importante d'un maître d'école, et - tout l'air d'un bon homme. - -On rapportera ces versets, pour ceux qui seraient curieux d'en profiter. -Ils sont ici au nombre de huit, parce que saint Bernard a voulu ajouter -le sien à ceux du Diable; mais, en ces sortes de choses, un petit -supplément ne gâte rien. - - -OCTO VERSUS SANCTI BERNARDI[251]. - - [251] _Dicti aliquoties, sed ignarè, versus sancti Bernardini._ - -_Illumina oculos meos, ne unquam obdormiam in morte; ne quandò dicat -inimicus meus: prævalui adversùs eum._ (Psalm. 12). - -_In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum: redemisti me, Domine -Deus veritatis._ (Psalm. 50). - -_Locutus sum in linguâ meâ: notum fac mihi, Domine, finem meum._ (Psalm. -38). - -_Et numerum dierum meorum quis est? Ut sciam quid desit mihi._ (Psalm. -38). - -_Fac mecum signum in bonum, ut videant qui oderunt me et confundantur; -quoniam tu, Domine, adjuvisti me, et consolatus es me._ (Psalm. 85). - -_Diripisti, Domine, vincula mea: tibi sacrificabo hostiam laudis, et -nomen Domini invocabo._ (Psalm. 115). - -_Periit fuga à me; et non est qui requirat animam meam._ (Psalm. 141). - ---_Clamavi ad te, Domine; dixi: Tu es spes mea, portio mea in terra -viventium._ (Psalm. 141). - -Comme on ne veut point élever ici de cas de conscience, et que bien -certainement plusieurs personnes seront tentées de gagner le ciel par la -recette du Diable, on ajoutera que, malgré l'autorité des légendaires, -ces sortes de prières ont été condamnées, et ceux qui en font usage -excommuniés par plusieurs conciles[252]... - - [252] Les personnes qui liront cet ouvrage le mettront peut-être dans - le nombre des compilations, dont on accable maintenant le public; et - bien des gens penseront que, pour faire ce livre, il n'a fallu que - chercher, traduire et rassembler un certain nombre d'anecdotes - choisies. Outre que les contes, recueillis dans ce volume, sont - disséminés rarement dans les auteurs ecclésiastiques, parce que les - théologiens ont mis un soin extrême à toujours mal parler du Diable, - outre qu'on a été forcé de lire une multitude de livres insipides; - plusieurs anecdotes, comme celle qu'on vient de voir, ont coûté plus - de peine à l'auteur que la composition de cent pages imaginées. Il a - fallu pour celle-ci consulter Érasme, et plusieurs légendes, afin - d'avoir le trait entier. Après cela, on a été obligé de chercher - ailleurs les versets du Diable, qui sont la partie piquante de - l'anecdote, et que les légendaires, ni leurs copistes ne rapportent - point. On a trouvé ces huit versets, dans un recueil d'oraisons - latines, imprimé par Plantin. Mais les versets étaient enchaînés - l'un à l'autre, sans indication. Il a donc fallu encore parcourir le - psautier d'un bout à l'autre, pour pouvoir indiquer le psaume de - chaque verset, et s'assurer qu'on ne trompait point la confiance du - lecteur. L'auteur n'a point fait cette note pour donner du prix à - son ouvrage, mais pour se consoler un peu d'un travail extrêmement - pénible. - - - - -CHAPITRE XXIII. - -LE MAGICIEN AMOUREUX.--CONTE NOIR. - - _Nihil istac opus est arte ad hanc rem... - Fide et taciturnitate..._ - - TÉRENCE. - - Ne cherchez dans ceci ni sens, ni concordance, - Lecteur, admirez tout, et croyez en silence. - - -Il y avait à Antioche, dans le troisième siècle, une jeune vierge, -nommée Justine, qui était fille d'un prêtre des faux dieux. Dans la -maison voisine demeurait un diacre de l'église, qui forma le pieux -dessein de convertir Justine. Tous les soirs donc le diacre et la jeune -fille se mettaient à leur fenêtre; et là, à force d'entendre la lecture -du saint Évangile, Justine se décida à embrasser le christianisme. - -Sa mère, l'ayant appris, courut au lit de son époux, lui annonça le -changement qui s'opérait dans leur fille, et se coucha avec lui pour -délibérer sur ce qu'il y avait à faire. Pendant que le prêtre des idoles -dormait paisiblement avec sa femme, un crucifix leur apparut, environné -de plusieurs anges, et leur dit:--Venez à moi, je vous donnerai le -royaume des cieux... Les époux, s'éveillant alors, reçurent le baptême -aussi-bien que leur fille. - -Cependant Justine était molestée depuis quelque temps par un certain -Cyprien, magicien insigne, qu'il est important de faire connaître. Ce -jeune homme avait été consacré au Diable, dans sa septième année, par -ses parens qui étaient idolâtres; il avait été élevé dans la -connaissance intime des secrets de la magie, et il opérait une foule de -prodiges par les forces toutes-puissantes de cet art infernal. On -l'avait vu plusieurs fois changer les dames en jumens, et faire une -foule de miracles pareils, par ses charmes et ses prestiges. - -La beauté de Justine l'enflamma, comme bien d'autres, du plus ardent -amour. Il eut recours à la magie, qui lui promettait une jouissance sûre -et prompte. Un démon fut évoqué.--Que me veux-tu, dit l'habitant du -sombre royaume, en paraissant aussitôt? Me voici prêt à te -servir.--J'aime une jeune vierge d'Antioche, répondit Cyprien; ne -peux-tu pas me l'amener, et faire en sorte qu'elle s'abandonne à mon -amour? - ---On prétend que j'ai perdu les hommes, répliqua le démon, et que rien -ne m'est impossible quand il s'agit de nuire: néanmoins je n'ai pas -assez de pouvoir, pour obliger une jeune fille à te donner des marques -d'amour, si tu n'en es pas aimé[253]. Prends toutefois cette liqueur, -répands-la autour de la maison de Justine; j'y pénétrerai pendant la -nuit, et je ferai tous mes efforts pour la rendre amoureuse. - - [253] Ces propres paroles du Diable démentent un peu ce qu'on dit de - certains philtres, qui font aimer à l'extravagance un objet - naturellement haï. - -La nuit suivante, le démon entra dans la chambre de Justine, et -s'efforça d'allumer dans son coeur l'amour libidineux. La jeune fille, -sentant dans son intérieur des mouvemens impurs, soupçonna la présence -de l'ennemi, et signa tout son corps du signe de la croix. Le démon -terrassé prit la fuite; et Cyprien lui dit:--Pourquoi reviens-tu sans la -jeune fille que je veux posséder?--Elle a fait un signe, répondit le -démon; et ce signe redoutable m'a ôté toutes mes forces.--Va-t'en, -répliqua le magicien, et envoie-moi un démon plus puissant que toi. - -Le second démon parut aussitôt, et dit:--Je sais ce que tu demandes; -c'est presque une chose impossible. J'essaierai cependant de te -satisfaire. Je cours trouver Justine, et la remplir de désirs impurs... -Le démon entra en même temps auprès du lit de Justine, et employa toute -son adresse pour corrompre son coeur. Mais elle fit bien vite le signe -de la croix, et souffla sur le démon, qui s'enfuit tout honteux. - ---Eh bien! lui dit l'amoureux Cyprien, qu'as-tu fait de Justine?--Je -suis vaincu, répondit le démon. Un signe terrible, que je crains de -nommer, ma forcé à battre en retraite.--Va-t'en donc aussi, dit Cyprien; -tu n'es qu'un bélitre... En achevant ces mots, il évoqua le prince des -démons lui-même.--Que me veux-tu, dit-il en paraissant? Me voici prêt à -t'obéir.--Il faut convenir que votre pouvoir est bien mince, répliqua -Cyprien, puisqu'une jeune fille peut vous vaincre si -facilement!...--Attends quelques instans, interrompit le roi de l'enfer; -je vais moi-même attaquer celle que tu veux séduire. Je troublerai ses -esprits par la fièvre et par toutes les ardeurs d'un amour frénétique; -je la séduirai par des illusions et des songes; j'allumerai dans tous -ses sens une flamme impudique, et je te l'amènerai au milieu de la nuit. - -Le Diable prit alors la figure et le corps d'une jeune fille. Il alla -trouver Justine, et lui dit:--Je viens à vous, ma soeur, attirée par -votre bonne réputation; je veux, pendant quelques jours, profiter de vos -saints avis, et garder comme vous ma virginité... Cependant (ajouta un -instant après la fausse vierge), dites-moi, je vous prie, ma soeur, -quelle sera notre récompense, pour avoir constamment résisté aux -tentations de la chair?--Je ne puis pas vous le dire précisément, -répondit Justine; tout ce que je sais, c'est que la récompense sera bien -au-dessus des peines que nous aurons.--Mais, reprit le Diable, que -pensez-vous de ce commandement de Dieu: _Croissez et multipliez, afin de -peupler la terre_[254]?... Je crains bien, ma bonne amie, qu'en gardant -notre virginité, nous ne devenions rebelles au commandement de Dieu, et -qu'il ne nous punisse un jour de notre désobéissance, au lieu de nous -récompenser d'une conduite qu'il n'a point approuvée... - - [254] _Crescite et multiplicamini, et replete terram. Genes._, chap. - 1. - -Tout en parlant de la sorte, le Diable agissait invisiblement. Justine -réfléchissait, et sentait naître dans son âme les plus violentes ardeurs -de la concupiscence; elle en était si fort tourmentée, qu'elle se leva -pour sortir. Mais, revenant bientôt en elle-même, elle pensa qu'elle -pouvait bien être encore en face du Diable. Elle s'arma en conséquence -du signe de la croix, et souffla sur l'ange de ténèbres, qu'elle avait -pris d'abord pour une jeune fille. La fausse vierge s'évanouit à -l'instant, et la tentation se dissipa. - -Mais le prince des démons ne se tint pas pour vaincu. Tandis que Justine -était couchée sur son lit, il rentra sous la figure d'un beau jeune -homme, se jeta effrontément sur le lit de la courageuse vierge, et -s'efforça de l'embrasser. Un nouveau signe de croix le força à -disparaître. Il ne se retira pourtant pas encore; et, avec la permission -de Dieu, il accabla Justine de maladies, et répandit la mortalité dans -toute la ville d'Antioche. Il fit prédire en même temps, par les -possédés, que cette mortalité ne cesserait que quand Justine -consentirait au mariage. C'est pourquoi on voyait tous les jours une -multitude de malades expirans se traîner à la porte de Justine, en la -suppliant de prendre un époux et de sauver le peuple d'Antioche. Mais -Justine ne voulut jamais y consentir, et la mortalité continua ses -ravages pendant sept ans. Alors, comme la ville était sur le point -d'être entièrement dépeuplée, et que le reste des habitans d'Antioche -menaçait de tuer la vierge opiniâtre, Justine pria pour le peuple (à la -fin de la septième année) et la peste cessa[255]. - - [255] _Sed cùm Justina nullatenùs consentiret; et ex hoc mortem eidem - omnes minarentur, septimo anno mortalitatis, ipsa pro eis oravit, et - omnem pestilentiam propulsavit_, etc. - -Le Diable, voyant qu'il ne gagnait rien, et qu'il ne pouvait séduire -Justine, résolut de ternir au moins sa réputation. Il prit donc la -figure de cette fille, et se présenta à Cyprien, avec des regards -amoureux. Le magicien, persuadé qu'il voyait celle qu'il aimait, -s'écria:--Soyez la bien venue, charmante Justine... Mais à ce nom, le -Diable, comme s'il eût été frappé de la foudre, s'évanouit en fumée. - -Cyprien stupéfait ne perdit pas pour cela son amour. Il se déguisa -tantôt en jeune fille, tantôt en petit oiseau, et alla faire sa cour -lui-même pendant plusieurs jours; mais il ne fut pas plus heureux que le -Diable. Cette faiblesse de la puissance infernale contre les chrétiens -l'étonna; il renonça à la magie et au commerce de l'enfer. Il embrassa -le christianisme, et mena une conduite si exemplaire, qu'il devint par -la suite évêque d'Antioche. L'amour qu'il avait eu pour Justine se -changea en estime et en amitié pures. Il établit un couvent de filles, -dont Justine fut abbesse; et il put dès lors la voir sans crime[256]. - - [256] _Legenda, opus aureum, Jacobi de Voragine, editio Claudii à - Rotâ. Rothomagi, 1544, legenda 137._ - - - - -CHAPITRE XXIV. - -CONTRE CEUX QUI NE VEULENT PAS CROIRE AUX DIABLES.--HISTOIRE -ÉDIFIANTE[257]. - - _Non laudandus est qui plus credit... - Qui audiunt, audita dicunt..._ - - PLAUTE. - - Le Diable existe.--Soit.--Il a daigné paraître. - --Qui l'a pu voir?--Un moine, une vieille, un bon prêtre, - Un vieux gars, un pécheur, dont j'ai perdu le nom. - --A ces autorités faut-il nous rendre?... Non. - - [257] _Ex Cæsarii Heisterb. de Dæmonib._, cap. 2. - - -Un soldat allemand, nommé Henri, ne voulait pas croire qu'il y eût des -démons, et traitait de contes frivoles toutes les aventures infernales -qu'on lui donnait pour de véritables histoires. Mais on le prêcha tant -là-dessus, qu'il s'éleva des doutes dans son esprit; il alla trouver un -grand clerc, nommé Philippe, qui passait pour un habile nécromancien, et -le pria de lui faire voir le Diable. - -Philippe lui répondit que les démons étaient horribles à voir, qu'on ne -les approchait pas sans danger, et qu'il était rare et difficile de se -tirer d'avec eux les bragues nettes. Le soldat ne se rebuta point, et -fit de nouvelles instances; c'est pourquoi le nécromancien prit jour -avec lui, pour obliger le Diable à paraître. - -Un jour donc, vers l'heure de midi, Philippe conduisit le soldat à un -carrefour éloigné. Là, il traça un cercle sur la terre, y fit entrer son -homme, et lui dit:--Si vous mettez le pied hors de ce cercle, avant mon -retour, vous mourrez, parce que le Diable aura le droit de vous -emporter. Ayez soin aussi de ne lui rien donner de ce qu'il vous -demandera, de ne lui rien promettre, et de ne prendre aucun engagement. -Au reste, ne vous effrayez point de tout ce que vous allez voir; car le -Diable n'a aucun pouvoir sur vous, si vous suivez mes ordonnances. - -En disant ces mots, le nécromancien Philippe s'éloigna; et le soldat -Henri resta dans le cercle, seul, et assis par terre, pour ne pas -tomber, quand la frayeur viendrait. Un moment après, il se vit entouré -de torrens et de fleuves débordés, qui inondèrent la campagne, mais qui -s'arrêtèrent au bord du cercle magique, et se retirèrent immédiatement. -Ensuite, Henri entendit les grognemens d'une multitude de pourceaux, les -sifflemens de tous les vents déchaînés, les éclats de la foudre, et -plusieurs autres bruits prodigieux, entremêlés d'apparitions de fantômes -et de spectres, que l'enfer envoyait au soldat curieux pour -l'épouvanter. Mais un bon averti en vaut deux; Henri ne s'effraya point, -et considéra avidement tout ce qui se passait sous ses yeux. - -A la suite des phénomènes préliminaires, il aperçut, dans un bois -voisin, un horrible fantôme, beaucoup plus haut que les plus grands -arbres, qui venait au carrefour à pas de géant. Comme il était nègre, et -vêtu d'un habit noir, le soldat reconnut aisément le Diable en personne, -et se prépara à soutenir son aspect. Dès qu'il fut devant le cercle, le -Diable demanda à Henri ce qu'il voulait. - -HENRI. - -Je souhaitais de te voir, et tu fais bien de te montrer. - -LE DIABLE. - -Eh! pourquoi voulais-tu me voir? - -HENRI. - -Parce que j'ai souvent entendu parler de toi. - -LE DIABLE. - -Que t'en a-t-on dit? - -HENRI. - -Un peu de bien et beaucoup de mal. - -LE DIABLE. - -Les hommes me jugent et me condamnent sans me connaître; je n'ai jamais -fait le moindre tort; et même je me suis rarement vengé du mal que me -font la plupart des hommes. Philippe, qui t'a amené ici, me connaît -assez bien; demande-lui s'il a à se plaindre de moi; je fais tout ce qui -peut lui plaire: il est vrai qu'il n'en est point ingrat; mais enfin, -c'est encore à sa prière que je suis venu ici. - -HENRI. - -Où étais-tu quand il t'a appelé? - -LE DIABLE. - -J'étais à quelques journées d'ici; et je me suis hâté de faire la -course, dans l'espoir d'une petite récompense; car toute peine mérite -salaire. - -HENRI. - -Que veux-tu que je te donne? - -LE DIABLE. - -Donne-moi ton manteau, et je serai content. - -HENRI. - -Mon manteau? j'en ai besoin. - -LE DIABLE. - -Alors, donne-moi ta ceinture? - -HENRI. - -Je suis trop habitué à la porter, pour m'en dessaisir. - -LE DIABLE. - -Eh bien! donne-moi une brebis? - -HENRI. - -Le troupeau est complet: je ne veux pas y faire un vide. - -LE DIABLE. - -Enfin, tu ne me refuseras pas le coq de ton poulailler? - -HENRI. - -Eh! que feras-tu de mon coq? - -LE DIABLE. - -Je m'amuserai à entendre ses chants. - -HENRI. - -Mais, si je te le donnais, comment saurais-tu le prendre? - -LE DIABLE. - -Sois tranquille, donne-le-moi seulement. - ---Je ne te donnerai rien, répondit Henri; et après cette incivile -réponse, il eut l'impudence de faire au Diable de nouvelles questions, -auxquelles celui-ci eut l'inconcevable bonté de répondre, avec sa -douceur ordinaire.--Dis-moi, lui demanda le soldat, d'où te vient la -science universelle que tu possèdes? - -LE DIABLE. - -Je n'ai point la science universelle; je sais un peu le passé, et -particulièrement le mal qui s'est fait dans le monde. Pour t'en -convaincre, je te vais dire la ville, l'année et le jour où tu as perdu -ta virginité; je te rappellerai pareillement toutes les fautes que tu as -commises. - -Le Diable tint si bien parole, que Henri en fut tout honteux. Mais -ensuite, voulant encore demander sa récompense, le fantôme étendit une -grande main noire. Henri s'imagina qu'il allait avoir le cou tordu, -tomba de peur à la renverse, et appela Philippe à son secours. Le -nécromancien accourut, et pria le Diable de se retirer. Le soldat rentra -donc chez lui sans mésaventure; mais, depuis ce qu'il avait vu, il vécut -saintement dans un monastère, et n'osa plus dire qu'_il n'y a point de -démons_. - - - - -CHAPITRE XXV. - -CONTRE CEUX QUI VOIENT LE DIABLE PARTOUT. - -PIEUSE FACÉTIE[258]. - - _Sed malus interpres rerum, metus..._ - - CLAUDIEN. - - D'un démon qui nous hait les contes effrayans - Troublent bien des cerveaux, parmi les bonnes gens: - Un buisson, dans la nuit, est un spectre effroyable; - Un homme est un fantôme; une femme est un Diable... - - [258] _Ex R. P. Angelino Gazæo, inter pia hilaria; et Petri Rausani - hist._, lib. III. - - -Un prédicateur, faisant en chaire l'éloge de sainte Marguerite, -racontait aux assistans comment le Diable prit un jour la figure -épouvantable d'un horrible dragon, comment il se présenta sous ce -déguisement hideux à sainte Marguerite, comment il ouvrit une gueule -énorme pour l'avaler, comment la sainte brava la colère de la bête -tortue, comment elle lui sauta sur le ventre, et comment elle vainquit -Satan, avec le signe de la croix[259]. - - [259] _Ope sacro-sanctæ Tesseræ et fidei manu._ En lisant d'abord _ope - Tesseræ_, je pensais que la sainte avait gagné le Diable, en jouant - aux dés ou aux dominos. Mais le reste de la phrase me l'a fait mieux - comprendre, et je l'ai traduite comme j'ai pu. Le texte que je - rapporte suppléera à mon inexactitude. - -Un Lombard écoutait avidement cette partie du sermon, la bouche et les -oreilles toutes grandes ouvertes. C'était un jeune homme plein de piété -pour les petites choses, et grand amateur de miracles. Malheureusement, -avec d'aussi bonnes dispositions, il n'avait pas le plus petit grain -d'esprit, pas la plus petite miette de bon sens[260]. - - [260] _Salis una mica deerat ac prudentiæ._ - -Si pourtant (disait-il en lui-même), si ce gibier de potence[261], qui -est le chef aux enfers, se montrait là, devant moi, comme il s'est fait -voir, il y a long-temps, à sainte Marguerite!... comme je l'étrillerais -de bon coeur!... comme j'aurais du plaisir à l'éreinter..., à lui rogner -la queue!... comme je lui frotterais les oreilles!... - - [261] _Furcifer_; les dictionnaires traduisent _pendard_, _vaurien_, - _gibier de potence_. L'auteur a peut-être voulu dire _celui qui - porte la fourche_. - -En causant de la sorte à part lui, et en dressant son plan d'attaque à -tout besoin, il s'achemina vers un grand pré, où il se mit à genoux -derrière une haie, et fit une ardente prière à Dieu, aux anges et à tous -les saints du paradis, les conjurant de lui octroyer la satisfaction de -se battre un peu avec le Diable, et de prouver, à bons coups de poing, -qu'il ne le craignait pas. - -Il y avait plus d'une heure qu'il était en oraison, lorsqu'une vieille -femme arriva à l'autre bout du pré, tenant d'une main une faucille, de -l'autre un lien de paille, et venant scier une botte de foin pour ses -vaches. Elle était extrêmement décrépite, et branlait la tête sans -relâche. La couleur de son visage tenait le milieu entre l'olivâtre et -le jaune. Ses yeux étaient éraillés. Ses joues ressemblaient à des -mosaïques, tant elles étaient ridées. Il ne lui restait plus qu'une -dent, mais longue d'un bon pouce, et sortant du milieu de sa bouche, -comme une défense de sanglier[262]. Elle était sourde de naissance, et -de plus, muette comme une carpe, ce qui est encore plus triste; de façon -qu'elle ne pouvait se faire entendre que par des gestes et des grimaces. - - [262] Ici, la métaphore du texte est un peu trop hardie: _ceu - probosis_, comme une trompe d'éléphant...! - -Elle avait encore l'habitude de ne se point peigner et de laisser -flotter ses crins au vent. Enfin, la dureté de sa peau ne pouvant -s'amollir que sous des griffes, elle laissait croître ses ongles à -volonté, pour pouvoir se gratter en temps et lieu, comme font les -docteurs chinois. - -Cette espèce de monstre femelle avançait, à pas irréguliers, vers le -jeune homme en prières, ne s'annonçant que par une vieille toux bien -enracinée (car elle avait toujours dans le corps bonne provision de -catarrhes, et toussait d'autant mieux qu'elle ne s'entendait pas). - -L'entendre, la considérer, se lever brusquement, croire qu'il est -exaucé, qu'on lui envoie le Diable pour le combattre, tous ces sentimens -se confondirent dans la tête du Lombard. Il s'avança intrépidement -contre la vieille.--Approche, lui cria-t-il, je t'attends de pied -ferme... Ange renégat, tes finesses sont cousues de fil blanc... Va..., -malgré ta vieille peau, je te reconnais sous le masque; et je vois bien -à tes griffes que tu es le lion d'enfer, quoique tu n'aies qu'une queue -de paille et une faucille en place de fourche. - -En disant ces mots, il crache dans la main qui lui démange, ferme les -poings, agite les bras, abaisse son bonnet sur ses yeux, pour se donner -un air plus brave, et marche tête baissée contre la vieille qu'il prend -pour le Diable. La pauvre muette recule en poussant des sons -inarticulés... Mais effrayée de la mine guerrière du champion, elle -glapit[263] bientôt de toutes ses forces, et agite sa faucille pour lui -faire peur à son tour... L'intrépide jouvenceau désarme l'ennemi qu'il -vient de se fabriquer, le saisit par les crins, l'abat sur le sol, et -pousse des clameurs de triomphe. - - [263] _Gannire, more vulpium..._ - -Il n'en assomme pas moins la vieille de coups qu'elle reçoit en hurlant, -et l'accable d'injures qu'heureusement elle n'entend point.--Vieux -coquin, lui dit-il, fourbe qui nous damnes quand nous n'y songeons pas, -fripon ténébreux, nous nous connaissons à présent, et tu te souviendras -de moi... - -La vieille cependant se défend avec ses ongles, et donne au Lombard de -vigoureux coups de dent, tout en criant pour appeler du secours. Enfin, -des paysans surviennent; ils arrachent la pauvre femme, à demi-morte, au -jouvenceau toujours frappant, le garrottent de liens solides, et le -conduisent au juge du lieu. Il allait se voir condamné à mourir, quand -un faiseur de miracles parut. Il prit pitié de l'imbécile Lombard, et -obtint sa grâce en guérissant la vieille. On se contenta donc de -renvoyer le coupable après une bonne correction; et on l'engagea à y -regarder à deux fois, quand désormais il se croirait en face du Diable. - - - - -CHAPITRE XXVI. - -LA FAUSSE PRINCESSE.--MÉLODRAME A METTRE EN SCÈNE[264]. - - [264] C'est le Diable qui joue le rôle du traître. La scène se passe - dans la maison de l'évêque, où le Diable s'introduit. - - -ACTE PREMIER. - -Un pieux évêque avait une grande dévotion au bienheureux saint André, et -menait une vie exemplaire dans son diocèse. Le Diable eut envie de -l'éprouver, et il le fit assez adroitement. - -Il prit la figure d'une femme extrêmement belle, se rendit au palais de -l'évêque, et demanda à lui faire la confession de ses fautes. Le prélat -fit répondre à la dame qu'elle pouvait s'adresser à son vicaire, entre -les mains de qui il avait remis toute sa puissance de lier et de délier -les péchés. Mais la dame replique qu'elle ne veut absolument révéler les -secrets de sa conscience qu'à l'évêque en personne, et qu'elle a ses -raisons pour cela. - -Le prélat fut obligé de se rendre, et la belle dame fut introduite dans -l'oratoire épiscopal.--«Seigneur, dit-elle, en s'avançant avec une -modestie séduisante, daignez me recevoir en commisération. Je suis fille -d'un roi; et, malgré la délicatesse de mon tempérament, je suis venue à -pied jusqu'ici, sous un habit de pélerine. Mon père est un souverain -puissant qui m'a promise en mariage à un grand prince. Mais, comme je ne -puis plus consentir à des unions charnelles[265] depuis que j'ai -consacré ma virginité à Jésus-Christ, j'ai répondu à mon père que le lit -conjugal ne m'inspirait que de l'horreur. On ne fit point attention à -mes refus; il fallait bientôt me rendre à la cruelle volonté de mon -père, et prendre un époux, ou me préparer à subir divers supplices -inouïs. C'est pourquoi je pris secrètement la fuite, aimant mieux plaire -à Jésus-Christ que de m'engager sous le joug du mariage. J'entendis -bientôt parler de votre sainteté, et je me réfugie sous votre -protection, dans l'espoir d'y trouver le repos, d'y vivre dans la -dévotion, et d'attendre en paix les douceurs du ciel, loin des orages de -ce monde.» - - [265] _Nunquàm possem in carnalem copulam consentire._ - -Le prélat, ravi de trouver, dans la dame inconnue, tant de noblesse et -de beauté, avec une piété si fervente et une éloquence si persuasive, -lui répondit d'une voix bénigne:--Vivez ici, ma fille, dans la sécurité -et l'espérance. Celui pour l'amour de qui vous avez méprisé si -courageusement votre famille, vos biens et les vanités mondaines, vous -donnera ses grâces en ce monde et vous fera partager sa gloire dans -l'autre. Pour moi, qui ne suis que son serviteur, je vous offre tout ce -que je puis, et tout ce que je possède. Choisissez ici le logement qui -vous plaira, et venez dîner avec moi. - -La dame répliqua:--Seigneur, si l'on sait cet arrangement, on pourra en -médire; et je ne voudrais point gâter votre sainte réputation.--Nous ne -serons point seuls à table, répondit l'évêque, car j'ai aujourd'hui -plusieurs convives; et je ne pense pas que nous ayons à craindre les -soupçons. - - -ACTE SECOND. - -En disant ces mots, l'évêque conduisit sa protégée dans la salle du -festin, et il la plaça en face de lui. Pendant tout le repas, il ne -cessa d'attacher ses regards sur elle, et de contempler sa beauté -ravissante, de façon que les yeux charmés n'eurent pas de peine à -séduire le coeur. Le démon déguisé s'en aperçut; il lança, avec une -feinte modestie, des oeillades perfides; il employa intérieurement tout -son art à relever encore les charmes de la figure qu'il avait prise; et -il enflamma son hôte d'un amour si violent, que le prélat ne souhaitait -plus qu'une occasion favorable pour s'abandonner à ses désirs impurs et -illicites. - - -ACTE TROISIÈME. - -Peu de temps après, au moment où la vertu chancelante de l'évêque était -sur le bord du précipice, un étranger vint frapper à sa porte, en -demandant à grands cris qu'on lui ouvrît. On ne lui répondit point -d'abord; mais comme il continuait de frapper, en faisant tant de bruit -que l'on ne pouvait plus s'entendre, l'évêque demanda à la dame qui -était enfermée avec lui, s'il fallait recevoir cet -étranger?--Proposons-lui une énigme, répondit la fausse princesse; s'il -la devine, nous le laisserons entrer; si elle l'embarrasse, vous le -chasserez comme un ignorant qui n'est pas digne de paraître en votre -présence. - -L'avis fut trouvé sage; et on demanda à l'étranger quel était _le plus -admirable de tous les ouvrages de Dieu, en fait de petites choses_? -L'étranger répondit que c'était _la diversité et la beauté des figures -humaines_; puisque, de tant d'hommes qui ont vécu, qui vivent et qui -vivront sur la terre, il est impossible d'en trouver deux dont les -visages soient parfaitement les mêmes en tout point; et que, dans un si -petit espace que la figure humaine, on trouve plus de merveilles que -l'on n'en peut compter. - -La réponse était juste, et fut admirée. Mais avant d'ouvrir, on proposa -une seconde question plus difficile:--_Quel est le lieu où la terre est -plus haute que le ciel?