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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: L'Holocauste - Roman Contemporain - -Author: Ernest La Jeunesse - -Release Date: July 2, 2017 [EBook #55028] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOLOCAUSTE *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - -L'HOLOCAUSTE - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - =Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires - contemporains.= 5e édition. (Librairie académique Perrin et Cie.) 1896. - - =L'Imitation de Notre Maître Napoléon.= (Bibliothèque Charpentier.) - (E. Fasquelle, éditeur.) 3e mille. 1897. - - -_POUR PARAITRE TRÈS PROCHAINEMENT:_ - - =L'Inimitable=, roman. - =Les Infiniment petits=, roman. - =Le Fossé de Bethléem.= - =Les Ruines=, pièce en trois actes. - =Ici=, album. - =Sur, autour et parmi.= - =Les Petites Icônes.= - =La Jeunesse=, études critiques. - - -_Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires numérotés à la -presse, sur papier de Hollande._ - -_Cinq exemplaires sur japon._ - - -Sceaux.--Imp. E. Charaire. - - ERNEST LA JEUNESSE - - L'HOLOCAUSTE - - --ROMAN CONTEMPORAIN-- - - PARIS - - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - - EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur - - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1898 - - - - -LIVRE PREMIER - -LE VENUSBERG AU REZ-DE-CHAUSSÉE - - - - -I - -LE PREMIER CHAPITRE, VRAIMENT - - -A ma porte, c'est un bruit d'ailes. - -Ailes qui hésitent, ailes qui insistent, ailes qui se glacent au -bois glacé de ma porte comme les ailes des mouettes se caressent -au froufrou ridé de la mer, ailes qui se mouillent, qui se gèlent, -qui se blessent délicieusement à un océan de perdition, ailes qui -veulent se blesser assez pour n'être plus, pour pendre inertes, -inutiles, lent canevas de légèreté, de blancheur et d'azur, ailes -qui frémissent d'une nostalgie d'humilité, de néant. - -Et ce sont des mains aussi qui errent à ma porte, comme pour -essuyer le souvenir de toutes les mains qui s'y sont posées, comme -pour en faire une porte toute neuve, la porte neuve d'un temple -neuf. - -Ma clef tourne sans grincer: son de patins d'argent sur une nappe -d'argent à peine durci, murmure d'une barque bleue sur un lac -nocturne,--et la porte glisse, s'entr'ouvre--presque pas,--se -referme en un soupir complice, en un soupir de bon augure et de -promesse et ce sont des ailes encore qui viennent vers moi. - -Ailes tendues, bras qui se jettent en avant pour étreindre -plus vite, pour prendre plus tôt tout ce qu'il y a de baisers, -d'étreintes, de tendresse, de passion, de ferveur dans cette -chambre et dans l'univers. - -Une femme... - -Une femme? Pourquoi faire le malin envers toi-même? Il n'y a -personne ici que toi et ton amour. - -Une femme! c'est ta femme, ta seule femme, la seule femme qui -soit et qui ne soit pas--tant elle est belle et haute, tant elle -est pure et grande, c'est ton espoir, ton souhait, ton idéal, -celle dont tu avais fait tellement ton rêve et ton paradis que -tu en avais fait ton deuil, celle que, secrètement, sans même -te l'avouer, pour ne pas devenir plus ardent et plus triste, tu -évoquais chaque soir et invoquais chaque matin; c'est ton avenir, -c'est ta vie, c'est tout toi et c'est ce qui vaut mieux que toi, -c'est ton lointain, ta déesse, ton Dieu et ton éternité, c'est ton -infini qui s'avance les bras avides et câlins. - -C'est le geste qu'elle a dû avoir jadis lorsqu'elle allait à -son père, à sa mère, à ses grands parents pour happer, entre -leurs soucis, leur affection et leur émotion, pour cueillir des -sourires parmi leur fièvre, et pour leur offrir de la jeunesse, de -l'innocence, un refuge d'enfance et de cajolerie. Elle levait un -peu plus les bras parce qu'elle était une fillette, une fillette -pour missel anglais et pour conte moral, une fillette pour rondes -et pour litanies de nourrices. - - * * * * * - -Et c'est toujours une fillette, une fillette toute menue et toute -sainte qui sort de son livre d'images, de son livre de prières -pour m'apporter en ses bras tendus l'élixir d'utopie et la fleur -des légendes, pour m'apporter du ciel coulé dans un baiser et qui -m'apporte le baiser aussi, comme une brave petite fille. - -Lève un peu plus les bras, petite, lève-les comme jadis: je suis -très grand, je suis grandi de tous mes désespoirs... - -Oui, te voilà. - -Te voilà qui viens, mon espoir, mais c'est parce que tu viens, -c'est parce que tu es là que mes désespoirs reviennent avec toi -qui les causas, qui les réchauffas de ta beauté; les désespoirs -ont leur chant du cygne; ils chantent: Nous reviendrons, nous -revenons. - -Chasse-les de tes cheveux dénoués, mon amour, et, puisque tu es -tout délice, chasse cette amertume que je connais, cette amertume -qui me saisit et qui ne m'a jamais abandonné. - - * * * * * - -Tristesse, amertume, désespoirs, ce n'est pas l'heure; _il faut_ -que je sois heureux, il le faut, entendez-vous? - -Et je serai heureux malgré vous. - - * * * * * - -Ne tends plus les bras, chérie, tes bras qui déjà se penchent -comme s'ils avaient un enfant à amuser sur le tapis: je me suis -jeté dans tes bras, je me suis jeté sur ta bouche et la tiédeur -de ton manteau me froisse les joues et j'ai des mailles de ta -voilette aux dents. - -J'avais les plus beaux discours dans le gosier tout à l'heure, -pendant l'heure et l'autre heure que j'ai perdues à t'attendre. - -Heures perdues? Non. - -Ce sont des heures qui se multiplient, qui se doublent, qui se -triplent et qui se détachent de la vie, simplement, comme les -pétales d'une rose. Ce sont des heures qui s'en vont parce que tu -ne viens pas, chérie, qui s'en vont, qui s'en vont, après avoir -fait un petit tour, un petit tour au cadran, puis un grand tour et -tant de tours! comme les tourbillons dans l'eau, qui se creusent, -qui se cerclent, se cernent, s'affolent et vous affolent. - -Et les beaux discours que j'avais au gosier, les discours que -j'avais à l'âme s'en sont allés avec les heures: c'est de la -perfection qui ne se parfait pas, et je les regrette un peu car -leur rythme m'enveloppait d'un manteau de printemps et d'un -manteau doré d'automne, et leur profondeur, chérie! ah! leur -profondeur, c'était la métaphysique de l'amour. - -Il ne m'en demeure rien qu'un mot, le mot: «chérie». - -Je le répète, je te le répète: - -«... chérie, chérie...» - -Et tu me réponds: «mon chéri.» - -C'est simple. - -Je sens bien que c'est le plus simple mot du monde, qu'il tient -tout en lui et que mon beau discours tremble et flotte dans ce -mot, comme un discours vide. - -«... chérie, chérie...» - -C'est un mot qui ne me paraît pas français, qui m'apparaît -étrange, avec des lueurs italiennes, des reflets indiens, et je ne -sais quelle ombre du gazouillis des oiseaux. «Chérie, chérie», -c'est un mot qui s'infléchit, qui tourne, qui se courbe, qui -enserre toutes les littératures et toutes les langues, toutes les -sensibilités et toutes les passions, tous les émois et toutes les -mers, comme deux mains qui entourent une taille, comme deux arbres -qui se joignent au-dessus d'un berceau. «Chérie», c'est un mot -qui porte avec soi un serment et une caresse, qui proclame, qui -affirme sa foi et qui a peur, pour l'objet aimé. Et ce serait pour -pas cher un de ces prénoms anglais qui traînent avec un cerceau -sur les feuilles mortes des jardins publics. - - * * * * * - -Mais je m'écoute parler ou ne pas parler. - -Parlons de toi, chérie--ou plutôt parle. - -Tu parles. Tu dis: «Je t'aime.» - -C'est une convention tacite. - -Tu as lu en mon pauvre cœur, en mon cœur de pauvre. Tu sais qu'on -m'a peu aimé et que j'en ai souffert et tu veux m'aimer plus de -n'avoir pas été aimé, et tu veux me donner à chaque fois la joie -du mendiant qui trouve un trésor. - -Et tu me dis aussi: «Je t'aime», - -parce que tu m'aimes. - -Et je te dis: «Je t'aime». - -Aime-moi. Je te permets de m'aimer. Je t'en prie. C'est une -licence que j'ai peu accordée en ma vie. Tout le monde n'a pas -le droit de m'aimer: je craindrais de cet amour un rayon de -vulgarité, le choc en retour du coup de foudre, le choc qui fêle -et qui anéantit. - - * * * * * - -Toi, je t'ai élue entre toutes les femmes. - - * * * * * - -Ne suppose pas que tu as tissé notre amour de ton amour: c'est -moi qui t'ai contrainte à m'aimer, qui t'ai aimée lentement, -longuement. J'ai hésité devant toi et devant mon désir, puis je -t'ai désirée--et te voici, mon amour. Tu m'aimes? je t'aime. C'est -une chanson. Tout finit par des chansons. - -Finissons; commençons plutôt. - -C'est le début de notre existence à deux, le début de notre -nouvelle existence, c'est l'ère de notre félicité. Réjouis-toi, -chérie. - -Soyons graves aussi, car c'est la plus grave, la plus religieuse -des communions. - -Ta bouche vient cueillir sur ma bouche un nouveau «chérie» ou un -nouveau «Je t'aime». Elle l'y prend. Elle m'enlève les mailles de -la voilette. - -Tu souris, tu rougis. «J'aurais dû songer à la relever.» - -Et tu as honte, comme Ève et comme Adam lorsque près de s'évader -par la grande porte, la porte du Péché, de leur Paradis terrestre, -ils s'aperçurent qu'ils étaient nus: - -Tu viens de t'apercevoir que tu es habillée. - - * * * * * - -N'aie pas honte, chérie. Tu es très bien comme ça, c'est comme ça -que je t'ai aimée, c'est comme ça que j'ai senti que tu m'étais -nécessaire et fatale et c'est avec cette robe que tu entras pour -l'emplir, dans le paysage de mon âme. - -Tu interroges des yeux les murs de cette chambre. - -Tu les connais. - -Tu es déjà venue ici. - -Nous nous sommes rencontrés en voiture, il est vrai, la première -fois, lorsque tu retombas dans cette ville et dans mon amour. -C'était une concession que nous faisions aux usages établis. -Mais la voiture se transforma et les pavés aussi et ce fut une -promenade parmi une cité imprévue car le cocher prit des rues, des -avenues et des boulevards qui, la brume s'épaississant, semblaient -sortir des limbes pour précéder notre amour et pour courir -derrière lui. - -Et nous descendîmes de cette voiture de mystère à la porte d'une -gare. - -En notre promenade parmi les quartiers vieillis, les quartiers -usés de prières et de misères et où les églises se dressent tout -à coup pour engouffrer un peu plus de détresse, un peu plus de -supplication, il nous arriva d'entrer dans une rue où tu entras -enfant et de rencontrer à un coin de rue le couvent où tu avais -enterré tes derniers balbutiements et essayé tes premières robes -courtes. - -Tu n'as eu aucun trouble devant ta prime enfance, devant ta pureté -qui frémit encore derrière les vieux murs et nous avons erré, très -jeunes, plus jeunes de nous rappeler notre jeunesse et mettant en -notre ardeur et notre fraternité toute la pureté de tes jeunes -ans, toute mon innocence, nos cheveux de bébés et nos mains myopes -de quatre ans. - -L'extrême automne toussait dans les arbres, l'extrême automne se -couchait sur les grilles du Luxembourg, car nous avions été très -loin pour fuir notre passé, pour fuir notre présent, pour être -seuls, pour être nous-mêmes, pour n'avoir pas d'autre patrie que -notre passion, pour n'avoir pas d'autre ami que notre secret. - -Et tu me dis: «Quel dommage! Les grilles sont fermées!» - -Arbres pâlis, arbres amaigris, arbres dont les feuilles avaient -la couleur d'une crème tournée, arbres mélancoliques, nous -regrettions votre alignement un peu troublé, sur le tard, par vos -courbatures et vos lassitudes: nous aurions voulu vous consoler -des amours fugitives que vous aviez abritées, nous aurions voulu -promener sous votre fièvre glacée l'éternité, la puérilité, la -simplicité de notre amour, nous aurions voulu être votre dernier -sourire, le souvenir dont vous enchantez votre hiver. - -Et vous, bustes, et vous, statues, nous aurions voulu vous -donner un peu de vie, oh! non de cette vie inquiète, impatiente, -artificielle, que les tavernes d'alentour vous jettent à certaines -heures, mais une vie d'une belle ligne, d'une chaleur parfaite, -une vie classique d'attendrissement, de rêverie, de constance et -de fermeté dans l'idéal. - -C'est par-dessus les grilles que doucement, timidement, nous vous -adressâmes le souffle de notre sympathie et l'arome de notre -baiser. - -Quartiers archaïques, maisons noires et maisons grises, nous -ne vous fîmes pas peur de notre férocité. Nous eûmes un amour -respectueux et sans date, l'amour que vous aviez connu au temps -où l'on savait aimer et où l'on savait être aimée, un amour -d'attente et de fidélité, un amour de discrétion, de tact et de -délicatesse, un amour de fatalité. Et je t'avais, en chemin, mon -amie, remis la clef de cet appartement en rougissant tellement que -tu ne t'en étais pas aperçue. Je t'avais glissé l'adresse en un -écho de caresse--et tu te rappelas la caresse. - -Tu vis cette chambre en l'horreur de son papier de tenture, en -l'horreur de son parquet écorché. Trois chaises que j'avais -achetées--par pudeur--indiquaient clairement que ce n'était pas -«une chambre meublée». - -Nous habillâmes les murs d'affectueux babil, nous couvrîmes le -plancher des fleurs d'un tapis d'étreintes, des entrelacs d'un -tapis de baisers. Et tu revins. - -Tu t'étonnas d'un fauteuil, d'un autre fauteuil et d'une table. - -Je tâchais à être riche. - - * * * * * - -Puis je t'attendis vainement--parce qu'il y avait du monde. - -Du monde qui te haïssait pour me haïr, du monde qui te suivait -sans mandat, qui t'espionnait par désintéressement, qui te -harcelait de lettres anonymes--par devoir. - -Et la chambre fut veuve, de toi, de moi, de notre amour blessé qui -boitillait parmi les grands magasins, parmi les rues et parmi les -soleils mourants. - - * * * * * - -Et te revoici aujourd'hui. - -Tu as laissé les lettres anonymes à la porte, à ma porte où des -ailes, à toi, ont effacé la méchanceté des hommes. - -Tu laves les murs de ton regard. - -Il y a quelques affiches. Pas de portraits d'aïeux, pas de -portraits d'aïeules. - -C'est peut-être que je n'ai pas d'aïeux. - -C'est aussi qu'il n'y a qu'une seule femme, toi. - -Je n'ai pas voulu t'humilier d'autres portraits, d'autres -fautes de femmes. Je n'ai pas voulu de comparaisons, d'excuses, -d'encouragements, d'excitations. - -Tu es chez toi, dans une chambre nouvelle, dans un monde nouveau, -sans lois, sans coutumes. Fais ce qui te plaît: tu n'engages que -toi--et tu ne t'engages pas. - -Personne ne fera après toi ce que tu auras fait, je te le jure. Tu -es, tu seras seule. - -Ne demande pas aux murs leur avis: ils auront la couleur de ton -caprice. - -Tu ne t'arrêtes pas aux murs: de ton regard tu embrasses toute -cette chambre, avant de m'embrasser--pour faire durer le plaisir. - -Tu connais le mobilier: il n'a pas de style. Ce ne sont pas des -meubles, c'est un décor, c'est un alibi: ce fauteuil est bleu, ce -fauteuil est bleu et or, cette table est brune et cette chaise -est verte: je suis pauvre. Tu n'as pas à connaître ces tapis: ils -coûtent trente-neuf sous et si cette glace est profonde, c'est que -tu t'y mires. - - * * * * * - -Mais une chose énorme te tire les yeux, te tire la face, t'attire -toute: le lit, le lit qui n'y était pas lorsque tu vins, le lit -qui est là maintenant, qui est peut-être venu tout seul, qui -s'allonge, qui s'élargit, qui prend toute la chambre, le lit -odieusement calme, odieusement patient, le lit passif, le lit -tyrannique, le lit avide,--fatal. - -C'est pourtant un lit très étroit, un lit presque d'hôpital, le -lit qu'il faut à deux vieillards pour mourir côte à côte. La -couverture est légère, légère pour la saison. - -Ne regarde pas le lit de cette façon. Ça n'a pas d'importance. Il -est gentil. - -Non. Il te prend. Je n'ai plus rien à dire. - -Je n'ose rien dire, ce lit m'effraie. - -Et puisque c'est lui qui commande ici... - -Chérie, chérie, tu as posé ton chapeau, tu as ôté ta voilette, tu -as couché des épingles qui piquaient ta voilette, qui piquaient -ton chapeau, qui entraient en tes cheveux et qui en sortaient. - -Tu avais du blanc sur le bleu de ton corsage, un petit col blanc -très modeste auquel tu donnais de la fierté, la distinction -d'une guimpe vierge, nonne et princesse, un petit col blanc -d'Anglaise moderne auquel tu donnais l'archaïsme d'une collerette -florentine et d'un col génois aussi, un petit col très blanc que -tu historiais de l'argent brodé de je ne sais quelles broderies -d'ambiance et de l'or serpentin de ta nuque, chérie. - -Tu n'as plus ton petit col blanc, tu n'as plus ton col bleu et -des agrafes sautent, claquent, ton corsage a l'air de bondir, de -voleter autour de toi, de s'en aller sans le vouloir, arraché de -ton corps où il s'attache jalousement. - -Tu te dévêtiras--puisque tu te dévêts--parmi des baisers et des -baisers désolés. - -Je les embrasse, tes pauvres vêtements qui s'en vont, ton corsage -qui se désole de te quitter comme je me désolerai tout à l'heure, -ton col qui a scellé ton cou pour mon cou, pour ma bouche et pour -ma gorge, ton jupon, tes jupons aussi qui te voilèrent pour ma -pudeur--et ta chemise dont je ne dirai rien car j'en voudrais -trop dire. - -Chérie, chérie, pourquoi te déshabilles-tu? - -Je ne te le demanderai pas parce que tu me répondrais: «Tu dois le -savoir.» - -Tu aurais tort: c'est toi qui ne sais pas. - -Quand je t'ai aimée, tu faisais avec tes vêtements un tout -harmonieux et harmonique. - -Tu avais une robe et tu avais besoin d'une robe. Car la femme -n'est pas une statue, la femme n'est pas une académie. - -Je t'ai aimée comme on aime une reine lointaine, je t'ai prêté -l'escorte des siècles, les escadrons de toutes les épopées et les -couronnes fermées qui sommeillent dans des cimetières de bruyères. - -Je t'ai aimée comme une fée, une fée qui a une robe de lune, une -robe de soleil, une robe d'or, une robe d'argent et une robe -couleur du temps, je t'ai aimée comme Ophélie qui a une robe -blanche, comme Desdémone qui a une robe noire, comme Portia qui -a une robe de feu, je t'ai aimée comme sainte Blandine qui a une -robe de sang et comme Iphigénie qui a une robe de larmes: tu as -passé, tu es restée toute vêtue et en robe à longue traîne en mes -méditations, tu as été la grande dame, la dame de mes pensées et -voici que, pour le sacrifice, tu renonces à tes bandelettes de -victime, que tu renonces à tes voiles, à tes parures. - -Je n'aurai pas le courage de t'arrêter: tu ne comprendrais pas. - -Je n'ai pas le courage de te remettre ton chapeau, de me rendre ma -chimère. - -D'ailleurs quand ai-je vécu conformément à mon rêve? Quand ai-je -eu ce que je voulais, tout ce que je voulais? - - * * * * * - -Et ça me va bien de me plaindre: on me donne plus que je ne -voulais! - -C'est peut-être ça. - -Et puis il n'y a pas que moi dans l'aventure, dans l'idylle, dans -le conte. - -Nous sommes deux. - -Tu m'aimes, chérie, après tout, avant tout. Tu as des subtilités, -toi aussi et de si absurdes, de si radieuses délicatesses! Tu as -cherché ce qui pouvait me faire plaisir, la preuve à me donner de -ta foi, de ta bonne foi. - -Et tu as trouvé. - -Tu t'es trouvée. - -Tu te donnes. C'est ce que tu as de meilleur en toi: c'est tout -toi. - -Je plaisante encore avec moi, pour étouffer mes sanglots intimes -et mon attendrissement. - -C'est que je t'aime plus que jamais, c'est que je t'admire d'être -si simple, d'être si humble. Pour que tu ne t'aperçoives pas de -mon émoi, je me dépouille moi aussi de ma livrée de philosophe, de -ma livrée de pessimiste: je serai nu avant toi, chérie. - -Tiens! je suis nu. - -Et tu es nue aussi, chérie. - -Je te considère du lit où je me suis réfugié pour ne plus te -rencontrer. Tu ne t'y blottis pas encore. Tu as des cordons à -ôter, tu as surtout à t'offrir, malgré toi, à mon admiration. - -Ah! que je t'admire! Je t'admire de ne plus te reconnaître. - -C'est toi, ce corps ferme, altier, c'est toi ces hanches, c'est -toi, ces jambes nerveuses! C'est un nouvel être qui se penche, les -jambes libres, ce n'est pas la femme de naguère: les femmes n'ont -pas de jambes. - -Tu as la finesse et la grâce, la vivacité d'un jeune animal, d'un -faon divin. Tu as de la majesté et de la force et la lumière -brutale de la lampe t'impose je ne sais quelle brutalité. Viens, -viens--que je ne te voie plus! - -Tu ne viens pas. - -La lumière de la lampe tombe sur ta figure. C'est toujours ta -bouche lente et rose, ton nez long, droit, d'une courbe secrète et -ce sont tes yeux songeurs et moqueurs, tes yeux de dédain et de -ciel, qui savent être bruns et pâles et c'est cette énigme de tes -sourcils sombres sous tes cheveux blonds. - -Chérie, chérie, voici que la lumière de la lampe court sur tes -cheveux et qu'elle les incendie de ses remous changeants. - -Elle ne les incendie pas. Rien ne pourrait incendier, rien ne -pourrait varier ta blondeur étrange, comme poudrée et métallisée, -ta blondeur bleue et grise, ta blondeur d'aube et de crépuscule. -Les passants te trouvent châtain mais c'est un mot si vite dit! - -Tu es blonde, plus blonde, autrement blonde que le reste du monde: -oui, je te reconnais maintenant, c'est bien toi, ce sont tes -cheveux, tes cheveux dont je me suis enveloppé dans mes insomnies, -la Toison d'or, la toison mauve de toutes mes entreprises contre -les monstres, le drapeau de mes héroïsmes, la bannière de mon -royaume! - -Apporte-moi tes cheveux, donne-moi ta main: tu es bonne, tu -m'aimes. Je serai bon et je t'aimerai. - -Et je serai toujours très petit garçon avec toi parce que tu te -donnes à moi aujourd'hui: c'est bien, c'est beau; c'est la plus -touchante des actions; je ne te ferai jamais de peine. - -J'ai une grosse envie de pleurer, de pleurer sur mes désespoirs -qui m'ont corseté si longtemps d'un corset de fer, de pleurer sur -mes jeunes ans qui ne t'ont pas connue, de pleurer sur le monde: -c'est le bonheur, vois-tu, le bonheur auquel je me confie, qui va -m'emporter à la rive et me noyer en son immensité. Je voudrais tes -larmes avec les miennes, mais je ne puis te supplier de pleurer: -je ne pleurerai donc pas. Et je ne puis pleurer. - -Une ivresse me prend, une ivresse de brute: mes mains âprement -saisissent ton corps, ton corps ignoré, mon cœur veut rapidement -t'apprendre par cœur--et mon âme... - -Ah! veux-tu, ne parlons pas de mon âme! Laissons nos âmes où -elles sont, très loin, pas aussi loin qu'elles le désireraient, -convulsées, hagardes, terrifiées devant la frénésie de nos corps! -Ah! ah! nos pauvres âmes ne nous savaient pas les jolies brutes -que nous sommes. Elles ne nous méprisent pas, non, chérie, elles -ne nous méprisent pas, elles ne peuvent pas nous mépriser mais -elles nous trouvent un peu violents, un peu avides, d'un tel -appétit et nous ruant vers quelles voluptés! Consolez-vous, -petites âmes, nous vous reviendrons quand nous serons las et nous -vous demanderons votre petite chanson, votre berceuse et votre -chant grave aussi, vers les étoiles. - -Et vraiment que nos corps s'ébattent! Est-ce qu'ils nous en -demandent même la permission? - -Ah! chérie, ne me demande pas, toi, de te détailler nos courbes et -les chaos variés où nous nous perdons tous les deux. Les sursauts, -les râles, les petits cris, les petits soupirs, les baisers qui -montent et qui descendent, les morsures... Soyons des brutes, des -brutes. Ah! chérie, je ne puis même pas te demander pardon de te -mordre: je te mords très naturellement et j'ai un rugissement -de lion timide, un rugissement qui s'étrangle et qui dure, le -ricanement d'une bête sur sa proie et je te pétris pour te faire -plus mienne et je m'irrite sur ta chair, ta chair qui fait grincer -ma bouche, qui soufflette ma chair de sa fuyance, de son retour, -d'un mouvement incessant de recul, d'approche, de son électricité, -de sa lenteur, de son abandon et de sa révolte. - -Les mots m'ont laissé là et toi aussi. - -Une seule phrase nous tient et nous balance en son infini «je -t'aime... je t'aime...» et cette phrase n'a plus rien d'humain, -onomatopée, c'est un cri de bête «je t'aime... je t'aime...» - -Ta main erre sur ma joue comme la main d'une petite sœur sur la -joue d'un petit frère, plus petit, et je m'enivre à blesser ma -paupière de la ténuité aiguë et soyeuse de tes cils. - -Aime-moi, aime-moi, petite sœur... suis-je bête, que fais-tu -alors? Aime-moi, petite sœur, aime-moi tout de même. - -Que tu m'aimes en ce moment, ce n'est pas une raison de ne plus -m'aimer. - -Quelle délicieuse sensation, cette peur de te perdre tandis que je -te possède! - -Et tout est délicieux: ma main se joue, s'égare en tes cheveux, -en leur lourde fraîcheur; elle les agite comme un fragile hochet -et s'en lie pour toujours, elle en couvre ton front, ta joue, tes -épaules, t'en fait mille voiles, mille cadres à tes yeux. - -Tu veux parler? - -C'est pour me forcer à boucher ta bouche de ma bouche. - -Je ne parle pas. Fais comme moi. «Je t'aime... je t'aime...» Et à -nous deux nous faisons, n'est-ce pas? un bon petit néant. Un petit -néant grand comme l'univers et plus grand puisque c'est tout -l'amour de l'univers. - -La lampe a disparu, le lit s'est dérobé: nous sommes en une poudre -d'étoile, en une molle buée de ciel, nous sombrons en un gouffre -de beauté. - -Nous allons parler maintenant; de notre cher néant, des mots et -des paroles, des vers vont monter, à peine, d'abord, comme une -apparition de sainte, puis vont se précipiter comme un torrent -lumineux: nous allons dire ce qu'on appelle des riens et nous -allons nous passer notre âme, en fraude, dans des mots vides. - -Et nous allons dormir peut-être, la main dans la main, comme des -écoliers de l'école de Silence, comme des anges qui, au retour de -l'exil, se rappellent peu à peu comment on doit dormir pour faire -plaisir au bon Dieu. - -Les rêves sublimes sont là, tout près; les jolis rêves se -préparent, sur le bout du pied, les yeux grands ouverts à mesure -que nos yeux se ferment, les rêves immenses se déploient sans -bruit pour nous surprendre, ils vont envahir notre horizon et -danser--sur nous, autour de nous,--la sarabande des espoirs, la -ronde des ambitions satisfaites, le galop de la grandeur et de la -puissance. - -Fermons les yeux, chérie, fermons les yeux sur les si récents, -sur les impérissables souvenirs qui, de nos corps, se distillent -en nos cœurs et qui, comme une source de joie, emplissent -jusqu'au bord la coupe de nos âmes, car nos âmes sont revenues, -oui, Madame, et s'étirent et se remettent à vibrer--pas très -fort--comme une belle fanfare, comme une gentille harpe. Ah! les -mutines! Tu ne sais pas ce qu'elles font? Elles se content et -content nos étreintes, en font une cantate, les traduisent en -langage céleste, en font de l'idéal, tel quel, et c'est céleste, -c'est admirable, c'est divin. Et puis si ça vous amuse... - -Bonsoir, nous allons dormir. - - * * * * * - -Eh quoi? qui se dresse à mes côtés? qui s'effare? - -C'est toi, toi, chérie? Tu ne t'endors pas. Tu parles? - -Une grande phrase. «Chéri, il faut que je parte. Quelle heure -est-il?» - -Partir! - -Partir? - -Pourquoi? - -Ah! mon Dieu, je me rappelle. - -Je ne veux pas me rappeler. C'est trop long. Je sens seulement que -je vais pleurer. - -Je ne sais pas l'heure qu'il est, chérie. J'avais une montre, il y -a longtemps, quand j'étais tout petit. Elle s'est fatiguée, elle -s'est cassée--de n'être jamais à l'heure du collège. Je n'ai plus -eu de montre depuis. J'ai attendu les heures et j'ai toujours eu -le dernier mot avec elles parce qu'elles avaient moins de patience -et moins d'impatience que moi. Elles se vengent. Je te dirai -l'heure cependant. - -Il y a autour de cette chambre des gens qui vendent du pain, du -vin et qui ont des horloges--par coquetterie. - -Je vais m'habiller et sortir vers l'heure, vers l'heure -malfaisante qui te chasse et qui m'isole. - -Je ne suis plus nu, je ne suis plus l'être qui t'a aimée. - -Je suis le monsieur qui passe, qui passe devant les horloges, pour -souffrir. - -Je suis dans la rue. - -Je cherche. Je ne sais plus ce que je cherche. Je suis seul. J'ai -aimé la solitude, j'ai aimé les longues courses au hasard, les -promenades à l'aventure, la quête du néant. - -Mais aujourd'hui il me semble qu'on m'a coupé des bras et des -jambes, les jambes et les bras qui m'enserraient tout à l'heure, -qu'on m'a coupé les cheveux, les cheveux où je me suis perdu, -qu'on m'a arraché la bouche, les yeux et le cœur. - -Je me sens nu sous mes vêtements, je me sens impudique et ridicule -sous ma loque de passant. - -Je rentre, je me précipite, je me meurtris aux bras adorés, aux -lèvres que j'ai meurtries, aux cheveux que j'ai échevelés: je -presse, j'étreins, je tâche à me faire petit au creux de tes seins -et de ton amour, à m'ensevelir en toi, je m'enfonce en toi, en ton -cher corps et je pleure, je pleure... - -Tu t'effares: «Qu'as-tu? il est si tard?» - -Non, il n'est pas si tard, chérie. - -Il est tôt, il est étrangement tôt. C'est l'aube et l'aube -hésitante de ma vie, c'est la minute où je nais amant. - -Tu as commencé à t'habiller en attendant. - -Ah! reste nue puisque tu as voulu être nue! - -Mais tu as ton idée. «Tu ne me dis pas l'heure.» - -Je ne sais pas, chérie. J'ai voulu te défendre contre l'heure, -j'ai voulu être défendu par toi contre l'heure. Le rempart jumeau, -le double rempart de nos corps contre l'heure, l'heure mesquine -qui amène en sourdine la fatigue, la vieillesse et la mort... - -Tu t'entêtes. - -«Quel enfant! Mais mon petit, il faut cependant que je sache -l'heure.» - -Il faut aussi que nous soyons heureux. - -Mais l'heure, ton heure, je veux te la jeter. Tu t'en couvriras -les épaules comme d'un manteau de misère, tu égrèneras toutes -ses secondes comme une pluie de cendres sur la cendre de tes -cheveux; mais c'est rageusement que je retourne la prendre, d'une -traite, entre deux baisers et ton baiser encore tiède sur moi, -m'enveloppant tout entier contre l'air froid de la rue... «Oui, il -est temps que je parte. Il est grand temps.» - -Le temps! le temps! c'est comme une profanation, c'est comme -un vieillard qui se glisse entre notre amour et qui te tire, -hypocrite, par les cheveux, par les épaules... - -Tu es levée. - -Tu termines ta toilette, ta toilette de fuite. Amoureuse qui va -rentrer dans le siècle, tu t'enroules dans tes parures de femme: -on ne se doutera pas dans la rue que tu es un sanctuaire de -tendresse, un autel de passion, un chemin de foi et d'ardeur. - -Mais tu as froid: ah! chérie! il n'y a pas de feu ici: c'est ma -faute. J'aurais dû penser au froid, je n'ai pensé qu'à toi. - -Je suis un amant novice, je n'ai aimé personne avant toi et -tu es ma première femme. N'insistons pas: c'est ridicule. Je -connais pour avoir lu de mauvais contes, pour avoir vu de mauvais -dessins, les rencontres brèves et leurs accessoires. Il n'y a pas -d'accessoires ici. - -Tu grelottes un peu: c'est de n'avoir plus autour de ton cou le -hausse-col brûlant de mes bras. - -Je te rends mes bras, je te rends mon cœur «... comme il bat!...» - -Ah! tu t'aperçois de ma fureur? tu vois que j'ai mal! - -J'ai une émotion un peu brutale: elle me tue, elle me défonce la -poitrine! j'ai un cœur mal élevé qui se heurte, qui se brise, -qui bondit de joie et de tristesse et j'ai un sourire aussi qui -est un peu naïf, un peu brouillé, trop tendre, trop triste, trop -reconnaissant--et qui demande trop de choses... - -Tu es pressée, tu as hâte de t'ensevelir en ton foyer, en ton -foyer glacé où il fait moins froid qu'en cette chambre froide. - -Tu prononcerais volontiers des paroles pour caractériser notre -délice, pour en dire toute la saveur, toute la férocité, pour -souhaiter en notre union la bienvenue à la volupté et pour -m'avouer encore que tu m'aimes, que tu es mienne, mais ta voix -tremblerait un peu en cet endroit où il n'y a pas de feu--et tu -n'as pas le temps. - -Va-t'en donc, douce victime, va-t'en pour me revenir. - -«... demain?» - -Ah! que je t'ai implorée parfaitement! Et comme je suis sincère! -Jamais je ne retrouverai l'accent, le ton dont j'ai nuancé, dont -j'ai chargé, dont j'ai précisé, dont j'ai élargi, dont j'ai empli -d'immensité, de fatalité et de tendresse, cette date, ces deux -fades syllabes. - -«Je tâcherai. Oui, je crois. Sois sage.» - -Un baiser qui fuit lui aussi--et c'est ta fuite. - -Je ne te suis pas. Je ne veux pas te voir partir. J'entends ma -clef qui tourne, ma porte qui se referme. - -C'est tout. - -Il n'y a plus que moi chez moi. Il n'y a plus que la lassitude et -la tristesse. - -Les ailes ont troué ma porte et s'en sont allées. - - - - -II - -PETIT PANTHÉISME SENTIMENTAL - - -La chambre vide, la chambre veuve s'emplit de silence jusqu'aux -murs, d'un silence énorme, électrique, hostile, d'un lourd silence -de reproche: la lumière de la lampe qui se jeta sur les épaules et -sur les seins de celle qui n'est plus ici, qui se baigna à l'ambre -pâle de ses hanches, la lumière de la lampe qui, en un tourbillon, -s'épandit et s'abandonna, qui dansa, frénétique, qui jaillit et -qui fusa comme une rosée, qui garrotta de clarté notre étreinte et -qui l'enlaça d'un collier de perles et de flammes, la lumière de -la lampe est devenue frêle et frileuse, malheureuse aussi; elle se -plaint vers la lune invisible et semble ne plus vouloir briller et -agoniser que pour la lune. - -Les fauteuils s'accroupissent comme des Arabes en deuil et c'est -comme un affaissement de tout en cette chambre, de toutes les -choses sans âme: leur âme, l'âme de cette chambre s'est enfuie. - -Oui, ç'a été une fuite et l'âme est partie trop vite. - -Mais ce n'est pas ma faute. - -Et vraiment, chambre infortunée, tu t'étais trop vite, toi-même, -habituée à cette âme blonde. - -Tu n'as pas toujours eu une âme: tu es une chambre médiocre et -si la pauvreté l'habita, comme c'est trop vraisemblable, ce fut -humblement. - -Je t'ai louée parce qu'un marchand de vin n'avait pas voulu de toi. - -Ton silence, chambre, devient plus agressif. - -Je comprends. Le marchand de vins ne t'a pas louée parce que tu -étais prédestinée à moi, à nous et parce que les aventures les -plus fatales doivent, par le temps qui court, avoir un prétexte, -un alibi naturel, un alibi de banalité. - -Eh! chambre, tu es triste,--comme moi, tu es pauvre, comme moi, tu -es vide--comme moi. - -Et nous ne pouvons nous consoler puisque nous sommes faits pour -être tristes ensemble et pour nous réjouir ensemble--moins souvent. - -Tu as été sanctuaire: tu as connu la gloire, les fêtes absolues, -l'intimité qui comporte, qui apporte avec soi l'immensité, tu as -été l'univers et tu as été l'au-delà: c'est fini pour aujourd'hui, -morne chambre. - -Et tu ne resteras vêtue que de tes souvenirs et de ton silence. - -Je ne puis te consoler puisque je ne puis être consolé et je -trouve comme toi que cette créature hautaine, que cette créature -de délice, que cette créature de douceur s'en fut trop tôt, trop -rapidement, trop brutalement, que la rue et le monde la tirèrent -d'ici, comme on tue. - -Et je vais m'en aller, moi qui te parle. Je serai dans mon tort, -parce que les chambres doivent être habitées, mais je te demande -pardon, tout de suite. Et je ne vais pas m'en aller tout de suite: -j'ai honte. En te délaissant, je délaisse le décor de mon bonheur -et mon bonheur et tu vas être si vide, si froide! - -Ah! que l'intensité de nos moments, que la tendre férocité de -notre séjour, que l'impatience passionnée de nos rencontres se -disperse, s'étende sur ton vide et sur ta médiocrité, petite -chambre! - -Tu as abrité des malheurs: tu leur as accordé le leurre du toit, -le leurre de la sécurité, le droit de dormir et le droit d'avoir -de la pudeur, tu leur as été indulgente en cachant leurs soucis -et tu leur as été pénible en leur coûtant leur argent et, parfois, -l'argent qu'ils n'avaient pas: tu n'es pas mon gîte à moi et tu -n'es pas son gîte à elle: tu n'es même pas le gîte de notre amour, -puisque notre amour emplit le monde et que, dans tous les palais -et sur toutes les montagnes, il se déchire en petites prières et -en jolis murmures, que les oiselles le passent au bec de leurs -petits et que les chênes et les fantômes le chantent en leurs -frissons, tu es le gîte de notre étreinte. - -Nous ne nous embrassons que chez toi, qu'en toi: sois fière, -petite chambre. - -Tu boudes encore et la lumière de la lampe s'écarte de moi: je -vais t'endormir avant de partir. - -Je vais te bercer, chambre si pauvre, comme on berce une princesse -de soie et d'or, je vais te bercer d'un conte tout neuf, caressant -comme les plus vieux contes et vrai comme une caresse: c'est le -conte de notre amour. - -Mais tu es une vieille chambre pauvre: tu ne sortis jamais de chez -toi: comment te dire les sites qui nous enchantèrent, qui nous -attendrirent, qui nous fiancèrent? - -Tu ne sais pas ce que c'est que la mer--et la mer est dans notre -amour, tu ne sais pas ce que c'est que le soleil--et le soleil -luit en notre amour, tu ne sais pas ce que c'est que la lune et -la lune argente, attiédit, enfièvre notre amour et les routes s'y -suivent et s'y croisent, les arbres se penchent vers lui: tu ne -sais pas ce qu'est un arbre. - -Suis-je bête! Tu as été un arbre et des arbres, tu as été des -pierres, tu as été, chambre glacée, du soleil, de la lune, de la -nature et de la mer: c'est par mer que, de très loin, les arbres -raidis s'en viennent chercher des haches françaises: pardonne-moi: -tu connais mieux la mer et le soleil que moi. - - * * * * * - -Donc j'allai un jour dans une ville où vont les gens riches. Les -gens riches! Tu en as peut-être aperçu un ou deux qui venaient -perdre sur ta cheminée, non sans le faire remarquer, une, deux ou -trois pièces de monnaie--ou qui réclamaient d'autres pièces de -monnaie, de très haut, du haut de leur chapeau haut de forme. Et -des commissaires de police, des huissiers sont peut-être venus -ici, qui sont des gens riches. - -Des temps se relaient deux fois l'an où les gens riches veulent se -mettre en contact avec le peuple et les choses. C'est le moment -qu'ils choisissent pour s'avouer qu'ils ont besoin d'air, de -vigueur, de fraîcheur et de chaleur et où ils partent en chercher -où il y en a--sur le Baedecker. - -Ils ont à traverser des villes de province qui se ressemblent--car -rien ne se ressemble comme les villes de province, mais ils les -traversent vite, les brûlent, passent à côté, parce qu'ils sont -dans des chemins de fer très rapides, qui leur cachent les choses -monotones, la souffrance et la misère, qui ont hâte de les jeter -dans de la beauté, comme ils jettent les pauvres gens dans les -faubourgs gris et noirs, dans les chambres aussi sombres que toi, -petite chambre, et dans ces endroits de repos que sont les prisons -et les cimetières. - -Dès que les gens riches ont été jetés dans la beauté, sans -brusquerie, avec leurs bagages et leurs domestiques, ils crient -ou ne crient pas que c'est très cher, qu'on leur fait payer la -chaleur et la fraîcheur et que l'existence est hors de prix. - -Ils happent la beauté goulûment sans y prendre garde--et -n'admirent que pour admirer leur richesse et pour s'admirer. - - * * * * * - -Mais vraiment, c'est beau. - -Lorsque le chemin de fer mène à cette ville, il se promène -entre la mer et les montagnes et, par gentillesse, semble aller -lentement, lentement--et il va si vite!--pour qu'on puisse se -laisser charmer par le paysage. - -Et le paysage, la mer, les montagnes entrent dans les wagons, le -ciel aussi--et quel ciel! les palmiers glissent le long des wagons -et c'est un cortège naturel et extravagant: la mer qui est là, qui -est partout, qui court après vous, qui vous cerne, qui vous lèche, -s'obstine en sa complaisance, l'enchevêtrement harmonieux des -palmiers, des oliviers, des arbres de joie et des fleurs touffues, -des fleurs bleues, rouges, mauves, jaunes et vertes, les orangers -qui se dressent et qui se penchent, les fleurs qui mangent les -maisons, les pins-parasols qui se déploient, les fleurs encore, -les fleurs toujours, roses et noires, jaunes et grises, les -fleurs métalliques, les fleurs couleur de pierre et couleur -d'enfer, les fleurs qui se tendent, qui s'offrent, qui repoussent -sous le regard, les fleurs tyranniques, les arbres débonnaires, -les maisons qui s'abritent des arbres et des fleurs et qui -n'offensent ni les fleurs ni les arbres, les brèves montagnes qui -se dentèlent devant d'autres montagnes plus hautes,--des montagnes -de fond,--les golfes qui se dessinent et qui disparaissent pour -reparaître, le ciel qui se tisse de même splendeur, toute cette -orgie de grandeur, de nature, de facilité et de simplicité, vous -poursuit, se presse autour de vous comme un chœur aimant, tout est -sans bruyance, sans déclamation, tout chante en sourdine, tout est -sans arrogance, tout semble vouloir faire plaisir, sans plus, et -être comme le couloir sans limite, la route fleurie du paradis. - -Et la ville s'enferme de montagnes, de murailles, la ville, en son -caprice, monte, descend, se déchire, s'étage, s'enfonce en des -précipices pour s'envoler en une flore de sommets: on l'appelle -Monte-Carlo. - -Les fleurs y jaillissent, énormes, s'y développent, s'y -épanouissent, y éclatent de sève, de chaleur, de fraîcheur, les -arbres s'y efforcent vers le ciel et c'est comme une musique -intime, secrète des plantes et de la ville. - -Les arbres et les fleurs qui vous ont suivi jusque-là en chemin -de fer s'arrêtent avec vous, entrent les uns dans les autres, se -gonflent d'une vie intense, profonde, massive et comme obscure, et -la mer qui a coulé jusque-là s'arrête aussi et gonfle la mer, en -fait une masse électrique, qui s'étouffe de sa beauté. - -Les gens riches, petite chambre, ont de l'estime pour cette -ville--parce qu'elle se coiffe d'une salle de jeu. - -C'est en cette ville que la nature, la splendeur et la douceur de -la nature, se sont réfugiées; c'est en cette ville que le soleil -s'essaie, l'hiver, qu'il languit, qu'il se reprend à sourire, -qu'il baigne sa mélancolie, c'est sur cette ville que toutes les -fleurs se penchent, qu'elles s'amoncèlent en des bouquets tout -faits, en des forêts d'azur, de ténèbre, de rose et d'or; le ciel -y est uni comme une prière, la mer, ah! la mer, je ne pourrais -te la décrire, tant elle est majestueuse, lourde de tendresse -et de ferveur, lente, attirante, absorbante, à la fois câline -et dédaigneuse, tant elle est la mer des contes de fées qu'on -se rappelle la nuit et des Mille et une Nuits qu'on scande le -soir, tant elle est la mer d'Orient, la mer des nostalgies; elle -est belle à ne pas oser la couper d'une rame ou d'un éperon de -vaisseau, eh bien! les gens riches ont de l'estime pour cette -ville parce que, au-dessus de la mer, en bordure des fleurs, -défiant le ciel de deux mâts de cocagne, une salle de jeu s'étend, -se vautre,--qui leur coûte cher. - -J'entrai dans cette salle de jeu. - -Rien n'est plaisant comme de jeter--volontairement--quelque -argent aux gens riches comme à des fauves. - -Des tables sont là, creusées d'un trou où une bille roule, -guettant un trou plus petit--et où l'on peut sans danger oublier -des pièces de monnaie. - -Des êtres sont assis, sont tapis le long de la table--et des -êtres sont debout derrière, et, au milieu de la salle, des êtres -s'attardent à défaillir et à rester hagards, n'ayant plus de quoi -s'asseoir, n'ayant plus de quoi se tenir debout, n'ayant plus de -quoi regarder. - -Et malheur à l'argent qui tombe sur ces tables! Ce n'est pas en un -plomb vil qu'il se transforme, c'est en de petits pains à cacheter -blonds ou gris, en petits pains à cacheter qui ne cachètent rien -et qui s'engluent et qui s'enfuient. Les êtres qui cernent cet -argent ont des têtes où il se reflète, en son horreur soudaine, -têtes plombées, têtes bossuées comme les pièces qui ont beaucoup -roulé; têtes de cauchemars comme les écus qui ont longtemps dormi; -têtes vieillies tout à coup de toute la vieillesse de ces pièces, -de ces écus qui les quittent, qu'ils chassent; têtes creusées, -sinistres, punies de tous les crimes, de toutes les douleurs des -rois dont les effigies s'impriment, se figent et s'effacent parmi -le disque gris ou blond. - -Les femmes déposent leur beauté et leur élégance au vestiaire, -avec leur ombrelle--et se couvrent d'un uniforme tacite de gêne et -de cupidité; c'est une poussière d'or et d'argent qui les embue et -ce sont des rides qui viennent. - -Les hommes se ressemblent tous, vieillis, jaunes et verts. - -Je perdis bien évidemment à ce jeu de perte et de perdition et je -ne m'obstinai pas en cette prison de cendre et de plomb. - -Je me précipitai dans le soleil, dans les fleurs, dans les arbres -et dans la mer. - - * * * * * - -C'était le temps où le printemps tremble sur les côtes, où les -arbres se trouent des murmures hésitants, des murmures impétueux -de la vie, c'était le temps où le crépuscule s'alanguit et -repousse le soir dans la mer, où le jour veut avoir le temps de -mourir et de s'étendre paresseusement sur les flots. - -Le soleil s'évanouissait dans de l'azur, c'était le moment de -l'azur, où l'azur veut tout conquérir, veut tout avoir, veut être -tout, où il couvre, où il masque tout, jusqu'à la médiocrité, -jusqu'au néant, où il s'épand, en coulées larges et sûres, presque -par blocs, sur les arbres, sur les fleurs et c'est un azur profond -et massif, un azur plein, vivace, torrentiel et calme. - -Je ne m'assis pas au bord de la mer: c'est une mer devant laquelle -on ne doit pas s'asseoir, c'est une mer qui veut qu'on la respecte. - -L'azur léger qui, en un balancement léger, s'en venait mourir au -ras de la terre, à la pointe du roc, s'épaississait tout de suite -d'un azur plus lourd, d'un azur de puissance, presque indigo; du -mauve se gonflait des violets les plus sombres, les plus veloutés, -lumineux d'une lumière intime et lointaine. - -Pas un bruit, pas un souffle pour troubler l'atmosphère de -prédestination, le silence de gestation, le crépuscule d'apothéose. - -Et j'entendis un souffle, moins qu'un souffle, un rythme secret. - -Je regardai. - - * * * * * - -Sur les larges et plats degrés qui descendent insensiblement à la -mer, une forme glissait, sans couper le ciel, sans violer l'azur, -une forme qui se mariait à l'azur du ciel, à l'azur de l'heure, -une forme rythmique, en son rythme secret, mélodieuse comme le -silence et lente comme le crépuscule. Et, devant cette mer où l'on -ne voit jamais personne, devant cette mer jalouse de sa beauté, -égoïste en sa splendeur, devant cette mer qui ne chante que pour -soi, qui n'est coquette que pour soi, devant cette mer qui semble -grosse d'un dieu inconnu, devant cette mer d'indifférence et de -pudeur, devant cette mer de mystère, je crus voir s'avancer je -ne sais quelle ondine, je ne sais quelle nymphe de pudeur et de -mystère, je crus à une apparition, je crus que je troublais une -cérémonie, que je troublais un rite. - -L'ondine qui descendait était la grâce et la jeunesse et, en ce -soleil couchant, en cet azur tyrannique, en ce midi autocratique, -elle apportait comme un reflet, comme un rayon de lune--et de lune -allemande, comme un reflet des lacs d'Écosse, comme un reflet des -ciels de l'Écosse aux ciels gris-perle. - -Il y a des nuances dans le silence: j'étais si ému que je voulus -me taire davantage, d'un silence plus anxieux et plus respectueux. - -Et des paroles glissèrent à moi, de l'ondine glissante. Oh! des -paroles qui n'outragèrent pas le paysage, qui n'humilièrent rien -en la nature, des paroles de paix en la paix universelle, des -paroles profondes en la profondeur du mystère. - ---C'est vous? demanda la nymphe. Quel beau soir! - -Je la connaissais! J'eus devant la mer; le scrupule de ne pas trop -me la rappeler, de ne pas l'interroger sur sa santé et sur des -choses autour d'elle. - -Elle me paraissait nouvelle, fille de cette ville et de cette mer: -je ne l'avais pas remarquée jusque-là; je l'avais rencontrée et -saluée sans la remarquer. - -Et j'avais envie de pleurer à ses pieds. - -Jamais je ne fus plus faible, jamais je ne me sentis plus près des -choses, plus près de m'évanouir dans les choses. - -La nature qui ne me frappe jamais parce que je la sens en moi, que -je n'admire jamais, parce que je l'admire trop, que je ne puis -exprimer de mots parce que je la sens de tout moi, de mon cœur, -de mes yeux, de mon âme, de la volupté et de la souffrance de -tout mon corps et de mon âme élargie, aiguë, immense, les arbres, -les fleurs, les rochers, le ciel et la mer même, tout se cabrait, -se convulsait en moi, tout se déchirait, tout se lamentait, tout -s'exaltait en moi, d'un spasme. - ---Oui, dis-je, c'est un beau soir. - -De quel ton avais-je parlé? J'avais parlé la langue de l'amour, -car elle me considéra étrangement. - ---Je ne vous ai jamais entendu parler ainsi. Vous avez mal? - -Je ne la regardai pas. Elle était là qui errait sur la mer, qui -emplissait l'immensité et je la fixais tout près, là-bas, et -ailleurs dans le vague et dans le vide. - ---Oui, répondis-je, j'ai mal. Mais ce n'est rien! - -Non, petite fille, ce n'est rien, c'est tout,--et c'est plus -et c'est pis et c'est mieux. Ma vie,--mais qu'est-ce que ma -vie?