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-The Project Gutenberg EBook of Le diable peint par lui-même, by
-Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-Title: Le diable peint par lui-même
-
-Author: Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy
-
-Release Date: February 3, 2020 [EBook #61311]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE PEINT PAR LUI-MÊME ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
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-LE DIABLE
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-PEINT
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-PAR LUI-MÊME.
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-OUVRAGES NOUVEAUX
-
-_Qui se trouvent chez le même libraire_:
-
-
-DICTIONNAIRE INFERNAL _ou_ Recherches et anecdotes sur les démons, les
-fantômes, les spectres, les possédés, etc., etc.; 2 vol. in-8º, fig.
-Prix, 12 fr. et 15 fr.
-
-RÉALITÉ DE LA MAGIE ET DES APPARITIONS _ou_ Contre-poison du
-Dictionnaire infernal; 1 vol. in-8º, 3 fr. et 3 fr. 50 c.
-
-HISTOIRE DES FANTÔMES ET DES DÉMONS QUI SE SONT MONTRÉS PARMI LES HOMMES
-_ou_ Choix d'anecdotes et de contes, par madame Gabrielle de P***; 1
-vol. in-12, fig.; 2 fr. 50 c. et 3 fr.
-
-VOYAGE À TRIPOLI _ou_ Relation d'un séjour de dix années en Afrique,
-etc. 2 vol. in-8º avec gravures et cartes. Prix, 15 fr. et 17 fr. 50 c.
-franc de port.
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-VOYAGE EN CHINE, _ou_ Journal de la dernière ambassade anglaise à la
-Cour de Pékin, 2 vol. in-8º, gravures et cartes. Prix, 15 fr. et 17 fr.
-50 c.
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-HISTOIRE DE RASSELAS, prince d'Abyssinie, suivie de _Dinarbas_, 3 vol
-in-12. Paris, 1819, 6 fr. et 7 fr. 50 c.
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-DICTIONNAIRE CRITIQUE ET RAISONNÉ DES ÉTIQUETTES DE LA COUR DE FRANCE,
-des usages du monde, des amusemens, des modes françaises, etc., etc.,
-par mad. de Genlis. 2 vol. in-8º. Prix, 12 fr. et 15 fr.
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-ESQUISSE DE LA RÉVOLUTION DE L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE, _ou_ Récit de
-l'origine, des progrès et de l'état actuel de la guerre, entre l'Espagne
-et l'Amérique espagnole, trad. de l'anglais. Paris, 1818; 1 vol. in-8º.
-Prix, 5 fr. et 6 fr.
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-PETITE MÉDECINE DOMESTIQUE, _ou_ Moyens simples et faciles de secourir
-les malades, les blessés, les asphyxiés, les empoisonnés, les femmes
-enceintes, etc., etc., par M. Bésuchet, médecin, 1 vol. in-12. Prix 3
-fr. et 3 fr. 50 c.
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-LES TROIS ANIMAUX PHILOSOPHES, _ou_ les Voyages de l'ours de
-Saint-Corbinian, suivis des aventures du chat de Gabrielle, etc.; 1 fort
-vol. in-12, fig. Prix, 3 fr. 75 c. et 4 fr. 40 c.
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-LA PRISE DE CONSTANTINOPLE, roman historique: par l'auteur du
-_Dictionnaire infernal_; 2 vol. in-12. Paris, 1819. 5 fr. et 6 fr.
-
-NOUVEAU COURS DE LANGUE ANGLAISE, avec deux traductions, dont l'une
-interlinéaire, et l'autre suivant le génie de la langue française:
-composé d'après les principes de MM. de _Port-Royal_, _Dumarsais_, et
-des meilleurs maîtres. Deux forts vol. in-12. Prix, 7 fr. 50 c. et 9 fr.
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-MÉDITATIONS D'UN SOLITAIRE INCONNU; publiés par M. de Sénancour. 1 vol.
-in-8º, 6 fr. et 7 fr. 50 c.
-
-LA CHRONIQUE DES CHAMPS DE BATAILLE _ou_ la Bravoure française en
-action; 1 vol. in-12, 3 fr, et 3 fr. 50 c.
-
-
-IMPRIMERIE DE FAIN, PLACE DE L'ODÉON.
-
-[Illustration: _Entretien de l'Auteur avec le Diable_]
-
-
-
-
- LE DIABLE
- PEINT PAR LUI-MÊME,
-
- OU
- GALERIE
- DE PETITS ROMANS, DE CONTES BIZARRES,
- D'ANECDOTES PRODIGIEUSES,
-
- Sur les aventures des démons, les traits qui les caractérisent, leurs
- bonnes qualités et leurs infortunes; les bons mots et les réponses
- singulières qu'on leur attribue; leurs amours, et les services qu'ils
- ont pu rendre aux mortels, etc., etc., etc.
-
- EXTRAIT ET TRADUIT
- DES DÉMONOMANES, DES THÉOLOGIENS, DES LÉGENDES, ET DES DIVERSES
- CHRONIQUES DU SOMBRE EMPIRE.
-
- Par J.-A.-S. COLLIN DE PLANCY,
- AUTEUR DU DICTIONNAIRE INFERNAL, etc., etc.
-
- Conservez à chacun son propre caractère.
-
- Boileau, _Art poétique_.
-
- Les démons peuvent faire le bien, tout ainsi que les anges peuvent
- faire le mal.
-
- Bodin, _Démonomanie_, liv. 1er, chap. 1er.
-
- PARIS,
- P. MONGIE AINÉ, LIBRAIRE,
- BOULEVART POISSONNIÈRE, Nº. 18.
-
- 1819.
-
-
-
-
-A MA FEMME.
-
-
-_Vous trouverez souvent votre portrait dans le héros dont j'écris les
-aventures. Ce compliment sans doute vous aurait fait jeter les hauts
-cris, si l'ouvrage que je vous offre n'avait été entrepris et terminé
-sous vos yeux. On s'est fait du Diable une idée si fausse, qu'on croit
-montrer bien du discernement en le comparant à tout ce qui est mal dans
-le monde. Vous verrez ici qu'il en est autrement, et qu'on peut sans
-rougir se vanter de ressembler au Diable, en certaines choses; la bonté
-touchante, la simplicité antique, les manières naïves, les vertus
-quelquefois stoïques, le penchant à obliger, le désintéressement, la
-vivacité d'esprit, l'originalité d'imagination, la malice sans
-méchanceté: il y a dans le Diable mille qualités heureuses, que vous
-auriez le bon esprit d'envier, si vous ne les possédiez pas dans un
-degré éminent._
-
-_C'est sur ces bonnes qualités, qui vous sont communes, que j'ai cru
-voir, entre vous et le Diable, une ressemblance morale. Il serait plus
-difficile de faire le même rapprochement pour le physique: vous avez
-vingt-quatre ans, le Diable a plus de quatre-vingts siècles; et ses
-traits sont loin des vôtres. Ses oreilles en forme de champignons, ses
-ailes de chauve-souris, son nez long de neuf pouces, sa peau assez
-semblable à un cuir bouilli, et généralement toutes ses difformités,
-font un contraste assez frappant avec vos perfections. Je ne vois pas
-non plus que nous ayons ses cornes. Quant aux griffes et à la queue,
-n'en parlons pas: on sait que les dames en ont peur, et n'en portent
-point._
-
-_Enfin, j'étais près de vous quand cet ouvrage fut conçu: pour cela
-encore, il est juste que je vous le dédie. Agréez donc cette petite
-galanterie d'un époux, qui vous sera fidèle jusqu'à la fin._
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-«Vous vous occupez d'un travail inutile; la cause de la superstition est
-perdue; on ne croit plus aux revenans; le Diable est en plein discrédit;
-et, grâces aux lumières du siècle, la philosophie l'emporte enfin sur
-les préjugés populaires.» Voilà les objections qu'on me faisait lorsque
-j'ai entrepris l'ouvrage que je présente au public; et, comme quelques
-personnes pourraient me les faire encore, j'y répondrai d'avance en peu
-de mots.
-
-La crainte du Diable et les superstitions ne sont point éteintes. Celui
-qui voudra montrer de la bonne foi reconnaîtra bientôt que la moitié des
-personnes qu'il fréquente redoutent, pendant la nuit, les apparitions de
-fantômes et de spectres, et conséquemment les démons. On remarquera
-aussi que la plupart des gens dont l'éducation a été négligée ou
-stérile, consultent tous les jours les cartes et les devineresses, pour
-en apprendre les choses futures. Or, les sciences divinatoires, si elles
-pouvaient exister, ne viendraient point de Dieu; et les divinations,
-aussi-bien que la foi aux visions et aux songes, sont des aveux tacites
-de l'influence surnaturelle qu'on attribue aux démons.
-
-Assurément, ce grand nombre d'esprits faibles, qui hasardent le fruit de
-leurs sueurs dans les roues de la loterie, et sur la foi d'un songe
-insignifiant, ne pensent pas que Dieu s'amuse à leur donner l'idée de
-prendre tel _numéro_, qui doit les enrichir, et qui ne sortira pas.
-
-Allez dans les campagnes, vous y verrez peu de morts rester en paix dans
-leur tombe. Toutes les semaines, dans chaque village, vous apprendrez
-l'histoire d'un nouveau revenant, qui demande des prières, qui frappe
-les murs à coups de poing, et qui tire les rideaux, sans se montrer;
-heureux encore si vous n'êtes pas témoin de quelque scène de possession,
-ou si quelque magicien ne s'occupe pas de vous ensorceler, ou de vous
-nouer l'aiguillette!
-
-Toutes ces choses sont bien plus rares que dans le bon temps passé; mais
-elles existent encore; et c'est aujourd'hui, plus que jamais, le moment
-d'élever la voix contre la superstition, pour achever de l'étouffer.
-
-Cette entreprise n'est pas aussi aisée qu'on le pense; car, tandis que
-les amis de l'humanité s'efforcent de lui rendre la paix de l'âme et de
-détruire les terreurs superstitieuses, il y a des hommes qui semblent
-avoir pris à tâche de ramener les vieilles erreurs, qui veulent de
-nouveau replonger les peuples dans la barbarie, et dominer par la
-crainte. Je ne parlerai point des missionnaires, qui portent le
-fanatisme dans les provinces, qui troublent les esprits par la peur d'un
-enfer effroyable, qui présentent de toutes parts le démon déchaîné
-contre la France, et qui achèveraient la ruine de la religion, si ses
-bases n'étaient trop solides pour se renverser jamais entièrement[1].
-Mais je m'arrêterai un instant sur quelques écrivains, dont la plume
-avilie n'a su défendre que le mensonge et la fraude.
-
- [1] On sait aussi que plusieurs prêtres refusent la sépulture aux
- morts, et envoient en enfer ceux qui partent de ce monde sans
- confession. De pareils abus sont bien les suites du fanatisme et de
- la superstition la plus brutale.
-
-A leur tête est l'abbé Fiard, ex-jésuite, dont les écrits, imprimés à la
-fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci[2], établissent
-cette maxime, que le Diable en personne a fait la révolution, qu'il est
-l'agent surnaturel de tout le mal qui se commet en France, qu'il fut le
-maître en impiété de Voltaire, de Diderot, etc.
-
- [2] Lettres _philosophiques_ sur la magie;--la France trompée par les
- _démonolâtres_ du 18e siècle, etc.
-
-Fort heureusement, l'abbé Fiard et ses pâles disciples sont de faibles
-ennemis pour les vrais philosophes; et, si les fatras de ces fauteurs de
-la superstition sont admirés des bigots, ils n'obtiennent que la risée
-des gens d'esprit, qu'ils endormiraient si on avait le courage de les
-lire sérieusement.
-
-Mais les ouvrages superstitieux se multiplient tellement, qu'on peut
-redouter leurs funestes effets sur les esprits faibles. On ne parlera
-que de quelques-uns; on nommera d'abord les _Révélations de soeur
-Nativité_, que le lecteur ne connaît sûrement pas, qui vivent néanmoins
-depuis deux ans, et qui expliquent en trois volumes (édition compacte)
-comment soeur Nativité a vu _positivement_ l'enfer et le purgatoire;
-comment elle a prédit et révélé, il y a vingt-huit ans, les crimes de la
-révolution et tout ce qui s'en est suivi; comment il faut rétablir les
-dîmes et autres bonnes choses du temps d'autrefois; et comment on n'a
-publié ces susdites révélations et prophéties qu'après qu'elles ont été
-justifiées par l'événement, pour ne pas donner à mordre aux
-incrédules...
-
-L'ouvrage, que M. le comte de Sallmart-Montfort a fait paraître à petit
-bruit, il y a trois ans[3], est encore un livre de prédictions. Mais, au
-moins, l'auteur a-t-il eu la bonne foi de le publier avant l'événement.
-Il est vrai que, comme il annonce la fin du monde et la venue de
-l'antéchrist, il n'y avait pas de temps à perdre[4].
-
- [3] _De la Divinité, de l'homme, des différentes religions, idées sur
- la fin prochaine et générale du monde._
-
- [4] Suivant les calculs de monsieur le comte, le monde finira en 1836.
-
-Un autre écrivain a donné, l'année dernière, une _Explication de
-l'Apocalypse_, qui entre un peu dans le système de M. le comte de
-Sallmart-Montfort, et qui prouve _victorieusement_ que l'antéchrist est
-en chemin, que le monde va finir, parce que tous les fléaux
-avant-coureurs, prédits dans l'Apocalypse, sont déjà tombés sur la
-France, et que les démons y font sous main leur commerce. D'autres
-théologiens de la même force rapportent déjà des miracles modernes, et
-des aventures de possédées, _qui font frémir_.
-
-M. le comte de Fortia-Piles s'est mis aussi dans la ligue des suppôts de
-l'erreur; et, après avoir bien regretté les temps féodaux, il gémit de
-voir le Diable un peu oublié, attendu _que la peur de cet être
-indéfinissable avait plus d'effet sur _LE PEUPLE_ que toutes les
-peines_[5]... «Je ne vois pas, ajoute-t-il avec douleur, qu'on prenne
-beaucoup de moyens pour rétablir cette crainte salutaire, dans une
-classe qui, depuis trente ans, a offert plus de crimes que les deux
-siècles précédens[6]...»
-
- [5] _Nouveau dictionnaire français_... publié en 1818 et 1819, en 12
- cahiers in-8.
-
- [6] Cette dernière calomnie est si absurde, qu'elle ne mérite pas de
- réponse: qu'on lise seulement, dans Gilbert, la peinture qu'il a
- faite du dix-huitième siècle, on y verra des moeurs bien plus
- affreuses que les nôtres.
-
-Il y a des imposteurs, qui paraissent au moins partager les
-superstitions et les erreurs qu'ils prêchent aux autres hommes, et qui
-affichent en eux la crainte du Diable, lorsqu'ils le présentent comme un
-épouvantail. M. de Fortia-Piles ne croit pas au Diable, ne le craint
-point; il laisse voir son opinion là-dessus; et il a le coeur assez
-_franc_ pour proposer au _peuple_ la peur du Diable comme un moyen de
-vertu!... C'est comme s'il disait: «Je suis un homme d'esprit et un
-honnête homme; je n'ai pas besoin de frayeurs pour me bien conduire.
-Mais vous, qui êtes des brutes, je vais vous épouvanter. Alors vous vous
-laisserez mener où l'on voudra, et vous serez de bonnes gens, bien
-estimables[7]...»
-
- [7] On n'ose pas s'arrêter plus long-temps sur les ouvrages de
- superstition et de fanatisme qui paraissent maintenant. La
- nomenclature en serait trop longue, puisque les romans même sont
- souvent aujourd'hui des livres de controverse. Ceux qui ont lu _les
- Parvenus_ de madame de Genlis savent qu'elle prône les extases, les
- visions, les prophéties, les pèlerinages, etc.
-
-Mais la plus forte preuve de l'opposition que les dévots entretiennent
-contre les lumières, c'est une nouvelle brochure, qui paraît depuis peu
-de jours, sous le titre de _Contre-poison du Dictionnaire infernal_, ou
-_Réalité de la Magie et des Apparitions_... Je suis fâché que le pieux
-auteur de ce pamphlet burlesque le publie un an après le _Dictionnaire
-infernal_. En s'annonçant plus tôt, il aurait pu se flatter d'en
-empêcher le succès; et alors il eût été de mon devoir de défendre mon
-ouvrage. Aujourd'hui que le Dictionnaire infernal est presque totalement
-épuisé, j'attendrai que le public ait porté son jugement sur les cent
-dix ou douze prodiges, anciens et modernes, que M. Simonnet raconte avec
-tant d'_énergie_ dans sa brochure. Si on s'en occupe, je pourrai
-répondre plus longuement, et faire voir, en quelques pages, les
-absurdités qu'il a recueillies si lentement et avec tant de soin.
-
-Jusque-là, je dirai seulement que j'ai lu le pamphlet en question, et
-que j'y ai reconnu quelques traits qu'on verra aussi dans _le Diable
-peint par lui-même_. Mais l'auteur du _Contre-Poison du Dictionnaire
-infernal_ a traduit avec mauvaise foi, et il a souvent tronqué ses
-miracles pour en ôter le ridicule; je prierai donc le lecteur de
-comparer mes traductions aux originaux; ce qui sera d'autant plus
-facile, que j'ai cité très-exactement. On verra par là que je ne cherche
-qu'à répandre sincèrement la vérité.
-
-Après avoir passé un an sur le _Dictionnaire infernal_, si M. Simonnet
-veut exercer pareillement sa critique sur _le Diable peint par
-lui-même_, je lui souhaite bon courage. Mais comme j'ai recueilli des
-traits qui présentent les démons sous un aspect un peu moins noir que le
-_Contre-Poison_, et que M. Simonnet voudra sans doute encore les
-rembrunir, je lui rappellerai ces deux vers de l'Art poétique (_chant
-troisième_):
-
- Souvent, sans y penser, un écrivain qui s'aime
- Forme tous ses héros semblables à soi-même.
-
-
-
-
-INTRODUCTION,
-
-OU
-
-ENTREVUE DE L'AUTEUR AVEC LE DIABLE.
-
- _Diligitur nemo, nisi cui fortuna secunda est;
- Quæ simul intonuit, proxima quæque fugat._
-
- OVIDE.
-
- Le malheur avilit; un revers déshonore:
- Quand Satan était ange, il avait des amis;
- En exil, c'est _le Diable_; il est noir, on l'abhorre;
- Il rencontre partout des milliers d'ennemis.
-
-
-Le Diable se présenta un jour à saint Antoine dans son désert. Il avait
-la figure triste et allongée. L'homme de Dieu lui demanda où il portait
-ses chagrins?--«Je n'en sais vraiment rien, répondit le Diable. Je
-deviens de jour en jour si malheureux, j'ai tant à me plaindre des
-hommes, que je crains bien d'en perdre la tête. Vos solitaires
-m'accusent de toutes les fautes qu'ils peuvent commettre. On ne se
-querelle jamais, on ne fait pas le moindre tort au prochain, on n'a pas
-la plus petite pensée charnelle, sans que j'en sois l'auteur. Et tous
-les chrétiens sont taillés sur le même modèle. Lorsqu'on prononce mon
-nom, c'est avec des malédictions effroyables. Enfin, je n'ose plus me
-montrer nulle part; et pourtant je ne fais de mal à personne; car vous
-savez que, quand j'aurais l'humeur aussi portée à nuire qu'on le dit,
-j'ai maintenant perdu toutes mes forces. Que vos solitaires veillent
-donc sur eux, s'ils n'ont pas envie de pécher; qu'on me laisse le peu de
-réputation qui me reste; et que je puisse en paix tisonner mon feu, ou
-visiter mes amis...»
-
-Saint Antoine répondit au Diable:--«Quoiqu'on t'ait souvent accusé
-d'être un grand menteur, tu viens cependant de dire la vérité. Tu es
-ruiné de fond en comble; et le plus petit d'entre nous se moque de toi
-et des tiens...» (_Saint Athanase, vie de saint Antoine, ch. 13._)[8]--
-
- [8] La légende Dorée, qui rapporte aussi ce trait, dit que, cette
- fois-là, le Diable était d'une taille tout-à-fait extraordinaire,
- puisque ses pieds touchaient à la terre, et sa tête au ciel. Malgré
- cela, il eut la modestie de dire à saint Antoine qu'_il était réduit
- à rien_, AD NIHILUM SUM REDACTUS. (_Legenda 21 de S. Antonio._) Quel
- Diable était-ce donc autrefois?...
-
-Je venais de lire cette singulière histoire; et je réfléchissais
-profondément sur la discordance des théologiens et des saints pères.
-Tantôt le Diable est, avec eux, un ennemi encore terrible et toujours
-agissant; tantôt ce n'est plus qu'un malheureux, sans force et sans
-pouvoir. Saint Athanase et quelques autres flambeaux de l'église le
-représentent humble, soumis, et hors d'état d'intriguer désormais parmi
-les hommes[9]. Les théologiens modernes lui conservent sa vigueur, ses
-ressources; et l'abbé Fiard[10] prouve _victorieusement_ (comme il le
-dit), que le Diable n'a rien perdu de ses anciens priviléges; que la
-France est peuplée de ses adorateurs; qu'il est en plein commerce avec
-nous, etc... Cependant Jésus-Christ est venu; les oracles ont cessé; les
-faux dieux n'ont plus de culte; les esprits de ténèbres ont dû rentrer
-dans l'abîme... Ou saint Athanase n'est pas orthodoxe, et dans ce cas
-c'était à l'église à le condamner; ou l'abbé Fiard est un grand
-visionnaire, et alors c'est au bon sens à en faire justice...; mais
-l'église a mis saint Athanase au nombre des saints; et le bon sens place
-l'abbé Fiard au rang des fous...
-
- [9] Saint Augustin dit aussi quelque part que _le Diable est un gros
- chien à l'attache. Il peut aboyer, mais il ne mord pas._
-
- [10] Lettres _philosophiques_ sur la Magie, par l'abbé Fiard; avec
- cette ligne de Nicole, pour épigraphe: _Dieu et le Diable; c'est là
- toute la religion!_...
-
-Sur ces pensées rassurantes, je m'endormis paisiblement. Bientôt je crus
-sentir une main un peu froide se promener légèrement sur ma figure. Il
-me sembla que je m'éveillais, et que ma chambre était éclairée d'une
-lumière douce. Je jetai les yeux autour de moi, et je vis à ma droite un
-grand vieillard du plus bizarre aspect. Sa tête touchait presque au
-plafond de ma chambre, qui n'a à la vérité que huit pieds de hauteur.
-Mais il était un peu voûté, et s'appuyait sur un gros bâton, surmonté
-d'une espèce de croissant. Au reste, sa grosseur était bien
-proportionnée à sa taille. Il avait le regard triste, la figure mitigée,
-le nez extrêmement long, les oreilles grosses, les joues et le front
-sillonnés de rides profondes, le teint pâle, et les cheveux d'un beau
-noir d'ébène.
-
-Comme la vue de ce personnage me causait une surprise, qui approchait de
-la frayeur, je voulus éveiller ma femme, pour n'avoir pas peur tout
-seul. L'inconnu m'en empêcha, et me prenant la main:--Arrête, me dit-il,
-d'une voix un peu cassée, je ne veux me laisser voir que de toi; et j'ai
-bien des choses à te dire... Écoute-moi sans crainte; je ne suis pas
-venu ici avec des intentions hostiles, et tu ne seras pas fâché de me
-connaître.
-
-Le mouvement qu'il fit, en m'arrêtant la main, me laissa entrevoir sur
-ses épaules deux grandes ailes rognées... Cette nouvelle particularité
-redoubla mon embarras: Serait-ce un génie, me disais-je? et les contes
-de la cabale et de la féerie auraient-ils quelque fondement?... Je levai
-les yeux sur la face du géant: son front était chargé de trois petites
-cornes, que je n'avais pas vues d'abord... Plus de doute, c'est un
-démon; et les histoires d'apparitions sont véritables!... Mais l'effroi
-n'était plus de saison. Le taciturne inconnu, qui me visitait,
-paraissait doux et maniable; et il attendait, en silence, que je
-daignasse lui adresser une parole...
-
-Je m'efforçai d'apaiser les battemens de mon coeur; et je retrouvai
-enfin la voix, pour prier l'esprit de s'asseoir et de me dire qui il
-était. Il se plaça comme il put sur un petit tabouret; et la forme
-abaissée de son siége, diminuant la hauteur de sa taille, nous nous
-trouvâmes à peu près face à face. Une longue queue, qui frétillait au
-derrière de l'inconnu, frappa ma vue aussitôt qu'il fut assis, et acheva
-de fixer mes idées.
-
---Tu ne devines pas qui je suis, me demanda-t-il en même-temps?
-
---Peut-être ai-je deviné de travers, lui répondis-je; mais je pense que
-vous pourriez bien être le Diable?
-
---Ou celui que vous appelez de ce nom, répliqua-t-il; je suis le
-souverain de ces anges, que l'orgueil et une folle présomption ont fait
-exiler du ciel.
-
---Je vous croyais bien autrement bâti...
-
---Ma figure te surprend?... On m'a fait si laid et si noir, que je
-conçois ton étonnement. Autrefois j'avais quelque beauté; je l'ai
-perdue; mais je ne suis pas encore si monstrueux... Autrefois je
-gouvernais un beau pays dans le ciel; j'ai voulu, comme bien d'autres,
-commander en maître, où je devais obéir; et comme bien d'autres, je suis
-tombé...
-
---Cependant vous êtes toujours roi?...
-
---Oui, mais roi d'une triste contrée, entouré de tristes sujets, réduit
-à passer de tristes jours... Avant le Messie, je me mêlais de temps en
-temps parmi les hommes. Depuis qu'il est venu, je ne puis venir sur la
-terre qu'une fois par an; et mes sujets n'en ont jamais approché.
-
---Ce que vous dites là ne s'accorde ni avec la théologie, ni avec les
-démonomanes. On raconte de vous de vilaines choses.
-
---On ment. Depuis plus de dix-huit cents ans, je n'ai fait aucun tort
-aux hommes; et quand j'en aurais le vouloir, je n'en aurais plus le
-pouvoir. D'ailleurs, saint Bernard a dit que je n'en avais pas même la
-volonté[11].
-
- [11] On trouve véritablement cette phrase: _Quand le Diable aurait la
- puissance de nous faire du mal, dit saint Bernard, _IL N'EN A PAS LA
- VOLONTÉ__; dans le tombeau des hérétiques de Georges l'apôtre; 3e
- partie.
-
---Vous les avez donc eus ces moyens de nuire?
-
---Oui, mais très-étroits; et je peux dire hardiment que j'en ai toujours
-usé avec un but honnête.
-
---Alors, pourquoi vous a-t-on interdit l'approche de notre terre?
-
---Parce que les chrétiens avaient peur de moi; et que leur dieu qui les
-aime ne voulait pas les laisser vivre dans une frayeur continuelle. Mais
-sa bonté pour eux n'a pas été bien sentie; on n'a pas compris les
-paraboles de l'Évangile; on a mal interprété les sentences du messie; et
-les théologiens ont toujours fait de moi un épouvantail. Les méchans y
-ont trouvé leur compte: tout fiers du peu de biens qu'ils font par
-hasard, ils mettent sur mon dos les crimes, les fautes, les misères qui
-entourent ce globe. Il y a long-temps que je m'en plains; mais les
-hommes sont si endurcis que je ne puis obtenir justice. Il n'y a pas de
-livre un peu dévot, un peu théologique, où je ne sois défiguré à ne me
-plus reconnaître. On me donne toutes les formes, tous les noms...
-
---Et quelle est votre forme naturelle?
-
---Depuis ma chute, c'est la forme où tu me vois. J'en ai quelquefois
-pris d'autres pour passer le temps; mais jamais horribles, et toujours
-bizarres.
-
---Et votre nom?
-
---Mon vrai nom, depuis que j'ai quitté le ciel, est _Satan_, qui
-signifie le Rebelle. Les Juifs m'ont appelé _Béelzebuth_[12]; les Grecs,
-_Pluton_[13]; quelques Orientaux, Arimane[14]; les Gaulois
-_Teutatès_[15]; les Théologiens du douzième siècle, _Lucifer_[16]; les
-Sorciers, _Léonard_; etc. D'autres peuples m'ont donné d'autres noms,
-avec tant de variété qu'on en pourrait faire un volume.
-
- [12] _Béelzebuth_ signifie au positif _roi des mouches_; et par
- extension, _souverain de l'air et des esprits ailés_.
-
- [13] _Pluton_ vient du Grec _Plutos_ qui signifie _la richesse_. On
- donnait ce nom au prince de l'enfer, parce qu'on plaçait son royaume
- au centre de la terre, et qu'on le regardait comme le maître des
- trésors et des mines qui y sont enfouies. Les antiquaires disent que
- Pluton fut un roi d'Épire ou d'Espagne, qui fit exploiter plusieurs
- mines.
-
- [14] _Arimane_, le _génie_ ou le principe _du mal_, suivant Zoroastre.
-
- [15] _Teutatès_, le Pluton des Gaulois. Ce nom signifiait, en
- Celtique, et signifie encore, en Bas-Breton, _père du peuple_. Les
- Gaulois se disaient descendans de Teutatès, et le traitaient assez
- respectueusement, pour qu'il n'ait pas à se plaindre d'eux.
-
- [16] Lucifer, _lumineux, qui porte la lumière_. C'est l'étoile du
- matin, ou la planète de Vénus, lorsqu'elle paraît avant l'aube du
- jour. Lucifer, selon les païens, était fils de Jupiter et d'Aurore.
- Chez eux, cette divinité devait naissance au sabéisme, ou culte des
- astres. Chez les chrétiens, c'est une suite du paganisme; et on ne
- conçoit pas pourquoi ils ont appelé le Diable _Lucifer_.
-
---Les sorciers, qui vous nomment _Léonard_, vous nomment aussi _le grand
-Nègre_; et disent que vous vous montrez au sabbat, sous la figure d'un
-bouc hideux?...
-
---Hélas! je ne suis pas si noir qu'on veut bien le dire, et je n'ai
-jamais paru au sabbat. Quant à la peau de bouc, je ne l'ai point encore
-revêtue. Dieu permettrait-il que des créatures immortelles prissent des
-formes d'animaux?...
-
---Cependant, vous savez les histoires des loups-garoux?
-
---Il n'y en a jamais eu, mon enfant.
-
---Et les magiciens qui se transformaient en monstres inconnus?...
-
---Il n'y a pas plus de magiciens que de lycanthropes, ou d'hommes-loups.
-
---Ces choses-là sont singulières dans votre bouche. Vous vous êtes
-montré sûrement, sous des formes animales?...
-
---Sous des formes bizarres, je te l'ai dit. Quand on a cru voir en moi
-une bête parfaite, on s'est trompé. Un abbé ignorant disait à un malade
-qu'il venait de voir le Diable.--Quelle figure avait-il?--La figure d'un
-âne.--Il y a toute apparence, répondit le malade, que vous avez eu peur
-de votre ombre... On en pourrait dire autant à mille autres, qui m'ont
-rencontré en cheval, en mulet, en oison, etc.
-
---Mais vous avez tant de difformité!... Vos cornes sentent un peu le
-bouc?...
-
---Mes cornes! je ne les ai pas toujours portées. Les femmes et les
-nourrices me les ont plantées là, pour effrayer les marmots; et par un
-ordre du souverain maître, je suis obligé de recevoir tout ce qu'on me
-donne, jusqu'à ce qu'on veuille bien me l'ôter. Aussi je dois me
-résoudre à porter les cornes, car on ne cesse de m'en coiffer.
-
---Et vos oreilles, pourquoi sont-elles si enflées?
-
---Je dois cela aux exorcistes. Tous les soufflets que ces messieurs
-déchargent sur les joues des possédées rejaillissent sur les miennes. Il
-n'y a pas plus d'un siècle que j'avais les oreilles plus grosses que les
-fesses. Mais depuis qu'on n'exorcise plus, elles désenflent de jour en
-jour; et j'ai bon espoir de les revoir bientôt dans leur forme
-naturelle, qui est celle d'un champignon.
-
---Quant à la queue qui vous pend au derrière, vous l'avez sans doute
-depuis le commencement du monde?
-
---Non pas, s'il vous plaît. Les théologiens se sont avisés de me la
-mettre, il y a douze ou quinze cents ans; ils m'ont en même-temps rogné
-les ailes.
-
---Et votre nez? qui l'a si fort allongé?
-
---S. Dunstan, archevêque de Cantorbéri, dans le dixième siècle. Tu peux
-lire, dans le huitième chapitre de sa vie, et dans la quatrième des
-_Pieuses Gaietés_ du révérend père Angelin de Gaza, que S. Dunstan était
-forgeron, aussi-bien qu'évêque; que j'allais le voir, sans mauvaises
-intentions; qu'il me prit le nez avec ses tenailles, et qu'il ne lâcha
-prise qu'après l'avoir allongé d'un bon pied.
-
---Et quoi! les hommes qui vous disent si puissant, ont donc quelque
-pouvoir sur vous?
-
---Assurément, et beaucoup plus que je n'en ai sur eux. Je pourrais te le
-prouver par une foule de petites anecdotes comme celles-ci. Vois mes
-doigts qui sont tous brûlés. Ce mauvais service m'a été rendu par saint
-Dominique, comme tu peux le voir au chapitre 7 du livre II de sa vie. Je
-fus obligé, une certaine nuit, de lui tenir la chandelle, pendant qu'il
-écrivait; et les extrémités de mes doigts, mal guéris de leurs brûlures,
-témoignent assez que je l'ai tenue jusqu'au bout.
-
---On dit encore que vous aimez à _singer Dieu_[17], que vous faites des
-prodiges?...
-
- [17] Le très-spirituel Henri Boguet, donne ce talent au Diable, dans
- son _Discours des exécrables sorciers_.
-
---Moi faire des prodiges, et chercher à imiter l'Éternel!... C'est comme
-si tu disais que l'âne veut singer le rossignol!... Mais le temps
-s'avance; si ta curiosité est satisfaite, si tu as de moi meilleure
-opinion que le commun des hommes, je vais t'exposer en deux mots le
-sujet qui m'amène.
-
---Dites, dites; c'est ce qu'il me presse le plus de savoir.
-
---Eh bien! écoute-moi. Chacun a son grain d'amour-propre; et je n'en
-suis pas plus dépourvu qu'un autre. Quoique la terre où vivent les
-hommes soit bien éloignée de la mienne, je suis las de m'y voir
-maltraité. Je viens donc te prier de me prêter ta plume, et de défendre
-ma cause... Elle te paraît mauvaise... Mais fais bien attention que
-toutes les charges qui pèsent sur moi sont le plus souvent appuyées sur
-des contes, et qu'il te sera aisé de les réfuter... Parle donc
-hardiment. Considère-moi sous mon véritable point de vue, et me dépeins
-tel que que je suis.
-
---Fort bien. Je recueillerai des traits de tout genre. Je rapprocherai
-ceux qui vous font honneur, je tairai les peccadilles...
-
---Non pas. Rapporte tout ce qui te tombera dans les mains, et prouve que
-les méchancetés qu'on me suppose sont apocryphes. Quant aux faits et
-gestes qui m'honorent, les hommes en ont si peu conservé, que tu auras
-bien de la peine à en trouver vingt ou trente. Mais fais pour le mieux.
-
---Et quel libraire voudra se charger d'un pareil livre?
-
---Le premier libraire qui ne sera pas un sot.
-
---Le public le lira-t-il?
-
---Les gens d'esprit, oui sûrement.
-
---Mais il y a si peu de gens d'esprit, que ce n'est pas là m'assurer un
-succès; et c'est un succès que je demande.
-
---Ah! je ne puis rien te dire là-dessus.
-
---Comment! ne savez-vous pas l'avenir?
-
---Pas le moins du monde.
-
---Et qui a dicté les oracles, s'il vous plaît?
-
---La crédulité humaine.
-
---Qui a fait parler les sibylles?
-
---L'imagination.
-
---Qui inspire les devins?
-
---L'intérêt.
-
---Mais toutes les prophéties qu'on vous attribue?
-
---Je m'en lave les mains. Je ne connais pas plus l'avenir que les hommes
-ne connaissent le passé. Pour celui-là, je puis me vanter d'en avoir
-quelque teinture; et c'est ma longue expérience qui prête une certaine
-sagesse à quelques-uns de mes conseils. En vertu de cette expérience, je
-puis te prédire que si tu fais le livre que je te demande, il en
-arrivera des choses remarquables; et que si tu viens jamais dans mon
-royaume, tu y recevras des égards.
-
---Grand merci; mais à propos où est logé votre royaume? car enfin les
-uns disent que vous régnez au centre de la terre; les autres, dans le
-vague des airs; ceux-ci, dans le soleil; ceux-là dans la lune...
-
---Mon royaume, personne ne l'a vu. Contente-toi de savoir qu'il est
-situé sur un grand globe, loin du soleil et de ce qui l'environne.
-
---Ainsi Orphée, Pythagore, S. Patrice, Charles-le-Chauve, Vétin, et
-mille autres nous en ont conté, en nous disant qu'ils avaient fait le
-voyage aux enfers?
-
---Certainement. Nul être mortel ne peut y mettre le pied.
-
---J'entends par là que vous êtes immortel?
-
---Je le pense; quoique Ménasseh-ben-Israël nous ait condamnés à mourir à
-la fin des siècles. Mais c'en est assez, continua-t-il en se levant, il
-est heure de me retirer. Travaille; tu auras probablement quelques
-lecteurs...
-
---Et si vous pouviez me dicter un peu?
-
---Cela m'est défendu.
-
---Quoi! vous n'avez pas dicté des livres de magie?
-
---Non sûrement.
-
---Et l'ouvrage qu'on attribue à Cham, fils de Noé?... Et ceux de
-Zoroastre?... Et celui de Médée?...
-
---On n'écrivait pas, quand ces gens-là ont vécu.
-
---Mais les livres magiques de Démocrite, d'Orphée, de Numa,
-d'Albert-le-Grand, de Saint-Cyprien?
-
---Ces fatras sont supposés. D'ailleurs les platitudes qu'ils renferment
-devraient te dire assez qu'un esprit n'y a pas eu la moindre part.
-
---Eh bien! fascinez un peu les sens des lecteurs; l'abbé Fiard dit, par
-parenthèse, que vous êtes grand physicien[18]?
-
- [18] Tertullien dit pareillement que le Diable est d'une adresse
- merveilleuse en physique, et qu'on l'a vu porter de l'eau dans un
- crible, sans en perdre une seule goutte. (_Apologet. cap. 22_.) Nous
- n'avons plus le bonheur de voir d'aussi belles choses!
-
---L'abbé Fiard, en disant cela, a prouvé qu'il ne l'était pas.
-
---Au moins, donnez-moi quelque argent qui me nourrisse pendant mon
-travail.
-
---Je n'ai jamais eu le sou, parce qu'il n'y en a point dans mes terres;
-et que je n'en ai pas besoin.
-
---Et tous les gens que vous avez enrichis?
-
---La niaiserie que tu dis là (sauf le respect que je te dois), ne fait
-pas honneur à ton bon sens. Tous les visionnaires qui se sont dits
-magiciens étaient plus gueux que Job dans sa misère.
-
---Jésus! vous savez la Bible!...
-
---Je sais bien autre chose; la plupart des grands hommes, tant anciens
-que modernes, sont venus faire un petit tour dans mon royaume, en
-sortant de ce monde; et ils m'ont fait l'amitié de me réciter leurs
-ouvrages, de me raconter leur histoire...
-
---Eh bien! faisons pacte ensemble; si vous ne pouvez pas m'enrichir,
-vous m'instruirez au moins par de bonnes leçons.
-
---Tu demandes toujours la chose impossible. Je ne puis pas faire
-alliance avec des êtres d'une nature autre que la mienne, avec un homme
-que je ne suis pas sûr de revoir...
-
---Quoi donc! n'en avez-vous pas contracté autrefois avec des milliers de
-mortels?...
-
---Jamais; autrefois on était plus sot qu'à présent, et les âmes simples
-du temps passé croyaient tout ce que le premier fripon leur donnait à
-croire. Enfin, je te l'ai déjà dit, je ne viens qu'une fois par an sur
-la terre, et je n'ai pas le droit de me montrer deux années de suite
-dans le même pays. Je ne te reverrai que dans quarante ans, si tu n'es
-pas mort; à moins que tu ne viennes me chercher dans le pays des
-Talapoins, où j'irai l'année prochaine.
-
---En ce cas, donnez-moi donc des livres, nombreux et bien choisis. Je me
-contenterai de ce petit miracle, si vous voulez bien le faire en ma
-faveur.
-
---Je n'ai pas de livres, et je ne sais pas faire de miracles.
-
---Mais les hommes en font bien!
-
---Dis plutôt qu'ils se vantent d'en faire; et rappelle-toi cette phrase
-d'un philosophe qui, pour avoir déraisonné quelquefois en parlant de
-Dieu et de l'âme, n'en a pas moins dit bien souvent de grandes et belles
-choses:--_Je ne crois pas aux témoins oculaires, quand ils prétendent
-avoir vu des choses absurdes._ C'est de pareils sentimens qu'il faut te
-pénétrer, pour défendre ma cause.
-
---Ah! vous citez Voltaire... Cet homme-là vous aurait-il perverti?...
-Moi, je vous répondrai, avec l'abbé Fiard, que si l'on prenait cet
-apophthegme de Voltaire pour règle de sa conduite, il mènerait
-directement à nier toute espèce de prodige...
-
---C'est aussi ce que fait le sage, et ce que ne faisait pas ton abbé
-Fiard. Le créateur de tous les mondes a donné à la nature un cours
-constant et invariable. Tout ce que tu vois sur la terre est un miracle
-continuel; et il n'en faut point d'autres. Dieu ne met point sa
-puissance infinie aux ordres d'un insensé; et la sagesse éternelle ne se
-plie point aux bizarres et vains caprices d'un charlatan ou d'un fou...
-Mais voici bientôt l'aurore. Hâte-toi de me dire si je puis compter sur
-tes bons offices...
-
---La tâche est difficile...
-
---Elle est neuve...
-
---Je le sais... et le public aura peut-être quelque indulgence...
-
---Assurément. En ce cas, je compte sur toi.
-
---Pas encore. Si je vais en Espagne, l'inquisition me brûlera?
-
---Eh bien! tu n'iras pas en Espagne.
-
---Si je tombe entre les mains des dévots?...
-
---Après? tu n'es plus sous ces règnes où des moines conduisaient l'état.
-Le fanatisme a les ongles bien rognés; et un gouvernement sage ne peut
-se fâcher, quand on a la vérité dans la bouche, quand on détruit les
-calomnies...
-
---Tout cela est fort bien; mais puisqu'il faut trancher le mot, les
-hommes se vendent aujourd'hui; je suis las de vivre pauvre, et je
-voudrais savoir ce que me rapportera mon travail... Si vous n'avez pas
-le sou...
-
---Ah! tu as aussi l'âme vénale!... Je t'avoue que je ne le pensais
-pas... Voilà ce qui m'a fait rejetter de tous les écrivains dont j'ai
-déjà réclamé la plume: je n'ai point d'argent...
-
-Cette grande tristesse, que cause subitement une espérance perdue, se
-peignit alors sur la face du Diable. Il se leva pour sortir. Ses longs
-malheurs attendrirent mon âme. Je le rappelai:--Ne me croyez point vil,
-lui dis-je; mais il faut de grands frais de livres, pour l'ouvrage que
-vous me demandez; et je suis loin d'être riche. Cependant je vais
-l'entreprendre; et je vous promets d'y employer tous mes soins.
-
---A la bonne heure, répondit le Diable; tu ranimes mon coeur abattu;
-compte sur une reconnaissance sans bornes, si tu laves ma réputation,
-et...
-
-En ce moment, on entendit le chant d'un coq du voisinage; le Diable
-s'évanouit, avec la rapidité de l'éclair. Il me restait encore bien des
-choses à lui demander. Comme je ne voulais pas l'aller attendre chez les
-Talapoins, je me vis forcé de m'en rapporter aux livres, qui traitent
-des faits et gestes des démons. Je mis le lendemain la main à l'oeuvre,
-et j'offre aux méditations du lecteur le fruit de mes recherches. Il les
-jugera suivant son goût. J'observerai seulement que je ne lui ai pas
-fait l'injure de réfuter des traits qui se réfutent d'eux-mêmes, et de
-faire des réflexions, lorsqu'elles naissent tout naturellement du sujet.
-
-
-
-
-LE DIABLE
-
-PEINT
-
-PAR LUI-MÊME.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-HISTOIRE DES DÉMONS.
-
- _Inquinat egregios adjuncta superbia mores._
-
- CLAUDIEN.
-
- L'orgueil trouble souvent la raison la plus saine:
- Demandez à Satan dans quels maux il entraîne.
-
-
-L'existence des démons n'est constatée que dans les livres de théologie.
-Chez les anciens, on parlait des pygmées, des sphinx, du phénix, etc.,
-et personne ne les avait vus. Parmi nous, on entend sans cesse raconter
-les faits et gestes du Diable, décrire ses formes variées, vanter son
-adresse; cependant on ne doit toutes ses aventures qu'aux rêves si
-souvent insipides de quelques imaginations égarées. Nos connaissances
-sont trop bornées pour conclure de là qu'il n'existe point de démons.
-Mais, puis qu'il n'a été donné à aucun oeil humain de les voir, tout ce
-qui va suivre doit être considéré comme une série de paradoxes, de
-suppositions et de contes.
-
-Les anciens admettaient trois sortes de démons, les bons, les mauvais et
-les neutres[19]; les premiers chrétiens n'en reconnaissaient que deux
-classes, les bons et les mauvais. Les démonomanes ont tout confondu, et
-devant eux tout démon est un esprit malin. Les théologiens de
-l'antiquité jugeaient différemment: les dieux et Jupiter même sont
-appelés _Démons_ dans Homère.
-
- [19] _Eudæmon_, _Dæmon_, _Cacodæmon_.
-
-L'origine des démons est des plus anciennes, puisque tous les peuples la
-font remonter plus loin que le monde. Aben-Esra prétend qu'on la doit
-fixer au second jour de la création. Menassé-ben-Israël, qui a suivi la
-même opinion, ajoute qu'après avoir créé l'enfer et les démons, Dieu les
-plaça dans les nuages, et leur donna le soin de tourmenter les
-méchans[20]. Cependant l'homme n'était pas créé le second jour; il n'y
-avait point de méchans à punir; et les démons ne sont pas sortis tout
-noirs de la main du créateur, puisqu'ils ne sont que des anges de
-lumière, devenus anges de ténèbres par leur chute.
-
- [20] _De resurrectione mortuorum. Lib. III, cap. 6._
-
-Origène et quelques philosophes soutiennent que les bons et les mauvais
-esprits sont plus vieux que notre monde, parce qu'il n'est pas probable
-que Dieu se soit avisé tout d'un coup, il y a seulement sept ou huit
-mille ans[21], de tout créer pour la première fois. La Bible ne parle
-point de la création des anges et des démons, parce, dit Origène, qu'ils
-étaient restés immortels après la ruine des mondes qui ont précédé le
-nôtre. Apulée pense que les démons sont éternels comme les dieux[22].
-Manès, ceux qu'il a copiés, et ceux qui ont adopté son système, font
-aussi le diable éternel, et le regardent comme le principe du mal, ainsi
-que Dieu est le principe du bien. Saint Jean dit que _le Diable est
-menteur, aussi-bien que son père_[23]. Il n'y a que deux moyens d'être
-père, ajoutait Manès, la voie de la génération, et la voie de la
-création. Si Dieu est le père du Diable par la voie de la génération, le
-Diable sera consubstantiel à Dieu; cette conséquence est impie. Si Dieu
-est le père du Diable par la voie de la création, Dieu est un menteur;
-ce qui est un autre blasphème. Ainsi le diable n'est point l'ouvrage de
-Dieu; et, dans ce cas-là, personne ne l'a fait: il est éternel, etc. Les
-découvertes des autres théologiens et des plus habiles philosophes sont
-aussi peu satisfaisantes. C'est pourquoi il faut s'en tenir là-dessus au
-sentiment le plus général.
-
- [21] La version des Septante donne au monde quinze ou dix-huit cents
- ans de plus que nous. Les Grecs modernes ont suivi ce calcul; et le
- P. Pezron l'a un peu réveillé parmi nous, dans _l'Antiquité
- rétablie_.
-
- [22] _Lib. de Deo Socratis._
-
- [23] _Evang. sec. Joann. Cap. VIII, vers. 44._
-
-Dieu avait créé neuf choeurs d'anges: les séraphins, les chérubins, les
-trônes, les dominations, les principautés, les vertus des cieux, les
-puissances, les archanges, et les anges proprement dits. Du moins c'est
-ainsi que l'ont décidé les saints pères, il y a bien douze cents ans.
-
-Toute cette milice céleste était pure, et non portée au mal. Cependant
-quelques-uns se laissèrent tenter par l'esprit d'orgueil[24]; ils
-osèrent se croire aussi grands que leur créateur, et entraînèrent dans
-leur crime les deux tiers de l'armée des anges[25]. Satan, le premier
-des séraphins, et le plus grand de tous les êtres créés[26], s'était mis
-à la tête des rebelles. Depuis long-temps[27] il jouissait dans le ciel
-d'une gloire inaltérable, et ne reconnaissait d'autre maître que
-l'Éternel. Une folle ambition causa sa perte: il voulut régner sur la
-moitié du ciel, et siéger sur un trône aussi élevé que celui du
-créateur. Dieu envoya contre lui l'archange Michel, avec les anges
-restés dans le devoir. Alors il se donna une grande bataille dans le
-ciel. Satan fut vaincu et précipité dans l'abîme, avec tous ceux de son
-parti[28].
-
- [24] Voilà ce qui embarrassait encore les manichéens, et ce qui arrête
- les chrétiens de bonne foi; _Quel était cet esprit d'orgueil? et qui
- l'avait créé?..._ On doit croire que Dieu donna à toutes les
- créatures, douées d'une âme raisonnable, la liberté de bien ou mal
- faire. Autrement la vertu serait sans mérite. Mais puisque Dieu est
- juste, et que le libre arbitre existe, on doit rejeter le dogme des
- tentations.
-
- [25] Cæsarius d'Heisterbach dit qu'il n'y eut de rebelles, parmi les
- anges, que dans la proportion d'un sur dix; et que leur nombre était
- néanmoins si grand, qu'ils remplirent dans leur chute tout le vide
- de l'air. (_De Dæmonibus, cap. 1._) On a suivi le calcul de Milton
- et des démonomanes, qui doivent s'y connaître.
-
- [26] _Quique creaturæ præfulsit in ordine primus..._
-
- ALC. AVITI, _poem. lib. II_.
-
- [27] _Angelus hic dudùm fuerat..._ Idem.
-
- [28] _Apocalypse. Chap. V, vers. 7 et 9._ Il est bon de remarquer que
- l'Écriture ne fait point connaître la faute des démons, et que les
- casuistes ont eu l'adresse de la deviner.
-
-De ce moment, la beauté des séditieux s'évanouit; leurs traits
-s'obscurcirent et se ridèrent; leurs fronts se chargèrent de cornes; une
-queue sortit de leur croupe; leurs doigts s'armèrent de griffes[29]. La
-difformité et la tristesse remplacèrent sur leurs visages les grâces et
-l'empreinte du bonheur. Enfin, comme disent les théologiens de bon sens,
-leurs ailes d'azur devinrent des ailes de chauve-souris. Car tout
-esprit, bon ou mauvais, est nécessairement ailé[30].
-
- [29] Le Diable en parle un peu différemment, ainsi qu'on l'a vu dans
- _l'Introduction_.
-
- [30] _Omnis spiritus ales est. Tertull. Apologet., cap. 22._
-
-Dieu exila les anges déchus loin du ciel, dans un monde que nous ne
-connaissons point, et que nous nommons l'_enfer_, ou l'_abîme_, ou _le
-sombre royaume_. L'opinion commune place ce pays au centre de notre
-petit globe. Saint Athanase dit, avec plusieurs autres pères, et avec
-les plus fameux rabbins, que les démons habitent l'air qu'ils
-remplissent. Saint Prosper les place dans les brouillards de la mer.
-Swinden a voulu démontrer qu'ils logeaient dans le soleil. D'autres les
-ont séquestrés dans la lune. Saint Patrice les a vus dans une caverne
-d'Irlande. Jérémie Drexelius conserve l'enfer souterrain, et prétend que
-c'est un grand trou, large de deux bonnes lieues. Bartholomé Tortoletti
-dit qu'il y a, _vers le milieu du globe terrestre_, un antre profond,
-horrible, où le soleil ne pénètre jamais, et que c'est la bouche de
-l'abîme infernal[31]. Milton, à qui il faudrait peut-être s'en
-rapporter, met les enfers bien loin du soleil et de nous.
-
- [31] Quest' è la bocca de l'infernal' arca.
-
- GIUDITTA VITTORIOSA. Canto III.
-
-Quoi qu'il en soit, pour consoler les anges fidèles, et repeupler les
-cieux, selon l'expression de saint Bonaventure, Dieu fit l'homme,
-créature moins parfaite, mais qui pouvait aussi faire le bien, et
-connaître son créateur. Il suivrait de là que nous devons au Diable le
-plaisir de naître; ce qui nous obligerait à un petit grain de
-reconnaissance, si la conduite postérieure des démons ne nous forçait à
-les haïr. Satan et les siens, ennemis désormais de Dieu et de ses
-oeuvres, résolurent de perdre l'homme, si rien ne s'y opposait. Adam et
-Ève, nos premiers parens commençaient à jouir de la vie, dans un jardin
-de délices, où tout leur était permis, hors le plaisir de toucher au
-fruit défendu. Les saintes écritures disent que ce fruit poussait sur un
-arbre. Plusieurs savans, et après eux l'abbé de Villars, soutiennent que
-le fruit défendu était la jouissance des plaisirs charnels; que l'homme
-ne devait point voir sa femme, ni la femme son mari, etc.[32] Quoi qu'il
-en soit, Satan, muni du pouvoir de tenter l'homme, se détacha du séjour
-où il était exilé: d'où l'on a souvent conclu que le châtiment des anges
-superbes n'était pas effroyable, comme le disent des théologiens
-exagérés, et que Satan n'était pas continuellement sur le gril. Il prit
-la figure du serpent, celui de tous les animaux qui avait le plus de
-finesse[33]. Déguisé de la sorte, l'ange, maintenant démon, se présenta
-devant la femme, et l'engagea à désobéir à Dieu. Ève fut séduite en un
-instant; elle succomba, et fit succomber son mari.
-
- [32] _Le comte de Gabalis_, ou _Entretiens sur les sciences secrètes_.
- IVe _Entretien._
-
- [33] _Cunctis animantibus altior astu._ ALC. AVITI, _poem. lib. II_.
-
-Après cela, l'esprit malin s'en retourna triomphant; nos premiers pères,
-coupables, furent chassés du jardin, abandonnés aux souffrances et
-condamnés à la mort. Il suit de là que nous devons au Diable et à son
-humeur envieuse le déplaisir de mourir; ce qui nous permet à son égard
-une petite dose de reproches. De plus, le Diable eut le pouvoir de venir
-tenter le premier homme et la première femme, eux et leurs descendans à
-perpétuité, quand bon lui semblerait; il peut même, en cas de besoin,
-détacher à la piste des humains autant de démons qu'il le juge
-convenable; et l'homme devient la proie de l'enfer, toutes les fois
-qu'il cède aux suggestions de l'ennemi: on sait d'ailleurs que l'enfer,
-en quelque lieu qu'il soit, est un pays enflammé. Telles furent, selon
-les casuistes, les conséquences de la faute que commirent nos premiers
-parens, faute qui rejaillit sur nous tous, et qui se nomme _le péché
-originel_.
-
-Depuis cette mémorable époque, les démons arrivèrent de toutes parts sur
-notre pauvre terre. Wérius, qui les a comptés, dit qu'ils se divisent en
-six mille six cent soixante-six légions, composées chacune de six mille
-six cent soixante-six anges ténébreux; il en élève ainsi le nombre à
-quarante-cinq millions, ou à peu près; et leur donne soixante-douze
-princes, ducs ou marquis. Georges Bloock a prouvé la fausseté de ce
-calcul, en démontrant que, sans compter les démons qui n'ont point
-d'emploi particulier, tels que ceux de l'air, et les gardiens permanens
-du sombre empire, chaque mortel a le sien ici bas. Si les hommes seuls
-ont ce privilége, il y a sur la terre plus de quatre cents millions de
-faces humaines... et le nombre des démons est effroyable.
-
-C'est pourquoi nous ne devons plus nous étonner de voir les fourberies,
-les guerres, le désordre, les abominations répandus sous les pas des
-mortels. Tout le mal qui se fait ici bas nous est inspiré par les
-démons; et leur histoire s'est tellement liée à l'histoire de tous les
-peuples, qu'il serait impossible de l'écrire ici toute entière. Ils ont
-inspiré le meurtre d'Abel; ils ont soufflé tous les forfaits qui
-causèrent le déluge; ils perdirent Sodome et Gomorrhe; ils se firent
-élever des autels chez toutes les nations, à l'exception du petit peuple
-juif; et quelquefois même ils escamotèrent l'encens d'Israël. Ils
-trompèrent les hommes par les oracles, et par mille prestiges
-imposteurs, jusqu'à l'avénement du Messie. Alors leur puissance devait
-s'anéantir tout-à-fait; et cependant on les retrouve depuis, plus
-puissans que jamais; on voit des choses auparavant inouïes. Les légions
-infernales se montrent à de pieux anachorètes; les tentations deviennent
-épouvantables; les supercheries du Diable sont multipliées; il excite
-les tempêtes; il tord le cou aux impies; il couche avec les femmes; il
-prédit l'avenir, par la bouche des sorcières et des devineresses; il
-triomphe au milieu des bûchers... et dans ces siècles de lumière, il
-envoie Mesmer, Cagliostro, plusieurs charlatans, une foule
-d'escamoteurs, pour nous séduire encore par les charmes de l'enfer...
-C'est du moins ce que dit l'abbé Fiard; c'est ce que prétendent avec lui
-dix mille graves théologiens: que penser de tout cela?...
-
-Malheureusement pour leurs systèmes, les démonomanes se contredisent à
-chaque pas. Tertullien dit, dans un endroit, que les démons ont conservé
-toute leur puissance; qu'ils peuvent être partout en un instant, parce
-qu'ils volent d'un bout de l'univers à l'autre, aussi vite que nous
-faisons un pas[34]; qu'ils connaissent l'avenir; enfin qu'ils prédisent
-la pluie et le beau temps, parce qu'ils vivent en l'air, et qu'ils
-peuvent _examiner les nuages_. La sainte inquisition n'a donc pas tort
-de condamner les faiseurs d'almanachs, comme gens en plein commerce avec
-le Diable... Mais ailleurs le même Tertullien décide que le Diable a
-perdu tous ses moyens, et qu'il serait ridicule de le craindre, etc.
-
- [34] _Totus orbis illis locus unus est. Apologet. cap. 22._
-
-En rapportant les innombrables contradictions des autres théologiens, on
-ne ferait que répéter les mêmes dogmes; et ce serait fatiguer
-inutilement le lecteur. Bodin, que l'on connaît assez pour le triste
-ouvrage qu'il a fait contre les sorciers et contre le Diable, le même
-Bodin, qui, dans sa _Démonomanie_, dépeint Satan et ses anges sous les
-couleurs les plus noires, dit aussi, dans cette même _Démonomanie_, liv.
-1er, ch. 1er: «Que les démons peuvent faire le bien, tout ainsi que les
-anges peuvent faillir; que le démon de Socrate le détournait toujours de
-mal faire et le tirait de danger; que les malins esprits servent à la
-gloire du Tout-Puissant, comme exécuteurs de sa haute-justice;... et
-qu'ils ne font rien qu'avec la permission de Dieu...»
-
-Enfin, il faut remarquer encore que, selon Michel Psellus, les démons,
-bons ou mauvais, se divisent en six grandes sections. Les premiers sont
-les démons du feu qui en habitent les régions éloignées; les seconds
-sont les démons de l'air, qui volent autour de nous, et ont le pouvoir
-d'exciter les orages; les troisièmes sont les démons de la terre, qui se
-mêlent avec les hommes, et s'occupent de les tenter[35]; les quatrièmes
-sont les démons des eaux, qui habitent la mer et les rivières, pour y
-élever des tempêtes et causer des naufrages; les cinquièmes sont les
-démons souterrains, qui préparent les tremblemens de terre, soufflent
-les volcans, font écrouler les puits et tourmentent les mineurs; les
-sixièmes sont les démons ténébreux, ainsi nommés, parce qu'ils vivent
-loin du soleil, et ne se montrent pas sur la terre. Saint Augustin
-comprenait toute la masse des démons dans cette dernière catégorie.
-
- [35] Albert-le-Grand, que les partisans de la superstition prennent
- quelquefois pour leur appui, dit formellement: _Tous ces contes de
- démons qui remplissent les airs, qui rôdent autour des hommes, et
- qui dévoilent les choses futures, sont des absurdités que la saine
- raison n'admettra jamais._ De somn. et vig. lib. 3, tract. 1, cap.
- 8.
-
-On ne sait pas précisément où Michel Psellus a trouvé tant de belles
-choses. Mais c'est peut-être dans ce système, que les cabalistes ont
-imaginé les salamandres, qu'ils placent dans les régions du feu, les
-sylphes qui remplissent l'air, les ondins ou nymphes qui vivent dans
-l'eau, et les gnomes, qui sont logés dans l'intérieur de la terre.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-FORMES ET MÉTAMORPHOSES.
-
- _Et mutat faciem, varios sumitque colores._
-
- ALCIAT.
-
- Comme les courtisans, et suivant les humeurs,
- Le Diable sait changer de forme et de couleurs.
-
-
-L'Écriture a conservé aux démons le nom d'_anges_; seulement elle les
-appelle _anges de ténèbres_. On en peut conclure que, malgré les cornes,
-la queue et les griffes que nous leur avons données, les démons
-conservent encore, un peu altérée sans doute, la forme angélique. Quant
-à Satan, leur chef, saint Jean l'appelle _le grand dragon_, et le
-représente sous la figure d'un serpent ailé[36]. On l'appelle aussi
-l'_ancien serpent_, à cause de sa première métamorphose[37]. Milton
-donne aux démons une beauté sévère et majestueuse, quoique flétrie
-depuis leur chute. Il y joint une taille si imposante, que Satan a bien
-quarante mille pieds de haut, à sa mesure.
-
- [36] Apocalypse, chap. 12 et 20.
-
- [37] Genèse, chap. 3.
-
-Selon le poëte Palingène, les démons sont noirs, depuis la pointe des
-ailes jusqu'à la plante des pieds. Ils ont les dents blanches, et deux
-défenses de sanglier leur sortent de la bouche. Leur figure est
-passablement laide; leurs ailes ressemblent à celles des chauves-souris,
-leurs pieds à ceux des canards. Ils ont une queue de lion, et sont
-couverts de poils d'ours. Le grand roi des démons est assis sur un trône
-superbe. Il a sept crêtes et sept cornes sur la tête; les sept cornes
-portent chacune une tour. Le feu lui sort par le nez, les oreilles, les
-yeux et la bouche; et sa garde est innombrable[38].
-
- [38] _Palingenii Zodiacus vitæ, lib. IX. sagittarius._
-
-Le Diable, qui préside au sabbat, et qui se nomme ordinairement
-_Léonard_, s'y présente sous la figure d'un bouc, _pâle, triste et
-noir_, avec deux visages, l'un sur les épaules, l'autre sous la queue,
-comme on le sait de bonne part. Quelquefois il ressemble à un lévrier,
-ou à un boeuf, ou à un grand oiseau noir, ou à un tronc d'arbre,
-surmonté d'un visage ténébreux. Ses pieds, quand il en porte au sabbat,
-sont toujours des pates d'oie[39]. Dans ces rassemblemens de sorciers et
-de démons, qu'il ne nous est plus donné de voir, les diables subalternes
-se déguisent en crapauds ou en chats noirs, pour danser le branle avec
-les sorcières[40]. Au reste, les théologiens permettent aux démons de
-prendre toutes sortes de formes.
-
- [39] Les experts, qui ont vu le Diable au sabbat, observent qu'il n'a
- pas de pieds, quand il prend la forme d'un tronc d'arbre, et dans
- d'autres circonstances extraordinaires.
-
- [40] _Leloyer_, _Delancre_, _Bodin_, _Boguet_, etc.
-
---Un choriste de Cîteaux (le frère Herman, d'heureuse mémoire), s'étant
-légèrement endormi, en chantant les matines, s'éveilla en sursaut, et
-aperçut deux fesses d'ours qui sortaient du choeur. Cette vision
-commençait à l'effrayer, quand il vit l'ours tout entier reparaître, et
-considérer attentivement tous les novices, comme un officier de police
-qui fait sa ronde... Enfin l'ours sortit de nouveau, en disant:--Ils
-sont bien éveillés; je reviendrai tout à l'heure voir s'ils dorment...
-C'était le Diable, qu'on avait envoyé pour contenir les frères dans leur
-devoir[41].
-
- [41] Cæsarii Heisterbach. Miracul. illustrium. lib. V. cap. 49.
-
---Un autre moine de Cîteaux dormait aussi de temps en temps, au lieu de
-psalmodier. Plusieurs démons venaient alors autour de lui, sous des
-figures de pourceaux, et les frères les entendaient grogner, pendant que
-le moine ronflait[42].--Un frère convers du même couvent avait
-pareillement la mauvaise habitude de dormir au choeur. Un jour donc,
-pendant les matines, ses voisins virent le Diable assis sur sa tête,
-sous la forme d'un chat noir... Ayant appris cette terrible
-circonstance, le dormeur se posta désormais sur un tabouret qui n'avait
-qu'un pied; de manière que, quand le Diable cherchait à l'endormir, il
-tombait assez lourdement pour se réveiller[43].
-
- [42] _Idem._ Lib. 4, cap. 35.
-
- [43] Cæsarii ejusdem. lib. IV, cap. 33.
-
---Une sainte fille du douzième siècle se fit recluse à Aix-la-Chapelle,
-pour avoir vu une troupe de Diables assis sur les épaules d'une troupe
-de moines, avec des visages de singes et des figures de chats; et, ce
-qui est encore plus horrible, elle remarqua que cette procession était
-précédée d'une bande de démons, déguisés en dogues hideux, qui
-conduisaient les moines comme des aveugles, ayant, moines et dogues, des
-colliers de fer et des chaînes au cou[44].
-
- [44] Cæsarii suprà citati, miracul. lib. V, cap. 50.
-
---Quand les jésuites portèrent la foi dans l'Asie, un pauvre homme de
-l'île d'Ormus (à l'entrée du golfe Persique), s'étant décidé à embrasser
-le christianisme, vit une troupe de démons, sous des figures de chats et
-de rats en colère. C'était la nuit; il pensa qu'on venait peut-être lui
-tordre le cou. Il appela du secours à grands cris, en faisant le signe
-de la croix, et tous ces démons s'évanouirent[45].
-
- [45] Epistolæ indicæ; epist. Gaspari Belgæ ad fratres Ormutii 1549.
-
---Un jurisconsulte, dont on n'a conservé ni le nom ni le pays, ayant
-envie de voir le Diable, se fit conduire par un magicien dans un
-carrefour peu fréquenté, où les démons avaient coutume de se réunir. Il
-aperçut bientôt un grand nègre assis sur un trône élevé, entouré de
-plusieurs soldats noirs armés de lances et de bâtons. Le grand nègre,
-qui était le Diable, demanda au magicien qui il lui amenait?--Seigneur,
-répondit le magicien, c'est un serviteur fidèle.--Si tu veux sincèrement
-me servir et m'adorer, dit le Diable au jurisconsulte, je te ferai
-asseoir à ma droite... Mais le prosélyte, trouvant la cour infernale
-plus triste qu'il ne l'avait espéré, fit un grand signe de croix; et les
-démons _s'évanouirent_[46].
-
- [46] Legenda aurea. Jac. de Voragine. Leg. 64.
-
---Olibrius, gouverneur d'Antioche, fit mettre sainte Marguerite en
-prison, parce qu'elle était chrétienne. Marguerite, s'y trouvant seule,
-pria le ciel de lui faire voir le Diable. Tout à coup parut devant elle
-un énorme dragon, qui ouvrit la gueule pour la dévorer. Cette gueule
-était si grande, que la jeune fille ne sut d'abord à qui recourir; de
-façon que le dragon, allongeant sa mâchoire supérieure sur la tête de
-Marguerite, et sa langue sous ses pieds, l'avala d'un seul trait, et
-probablement debout. Mais, avant qu'il eût pu la digérer, Marguerite fit
-le signe de la croix; aussitôt le dragon se creva par le milieu du
-ventre, la laissa bien portante dans sa prison, et disparut on ne sait
-comment[47]. Mais bientôt il se remontra sous la figure d'un homme;
-Marguerite le reconnut, le saisit au collet, le jeta à terre, lui mit le
-pied sur le front, et ne le lâcha qu'après lui avoir rendu malices pour
-malices[48].
-
- [47] _Os super caput ejus ponens, et linguam subter calcaneum
- porrigens, eam protinùs deglutivit. Sed dùm eam absorbere vellet,
- signo crucis se munivit, et ideò draco, virtute crucis, crepuit; et
- virgo illæsa exivit._ Après cela, l'auteur de la légende fait cette
- réflexion, extrêmement rare dans son livre, que ce passage peut bien
- être un conte frivole: _Illud autem quod dicitur de draconis
- devoratione apocriphum et frivolum reputatur._ (_Legenda opus
- aureum, etc. Jac. de Voragine, auctum à Claudio à Rotâ. Leg. 88._)
-
- [48] Ce dernier trait prouve assez qu'on se trompe historiquement,
- quand on représente Ste Marguerite montée sur un dragon.
-
---Du temps de Philippe-le-Bel, un frère convers, s'étant mis en campagne
-de grand matin, aperçut le Diable qui venait à lui en courant, sous la
-figure d'un arbre couvert de gelée. Il fit le signe de la croix, et le
-Diable disparut, non sans laisser après lui une odeur de soufre et de
-fumée puante. Le frère continua sa route; mais il était dit qu'il ne la
-ferait pas sans peine; car, pendant tout son voyage, qui dura une
-journée, le diable se remontra à lui sous la figure d'un cheval échappé;
-puis sous les traits d'un soldat maigre et noir; ensuite sous la forme
-d'un petit moine tout rond; un peu après sous celle d'un pourceau; puis
-sous celle d'un âne; et, après avoir causé plusieurs frayeurs à son
-homme, l'esprit malin se changea en tonneau, passa sur le ventre du
-frère, s'enfuit en riant aux éclats[49], et ne reparut plus[50].
-
- [49] Un tonneau qui rit aux éclats doit être une chose bien étonnante!
-
- [50] Gaguin, _règne de Philippe-le-Bel_. M. Garinet, _Histoire de la
- magie en France_. Monstrelet, Shellen, etc.
-
---Un autre frère convers, dans le douzième siècle, vit le Diable sous
-les traits d'un cochon; et, un instant après, il l'aperçut encore sous
-la figure du prieur de son couvent[51].
-
- [51] _Cæsarii miracul. lib. V, cap. 48._
-
---Une jeune femme de la ville de Laon vit le diable sous la forme de son
-grand-père, puis sous celles d'une bête velue, d'un chat, d'un escarbot,
-d'une guêpe et d'une jeune fille[52].
-
- [52] _Cornelii gemmæ, cosmocriticæ, lib. II, cap. 2._
-
---Saint Benoît vit le Diable sous la figure d'un merle noir, qui
-s'envola au signe de la croix[53]. Le démon qui accompagnait Agrippa, se
-montrait sous l'apparence d'un chien noir[54]. Le pape Sylvestre II et
-l'enchanteur Faustus avaient pareillement des barbets, qui n'étaient que
-des démons[55]. Le Diable qui gardait la porte de Simon le magicien,
-ressemblait à un dogue danois[56].
-
- [53] _Legenda aurea. Jac. de Voragine. Leg. 48._
-
- [54] Voyez les niaiseries que débite là-dessus Paul Jove. Wierius, qui
- fut disciple d'Agrippa, dit que ce grand homme avait beaucoup
- d'affections pour les chiens; qu'on en voyait toujours deux dans son
- étude, dont l'un se nommait _monsieur_, et l'autre _mademoiselle_,
- etc.; et l'on a prétendu que ces deux chiens étaient deux diables
- déguisés. Si Crébillon eût vécu dans le quinzième siècle, on en eût
- dit autant de ses chiens. S. Roch est bienheureux d'être dans la
- légende, car le sien serait aussi un démon.
-
- [55] Platine, et l'histoire du docteur Faustus.
-
- [56] Cedrenus et St. Clément d'Alexandrie.
-
---Dans un monastère de l'ordre de Cîteaux, le Diable apparut un jour à
-un novice, sous la figure d'une queue de veau, qui semblait marcher
-comme une couleuvre. Cette queue, après avoir tiraillé le novice par son
-scapulaire, sans trop l'effrayer, lui sauta au nez, et s'évanouit
-brusquement... Un autre jour, le même moine vit un autre diable sous la
-figure d'un oeil, gros comme le poing[57].
-
- [57] Miracul. Cæsarii Heisterb. lib. VI.
-
---Saint Grégoire-le-Grand rapporte que le Diable se transforma un jour
-en laitue, et qu'une jeune religieuse le mangea en salade; ce qui eut de
-graves suites. La religieuse n'avait pas dit son _benedicite_: elle se
-trouva possédée du démon. Le saint homme Equitius la délivra. La légende
-dorée observe que, dans les exorcismes, on demanda au Diable pourquoi il
-était entré dans le corps de la jeune vierge, et que le Diable
-répondit:--Je n'y suis point entré; j'étais assis sur une laitue; elle
-m'a mordu et avalé[58]. Cette circonstance dément un peu saint Grégoire.
-
- [58] Legenda, opus aureum Jac. de Voragine, auct. à Claud. à Rotâ.
- Leg. 130.
-
---Un capucin entra dans un cabaret sans la permission du prieur, et se
-mit à boire sans avoir fait préalablement le signe de la croix. Le
-Diable, qui le guettait, se jeta dans son corps, sous la forme d'un
-demi-setier de vin, et rendit le capucin si pesant, qu'il fallut dix
-hommes pour l'emporter[59]. Il fut délivré par saint Dominique.
-
- [59] _Qui vix à fratribus decem fuit deportatus._ (_Legenda aurea,
- 108, de sancto Dominico._)
-
---Le commentateur de Thomas Valsingham rapporte que le Diable sortit du
-corps d'un diacre schismatique, sous la figure d'un âne; et qu'un
-ivrogne du comté de Warwick fut long-temps poursuivi par un esprit
-malin, déguisé en grenouille. Leloyer cite quelque part un démon qui se
-montra, à Laon, sous la figure d'une mouche ordinaire.
-
---De tous les diables qui tentèrent saint Antoine, les plus apparens
-s'approchaient de lui, avec toutes les grâces des plus belles femmes, ou
-sous les formes les plus riches et les plus séduisantes. Il en vit un se
-transformer plusieurs fois en lingot[60].
-
- [60] St. Athanase, vie de St. Antoine, et les dialogues de St.
- Grégoire-le-Grand.
-
---Un démon se présenta un jour devant saint François, sous la figure
-d'une bourse pleine, laquelle bourse se métamorphosa en couleuvre, quand
-on voulut la ramasser[61].
-
- [61] Legenda aurea, 144.
-
---Un religieux assez simple, étant à l'article de la mort, ne cessait de
-regarder le ciel de son lit. On lui demanda ce qui l'occupait? Il
-répondit qu'il voyait au-dessus de sa tête le Saint-Esprit sous la forme
-d'un pigeon blanc, et le Diable sous l'habit d'un chat noir, qui
-guettait la sainte colombe. Heureusement le pigeon blanc s'alla poser
-sur un crucifix, et mit le chat noir en défaut[62].
-
- [62] Cæsarii Heisterbach. miracul., lib. VI.
-
---Pierre le Vénérable raconte que le Diable entra un jour dans un
-monastère de l'ordre de Cluni, sous la forme d'un vautour. Un moine, qui
-dormait pour digérer son dîner, frappa les yeux du démon. Il s'en
-approcha doucement, saisit une grande hache qui se trouvait là, et se
-disposa à couper le pied droit du religieux, qui dépassait le bois de
-son lit. Le moine eut le bonheur de s'éveiller sur l'entrefaite, et vit
-en l'air, au-dessus de son pied, un vautour armé d'une hache...
-Quoiqu'un pareil phénomène soit assez curieux, le dormeur éveillé n'y
-trouva rien de plaisant, et se hâta de faire le signe de la croix.
-Là-dessus le vautour mit bas les armes, et _s'en alla comme il était
-venu_[63].
-
- [63] _Petri Venerab. de miraculis, lib. I. cap. 14._ Histoire de la
- magie en France.
-
---Une dame mondaine, et qui prenait plus de soin de parer son corps que
-d'orner son âme, fut vue par un saint prêtre, escortée de démons
-déguisés en blaireaux et en marmottes, lesquels démons étaient en outre
-montés par d'autres esprits malins transformés en singes qui _riaient de
-la bouche_[64].
-
- [64] Pia hilaria Angelini Gazæi, in supplem. post Cæsarium lib. V.
- cap. 7.
-
---Saint Dominique, voulant convertir des dames hérétiques, leur fit voir
-le Diable, pour les détourner du service d'un si vilain maître. C'était
-dans une église; aussitôt qu'il eut commandé à l'ange apostat de
-paraître, on vit tomber de la voûte un horrible chat noir, qui
-ressemblait à _un chien_. Il avait de grands yeux enflammés, une langue
-longue, large, rouge et pendante, un postérieur extrêmement laid, qu'il
-montrait continuellement, en faisant ses cabrioles. Après avoir sauté
-quelque temps devant les dames, il saisit la corde de la cloche, et
-remonta dans le grenier de l'église avec la légèreté d'un singe. Comme
-il laissait après lui une mauvaise odeur de grillade, les dames se
-convertirent, en se serrant le nez[65].
-
- [65] Legenda aurea, 108; de S. Dominico.
-
---Quand le Diable se montre aux Indiens, il le fait toujours avec
-quelque noblesse; et il est facile de le voir, pour tous les gens du
-pays. Il ne faut pour cela que l'en prier pendant deux ou trois jours,
-et lui faire un petit sacrifice. Alors il paraît, sous la figure qu'on
-l'invite de prendre, resplendissant d'or et de pierres précieuses,
-accompagné d'une belle cour, entouré d'un grand nombre de jeunes filles
-séduisantes, escorté de plusieurs régimens de cavalerie, et d'une troupe
-innombrable d'éléphans richement ornés. Il offre aux malheureux tout ce
-qu'ils désirent, recommande l'aumône, et ordonne aux Indiens opulens de
-donner des festins aux misérables[66].
-
- [66] _Epistolæ indicæ Francisci Xavier, Ignatii à Loyola et aliorum de
- societate Jesu. P. Ém. Teiscera ad fratres. Goæ 1560._
-
---Ces figures diverses, que prennent les démons pour se faire voir aux
-hommes, sont multipliées à l'infini, comme on le verra dans la suite. En
-attendant, on remarquera que, quand ils apparaissent avec un corps
-d'homme, ce qui est assez ordinaire, on les reconnaît aisément à leurs
-pieds de bouc ou de canard, à leurs griffes et à leurs cornes, qu'ils
-peuvent bien cacher en partie, mais qu'ils ne déposent jamais
-entièrement. Cæsarius d'Heisterbach ajoute à ce signalement, qu'en
-prenant la forme humaine, le Diable n'a ni dos, ni derrière, ni fesses:
-de sorte qu'il se garde bien de montrer ses talons. (_Miracul._ lib.
-III.)
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-LE BON DIABLE.--PETIT ROMAN[67].
-
- _Conscia mens recti famæ mendacia ridet._
-
- OVIDE.
-
- Le vulgaire insensé te prête sa malice:
- Fais le bien, en dépit de l'humaine injustice.
-
- [67] _Ex Cæsarii Heisterb. miracul. illustr., lib. V, cap. 36; et
- Shellen, de mirandis à Diabolo._
-
-
-Charles de Luzzen, jeune militaire allemand, d'une famille riche et
-noble, cherchait un domestique, sans en pouvoir trouver à son gré,
-lorsqu'un démon se présenta devant lui, sous la figure d'un jeune homme
-extrêmement bien fait, et lui offrit ses services. Il avait les traits
-si gracieux et la voix si douce, que Charles le retint de suite; et ce
-démon commença à servir son nouveau maître avec tant de soin, tant de
-complaisance, tant de fidélité et tant d'enjouement, qu'on en était tout
-étonné. Jamais Charles ne montait à cheval, ou ne mettait pied à terre,
-sans trouver son serviteur à son poste, ayant un genou en terre, et lui
-tenant l'étrier. En général, l'aimable démon montrait toujours une
-grande gaieté, beaucoup de discrétion, et une prévoyance plus
-qu'humaine.
-
-Un jour que le jeune guerrier et son valet, ou plutôt son ami,
-voyageaient ensemble à cheval, comme ils côtoyaient les rives d'un grand
-fleuve, Charles tournant la tête aperçut plusieurs de ses ennemis
-mortels, qui venaient à lui.--Nous sommes perdus, dit-il au démon; voici
-mes ennemis qui me poursuivent, et le fleuve m'empêche de les éviter. Ou
-je périrai sous leurs coups, ou je serai leur prisonnier.
-
---Ne craignez rien, répondit le fidèle serviteur, je connais les gués de
-ce fleuve; suivez-moi seulement, nous le traverserons sans
-danger.--Personne n'a osé jamais se hasarder dans ce torrent, répliquait
-Charles... Mais déjà le démon y pousse son cheval et le passe
-heureusement. Le maître suit l'exemple de son valet, et tous deux
-parviennent sans mésaventure à l'autre bord.
-
-Les ennemis qui étaient à leur poursuite arrivèrent alors sur la rive du
-fleuve: Il n'y a que le Diable qui puisse traverser une onde si rapide,
-s'écrièrent-ils, en voyant ce qui venait de se passer; et ils se
-retirèrent sans imiter l'imprudence de Pharaon.
-
-Quelque temps après, la femme de Charles fut attaquée d'une maladie
-mortelle. Les médecins l'abandonnèrent, en disant, avec la plus rare
-bonne foi, que les ressources de l'art ne pouvaient la sauver. Le démon
-entendant ces paroles, et remarquant qu'elles affligeaient sincèrement
-le jeune époux, lui dit:--Si ma maîtresse buvait du lait de lionne, elle
-serait bientôt guérie.--Hélas! répondit Charles, où pourrions-nous avoir
-de ce lait?--Laissez-moi faire, répondit le bon serviteur, je vous en
-apporterai...
-
-Il sortit en même temps, et rentra au bout d'une heure avec un grand
-vase plein de lait de lionne. On en lava le corps de la malade, on lui
-en fit boire: ce qui la ranima si parfaitement, qu'au bout de quelques
-jours elle fut en état de quitter le lit.
-
-Le jeune militaire, enflammé de la plus vive reconnaissance, ne cessait
-de remercier son précieux valet, que pour lui demander où il avait pu
-trouver si vite un lait si rare?--Dans les montagnes de l'Arabie,
-répondit-il.--Mais nous en sommes éloignés de plusieurs mois de
-chemin?--N'importe, en vous quittant, j'ai volé en Arabie, j'ai pénétré
-dans l'antre d'une lionne, j'ai éloigné ses petits, j'ai tiré le lait de
-ses mamelles, et je suis revenu à la hâte.
-
---Qui es-tu donc, s'écria Charles stupéfait?--Ne vous embarrassez point
-de cela; je suis votre serviteur.--Tu me deviens de jour en jour si
-cher, que je veux te connaître!--Eh bien! je suis un de ces anges qui
-sont tombés du ciel...--Un démon!... Mais, si cela est vrai, pourquoi
-sers-tu si fidèlement un mortel?--Je me suis trouvé autrefois parmi les
-anges rebelles, sans prévoir les conséquences de ma faute; j'ai péché
-par inexpérience: c'est pourquoi il m'est permis de venir quelquefois
-chez les enfans des hommes; et le plaisir de leur être utile me console
-un peu de ma disgrâce...
-
---Cependant, répliqua Charles, je n'ose plus profiter de tes
-services...--N'ayez point de vaines frayeurs; et comptez que, si vous me
-laissez près de vous, il ne vous arrivera jamais le moindre mal, ni de
-ma part, ni de la part de mes compagnons d'exil.--Je ne puis m'y
-résoudre; mais exige ce que tu voudras pour ta récompense, fût-ce la
-moitié de mes biens: je la donnerai de bon coeur à celui qui m'a sauvé
-de la mort, et qui m'a rendu ma femme.
-
---Puisque je ne peux plus être avec vous, répondit tristement le
-démon..., je ne demande pour mes faibles services... que cinq sous...;
-et il eut à peine reçu cette modique somme, qu'il la rendit à son
-maître.--Reprenez-les, lui dit-il, achetez-en une petite cloche; j'en
-fais présent à l'église de ce pauvre village: le dimanche, au moins,
-elle avertira les fidèles de l'heure des saints offices... Adieu!...
-
-En achevant ce mot il disparut.--Qui pourrait citer un pareil trait en
-l'honneur des hommes?... Ce n'est pourtant pas la millième des bonnes
-actions du Diable.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-SERVICES RENDUS PAR LES DÉMONS.
-
- _At tandem melior surgit mortalibus ævi._
-
- BILLIUS.
-
- On en a dit du mal; mais, au siècle où nous sommes,
- Convenons que le Diable est meilleur que les hommes.
-
-
-Les bons offices que le peuple infernal rend tous les jours aux habitans
-de ce globe, sont peut-être plus nombreux que les torts dont nous les
-accusons. Mais les théologiens ont eu soin de taire les actions
-estimables des démons, pour ne rapporter que des crimes et des
-noirceurs. Il y a cependant certains traits que leur authenticité
-généralement reconnue a conservés jusqu'aujourd'hui. Nous rapporterons
-les plus saillans, et le lecteur jugera.
-
---En l'année 1221, vers le temps des vendanges, le cuisinier d'un
-monastère de Cîteaux chargea deux domestiques de garder les vignes
-pendant la nuit. Un soir, l'un de ces deux valets, ayant grande envie de
-dormir, appela le diable à haute voix, et promit de le bien payer, s'il
-voulait garder la vigne à sa place. Il achevait à peine ces mots, que le
-diable parut.--Me voici prêt, dit-il à celui qui l'avait demandé; que me
-donneras-tu, si je remplis bien ta charge?--Je te donnerai un bon panier
-de raisin, répondit le valet; mais à condition que tu veilleras
-soigneusement aux vignes jusqu'au matin, et que tu tordras le cou à tous
-ceux qui viendraient y marauder.
-
-Le diable accepta l'offre, et le domestique rentra à la maison pour s'y
-reposer. Le cuisinier, qui était encore debout, lui demanda pourquoi il
-avait quitté la vigne?--Mon compagnon la garde, répondit-il, et il la
-gardera bien.--Va, va, reprit le cuisinier qui n'en savait pas
-davantage, ton compagnon peut avoir besoin de toi.--Le valet n'osa
-répliquer, et sortit; mais il se garda bien de reparaître dans la vigne.
-Il appela l'autre valet, lui conta le procédé dont il s'était avisé; et
-tous deux, se reposant sur la bonne garde du diable, ils entrèrent dans
-une petite grotte qui était auprès de la vigne, et s'y endormirent.
-
-Les choses se passèrent aussi-bien qu'on pouvait l'espérer; le diable
-fut fidèle à son poste, jusqu'au matin. Alors on lui donna le panier de
-raisins qu'on lui avait promis; il le prit avec délicatesse, et
-l'emporta avec reconnaissance. La chronique ne dit pas qu'il ait tordu
-le cou à personne[68].
-
- [68] _Cæsarius Heisterbachcensis, ill. mirac. lib. V._
-
---L'empereur Trajan se trouvait à Antioche lors de ce terrible
-tremblement de terre qui renversa presque toute la ville, et fit périr
-tant de gens. Il fut sauvé par un démon qui se présenta subitement
-devant lui, le prit entre ses bras, sortit avec lui par une fenêtre, et
-l'emporta hors de la ville[69].
-
- [69] Dion Cassius. lib. 68.
-
---La jeune Agnès du mont Politien, revenant à la maison de son père, fut
-obligée un certain jour de passer devant une grande maison mal renommée
-(c'était alors un habitacle de filles de joie[70]; depuis, ce lieu
-changea de destination, et devint un monastère de vierges). Le diable,
-dans un moment de pudicité, prit l'alarme pour l'innocence d'Agnès;
-c'est pourquoi il rassembla bien vite une troupe de démons, les déguisa
-en corbeaux, et, travesti lui-même de la sorte, il alla se poster avec
-sa compagnie sur le toit du futur couvent.
-
- [70] _Lupanar... ubi tunc publicæ meritrices sui sceleris habitaculum
- possidebant; nunc autem monasterium virginum..._ On a aujourd'hui
- tant d'impiété et de malice, qu'on ferait bien des épigrammes, si
- l'on voyait une maison de prostitution publique changée en couvent
- de filles.
-
-Lorsque Agnès passa près du guichet de la maison impudique, une bande de
-corbeaux fondit sur elle en croassant, et l'obligea à coups d'ongles et
-de bec à passer sans regarder derrière elle. Les filles de joie et leurs
-honnêtes amis furent tout stupéfaits de voir des corbeaux poursuivre une
-jeune innocente. Mais Agnès comprit merveilleusement que ces oiseaux
-endiablés lui défendaient par là les plaisirs de la chair. C'est
-pourquoi elle prit l'habit religieux, opéra la conversion de toutes les
-filles publiques, qui ne s'étaient pas encore endurcies de coeur dans la
-maison infâme; et, ayant fait l'acquisition de cette maison même, elle
-la fit purifier, et y fonda un monastère, comme on l'avait prévu[71].
-Qu'on dise après cela que le diable est constamment impudique, et qu'il
-ne cherche qu'à faire choir l'innocence!
-
- [71] _Bollandi Acta Sanctorum, 20 aprilis. Raymundi de Capuâ, ejusdem
- monast. confess. Agnes de monte Politiano. cap. I._
-
---En l'année 1130, un démon vint passer quelques mois dans la ville
-d'Hildesheim, en Basse-Saxe. L'évêque d'Hildesheim en était aussi le
-souverain: en raison de ces deux titres, le démon crut devoir s'attacher
-à lui de préférence. Il se posta donc dans le palais épiscopal, et s'y
-fit bientôt connaître avantageusement, soit en se montrant avec la plus
-grande complaisance à ceux qui avaient besoin de lui, soit en
-disparaissant avec prudence lorsqu'il devenait importun, soit en
-faisant, sans se montrer, des choses importantes et difficiles.
-
-Outre qu'on l'estimait généralement pour sa conduite sage, humble et
-régulière, il donnait de bons conseils aux puissances, portait de l'eau
-à la cuisine, et servait admirablement bien les cuisiniers de l'évêque.
-
-On trouvera peut-être singulier que le conseiller d'un prince soit aussi
-son marmiton, et qu'il aille tourner la broche, après avoir dit son avis
-sur les grands intérêts de l'état. Mais la chose s'est passée dans le
-douzième siècle, et les moeurs étaient alors plus simples
-qu'aujourd'hui; et puis, les démons n'ont point de préjugés; et celui-là
-aimait peut-être les contrastes. Quoi qu'il en soit, il fréquentait plus
-la cuisine que la salle; et les marmitons, le voyant de jour en jour
-plus familier, se divertissaient grandement en sa compagnie. Mais, un
-soir, un garçon de cuisine s'émancipa de la trop grande bonté du démon,
-et se porta contre lui aux plus graves injures; quelques-uns disent même
-aux voies de fait. L'histoire ne donne point d'excuse à cette mauvaise
-conduite du garçon de cuisine; ce qui porte à croire qu'il n'y en avait
-point à donner. Le démon, quoique fort en colère, sut pourtant se
-contenir, sachant qu'en bonne police nul ne doit se faire justice
-soi-même, surtout quand l'offensé est le plus fort; c'est pourquoi il
-s'alla plaindre au maître d'hôtel; mais il n'en reçut aucune
-satisfaction. Alors il crut pouvoir se venger, puisqu'on était injuste à
-son égard. Il étouffa le marmiton coupable, en assomma quelques autres,
-rossa vigoureusement le maître d'hôtel, et sortit de la maison pour n'y
-plus reparaître[72].
-
- [72] Trithème: _Chronique d'Hirsauge_.
-
-C'est ainsi que l'impudence d'un marmiton, et l'injustice d'un officier
-de bouche ôtèrent à l'évêque d'Hildesheim un bon conseiller, et un
-serviteur infatigable, autant qu'habile et propre à toutes choses!...
-
---Antoine venait de perdre la bataille d'Actium: Cassius de Parme qui
-avait suivi son parti se retira dans Athènes. Là, au milieu de la nuit,
-tandis que son esprit s'abandonnait aux inquiétudes, il vit paraître
-devant lui un grand homme noir, qui lui parla avec beaucoup d'agitation.
-Cassius lui demanda qui il était?--_Je suis ton démon_[73], répondit le
-fantôme... A cette parole, le timide Cassius s'effraya, et appela ses
-esclaves. Mais le démon disparut sans se laisser voir à d'autres yeux.
-Cassius, persuadé qu'il rêvait, se recoucha, et chercha à se r'endormir.
-Aussitôt qu'il fut seul, le démon reparut avec les mêmes circonstances
-que la première fois. Le faible Romain n'eut pas plus de force que
-d'abord; il se fit apporter des lumières, passa le reste de la nuit au
-milieu de ses esclaves, et n'osa plus rester seul. Cependant il fut tué
-peu de jours après, par l'ordre du vainqueur d'Actium[74].
-
- [73] L'original porte _Cacodaimon_; mais chez les Grecs _Daimon_
- simplement signifiait _un bon génie_, _un esprit bienfaisant_, _une
- bonne intelligence_, comme le démon de Socrate, et quelques autres;
- de sorte qu'ils étaient obligés d'allonger le mot, en parlant d'un
- démon infernal. Pour nous, qui donnons le nom d'_anges_ aux
- intelligences célestes, nous devons traduire _Cacodaimon_ comme on
- l'a fait ici, puisque _Démon_, chez nous, signifie _mauvais ange_.
- Au reste, si l'on s'obstine à traduire _Cacodaimon_, _mauvais
- démon_, on nous appuie dans la très-juste idée qu'il y en a de bons;
- et on nous prouve encore, par l'histoire de Cassius, que les mauvais
- démons ne font pas grand mal aux hommes.
-
- [74] Georges Bloock, après _Valère Maxime_ et d'autres anciens.
-
-Un homme plus clairvoyant eût bien vite pris la fuite, comme le
-conseillait ou semblait au moins le conseiller ce démon; et, en fuyant
-devant la mort, on eût pu, sans se compromettre, remercier l'esprit
-d'avoir bien voulu se mettre deux fois en campagne pour une bonne
-oeuvre.
-
---Deux seigneurs lombards, nommés Aldon et Granson, ayant déplu à
-Cunibert, roi de Lombardie, ce prince résolut de les faire mourir. Il
-s'entretenait de ce projet magnanime avec son favori, lorsqu'une grosse
-mouche vint se planter sur le front royal, et le piqua vivement.
-Cunibert chassa l'insecte, qui n'en revint pas moins à la charge, et
-importuna le monarque, jusqu'à le mettre dans une grande colère. Le
-favori, voyant son maître irrité, ferma la fenêtre pour empêcher
-l'ennemi de sortir, et se mit à poursuivre la mouche, pendant que le roi
-tirait son poignard pour la tuer. Après avoir sué bien long-temps,
-Cunibert joignit l'insecte fugitif, le frappa..., mais il ne lui coupa
-qu'une jambe; et la mouche disparut...
-
-Au même instant, Aldon et Granson, qui se trouvaient ensemble, virent
-paraître devant eux une espèce d'homme, qui paraissait épuisé de
-fatigue, et qui avait une jambe de bois. Cet homme les avertit du projet
-que le roi Cunibert formait contre eux, leur conseilla de fuir, et
-s'évanouit. Aldon et Granson, plus sensés que Cassius de Parme,
-rendirent grâces à l'esprit de ce qu'il faisait pour eux; après quoi ils
-s'éloignèrent, comme l'exigeaient les circonstances[75].
-
- [75] _Shellen, de mirand. à Diab. post. Paul. diac. hist. longob._
-
---Un jeune Espagnol, qui fut depuis médecin de l'empereur Charles-Quint,
-ayant fini ses études à la Guadaloupé, s'en retournait à pied chez ses
-parens qui demeuraient dans la ville de Grenade. Il en était encore
-éloigné de plusieurs journées, lorsqu'il rencontra sur son chemin un
-démon en habit de moine, monté sur un cheval maigre, et qui paraissait
-extrêmement harassé. Le hasard voulut que ce jeune écolier rendit au
-cavalier inconnu un petit service qu'on ne désigne pas; et le démon
-reconnaissant l'invita de monter en croupe sur son cheval. Celui-ci s'en
-excusa d'abord sur le mauvais état de la monture; mais, le cavalier
-insistant, il ne se fit pas presser davantage. «Ne vous endormez point,
-lui dit l'inconnu, quand il se fut placé sur la croupe; nous devons
-marcher toute la nuit; et vous serez content de la diligence de mon
-cheval.»
-
-Ils marchèrent en effet avec une grande vitesse, sans que le jeune homme
-s'en aperçût, sans qu'il se fatiguât le moins du monde; et le lendemain,
-au point du jour, ils se trouvèrent sous les murs de Grenade. Comme le
-démon ne voulut point s'y arrêter, le jeune homme le quitta en le
-remerciant, et entra dans la ville, aussi content que surpris de s'y
-trouver si heureusement et sitôt[76].
-
- [76] Torquemada; Hexameron: 3e journée.
-
-On dira peut-être que ce démon savait ce qu'il faisait, en obligeant un
-médecin futur. Mais il faudrait pour cela supposer que le diable
-connaisse l'avenir. Et puis, le service n'en fut pas moins rendu.
-
---Un prêtre du diocèse de Cologne avait fait voeu d'aller en pèlerinage,
-à un certain lieu que l'histoire ne dit pas. Une dame de sa paroisse,
-ayant fait par hasard le même voeu, alla trouver le prêtre; et ils
-convinrent de faire le voyage ensemble. La veille du départ, le prêtre
-promit à sa compagne de se lever de bonne heure, de dire les matines à
-la hâte, et de partir de grand matin, pour éviter la chaleur du soleil.
-
-Vers le milieu de la nuit, le diable se montra aux pieds du lit du bon
-curé, et lui cria: Lève-toi; dis tes matines; et hâte-toi de partir...
-Le prêtre se leva aussitôt; et, remarquant que l'église était éclairée
-de plusieurs lumières, il crut que c'était l'ouvrage de la dame qui
-devait l'accompagner. Il pensait aussi que cette dame était venue
-l'éveiller, et il était loin de se douter que le diable fût de la
-partie. C'est pourquoi, comme le coq n'avait pas encore fait entendre
-ses premiers chants, il chercha sa compagne, pour lui dire de retourner
-au lit, parce qu'il était trop matin.
-
-Tandis qu'il la cherchait inutilement, il vit venir à lui un grand
-taureau noir. Ce taureau saisit le prêtre avec sa langue, le plaça sur
-son dos, prit son vol en plein air, et déposa le pauvre homme sur une
-tour du château d'Isembourg.--As-tu peur, dit le boeuf?--Non, répondit
-le curé, je suis sous la garde de Dieu; et il ne peut m'arriver aucun
-mal.--Rends-moi quelque hommage, reprit le boeuf, je te reconduirai dans
-ton presbytère, et je te donnerai de grands biens... Le prêtre rejeta
-cette proposition.--Eh bien! repartit le boeuf, je te laisse sur cette
-tour; tu y mourras de faim; ou, si tu aimes mieux te désespérer, tu te
-casseras le cou.--Arrête, s'écria le curé, je t'adjure, au nom de
-Jésus-Christ, de me reporter sans péril en pleine campagne... Le boeuf
-n'osa rien répliquer; il prit son homme comme la première fois, le
-déposa dans un champ, et le laissa seul.
-
-Comme ce pauvre prêtre avait tremblé passablement, des paysans qui
-allaient à matines le trouvèrent évanoui sur leur chemin. On le ranima
-comme on put; il raconta alors son aventure, que chacun écouta en
-frissonnant, et que personne ne put révoquer en doute, à cause du ton de
-vérité qui caractérise cette admirable histoire[77].
-
- [77] Cæsarii Heisterbach., lib. V, cap. postrem.
-
-Il n'est pas besoin de dire que ce boeuf était le diable. On observera
-seulement qu'il fit là une honnête action, en empêchant le pèlerinage
-nocturne de la dame et du curé, dont la vertu aurait pu faillir, comme
-cela arrive aux plus chastes, l'occasion faisant maintes fois le larron.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-ESPIÈGLERIES DE QUELQUES DÉMONS.
-
- _Nihil est,
- Quin malè narrando possit depravarier._
-
- TÉRENCE.
-
- Une bouche infidèle, en racontant un fait,
- Dans un tour de malice imagine un forfait.
-
-
---Un soldat, nommé Cadulus, avait habitude de faire dévotement ses
-oraisons dans l'église de son village. Un jour qu'il priait
-attentivement, le diable, qui se trouvait en belle humeur, voulut se
-donner le plaisir de le distraire, s'il était possible. Il se déguisa
-donc en valet; et, courant à la porte de l'église, il se mit à crier:
-Cadulus, les voleurs sont chez vous; ils emmènent votre cheval et
-pillent votre maison; accourez vite, si vous voulez sauver quelque
-chose... Cadulus ne se remua pas pour cela, pensant, en bon chrétien,
-qu'il valait mieux achever son oraison, que sauver sa fortune[78].
-
- [78] _Majus videlicet damnum deputans orationi cedere, quam sua
- perdere_...
-
-Le diable, étonné d'un pareil flegme, prit la forme d'un ours, grimpa
-sur le toit de l'église, fit un trou à la couverture, et se laissa
-tomber devant le nez de Cadulus, pour le troubler au moins par une bonne
-peur. Mais Cadulus resta immobile, et se moqua du diable à sa barbe.
-Puis, pour lui jouer à son tour une malice, il s'alla cloîtrer dans un
-bon monastère. Le diable s'efforça alors de le détourner de sa
-résolution, en lui criant aux oreilles: Cadulus, où vas-tu? que fais-tu,
-Cadulus? Le supérieur que tu choisis est un hypocrite; tu attends plus
-de beurre que de pain, tu auras plus de pain que de beurre; tu t'abuses
-d'une sotte espérance; tu fais là une niaiserie, Cadulus, etc. Mais,
-peine perdue, le pieux soldat se fit moine, et mourut dans le
-capuchon[79].
-
- [79] _Bollandi Acta Sanctorum, 21 aprilis. Eadmeri sanctus Anselmus._
-
---Le bienheureux Pierre le prêcheur, ayant rassemblé le peuple de
-Florence sur une place publique, se disposait à faire un long sermon
-touchant les mystères que la foi nous propose. Le diable, témoin
-invisible de ces saints préparatifs, eut la fantaisie de jouer un tour
-au saint homme. Il prit donc la forme d'un cheval échappé, et se mit à
-courir au grand galop vers la place que la foule remplissait, dans
-l'espoir de disperser les auditeurs, et de déranger, par un effroi
-subit, la mémoire du frère prêcheur. Mais Pierre ne se troubla point;
-et, voyant que la foule prenait la fuite, il s'écria: Ne craignez rien,
-mes frères, je prends sur moi le danger... En même temps il éleva sa
-main, et fit signe au cheval qu'il l'avait reconnu, et qu'il lui
-défendait de nuire à personne.
-
-Le diable eut un pied de nez de se sentir découvert; cependant il avait
-pris un élan trop rapide pour pouvoir reculer. Il traversa donc la
-place, en passant sur la tête des hommes, sur le sein des femmes, en
-foulant aux pieds les épaules, les reins et le reste, mais avec une
-légèreté si miraculeuse, que personne n'en sentit rien. Après cela il
-disparut. Le peuple s'écria que Pierre avait donné à ce cheval la
-légèreté d'un coussin, qu'il avait changé ses fers en plumes de duvet;
-et le bienheureux frère, content d'avoir déjoué la malice du diable,
-reprit le fil de son sermon[80].
-
- [80] Bollandi Acta Sanctorum, 29 aprilis. Ambr. Tægii B. Petrus mart.
- ord. prædic. cap. 3.
-
---Il y avait, dans une église de Bonn, un prêtre remarquable par sa
-chasteté, sa dévotion et sa bonhomie. Le diable se plaisait à lui jouer
-des tours de laquais; tellement que, lorsqu'il lisait son bréviaire, cet
-esprit malin s'approchait aujourd'hui sans se laisser voir, mettait sa
-griffe sur la leçon du bon curé, et l'empêchait de finir; un autre jour,
-il fermait le livre, ou tournait le feuillet à contre-temps. Si c'était
-la nuit, il soufflait la chandelle. Le diable espérait se donner le
-plaisir d'impatienter son homme; mais le bon prêtre recevait tout cela
-comme des tribulations, et gardait si bien son flegme, que l'importun
-esprit fut obligé de chercher une autre dupe[81].
-
- [81] Cæsarii Heisterbach. illustr. miracul. lib. V, cap. 53.
-
-Cassien parle de plusieurs esprits ou démons de la même trempe, qui se
-plaisaient à tromper les passans, à les détourner de leur chemin, et à
-leur indiquer de fausses routes, plutôt pour s'en divertir, que pour
-leur faire aucun mal[82].
-
- [82] Cassiani Collat. VII, cap. 32.
-
---Un baladin avait un démon familier, qui jouait avec lui, et se
-plaisait à lui faire des espiègleries. Le matin il le réveillait en
-tirant les couvertures, quelque froid qu'il fît; et, quand le baladin
-dormait trop profondément, son démon l'emportait hors du lit, et le
-déposait bien doucement au milieu de la chambre[83].
-
- [83] Guillelmi parisiensis. Partis 2. Princip., cap. 8.
-
---Pline parle de quelques jeunes gens qui furent tondus par le Diable.
-Pendant que ces jeunes gens dormaient, des esprits familiers, vêtus de
-blanc, entraient dans leurs chambres, se posaient sur leur lit, leur
-coupaient les cheveux bien proprement, et s'en allaient, après les avoir
-répandus sur le plancher[84]. Ce trait ne paraît d'abord qu'une malice;
-peut-être est-il moral. Pour peu que l'on connaisse les moeurs dépravées
-de ces fameux Romains, on se souviendra que chez eux, certains Adonis
-attachaient beaucoup de prix à leur chevelure, comme les Thaïs[85], les
-Ninons, les Duthé en attachent à leur teint.
-
- [84] Pline, lib. 16, epit. 27.
-
- [85] On sait que Thaïs fut une prostituée égyptienne, célèbre par ses
- talens dans le libertinage, et par une beauté extraordinaire. Elle
- fut convertie par saint Paphnuce. (_les Bollandistes._)
-
---Le vieux monsieur Santois avait un lutin, ou, si l'on veut, un démon
-familier qui lui jouait de temps en temps des tours assez singuliers. Un
-jour qu'il voulait prier Dieu dans ses heures, son démon s'approcha avec
-adresse, et déchira trois fois le feuillet sous la main du bonhomme,
-mais si proprement, qu'on ne l'eût pas mieux coupé avec des ciseaux. M.
-Santois étonné, mit ses lunettes, pour examiner la chose plus
-attentivement; et à la vue de toute la famille, les lunettes sortirent
-du nez du vieillard, firent, en voltigeant le tour de la chambre, et
-s'allèrent arrêter dans le jardin, où on les retrouva avec les trois
-feuillets déchirés[86].
-
- [86] Ce trait est plus longuement rapporté dans le Dictionnaire
- infernal: _Prodiges_.
-
-Un autre jour, M. Santois mettait pour la première fois un habit neuf de
-taffetas plein. L'esprit le lui moucheta à vue d'oeil, mieux qu'un
-brocheur n'aurait pu faire. Que répondre à tout cela?... que l'esprit
-était en humeur de jouer quand M. Santois voulut lire ses heures, et
-qu'il aimait mieux les habits mouchetés que les pourpoints unis[87].
-
- [87] La fausse Clélie, tome 2, livre 2.
-
---Un jésuite, dans la description des moeurs japonaises, dit que, dans
-ce pays, les pèlerins portent à leur cou de petites planches, sur
-lesquelles leur nom est écrit, afin qu'ils puissent se reconnaître. Or,
-voici le motif de cette précaution. Quand les Japonais entreprennent un
-pèlerinage, ils le font toujours en très-grand nombre, parce qu'aussitôt
-qu'ils arrivent dans quelque désert, ils rencontrent une troupe de
-démons, de lemures, de spectres, etc. Cette bande monstrueuse est égale
-en nombre à la caravane des pèlerins; et chaque pèlerin peut y
-reconnaître son démon particulier, s'il l'a déjà vu.
-
-Après que ces fantômes ont fait quelque pas avec les pieux Japonais, et
-qu'ils les ont bien examinés, ils changent tout à coup de forme, et
-prennent la figure humaine; mais tellement conformée, que chaque diable
-ressemble trait pour trait au pèlerin qu'il veut accompagner, et que
-chaque pèlerin voit son image bien exacte dans son diable. Cette
-métamorphose subite produit d'abord tant de confusion, que l'homme ne
-pourrait plus se reconnaître, ni se distinguer de son démon, s'il
-n'avait son nom au cou. On souffre pendant une heure l'espièglerie des
-diables; mais bientôt, comme les méprises occasionnent des disputes, et
-comme on n'aime pas long-temps à se voir double, les pèlerins se mettent
-à genoux, prient le chef des démons de rappeler ses gens: toutes les
-doublures s'évanouissent aussitôt, et la caravane continue paisiblement
-sa route[88].
-
- [88] _Pauli Sanfidii descriptio rituum et morum quæ in insulâ ad
- septentrionalem plagam japan servantur, etc._ On donne cette
- extravagance pour ce qu'elle vaut. Paul Sansfoi la raconte
- très-sérieusement. Le lecteur en fera le cas qu'il jugera à propos.
-
---On a donné au Diable le nom d'_esprit malin_; s'il était vraiment
-_méchant_, il en porterait l'épithète.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-L'HEUREUX VALET.--CONTE NOIR[89].
-
- _Quæ mihi præstiteris memini, semperque tenebo._
-
- MARTIAL.
-
- Ne soyons point ingrats: fût-il sans bienveillance,
- Le bienfait a ses droits sur la reconnaissance.
-
- [89] _Ex legendâ aureâ Jacobi de Voragine, auctâ à Claudio à Rotâ.
- Leg. 26. et ex Mathæi Tympii triumpho virtutum christian._
-
-
-Un vénérable vieillard, nommé Éradius, de la ville de Césarée, en
-Cappadoce, avait une fille unique qu'il voulait faire religieuse; mais
-les choses tournèrent autrement, comme on le verra. Un jeune serviteur
-d'Éradius devint éperdument amoureux de la fille de son maître. Comme
-elle était belle, riche, noble, et qu'il n'était pas probable qu'on
-voulût la lui donner pour épouse, à lui qui n'était qu'un valet, il alla
-trouver un magicien, et lui promit une belle récompense, s'il pouvait
-l'aider dans son amour. Le magicien lui répondit: Je ne suis pas assez
-puissant pour faire ce que vous me demandez; mais je puis vous envoyer à
-mon maître, qui est le Diable. Si vous voulez vous en rapporter à lui,
-vous êtes sûr de réussir... Pharès (c'est le nom du jeune valet), ayant
-répondu qu'il était prêt à tout, le magicien écrivit cette lettre au
-Diable:
-
- «MONSEIGNEUR,
-
- »Vous m'avez chargé de vous débaucher autant de chrétiens que j'en
- trouverais de tièdes, et de les soumettre à votre obéissance, afin
- d'augmenter de jour en jour votre empire. C'est pourquoi je vous
- envoie le jeune homme, porteur de la présente. Il vous dira, sans
- doute, qu'il brûle d'un amour violent pour la fille d'Éradius. Je vous
- prie de vous intéresser à sa passion, et de songer que par là vous
- travaillerez à notre gloire commune, en agrandissant la bonne
- réputation de vos serviteurs.
-
- »_Signé_, etc.[90]»
-
- [90] La signature n'est point rapportée dans le livre de Jacques _de
- Voragine_, parce que le signataire est damné, selon toutes les
- apparences. Cependant on voit, dans le procès de Denyse de Lacaille,
- les signatures et griffes des cinq démons _Lissi_, _Belzébuth_,
- _Satan_, _Motelu_ et _Briffaut_. (Voyez _l'histoire de la Magie en
- France de M. Garinet_. 9e pièce justificative.)
-
-Le magicien, ayant apposé son cachet sur cette épître, la donna au valet
-d'Éradius, et lui dit d'aller, au milieu de la nuit, sur le tombeau de
-quelque payen, d'invoquer les démons, de tenir sa lettre à la main, et
-d'élever le bras au-dessus de sa tête. Pharès exécuta ponctuellement
-toutes ces choses. Aussitôt le roi de l'enfer parut, entouré d'une
-multitude de démons. Il prit la lettre, la lut avec attention, et dit au
-jeune homme:--Il faut que tu croies en moi, pour que je te rende le
-service que tu me demandes.--J'y crois, seigneur, répondit le
-valet.--C'est fort bien, reprit le diable; mais on ne peut pas se fier à
-vous autres chrétiens: quand vous avez besoin de moi, vous venez me
-trouver; et dès que vos désirs sont satisfaits, vous retournez à votre
-Christ. Si tu veux que je serve ton amour, signe-moi ce pacte, par
-lequel tu renonces à la religion chrétienne, et tu te fais mon
-serviteur.
-
-Pharès signa tout ce qu'on voulut; et aussitôt le Diable appela les
-démons qui président à la fornication. Il leur ordonna d'aller trouver
-la fille d'Éradius, et d'enflammer son coeur d'un amour violent pour le
-jeune valet. Ces démons remplirent habilement leur mission. La jeune
-fille, devenue amoureuse, autant qu'on pouvait le souhaiter, s'alla
-jeter aux genoux de son père, et d'une voix mouillée de larmes,
-entrecoupée de sanglots, elle lui avoua qu'elle mourait d'amour pour
-Pharès.
-
---Ayez pitié de votre fille, lui dit-elle, consultez votre coeur, et
-montrez-moi que vous êtes mon père, en me donnant pour époux ce jeune
-homme qui m'est si cher, et qui me cause de si cruels tourmens. Si vous
-êtes insensible à mes prières, vous allez me voir expirer; et Dieu vous
-demandera compte de ma mort!...
-
---Malheureux que je suis! s'écria le père; ma fille est ensorcelée! qui
-a pu m'enlever mon trésor? qui a éteint la douce lumière de mes yeux?
-qui a étouffé toutes mes espérances?... Ma fille, je voulais que tu
-fusses religieuse; je comptais que, par ta pénitence, tu gagnerais le
-ciel pour toi et pour moi... et tu te livres à un amour charnel...
-Laisse-toi guider par ton père; abjure une démence pernicieuse; ne
-conduis pas mes cheveux blancs dans les enfers, où je n'entrerais
-_qu'avec douleur_... Mais la jeune fille ne répondait que ces mots:--Je
-vous en conjure, mon père, hâtez-vous de satisfaire mes désirs, si vous
-voulez que je vive!...
-
-Comme elle ne cessait de pleurer, en grande amertume de coeur, le
-vénérable Éradius se laissa attendrir. Il accorda à sa fille l'époux
-qu'elle idolâtrait, et lui donna en dot la plus grande partie de ses
-biens. Ainsi l'heureux valet d'Éradius devint son gendre, contre toute
-espérance humaine.
-
-Les deux jeunes époux, au comble de leurs voeux, ne songèrent d'abord
-qu'à leur bonheur mutuel, et ne cherchèrent qu'à se donner des preuves
-d'un amour inaltérable. Mais bientôt on remarqua que Pharès n'entrait
-plus à l'église, et ne faisait plus le signe de la croix. On le rapporta
-à sa femme, en lui disant qu'elle avait un mari qui n'était pas
-chrétien. La jeune dame, épouvantée, demanda à son époux si le rapport
-qu'on lui avait fait était véritable? Comme il cherchait à éluder la
-question, elle lui dit qu'en ce cas il fallait qu'il vînt le lendemain à
-la messe avec elle, pour fermer la bouche à la médisance. Pharès, voyant
-qu'il ne pouvait pas cacher plus long-temps sa position, ouvrit son
-coeur à sa femme, lui conta tout ce qui avait précédé leur mariage, et
-lui avoua, en gémissant, qu'il s'était donné au Diable.
-
-L'épouse de Pharès, consternée, court sur-le-champ trouver l'évêque
-Basile, qui gouvernait avec gloire l'église de Césarée, et lui expose
-son cruel embarras. Basile ne s'amusa point à redoubler des frayeurs
-déjà trop grandes; il fit venir Pharès, et dès qu'il eut appris son
-histoire, il lui demanda s'il voulait retourner au Seigneur?--Hélas!
-oui, répondit Pharès; mais ce retour n'est plus en mon pouvoir, puisque
-je me suis formellement donné au Diable.--Ne vous en inquiétez point,
-reprit Basile, nous vous tirerons de ses griffes; et le Seigneur, qui
-est miséricordieux, vous pardonnera votre imprudence, si vous la
-déplorez sincèrement.
-
-Il fit alors le signe de la croix sur Pharès, et l'enferma pendant trois
-jours dans une petite chambre. Après cela, il lui demanda comment il se
-trouvait?--Je suis extrêmement faible, répondit le jeune homme. Pendant
-les trois jours que vous m'avez laissé seul, j'ai été accablé des
-clameurs et des reproches des démons. Ils m'ont continuellement entouré,
-tenant dans leurs mains le pacte que j'ai donné à leur prince, et me
-disant: _Regarde, parjure, cet écrit que tu as signé de ton nom... Nous
-ne sommes point allés te chercher, c'est toi qui es venu nous trouver
-dans ta détresse_[91]. Basile lui recommanda de ne rien craindre, lui
-donna un peu de nourriture, fit le signe de la croix sur lui, le
-renferma dans la petite chambre, et se mit en prières pour sa
-délivrance.
-
- [91] _Tu venisti ad nos, et non nos ad te, etc._ (_Legenda aurea_).
-
-Au bout de quelques jours, il le visita de nouveau, et lui demanda
-pareillement comment il se trouvait?--Je n'ai plus vu les démons,
-répondit Pharès; mais j'ai entendu leurs cris et leurs menaces dans
-l'éloignement.--Voilà qui va bien, répliqua Basile; encore un peu de
-patience... En même temps, il lui donna à manger, le signa, l'enferma
-pour la troisième fois, et fit pour lui de nouvelles prières.
-
-A la troisième visite, Pharès déclara que ses veilles avaient été
-paisibles; et que, pendant son sommeil, il avait vu l'évêque Basile
-combattant et terrassant le Diable. Basile satisfait rassembla le
-clergé, les moines et le peuple; on fit des prières publiques pour le
-jeune époux, et on le conduisit à l'église.
-
-Le roi de l'enfer y arriva presque aussitôt, avec plusieurs troupes de
-démons; et le Diable s'écria:--Vous me faites une injustice, Basile, cet
-homme est mon serviteur. Je ne l'ai point séduit; il est venu me
-trouver, et voilà le pacte qu'il a signé de sa main... Les fidèles
-chantèrent alors le _Kyrie Eleyson_; et Basile dit au Diable qu'il
-fallait rendre le pacte. En même temps, il priait, et tendait la main
-pour recevoir le papier en question. Le Diable, forcé de céder, s'envola
-en gémissant, et lâcha le pacte, qui tomba dans la main de Basile. Le
-saint évêque le déchira aussitôt, et rendit à la fille d'Éradius son
-époux bien-aimé, maintenant libre de la puissance du Diable, et bon
-chrétien... Cependant il dut conserver quelque reconnaissance à celui
-qui avait fait son bonheur.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-HONNÊTES ACTIONS DU DIABLE.
-
- _Inimici famam, non ità ut nata est, ferunt._
-
- PLAUTE.
-
- Soyez bon, juste, franc, à vos devoirs soumis:
- Vous n'êtes qu'un vaurien, selon vos ennemis.
-
-
---Un riche Allemand donnait un festin à une troupe de mendians, dans le
-dessein de remplir les devoirs de la charité chrétienne. Parmi les
-convives, qui mangeaient de bon appétit, se trouvait un pauvre manant,
-qui était, comme on dit, possédé du Diable. Il découpait ses morceaux,
-aussi bien que ses confrères, et les portait jusqu'à sa bouche; mais ils
-s'évanouissaient, dès qu'ils touchaient à ses dents, ce qui allongeait
-de minute en minute la figure de ce pauvre homme.
-
-Un de ses compagnons, s'apitoyant sur sa détresse, s'avisa d'apostropher
-le Diable, et de lui demander pourquoi il empêchait son homme de
-manger.--Je ne l'en empêcherais pas, répondit le Diable, s'il pouvait le
-faire sans péché. Mais ce repas qu'on lui donne, comme une aumône, est
-le fruit de la rapine.--Tu mens, s'écrièrent à la fois tous les
-convives; celui qui nous donne à dîner est un honnête homme!--Je ne mens
-point, répliqua le Diable; ce veau que vous mangez est le cinquième
-petit-fils d'une vache qui a été volée...
-
-Les dîneurs furent si surpris d'entendre le Diable reprocher le vol
-d'une vache, jusqu'à la cinquième génération, qu'ils n'osèrent plus rien
-ajouter[92].--Mais voici l'histoire de cette vache: elle vivait au
-commencement du douzième siècle, dans le village de Hurst, en Allemagne.
-Il est probable qu'elle fut grand'mère, au cinquième degré, du veau
-susdit. Pareillement, celui qui vola ladite vache était sans doute le
-père ou l'aïeul du riche Allemand qui donne ici le festin.
-
- [92] _Cæsarii Heisterb. miracul., lib. V, cap. 38._
-
-Or, cette vache appartenait à une bonne veuve, qui se nourrissait de son
-lait. Elle eut le malheur de plaire à un vieux soldat allemand qui, sans
-se laisser toucher par les larmes de la veuve, enleva la vache, et
-l'emmena chez lui. Peu de temps après, la mort vint à son tour prendre
-le ravisseur; il expira dans l'impénitence, et alla tout droit en enfer.
-La bête qu'il avait volée le suivit dans l'autre monde. Là, ce soldat
-allemand (qui se nommait Hélie) fut condamné, pour son supplice, à
-présenter éternellement le dos à la vache; et la vache reçut ordre de
-lui enfoncer éternellement l'échine à coups de cornes[93].
-
- [93] _Cæsarii ejusdem, ibid. lib. II, cap. 7._
-
---Une fille de Nivelle, en Brabant, quitta la maison de son père, et
-abandonna ses parens, pour aller vivre avec quelques saintes femmes,
-dans le jeûne, la prière et la continence. Comme le travail de leurs
-mains suffisait à peine pour les nourrir, bien qu'elles vécussent
-pauvrement, le Diable, prenant pitié du sort de la fille de Nivelle,
-alla chercher une oie bien grasse, dans la basse-cour de son père, et
-l'apportant dans la chambre des recluses, il leur dit:--Pourquoi
-faites-vous si maigre chère, et vous laissez-vous mourir de faim, tandis
-que d'autres vivent dans l'abondance? Prenez cet oison et mangez.--Nous
-ne le pouvons pas, répondit la fille de Nivelle, parce que c'est une oie
-volée.--Comment! s'écria le Diable, je ne suis point un voleur. J'ai
-pris ce gibier dans la basse-cour de votre père.--N'importe, ajouta la
-pieuse fille, il ne nous appartient pas; reporte-le où tu l'as pris...
-Le Diable obéit en silence,... et les parens, à qui appartenait l'oison,
-affirmèrent qu'on l'avait remis fidèlement à sa place[94].
-
- [94] Ejusdem Cæsarii, lib. IV, miracul. de tentat. cap. 84.
-
---Un enfant qui avait soif demandait à boire, sans que personne lui en
-donnât. Le Diable en eut pitié; il prit une forme humaine, pour ne pas
-effrayer le petit bonhomme, et lui apporta un verre d'eau. Comme
-l'enfant était pressé, il but ce qu'on lui présentait, sans songer à
-faire le signe de la croix, et sans dire son _benedicite_. Le Diable,
-stupéfait de cette négligence, se rapetissa aussitôt et entra dans le
-corps du marmot, pour lui apprendre à être plus circonspect à l'avenir,
-et à ne pas négliger ses dévotions. Les parens, voyant leur fils
-possédé, l'interrogèrent, et connurent bientôt la cause de son accident.
-Ils le conduisirent donc à saint Euchaire, qui se hâta de bénir un
-second verre d'eau, et le fit boire au petit démoniaque. Incontinent le
-Diable se retira[95].
-
- [95] _Surius, historiæ invent. S. Celsi, cap. II, tom. VII._
-
---Ce trait est assez connu: Un moine, qu'une trop longue abstinence
-impatientait, s'avisa un jour, dans sa cellule, de faire cuire un oeuf,
-à la lumière de sa lampe. L'abbé, qui faisait sa ronde, ayant vu, par le
-trou de la serrure, le moine occupé de sa petite cuisine, entra
-brusquement, et l'en reprit avec aigreur; de quoi le bon religieux
-s'excusant, dit que c'était le Diable qui l'avait tenté, et lui avait
-inspiré cette ruse. Tout aussitôt parut le Diable lui-même, qui était
-caché sous la table, et qui s'écria, en s'adressant au moine:--Tu en as
-menti, par ta barbe; ce tour n'est pas de mon invention; et c'est toi
-qui viens de me l'apprendre.
-
---Le moine Herman s'ennuyait de la rigoureuse abstinence de son ordre,
-et s'affligeait intérieurement de ne plus manger ni chair ni poisson. Un
-jour qu'il pensait aux bons ragoûts que l'on mange dans le monde, et
-qu'il aurait donné tout ce qu'il possédait pour un petit repas composé
-d'autres mets que les navets et les épinards à l'huile, il vit entrer
-dans sa cellule un inconnu de bonne mine, qui lui offrit un plat de beau
-poisson. Le moine reçut ce présent avec reconnaissance; mais, lorsqu'il
-voulut accommoder son poisson et le faire cuire, il ne trouva plus sous
-sa main qu'un plat de fiente de cheval... Il comprit qu'il venait de
-recevoir une petite leçon du Diable; et il fut plus sobre à
-l'avenir[96].
-
- [96] _Cæsarii Heisterbach. de tentat., lib. IV; miracul., cap. 87._
-
---Si quelquefois les démons mettent des obstacles aux désirs illicites
-des saints religieux, et leur donnent des corrections peut-être un peu
-sévères, quelquefois aussi, ils s'intéressent aux vrais besoins des bons
-moines. Le cardinal Jacques de Vitry raconte qu'un chartreux, mourant de
-faim dans sa cellule, vit entrer une belle femme qui lui fricassa un
-petit plat de pois, et se retira, après les avoir mis dans l'écuelle.
-Avant de tâter à la cuisine du Diable, le chartreux alla consulter son
-supérieur, qui lui permit de manger ses pois; et il avoua qu'il n'avait
-jamais rien mangé de mieux accommodé[97].
-
- [97] Ce trait est aussi dans le _Dictionnaire infernal_.
-
---Puisque les plus pieux personnages sont exposés à mille tentations
-dans l'enceinte du cloître, que n'avons-nous pas à craindre, nous autres
-faibles chrétiens, au milieu des séductions et des vanités du monde!...
-Un novice de Clairvaux, nommé Bernard, tourmenté par l'aiguillon de la
-chair, et ne pouvant se décider à prononcer des voeux qu'il n'aurait pas
-la force de tenir, alla trouver le prieur du couvent, et le supplia de
-lui rendre ses habits séculiers, parce qu'il ne pouvait se passer de
-femmes, et qu'il voulait rentrer dans le monde. Le prieur eut beau
-sermonner son novice, il ne put changer sa résolution. Seulement, le
-Jeune Bernard consentit à différer son départ jusqu'au lendemain.
-
-Mais, au milieu de la nuit, le novice, commençant à s'endormir, aperçut
-tout à coup, auprès de son lit, un géant horrible, qui tenait à la main
-un grand couteau, et qui avait tout l'air d'un boucher. Il était suivi
-d'un dogue noir. Ce spectacle épouvanta Bernard. Mais il n'était qu'au
-commencement de ses peines. Le boucher leva la couverture, mit la main
-sur les génitoires[98] du jeune novice, les coupa avec son grand
-couteau, les jeta à son chien qui les avala, et disparut.
-
- [98] Arreptis ejus genitalibus abscidit, canique projecit, quæ mox
- ille devoravit...
-
-Bernard s'éveilla aussitôt, dans une agitation difficile à peindre, et
-plein de la désolante idée qu'il était devenu eunuque; heureusement il
-n'en était rien. Il se trouva seulement délivré de ses tentations, et il
-resta dans le couvent, où il vécut dans la piété la plus austère,
-jusqu'à la fin de sa vie. On dit même qu'il mourut vierge[99]. Quoi
-qu'il en soit, cette histoire était célèbre à Clairvaux; et comme les
-anges n'ont pas accoutumé de s'accoutrer en bouchers, ni de s'abaisser à
-des fonctions indécentes, les casuistes ont toujours laissé au Diable la
-gloire de ce songe, qui conserva un bon frère aux moines de Clairvaux.
-
- [99] Cæsarii Heisteibach. _miracul._ lib. IV, cap. 97.
-
---On a dit souvent que le Diable n'agissait que pour ses intérêts
-particuliers. Voici, entre mille autres, une anecdote qui peut prouver
-le contraire. Elle se trouve dans l'histoire du jeune Vitus, martyr du
-troisième siècle, que nous allons rapporter toute entière, pour la
-parfaite intelligence des choses.
-
-Valérien, gouverneur de la Sicile, pour l'empereur Dioclétien, apprit
-que le jeune Vitus ne voulait point sacrifier aux idoles. Il le fit
-venir, et ordonna qu'on lui administrât la bastonnade. Mais dès les
-premiers coups, les bras des bourreaux et la main du gouverneur se
-desséchèrent.--Malheureux que je suis! s'écria Valérien; voilà ma main
-perdue.--Eh bien! va-t'en trouver tes dieux, répliqua Vitus, tu verras
-s'ils ont le talent de te guérir.--Le pourrais-tu, toi qui parles, dit
-le gouverneur?--Certainement, répondit Vitus. En même temps il demanda
-au ciel la grâce d'être guéri de ses coups de bâton, et il fut guéri à
-l'heure même.
-
-Le gouverneur étonné dit au père de Vitus: emmenez votre fils, et
-châtiez-le comme vous l'entendrez; pour moi je ne comprends rien à tout
-ceci. Le père reconduisit son fils à sa maison, et tâcha de le séduire
-par toutes sortes de plaisirs mondains. Or, un jour qu'il l'avait laissé
-au lit, et qu'il venait de l'enfermer avec plusieurs belles filles, il
-sortit tout à coup, de la chambre de Vitus, une odeur si délicieuse,
-qu'elle embauma toute la maison et tous les gens qui s'y trouvaient. Le
-père stupéfait regarda par le trou de la serrure, et vit sept anges
-autour de son fils.--Voilà qui va bien, s'écria-t-il; les dieux sont
-entrés dans ma maison... mais sa joie ne fut pas de longue durée, car à
-peine eut-il achevé sa phrase qu'il devint aveugle. Tous ses amis et le
-gouverneur de la ville accoururent à cette nouvelle, et lui demandèrent
-ce qu'il avait:--Voilà qui va mal, répondit-il; j'ai vu des dieux
-enflammés, et l'éclat de leur figure m'a brûlé les yeux.
-
-On le conduisit alors au temple de Jupiter, où il fit voeu d'immoler un
-boeuf couronné de lauriers, s'il recouvrait la vue. Jupiter se montra
-sourd; il s'adressa donc à Vitus son fils, qui le guérit de la cécité
-physique, sans lui ouvrir les yeux de la foi. Ce père ingrat songeait
-même à tuer sa progéniture, si l'on en croit la légende, lorsqu'un ange
-du seigneur apparut à Modestus, pédagogue de Vitus, et lui conseilla de
-s'embarquer avec son élève. Ils partirent donc pour l'Italie; et un
-aigle leur apporta des vivres, pendant tout le voyage.
-
-Tandis qu'ils annonçaient partout leur présence par une foule de
-prodiges qui décelaient de saints personnages, le fils de l'empereur
-Dioclétien eut le malheur de tomber au pouvoir du Diable, qui prit
-possession de sa personne. Dioclétien mit tout en usage pour délivrer
-son fils; mais le démon, bien et dûment exorcisé par les magiciens de la
-cour, répondit qu'il ne pouvait être chassé que par le jeune Vitus. On
-ne conçoit pas trop pourquoi le Diable, qui nous est peint sous les
-traits d'un vieux routier, pétri de ruses et de finesses, eut la
-bonhomie de faire cette réponse. Quoi qu'il en soit, on chercha Vitus:
-on le trouva; il parut devant l'empereur, étendit les mains sur le jeune
-prince, et chassa le démon sans difficulté.
-
-Il paraît que décidément ce malheureux Vitus ne devait obliger que des
-ingrats, puisqu'après le miracle qu'il venait d'opérer, l'empereur
-Dioclétien, endurci comme tous les autres, lui dit poliment:--Jeune
-homme, si tu tiens à la vie, tu vas maintenant sacrifier à mes dieux...
-Vitus répondit qu'il n'en ferait rien; et on le mit en prison avec
-Modestus son pédagogue. Tout à coup les chaînes qui les attachaient se
-brisèrent; et la prison s'éclaira d'une lumière éblouissante. On
-rapporta ce nouveau prodige à Dioclétien, qui l'apprit comme un homme
-accoutumé aux miracles, et qui ordonna de jeter Vitus dans un four bien
-chauffé. Mais aussitôt que le jeune homme y entra, le four devint frais
-comme s'il n'eût jamais vu le feu; et Vitus en sortit bien portant.
-
-Alors on lâcha un lion terrible, affamé, qui vint en rugissant sur le
-jeune Vitus, pour le dévorer; Vitus caressa le lion, et le lion lécha la
-main qu'il avait ordre d'avaler. Dioclétien, ennuyé de tant de lenteurs,
-fit pendre Vitus, avec Modestus son pédagogue, et Crescentia sa nourrice
-(car elle se trouvait avec lui, quoique la légende n'en ait rien dit
-d'abord). Aussitôt que ces trois personnes furent pendues, il se fit un
-grand vent; la terre trembla; on entendit les éclats du tonnerre; les
-temples des idoles s'écroulèrent avec fracas, et plusieurs y périrent.
-L'empereur épouvanté se poignait la figure, désolé de trouver un jeune
-homme plus fort que lui. Cependant un ange dépendit les corps, et les
-porta sur le bord d'un fleuve, où ils furent gardés par des aigles,
-jusqu'à ce qu'une pieuse dame, les ayant trouvés, leur fit rendre les
-honneurs de la sépulture[100].
-
- [100] _Legenda aurea, Jacobi de Voragine, aucta à Claudio à Rotâ._
- Leg. 77.
-
-Quoique les trois quarts de cette longue histoire soient étrangers au
-sujet de cet ouvrage, on s'est cru obligé de la donner toute entière,
-attendu qu'il est impossible d'en rien détacher.
-
---Cette autre anecdote peut faire suite à l'histoire du démon, chassé
-par saint Vitus. Arthémia, fille de l'empereur Dioclétien, fut à son
-tour possédée d'un Diable, qui, oubliant comme son devancier ses petits
-intérêts, répondit aux exorcistes païens:--Votre puissance est nulle
-contre moi; je n'obéirai qu'à Cyriaque, diacre de l'église romaine.
-(C'était un jeune homme, qu'une sainteté prématurée et quelques miracles
-avaient déjà rendu célèbre parmi les chrétiens.)
-
-Dioclétien le fit venir; et aussitôt que Cyriaque fut en présence du
-démon, il lui ordonna de se retirer.--Si vous voulez que je sorte,
-répondit le démon, donnez-moi un pot dans lequel je puisse
-entrer.--Viens dans mon corps, reprit Cyriaque, je t'en octroie la
-permission.--Je ne puis entrer dans ce pot-là, dit le démon, parce que
-toutes les issues en sont closes et bien gardées. Mais si vous ne pouvez
-pas faire autrement, envoyez-moi à Babylone, je trouverai là où me
-placer; et de plus, pour peu que vous souhaitiez d'en faire le voyage,
-je vous en procurerai l'agrément.
-
-Cyriaque consentit à ce que proposait le Diable; et aussitôt la
-princesse Arthémia fut délivrée. L'empereur Dioclétien qui avait fait
-pendre le jeune Vitus, se montra plus doux envers Cyriaque; il lui
-permit de baptiser sa fille, lui donna une belle maison, et lui fit un
-sort avantageux: trois circonstances bien étonnantes dans un persécuteur
-de l'église.
-
-Quelque temps après, Dioclétien reçut un ambassadeur de la cour de
-Perse, qui priait l'empereur romain d'envoyer Cyriaque à Babylone, pour
-délivrer la princesse royale, qui se trouvait possédée du Diable;
-Dioclétien alla donc prier Cyriaque[101] de faire le voyage, et le jeune
-diacre partit pour Babylone, sur un vaisseau magnifique, chargé de tout
-ce qui pouvait adoucir les ennuis de la route. Lorsqu'il fut présenté à
-la fille du roi de Perse, le démon demanda à Cyriaque s'il était
-fatigué?...--Il ne s'agit pas de cela, répondit Cyriaque; sors d'ici, je
-te le commande, et rentre avec tes pareils... Le démon sortit... Le roi,
-la reine, la princesse de Perse se firent baptiser. Leur exemple eut un
-bon nombre d'imitateurs; et Cyriaque retourna à Rome, après avoir passé
-quarante-cinq jours à Babylone, dans le jeûne, au pain et à l'eau[102].
-
- [101] Ad preces igitur Diocletiani...
-
- [102] Bollandus, et le R. P. Ribadeneira, legenda aurea, Jac. de
- Voragine. Leg. 3.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-MALICES DE QUELQUES DÉMONS.
-
- _Unum hoc ex ingenio malo malum inveniunt suo._
-
- PLAUTE.
-
- Ces crimes de Satan, ces méchancetés noires,
- L'envie en inventa les terribles histoires.
-
-
---En l'année 434, un démon tant soit peu malicieux joua un vilain tour
-aux Juifs de l'île de Crète. Ce démon prit la figure de Moïse, et se
-présenta aux enfans d'Abraham, en leur disant qu'il était leur ancien
-libérateur, ressuscité pour les conduire une seconde fois à la terre
-promise. Les bons Israélites, ne trouvant rien dans ce prodige qui
-surpassât leurs anciens miracles, donnèrent tête baissée dans le piége
-que leur tendait le Diable. Ils se rassemblèrent donc de toutes parts,
-autour de leur libérateur.
-
-Quand tout fut prêt pour le départ de l'île, l'armée du peuple saint se
-rendit au bord de la mer, dans la ferme persuasion qu'on allait la
-passer à pied sec. Le Diable, riant sous cape, conduisit les cohortes
-juives jusqu'au rivage, sans chercher à les détromper. La foi de ces
-bonnes gens était si grande, qu'ils n'attendirent pas que leur
-conducteur eût fait signe à la mer de se fendre. Ils se jetèrent en
-masse au milieu des flots, bien certains que la mer se retirerait sous
-leurs pas; malheureusement la verge de Moïse n'était pas là; plus de
-vingt mille Juifs se noyèrent en plein jour; et le faux Moïse ne se
-trouva plus[103]... Il fallait qu'il fît ce jour-là un brouillard bien
-épais, ou que tous ces Juifs eussent les yeux bien clos, pour se jeter
-tout un peuple à la mer..., à moins qu'ils n'aient fait le saut tous à
-la fois.
-
- [103] _Cornelii gemmæ, cosmocriticæ, lib. I, cap. 8._
-
---En vertu du pouvoir qu'il a d'exciter les orages, le Diable fait
-tonner de temps en temps, et n'y va pas de main morte.
-
-L'an 1565, le vingt-quatrième jour de juillet, la ville de Louvain fut
-épouvantée par un orage si horrible, que le plus brave n'aurait pas la
-force d'en soutenir le tableau sans se pâmer. La tempête commença au
-coucher du soleil, et alla son train jusqu'au milieu de la nuit. D'abord
-il s'éleva du sud-est une nuée affreuse, bigarrée de plusieurs couleurs,
-sur un fond noir, et précédée d'un vent violent. L'éclair sillonna le
-terrible nuage. On eût dit qu'il y avait à l'horison une fournaise
-ardente, qui lançait des flammes dans l'espace. Quand la nuée fut
-au-dessus de la ville, grand Dieu! quelles frayeurs!... et quels
-bruits!... Le tonnerre roulait sans relâche, avec un fracas toujours
-croissant; le ciel était tout en feu; la terre paraissait embrasée.
-Alors il tomba une grêle violente, dont les grains étaient aussi gros
-que des oeufs de canne.
-
-Toutes ces horreurs n'étaient qu'un avant-propos. On entendit bientôt
-dans les airs de longs hurlemens, d'une espèce inconnue. Tous les
-auditeurs frissonnèrent et sentirent leurs cheveux se hérisser. Les
-hurlemens redoublèrent, entremêlés de cris prolongés, semblables aux
-cris des chats et des chattes lorsqu'ils sont en chaleur. On distinguait
-aussi un son musical qui venait d'en haut, et qui imitait le bruit que
-l'on fait en frappant sur un chaudron, ou plutôt le son des cloches que
-les bonnes gens mettent en branle pour conjurer le tonnerre. Quand le
-calme revint, on raisonna sur ces prodiges; et les experts découvrirent
-qu'un pareil orage était l'ouvrage des démons; et que les suppôts de
-Belzébuth l'avaient excité, en manière de feu d'artifice, pour couronner
-une fête, ou une noce, ou quelque bacchanale que nous ne connaissons
-pas, et qu'ils célébraient en famille[104].
-
- [104] _Cornelii gemmæ, de naturæ divinis characterismis., lib. II,
- cap. 2, pag. 25._
-
-Il y eut, en 1546, un orage aussi effroyable dans la ville de Malines;
-et, ce qu'il y a de pis dans celui-ci, c'est que le Diable y tua environ
-cinq cents hommes, sans compter les animaux qu'il étouffa, les bâtimens
-qu'il renversa, les arbres qu'il arracha, les plantes qu'il déracina,
-etc.[105] Le Diable fit encore plus méchamment en 1619; car il lança le
-tonnerre sur la cathédrale de Quimper-Corentin, et brûla le clocher
-pendant qu'on sonnait les cloches...[106]
-
- [105] _Ejusdem, ibid., pag. 102._
-
- [106] Voyez la _Relation_ qui charge Satan de cet incendie. M. Garinet
- raconte, dans son histoire de la Magie en France, que l'évêque
- arrêta le feu, en brûlant des _Agnus Dei_, un pain de seigle de
- quatre sous, et une hostie consacrée, le tout trempé d'eau bénite et
- de lait de femme de bonne vie.
-
---Les choses n'ont pas toujours été comme aujourd'hui; et nos ancêtres
-avaient des visions que nous n'avons plus. On rencontrait autrefois,
-dans les mines et dans les cavernes un peu obscures, certaines espèces
-de démons vêtus comme les mineurs, et dont on raconte beaucoup de
-malices. On les voyait courir çà et là, chercher les métaux, piocher la
-terre, remuer les grues, et se donner bien du mouvement pour animer les
-ouvriers; car ils ne faisaient pas grand'chose, tout en paraissant âpres
-à la besogne. Ces démons, que quelques écrivains appellent
-_montagnards_, n'étaient point malfaisans, et entendaient la
-plaisanterie. Mais une insulte leur était sensible, et ils la
-souffraient rarement sans se venger. Un mineur eut l'extravagante audace
-de dire plusieurs injures à un de ces démons, et parmi ces injures, il
-l'appela plusieurs fois _gibier de potence_. Le démon indigné sauta sur
-le mineur, et lui tordit le cou. Cependant, comme il n'avait pas
-intention de le tuer, ni de lui causer de grandes douleurs, il s'y prit
-si adroitement, que le mineur ne mourut ni ne souffrit point; mais il
-eut le cou renversé, et le visage tourné vers les fesses pendant le
-reste de sa vie. Il y a eu des gens qui l'ont vu en cet état tout-à-fait
-remarquable[107].
-
- [107] Taillepied, apparit. des esprits, page 136.
-
---On dit que le Diable apparaissait fréquemment à saint Hyppolite, sous
-la figure d'une femme nue; que cette femme infernale se jetait sur lui
-corps à corps; et que plus il la repoussait, plus elle le pressait
-impudemment sur son sein. Hyppolite, las d'une longue résistance contre
-l'esprit impur, lui passa son étole au cou et l'étrangla. Le Diable
-s'évanouit aussitôt; et Hyppolite ne trouva dans ses bras qu'un cadavre
-bien puant. On crut reconnaître le corps d'une femme morte, dont le
-Diable avait pris la forme pour séduire Hyppolite[108]. Malheureusement
-tout ce conte n'est qu'un _on dit_, renouvelé plusieurs fois pour
-décrier le Diable[109]. Nous n'ajouterons que deux mots pour prouver
-combien ces sortes d'anecdotes sont fausses: il n'y a de corruptible que
-ce qui a des parties séparées l'une de l'autre; ce qui est spirituel est
-indivisible; il est donc incorruptible: or les esprits sont
-_spirituels_; et les démons ne peuvent ni puer ni se pourir[110].
-
- [108] Legenda aurea, Jac. de Voragine. Leg. 113.
-
- [109] Guillaume de Paris raconte qu'un soldat, croyant embrasser une
- belle fille, se trouva couché avec une puante carcasse; ce qui était
- visiblement un trait du diable, si l'on en croit le judicieux
- Théologien.--En 1613, un gentilhomme parisien trouva sous sa porte
- une belle demoiselle, qui cherchait un abri contre la pluie. Il la
- fit entrer dans son appartement, et coucha avec elle. Le lendemain,
- il trouva dans le lit le corps d'une pendue, depuis long-temps
- défunte. On reconnut que c'était un diable, qui s'était revêtu de ce
- corps, pour décevoir ce pauvre gentilhomme, etc. (_Rapporté par
- Madame Gabrielle de P***, histoire des fantômes et des démons,
- etc._)
-
- [110] Ce petit trait de logique est tiré du catéchisme de Montpellier,
- tome Ier, avec cette différence qu'on applique ici au démon ce que
- le théologien applique à l'âme. Mais l'âme et le démon sont deux
- essences spirituelles. Il y a même eu des savans qui les ont
- confondues, dans ce système que les bons démons étaient les âmes des
- braves gens défunts, et les mauvais démons les âmes des méchans
- trépassés, etc.
-
---La jeune Ida de Louvain, s'étant décidée à mener une vie religieuse,
-fut extrêmement tourmentée par un démon un peu plus que malin. On ne
-conçoit vraiment pas sa conduite peu délicate envers une jeune fille
-innocente et belle. Tantôt il troublait son sommeil par des bruits
-confus et incompréhensibles; tantôt il l'effrayait, pendant ses prières,
-en offrant à ses yeux des spectres, des fantômes et toutes sortes de
-figures hideuses. Un autre jour, il frappait invisiblement sur les
-parois de la chambre où couchait Ida, avec tant de force, que toute la
-maison en était ébranlée.
-
-Mais le trait qu'on va lire est le tour le plus pendable qu'il se soit
-avisé de lui jouer. Un soir, que la jeune Ida faisait ses oraisons dans
-le recueillement et le silence, le Diable entra par la fenêtre, portant
-sur ses épaules un cercueil d'une longueur démesurée. Il posa la bière
-au milieu de la chambre, l'ouvrit sans mot dire. Ida y aperçut un grand
-corps mort. Pendant qu'elle le considérait avec frayeur, le Diable prit
-le mort entre ses bras, le dressa sur ses pieds, l'anima, en se fourrant
-dans le corps avec son adresse ordinaire; et le mort se mit à marcher
-vers la jeune fille... Il lui prit les mains, les serra dans un morne
-silence... Ida, au comble de l'effroi, implora le secours du ciel, et
-prononça une prière qui fit évanouir le Diable. Elle en fut quitte pour
-la peur, et pour sa _discipline_ que le Diable avait emportée. On pense
-bien qu'elle passa le reste de la nuit à prier. Le lendemain, elle
-acheta une autre poignée de verges, communia, et fut moins
-tourmentée[111].
-
- [111] Bollandi acta sanctorum. 13 aprilis. _Ida_ Lovanensis, ex Mss.
- Hugonis confess.
-
---Le bienheureux Gilles, de l'ordre des frères prêcheurs, s'étant
-éveillé au milieu de la nuit, sortit de sa cellule et entra dans une
-église pour y faire ses oraisons. Pendant qu'il était en prières, le
-Diable, ayant pris une voix de femme, appela Gilles avec tendresse. Le
-frère éprouva aussitôt une tentation si violente, qu'il n'en avait
-jamais connue de pareille. Mais il revint bientôt à lui-même, se fouetta
-durement pour réprimer les aiguillons de la chair, et reprit un sang
-plus calme. Un instant après, le Diable s'approcha du frère, et lui
-grimpa sur le dos. Comme il ne pouvait le secouer à terre, attendu qu'il
-s'était bien cramponné à son cou, Gilles se traîna comme il put au
-bénitier, aspergea le Diable par-dessus l'épaule et le fit fuir. Mais le
-démon eut l'opiniâtreté de revenir encore, sous une forme horrible,
-épouvanter le frère prêcheur. Gilles prononça ces paroles: _Pater
-noster_; le Diable s'évanouit; et saint François observa à Gilles que
-ces deux seules paroles chassaient le démon[112].
-
- [112] Bollandi acta sanct. 23 aprilis.
-
---Alexandre _ab Alexandro_, qui vivait dans le quinzième siècle, fit un
-jour la partie d'aller coucher avec quelques amis dans une maison de
-Rome, que des spectres et des démons hantaient depuis long-temps. Au
-milieu de la nuit, comme ils étaient rassemblés dans la même chambre,
-avec plusieurs lumières, ils virent paraître un grand spectre, qui les
-épouvanta par sa voix terrible et par le bruit qu'il faisait en sautant
-sur les meubles, et en cassant les vases de nuit. Un des plus intrépides
-de la compagnie s'avança plusieurs fois, avec de la lumière, au-devant
-du fantôme; mais à mesure qu'il s'en approchait, le spectre s'éloignait;
-et il disparut entièrement, après avoir tout dérangé dans la maison.
-
-Quelque temps après, le même spectre rentra par les fentes de la porte.
-Ceux qui le virent se mirent à crier de toutes leurs forces. Alexandre,
-qui venait de se jetter sur un lit, ne le vit point d'abord, parce que
-le fantôme s'était glissé sous la couchette; mais bientôt il aperçut un
-grand bras noir qui s'allongea sur la table, éteignit les lumières,
-renversa tout ce qui s'y trouvait, ouvrit la porte, et s'enfuit sans
-avoir fait le moindre mal à personne[113].
-
- [113] _Alexandri_ etc., _lib. V, cap. 23_. Tiraqueau, le commentateur
- d'Alexandre _ab Alex._, traite cette aventure de conte à dormir
- debout.
-
---Un jour que l'évêque Donat célébrait la messe, le diacre laissa tomber
-le calice qui se brisa. Donat rassembla les fragmens; puis, ayant fait
-sa prière, il eut la satisfaction de les voir se réunir miraculeusement,
-et le calice reprendre sa première forme. Mais le Diable, que le hasard
-avait amené là tout exprès, s'était jeté malicieusement entre le diacre
-et l'évêque, et il avait emporté un petit morceau du vase brisé, de
-façon que, malgré le miracle, le calice resta percé et imparfait[114].
-
- [114] _Legenda aurea Jac. de Voragine, leg. 110._
-
---Saint Louis, qui aimait les moines, fit venir six chartreux à
-Gentilly, et leur donna une belle maison pour y fonder un couvent. Ces
-bons religieux apercevaient de leurs fenêtres le château de Vauvert, que
-le roi Robert avait fait bâtir, et que ses successeurs avaient
-abandonné. On pouvait en faire un monastère commode, et d'autant plus
-agréable, qu'il était tout près de Paris.
-
-Sur ces entrefaites, des revenans et des diables s'emparèrent du vieux
-palais et y firent leur sabbat. On y entendait tous les soirs une
-musique enragée et des hurlemens affreux. On y voyait des spectres
-chargés de chaînes, des diables de toutes les couleurs, et
-principalement un grand dragon vert, qui s'élançait toutes les nuits,
-armé d'une grosse massue, pour assommer les passans. Que faire désormais
-d'un pareil château, comme dit Saint-Foix? Les chartreux le demandèrent;
-saint Louis le leur donna avec toutes ses dépendances. Ils s'y logèrent,
-en chassèrent les diables; et le nom d'_Enfer_ resta à la rue, en
-mémoire de tout le vacarme qui s'y était fait.
-
-Cette aventure, qui est rapportée comme un conte de bonnes femmes, dans
-toutes les histoires (excepté les archives des chartreux), a été
-consignée par quelques dévots théologiens dans la longue nomenclature
-des méchancetés du Diable. On n'opposera à ce sentiment que deux petites
-observations: 1º les bons moines, qui eurent la puissance de chasser les
-diables du palais de Vauvert, pouvaient bien avoir eu l'adresse de les y
-faire venir; 2º en admettant que Satan s'y soit campé de son chef, il
-n'a fait tort à personne, n'a donné que des peurs, et a su gagner aux
-chartreux une belle maison. De sorte que, dans tous les cas, on doit
-mettre cette anecdote au nombre des services rendus par le Diable.
-
---Le Diable s'avisa un jour de posséder une vache, et de la faire courir
-dans la campagne, pour s'amuser de la frayeur des paysans. Saint Martin,
-revenant de Trèves, rencontra la vache endiablée, qui accourait à lui en
-le regardant de travers. Le vacher, qui poursuivait sa bête, cria à
-Martin de prendre garde à lui. Mais le saint évêque éleva la main; et, à
-son commandement, la vache se tint immobile. Le Diable était à
-califourchon sur la bête, invisible aux yeux profanes, mais non à ceux
-de Martin. Il gourmanda sèchement l'esprit malin, lui ordonna de laisser
-la vache en paix, et lui défendit de tourmenter davantage un animal
-innocent. Il n'est besoin que d'avoir un peu de sainteté pour maîtriser
-les démons; le Diable, soumis à Martin, se retira sans mot dire, et ne
-revint plus parmi les bêtes. La vache, reconnaissante de se voir
-délivrée, se mit à genoux devant son libérateur pour le remercier
-humblement. Martin lui permit de retourner auprès de ses soeurs; ce
-qu'elle fit, avec la douceur d'un mouton[115].
-
- [115] _Sulpicii Severi, dialog._ II.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-LE DIABLE ET SAINT DOMINIQUE.
-
-CONTE BLEU[116].
-
- _Tantæ ne animis cælestibus iræ?_
-
- VIRGILE.
-
- Pourquoi ce long tourment? qu'a fait ce pauvre diable?...
- Un saint homme a-t-il donc le coeur inexorable?...
-
- [116] Ex vitâ S. Dominici, lib. II, cap. 7; et IV, inter R. P.
- angelini Gazæi pia hilaria.
-
-
-Un soir que saint Dominique préparait dans le recueillement un de ces
-sermons qui ont produit de si heureux effets[117], il entendit tout à
-coup un léger bruit, et vit tomber de sa cheminée, dans sa chambre, un
-petit démon noir comme un ramoneur[118]. Mais il ne le vit point dans sa
-forme naturelle; car l'esprit infernal n'eut pas plutôt aperçu
-Dominique, qu'il prit la figure d'un singe. Or, il y avait dans la
-conformation de ce singe une laideur si bizarre, que saint Dominique
-n'eût pu s'empêcher d'en rire, s'il se fût donné la peine de l'examiner.
-Il avait les yeux petits, jaunes, louches, enfoncés; et cherchait la
-Picardie en Champagne, comme dit le proverbe français. Son nez était
-retroussé jusqu'au front; ses lèvres ressemblaient à des croûtes de
-pâté; tout son corps était couvert de poils, à l'exception des fesses;
-et il puait le bouc à une demi-lieue.
-
- [117] _Rem suo bonam Gregi!_ St. Dominique prêcha la Croisade contre
- les Albigeois, et institua la sainte inquisition.
-
- [118] Un docteur, du dernier siècle, a cherché long-temps _pourquoi
- les démons descendent par la cheminée?_ Cette savante question est
- résolue dans le révérend père Angelin de Gaza, qui dit pertinemment
- que _les démons prennent un chemin ténébreux parce qu'ils sont
- noirs_. (_Nigros nigra decent ostia._)
-
-Il entra dans la cellule du saint, comme un bouffon de comédie entre en
-scène, c'est-à-dire, en faisant mille gambades, et en tournant sans
-raison, tantôt à droite, tantôt à gauche. Puis, il se mit à marcher
-comme les quadrupèdes, à jouer de la pate comme les jeunes chats, à
-frapper de la tête contre les murailles, comme font les beliers, à
-s'asseoir par terre comme les enfans, à s'agenouiller comme les moines,
-etc. Tous ces tours étaient entremêlés de grands sauts, et variés à
-l'infini.
-
-Comme saint Dominique écrivait toujours, sans s'occuper de ce qui se
-passait dans sa chambre, le petit démon s'en approcha par derrière pour
-lui jouer quelque malice. On pouvait tirer le saint homme par sa robe,
-le troubler dans son travail, déranger son fauteuil, éteindre sa
-chandelle, jeter ses livres au feu et ses papiers au vent; c'est bien ce
-que cherchait le démon: c'est aussi ce qu'il n'osait exécuter. Le saint
-était saint; et ces gens-là ne sont pas toujours faciles. Deux fois le
-malin singe avança la pate pour secouer la robe de Dominique: deux fois
-la pate craintive refusa le service. Trois fois il voulut tirer le
-fauteuil et mettre le saint à terre: trois fois la peur le fit reculer.
-
-Cependant Dominique voyait tout, et ne disait mot. Le démon, croyant
-qu'il l'épiait, se retira au fond de la cellule, en lui lâchant les plus
-admirables grimaces[119]. Au bout d'un instant, il fait de son ventre un
-tambour, de son nez un hautbois, et danse en trépignant avec son ombre.
-Ensuite, remarquant que le saint était immobile, et qu'il pouvait bien
-avoir peur aussi, le petit démon prit plus de hardiesse, et sauta sur la
-table où Dominique écrivait.
-
- [119] _Mirus morio figmenta mira factitat miris modis._
-
-Alors enfin le saint prêcheur ouvrit la bouche: «Reste là sans bouger,
-dit-il au singe infernal, et tiens-moi la chandelle; je te l'ordonne...»
-
-Le pauvre Diable est forcé d'obéir. D'une main il ôte humblement son
-bonnet; de l'autre il prend la chandelle dans le chandelier, et ne remue
-pas plus qu'un terme, depuis la plante des pieds jusqu'aux épaules. Mais
-sa tête ne demeurait pas dans l'inaction. Comme elle était encore libre,
-le petit démon faisait craquer ses dents, imitait avec ses lèvres le son
-du cornet à bouquin, tendait au saint une langue _d'un pied et demi_,
-ouvrait une bouche effroyable, et cherchait en même temps à se
-débarrasser de la chandelle; mais ses efforts étaient vains; elle
-semblait désormais inséparable de sa main.
-
-Néanmoins Dominique ne cessait d'écrire en silence; le démon faisait ses
-grimaces, et la chandelle se consumait. Bientôt elle approche de sa fin;
-elle touche déjà les doigts qui la tiennent; brûle, pauvre démon, brûle;
-c'est ta destinée!... Mais la farce devient tragique[120]; le singe
-déguisé cherche à reprendre sa forme naturelle, et n'y peut réussir; il
-veut jeter bien loin de lui la mèche enflammée, et s'agite inutilement;
-il invoque les démons à son aide: ses cris se perdent, et personne ne
-vient. Son désespoir redouble en voyant le saint rire sous cape[121] de
-sa souffrance et de ses larmes.
-
- [120] _Comoedus esse desinit; tragædus est Dæmon._
-
- [121] _Sub cucullo ridere._
-
-Enfin Dominique s'attendrit; et, déchargeant un coup de bâton sur les
-fesses du singe, il lui permet de partir. Le démon pousse un dernier
-cri, et disparaît plus vite que l'éclair[122].
-
- [122] Comme la peinture sacrée s'emparait autrefois de tous ces sujets
- édifians, on voyait au grand cloître des Jacobins, à Paris, St.
- Dominique, qui, pour punir le Diable d'avoir voulu l'empêcher
- d'étudier, ainsi qu'on vient de lire, le forçait à tenir un petit
- bout de chandelle, qui lui brûlait les doigts, sans qu'il osât
- l'éteindre; de quoi ce pauvre Diable faisait cent grimaces, comme
- dit Sauval. (_Cahier des amours_, page 37.)
-
-Le révérend père Angelin de Gaza ajoute, qu'en rentrant aux enfers,
-après sa mésaventure, le petit démon fut condamné à boire mille pleins
-verres de soufre bouillant, et à recevoir cent coups de gaule sur le
-dos. Mais, sauf le respect que nous lui devons, le révérend père Angelin
-de Gaza a pris cela sous son bonnet, n'ayant pas encore fait le voyage
-d'un pays, dont il défigure les coutumes. D'ailleurs on sait, par
-l'avant-propos de cet ouvrage, que le Diable aux doigts brûlés était
-Satan en personne; et qu'un monarque de sa trempe ne se laisse pas
-volontiers fustiger dans son royaume.
-
-La légende dorée ajoute encore à ces beaux traits, qu'avant de renvoyer
-le Diable, saint Dominique lui demanda comment il s'y prenait pour
-tenter les moines?--«Voici la chose en deux mots, répondit le démon; ils
-vont tard aux offices, et en sortent de bonne heure; ils dorment la
-grasse matinée, et ils s'occupent la nuit de pensées charnelles; ils
-mangent plus qu'ils ne doivent, quand ils sont au réfectoire; ils se
-disputent dès qu'ils peuvent parler, et jasent comme des pies dans les
-momens de silence. A des gens moins fins que vous, on dirait que tous
-ces défauts sont de l'essence de l'homme; mais vous autres théologiens,
-vous savez que c'est le Diable qui fait tout cela, et qu'il tente
-partout, hormis la chapelle et le confessionnal[123].»
-
- [123] Legenda aurea Jacobi de Voragine, leg. 108.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-MÉSAVENTURES ET FAIBLESSE DES DÉMONS.
-
- _Miserere inopum sociorum..._
-
- JUVÉNAL.
-
- Vous tous que le trépas réunit aux démons,
- Pécheurs, plaignez un peu vos pauvres compagnons.
-
-
---Soeur Élizabeth, du monastère d'Hoven, vit un jour le diable dans son
-dortoir. Comme elle le reconnut à ses cornes, elle s'approcha de lui, et
-le renvoya avec un soufflet.--Pourquoi me frappes-tu si durement, dit le
-Diable, en tâtant sa joue?--Parce que tu m'ennuies, répondit la
-soeur.--Si ceux que vous ennuyez vous souffletaient, repliqua le Diable,
-vous n'auriez pas les joues si grasses... Après avoir laché ce mot, il
-disparut, et bien lui prit, car la soeur n'était pas endurante.
-
-Un autre jour, de très-grand matin, soeur Élizabeth, s'étant levée pour
-sonner les matines, entra dans l'oratoire commun, avec une lumière. Là
-elle aperçut le Diable sous la figure d'un jeune cavalier bien vêtu.
-Elle crut d'abord qu'un homme était entré dans le couvent, et sortant
-bien vite de l'oratoire, elle glissa sur un escalier. Ce ne fut qu'assez
-tard qu'elle s'avisa d'appeler à son secours; et elle fut quelque temps
-malade, tant du trouble qu'elle avait éprouvé que de la chute qu'elle
-avait faite. L'abbesse elle-même prit tant de part à cet événement,
-qu'elle en fit une petite maladie. Mais quand on eut fait comprendre à
-soeur Élizabeth, qu'elle avait eu à faire au Diable:--Ah! si je l'avais
-su, s'écria-t-elle, quel soufflet je lui aurais donné!... Il paraîtrait
-par là, que la bonne soeur prenait coeur au jeu, se fiant sur la
-patience du Diable, et sur la vigueur de son poignet[124].
-
- [124] Cæsarii Heisterbach. _Miracul., lib. V, cap. 45._
-
---Saint Grégoire le Thaumaturge, ou le faiseur de miracles, se rendant
-en sa ville épiscopale de Néocésarée, fut surpris par la nuit, et par
-une pluie violente qui l'obligea d'entrer dans un temple d'idoles,
-fameux dans le pays, à cause des oracles qui s'y rendaient. Il invoqua
-d'abord le nom de Jésus-Christ, fit plusieurs signes de croix pour
-purifier le temple, et passa la nuit à chanter les louanges de Dieu,
-suivant son habitude.
-
-Après que Grégoire fut parti, le prêtre des idoles vint au temple, et se
-disposa à faire les cérémonies de son culte. Les démons lui apparurent
-aussitôt, et lui dirent qu'ils ne pouvaient plus habiter le temple
-depuis qu'un saint évêque y avait couché. Il prodigua les encensemens,
-et promit bien des sacrifices pour les engager à tenir ferme sur leurs
-autels; mais c'était peine perdue: la puissance de Satan s'éclipsait
-devant celle de Grégoire. Le prêtre, furieux de voir son métier gâté,
-poursuivit l'évêque de Néocésarée, et le menaça de le faire punir
-juridiquement, s'il ne réparait le mal qu'il venait de causer. Grégoire,
-qui l'écoutait sans s'émouvoir, lui répondit avec le plus grand
-sang-froid:--Avec l'aide de Dieu, je chasse les démons d'où il me plaît,
-et je les fais entrer où je veux.--Permets-leur donc de rentrer dans
-leur temple, dit le sacrificateur. Le saint évêque prit alors un papier,
-et il écrivit cette petite lettre:
-
- _Grégoire à Satan_:
-
- RENTRE.
-
-Le sacrificateur porta ce billet dans son temple, le mit sur l'autel,
-fit ses sacrifices, et eut la satisfaction de revoir les démons y
-revenir. Mais, réfléchissant ensuite à la puissance de Grégoire, il
-retourna vers lui, et se fit instruire dans la religion chrétienne. Une
-seule chose le choquait, c'était le mystère de l'incarnation du Verbe.
-Grégoire lui dit que cette vérité ne se prouvait point par des raisons
-humaines, mais par les merveilles de la puissance divine.--Eh bien! dit
-le sacrificateur, commandez à ce rocher qu'il change de place, et qu'il
-saute de l'autre côté de la grande route. Grégoire parla à la pierre,
-qui obéit comme si elle eût été animée. Le sacrificateur, sans délibérer
-davantage, abandonna sa maison, son bien, sa place, sa femme, ses
-enfans, pour suivre le saint évêque et devenir son disciple[125].
-
- [125] Gregorii Nisseni, vita Gregorii Thaumath. operum, tom. I, pag.
- 980.
-
---Une jeune vierge, nommée Lydvina, après avoir passé quelques années
-dans les plus saintes pratiques de la vie religieuse, tomba
-dangereusement malade. Comme elle vivait solitaire, elle eût
-probablement succombé à l'ennui et à la douleur; mais elle fut visitée
-par son ange gardien, dont la beauté et la douce conversation lui firent
-peu à peu oublier ses souffrances. L'ange la prenait tous les jours par
-la main, la conduisait à une chapelle de la sainte Vierge, où elle
-faisait sa prière, et la transportait ensuite dans une campagne
-charmante, embaumée par les fleurs les plus rares, placée sous le plus
-heureux climat. Cette petite promenade rétablissait visiblement la santé
-de Lydvina.
-
-Vers le même temps, une femme d'une nature un peu fragile eut le malheur
-de commettre un gros péché, et le bonheur de s'en repentir presque
-aussitôt. C'est pourquoi elle s'en confessa, mais sans doute
-imparfaitement, puisque le diable en prit note. Il vint donc fièrement
-trouver la femme pécheresse, et, lui montrant un grand papier: «Vois ce
-que tu as fait, lui dit-il, ta chute est écrite ici; la loi de Dieu te
-condamne à venir bientôt avec moi.» Cette pauvre femme, désolée d'être
-perdue, car elle se croyait damnée, et ne voulant pas aller dans un pays
-qu'on lui disait si sombre, se rendit à la maison de Lydvina, et lui
-demanda ses conseils. «Le démon vous trompe, dit la jeune vierge,
-asseyez-vous, je vais m'occuper de votre affaire. En même temps elle se
-mit en prière; l'ange gardien parut, et emporta Lydvina dans le ciel;
-elle y vit la sainte Vierge entourée d'un choeur de vierges, et placée à
-la droite de Dieu. Satan fut cité devant le tribunal suprême; il
-présenta sa note, et réclama ses droits. Mais, à la prière de Lydvina,
-la sainte Vierge déchira le papier du démon, et en remit les morceaux à
-la protectrice de la femme pécheresse; alors le Diable fut baffoué et
-forcé de sortir les mains vides[126]. Lydvina revint dans sa chambre,
-donna à la pauvre femme les débris du billet du Diable, et la renvoya,
-en lui conseillant de mieux faire à l'avenir[127].
-
- [126] _Deriso, explosoque Dæmone_... Moqué et mis hors de cour.
-
- [127] _Joan. Brugmanni Fransciscani, vita Lydwinæ Virg. et Matthæi
- Tympii, præmia virtutum, pag. 290._
-
---Une nuit que saint Loup était en prières, il éprouva subitement une
-soif non accoutumée. C'était probablement dans un temps de jeûne,
-puisqu'il reconnut que cette soif était une tentation du Diable, et
-qu'il prit la secrète résolution d'attraper le tentateur. Il se fit
-apporter un plein vase d'eau froide; le Diable s'y jeta aussitôt, pour
-entrer dans le corps du saint; mais Loup, saisissant son oreiller, en
-couvrit le vase, et y tint le Diable enfermé jusqu'au matin, sans se
-laisser attendrir par ses cris plaintifs. Le jour venu, il le lâcha; et
-le Diable, pour se consoler de sa triste aventure, alla semer la
-discorde et l'impudicité dans le coeur de quelques jeunes clercs. Loup
-parut au milieu d'eux, au moment où ils se querellaient de bonne sorte,
-tout en se disposant à pécher avec des femmes de mauvaise vie[128]. Il
-les tira du précipice, et obligea le démon à retourner directement avec
-ses pareils[129].
-
- [128] _Audit clericos suos rixantes, eo quod cum mulieribus fornicari
- vellent_...
-
- [129] Legenda aurea Jacobi de Voragine, leg. 123.
-
---Un habile exorciste avait enfermé plusieurs démons dans un pot à
-beurre. Après sa mort, comme les démons faisaient du bruit dans leur
-pot, les héritiers le cassèrent, persuadés qu'ils allaient y prendre
-quelque trésor. Mais ils n'y trouvèrent que le Diable assez mal logé; il
-s'envola avec ses compagnons, et laissa le pot vide[130].
-
- [130] Legenda aurea, Jac. de Voragine, leg. 88.
-
---Le saint homme Caradoc s'étant retiré dans une petite île du nord,
-pour y mener la vie solitaire, le Diable vint lui offrir ses services
-sous une forme humaine.--Que me demandes-tu, dit Caradoc? tu n'as rien à
-faire ici.--Je ne viens point avec des vues intéressées, répondit le
-Diable; vous êtes seul, vous n'avez point de serviteur, et je m'offre
-pour vous servir, si vous le voulez bien. Observez que je le fais
-gratuitement et pour le seul plaisir de vous voir, de profiter en votre
-sainte compagnie...--Va-t'en, répartit Caradoc, je n'ai besoin ni de
-toi, ni des tiens... Après cela, Caradoc se mit au travail.
-
-Comme il s'échauffait considérablement, il ôta sa ceinture. Le Diable,
-qui s'était caché dans un coin, la prit bien vite, et s'amusa à
-l'essayer. Quand Caradoc eut achevé sa besogne, il chercha sa ceinture;
-elle ne se trouva point: mais, en vertu de la sainte perspicacité de ses
-yeux, il aperçut le Diable qui riait aux éclats de se voir ceint de la
-courroie de Caradoc, et qui s'occupait continuellement à l'ôter, à la
-remettre, à singer les faiseurs de tours de passe-passe, et à sauter
-par-dessus le vénérable ceinturon, comme les enfans sautent après une
-corde. Caradoc réclama vigoureusement son cuir; mais il pouvait le
-demander sans insulte: le Diable n'avait pas envie de le garder. Il le
-rendit au saint homme, et se retira, fâché de ne trouver parmi les
-mortels que des injures pour des offres de services, et des esprits trop
-mal faits pour entendre la plaisanterie[131].
-
- [131] _Bollandi acta sanctorum, 13 aprilis; legendæ Joannis Capgravii,
- Caradocus._
-
---On lit, dans une vieille légende, que saint Dorothée ayant soif,
-commanda à Palade son disciple d'aller puiser de l'eau. Le Diable, qui
-l'entendit, eut la malice de jeter un aspic dans le puits de saint
-Dorothée. Palade, l'ayant vu, en fut tout effrayé, et courut dire à son
-maître: Nous ne pouvons plus boire, mon père, j'ai vu un aspic au fond
-du puits.--Si le démon jetait des serpens venimeux dans toutes les
-fontaines, répondit le saint, vous ne boiriez donc jamais?... Il sortit
-en même temps de sa cellule, tira lui-même de l'eau, et en but, après
-s'être signé.--Faites comme moi, ajouta-t-il: _le Diable est sans force
-devant un signe de croix._ L'histoire ajoute qu'il avait raison.
-
---Un religieux vint un jour frapper rudement à la porte de Luther, en
-demandant à lui parler. On lui ouvre; il regarde un moment le
-réformateur, et lui dit: J'ai découvert quelques erreurs papistiques sur
-lesquelles je voudrais conférer avec vous.--Parlez, répond Luther...
-L'inconnu propose d'abord quelques discussions assez simples que Luther
-résout aisément; mais chaque question nouvelle était plus difficile que
-la précédente, et le moine exposa bientôt des syllogismes
-très-embarrassans. Luther offensé lui dit brusquement:--Vos questions
-sont trop embrouillées; j'ai pour le moment autre chose à faire que de
-vous répondre... Cependant il se levait pour argumenter encore,
-lorsqu'il remarqua que le prétendu religieux avait le pied fendu et les
-mains armées de griffes.--N'es-tu pas, lui dit-il, celui dont la
-naissance du Christ a dû briser la tête? Ton règne passe, ta puissance
-est maintenant peu dangereuse; tu peux retourner en enfer... Le Diable,
-qui s'attendait à un combat d'esprit, et non à un assaut d'injures, se
-retira tout confus, en gémissant sur l'injustice des hommes à son
-égard[132].
-
- [132] Melanchthon. de examin. theolog. operum, tom. I.
-
---Un grand diable vint un jour offrir ses services à saint Antoine. Pour
-toute réponse, Antoine le regarda de travers, et lui cracha au visage.
-Le démon en eut le coeur si gros, qu'il s'évanouit sans mot dire, et
-n'osa de long-temps reparaître sur la terre[133].
-
- [133] _Legenda aurea Jacobi de Voragine, legenda 21._ On aurait peine
- à concevoir que St. Antoine ait traité le Diable si rudement, si
- l'on ne savait combien il en avait souffert de tentations; et l'on
- admettra difficilement que St. Antoine ait tant reçu d'attaques de
- la part du Diable, quand on se rappellera qu'il disait:--Je ne
- crains pas plus le démon qu'une mouche, et avec un signe de croix je
- suis sûr de le mettre en fuite... Saint Athanase, qui a écrit la vie
- de St. Antoine, entremêle les aventures de son héros avec le Diable,
- de quelques traits qui forment un contraste bien singulier.--Des
- philosophes, étonnés de la grande sagesse d'Antoine, lui demandèrent
- dans quel livre il avait puisé une si belle doctrine. Le saint leur
- montra d'une main le ciel, et de l'autre la terre:--Voilà mes
- livres, leur dit-il, je n'en ai point d'autres; si les hommes
- daignaient étudier comme moi les merveilles de la création, que de
- traits de sagesse ils y trouveraient! ils en seraient frappés, et
- leur esprit s'élèverait bientôt de la création au créateur...
- Assurément c'est bien là le langage d'un sage.
-
---Une jeune chrétienne (Julienne était son nom) venait d'être mariée au
-préfet de Nicomédie. Mais elle ne voulait point s'en laisser approcher
-qu'il n'eût embrassé le christianisme. On employa vainement prières et
-menaces; rien ne put changer ses résolutions. Son père irrité
-l'abandonna à son mari, pour qu'il la réduisît, s'il le pouvait, à son
-devoir d'épouse.--Aimable Julienne, lui dit le gouverneur, pourquoi vous
-montrez-vous si cruelle, et comment ai-je mérité que vous me repoussiez
-de la sorte?--Faites-vous chrétien, répondit Julienne; autrement, je ne
-reconnaîtrai jamais vos droits.--Ma chère maîtresse, reprit le
-gouverneur, vous exigez de moi une chose impossible, puisque, si je vous
-obéissais, l'empereur me ferait trancher la tête.--Vous redoutez un
-empereur mortel, répliqua Julienne: ne vous étonnez donc point que je
-craigne l'éternel... Au reste, faites-moi tout le mal que vous voudrez;
-mais soyez sûr que je ne vous céderai point...
-
-Le gouverneur, désespérant de soumettre Julienne par des manières
-douces, recourut de suite à la violence. Il déshabilla sa chère
-maîtresse, la fit fouetter de verges, et, après l'avoir long-temps
-tourmentée, il la chargea de chaînes et l'envoya en prison. Ce fut dans
-ce triste gîte qu'un ange déchu vint la visiter.--Hélas! lui dit-il,
-pourquoi souffrez-vous tant de tourmens; faites ce qu'on exige de vous,
-et ne vous laissez point mourir avant d'avoir connu la vie... Comme ce
-démon avait l'apparence d'un ange, sans en tenir le langage, Julienne
-étonnée pria le ciel de lui révéler à qui elle avait à faire. Aussitôt
-une voix se fit entendre, qui lui dit:--Celui qui te vient voir est en
-ta puissance; force-le à te dire qui il est... Julienne prit donc les
-mains du démon, et lui demanda qui il était?--Je suis un démon,
-répondit-il; et mon père m'envoie près de vous...--Quel est ton père,
-reprit Julienne?--C'est Belzébuth, répliqua le démon. Le pauvre diable
-nous conduit maintenant assez mal; car, toutes les fois qu'il nous fait
-aller au-devant des chrétiens, nous sommes étrillés si nous sommes
-découverts. Cela nous arrive assez souvent; et je vois bien que j'ai mal
-fait de venir ici.
-
-Julienne, ayant entendu ces mots, retint fortement le démon, lui lia les
-mains derrière le dos, le coucha par terre, et le frappa de toutes ses
-forces avec sa chaîne, quoiqu'il lui criât sans cesse:--Julienne, ma
-bonne dame, ayez pitié de moi!... Elle ne cessa de le battre que quand
-on la vint tirer de prison pour la conduire au gouverneur. Mais, en
-sortant, elle mit sa chaîne au cou du démon, et l'entraîna derrière
-elle, à écorche-cul. Le démon, désespéré, lui demandait grâce, en criant
-tristement:--Julienne, ma bonne dame, après m'avoir tant fait souffrir,
-ne m'exposez pas plus long-temps à la dérision de la multitude!... Je
-n'oserai plus me montrer nulle part... On dit que les chrétiens sont
-compatissans; et vous n'avez aucune pitié de moi!... Mais il eut beau
-gémir et pleurer, Julienne le traîna derrière elle, jusqu'à la place
-publique; alors elle le jeta dans une fosse de latrines[134]...
-Qu'avait-il fait cependant pour mériter un traitement si cruel?...
-
- [134] Les bons auteurs ne rapportent point tous ces contes, qui se
- trouvent, avec bien d'autres, dans le R. P. Ribadeneira, _in Flore
- sanctorum_, et dans la Légende dorée. Cette Julienne, que l'église a
- mise au rang des martyres, fut une autre Clotilde, que l'on maria à
- un païen. Mais comme elle ne voulut point lui accorder les faveurs
- conjugales, s'il n'abjurait le culte des faux dieux, son époux lui
- fit trancher la tête, après avoir tenté les autres _moyens_ de la
- séduire. La Légende dorée ajoute que, _dùm ad decollandum duceretur
- Juliana, Dæmon, quem verberaverat, in specie juvenis apparuit;
- cumque Juliana paululùm oculos avertisset in eum, Dæmon aufugiens
- exclamavit:--Heu! heu! me miserum! adhuc puto quod me velit capere
- et ligare_. Legenda 43.
-
---On peut encore citer cette anecdote, comme une preuve de la faiblesse
-du Diable, lorsqu'il a en tête quelque personnage d'importance. Un jour
-qu'il voulait attirer le saint diacre Wulfran à son service, il alla le
-trouver, et lui dit:--Fais-toi mon serviteur, je te récompenserai
-bien.--Que me donneras-tu, demanda Wulfran?--Je te mettrai dans un beau
-paradis, tout brillant d'or, de pierres précieuses, de cristaux et de
-diamans.--Fais-le-moi voir, répliqua le diacre... Alors le Diable fit un
-signe, et aussitôt on vit l'entrée d'un paradis merveilleux, au milieu
-duquel brillait un palais si éblouissant, que l'oeil pouvait à peine en
-soutenir l'éclat.--Voilà qui est fort bien, répliqua Wulfran; si ce
-palais que tu me montres est l'ouvrage de Dieu, je veux qu'il reste sur
-pied, et je consens à le voir de plus près; mais si c'est ton ouvrage,
-et que tu sois un démon, comme je le soupçonne, je te commande, au nom
-de Jésus-Christ, de le mettre en ruines... A peine le Diable eut-il
-entendu ces mots, qu'il baissa la tête avec douleur. Mais il fallait
-obéir: il leva donc la griffe, donna le signal de la destruction; et, en
-un clin d'oeil, le paradis, le palais, les bijoux, les pierreries
-s'évanouirent, comme nos décorations de théâtre, qu'un coup de sifflet
-fait disparaître[135].
-
- [135] Voyez les diverses légendes, Bollandus, le R. P. Ribadeneira,
- _in Flore sanctorum_, et l'Éloge de l'enfer, première partie, art.
- V.
-
---Un jour que saint François était en oraison, le Diable vint le trouver
-et le tourmenta de tentations charnelles. François, reconnaissant
-l'ennemi, se déshabilla bien vite et se fouetta durement[136]. Après
-cela, il fit sept petites figures de neige, et, les prenant dans ses
-bras, il dit à haute voix:--La plus grande de ces figures est ma femme;
-les deux suivantes sont mes fils; la quatrième et la cinquième sont mes
-filles; la sixième est mon domestique, et la septième, ma servante.
-Hâtons-nous de les réchauffer, de peur que le froid ne les tue... En
-même temps il se roulait dans la neige... On ne tient guère contre de
-pareils traits; le Diable se retira tout confus, et François rentra dans
-sa cellule[137].
-
- [136] Cordulâ durissimâ.
-
- [137] _Illicò Diabolus confusus recessit; et vir Dei, Deum
- glorificans, in cellam rediit._ (_Legenda aurea Jac. de Voragine.
- Leg. 144._)
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-PETITES LEÇONS ET CHATIMENS DIVERS INFLIGÉS PAR LE DIABLE.
-
- _Deteriores nos omnes fimus licentiâ._
-
- TÉRENCE.
-
- Nous devenons, dit-on, pires dans la licence.
- Le Diable arrive alors; et, la fourche à la main,
- Il frappe l'impudique, arrête l'assassin,
- Extermine l'impie, et nous rend l'innocence[138].
-
- [138] Il est vrai qu'il n'y avait ni orgueil, ni luxure, ni
- assassinats, ni impiété, ni vices aucuns, dans le temps qu'on avait
- peur du Diable! Les dévots sont bien fâchés de ne pouvoir pas
- effacer des chroniques de la superstition le massacre de la
- Saint-Barthélemy, l'assassinat de Henri IV, les guerres exécrables
- qui se sont faites sous le voile de la religion, etc. etc. parce
- qu'alors il serait prouvé que les siècles, où l'on brûlait les
- sorciers et les hérétiques, valaient bien mieux que le nôtre;
- attendu que le fanatisme et les terreurs infernales sont tout à fait
- propres à produire une génération d'honnêtes gens.
-
-
---Un certain jour d'été, les convers d'une maison de Cîteaux, dormant en
-plein midi dans leur dortoir, le Diable y parut sous la figure d'une
-jeune religieuse vêtue de noir. Cette nonne visita tous les frères,
-s'arrêtant devant quelques-uns, et passant rapidement devant quelques
-autres sans les éveiller. En arrivant au lit d'un certain convers,
-remarquable par son peu de chasteté, elle se pencha sur lui, l'embrassa
-tendrement, lui fit des caresses, des attouchemens impudiques, et lui
-donna plusieurs baisers sur la bouche.
-
-Un religieux, apparemment éveillé par le bruit des baisers que se
-donnaient le frère et la nonne, courut au lit du convers, tout stupéfait
-de ce qui se passait dans la cellule. Mais aussitôt que le religieux
-entra, la nonne disparut, et il ne trouva dans le lit que le convers,
-seul, découvert, et dans une posture impudique... Sur ces entrefaites,
-tout le monde se leva pour aller réciter les vêpres; mais le convers
-fatigué se sentit malade, et fut obligé de rester au lit... Ce qu'il y a
-de plus terrible, c'est qu'il mourut trois jours après avoir reçu les
-caresses de la nonne, qui n'était, comme on l'a dit, qu'un démon
-déguisé[139].
-
- [139] Cæsarii Heisterbach. Miracul., lib. V, cap. 33.
-
---Deux dames, revenant je ne sais d'où, passaient de nuit dans un
-certain village des environs de Cologne. Elles rencontrèrent un jeune
-laquais, d'une mine fort agréable, qui prit par la main la plus lubrique
-de ces dames, et la serra bien amoureusement.--Laissez-moi, dit la dame,
-en retirant sa main, je suis pressée... L'aimable laquais s'éloigna
-docilement. Mais la dame commença à se trouver mal.--C'est singulier,
-dit-elle à son amie; ce jeune homme m'a serré la main, et j'ai senti
-tout à coup une faiblesse de coeur inconcevable. Il me regardait si
-amoureusement; il avait les yeux si effrontés... Je n'y conçois rien...
-Ce qu'il y a de plus épouvantable, c'est que cette dame rentra chez
-elle, et mourut quelque temps après. Le docte et judicieux Cæsarius
-conclut sagement de là, que le laquais égrillard ne pouvait être que le
-Diable, qui tua cette femme en lui serrant la main[140].
-
- [140] Miraculorum illustr., lib. V, cap. 31.
-
---Il y a des joueurs qui se ruinent, se désespèrent, et disparaissent un
-beau jour sans qu'on sache ce qu'ils sont devenus. Il y en a d'autres à
-qui le Diable veut bien épargner ces dernières peines. Un militaire
-allemand avait une si grande passion pour le jeu de dés, qu'il n'en
-reposait ni le jour ni la nuit. Il ne sortait jamais qu'avec ses dés et
-sa bourse, et proposait une partie de jeu à tous ceux qu'il rencontrait.
-Au reste, son bonheur égalait son adresse, et il était difficile de ne
-pas perdre avec lui. Un joueur inconnu entra un jour dans sa maison,
-portant sous son bras un sac plein d'or, et lui offrit de jouer quelques
-parties.
-
-La table fut bientôt dressée, l'argent en jeu, et les dés en mouvement.
-L'inconnu gagna tous les hasards. Le militaire, n'ayant plus rien à
-perdre, s'écria avec colère:--Est-ce que tu serais le Diable?...--C'est
-assez cela, répondit l'étranger, en changeant de forme; mais il est
-bientôt jour; il faut partir... En même temps, le Diable prit le soldat
-allemand, et l'emporta par la cheminée. Personne ne fut témoin de toutes
-ces choses; mais on les devina facilement, puisqu'on ne revit plus
-l'intrépide joueur, et qu'on ne sut jamais où il avait passé[141].
-
- [141] _Cæsarius idem. Miracul., lib. V, cap. 34._ Une grande partie de
- ce chapitre pourrait convenir au chapitre _de ceux qui ont eu le cou
- tordu par le Diable_, etc.; mais la kirielle en serait alors trop
- longue.
-
---Il y a encore de ces fautes conjugales, que le Diable est spécialement
-chargé de punir. Une jeune dame, nouvellement mariée, fut invitée
-d'assister à la dédicace de l'église de saint Sébastien, dans une ville
-d'Italie que la légende ne nomme pas. Elle promit de s'y rendre, et de
-se préparer, par des mortifications, à bien célébrer ce grand jour. Mais
-la veille de la fête, elle fut tellement tourmentée par les aiguillons
-de la chair, qu'elle ne put se passer des caresses de son mari, avec qui
-elle couchait depuis peu de temps; et, le matin, elle sortit de sa
-maison pour se rendre à l'oratoire, où étaient déposées les reliques de
-saint Sébastien.
-
-Aussitôt qu'elle y entra, le Diable s'empara d'elle et se mit à la
-tourmenter devant tout le peuple. Un bon prêtre, dans l'intention de
-prévenir le scandale, saisit à la hâte le drap qui couvrait l'autel, et
-voulut en envelopper cette pauvre dame; mais le Diable, qui ne devait
-point être gêné dans ses fonctions, entra aussi dans le corps du prêtre;
-et voilà un second possédé!
-
-Les parens de la jeune dame la conduisirent alors à d'habiles
-enchanteurs, pour la faire exorciser. Malheureusement ces enchanteurs
-n'étaient que des magiciens maudits. Ils n'eurent pas plutôt commencé
-leurs exorcismes, qu'une légion de six mille six cent soixante-six
-démons entra en masse dans le corps de la dame[142]... Elle était dans
-une situation véritablement déplorable, quand un pieux personnage, nommé
-Fortunatus, la délivra par ses prières. Cette leçon dut lui apprendre
-que l'incontinence n'est pas toujours sans quelque petit péril[143].
-
- [142] _Legio dæmonum sex mille sexingenti sexaginta sex_... il fallait
- que ces six mille six cent soixante-six démons fussent bien
- petits...
-
- [143] _Legenda aurea Jacobi de Voragine_, leg. 23, _post Gregorii
- dialog._, lib. I.
-
---Un usurier venait de mourir sans confession. Le Diable s'approcha
-aussitôt du défunt, pour s'emparer d'une proie qui lui appartenait de
-bon droit; et, afin de pouvoir emporter le corps plus aisément, il s'y
-posta tout de son long, parce qu'il n'était point enseveli. Or le défunt
-n'avait fait toute sa vie que remuer la main et le pouce sur des écus;
-dès qu'il se sentit ranimé, il reprit son mouvement favori; et les
-assistans furent tout étonnés de voir son bras et sa main s'agiter,
-comme s'il eût encore compté de l'argent. On envoya chercher un prêtre
-pour exorciser le diable qu'on accusait judicieusement de ce prodige. Le
-prêtre accourut et jeta l'eau bénite à grand flots sur le corps. Mais,
-comme il avait toujours pris tout ce qu'il avait trouvé à prendre, le
-défunt ouvrit avidement la bouche et avala toute l'eau bénite qu'on lui
-lança par le visage. Quoi qu'il soit de foi dans le rituel que l'eau
-bénite brûle les diables et les fait fuir, celui qui s'était campé dans
-le ventre de l'usurier ne bougea nullement, et il fallut étrangler le
-mort avec une étole pour forcer le Diable à déloger. On doit présumer
-qu'il ne sortit point par la bouche[144].
-
- [144] Cæsarii Heisterbach. illustr. miracul., lib. XI, cap. 40.
-
---Un avocat, qui ne se piquait pas d'être incorruptible, vint à mourir.
-Le Diable le visita dans ses derniers momens, et lui ôta la langue qu'il
-emporta. Les parens du mort, voyant qu'il avait la bouche vide, crûrent
-qu'il avait avalé sa langue; mais de plus habiles gens devinèrent bien
-vite la vérité du fait; et certainement, dit Cæsarius, cet avocat
-méritait de perdre la langue, puisqu'il l'avait vendue[145].
-
- [145] Et meritò linguam perdidit moriens, qui illam sæpè vendiderat
- vivens. _Ejusdem. lib., cap. 46._
-
---On sait que, dans les campagnes, les propriétés sont ordinairement
-séparées par des bornes de pierre. Un paysan, qui avait reculé les
-limites de son champ dans le bien de son voisin, vit en mourant le
-Diable au-dessus de sa tête, tenant une grande pierre dont il menaçait
-de l'écraser... Il reconnut dans cette pierre la borne qu'il avait eu la
-friponnerie de déranger; cette idée lui donna quelque repentir; et il
-eut l'avantage de mourir dans la pénitence[146].
-
- [146] Josephi Arridii de morte, lib. II, cap. 7. Post Cæsarium supra
- citatum, lib. XI. de morientibus, cap. 47 et 48.
-
---Lorsqu'on prêcha la première croisade, dans le diocèse de Maëstricht,
-une bulle du pape permettant aux vieillards, aux pauvres gens et aux
-infirmes de s'exempter du voyage en Terre Sainte, moyennant une certaine
-somme d'argent, tous les chrétiens un peu tièdes aimèrent mieux planter
-leurs choux dans le sol natal, que d'aller porter leurs os dans un pays
-de Turcs et de Maures. Un meunier, nommé Godeslas, qui était en même
-temps riche, vieux et usurier, s'arrangea de manière, qu'il ne donna que
-cinq marcs d'argent pour avoir la liberté de rester avec ses ânes, et de
-soigner son moulin. Ses voisins rapportèrent à celui qui levait l'impôt,
-que le meunier Godeslas pouvait donner quarante marcs, sans se gêner, et
-sans diminuer l'héritage de ses enfans; mais il soutint le contraire, et
-persuada si bien le dispensateur qu'on le laissa tranquille. Son
-imposture fut bientôt sévèrement punie.
-
-Un jour qu'il était au cabaret, et que, raillant les pèlerins qui
-faisaient le saint voyage, il leur disait:--Il faut convenir que vous
-êtes de grands sots ou de grands fous d'aller traverser les mers, manger
-votre bien, exposer votre vie, sans savoir pourquoi; tandis que, pour
-cinq marcs d'argent, je reste dans ma maison, avec mes enfans et ma
-femme, et que j'aurai autant de mérite que vous... Le ciel qui est juste
-voulut montrer combien les peines et les dépenses des croisés lui
-étaient agréables, et livra ce misérable meunier à Satan, pour lui
-apprendre à ne pas blasphémer d'avantage[147].
-
- [147] _Sed justus dominus, ut palàm ostenderet quantùm placerent labor
- et expensæ peregrinantium, hominem miserrimum tradidit Satanæ, ut
- disceret non blasphemare._ Dans plusieurs autres endroits de cette
- histoire, il y a un ridicule qui serait révoltant dans notre siècle,
- si l'on en donnait une traduction littérale. J'ai évité, autant que
- je l'ai pu, les expressions saintes que Cæsarius a trop souvent
- employées mal à propos.
-
-La nuit suivante, étant couché auprès de sa femme, il entendit tourner
-la meule de son moulin, et toute la machine se mettre en mouvement
-d'elle-même avec le bruit accoutumé. Il appela le garçon qui conduisait
-ses ânes, et lui dit d'aller voir qui faisait tourner le moulin. Ce
-garçon y alla aussitôt; mais il fut si effrayé, en approchant de la
-porte, qu'il rentra sans savoir ce qu'il avait vu.--Ce qui se passe dans
-votre moulin m'a tellement épouvanté, répondit-il, que, quand on
-m'assommerait, je n'y retournerais point.--Fût-ce le Diable en personne,
-s'écria le meunier, j'irai et je le verrai.
-
-Au même instant, il saute à bas du lit; il met ses chausses, ses
-braguettes et sa souquenille; il sort de sa chambre; il ouvre la porte
-de son moulin; il entre... Quel est son effroi à la vue de deux grands
-chevaux noirs, et d'un monstre à face humaine, de couleur de nègre, qui
-lui dit:--Monte ce cheval, il est préparé pour toi... Le meunier,
-tremblant de tout son corps, cherchait à gagner la porte, quand le
-Diable lui cria une seconde fois, et d'une voix terrible:--Plus de
-retard! ôte ta robe, et suis-moi... Or, Godeslas portait une petite
-croix attachée à sa souquenille. Il ne réfléchit point que ce signe le
-garantissait de la griffe du Diable; il fit ce qu'on lui commandait, ôta
-sa robe et grimpa sur le cheval noir, ou plutôt sur le démon qu'on lui
-disait de monter. Le monstre à face humaine se jeta sur l'autre cheval;
-et ces quatre personnages arrivèrent aux enfers après une course de
-quelques minutes.
-
-Entre plusieurs patiens, Godeslas reconnut son père, sa mère et ses
-autres parens, pour qui il avait négligé de faire dire des prières.
-Après cela, on lui fit voir une chaise enflammée, où l'on ne pouvait
-attendre ni tranquillité ni repos, et on lui dit:--Tu vas retourner dans
-ta maison; tu mourras dans trois jours, et tu reviendras ici pour y
-passer l'éternité toute entière sur cette chaise brûlante.
-
-A ces paroles, le Diable reconduisit Godeslas à son moulin. Sa femme,
-qui trouvait son absence un peu longue, se leva enfin, et fut tout
-étonnée de voir son mari étendu sur le carreau, mourant de peur. Comme
-il parlait de l'enfer, du Diable, de la mort, d'une chaise ardente, on
-pensa qu'il battait la campagne, et on envoya chercher un prêtre pour le
-rassurer.--Je n'ai pas besoin de me confesser, dit-il au prêtre; mon
-sort est fixé. Ma chaise est prête, ma mort arrive dans trois jours; ma
-peine est inévitable... Ainsi ce malheureux mourut sans contrition, sans
-confession, sans viatique; et il descendit tout droit aux
-enfers...[148].
-
- [148] Cæsarii Heisterbach, _de contritione, lib. II, miraculorum, cap.
- 7_.
-
---Dans un certain temps et dans une certaine église, certains
-clercs[149], chantant les psaumes à gorge déployée, un homme pieux, qui
-se contentait de psalmodier, aperçut, dans un coin de l'église, un démon
-qui tenait un grand sac à la main gauche, et qui, étendant la main
-droite, empoignait au passage les voix des chanteurs et les fourrait
-dans son sac. Quand l'office fut achevé, celui qui avait vu tout le
-manége de l'esprit malin dit aux clercs qui se glorifiaient de leur
-voix:--Vous avez fort bien chanté, car vous avez rempli le sac du
-Diable... Là-dessus, il leur raconta sa vision, et ajouta qu'il valait
-mieux psalmodier dévotement, que de chercher à déployer une belle
-voix[150].
-
- [149] Tempore quodam, clericis quibusdam, in ecclesiâ quâdam...
-
- [150] Cæsarii Heisterbach. lib. IV, cap. 9.
-
---Un prêtre du douzième siècle, qui se piquait d'éloquence, et qui se
-nommait Sugerus, avait l'habitude de faire en chaire le bel esprit et le
-beau parleur. Attendu qu'il mettait plus de vanité que d'onction dans
-ses prônes, le Diable eut ordre de le posséder. Dès lors l'habile
-Sugerus fit et dit des choses si hérétiques et si horribles, qu'on fut
-obligé de le lier avec une courroie[151]...
-
- [151] _Ejusdem_, cap., 10. ibid.
-
---Un moine paresseux avait toutes les peines du monde à sortir du lit,
-quand la cloche du couvent sonnait le lever. Souvent il dormait la
-grasse matinée, en disant qu'il était malade et d'une bien faible santé.
-Un matin que la cloche l'invitait à se lever, et la paresse à dormir, il
-entendit sous son lit une voix inconnue, qui lui disait:--_Garde-toi
-bien de sortir du lit, à présent que tu as chaud; tu attraperais une
-sueur froide_... Le moine, tout honteux d'être raillé par le Diable, se
-leva bravement, et forma la résolution de renoncer à la paresse. On ne
-dit pas s'il la tint[152].
-
- [152] Cæsarii Heisterbach. miracul., lib. IV, cap. 28.
-
---Un autre moine, nommé Guillaume, de l'ordre de Cîteaux, s'était
-endormi dans le choeur, au lieu de psalmodier. Comme c'était en plein
-jour, ses confrères virent le Diable se promener autour du corps de
-l'endormi, sous la figure d'un grand serpent; du moins ils le lui
-dirent, et il promit de se corriger[153].
-
- [153] _Ejusdem_, cap. 32, ibid.
-
---C'est une chose bien honteuse pour des chrétiens, comme dit le
-révérend père Angelin de Gaza, que d'entendre si souvent répéter le nom
-du Diable sans nécessité. Un père en colère dit à ses enfans: _Venez
-ici, mauvais Diables._ Un grand papa dit à son petit-fils, s'il est un
-peu égrillard: _Ah! te voilà, bon Diable!_ Un homme qui veut se lever,
-retourne ses matelats et crie: _Où Diable sont mes culottes?_ Celui-ci,
-qui a froid, vous l'apprend en disant: _Diable! le temps est rude; je
-suis gelé._ Celui-là, qui soupire après la table, dit _qu'il a une faim
-de Diable_. Un autre, qui s'impatiente, souhaite _que le Diable
-l'emporte_! Un savant de société, quand il a proposé une énigme, s'écrie
-bravement: _Je me donne au Diable, si vous devinez cela._ Une chose
-paraît-elle embrouillée, quelqu'un vous avertit que _le Diable s'en
-mêle_. Une bagatelle est-elle perdue, on dit _qu'elle est à tous les
-Diables_. Un homme laborieux prend-il quelque sommeil, un plaisant vient
-vous dire que _le Diable le berce_.
-
-Ce qu'il y a de pis, c'est que des gens mal constitués emploient le nom
-du Diable en bonne part. Ainsi, on vous dira d'une chose médiocre: _Ce
-n'est pas le Diable!_ Un homme fait-il plus qu'on ne demande, on dit
-qu'_il travaille comme le valet du Diable_! Que l'on voie passer un
-grenadier de cinq pieds dix pouces, on s'écriera: _Quel grand Diable!_
-Quelqu'un vous étonne par son esprit, par son adresse, ou par ses talens
-divers, vous dites aussitôt: _Quel Diable d'homme!_ Dans une joie
-subite, une tête irréfléchie lâche un _ah! Diable!_ qui sonne mal à de
-saines oreilles. On dit encore _une force de Diable_, _un esprit de
-Diable_, _un courage de Diable_. Un homme franc, ouvert, est _un bon
-Diable_! Un homme qu'on plaint, _un pauvre Diable_! Un homme
-divertissant, _a de l'esprit en Diable!_ etc. Et une foule de mots
-semblables, dont les conséquences sont parfois infiniment graves, pour
-ceux qui craignent les gens du sombre empire.
-
-De grands malheurs sont advenus aux imprudens qui se sont avisés
-d'invoquer le Diable de cette sorte:
-
-Un bon homme qui s'appelait, dit-on, Étienne, avait la mauvaise habitude
-de parler à ses gens comme s'il eût parlé au Diable; ce qui était
-malséant, selon la remarque du docte et sapient Massé, dans son traité
-des apparitions. Un jour qu'il revenait d'un long voyage, il appela son
-valet en ces termes:--_Viens çà, bon Diable, tire-moi mes chausses._ A
-peine eut-il prononcé ces paroles, qu'une griffe invisible délia ses
-caleçons, fit tomber les jarretières, et tira les chausses jusqu'aux
-talons. Le bon homme Étienne effrayé reconnut là-dedans un tour du
-Diable, qui ne se fait pas prier long-temps pour accourir; c'est
-pourquoi, tremblant pour lui et pour ses chausses, il s'écria:
-_Retire-toi, gibier de potence, ce n'est pas toi, mais bien mon
-domestique que j'appelle._ Les injures étaient inutiles; car l'esprit,
-qui voulait seulement donner une petite leçon au bon homme, était assez
-benin pour s'en aller au commandement; si bien donc qu'il se retira sans
-se montrer, et le bon homme Étienne n'invoqua plus le Diable[154].
-
- [154] Gregorii magni Dialog., lib. III, cap. 20.
-
-Si tous ceux qui ont continuellement ce nom à la bouche sentaient tomber
-leurs braguettes, ou tirer leurs chausses, toutes les fois qu'ils le
-prononcent, on n'entendrait plus tant d'irrévérences[155].
-
- [155] Angelini Gazæi pia hilaria, pag. 74.
-
---Un père en colère dit à son fils:--_Va-t'en au Diable!_ Le fils, étant
-sorti peu après, rencontra le Diable qui l'emmena; et on ne le revit
-plus[156]. Un autre homme, irrité contre sa fille, qui mangeait trop
-avidement une écuelle de lait, et qui était excusable puisqu'elle
-n'avait que dix à douze ans, eut l'imprudence de lui dire:--_Puisses-tu
-avaler le Diable dans ton ventre!_ La jeune fille sentit aussitôt la
-présence du démon; et elle en fut possédée jusqu'à son mariage[157]. Un
-mari de mauvaise humeur donna sa femme au Diable. Au même instant, comme
-s'il fût sorti de la bouche de l'époux, le démon entra par l'oreille
-dans le corps de cette pauvre dame, et s'y campa solidement. On dit même
-qu'il fut malaisé de l'en faire déguerpir[158].
-
- [156] Cæsarii Heisterb. miracul., lib. V, cap. 12.
-
- [157] _Ejusdem_, cap. 26, ibid.
-
- [158] _Ejusdem_, cap. 11, ibid.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-LA MORT DE RODRIGUE.--HISTOIRE TRAGIQUE.
-
- _Adsit
- Regula, peccatis quæ poenas irroget æquas._
-
- HORACE.
-
- Jamais aux châtimens le coupable n'échappe:
- Faible, la loi l'atteint; roi, le Diable le frappe.
-
-
-L'usurpateur Rodrigue, dernier roi des Goths en Espagne, se rendit
-fameux par ses crimes et ses débauches, au commencement du huitième
-siècle. Mais il y eut une fin. Il était devenu amoureux de la fille du
-comte Julien, l'un des plus grands seigneurs de l'Espagne; il la
-séduisit, la déshonora, et la renvoya de la cour.
-
-Le comte Julien, qui était alors en ambassade chez les Maures d'Afrique,
-n'eut pas plutôt appris sa honte, et le malheur de sa fille, qu'il forma
-la résolution de s'en venger, d'une manière terrible. Il fit venir sa
-famille en Afrique, demanda aux Maures leur appui, et promit de leur
-livrer toute l'Espagne. Cette proposition fut avidement reçue du roi des
-Maures, qui fit bientôt partir une armée, sous la conduite du prince
-Mousa et du comte Julien lui-même. Ils débarquèrent en Espagne, et
-s'emparèrent de quelques villes, avant que Rodrigue fût instruit de leur
-approche.
-
-Il y avait auprès de Tolède une vieille tour déserte, que l'on appelait
-_la Tour enchantée_. Personne n'avait osé y pénétrer, parce qu'elle
-était fermée de plusieurs portes de fer. Mais on disait qu'elle
-renfermait d'immenses trésors. Rodrigue, ayant besoin d'argent pour
-lever une armée contre les Maures, se décida à visiter cette tour,
-malgré les avis de tous ses sujets.
-
-Après en avoir parcouru plusieurs pièces, il fit enfoncer une porte de
-fer battu, que mille verroux fermaient intérieurement. Il entra dans une
-grande cave, où il ne trouva qu'un étendard de plusieurs couleurs, sur
-lequel on lisait ces mots: _Lorsqu'on ouvrira cette tour, les barbares
-s'empareront de l'Espagne..._
-
-Aboulkacim-Tarista-ben-Tarik, historien arabe, ajoute que, malgré son
-effroi, Rodrigue entra encore dans une belle salle, au milieu de
-laquelle il vit une statue de bronze, qui frappait la terre d'une
-massue, avec un bruit épouvantable. Auprès de cette statue, on lisait
-ces paroles, écrites sur la muraille: _Malheureux prince, tu seras
-détrôné par des nations étrangères._ Rodrigue épouvanté sortit de la
-tour et en fit refermer toutes les portes.
-
-Mais les barbares s'avançaient à grand pas; il marcha à leur rencontre,
-avec une armée assez faible et peu nombreuse. La bataille se livra un
-dimanche, au pied de la Siéra-Moréna[159]; l'armée espagnole fut taillée
-en pièces, et Rodrigue disparut du milieu des siens, sans qu'on sût ce
-qu'il était devenu... On pensa qu'il avait été emporté par le Diable,
-puisqu'il fut impossible de découvrir son corps après le combat; et
-qu'on ne trouva que son cheval, ses vêtemens et sa couronne, au bord
-d'une petite rivière...
-
- [159] On voyait encore, il n'y a pas deux siècles, plusieurs milliers
- de croix plantées en terre, à l'endroit où s'est livrée cette
- fameuse bataille, sur laquelle au reste on ne sait rien de bien
- certain. _Lambertinus, ubi infrà._
-
-Ce qui confirme encore cette opinion, dans l'esprit du peuple espagnol,
-c'est que, le lendemain de la bataille, trois saints anachorètes, qui
-vivaient dans la pénitence à quelques lieues de Tolède, eurent ensemble
-la vision suivante:
-
-Une heure avant le retour de l'aurore, ils aperçurent devant eux une
-grande lumière, et plusieurs démons noirs et cornus, qui emmenaient
-Rodrigue, en le traînant par les pieds. Malgré l'altération de sa
-figure, il leur fut aisé de le reconnaître à ses cris et aux reproches
-que lui faisaient les démons. Les trois ermites gardèrent le silence de
-l'effroi à ce spectacle; et tout à coup, il virent descendre du ciel la
-mère de Rodrigue, accompagnée d'un vénérable vieillard, qui cria aux
-démons de s'arrêter.
-
---Que demandez-vous, répondit le plus grand Diable de la troupe?--Nous
-demandons grâce pour ce malheureux, répliqua sa mère.--Il a commis trop
-de crimes, pour qu'on l'ôte de nos mains, s'écrièrent les démons. Les
-saints seraient honteux de l'avoir en leur compagnie. Nous allons le
-mettre avec ses pareils... La mère de Rodrigue, et le vieillard qui
-l'accompagnait reprenaient la parole, quand la fille du comte Julien
-parut, et dit d'une voix haute:--Il ne mérite point de pitié; il m'a
-ravi l'honneur; il a porté le désespoir dans ma famille, et la
-désolation dans le royaume. Je viens de mourir, précipitée du haut d'une
-tour; et ma mère expire, écrasée sous un monceau de pierres. Que ce
-monstre soit jetté dans l'abîme, et qu'il se souvienne des maux qu'il a
-faits.--Qu'on le laisse vivre quelque temps encore, reprit la mère de
-Rodrigue; il fera pénitence... Alors on entendit dans le ciel une voix
-éclatante, qui prononça ces paroles: _Les jours de Rodrigue sont à leur
-terme; la mesure est comblée: que la justice éternelle s'accomplisse!_
-Et aussitôt ceux qui étaient descendus d'en-haut y remontèrent; la terre
-s'entrouvrit; les démons s'engloutirent avec Rodrigue, au milieu d'une
-épaisse fumée; et les trois pieux anachorètes ne trouvèrent plus, dans
-l'endroit où tout cela venait de se passer, qu'un sol aride et une
-végétation éteinte.
-
-Toute cette vision n'est rapportée que par un seul historien,
-aujourd'hui peu connu[160]; et bien des gens ne la regarderont que comme
-_une vision_. Pour ceux qui en feront un miracle, tout en déplorant le
-triste ministère du Diable, qui fait souvent l'office de bourreau, ils
-seront au moins forcés de convenir qu'il n'a rien fait là de son chef;
-et que même en tuant Rodrigue de sa pleine autorité, il soulageait la
-terre d'un fardeau monstrueux. L'histoire ne parle de lui qu'avec
-indignation; sa mémoire, entourée de forfaits et d'opprobre, est à
-jamais en horreur; son nom est plus qu'avili pour la postérité[161].
-
- [160] _Sanctii à Cordubâ historiarum Hispaniæ antiquarum_, lib. III,
- sect. 12.
-
- [161] _Nomen ejus in æternum putrescet..._ (_Lambertinus de
- Cruz-Houen, Theatrum regium Hispaniæ ab anno 711, ad annum 717._)
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-DE CEUX QUI ONT EU LE COU TORDU PAR LE DIABLE; ET DE CEUX QUE LES DÉMONS
-ONT EMPORTÉS, ETC.
-
- _Felix criminibus nullus erit diù._
-
- AUSONE.
-
- Fièvres, malheurs, conseils ne touchent point un fou;
- Et le Diable à la fin vient lui tordre le cou.
-
-
-Nous pourrions faire là-dessus un volume. Nous ne rapporterons que les
-traits les plus saillans.
-
---Il n'est pas besoin de dire ce qu'était Cham, troisième fils de Noé.
-Tout le monde sait qu'il inventa la magie et les divinations, ou plutôt,
-qu'il les perfectionna; car ces sciences infernales existaient avant le
-déluge, selon Alcimus-Avitus, saint Prosper, saint Augustin, et
-plusieurs autres pères de l'église[162]. On sait encore que Noé s'étant
-enivré, Cham le vit étendu dans une posture indécente, et alla faire
-là-dessus de mauvaises plaisanteries auprès de ses frères. Ceux-ci
-prirent la chose plus gravement, et couvrirent avec respect la nudité
-paternelle. Aussi furent-ils bénis de Noé quand il se réveilla. Les
-écrivains, qui parlent de cette aventure, disent que le patriarche donna
-sa malédiction à Cham pour son irrévérence. S'ils avaient consulté la
-Bible, ils auraient vu que Noé maudit seulement Chanaan, fils de Cham,
-suivant les admirables coutumes de nos anciens, qui punissaient les
-enfans des crimes de leur père[163].
-
- [162] Alcimus-Avitus, qui a fait apparemment plus de _recherches_ que
- les autres théologiens, place l'origine de la magie à la suite du
- péché originel, dans son poëme _de Originali peccato_; il range
- ensuite la magie parmi les plus gros péchés qui ont fait noyer le
- monde: poëme _de Diluvio mundi, poematum_, lib. 2 et 4.
-
- [163] _Maledixit ejus puero Chanaan, etc., Genes._, cap. 9.
-
-Mais tous les historiens ne racontent pas cette belle histoire de la
-même façon. Le prêtre Bérose dit que Cham était habile dans la magie et
-les enchantemens; qu'il n'aimait pas son père Noé, parce qu'il s'en
-voyait moins aimé que ses autres frères; et qu'un jour, ayant trouvé le
-vieux patriarche plein de vin, il s'en approcha doucement, toucha du
-doigt ses parties sexuelles, et les fit tomber par une force magique.
-Noé s'aperçut à son réveil qu'il était eunuque, et qu'il ne pouvait plus
-voir de femmes[164]... Le même antiquaire ajoute que Cham enseignait aux
-hommes cette doctrine abominable, qu'on pouvait se joindre charnellement
-avec sa mère, sa soeur, sa fille; qu'on ne devait pas même s'embarrasser
-de la différence des sexes; et que les animaux pouvaient servir en cas
-de besoin[165]... Ces monstruosités que Cham mettait en pratique, lui
-attirèrent enfin un châtiment terrible. Il fut emporté par le Diable, à
-la vue de ses disciples[166].
-
- [164] _Cum Noa pater madidus jaceret, illius virilia comprehendens,
- tacitèque submurmurans, carmine magico patri illusit, simul et illum
- sterilem perindè atque castratum effecit; neque deinceps Noa
- fæmellam aliquam fæcundare potuit._
-
- [165] _Berosi sacerdoti chaldaïci Antiquitatum_, lib. III.
-
- [166] _Suidas, Lexicon_, tom. Ier, édition de Kuster.
-
-Il avait composé cent mille vers sur la magie, selon Suidas, et _trois
-cent mille_, selon le commissaire de la Marre[167]... Bérose prétend que
-Cham est le même que Zoroastre; et le moine Annius de Viterbe pense que
-cet impudique jeune homme pourrait bien être le _Pan_ des anciens[168].
-
- [167] Traité de la police, titre VII, chap. Ier.
-
- [168] _Comment. ad Berosi_, lib. 3.--Wierius, _de præstigiis_, dit que
- Pan est le prince des démons incubes.
-
---En 1599, mourut Gabrielle d'Estrées, qui cherchait à épouser Henri IV.
-Elle était enceinte de son quatrième enfant, et se trouvait logée dans
-la maison de Zamet, fameux financier de ce temps, dont les richesses
-égalaient celles des plus grands seigneurs. Comme elle se promenait dans
-les jardins, elle fut frappée d'une apoplexie foudroyante. Le premier
-accès passé, on la porta chez madame de Sourdis sa tante. Elle eut une
-mauvaise nuit; et le lendemain elle éprouva d'affreuses convulsions qui
-la firent devenir toute noire; sa bouche se tourna jusque sur le
-derrière du cou; elle expira dans de grands tourmens et horriblement
-défigurée. On parla diversement de sa mort; quelques-uns l'attribuèrent
-à Dieu, qui n'avait point permis qu'une maîtresse fût élevée à la
-dignité d'épouse. Plusieurs chargèrent le Diable de cette oeuvre
-charitable; on publia qu'il l'avait étranglée, pour prévenir le scandale
-et de grands troubles[169].
-
- [169] M. Garinet, _Histoire de la magie en France_; branche des
- Bourbons.
-
---Un chanoine revenait, un peu avant l'aurore, d'un village où il avait
-commis le péché de fornication avec la femme d'un jeune paysan. Il lui
-fallait traverser un fleuve pour rentrer chez lui; il entra donc seul
-dans une barque de pêcheurs; et tout en ramant, il se mit à réciter les
-matines de la Vierge. Lorsqu'il fut au milieu du fleuve, comme il en
-était à ces mots de son office: _Ave Maria, gratiâ plenâ, Dominus
-tecum_, une grande troupe de démons fondit sur la barque et la renversa.
-Le chanoine coula à fond; et les démons, ouvrant la terre, emportèrent
-l'âme du fornicateur dans l'abîme.
-
-Trois jours après, la sainte Vierge descendit, escortée par les anges,
-dans cette partie de l'enfer où le chanoine expiait ses
-crimes.--Pourquoi tourmentez-vous si injustement l'âme de mon serviteur,
-dit-elle aux démons?--Elle est à nous, répondirent-ils, puisque nous
-l'avons prise, tandis qu'elle était dans le péché.--Si l'on doit juger
-cet homme, selon ce qu'il faisait quand vous l'avez noyé, reprit Marie,
-il est à moi, puisqu'il chantait mes matines... En disant ces mots, elle
-dispersa les démons, fit rentrer l'âme du chanoine dans son corps; et,
-le prenant par la main, elle le tira du fleuve, et lui recommanda de
-vivre plus chastement[170].
-
- [170] _Claudii à Rotâ, in supplem. ad Legendam auream Jacobi de
- Voragine._ Leg. 185. On trouvera, dans le chapitre _de ceux qui nous
- ont rapporté des nouvelles de l'autre monde_, quelques traits qui se
- rapprochent de celui-là. On en a déjà cité plusieurs de ce genre,
- dans le _Dictionnaire infernal_.
-
---Voici ce qui arriva, en l'année 1553, à Willissaw, petite ville du
-canton de Lucerne. Un joueur de profession, nommé Ulrich Schroter, se
-voyant malheureux au jeu, proférait des blasphèmes qui ne rendaient pas
-ses parties meilleures. Les assistans lui firent de vaines
-représentations; il jura que, s'il ne gagnait pas, dans la chance qui
-allait tourner, il jetterait sa dague contre un crucifix qui était sur
-la cheminée. Les menaces d'Ulrich n'épouvantèrent point celui dont il
-outrageait l'image; Ulrich perdit encore. Furieux, il se lève; il lance
-sa dague, qui s'évanouit; et aussitôt une troupe de diables tombe sur
-lui et l'enlève, avec un bruit si épouvantable, que toute la ville en
-fut ébranlée. Les judicieux historiens qui rapportent ce miracle,
-ajoutent qu'on ne le vit plus, et qu'il est avec les diables. Pour
-celui-là, il faut convenir qu'il le méritait bien[171].
-
- [171] Bodin, _Démonomanie_, liv. 3, chap. 1er, après Job-Fincel et
- André-Muscule.
-
---Pierre-le-Vénérable raconte cette épouvantable histoire, dans son
-recueil de miracles: Un jour que le comte de Mâcon était dans son
-palais, entouré de sa noblesse et de ses gardes, un cavalier inconnu
-entra tout à coup; et, sans descendre de cheval, il ordonna au comte de
-le suivre, parce qu'il avait à lui parler. Le comte, entraîné par une
-puissance surnaturelle, se lève machinalement et suit l'étranger. Il
-trouve dans la cour un cheval préparé pour lui; il le monte; aussitôt
-les deux chevaux, le cavalier inconnu et le comte s'enlèvent dans les
-airs. Le comte s'aperçoit alors de son malheur; il pousse des cris
-déchirans; il implore de vains secours. Bientôt on le perd de vue; et
-toute la ville, qui venait de le voir enlever par le Diable, ne douta
-pas un instant qu'il ne se fût attiré cette fin terrible par ses excès
-et ses violences. C'était un homme qui opprimait les ecclésiastiques,
-qui pillait les provisions des couvens, qui chassait les chanoines de
-leurs églises, et jetait les moines à la porte des monastères[172].
-
- [172] _Petri venerabilis de miracul._, lib. II, cap. 1. M. Garinet,
- _histoire de la magie en France_. Madame Gabrielle de P***,
- _Histoire des fantômes et des Démons qui se sont montrés parmi les
- hommes_.
-
---Une allemande avait contracté la gracieuse habitude de jurer et de
-dire des mots de corps-de-garde. Elle eut bientôt des imitatrices dans
-le pays, et il fallut un exemple pour arrêter le désordre. Un jour donc
-qu'elle prononçait vigoureusement ces paroles qui font frémir:--_que le
-Diable m'emporte!_... le Diable arriva aussitôt et l'emporta[173].
-
- [173] _Wierius, de prestigiis_, lib. 2. Bodin, _Démonomanie_, lib. 3,
- chap. 1er.
-
---Le Diable, déguisé en avocat, plaidait une cause en Allemagne. Dans le
-cours des débats, la partie adverse, qu'on poursuivait pour avoir volé
-son hôte, jura qu'elle se donnait au Diable, si elle avait pris un sou.
-Le Diable, se voyant tout porté, quitte aussitôt le barreau, et emporte
-le menteur, qui se donnait à lui de si bonne grâce[174].
-
- [174] _Wierius, de prestigiis_, lib. 2; ce trait est déjà rapporté
- dans le _Dictionnaire infernal_.
-
---Après avoir traîné ses fourberies et son charlatanisme dans l'Italie,
-la Grèce, l'Égypte, l'Angleterre, la France, etc., Cagliostro fut arrêté
-à Rome, et condamné, par la sainte inquisition, comme chef de
-franc-maçonnerie, et coupable de projets incendiaires contre l'état et
-la religion. La peine de mort, d'abord prononcée contre lui, fut commuée
-en une prison perpétuelle, par égard pour sa femme qui, lasse des
-friponneries et des bassesses de ce malheureux, avait eu elle-même la
-bassesse de le dénoncer.
-
-C'était là que le Diable attendait Cagliostro. On le trouva un matin
-mort sur son lit; et les chercheurs de vérités miraculeuses, qui
-abondent encore dans notre Europe, découvrirent que Cagliostro avait eu
-le cou tordu par le Diable. (L'abbé Fiard n'a pas encore osé admettre
-cette supposition dans ses dogmes, parce qu'il place Cagliostro au
-nombre des plus fameux suppôts du Diable, et que l'enfer soutient ses
-amis...) On sait d'ailleurs que le Diable n'est pas maître de ses
-actions; qu'il ne fait qu'obéir quand il tue, et que Cagliostro était le
-plus abject des hommes, et le dernier des escrocs, si l'on en croit
-l'auteur italien qui a écrit sa vie.
-
---L'empereur Valens, gagné par les caresses de sa femme, qui était
-arienne, et séduit par l'évêque de Constantinople, fit une guerre
-ouverte aux catholiques, en faveur de la doctrine d'Arius. Il exila S.
-Athanase, S. Mélèce et plusieurs autres saints qui tenaient à l'église
-de Rome; il ordonna l'expulsion de tous les prêtres qui oseraient blâmer
-publiquement les opinions de l'empereur.
-
-Le ciel fit plusieurs miracles pour réduire cet esprit indocile; Valens
-demeura dans l'endurcissement, ainsi qu'on va le voir. S. Basile ne
-pouvait se taire sur l'hérésie arienne, et il annonçait la vérité à qui
-voulait l'entendre. Valens le ménagea long-temps, par égard pour son âge
-et pour son grand mérite. Cependant, comme Basile s'obstinait à crier
-contre l'empereur, celui-ci se décida à signer l'exil du saint; et les
-trois plumes qu'il essaya se brisèrent entre ses doigts... Valens, saisi
-d'étonnement, déchira la pancarte, et laissa en repos le saint évêque.
-Mais ses yeux ne se désillèrent point... Il fit baptiser son fils par
-des prêtres ariens: le jeune prince mourut incontinent[175]; et son père
-ne se convertit pas encore...
-
- [175] Les historiens ecclésiastiques rapportent cela comme un prodige.
- Si c'en est un, à quoi se fier maintenant? Le premier fils de Clovis
- mourut aussitôt après son baptême, et il était baptisé par des
- prêtres catholiques...
-
-Valens croyait à la magie: il fit mourir tous les grands de l'empire,
-dont le nom commençait par _Theod_, à cause qu'un sorcier du temps lui
-avait prédit que le nom de son successeur commencerait par ces
-lettres[176]. Tant d'impiétés eurent un terme. Valens fut vaincu par les
-Goths, à qui il n'avait fait que du bien. Une main invisible le blessa
-sur le champ de bataille; et on le porta dans la cabane d'un paysan, où
-il eut le désagrément d'être brûlé dans sa cinquantième année.
-
- [176] Il n'en eut pas moins _Théodose_ pour successeur, celui-ci
- trouvant un chemin facile au trône, à la faveur de la prophétie.
-
-Les nombreux ennemis de l'ange déchu lui attribuent encore ce trait; et
-de graves légendaires affirment que le Diable mit le feu à la cabane de
-sa propre griffe. Mais Lambertinus, et quelques autres historiens
-justifient le Diable de cette calomnie, puisqu'ils assurent que Valens
-fut brûlé vif, par ordre de Dieu, qui voulait faire un exemple du
-protecteur des ariens[177].
-
- [177] _Lambertini de Cruz-Houen, Theat. Hispaniæ_, pag. 20.
-
---La très-mémorable histoire qui va suivre, nous apprend qu'il est bon
-d'avoir des amis partout. Elle prouvera encore que le Diable est sans
-force devant les gens de bien. Le roi Dagobert mourut à trente-six ans,
-consumé de débauches. Ce prince n'avait su vivre que dans les plus
-grands désordres; mais il avait bâti des églises, et enrichi les
-monastères. Aussitôt qu'il fut mort, un saint ermite, nommé Jean, qui
-s'était retiré dans une petite île, voisine des côtes de la Sicile, fut
-averti en songe de prier Dieu pour l'âme de Dagobert. S'étant donc mis
-en oraison, il vit sur la mer l'âme du roi de France enchaînée dans une
-barque, et des diables qui la rouaient de coups, en la conduisant vers
-la Sicile, où ils devaient la précipiter dans les gouffres de l'Etna. On
-ne sait pas si l'âme est, comme le corps, sensible au bâton et aux coups
-de poing; quoi qu'il en soit, le saint ermite Jean s'apitoya, parce que
-l'âme du roi Dagobert poussait des cris lamentables, appelant à son
-secours saint Denis, saint Maurice et saint Martin. Tout à coup le ciel
-tonna; les trois saints descendirent, revêtus d'habits lumineux, assis
-sur un nuage brillant, précédés des éclairs et de la foudre. Ils se
-jetèrent sur les malins esprits, leur enlevèrent cette pauvre âme, et,
-l'ayant placée sur un drap triangulaire qu'ils tenaient par les coins,
-ils l'emportèrent au ciel, en chantant des psaumes[178].
-
- [178] _Gesta Dagoberti regis_, et M. Garinet: Histoire de la Magie en
- France, première race.--On trouve, dans ce dernier ouvrage, après la
- mort de Dagobert, la description de son mausolée, qui fut sculpté
- sous St. Louis. Voici les choses qui méritent le plus d'être
- remarquées: Parmi les quatre diables qui emmènent l'âme de Dagobert
- dans la barque, deux ont des oreilles d'ânes, décoration que le
- sculpteur aurait pu garder pour lui. Dans la bande du milieu, les
- deux anges qui accompagnent St. Denis, St. Maurice et St. Martin,
- apportent un bénitier et un goupillon pour exorciser les diables,
- comme s'il y avait de l'eau bénite dans le ciel, et comme si trois
- saints et deux anges ne pouvaient pas chasser quatre démons. On voit
- sur la troisième bande, le drap où voyage l'âme de Dagobert; la main
- du Père Éternel est étendue pour la saisir, pendant qu'un ange lui
- donne des coups d'encensoir... (Pages 27, 28 et 29.) Ce monument
- vient d'être reporté à St. Denis. Un architecte, qui se nomme, je
- crois, M. Debray, l'a fait scier en deux, pour donner aux amateurs
- le plaisir de voir à la fois le devant et le derrière.
-
---Un soldat, nommé Étienne, était affligé d'une maladie qui lui courbait
-tout le corps, et lui mettait pour ainsi dire la tête entre les jambes.
-Il faisait cependant son service, au grand divertissement de ses chefs,
-à qui il présentait les armes avec une grâce toute particulière. On lui
-conseilla d'aller prier devant l'image de la sainte Vierge, en le
-flattant d'une guérison certaine. Il y fut, et revint au camp droit
-comme un jonc.
-
-Ce miracle eut lieu dans la Thrace. Les compagnons d'Étienne en furent
-si surpris, qu'ils en parlèrent bien vite à leur capitaine. Celui-ci en
-donna nouvelle au gouverneur, lequel fit conduire Étienne à
-Constantin-Copronyme, alors empereur d'Orient. Le monarque, peu touché
-du prodige, demanda au soldat s'il adorait les images; et celui-ci,
-tremblant de déplaire à son souverain, fut assez ingrat pour oublier le
-bienfait qu'il venait de recevoir. Il répondit qu'il était chrétien pur
-et non idolâtre.--En ce cas, ajouta l'empereur, je te fais centurion...
-Mais Étienne ne jouit pas long-temps du prix de son apostasie; il
-remontait à cheval pour retourner à son poste, quand le Diable parut,
-lui tordit le cou, et le rendit plus courbé, plus tortu, plus difforme
-qu'auparavant. On dit même qu'il l'étrangla[179].
-
- [179] _Niceph. Rerum Roman._, lib. 22.--_Damasc. orat. de
- imagin.--Mathæi Tympii præmia virtut. christian. imagin. colent.
- 13._
-
-Celui-là aussi méritait bien sa peine; cependant Mathieu Tympius purge
-le Diable de cette mort, en disant que c'était une vengeance
-divine[180].
-
- [180] _Ultio divina, et ultrix Dei justitia_, pag. 222.
-
---Carlostad, archidiacre de Wurtemberg, porta l'impiété jusqu'à nier la
-présence réelle de Jésus-Christ dans l'eucharistie, après avoir gagé
-avec Luther, le verre à la main, qu'il soutiendrait cette erreur. Il
-abolit la confession auriculaire, le précepte du jeûne, et l'abstinence
-des viandes. Il fut le premier prêtre qui se maria publiquement. Il
-permit aux moines de sortir de leurs monastères et de renoncer à leurs
-voeux[181], etc. Tant de désordres publics devaient subir une punition
-éclatante. C'est pourquoi le Diable reçut ordre d'exterminer Carlostad.
-On doit présumer qu'il obéit avec peine, puisque l'archidiacre de
-Wurtemberg était hérétique, et que tout hérétique est fils et camarade
-du Diable, comme dit George l'apôtre[182].
-
- [181] Pluquet, Dictionnaire des Hérésies, tome Ier.
-
- [182] _Le tombeau des hérétiques_, 3e partie.--Un peu plus loin, le
- même George l'apôtre, de très-spirituelle et charitable mémoire, dit
- que l'hérétique est pire que le Diable, comme il y a des fils qui
- valent moins que leur père. «Le Diable, ajoute-t-il, craint la
- sainte hostie, et l'hérétique s'en moque. Il craint le signe de la
- croix; l'hérétique ne s'en soucie, et est plus assuré que tous les
- diables. Le Diable cite la sainte Écriture sans la corrompre;
- l'hérétique la corrompt en la citant. Le Diable a cru la
- transsubstantiation, baillant des pierres à faire du pain à
- Jésus-Christ, et eux la nient, etc. Aussi tous les hérétiques seront
- damnés, aussi-bien que les Juifs, Turcs et Païens.» (Ce livre a été
- imprimé en 1597.)
-
-Quoi qu'il en soit, voici ce que Mostrovius raconte: Le jour que
-Carlostad prononça son dernier sermon, un grand homme noir, à la figure
-triste et décomposée, entra dans le temple et vint s'asseoir en face du
-prédicateur. Carlostad l'aperçut et se troubla. Il dépêcha son sermon;
-et, au sortir de la chaire, il demanda si l'on connaissait l'homme noir
-qui venait d'entrer dans le temple. Mais cet homme avait déjà disparu,
-et personne ne l'avait vu que le prédicateur. Pendant que ceci se
-passait, le même fantôme noir était allé à la maison de Carlostad, et
-avait dit au plus jeune de ses fils:--Souviens-toi d'avertir ton père
-que je reviendrai dans trois jours, et qu'il se tienne prêt... Quand
-l'archidiacre rentra chez lui, son fils lui raconta l'apparition, et lui
-rapporta les paroles du spectre. Carlostad épouvanté se mit au lit; et,
-trois jours après, le Diable lui tordit le cou[183]. Cet événement eut
-lieu en l'année 1541, dans la ville de Bâle.
-
- [183] Cette anecdote se trouve encore dans les écrits de Luther, et
- dans un livre assez plat, intitulé, _la Babylone démasquée, ou
- Entretiens de deux dames hollandaises, sur la religion
- catholique-romaine_, etc., page 226; édition de Pépie, rue
- St.-Jacques, à Paris, 1727.
-
---Amalaric, roi d'Espagne, étant tombé dans l'arianisme, se conduisit
-indignement envers les chrétiens fidèles. Il avait épousé la princesse
-Clotilde, soeur de Childebert roi de France. Cette pieuse reine
-n'approuvait point les hérésies de son mari: le barbare lui fit crever
-les yeux... Clotilde envoya à son frère un mouchoir teint de son sang;
-et Childebert furieux marcha aussitôt avec une armée contre Amalaric.
-
-Mais la justice des hommes fut prévenue par la justice éternelle. Tandis
-qu'il s'avançait au-devant de Childebert, Amalaric fut percé d'un trait
-lancé par une main invisible. Quelques historiens regardent cette mort
-comme un ouvrage du Diable. En admettant cette supposition, on n'aurait
-pas le plus petit reproche à faire à l'ange déchu qui n'agissait là, ni
-sans motifs graves, ni sans ordres supérieurs. Mais les bons écrivains
-disent très-bien que le trait fut lancé d'en-haut, et de la main des
-vengeances divines; _stupendum sanè divinæ vindictæ argumentum_[184].
-
- [184] _Lambertini de Cruz-Houen, Theatrum regium Hispaniæ, ad annum
- 510._
-
---Une petite troupe de pieux cénobites regagnait de nuit le monastère.
-Ils arrivèrent au bord d'un grand fleuve, et s'arrêtèrent sur le gason
-pour se reposer un instant. Pendant qu'ils tuaient le temps et l'ennui,
-en contant des historiettes, ils entendirent plusieurs rameurs qui
-descendaient le fleuve avec une grande impétuosité. L'un des moines leur
-demanda qui ils étaient?--Nous sommes des démons, répondirent les
-rameurs; et nous emportons aux enfers l'âme d'Ébroïn, maire du palais,
-qui tyrannisa la France, et qui abandonna le monastère de Saint-Gal pour
-rentrer dans le monde... Les moines épouvantés s'écrièrent: _Sancta
-Maria, ora pro nobis_.--Vous faites bien d'invoquer sainte Marie,
-répliquèrent les démons; car nous allions vous noyer, pour vos débauches
-et votre babil. Les cénobites, sans entrer dans de plus longs colloques
-avec des gens qui rendaient si bien la justice, reprirent le chemin du
-couvent, et les Diables celui de l'enfer[185].
-
- [185] _Legenda aurea, Jac. de Voragine. Leg. 114._
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-LA MORT DE JULIEN L'APOSTAT.--HISTOIRE TRAGIQUE.
-
- _Tu id quod boni est excerpis, dicis quod malis est._
-
- TÉRENCE.
-
- Oublions ses vertus et cherchons ses forfaits.
- Il était juste, grand, généreux, sage..., mais
- Hérétique, apostat, d'une conduite impure...
- Il fut tué par Satan, ou bien par saint Mercure.
-
-
-Ce serait abuser de la complaisance du lecteur, que de lui rapporter ici
-l'histoire de Julien l'apostat. On se permettra seulement de comparer en
-peu de mots les sentimens de ceux qui ont écrit sur son compte.
-
-Selon des gens exagérés, Julien fut grand dans tout ce qu'il fit. Selon
-les sages historiens, il fut un peu variable dans sa philosophie,
-inconstant dans ses manières de penser et d'agir; au reste, grand
-capitaine, bon prince, extrêmement instruit et très-avide de sciences.
-On remarque, en lisant ses ouvrages, qu'il n'ignorait rien de ce qu'il
-fallait savoir alors, pour être un savant universel. Mardonius, son
-gouverneur, avait pris soin de former son coeur à la vertu et à la
-sagesse; et, en cultivant l'esprit de son élève, il s'était appliqué
-surtout à lui inspirer de la modestie, du mépris pour les plaisirs des
-sens, de l'aversion pour les spectacles qui déshonoraient les Romains,
-de l'estime pour une vie sérieuse, et du goût pour la lecture. Aussi,
-dès son enfance, Julien déploya beaucoup de goût pour les sciences, et
-montra de bonne heure un génie vif, ardent, insatiable. Dans ses
-expéditions militaires, il fit preuve d'une valeur qui allait jusqu'à la
-témérité. Il se conduisit en bon général, dès sa première campagne,
-quoiqu'il fût sans expérience; mais il avait son génie et l'étude. En
-355, il fut nommé César et préfet général des Gaules. Il chassa les
-barbares qui ravageaient ce pays, et vainquit sept rois allemands auprès
-de Strasbourg. Il corrigea aussi les abus qui s'étaient introduits dans
-le gouvernement des Gaulois, réprima l'avarice des gens en place et se
-fit aimer généralement des soldats et du peuple.
-
-Constance, à qui les succès de Julien donnaient de l'ombrage, voulut lui
-retirer une partie de ses troupes; mais le général était aimé: les
-troupes se mutinèrent et proclamèrent Julien empereur, malgré sa
-résistance.
-
-Constance, indigné de ce qui se passait, songeait à en tirer vengeance,
-lorsque la mort vint lui en ôter les moyens. Julien se rendit aussitôt
-en Orient, où il fut reconnu empereur, comme il venait de l'être en
-Occident. Il permit le libre exercice de tous les cultes, et ne
-persécuta guère que les séditieux. Il est vrai qu'il se fit païen, après
-avoir été chrétien hérétique; mais on lui doit un peu de ménagement pour
-sa clémence. Par exemple, un jour qu'il consultait Apollon, près de la
-fontaine de Castalie, au faubourg de Daphné, à Antioche, comme les
-prêtres ne pouvaient répondre à ses demandes, le démon qui se trouvait
-dans la statue d'Apollon, _s'écria qu'il ne pouvait plus parler_, à
-cause des reliques du saint martyr Babylas qui étaient auprès du temple.
-Julien fut assez sot, pour ne pas voir là de l'impuissance dans ses
-dieux, et assez bon pour respecter les reliques. Il fit venir les
-chrétiens et leur ordonna d'emporter le corps de Babylas dans un autre
-quartier. Ceux-ci enlevèrent le cercueil du saint martyr, en chantant
-pendant plus d'une heure, aux oreilles même de Julien, ce septième
-verset du psaume 96, qu'ils répétaient en manière de refrain: _Que tous
-ceux-là soient confondus, qui adorent des ouvrages de sculpture, et qui
-se glorifient dans leurs idoles!_ Julien regarda ces chrétiens comme des
-fous qu'il fallait plaindre, et eut la patience d'attendre la fin de
-leurs cérémonies, pour reprendre les siennes.
-
-Ce qu'il y a de plus étonnant dans cette histoire, c'est la clémence de
-l'empereur apostat, l'effronterie séditieuse des chrétiens, et
-l'impudence de Sozomène, qui rapporte leur conduite comme un modèle de
-fermeté admirable[186]. On pourrait citer une foule de traits
-semblables. Mais ce n'est point ici le lieu. Terminons, en rappelant au
-lecteur que Julien, faisant la guerre aux Perses, fut conduit dans une
-embuscade, par un de ses généraux qui le trahissait, et que la mort de
-l'empereur ôta la victoire aux Romains.
-
- [186] Histoire ecclésiastique de Sozomène, liv. V, chap. 19.
-
-Voici maintenant ce que racontent les légendaires: Julien fut un
-scélérat. Jacques de Voragine dit qu'il a été moine, et que, quoique
-chrétien, il vola à une vieille femme trois pots de terre pleins de
-pièces d'or... Dès qu'il se vit riche[187], il apostasia...
-Saint-Grégoire, qui le connut à vingt-quatre ans, avait prévu (comme il
-le dit dans ses oeuvres) qu'il deviendrait un homme dangereux... Pendant
-qu'il était préfet des Gaules, Julien pilla les vases sacrés dans les
-églises, et prit le plus grand qui se trouva, pour lui servir de pot de
-chambre[188]...
-
- [187] Notez qu'il était prince, et neveu du grand Constantin.
-
- [188] _Et super ea mingens ait: Ecce in quibus vasis Mariæ filio
- ministratur..._ (_Leg. aurea._)
-
-Mais on se forme en grandissant. Lorsqu'il fut empereur, il pilla les
-églises d'Antioche, et, faisant mettre les vases sacrés entre ses
-jambes, _super ea sedit, et ignominiam addidit_. Au même instant le ciel
-indigné livra Julien aux vers, qui se mirent à ronger le corps impérial,
-et dont il ne fut délivré qu'à la mort[189]... De plus, et toujours en
-haine des chrétiens (ou plutôt parce qu'il protégeait toutes les
-religions), Julien voulut rebâtir le temple des Juifs; mais il n'en put
-venir à bout, vu qu'un feu miraculeux brûla les ouvriers qui y
-travaillèrent. Enfin, lorsqu'il faisait la guerre aux Perses, il fut tué
-par une main invisible. Calixte, Pierre Wialbrugt et Jacques de
-_Voragine_ disent que ce coup fut porté par le Diable, et que Julien
-périt de la griffe même de celui qu'il avait adoré[190]... Mais cette
-accusation, odieusement intentée contre le Diable, tombe d'elle-même,
-parce qu'elle est dénuée de preuves. Et Jacques de Voragine, qui l'admet
-ici, la rejette ailleurs, par cet esprit de contradiction si ordinaire
-dans les théologiens.
-
- [189] _Jacobus de Voragine, ibidem_. Leg. 120.
-
- [190] _Calixtus, in historiâ tripartitâ. Petrus Wialbrugt, de morte
- apostatarum_, cap. 19. _Jacobus de Voragine, eadem, leg. 120._ La
- citation de Pierre Wialbrugt n'est point garantie; elle a été donnée
- à l'auteur par un ex-R. P. jésuite.
-
-Voici enfin la véritable et miraculeuse mort de Julien l'apostat. Saint
-Basile, étant allé de nuit visiter le tombeau de saint Mercure, n'y
-trouva plus les armes de ce vaillant martyr de Jésus-Christ (car ce
-Mercure-là avait été soldat). Basile, pensant qu'on les avait volées, se
-disposait à sortir, lorsqu'il eut une extase, où il vit sainte Marie
-entourée d'anges et de vierges. Elle était assise sur un trône, et
-disait:--Appelez-moi sur-le-champ Mercure, et dites-lui qu'il aille tuer
-l'empereur Julien, pour les blasphèmes qu'il ne cesse de proférer contre
-moi et contre mon fils[191]. Saint Mercure parut aussitôt, revêtu de ses
-armes, et prêt à remplir sa commission[192]...
-
- [191] _Vocate mihi citò Mercurium, qui Julianum apostatam occidat, qui
- me et filium meum superbè blasphemat._ Leg. 30. _Jacobi de
- Voragine._
-
- [192] Amphiloque et la chronique d'Alexandrie disent encore que saint
- Mercure, étant parti bien vite, revint au bout d'un peu de temps, et
- s'écria: «Julien est percé à mort comme vous me l'avez commandé.»
-
-Saint Basile, sortant alors de son extase, alla de nouveau visiter le
-tombeau de saint Mercure, et l'ouvrit: le corps avait aussi disparu. Le
-gardien de l'église l'assura que personne n'y était entré, et que les
-choses étaient encore à leur place au commencement de la nuit... Et ce
-qui prouve, plus que tout le reste, la vérité de ce miracle, c'est que
-le lendemain on retrouva les armes où elles avaient habitude d'être, le
-corps dans le cercueil, et la lance du saint tout ensanglantée. Alors
-saint Basile publia la mort du tyran... En effet, peu de jours après, un
-messager arriva, qui apprit la défaite de l'armée et la fin malheureuse
-de l'empereur, tué par un soldat inconnu[193]...
-
- [193] _Amphiloch. in vitâ S. Basilii. Chronic. Alex. Sozomen. Hist.
- ecclesiast._, lib. VI, cap. 2. _Fulbertus, in sermone de Deiparâ.
- Cæsarius Heisterb._, lib. VIII, cap. 52. _Jacobi de Voragine, auctâ
- à Claudio à Rotâ. Leg. 30. Mathæi Tympii præmia virtut. christian._,
- etc. On n'a pris que la crème de tous ces bons et braves historiens,
- si tant est qu'ils aient jamais rien écrit d'historique.
-
-Ne se pourrait-il pas que le général qui trahissait Julien, ou quelques
-amis de ceux qui désiraient la mort de ce tyran, eussent rempli ici le
-rôle du diable, ou plutôt de saint Mercure?...
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-LE DÉMON BIENFAISANT.--PETIT ROMAN[194].
-
- _Tu benè si quid facias, non meminisse fas est._
-
- AUSONE.
-
- De ce brave démon respectons la mémoire,
- Puisqu'il a fait le bien, sans y chercher de gloire.
-
- [194] _Ex Cæsarii Heisterb. miracul._, lib. _V_, _de Dæm._, cap. 37.
-
-
-Un honnête soldat, nommé Évrard[195], étant tombé dangereusement malade,
-on fut obligé de lui ouvrir le crâne, parce qu'on plaçait dans le
-cerveau la cause de sa maladie. Mais les chirurgiens opérèrent si mal,
-que le soldat ne guérit point, et que des accès de démence vinrent
-encore se joindre aux souffrances qu'il endurait. Il avait une jeune
-épouse, qu'il chérissait tendrement, avant la malheureuse opération;
-depuis qu'il était devenu fou, ses sentimens d'amour avaient fait place
-à une haine si prononcée, qu'il ne pouvait plus ni la voir ni
-l'entendre.
-
- [195] _Miles quidam honestus, Everhardus nomine..._ La chose se passe
- dans le onzième siècle; le soldat est Lombard, comme on le verra
- plus loin.
-
-Pendant que la jeune femme se désolait, le Diable se présenta, sous une
-forme humaine, au pied du lit où gisait le malade.--Évrard, lui dit-il,
-veux-tu te séparer de ton épouse?--Rien ne me ferait plus de plaisir,
-répondit le soldat.--Eh bien! ajouta le Diable, lève-toi; je te vais
-conduire à Rome; nous parlerons au pape, et tu pourras divorcer en
-bonnes formes.
-
-Là-dessus, le Diable conduisit Évrard à Rome, le présenta au pape, qui
-se trouvait alors au milieu de ses cardinaux, et parla si éloquemment
-pour son protégé, qu'il obtint une bulle pontificale, par laquelle le
-soldat avait plein pouvoir de divorcer avec sa femme, quand bon lui
-semblerait. Évrard s'abandonna à des transports de joie, en recevant la
-pancarte, qu'il regardait comme l'instrument de sa liberté et de son
-bonheur.
-
---A présent que tes désirs sont satisfaits, lui dit le Diable, veux-tu
-que je te transporte à Jérusalem où ton sauveur a été crucifié? Je te
-ferai voir son sépulcre, et tous les saints lieux que les chrétiens
-souhaitent si ardemment de visiter... Le soldat, que les grandes
-complaisances de son protecteur jetaient dans l'embarras, reconnut alors
-qu'il avait affaire avec le Diable. Il ne s'en effraya pourtant point,
-et accepta cette proposition.
-
-Le Diable enleva donc son compagnon, franchit les airs d'un vol rapide;
-et, après avoir traversé la mer en peu d'instans, il le déposa dans la
-basilique du saint sépulcre, le conduisit à tous les saints lieux, où il
-fit ses oraisons, et lui demanda ensuite s'il voulait voir le sultan
-Saladin. Évrard répondit que cela lui ferait plaisir; et, aussitôt son
-conducteur le porta au milieu du camp des Sarrazins. Là, il vit à son
-aise, et sans être vu, le sultan, les princes de sa famille, ses
-généraux et ses armées.
-
---Veux-tu maintenant retourner dans ton pays, lui dit le
-Diable?--Volontiers, répondit Évrard, je ne dois pas vous empêcher de
-vaquer plus long-temps à vos affaires... Au même instant, les deux
-voyageurs se trouvèrent en Lombardie.
-
-Ils s'étaient arrêtés au coin d'un bois.--Lève les yeux, dit le Diable à
-son compagnon; tu aperçois, à deux cents pas de nous, un bon homme monté
-sur un âne, qui entre déjà dans la forêt. C'est un paysan de ton
-village; il vient de recevoir quelque argent, qu'il croit porter dans sa
-famille. Mais des voleurs l'attendent dans l'épaisseur du taillis, et
-vont l'assassiner... Veux-tu que je coure à son aide?--Ah! je vous en
-supplie, s'écria Évrard, et... Le Diable était déjà dans la forêt,
-tordant le cou aux brigands, et mettant le bon homme dans un chemin plus
-sûr...
-
-Après cette généreuse expédition, le soldat fut reporté chez lui,
-jouissant dès lors d'une parfaite santé, tant dans le corps que dans
-l'esprit. Le paysan, qui s'était vu si miraculeusement tiré des griffes
-des voleurs, arriva aussi sur l'entrefaite. Le Diable leur fit ses
-adieux, et s'arracha à leur reconnaissance, ne demandant pour prix de
-ses services, que d'occuper quelquefois leurs bons souvenirs.
-
-Il n'est pas besoin de dire que le soldat Évrard reprit, avec son bon
-sens, toute la tendresse qu'il avait pour sa femme, avant sa folie, et
-qu'il ne songea pas à profiter de la bulle, qui lui permettait le
-divorce.
-
-Avec un lecteur judicieux, de pareils traits n'ont pas besoin de
-commentaire.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-LE CONSEIL INFERNAL--CONTE NOIR[196].
-
- _Ultima cælestum terras Astræa reliquit._
-
- OVIDE.
-
- La justice a quitté les mortels trop pervers.
- Hélas! à notre honte, on la trouve aux enfers.
-
- [196] _Ex Cæsarii Heisterb. miracul._, lib. _V_, cap. 4.
-
-
-Il y avait, auprès de Tolède, dans une caverne profonde, une école de
-nécromancie, qui fut fermée sous le règne de Ferdinand V. Dans le
-douzième siècle, cette école était fréquentée par des jeunes gens de
-tous les pays. Quelques Normands, ayant entendu raconter à leur maître
-des choses prodigieuses sur les apparitions, le prièrent de leur faire
-voir quelques scènes infernales. Le professeur de nécromancie fit tous
-ses efforts, pour éteindre dans ses élèves un désir trop dangereux;
-mais, comme ils persistaient dans leur demande, il les conduisit un jour
-dans un champ écarté. Là, il traça un grand cercle sur la terre, fit
-entrer ses écoliers dans cette enceinte protectrice, et leur recommanda
-d'y rester immobiles, s'ils ne voulaient pas être emportés par le
-Diable. Il les avertit encore de ne rien prendre des démons, et de ne
-leur rien donner. Après cela il se retira à l'écart et fit les
-évocations.
-
-Bientôt, une troupe de diables paraît autour du cercle. Ils étaient
-vêtus d'un costume militaire, et portaient des armes bien travaillées.
-Ils firent d'abord plusieurs exercices devant les jeunes Normands;
-ensuite ils coururent sur eux, la lance en arrêt et l'épée au poing,
-pour les épouvanter et les faire sortir du cercle. Les
-apprentis-nécromanciens s'effrayèrent d'abord; mais leur esprit se
-rassura, quand ils s'aperçurent que la pointe des armes ennemies ne
-dépassait pas la ligne tracée par leur maître, et qu'ils étaient en
-sûreté dans le rond magique.
-
-Les démons s'éloignèrent alors; et ils reparurent au bout d'un instant,
-sous des figures de jeunes filles extrêmement belles. Ils firent dans ce
-déguisement une espèce d'entrée de ballet; ils formèrent des danses
-gracieuses, et cherchèrent à attirer les jeunes gens, par des postures
-séduisantes et lascives.
-
-Une de ces jeunes filles, la plus belle de toutes, remarqua parmi les
-écoliers le plus aimable, et s'avança vers lui, en dansant avec une
-légèreté merveilleuse. Quand elle fut auprès du cercle, elle lui
-présenta un anneau de grand prix, et l'engagea, par toutes les
-séductions imaginables, à prendre de l'amour pour elle. Le jeune homme
-séduit avança la main hors du cercle, pour prendre l'anneau qu'on lui
-offrait. La belle fille l'attire aussitôt à elle, lui jette les bras au
-cou et l'emporte par les airs. Toute la troupe déguisée s'envole en même
-temps.
-
-Les disciples du nécromancien poussent alors de grands cris. Leur maître
-arrive. On lui conte ce qui vient de se passer.--Je n'en suis point la
-cause, dit-il; vous avez voulu voir les démons; je vous avais prévenu du
-péril... Votre camarade ne sortira pas de leurs mains.
-
-Il est probable que la vue du Diable, et la connaissance qu'ils venaient
-d'avoir de son pouvoir immense, ne rendirent pas ces jeunes gens
-meilleurs chrétiens; car ils répondirent à leur maître:--Arrangez-vous
-comme vous voudrez; mais si vous ne nous rendez pas notre camarade, nous
-allons vous tuer...
-
-Le nécromancien aurait pu faire étrangler par le Diable ces élèves
-impudens, qui osaient le menacer de la mort; mais une peur trop subite
-dérange souvent les idées. Il trembla donc pour sa vie, et considérant
-que les Normands sont gens de mauvaise tête, il répliqua:--Attendez au
-moins quelques instans; je vais travailler à ranimer le défunt.
-
-Aussitôt donc, il évoqua le prince des démons, lui représenta qu'il
-l'avait toujours bien servi, et le pria de rendre aux écoliers irrités
-le camarade dont ils voulaient venger la perte. Le chef des diables,
-touché de compassion, répondit:--Demain, j'assemblerai pour cela un
-concile[197] où tu assisteras, et je tâcherai de te satisfaire.
-
- [197] Le latin porte _concilium_...
-
-Le lendemain, le chef des démons réunit les plus habiles gens de ses
-états, et demanda pourquoi on avait enlevé l'écolier que réclamait le
-professeur de nécromancie? Un démon répliqua:--Seigneur, en emportant ce
-jeune homme, je n'ai fait ni injustice, ni violence. Il a désobéi à son
-maître, en dépassant le cercle où il était en sûreté...
-
-Après qu'on eut disputé quelque temps sur cette question, le prince de
-l'enfer dit à un autre démon, qui siégeait près de lui:--Olivier, vous
-êtes plus versé que nous dans la jurisprudence; et vous rendez la
-justice, sans avoir égard aux personnes; prononcez donc sur cette cause
-importante[198].
-
- [198] _Olivere, semper curialis fuisti; contrà justitiam personam non
- accipis; solve quæstionem hujus litis_, etc.
-
-Le démon Olivier répondit:--Je pense qu'il faut rendre ce jeune homme à
-son maître; car la situation de ce vieillard est vraiment pénible... Le
-croira-t-on parmi les mortels? cet avis plein de modération emporta tous
-les suffrages; on permit à l'écolier de retourner sur la terre; on
-apaisa le courroux des autres élèves; on sauva de leur fureur le maître
-de nécromancie; et tout cela fut l'ouvrage d'un conseil de démons. Mais
-le jeune Normand venait de voir l'enfer, et il n'avait pas envie d'y
-revenir. C'est pourquoi il entra dans un monastère de Cîteaux.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-DE CEUX QUI NOUS ONT RAPPORTÉ DES NOUVELLES DE L'ENFER.
-
- _Fabula nullius veneris, sine pondere et arte
- Validiùs oblectat populum..._
-
- HORACE.
-
- Un conte absurde, informe, hasardé par des sots,
- Est toujours sûr de plaire, et trouve ses dévots.
-
-
---Quoiqu'on lise dans la Bible que nul mortel n'est revenu des
-enfers[199], nous apprenons cependant, par le témoignage des pieux
-théologiens, que plusieurs personnes dignes de foi ont fait ce voyage en
-chair et en os, pour nous en rapporter des nouvelles. De ce nombre est
-un bon religieux anglais, dont l'histoire a été écrite par un moine
-dévotieux, par Pierre-le-Vénérable, abbé de Cluni, et par Denys le
-chartreux[200].
-
- [199] _Sapientiæ_, cap. 2.
-
- [200] _Petri venerabilis, de miracul.; et Dyonisii carthusiani, de
- quatuor novissimis_, art. 47.
-
-Ce voyageur privilégié parle, comme dans les romans, à la première
-personne. «J'avais saint Nicolas pour conducteur, dit-il; il me fit
-parcourir un chemin plat, jusqu'à un espace immense, horrible, peuplé de
-défunts qu'on tourmentait de mille manières affreuses. On me dit que ces
-gens-là n'étaient pas damnés, que leur supplice finirait avec le temps,
-et que je voyais le purgatoire. Je ne m'attendais pas à le trouver si
-rude; tous ces malheureux pleuraient à chaudes larmes, et poussaient de
-grands gémissemens. Les uns brûlaient dans un feu violent; les autres se
-baignaient dans des chaudières de soufre, de poix, de plomb et d'autres
-métaux, qui bouillonnaient vigoureusement et ne puaient pas moins. Les
-démons faisaient frire ceux-ci dans une poêle, et des serpens venimeux
-mordaient ceux-là avec de longues dents. Depuis que j'ai vu toutes ces
-choses, je sais bien que si j'avais quelque parent dans le purgatoire,
-je vendrais ma chemise, et je souffrirais mille morts pour l'en tirer.
-
-»Un peu plus loin, j'aperçus une grande vallée où coulait un
-épouvantable fleuve de feu, qui s'élevait en tourbillons à une hauteur
-énorme. Au bord de ce fleuve il faisait un froid si glacial, qu'il est
-impossible de s'en faire une idée. Saint-Nicolas m'y conduisit, et me
-fit remarquer les patiens qui s'y trouvaient, en me disant que c'était
-encore le purgatoire.
-
-»En pénétrant plus avant, nous arrivâmes en enfer. C'était un champ
-aride couvert d'épaisses ténèbres, coupé de ruisseaux de soufre
-bouillant, comme on le présume bien. On ne pouvait y faire un pas sans
-marcher sur des insectes hideux, difformes, extrêmement gros, et jetant
-du feu par les narines. Ils étaient là pour le supplice des pécheurs,
-qu'ils tourmentaient de concert avec les démons. Ceux-ci, avec des
-crochets de fer ardent, happaient les âmes pénitentes et les jetaient
-dans des chaudières, où ces pauvres âmes se fondaient avec les matières
-liquides. Après cela on leur rendait leur forme pour de nouvelles
-tortures.
-
-»Ces tortures se faisaient en bon ordre, avec une variété infinie et une
-vitesse surprenante. Il est vrai que chacun était tourmenté selon ses
-crimes; les sodomites, par exemple, étaient obligés de se joindre
-charnellement, et d'une manière conforme à leurs anciens goûts, avec de
-grands monstres brûlans, à la mine épouvantable.
-
-»Plus loin je remarquai, dans des bains chauds et dans des fournaises
-ardentes, les prieurs de moines qui expiaient leur intolérance, leur
-hypocrisie, et le peu de soin qu'ils avaient pris de leur troupeau.
-J'aperçus des religieux à qui les démons faisaient avaler des charbons,
-parce qu'ils avaient mangé des pommes et des prunes avec un sentiment de
-volupté damnable[201].
-
- [201] On sait qu'un dévot doit tout manger en rechignant et trouver
- mauvaises les meilleures choses du monde. Quant aux religieux en
- question, on pourrait dire la niaiserie si connue qu'ils étaient en
- enfer _pour des prunes_.
-
-»Je vis aussi des évêques cruellement punis, pour avoir mal gouverné
-leurs ouailles et abandonné leur diocèse à des vicaires. Je remarquai
-plusieurs prêtres impudiques; il y en avait peu dans le purgatoire, mais
-beaucoup en enfer. Je n'en fus point surpris, vu le grand nombre de
-fornications qu'ils commettent[202]. J'y vis encore des religieux. Les
-uns expiaient de grands crimes; les autres souffraient des tourmens,
-temporels à la vérité, en punition de ce qu'ils avaient été trop
-soigneux de la propreté de leurs mains, et qu'ils avaient perdu un temps
-précieux à rogner leurs ongles. Les abbés et les abbesses, qui avaient
-eu des amours sensuelles, n'étaient pas non plus épargnés. Je remarquai
-même, dans ces lieux de souffrance, un roi puissant, alors bien
-rapetissé; et à ma grande surprise, je reconnus, entre les griffes des
-Diables, un saint évêque dont les reliques faisaient des
-miracles...[203]. Après plusieurs spectacles aussi terribles je revins
-dans ma cellule, et je rentrai dans mon lit.»
-
- [202] _Pauci sacerdotes in purgatorii pænis, respectu eorum qui ubique
- terrarum Castimoniam polluant... Sed penè omnes æternaliter
- damnantur._ (_Dyonisii carth._) Le clergé était alors bien plus
- corrompu qu'aujourd'hui.
-
- [203] _Episcopum quemdam, qui fuerat religiosus et devotus... per quem
- etiam Dominus post mortem ipsius fecit quædam miracula; et tamen in
- poenis adhuc fuit, etc._ (_Dyonisii carthus._, art. 47, _de purgat.
- et inferno_).
-
---Un certain Bertholde, étant allé aux enfers, y trouva quarante et un
-évêques, qu'on faisait geler et bouillir tour à tour. Les plus
-tourmentés appelèrent Bertholde:--Recommandez à nos amis, lui
-dirent-ils, d'offrir pour nous le saint sacrifice... Bertholde le
-promit; et vit un peu plus loin l'âme du roi Charles-le-Chauve, qui
-était rongée par les vers.--Priez l'archevêque Hincmar de me soulager
-dans mes maux, dit Charles à Bertholde.--Volontiers, répondit celui-ci.
-Un peu plus loin, il vit l'évêque Jessé, que quatre Diables plongeaient
-alternativement dans un pot de poix bouillante et dans un puits d'eau
-glacée.--Ami, priez le clergé de s'intéresser à moi, dit-il à
-Bertholde.--Le bon homme s'en chargea; et, après avoir vu divers autres
-pécheurs qui se recommandèrent pareillement aux prières des fidèles, il
-revint sur la terre. Il s'acquitta de toutes ses petites commissions; on
-pria pour les patiens, et les patiens, dit-on, furent soulagés[204].
-
- [204] _Hincmari archiep. Epist._, tom. II, pag. 806.
-
---Saint Patrice, primat d'Irlande, avait à faire à de si mauvais sujets,
-que les prodiges, les miracles réitérés, les menaces de l'enfer, les
-promesses d'un paradis plein de délices ne pouvaient les convertir à la
-foi. Pour toutes raisons, quand saint Patrice se mettait à les prêcher,
-les Irlandais avaient l'impiété de répondre:--Nous ne vous croirons, que
-si vous nous faites voir les joies du paradis et les tourmens de
-l'enfer.
-
-Saint Patrice pria, et le seigneur lui fit voir un trou par lequel on
-entrait en purgatoire. Quelques-uns furent assez hardis pour y pénétrer,
-particulièrement un soldat, nommé Agneïus ou Egneïus. A peine y eut-il
-mis le pied, que les démons voulurent le jeter au feu, selon qu'ils en
-usent ordinairement envers les nouveaux venus. Il se tira de ce danger
-par un signe de croix. Alors les démons le conduisirent dans un grand
-champ, qu'un docteur extatique appelle _la vallée de Misère_. Cette
-vallée était pavée d'hommes et de femmes nues, fichées ventre à terre
-sur le sol, avec de grands clous au derrière. Des bandes de Diables
-couraient sur le dos de ces pauvres gens, et leur donnaient de temps en
-temps la discipline.
-
-Après cela, Egneïus ou Agneïus entra dans une autre vallée, plus
-misérable encore, où se trouvaient des pécheurs, que d'énormes dragons
-dévoraient continuellement, sans les rendre plus maigres, comme faisait
-autrefois le vautour de Prométhée. D'autres avaient des serpens autour
-du corps, et ces serpens cherchaient à leur déchirer le coeur. Plusieurs
-étaient couchés sur le dos, portant chacun sur leur poitrine un grand
-crapaud qui ouvrait la gueule pour les avaler. Un crapaud qui avale un
-homme est quelque chose de bien monstrueux; aussi ceux-là, qu'un crapaud
-se disposait à avaler, poussaient-ils de grands cris d'effroi, en même
-temps qu'ils sanglotaient de douleur, en recevant le fouet de la main du
-Diable. Il paraît qu'on fustige aux enfers comme dans les couvens, car
-ce supplice est souvent rapporté dans les relations infernales des bons
-moines.
-
-Au partir de là, on conduisit Agneïus ou Egneïus dans un troisième
-département. Là il vit une multitude de personnes de tout âge et de tout
-sexe que l'on fouettait encore, et qui souffraient à la fois les
-rigueurs de la gelée et les horreurs du feu. Ceux-là étaient si bien
-garnis de clous enfoncés dans leur chair, qu'on eût difficilement trouvé
-à placer une tête d'épingle sur tout leur corps.
-
-Agneïus ou Egneïus entra ensuite dans la quatrième vallée, qui était
-celle des pendus. Les uns l'étaient par les pieds, les autres par les
-mains, ceux-ci par les cheveux, ceux-là par les oreilles, d'autres par
-le nez, quelques femmes par les mamelles, quelques hommes par les
-parties que la pudeur empêche de nommer; et tous avec des chaînes de
-fer, au milieu des tourbillons enflammés.
-
-On en voyait aussi quelques-uns qui étaient au croc, au-dessus d'un bon
-brasier bien ardent. D'autres rôtissaient sur le gril; d'autres dans la
-poêle à frire; d'autres à la broche; d'autres enfin buvaient
-continuellement du plomb et des métaux fondus. Tous ces malheureux
-poussaient des cris effroyables. Après avoir vu encore d'autres
-horreurs, le soldat Egneïus ou Agneïus se trouva sur les bords d'un
-fleuve enflammé. On ne pouvait le traverser que sur un pont glissant
-comme du cristal, et pas plus large que le tranchant d'un rasoir.
-Agneïus ou Egneïus s'y hasarda en faisant le signe de la croix, et à
-mesure qu'il avança, il trouva le pont plus large. En arrivant à l'autre
-bord du fleuve, il fut tout surpris de se voir dans le séjour des élus.
-
-La relation, si abondante sur ce qui se passe en enfer, ne dit rien de
-ce qu'il vit dans le ciel. Ce qui prouve bien que les auteurs de tous
-ces exécrables contes, ne voulaient fonder que sur la terreur le culte
-du Dieu de clémence. Il n'est pas besoin de dire qu'Agneïus ou Egneïus
-_se purgea, dans le purgatoire_, de ses habitudes vicieuses[205], qu'il
-revint sur la terre, et qu'il s'y comporta saintement[206].
-
- [205] Rendez à César ce qui appartient à César. Ce misérable jeu de
- mots est la propriété de Denis le chartreux.
-
- [206] _Dyonisii carthusiani, de quatuor novissimis_, art. 48.
-
---Un moine du neuvième siècle, nommé Vétin ou Guétin, fut conduit par un
-ange dans les enfers. Il y remarqua divers supplices tout-à-fait
-admirables. Il vit, à sa grande surprise, des prélats et des prêtres
-fornicateurs, attachés à de grandes potences et brûlés à petit feu, avec
-les femmes qui avaient été leurs complices dans le péché. Il reconnut,
-dans des boîtes de plomb, des moines qui avaient été assez impies pour
-s'approprier l'argent de leur communauté. Il aperçut en purgatoire le
-grand empereur Charlemagne. Après avoir tout bien examiné, il demanda à
-l'ange quel était le plus grand crime aux yeux de Dieu. L'ange lui
-répondit, en le reconduisant dans sa cellule, que c'était la sodomie.
-Vétin le répéta à ses confrères les moines, quand il les revit, et
-mourut en racontant les aventures de son voyage[207].
-
- [207] _Sæcul. IV. Benedict._ part. I. _Visio Vetini seu Guetini._
- Voyez _le Dictionnaire infernal_ aux mots _Enfer_, _Miracles_,
- _Visions_, etc.
-
---Le landgrave de Thuringe venait de mourir. Il laissait après lui deux
-fils à peu près du même âge, Louis et Herman. Louis, qui était l'aîné et
-le plus religieux (puisqu'il mourut dans la première croisade), publia
-cet édit, après les funérailles de son père:--Si quelqu'un peut
-m'apporter des nouvelles certaines sur l'état où se trouve maintenant
-l'âme de mon père, je lui donnerai une bonne ferme...
-
-Un pauvre soldat, ayant entendu parler de cette promesse, alla trouver
-son frère qui passait pour un clerc distingué, et qui avait exercé
-pendant quelque temps la nécromancie. Il chercha à le séduire par
-l'espoir de la ferme qu'ils partageraient amicalement.--J'ai quelquefois
-évoqué le Diable, répondit le clerc, et j'en ai tiré ce que j'ai voulu;
-mais le métier de nécromancien devient trop dangereux, et il y a
-long-temps que j'y ai renoncé.
-
-Cependant l'idée de devenir riche surmonta les scrupules du clerc; il
-appela le Diable, qui parut aussitôt et qui demanda ce qu'on lui
-voulait.--Je suis tout honteux de t'avoir abandonné depuis tant de
-temps, répondit le nécromancien; mais il vaut mieux tard que jamais, je
-reviens à toi. Indique-moi, je te prie, où est l'âme du landgrave mon
-ancien maître?--Si tu veux venir avec moi, dit le Diable, je te la
-montrerai.--J'irais bien, répondit le clerc, mais je crains trop de n'en
-pas revenir.--Je te jure par le Très-Haut, et par ses décrets
-formidables, dit le démon, que, si tu te fies à moi, je te conduirai
-sans méchef auprès du landgrave, et que je te ramènerai ici sans
-égratignure[208]...
-
- [208] _Juro tibi per altissimum, et per tremendum ejus judicium, quià
- si fidei meæ te commiseris_, etc.
-
-Le nécromancien, rassuré par un serment aussi solennel, monta sur les
-épaules du démon, qui prit aussitôt son vol, et le conduisit à l'entrée
-de l'enfer. Le clerc eut le courage de considérer à la porte ce qui s'y
-passait, mais il n'eut pas la force d'y entrer. Il n'aperçut qu'un pays
-horrible, et des damnés tourmentés de mille manières. Il remarqua
-surtout un grand diable, d'un aspect effroyable, assis sur l'ouverture
-d'un puits, qui était fermé d'un large couvercle; et ce spectacle le fit
-trembler. Cependant le grand Diable cria au démon qui portait le
-clerc:--Que portes-tu là sur tes épaules; viens ici que je te
-décharge!--Non, répondit le démon; celui que je porte est un de nos
-amis; je lui ai juré par votre vertu, que je ne lui causerais aucun mal;
-et je lui ai promis que vous auriez la bonté de lui faire voir l'âme du
-landgrave son ancien maître, afin qu'à son retour dans le monde, il
-publie partout votre grande puissance.
-
-Le grand Diable, plein de respect pour les sermens, ouvrit alors son
-puits, et sonna du cornet à bouquin[209], avec tant de vigueur et de
-force, que la foudre et les tremblemens de terre ne seraient qu'une
-musique fort douce en comparaison. En même temps, le puits vomit des
-torrens de soufre enflammé, et au bout d'une longue heure l'âme du
-landgrave, qui remontait du gouffre au milieu des tourbillons
-étincelans, montra sa tête au-dessus du trou, et dit au clerc:--Tu vois
-devant toi ce malheureux prince, qui fut autrefois ton maître, et qui
-voudrait maintenant n'être jamais né...
-
- [209] _Buccinavit tam validè..._
-
-Le clerc répondit:--Votre fils est curieux de savoir ce que vous faites
-ici, et s'il peut vous aider en quelque chose?--Tu sais où j'en suis,
-reprit l'âme du landgrave, je n'ai plus guère d'espérance; cependant, si
-mes fils veulent rendre aux églises certaines possessions que je te vais
-nommer, et qui m'appartenaient injustement, ils me soulageront bien. Le
-clerc répondit:--Seigneur, vos fils ne me croiront pas.--Je vais te dire
-un secret, répliqua le landgrave, qui n'est connu que de moi et de mes
-fils.
-
-En même temps, il nomma les possessions qu'il fallait rendre, les
-églises à qui il fallait les restituer, et il donna le secret qui devait
-prouver la véracité du clerc.
-
-Après cela, l'âme du landgrave rentra dans le gouffre, le puits se
-referma, et le nécromancien revint dans la Thuringe, monté sur son
-démon. Mais, à son retour de l'enfer, il était si défait et si pâle,
-qu'on avait peine à le reconnaître. Il raconta aux princes de Thuringe
-ce qu'il avait vu et entendu; et cependant il ne voulurent point
-consentir à restituer les possessions que leur père les priait de rendre
-aux églises. Seulement le landgrave Louis dit au clerc:--Je reconnais
-que tu as vu mon père et que tu ne me trompes point, aussi te vais-je
-donner la récompense que j'ai promise.--Gardez votre ferme pour vous,
-répondit le clerc; moi je vais songer à mon salut. En effet, il se fit
-moine de Cîteaux[210].
-
- [210] Césarius, moine d'Heisterbach, de l'ordre de Cîteaux. _Miracles
- illustres_, liv. 1er, chap. 34.
-
---Voici encore une histoire bien véritable, dit le P. Angelin de Gaza;
-elle est rapportée par le savant Maillard. Un saint homme, étant allé
-aux enfers, en visita l'infirmerie. Entre autres malades, il remarqua un
-prince infernal des mieux encornés[211]. Il était couché sur un matelas
-d'airain chauffé par le feu; son oreiller, qui était de fer rouge, se
-trouvait rempli de charbons enflammés en guise de plumes; sa couverture
-était _un tissu de soufre bouillant_. Il était entouré de démons à
-longues queues, qui lui apportaient des bouillons de poix fondue et bien
-chaude, et des clystères de même liqueur. On lui donnait aussi des
-fricassées de hiboux et de crapauds, dont il ne voulait point; et les
-médecins disaient que la maladie serait longue, quand on chassa le saint
-homme de l'infirmerie[212]...
-
- [211] _Deque cornutissimis..._
-
- [212] _Angelini Gazæi pia hilaria, post conciones quadr. Maillardi._
-
---Un soldat, nommé Tondal, fut conduit par un ange dans les enfers. Il
-vit et sentit les tourmens qu'on y éprouve; et son récit est d'autant
-plus digne de foi, qu'il parle d'après sa propre expérience: _experto
-crede Roberto_.
-
-L'ange le conduisit dans un grand pays ténébreux, couvert de charbons
-ardens. Le ciel de ce pays était une immense plaque de fer brûlant, qui
-avait neuf pieds d'épaisseur. Il vit d'abord le supplice de plusieurs
-âmes, qu'on mettait dans des pots bien fermés, et qu'on faisait fondre
-comme du beurre.
-
-Après cela, il arriva au pied d'une haute montagne, chargée de neige et
-de glaçons sur le flanc droit, couverte de flammes et de soufre
-bouillant sur le flanc gauche. Les âmes qui s'y trouvaient passaient
-alternativement des bains chauds aux bains glacés, et sortaient de la
-neige pour entrer dans la chaudière enflammée. Les démons de cette
-montagne avaient des fourches de fer et des tridens rougis au feu, avec
-lesquels ils emportaient les âmes d'un lieu à l'autre.
-
-Tondal vit ensuite une grande multitude de pécheurs et de pécheresses,
-plongés jusqu'au cou dans un lac de poix et de soufre fondus. Un peu
-plus loin, il se trouva devant une bête terrible, d'une grandeur
-extraordinaire. Cette bête se nommait _l'Acheron_[213]. Elle vomissait
-des flammes et puait considérablement. On entendait dans son ventre des
-cris et des hurlemens d'hommes et de femmes. L'ange, qui avait sans
-doute ordre de donner à Tondal une petite leçon, se retira à l'écart,
-sans que ce soldat s'en aperçût, et le laissa seul devant la bête.
-Aussitôt une meute de démons se précipita avidement sur Tondal, le
-saisit, et le jeta dans la gueule de la grosse bête, qui l'avala comme
-une lentille.
-
- [213] _Quæ Achæron appellabatur..._
-
-Il est impossible d'exprimer tout ce qu'il souffrit dans le ventre de ce
-monstre. Il s'y trouva dans une compagnie extrêmement triste, composée
-d'hommes, de femmes, de chiens, d'ours, de lions, de serpens, et d'une
-foule d'autres animaux inconnus, qui mordaient cruellement les âmes, et
-n'épargnèrent point le malheureux voyageur. Il y reçut encore le fouet,
-de la main des démons. Il y éprouva assez long-temps les horreurs d'un
-grand froid, la puanteur du soufre brûlé, ainsi que d'autres
-désagrémens, _dont le détail serait trop long_.
-
-L'ange vint enfin le tirer de là, et lui dit:--Tu viens d'expier tes
-petites fautes d'habitude. Mais tu as autrefois volé une vache à un bon
-paysan, ton compère: la voilà cette vache. Tu vas la conduire de l'autre
-côté du lac qui est devant nous... Tondal vit en même-temps une vache
-indomptée à quelque pas de lui, et il se trouva sur le bord d'un étang
-bourbeux, qui agitait ses flots avec fracas. On ne pouvait le traverser
-que sur un pont si étroit, qu'un homme en occupait toute la largeur avec
-ses deux pieds.
-
---Hélas! dit en pleurant le pauvre soldat, comment pourrai-je traverser,
-avec une vache, ce pont où je n'oserais me hasarder seul?--Il le faut,
-répliqua l'ange... Alors Tondal, après bien des peines, saisit la vache
-par les cornes, et s'efforça de la conduire au pont. Mais il fut obligé
-de la traîner; car lorsque la vache était debout, en disposition de
-faire un pas, le soldat tombait de sa hauteur; et quand le soldat se
-relevait, la vache s'abattait pareillement. Ce ne fut donc qu'en tombant
-et se relevant tour à tour, en se traînant l'un l'autre, en suant à
-grosses gouttes, et en divertissant les démons, que l'homme et la vache
-arrivèrent au milieu du pont.
-
-Alors Tondal se trouva nez à nez avec un autre homme qui passait le pont
-comme lui. Il était chargé de gerbes, qu'il avait eu la mauvaise foi de
-ne pas payer à son curé, et qu'il était condamné de porter à l'autre
-bord du lac. Il pria le soldat de lui livrer passage; et Tondal le
-conjura de ne pas l'empêcher de finir une pénitence qui lui avait déjà
-tant donné de peines. Mais personne ne voulut reculer; et après qu'ils
-se furent disputés assez long-temps, ils s'aperçurent tous deux, à leur
-grande surprise, qu'ils avaient traversé le pont tout entier, sans faire
-un pas... L'ange conduisit alors Tondal dans d'autres lieux plus
-intéressans, mais non moins horribles, et le ramena ensuite dans son
-lit. Il se leva, et se conduisit depuis en bon et benoît chrétien[214].
-
- [214] _Dyonisii carthusiani_, art. 49.--_Hæc prolixiùs describuntur in
- libello qui VISIO TONDALI nuncupatur_.
-
---Ce chapitre serait immense, si l'on avait analysé ici tous les
-_voyages aux enfers_ que les dévots admettent comme authentiques. Mais
-on y trouve partout de si horribles détails, que l'on craint déjà d'en
-avoir fatigué le lecteur. Celui qui a les nerfs à toute épreuve, et qui
-désire connaître des choses mille fois plus affreuses que les supplices
-de l'inquisition, peut chercher des sentimens d'horreur dans le
-quatrième livre des _révélations_ de sainte Brigitte, pourvu qu'il lise
-le latin.
-
-Quelques personnes se félicitent sans doute de vivre dans un siècle où
-l'on ne donne plus pour la vérité des monstruosités comme celles qu'on
-vient de voir, (quoique bien adoucies dans la traduction); que ces
-personnes lisent, si elles en ont le courage, _les révélations de soeur
-Nativité_, qui viennent de paraître, avec le plus grand succès, chez les
-dévots, en trois forts volumes. On y trouvera des absurdités dignes du
-treizième siècle, et des impudences incompréhensibles dans le nôtre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-AVENTURES D'UN ÉCOLIER.--CONTE NOIR.
-
- _Omnes una manet nox
- Et calcanda semel via lethi..._
-
- HORACE.
-
- Oui, les lois de la mort sont de terribles lois!
- Nous devons tous mourir,... et mourir une fois...
- Morimond, plus heureux, et si digne d'envie,
- Naquit, vécut, mourut, et revint à la vie.
-
-
-A la fin du douzième siècle, un certain abbé Morimond fit parler de lui,
-en quelque sorte, parce que, comme Lazare, il eut l'avantage de mourir
-deux fois. Voici son histoire. Il faisait ses études à Paris; un esprit
-obtus, une mémoire à peu près nulle, la niaiserie et l'incapacité la
-plus complète le rendaient le jouet de ses camarades, qui ne
-l'appelaient pas autrement que _l'idiot_.
-
-Comme on n'aime pas à passer pour une bête, quand on apprend à faire de
-l'esprit, Morimond se désolait, non de sa niaiserie, mais du surnom
-qu'elle lui attirait.
-
-Un jour qu'il était malade de chagrin, Satan se présenta devant lui, et
-lui dit:--Si tu veux me rendre hommage, et t'agenouiller devant ma face,
-je te donnerai plus de science à toi seul, que n'en possèdent tes
-camarades et tes maîtres tous ensemble... Morimond fut étonné d'une
-proposition aussi merveilleuse; et sachant, malgré son peu d'esprit, que
-le Diable seul pouvait lui offrir toutes les sciences sans étude, il
-répondit:--Tu n'as rien à faire ici, Satan, car je ne serai jamais ton
-homme; et je ne veux point de toi pour maître; ainsi, va-t'en.
-
-Le Diable, qui sans doute avait pris ce pauvre jeune homme en amitié, ne
-se retira point d'abord; mais, sans plus mettre de conditions à son
-bienfait, il ouvrit la main de l'écolier, et lui donna une petite
-pierre, en lui disant:--Tant que tu tiendras cette pierre dans ta main,
-tu sauras tout ce qu'un homme peut savoir. Après cela, il disparut.
-
-Morimond serra la pierre entre ses doigts, et tout surpris de se sentir
-un autre homme, il entra dans la classe, soutint des discussions
-importantes sur divers sujets, et terrassa tous ses compagnons. Pendant
-plusieurs semaines, il déploya, de la même manière, une éloquence, un
-jugement, une finesse d'esprit qui jetèrent tous les auditeurs dans
-l'admiration. Morimond n'avait confié à personne le secret de la
-merveilleuse pierre; et nul ne pouvait concevoir par quel miracle il
-était devenu le plus savant de l'école, après en avoir été le plus
-idiot.
-
-Mais son trop grand esprit lui donna bientôt une grave maladie, que les
-médecins jugèrent mortelle. L'approche du jugement suprême fit trembler
-Morimond. Il appela un confesseur, à qui il avoua comment il avait reçu
-du Diable une pierre scientifique.--Ah! malheureux, s'écria le prêtre,
-si vous ne renoncez à la connaissance du Diable, vous n'aurez jamais la
-connaissance de Dieu... Morimond effrayé jeta aussitôt la pierre, qu'il
-tenait constamment dans sa main; et en se séparant du talisman infernal,
-il redevint aussi idiot que jamais; ce qui ne l'empêcha pas de mourir.
-
-Son corps fut mis dans un cercueil, et le cercueil placé au milieu de
-l'église, où tous les écoliers vinrent chanter des psaumes. Il est hors
-de doute que le défunt n'avait pas reçu l'absolution; car, pendant qu'on
-psalmodiait, les démons enlevèrent son âme, et l'emportèrent dans une
-vallée profonde, noire, épouvantable, remplie de soufre, de fumée et de
-flammes.
-
-Là, ils se divisèrent en deux bandes, et se mirent à jouer à la balle
-avec cette pauvre âme, la faisant voler à plusieurs pieds de terre, et
-la recevant dans leurs griffes, dont les ongles étaient incomparablement
-plus pointus que des aiguilles. Morimond assura depuis qu'il ne
-connaissait aucun tourment égal aux douleurs qu'il souffrit, quand les
-Diables le jetaient en l'air, à perte de vue, et le recevaient sur la
-pointe de leurs griffes.
-
-Mais enfin le Seigneur eut pitié de lui, et envoya je ne sais trop
-quelle personne du ciel (c'était cependant quelqu'un de considérable),
-qui dit aux démons:--Écoutez ce que vous ordonne le Très-Haut: laissez
-aller cette âme, qui n'est en vos mains que parce que vous l'avez
-trompée[215]...
-
- [215] _Miserius illius Dominus misit nescio quam celestem personam,
- virum magnæ reverentiæ, qui dæmonibus tale nuncium deferebat_, etc.
-
-A ces mots, les Diables, inclinant la tête, laissèrent partir l'âme de
-Morimond, qui rentra dans son corps. Le défunt s'agita aussitôt et
-sortit du cercueil. Les assistans épouvantés prirent la fuite; mais
-quand ils entendirent le récit de tout ce qui venait de se passer, ils
-rendirent grâces à Dieu. L'écolier idiot, sachant ce que c'est que
-l'enfer[216], se fit moine de Cîteaux, et devint _abbé de Morimond_.
-
- [216] Césarius pense que les tourmens qu'il éprouva étaient bien les
- tourmens de l'enfer; parce qu'il n'y a point de démons, mais bien
- des anges dans le purgatoire. On a vu cependant que Denis le
- chartreux, St. Patrice, etc., mettent le Diable en purgatoire comme
- en enfer.
-
-Ce qu'il y a de plus admirable dans tout ceci, c'est que, pendant qu'on
-le jouait à la balle, Morimond vit la figure de son âme, qui
-ressemblait, dit-il, à un globe de verre poli, luisant et tout couvert
-d'yeux. C'est sans doute cette forme qui donna aux démons l'idée d'en
-faire un ballon. Mais voici une autre merveille: en même temps qu'il
-était aux enfers, et qu'il voyait son âme, Morimond examinait ce qui se
-passait autour de son cercueil.--Vous, dit-il à quelques écoliers de ses
-compagnons, vous avez joué aux dés autour de mon corps mort; vous
-autres, vous vous êtes pris aux cheveux; et vous, vous avez psalmodié
-comme il fallait... Au reste, on ne dit pas si l'abbé de Morimond fut
-plus spirituel après qu'avant sa mort[217].
-
- [217] _Cæsarii Heisterbach. de conversione_, cap. 32, lib. I.
- _miraculorum_.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-DE L'ESTIME QU'ON A EUE POUR LES DÉMONS; DES HOMMES QUI LEUR ONT DU LEUR
-MÉRITE, etc.
-
- _Facta ducis vivent, operosaque gloria rerum,
- Hæc manet, hæc avidos effugit una rogos._
-
- OVIDE.
-
- La gloire qui s'attache à des faits honorables,
- Un éloge, appuyé de titres véritables,
- Vivra, malgré l'envie et la flamme et le temps;
- Car les faits bien prouvés sont des vrais monumens.
-
-
---Dans le douzième siècle, on portait en France des vêtemens assez
-bizarres, mais qui prouvaient, en quelque sorte, un esprit plus riant,
-une haine moins brutale contre les démons, que dans les siècles
-précédens et postérieurs. On se plaisait à se vêtir d'étoffes plissées,
-sur lesquelles on voyait des figures grotesques et de petits Diables de
-toutes formes, de toutes couleurs, avec des visages enjoués. Les femmes
-avaient des robes fort longues, qui se terminaient _en queue de
-serpent_. Le concile qui se tint à Montpellier, en 1195, trouvant que
-ces modes _insolentes_ tournaient en ridicule des objets redoutables,
-défendit sévèrement ces sortes de parures... On pensera sans doute que
-ces défenses étaient maladroites, puisque la légèreté française
-suffisait pour changer la mode, et que le décret du concile ne fit qu'en
-prolonger la durée.
-
---On a vu peu de vrais grands hommes regarder le Diable comme un sot.
-L'immortel Érasme fit connaissance avec Thomas Morus d'une façon assez
-singulière, et qui prouve le bon esprit du chancelier anglais. Morus
-rencontra un homme qui parlait agréablement, et qui raisonnait
-très-bien. Après l'avoir entendu quelque temps, il le considéra avec
-attention, et s'écria:--_Ou vous êtes le Diable, ou vous êtes
-Érasme?_... Il se trouva effectivement que c'était Érasme, dont la
-réputation commençait à s'étendre dans l'Europe.
-
---Jacques Goyon de Matignon, qui servit Henri III et Henri IV avec tant
-de fidélité, était un homme du plus rare mérite. Ses envieux,
-apparemment pour le décrier, disaient que l'esprit, l'habileté, la
-prudence, le courage n'étaient point naturellement en lui, mais qu'ils
-lui venaient d'un pacte qu'il avait fait avec le Diable. Il fallait que
-ce Diable fût une bonne créature, dit Saint-Foix, puisque Matignon
-donna, dans toutes les occasions, des marques d'un caractère plein de
-douceur et d'humanité[218].
-
- [218] Histoire de l'ordre du Saint-Esprit. _Promotion de 1579_, pag.
- 190.
-
---On a beaucoup vanté la belle morale de Socrate, la sagesse de sa
-conduite, l'expérience qu'il avait des choses, cette philosophie qui
-épura son âme de toutes les passions honteuses, son penchant à la vertu,
-et cette prudence qui lui faisait prévoir le résultat nécessaire des
-événemens incertains, qui guidait son choix dans les occasions
-douteuses, et lui montrait de loin tous les périls. Les anciens, qui
-trouvaient tant de grandes qualités surhumaines, ne les croyaient pas
-étrangères à l'essence des démons. Aussi disaient-ils que Socrate avait
-un démon familier, et Proclus soutient qu'il lui dut toute sa
-sagesse[219]. Peut-être les hommes trouvaient-ils leur compte à cet
-arrangement. Ils se consolaient d'être moins vertueux que Socrate, en
-songeant qu'ils n'avaient pas un appui comme le sien.
-
- [219] _Proclus, de animâ et dæmone._
-
---L'ingénieux Apulée fut accusé de magie, parce que, pauvre et dénué de
-tout, il épousa une femme extrêmement riche; et qu'on attribuait cette
-bonne fortune à des charmes surnaturels. Le vrai de la chose, c'est
-qu'Apulée était jeune et bien fait, et la femme qu'il épousa vieille et
-laide. Quelques démonomanes regardèrent aussi les _métamorphoses de
-l'âne d'or_ comme un ouvrage inspiré par le Diable. On alla même jusqu'à
-dire que, lorsqu'il travaillait, Apulée obligeait sa femme, ou son
-démon, à lui tenir la chandelle. Quoi qu'il en soit, il y avait de la
-complaisance dans cette femme, ou dans ce démon.
-
---L'immortel Agrippa (Henri-Corneille), que ses plus grands ennemis ont
-regardé comme un prodige[220], et qui fut appelé avec raison le
-Trismegiste de son temps, ne pouvait passer pour un homme ordinaire dans
-le quinzième siècle. Aussi on débita qu'il devait tout son génie à un
-démon familier, qui l'accompagnait sous la figure d'un chien noir.
-Bénédiction! comme disait Philippe d'Alcrippe, quel digne et bon Diable,
-ou quel digne et bon chien!
-
- [220] _Portentosum ingenium_, Paul Jove, dans ses Éloges. _Inter
- clarissima sui sæculi lumina_, Jacques Gohory, question 16.
- _Venerandum Dominum Agrippam, litterarum litteratorumque omnium
- miraculum, et amorem bonorum_, Ludwigius, Démonomagie, page 209;
- cités par G. Naudé, Apologie, chap. 15.
-
---Le fameux Cardan, à qui l'on accorde une vaste érudition, un esprit
-subtil, et même du génie, avait un démon familier; et il avoue lui-même,
-dans ses ouvrages[221], qu'il devait tous ses talens et ses plus
-heureuses idées à son démon. Or, si Cardan était quelquefois plus simple
-qu'un enfant, comme dit l'historien De Thou, souvent aussi il paraissait
-au-dessus de l'homme[222]. Tous nos anciens ne l'ont jugé qu'avec une
-admiration semblable; et, en faisant l'éloge de Cardan, ils ont fait la
-part de son démon familier.
-
- [221] Dans le dialogue intitulé _Tétim_, et dans le traité _de Libris
- propriis_, Cardan confesse que son démon familier tient de la nature
- de Vénus, de celle de Saturne et de celle de Mercure,
- astrologiquement parlant.
-
- [222] _Thuani histor._, lib. II.
-
---Jules César Scaliger, si célèbre par l'immense étendue de sa science,
-par l'originalité de son génie, par sa supériorité au-dessus des hommes
-de son siècle, avait également un démon familier, à qui il devait ses
-plus belles inspirations. Il lui rend lui-même cette justice, dans son
-Art poétique, livre III, chapitre 26.
-
---L'abbé Fiard, qui se déchaîne si vertement contre le Diable, lui fait
-bien souvent plus d'honneur qu'il ne pense. Ce Mesmer, qui opéra, dans
-le dernier siècle, tant de guérisons surprenantes par le magnétisme, ou
-plutôt par l'empire qu'il sut prendre sur les imaginations, ce Mesmer
-qui ne fit que du bien, est mis, par l'abbé Fiard et par quelques autres
-théologiens de la même force, au nombre des suppôts de Satan. Quel que
-soit ce Diable, à qui Mesmer dut le bonheur d'être utile à l'humanité,
-nous ne lui devons que de la reconnaissance.
-
---Cagliostro est rangé pareillement dans le nombre des favoris de
-l'enfer, non pour ses fourberies et ses intrigues, mais pour les cures
-miraculeuses qu'il opéra à Strasbourg, et pour le peu de bienfaits qu'il
-eut l'adresse de répandre dans ses voyages; bienfaits et miracles, qui
-ne pouvaient être que l'ouvrage du Diable, comme le prouve
-judicieusement l'abbé Fiard[223].
-
- [223] _Voyez_ la France trompée par les magiciens et démonolâtres du
- 18e siècle.
-
---Quelques démonomanes ont voulu mettre aussi le philosophe Averroès au
-nombre des magiciens, et lui donner un démon familier. La complaisance
-de ces messieurs fait honneur au Diable[224]. Mais malheureusement pour
-le respect que nous devons à leur autorité, Averroès était un épicurien,
-qui, quoique mahométan pour la forme, ne tenait dans le coeur à aucune
-religion révélée, et ne croyait pas à l'existence des démons[225].
-
- [224] Averroès, médecin arabe, et le plus grand philosophe de sa
- nation, naquit à Cordoue, dans le douzième siècle. Il s'acquit une
- si grande réputation de justice, de vertu et de sagesse, que le roi
- de Maroc le fit juge de toute la Mauritanie. Il traduisit Aristote
- en arabe, et composa plusieurs ouvrages sur la philosophie et sur la
- médecine.
-
- [225] _Magiam dæmoniacam pleno ore negarunt Averroes et alii epicurei,
- qui, una cum saducæis, dæmones esse negarunt._ Torreblanca, Délits
- magiques, liv. II, chap. 5.
-
---Chicus OEsculanus, qui avança cette hérésie, _que la lune est un globe
-habitable comme le nôtre_, avait un démon familier, nommé Floron, de
-l'ordre des chérubins damnés, qui lui souffla la susdite hérésie et
-l'aida dans ses travaux.
-
---Le système de Copernic, que tous les peuples instruits ont adopté, fut
-condamné, quand il parut, par l'inquisition de Rome, comme une impiété
-et comme une oeuvre du Diable.
-
---Jean Faust, l'un des inventeurs de l'imprimerie, fut aussi regardé
-comme hérétique et magicien, en plein commerce avec les démons. On fit
-des livres sur les merveilles qu'il opéra par ses prestiges, et quelques
-bons esprits de son siècle l'accusèrent d'avoir fait écrire par le
-Diable les premières Bibles qu'il imprima. Nos ancêtres faisaient bien
-peu d'honneur à l'esprit humain, puisqu'ils le croyaient incapable de
-rien inventer, sans le secours du Diable. Si quelqu'un s'amusait à en
-faire la recherche, il trouverait probablement toutes les anciennes
-découvertes qui ont pu causer quelque surprise, attribuées aux habitans
-de l'empire infernal[226].
-
- [226] Il y a, par exemple, certaines inventions, dont nous ne pouvons
- nous attribuer l'honneur. Telles sont les poêles à frire, les
- broches à embrocher, les grils, les marmites, les chaudières, les
- fourches, les ponts, les disciplines, et autres objets de même
- acabit, qui sont en usage dans les enfers, depuis que les enfers
- sont sur pied.
-
---Roger Bacon parut dans le treizième siècle. C'était un cordelier
-anglais. Il fut mis en prison comme magicien damnable, parce qu'il
-étudiait les mathématiques et les autres sciences naturelles. La beauté
-de son esprit le fit surnommer _le docteur admirable_. On dit qu'il
-inventa la poudre. Il était versé dans les beaux-arts, et surpassait
-tous les moines ses confrères, par l'étendue de ses connaissances et par
-la subtilité de son esprit. C'est pourquoi on publia qu'il devait sa
-supériorité aux démons, avec qui il commerçait nuit et jour.
-
---Pierre d'Apone, l'un des plus célèbres médecins du treizième siècle,
-se faisait servir par les Diables. Il acquit la connaissance des sept
-arts libéraux, en quelques leçons que lui donnèrent sept démons
-familiers. Malheureusement encore pour cette belle histoire, Pierre
-d'Apone ne croyait pas aux démons.
-
---Dans des circonstances désespérées, une jeune fille, l'immortelle
-Jeanne d'Arc, ranima le courage des guerriers français, releva notre
-gloire ternie, nous sauva de l'esclavage... Elle avait fait des
-prodiges: on l'accusa d'être sorcière, de commercer avec les démons; et
-ce fut sous ce prétexte ridicule que la Pucelle fut indignement brûlée,
-à la honte de Charles VII et des Anglais[227].
-
- [227] Voyez l'_Histoire de Jeanne-d'Arc, par M. Lebrun de Charmettes;
- et l'Histoire de la Magie en France, par M. Jules Garinet_.
-
---Les Templiers furent exterminés comme adorateurs du Diable, avec qui
-ils commerçaient secrètement, parce que, dans les deux cents ans que
-leur ordre exista, ils s'étaient couverts de lauriers, et surtout parce
-qu'ils avaient amassé de grandes richesses. Aussi eut-on bien soin de
-confisquer leurs biens... Combien d'autres furent traités comme les
-Templiers et la Pucelle d'Orléans!...
-
---Le Diable n'est point, aux yeux des bons montagnards de la Suisse, un
-ennemi malfaisant, ingénieux pour le mal, comme nous le représentent
-certains hommes _éclairés_ de l'Europe. Il est même assez bonne
-personne; et on lui fait honneur de plusieurs chefs-d'oeuvre qui
-étonnent l'esprit humain.
-
-Après que l'on a suivi pendant quelque temps la route suspendue qui
-parcourt la vallée de Schellenen, on arrive à cette oeuvre de Satan, que
-l'on appelle _le Pont-du-Diable_. Cette construction surprenante est
-moins merveilleuse encore que le site où elle est placée. Le pont est
-jeté entre deux montagnes élevées, au-dessus d'un torrent furieux, dont
-les eaux tombent par cascades sur des rocs brisés, et remplissent l'air
-de leur fracas et de leur écume[228].--On ne doit pourtant pas s'étonner
-excessivement de la hardiesse de cet édifice: Denis le chartreux dit que
-le Diable est grand architecte; Milton ajoute qu'il excelle à bâtir les
-ponts[229]; et l'abbé Fiard dit qu'il est habile, plein de force et de
-génie, et grand physicien[230].
-
- [228] Nouveau voyage en Suisse, d'Hélène Maria Williams, tome 1er,
- chap. 2.
-
- [229] On sait que Satan a bâti un pont, par lequel on communique de
- l'enfer à la terre. (_Paradis perdu._)
-
- [230] La France trompée par les magiciens et démonolâtres du 18e
- siècle.
-
---L'Angleterre et l'Écosse étaient autrefois séparées par une grande et
-fameuse muraille, dont quelques débris ont été jusqu'à ce jour respectés
-par le temps. Le ciment en est si fort, et les pierres si bien jointes,
-que les habitans laissent au Diable l'honneur de cette construction; et
-on ne l'appelle pas autrement que _la muraille du Diable_.
-
---Nous ne ferons point ici l'ennuyeuse nomenclature des ouvrages des
-démons. Il nous suffit de prouver qu'on leur a attribué de grandes
-choses et accordé de grands talens. Quant aux hommes qui ont dû leur
-mérite au Diable, le nombre en est immense; et on n'a cité que
-quelques-uns des plus connus. Qu'on lise un très-succulent et très-docte
-ouvrage de notre temps: _les Précurseurs de l'antéchrist_; qu'on
-s'endorme encore avec _les Superstitions et Démonolâtrie des
-philosophes_, etc., imprimés chez Rusand, à Lyon; on apprendra que tous
-les grands hommes du dernier siècle, tels que Voltaire, Diderot,
-Holbach, et autres impies, n'étaient purement et simplement que des
-démons, envoyés par l'enfer pour préparer la venue de l'antéchrist, dont
-l'heure est proche. Ceux qui ont hanté Voltaire ne se doutaient
-peut-être pas qu'ils commerçaient avec le Diable. Mais c'est comme cela;
-et maintenant encore, il y a en France bon nombre de démons, qui y font
-des choses que la décence et la morale empêchent de nommer.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX.
-
-DES AMOURS DES DÉMONS AVEC LES MORTELS.
-
- _Quem non mille feræ, quem non Stheneleius hostis
- Non potuit Juno vincere vincit amor._
-
- OVIDE.
-
- Un monstre, que l'amour soumet à son empire,
- Sent amollir son coeur et fait tout pour séduire.
- Ne nous dites donc pas qu'un démon _l'autre jour_,
- Étrangla son amante, en lui faisant sa cour.
-
-
-Dans la mythologie ancienne, les dieux fréquentaient amoureusement les
-mortelles; et quelques héros furent admis à la couche des déesses. La
-mythologie moderne, qui considère l'amour, et souvent même les plaisirs
-conjugaux, comme des péchés damnables, a laissé aux démons les
-séductions amoureuses et les aventures galantes des anciens dieux.
-
-Wierius et les autres démonomanes, qui voient dans Jupiter, dans
-Vulcain, dans Mercure, dans Apollon, et dans les autres divinités du
-paganisme, autant de compagnons de Satan, disent fort sérieusement que
-Pan est et a toujours été le prince des démons incubes, ou qui couchent
-avec les femmes; Lilith, le prince ou la princesse des démons succubes,
-ou qui couchent avec les hommes, etc., etc. Un homme de bon sens
-admettra, avec une pieuse soumission, que les démons se sont bien
-sûrement montrés parmi les hommes. Mais il se figurera difficilement
-l'accouplement d'un esprit avec un être corporel; car on sait que, quand
-le Diable prend un corps, ce corps est toujours composé d'air et de
-fumée, qui s'évanouit _ordinairement_ au premier signe de croix. Nous ne
-rapporterons point les dégoûtantes idées des démonomanes à ce sujet;
-nous ne dirons point que le Diable prend d'abord le sexe féminin, pour
-surprendre dans un homme ce qui peut féconder une femme; et qu'il s'en
-sert ensuite, pour parvenir à ses fins avec les dames, etc. Nous
-observerons seulement qu'on ne donne aucun sexe aux démons, et qu'ils
-peuvent, selon l'occasion, prendre celui qui leur plaît, quoique les
-sujets de Pan se présentent plus souvent aux femmes, et que les démons
-soumis à Lilith séduisent plus particulièrement les hommes. Voici donc
-quelques contes sur les aventures amoureuses des démons, avant d'en
-venir aux histoires très-véridiques et très-merveilleuses.
-
---Dans un certain monastère de filles, on remarquait une jeune
-religieuse, aussi distinguée par la sainteté de sa vie, que par le soin
-qu'elle prenait de sa virginité. Comme elle était belle, un démon en
-devint amoureux. Il se travestit donc en jeune homme, pénétra tous les
-soirs dans la chambre de l'aimable vierge, et lui conta fleurette en
-galant qui sait son métier. Il lui donna de grands éloges, sur la pieuse
-constance qu'elle avait eue de rester vierge jusqu'alors, sur la
-sainteté angélique de sa vie, sur ses vertus, et sur sa beauté plus
-qu'humaine. La jeune religieuse reçut avec un secret plaisir tous ces
-complimens; elle s'habitua à voir l'amoureux sans en rien dire à ses
-soeurs; si bien qu'à la fin les actions succédèrent aux paroles: elle
-céda aux propositions de son amant infernal, et succomba avec lui.
-
-Quelque temps après l'amoureux, ayant obtenu tout ce qu'il désirait, se
-retira, comme ils font tous, et ne parut plus. La jeune religieuse,
-percée d'un trait cruel, ne sentit d'abord que la perte de ses plaisirs;
-bientôt elle réfléchit sur son crime, et se mit à pleurer sa virginité
-perdue... Cependant elle sentait encore fréquemment de violentes
-tentations charnelles, qui lui ôtaient le repos. C'est pourquoi elle eut
-recours à la prière, et se décida à la pénitence la plus sévère.
-
-Malheureusement elle était devenue grosse. Sa taille commença à
-s'arrondir: elle sentit qu'elle portait dans son sein un témoin innocent
-de son crime. Elle fit alors des prières si ferventes, elle se frappa la
-poitrine avec tant de repentir, que le ciel eut pitié de sa douleur: le
-fruit qu'elle portait dans son sein s'évanouit; son ventre diminua peu à
-peu; et elle n'eut pas la douleur de perdre sa réputation, et de porter
-jusqu'au bout un fruit _criminel_. Elle avait fait voeu de mener une vie
-austère, si elle obtenait cette faveur du ciel: elle se mit à jeûner au
-pain et à l'eau. Elle récita dès lors, trois fois par jour, les cent
-cinquante psaumes de David, la première fois ventre à terre, la seconde
-fois à genoux, la troisième debout sur ses pieds. Enfin elle devint une
-autre Madeleine[231].
-
- [231] _Mathæi Tympii præmia virtut. christian. pænitentiæ, 28. post.
- Hist. S. Annon. a Reginhardo. Sigeburgensi._
-
---On a déjà vu qu'une jeune religieuse fut possédée du Diable, pour
-avoir mangé une laitue sans dire son _benedicite_. Il est probable que
-ce mot est terrible aux démons.
-
-Une nonne était si véhémentement tracassée par le Diable, qu'elle
-excitait la pitié de toutes les soeurs. Ce n'était point de ces
-espiégleries qui ne font qu'exercer la foi et la patience, c'étaient des
-tourmens insupportables: l'esprit immonde se jetait impudemment sur le
-lit de la pauvre nonne, la serrait dans ses bras, et lui faisait toutes
-sortes de violences. On avait inutilement consulté les experts; tous les
-remèdes spirituels étaient sans effet; et les prières, les confessions,
-les signes de croix ne dérangeaient pas le moins du monde le démon
-obstiné. La religieuse s'adressa enfin à un pieux personnage, qui lui
-donna ce conseil:--Quand le Diable voudra s'approcher de vous, dites le
-_benedicite_, vous serez débarrassée, à coup sûr. La soeur suivit cette
-ordonnance; et véritablement le Diable fut obligé de reculer. On dit
-même qu'il n'osa plus y revenir[232].
-
- [232] _Cæsarii Heisterbach. miracul._, liv. V. chap. 46.
-
---Un prêtre de Bonn, nommé Arnold, qui vivait au douzième siècle, avait
-une fille extrêmement belle. Il veillait sur elle avec le plus grand
-soin, à cause des chanoines de Bonn qui en étaient amoureux; et toutes
-les fois qu'il sortait, il l'enfermait seule dans une petite chambre. Un
-jour qu'elle était enfermée de la sorte, le Diable l'alla trouver sous
-la figure d'un beau jeune homme, et se mit à lui faire l'amour. La jeune
-fille, qui était dans l'âge où le coeur parle avec force, se laissa
-bientôt séduire, et accorda à l'amoureux démon tout ce qu'il désirait.
-Il fut constant, contre l'ordinaire, et ne manqua pas désormais de venir
-passer toutes les nuits avec sa belle amie. Enfin elle devint grosse, et
-d'une manière si visible, que force lui fut de l'avouer à son père; ce
-qu'elle fit en pleurant à chaudes larmes. Le prêtre, attendri et
-affligé, n'eut pas de peine à découvrir que sa fille avait été trompée
-par un démon incube. C'est pourquoi il l'envoya bien vite de l'autre
-côté du Rhin, pour cacher sa honte, et la soustraire aux recherches de
-l'amant infernal. Le lendemain du départ de la jeune fille, le démon
-arriva à la maison du prêtre; et, quoiqu'un Diable doive tout savoir et
-se trouver partout en un instant, il fut bien surpris de ne plus revoir
-sa belle.--Mauvais prêtre, dit-il au père, pourquoi m'as-tu enlevé ma
-femme?... En disant cela, il donna au prêtre un bon coup de poing dans
-l'estomac, duquel coup de poing le prêtre mourut au bout de trois jours.
-On ne sait pas ce que devint le reste de cette histoire édifiante[233].
-
- [233] _Cæsarii Heisterb. Miracul._, lib. III, cap. 8.
-
---Un pieux personnage, nommé Victorin, qui devint par la suite évêque de
-Pettaw, dans le duché de Stirie[234], s'étant retiré dans le désert, y
-fut visité par une belle dame. Malheureusement cette dame était d'une
-grande lubricité. Elle s'insinua avec tant d'adresse dans le coeur de
-Victorin, qu'elle s'en fit aimer, et que le solitaire succomba à la
-tentation. Après que la faute fut commise, Victorin fit un retour sur
-lui-même, et accabla sa complice des plus amers reproches. Celle-ci se
-retira dès lors, et alla chercher ailleurs des amans d'une conscience
-moins timorée.
-
- [234] C'est du moins ce que dit S. Jérôme; Mathieu Tympius prétend
- qu'il fut évêque d'Amiterne, près d'Aquila.
-
-En réfléchissant aux séductions qui avaient précédé sa chute, Victorin
-reconnut bien vite qu'il n'avait pas eu affaire avec une femme, et qu'il
-venait de pécher avec le Diable... C'est pourquoi, désespéré d'avoir
-commis le péché de fornication avec un démon déguisé, il lia fortement
-ses deux mains ensemble, se décida à brouter l'herbe, et à ne boire que
-de l'eau de fontaine. Il vécut pendant trois ans dans ces austérités;
-après quoi, il fut élevé à l'épiscopat, et souffrit le martyre sous
-_Nerva le persécuteur_[235].
-
- [235] _Mathæi Tympii præmia virtut. Christian. pænitentiæ, 27 post
- Eusebii_, lib. III, cap. 22.
-
---Nicolas Remi raconte l'histoire d'un paysan qui caressa une diablesse,
-laquelle diablesse tua le fils de son amant. Hector de Boëce fait
-l'histoire d'une jeune Écossaise, qui accoucha d'un monstre
-épouvantable, grosse qu'elle était du fait du Diable. Delancre parle de
-plusieurs démons, qui furent assez impolis pour tuer leurs bien-aimées,
-en leur contant des fleurettes à coups de poing. Cæsarius d'Heisterbach
-dit aussi la même chose dans plusieurs endroits, et il assure dans son
-IIIe livre des Miracles illustres, qu'une jeune fille, engrossée par le
-Diable, enfanta bon nombre de petits vers, non par la voie naturelle,
-mais par la bouche, et par la partie destinée aux déjections
-excrémentales.
-
-On sent bien que tous ces contes ne méritent pas la moindre confiance.
-Les démons, quoique déchus, sont toujours des anges, qui n'ont point
-assez de bassesse pour faire de vilaines choses. On doit donc rejeter
-comme apocryphes toutes ces fables de monstres, dont on attribue à Satan
-la honteuse paternité. On doit refuser de croire aussi à ces chroniques
-qui nous disent que le Diable étrangle les femmes dont il abuse, et
-qu'il les caresse quelquefois sous des figures de chat, de bouc, d'ours,
-d'âne, d'oie, de chien, de serpent, de lévrier, etc. Quant aux histoires
-suivantes, c'est autre chose; et on peut les croire, pour peu qu'on ait
-de foi à occuper.
-
---Le fameux Zoroastre, prince et législateur des Bactriens, et fondateur
-d'une des plus anciennes religions, était fils du Diable et de la femme
-de Noé. Suidas prétend qu'il fut tué par la foudre; et ceux qui le
-confondent avec Cham, disent qu'il fut emporté par son père, après avoir
-vécu douze cents ans en grande réputation de sagesse. Il est vrai qu'il
-avait eu le temps de l'acquérir pendant une si longue vie.
-
---Celui qui éleva la ville de Rome, le fameux Romulus, était enfant du
-Diable, selon la plupart des démonomanes. Après qu'il eut bien établi
-son empire, un jour qu'il faisait la revue de son armée, il fut enlevé
-dans un tourbillon, à la vue de la multitude[236]; et Bodin observe que
-le Diable, à qui il devait le jour, l'emportait dans un autre
-royaume[237].
-
- [236] Denys d'Halicarnasse, Tite-Live, Plutarque, _in Romulo_, etc.
-
- [237] Bodin, Démonomanie, liv. III, chap. 1er, et dans la préface.
-
---Numa Pompilius, successeur de Romulus, fut également enfant du Diable,
-selon quelques-uns, et grand magicien selon tous les démonomanes. Comme
-il est naturel à chacun d'aimer les gens de son pays, Numa entretint
-toute sa vie un commerce amoureux avec un démon femelle, que les anciens
-nomment Égérie. Denys d'Halicarnasse, qui s'entendait assez bien à
-recueillir les découvertes des bonnes femmes, dit que Numa évoquait
-habilement les Diables. Ce qui est probable, vu qu'il était de la
-famille.
-
---Tanaquil, femme de Tarquin-l'Ancien, avait une belle esclave, qui se
-nommait Ocrisia. Vulcain en devint amoureux, selon les anciens, et
-l'engrossa. Elle accoucha d'un fils, qui se nomma Servius Tullius, et
-qui fut roi des Romains. Le Loyer, et d'autres écrivains aussi
-judicieux, prétendent théologiquement que l'amant d'Ocrisia venait de
-l'enfer, et que Servius était fils du Diable. Les cabalistes
-soutiennent, de leur côté, que ce prince fut fils d'un salamandre; et
-les incrédules de notre malheureux siècle diront sans doute qu'il était
-fils d'un homme. Quant à moi, je penche pour le Diable, par égard pour
-la vertu d'Ocrisia.
-
---L'empereur Auguste était aussi enfant du Diable. Delancre assure même,
-en homme qui aurait vu la chose, ou qui la tient de bonne part, que le
-démon, avec qui la mère d'Auguste fabriqua un grand homme, imprima de sa
-griffe un petit serpent sur le ventre de cette dame, pour sceller son
-oeuvre, et empêcher tout autre d'y mettre la main, avant la naissance de
-l'enfant.
-
---On dit encore que Simon-le-Magicien, le premier des hérétiques, et le
-plus habile homme à voler sans ailes en plein air, était enfant du
-Diable. Comme il n'y a là-dessus aucune autorité admissible, nous n'en
-dirons rien.
-
---Luther était fils de Satan par la génération, comme dit Georges
-l'apôtre, et tous ses sectateurs sont enfans du Diable par adoption; ce
-qu'il faut bien distinguer. En attendant que les réformés veuillent
-accepter ce père adoptif, à la mort de Luther une troupe de démons en
-deuil vint chercher le fils du roi de l'enfer, habillés en corbeaux et
-en oiseaux noirs. Ils assistèrent invisiblement aux funérailles, et
-Thyræus ajoute qu'ils emportèrent ensuite le défunt loin de ce monde, où
-il ne devait que passer.
-
---Le grand prophète Merlin, qui prédit avec tant de sagacité, comme on
-l'a su depuis, les orageuses destinées de l'Angleterre, et qui eut
-l'avantage de prophétiser le lendemain de sa naissance, était fils d'une
-religieuse et d'un démon incube. Merlin fit danser des montagnes, servit
-les amours d'Uterpen Dragon, et opéra une foule de merveilles. Galfridus
-et quelques autres disent qu'il fut emporté par le Diable, quand il
-n'eut plus que faire ici-bas.
-
---Apollonius de Thyane, qui ressuscitait les morts et qui comprenait le
-chant des oiseaux, était pareillement fils du Diable. Il délivrait les
-possédés, d'autant plus facilement qu'il était parent des possesseurs,
-et qu'il n'avait qu'à parler. Il fut enlevé par son père, quand il eut
-fait son temps en ce monde.
-
---Les comtes de Clèves descendaient du Diable, en ligne directe, du côté
-paternel. La maison de Lusignan descend aussi de la fameuse
-Mélusine[238], que les théologiens reconnaissent pour un démon
-femelle.--On voit, par cette nomenclature, que les oeuvres amoureuses du
-Diable ne sont pas si mauvaises.
-
- [238] Voyez son histoire dans le _Dictionnaire infernal_. M. St-Albin
- a rapporté, dans ses _Contes noirs_, les _Croyances_ des bonnes
- femmes du Poitou sur cette fée, ou Nymphe, ou Démon femelle, ou
- Sylphide, etc.
-
-Boguet et d'autres démonomanes, grandement sensés, disent encore que les
-enfans du Diable sont difficiles à nourrir, et ne vivent que sept ans.
-Les exemples que nous venons de rapporter démentent assez cette ridicule
-opinion, pour qu'il ne soit pas besoin de la combattre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI.
-
-LE DIABLE PRIS PAR LE NEZ.--CONTE BLEU.
-
- _Leniter ex merito quidquid patiare ferendum est.
- Quæ venit indignè poena dolenda venit._
-
- OVIDE.
-
- La peine doit toujours se mesurer au crime:
- La mort de l'assassin doit venger sa victime;
- Punissez justement; mais trompez le trompeur,
- Et qu'un tour de laquais vous donne moins d'aigreur.
-
-
-Saint Dunstan, las de la cour, et dégoûté du métier de courtisan, se fit
-moine. Il s'enferma dans une petite cellule, pour mortifier son corps
-par la pénitence, et se décida à passer le reste de ses jours dans la
-prière, les austérités et les larmes. La sainteté de sa vie attira vers
-lui plusieurs personnes disposées à se convertir; il leur donna de bons
-conseils, et les mit dans la voie du salut, en les enfermant dans des
-monastères, où l'on apprenait à mépriser le monde, avec toutes ses
-pompes et toutes ses vanités.
-
-Dunstan coulait une vie assez douce dans sa retraite, partageant son
-temps entre l'oraison et le travail des mains. Ses occupations favorites
-étaient la peinture, la sculpture et l'orfévrerie. Tantôt il
-représentait sur la toile les traits angéliques des vierges
-saintes[239]; tantôt il façonnait en plâtre des figures de fantaisie. Il
-s'était fait aussi des soufflets, un fourneau; et il s'amusait à forger
-de petites statues en or ou en argent, qu'il achevait ensuite avec le
-burin. Tous ces petits travaux tuaient le temps, et empêchaient le saint
-homme de s'ennuyer.
-
- [239] _Inconcubarum signa bella divarum._
-
-Le Diable, instruit de ces choses, eut envie de jouer un tour à Dunstan.
-C'est pourquoi, tout en se curant les dents et en rognant ses ongles, il
-avisa aux moyens qu'il devait mettre en usage pour duper le saint
-orfévre. Son esprit lui fournit bientôt ce qu'il cherchait.--Bon homme,
-s'écria-t-il en riant, je te prépare de la besogne et du fil à retordre.
-
-En achevant ces mots, le Diable prit une figure humaine, se présenta à
-la lucarne de la cellule où travaillait Dunstan, et le pria de lui faire
-quelque ouvrage de forge, que l'histoire ne désigne pas. Dunstan alluma
-aussitôt ses fourneaux, et mit ses tenailles au feu.
-
-Pendant qu'il soufflait son charbon, le Diable prit diverses autres
-formes, et vint lui demander une multitude de choses, qui
-s'embrouillèrent tellement dans la mémoire du saint, qu'il ne savait
-plus par où commencer. Cependant tous ces ouvrages qu'on venait de lui
-commander pressaient extraordinairement; il les fallait dans la journée,
-et il était impossible de les faire en un mois.
-
-Le Diable, en s'adressant tant de fois à la lucarne de Dunstan, en lui
-commandant tant de choses, en l'interrompant si souvent, n'avait que le
-désir de le mettre un peu en colère; après quoi, il se serait retiré
-content; mais il n'eut pas cette satisfaction, car on dit que Dunstan
-conserva toujours le plus grand flegme.
-
-Après plusieurs autres métamorphoses, le Diable parut à la lucarne sous
-les traits d'un vieillard édenté, ridé, encapuchonné, avec de petits
-yeux rouges, une grande bouche, et une langue infatigable. La couleur de
-son nez était celle d'une écrevisse qui a passé par le feu. Sa barbe
-était blanche comme la laine. Il s'appuyait sur un bâton, et portait une
-bosse sur le dos. Il importuna long-temps le saint, en toussant à ses
-oreilles, et en lui contant des gaudrioles et de vieilles niaiseries.
-Enfin, il se retira en lui donnant de l'ouvrage.
-
-Un instant après, nouveau déguisement: le Diable revient sous la forme
-d'un beau jeune homme; il disait des douceurs, avait une jolie bouche,
-mais un peu lascive, des yeux brillans, mais un peu fripons, les cheveux
-bien frisés, les oreilles parées de bijoux; en un mot, c'était un second
-Pâris. Il apportait encore de la besogne; mais, voyant que Dunstan le
-regardait de travers[240], qu'il tirait vigoureusement ses soufflets, et
-qu'il chauffait toujours ses tenailles sans rien répondre, le jeune
-homme s'éloigna.
-
- [240] _Dunstanus oculo contuetur obliquo._
-
-Dunstan commençait à soupçonner quelque supercherie, et à croire que la
-même tête pouvait bien s'être coiffée de tous les bonnets qu'il venait
-de voir. Or, le Diable est seul capable d'opérer toutes ces
-métamorphoses... Le saint orfévre s'aperçut donc qu'il avait affaire
-avec le Diable, et se promit bien d'attraper l'ours sous la peau de
-contrebande qu'il avait prise.
-
-En ce moment il vit entrer dans sa cellule une jeune fille extrêmement
-belle. Sa démarche était dégagée. Elle montrait à découvert une gorge
-blanche comme la neige, dont l'éclat était encore relevé par deux
-boutons de rose. Un peigne de grand prix retenait ses cheveux galamment
-disposés. Le Diable avait pris cette belle figure, ces lèvres fraîches,
-ces yeux séducteurs, pour éveiller au moins dans le coeur de Dunstan une
-flamme amoureuse.
-
-Mais Dunstan était préparé à bien soutenir l'attaque. Ses tenailles
-étaient brûlantes et rouges comme le feu; il les saisit d'un tour de
-main, s'élance sur l'ennemi; et, malgré toute sa beauté, il prend
-impitoyablement la jeune fille par le nez...
-
-Le Diable, se sentant brûlé et serré d'un poignet vigoureux, pousse un
-grand cri, cherche à battre en retraite, mais en vain: aucune force
-humaine ou diabolique ne peut le tirer des tenailles de Dunstan. Il
-reprend sa figure infernale, appelle tous les Diables à son secours,
-agite ses cornes, frappe l'air de sa queue, de ses poings, de ses cris,
-et se met sur les dents, sans avoir rien fait qui vaille. Cependant
-Dunstan, qui le tient sous sa main, le fustige impitoyablement, en
-poussant de pieux éclats de rire[241]... Enfin le malheureux capitule.
-On lui permet de regagner ses pénates... Il fuit couvert de honte, avec
-la désolante idée qu'il va se voir en butte aux brocards des autres
-démons[242].
-
- [241] _Pio risu vinctum flagellans._
-
- [242] _Angelini Gazæi pia hilaria, ex vitâ Sti. Dunstani_, cap. 8.
-
-Le père Angelin de Gaza termine ce conte, par cette apostrophe:
-
- Triomphez, brave Dunstan!
- Vous avez pris le nez du Diable:
- Triomphez, brave Dunstan!
- Honneur durable
- A votre talent!...
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII.
-
-DES DÉMONS QUI ONT CITÉ L'ÉCRITURE SAINTE, ETC.
-
- _Virtutem doctrina paret, natura ne donet._
-
- OVIDE.
-
- La sagesse adoucit un naturel brutal:
- Celui qui sait le bien ne fait pas toujours mal.
-
-
-Plusieurs démons ont cité les saintes écritures, et quelques-uns ont
-récité les prières de l'église. Nous rapporterons peu de ces histoires,
-pour ne pas tomber dans des détails qui paraîtraient impies aux dévots.
-On verra du moins que le Diable connaît les bonnes choses, contre l'avis
-des théologiens, qui l'accusent de ne savoir que le mal...
-
---Lorsque saint Bernard prêchait la croisade dans le Brabant, une jeune
-fille de Nivelle fit voeu de virginité, et se rendit aussi remarquable
-par sa vertu, qu'elle l'était par la beauté de sa figure. Le Diable, la
-trouvant à son gré, en devint amoureux. Il se présenta devant elle, sous
-les traits d'un jeune homme bien fait et galamment vêtu; il lui fit avec
-esprit une déclaration d'amour, lui donna des bijoux précieux, et loua
-adroitement les plaisirs de la fécondité, en ravalant la triste
-inutilité des vierges. C'étaient ses expressions.
-
-La jeune fille reçut les présens, écouta les discours, et répondit que,
-malgré tout, elle ne voulait pas se marier, parce qu'elle préférait un
-amour divin à un amour charnel[243]...
-
- [243] _Christi amori nuptias carnales postpono et contemno._
-
-Le Diable ne se rebuta point, et mit tout en oeuvre pour séduire la
-jeune fille. Celle-ci, pressée de se rendre, voulut avant tout connaître
-le bel amoureux, et lui dit:--Mon bon seigneur, dites-moi d'abord qui
-vous êtes, d'où vous venez, et pourquoi vous avez un si grand désir de
-_copuler_ avec moi[244]? Le démon, forcé de répondre, fut assez franc
-pour ne pas dissimuler son nom; et, quoiqu'il dût après cela s'attendre
-à un mauvais accueil, il confessa ingénument qu'il était le Diable...
-
- [244] _Bone Domine, quis vel undè estis, quòd tanto mihi desiderio
- copulari affectatis?_
-
-La jeune vierge, plus surprise qu'effrayée, répliqua aussitôt:--Mais, si
-tu es un esprit, pourquoi recherches-tu des plaisirs charnels, que les
-esprits ne peuvent goûter?--Ne t'occupe point de ces subtilités, reprit
-le démon; consens seulement à ce que je te demande?--Non pas, répondit
-la jeune fille de Nivelle, en se ravisant... Et au même instant, elle
-mit le démon en fuite par un signe de croix; puis elle s'en alla à
-confesse...
-
-Le démon ne l'abandonna pas pour cela. Il la suivit comme auparavant,
-mais à une distance plus respectueuse; il ne lui parla plus que de loin;
-et, voyant enfin qu'elle ne voulait pas l'aimer, il lui fit quelques
-tours d'espiègle, pour s'en amuser au moins de quelque manière. Par
-exemple, il mit souvent des choses indécentes dans son assiette; il
-répandait des vases de nuit et des pots pleins d'immondices sur les
-personnes qui venaient la voir; il révélait les péchés les plus cachés
-des assistans; et tout cela, sans être vu que de son amante, dont il ne
-cherchait plus à gagner le coeur; de façon qu'il passa bientôt pour un
-démon redoutable.
-
-Un jour qu'il était avec sa maîtresse dans une certaine maison,
-quelqu'un lui demanda s'il savait _l'Oraison dominicale_. Il répondit
-qu'oui. On le pria de la réciter. Il le fit de cette sorte:--«Notre
-père, qui êtes dans les cieux, que votre nom soit glorifié, que votre
-volonté soit faite sur la terre; donnez-nous aujourd'hui notre pain de
-chaque jour, et délivrez-nous du mal[245].»
-
- [245] _Pater noster, qui es in coelis, nomen tuum... fiat voluntas tua
- in terrâ, panem nostrum quotidianum da nobis hodiè, sed libera nos à
- malo..._
-
-On le pria ensuite de réciter la _Salutation angélique_; il répondit
-qu'il la savait, aussi-bien que le _Pater_, mais qu'il ne pouvait la
-dire. On lui demanda alors pourquoi il était enroué? Il répliqua que le
-feu qui le brûlait intérieurement en était la cause.
-
-La jeune fille de Nivelle remarqua encore que, toutes les fois qu'il lui
-apparaissait, son démon ne se montrait que par-devant. Elle voulut
-savoir pourquoi il se tenait toujours dans les coins, pourquoi il ne
-sortait qu'à reculons, et pourquoi il semblait si fort redouter de
-laisser voir son derrière.--Parce que je n'ai point de postérieur,
-répondit-il, et que tous ceux de mon espèce, lorsqu'ils prennent la
-forme d'un homme, sont obligés de se contenter d'un corps parfait
-par-devant, mais sans dos, ni fesses, ni épaules.
-
-Tout cela était surprenant; mais ses révélations n'étaient pas moins
-singulières. Un homme du voisinage, qui avait commis de grands péchés,
-et qui n'osait aller voir ce démon, de peur qu'il ne découvrît ses
-turpitudes, se confessa à un prêtre, dans l'espoir d'imposer silence au
-Diable par la confession; mais il s'approcha du tribunal de la
-pénitence, sans avoir renoncé dans son coeur à ses habitudes vicieuses;
-aussi, dès qu'il parut devant le démon:--Ah! c'est toi, notre ami, lui
-cria l'esprit malin, viens çà... Tu t'es si bien confessé, que je vais
-répéter tout ce que tu as dit... Il le fit, comme il le promettait, à la
-grande confusion de ce pauvre homme, qui fit un vrai retour sur
-lui-même, se confessa d'un coeur contrit, et revint immédiatement
-trouver le Diable, pour en obtenir sa justification.--Voici votre ami
-qui revient, dit quelqu'un à l'esprit.--Où est-il, demanda le
-démon?--C'est cet homme, à qui vous venez de reprocher des choses si
-honteuses.--Cet homme? Je ne l'ai jamais connu, et je n'ai point de
-reproches à lui faire... Ainsi on crut que le démon avait menti d'abord;
-et la confession sincère de cet homme lui attira une belle réparation
-d'honneur.
-
-Dans la maison où ceci se passa, il y avait une dame qui, comme on dit,
-tenait sa fille sous ses ailes, veillant à la garde de sa virginité, et
-la réservant à un époux déjà choisi.--Ne te donne pas tant de peine à
-veiller sur ta fille, lui dit le Diable, car elle n'est plus vierge.
-Demande-le à Pétronille. (Cette Pétronille était une vieille duègne, qui
-avait favorisé certaines amours secrètes de la jeune fille.) La mère
-indignée repoussa sa fille, qui eut le bon esprit d'aller de suite à
-confesse, et de revenir aussitôt obliger le démon à se rétracter.
-Effectivement, l'esprit malin, la voyant purifiée, n'osa plus en dire de
-mal; et, comme on lui rappelait la faute dont il l'avait accusée
-précédemment, il répondit:--Je n'ai rien à reprocher à cette jeune
-fille; elle est pudique et chaste, et je n'en puis dire que du bien...
-C'est ainsi qu'elle dut à la confession l'avantage de ne point passer
-pour fornicatrice, et de rentrer dans les bonnes grâces de sa mère.
-C'est aussi tout ce qu'on sait du démon qui fréquenta la jeune vierge de
-Nivelle[246].
-
- [246] _Cæsarii Heisterbach_, lib. III. _Miracul. de confess._ cap. 6.
-
---Un pauvre homme parut devant le tribunal de Dieu, chargé d'un grand
-nombre de péchés qu'il n'avait pas dits à confesse. Satan arriva bientôt
-et dit:--J'ai des droits sur cet homme; qu'on se hâte de me
-l'adjuger.--Quels sont ces droits, demanda-t-on?--Il y a trente ans
-qu'il s'est donné à moi, répondit le Diable; et depuis ce temps il m'a
-toujours servi avec constance... Dieu permit alors au pécheur d'exposer
-ses moyens de défense; mais le pécheur n'eut rien à répliquer.
-
-Le Diable dit alors:--Si cet homme a fait quelque bonne oeuvre, il en a
-tant fait de mauvaises, qu'il est impossible de contester un instant sur
-mes réclamations... Et le pécheur garda encore le silence. Mais le
-Seigneur, considérant son trouble, et ne voulant pas le condamner si
-vite, lui accorda un délai de huit jours pour préparer sa défense, et
-comparaître alors en jugement définitif[247].
-
- [247] _Dominus, nolens contrà eum citò proferre sententiam, eidem
- terminum concessit octo dierum, ut octavâ, coram se compareret, et
- de his omnibus rationem redderet..._
-
-Le pauvre homme se retira tout triste. Il rencontra dans son chemin une
-dame, qui lui dit:--Rassure-toi, je me charge de plaider vertement ta
-cause à la prochaine séance.--Qui êtes-vous, demanda-t-il?--Je suis _la
-Vérité_... Un peu plus loin, il rencontra une autre dame, qui lui promit
-de seconder la première, et de le bien défendre contre Satan. Cette dame
-lui apprit qu'elle était _la Justice_.
-
-Le pécheur, qui s'attendait à être condamné par _la Vérité_ et _la
-Justice_, reprit quelque espérance, quand il se vit sûr de leur
-protection; et il attendit le huitième jour. Alors il comparut de
-nouveau devant son juge, et le démon fit l'exposé de ses droits. _La
-Vérité_ prouva, dans son discours, que la mort du Sauveur avait brisé le
-pouvoir du Diable, et qu'une âme chrétienne devait entrer au ciel. _La
-Justice_ ajouta:--Si l'accusé a servi le Diable pendant trente ans, on
-doit l'excuser sur ce qu'il le faisait malgré lui. L'esprit malin
-s'était emparé de son corps, et nous savons qu'il n'obéissait qu'en
-murmurant à ce mauvais maître... C'est donc Satan qui est coupable de
-s'être posté dans le corps d'un chrétien, et d'en avoir fait son
-esclave! On n'est responsable que de ce qu'on fait librement.
-
-Le Diable s'écria:--Il avait son ange gardien, qui lui conseillait de
-bien faire. C'était à lui de suivre les bons conseils, s'il avait de
-bonnes intentions. Vous savez qu'il est écrit: _Chacun sera jugé selon
-ses oeuvres_[248]; et, je le répète, cet homme a fait tant de mal, qu'on
-ne se rappelle pas quel bien il a pu faire... Personne ne se présenta
-pour réfuter cette objection du Diable. Alors le Seigneur dit:--Qu'on
-apporte une balance, et qu'on pèse les bonnes et les mauvaises actions
-de cet homme. L'ordre du souverain juge s'exécuta à l'instant. _La
-Vérité_ et _la Justice_ dirent au pécheur:--Vous n'avez plus d'espoir
-que dans la mère de miséricorde, qui est assise auprès de Dieu.
-Invoquez-la de tout votre coeur; elle viendra à votre secours. Le pauvre
-homme fit sincèrement ce qu'on lui conseillait; et la sainte Vierge mit
-sa main sur le bassin de la balance, où étaient en petit nombre les
-bonnes actions. Le Diable, voyant qu'on le trompait, se cramponna au
-bassin des péchés, et chercha à l'entraîner par tout le poids de son
-corps. Mais la main de Marie fut plus forte que toute la personne du
-Diable. Elle sauva ce pauvre pécheur, et Satan fut obligé de se retirer
-les mains vides[249].
-
- [248] St. Paul, épit. II, aux Corinth., chap. 5. Apocalypse, chap. 22.
-
- [249] _Legenda, opus aureum, Jac. de Voragine, auctum à Claud. à
- Rotâ._ Leg. 114.
-
---Le Diable rencontra un jour saint Bernard. Comme ils se connaissaient
-passablement, ils lièrent conversation et firent un bout de chemin
-ensemble. Après avoir jasé sur divers sujets, le Diable se vanta de
-savoir _sept versets des psaumes_, qui avaient une vertu si salutaire,
-qu'en les récitant tous les jours, on était sûr d'aller en paradis, sans
-se mettre en peine de le mériter autrement.
-
-Saint Bernard, séduit par les heureux effets que promettait cette
-recette, fut curieux de connaître les sept versets sanctifians. Le
-Diable, qu'on accuse de chercher sans relâche à damner les hommes,
-voulait pourtant bien sauver saint Bernard; mais il exigeait un petit
-salaire; et, comme l'homme de Dieu prétendait ne rien donner, le Diable
-s'obstinait à garder sa recette. Malheureusement Bernard en savait plus
-long que lui.--Je t'attraperai bien, lui dit-il; car je réciterai tous
-les jours le psautier, et par conséquent tes sept versets... Le Diable,
-admirant la finesse de saint Bernard, lui révéla alors son secret, pour
-lui éviter l'ennui de réciter les cent cinquante psaumes tous les jours
-de sa vie[250].--
-
- [250] _Érasme, Éloge de la folie_ (après quelques légendes apocryphes;
- comme elles le sont toutes). _Folies des dévots._--Dans une édition
- hollandaise de la folie d'Érasme, on admire une caricature d'Holben,
- sur cette entrevue de S. Bernard avec le Diable. Le saint est vêtu
- en moine; son air est assuré; il tient le livre des psaumes. Le
- Diable a de longues cornes torses, des yeux ronds, un bec d'aigle,
- un corps composé de plusieurs parties incohérentes, moitié oiseau,
- moitié animal, une queue retroussée, des jambes d'autruche, avec le
- pied fourchu; ses bras sont grêles et armés de longues griffes; il
- indique avec ses ergots les endroits du psautier, qui mènent en
- paradis; en général, il a la mine importante d'un maître d'école, et
- tout l'air d'un bon homme.
-
-On rapportera ces versets, pour ceux qui seraient curieux d'en profiter.
-Ils sont ici au nombre de huit, parce que saint Bernard a voulu ajouter
-le sien à ceux du Diable; mais, en ces sortes de choses, un petit
-supplément ne gâte rien.
-
-
-OCTO VERSUS SANCTI BERNARDI[251].
-
- [251] _Dicti aliquoties, sed ignarè, versus sancti Bernardini._
-
-_Illumina oculos meos, ne unquam obdormiam in morte; ne quandò dicat
-inimicus meus: prævalui adversùs eum._ (Psalm. 12).
-
-_In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum: redemisti me, Domine
-Deus veritatis._ (Psalm. 50).
-
-_Locutus sum in linguâ meâ: notum fac mihi, Domine, finem meum._ (Psalm.
-38).
-
-_Et numerum dierum meorum quis est? Ut sciam quid desit mihi._ (Psalm.
-38).
-
-_Fac mecum signum in bonum, ut videant qui oderunt me et confundantur;
-quoniam tu, Domine, adjuvisti me, et consolatus es me._ (Psalm. 85).
-
-_Diripisti, Domine, vincula mea: tibi sacrificabo hostiam laudis, et
-nomen Domini invocabo._ (Psalm. 115).
-
-_Periit fuga à me; et non est qui requirat animam meam._ (Psalm. 141).
-
---_Clamavi ad te, Domine; dixi: Tu es spes mea, portio mea in terra
-viventium._ (Psalm. 141).
-
-Comme on ne veut point élever ici de cas de conscience, et que bien
-certainement plusieurs personnes seront tentées de gagner le ciel par la
-recette du Diable, on ajoutera que, malgré l'autorité des légendaires,
-ces sortes de prières ont été condamnées, et ceux qui en font usage
-excommuniés par plusieurs conciles[252]...
-
- [252] Les personnes qui liront cet ouvrage le mettront peut-être dans
- le nombre des compilations, dont on accable maintenant le public; et
- bien des gens penseront que, pour faire ce livre, il n'a fallu que
- chercher, traduire et rassembler un certain nombre d'anecdotes
- choisies. Outre que les contes, recueillis dans ce volume, sont
- disséminés rarement dans les auteurs ecclésiastiques, parce que les
- théologiens ont mis un soin extrême à toujours mal parler du Diable,
- outre qu'on a été forcé de lire une multitude de livres insipides;
- plusieurs anecdotes, comme celle qu'on vient de voir, ont coûté plus
- de peine à l'auteur que la composition de cent pages imaginées. Il a
- fallu pour celle-ci consulter Érasme, et plusieurs légendes, afin
- d'avoir le trait entier. Après cela, on a été obligé de chercher
- ailleurs les versets du Diable, qui sont la partie piquante de
- l'anecdote, et que les légendaires, ni leurs copistes ne rapportent
- point. On a trouvé ces huit versets, dans un recueil d'oraisons
- latines, imprimé par Plantin. Mais les versets étaient enchaînés
- l'un à l'autre, sans indication. Il a donc fallu encore parcourir le
- psautier d'un bout à l'autre, pour pouvoir indiquer le psaume de
- chaque verset, et s'assurer qu'on ne trompait point la confiance du
- lecteur. L'auteur n'a point fait cette note pour donner du prix à
- son ouvrage, mais pour se consoler un peu d'un travail extrêmement
- pénible.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII.
-
-LE MAGICIEN AMOUREUX.--CONTE NOIR.
-
- _Nihil istac opus est arte ad hanc rem...
- Fide et taciturnitate..._
-
- TÉRENCE.
-
- Ne cherchez dans ceci ni sens, ni concordance,
- Lecteur, admirez tout, et croyez en silence.
-
-
-Il y avait à Antioche, dans le troisième siècle, une jeune vierge,
-nommée Justine, qui était fille d'un prêtre des faux dieux. Dans la
-maison voisine demeurait un diacre de l'église, qui forma le pieux
-dessein de convertir Justine. Tous les soirs donc le diacre et la jeune
-fille se mettaient à leur fenêtre; et là, à force d'entendre la lecture
-du saint Évangile, Justine se décida à embrasser le christianisme.
-
-Sa mère, l'ayant appris, courut au lit de son époux, lui annonça le
-changement qui s'opérait dans leur fille, et se coucha avec lui pour
-délibérer sur ce qu'il y avait à faire. Pendant que le prêtre des idoles
-dormait paisiblement avec sa femme, un crucifix leur apparut, environné
-de plusieurs anges, et leur dit:--Venez à moi, je vous donnerai le
-royaume des cieux... Les époux, s'éveillant alors, reçurent le baptême
-aussi-bien que leur fille.
-
-Cependant Justine était molestée depuis quelque temps par un certain
-Cyprien, magicien insigne, qu'il est important de faire connaître. Ce
-jeune homme avait été consacré au Diable, dans sa septième année, par
-ses parens qui étaient idolâtres; il avait été élevé dans la
-connaissance intime des secrets de la magie, et il opérait une foule de
-prodiges par les forces toutes-puissantes de cet art infernal. On
-l'avait vu plusieurs fois changer les dames en jumens, et faire une
-foule de miracles pareils, par ses charmes et ses prestiges.
-
-La beauté de Justine l'enflamma, comme bien d'autres, du plus ardent
-amour. Il eut recours à la magie, qui lui promettait une jouissance sûre
-et prompte. Un démon fut évoqué.--Que me veux-tu, dit l'habitant du
-sombre royaume, en paraissant aussitôt? Me voici prêt à te
-servir.--J'aime une jeune vierge d'Antioche, répondit Cyprien; ne
-peux-tu pas me l'amener, et faire en sorte qu'elle s'abandonne à mon
-amour?
-
---On prétend que j'ai perdu les hommes, répliqua le démon, et que rien
-ne m'est impossible quand il s'agit de nuire: néanmoins je n'ai pas
-assez de pouvoir, pour obliger une jeune fille à te donner des marques
-d'amour, si tu n'en es pas aimé[253]. Prends toutefois cette liqueur,
-répands-la autour de la maison de Justine; j'y pénétrerai pendant la
-nuit, et je ferai tous mes efforts pour la rendre amoureuse.
-
- [253] Ces propres paroles du Diable démentent un peu ce qu'on dit de
- certains philtres, qui font aimer à l'extravagance un objet
- naturellement haï.
-
-La nuit suivante, le démon entra dans la chambre de Justine, et
-s'efforça d'allumer dans son coeur l'amour libidineux. La jeune fille,
-sentant dans son intérieur des mouvemens impurs, soupçonna la présence
-de l'ennemi, et signa tout son corps du signe de la croix. Le démon
-terrassé prit la fuite; et Cyprien lui dit:--Pourquoi reviens-tu sans la
-jeune fille que je veux posséder?--Elle a fait un signe, répondit le
-démon; et ce signe redoutable m'a ôté toutes mes forces.--Va-t'en,
-répliqua le magicien, et envoie-moi un démon plus puissant que toi.
-
-Le second démon parut aussitôt, et dit:--Je sais ce que tu demandes;
-c'est presque une chose impossible. J'essaierai cependant de te
-satisfaire. Je cours trouver Justine, et la remplir de désirs impurs...
-Le démon entra en même temps auprès du lit de Justine, et employa toute
-son adresse pour corrompre son coeur. Mais elle fit bien vite le signe
-de la croix, et souffla sur le démon, qui s'enfuit tout honteux.
-
---Eh bien! lui dit l'amoureux Cyprien, qu'as-tu fait de Justine?--Je
-suis vaincu, répondit le démon. Un signe terrible, que je crains de
-nommer, ma forcé à battre en retraite.--Va-t'en donc aussi, dit Cyprien;
-tu n'es qu'un bélitre... En achevant ces mots, il évoqua le prince des
-démons lui-même.--Que me veux-tu, dit-il en paraissant? Me voici prêt à
-t'obéir.--Il faut convenir que votre pouvoir est bien mince, répliqua
-Cyprien, puisqu'une jeune fille peut vous vaincre si
-facilement!...--Attends quelques instans, interrompit le roi de l'enfer;
-je vais moi-même attaquer celle que tu veux séduire. Je troublerai ses
-esprits par la fièvre et par toutes les ardeurs d'un amour frénétique;
-je la séduirai par des illusions et des songes; j'allumerai dans tous
-ses sens une flamme impudique, et je te l'amènerai au milieu de la nuit.
-
-Le Diable prit alors la figure et le corps d'une jeune fille. Il alla
-trouver Justine, et lui dit:--Je viens à vous, ma soeur, attirée par
-votre bonne réputation; je veux, pendant quelques jours, profiter de vos
-saints avis, et garder comme vous ma virginité... Cependant (ajouta un
-instant après la fausse vierge), dites-moi, je vous prie, ma soeur,
-quelle sera notre récompense, pour avoir constamment résisté aux
-tentations de la chair?--Je ne puis pas vous le dire précisément,
-répondit Justine; tout ce que je sais, c'est que la récompense sera bien
-au-dessus des peines que nous aurons.--Mais, reprit le Diable, que
-pensez-vous de ce commandement de Dieu: _Croissez et multipliez, afin de
-peupler la terre_[254]?... Je crains bien, ma bonne amie, qu'en gardant
-notre virginité, nous ne devenions rebelles au commandement de Dieu, et
-qu'il ne nous punisse un jour de notre désobéissance, au lieu de nous
-récompenser d'une conduite qu'il n'a point approuvée...
-
- [254] _Crescite et multiplicamini, et replete terram. Genes._, chap.
- 1.
-
-Tout en parlant de la sorte, le Diable agissait invisiblement. Justine
-réfléchissait, et sentait naître dans son âme les plus violentes ardeurs
-de la concupiscence; elle en était si fort tourmentée, qu'elle se leva
-pour sortir. Mais, revenant bientôt en elle-même, elle pensa qu'elle
-pouvait bien être encore en face du Diable. Elle s'arma en conséquence
-du signe de la croix, et souffla sur l'ange de ténèbres, qu'elle avait
-pris d'abord pour une jeune fille. La fausse vierge s'évanouit à
-l'instant, et la tentation se dissipa.
-
-Mais le prince des démons ne se tint pas pour vaincu. Tandis que Justine
-était couchée sur son lit, il rentra sous la figure d'un beau jeune
-homme, se jeta effrontément sur le lit de la courageuse vierge, et
-s'efforça de l'embrasser. Un nouveau signe de croix le força à
-disparaître. Il ne se retira pourtant pas encore; et, avec la permission
-de Dieu, il accabla Justine de maladies, et répandit la mortalité dans
-toute la ville d'Antioche. Il fit prédire en même temps, par les
-possédés, que cette mortalité ne cesserait que quand Justine
-consentirait au mariage. C'est pourquoi on voyait tous les jours une
-multitude de malades expirans se traîner à la porte de Justine, en la
-suppliant de prendre un époux et de sauver le peuple d'Antioche. Mais
-Justine ne voulut jamais y consentir, et la mortalité continua ses
-ravages pendant sept ans. Alors, comme la ville était sur le point
-d'être entièrement dépeuplée, et que le reste des habitans d'Antioche
-menaçait de tuer la vierge opiniâtre, Justine pria pour le peuple (à la
-fin de la septième année) et la peste cessa[255].
-
- [255] _Sed cùm Justina nullatenùs consentiret; et ex hoc mortem eidem
- omnes minarentur, septimo anno mortalitatis, ipsa pro eis oravit, et
- omnem pestilentiam propulsavit_, etc.
-
-Le Diable, voyant qu'il ne gagnait rien, et qu'il ne pouvait séduire
-Justine, résolut de ternir au moins sa réputation. Il prit donc la
-figure de cette fille, et se présenta à Cyprien, avec des regards
-amoureux. Le magicien, persuadé qu'il voyait celle qu'il aimait,
-s'écria:--Soyez la bien venue, charmante Justine... Mais à ce nom, le
-Diable, comme s'il eût été frappé de la foudre, s'évanouit en fumée.
-
-Cyprien stupéfait ne perdit pas pour cela son amour. Il se déguisa
-tantôt en jeune fille, tantôt en petit oiseau, et alla faire sa cour
-lui-même pendant plusieurs jours; mais il ne fut pas plus heureux que le
-Diable. Cette faiblesse de la puissance infernale contre les chrétiens
-l'étonna; il renonça à la magie et au commerce de l'enfer. Il embrassa
-le christianisme, et mena une conduite si exemplaire, qu'il devint par
-la suite évêque d'Antioche. L'amour qu'il avait eu pour Justine se
-changea en estime et en amitié pures. Il établit un couvent de filles,
-dont Justine fut abbesse; et il put dès lors la voir sans crime[256].
-
- [256] _Legenda, opus aureum, Jacobi de Voragine, editio Claudii à
- Rotâ. Rothomagi, 1544, legenda 137._
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV.
-
-CONTRE CEUX QUI NE VEULENT PAS CROIRE AUX DIABLES.--HISTOIRE
-ÉDIFIANTE[257].
-
- _Non laudandus est qui plus credit...
- Qui audiunt, audita dicunt..._
-
- PLAUTE.
-
- Le Diable existe.--Soit.--Il a daigné paraître.
- --Qui l'a pu voir?--Un moine, une vieille, un bon prêtre,
- Un vieux gars, un pécheur, dont j'ai perdu le nom.
- --A ces autorités faut-il nous rendre?... Non.
-
- [257] _Ex Cæsarii Heisterb. de Dæmonib._, cap. 2.
-
-
-Un soldat allemand, nommé Henri, ne voulait pas croire qu'il y eût des
-démons, et traitait de contes frivoles toutes les aventures infernales
-qu'on lui donnait pour de véritables histoires. Mais on le prêcha tant
-là-dessus, qu'il s'éleva des doutes dans son esprit; il alla trouver un
-grand clerc, nommé Philippe, qui passait pour un habile nécromancien, et
-le pria de lui faire voir le Diable.
-
-Philippe lui répondit que les démons étaient horribles à voir, qu'on ne
-les approchait pas sans danger, et qu'il était rare et difficile de se
-tirer d'avec eux les bragues nettes. Le soldat ne se rebuta point, et
-fit de nouvelles instances; c'est pourquoi le nécromancien prit jour
-avec lui, pour obliger le Diable à paraître.
-
-Un jour donc, vers l'heure de midi, Philippe conduisit le soldat à un
-carrefour éloigné. Là, il traça un cercle sur la terre, y fit entrer son
-homme, et lui dit:--Si vous mettez le pied hors de ce cercle, avant mon
-retour, vous mourrez, parce que le Diable aura le droit de vous
-emporter. Ayez soin aussi de ne lui rien donner de ce qu'il vous
-demandera, de ne lui rien promettre, et de ne prendre aucun engagement.
-Au reste, ne vous effrayez point de tout ce que vous allez voir; car le
-Diable n'a aucun pouvoir sur vous, si vous suivez mes ordonnances.
-
-En disant ces mots, le nécromancien Philippe s'éloigna; et le soldat
-Henri resta dans le cercle, seul, et assis par terre, pour ne pas
-tomber, quand la frayeur viendrait. Un moment après, il se vit entouré
-de torrens et de fleuves débordés, qui inondèrent la campagne, mais qui
-s'arrêtèrent au bord du cercle magique, et se retirèrent immédiatement.
-Ensuite, Henri entendit les grognemens d'une multitude de pourceaux, les
-sifflemens de tous les vents déchaînés, les éclats de la foudre, et
-plusieurs autres bruits prodigieux, entremêlés d'apparitions de fantômes
-et de spectres, que l'enfer envoyait au soldat curieux pour
-l'épouvanter. Mais un bon averti en vaut deux; Henri ne s'effraya point,
-et considéra avidement tout ce qui se passait sous ses yeux.
-
-A la suite des phénomènes préliminaires, il aperçut, dans un bois
-voisin, un horrible fantôme, beaucoup plus haut que les plus grands
-arbres, qui venait au carrefour à pas de géant. Comme il était nègre, et
-vêtu d'un habit noir, le soldat reconnut aisément le Diable en personne,
-et se prépara à soutenir son aspect. Dès qu'il fut devant le cercle, le
-Diable demanda à Henri ce qu'il voulait.
-
-HENRI.
-
-Je souhaitais de te voir, et tu fais bien de te montrer.
-
-LE DIABLE.
-
-Eh! pourquoi voulais-tu me voir?
-
-HENRI.
-
-Parce que j'ai souvent entendu parler de toi.
-
-LE DIABLE.
-
-Que t'en a-t-on dit?
-
-HENRI.
-
-Un peu de bien et beaucoup de mal.
-
-LE DIABLE.
-
-Les hommes me jugent et me condamnent sans me connaître; je n'ai jamais
-fait le moindre tort; et même je me suis rarement vengé du mal que me
-font la plupart des hommes. Philippe, qui t'a amené ici, me connaît
-assez bien; demande-lui s'il a à se plaindre de moi; je fais tout ce qui
-peut lui plaire: il est vrai qu'il n'en est point ingrat; mais enfin,
-c'est encore à sa prière que je suis venu ici.
-
-HENRI.
-
-Où étais-tu quand il t'a appelé?
-
-LE DIABLE.
-
-J'étais à quelques journées d'ici; et je me suis hâté de faire la
-course, dans l'espoir d'une petite récompense; car toute peine mérite
-salaire.
-
-HENRI.
-
-Que veux-tu que je te donne?
-
-LE DIABLE.
-
-Donne-moi ton manteau, et je serai content.
-
-HENRI.
-
-Mon manteau? j'en ai besoin.
-
-LE DIABLE.
-
-Alors, donne-moi ta ceinture?
-
-HENRI.
-
-Je suis trop habitué à la porter, pour m'en dessaisir.
-
-LE DIABLE.
-
-Eh bien! donne-moi une brebis?
-
-HENRI.
-
-Le troupeau est complet: je ne veux pas y faire un vide.
-
-LE DIABLE.
-
-Enfin, tu ne me refuseras pas le coq de ton poulailler?
-
-HENRI.
-
-Eh! que feras-tu de mon coq?
-
-LE DIABLE.
-
-Je m'amuserai à entendre ses chants.
-
-HENRI.
-
-Mais, si je te le donnais, comment saurais-tu le prendre?
-
-LE DIABLE.
-
-Sois tranquille, donne-le-moi seulement.
-
---Je ne te donnerai rien, répondit Henri; et après cette incivile
-réponse, il eut l'impudence de faire au Diable de nouvelles questions,
-auxquelles celui-ci eut l'inconcevable bonté de répondre, avec sa
-douceur ordinaire.--Dis-moi, lui demanda le soldat, d'où te vient la
-science universelle que tu possèdes?
-
-LE DIABLE.
-
-Je n'ai point la science universelle; je sais un peu le passé, et
-particulièrement le mal qui s'est fait dans le monde. Pour t'en
-convaincre, je te vais dire la ville, l'année et le jour où tu as perdu
-ta virginité; je te rappellerai pareillement toutes les fautes que tu as
-commises.
-
-Le Diable tint si bien parole, que Henri en fut tout honteux. Mais
-ensuite, voulant encore demander sa récompense, le fantôme étendit une
-grande main noire. Henri s'imagina qu'il allait avoir le cou tordu,
-tomba de peur à la renverse, et appela Philippe à son secours. Le
-nécromancien accourut, et pria le Diable de se retirer. Le soldat rentra
-donc chez lui sans mésaventure; mais, depuis ce qu'il avait vu, il vécut
-saintement dans un monastère, et n'osa plus dire qu'_il n'y a point de
-démons_.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV.
-
-CONTRE CEUX QUI VOIENT LE DIABLE PARTOUT.
-
-PIEUSE FACÉTIE[258].
-
- _Sed malus interpres rerum, metus..._
-
- CLAUDIEN.
-
- D'un démon qui nous hait les contes effrayans
- Troublent bien des cerveaux, parmi les bonnes gens:
- Un buisson, dans la nuit, est un spectre effroyable;
- Un homme est un fantôme; une femme est un Diable...
-
- [258] _Ex R. P. Angelino Gazæo, inter pia hilaria; et Petri Rausani
- hist._, lib. III.
-
-
-Un prédicateur, faisant en chaire l'éloge de sainte Marguerite,
-racontait aux assistans comment le Diable prit un jour la figure
-épouvantable d'un horrible dragon, comment il se présenta sous ce
-déguisement hideux à sainte Marguerite, comment il ouvrit une gueule
-énorme pour l'avaler, comment la sainte brava la colère de la bête
-tortue, comment elle lui sauta sur le ventre, et comment elle vainquit
-Satan, avec le signe de la croix[259].
-
- [259] _Ope sacro-sanctæ Tesseræ et fidei manu._ En lisant d'abord _ope
- Tesseræ_, je pensais que la sainte avait gagné le Diable, en jouant
- aux dés ou aux dominos. Mais le reste de la phrase me l'a fait mieux
- comprendre, et je l'ai traduite comme j'ai pu. Le texte que je
- rapporte suppléera à mon inexactitude.
-
-Un Lombard écoutait avidement cette partie du sermon, la bouche et les
-oreilles toutes grandes ouvertes. C'était un jeune homme plein de piété
-pour les petites choses, et grand amateur de miracles. Malheureusement,
-avec d'aussi bonnes dispositions, il n'avait pas le plus petit grain
-d'esprit, pas la plus petite miette de bon sens[260].
-
- [260] _Salis una mica deerat ac prudentiæ._
-
-Si pourtant (disait-il en lui-même), si ce gibier de potence[261], qui
-est le chef aux enfers, se montrait là, devant moi, comme il s'est fait
-voir, il y a long-temps, à sainte Marguerite!... comme je l'étrillerais
-de bon coeur!... comme j'aurais du plaisir à l'éreinter..., à lui rogner
-la queue!... comme je lui frotterais les oreilles!...
-
- [261] _Furcifer_; les dictionnaires traduisent _pendard_, _vaurien_,
- _gibier de potence_. L'auteur a peut-être voulu dire _celui qui
- porte la fourche_.
-
-En causant de la sorte à part lui, et en dressant son plan d'attaque à
-tout besoin, il s'achemina vers un grand pré, où il se mit à genoux
-derrière une haie, et fit une ardente prière à Dieu, aux anges et à tous
-les saints du paradis, les conjurant de lui octroyer la satisfaction de
-se battre un peu avec le Diable, et de prouver, à bons coups de poing,
-qu'il ne le craignait pas.
-
-Il y avait plus d'une heure qu'il était en oraison, lorsqu'une vieille
-femme arriva à l'autre bout du pré, tenant d'une main une faucille, de
-l'autre un lien de paille, et venant scier une botte de foin pour ses
-vaches. Elle était extrêmement décrépite, et branlait la tête sans
-relâche. La couleur de son visage tenait le milieu entre l'olivâtre et
-le jaune. Ses yeux étaient éraillés. Ses joues ressemblaient à des
-mosaïques, tant elles étaient ridées. Il ne lui restait plus qu'une
-dent, mais longue d'un bon pouce, et sortant du milieu de sa bouche,
-comme une défense de sanglier[262]. Elle était sourde de naissance, et
-de plus, muette comme une carpe, ce qui est encore plus triste; de façon
-qu'elle ne pouvait se faire entendre que par des gestes et des grimaces.
-
- [262] Ici, la métaphore du texte est un peu trop hardie: _ceu
- probosis_, comme une trompe d'éléphant...!
-
-Elle avait encore l'habitude de ne se point peigner et de laisser
-flotter ses crins au vent. Enfin, la dureté de sa peau ne pouvant
-s'amollir que sous des griffes, elle laissait croître ses ongles à
-volonté, pour pouvoir se gratter en temps et lieu, comme font les
-docteurs chinois.
-
-Cette espèce de monstre femelle avançait, à pas irréguliers, vers le
-jeune homme en prières, ne s'annonçant que par une vieille toux bien
-enracinée (car elle avait toujours dans le corps bonne provision de
-catarrhes, et toussait d'autant mieux qu'elle ne s'entendait pas).
-
-L'entendre, la considérer, se lever brusquement, croire qu'il est
-exaucé, qu'on lui envoie le Diable pour le combattre, tous ces sentimens
-se confondirent dans la tête du Lombard. Il s'avança intrépidement
-contre la vieille.--Approche, lui cria-t-il, je t'attends de pied
-ferme... Ange renégat, tes finesses sont cousues de fil blanc... Va...,
-malgré ta vieille peau, je te reconnais sous le masque; et je vois bien
-à tes griffes que tu es le lion d'enfer, quoique tu n'aies qu'une queue
-de paille et une faucille en place de fourche.
-
-En disant ces mots, il crache dans la main qui lui démange, ferme les
-poings, agite les bras, abaisse son bonnet sur ses yeux, pour se donner
-un air plus brave, et marche tête baissée contre la vieille qu'il prend
-pour le Diable. La pauvre muette recule en poussant des sons
-inarticulés... Mais effrayée de la mine guerrière du champion, elle
-glapit[263] bientôt de toutes ses forces, et agite sa faucille pour lui
-faire peur à son tour... L'intrépide jouvenceau désarme l'ennemi qu'il
-vient de se fabriquer, le saisit par les crins, l'abat sur le sol, et
-pousse des clameurs de triomphe.
-
- [263] _Gannire, more vulpium..._
-
-Il n'en assomme pas moins la vieille de coups qu'elle reçoit en hurlant,
-et l'accable d'injures qu'heureusement elle n'entend point.--Vieux
-coquin, lui dit-il, fourbe qui nous damnes quand nous n'y songeons pas,
-fripon ténébreux, nous nous connaissons à présent, et tu te souviendras
-de moi...
-
-La vieille cependant se défend avec ses ongles, et donne au Lombard de
-vigoureux coups de dent, tout en criant pour appeler du secours. Enfin,
-des paysans surviennent; ils arrachent la pauvre femme, à demi-morte, au
-jouvenceau toujours frappant, le garrottent de liens solides, et le
-conduisent au juge du lieu. Il allait se voir condamné à mourir, quand
-un faiseur de miracles parut. Il prit pitié de l'imbécile Lombard, et
-obtint sa grâce en guérissant la vieille. On se contenta donc de
-renvoyer le coupable après une bonne correction; et on l'engagea à y
-regarder à deux fois, quand désormais il se croirait en face du Diable.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI.
-
-LA FAUSSE PRINCESSE.--MÉLODRAME A METTRE EN SCÈNE[264].
-
- [264] C'est le Diable qui joue le rôle du traître. La scène se passe
- dans la maison de l'évêque, où le Diable s'introduit.
-
-
-ACTE PREMIER.
-
-Un pieux évêque avait une grande dévotion au bienheureux saint André, et
-menait une vie exemplaire dans son diocèse. Le Diable eut envie de
-l'éprouver, et il le fit assez adroitement.
-
-Il prit la figure d'une femme extrêmement belle, se rendit au palais de
-l'évêque, et demanda à lui faire la confession de ses fautes. Le prélat
-fit répondre à la dame qu'elle pouvait s'adresser à son vicaire, entre
-les mains de qui il avait remis toute sa puissance de lier et de délier
-les péchés. Mais la dame replique qu'elle ne veut absolument révéler les
-secrets de sa conscience qu'à l'évêque en personne, et qu'elle a ses
-raisons pour cela.
-
-Le prélat fut obligé de se rendre, et la belle dame fut introduite dans
-l'oratoire épiscopal.--«Seigneur, dit-elle, en s'avançant avec une
-modestie séduisante, daignez me recevoir en commisération. Je suis fille
-d'un roi; et, malgré la délicatesse de mon tempérament, je suis venue à
-pied jusqu'ici, sous un habit de pélerine. Mon père est un souverain
-puissant qui m'a promise en mariage à un grand prince. Mais, comme je ne
-puis plus consentir à des unions charnelles[265] depuis que j'ai
-consacré ma virginité à Jésus-Christ, j'ai répondu à mon père que le lit
-conjugal ne m'inspirait que de l'horreur. On ne fit point attention à
-mes refus; il fallait bientôt me rendre à la cruelle volonté de mon
-père, et prendre un époux, ou me préparer à subir divers supplices
-inouïs. C'est pourquoi je pris secrètement la fuite, aimant mieux plaire
-à Jésus-Christ que de m'engager sous le joug du mariage. J'entendis
-bientôt parler de votre sainteté, et je me réfugie sous votre
-protection, dans l'espoir d'y trouver le repos, d'y vivre dans la
-dévotion, et d'attendre en paix les douceurs du ciel, loin des orages de
-ce monde.»
-
- [265] _Nunquàm possem in carnalem copulam consentire._
-
-Le prélat, ravi de trouver, dans la dame inconnue, tant de noblesse et
-de beauté, avec une piété si fervente et une éloquence si persuasive,
-lui répondit d'une voix bénigne:--Vivez ici, ma fille, dans la sécurité
-et l'espérance. Celui pour l'amour de qui vous avez méprisé si
-courageusement votre famille, vos biens et les vanités mondaines, vous
-donnera ses grâces en ce monde et vous fera partager sa gloire dans
-l'autre. Pour moi, qui ne suis que son serviteur, je vous offre tout ce
-que je puis, et tout ce que je possède. Choisissez ici le logement qui
-vous plaira, et venez dîner avec moi.
-
-La dame répliqua:--Seigneur, si l'on sait cet arrangement, on pourra en
-médire; et je ne voudrais point gâter votre sainte réputation.--Nous ne
-serons point seuls à table, répondit l'évêque, car j'ai aujourd'hui
-plusieurs convives; et je ne pense pas que nous ayons à craindre les
-soupçons.
-
-
-ACTE SECOND.
-
-En disant ces mots, l'évêque conduisit sa protégée dans la salle du
-festin, et il la plaça en face de lui. Pendant tout le repas, il ne
-cessa d'attacher ses regards sur elle, et de contempler sa beauté
-ravissante, de façon que les yeux charmés n'eurent pas de peine à
-séduire le coeur. Le démon déguisé s'en aperçut; il lança, avec une
-feinte modestie, des oeillades perfides; il employa intérieurement tout
-son art à relever encore les charmes de la figure qu'il avait prise; et
-il enflamma son hôte d'un amour si violent, que le prélat ne souhaitait
-plus qu'une occasion favorable pour s'abandonner à ses désirs impurs et
-illicites.
-
-
-ACTE TROISIÈME.
-
-Peu de temps après, au moment où la vertu chancelante de l'évêque était
-sur le bord du précipice, un étranger vint frapper à sa porte, en
-demandant à grands cris qu'on lui ouvrît. On ne lui répondit point
-d'abord; mais comme il continuait de frapper, en faisant tant de bruit
-que l'on ne pouvait plus s'entendre, l'évêque demanda à la dame qui
-était enfermée avec lui, s'il fallait recevoir cet
-étranger?--Proposons-lui une énigme, répondit la fausse princesse; s'il
-la devine, nous le laisserons entrer; si elle l'embarrasse, vous le
-chasserez comme un ignorant qui n'est pas digne de paraître en votre
-présence.
-
-L'avis fut trouvé sage; et on demanda à l'étranger quel était _le plus
-admirable de tous les ouvrages de Dieu, en fait de petites choses_?
-L'étranger répondit que c'était _la diversité et la beauté des figures
-humaines_; puisque, de tant d'hommes qui ont vécu, qui vivent et qui
-vivront sur la terre, il est impossible d'en trouver deux dont les
-visages soient parfaitement les mêmes en tout point; et que, dans un si
-petit espace que la figure humaine, on trouve plus de merveilles que
-l'on n'en peut compter.
-
-La réponse était juste, et fut admirée. Mais avant d'ouvrir, on proposa
-une seconde question plus difficile:--_Quel est le lieu où la terre est
-plus haute que le ciel?_--C'est, répondit l'étranger, _le ciel empyrée_,
-où réside le corps de Jésus-Christ. Car ce corps divin est composé de
-chair et de sang comme le nôtre; et pour peu qu'on ait lu l'histoire de
-la création du monde, on sait que toute notre substance n'est qu'un peu
-de terre détrempée.
-
-Cette seconde réponse fut trouvée bonne, comme la première. Néanmoins,
-on voulut encore proposer une troisième énigme, et on demanda, toujours
-par le conseil de la belle dame, _quelle distance il y a entre la terre
-et le ciel_?--L'évêque que je venais voir le sait mieux que moi,
-répliqua l'étranger; il a pu mesurer cet espace, puisqu'il vient de
-tomber du ciel dans l'abîme. Qu'il sache donc que ce n'est ni une femme,
-ni une princesse, qu'il a reçue dans son palais, mais un démon déguisé.
-
-L'évêque épouvanté jeta les yeux sur sa pénitente, qui disparut à
-l'instant; il reconnut avec horreur la faute qu'il avait commise, et
-voulut voir l'étranger qui avait frappé si long-temps à sa porte; mais
-on ne le trouva plus. Alors il fit jeûner son peuple, et ordonna des
-prières publiques[266], dans l'espoir que le ciel daignerait lui faire
-connaître l'inconnu qui l'avait sauvé du précipice. En effet, il apprit
-la nuit suivante, par une révélation d'en-haut, que l'étranger
-mystérieux était saint André, en qui il avait tant de dévotion[267]. On
-pense bien qu'il ne fut point ingrat, et qu'il brûla bien des cierges en
-l'honneur de son protecteur.
-
- [266] _Populum convocavit... præcepit que ut omnes jejuniis et
- orationibus insisterent_, etc.
-
- [267] Légende Dorée de _Jacobus de Voragine_. Vie de S. André, Lég. 2.
-
-C'est ainsi que la vertu triompha encore des vains efforts du vice, et
-que le démon n'eut qu'un pied de nez pour ses belles dépenses d'esprit
-et de finesse.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII.
-
-QUATRE HISTOIRES ÉDIFIANTES.
-
-
-Iº LES PRESTIGES.
-
-Un hérétique allemand, voulant attirer dans son parti un bon frère
-prêcheur, lui promit de le mener au ciel quand il en aurait la
-fantaisie, et de lui faire voir la sainte Vierge et les saints autour de
-Jésus-Christ. Cette proposition était trop séduisante pour que le frère
-prêcheur eût seulement la pensée de la refuser: les deux compagnons
-prennent jour, et se préparent au voyage. Mais comme le frère prêcheur
-savait qu'il avait à faire à un hérétique, et qu'on pouvait le tromper
-par quelques prestiges, il eut soin de porter sur lui une hostie dans
-une petite boîte.
-
-Le jour désigné étant venu, le frère alla trouver son conducteur, qui le
-fit grimper au sommet d'une montagne très-élevée, et l'introduisit dans
-un palais éblouissant, lumineux, magnifique et tout couvert de
-pierreries. Les deux compagnons entrèrent dans une grande salle, et y
-trouvèrent, assis sur un trône, un prince tout radieux, couronné
-d'étoiles et beau comme le jour. Il y avait, à côté de lui, une belle
-princesse, et autour du trône un foule d'officiers majestueux et pleins
-de grâces.
-
-L'hérétique s'inclina profondément, se mit à genoux et adora. Mais le
-frère commença par bien examiner les visages qui étaient devant lui, car
-il se piquait de connaître les gens à la physionomie. Son conducteur,
-impatienté de le voir si long-temps debout, se retourna vers
-lui:--Mettez-vous donc à genoux, lui dit-il à demi-voix, et adorez comme
-il faut Jésus-Christ, sa mère, et tous ces saints-là, qui sont nos
-supérieurs.--Un instant, répondit le frère... Alors il fouilla dans sa
-poche, tira sa boîte, prit son hostie, et dit à la belle princesse, qui
-était auprès du beau prince:--Si vous êtes la mère de Dieu, voici votre
-fils que je tiens dans mes doigts; adorez-le, et puis je vous
-adorerai?...
-
-A peine eut-il prononcé ces paroles, que le palais, la salle, le trône,
-le roi, la princesse, les officiers, tout disparut, et les deux
-compagnons se trouvèrent perdus dans une caverne obscure... Ils en
-sortirent après bien des peines, et l'hérétique rentra dans le sein de
-l'église orthodoxe[268].
-
- [268] _Libri apum, annus 1231.--Mathæi Tympii premia virtut._, pag.
- 123.--Pic de la Mirandole raconte une histoire à peu près semblable
- à celle-là; mais au lieu d'être un moine, son héros est un prêtre
- séculier.
-
-Il faut convenir que les Diables avaient mis une grande adresse dans
-cette représentation (car on sent que cette mascarade était leur
-ouvrage), et que de bien fins s'y seraient laissé tromper! Mais les
-frères prêcheurs étaient d'habiles gens.--Quant à la précaution de
-celui-là, dont on vient de lire l'aventure, elle nous apprend encore que
-la méfiance est mère de la sûreté, comme dit La Fontaine.
-
-
-IIº MORT DE GUILLAUME LE ROUX.
-
-Guillaume-le-Roux, fils de Guillaume-le-Conquérant, et roi d'Angleterre
-dans le onzième siècle, était un prince abominable. Figurez-vous un
-tyran sans foi ni loi, athée, blasphémateur, et tout-à-fait démoralisé.
-Il fit autant de mal à l'église d'Angleterre que son père lui avait fait
-de bien. D'abord il chassa l'évêque de Cantorbéri, et ne voulut point
-que ce siége fût rempli de son vivant, afin de profiter des grands
-revenus qui y étaient attachés. Ensuite, il laissa les prêtres dans la
-misère, et condamna les moines à la dernière pauvreté. Enfin, il
-entreprit des guerres injustes et se fit généralement détester. Or de
-pareils excès mènent toujours à une mauvaise fin.
-
-Un jour que Guillaume-le-Roux était à la chasse (en l'année 1100, dans
-la 44e de son âge et la 13e de son règne), il fut tué d'une flèche
-lancée par une main invisible; et, pendant qu'il rendait le dernier
-soupir, le comte de Cornouailles, qui s'était un peu écarté de la
-chasse, vit un grand bouc noir et velu, qui emportait un homme nu,
-défiguré et percé d'un trait de part en part... Le comte ne s'épouvanta
-point de ce hideux spectacle. Il cria au bouc de s'arrêter, et lui
-demanda qui il était, qui il portait, où il allait? Le bouc
-répondit:--«Je suis le Diable, j'emporte Guillaume-le-Roux, et je vais
-le présenter au tribunal de Dieu, où il sera condamné, pour sa tyrannie,
-à venir avec nous[269]...»
-
- [269] _Mathæi Tympii præmia virtutum.--Mathieu Pâris, Historia major_,
- tom. II. Cette aventure, et _la mort du comte de Foulques_, qui se
- trouvera plus loin, auraient dû faire partie du chapitre _de ceux
- qui ont eu le cou tordu par le Diable_, etc.; mais puisqu'elles sont
- ici, on voudra bien les y laisser.
-
-Voilà ce que rapportent plusieurs historiens pieux. Il est vrai que,
-selon d'autres, le prince Henri, frère de Guillaume-le-Roux et son
-successeur, aurait convoité le trône; et que conséquemment il aurait
-fait tuer son frère par un cavalier de sa maison; qu'il aurait publié
-ensuite l'aventure du bouc, pour pallier l'assassinat; et qu'on l'aurait
-reçue dans le temps, à cause de la crédulité qui était grande, et de la
-haine qu'on portait généralement au défunt.--On en croira ce qu'on
-voudra. Comme Guillaume-le-Roux ne valait pas grand'chose, nous ne nous
-en occuperons pas davantage.
-
-
-IIIº L'INTERROGATOIRE.
-
-Tandis qu'on faisait des miracles autour du corps du pape Léon IX,
-canonisé depuis peu de jours, une femme de la Toscane, coupable de
-certains péchés qu'on ne nomme pas, osa entrer dans l'église avec la
-foule. Aussitôt le Diable, qui s'était posté dans son corps, se mit à
-crier, par la bouche de cette femme:--O saint Léon! pourquoi voulez-vous
-me resserrer si étroitement? Je ne vous ai jamais fait de tort...
-
-On conduisit aussitôt la possédée auprès du corps saint; et les évêques
-qui se trouvaient là dirent au démon:--Réponds, maudit; comment t'es-tu
-logé dans le corps de cette femme? et qui t'a donné le pouvoir de
-tourmenter les chrétiens?...
-
-Le démon répondit:--Les miens et moi, nous sommes chargés de tenter les
-chrétiens, de perdre leurs âmes, et de les obséder jusqu'à ce qu'ils se
-soumettent à nos lois. Quand ils se rendent à nos avis, nous les
-possédons, et nous nous campons dans leur corps, comme dans un gîte
-préparé pour nous; mais vous concevez que cela se fait à petit bruit, de
-peur d'effrayer les personnes timorées.
-
---C'est très-bien, répartit un prêtre; mais après cela, pourquoi
-faites-vous connaître votre présence? Réponds, scélérat... Le démon
-répondit:--D'abord, quand nous sommes maîtres du poste, nous y amenons
-l'indolence, la paresse et la gourmandise; et si la personne qui nous
-loge passe son temps à dormir et à manger, les choses vont bien, et nous
-sommes bien payés de nos prévôts. Mais, dans la suite, si l'on nous mène
-à l'église parmi les bons catholiques, nous sommes forcés de nous en
-éloigner, et nous tourmentons le corps qui nous loge pour l'obliger à
-sortir.
-
---Fort bien, ajouta un évêque; je t'adjure maintenant de nous dire si le
-pape Léon est parmi les saints?--Ah! vieux sorcier, s'écria le Diable;
-tu parles-là de notre plus terrible ennemi. Il a conduit plus de gens au
-ciel que nous n'en traînons aux enfers. Il nous chasse de tous côtés,
-nous poursuit partout, et je vois déjà qu'il va me faire détaler d'ici.
-C'est un grand malheur pour nous qu'il soit si puissant dans le ciel...
-
-Comme le Diable disait ces mots, une méchante femme qui se trouvait là
-eut l'impiété de dire:--Quand le pape Léon chassera les démons, je serai
-reine... Mais elle avait à peine achevé son horrible phrase, que le
-Diable sortit de la possédée de Toscane, et se jeta, à corps perdu, dans
-la blasphématrice, qu'il commença de tourmenter vertement. Il est
-probable que saint Léon eut assez d'indulgence pour la délivrer.
-Toutefois l'histoire ne le dit pas [270].
-
- [270] _Bollandi Acta Sanctorum; aprilis 19, cap. 2, Leon IX._
-
-
-IVº ENCORE UN TOUR AUX ENFERS.
-
-Quoique l'auteur du petit livre mystique, intitulé DIEU SEUL, ait dit,
-page 136, que _Dieu est le meilleur des pères, et qu'ainsi ce n'est pas
-notre affaire de nous mettre en peine de l'enfer ou du paradis_; comme
-l'auteur du très-admirable livre, intitulé PENSEZ-Y MIEUX, a soutenu,
-page 4, que _c'est l'affaire et la grande affaire des parfaits et des
-commençans en dévotion_, nous allons donner encore une description de
-l'enfer, pour retenir efficacement, par cette peinture terrible, les
-tièdes qui s'approchent trop inconsidérément du précipice.
-
-Un homme qui s'appelait _Réparé_, et un soldat qui se nommait _Étienne_,
-firent, avant de mourir, et par une grâce toute spéciale, le voyage de
-l'autre monde. Ils virent, dans une grande caverne, quelques démons qui
-élevaient un bûcher, pour y brûler l'âme d'un prêtre nommé Tiburce, qui
-avait commis de grandes impudicités.
-
-Ils aperçurent, un peu plus loin, une maison enflammée, où l'on jetait
-un grand nombre d'âmes coupables, et ces âmes brûlaient comme du bois
-sec. Il y avait auprès de cette maison une grande place, fermée de
-hautes murailles, où l'on était continuellement exposé au froid, au
-vent, à la pluie, à la neige, où les patiens souffraient une faim et une
-soif perpétuelles sans pouvoir rien avaler. On dit à l'homme qui se
-nommait _Réparé_, et au soldat qui s'appelait _Étienne_, que ce triste
-gîte était le purgatoire.
-
-A quelques pas de là, ils furent arrêtés par un grand feu, qui s'élevait
-jusqu'au ciel du pays; et ils virent arriver un Diable qui portait un
-cercueil sur ses épaules. _Réparé_, qui aimait probablement à
-s'instruire dans ses voyages, demanda pour qui on allumait le grand feu.
-Mais le démon qui portait le cercueil, déposa sa charge, et la jeta dans
-les flammes, sans dire un mot. La bière se consuma, et on aperçut le
-corps d'un moine. Alors le Diable dit à _Réparé_:--«Vous voyez cet homme
-là? Eh bien! il avait fait voeu de chasteté; et il a violé une jeune
-fille, qui était venue lui demander le baptême. Aussi nous l'allons bien
-corriger.»
-
-Les deux voyageurs passèrent; et, après avoir parcouru divers autres
-lieux, où ils remarquèrent plusieurs scènes infernales, plus terribles
-les unes que les autres, ils arrivèrent devant un pont, qu'il fallut
-traverser. Ce pont était bâti sur un fleuve noir et bourbeux, dans
-lequel on voyait barbotter plusieurs défunts d'un aspect effroyable. On
-l'appelait _le pont des épreuves_, parce que celui qui le passait sans
-broncher était juste et entrait dans le ciel; au lieu que le pécheur
-tombait dans le fleuve, avec les gens de son espèce.
-
-Quoique ce pont n'eût pas six pouces de largeur, on dit que _Réparé_ le
-traversa heureusement. Mais le pied d'_Étienne_ glissa au milieu du
-chemin, et ce pied fut aussitôt empoigné par des hommes noirs qui
-l'attirèrent à eux. Le pauvre soldat se croyait perdu, quand des anges
-arrivèrent à tire-d'ailes, qui saisirent Étienne par les bras, et le
-disputèrent aux hommes noirs. Après de longs débats, les anges furent
-les plus forts, et emportèrent le soldat, à demi disloqué, de l'autre
-côté du pont. «Vous avez bronché, lui dirent-ils ensuite, parce que vous
-êtes trop lubrique; et nous sommes venus à votre secours, parce que vous
-faites l'aumône.»
-
-Les deux voyageurs virent alors le paradis, dont les maisons étaient
-d'or, et les campagnes couvertes de fleurs odorantes; et les anges les
-renvoyèrent sur la terre, en leur recommandant de conter aux hommes ce
-qu'ils avaient vu[271].
-
- [271] _Historia tripart. post Gregorii_, dialog. 4.--_G. Bloock, post
- Dyonisii Carth. colloquium de particulari judicio_, art. 20.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII.
-
-QUATRE PETITS ROMANS.
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-Iº THÉODORA.
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-Du temps de l'empereur Zénon, il y avait à Alexandrie une jeune dame
-nommée Théodora, aussi remarquable par sa beauté que distinguée par la
-noblesse de sa famille. Elle avait épousé un homme riche et craignant
-Dieu, avec qui elle passait des jours vertueux et paisibles.
-
-Le Diable, jaloux de sa sainteté, alluma dans le coeur d'un personnage
-opulent de la même ville tous les feux de la concupiscence, et l'amour
-le plus violent pour Théodora. Le riche amoureux lui envoya bientôt des
-messagères secrètes, chargées de lui offrir des présens magnifiques, si
-elle voulait partager son amour; mais elle rejeta ces propositions.
-Elles devenaient cependant si fréquentes, que cette pauvre femme ne
-pouvait plus y tenir.
-
-Enfin, l'amant de Théodora s'avisa de confier le soin de ses affaires à
-une vieille sorcière, qui passait pour une personne très-entendue en
-fait de commissions amoureuses. La sorcière alla trouver Théodora; et,
-après qu'elle se fut insinuée dans sa confiance, elle la supplia d'avoir
-pitié d'un homme qui ne soupirait que pour elle.--Je n'oserais jamais
-commettre un aussi grand péché, répondit Théodora, puisque je suis sous
-les yeux de Dieu qui voit tout.--Vous êtes dans l'erreur, repliqua la
-magicienne, tout ce qui se fait en plein jour, Dieu le sait et le voit;
-mais tout ce qui se passe la nuit, Dieu l'ignore.--Dites-vous bien la
-vérité?--Certainement; et vous pouvez là-dessus vous en rapporter à
-moi.--Eh bien! répondit la jeune dame rassurée, allez dire à celui qui
-vous envoie, qu'il peut venir me trouver ce soir, et qu'il obtiendra ce
-qu'il désire.
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-L'amoureux enchanté se rendit, au commencement de la nuit, dans
-l'appartement de Théodora, coucha avec elle, et se retira un peu avant
-l'aurore.
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-Mais quand le jour parut, l'épouse adultère, rentrant en elle-même, se
-mit à pleurer amèrement, dans cette pensée qu'elle venait peut-être de
-perdre son âme et sa vertu. Son mari ne put ni la consoler, ni savoir la
-cause de son chagrin... Pour éclaircir ses doutes, elle alla dans un
-monastère de filles, et demanda à l'abbesse si les crimes commis de nuit
-échappaient aux regards du créateur.--Dieu sait tout et voit tout,
-répondit l'abbesse; à toutes les heures de la nuit et du jour, dans tous
-les pays du monde, ses yeux sont ouverts sur toute la création.--Ah!
-malheureuse que je suis, s'écria la dame pécheresse... Donnez-moi le
-livre des évangiles, afin que je consulte le sort[272].
-
- [272] _Ut sortiar memetipsam_... Cette manière de consulter le sort
- était autrefois en grand usage. On ouvrait le livre des évangiles,
- et on regardait le premier mot qui se présentait, à l'ouverture du
- livre, comme un arrêt du ciel. St. Augustin a écrit contre cette
- superstition, dans ses épîtres _ad Januarium_.
-
-En ouvrant le livre, elle trouva ces mots de Pilate: _Quod scripsi
-scripsi_[273]... Elle comprit par là que ce qui était fait était fait,
-et qu'il fallait le réparer par la pénitence. C'est pourquoi elle rentra
-dans sa maison, s'habilla en homme, pendant l'absence de son mari, et se
-rendit dans un couvent de moines, où elle passa le reste de sa vie,
-connue seulement sous le nom de frère Théodore. Le Diable la tenta
-encore de plusieurs manières[274]; mais il ne l'empêcha pas de mourir en
-odeur de sainteté[275].
-
- [273] Ce que j'ai écrit est écrit. _S. Jean, chap. XIX vers. 22_.
-
- [274] Les démons lui apparurent particulièrement sous la figure de son
- mari, sous des formes de bêtes féroces, sous des costumes
- militaires, etc.; mais ces métamorphoses sont trop insipides, pour
- qu'on puisse se permettre d'en ennuyer le lecteur.
-
- [275] _Legenda, opus aureum Jac. de Voragine, auctum à Claudio à
- Rotâ_, lég. 87.
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-IIº L'ANNEAU.
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-Un mari, partant pour un long voyage, dit à sa femme:--Je ne sais pas
-combien de temps je vais vivre éloigné de vous. Mais s'il faut que vous
-veniez me rejoindre, je vous enverrai chercher par un homme de confiance
-qui vous présentera mon anneau. Au reste, je vous ai recommandé à saint
-Côme et à saint Damien... Après ces mots il embrassa l'épouse en pleurs,
-et s'éloigna au plus vite.
-
-Par un de ces hasards qui sont assez communs, le Diable se trouva
-présent à cet adieu; et comme on ne l'avait ni vu, ni soupçonné, il
-résolut de faire son profit de ce qu'il venait d'entendre. Au bout de
-quelques jours, il se présenta, sous une figure humaine, à la dame en
-question, et lui montrant un anneau parfaitement semblable à celui du
-mari:--Madame, lui dit-il, je suis un ami de votre époux, qui m'a chargé
-de venir ici en toute diligence, pour vous prévenir qu'il a un besoin
-pressant de vous voir, et qu'il vous prie de me suivre avec confiance...
-
-La dame, ayant reconnu l'anneau, monta un cheval que le Diable lui avait
-amené; et ils se mirent en route. Lorsqu'ils furent dans la campagne, à
-une heure où ils se trouvaient dans une solitude absolue, le Diable
-poussa la dame, avec qui il voyageait, pour la faire tomber de cheval.
-On ne dit pas ce qu'il voulait lui faire; mais la femme effrayée appela
-à son secours saint Côme et saint Damien, qui accoururent bien vite,
-chassèrent le démon et reconduisirent la dame à son logis[276].
-
- [276] _Legenda aurea Jac. de Voragine_, lég. 138.
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-IIIº LE DANGER DES ENGAGEMENS.
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-Un ancien militaire, qui jouissait d'une grande fortune, et qui la
-dépensait en libéralités, devint bientôt si pauvre qu'il manquait
-presque du nécessaire. Comme il n'avait pas le courage de recourir à ses
-amis, et que ses amis ne paraissaient pas disposés à se souvenir de ses
-bienfaits, il tomba dans une grande tristesse, qui redoubla encore à
-l'approche de son jour natal, où il avait coutume de faire quelques
-dépenses magnifiques.
-
-En s'occupant de ses chagrins, il s'égara dans une vaste solitude, où il
-put sans honte pleurer la perte de ses biens. Tout à coup il vit
-paraître devant lui un homme d'une taille haute, d'une figure imposante,
-monté sur un cheval superbe. Ce cavalier, qu'il ne connaissait point,
-lui adressa la parole avec le plus vif intérêt, et lui demanda la cause
-de sa douleur. Après qu'il l'eut apprise, il ajouta:--Si vous voulez me
-rendre un petit hommage, je vous donnerai plus de richesses que vous
-n'en avez perdu...
-
-Cette proposition n'avait rien d'extraordinaire, dans un temps où la
-féodalité était en usage. Le militaire, pauvre et malheureux, promit à
-l'étranger de faire tout ce qu'il exigerait, s'il pouvait lui rendre sa
-fortune.--Eh bien! reprit le Diable (car c'était lui), retournez à votre
-maison; vous trouverez, _dans tel endroit_, de grandes sommes d'or et
-d'argent, et une énorme quantité de pierres précieuses. Quant à
-l'hommage que j'attends de vous, c'est que vous ameniez votre femme ici,
-dans trois mois, afin que je puisse la voir...
-
-Le militaire s'engagea à cet hommage, sans chercher à connaître celui
-qui l'exigeait. Il regagna sa maison, trouva les trésors indiqués,
-acheta des palais, des esclaves, et reprit sa généreuse habitude de se
-distinguer par des largesses; ce qui lui ramena nécessairement les bons
-amis que le malheur avait éloignés.
-
-A la fin du troisième mois, il songea à tenir sa promesse. Il appela sa
-femme, et lui dit:--Vous allez monter à cheval, et venir avec moi, car
-nous avons un petit voyage à faire. C'était une dame vertueuse, honnête,
-et qui avait une grande dévotion à la sainte Vierge. Comme elle
-n'entreprenait rien sans se recommander à sa protectrice, elle fit une
-petite prière, et suivit son mari, sans lui demander où il la
-conduisait. Après avoir marché près de trois heures, les deux époux
-rencontrèrent une église. La dame, voulant y entrer, descendit de
-cheval, et son mari l'attendit à la porte en gardant les manteaux.
-
-A peine cette dame fut-elle entrée dans l'église, qu'elle s'endormit en
-commençant sa prière. On peut regarder cela comme un miracle, puisqu'en
-même temps la sainte Vierge descendit auprès d'elle, se revêtit de ses
-habits et de sa figure, rejoignit le militaire, qui la prit pour sa
-femme, monta sur le second cheval, et partit, avec le mari, au
-rendez-vous du Diable.
-
-Lorsqu'ils arrivèrent au lieu désigné, le prince des démons y parut avec
-fracas, et d'un ton assez suffisant, si la chronique ne charge point.
-Mais, dès qu'il aperçut la dame que le militaire lui amenait, il
-commença à trembler de tous ses membres, et ne trouva plus de forces
-pour s'avancer au-devant d'elle.--Homme perfide, s'écria-t-il, pourquoi
-me tromper si méchamment? Est-ce ainsi que tu devais reconnaître mes
-bienfaits? Je t'avais prié de m'amener ta femme, à qui je voulais
-reprocher certains torts qu'elle me fait; et tu viens ici avec la mère
-de Dieu, qui va me renvoyer aux enfers!...
-
-Le militaire, stupéfait et plein d'admiration, en entendant ces paroles,
-ne savait quelle contenance faire, quand la sainte Vierge dit au
-Diable:--Méchant esprit, oserais-tu bien faire du mal à une femme que je
-protége? Rentre dans l'abîme infernal, et souviens-toi de la défense que
-je te fais de jamais chercher à nuire à ceux qui mettent en moi leur
-confiance...
-
-Le Diable se retira en poussant des cris plaintifs. Le militaire
-descendit de cheval, et se jeta aux genoux de la sainte Vierge, qui,
-après lui avoir fait quelques reproches, le reconduisit à l'église, où
-sa femme dormait encore. Les deux époux rentrèrent chez eux, et se
-dépouillèrent des richesses qu'ils tenaient du Diable. Mais ils n'en
-furent pas long-temps plus pauvres, parce que la sainte Vierge leur en
-donna d'autres abondamment[277].
-
- [277] _Omnes dæmonis divitias cùm abjecissent_, etc., _multas
- postmodum divitias, ipsâ largiente virgine, receperunt. Legenda
- aurea Jacobi de Voragine_, lég. 114.
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-IVº LE VOYAGE A ROME.
-
---Saint Antide, évêque de Besançon[278], allant un jour prêcher à la
-campagne, accompagné de son clergé, aperçut, en sortant de sa ville
-épiscopale, le prince des démons qui tenait son assemblée en plein air,
-et se faisait rendre compte de la conduite de ses diables. Le saint
-évêque remarqua particulièrement un grand démon noir et maigre, qui dit
-à Satan qu'il revenait de Rome, où il avait entraîné le pape dans un
-péché d'impudicité.
-
- [278] Cette admirable histoire est si authentique, qu'on ne sait pas
- même si saint Antide a existé. On le fait vivre vers l'an 400. Les
- Bollandistes, qui racontent avec confiance l'aventure qu'on va lire,
- le font évêque de Besançon, selon l'avis de plusieurs légendaires.
- Mais le Martyrologe d'Usuard, Mathieu Tympius, et d'autres légendes,
- le font évêque de Tours.
-
-Pour preuve de ce qu'il avançait, il présenta à l'assemblée la sandale,
-autrement dite la mule du pape, qu'il apportait avec lui. Ceci se
-passait le mardi saint; et le Diable se vantait d'avoir fait tomber le
-saint père le dimanche des Rameaux, c'est-à-dire, trois jours
-auparavant.
-
-Saint Antide, frémissant de ce qu'il venait d'entendre, résolut d'aller
-de suite à Rome, et d'engager le pape à réparer sa faute par la
-pénitence. Il dit à son clergé, qui ne voyait rien de toute cette
-assemblée, de rentrer dans la ville, parce qu'une affaire pressante
-l'obligeait de faire un voyage éloigné, et qu'il ne serait de retour que
-la veille de Pâques. En même temps, s'adressant au démon noir et maigre,
-il lui commanda de lui servir de monture, et de le transporter à Rome
-aussi vite qu'il se vantait d'en être venu.
-
-Le démon s'agenouille docilement devant le saint, le prend sur son dos,
-s'élève dans les airs, et le porte rapidement à Rome, où ils arrivent le
-jeudi saint, dans la matinée. Le pape, quoique coupable d'impureté,
-était près de monter à l'autel pour célébrer la sainte messe. Après
-qu'Antide eut fait sa prière, il demanda avec instance à parler au
-souverain pontife pour des choses de la plus haute importance. On
-l'introduit; il raconte au saint père ce qu'il a vu, lui montre la
-sandale qu'il a tirée des griffes du démon, et l'exhorte à se purger de
-son crime. Le pape écoute le saint avec le plus profond respect, lui
-fait sa confession, et le confesse à son tour. Les deux pieux
-personnages se donnent mutuellement l'absolution de leurs fautes, et se
-séparent réconciliés. Antide remonte alors sur son démon, qu'il avait
-laissé attaché à la porte, et rentre à Besançon le samedi saint, sans
-avoir éprouvé le moindre péril[279].
-
- [279] _Bollandi, 25 junii mensis_, pag. 43. _Usuar. Martyrolog., junii
- 22. Mathæi Tympii præmia virtut._, pag. 53, etc.
-
-
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-
-CHAPITRE XXIX.
-
-QUATRE PETITS CONTES.
-
-
-Iº LE SOUPER.
-
---Saint Germain, évêque d'Auxerre, faisant une tournée dans son diocèse,
-fut forcé, par la nuit et le mauvais temps, de coucher dans un petit
-village. Après qu'il eut fait un souper très-modeste, il remarqua que
-l'on préparait un second repas plus abondant et servi avec plus de soin.
-Germain, agréablement surpris du bon ordre de ce second service, demanda
-à qui on le destinait, et si l'on allait recevoir nouvelle compagnie. On
-lui dit qu'on attendait _ces bonnes femmes qui vont la nuit_[280]. Le
-saint n'en demanda pas davantage, et résolut de veiller pour voir la
-suite de cette aventure.
-
- [280] _Cui cùm dicerent quod bonis illis mulieribus quæ de nocte
- incedunt prepararent_, etc. _Jac. de Voragine, ubi infrà._
-
-Quelque temps après, il vit arriver une multitude de démons, en forme
-d'hommes et de femmes, qui se mirent à table devant lui, en témoignant
-leur bonne humeur par de grands éclats de rire et des propos pleins de
-jovialité. Ces démons avaient l'air tout-à-fait benins, et ne montraient
-pas le moindre penchant à nuire; mais ils se festoyaient aux dépens des
-bonnes gens du village, et saint Germain n'approuvait pas cette liberté
-_grande_.
-
-C'est pourquoi il leur fit connaître qui il était, et leur défendit de
-déloger jusqu'à nouvel ordre. En même temps, il appela les gens de la
-maison, et leur demanda s'ils connaissaient leurs
-convives?--Certainement, répond le patron; ce sont _tels_ et _telles_ de
-nos pays voisins. Les relations qu'ils ont avec les esprits apportent la
-bénédiction dans toutes les maisons où ils sont reçus...
-
-Saint Germain, étonné de cette bonhomie, envoie aussitôt dans les
-maisons des prétendus voisins, que l'on trouve endormis dans leur lit.
-Il commande alors aux démons de dire la vérité. Le chef de la troupe
-infernale déclare, en conséquence, que lui et ses gens n'ont pris la
-figure des paysans du voisinage, que pour attraper un bon souper; que la
-crainte qu'ils inspirent aux hommes, dans leur forme naturelle, les
-force à de pareils stratagèmes; et que, pour donner de la vraisemblance
-à leurs courses nocturnes, ils font croire aux bonnes âmes qu'il y a des
-sorciers et des sorcières qui vont au sabbat, et autres balivernes
-semblables qui ne sont que des gausseries...
-
-Après cette confession, les démons s'évanouirent, laissant leur souper à
-moitié mangé[281]... Sans doute il est mal de tromper les gens; mais
-quand on le fait avec tant de ménagemens, on mérite un peu
-d'indulgence...
-
- [281] Bollandus, 25 juillet. _Legenda aurea Jac. de Voragine_, leg.
- 102; et les anciens bréviaires d'Auxerre, fête de St. Germain.
-
-
-IIº LE CHATEAU MAGIQUE.
-
-Le très-sérieux et très-excellent historien Théophanes raconte cette
-véridique et miraculeuse histoire.--L'an 408 de Jésus-Christ, Cabadès,
-roi de Perse, apprit qu'il y avait, sur les frontières de ses états, un
-vieux château, nommé le château de Zoubdadeyer, qui était plein d'or,
-d'argent, de pierreries et de richesses incalculables. Une pareille
-découverte n'est pas à négliger: aussi Cabadès résolut-il de se rendre
-maître au plus vite d'un trésor si précieux. Mais tous les biens
-d'ici-bas sont accompagnés de maux: le château de Zoubdadeyer était
-gardé par des troupes de démons, que l'on disait terribles, et qui ne
-laissaient avancer aucun mortel auprès des trésors confiés à leur garde.
-
-Cabadès mit en usage, pour chasser ces démons, toute l'industrie et tous
-les exorcismes des mages et des sorciers juifs qui se trouvaient à sa
-cour. Leurs efforts n'eurent pas le moindre succès. Le roi, désolé de se
-trouver au milieu de l'abondance sans pouvoir en jouir, se ressouvint
-alors du Dieu des chrétiens. Il lui adressa des prières, et fit venir
-l'évêque qui dirigeait l'église chrétienne de Perse. Il le pria de se
-donner un peu de mouvement en sa faveur, et de le mettre en possession
-de ces trésors si bien gardés par les démons. Le prélat offrit le saint
-sacrifice, et se rendit au château de Zoubdadeyer, après avoir pris la
-communion. Il exorcisa lui-même les Diables qui défendaient l'entrée de
-ce lieu de richesses, les força à déloger, et mit le roi Cabadès en
-paisible possession du château magique[282].
-
- [282] _Théophanis chronographia, anno 408._
-
-
-IIIº LE PAUVRE PRÊTRE--CONTE NOIR.
-
-Il y avait, dans le diocèse de Cologne, un saint prêtre respectable par
-sa bonne vie. Le Diable, jaloux de sa piété, et n'osant le tenter
-ouvertement, prit la figure d'un ange de lumière, et se présentant au
-bon prêtre:--Ami de Dieu, lui dit-il, je viens de la part d'en-haut
-t'avertir de te préparer à la mort; car tu mourras cette année.
-
-Le prêtre reçut dévotement le conseil et la prophétie; il se disposa à
-bien mourir, purifia sa conscience par la confession, affligea son corps
-d'abstinences, de jeûnes et d'austérités, ne négligea aucune de ses
-prières, et donna tout ce qu'il possédait aux pauvres de sa paroisse.
-Comme ou lui demandait le motif de cette conduite, il avoua secrètement
-à un de ses amis la révélation qu'il avait eue, et les paroles de l'ange
-qui lui annonçaient le terme prochain de ses jours. Un pareil secret est
-trop pesant pour qu'on le puisse garder: l'ami en question le communiqua
-à un autre, qui en fit part à son voisin; et, de cette façon, toute la
-paroisse, bientôt instruite, attendit le jour où son pasteur devait
-mourir, pour l'accomplissement de la prophétie. Mais l'année étant
-écoulée, le prêtre ne mourut pas, à la grande surprise de toutes les
-bonnes gens.
-
-Le saint homme, plus stupéfait que tous les autres de se voir trompé par
-un ange, et de s'être débarrassé si légèrement de tout son bien,
-s'aperçut avec douleur qu'il n'avait plus de quoi vivre, et qu'il devait
-s'attendre aux railleries de ses amis... C'est pourquoi il abandonna sa
-paroisse, et se retira dans un monastère de l'ordre de Cîteaux.
-
-Pendant qu'il faisait son noviciat, le Diable lui apparut encore, et
-chercha, par ces mots, à regagner sa confiance:--Homme juste, lui
-dit-il, ne vous étonnez point de vivre encore, quoique je vous aie
-prédit le contraire; Dieu a différé votre dernière heure, parce que vous
-devez servir à l'édification de ceux avec qui vous vivez. Il m'envoie
-près de vous, pour vous aider dans vos peines, vous instruire, et vous
-garder contre vos ennemis.
-
-Le novice flatté crut tout cela; et dès lors il reçut de fréquentes
-visites du Diable, qui lui donna bientôt de mauvais conseils, sous une
-belle apparence; par exemple, lorsqu'il priait trop long-temps, ou qu'il
-veillait trop tard, ou qu'il travaillait trop ardemment, son _ange_
-avait l'impiété de lui dire:--La discrétion est la mère de toutes les
-vertus; ne faites rien au-dessus de vos forces; vous pouvez vivre
-long-temps encore; ménagez-vous pour le service de Dieu...
-
-Quand le prêtre voulait lever un grand fardeau, le Diable se hâtait de
-lui dire:--Cette charge est trop forte; levez ceci, qui est plus
-léger...
-
-Enfin, une certaine nuit, le Diable, espérant tirer parti de ses longues
-complaisances, entra vers minuit dans la cellule du prêtre devenu moine,
-et lui dit en l'éveillant:--Lève-toi, saint homme; Dieu veut récompenser
-tes pieux travaux et ta constance: pends-toi; tu auras la palme du
-martyre...
-
-Le moine, effrayé de ce blasphème, reconnut alors qu'il était en
-commerce avec le Diable, et s'écria:--Retire-toi, méchant; tu ne me
-tromperas plus... En même temps, il fit un signe de croix qui força
-l'ange imposteur à détaler. Après cela, il s'habilla à la hâte, courut
-au lit du prieur, l'éveilla bien vite, et le pria d'entendre sa
-confession. Le prieur, à moitié endormi, répondit qu'on pouvait bien
-remettre cela au lendemain matin; mais, ayant appris le motif d'un
-empressement si naturel, il se leva bientôt, et entra dans son
-confessionnal, où il entendit le pauvre moine, et lui donna une
-pénitence; après quoi il s'alla recoucher.
-
-Avant d'en faire autant, le prêtre, que le Diable avait si long-temps
-abusé, monta aux lieux d'aisance pour satisfaire à des besoins pressans.
-Tandis qu'il était assis sur l'une des lunettes[283], le Diable,
-courroucé de la confession qui venait de se faire, eut l'audace de se
-montrer encore, pour effrayer son homme et lui faire commettre quelque
-imprudence; il parut tout subitement sous sa propre forme, tenant à la
-main un arc bandé, sur lequel était une flèche dirigée contre le
-religieux:--Misérable, lui dit-il, tu m'as confondu; mais je te tiens
-ici, et tu ne mourras que de ma main.--Retire-toi, maudit, répondit le
-prêtre, je ne te crains plus... Il accompagna ces mots d'un signe de
-croix; et l'absolution du prieur obligea bien le Diable à ne plus se
-montrer[284].
-
- [283] _Monachus verò, ob necessitatem naturæ, privatam ascendens, dùm
- in unâ sedium sederet_, etc.
-
- [284] _Cæsarii Heisterbachensis miraculorum_, lib. III, _de confess._
- cap. 14.
-
-
-IVº CE QUE L'ON VOUDRA--CONTE BLEU.
-
-L'abbé Macaire, résolu de fuir le monde, s'était enfoncé dans un grand
-désert. Il arriva dans un lieu jadis habité, où il ne trouva plus que
-quelques tombeaux de païens. Comme il avait besoin de repos, il ouvrit
-un sépulchre, tira dehors un cadavre, et le mit sous sa tête pour lui
-servir d'oreiller[285].
-
- [285] _Sub caput suum tanquam plumacium_... c'était un coussin fort
- agréable!
-
-Les démons, qui hantaient ces tombeaux, voyant le sang-froid de l'abbé
-Macaire, résolurent de le tourmenter un peu. Ils se mirent donc à
-crier:--Madame, levez-vous, nous allons au bain... Le Diable, qui se
-trouvait dans le cadavre que Macaire avait pris pour dormir, répondit
-aussitôt:--J'ai sur le ventre un étranger qui m'empêche de vous
-suivre...
-
-Macaire, entendant ces mots, eut bien quelque étonnement, mais pas la
-moindre frayeur. Il fut même assez intrépide pour donner des coups de
-poing à son oreiller, en lui disant:--Lève-toi, et va-t'en, si tu
-peux... Et les démons stupéfaits prirent la fuite, en criant:--Seigneur
-étranger, vous êtes plus fort que nous...
-
-Les esprits malins n'osèrent donc plus attaquer ouvertement l'abbé
-Macaire; mais ils lui envoyèrent, sans se montrer, des tentations
-charnelles. C'est pourquoi il se leva, remplit un grand sac de sable et
-de pierres, le chargea sur ses épaules, et marcha plusieurs jours dans
-le désert, sans quitter son fardeau. Il voulait par là tourmenter son
-corps regimbant.
-
-Satan se présenta à lui, sous la figure d'un homme fort et vigoureux,
-vêtu d'un habit de lin, et chargé de bouteilles.--Où vas-tu, lui dit
-Macaire?--Mon voyage et mon fardeau sont utiles à quelque chose,
-répondit le Diable. Je porte à boire à mes compagnons.--Et pourquoi
-as-tu pris tant de bouteilles?--Parce qu'ils sont plusieurs; et puis, vu
-que chacun a ses goûts, j'ai eu soin de prendre aussi différentes
-espèces de vins. Ce qui ne plaira pas à l'un plaira à l'autre: moi, je
-veux que tout le monde soit content.
-
-Après ces mots, Satan reprit son chemin, et Macaire sa promenade. Il
-rencontra bientôt une tête de mort, et lui demanda sur quel corps elle
-avait figuré dans le monde?--Sur le corps d'un païen, répondit la
-tête.--Où est maintenant ton âme?--Dans l'enfer.--Les païens sont-ils
-bien bas dans les pays enflammés?--Ils sont enfoncés _dans le coeur de
-la terre_, aussi bas que le ciel est haut.--Y a-t-il quelqu'un
-au-dessous des païens?--Oui, les Juifs.--Et au-dessous des Juifs?--Les
-chrétiens qui ne sont pas dévots. Ceux-là sont au fin fond de
-l'enfer[286]...
-
- [286] _Legenda, opus aureum Jacobi de Voragine, auctum à Claudio à
- Rotâ_, Leg. 18.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX.
-
-LE DIABLE A CONFESSE.
-
-
-Un prêtre, occupé à entendre, dans son église, les confessions de ceux
-de ses paroissiens qui voulaient faire leurs pâques, aperçut, parmi les
-pénitens, un inconnu jeune et robuste, qui attendait son tour pour se
-confesser aussi.
-
-Après que tous les paroissiens furent expédiés[287], l'étranger
-s'approcha du confessionnal, se mit à genoux devant le prêtre, et
-commença sa confession; mais il raconta des péchés si énormes, il avoua
-tant d'homicides, tant de brigandages, tant de vols, tant de parjures,
-tant de blasphèmes, tant de fornications, et tant d'autres monstruosités
-qu'il disait avoir faites ou inspirées, que le prêtre, saisi d'horreur à
-l'idée d'une conscience si pleine, accablé d'ennui par une confession si
-longue, dit au pénitent inconnu:--Quand tu aurais vécu mille ans, tu
-aurais à peine eu le temps de commettre toutes ces abominations.
-
- [287] _Omnibus expeditis._
-
---J'ai plus de mille ans, répondit l'inconnu.--Qui es-tu donc, s'écria
-le prêtre épouvanté?--Hélas! répliqua le pénitent, je suis un de ces
-démons qui sont tombés avec Lucifer. Je ne vous ai dit là qu'une petite
-partie de mes fautes. Mais je vais vous conter le reste, si vous voulez
-m'entendre jusqu'au bout.--Et quel fruit espères-tu en tirer, demanda le
-prêtre?--J'ai vu plusieurs personnes venir à vous chargées de péchés, et
-s'en retourner pures, répondit le démon; j'ai remarqué que, malgré les
-plus grands crimes, vous aviez le pouvoir de leur donner la vie
-éternelle: l'espoir de participer à leur bonheur m'a séduit, et j'ai
-voulu faire comme eux.
-
---Eh bien! repartit le prêtre, si tu veux remplir sincèrement la
-pénitence que je vais t'imposer, toutes tes fautes te seront
-remises.--Si cette pénitence est supportable, dit le démon, je m'y
-soumettrai.--Elle sera très-douce, répondit le prêtre. Va,
-prosterne-toi, trois fois le jour, le visage contre terre, et dis ces
-seules paroles:
-
- Dieu bon! Dieu créateur, qu'on bénit en tout lieu,
- J'ai péché contre vous... Pardonnez-moi, grand Dieu!
-
---Je ne puis me résoudre à mettre la face en terre, répondit le Diable;
-c'est trop humiliant.--Monstre! s'écria le prêtre indigné, si ton
-orgueil te défend de t'abaisser devant ton maître, retire-toi donc... Et
-le Diable s'en alla[288]...
-
- [288] _Cæsarii Heisterb. Miracul._, lib. III, _de confess._, cap. 26.
-
-Mais le dénoûment de cette belle histoire s'accorde trop mal avec la
-bonne intention du Diable, pour qu'on puisse y ajouter la moindre foi.
-Il y a d'ailleurs une foule de traits qui prouvent dans les démons plus
-d'humilité; et voici une anecdote où l'ange déchu se montre moins
-endurci; elle est du même auteur que la précédente.
-
-Cæsarius d'Heisterbach lui-même se vante d'avoir assisté aux exorcismes
-d'une possédée, lesquels exorcismes furent assez remarquables par la
-circonstance suivante. Après qu'on eut interrogé le Diable sur divers
-sujets hétéroclites, on lui demanda s'il ne regrettait point son ancien
-état de gloire; et le Diable répondit:--«Qu'on élève, de la terre au
-ciel, une colonne de fer et de feu, armée de rasoirs et de lames
-tranchantes; qu'on me donne un corps de chair; qu'on me tire ensuite du
-haut en bas de cette colonne... je consens à endurer ce supplice
-jusqu'au jour du jugement dernier, pour regagner le ciel que j'ai
-perdu[289]...»
-
- [289] _Ejusdem, Cæsarii Heisterbach. illustrium miracul._, lib. V,
- cap. 10.
-
-A coup sûr, ce n'est pas là le langage d'un être qui refuse de se
-prosterner trois fois devant Dieu pour sortir de l'enfer...
-
-
-
-
-VARIÉTÉS,
-
-OU
-
-MOSAÏQUE INFERNALE.
-
-
---Plusieurs écrivains accordent à l'enfer quelques agrémens, entre
-autres celui d'avoir de bons voisinages; et c'est assurément quelque
-chose. On sait que les Juifs regardent les méchans voisins comme un mal
-très-fâcheux, et qu'ils le mettent au rang des malédictions qu'ils
-donnent à leurs ennemis. Or il est impossible d'avoir un voisinage plus
-paisible et plus doux que celui des enfers. Ces pays pacifiques sont les
-_limbes_, habités par les enfans morts sans baptême, et le _purgatoire_,
-où les justes se purifient de leurs fautes vénielles.
-
-Les théologiens, qui nous ont fait l'histoire de ces contrées, assurent
-que les limbes logeaient aussi, pendant les quarante premiers siècles du
-monde, de pieux et saints personnages, d'une innocence et d'une
-tranquillité parfaite; qu'au bout de ce temps, ils quittèrent ce séjour,
-pour en habiter un meilleur; mais que cependant ils ne laissèrent pas
-d'entretenir quelque correspondance avec les peuples de l'enfer, leurs
-anciens voisins; ce qui est bien prouvé par l'histoire du mauvais riche,
-à qui Abraham donne le doux nom de _fils_[290].
-
- [290] «Le pauvre Lazare ne demandait pour se rassasier que les miettes
- qui tombaient de la table du mauvais riche; mais personne ne lui en
- donnait. Or, Lazare mourut, et fut emporté par les anges dans le
- sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et tomba dans l'enfer.
- Lorsqu'il était dans les tourmens, il leva les yeux, et vit de loin
- Lazare dans le sein d'Abraham. Il s'écria: Abraham, _mon père_, ayez
- pitié de moi; envoyez Lazare ici, afin qu'il me rafraîchisse d'une
- goutte d'eau. Mais Abraham lui répondit: _Mon fils_, vous avez eu
- vos biens, pendant votre vie; vous êtes maintenant dans la peine.
- D'ailleurs nous ne pouvons franchir l'abîme qui nous sépare, etc.»
- (_Saint Luc, chap. XVI, versets 21-26._)
-
-Quant au purgatoire, plusieurs théologiens orthodoxes nous apprennent
-qu'il n'est séparé de l'enfer que par une grande toile d'araignée;
-d'autres disent par des murs de papier, qui en forment l'enceinte et la
-voûte. Au reste, l'un vaut l'autre; et puisqu'il est constant que cette
-frêle séparation n'a jamais été rompue, on peut en conclure que les deux
-peuples voisins vivent en bonne intelligence, et que chacun jouit d'une
-parfaite sécurité dans son pays[291].
-
- [291] Éloge de l'enfer, 1re partie, paragraphes 22 et 24.
-
---Un Juif, qui se rendait à Fondi, dans le royaume de Naples, fut
-surpris par la nuit, et ne trouva pas d'autre gîte qu'un temple
-d'idoles, où il se décida, faute de mieux, à attendre le matin. Il
-s'accommoda comme il put dans un coin du sanctuaire, s'enveloppa dans
-son manteau, et se disposa à dormir.
-
-Mais au moment où il allait fermer l'oeil, il vit plusieurs démons
-tomber de la voûte dans le temple, et se disposer en cercle autour d'un
-grand autel. En même temps le roi de l'enfer descendit aussi, se plaça
-sur un trône élevé, et ordonna à tous les Diables subalternes de lui
-rendre compte de leur conduite. Chacun fit valoir alors les services
-qu'il avait rendus à la chose publique; chacun fit l'apologie de ses
-talens et l'exposé de ses bonnes actions.
-
-Le Juif, qui ne jugeait pas comme le prince des démons, et qui trouvait
-leurs bonnes actions un peu douteuses, fut si effrayé de la mine de ses
-voisins et de leurs discours, qu'il se hâta de dire les prières et de
-faire les cérémonies que la synagogue met en usage pour chasser les
-esprits malins; mais inutilement: les exorcismes de la synagogue étaient
-passés de mode, et les démons ne s'aperçurent seulement pas qu'ils
-étaient vus par un homme.
-
-Le Juif, ne sachant plus à quoi recourir, s'avisa d'employer le signe de
-la croix. On lui avait dit que ce signe était d'une efficacité
-incontestable; et il en fut bientôt convaincu; car les démons cessèrent
-de parler, aussitôt que le Juif commença de se signer; et, après avoir
-bien regardé autour de lui, le roi de l'enfer aperçut le malencontreux
-enfant d'Israël.--«Allez voir qui est là, dit-il à un de ses gens...» Le
-démon obéit; et, lorsqu'il eut examiné le voyageur, il retourna vers son
-maître.--«C'est un vase de réprobation[292], lui dit-il; mais
-malheureusement il vient de se fortifier du signe de la croix...--En ce
-cas, reprit le grand diable en gémissant, sortons d'ici. Nous ne
-pourrons bientôt plus être tranquilles dans nos temples. Si les choses
-continuent, on n'aura plus la liberté de quitter l'enfer...» En disant
-ces paroles, le prince des démons s'envola; tous ses gens disparurent;
-et le Juif se fit chrétien[293].
-
- [292] Le texte porte: «c'est un vase, ou un pot vide de grâce;» _vas
- vacuum_, etc.
-
- [293] _Historia tripartita_, lib. VI, cap. I.--_Gregorius, in
- dialog._--_Baronii_, tom. III, _anno Christi 327._
-
---Un pieux cénobite, nommé Lubert, étant à l'article de la mort, se
-recommandait particulièrement à la sainte Vierge, à saint Jérôme et à
-saint Grégoire, qu'il avait pris pour ses patrons.
-
-Sur ces entrefaites, le Diable apparut au moribond sous la figure d'un
-moine décédé depuis peu, et dit à Lubert qu'il avait tort d'invoquer
-seulement Marie et les saints personnages; qu'il serait plus sage de
-mettre sa confiance en son créateur, et qu'il valait mieux s'adresser à
-Dieu qu'à ses saints... En entendant ces paroles hérétiques, Lubert
-reconnut le tentateur, et se mit à chanter des psaumes.
-
---Ce que tu dis là n'est pas une prière, interrompit le Diable: c'est le
-coeur plus que la bouche qui doit parler à Dieu.--Tu en as menti,
-s'écria Lubert, les psaumes sont des paroles saintes, et... Là-dessus,
-il accabla le Diable de si grosses injures, qu'on n'a pas jugé à propos
-de les rapporter. Celui-ci se retira tout humilié, et laissa au cénobite
-le plaisir de mourir comme il l'entendrait.
-
-Lubert se remit donc à psalmodier, et à invoquer de tous ses poumons la
-sainte Vierge, saint Jérôme et saint Grégoire; tellement qu'en rendant
-l'âme, il s'écria qu'il voyait de belles et admirables choses; on pensa
-que ses patrons et ses anges gardiens venaient le chercher; et il mourut
-en bonne odeur devant ses frères[294].
-
- [294] _Thomæ Campensis, liber de vitâ Luberti; et Mathæi Tympii præmia
- virtut. christian._, pag. 303.
-
---Voici encore une honnête action du Diable. Le trait est peut-être peu
-décent; mais les personnes pudiques étant prévenues peuvent passer
-outre.
-
-Un homme, qui n'avait pas à se plaindre de sa femme, puisqu'elle était
-jeune et belle, fut pourtant assez vicieux pour jeter un oeil de
-convoitise sur sa voisine. La voisine, qui devait se louer de son mari,
-puisqu'il était bien portant et plein de complaisance, fut assez
-pécheresse, de son côté, pour accueillir favorablement les oeillades du
-voisin. On va vite en amour quand on est d'accord. Le voisin et la
-voisine prennent jour, se donnent un rendez-vous, et font bien vite une
-tache au contrat conjugal...
-
-Le Diable, qui se trouvait dans le voisinage, ne voulut pas laisser cet
-adultère impuni. Il se ressouvint de la manière dont Mars et Vénus
-avaient été vilipendés par Vulcain; il composa bien vite un charme, et
-lia si fortement le voisin et la voisine, qu'il leur fut impossible de
-se séparer... Après de longs et inutiles efforts, ils se décidèrent à
-demander du secours. On entend leurs cris; on entre; on est tout
-scandalisé de la conduite des pécheurs, et tout stupéfait de leur
-embarras. On veut les en tirer: peine perdue. Il fallut des prières
-publiques et de longues cérémonies pour rompre le charme.
-
-On dit que cette punition fit un bon effet dans le pays; mais le pays où
-cela se passa n'est pas nommé, par égard pour les habitans[295].
-
- [295] _Cornelii Gemmæ cosmocrit._, chap. 8, liv. I.--_Post plures
- annalium scriptores._
-
---Il y avait, dans les environs de Goa, une secte de brachmanes, qui
-croyaient qu'il ne fallait pas attendre la mort pour aller dans le ciel.
-C'est pourquoi, lorsqu'ils se sentaient bien vieux, ils ordonnaient à
-leurs disciples de les enfermer dans un coffre, et d'exposer le coffre
-sur un fleuve voisin, qui devait les conduire en paradis. Mais ces
-pauvres gens se trompaient bien, comme dit le révérend père Teiscera,
-jésuite et missionnaire qui s'y connaissait[296]: hors de l'église,
-point de salut. Le Diable était là qui guettait le vieux brachmane;
-aussitôt qu'il le voyait embarqué, il crevait le coffre, empoignait son
-homme, l'emportait bien loin; et les habitans du pays, retrouvant la
-boîte vide, s'écriaient que le vieux brachmane était allé en paradis;
-qu'il était saint; qu'il ferait des miracles en faveur de ses amis et de
-ses connaissances, etc. Mais _va-t'en voir s'ils viennent_.
-
- [296] _Epistolæ indicæ. Emanuel Teiscera ad fratres soc. Jesu; Goæ_,
- 1560.
-
---Un petit prince d'Allemagne, qui s'était donné au Diable, et qui
-n'avait pas eu à s'en plaindre, pendant tout le cours d'une longue vie,
-sentit enfin les approches de la mort. Il était alors engagé dans une
-guerre qu'il aurait bien voulu voir terminée. Mais la Mort était au
-chevet de son lit, et le Diable aux pieds, qui l'attendait.
-
-Le petit prince, désolé de partir sitôt, pria le Diable de lui procurer
-encore un an de vie.--C'est un peu difficile, répondit le Diable; car tu
-n'as plus de forces. Mais enfin, si une année de vie t'oblige beaucoup,
-je vais me poster avec toi dans ton corps, et je te soutiendrai comme je
-pourrai... Il le fit comme il le disait. Le prince se leva; la Mort, le
-voyant debout, et sans doute alors soumise au Diable, se retira sans
-rien faire. L'année se passa sans mésaventure; la guerre commencée se
-termina par une bonne paix; et le petit prince allemand s'en alla, au
-bout de l'année, avec le Diable à qui il appartenait[297].
-
- [297] _Shellen_, _de Diabol._, liv. VIII. _Post Cæsarii Heisteirb.
- Mirac._, liv. XII, chap. 3. La chose se passa vers le douzième
- siècle.
-
---Messire Guillaume, abbé de sainte Agathe au diocèse de Liége, étant
-allé à Cologne avec deux de ses moines, fut obligé de tenir tête à une
-possédée, qui portait dans son sein un démon assez égrillard. L'abbé
-Guillaume fit à l'esprit malin une foule de questions incohérentes,
-auxquelles celui-ci répondit comme il lui plut (par la bouche de la
-possédée, ainsi que cela se pratique).
-
-Cependant, comme le Diable faisait presqu'autant de mensonges que de
-réponses, l'abbé s'en aperçut, et le conjura de lui dire la vérité, et
-rien que la vérité, dans toutes les demandes qu'il allait lui faire. Le
-Diable le promit, et tint parole. Il apprit au bon abbé comment se
-portaient plusieurs défunts dont il voulait savoir quelques nouvelles,
-lui nomma ceux qui étaient déjà au ciel, et ceux qui patientaient dans
-le purgatoire. L'abbé se mit aussitôt à prier pour eux; et en même temps
-un des moines qui l'accompagnaient voulut lier conversation avec le
-Diable.--Tais-toi, lui dit l'esprit malin; tu as volé hier douze sous à
-ton abbé; et ces douze sous sont maintenant à ta ceinture, enveloppés
-dans un chiffon... Je te pourrais nommer plusieurs autres petits vols
-comme celui-là, sur lesquels tu n'as rien bredouillé à confesse...
-
-L'abbé, ayant entendu ces choses, voulut bien en donner l'absolution à
-son moine; après quoi, il ordonna au Diable de débarrasser la possédée
-de sa présence.--Et où veux-tu que j'aille, demanda le démon?--Tiens, je
-vais ouvrir la bouche, répondit l'abbé, tu entreras dedans, si tu
-peux.--Il y fait trop chaud, répliqua le Diable; tu as communié ces
-jours-ci.--Eh bien! mets-toi à califourchon sur mon pouce.--Tes doigts
-sont sanctifiés; si je m'y frottais, je m'en mordrais plus d'une fois
-les ongles.--En ce cas, va-t'en où tu voudras; mais déloge.--Pas si
-vite, répliqua le Diable; j'ai permission de rester ici deux ans encore;
-alors, qui vivra verra...
-
-L'abbé, voyant qu'il n'y avait rien à faire, dit au Diable:--Au moins,
-montre-toi à nos yeux dans ta forme naturelle.--Vous le
-voulez?--Oui.--Voyez... En même temps la possédée commença de grandir et
-de grossir d'une manière effroyable. En deux minutes, elle était déjà
-haute comme une tour de trois cents pieds. Ses yeux devinrent ardens
-comme des fournaises, et ses traits épouvantables. Les deux moines
-tombèrent l'un en pamoison, l'autre en démence. L'abbé, qui seul avait
-conservé un peu de bon sens, conjura le Diable de rendre à la possédée
-la taille et la forme qu'elle avait d'abord. Le Diable obéit et dit à
-Guillaume:--Tu fais bien de te raviser, car nul homme ne peut, sans
-mourir, me voir tel que je suis[298]...»
-
- [298] _Cæsarii Heisterbach Miracul._, liv. V, chap. 29, _et Shellen_,
- _de Diabol._, liv. VII.
-
---Il y a peu de personnes qui ne connaissent cette chanson du chevalier
-De Lisle, appelée par les dévots _la Prophétie Turgotine_. Cependant,
-comme on l'attribue au Diable, nous ne pouvons nous dispenser de la
-rapporter ici[299].
-
- [299] Elle fut imprimée à Paris, pour la première fois, en 1778.
-
-
-(AIR: _La bonne Aventure, ô gué!_)
-
- Vivent tous nos beaux esprits
- Encyclopédistes,
- Du bonheur français épris,
- Grands Économistes!
- Par leurs soins, au temps d'Adam
- Nous reviendrons, c'est leur plan;
- Momus les assiste,
- O gué!
- Momus les assiste.
-
- Ce n'est pas de nos bouquins
- Que vient leur science;
- En eux, ces fiers paladins
- Ont la sapience.
- Les Colbert et les Sully
- Nous paraissent grands; mais fi!
- Ce n'est qu'ignorance,
- O gué!
- Ce n'est qu'ignorance!
-
- On verra tous les états
- Entre eux se confondre;
- Les pauvres sur leurs grabats
- Ne plus se morfondre;
- Des biens on fera des lots,
- Qui rendront les gens égaux:
- Le bel oeuf à pondre,
- O gué!
- Le bel oeuf à pondre!
-
- Du même pas marcheront
- Noblesse et roture;
- Les Français retourneront
- Au droit de nature;
- Adieu parlements et lois,
- Princes, ducs, reines et rois:
- La bonne aventure,
- O gué!
- La bonne aventure!
-
- Et cependant vertueux
- Par philosophie,
- Les Français auront des dieux
- A leur fantaisie.
- Nous reverrons un ognon,
- A Jésus damer le pion;[300]
- Ah! quelle harmonie
- O gué!
- Ah! quelle harmonie!
-
- [300] On n'a jamais vu un ognon damer le pion à Jésus.
-
- Alors, amour, sûreté,
- Entre soeurs et frères,
- Sacremens et parenté
- Seront des chimères;
- Chaque père imitera
- Noé, quand il s'enivra:
- Liberté plénière,
- O gué!
- Liberté plénière!
-
- Plus de moines langoureux,
- De plaintives nones:
- Au lieu d'adresser aux cieux
- Matines et nones,
- On verra ces malheureux
- Danser, abjurant leurs voeux,
- Galante chaconne,
- O gué!
- Galante chaconne!
-
- Puisse des novations
- La fière sequelle
- Nous rendre des nations
- Le parfait modèle!
- Cet honneur, nous le devrons
- A Turgot et compagnons:
- Besogne immortelle,
- O gué!
- Besogne immortelle!
-
- A qui devrons-nous le plus?
- C'est à notre maître,
- Qui, se croyant un abus,
- Ne voudra plus l'être.
- Ah! qu'il faut aimer le bien,
- Pour, de roi, n'être plus rien!
- J'enverrais tout paître,
- O gué!
- J'enverrais tout paître!
-
-Ces neuf couplets, qui n'ont rien que de naturel, et qui ne sont que la
-parodie des pamphlets qu'on publia au commencement du règne de Louis
-XVI, paraissent, depuis la révolution, tellement miraculeux aux esprits
-qui cherchent partout des prodiges, que le révérend père abbé Fiard
-s'écrie à ce propos: «Nous dirons, sans craindre de nous tromper, que
-cette prophétie, malheureusement trop véridique, vient de l'esprit
-infernal, qu'elle est sortie de l'enfer, ou (ce qui est la même chose)
-d'hommes qui avaient communication avec l'enfer; et nous donnons cette
-prédiction (que sûrement on ne contestera pas) pour un _fait_ du Diable
-ou des démonolâtres existans alors dans le royaume.
-
-»A cette époque de 1778 (qu'on veuille bien y remonter), la France était
-tranquille au-dedans; un roi bienfaisant avait assuré la stabilité de
-ces corps antiques de magistrats, que sous le règne précédent on avait
-violemment attaquée. Les rangs étaient subordonnés. Des gradations
-marquées différenciaient les conditions. Le clergé et la noblesse
-jouissaient de leurs droits. Le Français aurait frémi, à la seule pensée
-qu'il verrait dans le sein de sa patrie, et par les mains de ses
-compatriotes, briser les autels, détruire la religion, annuler des
-sacremens, dont l'un, depuis Clovis, depuis quatorze siècles, lui
-imprime le divin caractère de chrétien, le discerne du Turc, du Juif; et
-l'autre appelle sur son union avec une épouse les bénédictions du ciel.
-
-»Mais les démoniaques prophètes sont autour de Louis XVI; ils habitent
-ses palais, ils vivent de ses bienfaits. Bien assurés de leurs coups,
-bien sûrs de l'infernale puissance qu'ils ont sur l'esprit humain, et de
-la damnable science qu'ils possèdent de l'ensorceler, quand Dieu le
-permet, ils annoncent, en toutes lettres, que Louis XVI, que _notre
-maître_ (c'est ainsi qu'ils le nomment) voudra ne plus être roi, etc.
-
-»Nous le répétons, nous soutenons hardiment que cette divination
-_stupéfiante_, faite contre toute vraisemblance, contre toute
-probabilité, et antérieure à l'événement de plus de douze ans, est
-sortie de l'enfer, qu'elle n'a pu sortir que de l'enfer... Elle est
-d'une engeance d'hommes et de femmes exécrables, en commerce avec les
-démons, avec des esprits habitans un autre monde, ou des âmes séparées
-des corps. C'est là cet art détestable de la nécromancie, art connu dès
-les premiers siècles, et qui a été exercé, mais proscrit chez toutes les
-nations. C'est par cet art que Charles VI fut ensorcelé par Valentine de
-Milan; Henri II, par Diane de Poitiers; l'épouse de Louis XIII, par la
-maréchale d'Ancre; le régent, par le cardinal Dubois; et Louis XVI, par
-les démonolâtres du dix-huitième siècle. La révolution pareillement a
-été combinée dans les antres infernaux; et, qui pis est, elle en est
-sortie..., etc.[301]»
-
- [301] La France trompée par les magiciens du 18e siècle. Lettres sur
- la Magie, etc.
-
-Grâces soient d'abord rendues à l'abbé Fiard! Quand des sots
-reprocheront à la nation française les crimes de la dernière révolution,
-on pourra dire à ces sots, comme abbé le Nôtre: _La révolution a été
-combinée dans les antres de l'enfer, et elle en est sortie._ Ainsi, ne
-nous en parlez donc plus.
-
-Quant à _la prophétie Turgotine_, la France n'était pas du tout paisible
-lorsqu'elle parut. Les systèmes de Turgot avaient occasionné de grandes
-commotions dans la tranquillité publique. Les économistes (c'est le nom
-qu'on donnait aux partisans de ces systèmes) formaient de grands
-projets, dont l'exécution était alarmante pour les dévots, puisqu'elle
-sapait une foule de principes, respectés en religion et en morale; et,
-nous le répétons, la chanson du chevalier De Lisle ne fut que la satire
-des plans de M. Turgot, qui promettait de ramener _l'âge d'or_ en
-France.
-
---En l'année 1543, une dame de noble lignée enfanta, dans la Belgique,
-un gros garçon qui avait la tête d'un Diable (selon le jugement des
-experts), une trompe d'éléphant au milieu du visage, des pates d'oie au
-bout des bras et des jambes, des yeux de chat au-dessous du ventre, une
-tête de chien à chaque coude et à chaque genou, deux visages de singe en
-relief sur l'estomac, une queue de scorpion proprement retroussée, et
-longue d'une aune et demie; ce qui devait faire un petit enfant bien
-gentil.
-
-Comme personne ne voulait se charger de cette paternité, les théologiens
-et les parens de la dame accusèrent charitablement le Diable d'avoir
-fait ce garçon-là. Mais la mère soutint qu'il était de son mari; et les
-gens sensés la crurent, puisqu'elle devait le savoir mieux que personne.
-Quoi qu'il en soit, le petit monstre ne vécut que quatre heures; et, en
-mourant, il s'écria à haute et intelligible voix, par les deux gueules
-de chien qu'il avait aux genoux: _Veillez et priez, car le jugement
-dernier est tout proche!_... Malgré cela, le jugement dernier n'est pas
-encore venu[302].
-
- [302] _Cornel. Gemmæ cosmocriticæ_, liv. I, chap. 8.--_Ruffius de
- partu port._ chap. 2.
-
---Le comte de Foulques, qui était, comme on sait ou comme on ne sait
-pas, le protecteur obstiné des hérétiques, avait contracté la vicieuse
-habitude de se livrer à des emportemens et de blasphémer à la journée.
-Notre saint père le pape, dans le dessein d'arrondir ses domaines du
-comtat d'Avignon, s'était emparé d'une terre et d'un château qui
-appartenaient au comte de Foulques. Celui-ci, qui n'aurait pas dû
-s'opposer aux volontés infaillibles du vicaire de Jésus-Christ, n'eut
-pas plutôt appris qu'il allait perdre un bien (considérable à la vérité,
-mais superflu), qu'il monta à cheval, et dit en jurant vilainement:--«Je
-me moque du pape, de ses moines et de ses prêtres; je jouirai de mes
-terres et de mon château, ou je brûlerai le comtat d'Avignon...» A peine
-le comte de Foulques eut-il prononcé cet horrible blasphême, que le
-Diable le prit par les pieds, le jeta à bas de son cheval et l'assomma.
-
-On pense bien que le Diable avait des ordres pour agir ainsi. Mais ce
-qu'il y a de plus affreux, c'est que l'hérétique mourut, en proférant de
-nouveaux blasphêmes... Jérémie Drexélius termine cette histoire
-édifiante par la citation de ce vers de Virgile, qui vient bien à
-propos:
-
- _Discite justitiam moniti et non temnere divos._
-
---On a souvent accusé le Diable d'avoir perdu les gens par de mauvais
-conseils. Nous allons citer, entre cent mille, un seul exemple qui
-ferait crier bien haut, si le Diable était le héros de l'histoire.
-
-Achillée et Nérée étaient eunuques et valets de chambre de Flavie, nièce
-de l'empereur Domitien. Après qu'ils eurent reçu le baptême, ils
-songèrent qu'il était de leur devoir de convertir leur maîtresse, si la
-chose était possible; mais pendant qu'ils prenaient cette sage
-résolution, Domitien maria Flavie au jeune Aurélien.
-
-Comme il n'y avait plus de temps à perdre, tout en l'habillant pour la
-noce, et en disposant les bijoux dans sa parure, les deux eunuques
-prêchèrent la foi à leur maîtresse, et lui firent, dans la même séance,
-un bel éloge de la virginité.
-
---La virginité, disait le premier eunuque, est celle de toutes les
-vertus qui nous élève plus particulièrement à Dieu, et qui nous rend
-semblables aux anges. D'ailleurs nous naissons tous vierges[303]... Et
-puis une femme mariée est exposée aux coups de poing et aux coups de
-pied de son mari. Elle a de vilains enfans. Une mère gronde doucement;
-on le supporte avec peine. Quand on a un mari, c'est tous les jours
-nouvelles querelles, nouvelles injures...
-
- [303] _Virginitatem esse Deo proximam, angelis Germanam, hominibus
- innatam._ Pour traduire littéralement cette phrase, il aurait fallu
- dire que _la virginité est parente de Dieu, cousine des anges, et
- naturelle aux humains_. Mais le bon sens se révolte trop contre ces
- trois blasphêmes, pour qu'on ne cherche pas à en adoucir le
- ridicule. Il n'y a jamais eu que les Valésiens qui aient prêché le
- célibat général et la castration, pour amener la fin du monde, tant
- de fois prédite sans succès. Dieu a dit dans la Sainte Bible:
- _Crescite et multiplicamini_, croissez et multipliez. (_Genèse_,
- chap. 1.) Et Jésus-Christ, dans l'évangile:--Dieu a fait l'homme et
- la femme pour vivre ensemble; on ne doit point séparer ce qu'il a
- réuni. (_St. Mathieu_, chap. 19) L'homme quittera ses parens, pour
- s'attacher à sa femme; et ils ne feront tous deux qu'une seule
- chair. (_S. Marc_, chap. 10). Enfin, dans l'esprit de la religion
- chrétienne, que l'on comprend si mal, la virginité n'est une vertu
- que dans la jeunesse, et le mariage est un grand sacrement.
- _Sacramentum hoc magnum est._ (_Ephes._ chap. 5.)
-
---A propos, interrompit Flavie, je me souviens que mon père était un
-homme jaloux, qui accablait tous les jours ma pauvre mère de reproches,
-de mots durs, et lui faisait un vacarme épouvantable. Est-ce que mon
-mari fera de même?--Il fera bien pis, répondit l'autre eunuque. Tant que
-les hommes ne sont qu'amans, ils vous paraissent benins, doux,
-maniables; dès qu'ils deviennent maris, ils veulent dominer avec
-tyrannie; et quelquefois malheureusement, ils traitent mieux leurs
-servantes que leurs femmes...
-
-Soit que Flavie n'aimât point son époux, soit qu'elle fût un peu niaise,
-elle crut tout ce qu'on lui contait, et refusa au jeune Aurélien les
-caresses conjugales. Enfin, elle s'arrangea si bien, qu'elle mourut
-quelque temps après, en dansant devant son mari, qui voulait la prendre
-par la fatigue, et qui la vit expirer après avoir sauté pendant deux
-jours. Les deux eunuques furent décapités[304].
-
- [304] _Legenda aurea._ Ces deux hommes sont martyrs, selon Jac. de
- Voragine, _leg. 70_.
-
---Un saint homme, connu dans les légendes sous le nom de Pierre-le-Neuf,
-venait de mourir, et son tombeau faisait des miracles. Euphémie de
-Corrionge, grande dame milanaise, se trouvant depuis sept années
-possédée de plusieurs démons, fut conduite au sépulcre susdit. Là, on
-commanda aux démons de vider la place; ils plaidèrent leur cause de leur
-mieux; mais il fallut détaler; et ils le firent, en criant, on ne sait
-pas pourquoi:--Ah! Mariette! Mariette!... Ah! Pierrot! Pierrot[305]!...
-
- [305] _Mariola, Mariola, Petrine, Petrine..._ (_Legenda aurea, Jacob.
- de Voragine_, lég. 61.)
-
---Le révérend père Gaspar, de la compagnie de Jésus, raconte, dans une
-de ses lettres, que les femmes de l'île d'Ormus, poussées par le démon
-de la luxure, attentèrent plusieurs fois à sa chasteté, et l'engagèrent,
-par toutes sortes de moyens, à forniquer avec elles, parce qu'elles
-comptaient bien que, si elles pouvaient avoir des enfans d'un jésuite,
-ces enfans seraient de petits saints tout faits. Était-ce encore le
-Diable qui leur avait donné cette dernière idée? Le père Gaspar, qui
-avait été soldat avant d'être missionnaire, ne dit pas s'il fut faible
-avec les Indiennes; mais il ajoute: Voyez pourtant quelles sont les
-ruses et les finesses du Diable! Ses piéges sont quelquefois si
-séduisans, qu'il y ferait tomber les anges même[306]...
-
- [306] _Epistola Gaspari Belgæ, ad fratres soc. Jesu. Ormutii. 1549. in
- epist. Indicis._
-
---Saint Bernard, abbé de Clairvaux, s'était un jour enfermé dans sa
-cellule, pour graisser ses souliers. Le Diable, témoin de cette
-humilité, prit sur-le-champ la figure d'un voyageur, et entra dans la
-cellule de Bernard, en demandant à parler à l'abbé.--C'est moi, dit
-Bernard, en levant les yeux sur le voyageur.--Pouah! quel abbé! s'écria
-le Diable... Ne vaudrait-il pas mieux recevoir les étrangers, que
-graisser vos chausses?... Ces paroles d'orgueil décelaient le Diable.
-Bernard se remit donc humblement à la besogne, et le malin s'en
-alla[307].
-
- [307] _Cæsarii Heisterbach. illust. miracul._, liv. IV. ch. 7.
-
---Le célèbre musicien Handel, se trouvant en 1700 à Venise, dans le
-temps du carnaval, joua de la harpe dans une mascarade. Il n'avait alors
-que seize ans; mais ses talens dans la musique étaient déjà très-connus.
-Dominique Scarlati, le plus habile musicien d'alors sur cet instrument,
-l'entendit et s'écria: _Il n'y a que le saxon Handel, ou le Diable, qui
-puisse jouer ainsi!_...
-
---Les Européens représentent ordinairement le Diable, avec un teint noir
-et brûlé. Les nègres soutiennent, au contraire, que le Diable a la peau
-blanche. Un officier français se trouvant, au dix-septième siècle, dans
-le royaume d'Ardra, en Afrique, alla faire une visite au chef des
-prêtres du pays. Il aperçut, dans la chambre du pontife, une grande
-poupée blanche, et demanda ce qu'elle représentait? On lui répondit que
-c'était le Diable.--«Vous vous trompez, dit bonnement le Français; le
-Diable est noir.--C'est vous qui êtes dans l'erreur, répliqua le vieux
-prêtre; vous ne pouvez pas savoir aussi-bien que moi quelle est la
-couleur du Diable. _Je le vois tous les jours_, et je vous assure qu'il
-est blanc comme vous[308].»
-
- [308] Anecdotes africaines,--de la côte des esclaves, page 37.
-
---C'est sans doute ici le lieu de rapporter le _portrait du Diable_,
-attribué à Piron, quoique ce morceau soit généralement connu. Le Diable
-n'y est pas flatté:
-
- «Il a la peau d'un rot qui brûle,
- »Le front cornu,
- »Le nez fait comme une virgule,
- »Le pied crochu,
- »Le _fuseau_, dont filait Hercule[309],
- »Noir et tortu,
- »Et pour comble de ridicule,
- »La Queue au cu.»
-
- [309] La plupart des théologiens de l'antiquité disent qu'Hercule,
- auprès d'Omphale, s'amusait à filer du lin. Mais il y en a qui
- prétendent qu'il filait autre chose.
-
---Un soir que saint Augustin était plongé dans ses méditations, il vit
-passer devant lui un démon qui portait un grand livre sur ses épaules.
-Il l'arrêta, et lui demanda à voir ce que contenait son livre.--C'est le
-registre de tous les péchés des hommes, répondit le démon; je les
-ramasse où je les trouve, et je les écris à leur place, pour savoir plus
-aisément ce que chacun me doit.--Montre-moi, dit l'évêque d'Hippone,
-quels péchés j'ai faits depuis ma conversion?...
-
-Le démon ouvrit son livre, et chercha l'article de saint Augustin, où il
-ne se trouva que cette petite note: _Il a oublié de dire les Complies._
-Le saint évêque ordonna au Diable de l'attendre un moment; il se rendit
-aussitôt à l'église, récita les Complies, avec d'autres prières, et
-revint trouver le démon, à qui il demanda de lire une seconde fois sa
-note. Elle se trouva effacée.--Ah! vous m'avez trompé, s'écria le
-Diable; et voilà le prix de mes complaisances!... Mais on ne m'y
-reprendra plus... En disant ces mots, il s'en alla, comme on s'en va
-quand on n'est pas content[310].
-
- [310] _Legenda aurea Jac. de Voragine, aucta à Claudio à Rotâ._ Leg.
- 119.
-
---Un jour que saint Martin (évêque de Tours, comme chacun sait) disait
-la messe en grande pompe, le Diable entra dans l'église et avisa aux
-moyens de le distraire. Il s'était placé parmi les enfans de choeur, qui
-ne le voyaient point; mais il savait bien que Martin le découvrirait dès
-qu'il jetterait les yeux de son côté, et qu'il faudrait alors déguerpir.
-C'est pourquoi il se tint bien sur ses gardes; et lorsque le saint
-évêque se tourna vers le peuple, pour dire le _Dominus vobiscum_, le
-Diable se heurta le front contre un pilier, regarda Martin, et fit une
-grimace si singulière, que le saint ne put s'empêcher de rire; et il
-perdit ainsi le mérite du sacrifice de la messe.--C'était tout ce que
-voulait l'esprit malin; il disparut, aussitôt après cette escapade, sans
-attendre que l'évêque prît la peine de le chasser[311].
-
- [311] Cette aventure était représentée dans une église de Brest.
- Grosnet trouva le trait si joli, qu'il le mit en vers, mais dans un
- autre sens.--Le Diable était, selon cet ancien poëte, dans un coin
- de l'église, écrivant, sur un parchemin, les caquets des femmes, et
- les propos inconvenans qu'on tenait à ses oreilles, pendant les
- saints offices. Or, quand sa feuille fut remplie, comme il avait
- encore bien des notes à prendre, il mit le parchemin entre ses
- dents, et le tira de toutes ses forces, pour l'allonger. Mais la
- feuille se déchira, et la tête du Diable alla frapper contre un
- pilier, qui se trouvait derrière lui. Saint Martin, qui se
- retournait alors pour le _Dominus vobiscum_, se mit à rire de la
- grimace du Diable, et perdit le mérite de sa messe; ce qui ne lui
- serait point advenu, s'il eût eu les yeux baissés, comme dit
- Philippe d'Alcrippe.
-
---Un avare, qui était devenu extrêmement riche à force d'usure, se
-sentant à l'article de la mort, pria sa femme de lui apporter sa bourse,
-afin qu'il pût la voir encore une fois avant de mourir. Quand il la
-tint, il la serra tendrement sur son sein et ordonna qu'on l'enterrât
-avec lui, parce qu'il trouvait l'idée de s'en séparer tout-à-fait
-déchirante. On ne lui promit rien précisément; et il mourut en
-contemplant ses pièces d'or.
-
-Alors on lui arracha la bourse des mains; ce qui ne se fit pas sans
-peine. Mais quelle fut la surprise de la famille assemblée, lorsqu'en
-ouvrant le sac, on y trouva, non plus des pièces d'or, mais deux énormes
-crapauds... Le Diable était venu, et, en emportant l'âme de l'usurier,
-il avait emporté son or, comme deux choses inséparables et qui n'en
-faisaient qu'une[312].
-
- [312] _Cæsarii Heist. de morientibus_, cap. 39, _mirac._ lib. XI.
-
-Il y aura sans doute des gens qui n'approuveront pas la conduite du
-Diable, parce qu'il frustrait la famille du défunt d'une bonne bourse
-bien grasse. On leur répondra que l'or qu'elle contenait était le fruit
-de l'usure et de la rapine; qu'un bien mal acquis ne doit pas profiter;
-que ce n'était sans doute pas toute la fortune du vieux ladre; et que le
-Diable exécutait là les dernières volontés du défunt, ce que les
-héritiers n'eussent pas fait.
-
-Quant aux deux crapauds qu'il eut la malice de laisser dans la bourse,
-ce fait est plus grave. Mais si on ne peut l'excuser, on peut du moins
-le rendre respectable, en quelque sorte, puisque les saints même ont
-fait des choses de ce genre.--Un dévot envoya à saint Benoît deux
-flacons de plusieurs pintes, pleins de bon vin vieux. Le commissionnaire
-qui les portait s'avisa, chemin faisant, de garder le plus petit pour
-lui, et de ne porter que le plus gros à Benoît. C'était modeste. Il
-cache donc son flacon dans un fossé écarté, et continue sa route.
-
-Saint Benoît reçut le gros flacon de vin vieux, avec actions de grâces;
-mais comme il avait de la perspicacité, il dit au commissionnaire: «Ayez
-soin de ne pas boire le vin du flacon que vous avez gardé; renversez-le
-avec précaution; vous verrez ce qu'il y a dedans.» Le saint se retira en
-disant ces paroles; et le commissionnaire s'en retourna tout honteux.
-Lorsqu'il arriva à sa cachette, il prit son flacon, le renversa
-doucement, et en vit sortir une grande couleuvre[313]...
-
- [313] _Jacobi de Voragine_, lég. 48.
-
-Ces deux traits se valent bien. Si on les regarde comme des
-espiègleries, le Diable n'a pas si grand tort. Si on les traite de
-méchancetés, on manque de respect à saint Benoît, qui était un homme
-d'assez bon tempérament.
-
---Un chartreux[314], sur son lit de mort, se trouvant seul dans sa
-cellule, vit entrer un démon chargé d'un grand _in-folio_, où il avait
-écrit, en manière d'histoire suivie, toutes les fautes et tous les
-péchés du mourant. Le chartreux se nommait Favier.--Favier, lui dit le
-Diable, en riant avec quelque malice, je te vais lire la chronique de ta
-vie... En même temps il fit la lecture de son gros livre.
-
- [314] _Ex Mathæi Tympii triumpho virtut. de integr. conf. 62._
-
-Le moine, stupéfait d'avoir commis tant de péchés, répondit au
-démon:--Tout ce que tu me reproches, et que tu as si bien noté, je l'ai
-dit à confesse, j'en ai fait pénitence, et j'en ai reçu l'absolution.
-Ainsi, tu peux brûler ton livre.--Un instant, repartit le Diable, toutes
-tes confessions n'ont pas été bonnes; il y a certaines fautes ici, dont
-tu n'as pas bien expliqué les circonstances; conséquemment tu viendras
-nous voir...
-
-Le malade allait se désoler, quand la sainte Vierge parut dans la
-cellule, entourée d'une lumière éblouissante, et tenant dans ses bras un
-enfant d'une beauté extraordinaire.--Cesse de craindre, dit-elle au
-moribond, ce bel enfant t'a pardonné toutes tes fautes, et le ciel est
-ouvert pour toi... Le démon, tout confus d'avoir mal jugé un saint
-homme, s'esquiva en entendant ces paroles. La sainte Vierge se retira
-aussi; et Favier, se retrouvant seul, chanta les litanies des saints.
-Lorsqu'il prononça ces paroles: _Omnes sancti et sanctæ Dei, intercedite
-pro nobis_, il aperçut le haut de sa cellule entr'ouvert; des choeurs
-innombrables de saints et de saintes venaient chercher son âme; il
-mourut, et monta au ciel en bonne compagnie.--Puisse-t-il nous en
-arriver autant!--Ainsi soit-il.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CET OUVRAGE.
-
-
- A ma femme. (_Épître dédicatoire_) pag. v
-
- Avertissement vij
-
- Introduction, _ou entrevue de l'auteur avec le Diable_ xv
-
- Chapitre premier. _Histoire des démons_ 1
-
- Chap. II. _Formes et métamorphoses._--Démons en bouc, en tronc
- d'arbre, en crapauds, en chats noirs, en ours, en pourceaux,
- en singes, en dogues, en rats, en nègres, en dragon, en homme,
- en cheval, en moine, en âne, en guêpe, en jeune fille, en
- merle noir, en chien, en queue de veau, en oeil, en laitue, en
- demi-septier de vin, en grenouille, en vautour, en marmottes,
- en blaireaux, en femmes, en monstre, en grand prince, etc. etc. 14
-
- Chap. III. _Le bon Diable.--Petit roman_ 28
-
- Chap. IV. _Services rendus par les démons._--La vigne gardée par
- le Diable. Trajan sauvé par un démon. Le Diable veille sur la
- vertu d'Agnès du Mont-Politien. Histoire d'un démon qui
- fréquenta la maison d'un évêque d'Hildesheim. Le démon de
- Cassius de Parme. Aldon et Granson sauvés par le Diable.
- Aventure d'un jeune Espagnol et d'un démon. Le Diable empêche
- le pèlerinage nocturne d'un prêtre et d'une dame 33
-
- Chapitre V. _Espiègleries de quelques démons._--Cadulus et le
- Diable. Le Diable et Pierre-le-Prêcheur. Un curé de Bonn et le
- Diable. Le Diable et les passans. Un baladin et son démon. Le
- Diable perruquier. Le lutin de M. Santois. Les démons et les
- pèlerins du Japon, etc. 45
-
- Chap. VI. _L'heureux valet.--Conte noir_ 52
-
- Chap. VII. _Honnêtes actions du Diable._--La vache volée et son
- cinquième descendant. Une fille de Nivelle et le Diable. Le
- Diable et un enfant altéré. Un moine repris par le Diable. Le
- Diable punit un gourmand. Bienveillance du Diable pour un
- religieux sobre. Le Diable convertit un novice, qui voulait
- retourner dans le monde. Conduite désintéressée du Diable avec
- saint Vitus. Sentimens semblables avec saint Cyriaque 60
-
- Chap. VIII. _Malices de quelques démons._--Le Diable prend la
- figure de Moïse, et noie les juifs de l'île de Crète. Tempête
- excitée à Louvain par le Diable. Orage de Malines. Désastre de
- Quimper-Corentin. Un Démon montagnard tord le cou à un mineur,
- sans le tuer. Le Diable prend la figure d'une femme, tracasse
- saint Hyppolite, etc. Mauvaise conduite d'un démon, avec la
- jeune Ida de Louvain. Malices exercées contre le bienheureux
- Gilles. Aventures d'Alexandre _ab Alexandro_. Les diables du
- château de Vauvert. La vache possédée du Diable 73
-
- Chap. IX. _Le Diable et St. Dominique.--Conte bleu_ 86
-
- Chap. X. _Mésaventures et faiblesses des démons._--Élizabeth
- d'Hoven soufflète le Diable, etc. Saint Grégoire le
- Thaumaturge mène le Diable comme il veut. Le Diable cité
- devant le tribunal de Dieu. Saint Loup enferme le Diable dans
- un verre d'eau. Démon dans un pot à beurre. Caradoc et le
- Diable. Le Diable et saint Dorothée. Luther et le Diable. Le
- Diable et saint Antoine. Sainte Julienne et le Diable. Le
- Diable et saint Wulfran 92
-
- Chapitre XI. _Petites leçons et châtimens divers, infligés par
- le Diable._--Le convers impudique, et le Diable déguisé en
- nonne. Deux voyageuses et le Diable. Joueur emporté par le
- Diable. Caresses conjugales hors de saison punies par le
- Diable. Le Diable et l'usurier défunt. Le Diable emporte la
- langue d'un avocat vénal. Il effraie un paysan de mauvaise
- foi. Voyage aux enfers d'un meunier usurier et impie. Avis à
- ceux qui chantent vaniteusement, et ne veulent pas psalmodier.
- Le prédicateur orgueilleux. Le Diable se moque d'un moine
- paresseux. Il visite un moine qui dormait au choeur. Danger de
- l'invoquer 107
-
- Chap. XII. _La mort de Rodrigue.--Histoire tragique_ 123
-
- Chap. XIII. _De ceux qui ont le cou tordu par le Diable; de ceux
- que les démons ont emportés._--Cham, fils de Noé. Gabrielle
- d'Estrées. Un chanoine fornicateur. Ulrich Schroter. Un comte
- de Mâcon. Une Allemande. Un plaideur. Cagliostro. Valens.
- Dagobert. Le soldat Étienne. Carlostad. Amalaric. Ébroïn 128
-
- Chap. XIV. _La mort de Julien l'apostat.--Histoire tragique_ 145
-
- Chap. XV. _Le démon bienfaisant--Petit roman_ 152
-
- Chap. XVI. _Le conseil infernal.--Conte noir_ 156
-
- Chapitre XVII. _De ceux qui nous ont rapporté des nouvelles de
- l'enfer._--Histoire d'un religieux anglais, qui va aux enfers,
- sous la conduite de saint Nicolas. Voyage de Bertholde dans un
- coin de l'enfer. Agneïus visite le trou de saint Patrice.
- Vétin va aux enfers. Un clerc se fait porter par le Diable à
- la porte des enfers. Un saint homme visite l'infirmerie des
- démons. Tondal est conduit aux enfers par un ange, etc. 161
-
- Chap. XVIII. _Aventures d'un écolier.--Conte noir_ 179
-
- Chap. XIX. _De l'estime qu'on a eue pour les démons, des grands
- hommes qui leur ont dû leur mérite, etc._--Modes du douzième
- siècle. Beau mot de Thomas Morus. Goyon de Matignon. Socrate.
- Apulée. Agrippa. Cardan. Scaliger. Mesmer. Cagliostro.
- Averroès. Chicus-OEsculanus. Copernic. Jean-Faust. Roger
- Bacon. Pierre d'Apone. Jeanne d'Arc. Les Templiers. Le pont du
- Diable. La muraille du Diable 184
-
- Chap. XX. _Des amours des démons avec les mortels._--Amours
- d'une religieuse et d'un démon. Amours du Diable pour une
- nonne chaste. Amours d'un démon et de la fille d'un prêtre.
- Amours de Victorin et d'une diablesse, etc. Enfans du Diable:
- Zoroastre. Romulus. Numa-Pompilius. Servius-Tullius. Auguste.
- Simon le Magicien. Luther. Merlin. Apollonius de Thyane. Les
- comtes de Clèves. Mélusine. etc. 195
-
- Chap. XXI. _Le Diable pris par le nez.--Conte bleu_ 207
-
- Chap. XXII. _Des démons qui ont cité l'Écriture-Sainte,
- etc._--Un démon récite le pater. Le Diable cite un passage de
- saint Paul, en réclamant une âme devant le tribunal suprême.
- Un démon apprend à saint Bernard sept versets qui mènent au
- ciel, etc. page 213
-
- Chapitre XXIII. _Le magicien amoureux.--Conte noir_ 225
-
- Chap. XXIV. _Contre ceux qui ne veulent pas croire aux
- diables.--Histoire édifiante_ 232
-
- Chap. XXV. _Contre ceux qui voient le Diable partout.--Pieuse
- facétie_ 238
-
- Chap. XXVI. _La fausse princesse.--Mélodrame à mettre en scène_ 243
-
- Chap. XXVII. _Quatre histoires édifiantes._--Les
- prestiges.--Mort de
- Guillaume-le-Roux.--L'interrogatoire.--Encore un tour aux
- enfers 249
-
- Chap. XXVIII. _Quatre petits romans._--Théodora.--L'anneau.--Le
- danger des engagemens.--Le voyage à Rome 259
-
- Chap. XXIX. _Quatre petits contes._--Le souper.--Le château
- magique.--Le pauvre prêtre.--Ce que l'on voudra 270
-
- Chap. XXX. _Le Diable à confesse_ 280
-
- Variétés, ou _Mosaïque infernale_.--De l'enfer et du purgatoire.
- Le signe de la croix. Le Diable et le mourant. L'adultère.
- Départ des Brachmanes pour l'autre monde. Complaisance du
- Diable pour un prince allemand. La possédée. La prophétie
- Turgotine. Le monstre belge. Mort du comte de Foulques.
- Aventure de Flavie et de ses deux eunuques. Le tombeau de
- saint Pierre-le-Neuf. Chasteté d'un Jésuite attaquée. Humilité
- de saint Bernard. Bon mot de Dominique Scarlati. Opinion des
- nègres sur le Diable. Portrait du Diable, selon Piron. Le
- Diable et saint Augustin. Le Diable égayant saint Martin. Les
- deux crapauds du Diable, et la couleuvre de saint Benoît. Le
- chartreux malade 284
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-
-
-Notes sur la version électronique
-
-On a transcrit conformément à l'orthographe de l'original. On a corrigé:
-
- Sainte-Foix en Saint-Foix (d'un pareil château, comme dit Saint-Foix)
-
-Ainsi que de nombreuses erreurs d'impression. Les passages en italique
-sont transcrits _entre caractères soulignés_.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le diable peint par lui-même, by
-Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE PEINT PAR LUI-MÊME ***
-
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-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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