_--C'est, répondit l'étranger, _le ciel empyrée_, -où réside le corps de Jésus-Christ. Car ce corps divin est composé de -chair et de sang comme le nôtre; et pour peu qu'on ait lu l'histoire de -la création du monde, on sait que toute notre substance n'est qu'un peu -de terre détrempée. - -Cette seconde réponse fut trouvée bonne, comme la première. Néanmoins, -on voulut encore proposer une troisième énigme, et on demanda, toujours -par le conseil de la belle dame, _quelle distance il y a entre la terre -et le ciel_?--L'évêque que je venais voir le sait mieux que moi, -répliqua l'étranger; il a pu mesurer cet espace, puisqu'il vient de -tomber du ciel dans l'abîme. Qu'il sache donc que ce n'est ni une femme, -ni une princesse, qu'il a reçue dans son palais, mais un démon déguisé. - -L'évêque épouvanté jeta les yeux sur sa pénitente, qui disparut à -l'instant; il reconnut avec horreur la faute qu'il avait commise, et -voulut voir l'étranger qui avait frappé si long-temps à sa porte; mais -on ne le trouva plus. Alors il fit jeûner son peuple, et ordonna des -prières publiques[266], dans l'espoir que le ciel daignerait lui faire -connaître l'inconnu qui l'avait sauvé du précipice. En effet, il apprit -la nuit suivante, par une révélation d'en-haut, que l'étranger -mystérieux était saint André, en qui il avait tant de dévotion[267]. On -pense bien qu'il ne fut point ingrat, et qu'il brûla bien des cierges en -l'honneur de son protecteur. - - [266] _Populum convocavit... præcepit que ut omnes jejuniis et - orationibus insisterent_, etc. - - [267] Légende Dorée de _Jacobus de Voragine_. Vie de S. André, Lég. 2. - -C'est ainsi que la vertu triompha encore des vains efforts du vice, et -que le démon n'eut qu'un pied de nez pour ses belles dépenses d'esprit -et de finesse. - - - - -CHAPITRE XXVII. - -QUATRE HISTOIRES ÉDIFIANTES. - - -Iº LES PRESTIGES. - -Un hérétique allemand, voulant attirer dans son parti un bon frère -prêcheur, lui promit de le mener au ciel quand il en aurait la -fantaisie, et de lui faire voir la sainte Vierge et les saints autour de -Jésus-Christ. Cette proposition était trop séduisante pour que le frère -prêcheur eût seulement la pensée de la refuser: les deux compagnons -prennent jour, et se préparent au voyage. Mais comme le frère prêcheur -savait qu'il avait à faire à un hérétique, et qu'on pouvait le tromper -par quelques prestiges, il eut soin de porter sur lui une hostie dans -une petite boîte. - -Le jour désigné étant venu, le frère alla trouver son conducteur, qui le -fit grimper au sommet d'une montagne très-élevée, et l'introduisit dans -un palais éblouissant, lumineux, magnifique et tout couvert de -pierreries. Les deux compagnons entrèrent dans une grande salle, et y -trouvèrent, assis sur un trône, un prince tout radieux, couronné -d'étoiles et beau comme le jour. Il y avait, à côté de lui, une belle -princesse, et autour du trône un foule d'officiers majestueux et pleins -de grâces. - -L'hérétique s'inclina profondément, se mit à genoux et adora. Mais le -frère commença par bien examiner les visages qui étaient devant lui, car -il se piquait de connaître les gens à la physionomie. Son conducteur, -impatienté de le voir si long-temps debout, se retourna vers -lui:--Mettez-vous donc à genoux, lui dit-il à demi-voix, et adorez comme -il faut Jésus-Christ, sa mère, et tous ces saints-là, qui sont nos -supérieurs.--Un instant, répondit le frère... Alors il fouilla dans sa -poche, tira sa boîte, prit son hostie, et dit à la belle princesse, qui -était auprès du beau prince:--Si vous êtes la mère de Dieu, voici votre -fils que je tiens dans mes doigts; adorez-le, et puis je vous -adorerai?... - -A peine eut-il prononcé ces paroles, que le palais, la salle, le trône, -le roi, la princesse, les officiers, tout disparut, et les deux -compagnons se trouvèrent perdus dans une caverne obscure... Ils en -sortirent après bien des peines, et l'hérétique rentra dans le sein de -l'église orthodoxe[268]. - - [268] _Libri apum, annus 1231.--Mathæi Tympii premia virtut._, pag. - 123.--Pic de la Mirandole raconte une histoire à peu près semblable - à celle-là; mais au lieu d'être un moine, son héros est un prêtre - séculier. - -Il faut convenir que les Diables avaient mis une grande adresse dans -cette représentation (car on sent que cette mascarade était leur -ouvrage), et que de bien fins s'y seraient laissé tromper! Mais les -frères prêcheurs étaient d'habiles gens.--Quant à la précaution de -celui-là, dont on vient de lire l'aventure, elle nous apprend encore que -la méfiance est mère de la sûreté, comme dit La Fontaine. - - -IIº MORT DE GUILLAUME LE ROUX. - -Guillaume-le-Roux, fils de Guillaume-le-Conquérant, et roi d'Angleterre -dans le onzième siècle, était un prince abominable. Figurez-vous un -tyran sans foi ni loi, athée, blasphémateur, et tout-à-fait démoralisé. -Il fit autant de mal à l'église d'Angleterre que son père lui avait fait -de bien. D'abord il chassa l'évêque de Cantorbéri, et ne voulut point -que ce siége fût rempli de son vivant, afin de profiter des grands -revenus qui y étaient attachés. Ensuite, il laissa les prêtres dans la -misère, et condamna les moines à la dernière pauvreté. Enfin, il -entreprit des guerres injustes et se fit généralement détester. Or de -pareils excès mènent toujours à une mauvaise fin. - -Un jour que Guillaume-le-Roux était à la chasse (en l'année 1100, dans -la 44e de son âge et la 13e de son règne), il fut tué d'une flèche -lancée par une main invisible; et, pendant qu'il rendait le dernier -soupir, le comte de Cornouailles, qui s'était un peu écarté de la -chasse, vit un grand bouc noir et velu, qui emportait un homme nu, -défiguré et percé d'un trait de part en part... Le comte ne s'épouvanta -point de ce hideux spectacle. Il cria au bouc de s'arrêter, et lui -demanda qui il était, qui il portait, où il allait? Le bouc -répondit:--«Je suis le Diable, j'emporte Guillaume-le-Roux, et je vais -le présenter au tribunal de Dieu, où il sera condamné, pour sa tyrannie, -à venir avec nous[269]...» - - [269] _Mathæi Tympii præmia virtutum.--Mathieu Pâris, Historia major_, - tom. II. Cette aventure, et _la mort du comte de Foulques_, qui se - trouvera plus loin, auraient dû faire partie du chapitre _de ceux - qui ont eu le cou tordu par le Diable_, etc.; mais puisqu'elles sont - ici, on voudra bien les y laisser. - -Voilà ce que rapportent plusieurs historiens pieux. Il est vrai que, -selon d'autres, le prince Henri, frère de Guillaume-le-Roux et son -successeur, aurait convoité le trône; et que conséquemment il aurait -fait tuer son frère par un cavalier de sa maison; qu'il aurait publié -ensuite l'aventure du bouc, pour pallier l'assassinat; et qu'on l'aurait -reçue dans le temps, à cause de la crédulité qui était grande, et de la -haine qu'on portait généralement au défunt.--On en croira ce qu'on -voudra. Comme Guillaume-le-Roux ne valait pas grand'chose, nous ne nous -en occuperons pas davantage. - - -IIIº L'INTERROGATOIRE. - -Tandis qu'on faisait des miracles autour du corps du pape Léon IX, -canonisé depuis peu de jours, une femme de la Toscane, coupable de -certains péchés qu'on ne nomme pas, osa entrer dans l'église avec la -foule. Aussitôt le Diable, qui s'était posté dans son corps, se mit à -crier, par la bouche de cette femme:--O saint Léon! pourquoi voulez-vous -me resserrer si étroitement? Je ne vous ai jamais fait de tort... - -On conduisit aussitôt la possédée auprès du corps saint; et les évêques -qui se trouvaient là dirent au démon:--Réponds, maudit; comment t'es-tu -logé dans le corps de cette femme? et qui t'a donné le pouvoir de -tourmenter les chrétiens?... - -Le démon répondit:--Les miens et moi, nous sommes chargés de tenter les -chrétiens, de perdre leurs âmes, et de les obséder jusqu'à ce qu'ils se -soumettent à nos lois. Quand ils se rendent à nos avis, nous les -possédons, et nous nous campons dans leur corps, comme dans un gîte -préparé pour nous; mais vous concevez que cela se fait à petit bruit, de -peur d'effrayer les personnes timorées. - ---C'est très-bien, répartit un prêtre; mais après cela, pourquoi -faites-vous connaître votre présence? Réponds, scélérat... Le démon -répondit:--D'abord, quand nous sommes maîtres du poste, nous y amenons -l'indolence, la paresse et la gourmandise; et si la personne qui nous -loge passe son temps à dormir et à manger, les choses vont bien, et nous -sommes bien payés de nos prévôts. Mais, dans la suite, si l'on nous mène -à l'église parmi les bons catholiques, nous sommes forcés de nous en -éloigner, et nous tourmentons le corps qui nous loge pour l'obliger à -sortir. - ---Fort bien, ajouta un évêque; je t'adjure maintenant de nous dire si le -pape Léon est parmi les saints?--Ah! vieux sorcier, s'écria le Diable; -tu parles-là de notre plus terrible ennemi. Il a conduit plus de gens au -ciel que nous n'en traînons aux enfers. Il nous chasse de tous côtés, -nous poursuit partout, et je vois déjà qu'il va me faire détaler d'ici. -C'est un grand malheur pour nous qu'il soit si puissant dans le ciel... - -Comme le Diable disait ces mots, une méchante femme qui se trouvait là -eut l'impiété de dire:--Quand le pape Léon chassera les démons, je serai -reine... Mais elle avait à peine achevé son horrible phrase, que le -Diable sortit de la possédée de Toscane, et se jeta, à corps perdu, dans -la blasphématrice, qu'il commença de tourmenter vertement. Il est -probable que saint Léon eut assez d'indulgence pour la délivrer. -Toutefois l'histoire ne le dit pas [270]. - - [270] _Bollandi Acta Sanctorum; aprilis 19, cap. 2, Leon IX._ - - -IVº ENCORE UN TOUR AUX ENFERS. - -Quoique l'auteur du petit livre mystique, intitulé DIEU SEUL, ait dit, -page 136, que _Dieu est le meilleur des pères, et qu'ainsi ce n'est pas -notre affaire de nous mettre en peine de l'enfer ou du paradis_; comme -l'auteur du très-admirable livre, intitulé PENSEZ-Y MIEUX, a soutenu, -page 4, que _c'est l'affaire et la grande affaire des parfaits et des -commençans en dévotion_, nous allons donner encore une description de -l'enfer, pour retenir efficacement, par cette peinture terrible, les -tièdes qui s'approchent trop inconsidérément du précipice. - -Un homme qui s'appelait _Réparé_, et un soldat qui se nommait _Étienne_, -firent, avant de mourir, et par une grâce toute spéciale, le voyage de -l'autre monde. Ils virent, dans une grande caverne, quelques démons qui -élevaient un bûcher, pour y brûler l'âme d'un prêtre nommé Tiburce, qui -avait commis de grandes impudicités. - -Ils aperçurent, un peu plus loin, une maison enflammée, où l'on jetait -un grand nombre d'âmes coupables, et ces âmes brûlaient comme du bois -sec. Il y avait auprès de cette maison une grande place, fermée de -hautes murailles, où l'on était continuellement exposé au froid, au -vent, à la pluie, à la neige, où les patiens souffraient une faim et une -soif perpétuelles sans pouvoir rien avaler. On dit à l'homme qui se -nommait _Réparé_, et au soldat qui s'appelait _Étienne_, que ce triste -gîte était le purgatoire. - -A quelques pas de là, ils furent arrêtés par un grand feu, qui s'élevait -jusqu'au ciel du pays; et ils virent arriver un Diable qui portait un -cercueil sur ses épaules. _Réparé_, qui aimait probablement à -s'instruire dans ses voyages, demanda pour qui on allumait le grand feu. -Mais le démon qui portait le cercueil, déposa sa charge, et la jeta dans -les flammes, sans dire un mot. La bière se consuma, et on aperçut le -corps d'un moine. Alors le Diable dit à _Réparé_:--«Vous voyez cet homme -là? Eh bien! il avait fait voeu de chasteté; et il a violé une jeune -fille, qui était venue lui demander le baptême. Aussi nous l'allons bien -corriger.» - -Les deux voyageurs passèrent; et, après avoir parcouru divers autres -lieux, où ils remarquèrent plusieurs scènes infernales, plus terribles -les unes que les autres, ils arrivèrent devant un pont, qu'il fallut -traverser. Ce pont était bâti sur un fleuve noir et bourbeux, dans -lequel on voyait barbotter plusieurs défunts d'un aspect effroyable. On -l'appelait _le pont des épreuves_, parce que celui qui le passait sans -broncher était juste et entrait dans le ciel; au lieu que le pécheur -tombait dans le fleuve, avec les gens de son espèce. - -Quoique ce pont n'eût pas six pouces de largeur, on dit que _Réparé_ le -traversa heureusement. Mais le pied d'_Étienne_ glissa au milieu du -chemin, et ce pied fut aussitôt empoigné par des hommes noirs qui -l'attirèrent à eux. Le pauvre soldat se croyait perdu, quand des anges -arrivèrent à tire-d'ailes, qui saisirent Étienne par les bras, et le -disputèrent aux hommes noirs. Après de longs débats, les anges furent -les plus forts, et emportèrent le soldat, à demi disloqué, de l'autre -côté du pont. «Vous avez bronché, lui dirent-ils ensuite, parce que vous -êtes trop lubrique; et nous sommes venus à votre secours, parce que vous -faites l'aumône.» - -Les deux voyageurs virent alors le paradis, dont les maisons étaient -d'or, et les campagnes couvertes de fleurs odorantes; et les anges les -renvoyèrent sur la terre, en leur recommandant de conter aux hommes ce -qu'ils avaient vu[271]. - - [271] _Historia tripart. post Gregorii_, dialog. 4.--_G. Bloock, post - Dyonisii Carth. colloquium de particulari judicio_, art. 20. - - - - -CHAPITRE XXVIII. - -QUATRE PETITS ROMANS. - - -Iº THÉODORA. - -Du temps de l'empereur Zénon, il y avait à Alexandrie une jeune dame -nommée Théodora, aussi remarquable par sa beauté que distinguée par la -noblesse de sa famille. Elle avait épousé un homme riche et craignant -Dieu, avec qui elle passait des jours vertueux et paisibles. - -Le Diable, jaloux de sa sainteté, alluma dans le coeur d'un personnage -opulent de la même ville tous les feux de la concupiscence, et l'amour -le plus violent pour Théodora. Le riche amoureux lui envoya bientôt des -messagères secrètes, chargées de lui offrir des présens magnifiques, si -elle voulait partager son amour; mais elle rejeta ces propositions. -Elles devenaient cependant si fréquentes, que cette pauvre femme ne -pouvait plus y tenir. - -Enfin, l'amant de Théodora s'avisa de confier le soin de ses affaires à -une vieille sorcière, qui passait pour une personne très-entendue en -fait de commissions amoureuses. La sorcière alla trouver Théodora; et, -après qu'elle se fut insinuée dans sa confiance, elle la supplia d'avoir -pitié d'un homme qui ne soupirait que pour elle.