--vient de s'échouer au bord de cette mer, au bord de ce -rocher. Mais non! ce n'est pas un naufrage: - -C'est un appareillage sur cette mer sans barques, sur cette mer -fraternelle, orgueilleuse comme nos deux âmes. - -Et nos deux âmes et nos deux songes s'en vont sur cette mer, -en une étreinte. Tu ne le sais pas: je ne te le dirai pas. Les -fiançailles doivent être secrètes et rien n'est discret comme la -mer, rien n'est discret comme la beauté. - -Tu me dis, petite fille: - -«La mer est magnifique de sévérité. Ne voyez-vous pas qu'elle se -glace en pensant aux joueurs de là-haut. Pauvres gens!» - -La mer ne se glace pas, petite: elle se fait plus lente pour mieux -permettre à notre songe, à notre âme de s'enlacer sur elle. - -Mais je ne voulus pas rompre le charme. - -Je dis: - -«La mer a autre chose à faire ou à ne pas faire. Elle ne sait -pas ce que sont les joueurs. Le seul jeu qu'elle admette, c'est -celui de la fatalité et de l'éternité. Elle ne pense pas, étant -indolente et ne se prête pas à des pensées: elle est indulgente -seulement aux rêves parce que les rêves voguent au-dessus d'elle, -en ne la caressant qu'à peine, elle est indulgente aux désirs qui -meurent sur elle et à l'amour qui a des ailes.» - -Je parlais bas, en cette chapelle d'immensité. - -La nymphe dit tout bas, elle aussi: - ---Ah! l'amour!... - -Ce mot-là vibra, frémit, résonna longtemps sur la mer. Il ne se -dispersa, ne s'éteignit que peu à peu--et la mer en fut plus bleue -et le silence s'en fit plus fervent. - -L'ondine continua: - ---Comme la mer est compacte et quel fluide elle épand! C'est -une mer qui jette des sorts. Elle les jette sans fatigue: elle -les laisse se lever d'elle et se poser comme des papillons, des -papillons bleus, d'un bleu profond, tout près d'elle, tout de -suite. - ---Croyez-vous, râlai-je, croyez-vous qu'elle a jeté un sort sur -nous? - -Elle ne comprenait pas. - ---Sur vous ou sur moi? - ---Sur vous, sur moi, sur nous deux ensemble--ensemble. - -Elle ne se révolta pas, demeura muette et interrogea la mer. - -La mer la protégeait et l'empêchait de mentir, d'essayer de se -tromper. - -Des minutes, des minutes nous fûmes l'un auprès de l'autre, sans -nous voir, les yeux s'enfonçant dans l'infini. - -Le soir tomba sur nous comme une grotte amoureuse. - -Un azur énorme enveloppait la ville et la mer, un étui d'azur -descendait sur la montagne, derrière la mer, qui s'estompait comme -un paysage du Vinci. - -Et c'était vraiment un azur d'éternité. - -Nous demandâmes de l'éternité à la mer, nous demandâmes de -l'éternité au crépuscule et au silence et, toujours sans parler, -nous revînmes vers la ville par les degrés larges et plats. - -Et, parmi cet azur, tu me dis: - ---Au revoir. - -dans du vert, le vert d'une plante qui se dressait et se penchait. - -Personne n'est plus maladroit que moi pour porter à ses lèvres -une main de femme, et jamais je ne fus plus maladroit. J'eus -la gaucherie du petit enfant, l'effroi du lâche, l'ardeur du -fanatique, toutes les timidités, toutes les impatiences, toutes -les gloutonneries. - - * * * * * - -Tu ne me fis pas de reproches, tu n'eus pas de sourire, tu ne me -fis pas remarquer que j'avais la fièvre. - -Tu n'osas même pas répéter ton «Au revoir» et tu t'en fus aussi -vite que possible, fuyant ton avenir, fuyant ta vie, fuyant ta -fatalité. - -Et tu n'allais pas trop vite, tout de même, parce que tu étais -dans la ville de lenteur, d'harmonie et de beauté. - -Tu allais en Italie. - -Je t'y suivis, de loin, d'ici. - -Je variai ton voyage, de ma fantaisie, de mon respect, je -l'enfonçai dans le passé: j'en fis un voyage romantique. Tu -allas, de par moi, le long des routes qui n'existent plus et -qui n'existèrent jamais et les eaux de Venise te rendirent des -gondoles prisonnières, des gondoles en poussière et je te fus -un guide archaïque parmi la pureté de Bergame et les forêts de -Vicence. Et nous descendîmes plus avant cependant que, solitaire, -j'inventais l'Italie en m'hallucinant de toi... - - * * * * * - -Mais voici que tu dors, petite chambre et que tu dors heureuse: -j'ai bien su te bercer. Je vais te laisser, et je suis triste. Je -te confie mon bonheur. - -Je m'en vais. Dors bien, petite chambre. - -Et toi, lampe si pâle que j'éteins d'un soupir, dors bien, toi -aussi. Je ferme la porte tout doucement pour n'éveiller ni la -chambre ni la lampe. - -Et c'est la rue, c'est le siècle, ce sont les gens. - - * * * * * - -La rue est une rue étroite et déserte, douloureuse et résignée. - -Mais elle conduit à des rues où passe du monde. Comme il y a du -monde, aujourd'hui! - -Tout Paris est dans la rue, tout l'univers est dans la rue! il -n'y avait que nous chez nous; toutes les chambres étaient à nous, -toutes les intimités, tous les refuges: c'est un jour de fête, -c'est un soir de fête. - -On se repose encore, on se promène encore. Et les gens ne sont pas -méchants. - -Ils ont aujourd'hui des âmes de fête et d'oisiveté: des baisers -sans rancœurs, sans relent de labeur, sèchent sur leurs joues et -ils vont, des enfants aux bras, des refrains aux lèvres, user leur -plaisir au plein air. - -Quelle fête célèbre-t-on aujourd'hui? - -J'aurais tant voulu que notre fête à nous fût toute à nous, que -nous fussions seuls à nous réjouir! - -Et voici que c'est une fête publique, populaire, vulgaire! - -Je me souviens! je me souviens! c'est la Toussaint! - -Nous nous sommes aimés pour la première fois, le jour où les -enfants, les mères et les pères s'en vont chercher leurs morts aux -cimetières froids! Nous nous sommes aimés le jour où les prières -réchauffent de ferveur les fantômes lassés; nous nous sommes aimés -le jour des trépassés et la Mort, d'un sourire, aida notre délice. - -Passants, vos mains sont vides, vos yeux sont secs: vous avez -déposé sur des pierres blanches les lourdes couronnes et vous avez -pleuré! - -Chérie, chérie, avais-tu songé à ce jour? - -Nous aurions pu nous posséder depuis si longtemps! - -Voici des jours et des jours où un peu de bonne volonté nous -aurait suffi pour être humainement amants comme nous étions -amants pour les dieux et pour l'au-delà. Il ne nous manquait que -l'occasion et l'occasion est si facile! - -Nous avons attendu, nous nous sommes attendus et nous sommes trois -maintenant, chérie: toi, moi et la Mort. - -Que Dieu ait pitié de nous! - -Mais je blasphème. On n'a jamais à avoir pitié de l'amour. - -L'amour est le Dieu d'orgueil, l'amour est la chose d'orgueil. - -Nous n'avons pas peur de la mort. En ce sacrifice païen, en ce -festin, nous avions besoin de divinité et d'éternité: c'est toi -qui nous l'apportes, Mort, bonne mort: merci d'être venue à nos -fiançailles. - -Et, n'est-ce pas? tu n'as pas dû nous quitter? - -Qu'aurais-tu fait de ces femmes qui, au lieu d'aller au Bois et -au cabaret, s'amusèrent à fouler aux pieds des fleurs de tombes? -Qu'as-tu à faire dans les cimetières? - -Tu passas ton après-midi en cette chambre sombre, en ce tombeau à -peine frémissant, à peine chantant où nous nous sommes tus, tous -les deux. Tu étendis sur notre couche, pour nous réchauffer, tes -deux grandes ailes noires et tu berças nos spasmes des souvenirs -de tous les amants que tu réunis chez toi, pour toujours, tu -aiguisas nos spasmes des plaintes d'amour que tu calmas et tu -magnifias notre spasme de ton immensité. - -Et tu avais la Fatalité avec toi qui es ta sœur vieillie et la -Beauté qui est ton ombre. - -Accompagne-moi un peu à travers la foule, Mort: les rues sont trop -larges pour moi. Je ne suis pas triste: je suis tout désir de -larmes. - -Je n'aurais pas le courage de cueillir une fleur et je respecte -toute vie, la plus humble, la plus irréelle: je vois partout de la -vie--et la Vie. - -C'est que, Mort, tu es une bonne compagne. Viens, tu verras de -pauvres gens qui vont à pied et d'autres qui prennent des omnibus. -Ça t'ennuie? Tu n'aimes pas voir les pauvres gens parce que tu les -enlèves et que tu les laisses vivre à tort et à travers, parce -que tu te laisses appeler sans accourir, parce que tu te laisses -chasser sans entendre! - -Eh bien! ne regarde que moi: je ne te déteste pas. J'aurais envie -de faire un calembour sans grossièreté, d'unir les mots amour et -mort, mais tant d'autres l'ont fait avant moi! - -Je te parlerais bien des morts mais ils sont trop, et ils sont si -peu de chose sous toi! J'ai lu quelque part cette phrase: _Optimi -consultores mortui_, qui se grava comme une épitaphe dans le -marbre de mon âme. «Les meilleurs conseillers sont les morts.» -J'ai choisi mes amis parmi les morts, je les ai interrogés et je -me suis lamenté vers eux. - -Et toi, Mort, tu es tous les morts, tu es mon amie et ma seule -amie. - -Vois comme les gens sont mornes dans les rues: tu les écrases, et -tu n'es pas méchante; c'est que tu es plus grande qu'eux. - -Je te voudrais, je te veux molle et souple, prenante et sans -insolence, tu es ma confidente, tu es ma camarade, garde-moi mon -rêve, protège-le contre la rue, contre les gens. - -N'allons pas trop vite; j'ai beaucoup à descendre avant d'arriver -où je voudrais ne pas aller. J'ai à croiser des voitures qui -crient et des voitures qui sifflent, et je suis lourd de mon -amour, et je suis faible de la force de mon amour. Et je suis -retardé par mes souvenirs, par mon souvenir. - -Il n'y a pas que toi, Mort, pour me disputer à la vie, à la vie -stupide de chaque jour, il y a une main, une petite main qui se -pose sur mon épaule, il y a des paroles qui s'étreignent et qui -disent: «Ne va pas vers d'autres paroles, dors en la buée pâle -que nous sommes», il y a les pavés aussi qui me sont pénibles et -la route qui est si longue, si longue, qui se brise, qui tourne -pour m'empêcher de marcher plus avant et il y a le reflet de mon -bonheur, mon rêve qui se font plus lourds, plus caressants, plus -tyranniques. - -Mais il faut que je retourne à ma vie, il faut que je retrouve mon -cadre de médiocrité, d'indifférence et d'hostilité, il faut que ce -jour soit semblable, fasse semblant d'être semblable aux autres -jours, il faut... - - - - -III - -LUI! - - -Je suis tombé sur lui comme en un précipice. - -Il m'a piqué au milieu du cœur de son «Bonjour!» comme d'un -harpon, il m'a tiré à lui et à son horreur, de sa cordialité -bruyante, il m'assied en face de lui, il me fait servir à boire. -Il m'a arraché à mon rêve, à mon tendre halo de délice: il s'est -rappelé, il s'est révélé à moi au coin d'une rue, il a jailli sur -moi de toute son apathie assis à cette terrasse de café, calme, -souriant, il m'a entouré furieusement, a tourbillonné autour de -moi et me voici plein de lui, je ne pense plus qu'à lui--pour n'y -avoir pas pensé. - -Il était sorti de ma vie, comme un remords inutile: ce n'était -qu'une absence momentanée, l'absence du maître qui doit revenir, -ce n'était qu'un faux départ. - -Il m'a repris, il s'est réinstallé en moi, bien à son aise, -m'étouffant, m'écrasant, m'humiliant. - -Pourquoi ne fait-il pas plus froid? Je me plaignais du froid tout -à l'heure, de l'autre côté du précipice! Imbécile! Pourquoi ne -fait-il pas très froid! Je ne l'aurais pas rencontré. - -Il aurait bu à l'intérieur, n'aurait pas encombré de soi les -terrasses de café, les rues, la ville, l'univers et l'au-delà. Il -n'aurait pas... - -Qu'en sais-je? Ah! je sais bien, qu'il aurait été là, tout de -même, guettant les passants, comme le sphinx, effroyable et -sanglant. - -Mort, bonne Mort qui m'as accompagné, arrache cet homme de cette -terrasse, bonne Mort, remporte-le, détruis-le, ensevelis-le dans -le pire néant, efface: non! tu ne peux pas! Il est trop grand, -trop gros, immense, indéracinable! Il est plus puissant que toi! - -Et tu es partie, Mort, tu m'as abandonné: tu as eu peur de lui. - -Je suis seul, hideusement seul--avec lui! Sous lui! J'appartiens -à cet homme. Je suis sa chose, sa pauvre chose misérable. En me -touchant la main tout à l'heure--il m'a touché la main!--il a pris -possession, il a pris livraison de moi comme d'un forçat, il m'a -enchaîné, englué, pétrifié. - -Il est hideux. - -Sa moustache noire, ses cheveux noirs taillés en brosse, ses yeux -bleus--des yeux pâles en cette face noire;--sa maigreur--car il -est maigre, cet être d'immensité,--son nez camus et la trompeuse -énergie de sa face, l'illusoire nervosité de sa personne, tout -m'irrite, tout m'enfièvre, tout m'affole. Et cependant!... - -J'ai bu un peu de l'absinthe que tu m'as offerte, que tu m'as -imposée. - -Je ne te hais plus, je ne te hais pas et je n'ai même pas le droit -de t'aimer. - -Je t'ai demandé, comme un somnambule: «Est-ce que votre femme va -bien?» - -Car je ne tutoie qu'en mon âme. - -Je n'ai pas entendu ta réponse et je ne pouvais l'entendre: je -sais que ta femme va bien, qu'elle déborde de santé, de vie et de -joie, qu'elle est le délice même, la vie même et le ciel puisque -je la quitte, puisqu'elle est ma femme, puisqu'elle m'a pris tout -entier,--ta femme! - -Je l'ai pressée entre mes bras, elle a été mienne, j'ai cru -qu'elle avait toujours été mienne, de toute éternité, par un -destin, par la volonté de Dieu, qu'elle était née pour moi et te -voici, toi, toi, qui sors d'un coin de rue, qui ne dis rien, qui, -de ton sourire, de ta tranquillité, de ton silence, me crie: «La -farce est bonne!» - -Tu n'es même plus en face de moi à cette terrasse de café: tu -entraînes ta femme lointaine vers ton passé, vers ton présent, -vers ton avenir, tu l'embrasses, tu l'étreins, tu me nargues de ta -tendresse, tu me crucifies de ta douceur. - -Non! Pas même. Tu t'es habitué à ta femme: c'est devenu un morceau -de décor, un pan de monotonie: tu te résignes à sa magnificence. -Mais elle, créature magnifique, mais elle toute splendeur et toute -sainteté, elle t'aime et elle s'obstine à t'aimer, à aimer en toi -sa première extase et son premier amour. - -Elle t'a cherché, elle t'a cherché partout: quand elle a été -obligée de ne plus te chercher en toi, de ne plus te chercher en -l'être indifférent et las que tu étais devenu, quand tu t'es enfui -vers des terrasses de café, vers des camarades, vers des loisirs -et des veuleries, elle t'a cherché dans des livres et dans des -fontaines, dans des paysages et dans des dieux, puis quand ses -leurres se sont fatigués, eux aussi, quand les couchers de soleil -se sont tus et quand la lune pâle et vide n'a pu te rendre à son -ardeur, avant de te réclamer au démon, par hasard,--ah! que je -suis humble!--elle t'a cherché en moi, reflet, en moi, moins noir, -en moi dont les yeux étaient plus pâles et dont la bouche sèche -avait parlé, un soir de printemps. Sur la mer que nous avions -interrogée tous deux, elle t'avait vu revenir, fervent fantôme -et tu t'étais réfugié en moi et, en moi, elle s'en vint puiser -ta jeunesse et ta beauté, l'être ancien, l'être trop proche qui -l'avait prise, elle s'en vint cueillir à mes lèvres le baiser -qu'elle avait connu--de toi. - -Eh bien! tu n'as pas eu de chance mon ami. J'ai été ton reflet, -comme la foudre est le reflet de la lune dont je parlais. - -Et elle m'a appartenu par prédestination et par fatalité. - -Elle a tout trouvé en moi, les mondes, les ciels, un homme, un -dieu. - -Elle te cherchait en moi; elle m'a trouvé, moi. - -Elle a trouvé un corps vierge, et elle ne l'a même pas trouvé: il -l'a enlacée, enserrée, il s'est jeté sur elle, de partout. Immense -et câlin de l'énorme tendresse de l'univers, il a usé sur elle la -sensibilité de tous les siècles, l'âme de l'univers. - -Ah! toute à la volupté, elle n'a pu sur l'heure, jouir de sa -jouissance: elle a été aimée, elle a été heureuse, sans plus, -simplement--mais il y a eu, il y a l'après. - -Elle pèse ma caresse en ce moment et mon cœur, elle pèse mon âme, -et c'est pour elle un écrasement, une défaillance. - -Tu as presque, chérie, un recul d'épouvante et tu es muette -d'admiration, de stupeur: tu découvres l'univers en moi--et ce -n'est que moi et ce n'est pas tout moi. - -Et tu as trop de chance: tu n'en voulais pas tant. - -Tu as envie de pleurer comme une enfant qui ne sait pas et à qui -on a infligé la fortune, la gloire et les cieux avant de lui -apprendre ce que c'est. - -Tu es émue, d'ignorance, et tu tâches à te faire à moi, qui -me suis donné à toi. Tu m'interroges et tu me remercies et tu -m'humilies devant moi, à travers l'espace, tu désires me voir, -savoir ce que je fais: je bois en face de ton mari, chérie, et je -suis la chose de ton mari, et je suis tout petit, toute honte: je -l'avais oublié. - - * * * * * - -Et je ne puis le haïr. - -La colère qui me soulève, l'humiliation qui me courbe, la mémoire -qui m'est soudain revenue, avec mille sujets de m'irriter et de me -tuer, tout se brise devant ta pure image qui m'apparaît--oh! sans -les frissons de tout à l'heure,--devant ton image hiératique et -pure, devant ta statue et ton souvenir. - -Et je me penche vers mon verre, le verre qu'il m'a offert. - -C'est beau, c'est vraiment beau. - -Les mers s'y condensent qui me firent songer à toi et ce sont les -reflets des ciels qui glissèrent sur mes extases, ce sont les -opales et les émeraudes, les pierres de lune et les turquoises -aussi qui roulèrent en mes espoirs et ce sont toutes les couleurs -des sourires que je prêtai au destin à son propos, ce sont les -aurores et crépuscules qui m'apportèrent de la patience, les -brouillards et les halos dont j'enveloppai ton fantôme et ce sont -toutes les mélancolies et toute la folie que tu me permis: c'est -immobile et stagnant comme un marais de fatalité par un soir -bleu, c'est lent et nuancé comme une nuit d'amour et c'est de la -sérénité, de l'attendrissement, de l'indulgence et l'amertume -ouatée, sucrée et pâle des larges cimetières. - -J'ai bu un peu: je suis plus triste. - -J'ai versé un peu d'eau en mon verre pour apâlir cette pâleur, -pour ajouter un peu de fatalité à cette fatalité. - -Homme qui, en face de moi, bois quelque chose de brun et de rouge, -tu ne me crains pas et tu n'as pas à me craindre. Ce n'est pas le -temps de prononcer des discours et de te louer: je voudrais te -dire que tu es mon frère, mon frère douloureux, que je t'aime et -que je sens tous les dévouements, toutes les complicités me monter -aux lèvres, me monter aux yeux--en larmes. Je suis uni à toi par -des liens étroits et secrets, par des liens de simplicité et de -candeur. - -Et il n'y a rien de bas, rien de plaisant en mon affection. - -Ce n'est pas moi qui ai surgi sur ta route, c'est toi qui m'as -rencontré sur ma route à moi, et qui m'as fait dévier de mon -chemin. Et ne fallait-il pas te rencontrer? N'est-ce pas ma -route? C'est par toi que j'ai connu la femme de ma vie et de mon -éternité: je ne l'ai pas prise, je ne te l'ai pas enlevée: c'est -toi qui devais la mener à moi--et tu l'as menée. - -Ah! oui! cela serait misérable, à le juger comme jugent les -hommes, comme juge ce néant grelottant et gouailleur que la -lâcheté des siècles a fait de l'humanité: mais, n'est-ce pas? nous -ne jugeons les choses qu'en fonction de notre dédain et de notre -haute tristesse? - -Cela est, cela devait être: je ne me repens pas. - -Et je ne te hais pas--pour les raisons humaines que tu aurais de -me haïr. - -Je ne te hais pas, je ne m'humilie pas. Je devrais t'envier, je -devrais être jaloux de toi, qui as été le premier amant de cette -femme, je devrais être jaloux de tes baisers anciens, de tes -baisers de tout à l'heure--et de demain. - -Mais je suis un être d'orgueil: est-ce que ça compte? - - * * * * * - -Toi, tes amis, tes ennemis, que sais-je? des hommes et des hommes -pourraient avoir possédé mon adorée: elle serait vierge cependant -jusqu'à mon baiser, jusqu'à ma caresse, vierge de ma virginité, -de ma jalousie, de ma superbe. Est-ce que tu as pu l'aimer aussi -profondément, aussi sauvagement, aussi suavement que moi? - -Est-ce qu'on a pu avoir l'intégrité, la naïveté, la subtilité -de mon amour? Est-ce qu'on a pu être aussi enfant, pareillement -homme, également Dieu, en son culte, en sa protection? - -Et puis avais-tu toutes les larmes--que j'ai, tous les mondes--que -j'ai, toutes les ambitions et toutes les rancœurs--que j'ai, pour -les jeter à ses pieds, pour lui en faire un tapis, un lit, un -tombeau de vie? - -Je meurs, j'étouffe de l'immensité de mon amour, j'en ai assez -pour tuer les vivants et pour ressusciter les morts, pour déborder -la mer, l'univers, l'enfer et le firmament. - -Et c'est si fougueux et c'est si doux! - -Ah! mon cher, quel pauvre initiateur, quel pauvre guide tu as -fait! Et comme tu vas être mon ombre--misérablement.! - -Je voudrais en ce moment, par pitié, te prêter un peu de force, un -peu de divinité, un peu d'humanité. - -Je voudrais que tu fusses digne de moi. - -Et je ne voudrais rien. - - * * * * * - -Pensons à autre chose. - -A quoi? - -A toi. - -Ah! certes! sauter de mon amour en toi, c'est une rude étape! me -jeter de l'histoire de mon amour en ton histoire--c'est une chute; -et ton histoire, c'est tout de même l'histoire de mon amour: -mais est-ce que tout n'est pas mon amour, est-ce que tout n'est -pas l'histoire de mon amour?--et je te cueille là-dedans parce -que je veux bien me baisser, parce que je veux bien regarder à -terre--pour alanguir peut-être ma promenade et mon essor et pour -être plus nonchalamment sublime. - - * * * * * - -Tu es ingénieur civil et tu n'es pas maladroit en ta partie: tu -t'es signalé par des inventions, tu as su les mettre en valeur, tu -t'es accommodé d'une notoriété flatteuse et tu es chevalier de la -Légion d'honneur. - -C'est même au banquet qu'on t'offrit pour fêter ta gloire -nouvelle... oui, c'est à ce banquet que tu m'as présenté à ta -femme--ah! _ta_, TA, TA femme--mais je n'y fis pas attention, -c'était ta femme: tu étais mon ami. - -Je saluai--sans plus. - -Et je la revis depuis--avec toi, sans la regarder. Tu avais été -cordial et bon envers moi, tu m'avais loué, encouragé, réconforté. -Et tu m'amusais, en outre, de ta jovialité inlassable. On te -rencontrait--comme je t'ai rencontré sur le boulevard, tout -à l'heure,--tu vaguais sans escorte et tu étais le compagnon -rêvé--dont on ne rêve pas la nuit,--l'ami, le camarade. - - * * * * * - -Il me fallut Monte-Carlo, il me fallut la mer et le crépuscule, il -me fallut tout le silence et toute la pureté de ce soir bleu pour -entendre chanter mon cœur, pour entendre chanter la destinée, -pour me connaître, pour la connaître, pour _savoir_. - -Et depuis, je butai contre toi en ma route: tu fus là des jours, -des jours, tous les jours pour troubler mon inquiétude, pour -exaspérer mon espoir, pour tacher la candeur de mon extase; tu fus -là--pour être là. - - * * * * * - -Et tu es là, aujourd'hui encore, aujourd'hui. Et c'est toujours ta -monotonie, c'est ton humilité, c'est ta facilité envers les hommes -et les choses. - -Sois plus fier, sois fier,--mais je ne puis t'ordonner d'être -fier, je ne puis t'ordonner d'être beau--et je ne puis t'ordonner -de ne pas être. Et je suis contraint malgré toi et malgré ta -présence, de revenir à mon délice. - - * * * * * - -Je m'y ensevelis. - -Ah! tu peux parler--et tu parles--tu peux critiquer les passants, -le gouvernement et l'industrie métallurgique, tu peux même -comparer les diverses séductions des femmes qui passent: je -ne t'écoute pas: je suis très loin, très loin--chez toi--je -cause avec cette pauvre femme que tu oublies et nous causons -tendrement--de toi. - -Elle me dit: - ---Il n'est pas méchant. On ne peut pas juger quand on le voit -comme ça, dehors. Il ne faut pas le juger sur ce qu'il paraît, -sur ce qu'il veut paraître. Il poitrine, plastronne, papillonne, -brille. Il s'use à des paradoxes, à des à peu près--et si tu -savais comme il est simple. Il est gentil, s'étonne de tout, se -prête à tout et se donne. Je l'aime. - -Et je gémis. - ---Et moi? et moi? - ---Il avait autour de moi des délicatesses de petit enfant. Il -ne disait rien et je sentais qu'il regrettait d'avoir trop -vécu déjà et de ne pas pouvoir m'offrir ses premiers mots, ses -premiers soupirs, de ne pas avoir appris à lire dans le livre -que je tenais, de ne pas avoir appris à lire dans ma main et à -regarder dans mes yeux, de ne pas avoir, inventeur malheureux, -inventé les jouets de mes premiers jeux. Il me craignait de tous -ses nerfs, de sa maigreur, de sa violence passagère. Et il avait -de longues rêveries. Il ne songeait pas à moi. Il ne songeait à -rien. Il se taisait auprès de moi, comme l'unique agneau d'une -bergère pensive, comme le vieux loup qui s'est laissé prendre, qui -s'est laissé domestiquer et qui ne veux plus rien savoir de son -passé, de son âge et de sa force. Il se faisait lentement, auprès -de moi, une âme neuve. Il me la demanda sans me la demander, -et, de ses sourires sans paroles, de mes sourires de patience -et d'indulgence, de ma pitié et de mon émotion, il se refit une -jeunesse absolue, une jeunesse sans bruit et sans tumulte, une -jeunesse profonde et blonde. Il était attentif, soucieux, délicat. -A moi, jeune fille, à moi, enfant un peu cloîtrée, à moi qui -avais piétiné un peu devant la porte de la vie et la poterne du -bonheur, il apportait la vie, le bonheur et la liberté--et il -me les apportait en homme de peine, comme un homme de peine qui -pose ça là, à la porte, qui s'assied gauchement et qui tourne -ses mains nostalgiques, qui veulent porter quelque chose, parce -qu'elles ont porté quelque chose, qui cherchent un autre fardeau, -un autre cadeau. Ses yeux, ses mains, son cœur aussi, bougeaient, -furetaient, fuyaient, fouillaient la chambre, trouaient les -murs, défonçaient les palais et les cieux, réclamaient le colis -d'idéal, le ballot de richesse, la tonne de baisers qui étaient -quelque part, bien sûr. Il aurait voulu me conter des contes de -fées,--mais il n'en savait pas. Et il ne savait pas les paroles -qu'il faut dire aux jeunes filles, les paroles pour fiancées. Il -avait la pudeur de ne pas parler comme au bureau, comme au café, -de délaisser l'argot de science, l'argot de l'École centrale, -l'argot des salons officiels. Et une autre pudeur l'envahissait: -les discours d'amours, le baragouin de passion, les chatteries -éloquentes et empressées auraient tremblé à ses lèvres parce qu'il -les avait dédiées à des maîtresses anciennes: il me les épargnait, -il m'en frustrait et, comme il manque un peu d'imagination, il me -cajolait de petits rires inédits et de silences qui n'avaient pas -servi encore. Souvent il avait les yeux vagues et c'est que sa -pensée me promenait en des villes qui l'avaient charmé et en des -villes aussi qui lui avaient déplu, mais où il situait du plaisir, -avec moi. Il regardait très loin, en dedans, en arrière, et -c'était pour rappeler ses vieilles années, ses années gâchées, et -pour me les offrir et pour reprendre au passé de vieux madrigaux, -de vieux projets ingénieux, de vieilles belles idées, du sublime -et du génie pour me les offrir, bien modestes, bien cachés, sous -des fleurs. Et jamais en ses yeux ne passa un noir éclair de -volupté et de convoitise... - ---C'est tout? - ---Ce n'est pas tout. Des nuances et des nuances sont là qui, de -leur ténuité et de leur chaleur, me harcèlent et me piquent, qui -me torturent de leur délicatesse. Il m'aimait, vraiment, même -quand je le taquinais et m'était paternel et fraternel. Il m'était -filial aussi, me demandait de l'humilité, de la distinction et -la manière de sourire joliment. Et il s'obstina longtemps en son -amour... - ---Et maintenant, maintenant? - ---Je l'aime davantage parce que je t'aime. La férocité et l'esprit -que j'ai découverts en toi, la splendeur dans la tendresse, la -puérilité triomphante dans l'étreinte, l'innocence câline et cette -majesté inconnue, cette toute-puissance secrète, la terreur dont -tu m'as enveloppée, la lueur changeante de tes yeux, l'éclat de -ta fièvre, tout me force à l'aimer pour son infériorité, pour -sa faiblesse, pour sa lassitude, pour son indifférence, pour sa -pauvreté. A savoir que tu m'aimes tant, je l'aime, lui qui ne -m'aime plus, qui m'aime moins! Tu m'as dit que tu avais une telle -joie, de telles joies à m'aimer, que je le plains, lui qui n'a -plus ces joies et qui, s'il les a eues, ne les a pas eues comme -toi. Je t'ai aimé d'abord comme un enfant et c'est lui qui est, -dès aujourd'hui, mon enfant, mon enfant vieilli, un peu ridé. Il -manque de magnificence; ah! qu'il m'est cher! - ---Et moi aussi, chérie, je manque de magnificence et je suis -triste, triste... - ---Il n'est pas triste: il n'a pas la profondeur de la tristesse et -ses richesses et ses grottes d'intimité. Il est gai comme tout le -monde, misérablement. Je l'aime. - ---C'est du remords, c'est un remords, chérie. Tu te repens. - ---Je ne me repens pas. - ---Ah! repens-toi, si tu veux, chérie. C'est une amertume qui, -du fond de notre volupté et de notre amour, apportera à notre -amour, à notre volupté une odeur intense et aiguë, une saveur -hachée et tout ce charme, toutes ces langueurs, toute cette hâte -qu'on nomme l'inquiétude. Notre amour est semblable à la mer qui -l'a vu naître, qui l'a fait naître: est-ce que la mer est pure? -Les algues pointues et méchantes, les algues pointues comme le -soupçon, s'étendent bas, très bas et coupent les remous de leur -hypocrisie penchée. Et toutes choses y roulent, s'y amassent, -s'éternisent entre des limons et des courants. Et cependant -combien la nappe de la mer est large, harmonieuse, combien sa -courbe est parfaite et comme les vagues sont belles, simplement, -comme son écume même est blanche, plus blanche que la candeur et -que les âmes blanches. C'est sur un fond de trouble qu'on bâtit -les passions les plus éternelles, les sentiments qui survivent à -l'éternité. Trouble-toi, trouble-toi, chérie, épuise-toi en des -repentirs, en des souvenirs: notre amour en sera plus frais, plus -tranquille, malgré tout, et plus enfantin. - ---Je me souviens sans arrière-pensée, je me souviens, pour me -souvenir, sans plus. Et je l'aime et le plains. - ---Aime-moi, moi aussi et plains-moi. Tu m'as vu amoureux, tu m'as -vu malheureux. - ---Je t'ai moins vu que lui. Je ne t'ai pas vu souvent, je ne t'ai -pas vu longtemps. Il y a une fatalité, une prédestination qui -nous ont poussés l'un vers l'autre: il n'y eut pas de fatalité -entre lui et moi, tout fut humain, presque petit, tout se tissa de -pitié: ce fut un étroit et gris couloir d'émoi. - ---Ah! chérie, comme tu es cruelle. Je veux échapper à cet homme -qui est en face de moi et tu me le renvoies et tu le jettes sur -moi--en beauté, il me cerne de toutes ses vertus et de toutes les -larmes que tu vas verser sur lui--car comme tu vas pleurer, chérie! - ---Je pleure, mon ami, je pleure mais ce sont des pleurs sans -méchanceté et je pleure sur toi, sur lui, sans savoir pourquoi. - ---Ah! pleure sur moi, chérie, pleure beaucoup. Tu m'admires: tu -as tort. Je suis un pauvre petit garçon et j'ai vieilli sans le -vouloir et j'ai conservé tous mes défauts, toutes mes impatiences, -toutes mes débilités et toutes mes susceptibilités et toutes -mes timidités. Pleure: j'ai de très vieux parents quelque part, -qui pensent à moi et qui pensent à la mort et qui sont seuls -dans de pauvres murs, dans de pauvres meubles, qui ont reçu les -années, à bout portant et à l'ancienneté, sur leurs têtes, sur -leurs jambes, sur leurs bras--et à qui il n'a pas été fait grâce -d'une infortune, d'une maladie et qui les ont eues l'une après -l'autre, en cadence, à la suite... Pleure: j'ai un passé terne qui -se double de cauchemars et quand je me le rappelle, je ne me le -rappelle pas bien et je ne sais pas si je passe des calamités, des -monotonies--ou si j'en ajoute. Pleure: j'ai des doutes. Pleure: -j'ai un avenir qui hésite, qui se sauve, qui se fait tirer à moi, -qui résiste--et je n'ai pas le courage de le tirer. - ---N'insiste pas: ne me demande pas de trop pleurer sur toi, je ne -puis pas. Tu m'as, moi, tu m'as toute. - ---Toute? - ---Oui, toute. - ---Et ton mari, tes regrets, tes remembrances? - ---Ah! ne me demande pas d'explications. Ce sont des sensations, -des nuances. - ---Tu m'as parlé de nuances, tout à l'heure--pour lui. - ---Ça ne fait rien. Je t'aime, je l'aime. Je l'aime--et je n'aime -que toi: voilà. Tu ne crois pas? - ---Ah! chérie, chérie, si je crois! je ne suis pas sûr parce que -la certitude est encore du raisonnement, de la ratiocination, de -la machinerie, de la marchandise à logique, mais je suis plein de -toi, plein de foi et je suis irradié de ta divinité. Et je dis des -bêtises. - ---Dis toujours. - ---Non! j'ai besoin de silence, d'un silence pour enfant, pour -enfant qui a peur la nuit et qui implore, jusqu'à ce qu'il les -entende, de souples ailes de fée sur son sommeil. Et l'enfant est -inquiet tout de même, parce qu'il n'est pas seul, parce qu'il a -peur du cortège de la fée, de l'omnipotence de la fée, de la bonté -de la fée, parce qu'il s'avoue que tout cela est trop grand, trop -surnaturel pour lui--et j'ai besoin du silence d'une chambre de -petite fille où un grand frère de dix ans veille sur sa petite -sœur et j'ai besoin du silence des évocations, du silence des -magies, du silence de création et du silence de néant. Parle, -toi, car tu parles bien, car tu dis des mots nécessaires, que je -ne puis prévoir en leur simplicité et qui me surprennent comme le -génie. - ---Je ne te parlerais que de lui. - ---Eh bien! veux-tu que je lui dise ce que tu dis de lui? que je -lui rapporte tes louanges et tes glorifications? - ---Tu ne le pourrais pas. Tu ne te rappellerais pas. Ce sont des -mots qui s'évaporent comme la rosée, qui s'évanouissent comme des -nymphes élégiaques, qui ne bruissent que dans le mystère et qui se -perdent comme les petits vagabonds, dans les forêts de légende. Et -si tu veux essayer... - ---Je ne sais par où commencer et c'est un discours difficile, -d'homme à homme. - ---Ah! ah! - ---Et puis je n'ai pas le temps: il se lève, il déclare: «Je dois -rentrer: ma femme m'attend»; il me serre la main et il s'en va. Il -te rejoint, toi, toi! Ah! parle-moi, parle-moi de n'importe quoi, -de lui, pour que j'entende--en moi--ta voix, pour que je ne sois -pas seul, assis sur mon bonheur comme sur la pierre d'un tombeau. - -Ah! ton mari! il a eu plus de compassion que toi, il est parti, -par modestie, pour ne plus m'infliger son éloge. - -Mais non. - -Il a coupé, traîtreusement, notre conversation de sa fuite et il a -fui vers toi, vers ta caresse, vers les litanies d'adoration que -tu viens d'improviser et que tu perpétues. - -Ah! n'est-ce pas? tu t'arrêtes? tu arrêtes net ton affection qui -se précipite et qui se cabre, tu achèves en un murmure ton oraison -ardente, claire et haute. - -Je ne t'entends plus. Je n'entends plus rien. Il t'entendra -encore, lui: il t'entendra discuter, conter, babiller, imiter, te -moquer, que sais-je? - -Il aura la fanfare diverse et journalière de tes opinions, de tes -manies et il aura, en des paroles, en des gestes menus, ta nature -et ton humanité. - -Des heures... des heures... Et les mêmes heures se dresseront pour -moi, vides, rèches, sèches, obscures, qui me tortureront de ton -fantôme épars, qui me jetteront ton absence dans les jambes et -dans le cœur. - - * * * * * - -Dormir... dormir... - -Quand j'étais petit et quand j'avais mal c'était le mot qui matait -ma douleur, dont j'essayais de me couvrir, de m'enlinceuler. -Dormir... dormir... Le sommeil est si vaste, si libre et si vague -que je pourrai te héler et t'appeler en barque, que tu pourras me -tendre les bras du haut d'une montagne, que tu pourras surgir pour -moi d'une étoile ou d'un ciel. - -Mais il faut mériter le sommeil et achever d'abord sa journée: on -ne s'endort pas, comme ça, parce qu'on a envie de rêver, il faut -qu'il soit l'heure, car il est l'heure de dormir--comme l'heure de -mourir. - -Et je reste l'otage des amis de ton époux qui commentent les -événements, gravement, et qui en ont négligé, en route. - -Ah! messieurs, il s'est accompli aujourd'hui un prodige plus -remarquable: une ère s'est ouverte, aujourd'hui, qui est la seule -ère. - -Et la volupté est née aujourd'hui. - -Ce n'est pas une chose à dire mais mes lèvres ont frémi, -apparemment, car ces hommes se sont tournés vers moi et -m'interrogent. Je leur dois une réponse, je leur dois ma -quote-part de propos car j'ai été bien sage jusqu'ici et bien -discret. - -Et je suis si prisonnier de ton souvenir, si esclave de cet homme -qui vient de s'en aller, si esclave de tout ce que tu as chanté, -de loin, sur lui, que je me décide. - ---Tortoze, avant de partir, ne vous a pas tuyautés sur son -invention? - -Et je l'invente, cette invention, au hasard, je la bourre -d'invraisemblance, je la complique de perfection, je l'élargis -de sublime et je vais, je vais: l'invention prend corps, éclate, -se consolide, s'attable en face de moi et les amis écoutent, -s'étonnent, admirent, se courbent devant l'ombre de celui qui te -rejoint, là-bas, et constatent: «Ça c'est tout à fait, tout à fait -épatant!» - - - - -IV - -LE CŒUR, LE CERVEAU ET LES YEUX - - -Le lit où je me suis couché est un lit que tu ne connais pas: il -est situé au bout du monde, comme il convient, à l'autre bout du -monde. - -Un corridor y conduit, bossué, bosselé, écartelé, très long, très -étroit et jaloux. - -Ma chambre déborde de livres, de livres inutiles, car je n'y lis -jamais: c'est une chambre d'attente et une chambre de rêves. - -C'est une chambre d'alchimiste où j'ai forgé des avenirs, où j'ai -pétri des ambitions, où j'ai façonné l'univers à mon caprice, à ma -convoitise, à ma fantaisie et à ma raison. - -Mais voici longtemps que, en un envoûtement passionné et en un -agenouillement sans fin, je n'y ai plus songé qu'à toi, où je n'ai -pétri--d'une main si tremblante et si malhabile--que l'avenir où -tu souriais, où je n'ai forgé que l'ambition où tu te dressais, où -je n'ai façonné l'univers qu'à ton caprice, à ton caprice où tu -m'admettais. - -Ton image, comme un clown d'au-delà, a dansé, a sauté ici à -travers toutes les auréoles--et cette chambre est restée--de -toi--boiteuse, borgne, folle. - -C'est la chambre où, comme au haut des tours pour fillettes -frêles, on monte pour voir venir, pour interroger les astres -et pour s'interroger mieux, en liberté. C'est une chambre où -j'ai eu faim, où j'ai douté, où j'ai pleuré, où j'ai été plus -seul que partout et que nulle part, où je me suis senti--des -soirs--vraiment dieu et, d'autres soirs vraiment néant, où j'ai -eu des regrets, des espérances et des remords et ces remords, ces -regrets, ces espérances, cette humanité, cette divinité, cette -humilité, ces larmes, ces doutes, ces faims, cette misère éparse -et ces désirs demeurent, s'obstinent, s'éternisent dans un pli -de livre, dans un tournant de mur, dans un retroussis du tapis -sordide, et dans les papiers et les hardes qui s'amoncellent, et -se confondent. - -Rien n'est plus résolument triste, rien n'est plus parlant et plus -silencieux qu'une chambre d'hôtel, rien n'est plus accommodant à -votre âme--quand vous avez une âme. - -Ma chambre est une cellule de couvent, altière et nue, et c'est -depuis quatre ans le désert même. - -J'y ai reçu des lettres et de mauvaises nouvelles sans un mot, -sans une plainte et je n'ai pas bronché, pas rougi, pas rugi. Elle -a gardé sa majesté et son énigme; elle a été le nid et le refuge, -le reposoir et la caverne. - -Elle m'a envoyé et renvoyé ton portrait de ses parois sans -miroir, et cette nuit, plus discrète encore que les autres nuits, -épaississant son silence, épurant son mystère, elle s'est endormie -sur ton souvenir, sur ta présence, sur ton obsession, sur ton -immensité. - -Et elle m'a endormi, moi aussi: j'avais peur de ne pas dormir et -de te chercher, de mes mains de fièvre: j'ai dormi. - -J'ai bien dormi, en une extase. - -Mais le réveil me rapporte le bourdonnement de mon bonheur et de -mon anxiété, le réveil me rapporte mon veuvage. - - * * * * * - -Et cette chambre est trop vide, trop pleine aussi de toi. Elle est -trop accoutumée à mon infortune, à ma faim: c'est une chambre de -patience, de résignation, c'est une chambre d'où l'on prend son -élan--et il me faut rentrer--de plain-pied--dans la joie. - -Je m'y rue. Les rues se filent, se coupent, les rues s'enfantent -l'une l'autre, sans fin, qui mènent à ma pauvre chambre du bout -du monde d'en face, du bout du monde opposé et c'est un entrelac -de boulevards et de carrefours, ce sont des arrêts de voitures, -des lenteurs et d'autres lenteurs: tout se met en travers de mon -rêve et je monte, je monte--car mon temple est situé en haut d'une -montagne, pour que je puisse avoir Paris à mes genoux, quand je -serai à genoux. - - * * * * * - -Et me voici à ma petite chambre, à notre chambre: j'ouvre la porte -d'un coup sec, d'un coup brusque. - -Je ne veux pas que la chambre continue à dormir, je veux qu'elle -s'éveille en sursaut, qu'elle me saute à la gorge, qu'elle crie -et chante vers moi, qu'elle soit tyrannique, agressive et câline, -qu'elle m'étouffe de tendresse, de grâce, d'amour, que tous ses -souvenirs, que la masse de son émoi m'écrasent, me piquent, me -crucifient, de leur âpre et chaude volupté. - -Mais la chambre est suppliante: elle a mal dormi, sans nous. - -Et elle ne se rappelle rien que notre histoire, l'histoire que je -lui ai tissée hier des cheveux fins de ma chérie et de tous les -fils de la Vierge qui traînèrent en nos après-midis et en nos -crépuscules. - -J'ai tant de temps à tuer et à tuer sans méchanceté jusqu'au -moment où elle viendra, où elle sautera de mon cœur dans ma vie. - -Je suis très las, vieux désespérément. - -Je m'étends sur le lit et je songe. - -Je songe pour la chambre et pour moi. - - * * * * * - -Et voici les pâles et fiévreuses évocations qui, lentement, une à -une, des antipodes et d'à côté arrivent et me reprennent. Car tu -partis seule pour l'Italie, seule avec ton mari. - - * * * * * - -Et je dus quitter la sainte caverne bleue qui s'était dressée pour -nous sur la mer. Petit Poucet mélancolique, je m'éloignai plus -vite et le cœur plus gros que le Petit Poucet: pour retrouver mon -chemin vers la tacite caverne bleue, je semais ton souvenir sur le -chemin, je semais et ton souvenir grandissait au fur et à mesure, -de temps en temps j'arrêtais ma fuite, je descendais en une ville -pour être, en ma fuite, plus près de toi. - -L'horreur grasse de Marseille, ses fenêtres étroites, sa mer -mangée de vaisseaux et de barques, ses voiles rouges, ses rumeurs -piémontaises, tout me cria ta grâce et ton azur, ta fraîcheur, -ton élégance, ton charme net. Cette ville facile, trop amène, -se prêtant trop, cette ville prostituée et racoleuse me jeta à -la face, de son impudence et de son impudeur la pudeur de notre -rencontre et de notre destin, et les arbres--où il y en a--me -furent, comme partout, consolants et prometteurs. Du haut de sa -montagne, Notre-Dame de la Garde se dressa pour nos fiançailles -et, comme pour les mariages des reines, à rebours, je t'y épousai -par procuration. - -C'était mon cœur qui te figurait, qui te représentait, mon -pauvre cœur qui m'avait quitté pour te suivre et qui quittait un -moment cette Italie confuse où Florence, Venise, Rome et Naples -se ruaient l'une dans l'autre et s'aggloméraient pour enfermer -toute beauté, toute fatalité, toute divinité et tout souvenir, -quittait les âpres routes aussi et la pitié éparse et morne -dans les lagunes et dans les golfes, dans les montagnes et les -volcans--afin de se prêter à cette cérémonie et de mettre le Dieu -des marins, des aventuriers et des pirates, le Dieu des forçats, -des veuves et des fiancées, le Dieu des misérables, et des simples -en nos espérances, en notre fièvre, en notre histoire. - -Mon cœur et moi nous n'entrâmes pas dans l'église. De très -loin, de très bas, au ras du port, le dos en des mâtures et des -voilures, en des grelins légers et des cordages fins, et mon -cœur à côté contenu, soutenu, arrêté par les treillis bruns et -blonds, par l'harmonieux enchevêtrement des gréements, du chanvre -et du lin, en une prison de soie et de fer, nous fîmes descendre -lentement, doucement, l'église sur nous. - -Derrière nous l'univers se pressait dans le gréement, les cordages -et les voiles des vaisseaux, l'univers était là, tassé, immobile -et les siècles aussi (car il y avait de très vieux bateaux, des -bateaux qui ne naviguent plus--et si lourds de leurs coques et -de leurs carènes, de leurs attributs désuets et de l'univers -attardé, des siècles endormis qu'ils gardent à leur bord, parmi -leur équipage fantôme, des bateaux si muets et si tristes qu'on -les laisse dans le port mourir quand ils voudront--et les pays -de songe, les pays de bataille, les pays de glace et les pays de -soleil demeuraient attachés aux câbles et gonflaient les voiles, -gonflaient les cheminées aussi et l'univers, les siècles, toutes -les mers, les âmes des marins et ce qu'il subsiste de fatalité -dans les soutes des bâtiments de commerce, d'héroïsme sur les -tillacs des frégates désaffectées, ce furent nos témoins et les -invités de nos noces). - -Il n'y eut point de chants trop graves et trop nourris pour -effarer les antiques mâtures: le silence, un silence lyrique et -liturgique, deux souffles d'âme, l'éternité de deux «Oui» et -Notre-Dame de la Garde remonta sur sa montagne et je quittai sans -un «Au revoir» mes témoins les vaisseaux, les univers et les -siècles. - - * * * * * - -Les cailloux pointus d'Avignon me parlèrent de toi, mon aimée et, -tout droit, d'un seul jet, d'un seul effort tranquille, le château -des Papes ne bougea pas et nous bénit de haut, imperceptiblement, -raidi en son austère magnificence, en sa hautaine nudité, en sa -sobre fierté, et les siècles encore entre les pavés pointus, entre -les portes sculptées et les balcons, entre les jardins et les -places, les siècles me prirent, marchèrent à moi et voulurent me -conter des choses des croisades, des guerres et de foi. Je leur -dis: «Je ne suis pas seul» et ils dansèrent autour de nous des -rondes connues, des rondes d'enfantelets au bord du Rhône et sur -le pont, des rondes bien conservées et ronronnantes de bonhomie -et des rondes plus secrètes, plus anciennes et des rondes qui -n'étaient pas des rondes et qui étaient des danses de nonnes, des -danses sarrasines, des danses de moines, des danses de cardinaux, -de papes et d'hérésiarques. Ces danses nous entraînèrent sur le -rocher gris, vert et blanc qui se penche sur le fleuve et qui -s'en moque un peu, elles nous jetèrent dans l'île qui flotte sur -le fleuve,--et l'île, le rocher, la ville, les jardins et le -ciel chantaient des chants de troubadours, des cantilènes et des -sirventes, des chants de guerre contre les ennemis qui pourraient -menacer notre amour. - - * * * * * - -Et je m'enfuis loin de cette ville de rondes: Lyon se précipita -au-devant de moi, énorme, grise, toute en montées. Je crus que -je montais vers toi et je montai, je montai. Les escaliers -s'espaçaient, se succédaient, semblaient se cacher pour surgir -tout près et ce fut une ascension pénible, une montée à vide, un -vain pèlerinage. - - * * * * * - -Je ne reçus pas de tes nouvelles. Pourquoi m'aurais-tu écrit? - -Et j'avais peur de recevoir une lettre de toi. - -Je nous prêtais un si agréable, un si tragique dialogue, je -_sentais_--sans les entendre--des paroles si impossibles, si -caressantes, si enveloppantes et si aiguës, je te prêtais une -telle éloquence et une telle poésie que jamais tu n'y eusses -atteint. A vrai dire, ces paroles étaient si belles que je ne -pouvais même pas les imaginer. - -Murmure des sources, murmure des étoiles, murmure des feuilles -dorées au-dessus des étangs, plaintes des oiseaux et sourires -psalmodiés des cieux, c'étaient toutes les idées et tous les -langages de la nature et de l'au-delà, tout, excepté des paroles. -Murmure qui me faisait murmurer: «Que c'est joli!» et qui me -faisait fermer les yeux, fermer ma mémoire pour entendre encore, -pour être tout à ce murmure, pour être tout murmure. - -Et Paris, où j'étais revenu, que j'avais lancé sur moi comme -un écrasant manteau de maisons et de soucis, Paris me permit -ce murmure à tous ses carrefours, à tous ses coins. Je t'y -retrouvai--si peu! - -Et des instants se rencontrèrent où je te parlai. - -J'étais condamné à un jargon de convention, à un jargon travesti, -à cause des gens et à cause que, par une honte pieuse et par -impuissance, je ne retombais pas, les lèvres en avant, sur ce -murmure unique et suave qui creva pour nous le firmament. - - * * * * * - -Je cause avec toi, la bouche tremblante et tordue de contrainte, -des mille événements qui rident notre indifférence, de ce -monsieur, de cette dame et de ce livre. Des gens, les gens -plongent en notre conversation et s'y perdent, et s'y oublient. - -Parfois pourtant je puis te dire: «Vous savez que je vous aime». - -Ah! ton sourire, chérie, le drame de ton sourire! J'y perçois tout -l'azur, tous les azurs de notre entrevue et de notre destin! Mais -ce sont des azurs, c'est un sourire que je dois garder pour moi -tout seul et je ne puis y faire aucune allusion, je ne puis les -tremper en ce marécage, en ce vaudeville de la vie. - -Je dois me contenter de te dire: «Vous savez que je vous aime» -ou «à propos, vous savez que je vous aime» et me contenter--me -contenter!--de ta réponse: «Vous ne serez donc jamais sérieux?» - -Tu te débats contre le lyrisme de ton existence et contre ta -fatalité: je n'y puis rien. Je ne puis te plonger dans ta beauté -comme on plongea Achille dans le Styx, je ne puis que rester à -côté, sottement, à attendre que tu te souviennes et boire autour -de toi, happer en ton sourire, comme un chien avide, ton azur, ton -immatérialité, ton immensité! - -Et dès que je t'ai quittée, en tramway, dans les rues, les mots -me viennent qu'il m'aurait fallu dire, puis c'est le retour de ce -murmure divin, où je cause avec toi et où tu me réponds, dans du -sublime. Et je ne t'aurai pas vue longtemps, car tu t'en vas avec -ton mari. - - * * * * * - -Dans _les déplacements et villégiatures_ que publient les journaux -mondains et les journaux graves: - -_à Royan_... M. et Mme Godefroy Tortoze. C'est tout: déplacements -et villégiatures de mon cœur, déplacements et villégiatures de ma -vie! - -Nous ne nous sommes dit ni: Adieu ni: Au revoir et tu es partie -sans un baiser. Chérie, chérie, les mers sont méchantes, les -mers mondaines et les chemins de fer sont méchants. Et tout est -méchant, les montagnes et les casinos, les voitures, les bateaux, -les chiens... - -Et il faut que je patiente, que j'invoque les éternités, que je me -réfugie en mon rêve. Il faut que je me donne à tous les leurres et -Paris vide de toi, est si grand, si long, si chaud... - -Chérie, chérie, j'ai peur de te perdre en cette chaleur, en cette -poussière, en cette atmosphère, en ce malaise. - -Tu pèses si peu et ton souvenir est si léger, si inconsistant! il -tremble tant au fond de mon âme, au bord de mon âme--et j'ai si -mal. Je ne sais plus si je t'aime, je ne sais si je te désire, je -sais seulement que je suis ici--où tu n'es pas. Et je sais que je -suis devenu si timide devant mon amour, si pauvre, si peureux! et -que j'ose à peine m'aventurer sur les routes, craignant de perdre -sur les routes cette misérable tendresse--et ma chère, ma chère -douleur. - -C'est la saison exquise où les forêts s'entr'ouvrant à peine et -s'entr'ouvrant pourtant, se laissent violer doucement, à demi, -et se font intimes, odorantes et charmantes pour ceux et celles -qui veulent se risquer parmi elles en pèlerins, en flâneurs, en -amants; c'est la saison où la mer berce en elle le soleil, la lune -et les cieux, se joue avec les bras et les bouches des femmes; -c'est la saison où tout est idylle, où c'est une idylle entre la -nature et les hommes, où les montagnes et les arbres, les fleurs, -les océans, les fruits, les petites sources et les fleuves se -permettent les plus subtiles coquetteries, à cette fin de rendre -la santé, la gaîté, le repos aux touristes qui les apportent avec -eux, dans leur bagages, pour être plus sûrs de les retrouver. - -Parisiens épars, insoucieux de Paris, Parisiens venus sans dieux -lares et avec les fétiches locaux qui sont nécessaires à tel -casino ou à tel autre, Parisiens par la force des choses qu'un -Dieu malin essaima vers les Auvergnes récupératrices et les -provinces vengeresses, les gens se fatiguent et peinent pour -oublier leur lassitude. - -Ma lassitude est autre et je ne suis qu'élégie et espoir. Les -gens sont au bord de cette panacée moutonnante et liquide en quoi -ils ont déguisé la mer. Ils y découvrent leur _tub_ un peu moins -personnel, un peu plus inconfortable, une piste pour courses sans -automobiles, où le sable ne manque pas, mais est trop bas et trop -sale,--et une arène pour concours d'anatomies. - -On leur a dit qu'il fallait rêver: ils y tâchent, mais ce n'est -pas facile. On leur a dit qu'il fallait s'abandonner aux caresses -fécondes de la lune; à toutes les chansons que vient importer la -marée haute et au soupir mélancolique et profond de la marée qui -s'en va lentement et qui revient pour s'en aller, et qui revient -et qui s'en va, cependant que les heures tombent, traînent avec -l'eau pour aller se blanchir là-bas, là-bas où sont les vagues -blanches et les nuages blancs, et pour reparaître (jour nouveau) -argentées et lentes et hâtives. C'est difficile de s'abandonner. -Et c'est un plaisir rare qu'indiquent tous les tarifs d'hôtel. - -Jamais il n'a fait plus chaud. - -Jamais il n'a fait plus triste. - -Jamais il ne fit plus envie de partir, de fuir des souvenirs et -des désirs, de fuir une ombre fraternelle, une ombre ennemie qui -se glisse entre les arbres, entre les rues, pour sourire de son -horrible sourire chaste, de son sourire câlin, de son horrible -sourire fidèle, de cet horrible sourire derrière lequel il n'y a -rien, que le vide, l'impossible, de cet horrible sourire qui est -tout sourire, tout charme, toute vie, tout au-delà. - -Jamais il ne fit tant besoin de posséder à la fois tous les -arbres, tous les ciels, toutes les solitudes, les palais -historiques et les plus secrètes chaumières, toutes les sources et -toutes les mers. - -Jamais une telle soif ne me brûla d'immensité et d'intimité, de -larges espaces à parcourir et d'une couchette étroite--où rêver de -toi. Rien n'est trop loin, rien n'est trop haut; il n'est pas de -mer assez trouble, de montagne assez âpre. Et je n'ose m'arracher -à Paris. - -Je prends les rues au hasard, comme elles se suivent et c'est une -ville si imprévue, élégiaque, nostalgique qui, nonchalamment, -paresseusement, lève ses voiles et se révèle ville de douceur et -de larmes--pour toi. - -Pourquoi aller chercher les canaux dorés de Hollande lorsque les -quais de la Seine, les quais où l'on ne passe jamais, les quais -d'après-Bastille et de la Cité offrent leur lèpre blonde au baiser -du soleil mourant, lorsqu'ils s'entr'ouvrent, se fendillent, se -découpent et s'éternisent sans autre monotonie que celle de la -misère et de la mélancolie? - -Autour, ce sont des boutiques de rêve, des devantures de marchands -de vin (oui, de marchands de vins!) où s'étalent des pièces d'or -et d'argent déjà démonétisées au temps du déluge, des officines de -tailleurs où l'on martèle--pour quels cyclopes?