--Je n'oserais jamais -commettre un aussi grand péché, répondit Théodora, puisque je suis sous -les yeux de Dieu qui voit tout.--Vous êtes dans l'erreur, repliqua la -magicienne, tout ce qui se fait en plein jour, Dieu le sait et le voit; -mais tout ce qui se passe la nuit, Dieu l'ignore.--Dites-vous bien la -vérité?--Certainement; et vous pouvez là-dessus vous en rapporter à -moi.--Eh bien! répondit la jeune dame rassurée, allez dire à celui qui -vous envoie, qu'il peut venir me trouver ce soir, et qu'il obtiendra ce -qu'il désire. - -L'amoureux enchanté se rendit, au commencement de la nuit, dans -l'appartement de Théodora, coucha avec elle, et se retira un peu avant -l'aurore. - -Mais quand le jour parut, l'épouse adultère, rentrant en elle-même, se -mit à pleurer amèrement, dans cette pensée qu'elle venait peut-être de -perdre son âme et sa vertu. Son mari ne put ni la consoler, ni savoir la -cause de son chagrin... Pour éclaircir ses doutes, elle alla dans un -monastère de filles, et demanda à l'abbesse si les crimes commis de nuit -échappaient aux regards du créateur.--Dieu sait tout et voit tout, -répondit l'abbesse; à toutes les heures de la nuit et du jour, dans tous -les pays du monde, ses yeux sont ouverts sur toute la création.--Ah! -malheureuse que je suis, s'écria la dame pécheresse... Donnez-moi le -livre des évangiles, afin que je consulte le sort[272]. - - [272] _Ut sortiar memetipsam_... Cette manière de consulter le sort - était autrefois en grand usage. On ouvrait le livre des évangiles, - et on regardait le premier mot qui se présentait, à l'ouverture du - livre, comme un arrêt du ciel. St. Augustin a écrit contre cette - superstition, dans ses épîtres _ad Januarium_. - -En ouvrant le livre, elle trouva ces mots de Pilate: _Quod scripsi -scripsi_[273]... Elle comprit par là que ce qui était fait était fait, -et qu'il fallait le réparer par la pénitence. C'est pourquoi elle rentra -dans sa maison, s'habilla en homme, pendant l'absence de son mari, et se -rendit dans un couvent de moines, où elle passa le reste de sa vie, -connue seulement sous le nom de frère Théodore. Le Diable la tenta -encore de plusieurs manières[274]; mais il ne l'empêcha pas de mourir en -odeur de sainteté[275]. - - [273] Ce que j'ai écrit est écrit. _S. Jean, chap. XIX vers. 22_. - - [274] Les démons lui apparurent particulièrement sous la figure de son - mari, sous des formes de bêtes féroces, sous des costumes - militaires, etc.; mais ces métamorphoses sont trop insipides, pour - qu'on puisse se permettre d'en ennuyer le lecteur. - - [275] _Legenda, opus aureum Jac. de Voragine, auctum à Claudio à - Rotâ_, lég. 87. - - -IIº L'ANNEAU. - -Un mari, partant pour un long voyage, dit à sa femme:--Je ne sais pas -combien de temps je vais vivre éloigné de vous. Mais s'il faut que vous -veniez me rejoindre, je vous enverrai chercher par un homme de confiance -qui vous présentera mon anneau. Au reste, je vous ai recommandé à saint -Côme et à saint Damien... Après ces mots il embrassa l'épouse en pleurs, -et s'éloigna au plus vite. - -Par un de ces hasards qui sont assez communs, le Diable se trouva -présent à cet adieu; et comme on ne l'avait ni vu, ni soupçonné, il -résolut de faire son profit de ce qu'il venait d'entendre. Au bout de -quelques jours, il se présenta, sous une figure humaine, à la dame en -question, et lui montrant un anneau parfaitement semblable à celui du -mari:--Madame, lui dit-il, je suis un ami de votre époux, qui m'a chargé -de venir ici en toute diligence, pour vous prévenir qu'il a un besoin -pressant de vous voir, et qu'il vous prie de me suivre avec confiance... - -La dame, ayant reconnu l'anneau, monta un cheval que le Diable lui avait -amené; et ils se mirent en route. Lorsqu'ils furent dans la campagne, à -une heure où ils se trouvaient dans une solitude absolue, le Diable -poussa la dame, avec qui il voyageait, pour la faire tomber de cheval. -On ne dit pas ce qu'il voulait lui faire; mais la femme effrayée appela -à son secours saint Côme et saint Damien, qui accoururent bien vite, -chassèrent le démon et reconduisirent la dame à son logis[276]. - - [276] _Legenda aurea Jac. de Voragine_, lég. 138. - - -IIIº LE DANGER DES ENGAGEMENS. - -Un ancien militaire, qui jouissait d'une grande fortune, et qui la -dépensait en libéralités, devint bientôt si pauvre qu'il manquait -presque du nécessaire. Comme il n'avait pas le courage de recourir à ses -amis, et que ses amis ne paraissaient pas disposés à se souvenir de ses -bienfaits, il tomba dans une grande tristesse, qui redoubla encore à -l'approche de son jour natal, où il avait coutume de faire quelques -dépenses magnifiques. - -En s'occupant de ses chagrins, il s'égara dans une vaste solitude, où il -put sans honte pleurer la perte de ses biens. Tout à coup il vit -paraître devant lui un homme d'une taille haute, d'une figure imposante, -monté sur un cheval superbe. Ce cavalier, qu'il ne connaissait point, -lui adressa la parole avec le plus vif intérêt, et lui demanda la cause -de sa douleur. Après qu'il l'eut apprise, il ajouta:--Si vous voulez me -rendre un petit hommage, je vous donnerai plus de richesses que vous -n'en avez perdu... - -Cette proposition n'avait rien d'extraordinaire, dans un temps où la -féodalité était en usage. Le militaire, pauvre et malheureux, promit à -l'étranger de faire tout ce qu'il exigerait, s'il pouvait lui rendre sa -fortune.--Eh bien! reprit le Diable (car c'était lui), retournez à votre -maison; vous trouverez, _dans tel endroit_, de grandes sommes d'or et -d'argent, et une énorme quantité de pierres précieuses. Quant à -l'hommage que j'attends de vous, c'est que vous ameniez votre femme ici, -dans trois mois, afin que je puisse la voir... - -Le militaire s'engagea à cet hommage, sans chercher à connaître celui -qui l'exigeait. Il regagna sa maison, trouva les trésors indiqués, -acheta des palais, des esclaves, et reprit sa généreuse habitude de se -distinguer par des largesses; ce qui lui ramena nécessairement les bons -amis que le malheur avait éloignés. - -A la fin du troisième mois, il songea à tenir sa promesse. Il appela sa -femme, et lui dit:--Vous allez monter à cheval, et venir avec moi, car -nous avons un petit voyage à faire. C'était une dame vertueuse, honnête, -et qui avait une grande dévotion à la sainte Vierge. Comme elle -n'entreprenait rien sans se recommander à sa protectrice, elle fit une -petite prière, et suivit son mari, sans lui demander où il la -conduisait. Après avoir marché près de trois heures, les deux époux -rencontrèrent une église. La dame, voulant y entrer, descendit de -cheval, et son mari l'attendit à la porte en gardant les manteaux. - -A peine cette dame fut-elle entrée dans l'église, qu'elle s'endormit en -commençant sa prière. On peut regarder cela comme un miracle, puisqu'en -même temps la sainte Vierge descendit auprès d'elle, se revêtit de ses -habits et de sa figure, rejoignit le militaire, qui la prit pour sa -femme, monta sur le second cheval, et partit, avec le mari, au -rendez-vous du Diable. - -Lorsqu'ils arrivèrent au lieu désigné, le prince des démons y parut avec -fracas, et d'un ton assez suffisant, si la chronique ne charge point. -Mais, dès qu'il aperçut la dame que le militaire lui amenait, il -commença à trembler de tous ses membres, et ne trouva plus de forces -pour s'avancer au-devant d'elle.--Homme perfide, s'écria-t-il, pourquoi -me tromper si méchamment? Est-ce ainsi que tu devais reconnaître mes -bienfaits? Je t'avais prié de m'amener ta femme, à qui je voulais -reprocher certains torts qu'elle me fait; et tu viens ici avec la mère -de Dieu, qui va me renvoyer aux enfers!... - -Le militaire, stupéfait et plein d'admiration, en entendant ces paroles, -ne savait quelle contenance faire, quand la sainte Vierge dit au -Diable:--Méchant esprit, oserais-tu bien faire du mal à une femme que je -protége? Rentre dans l'abîme infernal, et souviens-toi de la défense que -je te fais de jamais chercher à nuire à ceux qui mettent en moi leur -confiance... - -Le Diable se retira en poussant des cris plaintifs. Le militaire -descendit de cheval, et se jeta aux genoux de la sainte Vierge, qui, -après lui avoir fait quelques reproches, le reconduisit à l'église, où -sa femme dormait encore. Les deux époux rentrèrent chez eux, et se -dépouillèrent des richesses qu'ils tenaient du Diable. Mais ils n'en -furent pas long-temps plus pauvres, parce que la sainte Vierge leur en -donna d'autres abondamment[277]. - - [277] _Omnes dæmonis divitias cùm abjecissent_, etc., _multas - postmodum divitias, ipsâ largiente virgine, receperunt. Legenda - aurea Jacobi de Voragine_, lég. 114. - - -IVº LE VOYAGE A ROME. - ---Saint Antide, évêque de Besançon[278], allant un jour prêcher à la -campagne, accompagné de son clergé, aperçut, en sortant de sa ville -épiscopale, le prince des démons qui tenait son assemblée en plein air, -et se faisait rendre compte de la conduite de ses diables. Le saint -évêque remarqua particulièrement un grand démon noir et maigre, qui dit -à Satan qu'il revenait de Rome, où il avait entraîné le pape dans un -péché d'impudicité. - - [278] Cette admirable histoire est si authentique, qu'on ne sait pas - même si saint Antide a existé. On le fait vivre vers l'an 400. Les - Bollandistes, qui racontent avec confiance l'aventure qu'on va lire, - le font évêque de Besançon, selon l'avis de plusieurs légendaires. - Mais le Martyrologe d'Usuard, Mathieu Tympius, et d'autres légendes, - le font évêque de Tours. - -Pour preuve de ce qu'il avançait, il présenta à l'assemblée la sandale, -autrement dite la mule du pape, qu'il apportait avec lui. Ceci se -passait le mardi saint; et le Diable se vantait d'avoir fait tomber le -saint père le dimanche des Rameaux, c'est-à-dire, trois jours -auparavant. - -Saint Antide, frémissant de ce qu'il venait d'entendre, résolut d'aller -de suite à Rome, et d'engager le pape à réparer sa faute par la -pénitence. Il dit à son clergé, qui ne voyait rien de toute cette -assemblée, de rentrer dans la ville, parce qu'une affaire pressante -l'obligeait de faire un voyage éloigné, et qu'il ne serait de retour que -la veille de Pâques. En même temps, s'adressant au démon noir et maigre, -il lui commanda de lui servir de monture, et de le transporter à Rome -aussi vite qu'il se vantait d'en être venu. - -Le démon s'agenouille docilement devant le saint, le prend sur son dos, -s'élève dans les airs, et le porte rapidement à Rome, où ils arrivent le -jeudi saint, dans la matinée. Le pape, quoique coupable d'impureté, -était près de monter à l'autel pour célébrer la sainte messe. Après -qu'Antide eut fait sa prière, il demanda avec instance à parler au -souverain pontife pour des choses de la plus haute importance. On -l'introduit; il raconte au saint père ce qu'il a vu, lui montre la -sandale qu'il a tirée des griffes du démon, et l'exhorte à se purger de -son crime. Le pape écoute le saint avec le plus profond respect, lui -fait sa confession, et le confesse à son tour. Les deux pieux -personnages se donnent mutuellement l'absolution de leurs fautes, et se -séparent réconciliés. Antide remonte alors sur son démon, qu'il avait -laissé attaché à la porte, et rentre à Besançon le samedi saint, sans -avoir éprouvé le moindre péril[279]. - - [279] _Bollandi, 25 junii mensis_, pag. 43. _Usuar. Martyrolog., junii - 22. Mathæi Tympii præmia virtut._, pag. 53, etc. - - - - -CHAPITRE XXIX. - -QUATRE PETITS CONTES. - - -Iº LE SOUPER. - ---Saint Germain, évêque d'Auxerre, faisant une tournée dans son diocèse, -fut forcé, par la nuit et le mauvais temps, de coucher dans un petit -village. Après qu'il eut fait un souper très-modeste, il remarqua que -l'on préparait un second repas plus abondant et servi avec plus de soin. -Germain, agréablement surpris du bon ordre de ce second service, demanda -à qui on le destinait, et si l'on allait recevoir nouvelle compagnie. On -lui dit qu'on attendait _ces bonnes femmes qui vont la nuit_[280]. Le -saint n'en demanda pas davantage, et résolut de veiller pour voir la -suite de cette aventure. - - [280] _Cui cùm dicerent quod bonis illis mulieribus quæ de nocte - incedunt prepararent_, etc. _Jac. de Voragine, ubi infrà._ - -Quelque temps après, il vit arriver une multitude de démons, en forme -d'hommes et de femmes, qui se mirent à table devant lui, en témoignant -leur bonne humeur par de grands éclats de rire et des propos pleins de -jovialité. Ces démons avaient l'air tout-à-fait benins, et ne montraient -pas le moindre penchant à nuire; mais ils se festoyaient aux dépens des -bonnes gens du village, et saint Germain n'approuvait pas cette liberté -_grande_. - -C'est pourquoi il leur fit connaître qui il était, et leur défendit de -déloger jusqu'à nouvel ordre. En même temps, il appela les gens de la -maison, et leur demanda s'ils connaissaient leurs -convives?--Certainement, répond le patron; ce sont _tels_ et _telles_ de -nos pays voisins. Les relations qu'ils ont avec les esprits apportent la -bénédiction dans toutes les maisons où ils sont reçus... - -Saint Germain, étonné de cette bonhomie, envoie aussitôt dans les -maisons des prétendus voisins, que l'on trouve endormis dans leur lit. -Il commande alors aux démons de dire la vérité. Le chef de la troupe -infernale déclare, en conséquence, que lui et ses gens n'ont pris la -figure des paysans du voisinage, que pour attraper un bon souper; que la -crainte qu'ils inspirent aux hommes, dans leur forme naturelle, les -force à de pareils stratagèmes; et que, pour donner de la vraisemblance -à leurs courses nocturnes, ils font croire aux bonnes âmes qu'il y a des -sorciers et des sorcières qui vont au sabbat, et autres balivernes -semblables qui ne sont que des gausseries... - -Après cette confession, les démons s'évanouirent, laissant leur souper à -moitié mangé[281]... Sans doute il est mal de tromper les gens; mais -quand on le fait avec tant de ménagemens, on mérite un peu -d'indulgence... - - [281] Bollandus, 25 juillet. _Legenda aurea Jac. de Voragine_, leg. - 102; et les anciens bréviaires d'Auxerre, fête de St. Germain. - - -IIº LE CHATEAU MAGIQUE. - -Le très-sérieux et très-excellent historien Théophanes raconte cette -véridique et miraculeuse histoire.--L'an 408 de Jésus-Christ, Cabadès, -roi de Perse, apprit qu'il y avait, sur les frontières de ses états, un -vieux château, nommé le château de Zoubdadeyer, qui était plein d'or, -d'argent, de pierreries et de richesses incalculables. Une pareille -découverte n'est pas à négliger: aussi Cabadès résolut-il de se rendre -maître au plus vite d'un trésor si précieux. Mais tous les biens -d'ici-bas sont accompagnés de maux: le château de Zoubdadeyer était -gardé par des troupes de démons, que l'on disait terribles, et qui ne -laissaient avancer aucun mortel auprès des trésors confiés à leur garde. - -Cabadès mit en usage, pour chasser ces démons, toute l'industrie et tous -les exorcismes des mages et des sorciers juifs qui se trouvaient à sa -cour. Leurs efforts n'eurent pas le moindre succès. Le roi, désolé de se -trouver au milieu de l'abondance sans pouvoir en jouir, se ressouvint -alors du Dieu des chrétiens. Il lui adressa des prières, et fit venir -l'évêque qui dirigeait l'église chrétienne de Perse. Il le pria de se -donner un peu de mouvement en sa faveur, et de le mettre en possession -de ces trésors si bien gardés par les démons. Le prélat offrit le saint -sacrifice, et se rendit au château de Zoubdadeyer, après avoir pris la -communion. Il exorcisa lui-même les Diables qui défendaient l'entrée de -ce lieu de richesses, les força à déloger, et mit le roi Cabadès en -paisible possession du château magique[282]. - - [282] _Théophanis chronographia, anno 408._ - - -IIIº LE PAUVRE PRÊTRE--CONTE NOIR. - -Il y avait, dans le diocèse de Cologne, un saint prêtre respectable par -sa bonne vie. Le Diable, jaloux de sa piété, et n'osant le tenter -ouvertement, prit la figure d'un ange de lumière, et se présentant au -bon prêtre:--Ami de Dieu, lui dit-il, je viens de la part d'en-haut -t'avertir de te préparer à la mort; car tu mourras cette année. - -Le prêtre reçut dévotement le conseil et la prophétie; il se disposa à -bien mourir, purifia sa conscience par la confession, affligea son corps -d'abstinences, de jeûnes et d'austérités, ne négligea aucune de ses -prières, et donna tout ce qu'il possédait aux pauvres de sa paroisse. -Comme ou lui demandait le motif de cette conduite, il avoua secrètement -à un de ses amis la révélation qu'il avait eue, et les paroles de l'ange -qui lui annonçaient le terme prochain de ses jours. Un pareil secret est -trop pesant pour qu'on le puisse garder: l'ami en question le communiqua -à un autre, qui en fit part à son voisin; et, de cette façon, toute la -paroisse, bientôt instruite, attendit le jour où son pasteur devait -mourir, pour l'accomplissement de la prophétie. Mais l'année étant -écoulée, le prêtre ne mourut pas, à la grande surprise de toutes les -bonnes gens. - -Le saint homme, plus stupéfait que tous les autres de se voir trompé par -un ange, et de s'être débarrassé si légèrement de tout son bien, -s'aperçut avec douleur qu'il n'avait plus de quoi vivre, et qu'il devait -s'attendre aux railleries de ses amis... C'est pourquoi il abandonna sa -paroisse, et se retira dans un monastère de l'ordre de Cîteaux. - -Pendant qu'il faisait son noviciat, le Diable lui apparut encore, et -chercha, par ces mots, à regagner sa confiance:--Homme juste, lui -dit-il, ne vous étonnez point de vivre encore, quoique je vous aie -prédit le contraire; Dieu a différé votre dernière heure, parce que vous -devez servir à l'édification de ceux avec qui vous vivez. Il m'envoie -près de vous, pour vous aider dans vos peines, vous instruire, et vous -garder contre vos ennemis. - -Le novice flatté crut tout cela; et dès lors il reçut de fréquentes -visites du Diable, qui lui donna bientôt de mauvais conseils, sous une -belle apparence; par exemple, lorsqu'il priait trop long-temps, ou qu'il -veillait trop tard, ou qu'il travaillait trop ardemment, son _ange_ -avait l'impiété de lui dire:--La discrétion est la mère de toutes les -vertus; ne faites rien au-dessus de vos forces; vous pouvez vivre -long-temps encore; ménagez-vous pour le service de Dieu... - -Quand le prêtre voulait lever un grand fardeau, le Diable se hâtait de -lui dire:--Cette charge est trop forte; levez ceci, qui est plus -léger... - -Enfin, une certaine nuit, le Diable, espérant tirer parti de ses longues -complaisances, entra vers minuit dans la cellule du prêtre devenu moine, -et lui dit en l'éveillant:--Lève-toi, saint homme; Dieu veut récompenser -tes pieux travaux et ta constance: pends-toi; tu auras la palme du -martyre... - -Le moine, effrayé de ce blasphème, reconnut alors qu'il était en -commerce avec le Diable, et s'écria:--Retire-toi, méchant; tu ne me -tromperas plus... En même temps, il fit un signe de croix qui força -l'ange imposteur à détaler. Après cela, il s'habilla à la hâte, courut -au lit du prieur, l'éveilla bien vite, et le pria d'entendre sa -confession. Le prieur, à moitié endormi, répondit qu'on pouvait bien -remettre cela au lendemain matin; mais, ayant appris le motif d'un -empressement si naturel, il se leva bientôt, et entra dans son -confessionnal, où il entendit le pauvre moine, et lui donna une -pénitence; après quoi il s'alla recoucher. - -Avant d'en faire autant, le prêtre, que le Diable avait si long-temps -abusé, monta aux lieux d'aisance pour satisfaire à des besoins pressans. -Tandis qu'il était assis sur l'une des lunettes[283], le Diable, -courroucé de la confession qui venait de se faire, eut l'audace de se -montrer encore, pour effrayer son homme et lui faire commettre quelque -imprudence; il parut tout subitement sous sa propre forme, tenant à la -main un arc bandé, sur lequel était une flèche dirigée contre le -religieux:--Misérable, lui dit-il, tu m'as confondu; mais je te tiens -ici, et tu ne mourras que de ma main.--Retire-toi, maudit, répondit le -prêtre, je ne te crains plus... Il accompagna ces mots d'un signe de -croix; et l'absolution du prieur obligea bien le Diable à ne plus se -montrer[284]. - - [283] _Monachus verò, ob necessitatem naturæ, privatam ascendens, dùm - in unâ sedium sederet_, etc. - - [284] _Cæsarii Heisterbachensis miraculorum_, lib. III, _de confess._ - cap. 14. - - -IVº CE QUE L'ON VOUDRA--CONTE BLEU. - -L'abbé Macaire, résolu de fuir le monde, s'était enfoncé dans un grand -désert. Il arriva dans un lieu jadis habité, où il ne trouva plus que -quelques tombeaux de païens. Comme il avait besoin de repos, il ouvrit -un sépulchre, tira dehors un cadavre, et le mit sous sa tête pour lui -servir d'oreiller[285]. - - [285] _Sub caput suum tanquam plumacium_... c'était un coussin fort - agréable! - -Les démons, qui hantaient ces tombeaux, voyant le sang-froid de l'abbé -Macaire, résolurent de le tourmenter un peu. Ils se mirent donc à -crier:--Madame, levez-vous, nous allons au bain... Le Diable, qui se -trouvait dans le cadavre que Macaire avait pris pour dormir, répondit -aussitôt:--J'ai sur le ventre un étranger qui m'empêche de vous -suivre... - -Macaire, entendant ces mots, eut bien quelque étonnement, mais pas la -moindre frayeur. Il fut même assez intrépide pour donner des coups de -poing à son oreiller, en lui disant:--Lève-toi, et va-t'en, si tu -peux... Et les démons stupéfaits prirent la fuite, en criant:--Seigneur -étranger, vous êtes plus fort que nous... - -Les esprits malins n'osèrent donc plus attaquer ouvertement l'abbé -Macaire; mais ils lui envoyèrent, sans se montrer, des tentations -charnelles. C'est pourquoi il se leva, remplit un grand sac de sable et -de pierres, le chargea sur ses épaules, et marcha plusieurs jours dans -le désert, sans quitter son fardeau. Il voulait par là tourmenter son -corps regimbant. - -Satan se présenta à lui, sous la figure d'un homme fort et vigoureux, -vêtu d'un habit de lin, et chargé de bouteilles.--Où vas-tu, lui dit -Macaire?--Mon voyage et mon fardeau sont utiles à quelque chose, -répondit le Diable. Je porte à boire à mes compagnons.--Et pourquoi -as-tu pris tant de bouteilles?--Parce qu'ils sont plusieurs; et puis, vu -que chacun a ses goûts, j'ai eu soin de prendre aussi différentes -espèces de vins. Ce qui ne plaira pas à l'un plaira à l'autre: moi, je -veux que tout le monde soit content. - -Après ces mots, Satan reprit son chemin, et Macaire sa promenade. Il -rencontra bientôt une tête de mort, et lui demanda sur quel corps elle -avait figuré dans le monde?--Sur le corps d'un païen, répondit la -tête.--Où est maintenant ton âme?--Dans l'enfer.--Les païens sont-ils -bien bas dans les pays enflammés?--Ils sont enfoncés _dans le coeur de -la terre_, aussi bas que le ciel est haut.--Y a-t-il quelqu'un -au-dessous des païens?--Oui, les Juifs.--Et au-dessous des Juifs?--Les -chrétiens qui ne sont pas dévots. Ceux-là sont au fin fond de -l'enfer[286]... - - [286] _Legenda, opus aureum Jacobi de Voragine, auctum à Claudio à - Rotâ_, Leg. 18. - - - - -CHAPITRE XXX. - -LE DIABLE A CONFESSE. - - -Un prêtre, occupé à entendre, dans son église, les confessions de ceux -de ses paroissiens qui voulaient faire leurs pâques, aperçut, parmi les -pénitens, un inconnu jeune et robuste, qui attendait son tour pour se -confesser aussi. - -Après que tous les paroissiens furent expédiés[287], l'étranger -s'approcha du confessionnal, se mit à genoux devant le prêtre, et -commença sa confession; mais il raconta des péchés si énormes, il avoua -tant d'homicides, tant de brigandages, tant de vols, tant de parjures, -tant de blasphèmes, tant de fornications, et tant d'autres monstruosités -qu'il disait avoir faites ou inspirées, que le prêtre, saisi d'horreur à -l'idée d'une conscience si pleine, accablé d'ennui par une confession si -longue, dit au pénitent inconnu:--Quand tu aurais vécu mille ans, tu -aurais à peine eu le temps de commettre toutes ces abominations. - - [287] _Omnibus expeditis._ - ---J'ai plus de mille ans, répondit l'inconnu.--Qui es-tu donc, s'écria -le prêtre épouvanté?--Hélas! répliqua le pénitent, je suis un de ces -démons qui sont tombés avec Lucifer. Je ne vous ai dit là qu'une petite -partie de mes fautes. Mais je vais vous conter le reste, si vous voulez -m'entendre jusqu'au bout.--Et quel fruit espères-tu en tirer, demanda le -prêtre?--J'ai vu plusieurs personnes venir à vous chargées de péchés, et -s'en retourner pures, répondit le démon; j'ai remarqué que, malgré les -plus grands crimes, vous aviez le pouvoir de leur donner la vie -éternelle: l'espoir de participer à leur bonheur m'a séduit, et j'ai -voulu faire comme eux. - ---Eh bien! repartit le prêtre, si tu veux remplir sincèrement la -pénitence que je vais t'imposer, toutes tes fautes te seront -remises.--Si cette pénitence est supportable, dit le démon, je m'y -soumettrai.--Elle sera très-douce, répondit le prêtre. Va, -prosterne-toi, trois fois le jour, le visage contre terre, et dis ces -seules paroles: - - Dieu bon! Dieu créateur, qu'on bénit en tout lieu, - J'ai péché contre vous... Pardonnez-moi, grand Dieu! - ---Je ne puis me résoudre à mettre la face en terre, répondit le Diable; -c'est trop humiliant.--Monstre! s'écria le prêtre indigné, si ton -orgueil te défend de t'abaisser devant ton maître, retire-toi donc... Et -le Diable s'en alla[288]... - - [288] _Cæsarii Heisterb. Miracul._, lib. III, _de confess._, cap. 26. - -Mais le dénoûment de cette belle histoire s'accorde trop mal avec la -bonne intention du Diable, pour qu'on puisse y ajouter la moindre foi. -Il y a d'ailleurs une foule de traits qui prouvent dans les démons plus -d'humilité; et voici une anecdote où l'ange déchu se montre moins -endurci; elle est du même auteur que la précédente. - -Cæsarius d'Heisterbach lui-même se vante d'avoir assisté aux exorcismes -d'une possédée, lesquels exorcismes furent assez remarquables par la -circonstance suivante. Après qu'on eut interrogé le Diable sur divers -sujets hétéroclites, on lui demanda s'il ne regrettait point son ancien -état de gloire; et le Diable répondit:--«Qu'on élève, de la terre au -ciel, une colonne de fer et de feu, armée de rasoirs et de lames -tranchantes; qu'on me donne un corps de chair; qu'on me tire ensuite du -haut en bas de cette colonne... je consens à endurer ce supplice -jusqu'au jour du jugement dernier, pour regagner le ciel que j'ai -perdu[289]...» - - [289] _Ejusdem, Cæsarii Heisterbach. illustrium miracul._, lib. V, - cap. 10. - -A coup sûr, ce n'est pas là le langage d'un être qui refuse de se -prosterner trois fois devant Dieu pour sortir de l'enfer... - - - - -VARIÉTÉS, - -OU - -MOSAÏQUE INFERNALE. - - ---Plusieurs écrivains accordent à l'enfer quelques agrémens, entre -autres celui d'avoir de bons voisinages; et c'est assurément quelque -chose. On sait que les Juifs regardent les méchans voisins comme un mal -très-fâcheux, et qu'ils le mettent au rang des malédictions qu'ils -donnent à leurs ennemis. Or il est impossible d'avoir un voisinage plus -paisible et plus doux que celui des enfers. Ces pays pacifiques sont les -_limbes_, habités par les enfans morts sans baptême, et le _purgatoire_, -où les justes se purifient de leurs fautes vénielles. - -Les théologiens, qui nous ont fait l'histoire de ces contrées, assurent -que les limbes logeaient aussi, pendant les quarante premiers siècles du -monde, de pieux et saints personnages, d'une innocence et d'une -tranquillité parfaite; qu'au bout de ce temps, ils quittèrent ce séjour, -pour en habiter un meilleur; mais que cependant ils ne laissèrent pas -d'entretenir quelque correspondance avec les peuples de l'enfer, leurs -anciens voisins; ce qui est bien prouvé par l'histoire du mauvais riche, -à qui Abraham donne le doux nom de _fils_[290]. - - [290] «Le pauvre Lazare ne demandait pour se rassasier que les miettes - qui tombaient de la table du mauvais riche; mais personne ne lui en - donnait. Or, Lazare mourut, et fut emporté par les anges dans le - sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et