--des salopettes -de zinc et des tabliers d'acier, ce sont des maisons croulantes -qui ne croulent pas, des maisons qui s'avancent, qui s'élargissent -de bas en haut, vers le fleuve, pour que les pauvres qui les -habitent, puissent s'y précipiter plus facilement et ce sont, -à côté, des maisons Henri IV où les fenêtres longues, hautes -et profondes comme le jugement dernier se font opaques de leur -mystère tricentenaire. - -Et voici des jardins publics ignorés, sortis d'on ne sait quels -contes de fées--contes de fées où les fées ne sont pas riches--où -les enfants errent sans s'amuser et où l'on trouve dans le sable -rare des larmes et l'apprentissage en culottes courtes--de -l'horreur. - -Et voici des églises à la mode de Caen, des casernes archaïques, -des idylles en camisole rose et des amas de bric-à-brac où l'on -n'ose feuiller de peur d'y rester, comme en certaines fontaines -pétrifiantes. - -C'est le décor désert et peuplé qui convient à ma songerie, la -misère me fait tant te revoir, vague comme tu l'es à mes yeux, -femme que je n'embrassai jamais, femme qui te dressas devant moi, -un jour où j'étais beau de pensée et où tout était beau autour -de moi, femme qui, de la lenteur rythmique et rituelle d'un -paysage, de la souple immobilité des montagnes et de la mer, de -la magnificence hiératique d'un crépuscule, de la jeunesse, de la -naïveté, de la perfection d'un soir, te précipitas en mon cœur, -de très haut et du fond des mers et qui te révélas à moi en même -temps que la grâce, la beauté et Dieu. - -Le paysage est triste et les êtres sont misérables: ces quais, ces -squares, tout, jusqu'au crépuscule, est médiocre et désolé. - -Et ton souvenir se colle à moi, contre la médiocrité du dehors et -tu m'es un bouclier et tu es cette chose de buée, ce nuage qui -enveloppa des héros contre les dangers. - -Ne me protège pas trop et aimons les pauvres. Je suis pauvre, de -ne t'avoir pas, je suis pauvre d'avoir de si pauvres rêves, de si -pauvres évocations et de ne pouvoir fixer ton image devant moi, -brutale et nette. - -Et je suis pauvre de tout, et de moi. Je ne puis m'établir sur ces -rives: il faut encore trop d'argent pour vivre avec les pauvres, -et j'ai des amis qui viendraient me tirer à eux, me forcer à rire -avec eux. - -Et, tout de même, d'avoir trouvé en Paris un nostalgique et -exotique Paris, je veux de la vraie nostalgie et de l'exotisme -d'ailleurs. - - * * * * * - -Il y a dans une petite ville où il est né, un homme qui m'a invité -et qui m'attend. C'est un humoriste. C'est le plus célèbre des -fantaisistes; il a sécularisé le bizarre et rendu l'étrangeté -quotidienne. De sa table de travail, de sa table de café, du -milieu du boulevard il a saisi le cauchemar à bras-le-corps, si -j'ose dire, l'a coiffé d'un chapeau comique, l'a déshabillé, l'a -dénudé, l'a scruté et examiné, puis l'a vêtu sans hâte d'une -casaque mi-partie, de la casaque qu'il voulait, en a fait sa -chose et l'a offert ensuite au public sans hauteur, sans roideur, -gentiment, comme un apéritif ou un cigare. Il ne s'est pas mis à -l'affût des mouflons à cinq pattes ou des sangliers du Thibet. -Il a erré, musé parmi les boulevards, s'intéressant à tous les -passants et à tous les néants et, tout à coup, de deux doigts, il -a saisi, conquis, retenu quelque chose dans l'air--et c'était le -rire, et c'était le burlesque, le grotesque, la rapide et immense -féerie. Il a derrière lui, comme une escorte, comme un état-major, -comme une armée, le rire de tout une ville et de tout un peuple. -Il a été l'imagination de la foule, il a été le paradoxe de tous, -la folie quotidienne, cette dose de folie, de furie, de mépris des -choses, d'indifférence, de stoïcisme, d'héroïsme aussi, d'épopée -changeante, de farce multiple qu'il faut chaque jour à un chacun, -pour lui permettre d'être ensuite aussi vide, aussi morne, aussi -sage, aussi pauvre que la veille. - -Et, un jour, il est sorti de ses phantasmes pour me tendre la main -et pour me dire des phrases sans magie, des phrases de simplicité -où il me promettait le succès, le triomphe et où il m'annonçait -qu'un jour je mangerais à ma faim. C'était une rue large où je me -sentais plus petit; des voitures roulaient autour de moi pour que -je me sentisse plus à pied, c'étaient des librairies pour que je -sentisse que je ne pouvais pas acheter de livres et des brasseries -pour me sentir plus à jeun. - -Il m'offrit deux bocks, des rires sur ma copie--inédite--et du -courage et il s'en fut, sa tâche faite. Je ne le retrouvai que -bien plus tard et il me fut un compagnon aisé, un aîné très -paternel. - - * * * * * - -Il me demande de travailler avec lui, là-bas. - -Je sais que nous ne travaillerons pas. - -Ce n'est pas le moment. L'été, la mer, sa fonction d'humoriste, ma -peine d'amour, tout nous fera rêver, tout nous fera taire. Nous -resterons de longues heures sans parler, devant la mer et nous -serons tristes, lourdement. - -Je m'achemine vers ma tristesse. - -«Bonjour, Cahier. - ---Bonjour, Maheustre!» - -Nous nous serrons les mains, nous sourions, par habitude, nous -souriant moins l'un à l'autre que souriant de la vie, des gens, -des choses, de je ne sais quoi, souriant pour sourire et nous -allons tout de suite voir la mer. - -Elle est grise, elle est partout. - -Elle vient furieuse jusqu'aux falaises, elle monte, descend, -tourne, s'emprisonne en des quais, en des apparences de canaux, -s'appauvrit, s'amaigrit, s'étrangle. - -Nous allons sur une langue de bois, considérer la mer, du bout de -la jetée, du milieu de la mer. - -Ce n'est pas la mer qui m'a fiancé, ce n'est pas la mer bleue aux -coulis et aux coulées bleues, gonflée de bleu, qui s'apaisa devant -moi à Monte-Carlo. C'est une mer pâlie, verdie, passée, grondante, -aigre, une mer d'écume et de rage, une mer qui gémit, qui se -balance, qui s'irrite, qui s'excite. - -Le regard de mon ami Cahier plonge en elle, s'y perd, je baigne, -moi aussi, ma ferveur dans la mer. Ma ferveur est trouble: je sens -en moi un moutonnement semblable à celui de la mer, une hésitation -sifflante devant la vie, un gémissement, un élan, un désespoir, -une fureur qui écume et qui pleure, qui jaillit, qui recule et qui -s'alanguit. - -Mon pauvre humoriste, tu t'épouvantes devant la sévérité molle de -la mer et devant sa roideur et je me trouve une âme aussi écrasée, -aussi grouillante, aussi pauvre, aussi hésitante qu'elle, une âme -de désir et d'impuissance, avide et craintive, une âme grise et -verdâtre, excitée, irritée, lente et dormante. J'ai envie de tout -parce que je n'ai envie que d'une femme--et en ai-je envie? - -Je l'aime sans plus et je ne sais si je l'aime, je suis lointain, -sans force, sans prise, «sous l'influence», comme on dit en -médecine, captif--et si misérable et si gratuit captif! - -Prisonnier de chimères, je t'ai suivi, Cahier, en des cafés aux -plafonds bas, en des cafés où nous avons joué aux cartes avec de -vieilles gens, officiers en retraite ou marins à l'arrière. Mon -amour est venu me bercer entre les cartes et m'étouffer sous les -plafonds bas. - -Nous sommes retournés tous les jours sur la mer et tu m'as parlé -de la mort, de tes camarades qui avaient passé le porte-plume ou -le crayon à gauche et qui s'en étaient allés vivre ailleurs. Et la -mer, sans relâche, t'apportait de la tristesse et te la jetait au -visage, t'en souffletait doucement, à petits coups, comme pour te -punir de la gaieté que tu avais infligée aux autres. - -Et elle te punissait gentiment parce que tu n'avais pas été gai -toi-même et que ta gaieté était sans grossièreté, nerveuse, -hâtive, âpre et pas convaincue. Et tu t'humiliais délicieusement. - -La mer ne m'apportait pas de tristesse: où en eût-elle trouvé pour -moi? - -J'étais si triste et si plein d'espoir que j'étais sans pensée, -sans envie, sans espoir, presque pas triste, abruti--en un couloir -de préparation, en une antichambre de fatalité. - -Et me voici--je me rappelle et je rêve vite, fuyant la mer et -cette bourgade, tombant à Paris, chancelant en plein amour--tout -de suite. - - * * * * * - -Car je la rencontrai à la gare, mon aimée--comment? je ne sais -pas,--revenant de je ne sais où, pas de Royan, prenant en mes yeux -désolés, en ma torpeur, en mon ardeur torve tout moi, toutes les -heures que je lui avais consacrées, tous les baisers que je lui -avais gardés, prenant mon cœur, mes lèvres, ma peine et me disant -d'un seul regard qu'elle me comprenait, qu'elle plaignait mon -martyre, qu'elle allait tâcher à me payer, à me récompenser, à me -consoler. - -Et c'est notre premier baiser, mon baiser timide et son baiser -à elle, en retour, si vite, si gentil qu'il me parut presque -traître, qu'il me surprit, qu'il me fit fermer les yeux, que -je n'y crus point. C'est son abandon en mes bras, c'est sa -voix changée, sa voix d'amante et c'est--ah! mon Dieu! me -pardonneras-tu mon bonheur!--le tutoiement soudain où elle -m'enveloppa, dont elle me garrotta, dont elle m'attacha à soi. - -Ah! le tutoiement! - -Le mystère du tutoiement! toutes les barrières franchies, -brisées, rayées, tous les voiles arrachés et la facilité de -l'existence! Aux temps où j'étais très solitaire et où je -m'accoutumais à Paris et à l'infortune, je faisais des lieues--à -pied naturellement--pour voir une cousine et une tante et pour -avoir quelque chose à tutoyer. Quelquefois je ne les rencontrais -pas et je rentrais avec mes «tu», avec ma soif de confidence, ma -familiarité et ma fraternité. - -Et voici que tu me tutoies, comme dans les idéologies, comme dans -les traités de Platon, les épopées et les drames antiques, voici -que nous nous rajeunissons de ce tutoiement et que nous sommes -devenus pareils aux petits enfants qui s'interrogent sur leurs -nourrices et leurs poupées. Et voici des entrelacs de baisers, -voici une tendresse légère et voici des mélancolies à deux, -chaudes, ambrées, des mélancolies de flamme, tissées d'humanité et -de divinité. - -Comment pouvons-nous nous embrasser? Je ne sais pas. Comment -pouvons-nous nous engager nos vies? je ne sais pas. - -Personne ne passe par là que notre étoile et Dieu nous sourit de -haut et ne sourit même pas, car il nous respecte en notre amour. -Et voici que mon cœur crève, que mes larmes éclatent et coulent -et qu'elles purifient, qu'elles sanctifient, qu'elles baptisent -notre amour! Ç'a été l'étreinte pour l'étreinte, étroite, dure, -haletante, expirante, le baiser dont on se contente amèrement et -qui mord jusqu'au sang, ç'a été l'éploi de nos virginités, de la -mienne, de la tienne qui revenait pour vibrer et pour s'inquiéter -et nous avons été heureux jusqu'à la souffrance, inclusivement, -nous avons été douloureusement, fièrement amoureux jusqu'à ne pas -nous satisfaire pour rester plus amoureux, pour avoir plus--et -autant--à désirer. - -Nous avons entretenu le mal de nos corps et de nos âmes, de -baisers naïfs, de baisers à vide, de baisers de promesse et de -tristesse, nous nous sommes usé les yeux à nous regarder dans les -yeux et à chercher en nous des délices prochaines, à considérer -en face notre éternité; nous nous sommes attendris si longtemps, -si pieusement, entre deux portes et nous avons été, dans de -l'émotion, les chers malades qui restent malades précieusement, -incurablement, pieusement--l'un pour l'autre. - -Nous avons ouvert une ère, languissamment et ç'a été un -apprentissage de la joie, sans fin. - - * * * * * - -Sans fin? Non, car il t'a fallu repartir. - -Tu n'avais pas épuisé les vacances, les vacances qui vous -arrachent à votre âme pour vous jeter en pâture à des pays, à du -vert, à du ciel, à des wagons, les vacances qui nous font payer -cher l'apparente santé qu'elles octroient et qui t'emmenèrent en -Hollande, en Frise, au cap nord, que sais-je? - -Tu n'avais fait à Paris qu'une escale. - -Et je voulus, moi aussi, n'avoir fait qu'une escale à Paris, m'y -être arrêté un instant, le temps de m'initier aux pires, aux -plus doux mystères, d'y avoir engagé ma vie, d'y avoir perdu--ou -gagné--mon cœur. Tout dans cette ville--et notre secret n'y avait -tenu que si peu de place--me parlait de toi, de moi, de nous -deux, brutalement, de tout près, et je voulais songer à toi, ne -songer qu'à toi, mais délicatement, timidement, fiévreusement. Je -voulais que la mélancolie dorée de notre extase s'encadrât de l'or -de l'automne et je voulais des bruissements légers autour de mes -soupirs--et un ciel vague et distrait. - -Je voulais un exil où rêver, où revivre notre hâtive vie. - - * * * * * - -Le fatidique Cahier me rappela auprès de lui: ses idées de -travail, de collaboration le reprenaient. J'obéis. Le train -matinal qui m'emporta mal éveillé, cahoté de notre idylle, -me berça, me perça de notre tutoiement: les paysages qui se -succédèrent, cette orgie de verdure ample, pareillement large, -touffue, ordonnée et pittoresque me jetèrent au cœur tes cheveux -et tes _tu_. - -Et il me semblait que je me rapprochais de toi. - -C'est que je me rapprochais en effet et que cette mer au bord de -laquelle j'allais rêver était la mer au bord de laquelle tu rêvais -et que, plus loin, au ras des flots plus gris peut-être et plus -pâles sous un soleil plus blanc tu me jetais parmi les remous -plaintifs en une bouteille intangible et sacrée tes pensées, tes -espoirs et l'armure blanche de tes caresses, que, fiancée secrète, -tu imaginais des voyages sur cette mer, où je t'aurais rejointe -d'avance et où tous deux mollement, indissolublement enlacés, -blêmes d'ardeur et de fidélité, nous allions chercher le pays des -aventures, les palmiers de repos et ces mystiques forêts vierges -où les serpents et les fauves sont aimants à ceux qui savent -aimer. C'est que tu me lançais tes réflexions, tes remarques, les -petits riens de ta conversation et que tu me lançais toutes tes -heures, toutes tes minutes, tous tes loisirs, tous tes ennuis, -que tu me faisais un collier de tes solitudes et que tu regardais -fuir vers moi les barques marchandes aux voiles ternes qui ne me -reconnaîtraient pas, qui ne me diraient rien et qui viendraient -simplement s'amarrer lourdes et béantes et où je lirais sans -maître et sans truchement ton clair regard parmi l'embrun, ton -humide baiser parmi les paquets de mer. - -Car tu m'écrivais, mais tu ne m'écrivais que des choses d'amour, -tu ne m'envoyais par la poste que des lyrismes et quels lyrismes -sûrs, parfaits, discrets et sauvages! - -Tu ne m'envoyais par la poste que ton idéal, ta passion et ton -rêve; ce n'était pas ta vie, ta pauvre vie et tu voulais tant me -l'offrir telle quelle, mal occupée, hachée, vide, pour m'offrir -tout toi, pour ne pas m'offrir seulement ce que tu n'avais pas, -le ciel, les fleurs, ce qu'on s'offre en amour. - -Pour répondre à tes lettres, pour te renvoyer un peu de ton ciel, -de ton univers, de ton au-delà, pour enclore un peu d'infini en -une enveloppe, j'étais obligé de descendre par des rues pointues -et glissantes jusqu'à la poste, j'étais contraint de traverser un -marché aux poissons et je pensais qu'en ta petite ville, là-bas, -tu avais une poste aussi difficile, que ton idéal, avant de se -mettre en route vers moi, devait traverser d'identiques relents, -et je te plaignais et je t'admirais et je découvrais en ces -petites épreuves un charme de plus, un peu humble et câlin comme -une tache d'huile. - -Lorsque tes lettres me parvenaient, je remontais pour les lire -en ma chambre et j'enfermais à double tour mon exaltation, mon -amertume et mon délice. - -Cahier y serait tombé avec un haussement d'épaules. Cet homme -avait noyé l'amour dans les mille tracas de la vie: tendre certes, -et tristement tendre, il avait une tendresse tiède, lourde, -irritée, courte, une tendresse timide, sinueuse, sans férocité: -il aurait souri de ma ferveur furieuse, de ma jeunesse en amour. -Vingt fois par jour j'avais la tentation de lui avouer ma fièvre -et vingt fois je me taisais devant ses yeux gris. Il m'avait fait -venir pour que nous fussions deux à être tristes: il avait besoin -du vide de mon âme, besoin que mon âme fût vide. Hébété d'amour ou -hébété par la vie, je lui plaisais. - -Et il laissait sa pensée et ma pensée faire des ronds fraternels -dans l'eau et des voyages parallèles à la rencontre des bateaux: -il se reposait de ses longs repos de Paris et demandait de la -simplicité à l'horizon et à l'immensité. - - * * * * * - -Cependant les ciels continuaient à me parvenir et à se ruer hors -de leur prison cachetée et les éblouissements, les éblouissements -pour moi tout seul s'évadaient, caracolaient, incendiaient. Mon -aimée, sans effort, variait sa sublimité et sa subtilité et -c'étaient des chansons où elle se permettait de dire: je t'aime, -en un insouci des répétitions, chaque fois qu'elle avait à dire: -je t'aime,--toujours. - -Elle cueillait des anémones de mer et des anémones de ciel, des -algues roses et des algues mauves, des étoiles indociles, du -soleil, de la fraîcheur et un je ne sais quoi des nuits de là-bas, -de ses nuits veuves où le regret se mariait au désir et qu'elle -m'envoyait à mon réveil pour m'endormir dessus, voluptueusement, -et pour que je contraignisse le matin à être encore la nuit, -une heure, deux heures, à faire semblant d'être la nuit, pour -étouffer, pour apaiser mon amour, et pour que mon amour ne fût -plus qu'une nuance, profonde, éternelle, sur la mer et sur le jour. - -Les grandes formes qui se lèvent sur la mer et qui peuplent sa -netteté et parfois son brouillard, les grandes formes pures qui -traversent les siècles comme les paquebots traversent le monde, -les grandes formes qui s'endorment et qui veillent sur la mer, -entre des ailes d'albatros et des ailes de mouettes, ces grandes -formes qui sont la poésie et le mal de vivre, qui sont les phares -de rêverie, les phares de l'imprécis et de l'irréel, qui sont des -déesses et des mourantes et qui sont la mer elle-même, d'hier et -de demain, ces grandes formes me paraissaient se relayer jusqu'à -toi, se succéder jusqu'à toi et te porter intact mon songe, -intacte la grandeur et la pureté de mon être en t'évoquant. - -Et je t'évoquai sur la mer, souple, penchée, ondulante, je -t'évoquai souriant comme je ne t'avais vu sourire et j'évoquai tes -larmes aussi que je ne t'avais jamais vue verser. - -Et tout cela était simple, naturel, si mystérieux que personne ne -s'en doutait, pas même Cahier et que je t'écrivais en ayant l'air -de n'écrire à personne, d'écrire pour le public. - - * * * * * - -Et me voici quittant cette petite ville qui me fut hospitalière -et où je m'attendris à ma soif. Me voici à Paris, te précédant, -en quête d'un appartement où abriter notre secret. Me voici, -solitaire, en des rues inconnues, longeant des squares, traversant -des avenues, trouant des déserts. Voici des concierges et voici -des amis heurtés sans plaisir, aimables, prévenants, conseilleurs. - -Et te voici enfin, te voici délivrée de tous tes séjours, de tes -stations, de tes paysages, te voici chancelante et amoureuse qui -t'abat, sur ma poitrine et qui t'évanouis en moi, si lasse, si -lasse de ne m'avoir pas eu--depuis si longtemps. - -Te voici... - - * * * * * - -Mais voici que tu n'es pas là. Voici que des heures et des heures, -les yeux mi-clos, j'ai commandé au temps, aux souvenirs, que j'ai -groupé autour de moi l'escadron volant du passé. Je n'ai pas -mangé. Je t'ai attendue à jeun et j'ai laissé glisser ce jour sur -les jours d'antan, et je me suis souvenu lentement, comme on prie. - -Tu m'as laissé me souvenir et alentir mes souvenirs et me souvenir -péniblement et tu n'es pas entrée au beau milieu. Je me suis -souvenu jusqu'au bout--hélas! - -Viendras-tu maintenant? - -Il est tard, très tard. La chambre est noire depuis des temps, -pitoyable, un peu dédaigneuse. La lampe qui ne s'est pas allumée -et qui s'épaissit inutile, le fauteuil où tu n'as pas jeté tes -vêtements, la glace qui n'a pas happé ton reflet, la clef que tu -n'as pas touchée, tout est âpre, vindicatif, geignard, tout est -famélique et pauvre, pauvre! Je n'ai pas besoin de savoir l'heure -aujourd'hui. - -Il est l'heure de fuir et ce n'est pas, après tout, une heure -méchante, puisqu'elle me chasse de ma géhenne. - -Je n'ai pas beaucoup souffert. - -Je n'ai pas subi cette journée. Puisqu'elle n'a pas voulu être -bonne, elle n'a pas été. - -J'ai été le nostalgique prisonnier de mes autres journées, des -journées de genèse, des journées qui s'éclairaient du reflet -grandissant de l'avenir. - -Et je m'en vais dans du noir. Je m'en vais sans hâte parce que -je n'ai aujourd'hui aucune hâte, et parce que tu peux arriver -encore. Je m'en vais comme je suis venu. C'est du noir. - -Je ne veux pas heurter les meubles. Je suis discret comme un -voleur. J'ai volé cette chambre. - -Et je n'ai pas à l'endormir puisque je ne l'ai pas éveillée. - -J'ai la tête lourde comme si le passé y était rentré et pesait -deux fois. - -Je cours pour me réfugier plus vite en ma vie ancienne, en ma vie -sans splendeur et sans feu, en ma vie du temps où je ne vivais -pas. Je me jette en un omnibus déjà parti, où il y a des gens, -n'importe quoi, n'importe qui. - -Je m'écroule sur la banquette, je m'anéantis. Ma tête roule, mon -corps s'effondre, j'étouffe. Je me suis traîné vers de l'air, sur -la plateforme, j'ai ouvert ma bouche agonisante pour respirer un -peu de vie et je sors--oh! en des secondes--de mon engourdissement -chaud de sang, la vie me reprend en me débarrassant des -bandelettes de l'évanouissement et c'est la ténèbre autour de moi, -la ténèbre opaque, qui subsiste, qui s'éternise. - -De mon doigt je me suis assuré que mes yeux étaient grands -ouverts--et ils ne voient pas. - -Ces mers, ces champs, ces paysages, ces lunes et ces couchers de -soleil, ces soleils et ces longs jours se sont précipités sur mes -yeux et en s'enfuyant, ont emporté mes yeux larme à larme. Mes -pleurs anciens--et j'ai tant pleuré--sont revenus, sont repartis -avec mes yeux. Ou plutôt--pourquoi chercher en mon malheur--c'est -ta vision, ma bien-aimée, c'est ta fugitive et lente vision qui -m'a aveuglé--et c'est de ne t'avoir pas vue que je ne vois plus. - -Misérable trompeur de moi-même! Je me cachais mon émotion, je -me contais des contes--mon conte--en sérénité, en confiance: je -trouvais ça très touchant et très amusant. - -Et, sous mon épiderme raidi en sa volonté d'indifférence, tout -mon être--secrètement, doucement, pour que je ne m'en aperçusse -pas--tout mon être en sanglots, en révoltes, en désespoirs, se -gonflait et s'en allait à la dérive du fleuve d'amour, s'en allait -comme il était venu--sans baisers. - -Et je me croyais calme, résigné! - -Je me mourais--sous moi. - -Mes yeux ne verront plus: la voiture descend, c'est une rue avec -des lumières et des gens me frôlent et me touchent pour passer, -pour monter: du noir, du noir, du noir que je ne puis même plus -trouer de ta chère silhouette, de tes cheveux,--du noir, un noir -total... - -Je me rappelle maintenant: c'est le jour des morts; hier ce -n'était que le jour de la mort, aujourd'hui ce sont les morts, -un par un, ceux qui ont un nom, ceux qui n'en ont pas et je suis -leur compagnon, leur prisonnier, un mort qui a des souvenirs, -sans images, un souvenir muet, un souvenir à vide, un souvenir si -lointain qu'on ne peut le saisir. Et que m'importe de voir puisque -je ne t'ai pas vue! - -Si, si, il me faut mes yeux pour plus tard, pour te retrouver, -pour te revoir!... - - * * * * * - -Les yeux me sont revenus, en deux fois. La nuit m'avais repris et -m'a lâché et maintenant timidement, je regarde--pour voir quoi? - -Des gens qui s'apitoient, des gens que je n'aurais jamais dû -voir--mes yeux se sont fermés pour les avoir vus, pour les avoir -trop vus! Ah! - -Je n'aurais jamais dû voir que toi, chérie, et j'aurais dû garder -mes yeux pour toi, mes pauvres yeux qui voient trop, qui se -fatiguent sur ces gens, en ce soir des morts où je ne t'apercevrai -pas, en ce soir de mort qui agonise si lentement et qui s'épand, -qui s'allonge à l'infini de notre amour et qui l'enferme d'un -tombeau mourant et glissant, d'un tombeau qui grandit, qui -grandit devant mes pauvres yeux, devant mon envie de pleurer, mon -désespoir et mon désir. - -Comme je t'aime! - - - - -V - -«CELLE QUI EST TROP GAIE.» - - ---Je ne t'aime pas assez. - ---Qu'est-ce qui te prend? - ---Toi. - ---Pas assez? - ---Non. Pas assez. J'ai réfléchi à ça sur mon omnibus. - ---Je t'avais pourtant défendu... - ---Je l'ai tout de même assiégé et occupé. - ---Pour me désobéir? Pour te faire remarquer? - ---On ne remarque pas les gens en omnibus. - ---Et tes voisins? - ---Ils ont à penser à eux. - ---Enfin, puisque tu as songé à moi en omnibus, ça prouve que tu -songes à moi et que tu m'aimes. - ---Je ne t'aime pas assez. - ---Encore! Tu viens de me raconter que, de ne m'avoir pas -rencontrée avant-hier, tu es devenu aveugle, que mon absence hier -t'a rendu fou: c'est bien, que veux-tu de plus? - ---Toi d'abord. - ---Tu m'as. - ---Et je veux plus. De l'omnibus, pour ne pas faire attention aux -voisins que tu me reproches, pour ne pas les laisser me parler, je -causais avec Dieu. Je lui disais: «Fais-moi la grâce d'aimer celle -qui m'aime. Je suis jaloux d'elle. Elle m'aime plus et mieux.» - ---C'est vrai. - ---N'est-ce pas? n'est-ce pas? - ---Mais oui. Pourquoi m'obliger à t'aimer plus que tu ne m'aimes? - ---C'est que tu es trop gaie. Tu ris. J'aurais voulu te voir triste -pour les journées que nous avons perdues. - ---Nous ne les avons pas perdues, mon ami: elles t'ont apporté de -la tristesse, de l'horreur, elles t'ont blessé. Et je te retrouve -aujourd'hui et j'ai pu venir vers toi et nous nous disons des -choses dans les bras l'un de l'autre et j'ai ta chair sous les -mains, sous les lèvres, j'ai ton cœur, là, qui s'inquiète, qui -tâche à s'inquiéter près de mon cœur, j'ai ton ennui de petit -enfant, j'ai ta mauvaise humeur, ta bouderie contre le bonheur: -que veux-tu encore? - ---Je veux t'aimer. - ---Ah! mon chéri, aimons-nous en joie, aimons-nous en un tumulte, -en une exaltation, en une allégresse. Tu me connais pourtant et -tu sais combien j'ai besoin d'intimité, combien j'ai besoin de -secret, d'être seule avec toi. Eh bien! aujourd'hui mon amour me -semble bruyant, presque public, tout de clameur et de puissance. -Il éclate, il se lâche, il hurle, il rit. - ---Chérie, chérie! - ---Eh! quoi, il aurait fallu commencer par m'aimer comme un saint -sacrement, par m'aimer en un songe, de loin, de si loin... - ---Je t'ai aimée de si loin et en un tel songe... - ---Ça t'a passé? - ---Non, ça ne m'a pas passé. Je te caresse, je souffre, je te -touche, j'exaspère sur ton cœur et sur ta chair, ma chair et mon -cœur--et mon songe dépasse, déborde mon délice et mon songe, comme -un halo, comme une ténèbre épaisse couvre tout, vague, vole, -emplit le monde. - ---Sois sincère: tu m'aimes et tu m'aimes bien, tu m'aimes -fortement, en homme, et ce qui vaut mieux, en enfant impatient, -fou, avide, qui pleure et qui trouve une furie, une fièvre -nouvelle et féconde en pleurs et tu m'aimes, mieux que tout le -monde, mais comme ferait tout le monde. - ---Chérie, chérie, aie de la pitié pour les heures et les jours que -j'ai passés sans toi, à t'attendre. Aie pitié de ces heures si -longues, si lentes, de ces heures de néant et de souffrance, où -ma vie venait expirer à mes lèvres en un baiser, un baiser que je -ne te pouvais donner. J'ai les lèvres gercées de ne pas t'avoir -embrassée. - ---Et tu m'embrasses lourdement, étroitement, d'un baiser pointu, -aigu, qui cerne, qui se multiplie et qui s'éternise. - ---Ne fais pas attention, chérie, et pardonne-moi ma férocité. - ---Je ne te la pardonne pas, je l'aime. Je ne l'excuse pas car -c'est ta seule excuse et ta seule raison de vivre. Et pourquoi -sommes-nous ici, s'il te plaît? - ---Chérie, chérie, nous sommes venus ici nous mettre en dehors de -l'humanité, nous sommes venus ici être des dieux, des dieux de -tristesse. - ---Zut! - ---Chérie, chérie, pourquoi ne plus être toi-même? Tu es sortie de -toi comme, un jour de sortie, on sort de son couvent de pudeur -et de pureté. J'ai remarqué que seule au monde et parmi toutes -les femmes, tu étais femme du monde, que tu savais t'avancer avec -la grâce de la décence, que ta démarche était parfaite comme la -beauté. J'ai vu des filles dont les hanches saillaient, valsaient, -perçaient l'étoffe, le décor, les rues, le siècle, et dansaient le -cancan, dont les hanches avaient l'air d'être en vedette sur une -affiche de music-hall et qui roulaient, littéralement, des filles -qui ne savaient que faire de leurs mains, qui avaient une marche -d'attente, de provocation, même quand elles ne voulaient pas, et -d'abandon dans la honte, des filles qu'on tutoie de loin, par -nécessité, pour les tenir à distance. Toi, on est toujours tenté -de te dire: «Vous.» - ---Pas toi? - ---Oh! moi, je tutoie Dieu. Mais chérie, te rappelles-tu les -belles, les nobles lettres que tu m'écrivais? La tendresse s'y -haussait à l'héroïsme et c'était une sérénité ardente et pure; le -sentiment s'y haussait à l'idée et c'était profond et grand et -le cœur y devenait de l'âme. Je me sentais tout petit devant tes -lettres: je t'y découvrais sainte et martyre et si innocemment, -si furieusement, si savamment maternelle! Tu m'enveloppais de -conseils, en même temps que tu me lançais ton lyrisme, et ton -lyrisme s'éployait et me dépassait, s'enfonçait dans le mur et -dans le ciel: Je pleurais de n'être pas digne de toi, de ne pas -être aussi poète, aussi grand que toi, de ne pas pouvoir t'aimer -autant que toi. Femme, femme, ta ferveur, ta foi, toute la -religion qui éclataient à chaque mot, qui se fondaient en tous les -mots d'amour, qui faisaient de tes lettres un globe d'or, d'or -subtil, d'or liturgique s'enfonçaient en moi comme des pointes de -remords, me revêtaient d'un cilice de honte. Moi qui croyais si -peu, qui croyais par saccades, hystériquement, moi qui... - ---Laisse ça: tu ne m'humilieras pas. Je t'ai. - ---Chérie, chérie, tes belles lettres, tes belles pensées, tes -images, ton acceptation résolue de l'amour et de ses dangers et ta -timidité devant l'amour, tu n'imagines rien de plus joli, de plus -délicat, de plus fort. - ---C'est le désir qui me dictait mes phrases. Laisse ça. - ---Mais, chérie... - ---Ou laisse-moi. Ne sois pas hypocrite. N'aie pas à la fois le -plaisir, tout court, et le plaisir de te faire de la peine et -de m'en faire. Je suis toujours la femme ancienne, la femme de -tes rêveries, de tes psychologies, de tes poésies. Mais je suis -gaie aujourd'hui: je veux rester gaie et je veux que nos lyrismes -soient des lyrismes en action. Et toi aussi, petit Tartuffe du -sentiment! - ---Eh! oui, chérie. - ---Ne dis pas ça comme ça. C'est à ton corps défendant que... - ---Tu vas faire un calembour de fille. - ---Tu es dur aujourd'hui pour les filles. Tu m'as écrit des lettres -où tu les plaignais et tu rêvais à moi au milieu d'elles. C'était -très bien. Qu'as-tu donc? - ---J'ai que tu es trop gaie. En ces deux jours où je t'ai espérée -et où j'ai désespéré de toi, toute mon existence est revenue et -tous mes malheurs m'ont repris, de frais, m'ont secoué, m'ont -courbé, m'ont empli, m'ont enduit de leur glu méchante. - ---Tu n'es tout entier qu'une plainte. Il te reste les yeux pour -pleurer. Tu permets que je les embrasse? - ---Tout de même. Fais vite. - ---Ah! ah! - ---Quoi? - ---Ah! ah! - -Je ne puis en tirer autre chose, avec des caresses et des baisers -et la plus qualifiée fureur amoureuse. Elle tient tant à être -gaie, elle est si fatalement gaie aujourd'hui que, n'ayant rien -pour me répondre, elle rit, pour ne pas parler, pour ne pas -entendre. Elle ne veut rien savoir sinon qu'elle est là--et moi. - -Et ce sont des rires qui volent, qui m'enserrent, qui crépitent, -qui éclatent sur moi, avec des baisers, qui entrent en moi, avec -des baisers, qui fusent de moi, avec des baisers, c'est un bain -de rires et il y a des rires en ses bras, en ses mains, en ses -cheveux, dans tous les plis de ses vêtements. - -Je n'ai jamais été plus malheureux. Car ces rires me prennent -et je vais rire moi aussi, je vais être joyeux, nerveusement, -sauvagement et cette chambre va être joyeuse--qui n'est pas faite -pour ça. - -Cependant la rieuse se lève, se campe, toute droite et rieuse: «Tu -n'as rien à me demander?» - ---Tu veux que je te demande de te déshabiller? - ---Ou veux-tu que je te jette mes vêtements à la figure? - ---Je vais te déshabiller moi-même. - ---Tu vas te fatiguer. - -Et les agrafes sautent, avec des rires encore, des rires dans -les cordons qui se dénouent et qui rament, des rires dans le -tournoiement des choses blanches et des choses bleues qui -s'évident, qui meurent, qui tombent sur le fauteuil, des rires -dans les hauts de meubles, des rires dans la lampe et un rire, un -rire blanc, un rire rose, un rire en relief, un rire d'harmonie, -un rire de chair, de lumière, de grâce, de ferme jeunesse résolue, -son corps qui se dresse, qui s'infléchit, qui s'affirme et qui, -tout de suite, disparaît, se voile, se drape... dans un drap. - -Ah! maintenant, chérie, ne fais pas d'effort pour m'égayer: la -voilà, la gaieté, la gaieté tyrannique, la gaieté jumelle, la -lourde et pire gaieté qui m'a pris, qui m'a tordu,--et le lit est -un lit de rires. Nous rions pour rien, pour nous, pour tout, nous -rions comme des enfants, comme des démons, nous rions comme si -nous accomplissions un sacerdoce. Rire qui se varie, qui varie -le labeur et la peine de notre volupté, qui se greffe sur notre -volupté, qui jaillit de notre volupté, qui la voile, qui la viole, -un rire qui se glisse en notre étreinte, qui nous sépare, qui -nous unit, qui nous soude, qui nous confond. Ce n'est pas un rire -épileptique: c'est la nature qui tour à tour gazouille, crie, -s'alanguit, vibre en lui, c'est un rire excusable. - ---Mais pourquoi rions-nous? - -Nous sommes de petits et clairs animaux mais des animaux qui rient. - -Et quand tout est consommé, roidie et électrique, les yeux clos -laissant filtrer un éclair trouble, les cheveux comme métalliques, -le corps gaufré, la bouche durcie en sa lassitude avide, les bras -ouverts, lâchant et retenant à la fois, le nez spasmodique, tu ris -encore et je ris encore et nous sommes un monstre qui rit, qui -rit de partout, malgré tout, malgré soi, qui ne rit plus que pour -rire et qui va recommencer pour rire encore, qui va fuir de son -épuisement pour rire et nous sommes une machine à rire, un rire -bossué, crevé, échevelé, ruisselant, épars, un rire de sueur, de -satisfaction, de désir, un rire d'horreur et d'éternité. - -Nous ne sortons de notre rire que pour y rentrer, pour rire plus -fort, après avoir dit--en riant--des bêtises. Comme j'ai fait, de -profil perdu, quelques grimaces, pour l'oreiller, pour le lobe -de ton oreille, pour un peu de tes cheveux et pour ton œil aussi -qui regardait de biais, tu m'as dit: «Avez-vous fini, monsieur -singe?» du ton d'un clown anglais et je me suis précipité sur ce -«monsieur Singe». Je te l'ai renvoyé, en un baiser rieur, je te -l'ai appliqué sur la joue et sur le cœur, de deux baisers, je t'en -ai barbouillé le visage, le corps et l'âme, de trois, de dix, de -cent baisers. - -Et nos rires sont devenus des rires de panthères sans méchanceté. - -Tu m'as menacé: - -«Répète un peu.» - -J'ai répété. - -Tu as ajouté: - -«Tu vas voir.» - -Et j'ai vu. - -De tes ongles, tu t'es amusée longuement, patiemment à -m'égratigner la poitrine et le dos. Je m'obstinais, riant plus -fort: «Monsieur Singe! monsieur Singe» et tu t'obstinais, aiguë, -les dents serrées, m'égratignant, sous mes baisers, sous mes -rires, pour avoir à rire encore, plus fort, de toi, de moi, pour -avoir à me plaindre et à me soigner en riant. - -Nous avons continué à nous aimer en riant; nous avons ri pour -toute notre vie et pour la vie des autres--et ça a duré une heure, -une heure et demie--pas plus. - -Tu t'es habillée de rire, tu m'as mordu d'un «Au revoir» en -riant et ç'a été une fuite de rires et des rires qui restaient -aussi--pour moi. - - * * * * * - -J'en ai eu pour mon omnibus, j'en ai pour mon dîner, j'en ai pour -ma nuit, pour... - - * * * * * - -Mais qu'est-ce que cette lettre? Une écriture contrefaite, -épaisse, insistant sur sa vulgarité et sa pesanteur. Et des -lignes lâches: «Mme Claire T... est restée avec vous aujourd'hui -dans un appartement dont vous aviez la clef. Prenez garde à moi: -je ne vous lâche pas, attendez-vous à tout.» Pas de signature, -naturellement. Carte-lettre qui se tourne, qui s'ouvre, qui se -ferme, qui offre toujours aux yeux la même ignominie. Je n'aurais -pas imaginé que le service des postes fût aussi rapide. Elle m'est -venue si vite, cette lettre! - -Il doit y avoir un service spécial des postes pour les canailles, -contre les âmes et contre les cœurs. - -Mes rires? où sont mes rires? j'en avais horreur tout à l'heure. -Il me les faut maintenant. - -Ils sont loin. - -Et elle est loin aussi, la rieuse. Et, si loin, elle a dû recevoir -la même lettre, aussi ignoble, aussi rapide. Je tâche à me -représenter son dégoût, sa terreur. - -Je ne revois d'elle que son rire. - -N'aie pas peur, n'aie pas peur, chérie. Je suis là--mais lui, -eux, où est-il, où sont-ils, où se cache cette chose qui a écrit -cette lettre, cette chose qui se terre pour se lever sur mon -chemin, sur ton chemin, pour nous épier, pour nous suivre, qui -monte la garde, la méchante garde devant notre bonheur et qui -lance sur lui les mots qui arrêtent, qui souillent, les mots -qui ont vu, les mots-témoins qui ricanent, les mots-valets qui -trahissent, les mots qui accusent, qui reprochent, qui menacent, -qui condamnent,--sans mandat. - -Peu m'importe ce papier, peu m'importe le nom de l'infâme. Je le -défie en son anonymat, je le défie, unité, et je le défie, légion: -je ne veux rien suspecter parce qu'il me faudrait suspecter tout -le monde, parce que tout le monde, n'importe qui, peut se glisser -le long d'un secret, peut lire et voir à travers, peut baver -dessus sans savoir, parce que tout le monde peut être au courant -de tout, parce que le mystère, l'occulte ne choisit pas, se -prostitue au hasard, se livre et livre les gens au hasard, parce -que le mal, la haine, l'envie, la perfidie inutile est partout, -parce que la trahison est nationale et internationale, qu'il -suffit d'avoir du bonheur pour être perdu, qu'il suffît d'avoir -du cœur pour sembler insulter ceux qui n'en ont pas, la foule, le -monde, l'univers. - -Homme ou femme qui as écrit, qui as vomi cette lettre, sois -tranquille; elle ne servira de rien. - -Demain, tu me verras monter chez moi, chez nous à pied et je -m'éventerai avec ta lettre, de ta lettre, je me jetterai de la -boue, de la honte, de l'humanité au visage, pour m'éveiller, pour -ne pas m'endormir et m'ensevelir en mon lyrisme, en ma félicité, -en ma divinité. - - * * * * * - -Mais elle, elle, «Madame Claire T...?» Je l'évoque courbée sur -cette lettre, courbée sur ces menaces, sous ses craintes; je -l'évoque broyée, s'abandonnant, mourante. Non! je l'évoque riant, -je ne puis me rappeler d'elle que son rire! J'ai possédé un rire, -je suis l'amant d'un rire, je suis un demi-rire! Tes cheveux! ta -bouche! tes yeux! Je ne les revois que mourant, s'échevelant en un -rire et tu ris sur cette lettre, tu ris dans cette lettre, chérie, -chérie... - - * * * * * - -Tu n'es pas venue--et c'était inévitable. Tu avais reçu la même -lettre, la mienne, son reflet de haine et tu t'en étais affolée. -Tu n'as pas osé _crâner_, tu m'as envoyé un télégramme qui -m'est arrivé, j'en suis sûr, en voletant d'effroi jusqu'à moi, -sans porteur, sans autre intermédiaire que ta peur du danger, un -télégramme haletant, craquelé, d'une haute et courte écriture -se pelotonnant, cherchant à s'échapper, flageolante et vide, un -télégramme éploré, un télégramme d'agonie--et j'ai imaginé, malgré -moi, ton rire autour. - -Cette chambre est pleine de rire, encore, d'un relent de rire que -je sens, que je vois. J'ai acheté un petit abat-jour pour le voir -moins, j'ai essayé d'écrire pour moins entendre: le rire a percé -l'abat-jour, a percé mes oreilles. - -J'ai fini: le rire m'a suivi. - -Sois content, anonyme: tu as réussi. Et tu ne savais pas que, avec -toi, contre moi, il y aurait son rire à elle et mon rire, le rire -qui t'a bravé, qui t'a attiré, le rire néfaste qui t'a créé et -engendré tout armé, gros de larmes, inépuisable d'horreur. - -Il faut pourtant que je sache qui tu es, anonyme. Tu peux être -plusieurs: des gens m'en veulent, parce que je n'ai pas voulu -d'eux et de leur amitié, d'autres parce qu'ils n'ont rien à faire. -Des voisins, des confrères ils sont trop! des domestiques, des -filles! - -J'ai une piste. - -Ils sont deux qui vivent ensemble, en une tour d'ivoire qui est -une tour de soleil et une tour de lune, une tour de marbre ou -plutôt une tour d'immatérialité mauve car la lune et le soleil et -les étoiles, c'est encore trop grossier pour eux. C'est le frère -et la sœur: ils sont poètes puisqu'ils sont frère et sœur et qu'il -est poète. - -Ils se nomment Tristan et Iseult sans effort, sincèrement, de par -la volonté de leurs parents qui, les premiers entre les premiers, -avaient entendu Wagner--dans le texte. - -Blonds comme on n'est blond que dans les légendes, beaux comme -on est beau dans l'au-delà, si purs en leurs regards, leurs -gestes, leur démarche et leurs doigts, si visiblement vierges, si -ouvertement ingénus et désabusés, célestes de naissance, anges -par vocation, ils sont harmonieux en leurs discours et leurs -silences et chantent quand ils veulent parler. Leur affection est -pour tous ceux qui les connaissent une consolation de l'existence -et un avant-goût de l'au-delà. Nonchalamment, dédaigneusement, -ils égrènent un chapelet de sublimités, et épandent, sans la -couper, la beauté en des phrases qui se dorent de tous les ors -et se doublent de tout azur. Rien ne trouve grâce devant eux; -que dis-je? rien ne les blesse, rien ne les touche, rien n'existe -que les idées, les utopies et les ailes. Assis en leurs hautes -chaises, ils rêvent mollement, imperturbablement, comme ils -prieraient. Tristan a permis à des fidèles de lire des poèmes -lyriques, sans violence où l'élégie--la plus noble élégie venait -attendrir et nuancer de discrétion l'audace de son génie. - -Quant à Yseult, elle est musicienne et transpose les musiques pour -séraphins, pour monades et pour Dieux. C'est un délice vivant et -si peu vivant, c'est une extase ambulante, si peu, qui ne sait pas -ce que c'est que les rues, qui ne sait pas ce qu'est le chemin de -fer, ce que sont les bateaux à vapeur et qui erre dans les forêts, -sur les mers et dans les clairs de lune après y avoir été amenée -par l'envol d'une Chimère. - -Eh bien! ce couple, cette extase, cette immatérialité, c'est ma -lettre anonyme. - -Chacun a écrit la sienne, lui et elle, chacun a espionné, lui -et elle, moi et toi, chère, chère «Madame Claire T...!» Claire! -Prénom que je n'ai jamais prononcé, prénom devant lequel j'ai -hésité! Il ne vous a pas émus, misérables, ce prénom magique, il -ne vous a pas retenus comme au seuil d'une grotte enchantée, -comme au seuil du paradis lumineux? Ah! ah! un mot, un mot de -plus, à ajouter aux mots qui frappent et qui font saigner, un mot -bref, qui ne fatigue pas. Et votre main l'a craché, votre main de -scandale et de ténèbre. - -Canailles! canailles! - -Chaste et pâle Tristan, je ne sais pas si tu as aimé ma maîtresse -ou si tu l'as désirée--je ne suis pas de ces gens qui peuvent -établir une distinction, une gradation, un pont entre l'amour et -le désir et qui peuvent entre eux jeter un précipice--, je ne sais -même pas si, pour parler le style de la Bible, tu l'as convoitée: -je sais que tu l'as obsédée de ta mélancolie, de tes plaintes, de -ton néant lacrymatoire que tu prodiguais, de ton infortune, de ta -souffrance, que tu l'as souillée de tes supplications et de ton -désespoir, que tu as exercé sur elle le plus effroyable chantage à -la tristesse, le chantage à la pitié, le chantage à la fraternité, -le chantage à l'âme-sœur. - -Et, de ta Tour d'ivoire, tu es descendu dans la rue, tu as bu -chez des marchands de vin et le peuple t'a marché sur les pieds, -a grouillé autour de toi et sur toi, tu as attendu en des coins -d'ombre, en des murs gras, tu as suivi des omnibus, tu as filé -des fiacres, et ta sœur--ton rêve de sœur,--a sali ses souliers -dans des ruisseaux, courant, suant, se tachant, culbutant pour le -plaisir, pour le plaisir de trahir. - -Dévouement? A toi. - -Ah! c'est beau! c'est très beau! - -Mais ne me demande pas d'admirer--puisque tu ne peux même pas -me demander de te punir, puisque tu m'es sacré--à cause de ta -trahison, puisque, étant entré dans mon secret par la petite -porte, la porte de l'assassin, tu fais partie de mon secret, -comme le meurtrier qui, après avoir tué le prêtre en son église, -demeurait en sûreté en cette église: jouis du droit d'asile et -va... va... - -C'est moi qui fuis: il me semble que tu es tapi en cette chambre, -et que tu emplis cette chambre. Non. - -Il y a une voix qui entre ici, une voix basse, gluante et pointue, -une voix où tout tremble, où tout implore: - ---La charité, messieurs et dame!... pauvre vieillard de -soixante-quinze ans, incapable de gagner sa vie!... - -Je ne puis pas voir, je ne puis me préciser la hideur grimaçante -et chenue de cet homme, sa sordide sérénité. Cette vieillesse qui -traîne dans la rue, cette misère croupissante, cette désolation -qui, des confins de la vie plonge dans la mort, se précipite dans -ma chambre et, sans me menacer, me prend, me prend pour toujours, -voix d'outre-tombe qui prolonge la misère, qui m'offre toutes les -misères, qui m'entraîne dans les mailles du filet de Misère. - - * * * * * - -Y aura-t-il une place en ma chambre pour ton évocation à toi, -chérie, pour ta haute et câline apparition, pour chasser d'ici la -trahison et la détresse? Apercevrai-je, en un mirage consolant, -ton pensif visage d'espoir? Ah! je t'aperçois et je ne perçois -qu'un rire, un rire éclatant, sans pensée, un rire effroyable, ton -rire, notre rire d'hier! - -Je fuis, je fuis plus ton rire, ton effroyable rire que tout -le reste, ton rire qui clame, qui s'étend sur la trahison et -sur la misère qui, plus effroyable, ensevelit en lui--pour les -ressusciter--ma douleur, mon trouble et mon inquiétude. - - * * * * * - -Je me suis arrêté à la terrasse de café où je me suis arrêté déjà, -où j'ai rencontré ton mari, où je le rencontre encore. Cette -fois-ci, je lui ai demandé: - ---Votre femme va bien? - -d'une voix tordue et brisée, sèche comme la fièvre, âpre et -courte comme la peur, et je me suis approché de lui, tout près, -pour boire ton image en ses yeux, pour lui voler ton immédiat -souvenir. Il m'a répondu: - ---Oui, très bien. - -Et les larmes me sont venues. C'est que je subissais ton martyre, -chérie, ton incessant supplice de dissimulation et de simulation, -ton effort pour paraître calme et joyeuse, joyeuse et--j'en étais -sûr,--tu pleurais maintenant, tu t'effarais, tu t'affolais à ton -aise, loin de ton époux--qui était là. - -Et je t'évoque... - -C'est ton rire qui me frappe en plein visage, ton rire jaillissant -de ma mémoire, jaillissant du passé pour m'éclabousser et -m'éclabousser de sang, ton rire s'égrenant, glougloutant, menu, -compact, total. - -Une vieille femme, genoux fléchissants, allonge sa face, son cou -plissé, ses rides vers mon cou: - ---J'ai quatre-vingt-six ans, jeune homme, tousse-t-elle si -lentement, et j'ai faim. - -Ton rire, chérie, ton rire fuse derrière la vieille femme, -l'auréole d'une auréole malfaisante et je me recule de ce cadre de -rire, de cette niche agressive de rires. - -La vieille femme ramasse ses vieux membres et ses vieilles rides, -comme elle ramasserait des sous, et s'en va, d'un pas usé, du pas -dont un revenant s'en retourne vers la tombe--où il était mieux. -Elle n'est pas triste--elle ne peut plus être triste--elle a connu -tant d'échecs! - -Je me rue sur elle, à travers le fantôme de rire, je lui donne -convulsivement des pièces de bronze qui débordent son attente; -et des remerciements pénibles, trop de remerciements, filtrent -vers moi, des remerciements qui me font peur, qui m'apportent le -malheur, qui m'attirent de plus en plus dans le chemin de misère -et qui m'y clouent... - - * * * * * - -Et ton rire, chérie, me suit dans mon taudis solitaire, en mon -petit lit à moi, se glisse entre mes camarades, vole de mes -livres, de mes cauchemars, de mon sommeil. - -Ne ris plus, ne ris plus, chérie! Mais on ne commande pas aux -absents! - -On ne commande pas au passé quand il revit. - -Ton rire, je le retrouve dans les rues, dans les aboiements -des chiens, dans les rires même qui fleurissent dans les rues, -les rires des petites ouvrières, des filles, des oisifs et des -sergents de ville. - -J'ai rêvé à ton enfance, chez nous, et ton rire a revécu dans -tes rires d'enfant; j'ai rêvé à ta ville natale, à cette -dormante Péronne, si triste, si légendaire, si enfoncée dans les -siècles--et des rires se sont égaillés de ses tours, des rires -ont glissé des jours de ses dentelles, ont passé à travers ses -batistes, ont crépité sur ses marais, ont rougi ses briques, -ont bondi des murailles, de ses couvents, rires vert-de-grisés, -rires nostalgiques, rires millénaires; des rires de bronze ont -été chassés de ses canons encloués, des rires se sont élevés de -ses tourbières, des rires ont été secoués par les cloches de ses -églises et des rires se sont échappés, en boitillant, des rires -étroits, de son hôpital. - -J'ai rêvé à ton père mort jeune, à ta mère sitôt morte et des -rires ont violé leurs cercueils; je t'ai évoquée, jeune orpheline: -rires en cornette, rires en crêpes, rires partout! - -Et notre chambre est trop étroite pour tous ces rires et mon cœur -est trop étroit pour leur amertume: je ne puis les cracher, ces -rires, avec des larmes. Je ne puis pleurer, comme un vieil homme, -pleurer les larmes qui toussent, qui hoquètent, qui écartent. - -Et huit longs jours m'encagent en tes rires, huit jours sans -nouvelles, huit jours de rage, de douleur et d'impuissance qui -s'étirent entre l'attente d'une lettre d'amour et l'attente d'une -lettre anonyme, huit jours raidis, huit jours qui retombent, l'un -après l'autre, usés sans avoir servi. - -Je t'envoie du courage, poste restante, et--n'est-ce pas?