tomba dans l'enfer. - Lorsqu'il était dans les tourmens, il leva les yeux, et vit de loin - Lazare dans le sein d'Abraham. Il s'écria: Abraham, _mon père_, ayez - pitié de moi; envoyez Lazare ici, afin qu'il me rafraîchisse d'une - goutte d'eau. Mais Abraham lui répondit: _Mon fils_, vous avez eu - vos biens, pendant votre vie; vous êtes maintenant dans la peine. - D'ailleurs nous ne pouvons franchir l'abîme qui nous sépare, etc.» - (_Saint Luc, chap. XVI, versets 21-26._) - -Quant au purgatoire, plusieurs théologiens orthodoxes nous apprennent -qu'il n'est séparé de l'enfer que par une grande toile d'araignée; -d'autres disent par des murs de papier, qui en forment l'enceinte et la -voûte. Au reste, l'un vaut l'autre; et puisqu'il est constant que cette -frêle séparation n'a jamais été rompue, on peut en conclure que les deux -peuples voisins vivent en bonne intelligence, et que chacun jouit d'une -parfaite sécurité dans son pays[291]. - - [291] Éloge de l'enfer, 1re partie, paragraphes 22 et 24. - ---Un Juif, qui se rendait à Fondi, dans le royaume de Naples, fut -surpris par la nuit, et ne trouva pas d'autre gîte qu'un temple -d'idoles, où il se décida, faute de mieux, à attendre le matin. Il -s'accommoda comme il put dans un coin du sanctuaire, s'enveloppa dans -son manteau, et se disposa à dormir. - -Mais au moment où il allait fermer l'oeil, il vit plusieurs démons -tomber de la voûte dans le temple, et se disposer en cercle autour d'un -grand autel. En même temps le roi de l'enfer descendit aussi, se plaça -sur un trône élevé, et ordonna à tous les Diables subalternes de lui -rendre compte de leur conduite. Chacun fit valoir alors les services -qu'il avait rendus à la chose publique; chacun fit l'apologie de ses -talens et l'exposé de ses bonnes actions. - -Le Juif, qui ne jugeait pas comme le prince des démons, et qui trouvait -leurs bonnes actions un peu douteuses, fut si effrayé de la mine de ses -voisins et de leurs discours, qu'il se hâta de dire les prières et de -faire les cérémonies que la synagogue met en usage pour chasser les -esprits malins; mais inutilement: les exorcismes de la synagogue étaient -passés de mode, et les démons ne s'aperçurent seulement pas qu'ils -étaient vus par un homme. - -Le Juif, ne sachant plus à quoi recourir, s'avisa d'employer le signe de -la croix. On lui avait dit que ce signe était d'une efficacité -incontestable; et il en fut bientôt convaincu; car les démons cessèrent -de parler, aussitôt que le Juif commença de se signer; et, après avoir -bien regardé autour de lui, le roi de l'enfer aperçut le malencontreux -enfant d'Israël.--«Allez voir qui est là, dit-il à un de ses gens...» Le -démon obéit; et, lorsqu'il eut examiné le voyageur, il retourna vers son -maître.--«C'est un vase de réprobation[292], lui dit-il; mais -malheureusement il vient de se fortifier du signe de la croix...--En ce -cas, reprit le grand diable en gémissant, sortons d'ici. Nous ne -pourrons bientôt plus être tranquilles dans nos temples. Si les choses -continuent, on n'aura plus la liberté de quitter l'enfer...» En disant -ces paroles, le prince des démons s'envola; tous ses gens disparurent; -et le Juif se fit chrétien[293]. - - [292] Le texte porte: «c'est un vase, ou un pot vide de grâce;» _vas - vacuum_, etc. - - [293] _Historia tripartita_, lib. VI, cap. I.--_Gregorius, in - dialog._--_Baronii_, tom. III, _anno Christi 327._ - ---Un pieux cénobite, nommé Lubert, étant à l'article de la mort, se -recommandait particulièrement à la sainte Vierge, à saint Jérôme et à -saint Grégoire, qu'il avait pris pour ses patrons. - -Sur ces entrefaites, le Diable apparut au moribond sous la figure d'un -moine décédé depuis peu, et dit à Lubert qu'il avait tort d'invoquer -seulement Marie et les saints personnages; qu'il serait plus sage de -mettre sa confiance en son créateur, et qu'il valait mieux s'adresser à -Dieu qu'à ses saints... En entendant ces paroles hérétiques, Lubert -reconnut le tentateur, et se mit à chanter des psaumes. - ---Ce que tu dis là n'est pas une prière, interrompit le Diable: c'est le -coeur plus que la bouche qui doit parler à Dieu.--Tu en as menti, -s'écria Lubert, les psaumes sont des paroles saintes, et... Là-dessus, -il accabla le Diable de si grosses injures, qu'on n'a pas jugé à propos -de les rapporter. Celui-ci se retira tout humilié, et laissa au cénobite -le plaisir de mourir comme il l'entendrait. - -Lubert se remit donc à psalmodier, et à invoquer de tous ses poumons la -sainte Vierge, saint Jérôme et saint Grégoire; tellement qu'en rendant -l'âme, il s'écria qu'il voyait de belles et admirables choses; on pensa -que ses patrons et ses anges gardiens venaient le chercher; et il mourut -en bonne odeur devant ses frères[294]. - - [294] _Thomæ Campensis, liber de vitâ Luberti; et Mathæi Tympii præmia - virtut. christian._, pag. 303. - ---Voici encore une honnête action du Diable. Le trait est peut-être peu -décent; mais les personnes pudiques étant prévenues peuvent passer -outre. - -Un homme, qui n'avait pas à se plaindre de sa femme, puisqu'elle était -jeune et belle, fut pourtant assez vicieux pour jeter un oeil de -convoitise sur sa voisine. La voisine, qui devait se louer de son mari, -puisqu'il était bien portant et plein de complaisance, fut assez -pécheresse, de son côté, pour accueillir favorablement les oeillades du -voisin. On va vite en amour quand on est d'accord. Le voisin et la -voisine prennent jour, se donnent un rendez-vous, et font bien vite une -tache au contrat conjugal... - -Le Diable, qui se trouvait dans le voisinage, ne voulut pas laisser cet -adultère impuni. Il se ressouvint de la manière dont Mars et Vénus -avaient été vilipendés par Vulcain; il composa bien vite un charme, et -lia si fortement le voisin et la voisine, qu'il leur fut impossible de -se séparer... Après de longs et inutiles efforts, ils se décidèrent à -demander du secours. On entend leurs cris; on entre; on est tout -scandalisé de la conduite des pécheurs, et tout stupéfait de leur -embarras. On veut les en tirer: peine perdue. Il fallut des prières -publiques et de longues cérémonies pour rompre le charme. - -On dit que cette punition fit un bon effet dans le pays; mais le pays où -cela se passa n'est pas nommé, par égard pour les habitans[295]. - - [295] _Cornelii Gemmæ cosmocrit._, chap. 8, liv. I.--_Post plures - annalium scriptores._ - ---Il y avait, dans les environs de Goa, une secte de brachmanes, qui -croyaient qu'il ne fallait pas attendre la mort pour aller dans le ciel. -C'est pourquoi, lorsqu'ils se sentaient bien vieux, ils ordonnaient à -leurs disciples de les enfermer dans un coffre, et d'exposer le coffre -sur un fleuve voisin, qui devait les conduire en paradis. Mais ces -pauvres gens se trompaient bien, comme dit le révérend père Teiscera, -jésuite et missionnaire qui s'y connaissait[296]: hors de l'église, -point de salut. Le Diable était là qui guettait le vieux brachmane; -aussitôt qu'il le voyait embarqué, il crevait le coffre, empoignait son -homme, l'emportait bien loin; et les habitans du pays, retrouvant la -boîte vide, s'écriaient que le vieux brachmane était allé en paradis; -qu'il était saint; qu'il ferait des miracles en faveur de ses amis et de -ses connaissances, etc. Mais _va-t'en voir s'ils viennent_. - - [296] _Epistolæ indicæ. Emanuel Teiscera ad fratres soc. Jesu; Goæ_, - 1560. - ---Un petit prince d'Allemagne, qui s'était donné au Diable, et qui -n'avait pas eu à s'en plaindre, pendant tout le cours d'une longue vie, -sentit enfin les approches de la mort. Il était alors engagé dans une -guerre qu'il aurait bien voulu voir terminée. Mais la Mort était au -chevet de son lit, et le Diable aux pieds, qui l'attendait. - -Le petit prince, désolé de partir sitôt, pria le Diable de lui procurer -encore un an de vie.--C'est un peu difficile, répondit le Diable; car tu -n'as plus de forces. Mais enfin, si une année de vie t'oblige beaucoup, -je vais me poster avec toi dans ton corps, et je te soutiendrai comme je -pourrai... Il le fit comme il le disait. Le prince se leva; la Mort, le -voyant debout, et sans doute alors soumise au Diable, se retira sans -rien faire. L'année se passa sans mésaventure; la guerre commencée se -termina par une bonne paix; et le petit prince allemand s'en alla, au -bout de l'année, avec le Diable à qui il appartenait[297]. - - [297] _Shellen_, _de Diabol._, liv. VIII. _Post Cæsarii Heisteirb. - Mirac._, liv. XII, chap. 3. La chose se passa vers le douzième - siècle. - ---Messire Guillaume, abbé de sainte Agathe au diocèse de Liége, étant -allé à Cologne avec deux de ses moines, fut obligé de tenir tête à une -possédée, qui portait dans son sein un démon assez égrillard. L'abbé -Guillaume fit à l'esprit malin une foule de questions incohérentes, -auxquelles celui-ci répondit comme il lui plut (par la bouche de la -possédée, ainsi que cela se pratique). - -Cependant, comme le Diable faisait presqu'autant de mensonges que de -réponses, l'abbé s'en aperçut, et le conjura de lui dire la vérité, et -rien que la vérité, dans toutes les demandes qu'il allait lui faire. Le -Diable le promit, et tint parole. Il apprit au bon abbé comment se -portaient plusieurs défunts dont il voulait savoir quelques nouvelles, -lui nomma ceux qui étaient déjà au ciel, et ceux qui patientaient dans -le purgatoire. L'abbé se mit aussitôt à prier pour eux; et en même temps -un des moines qui l'accompagnaient voulut lier conversation avec le -Diable.--Tais-toi, lui dit l'esprit malin; tu as volé hier douze sous à -ton abbé; et ces douze sous sont maintenant à ta ceinture, enveloppés -dans un chiffon... Je te pourrais nommer plusieurs autres petits vols -comme celui-là, sur lesquels tu n'as rien bredouillé à confesse... - -L'abbé, ayant entendu ces choses, voulut bien en donner l'absolution à -son moine; après quoi, il ordonna au Diable de débarrasser la possédée -de sa présence.--Et où veux-tu que j'aille, demanda le démon?--Tiens, je -vais ouvrir la bouche, répondit l'abbé, tu entreras dedans, si tu -peux.--Il y fait trop chaud, répliqua le Diable; tu as communié ces -jours-ci.--Eh bien! mets-toi à califourchon sur mon pouce.--Tes doigts -sont sanctifiés; si je m'y frottais, je m'en mordrais plus d'une fois -les ongles.--En ce cas, va-t'en où tu voudras; mais déloge.--Pas si -vite, répliqua le Diable; j'ai permission de rester ici deux ans encore; -alors, qui vivra verra... - -L'abbé, voyant qu'il n'y avait rien à faire, dit au Diable:--Au moins, -montre-toi à nos yeux dans ta forme naturelle.--Vous le -voulez?--Oui.--Voyez... En même temps la possédée commença de grandir et -de grossir d'une manière effroyable. En deux minutes, elle était déjà -haute comme une tour de trois cents pieds. Ses yeux devinrent ardens -comme des fournaises, et ses traits épouvantables. Les deux moines -tombèrent l'un en pamoison, l'autre en démence. L'abbé, qui seul avait -conservé un peu de bon sens, conjura le Diable de rendre à la possédée -la taille et la forme qu'elle avait d'abord. Le Diable obéit et dit à -Guillaume:--Tu fais bien de te raviser, car nul homme ne peut, sans -mourir, me voir tel que je suis[298]...» - - [298] _Cæsarii Heisterbach Miracul._, liv. V, chap. 29, _et Shellen_, - _de Diabol._, liv. VII. - ---Il y a peu de personnes qui ne connaissent cette chanson du chevalier -De Lisle, appelée par les dévots _la Prophétie Turgotine_. Cependant, -comme on l'attribue au Diable, nous ne pouvons nous dispenser de la -rapporter ici[299]. - - [299] Elle fut imprimée à Paris, pour la première fois, en 1778. - - -(AIR: _La bonne Aventure, ô gué!_) - - Vivent tous nos beaux esprits - Encyclopédistes, - Du bonheur français épris, - Grands Économistes! - Par leurs soins, au temps d'Adam - Nous reviendrons, c'est leur plan; - Momus les assiste, - O gué! - Momus les assiste. - - Ce n'est pas de nos bouquins - Que vient leur science; - En eux, ces fiers paladins - Ont la sapience. - Les Colbert et les Sully - Nous paraissent grands; mais fi! - Ce n'est qu'ignorance, - O gué! - Ce n'est qu'ignorance! - - On verra tous les états - Entre eux se confondre; - Les pauvres sur leurs grabats - Ne plus se morfondre; - Des biens on fera des lots, - Qui rendront les gens égaux: - Le bel oeuf à pondre, - O gué! - Le bel oeuf à pondre! - - Du même pas marcheront - Noblesse et roture; - Les Français retourneront - Au droit de nature; - Adieu parlements et lois, - Princes, ducs, reines et rois: - La bonne aventure, - O gué! - La bonne aventure! - - Et cependant vertueux - Par philosophie, - Les Français auront des dieux - A leur fantaisie. - Nous reverrons un ognon, - A Jésus damer le pion;[300] - Ah! quelle harmonie - O gué! - Ah! quelle harmonie! - - [300] On n'a jamais vu un ognon damer le pion à Jésus. - - Alors, amour, sûreté, - Entre soeurs et frères, - Sacremens et parenté - Seront des chimères; - Chaque père imitera - Noé, quand il s'enivra: - Liberté plénière, - O gué! - Liberté plénière! - - Plus de moines langoureux, - De plaintives nones: - Au lieu d'adresser aux cieux - Matines et nones, - On verra ces malheureux - Danser, abjurant leurs voeux, - Galante chaconne, - O gué! - Galante chaconne! - - Puisse des novations - La fière sequelle - Nous rendre des nations - Le parfait modèle! - Cet honneur, nous le devrons - A Turgot et compagnons: - Besogne immortelle, - O gué! - Besogne immortelle! - - A qui devrons-nous le plus? - C'est à notre maître, - Qui, se croyant un abus, - Ne voudra plus l'être. - Ah! qu'il faut aimer le bien, - Pour, de roi, n'être plus rien! - J'enverrais tout paître, - O gué! - J'enverrais tout paître! - -Ces neuf couplets, qui n'ont rien que de naturel, et qui ne sont que la -parodie des pamphlets qu'on publia au commencement du règne de Louis -XVI, paraissent, depuis la révolution, tellement miraculeux aux esprits -qui cherchent partout des prodiges, que le révérend père abbé Fiard -s'écrie à ce propos: «Nous dirons, sans craindre de nous tromper, que -cette prophétie, malheureusement trop véridique, vient de l'esprit -infernal, qu'elle est sortie de l'enfer, ou (ce qui est la même chose) -d'hommes qui avaient communication avec l'enfer; et nous donnons cette -prédiction (que sûrement on ne contestera pas) pour un _fait_ du Diable -ou des démonolâtres existans alors dans le royaume. - -»A cette époque de 1778 (qu'on veuille bien y remonter), la France était -tranquille au-dedans; un roi bienfaisant avait assuré la stabilité de -ces corps antiques de magistrats, que sous le règne précédent on avait -violemment attaquée. Les rangs étaient subordonnés. Des gradations -marquées différenciaient les conditions. Le clergé et la noblesse -jouissaient de leurs droits. Le Français aurait frémi, à la seule pensée -qu'il verrait dans le sein de sa patrie, et par les mains de ses -compatriotes, briser les autels, détruire la religion, annuler des -sacremens, dont l'un, depuis Clovis, depuis quatorze siècles, lui -imprime le divin caractère de chrétien, le discerne du Turc, du Juif; et -l'autre appelle sur son union avec une épouse les bénédictions du ciel. - -»Mais les démoniaques prophètes sont autour de Louis XVI; ils habitent -ses palais, ils vivent de ses bienfaits. Bien assurés de leurs coups, -bien sûrs de l'infernale puissance qu'ils ont sur l'esprit humain, et de -la damnable science qu'ils possèdent de l'ensorceler, quand Dieu le -permet, ils annoncent, en toutes lettres, que Louis XVI, que _notre -maître_ (c'est ainsi qu'ils le nomment) voudra ne plus être roi, etc. - -»Nous le répétons, nous soutenons hardiment que cette divination -_stupéfiante_, faite contre toute vraisemblance, contre toute -probabilité, et antérieure à l'événement de plus de douze ans, est -sortie de l'enfer, qu'elle n'a pu sortir que de l'enfer... Elle est -d'une engeance d'hommes et de femmes exécrables, en commerce avec les -démons, avec des esprits habitans un autre monde, ou des âmes séparées -des corps. C'est là cet art détestable de la nécromancie, art connu dès -les premiers siècles, et qui a été exercé, mais proscrit chez toutes les -nations. C'est par cet art que Charles VI fut ensorcelé par Valentine de -Milan; Henri II, par Diane de Poitiers; l'épouse de Louis XIII, par la -maréchale d'Ancre; le régent, par le cardinal Dubois; et Louis XVI, par -les démonolâtres du dix-huitième siècle. La révolution pareillement a -été combinée dans les antres infernaux; et, qui pis est, elle en est -sortie..., etc.[301]» - - [301] La France trompée par les magiciens du 18e siècle. Lettres sur - la Magie, etc. - -Grâces soient d'abord rendues à l'abbé Fiard! Quand des sots -reprocheront à la nation française les crimes de la dernière révolution, -on pourra dire à ces sots, comme abbé le Nôtre: _La révolution a été -combinée dans les antres de l'enfer, et elle en est sortie._ Ainsi, ne -nous en parlez donc plus. - -Quant à _la prophétie Turgotine_, la France n'était pas du tout paisible -lorsqu'elle parut. Les systèmes de Turgot avaient occasionné de grandes -commotions dans la tranquillité publique. Les économistes (c'est le nom -qu'on donnait aux partisans de ces systèmes) formaient de grands -projets, dont l'exécution était alarmante pour les dévots, puisqu'elle -sapait une foule de principes, respectés en religion et en morale; et, -nous le répétons, la chanson du chevalier De Lisle ne fut que la satire -des plans de M. Turgot, qui promettait de ramener _l'âge d'or_ en -France. - ---En l'année 1543, une dame de noble lignée enfanta, dans la Belgique, -un gros garçon qui avait la tête d'un Diable (selon le jugement des -experts), une trompe d'éléphant au milieu du visage, des pates d'oie au -bout des bras et des jambes, des yeux de chat au-dessous du ventre, une -tête de chien à chaque coude et à chaque genou, deux visages de singe en -relief sur l'estomac, une queue de scorpion proprement retroussée, et -longue d'une aune et demie; ce qui devait faire un petit enfant bien -gentil. - -Comme personne ne voulait se charger de cette paternité, les théologiens -et les parens de la dame accusèrent charitablement le Diable d'avoir -fait ce garçon-là. Mais la mère soutint qu'il était de son mari; et les -gens sensés la crurent, puisqu'elle devait le savoir mieux que personne. -Quoi qu'il en soit, le petit monstre ne vécut que quatre heures; et, en -mourant, il s'écria à haute et intelligible voix, par les deux gueules -de chien qu'il avait aux genoux: _Veillez et priez, car le jugement -dernier est tout proche!_... Malgré cela, le jugement dernier n'est pas -encore venu[302]. - - [302] _Cornel. Gemmæ cosmocriticæ_, liv. I, chap. 8.--_Ruffius de - partu port._ chap. 2. - ---Le comte de Foulques, qui était, comme on sait ou comme on ne sait -pas, le protecteur obstiné des hérétiques, avait contracté la vicieuse -habitude de se livrer à des emportemens et de blasphémer à la journée. -Notre saint père le pape, dans le dessein d'arrondir ses domaines du -comtat d'Avignon, s'était emparé d'une terre et d'un château qui -appartenaient au comte de Foulques. Celui-ci, qui n'aurait pas dû -s'opposer aux volontés infaillibles du vicaire de Jésus-Christ, n'eut -pas plutôt appris qu'il allait perdre un bien (considérable à la vérité, -mais superflu), qu'il monta à cheval, et dit en jurant vilainement:--«Je -me moque du pape, de ses moines et de ses prêtres; je jouirai de mes -terres et de mon château, ou je brûlerai le comtat d'Avignon...» A peine -le comte de Foulques eut-il prononcé cet horrible blasphême, que le -Diable le prit par les pieds, le jeta à bas de son cheval et l'assomma. - -On pense bien que le Diable avait des ordres pour agir ainsi. Mais ce -qu'il y a de plus affreux, c'est que l'hérétique mourut, en proférant de -nouveaux blasphêmes... Jérémie Drexélius termine cette histoire -édifiante par la citation de ce vers de Virgile, qui vient bien à -propos: - - _Discite justitiam moniti et non temnere divos._ - ---On a souvent accusé le Diable d'avoir perdu les gens par de mauvais -conseils. Nous allons citer, entre cent mille, un seul exemple qui -ferait crier bien haut, si le Diable était le héros de l'histoire. - -Achillée et Nérée étaient eunuques et valets de chambre de Flavie, nièce -de l'empereur Domitien. Après qu'ils eurent reçu le baptême, ils -songèrent qu'il était de leur devoir de convertir leur maîtresse, si la -chose était possible; mais pendant qu'ils prenaient cette sage -résolution, Domitien maria Flavie au jeune Aurélien. - -Comme il n'y avait plus de temps à perdre, tout en l'habillant pour la -noce, et en disposant les bijoux dans sa parure, les deux eunuques -prêchèrent la foi à leur maîtresse, et lui firent, dans la même séance, -un bel éloge de la virginité. - ---La virginité, disait le premier eunuque, est celle de toutes les -vertus qui nous élève plus particulièrement à Dieu, et qui nous rend -semblables aux anges. D'ailleurs nous naissons tous vierges[303]... Et -puis une femme mariée est exposée aux coups de poing et aux coups de -pied de son mari. Elle a de vilains enfans. Une mère gronde doucement; -on le supporte avec peine. Quand on a un mari, c'est tous les jours -nouvelles querelles, nouvelles injures... - - [303] _Virginitatem esse Deo proximam, angelis Germanam, hominibus - innatam._ Pour traduire littéralement cette phrase, il aurait fallu - dire que _la virginité est parente de Dieu, cousine des anges, et - naturelle aux humains_. Mais le bon sens se révolte trop contre ces - trois blasphêmes, pour qu'on ne cherche pas à en adoucir le - ridicule. Il n'y a jamais eu que les Valésiens qui aient prêché le - célibat général et la castration, pour amener la fin du monde, tant - de fois prédite sans succès. Dieu a dit dans la Sainte Bible: - _Crescite et multiplicamini_, croissez et multipliez. (_Genèse_, - chap. 1.) Et Jésus-Christ, dans l'évangile:--Dieu a fait l'homme et - la femme pour vivre ensemble; on ne doit point séparer ce qu'il a - réuni. (_St. Mathieu_, chap. 19) L'homme quittera ses parens, pour - s'attacher à sa femme; et ils ne feront tous deux qu'une seule - chair. (_S. Marc_, chap. 10). Enfin, dans l'esprit de la religion - chrétienne, que l'on comprend si mal, la virginité n'est une vertu - que dans la jeunesse, et le mariage est un grand sacrement. - _Sacramentum hoc magnum est._ (_Ephes._ chap. 5.) - ---A propos, interrompit Flavie, je me souviens que mon père était un -homme jaloux, qui accablait tous les jours ma pauvre mère de reproches, -de mots durs, et lui faisait un vacarme épouvantable. Est-ce que mon -mari fera de même?--Il fera bien pis, répondit l'autre eunuque. Tant que -les hommes ne sont qu'amans, ils vous paraissent benins, doux, -maniables; dès qu'ils deviennent maris, ils veulent dominer avec -tyrannie; et quelquefois malheureusement, ils traitent mieux leurs -servantes que leurs femmes... - -Soit que Flavie n'aimât point son époux, soit qu'elle fût un peu niaise, -elle crut tout ce qu'on lui contait, et refusa au jeune Aurélien les -caresses conjugales. Enfin, elle s'arrangea si bien, qu'elle mourut -quelque temps après, en dansant devant son mari, qui voulait la prendre -par la fatigue, et qui la vit expirer après avoir sauté pendant deux -jours. Les deux eunuques furent décapités[304]. - - [304] _Legenda aurea._ Ces deux hommes sont martyrs, selon Jac. de - Voragine, _leg. 70_. - ---Un saint homme, connu dans les légendes sous le nom de Pierre-le-Neuf, -venait de mourir, et son tombeau faisait des miracles. Euphémie de -Corrionge, grande dame milanaise, se trouvant depuis sept années -possédée de plusieurs démons, fut conduite au sépulcre susdit. Là, on -commanda aux démons de vider la place; ils plaidèrent leur cause de leur -mieux; mais il fallut détaler; et ils le firent, en criant, on ne sait -pas pourquoi:--Ah! Mariette! Mariette!... Ah! Pierrot! Pierrot[305]!... - - [305] _Mariola, Mariola, Petrine, Petrine..._ (_Legenda aurea, Jacob. - de Voragine_, lég. 61.) - ---Le révérend père Gaspar, de la compagnie de Jésus, raconte, dans une -de ses lettres, que les femmes de l'île d'Ormus, poussées par le démon -de la luxure, attentèrent plusieurs fois à sa chasteté, et l'engagèrent, -par toutes sortes de moyens, à forniquer avec elles, parce qu'elles -comptaient bien que, si elles pouvaient avoir des enfans d'un jésuite, -ces enfans seraient de petits saints tout faits. Était-ce encore le -Diable qui leur avait donné cette dernière idée? Le père Gaspar, qui -avait été soldat avant d'être missionnaire, ne dit pas s'il fut faible -avec les Indiennes; mais il ajoute: Voyez pourtant quelles sont les -ruses et les finesses du Diable! Ses piéges sont quelquefois si -séduisans, qu'il y ferait tomber les anges même[306]... - - [306] _Epistola Gaspari Belgæ, ad fratres soc. Jesu. Ormutii. 1549. in - epist. Indicis._ - ---Saint Bernard, abbé de Clairvaux, s'était un jour enfermé dans sa -cellule, pour graisser ses souliers. Le Diable, témoin de cette -humilité, prit sur-le-champ la figure d'un voyageur, et entra dans la -cellule de Bernard, en demandant à parler à l'abbé.--C'est moi, dit -Bernard, en levant les yeux sur le voyageur.--Pouah! quel abbé! s'écria -le Diable... Ne vaudrait-il pas mieux recevoir les étrangers, que -graisser vos chausses?... Ces paroles d'orgueil décelaient le Diable. -Bernard se remit donc humblement à la besogne, et le malin s'en -alla[307]. - - [307] _Cæsarii Heisterbach. illust. miracul._, liv. IV. ch. 7. - ---Le célèbre musicien Handel, se trouvant en 1700 à Venise, dans le -temps du carnaval, joua de la harpe dans une mascarade. Il n'avait alors -que seize ans; mais ses talens dans la musique étaient déjà très-connus. -Dominique Scarlati, le plus habile musicien d'alors sur cet instrument, -l'entendit et s'écria: _Il n'y a que le saxon Handel, ou le Diable, qui -puisse jouer ainsi!_... - ---Les Européens représentent ordinairement le Diable, avec un teint noir -et brûlé. Les nègres soutiennent, au contraire, que le Diable a la peau -blanche. Un officier français se trouvant, au dix-septième siècle, dans -le royaume d'Ardra, en Afrique, alla faire une visite au chef des -prêtres du pays. Il aperçut, dans la chambre du pontife, une grande -poupée blanche, et demanda ce qu'elle représentait? On lui répondit que -c'était le Diable.--«Vous vous trompez, dit bonnement le Français; le -Diable est noir.--C'est vous qui êtes dans l'erreur, répliqua le vieux -prêtre; vous ne pouvez pas savoir aussi-bien que moi quelle est la -couleur du Diable. _Je le vois tous les jours_, et je vous assure qu'il -est blanc comme vous[308].» - - [308] Anecdotes africaines,--de la côte des esclaves, page 37. - ---C'est sans doute ici le lieu de rapporter le _portrait du Diable_, -attribué à Piron, quoique ce morceau soit généralement connu. Le Diable -n'y est pas flatté: - - «Il a la peau d'un rot qui brûle, - »Le front cornu, - »Le nez fait comme une virgule, - »Le pied crochu, - »Le _fuseau_, dont filait Hercule[309], - »Noir et tortu, - »Et pour comble de ridicule, - »La Queue au cu.» - - [309] La plupart des théologiens de l'antiquité disent qu'Hercule, - auprès d'Omphale, s'amusait à filer du lin. Mais il y en a qui - prétendent qu'il filait autre chose. - ---Un soir que saint Augustin était plongé dans ses méditations, il vit -passer devant lui un démon qui portait un grand livre sur ses épaules. -Il l'arrêta, et lui demanda à voir ce que contenait son livre.--C'est le -registre de tous les péchés des hommes, répondit le démon; je les -ramasse où je les trouve, et je les écris à leur place, pour savoir plus -aisément ce que chacun me doit.--Montre-moi, dit l'évêque d'Hippone, -quels péchés j'ai faits depuis ma conversion?... - -Le démon ouvrit son livre, et chercha l'article de saint Augustin, où il -ne se trouva que cette petite note: _Il a oublié de dire les Complies._ -Le saint évêque ordonna au Diable de l'attendre un moment; il se rendit -aussitôt à l'église, récita les Complies, avec d'autres prières, et -revint trouver le démon, à qui il demanda de lire une seconde fois sa -note. Elle se trouva effacée.