--tu -n'oses pas retirer mes lettres et tu vis, cloîtrée en ta terreur, -haletante, guettant l'arrivée de ton mari pour te mettre à -sourire, longuement, et pour figer sur tes lèvres ce sourire -difficile, ce sourire de momie torturée? - -J'entends ton rire sourdre de mes mots qui se débattent et qui -hésitent en leur appel, sourdre de mes désespoirs, sourdre de la -fatalité qui nous étreint, qui nous sépare, qui nous précipite -loin de l'autre après deux baisers contrariés et disjoints. - -Je veux travailler, tracer des mots indifférents: ton rire, ton -rire, encore! - -Ah! chérie, reviens pour que je ne t'entende plus rire! - - * * * * * - -Tu reviendras. - -J'ai reçu une lettre de toi, enfin, une lettre de tendresse, de -récriminations, de reproches sanglotants et d'étreintes contenues -et sanglotantes aussi, une lettre ratiocinatrice, de belle et -large raison et d'une passion si exacte, si jolie, si noble, si -stricte, lettre digne d'une matrone romaine et d'Eloa, de Mme de -Sévigné, de Mlle de Lespinasse, lettre d'héroïne et de martyre. - -Et ton rire, ton rire infatigable, l'encadrait, tournait autour. - -Je cours au rendez-vous que tu m'as donné pour tromper ton rire. - -Par un caprice, par une prédestination, par un exquis sentiment -de pudeur, de poésie et de lointain, tu m'as dit de t'attendre au -Trocadéro, au milieu de la galerie. - -J'y devance l'heure que tu m'as indiquée, je m'y morfonds, je m'y -affole. Jamais je n'eusse cru à un tel nombre de galeries. - -C'est le labyrinthe même. - -Pour y retrouver la frêle Ariane qui veut y renouer le fil de -notre fable, j'erre, j'erre solitaire--et pas assez solitaire. Des -gens tournent et montent qui sortent de je ne sais où. - -Et les dieux captifs ne sortent pas pour me protéger, pour -m'encourager. Des allumeurs de réverbères et des agents s'y -relaient et la pauvre rouille des arbres et la triste blancheur -des statues, le jardin chauve en contre-bas, sous la lividité des -pierres et des arches, des voûtes et des portes, des colonnes et -de l'écho, tout se mue en des rires, en ton rire, chérie, ton -rire qui se courbe, qui tourne, qui monte, qui descend, qui -s'engouffre du jardin sous la galerie, qui, des portes closes, -se rue dans la galerie, ton rire qui, des bouches invisibles des -dieux hindous aux bouches muettes des agents, des vagabonds et des -allumeurs de réverbères, aux bouches blanches des statues, des -troncs des arbres aux feuilles-fantômes, prend tout, roule sur -tout, agite tout, valse--en quelle valse immense, redoublante--de -l'écho au crépuscule, et grandit avec la nuit. - -Je vais d'une sortie à l'autre sortie et je reviens: ton rire -tue les minutes! tant de minutes sous lui, s'en nourrit, s'en -engraisse, ton rire déborde ces voûtes, déborde ce jardin, -galope jusqu'au Champ-de-Mars, jusqu'en haut de la Tour Eiffel -et retourne à moi en une poussée, en un soufflet gigantesque, -le soufflet de tout l'enfer, de toute la méchanceté, de toute -la bassesse humaine, le soufflet dont le démon souffletterait -l'idéal et ton rire spasmodique, haletant, précipité me frappe et -s'éloigne pour me frapper encore, pour me prouver que je n'ai plus -rien de toi, pas même le souvenir et la mélancolie. - - * * * * * - -Ah! merci! chérie! tu te jettes contre ton rire: c'est toi, c'est -toi! Te voilà! - - - - -VI - -LES JEUX DE LA LUMIÈRE ET DU HASARD - - -Tu me fais signe de ne pas aller à ta rencontre et, de ton long -pas d'honnête femme, tu viens à moi, sans en avoir l'air. - -Et tu n'hésites plus, tu te laisses prendre, tu me prends, et, au -beau milieu de la galerie, cependant que le jardin, les statues -se taisent, s'apaisent, se recueillent pour notre communion, nous -nous embrassons à pleine bouche, nous nous acharnons à notre -baiser, nous nous embrassons, d'un seul baiser, pour les jours -où nous ne nous sommes pas embrassés, et, sans honte, d'un seul -sanglot, nous pleurons, nous pleurons ensemble. - -Nos larmes jumelles se brisent l'une contre l'autre, se joignent, -se mêlent et nous nous serrons plus fort, nous pleurons plus -fort, de tout notre cœur, de notre semaine vide, de tout nous. -Chérie, chérie, ces galeries, ces salles fermées, tout est plein -de douleurs d'amour, de rencontres aussi et de pleurs, de pleurs -doux-amers, comme disait notre Pléïade. - -Toutes les légendes, toutes les amantes sont là, à peine raidies -par les siècles et nous ne faisons, nous ne ferons rien de -nouveau: les gens là-dedans ont aimé et sont morts avant nous. - -Mais en cette solitude sur quoi tombe la nuit, tu ne nous sens pas -assez seuls: il y a trop de lyrisme, trop de résignation, trop -de fatalité derrière nous, tu m'entraînes en notre secret, tu me -tires en notre histoire qu'il faut continuer: - -C'est un fiacre où tu as encore à pleurer, pour les rires que, -malgré toi, tu m'as infligés. - -Tu t'es mise à pleurer et à attendre la suite de mes pleurs tout -de suite, en un coin, mais le cocher me rappelle: «Où faut-il vous -conduire?» - - * * * * * - -C'est vrai: il faut nous conduire quelque part. Tu m'as fait te -chercher très loin, chercher très loin tes larmes. - -Il faut aller ailleurs, suivre ailleurs tes larmes: les voitures -ont des roues et ne peuvent vous laisser aimer en place: l'amour -est vagabond chez elles. - -Je m'inquiète, je ne trouve pas, je dis au cocher: «A -Notre-Dame!» Nous avons eu des dieux derrière nous ici, sans les -voir; allons voir d'autres dieux, un autre dieu. - -Et tu t'affoles tout à fait: «Regarde, regarde: je suis suivie, -nous sommes suivis!» - -Et tu trembles, sous mes baisers. Tu regardes par le petit carreau -voilé: tu interroges les lourdes lanternes anonymes, qui, de leur -rectangle rouge ou blanc, coupent la nuit. - -Mais nous voici un auxiliaire: le brouillard, le brouillard qui -nous enveloppe, qui nous poudre le long des quais, le brouillard -qui nous précède, courrier épars de mystère et qui nous suit, -gris, épais, subtil protecteur. - -La Seine, opaque, rêve auprès de nous: des lumières dansent sur -elle; c'est un paysage pesant, opaque, halluciné. - -Et je veux que tu me contes ta vie, depuis ces jours qui sont pour -moi des rires-suaires. - - * * * * * - -Tu me contes des terreurs, des soupçons autour de mes soupçons, -ailleurs, plus loin, plus près, tu me contes une farouche et -blêmissante attente d'autres lettres, d'autres menaces, plus -directes et une fureur vaine de baisers, une tendresse chaude et -murée en un terrier de bête traquée, une prison humaine et une -vraie prison, froide dans le froid, stoïque, se rétrécissant avec -une seule porte, en dehors: la porte par où entre le danger, par -où entre--non le remords, grand Dieu!--mais le reproche, par où -entrent la jalousie, l'envie, la colère, la haine: la porte des -vices et des malheurs. Prison où on n'écrit pas, où on n'espère -pas. Prison où l'on s'impatiente, où l'on ne crie pas pour ne pas -faire de bruit, où l'on hurle, où l'on sanglotte, où l'on agonise, -où l'on meurt,--en dedans! - ---Et te voilà, chéri, tu as été sage, au moins? Tu as pensé à moi, -à nous? Es-tu remonté chez nous? - ---Mais je n'en ai pas bougé, ma chérie, je t'ai attendue, si -cruellement, si longuement! j'écoutais les voitures, une à une. - ---Tu n'as pas entendu la mienne? Je me faisais promener au pas -autour de chez nous, tous les jours, je passais, je repassais -âprement, violemment. - ---Et tu n'entrais pas? - ---C'était périlleux: tu comprends, je voulais bien risquer de me -faire prendre pour quelque chose mais pour rien! - ---Pour rien? - ---Tes volets étaient obscurs, sans rais, sans raies de lumières. - ---Ah! chérie! pour ménager tes yeux, pour t'enfermer en un plus -strict cercle d'amour, j'avais acheté un abat-jour! - ---Je ne savais pas. - ---Ah! de te savoir si près de moi et si grave, si ardente, combien -je déteste plus mon désert, mon désert irrité, avide, peuplé de -rires, peuplé de ton rire, tu sais, ce rire dont tu as empli, dont -tu as débordé notre dernière après-midi? - ---Je ne me souviens plus: j'ai tant pleuré! mais si ça t'ennuie, -je ne rirai plus. - ---Ris, ris tout de suite. - ---Je ne sais plus. - ---Eh bien! taisons-nous, chérie, et retenons avarement notre -souffle, enlaçons-nous plus muettement, plus sauvagement en cette -voiture qui boite le long du fleuve et qui ne peut pénétrer en -ces lumières qui se varient et qui frémissent parmi des barques. -Tenons-nous sans parler, comme des pauvres gens--que nous -sommes--qui n'ont plus que leur amour, leur amour nu et dépouillé, -les nerfs visibles, les chairs tailladées, leur pauvre amour, sans -sourire, sans chansons, sans paroles, leur pauvre amour pauvre et -grand, puissant par sa misère, comme la faim. Et nous allons prier -Dieu pour nous, qui est loin. Nous ne prierons pas Dieu, chérie: -il n'est pas là, il n'y est pas pour nous. - - * * * * * - -Notre-Dame se dresse, gonflée de saints et de vierges folles. - -Il est dit que nous n'aurons les dieux qu'en bordure, que nous ne -les atteindrons pas: d'ailleurs avons-nous besoin d'aller chez -eux? Ne les avons-nous pas sur nous, autour de nous, en nous, -en cette voiture basse et cahotante, tous les dieux, les tiens, -les miens, ceux qui s'occupèrent d'amour, les dieux de courage, -de ferveur et d'héroïsme, les dieux de souffrance, les dieux de -jeunesse et de larmes? - -Je me sens si pur de cet afflux de divinité que je te propose, -si tu as peur, de ne plus t'aimer que d'âme, en cul-de-jatte -platonicien. - -Mais, émue de ma candeur et de ma bonne foi, tu m'embrasses, -pour me remercier, d'un tel baiser, d'un baiser si passionné, -si fécond, si tyrannique que je te le rends, ton baiser, de mon -humanité, de ma bestialité, de ma chasteté ancienne, et que nous -scellons de ce baiser des noces nouvelles, païennes, totales, -fauves et que la volupté promise, la volupté proche, l'âcre et -délicieuse volupté de demain déborde cette voiture, déborde notre -tristesse, déborde nos regrets, nos ennemis, notre malheur, notre -désir. - ---Viens, viens tout de suite! - ---Où? - ---Chez nous. - ---Il est trop tard et tu n'y penses pas. - ---Si j'y pense! - ---Et j'ai trop peur! - ---Tu n'as pas peur: le bon brouillard qui nous a fait blancs, qui -nous a rajeunis et poudrés et notre baiser, chérie, notre baiser -énorme et fin, qui a claqué, qui a rugi et qui a murmuré, comme -un torrent qui va grossir et comme une source aussi, source de -nouveaux baisers, source d'amour et de tous les amours, notre -baiser-trompette et notre baiser-harpe, notre baiser d'appel, -notre baiser de fouille, notre baiser de reconnaissance, de prise -de possession, de communion, de grâce, de force, de tendresse -et de fureur, ah! tâche à y échapper, chérie! enfuis-toi de ce -baiser, un peu, pour voir! Tu es sa prisonnière, son esclave! - ---Et toi? - ---Moi aussi. - ---Et les lettres anonymes? - ---Aussi! Et l'univers aussi. - ---Alors, pour le garder à nos lèvres, nous ne nous embrasserons -plus? Nous ne pourrons plus nous embrasser aussi bien? Et ce -baiser-gigogne sera-t-il stérile? - ---Embrassons-nous, embrassons-nous, chérie. - ---Tant que ça? - ---Plus. - ---Je vais te quitter. - ---Parce que nous nous embrassons? - ---Non; parce que j'ai à rentrer. Et puis, nous nous sommes -retrouvés, nous nous retrouverons. - ---Chez nous? - ---Oui. - - * * * * * - ---Tu m'as dit: oui d'une voix qui se reprenait à avoir peur et -pour n'avoir pas plus peur, pour avoir peur toute seule, tu es -descendue, rapidement. - -Et j'ai gardé mon fiacre désaffecté et je l'ai gardé longtemps -parce qu'il restait sur la buée de la vitre une ligne nerveuse et -claire que tu avais tracée et déchirée dans la nuit de ton doigt -pour voir de la lumière, pour retrouver ta route, la route de ta -fuite. Les lumières que tu avais requises par cette trouée se -glissaient jusqu'à moi, me frappaient, m'appelaient. Je ne les -voyais pas. J'évoquais ta main, ton doigt que tu avais retiré -d'une caresse pour plonger dans la vie, la vie qui n'est pas à moi -et je considérais, pâle, terrible, tout ce qui me restait de toi, -cette égratignure de la vitre embuée. - -Et c'est peut-être tout ce qui me restera de toi, un soir, pour -mes autres soirs, une ligne de lumière sur un champ de larmes! - - * * * * * - -Et j'ai tort d'être triste: je t'ai. - -Je t'ai eue là, dans cette voiture et je t'ai dans cette chambre -où tu te risques, de plain-pied, de ton pied qui se déchausse. - -La porte grise de ma chambre se dérobe, en un mur gris; elle -est difficile à voir et à toucher, c'est comme une caverne qui -s'enfonce au flanc d'une vieille maison, en face d'une loge où mes -concierges achèvent de vivre, sans plus se hâter qu'ils ne se sont -hâtés dans la vie, si vieux, si polis, si résignés! - -Ma concierge entre, avant nous, de son pas de vieille femme, en -notre temple d'adolescence d'hier, usée et morte pour permettre à -notre extase d'aujourd'hui d'être chez soi, refait le lit, nettoie -la chambre et traîne sa mécanique vieillesse en dehors, tire -dehors sa pauvre vieille figure naïve et charmante en ses plis, -comme une face qui n'a jamais menti, jamais trahi, qui ne sait -pas, qui ne veut pas savoir. - -Et nous sommes chez nous. - -Je t'attends, à vrai dire, et je t'attends plus que de raison. - -Je romps mon ban, à deux heures: j'ai déjeuné en public, après -m'être levé, sans retard, et j'ai semblé manger avec plaisir, -causer, m'intéresser aux mille riens de la vie publique et de la -vie privée, en commun, et je m'évade vers notre intimité, vers -toi, vers ma vraie vie. - -Je monte lentement pour m'accoutumer au bonheur, pour entrer sans -stupeur et sans clameur enthousiaste, en notre joie; je laisse un -peu le jour mourir puis, pour te faire venir plus vite, je crée -la nuit chez nous, je ferme les volets et je reste seul en face -de la lumière, en face de cette lampe qui brûle pour toi et qui -t'attend, qui t'attend. - -En cette rue peu passante, où des voix s'alanguissent et s'en -vont, où des sabots se suivent et se ressemblent, où les voitures -d'enfant crient aigrement sous la lassitude d'invisibles -nourrices, des voitures glissent, funèbres, emportant mon espoir, -des voitures qui semblent entrer chez moi, de force, qui crient -jusqu'à moi, qui marchent sur moi, en quel nombre! Tu ne sais -pas, chérie qui ne viens pas, en quel état je me tais et je me -tords. - -Cette voiture qui tousse, qui crache, qui siffle va te déverser -en l'acuité la plus qualifiée de ma fièvre, à la pointe de mon -désir, au tourbillon de ma furie. Tu tombes à point et mon extase -se ramasse, son leurre se double: c'est toi, c'est toi; la vérité, -la volupté vont justifier mon erreur, vont jeter de la raison,--et -quelle somptueuse raison!--sur le laborieux squelette de mon -hallucination continue. Mon lit amical, mon lit d'attente va se -transformer, je vais en bondir pour lui revenir avec toi! - -Mais c'est en vain que j'ai gardé mon souffle: le fiacre -sourdement s'éloigne! Heureux encore quand c'est un fiacre et -quand, en ma folie, je n'ai pas promu au rang de fiacre, une -patache d'épicier ou un camion de marchand d'eau de Seltz. - -Je devrais, par un sens subtil, reconnaître de loin ta voiture; je -reconnais toutes les voitures et j'exaspère mon désir, je peuple -amèrement ma solitude et quand tu arrives, enfin! tu arrives tard, -quand je t'ai perdue des fois et des fois et quand ma lampe a -désespéré avec moi et qu'elle baisse, qu'elle baisse sous mes yeux -clos. - - * * * * * - -Car je ne veux rien voir de cette chambre où tu fus, où tu n'es -pas, de cette chambre où chaque objet me crie non ton nom,--je ne -te nomme jamais,--mais ton corps, tout ton corps et chaque détail -de ton corps, je ferme les yeux pour mieux songer à tes yeux -clos, à tes yeux rétrécis par l'extase et la volupté et laissant -s'épaissir je ne sais, je sais trop quelle lueur trouble, grosse -de divinité et d'infini! - -Je ferme les yeux pour avoir un regard plus avide, plus frais, -plus prenant lorsque tu t'approcheras, un regard qui se lavera -sur toi de toute sa nuit, qui se reposera sur toi de tout son -repos et qui te saisira et qui gardera assez de toi pour tous les -pores aveugles de mon corps, de ma peau, pour les ventricules et -oreillettes aveugles de mon cœur, pour toute mon anatomie éparse, -pour mes entrailles, pour mon âme, pour tout moi. - -Je tâche à t'oublier tous les jours pour que tu me sois nouvelle -et enchanteresse, pour que tu m'éblouisses de ta fraîcheur, de la -magnificence ambrée de ta personne, de l'harmonie changeante de -ton être! Tes yeux ont une manière de fixer, de laisser retomber -ce qu'ils fixent, une manière d'attirer, de juger, de négliger, si -particulière! - -Tu as une franchise si claire et si nuancée des yeux, de la -bouche, des bras, du corps! Tu as une pudeur et une honte si -fières! Et tu as une telle douleur en toi, une douleur si -éternelle et si belle! - -Ah! chérie, comme il faut que je précipite ma sensualité! Comme -il faut que je précipite toutes les nuances de ma pitié, de mon -admiration, de mon respect! Comme il faut que nous nous hâtions! - -L'abat-jour enfoncé sur notre secret, les draps tirés sur notre -frisson, les lèvres collées à nos lèvres, muettes parce qu'elles -ont trop à dire et nos âmes errant, s'attristant et se réjouissant -à la fois!... - -Mais ce serait un mémorial de fatuité, de vulgarité et de -satisfaction parce que les nuances échappent, parce que de notre -pureté, de notre innocence dans le péché, de notre fureur sainte, -de notre emportement liturgique, de la lenteur passionnée de nos -caresses, de nos caresses psalmodiées, il ne nous reste que ce que -nous nous donnons l'un à l'autre et pour nous, chérie, pour nous -seuls, pour ne pas transmettre aux autres, pour ne pas chuchoter -aux autres, même en rêve! - - * * * * * - -Et, des jours où je t'ai attendue toute la journée, je me -languis vers ma petite chambre, l'autre, là-bas, où m'attend -l'éloquent enlacement de quelques phrases, bouclées, comme des -bras d'étreinte, et qui me font pleurer, délicieusement, avant -de dormir, qui me font dormir la bouche ouverte, serrée, ovale -étroitement, en un baiser offert, en un baiser espéré, sans -aigreur, qui dure toute la nuit et qui dure le matin, aussi, car -je veux dormir longtemps, plus longtemps,--jusqu'à toi... - -Les jours où je t'ai eue, je voudrais,--oh! à l'heure seulement -où je rentre,--ne t'avoir pas eue, pour trouver une lettre de -toi, pour tomber, le cœur le premier, en des mots et des phrases -de toi, pour avoir la douceur réelle et la vaine douceur, plus -subtile et plus rare, pour être heureux d'avoir été heureux, pour -être heureux d'être malheureux. - -D'ailleurs, sans vanité, tu peux être contente de moi: je ne t'ai -jamais fait part de mes impatiences, je t'ai toujours accueillie -comme la déesse la plus pure et qui prévient jusqu'au désir, -j'ai été soumis, petit garçon, j'ai lutté avec toi de candeur, -de gentillesse, de politesse, de tendresse, de gâterie et de -cajolerie. - - * * * * * - -Et je t'ai fait pleurer deux fois, tout de même,--et c'était à -cause de ton mari. - -Je t'ai dit la première fois, tout simplement: «Je voudrais le -voir mort. J'ai prié Dieu qu'il le fasse mourir.» - -C'était vrai. Il t'avait empêchée de venir la veille, il t'avait -même empêchée de m'écrire, il t'avait séquestrée, dédiée à des -amis, à un dîner dont je n'étais pas, t'avait infligé des soins, -des soucis, des inutilités et tu avais été la stérile esclave du -foyer sans amour, du foyer qu'on ouvre aux étrangers, où on les -convie, où on les fête, pour rien, pour empêcher tout un jour -une amante d'appartenir à son amant, pour empêcher toute une -nuit une rêveuse de rêver, d'espérer, pour la sevrer de joie et -d'amour, de tristesse d'amour, d'amour chanteur et d'amour muet; -j'avais demandé la mort de cet homme à Dieu comme je lui demandai -des miracles qu'il m'accorda,--et que je ne me rappelle qu'en -tremblant, du tremblement sacrilège et religieux,--et comme je lui -demandai des choses simples qu'il me refusa, parce que c'était -trop facile. - -Et je te le dis, puisque je te dis tout, entre deux baisers. Tu -ne fis pas effort pour retenir tes pleurs: un sanglot déchira ta -poitrine, un sanglot te secoua et tu crias: «Non! non! je ne veux -pas! je l'aime! je l'aime!» - -Je dus te calmer, de baisers frais, de baisers de remords, en te -berçant d'autres baisers; baisers odieux, et j'avais peur que tu -les crusses teints du sang de cet homme. - -Je te disais: «C'est pour rire», et tu pleurais plus fort et je -te permis de l'aimer, en t'embrassant: «Oui, oui, aime-le, tu me -feras plaisir. Je veux que tu l'aimes. Il est bon». - -Et je te gardai pour te consoler mieux et pour te consoler tout -à fait, en mon humiliation; nous nous aimâmes plus avant, pour -l'amour de lui. - -Une autre fois, tu pleuras parce que la veille, j'avais rencontré -une ancienne maîtresse de Tortoze. Rencontre que je te citai, pour -faire nombre, sans y penser. - -Tu me dis: «L'année dernière, ça me mettait en fureur d'entendre -ce nom. Toutes mes jalousies jaillissaient, tournaient, -bouillonnaient. Ça me faisait pleurer: maintenant ça ne me fait -plus rien. Que je suis malheureuse!» - -Et tu pleuras, de sentir qu'elle ne te faisait plus pleurer. Tu -pleuras ton ancienne jalousie, ton amour passé, tu pleuras à la -pensée que tu n'aimais plus ton mari! - -Je raille! A la pensée que tu pensais ne plus l'aimer, que tu -l'aimais du fond de ton crime et que tu levais vers lui les -yeux,--tes yeux en pleurs,--comme sur un maître lointain au lieu -de les baisser vers lui, voûtée comme sur ta chose. - -Et moi qui n'ai jamais eu de maîtresse, moi qui n'ai consenti à -l'amour que parce que c'était toi, moi qui t'ai parée de mille -voiles secrets de pureté et de divinité pour te déshabiller, -moi, si hautain, si orgueilleux, si méchant, je t'ai laissée -pleurer--pour ne pas te faire de peine et je t'ai demandé -pardon--comme il est juste. - - * * * * * - -Je n'ai pas eu de révolte quand tu m'as dit: - ---Il faut toujours que je te défende. Les gens ne savent pas, -tu comprends. Alors ils t'attaquent devant moi, disent que tu -es méchant, que tu n'as pas de cœur. Je leur réponds qu'ils se -trompent. - ---Ce n'est pas la peine. Ai-je été méchant envers toi? - ---Oh! mon chéri! tu as toujours été parfait et si tendre et si -câlin et tu as eu pour moi des yeux de bonté, de naïveté, des -yeux qui ne croient pas au mal, des yeux de foi, de beauté et de -splendeur. Mais je ne peux pas les leur décrire ces yeux-là, aux -gens, je ne peux pas, pour leur prouver que tu n'es pas méchant, -les introduire dans notre lit, les gens, et je veux tant, tant -être fière de toi! - ---Tu n'es pas fière de moi? - ---Je voudrais être plus fière, d'une fierté qui tiendrait le -monde. Je voudrais que les gens fussent fiers avec moi. - ---Attaque-moi quand je ne suis pas là et dis-moi, à moi, du bien -de moi. - ---Voilà que tu deviens méchant. Je n'ai jamais pu hurler avec les -loups: c'est plus fort que moi: je murmure. - ---Merci, chérie, mais écoute: je suis gentil avec toi, n'est-ce -pas? parfait, lyrique, calme? Eh bien! il faut que j'use sur les -gens la méchanceté qui me reste pour compte, que je sois dur, -méchant, d'avance, pour venir à toi, purgé, lavé, libre, pur, tout -de hautes pensées, tout cœur, tout rire--rire sans dessous--toute -lumière et tous baisers. - ---Je veux te donner assez de joie pour que tu en éclates, pour -que, de toi, il en jaillisse aux autres, pour qu'ils soient -heureux par moi, par toi; je veux noyer ta rancœur de naguère, -ton amertume de toujours, je veux te modeler de mes caresses, te -recréer, te créer de mes caresses, je te veux beau, je te veux bon. - ---Mais pourquoi les gens me blessent-ils de leur horreur, de -leur vide, de leur néant? Pourquoi ai-je la faculté, la vertu -d'indignation? - ---Pardonne-leur. - ---Ils ne nous pardonnent pas. - ---Et pourquoi t'occupes-tu des gens? - ---Ce n'est pas moi qui ai commencé. - ---Ah! mon grand fou! comme je t'aime! - - * * * * * - -Tout est bien qui finit bien et je tâche, ensuite, à me dominer, à -être indulgent, à louer et à approuver. - -Et je reviens ici chercher de l'indulgence. Je l'attends. Les -voitures hurlent et piaulent devant ma fenêtre aveuglée. Je suis -plus impatient aujourd'hui que les autres jours et mon lit me -paraît hérissé. - -Ma lampe casquée de son abat-jour rouge m'appelle à elle. J'ai de -l'encre. J'ai disposé l'inutile papier blanc qui demeure vierge -chaque jour et que j'emporte pour le rapporter, à cette fin, je -pense, d'entendre moins les battements indiscrets de mon cœur. - - * * * * * - -Et, aujourd'hui ma misère sentimentale évoque la misère de mon -enfance; ma faim évoque ma faim de naguère, les baisers proches -hèlent les baisers précipités de ma mère qui se répartissent, qui -s'agglomèrent, qui se fondent sur des années et des années,--et -tes larmes, tes larmes d'hier attirent, comme un aimant liquide, -les larmes que je versais sur les joues et sur les genoux de ma -mère et dont j'adoucis, quotidiennement, les angles de ma vie, au -début de ma pauvre vie. - - * * * * * - -C'est le fantôme de mon enfance qui entre et qui vient, sans -cruauté: je n'ai pas démérité de lui. Il me demande ma pitié, mon -attachement. Il demande à l'amant, à l'être de tendresse et de -bonheur que je suis, de la tendresse pour l'enfant pâle et sans -plaisir que je fus--et je m'attendris et j'écris ma tendresse. - -J'ai à saluer la veille d'une bataille mon meilleur ami, plus -détesté encore que moi. - -C'est mon enfance qui le saluera, mon enfance qui le lut, qui -lui emprunta du courage et qui lui emprunta--il n'en était pas -besoin--de la mélancolie et du mépris. - -Je lui rends l'émotion que je lui dois, je lui apporte mon -admiration, mon respect, mon affection et c'est mon enfance qui -dicte, ma triste enfance et c'est mon émotion de jadis. - -Toute ma misère m'est revenue et se tient droite entre les quatre -murs et mes années sont là, d'un jet, qui furent sans femme et -sans autre amour que celui de ma mère--qui avait faim. - -Chérie, tu es douce: tu ne veux pas chasser mon enfance, -m'infliger trop tôt la joie: tu me laisses revivre à mon aise ma -misère et ma virginité. - - * * * * * - -Et quand tu viens, il est tard, trop tard pour être trop heureux. - -Tu m'offres ton front, tu m'offres tes yeux, tu m'offres ta -bouche, mais lentement, dans le rythme de ma mélancolie. Nous -sommes des pauvres, exquisement, des pauvres qui ne trouvent qu'au -fur et à mesure un front, une bouche et des yeux, des pauvres qui -achètent--cher--du bonheur, pas réel, et des baisers timides, -qui achètent de l'amour et qui n'insistent pas, pour avoir des -regrets, pour avoir faim--encore, pour avoir envie de pleurer, en -dormant, pour une moitié de joie et une moitié de désespoir. - - * * * * * - -Chérie, chérie, ma journée, ma page d'hier, c'est aujourd'hui de -la littérature. - -J'ai corrigé les épreuves de mon évocation, de ma misère, de ma -sensibilité éternelle, de mon enfance. C'est imprimé, après des -crimes, sous des crimes et ces phrases frissonnantes sont raides, -en leur gaine de feuilleton comme un autre feuilleton. Des gens -s'attendrissent dessus cependant--et il y a des pleurs mais je -n'y veux plus penser. - -Je m'évade de mon enfance, je m'évade de ma misère pour ne plus -songer qu'à toi, chérie. - - * * * * * - -Te voilà: la lampe n'a plus l'air, parce que je ne veux plus, -d'une lampe de vestale qui me rappelle mon histoire, mon passé et -mes bégaiements, mes éveils de conscience, mes éveils d'ambition -et de rancœur parmi de la faim. - -Ce n'est pas un phare non plus qui ouvre l'avenir, d'une grosse -lumière. - -C'est le lampion de l'heure qui fuit et que nous ne laissons pas -fuir comme ça, c'est le lampion d'une heure de joie, d'une fête, -d'une débauche. Allons-y! Eh bien! c'est une débauche que la peur -trouble et scande! - -C'est vrai: (je n'y pensais plus!), nous nous cachons! c'est vrai! - -En cette chambre qui est nôtre, qui est si nôtre, qui ne s'ouvre, -qui ne s'entre-bâille que pour nous, en cette chambre qu'on ne -découvre qu'avec de la bonne volonté, qui se révèle tout à coup, -qui se déchire du mur sans en avoir l'air, tout le monde a le -droit d'entrer--et le commissaire de police. - -Les voitures que j'écoute, que je guette, que j'entends si -impatiemment, si goulûment, les voitures que, par delà mes volets, -je viole de mon oreille pour t'en arracher, les voitures d'espoir, -les voitures de spasme qui t'amènent--enfin!--après un cortège de -voitures avant-courrières, comme en un défilé, comme en une entrée -d'impératrice, les voitures, dès qu'une voiture t'a jetée ici, à -regret, nous deviennent ennemies et menaçantes. - -Leur chanson change: c'est le danger qui grince, c'est -l'inconnu--prévu--qui ricane, c'est l'obstacle, c'est l'horreur. -Qu'une voiture s'arrête devant ma fenêtre et obstrue notre -invisible horizon,--l'horizon auquel nous avons renoncé--de sa -masse noire, tu t'apeures, tu trembles et tu veux que je tremble. - -Les voitures viennent se briser contre notre étreinte mais elles -reviennent et jonchent notre lit de débris coupants qui exaspèrent -notre fièvre et notre torpeur divine, qui piquent notre lutte -amoureuse comme on pique les taureaux dans les cirques et qui nous -donnent l'un à l'autre comme on se donne devant la mort. Agonie -qui se renouvelle, qui se multiplie et le spectre du flagrant -délit, avec son écharpe, ne quitte pas notre lit et garrotte notre -nudité. Quand nous nous rhabillons, je te dis: «maintenant, on -peut venir, nous sommes plus honorables»; et on ne vient pas. - -Plaisanteries qui nous brûlent la bouche et qui y coulent de la -vulgarité comme du plomb fondu. - -J'ai acheté un peu de feu parce qu'il fait vraiment très froid, et -j'ai acheté une montre. - -Vieille, très vieille montre symbolique, des amours s'y cisèlent -en argent sur un cadran de cuivre et ce sont des amours -mélancoliques et un tombeau. J'avais peur que cette montre ne -voulût pas marquer l'heure, mais elle fut docile dès qu'elle vit -qu'il s'agissait d'amour, et si elle s'arrêta un jour, c'est que -nous n'avions pas assez joui de l'heure, l'heure qui fuyait. - - * * * * * - -Et puisqu'ici, c'est un journal de joie et un continu fragment..... - -Nous ne nous sommes jamais tant aimés que ces deux jours. Voici -deux mois que je ne vis que pour la volupté, mais jamais nous -n'avons été impatients, aussi ardents, aussi hardis. - -Nous avons été murés en notre volupté. La lampe lasse, la montre -triste, nos tristes vêtements passés, nous avons cherché la porte, -mais le feu s'est éteint sans nous attendre et le froid a gelé la -serrure, a glacé la clef dedans: la clef ne tourne plus. - -Et, dans mes efforts, je casse la clef. Ah! ta stupeur et ton -effroi, chérie, ne durent pas longtemps: tu t'en vas par la -fenêtre, sans ennui, et si crânement et si pudiquement, tu -t'évades si joliment de notre bonheur! Et je ferme les volets -derrière toi, derrière moi. - -C'est un tombeau, notre chambre: tombeau qui se rouvre et qui -ressuscite. Car je te retrouve le soir, presque seule, et je te -retrouve si tôt, aujourd'hui, le lendemain et nous sommes si gais, -si oublieux du danger! - -Ah! chérie! chérie! Ce soir, je vais à une première et les mots -d'amour qui s'y suivent, qui y rebondissent, qui s'y engendrent, -me clouent, me foudroient. - -Il faut que je tombe dans tes bras vite, vite, pour oublier que -je suis malade. Nous ne devrions assister qu'ensemble à des -spectacles où on parle d'amour. - - * * * * * - -Ensemble! mais tu t'en vas! tu es partie, après tant de baisers -d'adieu que ce n'étaient plus que des baisers sans plus. Et il ne -me reste plus aujourd'hui où tu pars tout à fait, que ton mari, -que Tortoze et je m'attache à lui pour avoir quelque chose de toi. - -Ah! j'ai bien envie de lui dire: - -«A propos, je suis l'amant de votre femme», - -pour voir, pour rien, pour tout, pour qu'il me tue, pour qu'il te -tue, pour qu'il te lâche à moi, dans l'autre vie ou dans celle-ci. - -Et je suis las de cette vie de mensonge, qui me pèse tant quand -tu n'es pas là, qui m'écrase sans excuse, sans consolation, quand -nous ne sommes pas tous deux à noliser nos remords. Mais il est si -gentil, si fraternel! - -Et je pense trop à toi, en dehors de lui. Et je cherche trop à -filtrer ses paroles, à filtrer sa présence pour n'en tirer, pour -n'en garder à mes lèvres et à mon cœur que ce qui est à toi, que -ce qui vient de toi. - -Le soir tombe, la nuit commence qu'il achèvera avec toi, très -loin, vers l'Italie. - -C'est une nuit que je voudrais arrêter en sa longue course -d'hiver, c'est une nuit que je laisse tomber et s'enfuir en -soupirant, parmi mes sourires à Tortoze. - -Et Tortoze me serre la main pour la dernière poignée de mains -(c'est la centième). En le perdant, chérie, je te perds deux fois! - - - - -VII - -ÉTRENNES LYRIQUES ET TRAGIQUES - - -J'ai passé la fin de l'année, le commencement de cette année-ci à -songer à toi et à ne songer qu'à toi, ma pâle fiancée. - -Tu vas me dire: «Ce n'est pas vrai. Je sais que tu passes tout ton -temps--et tout le temps des autres--à songer à moi. Ne fais pas le -malin. Tout le temps tu songes à moi,--et tu ne t'en portes pas -mieux pour ça.» - -Mais ne badinons pas: j'ai songé à toi la nuit de l'An--devant -témoins. - -J'étais dans un appartement lointain, avec quelques hommes de cœur -ou d'esprit, d'esprit et de cœur, par hasard. C'étaient des hommes -savants ou passionnés--ce qui est la même chose, qui pensent par -métier, par oisiveté ou par vocation. - -Ils pensèrent cette nuit-là: c'est dire qu'ils parlaient. Autour -de cette longue table légère et blonde, parmi les lumières et -les fruits, parmi les femmes qui se penchaient, qui écoutaient, -qui chuchotaient discrètement, c'étaient les plus belles paroles -du monde, de la terre et du ciel, aperçus nouveaux, aphorismes -hardis, paradoxes aussi, mais paradoxes lyriques et des idées, -des idées! C'étaient des plaisanteries aussi, des plaisanteries -tantôt inconsistantes, tantôt éperonnées: c'était un concert, une -mousquetade et des bombes, c'était charmant, exquis, vibrant, -profond--et mieux encore. - -Je voudrais trouver d'autres louanges encore et les plus larges -cris d'enthousiasme, car je juge ces hommes sur leur réputation, -sur l'estime que j'ai pour eux et sur ma conviction que, cette -nuit-là, ils se sont surpassés eux-mêmes: la vérité, c'est que je -n'ai rien entendu, rien écouté, et que, si je ne connaissais pas -mes éminents compagnons, je ne saurais même pas s'ils ont parlé: -je songeais à toi, ma pâle fiancée. - -Lourdement, profondément enfoui en mes rêves et en mes souvenirs, -plongé comme en un sarcophage de roses et de chrysanthèmes dans -l'humide et vivante ombre de nos baisers, pétrifié, pour ainsi -dire, de notre molle tendresse, je ne disais rien, je ne sentais -rien,--et c'est à peine si je mangeais. Je n'appartenais plus à -ce monde. J'avais émigré. - -Il y a dans la nuit de la Saint-Sylvestre, un trou, un coin très -ignoré, où l'on échappe à ses amis, à la monotonie de sa vie, où -l'on s'échappe de soi-même, où l'on galope sur des routes bleues -et en des coulées de lunes. On visite des ombres, on salue de -vieux regrets, de vieux remords, et l'on va, pèlerin nostalgique, -parcourir d'un regard le Pays de Tendre, ce pays dont on ne sut -jamais dresser que des cartes muettes, car, les vraies cartes du -Pays de Tendre, on ne les dessine pas, on les soupire et l'on ne -peut rien y déterminer, pas même la place de son tombeau. - -Cette nuit-là, je ne parcourus même pas le Pays de Tendre: j'y -fus ravi en esprit, comme on écrivait au grand siècle--c'est -le dix-septième que je veux dire--en esprit! j'exagère, car je -n'avais pas d'esprit, j'étais lourd, comme on est lourd lorsqu'on -est mort--et qu'on n'est pas mort d'amour. - -Les mots autour de moi voletaient, s'entrechoquaient, se -rencontraient, entraient l'un dans l'autre--et c'était comme un -berceau d'arbres aux feuilles chantantes, comme le berceau de la -nouvelle année que nous attendions en mangeant et en buvant et -qui était venue toute seule sans qu'on s'en aperçût, sans qu'on -fît attention à elle, qui était là, auprès de nous, sur nous, -grelottant, mal lavée et grise. - - * * * * * - -Ah! elle ne ruait pas dans les brancards, elle ne se précipitait -pas, la pauvre, pauvre année. Les hommes parlaient toujours; -d'une année à l'autre, ils avaient jeté un pont de bateaux, un -pont volant, un pont d'idées, de mots furieux, d'utopies et -de plaisanteries. Et ils ne pensaient qu'à leurs pensées, et -n'avaient pas la politesse, la sagesse de songer un peu à la -petite année qui s'en était venue, qui était là, qui était triste, -peu rassurée, et si petite! - -Et je souris à la petite année. - -Elle n'avait même pas la force de me sourire. - -Je dis à une dame, à côté de moi: - ---Je vous prends à témoin que je pense à ma fiancée. - -Elle me donna acte de mon aveu et se remit à écouter les gens qui -parlaient plus que moi et qui parlaient mieux. La petite année -tremblait toujours. Je cherchai à la bercer en un discours. - ---Petite année, lui dis-je, tu es jeune, tu ne sais pas, mais il -y a beaucoup d'êtres qui tremblent plus que toi--à cause de toi. -Ils croient que tu leur apportes des malheurs, des deuils, des -hontes, des crimes, peut-être, ils t'imaginent agressive, armée -et rosse, pour être de ton temps. Et d'autres te cherchent d'yeux -égarés, d'yeux qui veulent voir partout la chance--et qui ne la -voient nulle part. Petite année, je sais que tu es très bonne et -que tu viens, nue, les mains vides et pauvre. L'autre année s'en -est allée, à son honneur, sur des applaudissements de théâtre: -elle ne t'a pas passé un bilan mais l'a caché dans un coin. Ne -t'apeure pas, petite année, je te prends: pour que tu n'aies pas -froid, pour que tu saches sourire, pour que tu saches aimer, je te -dédie à ma fiancée, je te dédie à mon amie. Tu te réchaufferas, tu -t'illumineras du reflet de ses yeux, tu t'adouciras à la clarté de -sa bouche. - -«Petite année, tu nous appartiens à nous deux, mon amie et moi! -nous t'adoptons, tu es notre enfant, tu verras comme nous te -ferons belle, riche et parée. Rassure-toi, tu es à nous. Tu nous -apporteras les pires émotions, les plus belles inquiétudes, les -plus douces, les plus farouches étreintes, et tu déchaîneras sur -elle et sur moi, sur notre unique âme à deux bouches l'essor -éclatant des gloires; tu nous donneras la terre et tu nous -donneras aussi le royaume des amoureux, qui n'est pas de ce -monde, mais qui contient ce monde--et les cieux. - -Petite année, tu es bonne et tu seras meilleure à vivre avec -nous--et de nous. - -«Les années, quand elles naissent, sont toute bonté, toute bonne -volonté. Mais il y a des hommes qui, peu à peu, les cognent, qui -jettent des événements en travers, qui se jettent au travers des -événements, et qui provoquent ainsi des chaos divers auxquels les -années les mieux constituées ne peuvent pas résister. Tu seras -douce, n'est-ce pas, petite année, à l'homme chez qui nous sommes -et qui discute là-bas et qui rit comme il lancerait des coups de -sabre. Et tu seras douce à tous ceux et à toutes celles qui sont -ici--et aux autres, et à tout le monde. - -«Non! petite année, tu ne seras pas douce à tous; les années ne -sont pas faites pour être douces, elles sont faites pour qu'on -les _tire_, comme disent les forçats, dans le bagne étroit de la -vie. Mais, petite année, je t'ai prise, par pitié, je te garde, -je t'aurais prise de force. Je ne te violerai pas, parce que -j'ai juré fidélité à ma fiancée, mais je te garrotterai, je te -ligotterai, je t'hypnotiserai. Sois tranquille, je ne me laisserai -pas faire par toi: je te tiens. - -«Quelqu'un qui sait tout et qui connaît les taureaux en outre, me -répète que, d'un geste gracieux, les toréadors, avant de mettre à -mort le taureau, le dédient à la plus belle. C'est ainsi que je te -dédie à mon amie. Je n'ai pas envie de te tuer, petite année, mais -je veux combattre; tu ne seras pas pour moi un an de repos, mais -un an de luttes où, s'il en est besoin, je me créerai des ennemis, -où j'inventerai des dangers et des obstacles pour pouvoir, pendant -et après, être plus tendre avec mon amie, pour pouvoir pleurer -avec elle plus de larmes et pour être avec elle plus longuement et -plus inquiètement heureux. Petite année, je t'ai baptisée au nom -de l'amour, va, je te souhaite d'être bonne.» - - * * * * * - -Par une des fenêtres entraient toutes sortes de lumières, des -lumières menues qui tremblaient, qui s'enfonçaient dans l'infini: -la Seine s'étendait sous elles et autour d'elles, immobile et -lente. Les étoiles, le ciel grave, ces lumières qui se faisaient -parfois rouges et vertes, cette lenteur de l'eau, tout assemblait -un paysage sans âge, sans couleur locale, d'un charme vague, de -la mélancolie la plus gracieuse et la plus cosmopolite. C'était -Paris, certes, et c'étaient ses environs où des forêts poussent -pour qu'on s'y parle amour, de très près, et c'était aussi Venise -et c'était l'Écosse, et c'étaient les pays nostalgiques, les lacs -nostalgiques où glissent des barques et des rêves, et c'étaient -un peu ces corridors des limbes où il ne passe personne et où, à -deux, on ne regrette pas le Paradis. - -Et ton âme, mon aimée, passa dans l'air léger de cette nuit et me -regarda des grands yeux du fleuve. - - * * * * * - -Ce fut une nuit exquise. Je m'obstinai à ne pas parler, à rêver, -à me laisser aller à toi, à me laisser, de loin, prendre par -ton souvenir, par ton âme, par tout toi. Et, lorsque je revins -chez moi, tout Paris m'apparut qui se donnait à nous, les -Champs-Elysées, les quais, les places. Même je fus heureux tout à -fait: mon cocher passa sans nécessité devant la colonne Vendôme. -Je vis que l'année me voulait du bien, et je l'en remerciai -poliment. - - * * * * * - -Mais je me suis trop hâté de me réjouir. Quelle idée m'a pris de -dire au cocher de me «déposer» à un café du boulevard? - -Pourquoi les cafés, cette nuit de l'an, sont-ils ouverts toute -la nuit, et pourquoi le souvenir des terrasses où je rencontrai -l'autre me hante-t-il à cette heure où l'année s'est changée? où -arrive une année toute propre et toute pure? - - * * * * * - -C'est une de ces nuits d'hiver où il ne fait pas assez froid. -On s'est assis à la terrasse d'un café et l'on a tâché à causer -parmi les douze cris de minuit. On a ri un peu pour se persuader -qu'on ne va pas être plus vieux d'une vieillesse soudaine et que -la mort n'est pas plus proche: on a tiré sur les mots, sur les -plaisanteries, on les a fait durer pour sentir un pont entre les -deux années, pour y entrer mollement, sans s'en apercevoir, en se -sentant même. - -Voilà: le douzième cri s'est éteint, l'heure s'est homologuée à -toutes les horloges pneumatiques de la ville, on est dans l'année -nouvelle, franchement, absolument, de la tête aux pieds, des -dettes aux espérances, jusqu'à l'âme. - -Les minutes s'égouttent. On vit de la même vie, en un trouble. Et -ce sera une nuit comme les autres nuits. - - * * * * * - -Non. Le boulevard s'émeut, frémit et devient tyrannique; le -boulevard, opprimé par les baraques mystérieuses, le boulevard -étranglé par les lumières Collet, par les camelots et les soldats -permissionnaires, déborde, crache et vomit. Il vient à nous, roule -à nous des hommes et des femmes. Ça chante et ça ricane, ça nous -éclabousse d'un blasphème et d'un hoquet gouailleur, d'une plainte -qui s'use à force d'avoir servi: c'est la misère et l'infamie -qui viennent nous frapper au cœur et qui grimacent pour se faire -reconnaître: vieilles connaissances, vieilles amies, parentes de -province, maîtresses incestueuses d'hier. - -On finit par regarder pour ne plus voir, pour ne pas sentir autour -de soi les petites filles qui mendient comme elles dormiraient et -les haleines d'assassins des vagabonds. Et l'on demeure, éternel, -les yeux fixés sur l'horreur cinématographique du boulevard. - -Qu'est-ce que cette foule-là? - -Nous ne l'avons jamais vue. D'où sort-elle? Nous avons vu ce -jeune homme à une audience de police correctionnelle, nous avons -coudoyé ce policier dans une réunion anarchiste, et cette femme, -nous l'avons vue qui riait à une représentation de mélodrame. -Mais ce ne sont pas des individus, c'est un ensemble, c'est une -procession, c'est une armée, c'est un monde: ça se tient et ça -colle avec de la boue, avec des menottes, avec du blanc gras et -de la mauvaise sueur. - -Vieux hommes courbés, blanchis et sales, les yeux durs et -fixes en une vision de revanche sur la société et le destin, -filles en cheveux roux, cyniques et dolentes, les haillons, -adolescents précis aux bouches féroces et aux paupières lasses, -mûres courtisanes, terribles, mendiants et commis congédiés, -simples pauvresses et scélérats à compartiments, ils tiennent le -boulevard, bousculent et étouffent les infortunés bourgeois qui, -les bras lourds de cadeaux, rentrent chez eux, et vont, les bras -vides, les mains hésitantes et l'âme hésitante, devant nous. - -Ah! ces regards qui ne s'arrêtent pas sur nous, qui nous percent, -qui nous marquent et qui s'en vont! Ces mâchoires lourdes qui -mâchent à vide, pour se faire les dents! - -Et les gens marchent à vide aussi. - - * * * * * - -Nous entendons un murmure, nous devinons des paroles, un chant -tacite, parmi ces chansons qu'on nous offre malgré nous. «Ah! -disent ces gens, vous rêvez à l'année qui s'en est allée. Cette -année, vous vous demandez si elle a été celle de ce romancier ou -de ce souverain, de ce poète ou de cet inventeur, de cette utopie -ou de ce vaudeville! Cette année a été presque la nôtre: elle a -été celle de notre frère, de notre amant, de notre fils, qui a -été guillotiné comme meurtrier, de notre ami qui s'en est allé -au bagne, de par l'indulgence des jurés, et de notre camarade -que voici, qui a été meurtrier, violeur et faussaire, mais qui -est malin et qui a de la chance. Vous vous demandez que sera -cette année; vous demeurez anxieux au bord de cette année en -cherchant à deviner ce qu'elle apportera, à qui elle sera. Ne vous -fatiguez pas. Cette année, c'est à nous, c'est nous. C'est nous, -les faits divers, les cours et tribunaux de cette année, c'est -nous, les drames de la misère, la faim, les cris, la fatalité de -cette année. Vous nous retrouverez à la troisième page et à la -première page des journaux, dans les vedettes et les manchettes -des quotidiens et dans les terrains vagues avec des coups de -couteau au flanc, vous nous retrouverez épars en des héroïsmes -coloniaux (car nous sommes braves en dehors des fortifications) -et en des maisons centrales du Midi, parce qu'on y est très mal. -C'est nous qui mourrons et qui tuerons pour emplir cette année et -c'est peut-être vous qui nous ferez mourir de faim, sans le faire -exprès, et c'est peut-être nous qui vous tuerons, par hasard. -Nous passons devant vous sans haine: nous ne vous connaissons -pas. Vous aurez des paroles éloquentes sur nous, à distance, que -nous n'entendrons pas, et nous nous rencontrerons, sans nous -rappeler que nous nous sommes croisés déjà. Regardez-nous bien: -vous ne vous verrez plus en troupe, vous n'apercevrez plus notre -horde maudite et sainte: c'est une sortie du destin et de la -légende, un défilé, un défi, une promenade de méditation au bord -d'un précipice, au bord de l'action, avant nos petites escapades, -notre révolte et notre bond vers l'Enfer. Regardez-nous bien: nous -valons la peine d'être vus, n'est-ce pas?» - - * * * * * - -Oui, vous valez la peine d'être vus et d'être regardés, -misérables! Vous êtes plus sinistres, plus amples, plus riches -et plus grands, en votre sordide bassesse, que les gueux de -Callot, de Goya et de Luce. Vous avez des rides infinies, des -instincts et des remords en relief, vous êtes ciselés de toutes -les gangrènes, mais nous n'avons pas besoin de vous regarder: nous -vous connaissons. - -Nous nous sentons en ce moment veules, sans souffrance et sans -vie: c'est que vous vivez pour nous. Nous savons qui vous êtes: -vous êtes nous, vous êtes nos vices et nos crimes--et vous êtes -pires et pis: nos nuances d'âme; nos hésitations devant le Bien et -la Beauté, notre manque de pitié, nos faiblesses, notre lassitude -et notre ignorance, c'est vous. - -L'année qui s'en est allée pèse toujours sur nous; elle est -lourde. Nous nous sommes attardés à des sottises, à de la -médiocrité. Vous êtes tout ça. Vous êtes les mots méchants que -nous prononçons et auxquels nous ne pensons plus, et auxquels des -gens pensent toujours; vous êtes les semences de haines que nous -avons laissées, négligemment, au cœur des hommes et des femmes -et les semences de haine qui germent en nous, à notre insu; la -mauvaise volonté des autres et notre mauvaise volonté, le frisson -d'envie, le désir de vengeance, que nous avons en nous ou autour -de nous. - -Ah! nous faisons effort pour nous sentir, cette nuit au moins, -libres et bons! Vous êtes notre esclavage de vices, notre embarras -de souvenirs, notre odieuse mémoire, notre conscience, notre -fatalité, le mal que nous avons fait, le mal que nous sommes, -le mal de la terre, le mal universel. Mais vous êtes le mal de -l'année dernière: vous êtes nos remords en guenilles, nos remords -à casier judiciaire qui passent devant nous et qui s'en vont. -Vous vous en allez, n'est-ce pas? Vous avez des cauchemars à -promener ailleurs et vous avez à disparaître. Vous êtes l'année -passée. - - * * * * * - ---Mais non, ricanent les hagards promeneurs, nous sommes cette -année-ci, l'année qui court déjà. Nous sommes de pauvres -vagabonds, de modestes criminels, des individualités de la -cambriole et de l'attaque nocturne; mais si vous voulez faire du -symbolisme à notre propos, ne le faites pas à faux, messieurs. -Nous vous connaissons, nous aussi. Tout à l'heure, chez vous, vous -allez découvrir que, décidément, vous avez de belles âmes, de -belles âmes toutes neuves, toutes fraîches, des âmes de foi, de -calme et de liberté. Nous voulons bien, si ça vous fait plaisir, -être vos crimes et votre horreur. Mais pas d'erreur! Vos crimes et -votre horreur de l'an passé, c'est une affaire entre l'antiquité -et vous, c'est enlevé, pesé, placé à intérêts composés; ça compte -pour la retraite, ça nous est égal. Nous sommes cette année-ci, -vos crimes et votre horreur de cette année. Lisez en nos faces, en -notre hideur: vous y lisez les actes inqualifiables et qualifiés -que vous allez commettre. Le remords! le souvenir! nous ne tenons -pas cet article-là. Nous sommes l'avenir, l'avenir immédiat: ce -n'est pas beau? Et pourquoi, subitement, seriez-vous plus beaux, -plus vertueux? De quel droit la grâce serait-elle venue vous -toucher parmi vos bocks et votre monotonie? - - * * * * * - -Je gémis--en moi-même--vers cette effroyable foule. - ---Où avez-vous pris ma monotonie? J'ai été heureux, j'ai été -triste--et si magnifiquement, si diversement! J'ai été beau, j'ai -été bon! - -Ma laideur d'âme, je ne la connais pas et cette année a été -l'année de mon amie et de notre amour! - -C'est une année qui s'est étiolée, qui s'est maladivement étirée -parmi mon attente, qui s'est traînée jusqu'à notre rencontre et -qui est morte voluptueusement au cœur de notre volupté. - -Et elle se renouvelle, elle renaît pour nous, simplement, comme se -font les miracles et comme se tisse l'éternité. - -Ce ciel bas, ce cauchemar qui marche, cette épave désolée qui est -le passé, ce fantôme d'épave, la conscience des autres, qui passe -devant moi en boue et en loques, cette ville qui semble s'ouvrir -et se prêter à des scandales, à des fièvres sans noblesse et -à des torpeurs, ces gens, autour de moi, qui affermissent sur -leur âme le masque de leurs manies et de leurs vices, rien ne -peut souiller mon espoir, rien ne peut amputer mon ardeur et mon -enthousiasme. - -J'aime! j'aime! et je suis aimé. J'aime et je suis aimé à travers -l'espace: elle est loin, celle qui est ma fiancée, que j'ai élue -ma fiancée par delà les obstacles, celle qui est ma fiancée, de -toute la beauté, de toute la sainteté, de toute la magie des liens -d'amour. - -Et, en ma solitude, j'aime sans amertume. - -J'aime mieux, d'être seul. - - * * * * * - -Je cueille fortement, profondément des nuances qui m'avaient -échappé, parce que j'allais au plus gros. - -Des télégrammes chantent autour de moi, un télégramme que tu avais -envoyé devant toi pour m'annoncer que tu venais et qui me surprit, -parmi ma peur, comme un baiser d'ange surprend en un bagne. Tu me -rappelais un fin baiser dont je venais de t'effleurer, à peine, en -secret, un tout petit et tout pauvre baiser, même, volé et que tu -confiais à mon souvenir avant de te confier, avant de t'abandonner. - -Et ce sont des pudeurs à toi et des scrupules à toi--c'est tout -comme--qui me reviennent, ce sont les mille riens qui m'attachent -à toi à jamais et qui te font divine entre les déesses, humaine -entre les femmes et c'est une tendresse qui s'épure, qui, -en dehors de la passion, sans brutalité, devient si haute, -si délicate, si essentielle et si simple, de la douceur et, -parfaitement, de la tendresse. Et c'est pour moi un lit subtil -de gentillesse, c'est le délice sans remords, sans vulgarité, un -délice de conte de fées et un délice platonisant et pétrarquisant. - - * * * * * - -Comme je t'aime, chérie! Tu erres aux paysages mêmes où erra -Pétrarque: tu respires dans les champs et dans les villes de -l'amour et de la poésie, du désir et de l'éternité, mais tu y -respires aussi de la solitude. Tu fais un voyage de noces sans -nouveau marié et un voyage d'amoureuse sans amant. Tu dois te -mettre en quête d'un bureau de poste étranger, perdu dans les -ruines, dans la poussière et dans le pâle soleil, pour m'envoyer -une lettre brève, tremblante encore, après un millier de lieues, -du tremblement de ta main--et, dans toutes les villes qui invitent -à l'amour, tu dois penser à moi--qui suis loin. - -Et moi aussi, je dois faire un voyage. Je dois monter à notre -chambre pour y trouver ta lettre et je dois la lire chez nous, la -lire au lit vide, au feu éteint, à la lampe pas allumée et je dois -m'attrister de leur tristesse et m'irriter de leur cynique espoir. - -Mais chez nous, je songe à tant de choses qui n'y furent pas, à -des coups d'œil, à des dessins de baisers, à des caresses d'yeux, -à un envoi de tendresse infinie, jaillissant droit d'un regard, à -des pressions de mains, à des élans à peine indiqués de ton corps -vers mon corps et à d'infinies soirées passées à nous désirer tous -deux, en des salons amis, en une foule. - -Je savoure le passé, j'amasse peu à peu des pétales effeuillés -et je me sens défaillir sous une jonchée de souvenirs exquis -et épars, sous une mer lumineuse comme de petites larmes sans -douleur, sous un univers d'émotion qui m'étreint et qui se laisse -étreindre. - -Mais, chérie, combien il eût été plus doux d'ouvrir l'année -ensemble et de la happer naissante, avec toi, avec moi, de nos -bras nus!... - - - - -VIII - -JADIS ET PARALLÈLEMENT - - -Il faut que je fasse mon apprentissage. - -Mon apprentissage d'amant. - -De l'amant dont la maîtresse est en voyage. - -Et que je me tienne très sage. - -Attendant en vulgaire amant. - -Ma maîtresse malgré soi volage. - -Et qui d'ailleurs doit revenir incessamment. - -Il faudra que le précipice de ton absence, chérie, se comble -harmonieusement, des fleurs renaissantes et créatrices, des fleurs -d'argent, des fleurs grises qui poussent de notre hier, et il -faudra, ah! ça, il le faudra! il faudra que les Italies, que les -voyages, que les dieux jaloux te rendent à moi. - -Mais voici des gens qui emplissent mon présent. - - * * * * * - -Et voici une femme, Hélène. - -Je la connais: c'est une année de mon existence. - -Je ne l'ai pas rencontrée, je l'ai vue. Elle jouait des comédies -diverses, qui ne devaient avoir qu'un soir. Elle ne me disait rien. - -Ses traits n'avaient rien de ce qui constitue la beauté, selon les -dissertations des professionnels de l'esthétique. - -Puis, après des mois, je la rencontrai. C'était le temps où je -sortais de l'obscurité et où les journaux parlaient de moi, l'un -après l'autre. - -Elle s'excita un peu sur ma gloire neuve, en l'imaginant à soi, -m'approcha pour cueillir sur moi le secret de la chance et -s'attendrit et ne trouva plus que de la fraternité. - -Je m'attendris à mon tour, plus lentement, et ce fut une -camaraderie songeuse, affectueuse et frissonnante. Nous nous -contions nos enfances pareilles, nos misères pareilles et nous -attendions le destin, en des cafés. - -Bohème sentimentale plus que passionnée: Hélène appartenait à un -autre, solidement. Elle portait un nom prédestiné. - -Elle attirait, attachait. - -Des gens l'avaient aimée, sincèrement, avant qu'elle eût du -talent, l'avaient aimée pour elle-même, pour son corps et pour -ses yeux farouches. Et elle me fut de l'émotion, des envies de -pleurer, des crises d'humilité, un joli bruit de paroles et un -joli silence, de l'humanité teinte en roux, un sourire et un -mutisme fixe et attentif de chien d'arrêt qui guette l'avenir. - -Et, Hélène, je te connus furieuse, agressive, méchante: c'est -que tu te défendais d'avance ou en retard, contre la guigne -d'avant-hier ou d'après-demain: tu m'injuriais, tu me raillais -parce que tu avais peur et je ne répondais pas parce que je -t'aimais et parce que, somme toute, j'étais plus «arrivé» que toi. - -Nous fûmes un chaste ménage d'aventuriers pas en ménage, qui -conspirent et qui s'arment: nous parlions art, nous nous -partagions les mondes, nous pataugions dans de l'azur et de la -pourpre et nous nous fâchions de temps en temps, pour ne plus -penser qu'au présent, parce que nous nous effrayions de nos -ambitions nouvelles, qui se gonflaient, qui s'affolaient d'être -ensemble. - -Et les honneurs te vinrent et tu disparus. - -Tu revins un soir pour me dire des choses dures et te revoici. - -Tu es tout à fait fraternelle. Un peu plus triste, peut-être, -d'avoir moins à désirer--et nous avons un an de plus. - -Je t'ai demandé si tu allais bien: tu vas bien. Je t'ai demandé si -tu étais contente: tu es contente. - -Je n'ai plus rien à te dire. - -Mais c'est plus fort que moi: ma vieille sensiblerie me reprend. -J'ai envie de m'émouvoir et envie de pleurer, à te voir. Et, de -ma voix des soirs de reproche, de gronderie, de bouderie et de -lassitude à deux, je gémis: «Hélène!» - -Elle me regarde de ses yeux qui gouaillent gentiment et qui -dansent, comme une gamine qui fait danser un petit voisin, pour le -consoler, et de sa voix de courage, de sa voix décidée, de sa voix -de combat, elle interroge: «Qu'est-ce que vous avez, mon pauvre -Maheustre?» - -Je n'ai rien: j'ai tout, le cœur le plus trouble, le plus vague, -le plus grouillant du monde. Ça ne s'exprime pas. - -Je répète: «Hélène!» - ---Voyons, voyons! Soyez sérieux. - ---Je suis sérieux, Hélène. J'aime. - ---Ah! encore! - -Car j'ai aimé. Je me suis perdu en des déclarations éloquentes. -J'ai déclaré à Hélène que je l'aimais, sans préciser ce que -j'aimais en elle. «Je vous aime c'est bref», mais je suis froissé -de son «encore». - ---Vous vous trompez, Hélène. Le mot «encore» n'a rien à faire ici. -Ce n'est pas vous que j'aime. - ---Ah! ce n'est pas trop tôt. - -Je pourrais lui faire remarquer que mon amour ne l'embarrassa -jamais beaucoup, que ce lui fut plutôt un collier d'améthystes -lointaines qu'un carcan de fer, mais je suis emporté par mon -lyrisme, et mon cœur éclate semant du sang et du ciel sur les -routes que, là-bas, là-bas, suit et traverse mon amie. - -«J'aime, Hélène, et je suis aimé. C'est une idylle, c'est, -c'est...» - -Je n'entends même plus mes paroles. Elles vont, jaillissent, -rejaillissent et c'est très bien, très noble: ça me serre, ça me -brûle la gorge: c'est mon amour qui s'épand, qui s'épanche, c'est -le bonheur qui crie et c'est le désir qui, avec la satisfaction et -l'espoir, forme un chœur: c'est une hymne, c'est une épopée: la -grande ombre de la volupté se penche sur la terre. - -Et Hélène, d'une voix étranglée, conclut: «Ah! Maheustre, pourquoi -n'avez-vous pas eu la patience d'attendre!» - -Attendre? - -Qui? Toi? - -Hélène, Hélène, je me suis excusé tout à l'heure de ne plus -t'aimer. J'ai ajouté que c'était ta faute, que je m'étais enivré -d'une ivresse plus forte lorsque j'avais trouvé une amie qui -s'offrait, à la pensée que tu ne t'étais pas offerte. - -Mais, Hélène, j'ai eu tort: tu ne t'es refusée que parce que j'ai -bien voulu--et tu t'es donnée, dans ta vie. - -J'aurais été humilié de te posséder puisque je ne t'aurais même -pas prise. - -De la pudeur, Hélène! Je ne t'ai pas eue parce que je t'ai -réhabilitée, pour moi seul, pour moi, d'un amour sans désir, d'un -amour de pitié et de fraternité, d'une intimité de pensée, sans -arrière-pensée et je t'ai créée vierge, pour moi, à mon non-usage, -je t'ai créée muse _in partibus infidelium_. - -Ma sœur, tu te jettes là en une affaire de chair, tu te jettes sur -mon désir et tu le saisis à pleine mains. Ah! Hélène, mon pauvre -vain désir qui ahanne, qui cherche, qui hésite! mon pauvre vain -désir, tu le détourneras facilement et tu jetteras sur notre pur -passé le lourd reflet de notre enlacement. - -Car, à l'époque où j'effeuillais avec toi l'avenir, je ne -me souciais pas de chair, je niais la chair et j'élisais -comme compagne et comme maîtresse la Puissance et la Gloire, -incestueusement. - -De l'humanité et de la divinité, l'irréparable m'ont assailli au -détour d'un chemin et j'ai la bouche amère d'un goût de volupté, -le cœur tanné de regret et le corps oint d'une sueur avide. - -Tu regrettes? Tant pis. Car il est encore temps, tu sais, il est -encore temps! Et le souvenir, après tout, sera meilleur. - -Non. Car on ne touche pas au passé. - - * * * * * - -Hélène, Hélène tu demeures songeuse. Tu imagines une _cour_ selon -les principes de l'hôtel de Rambouillet, une interminable école -de fidélité, _avant_, un culte d'attente, de fièvre discrète, de -respect et de subtilité dans l'innocence. Tu as tort encore. - -Car c'est moi qui ai attendu. - -Et c'est Claire que j'ai attendue. - - * * * * * - -Tu as été, toi, un prétexte d'attente, une halte, une étape, la -petite fille qu'on rencontre sur la route et à qui parfois, on -demande son chemin, tu as été--peut-être--la tentation--qu'on -déjoue,--qui tâche à vous détourner de votre but, qui tente en se -laissant tenter et ne succombe pas pour faire succomber. - -Et, Hélène, j'ai en ce moment, de mon isolement, de mon regret, -de mon ardeur complices, la caprice de t'emmener là-bas, chez -nous, pour un adultère pire que l'adultère, pour une étreinte si -coupable et si inutile, à laquelle nous ne pourrions pas nous -accoutumer. Mais tu remets ton manteau, sans hâte, et tu me tends -la main et tu as toujours aux lèvres ton: «Pourquoi n'avez-vous -pas eu de patience?» - - * * * * * - -J'irai seul à la chambre de mon amour--et je penserai--un peu -trop--à vous, Hélène, qui fuyez, qui avez fui mélancolique et qui -caressez un songe auquel vous ne consentiez point et qui vous -devient précieux et cher aujourd'hui parce que j'ai dépassé ce -songe et que je vis en un autre songe, plus haut. - - * * * * * - -Et voici que, chez moi, je ne sais comment, je perds ma clef. Il -faut le temps d'en faire faire une autre, une clef qui n'aura -servi à personne et qui ne servira qu'à nous: c'est le temps -d'aller voir Alice. - - * * * * * - -Alice, c'est ton amie, chérie. Vous avez souffert ensemble de vos -premières dents et vous vous êtes partagé les fées des premiers -contes de fées: Alice prenait Urgèle, parce qu'elle a toujours -été gourmande et tu prenais Carabosse, parce que tu avais bon cœur. - -Vous vous êtes penchées ensemble sur des prières de jeune fille, -sur de l'anglais et sur des manuels de politesse. Vous avez souri -et rougi ensemble: on vous a enseigné la pudeur, à petits coups, -conjointement et vous avez attendu des fiancés,--toi un peu plus -longtemps, chérie. - -Il y a le reflet de l'une de vous sur l'autre. - -Lorsque j'étais jeune et que je commençais à t'aimer, je m'arrêtai -un peu à croire que j'aimais Alice, plus proche, que j'avais -saluée chez toi. Et je lui fis la cour, en songeant à toi, je -lui avouai ma flamme, ardemment, en songeant à toi et je vais la -voir, pour parler de toi. Elle n'est d'ailleurs confidente que -par accident. Elle a toujours eu des aventures personnelles à -conter--qu'elle ne conta pas--et elle t'initia à l'adultère par -l'exemple, comme elle t'eût appris le trictrac. - -Et c'est un bonheur pour toi, chérie, d'avoir eu du cœur et de -l'âme--et de m'avoir, moi, qui ai du cœur et de l'âme, car nous -n'avons été adultères qu'accessoirement, sans y prendre garde, -étant avant tout amants et si aimants, si tendres et si doux que -nous sommes sans péché, devant Dieu. - -Et tu aurais pu être adultère, sans plus, de par ta petite aînée, -Alice. - -Elle envisage notre passion comme une «liaison». Elle s'en exprime -assez librement, me plaisante un peu de ne lui avoir pas été -fidèle, à elle Alice, et me regarde fixement pour m'infliger des -remords. - - * * * * * - -Et je songe à son amant, M. Ahasvérus Canette. - -M. Ahasvérus Canette se nomme Canette du nom de son père et -Ahasvérus parce que ce père se mourait d'admiration pour M. Edgar -Quinet. - -M. Canette père était né en un temps malheureux où les prénoms -magiques avaient cessé d'être à la mode et n'y revenaient point -encore par la porte basse des romans et du romantisme. Tout ce que -ses parents avaient pu faire pour lui, ç'avait été de le mettre au -monde, d'abord, et de le nommer Adolphe par un reste de déférence -pour le député Benjamin Constant. - -M. Adolphe Canette ne se consola jamais de sa prénominale -obscurité. Et la vie lui fut très dure. Il n'obtint pas de -mourir pour la liberté sous Louis-Philippe, pour les _Burgraves_ -sous Ponsard, pour les barricades sous Cavaignac et pour -Changarnier sous Louis-Napoléon. La loi dite de sûreté générale -ne l'atteignit pas: il reporta toute son affection native et -déclamatoire sur l'enfant que la compagne de ses jours lui offrit -pour ses étrennes avec un bonnet grec, à son retour d'un banquet -glorificateur des _Cinq_ et de l'idéale République. Puis il mourut -d'une fluxion de poitrine d'indignation qu'il conquit sur le -cadavre de M. Thiers. - -Le jeune Canette reçut son prénom d'Ahasvérus comme il eût -reçut le baptême, froidement. Il ne cria point, ne pleura point -ou plutôt s'il cria, ne cria point et ne pleura point pour -cela, simplement parce qu'il était jeune, et que, pour les -enfants, c'est une manière roublarde de faire croire qu'ils -comprennent déjà, qu'ils parlent déjà, et que--déjà--ils sont des -intellectuels. Son père l'eût aimé parce qu'il était laid, en -souvenir de Quasimodo; sa mère l'aima tel quel, comme ça, en ne -négligeant pas d'aimer autre chose, particulièrement un trompette -de cuirassiers, laissé pour mort sur le champ de bataille de -Gravelotte, et qui, par la suite, la charma et la séduisit, pour -tout dire, de ses qualités de bon vivant. C'est en cet intérieur -que grandit Ahasvérus. Le trompette l'appelait, non Ahasvérus, -mais Baba et Machin. - -Au lycée où le conduisit la suite de l'idylle de sa mère, ses -camarades l'appelèrent Chactas, sous prétexte que, Chactas et -Ahasvérus c'était kif-kif. L'enfant fit des progrès continus dans -la culture et le culte de la médiocrité, se révéla cancre accompli -et ne négligea rien pour se maintenir à la hauteur de sa naissante -réputation. Il termina ses études assez tard (sans les terminer), -fut assez tard refusé à son baccalauréat et se décida assez tard -à ne rien faire, sa mère morte, le trompette paralytique général -(bel avancement pour un homme sorti du rang) et mit en valeurs ou -en non-valeur son patrimoine. Il fit la vie, se coucha tard, se -leva tard, apprit lentement à avoir la bouche pâteuse, à appliquer -un monocle neutre sur une paupière plus neutre, et à répondre par -des mots qui ne veulent rien dire à des diseurs qui ne veulent -pas faire des mots. Il prit des joies du monde ce qu'on en peut -prendre entre ses dix doigts quand on gante 8-1/4, et eut des -tailles de femmes de ces proportions et pour une durée éphémère. - -C'est ainsi qu'il atteignit la vingt-deuxième année de son âge, -époque guettée par le destin des Empires et celui de M. A. Canette. - -A vingt-deux ans, la grâce le toucha. Cet événement survint en un -restaurant de nuit où M. Canette égrenait le chapelet coupable -des maigres voluptés en compagnie d'une Champenoise entre deux -âges qui répétait sans se lasser: «C'qu'on s'embête! C'qu'on -s'embête! C'que t'es embêtant, mon chéri!» M. Canette, prédisposé -à la méditation par la bonne chère, eut, parmi deux charitables -exclamations de son amie, ce qu'on est convenu d'appeler une idée. -Un mysticisme ambitieux, compliqué, puéril et pratique envahit son -âme, et il s'écria, dans la stupeur générale: «Je vais m'établir -franc-maçon!» - -Il eut un succès très personnel, mais alla jusqu'au bout de son -idée, et entra dans une loge dont son père jadis avait fait partie. - -C'étaient des francs-maçons qui, pour suivre le rite écossais, -n'en pratiquaient pas moins l'hospitalité du même nom. - -Il fut invité à dîner chez le vénérable de sa loge. Ce vénérable -était un petit jeune homme blême et glabre, dont les aïeux -avaient vieilli dans les honneurs maçonniques. Il n'avait pas -de conversation, mais il rachetait ce léger défaut par une -complaisance exagérée. Ayant l'occasion de s'éloigner pour -présider un banquet de garçons de banque (il était député -socialiste de son métier), il pria Ahasvérus de tenir compagnie -à sa femme, de nature délicate, impressionnable, et qui trouvait -dans la solitude--fallait-il qu'elle fût _originale_!--mille -prétextes à s'apeurer. - -L'honnête Canette promit au vénérable d'attendre son retour. -Mais il regretta bientôt son imprudence: Mme la vénérable, sitôt -son mari dehors, se précipita sur lui, le domina de ses yeux -pleins de flamme, l'assujettit sur ses genoux à elle, lui mit -de force une partie de ses cheveux noirs dans une de ses mains, -tandis que, portant son autre main à ses lèvres, elle la mangeait -littéralement de caresses. Et la bouche pleine, d'une voix sombre, -elle hurla, lionne amoureuse: - ---Ah! mon chéri! comme tu as un nom magnifique!... - -Ce drame eut des lendemains. Canette, qui avait cédé par -faiblesse, céda ensuite par habitude. - -Ayant effleuré de ses lèvres, la coupe du plaisir, il y noya ses -remords et continua. - -Il connut les appartements meublés où l'on attend... et il y -attendit. Même, par lyrisme, il voulut écrire des livres inspirés -par l'amour: _Étude des roulements divers de voitures qu'on entend -dans la solitude. De la manière de reconnaître les voitures à -leur son_ (sic). _La voiture de la bien-aimée son approche, son -odeur. Du flair des amoureux en matière de voitures. Des fiacres -à galerie et l'égalité des sexes_; tranchons le mot: il fut, -lourdement et sans modération, adultère. - -Mais s'il fut très aimé, si même il n'aima pas plus mal qu'un -autre, s'il eut le romantisme d'un conseiller de préfecture -ivre-mort, il ne fut pas heureux. Son appartement meublé donnait -sur la Madeleine, sur le derrière de la Madeleine, mais le -derrière de la Madeleine, c'est toujours la Madeleine. - -Des rêves troublants, des hallucinations le harcelaient: les -mariages qui s'engouffraient là-dedans, qui venaient déranger -Dieu et MM. les vicaires, ça le gênait, ça lui faisait quelque -chose. Il avait soif de régularité. Non qu'il désirât régulariser -sa présente situation et épouser sa maîtresse; sa pensée était -bien plus haute et plus générale, il aimait la régularité pour la -régularité, voilà. Et ce devint un sentiment amer, empoisonné, -effroyable. Car la vie de M. Canette se dérégla, se précipita, -s'échevela. Son vénérable le présenta aux vénérables d'à-côté et -d'en face, à des gens mêmes qui n'étaient pas vénérables du tout, -mais qui n'en étaient pas moins hommes. - -Et tous avaient des épouses, comme par hasard. - -Je ne narrerai les péripéties aux suites desquelles M. Canette se -réveilla--ou s'endormit--l'amant des femmes de tous ces hommes. -Ce ne fut pas de sa faute, mais ce furent des fautes, en quel -nombre! M. Canette suffit à la totalité de ses tâches: ses femmes -lui avouaient qu'elles l'aimaient pour son nom, mais comme ce -n'est pas un nom d'étreintes, elles en faisaient mille noms -divers, l'appelaient Aha par rosserie, Sacha par patriotisme, -Sévère par érudition, Dada par tendresse, Rara par cajolerie et -Raca par sadisme. Il fut longuement le plus heureux des hommes. -Et il n'était pas heureux! Est-ce que M. Canette était devenu -le misérable pèlerin d'amour, l'homme sur qui pèsent toutes les -joies amoureuses de l'univers et les siennes aussi, le porte-croix -des baisers, le crucifié des étreintes? Était-il l'Élu de la -Souffrance, le Néo-Rédempteur du Péché originel, le martyr de la -caresse? - -Non. Il avait des heures de joie, celles qu'il passait avec -ceux qu'il trompait. Tous: il les lui fallait tous. Un, c'était -bien. Deux, c'était mieux. Trois, c'était exquis. Quatre, -c'était parfait. Cinq, c'était suave. Six, c'était délicieux. -Sept, c'était sublime. Et son avarice envers les femmes, les -sept femmes pour qui il n'avait qu'un appartement, fondait, -s'évanouissait devant ses masculines victimes. Il leur offrait des -dîners de corps (il ne se tolérait pas ce calembour vieilli), des -liqueurs, des cigares, que sais-je? - -Et ce n'était pas une ironie; il les chérissait, les estimait, les -admirait, les enviait. Il était attiré vers eux par une fraternité -secrète; en somme, il était né pour être trompé, lui aussi. - -Mais quelque chose se dressait tout de suite entre eux, sept -autres! Ah! mon Dieu! mon Dieu! Ses seules heures de bonheur! -et ce n'était pas un bonheur complet! Bonheur empoisonné par -des relents de baisers, par des reflets de voluptés. Horreur! -damnation! Et comment en sortir? Répudier ses adultérines et -passagères concubines? C'était se fâcher avec partie ou totalité -des époux. Se marier? C'était changer de monde! Il était rivé à -ses chaînes, à son métier de gigolo, à sa carrière d'amant. - -Il vieillirait en cet emploi, avec son nom! Et qu'avait-il pour -cela? Son physique, sa distinction! Ah! ah! Et quel ennui! Tous -les maris avaient des histoires d'amour à raconter, histoires -farces qui leur faisaient honneur à tous les points de vue et qui -les posaient comme hommes d'esprit. Lui ne pouvait rien raconter, -ne pouvait même pas avoir des sourires entendus, était muet pour -cause de mauvaise conduite et stupide par devoir. - -Et se sentant aimer de plus en plus ses maris assemblés, M. -Canette maudissait tout ensemble feu M. Quinet, feu son père, -le Juif-Errant et la franc-maçonnerie, causes de tous ses maux, -Cupidon, Cypris et l'Amour. - -Il était dans sa ligne, dans la suite de sa vie qu'il devînt -l'amant de cette fatale Alice. Mais en cette aventure il -fut,--proprement,--héroïque. - -Ayant appris,--par un tiers,--que ses tentatives allaient être -couronnées de succès, il alla aussitôt trouver le mari d'Alice, M. -Antoine de Candie. Il lui tint cet authentique langage: - ---Mon cher ami, on dit que je fais la cour à votre femme. Je -n'ai pas à vous déclarer que je place au-dessus de toutes les -considérations votre estime et votre amitié. - -Antoine lui serra la main, noblement comme il fait toutes -choses, et, le soir même, le destin l'emportant sur toutes les -considérations et sur la déconsidération même, Canette était -contraint d'accepter l'hommage du cœur de la mélancolique Alice et -de lui offrir son propre cœur, en échange, suivant les règles. - -Ça se passa très bien et ça dure. - - * * * * * - -Alice prend donc envers moi des airs complices: nous sommes les -voisins, en somme, et elle ne fait entre nous et elle que la -différence de son expérience, de son goût, sans doute, et de son -bonheur professionnel. Elle nous traite en petits garçons: c'est -ma première femme, Claire, et c'est son premier adultère. - -Et malgré que sa sentimentalité native lui peigne toutes les -amours comme éternelles, elle n'est pas éloignée d'envisager dans -l'avenir de Claire une triomphale et sûre théorie de liaisons que -j'ouvre, tel un tambour. «Vous êtes triste,» me dit-elle. C'est -une conversation sans intérêt. Elle me pèse et me détaille du -regard: suis-je encore son soupirant ou ai-je changé? - -Et ce sont des comparaisons avec M. Canette. - - * * * * * - -Je file, je retourne à ma clef, terminée, toute fraîche, qui -semble d'argent, clef d'une ère de fidélité et de tendresse, clef -de la nouvelle année. - -Je l'emporte, là-bas, où il y a des gens. - -Les mêmes gens que toujours. - - * * * * * - -Mais, gigantesque, souriant, le monocle bien d'aplomb, élégant -jusqu'à la frénésie, voici venir M. Ahasvérus Canette. Il ne se -nomme plus Ahasvérus que dans l'intimité. - -Contrairement à tant de gentlemen qui s'affublent d'un pseudonyme -éclatant, il a choisi, pour le monde, en guise de nom de guerre, -un nom simple et joli: Lucien. - -Par une sorte de pudeur. - ---Bonjour, Lucien, dis-je. - -Et je le monopolise, dès son entrée. - -Canette pourrait être surpris: je témoigne d'ordinaire peu de goût -pour sa personne. Son cynisme, son égoïsme m'éloignent de lui. -Mais il s'est habitué à tout, même à l'estime et à la sympathie. -Et si mon affection l'étonne, c'est parce que je ne suis pas marié. - ---Mon petit Canette, suppliè-je, vous restez dîner avec moi. - -Il ne veut pas. J'insiste. J'ai à lui parler. - -Et j'ai de la chance: il accepte, enfin. - -Il s'est «fait» depuis ses débuts: il a pris ici de l'esprit, là -du tact, ailleurs de la distinction: de faute en faute, il est -devenu homme du monde. Il se tient, pense, écrit. - -Et il me regarde avec un peu de dédain. - -Je l'admire: - ---Vous êtes un heureux gaillard, mon ami. - ---Que voulez-vous dire? - -Je vais être tout à fait ignoble: je vais entrer dans son secret -et le faire entrer dans le mien, par réciprocité. J'ai tellement -envie d'avoir auprès de moi l'ombre de mon aimée que je retiendrai -cet homme, parce qu'il aime la camarade de mon aimée et qu'en nos -paroles traînera un reflet. - ---Ne faites pas le malin, Canette: je suis très au courant de -votre affaire. - ---Vous vous trompez. - ---J'ai un amour autour de vous. - -La phrase est sans élégance, est malheureuse: l'ex-Ahasvérus ne -comprend pas. - -Il a pris, en son accoutumement aux bonnes fortunes, la vanité de -la divination. Il affecte de ne pas comprendre pour avoir le temps -de trouver un nom et pour le jeter à ma stupeur. - -Et, tout à coup: «Claire Tortoze! crie-t-il,--et du poing il -meurtrit la table. Comment n'y ai-je pas songé plus tôt. Imbécile!» - -C'est lui qu'il injurie ainsi. Et il met une grande bonne foi -en son mépris. Pas de flair! mon bonhomme! c'est bien la peine -d'avoir consenti au péché! - -Tout de suite: «Mes compliments!» fait-il. Mais il n'insiste pas. - -Sans transition: «D'ailleurs je me demandais pourquoi Tortoze -s'était glissé dans notre société (_notre!_) et pourquoi je -trouvais tant d'agrément à sa conversation. C'est un homme fort -remarquable et, dans toute la force du terme, un tempérament. Ses -dernières inventions sont des merveilles. Avez-vous vu le guéridon -lumineux? Le cabinet de toilette électrique! Une puissance de -quarante voltes!...» - -Il s'y connaît en électricité! par devoir, pour pouvoir -répondre!... - -«Et fin, anecdotier! Figurez-vous qu'il est l'amant en ce moment -de Néadarné, des Folies-Bergère. Et l'amant de cœur! Eh bien, mon -cher...» - - * * * * * - -...Non, je n'entendrai pas ce que tu me contes. - -Plus de mystère, mon ami, chuchote mieux: je n'entends pas! Je -ne veux pas savoir. Tu as de l'estime pour lui, en raison de ses -performances amoureuses! ah! ça m'est si égal! - -Parle-moi de Claire ou plutôt n'en parle pas, ne parle pas. Reste -là. Alice t'a parlé de Claire, comme Claire m'a parlé d'Alice et -c'est une sensation intraduisible, c'est un émoi sans raison, une -intimité sans dénomination, une fraternité, une atmosphère. - -Et tu te tais et nous cueillons des souvenirs, des confidences, -des rêves l'un sur l'autre, en nos silences. - -J'oublie que tes amours sont compliquées, hérissées de subtilités, -j'oublie la simplicité extatique, la naïveté passionnée de notre -étreinte à nous et je communie, en nos deux péchés, en notre même -péché. - -Et puis tu n'es pas comique ce soir, ex-Ahasvérus. Tu es décent, -grave, secoué seulement par une irritation qui s'obstine. - -«Toutes les mêmes! à vous faire un mystère de tout! Elles se -taisent et, après, on a l'air d'un serin, d'un homme qui ne -sait rien et qui, de sa maîtresse, n'a que le corps! Elles nous -prennent pour leur mari!» - -Ahasvérus, Ahasvérus! des mots de vaudevilliste et de vaudeville! -Il est vrai que tu es vaudevilliste mais ça ne t'excuse pas. -Rentre en toi-même et sois juste envers cette réserve d'Alice: -elle a arraché son secret à Claire, elle le lui a soutiré comme, -au couvent, elle lui soutirait des pastilles de chocolat et des -robes pour ses poupées et elle s'est endormie sur ce secret, dans -tes bras, Canette: elle connaît l'amour, ses tourments et ses -surprises, ses vicissitudes et son manque de sérieux. Et pourquoi -s'occuper des autres? Elle veut être renseignée, pour soi, pour -être digne de l'estime qu'elle s'est accordée et pour avoir un -sujet de conversation, dans ce tête-à-tête avec Claire, un sujet -de conversation qui dure, qui intéresse, hermétique, presque -religieux. - -Tais-toi tout à fait, mon ami, et rêvons. Nous rêvons: de temps en -temps nous échangeons un mot, nous échangeons un peu de nos amours -et c'est comme un répons qui fortifie notre amour, à nous et qui -l'étaie, qui scande notre monodie muette et qui nous ancre en -notre silence. - -Et ça dure des heures. Nous emportons notre silence au spectacle -et nous rêvons, entre des cris et des mots. - -Et nous promenons ensuite notre silence dans les rues, dans les -rues où il fait froid. - -Des filles errent autour de nous et viennent briser contre -notre silence leur bégaiement de tentation et les mots qui les -déshabillent, horriblement. Parmi les sentinelles perdues de la -prostitution, nous nous tenons en notre silence comme en une -citadelle de la guerre des deux Roses et les tours de Barbe-Bleue -aussi et de Madame de Malbrouck, d'où l'on ne voit rien venir. - -Et je ne m'aperçois même pas que Canette me quitte, tant je rêve, -tant je suis extatique, tant je regrette et tant je désire. - - * * * * * - -Eh bien! quand Claire m'est revenue, quand, après avoir épuisé -en une heure tout ce que l'attente a de pire, de plus aigu, de -plus amer, de plus rauque et de plus trompeur après une attente -de trois semaines, quand j'ai pensé mourir en la sentant enfin en -mes bras et quand en un baiser je lui ai donné l'année dernière -et cette année, tous mes jours et mes soirs, elle se dégage de -mon baiser, de son baiser à soi, de son amour, de sa fièvre, -de son délire, affermit sa voix pour me dire que je ne suis -pas raisonnable, pour me reprocher Ahasvérus Canette et notre -dialogue, pour me gronder, pour me répéter qu'elle n'est pas -contente de moi, etc. - -Ah! chérie, comme nous nous aimons ce jour-là, pour t'obliger à ne -songer qu'à nous, pour épaissir autour de nous notre secret, pour -oublier l'amour parallèle, pour nous étreindre jusqu'à nous noyer -dans le Léthé de l'étreinte! et comme nous nous aimons pour notre -amour aussi et pour nous qui sommes tristes, qui sommes avides, -pour rattraper les jours, le jour de l'an, la nuit de l'an et pour -renouer, de baisers en baisers, la chaîne qui nous attache à -des soirs d'automne de l'autre année et à des soirs d'été, à des -couchers de soleil et à des levers de lune, qui, d'une année à -l'autre, nous lancent leur sourire, leur grandeur et leur promesse -d'éternité--comme un pont. - - - - -IX - -LE CHAPITRE DES ENFANTS - - -Pour monter chez nous, chérie, il faut que je prenne l'omnibus. - -L'omnibus, c'est--ou ce sont--deux omnibus. Le premier s'arrête -en face de la Madeleine, au bord de la Madeleine. Je suis -obligé d'attendre là quelques instants, des minutes, et malgré -l'impatience qui m'enfièvre, malgré la peur où je languis de -ta venue avant moi, j'attends sans trop de déplaisir, en un -recueillement ému et amer. - -Il y a des couples qui, le matin, qui tout à l'heure, sont venus -chercher en cette église les bénédictions du monde et du ciel, qui -ont appelé auprès d'eux les anges et Dieu officiellement et qui se -sont éloignés--dans la paix. - -Il y a des êtres aussi qui ont passé là, un à un, dans un coffre -de bois oblong: ils allaient dormir auprès d'êtres chers--et il -y a cette église aussi si longue, si grise, si lasse, lasse de -pardons, lasse de confessions, lasse de prières hypocrites, lasse -des craintes et des concupiscences, de la misère et du néant que -suent ses fidèles sans foi, ses fidèles sans zèle. - -Le second omnibus qui m'emmène me fait longer cette église -accroupie, mal soutenue de piliers fléchissants, cette morgue -d'âmes qui y croupissent, qui y pourrissent et qui y crèvent--car -il y a des âmes qui ne sont pas immortelles--heureusement! - -Et j'aime m'en venir à notre amour publiquement, dans du peuple, -dans de l'indifférence et sauter, par delà le vain marchepied, de -la foule et de la médiocrité en notre intimité, en notre secret. - -Tu me gronderais encore si tu connaissais mes omnibus... et tu me -gronderais parce que tu ne les connais pas. Tu crois l'univers -acharné à notre perte: notre perte n'est désirée que par deux -ou trois pauvres diables. Et tant d'horreur, tant de candeur -monte--où?--dans mes omnibus! Pauvres femmes sans âge, tannées, -ravagées, mangées de soucis, figées dans le dénûment, pauvres -hommes d'après-midi, hommes sans atelier, hommes de courses et -de démarches qui au lieu d'être rivés à vos travaux, allez, -venez, dérangez ce monsieur ou cet autre et vous, jeunes gens qui -ne faites rien, et vous, vieillards qui véhiculez vos vieux os, -péniblement, vers des soleils improbables, maîtresses de piano et -maîtresses d'allemand, vous m'êtes une haie vivante--et si peu -vivante--de torpeur, de monotonie, vous êtes ternes pour mieux me -préparer à l'éclat vibrant et hautain, à la caresse claironnante -et vibrante, à la chaleur chantante des bras que je sais, de la -bouche que je sais, des cheveux que je sais. - -L'omnibus, lui aussi, gémit des leit-motivs sur les lents et -rugueux pavés qui montent, contre le chemin de fer: c'est lourd, -pesant et triste comme il convient. - - * * * * * - -Et j'ai voyagé aujourd'hui en un omnibus presque vide. Ce n'était -pas l'heure des promenades suspendues ou du labeur à distance. -Nous n'étions que cinq ou six, sept peut-être et «une petite fille -sur les genoux» qui ne payait pas sa place, pour des raisons d'âge. - -Dès que j'entrai, je sentis son regard sur moi, en moi. - -Et son regard ne me lâcha pas. - -Ce n'était pas la séduction du miroir sur les alouettes ou de -l'œil de serpents sur les gazelles, la froide et féroce séduction -du mal, du fauve, de la perfidie. Le regard ne s'arrêtait pas sur -un point précis ou sur ma hideur, il plongeait, sautelait comme -la petite eût dansé à la corde, se plaisait à mille spectacles, -errait parmi mon charme et ma fatalité. - -Petite fille, toute petite fille, tu n'es pas la première petite -fille qui me regarde et qui me sourit--car tu me souris de quel -joli, de quel immatériel sourire, de quel sourire de fleur et -d'étoile! J'ai voulu chasser ton sourire parce que j'ai toujours -voulu tenter Dieu. Je t'ai fait les gros yeux d'un méchant -monsieur qui mange les petites filles: ton sourire a percé mon -masque de férocité, tout de suite, et est revenu se plonger au -lac sacré de mon amour et ton sourire est devenu meilleur, pour -mon effort, pour la peine inutile que j'avais prise et pour la -joie que tu devinais en moi, à te voir me sourire, obstinément. Je -cueillis en ton sourire toutes les promesses, tous les plaisirs, -toutes les nuances. - -Pourquoi me souriais-tu, de ton sourire et de ton regard? - - * * * * * - -Tu me disais--car les enfants savent tout--tu me disais, à travers -le rythme de l'omnibus, sans parler: «Petit enfant, tu es un -petit enfant comme moi, plus triste que moi et qui joue moins -que moi. On t'a cassé tes joujoux dans la main quand c'étaient -des spectacles, des héroïsmes, des hommes et des femmes et tu -n'as jamais beaucoup joué. Quand tu étais tout petit, il y avait -des leçons et la misère pour t'arracher aux jeux de ton âge et -plus tard, tu achetas des livres et des lunettes pour les lire, -au lieu d'acheter des toupies avec du soleil dessus. Et tu aimes -les enfants, profondément, au plus secret de toi-même, parce que -tu n'as pas été enfant et que tu l'es, toujours, comme tu serais -infirme et les enfants t'aiment, par force, mystérieusement et -ils sourient au petit enfant qui est en toi, qui ne fut jamais, -qui n'a pas vécu et qui n'est pas mort. Tu as remarqué, n'est-ce -pas, que tous les enfants t'aiment, qu'ils te sentent, qu'ils -te sourient entre tous les hommes, qu'ils vont à toi, qu'ils se -caressent à toi, qu'ils découvrent en toi un frère, un enfant -et un dieu. Tu rencontras de petits enfants sur ta route et tu -te détournas d'une ironie et d'une critique, d'un lyrisme même, -pour être doux envers eux. Il y avait une petite fille que ses -père et mère amenaient dans les bars parce qu'ils allaient dans -les bars. Et ils y allaient parce qu'ils avaient du talent -et que les gens ont du talent pour parler dans les bars, pour -sourire à propos et pour rire quand ça fait bien. Ils n'avaient -pas d'aversion pour leur petite fille mais elle ne buvait pas -encore assez. Ils la laissaient, ils laissaient ses quatre ans -sur le tapis et ricanaient d'autre chose. Tu jetas les yeux sur -le tapis et tu ne ricanas plus. Tu te laissas glisser, tomber -de tes vingt-trois ans aux quatre ans de l'enfant et tu lui -dis: «Josette! Josette!» du ton d'un de ses petits camarades -si elle avait eu de petits camarades. Tu ne lui demandais pas: -«Voulez-vous jouer avec moi, mademoiselle» comme ça se fait dans -les squares et dans les serres. Elle te dit: «Nous allons jouer -à la blanchisseuse». Tu ne savais pas mais tu ne lui avouas pas -ton ignorance. Elle se procura quelque part des serviettes, les -numérota, les taxa, discourut dessus et t'interrogea comme, dans -les jupes de sa mère, tapie devant l'intrusion d'une femme rouge -et d'un panier, elle avait vu et entendu faire, croyant jouer -en se souvenant, croyant jouer en se livrant à une mesquine et -triste imitation, croyant jouer en se préparant à la vie, au -ménage, à la servitude et à la minutie. Et toi qui ne sais pas -jouer, tu voulus la faire jouer, vraiment. Tu la fis courir, tu -la culbutas, tu la fis rire, tu la fis sauter, tu lui montras -d'une fenêtre des gens en blanc qui remuaient des broches et du -feu pour sa satisfaction personnelle et tu te roulas avec elle -sur le tapis. Tu étais en redingote et c'était fort ridicule: tu -n'eus pas honte. Et même lorsque, à un moment, tu fus fâché avec -ses parents, tu continuas ses jeux, ayant peur seulement qu'on -lui enlevât son plaisir, pour te punir. Les gens ne t'aiment pas: -ils sont rebutés par ta mine, par l'inquiétude déchirante de ton -âme, trahie par ta face, par les contractions grimaçantes de ton -humanité, par ton dégoût, ton dédain, ta timidité, ta fièvre, -ton labeur, ta douleur, qui marchent, qui s'exaspèrent, qui -s'éternisent. Et tu ne sais pas marcher: tu cours, tu hésites, tu -te rattrapes en une chute et tu voles même. Les gens gouaillent -autour de toi, raillent tes cheveux, ton monocle, ta lèvre, ton -déhanchement, ta complexité et ta naïveté. Les animaux sont plus -simples: ils te comprennent, te lèchent, aboient autour de toi -comme des complices et des annonciateurs, comme des compagnons de -divinité et des francs-maçons d'une maçonnerie qui déborderait--en -l'enserrant--l'humanité et l'univers. Et les enfants t'entourent -et te tendent les bras. - ---C'est que, petite fille, ils sentent à travers moi les limbes -et qu'ils sentent qu'en mourant, être incomplet, pas assez impur -et pas assez pur, être inconscient, impulsif, instinctif et -boudeur, boudant contre son instinct et contre sa pureté, j'irais -aux limbes comme les enfants sans baptême et sans crime et que -je les retrouverais, les petits enfants et que je jouerais avec -eux--enfin. Ils m'apprendraient à jouer. D'ailleurs je ne veux pas -me vanter. J'aime les enfants. Ceux de ma génération ne les aiment -pas et les fuient. Moi, j'en veux, à moi. - ---Tu en auras. Tu vas... - ---Petite fille, petite fille, ne poursuis pas. Tu ne sais pas -comment ça se fait, les enfants. - ---Enfant! Je ne te parle pas. Mais prends-moi comme je suis: je -suis un symbole. Tu n'es pas symboliste, tu peux donc t'habituer à -rencontrer un symbole en omnibus. Et ça ne t'arrivera pas tous les -jours. Mais moi, petit enfant, je t'annonce un petit enfant,--pour -bientôt. - ---Quand? quand? petite fille... - -Mais la petite fille descend car c'est le bureau des omnibus et -elle s'éloigne--à si petits pas--tirant bas le bras de sa mère -et éteignant dans la foule son sourire qui est le sourire de la -Joconde et qui est aussi, dans d'autres tableaux, le sourire de -l'Annonciation. - -Elle s'éloigne, prophétie à jupons courts, prophétie à demi-place -sur les lignes de chemin de fer, prophétie gratuite en -omnibus--avec correspondance. - -J'ai droit encore à une prophétie puisque j'ai droit à un autre -omnibus. C'est un autre enfant, un petit garçon, s'il y a un sexe -à cet âge. Il prend à peine le temps de me sourire, du sourire de -la même petite fille et entre tout de suite en matière: - ---Désirez-vous assez un enfant! Depuis que, petite fille encore, -si jeune, si innocente, elle est tombée de son innocence dans les -bras de son mari, désire-t-elle assez un enfant! Elle l'a désiré -d'abord parce que, encore petite fille, pas encore désaccoutumée -des poupées, elle a eu l'ambition d'en avoir une toute à soi, -bien à soi, «fabriquée» par soi, d'une possession intime. Elle -l'a désiré ensuite, par amour, pour avoir un objet d'amour, pour -aimer. Elle l'a désiré ensuite, parce qu'elle ne l'avait pas. -Elle l'a demandé à Dieu, puis à son mari, puis au diable, puis à -toi. Et vous l'avez cherché ensemble sur les routes où, puisque -la morale n'y passe pas, ne passe que Dieu et--son sourire et -sa bénédiction. Te rappelles-tu? Un soir de lettre anonyme où tu -attendais un omnibus de mélancolie pour pouvoir t'apeurer à ton -aise, chez toi, en ton autre chez toi, comme l'omnibus (ta vie, ce -sont des omnibus) ne venait pas, un camelot promenait des bébés en -peau de lapin qui dansaient avec des grelots et des ficelles. Il -te dit: «Monsieur Maheustre--il te connaissait parce que tu es au -centre du monde et l'on te connaît sur le boulevard--achetez-m'en -un pour vos enfants.» Il gouaillait mais tu fus ému, à crier, à -pleurer. Cet homme qui, ce soir de solitude, ce soir de lettre -anonyme où tu voulais errer anonyme toi aussi, t'enfuir et te -terrer loin des dangers et des craintes, venait à toi, t'appelait -par ton nom, te parlait de postérité, qui, comme dans la Bible, -te prédisait que tu reverrais ton épouse et que tu ne serais -pas stérile, vaguement, profondément, en vrai prophète, qui te -prédisait une union féconde, en trois mots humbles, sembla te -vendre un talisman, sembla te venir de Dieu. Tu fus prêt à te -prosterner devant lui et si tu lui marchandas son jouet, c'est -parce qu'il y avait du monde, que tu n'avais pas d'argent et que -toujours tu aimas tenter Dieu. C'est encore pour renier le divin -que le camelot t'avait vendu sur le boulevard avec une poupée -de pacotille, que tu la glissas, ta poupée, dans le lit, pour -effrayer, pour amuser l'attendue,--mais celle que tu attendais ne -vint pas parce qu'elle était en terreur et parce que tu n'avais -pas été poli envers l'oracle fourré! Tu t'es lavé, depuis, de -ton péché par des larmes et tu as su, décidément, qu'il fallait -respecter les enfants jusque dans le frisson de l'espoir et -jusque dans le crépitement du leurre. Imagine-toi donc que la -récente absence de ton amoureuse, ce fut une retraite au bord -de l'événement. Embrasse-la sur le front, suivant un cérémonial -nouveau puis... - ---Petit enfant, je t'ai entendu avec patience. Je t'ai laissé -disserter sur des choses que tu feras bien d'ignorer quinze ans -encore. Ne continue pas. Je n'ai pas horreur des symboles et je -consens aux ratiocinations mais je ne consens ni à l'indécence -ni à la réglementation du mystère. D'ailleurs tu descends: tu es -arrivé. J'ai encore du chemin: sans adieu. - -Je vais voyager dans le vide et dans le silence, comme il -convient. Je ne veux pas penser car j'aurais trop à penser, -pensées humaines, pensées légales, pensées mystiques: merci. - -Et je suis arrivé: je vais attendre--sans plus.--Eh! si! j'attends -plus: je ne sais pas. - -Et pour m'interdire la torpeur, voici des enfants qui jouent -contre mes volets. Enfants que je ne vis jamais et que je ne veux -pas voir. Enfants qui ont troué de leurs cris le plan de notre -délice, enfants qui s'amusent, qui font des farces, qui frappent -le volet, qui étendent leur murmure dans la rue comme du linge -frais. - -Mais vous ne me troublez pas et vous ne m'êtes pas odieux -aujourd'hui, enfants. Vous êtes postés comme des sentinelles -le long de mon paysage, le long de mon horizon, et, de votre -innocence effrontée, de votre innocence polissonne et grossière, -vous gardez chez moi Dieu, le miracle et l'infini. Et vos chants -se fondent dans la rue, vos refrains empruntés à vos mères et aux -amants de vos mères deviennent une seule chanson d'immortalité et -une hymne. - -Vous êtes un chœur antique, un chœur unique, un chœur hermétique -et prédestiné, le chœur des limbes, le chœur de fécondité. - -Vous devancez la venue de Claire et vous entourez, comme en des -légendes et des épopées son approche, des joyeuses trompettes de -vos âmes, des lyres secrètes de votre candeur. - -Chers enfants inconnus, comme je vous aime et comme vous m'êtes -précieux, à travers mon volet: car je n'attends pas, car, retiré -derrière votre chant, grave, ému, je me prépare peu à peu, -liturgiquement, magnifiquement. - -Vous nuancez votre musique: ce n'est plus un prélude, un appel, un -encouragement, ce n'est plus le chuchotement complice qui dénonce, -qui trahit, la sonnerie hypocrite qui confirme, c'est une fanfare -qui éclate, qui accompagne, une fanfare d'escorte, une fanfare -triomphale, une fanfare vivante et féconde--déjà--d'où tu jaillis, -chérie, d'où tu te précipites parmi mes baisers, et une fanfare -qui s'infléchit, qui s'adoucit, qui semble s'apaiser pour devenir -plus triomphale et pour enlacer notre étreinte, comme des roses -soudaines d'harmonie... - - - - -X - -L'ÉMOI - - -Lorsque tu entres maintenant, tu te laisses embrasser de biais, -tu t'offres de profil perdu, tu te refuses sans ardeur et tu es -molle même en tes révoltes; tes pudeurs sont en retrait comme ta -tendresse et j'ai l'horrible sensation que quelque chose de toi me -manque et m'échappe, sans savoir quoi--et c'est presque tout toi. - -Tu m'apparais frivole, dodelinant de la tête, becquetant des -caresses, grappillant des baisers, zézayant des onomatopées -d'amour, passive plus que passionnée, frivole enfin et je reviens -à ce mot comme à un hoquet, j'y reviens et je m'accroupis sur lui: -tu tournes la tête et tu as en toi un je ne sais quoi de mauvaise -tranquillité, pivotant sur un sourire et sur un refrain, tu -ressembles à un oiseau. - -Et tu n'as plus peur. - -Tu t'es accoutumée à notre amour, tu l'as accepté, tu ne te jettes -plus à lui, tu le continues fidèlement, régulièrement, presque -ponctuellement. - -Et j'ai peur que pour toi ce soit une habitude. - -Ce n'est plus le romantisme, la poésie, le danger de chaque jour: -ce n'est plus l'heure--ou les deux heures--où tu t'évades de la -vie, où tu brises ton ban d'humanité, où tu conquiers le ciel et -le délice de la liberté, de l'audace, de l'oubli et de l'abandon, -c'est une heure où tu ne t'ennuies pas trop, une heure cataloguée, -sans fantaisie, une heure de plaisir à laquelle tu t'es condamnée. - -Les télégrammes ont été plus nombreux qui, pour une raison ou pour -une autre, m'invitèrent à désespérer de toi, ce jour-là--et il y a -des jours où j'ai désespéré sans télégramme. - -Dans ma petite chambre solitaire, mon lit m'endormit sans -confidence et j'ai eu--et j'ai--des tristesses sans grandeur. - -Ne te souviens-tu plus des soirs d'été épais et larges où nous -nous apprîmes à aimer, où nous naquîmes à l'amour? - -Ce ne fut pas sans solennité. - -Nous nous promîmes de n'être pas des amants vulgaires, -d'envelopper notre nudité en un manteau de tragique et de -fatalité, et d'avoir derrière notre lit cette porte de secours -qu'on appelle la mort et ce boulevard qu'on nomme l'éternité. - -Nous avons élu frères et sœurs les amants et amantes de -l'histoire, de la légende, et nous nous sommes couronnés des -couronnes de roses, de larmes et de sang que portèrent les cœurs -sans nom et les cheveux sans nom et les sourires et les yeux sans -nom qui illuminent le monde et le ciel. - -Et voici que nous sommes, sans plus, amant et maîtresse. - -Ah! tu es une maîtresse exquise: prête et preste, lente, parfaite. -Et tu as un corps admirable, un cœur charmant: il te manque -seulement une âme,--et tu as une âme, la plus nuancée, la plus -délicate, la plus éloquente et la plus profonde, tu es une âme, -tu es l'Ame même et te voilà, corps savant, corps souple, corps, -corps!... - -Parle! - -On ne parle pas! car tu parles trop bien. Tu es spirituelle et tes -mots restent: on les retrouve dans des salons--où tu n'es pas, on -les prête à des riches, que sais-je? - -Et les jours où je ne t'ai pas vue, je bute contre un mot de toi -qui résonne longuement non en mon esprit--ce mot d'esprit--mais en -mon cœur, en mon cœur où il sonne un glas, où il sonne le creux, -en mon cœur qu'il troue et qui saigne, qui saigne... - -Et c'est ta prévenance, ta gentillesse qui m'accablent. Tu ne te -moques pas de moi, tu n'es pas méchante, tu as des câlineries mais -tu n'y es pas. - -Je deviens jaloux! - -Vraiment. - -Accessoire des amours nerveuses, accessoire des amours sans -équilibre, accessoire du cotillon de folie, la jalousie m'enserre, -me tient, ricane et revient. Et cependant, chérie, tu m'as conté -les désirs qui glissèrent et que tu ne repoussas même pas, qui -glissèrent sans t'atteindre et qui s'en furent, mélancoliques. - -Mais je doute presque de moi, à ne plus te retrouver en toi, à te -ressentir moins, à sentir que tu vibres moins et que tes ailes -sont meurtries, à sentir que tu es si en chair, tellement chair et -que le fantôme de ta beauté, je ne sais pas où il est. - -Et tu n'as jamais été plus belle, belle cruellement, comme on tue -et tu ne m'as jamais tant pris, ne prenant de moi que ce que tu me -donnes, le corps. - -J'ai mis notre amour au-dessus de tout, mais je mets au-dessus de -notre amour la qualité de notre amour. - -Tu m'as aimé, superbement en ta tendresse. Je me rappelle une -lettre que je reçus de toi: tu étais jalouse d'une petite fille -qui était tombée dans ma vie comme une pierre aux pieds d'un homme -qui pense à autre chose, sans qu'on y fasse attention. - -Quelle belle lettre! Elle commençait par «Toi, tu...» C'était un -signe de possession, une estampille, une marque au fer rouge, -c'était un baiser impérieux qui arrête, qui immobilise pour -toujours, une morsure de tyrannie et c'était l'étreinte furieuse, -avare, en trois mots. - -Tu ne m'écrirais plus cette lettre-là. - -C'est moi qui suis jaloux maintenant, et je le suis mal, ne me -décidant pas à souffrir en mon orgueil, m'en tenant au trouble, -au trouble qui ne dit rien, à l'émoi dont la gorge est rauque et -qui est vague et étroit. Je ne puis t'interroger, tu ris en dehors -et tu n'es pas troublée, toi; tu te jettes à moi de toute ton -inconscience et tu ne te jettes pas plus, en femme qui peut se -reprendre et qui se reprendra: spasmes momentanés et intérimaires. - -Lorsque je pense à l'adultère, je l'appelle par son nom et son -nom, c'est l'hors la loi, l'hors le monde, l'envol, parmi les -codes, vers l'au-delà. C'est l'essai du retour vers ton âme de -jeune fille, d'enfant qui croit à l'amour, d'enfant qui oublie -la réalité de l'étreinte pour ne prendre en cette étreinte que -sa quintessence, son reflet de pureté, de douceur, son mirage de -passion, de trouble et d'infini. - -Eh bien! tu es trop enfant, tu prends toute la caresse, goulûment, -même pas, tu la prends comme ça, comme je te la donne--et tu la -prends vide et lourde,--et tu t'en vas. - -Il m'est arrivé aujourd'hui la plus étrange, la plus terrible -sensation de ma vie. - -Du fond de ma torpeur, ma torpeur d'attente où je me roule ainsi -qu'en un manteau de bivouac, ainsi qu'en un manteau d'alerte, des -sons d'orgue et une voix humaine m'ont tiré, brusquement. - -Voix humaine! j'exagère! A travers les volets qui m'enferment, qui -m'aveuglent l'horizon, qui déforment les voix et qui font grincer -les voitures contre leur ténèbre, une voix se glissa, une voix -gratta contre les volets, monta jusqu'aux fentes d'en haut pour -retomber de l'autre côté, chez moi, une voix bondit, jaillit, -griffa, tel un chat-tigre et se fit profonde, rauque, légère, une -voix grimaça, menaça et railla le long de l'orgue, et cet orgue -était l'orgue des vieux assassinats, des assassinats de légende et -de complainte. - -Elle chanta une chanson célèbre, que je n'avais jamais entendue, -parce que les mendiants n'en veulent plus, même en province, une -chanson que je n'entendrai jamais plus, parce que je ne veux plus -l'entendre. - -L'air, je l'avais subi déjà, de temps en temps par blague, -et le refrain, tout à coup se leva avec des ailes noires de -chauve-souris, tourbillonna, n'alla pas haut et s'abattit sur moi -en plein cœur: - - Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous... - -Je ne m'appelle pas Ernest. Ce n'est que mon deuxième prénom, -celui dont on ne se sert jamais et qui dort, roide, grave, gauche -comme une main gauche très gauche, comme un membre paralysé. Et -ce doit être ce prénom-là par lequel l'Ange d'extermination nous -appelle, le jour du Jugement. - -C'est ce nom qui dort et dont les improbables réveils sont -terribles: ils réveillent--en sursaut--l'être que nous aurions -pu être et que nous n'avons pas été, car, en choisissant entre -nos prénoms, nos parents--ou nos bonnes--choisissent entre nos -destinées. Je m'appelle Pierre, et ce nom d'Ernest m'émeut, -m'émeut... - -Et la chanson est terrible, en soi: - - En ce moment, mon mari vient d'apprendre - Qu'il est trompé par vous qu'il aime tant... - -Ah! je ne garantis pas les paroles, je sais seulement qu'elles -éclatent en mon cœur, comme des balles explosives et qu'elles font -tache d'huile et tourbillon de plomb. - -Tortoze! Tortoze! je ne pensais plus à lui: il est loin, pour -ses inventions, promenant son inquiétude électrique entre Vichy -et Aix-les-Bains, jetant de la science entre et en des tables -de casino, multipliant son absence et son éloignement, perdu en -son activité, en son industrie, en son génie: il sera avant peu -officier de la Légion d'honneur. - -Et je ne m'arrête pas à Tortoze: tous les dangers qui sont autour -de lui, qui font son siège. Ces lettres anonymes qui reparaissent -de-ci, de-là, et qui ne font rien que procurer--oui, procurer--à -Claire un repos désiré, qui lui font peur comme on chatouille, si -seule--ah! et la peur que j'ai, moi, de n'être plus aimé, d'être -moins aimé, de n'être pas aimé comme je l'étais, de n'être pas -aimé comme je le veux, d'être aimé comme tout le monde, et la -chanson s'obstine: - - Deux mois après dans la chapelle... - -Je ne le vois pas le chanteur, mais je l'imagine. Je l'ai vu, -déjà... - -Un matin, vers trois heures, je rentrais chez moi, de loin, -longuement, parmi les habituelles sentinelles perdues de l'armée -des filles: c'était le décor coutumier de médiocre misère, becs -électriques éteints, vagabonds sans haine et agents sans férocité. - -Tout à coup, une ombre, entre la porte Saint-Denis et la porte -Saint-Martin, m'arracha à ma torpeur méditative et ruminante. - -Ombre cahotante, trébuchante, vacillante, ombre qui, -rythmiquement, se penchait, balayait la terre d'un grand bras -frénétique, tandis que l'autre bras semblait enfoncer dans le sol -comme une moitié de croix, un bâton volé à un bûcher d'hérétique. - -Ombre presque diaphane, ombre géante et qui apparaissait plus -géante de son affaiblissement, de sa sénilité, de sa courbe lasse. - -Ah! ces épaules ployant éternellement sous le faix de la croix -qu'un autre porta! - -Cette face,--que j'aperçus bientôt, car il n'était pas difficile -de marcher plus vite que ce fantôme,--cette face de malheur, de -mort et de vie inexpugnable, je ne l'oublierai jamais. - -La barbe roussie au feu des autodafés, grise de la poussière des -siècles, blanche de la pierre des tombeaux entre-bâillés et des -pierres lancées en route, la barbe grise, rousse et blanche, -pauvre aussi de la misère liturgique, la peau jaunie des reflets -des cierges dont on encadra les autodafés, verdie du reflet des -haines, les sourcils noirs--toujours--des fagots calcinés des -autodafés, les yeux brillants, noirs, profonds, comme l'autodafé -même, reculant devant l'énumération des supplices infernaux, après -les supplices terrestres, enfoncés, guettant un espoir dans la -nuit, semblant s'enfoncer davantage pour voir de plus loin, pour -mieux voir l'étroit paradis des juifs fidèles, la bouche tordue -des blasphèmes imposés, tordue par l'entonnoir de la question -de l'eau, les bras noués par les tortures, les articulations -disjointes par les coins, les pieds brisés par les brodequins -de bois et de plomb, l'homme allait--traditionnel--à en frémir, -la besace collée à la peau, la lévite frémissante; il allait, -effroyable, sordide, hideux, éclatant de grandeur et de majesté. - -Un roi! c'était un roi. - -Dix minutes, sur le boulevard, j'allai, je vins, je m'en retournai -et je revins. Cet homme mourait de faim, évidemment. Il ne se -soutenait pas, la tête pendante, la main convulsée, d'un geste -d'agonie, et fouillant, fouillant sans fin ce vide de Paris où -on ne trouve pas de pain. J'avais une vingtaine de sous dans la -main,--une fortune pour un pauvre (et on peut me croire, car j'ai -été très pauvre, et ces vingt sous ont été pour moi le bout de mes -rêves et le bout du monde), et je m'avançai une fois, deux fois, -pour les donner, pour les jeter comme en un gouffre et m'enfuir -tout de suite pour esquiver des malédictions peut-être ou--ce -qui est pis--des remerciements lyriques comme le Cantique des -Cantiques et plus désolés que l'Ecclésiaste. - -Je n'osai pas: un charme me retint. Est-ce qu'on offre des sous à -une entité, à un démon, à un demi-dieu? - -Et il était trop beau. Je crus le voir sourire, d'un sourire -d'extase et de puissance. Il ramassait tout à terre, le néant, -les épluchures, les épingles,--pour quel Laffitte d'au-delà?--les -papiers,--les bouts de cigare... et... et il ne les mettait -pas dans sa besace, vide, collant à la peau: il laissait tout -retomber autour de lui, sous lui, et il allait, il allait. - -Une femme s'approcha de lui. Enfin j'allais pouvoir lui offrir -mon obole, puisque cette femme commençait! Non. Elle ne lui donna -rien, échangea quelques paroles avec lui, d'un air d'habitude et -de soumission et s'en fut. - -Pour parler--et la femme était toute petite, il eût dû se -pencher--il avait relevé la tête. - -Et sa tête verdie, jaunie, rougie, pâlie et bleuie de teintes -diverses et successives des bûchers, sa tête de cauchemar était -vraiment majestueuse et presque impérieuse comme celle des êtres -qui commandent par la grâce d'un Dieu. Il avait jeté un ordre et -il continuait sa route de misère et de foi. - -Il semblait maintenant emplir tout le boulevard, emplir toute la -ville de sa maigreur, de sa vieillesse, de son agonie en haillons, -de sa boiteuse éternité. - -J'eus peur, décidément. - -Et je pressai le pas, chantant à tue-tête pour m'étourdir, pour -oublier, pour ne plus penser à ce roi mystérieux, à ce roi sans -manteau, à ce passant pesant et furtif, à cet être d'horreur, de -puissance et de nuit. - -Je l'ai rencontré de jour, cette semaine. Des conscrits, des -enfants et quelques citoyens, une trentaine de manifestants -criaient: «Mort aux juifs!» Le vieil homme à la face si -terriblement juive, le Juif Errant, les épaules encore saignantes -sous la croix de Jésus qu'il ne porta point, le roi de ténèbres -passait par là si lentement et marchait en sens inverse, sur les -jeunes gens. Il ne se détourna point et continua sa route du même -geste, du même pas. - -Les manifestants ne l'accablèrent pas, ne le bousculèrent pas, ne -voulurent même pas l'injurier ou plaisanter. Le charme les tenait -qui m'avait tenu. Ils lui laissèrent le passage, se turent un -instant, et quelques-uns eurent même comme une indication de salut. - -Le vieil homme continuait sa promenade. Il ramassait, ramassait -toujours. Il lui arrivait de trouver des journaux, des pamphlets, -des anathèmes montés en feuillets; il ne les regardait pas et, -sans colère, sans rage, du même geste indifférent, il les laissait -retomber à terre. - -Il me sembla alors que ce que ce Juif cherchait, c'était--oh! -pas grand'chose!--une étoile oubliée, un peu de ciel, un peu -d'idéal. Il me semble qu'il était roi, roi des pauvres Juifs, des -Juifs pauvres qui, lazzaroni du temps de Josué, s'abandonnant à -l'ivresse de Dieu ne pensent même plus à Dieu et à leur foi, -s'enroulent en guise de manteaux et de couvertures, dans le rythme -de leurs prières, ignorent l'argent et M. de Rothschild, et -plongent (au lieu de les plonger dans l'eau), leurs nez courbés, -leurs barbes frisées et boueuses dans un peu du ciel talmudique. -Gens anachroniques et nostalgiques, nostalgiques des siècles -passés, des siècles perdus, nostalgiques des harpes et des danses -devant l'Arche, des guerres où l'on ne pillait que pour attester -sa victoire, des belles récoltes et des beaux soleils. Et Dieu, -trop fidèle à sa parole, Dieu, parce qu'il avait dit à Abraham: -«Tes descendants seront nombreux comme les étoiles du ciel, les -poissons des mers et les sables des déserts», Dieu ne leur a pas -permis d'être massacrés par un Antiochus, avec les Macchabées, par -le vertueux Titus Cæsar; il les fait survivre à Akiba, au Juif -de la rue des Billettes et à cet héroïque et immense Spinoza, et -à ce souriant, génial et fatal Henri Heine. Ces gens-là doivent -exister--si peu--et se lamenter, puisque leur roi se promène et -qu'il donne des ordres, puisqu'il souffre et puisqu'il rêve. Il -n'est pas un roi guerrier: ses sujets, avant Tolstoï, ont prêché, -par l'exemple, la non-résistance au mal; ils ont été tués, brûlés, -battus sans qu'on ait pu les chasser de leur nostalgie, de leur -tristesse et de leur rêve. Pèlerins sans coquille, ils cherchent -le coin de terre où ils pourront s'acagnarder pour y rebâtir en -leur cœur--longue et pénible besogne--le premier et le deuxième -temple de Jérusalem, ils cherchent un peu de soleil pour s'y laver -approximativement, ils cherchent un peu de sommeil--pour y mieux -rêver. - -A moins que le vieil homme que j'ai rencontré ne soit un roi -dont le royaume n'est pas de ce monde, un roi sans royaume, le -Juif-Errant qui ne connaît pas M. de Rothschild, qui ne connaît -pas l'argent et qui marche dans les haines comme chez lui et qui -garde pour lui ses sentiments et son histoire et ne se laisse même -plus interviewer pour images d'Épinal. - - * * * * * - -Et il vient susciter et faire mourir les pauvres amants qui ont -fait de la terre le ciel et l'infini. Et il vient les attirer en -son royaume. - -J'aurais dû, la première fois que je le rencontrai, vaincre mon -respect et donner à ce pauvre un peu d'argent: d'abord les pauvres -ont toujours besoin d'argent et puis je me serais débarrassé de -son ombre, de l'ombre de son manteau royal. Je ne l'aurais plus -rencontré et je ne l'eusse pas aperçu comme je l'aperçois en -ce moment, à travers mes volets, se gravant, se sculptant en sa -musique, se déchirant brutalement des vieilles paroles pas assez -vieilles, faisant vibrer et tinter les siècles en cet air de 1840. - -Que me veut-il? - -Il m'en veut. - -Il m'en veut de n'avoir pas été charitable et il m'en veut d'aimer. - -Il vient avec les siècles, les grandes ombres des vertus, des -malheurs et de la souffrance, me reprocher d'être là et d'attendre -une femme cependant qu'il y a des événements dans la rue, des -discussions sur une innocence, sur un crime, des idées qui -luttent, de l'enthousiasme qui lutte et des malheurs, tant de -malheurs. - -Je pourrais... je ne puis rien. Claire m'a fait jurer de ne pas -m'occuper de ça. Et je suis sans grandeur, en une habitude qui -de plus en plus devient une habitude, sans plus, où les baisers -de jour en jour me deviennent plus secs, plus pauvres, où il me -semble que ma fiancée, en se rhabillant chaque jour, oublie chaque -jour un voile de plus, un tissu subtil de divinité... - - ... En répétant d'une voix expirante, - Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous... - -Eh bien, lorsque Claire est venue, lorsque je lui ai, en quinze -mots, raconté la chanson, mon angoisse, mon agonie, elle a trouvé -ça très drôle. - -C'est de l'héroïsme, au centre de cette trame de lettres anonymes -qui se rejoignent, en se suivant, mais c'est un héroïsme que je -n'aime pas. - -Les mendiants sont sacrés, qui passent et on ne doit pas sourire -de leurs prédictions ou de leurs malédictions parce que Dieu, ne -leur accordant pas de pain, leur accorde des miracles quand ils en -demandent, confusément, et tu restes bien fidèle à ton opinion, -Claire, tu restes bien aujourd'hui celle qui trouve drôle la -fatalité rôdant devant notre porte; tu as une fièvre modeste et -des câlineries de petite fille de Péronne, tu ressembles à ton -amie Alice; j'ai envie de te dire: _vous_. - -Tu ne sais pas, pendant ton absence récente, mes promenades autour -de ta demeure vide et mes lucides évocations de ton fantôme aux -bras ouverts parmi ces rues froides et grises qui viennent mourir -aux Champs-Élysées. - -Tu ne sais pas mes contractions de cœur en ces rues traîtresses -où je n'avais de toi que le danger et où je tremblais comme -si je t'avais à mon bras, voluptueusement. Rues pavées, -bâties, cimentées de médisance, d'espionnage et de médiocrité -sentimentale, rues de basse sensualité où les mauvais propos -et les mauvais instincts se ramassent pour aller assassiner de -pauvres gens à l'hôpital Beaujon, tout près. - -Ah! sentinelle exilée, comme j'ai monté une garde fervente et -vaine sous tes fenêtres fermées de la rue Washington, pour les -photographies et les portraits de toi qui veillaient chez toi, -pour les sommeils que tu avais oubliés chez toi, pour tous les -objets, pour tous les vides que tu avais touchés là-haut et -pour tous les moments d'extase amoureuse, de gêne amoureuse, -de mélancolie amoureuse, de terreur amoureuse, de désespoir et -d'espoir que tu m'avais dédiés, chez toi, et pour tes rêves de -fuite, avec moi, qui t'ont hantée, en ton domicile légal, en -cet intérieur tout fait et parfait que nous ne pourrions jamais -refaire, car notre fuite et notre histoire, ensemble, chérie, ce -sera «une chaumière et ton cœur». - -Ce sera! - -Ton cœur! - -Ah! comme je m'emporte et comme je t'oublie et comme j'oublie la -déchéance de ton cœur, la pauvre petite chose qu'il est devenu et -que tu es devenue, entre mes bras, hélas! - -Et couchons-nous, puisque nous n'avons pas autre chose à faire. - -Non? - -Tu me retiens doucement, en une douceur profonde qui m'étonne -et d'une voix chère, de ta voix des soirs d'été, de ta voix de -Monte-Carlo, de ta voix de nos premières amours, de ta voix de nos -fiançailles qui te revient, plus pure, plus moirée, plus dorée, -plus prenante, s'il est possible, tu me dis: «Prenons garde, -chéri! je crois que je suis enceinte». - - * * * * * - -Chérie, chérie, j'ai un petit cri de bonheur, un petit cri -d'émotion, étranglé. - -Et tout mon bonheur, toute mon émotion viennent en ce cri: mon -amour reconquis, ma confiance en toi récupérée, ma tendresse -doublée, la fatalité, les mondes, tout, tout y est. - -Et comme je te désirais nerveusement, rageusement! - -Mon désir se précipite en larmes, en larmes abondantes et douces. - -Et je me mets à genoux pour te demander pardon. Je ne t'ai jamais -offensée, je ne t'ai jamais, même d'un mot, fait sentir que je -souffrais de toi et tous mes doutes, ma jalousie, ma tristesse -ancienne, la chanson de tout à l'heure, mon angoisse montent, -craquent, m'étouffent un peu--pour s'en aller et je les vomis en -des sanglots, longuement. Et quelle jouissance, en mes larmes, -orgueil qui pleure, joie qui pleure: c'est le fleuve même du -bonheur! - - * * * * * - -Ah! comme je comprends maintenant tes regards ailleurs et tes -distractions. - -Prise toute par tes entrailles, tu ne m'appartenais plus autant, -ne t'appartenant plus à toi. Tu es presque effrayée de mon -émotion: tu me dis que tu crois, seulement, que tu n'oses croire. - -Je suis sûr, moi! - -Sûr! - -Des indices médicaux, en cette chose de sentiment, de miracle, de -ciel! - -Tu regardais en toi, chérie, et le miracle commençant et hésitant -te saisissait, te pétrissait, pétrissait de la tendresse de ton -cœur, de tes regards, de tes sourires, de ton infini, de tes -caresses, ce sourire, cette caresse, ce regard que tu appelleras -plus tard ton enfant. Tu n'avais plus de regard pour moi, de -caresses pour moi: merci. - -J'ai posé mon visage en larmes et mes lèvres mouillées de larmes -sur le haut de ta jupe: Je voudrais, à travers ton vêtement, -retrouver de mes lèvres les regards, les mots d'amour, les -sourires et l'infini que tu ne m'as pas donnés, je voudrais -faire passer, de mes lèvres, de mon âme, de mes yeux et de mes -entrailles, au miracle hésitant, mes sourires à moi et mes mots -d'amour et mon infini et mes larmes aussi qui cimentent. - -Chérie, tu me parlais de choses et d'autres, d'amis, d'amies, de -dîners, tu me disais ce que faisait ton mari en son voyage, ses -succès ici et là, tu me parlais de tout, excepté de toi: babil qui -m'est cher maintenant, babil dont tu masquais, sans savoir, le -vide saint, le vide fécond de ton être en travail, en possession! - -Les chers enfants du mois dernier, d'il y a un mois, qui -m'escortèrent, qui me précédèrent de leurs prophéties! - -Et tous les sourires d'enfants qui me sourirent dans ma vie me -reviennent et je revois, à en pleurer plus fort, un enfant de -pauvre, tout petit, qui me retint de son sourire fixe et de ses -yeux aimants en un omnibus de jadis, depuis la gare Montparnasse -jusqu'au fond de Ménilmontant. - -Vingt fois je me préparais à en sortir, vingt fois, d'un dernier -regard, d'une petite bouche qui s'ouvrait pour moi, il me clouait -à ma place--et je faisais une course pressée. Et la mère ne me -remerciait que de ses yeux et de son sourire aussi, humble, -reconnaissante et frémissante à la pensée que j'allais lui offrir -une aumône. C'est toi, femme inconnue, qui me fit ce jour-là -l'aumône de ton affection fugitive et c'est peut-être de ce regard -fixe d'enfant que tu te crées, petit enfant, en ce corps que -j'étreins, de mes bras qui s'élargissent comme s'ils étreignaient -le monde, qui ne veulent pas serrer trop pour ne pas te faire mal -à toi,--qui n'es pas--et qui seras, petit enfant. - -Et une molle félicité m'étreint, moi aussi, pas trop étroitement, -une félicité humaine et mystique, la caresse des siècles, la -caresse de l'heure et toutes les voluptés d'âme que mon inquiétude -m'a refusées ces jours-ci. - -Ta présence, chérie, ta présence habillée, c'est une saveur -sexuelle et une saveur d'étoile, c'est la volupté et c'est la -félicité, c'est chaste et fécond, c'est violent et c'est doux -comme un sommeil d'aïeule. - -J'ai le cœur débordant de respect et d'amour. Tout m'est rendu, de -mes orgueils, de ma tendresse--et j'ai plus. Ce mystère qui va -grandir, ce chuchotement d'émoi, cette crispation de cœur sur un -souffle qui insensiblement s'affermit et s'affirme, cette écoute -de vie, ce frisson, cette angoisse qui dure des mois, il me semble -que j'ai tout cela, que je jouis de tout cela en cet instant, -que l'effroi latent de la gestation et la torpeur douloureuse et -la gloire saignante de la création, j'ai tout cela, à la fois, -et c'est une caresse de bras, une caresse de lèvres, une caresse -d'entrailles et d'âme. - -Ne t'en va pas encore, chérie: nous ne retrouverons jamais cette -heure de trouble et de révélation. - -Nous ne serons jamais aussi âprement heureux; il me semble qu'on -nous a déchirés, qu'on nous a écorchés vifs et qu'on nous a -habillés de notre chair de bonheur, de notre amour intime, dans ce -soir si discret et si gonflé d'avenir, sous cette lampe pâle qui -s'épure et qui s'enfièvre, devant ce lit qui ne s'est pas ouvert. -En ce soir vierge, nous veillons au bord du futur, les yeux dans -les yeux et plongeant plus avant, les mains emplies de nos mains. -L'émotion qui nous étreint et qui nous baigne, émotion secrète et -haute, est toute de noblesse et de grandeur, et nous nous aimons -tant, en elle! - -Ne t'en va pas, chérie: nous ne pourrons jamais épuiser notre -émotion: dormons en elle et faisons glisser en elle la longue nuit. - -Ton mari (puisqu'il faut toujours songer à lui), ton mari est en -voyage. - -Mais tu dois partir cependant, pour tes voisins, pour la rue, pour -le monde, pour tout ce qui n'est pas notre secret. - -Ah! je ne te dirai pas: Au revoir et je ne veux pas te voir -partir: j'aurais peur de ne plus te revoir. - -Et je songe à ton mari maintenant; il va revenir un jour et sera -très satisfait de ta grossesse. Ce petit Basque nerveux attend -un enfant depuis cinq ans, qui tiendra de lui le génie mécanique -et électrique. Il trouvera piquant de s'être éloigné sur une ou -plusieurs nuits de victoire--et tout sera pour le mieux dans le -meilleur des mondes. - -Et comme tout cela est vil et bas! Cet enfant que j'aperçois déjà, -que je sens, qui me crie ma paternité, de toute mon angoisse, -de tout mon émoi, de la gravité subite qui me tombe, de ma joie -âpre et de ma douceur, cet enfant qui, des mois et des mois, va -me tenir haletant sur sa lente et délicate affirmation, sur ses -dangers et sur son lointain, cet enfant sera à Tortoze, sera de -Tortoze, par contrat. - -Des idées bohêmes, des idées sauvages, des idées d'Orient me -harcèlent: fuir. - -Emporter ailleurs ce ventre qui est à moi. - -Chérie, chérie, roulons-nous en notre pauvreté, en notre détresse -et, sérieux en notre amour, allons en jeunes et féconds pèlerins -vers des déserts où nous ne craindrons ni les lois ni les rires, -où nous aurons le droit de n'être pas infâmes et de vivre, sans -peut-être manger toujours, notre vie, en sincérité. - -Déployons notre amour au-dessus de nous et autour de nous comme -un drapeau et comme une tente et allons dormir ensemble devant -l'immensité de l'avenir. - -Dormir! Ah! c'est le rêve, échanger nos rêves, à leur venue et -nous vivifier l'un l'autre de notre souffle. Quels mois sublimes! - -Il faut y renoncer--tout de suite. - -Il faut faire tenir notre romantisme en cette chambre étroite -d'une rue étroite, il nous faut être sublimes en cachette,--comme -on fait de fausse monnaie. - -Et nous ne pouvons être féconds qu'hypocritement, lâchement, sans -risque, criminellement. - -C'est ce qu'on appelle en terme de juridique, le dol, et c'est le -délit sans rémission, sans excuse. - -Dol moral--et c'est l'infini. - -Et ces journées d'émoi qui nous sont plus chères, plus saintes -et plus intimes, par notre solitude (Tortoze s'obstinant en son -absence), ces journées d'une sensualité amère, où nous ne nous -possédons pas et où nous espérons, sans plus, où nous précisons et -contraignons l'espoir de nos simples baisers, ces journées sont -hérissées de craintes, de terreurs et de désespoirs. - -Je ne t'ai jamais plus sombrement attendue, redoutant tout pour -toi: les voitures me paraissent vagir. - -Et quand tu viens--les jours où tu viens, accablée, meurtrie, -souffrant presque à vide, tu entres en moi les cahots de la -voiture, toutes les secousses, toutes les angoisses en me les -contant. - -Tu es triste maintenant, l'idée du mensonge, du long mensonge, -du secret qui bondira, qui se cabrera, qui remuera en toi avec -l'enfant, le remords même qui grandira dans de la chair, tout te -tourmente et tes baisers ont un goût de douleur. - -Comme je t'aime, chérie. Je ne t'ai jamais autant désirée, car -mes pensées et mes tortures, mes espoirs mêmes tombent sur mes -sens--et je m'abstiens--bravement. - -Les lettres anonymes reviennent: elles font un berceau cruel à -notre espoir. Et elles doivent aller inquiéter Tortoze, là-bas, -qui ne revient pas. - -Elles sont sûrement de notre Tristan et de notre Yseult, rédigées -en argot, insolentes et sales. - -Tu t'ouates cependant, chérie, d'une gaîne d'émoi et je m'enferme -en notre émoi, mais nous sommes si séparés, si peu l'un à l'autre -et je m'apeure de loin! - -Il y a des moments où, en t'attendant si impatiemment, en te -recevant si défaite et si éprouvée, en te perdant si vite, je -me sens le triste courage de vouloir te perdre, de t'attendre -pendant les mois délicats, pendant les mois qui courent. J'ai -tant d'appréhension et je me berce de mille craintes. J'ai peur -maintenant de Tristan, d'Yseult, d'Alice, d'Ahasvérus, d'Hélène, -de tout ce qui nous approcha, de tout ce que je connus et de tous -ceux que je ne connais pas. - -Mais quelle douceur de te tenir en mes bras un instant, de -t'entendre dire, même, que tu as mal, de tenir contre mon front -la fièvre de tes lèvres et, contre mes lèvres la fièvre de ton -front, de tâcher à te faire sourire, de te faire parler, de te -parler, de cueillir sur toi ton émotion et, parmi ton émotion et -ta fièvre, un peu de la fraîcheur des rues! - -Je n'aurai pas le triste courage de te perdre même un jour. Les -jours où tu ne viens pas, où le malaise te couche solitaire sur -une chaise longue, où tu t'écoutes souffrir en croyant déjà -percevoir en ta souffrance le cri prochain, le cri lointain de ton -enfant, je crois que tu me les voles et je te les reprocherais, en -te voyant, si j'avais l'habitude de te reprocher quelque chose, si -mon cœur ne se fendait pas, à ton arrivée, si un essor d'anges, un -essor de ciels n'emplissaient pas ma chambre et ne me fermaient -les lèvres, en un baiser, en mille baisers impatiemment dessinés. - -Et voici que, aujourd'hui, je te retrouve et que tu t'abandonnes, -voici que tu sors de tes terreurs, de ton malaise, de ta fécondité -même pour t'offrir, si jeune, si souriante, et que notre volupté -se coule en de l'émotion, voici que notre volupté s'exaspère, -divinement, qu'elle échappe à la terre, qu'elle nous unit en je ne -sais quel ciel, qu'elle nous éternise et que nous nous aimons à -travers le futur, merveilleusement. - -Tu t'es détachée de mes bras à regret, tu t'es vêtue lentement -et nos baisers se sont attardés, ne s'achevant pas, brûlants, -profonds, las et avides. - -Nous nous sommes jurés de nous revoir et, plus furieusement que -les autres soirs, en ce soir où la volupté me garde, m'enveloppe -et me serre, je t'ai laissé partir toute seule, ne te suivant pas -des yeux, le regard fixe, le regard dans la flamme de ma lampe où -se consume sans fin la fatalité. - -Je me rive à toi, chérie, je me rive à toi, de notre rêve, pour -notre volupté, pour notre émotion, pour aujourd'hui, pour demain, -pour l'éternité et pour ce qui vient après l'éternité. - -J'ai besoin de toi, j'ai soif de toi, j'ai mal de toi. - -Je t'aime, je t'aime... - - - - -LIVRE DEUXIÈME - -LE MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE - - - - -I - -LA FOUDRE - - -Je ne la verrai plus. - - * * * * * - -Un homme ne savait pas s'il aimait une femme. Il savait seulement -qu'il avait mis en elle son âme et sa vie. Il ne savait pas où il -l'avait rencontrée. Son souvenir se fondait en tous les décors -amoureux: c'était Venise, c'était le ciel d'Alger, c'était toute -la mer, la mer inquiète et patiente, dolente parmi son épilepsie, -qui se meurt éternellement aux pieds des fiancés pour leur -apporter de la fraîcheur et de la fièvre. Il imaginait qu'ils -s'étaient fiancés devant toutes les mers, en la mélancolique et -lumineuse complicité des changeants couchers du soleil; que, tous -deux, ils avaient visité les tombes frémissantes des amants et -des conquérants, que l'écho de toutes les grottes leur avait, de -l'un à l'autre, profondément et tendrement, passé au cœur leurs -serments--comme on passe une bague au doigt. - -Et ils n'avaient pas échangé de serments. Il songeait tout de même -qu'ils étaient liés, étroitement et de haut, que les forêts les -avaient caressés de leur chantante nostalgie rouillée, que leur -épithalame s'était gravé dans les rochers, sans faire de mal aux -rochers, et qu'ils avaient bu la vie à toutes les sources. - -Il ne savait pas le nom de cette femme. Chaque matin, au caprice -du calendrier, il la saluait, en son cœur, du nom de la sainte -du jour et lui souhaitait sa fête, la fête de toutes les autres -femmes. Elle existait seule pour lui, l'attirait de la pâleur de -ses yeux, du frisson de sa lèvre, de la lenteur de ses cheveux, -de la grâce délicate, menue et nuancée qu'elle alanguissait en -son sourire. Il n'osait pas approcher d'elle, pour qu'elle ne le -vît pas trembler, n'osait plaisanter avec elle, ayant peur de la -trouver trop spirituelle et un peu frivole. - -Et il allait avec cet amour en lui comme un viatique, viatique -douloureux parfois, s'exaltant de sa chaleur et de son amertume, -se purifiant de sa pureté et de son lointain. - - * * * * * - -Or, un jour il reçut une lettre d'elle. Elle était dure à la -fois et malheureuse, irritée et pantelante. Femme qui se croit -calomniée, elle reprochait des faits sans vraisemblance. Un mot -revenait avec complaisance: «Vous vous êtes vanté de... vous -vous êtes vanté: votre vanité...» Il n'aimait pas à porter un -cilice sur son corps ou un cilice sur son cœur: ce papier lui -brûlait les mains, il en avait honte pour lui et pour elle, mais -il voulut conserver quelques heures ces mots de colère qu'il -avait à peine lus. Tant qu'il aurait le papier, il y penserait -moins: ensuite, le papier détruit, les mots, les mots effroyables -resteraient, l'entoureraient, germeraient comme du mauvais grain, -se développeraient comme un toxique en des entrailles infortunées, -le brûleraient, le déchireraient, le tueraient. - -Et--ce qu'il n'avait pas fait depuis qu'il était amoureux (il lui -sembla que ça durait depuis l'éternité), il pensa aux gens. Ça -n'était pas venu tout seul à cette femme. On lui avait dit, on -avait inventé des choses. - -Inventé? Non, deviné. Il y avait donc des gens qui devinent, qui -voient en une bouche le baiser qui n'y est point, qui, des lèvres -fermées, plongent dans l'âme et décachètent un secret comme on -décachète une lettre interceptée? Il y avait donc des gens qui -souillent de leur regard l'image qu'on garde en ses yeux, la -discrète et idéale image qu'on veut préserver de tout, par piété, -par amour? Il y avait donc des gens qui vous observent quand on se -trahit, qui filent un désir comme on file un couple, qui filent -une idylle secrète, une idylle intime, qui pincent un rêve comme -on _pince_ deux être adultères? - -Mais c'était un trop grand effort pour lui d'avoir si -longtemps,--quelques instants,--porté son attention sur les -manœuvres des gens; il jeta sa pensée sur une femme, une femme qui -devait encore avoir les sourcils froncés, la main nerveuse d'avoir -écrit cette petite lettre,--si petite, si plate, qui tenait si -peu de place et qui, en se refermant, avait écrasé sa vie, cette -lettre plate qui se gonflait de tous les rires méchants des gens, -de tous les malheurs qui allaient lui arriver à lui, gonflée de -tous les sursauts de sa destinée, de sa destinée modifiée, de sa -destinée arquée et se précipitant. - -Il voulut répondre. - -Il n'est pas de pire drame que d'écrire sans savoir si ce qu'on -écrit sera lu, que de mettre sa vie dans des mots,--en se disant -que, peut-être, ces mots seront déchirés haineusement et calcinés -_a priori_. Et l'on n'envoie par la poste que des larmes séchées, -non les larmes brûlantes et brillantes dont le charme intime et -la vertu cachée apaise, émeut, console et unit. Et il n'est rien -d'aussi bête qu'un malentendu d'amour, car, en amour, on ne doit -pas s'entendre, on doit, muré par la tendresse et l'enthousiasme, -sourd d'ivresse, deviner les mots qui sont prononcés à côté, là, -tout près, et les étouffer sous des caresses. Mais il ne s'en -disait pas tant. Il était si malheureux! - -En sa course folle à travers Paris, la main crispée sur la petite -lettre, il avait rencontré des amis et des indifférents et leur -avait lancé un: «J'ai mal!» comme on lance l'anathème. Ils avaient -répondu: «Où donc? Vous n'avez pas mauvaise mine», et avaient -poursuivi leur course vers d'autres soucis. Et il se trouvait seul -maintenant, seul avec les débris de son rêve,--avec sa _vanité_! -Car il y avait la vanité. - -Quelle vanité? - -Il était, il avait toujours été immense de désirs, frénétique -d'ambitions. Il avait gardé son âme d'orgueil dans la pire -pauvreté, dans la pire promiscuité. Il s'était gardé de la -satisfaction, s'était refusé la joie de la renonciation et de la -résignation. Et il croyait que son ombre tenait la terre entière -et les cieux aussi. - -Non! A en croire cette femme, sa vanité avait été de vouloir faire -croire faussement qu'il l'avait possédée, qu'il avait eu la femme -d'un ami, comme un voleur, qu'il avait non pas même dérobé la -chose d'un autre, mais qu'il en avait joui furtivement, salement, -comme un valet. Des larmes lui montèrent aux yeux. Il rougit -de son amour. Elle le supposait vil. Quelle pauvre petite âme -avait-elle donc? - -Il se décida à écrire: «J'ai reçu votre lettre. Je ne vous la -pardonnerai jamais. Qu'il suffise de quelques canailles pour -briser n'importe quel bonheur, c'est bien. Mais que des gens sans -idéal, des gens qui ne savent pas rêver, des gens qui ne savent -pas espérer, des gens qui n'ont pas de ciel dans leurs yeux -puissent d'un mot, d'un bon mot, froisser et déchirer notre rêve, -polluer notre ciel et jeter notre espérance dans la boue, c'est -une chose que je ne puis admettre. Je ne vous ai jamais convoitée. -J'ai vu passer un jour sur une route une femme en robe blanche -et j'imaginai que cette femme devait m'accompagner en ma route, -être ma confidente et mon encouragement, mon courage et ma foi, ma -conscience aussi, qu'elle était non mon bonheur, mais ma destinée -en robe blanche. Je lui faisais abandon d'un peu de mes malheurs, -je lui faisais une place en toutes mes actions et toutes mes -souffrances et cette femme n'est qu'une femme, une femme comme les -autres...» - -Il s'arrêta. Il ne pouvait écrire cela. Il l'avait écrit -cependant. Mais non! non! ce n'était pas vrai. - -Il se roidit et continua: «Mon âme et mon corps sont devenus un -tombeau fleuri, un simple tombeau où reposent le souvenir de votre -beauté et l'image de ce que vous fûtes pour moi. Je vous demande -comme une grâce de ne pas toucher à cette image, de vos mains, de -vos colères, de vos actes de petite femme--et d'ailleurs vous ne -le pourriez pas. Cette image est à moi, à moi seul...» - -Une larme venait de tomber sur ces paroles de vanité. Il ne -résista plus, lâcha la plume. - -Sur sa vanité exprimée, sa tête se secouait, en des sanglots, -comme une tête de vieille femme qui sanglote. Il pleura et pleura -mal, car du soleil vint se jouer entre ses larmes. Et le soleil -n'était jamais entré chez lui. Venait-il par ironie? Non! le -soleil ne s'était jamais moqué de lui--et le soleil est bon. - -Le jeune homme se leva alors et, dans le soleil, la face humide, -il défia le monde et espéra fervemment. Ce soleil, ce soleil -divin, quel présage en ce moment! Il sentit que son suprême -espoir, c'était l'amour de cette femme, amour lointain, amour -revenu et reconquis. - -Et il se rassit pour pleurer. - -Car il espérait. Mais, tout de suite, qu'allait-il arriver? -Mettrait-elle longtemps à lui rendre sa foi et son âme? Et comment -lui faire savoir qu'elle se trompait, car il n'achèverait pas sa -lettre? - -Il implora le soleil, le pâle soleil qui chante des romances -d'amour! Et il s'attendrit si violemment que, n'ayant pas la -force de désespérer, espérant malgré tout, parmi ses espoirs et -ses désirs, il se roula à terre, hurlant, râlant, étouffant de -sanglots et de plaintes--par vanité... - - * * * * * - -Eh bien? cet homme, c'est moi,--et c'est ce qu'il y a de plus -étrange en cette affaire! - -Cet homme que je ne nomme, en ma pensée, qu'à la troisième -personne, que j'éloigne de moi de toute ma force pour qu'il ne -m'atteigne pas de son malheur, en l'horrible contagion de la -fatalité, c'est moi. - -Je ne me rappelle plus. - -Je ne me rappelle plus avoir aimé, avoir été aimé, je ne connais -plus cette chambre où je souffre, où il fait froid, où il ne fait -pas assez froid. - -J'ai mal. - -Il n'est pas tard. - -Le soleil et le jour ne s'en vont pas encore. - -Le soleil! le jour! Claire--ce nom me brûle les lèvres à ne pas le -prononcer, ce mot crie comme un cauchemar, s'ouvre comme un œil -hagard et crépite comme une flamme méchante--Claire n'aimait pas -les jours qui grandissent. - -Notre amour aura été un amour de jours courts, un amour de soirs -précoces, un amour de crépuscule et un amour d'hiver. Nous nous -serons aimés pendant les heures honteuses que la nuit vole au jour -et ce sont des heures que nous avons volées, nous aussi, que nous -avons volées à la vie. - -Et tout a pour moi un goût de mort, un goût de néant. - -J'ai voulu voir l'heure, en ce jour qui s'obstine: ma montre -s'était arrêtée et, malgré mes efforts et mes sollicitations, n'a -pas continué sa course. Les amours qui y pleurent, le tombeau -d'argent qui y chancelle s'y figeront, s'y affirmeront davantage, -après plus d'un siècle. - - * * * * * - -Je ne sais plus: il me semble qu'Elle n'a jamais été à moi, jamais. - -Et il n'y a entre ses lèvres et mes lèvres, entre mes lèvres et -ses seins que l'épaisseur de quelques heures! - - * * * * * - -Et il y a, il y a qu'elle est enceinte. - - * * * * * - -C'est impossible! - -Son ventre n'aurait pas crié pour moi! son ventre ne l'aurait -pas prise à la gorge! son ventre n'aurait pas violemment étreint -son cœur! oh! quelles images incohérentes et comme elles -m'apparaissent éloquentes et vivantes! - -Elle a écrit. - -Elle m'a repris son enfant, d'avance. - -Elle me l'a tué, d'avance. - -Elle m'a chassé de mon enfant. - -Mon enfant! Mon enfant! - -J'ai la lèvre pleine et meurtrie encore des baisers de ma -maîtresse, j'ai les mains fiévreuses de caresses anciennes, de -caresses proches et des caresses aussi qu'elle me vole en ce -moment, j'ai le corps las du poids du corps ami, j'ai cette -femme dans les yeux, dans les lèvres, dans les mains, dans le -cœur, dans le sang, puisqu'il faut, en amour, parler comme les -charretiers, et, de ma douleur énorme, de ma douleur massive, de -ma douleur brutale et bestiale, s'élève une douleur plus haute, -une douleur plus pure, une douleur pure et si âpre, si profonde! -la quintessence de ma douleur, et elle va à toi, petit enfant, -comme un long et frêle baiser tout au bord de la mort. - -Console-moi. - -Agite devant moi un hochet comme j'en agiterai un autour de toi, -si jamais, si jamais je te vois. - -Tu vois que je pleure, petit enfant, tu vois que je pleure, car je -pense que jamais je ne te verrai, que jamais je ne reverrai celle -que je ne puis appeler ta mère, celle qui reste pour moi, dans le -vide, ma fiancée, mon corps, ma jouissance et ma vie. - -Un hochet, petit enfant! - -Berce-moi, du fond de l'Inconnu, du fond du chaos. Agite devant -moi les promesses de la vie, les honneurs, l'ambition, la fortune. - -Tire des désirs par les pieds et barbouille-m'en pour que je ne me -souvienne pas. - -Et souris-moi, comme on sourit avant de sourire et de vivre. - -N'est-ce pas, petit enfant, elle n'a pas écrit cette lettre? - -C'est un faux. - -Je l'ai reçue cependant et elle est bien d'elle, car je l'ai -brûlée et il a fallu que je la brûle. On l'a forcée. - -Contrainte et forcée. - -Contrainte et forcée... - -Ça chante pour moi comme un refrain... Contrainte et forcée. - -Ah! ils triomphent, nos ennemis! Tristan, Yseult, vous pouvez -promener par le monde l'orgueil vierge d'avoir fait du mal. Vous -pouvez, du sang de nos deux cœurs et du deuil de nos deux cœurs -vous faire un manteau rouge et un manteau noir et vous pouvez -même, en nos larmes, vous laver du mal que vous nous avez fait. -Il ne vous en restera plus, la honte et la gêne perdues, que la -gloire et la volupté. - -Et je ne veux pas songer à vous, je n'ai pas la force de -m'indigner, je n'ai pas la force de vous juger, et je ne veux pas -mêler le mal à ma douleur. - -Il me semble que je me lamente en dehors de moi, que je pleure -pour les autres, que je pleure pour toute la terre. Le pâle soleil -est baigné et luisant de larmes, il sourit comme on sourit à une -veuve et toute la journée est molle comme la mélancolie. - -Les désespérances ne sont pas roides: l'affaissement, la misère -les courbent, ne les brisent pas, les plient un peu; ma tristesse -s'abandonne et s'abandonne trop ici. - -Et je ne trouve plus rien. - -M'en aller, marcher, marteler ma douleur, devenir néant. - - * * * * * - -Voici que je rencontre mon ami Cahier, celui qui servit de décor -à mon trouble d'amour. Je me précipite vers lui, je précipite -vers lui l'aveu de ma souffrance... Il ne me connaît plus, ne se -retourne pas, presse le pas. - -Ah çà! il est donc marié, lui aussi! Et la trame des lettres -anonymes s'est épaissie, élargie et rétrécie! C'est le vide autour -de moi. Et ce pauvre Cahier, de fantaisie et toute fantaisie, -l'Anthelme Cahier du _Phantasme quotidien_ a cru, a douté. - -Il est marié! Je revois sa pauvre femme blonde comme je l'ai -vue, en passant, si frêle, si souriante, exquise de la gentille -indifférence empressée qu'elle témoignait aux gens, honnête en -souriant comme elle souriait en offrant une tasse de thé. J'ai eu -avec elle des causeries fraternelles et des demi-confidences--et -me voici criminel de désirs et de tentatives! - -Ah! Yseult, ah! Tristan, je dois encore vous admirer. Vous avez -été, hautains esthètes, les plus habiles vaudevillistes, vous -m'avez déguisé en Don Juan de boulevard et de ruelles, et je -suis vulgaire de par vous comme, de par vous, je suis beau, -gratuitement. - -Vous auriez dû avoir pitié et avoir honte; ç'a été une conquête -d'âme, ç'a été mystérieux, ç'a été une conquête et une étreinte -d'outre-terre où il y avait tout, sauf de la vulgarité. Vous y -avez mis de la vulgarité et du mensonge, en vous y mettant. - -Et, maintenant, ce n'est plus rien qu'une pénible impossibilité -pour moi de penser, de pleurer, de me souvenir, que des rues sans -amour à traverser, à retraverser--et qu'un vide immense, qui se -renouvellera, éternel. - -Et je ne puis plus trouver pour t'aimer, chérie, pour t'aimer -malgré toi et malgré moi, que de petits cris, de petits cris de -hyène, de petits cris de petit enfant. J'ai désappris l'humanité, -j'ai désappris l'amour, j'ai désappris les larmes: je ne me -souviens plus; tu ne m'es plus même une image, une image aux -sourcils froncés et qui étouffe la mémoire en sa colère, tu ne -m'es plus que de petits cris, de petits cris qui soulagent un -instant et qui éloignent. - -Car je n'ai pas la force de te repêcher en mon océan d'horreur, de -te débarrasser de ton voile de méchanceté, de la cruauté de tes -mots. Je suis seul, hideusement. - -Le jour baisse dans le boyau des petites rues où je me suis enfui, -où je me cache, où je cherche un néant plus absolu, un étau de -néant qui abolisse même l'envie de crier. Le soir est tombé comme -un linceul noir et je ne puis m'arrêter dans mon désir de lasser -mon désespoir, de lasser mon deuil, de le fatiguer sous moi, de -le tuer sous moi, et, en mon ivresse de douleur, en mon ivresse -de fatigue, sous la nuit éparse qui se dégonfle et qui emplit -les rues, je me crois en une enfilade de couloirs obscurs, en un -souterrain infini, en un enfer où il n'y a pas même la lueur des -flammes, la distraction des démons et des tortures, en une cave -étroite où ne filtre qu'un rais de lumière--et ce sont tes yeux -lointains, et c'est ta voix lointaine, petit enfant qui es sorti -des temps et des temps tellement avant terme pour me consoler de -tout, et même de t'avoir fait! - - - - -II - -«UN BOUFFON MANQUAIT A CETTE FÊTE!...» - - -Voici comment ça s'est passé. - -M. Godefroy Tortoze était à Vichy. - -C'était la plus délicieuse époque de cette ville délicieuse. -Personne nulle part. La paix altière des montagnes, la fraîcheur -tempérée de l'hiver, la poésie des cimes, de l'intimité et, ne -l'oublions pas, la poésie thermale, tout était pour éjouir et pour -ennoblir l'âme diplômée et brevetée de M. Godefroy Tortoze. - -Les expériences de la veille avaient définitivement imposé à -la direction du casino ses dernières inventions: tables-feu -d'artifice et surtouts-accumulateurs: la direction du casino avait -même échafaudé sur cette science féconde et gracieuse des rêves -dorés, une multiplication électrique, elle aussi, de sa clientèle -toussotante, un rajeunissement du cadre de ses valétudinaires -et--voilà bien le rêve--un nouveau mode de réclame et de -publicité. - -La conscience forte, l'esprit libre, s'accordant trois jours -de repos après tant de mois de création, d'efforts géniaux -et d'efforts commerciaux, de démiurgie, de métallurgie, -d'électricité, de puffisme et de diplomatie, M. Tortoze prenait un -solide apéritif, pour se mettre en harmonie avec un dîner solide -lorsqu'on lui apporta--respectueusement--son courrier du soir. - -Il le dépouilla nonchalamment, et, à une lettre, fronça les -sourcils, sans exagération, murmura «Encore!», hésita un instant -et la passa à son inévitable compagnon Marbon en lui disant: «Et -toi, qu'en penses-tu?» - -M. Marbon a pour habitude de déclarer qu'il est l'homme d'affaires -de Tortoze. «Il trouve pour moi, explique-t-il, je compte pour -lui.» - -Mais il a de l'imagination lui-même. - -Sa manière de compter, c'est de conter, d'embrouiller des chiffres -en des histoires, en des anecdotes, en des plaisanteries, de -faire danser en une sarabande d'énormités, les chiffres avec -les calembours, les affaires avec des gravelures et de mêler -tout, en l'immense cocktail de la vie, pour en faire une boisson -amère--mais, qu'on boit comme, jadis, le vin tiré. - -Il est connu, presque recherché, comme plaisantin. On ne le subit -pas, on l'aime. Et, parce qu'il a du bagout, parce qu'il diffame, -on le proclame «bon garçon». - -Et c'est aussi parce qu'on n'ose pas lui reconnaître du génie. - -Il est vrai que ses farces sont sans importance et sans -conséquences. - -On se relève parfaitement d'un de ses mots car ce sont des -mots pour hommes ivres-morts et tombés sous la table, des mots -pour après boire, dont certains sont tirés de recueil d'anas -et qui unissent en leur chaîne incohérente, l'impersonnalité à -l'à-peu-près: Marbon ne vise pas d'ailleurs à l'Académie. - -Il n'est pas considéré comme courtier, n'est pas considéré comme -littérateur: il vit en marge,--et il en vit. - -C'est l'amateur qui tire de son amateurisme des profits uniques, -qui n'est en concurrence avec aucun des professionnels parce qu'il -est en concurrence avec tous et qui mange, qui capitalise comme il -trompe, comme il vole, comme il blesse, comme il tue--sans faire -semblant. - -Il s'abrite derrière sa bouffonnerie pour les affaires d'honneur -que lui proposent ceux qui ne sont pas au courant, et, pour ceux -qui sont au courant, il abrite sa bouffonnerie derrière sa -lâcheté étalée, en relief, obscène d'ostentation et patentée. Il -est entendu qu'on n'y touche pas, qu'il est sacré et qu'il faut -rire. - -C'est le fol de la démocratie, de la démocratie dorée--au -mercure--des restaurants de nuit. Il faut sourire par snobisme et -on ne pardonnerait pas à celui qui ne pardonnerait point. - -Si donc M. Tortoze lui avait passé la fâcheuse lettre, c'est qu'il -voulait en être plus vite délivré et en rire plus tôt, que Marbon -savait mieux dire que lui: «Ça n'a pas d'importance» ou «Elle est -bien bonne» et proférer ces «Pftt!» définitifs qui écartent les -ennuis et changent les soucis en ferments de gaîté. - -Il attendait un éclat de rire immédiat et sagement contagieux, -il s'offrait goulûment aux tapes sur l'épaule, aux tapes sur le -ventre qui, non sans vigueur, remettent sur la grande route de la -sérénité. - -Il attendit en vain. - -Marbon devint grave, par extraordinaire et se tut--car il faut un -commencement à tout. - -M. Tortoze entendit--il n'avait lu la lettre qu'une fois--et -scanda en ce silence lourd les termes exacts de la dénonciation: - -«Ça continue. Puisque ça vous amuse, conseillez donc à Maheustre -et à votre Claire (j'écris: votre, je ne sais pourquoi car, -c'est sa Claire, à titre exclusif) de s'afficher un peu moins et -de s'aimer un peu plus pour eux et un peu moins pour le public -des premières--et des centièmes--de Paris, des environs et du -quartier...» - -Il ne voulait pas se rappeler la précision du quartier. - -Et il étirait les minutes en attendant l'éclat de rire libérateur. - -Sa pensée va à sa femme, à son existence auprès de lui, sans -reproche, sans arrière-goût, à la grâce et à la bonne grâce -qu'elle a modelée, éployée en recevant des amis, des passants et -des ennemis, et à des soirs qu'elle variait, qu'elle enchantait de -sa douceur, de son abandon, de l'harmonie de son être, de son âme -souple et haute, de son encouragement tacite, de sa confiance et -de son affection. - -Et sa pensée va aussi à ce ventre tout neuf, qui perce son horizon -comme un boulevard neuf, qui lui ouvre, en son essor d'inventeur, -mille idées troubles encore, qui ajoute à sa vie de l'infini comme -une voiturette électrique. - -Sa pensée va aux jeunes espoirs qui se sont levés autour de lui -depuis quelques jours et qui lui semblent reculés, encastrés dans -le passé, aussi vieux que lui, qui lui paraissent nécessaires, -inséparables de soi comme les compagnons d'enfance qu'on n'a -jamais la chance de rencontrer, les jeunes espoirs se dessinant en -des lettres chuchotées de Claire, où les mots apâlis chantaient -dans l'oreille et ne s'achevaient pas, où les chères confidences -s'arrêtaient et mouraient pour renaître... - -Il compare--et il tremble comme en un sacrilège--ces lettres -chuchotées à cette lettre qui insinue et qui confirme, qui, -creusant une blessure, a l'apparence d'aviver une blessure -ancienne et douloureuse. - -Il ne se rappelle plus s'il a reçu d'autres lettres, avant: ce -sont comme des hoquets troubles sur quoi se vautre le nonchalant -mépris, et, plus anxieusement, il attend l'éclat de rire. - -Marbon se décide: il édite un mot canaille, il se retranche -maintenant derrière le rempart de la banalité, derrière les -bastions des boulevards extérieurs: «Evidemment, articule-t-il, ça -n'est ni poli ni flatteur». - -Que risque-t-il? Je ne suis pas de ses amis. Je ne souris pas -assez à ses mots. Je ne me pâme pas et je ne suis jamais assez -saoûl pour lui. - -Il me tient pour un étranger: je parle une autre langue et je suis -distant de lui de toute la portée de son esprit, de la mise bout à -bout des éclats de rire qu'il arrache. - -Et il n'a trouvé à mon propos, sur moi, rien de ce qui frappe, de -ce qui assure la gloire d'un soir. Je lui échappe, n'étant pas -assez mondain, n'étant pas assez nettement grotesque: il ne me -rate donc pas. - -La figure de Tortoze s'est lâchée: la flamme de ses yeux a -été bue par une stupeur, sa lèvre tremble sous sa moustache -recroquevillée: le ventre neuf, les soirs tendres, les baisers, -tout se retire et les jeunes espoirs, les idées d'hier, les -esquisses, les épures, les projets, tout éclate comme une pauvre -fusée ancien modèle. - -Marbon jette un regard qui s'obstine à plaisir et parce qu'il -est convenable, sur ce désastre noir, pèse le vide affreux et -soudain de cette âme, de ce corps brûlé des caresses de naguère, -des caresses de cinq ans et dépouillé de ces caresses, la chair -déchirée avec, plonge comme un couteau en ce cœur énervé qui -ne saigne déjà plus et qui s'effiloque, galope devant ces yeux -liquides, devant cette bouche d'où les baisers ont fui, en -laissant des creux, abaisse ses paupières jusqu'aux mains qui -frémissent dans le désert des étreintes abolies, et, de sa -voix classique de bon garçon, se lançant en un étonnement qui -s'échevèle et qui, pourtant, «la trouve bien bonne», à cause de sa -réputation, il interroge le douloureux fantôme, le pèlerin de sa -honte et de son honneur: «Comment! tu ne savais pas?» - -M. Tortoze sait maintenant; M. Tortoze sait tout, M. Tortoze -sait plus: c'est par bienveillance, bienveillance d'ingénieur -qui écoute un sous-agent, qu'il écoute Marbon dévider l'écheveau -brouillé savamment de ses défiances et de ses réticences, de ses -suppositions, des preuves, des témoins: M. Tortoze n'entend pas, -M. Tortoze n'entend pas les «Tu sais... moi, ça ne m'intéressait -que pour toi... moi, c'est les choses rigolo...», M. Tortoze ne -voit pas ce petit homme replet à souhait, si heureusement chauve, -qui caresse sa barbe blonde joviale et touffue, M. Tortoze s'évade -de ce tiède hiver, de ce paysage d'eau bienfaisante et de grilles, -M. Tortoze saute par-dessus les montagnes, les puys et les pics -jusqu'à ce ventre de tromperie et de vol et jusqu'aux journées de -volupté qu'on lui a dérobées. Il sautera à pieds joints dans ce -bonheur illicite, dans ce passé d'hier, d'étreintes et d'extases. - -Des soupçons anciens ourlés, gangrenés d'indices, grossis comme -des sources promues torrents, sources perdues sous des rochers -et de la terre, puis jaillissantes, énormes, dévastatrices, des -allusions qui se gravent dans l'air et dans le ciel, immenses, -des ricanements qu'il retrouve comme des pistolets chargés qui -se déchargent, tout n'est plus, il n'est plus, lui-même, qu'une -preuve. - -Pas de discours: - -«Viens,» dit-il à Marbon, car il ne veut pas le perdre en route, -bagage d'ignominie, honte de rechange. - -Pauvres affaires et vous, inventions, M. Marbon et M. Tortoze vous -délaissent pour de la souffrance, pour de la cruauté, pour de la -littérature. - -Ils voyagent sans un mot, cependant que Marbon se perd en des -imaginations de drames et que Tortoze s'affole, s'affaisse, se -perd en ses malheurs, en ses stupeurs, en sa colère nerveuse et -s'impatiente, en sa hâte d'être malheureux à deux; M. Marbon -l'accompagne jusqu'à sa porte et lui serre la main, d'une manière -inspiratrice: «Tu n'as plus besoin de moi? Au revoir, vieux.» - -... Tu n'as plus besoin de moi! c'est vraiment un mot, un mot de -vaudeville où il y a tout, Iago, et la Mouche du Coche, la mouche -vénéneuse,--et où il y a Satan, sans plus. - -Et «Au revoir» ça signifie: «Ce n'est pas toi que tu dois tuer.» - -M. Tortoze n'a pas répondu: il s'est rué dans l'ascenseur, il a -lancé l'ascenseur comme un boulet et il a buté contre sa femme qui -sortait: «Ah! misérable! tu vas chez lui et...» - - * * * * * - -... Non, je ne puis plus évoquer, je ne puis plus lire dans -hier! Claire! Claire! il n'y a plus que toi sur ce palier où tu -rencontres ton mari: il s'abîme dans l'ascenseur, dans le train, -dans Vichy et tu m'apparais seule, échouée, sanglotante, couchée, -le ventre en travers, pleurant, te secouant, mourante... - -Et je ne sais plus si Tortoze a voulu te faire vomir mon amour et -mon être, te faire cracher les jours de délice, s'il t'a imposé, -dicté la lettre que j'ai reçue et je ne veux pas savoir s'il t'a -injuriée, s'il t'a battue, même, s'il a été malheureux, lui aussi: -il n'y a que ton malheur: il emplit le monde, il n'y a que ta -douleur et je n'en ai que le reflet--et il suffit à me tuer. - -Et le monde qui s'agite en toi, et l'enfant qui commence à hésiter -en toi, le moindre geste, le moindre mot, la moindre honte en -cet ouragan de hontes et de mots, un rien peut, a pu le briser, -l'émietter, comme une miette qu'il est: la mort partout! Ah! quel -cauchemar! - - * * * * * - -Et pour chasser ce cauchemar, ces cauchemars, j'ai tapé sur -l'épaule de M. Marbon. - -Car c'est de l'avoir vu venir à moi, tout à l'heure, si amical, -que j'ai tout deviné, que j'ai dénoué l'énigme de mes peines, -que je me suis retrouvé en mes peines, que j'ai bâti l'invisible -échafaudage de mes peines et l'ossature de ces catastrophes. - -Il était tapi, à m'attendre, à me guetter: avant de s'enivrer de -vin et d'alcool, pour les autres et de les amuser, il voulait -son ivresse à soi, une ivresse personnelle, neuve: il est venu -s'enivrer de moi et de ma souffrance, il est venu s'admirer en mon -accablement, en mes ruines. - -Et à mesure que ma conviction, en saignant, en ricanant d'un -ricanement d'agonie, grandissait, je me faisais plus amical, moi -aussi, par un stoïcisme contraint. - -Mais je ne puis plus. «Allons boire, mon vieux Marbon.» - -Je lui ai un peu froissé l'épaule: il en est fier: ça lui prouve -que j'ai mal. - ---Oui, dit-il, allons chez Durand: nous y pigerons ce cocu de -Bastil. - -C'est une attaque directe, c'est une flèche en ma blessure. - -Continue. - -Ça saigne mais ça saigne en dedans. - -Il insiste: «Les cocus me font toujours rire.» - ---Vous le leur rendez. - -(Une politesse en vaut une autre.) - -Mais pour Dieu! qu'il ne me parle pas de Tortoze! Il n'a garde: -c'est son ami. - -Mais Bastil lui reste. L'aventure est connue d'ailleurs--et c'est -une affaire arrangée: tout le monde est au courant. - -«... Il a été épatant. Il a pris sa femme par les cheveux, l'a -traînée à son père en la tenant d'une main pendant que, _de -l'autre_, il lisait une lettre...» - -L'épithète m'a échappé, la plaisanterie et l'esprit. - -Est-ce une façon de me renseigner? Est-ce ainsi que Tortoze?... -Claire n'a ni père, ni mère: elle est aussi orpheline, aussi fille -unique que possible. C'est une anecdote, sans plus, un à-propos. - - * * * * * - -Mais voici le café Durand et voici Bastil, tout en effort pour -avoir l'air insoucieux, Parisien, sans grotesque. - -Et je me le paie--amèrement,--ne pouvant me payer Tortoze. - -Je tâche à lire sur lui les tourments, les pensées de Tortoze, ses -mauvais desseins et son horreur. Il y a des gens qui entoureront, -qui entourent en un autre café Tortoze comme nous entourons -Bastil, qui l'écouteront ne pas parler de moi comme nous écoutons -Bastil ne pas parler de son ami de l'autre semaine, le peintre -Aupayr--et Aupayr ira s'asseoir à la table de Tortoze. - -Je me sens une sympathie glougloutante et gloussante pour Bastil, -et Bastil est plein de sympathie pour moi: il me choisit parmi ses -disciples frais et me parle, me parle. - -Causerie qui embrasse la terre--puisqu'il n'embrasse plus -sa femme,--qui étreint les peuples, les rêves, la science, -qui empoigne à bras-le-corps la société, les tyrans, les -lois,--puisqu'il ne s'est pas battu avec Aupayr. - -Et, de toute la fureur qu'il n'a pas mise en son infortune, de -la fureur avec laquelle il fuit son infortune, il se précipite -dans des paradoxes, dans de l'éloquence et m'entraîne à sa suite: -hélas! il ne m'entraîne pas: je reste, moi, au bord de mon -malheur, et ce n'est pas ma faute si je n'y rentre pas--jusqu'au -cœur, jusqu'aux lèvres, jusqu'aux yeux. - -Ma fièvre n'a rien de général et si je pleure toute la souffrance -humaine, c'est que je l'ai posée, toute, en ma souffrance--dans un -coin. - -Et Bastil est trop vertigineux pour moi: je m'en dépêtre, malgré -ses invitations, malgré sa sympathie qu'il enroule autour moi, en -phrases éperdues. - -Quelqu'un s'en va, me suit: c'est ce bon Marbon. «Rigolo, hein? -exulte-t-il. Ça ne l'a pas vieilli. Ça lui réussit...» - - * * * * * - -Mais il s'arrête en son discours: il vient d'apercevoir Tortoze -qui approche. - -Marbon se fige de joie, d'anxiété voluptueuse: que va-t-il se -passer? - -Tortoze ne se l'est même pas demandé: il n'a pas vieilli, lui non -plus: il est comme pétrifié, cuit en dedans, tout en un effort -pour n'avoir pas l'air, comme Bastil. - -Il a dû, avant de sortir, laisser à Claire assez d'outrages, de -haine, de menaces, de reproches et--ce qui est pire--de plaintes -et de larmes pour qu'elle puisse attendre son retour sur une -réserve effroyable de remords, de plaintes, de honte et de larmes, -pour qu'elle puisse se crier à soi-même après le lui avoir crié à -lui qu'elle l'aime encore, qu'elle n'aime que lui, qu'elle veut -son pardon, qu'elle veut son amour; elle lui a tendu ses lèvres, -son ventre fragile, ses bras, ses cheveux, elle a tordu autour de -lui comme des chaînes qui glissent sur la peau, ses protestations, -ses gémissements, ses hurlements d'innocence et elle proteste pour -soi, elle hurle pour soi, elle est innocente, de son amnésie, de -sa volonté, de son manque de volonté, de son néant dolent et de -son humilité. - -Et M. Tortoze va son chemin, son chemin de tous les jours, calme -de la folie qu'il a dépensée chez lui, qu'il a placée à gros -intérêts, la moustache noire renflée, bien pris en sa petite -taille, aussi mince, pas plus maigre qu'auparavant, coiffé de -son éternel tout petit chapeau mou de voyage, de descente dans -les mines et d'ascensions aérostatiques et il ne soulève pas un -chapeau devant nous: il passe, sans affectation, il passe comme il -passerait devant des inconnus. - -Marbon reste stupide, se demande une minute lequel il va choisir -des deux misérables que nous sommes, Tortoze et moi et il se -décide pour moi, parce que, évidemment, je souffre plus. - -Il opte pour la pire jouissance. - -Et il s'étonne: - ---Vous avez vu Tortoze? - ---Oui. - ---Il ne vous a pas vu? - ---Je ne sais pas. - ---Vous n'êtes donc plus bien avec lui? - ---Et vous, vous n'êtes pas fâché? - -Marbon s'indigne: il y a trois jours, ils étaient ensemble à -Vichy, il l'a ramené lui-même et l'a laissé à sa porte! - ---Alors c'est moi, accepté-je négligemment. Ça m'ennuie parce que -j'aime beaucoup Tortoze. Mais il est si capricieux! - -Marbon s'indigne encore, il n'est personne d'aussi peu capricieux, -d'aussi sûr dans ses amitiés que Tortoze. Il se fâche rarement. Il -faut qu'il y ait quelque chose. - ---C'est qu'il y a quelque chose. - -Marbon est un homme du monde: il n'insiste pas: il a assez remué -le poignard dans la plaie. Il s'achemine vers les sujets classés -de conversation et me déplie, comme des cinématographes successifs -et troubles, les potins d'ici, de là, qu'il contera ce soir à -toute personne, en y ajoutant, comme une couronne fermée, mon -scandale à moi et des détails de bon goût. - -Puis, sournoisement, il me décoche un mot, un mot que Claire a -«fait» il y a dix-huit jours, qui a couru tout Paris depuis, que -j'ai retrouvé quand je ne la trouvais pas, qui m'a déplu parce que -c'était un _mot_, un mot d'homme d'esprit professionnel, un mot -de philosophe et presque un mot de fille--et un mot qui, à cette -heure de douleur, me soufflette de sa joie, survit à la liberté -d'esprit, à l'esprit de Claire et nous survit. - -Cette fois Marbon a visé juste. - -D'une voix brève et saccadée, d'une voix de juge, je lui ai -demandé: «Vous savez de qui est ce mot?» - -Il ne s'agit plus de faire le malin. Marbon a brisé ma vie, en -collaboration, a donné le coup de pied de l'âne, le coup de -revolver qui achève le condamné et j'ai tout subi et je l'ai subi, -il m'a parlé de Tortoze et j'ai subi cela! Mais que sa bouche -épaisse s'entr'ouvre pour proférer le nom de Claire--et je le tue -comme un chien. - -J'aurai tort parce qu'il est sacré, que je ne pourrai jamais -prouver sa méchanceté et qu'on le respecte parce qu'il n'a jamais -rien respecté. - -Je le tuerai... mais je ne le tuerai point car Marbon m'a regardé -et a compris. - -Alors, en une idée de génie, il me brave du regard et brave le -ciel: «Si je le sais, articule-t-il, bien sûr que je le sais: -c'est...» - -Il écoute un instant ma douleur, ma fureur, mon regret qui -s'entrechoquent, la folie qui me prend, il écoute même la mort -qu'il sent à côté de soi, sur soi, et, paisible, lâchant le ciel, -baissant les yeux en une modestie arquée vers ses pieds d'enfant, -il achève sa phrase: - -«... c'est de moi». - - - - -III - -LE TROU AUX LETTRES - - ---_Mon cher amour (c'est pour me faire plaisir à moi, c'est pour -moi que j'écris: mon cher amour et je ne sais si vous me le -permettez et je ne sais si vous êtes digne encore de ce nom et je -ne sais si vous lirez ma lettre) mon cher amour, je t'écris pour -ne pas crier, pour ne pas crier ma tristesse et mon horreur à tout -le monde, comme, tout de suite, je viens de pleurer devant tout -le monde. Ç'a duré une heure, je crois: des gens se relayaient -autour de moi qui tâchaient à me consoler et ça me faisait pleurer -plus fort. Il y en avait qui t'avaient vue et c'était un engrais -à ma tristesse et il y en avait qui ne t'avaient jamais vue et -je me lamentais à la pensée que jamais ils ne comprendraient -pourquoi je pleurais. Si je me suis arrêté, c'est que je n'avais -plus de larmes et voici que je gratte le papier comme on gratte -la terre en une attaque d'épilepsie, voici que je me lâche et que -des ongles de mon cœur, de mon cœur en lambeaux, de mon veuvage -irrité, de ma crainte pour toi, de ma crainte pour ce que tu -portes en toi, de mon impuissance et de ma colère, de ma faiblesse -et de mon désert, je déchire ce papier, voici que ma main, la main -qui tient cette plume s'irrite, se cabre, se déchaîne de tout cela -et voici que je t'appelle dans de l'encre, ainsi qu'en un cachot, -sachant que tu n'entendras pas, que ton cœur seul entendra, s'il -veut, et que je ne puis te parler que de mon cœur à ton cœur parmi -tant de dangers, tant de mauvaises volontés--et la tienne. Mais -je t'aime. Il fut un temps où le bonheur m'emplissait tant, me -murait si étroitement que je ne trouvais que ces trois mots, que -ces trois mots seuls échappaient à la molle et muette apothéose -de mon être. Et ces trois mots, de leur boucle d'infini, me sont -aujourd'hui la bouée de sauvetage où je tâche à m'accrocher en -l'effroyable naufrage de ma connaissance et de mon être, où je -me hisse pour échapper aux profondeurs glauques et électriques -d'une mer méchante et c'est le talisman, le talisman veuf qui me -reste après la ruine, en une agonie. Ce sont les paroles magiques -que j'écoute, les mauvaises paroles, les paroles dont j'écoute -la folie, les paroles de belle et pure folie dont je chasse les -folies horribles et lourdes. Et c'est le refrain dont je berce -mon enfance soudaine, épuisée, cahotante, et c'est aussi une -image dont je veux voiler la vie. Une image! toi! te revoir! ah! -je n'ose pas y penser et je saigne de penser à toi. Tu n'es pas -celle que j'ai connue, tu es de la douleur et du remords. N'aie -pas de remords, je te le défends. Si mes baisers et ma tendresse, -si l'intensité et la qualité de mon amour, si mon effort vers -l'éternité de mon amour, si mes larmes, si la fatalité que Dieu -a voulu mettre dans les heures brèves de nos étreintes, m'ont -donné--et ils m'ont donné--des droits sur toi, je te défends -d'avoir des remords. Nous nous sommes aimés, nous devions nous -aimer. Nous n'avons mis que de la beauté et de la douceur en notre -amour, nous nous sommes aimés sans bassesse, sans chercher les -gros plaisirs et les grosses subtilités, les futilités gloussantes -et les farces de chatouille dont on souille, dans l'adultère -professionnel, la volupté. Tu es ma femme, devant Dieu et devant -la mer. Tu es en exil, en ce moment, et en servitude chez cet -étranger, chez ce maître de hasard, chez cet homme qui te captura -sur l'océan d'ignorance et de simplicité, sur l'océan de jeunesse -et de bonne foi, ton mari. Souffre mais ne souffre que jusqu'à -l'âme, jusqu'au cœur--exclusivement. Ton âme, ton cœur, c'est à -moi, c'est le sanctuaire que tu dois préserver dans les pires -tourments, dans les pires abandons; c'est un dépôt sacré, ce n'est -plus à toi, ça doit te survivre, pour moi. Et, douloureusement, -sois fière comme toujours tu as été fière. Par-dessus tout Paris -qui nous sépare, par-dessus les lois humaines et l'hypocrisie -humaine qui nous séparent, élevons notre amour, jetons-le de l'un -à l'autre et éployons-le comme un dais merveilleux et divin. Il -couvrira même les pauvres gens qui vont obscurément par la ville -et ce leur sera un peu de révélation, un peu de douceur, un peu -de splendeur et un peu de ciel. Attendons les jours proches où -nous nous retrouverons pour toujours. Et soyons tout espoir et -tout courage. Mais non! tu pleures! Pourquoi? Tu ne sais pas: tu -pleures. Et je pleure, je me remets à pleurer. Je ferme cette -lettre sur une larme, larme tombée à une place où j'avais posé mes -lèvres fanées, mes lèvres en jachère, lèvres stériles. Et je n'ai -pas eu de mal d'ailleurs: j'avais posé mes lèvres partout, sur -tout ce papier, pour le préparer, pour en faire notre invention, -notre propriété, notre chose, la chose de notre deuil et de notre -douleur. Je me décide à clore cette lettre: je pleure tout autour. -Et je veux qu'elle ne t'apporte qu'une larme: une seule larme, ce -n'est pas triste. Retrouve mes baisers sous les mots, au cœur des -mots, les trouant, les bossuant de leur fièvre. Et aime-moi. Aie -confiance. A bientôt. Je t'aime, je t'aime._» - -... «_En jetant à la poste cette lettre, en te l'envoyant très -vite comme si tu l'attendais au bureau de poste, en te la jetant -frénétiquement comme on se tue, je me suis crevé le cœur. Il ne -m'est plus rien resté de toi, après, car cette lettre, ce m'était -devenu quelque chose de toi. Je m'étais imaginé ton émotion en la -recevant, ta quête des baisers sur le papier et ton effort vers ma -larme. Et les baisers donnés, je les croyais reçus. J'ai été plus -pauvre tout de suite après, tout pauvre et voici que, péniblement, -en bégayant, en voulant retrouver des mots, des baisers et des -secrets perdus, je t'écris une lettre nouvelle, pour ne rien -dire, pour moi, en transfigurant cette lettre, en en faisant une -conversation avec toi où tu me dis de si belles choses! Je n'ai -qu'un mot à la bouche et au cœur: «Viens!» Ne t'en irrite pas; ne -t'en attriste pas, ne crie pas que c'est impossible. Tu songes à -venir et tu n'oses pas, tu le chasses, ce mot, et tu envisages des -avenirs, des avenirs cul-de-sac, sans issue. Nous percerons des -horizons, nous trouerons ces avenirs de notre infini, et, de cet -infini, du reflet de cet infini, sans y toucher, des boulevards -s'étendront rapides, des boulevards de triomphe et de facilité. Et -je n'ai pas le cœur à faire des phrases, j'ai le cœur à toi, âcre, -jaillissant, se perdant en sauts de grenouille et de grenouille -douloureuse et j'ai ce mot qui ne rime à rien: «Viens! Viens!» Et -je t'attends..._» - -... «_C'est Trouville, se levant lentement de la mer et c'est un -bar où nous sommes quatre et où nous mangeons, Anthelme Cahier... -ah! tu ne sais pas, chérie et voici une parenthèse: mon Anthelme -Cahier, celui que j'avais élu entre tous comme ami, qui m'offrait -l'envers de sa bouffonnerie, la gravité de sa fantaisie, la -profondeur de sa légèreté, la simplicité de ses phantasmes, -Anthelme Cahier à qui je dois les heures les plus fraternelles -et les plus émues de ma vie, Anthelme Cahier s'est détourné de -mon chemin et de moi, m'ignore et me méprise. Il paraît qu'il est -marié, lui aussi, et tous mes amis mariés ont reçu des lettres -anonymes--ou lui tout au moins. Anthelme Cahier donc nous conte -des choses et des choses diverses à Trouville quand, à une -table, partageant le repas du patron et des garçons, il aperçoit -un tout petit homme, cuit et ratatiné par la vie, d'un blond -vert-de-gris, les yeux vifs comme de minuscules souris vertes -cherchant un trou où fuir, qui l'observait depuis longtemps, -tâchant à se rajeunir pour que la reconnaissance fût plus facile. -Cahier le reconnut enfin et l'appela. Ce petit homme était tout -rêve et toute nostalgie. Armé d'une cithare aiguë et plaintive -comme Don Quichotte de son armet, il enfilait les rêves et les -lâchait pour les laisser retomber sur leurs ailes, il égrenait -des tristesses menues qui se faisaient tout intimes et qui se -faisaient tout immenses, personnelles et secrètes comme une -cicatrice et générales comme la mort. Rien n'est plus sensuel, -rien n'est plus sentimental: ça vous prend aux nerfs et ça vous -prend à l'âme et ça vous prend aussi aux cheveux qu'on n'a pas, -aux cheveux de son amie, qui grandissent, qui se tendent et qui se -détendent, qui deviennent les cordes de la cithare, et qui crient -vers vous et qui crient vers Dieu et vers tout. Et je n'écoutai -pas longtemps: je fondis en larmes. Cahier et les deux autres ne -se moquèrent pas: ils s'arrêtèrent au bord de mes larmes et me -laissèrent pleurer. Je t'imaginais en des matins d'Écosse et en -des mélancolies légères. Et je croyais que je m'attendrissais. Je -sais maintenant pourquoi je pleurais. Je sais les malheurs que -je sentais, je sais que mes larmes avaient une raison--et que -j'aurais dû pleurer plus fort--et je pleurai si fort! que j'aurais -dû pleurer plus longtemps. Et j'aurais dû mourir en ces larmes. -Aujourd'hui Cahier me hait, l'homme et la femme sont séparés, qui -déjeunaient avec nous et toi, toi, chérie... Ah! que j'ai mal -et que je regrette mes pleurs de Trouville: je ne t'avais pas -possédée encore, je n'avais que des désespoirs et pas de regrets -et je croyais que je pleurais pour rien, pour le plaisir! Et tu -étais si loin! Moins loin qu'en ce jour!..._» - -... «_Chérie, chérie, un mot, je t'en conjure. J'écris, je pleure, -je prie dans le désert. Un mot pour mes insomnies, un mot pour -mon incessante agonie et un mot pour moi aussi, pour moi que tu -connus et que tu aimas. M'as-tu oublié, m'as-tu renié? Tu n'en as -pas le droit. Mais je ne puis que te supplier. Les morts--je songe -beaucoup aux morts--et c'est de ma part, presque un égoïsme--les -morts se réveillent de temps en temps dans leur bière et ont -besoin d'un linceul frais: je te demande un linceul frais, le -linceul d'une phrase triste et douce. Et voici encore mes lèvres -vaines, qui t'embrassent à vide et voici un baiser captif, un -baiser plat, un baiser qui se plie, sans se briser et qui attend._» - -«... _De mon lit en hâte, un spasme vers toi, un spasme qui -déborde tous les spasmes et qui déborde la vie. Un appel, un appel -que j'étouffe, à cause des voisins: «Viens! Viens!» Je te veux -pour cette minute, pour la nuit et pour la vie et pour l'au-delà, -je te veux pour de la volupté, pour de l'extase et pour le tendre -compagnonnage de l'existence. Je ne sais comment exprimer ici -les soupirs, les râles, les cris inhumains, les gémissements -égratigneurs et égratignés qui me déchirent pour toi, la fureur -de femme qui me secoue et qui court autour de moi. La chandelle -basse qui jette sa flamme à droite et à gauche, qui danse devant -des livres et des hardes, le désordre d'une chambre de malade -solitaire, mes couvertures marouflées, mes draps raidis et -l'édredon crevé, tout est de la détresse, tout est de l'horreur. -Et c'est la vie que j'ai à vivre sans toi! Viens: nous serons -pauvres. Je connais la pauvreté: elle ne m'effraie pas. Tu ne la -connais pas: elle t'amusera. Et nous avons à nous aimer. Et c'est -notre but. Et c'est notre excuse. Ah! chérie, chérie, je ne sais -plus ton nom, je ne sais plus que ceci: je t'aime et tu n'es pas -à moi, je t'aime et je ne puis arracher de moi avec la peau, le -souvenir de tes baisers et de nos rencontres. Tu trouveras ici -des baisers sans les chercher, j'ai mordu le papier comme je te -mordrais si tu étais là comme je te mordrai quand... mais viens, -chérie, viens, viens..._» - - * * * * * - -«_... Ce petit bleu te parviendra taché de sang; ce n'est rien. -En entrant dans un bureau, pour t'écrire, je me suis coupé à un -carreau cassé de la porte; je ne sais si cela porte bonheur ou -malheur mais je suis heureux que tu aies un peu de mon sang. Et -tu l'auras, n'est-ce pas? et tu iras chercher cette lettre, et -les autres que je t'ai envoyées... C'est une semaine de désir, -de deuil, de craintes, car j'ai à souffrir pour toi et pour... -Ah! je n'ose même pas en parler, à toi. J'ai si peur et je suis -si seul, si impuissant, d'une faiblesse si accusée. J'ai mal au -cœur, à crever, et chaque matin je m'éveille plus tôt, les yeux -hagards, l'oreille tendue et j'attends une lettre, une lettre -qui ne vient pas. Ah! que tu es cruelle, chérie! Tu as peur, toi -aussi? mais ce n'est pas la même chose. Et tu sais que nous avons -toujours eu Dieu avec nous et que notre chance... Oui, tu souris -et d'un sourire de tombe: notre chance!... Notre pauvre chance... -Ne souris pas de notre chance: ce n'est pas fini et j'ai confiance -encore, parmi les gouttes de sang qui tombent sur ce papier. Aie -confiance aussi, crois à notre chance et aide-la. Et aime-moi. Je -suis devenu un pauvre homme. Et je n'ai plus de place. Un baiser, -chérie, brouillé de mon sang._» - -«... _Il fait froid, très froid. As-tu remarqué, chérie, que, -tant que nous avons été l'un à l'autre, il n'a jamais jamais fait -froid. C'était une tiédeur bizarre qui amollissait l'hiver et -c'était une coulée de chaleur dans de la brume et de la brume dans -du brouillard et je ne sais quel amical halo. Le temps n'est plus -retenu; il se lâche, il prend la terre, lourdement, méchamment. -Ah! reviens-moi pour qu'il ne fasse plus froid et aimons-nous dans -du soleil et dans de la joie. Je n'ai pas la moindre nouvelle: -j'ai rencontré ton Tortoze qui n'a pas même eu un frisson de -colère et j'ai imaginé votre triste ménage et j'ai eu envie de -tuer cet homme qui passait. Ç'eût été des larmes encore! Quel être -misérable je fais, n'est-ce pas? à pleurer, à pleurer sans cesse. -Pardonne-moi, plains-moi et essuie mes pleurs de loin._» - - * * * * * - -«... _Excusez-moi, madame, si ce papier est taché de poussière et -un peu froissé. Je vous écris d'une chambre dont vous avez franchi -la porte et où j'ai eu le plaisir de vous aborder quelquefois. -C'est une chambre qui n'a pas été «faite» depuis un certain jour -et qui n'a pas été ouverte depuis. Elle a toujours été pauvre en -papier à lettre, comme en tout; je n'avais pas l'habitude d'y -écrire, même des billets d'amour. J'y priais et j'y attendais, -j'y attends encore, et j'y pleure, chérie. Pardonne-moi le début -de cette page, puéril et méchant gratuitement, non, facilement. -Car j'ai si mal. Et comme ça me fait mal de t'écrire des lettres -infécondes, des lettres qui ne t'arrivent pas, que tu ne vas pas -chercher. Je n'écris que pour moi. Et la boîte où je jette ces -lettres, c'est un trou, le trou aux lettres, le trou avide qui -happe, qui cache, qui stérilise, qui tue. Je suis humilié: il y a -là tant de baisers qui restent pliés en quatre, qui ne se lèvent -pas, électriques, qui ne crèvent pas les enveloppes, qui ne font -pas éclater l'univers, qui ne jaillissent pas jusqu'à toi, tout -droit. Ah! chérie, va à ce bureau de poste restante où tu allas -déjà en des demi-malheurs, lorsque nous craignions tout, moins -que ce qui est arrivé. Et tu seras embarrassée peut-être lorsque -l'employé, à l'aveu de tes fidèles initiales, te donnera tant -de lettres, les unes de trois mots, les autres si longues. Ne -te demande pas par laquelle il faut commencer, ne déchiffre pas -les cachets de la poste, mieux formés que mes baisers de fièvre. -Toutes, toutes ces lettres sont mêmes: c'est de l'amour et de la -tristesse, c'est une supplication et c'est un appel. Et si j'avais -eu le texte de ma première lettre, je l'aurais recopié chaque -jour--en datant. Et même, pourquoi dater? Ce sont des cris qui -survivent à tout, au malheur et à l'espoir, ce sont des baisers -qui ne vieillissent pas et c'est mon âme qui, pour toi et par toi, -est immortelle. Je te veux. Je te réclame à tout et à toi. Je -t'aime._» - - - - -IV - -LE TÉLÉPHONE SECRET DE LA DOULEUR - - -Un dialogue s'improvise, s'éternise entre nous, parmi l'espace et -tous les méandres de l'impossible. - -C'est un dialogue sans «Bonjour. Il y a des siècles que nous nous -sommes vus. Comment allez-vous ce matin? Qu'il fait beau», et -autres néants, polis. - -D'abord nous ne nous voyons pas. Nous savons que nous allons mal -et qu'il fait le temps de désespérance, le temps des limbes et de -la deuxième mort. - -Et c'est un dialogue comme usé, une musique dont on perd une -partie, un nuage de paroles et un sourire mélancolique qui pleure -des mots. - ---Imaginais-tu qu'on pût autant souffrir? - ---Je ne souffre pas. Je ne souffre pas du tout. J'attends... - ---Qu'attends-tu? - ---Toi! - ---Moi? moi je ne t'attends plus. Ah! chérie, chérie, je ne sais -plus si tu m'aimes... - ---Je t'aime. Je ne veux pas me l'avouer, quand j'interroge -la pauvre femme que je suis, que je suis devenue, quand je -m'interroge comme je crierais, humblement. Je ne veux rien me -rappeler de toi, ni la couleur de tes yeux ni le goût de tes -baisers parce que me voilà une pauvre femme de terreur, une pauvre -forme humaine ployant sous des malaises, sous des préjugés aussi, -sous des remords, parce que je fuis ma magnificence amoureuse, ma -tendresse en fleurs et le merveilleux épanouissement de ma nature -passionnée. Je veux être--je suis hélas!--une pauvre femme qui -s'enferme en un linceul de médiocrité, qui a peur de sa tristesse -et de ses souvenirs et qui cherche le Léthé où jadis était le -ciel; je me fais faire par le temps, par les heures, ces ouvrières -de vieillesse, un uniforme de résignation. Mais il y a en moi, il -y a, me dépassant, si grande, si furieuse, immense, désolée et -frénétique, une autre femme qui se lamente, les yeux ardents et -dont les seins se cabrent, une femme qui se dévêt pour se rappeler -ta nudité, une femme qui se regarde dans un miroir pour trouver -sur le reflet de son corps, en profondeur, tous tes baisers, -toutes tes caresses, les chairs où tu t'appesantis, de tes lèvres, -de tous tes bras, de toute ta poitrine, et de tout ton cœur, les -chairs où tu erras léger, du souffle de ton âme, les chairs aussi -où tombèrent, par hasard, quelques-unes de tes larmes, une femme -qui fut, qui est ta femme. Mon petit, mon petit, tu ne me vois -pas; j'ai les paupières baissées, je suis étendue sur une chaise -longue, je ne lis pas, je ne réfléchis pas, je ne rêve pas; je -m'abandonne, je m'abandonne à la femme que je fus, à la femme qui -fut ta femme, à ma passion, à mon ardeur, à ma grandeur. Qu'elle -m'emporte, en sa course de lumière, en son tourbillon de feu. -Qu'elle m'emporte sur la rivière, sur l'océan de ses larmes, de -mes larmes jusqu'au lac de tes larmes, jusqu'à l'île de notre -fatalité, de notre délice... - ---Et que nous dirons-nous, chérie? Il y a si longtemps que nous -nous sommes vus! Tant de jours sont tombés sur notre éloignement! -Tu te souviens de mon petit calendrier de soldat sur lequel je -rayais naïvement les jours où nous n'avions pu nous aimer, ne -nous étant pas vus. Je croyais que ces jours ne comptaient pas, -que Dieu nous en devait d'autres en retour, plus longs, plus -soyeux, plus lumineux, et je croyais qu'il nous les donnerait. Et -maintenant les jours se suivent, se chassent semblables, tous à -rayer. Et je suis méchant envers les jours, je les méprise, je les -jette, je les déchire en des néants, des néants qui ont mal. Ah! -les horribles jours où je ne t'ai pas, où je n'ai rien de toi, car -jamais tu ne m'as écrit. - ---Et que t'écrire? - ---Ceci: Je t'aime encore, ou: Je t'aime, simplement. - ---Je n'ose pas. - ---Ah! c'est l'autre femme qui parle, ce n'est pas toi. - ---Hélas! Et je rêve sur tes lettres. - ---Tu les as, tu les as, chérie? - ---Oui. J'ai du courage pour toi, je n'en ai pas pour moi. -J'imagine que mes lettres à moi ne valent pas la peine d'être -écrites et que ce serait pour toi une joie moins aiguë, moins -âpre, moins folle que tes lettres à toi, pour moi, et je réponds à -tes lettres. En la torpeur qui me prend, qui me berce, je pétris -mon mal et la trouble douceur de mon être, je pétris ma torpeur en -des mots, en des phrases qui vont à toi et quand je me réveille, -je suis, de très bonne foi, sûre de t'avoir répondu. Et tu n'as -pas reçu ces lettres? - ---Je les ai reçues; elles ont vibré et gémi en moi, mais je me -suis défié et je n'ai pas voulu y croire. J'ai eu peur de moi. - ---Tu as eu tort. Crois. - ---Ah! qu'elles sont belles et tendres. Et comme elles se baignent -et se dorent d'une auréole de douleur et de fatalité. Tu souffres, -chérie, et l'on te fait souffrir. Tortoze... - ---Je ne veux pas que tu en parles. Tu demandais tout à l'heure... - ---Tu détournes la conversation. - ---Je nous la ramène; parlons sérieusement. Tu demandais tout à -l'heure ce que nous dirions en nous retrouvant. Nous ne nous -dirions rien. Nous irions l'un à l'autre, en pleurant. - ---Nous avons tant pleuré! - ---Nous pleurerions encore et tant et tant, nous nous embrasserions -et nous nous aimerions en pleurant, sans nous en apercevoir. Et -nous pleurerions tant pour n'avoir plus à pleurer, plus de larmes. - ---Il faut toujours avoir des larmes. - ---Ah! sois tranquille! Et nous dormirions ensemble parmi nos -larmes et nos baisers, nous dormirions d'un long sommeil qui nous -ferait des yeux neufs pour nous mieux voir et une âme neuve, des -doigts neufs, d'un beau sommeil d'enfant et de dieux. - ---Enfin! car tu te rappelles? nous n'avons jamais dormi ensemble. -Nous avons tâché à nous donner un instant le leurre du sommeil -mais ce n'était qu'un essai, une mascarade, une ambition de -sommeil. Et le sommeil ne s'imite pas. Ah! chérie, viens -t'endormir, viens, je t'attends, viens, mon amie. Nous aurons les -beaux palais du sommeil et ses larges routes, ses déserts moelleux -et ombrés. De n'avoir pas dormi depuis des jours et des jours, -j'ai soif de sommeil avec toi. Et de pleurer solitaire, j'ai soif -de pleurer avec toi. Et il me faut tes larmes pour chasser mes -larmes, il me faut des larmes fraîches et amies. - ---Tu as beaucoup pleuré? - ---Je pleure. - ---Il ne faut pas pleurer: tu me prêches le courage, et tu pleures! - ---Je pleure pour attendrir Dieu, pour qu'il te permette du courage -et de l'orgueil. Je m'humilie pour que tu sois moins humble, -pour rompre l'équilibre et pour que tu retrouves en mes larmes -l'énergie, la furie qui te manque. Et je pleure aussi parce que ça -me fait du bien et parce que j'ai mal, chéri. - -Et je pleure de tous mes yeux, de mon cœur et de mon ventre qui -se plisse en des sanglots et en de demi-sanglots. - ---De ton ventre? - ---Ah! oui! tu ne sais pas! mais mon ventre souffre comme le tien, -parallèlement. - ---C'est fou. - ---C'est vrai. A des moments, de plus en plus, depuis que le -temps passe, je me sens tiré à toi, de toute ta faiblesse, de ta -lassitude, de ton néant. Je n'ai plus de mal localisé mais je -reste couché, malade, de toi, comme toi. Et _il_ me parle de toi. - ---Qui? - ---Le petit. - ---Ce n'est pas encore un petit. - ---Ah! je le sais bien, chérie, je le sais trop. Il ne ressemble -même pas à une grenouille, il a l'air de danser et il est roide, -se détendant à peine en des ruades électriques, il a une tête -énorme, des bras comme des ailerons, un corps sans articulations, -sans viscères. - ---Ah! tais-toi, tais-toi! - ---Pourquoi? il est à moi: il me fait souffrir. Je suis père. - ---Et moi? - ---Les femmes sont mères: c'est entendu, c'est une La Palissade, -c'est une fonction, mais jamais les hommes ne furent pères. Ils -ne sont pères qu'après, quand il n'y a plus à avoir mal, quand -il n'y a plus l'œuvre de gésine, quand il n'y a plus de danger -dans la chair, quand il n'y a plus que les molles et inoffensives -inquiétudes morales. Moi, je suis père, comme j'aurais été mère, -si j'avais été femme, de tout moi, de mon ventre, de mon sang et -de ma chair, de mes entrailles contractées et saignantes, de mon -mal de cœur, de mon mal de tête, de mes évanouissements et de mes -nausées. Et je souffre volontairement--et tant, tant! Je souffre -surtout de si loin! J'espère que je prends une partie de ton mal, -la plus grande--car je souffre beaucoup. - ---Il me reste de ta souffrance, mon ami. - ---Mais moi, j'en mourrai. - ---Et moi? - ---Eh! non! Je t'ai déjà dit que chez toi, femme, c'est une -fonction, mais être père, comme je l'entends, comme je le suis, -c'est une coquetterie, un sadisme. On en meurt--et c'est justice. -On n'en est jamais mort jusqu'ici parce que je suis le premier à -être père de cette façon-là. Et je blasphème. Pardonne-moi d'avoir -parlé ainsi de toi, de moi, de notre chère vie et de ma chère -mort. - ---Ne meurs pas! - ---Pourquoi vivre? Tu n'as pas voulu venir à moi. Tu imagines bien, -n'est-ce pas, que je ne m'accommoderai plus jamais de nos minutes -adultères, de notre volupté de fraude, morcelée et hagarde, qu'il -me faut ta chair, ton être, toutes tes heures, qu'il faut que tu -sois ma femme, pour moi et pour le monde. Et tu ne le peux pas. -Je crois que cet enfant, notre mal, nous cracherait à la face nos -baisers, volés dans un coin, nos baisers d'êtres stériles. Regarde -autour de nous: ce ne sont qu'adultères. Adultères inutiles qui -réussissent, qui s'imposent et qui s'imposent sans brutalité, -qui s'insinuent, qui se font accepter, qui se font recevoir. -Les gens ferment les yeux--comme en une chatouille--et ça dure, -telle une plaisanterie trop longue. Nous, nous n'avons pas été -malins; nous ne savions pas: nous avons déshonoré l'adultère, -puisque nous en avons fait une chose jeune, pure, passionnée et -sainte. Nous savons maintenant, et, n'est-ce pas? nous ne voulons -rien savoir. Subirons-nous que, en des dîners, on nous place -l'un à côté de l'autre comme la pièce de résistance du scandale -quotidien, du scandale de chaque soir, du scandale-apéritif et du -scandale-réginglard? - ---Je te veux. - ---Viens! - ---Je viendrais le ventre en avant. - ---Eh! viens, chérie: il en est temps encore et je ne mourrai -pas. Le ventre en avant! Mais c'est là que s'est tapi, que s'est -réfugié notre amour, et c'est de là qu'il t'emplit, qu'il m'emplit -la tête, le cœur et l'âme. Et cet enfant me parle, de ton ventre, -de mon ventre, d'une voix intime, d'une voix secrète, d'une voix -sans humanité, sans réalité, toute divine, toute d'ailleurs,--et -tellement de nous! Il me dit: «Tu ne penses pas assez à elle. Tu -y penses comme à ta maîtresse, tu ne la vois pas, tu ne l'aimes -pas en soi. Elle est si belle, si douce, si lente, d'une beauté -qui s'élève peu à peu et qui est prenante, sans rien faire pour -cela, en passant, d'une beauté de prédestination et de charme, de -majesté pas appliquée et de simplicité glissante. Elle a les yeux -les plus vrais du monde qui vont au fond des choses et des gens. -Et vous êtes à moi tous les deux, profondément, totalement: vous -ne vous penchez même pas sur moi, je vous tire à moi, je vous -prends, je vous ai pris, je vous garde.» - -«Et je dis au petit enfant: - -«Tu ne sais pas: nous ne sommes pas à toi, nous ne sommes pas -l'un à l'autre. Nous sommes des étrangers et étrangers pour -toujours parce que nous avons été l'un près de l'autre, à des -moments. Et nous devons avoir des remords, pour le monde et pour -nous--et oublier.» - -«L'enfant dit: - -«--Et m'oublier moi aussi? - -«--Petit enfant, petit enfant, c'est là bien autre chose. Je n'ai -même pas à t'oublier, il faut que je renonce à tout toi, depuis -les pâles instants, où, dans la brume créatrice et la brume -hésitante, je pensais à toi et à ta mère, ensemble. J'ai été -sacrilège en te faisant: j'aurais dû te laisser faire par un autre -bien et légitimement déterminé. Tu eusses dû être de lui, ou ne -pas être. Et tu es de lui. Je suis un misérable, un bouffon--le -bouffon fécond--le voleur qui donne, je t'ai abandonné d'avance, -j'ai fraudé, j'ai trompé, j'ai été larron d'honneur et de chair. -Et, écoute bien, petit, petit: voici deux êtres jeunes qui se -sourient parmi la vie; leur jeunesse est harmonieuse, ils désirent -une existence de labeur et de joie, ils sont harmonieux en eux et -pour eux et pour le monde aussi: ils sauront recevoir, seront une -intimité profonde et haute et seront, aussi, un milieu charmant, -cœur et décor--et ce sera le bonheur et ce sera la joie et ce -sera délicieux, aimable, eh bien! c'est impossible! Situation -violemment rompue, qui ne peut se régulariser, crime à deux -bouches! Pauvre petit! pauvre petit! tu ne me connaîtras jamais! - -«Si je te disais plus tard: «je suis votre père», tu aurais le -droit de me répondre, comme dans les pièces à succès, «ce n'est -pas vrai--et vous êtes un misérable!» Et je suis stérile, par -dignité puisqu'on a fait du mot: _honneur_, le contraire du mot -_cœur_. Il est plus simple de mourir, de mourir de toi, mon petit: -comme ça, tu n'auras rien à me reprocher.» - -Viens-tu? - ---Je viendrai! - ---Ah! tu viendras, n'est-ce pas, comme tu es venue, tu me -marchanderas des instants et tu auras peur et nous recommencerons -notre vie de forçats condamnés à temps, condamnés à n'être -condamnés qu'à temps. Je veux la perpétuité de la peine. Et cet -enfant n'est, n'aura été qu'un accident! et mes cris et mes -douleurs de bête esseulée, de bête enragée en un veuvage saignant, -ç'aura été des mois. Eh! non! chérie! je suis plus fier. Je te -veux toute, je te veux nue à jamais, pouvant rester nue, n'ayant -pas besoin de remettre tes vêtements, de t'irriter sur des -cordons et te chaussant de souliers pour ne pas te commettre en -une lutte inégale, avec des boutons de bottines! Te rappelles-tu -tes craintes? Lorsque tu redoutais un heurt à la porte, et une -irruption de gens de loi, tu disais: «Je mourrai--ou alors il -faudra que nous restions deux jours couchés ensemble.» Ce ne -sont pas les gens de loi qui sont passés, c'est le monde, c'est -la mort, c'est tout, je t'ai gagnée, à la force de ma souffrance -et nous devons rester couchés ensemble des jours, des mois, des -années. - ---Toujours? - ---Toujours. Il y a des imbéciles qui croient qu'on ne doit sortir -d'un bail à vie que pour de petits baux résiliables à volonté. -Ils appellent ça l'union libre! c'est le baiser qu'on peut -interrompre, le baiser au milieu duquel on peut s'arrêter, et le -baiser, chérie, est un et indivisible--et on ne peut s'évader -d'une éternité que pour une autre éternité. Et j'ai si soif de ton -toujours, de ton à jamais: tu es ma vie et mon éternité. Et tu -ressembles à Marie-Louise, tu ressembles à une Jeanne de Brabant -qui épousa un Wenceslas de Bohême, et qui dort au chœur des -Chartreux de Bruxelles. Et tu ressembles à tout ce qui est de la -grâce, à tout ce qui est de la fatalité. Tu es mélancolie et je me -reproche les rires. Ta figure s'élève sur un champ de tristesse et -de douceur, et tu sors de la légende et des cieux pour m'y ramener -par la main. - ---Mon chéri, comme tu es triste, comme je t'aime! Tu n'as pas peur -de devenir fou? - ---Ah! être fou, c'est le rêve! mais être tout à fait fou, -toujours. Et mon ambition ne va pas jusque-là. - ---Tu avais de telles ambitions, une telle ambition! Et je t'ai -tout enlevé. - ---Je te remercie, chérie. Tu m'as détourné du faux chemin où je -m'étais engagé, où je m'étais engorgé. Tu m'as guidé des âpres -routes de montagnes à des sources, à des ombrages, à des couchers -du soleil, à l'ombre chaude. Tu as fait de ma vie qui voulait -être une aventure, une belle aventure, la belle aventure. Ma vie -voulait être une épopée, une épopée trouble, avec du Machiavel, tu -en as fait une chanson. Tu m'as révélé l'amour, tu m'as enseigné -la douleur. Je sais tout maintenant--et je puis mourir. - ---Encore? - ---Je ne suis pas de ceux qui s'arrêtent au beau milieu de leur -mort. Selon le mot de Gœthe, je consens à mourir et c'est un -long consentement, un ferme consentement qui s'obstine, qui ne se -reprend pas. - ---Et moi, et moi? - ---Tu me pleureras et tu me demeureras fidèle. Et puisque ça -m'amuse de mourir! J'aurais pu rompre net notre histoire, la -travestir en anecdote--et continuer. J'aurais pu m'établir -professionnel de l'adultère comme Canette, comme tant d'autres -et m'échapper de la barque bleue d'amour qui sombre, en nageant -vers d'autres barques, vers de grands bateaux, que sais-je? Je me -suis cramponné à la barque qui sombrait. Je m'y suis attaché sans -penser à rien, en rêvant. Il n'y aura pour m'avoir vu que Dieu et -les étoiles--et toi qui vivras pour te souvenir. Et ne sois pas -jaloux des Naïades qui me recueilleront au fond des eaux: je ne -ferai point attention à elles, tes yeux clos sur l'image intime de -la beauté, consumé de la fièvre que... - ---Mon chéri, tu dis des bêtises. Je t'aime, voilà tout, je t'aime -et j'ai mal, ce n'est pas compliqué. - ---Moi aussi, j'ai mal et je t'aime, mais vraiment, j'ai mal, j'ai -très mal. - - * * * * * - -... Notre conversation n'est plus qu'un murmure: les paroles se -perdent en route, les paroles se brisent et nous ne pouvons nous -embrasser dans l'air, à travers l'espace. Et je sais bien pourquoi -nous ne nous entendons plus: c'est que chacun de nous ne parle -plus qu'à soi, à son mal et à ce fantôme indistinct, à ce clair -fantôme, à cette bulle subtile d'avenir qu'est, qui sera notre -enfant et que chacun de nous, avarement, jalousement, berce sur -ses genoux à soi, berce en soi, dont chacun de nous, étroitement, -se berce, dont elle et moi nous berçons notre mal et à qui nous -demandons des rondes d'ailleurs, des rondes d'avant et des rondes -d'étoiles pour étourdir notre regret et notre désir, auquel nous -demandons quelques histoires et quelques mots d'ailleurs pour -quand nous nous en irons, pour n'être pas trop dépaysés dans le -pays d'ailleurs, pour savoir nous y tenir, pour savoir de quoi -parler. Et nous t'embrassons, petit enfant, du baiser que nous -nous destinons pour le jour de jamais où nous nous retrouverons, -de ce baiser qui nous emplit, qui nous consume, qui nous dessèche, -qui nous tue et qui demeure en nous, pour grandir, terrible. - - - - -V - -LE LIT DE LARMES - - -Autour de moi se lève la horde des gens qui m'ont aimé et qui ne -m'aiment plus, qui ne m'ont jamais aimé, qui me haïrent depuis -toujours, qui m'envient, les pauvres! qui me craignent--pauvre de -moi!--ou qui me détestent tout simplement parce qu'ils sentent en -moi de la vie encore!--et une âme. Il en est dont j'ai trompé les -espérances, il en est dont j'ai déjoué les calculs et il en est -aussi qui me sont sympathiques et pitoyables. - -Ils ont l'air de se relayer, de me faire un mur d'horreur, une -escorte de méchanceté et j'ai l'air de ne pas les voir: c'est que -par delà leur troupe, par delà le masque mauvais qu'ils imposent -à la vie, à travers le brouillard insidieux qu'ils jettent sur la -ville, je ne veux regarder qu'une petite lumière tremblante, la -lumière de notre amour. - -Je veux y réchauffer mes doigts vieillards et ma bouche gercée, -mes yeux glacés et mon cœur radoteur. Je veux m'éblouir, -m'aveugler de sa misère, de sa maigre clarté. Brille-t-elle -encore, ma lumière, la lumière de notre amour? Chérie, tu ne peux -pas me voir traverser Paris sur les impériales des omnibus. Tu ne -peux voir à mes côtés, me gênant, m'écrasant de leurs hanches, les -gens qui m'en veulent, qui me veulent du mal et les gens aussi qui -me sont ennemis parce qu'ils ne me connaissent pas et que je n'ai -pas une tête humaine. - -Tu ne sais pas ce que sont ces jours qu'on traverse sur une -impériale d'omnibus, qu'on traverse en musique, avec des bruits -de prolonges d'artillerie et de corbillards grinçants, ferrés, -épileptiques. Et peut-être ne sais-tu plus ce qu'est, ce qui fut -la lumière de notre amour? Je m'en éblouis, je m'en aveugle, sans -être bien sûr de l'apercevoir, je la crée de toute ma faiblesse, -de toute ma désespérance. Et elle me brûle, elle me consume de son -leurre, de son irréalité parce que c'est si près de moi qu'elle -brûle, parce que c'est en moi qu'elle brûle, parce que c'est de -moi, de moi seul qu'elle se nourrit. - -Torche pâle qui dort parmi l'or du printemps, flamme pâle qui -râle, tu agonises, n'est-ce pas? et tu t'éteins, tu t'es éteinte -sous des soupirs? Pourquoi je dis cela? Parce que j'ai une preuve: -je ne puis plus pleurer. - -Les larmes qui ont été mes dernières amies, les larmes qui ont été -notre dernier lien, ces larmes, cette humide et lente communion de -deux êtres, les larmes qui, en leur ruisseau, emportent mollement -les fleurs tristes de tendresse, les fleurs des fiançailles -fidèles, les larmes m'ont fui comme tout m'a fui et se sont -réfugiées chez des infortunés plus heureux. - - * * * * * - -J'ai passé quinze jours où je pleurais à propos de tout. Les -livres que j'ouvrais dans mon lit, d'une main morne, les mots -noirs sur lesquels je voulais traîner mes yeux pour oublier un -instant ton cher fantôme d'argent profond, ces livres, ces mots se -mettaient à vivre, de par ta vertu féconde, m'émouvaient de par ta -vertu d'émotion et je t'y retrouvais cachée et je t'y retrouvais -couchée, me souriant, m'appelant, me regrettant. - -Ces livres, ces mots que je tenais dans ma main s'enfonçaient dans -les plus chers lointains, se nuançaient des pires infinis et ces -mots me sautaient à la gorge, au cœur et t'offraient à moi, pas -très proche, belle et inaccessible--et mienne. Des mots naissaient -sur les pages: les mots «promis», «promise», «femme», «mère», -«maîtresse», «malheureuse», des mots rares qui étaient à nous -quand nous étions l'un à l'autre et des mots de vulgarité que nous -faisions entrer dans des ciels d'élégance. Je laissais se fermer -le livre qui m'avait permis cet émoi quotidien, cet émoi matinal, -ces larmes qui coulaient au bord de ma journée et je pleurais -un peu, beaucoup, sans livres, pour toi, pour moi, pour rien; -c'étaient des larmes où tu te mirais, sans le savoir, chérie! -des larmes qui se magnifiaient de ton reflet, des larmes qui me -donnaient de la confiance en l'avenir, des larmes qui me rendaient -du courage. Et je m'en allais chercher d'autres larmes. Ah! j'en -trouvais par les chemins! C'étaient les chemins que j'avais pris -jadis pour aller à toi--et qui me rappelaient tout de toi--et tes -discours. - - * * * * * - -Tu as aimé à me dire, à te dire que notre amour était un grand -amour, que nous nous aimions plus et mieux que les autres, -par-dessus les autres, que nous avions mis en notre amour la -somme d'ardeur et de pureté qui emplit l'univers. Les amants de -tous les temps et d'avant les temps s'étaient aimés pour nous, -vers nous et c'était une chaîne d'amour à laquelle des anneaux -s'étaient ajoutés, sans fin, une chaîne de baisers à laquelle des -baisers s'étaient unis d'instant en instant, une chaîne de foi, de -fraîcheur, de fièvre qui nous liait, qui épaississait sa lumière -et son secret, son immensité légère, sa claire richesse autour de -notre foi, de notre fièvre, de nos baisers. - -Tu me disais: «S'ils savaient (ils, c'étaient ceux qui nous -faisaient du mal, les noirs auteurs de lettres anonymes),--s'ils -savaient comme nous nous aimons, ils auraient honte.» Tu ajoutais: -«Ah! nous nous aimons bien» et, simplement: «S'ils savaient, si -l'on savait!» - - * * * * * - -Et c'est fini et je ne puis plus pleurer. J'ai recherché mes -larmes sur les routes où je les avais perdues et j'ai cherché -aussi les discours d'hier, tes discours, chérie, que j'avais -rafraîchis et retrempés de mes larmes, mais j'ai le cœur sec, -roide et d'une fièvre sèche et dévorante. - -Les journaux m'ont jeté ce matin des récits de banquet, le récit -d'un banquet où l'on a fêté Tortoze, où l'on a «arrosé» et -consacré sa rosette nouvelle d'officier de la Légion d'honneur. - -Il est la plus jeune rosette de France. - -Le discours du ministre du commerce a été à la fois cordial et -éloquent,--et c'était entre hommes. Et ça me rappelle un autre -banquet, le banquet du ruban rouge, du simple ruban, où je vis -pour la première fois ta femme, Tortoze. Tu es promu officier en -dehors du temps, avant l'âge. Je n'y étais pas. - - * * * * * - -Je veux me réfugier en ma chambre, en ma chambre-tombeau, en ma -chambre-souvenir. - -Il y a quelqu'un! - -Il y a quelqu'un chez moi! - -Elle peut-être. - -Je m'attends tellement, chaque jour, en ce chez moi et en l'autre -chez moi, à te trouver, à tomber sur toi, à te voir jaillir à moi, -chérie! - - * * * * * - -Et j'entre comme un fou. - -Écroulée au pied de mon lit, un bras sur ma couverture rouge, -ployée, brisée, s'abandonnant, la face molle, et méconnaissable, à -la fois vide, incroyable de lassitude et faiblement épileptique, -une forme zigzague et flageole, c'est lui, lui, Tortoze! - -Comment a-t-il pu entrer? Peu importe. Il est ici. - -Et je ne puis que le voir. - -Qu'en vais-je faire? - -Il s'offre! - -Non! - -Il défie! - -Il menace! - -Lève-toi, lève-toi, misérable! Je n'ai pas osé songer à toi depuis -des semaines et des mois parce que j'avais peur de voir se lever, -d'un coup, toutes les souffrances, toute la souffrance, les -mortifications, les tortures que tu infliges à Claire, parce que -tu étais le bourreau et le démon, et tu viens toi, ses larmes, tu -viens toi, injures, tu viens toi, Mort. - -Misérable! Tes affaires te rappelaient à Vichy, à Marseille, -ailleurs et tu es resté à Paris, en travers du lit de Claire, -étroitement, atrocement, tu l'as gardée, tu t'es acharné, tu as -été le couteau. - -Lève-toi! Va-t'en! Je t'ai toujours détesté. Il a fallu que Claire -passât par toi pour me trouver. Elle me disait: «Quel malheur que -nous ne nous soyons pas rencontrés il y six ans.» Elle avait tort. -J'étais trop jeune. Nous ne nous fussions jamais rencontrés sans -toi. - -Tu lui as appris des dégoûts, des raffinements que je ne sais pas, -tu l'as dépravée légalement, tu l'as usée, tu l'as ennuyée, tu -l'as obsédée. - -Et elle t'aimait, et elle t'aime, elle t'aime encore. Tu survis à -notre amour, tu survis à son cœur, tu me survis, tu survis à notre -éternité. - -Je vais te crier tout cela. J'ouvre la bouche: - -«... Tortoze!» dis-je... - -Mais tu me fermes la bouche, tout de suite. - -Tu ne te lèves pas, mais tu lèves un peu vers moi ta face molle et -tirée, noyée, ravinée, ta bouche enfoncée, ta lèvre qui tremble, -tu te laisses contempler un instant en ton navrement, en ton -horreur, puis, de ton bras qui rame, tu indiques le lit, le lit au -pied duquel tu t'évanouis longuement et tu fais hésiter vers moi -deux syllabes lentes et espacées: - ---Là... là... - - * * * * * - -Ah! j'ai mal et j'ai plus mal. - -Je ne me suis pas obstiné en mon discours. Et toute la folie de -mon amour, tout mon orgueil, tout mon cœur m'ont abandonné devant -toi, je ne me suis plus souvenu de moi, du tout, et je n'ai plus -vu que toi et comment tu es ici. - -Ces gens qui t'ont félicité, qui ont parlé et souri sur toi, qui -t'ont attaché la gloire à la boutonnière et au dos, qui t'ont -loué dans ta vie et dans ton être, ces gens t'ont fait plonger -plus atrocement en toi, en ta solitude, en ta déchéance, en ton -malheur. Te voici, chancelant après les derniers compliments et -les dernières étreintes, ne sachant où aller, fuyant même le -lupanar obligatoire et officiel et te fuyant toi-même. Te voici -mordu de la pire humiliation et voulant y courir, pour mieux -oublier la brûlure de ta gloire et l'ironie de ton apothéose, te -voici, te ruant, contre la raison, contre la loi, à travers les -pièges des policiers et de la propriété privée, en ce domicile que -tu ne connaissais pas. - -Tu ne l'éventres pas de ta folie. Tu refermes la porte, ou -presque, et, tranquillement, tu te déchires, de haut en bas et tu -pleures, tu pleures. - -Il y a des heures et des temps que tu es là; ton frac froissé, -poissé de larmes, te donne un faux air de domestique, en cet -après-midi. Et tu es un esclave en effet, l'esclave, le servant -de ta douleur, de ma douleur aussi et de la douleur totale, de la -grande douleur du monde. - -Ah! ta pauvre face, Tortoze! - -Tu n'inventes plus et tes idées se brouillent et ton cerveau se -perd à vouloir imaginer, dans un passé si proche, ton malheur. - -Tu ne peux imaginer notre étreinte puisque c'est le délice et la -beauté et que tu ne cherches que de la honte. Et je me sens une -effroyable fraternité pour toi. Je me suis perdu en route, je me -suis chassé à cause de mon orgueil et je ne vois que de l'horreur, -où nous sommes côte à côte. Je veux te consoler. - ---Je vous affirme... - -Mais j'ai tort de faire effort, de vouloir affermir ma voix. Tu -arrêtes mes dénégations, mes protestations et--qui sait?--mes -excuses. - -Plus affaissé, plus douloureux, plus tragique que jamais, -si pathétiquement petit, tu rames de ton bras vers le lit, -tu t'y agriffes, tu y cherches vainement des preuves et des -meurtrissures, et tu hoquètes: - - * * * * * - -«Là... là...» - -Ah! pauvre homme! j'ai évoqué parfois ton foyer, ton ménage, -cimenté de mes larmes, de mon sang, de tout moi et j'ai évoqué -votre couple... Ah! Tortoze! et tu souffrais aussi et tu souffres. - -J'évoque maintenant une table que je connais, et où s'attablent -des gens. Ce sont des maris qui ont perdu leurs femmes. Ces femmes -n'ont pas été perdues pour tout le monde. Ils stagnent au bord -de la quarantaine comme des crapauds au bord d'un marais avant -d'y plonger, de s'y envaser et d'y disparaître. Des demoiselles -viennent leur tenir compagnie, manger avec eux, les embrasser de -temps en temps, en y mettant les dents. Et c'est le pire néant, la -parodie de la volupté et la parodie même de la noce. - -Tortoze, Tortoze, je ne veux pas que tu t'approches de cette -table-là. Tu me touches tellement que, vraiment, je te donnerais -ta femme si tu ne me l'avais prise. Tu me l'as reprise toute. Il -en reste ici, n'est-ce pas, et tu t'en rends compte, obscurément, -profondément, sans pouvoir détailler, sans pouvoir préciser en ton -intelligence précise d'ingénieur. - -Tu ne peux être malheureux d'une façon précise. Mais tu es si -malheureux! - -Je me rappelle le discours que, en face de toi, lorsque je venais -de la posséder pour la première fois, me tint de loin sur toi ma -lointaine maîtresse. Je me rappelle la glose de vos fiançailles: -tu vois ici quelque chose que tu n'as pas eue, des sensations, des -rêves qui te débordent et tu te lamentes vers eux. - -Je ne puis te les donner: je ne les ai plus, je ne sais plus, j'ai -mal et tu as mal. - -Tu t'obstines: tu voudrais échafauder des reproches, tu voudrais -en même temps ramasser ta misère et tu noies tes ongles, ta -main dans le lit et tu t'embarrasses dans ta syllabe, dans ton -cauchemar, dans tes deux lettres hagardes: «Là... là...» - - * * * * * - -Pourquoi ne pleurons-nous pas ensemble? Pourquoi ne nous -penchons-nous pas ensemble sur ce lit qui est à nous, et où une -vie qui est à nous aussi, à toi et à moi... mais il y a le respect -humain qui te tient, qui me tient, même en ce moment. - -Il y a que, désorganisé, déboîté par la douleur depuis des heures, -évadé de ta gloire, de ta vie, tu n'oses pas, tu ne voudrais pas -me serrer la main. - -Il y a que j'ai honte et que je ne veux pas avoir honte, et que -nous avons trop mal l'un pour l'autre. - -Mais j'ai une trop grande tentation de me jeter dans tes bras, de -pleurer avec toi, de pleurer enfin, car je me suis retenu, car je -n'ai pas pleuré, à cause que tu pleurais. - -Je vais pleurer ailleurs,--où je ne serai pas chez moi. - -Je te fuis, je te fuis pour te faire plaisir car nous finirions, -tout de même, par pleurer dans les bras l'un de l'autre, et tu ne -me le pardonnerais jamais. Je te laisse la place, je te laisse ma -chambre, je te laisse dans les pleurs et je vais vite, vite... - - * * * * * - -Et je suis revenu le lendemain à cette place où tu avais pleuré: -j'y suis venu pleurer à mon tour et je n'ai plus trouvé trace -de tes larmes, mais sur le lit défoncé, un écrin s'ouvrait où, -de larmes encore de diamants et d'or pâle, s'écartelait ta -croix de la Légion d'honneur,--offerte par une souscription -spontanée,--oubliée, reniée, vomie, qu'il me faut te restituer, te -renvoyer, qu'il me faut, sans phrases, anonymement, comme si je te -l'avais volée, te reclouer au cœur. - - - - -VI - -LIVRÉ AUX BÊTES - - -... De la musique, de la poésie et des plaisanteries traînent -encore du salon aux cabinets de toilette, en tout cet appartement -transformé, déguisé en salle de spectacle, des conversations de -couloirs ont improvisé les couloirs et l'on rit comme entre des -strapontins et l'on chuchote comme en des coulisses. - -Il y a un buffet, aussi, plaqué de verres de champagne et de -gâteaux secs où des dames s'assoient, s'établissent, s'éternisent, -sans boire, sans manger, pour bloquer les victuailles, pour -protéger les consommations. - -Que suis-je venu faire en cette galère? - -Montrer ma tête tragique, mes yeux tombants, ma bouche cassée, -exhiber ma fièvre et ma folie, faire toucher du doigt, d'un -serrement de main, d'une poussée, ma faiblesse, mon épuisement, ma -pâleur et ma colère. - -J'ai rencontré tout de suite celle que je cherchais, «l'autre», -l'amie, Alice. Elle m'a serré la main, les paupières baissées sur -des visions neuves et sur des visions plus anciennes, comme pour -se rappeler tout à fait; elle a froncé son front, pincé sa bouche, -balancé sa tête comme un oiseau, un oiseau de mauvais augure et -elle m'a annoncé qu'elle avait des choses à me dire. Je l'ai -implorée d'un ton bref, je les ai exigées, ces choses. - -Elle m'a demandé du temps, de l'isolement. Je lui ai fait un -désert d'un regard, et elle a senti en ce même regard que des -siècles tombaient,--qui ne tombaient plus. Elle a parlé--sous cent -yeux, devant cent attentions, devant des hyènes qui flairaient un -secret, devant des chacals qui happaient une douleur. - -Elle ne m'a rien appris: tout cela, je le savais, je l'avais -deviné, ça m'était venu en mes hallucinations, en mes larmes: -c'était une confirmation, brutale, apitoyée. Et je me suis -accroché à cette messagère de mauvaises nouvelles, à ce courrier -de tristesse, à cette courtière de deuils: je l'ai suivie d'une -femme à peine connue à une femme inconnue, d'un député à un -colonel, d'un chansonnier à un marchand; elle cherchait d'ici, de -là, un mot affectueux, un compliment, un sourire à rendre; ombre -noire, me tenant, me soutenant à sa robe claire, je l'escortais -sinistrement, elle avait encore autour d'elle, parmi ces -atmosphères nouvelles, parmi cette ambiance changeante, le souffle -de mon amie, de mon aimée; elle avait, en cette fausse atmosphère -de joie, en cette ambiance de gaieté, le relent de la désespérance -de mon aimée, elle avait, en ces lumières, en cet appartement -élargi, sur elle le reflet du coin sombre, de l'obscurité étroite -où mon aimée avait pleuré avec elle, sur soi et sur moi. - -Va, petite femme, va, futile Alice, cueille des mots d'humoristes -et des mots d'imbéciles, parle toilettes, parle littérature; les -paroles restent sur toi que tu ne m'as pas rapportées, qui te -dépassent de toute leur douleur qui te débordent de leur immensité -de résignation, de désespoir et d'espérance, des silences aussi -pleins d'amour, pleins de souvenirs et de mirages; je ne te -quitterai pas, je m'enivre de cette auréole, de ce manteau tacite -et fluide sur toi, sans t'effleurer; je chancelle, je suis sans -force, je continue. Va toujours, petite femme, je n'ai pas pris -tout ce que j'ai à te prendre. Mais ça viendra. - -Et des dialogues ont couru, ont fusé, se sont alanguis dessus, -dessous, ont voulu aplatir et noyer mon chagrin,--et des camarades -sont survenus qui m'ont voulu consoler, qui m'ont voulu divertir, -qui ont voulu m'exiler de ma patrie d'horreur et de voluptueuse -lamentation. Ils ont étalé leur amitié comme une nappe, ont placé -dessus des friandises de récits, d'ironies, de diffamations, de -courage et d'opinions hardies, ont organisé une dînette autour de -moi et m'y ont convié. - -J'ai mangé du bout des dents--le cœur ne mange pas--et j'ai ruminé -mon affaissement, encore, toujours. On m'a laissé à moi-même, au -néant. - -Et je suis retourné à toi, petite femme, qui errais parmi les -salutations et les mots de passe--car tout le monde te connaît et -te reconnaît ici, affreusement--et j'ai recherché entre ces mots, -entre ces salutations, le souvenir secret, mon souvenir et cette -odeur de larmes, d'ennui et de lâcheté envers le sort. Je l'ai -retrouvée: je n'en étais pas assez ivre, je m'en suis enivré, tout -à fait. Tu te glissais entre des chaises, tu t'occupais d'hommes -et de femmes, et, bousculant ces hommes et ces femmes, bousculant -la fête de ma fièvre et de mon horreur, de mon ivresse obstinée, -de mon désir d'ivresse, impatient et alangui, farouche, je restais -sur toi, happant férocement une indécise tristesse, une nuance -de résignation, de révolte et de trouble espérance, un lointain -d'élégie--qui n'étaient pas à toi. - -Et la fête se lâcha sur nous. Un tourbillon de plaisanteries, -comme une pluie de cendres, s'élança, valsa, éclata devant ma -douleur et ce fut le brouhaha galant, le tumulte discret des -causeries mondaines: on m'avait volé mon dolent et cher souvenir. - - * * * * * - -Chérie, chérie, ne m'abandonne pas ainsi: je n'ai pas peuplé -de toi ce salon trop plein, je ne t'ai pas assise sur une de -ces chaises légères, je ne t'ai pas fait sourire aux endroits -plaisants: je me suis reculé, je me suis hissé jusqu'à toi, -là-bas, là-bas, et tu me laisses retomber, perdre pied de plus -en plus et m'enfoncer en ce monde, en cette molle et grouillante -foule qui parle, qui écoute, qui pense même--et qui n'est pas -triste, en ce moutonnement de rires, en cette fuite de sourires, -en ce néant joyeux, écrasant, absorbant. - -Chérie, chérie, il y a ici des hommes de talent, et ils ont du -talent--ici. Ils disent, ils échangent les plus belles choses du -monde: ce sont des silences où l'on savoure et où l'on achève de -comprendre, c'est l'essor des sous-entendus, des insinuations, -puis tout à coup un mot qui sort tout armé, qui griffe, qui -jaillit, qui éclaire, tout ce qu'on appelle feu d'artifice, joute -oratoire, esprit français, tout ce dont on fait le délice. - -Je sais, hélas! un mot qu'ils ne diront pas, un pauvre mot glacé -et qui bat des ailes, un mot sans malice et sans éclat, un mot de -banalité, un mot qu'ils ne ramasseraient même pas dans un petit -bleu, le mot: «Chéri!» Mais ils ne sauraient pas le dire, Voix de -salon, voix de théâtre, ce n'est pas la voix qu'il faut. - -Un monsieur tout à l'heure, s'est épuisé en imitations, il nous a -restitué en leur naturel, en leur emphase, les meilleurs de nos -comédiens morts et les plus éternelles de nos comédiennes en vie: -il ne t'a pas imitée, mon inimitable amante, il n'a pas imité ta -voix profonde et secrète, ta voix de cœur, car il y a des voix de -cœur, comme il y a des voix de tête--et ça ne s'imite pas. - -Ah! c'eût été une profanation--et je la désire: entendre ta voix; -entendre ta voix, chérie. Entendre ce mot, de ta bouche! Ah! qu'on -me le donne, qu'on me le jette, qu'on m'en tue. Que le monsieur -s'essaie à cette imitation. Un mot à dire, ce n'est pourtant pas -difficile? - -Mais n'y pensons plus: d'ailleurs on n'imite plus, on ne dit plus. - -On parle. Ce sont des groupes rapides, des groupes sympathiques et -ce sont, lâchées d'on ne sait où, envahissantes, agressives, des -jeunes filles. - -Elles sont charmantes, naturellement, et fraîches et franches. -Elles se laissent regarder et regardent. Et elles savent tout, en -outre. Elles m'assiègent, me cernent--pourquoi? Parce que je suis -du souvenir, du rêve, de l'horreur, qu'elles le sentent, de leur -instinct flaireur et déterreur, et qu'elles veulent y remédier, de -leur médiocrité. - -Autour de moi, Ahasvérus Canette effleure savamment la jalousie -d'Alice, en prenant des airs penchés avec une adolescente dont, -aujourd'hui, c'est le jour de sortie du Conservatoire. Et, -farouche admirateur du dos d'une lente vierge, ce petit satyre -de Capry le fixe, mais ne pouvant le fixer en face décemment, il -troue la poitrine devant laquelle il s'est situé, pour atteindre -ce dos, pour se tapir en ce dos, pour s'en enivrer et s'y perdre. -Il le désire, il le possède, et c'est, en cette nuit qui -s'achève, une atmosphère de volupté mondaine, de volupté immonde, -courte, dépravée, à fleur de corsage décolleté en pointe--et j'ai -à me lamenter là-dedans, à me désespérer en ce décor! - -Et j'ai de jeunes filles autour de moi qui me grignottent vivant, -qui me dévorent, qui parlent littérature et sentiment. - -Je suis malade! je souffre et ce n'est pas d'elles que je souffre! -je me souviens pour ne pas les regarder. Et j'ai aimé, j'aime -d'un amour qui n'est pas de leur monde. Elles s'emparent de moi, -prennent livraison de moi, s'offrent mes grimaces de douleur, -mes étouffements, mon silence même qu'elles violent, auquel -elles arrachent des mots. Et elles me tirent des généralités, -des banalités, me font faire effort, me mettent en peine, me -chassent de mon amour et de moi. Elles continuent avec moi des -conversations qui s'engagèrent l'année dernière, et affectent de -me croire le cœur de les terminer, comme au temps où je n'avais -pas de cœur. - -Et elles me gardent jalousement, en ce coin, lourd et glauque de -vie, avide de nuit, elles contraignent mon immense désespoir, ma -souffrance immense, mon immense besoin de solitude, mon dialogue -qui reprend avec celle dont je viens d'entendre le nom et dont -j'ai été si loin chercher le souvenir, en une autre. - -Et les voici qui parlent de celle-là même, sans savoir, par cet -énorme instinct de mal faire et de faire mal. - -«Et votre pâle fiancée?» m'a demandé tout à coup une fille dont -j'ignorerai toujours le nom. «Vous pensez encore à votre pâle -fiancée?» - -J'ai le regard du vaincu qui se relève pour mourir et je me -suis levé en effet, crevant de douleur et de douceur, et, pour -ne plus penser à ces jeunes filles, mettant en un mot toute la -méchanceté que je n'ai pas, la blessant, l'apeurant cruellement, -vulgairement: «Mademoiselle, dis-je, il ne faut jamais parler -d'elle. Ça porte malheur.» - -Et les jeunes filles songent, en sang, à des fiancés inconnus, les -cherchent en cette salle, vont à Canette, à Capry, à d'autres, -cependant que, délivré des bêtes, je m'en vais agoniser à ma -guise, prisonnier de l'ombre chérie et prisonnier de la petite -ombre qui me crispe et qui me sourit. - - - - -VII - -L'APPRENTISSAGE DE LA MORT - - -Quand j'avais faim, jadis, il n'y a pas si longtemps, des gens, -m'ont dit: «On ne meurt pas de faim». Je ne suis pas mort parce -que, toujours, j'ai écouté ce qu'on m'a dit. Aujourd'hui et hier, -les gens m'ont dit: «On ne meurt pas d'amour.» - -Et je ne meurs pas. Mais vraiment, ça y ressemble. - -Je dois en mon sommeil renouer violemment des relations avec -la souffrance et je me réveille avec, au coin des lèvres, des -fragments de dialogues qui ne furent pas, avec, aux coins des -yeux, des morceaux de paysages que je ne vis pas, mal dégagé -d'un suaire d'horreur et de la peau d'un autre être qui serait -mal revenu des pays lointains, des enfers et du fond des lacs de -cauchemars. - -Et, dès mon réveil, je me mets à être malade. - -C'est l'impression que j'ai tout le corps roidi mais d'une -mauvaise roideur, molle, si j'ose dire, et cassante et d'une -lassitude et d'une inconsistance! C'est non une pointe au cœur -mais le cœur hérissé de pointes, hérissé, sans plus, saignant de -petits filets de sang et zigzaguant, se noyant en une mer soudaine -de larmes et ne voulant pas sombrer. - -Je me rappelle une chronique de M. de Stendhal où des assassins -tuant sans amour d'ailleurs et longuement une triste veuve, lui -demandent naïvement à chaque coup de poignard si le cœur est -atteint. - -J'ai ces poignards-là dans le cœur. Ils me demandent eux-mêmes, -car les poignards parlent le matin, s'ils touchent le cœur. Et, ça -dure, ça dure. - -A des moments, tout de même, je crois que je vais mourir, enfin. - -Mais mon cœur fait le mort, simplement, puis s'éveille peu à -peu, bâille, bée et recommence à saigner et à souffrir mille -morts: je ne lui en veux pas de sa coquetterie dans l'agonie: il -a mal, comme moi. Et rauques, des pensées, des souvenirs, des -gémissements rôdent autour. - -Vous savez comment ça s'appelle: ça s'appelle la folie. - -Ça consiste en des idées fixes autour d'une idée fixe--ou d'une -image. Ce sont d'ailleurs des idées fixes qui bougent, qui -dansent, c'est une ronde, une sarabande d'idées fixes, des mots -qui reviennent, qui se suivent et qui m'étouffent en ma chambre -trop étroite, et, au milieu, au bord, un élan vers mon épée qui -sommeille toute droite et grave et qui se laisse regarder quand je -la regarde, sans me donner un conseil et sans me déconseiller. - -Et, en ce cauchemar, c'est, comme un vomissement, des larmes qui -s'arrêtent, qui me brouillent les yeux et qui refusent de jaillir. - -Je pleure en dedans. - -D'ailleurs, je me suis réfugié, je me suis terré en moi-même. - -Et je suis secret même pour moi. Je ne parle plus, je ne pense -même plus, je suis le sarcophage désolé de moi-même. - -Et toi, chérie, je ne pense plus à toi. Je ne puis me représenter -ton visage, tes traits, tes cheveux. - -Je t'ai en moi, si profondément! Je t'ai en moi! Je t'ai en -moi! Et, tous deux, dans le mystère de mon enveloppe terrestre, -en dedans, nous nous aimons, nous nous aimons, chérie, et si -ingénieusement que je n'en sais rien. - -Et c'est la fatigue, non l'absence, qui me tue. - - * * * * * - -Quoi qu'il en soit, je meurs,--et je meurs debout. Car je me lève -et je vais par les rues et je m'enferme en mon bar ordinaire où -passent de gentils camarades et des indifférents et des ennemis -mais moins, parce qu'il fait chaud et que peu de gens sont encore -à Paris. Pour mourir debout, je me couche sur un canapé et je -m'évertue à ne pas penser, à m'anéantir, pour ne pas mourir de -penser, de me souvenir et de rêver. Cette phrase peut ne pas -paraître claire mais ce n'est pas ma faute, c'est la logique -coutumière des hommes, ce sont les habitudes de souffrance et les -principes de guérison. - -Toute la médecine est en cette plaisanterie (une plaisanterie -dantesque) d'Ugolin mangeant ses enfants pour leur conserver un -père. De même les agonisants affectent de ne pas se fatiguer pour -avoir à se fatiguer ensuite et d'oublier leurs méninges, pour les -retrouver, avec des béquilles, à l'heure pâle de la convalescence. - - * * * * * - -Aujourd'hui je suis plus malade. Voici dix ou douze jours atroces -qui furent pour moi, l'un après l'autre, un néant épuisant, un -néant évidé, une chaîne de néant, étroite. J'ai attendu le -dimanche avec toute l'impatience que me permettaient ces jours -affreux. - -J'ai encore la superstition du temps, des changements de lune et -des retours de semaine. Dimanche, c'était un cycle nouveau, une -ère qui s'ouvrait. Ç'a été le digne couronnement d'une semaine -infâme. Et ça recommence ce lundi où, mourant, hâve, tragique, je -descends les escaliers d'un omnibus, comme jadis on descendit du -pilori. - -Je tombe sur Ahasvérus Canette. - -Il me tend sa lente main, s'informe de ma santé!--ma -santé,--m'interdit d'être malade, d'une voix qui ronronne et -m'ordonne de l'inviter à déjeuner, moyennant quoi il me donnera -une bonne nouvelle. - -Une bonne nouvelle! Ce diable de Canette ne sera jamais sérieux. -Est-ce que j'ai la tête d'un homme à qui on apporte une bonne -nouvelle! La nouvelle est en retard, vieux! - -Mais je l'invite à déjeuner tout de même. De nous deux, il y en -aura, de la sorte, un qui mangera. - -Et le cynisme de Canette est charmant. Il a été celui qui, sans -raison, sans intimité, débarquait dans ma vie en grosses bottes -d'importun, pour me demander sans préambule, des affiches -illustrées pour son sergent quand il était soldat et des billets -de théâtres, à tous les moments de son existence. Et, saluons la -bienveillance des dieux: ces affiches, ces billets qu'on m'eût -impitoyablement refusés si je les avais demandés pour moi, on me -les accordait pour Canette, d'enthousiasme, par prédestination. -Voici que Canette s'est dérangé de son bonheur; il est très fier, -un peu attendri de sa promenade de pitié et il me considère, de sa -face ronde, de son teint mat et bien reposé, de son appétit, de -son soin d'ensemble d'amant en exercice et m'objurgue, la bouche -pleine: - ---Guérissez, ça n'a pas de bon sens de se crever comme ça. - -Je ne me crève pas, je crève: c'est plus facile. - -Il me faut aller voir Alice qui a quelque chose à me dire. C'est -vague et c'est un voyage--et c'est un spectacle dont je me -passerais. - -Car voici des mois que, douloureusement et, après tout, -involontairement, j'ai passé à épurer mon amour. - -Mon amour s'est dépouillé de tout ce qui pouvait, je ne dirai pas -le souiller, mais l'alourdir: il est rare, il est sans date, sans -âge, sans époque, saint. Je l'ai reculé de mon vide--en amour -l'absence, comme les campagnes, compte double--jusqu'aux siècles -et jusqu'aux infinis préséculaires où l'on aimait, sans savoir, -avant de savoir ce qu'était la vie, où l'on aimait dans le chaos, -avant la création, avant Dieu. - - * * * * * - -Et Alice, c'est l'humanité, la mauvaise humanité de Claire. C'est -l'histoire après la légende, la caricature de l'histoire après -l'épopée, le procès-verbal après l'hymne. Alice, c'est le pendant -raté d'un tableau sublime, la sœur qui a mal tourné--avant, la -compagne de chaîne qu'on retrouve dans les romans, après qu'on a -oublié le bagne dans toutes les splendeurs, tous les triomphes et -toutes les vertus. Elle me fera toucher du doigt la terre perdue -alors que je suis déjà dans la terre promise et elle me chassera -de mon ciel amer sans me rendre le délice aboli. - -Truchement menteur malgré soi, traducteur infidèle à son serment -et à son assermentement, par habitude, héraut qui parle en latin -de cuisine--ou d'alcôve. Oui, je sais, j'ai tort. C'est un -oiseau, c'est un enfant et elle a des yeux de vierge. Trop blonde -d'ailleurs pour être responsable et trop fine; martyre de vitrail -qui marcherait,--mais elle marche. - -Et j'aime être seul comme je suis seul maintenant: il n'y -a qu'Ahasvérus Canette en face de moi. «Allez-y, continue -l'intéressant jeune homme, vous ne vous en repentirez pas.» Il -se passe la langue sur les lèvres, un peu parce qu'il vient de -boire--et pour se représenter ma joie et mon émotion. Mais il ne -peut me donner d'éclaircissement. Il ne sait pas. Il saurait que -ce serait la même chose: il vend du mystère. - -Mais à mon tour, je l'objurgue. Je ne sais pas si je vivrai encore -demain: qu'il vienne ce soir me dire de quoi il s'agit. - -Il promet et va à ses affaires, je veux dire à ses amours en me -contraignant,--ou presque,--à l'accompagner, oh! pas jusqu'au -bout: deux ou trois rues seulement. - -J'aime mieux l'attendre. J'attends. Pourquoi? Parce que j'ai peur -de moi, de la violence, de la sérénité, de la divinité de mon -amour. - -Ces nouvelles l'assagiront, jetteront sur sa haute flamme l'eau du -Simoïs, qui n'est que nostalgique et qui coule encore entre les -terres. - -J'attends, car le moindre défaut de M. Canette est de se faire -attendre: on met sa coquetterie, sa vanité, son ambition où l'on -peut. Il y a même des pays spéciaux et personnels, si ce mot -est décent en parlant de M. Canette, où M. Canette se retire -pour attendre, attendre qu'on l'ait assez attendu, trop attendu, -partout à la fois, pour attendre qu'on l'ait assez désiré, qu'on -ait assez désespéré de lui, qu'on en ait fait son deuil, mais un -grand deuil, car il faut bien que M. Canette attende, lui aussi -comme tout le monde. - -Et c'est une raison de ses succès mondains. Du reste, -généralement, il se contente de ne pas venir du tout, de faire -banqueroute à ses promesses, aux songes qu'on a échafaudés -fragilement sur son arrivée et de s'avancer dans le paysage -qu'il a déçu, un soir par hasard, sans remords, sans une ironie -trop grossière, en enfant mal élevé et gâté qu'il s'obstine -laborieusement à paraître, à revêtir de son monocle, de son -embonpoint relatif, et de ses longs cheveux roux plantés bas sur -le front auguste du roi Bomba lui-même. - -C'est sur le coup de dix heures et demie qu'étant descendu de ma -place au bureau du contrôleur par fatalité, dans le petit théâtre -où j'écoutais plus ou moins la petite tragédie d'un petit poète -que M. Ahasvérus Canette,--il a repris son nom d'Ahasvérus à cause -de sa littérature et des revues jeunes où il collabore--a empli -mon horizon de son gilet de combat, bleu azur moiré de reflets -mauves, de son monocle et de sa visible et parfaite tranquillité -d'âme. - -«J'ai un service à vous demander», m'a-t-il coulé à -brûle-pourpoint, après avoir pris la peine de me présenter--c'est -moi qu'il présente--à un petit garçon de seize ans, borgne, qui -dirige un organe d'éthique bi-mensuel à Loudéac (Côtes-du-Nord), -un des piliers nomades de la décentralisation morale. - -Moi je veux bien. Mais un service à lui rendre! Encore! - ---Voilà, articule-t-il (il devrait dire: Voici). Il est toujours -entendu que vous allez demain chez Alice à deux heures et demie. -Allez-y à deux heures moins le quart parce que moi, je l'attends à -deux heures et demie. - ---C'est que, dis-je, j'ai invité à déjeuner votre ami Capry. - ---Ah! débarrassez-vous de ce raseur de Capry! Et puis allez-y à -deux heures moins le quart, voilà. - -Il s'est exprimé avec la rondeur qu'il met en toutes choses. Il a -parlé haut, en homme qui porte la tête haute et ferme. - -Mais il y a temps pour tout. Il a eu tort de ponctuer sa phrase -et d'enfoncer violemment son «Voilà», puisque nous sommes en un -escalier de théâtre. C'est tout de suite un scandale où il convie -des ouvreuses et des contrôleurs. Il insiste devant toute cette -troupe. «Si vous y allez après deux heures moins le quart elle ne -vous recevra pas.» Je ne puis le suivre sur ce terrain: mon amour -crié dans ce théâtre, mon amour amusement pour ouvreuses, c'est -tout de même un malheur qui passe mon espérance. - -Je m'en vais, mon amour gargouillant en moi, me faisant trébucher, -zigzaguant en mon ventre, à vide. Et Ahasvérus me rejoint; je -l'écarte. Alors, pour le plaisir, il m'injurie: - ---Vous êtes une canaille, un homme dangereux... Je ne vous ai -jamais fait que du bien. Mais vous allez voir. - - * * * * * - -Je fuis, j'ai trop envie de pleurer. Et vraiment, c'est bien fait -pour moi. Pourquoi suis-je sorti de chez moi? pourquoi suis-je -sorti de mon mal? J'ai si mal et j'ai mal d'une façon si nouvelle, -où il y a du mal pour tout moi, pour toutes les parties de mon -corps, et pour mon âme! - -J'ai ton image, chérie, qui se taille en mon cœur, dans du sang, -à vif, j'ai tes mots anciens qui me brûlent la gorge, j'ai tes -baisers d'hier, d'hier, n'est-ce pas? qui me déchirent la lèvre, -j'ai mes conversations secrètes avec toi, qui m'ouvrent toutes -grandes les portes de l'au-delà et j'ai la douceur de mourir -pour toi, pour te montrer que jamais je ne serai à une autre. -Et je meurs aussi de cette chose qui est de toi, qui grandit -maintenant et bientôt sera presque de l'existence, j'en meurs -douloureusement, et j'espère que c'est autant de douleurs de moins -pour toi. - -Si Ahasvérus savait combien la privation qu'il m'a infligée me -prive peu! S'il savait combien m'indiffère cette pauvre Alice -et combien ma pitié pour elle est lointaine! Et si les gens qui -trouvent que je baisse, qui s'étonnent et qui en sont heureux, -savaient combien ils m'amusent! - -Je ne me tuerai pas, je mourrai, je le sens, oui, je le sens, -je mourrai le jour de la naissance de l'enfant, de celui que -j'appelle l'Enfant avec un grand E et qui me tient, le fixant de -mes yeux hagards, comme si je considérais un Dieu et l'univers -même. - -Et--c'est la folie--je pense au général Bugeaud qui annonça par -un coup de canon la naissance du pauvre enfant de la duchesse de -Berry. Il lui fallut tirer un coup de pistolet et entendre bien -des coups de canon, bien loin, sur les Arabes, pour oublier ce -coup de canon-là. Ma mort sera-t-elle mon coup de canon moral. -Voici que je ne veux plus mourir! Mais comment vivre? je ne suis -même pas dégoûté de la vie, je n'y crois plus. - -Et je ne connais plus que l'immense souffrance, maligne église qui -enserre le monde: elle ne garde pas de fidèles et n'a pour prêtres -que des infirmiers et des sœurs converses qui montent au ciel par -l'escalier de service. - - - - -VIII - -LA FIN - - -... Voici que je meurs. - -On ne sait pas que je meurs. - -Et comment le saurait-on? Je me suis terré ici, en notre chambre, -pour souffrir et pour mourir. - -Et ça n'est pas un événement. - -Personne n'est à mon chevet pour me verser le subtil élixir d'un -sourire ou pour m'offrir encore un reflet, un regain de vie en -la caresse d'un regard aimant. C'est que ma concierge se promène -puisque c'est dimanche et c'est aussi que, loin, je ne sais où, -ignorante et insoucieuse de mon angoisse, une frêle créature, -alitée elle aussi, souffre comme moi, halète comme moi, est -presque aussi pâle et plus en sueur que moi, parmi un concours -de médecins et d'amis, devant le monde entier, et que, de sa -souffrance, de sa pâleur, de sa sueur, une existence va naître. - -D'elle! - -Et moi? Moi, je suis le père. Je ne suis que le père. Et je n'ai -pas le droit d'être le père. Je meurs d'avoir créé, je meurs -d'avoir aimé, je meurs sans avoir revu mon adorée, je meurs sans -voir cet enfant, d'avoir trop pensé à cet enfant, à mon enfant, -d'avoir voulu lui donner, lui infuser parmi la ténèbre du non-être -et de la gestation, mon sang et mon âme, mes rêves--déjà--et mes -désirs; je meurs d'avoir senti trop profondément que je faisais, -que j'avais fait de la vie, je meurs parce que mon enfant va -naître. - -Je n'ai pu te donner mon nom, je te donne mon âme et ma vie, en -mieux, en tout neuf. - -Et je ne suis pas assez riche pour faire le cadeau d'un enfant à -quelqu'un. - -Je le laisse après moi comme je laisse mon amour. - -Et, pauvre enfant, voici que je m'attendris sur toi. Voici que, -au moment suprême, qu'à ce moment si lent où, d'ordinaire, quand -on pense encore et quand on a conscience de son état, on revit -toutes les actions, toutes les hésitations et tous les instants de -sa vie, au moment où on désespère et où on se repent, au moment -où l'on aperçoit sa vie en vêtements blancs et noirs se pencher -sur votre chevet comme sur un berceau, et baiser au front comme -un tout petit enfant le pauvre mort qu'on est déjà, au moment où -l'on sent cette vie frémissante s'éloigner de soi, s'en aller -vers une autre enveloppe humaine, au moment où l'on se pleure, -où l'on se hait, où l'on se regrette, je ne puis songer à moi, -m'attrister sur moi et, de toutes les époques de mon existence, -je ne me rappelle que ce qui se rapporte à toi, petit enfant, -mon amour, la mort partout dans mon amour et la fatalité de mon -amour, nos baisers, et, de tous ces baisers, j'en perçois un, -énorme, au bord de mes lèvres, au bord de mon cœur, un baiser qui, -si j'ose dire--et j'ose dire en ce moment suprême--m'enlace tout -entier, me prend et m'enlève--m'enlève jusqu'au ciel ou jusqu'au -gouffre infernal--et c'est le baiser dont tu nais, enfant, enfant, -enfant!... - -Et, en mes sommeils énormes, j'ai eu un rêve, une fois. - -Je rêvais que je considérais un enfant comme le petit morceau de -chair qu'on oublie, sans y attacher d'importance et qu'on retrouve -accru par la grâce de Dieu et la grâce du temps, vivant juste -assez pour vagir, je m'imaginais que tu viendrais sans hâte, -que tu entrerais sans joie en ce monde et que j'irais à travers -les rues et la vie, accompagné et suivi d'une foule d'enfants, -patriarche au petit pied et en souliers vernis, ne goûtant de la -paternité que les satisfactions honnêtes--et père jusqu'au point -où ça me gênerait pour rentrer tard du cercle ou pour m'arrêter en -des parties de baccara. - -Et je rêvais--quelle ironie--que j'étais le mari de ta mère--et -qu'elle était grosse. - -Elle souffrait et je ne souffrais pas, elle souffrait solitaire et -j'avais la petite vanité de l'homme qui s'affirme plus homme du -fait qu'il a engendré un petit--comme une bête et que sa femelle -le couve--douloureusement. Et je rêvai qu'un cri, un beau soir, un -cri jaillissant de la bouche, du cœur, du ventre de _ma_ femme un -seul cri--mais quel cri!--me faisait sortir de mon indifférence, -m'arrachait à ma vanité, me révélait ma paternité, me faisait -père, exclusivement, férocement, si tendrement, jusqu'à la mort, -cette mort, qui est là, qui s'impatiente, mais qui, courtoisement, -attend la vie pour entrer en même temps qu'elle. - -Ah! ce cri! Etait-ce toi, triste créature, qui le poussais en la -nature et l'au-delà? Je ne sais pas! Mais que le cœur humain est -peu de chose! que la vie humaine est peu de chose, qui tient à un -cri. J'avais bien dîné dans mon rêve, je n'avais pas de nausées, -moi, je n'avais pas mal à l'estomac comme ma pauvre femme, je -rentrais en chantant un refrain en vogue, et j'avais, pour égayer -un peu la malade, pour apaiser ses troubles entrailles, quelques -plaisanteries toutes fraîches, quelques scandales, et cette menue -monnaie de l'indifférence, des baisers. - -Pâle, sinistre, grandie de toute l'angoisse et de tout l'émoi des -gestations, tragique et lyrique, portant les mondes et toutes -les épopées, tous les mystères et tous les crimes en son ventre, -elle me recevait comme on reçoit un étranger dont on ne comprend -pas la langue, un homme qui n'est pas du pays de Souffrance. -Doucement elle me demandait: «D'où viens-tu, mon ami? Je crois -qu'il est tard.--Tu crois, lui répondais-je. Tu ne sais donc pas, -tu ne sais pas l'heure?--Non», fit-elle, simple. Je cherchais -son regard. Je ne le trouvais pas. Elle regardait en dedans, la -prunelle conquise par l'immensité de ses entrailles, l'œil fixé -sur cette heure qui tardait à sonner et qui, si grosse et si -aiguë, semblait s'éloigner en l'ombre des avenirs. Puis elle -devenait livide et je voyais passer sur son visage crispé une -flamme d'enfer et d'apothéose, tandis que, de son âme et de son -ventre, ce cri jaillissait qui venait me frapper en plein ventre, -en pleine âme. C'était une révélation--et quelle révélation! un -tourbillon, tout le monde dansant autour de moi, tous les remords -s'enfonçant en moi. C'était un mal atroce de tout mon corps, mes -chairs comprimées, broyées, comme élastiques, comme électriques, -une morsure, un coup de massue. - -Je tombai. - - * * * * * - -Quel rêve! je tombai vraiment! Il paraît que je ne souffrais pas -assez. - -Je ne me relevai pas depuis. Je me réveillai lentement--oh! bien -lentement, et sans sursaut dans mon lit, avec des linges glacés -au front. Des gens, à mon chevet, me pressaient la main, et peu à -peu j'entendis que j'étais malade. On parla vaguement de troubles -cérébraux, de folie, d'hystérie même, que sais-je! Je sentis -seulement que j'étais plus malade, très malade--et j'en fus très -heureux. Les souffrances de la paternité! - -Les imbéciles qui localisaient, qui bernaient ma géhenne, qui -ne me croyaient que le cerveau atteint. Plus bas! regardez plus -bas! pauvres gens! regardez au ventre! et ne regardez nulle part -ou partout, c'est de partout que je suis faible, c'est de là, -partout, que la vie me fuit, puisqu'elle s'en va vers celui que -j'ai engendré--et comme c'est juste. Eh! quoi, la mère souffrira -et souffrira seule! Non! je souffre aussi, moi, le père! Et -j'aurais eu peur, si j'avais souffert moins, que mon enfant ne fût -moins mien, qu'il ne fût tout à sa mère--qui l'affirmait sien, -de son pauvre ventre que je ne voyais pas et de ses pauvres cris -que je n'entendais pas, de ses nausées, de ses dégoûts, de ses -caprices douloureux et des éclairs froncés de son visage. Mais je -souffrais aussi, moi. - -Engourdissement, torpeur, faiblesse, douceur aussi et, en une -débilité si grande, en une débilité exaspérée et chaque jour -accrue, en une agonie progressive, une telle douceur, une telle -tendresse, un tel délice! - -En ma demi-somnolence, mes yeux ouverts, mes yeux que je sentais -pâlis et agrandis, apercevaient d'éternels épithalames, le mariage -incessant du néant et de la vie, l'annexion des limbes à la terre, -du ciel au monde, une théorie infinie d'enfants, de sourires sur -deux petits pieds hésitants, une théorie de héros aussi--c'est -la même chose, les dieux et le bonheur en roses et en fleurs, -et parmi tout cela, épars, lumineux et subtil comme une buée de -soleil et d'or, partout perceptible, partout souriant, partout -héroïque et partout invisible, mon enfant, mon enfant chéri qui -me clouait à mon lit, à mon rêve, à sa gloire, j'eus bientôt le -sentiment que je ne te verrais jamais, mon enfant. Et c'étaient -aussi toutes les délices avec Claire, que nous avions goûtées -et des délices nouvelles, de rêve et de ciel, tissées de nos -souffrances, tout, tout--et l'éternité! - - * * * * * - -J'étais si faible! Et les hochements de tête du médecin qui, pour -n'avoir pas l'air de rien comprendre à ma maladie, se faisait -apitoyé et un peu méprisant, comme un homme de science doit l'être -pour un dément, comme un homme qui guérit doit l'être pour un -homme qui meurt. Mais en quoi un sourire de cet homme pouvait-il -m'affecter, moi qui étais, à travers les temps, rivé à un sourire, -à une extase? Et à mesure que la chère femme te sentait plus -lourd, petit enfant, je me sentais plus léger, plus diaphane, -plus inconsistant, je me sentais m'envoler, sans poids, comme les -fantômes, les fantômes qui, de près et de loin, veillent sur ceux -qu'ils ont chéris ou qu'ils ont voulu chérir. - -Et voilà. Voilà le moment où tu viens--où je m'en vais, puisque -j'ai obtenu de Dieu de faire passer en toi toute ma vie, voici -l'heure où j'entre en toi profondément, facilement, comme la -malheureuse, comme la bienheureuse toute petite chose que je suis -devenu, voici le moment où je m'anéantis absolument, où les mots -me manquent, où les idées, les sourires et les désirs se fondent -pour moi en un lit, en un ciel de repos et de néant. - - * * * * * - -Tu vivras pour moi, petit enfant. Je te lègue la vie que je devais -vivre, et je te lègue la vie que j'aurais voulu vivre, la beauté -que j'aurais voulu rêver et que je ne pouvais même pas rêver, tant -elle était belle. Je te lègue tout ce qui n'était pas à moi, et je -te donne le monde, l'univers, avec ce qui me reste de mon être, ce -que tu n'as pas encore pris, ce que tu prends en ce moment. Je te -lègue tout--excepté mes ennemis. - -Et je te lègue ta mère, et je te lègue notre amour qui fut -beau, qui fut éternel en sa brièveté, et qui fut triste. Tu ne -pourras jamais savoir cet amour et tu ignoreras mon nom. Mais, -profondément, tu le sentiras tout entier et tu me sentiras en toi -et tu me consoleras et je te guiderai. - -Et, seul, petit enfant, je t'embrasse par-dessus la vie et la -mort, et je meurs heureux, les yeux pris par la vie, pris tout -entier par ta vie, par la vie sublime, par la vie. Un cri encore: -le tien, le mien, cri de naissance, cri d'agonie. Ah! vis, mon -fils, mon fils, je meurs: vis! - - * * * * * - -Et toi, Claire! Claire!... - - -FIN - - - - -TABLE DES CHAPITRES - - - LIVRE PREMIER - - Le Venusberg au rez-de-chaussée - - Pages. - - I. Le premier chapitre, vraiment 3 - - II. Petit panthéisme sentimental 31 - - III. Lui! 55 - - IV. Le cœur, le cerveau et les yeux 79 - - V. «Celle qui est trop gaie» 116 - - VI. Les jeux de la lumière et du hasard 142 - - VII. Etrennes lyriques et tragiques 168 - - VIII. Jadis et parallèlement 187 - - IX. Le chapitre des enfants 213 - - X. L'Émoi 226 - - - LIVRE DEUXIÈME - - Le Mémorial de Sainte-Hélène - - I. La Foudre 257 - - II. «Un bouffon manquait à cette fête» 272 - - III. Le trou aux lettres 290 - - IV. Le téléphone secret de la douleur 302 - - V. Le lit de larmes 318 - - VI. Livré aux bêtes 331 - - VII. L'Apprentissage de la mort 340 - - VIII. La Fin 353 - - -Sceaux.--Imprimerie E. Charaire. - - - - - ACHEVÉ D'IMPRIMER - LE - X d'août MCIIM - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'Holocauste, by Ernest La Jeunesse - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOLOCAUSTE *** - -***** This file should be named 55028-0.txt or 55028-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/0/2/55028/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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