--Ah! vous m'avez trompé, s'écria le -Diable; et voilà le prix de mes complaisances!... Mais on ne m'y -reprendra plus... En disant ces mots, il s'en alla, comme on s'en va -quand on n'est pas content[310]. - - [310] _Legenda aurea Jac. de Voragine, aucta à Claudio à Rotâ._ Leg. - 119. - ---Un jour que saint Martin (évêque de Tours, comme chacun sait) disait -la messe en grande pompe, le Diable entra dans l'église et avisa aux -moyens de le distraire. Il s'était placé parmi les enfans de choeur, qui -ne le voyaient point; mais il savait bien que Martin le découvrirait dès -qu'il jetterait les yeux de son côté, et qu'il faudrait alors déguerpir. -C'est pourquoi il se tint bien sur ses gardes; et lorsque le saint -évêque se tourna vers le peuple, pour dire le _Dominus vobiscum_, le -Diable se heurta le front contre un pilier, regarda Martin, et fit une -grimace si singulière, que le saint ne put s'empêcher de rire; et il -perdit ainsi le mérite du sacrifice de la messe.--C'était tout ce que -voulait l'esprit malin; il disparut, aussitôt après cette escapade, sans -attendre que l'évêque prît la peine de le chasser[311]. - - [311] Cette aventure était représentée dans une église de Brest. - Grosnet trouva le trait si joli, qu'il le mit en vers, mais dans un - autre sens.--Le Diable était, selon cet ancien poëte, dans un coin - de l'église, écrivant, sur un parchemin, les caquets des femmes, et - les propos inconvenans qu'on tenait à ses oreilles, pendant les - saints offices. Or, quand sa feuille fut remplie, comme il avait - encore bien des notes à prendre, il mit le parchemin entre ses - dents, et le tira de toutes ses forces, pour l'allonger. Mais la - feuille se déchira, et la tête du Diable alla frapper contre un - pilier, qui se trouvait derrière lui. Saint Martin, qui se - retournait alors pour le _Dominus vobiscum_, se mit à rire de la - grimace du Diable, et perdit le mérite de sa messe; ce qui ne lui - serait point advenu, s'il eût eu les yeux baissés, comme dit - Philippe d'Alcrippe. - ---Un avare, qui était devenu extrêmement riche à force d'usure, se -sentant à l'article de la mort, pria sa femme de lui apporter sa bourse, -afin qu'il pût la voir encore une fois avant de mourir. Quand il la -tint, il la serra tendrement sur son sein et ordonna qu'on l'enterrât -avec lui, parce qu'il trouvait l'idée de s'en séparer tout-à-fait -déchirante. On ne lui promit rien précisément; et il mourut en -contemplant ses pièces d'or. - -Alors on lui arracha la bourse des mains; ce qui ne se fit pas sans -peine. Mais quelle fut la surprise de la famille assemblée, lorsqu'en -ouvrant le sac, on y trouva, non plus des pièces d'or, mais deux énormes -crapauds... Le Diable était venu, et, en emportant l'âme de l'usurier, -il avait emporté son or, comme deux choses inséparables et qui n'en -faisaient qu'une[312]. - - [312] _Cæsarii Heist. de morientibus_, cap. 39, _mirac._ lib. XI. - -Il y aura sans doute des gens qui n'approuveront pas la conduite du -Diable, parce qu'il frustrait la famille du défunt d'une bonne bourse -bien grasse. On leur répondra que l'or qu'elle contenait était le fruit -de l'usure et de la rapine; qu'un bien mal acquis ne doit pas profiter; -que ce n'était sans doute pas toute la fortune du vieux ladre; et que le -Diable exécutait là les dernières volontés du défunt, ce que les -héritiers n'eussent pas fait. - -Quant aux deux crapauds qu'il eut la malice de laisser dans la bourse, -ce fait est plus grave. Mais si on ne peut l'excuser, on peut du moins -le rendre respectable, en quelque sorte, puisque les saints même ont -fait des choses de ce genre.--Un dévot envoya à saint Benoît deux -flacons de plusieurs pintes, pleins de bon vin vieux. Le commissionnaire -qui les portait s'avisa, chemin faisant, de garder le plus petit pour -lui, et de ne porter que le plus gros à Benoît. C'était modeste. Il -cache donc son flacon dans un fossé écarté, et continue sa route. - -Saint Benoît reçut le gros flacon de vin vieux, avec actions de grâces; -mais comme il avait de la perspicacité, il dit au commissionnaire: «Ayez -soin de ne pas boire le vin du flacon que vous avez gardé; renversez-le -avec précaution; vous verrez ce qu'il y a dedans.» Le saint se retira en -disant ces paroles; et le commissionnaire s'en retourna tout honteux. -Lorsqu'il arriva à sa cachette, il prit son flacon, le renversa -doucement, et en vit sortir une grande couleuvre[313]... - - [313] _Jacobi de Voragine_, lég. 48. - -Ces deux traits se valent bien. Si on les regarde comme des -espiègleries, le Diable n'a pas si grand tort. Si on les traite de -méchancetés, on manque de respect à saint Benoît, qui était un homme -d'assez bon tempérament. - ---Un chartreux[314], sur son lit de mort, se trouvant seul dans sa -cellule, vit entrer un démon chargé d'un grand _in-folio_, où il avait -écrit, en manière d'histoire suivie, toutes les fautes et tous les -péchés du mourant. Le chartreux se nommait Favier.--Favier, lui dit le -Diable, en riant avec quelque malice, je te vais lire la chronique de ta -vie... En même temps il fit la lecture de son gros livre. - - [314] _Ex Mathæi Tympii triumpho virtut. de integr. conf. 62._ - -Le moine, stupéfait d'avoir commis tant de péchés, répondit au -démon:--Tout ce que tu me reproches, et que tu as si bien noté, je l'ai -dit à confesse, j'en ai fait pénitence, et j'en ai reçu l'absolution. -Ainsi, tu peux brûler ton livre.--Un instant, repartit le Diable, toutes -tes confessions n'ont pas été bonnes; il y a certaines fautes ici, dont -tu n'as pas bien expliqué les circonstances; conséquemment tu viendras -nous voir... - -Le malade allait se désoler, quand la sainte Vierge parut dans la -cellule, entourée d'une lumière éblouissante, et tenant dans ses bras un -enfant d'une beauté extraordinaire.--Cesse de craindre, dit-elle au -moribond, ce bel enfant t'a pardonné toutes tes fautes, et le ciel est -ouvert pour toi... Le démon, tout confus d'avoir mal jugé un saint -homme, s'esquiva en entendant ces paroles. La sainte Vierge se retira -aussi; et Favier, se retrouvant seul, chanta les litanies des saints. -Lorsqu'il prononça ces paroles: _Omnes sancti et sanctæ Dei, intercedite -pro nobis_, il aperçut le haut de sa cellule entr'ouvert; des choeurs -innombrables de saints et de saintes venaient chercher son âme; il -mourut, et monta au ciel en bonne compagnie.--Puisse-t-il nous en -arriver autant!--Ainsi soit-il. - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CET OUVRAGE. - - - A ma femme. (_Épître dédicatoire_) pag. v - - Avertissement vij - - Introduction, _ou entrevue de l'auteur avec le Diable_ xv - - Chapitre premier. _Histoire des démons_ 1 - - Chap. II. _Formes et métamorphoses._--Démons en bouc, en tronc - d'arbre, en crapauds, en chats noirs, en ours, en pourceaux, - en singes, en dogues, en rats, en nègres, en dragon, en homme, - en cheval, en moine, en âne, en guêpe, en jeune fille, en - merle noir, en chien, en queue de veau, en oeil, en laitue, en - demi-septier de vin, en grenouille, en vautour, en marmottes, - en blaireaux, en femmes, en monstre, en grand prince, etc. etc. 14 - - Chap. III. _Le bon Diable.--Petit roman_ 28 - - Chap. IV. _Services rendus par les démons._--La vigne gardée par - le Diable. Trajan sauvé par un démon. Le Diable veille sur la - vertu d'Agnès du Mont-Politien. Histoire d'un démon qui - fréquenta la maison d'un évêque d'Hildesheim. Le démon de - Cassius de Parme. Aldon et Granson sauvés par le Diable. - Aventure d'un jeune Espagnol et d'un démon. Le Diable empêche - le pèlerinage nocturne d'un prêtre et d'une dame 33 - - Chapitre V. _Espiègleries de quelques démons._--Cadulus et le - Diable. Le Diable et Pierre-le-Prêcheur. Un curé de Bonn et le - Diable. Le Diable et les passans. Un baladin et son démon. Le - Diable perruquier. Le lutin de M. Santois. Les démons et les - pèlerins du Japon, etc. 45 - - Chap. VI. _L'heureux valet.--Conte noir_ 52 - - Chap. VII. _Honnêtes actions du Diable._--La vache volée et son - cinquième descendant. Une fille de Nivelle et le Diable. Le - Diable et un enfant altéré. Un moine repris par le Diable. Le - Diable punit un gourmand. Bienveillance du Diable pour un - religieux sobre. Le Diable convertit un novice, qui voulait - retourner dans le monde. Conduite désintéressée du Diable avec - saint Vitus. Sentimens semblables avec saint Cyriaque 60 - - Chap. VIII. _Malices de quelques démons._--Le Diable prend la - figure de Moïse, et noie les juifs de l'île de Crète. Tempête - excitée à Louvain par le Diable. Orage de Malines. Désastre de - Quimper-Corentin. Un Démon montagnard tord le cou à un mineur, - sans le tuer. Le Diable prend la figure d'une femme, tracasse - saint Hyppolite, etc. Mauvaise conduite d'un démon, avec la - jeune Ida de Louvain. Malices exercées contre le bienheureux - Gilles. Aventures d'Alexandre _ab Alexandro_. Les diables du - château de Vauvert. La vache possédée du Diable 73 - - Chap. IX. _Le Diable et St. Dominique.--Conte bleu_ 86 - - Chap. X. _Mésaventures et faiblesses des démons._--Élizabeth - d'Hoven soufflète le Diable, etc. Saint Grégoire le - Thaumaturge mène le Diable comme il veut. Le Diable cité - devant le tribunal de Dieu. Saint Loup enferme le Diable dans - un verre d'eau. Démon dans un pot à beurre. Caradoc et le - Diable. Le Diable et saint Dorothée. Luther et le Diable. Le - Diable et saint Antoine. Sainte Julienne et le Diable. Le - Diable et saint Wulfran 92 - - Chapitre XI. _Petites leçons et châtimens divers, infligés par - le Diable._--Le convers impudique, et le Diable déguisé en - nonne. Deux voyageuses et le Diable. Joueur emporté par le - Diable. Caresses conjugales hors de saison punies par le - Diable. Le Diable et l'usurier défunt. Le Diable emporte la - langue d'un avocat vénal. Il effraie un paysan de mauvaise - foi. Voyage aux enfers d'un meunier usurier et impie. Avis à - ceux qui chantent vaniteusement, et ne veulent pas psalmodier. - Le prédicateur orgueilleux. Le Diable se moque d'un moine - paresseux. Il visite un moine qui dormait au choeur. Danger de - l'invoquer 107 - - Chap. XII. _La mort de Rodrigue.--Histoire tragique_ 123 - - Chap. XIII. _De ceux qui ont le cou tordu par le Diable; de ceux - que les démons ont emportés._--Cham, fils de Noé. Gabrielle - d'Estrées. Un chanoine fornicateur. Ulrich Schroter. Un comte - de Mâcon. Une Allemande. Un plaideur. Cagliostro. Valens. - Dagobert. Le soldat Étienne. Carlostad. Amalaric. Ébroïn 128 - - Chap. XIV. _La mort de Julien l'apostat.--Histoire tragique_ 145 - - Chap. XV. _Le démon bienfaisant--Petit roman_ 152 - - Chap. XVI. _Le conseil infernal.--Conte noir_ 156 - - Chapitre XVII. _De ceux qui nous ont rapporté des nouvelles de - l'enfer._--Histoire d'un religieux anglais, qui va aux enfers, - sous la conduite de saint Nicolas. Voyage de Bertholde dans un - coin de l'enfer. Agneïus visite le trou de saint Patrice. - Vétin va aux enfers. Un clerc se fait porter par le Diable à - la porte des enfers. Un saint homme visite l'infirmerie des - démons. Tondal est conduit aux enfers par un ange, etc. 161 - - Chap. XVIII. _Aventures d'un écolier.--Conte noir_ 179 - - Chap. XIX. _De l'estime qu'on a eue pour les démons, des grands - hommes qui leur ont dû leur mérite, etc._--Modes du douzième - siècle. Beau mot de Thomas Morus. Goyon de Matignon. Socrate. - Apulée. Agrippa. Cardan. Scaliger. Mesmer. Cagliostro. - Averroès. Chicus-OEsculanus. Copernic. Jean-Faust. Roger - Bacon. Pierre d'Apone. Jeanne d'Arc. Les Templiers. Le pont du - Diable. La muraille du Diable 184 - - Chap. XX. _Des amours des démons avec les mortels._--Amours - d'une religieuse et d'un démon. Amours du Diable pour une - nonne chaste. Amours d'un démon et de la fille d'un prêtre. - Amours de Victorin et d'une diablesse, etc. Enfans du Diable: - Zoroastre. Romulus. Numa-Pompilius. Servius-Tullius. Auguste. - Simon le Magicien. Luther. Merlin. Apollonius de Thyane. Les - comtes de Clèves. Mélusine. etc. 195 - - Chap. XXI. _Le Diable pris par le nez.--Conte bleu_ 207 - - Chap. XXII. _Des démons qui ont cité l'Écriture-Sainte, - etc._--Un démon récite le pater. Le Diable cite un passage de - saint Paul, en réclamant une âme devant le tribunal suprême. - Un démon apprend à saint Bernard sept versets qui mènent au - ciel, etc. page 213 - - Chapitre XXIII. _Le magicien amoureux.--Conte noir_ 225 - - Chap. XXIV. _Contre ceux qui ne veulent pas croire aux - diables.--Histoire édifiante_ 232 - - Chap. XXV. _Contre ceux qui voient le Diable partout.--Pieuse - facétie_ 238 - - Chap. XXVI. _La fausse princesse.--Mélodrame à mettre en scène_ 243 - - Chap. XXVII. _Quatre histoires édifiantes._--Les - prestiges.--Mort de - Guillaume-le-Roux.--L'interrogatoire.--Encore un tour aux - enfers 249 - - Chap. XXVIII. _Quatre petits romans._--Théodora.--L'anneau.--Le - danger des engagemens.--Le voyage à Rome 259 - - Chap. XXIX. _Quatre petits contes._--Le souper.--Le château - magique.--Le pauvre prêtre.--Ce que l'on voudra 270 - - Chap. XXX. _Le Diable à confesse_ 280 - - Variétés, ou _Mosaïque infernale_.--De l'enfer et du purgatoire. - Le signe de la croix. Le Diable et le mourant. L'adultère. - Départ des Brachmanes pour l'autre monde. Complaisance du - Diable pour un prince allemand. La possédée. La prophétie - Turgotine. Le monstre belge. Mort du comte de Foulques. - Aventure de Flavie et de ses deux eunuques. Le tombeau de - saint Pierre-le-Neuf. Chasteté d'un Jésuite attaquée. Humilité - de saint Bernard. Bon mot de Dominique Scarlati. Opinion des - nègres sur le Diable. Portrait du Diable, selon Piron. Le - Diable et saint Augustin. Le Diable égayant saint Martin. Les - deux crapauds du Diable, et la couleuvre de saint Benoît. Le - chartreux malade 284 - - -FIN DE LA TABLE. - - - - -Notes sur la version électronique - -On a transcrit conformément à l'orthographe de l'original. On a corrigé: - - Sainte-Foix en Saint-Foix (d'un pareil château, comme dit Saint-Foix) - -Ainsi que de nombreuses erreurs d'impression. Les passages en italique -sont transcrits _entre caractères soulignés_. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le diable peint par lui-même, by -Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE PEINT PAR LUI-MÊME *** - -***** This file should be named 61311-8.txt or 61311-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/3/1/61311/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - |
