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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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-The Project Gutenberg EBook of L'Holocauste, by Ernest La Jeunesse
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: L'Holocauste
- Roman Contemporain
-
-Author: Ernest La Jeunesse
-
-Release Date: July 2, 2017 [EBook #55028]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOLOCAUSTE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-
-L'HOLOCAUSTE
-
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-
-DU MÊME AUTEUR
-
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- =Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires
- contemporains.= 5e édition. (Librairie académique Perrin et Cie.) 1896.
-
- =L'Imitation de Notre Maître Napoléon.= (Bibliothèque Charpentier.)
- (E. Fasquelle, éditeur.) 3e mille. 1897.
-
-
-_POUR PARAITRE TRÈS PROCHAINEMENT:_
-
- =L'Inimitable=, roman.
- =Les Infiniment petits=, roman.
- =Le Fossé de Bethléem.=
- =Les Ruines=, pièce en trois actes.
- =Ici=, album.
- =Sur, autour et parmi.=
- =Les Petites Icônes.=
- =La Jeunesse=, études critiques.
-
-
-_Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires numérotés à la
-presse, sur papier de Hollande._
-
-_Cinq exemplaires sur japon._
-
-
-Sceaux.--Imp. E. Charaire.
-
- ERNEST LA JEUNESSE
-
- L'HOLOCAUSTE
-
- --ROMAN CONTEMPORAIN--
-
- PARIS
-
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
-
- EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur
-
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1898
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER
-
-LE VENUSBERG AU REZ-DE-CHAUSSÉE
-
-
-
-
-I
-
-LE PREMIER CHAPITRE, VRAIMENT
-
-
-A ma porte, c'est un bruit d'ailes.
-
-Ailes qui hésitent, ailes qui insistent, ailes qui se glacent au
-bois glacé de ma porte comme les ailes des mouettes se caressent
-au froufrou ridé de la mer, ailes qui se mouillent, qui se gèlent,
-qui se blessent délicieusement à un océan de perdition, ailes qui
-veulent se blesser assez pour n'être plus, pour pendre inertes,
-inutiles, lent canevas de légèreté, de blancheur et d'azur, ailes
-qui frémissent d'une nostalgie d'humilité, de néant.
-
-Et ce sont des mains aussi qui errent à ma porte, comme pour
-essuyer le souvenir de toutes les mains qui s'y sont posées, comme
-pour en faire une porte toute neuve, la porte neuve d'un temple
-neuf.
-
-Ma clef tourne sans grincer: son de patins d'argent sur une nappe
-d'argent à peine durci, murmure d'une barque bleue sur un lac
-nocturne,--et la porte glisse, s'entr'ouvre--presque pas,--se
-referme en un soupir complice, en un soupir de bon augure et de
-promesse et ce sont des ailes encore qui viennent vers moi.
-
-Ailes tendues, bras qui se jettent en avant pour étreindre
-plus vite, pour prendre plus tôt tout ce qu'il y a de baisers,
-d'étreintes, de tendresse, de passion, de ferveur dans cette
-chambre et dans l'univers.
-
-Une femme...
-
-Une femme? Pourquoi faire le malin envers toi-même? Il n'y a
-personne ici que toi et ton amour.
-
-Une femme! c'est ta femme, ta seule femme, la seule femme qui
-soit et qui ne soit pas--tant elle est belle et haute, tant elle
-est pure et grande, c'est ton espoir, ton souhait, ton idéal,
-celle dont tu avais fait tellement ton rêve et ton paradis que
-tu en avais fait ton deuil, celle que, secrètement, sans même
-te l'avouer, pour ne pas devenir plus ardent et plus triste, tu
-évoquais chaque soir et invoquais chaque matin; c'est ton avenir,
-c'est ta vie, c'est tout toi et c'est ce qui vaut mieux que toi,
-c'est ton lointain, ta déesse, ton Dieu et ton éternité, c'est ton
-infini qui s'avance les bras avides et câlins.
-
-C'est le geste qu'elle a dû avoir jadis lorsqu'elle allait à
-son père, à sa mère, à ses grands parents pour happer, entre
-leurs soucis, leur affection et leur émotion, pour cueillir des
-sourires parmi leur fièvre, et pour leur offrir de la jeunesse, de
-l'innocence, un refuge d'enfance et de cajolerie. Elle levait un
-peu plus les bras parce qu'elle était une fillette, une fillette
-pour missel anglais et pour conte moral, une fillette pour rondes
-et pour litanies de nourrices.
-
- * * * * *
-
-Et c'est toujours une fillette, une fillette toute menue et toute
-sainte qui sort de son livre d'images, de son livre de prières
-pour m'apporter en ses bras tendus l'élixir d'utopie et la fleur
-des légendes, pour m'apporter du ciel coulé dans un baiser et qui
-m'apporte le baiser aussi, comme une brave petite fille.
-
-Lève un peu plus les bras, petite, lève-les comme jadis: je suis
-très grand, je suis grandi de tous mes désespoirs...
-
-Oui, te voilà.
-
-Te voilà qui viens, mon espoir, mais c'est parce que tu viens,
-c'est parce que tu es là que mes désespoirs reviennent avec toi
-qui les causas, qui les réchauffas de ta beauté; les désespoirs
-ont leur chant du cygne; ils chantent: Nous reviendrons, nous
-revenons.
-
-Chasse-les de tes cheveux dénoués, mon amour, et, puisque tu es
-tout délice, chasse cette amertume que je connais, cette amertume
-qui me saisit et qui ne m'a jamais abandonné.
-
- * * * * *
-
-Tristesse, amertume, désespoirs, ce n'est pas l'heure; _il faut_
-que je sois heureux, il le faut, entendez-vous?
-
-Et je serai heureux malgré vous.
-
- * * * * *
-
-Ne tends plus les bras, chérie, tes bras qui déjà se penchent
-comme s'ils avaient un enfant à amuser sur le tapis: je me suis
-jeté dans tes bras, je me suis jeté sur ta bouche et la tiédeur
-de ton manteau me froisse les joues et j'ai des mailles de ta
-voilette aux dents.
-
-J'avais les plus beaux discours dans le gosier tout à l'heure,
-pendant l'heure et l'autre heure que j'ai perdues à t'attendre.
-
-Heures perdues? Non.
-
-Ce sont des heures qui se multiplient, qui se doublent, qui se
-triplent et qui se détachent de la vie, simplement, comme les
-pétales d'une rose. Ce sont des heures qui s'en vont parce que tu
-ne viens pas, chérie, qui s'en vont, qui s'en vont, après avoir
-fait un petit tour, un petit tour au cadran, puis un grand tour et
-tant de tours! comme les tourbillons dans l'eau, qui se creusent,
-qui se cerclent, se cernent, s'affolent et vous affolent.
-
-Et les beaux discours que j'avais au gosier, les discours que
-j'avais à l'âme s'en sont allés avec les heures: c'est de la
-perfection qui ne se parfait pas, et je les regrette un peu car
-leur rythme m'enveloppait d'un manteau de printemps et d'un
-manteau doré d'automne, et leur profondeur, chérie! ah! leur
-profondeur, c'était la métaphysique de l'amour.
-
-Il ne m'en demeure rien qu'un mot, le mot: «chérie».
-
-Je le répète, je te le répète:
-
-«... chérie, chérie...»
-
-Et tu me réponds: «mon chéri.»
-
-C'est simple.
-
-Je sens bien que c'est le plus simple mot du monde, qu'il tient
-tout en lui et que mon beau discours tremble et flotte dans ce
-mot, comme un discours vide.
-
-«... chérie, chérie...»
-
-C'est un mot qui ne me paraît pas français, qui m'apparaît
-étrange, avec des lueurs italiennes, des reflets indiens, et je ne
-sais quelle ombre du gazouillis des oiseaux. «Chérie, chérie»,
-c'est un mot qui s'infléchit, qui tourne, qui se courbe, qui
-enserre toutes les littératures et toutes les langues, toutes les
-sensibilités et toutes les passions, tous les émois et toutes les
-mers, comme deux mains qui entourent une taille, comme deux arbres
-qui se joignent au-dessus d'un berceau. «Chérie», c'est un mot
-qui porte avec soi un serment et une caresse, qui proclame, qui
-affirme sa foi et qui a peur, pour l'objet aimé. Et ce serait pour
-pas cher un de ces prénoms anglais qui traînent avec un cerceau
-sur les feuilles mortes des jardins publics.
-
- * * * * *
-
-Mais je m'écoute parler ou ne pas parler.
-
-Parlons de toi, chérie--ou plutôt parle.
-
-Tu parles. Tu dis: «Je t'aime.»
-
-C'est une convention tacite.
-
-Tu as lu en mon pauvre cœur, en mon cœur de pauvre. Tu sais qu'on
-m'a peu aimé et que j'en ai souffert et tu veux m'aimer plus de
-n'avoir pas été aimé, et tu veux me donner à chaque fois la joie
-du mendiant qui trouve un trésor.
-
-Et tu me dis aussi: «Je t'aime»,
-
-parce que tu m'aimes.
-
-Et je te dis: «Je t'aime».
-
-Aime-moi. Je te permets de m'aimer. Je t'en prie. C'est une
-licence que j'ai peu accordée en ma vie. Tout le monde n'a pas
-le droit de m'aimer: je craindrais de cet amour un rayon de
-vulgarité, le choc en retour du coup de foudre, le choc qui fêle
-et qui anéantit.
-
- * * * * *
-
-Toi, je t'ai élue entre toutes les femmes.
-
- * * * * *
-
-Ne suppose pas que tu as tissé notre amour de ton amour: c'est
-moi qui t'ai contrainte à m'aimer, qui t'ai aimée lentement,
-longuement. J'ai hésité devant toi et devant mon désir, puis je
-t'ai désirée--et te voici, mon amour. Tu m'aimes? je t'aime. C'est
-une chanson. Tout finit par des chansons.
-
-Finissons; commençons plutôt.
-
-C'est le début de notre existence à deux, le début de notre
-nouvelle existence, c'est l'ère de notre félicité. Réjouis-toi,
-chérie.
-
-Soyons graves aussi, car c'est la plus grave, la plus religieuse
-des communions.
-
-Ta bouche vient cueillir sur ma bouche un nouveau «chérie» ou un
-nouveau «Je t'aime». Elle l'y prend. Elle m'enlève les mailles de
-la voilette.
-
-Tu souris, tu rougis. «J'aurais dû songer à la relever.»
-
-Et tu as honte, comme Ève et comme Adam lorsque près de s'évader
-par la grande porte, la porte du Péché, de leur Paradis terrestre,
-ils s'aperçurent qu'ils étaient nus:
-
-Tu viens de t'apercevoir que tu es habillée.
-
- * * * * *
-
-N'aie pas honte, chérie. Tu es très bien comme ça, c'est comme ça
-que je t'ai aimée, c'est comme ça que j'ai senti que tu m'étais
-nécessaire et fatale et c'est avec cette robe que tu entras pour
-l'emplir, dans le paysage de mon âme.
-
-Tu interroges des yeux les murs de cette chambre.
-
-Tu les connais.
-
-Tu es déjà venue ici.
-
-Nous nous sommes rencontrés en voiture, il est vrai, la première
-fois, lorsque tu retombas dans cette ville et dans mon amour.
-C'était une concession que nous faisions aux usages établis.
-Mais la voiture se transforma et les pavés aussi et ce fut une
-promenade parmi une cité imprévue car le cocher prit des rues, des
-avenues et des boulevards qui, la brume s'épaississant, semblaient
-sortir des limbes pour précéder notre amour et pour courir
-derrière lui.
-
-Et nous descendîmes de cette voiture de mystère à la porte d'une
-gare.
-
-En notre promenade parmi les quartiers vieillis, les quartiers
-usés de prières et de misères et où les églises se dressent tout
-à coup pour engouffrer un peu plus de détresse, un peu plus de
-supplication, il nous arriva d'entrer dans une rue où tu entras
-enfant et de rencontrer à un coin de rue le couvent où tu avais
-enterré tes derniers balbutiements et essayé tes premières robes
-courtes.
-
-Tu n'as eu aucun trouble devant ta prime enfance, devant ta pureté
-qui frémit encore derrière les vieux murs et nous avons erré, très
-jeunes, plus jeunes de nous rappeler notre jeunesse et mettant en
-notre ardeur et notre fraternité toute la pureté de tes jeunes
-ans, toute mon innocence, nos cheveux de bébés et nos mains myopes
-de quatre ans.
-
-L'extrême automne toussait dans les arbres, l'extrême automne se
-couchait sur les grilles du Luxembourg, car nous avions été très
-loin pour fuir notre passé, pour fuir notre présent, pour être
-seuls, pour être nous-mêmes, pour n'avoir pas d'autre patrie que
-notre passion, pour n'avoir pas d'autre ami que notre secret.
-
-Et tu me dis: «Quel dommage! Les grilles sont fermées!»
-
-Arbres pâlis, arbres amaigris, arbres dont les feuilles avaient
-la couleur d'une crème tournée, arbres mélancoliques, nous
-regrettions votre alignement un peu troublé, sur le tard, par vos
-courbatures et vos lassitudes: nous aurions voulu vous consoler
-des amours fugitives que vous aviez abritées, nous aurions voulu
-promener sous votre fièvre glacée l'éternité, la puérilité, la
-simplicité de notre amour, nous aurions voulu être votre dernier
-sourire, le souvenir dont vous enchantez votre hiver.
-
-Et vous, bustes, et vous, statues, nous aurions voulu vous
-donner un peu de vie, oh! non de cette vie inquiète, impatiente,
-artificielle, que les tavernes d'alentour vous jettent à certaines
-heures, mais une vie d'une belle ligne, d'une chaleur parfaite,
-une vie classique d'attendrissement, de rêverie, de constance et
-de fermeté dans l'idéal.
-
-C'est par-dessus les grilles que doucement, timidement, nous vous
-adressâmes le souffle de notre sympathie et l'arome de notre
-baiser.
-
-Quartiers archaïques, maisons noires et maisons grises, nous
-ne vous fîmes pas peur de notre férocité. Nous eûmes un amour
-respectueux et sans date, l'amour que vous aviez connu au temps
-où l'on savait aimer et où l'on savait être aimée, un amour
-d'attente et de fidélité, un amour de discrétion, de tact et de
-délicatesse, un amour de fatalité. Et je t'avais, en chemin, mon
-amie, remis la clef de cet appartement en rougissant tellement que
-tu ne t'en étais pas aperçue. Je t'avais glissé l'adresse en un
-écho de caresse--et tu te rappelas la caresse.
-
-Tu vis cette chambre en l'horreur de son papier de tenture, en
-l'horreur de son parquet écorché. Trois chaises que j'avais
-achetées--par pudeur--indiquaient clairement que ce n'était pas
-«une chambre meublée».
-
-Nous habillâmes les murs d'affectueux babil, nous couvrîmes le
-plancher des fleurs d'un tapis d'étreintes, des entrelacs d'un
-tapis de baisers. Et tu revins.
-
-Tu t'étonnas d'un fauteuil, d'un autre fauteuil et d'une table.
-
-Je tâchais à être riche.
-
- * * * * *
-
-Puis je t'attendis vainement--parce qu'il y avait du monde.
-
-Du monde qui te haïssait pour me haïr, du monde qui te suivait
-sans mandat, qui t'espionnait par désintéressement, qui te
-harcelait de lettres anonymes--par devoir.
-
-Et la chambre fut veuve, de toi, de moi, de notre amour blessé qui
-boitillait parmi les grands magasins, parmi les rues et parmi les
-soleils mourants.
-
- * * * * *
-
-Et te revoici aujourd'hui.
-
-Tu as laissé les lettres anonymes à la porte, à ma porte où des
-ailes, à toi, ont effacé la méchanceté des hommes.
-
-Tu laves les murs de ton regard.
-
-Il y a quelques affiches. Pas de portraits d'aïeux, pas de
-portraits d'aïeules.
-
-C'est peut-être que je n'ai pas d'aïeux.
-
-C'est aussi qu'il n'y a qu'une seule femme, toi.
-
-Je n'ai pas voulu t'humilier d'autres portraits, d'autres
-fautes de femmes. Je n'ai pas voulu de comparaisons, d'excuses,
-d'encouragements, d'excitations.
-
-Tu es chez toi, dans une chambre nouvelle, dans un monde nouveau,
-sans lois, sans coutumes. Fais ce qui te plaît: tu n'engages que
-toi--et tu ne t'engages pas.
-
-Personne ne fera après toi ce que tu auras fait, je te le jure. Tu
-es, tu seras seule.
-
-Ne demande pas aux murs leur avis: ils auront la couleur de ton
-caprice.
-
-Tu ne t'arrêtes pas aux murs: de ton regard tu embrasses toute
-cette chambre, avant de m'embrasser--pour faire durer le plaisir.
-
-Tu connais le mobilier: il n'a pas de style. Ce ne sont pas des
-meubles, c'est un décor, c'est un alibi: ce fauteuil est bleu, ce
-fauteuil est bleu et or, cette table est brune et cette chaise
-est verte: je suis pauvre. Tu n'as pas à connaître ces tapis: ils
-coûtent trente-neuf sous et si cette glace est profonde, c'est que
-tu t'y mires.
-
- * * * * *
-
-Mais une chose énorme te tire les yeux, te tire la face, t'attire
-toute: le lit, le lit qui n'y était pas lorsque tu vins, le lit
-qui est là maintenant, qui est peut-être venu tout seul, qui
-s'allonge, qui s'élargit, qui prend toute la chambre, le lit
-odieusement calme, odieusement patient, le lit passif, le lit
-tyrannique, le lit avide,--fatal.
-
-C'est pourtant un lit très étroit, un lit presque d'hôpital, le
-lit qu'il faut à deux vieillards pour mourir côte à côte. La
-couverture est légère, légère pour la saison.
-
-Ne regarde pas le lit de cette façon. Ça n'a pas d'importance. Il
-est gentil.
-
-Non. Il te prend. Je n'ai plus rien à dire.
-
-Je n'ose rien dire, ce lit m'effraie.
-
-Et puisque c'est lui qui commande ici...
-
-Chérie, chérie, tu as posé ton chapeau, tu as ôté ta voilette, tu
-as couché des épingles qui piquaient ta voilette, qui piquaient
-ton chapeau, qui entraient en tes cheveux et qui en sortaient.
-
-Tu avais du blanc sur le bleu de ton corsage, un petit col blanc
-très modeste auquel tu donnais de la fierté, la distinction
-d'une guimpe vierge, nonne et princesse, un petit col blanc
-d'Anglaise moderne auquel tu donnais l'archaïsme d'une collerette
-florentine et d'un col génois aussi, un petit col très blanc que
-tu historiais de l'argent brodé de je ne sais quelles broderies
-d'ambiance et de l'or serpentin de ta nuque, chérie.
-
-Tu n'as plus ton petit col blanc, tu n'as plus ton col bleu et
-des agrafes sautent, claquent, ton corsage a l'air de bondir, de
-voleter autour de toi, de s'en aller sans le vouloir, arraché de
-ton corps où il s'attache jalousement.
-
-Tu te dévêtiras--puisque tu te dévêts--parmi des baisers et des
-baisers désolés.
-
-Je les embrasse, tes pauvres vêtements qui s'en vont, ton corsage
-qui se désole de te quitter comme je me désolerai tout à l'heure,
-ton col qui a scellé ton cou pour mon cou, pour ma bouche et pour
-ma gorge, ton jupon, tes jupons aussi qui te voilèrent pour ma
-pudeur--et ta chemise dont je ne dirai rien car j'en voudrais
-trop dire.
-
-Chérie, chérie, pourquoi te déshabilles-tu?
-
-Je ne te le demanderai pas parce que tu me répondrais: «Tu dois le
-savoir.»
-
-Tu aurais tort: c'est toi qui ne sais pas.
-
-Quand je t'ai aimée, tu faisais avec tes vêtements un tout
-harmonieux et harmonique.
-
-Tu avais une robe et tu avais besoin d'une robe. Car la femme
-n'est pas une statue, la femme n'est pas une académie.
-
-Je t'ai aimée comme on aime une reine lointaine, je t'ai prêté
-l'escorte des siècles, les escadrons de toutes les épopées et les
-couronnes fermées qui sommeillent dans des cimetières de bruyères.
-
-Je t'ai aimée comme une fée, une fée qui a une robe de lune, une
-robe de soleil, une robe d'or, une robe d'argent et une robe
-couleur du temps, je t'ai aimée comme Ophélie qui a une robe
-blanche, comme Desdémone qui a une robe noire, comme Portia qui
-a une robe de feu, je t'ai aimée comme sainte Blandine qui a une
-robe de sang et comme Iphigénie qui a une robe de larmes: tu as
-passé, tu es restée toute vêtue et en robe à longue traîne en mes
-méditations, tu as été la grande dame, la dame de mes pensées et
-voici que, pour le sacrifice, tu renonces à tes bandelettes de
-victime, que tu renonces à tes voiles, à tes parures.
-
-Je n'aurai pas le courage de t'arrêter: tu ne comprendrais pas.
-
-Je n'ai pas le courage de te remettre ton chapeau, de me rendre ma
-chimère.
-
-D'ailleurs quand ai-je vécu conformément à mon rêve? Quand ai-je
-eu ce que je voulais, tout ce que je voulais?
-
- * * * * *
-
-Et ça me va bien de me plaindre: on me donne plus que je ne
-voulais!
-
-C'est peut-être ça.
-
-Et puis il n'y a pas que moi dans l'aventure, dans l'idylle, dans
-le conte.
-
-Nous sommes deux.
-
-Tu m'aimes, chérie, après tout, avant tout. Tu as des subtilités,
-toi aussi et de si absurdes, de si radieuses délicatesses! Tu as
-cherché ce qui pouvait me faire plaisir, la preuve à me donner de
-ta foi, de ta bonne foi.
-
-Et tu as trouvé.
-
-Tu t'es trouvée.
-
-Tu te donnes. C'est ce que tu as de meilleur en toi: c'est tout
-toi.
-
-Je plaisante encore avec moi, pour étouffer mes sanglots intimes
-et mon attendrissement.
-
-C'est que je t'aime plus que jamais, c'est que je t'admire d'être
-si simple, d'être si humble. Pour que tu ne t'aperçoives pas de
-mon émoi, je me dépouille moi aussi de ma livrée de philosophe, de
-ma livrée de pessimiste: je serai nu avant toi, chérie.
-
-Tiens! je suis nu.
-
-Et tu es nue aussi, chérie.
-
-Je te considère du lit où je me suis réfugié pour ne plus te
-rencontrer. Tu ne t'y blottis pas encore. Tu as des cordons à
-ôter, tu as surtout à t'offrir, malgré toi, à mon admiration.
-
-Ah! que je t'admire! Je t'admire de ne plus te reconnaître.
-
-C'est toi, ce corps ferme, altier, c'est toi ces hanches, c'est
-toi, ces jambes nerveuses! C'est un nouvel être qui se penche, les
-jambes libres, ce n'est pas la femme de naguère: les femmes n'ont
-pas de jambes.
-
-Tu as la finesse et la grâce, la vivacité d'un jeune animal, d'un
-faon divin. Tu as de la majesté et de la force et la lumière
-brutale de la lampe t'impose je ne sais quelle brutalité. Viens,
-viens--que je ne te voie plus!
-
-Tu ne viens pas.
-
-La lumière de la lampe tombe sur ta figure. C'est toujours ta
-bouche lente et rose, ton nez long, droit, d'une courbe secrète et
-ce sont tes yeux songeurs et moqueurs, tes yeux de dédain et de
-ciel, qui savent être bruns et pâles et c'est cette énigme de tes
-sourcils sombres sous tes cheveux blonds.
-
-Chérie, chérie, voici que la lumière de la lampe court sur tes
-cheveux et qu'elle les incendie de ses remous changeants.
-
-Elle ne les incendie pas. Rien ne pourrait incendier, rien ne
-pourrait varier ta blondeur étrange, comme poudrée et métallisée,
-ta blondeur bleue et grise, ta blondeur d'aube et de crépuscule.
-Les passants te trouvent châtain mais c'est un mot si vite dit!
-
-Tu es blonde, plus blonde, autrement blonde que le reste du monde:
-oui, je te reconnais maintenant, c'est bien toi, ce sont tes
-cheveux, tes cheveux dont je me suis enveloppé dans mes insomnies,
-la Toison d'or, la toison mauve de toutes mes entreprises contre
-les monstres, le drapeau de mes héroïsmes, la bannière de mon
-royaume!
-
-Apporte-moi tes cheveux, donne-moi ta main: tu es bonne, tu
-m'aimes. Je serai bon et je t'aimerai.
-
-Et je serai toujours très petit garçon avec toi parce que tu te
-donnes à moi aujourd'hui: c'est bien, c'est beau; c'est la plus
-touchante des actions; je ne te ferai jamais de peine.
-
-J'ai une grosse envie de pleurer, de pleurer sur mes désespoirs
-qui m'ont corseté si longtemps d'un corset de fer, de pleurer sur
-mes jeunes ans qui ne t'ont pas connue, de pleurer sur le monde:
-c'est le bonheur, vois-tu, le bonheur auquel je me confie, qui va
-m'emporter à la rive et me noyer en son immensité. Je voudrais tes
-larmes avec les miennes, mais je ne puis te supplier de pleurer:
-je ne pleurerai donc pas. Et je ne puis pleurer.
-
-Une ivresse me prend, une ivresse de brute: mes mains âprement
-saisissent ton corps, ton corps ignoré, mon cœur veut rapidement
-t'apprendre par cœur--et mon âme...
-
-Ah! veux-tu, ne parlons pas de mon âme! Laissons nos âmes où
-elles sont, très loin, pas aussi loin qu'elles le désireraient,
-convulsées, hagardes, terrifiées devant la frénésie de nos corps!
-Ah! ah! nos pauvres âmes ne nous savaient pas les jolies brutes
-que nous sommes. Elles ne nous méprisent pas, non, chérie, elles
-ne nous méprisent pas, elles ne peuvent pas nous mépriser mais
-elles nous trouvent un peu violents, un peu avides, d'un tel
-appétit et nous ruant vers quelles voluptés! Consolez-vous,
-petites âmes, nous vous reviendrons quand nous serons las et nous
-vous demanderons votre petite chanson, votre berceuse et votre
-chant grave aussi, vers les étoiles.
-
-Et vraiment que nos corps s'ébattent! Est-ce qu'ils nous en
-demandent même la permission?
-
-Ah! chérie, ne me demande pas, toi, de te détailler nos courbes et
-les chaos variés où nous nous perdons tous les deux. Les sursauts,
-les râles, les petits cris, les petits soupirs, les baisers qui
-montent et qui descendent, les morsures... Soyons des brutes, des
-brutes. Ah! chérie, je ne puis même pas te demander pardon de te
-mordre: je te mords très naturellement et j'ai un rugissement
-de lion timide, un rugissement qui s'étrangle et qui dure, le
-ricanement d'une bête sur sa proie et je te pétris pour te faire
-plus mienne et je m'irrite sur ta chair, ta chair qui fait grincer
-ma bouche, qui soufflette ma chair de sa fuyance, de son retour,
-d'un mouvement incessant de recul, d'approche, de son électricité,
-de sa lenteur, de son abandon et de sa révolte.
-
-Les mots m'ont laissé là et toi aussi.
-
-Une seule phrase nous tient et nous balance en son infini «je
-t'aime... je t'aime...» et cette phrase n'a plus rien d'humain,
-onomatopée, c'est un cri de bête «je t'aime... je t'aime...»
-
-Ta main erre sur ma joue comme la main d'une petite sœur sur la
-joue d'un petit frère, plus petit, et je m'enivre à blesser ma
-paupière de la ténuité aiguë et soyeuse de tes cils.
-
-Aime-moi, aime-moi, petite sœur... suis-je bête, que fais-tu
-alors? Aime-moi, petite sœur, aime-moi tout de même.
-
-Que tu m'aimes en ce moment, ce n'est pas une raison de ne plus
-m'aimer.
-
-Quelle délicieuse sensation, cette peur de te perdre tandis que je
-te possède!
-
-Et tout est délicieux: ma main se joue, s'égare en tes cheveux,
-en leur lourde fraîcheur; elle les agite comme un fragile hochet
-et s'en lie pour toujours, elle en couvre ton front, ta joue, tes
-épaules, t'en fait mille voiles, mille cadres à tes yeux.
-
-Tu veux parler?
-
-C'est pour me forcer à boucher ta bouche de ma bouche.
-
-Je ne parle pas. Fais comme moi. «Je t'aime... je t'aime...» Et à
-nous deux nous faisons, n'est-ce pas? un bon petit néant. Un petit
-néant grand comme l'univers et plus grand puisque c'est tout
-l'amour de l'univers.
-
-La lampe a disparu, le lit s'est dérobé: nous sommes en une poudre
-d'étoile, en une molle buée de ciel, nous sombrons en un gouffre
-de beauté.
-
-Nous allons parler maintenant; de notre cher néant, des mots et
-des paroles, des vers vont monter, à peine, d'abord, comme une
-apparition de sainte, puis vont se précipiter comme un torrent
-lumineux: nous allons dire ce qu'on appelle des riens et nous
-allons nous passer notre âme, en fraude, dans des mots vides.
-
-Et nous allons dormir peut-être, la main dans la main, comme des
-écoliers de l'école de Silence, comme des anges qui, au retour de
-l'exil, se rappellent peu à peu comment on doit dormir pour faire
-plaisir au bon Dieu.
-
-Les rêves sublimes sont là, tout près; les jolis rêves se
-préparent, sur le bout du pied, les yeux grands ouverts à mesure
-que nos yeux se ferment, les rêves immenses se déploient sans
-bruit pour nous surprendre, ils vont envahir notre horizon et
-danser--sur nous, autour de nous,--la sarabande des espoirs, la
-ronde des ambitions satisfaites, le galop de la grandeur et de la
-puissance.
-
-Fermons les yeux, chérie, fermons les yeux sur les si récents,
-sur les impérissables souvenirs qui, de nos corps, se distillent
-en nos cœurs et qui, comme une source de joie, emplissent
-jusqu'au bord la coupe de nos âmes, car nos âmes sont revenues,
-oui, Madame, et s'étirent et se remettent à vibrer--pas très
-fort--comme une belle fanfare, comme une gentille harpe. Ah! les
-mutines! Tu ne sais pas ce qu'elles font? Elles se content et
-content nos étreintes, en font une cantate, les traduisent en
-langage céleste, en font de l'idéal, tel quel, et c'est céleste,
-c'est admirable, c'est divin. Et puis si ça vous amuse...
-
-Bonsoir, nous allons dormir.
-
- * * * * *
-
-Eh quoi? qui se dresse à mes côtés? qui s'effare?
-
-C'est toi, toi, chérie? Tu ne t'endors pas. Tu parles?
-
-Une grande phrase. «Chéri, il faut que je parte. Quelle heure
-est-il?»
-
-Partir!
-
-Partir?
-
-Pourquoi?
-
-Ah! mon Dieu, je me rappelle.
-
-Je ne veux pas me rappeler. C'est trop long. Je sens seulement que
-je vais pleurer.
-
-Je ne sais pas l'heure qu'il est, chérie. J'avais une montre, il y
-a longtemps, quand j'étais tout petit. Elle s'est fatiguée, elle
-s'est cassée--de n'être jamais à l'heure du collège. Je n'ai plus
-eu de montre depuis. J'ai attendu les heures et j'ai toujours eu
-le dernier mot avec elles parce qu'elles avaient moins de patience
-et moins d'impatience que moi. Elles se vengent. Je te dirai
-l'heure cependant.
-
-Il y a autour de cette chambre des gens qui vendent du pain, du
-vin et qui ont des horloges--par coquetterie.
-
-Je vais m'habiller et sortir vers l'heure, vers l'heure
-malfaisante qui te chasse et qui m'isole.
-
-Je ne suis plus nu, je ne suis plus l'être qui t'a aimée.
-
-Je suis le monsieur qui passe, qui passe devant les horloges, pour
-souffrir.
-
-Je suis dans la rue.
-
-Je cherche. Je ne sais plus ce que je cherche. Je suis seul. J'ai
-aimé la solitude, j'ai aimé les longues courses au hasard, les
-promenades à l'aventure, la quête du néant.
-
-Mais aujourd'hui il me semble qu'on m'a coupé des bras et des
-jambes, les jambes et les bras qui m'enserraient tout à l'heure,
-qu'on m'a coupé les cheveux, les cheveux où je me suis perdu,
-qu'on m'a arraché la bouche, les yeux et le cœur.
-
-Je me sens nu sous mes vêtements, je me sens impudique et ridicule
-sous ma loque de passant.
-
-Je rentre, je me précipite, je me meurtris aux bras adorés, aux
-lèvres que j'ai meurtries, aux cheveux que j'ai échevelés: je
-presse, j'étreins, je tâche à me faire petit au creux de tes seins
-et de ton amour, à m'ensevelir en toi, je m'enfonce en toi, en ton
-cher corps et je pleure, je pleure...
-
-Tu t'effares: «Qu'as-tu? il est si tard?»
-
-Non, il n'est pas si tard, chérie.
-
-Il est tôt, il est étrangement tôt. C'est l'aube et l'aube
-hésitante de ma vie, c'est la minute où je nais amant.
-
-Tu as commencé à t'habiller en attendant.
-
-Ah! reste nue puisque tu as voulu être nue!
-
-Mais tu as ton idée. «Tu ne me dis pas l'heure.»
-
-Je ne sais pas, chérie. J'ai voulu te défendre contre l'heure,
-j'ai voulu être défendu par toi contre l'heure. Le rempart jumeau,
-le double rempart de nos corps contre l'heure, l'heure mesquine
-qui amène en sourdine la fatigue, la vieillesse et la mort...
-
-Tu t'entêtes.
-
-«Quel enfant! Mais mon petit, il faut cependant que je sache
-l'heure.»
-
-Il faut aussi que nous soyons heureux.
-
-Mais l'heure, ton heure, je veux te la jeter. Tu t'en couvriras
-les épaules comme d'un manteau de misère, tu égrèneras toutes
-ses secondes comme une pluie de cendres sur la cendre de tes
-cheveux; mais c'est rageusement que je retourne la prendre, d'une
-traite, entre deux baisers et ton baiser encore tiède sur moi,
-m'enveloppant tout entier contre l'air froid de la rue... «Oui, il
-est temps que je parte. Il est grand temps.»
-
-Le temps! le temps! c'est comme une profanation, c'est comme
-un vieillard qui se glisse entre notre amour et qui te tire,
-hypocrite, par les cheveux, par les épaules...
-
-Tu es levée.
-
-Tu termines ta toilette, ta toilette de fuite. Amoureuse qui va
-rentrer dans le siècle, tu t'enroules dans tes parures de femme:
-on ne se doutera pas dans la rue que tu es un sanctuaire de
-tendresse, un autel de passion, un chemin de foi et d'ardeur.
-
-Mais tu as froid: ah! chérie! il n'y a pas de feu ici: c'est ma
-faute. J'aurais dû penser au froid, je n'ai pensé qu'à toi.
-
-Je suis un amant novice, je n'ai aimé personne avant toi et
-tu es ma première femme. N'insistons pas: c'est ridicule. Je
-connais pour avoir lu de mauvais contes, pour avoir vu de mauvais
-dessins, les rencontres brèves et leurs accessoires. Il n'y a pas
-d'accessoires ici.
-
-Tu grelottes un peu: c'est de n'avoir plus autour de ton cou le
-hausse-col brûlant de mes bras.
-
-Je te rends mes bras, je te rends mon cœur «... comme il bat!...»
-
-Ah! tu t'aperçois de ma fureur? tu vois que j'ai mal!
-
-J'ai une émotion un peu brutale: elle me tue, elle me défonce la
-poitrine! j'ai un cœur mal élevé qui se heurte, qui se brise,
-qui bondit de joie et de tristesse et j'ai un sourire aussi qui
-est un peu naïf, un peu brouillé, trop tendre, trop triste, trop
-reconnaissant--et qui demande trop de choses...
-
-Tu es pressée, tu as hâte de t'ensevelir en ton foyer, en ton
-foyer glacé où il fait moins froid qu'en cette chambre froide.
-
-Tu prononcerais volontiers des paroles pour caractériser notre
-délice, pour en dire toute la saveur, toute la férocité, pour
-souhaiter en notre union la bienvenue à la volupté et pour
-m'avouer encore que tu m'aimes, que tu es mienne, mais ta voix
-tremblerait un peu en cet endroit où il n'y a pas de feu--et tu
-n'as pas le temps.
-
-Va-t'en donc, douce victime, va-t'en pour me revenir.
-
-«... demain?»
-
-Ah! que je t'ai implorée parfaitement! Et comme je suis sincère!
-Jamais je ne retrouverai l'accent, le ton dont j'ai nuancé, dont
-j'ai chargé, dont j'ai précisé, dont j'ai élargi, dont j'ai empli
-d'immensité, de fatalité et de tendresse, cette date, ces deux
-fades syllabes.
-
-«Je tâcherai. Oui, je crois. Sois sage.»
-
-Un baiser qui fuit lui aussi--et c'est ta fuite.
-
-Je ne te suis pas. Je ne veux pas te voir partir. J'entends ma
-clef qui tourne, ma porte qui se referme.
-
-C'est tout.
-
-Il n'y a plus que moi chez moi. Il n'y a plus que la lassitude et
-la tristesse.
-
-Les ailes ont troué ma porte et s'en sont allées.
-
-
-
-
-II
-
-PETIT PANTHÉISME SENTIMENTAL
-
-
-La chambre vide, la chambre veuve s'emplit de silence jusqu'aux
-murs, d'un silence énorme, électrique, hostile, d'un lourd silence
-de reproche: la lumière de la lampe qui se jeta sur les épaules et
-sur les seins de celle qui n'est plus ici, qui se baigna à l'ambre
-pâle de ses hanches, la lumière de la lampe qui, en un tourbillon,
-s'épandit et s'abandonna, qui dansa, frénétique, qui jaillit et
-qui fusa comme une rosée, qui garrotta de clarté notre étreinte et
-qui l'enlaça d'un collier de perles et de flammes, la lumière de
-la lampe est devenue frêle et frileuse, malheureuse aussi; elle se
-plaint vers la lune invisible et semble ne plus vouloir briller et
-agoniser que pour la lune.
-
-Les fauteuils s'accroupissent comme des Arabes en deuil et c'est
-comme un affaissement de tout en cette chambre, de toutes les
-choses sans âme: leur âme, l'âme de cette chambre s'est enfuie.
-
-Oui, ç'a été une fuite et l'âme est partie trop vite.
-
-Mais ce n'est pas ma faute.
-
-Et vraiment, chambre infortunée, tu t'étais trop vite, toi-même,
-habituée à cette âme blonde.
-
-Tu n'as pas toujours eu une âme: tu es une chambre médiocre et
-si la pauvreté l'habita, comme c'est trop vraisemblable, ce fut
-humblement.
-
-Je t'ai louée parce qu'un marchand de vin n'avait pas voulu de toi.
-
-Ton silence, chambre, devient plus agressif.
-
-Je comprends. Le marchand de vins ne t'a pas louée parce que tu
-étais prédestinée à moi, à nous et parce que les aventures les
-plus fatales doivent, par le temps qui court, avoir un prétexte,
-un alibi naturel, un alibi de banalité.
-
-Eh! chambre, tu es triste,--comme moi, tu es pauvre, comme moi, tu
-es vide--comme moi.
-
-Et nous ne pouvons nous consoler puisque nous sommes faits pour
-être tristes ensemble et pour nous réjouir ensemble--moins souvent.
-
-Tu as été sanctuaire: tu as connu la gloire, les fêtes absolues,
-l'intimité qui comporte, qui apporte avec soi l'immensité, tu as
-été l'univers et tu as été l'au-delà: c'est fini pour aujourd'hui,
-morne chambre.
-
-Et tu ne resteras vêtue que de tes souvenirs et de ton silence.
-
-Je ne puis te consoler puisque je ne puis être consolé et je
-trouve comme toi que cette créature hautaine, que cette créature
-de délice, que cette créature de douceur s'en fut trop tôt, trop
-rapidement, trop brutalement, que la rue et le monde la tirèrent
-d'ici, comme on tue.
-
-Et je vais m'en aller, moi qui te parle. Je serai dans mon tort,
-parce que les chambres doivent être habitées, mais je te demande
-pardon, tout de suite. Et je ne vais pas m'en aller tout de suite:
-j'ai honte. En te délaissant, je délaisse le décor de mon bonheur
-et mon bonheur et tu vas être si vide, si froide!
-
-Ah! que l'intensité de nos moments, que la tendre férocité de
-notre séjour, que l'impatience passionnée de nos rencontres se
-disperse, s'étende sur ton vide et sur ta médiocrité, petite
-chambre!
-
-Tu as abrité des malheurs: tu leur as accordé le leurre du toit,
-le leurre de la sécurité, le droit de dormir et le droit d'avoir
-de la pudeur, tu leur as été indulgente en cachant leurs soucis
-et tu leur as été pénible en leur coûtant leur argent et, parfois,
-l'argent qu'ils n'avaient pas: tu n'es pas mon gîte à moi et tu
-n'es pas son gîte à elle: tu n'es même pas le gîte de notre amour,
-puisque notre amour emplit le monde et que, dans tous les palais
-et sur toutes les montagnes, il se déchire en petites prières et
-en jolis murmures, que les oiselles le passent au bec de leurs
-petits et que les chênes et les fantômes le chantent en leurs
-frissons, tu es le gîte de notre étreinte.
-
-Nous ne nous embrassons que chez toi, qu'en toi: sois fière,
-petite chambre.
-
-Tu boudes encore et la lumière de la lampe s'écarte de moi: je
-vais t'endormir avant de partir.
-
-Je vais te bercer, chambre si pauvre, comme on berce une princesse
-de soie et d'or, je vais te bercer d'un conte tout neuf, caressant
-comme les plus vieux contes et vrai comme une caresse: c'est le
-conte de notre amour.
-
-Mais tu es une vieille chambre pauvre: tu ne sortis jamais de chez
-toi: comment te dire les sites qui nous enchantèrent, qui nous
-attendrirent, qui nous fiancèrent?
-
-Tu ne sais pas ce que c'est que la mer--et la mer est dans notre
-amour, tu ne sais pas ce que c'est que le soleil--et le soleil
-luit en notre amour, tu ne sais pas ce que c'est que la lune et
-la lune argente, attiédit, enfièvre notre amour et les routes s'y
-suivent et s'y croisent, les arbres se penchent vers lui: tu ne
-sais pas ce qu'est un arbre.
-
-Suis-je bête! Tu as été un arbre et des arbres, tu as été des
-pierres, tu as été, chambre glacée, du soleil, de la lune, de la
-nature et de la mer: c'est par mer que, de très loin, les arbres
-raidis s'en viennent chercher des haches françaises: pardonne-moi:
-tu connais mieux la mer et le soleil que moi.
-
- * * * * *
-
-Donc j'allai un jour dans une ville où vont les gens riches. Les
-gens riches! Tu en as peut-être aperçu un ou deux qui venaient
-perdre sur ta cheminée, non sans le faire remarquer, une, deux ou
-trois pièces de monnaie--ou qui réclamaient d'autres pièces de
-monnaie, de très haut, du haut de leur chapeau haut de forme. Et
-des commissaires de police, des huissiers sont peut-être venus
-ici, qui sont des gens riches.
-
-Des temps se relaient deux fois l'an où les gens riches veulent se
-mettre en contact avec le peuple et les choses. C'est le moment
-qu'ils choisissent pour s'avouer qu'ils ont besoin d'air, de
-vigueur, de fraîcheur et de chaleur et où ils partent en chercher
-où il y en a--sur le Baedecker.
-
-Ils ont à traverser des villes de province qui se ressemblent--car
-rien ne se ressemble comme les villes de province, mais ils les
-traversent vite, les brûlent, passent à côté, parce qu'ils sont
-dans des chemins de fer très rapides, qui leur cachent les choses
-monotones, la souffrance et la misère, qui ont hâte de les jeter
-dans de la beauté, comme ils jettent les pauvres gens dans les
-faubourgs gris et noirs, dans les chambres aussi sombres que toi,
-petite chambre, et dans ces endroits de repos que sont les prisons
-et les cimetières.
-
-Dès que les gens riches ont été jetés dans la beauté, sans
-brusquerie, avec leurs bagages et leurs domestiques, ils crient
-ou ne crient pas que c'est très cher, qu'on leur fait payer la
-chaleur et la fraîcheur et que l'existence est hors de prix.
-
-Ils happent la beauté goulûment sans y prendre garde--et
-n'admirent que pour admirer leur richesse et pour s'admirer.
-
- * * * * *
-
-Mais vraiment, c'est beau.
-
-Lorsque le chemin de fer mène à cette ville, il se promène
-entre la mer et les montagnes et, par gentillesse, semble aller
-lentement, lentement--et il va si vite!--pour qu'on puisse se
-laisser charmer par le paysage.
-
-Et le paysage, la mer, les montagnes entrent dans les wagons, le
-ciel aussi--et quel ciel! les palmiers glissent le long des wagons
-et c'est un cortège naturel et extravagant: la mer qui est là, qui
-est partout, qui court après vous, qui vous cerne, qui vous lèche,
-s'obstine en sa complaisance, l'enchevêtrement harmonieux des
-palmiers, des oliviers, des arbres de joie et des fleurs touffues,
-des fleurs bleues, rouges, mauves, jaunes et vertes, les orangers
-qui se dressent et qui se penchent, les fleurs qui mangent les
-maisons, les pins-parasols qui se déploient, les fleurs encore,
-les fleurs toujours, roses et noires, jaunes et grises, les
-fleurs métalliques, les fleurs couleur de pierre et couleur
-d'enfer, les fleurs qui se tendent, qui s'offrent, qui repoussent
-sous le regard, les fleurs tyranniques, les arbres débonnaires,
-les maisons qui s'abritent des arbres et des fleurs et qui
-n'offensent ni les fleurs ni les arbres, les brèves montagnes qui
-se dentèlent devant d'autres montagnes plus hautes,--des montagnes
-de fond,--les golfes qui se dessinent et qui disparaissent pour
-reparaître, le ciel qui se tisse de même splendeur, toute cette
-orgie de grandeur, de nature, de facilité et de simplicité, vous
-poursuit, se presse autour de vous comme un chœur aimant, tout est
-sans bruyance, sans déclamation, tout chante en sourdine, tout est
-sans arrogance, tout semble vouloir faire plaisir, sans plus, et
-être comme le couloir sans limite, la route fleurie du paradis.
-
-Et la ville s'enferme de montagnes, de murailles, la ville, en son
-caprice, monte, descend, se déchire, s'étage, s'enfonce en des
-précipices pour s'envoler en une flore de sommets: on l'appelle
-Monte-Carlo.
-
-Les fleurs y jaillissent, énormes, s'y développent, s'y
-épanouissent, y éclatent de sève, de chaleur, de fraîcheur, les
-arbres s'y efforcent vers le ciel et c'est comme une musique
-intime, secrète des plantes et de la ville.
-
-Les arbres et les fleurs qui vous ont suivi jusque-là en chemin
-de fer s'arrêtent avec vous, entrent les uns dans les autres, se
-gonflent d'une vie intense, profonde, massive et comme obscure, et
-la mer qui a coulé jusque-là s'arrête aussi et gonfle la mer, en
-fait une masse électrique, qui s'étouffe de sa beauté.
-
-Les gens riches, petite chambre, ont de l'estime pour cette
-ville--parce qu'elle se coiffe d'une salle de jeu.
-
-C'est en cette ville que la nature, la splendeur et la douceur de
-la nature, se sont réfugiées; c'est en cette ville que le soleil
-s'essaie, l'hiver, qu'il languit, qu'il se reprend à sourire,
-qu'il baigne sa mélancolie, c'est sur cette ville que toutes les
-fleurs se penchent, qu'elles s'amoncèlent en des bouquets tout
-faits, en des forêts d'azur, de ténèbre, de rose et d'or; le ciel
-y est uni comme une prière, la mer, ah! la mer, je ne pourrais
-te la décrire, tant elle est majestueuse, lourde de tendresse
-et de ferveur, lente, attirante, absorbante, à la fois câline
-et dédaigneuse, tant elle est la mer des contes de fées qu'on
-se rappelle la nuit et des Mille et une Nuits qu'on scande le
-soir, tant elle est la mer d'Orient, la mer des nostalgies; elle
-est belle à ne pas oser la couper d'une rame ou d'un éperon de
-vaisseau, eh bien! les gens riches ont de l'estime pour cette
-ville parce que, au-dessus de la mer, en bordure des fleurs,
-défiant le ciel de deux mâts de cocagne, une salle de jeu s'étend,
-se vautre,--qui leur coûte cher.
-
-J'entrai dans cette salle de jeu.
-
-Rien n'est plaisant comme de jeter--volontairement--quelque
-argent aux gens riches comme à des fauves.
-
-Des tables sont là, creusées d'un trou où une bille roule,
-guettant un trou plus petit--et où l'on peut sans danger oublier
-des pièces de monnaie.
-
-Des êtres sont assis, sont tapis le long de la table--et des
-êtres sont debout derrière, et, au milieu de la salle, des êtres
-s'attardent à défaillir et à rester hagards, n'ayant plus de quoi
-s'asseoir, n'ayant plus de quoi se tenir debout, n'ayant plus de
-quoi regarder.
-
-Et malheur à l'argent qui tombe sur ces tables! Ce n'est pas en un
-plomb vil qu'il se transforme, c'est en de petits pains à cacheter
-blonds ou gris, en petits pains à cacheter qui ne cachètent rien
-et qui s'engluent et qui s'enfuient. Les êtres qui cernent cet
-argent ont des têtes où il se reflète, en son horreur soudaine,
-têtes plombées, têtes bossuées comme les pièces qui ont beaucoup
-roulé; têtes de cauchemars comme les écus qui ont longtemps dormi;
-têtes vieillies tout à coup de toute la vieillesse de ces pièces,
-de ces écus qui les quittent, qu'ils chassent; têtes creusées,
-sinistres, punies de tous les crimes, de toutes les douleurs des
-rois dont les effigies s'impriment, se figent et s'effacent parmi
-le disque gris ou blond.
-
-Les femmes déposent leur beauté et leur élégance au vestiaire,
-avec leur ombrelle--et se couvrent d'un uniforme tacite de gêne et
-de cupidité; c'est une poussière d'or et d'argent qui les embue et
-ce sont des rides qui viennent.
-
-Les hommes se ressemblent tous, vieillis, jaunes et verts.
-
-Je perdis bien évidemment à ce jeu de perte et de perdition et je
-ne m'obstinai pas en cette prison de cendre et de plomb.
-
-Je me précipitai dans le soleil, dans les fleurs, dans les arbres
-et dans la mer.
-
- * * * * *
-
-C'était le temps où le printemps tremble sur les côtes, où les
-arbres se trouent des murmures hésitants, des murmures impétueux
-de la vie, c'était le temps où le crépuscule s'alanguit et
-repousse le soir dans la mer, où le jour veut avoir le temps de
-mourir et de s'étendre paresseusement sur les flots.
-
-Le soleil s'évanouissait dans de l'azur, c'était le moment de
-l'azur, où l'azur veut tout conquérir, veut tout avoir, veut être
-tout, où il couvre, où il masque tout, jusqu'à la médiocrité,
-jusqu'au néant, où il s'épand, en coulées larges et sûres, presque
-par blocs, sur les arbres, sur les fleurs et c'est un azur profond
-et massif, un azur plein, vivace, torrentiel et calme.
-
-Je ne m'assis pas au bord de la mer: c'est une mer devant laquelle
-on ne doit pas s'asseoir, c'est une mer qui veut qu'on la respecte.
-
-L'azur léger qui, en un balancement léger, s'en venait mourir au
-ras de la terre, à la pointe du roc, s'épaississait tout de suite
-d'un azur plus lourd, d'un azur de puissance, presque indigo; du
-mauve se gonflait des violets les plus sombres, les plus veloutés,
-lumineux d'une lumière intime et lointaine.
-
-Pas un bruit, pas un souffle pour troubler l'atmosphère de
-prédestination, le silence de gestation, le crépuscule d'apothéose.
-
-Et j'entendis un souffle, moins qu'un souffle, un rythme secret.
-
-Je regardai.
-
- * * * * *
-
-Sur les larges et plats degrés qui descendent insensiblement à la
-mer, une forme glissait, sans couper le ciel, sans violer l'azur,
-une forme qui se mariait à l'azur du ciel, à l'azur de l'heure,
-une forme rythmique, en son rythme secret, mélodieuse comme le
-silence et lente comme le crépuscule. Et, devant cette mer où l'on
-ne voit jamais personne, devant cette mer jalouse de sa beauté,
-égoïste en sa splendeur, devant cette mer qui ne chante que pour
-soi, qui n'est coquette que pour soi, devant cette mer qui semble
-grosse d'un dieu inconnu, devant cette mer d'indifférence et de
-pudeur, devant cette mer de mystère, je crus voir s'avancer je
-ne sais quelle ondine, je ne sais quelle nymphe de pudeur et de
-mystère, je crus à une apparition, je crus que je troublais une
-cérémonie, que je troublais un rite.
-
-L'ondine qui descendait était la grâce et la jeunesse et, en ce
-soleil couchant, en cet azur tyrannique, en ce midi autocratique,
-elle apportait comme un reflet, comme un rayon de lune--et de lune
-allemande, comme un reflet des lacs d'Écosse, comme un reflet des
-ciels de l'Écosse aux ciels gris-perle.
-
-Il y a des nuances dans le silence: j'étais si ému que je voulus
-me taire davantage, d'un silence plus anxieux et plus respectueux.
-
-Et des paroles glissèrent à moi, de l'ondine glissante. Oh! des
-paroles qui n'outragèrent pas le paysage, qui n'humilièrent rien
-en la nature, des paroles de paix en la paix universelle, des
-paroles profondes en la profondeur du mystère.
-
---C'est vous? demanda la nymphe. Quel beau soir!
-
-Je la connaissais! J'eus devant la mer; le scrupule de ne pas trop
-me la rappeler, de ne pas l'interroger sur sa santé et sur des
-choses autour d'elle.
-
-Elle me paraissait nouvelle, fille de cette ville et de cette mer:
-je ne l'avais pas remarquée jusque-là; je l'avais rencontrée et
-saluée sans la remarquer.
-
-Et j'avais envie de pleurer à ses pieds.
-
-Jamais je ne fus plus faible, jamais je ne me sentis plus près des
-choses, plus près de m'évanouir dans les choses.
-
-La nature qui ne me frappe jamais parce que je la sens en moi, que
-je n'admire jamais, parce que je l'admire trop, que je ne puis
-exprimer de mots parce que je la sens de tout moi, de mon cœur,
-de mes yeux, de mon âme, de la volupté et de la souffrance de
-tout mon corps et de mon âme élargie, aiguë, immense, les arbres,
-les fleurs, les rochers, le ciel et la mer même, tout se cabrait,
-se convulsait en moi, tout se déchirait, tout se lamentait, tout
-s'exaltait en moi, d'un spasme.
-
---Oui, dis-je, c'est un beau soir.
-
-De quel ton avais-je parlé? J'avais parlé la langue de l'amour,
-car elle me considéra étrangement.
-
---Je ne vous ai jamais entendu parler ainsi. Vous avez mal?
-
-Je ne la regardai pas. Elle était là qui errait sur la mer, qui
-emplissait l'immensité et je la fixais tout près, là-bas, et
-ailleurs dans le vague et dans le vide.
-
---Oui, répondis-je, j'ai mal. Mais ce n'est rien!
-
-Non, petite fille, ce n'est rien, c'est tout,--et c'est plus
-et c'est pis et c'est mieux. Ma vie,--mais qu'est-ce que ma
-vie?--vient de s'échouer au bord de cette mer, au bord de ce
-rocher. Mais non! ce n'est pas un naufrage:
-
-C'est un appareillage sur cette mer sans barques, sur cette mer
-fraternelle, orgueilleuse comme nos deux âmes.
-
-Et nos deux âmes et nos deux songes s'en vont sur cette mer,
-en une étreinte. Tu ne le sais pas: je ne te le dirai pas. Les
-fiançailles doivent être secrètes et rien n'est discret comme la
-mer, rien n'est discret comme la beauté.
-
-Tu me dis, petite fille:
-
-«La mer est magnifique de sévérité. Ne voyez-vous pas qu'elle se
-glace en pensant aux joueurs de là-haut. Pauvres gens!»
-
-La mer ne se glace pas, petite: elle se fait plus lente pour mieux
-permettre à notre songe, à notre âme de s'enlacer sur elle.
-
-Mais je ne voulus pas rompre le charme.
-
-Je dis:
-
-«La mer a autre chose à faire ou à ne pas faire. Elle ne sait
-pas ce que sont les joueurs. Le seul jeu qu'elle admette, c'est
-celui de la fatalité et de l'éternité. Elle ne pense pas, étant
-indolente et ne se prête pas à des pensées: elle est indulgente
-seulement aux rêves parce que les rêves voguent au-dessus d'elle,
-en ne la caressant qu'à peine, elle est indulgente aux désirs qui
-meurent sur elle et à l'amour qui a des ailes.»
-
-Je parlais bas, en cette chapelle d'immensité.
-
-La nymphe dit tout bas, elle aussi:
-
---Ah! l'amour!...
-
-Ce mot-là vibra, frémit, résonna longtemps sur la mer. Il ne se
-dispersa, ne s'éteignit que peu à peu--et la mer en fut plus bleue
-et le silence s'en fit plus fervent.
-
-L'ondine continua:
-
---Comme la mer est compacte et quel fluide elle épand! C'est
-une mer qui jette des sorts. Elle les jette sans fatigue: elle
-les laisse se lever d'elle et se poser comme des papillons, des
-papillons bleus, d'un bleu profond, tout près d'elle, tout de
-suite.
-
---Croyez-vous, râlai-je, croyez-vous qu'elle a jeté un sort sur
-nous?
-
-Elle ne comprenait pas.
-
---Sur vous ou sur moi?
-
---Sur vous, sur moi, sur nous deux ensemble--ensemble.
-
-Elle ne se révolta pas, demeura muette et interrogea la mer.
-
-La mer la protégeait et l'empêchait de mentir, d'essayer de se
-tromper.
-
-Des minutes, des minutes nous fûmes l'un auprès de l'autre, sans
-nous voir, les yeux s'enfonçant dans l'infini.
-
-Le soir tomba sur nous comme une grotte amoureuse.
-
-Un azur énorme enveloppait la ville et la mer, un étui d'azur
-descendait sur la montagne, derrière la mer, qui s'estompait comme
-un paysage du Vinci.
-
-Et c'était vraiment un azur d'éternité.
-
-Nous demandâmes de l'éternité à la mer, nous demandâmes de
-l'éternité au crépuscule et au silence et, toujours sans parler,
-nous revînmes vers la ville par les degrés larges et plats.
-
-Et, parmi cet azur, tu me dis:
-
---Au revoir.
-
-dans du vert, le vert d'une plante qui se dressait et se penchait.
-
-Personne n'est plus maladroit que moi pour porter à ses lèvres
-une main de femme, et jamais je ne fus plus maladroit. J'eus
-la gaucherie du petit enfant, l'effroi du lâche, l'ardeur du
-fanatique, toutes les timidités, toutes les impatiences, toutes
-les gloutonneries.
-
- * * * * *
-
-Tu ne me fis pas de reproches, tu n'eus pas de sourire, tu ne me
-fis pas remarquer que j'avais la fièvre.
-
-Tu n'osas même pas répéter ton «Au revoir» et tu t'en fus aussi
-vite que possible, fuyant ton avenir, fuyant ta vie, fuyant ta
-fatalité.
-
-Et tu n'allais pas trop vite, tout de même, parce que tu étais
-dans la ville de lenteur, d'harmonie et de beauté.
-
-Tu allais en Italie.
-
-Je t'y suivis, de loin, d'ici.
-
-Je variai ton voyage, de ma fantaisie, de mon respect, je
-l'enfonçai dans le passé: j'en fis un voyage romantique. Tu
-allas, de par moi, le long des routes qui n'existent plus et
-qui n'existèrent jamais et les eaux de Venise te rendirent des
-gondoles prisonnières, des gondoles en poussière et je te fus
-un guide archaïque parmi la pureté de Bergame et les forêts de
-Vicence. Et nous descendîmes plus avant cependant que, solitaire,
-j'inventais l'Italie en m'hallucinant de toi...
-
- * * * * *
-
-Mais voici que tu dors, petite chambre et que tu dors heureuse:
-j'ai bien su te bercer. Je vais te laisser, et je suis triste. Je
-te confie mon bonheur.
-
-Je m'en vais. Dors bien, petite chambre.
-
-Et toi, lampe si pâle que j'éteins d'un soupir, dors bien, toi
-aussi. Je ferme la porte tout doucement pour n'éveiller ni la
-chambre ni la lampe.
-
-Et c'est la rue, c'est le siècle, ce sont les gens.
-
- * * * * *
-
-La rue est une rue étroite et déserte, douloureuse et résignée.
-
-Mais elle conduit à des rues où passe du monde. Comme il y a du
-monde, aujourd'hui!
-
-Tout Paris est dans la rue, tout l'univers est dans la rue! il
-n'y avait que nous chez nous; toutes les chambres étaient à nous,
-toutes les intimités, tous les refuges: c'est un jour de fête,
-c'est un soir de fête.
-
-On se repose encore, on se promène encore. Et les gens ne sont pas
-méchants.
-
-Ils ont aujourd'hui des âmes de fête et d'oisiveté: des baisers
-sans rancœurs, sans relent de labeur, sèchent sur leurs joues et
-ils vont, des enfants aux bras, des refrains aux lèvres, user leur
-plaisir au plein air.
-
-Quelle fête célèbre-t-on aujourd'hui?
-
-J'aurais tant voulu que notre fête à nous fût toute à nous, que
-nous fussions seuls à nous réjouir!
-
-Et voici que c'est une fête publique, populaire, vulgaire!
-
-Je me souviens! je me souviens! c'est la Toussaint!
-
-Nous nous sommes aimés pour la première fois, le jour où les
-enfants, les mères et les pères s'en vont chercher leurs morts aux
-cimetières froids! Nous nous sommes aimés le jour où les prières
-réchauffent de ferveur les fantômes lassés; nous nous sommes aimés
-le jour des trépassés et la Mort, d'un sourire, aida notre délice.
-
-Passants, vos mains sont vides, vos yeux sont secs: vous avez
-déposé sur des pierres blanches les lourdes couronnes et vous avez
-pleuré!
-
-Chérie, chérie, avais-tu songé à ce jour?
-
-Nous aurions pu nous posséder depuis si longtemps!
-
-Voici des jours et des jours où un peu de bonne volonté nous
-aurait suffi pour être humainement amants comme nous étions
-amants pour les dieux et pour l'au-delà. Il ne nous manquait que
-l'occasion et l'occasion est si facile!
-
-Nous avons attendu, nous nous sommes attendus et nous sommes trois
-maintenant, chérie: toi, moi et la Mort.
-
-Que Dieu ait pitié de nous!
-
-Mais je blasphème. On n'a jamais à avoir pitié de l'amour.
-
-L'amour est le Dieu d'orgueil, l'amour est la chose d'orgueil.
-
-Nous n'avons pas peur de la mort. En ce sacrifice païen, en ce
-festin, nous avions besoin de divinité et d'éternité: c'est toi
-qui nous l'apportes, Mort, bonne mort: merci d'être venue à nos
-fiançailles.
-
-Et, n'est-ce pas? tu n'as pas dû nous quitter?
-
-Qu'aurais-tu fait de ces femmes qui, au lieu d'aller au Bois et
-au cabaret, s'amusèrent à fouler aux pieds des fleurs de tombes?
-Qu'as-tu à faire dans les cimetières?
-
-Tu passas ton après-midi en cette chambre sombre, en ce tombeau à
-peine frémissant, à peine chantant où nous nous sommes tus, tous
-les deux. Tu étendis sur notre couche, pour nous réchauffer, tes
-deux grandes ailes noires et tu berças nos spasmes des souvenirs
-de tous les amants que tu réunis chez toi, pour toujours, tu
-aiguisas nos spasmes des plaintes d'amour que tu calmas et tu
-magnifias notre spasme de ton immensité.
-
-Et tu avais la Fatalité avec toi qui es ta sœur vieillie et la
-Beauté qui est ton ombre.
-
-Accompagne-moi un peu à travers la foule, Mort: les rues sont trop
-larges pour moi. Je ne suis pas triste: je suis tout désir de
-larmes.
-
-Je n'aurais pas le courage de cueillir une fleur et je respecte
-toute vie, la plus humble, la plus irréelle: je vois partout de la
-vie--et la Vie.
-
-C'est que, Mort, tu es une bonne compagne. Viens, tu verras de
-pauvres gens qui vont à pied et d'autres qui prennent des omnibus.
-Ça t'ennuie? Tu n'aimes pas voir les pauvres gens parce que tu les
-enlèves et que tu les laisses vivre à tort et à travers, parce
-que tu te laisses appeler sans accourir, parce que tu te laisses
-chasser sans entendre!
-
-Eh bien! ne regarde que moi: je ne te déteste pas. J'aurais envie
-de faire un calembour sans grossièreté, d'unir les mots amour et
-mort, mais tant d'autres l'ont fait avant moi!
-
-Je te parlerais bien des morts mais ils sont trop, et ils sont si
-peu de chose sous toi! J'ai lu quelque part cette phrase: _Optimi
-consultores mortui_, qui se grava comme une épitaphe dans le
-marbre de mon âme. «Les meilleurs conseillers sont les morts.»
-J'ai choisi mes amis parmi les morts, je les ai interrogés et je
-me suis lamenté vers eux.
-
-Et toi, Mort, tu es tous les morts, tu es mon amie et ma seule
-amie.
-
-Vois comme les gens sont mornes dans les rues: tu les écrases, et
-tu n'es pas méchante; c'est que tu es plus grande qu'eux.
-
-Je te voudrais, je te veux molle et souple, prenante et sans
-insolence, tu es ma confidente, tu es ma camarade, garde-moi mon
-rêve, protège-le contre la rue, contre les gens.
-
-N'allons pas trop vite; j'ai beaucoup à descendre avant d'arriver
-où je voudrais ne pas aller. J'ai à croiser des voitures qui
-crient et des voitures qui sifflent, et je suis lourd de mon
-amour, et je suis faible de la force de mon amour. Et je suis
-retardé par mes souvenirs, par mon souvenir.
-
-Il n'y a pas que toi, Mort, pour me disputer à la vie, à la vie
-stupide de chaque jour, il y a une main, une petite main qui se
-pose sur mon épaule, il y a des paroles qui s'étreignent et qui
-disent: «Ne va pas vers d'autres paroles, dors en la buée pâle
-que nous sommes», il y a les pavés aussi qui me sont pénibles et
-la route qui est si longue, si longue, qui se brise, qui tourne
-pour m'empêcher de marcher plus avant et il y a le reflet de mon
-bonheur, mon rêve qui se font plus lourds, plus caressants, plus
-tyranniques.
-
-Mais il faut que je retourne à ma vie, il faut que je retrouve mon
-cadre de médiocrité, d'indifférence et d'hostilité, il faut que ce
-jour soit semblable, fasse semblant d'être semblable aux autres
-jours, il faut...
-
-
-
-
-III
-
-LUI!
-
-
-Je suis tombé sur lui comme en un précipice.
-
-Il m'a piqué au milieu du cœur de son «Bonjour!» comme d'un
-harpon, il m'a tiré à lui et à son horreur, de sa cordialité
-bruyante, il m'assied en face de lui, il me fait servir à boire.
-Il m'a arraché à mon rêve, à mon tendre halo de délice: il s'est
-rappelé, il s'est révélé à moi au coin d'une rue, il a jailli sur
-moi de toute son apathie assis à cette terrasse de café, calme,
-souriant, il m'a entouré furieusement, a tourbillonné autour de
-moi et me voici plein de lui, je ne pense plus qu'à lui--pour n'y
-avoir pas pensé.
-
-Il était sorti de ma vie, comme un remords inutile: ce n'était
-qu'une absence momentanée, l'absence du maître qui doit revenir,
-ce n'était qu'un faux départ.
-
-Il m'a repris, il s'est réinstallé en moi, bien à son aise,
-m'étouffant, m'écrasant, m'humiliant.
-
-Pourquoi ne fait-il pas plus froid? Je me plaignais du froid tout
-à l'heure, de l'autre côté du précipice! Imbécile! Pourquoi ne
-fait-il pas très froid! Je ne l'aurais pas rencontré.
-
-Il aurait bu à l'intérieur, n'aurait pas encombré de soi les
-terrasses de café, les rues, la ville, l'univers et l'au-delà. Il
-n'aurait pas...
-
-Qu'en sais-je? Ah! je sais bien, qu'il aurait été là, tout de
-même, guettant les passants, comme le sphinx, effroyable et
-sanglant.
-
-Mort, bonne Mort qui m'as accompagné, arrache cet homme de cette
-terrasse, bonne Mort, remporte-le, détruis-le, ensevelis-le dans
-le pire néant, efface: non! tu ne peux pas! Il est trop grand,
-trop gros, immense, indéracinable! Il est plus puissant que toi!
-
-Et tu es partie, Mort, tu m'as abandonné: tu as eu peur de lui.
-
-Je suis seul, hideusement seul--avec lui! Sous lui! J'appartiens
-à cet homme. Je suis sa chose, sa pauvre chose misérable. En me
-touchant la main tout à l'heure--il m'a touché la main!--il a pris
-possession, il a pris livraison de moi comme d'un forçat, il m'a
-enchaîné, englué, pétrifié.
-
-Il est hideux.
-
-Sa moustache noire, ses cheveux noirs taillés en brosse, ses yeux
-bleus--des yeux pâles en cette face noire;--sa maigreur--car il
-est maigre, cet être d'immensité,--son nez camus et la trompeuse
-énergie de sa face, l'illusoire nervosité de sa personne, tout
-m'irrite, tout m'enfièvre, tout m'affole. Et cependant!...
-
-J'ai bu un peu de l'absinthe que tu m'as offerte, que tu m'as
-imposée.
-
-Je ne te hais plus, je ne te hais pas et je n'ai même pas le droit
-de t'aimer.
-
-Je t'ai demandé, comme un somnambule: «Est-ce que votre femme va
-bien?»
-
-Car je ne tutoie qu'en mon âme.
-
-Je n'ai pas entendu ta réponse et je ne pouvais l'entendre: je
-sais que ta femme va bien, qu'elle déborde de santé, de vie et de
-joie, qu'elle est le délice même, la vie même et le ciel puisque
-je la quitte, puisqu'elle est ma femme, puisqu'elle m'a pris tout
-entier,--ta femme!
-
-Je l'ai pressée entre mes bras, elle a été mienne, j'ai cru
-qu'elle avait toujours été mienne, de toute éternité, par un
-destin, par la volonté de Dieu, qu'elle était née pour moi et te
-voici, toi, toi, qui sors d'un coin de rue, qui ne dis rien, qui,
-de ton sourire, de ta tranquillité, de ton silence, me crie: «La
-farce est bonne!»
-
-Tu n'es même plus en face de moi à cette terrasse de café: tu
-entraînes ta femme lointaine vers ton passé, vers ton présent,
-vers ton avenir, tu l'embrasses, tu l'étreins, tu me nargues de ta
-tendresse, tu me crucifies de ta douceur.
-
-Non! Pas même. Tu t'es habitué à ta femme: c'est devenu un morceau
-de décor, un pan de monotonie: tu te résignes à sa magnificence.
-Mais elle, créature magnifique, mais elle toute splendeur et toute
-sainteté, elle t'aime et elle s'obstine à t'aimer, à aimer en toi
-sa première extase et son premier amour.
-
-Elle t'a cherché, elle t'a cherché partout: quand elle a été
-obligée de ne plus te chercher en toi, de ne plus te chercher en
-l'être indifférent et las que tu étais devenu, quand tu t'es enfui
-vers des terrasses de café, vers des camarades, vers des loisirs
-et des veuleries, elle t'a cherché dans des livres et dans des
-fontaines, dans des paysages et dans des dieux, puis quand ses
-leurres se sont fatigués, eux aussi, quand les couchers de soleil
-se sont tus et quand la lune pâle et vide n'a pu te rendre à son
-ardeur, avant de te réclamer au démon, par hasard,--ah! que je
-suis humble!--elle t'a cherché en moi, reflet, en moi, moins noir,
-en moi dont les yeux étaient plus pâles et dont la bouche sèche
-avait parlé, un soir de printemps. Sur la mer que nous avions
-interrogée tous deux, elle t'avait vu revenir, fervent fantôme
-et tu t'étais réfugié en moi et, en moi, elle s'en vint puiser
-ta jeunesse et ta beauté, l'être ancien, l'être trop proche qui
-l'avait prise, elle s'en vint cueillir à mes lèvres le baiser
-qu'elle avait connu--de toi.
-
-Eh bien! tu n'as pas eu de chance mon ami. J'ai été ton reflet,
-comme la foudre est le reflet de la lune dont je parlais.
-
-Et elle m'a appartenu par prédestination et par fatalité.
-
-Elle a tout trouvé en moi, les mondes, les ciels, un homme, un
-dieu.
-
-Elle te cherchait en moi; elle m'a trouvé, moi.
-
-Elle a trouvé un corps vierge, et elle ne l'a même pas trouvé: il
-l'a enlacée, enserrée, il s'est jeté sur elle, de partout. Immense
-et câlin de l'énorme tendresse de l'univers, il a usé sur elle la
-sensibilité de tous les siècles, l'âme de l'univers.
-
-Ah! toute à la volupté, elle n'a pu sur l'heure, jouir de sa
-jouissance: elle a été aimée, elle a été heureuse, sans plus,
-simplement--mais il y a eu, il y a l'après.
-
-Elle pèse ma caresse en ce moment et mon cœur, elle pèse mon âme,
-et c'est pour elle un écrasement, une défaillance.
-
-Tu as presque, chérie, un recul d'épouvante et tu es muette
-d'admiration, de stupeur: tu découvres l'univers en moi--et ce
-n'est que moi et ce n'est pas tout moi.
-
-Et tu as trop de chance: tu n'en voulais pas tant.
-
-Tu as envie de pleurer comme une enfant qui ne sait pas et à qui
-on a infligé la fortune, la gloire et les cieux avant de lui
-apprendre ce que c'est.
-
-Tu es émue, d'ignorance, et tu tâches à te faire à moi, qui
-me suis donné à toi. Tu m'interroges et tu me remercies et tu
-m'humilies devant moi, à travers l'espace, tu désires me voir,
-savoir ce que je fais: je bois en face de ton mari, chérie, et je
-suis la chose de ton mari, et je suis tout petit, toute honte: je
-l'avais oublié.
-
- * * * * *
-
-Et je ne puis le haïr.
-
-La colère qui me soulève, l'humiliation qui me courbe, la mémoire
-qui m'est soudain revenue, avec mille sujets de m'irriter et de me
-tuer, tout se brise devant ta pure image qui m'apparaît--oh! sans
-les frissons de tout à l'heure,--devant ton image hiératique et
-pure, devant ta statue et ton souvenir.
-
-Et je me penche vers mon verre, le verre qu'il m'a offert.
-
-C'est beau, c'est vraiment beau.
-
-Les mers s'y condensent qui me firent songer à toi et ce sont les
-reflets des ciels qui glissèrent sur mes extases, ce sont les
-opales et les émeraudes, les pierres de lune et les turquoises
-aussi qui roulèrent en mes espoirs et ce sont toutes les couleurs
-des sourires que je prêtai au destin à son propos, ce sont les
-aurores et crépuscules qui m'apportèrent de la patience, les
-brouillards et les halos dont j'enveloppai ton fantôme et ce sont
-toutes les mélancolies et toute la folie que tu me permis: c'est
-immobile et stagnant comme un marais de fatalité par un soir
-bleu, c'est lent et nuancé comme une nuit d'amour et c'est de la
-sérénité, de l'attendrissement, de l'indulgence et l'amertume
-ouatée, sucrée et pâle des larges cimetières.
-
-J'ai bu un peu: je suis plus triste.
-
-J'ai versé un peu d'eau en mon verre pour apâlir cette pâleur,
-pour ajouter un peu de fatalité à cette fatalité.
-
-Homme qui, en face de moi, bois quelque chose de brun et de rouge,
-tu ne me crains pas et tu n'as pas à me craindre. Ce n'est pas le
-temps de prononcer des discours et de te louer: je voudrais te
-dire que tu es mon frère, mon frère douloureux, que je t'aime et
-que je sens tous les dévouements, toutes les complicités me monter
-aux lèvres, me monter aux yeux--en larmes. Je suis uni à toi par
-des liens étroits et secrets, par des liens de simplicité et de
-candeur.
-
-Et il n'y a rien de bas, rien de plaisant en mon affection.
-
-Ce n'est pas moi qui ai surgi sur ta route, c'est toi qui m'as
-rencontré sur ma route à moi, et qui m'as fait dévier de mon
-chemin. Et ne fallait-il pas te rencontrer? N'est-ce pas ma
-route? C'est par toi que j'ai connu la femme de ma vie et de mon
-éternité: je ne l'ai pas prise, je ne te l'ai pas enlevée: c'est
-toi qui devais la mener à moi--et tu l'as menée.
-
-Ah! oui! cela serait misérable, à le juger comme jugent les
-hommes, comme juge ce néant grelottant et gouailleur que la
-lâcheté des siècles a fait de l'humanité: mais, n'est-ce pas? nous
-ne jugeons les choses qu'en fonction de notre dédain et de notre
-haute tristesse?
-
-Cela est, cela devait être: je ne me repens pas.
-
-Et je ne te hais pas--pour les raisons humaines que tu aurais de
-me haïr.
-
-Je ne te hais pas, je ne m'humilie pas. Je devrais t'envier, je
-devrais être jaloux de toi, qui as été le premier amant de cette
-femme, je devrais être jaloux de tes baisers anciens, de tes
-baisers de tout à l'heure--et de demain.
-
-Mais je suis un être d'orgueil: est-ce que ça compte?
-
- * * * * *
-
-Toi, tes amis, tes ennemis, que sais-je? des hommes et des hommes
-pourraient avoir possédé mon adorée: elle serait vierge cependant
-jusqu'à mon baiser, jusqu'à ma caresse, vierge de ma virginité,
-de ma jalousie, de ma superbe. Est-ce que tu as pu l'aimer aussi
-profondément, aussi sauvagement, aussi suavement que moi?
-
-Est-ce qu'on a pu avoir l'intégrité, la naïveté, la subtilité
-de mon amour? Est-ce qu'on a pu être aussi enfant, pareillement
-homme, également Dieu, en son culte, en sa protection?
-
-Et puis avais-tu toutes les larmes--que j'ai, tous les mondes--que
-j'ai, toutes les ambitions et toutes les rancœurs--que j'ai, pour
-les jeter à ses pieds, pour lui en faire un tapis, un lit, un
-tombeau de vie?
-
-Je meurs, j'étouffe de l'immensité de mon amour, j'en ai assez
-pour tuer les vivants et pour ressusciter les morts, pour déborder
-la mer, l'univers, l'enfer et le firmament.
-
-Et c'est si fougueux et c'est si doux!
-
-Ah! mon cher, quel pauvre initiateur, quel pauvre guide tu as
-fait! Et comme tu vas être mon ombre--misérablement.!
-
-Je voudrais en ce moment, par pitié, te prêter un peu de force, un
-peu de divinité, un peu d'humanité.
-
-Je voudrais que tu fusses digne de moi.
-
-Et je ne voudrais rien.
-
- * * * * *
-
-Pensons à autre chose.
-
-A quoi?
-
-A toi.
-
-Ah! certes! sauter de mon amour en toi, c'est une rude étape! me
-jeter de l'histoire de mon amour en ton histoire--c'est une chute;
-et ton histoire, c'est tout de même l'histoire de mon amour:
-mais est-ce que tout n'est pas mon amour, est-ce que tout n'est
-pas l'histoire de mon amour?--et je te cueille là-dedans parce
-que je veux bien me baisser, parce que je veux bien regarder à
-terre--pour alanguir peut-être ma promenade et mon essor et pour
-être plus nonchalamment sublime.
-
- * * * * *
-
-Tu es ingénieur civil et tu n'es pas maladroit en ta partie: tu
-t'es signalé par des inventions, tu as su les mettre en valeur, tu
-t'es accommodé d'une notoriété flatteuse et tu es chevalier de la
-Légion d'honneur.
-
-C'est même au banquet qu'on t'offrit pour fêter ta gloire
-nouvelle... oui, c'est à ce banquet que tu m'as présenté à ta
-femme--ah! _ta_, TA, TA femme--mais je n'y fis pas attention,
-c'était ta femme: tu étais mon ami.
-
-Je saluai--sans plus.
-
-Et je la revis depuis--avec toi, sans la regarder. Tu avais été
-cordial et bon envers moi, tu m'avais loué, encouragé, réconforté.
-Et tu m'amusais, en outre, de ta jovialité inlassable. On te
-rencontrait--comme je t'ai rencontré sur le boulevard, tout
-à l'heure,--tu vaguais sans escorte et tu étais le compagnon
-rêvé--dont on ne rêve pas la nuit,--l'ami, le camarade.
-
- * * * * *
-
-Il me fallut Monte-Carlo, il me fallut la mer et le crépuscule, il
-me fallut tout le silence et toute la pureté de ce soir bleu pour
-entendre chanter mon cœur, pour entendre chanter la destinée,
-pour me connaître, pour la connaître, pour _savoir_.
-
-Et depuis, je butai contre toi en ma route: tu fus là des jours,
-des jours, tous les jours pour troubler mon inquiétude, pour
-exaspérer mon espoir, pour tacher la candeur de mon extase; tu fus
-là--pour être là.
-
- * * * * *
-
-Et tu es là, aujourd'hui encore, aujourd'hui. Et c'est toujours ta
-monotonie, c'est ton humilité, c'est ta facilité envers les hommes
-et les choses.
-
-Sois plus fier, sois fier,--mais je ne puis t'ordonner d'être
-fier, je ne puis t'ordonner d'être beau--et je ne puis t'ordonner
-de ne pas être. Et je suis contraint malgré toi et malgré ta
-présence, de revenir à mon délice.
-
- * * * * *
-
-Je m'y ensevelis.
-
-Ah! tu peux parler--et tu parles--tu peux critiquer les passants,
-le gouvernement et l'industrie métallurgique, tu peux même
-comparer les diverses séductions des femmes qui passent: je
-ne t'écoute pas: je suis très loin, très loin--chez toi--je
-cause avec cette pauvre femme que tu oublies et nous causons
-tendrement--de toi.
-
-Elle me dit:
-
---Il n'est pas méchant. On ne peut pas juger quand on le voit
-comme ça, dehors. Il ne faut pas le juger sur ce qu'il paraît,
-sur ce qu'il veut paraître. Il poitrine, plastronne, papillonne,
-brille. Il s'use à des paradoxes, à des à peu près--et si tu
-savais comme il est simple. Il est gentil, s'étonne de tout, se
-prête à tout et se donne. Je l'aime.
-
-Et je gémis.
-
---Et moi? et moi?
-
---Il avait autour de moi des délicatesses de petit enfant. Il
-ne disait rien et je sentais qu'il regrettait d'avoir trop
-vécu déjà et de ne pas pouvoir m'offrir ses premiers mots, ses
-premiers soupirs, de ne pas avoir appris à lire dans le livre
-que je tenais, de ne pas avoir appris à lire dans ma main et à
-regarder dans mes yeux, de ne pas avoir, inventeur malheureux,
-inventé les jouets de mes premiers jeux. Il me craignait de tous
-ses nerfs, de sa maigreur, de sa violence passagère. Et il avait
-de longues rêveries. Il ne songeait pas à moi. Il ne songeait à
-rien. Il se taisait auprès de moi, comme l'unique agneau d'une
-bergère pensive, comme le vieux loup qui s'est laissé prendre, qui
-s'est laissé domestiquer et qui ne veux plus rien savoir de son
-passé, de son âge et de sa force. Il se faisait lentement, auprès
-de moi, une âme neuve. Il me la demanda sans me la demander,
-et, de ses sourires sans paroles, de mes sourires de patience
-et d'indulgence, de ma pitié et de mon émotion, il se refit une
-jeunesse absolue, une jeunesse sans bruit et sans tumulte, une
-jeunesse profonde et blonde. Il était attentif, soucieux, délicat.
-A moi, jeune fille, à moi, enfant un peu cloîtrée, à moi qui
-avais piétiné un peu devant la porte de la vie et la poterne du
-bonheur, il apportait la vie, le bonheur et la liberté--et il
-me les apportait en homme de peine, comme un homme de peine qui
-pose ça là, à la porte, qui s'assied gauchement et qui tourne
-ses mains nostalgiques, qui veulent porter quelque chose, parce
-qu'elles ont porté quelque chose, qui cherchent un autre fardeau,
-un autre cadeau. Ses yeux, ses mains, son cœur aussi, bougeaient,
-furetaient, fuyaient, fouillaient la chambre, trouaient les
-murs, défonçaient les palais et les cieux, réclamaient le colis
-d'idéal, le ballot de richesse, la tonne de baisers qui étaient
-quelque part, bien sûr. Il aurait voulu me conter des contes de
-fées,--mais il n'en savait pas. Et il ne savait pas les paroles
-qu'il faut dire aux jeunes filles, les paroles pour fiancées. Il
-avait la pudeur de ne pas parler comme au bureau, comme au café,
-de délaisser l'argot de science, l'argot de l'École centrale,
-l'argot des salons officiels. Et une autre pudeur l'envahissait:
-les discours d'amours, le baragouin de passion, les chatteries
-éloquentes et empressées auraient tremblé à ses lèvres parce qu'il
-les avait dédiées à des maîtresses anciennes: il me les épargnait,
-il m'en frustrait et, comme il manque un peu d'imagination, il me
-cajolait de petits rires inédits et de silences qui n'avaient pas
-servi encore. Souvent il avait les yeux vagues et c'est que sa
-pensée me promenait en des villes qui l'avaient charmé et en des
-villes aussi qui lui avaient déplu, mais où il situait du plaisir,
-avec moi. Il regardait très loin, en dedans, en arrière, et
-c'était pour rappeler ses vieilles années, ses années gâchées, et
-pour me les offrir et pour reprendre au passé de vieux madrigaux,
-de vieux projets ingénieux, de vieilles belles idées, du sublime
-et du génie pour me les offrir, bien modestes, bien cachés, sous
-des fleurs. Et jamais en ses yeux ne passa un noir éclair de
-volupté et de convoitise...
-
---C'est tout?
-
---Ce n'est pas tout. Des nuances et des nuances sont là qui, de
-leur ténuité et de leur chaleur, me harcèlent et me piquent, qui
-me torturent de leur délicatesse. Il m'aimait, vraiment, même
-quand je le taquinais et m'était paternel et fraternel. Il m'était
-filial aussi, me demandait de l'humilité, de la distinction et
-la manière de sourire joliment. Et il s'obstina longtemps en son
-amour...
-
---Et maintenant, maintenant?
-
---Je l'aime davantage parce que je t'aime. La férocité et l'esprit
-que j'ai découverts en toi, la splendeur dans la tendresse, la
-puérilité triomphante dans l'étreinte, l'innocence câline et cette
-majesté inconnue, cette toute-puissance secrète, la terreur dont
-tu m'as enveloppée, la lueur changeante de tes yeux, l'éclat de
-ta fièvre, tout me force à l'aimer pour son infériorité, pour
-sa faiblesse, pour sa lassitude, pour son indifférence, pour sa
-pauvreté. A savoir que tu m'aimes tant, je l'aime, lui qui ne
-m'aime plus, qui m'aime moins! Tu m'as dit que tu avais une telle
-joie, de telles joies à m'aimer, que je le plains, lui qui n'a
-plus ces joies et qui, s'il les a eues, ne les a pas eues comme
-toi. Je t'ai aimé d'abord comme un enfant et c'est lui qui est,
-dès aujourd'hui, mon enfant, mon enfant vieilli, un peu ridé. Il
-manque de magnificence; ah! qu'il m'est cher!
-
---Et moi aussi, chérie, je manque de magnificence et je suis
-triste, triste...
-
---Il n'est pas triste: il n'a pas la profondeur de la tristesse et
-ses richesses et ses grottes d'intimité. Il est gai comme tout le
-monde, misérablement. Je l'aime.
-
---C'est du remords, c'est un remords, chérie. Tu te repens.
-
---Je ne me repens pas.
-
---Ah! repens-toi, si tu veux, chérie. C'est une amertume qui,
-du fond de notre volupté et de notre amour, apportera à notre
-amour, à notre volupté une odeur intense et aiguë, une saveur
-hachée et tout ce charme, toutes ces langueurs, toute cette hâte
-qu'on nomme l'inquiétude. Notre amour est semblable à la mer qui
-l'a vu naître, qui l'a fait naître: est-ce que la mer est pure?
-Les algues pointues et méchantes, les algues pointues comme le
-soupçon, s'étendent bas, très bas et coupent les remous de leur
-hypocrisie penchée. Et toutes choses y roulent, s'y amassent,
-s'éternisent entre des limons et des courants. Et cependant
-combien la nappe de la mer est large, harmonieuse, combien sa
-courbe est parfaite et comme les vagues sont belles, simplement,
-comme son écume même est blanche, plus blanche que la candeur et
-que les âmes blanches. C'est sur un fond de trouble qu'on bâtit
-les passions les plus éternelles, les sentiments qui survivent à
-l'éternité. Trouble-toi, trouble-toi, chérie, épuise-toi en des
-repentirs, en des souvenirs: notre amour en sera plus frais, plus
-tranquille, malgré tout, et plus enfantin.
-
---Je me souviens sans arrière-pensée, je me souviens, pour me
-souvenir, sans plus. Et je l'aime et le plains.
-
---Aime-moi, moi aussi et plains-moi. Tu m'as vu amoureux, tu m'as
-vu malheureux.
-
---Je t'ai moins vu que lui. Je ne t'ai pas vu souvent, je ne t'ai
-pas vu longtemps. Il y a une fatalité, une prédestination qui
-nous ont poussés l'un vers l'autre: il n'y eut pas de fatalité
-entre lui et moi, tout fut humain, presque petit, tout se tissa de
-pitié: ce fut un étroit et gris couloir d'émoi.
-
---Ah! chérie, comme tu es cruelle. Je veux échapper à cet homme
-qui est en face de moi et tu me le renvoies et tu le jettes sur
-moi--en beauté, il me cerne de toutes ses vertus et de toutes les
-larmes que tu vas verser sur lui--car comme tu vas pleurer, chérie!
-
---Je pleure, mon ami, je pleure mais ce sont des pleurs sans
-méchanceté et je pleure sur toi, sur lui, sans savoir pourquoi.
-
---Ah! pleure sur moi, chérie, pleure beaucoup. Tu m'admires: tu
-as tort. Je suis un pauvre petit garçon et j'ai vieilli sans le
-vouloir et j'ai conservé tous mes défauts, toutes mes impatiences,
-toutes mes débilités et toutes mes susceptibilités et toutes
-mes timidités. Pleure: j'ai de très vieux parents quelque part,
-qui pensent à moi et qui pensent à la mort et qui sont seuls
-dans de pauvres murs, dans de pauvres meubles, qui ont reçu les
-années, à bout portant et à l'ancienneté, sur leurs têtes, sur
-leurs jambes, sur leurs bras--et à qui il n'a pas été fait grâce
-d'une infortune, d'une maladie et qui les ont eues l'une après
-l'autre, en cadence, à la suite... Pleure: j'ai un passé terne qui
-se double de cauchemars et quand je me le rappelle, je ne me le
-rappelle pas bien et je ne sais pas si je passe des calamités, des
-monotonies--ou si j'en ajoute. Pleure: j'ai des doutes. Pleure:
-j'ai un avenir qui hésite, qui se sauve, qui se fait tirer à moi,
-qui résiste--et je n'ai pas le courage de le tirer.
-
---N'insiste pas: ne me demande pas de trop pleurer sur toi, je ne
-puis pas. Tu m'as, moi, tu m'as toute.
-
---Toute?
-
---Oui, toute.
-
---Et ton mari, tes regrets, tes remembrances?
-
---Ah! ne me demande pas d'explications. Ce sont des sensations,
-des nuances.
-
---Tu m'as parlé de nuances, tout à l'heure--pour lui.
-
---Ça ne fait rien. Je t'aime, je l'aime. Je l'aime--et je n'aime
-que toi: voilà. Tu ne crois pas?
-
---Ah! chérie, chérie, si je crois! je ne suis pas sûr parce que
-la certitude est encore du raisonnement, de la ratiocination, de
-la machinerie, de la marchandise à logique, mais je suis plein de
-toi, plein de foi et je suis irradié de ta divinité. Et je dis des
-bêtises.
-
---Dis toujours.
-
---Non! j'ai besoin de silence, d'un silence pour enfant, pour
-enfant qui a peur la nuit et qui implore, jusqu'à ce qu'il les
-entende, de souples ailes de fée sur son sommeil. Et l'enfant est
-inquiet tout de même, parce qu'il n'est pas seul, parce qu'il a
-peur du cortège de la fée, de l'omnipotence de la fée, de la bonté
-de la fée, parce qu'il s'avoue que tout cela est trop grand, trop
-surnaturel pour lui--et j'ai besoin du silence d'une chambre de
-petite fille où un grand frère de dix ans veille sur sa petite
-sœur et j'ai besoin du silence des évocations, du silence des
-magies, du silence de création et du silence de néant. Parle,
-toi, car tu parles bien, car tu dis des mots nécessaires, que je
-ne puis prévoir en leur simplicité et qui me surprennent comme le
-génie.
-
---Je ne te parlerais que de lui.
-
---Eh bien! veux-tu que je lui dise ce que tu dis de lui? que je
-lui rapporte tes louanges et tes glorifications?
-
---Tu ne le pourrais pas. Tu ne te rappellerais pas. Ce sont des
-mots qui s'évaporent comme la rosée, qui s'évanouissent comme des
-nymphes élégiaques, qui ne bruissent que dans le mystère et qui se
-perdent comme les petits vagabonds, dans les forêts de légende. Et
-si tu veux essayer...
-
---Je ne sais par où commencer et c'est un discours difficile,
-d'homme à homme.
-
---Ah! ah!
-
---Et puis je n'ai pas le temps: il se lève, il déclare: «Je dois
-rentrer: ma femme m'attend»; il me serre la main et il s'en va. Il
-te rejoint, toi, toi! Ah! parle-moi, parle-moi de n'importe quoi,
-de lui, pour que j'entende--en moi--ta voix, pour que je ne sois
-pas seul, assis sur mon bonheur comme sur la pierre d'un tombeau.
-
-Ah! ton mari! il a eu plus de compassion que toi, il est parti,
-par modestie, pour ne plus m'infliger son éloge.
-
-Mais non.
-
-Il a coupé, traîtreusement, notre conversation de sa fuite et il a
-fui vers toi, vers ta caresse, vers les litanies d'adoration que
-tu viens d'improviser et que tu perpétues.
-
-Ah! n'est-ce pas? tu t'arrêtes? tu arrêtes net ton affection qui
-se précipite et qui se cabre, tu achèves en un murmure ton oraison
-ardente, claire et haute.
-
-Je ne t'entends plus. Je n'entends plus rien. Il t'entendra
-encore, lui: il t'entendra discuter, conter, babiller, imiter, te
-moquer, que sais-je?
-
-Il aura la fanfare diverse et journalière de tes opinions, de tes
-manies et il aura, en des paroles, en des gestes menus, ta nature
-et ton humanité.
-
-Des heures... des heures... Et les mêmes heures se dresseront pour
-moi, vides, rèches, sèches, obscures, qui me tortureront de ton
-fantôme épars, qui me jetteront ton absence dans les jambes et
-dans le cœur.
-
- * * * * *
-
-Dormir... dormir...
-
-Quand j'étais petit et quand j'avais mal c'était le mot qui matait
-ma douleur, dont j'essayais de me couvrir, de m'enlinceuler.
-Dormir... dormir... Le sommeil est si vaste, si libre et si vague
-que je pourrai te héler et t'appeler en barque, que tu pourras me
-tendre les bras du haut d'une montagne, que tu pourras surgir pour
-moi d'une étoile ou d'un ciel.
-
-Mais il faut mériter le sommeil et achever d'abord sa journée: on
-ne s'endort pas, comme ça, parce qu'on a envie de rêver, il faut
-qu'il soit l'heure, car il est l'heure de dormir--comme l'heure de
-mourir.
-
-Et je reste l'otage des amis de ton époux qui commentent les
-événements, gravement, et qui en ont négligé, en route.
-
-Ah! messieurs, il s'est accompli aujourd'hui un prodige plus
-remarquable: une ère s'est ouverte, aujourd'hui, qui est la seule
-ère.
-
-Et la volupté est née aujourd'hui.
-
-Ce n'est pas une chose à dire mais mes lèvres ont frémi,
-apparemment, car ces hommes se sont tournés vers moi et
-m'interrogent. Je leur dois une réponse, je leur dois ma
-quote-part de propos car j'ai été bien sage jusqu'ici et bien
-discret.
-
-Et je suis si prisonnier de ton souvenir, si esclave de cet homme
-qui vient de s'en aller, si esclave de tout ce que tu as chanté,
-de loin, sur lui, que je me décide.
-
---Tortoze, avant de partir, ne vous a pas tuyautés sur son
-invention?
-
-Et je l'invente, cette invention, au hasard, je la bourre
-d'invraisemblance, je la complique de perfection, je l'élargis
-de sublime et je vais, je vais: l'invention prend corps, éclate,
-se consolide, s'attable en face de moi et les amis écoutent,
-s'étonnent, admirent, se courbent devant l'ombre de celui qui te
-rejoint, là-bas, et constatent: «Ça c'est tout à fait, tout à fait
-épatant!»
-
-
-
-
-IV
-
-LE CÅ’UR, LE CERVEAU ET LES YEUX
-
-
-Le lit où je me suis couché est un lit que tu ne connais pas: il
-est situé au bout du monde, comme il convient, à l'autre bout du
-monde.
-
-Un corridor y conduit, bossué, bosselé, écartelé, très long, très
-étroit et jaloux.
-
-Ma chambre déborde de livres, de livres inutiles, car je n'y lis
-jamais: c'est une chambre d'attente et une chambre de rêves.
-
-C'est une chambre d'alchimiste où j'ai forgé des avenirs, où j'ai
-pétri des ambitions, où j'ai façonné l'univers à mon caprice, à ma
-convoitise, à ma fantaisie et à ma raison.
-
-Mais voici longtemps que, en un envoûtement passionné et en un
-agenouillement sans fin, je n'y ai plus songé qu'à toi, où je n'ai
-pétri--d'une main si tremblante et si malhabile--que l'avenir où
-tu souriais, où je n'ai forgé que l'ambition où tu te dressais, où
-je n'ai façonné l'univers qu'à ton caprice, à ton caprice où tu
-m'admettais.
-
-Ton image, comme un clown d'au-delà, a dansé, a sauté ici à
-travers toutes les auréoles--et cette chambre est restée--de
-toi--boiteuse, borgne, folle.
-
-C'est la chambre où, comme au haut des tours pour fillettes
-frêles, on monte pour voir venir, pour interroger les astres
-et pour s'interroger mieux, en liberté. C'est une chambre où
-j'ai eu faim, où j'ai douté, où j'ai pleuré, où j'ai été plus
-seul que partout et que nulle part, où je me suis senti--des
-soirs--vraiment dieu et, d'autres soirs vraiment néant, où j'ai
-eu des regrets, des espérances et des remords et ces remords, ces
-regrets, ces espérances, cette humanité, cette divinité, cette
-humilité, ces larmes, ces doutes, ces faims, cette misère éparse
-et ces désirs demeurent, s'obstinent, s'éternisent dans un pli
-de livre, dans un tournant de mur, dans un retroussis du tapis
-sordide, et dans les papiers et les hardes qui s'amoncellent, et
-se confondent.
-
-Rien n'est plus résolument triste, rien n'est plus parlant et plus
-silencieux qu'une chambre d'hôtel, rien n'est plus accommodant à
-votre âme--quand vous avez une âme.
-
-Ma chambre est une cellule de couvent, altière et nue, et c'est
-depuis quatre ans le désert même.
-
-J'y ai reçu des lettres et de mauvaises nouvelles sans un mot,
-sans une plainte et je n'ai pas bronché, pas rougi, pas rugi. Elle
-a gardé sa majesté et son énigme; elle a été le nid et le refuge,
-le reposoir et la caverne.
-
-Elle m'a envoyé et renvoyé ton portrait de ses parois sans
-miroir, et cette nuit, plus discrète encore que les autres nuits,
-épaississant son silence, épurant son mystère, elle s'est endormie
-sur ton souvenir, sur ta présence, sur ton obsession, sur ton
-immensité.
-
-Et elle m'a endormi, moi aussi: j'avais peur de ne pas dormir et
-de te chercher, de mes mains de fièvre: j'ai dormi.
-
-J'ai bien dormi, en une extase.
-
-Mais le réveil me rapporte le bourdonnement de mon bonheur et de
-mon anxiété, le réveil me rapporte mon veuvage.
-
- * * * * *
-
-Et cette chambre est trop vide, trop pleine aussi de toi. Elle est
-trop accoutumée à mon infortune, à ma faim: c'est une chambre de
-patience, de résignation, c'est une chambre d'où l'on prend son
-élan--et il me faut rentrer--de plain-pied--dans la joie.
-
-Je m'y rue. Les rues se filent, se coupent, les rues s'enfantent
-l'une l'autre, sans fin, qui mènent à ma pauvre chambre du bout
-du monde d'en face, du bout du monde opposé et c'est un entrelac
-de boulevards et de carrefours, ce sont des arrêts de voitures,
-des lenteurs et d'autres lenteurs: tout se met en travers de mon
-rêve et je monte, je monte--car mon temple est situé en haut d'une
-montagne, pour que je puisse avoir Paris à mes genoux, quand je
-serai à genoux.
-
- * * * * *
-
-Et me voici à ma petite chambre, à notre chambre: j'ouvre la porte
-d'un coup sec, d'un coup brusque.
-
-Je ne veux pas que la chambre continue à dormir, je veux qu'elle
-s'éveille en sursaut, qu'elle me saute à la gorge, qu'elle crie
-et chante vers moi, qu'elle soit tyrannique, agressive et câline,
-qu'elle m'étouffe de tendresse, de grâce, d'amour, que tous ses
-souvenirs, que la masse de son émoi m'écrasent, me piquent, me
-crucifient, de leur âpre et chaude volupté.
-
-Mais la chambre est suppliante: elle a mal dormi, sans nous.
-
-Et elle ne se rappelle rien que notre histoire, l'histoire que je
-lui ai tissée hier des cheveux fins de ma chérie et de tous les
-fils de la Vierge qui traînèrent en nos après-midis et en nos
-crépuscules.
-
-J'ai tant de temps à tuer et à tuer sans méchanceté jusqu'au
-moment où elle viendra, où elle sautera de mon cœur dans ma vie.
-
-Je suis très las, vieux désespérément.
-
-Je m'étends sur le lit et je songe.
-
-Je songe pour la chambre et pour moi.
-
- * * * * *
-
-Et voici les pâles et fiévreuses évocations qui, lentement, une à
-une, des antipodes et d'à côté arrivent et me reprennent. Car tu
-partis seule pour l'Italie, seule avec ton mari.
-
- * * * * *
-
-Et je dus quitter la sainte caverne bleue qui s'était dressée pour
-nous sur la mer. Petit Poucet mélancolique, je m'éloignai plus
-vite et le cœur plus gros que le Petit Poucet: pour retrouver mon
-chemin vers la tacite caverne bleue, je semais ton souvenir sur le
-chemin, je semais et ton souvenir grandissait au fur et à mesure,
-de temps en temps j'arrêtais ma fuite, je descendais en une ville
-pour être, en ma fuite, plus près de toi.
-
-L'horreur grasse de Marseille, ses fenêtres étroites, sa mer
-mangée de vaisseaux et de barques, ses voiles rouges, ses rumeurs
-piémontaises, tout me cria ta grâce et ton azur, ta fraîcheur,
-ton élégance, ton charme net. Cette ville facile, trop amène,
-se prêtant trop, cette ville prostituée et racoleuse me jeta à
-la face, de son impudence et de son impudeur la pudeur de notre
-rencontre et de notre destin, et les arbres--où il y en a--me
-furent, comme partout, consolants et prometteurs. Du haut de sa
-montagne, Notre-Dame de la Garde se dressa pour nos fiançailles
-et, comme pour les mariages des reines, à rebours, je t'y épousai
-par procuration.
-
-C'était mon cœur qui te figurait, qui te représentait, mon
-pauvre cœur qui m'avait quitté pour te suivre et qui quittait un
-moment cette Italie confuse où Florence, Venise, Rome et Naples
-se ruaient l'une dans l'autre et s'aggloméraient pour enfermer
-toute beauté, toute fatalité, toute divinité et tout souvenir,
-quittait les âpres routes aussi et la pitié éparse et morne
-dans les lagunes et dans les golfes, dans les montagnes et les
-volcans--afin de se prêter à cette cérémonie et de mettre le Dieu
-des marins, des aventuriers et des pirates, le Dieu des forçats,
-des veuves et des fiancées, le Dieu des misérables, et des simples
-en nos espérances, en notre fièvre, en notre histoire.
-
-Mon cœur et moi nous n'entrâmes pas dans l'église. De très
-loin, de très bas, au ras du port, le dos en des mâtures et des
-voilures, en des grelins légers et des cordages fins, et mon
-cœur à côté contenu, soutenu, arrêté par les treillis bruns et
-blonds, par l'harmonieux enchevêtrement des gréements, du chanvre
-et du lin, en une prison de soie et de fer, nous fîmes descendre
-lentement, doucement, l'église sur nous.
-
-Derrière nous l'univers se pressait dans le gréement, les cordages
-et les voiles des vaisseaux, l'univers était là, tassé, immobile
-et les siècles aussi (car il y avait de très vieux bateaux, des
-bateaux qui ne naviguent plus--et si lourds de leurs coques et
-de leurs carènes, de leurs attributs désuets et de l'univers
-attardé, des siècles endormis qu'ils gardent à leur bord, parmi
-leur équipage fantôme, des bateaux si muets et si tristes qu'on
-les laisse dans le port mourir quand ils voudront--et les pays
-de songe, les pays de bataille, les pays de glace et les pays de
-soleil demeuraient attachés aux câbles et gonflaient les voiles,
-gonflaient les cheminées aussi et l'univers, les siècles, toutes
-les mers, les âmes des marins et ce qu'il subsiste de fatalité
-dans les soutes des bâtiments de commerce, d'héroïsme sur les
-tillacs des frégates désaffectées, ce furent nos témoins et les
-invités de nos noces).
-
-Il n'y eut point de chants trop graves et trop nourris pour
-effarer les antiques mâtures: le silence, un silence lyrique et
-liturgique, deux souffles d'âme, l'éternité de deux «Oui» et
-Notre-Dame de la Garde remonta sur sa montagne et je quittai sans
-un «Au revoir» mes témoins les vaisseaux, les univers et les
-siècles.
-
- * * * * *
-
-Les cailloux pointus d'Avignon me parlèrent de toi, mon aimée et,
-tout droit, d'un seul jet, d'un seul effort tranquille, le château
-des Papes ne bougea pas et nous bénit de haut, imperceptiblement,
-raidi en son austère magnificence, en sa hautaine nudité, en sa
-sobre fierté, et les siècles encore entre les pavés pointus, entre
-les portes sculptées et les balcons, entre les jardins et les
-places, les siècles me prirent, marchèrent à moi et voulurent me
-conter des choses des croisades, des guerres et de foi. Je leur
-dis: «Je ne suis pas seul» et ils dansèrent autour de nous des
-rondes connues, des rondes d'enfantelets au bord du Rhône et sur
-le pont, des rondes bien conservées et ronronnantes de bonhomie
-et des rondes plus secrètes, plus anciennes et des rondes qui
-n'étaient pas des rondes et qui étaient des danses de nonnes, des
-danses sarrasines, des danses de moines, des danses de cardinaux,
-de papes et d'hérésiarques. Ces danses nous entraînèrent sur le
-rocher gris, vert et blanc qui se penche sur le fleuve et qui
-s'en moque un peu, elles nous jetèrent dans l'île qui flotte sur
-le fleuve,--et l'île, le rocher, la ville, les jardins et le
-ciel chantaient des chants de troubadours, des cantilènes et des
-sirventes, des chants de guerre contre les ennemis qui pourraient
-menacer notre amour.
-
- * * * * *
-
-Et je m'enfuis loin de cette ville de rondes: Lyon se précipita
-au-devant de moi, énorme, grise, toute en montées. Je crus que
-je montais vers toi et je montai, je montai. Les escaliers
-s'espaçaient, se succédaient, semblaient se cacher pour surgir
-tout près et ce fut une ascension pénible, une montée à vide, un
-vain pèlerinage.
-
- * * * * *
-
-Je ne reçus pas de tes nouvelles. Pourquoi m'aurais-tu écrit?
-
-Et j'avais peur de recevoir une lettre de toi.
-
-Je nous prêtais un si agréable, un si tragique dialogue, je
-_sentais_--sans les entendre--des paroles si impossibles, si
-caressantes, si enveloppantes et si aiguës, je te prêtais une
-telle éloquence et une telle poésie que jamais tu n'y eusses
-atteint. A vrai dire, ces paroles étaient si belles que je ne
-pouvais même pas les imaginer.
-
-Murmure des sources, murmure des étoiles, murmure des feuilles
-dorées au-dessus des étangs, plaintes des oiseaux et sourires
-psalmodiés des cieux, c'étaient toutes les idées et tous les
-langages de la nature et de l'au-delà, tout, excepté des paroles.
-Murmure qui me faisait murmurer: «Que c'est joli!» et qui me
-faisait fermer les yeux, fermer ma mémoire pour entendre encore,
-pour être tout à ce murmure, pour être tout murmure.
-
-Et Paris, où j'étais revenu, que j'avais lancé sur moi comme
-un écrasant manteau de maisons et de soucis, Paris me permit
-ce murmure à tous ses carrefours, à tous ses coins. Je t'y
-retrouvai--si peu!
-
-Et des instants se rencontrèrent où je te parlai.
-
-J'étais condamné à un jargon de convention, à un jargon travesti,
-à cause des gens et à cause que, par une honte pieuse et par
-impuissance, je ne retombais pas, les lèvres en avant, sur ce
-murmure unique et suave qui creva pour nous le firmament.
-
- * * * * *
-
-Je cause avec toi, la bouche tremblante et tordue de contrainte,
-des mille événements qui rident notre indifférence, de ce
-monsieur, de cette dame et de ce livre. Des gens, les gens
-plongent en notre conversation et s'y perdent, et s'y oublient.
-
-Parfois pourtant je puis te dire: «Vous savez que je vous aime».
-
-Ah! ton sourire, chérie, le drame de ton sourire! J'y perçois tout
-l'azur, tous les azurs de notre entrevue et de notre destin! Mais
-ce sont des azurs, c'est un sourire que je dois garder pour moi
-tout seul et je ne puis y faire aucune allusion, je ne puis les
-tremper en ce marécage, en ce vaudeville de la vie.
-
-Je dois me contenter de te dire: «Vous savez que je vous aime»
-ou «à propos, vous savez que je vous aime» et me contenter--me
-contenter!--de ta réponse: «Vous ne serez donc jamais sérieux?»
-
-Tu te débats contre le lyrisme de ton existence et contre ta
-fatalité: je n'y puis rien. Je ne puis te plonger dans ta beauté
-comme on plongea Achille dans le Styx, je ne puis que rester à
-côté, sottement, à attendre que tu te souviennes et boire autour
-de toi, happer en ton sourire, comme un chien avide, ton azur, ton
-immatérialité, ton immensité!
-
-Et dès que je t'ai quittée, en tramway, dans les rues, les mots
-me viennent qu'il m'aurait fallu dire, puis c'est le retour de ce
-murmure divin, où je cause avec toi et où tu me réponds, dans du
-sublime. Et je ne t'aurai pas vue longtemps, car tu t'en vas avec
-ton mari.
-
- * * * * *
-
-Dans _les déplacements et villégiatures_ que publient les journaux
-mondains et les journaux graves:
-
-_à Royan_... M. et Mme Godefroy Tortoze. C'est tout: déplacements
-et villégiatures de mon cœur, déplacements et villégiatures de ma
-vie!
-
-Nous ne nous sommes dit ni: Adieu ni: Au revoir et tu es partie
-sans un baiser. Chérie, chérie, les mers sont méchantes, les
-mers mondaines et les chemins de fer sont méchants. Et tout est
-méchant, les montagnes et les casinos, les voitures, les bateaux,
-les chiens...
-
-Et il faut que je patiente, que j'invoque les éternités, que je me
-réfugie en mon rêve. Il faut que je me donne à tous les leurres et
-Paris vide de toi, est si grand, si long, si chaud...
-
-Chérie, chérie, j'ai peur de te perdre en cette chaleur, en cette
-poussière, en cette atmosphère, en ce malaise.
-
-Tu pèses si peu et ton souvenir est si léger, si inconsistant! il
-tremble tant au fond de mon âme, au bord de mon âme--et j'ai si
-mal. Je ne sais plus si je t'aime, je ne sais si je te désire, je
-sais seulement que je suis ici--où tu n'es pas. Et je sais que je
-suis devenu si timide devant mon amour, si pauvre, si peureux! et
-que j'ose à peine m'aventurer sur les routes, craignant de perdre
-sur les routes cette misérable tendresse--et ma chère, ma chère
-douleur.
-
-C'est la saison exquise où les forêts s'entr'ouvrant à peine et
-s'entr'ouvrant pourtant, se laissent violer doucement, à demi,
-et se font intimes, odorantes et charmantes pour ceux et celles
-qui veulent se risquer parmi elles en pèlerins, en flâneurs, en
-amants; c'est la saison où la mer berce en elle le soleil, la lune
-et les cieux, se joue avec les bras et les bouches des femmes;
-c'est la saison où tout est idylle, où c'est une idylle entre la
-nature et les hommes, où les montagnes et les arbres, les fleurs,
-les océans, les fruits, les petites sources et les fleuves se
-permettent les plus subtiles coquetteries, à cette fin de rendre
-la santé, la gaîté, le repos aux touristes qui les apportent avec
-eux, dans leur bagages, pour être plus sûrs de les retrouver.
-
-Parisiens épars, insoucieux de Paris, Parisiens venus sans dieux
-lares et avec les fétiches locaux qui sont nécessaires à tel
-casino ou à tel autre, Parisiens par la force des choses qu'un
-Dieu malin essaima vers les Auvergnes récupératrices et les
-provinces vengeresses, les gens se fatiguent et peinent pour
-oublier leur lassitude.
-
-Ma lassitude est autre et je ne suis qu'élégie et espoir. Les
-gens sont au bord de cette panacée moutonnante et liquide en quoi
-ils ont déguisé la mer. Ils y découvrent leur _tub_ un peu moins
-personnel, un peu plus inconfortable, une piste pour courses sans
-automobiles, où le sable ne manque pas, mais est trop bas et trop
-sale,--et une arène pour concours d'anatomies.
-
-On leur a dit qu'il fallait rêver: ils y tâchent, mais ce n'est
-pas facile. On leur a dit qu'il fallait s'abandonner aux caresses
-fécondes de la lune; à toutes les chansons que vient importer la
-marée haute et au soupir mélancolique et profond de la marée qui
-s'en va lentement et qui revient pour s'en aller, et qui revient
-et qui s'en va, cependant que les heures tombent, traînent avec
-l'eau pour aller se blanchir là-bas, là-bas où sont les vagues
-blanches et les nuages blancs, et pour reparaître (jour nouveau)
-argentées et lentes et hâtives. C'est difficile de s'abandonner.
-Et c'est un plaisir rare qu'indiquent tous les tarifs d'hôtel.
-
-Jamais il n'a fait plus chaud.
-
-Jamais il n'a fait plus triste.
-
-Jamais il ne fit plus envie de partir, de fuir des souvenirs et
-des désirs, de fuir une ombre fraternelle, une ombre ennemie qui
-se glisse entre les arbres, entre les rues, pour sourire de son
-horrible sourire chaste, de son sourire câlin, de son horrible
-sourire fidèle, de cet horrible sourire derrière lequel il n'y a
-rien, que le vide, l'impossible, de cet horrible sourire qui est
-tout sourire, tout charme, toute vie, tout au-delà.
-
-Jamais il ne fit tant besoin de posséder à la fois tous les
-arbres, tous les ciels, toutes les solitudes, les palais
-historiques et les plus secrètes chaumières, toutes les sources et
-toutes les mers.
-
-Jamais une telle soif ne me brûla d'immensité et d'intimité, de
-larges espaces à parcourir et d'une couchette étroite--où rêver de
-toi. Rien n'est trop loin, rien n'est trop haut; il n'est pas de
-mer assez trouble, de montagne assez âpre. Et je n'ose m'arracher
-à Paris.
-
-Je prends les rues au hasard, comme elles se suivent et c'est une
-ville si imprévue, élégiaque, nostalgique qui, nonchalamment,
-paresseusement, lève ses voiles et se révèle ville de douceur et
-de larmes--pour toi.
-
-Pourquoi aller chercher les canaux dorés de Hollande lorsque les
-quais de la Seine, les quais où l'on ne passe jamais, les quais
-d'après-Bastille et de la Cité offrent leur lèpre blonde au baiser
-du soleil mourant, lorsqu'ils s'entr'ouvrent, se fendillent, se
-découpent et s'éternisent sans autre monotonie que celle de la
-misère et de la mélancolie?
-
-Autour, ce sont des boutiques de rêve, des devantures de marchands
-de vin (oui, de marchands de vins!) où s'étalent des pièces d'or
-et d'argent déjà démonétisées au temps du déluge, des officines de
-tailleurs où l'on martèle--pour quels cyclopes?--des salopettes
-de zinc et des tabliers d'acier, ce sont des maisons croulantes
-qui ne croulent pas, des maisons qui s'avancent, qui s'élargissent
-de bas en haut, vers le fleuve, pour que les pauvres qui les
-habitent, puissent s'y précipiter plus facilement et ce sont,
-à côté, des maisons Henri IV où les fenêtres longues, hautes
-et profondes comme le jugement dernier se font opaques de leur
-mystère tricentenaire.
-
-Et voici des jardins publics ignorés, sortis d'on ne sait quels
-contes de fées--contes de fées où les fées ne sont pas riches--où
-les enfants errent sans s'amuser et où l'on trouve dans le sable
-rare des larmes et l'apprentissage en culottes courtes--de
-l'horreur.
-
-Et voici des églises à la mode de Caen, des casernes archaïques,
-des idylles en camisole rose et des amas de bric-à-brac où l'on
-n'ose feuiller de peur d'y rester, comme en certaines fontaines
-pétrifiantes.
-
-C'est le décor désert et peuplé qui convient à ma songerie, la
-misère me fait tant te revoir, vague comme tu l'es à mes yeux,
-femme que je n'embrassai jamais, femme qui te dressas devant moi,
-un jour où j'étais beau de pensée et où tout était beau autour
-de moi, femme qui, de la lenteur rythmique et rituelle d'un
-paysage, de la souple immobilité des montagnes et de la mer, de
-la magnificence hiératique d'un crépuscule, de la jeunesse, de la
-naïveté, de la perfection d'un soir, te précipitas en mon cœur,
-de très haut et du fond des mers et qui te révélas à moi en même
-temps que la grâce, la beauté et Dieu.
-
-Le paysage est triste et les êtres sont misérables: ces quais, ces
-squares, tout, jusqu'au crépuscule, est médiocre et désolé.
-
-Et ton souvenir se colle à moi, contre la médiocrité du dehors et
-tu m'es un bouclier et tu es cette chose de buée, ce nuage qui
-enveloppa des héros contre les dangers.
-
-Ne me protège pas trop et aimons les pauvres. Je suis pauvre, de
-ne t'avoir pas, je suis pauvre d'avoir de si pauvres rêves, de si
-pauvres évocations et de ne pouvoir fixer ton image devant moi,
-brutale et nette.
-
-Et je suis pauvre de tout, et de moi. Je ne puis m'établir sur ces
-rives: il faut encore trop d'argent pour vivre avec les pauvres,
-et j'ai des amis qui viendraient me tirer à eux, me forcer à rire
-avec eux.
-
-Et, tout de même, d'avoir trouvé en Paris un nostalgique et
-exotique Paris, je veux de la vraie nostalgie et de l'exotisme
-d'ailleurs.
-
- * * * * *
-
-Il y a dans une petite ville où il est né, un homme qui m'a invité
-et qui m'attend. C'est un humoriste. C'est le plus célèbre des
-fantaisistes; il a sécularisé le bizarre et rendu l'étrangeté
-quotidienne. De sa table de travail, de sa table de café, du
-milieu du boulevard il a saisi le cauchemar à bras-le-corps, si
-j'ose dire, l'a coiffé d'un chapeau comique, l'a déshabillé, l'a
-dénudé, l'a scruté et examiné, puis l'a vêtu sans hâte d'une
-casaque mi-partie, de la casaque qu'il voulait, en a fait sa
-chose et l'a offert ensuite au public sans hauteur, sans roideur,
-gentiment, comme un apéritif ou un cigare. Il ne s'est pas mis à
-l'affût des mouflons à cinq pattes ou des sangliers du Thibet.
-Il a erré, musé parmi les boulevards, s'intéressant à tous les
-passants et à tous les néants et, tout à coup, de deux doigts, il
-a saisi, conquis, retenu quelque chose dans l'air--et c'était le
-rire, et c'était le burlesque, le grotesque, la rapide et immense
-féerie. Il a derrière lui, comme une escorte, comme un état-major,
-comme une armée, le rire de tout une ville et de tout un peuple.
-Il a été l'imagination de la foule, il a été le paradoxe de tous,
-la folie quotidienne, cette dose de folie, de furie, de mépris des
-choses, d'indifférence, de stoïcisme, d'héroïsme aussi, d'épopée
-changeante, de farce multiple qu'il faut chaque jour à un chacun,
-pour lui permettre d'être ensuite aussi vide, aussi morne, aussi
-sage, aussi pauvre que la veille.
-
-Et, un jour, il est sorti de ses phantasmes pour me tendre la main
-et pour me dire des phrases sans magie, des phrases de simplicité
-où il me promettait le succès, le triomphe et où il m'annonçait
-qu'un jour je mangerais à ma faim. C'était une rue large où je me
-sentais plus petit; des voitures roulaient autour de moi pour que
-je me sentisse plus à pied, c'étaient des librairies pour que je
-sentisse que je ne pouvais pas acheter de livres et des brasseries
-pour me sentir plus à jeun.
-
-Il m'offrit deux bocks, des rires sur ma copie--inédite--et du
-courage et il s'en fut, sa tâche faite. Je ne le retrouvai que
-bien plus tard et il me fut un compagnon aisé, un aîné très
-paternel.
-
- * * * * *
-
-Il me demande de travailler avec lui, là-bas.
-
-Je sais que nous ne travaillerons pas.
-
-Ce n'est pas le moment. L'été, la mer, sa fonction d'humoriste, ma
-peine d'amour, tout nous fera rêver, tout nous fera taire. Nous
-resterons de longues heures sans parler, devant la mer et nous
-serons tristes, lourdement.
-
-Je m'achemine vers ma tristesse.
-
-«Bonjour, Cahier.
-
---Bonjour, Maheustre!»
-
-Nous nous serrons les mains, nous sourions, par habitude, nous
-souriant moins l'un à l'autre que souriant de la vie, des gens,
-des choses, de je ne sais quoi, souriant pour sourire et nous
-allons tout de suite voir la mer.
-
-Elle est grise, elle est partout.
-
-Elle vient furieuse jusqu'aux falaises, elle monte, descend,
-tourne, s'emprisonne en des quais, en des apparences de canaux,
-s'appauvrit, s'amaigrit, s'étrangle.
-
-Nous allons sur une langue de bois, considérer la mer, du bout de
-la jetée, du milieu de la mer.
-
-Ce n'est pas la mer qui m'a fiancé, ce n'est pas la mer bleue aux
-coulis et aux coulées bleues, gonflée de bleu, qui s'apaisa devant
-moi à Monte-Carlo. C'est une mer pâlie, verdie, passée, grondante,
-aigre, une mer d'écume et de rage, une mer qui gémit, qui se
-balance, qui s'irrite, qui s'excite.
-
-Le regard de mon ami Cahier plonge en elle, s'y perd, je baigne,
-moi aussi, ma ferveur dans la mer. Ma ferveur est trouble: je sens
-en moi un moutonnement semblable à celui de la mer, une hésitation
-sifflante devant la vie, un gémissement, un élan, un désespoir,
-une fureur qui écume et qui pleure, qui jaillit, qui recule et qui
-s'alanguit.
-
-Mon pauvre humoriste, tu t'épouvantes devant la sévérité molle de
-la mer et devant sa roideur et je me trouve une âme aussi écrasée,
-aussi grouillante, aussi pauvre, aussi hésitante qu'elle, une âme
-de désir et d'impuissance, avide et craintive, une âme grise et
-verdâtre, excitée, irritée, lente et dormante. J'ai envie de tout
-parce que je n'ai envie que d'une femme--et en ai-je envie?
-
-Je l'aime sans plus et je ne sais si je l'aime, je suis lointain,
-sans force, sans prise, «sous l'influence», comme on dit en
-médecine, captif--et si misérable et si gratuit captif!
-
-Prisonnier de chimères, je t'ai suivi, Cahier, en des cafés aux
-plafonds bas, en des cafés où nous avons joué aux cartes avec de
-vieilles gens, officiers en retraite ou marins à l'arrière. Mon
-amour est venu me bercer entre les cartes et m'étouffer sous les
-plafonds bas.
-
-Nous sommes retournés tous les jours sur la mer et tu m'as parlé
-de la mort, de tes camarades qui avaient passé le porte-plume ou
-le crayon à gauche et qui s'en étaient allés vivre ailleurs. Et la
-mer, sans relâche, t'apportait de la tristesse et te la jetait au
-visage, t'en souffletait doucement, à petits coups, comme pour te
-punir de la gaieté que tu avais infligée aux autres.
-
-Et elle te punissait gentiment parce que tu n'avais pas été gai
-toi-même et que ta gaieté était sans grossièreté, nerveuse,
-hâtive, âpre et pas convaincue. Et tu t'humiliais délicieusement.
-
-La mer ne m'apportait pas de tristesse: où en eût-elle trouvé pour
-moi?
-
-J'étais si triste et si plein d'espoir que j'étais sans pensée,
-sans envie, sans espoir, presque pas triste, abruti--en un couloir
-de préparation, en une antichambre de fatalité.
-
-Et me voici--je me rappelle et je rêve vite, fuyant la mer et
-cette bourgade, tombant à Paris, chancelant en plein amour--tout
-de suite.
-
- * * * * *
-
-Car je la rencontrai à la gare, mon aimée--comment? je ne sais
-pas,--revenant de je ne sais où, pas de Royan, prenant en mes yeux
-désolés, en ma torpeur, en mon ardeur torve tout moi, toutes les
-heures que je lui avais consacrées, tous les baisers que je lui
-avais gardés, prenant mon cœur, mes lèvres, ma peine et me disant
-d'un seul regard qu'elle me comprenait, qu'elle plaignait mon
-martyre, qu'elle allait tâcher à me payer, à me récompenser, à me
-consoler.
-
-Et c'est notre premier baiser, mon baiser timide et son baiser
-à elle, en retour, si vite, si gentil qu'il me parut presque
-traître, qu'il me surprit, qu'il me fit fermer les yeux, que
-je n'y crus point. C'est son abandon en mes bras, c'est sa
-voix changée, sa voix d'amante et c'est--ah! mon Dieu! me
-pardonneras-tu mon bonheur!--le tutoiement soudain où elle
-m'enveloppa, dont elle me garrotta, dont elle m'attacha à soi.
-
-Ah! le tutoiement!
-
-Le mystère du tutoiement! toutes les barrières franchies,
-brisées, rayées, tous les voiles arrachés et la facilité de
-l'existence! Aux temps où j'étais très solitaire et où je
-m'accoutumais à Paris et à l'infortune, je faisais des lieues--à
-pied naturellement--pour voir une cousine et une tante et pour
-avoir quelque chose à tutoyer. Quelquefois je ne les rencontrais
-pas et je rentrais avec mes «tu», avec ma soif de confidence, ma
-familiarité et ma fraternité.
-
-Et voici que tu me tutoies, comme dans les idéologies, comme dans
-les traités de Platon, les épopées et les drames antiques, voici
-que nous nous rajeunissons de ce tutoiement et que nous sommes
-devenus pareils aux petits enfants qui s'interrogent sur leurs
-nourrices et leurs poupées. Et voici des entrelacs de baisers,
-voici une tendresse légère et voici des mélancolies à deux,
-chaudes, ambrées, des mélancolies de flamme, tissées d'humanité et
-de divinité.
-
-Comment pouvons-nous nous embrasser? Je ne sais pas. Comment
-pouvons-nous nous engager nos vies? je ne sais pas.
-
-Personne ne passe par là que notre étoile et Dieu nous sourit de
-haut et ne sourit même pas, car il nous respecte en notre amour.
-Et voici que mon cœur crève, que mes larmes éclatent et coulent
-et qu'elles purifient, qu'elles sanctifient, qu'elles baptisent
-notre amour! Ç'a été l'étreinte pour l'étreinte, étroite, dure,
-haletante, expirante, le baiser dont on se contente amèrement et
-qui mord jusqu'au sang, ç'a été l'éploi de nos virginités, de la
-mienne, de la tienne qui revenait pour vibrer et pour s'inquiéter
-et nous avons été heureux jusqu'à la souffrance, inclusivement,
-nous avons été douloureusement, fièrement amoureux jusqu'à ne pas
-nous satisfaire pour rester plus amoureux, pour avoir plus--et
-autant--à désirer.
-
-Nous avons entretenu le mal de nos corps et de nos âmes, de
-baisers naïfs, de baisers à vide, de baisers de promesse et de
-tristesse, nous nous sommes usé les yeux à nous regarder dans les
-yeux et à chercher en nous des délices prochaines, à considérer
-en face notre éternité; nous nous sommes attendris si longtemps,
-si pieusement, entre deux portes et nous avons été, dans de
-l'émotion, les chers malades qui restent malades précieusement,
-incurablement, pieusement--l'un pour l'autre.
-
-Nous avons ouvert une ère, languissamment et ç'a été un
-apprentissage de la joie, sans fin.
-
- * * * * *
-
-Sans fin? Non, car il t'a fallu repartir.
-
-Tu n'avais pas épuisé les vacances, les vacances qui vous
-arrachent à votre âme pour vous jeter en pâture à des pays, à du
-vert, à du ciel, à des wagons, les vacances qui nous font payer
-cher l'apparente santé qu'elles octroient et qui t'emmenèrent en
-Hollande, en Frise, au cap nord, que sais-je?
-
-Tu n'avais fait à Paris qu'une escale.
-
-Et je voulus, moi aussi, n'avoir fait qu'une escale à Paris, m'y
-être arrêté un instant, le temps de m'initier aux pires, aux
-plus doux mystères, d'y avoir engagé ma vie, d'y avoir perdu--ou
-gagné--mon cœur. Tout dans cette ville--et notre secret n'y avait
-tenu que si peu de place--me parlait de toi, de moi, de nous
-deux, brutalement, de tout près, et je voulais songer à toi, ne
-songer qu'à toi, mais délicatement, timidement, fiévreusement. Je
-voulais que la mélancolie dorée de notre extase s'encadrât de l'or
-de l'automne et je voulais des bruissements légers autour de mes
-soupirs--et un ciel vague et distrait.
-
-Je voulais un exil où rêver, où revivre notre hâtive vie.
-
- * * * * *
-
-Le fatidique Cahier me rappela auprès de lui: ses idées de
-travail, de collaboration le reprenaient. J'obéis. Le train
-matinal qui m'emporta mal éveillé, cahoté de notre idylle,
-me berça, me perça de notre tutoiement: les paysages qui se
-succédèrent, cette orgie de verdure ample, pareillement large,
-touffue, ordonnée et pittoresque me jetèrent au cœur tes cheveux
-et tes _tu_.
-
-Et il me semblait que je me rapprochais de toi.
-
-C'est que je me rapprochais en effet et que cette mer au bord de
-laquelle j'allais rêver était la mer au bord de laquelle tu rêvais
-et que, plus loin, au ras des flots plus gris peut-être et plus
-pâles sous un soleil plus blanc tu me jetais parmi les remous
-plaintifs en une bouteille intangible et sacrée tes pensées, tes
-espoirs et l'armure blanche de tes caresses, que, fiancée secrète,
-tu imaginais des voyages sur cette mer, où je t'aurais rejointe
-d'avance et où tous deux mollement, indissolublement enlacés,
-blêmes d'ardeur et de fidélité, nous allions chercher le pays des
-aventures, les palmiers de repos et ces mystiques forêts vierges
-où les serpents et les fauves sont aimants à ceux qui savent
-aimer. C'est que tu me lançais tes réflexions, tes remarques, les
-petits riens de ta conversation et que tu me lançais toutes tes
-heures, toutes tes minutes, tous tes loisirs, tous tes ennuis,
-que tu me faisais un collier de tes solitudes et que tu regardais
-fuir vers moi les barques marchandes aux voiles ternes qui ne me
-reconnaîtraient pas, qui ne me diraient rien et qui viendraient
-simplement s'amarrer lourdes et béantes et où je lirais sans
-maître et sans truchement ton clair regard parmi l'embrun, ton
-humide baiser parmi les paquets de mer.
-
-Car tu m'écrivais, mais tu ne m'écrivais que des choses d'amour,
-tu ne m'envoyais par la poste que des lyrismes et quels lyrismes
-sûrs, parfaits, discrets et sauvages!
-
-Tu ne m'envoyais par la poste que ton idéal, ta passion et ton
-rêve; ce n'était pas ta vie, ta pauvre vie et tu voulais tant me
-l'offrir telle quelle, mal occupée, hachée, vide, pour m'offrir
-tout toi, pour ne pas m'offrir seulement ce que tu n'avais pas,
-le ciel, les fleurs, ce qu'on s'offre en amour.
-
-Pour répondre à tes lettres, pour te renvoyer un peu de ton ciel,
-de ton univers, de ton au-delà, pour enclore un peu d'infini en
-une enveloppe, j'étais obligé de descendre par des rues pointues
-et glissantes jusqu'à la poste, j'étais contraint de traverser un
-marché aux poissons et je pensais qu'en ta petite ville, là-bas,
-tu avais une poste aussi difficile, que ton idéal, avant de se
-mettre en route vers moi, devait traverser d'identiques relents,
-et je te plaignais et je t'admirais et je découvrais en ces
-petites épreuves un charme de plus, un peu humble et câlin comme
-une tache d'huile.
-
-Lorsque tes lettres me parvenaient, je remontais pour les lire
-en ma chambre et j'enfermais à double tour mon exaltation, mon
-amertume et mon délice.
-
-Cahier y serait tombé avec un haussement d'épaules. Cet homme
-avait noyé l'amour dans les mille tracas de la vie: tendre certes,
-et tristement tendre, il avait une tendresse tiède, lourde,
-irritée, courte, une tendresse timide, sinueuse, sans férocité:
-il aurait souri de ma ferveur furieuse, de ma jeunesse en amour.
-Vingt fois par jour j'avais la tentation de lui avouer ma fièvre
-et vingt fois je me taisais devant ses yeux gris. Il m'avait fait
-venir pour que nous fussions deux à être tristes: il avait besoin
-du vide de mon âme, besoin que mon âme fût vide. Hébété d'amour ou
-hébété par la vie, je lui plaisais.
-
-Et il laissait sa pensée et ma pensée faire des ronds fraternels
-dans l'eau et des voyages parallèles à la rencontre des bateaux:
-il se reposait de ses longs repos de Paris et demandait de la
-simplicité à l'horizon et à l'immensité.
-
- * * * * *
-
-Cependant les ciels continuaient à me parvenir et à se ruer hors
-de leur prison cachetée et les éblouissements, les éblouissements
-pour moi tout seul s'évadaient, caracolaient, incendiaient. Mon
-aimée, sans effort, variait sa sublimité et sa subtilité et
-c'étaient des chansons où elle se permettait de dire: je t'aime,
-en un insouci des répétitions, chaque fois qu'elle avait à dire:
-je t'aime,--toujours.
-
-Elle cueillait des anémones de mer et des anémones de ciel, des
-algues roses et des algues mauves, des étoiles indociles, du
-soleil, de la fraîcheur et un je ne sais quoi des nuits de là-bas,
-de ses nuits veuves où le regret se mariait au désir et qu'elle
-m'envoyait à mon réveil pour m'endormir dessus, voluptueusement,
-et pour que je contraignisse le matin à être encore la nuit,
-une heure, deux heures, à faire semblant d'être la nuit, pour
-étouffer, pour apaiser mon amour, et pour que mon amour ne fût
-plus qu'une nuance, profonde, éternelle, sur la mer et sur le jour.
-
-Les grandes formes qui se lèvent sur la mer et qui peuplent sa
-netteté et parfois son brouillard, les grandes formes pures qui
-traversent les siècles comme les paquebots traversent le monde,
-les grandes formes qui s'endorment et qui veillent sur la mer,
-entre des ailes d'albatros et des ailes de mouettes, ces grandes
-formes qui sont la poésie et le mal de vivre, qui sont les phares
-de rêverie, les phares de l'imprécis et de l'irréel, qui sont des
-déesses et des mourantes et qui sont la mer elle-même, d'hier et
-de demain, ces grandes formes me paraissaient se relayer jusqu'à
-toi, se succéder jusqu'à toi et te porter intact mon songe,
-intacte la grandeur et la pureté de mon être en t'évoquant.
-
-Et je t'évoquai sur la mer, souple, penchée, ondulante, je
-t'évoquai souriant comme je ne t'avais vu sourire et j'évoquai tes
-larmes aussi que je ne t'avais jamais vue verser.
-
-Et tout cela était simple, naturel, si mystérieux que personne ne
-s'en doutait, pas même Cahier et que je t'écrivais en ayant l'air
-de n'écrire à personne, d'écrire pour le public.
-
- * * * * *
-
-Et me voici quittant cette petite ville qui me fut hospitalière
-et où je m'attendris à ma soif. Me voici à Paris, te précédant,
-en quête d'un appartement où abriter notre secret. Me voici,
-solitaire, en des rues inconnues, longeant des squares, traversant
-des avenues, trouant des déserts. Voici des concierges et voici
-des amis heurtés sans plaisir, aimables, prévenants, conseilleurs.
-
-Et te voici enfin, te voici délivrée de tous tes séjours, de tes
-stations, de tes paysages, te voici chancelante et amoureuse qui
-t'abat, sur ma poitrine et qui t'évanouis en moi, si lasse, si
-lasse de ne m'avoir pas eu--depuis si longtemps.
-
-Te voici...
-
- * * * * *
-
-Mais voici que tu n'es pas là. Voici que des heures et des heures,
-les yeux mi-clos, j'ai commandé au temps, aux souvenirs, que j'ai
-groupé autour de moi l'escadron volant du passé. Je n'ai pas
-mangé. Je t'ai attendue à jeun et j'ai laissé glisser ce jour sur
-les jours d'antan, et je me suis souvenu lentement, comme on prie.
-
-Tu m'as laissé me souvenir et alentir mes souvenirs et me souvenir
-péniblement et tu n'es pas entrée au beau milieu. Je me suis
-souvenu jusqu'au bout--hélas!
-
-Viendras-tu maintenant?
-
-Il est tard, très tard. La chambre est noire depuis des temps,
-pitoyable, un peu dédaigneuse. La lampe qui ne s'est pas allumée
-et qui s'épaissit inutile, le fauteuil où tu n'as pas jeté tes
-vêtements, la glace qui n'a pas happé ton reflet, la clef que tu
-n'as pas touchée, tout est âpre, vindicatif, geignard, tout est
-famélique et pauvre, pauvre! Je n'ai pas besoin de savoir l'heure
-aujourd'hui.
-
-Il est l'heure de fuir et ce n'est pas, après tout, une heure
-méchante, puisqu'elle me chasse de ma géhenne.
-
-Je n'ai pas beaucoup souffert.
-
-Je n'ai pas subi cette journée. Puisqu'elle n'a pas voulu être
-bonne, elle n'a pas été.
-
-J'ai été le nostalgique prisonnier de mes autres journées, des
-journées de genèse, des journées qui s'éclairaient du reflet
-grandissant de l'avenir.
-
-Et je m'en vais dans du noir. Je m'en vais sans hâte parce que
-je n'ai aujourd'hui aucune hâte, et parce que tu peux arriver
-encore. Je m'en vais comme je suis venu. C'est du noir.
-
-Je ne veux pas heurter les meubles. Je suis discret comme un
-voleur. J'ai volé cette chambre.
-
-Et je n'ai pas à l'endormir puisque je ne l'ai pas éveillée.
-
-J'ai la tête lourde comme si le passé y était rentré et pesait
-deux fois.
-
-Je cours pour me réfugier plus vite en ma vie ancienne, en ma vie
-sans splendeur et sans feu, en ma vie du temps où je ne vivais
-pas. Je me jette en un omnibus déjà parti, où il y a des gens,
-n'importe quoi, n'importe qui.
-
-Je m'écroule sur la banquette, je m'anéantis. Ma tête roule, mon
-corps s'effondre, j'étouffe. Je me suis traîné vers de l'air, sur
-la plateforme, j'ai ouvert ma bouche agonisante pour respirer un
-peu de vie et je sors--oh! en des secondes--de mon engourdissement
-chaud de sang, la vie me reprend en me débarrassant des
-bandelettes de l'évanouissement et c'est la ténèbre autour de moi,
-la ténèbre opaque, qui subsiste, qui s'éternise.
-
-De mon doigt je me suis assuré que mes yeux étaient grands
-ouverts--et ils ne voient pas.
-
-Ces mers, ces champs, ces paysages, ces lunes et ces couchers de
-soleil, ces soleils et ces longs jours se sont précipités sur mes
-yeux et en s'enfuyant, ont emporté mes yeux larme à larme. Mes
-pleurs anciens--et j'ai tant pleuré--sont revenus, sont repartis
-avec mes yeux. Ou plutôt--pourquoi chercher en mon malheur--c'est
-ta vision, ma bien-aimée, c'est ta fugitive et lente vision qui
-m'a aveuglé--et c'est de ne t'avoir pas vue que je ne vois plus.
-
-Misérable trompeur de moi-même! Je me cachais mon émotion, je
-me contais des contes--mon conte--en sérénité, en confiance: je
-trouvais ça très touchant et très amusant.
-
-Et, sous mon épiderme raidi en sa volonté d'indifférence, tout
-mon être--secrètement, doucement, pour que je ne m'en aperçusse
-pas--tout mon être en sanglots, en révoltes, en désespoirs, se
-gonflait et s'en allait à la dérive du fleuve d'amour, s'en allait
-comme il était venu--sans baisers.
-
-Et je me croyais calme, résigné!
-
-Je me mourais--sous moi.
-
-Mes yeux ne verront plus: la voiture descend, c'est une rue avec
-des lumières et des gens me frôlent et me touchent pour passer,
-pour monter: du noir, du noir, du noir que je ne puis même plus
-trouer de ta chère silhouette, de tes cheveux,--du noir, un noir
-total...
-
-Je me rappelle maintenant: c'est le jour des morts; hier ce
-n'était que le jour de la mort, aujourd'hui ce sont les morts,
-un par un, ceux qui ont un nom, ceux qui n'en ont pas et je suis
-leur compagnon, leur prisonnier, un mort qui a des souvenirs,
-sans images, un souvenir muet, un souvenir à vide, un souvenir si
-lointain qu'on ne peut le saisir. Et que m'importe de voir puisque
-je ne t'ai pas vue!
-
-Si, si, il me faut mes yeux pour plus tard, pour te retrouver,
-pour te revoir!...
-
- * * * * *
-
-Les yeux me sont revenus, en deux fois. La nuit m'avais repris et
-m'a lâché et maintenant timidement, je regarde--pour voir quoi?
-
-Des gens qui s'apitoient, des gens que je n'aurais jamais dû
-voir--mes yeux se sont fermés pour les avoir vus, pour les avoir
-trop vus! Ah!
-
-Je n'aurais jamais dû voir que toi, chérie, et j'aurais dû garder
-mes yeux pour toi, mes pauvres yeux qui voient trop, qui se
-fatiguent sur ces gens, en ce soir des morts où je ne t'apercevrai
-pas, en ce soir de mort qui agonise si lentement et qui s'épand,
-qui s'allonge à l'infini de notre amour et qui l'enferme d'un
-tombeau mourant et glissant, d'un tombeau qui grandit, qui
-grandit devant mes pauvres yeux, devant mon envie de pleurer, mon
-désespoir et mon désir.
-
-Comme je t'aime!
-
-
-
-
-V
-
-«CELLE QUI EST TROP GAIE.»
-
-
---Je ne t'aime pas assez.
-
---Qu'est-ce qui te prend?
-
---Toi.
-
---Pas assez?
-
---Non. Pas assez. J'ai réfléchi à ça sur mon omnibus.
-
---Je t'avais pourtant défendu...
-
---Je l'ai tout de même assiégé et occupé.
-
---Pour me désobéir? Pour te faire remarquer?
-
---On ne remarque pas les gens en omnibus.
-
---Et tes voisins?
-
---Ils ont à penser à eux.
-
---Enfin, puisque tu as songé à moi en omnibus, ça prouve que tu
-songes à moi et que tu m'aimes.
-
---Je ne t'aime pas assez.
-
---Encore! Tu viens de me raconter que, de ne m'avoir pas
-rencontrée avant-hier, tu es devenu aveugle, que mon absence hier
-t'a rendu fou: c'est bien, que veux-tu de plus?
-
---Toi d'abord.
-
---Tu m'as.
-
---Et je veux plus. De l'omnibus, pour ne pas faire attention aux
-voisins que tu me reproches, pour ne pas les laisser me parler, je
-causais avec Dieu. Je lui disais: «Fais-moi la grâce d'aimer celle
-qui m'aime. Je suis jaloux d'elle. Elle m'aime plus et mieux.»
-
---C'est vrai.
-
---N'est-ce pas? n'est-ce pas?
-
---Mais oui. Pourquoi m'obliger à t'aimer plus que tu ne m'aimes?
-
---C'est que tu es trop gaie. Tu ris. J'aurais voulu te voir triste
-pour les journées que nous avons perdues.
-
---Nous ne les avons pas perdues, mon ami: elles t'ont apporté de
-la tristesse, de l'horreur, elles t'ont blessé. Et je te retrouve
-aujourd'hui et j'ai pu venir vers toi et nous nous disons des
-choses dans les bras l'un de l'autre et j'ai ta chair sous les
-mains, sous les lèvres, j'ai ton cœur, là, qui s'inquiète, qui
-tâche à s'inquiéter près de mon cœur, j'ai ton ennui de petit
-enfant, j'ai ta mauvaise humeur, ta bouderie contre le bonheur:
-que veux-tu encore?
-
---Je veux t'aimer.
-
---Ah! mon chéri, aimons-nous en joie, aimons-nous en un tumulte,
-en une exaltation, en une allégresse. Tu me connais pourtant et
-tu sais combien j'ai besoin d'intimité, combien j'ai besoin de
-secret, d'être seule avec toi. Eh bien! aujourd'hui mon amour me
-semble bruyant, presque public, tout de clameur et de puissance.
-Il éclate, il se lâche, il hurle, il rit.
-
---Chérie, chérie!
-
---Eh! quoi, il aurait fallu commencer par m'aimer comme un saint
-sacrement, par m'aimer en un songe, de loin, de si loin...
-
---Je t'ai aimée de si loin et en un tel songe...
-
---Ça t'a passé?
-
---Non, ça ne m'a pas passé. Je te caresse, je souffre, je te
-touche, j'exaspère sur ton cœur et sur ta chair, ma chair et mon
-cœur--et mon songe dépasse, déborde mon délice et mon songe, comme
-un halo, comme une ténèbre épaisse couvre tout, vague, vole,
-emplit le monde.
-
---Sois sincère: tu m'aimes et tu m'aimes bien, tu m'aimes
-fortement, en homme, et ce qui vaut mieux, en enfant impatient,
-fou, avide, qui pleure et qui trouve une furie, une fièvre
-nouvelle et féconde en pleurs et tu m'aimes, mieux que tout le
-monde, mais comme ferait tout le monde.
-
---Chérie, chérie, aie de la pitié pour les heures et les jours que
-j'ai passés sans toi, à t'attendre. Aie pitié de ces heures si
-longues, si lentes, de ces heures de néant et de souffrance, où
-ma vie venait expirer à mes lèvres en un baiser, un baiser que je
-ne te pouvais donner. J'ai les lèvres gercées de ne pas t'avoir
-embrassée.
-
---Et tu m'embrasses lourdement, étroitement, d'un baiser pointu,
-aigu, qui cerne, qui se multiplie et qui s'éternise.
-
---Ne fais pas attention, chérie, et pardonne-moi ma férocité.
-
---Je ne te la pardonne pas, je l'aime. Je ne l'excuse pas car
-c'est ta seule excuse et ta seule raison de vivre. Et pourquoi
-sommes-nous ici, s'il te plaît?
-
---Chérie, chérie, nous sommes venus ici nous mettre en dehors de
-l'humanité, nous sommes venus ici être des dieux, des dieux de
-tristesse.
-
---Zut!
-
---Chérie, chérie, pourquoi ne plus être toi-même? Tu es sortie de
-toi comme, un jour de sortie, on sort de son couvent de pudeur
-et de pureté. J'ai remarqué que seule au monde et parmi toutes
-les femmes, tu étais femme du monde, que tu savais t'avancer avec
-la grâce de la décence, que ta démarche était parfaite comme la
-beauté. J'ai vu des filles dont les hanches saillaient, valsaient,
-perçaient l'étoffe, le décor, les rues, le siècle, et dansaient le
-cancan, dont les hanches avaient l'air d'être en vedette sur une
-affiche de music-hall et qui roulaient, littéralement, des filles
-qui ne savaient que faire de leurs mains, qui avaient une marche
-d'attente, de provocation, même quand elles ne voulaient pas, et
-d'abandon dans la honte, des filles qu'on tutoie de loin, par
-nécessité, pour les tenir à distance. Toi, on est toujours tenté
-de te dire: «Vous.»
-
---Pas toi?
-
---Oh! moi, je tutoie Dieu. Mais chérie, te rappelles-tu les
-belles, les nobles lettres que tu m'écrivais? La tendresse s'y
-haussait à l'héroïsme et c'était une sérénité ardente et pure; le
-sentiment s'y haussait à l'idée et c'était profond et grand et
-le cœur y devenait de l'âme. Je me sentais tout petit devant tes
-lettres: je t'y découvrais sainte et martyre et si innocemment,
-si furieusement, si savamment maternelle! Tu m'enveloppais de
-conseils, en même temps que tu me lançais ton lyrisme, et ton
-lyrisme s'éployait et me dépassait, s'enfonçait dans le mur et
-dans le ciel: Je pleurais de n'être pas digne de toi, de ne pas
-être aussi poète, aussi grand que toi, de ne pas pouvoir t'aimer
-autant que toi. Femme, femme, ta ferveur, ta foi, toute la
-religion qui éclataient à chaque mot, qui se fondaient en tous les
-mots d'amour, qui faisaient de tes lettres un globe d'or, d'or
-subtil, d'or liturgique s'enfonçaient en moi comme des pointes de
-remords, me revêtaient d'un cilice de honte. Moi qui croyais si
-peu, qui croyais par saccades, hystériquement, moi qui...
-
---Laisse ça: tu ne m'humilieras pas. Je t'ai.
-
---Chérie, chérie, tes belles lettres, tes belles pensées, tes
-images, ton acceptation résolue de l'amour et de ses dangers et ta
-timidité devant l'amour, tu n'imagines rien de plus joli, de plus
-délicat, de plus fort.
-
---C'est le désir qui me dictait mes phrases. Laisse ça.
-
---Mais, chérie...
-
---Ou laisse-moi. Ne sois pas hypocrite. N'aie pas à la fois le
-plaisir, tout court, et le plaisir de te faire de la peine et
-de m'en faire. Je suis toujours la femme ancienne, la femme de
-tes rêveries, de tes psychologies, de tes poésies. Mais je suis
-gaie aujourd'hui: je veux rester gaie et je veux que nos lyrismes
-soient des lyrismes en action. Et toi aussi, petit Tartuffe du
-sentiment!
-
---Eh! oui, chérie.
-
---Ne dis pas ça comme ça. C'est à ton corps défendant que...
-
---Tu vas faire un calembour de fille.
-
---Tu es dur aujourd'hui pour les filles. Tu m'as écrit des lettres
-où tu les plaignais et tu rêvais à moi au milieu d'elles. C'était
-très bien. Qu'as-tu donc?
-
---J'ai que tu es trop gaie. En ces deux jours où je t'ai espérée
-et où j'ai désespéré de toi, toute mon existence est revenue et
-tous mes malheurs m'ont repris, de frais, m'ont secoué, m'ont
-courbé, m'ont empli, m'ont enduit de leur glu méchante.
-
---Tu n'es tout entier qu'une plainte. Il te reste les yeux pour
-pleurer. Tu permets que je les embrasse?
-
---Tout de même. Fais vite.
-
---Ah! ah!
-
---Quoi?
-
---Ah! ah!
-
-Je ne puis en tirer autre chose, avec des caresses et des baisers
-et la plus qualifiée fureur amoureuse. Elle tient tant à être
-gaie, elle est si fatalement gaie aujourd'hui que, n'ayant rien
-pour me répondre, elle rit, pour ne pas parler, pour ne pas
-entendre. Elle ne veut rien savoir sinon qu'elle est là--et moi.
-
-Et ce sont des rires qui volent, qui m'enserrent, qui crépitent,
-qui éclatent sur moi, avec des baisers, qui entrent en moi, avec
-des baisers, qui fusent de moi, avec des baisers, c'est un bain
-de rires et il y a des rires en ses bras, en ses mains, en ses
-cheveux, dans tous les plis de ses vêtements.
-
-Je n'ai jamais été plus malheureux. Car ces rires me prennent
-et je vais rire moi aussi, je vais être joyeux, nerveusement,
-sauvagement et cette chambre va être joyeuse--qui n'est pas faite
-pour ça.
-
-Cependant la rieuse se lève, se campe, toute droite et rieuse: «Tu
-n'as rien à me demander?»
-
---Tu veux que je te demande de te déshabiller?
-
---Ou veux-tu que je te jette mes vêtements à la figure?
-
---Je vais te déshabiller moi-même.
-
---Tu vas te fatiguer.
-
-Et les agrafes sautent, avec des rires encore, des rires dans
-les cordons qui se dénouent et qui rament, des rires dans le
-tournoiement des choses blanches et des choses bleues qui
-s'évident, qui meurent, qui tombent sur le fauteuil, des rires
-dans les hauts de meubles, des rires dans la lampe et un rire, un
-rire blanc, un rire rose, un rire en relief, un rire d'harmonie,
-un rire de chair, de lumière, de grâce, de ferme jeunesse résolue,
-son corps qui se dresse, qui s'infléchit, qui s'affirme et qui,
-tout de suite, disparaît, se voile, se drape... dans un drap.
-
-Ah! maintenant, chérie, ne fais pas d'effort pour m'égayer: la
-voilà, la gaieté, la gaieté tyrannique, la gaieté jumelle, la
-lourde et pire gaieté qui m'a pris, qui m'a tordu,--et le lit est
-un lit de rires. Nous rions pour rien, pour nous, pour tout, nous
-rions comme des enfants, comme des démons, nous rions comme si
-nous accomplissions un sacerdoce. Rire qui se varie, qui varie
-le labeur et la peine de notre volupté, qui se greffe sur notre
-volupté, qui jaillit de notre volupté, qui la voile, qui la viole,
-un rire qui se glisse en notre étreinte, qui nous sépare, qui
-nous unit, qui nous soude, qui nous confond. Ce n'est pas un rire
-épileptique: c'est la nature qui tour à tour gazouille, crie,
-s'alanguit, vibre en lui, c'est un rire excusable.
-
---Mais pourquoi rions-nous?
-
-Nous sommes de petits et clairs animaux mais des animaux qui rient.
-
-Et quand tout est consommé, roidie et électrique, les yeux clos
-laissant filtrer un éclair trouble, les cheveux comme métalliques,
-le corps gaufré, la bouche durcie en sa lassitude avide, les bras
-ouverts, lâchant et retenant à la fois, le nez spasmodique, tu ris
-encore et je ris encore et nous sommes un monstre qui rit, qui
-rit de partout, malgré tout, malgré soi, qui ne rit plus que pour
-rire et qui va recommencer pour rire encore, qui va fuir de son
-épuisement pour rire et nous sommes une machine à rire, un rire
-bossué, crevé, échevelé, ruisselant, épars, un rire de sueur, de
-satisfaction, de désir, un rire d'horreur et d'éternité.
-
-Nous ne sortons de notre rire que pour y rentrer, pour rire plus
-fort, après avoir dit--en riant--des bêtises. Comme j'ai fait, de
-profil perdu, quelques grimaces, pour l'oreiller, pour le lobe
-de ton oreille, pour un peu de tes cheveux et pour ton œil aussi
-qui regardait de biais, tu m'as dit: «Avez-vous fini, monsieur
-singe?» du ton d'un clown anglais et je me suis précipité sur ce
-«monsieur Singe». Je te l'ai renvoyé, en un baiser rieur, je te
-l'ai appliqué sur la joue et sur le cœur, de deux baisers, je t'en
-ai barbouillé le visage, le corps et l'âme, de trois, de dix, de
-cent baisers.
-
-Et nos rires sont devenus des rires de panthères sans méchanceté.
-
-Tu m'as menacé:
-
-«Répète un peu.»
-
-J'ai répété.
-
-Tu as ajouté:
-
-«Tu vas voir.»
-
-Et j'ai vu.
-
-De tes ongles, tu t'es amusée longuement, patiemment à
-m'égratigner la poitrine et le dos. Je m'obstinais, riant plus
-fort: «Monsieur Singe! monsieur Singe» et tu t'obstinais, aiguë,
-les dents serrées, m'égratignant, sous mes baisers, sous mes
-rires, pour avoir à rire encore, plus fort, de toi, de moi, pour
-avoir à me plaindre et à me soigner en riant.
-
-Nous avons continué à nous aimer en riant; nous avons ri pour
-toute notre vie et pour la vie des autres--et ça a duré une heure,
-une heure et demie--pas plus.
-
-Tu t'es habillée de rire, tu m'as mordu d'un «Au revoir» en
-riant et ç'a été une fuite de rires et des rires qui restaient
-aussi--pour moi.
-
- * * * * *
-
-J'en ai eu pour mon omnibus, j'en ai pour mon dîner, j'en ai pour
-ma nuit, pour...
-
- * * * * *
-
-Mais qu'est-ce que cette lettre? Une écriture contrefaite,
-épaisse, insistant sur sa vulgarité et sa pesanteur. Et des
-lignes lâches: «Mme Claire T... est restée avec vous aujourd'hui
-dans un appartement dont vous aviez la clef. Prenez garde à moi:
-je ne vous lâche pas, attendez-vous à tout.» Pas de signature,
-naturellement. Carte-lettre qui se tourne, qui s'ouvre, qui se
-ferme, qui offre toujours aux yeux la même ignominie. Je n'aurais
-pas imaginé que le service des postes fût aussi rapide. Elle m'est
-venue si vite, cette lettre!
-
-Il doit y avoir un service spécial des postes pour les canailles,
-contre les âmes et contre les cœurs.
-
-Mes rires? où sont mes rires? j'en avais horreur tout à l'heure.
-Il me les faut maintenant.
-
-Ils sont loin.
-
-Et elle est loin aussi, la rieuse. Et, si loin, elle a dû recevoir
-la même lettre, aussi ignoble, aussi rapide. Je tâche à me
-représenter son dégoût, sa terreur.
-
-Je ne revois d'elle que son rire.
-
-N'aie pas peur, n'aie pas peur, chérie. Je suis là--mais lui,
-eux, où est-il, où sont-ils, où se cache cette chose qui a écrit
-cette lettre, cette chose qui se terre pour se lever sur mon
-chemin, sur ton chemin, pour nous épier, pour nous suivre, qui
-monte la garde, la méchante garde devant notre bonheur et qui
-lance sur lui les mots qui arrêtent, qui souillent, les mots
-qui ont vu, les mots-témoins qui ricanent, les mots-valets qui
-trahissent, les mots qui accusent, qui reprochent, qui menacent,
-qui condamnent,--sans mandat.
-
-Peu m'importe ce papier, peu m'importe le nom de l'infâme. Je le
-défie en son anonymat, je le défie, unité, et je le défie, légion:
-je ne veux rien suspecter parce qu'il me faudrait suspecter tout
-le monde, parce que tout le monde, n'importe qui, peut se glisser
-le long d'un secret, peut lire et voir à travers, peut baver
-dessus sans savoir, parce que tout le monde peut être au courant
-de tout, parce que le mystère, l'occulte ne choisit pas, se
-prostitue au hasard, se livre et livre les gens au hasard, parce
-que le mal, la haine, l'envie, la perfidie inutile est partout,
-parce que la trahison est nationale et internationale, qu'il
-suffit d'avoir du bonheur pour être perdu, qu'il suffît d'avoir
-du cœur pour sembler insulter ceux qui n'en ont pas, la foule, le
-monde, l'univers.
-
-Homme ou femme qui as écrit, qui as vomi cette lettre, sois
-tranquille; elle ne servira de rien.
-
-Demain, tu me verras monter chez moi, chez nous à pied et je
-m'éventerai avec ta lettre, de ta lettre, je me jetterai de la
-boue, de la honte, de l'humanité au visage, pour m'éveiller, pour
-ne pas m'endormir et m'ensevelir en mon lyrisme, en ma félicité,
-en ma divinité.
-
- * * * * *
-
-Mais elle, elle, «Madame Claire T...?» Je l'évoque courbée sur
-cette lettre, courbée sur ces menaces, sous ses craintes; je
-l'évoque broyée, s'abandonnant, mourante. Non! je l'évoque riant,
-je ne puis me rappeler d'elle que son rire! J'ai possédé un rire,
-je suis l'amant d'un rire, je suis un demi-rire! Tes cheveux! ta
-bouche! tes yeux! Je ne les revois que mourant, s'échevelant en un
-rire et tu ris sur cette lettre, tu ris dans cette lettre, chérie,
-chérie...
-
- * * * * *
-
-Tu n'es pas venue--et c'était inévitable. Tu avais reçu la même
-lettre, la mienne, son reflet de haine et tu t'en étais affolée.
-Tu n'as pas osé _crâner_, tu m'as envoyé un télégramme qui
-m'est arrivé, j'en suis sûr, en voletant d'effroi jusqu'à moi,
-sans porteur, sans autre intermédiaire que ta peur du danger, un
-télégramme haletant, craquelé, d'une haute et courte écriture
-se pelotonnant, cherchant à s'échapper, flageolante et vide, un
-télégramme éploré, un télégramme d'agonie--et j'ai imaginé, malgré
-moi, ton rire autour.
-
-Cette chambre est pleine de rire, encore, d'un relent de rire que
-je sens, que je vois. J'ai acheté un petit abat-jour pour le voir
-moins, j'ai essayé d'écrire pour moins entendre: le rire a percé
-l'abat-jour, a percé mes oreilles.
-
-J'ai fini: le rire m'a suivi.
-
-Sois content, anonyme: tu as réussi. Et tu ne savais pas que, avec
-toi, contre moi, il y aurait son rire à elle et mon rire, le rire
-qui t'a bravé, qui t'a attiré, le rire néfaste qui t'a créé et
-engendré tout armé, gros de larmes, inépuisable d'horreur.
-
-Il faut pourtant que je sache qui tu es, anonyme. Tu peux être
-plusieurs: des gens m'en veulent, parce que je n'ai pas voulu
-d'eux et de leur amitié, d'autres parce qu'ils n'ont rien à faire.
-Des voisins, des confrères ils sont trop! des domestiques, des
-filles!
-
-J'ai une piste.
-
-Ils sont deux qui vivent ensemble, en une tour d'ivoire qui est
-une tour de soleil et une tour de lune, une tour de marbre ou
-plutôt une tour d'immatérialité mauve car la lune et le soleil et
-les étoiles, c'est encore trop grossier pour eux. C'est le frère
-et la sœur: ils sont poètes puisqu'ils sont frère et sœur et qu'il
-est poète.
-
-Ils se nomment Tristan et Iseult sans effort, sincèrement, de par
-la volonté de leurs parents qui, les premiers entre les premiers,
-avaient entendu Wagner--dans le texte.
-
-Blonds comme on n'est blond que dans les légendes, beaux comme
-on est beau dans l'au-delà, si purs en leurs regards, leurs
-gestes, leur démarche et leurs doigts, si visiblement vierges, si
-ouvertement ingénus et désabusés, célestes de naissance, anges
-par vocation, ils sont harmonieux en leurs discours et leurs
-silences et chantent quand ils veulent parler. Leur affection est
-pour tous ceux qui les connaissent une consolation de l'existence
-et un avant-goût de l'au-delà. Nonchalamment, dédaigneusement,
-ils égrènent un chapelet de sublimités, et épandent, sans la
-couper, la beauté en des phrases qui se dorent de tous les ors
-et se doublent de tout azur. Rien ne trouve grâce devant eux;
-que dis-je? rien ne les blesse, rien ne les touche, rien n'existe
-que les idées, les utopies et les ailes. Assis en leurs hautes
-chaises, ils rêvent mollement, imperturbablement, comme ils
-prieraient. Tristan a permis à des fidèles de lire des poèmes
-lyriques, sans violence où l'élégie--la plus noble élégie venait
-attendrir et nuancer de discrétion l'audace de son génie.
-
-Quant à Yseult, elle est musicienne et transpose les musiques pour
-séraphins, pour monades et pour Dieux. C'est un délice vivant et
-si peu vivant, c'est une extase ambulante, si peu, qui ne sait pas
-ce que c'est que les rues, qui ne sait pas ce qu'est le chemin de
-fer, ce que sont les bateaux à vapeur et qui erre dans les forêts,
-sur les mers et dans les clairs de lune après y avoir été amenée
-par l'envol d'une Chimère.
-
-Eh bien! ce couple, cette extase, cette immatérialité, c'est ma
-lettre anonyme.
-
-Chacun a écrit la sienne, lui et elle, chacun a espionné, lui
-et elle, moi et toi, chère, chère «Madame Claire T...!» Claire!
-Prénom que je n'ai jamais prononcé, prénom devant lequel j'ai
-hésité! Il ne vous a pas émus, misérables, ce prénom magique, il
-ne vous a pas retenus comme au seuil d'une grotte enchantée,
-comme au seuil du paradis lumineux? Ah! ah! un mot, un mot de
-plus, à ajouter aux mots qui frappent et qui font saigner, un mot
-bref, qui ne fatigue pas. Et votre main l'a craché, votre main de
-scandale et de ténèbre.
-
-Canailles! canailles!
-
-Chaste et pâle Tristan, je ne sais pas si tu as aimé ma maîtresse
-ou si tu l'as désirée--je ne suis pas de ces gens qui peuvent
-établir une distinction, une gradation, un pont entre l'amour et
-le désir et qui peuvent entre eux jeter un précipice--, je ne sais
-même pas si, pour parler le style de la Bible, tu l'as convoitée:
-je sais que tu l'as obsédée de ta mélancolie, de tes plaintes, de
-ton néant lacrymatoire que tu prodiguais, de ton infortune, de ta
-souffrance, que tu l'as souillée de tes supplications et de ton
-désespoir, que tu as exercé sur elle le plus effroyable chantage à
-la tristesse, le chantage à la pitié, le chantage à la fraternité,
-le chantage à l'âme-sœur.
-
-Et, de ta Tour d'ivoire, tu es descendu dans la rue, tu as bu
-chez des marchands de vin et le peuple t'a marché sur les pieds,
-a grouillé autour de toi et sur toi, tu as attendu en des coins
-d'ombre, en des murs gras, tu as suivi des omnibus, tu as filé
-des fiacres, et ta sœur--ton rêve de sœur,--a sali ses souliers
-dans des ruisseaux, courant, suant, se tachant, culbutant pour le
-plaisir, pour le plaisir de trahir.
-
-Dévouement? A toi.
-
-Ah! c'est beau! c'est très beau!
-
-Mais ne me demande pas d'admirer--puisque tu ne peux même pas
-me demander de te punir, puisque tu m'es sacré--à cause de ta
-trahison, puisque, étant entré dans mon secret par la petite
-porte, la porte de l'assassin, tu fais partie de mon secret,
-comme le meurtrier qui, après avoir tué le prêtre en son église,
-demeurait en sûreté en cette église: jouis du droit d'asile et
-va... va...
-
-C'est moi qui fuis: il me semble que tu es tapi en cette chambre,
-et que tu emplis cette chambre. Non.
-
-Il y a une voix qui entre ici, une voix basse, gluante et pointue,
-une voix où tout tremble, où tout implore:
-
---La charité, messieurs et dame!... pauvre vieillard de
-soixante-quinze ans, incapable de gagner sa vie!...
-
-Je ne puis pas voir, je ne puis me préciser la hideur grimaçante
-et chenue de cet homme, sa sordide sérénité. Cette vieillesse qui
-traîne dans la rue, cette misère croupissante, cette désolation
-qui, des confins de la vie plonge dans la mort, se précipite dans
-ma chambre et, sans me menacer, me prend, me prend pour toujours,
-voix d'outre-tombe qui prolonge la misère, qui m'offre toutes les
-misères, qui m'entraîne dans les mailles du filet de Misère.
-
- * * * * *
-
-Y aura-t-il une place en ma chambre pour ton évocation à toi,
-chérie, pour ta haute et câline apparition, pour chasser d'ici la
-trahison et la détresse? Apercevrai-je, en un mirage consolant,
-ton pensif visage d'espoir? Ah! je t'aperçois et je ne perçois
-qu'un rire, un rire éclatant, sans pensée, un rire effroyable, ton
-rire, notre rire d'hier!
-
-Je fuis, je fuis plus ton rire, ton effroyable rire que tout
-le reste, ton rire qui clame, qui s'étend sur la trahison et
-sur la misère qui, plus effroyable, ensevelit en lui--pour les
-ressusciter--ma douleur, mon trouble et mon inquiétude.
-
- * * * * *
-
-Je me suis arrêté à la terrasse de café où je me suis arrêté déjà,
-où j'ai rencontré ton mari, où je le rencontre encore. Cette
-fois-ci, je lui ai demandé:
-
---Votre femme va bien?
-
-d'une voix tordue et brisée, sèche comme la fièvre, âpre et
-courte comme la peur, et je me suis approché de lui, tout près,
-pour boire ton image en ses yeux, pour lui voler ton immédiat
-souvenir. Il m'a répondu:
-
---Oui, très bien.
-
-Et les larmes me sont venues. C'est que je subissais ton martyre,
-chérie, ton incessant supplice de dissimulation et de simulation,
-ton effort pour paraître calme et joyeuse, joyeuse et--j'en étais
-sûr,--tu pleurais maintenant, tu t'effarais, tu t'affolais à ton
-aise, loin de ton époux--qui était là.
-
-Et je t'évoque...
-
-C'est ton rire qui me frappe en plein visage, ton rire jaillissant
-de ma mémoire, jaillissant du passé pour m'éclabousser et
-m'éclabousser de sang, ton rire s'égrenant, glougloutant, menu,
-compact, total.
-
-Une vieille femme, genoux fléchissants, allonge sa face, son cou
-plissé, ses rides vers mon cou:
-
---J'ai quatre-vingt-six ans, jeune homme, tousse-t-elle si
-lentement, et j'ai faim.
-
-Ton rire, chérie, ton rire fuse derrière la vieille femme,
-l'auréole d'une auréole malfaisante et je me recule de ce cadre de
-rire, de cette niche agressive de rires.
-
-La vieille femme ramasse ses vieux membres et ses vieilles rides,
-comme elle ramasserait des sous, et s'en va, d'un pas usé, du pas
-dont un revenant s'en retourne vers la tombe--où il était mieux.
-Elle n'est pas triste--elle ne peut plus être triste--elle a connu
-tant d'échecs!
-
-Je me rue sur elle, à travers le fantôme de rire, je lui donne
-convulsivement des pièces de bronze qui débordent son attente;
-et des remerciements pénibles, trop de remerciements, filtrent
-vers moi, des remerciements qui me font peur, qui m'apportent le
-malheur, qui m'attirent de plus en plus dans le chemin de misère
-et qui m'y clouent...
-
- * * * * *
-
-Et ton rire, chérie, me suit dans mon taudis solitaire, en mon
-petit lit à moi, se glisse entre mes camarades, vole de mes
-livres, de mes cauchemars, de mon sommeil.
-
-Ne ris plus, ne ris plus, chérie! Mais on ne commande pas aux
-absents!
-
-On ne commande pas au passé quand il revit.
-
-Ton rire, je le retrouve dans les rues, dans les aboiements
-des chiens, dans les rires même qui fleurissent dans les rues,
-les rires des petites ouvrières, des filles, des oisifs et des
-sergents de ville.
-
-J'ai rêvé à ton enfance, chez nous, et ton rire a revécu dans
-tes rires d'enfant; j'ai rêvé à ta ville natale, à cette
-dormante Péronne, si triste, si légendaire, si enfoncée dans les
-siècles--et des rires se sont égaillés de ses tours, des rires
-ont glissé des jours de ses dentelles, ont passé à travers ses
-batistes, ont crépité sur ses marais, ont rougi ses briques,
-ont bondi des murailles, de ses couvents, rires vert-de-grisés,
-rires nostalgiques, rires millénaires; des rires de bronze ont
-été chassés de ses canons encloués, des rires se sont élevés de
-ses tourbières, des rires ont été secoués par les cloches de ses
-églises et des rires se sont échappés, en boitillant, des rires
-étroits, de son hôpital.
-
-J'ai rêvé à ton père mort jeune, à ta mère sitôt morte et des
-rires ont violé leurs cercueils; je t'ai évoquée, jeune orpheline:
-rires en cornette, rires en crêpes, rires partout!
-
-Et notre chambre est trop étroite pour tous ces rires et mon cœur
-est trop étroit pour leur amertume: je ne puis les cracher, ces
-rires, avec des larmes. Je ne puis pleurer, comme un vieil homme,
-pleurer les larmes qui toussent, qui hoquètent, qui écartent.
-
-Et huit longs jours m'encagent en tes rires, huit jours sans
-nouvelles, huit jours de rage, de douleur et d'impuissance qui
-s'étirent entre l'attente d'une lettre d'amour et l'attente d'une
-lettre anonyme, huit jours raidis, huit jours qui retombent, l'un
-après l'autre, usés sans avoir servi.
-
-Je t'envoie du courage, poste restante, et--n'est-ce pas?--tu
-n'oses pas retirer mes lettres et tu vis, cloîtrée en ta terreur,
-haletante, guettant l'arrivée de ton mari pour te mettre à
-sourire, longuement, et pour figer sur tes lèvres ce sourire
-difficile, ce sourire de momie torturée?
-
-J'entends ton rire sourdre de mes mots qui se débattent et qui
-hésitent en leur appel, sourdre de mes désespoirs, sourdre de la
-fatalité qui nous étreint, qui nous sépare, qui nous précipite
-loin de l'autre après deux baisers contrariés et disjoints.
-
-Je veux travailler, tracer des mots indifférents: ton rire, ton
-rire, encore!
-
-Ah! chérie, reviens pour que je ne t'entende plus rire!
-
- * * * * *
-
-Tu reviendras.
-
-J'ai reçu une lettre de toi, enfin, une lettre de tendresse, de
-récriminations, de reproches sanglotants et d'étreintes contenues
-et sanglotantes aussi, une lettre ratiocinatrice, de belle et
-large raison et d'une passion si exacte, si jolie, si noble, si
-stricte, lettre digne d'une matrone romaine et d'Eloa, de Mme de
-Sévigné, de Mlle de Lespinasse, lettre d'héroïne et de martyre.
-
-Et ton rire, ton rire infatigable, l'encadrait, tournait autour.
-
-Je cours au rendez-vous que tu m'as donné pour tromper ton rire.
-
-Par un caprice, par une prédestination, par un exquis sentiment
-de pudeur, de poésie et de lointain, tu m'as dit de t'attendre au
-Trocadéro, au milieu de la galerie.
-
-J'y devance l'heure que tu m'as indiquée, je m'y morfonds, je m'y
-affole. Jamais je n'eusse cru à un tel nombre de galeries.
-
-C'est le labyrinthe même.
-
-Pour y retrouver la frêle Ariane qui veut y renouer le fil de
-notre fable, j'erre, j'erre solitaire--et pas assez solitaire. Des
-gens tournent et montent qui sortent de je ne sais où.
-
-Et les dieux captifs ne sortent pas pour me protéger, pour
-m'encourager. Des allumeurs de réverbères et des agents s'y
-relaient et la pauvre rouille des arbres et la triste blancheur
-des statues, le jardin chauve en contre-bas, sous la lividité des
-pierres et des arches, des voûtes et des portes, des colonnes et
-de l'écho, tout se mue en des rires, en ton rire, chérie, ton
-rire qui se courbe, qui tourne, qui monte, qui descend, qui
-s'engouffre du jardin sous la galerie, qui, des portes closes,
-se rue dans la galerie, ton rire qui, des bouches invisibles des
-dieux hindous aux bouches muettes des agents, des vagabonds et des
-allumeurs de réverbères, aux bouches blanches des statues, des
-troncs des arbres aux feuilles-fantômes, prend tout, roule sur
-tout, agite tout, valse--en quelle valse immense, redoublante--de
-l'écho au crépuscule, et grandit avec la nuit.
-
-Je vais d'une sortie à l'autre sortie et je reviens: ton rire
-tue les minutes! tant de minutes sous lui, s'en nourrit, s'en
-engraisse, ton rire déborde ces voûtes, déborde ce jardin,
-galope jusqu'au Champ-de-Mars, jusqu'en haut de la Tour Eiffel
-et retourne à moi en une poussée, en un soufflet gigantesque,
-le soufflet de tout l'enfer, de toute la méchanceté, de toute
-la bassesse humaine, le soufflet dont le démon souffletterait
-l'idéal et ton rire spasmodique, haletant, précipité me frappe et
-s'éloigne pour me frapper encore, pour me prouver que je n'ai plus
-rien de toi, pas même le souvenir et la mélancolie.
-
- * * * * *
-
-Ah! merci! chérie! tu te jettes contre ton rire: c'est toi, c'est
-toi! Te voilà!
-
-
-
-
-VI
-
-LES JEUX DE LA LUMIÈRE ET DU HASARD
-
-
-Tu me fais signe de ne pas aller à ta rencontre et, de ton long
-pas d'honnête femme, tu viens à moi, sans en avoir l'air.
-
-Et tu n'hésites plus, tu te laisses prendre, tu me prends, et, au
-beau milieu de la galerie, cependant que le jardin, les statues
-se taisent, s'apaisent, se recueillent pour notre communion, nous
-nous embrassons à pleine bouche, nous nous acharnons à notre
-baiser, nous nous embrassons, d'un seul baiser, pour les jours
-où nous ne nous sommes pas embrassés, et, sans honte, d'un seul
-sanglot, nous pleurons, nous pleurons ensemble.
-
-Nos larmes jumelles se brisent l'une contre l'autre, se joignent,
-se mêlent et nous nous serrons plus fort, nous pleurons plus
-fort, de tout notre cœur, de notre semaine vide, de tout nous.
-Chérie, chérie, ces galeries, ces salles fermées, tout est plein
-de douleurs d'amour, de rencontres aussi et de pleurs, de pleurs
-doux-amers, comme disait notre Pléïade.
-
-Toutes les légendes, toutes les amantes sont là, à peine raidies
-par les siècles et nous ne faisons, nous ne ferons rien de
-nouveau: les gens là-dedans ont aimé et sont morts avant nous.
-
-Mais en cette solitude sur quoi tombe la nuit, tu ne nous sens pas
-assez seuls: il y a trop de lyrisme, trop de résignation, trop
-de fatalité derrière nous, tu m'entraînes en notre secret, tu me
-tires en notre histoire qu'il faut continuer:
-
-C'est un fiacre où tu as encore à pleurer, pour les rires que,
-malgré toi, tu m'as infligés.
-
-Tu t'es mise à pleurer et à attendre la suite de mes pleurs tout
-de suite, en un coin, mais le cocher me rappelle: «Où faut-il vous
-conduire?»
-
- * * * * *
-
-C'est vrai: il faut nous conduire quelque part. Tu m'as fait te
-chercher très loin, chercher très loin tes larmes.
-
-Il faut aller ailleurs, suivre ailleurs tes larmes: les voitures
-ont des roues et ne peuvent vous laisser aimer en place: l'amour
-est vagabond chez elles.
-
-Je m'inquiète, je ne trouve pas, je dis au cocher: «A
-Notre-Dame!» Nous avons eu des dieux derrière nous ici, sans les
-voir; allons voir d'autres dieux, un autre dieu.
-
-Et tu t'affoles tout à fait: «Regarde, regarde: je suis suivie,
-nous sommes suivis!»
-
-Et tu trembles, sous mes baisers. Tu regardes par le petit carreau
-voilé: tu interroges les lourdes lanternes anonymes, qui, de leur
-rectangle rouge ou blanc, coupent la nuit.
-
-Mais nous voici un auxiliaire: le brouillard, le brouillard qui
-nous enveloppe, qui nous poudre le long des quais, le brouillard
-qui nous précède, courrier épars de mystère et qui nous suit,
-gris, épais, subtil protecteur.
-
-La Seine, opaque, rêve auprès de nous: des lumières dansent sur
-elle; c'est un paysage pesant, opaque, halluciné.
-
-Et je veux que tu me contes ta vie, depuis ces jours qui sont pour
-moi des rires-suaires.
-
- * * * * *
-
-Tu me contes des terreurs, des soupçons autour de mes soupçons,
-ailleurs, plus loin, plus près, tu me contes une farouche et
-blêmissante attente d'autres lettres, d'autres menaces, plus
-directes et une fureur vaine de baisers, une tendresse chaude et
-murée en un terrier de bête traquée, une prison humaine et une
-vraie prison, froide dans le froid, stoïque, se rétrécissant avec
-une seule porte, en dehors: la porte par où entre le danger, par
-où entre--non le remords, grand Dieu!--mais le reproche, par où
-entrent la jalousie, l'envie, la colère, la haine: la porte des
-vices et des malheurs. Prison où on n'écrit pas, où on n'espère
-pas. Prison où l'on s'impatiente, où l'on ne crie pas pour ne pas
-faire de bruit, où l'on hurle, où l'on sanglotte, où l'on agonise,
-où l'on meurt,--en dedans!
-
---Et te voilà, chéri, tu as été sage, au moins? Tu as pensé à moi,
-à nous? Es-tu remonté chez nous?
-
---Mais je n'en ai pas bougé, ma chérie, je t'ai attendue, si
-cruellement, si longuement! j'écoutais les voitures, une à une.
-
---Tu n'as pas entendu la mienne? Je me faisais promener au pas
-autour de chez nous, tous les jours, je passais, je repassais
-âprement, violemment.
-
---Et tu n'entrais pas?
-
---C'était périlleux: tu comprends, je voulais bien risquer de me
-faire prendre pour quelque chose mais pour rien!
-
---Pour rien?
-
---Tes volets étaient obscurs, sans rais, sans raies de lumières.
-
---Ah! chérie! pour ménager tes yeux, pour t'enfermer en un plus
-strict cercle d'amour, j'avais acheté un abat-jour!
-
---Je ne savais pas.
-
---Ah! de te savoir si près de moi et si grave, si ardente, combien
-je déteste plus mon désert, mon désert irrité, avide, peuplé de
-rires, peuplé de ton rire, tu sais, ce rire dont tu as empli, dont
-tu as débordé notre dernière après-midi?
-
---Je ne me souviens plus: j'ai tant pleuré! mais si ça t'ennuie,
-je ne rirai plus.
-
---Ris, ris tout de suite.
-
---Je ne sais plus.
-
---Eh bien! taisons-nous, chérie, et retenons avarement notre
-souffle, enlaçons-nous plus muettement, plus sauvagement en cette
-voiture qui boite le long du fleuve et qui ne peut pénétrer en
-ces lumières qui se varient et qui frémissent parmi des barques.
-Tenons-nous sans parler, comme des pauvres gens--que nous
-sommes--qui n'ont plus que leur amour, leur amour nu et dépouillé,
-les nerfs visibles, les chairs tailladées, leur pauvre amour, sans
-sourire, sans chansons, sans paroles, leur pauvre amour pauvre et
-grand, puissant par sa misère, comme la faim. Et nous allons prier
-Dieu pour nous, qui est loin. Nous ne prierons pas Dieu, chérie:
-il n'est pas là, il n'y est pas pour nous.
-
- * * * * *
-
-Notre-Dame se dresse, gonflée de saints et de vierges folles.
-
-Il est dit que nous n'aurons les dieux qu'en bordure, que nous ne
-les atteindrons pas: d'ailleurs avons-nous besoin d'aller chez
-eux? Ne les avons-nous pas sur nous, autour de nous, en nous,
-en cette voiture basse et cahotante, tous les dieux, les tiens,
-les miens, ceux qui s'occupèrent d'amour, les dieux de courage,
-de ferveur et d'héroïsme, les dieux de souffrance, les dieux de
-jeunesse et de larmes?
-
-Je me sens si pur de cet afflux de divinité que je te propose,
-si tu as peur, de ne plus t'aimer que d'âme, en cul-de-jatte
-platonicien.
-
-Mais, émue de ma candeur et de ma bonne foi, tu m'embrasses,
-pour me remercier, d'un tel baiser, d'un baiser si passionné,
-si fécond, si tyrannique que je te le rends, ton baiser, de mon
-humanité, de ma bestialité, de ma chasteté ancienne, et que nous
-scellons de ce baiser des noces nouvelles, païennes, totales,
-fauves et que la volupté promise, la volupté proche, l'âcre et
-délicieuse volupté de demain déborde cette voiture, déborde notre
-tristesse, déborde nos regrets, nos ennemis, notre malheur, notre
-désir.
-
---Viens, viens tout de suite!
-
---Où?
-
---Chez nous.
-
---Il est trop tard et tu n'y penses pas.
-
---Si j'y pense!
-
---Et j'ai trop peur!
-
---Tu n'as pas peur: le bon brouillard qui nous a fait blancs, qui
-nous a rajeunis et poudrés et notre baiser, chérie, notre baiser
-énorme et fin, qui a claqué, qui a rugi et qui a murmuré, comme
-un torrent qui va grossir et comme une source aussi, source de
-nouveaux baisers, source d'amour et de tous les amours, notre
-baiser-trompette et notre baiser-harpe, notre baiser d'appel,
-notre baiser de fouille, notre baiser de reconnaissance, de prise
-de possession, de communion, de grâce, de force, de tendresse
-et de fureur, ah! tâche à y échapper, chérie! enfuis-toi de ce
-baiser, un peu, pour voir! Tu es sa prisonnière, son esclave!
-
---Et toi?
-
---Moi aussi.
-
---Et les lettres anonymes?
-
---Aussi! Et l'univers aussi.
-
---Alors, pour le garder à nos lèvres, nous ne nous embrasserons
-plus? Nous ne pourrons plus nous embrasser aussi bien? Et ce
-baiser-gigogne sera-t-il stérile?
-
---Embrassons-nous, embrassons-nous, chérie.
-
---Tant que ça?
-
---Plus.
-
---Je vais te quitter.
-
---Parce que nous nous embrassons?
-
---Non; parce que j'ai à rentrer. Et puis, nous nous sommes
-retrouvés, nous nous retrouverons.
-
---Chez nous?
-
---Oui.
-
- * * * * *
-
---Tu m'as dit: oui d'une voix qui se reprenait à avoir peur et
-pour n'avoir pas plus peur, pour avoir peur toute seule, tu es
-descendue, rapidement.
-
-Et j'ai gardé mon fiacre désaffecté et je l'ai gardé longtemps
-parce qu'il restait sur la buée de la vitre une ligne nerveuse et
-claire que tu avais tracée et déchirée dans la nuit de ton doigt
-pour voir de la lumière, pour retrouver ta route, la route de ta
-fuite. Les lumières que tu avais requises par cette trouée se
-glissaient jusqu'à moi, me frappaient, m'appelaient. Je ne les
-voyais pas. J'évoquais ta main, ton doigt que tu avais retiré
-d'une caresse pour plonger dans la vie, la vie qui n'est pas à moi
-et je considérais, pâle, terrible, tout ce qui me restait de toi,
-cette égratignure de la vitre embuée.
-
-Et c'est peut-être tout ce qui me restera de toi, un soir, pour
-mes autres soirs, une ligne de lumière sur un champ de larmes!
-
- * * * * *
-
-Et j'ai tort d'être triste: je t'ai.
-
-Je t'ai eue là, dans cette voiture et je t'ai dans cette chambre
-où tu te risques, de plain-pied, de ton pied qui se déchausse.
-
-La porte grise de ma chambre se dérobe, en un mur gris; elle
-est difficile à voir et à toucher, c'est comme une caverne qui
-s'enfonce au flanc d'une vieille maison, en face d'une loge où mes
-concierges achèvent de vivre, sans plus se hâter qu'ils ne se sont
-hâtés dans la vie, si vieux, si polis, si résignés!
-
-Ma concierge entre, avant nous, de son pas de vieille femme, en
-notre temple d'adolescence d'hier, usée et morte pour permettre à
-notre extase d'aujourd'hui d'être chez soi, refait le lit, nettoie
-la chambre et traîne sa mécanique vieillesse en dehors, tire
-dehors sa pauvre vieille figure naïve et charmante en ses plis,
-comme une face qui n'a jamais menti, jamais trahi, qui ne sait
-pas, qui ne veut pas savoir.
-
-Et nous sommes chez nous.
-
-Je t'attends, à vrai dire, et je t'attends plus que de raison.
-
-Je romps mon ban, à deux heures: j'ai déjeuné en public, après
-m'être levé, sans retard, et j'ai semblé manger avec plaisir,
-causer, m'intéresser aux mille riens de la vie publique et de la
-vie privée, en commun, et je m'évade vers notre intimité, vers
-toi, vers ma vraie vie.
-
-Je monte lentement pour m'accoutumer au bonheur, pour entrer sans
-stupeur et sans clameur enthousiaste, en notre joie; je laisse un
-peu le jour mourir puis, pour te faire venir plus vite, je crée
-la nuit chez nous, je ferme les volets et je reste seul en face
-de la lumière, en face de cette lampe qui brûle pour toi et qui
-t'attend, qui t'attend.
-
-En cette rue peu passante, où des voix s'alanguissent et s'en
-vont, où des sabots se suivent et se ressemblent, où les voitures
-d'enfant crient aigrement sous la lassitude d'invisibles
-nourrices, des voitures glissent, funèbres, emportant mon espoir,
-des voitures qui semblent entrer chez moi, de force, qui crient
-jusqu'à moi, qui marchent sur moi, en quel nombre! Tu ne sais
-pas, chérie qui ne viens pas, en quel état je me tais et je me
-tords.
-
-Cette voiture qui tousse, qui crache, qui siffle va te déverser
-en l'acuité la plus qualifiée de ma fièvre, à la pointe de mon
-désir, au tourbillon de ma furie. Tu tombes à point et mon extase
-se ramasse, son leurre se double: c'est toi, c'est toi; la vérité,
-la volupté vont justifier mon erreur, vont jeter de la raison,--et
-quelle somptueuse raison!--sur le laborieux squelette de mon
-hallucination continue. Mon lit amical, mon lit d'attente va se
-transformer, je vais en bondir pour lui revenir avec toi!
-
-Mais c'est en vain que j'ai gardé mon souffle: le fiacre
-sourdement s'éloigne! Heureux encore quand c'est un fiacre et
-quand, en ma folie, je n'ai pas promu au rang de fiacre, une
-patache d'épicier ou un camion de marchand d'eau de Seltz.
-
-Je devrais, par un sens subtil, reconnaître de loin ta voiture; je
-reconnais toutes les voitures et j'exaspère mon désir, je peuple
-amèrement ma solitude et quand tu arrives, enfin! tu arrives tard,
-quand je t'ai perdue des fois et des fois et quand ma lampe a
-désespéré avec moi et qu'elle baisse, qu'elle baisse sous mes yeux
-clos.
-
- * * * * *
-
-Car je ne veux rien voir de cette chambre où tu fus, où tu n'es
-pas, de cette chambre où chaque objet me crie non ton nom,--je ne
-te nomme jamais,--mais ton corps, tout ton corps et chaque détail
-de ton corps, je ferme les yeux pour mieux songer à tes yeux
-clos, à tes yeux rétrécis par l'extase et la volupté et laissant
-s'épaissir je ne sais, je sais trop quelle lueur trouble, grosse
-de divinité et d'infini!
-
-Je ferme les yeux pour avoir un regard plus avide, plus frais,
-plus prenant lorsque tu t'approcheras, un regard qui se lavera
-sur toi de toute sa nuit, qui se reposera sur toi de tout son
-repos et qui te saisira et qui gardera assez de toi pour tous les
-pores aveugles de mon corps, de ma peau, pour les ventricules et
-oreillettes aveugles de mon cœur, pour toute mon anatomie éparse,
-pour mes entrailles, pour mon âme, pour tout moi.
-
-Je tâche à t'oublier tous les jours pour que tu me sois nouvelle
-et enchanteresse, pour que tu m'éblouisses de ta fraîcheur, de la
-magnificence ambrée de ta personne, de l'harmonie changeante de
-ton être! Tes yeux ont une manière de fixer, de laisser retomber
-ce qu'ils fixent, une manière d'attirer, de juger, de négliger, si
-particulière!
-
-Tu as une franchise si claire et si nuancée des yeux, de la
-bouche, des bras, du corps! Tu as une pudeur et une honte si
-fières! Et tu as une telle douleur en toi, une douleur si
-éternelle et si belle!
-
-Ah! chérie, comme il faut que je précipite ma sensualité! Comme
-il faut que je précipite toutes les nuances de ma pitié, de mon
-admiration, de mon respect! Comme il faut que nous nous hâtions!
-
-L'abat-jour enfoncé sur notre secret, les draps tirés sur notre
-frisson, les lèvres collées à nos lèvres, muettes parce qu'elles
-ont trop à dire et nos âmes errant, s'attristant et se réjouissant
-à la fois!...
-
-Mais ce serait un mémorial de fatuité, de vulgarité et de
-satisfaction parce que les nuances échappent, parce que de notre
-pureté, de notre innocence dans le péché, de notre fureur sainte,
-de notre emportement liturgique, de la lenteur passionnée de nos
-caresses, de nos caresses psalmodiées, il ne nous reste que ce que
-nous nous donnons l'un à l'autre et pour nous, chérie, pour nous
-seuls, pour ne pas transmettre aux autres, pour ne pas chuchoter
-aux autres, même en rêve!
-
- * * * * *
-
-Et, des jours où je t'ai attendue toute la journée, je me
-languis vers ma petite chambre, l'autre, là-bas, où m'attend
-l'éloquent enlacement de quelques phrases, bouclées, comme des
-bras d'étreinte, et qui me font pleurer, délicieusement, avant
-de dormir, qui me font dormir la bouche ouverte, serrée, ovale
-étroitement, en un baiser offert, en un baiser espéré, sans
-aigreur, qui dure toute la nuit et qui dure le matin, aussi, car
-je veux dormir longtemps, plus longtemps,--jusqu'à toi...
-
-Les jours où je t'ai eue, je voudrais,--oh! à l'heure seulement
-où je rentre,--ne t'avoir pas eue, pour trouver une lettre de
-toi, pour tomber, le cœur le premier, en des mots et des phrases
-de toi, pour avoir la douceur réelle et la vaine douceur, plus
-subtile et plus rare, pour être heureux d'avoir été heureux, pour
-être heureux d'être malheureux.
-
-D'ailleurs, sans vanité, tu peux être contente de moi: je ne t'ai
-jamais fait part de mes impatiences, je t'ai toujours accueillie
-comme la déesse la plus pure et qui prévient jusqu'au désir,
-j'ai été soumis, petit garçon, j'ai lutté avec toi de candeur,
-de gentillesse, de politesse, de tendresse, de gâterie et de
-cajolerie.
-
- * * * * *
-
-Et je t'ai fait pleurer deux fois, tout de même,--et c'était à
-cause de ton mari.
-
-Je t'ai dit la première fois, tout simplement: «Je voudrais le
-voir mort. J'ai prié Dieu qu'il le fasse mourir.»
-
-C'était vrai. Il t'avait empêchée de venir la veille, il t'avait
-même empêchée de m'écrire, il t'avait séquestrée, dédiée à des
-amis, à un dîner dont je n'étais pas, t'avait infligé des soins,
-des soucis, des inutilités et tu avais été la stérile esclave du
-foyer sans amour, du foyer qu'on ouvre aux étrangers, où on les
-convie, où on les fête, pour rien, pour empêcher tout un jour
-une amante d'appartenir à son amant, pour empêcher toute une
-nuit une rêveuse de rêver, d'espérer, pour la sevrer de joie et
-d'amour, de tristesse d'amour, d'amour chanteur et d'amour muet;
-j'avais demandé la mort de cet homme à Dieu comme je lui demandai
-des miracles qu'il m'accorda,--et que je ne me rappelle qu'en
-tremblant, du tremblement sacrilège et religieux,--et comme je lui
-demandai des choses simples qu'il me refusa, parce que c'était
-trop facile.
-
-Et je te le dis, puisque je te dis tout, entre deux baisers. Tu
-ne fis pas effort pour retenir tes pleurs: un sanglot déchira ta
-poitrine, un sanglot te secoua et tu crias: «Non! non! je ne veux
-pas! je l'aime! je l'aime!»
-
-Je dus te calmer, de baisers frais, de baisers de remords, en te
-berçant d'autres baisers; baisers odieux, et j'avais peur que tu
-les crusses teints du sang de cet homme.
-
-Je te disais: «C'est pour rire», et tu pleurais plus fort et je
-te permis de l'aimer, en t'embrassant: «Oui, oui, aime-le, tu me
-feras plaisir. Je veux que tu l'aimes. Il est bon».
-
-Et je te gardai pour te consoler mieux et pour te consoler tout
-à fait, en mon humiliation; nous nous aimâmes plus avant, pour
-l'amour de lui.
-
-Une autre fois, tu pleuras parce que la veille, j'avais rencontré
-une ancienne maîtresse de Tortoze. Rencontre que je te citai, pour
-faire nombre, sans y penser.
-
-Tu me dis: «L'année dernière, ça me mettait en fureur d'entendre
-ce nom. Toutes mes jalousies jaillissaient, tournaient,
-bouillonnaient. Ça me faisait pleurer: maintenant ça ne me fait
-plus rien. Que je suis malheureuse!»
-
-Et tu pleuras, de sentir qu'elle ne te faisait plus pleurer. Tu
-pleuras ton ancienne jalousie, ton amour passé, tu pleuras à la
-pensée que tu n'aimais plus ton mari!
-
-Je raille! A la pensée que tu pensais ne plus l'aimer, que tu
-l'aimais du fond de ton crime et que tu levais vers lui les
-yeux,--tes yeux en pleurs,--comme sur un maître lointain au lieu
-de les baisser vers lui, voûtée comme sur ta chose.
-
-Et moi qui n'ai jamais eu de maîtresse, moi qui n'ai consenti à
-l'amour que parce que c'était toi, moi qui t'ai parée de mille
-voiles secrets de pureté et de divinité pour te déshabiller,
-moi, si hautain, si orgueilleux, si méchant, je t'ai laissée
-pleurer--pour ne pas te faire de peine et je t'ai demandé
-pardon--comme il est juste.
-
- * * * * *
-
-Je n'ai pas eu de révolte quand tu m'as dit:
-
---Il faut toujours que je te défende. Les gens ne savent pas,
-tu comprends. Alors ils t'attaquent devant moi, disent que tu
-es méchant, que tu n'as pas de cœur. Je leur réponds qu'ils se
-trompent.
-
---Ce n'est pas la peine. Ai-je été méchant envers toi?
-
---Oh! mon chéri! tu as toujours été parfait et si tendre et si
-câlin et tu as eu pour moi des yeux de bonté, de naïveté, des
-yeux qui ne croient pas au mal, des yeux de foi, de beauté et de
-splendeur. Mais je ne peux pas les leur décrire ces yeux-là, aux
-gens, je ne peux pas, pour leur prouver que tu n'es pas méchant,
-les introduire dans notre lit, les gens, et je veux tant, tant
-être fière de toi!
-
---Tu n'es pas fière de moi?
-
---Je voudrais être plus fière, d'une fierté qui tiendrait le
-monde. Je voudrais que les gens fussent fiers avec moi.
-
---Attaque-moi quand je ne suis pas là et dis-moi, à moi, du bien
-de moi.
-
---Voilà que tu deviens méchant. Je n'ai jamais pu hurler avec les
-loups: c'est plus fort que moi: je murmure.
-
---Merci, chérie, mais écoute: je suis gentil avec toi, n'est-ce
-pas? parfait, lyrique, calme? Eh bien! il faut que j'use sur les
-gens la méchanceté qui me reste pour compte, que je sois dur,
-méchant, d'avance, pour venir à toi, purgé, lavé, libre, pur, tout
-de hautes pensées, tout cœur, tout rire--rire sans dessous--toute
-lumière et tous baisers.
-
---Je veux te donner assez de joie pour que tu en éclates, pour
-que, de toi, il en jaillisse aux autres, pour qu'ils soient
-heureux par moi, par toi; je veux noyer ta rancœur de naguère,
-ton amertume de toujours, je veux te modeler de mes caresses, te
-recréer, te créer de mes caresses, je te veux beau, je te veux bon.
-
---Mais pourquoi les gens me blessent-ils de leur horreur, de
-leur vide, de leur néant? Pourquoi ai-je la faculté, la vertu
-d'indignation?
-
---Pardonne-leur.
-
---Ils ne nous pardonnent pas.
-
---Et pourquoi t'occupes-tu des gens?
-
---Ce n'est pas moi qui ai commencé.
-
---Ah! mon grand fou! comme je t'aime!
-
- * * * * *
-
-Tout est bien qui finit bien et je tâche, ensuite, à me dominer, à
-être indulgent, à louer et à approuver.
-
-Et je reviens ici chercher de l'indulgence. Je l'attends. Les
-voitures hurlent et piaulent devant ma fenêtre aveuglée. Je suis
-plus impatient aujourd'hui que les autres jours et mon lit me
-paraît hérissé.
-
-Ma lampe casquée de son abat-jour rouge m'appelle à elle. J'ai de
-l'encre. J'ai disposé l'inutile papier blanc qui demeure vierge
-chaque jour et que j'emporte pour le rapporter, à cette fin, je
-pense, d'entendre moins les battements indiscrets de mon cœur.
-
- * * * * *
-
-Et, aujourd'hui ma misère sentimentale évoque la misère de mon
-enfance; ma faim évoque ma faim de naguère, les baisers proches
-hèlent les baisers précipités de ma mère qui se répartissent, qui
-s'agglomèrent, qui se fondent sur des années et des années,--et
-tes larmes, tes larmes d'hier attirent, comme un aimant liquide,
-les larmes que je versais sur les joues et sur les genoux de ma
-mère et dont j'adoucis, quotidiennement, les angles de ma vie, au
-début de ma pauvre vie.
-
- * * * * *
-
-C'est le fantôme de mon enfance qui entre et qui vient, sans
-cruauté: je n'ai pas démérité de lui. Il me demande ma pitié, mon
-attachement. Il demande à l'amant, à l'être de tendresse et de
-bonheur que je suis, de la tendresse pour l'enfant pâle et sans
-plaisir que je fus--et je m'attendris et j'écris ma tendresse.
-
-J'ai à saluer la veille d'une bataille mon meilleur ami, plus
-détesté encore que moi.
-
-C'est mon enfance qui le saluera, mon enfance qui le lut, qui
-lui emprunta du courage et qui lui emprunta--il n'en était pas
-besoin--de la mélancolie et du mépris.
-
-Je lui rends l'émotion que je lui dois, je lui apporte mon
-admiration, mon respect, mon affection et c'est mon enfance qui
-dicte, ma triste enfance et c'est mon émotion de jadis.
-
-Toute ma misère m'est revenue et se tient droite entre les quatre
-murs et mes années sont là, d'un jet, qui furent sans femme et
-sans autre amour que celui de ma mère--qui avait faim.
-
-Chérie, tu es douce: tu ne veux pas chasser mon enfance,
-m'infliger trop tôt la joie: tu me laisses revivre à mon aise ma
-misère et ma virginité.
-
- * * * * *
-
-Et quand tu viens, il est tard, trop tard pour être trop heureux.
-
-Tu m'offres ton front, tu m'offres tes yeux, tu m'offres ta
-bouche, mais lentement, dans le rythme de ma mélancolie. Nous
-sommes des pauvres, exquisement, des pauvres qui ne trouvent qu'au
-fur et à mesure un front, une bouche et des yeux, des pauvres qui
-achètent--cher--du bonheur, pas réel, et des baisers timides,
-qui achètent de l'amour et qui n'insistent pas, pour avoir des
-regrets, pour avoir faim--encore, pour avoir envie de pleurer, en
-dormant, pour une moitié de joie et une moitié de désespoir.
-
- * * * * *
-
-Chérie, chérie, ma journée, ma page d'hier, c'est aujourd'hui de
-la littérature.
-
-J'ai corrigé les épreuves de mon évocation, de ma misère, de ma
-sensibilité éternelle, de mon enfance. C'est imprimé, après des
-crimes, sous des crimes et ces phrases frissonnantes sont raides,
-en leur gaine de feuilleton comme un autre feuilleton. Des gens
-s'attendrissent dessus cependant--et il y a des pleurs mais je
-n'y veux plus penser.
-
-Je m'évade de mon enfance, je m'évade de ma misère pour ne plus
-songer qu'à toi, chérie.
-
- * * * * *
-
-Te voilà: la lampe n'a plus l'air, parce que je ne veux plus,
-d'une lampe de vestale qui me rappelle mon histoire, mon passé et
-mes bégaiements, mes éveils de conscience, mes éveils d'ambition
-et de rancœur parmi de la faim.
-
-Ce n'est pas un phare non plus qui ouvre l'avenir, d'une grosse
-lumière.
-
-C'est le lampion de l'heure qui fuit et que nous ne laissons pas
-fuir comme ça, c'est le lampion d'une heure de joie, d'une fête,
-d'une débauche. Allons-y! Eh bien! c'est une débauche que la peur
-trouble et scande!
-
-C'est vrai: (je n'y pensais plus!), nous nous cachons! c'est vrai!
-
-En cette chambre qui est nôtre, qui est si nôtre, qui ne s'ouvre,
-qui ne s'entre-bâille que pour nous, en cette chambre qu'on ne
-découvre qu'avec de la bonne volonté, qui se révèle tout à coup,
-qui se déchire du mur sans en avoir l'air, tout le monde a le
-droit d'entrer--et le commissaire de police.
-
-Les voitures que j'écoute, que je guette, que j'entends si
-impatiemment, si goulûment, les voitures que, par delà mes volets,
-je viole de mon oreille pour t'en arracher, les voitures d'espoir,
-les voitures de spasme qui t'amènent--enfin!--après un cortège de
-voitures avant-courrières, comme en un défilé, comme en une entrée
-d'impératrice, les voitures, dès qu'une voiture t'a jetée ici, à
-regret, nous deviennent ennemies et menaçantes.
-
-Leur chanson change: c'est le danger qui grince, c'est
-l'inconnu--prévu--qui ricane, c'est l'obstacle, c'est l'horreur.
-Qu'une voiture s'arrête devant ma fenêtre et obstrue notre
-invisible horizon,--l'horizon auquel nous avons renoncé--de sa
-masse noire, tu t'apeures, tu trembles et tu veux que je tremble.
-
-Les voitures viennent se briser contre notre étreinte mais elles
-reviennent et jonchent notre lit de débris coupants qui exaspèrent
-notre fièvre et notre torpeur divine, qui piquent notre lutte
-amoureuse comme on pique les taureaux dans les cirques et qui nous
-donnent l'un à l'autre comme on se donne devant la mort. Agonie
-qui se renouvelle, qui se multiplie et le spectre du flagrant
-délit, avec son écharpe, ne quitte pas notre lit et garrotte notre
-nudité. Quand nous nous rhabillons, je te dis: «maintenant, on
-peut venir, nous sommes plus honorables»; et on ne vient pas.
-
-Plaisanteries qui nous brûlent la bouche et qui y coulent de la
-vulgarité comme du plomb fondu.
-
-J'ai acheté un peu de feu parce qu'il fait vraiment très froid, et
-j'ai acheté une montre.
-
-Vieille, très vieille montre symbolique, des amours s'y cisèlent
-en argent sur un cadran de cuivre et ce sont des amours
-mélancoliques et un tombeau. J'avais peur que cette montre ne
-voulût pas marquer l'heure, mais elle fut docile dès qu'elle vit
-qu'il s'agissait d'amour, et si elle s'arrêta un jour, c'est que
-nous n'avions pas assez joui de l'heure, l'heure qui fuyait.
-
- * * * * *
-
-Et puisqu'ici, c'est un journal de joie et un continu fragment.....
-
-Nous ne nous sommes jamais tant aimés que ces deux jours. Voici
-deux mois que je ne vis que pour la volupté, mais jamais nous
-n'avons été impatients, aussi ardents, aussi hardis.
-
-Nous avons été murés en notre volupté. La lampe lasse, la montre
-triste, nos tristes vêtements passés, nous avons cherché la porte,
-mais le feu s'est éteint sans nous attendre et le froid a gelé la
-serrure, a glacé la clef dedans: la clef ne tourne plus.
-
-Et, dans mes efforts, je casse la clef. Ah! ta stupeur et ton
-effroi, chérie, ne durent pas longtemps: tu t'en vas par la
-fenêtre, sans ennui, et si crânement et si pudiquement, tu
-t'évades si joliment de notre bonheur! Et je ferme les volets
-derrière toi, derrière moi.
-
-C'est un tombeau, notre chambre: tombeau qui se rouvre et qui
-ressuscite. Car je te retrouve le soir, presque seule, et je te
-retrouve si tôt, aujourd'hui, le lendemain et nous sommes si gais,
-si oublieux du danger!
-
-Ah! chérie! chérie! Ce soir, je vais à une première et les mots
-d'amour qui s'y suivent, qui y rebondissent, qui s'y engendrent,
-me clouent, me foudroient.
-
-Il faut que je tombe dans tes bras vite, vite, pour oublier que
-je suis malade. Nous ne devrions assister qu'ensemble à des
-spectacles où on parle d'amour.
-
- * * * * *
-
-Ensemble! mais tu t'en vas! tu es partie, après tant de baisers
-d'adieu que ce n'étaient plus que des baisers sans plus. Et il ne
-me reste plus aujourd'hui où tu pars tout à fait, que ton mari,
-que Tortoze et je m'attache à lui pour avoir quelque chose de toi.
-
-Ah! j'ai bien envie de lui dire:
-
-«A propos, je suis l'amant de votre femme»,
-
-pour voir, pour rien, pour tout, pour qu'il me tue, pour qu'il te
-tue, pour qu'il te lâche à moi, dans l'autre vie ou dans celle-ci.
-
-Et je suis las de cette vie de mensonge, qui me pèse tant quand
-tu n'es pas là, qui m'écrase sans excuse, sans consolation, quand
-nous ne sommes pas tous deux à noliser nos remords. Mais il est si
-gentil, si fraternel!
-
-Et je pense trop à toi, en dehors de lui. Et je cherche trop à
-filtrer ses paroles, à filtrer sa présence pour n'en tirer, pour
-n'en garder à mes lèvres et à mon cœur que ce qui est à toi, que
-ce qui vient de toi.
-
-Le soir tombe, la nuit commence qu'il achèvera avec toi, très
-loin, vers l'Italie.
-
-C'est une nuit que je voudrais arrêter en sa longue course
-d'hiver, c'est une nuit que je laisse tomber et s'enfuir en
-soupirant, parmi mes sourires à Tortoze.
-
-Et Tortoze me serre la main pour la dernière poignée de mains
-(c'est la centième). En le perdant, chérie, je te perds deux fois!
-
-
-
-
-VII
-
-ÉTRENNES LYRIQUES ET TRAGIQUES
-
-
-J'ai passé la fin de l'année, le commencement de cette année-ci à
-songer à toi et à ne songer qu'à toi, ma pâle fiancée.
-
-Tu vas me dire: «Ce n'est pas vrai. Je sais que tu passes tout ton
-temps--et tout le temps des autres--à songer à moi. Ne fais pas le
-malin. Tout le temps tu songes à moi,--et tu ne t'en portes pas
-mieux pour ça.»
-
-Mais ne badinons pas: j'ai songé à toi la nuit de l'An--devant
-témoins.
-
-J'étais dans un appartement lointain, avec quelques hommes de cœur
-ou d'esprit, d'esprit et de cœur, par hasard. C'étaient des hommes
-savants ou passionnés--ce qui est la même chose, qui pensent par
-métier, par oisiveté ou par vocation.
-
-Ils pensèrent cette nuit-là: c'est dire qu'ils parlaient. Autour
-de cette longue table légère et blonde, parmi les lumières et
-les fruits, parmi les femmes qui se penchaient, qui écoutaient,
-qui chuchotaient discrètement, c'étaient les plus belles paroles
-du monde, de la terre et du ciel, aperçus nouveaux, aphorismes
-hardis, paradoxes aussi, mais paradoxes lyriques et des idées,
-des idées! C'étaient des plaisanteries aussi, des plaisanteries
-tantôt inconsistantes, tantôt éperonnées: c'était un concert, une
-mousquetade et des bombes, c'était charmant, exquis, vibrant,
-profond--et mieux encore.
-
-Je voudrais trouver d'autres louanges encore et les plus larges
-cris d'enthousiasme, car je juge ces hommes sur leur réputation,
-sur l'estime que j'ai pour eux et sur ma conviction que, cette
-nuit-là, ils se sont surpassés eux-mêmes: la vérité, c'est que je
-n'ai rien entendu, rien écouté, et que, si je ne connaissais pas
-mes éminents compagnons, je ne saurais même pas s'ils ont parlé:
-je songeais à toi, ma pâle fiancée.
-
-Lourdement, profondément enfoui en mes rêves et en mes souvenirs,
-plongé comme en un sarcophage de roses et de chrysanthèmes dans
-l'humide et vivante ombre de nos baisers, pétrifié, pour ainsi
-dire, de notre molle tendresse, je ne disais rien, je ne sentais
-rien,--et c'est à peine si je mangeais. Je n'appartenais plus à
-ce monde. J'avais émigré.
-
-Il y a dans la nuit de la Saint-Sylvestre, un trou, un coin très
-ignoré, où l'on échappe à ses amis, à la monotonie de sa vie, où
-l'on s'échappe de soi-même, où l'on galope sur des routes bleues
-et en des coulées de lunes. On visite des ombres, on salue de
-vieux regrets, de vieux remords, et l'on va, pèlerin nostalgique,
-parcourir d'un regard le Pays de Tendre, ce pays dont on ne sut
-jamais dresser que des cartes muettes, car, les vraies cartes du
-Pays de Tendre, on ne les dessine pas, on les soupire et l'on ne
-peut rien y déterminer, pas même la place de son tombeau.
-
-Cette nuit-là, je ne parcourus même pas le Pays de Tendre: j'y
-fus ravi en esprit, comme on écrivait au grand siècle--c'est
-le dix-septième que je veux dire--en esprit! j'exagère, car je
-n'avais pas d'esprit, j'étais lourd, comme on est lourd lorsqu'on
-est mort--et qu'on n'est pas mort d'amour.
-
-Les mots autour de moi voletaient, s'entrechoquaient, se
-rencontraient, entraient l'un dans l'autre--et c'était comme un
-berceau d'arbres aux feuilles chantantes, comme le berceau de la
-nouvelle année que nous attendions en mangeant et en buvant et
-qui était venue toute seule sans qu'on s'en aperçût, sans qu'on
-fît attention à elle, qui était là, auprès de nous, sur nous,
-grelottant, mal lavée et grise.
-
- * * * * *
-
-Ah! elle ne ruait pas dans les brancards, elle ne se précipitait
-pas, la pauvre, pauvre année. Les hommes parlaient toujours;
-d'une année à l'autre, ils avaient jeté un pont de bateaux, un
-pont volant, un pont d'idées, de mots furieux, d'utopies et
-de plaisanteries. Et ils ne pensaient qu'à leurs pensées, et
-n'avaient pas la politesse, la sagesse de songer un peu à la
-petite année qui s'en était venue, qui était là, qui était triste,
-peu rassurée, et si petite!
-
-Et je souris à la petite année.
-
-Elle n'avait même pas la force de me sourire.
-
-Je dis à une dame, à côté de moi:
-
---Je vous prends à témoin que je pense à ma fiancée.
-
-Elle me donna acte de mon aveu et se remit à écouter les gens qui
-parlaient plus que moi et qui parlaient mieux. La petite année
-tremblait toujours. Je cherchai à la bercer en un discours.
-
---Petite année, lui dis-je, tu es jeune, tu ne sais pas, mais il
-y a beaucoup d'êtres qui tremblent plus que toi--à cause de toi.
-Ils croient que tu leur apportes des malheurs, des deuils, des
-hontes, des crimes, peut-être, ils t'imaginent agressive, armée
-et rosse, pour être de ton temps. Et d'autres te cherchent d'yeux
-égarés, d'yeux qui veulent voir partout la chance--et qui ne la
-voient nulle part. Petite année, je sais que tu es très bonne et
-que tu viens, nue, les mains vides et pauvre. L'autre année s'en
-est allée, à son honneur, sur des applaudissements de théâtre:
-elle ne t'a pas passé un bilan mais l'a caché dans un coin. Ne
-t'apeure pas, petite année, je te prends: pour que tu n'aies pas
-froid, pour que tu saches sourire, pour que tu saches aimer, je te
-dédie à ma fiancée, je te dédie à mon amie. Tu te réchaufferas, tu
-t'illumineras du reflet de ses yeux, tu t'adouciras à la clarté de
-sa bouche.
-
-«Petite année, tu nous appartiens à nous deux, mon amie et moi!
-nous t'adoptons, tu es notre enfant, tu verras comme nous te
-ferons belle, riche et parée. Rassure-toi, tu es à nous. Tu nous
-apporteras les pires émotions, les plus belles inquiétudes, les
-plus douces, les plus farouches étreintes, et tu déchaîneras sur
-elle et sur moi, sur notre unique âme à deux bouches l'essor
-éclatant des gloires; tu nous donneras la terre et tu nous
-donneras aussi le royaume des amoureux, qui n'est pas de ce
-monde, mais qui contient ce monde--et les cieux.
-
-Petite année, tu es bonne et tu seras meilleure à vivre avec
-nous--et de nous.
-
-«Les années, quand elles naissent, sont toute bonté, toute bonne
-volonté. Mais il y a des hommes qui, peu à peu, les cognent, qui
-jettent des événements en travers, qui se jettent au travers des
-événements, et qui provoquent ainsi des chaos divers auxquels les
-années les mieux constituées ne peuvent pas résister. Tu seras
-douce, n'est-ce pas, petite année, à l'homme chez qui nous sommes
-et qui discute là-bas et qui rit comme il lancerait des coups de
-sabre. Et tu seras douce à tous ceux et à toutes celles qui sont
-ici--et aux autres, et à tout le monde.
-
-«Non! petite année, tu ne seras pas douce à tous; les années ne
-sont pas faites pour être douces, elles sont faites pour qu'on
-les _tire_, comme disent les forçats, dans le bagne étroit de la
-vie. Mais, petite année, je t'ai prise, par pitié, je te garde,
-je t'aurais prise de force. Je ne te violerai pas, parce que
-j'ai juré fidélité à ma fiancée, mais je te garrotterai, je te
-ligotterai, je t'hypnotiserai. Sois tranquille, je ne me laisserai
-pas faire par toi: je te tiens.
-
-«Quelqu'un qui sait tout et qui connaît les taureaux en outre, me
-répète que, d'un geste gracieux, les toréadors, avant de mettre à
-mort le taureau, le dédient à la plus belle. C'est ainsi que je te
-dédie à mon amie. Je n'ai pas envie de te tuer, petite année, mais
-je veux combattre; tu ne seras pas pour moi un an de repos, mais
-un an de luttes où, s'il en est besoin, je me créerai des ennemis,
-où j'inventerai des dangers et des obstacles pour pouvoir, pendant
-et après, être plus tendre avec mon amie, pour pouvoir pleurer
-avec elle plus de larmes et pour être avec elle plus longuement et
-plus inquiètement heureux. Petite année, je t'ai baptisée au nom
-de l'amour, va, je te souhaite d'être bonne.»
-
- * * * * *
-
-Par une des fenêtres entraient toutes sortes de lumières, des
-lumières menues qui tremblaient, qui s'enfonçaient dans l'infini:
-la Seine s'étendait sous elles et autour d'elles, immobile et
-lente. Les étoiles, le ciel grave, ces lumières qui se faisaient
-parfois rouges et vertes, cette lenteur de l'eau, tout assemblait
-un paysage sans âge, sans couleur locale, d'un charme vague, de
-la mélancolie la plus gracieuse et la plus cosmopolite. C'était
-Paris, certes, et c'étaient ses environs où des forêts poussent
-pour qu'on s'y parle amour, de très près, et c'était aussi Venise
-et c'était l'Écosse, et c'étaient les pays nostalgiques, les lacs
-nostalgiques où glissent des barques et des rêves, et c'étaient
-un peu ces corridors des limbes où il ne passe personne et où, à
-deux, on ne regrette pas le Paradis.
-
-Et ton âme, mon aimée, passa dans l'air léger de cette nuit et me
-regarda des grands yeux du fleuve.
-
- * * * * *
-
-Ce fut une nuit exquise. Je m'obstinai à ne pas parler, à rêver,
-à me laisser aller à toi, à me laisser, de loin, prendre par
-ton souvenir, par ton âme, par tout toi. Et, lorsque je revins
-chez moi, tout Paris m'apparut qui se donnait à nous, les
-Champs-Elysées, les quais, les places. Même je fus heureux tout à
-fait: mon cocher passa sans nécessité devant la colonne Vendôme.
-Je vis que l'année me voulait du bien, et je l'en remerciai
-poliment.
-
- * * * * *
-
-Mais je me suis trop hâté de me réjouir. Quelle idée m'a pris de
-dire au cocher de me «déposer» à un café du boulevard?
-
-Pourquoi les cafés, cette nuit de l'an, sont-ils ouverts toute
-la nuit, et pourquoi le souvenir des terrasses où je rencontrai
-l'autre me hante-t-il à cette heure où l'année s'est changée? où
-arrive une année toute propre et toute pure?
-
- * * * * *
-
-C'est une de ces nuits d'hiver où il ne fait pas assez froid.
-On s'est assis à la terrasse d'un café et l'on a tâché à causer
-parmi les douze cris de minuit. On a ri un peu pour se persuader
-qu'on ne va pas être plus vieux d'une vieillesse soudaine et que
-la mort n'est pas plus proche: on a tiré sur les mots, sur les
-plaisanteries, on les a fait durer pour sentir un pont entre les
-deux années, pour y entrer mollement, sans s'en apercevoir, en se
-sentant même.
-
-Voilà: le douzième cri s'est éteint, l'heure s'est homologuée à
-toutes les horloges pneumatiques de la ville, on est dans l'année
-nouvelle, franchement, absolument, de la tête aux pieds, des
-dettes aux espérances, jusqu'à l'âme.
-
-Les minutes s'égouttent. On vit de la même vie, en un trouble. Et
-ce sera une nuit comme les autres nuits.
-
- * * * * *
-
-Non. Le boulevard s'émeut, frémit et devient tyrannique; le
-boulevard, opprimé par les baraques mystérieuses, le boulevard
-étranglé par les lumières Collet, par les camelots et les soldats
-permissionnaires, déborde, crache et vomit. Il vient à nous, roule
-à nous des hommes et des femmes. Ça chante et ça ricane, ça nous
-éclabousse d'un blasphème et d'un hoquet gouailleur, d'une plainte
-qui s'use à force d'avoir servi: c'est la misère et l'infamie
-qui viennent nous frapper au cœur et qui grimacent pour se faire
-reconnaître: vieilles connaissances, vieilles amies, parentes de
-province, maîtresses incestueuses d'hier.
-
-On finit par regarder pour ne plus voir, pour ne pas sentir autour
-de soi les petites filles qui mendient comme elles dormiraient et
-les haleines d'assassins des vagabonds. Et l'on demeure, éternel,
-les yeux fixés sur l'horreur cinématographique du boulevard.
-
-Qu'est-ce que cette foule-là?
-
-Nous ne l'avons jamais vue. D'où sort-elle? Nous avons vu ce
-jeune homme à une audience de police correctionnelle, nous avons
-coudoyé ce policier dans une réunion anarchiste, et cette femme,
-nous l'avons vue qui riait à une représentation de mélodrame.
-Mais ce ne sont pas des individus, c'est un ensemble, c'est une
-procession, c'est une armée, c'est un monde: ça se tient et ça
-colle avec de la boue, avec des menottes, avec du blanc gras et
-de la mauvaise sueur.
-
-Vieux hommes courbés, blanchis et sales, les yeux durs et
-fixes en une vision de revanche sur la société et le destin,
-filles en cheveux roux, cyniques et dolentes, les haillons,
-adolescents précis aux bouches féroces et aux paupières lasses,
-mûres courtisanes, terribles, mendiants et commis congédiés,
-simples pauvresses et scélérats à compartiments, ils tiennent le
-boulevard, bousculent et étouffent les infortunés bourgeois qui,
-les bras lourds de cadeaux, rentrent chez eux, et vont, les bras
-vides, les mains hésitantes et l'âme hésitante, devant nous.
-
-Ah! ces regards qui ne s'arrêtent pas sur nous, qui nous percent,
-qui nous marquent et qui s'en vont! Ces mâchoires lourdes qui
-mâchent à vide, pour se faire les dents!
-
-Et les gens marchent à vide aussi.
-
- * * * * *
-
-Nous entendons un murmure, nous devinons des paroles, un chant
-tacite, parmi ces chansons qu'on nous offre malgré nous. «Ah!
-disent ces gens, vous rêvez à l'année qui s'en est allée. Cette
-année, vous vous demandez si elle a été celle de ce romancier ou
-de ce souverain, de ce poète ou de cet inventeur, de cette utopie
-ou de ce vaudeville! Cette année a été presque la nôtre: elle a
-été celle de notre frère, de notre amant, de notre fils, qui a
-été guillotiné comme meurtrier, de notre ami qui s'en est allé
-au bagne, de par l'indulgence des jurés, et de notre camarade
-que voici, qui a été meurtrier, violeur et faussaire, mais qui
-est malin et qui a de la chance. Vous vous demandez que sera
-cette année; vous demeurez anxieux au bord de cette année en
-cherchant à deviner ce qu'elle apportera, à qui elle sera. Ne vous
-fatiguez pas. Cette année, c'est à nous, c'est nous. C'est nous,
-les faits divers, les cours et tribunaux de cette année, c'est
-nous, les drames de la misère, la faim, les cris, la fatalité de
-cette année. Vous nous retrouverez à la troisième page et à la
-première page des journaux, dans les vedettes et les manchettes
-des quotidiens et dans les terrains vagues avec des coups de
-couteau au flanc, vous nous retrouverez épars en des héroïsmes
-coloniaux (car nous sommes braves en dehors des fortifications)
-et en des maisons centrales du Midi, parce qu'on y est très mal.
-C'est nous qui mourrons et qui tuerons pour emplir cette année et
-c'est peut-être vous qui nous ferez mourir de faim, sans le faire
-exprès, et c'est peut-être nous qui vous tuerons, par hasard.
-Nous passons devant vous sans haine: nous ne vous connaissons
-pas. Vous aurez des paroles éloquentes sur nous, à distance, que
-nous n'entendrons pas, et nous nous rencontrerons, sans nous
-rappeler que nous nous sommes croisés déjà. Regardez-nous bien:
-vous ne vous verrez plus en troupe, vous n'apercevrez plus notre
-horde maudite et sainte: c'est une sortie du destin et de la
-légende, un défilé, un défi, une promenade de méditation au bord
-d'un précipice, au bord de l'action, avant nos petites escapades,
-notre révolte et notre bond vers l'Enfer. Regardez-nous bien: nous
-valons la peine d'être vus, n'est-ce pas?»
-
- * * * * *
-
-Oui, vous valez la peine d'être vus et d'être regardés,
-misérables! Vous êtes plus sinistres, plus amples, plus riches
-et plus grands, en votre sordide bassesse, que les gueux de
-Callot, de Goya et de Luce. Vous avez des rides infinies, des
-instincts et des remords en relief, vous êtes ciselés de toutes
-les gangrènes, mais nous n'avons pas besoin de vous regarder: nous
-vous connaissons.
-
-Nous nous sentons en ce moment veules, sans souffrance et sans
-vie: c'est que vous vivez pour nous. Nous savons qui vous êtes:
-vous êtes nous, vous êtes nos vices et nos crimes--et vous êtes
-pires et pis: nos nuances d'âme; nos hésitations devant le Bien et
-la Beauté, notre manque de pitié, nos faiblesses, notre lassitude
-et notre ignorance, c'est vous.
-
-L'année qui s'en est allée pèse toujours sur nous; elle est
-lourde. Nous nous sommes attardés à des sottises, à de la
-médiocrité. Vous êtes tout ça. Vous êtes les mots méchants que
-nous prononçons et auxquels nous ne pensons plus, et auxquels des
-gens pensent toujours; vous êtes les semences de haines que nous
-avons laissées, négligemment, au cœur des hommes et des femmes
-et les semences de haine qui germent en nous, à notre insu; la
-mauvaise volonté des autres et notre mauvaise volonté, le frisson
-d'envie, le désir de vengeance, que nous avons en nous ou autour
-de nous.
-
-Ah! nous faisons effort pour nous sentir, cette nuit au moins,
-libres et bons! Vous êtes notre esclavage de vices, notre embarras
-de souvenirs, notre odieuse mémoire, notre conscience, notre
-fatalité, le mal que nous avons fait, le mal que nous sommes,
-le mal de la terre, le mal universel. Mais vous êtes le mal de
-l'année dernière: vous êtes nos remords en guenilles, nos remords
-à casier judiciaire qui passent devant nous et qui s'en vont.
-Vous vous en allez, n'est-ce pas? Vous avez des cauchemars à
-promener ailleurs et vous avez à disparaître. Vous êtes l'année
-passée.
-
- * * * * *
-
---Mais non, ricanent les hagards promeneurs, nous sommes cette
-année-ci, l'année qui court déjà. Nous sommes de pauvres
-vagabonds, de modestes criminels, des individualités de la
-cambriole et de l'attaque nocturne; mais si vous voulez faire du
-symbolisme à notre propos, ne le faites pas à faux, messieurs.
-Nous vous connaissons, nous aussi. Tout à l'heure, chez vous, vous
-allez découvrir que, décidément, vous avez de belles âmes, de
-belles âmes toutes neuves, toutes fraîches, des âmes de foi, de
-calme et de liberté. Nous voulons bien, si ça vous fait plaisir,
-être vos crimes et votre horreur. Mais pas d'erreur! Vos crimes et
-votre horreur de l'an passé, c'est une affaire entre l'antiquité
-et vous, c'est enlevé, pesé, placé à intérêts composés; ça compte
-pour la retraite, ça nous est égal. Nous sommes cette année-ci,
-vos crimes et votre horreur de cette année. Lisez en nos faces, en
-notre hideur: vous y lisez les actes inqualifiables et qualifiés
-que vous allez commettre. Le remords! le souvenir! nous ne tenons
-pas cet article-là. Nous sommes l'avenir, l'avenir immédiat: ce
-n'est pas beau? Et pourquoi, subitement, seriez-vous plus beaux,
-plus vertueux? De quel droit la grâce serait-elle venue vous
-toucher parmi vos bocks et votre monotonie?
-
- * * * * *
-
-Je gémis--en moi-même--vers cette effroyable foule.
-
---Où avez-vous pris ma monotonie? J'ai été heureux, j'ai été
-triste--et si magnifiquement, si diversement! J'ai été beau, j'ai
-été bon!
-
-Ma laideur d'âme, je ne la connais pas et cette année a été
-l'année de mon amie et de notre amour!
-
-C'est une année qui s'est étiolée, qui s'est maladivement étirée
-parmi mon attente, qui s'est traînée jusqu'à notre rencontre et
-qui est morte voluptueusement au cœur de notre volupté.
-
-Et elle se renouvelle, elle renaît pour nous, simplement, comme se
-font les miracles et comme se tisse l'éternité.
-
-Ce ciel bas, ce cauchemar qui marche, cette épave désolée qui est
-le passé, ce fantôme d'épave, la conscience des autres, qui passe
-devant moi en boue et en loques, cette ville qui semble s'ouvrir
-et se prêter à des scandales, à des fièvres sans noblesse et
-à des torpeurs, ces gens, autour de moi, qui affermissent sur
-leur âme le masque de leurs manies et de leurs vices, rien ne
-peut souiller mon espoir, rien ne peut amputer mon ardeur et mon
-enthousiasme.
-
-J'aime! j'aime! et je suis aimé. J'aime et je suis aimé à travers
-l'espace: elle est loin, celle qui est ma fiancée, que j'ai élue
-ma fiancée par delà les obstacles, celle qui est ma fiancée, de
-toute la beauté, de toute la sainteté, de toute la magie des liens
-d'amour.
-
-Et, en ma solitude, j'aime sans amertume.
-
-J'aime mieux, d'être seul.
-
- * * * * *
-
-Je cueille fortement, profondément des nuances qui m'avaient
-échappé, parce que j'allais au plus gros.
-
-Des télégrammes chantent autour de moi, un télégramme que tu avais
-envoyé devant toi pour m'annoncer que tu venais et qui me surprit,
-parmi ma peur, comme un baiser d'ange surprend en un bagne. Tu me
-rappelais un fin baiser dont je venais de t'effleurer, à peine, en
-secret, un tout petit et tout pauvre baiser, même, volé et que tu
-confiais à mon souvenir avant de te confier, avant de t'abandonner.
-
-Et ce sont des pudeurs à toi et des scrupules à toi--c'est tout
-comme--qui me reviennent, ce sont les mille riens qui m'attachent
-à toi à jamais et qui te font divine entre les déesses, humaine
-entre les femmes et c'est une tendresse qui s'épure, qui,
-en dehors de la passion, sans brutalité, devient si haute,
-si délicate, si essentielle et si simple, de la douceur et,
-parfaitement, de la tendresse. Et c'est pour moi un lit subtil
-de gentillesse, c'est le délice sans remords, sans vulgarité, un
-délice de conte de fées et un délice platonisant et pétrarquisant.
-
- * * * * *
-
-Comme je t'aime, chérie! Tu erres aux paysages mêmes où erra
-Pétrarque: tu respires dans les champs et dans les villes de
-l'amour et de la poésie, du désir et de l'éternité, mais tu y
-respires aussi de la solitude. Tu fais un voyage de noces sans
-nouveau marié et un voyage d'amoureuse sans amant. Tu dois te
-mettre en quête d'un bureau de poste étranger, perdu dans les
-ruines, dans la poussière et dans le pâle soleil, pour m'envoyer
-une lettre brève, tremblante encore, après un millier de lieues,
-du tremblement de ta main--et, dans toutes les villes qui invitent
-à l'amour, tu dois penser à moi--qui suis loin.
-
-Et moi aussi, je dois faire un voyage. Je dois monter à notre
-chambre pour y trouver ta lettre et je dois la lire chez nous, la
-lire au lit vide, au feu éteint, à la lampe pas allumée et je dois
-m'attrister de leur tristesse et m'irriter de leur cynique espoir.
-
-Mais chez nous, je songe à tant de choses qui n'y furent pas, à
-des coups d'œil, à des dessins de baisers, à des caresses d'yeux,
-à un envoi de tendresse infinie, jaillissant droit d'un regard, à
-des pressions de mains, à des élans à peine indiqués de ton corps
-vers mon corps et à d'infinies soirées passées à nous désirer tous
-deux, en des salons amis, en une foule.
-
-Je savoure le passé, j'amasse peu à peu des pétales effeuillés
-et je me sens défaillir sous une jonchée de souvenirs exquis
-et épars, sous une mer lumineuse comme de petites larmes sans
-douleur, sous un univers d'émotion qui m'étreint et qui se laisse
-étreindre.
-
-Mais, chérie, combien il eût été plus doux d'ouvrir l'année
-ensemble et de la happer naissante, avec toi, avec moi, de nos
-bras nus!...
-
-
-
-
-VIII
-
-JADIS ET PARALLÈLEMENT
-
-
-Il faut que je fasse mon apprentissage.
-
-Mon apprentissage d'amant.
-
-De l'amant dont la maîtresse est en voyage.
-
-Et que je me tienne très sage.
-
-Attendant en vulgaire amant.
-
-Ma maîtresse malgré soi volage.
-
-Et qui d'ailleurs doit revenir incessamment.
-
-Il faudra que le précipice de ton absence, chérie, se comble
-harmonieusement, des fleurs renaissantes et créatrices, des fleurs
-d'argent, des fleurs grises qui poussent de notre hier, et il
-faudra, ah! ça, il le faudra! il faudra que les Italies, que les
-voyages, que les dieux jaloux te rendent à moi.
-
-Mais voici des gens qui emplissent mon présent.
-
- * * * * *
-
-Et voici une femme, Hélène.
-
-Je la connais: c'est une année de mon existence.
-
-Je ne l'ai pas rencontrée, je l'ai vue. Elle jouait des comédies
-diverses, qui ne devaient avoir qu'un soir. Elle ne me disait rien.
-
-Ses traits n'avaient rien de ce qui constitue la beauté, selon les
-dissertations des professionnels de l'esthétique.
-
-Puis, après des mois, je la rencontrai. C'était le temps où je
-sortais de l'obscurité et où les journaux parlaient de moi, l'un
-après l'autre.
-
-Elle s'excita un peu sur ma gloire neuve, en l'imaginant à soi,
-m'approcha pour cueillir sur moi le secret de la chance et
-s'attendrit et ne trouva plus que de la fraternité.
-
-Je m'attendris à mon tour, plus lentement, et ce fut une
-camaraderie songeuse, affectueuse et frissonnante. Nous nous
-contions nos enfances pareilles, nos misères pareilles et nous
-attendions le destin, en des cafés.
-
-Bohème sentimentale plus que passionnée: Hélène appartenait à un
-autre, solidement. Elle portait un nom prédestiné.
-
-Elle attirait, attachait.
-
-Des gens l'avaient aimée, sincèrement, avant qu'elle eût du
-talent, l'avaient aimée pour elle-même, pour son corps et pour
-ses yeux farouches. Et elle me fut de l'émotion, des envies de
-pleurer, des crises d'humilité, un joli bruit de paroles et un
-joli silence, de l'humanité teinte en roux, un sourire et un
-mutisme fixe et attentif de chien d'arrêt qui guette l'avenir.
-
-Et, Hélène, je te connus furieuse, agressive, méchante: c'est
-que tu te défendais d'avance ou en retard, contre la guigne
-d'avant-hier ou d'après-demain: tu m'injuriais, tu me raillais
-parce que tu avais peur et je ne répondais pas parce que je
-t'aimais et parce que, somme toute, j'étais plus «arrivé» que toi.
-
-Nous fûmes un chaste ménage d'aventuriers pas en ménage, qui
-conspirent et qui s'arment: nous parlions art, nous nous
-partagions les mondes, nous pataugions dans de l'azur et de la
-pourpre et nous nous fâchions de temps en temps, pour ne plus
-penser qu'au présent, parce que nous nous effrayions de nos
-ambitions nouvelles, qui se gonflaient, qui s'affolaient d'être
-ensemble.
-
-Et les honneurs te vinrent et tu disparus.
-
-Tu revins un soir pour me dire des choses dures et te revoici.
-
-Tu es tout à fait fraternelle. Un peu plus triste, peut-être,
-d'avoir moins à désirer--et nous avons un an de plus.
-
-Je t'ai demandé si tu allais bien: tu vas bien. Je t'ai demandé si
-tu étais contente: tu es contente.
-
-Je n'ai plus rien à te dire.
-
-Mais c'est plus fort que moi: ma vieille sensiblerie me reprend.
-J'ai envie de m'émouvoir et envie de pleurer, à te voir. Et, de
-ma voix des soirs de reproche, de gronderie, de bouderie et de
-lassitude à deux, je gémis: «Hélène!»
-
-Elle me regarde de ses yeux qui gouaillent gentiment et qui
-dansent, comme une gamine qui fait danser un petit voisin, pour le
-consoler, et de sa voix de courage, de sa voix décidée, de sa voix
-de combat, elle interroge: «Qu'est-ce que vous avez, mon pauvre
-Maheustre?»
-
-Je n'ai rien: j'ai tout, le cœur le plus trouble, le plus vague,
-le plus grouillant du monde. Ça ne s'exprime pas.
-
-Je répète: «Hélène!»
-
---Voyons, voyons! Soyez sérieux.
-
---Je suis sérieux, Hélène. J'aime.
-
---Ah! encore!
-
-Car j'ai aimé. Je me suis perdu en des déclarations éloquentes.
-J'ai déclaré à Hélène que je l'aimais, sans préciser ce que
-j'aimais en elle. «Je vous aime c'est bref», mais je suis froissé
-de son «encore».
-
---Vous vous trompez, Hélène. Le mot «encore» n'a rien à faire ici.
-Ce n'est pas vous que j'aime.
-
---Ah! ce n'est pas trop tôt.
-
-Je pourrais lui faire remarquer que mon amour ne l'embarrassa
-jamais beaucoup, que ce lui fut plutôt un collier d'améthystes
-lointaines qu'un carcan de fer, mais je suis emporté par mon
-lyrisme, et mon cœur éclate semant du sang et du ciel sur les
-routes que, là-bas, là-bas, suit et traverse mon amie.
-
-«J'aime, Hélène, et je suis aimé. C'est une idylle, c'est,
-c'est...»
-
-Je n'entends même plus mes paroles. Elles vont, jaillissent,
-rejaillissent et c'est très bien, très noble: ça me serre, ça me
-brûle la gorge: c'est mon amour qui s'épand, qui s'épanche, c'est
-le bonheur qui crie et c'est le désir qui, avec la satisfaction et
-l'espoir, forme un chœur: c'est une hymne, c'est une épopée: la
-grande ombre de la volupté se penche sur la terre.
-
-Et Hélène, d'une voix étranglée, conclut: «Ah! Maheustre, pourquoi
-n'avez-vous pas eu la patience d'attendre!»
-
-Attendre?
-
-Qui? Toi?
-
-Hélène, Hélène, je me suis excusé tout à l'heure de ne plus
-t'aimer. J'ai ajouté que c'était ta faute, que je m'étais enivré
-d'une ivresse plus forte lorsque j'avais trouvé une amie qui
-s'offrait, à la pensée que tu ne t'étais pas offerte.
-
-Mais, Hélène, j'ai eu tort: tu ne t'es refusée que parce que j'ai
-bien voulu--et tu t'es donnée, dans ta vie.
-
-J'aurais été humilié de te posséder puisque je ne t'aurais même
-pas prise.
-
-De la pudeur, Hélène! Je ne t'ai pas eue parce que je t'ai
-réhabilitée, pour moi seul, pour moi, d'un amour sans désir, d'un
-amour de pitié et de fraternité, d'une intimité de pensée, sans
-arrière-pensée et je t'ai créée vierge, pour moi, à mon non-usage,
-je t'ai créée muse _in partibus infidelium_.
-
-Ma sœur, tu te jettes là en une affaire de chair, tu te jettes sur
-mon désir et tu le saisis à pleine mains. Ah! Hélène, mon pauvre
-vain désir qui ahanne, qui cherche, qui hésite! mon pauvre vain
-désir, tu le détourneras facilement et tu jetteras sur notre pur
-passé le lourd reflet de notre enlacement.
-
-Car, à l'époque où j'effeuillais avec toi l'avenir, je ne
-me souciais pas de chair, je niais la chair et j'élisais
-comme compagne et comme maîtresse la Puissance et la Gloire,
-incestueusement.
-
-De l'humanité et de la divinité, l'irréparable m'ont assailli au
-détour d'un chemin et j'ai la bouche amère d'un goût de volupté,
-le cœur tanné de regret et le corps oint d'une sueur avide.
-
-Tu regrettes? Tant pis. Car il est encore temps, tu sais, il est
-encore temps! Et le souvenir, après tout, sera meilleur.
-
-Non. Car on ne touche pas au passé.
-
- * * * * *
-
-Hélène, Hélène tu demeures songeuse. Tu imagines une _cour_ selon
-les principes de l'hôtel de Rambouillet, une interminable école
-de fidélité, _avant_, un culte d'attente, de fièvre discrète, de
-respect et de subtilité dans l'innocence. Tu as tort encore.
-
-Car c'est moi qui ai attendu.
-
-Et c'est Claire que j'ai attendue.
-
- * * * * *
-
-Tu as été, toi, un prétexte d'attente, une halte, une étape, la
-petite fille qu'on rencontre sur la route et à qui parfois, on
-demande son chemin, tu as été--peut-être--la tentation--qu'on
-déjoue,--qui tâche à vous détourner de votre but, qui tente en se
-laissant tenter et ne succombe pas pour faire succomber.
-
-Et, Hélène, j'ai en ce moment, de mon isolement, de mon regret,
-de mon ardeur complices, la caprice de t'emmener là-bas, chez
-nous, pour un adultère pire que l'adultère, pour une étreinte si
-coupable et si inutile, à laquelle nous ne pourrions pas nous
-accoutumer. Mais tu remets ton manteau, sans hâte, et tu me tends
-la main et tu as toujours aux lèvres ton: «Pourquoi n'avez-vous
-pas eu de patience?»
-
- * * * * *
-
-J'irai seul à la chambre de mon amour--et je penserai--un peu
-trop--à vous, Hélène, qui fuyez, qui avez fui mélancolique et qui
-caressez un songe auquel vous ne consentiez point et qui vous
-devient précieux et cher aujourd'hui parce que j'ai dépassé ce
-songe et que je vis en un autre songe, plus haut.
-
- * * * * *
-
-Et voici que, chez moi, je ne sais comment, je perds ma clef. Il
-faut le temps d'en faire faire une autre, une clef qui n'aura
-servi à personne et qui ne servira qu'à nous: c'est le temps
-d'aller voir Alice.
-
- * * * * *
-
-Alice, c'est ton amie, chérie. Vous avez souffert ensemble de vos
-premières dents et vous vous êtes partagé les fées des premiers
-contes de fées: Alice prenait Urgèle, parce qu'elle a toujours
-été gourmande et tu prenais Carabosse, parce que tu avais bon cœur.
-
-Vous vous êtes penchées ensemble sur des prières de jeune fille,
-sur de l'anglais et sur des manuels de politesse. Vous avez souri
-et rougi ensemble: on vous a enseigné la pudeur, à petits coups,
-conjointement et vous avez attendu des fiancés,--toi un peu plus
-longtemps, chérie.
-
-Il y a le reflet de l'une de vous sur l'autre.
-
-Lorsque j'étais jeune et que je commençais à t'aimer, je m'arrêtai
-un peu à croire que j'aimais Alice, plus proche, que j'avais
-saluée chez toi. Et je lui fis la cour, en songeant à toi, je
-lui avouai ma flamme, ardemment, en songeant à toi et je vais la
-voir, pour parler de toi. Elle n'est d'ailleurs confidente que
-par accident. Elle a toujours eu des aventures personnelles à
-conter--qu'elle ne conta pas--et elle t'initia à l'adultère par
-l'exemple, comme elle t'eût appris le trictrac.
-
-Et c'est un bonheur pour toi, chérie, d'avoir eu du cœur et de
-l'âme--et de m'avoir, moi, qui ai du cœur et de l'âme, car nous
-n'avons été adultères qu'accessoirement, sans y prendre garde,
-étant avant tout amants et si aimants, si tendres et si doux que
-nous sommes sans péché, devant Dieu.
-
-Et tu aurais pu être adultère, sans plus, de par ta petite aînée,
-Alice.
-
-Elle envisage notre passion comme une «liaison». Elle s'en exprime
-assez librement, me plaisante un peu de ne lui avoir pas été
-fidèle, à elle Alice, et me regarde fixement pour m'infliger des
-remords.
-
- * * * * *
-
-Et je songe à son amant, M. Ahasvérus Canette.
-
-M. Ahasvérus Canette se nomme Canette du nom de son père et
-Ahasvérus parce que ce père se mourait d'admiration pour M. Edgar
-Quinet.
-
-M. Canette père était né en un temps malheureux où les prénoms
-magiques avaient cessé d'être à la mode et n'y revenaient point
-encore par la porte basse des romans et du romantisme. Tout ce que
-ses parents avaient pu faire pour lui, ç'avait été de le mettre au
-monde, d'abord, et de le nommer Adolphe par un reste de déférence
-pour le député Benjamin Constant.
-
-M. Adolphe Canette ne se consola jamais de sa prénominale
-obscurité. Et la vie lui fut très dure. Il n'obtint pas de
-mourir pour la liberté sous Louis-Philippe, pour les _Burgraves_
-sous Ponsard, pour les barricades sous Cavaignac et pour
-Changarnier sous Louis-Napoléon. La loi dite de sûreté générale
-ne l'atteignit pas: il reporta toute son affection native et
-déclamatoire sur l'enfant que la compagne de ses jours lui offrit
-pour ses étrennes avec un bonnet grec, à son retour d'un banquet
-glorificateur des _Cinq_ et de l'idéale République. Puis il mourut
-d'une fluxion de poitrine d'indignation qu'il conquit sur le
-cadavre de M. Thiers.
-
-Le jeune Canette reçut son prénom d'Ahasvérus comme il eût
-reçut le baptême, froidement. Il ne cria point, ne pleura point
-ou plutôt s'il cria, ne cria point et ne pleura point pour
-cela, simplement parce qu'il était jeune, et que, pour les
-enfants, c'est une manière roublarde de faire croire qu'ils
-comprennent déjà, qu'ils parlent déjà, et que--déjà--ils sont des
-intellectuels. Son père l'eût aimé parce qu'il était laid, en
-souvenir de Quasimodo; sa mère l'aima tel quel, comme ça, en ne
-négligeant pas d'aimer autre chose, particulièrement un trompette
-de cuirassiers, laissé pour mort sur le champ de bataille de
-Gravelotte, et qui, par la suite, la charma et la séduisit, pour
-tout dire, de ses qualités de bon vivant. C'est en cet intérieur
-que grandit Ahasvérus. Le trompette l'appelait, non Ahasvérus,
-mais Baba et Machin.
-
-Au lycée où le conduisit la suite de l'idylle de sa mère, ses
-camarades l'appelèrent Chactas, sous prétexte que, Chactas et
-Ahasvérus c'était kif-kif. L'enfant fit des progrès continus dans
-la culture et le culte de la médiocrité, se révéla cancre accompli
-et ne négligea rien pour se maintenir à la hauteur de sa naissante
-réputation. Il termina ses études assez tard (sans les terminer),
-fut assez tard refusé à son baccalauréat et se décida assez tard
-à ne rien faire, sa mère morte, le trompette paralytique général
-(bel avancement pour un homme sorti du rang) et mit en valeurs ou
-en non-valeur son patrimoine. Il fit la vie, se coucha tard, se
-leva tard, apprit lentement à avoir la bouche pâteuse, à appliquer
-un monocle neutre sur une paupière plus neutre, et à répondre par
-des mots qui ne veulent rien dire à des diseurs qui ne veulent
-pas faire des mots. Il prit des joies du monde ce qu'on en peut
-prendre entre ses dix doigts quand on gante 8-1/4, et eut des
-tailles de femmes de ces proportions et pour une durée éphémère.
-
-C'est ainsi qu'il atteignit la vingt-deuxième année de son âge,
-époque guettée par le destin des Empires et celui de M. A. Canette.
-
-A vingt-deux ans, la grâce le toucha. Cet événement survint en un
-restaurant de nuit où M. Canette égrenait le chapelet coupable
-des maigres voluptés en compagnie d'une Champenoise entre deux
-âges qui répétait sans se lasser: «C'qu'on s'embête! C'qu'on
-s'embête! C'que t'es embêtant, mon chéri!» M. Canette, prédisposé
-à la méditation par la bonne chère, eut, parmi deux charitables
-exclamations de son amie, ce qu'on est convenu d'appeler une idée.
-Un mysticisme ambitieux, compliqué, puéril et pratique envahit son
-âme, et il s'écria, dans la stupeur générale: «Je vais m'établir
-franc-maçon!»
-
-Il eut un succès très personnel, mais alla jusqu'au bout de son
-idée, et entra dans une loge dont son père jadis avait fait partie.
-
-C'étaient des francs-maçons qui, pour suivre le rite écossais,
-n'en pratiquaient pas moins l'hospitalité du même nom.
-
-Il fut invité à dîner chez le vénérable de sa loge. Ce vénérable
-était un petit jeune homme blême et glabre, dont les aïeux
-avaient vieilli dans les honneurs maçonniques. Il n'avait pas
-de conversation, mais il rachetait ce léger défaut par une
-complaisance exagérée. Ayant l'occasion de s'éloigner pour
-présider un banquet de garçons de banque (il était député
-socialiste de son métier), il pria Ahasvérus de tenir compagnie
-à sa femme, de nature délicate, impressionnable, et qui trouvait
-dans la solitude--fallait-il qu'elle fût _originale_!--mille
-prétextes à s'apeurer.
-
-L'honnête Canette promit au vénérable d'attendre son retour.
-Mais il regretta bientôt son imprudence: Mme la vénérable, sitôt
-son mari dehors, se précipita sur lui, le domina de ses yeux
-pleins de flamme, l'assujettit sur ses genoux à elle, lui mit
-de force une partie de ses cheveux noirs dans une de ses mains,
-tandis que, portant son autre main à ses lèvres, elle la mangeait
-littéralement de caresses. Et la bouche pleine, d'une voix sombre,
-elle hurla, lionne amoureuse:
-
---Ah! mon chéri! comme tu as un nom magnifique!...
-
-Ce drame eut des lendemains. Canette, qui avait cédé par
-faiblesse, céda ensuite par habitude.
-
-Ayant effleuré de ses lèvres, la coupe du plaisir, il y noya ses
-remords et continua.
-
-Il connut les appartements meublés où l'on attend... et il y
-attendit. Même, par lyrisme, il voulut écrire des livres inspirés
-par l'amour: _Étude des roulements divers de voitures qu'on entend
-dans la solitude. De la manière de reconnaître les voitures à
-leur son_ (sic). _La voiture de la bien-aimée son approche, son
-odeur. Du flair des amoureux en matière de voitures. Des fiacres
-à galerie et l'égalité des sexes_; tranchons le mot: il fut,
-lourdement et sans modération, adultère.
-
-Mais s'il fut très aimé, si même il n'aima pas plus mal qu'un
-autre, s'il eut le romantisme d'un conseiller de préfecture
-ivre-mort, il ne fut pas heureux. Son appartement meublé donnait
-sur la Madeleine, sur le derrière de la Madeleine, mais le
-derrière de la Madeleine, c'est toujours la Madeleine.
-
-Des rêves troublants, des hallucinations le harcelaient: les
-mariages qui s'engouffraient là-dedans, qui venaient déranger
-Dieu et MM. les vicaires, ça le gênait, ça lui faisait quelque
-chose. Il avait soif de régularité. Non qu'il désirât régulariser
-sa présente situation et épouser sa maîtresse; sa pensée était
-bien plus haute et plus générale, il aimait la régularité pour la
-régularité, voilà. Et ce devint un sentiment amer, empoisonné,
-effroyable. Car la vie de M. Canette se dérégla, se précipita,
-s'échevela. Son vénérable le présenta aux vénérables d'à-côté et
-d'en face, à des gens mêmes qui n'étaient pas vénérables du tout,
-mais qui n'en étaient pas moins hommes.
-
-Et tous avaient des épouses, comme par hasard.
-
-Je ne narrerai les péripéties aux suites desquelles M. Canette se
-réveilla--ou s'endormit--l'amant des femmes de tous ces hommes.
-Ce ne fut pas de sa faute, mais ce furent des fautes, en quel
-nombre! M. Canette suffit à la totalité de ses tâches: ses femmes
-lui avouaient qu'elles l'aimaient pour son nom, mais comme ce
-n'est pas un nom d'étreintes, elles en faisaient mille noms
-divers, l'appelaient Aha par rosserie, Sacha par patriotisme,
-Sévère par érudition, Dada par tendresse, Rara par cajolerie et
-Raca par sadisme. Il fut longuement le plus heureux des hommes.
-Et il n'était pas heureux! Est-ce que M. Canette était devenu
-le misérable pèlerin d'amour, l'homme sur qui pèsent toutes les
-joies amoureuses de l'univers et les siennes aussi, le porte-croix
-des baisers, le crucifié des étreintes? Était-il l'Élu de la
-Souffrance, le Néo-Rédempteur du Péché originel, le martyr de la
-caresse?
-
-Non. Il avait des heures de joie, celles qu'il passait avec
-ceux qu'il trompait. Tous: il les lui fallait tous. Un, c'était
-bien. Deux, c'était mieux. Trois, c'était exquis. Quatre,
-c'était parfait. Cinq, c'était suave. Six, c'était délicieux.
-Sept, c'était sublime. Et son avarice envers les femmes, les
-sept femmes pour qui il n'avait qu'un appartement, fondait,
-s'évanouissait devant ses masculines victimes. Il leur offrait des
-dîners de corps (il ne se tolérait pas ce calembour vieilli), des
-liqueurs, des cigares, que sais-je?
-
-Et ce n'était pas une ironie; il les chérissait, les estimait, les
-admirait, les enviait. Il était attiré vers eux par une fraternité
-secrète; en somme, il était né pour être trompé, lui aussi.
-
-Mais quelque chose se dressait tout de suite entre eux, sept
-autres! Ah! mon Dieu! mon Dieu! Ses seules heures de bonheur!
-et ce n'était pas un bonheur complet! Bonheur empoisonné par
-des relents de baisers, par des reflets de voluptés. Horreur!
-damnation! Et comment en sortir? Répudier ses adultérines et
-passagères concubines? C'était se fâcher avec partie ou totalité
-des époux. Se marier? C'était changer de monde! Il était rivé à
-ses chaînes, à son métier de gigolo, à sa carrière d'amant.
-
-Il vieillirait en cet emploi, avec son nom! Et qu'avait-il pour
-cela? Son physique, sa distinction! Ah! ah! Et quel ennui! Tous
-les maris avaient des histoires d'amour à raconter, histoires
-farces qui leur faisaient honneur à tous les points de vue et qui
-les posaient comme hommes d'esprit. Lui ne pouvait rien raconter,
-ne pouvait même pas avoir des sourires entendus, était muet pour
-cause de mauvaise conduite et stupide par devoir.
-
-Et se sentant aimer de plus en plus ses maris assemblés, M.
-Canette maudissait tout ensemble feu M. Quinet, feu son père,
-le Juif-Errant et la franc-maçonnerie, causes de tous ses maux,
-Cupidon, Cypris et l'Amour.
-
-Il était dans sa ligne, dans la suite de sa vie qu'il devînt
-l'amant de cette fatale Alice. Mais en cette aventure il
-fut,--proprement,--héroïque.
-
-Ayant appris,--par un tiers,--que ses tentatives allaient être
-couronnées de succès, il alla aussitôt trouver le mari d'Alice, M.
-Antoine de Candie. Il lui tint cet authentique langage:
-
---Mon cher ami, on dit que je fais la cour à votre femme. Je
-n'ai pas à vous déclarer que je place au-dessus de toutes les
-considérations votre estime et votre amitié.
-
-Antoine lui serra la main, noblement comme il fait toutes
-choses, et, le soir même, le destin l'emportant sur toutes les
-considérations et sur la déconsidération même, Canette était
-contraint d'accepter l'hommage du cœur de la mélancolique Alice et
-de lui offrir son propre cœur, en échange, suivant les règles.
-
-Ça se passa très bien et ça dure.
-
- * * * * *
-
-Alice prend donc envers moi des airs complices: nous sommes les
-voisins, en somme, et elle ne fait entre nous et elle que la
-différence de son expérience, de son goût, sans doute, et de son
-bonheur professionnel. Elle nous traite en petits garçons: c'est
-ma première femme, Claire, et c'est son premier adultère.
-
-Et malgré que sa sentimentalité native lui peigne toutes les
-amours comme éternelles, elle n'est pas éloignée d'envisager dans
-l'avenir de Claire une triomphale et sûre théorie de liaisons que
-j'ouvre, tel un tambour. «Vous êtes triste,» me dit-elle. C'est
-une conversation sans intérêt. Elle me pèse et me détaille du
-regard: suis-je encore son soupirant ou ai-je changé?
-
-Et ce sont des comparaisons avec M. Canette.
-
- * * * * *
-
-Je file, je retourne à ma clef, terminée, toute fraîche, qui
-semble d'argent, clef d'une ère de fidélité et de tendresse, clef
-de la nouvelle année.
-
-Je l'emporte, là-bas, où il y a des gens.
-
-Les mêmes gens que toujours.
-
- * * * * *
-
-Mais, gigantesque, souriant, le monocle bien d'aplomb, élégant
-jusqu'à la frénésie, voici venir M. Ahasvérus Canette. Il ne se
-nomme plus Ahasvérus que dans l'intimité.
-
-Contrairement à tant de gentlemen qui s'affublent d'un pseudonyme
-éclatant, il a choisi, pour le monde, en guise de nom de guerre,
-un nom simple et joli: Lucien.
-
-Par une sorte de pudeur.
-
---Bonjour, Lucien, dis-je.
-
-Et je le monopolise, dès son entrée.
-
-Canette pourrait être surpris: je témoigne d'ordinaire peu de goût
-pour sa personne. Son cynisme, son égoïsme m'éloignent de lui.
-Mais il s'est habitué à tout, même à l'estime et à la sympathie.
-Et si mon affection l'étonne, c'est parce que je ne suis pas marié.
-
---Mon petit Canette, suppliè-je, vous restez dîner avec moi.
-
-Il ne veut pas. J'insiste. J'ai à lui parler.
-
-Et j'ai de la chance: il accepte, enfin.
-
-Il s'est «fait» depuis ses débuts: il a pris ici de l'esprit, là
-du tact, ailleurs de la distinction: de faute en faute, il est
-devenu homme du monde. Il se tient, pense, écrit.
-
-Et il me regarde avec un peu de dédain.
-
-Je l'admire:
-
---Vous êtes un heureux gaillard, mon ami.
-
---Que voulez-vous dire?
-
-Je vais être tout à fait ignoble: je vais entrer dans son secret
-et le faire entrer dans le mien, par réciprocité. J'ai tellement
-envie d'avoir auprès de moi l'ombre de mon aimée que je retiendrai
-cet homme, parce qu'il aime la camarade de mon aimée et qu'en nos
-paroles traînera un reflet.
-
---Ne faites pas le malin, Canette: je suis très au courant de
-votre affaire.
-
---Vous vous trompez.
-
---J'ai un amour autour de vous.
-
-La phrase est sans élégance, est malheureuse: l'ex-Ahasvérus ne
-comprend pas.
-
-Il a pris, en son accoutumement aux bonnes fortunes, la vanité de
-la divination. Il affecte de ne pas comprendre pour avoir le temps
-de trouver un nom et pour le jeter à ma stupeur.
-
-Et, tout à coup: «Claire Tortoze! crie-t-il,--et du poing il
-meurtrit la table. Comment n'y ai-je pas songé plus tôt. Imbécile!»
-
-C'est lui qu'il injurie ainsi. Et il met une grande bonne foi
-en son mépris. Pas de flair! mon bonhomme! c'est bien la peine
-d'avoir consenti au péché!
-
-Tout de suite: «Mes compliments!» fait-il. Mais il n'insiste pas.
-
-Sans transition: «D'ailleurs je me demandais pourquoi Tortoze
-s'était glissé dans notre société (_notre!_) et pourquoi je
-trouvais tant d'agrément à sa conversation. C'est un homme fort
-remarquable et, dans toute la force du terme, un tempérament. Ses
-dernières inventions sont des merveilles. Avez-vous vu le guéridon
-lumineux? Le cabinet de toilette électrique! Une puissance de
-quarante voltes!...»
-
-Il s'y connaît en électricité! par devoir, pour pouvoir
-répondre!...
-
-«Et fin, anecdotier! Figurez-vous qu'il est l'amant en ce moment
-de Néadarné, des Folies-Bergère. Et l'amant de cœur! Eh bien, mon
-cher...»
-
- * * * * *
-
-...Non, je n'entendrai pas ce que tu me contes.
-
-Plus de mystère, mon ami, chuchote mieux: je n'entends pas! Je
-ne veux pas savoir. Tu as de l'estime pour lui, en raison de ses
-performances amoureuses! ah! ça m'est si égal!
-
-Parle-moi de Claire ou plutôt n'en parle pas, ne parle pas. Reste
-là. Alice t'a parlé de Claire, comme Claire m'a parlé d'Alice et
-c'est une sensation intraduisible, c'est un émoi sans raison, une
-intimité sans dénomination, une fraternité, une atmosphère.
-
-Et tu te tais et nous cueillons des souvenirs, des confidences,
-des rêves l'un sur l'autre, en nos silences.
-
-J'oublie que tes amours sont compliquées, hérissées de subtilités,
-j'oublie la simplicité extatique, la naïveté passionnée de notre
-étreinte à nous et je communie, en nos deux péchés, en notre même
-péché.
-
-Et puis tu n'es pas comique ce soir, ex-Ahasvérus. Tu es décent,
-grave, secoué seulement par une irritation qui s'obstine.
-
-«Toutes les mêmes! à vous faire un mystère de tout! Elles se
-taisent et, après, on a l'air d'un serin, d'un homme qui ne
-sait rien et qui, de sa maîtresse, n'a que le corps! Elles nous
-prennent pour leur mari!»
-
-Ahasvérus, Ahasvérus! des mots de vaudevilliste et de vaudeville!
-Il est vrai que tu es vaudevilliste mais ça ne t'excuse pas.
-Rentre en toi-même et sois juste envers cette réserve d'Alice:
-elle a arraché son secret à Claire, elle le lui a soutiré comme,
-au couvent, elle lui soutirait des pastilles de chocolat et des
-robes pour ses poupées et elle s'est endormie sur ce secret, dans
-tes bras, Canette: elle connaît l'amour, ses tourments et ses
-surprises, ses vicissitudes et son manque de sérieux. Et pourquoi
-s'occuper des autres? Elle veut être renseignée, pour soi, pour
-être digne de l'estime qu'elle s'est accordée et pour avoir un
-sujet de conversation, dans ce tête-à-tête avec Claire, un sujet
-de conversation qui dure, qui intéresse, hermétique, presque
-religieux.
-
-Tais-toi tout à fait, mon ami, et rêvons. Nous rêvons: de temps en
-temps nous échangeons un mot, nous échangeons un peu de nos amours
-et c'est comme un répons qui fortifie notre amour, à nous et qui
-l'étaie, qui scande notre monodie muette et qui nous ancre en
-notre silence.
-
-Et ça dure des heures. Nous emportons notre silence au spectacle
-et nous rêvons, entre des cris et des mots.
-
-Et nous promenons ensuite notre silence dans les rues, dans les
-rues où il fait froid.
-
-Des filles errent autour de nous et viennent briser contre
-notre silence leur bégaiement de tentation et les mots qui les
-déshabillent, horriblement. Parmi les sentinelles perdues de la
-prostitution, nous nous tenons en notre silence comme en une
-citadelle de la guerre des deux Roses et les tours de Barbe-Bleue
-aussi et de Madame de Malbrouck, d'où l'on ne voit rien venir.
-
-Et je ne m'aperçois même pas que Canette me quitte, tant je rêve,
-tant je suis extatique, tant je regrette et tant je désire.
-
- * * * * *
-
-Eh bien! quand Claire m'est revenue, quand, après avoir épuisé
-en une heure tout ce que l'attente a de pire, de plus aigu, de
-plus amer, de plus rauque et de plus trompeur après une attente
-de trois semaines, quand j'ai pensé mourir en la sentant enfin en
-mes bras et quand en un baiser je lui ai donné l'année dernière
-et cette année, tous mes jours et mes soirs, elle se dégage de
-mon baiser, de son baiser à soi, de son amour, de sa fièvre,
-de son délire, affermit sa voix pour me dire que je ne suis
-pas raisonnable, pour me reprocher Ahasvérus Canette et notre
-dialogue, pour me gronder, pour me répéter qu'elle n'est pas
-contente de moi, etc.
-
-Ah! chérie, comme nous nous aimons ce jour-là, pour t'obliger à ne
-songer qu'à nous, pour épaissir autour de nous notre secret, pour
-oublier l'amour parallèle, pour nous étreindre jusqu'à nous noyer
-dans le Léthé de l'étreinte! et comme nous nous aimons pour notre
-amour aussi et pour nous qui sommes tristes, qui sommes avides,
-pour rattraper les jours, le jour de l'an, la nuit de l'an et pour
-renouer, de baisers en baisers, la chaîne qui nous attache à
-des soirs d'automne de l'autre année et à des soirs d'été, à des
-couchers de soleil et à des levers de lune, qui, d'une année à
-l'autre, nous lancent leur sourire, leur grandeur et leur promesse
-d'éternité--comme un pont.
-
-
-
-
-IX
-
-LE CHAPITRE DES ENFANTS
-
-
-Pour monter chez nous, chérie, il faut que je prenne l'omnibus.
-
-L'omnibus, c'est--ou ce sont--deux omnibus. Le premier s'arrête
-en face de la Madeleine, au bord de la Madeleine. Je suis
-obligé d'attendre là quelques instants, des minutes, et malgré
-l'impatience qui m'enfièvre, malgré la peur où je languis de
-ta venue avant moi, j'attends sans trop de déplaisir, en un
-recueillement ému et amer.
-
-Il y a des couples qui, le matin, qui tout à l'heure, sont venus
-chercher en cette église les bénédictions du monde et du ciel, qui
-ont appelé auprès d'eux les anges et Dieu officiellement et qui se
-sont éloignés--dans la paix.
-
-Il y a des êtres aussi qui ont passé là, un à un, dans un coffre
-de bois oblong: ils allaient dormir auprès d'êtres chers--et il
-y a cette église aussi si longue, si grise, si lasse, lasse de
-pardons, lasse de confessions, lasse de prières hypocrites, lasse
-des craintes et des concupiscences, de la misère et du néant que
-suent ses fidèles sans foi, ses fidèles sans zèle.
-
-Le second omnibus qui m'emmène me fait longer cette église
-accroupie, mal soutenue de piliers fléchissants, cette morgue
-d'âmes qui y croupissent, qui y pourrissent et qui y crèvent--car
-il y a des âmes qui ne sont pas immortelles--heureusement!
-
-Et j'aime m'en venir à notre amour publiquement, dans du peuple,
-dans de l'indifférence et sauter, par delà le vain marchepied, de
-la foule et de la médiocrité en notre intimité, en notre secret.
-
-Tu me gronderais encore si tu connaissais mes omnibus... et tu me
-gronderais parce que tu ne les connais pas. Tu crois l'univers
-acharné à notre perte: notre perte n'est désirée que par deux
-ou trois pauvres diables. Et tant d'horreur, tant de candeur
-monte--où?--dans mes omnibus! Pauvres femmes sans âge, tannées,
-ravagées, mangées de soucis, figées dans le dénûment, pauvres
-hommes d'après-midi, hommes sans atelier, hommes de courses et
-de démarches qui au lieu d'être rivés à vos travaux, allez,
-venez, dérangez ce monsieur ou cet autre et vous, jeunes gens qui
-ne faites rien, et vous, vieillards qui véhiculez vos vieux os,
-péniblement, vers des soleils improbables, maîtresses de piano et
-maîtresses d'allemand, vous m'êtes une haie vivante--et si peu
-vivante--de torpeur, de monotonie, vous êtes ternes pour mieux me
-préparer à l'éclat vibrant et hautain, à la caresse claironnante
-et vibrante, à la chaleur chantante des bras que je sais, de la
-bouche que je sais, des cheveux que je sais.
-
-L'omnibus, lui aussi, gémit des leit-motivs sur les lents et
-rugueux pavés qui montent, contre le chemin de fer: c'est lourd,
-pesant et triste comme il convient.
-
- * * * * *
-
-Et j'ai voyagé aujourd'hui en un omnibus presque vide. Ce n'était
-pas l'heure des promenades suspendues ou du labeur à distance.
-Nous n'étions que cinq ou six, sept peut-être et «une petite fille
-sur les genoux» qui ne payait pas sa place, pour des raisons d'âge.
-
-Dès que j'entrai, je sentis son regard sur moi, en moi.
-
-Et son regard ne me lâcha pas.
-
-Ce n'était pas la séduction du miroir sur les alouettes ou de
-l'œil de serpents sur les gazelles, la froide et féroce séduction
-du mal, du fauve, de la perfidie. Le regard ne s'arrêtait pas sur
-un point précis ou sur ma hideur, il plongeait, sautelait comme
-la petite eût dansé à la corde, se plaisait à mille spectacles,
-errait parmi mon charme et ma fatalité.
-
-Petite fille, toute petite fille, tu n'es pas la première petite
-fille qui me regarde et qui me sourit--car tu me souris de quel
-joli, de quel immatériel sourire, de quel sourire de fleur et
-d'étoile! J'ai voulu chasser ton sourire parce que j'ai toujours
-voulu tenter Dieu. Je t'ai fait les gros yeux d'un méchant
-monsieur qui mange les petites filles: ton sourire a percé mon
-masque de férocité, tout de suite, et est revenu se plonger au
-lac sacré de mon amour et ton sourire est devenu meilleur, pour
-mon effort, pour la peine inutile que j'avais prise et pour la
-joie que tu devinais en moi, à te voir me sourire, obstinément. Je
-cueillis en ton sourire toutes les promesses, tous les plaisirs,
-toutes les nuances.
-
-Pourquoi me souriais-tu, de ton sourire et de ton regard?
-
- * * * * *
-
-Tu me disais--car les enfants savent tout--tu me disais, à travers
-le rythme de l'omnibus, sans parler: «Petit enfant, tu es un
-petit enfant comme moi, plus triste que moi et qui joue moins
-que moi. On t'a cassé tes joujoux dans la main quand c'étaient
-des spectacles, des héroïsmes, des hommes et des femmes et tu
-n'as jamais beaucoup joué. Quand tu étais tout petit, il y avait
-des leçons et la misère pour t'arracher aux jeux de ton âge et
-plus tard, tu achetas des livres et des lunettes pour les lire,
-au lieu d'acheter des toupies avec du soleil dessus. Et tu aimes
-les enfants, profondément, au plus secret de toi-même, parce que
-tu n'as pas été enfant et que tu l'es, toujours, comme tu serais
-infirme et les enfants t'aiment, par force, mystérieusement et
-ils sourient au petit enfant qui est en toi, qui ne fut jamais,
-qui n'a pas vécu et qui n'est pas mort. Tu as remarqué, n'est-ce
-pas, que tous les enfants t'aiment, qu'ils te sentent, qu'ils
-te sourient entre tous les hommes, qu'ils vont à toi, qu'ils se
-caressent à toi, qu'ils découvrent en toi un frère, un enfant
-et un dieu. Tu rencontras de petits enfants sur ta route et tu
-te détournas d'une ironie et d'une critique, d'un lyrisme même,
-pour être doux envers eux. Il y avait une petite fille que ses
-père et mère amenaient dans les bars parce qu'ils allaient dans
-les bars. Et ils y allaient parce qu'ils avaient du talent
-et que les gens ont du talent pour parler dans les bars, pour
-sourire à propos et pour rire quand ça fait bien. Ils n'avaient
-pas d'aversion pour leur petite fille mais elle ne buvait pas
-encore assez. Ils la laissaient, ils laissaient ses quatre ans
-sur le tapis et ricanaient d'autre chose. Tu jetas les yeux sur
-le tapis et tu ne ricanas plus. Tu te laissas glisser, tomber
-de tes vingt-trois ans aux quatre ans de l'enfant et tu lui
-dis: «Josette! Josette!» du ton d'un de ses petits camarades
-si elle avait eu de petits camarades. Tu ne lui demandais pas:
-«Voulez-vous jouer avec moi, mademoiselle» comme ça se fait dans
-les squares et dans les serres. Elle te dit: «Nous allons jouer
-à la blanchisseuse». Tu ne savais pas mais tu ne lui avouas pas
-ton ignorance. Elle se procura quelque part des serviettes, les
-numérota, les taxa, discourut dessus et t'interrogea comme, dans
-les jupes de sa mère, tapie devant l'intrusion d'une femme rouge
-et d'un panier, elle avait vu et entendu faire, croyant jouer
-en se souvenant, croyant jouer en se livrant à une mesquine et
-triste imitation, croyant jouer en se préparant à la vie, au
-ménage, à la servitude et à la minutie. Et toi qui ne sais pas
-jouer, tu voulus la faire jouer, vraiment. Tu la fis courir, tu
-la culbutas, tu la fis rire, tu la fis sauter, tu lui montras
-d'une fenêtre des gens en blanc qui remuaient des broches et du
-feu pour sa satisfaction personnelle et tu te roulas avec elle
-sur le tapis. Tu étais en redingote et c'était fort ridicule: tu
-n'eus pas honte. Et même lorsque, à un moment, tu fus fâché avec
-ses parents, tu continuas ses jeux, ayant peur seulement qu'on
-lui enlevât son plaisir, pour te punir. Les gens ne t'aiment pas:
-ils sont rebutés par ta mine, par l'inquiétude déchirante de ton
-âme, trahie par ta face, par les contractions grimaçantes de ton
-humanité, par ton dégoût, ton dédain, ta timidité, ta fièvre,
-ton labeur, ta douleur, qui marchent, qui s'exaspèrent, qui
-s'éternisent. Et tu ne sais pas marcher: tu cours, tu hésites, tu
-te rattrapes en une chute et tu voles même. Les gens gouaillent
-autour de toi, raillent tes cheveux, ton monocle, ta lèvre, ton
-déhanchement, ta complexité et ta naïveté. Les animaux sont plus
-simples: ils te comprennent, te lèchent, aboient autour de toi
-comme des complices et des annonciateurs, comme des compagnons de
-divinité et des francs-maçons d'une maçonnerie qui déborderait--en
-l'enserrant--l'humanité et l'univers. Et les enfants t'entourent
-et te tendent les bras.
-
---C'est que, petite fille, ils sentent à travers moi les limbes
-et qu'ils sentent qu'en mourant, être incomplet, pas assez impur
-et pas assez pur, être inconscient, impulsif, instinctif et
-boudeur, boudant contre son instinct et contre sa pureté, j'irais
-aux limbes comme les enfants sans baptême et sans crime et que
-je les retrouverais, les petits enfants et que je jouerais avec
-eux--enfin. Ils m'apprendraient à jouer. D'ailleurs je ne veux pas
-me vanter. J'aime les enfants. Ceux de ma génération ne les aiment
-pas et les fuient. Moi, j'en veux, à moi.
-
---Tu en auras. Tu vas...
-
---Petite fille, petite fille, ne poursuis pas. Tu ne sais pas
-comment ça se fait, les enfants.
-
---Enfant! Je ne te parle pas. Mais prends-moi comme je suis: je
-suis un symbole. Tu n'es pas symboliste, tu peux donc t'habituer à
-rencontrer un symbole en omnibus. Et ça ne t'arrivera pas tous les
-jours. Mais moi, petit enfant, je t'annonce un petit enfant,--pour
-bientôt.
-
---Quand? quand? petite fille...
-
-Mais la petite fille descend car c'est le bureau des omnibus et
-elle s'éloigne--à si petits pas--tirant bas le bras de sa mère
-et éteignant dans la foule son sourire qui est le sourire de la
-Joconde et qui est aussi, dans d'autres tableaux, le sourire de
-l'Annonciation.
-
-Elle s'éloigne, prophétie à jupons courts, prophétie à demi-place
-sur les lignes de chemin de fer, prophétie gratuite en
-omnibus--avec correspondance.
-
-J'ai droit encore à une prophétie puisque j'ai droit à un autre
-omnibus. C'est un autre enfant, un petit garçon, s'il y a un sexe
-à cet âge. Il prend à peine le temps de me sourire, du sourire de
-la même petite fille et entre tout de suite en matière:
-
---Désirez-vous assez un enfant! Depuis que, petite fille encore,
-si jeune, si innocente, elle est tombée de son innocence dans les
-bras de son mari, désire-t-elle assez un enfant! Elle l'a désiré
-d'abord parce que, encore petite fille, pas encore désaccoutumée
-des poupées, elle a eu l'ambition d'en avoir une toute à soi,
-bien à soi, «fabriquée» par soi, d'une possession intime. Elle
-l'a désiré ensuite, par amour, pour avoir un objet d'amour, pour
-aimer. Elle l'a désiré ensuite, parce qu'elle ne l'avait pas.
-Elle l'a demandé à Dieu, puis à son mari, puis au diable, puis à
-toi. Et vous l'avez cherché ensemble sur les routes où, puisque
-la morale n'y passe pas, ne passe que Dieu et--son sourire et
-sa bénédiction. Te rappelles-tu? Un soir de lettre anonyme où tu
-attendais un omnibus de mélancolie pour pouvoir t'apeurer à ton
-aise, chez toi, en ton autre chez toi, comme l'omnibus (ta vie, ce
-sont des omnibus) ne venait pas, un camelot promenait des bébés en
-peau de lapin qui dansaient avec des grelots et des ficelles. Il
-te dit: «Monsieur Maheustre--il te connaissait parce que tu es au
-centre du monde et l'on te connaît sur le boulevard--achetez-m'en
-un pour vos enfants.» Il gouaillait mais tu fus ému, à crier, à
-pleurer. Cet homme qui, ce soir de solitude, ce soir de lettre
-anonyme où tu voulais errer anonyme toi aussi, t'enfuir et te
-terrer loin des dangers et des craintes, venait à toi, t'appelait
-par ton nom, te parlait de postérité, qui, comme dans la Bible,
-te prédisait que tu reverrais ton épouse et que tu ne serais
-pas stérile, vaguement, profondément, en vrai prophète, qui te
-prédisait une union féconde, en trois mots humbles, sembla te
-vendre un talisman, sembla te venir de Dieu. Tu fus prêt à te
-prosterner devant lui et si tu lui marchandas son jouet, c'est
-parce qu'il y avait du monde, que tu n'avais pas d'argent et que
-toujours tu aimas tenter Dieu. C'est encore pour renier le divin
-que le camelot t'avait vendu sur le boulevard avec une poupée
-de pacotille, que tu la glissas, ta poupée, dans le lit, pour
-effrayer, pour amuser l'attendue,--mais celle que tu attendais ne
-vint pas parce qu'elle était en terreur et parce que tu n'avais
-pas été poli envers l'oracle fourré! Tu t'es lavé, depuis, de
-ton péché par des larmes et tu as su, décidément, qu'il fallait
-respecter les enfants jusque dans le frisson de l'espoir et
-jusque dans le crépitement du leurre. Imagine-toi donc que la
-récente absence de ton amoureuse, ce fut une retraite au bord
-de l'événement. Embrasse-la sur le front, suivant un cérémonial
-nouveau puis...
-
---Petit enfant, je t'ai entendu avec patience. Je t'ai laissé
-disserter sur des choses que tu feras bien d'ignorer quinze ans
-encore. Ne continue pas. Je n'ai pas horreur des symboles et je
-consens aux ratiocinations mais je ne consens ni à l'indécence
-ni à la réglementation du mystère. D'ailleurs tu descends: tu es
-arrivé. J'ai encore du chemin: sans adieu.
-
-Je vais voyager dans le vide et dans le silence, comme il
-convient. Je ne veux pas penser car j'aurais trop à penser,
-pensées humaines, pensées légales, pensées mystiques: merci.
-
-Et je suis arrivé: je vais attendre--sans plus.--Eh! si! j'attends
-plus: je ne sais pas.
-
-Et pour m'interdire la torpeur, voici des enfants qui jouent
-contre mes volets. Enfants que je ne vis jamais et que je ne veux
-pas voir. Enfants qui ont troué de leurs cris le plan de notre
-délice, enfants qui s'amusent, qui font des farces, qui frappent
-le volet, qui étendent leur murmure dans la rue comme du linge
-frais.
-
-Mais vous ne me troublez pas et vous ne m'êtes pas odieux
-aujourd'hui, enfants. Vous êtes postés comme des sentinelles
-le long de mon paysage, le long de mon horizon, et, de votre
-innocence effrontée, de votre innocence polissonne et grossière,
-vous gardez chez moi Dieu, le miracle et l'infini. Et vos chants
-se fondent dans la rue, vos refrains empruntés à vos mères et aux
-amants de vos mères deviennent une seule chanson d'immortalité et
-une hymne.
-
-Vous êtes un chœur antique, un chœur unique, un chœur hermétique
-et prédestiné, le chœur des limbes, le chœur de fécondité.
-
-Vous devancez la venue de Claire et vous entourez, comme en des
-légendes et des épopées son approche, des joyeuses trompettes de
-vos âmes, des lyres secrètes de votre candeur.
-
-Chers enfants inconnus, comme je vous aime et comme vous m'êtes
-précieux, à travers mon volet: car je n'attends pas, car, retiré
-derrière votre chant, grave, ému, je me prépare peu à peu,
-liturgiquement, magnifiquement.
-
-Vous nuancez votre musique: ce n'est plus un prélude, un appel, un
-encouragement, ce n'est plus le chuchotement complice qui dénonce,
-qui trahit, la sonnerie hypocrite qui confirme, c'est une fanfare
-qui éclate, qui accompagne, une fanfare d'escorte, une fanfare
-triomphale, une fanfare vivante et féconde--déjà--d'où tu jaillis,
-chérie, d'où tu te précipites parmi mes baisers, et une fanfare
-qui s'infléchit, qui s'adoucit, qui semble s'apaiser pour devenir
-plus triomphale et pour enlacer notre étreinte, comme des roses
-soudaines d'harmonie...
-
-
-
-
-X
-
-L'ÉMOI
-
-
-Lorsque tu entres maintenant, tu te laisses embrasser de biais,
-tu t'offres de profil perdu, tu te refuses sans ardeur et tu es
-molle même en tes révoltes; tes pudeurs sont en retrait comme ta
-tendresse et j'ai l'horrible sensation que quelque chose de toi me
-manque et m'échappe, sans savoir quoi--et c'est presque tout toi.
-
-Tu m'apparais frivole, dodelinant de la tête, becquetant des
-caresses, grappillant des baisers, zézayant des onomatopées
-d'amour, passive plus que passionnée, frivole enfin et je reviens
-à ce mot comme à un hoquet, j'y reviens et je m'accroupis sur lui:
-tu tournes la tête et tu as en toi un je ne sais quoi de mauvaise
-tranquillité, pivotant sur un sourire et sur un refrain, tu
-ressembles à un oiseau.
-
-Et tu n'as plus peur.
-
-Tu t'es accoutumée à notre amour, tu l'as accepté, tu ne te jettes
-plus à lui, tu le continues fidèlement, régulièrement, presque
-ponctuellement.
-
-Et j'ai peur que pour toi ce soit une habitude.
-
-Ce n'est plus le romantisme, la poésie, le danger de chaque jour:
-ce n'est plus l'heure--ou les deux heures--où tu t'évades de la
-vie, où tu brises ton ban d'humanité, où tu conquiers le ciel et
-le délice de la liberté, de l'audace, de l'oubli et de l'abandon,
-c'est une heure où tu ne t'ennuies pas trop, une heure cataloguée,
-sans fantaisie, une heure de plaisir à laquelle tu t'es condamnée.
-
-Les télégrammes ont été plus nombreux qui, pour une raison ou pour
-une autre, m'invitèrent à désespérer de toi, ce jour-là--et il y a
-des jours où j'ai désespéré sans télégramme.
-
-Dans ma petite chambre solitaire, mon lit m'endormit sans
-confidence et j'ai eu--et j'ai--des tristesses sans grandeur.
-
-Ne te souviens-tu plus des soirs d'été épais et larges où nous
-nous apprîmes à aimer, où nous naquîmes à l'amour?
-
-Ce ne fut pas sans solennité.
-
-Nous nous promîmes de n'être pas des amants vulgaires,
-d'envelopper notre nudité en un manteau de tragique et de
-fatalité, et d'avoir derrière notre lit cette porte de secours
-qu'on appelle la mort et ce boulevard qu'on nomme l'éternité.
-
-Nous avons élu frères et sœurs les amants et amantes de
-l'histoire, de la légende, et nous nous sommes couronnés des
-couronnes de roses, de larmes et de sang que portèrent les cœurs
-sans nom et les cheveux sans nom et les sourires et les yeux sans
-nom qui illuminent le monde et le ciel.
-
-Et voici que nous sommes, sans plus, amant et maîtresse.
-
-Ah! tu es une maîtresse exquise: prête et preste, lente, parfaite.
-Et tu as un corps admirable, un cœur charmant: il te manque
-seulement une âme,--et tu as une âme, la plus nuancée, la plus
-délicate, la plus éloquente et la plus profonde, tu es une âme,
-tu es l'Ame même et te voilà, corps savant, corps souple, corps,
-corps!...
-
-Parle!
-
-On ne parle pas! car tu parles trop bien. Tu es spirituelle et tes
-mots restent: on les retrouve dans des salons--où tu n'es pas, on
-les prête à des riches, que sais-je?
-
-Et les jours où je ne t'ai pas vue, je bute contre un mot de toi
-qui résonne longuement non en mon esprit--ce mot d'esprit--mais en
-mon cœur, en mon cœur où il sonne un glas, où il sonne le creux,
-en mon cœur qu'il troue et qui saigne, qui saigne...
-
-Et c'est ta prévenance, ta gentillesse qui m'accablent. Tu ne te
-moques pas de moi, tu n'es pas méchante, tu as des câlineries mais
-tu n'y es pas.
-
-Je deviens jaloux!
-
-Vraiment.
-
-Accessoire des amours nerveuses, accessoire des amours sans
-équilibre, accessoire du cotillon de folie, la jalousie m'enserre,
-me tient, ricane et revient. Et cependant, chérie, tu m'as conté
-les désirs qui glissèrent et que tu ne repoussas même pas, qui
-glissèrent sans t'atteindre et qui s'en furent, mélancoliques.
-
-Mais je doute presque de moi, à ne plus te retrouver en toi, à te
-ressentir moins, à sentir que tu vibres moins et que tes ailes
-sont meurtries, à sentir que tu es si en chair, tellement chair et
-que le fantôme de ta beauté, je ne sais pas où il est.
-
-Et tu n'as jamais été plus belle, belle cruellement, comme on tue
-et tu ne m'as jamais tant pris, ne prenant de moi que ce que tu me
-donnes, le corps.
-
-J'ai mis notre amour au-dessus de tout, mais je mets au-dessus de
-notre amour la qualité de notre amour.
-
-Tu m'as aimé, superbement en ta tendresse. Je me rappelle une
-lettre que je reçus de toi: tu étais jalouse d'une petite fille
-qui était tombée dans ma vie comme une pierre aux pieds d'un homme
-qui pense à autre chose, sans qu'on y fasse attention.
-
-Quelle belle lettre! Elle commençait par «Toi, tu...» C'était un
-signe de possession, une estampille, une marque au fer rouge,
-c'était un baiser impérieux qui arrête, qui immobilise pour
-toujours, une morsure de tyrannie et c'était l'étreinte furieuse,
-avare, en trois mots.
-
-Tu ne m'écrirais plus cette lettre-là.
-
-C'est moi qui suis jaloux maintenant, et je le suis mal, ne me
-décidant pas à souffrir en mon orgueil, m'en tenant au trouble,
-au trouble qui ne dit rien, à l'émoi dont la gorge est rauque et
-qui est vague et étroit. Je ne puis t'interroger, tu ris en dehors
-et tu n'es pas troublée, toi; tu te jettes à moi de toute ton
-inconscience et tu ne te jettes pas plus, en femme qui peut se
-reprendre et qui se reprendra: spasmes momentanés et intérimaires.
-
-Lorsque je pense à l'adultère, je l'appelle par son nom et son
-nom, c'est l'hors la loi, l'hors le monde, l'envol, parmi les
-codes, vers l'au-delà. C'est l'essai du retour vers ton âme de
-jeune fille, d'enfant qui croit à l'amour, d'enfant qui oublie
-la réalité de l'étreinte pour ne prendre en cette étreinte que
-sa quintessence, son reflet de pureté, de douceur, son mirage de
-passion, de trouble et d'infini.
-
-Eh bien! tu es trop enfant, tu prends toute la caresse, goulûment,
-même pas, tu la prends comme ça, comme je te la donne--et tu la
-prends vide et lourde,--et tu t'en vas.
-
-Il m'est arrivé aujourd'hui la plus étrange, la plus terrible
-sensation de ma vie.
-
-Du fond de ma torpeur, ma torpeur d'attente où je me roule ainsi
-qu'en un manteau de bivouac, ainsi qu'en un manteau d'alerte, des
-sons d'orgue et une voix humaine m'ont tiré, brusquement.
-
-Voix humaine! j'exagère! A travers les volets qui m'enferment, qui
-m'aveuglent l'horizon, qui déforment les voix et qui font grincer
-les voitures contre leur ténèbre, une voix se glissa, une voix
-gratta contre les volets, monta jusqu'aux fentes d'en haut pour
-retomber de l'autre côté, chez moi, une voix bondit, jaillit,
-griffa, tel un chat-tigre et se fit profonde, rauque, légère, une
-voix grimaça, menaça et railla le long de l'orgue, et cet orgue
-était l'orgue des vieux assassinats, des assassinats de légende et
-de complainte.
-
-Elle chanta une chanson célèbre, que je n'avais jamais entendue,
-parce que les mendiants n'en veulent plus, même en province, une
-chanson que je n'entendrai jamais plus, parce que je ne veux plus
-l'entendre.
-
-L'air, je l'avais subi déjà, de temps en temps par blague,
-et le refrain, tout à coup se leva avec des ailes noires de
-chauve-souris, tourbillonna, n'alla pas haut et s'abattit sur moi
-en plein cœur:
-
- Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous...
-
-Je ne m'appelle pas Ernest. Ce n'est que mon deuxième prénom,
-celui dont on ne se sert jamais et qui dort, roide, grave, gauche
-comme une main gauche très gauche, comme un membre paralysé. Et
-ce doit être ce prénom-là par lequel l'Ange d'extermination nous
-appelle, le jour du Jugement.
-
-C'est ce nom qui dort et dont les improbables réveils sont
-terribles: ils réveillent--en sursaut--l'être que nous aurions
-pu être et que nous n'avons pas été, car, en choisissant entre
-nos prénoms, nos parents--ou nos bonnes--choisissent entre nos
-destinées. Je m'appelle Pierre, et ce nom d'Ernest m'émeut,
-m'émeut...
-
-Et la chanson est terrible, en soi:
-
- En ce moment, mon mari vient d'apprendre
- Qu'il est trompé par vous qu'il aime tant...
-
-Ah! je ne garantis pas les paroles, je sais seulement qu'elles
-éclatent en mon cœur, comme des balles explosives et qu'elles font
-tache d'huile et tourbillon de plomb.
-
-Tortoze! Tortoze! je ne pensais plus à lui: il est loin, pour
-ses inventions, promenant son inquiétude électrique entre Vichy
-et Aix-les-Bains, jetant de la science entre et en des tables
-de casino, multipliant son absence et son éloignement, perdu en
-son activité, en son industrie, en son génie: il sera avant peu
-officier de la Légion d'honneur.
-
-Et je ne m'arrête pas à Tortoze: tous les dangers qui sont autour
-de lui, qui font son siège. Ces lettres anonymes qui reparaissent
-de-ci, de-là, et qui ne font rien que procurer--oui, procurer--à
-Claire un repos désiré, qui lui font peur comme on chatouille, si
-seule--ah! et la peur que j'ai, moi, de n'être plus aimé, d'être
-moins aimé, de n'être pas aimé comme je l'étais, de n'être pas
-aimé comme je le veux, d'être aimé comme tout le monde, et la
-chanson s'obstine:
-
- Deux mois après dans la chapelle...
-
-Je ne le vois pas le chanteur, mais je l'imagine. Je l'ai vu,
-déjà...
-
-Un matin, vers trois heures, je rentrais chez moi, de loin,
-longuement, parmi les habituelles sentinelles perdues de l'armée
-des filles: c'était le décor coutumier de médiocre misère, becs
-électriques éteints, vagabonds sans haine et agents sans férocité.
-
-Tout à coup, une ombre, entre la porte Saint-Denis et la porte
-Saint-Martin, m'arracha à ma torpeur méditative et ruminante.
-
-Ombre cahotante, trébuchante, vacillante, ombre qui,
-rythmiquement, se penchait, balayait la terre d'un grand bras
-frénétique, tandis que l'autre bras semblait enfoncer dans le sol
-comme une moitié de croix, un bâton volé à un bûcher d'hérétique.
-
-Ombre presque diaphane, ombre géante et qui apparaissait plus
-géante de son affaiblissement, de sa sénilité, de sa courbe lasse.
-
-Ah! ces épaules ployant éternellement sous le faix de la croix
-qu'un autre porta!
-
-Cette face,--que j'aperçus bientôt, car il n'était pas difficile
-de marcher plus vite que ce fantôme,--cette face de malheur, de
-mort et de vie inexpugnable, je ne l'oublierai jamais.
-
-La barbe roussie au feu des autodafés, grise de la poussière des
-siècles, blanche de la pierre des tombeaux entre-bâillés et des
-pierres lancées en route, la barbe grise, rousse et blanche,
-pauvre aussi de la misère liturgique, la peau jaunie des reflets
-des cierges dont on encadra les autodafés, verdie du reflet des
-haines, les sourcils noirs--toujours--des fagots calcinés des
-autodafés, les yeux brillants, noirs, profonds, comme l'autodafé
-même, reculant devant l'énumération des supplices infernaux, après
-les supplices terrestres, enfoncés, guettant un espoir dans la
-nuit, semblant s'enfoncer davantage pour voir de plus loin, pour
-mieux voir l'étroit paradis des juifs fidèles, la bouche tordue
-des blasphèmes imposés, tordue par l'entonnoir de la question
-de l'eau, les bras noués par les tortures, les articulations
-disjointes par les coins, les pieds brisés par les brodequins
-de bois et de plomb, l'homme allait--traditionnel--à en frémir,
-la besace collée à la peau, la lévite frémissante; il allait,
-effroyable, sordide, hideux, éclatant de grandeur et de majesté.
-
-Un roi! c'était un roi.
-
-Dix minutes, sur le boulevard, j'allai, je vins, je m'en retournai
-et je revins. Cet homme mourait de faim, évidemment. Il ne se
-soutenait pas, la tête pendante, la main convulsée, d'un geste
-d'agonie, et fouillant, fouillant sans fin ce vide de Paris où
-on ne trouve pas de pain. J'avais une vingtaine de sous dans la
-main,--une fortune pour un pauvre (et on peut me croire, car j'ai
-été très pauvre, et ces vingt sous ont été pour moi le bout de mes
-rêves et le bout du monde), et je m'avançai une fois, deux fois,
-pour les donner, pour les jeter comme en un gouffre et m'enfuir
-tout de suite pour esquiver des malédictions peut-être ou--ce
-qui est pis--des remerciements lyriques comme le Cantique des
-Cantiques et plus désolés que l'Ecclésiaste.
-
-Je n'osai pas: un charme me retint. Est-ce qu'on offre des sous à
-une entité, à un démon, à un demi-dieu?
-
-Et il était trop beau. Je crus le voir sourire, d'un sourire
-d'extase et de puissance. Il ramassait tout à terre, le néant,
-les épluchures, les épingles,--pour quel Laffitte d'au-delà?--les
-papiers,--les bouts de cigare... et... et il ne les mettait
-pas dans sa besace, vide, collant à la peau: il laissait tout
-retomber autour de lui, sous lui, et il allait, il allait.
-
-Une femme s'approcha de lui. Enfin j'allais pouvoir lui offrir
-mon obole, puisque cette femme commençait! Non. Elle ne lui donna
-rien, échangea quelques paroles avec lui, d'un air d'habitude et
-de soumission et s'en fut.
-
-Pour parler--et la femme était toute petite, il eût dû se
-pencher--il avait relevé la tête.
-
-Et sa tête verdie, jaunie, rougie, pâlie et bleuie de teintes
-diverses et successives des bûchers, sa tête de cauchemar était
-vraiment majestueuse et presque impérieuse comme celle des êtres
-qui commandent par la grâce d'un Dieu. Il avait jeté un ordre et
-il continuait sa route de misère et de foi.
-
-Il semblait maintenant emplir tout le boulevard, emplir toute la
-ville de sa maigreur, de sa vieillesse, de son agonie en haillons,
-de sa boiteuse éternité.
-
-J'eus peur, décidément.
-
-Et je pressai le pas, chantant à tue-tête pour m'étourdir, pour
-oublier, pour ne plus penser à ce roi mystérieux, à ce roi sans
-manteau, à ce passant pesant et furtif, à cet être d'horreur, de
-puissance et de nuit.
-
-Je l'ai rencontré de jour, cette semaine. Des conscrits, des
-enfants et quelques citoyens, une trentaine de manifestants
-criaient: «Mort aux juifs!» Le vieil homme à la face si
-terriblement juive, le Juif Errant, les épaules encore saignantes
-sous la croix de Jésus qu'il ne porta point, le roi de ténèbres
-passait par là si lentement et marchait en sens inverse, sur les
-jeunes gens. Il ne se détourna point et continua sa route du même
-geste, du même pas.
-
-Les manifestants ne l'accablèrent pas, ne le bousculèrent pas, ne
-voulurent même pas l'injurier ou plaisanter. Le charme les tenait
-qui m'avait tenu. Ils lui laissèrent le passage, se turent un
-instant, et quelques-uns eurent même comme une indication de salut.
-
-Le vieil homme continuait sa promenade. Il ramassait, ramassait
-toujours. Il lui arrivait de trouver des journaux, des pamphlets,
-des anathèmes montés en feuillets; il ne les regardait pas et,
-sans colère, sans rage, du même geste indifférent, il les laissait
-retomber à terre.
-
-Il me sembla alors que ce que ce Juif cherchait, c'était--oh!
-pas grand'chose!--une étoile oubliée, un peu de ciel, un peu
-d'idéal. Il me semble qu'il était roi, roi des pauvres Juifs, des
-Juifs pauvres qui, lazzaroni du temps de Josué, s'abandonnant à
-l'ivresse de Dieu ne pensent même plus à Dieu et à leur foi,
-s'enroulent en guise de manteaux et de couvertures, dans le rythme
-de leurs prières, ignorent l'argent et M. de Rothschild, et
-plongent (au lieu de les plonger dans l'eau), leurs nez courbés,
-leurs barbes frisées et boueuses dans un peu du ciel talmudique.
-Gens anachroniques et nostalgiques, nostalgiques des siècles
-passés, des siècles perdus, nostalgiques des harpes et des danses
-devant l'Arche, des guerres où l'on ne pillait que pour attester
-sa victoire, des belles récoltes et des beaux soleils. Et Dieu,
-trop fidèle à sa parole, Dieu, parce qu'il avait dit à Abraham:
-«Tes descendants seront nombreux comme les étoiles du ciel, les
-poissons des mers et les sables des déserts», Dieu ne leur a pas
-permis d'être massacrés par un Antiochus, avec les Macchabées, par
-le vertueux Titus Cæsar; il les fait survivre à Akiba, au Juif
-de la rue des Billettes et à cet héroïque et immense Spinoza, et
-à ce souriant, génial et fatal Henri Heine. Ces gens-là doivent
-exister--si peu--et se lamenter, puisque leur roi se promène et
-qu'il donne des ordres, puisqu'il souffre et puisqu'il rêve. Il
-n'est pas un roi guerrier: ses sujets, avant Tolstoï, ont prêché,
-par l'exemple, la non-résistance au mal; ils ont été tués, brûlés,
-battus sans qu'on ait pu les chasser de leur nostalgie, de leur
-tristesse et de leur rêve. Pèlerins sans coquille, ils cherchent
-le coin de terre où ils pourront s'acagnarder pour y rebâtir en
-leur cœur--longue et pénible besogne--le premier et le deuxième
-temple de Jérusalem, ils cherchent un peu de soleil pour s'y laver
-approximativement, ils cherchent un peu de sommeil--pour y mieux
-rêver.
-
-A moins que le vieil homme que j'ai rencontré ne soit un roi
-dont le royaume n'est pas de ce monde, un roi sans royaume, le
-Juif-Errant qui ne connaît pas M. de Rothschild, qui ne connaît
-pas l'argent et qui marche dans les haines comme chez lui et qui
-garde pour lui ses sentiments et son histoire et ne se laisse même
-plus interviewer pour images d'Épinal.
-
- * * * * *
-
-Et il vient susciter et faire mourir les pauvres amants qui ont
-fait de la terre le ciel et l'infini. Et il vient les attirer en
-son royaume.
-
-J'aurais dû, la première fois que je le rencontrai, vaincre mon
-respect et donner à ce pauvre un peu d'argent: d'abord les pauvres
-ont toujours besoin d'argent et puis je me serais débarrassé de
-son ombre, de l'ombre de son manteau royal. Je ne l'aurais plus
-rencontré et je ne l'eusse pas aperçu comme je l'aperçois en
-ce moment, à travers mes volets, se gravant, se sculptant en sa
-musique, se déchirant brutalement des vieilles paroles pas assez
-vieilles, faisant vibrer et tinter les siècles en cet air de 1840.
-
-Que me veut-il?
-
-Il m'en veut.
-
-Il m'en veut de n'avoir pas été charitable et il m'en veut d'aimer.
-
-Il vient avec les siècles, les grandes ombres des vertus, des
-malheurs et de la souffrance, me reprocher d'être là et d'attendre
-une femme cependant qu'il y a des événements dans la rue, des
-discussions sur une innocence, sur un crime, des idées qui
-luttent, de l'enthousiasme qui lutte et des malheurs, tant de
-malheurs.
-
-Je pourrais... je ne puis rien. Claire m'a fait jurer de ne pas
-m'occuper de ça. Et je suis sans grandeur, en une habitude qui
-de plus en plus devient une habitude, sans plus, où les baisers
-de jour en jour me deviennent plus secs, plus pauvres, où il me
-semble que ma fiancée, en se rhabillant chaque jour, oublie chaque
-jour un voile de plus, un tissu subtil de divinité...
-
- ... En répétant d'une voix expirante,
- Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous...
-
-Eh bien, lorsque Claire est venue, lorsque je lui ai, en quinze
-mots, raconté la chanson, mon angoisse, mon agonie, elle a trouvé
-ça très drôle.
-
-C'est de l'héroïsme, au centre de cette trame de lettres anonymes
-qui se rejoignent, en se suivant, mais c'est un héroïsme que je
-n'aime pas.
-
-Les mendiants sont sacrés, qui passent et on ne doit pas sourire
-de leurs prédictions ou de leurs malédictions parce que Dieu, ne
-leur accordant pas de pain, leur accorde des miracles quand ils en
-demandent, confusément, et tu restes bien fidèle à ton opinion,
-Claire, tu restes bien aujourd'hui celle qui trouve drôle la
-fatalité rôdant devant notre porte; tu as une fièvre modeste et
-des câlineries de petite fille de Péronne, tu ressembles à ton
-amie Alice; j'ai envie de te dire: _vous_.
-
-Tu ne sais pas, pendant ton absence récente, mes promenades autour
-de ta demeure vide et mes lucides évocations de ton fantôme aux
-bras ouverts parmi ces rues froides et grises qui viennent mourir
-aux Champs-Élysées.
-
-Tu ne sais pas mes contractions de cœur en ces rues traîtresses
-où je n'avais de toi que le danger et où je tremblais comme
-si je t'avais à mon bras, voluptueusement. Rues pavées,
-bâties, cimentées de médisance, d'espionnage et de médiocrité
-sentimentale, rues de basse sensualité où les mauvais propos
-et les mauvais instincts se ramassent pour aller assassiner de
-pauvres gens à l'hôpital Beaujon, tout près.
-
-Ah! sentinelle exilée, comme j'ai monté une garde fervente et
-vaine sous tes fenêtres fermées de la rue Washington, pour les
-photographies et les portraits de toi qui veillaient chez toi,
-pour les sommeils que tu avais oubliés chez toi, pour tous les
-objets, pour tous les vides que tu avais touchés là-haut et
-pour tous les moments d'extase amoureuse, de gêne amoureuse,
-de mélancolie amoureuse, de terreur amoureuse, de désespoir et
-d'espoir que tu m'avais dédiés, chez toi, et pour tes rêves de
-fuite, avec moi, qui t'ont hantée, en ton domicile légal, en
-cet intérieur tout fait et parfait que nous ne pourrions jamais
-refaire, car notre fuite et notre histoire, ensemble, chérie, ce
-sera «une chaumière et ton cœur».
-
-Ce sera!
-
-Ton cœur!
-
-Ah! comme je m'emporte et comme je t'oublie et comme j'oublie la
-déchéance de ton cœur, la pauvre petite chose qu'il est devenu et
-que tu es devenue, entre mes bras, hélas!
-
-Et couchons-nous, puisque nous n'avons pas autre chose à faire.
-
-Non?
-
-Tu me retiens doucement, en une douceur profonde qui m'étonne
-et d'une voix chère, de ta voix des soirs d'été, de ta voix de
-Monte-Carlo, de ta voix de nos premières amours, de ta voix de nos
-fiançailles qui te revient, plus pure, plus moirée, plus dorée,
-plus prenante, s'il est possible, tu me dis: «Prenons garde,
-chéri! je crois que je suis enceinte».
-
- * * * * *
-
-Chérie, chérie, j'ai un petit cri de bonheur, un petit cri
-d'émotion, étranglé.
-
-Et tout mon bonheur, toute mon émotion viennent en ce cri: mon
-amour reconquis, ma confiance en toi récupérée, ma tendresse
-doublée, la fatalité, les mondes, tout, tout y est.
-
-Et comme je te désirais nerveusement, rageusement!
-
-Mon désir se précipite en larmes, en larmes abondantes et douces.
-
-Et je me mets à genoux pour te demander pardon. Je ne t'ai jamais
-offensée, je ne t'ai jamais, même d'un mot, fait sentir que je
-souffrais de toi et tous mes doutes, ma jalousie, ma tristesse
-ancienne, la chanson de tout à l'heure, mon angoisse montent,
-craquent, m'étouffent un peu--pour s'en aller et je les vomis en
-des sanglots, longuement. Et quelle jouissance, en mes larmes,
-orgueil qui pleure, joie qui pleure: c'est le fleuve même du
-bonheur!
-
- * * * * *
-
-Ah! comme je comprends maintenant tes regards ailleurs et tes
-distractions.
-
-Prise toute par tes entrailles, tu ne m'appartenais plus autant,
-ne t'appartenant plus à toi. Tu es presque effrayée de mon
-émotion: tu me dis que tu crois, seulement, que tu n'oses croire.
-
-Je suis sûr, moi!
-
-Sûr!
-
-Des indices médicaux, en cette chose de sentiment, de miracle, de
-ciel!
-
-Tu regardais en toi, chérie, et le miracle commençant et hésitant
-te saisissait, te pétrissait, pétrissait de la tendresse de ton
-cœur, de tes regards, de tes sourires, de ton infini, de tes
-caresses, ce sourire, cette caresse, ce regard que tu appelleras
-plus tard ton enfant. Tu n'avais plus de regard pour moi, de
-caresses pour moi: merci.
-
-J'ai posé mon visage en larmes et mes lèvres mouillées de larmes
-sur le haut de ta jupe: Je voudrais, à travers ton vêtement,
-retrouver de mes lèvres les regards, les mots d'amour, les
-sourires et l'infini que tu ne m'as pas donnés, je voudrais
-faire passer, de mes lèvres, de mon âme, de mes yeux et de mes
-entrailles, au miracle hésitant, mes sourires à moi et mes mots
-d'amour et mon infini et mes larmes aussi qui cimentent.
-
-Chérie, tu me parlais de choses et d'autres, d'amis, d'amies, de
-dîners, tu me disais ce que faisait ton mari en son voyage, ses
-succès ici et là, tu me parlais de tout, excepté de toi: babil qui
-m'est cher maintenant, babil dont tu masquais, sans savoir, le
-vide saint, le vide fécond de ton être en travail, en possession!
-
-Les chers enfants du mois dernier, d'il y a un mois, qui
-m'escortèrent, qui me précédèrent de leurs prophéties!
-
-Et tous les sourires d'enfants qui me sourirent dans ma vie me
-reviennent et je revois, à en pleurer plus fort, un enfant de
-pauvre, tout petit, qui me retint de son sourire fixe et de ses
-yeux aimants en un omnibus de jadis, depuis la gare Montparnasse
-jusqu'au fond de Ménilmontant.
-
-Vingt fois je me préparais à en sortir, vingt fois, d'un dernier
-regard, d'une petite bouche qui s'ouvrait pour moi, il me clouait
-à ma place--et je faisais une course pressée. Et la mère ne me
-remerciait que de ses yeux et de son sourire aussi, humble,
-reconnaissante et frémissante à la pensée que j'allais lui offrir
-une aumône. C'est toi, femme inconnue, qui me fit ce jour-là
-l'aumône de ton affection fugitive et c'est peut-être de ce regard
-fixe d'enfant que tu te crées, petit enfant, en ce corps que
-j'étreins, de mes bras qui s'élargissent comme s'ils étreignaient
-le monde, qui ne veulent pas serrer trop pour ne pas te faire mal
-à toi,--qui n'es pas--et qui seras, petit enfant.
-
-Et une molle félicité m'étreint, moi aussi, pas trop étroitement,
-une félicité humaine et mystique, la caresse des siècles, la
-caresse de l'heure et toutes les voluptés d'âme que mon inquiétude
-m'a refusées ces jours-ci.
-
-Ta présence, chérie, ta présence habillée, c'est une saveur
-sexuelle et une saveur d'étoile, c'est la volupté et c'est la
-félicité, c'est chaste et fécond, c'est violent et c'est doux
-comme un sommeil d'aïeule.
-
-J'ai le cœur débordant de respect et d'amour. Tout m'est rendu, de
-mes orgueils, de ma tendresse--et j'ai plus. Ce mystère qui va
-grandir, ce chuchotement d'émoi, cette crispation de cœur sur un
-souffle qui insensiblement s'affermit et s'affirme, cette écoute
-de vie, ce frisson, cette angoisse qui dure des mois, il me semble
-que j'ai tout cela, que je jouis de tout cela en cet instant,
-que l'effroi latent de la gestation et la torpeur douloureuse et
-la gloire saignante de la création, j'ai tout cela, à la fois,
-et c'est une caresse de bras, une caresse de lèvres, une caresse
-d'entrailles et d'âme.
-
-Ne t'en va pas encore, chérie: nous ne retrouverons jamais cette
-heure de trouble et de révélation.
-
-Nous ne serons jamais aussi âprement heureux; il me semble qu'on
-nous a déchirés, qu'on nous a écorchés vifs et qu'on nous a
-habillés de notre chair de bonheur, de notre amour intime, dans ce
-soir si discret et si gonflé d'avenir, sous cette lampe pâle qui
-s'épure et qui s'enfièvre, devant ce lit qui ne s'est pas ouvert.
-En ce soir vierge, nous veillons au bord du futur, les yeux dans
-les yeux et plongeant plus avant, les mains emplies de nos mains.
-L'émotion qui nous étreint et qui nous baigne, émotion secrète et
-haute, est toute de noblesse et de grandeur, et nous nous aimons
-tant, en elle!
-
-Ne t'en va pas, chérie: nous ne pourrons jamais épuiser notre
-émotion: dormons en elle et faisons glisser en elle la longue nuit.
-
-Ton mari (puisqu'il faut toujours songer à lui), ton mari est en
-voyage.
-
-Mais tu dois partir cependant, pour tes voisins, pour la rue, pour
-le monde, pour tout ce qui n'est pas notre secret.
-
-Ah! je ne te dirai pas: Au revoir et je ne veux pas te voir
-partir: j'aurais peur de ne plus te revoir.
-
-Et je songe à ton mari maintenant; il va revenir un jour et sera
-très satisfait de ta grossesse. Ce petit Basque nerveux attend
-un enfant depuis cinq ans, qui tiendra de lui le génie mécanique
-et électrique. Il trouvera piquant de s'être éloigné sur une ou
-plusieurs nuits de victoire--et tout sera pour le mieux dans le
-meilleur des mondes.
-
-Et comme tout cela est vil et bas! Cet enfant que j'aperçois déjà,
-que je sens, qui me crie ma paternité, de toute mon angoisse,
-de tout mon émoi, de la gravité subite qui me tombe, de ma joie
-âpre et de ma douceur, cet enfant qui, des mois et des mois, va
-me tenir haletant sur sa lente et délicate affirmation, sur ses
-dangers et sur son lointain, cet enfant sera à Tortoze, sera de
-Tortoze, par contrat.
-
-Des idées bohêmes, des idées sauvages, des idées d'Orient me
-harcèlent: fuir.
-
-Emporter ailleurs ce ventre qui est à moi.
-
-Chérie, chérie, roulons-nous en notre pauvreté, en notre détresse
-et, sérieux en notre amour, allons en jeunes et féconds pèlerins
-vers des déserts où nous ne craindrons ni les lois ni les rires,
-où nous aurons le droit de n'être pas infâmes et de vivre, sans
-peut-être manger toujours, notre vie, en sincérité.
-
-Déployons notre amour au-dessus de nous et autour de nous comme
-un drapeau et comme une tente et allons dormir ensemble devant
-l'immensité de l'avenir.
-
-Dormir! Ah! c'est le rêve, échanger nos rêves, à leur venue et
-nous vivifier l'un l'autre de notre souffle. Quels mois sublimes!
-
-Il faut y renoncer--tout de suite.
-
-Il faut faire tenir notre romantisme en cette chambre étroite
-d'une rue étroite, il nous faut être sublimes en cachette,--comme
-on fait de fausse monnaie.
-
-Et nous ne pouvons être féconds qu'hypocritement, lâchement, sans
-risque, criminellement.
-
-C'est ce qu'on appelle en terme de juridique, le dol, et c'est le
-délit sans rémission, sans excuse.
-
-Dol moral--et c'est l'infini.
-
-Et ces journées d'émoi qui nous sont plus chères, plus saintes
-et plus intimes, par notre solitude (Tortoze s'obstinant en son
-absence), ces journées d'une sensualité amère, où nous ne nous
-possédons pas et où nous espérons, sans plus, où nous précisons et
-contraignons l'espoir de nos simples baisers, ces journées sont
-hérissées de craintes, de terreurs et de désespoirs.
-
-Je ne t'ai jamais plus sombrement attendue, redoutant tout pour
-toi: les voitures me paraissent vagir.
-
-Et quand tu viens--les jours où tu viens, accablée, meurtrie,
-souffrant presque à vide, tu entres en moi les cahots de la
-voiture, toutes les secousses, toutes les angoisses en me les
-contant.
-
-Tu es triste maintenant, l'idée du mensonge, du long mensonge,
-du secret qui bondira, qui se cabrera, qui remuera en toi avec
-l'enfant, le remords même qui grandira dans de la chair, tout te
-tourmente et tes baisers ont un goût de douleur.
-
-Comme je t'aime, chérie. Je ne t'ai jamais autant désirée, car
-mes pensées et mes tortures, mes espoirs mêmes tombent sur mes
-sens--et je m'abstiens--bravement.
-
-Les lettres anonymes reviennent: elles font un berceau cruel à
-notre espoir. Et elles doivent aller inquiéter Tortoze, là-bas,
-qui ne revient pas.
-
-Elles sont sûrement de notre Tristan et de notre Yseult, rédigées
-en argot, insolentes et sales.
-
-Tu t'ouates cependant, chérie, d'une gaîne d'émoi et je m'enferme
-en notre émoi, mais nous sommes si séparés, si peu l'un à l'autre
-et je m'apeure de loin!
-
-Il y a des moments où, en t'attendant si impatiemment, en te
-recevant si défaite et si éprouvée, en te perdant si vite, je
-me sens le triste courage de vouloir te perdre, de t'attendre
-pendant les mois délicats, pendant les mois qui courent. J'ai
-tant d'appréhension et je me berce de mille craintes. J'ai peur
-maintenant de Tristan, d'Yseult, d'Alice, d'Ahasvérus, d'Hélène,
-de tout ce qui nous approcha, de tout ce que je connus et de tous
-ceux que je ne connais pas.
-
-Mais quelle douceur de te tenir en mes bras un instant, de
-t'entendre dire, même, que tu as mal, de tenir contre mon front
-la fièvre de tes lèvres et, contre mes lèvres la fièvre de ton
-front, de tâcher à te faire sourire, de te faire parler, de te
-parler, de cueillir sur toi ton émotion et, parmi ton émotion et
-ta fièvre, un peu de la fraîcheur des rues!
-
-Je n'aurai pas le triste courage de te perdre même un jour. Les
-jours où tu ne viens pas, où le malaise te couche solitaire sur
-une chaise longue, où tu t'écoutes souffrir en croyant déjà
-percevoir en ta souffrance le cri prochain, le cri lointain de ton
-enfant, je crois que tu me les voles et je te les reprocherais, en
-te voyant, si j'avais l'habitude de te reprocher quelque chose, si
-mon cœur ne se fendait pas, à ton arrivée, si un essor d'anges, un
-essor de ciels n'emplissaient pas ma chambre et ne me fermaient
-les lèvres, en un baiser, en mille baisers impatiemment dessinés.
-
-Et voici que, aujourd'hui, je te retrouve et que tu t'abandonnes,
-voici que tu sors de tes terreurs, de ton malaise, de ta fécondité
-même pour t'offrir, si jeune, si souriante, et que notre volupté
-se coule en de l'émotion, voici que notre volupté s'exaspère,
-divinement, qu'elle échappe à la terre, qu'elle nous unit en je ne
-sais quel ciel, qu'elle nous éternise et que nous nous aimons à
-travers le futur, merveilleusement.
-
-Tu t'es détachée de mes bras à regret, tu t'es vêtue lentement
-et nos baisers se sont attardés, ne s'achevant pas, brûlants,
-profonds, las et avides.
-
-Nous nous sommes jurés de nous revoir et, plus furieusement que
-les autres soirs, en ce soir où la volupté me garde, m'enveloppe
-et me serre, je t'ai laissé partir toute seule, ne te suivant pas
-des yeux, le regard fixe, le regard dans la flamme de ma lampe où
-se consume sans fin la fatalité.
-
-Je me rive à toi, chérie, je me rive à toi, de notre rêve, pour
-notre volupté, pour notre émotion, pour aujourd'hui, pour demain,
-pour l'éternité et pour ce qui vient après l'éternité.
-
-J'ai besoin de toi, j'ai soif de toi, j'ai mal de toi.
-
-Je t'aime, je t'aime...
-
-
-
-
-LIVRE DEUXIÈME
-
-LE MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE
-
-
-
-
-I
-
-LA FOUDRE
-
-
-Je ne la verrai plus.
-
- * * * * *
-
-Un homme ne savait pas s'il aimait une femme. Il savait seulement
-qu'il avait mis en elle son âme et sa vie. Il ne savait pas où il
-l'avait rencontrée. Son souvenir se fondait en tous les décors
-amoureux: c'était Venise, c'était le ciel d'Alger, c'était toute
-la mer, la mer inquiète et patiente, dolente parmi son épilepsie,
-qui se meurt éternellement aux pieds des fiancés pour leur
-apporter de la fraîcheur et de la fièvre. Il imaginait qu'ils
-s'étaient fiancés devant toutes les mers, en la mélancolique et
-lumineuse complicité des changeants couchers du soleil; que, tous
-deux, ils avaient visité les tombes frémissantes des amants et
-des conquérants, que l'écho de toutes les grottes leur avait, de
-l'un à l'autre, profondément et tendrement, passé au cœur leurs
-serments--comme on passe une bague au doigt.
-
-Et ils n'avaient pas échangé de serments. Il songeait tout de même
-qu'ils étaient liés, étroitement et de haut, que les forêts les
-avaient caressés de leur chantante nostalgie rouillée, que leur
-épithalame s'était gravé dans les rochers, sans faire de mal aux
-rochers, et qu'ils avaient bu la vie à toutes les sources.
-
-Il ne savait pas le nom de cette femme. Chaque matin, au caprice
-du calendrier, il la saluait, en son cœur, du nom de la sainte
-du jour et lui souhaitait sa fête, la fête de toutes les autres
-femmes. Elle existait seule pour lui, l'attirait de la pâleur de
-ses yeux, du frisson de sa lèvre, de la lenteur de ses cheveux,
-de la grâce délicate, menue et nuancée qu'elle alanguissait en
-son sourire. Il n'osait pas approcher d'elle, pour qu'elle ne le
-vît pas trembler, n'osait plaisanter avec elle, ayant peur de la
-trouver trop spirituelle et un peu frivole.
-
-Et il allait avec cet amour en lui comme un viatique, viatique
-douloureux parfois, s'exaltant de sa chaleur et de son amertume,
-se purifiant de sa pureté et de son lointain.
-
- * * * * *
-
-Or, un jour il reçut une lettre d'elle. Elle était dure à la
-fois et malheureuse, irritée et pantelante. Femme qui se croit
-calomniée, elle reprochait des faits sans vraisemblance. Un mot
-revenait avec complaisance: «Vous vous êtes vanté de... vous
-vous êtes vanté: votre vanité...» Il n'aimait pas à porter un
-cilice sur son corps ou un cilice sur son cœur: ce papier lui
-brûlait les mains, il en avait honte pour lui et pour elle, mais
-il voulut conserver quelques heures ces mots de colère qu'il
-avait à peine lus. Tant qu'il aurait le papier, il y penserait
-moins: ensuite, le papier détruit, les mots, les mots effroyables
-resteraient, l'entoureraient, germeraient comme du mauvais grain,
-se développeraient comme un toxique en des entrailles infortunées,
-le brûleraient, le déchireraient, le tueraient.
-
-Et--ce qu'il n'avait pas fait depuis qu'il était amoureux (il lui
-sembla que ça durait depuis l'éternité), il pensa aux gens. Ça
-n'était pas venu tout seul à cette femme. On lui avait dit, on
-avait inventé des choses.
-
-Inventé? Non, deviné. Il y avait donc des gens qui devinent, qui
-voient en une bouche le baiser qui n'y est point, qui, des lèvres
-fermées, plongent dans l'âme et décachètent un secret comme on
-décachète une lettre interceptée? Il y avait donc des gens qui
-souillent de leur regard l'image qu'on garde en ses yeux, la
-discrète et idéale image qu'on veut préserver de tout, par piété,
-par amour? Il y avait donc des gens qui vous observent quand on se
-trahit, qui filent un désir comme on file un couple, qui filent
-une idylle secrète, une idylle intime, qui pincent un rêve comme
-on _pince_ deux être adultères?
-
-Mais c'était un trop grand effort pour lui d'avoir si
-longtemps,--quelques instants,--porté son attention sur les
-manœuvres des gens; il jeta sa pensée sur une femme, une femme qui
-devait encore avoir les sourcils froncés, la main nerveuse d'avoir
-écrit cette petite lettre,--si petite, si plate, qui tenait si
-peu de place et qui, en se refermant, avait écrasé sa vie, cette
-lettre plate qui se gonflait de tous les rires méchants des gens,
-de tous les malheurs qui allaient lui arriver à lui, gonflée de
-tous les sursauts de sa destinée, de sa destinée modifiée, de sa
-destinée arquée et se précipitant.
-
-Il voulut répondre.
-
-Il n'est pas de pire drame que d'écrire sans savoir si ce qu'on
-écrit sera lu, que de mettre sa vie dans des mots,--en se disant
-que, peut-être, ces mots seront déchirés haineusement et calcinés
-_a priori_. Et l'on n'envoie par la poste que des larmes séchées,
-non les larmes brûlantes et brillantes dont le charme intime et
-la vertu cachée apaise, émeut, console et unit. Et il n'est rien
-d'aussi bête qu'un malentendu d'amour, car, en amour, on ne doit
-pas s'entendre, on doit, muré par la tendresse et l'enthousiasme,
-sourd d'ivresse, deviner les mots qui sont prononcés à côté, là,
-tout près, et les étouffer sous des caresses. Mais il ne s'en
-disait pas tant. Il était si malheureux!
-
-En sa course folle à travers Paris, la main crispée sur la petite
-lettre, il avait rencontré des amis et des indifférents et leur
-avait lancé un: «J'ai mal!» comme on lance l'anathème. Ils avaient
-répondu: «Où donc? Vous n'avez pas mauvaise mine», et avaient
-poursuivi leur course vers d'autres soucis. Et il se trouvait seul
-maintenant, seul avec les débris de son rêve,--avec sa _vanité_!
-Car il y avait la vanité.
-
-Quelle vanité?
-
-Il était, il avait toujours été immense de désirs, frénétique
-d'ambitions. Il avait gardé son âme d'orgueil dans la pire
-pauvreté, dans la pire promiscuité. Il s'était gardé de la
-satisfaction, s'était refusé la joie de la renonciation et de la
-résignation. Et il croyait que son ombre tenait la terre entière
-et les cieux aussi.
-
-Non! A en croire cette femme, sa vanité avait été de vouloir faire
-croire faussement qu'il l'avait possédée, qu'il avait eu la femme
-d'un ami, comme un voleur, qu'il avait non pas même dérobé la
-chose d'un autre, mais qu'il en avait joui furtivement, salement,
-comme un valet. Des larmes lui montèrent aux yeux. Il rougit
-de son amour. Elle le supposait vil. Quelle pauvre petite âme
-avait-elle donc?
-
-Il se décida à écrire: «J'ai reçu votre lettre. Je ne vous la
-pardonnerai jamais. Qu'il suffise de quelques canailles pour
-briser n'importe quel bonheur, c'est bien. Mais que des gens sans
-idéal, des gens qui ne savent pas rêver, des gens qui ne savent
-pas espérer, des gens qui n'ont pas de ciel dans leurs yeux
-puissent d'un mot, d'un bon mot, froisser et déchirer notre rêve,
-polluer notre ciel et jeter notre espérance dans la boue, c'est
-une chose que je ne puis admettre. Je ne vous ai jamais convoitée.
-J'ai vu passer un jour sur une route une femme en robe blanche
-et j'imaginai que cette femme devait m'accompagner en ma route,
-être ma confidente et mon encouragement, mon courage et ma foi, ma
-conscience aussi, qu'elle était non mon bonheur, mais ma destinée
-en robe blanche. Je lui faisais abandon d'un peu de mes malheurs,
-je lui faisais une place en toutes mes actions et toutes mes
-souffrances et cette femme n'est qu'une femme, une femme comme les
-autres...»
-
-Il s'arrêta. Il ne pouvait écrire cela. Il l'avait écrit
-cependant. Mais non! non! ce n'était pas vrai.
-
-Il se roidit et continua: «Mon âme et mon corps sont devenus un
-tombeau fleuri, un simple tombeau où reposent le souvenir de votre
-beauté et l'image de ce que vous fûtes pour moi. Je vous demande
-comme une grâce de ne pas toucher à cette image, de vos mains, de
-vos colères, de vos actes de petite femme--et d'ailleurs vous ne
-le pourriez pas. Cette image est à moi, à moi seul...»
-
-Une larme venait de tomber sur ces paroles de vanité. Il ne
-résista plus, lâcha la plume.
-
-Sur sa vanité exprimée, sa tête se secouait, en des sanglots,
-comme une tête de vieille femme qui sanglote. Il pleura et pleura
-mal, car du soleil vint se jouer entre ses larmes. Et le soleil
-n'était jamais entré chez lui. Venait-il par ironie? Non! le
-soleil ne s'était jamais moqué de lui--et le soleil est bon.
-
-Le jeune homme se leva alors et, dans le soleil, la face humide,
-il défia le monde et espéra fervemment. Ce soleil, ce soleil
-divin, quel présage en ce moment! Il sentit que son suprême
-espoir, c'était l'amour de cette femme, amour lointain, amour
-revenu et reconquis.
-
-Et il se rassit pour pleurer.
-
-Car il espérait. Mais, tout de suite, qu'allait-il arriver?
-Mettrait-elle longtemps à lui rendre sa foi et son âme? Et comment
-lui faire savoir qu'elle se trompait, car il n'achèverait pas sa
-lettre?
-
-Il implora le soleil, le pâle soleil qui chante des romances
-d'amour! Et il s'attendrit si violemment que, n'ayant pas la
-force de désespérer, espérant malgré tout, parmi ses espoirs et
-ses désirs, il se roula à terre, hurlant, râlant, étouffant de
-sanglots et de plaintes--par vanité...
-
- * * * * *
-
-Eh bien? cet homme, c'est moi,--et c'est ce qu'il y a de plus
-étrange en cette affaire!
-
-Cet homme que je ne nomme, en ma pensée, qu'à la troisième
-personne, que j'éloigne de moi de toute ma force pour qu'il ne
-m'atteigne pas de son malheur, en l'horrible contagion de la
-fatalité, c'est moi.
-
-Je ne me rappelle plus.
-
-Je ne me rappelle plus avoir aimé, avoir été aimé, je ne connais
-plus cette chambre où je souffre, où il fait froid, où il ne fait
-pas assez froid.
-
-J'ai mal.
-
-Il n'est pas tard.
-
-Le soleil et le jour ne s'en vont pas encore.
-
-Le soleil! le jour! Claire--ce nom me brûle les lèvres à ne pas le
-prononcer, ce mot crie comme un cauchemar, s'ouvre comme un œil
-hagard et crépite comme une flamme méchante--Claire n'aimait pas
-les jours qui grandissent.
-
-Notre amour aura été un amour de jours courts, un amour de soirs
-précoces, un amour de crépuscule et un amour d'hiver. Nous nous
-serons aimés pendant les heures honteuses que la nuit vole au jour
-et ce sont des heures que nous avons volées, nous aussi, que nous
-avons volées à la vie.
-
-Et tout a pour moi un goût de mort, un goût de néant.
-
-J'ai voulu voir l'heure, en ce jour qui s'obstine: ma montre
-s'était arrêtée et, malgré mes efforts et mes sollicitations, n'a
-pas continué sa course. Les amours qui y pleurent, le tombeau
-d'argent qui y chancelle s'y figeront, s'y affirmeront davantage,
-après plus d'un siècle.
-
- * * * * *
-
-Je ne sais plus: il me semble qu'Elle n'a jamais été à moi, jamais.
-
-Et il n'y a entre ses lèvres et mes lèvres, entre mes lèvres et
-ses seins que l'épaisseur de quelques heures!
-
- * * * * *
-
-Et il y a, il y a qu'elle est enceinte.
-
- * * * * *
-
-C'est impossible!
-
-Son ventre n'aurait pas crié pour moi! son ventre ne l'aurait
-pas prise à la gorge! son ventre n'aurait pas violemment étreint
-son cœur! oh! quelles images incohérentes et comme elles
-m'apparaissent éloquentes et vivantes!
-
-Elle a écrit.
-
-Elle m'a repris son enfant, d'avance.
-
-Elle me l'a tué, d'avance.
-
-Elle m'a chassé de mon enfant.
-
-Mon enfant! Mon enfant!
-
-J'ai la lèvre pleine et meurtrie encore des baisers de ma
-maîtresse, j'ai les mains fiévreuses de caresses anciennes, de
-caresses proches et des caresses aussi qu'elle me vole en ce
-moment, j'ai le corps las du poids du corps ami, j'ai cette
-femme dans les yeux, dans les lèvres, dans les mains, dans le
-cœur, dans le sang, puisqu'il faut, en amour, parler comme les
-charretiers, et, de ma douleur énorme, de ma douleur massive, de
-ma douleur brutale et bestiale, s'élève une douleur plus haute,
-une douleur plus pure, une douleur pure et si âpre, si profonde!
-la quintessence de ma douleur, et elle va à toi, petit enfant,
-comme un long et frêle baiser tout au bord de la mort.
-
-Console-moi.
-
-Agite devant moi un hochet comme j'en agiterai un autour de toi,
-si jamais, si jamais je te vois.
-
-Tu vois que je pleure, petit enfant, tu vois que je pleure, car je
-pense que jamais je ne te verrai, que jamais je ne reverrai celle
-que je ne puis appeler ta mère, celle qui reste pour moi, dans le
-vide, ma fiancée, mon corps, ma jouissance et ma vie.
-
-Un hochet, petit enfant!
-
-Berce-moi, du fond de l'Inconnu, du fond du chaos. Agite devant
-moi les promesses de la vie, les honneurs, l'ambition, la fortune.
-
-Tire des désirs par les pieds et barbouille-m'en pour que je ne me
-souvienne pas.
-
-Et souris-moi, comme on sourit avant de sourire et de vivre.
-
-N'est-ce pas, petit enfant, elle n'a pas écrit cette lettre?
-
-C'est un faux.
-
-Je l'ai reçue cependant et elle est bien d'elle, car je l'ai
-brûlée et il a fallu que je la brûle. On l'a forcée.
-
-Contrainte et forcée.
-
-Contrainte et forcée...
-
-Ça chante pour moi comme un refrain... Contrainte et forcée.
-
-Ah! ils triomphent, nos ennemis! Tristan, Yseult, vous pouvez
-promener par le monde l'orgueil vierge d'avoir fait du mal. Vous
-pouvez, du sang de nos deux cœurs et du deuil de nos deux cœurs
-vous faire un manteau rouge et un manteau noir et vous pouvez
-même, en nos larmes, vous laver du mal que vous nous avez fait.
-Il ne vous en restera plus, la honte et la gêne perdues, que la
-gloire et la volupté.
-
-Et je ne veux pas songer à vous, je n'ai pas la force de
-m'indigner, je n'ai pas la force de vous juger, et je ne veux pas
-mêler le mal à ma douleur.
-
-Il me semble que je me lamente en dehors de moi, que je pleure
-pour les autres, que je pleure pour toute la terre. Le pâle soleil
-est baigné et luisant de larmes, il sourit comme on sourit à une
-veuve et toute la journée est molle comme la mélancolie.
-
-Les désespérances ne sont pas roides: l'affaissement, la misère
-les courbent, ne les brisent pas, les plient un peu; ma tristesse
-s'abandonne et s'abandonne trop ici.
-
-Et je ne trouve plus rien.
-
-M'en aller, marcher, marteler ma douleur, devenir néant.
-
- * * * * *
-
-Voici que je rencontre mon ami Cahier, celui qui servit de décor
-à mon trouble d'amour. Je me précipite vers lui, je précipite
-vers lui l'aveu de ma souffrance... Il ne me connaît plus, ne se
-retourne pas, presse le pas.
-
-Ah çà! il est donc marié, lui aussi! Et la trame des lettres
-anonymes s'est épaissie, élargie et rétrécie! C'est le vide autour
-de moi. Et ce pauvre Cahier, de fantaisie et toute fantaisie,
-l'Anthelme Cahier du _Phantasme quotidien_ a cru, a douté.
-
-Il est marié! Je revois sa pauvre femme blonde comme je l'ai
-vue, en passant, si frêle, si souriante, exquise de la gentille
-indifférence empressée qu'elle témoignait aux gens, honnête en
-souriant comme elle souriait en offrant une tasse de thé. J'ai eu
-avec elle des causeries fraternelles et des demi-confidences--et
-me voici criminel de désirs et de tentatives!
-
-Ah! Yseult, ah! Tristan, je dois encore vous admirer. Vous avez
-été, hautains esthètes, les plus habiles vaudevillistes, vous
-m'avez déguisé en Don Juan de boulevard et de ruelles, et je
-suis vulgaire de par vous comme, de par vous, je suis beau,
-gratuitement.
-
-Vous auriez dû avoir pitié et avoir honte; ç'a été une conquête
-d'âme, ç'a été mystérieux, ç'a été une conquête et une étreinte
-d'outre-terre où il y avait tout, sauf de la vulgarité. Vous y
-avez mis de la vulgarité et du mensonge, en vous y mettant.
-
-Et, maintenant, ce n'est plus rien qu'une pénible impossibilité
-pour moi de penser, de pleurer, de me souvenir, que des rues sans
-amour à traverser, à retraverser--et qu'un vide immense, qui se
-renouvellera, éternel.
-
-Et je ne puis plus trouver pour t'aimer, chérie, pour t'aimer
-malgré toi et malgré moi, que de petits cris, de petits cris de
-hyène, de petits cris de petit enfant. J'ai désappris l'humanité,
-j'ai désappris l'amour, j'ai désappris les larmes: je ne me
-souviens plus; tu ne m'es plus même une image, une image aux
-sourcils froncés et qui étouffe la mémoire en sa colère, tu ne
-m'es plus que de petits cris, de petits cris qui soulagent un
-instant et qui éloignent.
-
-Car je n'ai pas la force de te repêcher en mon océan d'horreur, de
-te débarrasser de ton voile de méchanceté, de la cruauté de tes
-mots. Je suis seul, hideusement.
-
-Le jour baisse dans le boyau des petites rues où je me suis enfui,
-où je me cache, où je cherche un néant plus absolu, un étau de
-néant qui abolisse même l'envie de crier. Le soir est tombé comme
-un linceul noir et je ne puis m'arrêter dans mon désir de lasser
-mon désespoir, de lasser mon deuil, de le fatiguer sous moi, de
-le tuer sous moi, et, en mon ivresse de douleur, en mon ivresse
-de fatigue, sous la nuit éparse qui se dégonfle et qui emplit
-les rues, je me crois en une enfilade de couloirs obscurs, en un
-souterrain infini, en un enfer où il n'y a pas même la lueur des
-flammes, la distraction des démons et des tortures, en une cave
-étroite où ne filtre qu'un rais de lumière--et ce sont tes yeux
-lointains, et c'est ta voix lointaine, petit enfant qui es sorti
-des temps et des temps tellement avant terme pour me consoler de
-tout, et même de t'avoir fait!
-
-
-
-
-II
-
-«UN BOUFFON MANQUAIT A CETTE FÊTE!...»
-
-
-Voici comment ça s'est passé.
-
-M. Godefroy Tortoze était à Vichy.
-
-C'était la plus délicieuse époque de cette ville délicieuse.
-Personne nulle part. La paix altière des montagnes, la fraîcheur
-tempérée de l'hiver, la poésie des cimes, de l'intimité et, ne
-l'oublions pas, la poésie thermale, tout était pour éjouir et pour
-ennoblir l'âme diplômée et brevetée de M. Godefroy Tortoze.
-
-Les expériences de la veille avaient définitivement imposé à
-la direction du casino ses dernières inventions: tables-feu
-d'artifice et surtouts-accumulateurs: la direction du casino avait
-même échafaudé sur cette science féconde et gracieuse des rêves
-dorés, une multiplication électrique, elle aussi, de sa clientèle
-toussotante, un rajeunissement du cadre de ses valétudinaires
-et--voilà bien le rêve--un nouveau mode de réclame et de
-publicité.
-
-La conscience forte, l'esprit libre, s'accordant trois jours
-de repos après tant de mois de création, d'efforts géniaux
-et d'efforts commerciaux, de démiurgie, de métallurgie,
-d'électricité, de puffisme et de diplomatie, M. Tortoze prenait un
-solide apéritif, pour se mettre en harmonie avec un dîner solide
-lorsqu'on lui apporta--respectueusement--son courrier du soir.
-
-Il le dépouilla nonchalamment, et, à une lettre, fronça les
-sourcils, sans exagération, murmura «Encore!», hésita un instant
-et la passa à son inévitable compagnon Marbon en lui disant: «Et
-toi, qu'en penses-tu?»
-
-M. Marbon a pour habitude de déclarer qu'il est l'homme d'affaires
-de Tortoze. «Il trouve pour moi, explique-t-il, je compte pour
-lui.»
-
-Mais il a de l'imagination lui-même.
-
-Sa manière de compter, c'est de conter, d'embrouiller des chiffres
-en des histoires, en des anecdotes, en des plaisanteries, de
-faire danser en une sarabande d'énormités, les chiffres avec
-les calembours, les affaires avec des gravelures et de mêler
-tout, en l'immense cocktail de la vie, pour en faire une boisson
-amère--mais, qu'on boit comme, jadis, le vin tiré.
-
-Il est connu, presque recherché, comme plaisantin. On ne le subit
-pas, on l'aime. Et, parce qu'il a du bagout, parce qu'il diffame,
-on le proclame «bon garçon».
-
-Et c'est aussi parce qu'on n'ose pas lui reconnaître du génie.
-
-Il est vrai que ses farces sont sans importance et sans
-conséquences.
-
-On se relève parfaitement d'un de ses mots car ce sont des
-mots pour hommes ivres-morts et tombés sous la table, des mots
-pour après boire, dont certains sont tirés de recueil d'anas
-et qui unissent en leur chaîne incohérente, l'impersonnalité à
-l'à-peu-près: Marbon ne vise pas d'ailleurs à l'Académie.
-
-Il n'est pas considéré comme courtier, n'est pas considéré comme
-littérateur: il vit en marge,--et il en vit.
-
-C'est l'amateur qui tire de son amateurisme des profits uniques,
-qui n'est en concurrence avec aucun des professionnels parce qu'il
-est en concurrence avec tous et qui mange, qui capitalise comme il
-trompe, comme il vole, comme il blesse, comme il tue--sans faire
-semblant.
-
-Il s'abrite derrière sa bouffonnerie pour les affaires d'honneur
-que lui proposent ceux qui ne sont pas au courant, et, pour ceux
-qui sont au courant, il abrite sa bouffonnerie derrière sa
-lâcheté étalée, en relief, obscène d'ostentation et patentée. Il
-est entendu qu'on n'y touche pas, qu'il est sacré et qu'il faut
-rire.
-
-C'est le fol de la démocratie, de la démocratie dorée--au
-mercure--des restaurants de nuit. Il faut sourire par snobisme et
-on ne pardonnerait pas à celui qui ne pardonnerait point.
-
-Si donc M. Tortoze lui avait passé la fâcheuse lettre, c'est qu'il
-voulait en être plus vite délivré et en rire plus tôt, que Marbon
-savait mieux dire que lui: «Ça n'a pas d'importance» ou «Elle est
-bien bonne» et proférer ces «Pftt!» définitifs qui écartent les
-ennuis et changent les soucis en ferments de gaîté.
-
-Il attendait un éclat de rire immédiat et sagement contagieux,
-il s'offrait goulûment aux tapes sur l'épaule, aux tapes sur le
-ventre qui, non sans vigueur, remettent sur la grande route de la
-sérénité.
-
-Il attendit en vain.
-
-Marbon devint grave, par extraordinaire et se tut--car il faut un
-commencement à tout.
-
-M. Tortoze entendit--il n'avait lu la lettre qu'une fois--et
-scanda en ce silence lourd les termes exacts de la dénonciation:
-
-«Ça continue. Puisque ça vous amuse, conseillez donc à Maheustre
-et à votre Claire (j'écris: votre, je ne sais pourquoi car,
-c'est sa Claire, à titre exclusif) de s'afficher un peu moins et
-de s'aimer un peu plus pour eux et un peu moins pour le public
-des premières--et des centièmes--de Paris, des environs et du
-quartier...»
-
-Il ne voulait pas se rappeler la précision du quartier.
-
-Et il étirait les minutes en attendant l'éclat de rire libérateur.
-
-Sa pensée va à sa femme, à son existence auprès de lui, sans
-reproche, sans arrière-goût, à la grâce et à la bonne grâce
-qu'elle a modelée, éployée en recevant des amis, des passants et
-des ennemis, et à des soirs qu'elle variait, qu'elle enchantait de
-sa douceur, de son abandon, de l'harmonie de son être, de son âme
-souple et haute, de son encouragement tacite, de sa confiance et
-de son affection.
-
-Et sa pensée va aussi à ce ventre tout neuf, qui perce son horizon
-comme un boulevard neuf, qui lui ouvre, en son essor d'inventeur,
-mille idées troubles encore, qui ajoute à sa vie de l'infini comme
-une voiturette électrique.
-
-Sa pensée va aux jeunes espoirs qui se sont levés autour de lui
-depuis quelques jours et qui lui semblent reculés, encastrés dans
-le passé, aussi vieux que lui, qui lui paraissent nécessaires,
-inséparables de soi comme les compagnons d'enfance qu'on n'a
-jamais la chance de rencontrer, les jeunes espoirs se dessinant en
-des lettres chuchotées de Claire, où les mots apâlis chantaient
-dans l'oreille et ne s'achevaient pas, où les chères confidences
-s'arrêtaient et mouraient pour renaître...
-
-Il compare--et il tremble comme en un sacrilège--ces lettres
-chuchotées à cette lettre qui insinue et qui confirme, qui,
-creusant une blessure, a l'apparence d'aviver une blessure
-ancienne et douloureuse.
-
-Il ne se rappelle plus s'il a reçu d'autres lettres, avant: ce
-sont comme des hoquets troubles sur quoi se vautre le nonchalant
-mépris, et, plus anxieusement, il attend l'éclat de rire.
-
-Marbon se décide: il édite un mot canaille, il se retranche
-maintenant derrière le rempart de la banalité, derrière les
-bastions des boulevards extérieurs: «Evidemment, articule-t-il, ça
-n'est ni poli ni flatteur».
-
-Que risque-t-il? Je ne suis pas de ses amis. Je ne souris pas
-assez à ses mots. Je ne me pâme pas et je ne suis jamais assez
-saoûl pour lui.
-
-Il me tient pour un étranger: je parle une autre langue et je suis
-distant de lui de toute la portée de son esprit, de la mise bout à
-bout des éclats de rire qu'il arrache.
-
-Et il n'a trouvé à mon propos, sur moi, rien de ce qui frappe, de
-ce qui assure la gloire d'un soir. Je lui échappe, n'étant pas
-assez mondain, n'étant pas assez nettement grotesque: il ne me
-rate donc pas.
-
-La figure de Tortoze s'est lâchée: la flamme de ses yeux a
-été bue par une stupeur, sa lèvre tremble sous sa moustache
-recroquevillée: le ventre neuf, les soirs tendres, les baisers,
-tout se retire et les jeunes espoirs, les idées d'hier, les
-esquisses, les épures, les projets, tout éclate comme une pauvre
-fusée ancien modèle.
-
-Marbon jette un regard qui s'obstine à plaisir et parce qu'il
-est convenable, sur ce désastre noir, pèse le vide affreux et
-soudain de cette âme, de ce corps brûlé des caresses de naguère,
-des caresses de cinq ans et dépouillé de ces caresses, la chair
-déchirée avec, plonge comme un couteau en ce cœur énervé qui
-ne saigne déjà plus et qui s'effiloque, galope devant ces yeux
-liquides, devant cette bouche d'où les baisers ont fui, en
-laissant des creux, abaisse ses paupières jusqu'aux mains qui
-frémissent dans le désert des étreintes abolies, et, de sa
-voix classique de bon garçon, se lançant en un étonnement qui
-s'échevèle et qui, pourtant, «la trouve bien bonne», à cause de sa
-réputation, il interroge le douloureux fantôme, le pèlerin de sa
-honte et de son honneur: «Comment! tu ne savais pas?»
-
-M. Tortoze sait maintenant; M. Tortoze sait tout, M. Tortoze
-sait plus: c'est par bienveillance, bienveillance d'ingénieur
-qui écoute un sous-agent, qu'il écoute Marbon dévider l'écheveau
-brouillé savamment de ses défiances et de ses réticences, de ses
-suppositions, des preuves, des témoins: M. Tortoze n'entend pas,
-M. Tortoze n'entend pas les «Tu sais... moi, ça ne m'intéressait
-que pour toi... moi, c'est les choses rigolo...», M. Tortoze ne
-voit pas ce petit homme replet à souhait, si heureusement chauve,
-qui caresse sa barbe blonde joviale et touffue, M. Tortoze s'évade
-de ce tiède hiver, de ce paysage d'eau bienfaisante et de grilles,
-M. Tortoze saute par-dessus les montagnes, les puys et les pics
-jusqu'à ce ventre de tromperie et de vol et jusqu'aux journées de
-volupté qu'on lui a dérobées. Il sautera à pieds joints dans ce
-bonheur illicite, dans ce passé d'hier, d'étreintes et d'extases.
-
-Des soupçons anciens ourlés, gangrenés d'indices, grossis comme
-des sources promues torrents, sources perdues sous des rochers
-et de la terre, puis jaillissantes, énormes, dévastatrices, des
-allusions qui se gravent dans l'air et dans le ciel, immenses,
-des ricanements qu'il retrouve comme des pistolets chargés qui
-se déchargent, tout n'est plus, il n'est plus, lui-même, qu'une
-preuve.
-
-Pas de discours:
-
-«Viens,» dit-il à Marbon, car il ne veut pas le perdre en route,
-bagage d'ignominie, honte de rechange.
-
-Pauvres affaires et vous, inventions, M. Marbon et M. Tortoze vous
-délaissent pour de la souffrance, pour de la cruauté, pour de la
-littérature.
-
-Ils voyagent sans un mot, cependant que Marbon se perd en des
-imaginations de drames et que Tortoze s'affole, s'affaisse, se
-perd en ses malheurs, en ses stupeurs, en sa colère nerveuse et
-s'impatiente, en sa hâte d'être malheureux à deux; M. Marbon
-l'accompagne jusqu'à sa porte et lui serre la main, d'une manière
-inspiratrice: «Tu n'as plus besoin de moi? Au revoir, vieux.»
-
-... Tu n'as plus besoin de moi! c'est vraiment un mot, un mot de
-vaudeville où il y a tout, Iago, et la Mouche du Coche, la mouche
-vénéneuse,--et où il y a Satan, sans plus.
-
-Et «Au revoir» ça signifie: «Ce n'est pas toi que tu dois tuer.»
-
-M. Tortoze n'a pas répondu: il s'est rué dans l'ascenseur, il a
-lancé l'ascenseur comme un boulet et il a buté contre sa femme qui
-sortait: «Ah! misérable! tu vas chez lui et...»
-
- * * * * *
-
-... Non, je ne puis plus évoquer, je ne puis plus lire dans
-hier! Claire! Claire! il n'y a plus que toi sur ce palier où tu
-rencontres ton mari: il s'abîme dans l'ascenseur, dans le train,
-dans Vichy et tu m'apparais seule, échouée, sanglotante, couchée,
-le ventre en travers, pleurant, te secouant, mourante...
-
-Et je ne sais plus si Tortoze a voulu te faire vomir mon amour et
-mon être, te faire cracher les jours de délice, s'il t'a imposé,
-dicté la lettre que j'ai reçue et je ne veux pas savoir s'il t'a
-injuriée, s'il t'a battue, même, s'il a été malheureux, lui aussi:
-il n'y a que ton malheur: il emplit le monde, il n'y a que ta
-douleur et je n'en ai que le reflet--et il suffit à me tuer.
-
-Et le monde qui s'agite en toi, et l'enfant qui commence à hésiter
-en toi, le moindre geste, le moindre mot, la moindre honte en
-cet ouragan de hontes et de mots, un rien peut, a pu le briser,
-l'émietter, comme une miette qu'il est: la mort partout! Ah! quel
-cauchemar!
-
- * * * * *
-
-Et pour chasser ce cauchemar, ces cauchemars, j'ai tapé sur
-l'épaule de M. Marbon.
-
-Car c'est de l'avoir vu venir à moi, tout à l'heure, si amical,
-que j'ai tout deviné, que j'ai dénoué l'énigme de mes peines,
-que je me suis retrouvé en mes peines, que j'ai bâti l'invisible
-échafaudage de mes peines et l'ossature de ces catastrophes.
-
-Il était tapi, à m'attendre, à me guetter: avant de s'enivrer de
-vin et d'alcool, pour les autres et de les amuser, il voulait
-son ivresse à soi, une ivresse personnelle, neuve: il est venu
-s'enivrer de moi et de ma souffrance, il est venu s'admirer en mon
-accablement, en mes ruines.
-
-Et à mesure que ma conviction, en saignant, en ricanant d'un
-ricanement d'agonie, grandissait, je me faisais plus amical, moi
-aussi, par un stoïcisme contraint.
-
-Mais je ne puis plus. «Allons boire, mon vieux Marbon.»
-
-Je lui ai un peu froissé l'épaule: il en est fier: ça lui prouve
-que j'ai mal.
-
---Oui, dit-il, allons chez Durand: nous y pigerons ce cocu de
-Bastil.
-
-C'est une attaque directe, c'est une flèche en ma blessure.
-
-Continue.
-
-Ça saigne mais ça saigne en dedans.
-
-Il insiste: «Les cocus me font toujours rire.»
-
---Vous le leur rendez.
-
-(Une politesse en vaut une autre.)
-
-Mais pour Dieu! qu'il ne me parle pas de Tortoze! Il n'a garde:
-c'est son ami.
-
-Mais Bastil lui reste. L'aventure est connue d'ailleurs--et c'est
-une affaire arrangée: tout le monde est au courant.
-
-«... Il a été épatant. Il a pris sa femme par les cheveux, l'a
-traînée à son père en la tenant d'une main pendant que, _de
-l'autre_, il lisait une lettre...»
-
-L'épithète m'a échappé, la plaisanterie et l'esprit.
-
-Est-ce une façon de me renseigner? Est-ce ainsi que Tortoze?...
-Claire n'a ni père, ni mère: elle est aussi orpheline, aussi fille
-unique que possible. C'est une anecdote, sans plus, un à-propos.
-
- * * * * *
-
-Mais voici le café Durand et voici Bastil, tout en effort pour
-avoir l'air insoucieux, Parisien, sans grotesque.
-
-Et je me le paie--amèrement,--ne pouvant me payer Tortoze.
-
-Je tâche à lire sur lui les tourments, les pensées de Tortoze, ses
-mauvais desseins et son horreur. Il y a des gens qui entoureront,
-qui entourent en un autre café Tortoze comme nous entourons
-Bastil, qui l'écouteront ne pas parler de moi comme nous écoutons
-Bastil ne pas parler de son ami de l'autre semaine, le peintre
-Aupayr--et Aupayr ira s'asseoir à la table de Tortoze.
-
-Je me sens une sympathie glougloutante et gloussante pour Bastil,
-et Bastil est plein de sympathie pour moi: il me choisit parmi ses
-disciples frais et me parle, me parle.
-
-Causerie qui embrasse la terre--puisqu'il n'embrasse plus
-sa femme,--qui étreint les peuples, les rêves, la science,
-qui empoigne à bras-le-corps la société, les tyrans, les
-lois,--puisqu'il ne s'est pas battu avec Aupayr.
-
-Et, de toute la fureur qu'il n'a pas mise en son infortune, de
-la fureur avec laquelle il fuit son infortune, il se précipite
-dans des paradoxes, dans de l'éloquence et m'entraîne à sa suite:
-hélas! il ne m'entraîne pas: je reste, moi, au bord de mon
-malheur, et ce n'est pas ma faute si je n'y rentre pas--jusqu'au
-cœur, jusqu'aux lèvres, jusqu'aux yeux.
-
-Ma fièvre n'a rien de général et si je pleure toute la souffrance
-humaine, c'est que je l'ai posée, toute, en ma souffrance--dans un
-coin.
-
-Et Bastil est trop vertigineux pour moi: je m'en dépêtre, malgré
-ses invitations, malgré sa sympathie qu'il enroule autour moi, en
-phrases éperdues.
-
-Quelqu'un s'en va, me suit: c'est ce bon Marbon. «Rigolo, hein?
-exulte-t-il. Ça ne l'a pas vieilli. Ça lui réussit...»
-
- * * * * *
-
-Mais il s'arrête en son discours: il vient d'apercevoir Tortoze
-qui approche.
-
-Marbon se fige de joie, d'anxiété voluptueuse: que va-t-il se
-passer?
-
-Tortoze ne se l'est même pas demandé: il n'a pas vieilli, lui non
-plus: il est comme pétrifié, cuit en dedans, tout en un effort
-pour n'avoir pas l'air, comme Bastil.
-
-Il a dû, avant de sortir, laisser à Claire assez d'outrages, de
-haine, de menaces, de reproches et--ce qui est pire--de plaintes
-et de larmes pour qu'elle puisse attendre son retour sur une
-réserve effroyable de remords, de plaintes, de honte et de larmes,
-pour qu'elle puisse se crier à soi-même après le lui avoir crié à
-lui qu'elle l'aime encore, qu'elle n'aime que lui, qu'elle veut
-son pardon, qu'elle veut son amour; elle lui a tendu ses lèvres,
-son ventre fragile, ses bras, ses cheveux, elle a tordu autour de
-lui comme des chaînes qui glissent sur la peau, ses protestations,
-ses gémissements, ses hurlements d'innocence et elle proteste pour
-soi, elle hurle pour soi, elle est innocente, de son amnésie, de
-sa volonté, de son manque de volonté, de son néant dolent et de
-son humilité.
-
-Et M. Tortoze va son chemin, son chemin de tous les jours, calme
-de la folie qu'il a dépensée chez lui, qu'il a placée à gros
-intérêts, la moustache noire renflée, bien pris en sa petite
-taille, aussi mince, pas plus maigre qu'auparavant, coiffé de
-son éternel tout petit chapeau mou de voyage, de descente dans
-les mines et d'ascensions aérostatiques et il ne soulève pas un
-chapeau devant nous: il passe, sans affectation, il passe comme il
-passerait devant des inconnus.
-
-Marbon reste stupide, se demande une minute lequel il va choisir
-des deux misérables que nous sommes, Tortoze et moi et il se
-décide pour moi, parce que, évidemment, je souffre plus.
-
-Il opte pour la pire jouissance.
-
-Et il s'étonne:
-
---Vous avez vu Tortoze?
-
---Oui.
-
---Il ne vous a pas vu?
-
---Je ne sais pas.
-
---Vous n'êtes donc plus bien avec lui?
-
---Et vous, vous n'êtes pas fâché?
-
-Marbon s'indigne: il y a trois jours, ils étaient ensemble à
-Vichy, il l'a ramené lui-même et l'a laissé à sa porte!
-
---Alors c'est moi, accepté-je négligemment. Ça m'ennuie parce que
-j'aime beaucoup Tortoze. Mais il est si capricieux!
-
-Marbon s'indigne encore, il n'est personne d'aussi peu capricieux,
-d'aussi sûr dans ses amitiés que Tortoze. Il se fâche rarement. Il
-faut qu'il y ait quelque chose.
-
---C'est qu'il y a quelque chose.
-
-Marbon est un homme du monde: il n'insiste pas: il a assez remué
-le poignard dans la plaie. Il s'achemine vers les sujets classés
-de conversation et me déplie, comme des cinématographes successifs
-et troubles, les potins d'ici, de là, qu'il contera ce soir à
-toute personne, en y ajoutant, comme une couronne fermée, mon
-scandale à moi et des détails de bon goût.
-
-Puis, sournoisement, il me décoche un mot, un mot que Claire a
-«fait» il y a dix-huit jours, qui a couru tout Paris depuis, que
-j'ai retrouvé quand je ne la trouvais pas, qui m'a déplu parce que
-c'était un _mot_, un mot d'homme d'esprit professionnel, un mot
-de philosophe et presque un mot de fille--et un mot qui, à cette
-heure de douleur, me soufflette de sa joie, survit à la liberté
-d'esprit, à l'esprit de Claire et nous survit.
-
-Cette fois Marbon a visé juste.
-
-D'une voix brève et saccadée, d'une voix de juge, je lui ai
-demandé: «Vous savez de qui est ce mot?»
-
-Il ne s'agit plus de faire le malin. Marbon a brisé ma vie, en
-collaboration, a donné le coup de pied de l'âne, le coup de
-revolver qui achève le condamné et j'ai tout subi et je l'ai subi,
-il m'a parlé de Tortoze et j'ai subi cela! Mais que sa bouche
-épaisse s'entr'ouvre pour proférer le nom de Claire--et je le tue
-comme un chien.
-
-J'aurai tort parce qu'il est sacré, que je ne pourrai jamais
-prouver sa méchanceté et qu'on le respecte parce qu'il n'a jamais
-rien respecté.
-
-Je le tuerai... mais je ne le tuerai point car Marbon m'a regardé
-et a compris.
-
-Alors, en une idée de génie, il me brave du regard et brave le
-ciel: «Si je le sais, articule-t-il, bien sûr que je le sais:
-c'est...»
-
-Il écoute un instant ma douleur, ma fureur, mon regret qui
-s'entrechoquent, la folie qui me prend, il écoute même la mort
-qu'il sent à côté de soi, sur soi, et, paisible, lâchant le ciel,
-baissant les yeux en une modestie arquée vers ses pieds d'enfant,
-il achève sa phrase:
-
-«... c'est de moi».
-
-
-
-
-III
-
-LE TROU AUX LETTRES
-
-
---_Mon cher amour (c'est pour me faire plaisir à moi, c'est pour
-moi que j'écris: mon cher amour et je ne sais si vous me le
-permettez et je ne sais si vous êtes digne encore de ce nom et je
-ne sais si vous lirez ma lettre) mon cher amour, je t'écris pour
-ne pas crier, pour ne pas crier ma tristesse et mon horreur à tout
-le monde, comme, tout de suite, je viens de pleurer devant tout
-le monde. Ç'a duré une heure, je crois: des gens se relayaient
-autour de moi qui tâchaient à me consoler et ça me faisait pleurer
-plus fort. Il y en avait qui t'avaient vue et c'était un engrais
-à ma tristesse et il y en avait qui ne t'avaient jamais vue et
-je me lamentais à la pensée que jamais ils ne comprendraient
-pourquoi je pleurais. Si je me suis arrêté, c'est que je n'avais
-plus de larmes et voici que je gratte le papier comme on gratte
-la terre en une attaque d'épilepsie, voici que je me lâche et que
-des ongles de mon cœur, de mon cœur en lambeaux, de mon veuvage
-irrité, de ma crainte pour toi, de ma crainte pour ce que tu
-portes en toi, de mon impuissance et de ma colère, de ma faiblesse
-et de mon désert, je déchire ce papier, voici que ma main, la main
-qui tient cette plume s'irrite, se cabre, se déchaîne de tout cela
-et voici que je t'appelle dans de l'encre, ainsi qu'en un cachot,
-sachant que tu n'entendras pas, que ton cœur seul entendra, s'il
-veut, et que je ne puis te parler que de mon cœur à ton cœur parmi
-tant de dangers, tant de mauvaises volontés--et la tienne. Mais
-je t'aime. Il fut un temps où le bonheur m'emplissait tant, me
-murait si étroitement que je ne trouvais que ces trois mots, que
-ces trois mots seuls échappaient à la molle et muette apothéose
-de mon être. Et ces trois mots, de leur boucle d'infini, me sont
-aujourd'hui la bouée de sauvetage où je tâche à m'accrocher en
-l'effroyable naufrage de ma connaissance et de mon être, où je
-me hisse pour échapper aux profondeurs glauques et électriques
-d'une mer méchante et c'est le talisman, le talisman veuf qui me
-reste après la ruine, en une agonie. Ce sont les paroles magiques
-que j'écoute, les mauvaises paroles, les paroles dont j'écoute
-la folie, les paroles de belle et pure folie dont je chasse les
-folies horribles et lourdes. Et c'est le refrain dont je berce
-mon enfance soudaine, épuisée, cahotante, et c'est aussi une
-image dont je veux voiler la vie. Une image! toi! te revoir! ah!
-je n'ose pas y penser et je saigne de penser à toi. Tu n'es pas
-celle que j'ai connue, tu es de la douleur et du remords. N'aie
-pas de remords, je te le défends. Si mes baisers et ma tendresse,
-si l'intensité et la qualité de mon amour, si mon effort vers
-l'éternité de mon amour, si mes larmes, si la fatalité que Dieu
-a voulu mettre dans les heures brèves de nos étreintes, m'ont
-donné--et ils m'ont donné--des droits sur toi, je te défends
-d'avoir des remords. Nous nous sommes aimés, nous devions nous
-aimer. Nous n'avons mis que de la beauté et de la douceur en notre
-amour, nous nous sommes aimés sans bassesse, sans chercher les
-gros plaisirs et les grosses subtilités, les futilités gloussantes
-et les farces de chatouille dont on souille, dans l'adultère
-professionnel, la volupté. Tu es ma femme, devant Dieu et devant
-la mer. Tu es en exil, en ce moment, et en servitude chez cet
-étranger, chez ce maître de hasard, chez cet homme qui te captura
-sur l'océan d'ignorance et de simplicité, sur l'océan de jeunesse
-et de bonne foi, ton mari. Souffre mais ne souffre que jusqu'à
-l'âme, jusqu'au cœur--exclusivement. Ton âme, ton cœur, c'est à
-moi, c'est le sanctuaire que tu dois préserver dans les pires
-tourments, dans les pires abandons; c'est un dépôt sacré, ce n'est
-plus à toi, ça doit te survivre, pour moi. Et, douloureusement,
-sois fière comme toujours tu as été fière. Par-dessus tout Paris
-qui nous sépare, par-dessus les lois humaines et l'hypocrisie
-humaine qui nous séparent, élevons notre amour, jetons-le de l'un
-à l'autre et éployons-le comme un dais merveilleux et divin. Il
-couvrira même les pauvres gens qui vont obscurément par la ville
-et ce leur sera un peu de révélation, un peu de douceur, un peu
-de splendeur et un peu de ciel. Attendons les jours proches où
-nous nous retrouverons pour toujours. Et soyons tout espoir et
-tout courage. Mais non! tu pleures! Pourquoi? Tu ne sais pas: tu
-pleures. Et je pleure, je me remets à pleurer. Je ferme cette
-lettre sur une larme, larme tombée à une place où j'avais posé mes
-lèvres fanées, mes lèvres en jachère, lèvres stériles. Et je n'ai
-pas eu de mal d'ailleurs: j'avais posé mes lèvres partout, sur
-tout ce papier, pour le préparer, pour en faire notre invention,
-notre propriété, notre chose, la chose de notre deuil et de notre
-douleur. Je me décide à clore cette lettre: je pleure tout autour.
-Et je veux qu'elle ne t'apporte qu'une larme: une seule larme, ce
-n'est pas triste. Retrouve mes baisers sous les mots, au cœur des
-mots, les trouant, les bossuant de leur fièvre. Et aime-moi. Aie
-confiance. A bientôt. Je t'aime, je t'aime._»
-
-... «_En jetant à la poste cette lettre, en te l'envoyant très
-vite comme si tu l'attendais au bureau de poste, en te la jetant
-frénétiquement comme on se tue, je me suis crevé le cœur. Il ne
-m'est plus rien resté de toi, après, car cette lettre, ce m'était
-devenu quelque chose de toi. Je m'étais imaginé ton émotion en la
-recevant, ta quête des baisers sur le papier et ton effort vers ma
-larme. Et les baisers donnés, je les croyais reçus. J'ai été plus
-pauvre tout de suite après, tout pauvre et voici que, péniblement,
-en bégayant, en voulant retrouver des mots, des baisers et des
-secrets perdus, je t'écris une lettre nouvelle, pour ne rien
-dire, pour moi, en transfigurant cette lettre, en en faisant une
-conversation avec toi où tu me dis de si belles choses! Je n'ai
-qu'un mot à la bouche et au cœur: «Viens!» Ne t'en irrite pas; ne
-t'en attriste pas, ne crie pas que c'est impossible. Tu songes à
-venir et tu n'oses pas, tu le chasses, ce mot, et tu envisages des
-avenirs, des avenirs cul-de-sac, sans issue. Nous percerons des
-horizons, nous trouerons ces avenirs de notre infini, et, de cet
-infini, du reflet de cet infini, sans y toucher, des boulevards
-s'étendront rapides, des boulevards de triomphe et de facilité. Et
-je n'ai pas le cœur à faire des phrases, j'ai le cœur à toi, âcre,
-jaillissant, se perdant en sauts de grenouille et de grenouille
-douloureuse et j'ai ce mot qui ne rime à rien: «Viens! Viens!» Et
-je t'attends..._»
-
-... «_C'est Trouville, se levant lentement de la mer et c'est un
-bar où nous sommes quatre et où nous mangeons, Anthelme Cahier...
-ah! tu ne sais pas, chérie et voici une parenthèse: mon Anthelme
-Cahier, celui que j'avais élu entre tous comme ami, qui m'offrait
-l'envers de sa bouffonnerie, la gravité de sa fantaisie, la
-profondeur de sa légèreté, la simplicité de ses phantasmes,
-Anthelme Cahier à qui je dois les heures les plus fraternelles
-et les plus émues de ma vie, Anthelme Cahier s'est détourné de
-mon chemin et de moi, m'ignore et me méprise. Il paraît qu'il est
-marié, lui aussi, et tous mes amis mariés ont reçu des lettres
-anonymes--ou lui tout au moins. Anthelme Cahier donc nous conte
-des choses et des choses diverses à Trouville quand, à une
-table, partageant le repas du patron et des garçons, il aperçoit
-un tout petit homme, cuit et ratatiné par la vie, d'un blond
-vert-de-gris, les yeux vifs comme de minuscules souris vertes
-cherchant un trou où fuir, qui l'observait depuis longtemps,
-tâchant à se rajeunir pour que la reconnaissance fût plus facile.
-Cahier le reconnut enfin et l'appela. Ce petit homme était tout
-rêve et toute nostalgie. Armé d'une cithare aiguë et plaintive
-comme Don Quichotte de son armet, il enfilait les rêves et les
-lâchait pour les laisser retomber sur leurs ailes, il égrenait
-des tristesses menues qui se faisaient tout intimes et qui se
-faisaient tout immenses, personnelles et secrètes comme une
-cicatrice et générales comme la mort. Rien n'est plus sensuel,
-rien n'est plus sentimental: ça vous prend aux nerfs et ça vous
-prend à l'âme et ça vous prend aussi aux cheveux qu'on n'a pas,
-aux cheveux de son amie, qui grandissent, qui se tendent et qui se
-détendent, qui deviennent les cordes de la cithare, et qui crient
-vers vous et qui crient vers Dieu et vers tout. Et je n'écoutai
-pas longtemps: je fondis en larmes. Cahier et les deux autres ne
-se moquèrent pas: ils s'arrêtèrent au bord de mes larmes et me
-laissèrent pleurer. Je t'imaginais en des matins d'Écosse et en
-des mélancolies légères. Et je croyais que je m'attendrissais. Je
-sais maintenant pourquoi je pleurais. Je sais les malheurs que
-je sentais, je sais que mes larmes avaient une raison--et que
-j'aurais dû pleurer plus fort--et je pleurai si fort! que j'aurais
-dû pleurer plus longtemps. Et j'aurais dû mourir en ces larmes.
-Aujourd'hui Cahier me hait, l'homme et la femme sont séparés, qui
-déjeunaient avec nous et toi, toi, chérie... Ah! que j'ai mal
-et que je regrette mes pleurs de Trouville: je ne t'avais pas
-possédée encore, je n'avais que des désespoirs et pas de regrets
-et je croyais que je pleurais pour rien, pour le plaisir! Et tu
-étais si loin! Moins loin qu'en ce jour!..._»
-
-... «_Chérie, chérie, un mot, je t'en conjure. J'écris, je pleure,
-je prie dans le désert. Un mot pour mes insomnies, un mot pour
-mon incessante agonie et un mot pour moi aussi, pour moi que tu
-connus et que tu aimas. M'as-tu oublié, m'as-tu renié? Tu n'en as
-pas le droit. Mais je ne puis que te supplier. Les morts--je songe
-beaucoup aux morts--et c'est de ma part, presque un égoïsme--les
-morts se réveillent de temps en temps dans leur bière et ont
-besoin d'un linceul frais: je te demande un linceul frais, le
-linceul d'une phrase triste et douce. Et voici encore mes lèvres
-vaines, qui t'embrassent à vide et voici un baiser captif, un
-baiser plat, un baiser qui se plie, sans se briser et qui attend._»
-
-«... _De mon lit en hâte, un spasme vers toi, un spasme qui
-déborde tous les spasmes et qui déborde la vie. Un appel, un appel
-que j'étouffe, à cause des voisins: «Viens! Viens!» Je te veux
-pour cette minute, pour la nuit et pour la vie et pour l'au-delà,
-je te veux pour de la volupté, pour de l'extase et pour le tendre
-compagnonnage de l'existence. Je ne sais comment exprimer ici
-les soupirs, les râles, les cris inhumains, les gémissements
-égratigneurs et égratignés qui me déchirent pour toi, la fureur
-de femme qui me secoue et qui court autour de moi. La chandelle
-basse qui jette sa flamme à droite et à gauche, qui danse devant
-des livres et des hardes, le désordre d'une chambre de malade
-solitaire, mes couvertures marouflées, mes draps raidis et
-l'édredon crevé, tout est de la détresse, tout est de l'horreur.
-Et c'est la vie que j'ai à vivre sans toi! Viens: nous serons
-pauvres. Je connais la pauvreté: elle ne m'effraie pas. Tu ne la
-connais pas: elle t'amusera. Et nous avons à nous aimer. Et c'est
-notre but. Et c'est notre excuse. Ah! chérie, chérie, je ne sais
-plus ton nom, je ne sais plus que ceci: je t'aime et tu n'es pas
-à moi, je t'aime et je ne puis arracher de moi avec la peau, le
-souvenir de tes baisers et de nos rencontres. Tu trouveras ici
-des baisers sans les chercher, j'ai mordu le papier comme je te
-mordrais si tu étais là comme je te mordrai quand... mais viens,
-chérie, viens, viens..._»
-
- * * * * *
-
-«_... Ce petit bleu te parviendra taché de sang; ce n'est rien.
-En entrant dans un bureau, pour t'écrire, je me suis coupé à un
-carreau cassé de la porte; je ne sais si cela porte bonheur ou
-malheur mais je suis heureux que tu aies un peu de mon sang. Et
-tu l'auras, n'est-ce pas? et tu iras chercher cette lettre, et
-les autres que je t'ai envoyées... C'est une semaine de désir,
-de deuil, de craintes, car j'ai à souffrir pour toi et pour...
-Ah! je n'ose même pas en parler, à toi. J'ai si peur et je suis
-si seul, si impuissant, d'une faiblesse si accusée. J'ai mal au
-cœur, à crever, et chaque matin je m'éveille plus tôt, les yeux
-hagards, l'oreille tendue et j'attends une lettre, une lettre
-qui ne vient pas. Ah! que tu es cruelle, chérie! Tu as peur, toi
-aussi? mais ce n'est pas la même chose. Et tu sais que nous avons
-toujours eu Dieu avec nous et que notre chance... Oui, tu souris
-et d'un sourire de tombe: notre chance!... Notre pauvre chance...
-Ne souris pas de notre chance: ce n'est pas fini et j'ai confiance
-encore, parmi les gouttes de sang qui tombent sur ce papier. Aie
-confiance aussi, crois à notre chance et aide-la. Et aime-moi. Je
-suis devenu un pauvre homme. Et je n'ai plus de place. Un baiser,
-chérie, brouillé de mon sang._»
-
-«... _Il fait froid, très froid. As-tu remarqué, chérie, que,
-tant que nous avons été l'un à l'autre, il n'a jamais jamais fait
-froid. C'était une tiédeur bizarre qui amollissait l'hiver et
-c'était une coulée de chaleur dans de la brume et de la brume dans
-du brouillard et je ne sais quel amical halo. Le temps n'est plus
-retenu; il se lâche, il prend la terre, lourdement, méchamment.
-Ah! reviens-moi pour qu'il ne fasse plus froid et aimons-nous dans
-du soleil et dans de la joie. Je n'ai pas la moindre nouvelle:
-j'ai rencontré ton Tortoze qui n'a pas même eu un frisson de
-colère et j'ai imaginé votre triste ménage et j'ai eu envie de
-tuer cet homme qui passait. Ç'eût été des larmes encore! Quel être
-misérable je fais, n'est-ce pas? à pleurer, à pleurer sans cesse.
-Pardonne-moi, plains-moi et essuie mes pleurs de loin._»
-
- * * * * *
-
-«... _Excusez-moi, madame, si ce papier est taché de poussière et
-un peu froissé. Je vous écris d'une chambre dont vous avez franchi
-la porte et où j'ai eu le plaisir de vous aborder quelquefois.
-C'est une chambre qui n'a pas été «faite» depuis un certain jour
-et qui n'a pas été ouverte depuis. Elle a toujours été pauvre en
-papier à lettre, comme en tout; je n'avais pas l'habitude d'y
-écrire, même des billets d'amour. J'y priais et j'y attendais,
-j'y attends encore, et j'y pleure, chérie. Pardonne-moi le début
-de cette page, puéril et méchant gratuitement, non, facilement.
-Car j'ai si mal. Et comme ça me fait mal de t'écrire des lettres
-infécondes, des lettres qui ne t'arrivent pas, que tu ne vas pas
-chercher. Je n'écris que pour moi. Et la boîte où je jette ces
-lettres, c'est un trou, le trou aux lettres, le trou avide qui
-happe, qui cache, qui stérilise, qui tue. Je suis humilié: il y a
-là tant de baisers qui restent pliés en quatre, qui ne se lèvent
-pas, électriques, qui ne crèvent pas les enveloppes, qui ne font
-pas éclater l'univers, qui ne jaillissent pas jusqu'à toi, tout
-droit. Ah! chérie, va à ce bureau de poste restante où tu allas
-déjà en des demi-malheurs, lorsque nous craignions tout, moins
-que ce qui est arrivé. Et tu seras embarrassée peut-être lorsque
-l'employé, à l'aveu de tes fidèles initiales, te donnera tant
-de lettres, les unes de trois mots, les autres si longues. Ne
-te demande pas par laquelle il faut commencer, ne déchiffre pas
-les cachets de la poste, mieux formés que mes baisers de fièvre.
-Toutes, toutes ces lettres sont mêmes: c'est de l'amour et de la
-tristesse, c'est une supplication et c'est un appel. Et si j'avais
-eu le texte de ma première lettre, je l'aurais recopié chaque
-jour--en datant. Et même, pourquoi dater? Ce sont des cris qui
-survivent à tout, au malheur et à l'espoir, ce sont des baisers
-qui ne vieillissent pas et c'est mon âme qui, pour toi et par toi,
-est immortelle. Je te veux. Je te réclame à tout et à toi. Je
-t'aime._»
-
-
-
-
-IV
-
-LE TÉLÉPHONE SECRET DE LA DOULEUR
-
-
-Un dialogue s'improvise, s'éternise entre nous, parmi l'espace et
-tous les méandres de l'impossible.
-
-C'est un dialogue sans «Bonjour. Il y a des siècles que nous nous
-sommes vus. Comment allez-vous ce matin? Qu'il fait beau», et
-autres néants, polis.
-
-D'abord nous ne nous voyons pas. Nous savons que nous allons mal
-et qu'il fait le temps de désespérance, le temps des limbes et de
-la deuxième mort.
-
-Et c'est un dialogue comme usé, une musique dont on perd une
-partie, un nuage de paroles et un sourire mélancolique qui pleure
-des mots.
-
---Imaginais-tu qu'on pût autant souffrir?
-
---Je ne souffre pas. Je ne souffre pas du tout. J'attends...
-
---Qu'attends-tu?
-
---Toi!
-
---Moi? moi je ne t'attends plus. Ah! chérie, chérie, je ne sais
-plus si tu m'aimes...
-
---Je t'aime. Je ne veux pas me l'avouer, quand j'interroge
-la pauvre femme que je suis, que je suis devenue, quand je
-m'interroge comme je crierais, humblement. Je ne veux rien me
-rappeler de toi, ni la couleur de tes yeux ni le goût de tes
-baisers parce que me voilà une pauvre femme de terreur, une pauvre
-forme humaine ployant sous des malaises, sous des préjugés aussi,
-sous des remords, parce que je fuis ma magnificence amoureuse, ma
-tendresse en fleurs et le merveilleux épanouissement de ma nature
-passionnée. Je veux être--je suis hélas!--une pauvre femme qui
-s'enferme en un linceul de médiocrité, qui a peur de sa tristesse
-et de ses souvenirs et qui cherche le Léthé où jadis était le
-ciel; je me fais faire par le temps, par les heures, ces ouvrières
-de vieillesse, un uniforme de résignation. Mais il y a en moi, il
-y a, me dépassant, si grande, si furieuse, immense, désolée et
-frénétique, une autre femme qui se lamente, les yeux ardents et
-dont les seins se cabrent, une femme qui se dévêt pour se rappeler
-ta nudité, une femme qui se regarde dans un miroir pour trouver
-sur le reflet de son corps, en profondeur, tous tes baisers,
-toutes tes caresses, les chairs où tu t'appesantis, de tes lèvres,
-de tous tes bras, de toute ta poitrine, et de tout ton cœur, les
-chairs où tu erras léger, du souffle de ton âme, les chairs aussi
-où tombèrent, par hasard, quelques-unes de tes larmes, une femme
-qui fut, qui est ta femme. Mon petit, mon petit, tu ne me vois
-pas; j'ai les paupières baissées, je suis étendue sur une chaise
-longue, je ne lis pas, je ne réfléchis pas, je ne rêve pas; je
-m'abandonne, je m'abandonne à la femme que je fus, à la femme qui
-fut ta femme, à ma passion, à mon ardeur, à ma grandeur. Qu'elle
-m'emporte, en sa course de lumière, en son tourbillon de feu.
-Qu'elle m'emporte sur la rivière, sur l'océan de ses larmes, de
-mes larmes jusqu'au lac de tes larmes, jusqu'à l'île de notre
-fatalité, de notre délice...
-
---Et que nous dirons-nous, chérie? Il y a si longtemps que nous
-nous sommes vus! Tant de jours sont tombés sur notre éloignement!
-Tu te souviens de mon petit calendrier de soldat sur lequel je
-rayais naïvement les jours où nous n'avions pu nous aimer, ne
-nous étant pas vus. Je croyais que ces jours ne comptaient pas,
-que Dieu nous en devait d'autres en retour, plus longs, plus
-soyeux, plus lumineux, et je croyais qu'il nous les donnerait. Et
-maintenant les jours se suivent, se chassent semblables, tous à
-rayer. Et je suis méchant envers les jours, je les méprise, je les
-jette, je les déchire en des néants, des néants qui ont mal. Ah!
-les horribles jours où je ne t'ai pas, où je n'ai rien de toi, car
-jamais tu ne m'as écrit.
-
---Et que t'écrire?
-
---Ceci: Je t'aime encore, ou: Je t'aime, simplement.
-
---Je n'ose pas.
-
---Ah! c'est l'autre femme qui parle, ce n'est pas toi.
-
---Hélas! Et je rêve sur tes lettres.
-
---Tu les as, tu les as, chérie?
-
---Oui. J'ai du courage pour toi, je n'en ai pas pour moi.
-J'imagine que mes lettres à moi ne valent pas la peine d'être
-écrites et que ce serait pour toi une joie moins aiguë, moins
-âpre, moins folle que tes lettres à toi, pour moi, et je réponds à
-tes lettres. En la torpeur qui me prend, qui me berce, je pétris
-mon mal et la trouble douceur de mon être, je pétris ma torpeur en
-des mots, en des phrases qui vont à toi et quand je me réveille,
-je suis, de très bonne foi, sûre de t'avoir répondu. Et tu n'as
-pas reçu ces lettres?
-
---Je les ai reçues; elles ont vibré et gémi en moi, mais je me
-suis défié et je n'ai pas voulu y croire. J'ai eu peur de moi.
-
---Tu as eu tort. Crois.
-
---Ah! qu'elles sont belles et tendres. Et comme elles se baignent
-et se dorent d'une auréole de douleur et de fatalité. Tu souffres,
-chérie, et l'on te fait souffrir. Tortoze...
-
---Je ne veux pas que tu en parles. Tu demandais tout à l'heure...
-
---Tu détournes la conversation.
-
---Je nous la ramène; parlons sérieusement. Tu demandais tout à
-l'heure ce que nous dirions en nous retrouvant. Nous ne nous
-dirions rien. Nous irions l'un à l'autre, en pleurant.
-
---Nous avons tant pleuré!
-
---Nous pleurerions encore et tant et tant, nous nous embrasserions
-et nous nous aimerions en pleurant, sans nous en apercevoir. Et
-nous pleurerions tant pour n'avoir plus à pleurer, plus de larmes.
-
---Il faut toujours avoir des larmes.
-
---Ah! sois tranquille! Et nous dormirions ensemble parmi nos
-larmes et nos baisers, nous dormirions d'un long sommeil qui nous
-ferait des yeux neufs pour nous mieux voir et une âme neuve, des
-doigts neufs, d'un beau sommeil d'enfant et de dieux.
-
---Enfin! car tu te rappelles? nous n'avons jamais dormi ensemble.
-Nous avons tâché à nous donner un instant le leurre du sommeil
-mais ce n'était qu'un essai, une mascarade, une ambition de
-sommeil. Et le sommeil ne s'imite pas. Ah! chérie, viens
-t'endormir, viens, je t'attends, viens, mon amie. Nous aurons les
-beaux palais du sommeil et ses larges routes, ses déserts moelleux
-et ombrés. De n'avoir pas dormi depuis des jours et des jours,
-j'ai soif de sommeil avec toi. Et de pleurer solitaire, j'ai soif
-de pleurer avec toi. Et il me faut tes larmes pour chasser mes
-larmes, il me faut des larmes fraîches et amies.
-
---Tu as beaucoup pleuré?
-
---Je pleure.
-
---Il ne faut pas pleurer: tu me prêches le courage, et tu pleures!
-
---Je pleure pour attendrir Dieu, pour qu'il te permette du courage
-et de l'orgueil. Je m'humilie pour que tu sois moins humble,
-pour rompre l'équilibre et pour que tu retrouves en mes larmes
-l'énergie, la furie qui te manque. Et je pleure aussi parce que ça
-me fait du bien et parce que j'ai mal, chéri.
-
-Et je pleure de tous mes yeux, de mon cœur et de mon ventre qui
-se plisse en des sanglots et en de demi-sanglots.
-
---De ton ventre?
-
---Ah! oui! tu ne sais pas! mais mon ventre souffre comme le tien,
-parallèlement.
-
---C'est fou.
-
---C'est vrai. A des moments, de plus en plus, depuis que le
-temps passe, je me sens tiré à toi, de toute ta faiblesse, de ta
-lassitude, de ton néant. Je n'ai plus de mal localisé mais je
-reste couché, malade, de toi, comme toi. Et _il_ me parle de toi.
-
---Qui?
-
---Le petit.
-
---Ce n'est pas encore un petit.
-
---Ah! je le sais bien, chérie, je le sais trop. Il ne ressemble
-même pas à une grenouille, il a l'air de danser et il est roide,
-se détendant à peine en des ruades électriques, il a une tête
-énorme, des bras comme des ailerons, un corps sans articulations,
-sans viscères.
-
---Ah! tais-toi, tais-toi!
-
---Pourquoi? il est à moi: il me fait souffrir. Je suis père.
-
---Et moi?
-
---Les femmes sont mères: c'est entendu, c'est une La Palissade,
-c'est une fonction, mais jamais les hommes ne furent pères. Ils
-ne sont pères qu'après, quand il n'y a plus à avoir mal, quand
-il n'y a plus l'œuvre de gésine, quand il n'y a plus de danger
-dans la chair, quand il n'y a plus que les molles et inoffensives
-inquiétudes morales. Moi, je suis père, comme j'aurais été mère,
-si j'avais été femme, de tout moi, de mon ventre, de mon sang et
-de ma chair, de mes entrailles contractées et saignantes, de mon
-mal de cœur, de mon mal de tête, de mes évanouissements et de mes
-nausées. Et je souffre volontairement--et tant, tant! Je souffre
-surtout de si loin! J'espère que je prends une partie de ton mal,
-la plus grande--car je souffre beaucoup.
-
---Il me reste de ta souffrance, mon ami.
-
---Mais moi, j'en mourrai.
-
---Et moi?
-
---Eh! non! Je t'ai déjà dit que chez toi, femme, c'est une
-fonction, mais être père, comme je l'entends, comme je le suis,
-c'est une coquetterie, un sadisme. On en meurt--et c'est justice.
-On n'en est jamais mort jusqu'ici parce que je suis le premier à
-être père de cette façon-là. Et je blasphème. Pardonne-moi d'avoir
-parlé ainsi de toi, de moi, de notre chère vie et de ma chère
-mort.
-
---Ne meurs pas!
-
---Pourquoi vivre? Tu n'as pas voulu venir à moi. Tu imagines bien,
-n'est-ce pas, que je ne m'accommoderai plus jamais de nos minutes
-adultères, de notre volupté de fraude, morcelée et hagarde, qu'il
-me faut ta chair, ton être, toutes tes heures, qu'il faut que tu
-sois ma femme, pour moi et pour le monde. Et tu ne le peux pas.
-Je crois que cet enfant, notre mal, nous cracherait à la face nos
-baisers, volés dans un coin, nos baisers d'êtres stériles. Regarde
-autour de nous: ce ne sont qu'adultères. Adultères inutiles qui
-réussissent, qui s'imposent et qui s'imposent sans brutalité,
-qui s'insinuent, qui se font accepter, qui se font recevoir.
-Les gens ferment les yeux--comme en une chatouille--et ça dure,
-telle une plaisanterie trop longue. Nous, nous n'avons pas été
-malins; nous ne savions pas: nous avons déshonoré l'adultère,
-puisque nous en avons fait une chose jeune, pure, passionnée et
-sainte. Nous savons maintenant, et, n'est-ce pas? nous ne voulons
-rien savoir. Subirons-nous que, en des dîners, on nous place
-l'un à côté de l'autre comme la pièce de résistance du scandale
-quotidien, du scandale de chaque soir, du scandale-apéritif et du
-scandale-réginglard?
-
---Je te veux.
-
---Viens!
-
---Je viendrais le ventre en avant.
-
---Eh! viens, chérie: il en est temps encore et je ne mourrai
-pas. Le ventre en avant! Mais c'est là que s'est tapi, que s'est
-réfugié notre amour, et c'est de là qu'il t'emplit, qu'il m'emplit
-la tête, le cœur et l'âme. Et cet enfant me parle, de ton ventre,
-de mon ventre, d'une voix intime, d'une voix secrète, d'une voix
-sans humanité, sans réalité, toute divine, toute d'ailleurs,--et
-tellement de nous! Il me dit: «Tu ne penses pas assez à elle. Tu
-y penses comme à ta maîtresse, tu ne la vois pas, tu ne l'aimes
-pas en soi. Elle est si belle, si douce, si lente, d'une beauté
-qui s'élève peu à peu et qui est prenante, sans rien faire pour
-cela, en passant, d'une beauté de prédestination et de charme, de
-majesté pas appliquée et de simplicité glissante. Elle a les yeux
-les plus vrais du monde qui vont au fond des choses et des gens.
-Et vous êtes à moi tous les deux, profondément, totalement: vous
-ne vous penchez même pas sur moi, je vous tire à moi, je vous
-prends, je vous ai pris, je vous garde.»
-
-«Et je dis au petit enfant:
-
-«Tu ne sais pas: nous ne sommes pas à toi, nous ne sommes pas
-l'un à l'autre. Nous sommes des étrangers et étrangers pour
-toujours parce que nous avons été l'un près de l'autre, à des
-moments. Et nous devons avoir des remords, pour le monde et pour
-nous--et oublier.»
-
-«L'enfant dit:
-
-«--Et m'oublier moi aussi?
-
-«--Petit enfant, petit enfant, c'est là bien autre chose. Je n'ai
-même pas à t'oublier, il faut que je renonce à tout toi, depuis
-les pâles instants, où, dans la brume créatrice et la brume
-hésitante, je pensais à toi et à ta mère, ensemble. J'ai été
-sacrilège en te faisant: j'aurais dû te laisser faire par un autre
-bien et légitimement déterminé. Tu eusses dû être de lui, ou ne
-pas être. Et tu es de lui. Je suis un misérable, un bouffon--le
-bouffon fécond--le voleur qui donne, je t'ai abandonné d'avance,
-j'ai fraudé, j'ai trompé, j'ai été larron d'honneur et de chair.
-Et, écoute bien, petit, petit: voici deux êtres jeunes qui se
-sourient parmi la vie; leur jeunesse est harmonieuse, ils désirent
-une existence de labeur et de joie, ils sont harmonieux en eux et
-pour eux et pour le monde aussi: ils sauront recevoir, seront une
-intimité profonde et haute et seront, aussi, un milieu charmant,
-cœur et décor--et ce sera le bonheur et ce sera la joie et ce
-sera délicieux, aimable, eh bien! c'est impossible! Situation
-violemment rompue, qui ne peut se régulariser, crime à deux
-bouches! Pauvre petit! pauvre petit! tu ne me connaîtras jamais!
-
-«Si je te disais plus tard: «je suis votre père», tu aurais le
-droit de me répondre, comme dans les pièces à succès, «ce n'est
-pas vrai--et vous êtes un misérable!» Et je suis stérile, par
-dignité puisqu'on a fait du mot: _honneur_, le contraire du mot
-_cœur_. Il est plus simple de mourir, de mourir de toi, mon petit:
-comme ça, tu n'auras rien à me reprocher.»
-
-Viens-tu?
-
---Je viendrai!
-
---Ah! tu viendras, n'est-ce pas, comme tu es venue, tu me
-marchanderas des instants et tu auras peur et nous recommencerons
-notre vie de forçats condamnés à temps, condamnés à n'être
-condamnés qu'à temps. Je veux la perpétuité de la peine. Et cet
-enfant n'est, n'aura été qu'un accident! et mes cris et mes
-douleurs de bête esseulée, de bête enragée en un veuvage saignant,
-ç'aura été des mois. Eh! non! chérie! je suis plus fier. Je te
-veux toute, je te veux nue à jamais, pouvant rester nue, n'ayant
-pas besoin de remettre tes vêtements, de t'irriter sur des
-cordons et te chaussant de souliers pour ne pas te commettre en
-une lutte inégale, avec des boutons de bottines! Te rappelles-tu
-tes craintes? Lorsque tu redoutais un heurt à la porte, et une
-irruption de gens de loi, tu disais: «Je mourrai--ou alors il
-faudra que nous restions deux jours couchés ensemble.» Ce ne
-sont pas les gens de loi qui sont passés, c'est le monde, c'est
-la mort, c'est tout, je t'ai gagnée, à la force de ma souffrance
-et nous devons rester couchés ensemble des jours, des mois, des
-années.
-
---Toujours?
-
---Toujours. Il y a des imbéciles qui croient qu'on ne doit sortir
-d'un bail à vie que pour de petits baux résiliables à volonté.
-Ils appellent ça l'union libre! c'est le baiser qu'on peut
-interrompre, le baiser au milieu duquel on peut s'arrêter, et le
-baiser, chérie, est un et indivisible--et on ne peut s'évader
-d'une éternité que pour une autre éternité. Et j'ai si soif de ton
-toujours, de ton à jamais: tu es ma vie et mon éternité. Et tu
-ressembles à Marie-Louise, tu ressembles à une Jeanne de Brabant
-qui épousa un Wenceslas de Bohême, et qui dort au chœur des
-Chartreux de Bruxelles. Et tu ressembles à tout ce qui est de la
-grâce, à tout ce qui est de la fatalité. Tu es mélancolie et je me
-reproche les rires. Ta figure s'élève sur un champ de tristesse et
-de douceur, et tu sors de la légende et des cieux pour m'y ramener
-par la main.
-
---Mon chéri, comme tu es triste, comme je t'aime! Tu n'as pas peur
-de devenir fou?
-
---Ah! être fou, c'est le rêve! mais être tout à fait fou,
-toujours. Et mon ambition ne va pas jusque-là.
-
---Tu avais de telles ambitions, une telle ambition! Et je t'ai
-tout enlevé.
-
---Je te remercie, chérie. Tu m'as détourné du faux chemin où je
-m'étais engagé, où je m'étais engorgé. Tu m'as guidé des âpres
-routes de montagnes à des sources, à des ombrages, à des couchers
-du soleil, à l'ombre chaude. Tu as fait de ma vie qui voulait
-être une aventure, une belle aventure, la belle aventure. Ma vie
-voulait être une épopée, une épopée trouble, avec du Machiavel, tu
-en as fait une chanson. Tu m'as révélé l'amour, tu m'as enseigné
-la douleur. Je sais tout maintenant--et je puis mourir.
-
---Encore?
-
---Je ne suis pas de ceux qui s'arrêtent au beau milieu de leur
-mort. Selon le mot de Gœthe, je consens à mourir et c'est un
-long consentement, un ferme consentement qui s'obstine, qui ne se
-reprend pas.
-
---Et moi, et moi?
-
---Tu me pleureras et tu me demeureras fidèle. Et puisque ça
-m'amuse de mourir! J'aurais pu rompre net notre histoire, la
-travestir en anecdote--et continuer. J'aurais pu m'établir
-professionnel de l'adultère comme Canette, comme tant d'autres
-et m'échapper de la barque bleue d'amour qui sombre, en nageant
-vers d'autres barques, vers de grands bateaux, que sais-je? Je me
-suis cramponné à la barque qui sombrait. Je m'y suis attaché sans
-penser à rien, en rêvant. Il n'y aura pour m'avoir vu que Dieu et
-les étoiles--et toi qui vivras pour te souvenir. Et ne sois pas
-jaloux des Naïades qui me recueilleront au fond des eaux: je ne
-ferai point attention à elles, tes yeux clos sur l'image intime de
-la beauté, consumé de la fièvre que...
-
---Mon chéri, tu dis des bêtises. Je t'aime, voilà tout, je t'aime
-et j'ai mal, ce n'est pas compliqué.
-
---Moi aussi, j'ai mal et je t'aime, mais vraiment, j'ai mal, j'ai
-très mal.
-
- * * * * *
-
-... Notre conversation n'est plus qu'un murmure: les paroles se
-perdent en route, les paroles se brisent et nous ne pouvons nous
-embrasser dans l'air, à travers l'espace. Et je sais bien pourquoi
-nous ne nous entendons plus: c'est que chacun de nous ne parle
-plus qu'à soi, à son mal et à ce fantôme indistinct, à ce clair
-fantôme, à cette bulle subtile d'avenir qu'est, qui sera notre
-enfant et que chacun de nous, avarement, jalousement, berce sur
-ses genoux à soi, berce en soi, dont chacun de nous, étroitement,
-se berce, dont elle et moi nous berçons notre mal et à qui nous
-demandons des rondes d'ailleurs, des rondes d'avant et des rondes
-d'étoiles pour étourdir notre regret et notre désir, auquel nous
-demandons quelques histoires et quelques mots d'ailleurs pour
-quand nous nous en irons, pour n'être pas trop dépaysés dans le
-pays d'ailleurs, pour savoir nous y tenir, pour savoir de quoi
-parler. Et nous t'embrassons, petit enfant, du baiser que nous
-nous destinons pour le jour de jamais où nous nous retrouverons,
-de ce baiser qui nous emplit, qui nous consume, qui nous dessèche,
-qui nous tue et qui demeure en nous, pour grandir, terrible.
-
-
-
-
-V
-
-LE LIT DE LARMES
-
-
-Autour de moi se lève la horde des gens qui m'ont aimé et qui ne
-m'aiment plus, qui ne m'ont jamais aimé, qui me haïrent depuis
-toujours, qui m'envient, les pauvres! qui me craignent--pauvre de
-moi!--ou qui me détestent tout simplement parce qu'ils sentent en
-moi de la vie encore!--et une âme. Il en est dont j'ai trompé les
-espérances, il en est dont j'ai déjoué les calculs et il en est
-aussi qui me sont sympathiques et pitoyables.
-
-Ils ont l'air de se relayer, de me faire un mur d'horreur, une
-escorte de méchanceté et j'ai l'air de ne pas les voir: c'est que
-par delà leur troupe, par delà le masque mauvais qu'ils imposent
-à la vie, à travers le brouillard insidieux qu'ils jettent sur la
-ville, je ne veux regarder qu'une petite lumière tremblante, la
-lumière de notre amour.
-
-Je veux y réchauffer mes doigts vieillards et ma bouche gercée,
-mes yeux glacés et mon cœur radoteur. Je veux m'éblouir,
-m'aveugler de sa misère, de sa maigre clarté. Brille-t-elle
-encore, ma lumière, la lumière de notre amour? Chérie, tu ne peux
-pas me voir traverser Paris sur les impériales des omnibus. Tu ne
-peux voir à mes côtés, me gênant, m'écrasant de leurs hanches, les
-gens qui m'en veulent, qui me veulent du mal et les gens aussi qui
-me sont ennemis parce qu'ils ne me connaissent pas et que je n'ai
-pas une tête humaine.
-
-Tu ne sais pas ce que sont ces jours qu'on traverse sur une
-impériale d'omnibus, qu'on traverse en musique, avec des bruits
-de prolonges d'artillerie et de corbillards grinçants, ferrés,
-épileptiques. Et peut-être ne sais-tu plus ce qu'est, ce qui fut
-la lumière de notre amour? Je m'en éblouis, je m'en aveugle, sans
-être bien sûr de l'apercevoir, je la crée de toute ma faiblesse,
-de toute ma désespérance. Et elle me brûle, elle me consume de son
-leurre, de son irréalité parce que c'est si près de moi qu'elle
-brûle, parce que c'est en moi qu'elle brûle, parce que c'est de
-moi, de moi seul qu'elle se nourrit.
-
-Torche pâle qui dort parmi l'or du printemps, flamme pâle qui
-râle, tu agonises, n'est-ce pas? et tu t'éteins, tu t'es éteinte
-sous des soupirs? Pourquoi je dis cela? Parce que j'ai une preuve:
-je ne puis plus pleurer.
-
-Les larmes qui ont été mes dernières amies, les larmes qui ont été
-notre dernier lien, ces larmes, cette humide et lente communion de
-deux êtres, les larmes qui, en leur ruisseau, emportent mollement
-les fleurs tristes de tendresse, les fleurs des fiançailles
-fidèles, les larmes m'ont fui comme tout m'a fui et se sont
-réfugiées chez des infortunés plus heureux.
-
- * * * * *
-
-J'ai passé quinze jours où je pleurais à propos de tout. Les
-livres que j'ouvrais dans mon lit, d'une main morne, les mots
-noirs sur lesquels je voulais traîner mes yeux pour oublier un
-instant ton cher fantôme d'argent profond, ces livres, ces mots se
-mettaient à vivre, de par ta vertu féconde, m'émouvaient de par ta
-vertu d'émotion et je t'y retrouvais cachée et je t'y retrouvais
-couchée, me souriant, m'appelant, me regrettant.
-
-Ces livres, ces mots que je tenais dans ma main s'enfonçaient dans
-les plus chers lointains, se nuançaient des pires infinis et ces
-mots me sautaient à la gorge, au cœur et t'offraient à moi, pas
-très proche, belle et inaccessible--et mienne. Des mots naissaient
-sur les pages: les mots «promis», «promise», «femme», «mère»,
-«maîtresse», «malheureuse», des mots rares qui étaient à nous
-quand nous étions l'un à l'autre et des mots de vulgarité que nous
-faisions entrer dans des ciels d'élégance. Je laissais se fermer
-le livre qui m'avait permis cet émoi quotidien, cet émoi matinal,
-ces larmes qui coulaient au bord de ma journée et je pleurais
-un peu, beaucoup, sans livres, pour toi, pour moi, pour rien;
-c'étaient des larmes où tu te mirais, sans le savoir, chérie!
-des larmes qui se magnifiaient de ton reflet, des larmes qui me
-donnaient de la confiance en l'avenir, des larmes qui me rendaient
-du courage. Et je m'en allais chercher d'autres larmes. Ah! j'en
-trouvais par les chemins! C'étaient les chemins que j'avais pris
-jadis pour aller à toi--et qui me rappelaient tout de toi--et tes
-discours.
-
- * * * * *
-
-Tu as aimé à me dire, à te dire que notre amour était un grand
-amour, que nous nous aimions plus et mieux que les autres,
-par-dessus les autres, que nous avions mis en notre amour la
-somme d'ardeur et de pureté qui emplit l'univers. Les amants de
-tous les temps et d'avant les temps s'étaient aimés pour nous,
-vers nous et c'était une chaîne d'amour à laquelle des anneaux
-s'étaient ajoutés, sans fin, une chaîne de baisers à laquelle des
-baisers s'étaient unis d'instant en instant, une chaîne de foi, de
-fraîcheur, de fièvre qui nous liait, qui épaississait sa lumière
-et son secret, son immensité légère, sa claire richesse autour de
-notre foi, de notre fièvre, de nos baisers.
-
-Tu me disais: «S'ils savaient (ils, c'étaient ceux qui nous
-faisaient du mal, les noirs auteurs de lettres anonymes),--s'ils
-savaient comme nous nous aimons, ils auraient honte.» Tu ajoutais:
-«Ah! nous nous aimons bien» et, simplement: «S'ils savaient, si
-l'on savait!»
-
- * * * * *
-
-Et c'est fini et je ne puis plus pleurer. J'ai recherché mes
-larmes sur les routes où je les avais perdues et j'ai cherché
-aussi les discours d'hier, tes discours, chérie, que j'avais
-rafraîchis et retrempés de mes larmes, mais j'ai le cœur sec,
-roide et d'une fièvre sèche et dévorante.
-
-Les journaux m'ont jeté ce matin des récits de banquet, le récit
-d'un banquet où l'on a fêté Tortoze, où l'on a «arrosé» et
-consacré sa rosette nouvelle d'officier de la Légion d'honneur.
-
-Il est la plus jeune rosette de France.
-
-Le discours du ministre du commerce a été à la fois cordial et
-éloquent,--et c'était entre hommes. Et ça me rappelle un autre
-banquet, le banquet du ruban rouge, du simple ruban, où je vis
-pour la première fois ta femme, Tortoze. Tu es promu officier en
-dehors du temps, avant l'âge. Je n'y étais pas.
-
- * * * * *
-
-Je veux me réfugier en ma chambre, en ma chambre-tombeau, en ma
-chambre-souvenir.
-
-Il y a quelqu'un!
-
-Il y a quelqu'un chez moi!
-
-Elle peut-être.
-
-Je m'attends tellement, chaque jour, en ce chez moi et en l'autre
-chez moi, à te trouver, à tomber sur toi, à te voir jaillir à moi,
-chérie!
-
- * * * * *
-
-Et j'entre comme un fou.
-
-Écroulée au pied de mon lit, un bras sur ma couverture rouge,
-ployée, brisée, s'abandonnant, la face molle, et méconnaissable, à
-la fois vide, incroyable de lassitude et faiblement épileptique,
-une forme zigzague et flageole, c'est lui, lui, Tortoze!
-
-Comment a-t-il pu entrer? Peu importe. Il est ici.
-
-Et je ne puis que le voir.
-
-Qu'en vais-je faire?
-
-Il s'offre!
-
-Non!
-
-Il défie!
-
-Il menace!
-
-Lève-toi, lève-toi, misérable! Je n'ai pas osé songer à toi depuis
-des semaines et des mois parce que j'avais peur de voir se lever,
-d'un coup, toutes les souffrances, toute la souffrance, les
-mortifications, les tortures que tu infliges à Claire, parce que
-tu étais le bourreau et le démon, et tu viens toi, ses larmes, tu
-viens toi, injures, tu viens toi, Mort.
-
-Misérable! Tes affaires te rappelaient à Vichy, à Marseille,
-ailleurs et tu es resté à Paris, en travers du lit de Claire,
-étroitement, atrocement, tu l'as gardée, tu t'es acharné, tu as
-été le couteau.
-
-Lève-toi! Va-t'en! Je t'ai toujours détesté. Il a fallu que Claire
-passât par toi pour me trouver. Elle me disait: «Quel malheur que
-nous ne nous soyons pas rencontrés il y six ans.» Elle avait tort.
-J'étais trop jeune. Nous ne nous fussions jamais rencontrés sans
-toi.
-
-Tu lui as appris des dégoûts, des raffinements que je ne sais pas,
-tu l'as dépravée légalement, tu l'as usée, tu l'as ennuyée, tu
-l'as obsédée.
-
-Et elle t'aimait, et elle t'aime, elle t'aime encore. Tu survis à
-notre amour, tu survis à son cœur, tu me survis, tu survis à notre
-éternité.
-
-Je vais te crier tout cela. J'ouvre la bouche:
-
-«... Tortoze!» dis-je...
-
-Mais tu me fermes la bouche, tout de suite.
-
-Tu ne te lèves pas, mais tu lèves un peu vers moi ta face molle et
-tirée, noyée, ravinée, ta bouche enfoncée, ta lèvre qui tremble,
-tu te laisses contempler un instant en ton navrement, en ton
-horreur, puis, de ton bras qui rame, tu indiques le lit, le lit au
-pied duquel tu t'évanouis longuement et tu fais hésiter vers moi
-deux syllabes lentes et espacées:
-
---Là... là...
-
- * * * * *
-
-Ah! j'ai mal et j'ai plus mal.
-
-Je ne me suis pas obstiné en mon discours. Et toute la folie de
-mon amour, tout mon orgueil, tout mon cœur m'ont abandonné devant
-toi, je ne me suis plus souvenu de moi, du tout, et je n'ai plus
-vu que toi et comment tu es ici.
-
-Ces gens qui t'ont félicité, qui ont parlé et souri sur toi, qui
-t'ont attaché la gloire à la boutonnière et au dos, qui t'ont
-loué dans ta vie et dans ton être, ces gens t'ont fait plonger
-plus atrocement en toi, en ta solitude, en ta déchéance, en ton
-malheur. Te voici, chancelant après les derniers compliments et
-les dernières étreintes, ne sachant où aller, fuyant même le
-lupanar obligatoire et officiel et te fuyant toi-même. Te voici
-mordu de la pire humiliation et voulant y courir, pour mieux
-oublier la brûlure de ta gloire et l'ironie de ton apothéose, te
-voici, te ruant, contre la raison, contre la loi, à travers les
-pièges des policiers et de la propriété privée, en ce domicile que
-tu ne connaissais pas.
-
-Tu ne l'éventres pas de ta folie. Tu refermes la porte, ou
-presque, et, tranquillement, tu te déchires, de haut en bas et tu
-pleures, tu pleures.
-
-Il y a des heures et des temps que tu es là; ton frac froissé,
-poissé de larmes, te donne un faux air de domestique, en cet
-après-midi. Et tu es un esclave en effet, l'esclave, le servant
-de ta douleur, de ma douleur aussi et de la douleur totale, de la
-grande douleur du monde.
-
-Ah! ta pauvre face, Tortoze!
-
-Tu n'inventes plus et tes idées se brouillent et ton cerveau se
-perd à vouloir imaginer, dans un passé si proche, ton malheur.
-
-Tu ne peux imaginer notre étreinte puisque c'est le délice et la
-beauté et que tu ne cherches que de la honte. Et je me sens une
-effroyable fraternité pour toi. Je me suis perdu en route, je me
-suis chassé à cause de mon orgueil et je ne vois que de l'horreur,
-où nous sommes côte à côte. Je veux te consoler.
-
---Je vous affirme...
-
-Mais j'ai tort de faire effort, de vouloir affermir ma voix. Tu
-arrêtes mes dénégations, mes protestations et--qui sait?--mes
-excuses.
-
-Plus affaissé, plus douloureux, plus tragique que jamais,
-si pathétiquement petit, tu rames de ton bras vers le lit,
-tu t'y agriffes, tu y cherches vainement des preuves et des
-meurtrissures, et tu hoquètes:
-
- * * * * *
-
-«Là... là...»
-
-Ah! pauvre homme! j'ai évoqué parfois ton foyer, ton ménage,
-cimenté de mes larmes, de mon sang, de tout moi et j'ai évoqué
-votre couple... Ah! Tortoze! et tu souffrais aussi et tu souffres.
-
-J'évoque maintenant une table que je connais, et où s'attablent
-des gens. Ce sont des maris qui ont perdu leurs femmes. Ces femmes
-n'ont pas été perdues pour tout le monde. Ils stagnent au bord
-de la quarantaine comme des crapauds au bord d'un marais avant
-d'y plonger, de s'y envaser et d'y disparaître. Des demoiselles
-viennent leur tenir compagnie, manger avec eux, les embrasser de
-temps en temps, en y mettant les dents. Et c'est le pire néant, la
-parodie de la volupté et la parodie même de la noce.
-
-Tortoze, Tortoze, je ne veux pas que tu t'approches de cette
-table-là. Tu me touches tellement que, vraiment, je te donnerais
-ta femme si tu ne me l'avais prise. Tu me l'as reprise toute. Il
-en reste ici, n'est-ce pas, et tu t'en rends compte, obscurément,
-profondément, sans pouvoir détailler, sans pouvoir préciser en ton
-intelligence précise d'ingénieur.
-
-Tu ne peux être malheureux d'une façon précise. Mais tu es si
-malheureux!
-
-Je me rappelle le discours que, en face de toi, lorsque je venais
-de la posséder pour la première fois, me tint de loin sur toi ma
-lointaine maîtresse. Je me rappelle la glose de vos fiançailles:
-tu vois ici quelque chose que tu n'as pas eue, des sensations, des
-rêves qui te débordent et tu te lamentes vers eux.
-
-Je ne puis te les donner: je ne les ai plus, je ne sais plus, j'ai
-mal et tu as mal.
-
-Tu t'obstines: tu voudrais échafauder des reproches, tu voudrais
-en même temps ramasser ta misère et tu noies tes ongles, ta
-main dans le lit et tu t'embarrasses dans ta syllabe, dans ton
-cauchemar, dans tes deux lettres hagardes: «Là... là...»
-
- * * * * *
-
-Pourquoi ne pleurons-nous pas ensemble? Pourquoi ne nous
-penchons-nous pas ensemble sur ce lit qui est à nous, et où une
-vie qui est à nous aussi, à toi et à moi... mais il y a le respect
-humain qui te tient, qui me tient, même en ce moment.
-
-Il y a que, désorganisé, déboîté par la douleur depuis des heures,
-évadé de ta gloire, de ta vie, tu n'oses pas, tu ne voudrais pas
-me serrer la main.
-
-Il y a que j'ai honte et que je ne veux pas avoir honte, et que
-nous avons trop mal l'un pour l'autre.
-
-Mais j'ai une trop grande tentation de me jeter dans tes bras, de
-pleurer avec toi, de pleurer enfin, car je me suis retenu, car je
-n'ai pas pleuré, à cause que tu pleurais.
-
-Je vais pleurer ailleurs,--où je ne serai pas chez moi.
-
-Je te fuis, je te fuis pour te faire plaisir car nous finirions,
-tout de même, par pleurer dans les bras l'un de l'autre, et tu ne
-me le pardonnerais jamais. Je te laisse la place, je te laisse ma
-chambre, je te laisse dans les pleurs et je vais vite, vite...
-
- * * * * *
-
-Et je suis revenu le lendemain à cette place où tu avais pleuré:
-j'y suis venu pleurer à mon tour et je n'ai plus trouvé trace
-de tes larmes, mais sur le lit défoncé, un écrin s'ouvrait où,
-de larmes encore de diamants et d'or pâle, s'écartelait ta
-croix de la Légion d'honneur,--offerte par une souscription
-spontanée,--oubliée, reniée, vomie, qu'il me faut te restituer, te
-renvoyer, qu'il me faut, sans phrases, anonymement, comme si je te
-l'avais volée, te reclouer au cœur.
-
-
-
-
-VI
-
-LIVRÉ AUX BÊTES
-
-
-... De la musique, de la poésie et des plaisanteries traînent
-encore du salon aux cabinets de toilette, en tout cet appartement
-transformé, déguisé en salle de spectacle, des conversations de
-couloirs ont improvisé les couloirs et l'on rit comme entre des
-strapontins et l'on chuchote comme en des coulisses.
-
-Il y a un buffet, aussi, plaqué de verres de champagne et de
-gâteaux secs où des dames s'assoient, s'établissent, s'éternisent,
-sans boire, sans manger, pour bloquer les victuailles, pour
-protéger les consommations.
-
-Que suis-je venu faire en cette galère?
-
-Montrer ma tête tragique, mes yeux tombants, ma bouche cassée,
-exhiber ma fièvre et ma folie, faire toucher du doigt, d'un
-serrement de main, d'une poussée, ma faiblesse, mon épuisement, ma
-pâleur et ma colère.
-
-J'ai rencontré tout de suite celle que je cherchais, «l'autre»,
-l'amie, Alice. Elle m'a serré la main, les paupières baissées sur
-des visions neuves et sur des visions plus anciennes, comme pour
-se rappeler tout à fait; elle a froncé son front, pincé sa bouche,
-balancé sa tête comme un oiseau, un oiseau de mauvais augure et
-elle m'a annoncé qu'elle avait des choses à me dire. Je l'ai
-implorée d'un ton bref, je les ai exigées, ces choses.
-
-Elle m'a demandé du temps, de l'isolement. Je lui ai fait un
-désert d'un regard, et elle a senti en ce même regard que des
-siècles tombaient,--qui ne tombaient plus. Elle a parlé--sous cent
-yeux, devant cent attentions, devant des hyènes qui flairaient un
-secret, devant des chacals qui happaient une douleur.
-
-Elle ne m'a rien appris: tout cela, je le savais, je l'avais
-deviné, ça m'était venu en mes hallucinations, en mes larmes:
-c'était une confirmation, brutale, apitoyée. Et je me suis
-accroché à cette messagère de mauvaises nouvelles, à ce courrier
-de tristesse, à cette courtière de deuils: je l'ai suivie d'une
-femme à peine connue à une femme inconnue, d'un député à un
-colonel, d'un chansonnier à un marchand; elle cherchait d'ici, de
-là, un mot affectueux, un compliment, un sourire à rendre; ombre
-noire, me tenant, me soutenant à sa robe claire, je l'escortais
-sinistrement, elle avait encore autour d'elle, parmi ces
-atmosphères nouvelles, parmi cette ambiance changeante, le souffle
-de mon amie, de mon aimée; elle avait, en cette fausse atmosphère
-de joie, en cette ambiance de gaieté, le relent de la désespérance
-de mon aimée, elle avait, en ces lumières, en cet appartement
-élargi, sur elle le reflet du coin sombre, de l'obscurité étroite
-où mon aimée avait pleuré avec elle, sur soi et sur moi.
-
-Va, petite femme, va, futile Alice, cueille des mots d'humoristes
-et des mots d'imbéciles, parle toilettes, parle littérature; les
-paroles restent sur toi que tu ne m'as pas rapportées, qui te
-dépassent de toute leur douleur qui te débordent de leur immensité
-de résignation, de désespoir et d'espérance, des silences aussi
-pleins d'amour, pleins de souvenirs et de mirages; je ne te
-quitterai pas, je m'enivre de cette auréole, de ce manteau tacite
-et fluide sur toi, sans t'effleurer; je chancelle, je suis sans
-force, je continue. Va toujours, petite femme, je n'ai pas pris
-tout ce que j'ai à te prendre. Mais ça viendra.
-
-Et des dialogues ont couru, ont fusé, se sont alanguis dessus,
-dessous, ont voulu aplatir et noyer mon chagrin,--et des camarades
-sont survenus qui m'ont voulu consoler, qui m'ont voulu divertir,
-qui ont voulu m'exiler de ma patrie d'horreur et de voluptueuse
-lamentation. Ils ont étalé leur amitié comme une nappe, ont placé
-dessus des friandises de récits, d'ironies, de diffamations, de
-courage et d'opinions hardies, ont organisé une dînette autour de
-moi et m'y ont convié.
-
-J'ai mangé du bout des dents--le cœur ne mange pas--et j'ai ruminé
-mon affaissement, encore, toujours. On m'a laissé à moi-même, au
-néant.
-
-Et je suis retourné à toi, petite femme, qui errais parmi les
-salutations et les mots de passe--car tout le monde te connaît et
-te reconnaît ici, affreusement--et j'ai recherché entre ces mots,
-entre ces salutations, le souvenir secret, mon souvenir et cette
-odeur de larmes, d'ennui et de lâcheté envers le sort. Je l'ai
-retrouvée: je n'en étais pas assez ivre, je m'en suis enivré, tout
-à fait. Tu te glissais entre des chaises, tu t'occupais d'hommes
-et de femmes, et, bousculant ces hommes et ces femmes, bousculant
-la fête de ma fièvre et de mon horreur, de mon ivresse obstinée,
-de mon désir d'ivresse, impatient et alangui, farouche, je restais
-sur toi, happant férocement une indécise tristesse, une nuance
-de résignation, de révolte et de trouble espérance, un lointain
-d'élégie--qui n'étaient pas à toi.
-
-Et la fête se lâcha sur nous. Un tourbillon de plaisanteries,
-comme une pluie de cendres, s'élança, valsa, éclata devant ma
-douleur et ce fut le brouhaha galant, le tumulte discret des
-causeries mondaines: on m'avait volé mon dolent et cher souvenir.
-
- * * * * *
-
-Chérie, chérie, ne m'abandonne pas ainsi: je n'ai pas peuplé
-de toi ce salon trop plein, je ne t'ai pas assise sur une de
-ces chaises légères, je ne t'ai pas fait sourire aux endroits
-plaisants: je me suis reculé, je me suis hissé jusqu'à toi,
-là-bas, là-bas, et tu me laisses retomber, perdre pied de plus
-en plus et m'enfoncer en ce monde, en cette molle et grouillante
-foule qui parle, qui écoute, qui pense même--et qui n'est pas
-triste, en ce moutonnement de rires, en cette fuite de sourires,
-en ce néant joyeux, écrasant, absorbant.
-
-Chérie, chérie, il y a ici des hommes de talent, et ils ont du
-talent--ici. Ils disent, ils échangent les plus belles choses du
-monde: ce sont des silences où l'on savoure et où l'on achève de
-comprendre, c'est l'essor des sous-entendus, des insinuations,
-puis tout à coup un mot qui sort tout armé, qui griffe, qui
-jaillit, qui éclaire, tout ce qu'on appelle feu d'artifice, joute
-oratoire, esprit français, tout ce dont on fait le délice.
-
-Je sais, hélas! un mot qu'ils ne diront pas, un pauvre mot glacé
-et qui bat des ailes, un mot sans malice et sans éclat, un mot de
-banalité, un mot qu'ils ne ramasseraient même pas dans un petit
-bleu, le mot: «Chéri!» Mais ils ne sauraient pas le dire, Voix de
-salon, voix de théâtre, ce n'est pas la voix qu'il faut.
-
-Un monsieur tout à l'heure, s'est épuisé en imitations, il nous a
-restitué en leur naturel, en leur emphase, les meilleurs de nos
-comédiens morts et les plus éternelles de nos comédiennes en vie:
-il ne t'a pas imitée, mon inimitable amante, il n'a pas imité ta
-voix profonde et secrète, ta voix de cœur, car il y a des voix de
-cœur, comme il y a des voix de tête--et ça ne s'imite pas.
-
-Ah! c'eût été une profanation--et je la désire: entendre ta voix;
-entendre ta voix, chérie. Entendre ce mot, de ta bouche! Ah! qu'on
-me le donne, qu'on me le jette, qu'on m'en tue. Que le monsieur
-s'essaie à cette imitation. Un mot à dire, ce n'est pourtant pas
-difficile?
-
-Mais n'y pensons plus: d'ailleurs on n'imite plus, on ne dit plus.
-
-On parle. Ce sont des groupes rapides, des groupes sympathiques et
-ce sont, lâchées d'on ne sait où, envahissantes, agressives, des
-jeunes filles.
-
-Elles sont charmantes, naturellement, et fraîches et franches.
-Elles se laissent regarder et regardent. Et elles savent tout, en
-outre. Elles m'assiègent, me cernent--pourquoi? Parce que je suis
-du souvenir, du rêve, de l'horreur, qu'elles le sentent, de leur
-instinct flaireur et déterreur, et qu'elles veulent y remédier, de
-leur médiocrité.
-
-Autour de moi, Ahasvérus Canette effleure savamment la jalousie
-d'Alice, en prenant des airs penchés avec une adolescente dont,
-aujourd'hui, c'est le jour de sortie du Conservatoire. Et,
-farouche admirateur du dos d'une lente vierge, ce petit satyre
-de Capry le fixe, mais ne pouvant le fixer en face décemment, il
-troue la poitrine devant laquelle il s'est situé, pour atteindre
-ce dos, pour se tapir en ce dos, pour s'en enivrer et s'y perdre.
-Il le désire, il le possède, et c'est, en cette nuit qui
-s'achève, une atmosphère de volupté mondaine, de volupté immonde,
-courte, dépravée, à fleur de corsage décolleté en pointe--et j'ai
-à me lamenter là-dedans, à me désespérer en ce décor!
-
-Et j'ai de jeunes filles autour de moi qui me grignottent vivant,
-qui me dévorent, qui parlent littérature et sentiment.
-
-Je suis malade! je souffre et ce n'est pas d'elles que je souffre!
-je me souviens pour ne pas les regarder. Et j'ai aimé, j'aime
-d'un amour qui n'est pas de leur monde. Elles s'emparent de moi,
-prennent livraison de moi, s'offrent mes grimaces de douleur,
-mes étouffements, mon silence même qu'elles violent, auquel
-elles arrachent des mots. Et elles me tirent des généralités,
-des banalités, me font faire effort, me mettent en peine, me
-chassent de mon amour et de moi. Elles continuent avec moi des
-conversations qui s'engagèrent l'année dernière, et affectent de
-me croire le cœur de les terminer, comme au temps où je n'avais
-pas de cœur.
-
-Et elles me gardent jalousement, en ce coin, lourd et glauque de
-vie, avide de nuit, elles contraignent mon immense désespoir, ma
-souffrance immense, mon immense besoin de solitude, mon dialogue
-qui reprend avec celle dont je viens d'entendre le nom et dont
-j'ai été si loin chercher le souvenir, en une autre.
-
-Et les voici qui parlent de celle-là même, sans savoir, par cet
-énorme instinct de mal faire et de faire mal.
-
-«Et votre pâle fiancée?» m'a demandé tout à coup une fille dont
-j'ignorerai toujours le nom. «Vous pensez encore à votre pâle
-fiancée?»
-
-J'ai le regard du vaincu qui se relève pour mourir et je me
-suis levé en effet, crevant de douleur et de douceur, et, pour
-ne plus penser à ces jeunes filles, mettant en un mot toute la
-méchanceté que je n'ai pas, la blessant, l'apeurant cruellement,
-vulgairement: «Mademoiselle, dis-je, il ne faut jamais parler
-d'elle. Ça porte malheur.»
-
-Et les jeunes filles songent, en sang, à des fiancés inconnus, les
-cherchent en cette salle, vont à Canette, à Capry, à d'autres,
-cependant que, délivré des bêtes, je m'en vais agoniser à ma
-guise, prisonnier de l'ombre chérie et prisonnier de la petite
-ombre qui me crispe et qui me sourit.
-
-
-
-
-VII
-
-L'APPRENTISSAGE DE LA MORT
-
-
-Quand j'avais faim, jadis, il n'y a pas si longtemps, des gens,
-m'ont dit: «On ne meurt pas de faim». Je ne suis pas mort parce
-que, toujours, j'ai écouté ce qu'on m'a dit. Aujourd'hui et hier,
-les gens m'ont dit: «On ne meurt pas d'amour.»
-
-Et je ne meurs pas. Mais vraiment, ça y ressemble.
-
-Je dois en mon sommeil renouer violemment des relations avec
-la souffrance et je me réveille avec, au coin des lèvres, des
-fragments de dialogues qui ne furent pas, avec, aux coins des
-yeux, des morceaux de paysages que je ne vis pas, mal dégagé
-d'un suaire d'horreur et de la peau d'un autre être qui serait
-mal revenu des pays lointains, des enfers et du fond des lacs de
-cauchemars.
-
-Et, dès mon réveil, je me mets à être malade.
-
-C'est l'impression que j'ai tout le corps roidi mais d'une
-mauvaise roideur, molle, si j'ose dire, et cassante et d'une
-lassitude et d'une inconsistance! C'est non une pointe au cœur
-mais le cœur hérissé de pointes, hérissé, sans plus, saignant de
-petits filets de sang et zigzaguant, se noyant en une mer soudaine
-de larmes et ne voulant pas sombrer.
-
-Je me rappelle une chronique de M. de Stendhal où des assassins
-tuant sans amour d'ailleurs et longuement une triste veuve, lui
-demandent naïvement à chaque coup de poignard si le cœur est
-atteint.
-
-J'ai ces poignards-là dans le cœur. Ils me demandent eux-mêmes,
-car les poignards parlent le matin, s'ils touchent le cœur. Et, ça
-dure, ça dure.
-
-A des moments, tout de même, je crois que je vais mourir, enfin.
-
-Mais mon cœur fait le mort, simplement, puis s'éveille peu à
-peu, bâille, bée et recommence à saigner et à souffrir mille
-morts: je ne lui en veux pas de sa coquetterie dans l'agonie: il
-a mal, comme moi. Et rauques, des pensées, des souvenirs, des
-gémissements rôdent autour.
-
-Vous savez comment ça s'appelle: ça s'appelle la folie.
-
-Ça consiste en des idées fixes autour d'une idée fixe--ou d'une
-image. Ce sont d'ailleurs des idées fixes qui bougent, qui
-dansent, c'est une ronde, une sarabande d'idées fixes, des mots
-qui reviennent, qui se suivent et qui m'étouffent en ma chambre
-trop étroite, et, au milieu, au bord, un élan vers mon épée qui
-sommeille toute droite et grave et qui se laisse regarder quand je
-la regarde, sans me donner un conseil et sans me déconseiller.
-
-Et, en ce cauchemar, c'est, comme un vomissement, des larmes qui
-s'arrêtent, qui me brouillent les yeux et qui refusent de jaillir.
-
-Je pleure en dedans.
-
-D'ailleurs, je me suis réfugié, je me suis terré en moi-même.
-
-Et je suis secret même pour moi. Je ne parle plus, je ne pense
-même plus, je suis le sarcophage désolé de moi-même.
-
-Et toi, chérie, je ne pense plus à toi. Je ne puis me représenter
-ton visage, tes traits, tes cheveux.
-
-Je t'ai en moi, si profondément! Je t'ai en moi! Je t'ai en
-moi! Et, tous deux, dans le mystère de mon enveloppe terrestre,
-en dedans, nous nous aimons, nous nous aimons, chérie, et si
-ingénieusement que je n'en sais rien.
-
-Et c'est la fatigue, non l'absence, qui me tue.
-
- * * * * *
-
-Quoi qu'il en soit, je meurs,--et je meurs debout. Car je me lève
-et je vais par les rues et je m'enferme en mon bar ordinaire où
-passent de gentils camarades et des indifférents et des ennemis
-mais moins, parce qu'il fait chaud et que peu de gens sont encore
-à Paris. Pour mourir debout, je me couche sur un canapé et je
-m'évertue à ne pas penser, à m'anéantir, pour ne pas mourir de
-penser, de me souvenir et de rêver. Cette phrase peut ne pas
-paraître claire mais ce n'est pas ma faute, c'est la logique
-coutumière des hommes, ce sont les habitudes de souffrance et les
-principes de guérison.
-
-Toute la médecine est en cette plaisanterie (une plaisanterie
-dantesque) d'Ugolin mangeant ses enfants pour leur conserver un
-père. De même les agonisants affectent de ne pas se fatiguer pour
-avoir à se fatiguer ensuite et d'oublier leurs méninges, pour les
-retrouver, avec des béquilles, à l'heure pâle de la convalescence.
-
- * * * * *
-
-Aujourd'hui je suis plus malade. Voici dix ou douze jours atroces
-qui furent pour moi, l'un après l'autre, un néant épuisant, un
-néant évidé, une chaîne de néant, étroite. J'ai attendu le
-dimanche avec toute l'impatience que me permettaient ces jours
-affreux.
-
-J'ai encore la superstition du temps, des changements de lune et
-des retours de semaine. Dimanche, c'était un cycle nouveau, une
-ère qui s'ouvrait. Ç'a été le digne couronnement d'une semaine
-infâme. Et ça recommence ce lundi où, mourant, hâve, tragique, je
-descends les escaliers d'un omnibus, comme jadis on descendit du
-pilori.
-
-Je tombe sur Ahasvérus Canette.
-
-Il me tend sa lente main, s'informe de ma santé!--ma
-santé,--m'interdit d'être malade, d'une voix qui ronronne et
-m'ordonne de l'inviter à déjeuner, moyennant quoi il me donnera
-une bonne nouvelle.
-
-Une bonne nouvelle! Ce diable de Canette ne sera jamais sérieux.
-Est-ce que j'ai la tête d'un homme à qui on apporte une bonne
-nouvelle! La nouvelle est en retard, vieux!
-
-Mais je l'invite à déjeuner tout de même. De nous deux, il y en
-aura, de la sorte, un qui mangera.
-
-Et le cynisme de Canette est charmant. Il a été celui qui, sans
-raison, sans intimité, débarquait dans ma vie en grosses bottes
-d'importun, pour me demander sans préambule, des affiches
-illustrées pour son sergent quand il était soldat et des billets
-de théâtres, à tous les moments de son existence. Et, saluons la
-bienveillance des dieux: ces affiches, ces billets qu'on m'eût
-impitoyablement refusés si je les avais demandés pour moi, on me
-les accordait pour Canette, d'enthousiasme, par prédestination.
-Voici que Canette s'est dérangé de son bonheur; il est très fier,
-un peu attendri de sa promenade de pitié et il me considère, de sa
-face ronde, de son teint mat et bien reposé, de son appétit, de
-son soin d'ensemble d'amant en exercice et m'objurgue, la bouche
-pleine:
-
---Guérissez, ça n'a pas de bon sens de se crever comme ça.
-
-Je ne me crève pas, je crève: c'est plus facile.
-
-Il me faut aller voir Alice qui a quelque chose à me dire. C'est
-vague et c'est un voyage--et c'est un spectacle dont je me
-passerais.
-
-Car voici des mois que, douloureusement et, après tout,
-involontairement, j'ai passé à épurer mon amour.
-
-Mon amour s'est dépouillé de tout ce qui pouvait, je ne dirai pas
-le souiller, mais l'alourdir: il est rare, il est sans date, sans
-âge, sans époque, saint. Je l'ai reculé de mon vide--en amour
-l'absence, comme les campagnes, compte double--jusqu'aux siècles
-et jusqu'aux infinis préséculaires où l'on aimait, sans savoir,
-avant de savoir ce qu'était la vie, où l'on aimait dans le chaos,
-avant la création, avant Dieu.
-
- * * * * *
-
-Et Alice, c'est l'humanité, la mauvaise humanité de Claire. C'est
-l'histoire après la légende, la caricature de l'histoire après
-l'épopée, le procès-verbal après l'hymne. Alice, c'est le pendant
-raté d'un tableau sublime, la sœur qui a mal tourné--avant, la
-compagne de chaîne qu'on retrouve dans les romans, après qu'on a
-oublié le bagne dans toutes les splendeurs, tous les triomphes et
-toutes les vertus. Elle me fera toucher du doigt la terre perdue
-alors que je suis déjà dans la terre promise et elle me chassera
-de mon ciel amer sans me rendre le délice aboli.
-
-Truchement menteur malgré soi, traducteur infidèle à son serment
-et à son assermentement, par habitude, héraut qui parle en latin
-de cuisine--ou d'alcôve. Oui, je sais, j'ai tort. C'est un
-oiseau, c'est un enfant et elle a des yeux de vierge. Trop blonde
-d'ailleurs pour être responsable et trop fine; martyre de vitrail
-qui marcherait,--mais elle marche.
-
-Et j'aime être seul comme je suis seul maintenant: il n'y
-a qu'Ahasvérus Canette en face de moi. «Allez-y, continue
-l'intéressant jeune homme, vous ne vous en repentirez pas.» Il
-se passe la langue sur les lèvres, un peu parce qu'il vient de
-boire--et pour se représenter ma joie et mon émotion. Mais il ne
-peut me donner d'éclaircissement. Il ne sait pas. Il saurait que
-ce serait la même chose: il vend du mystère.
-
-Mais à mon tour, je l'objurgue. Je ne sais pas si je vivrai encore
-demain: qu'il vienne ce soir me dire de quoi il s'agit.
-
-Il promet et va à ses affaires, je veux dire à ses amours en me
-contraignant,--ou presque,--à l'accompagner, oh! pas jusqu'au
-bout: deux ou trois rues seulement.
-
-J'aime mieux l'attendre. J'attends. Pourquoi? Parce que j'ai peur
-de moi, de la violence, de la sérénité, de la divinité de mon
-amour.
-
-Ces nouvelles l'assagiront, jetteront sur sa haute flamme l'eau du
-Simoïs, qui n'est que nostalgique et qui coule encore entre les
-terres.
-
-J'attends, car le moindre défaut de M. Canette est de se faire
-attendre: on met sa coquetterie, sa vanité, son ambition où l'on
-peut. Il y a même des pays spéciaux et personnels, si ce mot
-est décent en parlant de M. Canette, où M. Canette se retire
-pour attendre, attendre qu'on l'ait assez attendu, trop attendu,
-partout à la fois, pour attendre qu'on l'ait assez désiré, qu'on
-ait assez désespéré de lui, qu'on en ait fait son deuil, mais un
-grand deuil, car il faut bien que M. Canette attende, lui aussi
-comme tout le monde.
-
-Et c'est une raison de ses succès mondains. Du reste,
-généralement, il se contente de ne pas venir du tout, de faire
-banqueroute à ses promesses, aux songes qu'on a échafaudés
-fragilement sur son arrivée et de s'avancer dans le paysage
-qu'il a déçu, un soir par hasard, sans remords, sans une ironie
-trop grossière, en enfant mal élevé et gâté qu'il s'obstine
-laborieusement à paraître, à revêtir de son monocle, de son
-embonpoint relatif, et de ses longs cheveux roux plantés bas sur
-le front auguste du roi Bomba lui-même.
-
-C'est sur le coup de dix heures et demie qu'étant descendu de ma
-place au bureau du contrôleur par fatalité, dans le petit théâtre
-où j'écoutais plus ou moins la petite tragédie d'un petit poète
-que M. Ahasvérus Canette,--il a repris son nom d'Ahasvérus à cause
-de sa littérature et des revues jeunes où il collabore--a empli
-mon horizon de son gilet de combat, bleu azur moiré de reflets
-mauves, de son monocle et de sa visible et parfaite tranquillité
-d'âme.
-
-«J'ai un service à vous demander», m'a-t-il coulé à
-brûle-pourpoint, après avoir pris la peine de me présenter--c'est
-moi qu'il présente--à un petit garçon de seize ans, borgne, qui
-dirige un organe d'éthique bi-mensuel à Loudéac (Côtes-du-Nord),
-un des piliers nomades de la décentralisation morale.
-
-Moi je veux bien. Mais un service à lui rendre! Encore!
-
---Voilà, articule-t-il (il devrait dire: Voici). Il est toujours
-entendu que vous allez demain chez Alice à deux heures et demie.
-Allez-y à deux heures moins le quart parce que moi, je l'attends à
-deux heures et demie.
-
---C'est que, dis-je, j'ai invité à déjeuner votre ami Capry.
-
---Ah! débarrassez-vous de ce raseur de Capry! Et puis allez-y à
-deux heures moins le quart, voilà.
-
-Il s'est exprimé avec la rondeur qu'il met en toutes choses. Il a
-parlé haut, en homme qui porte la tête haute et ferme.
-
-Mais il y a temps pour tout. Il a eu tort de ponctuer sa phrase
-et d'enfoncer violemment son «Voilà», puisque nous sommes en un
-escalier de théâtre. C'est tout de suite un scandale où il convie
-des ouvreuses et des contrôleurs. Il insiste devant toute cette
-troupe. «Si vous y allez après deux heures moins le quart elle ne
-vous recevra pas.» Je ne puis le suivre sur ce terrain: mon amour
-crié dans ce théâtre, mon amour amusement pour ouvreuses, c'est
-tout de même un malheur qui passe mon espérance.
-
-Je m'en vais, mon amour gargouillant en moi, me faisant trébucher,
-zigzaguant en mon ventre, à vide. Et Ahasvérus me rejoint; je
-l'écarte. Alors, pour le plaisir, il m'injurie:
-
---Vous êtes une canaille, un homme dangereux... Je ne vous ai
-jamais fait que du bien. Mais vous allez voir.
-
- * * * * *
-
-Je fuis, j'ai trop envie de pleurer. Et vraiment, c'est bien fait
-pour moi. Pourquoi suis-je sorti de chez moi? pourquoi suis-je
-sorti de mon mal? J'ai si mal et j'ai mal d'une façon si nouvelle,
-où il y a du mal pour tout moi, pour toutes les parties de mon
-corps, et pour mon âme!
-
-J'ai ton image, chérie, qui se taille en mon cœur, dans du sang,
-à vif, j'ai tes mots anciens qui me brûlent la gorge, j'ai tes
-baisers d'hier, d'hier, n'est-ce pas? qui me déchirent la lèvre,
-j'ai mes conversations secrètes avec toi, qui m'ouvrent toutes
-grandes les portes de l'au-delà et j'ai la douceur de mourir
-pour toi, pour te montrer que jamais je ne serai à une autre.
-Et je meurs aussi de cette chose qui est de toi, qui grandit
-maintenant et bientôt sera presque de l'existence, j'en meurs
-douloureusement, et j'espère que c'est autant de douleurs de moins
-pour toi.
-
-Si Ahasvérus savait combien la privation qu'il m'a infligée me
-prive peu! S'il savait combien m'indiffère cette pauvre Alice
-et combien ma pitié pour elle est lointaine! Et si les gens qui
-trouvent que je baisse, qui s'étonnent et qui en sont heureux,
-savaient combien ils m'amusent!
-
-Je ne me tuerai pas, je mourrai, je le sens, oui, je le sens,
-je mourrai le jour de la naissance de l'enfant, de celui que
-j'appelle l'Enfant avec un grand E et qui me tient, le fixant de
-mes yeux hagards, comme si je considérais un Dieu et l'univers
-même.
-
-Et--c'est la folie--je pense au général Bugeaud qui annonça par
-un coup de canon la naissance du pauvre enfant de la duchesse de
-Berry. Il lui fallut tirer un coup de pistolet et entendre bien
-des coups de canon, bien loin, sur les Arabes, pour oublier ce
-coup de canon-là. Ma mort sera-t-elle mon coup de canon moral.
-Voici que je ne veux plus mourir! Mais comment vivre? je ne suis
-même pas dégoûté de la vie, je n'y crois plus.
-
-Et je ne connais plus que l'immense souffrance, maligne église qui
-enserre le monde: elle ne garde pas de fidèles et n'a pour prêtres
-que des infirmiers et des sœurs converses qui montent au ciel par
-l'escalier de service.
-
-
-
-
-VIII
-
-LA FIN
-
-
-... Voici que je meurs.
-
-On ne sait pas que je meurs.
-
-Et comment le saurait-on? Je me suis terré ici, en notre chambre,
-pour souffrir et pour mourir.
-
-Et ça n'est pas un événement.
-
-Personne n'est à mon chevet pour me verser le subtil élixir d'un
-sourire ou pour m'offrir encore un reflet, un regain de vie en
-la caresse d'un regard aimant. C'est que ma concierge se promène
-puisque c'est dimanche et c'est aussi que, loin, je ne sais où,
-ignorante et insoucieuse de mon angoisse, une frêle créature,
-alitée elle aussi, souffre comme moi, halète comme moi, est
-presque aussi pâle et plus en sueur que moi, parmi un concours
-de médecins et d'amis, devant le monde entier, et que, de sa
-souffrance, de sa pâleur, de sa sueur, une existence va naître.
-
-D'elle!
-
-Et moi? Moi, je suis le père. Je ne suis que le père. Et je n'ai
-pas le droit d'être le père. Je meurs d'avoir créé, je meurs
-d'avoir aimé, je meurs sans avoir revu mon adorée, je meurs sans
-voir cet enfant, d'avoir trop pensé à cet enfant, à mon enfant,
-d'avoir voulu lui donner, lui infuser parmi la ténèbre du non-être
-et de la gestation, mon sang et mon âme, mes rêves--déjà--et mes
-désirs; je meurs d'avoir senti trop profondément que je faisais,
-que j'avais fait de la vie, je meurs parce que mon enfant va
-naître.
-
-Je n'ai pu te donner mon nom, je te donne mon âme et ma vie, en
-mieux, en tout neuf.
-
-Et je ne suis pas assez riche pour faire le cadeau d'un enfant à
-quelqu'un.
-
-Je le laisse après moi comme je laisse mon amour.
-
-Et, pauvre enfant, voici que je m'attendris sur toi. Voici que,
-au moment suprême, qu'à ce moment si lent où, d'ordinaire, quand
-on pense encore et quand on a conscience de son état, on revit
-toutes les actions, toutes les hésitations et tous les instants de
-sa vie, au moment où on désespère et où on se repent, au moment
-où l'on aperçoit sa vie en vêtements blancs et noirs se pencher
-sur votre chevet comme sur un berceau, et baiser au front comme
-un tout petit enfant le pauvre mort qu'on est déjà, au moment où
-l'on sent cette vie frémissante s'éloigner de soi, s'en aller
-vers une autre enveloppe humaine, au moment où l'on se pleure,
-où l'on se hait, où l'on se regrette, je ne puis songer à moi,
-m'attrister sur moi et, de toutes les époques de mon existence,
-je ne me rappelle que ce qui se rapporte à toi, petit enfant,
-mon amour, la mort partout dans mon amour et la fatalité de mon
-amour, nos baisers, et, de tous ces baisers, j'en perçois un,
-énorme, au bord de mes lèvres, au bord de mon cœur, un baiser qui,
-si j'ose dire--et j'ose dire en ce moment suprême--m'enlace tout
-entier, me prend et m'enlève--m'enlève jusqu'au ciel ou jusqu'au
-gouffre infernal--et c'est le baiser dont tu nais, enfant, enfant,
-enfant!...
-
-Et, en mes sommeils énormes, j'ai eu un rêve, une fois.
-
-Je rêvais que je considérais un enfant comme le petit morceau de
-chair qu'on oublie, sans y attacher d'importance et qu'on retrouve
-accru par la grâce de Dieu et la grâce du temps, vivant juste
-assez pour vagir, je m'imaginais que tu viendrais sans hâte,
-que tu entrerais sans joie en ce monde et que j'irais à travers
-les rues et la vie, accompagné et suivi d'une foule d'enfants,
-patriarche au petit pied et en souliers vernis, ne goûtant de la
-paternité que les satisfactions honnêtes--et père jusqu'au point
-où ça me gênerait pour rentrer tard du cercle ou pour m'arrêter en
-des parties de baccara.
-
-Et je rêvais--quelle ironie--que j'étais le mari de ta mère--et
-qu'elle était grosse.
-
-Elle souffrait et je ne souffrais pas, elle souffrait solitaire et
-j'avais la petite vanité de l'homme qui s'affirme plus homme du
-fait qu'il a engendré un petit--comme une bête et que sa femelle
-le couve--douloureusement. Et je rêvai qu'un cri, un beau soir, un
-cri jaillissant de la bouche, du cœur, du ventre de _ma_ femme un
-seul cri--mais quel cri!--me faisait sortir de mon indifférence,
-m'arrachait à ma vanité, me révélait ma paternité, me faisait
-père, exclusivement, férocement, si tendrement, jusqu'à la mort,
-cette mort, qui est là, qui s'impatiente, mais qui, courtoisement,
-attend la vie pour entrer en même temps qu'elle.
-
-Ah! ce cri! Etait-ce toi, triste créature, qui le poussais en la
-nature et l'au-delà? Je ne sais pas! Mais que le cœur humain est
-peu de chose! que la vie humaine est peu de chose, qui tient à un
-cri. J'avais bien dîné dans mon rêve, je n'avais pas de nausées,
-moi, je n'avais pas mal à l'estomac comme ma pauvre femme, je
-rentrais en chantant un refrain en vogue, et j'avais, pour égayer
-un peu la malade, pour apaiser ses troubles entrailles, quelques
-plaisanteries toutes fraîches, quelques scandales, et cette menue
-monnaie de l'indifférence, des baisers.
-
-Pâle, sinistre, grandie de toute l'angoisse et de tout l'émoi des
-gestations, tragique et lyrique, portant les mondes et toutes
-les épopées, tous les mystères et tous les crimes en son ventre,
-elle me recevait comme on reçoit un étranger dont on ne comprend
-pas la langue, un homme qui n'est pas du pays de Souffrance.
-Doucement elle me demandait: «D'où viens-tu, mon ami? Je crois
-qu'il est tard.--Tu crois, lui répondais-je. Tu ne sais donc pas,
-tu ne sais pas l'heure?--Non», fit-elle, simple. Je cherchais
-son regard. Je ne le trouvais pas. Elle regardait en dedans, la
-prunelle conquise par l'immensité de ses entrailles, l'œil fixé
-sur cette heure qui tardait à sonner et qui, si grosse et si
-aiguë, semblait s'éloigner en l'ombre des avenirs. Puis elle
-devenait livide et je voyais passer sur son visage crispé une
-flamme d'enfer et d'apothéose, tandis que, de son âme et de son
-ventre, ce cri jaillissait qui venait me frapper en plein ventre,
-en pleine âme. C'était une révélation--et quelle révélation! un
-tourbillon, tout le monde dansant autour de moi, tous les remords
-s'enfonçant en moi. C'était un mal atroce de tout mon corps, mes
-chairs comprimées, broyées, comme élastiques, comme électriques,
-une morsure, un coup de massue.
-
-Je tombai.
-
- * * * * *
-
-Quel rêve! je tombai vraiment! Il paraît que je ne souffrais pas
-assez.
-
-Je ne me relevai pas depuis. Je me réveillai lentement--oh! bien
-lentement, et sans sursaut dans mon lit, avec des linges glacés
-au front. Des gens, à mon chevet, me pressaient la main, et peu à
-peu j'entendis que j'étais malade. On parla vaguement de troubles
-cérébraux, de folie, d'hystérie même, que sais-je! Je sentis
-seulement que j'étais plus malade, très malade--et j'en fus très
-heureux. Les souffrances de la paternité!
-
-Les imbéciles qui localisaient, qui bernaient ma géhenne, qui
-ne me croyaient que le cerveau atteint. Plus bas! regardez plus
-bas! pauvres gens! regardez au ventre! et ne regardez nulle part
-ou partout, c'est de partout que je suis faible, c'est de là,
-partout, que la vie me fuit, puisqu'elle s'en va vers celui que
-j'ai engendré--et comme c'est juste. Eh! quoi, la mère souffrira
-et souffrira seule! Non! je souffre aussi, moi, le père! Et
-j'aurais eu peur, si j'avais souffert moins, que mon enfant ne fût
-moins mien, qu'il ne fût tout à sa mère--qui l'affirmait sien,
-de son pauvre ventre que je ne voyais pas et de ses pauvres cris
-que je n'entendais pas, de ses nausées, de ses dégoûts, de ses
-caprices douloureux et des éclairs froncés de son visage. Mais je
-souffrais aussi, moi.
-
-Engourdissement, torpeur, faiblesse, douceur aussi et, en une
-débilité si grande, en une débilité exaspérée et chaque jour
-accrue, en une agonie progressive, une telle douceur, une telle
-tendresse, un tel délice!
-
-En ma demi-somnolence, mes yeux ouverts, mes yeux que je sentais
-pâlis et agrandis, apercevaient d'éternels épithalames, le mariage
-incessant du néant et de la vie, l'annexion des limbes à la terre,
-du ciel au monde, une théorie infinie d'enfants, de sourires sur
-deux petits pieds hésitants, une théorie de héros aussi--c'est
-la même chose, les dieux et le bonheur en roses et en fleurs,
-et parmi tout cela, épars, lumineux et subtil comme une buée de
-soleil et d'or, partout perceptible, partout souriant, partout
-héroïque et partout invisible, mon enfant, mon enfant chéri qui
-me clouait à mon lit, à mon rêve, à sa gloire, j'eus bientôt le
-sentiment que je ne te verrais jamais, mon enfant. Et c'étaient
-aussi toutes les délices avec Claire, que nous avions goûtées
-et des délices nouvelles, de rêve et de ciel, tissées de nos
-souffrances, tout, tout--et l'éternité!
-
- * * * * *
-
-J'étais si faible! Et les hochements de tête du médecin qui, pour
-n'avoir pas l'air de rien comprendre à ma maladie, se faisait
-apitoyé et un peu méprisant, comme un homme de science doit l'être
-pour un dément, comme un homme qui guérit doit l'être pour un
-homme qui meurt. Mais en quoi un sourire de cet homme pouvait-il
-m'affecter, moi qui étais, à travers les temps, rivé à un sourire,
-à une extase? Et à mesure que la chère femme te sentait plus
-lourd, petit enfant, je me sentais plus léger, plus diaphane,
-plus inconsistant, je me sentais m'envoler, sans poids, comme les
-fantômes, les fantômes qui, de près et de loin, veillent sur ceux
-qu'ils ont chéris ou qu'ils ont voulu chérir.
-
-Et voilà. Voilà le moment où tu viens--où je m'en vais, puisque
-j'ai obtenu de Dieu de faire passer en toi toute ma vie, voici
-l'heure où j'entre en toi profondément, facilement, comme la
-malheureuse, comme la bienheureuse toute petite chose que je suis
-devenu, voici le moment où je m'anéantis absolument, où les mots
-me manquent, où les idées, les sourires et les désirs se fondent
-pour moi en un lit, en un ciel de repos et de néant.
-
- * * * * *
-
-Tu vivras pour moi, petit enfant. Je te lègue la vie que je devais
-vivre, et je te lègue la vie que j'aurais voulu vivre, la beauté
-que j'aurais voulu rêver et que je ne pouvais même pas rêver, tant
-elle était belle. Je te lègue tout ce qui n'était pas à moi, et je
-te donne le monde, l'univers, avec ce qui me reste de mon être, ce
-que tu n'as pas encore pris, ce que tu prends en ce moment. Je te
-lègue tout--excepté mes ennemis.
-
-Et je te lègue ta mère, et je te lègue notre amour qui fut
-beau, qui fut éternel en sa brièveté, et qui fut triste. Tu ne
-pourras jamais savoir cet amour et tu ignoreras mon nom. Mais,
-profondément, tu le sentiras tout entier et tu me sentiras en toi
-et tu me consoleras et je te guiderai.
-
-Et, seul, petit enfant, je t'embrasse par-dessus la vie et la
-mort, et je meurs heureux, les yeux pris par la vie, pris tout
-entier par ta vie, par la vie sublime, par la vie. Un cri encore:
-le tien, le mien, cri de naissance, cri d'agonie. Ah! vis, mon
-fils, mon fils, je meurs: vis!
-
- * * * * *
-
-Et toi, Claire! Claire!...
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES CHAPITRES
-
-
- LIVRE PREMIER
-
- Le Venusberg au rez-de-chaussée
-
- Pages.
-
- I. Le premier chapitre, vraiment 3
-
- II. Petit panthéisme sentimental 31
-
- III. Lui! 55
-
- IV. Le cœur, le cerveau et les yeux 79
-
- V. «Celle qui est trop gaie» 116
-
- VI. Les jeux de la lumière et du hasard 142
-
- VII. Etrennes lyriques et tragiques 168
-
- VIII. Jadis et parallèlement 187
-
- IX. Le chapitre des enfants 213
-
- X. L'Émoi 226
-
-
- LIVRE DEUXIÈME
-
- Le Mémorial de Sainte-Hélène
-
- I. La Foudre 257
-
- II. «Un bouffon manquait à cette fête» 272
-
- III. Le trou aux lettres 290
-
- IV. Le téléphone secret de la douleur 302
-
- V. Le lit de larmes 318
-
- VI. Livré aux bêtes 331
-
- VII. L'Apprentissage de la mort 340
-
- VIII. La Fin 353
-
-
-Sceaux.--Imprimerie E. Charaire.
-
-
-
-
- ACHEVÉ D'IMPRIMER
- LE
- X d'août MCIIM
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'Holocauste, by Ernest La Jeunesse
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOLOCAUSTE ***
-
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-The Project Gutenberg EBook of L'Holocauste, by Ernest La Jeunesse
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-Title: L'Holocauste
- Roman Contemporain
-
-Author: Ernest La Jeunesse
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-Release Date: July 2, 2017 [EBook #55028]
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-Language: French
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-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOLOCAUSTE ***
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-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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-<h2><a name="DU_MEME_AUTEUR" id="DU_MEME_AUTEUR">DU MÊME AUTEUR</a></h2>
-
-
-<p><b>Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires
-contemporains.</b> 5<sup>e</sup> édition. (Librairie académique Perrin
-et C<sup>ie</sup>.) 1896.</p>
-
-<p><b>L'Imitation de Notre Maître Napoléon.</b> (Bibliothèque
-Charpentier.) (E. Fasquelle, éditeur.) 3<sup>e</sup> mille. 1897.</p>
-
-
-<p><i>POUR PARAITRE TRÈS PROCHAINEMENT:</i></p>
-
-<p>
-<b>L'Inimitable</b>, roman.<br />
-<b>Les Infiniment petits</b>, roman.<br />
-<b>Le Fossé de Bethléem.</b><br />
-<b>Les Ruines</b>, pièce en trois actes.<br />
-<b>Ici</b>, album.<br />
-<b>Sur, autour et parmi.</b><br />
-<b>Les Petites Icônes.</b><br />
-<b>La Jeunesse</b>, études critiques.<br />
-</p>
-
-<hr class="chap" />
-<p><i>Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires numérotés
-à la presse, sur papier de Hollande.</i></p>
-
-<p><i>Cinq exemplaires sur japon.</i></p>
-
-<p>Sceaux.&mdash;Imp. E. Charaire.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<h1>ERNEST LA JEUNESSE</h1>
-<h1>L'HOLOCAUSTE</h1>
-<h3>&mdash;ROMAN CONTEMPORAIN&mdash;</h3>
-<h4>PARIS</h4>
-<h4>BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</h4>
-<h3>EUGÈNE FASQUELLE, <span class="smcap">Éditeur</span></h3>
-<h4>11, RUE DE GRENELLE, 11</h4>
-<h4>1898</h4>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span></p>
-
-
-<h2><a name="LIVRE_PREMIER" id="LIVRE_PREMIER">LIVRE PREMIER</a></h2>
-
-<h2>LE VENUSBERG AU REZ-DE-CHAUSSÉE</h2>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><a name="I-I" id="I-I">I</a></h2>
-
-<h2>LE PREMIER CHAPITRE, VRAIMENT</h2>
-
-
-<p>A ma porte, c'est un bruit d'ailes.</p>
-
-<p>Ailes qui hésitent, ailes qui insistent, ailes
-qui se glacent au bois glacé de ma porte comme
-les ailes des mouettes se caressent au froufrou
-ridé de la mer, ailes qui se mouillent, qui se
-gèlent, qui se blessent délicieusement à un
-océan de perdition, ailes qui veulent se blesser
-assez pour n'être plus, pour pendre inertes,
-inutiles, lent canevas de légèreté, de blancheur
-et d'azur, ailes qui frémissent d'une nostalgie
-d'humilité, de néant.</p>
-
-<p>Et ce sont des mains aussi qui errent à ma
-porte, comme pour essuyer le souvenir de toutes
-les mains qui s'y sont posées, comme pour en
-faire une porte toute neuve, la porte neuve d'un
-temple neuf.</p>
-
-<p>Ma clef tourne sans grincer: son de patins
-d'argent sur une nappe d'argent à peine durci,<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span>
-murmure d'une barque bleue sur un lac nocturne,&mdash;et
-la porte glisse, s'entr'ouvre&mdash;presque
-pas,&mdash;se referme en un soupir complice, en
-un soupir de bon augure et de promesse et ce
-sont des ailes encore qui viennent vers moi.</p>
-
-<p>Ailes tendues, bras qui se jettent en avant
-pour étreindre plus vite, pour prendre plus tôt
-tout ce qu'il y a de baisers, d'étreintes, de tendresse,
-de passion, de ferveur dans cette chambre
-et dans l'univers.</p>
-
-<p>Une femme...</p>
-
-<p>Une femme? Pourquoi faire le malin envers
-toi-même? Il n'y a personne ici que toi et ton
-amour.</p>
-
-<p>Une femme! c'est ta femme, ta seule femme,
-la seule femme qui soit et qui ne soit pas&mdash;tant
-elle est belle et haute, tant elle est pure et
-grande, c'est ton espoir, ton souhait, ton idéal,
-celle dont tu avais fait tellement ton rêve et ton
-paradis que tu en avais fait ton deuil, celle que,
-secrètement, sans même te l'avouer, pour ne
-pas devenir plus ardent et plus triste, tu évoquais
-chaque soir et invoquais chaque matin;
-c'est ton avenir, c'est ta vie, c'est tout toi et
-c'est ce qui vaut mieux que toi, c'est ton lointain,
-ta déesse, ton Dieu et ton éternité, c'est
-ton infini qui s'avance les bras avides et câlins.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span></p>
-
-<p>C'est le geste qu'elle a dû avoir jadis lorsqu'elle
-allait à son père, à sa mère, à ses grands parents
-pour happer, entre leurs soucis, leur affection
-et leur émotion, pour cueillir des sourires
-parmi leur fièvre, et pour leur offrir de la jeunesse,
-de l'innocence, un refuge d'enfance et
-de cajolerie. Elle levait un peu plus les bras
-parce qu'elle était une fillette, une fillette pour
-missel anglais et pour conte moral, une fillette
-pour rondes et pour litanies de nourrices.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et c'est toujours une fillette, une fillette toute
-menue et toute sainte qui sort de son livre
-d'images, de son livre de prières pour m'apporter
-en ses bras tendus l'élixir d'utopie et la
-fleur des légendes, pour m'apporter du ciel
-coulé dans un baiser et qui m'apporte le baiser
-aussi, comme une brave petite fille.</p>
-
-<p>Lève un peu plus les bras, petite, lève-les
-comme jadis: je suis très grand, je suis grandi
-de tous mes désespoirs...</p>
-
-<p>Oui, te voilà.</p>
-
-<p>Te voilà qui viens, mon espoir, mais c'est
-parce que tu viens, c'est parce que tu es là que
-mes désespoirs reviennent avec toi qui les causas,
-qui les réchauffas de ta beauté; les désespoirs<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span>
-ont leur chant du cygne; ils chantent:
-Nous reviendrons, nous revenons.</p>
-
-<p>Chasse-les de tes cheveux dénoués, mon
-amour, et, puisque tu es tout délice, chasse cette
-amertume que je connais, cette amertume qui
-me saisit et qui ne m'a jamais abandonné.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tristesse, amertume, désespoirs, ce n'est pas
-l'heure; <i>il faut</i> que je sois heureux, il le faut,
-entendez-vous?</p>
-
-<p>Et je serai heureux malgré vous.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ne tends plus les bras, chérie, tes bras qui
-déjà se penchent comme s'ils avaient un enfant
-à amuser sur le tapis: je me suis jeté dans tes
-bras, je me suis jeté sur ta bouche et la tiédeur
-de ton manteau me froisse les joues et j'ai des
-mailles de ta voilette aux dents.</p>
-
-<p>J'avais les plus beaux discours dans le gosier
-tout à l'heure, pendant l'heure et l'autre heure
-que j'ai perdues à t'attendre.</p>
-
-<p>Heures perdues? Non.</p>
-
-<p>Ce sont des heures qui se multiplient, qui se
-doublent, qui se triplent et qui se détachent de
-la vie, simplement, comme les pétales d'une rose.
-Ce sont des heures qui s'en vont parce que tu
-ne viens pas, chérie, qui s'en vont, qui s'en<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span>
-vont, après avoir fait un petit tour, un petit tour
-au cadran, puis un grand tour et tant de tours!
-comme les tourbillons dans l'eau, qui se creusent,
-qui se cerclent, se cernent, s'affolent et
-vous affolent.</p>
-
-<p>Et les beaux discours que j'avais au gosier,
-les discours que j'avais à l'âme s'en sont allés
-avec les heures: c'est de la perfection qui ne se
-parfait pas, et je les regrette un peu car leur
-rythme m'enveloppait d'un manteau de printemps
-et d'un manteau doré d'automne, et leur
-profondeur, chérie! ah! leur profondeur, c'était
-la métaphysique de l'amour.</p>
-
-<p>Il ne m'en demeure rien qu'un mot, le mot:
-«chérie».</p>
-
-<p>Je le répète, je te le répète:</p>
-
-<p>«... chérie, chérie...»</p>
-
-<p>Et tu me réponds: «mon chéri.»</p>
-
-<p>C'est simple.</p>
-
-<p>Je sens bien que c'est le plus simple mot du
-monde, qu'il tient tout en lui et que mon beau
-discours tremble et flotte dans ce mot, comme
-un discours vide.</p>
-
-<p>«... chérie, chérie...»</p>
-
-<p>C'est un mot qui ne me paraît pas français,
-qui m'apparaît étrange, avec des lueurs italiennes,
-des reflets indiens, et je ne sais quelle<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>
-ombre du gazouillis des oiseaux. «Chérie, chérie»,
-c'est un mot qui s'infléchit, qui tourne, qui
-se courbe, qui enserre toutes les littératures et
-toutes les langues, toutes les sensibilités et toutes
-les passions, tous les émois et toutes les mers,
-comme deux mains qui entourent une taille,
-comme deux arbres qui se joignent au-dessus
-d'un berceau. «Chérie», c'est un mot qui porte
-avec soi un serment et une caresse, qui proclame,
-qui affirme sa foi et qui a peur, pour l'objet
-aimé. Et ce serait pour pas cher un de ces prénoms
-anglais qui traînent avec un cerceau sur
-les feuilles mortes des jardins publics.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mais je m'écoute parler ou ne pas parler.</p>
-
-<p>Parlons de toi, chérie&mdash;ou plutôt parle.</p>
-
-<p>Tu parles. Tu dis: «Je t'aime.»</p>
-
-<p>C'est une convention tacite.</p>
-
-<p>Tu as lu en mon pauvre c[oe]ur, en mon c&oelig;ur
-de pauvre. Tu sais qu'on m'a peu aimé et que
-j'en ai souffert et tu veux m'aimer plus de
-n'avoir pas été aimé, et tu veux me donner à
-chaque fois la joie du mendiant qui trouve un
-trésor.</p>
-
-<p>Et tu me dis aussi: «Je t'aime»,</p>
-
-<p>parce que tu m'aimes.</p>
-
-<p>Et je te dis: «Je t'aime».</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span></p>
-
-<p>Aime-moi. Je te permets de m'aimer. Je t'en
-prie. C'est une licence que j'ai peu accordée en
-ma vie. Tout le monde n'a pas le droit de m'aimer:
-je craindrais de cet amour un rayon de
-vulgarité, le choc en retour du coup de foudre,
-le choc qui fêle et qui anéantit.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Toi, je t'ai élue entre toutes les femmes.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ne suppose pas que tu as tissé notre amour
-de ton amour: c'est moi qui t'ai contrainte à
-m'aimer, qui t'ai aimée lentement, longuement.
-J'ai hésité devant toi et devant mon désir, puis
-je t'ai désirée&mdash;et te voici, mon amour. Tu
-m'aimes? je t'aime. C'est une chanson. Tout
-finit par des chansons.</p>
-
-<p>Finissons; commençons plutôt.</p>
-
-<p>C'est le début de notre existence à deux, le
-début de notre nouvelle existence, c'est l'ère
-de notre félicité. Réjouis-toi, chérie.</p>
-
-<p>Soyons graves aussi, car c'est la plus grave,
-la plus religieuse des communions.</p>
-
-<p>Ta bouche vient cueillir sur ma bouche un
-nouveau «chérie» ou un nouveau «Je t'aime».
-Elle l'y prend. Elle m'enlève les mailles de la
-voilette.</p>
-
-<p>Tu souris, tu rougis. «J'aurais dû songer à
-la relever.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span></p>
-
-<p>Et tu as honte, comme Ève et comme Adam
-lorsque près de s'évader par la grande porte, la
-porte du Péché, de leur Paradis terrestre, ils
-s'aperçurent qu'ils étaient nus:</p>
-
-<p>Tu viens de t'apercevoir que tu es habillée.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>N'aie pas honte, chérie. Tu es très bien
-comme ça, c'est comme ça que je t'ai aimée, c'est
-comme ça que j'ai senti que tu m'étais nécessaire
-et fatale et c'est avec cette robe que tu entras
-pour l'emplir, dans le paysage de mon âme.</p>
-
-<p>Tu interroges des yeux les murs de cette
-chambre.</p>
-
-<p>Tu les connais.</p>
-
-<p>Tu es déjà venue ici.</p>
-
-<p>Nous nous sommes rencontrés en voiture, il
-est vrai, la première fois, lorsque tu retombas
-dans cette ville et dans mon amour. C'était une
-concession que nous faisions aux usages établis.
-Mais la voiture se transforma et les pavés aussi
-et ce fut une promenade parmi une cité imprévue
-car le cocher prit des rues, des avenues et des
-boulevards qui, la brume s'épaississant, semblaient
-sortir des limbes pour précéder notre
-amour et pour courir derrière lui.</p>
-
-<p>Et nous descendîmes de cette voiture de mystère
-à la porte d'une gare.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span></p>
-
-<p>En notre promenade parmi les quartiers
-vieillis, les quartiers usés de prières et de misères
-et où les églises se dressent tout à coup
-pour engouffrer un peu plus de détresse, un
-peu plus de supplication, il nous arriva d'entrer
-dans une rue où tu entras enfant et de rencontrer
-à un coin de rue le couvent où tu avais
-enterré tes derniers balbutiements et essayé tes
-premières robes courtes.</p>
-
-<p>Tu n'as eu aucun trouble devant ta prime
-enfance, devant ta pureté qui frémit encore
-derrière les vieux murs et nous avons erré, très
-jeunes, plus jeunes de nous rappeler notre
-jeunesse et mettant en notre ardeur et notre
-fraternité toute la pureté de tes jeunes ans,
-toute mon innocence, nos cheveux de bébés et
-nos mains myopes de quatre ans.</p>
-
-<p>L'extrême automne toussait dans les arbres,
-l'extrême automne se couchait sur les grilles du
-Luxembourg, car nous avions été très loin
-pour fuir notre passé, pour fuir notre présent,
-pour être seuls, pour être nous-mêmes, pour
-n'avoir pas d'autre patrie que notre passion,
-pour n'avoir pas d'autre ami que notre secret.</p>
-
-<p>Et tu me dis: «Quel dommage! Les grilles
-sont fermées!»</p>
-
-<p>Arbres pâlis, arbres amaigris, arbres dont les<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span>
-feuilles avaient la couleur d'une crème tournée,
-arbres mélancoliques, nous regrettions votre
-alignement un peu troublé, sur le tard, par vos
-courbatures et vos lassitudes: nous aurions
-voulu vous consoler des amours fugitives que
-vous aviez abritées, nous aurions voulu promener
-sous votre fièvre glacée l'éternité, la puérilité,
-la simplicité de notre amour, nous aurions
-voulu être votre dernier sourire, le souvenir
-dont vous enchantez votre hiver.</p>
-
-<p>Et vous, bustes, et vous, statues, nous aurions
-voulu vous donner un peu de vie, oh! non de
-cette vie inquiète, impatiente, artificielle, que
-les tavernes d'alentour vous jettent à certaines
-heures, mais une vie d'une belle ligne, d'une
-chaleur parfaite, une vie classique d'attendrissement,
-de rêverie, de constance et de fermeté
-dans l'idéal.</p>
-
-<p>C'est par-dessus les grilles que doucement,
-timidement, nous vous adressâmes le souffle de
-notre sympathie et l'arome de notre baiser.</p>
-
-<p>Quartiers archaïques, maisons noires et maisons
-grises, nous ne vous fîmes pas peur de
-notre férocité. Nous eûmes un amour respectueux
-et sans date, l'amour que vous aviez connu
-au temps où l'on savait aimer et où l'on savait
-être aimée, un amour d'attente et de fidélité, un<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span>
-amour de discrétion, de tact et de délicatesse,
-un amour de fatalité. Et je t'avais, en chemin,
-mon amie, remis la clef de cet appartement
-en rougissant tellement que tu ne t'en étais pas
-aperçue. Je t'avais glissé l'adresse en un écho de
-caresse&mdash;et tu te rappelas la caresse.</p>
-
-<p>Tu vis cette chambre en l'horreur de son papier
-de tenture, en l'horreur de son parquet
-écorché. Trois chaises que j'avais achetées&mdash;par
-pudeur&mdash;indiquaient clairement que ce n'était
-pas «une chambre meublée».</p>
-
-<p>Nous habillâmes les murs d'affectueux babil,
-nous couvrîmes le plancher des fleurs d'un tapis
-d'étreintes, des entrelacs d'un tapis de baisers.
-Et tu revins.</p>
-
-<p>Tu t'étonnas d'un fauteuil, d'un autre fauteuil
-et d'une table.</p>
-
-<p>Je tâchais à être riche.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Puis je t'attendis vainement&mdash;parce qu'il y
-avait du monde.</p>
-
-<p>Du monde qui te haïssait pour me haïr, du
-monde qui te suivait sans mandat, qui t'espionnait
-par désintéressement, qui te harcelait de
-lettres anonymes&mdash;par devoir.</p>
-
-<p>Et la chambre fut veuve, de toi, de moi, de
-notre amour blessé qui boitillait parmi les<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span>
-grands magasins, parmi les rues et parmi les
-soleils mourants.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et te revoici aujourd'hui.</p>
-
-<p>Tu as laissé les lettres anonymes à la porte,
-à ma porte où des ailes, à toi, ont effacé la
-méchanceté des hommes.</p>
-
-<p>Tu laves les murs de ton regard.</p>
-
-<p>Il y a quelques affiches. Pas de portraits
-d'aïeux, pas de portraits d'aïeules.</p>
-
-<p>C'est peut-être que je n'ai pas d'aïeux.</p>
-
-<p>C'est aussi qu'il n'y a qu'une seule femme, toi.</p>
-
-<p>Je n'ai pas voulu t'humilier d'autres portraits,
-d'autres fautes de femmes. Je n'ai pas voulu de
-comparaisons, d'excuses, d'encouragements,
-d'excitations.</p>
-
-<p>Tu es chez toi, dans une chambre nouvelle,
-dans un monde nouveau, sans lois, sans coutumes.
-Fais ce qui te plaît: tu n'engages que
-toi&mdash;et tu ne t'engages pas.</p>
-
-<p>Personne ne fera après toi ce que tu auras
-fait, je te le jure. Tu es, tu seras seule.</p>
-
-<p>Ne demande pas aux murs leur avis: ils auront
-la couleur de ton caprice.</p>
-
-<p>Tu ne t'arrêtes pas aux murs: de ton regard
-tu embrasses toute cette chambre, avant de
-m'embrasser&mdash;pour faire durer le plaisir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span></p>
-
-<p>Tu connais le mobilier: il n'a pas de style.
-Ce ne sont pas des meubles, c'est un décor,
-c'est un alibi: ce fauteuil est bleu, ce fauteuil
-est bleu et or, cette table est brune et cette chaise
-est verte: je suis pauvre. Tu n'as pas à connaître
-ces tapis: ils coûtent trente-neuf sous
-et si cette glace est profonde, c'est que tu t'y
-mires.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mais une chose énorme te tire les yeux, te
-tire la face, t'attire toute: le lit, le lit qui n'y
-était pas lorsque tu vins, le lit qui est là maintenant,
-qui est peut-être venu tout seul, qui
-s'allonge, qui s'élargit, qui prend toute la chambre,
-le lit odieusement calme, odieusement
-patient, le lit passif, le lit tyrannique, le lit
-avide,&mdash;fatal.</p>
-
-<p>C'est pourtant un lit très étroit, un lit presque
-d'hôpital, le lit qu'il faut à deux vieillards
-pour mourir côte à côte. La couverture est
-légère, légère pour la saison.</p>
-
-<p>Ne regarde pas le lit de cette façon. Ça n'a pas
-d'importance. Il est gentil.</p>
-
-<p>Non. Il te prend. Je n'ai plus rien à dire.</p>
-
-<p>Je n'ose rien dire, ce lit m'effraie.</p>
-
-<p>Et puisque c'est lui qui commande ici...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span></p>
-
-<p>Chérie, chérie, tu as posé ton chapeau, tu as
-ôté ta voilette, tu as couché des épingles qui
-piquaient ta voilette, qui piquaient ton chapeau,
-qui entraient en tes cheveux et qui en sortaient.</p>
-
-<p>Tu avais du blanc sur le bleu de ton corsage,
-un petit col blanc très modeste auquel tu donnais
-de la fierté, la distinction d'une guimpe
-vierge, nonne et princesse, un petit col blanc
-d'Anglaise moderne auquel tu donnais l'archaïsme
-d'une collerette florentine et d'un col
-génois aussi, un petit col très blanc que tu historiais
-de l'argent brodé de je ne sais quelles
-broderies d'ambiance et de l'or serpentin de ta
-nuque, chérie.</p>
-
-<p>Tu n'as plus ton petit col blanc, tu n'as plus
-ton col bleu et des agrafes sautent, claquent,
-ton corsage a l'air de bondir, de voleter autour
-de toi, de s'en aller sans le vouloir, arraché de
-ton corps où il s'attache jalousement.</p>
-
-<p>Tu te dévêtiras&mdash;puisque tu te dévêts&mdash;parmi
-des baisers et des baisers désolés.</p>
-
-<p>Je les embrasse, tes pauvres vêtements qui
-s'en vont, ton corsage qui se désole de te quitter
-comme je me désolerai tout à l'heure, ton
-col qui a scellé ton cou pour mon cou, pour ma
-bouche et pour ma gorge, ton jupon, tes jupons
-aussi qui te voilèrent pour ma pudeur&mdash;et ta<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span>
-chemise dont je ne dirai rien car j'en voudrais
-trop dire.</p>
-
-<p>Chérie, chérie, pourquoi te déshabilles-tu?</p>
-
-<p>Je ne te le demanderai pas parce que tu me
-répondrais: «Tu dois le savoir.»</p>
-
-<p>Tu aurais tort: c'est toi qui ne sais pas.</p>
-
-<p>Quand je t'ai aimée, tu faisais avec tes vêtements
-un tout harmonieux et harmonique.</p>
-
-<p>Tu avais une robe et tu avais besoin d'une
-robe. Car la femme n'est pas une statue, la
-femme n'est pas une académie.</p>
-
-<p>Je t'ai aimée comme on aime une reine lointaine,
-je t'ai prêté l'escorte des siècles, les escadrons
-de toutes les épopées et les couronnes
-fermées qui sommeillent dans des cimetières de
-bruyères.</p>
-
-<p>Je t'ai aimée comme une fée, une fée qui a
-une robe de lune, une robe de soleil, une robe
-d'or, une robe d'argent et une robe couleur du
-temps, je t'ai aimée comme Ophélie qui a une
-robe blanche, comme Desdémone qui a une
-robe noire, comme Portia qui a une robe de feu,
-je t'ai aimée comme sainte Blandine qui a une
-robe de sang et comme Iphigénie qui a une
-robe de larmes: tu as passé, tu es restée toute
-vêtue et en robe à longue traîne en mes méditations,
-tu as été la grande dame, la dame de<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span>
-mes pensées et voici que, pour le sacrifice,
-tu renonces à tes bandelettes de victime, que
-tu renonces à tes voiles, à tes parures.</p>
-
-<p>Je n'aurai pas le courage de t'arrêter: tu ne
-comprendrais pas.</p>
-
-<p>Je n'ai pas le courage de te remettre ton chapeau,
-de me rendre ma chimère.</p>
-
-<p>D'ailleurs quand ai-je vécu conformément à
-mon rêve? Quand ai-je eu ce que je voulais,
-tout ce que je voulais?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et ça me va bien de me plaindre: on me
-donne plus que je ne voulais!</p>
-
-<p>C'est peut-être ça.</p>
-
-<p>Et puis il n'y a pas que moi dans l'aventure,
-dans l'idylle, dans le conte.</p>
-
-<p>Nous sommes deux.</p>
-
-<p>Tu m'aimes, chérie, après tout, avant tout.
-Tu as des subtilités, toi aussi et de si absurdes,
-de si radieuses délicatesses! Tu as cherché ce
-qui pouvait me faire plaisir, la preuve à me
-donner de ta foi, de ta bonne foi.</p>
-
-<p>Et tu as trouvé.</p>
-
-<p>Tu t'es trouvée.</p>
-
-<p>Tu te donnes. C'est ce que tu as de meilleur
-en toi: c'est tout toi.</p>
-
-<p>Je plaisante encore avec moi, pour étouffer<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span>
-mes sanglots intimes et mon attendrissement.</p>
-
-<p>C'est que je t'aime plus que jamais, c'est que
-je t'admire d'être si simple, d'être si humble.
-Pour que tu ne t'aperçoives pas de mon émoi,
-je me dépouille moi aussi de ma livrée de philosophe,
-de ma livrée de pessimiste: je serai nu
-avant toi, chérie.</p>
-
-<p>Tiens! je suis nu.</p>
-
-<p>Et tu es nue aussi, chérie.</p>
-
-<p>Je te considère du lit où je me suis réfugié pour
-ne plus te rencontrer. Tu ne t'y blottis pas encore.
-Tu as des cordons à ôter, tu as surtout à
-t'offrir, malgré toi, à mon admiration.</p>
-
-<p>Ah! que je t'admire! Je t'admire de ne plus
-te reconnaître.</p>
-
-<p>C'est toi, ce corps ferme, altier, c'est toi ces
-hanches, c'est toi, ces jambes nerveuses! C'est
-un nouvel être qui se penche, les jambes libres,
-ce n'est pas la femme de naguère: les femmes
-n'ont pas de jambes.</p>
-
-<p>Tu as la finesse et la grâce, la vivacité d'un
-jeune animal, d'un faon divin. Tu as de la
-majesté et de la force et la lumière brutale de
-la lampe t'impose je ne sais quelle brutalité.
-Viens, viens&mdash;que je ne te voie plus!</p>
-
-<p>Tu ne viens pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span></p>
-
-<p>La lumière de la lampe tombe sur ta figure.
-C'est toujours ta bouche lente et rose, ton nez
-long, droit, d'une courbe secrète et ce sont tes
-yeux songeurs et moqueurs, tes yeux de dédain
-et de ciel, qui savent être bruns et pâles et
-c'est cette énigme de tes sourcils sombres sous
-tes cheveux blonds.</p>
-
-<p>Chérie, chérie, voici que la lumière de la
-lampe court sur tes cheveux et qu'elle les incendie
-de ses remous changeants.</p>
-
-<p>Elle ne les incendie pas. Rien ne pourrait
-incendier, rien ne pourrait varier ta blondeur
-étrange, comme poudrée et métallisée, ta blondeur
-bleue et grise, ta blondeur d'aube et de
-crépuscule. Les passants te trouvent châtain
-mais c'est un mot si vite dit!</p>
-
-<p>Tu es blonde, plus blonde, autrement blonde
-que le reste du monde: oui, je te reconnais
-maintenant, c'est bien toi, ce sont tes cheveux,
-tes cheveux dont je me suis enveloppé dans mes
-insomnies, la Toison d'or, la toison mauve de
-toutes mes entreprises contre les monstres,
-le drapeau de mes héroïsmes, la bannière de
-mon royaume!</p>
-
-<p>Apporte-moi tes cheveux, donne-moi ta main:
-tu es bonne, tu m'aimes. Je serai bon et je
-t'aimerai.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span></p>
-
-<p>Et je serai toujours très petit garçon avec
-toi parce que tu te donnes à moi aujourd'hui:
-c'est bien, c'est beau; c'est la plus touchante
-des actions; je ne te ferai jamais de peine.</p>
-
-<p>J'ai une grosse envie de pleurer, de pleurer
-sur mes désespoirs qui m'ont corseté si longtemps
-d'un corset de fer, de pleurer sur mes
-jeunes ans qui ne t'ont pas connue, de pleurer
-sur le monde: c'est le bonheur, vois-tu, le
-bonheur auquel je me confie, qui va m'emporter
-à la rive et me noyer en son immensité. Je voudrais
-tes larmes avec les miennes, mais je ne
-puis te supplier de pleurer: je ne pleurerai
-donc pas. Et je ne puis pleurer.</p>
-
-<p>Une ivresse me prend, une ivresse de brute:
-mes mains âprement saisissent ton corps, ton
-corps ignoré, mon c&oelig;ur veut rapidement t'apprendre
-par c&oelig;ur&mdash;et mon âme...</p>
-
-<p>Ah! veux-tu, ne parlons pas de mon âme!
-Laissons nos âmes où elles sont, très loin, pas
-aussi loin qu'elles le désireraient, convulsées,
-hagardes, terrifiées devant la frénésie de nos
-corps! Ah! ah! nos pauvres âmes ne nous
-savaient pas les jolies brutes que nous sommes.
-Elles ne nous méprisent pas, non, chérie, elles
-ne nous méprisent pas, elles ne peuvent pas
-nous mépriser mais elles nous trouvent un peu<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span>
-violents, un peu avides, d'un tel appétit et nous
-ruant vers quelles voluptés! Consolez-vous,
-petites âmes, nous vous reviendrons quand
-nous serons las et nous vous demanderons votre
-petite chanson, votre berceuse et votre chant
-grave aussi, vers les étoiles.</p>
-
-<p>Et vraiment que nos corps s'ébattent! Est-ce
-qu'ils nous en demandent même la permission?</p>
-
-<p>Ah! chérie, ne me demande pas, toi, de te
-détailler nos courbes et les chaos variés où nous
-nous perdons tous les deux. Les sursauts, les
-râles, les petits cris, les petits soupirs, les baisers
-qui montent et qui descendent, les morsures...
-Soyons des brutes, des brutes. Ah! chérie,
-je ne puis même pas te demander pardon
-de te mordre: je te mords très naturellement et
-j'ai un rugissement de lion timide, un rugissement
-qui s'étrangle et qui dure, le ricanement
-d'une bête sur sa proie et je te pétris pour te
-faire plus mienne et je m'irrite sur ta chair, ta
-chair qui fait grincer ma bouche, qui soufflette
-ma chair de sa fuyance, de son retour, d'un
-mouvement incessant de recul, d'approche, de
-son électricité, de sa lenteur, de son abandon
-et de sa révolte.</p>
-
-<p>Les mots m'ont laissé là et toi aussi.</p>
-
-<p>Une seule phrase nous tient et nous balance<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span>
-en son infini «je t'aime... je t'aime...» et
-cette phrase n'a plus rien d'humain, onomatopée,
-c'est un cri de bête «je t'aime... je
-t'aime...»</p>
-
-<p>Ta main erre sur ma joue comme la main
-d'une petite s&oelig;ur sur la joue d'un petit frère,
-plus petit, et je m'enivre à blesser ma paupière
-de la ténuité aiguë et soyeuse de tes cils.</p>
-
-<p>Aime-moi, aime-moi, petite s&oelig;ur... suis-je
-bête, que fais-tu alors? Aime-moi, petite s&oelig;ur,
-aime-moi tout de même.</p>
-
-<p>Que tu m'aimes en ce moment, ce n'est pas
-une raison de ne plus m'aimer.</p>
-
-<p>Quelle délicieuse sensation, cette peur de te
-perdre tandis que je te possède!</p>
-
-<p>Et tout est délicieux: ma main se joue,
-s'égare en tes cheveux, en leur lourde fraîcheur;
-elle les agite comme un fragile hochet
-et s'en lie pour toujours, elle en couvre ton
-front, ta joue, tes épaules, t'en fait mille voiles,
-mille cadres à tes yeux.</p>
-
-<p>Tu veux parler?</p>
-
-<p>C'est pour me forcer à boucher ta bouche de
-ma bouche.</p>
-
-<p>Je ne parle pas. Fais comme moi. «Je t'aime...
-je t'aime...» Et à nous deux nous faisons,
-n'est-ce pas? un bon petit néant. Un petit néant<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>
-grand comme l'univers et plus grand puisque
-c'est tout l'amour de l'univers.</p>
-
-<p>La lampe a disparu, le lit s'est dérobé: nous
-sommes en une poudre d'étoile, en une molle
-buée de ciel, nous sombrons en un gouffre de
-beauté.</p>
-
-<p>Nous allons parler maintenant; de notre cher
-néant, des mots et des paroles, des vers vont
-monter, à peine, d'abord, comme une apparition
-de sainte, puis vont se précipiter comme un
-torrent lumineux: nous allons dire ce qu'on
-appelle des riens et nous allons nous passer notre
-âme, en fraude, dans des mots vides.</p>
-
-<p>Et nous allons dormir peut-être, la main dans
-la main, comme des écoliers de l'école de Silence,
-comme des anges qui, au retour de l'exil, se
-rappellent peu à peu comment on doit dormir
-pour faire plaisir au bon Dieu.</p>
-
-<p>Les rêves sublimes sont là, tout près; les
-jolis rêves se préparent, sur le bout du pied, les
-yeux grands ouverts à mesure que nos yeux se
-ferment, les rêves immenses se déploient sans
-bruit pour nous surprendre, ils vont envahir
-notre horizon et danser&mdash;sur nous, autour de
-nous,&mdash;la sarabande des espoirs, la ronde des
-ambitions satisfaites, le galop de la grandeur et
-de la puissance.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span></p>
-
-<p>Fermons les yeux, chérie, fermons les yeux
-sur les si récents, sur les impérissables souvenirs
-qui, de nos corps, se distillent en nos c&oelig;urs
-et qui, comme une source de joie, emplissent
-jusqu'au bord la coupe de nos âmes, car nos
-âmes sont revenues, oui, Madame, et s'étirent et
-se remettent à vibrer&mdash;pas très fort&mdash;comme
-une belle fanfare, comme une gentille harpe.
-Ah! les mutines! Tu ne sais pas ce qu'elles font?
-Elles se content et content nos étreintes, en font
-une cantate, les traduisent en langage céleste, en
-font de l'idéal, tel quel, et c'est céleste, c'est admirable,
-c'est divin. Et puis si ça vous amuse...</p>
-
-<p>Bonsoir, nous allons dormir.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Eh quoi? qui se dresse à mes côtés? qui
-s'effare?</p>
-
-<p>C'est toi, toi, chérie? Tu ne t'endors pas. Tu
-parles?</p>
-
-<p>Une grande phrase. «Chéri, il faut que je
-parte. Quelle heure est-il?»</p>
-
-<p>Partir!</p>
-
-<p>Partir?</p>
-
-<p>Pourquoi?</p>
-
-<p>Ah! mon Dieu, je me rappelle.</p>
-
-<p>Je ne veux pas me rappeler. C'est trop long.
-Je sens seulement que je vais pleurer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span></p>
-
-<p>Je ne sais pas l'heure qu'il est, chérie. J'avais
-une montre, il y a longtemps, quand j'étais tout
-petit. Elle s'est fatiguée, elle s'est cassée&mdash;de
-n'être jamais à l'heure du collège. Je n'ai plus
-eu de montre depuis. J'ai attendu les heures
-et j'ai toujours eu le dernier mot avec elles
-parce qu'elles avaient moins de patience et
-moins d'impatience que moi. Elles se vengent.
-Je te dirai l'heure cependant.</p>
-
-<p>Il y a autour de cette chambre des gens qui
-vendent du pain, du vin et qui ont des horloges&mdash;par
-coquetterie.</p>
-
-<p>Je vais m'habiller et sortir vers l'heure, vers
-l'heure malfaisante qui te chasse et qui m'isole.</p>
-
-<p>Je ne suis plus nu, je ne suis plus l'être qui
-t'a aimée.</p>
-
-<p>Je suis le monsieur qui passe, qui passe devant
-les horloges, pour souffrir.</p>
-
-<p>Je suis dans la rue.</p>
-
-<p>Je cherche. Je ne sais plus ce que je cherche.
-Je suis seul. J'ai aimé la solitude, j'ai aimé
-les longues courses au hasard, les promenades
-à l'aventure, la quête du néant.</p>
-
-<p>Mais aujourd'hui il me semble qu'on m'a
-coupé des bras et des jambes, les jambes et les
-bras qui m'enserraient tout à l'heure, qu'on m'a
-coupé les cheveux, les cheveux où je me suis<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span>
-perdu, qu'on m'a arraché la bouche, les yeux et
-le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Je me sens nu sous mes vêtements, je me
-sens impudique et ridicule sous ma loque de
-passant.</p>
-
-<p>Je rentre, je me précipite, je me meurtris aux
-bras adorés, aux lèvres que j'ai meurtries, aux
-cheveux que j'ai échevelés: je presse, j'étreins,
-je tâche à me faire petit au creux de tes seins
-et de ton amour, à m'ensevelir en toi, je m'enfonce
-en toi, en ton cher corps et je pleure, je
-pleure...</p>
-
-<p>Tu t'effares: «Qu'as-tu? il est si tard?»</p>
-
-<p>Non, il n'est pas si tard, chérie.</p>
-
-<p>Il est tôt, il est étrangement tôt. C'est l'aube
-et l'aube hésitante de ma vie, c'est la minute
-où je nais amant.</p>
-
-<p>Tu as commencé à t'habiller en attendant.</p>
-
-<p>Ah! reste nue puisque tu as voulu être nue!</p>
-
-<p>Mais tu as ton idée. «Tu ne me dis pas
-l'heure.»</p>
-
-<p>Je ne sais pas, chérie. J'ai voulu te défendre
-contre l'heure, j'ai voulu être défendu par toi
-contre l'heure. Le rempart jumeau, le double
-rempart de nos corps contre l'heure, l'heure
-mesquine qui amène en sourdine la fatigue, la
-vieillesse et la mort...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span></p>
-
-<p>Tu t'entêtes.</p>
-
-<p>«Quel enfant! Mais mon petit, il faut cependant
-que je sache l'heure.»</p>
-
-<p>Il faut aussi que nous soyons heureux.</p>
-
-<p>Mais l'heure, ton heure, je veux te la jeter.
-Tu t'en couvriras les épaules comme d'un manteau
-de misère, tu égrèneras toutes ses secondes
-comme une pluie de cendres sur la cendre de tes
-cheveux; mais c'est rageusement que je retourne
-la prendre, d'une traite, entre deux baisers et ton
-baiser encore tiède sur moi, m'enveloppant tout
-entier contre l'air froid de la rue... «Oui, il est
-temps que je parte. Il est grand temps.»</p>
-
-<p>Le temps! le temps! c'est comme une profanation,
-c'est comme un vieillard qui se glisse
-entre notre amour et qui te tire, hypocrite, par
-les cheveux, par les épaules...</p>
-
-<p>Tu es levée.</p>
-
-<p>Tu termines ta toilette, ta toilette de fuite.
-Amoureuse qui va rentrer dans le siècle, tu t'enroules
-dans tes parures de femme: on ne se
-doutera pas dans la rue que tu es un sanctuaire
-de tendresse, un autel de passion, un chemin de
-foi et d'ardeur.</p>
-
-<p>Mais tu as froid: ah! chérie! il n'y a pas de
-feu ici: c'est ma faute. J'aurais dû penser au
-froid, je n'ai pensé qu'à toi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span></p>
-
-<p>Je suis un amant novice, je n'ai aimé personne
-avant toi et tu es ma première femme. N'insistons
-pas: c'est ridicule. Je connais pour avoir
-lu de mauvais contes, pour avoir vu de mauvais
-dessins, les rencontres brèves et leurs accessoires.
-Il n'y a pas d'accessoires ici.</p>
-
-<p>Tu grelottes un peu: c'est de n'avoir plus
-autour de ton cou le hausse-col brûlant de mes
-bras.</p>
-
-<p>Je te rends mes bras, je te rends mon c&oelig;ur
-«... comme il bat!...»</p>
-
-<p>Ah! tu t'aperçois de ma fureur? tu vois que
-j'ai mal!</p>
-
-<p>J'ai une émotion un peu brutale: elle me
-tue, elle me défonce la poitrine! j'ai un c&oelig;ur
-mal élevé qui se heurte, qui se brise, qui bondit
-de joie et de tristesse et j'ai un sourire aussi qui
-est un peu naïf, un peu brouillé, trop tendre,
-trop triste, trop reconnaissant&mdash;et qui demande
-trop de choses...</p>
-
-<p>Tu es pressée, tu as hâte de t'ensevelir en ton
-foyer, en ton foyer glacé où il fait moins froid
-qu'en cette chambre froide.</p>
-
-<p>Tu prononcerais volontiers des paroles pour
-caractériser notre délice, pour en dire toute la
-saveur, toute la férocité, pour souhaiter en notre
-union la bienvenue à la volupté et pour m'avouer<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>
-encore que tu m'aimes, que tu es mienne, mais
-ta voix tremblerait un peu en cet endroit où
-il n'y a pas de feu&mdash;et tu n'as pas le temps.</p>
-
-<p>Va-t'en donc, douce victime, va-t'en pour me
-revenir.</p>
-
-<p>«... demain?»</p>
-
-<p>Ah! que je t'ai implorée parfaitement! Et
-comme je suis sincère! Jamais je ne retrouverai
-l'accent, le ton dont j'ai nuancé, dont j'ai chargé,
-dont j'ai précisé, dont j'ai élargi, dont j'ai empli
-d'immensité, de fatalité et de tendresse, cette date,
-ces deux fades syllabes.</p>
-
-<p>«Je tâcherai. Oui, je crois. Sois sage.»</p>
-
-<p>Un baiser qui fuit lui aussi&mdash;et c'est ta fuite.</p>
-
-<p>Je ne te suis pas. Je ne veux pas te voir partir.
-J'entends ma clef qui tourne, ma porte qui se
-referme.</p>
-
-<p>C'est tout.</p>
-
-<p>Il n'y a plus que moi chez moi. Il n'y a plus
-que la lassitude et la tristesse.</p>
-
-<p>Les ailes ont troué ma porte et s'en sont
-allées.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="I-II" id="I-II">II</a></h2>
-
-<h2>PETIT PANTHÉISME SENTIMENTAL</h2>
-
-
-<p>La chambre vide, la chambre veuve s'emplit
-de silence jusqu'aux murs, d'un silence énorme,
-électrique, hostile, d'un lourd silence de reproche:
-la lumière de la lampe qui se jeta sur les
-épaules et sur les seins de celle qui n'est plus ici,
-qui se baigna à l'ambre pâle de ses hanches, la lumière
-de la lampe qui, en un tourbillon, s'épandit
-et s'abandonna, qui dansa, frénétique, qui jaillit
-et qui fusa comme une rosée, qui garrotta de
-clarté notre étreinte et qui l'enlaça d'un collier
-de perles et de flammes, la lumière de la lampe
-est devenue frêle et frileuse, malheureuse aussi;
-elle se plaint vers la lune invisible et semble
-ne plus vouloir briller et agoniser que pour la
-lune.</p>
-
-<p>Les fauteuils s'accroupissent comme des Arabes
-en deuil et c'est comme un affaissement de
-tout en cette chambre, de toutes les choses sans<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span>
-âme: leur âme, l'âme de cette chambre s'est
-enfuie.</p>
-
-<p>Oui, ç'a été une fuite et l'âme est partie trop
-vite.</p>
-
-<p>Mais ce n'est pas ma faute.</p>
-
-<p>Et vraiment, chambre infortunée, tu t'étais
-trop vite, toi-même, habituée à cette âme
-blonde.</p>
-
-<p>Tu n'as pas toujours eu une âme: tu es une
-chambre médiocre et si la pauvreté l'habita,
-comme c'est trop vraisemblable, ce fut humblement.</p>
-
-<p>Je t'ai louée parce qu'un marchand de vin
-n'avait pas voulu de toi.</p>
-
-<p>Ton silence, chambre, devient plus agressif.</p>
-
-<p>Je comprends. Le marchand de vins ne t'a pas
-louée parce que tu étais prédestinée à moi, à
-nous et parce que les aventures les plus fatales
-doivent, par le temps qui court, avoir un prétexte,
-un alibi naturel, un alibi de banalité.</p>
-
-<p>Eh! chambre, tu es triste,&mdash;comme moi, tu
-es pauvre, comme moi, tu es vide&mdash;comme
-moi.</p>
-
-<p>Et nous ne pouvons nous consoler puisque
-nous sommes faits pour être tristes ensemble et
-pour nous réjouir ensemble&mdash;moins souvent.</p>
-
-<p>Tu as été sanctuaire: tu as connu la gloire,<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>
-les fêtes absolues, l'intimité qui comporte, qui
-apporte avec soi l'immensité, tu as été l'univers
-et tu as été l'au-delà: c'est fini pour aujourd'hui,
-morne chambre.</p>
-
-<p>Et tu ne resteras vêtue que de tes souvenirs
-et de ton silence.</p>
-
-<p>Je ne puis te consoler puisque je ne puis être
-consolé et je trouve comme toi que cette créature
-hautaine, que cette créature de délice, que
-cette créature de douceur s'en fut trop tôt, trop
-rapidement, trop brutalement, que la rue et le
-monde la tirèrent d'ici, comme on tue.</p>
-
-<p>Et je vais m'en aller, moi qui te parle. Je serai
-dans mon tort, parce que les chambres doivent
-être habitées, mais je te demande pardon, tout
-de suite. Et je ne vais pas m'en aller tout de
-suite: j'ai honte. En te délaissant, je délaisse le
-décor de mon bonheur et mon bonheur et tu vas
-être si vide, si froide!</p>
-
-<p>Ah! que l'intensité de nos moments, que la
-tendre férocité de notre séjour, que l'impatience
-passionnée de nos rencontres se disperse, s'étende
-sur ton vide et sur ta médiocrité, petite
-chambre!</p>
-
-<p>Tu as abrité des malheurs: tu leur as accordé
-le leurre du toit, le leurre de la sécurité, le droit
-de dormir et le droit d'avoir de la pudeur, tu<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>
-leur as été indulgente en cachant leurs soucis et
-tu leur as été pénible en leur coûtant leur
-argent et, parfois, l'argent qu'ils n'avaient pas:
-tu n'es pas mon gîte à moi et tu n'es pas son
-gîte à elle: tu n'es même pas le gîte de notre
-amour, puisque notre amour emplit le monde
-et que, dans tous les palais et sur toutes les
-montagnes, il se déchire en petites prières et
-en jolis murmures, que les oiselles le passent au
-bec de leurs petits et que les chênes et les fantômes
-le chantent en leurs frissons, tu es le gîte
-de notre étreinte.</p>
-
-<p>Nous ne nous embrassons que chez toi, qu'en
-toi: sois fière, petite chambre.</p>
-
-<p>Tu boudes encore et la lumière de la lampe
-s'écarte de moi: je vais t'endormir avant de
-partir.</p>
-
-<p>Je vais te bercer, chambre si pauvre, comme
-on berce une princesse de soie et d'or, je vais te
-bercer d'un conte tout neuf, caressant comme
-les plus vieux contes et vrai comme une caresse:
-c'est le conte de notre amour.</p>
-
-<p>Mais tu es une vieille chambre pauvre: tu ne
-sortis jamais de chez toi: comment te dire les
-sites qui nous enchantèrent, qui nous attendrirent,
-qui nous fiancèrent?</p>
-
-<p>Tu ne sais pas ce que c'est que la mer&mdash;et<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>
-la mer est dans notre amour, tu ne sais pas ce
-que c'est que le soleil&mdash;et le soleil luit en
-notre amour, tu ne sais pas ce que c'est que la
-lune et la lune argente, attiédit, enfièvre notre
-amour et les routes s'y suivent et s'y croisent,
-les arbres se penchent vers lui: tu ne sais pas
-ce qu'est un arbre.</p>
-
-<p>Suis-je bête! Tu as été un arbre et des arbres,
-tu as été des pierres, tu as été, chambre glacée,
-du soleil, de la lune, de la nature et de la mer:
-c'est par mer que, de très loin, les arbres raidis
-s'en viennent chercher des haches françaises:
-pardonne-moi: tu connais mieux la mer et le
-soleil que moi.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Donc j'allai un jour dans une ville où vont
-les gens riches. Les gens riches! Tu en as peut-être
-aperçu un ou deux qui venaient perdre sur
-ta cheminée, non sans le faire remarquer, une,
-deux ou trois pièces de monnaie&mdash;ou qui réclamaient
-d'autres pièces de monnaie, de très
-haut, du haut de leur chapeau haut de forme.
-Et des commissaires de police, des huissiers
-sont peut-être venus ici, qui sont des gens
-riches.</p>
-
-<p>Des temps se relaient deux fois l'an où les
-gens riches veulent se mettre en contact avec le<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span>
-peuple et les choses. C'est le moment qu'ils choisissent
-pour s'avouer qu'ils ont besoin d'air, de
-vigueur, de fraîcheur et de chaleur et où ils partent
-en chercher où il y en a&mdash;sur le Baedecker.</p>
-
-<p>Ils ont à traverser des villes de province qui
-se ressemblent&mdash;car rien ne se ressemble comme
-les villes de province, mais ils les traversent vite,
-les brûlent, passent à côté, parce qu'ils sont
-dans des chemins de fer très rapides, qui leur
-cachent les choses monotones, la souffrance et
-la misère, qui ont hâte de les jeter dans de la
-beauté, comme ils jettent les pauvres gens dans
-les faubourgs gris et noirs, dans les chambres
-aussi sombres que toi, petite chambre, et dans
-ces endroits de repos que sont les prisons et les
-cimetières.</p>
-
-<p>Dès que les gens riches ont été jetés dans la
-beauté, sans brusquerie, avec leurs bagages et
-leurs domestiques, ils crient ou ne crient pas
-que c'est très cher, qu'on leur fait payer la chaleur
-et la fraîcheur et que l'existence est hors
-de prix.</p>
-
-<p>Ils happent la beauté goulûment sans y prendre
-garde&mdash;et n'admirent que pour admirer leur
-richesse et pour s'admirer.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mais vraiment, c'est beau.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span></p>
-
-<p>Lorsque le chemin de fer mène à cette ville,
-il se promène entre la mer et les montagnes
-et, par gentillesse, semble aller lentement, lentement&mdash;et
-il va si vite!&mdash;pour qu'on puisse
-se laisser charmer par le paysage.</p>
-
-<p>Et le paysage, la mer, les montagnes entrent
-dans les wagons, le ciel aussi&mdash;et quel ciel!
-les palmiers glissent le long des wagons et
-c'est un cortège naturel et extravagant: la mer
-qui est là, qui est partout, qui court après vous,
-qui vous cerne, qui vous lèche, s'obstine en sa
-complaisance, l'enchevêtrement harmonieux des
-palmiers, des oliviers, des arbres de joie et des
-fleurs touffues, des fleurs bleues, rouges, mauves,
-jaunes et vertes, les orangers qui se dressent et
-qui se penchent, les fleurs qui mangent les maisons,
-les pins-parasols qui se déploient, les fleurs
-encore, les fleurs toujours, roses et noires, jaunes
-et grises, les fleurs métalliques, les fleurs couleur
-de pierre et couleur d'enfer, les fleurs qui
-se tendent, qui s'offrent, qui repoussent sous
-le regard, les fleurs tyranniques, les arbres
-débonnaires, les maisons qui s'abritent des
-arbres et des fleurs et qui n'offensent ni les
-fleurs ni les arbres, les brèves montagnes qui
-se dentèlent devant d'autres montagnes plus
-hautes,&mdash;des montagnes de fond,&mdash;les golfes<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>
-qui se dessinent et qui disparaissent pour reparaître,
-le ciel qui se tisse de même splendeur,
-toute cette orgie de grandeur, de nature, de
-facilité et de simplicité, vous poursuit, se presse
-autour de vous comme un ch&oelig;ur aimant, tout
-est sans bruyance, sans déclamation, tout
-chante en sourdine, tout est sans arrogance,
-tout semble vouloir faire plaisir, sans plus, et
-être comme le couloir sans limite, la route
-fleurie du paradis.</p>
-
-<p>Et la ville s'enferme de montagnes, de
-murailles, la ville, en son caprice, monte, descend,
-se déchire, s'étage, s'enfonce en des précipices
-pour s'envoler en une flore de sommets:
-on l'appelle Monte-Carlo.</p>
-
-<p>Les fleurs y jaillissent, énormes, s'y développent,
-s'y épanouissent, y éclatent de sève, de
-chaleur, de fraîcheur, les arbres s'y efforcent
-vers le ciel et c'est comme une musique intime,
-secrète des plantes et de la ville.</p>
-
-<p>Les arbres et les fleurs qui vous ont suivi
-jusque-là en chemin de fer s'arrêtent avec
-vous, entrent les uns dans les autres, se gonflent
-d'une vie intense, profonde, massive et
-comme obscure, et la mer qui a coulé jusque-là
-s'arrête aussi et gonfle la mer, en fait une
-masse électrique, qui s'étouffe de sa beauté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span></p>
-
-<p>Les gens riches, petite chambre, ont de l'estime
-pour cette ville&mdash;parce qu'elle se coiffe
-d'une salle de jeu.</p>
-
-<p>C'est en cette ville que la nature, la splendeur
-et la douceur de la nature, se sont réfugiées;
-c'est en cette ville que le soleil s'essaie,
-l'hiver, qu'il languit, qu'il se reprend à sourire,
-qu'il baigne sa mélancolie, c'est sur cette
-ville que toutes les fleurs se penchent, qu'elles
-s'amoncèlent en des bouquets tout faits, en des
-forêts d'azur, de ténèbre, de rose et d'or; le ciel
-y est uni comme une prière, la mer, ah! la mer,
-je ne pourrais te la décrire, tant elle est majestueuse,
-lourde de tendresse et de ferveur, lente,
-attirante, absorbante, à la fois câline et dédaigneuse,
-tant elle est la mer des contes de fées
-qu'on se rappelle la nuit et des Mille et une
-Nuits qu'on scande le soir, tant elle est la mer
-d'Orient, la mer des nostalgies; elle est belle à
-ne pas oser la couper d'une rame ou d'un éperon
-de vaisseau, eh bien! les gens riches ont de
-l'estime pour cette ville parce que, au-dessus de
-la mer, en bordure des fleurs, défiant le ciel
-de deux mâts de cocagne, une salle de jeu
-s'étend, se vautre,&mdash;qui leur coûte cher.</p>
-
-<p>J'entrai dans cette salle de jeu.</p>
-
-<p>Rien n'est plaisant comme de jeter&mdash;volontairement&mdash;quelque<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span>
-argent aux gens riches
-comme à des fauves.</p>
-
-<p>Des tables sont là, creusées d'un trou où une
-bille roule, guettant un trou plus petit&mdash;et où l'on
-peut sans danger oublier des pièces de monnaie.</p>
-
-<p>Des êtres sont assis, sont tapis le long de la
-table&mdash;et des êtres sont debout derrière, et,
-au milieu de la salle, des êtres s'attardent
-à défaillir et à rester hagards, n'ayant plus
-de quoi s'asseoir, n'ayant plus de quoi se
-tenir debout, n'ayant plus de quoi regarder.</p>
-
-<p>Et malheur à l'argent qui tombe sur ces tables!
-Ce n'est pas en un plomb vil qu'il se transforme,
-c'est en de petits pains à cacheter blonds ou
-gris, en petits pains à cacheter qui ne cachètent
-rien et qui s'engluent et qui s'enfuient. Les
-êtres qui cernent cet argent ont des têtes où il
-se reflète, en son horreur soudaine, têtes
-plombées, têtes bossuées comme les pièces qui
-ont beaucoup roulé; têtes de cauchemars comme
-les écus qui ont longtemps dormi; têtes vieillies
-tout à coup de toute la vieillesse de ces pièces,
-de ces écus qui les quittent, qu'ils chassent;
-têtes creusées, sinistres, punies de tous les
-crimes, de toutes les douleurs des rois dont les
-effigies s'impriment, se figent et s'effacent
-parmi le disque gris ou blond.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span></p>
-
-<p>Les femmes déposent leur beauté et leur élégance
-au vestiaire, avec leur ombrelle&mdash;et se
-couvrent d'un uniforme tacite de gêne et de
-cupidité; c'est une poussière d'or et d'argent qui
-les embue et ce sont des rides qui viennent.</p>
-
-<p>Les hommes se ressemblent tous, vieillis,
-jaunes et verts.</p>
-
-<p>Je perdis bien évidemment à ce jeu de perte
-et de perdition et je ne m'obstinai pas en cette
-prison de cendre et de plomb.</p>
-
-<p>Je me précipitai dans le soleil, dans les fleurs,
-dans les arbres et dans la mer.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>C'était le temps où le printemps tremble sur
-les côtes, où les arbres se trouent des murmures
-hésitants, des murmures impétueux de la vie,
-c'était le temps où le crépuscule s'alanguit et
-repousse le soir dans la mer, où le jour veut
-avoir le temps de mourir et de s'étendre paresseusement
-sur les flots.</p>
-
-<p>Le soleil s'évanouissait dans de l'azur, c'était
-le moment de l'azur, où l'azur veut tout conquérir,
-veut tout avoir, veut être tout, où il
-couvre, où il masque tout, jusqu'à la médiocrité,
-jusqu'au néant, où il s'épand, en coulées larges
-et sûres, presque par blocs, sur les arbres,
-sur les fleurs et c'est un azur profond et massif,<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>
-un azur plein, vivace, torrentiel et calme.</p>
-
-<p>Je ne m'assis pas au bord de la mer: c'est une
-mer devant laquelle on ne doit pas s'asseoir,
-c'est une mer qui veut qu'on la respecte.</p>
-
-<p>L'azur léger qui, en un balancement léger,
-s'en venait mourir au ras de la terre, à la pointe
-du roc, s'épaississait tout de suite d'un azur
-plus lourd, d'un azur de puissance, presque
-indigo; du mauve se gonflait des violets les plus
-sombres, les plus veloutés, lumineux d'une
-lumière intime et lointaine.</p>
-
-<p>Pas un bruit, pas un souffle pour troubler
-l'atmosphère de prédestination, le silence de
-gestation, le crépuscule d'apothéose.</p>
-
-<p>Et j'entendis un souffle, moins qu'un souffle,
-un rythme secret.</p>
-
-<p>Je regardai.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Sur les larges et plats degrés qui descendent
-insensiblement à la mer, une forme glissait, sans
-couper le ciel, sans violer l'azur, une forme qui
-se mariait à l'azur du ciel, à l'azur de l'heure,
-une forme rythmique, en son rythme secret,
-mélodieuse comme le silence et lente comme le
-crépuscule. Et, devant cette mer où l'on ne voit
-jamais personne, devant cette mer jalouse de sa
-beauté, égoïste en sa splendeur, devant cette<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span>
-mer qui ne chante que pour soi, qui n'est coquette
-que pour soi, devant cette mer qui semble
-grosse d'un dieu inconnu, devant cette mer
-d'indifférence et de pudeur, devant cette mer de
-mystère, je crus voir s'avancer je ne sais quelle
-ondine, je ne sais quelle nymphe de pudeur et
-de mystère, je crus à une apparition, je crus
-que je troublais une cérémonie, que je troublais
-un rite.</p>
-
-<p>L'ondine qui descendait était la grâce et
-la jeunesse et, en ce soleil couchant, en cet
-azur tyrannique, en ce midi autocratique, elle
-apportait comme un reflet, comme un rayon de
-lune&mdash;et de lune allemande, comme un reflet des
-lacs d'Écosse, comme un reflet des ciels de
-l'Écosse aux ciels gris-perle.</p>
-
-<p>Il y a des nuances dans le silence: j'étais si
-ému que je voulus me taire davantage, d'un
-silence plus anxieux et plus respectueux.</p>
-
-<p>Et des paroles glissèrent à moi, de l'ondine
-glissante. Oh! des paroles qui n'outragèrent
-pas le paysage, qui n'humilièrent rien en la
-nature, des paroles de paix en la paix universelle,
-des paroles profondes en la profondeur du
-mystère.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vous? demanda la nymphe. Quel beau
-soir!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span></p>
-
-<p>Je la connaissais! J'eus devant la mer; le
-scrupule de ne pas trop me la rappeler, de ne
-pas l'interroger sur sa santé et sur des choses
-autour d'elle.</p>
-
-<p>Elle me paraissait nouvelle, fille de cette ville
-et de cette mer: je ne l'avais pas remarquée
-jusque-là; je l'avais rencontrée et saluée sans
-la remarquer.</p>
-
-<p>Et j'avais envie de pleurer à ses pieds.</p>
-
-<p>Jamais je ne fus plus faible, jamais je ne me
-sentis plus près des choses, plus près de m'évanouir
-dans les choses.</p>
-
-<p>La nature qui ne me frappe jamais parce que
-je la sens en moi, que je n'admire jamais, parce
-que je l'admire trop, que je ne puis exprimer
-de mots parce que je la sens de tout moi, de
-mon c&oelig;ur, de mes yeux, de mon âme, de la
-volupté et de la souffrance de tout mon corps
-et de mon âme élargie, aiguë, immense, les
-arbres, les fleurs, les rochers, le ciel et la mer
-même, tout se cabrait, se convulsait en moi,
-tout se déchirait, tout se lamentait, tout s'exaltait
-en moi, d'un spasme.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dis-je, c'est un beau soir.</p>
-
-<p>De quel ton avais-je parlé? J'avais parlé la
-langue de l'amour, car elle me considéra étrangement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous ai jamais entendu parler ainsi.
-Vous avez mal?</p>
-
-<p>Je ne la regardai pas. Elle était là qui errait
-sur la mer, qui emplissait l'immensité et je la
-fixais tout près, là-bas, et ailleurs dans le vague
-et dans le vide.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondis-je, j'ai mal. Mais ce n'est rien!</p>
-
-<p>Non, petite fille, ce n'est rien, c'est tout,&mdash;et
-c'est plus et c'est pis et c'est mieux. Ma vie,&mdash;mais
-qu'est-ce que ma vie?&mdash;vient de
-s'échouer au bord de cette mer, au bord de ce
-rocher. Mais non! ce n'est pas un naufrage:</p>
-
-<p>C'est un appareillage sur cette mer sans barques,
-sur cette mer fraternelle, orgueilleuse
-comme nos deux âmes.</p>
-
-<p>Et nos deux âmes et nos deux songes s'en vont
-sur cette mer, en une étreinte. Tu ne le sais
-pas: je ne te le dirai pas. Les fiançailles doivent
-être secrètes et rien n'est discret comme la mer,
-rien n'est discret comme la beauté.</p>
-
-<p>Tu me dis, petite fille:</p>
-
-<p>«La mer est magnifique de sévérité. Ne voyez-vous
-pas qu'elle se glace en pensant aux joueurs
-de là-haut. Pauvres gens!»</p>
-
-<p>La mer ne se glace pas, petite: elle se fait
-plus lente pour mieux permettre à notre songe,
-à notre âme de s'enlacer sur elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span></p>
-
-<p>Mais je ne voulus pas rompre le charme.</p>
-
-<p>Je dis:</p>
-
-<p>«La mer a autre chose à faire ou à ne
-pas faire. Elle ne sait pas ce que sont les joueurs.
-Le seul jeu qu'elle admette, c'est celui de la
-fatalité et de l'éternité. Elle ne pense pas, étant
-indolente et ne se prête pas à des pensées: elle
-est indulgente seulement aux rêves parce que
-les rêves voguent au-dessus d'elle, en ne la caressant
-qu'à peine, elle est indulgente aux
-désirs qui meurent sur elle et à l'amour qui a
-des ailes.»</p>
-
-<p>Je parlais bas, en cette chapelle d'immensité.</p>
-
-<p>La nymphe dit tout bas, elle aussi:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! l'amour!...</p>
-
-<p>Ce mot-là vibra, frémit, résonna longtemps
-sur la mer. Il ne se dispersa, ne s'éteignit que
-peu à peu&mdash;et la mer en fut plus bleue et le
-silence s'en fit plus fervent.</p>
-
-<p>L'ondine continua:</p>
-
-<p>&mdash;Comme la mer est compacte et quel fluide
-elle épand! C'est une mer qui jette des sorts.
-Elle les jette sans fatigue: elle les laisse se lever
-d'elle et se poser comme des papillons, des
-papillons bleus, d'un bleu profond, tout près
-d'elle, tout de suite.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous, râlai-je, croyez-vous qu'elle
-a jeté un sort sur nous?</p>
-
-<p>Elle ne comprenait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Sur vous ou sur moi?</p>
-
-<p>&mdash;Sur vous, sur moi, sur nous deux ensemble&mdash;ensemble.</p>
-
-<p>Elle ne se révolta pas, demeura muette et
-interrogea la mer.</p>
-
-<p>La mer la protégeait et l'empêchait de
-mentir, d'essayer de se tromper.</p>
-
-<p>Des minutes, des minutes nous fûmes l'un
-auprès de l'autre, sans nous voir, les yeux s'enfonçant
-dans l'infini.</p>
-
-<p>Le soir tomba sur nous comme une grotte
-amoureuse.</p>
-
-<p>Un azur énorme enveloppait la ville et la mer,
-un étui d'azur descendait sur la montagne, derrière
-la mer, qui s'estompait comme un paysage
-du Vinci.</p>
-
-<p>Et c'était vraiment un azur d'éternité.</p>
-
-<p>Nous demandâmes de l'éternité à la mer,
-nous demandâmes de l'éternité au crépuscule
-et au silence et, toujours sans parler, nous
-revînmes vers la ville par les degrés larges
-et plats.</p>
-
-<p>Et, parmi cet azur, tu me dis:</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span></p>
-
-<p>dans du vert, le vert d'une plante qui se dressait
-et se penchait.</p>
-
-<p>Personne n'est plus maladroit que moi pour
-porter à ses lèvres une main de femme, et jamais
-je ne fus plus maladroit. J'eus la gaucherie du
-petit enfant, l'effroi du lâche, l'ardeur du fanatique,
-toutes les timidités, toutes les impatiences,
-toutes les gloutonneries.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tu ne me fis pas de reproches, tu n'eus pas
-de sourire, tu ne me fis pas remarquer que
-j'avais la fièvre.</p>
-
-<p>Tu n'osas même pas répéter ton «Au revoir»
-et tu t'en fus aussi vite que possible, fuyant ton
-avenir, fuyant ta vie, fuyant ta fatalité.</p>
-
-<p>Et tu n'allais pas trop vite, tout de même,
-parce que tu étais dans la ville de lenteur,
-d'harmonie et de beauté.</p>
-
-<p>Tu allais en Italie.</p>
-
-<p>Je t'y suivis, de loin, d'ici.</p>
-
-<p>Je variai ton voyage, de ma fantaisie, de mon
-respect, je l'enfonçai dans le passé: j'en fis un
-voyage romantique. Tu allas, de par moi, le
-long des routes qui n'existent plus et qui n'existèrent
-jamais et les eaux de Venise te rendirent
-des gondoles prisonnières, des gondoles en poussière
-et je te fus un guide archaïque parmi la<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>
-pureté de Bergame et les forêts de Vicence. Et
-nous descendîmes plus avant cependant que,
-solitaire, j'inventais l'Italie en m'hallucinant de
-toi...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mais voici que tu dors, petite chambre et
-que tu dors heureuse: j'ai bien su te bercer.
-Je vais te laisser, et je suis triste. Je te confie
-mon bonheur.</p>
-
-<p>Je m'en vais. Dors bien, petite chambre.</p>
-
-<p>Et toi, lampe si pâle que j'éteins d'un soupir,
-dors bien, toi aussi. Je ferme la porte tout
-doucement pour n'éveiller ni la chambre ni la
-lampe.</p>
-
-<p>Et c'est la rue, c'est le siècle, ce sont les gens.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La rue est une rue étroite et déserte, douloureuse
-et résignée.</p>
-
-<p>Mais elle conduit à des rues où passe du
-monde. Comme il y a du monde, aujourd'hui!</p>
-
-<p>Tout Paris est dans la rue, tout l'univers est
-dans la rue! il n'y avait que nous chez nous;
-toutes les chambres étaient à nous, toutes les
-intimités, tous les refuges: c'est un jour de
-fête, c'est un soir de fête.</p>
-
-<p>On se repose encore, on se promène encore.
-Et les gens ne sont pas méchants.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span></p>
-
-<p>Ils ont aujourd'hui des âmes de fête et d'oisiveté:
-des baisers sans ranc&oelig;urs, sans relent
-de labeur, sèchent sur leurs joues et ils vont,
-des enfants aux bras, des refrains aux lèvres,
-user leur plaisir au plein air.</p>
-
-<p>Quelle fête célèbre-t-on aujourd'hui?</p>
-
-<p>J'aurais tant voulu que notre fête à nous fût
-toute à nous, que nous fussions seuls à nous
-réjouir!</p>
-
-<p>Et voici que c'est une fête publique, populaire,
-vulgaire!</p>
-
-<p>Je me souviens! je me souviens! c'est la
-Toussaint!</p>
-
-<p>Nous nous sommes aimés pour la première
-fois, le jour où les enfants, les mères et les
-pères s'en vont chercher leurs morts aux cimetières
-froids! Nous nous sommes aimés le jour
-où les prières réchauffent de ferveur les fantômes
-lassés; nous nous sommes aimés le jour
-des trépassés et la Mort, d'un sourire, aida
-notre délice.</p>
-
-<p>Passants, vos mains sont vides, vos yeux sont
-secs: vous avez déposé sur des pierres blanches
-les lourdes couronnes et vous avez pleuré!</p>
-
-<p>Chérie, chérie, avais-tu songé à ce jour?</p>
-
-<p>Nous aurions pu nous posséder depuis si
-longtemps!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span></p>
-
-<p>Voici des jours et des jours où un peu de
-bonne volonté nous aurait suffi pour être humainement
-amants comme nous étions amants
-pour les dieux et pour l'au-delà. Il ne nous
-manquait que l'occasion et l'occasion est si
-facile!</p>
-
-<p>Nous avons attendu, nous nous sommes attendus
-et nous sommes trois maintenant, chérie:
-toi, moi et la Mort.</p>
-
-<p>Que Dieu ait pitié de nous!</p>
-
-<p>Mais je blasphème. On n'a jamais à avoir pitié
-de l'amour.</p>
-
-<p>L'amour est le Dieu d'orgueil, l'amour est la
-chose d'orgueil.</p>
-
-<p>Nous n'avons pas peur de la mort. En ce
-sacrifice païen, en ce festin, nous avions besoin
-de divinité et d'éternité: c'est toi qui nous l'apportes,
-Mort, bonne mort: merci d'être venue
-à nos fiançailles.</p>
-
-<p>Et, n'est-ce pas? tu n'as pas dû nous quitter?</p>
-
-<p>Qu'aurais-tu fait de ces femmes qui, au lieu
-d'aller au Bois et au cabaret, s'amusèrent à
-fouler aux pieds des fleurs de tombes? Qu'as-tu
-à faire dans les cimetières?</p>
-
-<p>Tu passas ton après-midi en cette chambre
-sombre, en ce tombeau à peine frémissant, à
-peine chantant où nous nous sommes tus, tous<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span>
-les deux. Tu étendis sur notre couche, pour
-nous réchauffer, tes deux grandes ailes noires
-et tu berças nos spasmes des souvenirs de tous
-les amants que tu réunis chez toi, pour toujours,
-tu aiguisas nos spasmes des plaintes
-d'amour que tu calmas et tu magnifias notre
-spasme de ton immensité.</p>
-
-<p>Et tu avais la Fatalité avec toi qui es ta
-s&oelig;ur vieillie et la Beauté qui est ton ombre.</p>
-
-<p>Accompagne-moi un peu à travers la foule,
-Mort: les rues sont trop larges pour moi. Je ne
-suis pas triste: je suis tout désir de larmes.</p>
-
-<p>Je n'aurais pas le courage de cueillir une fleur
-et je respecte toute vie, la plus humble, la plus
-irréelle: je vois partout de la vie&mdash;et la Vie.</p>
-
-<p>C'est que, Mort, tu es une bonne compagne.
-Viens, tu verras de pauvres gens qui vont à
-pied et d'autres qui prennent des omnibus. Ça
-t'ennuie? Tu n'aimes pas voir les pauvres gens
-parce que tu les enlèves et que tu les laisses
-vivre à tort et à travers, parce que tu te laisses
-appeler sans accourir, parce que tu te laisses
-chasser sans entendre!</p>
-
-<p>Eh bien! ne regarde que moi: je ne te déteste
-pas. J'aurais envie de faire un calembour sans
-grossièreté, d'unir les mots amour et mort,
-mais tant d'autres l'ont fait avant moi!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span></p>
-
-<p>Je te parlerais bien des morts mais ils sont
-trop, et ils sont si peu de chose sous toi! J'ai lu
-quelque part cette phrase: <i>Optimi consultores
-mortui</i>, qui se grava comme une épitaphe
-dans le marbre de mon âme. «Les meilleurs
-conseillers sont les morts.» J'ai choisi mes
-amis parmi les morts, je les ai interrogés et je
-me suis lamenté vers eux.</p>
-
-<p>Et toi, Mort, tu es tous les morts, tu es mon
-amie et ma seule amie.</p>
-
-<p>Vois comme les gens sont mornes dans les
-rues: tu les écrases, et tu n'es pas méchante;
-c'est que tu es plus grande qu'eux.</p>
-
-<p>Je te voudrais, je te veux molle et souple,
-prenante et sans insolence, tu es ma confidente,
-tu es ma camarade, garde-moi mon rêve, protège-le
-contre la rue, contre les gens.</p>
-
-<p>N'allons pas trop vite; j'ai beaucoup à descendre
-avant d'arriver où je voudrais ne pas
-aller. J'ai à croiser des voitures qui crient et
-des voitures qui sifflent, et je suis lourd de
-mon amour, et je suis faible de la force de mon
-amour. Et je suis retardé par mes souvenirs,
-par mon souvenir.</p>
-
-<p>Il n'y a pas que toi, Mort, pour me disputer
-à la vie, à la vie stupide de chaque jour, il y
-a une main, une petite main qui se pose sur<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>
-mon épaule, il y a des paroles qui s'étreignent
-et qui disent: «Ne va pas vers d'autres paroles,
-dors en la buée pâle que nous sommes», il y a
-les pavés aussi qui me sont pénibles et la route
-qui est si longue, si longue, qui se brise, qui
-tourne pour m'empêcher de marcher plus avant
-et il y a le reflet de mon bonheur, mon rêve
-qui se font plus lourds, plus caressants, plus
-tyranniques.</p>
-
-<p>Mais il faut que je retourne à ma vie, il faut
-que je retrouve mon cadre de médiocrité, d'indifférence
-et d'hostilité, il faut que ce jour soit
-semblable, fasse semblant d'être semblable aux
-autres jours, il faut...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="I-III" id="I-III">III</a></h2>
-
-<h2>LUI!</h2>
-
-
-<p>Je suis tombé sur lui comme en un précipice.</p>
-
-<p>Il m'a piqué au milieu du c&oelig;ur de son
-«Bonjour!» comme d'un harpon, il m'a tiré à
-lui et à son horreur, de sa cordialité bruyante,
-il m'assied en face de lui, il me fait servir à
-boire. Il m'a arraché à mon rêve, à mon tendre
-halo de délice: il s'est rappelé, il s'est révélé à
-moi au coin d'une rue, il a jailli sur moi de
-toute son apathie assis à cette terrasse de
-café, calme, souriant, il m'a entouré furieusement,
-a tourbillonné autour de moi et me voici
-plein de lui, je ne pense plus qu'à lui&mdash;pour
-n'y avoir pas pensé.</p>
-
-<p>Il était sorti de ma vie, comme un remords
-inutile: ce n'était qu'une absence momentanée,
-l'absence du maître qui doit revenir, ce n'était
-qu'un faux départ.</p>
-
-<p>Il m'a repris, il s'est réinstallé en moi, bien<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>
-à son aise, m'étouffant, m'écrasant, m'humiliant.</p>
-
-<p>Pourquoi ne fait-il pas plus froid? Je me plaignais
-du froid tout à l'heure, de l'autre côté du
-précipice! Imbécile! Pourquoi ne fait-il pas très
-froid! Je ne l'aurais pas rencontré.</p>
-
-<p>Il aurait bu à l'intérieur, n'aurait pas encombré
-de soi les terrasses de café, les rues, la
-ville, l'univers et l'au-delà. Il n'aurait pas...</p>
-
-<p>Qu'en sais-je? Ah! je sais bien, qu'il aurait
-été là, tout de même, guettant les passants,
-comme le sphinx, effroyable et sanglant.</p>
-
-<p>Mort, bonne Mort qui m'as accompagné,
-arrache cet homme de cette terrasse, bonne
-Mort, remporte-le, détruis-le, ensevelis-le dans
-le pire néant, efface: non! tu ne peux pas! Il
-est trop grand, trop gros, immense, indéracinable!
-Il est plus puissant que toi!</p>
-
-<p>Et tu es partie, Mort, tu m'as abandonné:
-tu as eu peur de lui.</p>
-
-<p>Je suis seul, hideusement seul&mdash;avec lui!
-Sous lui! J'appartiens à cet homme. Je suis sa
-chose, sa pauvre chose misérable. En me touchant
-la main tout à l'heure&mdash;il m'a touché la
-main!&mdash;il a pris possession, il a pris livraison
-de moi comme d'un forçat, il m'a enchaîné,
-englué, pétrifié.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span></p>
-
-<p>Il est hideux.</p>
-
-<p>Sa moustache noire, ses cheveux noirs taillés
-en brosse, ses yeux bleus&mdash;des yeux pâles en
-cette face noire;&mdash;sa maigreur&mdash;car il est
-maigre, cet être d'immensité,&mdash;son nez camus
-et la trompeuse énergie de sa face, l'illusoire
-nervosité de sa personne, tout m'irrite, tout
-m'enfièvre, tout m'affole. Et cependant!...</p>
-
-<p>J'ai bu un peu de l'absinthe que tu m'as
-offerte, que tu m'as imposée.</p>
-
-<p>Je ne te hais plus, je ne te hais pas et je n'ai
-même pas le droit de t'aimer.</p>
-
-<p>Je t'ai demandé, comme un somnambule:
-«Est-ce que votre femme va bien?»</p>
-
-<p>Car je ne tutoie qu'en mon âme.</p>
-
-<p>Je n'ai pas entendu ta réponse et je ne pouvais
-l'entendre: je sais que ta femme va bien,
-qu'elle déborde de santé, de vie et de joie,
-qu'elle est le délice même, la vie même et le
-ciel puisque je la quitte, puisqu'elle est ma
-femme, puisqu'elle m'a pris tout entier,&mdash;ta
-femme!</p>
-
-<p>Je l'ai pressée entre mes bras, elle a été
-mienne, j'ai cru qu'elle avait toujours été
-mienne, de toute éternité, par un destin, par la
-volonté de Dieu, qu'elle était née pour moi et te
-voici, toi, toi, qui sors d'un coin de rue, qui ne<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span>
-dis rien, qui, de ton sourire, de ta tranquillité,
-de ton silence, me crie: «La farce est bonne!»</p>
-
-<p>Tu n'es même plus en face de moi à cette
-terrasse de café: tu entraînes ta femme lointaine
-vers ton passé, vers ton présent, vers ton
-avenir, tu l'embrasses, tu l'étreins, tu me nargues
-de ta tendresse, tu me crucifies de ta douceur.</p>
-
-<p>Non! Pas même. Tu t'es habitué à ta femme:
-c'est devenu un morceau de décor, un pan de
-monotonie: tu te résignes à sa magnificence.
-Mais elle, créature magnifique, mais elle toute
-splendeur et toute sainteté, elle t'aime et elle
-s'obstine à t'aimer, à aimer en toi sa première
-extase et son premier amour.</p>
-
-<p>Elle t'a cherché, elle t'a cherché partout:
-quand elle a été obligée de ne plus te chercher
-en toi, de ne plus te chercher en l'être indifférent
-et las que tu étais devenu, quand tu t'es
-enfui vers des terrasses de café, vers des camarades,
-vers des loisirs et des veuleries, elle t'a
-cherché dans des livres et dans des fontaines,
-dans des paysages et dans des dieux, puis quand
-ses leurres se sont fatigués, eux aussi, quand
-les couchers de soleil se sont tus et quand la
-lune pâle et vide n'a pu te rendre à son ardeur,
-avant de te réclamer au démon, par hasard,&mdash;ah!<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span>
-que je suis humble!&mdash;elle t'a cherché en moi,
-reflet, en moi, moins noir, en moi dont les yeux
-étaient plus pâles et dont la bouche sèche avait
-parlé, un soir de printemps. Sur la mer que
-nous avions interrogée tous deux, elle t'avait vu
-revenir, fervent fantôme et tu t'étais réfugié en
-moi et, en moi, elle s'en vint puiser ta jeunesse et
-ta beauté, l'être ancien, l'être trop proche qui
-l'avait prise, elle s'en vint cueillir à mes lèvres
-le baiser qu'elle avait connu&mdash;de toi.</p>
-
-<p>Eh bien! tu n'as pas eu de chance mon ami.
-J'ai été ton reflet, comme la foudre est le reflet
-de la lune dont je parlais.</p>
-
-<p>Et elle m'a appartenu par prédestination et
-par fatalité.</p>
-
-<p>Elle a tout trouvé en moi, les mondes, les
-ciels, un homme, un dieu.</p>
-
-<p>Elle te cherchait en moi; elle m'a trouvé,
-moi.</p>
-
-<p>Elle a trouvé un corps vierge, et elle ne l'a
-même pas trouvé: il l'a enlacée, enserrée, il
-s'est jeté sur elle, de partout. Immense et câlin
-de l'énorme tendresse de l'univers, il a usé sur
-elle la sensibilité de tous les siècles, l'âme de
-l'univers.</p>
-
-<p>Ah! toute à la volupté, elle n'a pu sur l'heure,
-jouir de sa jouissance: elle a été aimée, elle a<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span>
-été heureuse, sans plus, simplement&mdash;mais il y
-a eu, il y a l'après.</p>
-
-<p>Elle pèse ma caresse en ce moment et mon
-c&oelig;ur, elle pèse mon âme, et c'est pour elle un
-écrasement, une défaillance.</p>
-
-<p>Tu as presque, chérie, un recul d'épouvante
-et tu es muette d'admiration, de stupeur: tu
-découvres l'univers en moi&mdash;et ce n'est que
-moi et ce n'est pas tout moi.</p>
-
-<p>Et tu as trop de chance: tu n'en voulais pas
-tant.</p>
-
-<p>Tu as envie de pleurer comme une enfant qui
-ne sait pas et à qui on a infligé la fortune, la
-gloire et les cieux avant de lui apprendre ce
-que c'est.</p>
-
-<p>Tu es émue, d'ignorance, et tu tâches à te
-faire à moi, qui me suis donné à toi. Tu m'interroges
-et tu me remercies et tu m'humilies devant
-moi, à travers l'espace, tu désires me voir,
-savoir ce que je fais: je bois en face de ton
-mari, chérie, et je suis la chose de ton mari, et
-je suis tout petit, toute honte: je l'avais oublié.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et je ne puis le haïr.</p>
-
-<p>La colère qui me soulève, l'humiliation qui
-me courbe, la mémoire qui m'est soudain revenue,
-avec mille sujets de m'irriter et de me tuer,<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span>
-tout se brise devant ta pure image qui m'apparaît&mdash;oh!
-sans les frissons de tout à l'heure,&mdash;devant
-ton image hiératique et pure, devant ta
-statue et ton souvenir.</p>
-
-<p>Et je me penche vers mon verre, le verre qu'il
-m'a offert.</p>
-
-<p>C'est beau, c'est vraiment beau.</p>
-
-<p>Les mers s'y condensent qui me firent songer
-à toi et ce sont les reflets des ciels qui glissèrent
-sur mes extases, ce sont les opales et les émeraudes,
-les pierres de lune et les turquoises aussi
-qui roulèrent en mes espoirs et ce sont toutes
-les couleurs des sourires que je prêtai au destin
-à son propos, ce sont les aurores et crépuscules
-qui m'apportèrent de la patience, les brouillards
-et les halos dont j'enveloppai ton fantôme et ce
-sont toutes les mélancolies et toute la folie que
-tu me permis: c'est immobile et stagnant comme
-un marais de fatalité par un soir bleu, c'est lent
-et nuancé comme une nuit d'amour et c'est de
-la sérénité, de l'attendrissement, de l'indulgence
-et l'amertume ouatée, sucrée et pâle des larges
-cimetières.</p>
-
-<p>J'ai bu un peu: je suis plus triste.</p>
-
-<p>J'ai versé un peu d'eau en mon verre pour
-apâlir cette pâleur, pour ajouter un peu de fatalité
-à cette fatalité.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span></p>
-
-<p>Homme qui, en face de moi, bois quelque
-chose de brun et de rouge, tu ne me crains pas
-et tu n'as pas à me craindre. Ce n'est pas le
-temps de prononcer des discours et de te louer:
-je voudrais te dire que tu es mon frère, mon
-frère douloureux, que je t'aime et que je sens
-tous les dévouements, toutes les complicités me
-monter aux lèvres, me monter aux yeux&mdash;en
-larmes. Je suis uni à toi par des liens étroits et
-secrets, par des liens de simplicité et de candeur.</p>
-
-<p>Et il n'y a rien de bas, rien de plaisant en mon
-affection.</p>
-
-<p>Ce n'est pas moi qui ai surgi sur ta route,
-c'est toi qui m'as rencontré sur ma route à moi,
-et qui m'as fait dévier de mon chemin. Et ne
-fallait-il pas te rencontrer? N'est-ce pas ma
-route? C'est par toi que j'ai connu la femme de
-ma vie et de mon éternité: je ne l'ai pas prise,
-je ne te l'ai pas enlevée: c'est toi qui devais la
-mener à moi&mdash;et tu l'as menée.</p>
-
-<p>Ah! oui! cela serait misérable, à le juger
-comme jugent les hommes, comme juge ce néant
-grelottant et gouailleur que la lâcheté des siècles
-a fait de l'humanité: mais, n'est-ce pas?
-nous ne jugeons les choses qu'en fonction de
-notre dédain et de notre haute tristesse?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span></p>
-
-<p>Cela est, cela devait être: je ne me repens
-pas.</p>
-
-<p>Et je ne te hais pas&mdash;pour les raisons humaines
-que tu aurais de me haïr.</p>
-
-<p>Je ne te hais pas, je ne m'humilie pas. Je
-devrais t'envier, je devrais être jaloux de toi,
-qui as été le premier amant de cette femme, je
-devrais être jaloux de tes baisers anciens, de tes
-baisers de tout à l'heure&mdash;et de demain.</p>
-
-<p>Mais je suis un être d'orgueil: est-ce que ça
-compte?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Toi, tes amis, tes ennemis, que sais-je? des
-hommes et des hommes pourraient avoir possédé
-mon adorée: elle serait vierge cependant
-jusqu'à mon baiser, jusqu'à ma caresse, vierge
-de ma virginité, de ma jalousie, de ma superbe.
-Est-ce que tu as pu l'aimer aussi profondément,
-aussi sauvagement, aussi suavement que
-moi?</p>
-
-<p>Est-ce qu'on a pu avoir l'intégrité, la naïveté,
-la subtilité de mon amour? Est-ce qu'on a pu
-être aussi enfant, pareillement homme, également
-Dieu, en son culte, en sa protection?</p>
-
-<p>Et puis avais-tu toutes les larmes&mdash;que j'ai,
-tous les mondes&mdash;que j'ai, toutes les ambitions
-et toutes les ranc&oelig;urs&mdash;que j'ai, pour les jeter<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span>
-à ses pieds, pour lui en faire un tapis, un lit,
-un tombeau de vie?</p>
-
-<p>Je meurs, j'étouffe de l'immensité de mon
-amour, j'en ai assez pour tuer les vivants et
-pour ressusciter les morts, pour déborder la
-mer, l'univers, l'enfer et le firmament.</p>
-
-<p>Et c'est si fougueux et c'est si doux!</p>
-
-<p>Ah! mon cher, quel pauvre initiateur, quel
-pauvre guide tu as fait! Et comme tu vas être
-mon ombre&mdash;misérablement.!</p>
-
-<p>Je voudrais en ce moment, par pitié, te prêter
-un peu de force, un peu de divinité, un peu
-d'humanité.</p>
-
-<p>Je voudrais que tu fusses digne de moi.</p>
-
-<p>Et je ne voudrais rien.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Pensons à autre chose.</p>
-
-<p>A quoi?</p>
-
-<p>A toi.</p>
-
-<p>Ah! certes! sauter de mon amour en toi, c'est
-une rude étape! me jeter de l'histoire de mon
-amour en ton histoire&mdash;c'est une chute; et ton
-histoire, c'est tout de même l'histoire de mon
-amour: mais est-ce que tout n'est pas mon
-amour, est-ce que tout n'est pas l'histoire de
-mon amour?&mdash;et je te cueille là-dedans parce
-que je veux bien me baisser, parce que je veux<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span>
-bien regarder à terre&mdash;pour alanguir peut-être
-ma promenade et mon essor et pour être plus
-nonchalamment sublime.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tu es ingénieur civil et tu n'es pas maladroit
-en ta partie: tu t'es signalé par des inventions,
-tu as su les mettre en valeur, tu t'es accommodé
-d'une notoriété flatteuse et tu es chevalier de la
-Légion d'honneur.</p>
-
-<p>C'est même au banquet qu'on t'offrit pour fêter
-ta gloire nouvelle... oui, c'est à ce banquet que
-tu m'as présenté à ta femme&mdash;ah! <i>ta</i>, <span class="smcap">TA</span>, TA
-femme&mdash;mais je n'y fis pas attention, c'était ta
-femme: tu étais mon ami.</p>
-
-<p>Je saluai&mdash;sans plus.</p>
-
-<p>Et je la revis depuis&mdash;avec toi, sans la regarder.
-Tu avais été cordial et bon envers moi, tu
-m'avais loué, encouragé, réconforté. Et tu m'amusais,
-en outre, de ta jovialité inlassable. On
-te rencontrait&mdash;comme je t'ai rencontré sur
-le boulevard, tout à l'heure,&mdash;tu vaguais sans
-escorte et tu étais le compagnon rêvé&mdash;dont
-on ne rêve pas la nuit,&mdash;l'ami, le camarade.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il me fallut Monte-Carlo, il me fallut la mer
-et le crépuscule, il me fallut tout le silence et
-toute la pureté de ce soir bleu pour entendre<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>
-chanter mon c&oelig;ur, pour entendre chanter la
-destinée, pour me connaître, pour la connaître,
-pour <i>savoir</i>.</p>
-
-<p>Et depuis, je butai contre toi en ma route: tu
-fus là des jours, des jours, tous les jours pour
-troubler mon inquiétude, pour exaspérer mon
-espoir, pour tacher la candeur de mon extase;
-tu fus là&mdash;pour être là.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et tu es là, aujourd'hui encore, aujourd'hui.
-Et c'est toujours ta monotonie, c'est ton humilité,
-c'est ta facilité envers les hommes et les
-choses.</p>
-
-<p>Sois plus fier, sois fier,&mdash;mais je ne puis
-t'ordonner d'être fier, je ne puis t'ordonner d'être
-beau&mdash;et je ne puis t'ordonner de ne pas être.
-Et je suis contraint malgré toi et malgré ta présence,
-de revenir à mon délice.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je m'y ensevelis.</p>
-
-<p>Ah! tu peux parler&mdash;et tu parles&mdash;tu peux
-critiquer les passants, le gouvernement et l'industrie
-métallurgique, tu peux même comparer
-les diverses séductions des femmes qui passent:
-je ne t'écoute pas: je suis très loin, très loin&mdash;chez
-toi&mdash;je cause avec cette pauvre femme que
-tu oublies et nous causons tendrement&mdash;de toi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span></p>
-
-<p>Elle me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est pas méchant. On ne peut pas
-juger quand on le voit comme ça, dehors. Il ne
-faut pas le juger sur ce qu'il paraît, sur ce qu'il
-veut paraître. Il poitrine, plastronne, papillonne,
-brille. Il s'use à des paradoxes, à des à peu près&mdash;et
-si tu savais comme il est simple. Il est
-gentil, s'étonne de tout, se prête à tout et se
-donne. Je l'aime.</p>
-
-<p>Et je gémis.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi? et moi?</p>
-
-<p>&mdash;Il avait autour de moi des délicatesses de
-petit enfant. Il ne disait rien et je sentais qu'il
-regrettait d'avoir trop vécu déjà et de ne pas
-pouvoir m'offrir ses premiers mots, ses premiers
-soupirs, de ne pas avoir appris à lire dans le
-livre que je tenais, de ne pas avoir appris à lire
-dans ma main et à regarder dans mes yeux, de
-ne pas avoir, inventeur malheureux, inventé
-les jouets de mes premiers jeux. Il me craignait
-de tous ses nerfs, de sa maigreur, de sa violence
-passagère. Et il avait de longues rêveries. Il ne
-songeait pas à moi. Il ne songeait à rien. Il se
-taisait auprès de moi, comme l'unique agneau
-d'une bergère pensive, comme le vieux loup
-qui s'est laissé prendre, qui s'est laissé domestiquer
-et qui ne veux plus rien savoir de son<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span>
-passé, de son âge et de sa force. Il se faisait
-lentement, auprès de moi, une âme neuve. Il me
-la demanda sans me la demander, et, de ses
-sourires sans paroles, de mes sourires de
-patience et d'indulgence, de ma pitié et de mon
-émotion, il se refit une jeunesse absolue, une
-jeunesse sans bruit et sans tumulte, une jeunesse
-profonde et blonde. Il était attentif, soucieux,
-délicat. A moi, jeune fille, à moi, enfant un peu
-cloîtrée, à moi qui avais piétiné un peu devant la
-porte de la vie et la poterne du bonheur, il
-apportait la vie, le bonheur et la liberté&mdash;et il
-me les apportait en homme de peine, comme un
-homme de peine qui pose ça là, à la porte, qui
-s'assied gauchement et qui tourne ses mains
-nostalgiques, qui veulent porter quelque chose,
-parce qu'elles ont porté quelque chose, qui
-cherchent un autre fardeau, un autre cadeau.
-Ses yeux, ses mains, son c&oelig;ur aussi, bougeaient,
-furetaient, fuyaient, fouillaient la chambre,
-trouaient les murs, défonçaient les palais et les
-cieux, réclamaient le colis d'idéal, le ballot de
-richesse, la tonne de baisers qui étaient quelque
-part, bien sûr. Il aurait voulu me conter des
-contes de fées,&mdash;mais il n'en savait pas. Et il
-ne savait pas les paroles qu'il faut dire aux
-jeunes filles, les paroles pour fiancées. Il avait<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span>
-la pudeur de ne pas parler comme au bureau,
-comme au café, de délaisser l'argot de science,
-l'argot de l'École centrale, l'argot des salons officiels.
-Et une autre pudeur l'envahissait: les
-discours d'amours, le baragouin de passion, les
-chatteries éloquentes et empressées auraient
-tremblé à ses lèvres parce qu'il les avait dédiées
-à des maîtresses anciennes: il me les épargnait,
-il m'en frustrait et, comme il manque un peu
-d'imagination, il me cajolait de petits rires inédits
-et de silences qui n'avaient pas servi encore.
-Souvent il avait les yeux vagues et c'est que sa
-pensée me promenait en des villes qui l'avaient
-charmé et en des villes aussi qui lui avaient
-déplu, mais où il situait du plaisir, avec moi. Il
-regardait très loin, en dedans, en arrière, et
-c'était pour rappeler ses vieilles années, ses
-années gâchées, et pour me les offrir et pour
-reprendre au passé de vieux madrigaux, de vieux
-projets ingénieux, de vieilles belles idées, du
-sublime et du génie pour me les offrir, bien modestes,
-bien cachés, sous des fleurs. Et jamais
-en ses yeux ne passa un noir éclair de volupté
-et de convoitise...</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas tout. Des nuances et des nuances
-sont là qui, de leur ténuité et de leur chaleur,<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span>
-me harcèlent et me piquent, qui me torturent de
-leur délicatesse. Il m'aimait, vraiment, même
-quand je le taquinais et m'était paternel et fraternel.
-Il m'était filial aussi, me demandait de l'humilité,
-de la distinction et la manière de sourire joliment.
-Et il s'obstina longtemps en son amour...</p>
-
-<p>&mdash;Et maintenant, maintenant?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'aime davantage parce que je t'aime. La
-férocité et l'esprit que j'ai découverts en toi, la
-splendeur dans la tendresse, la puérilité triomphante
-dans l'étreinte, l'innocence câline et cette
-majesté inconnue, cette toute-puissance secrète,
-la terreur dont tu m'as enveloppée, la lueur changeante
-de tes yeux, l'éclat de ta fièvre, tout me
-force à l'aimer pour son infériorité, pour sa faiblesse,
-pour sa lassitude, pour son indifférence,
-pour sa pauvreté. A savoir que tu m'aimes tant, je
-l'aime, lui qui ne m'aime plus, qui m'aime moins!
-Tu m'as dit que tu avais une telle joie, de telles
-joies à m'aimer, que je le plains, lui qui n'a plus
-ces joies et qui, s'il les a eues, ne les a pas eues
-comme toi. Je t'ai aimé d'abord comme un enfant
-et c'est lui qui est, dès aujourd'hui, mon enfant,
-mon enfant vieilli, un peu ridé. Il manque de
-magnificence; ah! qu'il m'est cher!</p>
-
-<p>&mdash;Et moi aussi, chérie, je manque de magnificence
-et je suis triste, triste...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il n'est pas triste: il n'a pas la profondeur
-de la tristesse et ses richesses et ses grottes d'intimité.
-Il est gai comme tout le monde, misérablement.
-Je l'aime.</p>
-
-<p>&mdash;C'est du remords, c'est un remords, chérie.
-Tu te repens.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me repens pas.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! repens-toi, si tu veux, chérie. C'est
-une amertume qui, du fond de notre volupté et
-de notre amour, apportera à notre amour, à notre
-volupté une odeur intense et aiguë, une saveur
-hachée et tout ce charme, toutes ces langueurs,
-toute cette hâte qu'on nomme l'inquiétude. Notre
-amour est semblable à la mer qui l'a vu naître,
-qui l'a fait naître: est-ce que la mer est pure?
-Les algues pointues et méchantes, les algues
-pointues comme le soupçon, s'étendent bas, très
-bas et coupent les remous de leur hypocrisie
-penchée. Et toutes choses y roulent, s'y amassent,
-s'éternisent entre des limons et des courants.
-Et cependant combien la nappe de la mer est
-large, harmonieuse, combien sa courbe est parfaite
-et comme les vagues sont belles, simplement,
-comme son écume même est blanche, plus
-blanche que la candeur et que les âmes blanches.
-C'est sur un fond de trouble qu'on bâtit les passions
-les plus éternelles, les sentiments qui survivent<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>
-à l'éternité. Trouble-toi, trouble-toi, chérie,
-épuise-toi en des repentirs, en des souvenirs:
-notre amour en sera plus frais, plus tranquille,
-malgré tout, et plus enfantin.</p>
-
-<p>&mdash;Je me souviens sans arrière-pensée, je me
-souviens, pour me souvenir, sans plus. Et je
-l'aime et le plains.</p>
-
-<p>&mdash;Aime-moi, moi aussi et plains-moi. Tu m'as
-vu amoureux, tu m'as vu malheureux.</p>
-
-<p>&mdash;Je t'ai moins vu que lui. Je ne t'ai pas vu
-souvent, je ne t'ai pas vu longtemps. Il y a une
-fatalité, une prédestination qui nous ont poussés
-l'un vers l'autre: il n'y eut pas de fatalité entre
-lui et moi, tout fut humain, presque petit, tout
-se tissa de pitié: ce fut un étroit et gris couloir
-d'émoi.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! chérie, comme tu es cruelle. Je veux
-échapper à cet homme qui est en face de moi
-et tu me le renvoies et tu le jettes sur moi&mdash;en
-beauté, il me cerne de toutes ses vertus et de
-toutes les larmes que tu vas verser sur lui&mdash;car
-comme tu vas pleurer, chérie!</p>
-
-<p>&mdash;Je pleure, mon ami, je pleure mais ce sont
-des pleurs sans méchanceté et je pleure sur toi,
-sur lui, sans savoir pourquoi.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pleure sur moi, chérie, pleure beaucoup.
-Tu m'admires: tu as tort. Je suis un pauvre<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>
-petit garçon et j'ai vieilli sans le vouloir et
-j'ai conservé tous mes défauts, toutes mes impatiences,
-toutes mes débilités et toutes mes susceptibilités
-et toutes mes timidités. Pleure: j'ai
-de très vieux parents quelque part, qui pensent
-à moi et qui pensent à la mort et qui sont seuls
-dans de pauvres murs, dans de pauvres meubles,
-qui ont reçu les années, à bout portant et à
-l'ancienneté, sur leurs têtes, sur leurs jambes,
-sur leurs bras&mdash;et à qui il n'a pas été fait grâce
-d'une infortune, d'une maladie et qui les ont eues
-l'une après l'autre, en cadence, à la suite...
-Pleure: j'ai un passé terne qui se double de cauchemars
-et quand je me le rappelle, je ne me le
-rappelle pas bien et je ne sais pas si je passe des
-calamités, des monotonies&mdash;ou si j'en ajoute.
-Pleure: j'ai des doutes. Pleure: j'ai un avenir
-qui hésite, qui se sauve, qui se fait tirer à moi,
-qui résiste&mdash;et je n'ai pas le courage de le
-tirer.</p>
-
-<p>&mdash;N'insiste pas: ne me demande pas de trop
-pleurer sur toi, je ne puis pas. Tu m'as, moi, tu
-m'as toute.</p>
-
-<p>&mdash;Toute?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, toute.</p>
-
-<p>&mdash;Et ton mari, tes regrets, tes remembrances?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! ne me demande pas d'explications. Ce
-sont des sensations, des nuances.</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'as parlé de nuances, tout à l'heure&mdash;pour
-lui.</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne fait rien. Je t'aime, je l'aime.
-Je l'aime&mdash;et je n'aime que toi: voilà. Tu ne
-crois pas?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! chérie, chérie, si je crois! je ne suis
-pas sûr parce que la certitude est encore du
-raisonnement, de la ratiocination, de la machinerie,
-de la marchandise à logique, mais je
-suis plein de toi, plein de foi et je suis irradié
-de ta divinité. Et je dis des bêtises.</p>
-
-<p>&mdash;Dis toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Non! j'ai besoin de silence, d'un silence
-pour enfant, pour enfant qui a peur la nuit
-et qui implore, jusqu'à ce qu'il les entende,
-de souples ailes de fée sur son sommeil. Et l'enfant
-est inquiet tout de même, parce qu'il n'est
-pas seul, parce qu'il a peur du cortège de la fée,
-de l'omnipotence de la fée, de la bonté de la fée,
-parce qu'il s'avoue que tout cela est trop grand,
-trop surnaturel pour lui&mdash;et j'ai besoin du silence
-d'une chambre de petite fille où un grand frère
-de dix ans veille sur sa petite s&oelig;ur et j'ai besoin
-du silence des évocations, du silence des magies,
-du silence de création et du silence de néant.<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span>
-Parle, toi, car tu parles bien, car tu dis des
-mots nécessaires, que je ne puis prévoir en leur
-simplicité et qui me surprennent comme le génie.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne te parlerais que de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! veux-tu que je lui dise ce que tu
-dis de lui? que je lui rapporte tes louanges et
-tes glorifications?</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne le pourrais pas. Tu ne te rappellerais
-pas. Ce sont des mots qui s'évaporent comme la
-rosée, qui s'évanouissent comme des nymphes
-élégiaques, qui ne bruissent que dans le mystère
-et qui se perdent comme les petits vagabonds,
-dans les forêts de légende. Et si tu veux essayer...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais par où commencer et c'est un
-discours difficile, d'homme à homme.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!</p>
-
-<p>&mdash;Et puis je n'ai pas le temps: il se lève, il
-déclare: «Je dois rentrer: ma femme m'attend»;
-il me serre la main et il s'en va. Il te rejoint, toi,
-toi! Ah! parle-moi, parle-moi de n'importe quoi,
-de lui, pour que j'entende&mdash;en moi&mdash;ta voix,
-pour que je ne sois pas seul, assis sur mon
-bonheur comme sur la pierre d'un tombeau.</p>
-
-<p>Ah! ton mari! il a eu plus de compassion que
-toi, il est parti, par modestie, pour ne plus
-m'infliger son éloge.</p>
-
-<p>Mais non.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span></p>
-
-<p>Il a coupé, traîtreusement, notre conversation
-de sa fuite et il a fui vers toi, vers ta caresse,
-vers les litanies d'adoration que tu viens d'improviser
-et que tu perpétues.</p>
-
-<p>Ah! n'est-ce pas? tu t'arrêtes? tu arrêtes net
-ton affection qui se précipite et qui se cabre, tu
-achèves en un murmure ton oraison ardente,
-claire et haute.</p>
-
-<p>Je ne t'entends plus. Je n'entends plus rien.
-Il t'entendra encore, lui: il t'entendra discuter,
-conter, babiller, imiter, te moquer, que sais-je?</p>
-
-<p>Il aura la fanfare diverse et journalière de
-tes opinions, de tes manies et il aura, en des
-paroles, en des gestes menus, ta nature et ton
-humanité.</p>
-
-<p>Des heures... des heures... Et les mêmes
-heures se dresseront pour moi, vides, rèches,
-sèches, obscures, qui me tortureront de ton
-fantôme épars, qui me jetteront ton absence dans
-les jambes et dans le c&oelig;ur.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Dormir... dormir...</p>
-
-<p>Quand j'étais petit et quand j'avais mal c'était
-le mot qui matait ma douleur, dont j'essayais
-de me couvrir, de m'enlinceuler. Dormir...
-dormir... Le sommeil est si vaste, si libre et si
-vague que je pourrai te héler et t'appeler en barque,<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>
-que tu pourras me tendre les bras du haut
-d'une montagne, que tu pourras surgir pour
-moi d'une étoile ou d'un ciel.</p>
-
-<p>Mais il faut mériter le sommeil et achever
-d'abord sa journée: on ne s'endort pas, comme
-ça, parce qu'on a envie de rêver, il faut qu'il
-soit l'heure, car il est l'heure de dormir&mdash;comme
-l'heure de mourir.</p>
-
-<p>Et je reste l'otage des amis de ton époux qui
-commentent les événements, gravement, et qui
-en ont négligé, en route.</p>
-
-<p>Ah! messieurs, il s'est accompli aujourd'hui
-un prodige plus remarquable: une ère s'est
-ouverte, aujourd'hui, qui est la seule ère.</p>
-
-<p>Et la volupté est née aujourd'hui.</p>
-
-<p>Ce n'est pas une chose à dire mais mes lèvres
-ont frémi, apparemment, car ces hommes se
-sont tournés vers moi et m'interrogent. Je leur
-dois une réponse, je leur dois ma quote-part de
-propos car j'ai été bien sage jusqu'ici et bien
-discret.</p>
-
-<p>Et je suis si prisonnier de ton souvenir, si
-esclave de cet homme qui vient de s'en aller, si
-esclave de tout ce que tu as chanté, de loin,
-sur lui, que je me décide.</p>
-
-<p>&mdash;Tortoze, avant de partir, ne vous a pas
-tuyautés sur son invention?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span></p>
-
-<p>Et je l'invente, cette invention, au hasard, je
-la bourre d'invraisemblance, je la complique de
-perfection, je l'élargis de sublime et je vais, je
-vais: l'invention prend corps, éclate, se consolide,
-s'attable en face de moi et les amis écoutent,
-s'étonnent, admirent, se courbent devant l'ombre
-de celui qui te rejoint, là-bas, et constatent:
-«Ça c'est tout à fait, tout à fait épatant!»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="I-IV" id="I-IV">IV</a></h2>
-
-<h2>LE C&OElig;UR, LE CERVEAU ET LES YEUX</h2>
-
-
-<p>Le lit où je me suis couché est un lit que tu
-ne connais pas: il est situé au bout du monde,
-comme il convient, à l'autre bout du monde.</p>
-
-<p>Un corridor y conduit, bossué, bosselé,
-écartelé, très long, très étroit et jaloux.</p>
-
-<p>Ma chambre déborde de livres, de livres
-inutiles, car je n'y lis jamais: c'est une chambre
-d'attente et une chambre de rêves.</p>
-
-<p>C'est une chambre d'alchimiste où j'ai forgé
-des avenirs, où j'ai pétri des ambitions, où j'ai
-façonné l'univers à mon caprice, à ma convoitise,
-à ma fantaisie et à ma raison.</p>
-
-<p>Mais voici longtemps que, en un envoûtement
-passionné et en un agenouillement sans fin, je n'y
-ai plus songé qu'à toi, où je n'ai pétri&mdash;d'une
-main si tremblante et si malhabile&mdash;que l'avenir
-où tu souriais, où je n'ai forgé que l'ambition où
-tu te dressais, où je n'ai façonné l'univers qu'à<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span>
-ton caprice, à ton caprice où tu m'admettais.</p>
-
-<p>Ton image, comme un clown d'au-delà, a
-dansé, a sauté ici à travers toutes les auréoles&mdash;et
-cette chambre est restée&mdash;de toi&mdash;boiteuse,
-borgne, folle.</p>
-
-<p>C'est la chambre où, comme au haut des
-tours pour fillettes frêles, on monte pour voir
-venir, pour interroger les astres et pour s'interroger
-mieux, en liberté. C'est une chambre où
-j'ai eu faim, où j'ai douté, où j'ai pleuré, où
-j'ai été plus seul que partout et que nulle part,
-où je me suis senti&mdash;des soirs&mdash;vraiment dieu
-et, d'autres soirs vraiment néant, où j'ai eu des
-regrets, des espérances et des remords et ces
-remords, ces regrets, ces espérances, cette
-humanité, cette divinité, cette humilité, ces
-larmes, ces doutes, ces faims, cette misère
-éparse et ces désirs demeurent, s'obstinent,
-s'éternisent dans un pli de livre, dans un tournant
-de mur, dans un retroussis du tapis sordide,
-et dans les papiers et les hardes qui s'amoncellent,
-et se confondent.</p>
-
-<p>Rien n'est plus résolument triste, rien n'est
-plus parlant et plus silencieux qu'une chambre
-d'hôtel, rien n'est plus accommodant à votre
-âme&mdash;quand vous avez une âme.</p>
-
-<p>Ma chambre est une cellule de couvent, altière<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span>
-et nue, et c'est depuis quatre ans le désert même.</p>
-
-<p>J'y ai reçu des lettres et de mauvaises
-nouvelles sans un mot, sans une plainte et je
-n'ai pas bronché, pas rougi, pas rugi. Elle a
-gardé sa majesté et son énigme; elle a été le
-nid et le refuge, le reposoir et la caverne.</p>
-
-<p>Elle m'a envoyé et renvoyé ton portrait de
-ses parois sans miroir, et cette nuit, plus discrète
-encore que les autres nuits, épaississant son
-silence, épurant son mystère, elle s'est endormie
-sur ton souvenir, sur ta présence, sur ton
-obsession, sur ton immensité.</p>
-
-<p>Et elle m'a endormi, moi aussi: j'avais peur
-de ne pas dormir et de te chercher, de mes
-mains de fièvre: j'ai dormi.</p>
-
-<p>J'ai bien dormi, en une extase.</p>
-
-<p>Mais le réveil me rapporte le bourdonnement
-de mon bonheur et de mon anxiété, le réveil
-me rapporte mon veuvage.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et cette chambre est trop vide, trop pleine
-aussi de toi. Elle est trop accoutumée à mon
-infortune, à ma faim: c'est une chambre de
-patience, de résignation, c'est une chambre d'où
-l'on prend son élan&mdash;et il me faut rentrer&mdash;de
-plain-pied&mdash;dans la joie.</p>
-
-<p>Je m'y rue. Les rues se filent, se coupent, les<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span>
-rues s'enfantent l'une l'autre, sans fin, qui
-mènent à ma pauvre chambre du bout du monde
-d'en face, du bout du monde opposé et c'est un
-entrelac de boulevards et de carrefours, ce sont
-des arrêts de voitures, des lenteurs et d'autres
-lenteurs: tout se met en travers de mon rêve et
-je monte, je monte&mdash;car mon temple est situé
-en haut d'une montagne, pour que je puisse
-avoir Paris à mes genoux, quand je serai à
-genoux.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et me voici à ma petite chambre, à notre
-chambre: j'ouvre la porte d'un coup sec, d'un
-coup brusque.</p>
-
-<p>Je ne veux pas que la chambre continue à
-dormir, je veux qu'elle s'éveille en sursaut,
-qu'elle me saute à la gorge, qu'elle crie et chante
-vers moi, qu'elle soit tyrannique, agressive et
-câline, qu'elle m'étouffe de tendresse, de grâce,
-d'amour, que tous ses souvenirs, que la masse
-de son émoi m'écrasent, me piquent, me crucifient,
-de leur âpre et chaude volupté.</p>
-
-<p>Mais la chambre est suppliante: elle a mal
-dormi, sans nous.</p>
-
-<p>Et elle ne se rappelle rien que notre histoire,
-l'histoire que je lui ai tissée hier des cheveux
-fins de ma chérie et de tous les fils de la Vierge<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span>
-qui traînèrent en nos après-midis et en nos
-crépuscules.</p>
-
-<p>J'ai tant de temps à tuer et à tuer sans méchanceté
-jusqu'au moment où elle viendra, où
-elle sautera de mon c&oelig;ur dans ma vie.</p>
-
-<p>Je suis très las, vieux désespérément.</p>
-
-<p>Je m'étends sur le lit et je songe.</p>
-
-<p>Je songe pour la chambre et pour moi.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et voici les pâles et fiévreuses évocations qui,
-lentement, une à une, des antipodes et d'à côté
-arrivent et me reprennent. Car tu partis seule
-pour l'Italie, seule avec ton mari.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et je dus quitter la sainte caverne bleue qui
-s'était dressée pour nous sur la mer. Petit Poucet
-mélancolique, je m'éloignai plus vite et le
-c&oelig;ur plus gros que le Petit Poucet: pour
-retrouver mon chemin vers la tacite caverne
-bleue, je semais ton souvenir sur le chemin, je
-semais et ton souvenir grandissait au fur et à
-mesure, de temps en temps j'arrêtais ma fuite,
-je descendais en une ville pour être, en ma fuite,
-plus près de toi.</p>
-
-<p>L'horreur grasse de Marseille, ses fenêtres
-étroites, sa mer mangée de vaisseaux et de
-barques, ses voiles rouges, ses rumeurs piémontaises,<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span>
-tout me cria ta grâce et ton azur, ta
-fraîcheur, ton élégance, ton charme net. Cette
-ville facile, trop amène, se prêtant trop, cette
-ville prostituée et racoleuse me jeta à la face,
-de son impudence et de son impudeur la pudeur
-de notre rencontre et de notre destin, et les
-arbres&mdash;où il y en a&mdash;me furent, comme partout,
-consolants et prometteurs. Du haut de sa
-montagne, Notre-Dame de la Garde se dressa
-pour nos fiançailles et, comme pour les mariages
-des reines, à rebours, je t'y épousai par procuration.</p>
-
-<p>C'était mon c&oelig;ur qui te figurait, qui te
-représentait, mon pauvre c&oelig;ur qui m'avait
-quitté pour te suivre et qui quittait un moment
-cette Italie confuse où Florence, Venise, Rome
-et Naples se ruaient l'une dans l'autre et
-s'aggloméraient pour enfermer toute beauté,
-toute fatalité, toute divinité et tout souvenir,
-quittait les âpres routes aussi et la pitié éparse
-et morne dans les lagunes et dans les golfes,
-dans les montagnes et les volcans&mdash;afin de se
-prêter à cette cérémonie et de mettre le Dieu
-des marins, des aventuriers et des pirates, le
-Dieu des forçats, des veuves et des fiancées, le
-Dieu des misérables, et des simples en nos
-espérances, en notre fièvre, en notre histoire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span></p>
-
-<p>Mon c&oelig;ur et moi nous n'entrâmes pas dans
-l'église. De très loin, de très bas, au ras du
-port, le dos en des mâtures et des voilures, en
-des grelins légers et des cordages fins, et mon
-c&oelig;ur à côté contenu, soutenu, arrêté par les
-treillis bruns et blonds, par l'harmonieux enchevêtrement
-des gréements, du chanvre et du lin,
-en une prison de soie et de fer, nous fîmes
-descendre lentement, doucement, l'église sur
-nous.</p>
-
-<p>Derrière nous l'univers se pressait dans le
-gréement, les cordages et les voiles des vaisseaux,
-l'univers était là, tassé, immobile et les
-siècles aussi (car il y avait de très vieux bateaux,
-des bateaux qui ne naviguent plus&mdash;et si lourds
-de leurs coques et de leurs carènes, de leurs
-attributs désuets et de l'univers attardé, des
-siècles endormis qu'ils gardent à leur bord,
-parmi leur équipage fantôme, des bateaux si
-muets et si tristes qu'on les laisse dans le port
-mourir quand ils voudront&mdash;et les pays de songe,
-les pays de bataille, les pays de glace et les pays
-de soleil demeuraient attachés aux câbles et
-gonflaient les voiles, gonflaient les cheminées
-aussi et l'univers, les siècles, toutes les mers,
-les âmes des marins et ce qu'il subsiste de fatalité
-dans les soutes des bâtiments de commerce,<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span>
-d'héroïsme sur les tillacs des frégates désaffectées,
-ce furent nos témoins et les invités de
-nos noces).</p>
-
-<p>Il n'y eut point de chants trop graves et trop
-nourris pour effarer les antiques mâtures:
-le silence, un silence lyrique et liturgique, deux
-souffles d'âme, l'éternité de deux «Oui» et
-Notre-Dame de la Garde remonta sur sa montagne
-et je quittai sans un «Au revoir» mes
-témoins les vaisseaux, les univers et les siècles.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Les cailloux pointus d'Avignon me parlèrent
-de toi, mon aimée et, tout droit, d'un seul jet,
-d'un seul effort tranquille, le château des Papes
-ne bougea pas et nous bénit de haut, imperceptiblement,
-raidi en son austère magnificence, en
-sa hautaine nudité, en sa sobre fierté, et les
-siècles encore entre les pavés pointus, entre les
-portes sculptées et les balcons, entre les jardins
-et les places, les siècles me prirent, marchèrent
-à moi et voulurent me conter des choses des
-croisades, des guerres et de foi. Je leur dis:
-«Je ne suis pas seul» et ils dansèrent autour
-de nous des rondes connues, des rondes d'enfantelets
-au bord du Rhône et sur le pont, des
-rondes bien conservées et ronronnantes de
-bonhomie et des rondes plus secrètes, plus<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>
-anciennes et des rondes qui n'étaient pas des
-rondes et qui étaient des danses de nonnes, des
-danses sarrasines, des danses de moines, des
-danses de cardinaux, de papes et d'hérésiarques.
-Ces danses nous entraînèrent sur le rocher
-gris, vert et blanc qui se penche sur le fleuve et
-qui s'en moque un peu, elles nous jetèrent dans
-l'île qui flotte sur le fleuve,&mdash;et l'île, le rocher, la
-ville, les jardins et le ciel chantaient des chants
-de troubadours, des cantilènes et des sirventes,
-des chants de guerre contre les ennemis qui
-pourraient menacer notre amour.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et je m'enfuis loin de cette ville de rondes:
-Lyon se précipita au-devant de moi, énorme,
-grise, toute en montées. Je crus que je montais
-vers toi et je montai, je montai. Les escaliers
-s'espaçaient, se succédaient, semblaient se
-cacher pour surgir tout près et ce fut une ascension
-pénible, une montée à vide, un vain pèlerinage.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je ne reçus pas de tes nouvelles. Pourquoi
-m'aurais-tu écrit?</p>
-
-<p>Et j'avais peur de recevoir une lettre de toi.</p>
-
-<p>Je nous prêtais un si agréable, un si tragique
-dialogue, je <i>sentais</i>&mdash;sans les entendre&mdash;des<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span>
-paroles si impossibles, si caressantes, si enveloppantes
-et si aiguës, je te prêtais une telle éloquence
-et une telle poésie que jamais tu n'y
-eusses atteint. A vrai dire, ces paroles étaient
-si belles que je ne pouvais même pas les imaginer.</p>
-
-<p>Murmure des sources, murmure des étoiles,
-murmure des feuilles dorées au-dessus des
-étangs, plaintes des oiseaux et sourires psalmodiés
-des cieux, c'étaient toutes les idées et
-tous les langages de la nature et de l'au-delà,
-tout, excepté des paroles. Murmure qui me faisait
-murmurer: «Que c'est joli!» et qui me
-faisait fermer les yeux, fermer ma mémoire
-pour entendre encore, pour être tout à ce murmure,
-pour être tout murmure.</p>
-
-<p>Et Paris, où j'étais revenu, que j'avais lancé
-sur moi comme un écrasant manteau de maisons
-et de soucis, Paris me permit ce murmure
-à tous ses carrefours, à tous ses coins. Je t'y
-retrouvai&mdash;si peu!</p>
-
-<p>Et des instants se rencontrèrent où je te
-parlai.</p>
-
-<p>J'étais condamné à un jargon de convention,
-à un jargon travesti, à cause des gens et à cause
-que, par une honte pieuse et par impuissance,
-je ne retombais pas, les lèvres en avant, sur ce<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span>
-murmure unique et suave qui creva pour nous
-le firmament.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je cause avec toi, la bouche tremblante et
-tordue de contrainte, des mille événements qui
-rident notre indifférence, de ce monsieur, de
-cette dame et de ce livre. Des gens, les gens
-plongent en notre conversation et s'y perdent,
-et s'y oublient.</p>
-
-<p>Parfois pourtant je puis te dire: «Vous savez
-que je vous aime».</p>
-
-<p>Ah! ton sourire, chérie, le drame de ton sourire!
-J'y perçois tout l'azur, tous les azurs de
-notre entrevue et de notre destin! Mais ce sont
-des azurs, c'est un sourire que je dois garder
-pour moi tout seul et je ne puis y faire aucune
-allusion, je ne puis les tremper en ce marécage,
-en ce vaudeville de la vie.</p>
-
-<p>Je dois me contenter de te dire: «Vous savez
-que je vous aime» ou «à propos, vous savez
-que je vous aime» et me contenter&mdash;me contenter!&mdash;de
-ta réponse: «Vous ne serez donc
-jamais sérieux?»</p>
-
-<p>Tu te débats contre le lyrisme de ton existence
-et contre ta fatalité: je n'y puis rien. Je
-ne puis te plonger dans ta beauté comme on
-plongea Achille dans le Styx, je ne puis que<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span>
-rester à côté, sottement, à attendre que tu te
-souviennes et boire autour de toi, happer en
-ton sourire, comme un chien avide, ton azur,
-ton immatérialité, ton immensité!</p>
-
-<p>Et dès que je t'ai quittée, en tramway, dans
-les rues, les mots me viennent qu'il m'aurait
-fallu dire, puis c'est le retour de ce murmure
-divin, où je cause avec toi et où tu me réponds,
-dans du sublime. Et je ne t'aurai pas vue longtemps,
-car tu t'en vas avec ton mari.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Dans <i>les déplacements et villégiatures</i> que publient
-les journaux mondains et les journaux
-graves:</p>
-
-<p><i>à Royan</i>... M. et M<sup>me</sup> Godefroy Tortoze. C'est
-tout: déplacements et villégiatures de mon
-c&oelig;ur, déplacements et villégiatures de ma vie!</p>
-
-<p>Nous ne nous sommes dit ni: Adieu ni: Au
-revoir et tu es partie sans un baiser. Chérie,
-chérie, les mers sont méchantes, les mers mondaines
-et les chemins de fer sont méchants.
-Et tout est méchant, les montagnes et les casinos,
-les voitures, les bateaux, les chiens...</p>
-
-<p>Et il faut que je patiente, que j'invoque les
-éternités, que je me réfugie en mon rêve. Il
-faut que je me donne à tous les leurres et Paris
-vide de toi, est si grand, si long, si chaud...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span></p>
-
-<p>Chérie, chérie, j'ai peur de te perdre en cette
-chaleur, en cette poussière, en cette atmosphère,
-en ce malaise.</p>
-
-<p>Tu pèses si peu et ton souvenir est si léger,
-si inconsistant! il tremble tant au fond de mon
-âme, au bord de mon âme&mdash;et j'ai si mal. Je ne
-sais plus si je t'aime, je ne sais si je te désire,
-je sais seulement que je suis ici&mdash;où tu n'es
-pas. Et je sais que je suis devenu si timide devant
-mon amour, si pauvre, si peureux! et que
-j'ose à peine m'aventurer sur les routes, craignant
-de perdre sur les routes cette misérable
-tendresse&mdash;et ma chère, ma chère douleur.</p>
-
-<p>C'est la saison exquise où les forêts s'entr'ouvrant
-à peine et s'entr'ouvrant pourtant, se
-laissent violer doucement, à demi, et se font
-intimes, odorantes et charmantes pour ceux et
-celles qui veulent se risquer parmi elles en
-pèlerins, en flâneurs, en amants; c'est la saison
-où la mer berce en elle le soleil, la lune et
-les cieux, se joue avec les bras et les bouches
-des femmes; c'est la saison où tout est idylle, où
-c'est une idylle entre la nature et les hommes,
-où les montagnes et les arbres, les fleurs, les
-océans, les fruits, les petites sources et les
-fleuves se permettent les plus subtiles coquetteries,
-à cette fin de rendre la santé, la gaîté, le<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>
-repos aux touristes qui les apportent avec eux,
-dans leur bagages, pour être plus sûrs de les
-retrouver.</p>
-
-<p>Parisiens épars, insoucieux de Paris, Parisiens
-venus sans dieux lares et avec les fétiches
-locaux qui sont nécessaires à tel casino ou à tel
-autre, Parisiens par la force des choses qu'un
-Dieu malin essaima vers les Auvergnes récupératrices
-et les provinces vengeresses, les gens
-se fatiguent et peinent pour oublier leur lassitude.</p>
-
-<p>Ma lassitude est autre et je ne suis qu'élégie
-et espoir. Les gens sont au bord de cette
-panacée moutonnante et liquide en quoi ils ont
-déguisé la mer. Ils y découvrent leur <i>tub</i> un peu
-moins personnel, un peu plus inconfortable,
-une piste pour courses sans automobiles, où le
-sable ne manque pas, mais est trop bas et trop
-sale,&mdash;et une arène pour concours d'anatomies.</p>
-
-<p>On leur a dit qu'il fallait rêver: ils y tâchent,
-mais ce n'est pas facile. On leur a dit qu'il fallait
-s'abandonner aux caresses fécondes de la lune;
-à toutes les chansons que vient importer la
-marée haute et au soupir mélancolique et profond
-de la marée qui s'en va lentement et qui
-revient pour s'en aller, et qui revient et qui s'en<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>
-va, cependant que les heures tombent, traînent
-avec l'eau pour aller se blanchir là-bas, là-bas
-où sont les vagues blanches et les nuages blancs,
-et pour reparaître (jour nouveau) argentées et
-lentes et hâtives. C'est difficile de s'abandonner.
-Et c'est un plaisir rare qu'indiquent tous les
-tarifs d'hôtel.</p>
-
-<p>Jamais il n'a fait plus chaud.</p>
-
-<p>Jamais il n'a fait plus triste.</p>
-
-<p>Jamais il ne fit plus envie de partir, de fuir des
-souvenirs et des désirs, de fuir une ombre
-fraternelle, une ombre ennemie qui se glisse
-entre les arbres, entre les rues, pour sourire de
-son horrible sourire chaste, de son sourire câlin,
-de son horrible sourire fidèle, de cet horrible
-sourire derrière lequel il n'y a rien, que le vide,
-l'impossible, de cet horrible sourire qui est
-tout sourire, tout charme, toute vie, tout au-delà.</p>
-
-<p>Jamais il ne fit tant besoin de posséder à
-la fois tous les arbres, tous les ciels, toutes les
-solitudes, les palais historiques et les plus
-secrètes chaumières, toutes les sources et toutes
-les mers.</p>
-
-<p>Jamais une telle soif ne me brûla d'immensité
-et d'intimité, de larges espaces à parcourir
-et d'une couchette étroite&mdash;où rêver de toi.<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span>
-Rien n'est trop loin, rien n'est trop haut; il
-n'est pas de mer assez trouble, de montagne
-assez âpre. Et je n'ose m'arracher à Paris.</p>
-
-<p>Je prends les rues au hasard, comme elles se
-suivent et c'est une ville si imprévue, élégiaque,
-nostalgique qui, nonchalamment, paresseusement,
-lève ses voiles et se révèle ville de douceur
-et de larmes&mdash;pour toi.</p>
-
-<p>Pourquoi aller chercher les canaux dorés de
-Hollande lorsque les quais de la Seine, les quais
-où l'on ne passe jamais, les quais d'après-Bastille
-et de la Cité offrent leur lèpre blonde
-au baiser du soleil mourant, lorsqu'ils s'entr'ouvrent,
-se fendillent, se découpent et s'éternisent
-sans autre monotonie que celle de la
-misère et de la mélancolie?</p>
-
-<p>Autour, ce sont des boutiques de rêve, des
-devantures de marchands de vin (oui, de marchands
-de vins!) où s'étalent des pièces d'or et
-d'argent déjà démonétisées au temps du déluge,
-des officines de tailleurs où l'on martèle&mdash;pour
-quels cyclopes?&mdash;des salopettes de zinc et des
-tabliers d'acier, ce sont des maisons croulantes
-qui ne croulent pas, des maisons qui s'avancent,
-qui s'élargissent de bas en haut, vers le fleuve,
-pour que les pauvres qui les habitent, puissent
-s'y précipiter plus facilement et ce sont, à côté,<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span>
-des maisons Henri IV où les fenêtres longues,
-hautes et profondes comme le jugement dernier
-se font opaques de leur mystère tricentenaire.</p>
-
-<p>Et voici des jardins publics ignorés, sortis
-d'on ne sait quels contes de fées&mdash;contes de
-fées où les fées ne sont pas riches&mdash;où les
-enfants errent sans s'amuser et où l'on trouve
-dans le sable rare des larmes et l'apprentissage
-en culottes courtes&mdash;de l'horreur.</p>
-
-<p>Et voici des églises à la mode de Caen, des
-casernes archaïques, des idylles en camisole
-rose et des amas de bric-à-brac où l'on n'ose
-feuiller de peur d'y rester, comme en certaines
-fontaines pétrifiantes.</p>
-
-<p>C'est le décor désert et peuplé qui convient
-à ma songerie, la misère me fait tant te revoir,
-vague comme tu l'es à mes yeux, femme que je
-n'embrassai jamais, femme qui te dressas
-devant moi, un jour où j'étais beau de pensée
-et où tout était beau autour de moi, femme qui,
-de la lenteur rythmique et rituelle d'un paysage,
-de la souple immobilité des montagnes et de la
-mer, de la magnificence hiératique d'un crépuscule,
-de la jeunesse, de la naïveté, de la perfection
-d'un soir, te précipitas en mon c&oelig;ur, de
-très haut et du fond des mers et qui te révélas<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>
-à moi en même temps que la grâce, la beauté
-et Dieu.</p>
-
-<p>Le paysage est triste et les êtres sont misérables:
-ces quais, ces squares, tout, jusqu'au
-crépuscule, est médiocre et désolé.</p>
-
-<p>Et ton souvenir se colle à moi, contre la
-médiocrité du dehors et tu m'es un bouclier et
-tu es cette chose de buée, ce nuage qui enveloppa
-des héros contre les dangers.</p>
-
-<p>Ne me protège pas trop et aimons les pauvres.
-Je suis pauvre, de ne t'avoir pas, je suis pauvre
-d'avoir de si pauvres rêves, de si pauvres évocations
-et de ne pouvoir fixer ton image devant
-moi, brutale et nette.</p>
-
-<p>Et je suis pauvre de tout, et de moi. Je ne
-puis m'établir sur ces rives: il faut encore
-trop d'argent pour vivre avec les pauvres, et
-j'ai des amis qui viendraient me tirer à eux,
-me forcer à rire avec eux.</p>
-
-<p>Et, tout de même, d'avoir trouvé en Paris un
-nostalgique et exotique Paris, je veux de la vraie
-nostalgie et de l'exotisme d'ailleurs.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il y a dans une petite ville où il est né, un
-homme qui m'a invité et qui m'attend. C'est un
-humoriste. C'est le plus célèbre des fantaisistes;
-il a sécularisé le bizarre et rendu l'étrangeté<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>
-quotidienne. De sa table de travail, de sa table
-de café, du milieu du boulevard il a saisi le
-cauchemar à bras-le-corps, si j'ose dire, l'a
-coiffé d'un chapeau comique, l'a déshabillé, l'a
-dénudé, l'a scruté et examiné, puis l'a vêtu
-sans hâte d'une casaque mi-partie, de la casaque
-qu'il voulait, en a fait sa chose et l'a offert
-ensuite au public sans hauteur, sans roideur,
-gentiment, comme un apéritif ou un cigare. Il
-ne s'est pas mis à l'affût des mouflons à cinq
-pattes ou des sangliers du Thibet. Il a erré,
-musé parmi les boulevards, s'intéressant à tous
-les passants et à tous les néants et, tout à coup,
-de deux doigts, il a saisi, conquis, retenu quelque
-chose dans l'air&mdash;et c'était le rire, et c'était
-le burlesque, le grotesque, la rapide et immense
-féerie. Il a derrière lui, comme une escorte,
-comme un état-major, comme une armée, le
-rire de tout une ville et de tout un peuple. Il a
-été l'imagination de la foule, il a été le paradoxe
-de tous, la folie quotidienne, cette dose de folie,
-de furie, de mépris des choses, d'indifférence,
-de stoïcisme, d'héroïsme aussi, d'épopée changeante,
-de farce multiple qu'il faut chaque jour
-à un chacun, pour lui permettre d'être ensuite
-aussi vide, aussi morne, aussi sage, aussi pauvre
-que la veille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span></p>
-
-<p>Et, un jour, il est sorti de ses phantasmes pour
-me tendre la main et pour me dire des phrases
-sans magie, des phrases de simplicité où il me
-promettait le succès, le triomphe et où il m'annonçait
-qu'un jour je mangerais à ma faim.
-C'était une rue large où je me sentais plus
-petit; des voitures roulaient autour de moi
-pour que je me sentisse plus à pied, c'étaient
-des librairies pour que je sentisse que je ne pouvais
-pas acheter de livres et des brasseries pour
-me sentir plus à jeun.</p>
-
-<p>Il m'offrit deux bocks, des rires sur ma copie&mdash;inédite&mdash;et
-du courage et il s'en fut,
-sa tâche faite. Je ne le retrouvai que bien plus
-tard et il me fut un compagnon aisé, un aîné très
-paternel.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il me demande de travailler avec lui, là-bas.</p>
-
-<p>Je sais que nous ne travaillerons pas.</p>
-
-<p>Ce n'est pas le moment. L'été, la mer, sa
-fonction d'humoriste, ma peine d'amour, tout
-nous fera rêver, tout nous fera taire. Nous resterons
-de longues heures sans parler, devant la
-mer et nous serons tristes, lourdement.</p>
-
-<p>Je m'achemine vers ma tristesse.</p>
-
-<p>«Bonjour, Cahier.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Maheustre!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span></p>
-
-<p>Nous nous serrons les mains, nous sourions,
-par habitude, nous souriant moins l'un à l'autre
-que souriant de la vie, des gens, des choses,
-de je ne sais quoi, souriant pour sourire et nous
-allons tout de suite voir la mer.</p>
-
-<p>Elle est grise, elle est partout.</p>
-
-<p>Elle vient furieuse jusqu'aux falaises, elle
-monte, descend, tourne, s'emprisonne en des
-quais, en des apparences de canaux, s'appauvrit,
-s'amaigrit, s'étrangle.</p>
-
-<p>Nous allons sur une langue de bois, considérer
-la mer, du bout de la jetée, du milieu de la mer.</p>
-
-<p>Ce n'est pas la mer qui m'a fiancé, ce n'est
-pas la mer bleue aux coulis et aux coulées
-bleues, gonflée de bleu, qui s'apaisa devant moi
-à Monte-Carlo. C'est une mer pâlie, verdie,
-passée, grondante, aigre, une mer d'écume et
-de rage, une mer qui gémit, qui se balance, qui
-s'irrite, qui s'excite.</p>
-
-<p>Le regard de mon ami Cahier plonge en elle,
-s'y perd, je baigne, moi aussi, ma ferveur
-dans la mer. Ma ferveur est trouble: je sens en
-moi un moutonnement semblable à celui de la
-mer, une hésitation sifflante devant la vie, un
-gémissement, un élan, un désespoir, une fureur
-qui écume et qui pleure, qui jaillit, qui recule
-et qui s'alanguit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span></p>
-
-<p>Mon pauvre humoriste, tu t'épouvantes
-devant la sévérité molle de la mer et devant sa
-roideur et je me trouve une âme aussi écrasée,
-aussi grouillante, aussi pauvre, aussi hésitante
-qu'elle, une âme de désir et d'impuissance,
-avide et craintive, une âme grise et verdâtre,
-excitée, irritée, lente et dormante. J'ai envie de
-tout parce que je n'ai envie que d'une femme&mdash;et
-en ai-je envie?</p>
-
-<p>Je l'aime sans plus et je ne sais si je l'aime,
-je suis lointain, sans force, sans prise, «sous
-l'influence», comme on dit en médecine, captif&mdash;et
-si misérable et si gratuit captif!</p>
-
-<p>Prisonnier de chimères, je t'ai suivi, Cahier,
-en des cafés aux plafonds bas, en des cafés où
-nous avons joué aux cartes avec de vieilles
-gens, officiers en retraite ou marins à l'arrière.
-Mon amour est venu me bercer entre les cartes
-et m'étouffer sous les plafonds bas.</p>
-
-<p>Nous sommes retournés tous les jours sur la
-mer et tu m'as parlé de la mort, de tes camarades
-qui avaient passé le porte-plume ou le
-crayon à gauche et qui s'en étaient allés vivre
-ailleurs. Et la mer, sans relâche, t'apportait de
-la tristesse et te la jetait au visage, t'en souffletait
-doucement, à petits coups, comme pour te
-punir de la gaieté que tu avais infligée aux autres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span></p>
-
-<p>Et elle te punissait gentiment parce que tu
-n'avais pas été gai toi-même et que ta gaieté
-était sans grossièreté, nerveuse, hâtive, âpre et
-pas convaincue. Et tu t'humiliais délicieusement.</p>
-
-<p>La mer ne m'apportait pas de tristesse: où en
-eût-elle trouvé pour moi?</p>
-
-<p>J'étais si triste et si plein d'espoir que j'étais
-sans pensée, sans envie, sans espoir, presque
-pas triste, abruti&mdash;en un couloir de préparation,
-en une antichambre de fatalité.</p>
-
-<p>Et me voici&mdash;je me rappelle et je rêve vite,
-fuyant la mer et cette bourgade, tombant à Paris,
-chancelant en plein amour&mdash;tout de suite.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Car je la rencontrai à la gare, mon aimée&mdash;comment?
-je ne sais pas,&mdash;revenant de je ne
-sais où, pas de Royan, prenant en mes yeux
-désolés, en ma torpeur, en mon ardeur torve tout
-moi, toutes les heures que je lui avais consacrées,
-tous les baisers que je lui avais gardés,
-prenant mon c&oelig;ur, mes lèvres, ma peine et me
-disant d'un seul regard qu'elle me comprenait,
-qu'elle plaignait mon martyre, qu'elle allait
-tâcher à me payer, à me récompenser, à me
-consoler.</p>
-
-<p>Et c'est notre premier baiser, mon baiser<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>
-timide et son baiser à elle, en retour, si vite, si
-gentil qu'il me parut presque traître, qu'il me
-surprit, qu'il me fit fermer les yeux, que je n'y
-crus point. C'est son abandon en mes bras, c'est
-sa voix changée, sa voix d'amante et c'est&mdash;ah!
-mon Dieu! me pardonneras-tu mon
-bonheur!&mdash;le tutoiement soudain où elle m'enveloppa,
-dont elle me garrotta, dont elle m'attacha
-à soi.</p>
-
-<p>Ah! le tutoiement!</p>
-
-<p>Le mystère du tutoiement! toutes les barrières
-franchies, brisées, rayées, tous les voiles
-arrachés et la facilité de l'existence! Aux temps
-où j'étais très solitaire et où je m'accoutumais
-à Paris et à l'infortune, je faisais des lieues&mdash;à
-pied naturellement&mdash;pour voir une cousine et
-une tante et pour avoir quelque chose à tutoyer.
-Quelquefois je ne les rencontrais pas et je rentrais
-avec mes «tu», avec ma soif de confidence,
-ma familiarité et ma fraternité.</p>
-
-<p>Et voici que tu me tutoies, comme dans les
-idéologies, comme dans les traités de Platon,
-les épopées et les drames antiques, voici que
-nous nous rajeunissons de ce tutoiement et que
-nous sommes devenus pareils aux petits enfants
-qui s'interrogent sur leurs nourrices et leurs
-poupées. Et voici des entrelacs de baisers,<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span>
-voici une tendresse légère et voici des mélancolies
-à deux, chaudes, ambrées, des mélancolies
-de flamme, tissées d'humanité et de divinité.</p>
-
-<p>Comment pouvons-nous nous embrasser? Je ne
-sais pas. Comment pouvons-nous nous engager
-nos vies? je ne sais pas.</p>
-
-<p>Personne ne passe par là que notre étoile et
-Dieu nous sourit de haut et ne sourit même pas,
-car il nous respecte en notre amour. Et voici
-que mon c&oelig;ur crève, que mes larmes éclatent
-et coulent et qu'elles purifient, qu'elles sanctifient,
-qu'elles baptisent notre amour! Ç'a été
-l'étreinte pour l'étreinte, étroite, dure, haletante,
-expirante, le baiser dont on se contente amèrement
-et qui mord jusqu'au sang, ç'a été l'éploi
-de nos virginités, de la mienne, de la
-tienne qui revenait pour vibrer et pour s'inquiéter
-et nous avons été heureux jusqu'à la
-souffrance, inclusivement, nous avons été douloureusement,
-fièrement amoureux jusqu'à ne
-pas nous satisfaire pour rester plus amoureux,
-pour avoir plus&mdash;et autant&mdash;à désirer.</p>
-
-<p>Nous avons entretenu le mal de nos corps et
-de nos âmes, de baisers naïfs, de baisers à vide,
-de baisers de promesse et de tristesse, nous
-nous sommes usé les yeux à nous regarder
-dans les yeux et à chercher en nous des délices<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span>
-prochaines, à considérer en face notre éternité;
-nous nous sommes attendris si longtemps, si
-pieusement, entre deux portes et nous avons été,
-dans de l'émotion, les chers malades qui restent
-malades précieusement, incurablement,
-pieusement&mdash;l'un pour l'autre.</p>
-
-<p>Nous avons ouvert une ère, languissamment
-et ç'a été un apprentissage de la joie, sans fin.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Sans fin? Non, car il t'a fallu repartir.</p>
-
-<p>Tu n'avais pas épuisé les vacances, les vacances
-qui vous arrachent à votre âme pour
-vous jeter en pâture à des pays, à du vert, à du
-ciel, à des wagons, les vacances qui nous font
-payer cher l'apparente santé qu'elles octroient et
-qui t'emmenèrent en Hollande, en Frise, au
-cap nord, que sais-je?</p>
-
-<p>Tu n'avais fait à Paris qu'une escale.</p>
-
-<p>Et je voulus, moi aussi, n'avoir fait qu'une
-escale à Paris, m'y être arrêté un instant, le
-temps de m'initier aux pires, aux plus doux
-mystères, d'y avoir engagé ma vie, d'y avoir
-perdu&mdash;ou gagné&mdash;mon c&oelig;ur. Tout dans
-cette ville&mdash;et notre secret n'y avait tenu que
-si peu de place&mdash;me parlait de toi, de moi, de
-nous deux, brutalement, de tout près, et je voulais
-songer à toi, ne songer qu'à toi, mais délicatement,<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span>
-timidement, fiévreusement. Je voulais
-que la mélancolie dorée de notre extase s'encadrât
-de l'or de l'automne et je voulais des bruissements
-légers autour de mes soupirs&mdash;et un
-ciel vague et distrait.</p>
-
-<p>Je voulais un exil où rêver, où revivre notre
-hâtive vie.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le fatidique Cahier me rappela auprès de lui:
-ses idées de travail, de collaboration le reprenaient.
-J'obéis. Le train matinal qui m'emporta
-mal éveillé, cahoté de notre idylle, me berça,
-me perça de notre tutoiement: les paysages qui
-se succédèrent, cette orgie de verdure ample,
-pareillement large, touffue, ordonnée et pittoresque
-me jetèrent au c&oelig;ur tes cheveux et tes <i>tu</i>.</p>
-
-<p>Et il me semblait que je me rapprochais de
-toi.</p>
-
-<p>C'est que je me rapprochais en effet et que
-cette mer au bord de laquelle j'allais rêver était
-la mer au bord de laquelle tu rêvais et que,
-plus loin, au ras des flots plus gris peut-être et
-plus pâles sous un soleil plus blanc tu me jetais
-parmi les remous plaintifs en une bouteille intangible
-et sacrée tes pensées, tes espoirs et
-l'armure blanche de tes caresses, que, fiancée
-secrète, tu imaginais des voyages sur cette mer,<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>
-où je t'aurais rejointe d'avance et où tous deux
-mollement, indissolublement enlacés, blêmes
-d'ardeur et de fidélité, nous allions chercher le
-pays des aventures, les palmiers de repos et ces
-mystiques forêts vierges où les serpents et les
-fauves sont aimants à ceux qui savent aimer.
-C'est que tu me lançais tes réflexions, tes remarques,
-les petits riens de ta conversation et
-que tu me lançais toutes tes heures, toutes tes
-minutes, tous tes loisirs, tous tes ennuis, que tu
-me faisais un collier de tes solitudes et que tu
-regardais fuir vers moi les barques marchandes
-aux voiles ternes qui ne me reconnaîtraient pas,
-qui ne me diraient rien et qui viendraient simplement
-s'amarrer lourdes et béantes et où je
-lirais sans maître et sans truchement ton clair
-regard parmi l'embrun, ton humide baiser parmi
-les paquets de mer.</p>
-
-<p>Car tu m'écrivais, mais tu ne m'écrivais que
-des choses d'amour, tu ne m'envoyais par la
-poste que des lyrismes et quels lyrismes sûrs,
-parfaits, discrets et sauvages!</p>
-
-<p>Tu ne m'envoyais par la poste que ton idéal,
-ta passion et ton rêve; ce n'était pas ta vie, ta
-pauvre vie et tu voulais tant me l'offrir telle
-quelle, mal occupée, hachée, vide, pour m'offrir
-tout toi, pour ne pas m'offrir seulement ce que<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>
-tu n'avais pas, le ciel, les fleurs, ce qu'on s'offre
-en amour.</p>
-
-<p>Pour répondre à tes lettres, pour te renvoyer
-un peu de ton ciel, de ton univers, de ton au-delà,
-pour enclore un peu d'infini en une enveloppe,
-j'étais obligé de descendre par des rues
-pointues et glissantes jusqu'à la poste, j'étais
-contraint de traverser un marché aux poissons
-et je pensais qu'en ta petite ville, là-bas, tu avais
-une poste aussi difficile, que ton idéal, avant de
-se mettre en route vers moi, devait traverser
-d'identiques relents, et je te plaignais et je
-t'admirais et je découvrais en ces petites
-épreuves un charme de plus, un peu humble et
-câlin comme une tache d'huile.</p>
-
-<p>Lorsque tes lettres me parvenaient, je remontais
-pour les lire en ma chambre et j'enfermais
-à double tour mon exaltation, mon amertume
-et mon délice.</p>
-
-<p>Cahier y serait tombé avec un haussement
-d'épaules. Cet homme avait noyé l'amour dans
-les mille tracas de la vie: tendre certes, et tristement
-tendre, il avait une tendresse tiède,
-lourde, irritée, courte, une tendresse timide,
-sinueuse, sans férocité: il aurait souri de ma
-ferveur furieuse, de ma jeunesse en amour.
-Vingt fois par jour j'avais la tentation de lui<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span>
-avouer ma fièvre et vingt fois je me taisais devant
-ses yeux gris. Il m'avait fait venir pour
-que nous fussions deux à être tristes: il avait
-besoin du vide de mon âme, besoin que mon
-âme fût vide. Hébété d'amour ou hébété par la
-vie, je lui plaisais.</p>
-
-<p>Et il laissait sa pensée et ma pensée faire des
-ronds fraternels dans l'eau et des voyages parallèles
-à la rencontre des bateaux: il se reposait
-de ses longs repos de Paris et demandait de
-la simplicité à l'horizon et à l'immensité.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Cependant les ciels continuaient à me parvenir
-et à se ruer hors de leur prison cachetée
-et les éblouissements, les éblouissements pour
-moi tout seul s'évadaient, caracolaient, incendiaient.
-Mon aimée, sans effort, variait sa sublimité
-et sa subtilité et c'étaient des chansons où
-elle se permettait de dire: je t'aime, en un
-insouci des répétitions, chaque fois qu'elle avait
-à dire: je t'aime,&mdash;toujours.</p>
-
-<p>Elle cueillait des anémones de mer et des
-anémones de ciel, des algues roses et des algues
-mauves, des étoiles indociles, du soleil, de la
-fraîcheur et un je ne sais quoi des nuits de là-bas,
-de ses nuits veuves où le regret se mariait
-au désir et qu'elle m'envoyait à mon réveil pour<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span>
-m'endormir dessus, voluptueusement, et pour
-que je contraignisse le matin à être encore la
-nuit, une heure, deux heures, à faire semblant
-d'être la nuit, pour étouffer, pour apaiser mon
-amour, et pour que mon amour ne fût plus
-qu'une nuance, profonde, éternelle, sur la mer et
-sur le jour.</p>
-
-<p>Les grandes formes qui se lèvent sur la mer
-et qui peuplent sa netteté et parfois son brouillard,
-les grandes formes pures qui traversent
-les siècles comme les paquebots traversent le
-monde, les grandes formes qui s'endorment et
-qui veillent sur la mer, entre des ailes d'albatros
-et des ailes de mouettes, ces grandes formes
-qui sont la poésie et le mal de vivre, qui sont les
-phares de rêverie, les phares de l'imprécis et de
-l'irréel, qui sont des déesses et des mourantes et
-qui sont la mer elle-même, d'hier et de demain,
-ces grandes formes me paraissaient se relayer
-jusqu'à toi, se succéder jusqu'à toi et te porter
-intact mon songe, intacte la grandeur et la
-pureté de mon être en t'évoquant.</p>
-
-<p>Et je t'évoquai sur la mer, souple, penchée,
-ondulante, je t'évoquai souriant comme je ne
-t'avais vu sourire et j'évoquai tes larmes aussi
-que je ne t'avais jamais vue verser.</p>
-
-<p>Et tout cela était simple, naturel, si mystérieux<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>
-que personne ne s'en doutait, pas même
-Cahier et que je t'écrivais en ayant l'air de
-n'écrire à personne, d'écrire pour le public.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et me voici quittant cette petite ville qui me
-fut hospitalière et où je m'attendris à ma soif.
-Me voici à Paris, te précédant, en quête d'un
-appartement où abriter notre secret. Me voici,
-solitaire, en des rues inconnues, longeant des
-squares, traversant des avenues, trouant des
-déserts. Voici des concierges et voici des amis
-heurtés sans plaisir, aimables, prévenants, conseilleurs.</p>
-
-<p>Et te voici enfin, te voici délivrée de tous tes
-séjours, de tes stations, de tes paysages, te
-voici chancelante et amoureuse qui t'abat, sur
-ma poitrine et qui t'évanouis en moi, si lasse,
-si lasse de ne m'avoir pas eu&mdash;depuis si longtemps.</p>
-
-<p>Te voici...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mais voici que tu n'es pas là. Voici que des
-heures et des heures, les yeux mi-clos, j'ai commandé
-au temps, aux souvenirs, que j'ai groupé
-autour de moi l'escadron volant du passé. Je
-n'ai pas mangé. Je t'ai attendue à jeun et j'ai
-laissé glisser ce jour sur les jours d'antan, et je<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>
-me suis souvenu lentement, comme on prie.</p>
-
-<p>Tu m'as laissé me souvenir et alentir mes
-souvenirs et me souvenir péniblement et tu n'es
-pas entrée au beau milieu. Je me suis souvenu
-jusqu'au bout&mdash;hélas!</p>
-
-<p>Viendras-tu maintenant?</p>
-
-<p>Il est tard, très tard. La chambre est noire
-depuis des temps, pitoyable, un peu dédaigneuse.
-La lampe qui ne s'est pas allumée et qui s'épaissit
-inutile, le fauteuil où tu n'as pas jeté tes
-vêtements, la glace qui n'a pas happé ton reflet,
-la clef que tu n'as pas touchée, tout est âpre,
-vindicatif, geignard, tout est famélique et
-pauvre, pauvre! Je n'ai pas besoin de savoir
-l'heure aujourd'hui.</p>
-
-<p>Il est l'heure de fuir et ce n'est pas, après
-tout, une heure méchante, puisqu'elle me chasse
-de ma géhenne.</p>
-
-<p>Je n'ai pas beaucoup souffert.</p>
-
-<p>Je n'ai pas subi cette journée. Puisqu'elle n'a
-pas voulu être bonne, elle n'a pas été.</p>
-
-<p>J'ai été le nostalgique prisonnier de mes
-autres journées, des journées de genèse, des
-journées qui s'éclairaient du reflet grandissant
-de l'avenir.</p>
-
-<p>Et je m'en vais dans du noir. Je m'en vais
-sans hâte parce que je n'ai aujourd'hui aucune<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span>
-hâte, et parce que tu peux arriver encore. Je
-m'en vais comme je suis venu. C'est du noir.</p>
-
-<p>Je ne veux pas heurter les meubles. Je suis
-discret comme un voleur. J'ai volé cette
-chambre.</p>
-
-<p>Et je n'ai pas à l'endormir puisque je ne l'ai
-pas éveillée.</p>
-
-<p>J'ai la tête lourde comme si le passé y était
-rentré et pesait deux fois.</p>
-
-<p>Je cours pour me réfugier plus vite en ma vie
-ancienne, en ma vie sans splendeur et sans feu,
-en ma vie du temps où je ne vivais pas. Je me
-jette en un omnibus déjà parti, où il y a des
-gens, n'importe quoi, n'importe qui.</p>
-
-<p>Je m'écroule sur la banquette, je m'anéantis.
-Ma tête roule, mon corps s'effondre, j'étouffe.
-Je me suis traîné vers de l'air, sur la plateforme,
-j'ai ouvert ma bouche agonisante pour
-respirer un peu de vie et je sors&mdash;oh! en des
-secondes&mdash;de mon engourdissement chaud de
-sang, la vie me reprend en me débarrassant des
-bandelettes de l'évanouissement et c'est la
-ténèbre autour de moi, la ténèbre opaque, qui
-subsiste, qui s'éternise.</p>
-
-<p>De mon doigt je me suis assuré que mes
-yeux étaient grands ouverts&mdash;et ils ne voient
-pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span></p>
-
-<p>Ces mers, ces champs, ces paysages, ces lunes
-et ces couchers de soleil, ces soleils et ces
-longs jours se sont précipités sur mes yeux et en
-s'enfuyant, ont emporté mes yeux larme à
-larme. Mes pleurs anciens&mdash;et j'ai tant pleuré&mdash;sont
-revenus, sont repartis avec mes yeux.
-Ou plutôt&mdash;pourquoi chercher en mon malheur&mdash;c'est
-ta vision, ma bien-aimée, c'est ta fugitive
-et lente vision qui m'a aveuglé&mdash;et c'est
-de ne t'avoir pas vue que je ne vois plus.</p>
-
-<p>Misérable trompeur de moi-même! Je me
-cachais mon émotion, je me contais des contes&mdash;mon
-conte&mdash;en sérénité, en confiance: je
-trouvais ça très touchant et très amusant.</p>
-
-<p>Et, sous mon épiderme raidi en sa volonté
-d'indifférence, tout mon être&mdash;secrètement,
-doucement, pour que je ne m'en aperçusse pas&mdash;tout
-mon être en sanglots, en révoltes, en
-désespoirs, se gonflait et s'en allait à la dérive
-du fleuve d'amour, s'en allait comme il était
-venu&mdash;sans baisers.</p>
-
-<p>Et je me croyais calme, résigné!</p>
-
-<p>Je me mourais&mdash;sous moi.</p>
-
-<p>Mes yeux ne verront plus: la voiture descend,
-c'est une rue avec des lumières et des gens me
-frôlent et me touchent pour passer, pour monter:
-du noir, du noir, du noir que je ne puis<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span>
-même plus trouer de ta chère silhouette, de tes
-cheveux,&mdash;du noir, un noir total...</p>
-
-<p>Je me rappelle maintenant: c'est le jour des
-morts; hier ce n'était que le jour de la mort,
-aujourd'hui ce sont les morts, un par un, ceux
-qui ont un nom, ceux qui n'en ont pas et je
-suis leur compagnon, leur prisonnier, un mort
-qui a des souvenirs, sans images, un souvenir
-muet, un souvenir à vide, un souvenir si lointain
-qu'on ne peut le saisir. Et que m'importe
-de voir puisque je ne t'ai pas vue!</p>
-
-<p>Si, si, il me faut mes yeux pour plus tard,
-pour te retrouver, pour te revoir!...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Les yeux me sont revenus, en deux fois. La
-nuit m'avais repris et m'a lâché et maintenant
-timidement, je regarde&mdash;pour voir quoi?</p>
-
-<p>Des gens qui s'apitoient, des gens que je
-n'aurais jamais dû voir&mdash;mes yeux se sont
-fermés pour les avoir vus, pour les avoir trop
-vus! Ah!</p>
-
-<p>Je n'aurais jamais dû voir que toi, chérie, et
-j'aurais dû garder mes yeux pour toi, mes pauvres
-yeux qui voient trop, qui se fatiguent sur ces
-gens, en ce soir des morts où je ne t'apercevrai
-pas, en ce soir de mort qui agonise si lentement
-et qui s'épand, qui s'allonge à l'infini de notre<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>
-amour et qui l'enferme d'un tombeau mourant
-et glissant, d'un tombeau qui grandit, qui grandit
-devant mes pauvres yeux, devant mon
-envie de pleurer, mon désespoir et mon désir.</p>
-
-<p>Comme je t'aime!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="I-V" id="I-V">V</a></h2>
-
-<h2>«CELLE QUI EST TROP GAIE.»</h2>
-
-
-<p>&mdash;Je ne t'aime pas assez.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qui te prend?</p>
-
-<p>&mdash;Toi.</p>
-
-<p>&mdash;Pas assez?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Pas assez. J'ai réfléchi à ça sur mon
-omnibus.</p>
-
-<p>&mdash;Je t'avais pourtant défendu...</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai tout de même assiégé et occupé.</p>
-
-<p>&mdash;Pour me désobéir? Pour te faire remarquer?</p>
-
-<p>&mdash;On ne remarque pas les gens en omnibus.</p>
-
-<p>&mdash;Et tes voisins?</p>
-
-<p>&mdash;Ils ont à penser à eux.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, puisque tu as songé à moi en omnibus,
-ça prouve que tu songes à moi et que tu
-m'aimes.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne t'aime pas assez.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Encore! Tu viens de me raconter que, de
-ne m'avoir pas rencontrée avant-hier, tu es
-devenu aveugle, que mon absence hier t'a rendu
-fou: c'est bien, que veux-tu de plus?</p>
-
-<p>&mdash;Toi d'abord.</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'as.</p>
-
-<p>&mdash;Et je veux plus. De l'omnibus, pour ne
-pas faire attention aux voisins que tu me reproches,
-pour ne pas les laisser me parler, je causais
-avec Dieu. Je lui disais: «Fais-moi la grâce
-d'aimer celle qui m'aime. Je suis jaloux d'elle.
-Elle m'aime plus et mieux.»</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas? n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui. Pourquoi m'obliger à t'aimer
-plus que tu ne m'aimes?</p>
-
-<p>&mdash;C'est que tu es trop gaie. Tu ris. J'aurais
-voulu te voir triste pour les journées que nous
-avons perdues.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne les avons pas perdues, mon ami:
-elles t'ont apporté de la tristesse, de l'horreur,
-elles t'ont blessé. Et je te retrouve aujourd'hui
-et j'ai pu venir vers toi et nous nous disons des
-choses dans les bras l'un de l'autre et j'ai ta
-chair sous les mains, sous les lèvres, j'ai ton
-c&oelig;ur, là, qui s'inquiète, qui tâche à s'inquiéter
-près de mon c&oelig;ur, j'ai ton ennui de petit enfant,<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span>
-j'ai ta mauvaise humeur, ta bouderie contre le
-bonheur: que veux-tu encore?</p>
-
-<p>&mdash;Je veux t'aimer.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon chéri, aimons-nous en joie,
-aimons-nous en un tumulte, en une exaltation,
-en une allégresse. Tu me connais pourtant et tu
-sais combien j'ai besoin d'intimité, combien j'ai
-besoin de secret, d'être seule avec toi. Eh bien!
-aujourd'hui mon amour me semble bruyant,
-presque public, tout de clameur et de puissance.
-Il éclate, il se lâche, il hurle, il rit.</p>
-
-<p>&mdash;Chérie, chérie!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! quoi, il aurait fallu commencer par
-m'aimer comme un saint sacrement, par m'aimer
-en un songe, de loin, de si loin...</p>
-
-<p>&mdash;Je t'ai aimée de si loin et en un tel songe...</p>
-
-<p>&mdash;Ça t'a passé?</p>
-
-<p>&mdash;Non, ça ne m'a pas passé. Je te caresse,
-je souffre, je te touche, j'exaspère sur ton c&oelig;ur
-et sur ta chair, ma chair et mon c&oelig;ur&mdash;et mon
-songe dépasse, déborde mon délice et mon
-songe, comme un halo, comme une ténèbre
-épaisse couvre tout, vague, vole, emplit le
-monde.</p>
-
-<p>&mdash;Sois sincère: tu m'aimes et tu m'aimes
-bien, tu m'aimes fortement, en homme, et ce
-qui vaut mieux, en enfant impatient, fou, avide,<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span>
-qui pleure et qui trouve une furie, une fièvre
-nouvelle et féconde en pleurs et tu m'aimes,
-mieux que tout le monde, mais comme ferait
-tout le monde.</p>
-
-<p>&mdash;Chérie, chérie, aie de la pitié pour les
-heures et les jours que j'ai passés sans toi, à
-t'attendre. Aie pitié de ces heures si longues, si
-lentes, de ces heures de néant et de souffrance,
-où ma vie venait expirer à mes lèvres en un
-baiser, un baiser que je ne te pouvais donner.
-J'ai les lèvres gercées de ne pas t'avoir embrassée.</p>
-
-<p>&mdash;Et tu m'embrasses lourdement, étroitement,
-d'un baiser pointu, aigu, qui cerne, qui se multiplie
-et qui s'éternise.</p>
-
-<p>&mdash;Ne fais pas attention, chérie, et pardonne-moi
-ma férocité.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne te la pardonne pas, je l'aime. Je ne
-l'excuse pas car c'est ta seule excuse et ta seule
-raison de vivre. Et pourquoi sommes-nous ici,
-s'il te plaît?</p>
-
-<p>&mdash;Chérie, chérie, nous sommes venus ici nous
-mettre en dehors de l'humanité, nous sommes
-venus ici être des dieux, des dieux de tristesse.</p>
-
-<p>&mdash;Zut!</p>
-
-<p>&mdash;Chérie, chérie, pourquoi ne plus être toi-même?
-Tu es sortie de toi comme, un jour de<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>
-sortie, on sort de son couvent de pudeur et de
-pureté. J'ai remarqué que seule au monde et
-parmi toutes les femmes, tu étais femme du
-monde, que tu savais t'avancer avec la grâce de
-la décence, que ta démarche était parfaite comme
-la beauté. J'ai vu des filles dont les hanches saillaient,
-valsaient, perçaient l'étoffe, le décor, les
-rues, le siècle, et dansaient le cancan, dont les
-hanches avaient l'air d'être en vedette sur une
-affiche de music-hall et qui roulaient, littéralement,
-des filles qui ne savaient que faire de leurs
-mains, qui avaient une marche d'attente, de provocation,
-même quand elles ne voulaient pas, et
-d'abandon dans la honte, des filles qu'on tutoie
-de loin, par nécessité, pour les tenir à distance.
-Toi, on est toujours tenté de te dire:
-«Vous.»</p>
-
-<p>&mdash;Pas toi?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! moi, je tutoie Dieu. Mais chérie, te
-rappelles-tu les belles, les nobles lettres que tu
-m'écrivais? La tendresse s'y haussait à l'héroïsme
-et c'était une sérénité ardente et pure; le sentiment
-s'y haussait à l'idée et c'était profond et
-grand et le c&oelig;ur y devenait de l'âme. Je me
-sentais tout petit devant tes lettres: je t'y découvrais
-sainte et martyre et si innocemment, si
-furieusement, si savamment maternelle! Tu<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span>
-m'enveloppais de conseils, en même temps que
-tu me lançais ton lyrisme, et ton lyrisme s'éployait
-et me dépassait, s'enfonçait dans le mur
-et dans le ciel: Je pleurais de n'être pas digne
-de toi, de ne pas être aussi poète, aussi grand
-que toi, de ne pas pouvoir t'aimer autant que
-toi. Femme, femme, ta ferveur, ta foi, toute la
-religion qui éclataient à chaque mot, qui se fondaient
-en tous les mots d'amour, qui faisaient
-de tes lettres un globe d'or, d'or subtil, d'or
-liturgique s'enfonçaient en moi comme des
-pointes de remords, me revêtaient d'un cilice
-de honte. Moi qui croyais si peu, qui croyais
-par saccades, hystériquement, moi qui...</p>
-
-<p>&mdash;Laisse ça: tu ne m'humilieras pas. Je
-t'ai.</p>
-
-<p>&mdash;Chérie, chérie, tes belles lettres, tes belles
-pensées, tes images, ton acceptation résolue de
-l'amour et de ses dangers et ta timidité devant
-l'amour, tu n'imagines rien de plus joli, de plus
-délicat, de plus fort.</p>
-
-<p>&mdash;C'est le désir qui me dictait mes phrases.
-Laisse ça.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, chérie...</p>
-
-<p>&mdash;Ou laisse-moi. Ne sois pas hypocrite. N'aie
-pas à la fois le plaisir, tout court, et le plaisir de
-te faire de la peine et de m'en faire. Je suis toujours<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span>
-la femme ancienne, la femme de tes rêveries,
-de tes psychologies, de tes poésies. Mais je
-suis gaie aujourd'hui: je veux rester gaie et je
-veux que nos lyrismes soient des lyrismes en
-action. Et toi aussi, petit Tartuffe du sentiment!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! oui, chérie.</p>
-
-<p>&mdash;Ne dis pas ça comme ça. C'est à ton corps
-défendant que...</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas faire un calembour de fille.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es dur aujourd'hui pour les filles. Tu
-m'as écrit des lettres où tu les plaignais et tu
-rêvais à moi au milieu d'elles. C'était très bien.
-Qu'as-tu donc?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai que tu es trop gaie. En ces deux jours
-où je t'ai espérée et où j'ai désespéré de toi,
-toute mon existence est revenue et tous mes
-malheurs m'ont repris, de frais, m'ont secoué,
-m'ont courbé, m'ont empli, m'ont enduit de leur
-glu méchante.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'es tout entier qu'une plainte. Il te
-reste les yeux pour pleurer. Tu permets que je
-les embrasse?</p>
-
-<p>&mdash;Tout de même. Fais vite.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span></p>
-
-<p>Je ne puis en tirer autre chose, avec des caresses
-et des baisers et la plus qualifiée fureur
-amoureuse. Elle tient tant à être gaie, elle est si
-fatalement gaie aujourd'hui que, n'ayant rien
-pour me répondre, elle rit, pour ne pas parler,
-pour ne pas entendre. Elle ne veut rien savoir
-sinon qu'elle est là&mdash;et moi.</p>
-
-<p>Et ce sont des rires qui volent, qui m'enserrent,
-qui crépitent, qui éclatent sur moi, avec
-des baisers, qui entrent en moi, avec des baisers,
-qui fusent de moi, avec des baisers, c'est
-un bain de rires et il y a des rires en ses bras,
-en ses mains, en ses cheveux, dans tous les plis
-de ses vêtements.</p>
-
-<p>Je n'ai jamais été plus malheureux. Car ces
-rires me prennent et je vais rire moi aussi, je
-vais être joyeux, nerveusement, sauvagement
-et cette chambre va être joyeuse&mdash;qui n'est
-pas faite pour ça.</p>
-
-<p>Cependant la rieuse se lève, se campe, toute
-droite et rieuse: «Tu n'as rien à me demander?»</p>
-
-<p>&mdash;Tu veux que je te demande de te déshabiller?</p>
-
-<p>&mdash;Ou veux-tu que je te jette mes vêtements
-à la figure?</p>
-
-<p>&mdash;Je vais te déshabiller moi-même.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tu vas te fatiguer.</p>
-
-<p>Et les agrafes sautent, avec des rires encore,
-des rires dans les cordons qui se dénouent et
-qui rament, des rires dans le tournoiement des
-choses blanches et des choses bleues qui s'évident,
-qui meurent, qui tombent sur le fauteuil,
-des rires dans les hauts de meubles, des rires
-dans la lampe et un rire, un rire blanc, un rire
-rose, un rire en relief, un rire d'harmonie, un rire
-de chair, de lumière, de grâce, de ferme jeunesse
-résolue, son corps qui se dresse, qui s'infléchit,
-qui s'affirme et qui, tout de suite, disparaît, se
-voile, se drape... dans un drap.</p>
-
-<p>Ah! maintenant, chérie, ne fais pas d'effort
-pour m'égayer: la voilà, la gaieté, la gaieté
-tyrannique, la gaieté jumelle, la lourde et pire
-gaieté qui m'a pris, qui m'a tordu,&mdash;et le lit est un
-lit de rires. Nous rions pour rien, pour nous,
-pour tout, nous rions comme des enfants, comme
-des démons, nous rions comme si nous accomplissions
-un sacerdoce. Rire qui se varie, qui
-varie le labeur et la peine de notre volupté, qui
-se greffe sur notre volupté, qui jaillit de notre
-volupté, qui la voile, qui la viole, un rire qui se
-glisse en notre étreinte, qui nous sépare, qui
-nous unit, qui nous soude, qui nous confond. Ce
-n'est pas un rire épileptique: c'est la nature qui<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>
-tour à tour gazouille, crie, s'alanguit, vibre en lui,
-c'est un rire excusable.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi rions-nous?</p>
-
-<p>Nous sommes de petits et clairs animaux mais
-des animaux qui rient.</p>
-
-<p>Et quand tout est consommé, roidie et électrique,
-les yeux clos laissant filtrer un éclair
-trouble, les cheveux comme métalliques, le
-corps gaufré, la bouche durcie en sa lassitude
-avide, les bras ouverts, lâchant et retenant à
-la fois, le nez spasmodique, tu ris encore et je
-ris encore et nous sommes un monstre qui rit,
-qui rit de partout, malgré tout, malgré soi, qui
-ne rit plus que pour rire et qui va recommencer
-pour rire encore, qui va fuir de son épuisement
-pour rire et nous sommes une machine à rire, un
-rire bossué, crevé, échevelé, ruisselant, épars,
-un rire de sueur, de satisfaction, de désir, un rire
-d'horreur et d'éternité.</p>
-
-<p>Nous ne sortons de notre rire que pour y rentrer,
-pour rire plus fort, après avoir dit&mdash;en
-riant&mdash;des bêtises. Comme j'ai fait, de profil
-perdu, quelques grimaces, pour l'oreiller, pour
-le lobe de ton oreille, pour un peu de tes cheveux
-et pour ton &oelig;il aussi qui regardait de biais, tu
-m'as dit: «Avez-vous fini, monsieur singe?» du
-ton d'un clown anglais et je me suis précipité sur<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>
-ce «monsieur Singe». Je te l'ai renvoyé, en un
-baiser rieur, je te l'ai appliqué sur la joue et sur
-le c&oelig;ur, de deux baisers, je t'en ai barbouillé le
-visage, le corps et l'âme, de trois, de dix, de
-cent baisers.</p>
-
-<p>Et nos rires sont devenus des rires de panthères
-sans méchanceté.</p>
-
-<p>Tu m'as menacé:</p>
-
-<p>«Répète un peu.»</p>
-
-<p>J'ai répété.</p>
-
-<p>Tu as ajouté:</p>
-
-<p>«Tu vas voir.»</p>
-
-<p>Et j'ai vu.</p>
-
-<p>De tes ongles, tu t'es amusée longuement,
-patiemment à m'égratigner la poitrine et le dos.
-Je m'obstinais, riant plus fort: «Monsieur Singe!
-monsieur Singe» et tu t'obstinais, aiguë, les dents
-serrées, m'égratignant, sous mes baisers, sous
-mes rires, pour avoir à rire encore, plus fort,
-de toi, de moi, pour avoir à me plaindre et à
-me soigner en riant.</p>
-
-<p>Nous avons continué à nous aimer en riant;
-nous avons ri pour toute notre vie et pour
-la vie des autres&mdash;et ça a duré une heure,
-une heure et demie&mdash;pas plus.</p>
-
-<p>Tu t'es habillée de rire, tu m'as mordu d'un
-«Au revoir» en riant et ç'a été une fuite de<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span>
-rires et des rires qui restaient aussi&mdash;pour moi.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>J'en ai eu pour mon omnibus, j'en ai pour
-mon dîner, j'en ai pour ma nuit, pour...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mais qu'est-ce que cette lettre? Une écriture
-contrefaite, épaisse, insistant sur sa vulgarité
-et sa pesanteur. Et des lignes lâches:
-«M<sup>me</sup> Claire T... est restée avec vous aujourd'hui
-dans un appartement dont vous aviez la clef.
-Prenez garde à moi: je ne vous lâche pas,
-attendez-vous à tout.» Pas de signature, naturellement.
-Carte-lettre qui se tourne, qui s'ouvre,
-qui se ferme, qui offre toujours aux yeux la
-même ignominie. Je n'aurais pas imaginé que
-le service des postes fût aussi rapide. Elle m'est
-venue si vite, cette lettre!</p>
-
-<p>Il doit y avoir un service spécial des postes
-pour les canailles, contre les âmes et contre
-les c&oelig;urs.</p>
-
-<p>Mes rires? où sont mes rires? j'en avais
-horreur tout à l'heure. Il me les faut maintenant.</p>
-
-<p>Ils sont loin.</p>
-
-<p>Et elle est loin aussi, la rieuse. Et, si loin,
-elle a dû recevoir la même lettre, aussi ignoble,
-aussi rapide. Je tâche à me représenter son
-dégoût, sa terreur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span></p>
-
-<p>Je ne revois d'elle que son rire.</p>
-
-<p>N'aie pas peur, n'aie pas peur, chérie. Je suis
-là&mdash;mais lui, eux, où est-il, où sont-ils, où se
-cache cette chose qui a écrit cette lettre, cette
-chose qui se terre pour se lever sur mon chemin,
-sur ton chemin, pour nous épier, pour nous
-suivre, qui monte la garde, la méchante
-garde devant notre bonheur et qui lance sur
-lui les mots qui arrêtent, qui souillent, les mots
-qui ont vu, les mots-témoins qui ricanent,
-les mots-valets qui trahissent, les mots qui
-accusent, qui reprochent, qui menacent, qui condamnent,&mdash;sans
-mandat.</p>
-
-<p>Peu m'importe ce papier, peu m'importe le
-nom de l'infâme. Je le défie en son anonymat,
-je le défie, unité, et je le défie, légion: je ne veux
-rien suspecter parce qu'il me faudrait suspecter
-tout le monde, parce que tout le monde, n'importe
-qui, peut se glisser le long d'un secret,
-peut lire et voir à travers, peut baver dessus
-sans savoir, parce que tout le monde peut être
-au courant de tout, parce que le mystère,
-l'occulte ne choisit pas, se prostitue au hasard,
-se livre et livre les gens au hasard, parce que le
-mal, la haine, l'envie, la perfidie inutile est
-partout, parce que la trahison est nationale
-et internationale, qu'il suffit d'avoir du bonheur<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>
-pour être perdu, qu'il suffît d'avoir du c&oelig;ur
-pour sembler insulter ceux qui n'en ont pas,
-la foule, le monde, l'univers.</p>
-
-<p>Homme ou femme qui as écrit, qui as vomi
-cette lettre, sois tranquille; elle ne servira de rien.</p>
-
-<p>Demain, tu me verras monter chez moi,
-chez nous à pied et je m'éventerai avec ta lettre,
-de ta lettre, je me jetterai de la boue, de la
-honte, de l'humanité au visage, pour m'éveiller,
-pour ne pas m'endormir et m'ensevelir en mon
-lyrisme, en ma félicité, en ma divinité.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mais elle, elle, «Madame Claire T...?» Je
-l'évoque courbée sur cette lettre, courbée sur ces
-menaces, sous ses craintes; je l'évoque broyée,
-s'abandonnant, mourante. Non! je l'évoque riant,
-je ne puis me rappeler d'elle que son rire! J'ai
-possédé un rire, je suis l'amant d'un rire, je
-suis un demi-rire! Tes cheveux! ta bouche! tes
-yeux! Je ne les revois que mourant, s'échevelant
-en un rire et tu ris sur cette lettre, tu ris
-dans cette lettre, chérie, chérie...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tu n'es pas venue&mdash;et c'était inévitable. Tu
-avais reçu la même lettre, la mienne, son
-reflet de haine et tu t'en étais affolée. Tu n'as
-pas osé <i>crâner</i>, tu m'as envoyé un télégramme<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span>
-qui m'est arrivé, j'en suis sûr, en voletant
-d'effroi jusqu'à moi, sans porteur, sans autre
-intermédiaire que ta peur du danger, un télégramme
-haletant, craquelé, d'une haute et
-courte écriture se pelotonnant, cherchant à
-s'échapper, flageolante et vide, un télégramme
-éploré, un télégramme d'agonie&mdash;et j'ai imaginé,
-malgré moi, ton rire autour.</p>
-
-<p>Cette chambre est pleine de rire, encore, d'un
-relent de rire que je sens, que je vois. J'ai acheté
-un petit abat-jour pour le voir moins, j'ai essayé
-d'écrire pour moins entendre: le rire a percé
-l'abat-jour, a percé mes oreilles.</p>
-
-<p>J'ai fini: le rire m'a suivi.</p>
-
-<p>Sois content, anonyme: tu as réussi. Et tu
-ne savais pas que, avec toi, contre moi, il y
-aurait son rire à elle et mon rire, le rire qui t'a
-bravé, qui t'a attiré, le rire néfaste qui t'a créé
-et engendré tout armé, gros de larmes, inépuisable
-d'horreur.</p>
-
-<p>Il faut pourtant que je sache qui tu es, anonyme.
-Tu peux être plusieurs: des gens m'en
-veulent, parce que je n'ai pas voulu d'eux et
-de leur amitié, d'autres parce qu'ils n'ont rien
-à faire. Des voisins, des confrères ils sont
-trop! des domestiques, des filles!</p>
-
-<p>J'ai une piste.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span></p>
-
-<p>Ils sont deux qui vivent ensemble, en une
-tour d'ivoire qui est une tour de soleil et une
-tour de lune, une tour de marbre ou plutôt une
-tour d'immatérialité mauve car la lune et le
-soleil et les étoiles, c'est encore trop grossier
-pour eux. C'est le frère et la s&oelig;ur: ils sont poètes
-puisqu'ils sont frère et s&oelig;ur et qu'il est
-poète.</p>
-
-<p>Ils se nomment Tristan et Iseult sans effort,
-sincèrement, de par la volonté de leurs parents
-qui, les premiers entre les premiers, avaient
-entendu Wagner&mdash;dans le texte.</p>
-
-<p>Blonds comme on n'est blond que dans les
-légendes, beaux comme on est beau dans l'au-delà,
-si purs en leurs regards, leurs gestes, leur
-démarche et leurs doigts, si visiblement vierges,
-si ouvertement ingénus et désabusés,
-célestes de naissance, anges par vocation, ils
-sont harmonieux en leurs discours et leurs
-silences et chantent quand ils veulent parler. Leur
-affection est pour tous ceux qui les connaissent
-une consolation de l'existence et un avant-goût
-de l'au-delà. Nonchalamment, dédaigneusement,
-ils égrènent un chapelet de sublimités,
-et épandent, sans la couper, la beauté en des
-phrases qui se dorent de tous les ors et se doublent
-de tout azur. Rien ne trouve grâce devant<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span>
-eux; que dis-je? rien ne les blesse, rien ne les
-touche, rien n'existe que les idées, les utopies et
-les ailes. Assis en leurs hautes chaises, ils rêvent
-mollement, imperturbablement, comme ils prieraient.
-Tristan a permis à des fidèles de lire des
-poèmes lyriques, sans violence où l'élégie&mdash;la
-plus noble élégie venait attendrir et nuancer de
-discrétion l'audace de son génie.</p>
-
-<p>Quant à Yseult, elle est musicienne et
-transpose les musiques pour séraphins, pour
-monades et pour Dieux. C'est un délice vivant
-et si peu vivant, c'est une extase ambulante, si
-peu, qui ne sait pas ce que c'est que les rues,
-qui ne sait pas ce qu'est le chemin de fer, ce
-que sont les bateaux à vapeur et qui erre dans
-les forêts, sur les mers et dans les clairs de lune
-après y avoir été amenée par l'envol d'une
-Chimère.</p>
-
-<p>Eh bien! ce couple, cette extase, cette immatérialité,
-c'est ma lettre anonyme.</p>
-
-<p>Chacun a écrit la sienne, lui et elle, chacun
-a espionné, lui et elle, moi et toi, chère,
-chère «Madame Claire T...!» Claire! Prénom
-que je n'ai jamais prononcé, prénom devant
-lequel j'ai hésité! Il ne vous a pas émus, misérables,
-ce prénom magique, il ne vous a pas
-retenus comme au seuil d'une grotte enchantée,<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>
-comme au seuil du paradis lumineux? Ah! ah!
-un mot, un mot de plus, à ajouter aux mots qui
-frappent et qui font saigner, un mot bref, qui
-ne fatigue pas. Et votre main l'a craché, votre
-main de scandale et de ténèbre.</p>
-
-<p>Canailles! canailles!</p>
-
-<p>Chaste et pâle Tristan, je ne sais pas si tu as
-aimé ma maîtresse ou si tu l'as désirée&mdash;je ne
-suis pas de ces gens qui peuvent établir une distinction,
-une gradation, un pont entre l'amour
-et le désir et qui peuvent entre eux jeter un précipice&mdash;,
-je ne sais même pas si, pour parler
-le style de la Bible, tu l'as convoitée: je sais que
-tu l'as obsédée de ta mélancolie, de tes plaintes,
-de ton néant lacrymatoire que tu prodiguais,
-de ton infortune, de ta souffrance, que tu l'as
-souillée de tes supplications et de ton désespoir,
-que tu as exercé sur elle le plus effroyable chantage
-à la tristesse, le chantage à la pitié, le chantage
-à la fraternité, le chantage à l'âme-s&oelig;ur.</p>
-
-<p>Et, de ta Tour d'ivoire, tu es descendu dans
-la rue, tu as bu chez des marchands de vin et le
-peuple t'a marché sur les pieds, a grouillé autour
-de toi et sur toi, tu as attendu en des coins
-d'ombre, en des murs gras, tu as suivi des
-omnibus, tu as filé des fiacres, et ta s&oelig;ur&mdash;ton
-rêve de s&oelig;ur,&mdash;a sali ses souliers dans des<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span>
-ruisseaux, courant, suant, se tachant, culbutant
-pour le plaisir, pour le plaisir de trahir.</p>
-
-<p>Dévouement? A toi.</p>
-
-<p>Ah! c'est beau! c'est très beau!</p>
-
-<p>Mais ne me demande pas d'admirer&mdash;puisque
-tu ne peux même pas me demander de te
-punir, puisque tu m'es sacré&mdash;à cause de
-ta trahison, puisque, étant entré dans mon secret
-par la petite porte, la porte de l'assassin, tu fais
-partie de mon secret, comme le meurtrier qui,
-après avoir tué le prêtre en son église, demeurait
-en sûreté en cette église: jouis du droit d'asile
-et va... va...</p>
-
-<p>C'est moi qui fuis: il me semble que tu es tapi
-en cette chambre, et que tu emplis cette chambre.
-Non.</p>
-
-<p>Il y a une voix qui entre ici, une voix basse,
-gluante et pointue, une voix où tout tremble, où
-tout implore:</p>
-
-<p>&mdash;La charité, messieurs et dame!... pauvre
-vieillard de soixante-quinze ans, incapable de
-gagner sa vie!...</p>
-
-<p>Je ne puis pas voir, je ne puis me préciser
-la hideur grimaçante et chenue de cet homme, sa
-sordide sérénité. Cette vieillesse qui traîne dans
-la rue, cette misère croupissante, cette désolation
-qui, des confins de la vie plonge dans la mort, se<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span>
-précipite dans ma chambre et, sans me menacer,
-me prend, me prend pour toujours, voix
-d'outre-tombe qui prolonge la misère, qui m'offre
-toutes les misères, qui m'entraîne dans les mailles
-du filet de Misère.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Y aura-t-il une place en ma chambre pour
-ton évocation à toi, chérie, pour ta haute et câline
-apparition, pour chasser d'ici la trahison et la
-détresse? Apercevrai-je, en un mirage consolant,
-ton pensif visage d'espoir? Ah! je t'aperçois et
-je ne perçois qu'un rire, un rire éclatant, sans
-pensée, un rire effroyable, ton rire, notre rire
-d'hier!</p>
-
-<p>Je fuis, je fuis plus ton rire, ton effroyable
-rire que tout le reste, ton rire qui clame, qui
-s'étend sur la trahison et sur la misère qui, plus
-effroyable, ensevelit en lui&mdash;pour les ressusciter&mdash;ma
-douleur, mon trouble et mon inquiétude.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je me suis arrêté à la terrasse de café où je
-me suis arrêté déjà, où j'ai rencontré ton mari,
-où je le rencontre encore. Cette fois-ci, je lui ai
-demandé:</p>
-
-<p>&mdash;Votre femme va bien?</p>
-
-<p>d'une voix tordue et brisée, sèche comme la<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span>
-fièvre, âpre et courte comme la peur, et je me
-suis approché de lui, tout près, pour boire ton
-image en ses yeux, pour lui voler ton immédiat
-souvenir. Il m'a répondu:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, très bien.</p>
-
-<p>Et les larmes me sont venues. C'est que
-je subissais ton martyre, chérie, ton incessant
-supplice de dissimulation et de simulation, ton
-effort pour paraître calme et joyeuse, joyeuse
-et&mdash;j'en étais sûr,&mdash;tu pleurais maintenant,
-tu t'effarais, tu t'affolais à ton aise, loin de ton
-époux&mdash;qui était là.</p>
-
-<p>Et je t'évoque...</p>
-
-<p>C'est ton rire qui me frappe en plein visage,
-ton rire jaillissant de ma mémoire, jaillissant du
-passé pour m'éclabousser et m'éclabousser de
-sang, ton rire s'égrenant, glougloutant, menu,
-compact, total.</p>
-
-<p>Une vieille femme, genoux fléchissants,
-allonge sa face, son cou plissé, ses rides vers
-mon cou:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai quatre-vingt-six ans, jeune homme,
-tousse-t-elle si lentement, et j'ai faim.</p>
-
-<p>Ton rire, chérie, ton rire fuse derrière la vieille
-femme, l'auréole d'une auréole malfaisante et je
-me recule de ce cadre de rire, de cette niche
-agressive de rires.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span></p>
-
-<p>La vieille femme ramasse ses vieux membres
-et ses vieilles rides, comme elle ramasserait des
-sous, et s'en va, d'un pas usé, du pas dont un revenant
-s'en retourne vers la tombe&mdash;où il était
-mieux. Elle n'est pas triste&mdash;elle ne peut plus
-être triste&mdash;elle a connu tant d'échecs!</p>
-
-<p>Je me rue sur elle, à travers le fantôme de
-rire, je lui donne convulsivement des pièces de
-bronze qui débordent son attente; et des remerciements
-pénibles, trop de remerciements, filtrent
-vers moi, des remerciements qui me font
-peur, qui m'apportent le malheur, qui m'attirent
-de plus en plus dans le chemin de misère et qui
-m'y clouent...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et ton rire, chérie, me suit dans mon taudis
-solitaire, en mon petit lit à moi, se glisse entre
-mes camarades, vole de mes livres, de mes cauchemars,
-de mon sommeil.</p>
-
-<p>Ne ris plus, ne ris plus, chérie! Mais on ne
-commande pas aux absents!</p>
-
-<p>On ne commande pas au passé quand il revit.</p>
-
-<p>Ton rire, je le retrouve dans les rues, dans les
-aboiements des chiens, dans les rires même qui
-fleurissent dans les rues, les rires des petites
-ouvrières, des filles, des oisifs et des sergents de
-ville.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span></p>
-
-<p>J'ai rêvé à ton enfance, chez nous, et ton rire
-a revécu dans tes rires d'enfant; j'ai rêvé à ta
-ville natale, à cette dormante Péronne, si triste,
-si légendaire, si enfoncée dans les siècles&mdash;et des
-rires se sont égaillés de ses tours, des rires ont
-glissé des jours de ses dentelles, ont passé à
-travers ses batistes, ont crépité sur ses marais,
-ont rougi ses briques, ont bondi des murailles,
-de ses couvents, rires vert-de-grisés, rires nostalgiques,
-rires millénaires; des rires de bronze
-ont été chassés de ses canons encloués, des rires
-se sont élevés de ses tourbières, des rires ont
-été secoués par les cloches de ses églises et des
-rires se sont échappés, en boitillant, des rires
-étroits, de son hôpital.</p>
-
-<p>J'ai rêvé à ton père mort jeune, à ta mère
-sitôt morte et des rires ont violé leurs cercueils;
-je t'ai évoquée, jeune orpheline: rires en cornette,
-rires en crêpes, rires partout!</p>
-
-<p>Et notre chambre est trop étroite pour tous ces
-rires et mon c&oelig;ur est trop étroit pour leur amertume:
-je ne puis les cracher, ces rires, avec des
-larmes. Je ne puis pleurer, comme un vieil
-homme, pleurer les larmes qui toussent, qui
-hoquètent, qui écartent.</p>
-
-<p>Et huit longs jours m'encagent en tes rires,
-huit jours sans nouvelles, huit jours de rage, de<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>
-douleur et d'impuissance qui s'étirent entre l'attente
-d'une lettre d'amour et l'attente d'une lettre
-anonyme, huit jours raidis, huit jours qui retombent,
-l'un après l'autre, usés sans avoir servi.</p>
-
-<p>Je t'envoie du courage, poste restante, et&mdash;n'est-ce
-pas?&mdash;tu n'oses pas retirer mes
-lettres et tu vis, cloîtrée en ta terreur, haletante,
-guettant l'arrivée de ton mari pour te mettre à
-sourire, longuement, et pour figer sur tes lèvres
-ce sourire difficile, ce sourire de momie torturée?</p>
-
-<p>J'entends ton rire sourdre de mes mots qui se
-débattent et qui hésitent en leur appel, sourdre
-de mes désespoirs, sourdre de la fatalité qui
-nous étreint, qui nous sépare, qui nous précipite
-loin de l'autre après deux baisers contrariés
-et disjoints.</p>
-
-<p>Je veux travailler, tracer des mots indifférents:
-ton rire, ton rire, encore!</p>
-
-<p>Ah! chérie, reviens pour que je ne t'entende
-plus rire!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tu reviendras.</p>
-
-<p>J'ai reçu une lettre de toi, enfin, une lettre de
-tendresse, de récriminations, de reproches sanglotants
-et d'étreintes contenues et sanglotantes
-aussi, une lettre ratiocinatrice, de belle et large
-raison et d'une passion si exacte, si jolie, si<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span>
-noble, si stricte, lettre digne d'une matrone
-romaine et d'Eloa, de M<sup>me</sup> de Sévigné, de M<sup>lle</sup> de
-Lespinasse, lettre d'héroïne et de martyre.</p>
-
-<p>Et ton rire, ton rire infatigable, l'encadrait,
-tournait autour.</p>
-
-<p>Je cours au rendez-vous que tu m'as donné
-pour tromper ton rire.</p>
-
-<p>Par un caprice, par une prédestination, par un
-exquis sentiment de pudeur, de poésie et de lointain,
-tu m'as dit de t'attendre au Trocadéro, au
-milieu de la galerie.</p>
-
-<p>J'y devance l'heure que tu m'as indiquée, je
-m'y morfonds, je m'y affole. Jamais je n'eusse
-cru à un tel nombre de galeries.</p>
-
-<p>C'est le labyrinthe même.</p>
-
-<p>Pour y retrouver la frêle Ariane qui veut y
-renouer le fil de notre fable, j'erre, j'erre solitaire&mdash;et
-pas assez solitaire. Des gens tournent
-et montent qui sortent de je ne sais où.</p>
-
-<p>Et les dieux captifs ne sortent pas pour me
-protéger, pour m'encourager. Des allumeurs de
-réverbères et des agents s'y relaient et la pauvre
-rouille des arbres et la triste blancheur des
-statues, le jardin chauve en contre-bas, sous la
-lividité des pierres et des arches, des voûtes et
-des portes, des colonnes et de l'écho, tout se
-mue en des rires, en ton rire, chérie, ton rire<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span>
-qui se courbe, qui tourne, qui monte, qui descend,
-qui s'engouffre du jardin sous la galerie,
-qui, des portes closes, se rue dans la galerie,
-ton rire qui, des bouches invisibles des dieux
-hindous aux bouches muettes des agents, des
-vagabonds et des allumeurs de réverbères, aux
-bouches blanches des statues, des troncs des
-arbres aux feuilles-fantômes, prend tout, roule
-sur tout, agite tout, valse&mdash;en quelle valse
-immense, redoublante&mdash;de l'écho au crépuscule,
-et grandit avec la nuit.</p>
-
-<p>Je vais d'une sortie à l'autre sortie et je reviens:
-ton rire tue les minutes! tant de minutes
-sous lui, s'en nourrit, s'en engraisse, ton rire
-déborde ces voûtes, déborde ce jardin, galope
-jusqu'au Champ-de-Mars, jusqu'en haut de la
-Tour Eiffel et retourne à moi en une poussée,
-en un soufflet gigantesque, le soufflet de tout
-l'enfer, de toute la méchanceté, de toute la
-bassesse humaine, le soufflet dont le démon
-souffletterait l'idéal et ton rire spasmodique, haletant,
-précipité me frappe et s'éloigne pour me
-frapper encore, pour me prouver que je n'ai plus
-rien de toi, pas même le souvenir et la mélancolie.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ah! merci! chérie! tu te jettes contre ton
-rire: c'est toi, c'est toi! Te voilà!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="I-VI" id="I-VI">VI</a></h2>
-
-<h2>LES JEUX DE LA LUMIÈRE ET DU HASARD</h2>
-
-
-<p>Tu me fais signe de ne pas aller à ta rencontre
-et, de ton long pas d'honnête femme, tu
-viens à moi, sans en avoir l'air.</p>
-
-<p>Et tu n'hésites plus, tu te laisses prendre, tu
-me prends, et, au beau milieu de la galerie,
-cependant que le jardin, les statues se taisent,
-s'apaisent, se recueillent pour notre communion,
-nous nous embrassons à pleine bouche,
-nous nous acharnons à notre baiser, nous nous
-embrassons, d'un seul baiser, pour les jours où
-nous ne nous sommes pas embrassés, et, sans
-honte, d'un seul sanglot, nous pleurons, nous
-pleurons ensemble.</p>
-
-<p>Nos larmes jumelles se brisent l'une contre
-l'autre, se joignent, se mêlent et nous nous
-serrons plus fort, nous pleurons plus fort, de
-tout notre c&oelig;ur, de notre semaine vide, de tout
-nous. Chérie, chérie, ces galeries, ces salles fermées,<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span>
-tout est plein de douleurs d'amour, de
-rencontres aussi et de pleurs, de pleurs doux-amers,
-comme disait notre Pléïade.</p>
-
-<p>Toutes les légendes, toutes les amantes sont
-là, à peine raidies par les siècles et nous ne faisons,
-nous ne ferons rien de nouveau: les gens
-là-dedans ont aimé et sont morts avant nous.</p>
-
-<p>Mais en cette solitude sur quoi tombe la nuit,
-tu ne nous sens pas assez seuls: il y a trop de
-lyrisme, trop de résignation, trop de fatalité
-derrière nous, tu m'entraînes en notre secret,
-tu me tires en notre histoire qu'il faut continuer:</p>
-
-<p>C'est un fiacre où tu as encore à pleurer,
-pour les rires que, malgré toi, tu m'as infligés.</p>
-
-<p>Tu t'es mise à pleurer et à attendre la suite
-de mes pleurs tout de suite, en un coin, mais le
-cocher me rappelle: «Où faut-il vous conduire?»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>C'est vrai: il faut nous conduire quelque part.
-Tu m'as fait te chercher très loin, chercher très
-loin tes larmes.</p>
-
-<p>Il faut aller ailleurs, suivre ailleurs tes larmes:
-les voitures ont des roues et ne peuvent vous
-laisser aimer en place: l'amour est vagabond
-chez elles.</p>
-
-<p>Je m'inquiète, je ne trouve pas, je dis au<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span>
-cocher: «A Notre-Dame!» Nous avons eu des
-dieux derrière nous ici, sans les voir; allons
-voir d'autres dieux, un autre dieu.</p>
-
-<p>Et tu t'affoles tout à fait: «Regarde, regarde:
-je suis suivie, nous sommes suivis!»</p>
-
-<p>Et tu trembles, sous mes baisers. Tu regardes
-par le petit carreau voilé: tu interroges les
-lourdes lanternes anonymes, qui, de leur rectangle
-rouge ou blanc, coupent la nuit.</p>
-
-<p>Mais nous voici un auxiliaire: le brouillard,
-le brouillard qui nous enveloppe, qui nous poudre
-le long des quais, le brouillard qui nous
-précède, courrier épars de mystère et qui nous
-suit, gris, épais, subtil protecteur.</p>
-
-<p>La Seine, opaque, rêve auprès de nous: des
-lumières dansent sur elle; c'est un paysage
-pesant, opaque, halluciné.</p>
-
-<p>Et je veux que tu me contes ta vie, depuis
-ces jours qui sont pour moi des rires-suaires.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tu me contes des terreurs, des soupçons
-autour de mes soupçons, ailleurs, plus loin,
-plus près, tu me contes une farouche et blêmissante
-attente d'autres lettres, d'autres menaces,
-plus directes et une fureur vaine de baisers,
-une tendresse chaude et murée en un terrier de
-bête traquée, une prison humaine et une vraie<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span>
-prison, froide dans le froid, stoïque, se rétrécissant
-avec une seule porte, en dehors: la porte
-par où entre le danger, par où entre&mdash;non le
-remords, grand Dieu!&mdash;mais le reproche, par
-où entrent la jalousie, l'envie, la colère, la haine:
-la porte des vices et des malheurs. Prison où
-on n'écrit pas, où on n'espère pas. Prison où
-l'on s'impatiente, où l'on ne crie pas pour ne pas
-faire de bruit, où l'on hurle, où l'on sanglotte,
-où l'on agonise, où l'on meurt,&mdash;en dedans!</p>
-
-<p>&mdash;Et te voilà, chéri, tu as été sage, au
-moins? Tu as pensé à moi, à nous? Es-tu remonté
-chez nous?</p>
-
-<p>&mdash;Mais je n'en ai pas bougé, ma chérie, je
-t'ai attendue, si cruellement, si longuement!
-j'écoutais les voitures, une à une.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as pas entendu la mienne? Je me
-faisais promener au pas autour de chez nous,
-tous les jours, je passais, je repassais âprement,
-violemment.</p>
-
-<p>&mdash;Et tu n'entrais pas?</p>
-
-<p>&mdash;C'était périlleux: tu comprends, je voulais
-bien risquer de me faire prendre pour
-quelque chose mais pour rien!</p>
-
-<p>&mdash;Pour rien?</p>
-
-<p>&mdash;Tes volets étaient obscurs, sans rais,
-sans raies de lumières.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! chérie! pour ménager tes yeux, pour
-t'enfermer en un plus strict cercle d'amour,
-j'avais acheté un abat-jour!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne savais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! de te savoir si près de moi et si grave,
-si ardente, combien je déteste plus mon désert,
-mon désert irrité, avide, peuplé de rires, peuplé
-de ton rire, tu sais, ce rire dont tu as empli,
-dont tu as débordé notre dernière après-midi?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me souviens plus: j'ai tant pleuré!
-mais si ça t'ennuie, je ne rirai plus.</p>
-
-<p>&mdash;Ris, ris tout de suite.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais plus.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! taisons-nous, chérie, et retenons
-avarement notre souffle, enlaçons-nous plus
-muettement, plus sauvagement en cette voiture
-qui boite le long du fleuve et qui ne peut pénétrer
-en ces lumières qui se varient et qui frémissent
-parmi des barques. Tenons-nous sans
-parler, comme des pauvres gens&mdash;que nous
-sommes&mdash;qui n'ont plus que leur amour, leur
-amour nu et dépouillé, les nerfs visibles, les
-chairs tailladées, leur pauvre amour, sans sourire,
-sans chansons, sans paroles, leur pauvre
-amour pauvre et grand, puissant par sa misère,
-comme la faim. Et nous allons prier Dieu pour
-nous, qui est loin. Nous ne prierons pas Dieu,<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span>
-chérie: il n'est pas là, il n'y est pas pour nous.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Notre-Dame se dresse, gonflée de saints et
-de vierges folles.</p>
-
-<p>Il est dit que nous n'aurons les dieux qu'en
-bordure, que nous ne les atteindrons pas:
-d'ailleurs avons-nous besoin d'aller chez eux?
-Ne les avons-nous pas sur nous, autour de
-nous, en nous, en cette voiture basse et cahotante,
-tous les dieux, les tiens, les miens, ceux
-qui s'occupèrent d'amour, les dieux de courage,
-de ferveur et d'héroïsme, les dieux de
-souffrance, les dieux de jeunesse et de larmes?</p>
-
-<p>Je me sens si pur de cet afflux de divinité que
-je te propose, si tu as peur, de ne plus t'aimer
-que d'âme, en cul-de-jatte platonicien.</p>
-
-<p>Mais, émue de ma candeur et de ma bonne foi,
-tu m'embrasses, pour me remercier, d'un tel
-baiser, d'un baiser si passionné, si fécond, si
-tyrannique que je te le rends, ton baiser, de
-mon humanité, de ma bestialité, de ma chasteté
-ancienne, et que nous scellons de ce baiser
-des noces nouvelles, païennes, totales, fauves et
-que la volupté promise, la volupté proche, l'âcre
-et délicieuse volupté de demain déborde cette
-voiture, déborde notre tristesse, déborde nos regrets,
-nos ennemis, notre malheur, notre désir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Viens, viens tout de suite!</p>
-
-<p>&mdash;Où?</p>
-
-<p>&mdash;Chez nous.</p>
-
-<p>&mdash;Il est trop tard et tu n'y penses pas.</p>
-
-<p>&mdash;Si j'y pense!</p>
-
-<p>&mdash;Et j'ai trop peur!</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as pas peur: le bon brouillard qui
-nous a fait blancs, qui nous a rajeunis et poudrés
-et notre baiser, chérie, notre baiser énorme
-et fin, qui a claqué, qui a rugi et qui a murmuré,
-comme un torrent qui va grossir et
-comme une source aussi, source de nouveaux
-baisers, source d'amour et de tous les amours,
-notre baiser-trompette et notre baiser-harpe,
-notre baiser d'appel, notre baiser de fouille,
-notre baiser de reconnaissance, de prise de
-possession, de communion, de grâce, de
-force, de tendresse et de fureur, ah! tâche à
-y échapper, chérie! enfuis-toi de ce baiser, un
-peu, pour voir! Tu es sa prisonnière, son
-esclave!</p>
-
-<p>&mdash;Et toi?</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Et les lettres anonymes?</p>
-
-<p>&mdash;Aussi! Et l'univers aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, pour le garder à nos lèvres, nous
-ne nous embrasserons plus? Nous ne pourrons<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>
-plus nous embrasser aussi bien? Et ce baiser-gigogne
-sera-t-il stérile?</p>
-
-<p>&mdash;Embrassons-nous, embrassons-nous, chérie.</p>
-
-<p>&mdash;Tant que ça?</p>
-
-<p>&mdash;Plus.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais te quitter.</p>
-
-<p>&mdash;Parce que nous nous embrassons?</p>
-
-<p>&mdash;Non; parce que j'ai à rentrer. Et puis,
-nous nous sommes retrouvés, nous nous retrouverons.</p>
-
-<p>&mdash;Chez nous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>&mdash;Tu m'as dit: oui d'une voix qui se reprenait
-à avoir peur et pour n'avoir pas plus peur,
-pour avoir peur toute seule, tu es descendue,
-rapidement.</p>
-
-<p>Et j'ai gardé mon fiacre désaffecté et je l'ai
-gardé longtemps parce qu'il restait sur la buée
-de la vitre une ligne nerveuse et claire que tu
-avais tracée et déchirée dans la nuit de ton
-doigt pour voir de la lumière, pour retrouver
-ta route, la route de ta fuite. Les lumières que
-tu avais requises par cette trouée se glissaient
-jusqu'à moi, me frappaient, m'appelaient. Je ne
-les voyais pas. J'évoquais ta main, ton doigt<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span>
-que tu avais retiré d'une caresse pour plonger
-dans la vie, la vie qui n'est pas à moi et je considérais,
-pâle, terrible, tout ce qui me restait de
-toi, cette égratignure de la vitre embuée.</p>
-
-<p>Et c'est peut-être tout ce qui me restera de
-toi, un soir, pour mes autres soirs, une ligne de
-lumière sur un champ de larmes!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et j'ai tort d'être triste: je t'ai.</p>
-
-<p>Je t'ai eue là, dans cette voiture et je t'ai dans
-cette chambre où tu te risques, de plain-pied,
-de ton pied qui se déchausse.</p>
-
-<p>La porte grise de ma chambre se dérobe, en
-un mur gris; elle est difficile à voir et à toucher,
-c'est comme une caverne qui s'enfonce au
-flanc d'une vieille maison, en face d'une loge où
-mes concierges achèvent de vivre, sans plus se
-hâter qu'ils ne se sont hâtés dans la vie, si
-vieux, si polis, si résignés!</p>
-
-<p>Ma concierge entre, avant nous, de son pas
-de vieille femme, en notre temple d'adolescence
-d'hier, usée et morte pour permettre à notre
-extase d'aujourd'hui d'être chez soi, refait le
-lit, nettoie la chambre et traîne sa mécanique
-vieillesse en dehors, tire dehors sa pauvre
-vieille figure naïve et charmante en ses plis,
-comme une face qui n'a jamais menti, jamais<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span>
-trahi, qui ne sait pas, qui ne veut pas savoir.</p>
-
-<p>Et nous sommes chez nous.</p>
-
-<p>Je t'attends, à vrai dire, et je t'attends plus
-que de raison.</p>
-
-<p>Je romps mon ban, à deux heures: j'ai déjeuné
-en public, après m'être levé, sans retard, et
-j'ai semblé manger avec plaisir, causer, m'intéresser
-aux mille riens de la vie publique et
-de la vie privée, en commun, et je m'évade
-vers notre intimité, vers toi, vers ma vraie
-vie.</p>
-
-<p>Je monte lentement pour m'accoutumer au
-bonheur, pour entrer sans stupeur et sans
-clameur enthousiaste, en notre joie; je laisse
-un peu le jour mourir puis, pour te faire
-venir plus vite, je crée la nuit chez nous, je
-ferme les volets et je reste seul en face de la
-lumière, en face de cette lampe qui brûle pour
-toi et qui t'attend, qui t'attend.</p>
-
-<p>En cette rue peu passante, où des voix s'alanguissent
-et s'en vont, où des sabots se suivent
-et se ressemblent, où les voitures d'enfant crient
-aigrement sous la lassitude d'invisibles nourrices,
-des voitures glissent, funèbres, emportant
-mon espoir, des voitures qui semblent entrer
-chez moi, de force, qui crient jusqu'à moi, qui
-marchent sur moi, en quel nombre! Tu ne sais<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span>
-pas, chérie qui ne viens pas, en quel état je me
-tais et je me tords.</p>
-
-<p>Cette voiture qui tousse, qui crache, qui siffle
-va te déverser en l'acuité la plus qualifiée de ma
-fièvre, à la pointe de mon désir, au tourbillon
-de ma furie. Tu tombes à point et mon extase
-se ramasse, son leurre se double: c'est toi, c'est
-toi; la vérité, la volupté vont justifier mon
-erreur, vont jeter de la raison,&mdash;et quelle
-somptueuse raison!&mdash;sur le laborieux squelette
-de mon hallucination continue. Mon lit
-amical, mon lit d'attente va se transformer, je
-vais en bondir pour lui revenir avec toi!</p>
-
-<p>Mais c'est en vain que j'ai gardé mon souffle:
-le fiacre sourdement s'éloigne! Heureux encore
-quand c'est un fiacre et quand, en ma folie, je n'ai
-pas promu au rang de fiacre, une patache d'épicier
-ou un camion de marchand d'eau de Seltz.</p>
-
-<p>Je devrais, par un sens subtil, reconnaître de
-loin ta voiture; je reconnais toutes les voitures
-et j'exaspère mon désir, je peuple amèrement
-ma solitude et quand tu arrives, enfin! tu arrives
-tard, quand je t'ai perdue des fois et des fois et
-quand ma lampe a désespéré avec moi et qu'elle
-baisse, qu'elle baisse sous mes yeux clos.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Car je ne veux rien voir de cette chambre où<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span>
-tu fus, où tu n'es pas, de cette chambre où
-chaque objet me crie non ton nom,&mdash;je ne te
-nomme jamais,&mdash;mais ton corps, tout ton
-corps et chaque détail de ton corps, je ferme les
-yeux pour mieux songer à tes yeux clos, à tes
-yeux rétrécis par l'extase et la volupté et laissant
-s'épaissir je ne sais, je sais trop quelle
-lueur trouble, grosse de divinité et d'infini!</p>
-
-<p>Je ferme les yeux pour avoir un regard plus
-avide, plus frais, plus prenant lorsque tu t'approcheras,
-un regard qui se lavera sur toi de
-toute sa nuit, qui se reposera sur toi de tout
-son repos et qui te saisira et qui gardera assez
-de toi pour tous les pores aveugles de mon
-corps, de ma peau, pour les ventricules et oreillettes
-aveugles de mon c&oelig;ur, pour toute mon
-anatomie éparse, pour mes entrailles, pour
-mon âme, pour tout moi.</p>
-
-<p>Je tâche à t'oublier tous les jours pour que
-tu me sois nouvelle et enchanteresse, pour que
-tu m'éblouisses de ta fraîcheur, de la magnificence
-ambrée de ta personne, de l'harmonie
-changeante de ton être! Tes yeux ont une manière
-de fixer, de laisser retomber ce qu'ils
-fixent, une manière d'attirer, de juger, de négliger,
-si particulière!</p>
-
-<p>Tu as une franchise si claire et si nuancée<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span>
-des yeux, de la bouche, des bras, du corps! Tu
-as une pudeur et une honte si fières! Et tu as
-une telle douleur en toi, une douleur si éternelle
-et si belle!</p>
-
-<p>Ah! chérie, comme il faut que je précipite
-ma sensualité! Comme il faut que je précipite
-toutes les nuances de ma pitié, de mon admiration,
-de mon respect! Comme il faut que nous
-nous hâtions!</p>
-
-<p>L'abat-jour enfoncé sur notre secret, les draps
-tirés sur notre frisson, les lèvres collées à nos
-lèvres, muettes parce qu'elles ont trop à dire et
-nos âmes errant, s'attristant et se réjouissant à
-la fois!...</p>
-
-<p>Mais ce serait un mémorial de fatuité, de vulgarité
-et de satisfaction parce que les nuances
-échappent, parce que de notre pureté, de notre
-innocence dans le péché, de notre fureur sainte,
-de notre emportement liturgique, de la lenteur
-passionnée de nos caresses, de nos caresses psalmodiées,
-il ne nous reste que ce que nous nous
-donnons l'un à l'autre et pour nous, chérie, pour
-nous seuls, pour ne pas transmettre aux autres,
-pour ne pas chuchoter aux autres, même en rêve!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et, des jours où je t'ai attendue toute la journée,
-je me languis vers ma petite chambre,<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>
-l'autre, là-bas, où m'attend l'éloquent enlacement
-de quelques phrases, bouclées, comme des
-bras d'étreinte, et qui me font pleurer, délicieusement,
-avant de dormir, qui me font dormir la
-bouche ouverte, serrée, ovale étroitement, en
-un baiser offert, en un baiser espéré, sans
-aigreur, qui dure toute la nuit et qui dure le
-matin, aussi, car je veux dormir longtemps,
-plus longtemps,&mdash;jusqu'à toi...</p>
-
-<p>Les jours où je t'ai eue, je voudrais,&mdash;oh!
-à l'heure seulement où je rentre,&mdash;ne t'avoir
-pas eue, pour trouver une lettre de toi, pour
-tomber, le c&oelig;ur le premier, en des mots et des
-phrases de toi, pour avoir la douceur réelle et la
-vaine douceur, plus subtile et plus rare, pour être
-heureux d'avoir été heureux, pour être heureux
-d'être malheureux.</p>
-
-<p>D'ailleurs, sans vanité, tu peux être contente
-de moi: je ne t'ai jamais fait part de mes impatiences,
-je t'ai toujours accueillie comme la
-déesse la plus pure et qui prévient jusqu'au
-désir, j'ai été soumis, petit garçon, j'ai lutté
-avec toi de candeur, de gentillesse, de politesse,
-de tendresse, de gâterie et de cajolerie.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et je t'ai fait pleurer deux fois, tout de même,&mdash;et
-c'était à cause de ton mari.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span></p>
-
-<p>Je t'ai dit la première fois, tout simplement:
-«Je voudrais le voir mort. J'ai prié Dieu qu'il
-le fasse mourir.»</p>
-
-<p>C'était vrai. Il t'avait empêchée de venir la
-veille, il t'avait même empêchée de m'écrire, il
-t'avait séquestrée, dédiée à des amis, à un dîner
-dont je n'étais pas, t'avait infligé des soins,
-des soucis, des inutilités et tu avais été la
-stérile esclave du foyer sans amour, du foyer
-qu'on ouvre aux étrangers, où on les convie,
-où on les fête, pour rien, pour empêcher tout
-un jour une amante d'appartenir à son amant,
-pour empêcher toute une nuit une rêveuse de
-rêver, d'espérer, pour la sevrer de joie et
-d'amour, de tristesse d'amour, d'amour chanteur
-et d'amour muet; j'avais demandé la mort
-de cet homme à Dieu comme je lui demandai
-des miracles qu'il m'accorda,&mdash;et que je ne
-me rappelle qu'en tremblant, du tremblement
-sacrilège et religieux,&mdash;et comme je lui demandai
-des choses simples qu'il me refusa, parce
-que c'était trop facile.</p>
-
-<p>Et je te le dis, puisque je te dis tout, entre
-deux baisers. Tu ne fis pas effort pour retenir
-tes pleurs: un sanglot déchira ta poitrine, un
-sanglot te secoua et tu crias: «Non! non! je
-ne veux pas! je l'aime! je l'aime!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span></p>
-
-<p>Je dus te calmer, de baisers frais, de baisers
-de remords, en te berçant d'autres baisers; baisers
-odieux, et j'avais peur que tu les crusses
-teints du sang de cet homme.</p>
-
-<p>Je te disais: «C'est pour rire», et tu pleurais
-plus fort et je te permis de l'aimer, en t'embrassant:
-«Oui, oui, aime-le, tu me feras plaisir.
-Je veux que tu l'aimes. Il est bon».</p>
-
-<p>Et je te gardai pour te consoler mieux et pour
-te consoler tout à fait, en mon humiliation; nous
-nous aimâmes plus avant, pour l'amour de lui.</p>
-
-<p>Une autre fois, tu pleuras parce que la veille,
-j'avais rencontré une ancienne maîtresse de
-Tortoze. Rencontre que je te citai, pour faire
-nombre, sans y penser.</p>
-
-<p>Tu me dis: «L'année dernière, ça me
-mettait en fureur d'entendre ce nom. Toutes
-mes jalousies jaillissaient, tournaient, bouillonnaient.
-Ça me faisait pleurer: maintenant ça ne
-me fait plus rien. Que je suis malheureuse!»</p>
-
-<p>Et tu pleuras, de sentir qu'elle ne te faisait
-plus pleurer. Tu pleuras ton ancienne jalousie,
-ton amour passé, tu pleuras à la pensée que tu
-n'aimais plus ton mari!</p>
-
-<p>Je raille! A la pensée que tu pensais ne plus
-l'aimer, que tu l'aimais du fond de ton crime et
-que tu levais vers lui les yeux,&mdash;tes yeux en<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>
-pleurs,&mdash;comme sur un maître lointain au lieu
-de les baisser vers lui, voûtée comme sur ta chose.</p>
-
-<p>Et moi qui n'ai jamais eu de maîtresse, moi
-qui n'ai consenti à l'amour que parce que c'était
-toi, moi qui t'ai parée de mille voiles secrets de
-pureté et de divinité pour te déshabiller, moi, si
-hautain, si orgueilleux, si méchant, je t'ai laissée
-pleurer&mdash;pour ne pas te faire de peine et je t'ai
-demandé pardon&mdash;comme il est juste.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je n'ai pas eu de révolte quand tu m'as dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut toujours que je te défende. Les gens
-ne savent pas, tu comprends. Alors ils t'attaquent
-devant moi, disent que tu es méchant, que tu
-n'as pas de c&oelig;ur. Je leur réponds qu'ils se trompent.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas la peine. Ai-je été méchant
-envers toi?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon chéri! tu as toujours été parfait
-et si tendre et si câlin et tu as eu pour moi des
-yeux de bonté, de naïveté, des yeux qui ne croient
-pas au mal, des yeux de foi, de beauté et de
-splendeur. Mais je ne peux pas les leur décrire
-ces yeux-là, aux gens, je ne peux pas, pour leur
-prouver que tu n'es pas méchant, les introduire
-dans notre lit, les gens, et je veux tant, tant être
-fière de toi!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tu n'es pas fière de moi?</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais être plus fière, d'une fierté qui
-tiendrait le monde. Je voudrais que les gens
-fussent fiers avec moi.</p>
-
-<p>&mdash;Attaque-moi quand je ne suis pas là et dis-moi,
-à moi, du bien de moi.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà que tu deviens méchant. Je n'ai jamais
-pu hurler avec les loups: c'est plus fort que moi:
-je murmure.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, chérie, mais écoute: je suis gentil
-avec toi, n'est-ce pas? parfait, lyrique, calme?
-Eh bien! il faut que j'use sur les gens la méchanceté
-qui me reste pour compte, que je sois dur,
-méchant, d'avance, pour venir à toi, purgé, lavé,
-libre, pur, tout de hautes pensées, tout c&oelig;ur,
-tout rire&mdash;rire sans dessous&mdash;toute lumière et
-tous baisers.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux te donner assez de joie pour que tu
-en éclates, pour que, de toi, il en jaillisse aux
-autres, pour qu'ils soient heureux par moi, par
-toi; je veux noyer ta ranc&oelig;ur de naguère, ton
-amertume de toujours, je veux te modeler de
-mes caresses, te recréer, te créer de mes caresses,
-je te veux beau, je te veux bon.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi les gens me blessent-ils de
-leur horreur, de leur vide, de leur néant? Pourquoi
-ai-je la faculté, la vertu d'indignation?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Pardonne-leur.</p>
-
-<p>&mdash;Ils ne nous pardonnent pas.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi t'occupes-tu des gens?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas moi qui ai commencé.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon grand fou! comme je t'aime!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tout est bien qui finit bien et je tâche, ensuite,
-à me dominer, à être indulgent, à louer et à
-approuver.</p>
-
-<p>Et je reviens ici chercher de l'indulgence. Je
-l'attends. Les voitures hurlent et piaulent devant
-ma fenêtre aveuglée. Je suis plus impatient
-aujourd'hui que les autres jours et mon lit me
-paraît hérissé.</p>
-
-<p>Ma lampe casquée de son abat-jour rouge
-m'appelle à elle. J'ai de l'encre. J'ai disposé l'inutile
-papier blanc qui demeure vierge chaque jour
-et que j'emporte pour le rapporter, à cette fin, je
-pense, d'entendre moins les battements indiscrets
-de mon c&oelig;ur.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et, aujourd'hui ma misère sentimentale évoque
-la misère de mon enfance; ma faim évoque
-ma faim de naguère, les baisers proches hèlent
-les baisers précipités de ma mère qui se répartissent,
-qui s'agglomèrent, qui se fondent sur
-des années et des années,&mdash;et tes larmes, tes<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>
-larmes d'hier attirent, comme un aimant liquide,
-les larmes que je versais sur les joues et sur les
-genoux de ma mère et dont j'adoucis, quotidiennement,
-les angles de ma vie, au début de ma
-pauvre vie.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>C'est le fantôme de mon enfance qui entre et
-qui vient, sans cruauté: je n'ai pas démérité de
-lui. Il me demande ma pitié, mon attachement.
-Il demande à l'amant, à l'être de tendresse et de
-bonheur que je suis, de la tendresse pour l'enfant
-pâle et sans plaisir que je fus&mdash;et je m'attendris
-et j'écris ma tendresse.</p>
-
-<p>J'ai à saluer la veille d'une bataille mon meilleur
-ami, plus détesté encore que moi.</p>
-
-<p>C'est mon enfance qui le saluera, mon enfance
-qui le lut, qui lui emprunta du courage et qui
-lui emprunta&mdash;il n'en était pas besoin&mdash;de la
-mélancolie et du mépris.</p>
-
-<p>Je lui rends l'émotion que je lui dois, je lui
-apporte mon admiration, mon respect, mon
-affection et c'est mon enfance qui dicte, ma
-triste enfance et c'est mon émotion de jadis.</p>
-
-<p>Toute ma misère m'est revenue et se tient
-droite entre les quatre murs et mes années sont
-là, d'un jet, qui furent sans femme et sans autre
-amour que celui de ma mère&mdash;qui avait faim.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span></p>
-
-<p>Chérie, tu es douce: tu ne veux pas chasser
-mon enfance, m'infliger trop tôt la joie: tu me
-laisses revivre à mon aise ma misère et ma
-virginité.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et quand tu viens, il est tard, trop tard pour
-être trop heureux.</p>
-
-<p>Tu m'offres ton front, tu m'offres tes yeux, tu
-m'offres ta bouche, mais lentement, dans le
-rythme de ma mélancolie. Nous sommes des
-pauvres, exquisement, des pauvres qui ne trouvent
-qu'au fur et à mesure un front, une bouche
-et des yeux, des pauvres qui achètent&mdash;cher&mdash;du
-bonheur, pas réel, et des baisers timides, qui
-achètent de l'amour et qui n'insistent pas, pour
-avoir des regrets, pour avoir faim&mdash;encore,
-pour avoir envie de pleurer, en dormant, pour
-une moitié de joie et une moitié de désespoir.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Chérie, chérie, ma journée, ma page d'hier,
-c'est aujourd'hui de la littérature.</p>
-
-<p>J'ai corrigé les épreuves de mon évocation, de
-ma misère, de ma sensibilité éternelle, de mon
-enfance. C'est imprimé, après des crimes, sous
-des crimes et ces phrases frissonnantes sont
-raides, en leur gaine de feuilleton comme un
-autre feuilleton. Des gens s'attendrissent dessus<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span>
-cependant&mdash;et il y a des pleurs mais je n'y
-veux plus penser.</p>
-
-<p>Je m'évade de mon enfance, je m'évade de
-ma misère pour ne plus songer qu'à toi, chérie.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Te voilà: la lampe n'a plus l'air, parce que
-je ne veux plus, d'une lampe de vestale qui me
-rappelle mon histoire, mon passé et mes bégaiements,
-mes éveils de conscience, mes éveils
-d'ambition et de ranc&oelig;ur parmi de la faim.</p>
-
-<p>Ce n'est pas un phare non plus qui ouvre
-l'avenir, d'une grosse lumière.</p>
-
-<p>C'est le lampion de l'heure qui fuit et que nous
-ne laissons pas fuir comme ça, c'est le lampion
-d'une heure de joie, d'une fête, d'une débauche.
-Allons-y! Eh bien! c'est une débauche que la
-peur trouble et scande!</p>
-
-<p>C'est vrai: (je n'y pensais plus!), nous nous
-cachons! c'est vrai!</p>
-
-<p>En cette chambre qui est nôtre, qui est si
-nôtre, qui ne s'ouvre, qui ne s'entre-bâille que
-pour nous, en cette chambre qu'on ne découvre
-qu'avec de la bonne volonté, qui se révèle tout
-à coup, qui se déchire du mur sans en avoir
-l'air, tout le monde a le droit d'entrer&mdash;et le
-commissaire de police.</p>
-
-<p>Les voitures que j'écoute, que je guette, que<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>
-j'entends si impatiemment, si goulûment, les
-voitures que, par delà mes volets, je viole de
-mon oreille pour t'en arracher, les voitures
-d'espoir, les voitures de spasme qui t'amènent&mdash;enfin!&mdash;après
-un cortège de voitures avant-courrières,
-comme en un défilé, comme en une
-entrée d'impératrice, les voitures, dès qu'une
-voiture t'a jetée ici, à regret, nous deviennent
-ennemies et menaçantes.</p>
-
-<p>Leur chanson change: c'est le danger qui
-grince, c'est l'inconnu&mdash;prévu&mdash;qui ricane,
-c'est l'obstacle, c'est l'horreur. Qu'une voiture
-s'arrête devant ma fenêtre et obstrue notre
-invisible horizon,&mdash;l'horizon auquel nous avons
-renoncé&mdash;de sa masse noire, tu t'apeures, tu
-trembles et tu veux que je tremble.</p>
-
-<p>Les voitures viennent se briser contre notre
-étreinte mais elles reviennent et jonchent notre
-lit de débris coupants qui exaspèrent notre fièvre
-et notre torpeur divine, qui piquent notre lutte
-amoureuse comme on pique les taureaux dans
-les cirques et qui nous donnent l'un à l'autre
-comme on se donne devant la mort. Agonie
-qui se renouvelle, qui se multiplie et le spectre
-du flagrant délit, avec son écharpe, ne quitte
-pas notre lit et garrotte notre nudité. Quand nous
-nous rhabillons, je te dis: «maintenant, on<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span>
-peut venir, nous sommes plus honorables»;
-et on ne vient pas.</p>
-
-<p>Plaisanteries qui nous brûlent la bouche et qui
-y coulent de la vulgarité comme du plomb fondu.</p>
-
-<p>J'ai acheté un peu de feu parce qu'il fait vraiment
-très froid, et j'ai acheté une montre.</p>
-
-<p>Vieille, très vieille montre symbolique, des
-amours s'y cisèlent en argent sur un cadran de
-cuivre et ce sont des amours mélancoliques et
-un tombeau. J'avais peur que cette montre ne
-voulût pas marquer l'heure, mais elle fut docile
-dès qu'elle vit qu'il s'agissait d'amour, et si
-elle s'arrêta un jour, c'est que nous n'avions pas
-assez joui de l'heure, l'heure qui fuyait.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et puisqu'ici, c'est un journal de joie et un
-continu fragment.....</p>
-
-<p>Nous ne nous sommes jamais tant aimés que
-ces deux jours. Voici deux mois que je ne vis
-que pour la volupté, mais jamais nous n'avons
-été impatients, aussi ardents, aussi hardis.</p>
-
-<p>Nous avons été murés en notre volupté. La
-lampe lasse, la montre triste, nos tristes vêtements
-passés, nous avons cherché la porte, mais
-le feu s'est éteint sans nous attendre et le froid
-a gelé la serrure, a glacé la clef dedans: la clef
-ne tourne plus.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span></p>
-
-<p>Et, dans mes efforts, je casse la clef. Ah! ta
-stupeur et ton effroi, chérie, ne durent pas longtemps:
-tu t'en vas par la fenêtre, sans ennui, et
-si crânement et si pudiquement, tu t'évades si
-joliment de notre bonheur! Et je ferme les
-volets derrière toi, derrière moi.</p>
-
-<p>C'est un tombeau, notre chambre: tombeau
-qui se rouvre et qui ressuscite. Car je te retrouve
-le soir, presque seule, et je te retrouve si tôt,
-aujourd'hui, le lendemain et nous sommes si
-gais, si oublieux du danger!</p>
-
-<p>Ah! chérie! chérie! Ce soir, je vais à une
-première et les mots d'amour qui s'y suivent,
-qui y rebondissent, qui s'y engendrent, me
-clouent, me foudroient.</p>
-
-<p>Il faut que je tombe dans tes bras vite, vite,
-pour oublier que je suis malade. Nous ne devrions
-assister qu'ensemble à des spectacles où
-on parle d'amour.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ensemble! mais tu t'en vas! tu es partie,
-après tant de baisers d'adieu que ce n'étaient
-plus que des baisers sans plus. Et il ne me reste
-plus aujourd'hui où tu pars tout à fait, que ton
-mari, que Tortoze et je m'attache à lui pour
-avoir quelque chose de toi.</p>
-
-<p>Ah! j'ai bien envie de lui dire:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span></p>
-
-<p>«A propos, je suis l'amant de votre femme»,</p>
-
-<p>pour voir, pour rien, pour tout, pour qu'il
-me tue, pour qu'il te tue, pour qu'il te lâche à
-moi, dans l'autre vie ou dans celle-ci.</p>
-
-<p>Et je suis las de cette vie de mensonge, qui
-me pèse tant quand tu n'es pas là, qui m'écrase
-sans excuse, sans consolation, quand nous ne
-sommes pas tous deux à noliser nos remords.
-Mais il est si gentil, si fraternel!</p>
-
-<p>Et je pense trop à toi, en dehors de lui. Et
-je cherche trop à filtrer ses paroles, à filtrer sa
-présence pour n'en tirer, pour n'en garder à
-mes lèvres et à mon c&oelig;ur que ce qui est à toi,
-que ce qui vient de toi.</p>
-
-<p>Le soir tombe, la nuit commence qu'il achèvera
-avec toi, très loin, vers l'Italie.</p>
-
-<p>C'est une nuit que je voudrais arrêter en sa
-longue course d'hiver, c'est une nuit que je
-laisse tomber et s'enfuir en soupirant, parmi
-mes sourires à Tortoze.</p>
-
-<p>Et Tortoze me serre la main pour la dernière
-poignée de mains (c'est la centième). En le perdant,
-chérie, je te perds deux fois!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="I-VII" id="I-VII">VII</a></h2>
-
-<h2>ÉTRENNES LYRIQUES ET TRAGIQUES</h2>
-
-
-<p>J'ai passé la fin de l'année, le commencement
-de cette année-ci à songer à toi et à ne songer
-qu'à toi, ma pâle fiancée.</p>
-
-<p>Tu vas me dire: «Ce n'est pas vrai. Je sais
-que tu passes tout ton temps&mdash;et tout le temps
-des autres&mdash;à songer à moi. Ne fais pas le
-malin. Tout le temps tu songes à moi,&mdash;et tu
-ne t'en portes pas mieux pour ça.»</p>
-
-<p>Mais ne badinons pas: j'ai songé à toi la nuit
-de l'An&mdash;devant témoins.</p>
-
-<p>J'étais dans un appartement lointain, avec
-quelques hommes de c&oelig;ur ou d'esprit, d'esprit
-et de c&oelig;ur, par hasard. C'étaient des hommes
-savants ou passionnés&mdash;ce qui est la même
-chose, qui pensent par métier, par oisiveté ou
-par vocation.</p>
-
-<p>Ils pensèrent cette nuit-là: c'est dire qu'ils
-parlaient. Autour de cette longue table légère<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span>
-et blonde, parmi les lumières et les fruits,
-parmi les femmes qui se penchaient, qui écoutaient,
-qui chuchotaient discrètement, c'étaient
-les plus belles paroles du monde, de la terre et
-du ciel, aperçus nouveaux, aphorismes hardis,
-paradoxes aussi, mais paradoxes lyriques et des
-idées, des idées! C'étaient des plaisanteries
-aussi, des plaisanteries tantôt inconsistantes,
-tantôt éperonnées: c'était un concert, une
-mousquetade et des bombes, c'était charmant,
-exquis, vibrant, profond&mdash;et mieux encore.</p>
-
-<p>Je voudrais trouver d'autres louanges encore
-et les plus larges cris d'enthousiasme, car je
-juge ces hommes sur leur réputation, sur l'estime
-que j'ai pour eux et sur ma conviction que,
-cette nuit-là, ils se sont surpassés eux-mêmes:
-la vérité, c'est que je n'ai rien entendu, rien
-écouté, et que, si je ne connaissais pas mes
-éminents compagnons, je ne saurais même pas
-s'ils ont parlé: je songeais à toi, ma pâle fiancée.</p>
-
-<p>Lourdement, profondément enfoui en mes
-rêves et en mes souvenirs, plongé comme en un
-sarcophage de roses et de chrysanthèmes dans
-l'humide et vivante ombre de nos baisers, pétrifié,
-pour ainsi dire, de notre molle tendresse,
-je ne disais rien, je ne sentais rien,&mdash;et c'est<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span>
-à peine si je mangeais. Je n'appartenais plus à
-ce monde. J'avais émigré.</p>
-
-<p>Il y a dans la nuit de la Saint-Sylvestre, un
-trou, un coin très ignoré, où l'on échappe à ses
-amis, à la monotonie de sa vie, où l'on s'échappe
-de soi-même, où l'on galope sur des routes
-bleues et en des coulées de lunes. On visite des
-ombres, on salue de vieux regrets, de vieux
-remords, et l'on va, pèlerin nostalgique, parcourir
-d'un regard le Pays de Tendre, ce pays
-dont on ne sut jamais dresser que des cartes
-muettes, car, les vraies cartes du Pays de Tendre,
-on ne les dessine pas, on les soupire et l'on
-ne peut rien y déterminer, pas même la place
-de son tombeau.</p>
-
-<p>Cette nuit-là, je ne parcourus même pas le
-Pays de Tendre: j'y fus ravi en esprit, comme
-on écrivait au grand siècle&mdash;c'est le dix-septième
-que je veux dire&mdash;en esprit! j'exagère,
-car je n'avais pas d'esprit, j'étais lourd, comme
-on est lourd lorsqu'on est mort&mdash;et qu'on n'est
-pas mort d'amour.</p>
-
-<p>Les mots autour de moi voletaient, s'entrechoquaient,
-se rencontraient, entraient l'un
-dans l'autre&mdash;et c'était comme un berceau
-d'arbres aux feuilles chantantes, comme le berceau
-de la nouvelle année que nous attendions<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span>
-en mangeant et en buvant et qui était venue
-toute seule sans qu'on s'en aperçût, sans qu'on
-fît attention à elle, qui était là, auprès de nous,
-sur nous, grelottant, mal lavée et grise.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ah! elle ne ruait pas dans les brancards, elle
-ne se précipitait pas, la pauvre, pauvre année.
-Les hommes parlaient toujours; d'une année à
-l'autre, ils avaient jeté un pont de bateaux, un
-pont volant, un pont d'idées, de mots furieux,
-d'utopies et de plaisanteries. Et ils ne pensaient
-qu'à leurs pensées, et n'avaient pas la politesse,
-la sagesse de songer un peu à la petite année
-qui s'en était venue, qui était là, qui était triste,
-peu rassurée, et si petite!</p>
-
-<p>Et je souris à la petite année.</p>
-
-<p>Elle n'avait même pas la force de me sourire.</p>
-
-<p>Je dis à une dame, à côté de moi:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous prends à témoin que je pense à
-ma fiancée.</p>
-
-<p>Elle me donna acte de mon aveu et se remit
-à écouter les gens qui parlaient plus que moi et
-qui parlaient mieux. La petite année tremblait
-toujours. Je cherchai à la bercer en un discours.</p>
-
-<p>&mdash;Petite année, lui dis-je, tu es jeune, tu
-ne sais pas, mais il y a beaucoup d'êtres qui
-tremblent plus que toi&mdash;à cause de toi. Ils<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>
-croient que tu leur apportes des malheurs, des
-deuils, des hontes, des crimes, peut-être, ils
-t'imaginent agressive, armée et rosse, pour être
-de ton temps. Et d'autres te cherchent d'yeux
-égarés, d'yeux qui veulent voir partout la chance&mdash;et
-qui ne la voient nulle part. Petite année,
-je sais que tu es très bonne et que tu viens,
-nue, les mains vides et pauvre. L'autre année
-s'en est allée, à son honneur, sur des applaudissements
-de théâtre: elle ne t'a pas passé un
-bilan mais l'a caché dans un coin. Ne t'apeure
-pas, petite année, je te prends: pour que tu
-n'aies pas froid, pour que tu saches sourire,
-pour que tu saches aimer, je te dédie à ma fiancée,
-je te dédie à mon amie. Tu te réchaufferas,
-tu t'illumineras du reflet de ses yeux, tu t'adouciras
-à la clarté de sa bouche.</p>
-
-<p>«Petite année, tu nous appartiens à nous
-deux, mon amie et moi! nous t'adoptons, tu es
-notre enfant, tu verras comme nous te ferons
-belle, riche et parée. Rassure-toi, tu es à nous.
-Tu nous apporteras les pires émotions, les plus
-belles inquiétudes, les plus douces, les plus
-farouches étreintes, et tu déchaîneras sur elle et
-sur moi, sur notre unique âme à deux bouches
-l'essor éclatant des gloires; tu nous donneras
-la terre et tu nous donneras aussi le royaume<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span>
-des amoureux, qui n'est pas de ce monde, mais
-qui contient ce monde&mdash;et les cieux.</p>
-
-<p>Petite année, tu es bonne et tu seras meilleure
-à vivre avec nous&mdash;et de nous.</p>
-
-<p>«Les années, quand elles naissent, sont
-toute bonté, toute bonne volonté. Mais il y a
-des hommes qui, peu à peu, les cognent, qui
-jettent des événements en travers, qui se jettent
-au travers des événements, et qui provoquent
-ainsi des chaos divers auxquels les années les
-mieux constituées ne peuvent pas résister. Tu
-seras douce, n'est-ce pas, petite année, à l'homme
-chez qui nous sommes et qui discute là-bas
-et qui rit comme il lancerait des coups de
-sabre. Et tu seras douce à tous ceux et à toutes
-celles qui sont ici&mdash;et aux autres, et à tout le
-monde.</p>
-
-<p>«Non! petite année, tu ne seras pas douce
-à tous; les années ne sont pas faites pour être
-douces, elles sont faites pour qu'on les <i>tire</i>,
-comme disent les forçats, dans le bagne étroit
-de la vie. Mais, petite année, je t'ai prise, par
-pitié, je te garde, je t'aurais prise de force. Je
-ne te violerai pas, parce que j'ai juré fidélité à
-ma fiancée, mais je te garrotterai, je te ligotterai,
-je t'hypnotiserai. Sois tranquille, je ne me
-laisserai pas faire par toi: je te tiens.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span></p>
-
-<p>«Quelqu'un qui sait tout et qui connaît les
-taureaux en outre, me répète que, d'un geste
-gracieux, les toréadors, avant de mettre à mort
-le taureau, le dédient à la plus belle. C'est ainsi
-que je te dédie à mon amie. Je n'ai pas envie
-de te tuer, petite année, mais je veux combattre;
-tu ne seras pas pour moi un an de repos, mais
-un an de luttes où, s'il en est besoin, je me
-créerai des ennemis, où j'inventerai des dangers
-et des obstacles pour pouvoir, pendant et
-après, être plus tendre avec mon amie, pour
-pouvoir pleurer avec elle plus de larmes et pour
-être avec elle plus longuement et plus inquiètement
-heureux. Petite année, je t'ai baptisée
-au nom de l'amour, va, je te souhaite d'être
-bonne.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Par une des fenêtres entraient toutes sortes
-de lumières, des lumières menues qui tremblaient,
-qui s'enfonçaient dans l'infini: la Seine
-s'étendait sous elles et autour d'elles, immobile
-et lente. Les étoiles, le ciel grave, ces lumières
-qui se faisaient parfois rouges et vertes, cette
-lenteur de l'eau, tout assemblait un paysage
-sans âge, sans couleur locale, d'un charme
-vague, de la mélancolie la plus gracieuse et la
-plus cosmopolite. C'était Paris, certes, et c'étaient<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>
-ses environs où des forêts poussent pour
-qu'on s'y parle amour, de très près, et c'était
-aussi Venise et c'était l'Écosse, et c'étaient les
-pays nostalgiques, les lacs nostalgiques où
-glissent des barques et des rêves, et c'étaient
-un peu ces corridors des limbes où il ne passe
-personne et où, à deux, on ne regrette pas le
-Paradis.</p>
-
-<p>Et ton âme, mon aimée, passa dans l'air léger
-de cette nuit et me regarda des grands yeux du
-fleuve.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ce fut une nuit exquise. Je m'obstinai à ne
-pas parler, à rêver, à me laisser aller à toi, à
-me laisser, de loin, prendre par ton souvenir,
-par ton âme, par tout toi. Et, lorsque je revins
-chez moi, tout Paris m'apparut qui se donnait
-à nous, les Champs-Elysées, les quais, les
-places. Même je fus heureux tout à fait: mon
-cocher passa sans nécessité devant la colonne
-Vendôme. Je vis que l'année me voulait du
-bien, et je l'en remerciai poliment.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mais je me suis trop hâté de me réjouir. Quelle
-idée m'a pris de dire au cocher de me «déposer»
-à un café du boulevard?</p>
-
-<p>Pourquoi les cafés, cette nuit de l'an, sont-ils<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span>
-ouverts toute la nuit, et pourquoi le souvenir
-des terrasses où je rencontrai l'autre me hante-t-il
-à cette heure où l'année s'est changée? où
-arrive une année toute propre et toute pure?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>C'est une de ces nuits d'hiver où il ne fait
-pas assez froid. On s'est assis à la terrasse d'un
-café et l'on a tâché à causer parmi les douze cris
-de minuit. On a ri un peu pour se persuader
-qu'on ne va pas être plus vieux d'une vieillesse
-soudaine et que la mort n'est pas plus proche:
-on a tiré sur les mots, sur les plaisanteries, on
-les a fait durer pour sentir un pont entre les
-deux années, pour y entrer mollement, sans
-s'en apercevoir, en se sentant même.</p>
-
-<p>Voilà: le douzième cri s'est éteint, l'heure
-s'est homologuée à toutes les horloges pneumatiques
-de la ville, on est dans l'année nouvelle,
-franchement, absolument, de la tête aux pieds,
-des dettes aux espérances, jusqu'à l'âme.</p>
-
-<p>Les minutes s'égouttent. On vit de la même
-vie, en un trouble. Et ce sera une nuit comme
-les autres nuits.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Non. Le boulevard s'émeut, frémit et devient
-tyrannique; le boulevard, opprimé par les
-baraques mystérieuses, le boulevard étranglé<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span>
-par les lumières Collet, par les camelots et les
-soldats permissionnaires, déborde, crache et
-vomit. Il vient à nous, roule à nous des hommes
-et des femmes. Ça chante et ça ricane, ça nous
-éclabousse d'un blasphème et d'un hoquet
-gouailleur, d'une plainte qui s'use à force d'avoir
-servi: c'est la misère et l'infamie qui viennent
-nous frapper au c&oelig;ur et qui grimacent pour se
-faire reconnaître: vieilles connaissances, vieilles
-amies, parentes de province, maîtresses incestueuses
-d'hier.</p>
-
-<p>On finit par regarder pour ne plus voir, pour
-ne pas sentir autour de soi les petites filles qui
-mendient comme elles dormiraient et les haleines
-d'assassins des vagabonds. Et l'on demeure,
-éternel, les yeux fixés sur l'horreur cinématographique
-du boulevard.</p>
-
-<p>Qu'est-ce que cette foule-là?</p>
-
-<p>Nous ne l'avons jamais vue. D'où sort-elle?
-Nous avons vu ce jeune homme à une audience
-de police correctionnelle, nous avons coudoyé ce
-policier dans une réunion anarchiste, et cette
-femme, nous l'avons vue qui riait à une représentation
-de mélodrame. Mais ce ne sont pas des
-individus, c'est un ensemble, c'est une procession,
-c'est une armée, c'est un monde: ça se
-tient et ça colle avec de la boue, avec des<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span>
-menottes, avec du blanc gras et de la mauvaise
-sueur.</p>
-
-<p>Vieux hommes courbés, blanchis et sales, les
-yeux durs et fixes en une vision de revanche
-sur la société et le destin, filles en cheveux
-roux, cyniques et dolentes, les haillons, adolescents
-précis aux bouches féroces et aux paupières
-lasses, mûres courtisanes, terribles, mendiants
-et commis congédiés, simples pauvresses
-et scélérats à compartiments, ils tiennent le
-boulevard, bousculent et étouffent les infortunés
-bourgeois qui, les bras lourds de cadeaux,
-rentrent chez eux, et vont, les bras vides, les
-mains hésitantes et l'âme hésitante, devant nous.</p>
-
-<p>Ah! ces regards qui ne s'arrêtent pas sur
-nous, qui nous percent, qui nous marquent et
-qui s'en vont! Ces mâchoires lourdes qui mâchent
-à vide, pour se faire les dents!</p>
-
-<p>Et les gens marchent à vide aussi.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Nous entendons un murmure, nous devinons
-des paroles, un chant tacite, parmi ces chansons
-qu'on nous offre malgré nous. «Ah! disent
-ces gens, vous rêvez à l'année qui s'en est allée.
-Cette année, vous vous demandez si elle a été
-celle de ce romancier ou de ce souverain, de ce
-poète ou de cet inventeur, de cette utopie ou de<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span>
-ce vaudeville! Cette année a été presque la
-nôtre: elle a été celle de notre frère, de notre
-amant, de notre fils, qui a été guillotiné comme
-meurtrier, de notre ami qui s'en est allé au
-bagne, de par l'indulgence des jurés, et de notre
-camarade que voici, qui a été meurtrier, violeur
-et faussaire, mais qui est malin et qui a de
-la chance. Vous vous demandez que sera cette
-année; vous demeurez anxieux au bord de cette
-année en cherchant à deviner ce qu'elle apportera,
-à qui elle sera. Ne vous fatiguez pas. Cette
-année, c'est à nous, c'est nous. C'est nous, les
-faits divers, les cours et tribunaux de cette
-année, c'est nous, les drames de la misère, la
-faim, les cris, la fatalité de cette année. Vous
-nous retrouverez à la troisième page et à la première
-page des journaux, dans les vedettes et
-les manchettes des quotidiens et dans les terrains
-vagues avec des coups de couteau au
-flanc, vous nous retrouverez épars en des héroïsmes
-coloniaux (car nous sommes braves en
-dehors des fortifications) et en des maisons centrales
-du Midi, parce qu'on y est très mal. C'est
-nous qui mourrons et qui tuerons pour emplir
-cette année et c'est peut-être vous qui nous
-ferez mourir de faim, sans le faire exprès, et
-c'est peut-être nous qui vous tuerons, par hasard.<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>
-Nous passons devant vous sans haine:
-nous ne vous connaissons pas. Vous aurez des
-paroles éloquentes sur nous, à distance, que
-nous n'entendrons pas, et nous nous rencontrerons,
-sans nous rappeler que nous nous sommes
-croisés déjà. Regardez-nous bien: vous ne vous
-verrez plus en troupe, vous n'apercevrez plus
-notre horde maudite et sainte: c'est une sortie
-du destin et de la légende, un défilé, un défi,
-une promenade de méditation au bord d'un précipice,
-au bord de l'action, avant nos petites
-escapades, notre révolte et notre bond vers
-l'Enfer. Regardez-nous bien: nous valons la
-peine d'être vus, n'est-ce pas?»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Oui, vous valez la peine d'être vus et d'être
-regardés, misérables! Vous êtes plus sinistres,
-plus amples, plus riches et plus grands, en
-votre sordide bassesse, que les gueux de Callot,
-de Goya et de Luce. Vous avez des rides infinies,
-des instincts et des remords en relief, vous
-êtes ciselés de toutes les gangrènes, mais nous
-n'avons pas besoin de vous regarder: nous vous
-connaissons.</p>
-
-<p>Nous nous sentons en ce moment veules, sans
-souffrance et sans vie: c'est que vous vivez
-pour nous. Nous savons qui vous êtes: vous<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>
-êtes nous, vous êtes nos vices et nos crimes&mdash;et
-vous êtes pires et pis: nos nuances d'âme;
-nos hésitations devant le Bien et la Beauté, notre
-manque de pitié, nos faiblesses, notre lassitude
-et notre ignorance, c'est vous.</p>
-
-<p>L'année qui s'en est allée pèse toujours sur
-nous; elle est lourde. Nous nous sommes attardés
-à des sottises, à de la médiocrité. Vous êtes
-tout ça. Vous êtes les mots méchants que nous
-prononçons et auxquels nous ne pensons plus,
-et auxquels des gens pensent toujours; vous
-êtes les semences de haines que nous avons
-laissées, négligemment, au c&oelig;ur des hommes
-et des femmes et les semences de haine qui germent
-en nous, à notre insu; la mauvaise volonté
-des autres et notre mauvaise volonté, le frisson
-d'envie, le désir de vengeance, que nous
-avons en nous ou autour de nous.</p>
-
-<p>Ah! nous faisons effort pour nous sentir, cette
-nuit au moins, libres et bons! Vous êtes notre
-esclavage de vices, notre embarras de souvenirs,
-notre odieuse mémoire, notre conscience, notre
-fatalité, le mal que nous avons fait, le mal que
-nous sommes, le mal de la terre, le mal universel.
-Mais vous êtes le mal de l'année dernière:
-vous êtes nos remords en guenilles, nos
-remords à casier judiciaire qui passent devant<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span>
-nous et qui s'en vont. Vous vous en allez, n'est-ce
-pas? Vous avez des cauchemars à promener
-ailleurs et vous avez à disparaître. Vous êtes
-l'année passée.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>&mdash;Mais non, ricanent les hagards promeneurs,
-nous sommes cette année-ci, l'année qui court
-déjà. Nous sommes de pauvres vagabonds, de
-modestes criminels, des individualités de la
-cambriole et de l'attaque nocturne; mais si vous
-voulez faire du symbolisme à notre propos, ne
-le faites pas à faux, messieurs. Nous vous connaissons,
-nous aussi. Tout à l'heure, chez vous,
-vous allez découvrir que, décidément, vous
-avez de belles âmes, de belles âmes toutes neuves,
-toutes fraîches, des âmes de foi, de calme et de
-liberté. Nous voulons bien, si ça vous fait plaisir,
-être vos crimes et votre horreur. Mais pas
-d'erreur! Vos crimes et votre horreur de l'an
-passé, c'est une affaire entre l'antiquité et vous,
-c'est enlevé, pesé, placé à intérêts composés;
-ça compte pour la retraite, ça nous est égal.
-Nous sommes cette année-ci, vos crimes et votre
-horreur de cette année. Lisez en nos faces, en
-notre hideur: vous y lisez les actes inqualifiables
-et qualifiés que vous allez commettre. Le
-remords! le souvenir! nous ne tenons pas cet<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>
-article-là. Nous sommes l'avenir, l'avenir immédiat:
-ce n'est pas beau? Et pourquoi, subitement,
-seriez-vous plus beaux, plus vertueux?
-De quel droit la grâce serait-elle venue vous
-toucher parmi vos bocks et votre monotonie?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je gémis&mdash;en moi-même&mdash;vers cette
-effroyable foule.</p>
-
-<p>&mdash;Où avez-vous pris ma monotonie? J'ai été
-heureux, j'ai été triste&mdash;et si magnifiquement,
-si diversement! J'ai été beau, j'ai été bon!</p>
-
-<p>Ma laideur d'âme, je ne la connais pas et cette
-année a été l'année de mon amie et de notre
-amour!</p>
-
-<p>C'est une année qui s'est étiolée, qui s'est
-maladivement étirée parmi mon attente, qui
-s'est traînée jusqu'à notre rencontre et qui est
-morte voluptueusement au c&oelig;ur de notre
-volupté.</p>
-
-<p>Et elle se renouvelle, elle renaît pour nous,
-simplement, comme se font les miracles et
-comme se tisse l'éternité.</p>
-
-<p>Ce ciel bas, ce cauchemar qui marche, cette
-épave désolée qui est le passé, ce fantôme
-d'épave, la conscience des autres, qui passe
-devant moi en boue et en loques, cette ville qui
-semble s'ouvrir et se prêter à des scandales, à<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>
-des fièvres sans noblesse et à des torpeurs, ces
-gens, autour de moi, qui affermissent sur leur
-âme le masque de leurs manies et de leurs vices,
-rien ne peut souiller mon espoir, rien ne peut
-amputer mon ardeur et mon enthousiasme.</p>
-
-<p>J'aime! j'aime! et je suis aimé. J'aime et je
-suis aimé à travers l'espace: elle est loin, celle
-qui est ma fiancée, que j'ai élue ma fiancée par
-delà les obstacles, celle qui est ma fiancée, de
-toute la beauté, de toute la sainteté, de toute la
-magie des liens d'amour.</p>
-
-<p>Et, en ma solitude, j'aime sans amertume.</p>
-
-<p>J'aime mieux, d'être seul.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je cueille fortement, profondément des
-nuances qui m'avaient échappé, parce que
-j'allais au plus gros.</p>
-
-<p>Des télégrammes chantent autour de moi, un
-télégramme que tu avais envoyé devant toi pour
-m'annoncer que tu venais et qui me surprit,
-parmi ma peur, comme un baiser d'ange surprend
-en un bagne. Tu me rappelais un fin baiser dont
-je venais de t'effleurer, à peine, en secret, un
-tout petit et tout pauvre baiser, même, volé et
-que tu confiais à mon souvenir avant de te
-confier, avant de t'abandonner.</p>
-
-<p>Et ce sont des pudeurs à toi et des scrupules<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>
-à toi&mdash;c'est tout comme&mdash;qui me reviennent,
-ce sont les mille riens qui m'attachent à toi à
-jamais et qui te font divine entre les déesses,
-humaine entre les femmes et c'est une tendresse
-qui s'épure, qui, en dehors de la passion, sans
-brutalité, devient si haute, si délicate, si essentielle
-et si simple, de la douceur et, parfaitement,
-de la tendresse. Et c'est pour moi un lit subtil de
-gentillesse, c'est le délice sans remords, sans
-vulgarité, un délice de conte de fées et un délice
-platonisant et pétrarquisant.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Comme je t'aime, chérie! Tu erres aux paysages
-mêmes où erra Pétrarque: tu respires
-dans les champs et dans les villes de l'amour et
-de la poésie, du désir et de l'éternité, mais tu y
-respires aussi de la solitude. Tu fais un voyage
-de noces sans nouveau marié et un voyage
-d'amoureuse sans amant. Tu dois te mettre en
-quête d'un bureau de poste étranger, perdu dans
-les ruines, dans la poussière et dans le pâle
-soleil, pour m'envoyer une lettre brève, tremblante
-encore, après un millier de lieues, du
-tremblement de ta main&mdash;et, dans toutes les
-villes qui invitent à l'amour, tu dois penser à
-moi&mdash;qui suis loin.</p>
-
-<p>Et moi aussi, je dois faire un voyage. Je dois<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>
-monter à notre chambre pour y trouver ta lettre
-et je dois la lire chez nous, la lire au lit vide,
-au feu éteint, à la lampe pas allumée et je dois
-m'attrister de leur tristesse et m'irriter de leur
-cynique espoir.</p>
-
-<p>Mais chez nous, je songe à tant de choses qui
-n'y furent pas, à des coups d'&oelig;il, à des dessins
-de baisers, à des caresses d'yeux, à un envoi de
-tendresse infinie, jaillissant droit d'un regard, à
-des pressions de mains, à des élans à peine indiqués
-de ton corps vers mon corps et à d'infinies
-soirées passées à nous désirer tous deux, en des
-salons amis, en une foule.</p>
-
-<p>Je savoure le passé, j'amasse peu à peu des
-pétales effeuillés et je me sens défaillir sous une
-jonchée de souvenirs exquis et épars, sous une
-mer lumineuse comme de petites larmes sans
-douleur, sous un univers d'émotion qui m'étreint
-et qui se laisse étreindre.</p>
-
-<p>Mais, chérie, combien il eût été plus doux
-d'ouvrir l'année ensemble et de la happer naissante,
-avec toi, avec moi, de nos bras nus!...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="I-VIII" id="I-VIII">VIII</a></h2>
-
-<h2>JADIS ET PARALLÈLEMENT</h2>
-
-
-<p>Il faut que je fasse mon apprentissage.</p>
-
-<p>Mon apprentissage d'amant.</p>
-
-<p>De l'amant dont la maîtresse est en voyage.</p>
-
-<p>Et que je me tienne très sage.</p>
-
-<p>Attendant en vulgaire amant.</p>
-
-<p>Ma maîtresse malgré soi volage.</p>
-
-<p>Et qui d'ailleurs doit revenir incessamment.</p>
-
-<p>Il faudra que le précipice de ton absence, chérie,
-se comble harmonieusement, des fleurs
-renaissantes et créatrices, des fleurs d'argent,
-des fleurs grises qui poussent de notre hier, et
-il faudra, ah! ça, il le faudra! il faudra que les
-Italies, que les voyages, que les dieux jaloux te
-rendent à moi.</p>
-
-<p>Mais voici des gens qui emplissent mon présent.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et voici une femme, Hélène.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span></p>
-
-<p>Je la connais: c'est une année de mon existence.</p>
-
-<p>Je ne l'ai pas rencontrée, je l'ai vue. Elle
-jouait des comédies diverses, qui ne devaient
-avoir qu'un soir. Elle ne me disait rien.</p>
-
-<p>Ses traits n'avaient rien de ce qui constitue la
-beauté, selon les dissertations des professionnels
-de l'esthétique.</p>
-
-<p>Puis, après des mois, je la rencontrai. C'était
-le temps où je sortais de l'obscurité et où les
-journaux parlaient de moi, l'un après l'autre.</p>
-
-<p>Elle s'excita un peu sur ma gloire neuve, en
-l'imaginant à soi, m'approcha pour cueillir sur
-moi le secret de la chance et s'attendrit et ne
-trouva plus que de la fraternité.</p>
-
-<p>Je m'attendris à mon tour, plus lentement, et
-ce fut une camaraderie songeuse, affectueuse et
-frissonnante. Nous nous contions nos enfances
-pareilles, nos misères pareilles et nous attendions
-le destin, en des cafés.</p>
-
-<p>Bohème sentimentale plus que passionnée:
-Hélène appartenait à un autre, solidement. Elle
-portait un nom prédestiné.</p>
-
-<p>Elle attirait, attachait.</p>
-
-<p>Des gens l'avaient aimée, sincèrement, avant
-qu'elle eût du talent, l'avaient aimée pour elle-même,
-pour son corps et pour ses yeux farouches.<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
-Et elle me fut de l'émotion, des envies de pleurer,
-des crises d'humilité, un joli bruit de
-paroles et un joli silence, de l'humanité teinte
-en roux, un sourire et un mutisme fixe et attentif
-de chien d'arrêt qui guette l'avenir.</p>
-
-<p>Et, Hélène, je te connus furieuse, agressive,
-méchante: c'est que tu te défendais d'avance
-ou en retard, contre la guigne d'avant-hier ou
-d'après-demain: tu m'injuriais, tu me raillais
-parce que tu avais peur et je ne répondais pas
-parce que je t'aimais et parce que, somme toute,
-j'étais plus «arrivé» que toi.</p>
-
-<p>Nous fûmes un chaste ménage d'aventuriers
-pas en ménage, qui conspirent et qui s'arment:
-nous parlions art, nous nous partagions les
-mondes, nous pataugions dans de l'azur et de la
-pourpre et nous nous fâchions de temps en
-temps, pour ne plus penser qu'au présent, parce
-que nous nous effrayions de nos ambitions nouvelles,
-qui se gonflaient, qui s'affolaient d'être
-ensemble.</p>
-
-<p>Et les honneurs te vinrent et tu disparus.</p>
-
-<p>Tu revins un soir pour me dire des choses
-dures et te revoici.</p>
-
-<p>Tu es tout à fait fraternelle. Un peu plus
-triste, peut-être, d'avoir moins à désirer&mdash;et
-nous avons un an de plus.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span></p>
-
-<p>Je t'ai demandé si tu allais bien: tu vas bien.
-Je t'ai demandé si tu étais contente: tu es contente.</p>
-
-<p>Je n'ai plus rien à te dire.</p>
-
-<p>Mais c'est plus fort que moi: ma vieille sensiblerie
-me reprend. J'ai envie de m'émouvoir
-et envie de pleurer, à te voir. Et, de ma voix
-des soirs de reproche, de gronderie, de bouderie
-et de lassitude à deux, je gémis: «Hélène!»</p>
-
-<p>Elle me regarde de ses yeux qui gouaillent
-gentiment et qui dansent, comme une gamine
-qui fait danser un petit voisin, pour le consoler,
-et de sa voix de courage, de sa voix décidée, de
-sa voix de combat, elle interroge: «Qu'est-ce
-que vous avez, mon pauvre Maheustre?»</p>
-
-<p>Je n'ai rien: j'ai tout, le c&oelig;ur le plus trouble,
-le plus vague, le plus grouillant du monde. Ça
-ne s'exprime pas.</p>
-
-<p>Je répète: «Hélène!»</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, voyons! Soyez sérieux.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis sérieux, Hélène. J'aime.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! encore!</p>
-
-<p>Car j'ai aimé. Je me suis perdu en des déclarations
-éloquentes. J'ai déclaré à Hélène que je
-l'aimais, sans préciser ce que j'aimais en elle.
-«Je vous aime c'est bref», mais je suis froissé
-de son «encore».</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous vous trompez, Hélène. Le mot «encore»
-n'a rien à faire ici. Ce n'est pas vous que
-j'aime.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce n'est pas trop tôt.</p>
-
-<p>Je pourrais lui faire remarquer que mon amour
-ne l'embarrassa jamais beaucoup, que ce lui fut
-plutôt un collier d'améthystes lointaines qu'un
-carcan de fer, mais je suis emporté par mon
-lyrisme, et mon c&oelig;ur éclate semant du sang et
-du ciel sur les routes que, là-bas, là-bas, suit et
-traverse mon amie.</p>
-
-<p>«J'aime, Hélène, et je suis aimé. C'est une
-idylle, c'est, c'est...»</p>
-
-<p>Je n'entends même plus mes paroles. Elles
-vont, jaillissent, rejaillissent et c'est très bien,
-très noble: ça me serre, ça me brûle la gorge:
-c'est mon amour qui s'épand, qui s'épanche, c'est
-le bonheur qui crie et c'est le désir qui, avec la
-satisfaction et l'espoir, forme un ch&oelig;ur: c'est une
-hymne, c'est une épopée: la grande ombre de
-la volupté se penche sur la terre.</p>
-
-<p>Et Hélène, d'une voix étranglée, conclut:
-«Ah! Maheustre, pourquoi n'avez-vous pas eu
-la patience d'attendre!»</p>
-
-<p>Attendre?</p>
-
-<p>Qui? Toi?</p>
-
-<p>Hélène, Hélène, je me suis excusé tout à l'heure<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>
-de ne plus t'aimer. J'ai ajouté que c'était ta faute,
-que je m'étais enivré d'une ivresse plus forte
-lorsque j'avais trouvé une amie qui s'offrait, à
-la pensée que tu ne t'étais pas offerte.</p>
-
-<p>Mais, Hélène, j'ai eu tort: tu ne t'es refusée
-que parce que j'ai bien voulu&mdash;et tu t'es donnée,
-dans ta vie.</p>
-
-<p>J'aurais été humilié de te posséder puisque je
-ne t'aurais même pas prise.</p>
-
-<p>De la pudeur, Hélène! Je ne t'ai pas eue parce
-que je t'ai réhabilitée, pour moi seul, pour moi,
-d'un amour sans désir, d'un amour de pitié et de
-fraternité, d'une intimité de pensée, sans arrière-pensée
-et je t'ai créée vierge, pour moi, à mon
-non-usage, je t'ai créée muse <i>in partibus infidelium</i>.</p>
-
-<p>Ma s&oelig;ur, tu te jettes là en une affaire de chair,
-tu te jettes sur mon désir et tu le saisis à pleine
-mains. Ah! Hélène, mon pauvre vain désir qui
-ahanne, qui cherche, qui hésite! mon pauvre
-vain désir, tu le détourneras facilement et tu
-jetteras sur notre pur passé le lourd reflet de
-notre enlacement.</p>
-
-<p>Car, à l'époque où j'effeuillais avec toi l'avenir,
-je ne me souciais pas de chair, je niais la chair
-et j'élisais comme compagne et comme maîtresse
-la Puissance et la Gloire, incestueusement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span></p>
-
-<p>De l'humanité et de la divinité, l'irréparable
-m'ont assailli au détour d'un chemin et j'ai la
-bouche amère d'un goût de volupté, le c&oelig;ur
-tanné de regret et le corps oint d'une sueur
-avide.</p>
-
-<p>Tu regrettes? Tant pis. Car il est encore temps,
-tu sais, il est encore temps! Et le souvenir, après
-tout, sera meilleur.</p>
-
-<p>Non. Car on ne touche pas au passé.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Hélène, Hélène tu demeures songeuse. Tu
-imagines une <i>cour</i> selon les principes de l'hôtel
-de Rambouillet, une interminable école de fidélité,
-<i>avant</i>, un culte d'attente, de fièvre discrète, de
-respect et de subtilité dans l'innocence. Tu as tort
-encore.</p>
-
-<p>Car c'est moi qui ai attendu.</p>
-
-<p>Et c'est Claire que j'ai attendue.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tu as été, toi, un prétexte d'attente, une halte,
-une étape, la petite fille qu'on rencontre sur la
-route et à qui parfois, on demande son chemin,
-tu as été&mdash;peut-être&mdash;la tentation&mdash;qu'on
-déjoue,&mdash;qui tâche à vous détourner de votre
-but, qui tente en se laissant tenter et ne succombe
-pas pour faire succomber.</p>
-
-<p>Et, Hélène, j'ai en ce moment, de mon isolement,<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>
-de mon regret, de mon ardeur complices,
-la caprice de t'emmener là-bas, chez nous, pour
-un adultère pire que l'adultère, pour une étreinte
-si coupable et si inutile, à laquelle nous ne pourrions
-pas nous accoutumer. Mais tu remets ton
-manteau, sans hâte, et tu me tends la main et tu
-as toujours aux lèvres ton: «Pourquoi n'avez-vous
-pas eu de patience?»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>J'irai seul à la chambre de mon amour&mdash;et
-je penserai&mdash;un peu trop&mdash;à vous, Hélène, qui
-fuyez, qui avez fui mélancolique et qui caressez
-un songe auquel vous ne consentiez point et qui
-vous devient précieux et cher aujourd'hui parce
-que j'ai dépassé ce songe et que je vis en un
-autre songe, plus haut.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et voici que, chez moi, je ne sais comment,
-je perds ma clef. Il faut le temps d'en faire faire
-une autre, une clef qui n'aura servi à personne
-et qui ne servira qu'à nous: c'est le temps d'aller
-voir Alice.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Alice, c'est ton amie, chérie. Vous avez souffert
-ensemble de vos premières dents et vous vous
-êtes partagé les fées des premiers contes de fées:
-Alice prenait Urgèle, parce qu'elle a toujours<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>
-été gourmande et tu prenais Carabosse, parce
-que tu avais bon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Vous vous êtes penchées ensemble sur des
-prières de jeune fille, sur de l'anglais et sur des
-manuels de politesse. Vous avez souri et rougi
-ensemble: on vous a enseigné la pudeur, à petits
-coups, conjointement et vous avez attendu des
-fiancés,&mdash;toi un peu plus longtemps, chérie.</p>
-
-<p>Il y a le reflet de l'une de vous sur l'autre.</p>
-
-<p>Lorsque j'étais jeune et que je commençais à
-t'aimer, je m'arrêtai un peu à croire que j'aimais
-Alice, plus proche, que j'avais saluée chez toi. Et
-je lui fis la cour, en songeant à toi, je lui avouai
-ma flamme, ardemment, en songeant à toi et je
-vais la voir, pour parler de toi. Elle n'est d'ailleurs
-confidente que par accident. Elle a toujours
-eu des aventures personnelles à conter&mdash;qu'elle
-ne conta pas&mdash;et elle t'initia à l'adultère
-par l'exemple, comme elle t'eût appris le
-trictrac.</p>
-
-<p>Et c'est un bonheur pour toi, chérie, d'avoir
-eu du c&oelig;ur et de l'âme&mdash;et de m'avoir, moi,
-qui ai du c&oelig;ur et de l'âme, car nous n'avons été
-adultères qu'accessoirement, sans y prendre
-garde, étant avant tout amants et si aimants, si
-tendres et si doux que nous sommes sans péché,
-devant Dieu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span></p>
-
-<p>Et tu aurais pu être adultère, sans plus, de par
-ta petite aînée, Alice.</p>
-
-<p>Elle envisage notre passion comme une «liaison».
-Elle s'en exprime assez librement, me
-plaisante un peu de ne lui avoir pas été fidèle, à
-elle Alice, et me regarde fixement pour m'infliger
-des remords.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et je songe à son amant, M. Ahasvérus
-Canette.</p>
-
-<p>M. Ahasvérus Canette se nomme Canette du
-nom de son père et Ahasvérus parce que ce père
-se mourait d'admiration pour M. Edgar Quinet.</p>
-
-<p>M. Canette père était né en un temps malheureux
-où les prénoms magiques avaient cessé
-d'être à la mode et n'y revenaient point encore
-par la porte basse des romans et du romantisme.
-Tout ce que ses parents avaient pu faire pour
-lui, ç'avait été de le mettre au monde, d'abord,
-et de le nommer Adolphe par un reste de déférence
-pour le député Benjamin Constant.</p>
-
-<p>M. Adolphe Canette ne se consola jamais de
-sa prénominale obscurité. Et la vie lui fut très
-dure. Il n'obtint pas de mourir pour la liberté
-sous Louis-Philippe, pour les <i>Burgraves</i> sous
-Ponsard, pour les barricades sous Cavaignac et
-pour Changarnier sous Louis-Napoléon. La loi<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span>
-dite de sûreté générale ne l'atteignit pas: il reporta
-toute son affection native et déclamatoire
-sur l'enfant que la compagne de ses jours lui
-offrit pour ses étrennes avec un bonnet grec, à
-son retour d'un banquet glorificateur des <i>Cinq</i> et
-de l'idéale République. Puis il mourut d'une
-fluxion de poitrine d'indignation qu'il conquit
-sur le cadavre de M. Thiers.</p>
-
-<p>Le jeune Canette reçut son prénom d'Ahasvérus
-comme il eût reçut le baptême, froidement.
-Il ne cria point, ne pleura point ou plutôt s'il
-cria, ne cria point et ne pleura point pour cela,
-simplement parce qu'il était jeune, et que, pour
-les enfants, c'est une manière roublarde de faire
-croire qu'ils comprennent déjà, qu'ils parlent
-déjà, et que&mdash;déjà&mdash;ils sont des intellectuels.
-Son père l'eût aimé parce qu'il était laid, en
-souvenir de Quasimodo; sa mère l'aima tel quel,
-comme ça, en ne négligeant pas d'aimer autre
-chose, particulièrement un trompette de cuirassiers,
-laissé pour mort sur le champ de bataille
-de Gravelotte, et qui, par la suite, la charma et
-la séduisit, pour tout dire, de ses qualités de bon
-vivant. C'est en cet intérieur que grandit Ahasvérus.
-Le trompette l'appelait, non Ahasvérus,
-mais Baba et Machin.</p>
-
-<p>Au lycée où le conduisit la suite de l'idylle de<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>
-sa mère, ses camarades l'appelèrent Chactas,
-sous prétexte que, Chactas et Ahasvérus c'était
-kif-kif. L'enfant fit des progrès continus dans
-la culture et le culte de la médiocrité, se révéla
-cancre accompli et ne négligea rien pour se
-maintenir à la hauteur de sa naissante réputation.
-Il termina ses études assez tard (sans les
-terminer), fut assez tard refusé à son baccalauréat
-et se décida assez tard à ne rien faire, sa
-mère morte, le trompette paralytique général
-(bel avancement pour un homme sorti du rang)
-et mit en valeurs ou en non-valeur son patrimoine.
-Il fit la vie, se coucha tard, se leva tard,
-apprit lentement à avoir la bouche pâteuse, à
-appliquer un monocle neutre sur une paupière
-plus neutre, et à répondre par des mots qui ne
-veulent rien dire à des diseurs qui ne veulent
-pas faire des mots. Il prit des joies du monde ce
-qu'on en peut prendre entre ses dix doigts
-quand on gante 8-1/4, et eut des tailles de femmes
-de ces proportions et pour une durée éphémère.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'il atteignit la vingt-deuxième
-année de son âge, époque guettée par le destin
-des Empires et celui de M. A. Canette.</p>
-
-<p>A vingt-deux ans, la grâce le toucha. Cet événement
-survint en un restaurant de nuit où<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span>
-M. Canette égrenait le chapelet coupable des
-maigres voluptés en compagnie d'une Champenoise
-entre deux âges qui répétait sans se lasser:
-«C'qu'on s'embête! C'qu'on s'embête!
-C'que t'es embêtant, mon chéri!» M. Canette,
-prédisposé à la méditation par la bonne chère,
-eut, parmi deux charitables exclamations de son
-amie, ce qu'on est convenu d'appeler une idée.
-Un mysticisme ambitieux, compliqué, puéril et
-pratique envahit son âme, et il s'écria, dans la
-stupeur générale: «Je vais m'établir franc-maçon!»</p>
-
-<p>Il eut un succès très personnel, mais alla jusqu'au
-bout de son idée, et entra dans une loge
-dont son père jadis avait fait partie.</p>
-
-<p>C'étaient des francs-maçons qui, pour suivre
-le rite écossais, n'en pratiquaient pas moins
-l'hospitalité du même nom.</p>
-
-<p>Il fut invité à dîner chez le vénérable de sa
-loge. Ce vénérable était un petit jeune homme
-blême et glabre, dont les aïeux avaient vieilli
-dans les honneurs maçonniques. Il n'avait pas
-de conversation, mais il rachetait ce léger
-défaut par une complaisance exagérée. Ayant
-l'occasion de s'éloigner pour présider un banquet
-de garçons de banque (il était député socialiste
-de son métier), il pria Ahasvérus de<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span>
-tenir compagnie à sa femme, de nature délicate,
-impressionnable, et qui trouvait dans la solitude&mdash;fallait-il
-qu'elle fût <i>originale</i>!&mdash;mille prétextes
-à s'apeurer.</p>
-
-<p>L'honnête Canette promit au vénérable d'attendre
-son retour. Mais il regretta bientôt son
-imprudence: M<sup>me</sup> la vénérable, sitôt son mari
-dehors, se précipita sur lui, le domina de ses
-yeux pleins de flamme, l'assujettit sur ses genoux
-à elle, lui mit de force une partie de ses
-cheveux noirs dans une de ses mains, tandis que,
-portant son autre main à ses lèvres, elle la mangeait
-littéralement de caresses. Et la bouche
-pleine, d'une voix sombre, elle hurla, lionne
-amoureuse:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon chéri! comme tu as un nom
-magnifique!...</p>
-
-<p>Ce drame eut des lendemains. Canette, qui
-avait cédé par faiblesse, céda ensuite par habitude.</p>
-
-<p>Ayant effleuré de ses lèvres, la coupe du plaisir,
-il y noya ses remords et continua.</p>
-
-<p>Il connut les appartements meublés où l'on
-attend... et il y attendit. Même, par lyrisme, il
-voulut écrire des livres inspirés par l'amour:
-<i>Étude des roulements divers de voitures qu'on entend
-dans la solitude. De la manière de reconnaître les<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span>
-voitures à leur son</i> (sic). <i>La voiture de la bien-aimée
-son approche, son odeur. Du flair des amoureux en
-matière de voitures. Des fiacres à galerie et l'égalité
-des sexes</i>; tranchons le mot: il fut, lourdement
-et sans modération, adultère.</p>
-
-<p>Mais s'il fut très aimé, si même il n'aima pas
-plus mal qu'un autre, s'il eut le romantisme
-d'un conseiller de préfecture ivre-mort, il ne
-fut pas heureux. Son appartement meublé donnait
-sur la Madeleine, sur le derrière de la Madeleine,
-mais le derrière de la Madeleine, c'est
-toujours la Madeleine.</p>
-
-<p>Des rêves troublants, des hallucinations le
-harcelaient: les mariages qui s'engouffraient
-là-dedans, qui venaient déranger Dieu et MM. les
-vicaires, ça le gênait, ça lui faisait quelque
-chose. Il avait soif de régularité. Non qu'il désirât
-régulariser sa présente situation et épouser
-sa maîtresse; sa pensée était bien plus haute et
-plus générale, il aimait la régularité pour la
-régularité, voilà. Et ce devint un sentiment
-amer, empoisonné, effroyable. Car la vie de
-M. Canette se dérégla, se précipita, s'échevela.
-Son vénérable le présenta aux vénérables d'à-côté
-et d'en face, à des gens mêmes qui n'étaient
-pas vénérables du tout, mais qui n'en étaient
-pas moins hommes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span></p>
-
-<p>Et tous avaient des épouses, comme par
-hasard.</p>
-
-<p>Je ne narrerai les péripéties aux suites desquelles
-M. Canette se réveilla&mdash;ou s'endormit&mdash;l'amant
-des femmes de tous ces hommes. Ce
-ne fut pas de sa faute, mais ce furent des fautes,
-en quel nombre! M. Canette suffit à la totalité
-de ses tâches: ses femmes lui avouaient qu'elles
-l'aimaient pour son nom, mais comme ce n'est
-pas un nom d'étreintes, elles en faisaient mille
-noms divers, l'appelaient Aha par rosserie, Sacha
-par patriotisme, Sévère par érudition, Dada par
-tendresse, Rara par cajolerie et Raca par sadisme.
-Il fut longuement le plus heureux des
-hommes. Et il n'était pas heureux! Est-ce que
-M. Canette était devenu le misérable pèlerin
-d'amour, l'homme sur qui pèsent toutes les joies
-amoureuses de l'univers et les siennes aussi, le
-porte-croix des baisers, le crucifié des étreintes?
-Était-il l'Élu de la Souffrance, le Néo-Rédempteur
-du Péché originel, le martyr de la caresse?</p>
-
-<p>Non. Il avait des heures de joie, celles qu'il
-passait avec ceux qu'il trompait. Tous: il les
-lui fallait tous. Un, c'était bien. Deux, c'était
-mieux. Trois, c'était exquis. Quatre, c'était
-parfait. Cinq, c'était suave. Six, c'était délicieux.
-Sept, c'était sublime. Et son avarice envers les<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>
-femmes, les sept femmes pour qui il n'avait qu'un
-appartement, fondait, s'évanouissait devant ses
-masculines victimes. Il leur offrait des dîners
-de corps (il ne se tolérait pas ce calembour
-vieilli), des liqueurs, des cigares, que sais-je?</p>
-
-<p>Et ce n'était pas une ironie; il les chérissait,
-les estimait, les admirait, les enviait. Il était
-attiré vers eux par une fraternité secrète; en
-somme, il était né pour être trompé, lui aussi.</p>
-
-<p>Mais quelque chose se dressait tout de suite
-entre eux, sept autres! Ah! mon Dieu! mon
-Dieu! Ses seules heures de bonheur! et ce n'était
-pas un bonheur complet! Bonheur empoisonné
-par des relents de baisers, par des reflets de
-voluptés. Horreur! damnation! Et comment en
-sortir? Répudier ses adultérines et passagères
-concubines? C'était se fâcher avec partie ou totalité
-des époux. Se marier? C'était changer de
-monde! Il était rivé à ses chaînes, à son métier
-de gigolo, à sa carrière d'amant.</p>
-
-<p>Il vieillirait en cet emploi, avec son nom! Et
-qu'avait-il pour cela? Son physique, sa distinction!
-Ah! ah! Et quel ennui! Tous les maris
-avaient des histoires d'amour à raconter, histoires
-farces qui leur faisaient honneur à tous
-les points de vue et qui les posaient comme
-hommes d'esprit. Lui ne pouvait rien raconter,<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span>
-ne pouvait même pas avoir des sourires entendus,
-était muet pour cause de mauvaise conduite
-et stupide par devoir.</p>
-
-<p>Et se sentant aimer de plus en plus ses maris
-assemblés, M. Canette maudissait tout ensemble
-feu M. Quinet, feu son père, le Juif-Errant et la
-franc-maçonnerie, causes de tous ses maux, Cupidon,
-Cypris et l'Amour.</p>
-
-<p>Il était dans sa ligne, dans la suite de sa vie
-qu'il devînt l'amant de cette fatale Alice. Mais
-en cette aventure il fut,&mdash;proprement,&mdash;héroïque.</p>
-
-<p>Ayant appris,&mdash;par un tiers,&mdash;que ses
-tentatives allaient être couronnées de succès, il
-alla aussitôt trouver le mari d'Alice, M. Antoine
-de Candie. Il lui tint cet authentique langage:</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher ami, on dit que je fais la cour
-à votre femme. Je n'ai pas à vous déclarer que
-je place au-dessus de toutes les considérations
-votre estime et votre amitié.</p>
-
-<p>Antoine lui serra la main, noblement comme
-il fait toutes choses, et, le soir même, le destin
-l'emportant sur toutes les considérations et sur
-la déconsidération même, Canette était contraint
-d'accepter l'hommage du c&oelig;ur de la mélancolique
-Alice et de lui offrir son propre c&oelig;ur, en
-échange, suivant les règles.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span></p>
-
-<p>Ça se passa très bien et ça dure.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Alice prend donc envers moi des airs complices:
-nous sommes les voisins, en somme, et
-elle ne fait entre nous et elle que la différence
-de son expérience, de son goût, sans doute, et
-de son bonheur professionnel. Elle nous traite
-en petits garçons: c'est ma première femme,
-Claire, et c'est son premier adultère.</p>
-
-<p>Et malgré que sa sentimentalité native lui
-peigne toutes les amours comme éternelles, elle
-n'est pas éloignée d'envisager dans l'avenir de
-Claire une triomphale et sûre théorie de liaisons
-que j'ouvre, tel un tambour. «Vous êtes triste,»
-me dit-elle. C'est une conversation sans intérêt.
-Elle me pèse et me détaille du regard:
-suis-je encore son soupirant ou ai-je changé?</p>
-
-<p>Et ce sont des comparaisons avec M. Canette.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je file, je retourne à ma clef, terminée, toute
-fraîche, qui semble d'argent, clef d'une ère de
-fidélité et de tendresse, clef de la nouvelle
-année.</p>
-
-<p>Je l'emporte, là-bas, où il y a des gens.</p>
-
-<p>Les mêmes gens que toujours.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mais, gigantesque, souriant, le monocle bien<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>
-d'aplomb, élégant jusqu'à la frénésie, voici venir
-M. Ahasvérus Canette. Il ne se nomme plus
-Ahasvérus que dans l'intimité.</p>
-
-<p>Contrairement à tant de gentlemen qui s'affublent
-d'un pseudonyme éclatant, il a choisi,
-pour le monde, en guise de nom de guerre, un
-nom simple et joli: Lucien.</p>
-
-<p>Par une sorte de pudeur.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Lucien, dis-je.</p>
-
-<p>Et je le monopolise, dès son entrée.</p>
-
-<p>Canette pourrait être surpris: je témoigne
-d'ordinaire peu de goût pour sa personne. Son
-cynisme, son égoïsme m'éloignent de lui. Mais
-il s'est habitué à tout, même à l'estime et à la
-sympathie. Et si mon affection l'étonne, c'est
-parce que je ne suis pas marié.</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit Canette, suppliè-je, vous restez
-dîner avec moi.</p>
-
-<p>Il ne veut pas. J'insiste. J'ai à lui parler.</p>
-
-<p>Et j'ai de la chance: il accepte, enfin.</p>
-
-<p>Il s'est «fait» depuis ses débuts: il a pris ici
-de l'esprit, là du tact, ailleurs de la distinction:
-de faute en faute, il est devenu homme du
-monde. Il se tient, pense, écrit.</p>
-
-<p>Et il me regarde avec un peu de dédain.</p>
-
-<p>Je l'admire:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes un heureux gaillard, mon ami.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
-
-<p>Je vais être tout à fait ignoble: je vais entrer
-dans son secret et le faire entrer dans le mien,
-par réciprocité. J'ai tellement envie d'avoir auprès
-de moi l'ombre de mon aimée que je retiendrai
-cet homme, parce qu'il aime la camarade
-de mon aimée et qu'en nos paroles traînera un
-reflet.</p>
-
-<p>&mdash;Ne faites pas le malin, Canette: je suis
-très au courant de votre affaire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous trompez.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai un amour autour de vous.</p>
-
-<p>La phrase est sans élégance, est malheureuse:
-l'ex-Ahasvérus ne comprend pas.</p>
-
-<p>Il a pris, en son accoutumement aux bonnes
-fortunes, la vanité de la divination. Il affecte
-de ne pas comprendre pour avoir le temps de
-trouver un nom et pour le jeter à ma stupeur.</p>
-
-<p>Et, tout à coup: «Claire Tortoze! crie-t-il,&mdash;et
-du poing il meurtrit la table. Comment n'y
-ai-je pas songé plus tôt. Imbécile!»</p>
-
-<p>C'est lui qu'il injurie ainsi. Et il met une
-grande bonne foi en son mépris. Pas de flair!
-mon bonhomme! c'est bien la peine d'avoir consenti
-au péché!</p>
-
-<p>Tout de suite: «Mes compliments!» fait-il.
-Mais il n'insiste pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span></p>
-
-<p>Sans transition: «D'ailleurs je me demandais
-pourquoi Tortoze s'était glissé dans notre société
-(<i>notre!</i>) et pourquoi je trouvais tant d'agrément
-à sa conversation. C'est un homme fort
-remarquable et, dans toute la force du terme, un
-tempérament. Ses dernières inventions sont des
-merveilles. Avez-vous vu le guéridon lumineux?
-Le cabinet de toilette électrique! Une puissance
-de quarante voltes!...»</p>
-
-<p>Il s'y connaît en électricité! par devoir, pour
-pouvoir répondre!...</p>
-
-<p>«Et fin, anecdotier! Figurez-vous qu'il est
-l'amant en ce moment de Néadarné, des Folies-Bergère.
-Et l'amant de c&oelig;ur! Eh bien, mon
-cher...»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>...Non, je n'entendrai pas ce que tu me contes.</p>
-
-<p>Plus de mystère, mon ami, chuchote mieux:
-je n'entends pas! Je ne veux pas savoir. Tu as
-de l'estime pour lui, en raison de ses performances
-amoureuses! ah! ça m'est si égal!</p>
-
-<p>Parle-moi de Claire ou plutôt n'en parle pas,
-ne parle pas. Reste là. Alice t'a parlé de Claire,
-comme Claire m'a parlé d'Alice et c'est une
-sensation intraduisible, c'est un émoi sans raison,
-une intimité sans dénomination, une fraternité,
-une atmosphère.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span></p>
-
-<p>Et tu te tais et nous cueillons des souvenirs,
-des confidences, des rêves l'un sur l'autre, en
-nos silences.</p>
-
-<p>J'oublie que tes amours sont compliquées,
-hérissées de subtilités, j'oublie la simplicité extatique,
-la naïveté passionnée de notre étreinte à
-nous et je communie, en nos deux péchés, en
-notre même péché.</p>
-
-<p>Et puis tu n'es pas comique ce soir, ex-Ahasvérus.
-Tu es décent, grave, secoué seulement
-par une irritation qui s'obstine.</p>
-
-<p>«Toutes les mêmes! à vous faire un mystère
-de tout! Elles se taisent et, après, on a l'air
-d'un serin, d'un homme qui ne sait rien et qui,
-de sa maîtresse, n'a que le corps! Elles nous
-prennent pour leur mari!»</p>
-
-<p>Ahasvérus, Ahasvérus! des mots de vaudevilliste
-et de vaudeville! Il est vrai que tu es
-vaudevilliste mais ça ne t'excuse pas. Rentre en
-toi-même et sois juste envers cette réserve
-d'Alice: elle a arraché son secret à Claire, elle
-le lui a soutiré comme, au couvent, elle lui soutirait
-des pastilles de chocolat et des robes pour ses
-poupées et elle s'est endormie sur ce secret, dans
-tes bras, Canette: elle connaît l'amour, ses
-tourments et ses surprises, ses vicissitudes et
-son manque de sérieux. Et pourquoi s'occuper<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span>
-des autres? Elle veut être renseignée, pour soi,
-pour être digne de l'estime qu'elle s'est accordée
-et pour avoir un sujet de conversation, dans
-ce tête-à-tête avec Claire, un sujet de conversation
-qui dure, qui intéresse, hermétique,
-presque religieux.</p>
-
-<p>Tais-toi tout à fait, mon ami, et rêvons. Nous
-rêvons: de temps en temps nous échangeons un
-mot, nous échangeons un peu de nos amours et
-c'est comme un répons qui fortifie notre amour,
-à nous et qui l'étaie, qui scande notre monodie
-muette et qui nous ancre en notre silence.</p>
-
-<p>Et ça dure des heures. Nous emportons notre
-silence au spectacle et nous rêvons, entre des
-cris et des mots.</p>
-
-<p>Et nous promenons ensuite notre silence dans
-les rues, dans les rues où il fait froid.</p>
-
-<p>Des filles errent autour de nous et viennent
-briser contre notre silence leur bégaiement de
-tentation et les mots qui les déshabillent, horriblement.
-Parmi les sentinelles perdues de la
-prostitution, nous nous tenons en notre silence
-comme en une citadelle de la guerre des deux
-Roses et les tours de Barbe-Bleue aussi et de
-Madame de Malbrouck, d'où l'on ne voit rien
-venir.</p>
-
-<p>Et je ne m'aperçois même pas que Canette me<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span>
-quitte, tant je rêve, tant je suis extatique, tant
-je regrette et tant je désire.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Eh bien! quand Claire m'est revenue, quand,
-après avoir épuisé en une heure tout ce que
-l'attente a de pire, de plus aigu, de plus amer,
-de plus rauque et de plus trompeur après une
-attente de trois semaines, quand j'ai pensé
-mourir en la sentant enfin en mes bras et quand
-en un baiser je lui ai donné l'année dernière et
-cette année, tous mes jours et mes soirs, elle
-se dégage de mon baiser, de son baiser à soi,
-de son amour, de sa fièvre, de son délire, affermit
-sa voix pour me dire que je ne suis pas
-raisonnable, pour me reprocher Ahasvérus
-Canette et notre dialogue, pour me gronder,
-pour me répéter qu'elle n'est pas contente de
-moi, etc.</p>
-
-<p>Ah! chérie, comme nous nous aimons ce jour-là,
-pour t'obliger à ne songer qu'à nous, pour
-épaissir autour de nous notre secret, pour oublier
-l'amour parallèle, pour nous étreindre jusqu'à
-nous noyer dans le Léthé de l'étreinte! et comme
-nous nous aimons pour notre amour aussi et
-pour nous qui sommes tristes, qui sommes
-avides, pour rattraper les jours, le jour de l'an,
-la nuit de l'an et pour renouer, de baisers en<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span>
-baisers, la chaîne qui nous attache à des soirs
-d'automne de l'autre année et à des soirs d'été,
-à des couchers de soleil et à des levers de lune,
-qui, d'une année à l'autre, nous lancent leur
-sourire, leur grandeur et leur promesse d'éternité&mdash;comme
-un pont.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="I-IX" id="I-IX">IX</a></h2>
-
-<h2>LE CHAPITRE DES ENFANTS</h2>
-
-
-<p>Pour monter chez nous, chérie, il faut que
-je prenne l'omnibus.</p>
-
-<p>L'omnibus, c'est&mdash;ou ce sont&mdash;deux omnibus.
-Le premier s'arrête en face de la Madeleine,
-au bord de la Madeleine. Je suis obligé
-d'attendre là quelques instants, des minutes, et
-malgré l'impatience qui m'enfièvre, malgré la
-peur où je languis de ta venue avant moi, j'attends
-sans trop de déplaisir, en un recueillement
-ému et amer.</p>
-
-<p>Il y a des couples qui, le matin, qui tout à
-l'heure, sont venus chercher en cette église les
-bénédictions du monde et du ciel, qui ont appelé
-auprès d'eux les anges et Dieu officiellement
-et qui se sont éloignés&mdash;dans la paix.</p>
-
-<p>Il y a des êtres aussi qui ont passé là, un à
-un, dans un coffre de bois oblong: ils allaient dormir
-auprès d'êtres chers&mdash;et il y a cette église<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>
-aussi si longue, si grise, si lasse, lasse de pardons,
-lasse de confessions, lasse de prières hypocrites,
-lasse des craintes et des concupiscences, de la
-misère et du néant que suent ses fidèles sans
-foi, ses fidèles sans zèle.</p>
-
-<p>Le second omnibus qui m'emmène me fait
-longer cette église accroupie, mal soutenue de
-piliers fléchissants, cette morgue d'âmes qui y
-croupissent, qui y pourrissent et qui y crèvent&mdash;car
-il y a des âmes qui ne sont pas immortelles&mdash;heureusement!</p>
-
-<p>Et j'aime m'en venir à notre amour publiquement,
-dans du peuple, dans de l'indifférence
-et sauter, par delà le vain marchepied, de la
-foule et de la médiocrité en notre intimité, en
-notre secret.</p>
-
-<p>Tu me gronderais encore si tu connaissais
-mes omnibus... et tu me gronderais parce que
-tu ne les connais pas. Tu crois l'univers acharné
-à notre perte: notre perte n'est désirée que par
-deux ou trois pauvres diables. Et tant d'horreur,
-tant de candeur monte&mdash;où?&mdash;dans
-mes omnibus! Pauvres femmes sans âge, tannées,
-ravagées, mangées de soucis, figées dans le dénûment,
-pauvres hommes d'après-midi, hommes
-sans atelier, hommes de courses et de démarches
-qui au lieu d'être rivés à vos travaux, allez,<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span>
-venez, dérangez ce monsieur ou cet autre et
-vous, jeunes gens qui ne faites rien, et vous,
-vieillards qui véhiculez vos vieux os, péniblement,
-vers des soleils improbables, maîtresses
-de piano et maîtresses d'allemand, vous m'êtes
-une haie vivante&mdash;et si peu vivante&mdash;de torpeur,
-de monotonie, vous êtes ternes pour mieux
-me préparer à l'éclat vibrant et hautain, à la
-caresse claironnante et vibrante, à la chaleur
-chantante des bras que je sais, de la bouche
-que je sais, des cheveux que je sais.</p>
-
-<p>L'omnibus, lui aussi, gémit des leit-motivs sur
-les lents et rugueux pavés qui montent, contre
-le chemin de fer: c'est lourd, pesant et triste
-comme il convient.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et j'ai voyagé aujourd'hui en un omnibus
-presque vide. Ce n'était pas l'heure des promenades
-suspendues ou du labeur à distance.
-Nous n'étions que cinq ou six, sept peut-être et
-«une petite fille sur les genoux» qui ne payait
-pas sa place, pour des raisons d'âge.</p>
-
-<p>Dès que j'entrai, je sentis son regard sur moi,
-en moi.</p>
-
-<p>Et son regard ne me lâcha pas.</p>
-
-<p>Ce n'était pas la séduction du miroir sur les
-alouettes ou de l'&oelig;il de serpents sur les gazelles,<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span>
-la froide et féroce séduction du mal, du fauve,
-de la perfidie. Le regard ne s'arrêtait pas sur un
-point précis ou sur ma hideur, il plongeait, sautelait
-comme la petite eût dansé à la corde, se
-plaisait à mille spectacles, errait parmi mon
-charme et ma fatalité.</p>
-
-<p>Petite fille, toute petite fille, tu n'es pas la
-première petite fille qui me regarde et qui me
-sourit&mdash;car tu me souris de quel joli, de quel
-immatériel sourire, de quel sourire de fleur et
-d'étoile! J'ai voulu chasser ton sourire parce
-que j'ai toujours voulu tenter Dieu. Je t'ai fait
-les gros yeux d'un méchant monsieur qui mange
-les petites filles: ton sourire a percé mon masque
-de férocité, tout de suite, et est revenu se
-plonger au lac sacré de mon amour et ton sourire
-est devenu meilleur, pour mon effort, pour
-la peine inutile que j'avais prise et pour la joie
-que tu devinais en moi, à te voir me sourire,
-obstinément. Je cueillis en ton sourire toutes
-les promesses, tous les plaisirs, toutes les
-nuances.</p>
-
-<p>Pourquoi me souriais-tu, de ton sourire et de
-ton regard?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tu me disais&mdash;car les enfants savent tout&mdash;tu
-me disais, à travers le rythme de l'omnibus,<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span>
-sans parler: «Petit enfant, tu es un petit
-enfant comme moi, plus triste que moi et qui joue
-moins que moi. On t'a cassé tes joujoux dans
-la main quand c'étaient des spectacles, des héroïsmes,
-des hommes et des femmes et tu n'as jamais
-beaucoup joué. Quand tu étais tout petit, il y
-avait des leçons et la misère pour t'arracher aux
-jeux de ton âge et plus tard, tu achetas des
-livres et des lunettes pour les lire, au lieu
-d'acheter des toupies avec du soleil dessus. Et
-tu aimes les enfants, profondément, au plus
-secret de toi-même, parce que tu n'as pas été
-enfant et que tu l'es, toujours, comme tu serais
-infirme et les enfants t'aiment, par force, mystérieusement
-et ils sourient au petit enfant qui
-est en toi, qui ne fut jamais, qui n'a pas vécu
-et qui n'est pas mort. Tu as remarqué, n'est-ce
-pas, que tous les enfants t'aiment, qu'ils te sentent,
-qu'ils te sourient entre tous les hommes,
-qu'ils vont à toi, qu'ils se caressent à toi, qu'ils
-découvrent en toi un frère, un enfant et un dieu.
-Tu rencontras de petits enfants sur ta route et
-tu te détournas d'une ironie et d'une critique,
-d'un lyrisme même, pour être doux envers eux.
-Il y avait une petite fille que ses père et mère
-amenaient dans les bars parce qu'ils allaient
-dans les bars. Et ils y allaient parce qu'ils avaient<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span>
-du talent et que les gens ont du talent pour
-parler dans les bars, pour sourire à propos et
-pour rire quand ça fait bien. Ils n'avaient pas
-d'aversion pour leur petite fille mais elle ne
-buvait pas encore assez. Ils la laissaient, ils
-laissaient ses quatre ans sur le tapis et ricanaient
-d'autre chose. Tu jetas les yeux sur le
-tapis et tu ne ricanas plus. Tu te laissas glisser,
-tomber de tes vingt-trois ans aux quatre ans
-de l'enfant et tu lui dis: «Josette! Josette!»
-du ton d'un de ses petits camarades si elle
-avait eu de petits camarades. Tu ne lui demandais
-pas: «Voulez-vous jouer avec moi, mademoiselle»
-comme ça se fait dans les squares et
-dans les serres. Elle te dit: «Nous allons jouer
-à la blanchisseuse». Tu ne savais pas mais tu
-ne lui avouas pas ton ignorance. Elle se procura
-quelque part des serviettes, les numérota,
-les taxa, discourut dessus et t'interrogea comme,
-dans les jupes de sa mère, tapie devant l'intrusion
-d'une femme rouge et d'un panier, elle
-avait vu et entendu faire, croyant jouer en se
-souvenant, croyant jouer en se livrant à une
-mesquine et triste imitation, croyant jouer en
-se préparant à la vie, au ménage, à la servitude
-et à la minutie. Et toi qui ne sais pas jouer, tu
-voulus la faire jouer, vraiment. Tu la fis courir,<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span>
-tu la culbutas, tu la fis rire, tu la fis sauter, tu
-lui montras d'une fenêtre des gens en blanc
-qui remuaient des broches et du feu pour sa
-satisfaction personnelle et tu te roulas avec elle
-sur le tapis. Tu étais en redingote et c'était fort
-ridicule: tu n'eus pas honte. Et même lorsque,
-à un moment, tu fus fâché avec ses parents, tu
-continuas ses jeux, ayant peur seulement qu'on
-lui enlevât son plaisir, pour te punir. Les
-gens ne t'aiment pas: ils sont rebutés par ta
-mine, par l'inquiétude déchirante de ton âme,
-trahie par ta face, par les contractions grimaçantes
-de ton humanité, par ton dégoût, ton
-dédain, ta timidité, ta fièvre, ton labeur, ta
-douleur, qui marchent, qui s'exaspèrent, qui
-s'éternisent. Et tu ne sais pas marcher: tu
-cours, tu hésites, tu te rattrapes en une chute
-et tu voles même. Les gens gouaillent autour de
-toi, raillent tes cheveux, ton monocle, ta lèvre,
-ton déhanchement, ta complexité et ta naïveté.
-Les animaux sont plus simples: ils te comprennent,
-te lèchent, aboient autour de toi comme
-des complices et des annonciateurs, comme des
-compagnons de divinité et des francs-maçons
-d'une maçonnerie qui déborderait&mdash;en l'enserrant&mdash;l'humanité
-et l'univers. Et les enfants
-t'entourent et te tendent les bras.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C'est que, petite fille, ils sentent à travers
-moi les limbes et qu'ils sentent qu'en mourant,
-être incomplet, pas assez impur et pas
-assez pur, être inconscient, impulsif, instinctif
-et boudeur, boudant contre son instinct et
-contre sa pureté, j'irais aux limbes comme les
-enfants sans baptême et sans crime et que je les
-retrouverais, les petits enfants et que je jouerais
-avec eux&mdash;enfin. Ils m'apprendraient à
-jouer. D'ailleurs je ne veux pas me vanter.
-J'aime les enfants. Ceux de ma génération ne
-les aiment pas et les fuient. Moi, j'en veux,
-à moi.</p>
-
-<p>&mdash;Tu en auras. Tu vas...</p>
-
-<p>&mdash;Petite fille, petite fille, ne poursuis pas. Tu
-ne sais pas comment ça se fait, les enfants.</p>
-
-<p>&mdash;Enfant! Je ne te parle pas. Mais prends-moi
-comme je suis: je suis un symbole. Tu
-n'es pas symboliste, tu peux donc t'habituer
-à rencontrer un symbole en omnibus. Et ça ne
-t'arrivera pas tous les jours. Mais moi, petit
-enfant, je t'annonce un petit enfant,&mdash;pour
-bientôt.</p>
-
-<p>&mdash;Quand? quand? petite fille...</p>
-
-<p>Mais la petite fille descend car c'est le bureau
-des omnibus et elle s'éloigne&mdash;à si petits pas&mdash;tirant
-bas le bras de sa mère et éteignant<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span>
-dans la foule son sourire qui est le sourire de
-la Joconde et qui est aussi, dans d'autres tableaux,
-le sourire de l'Annonciation.</p>
-
-<p>Elle s'éloigne, prophétie à jupons courts,
-prophétie à demi-place sur les lignes de chemin
-de fer, prophétie gratuite en omnibus&mdash;avec
-correspondance.</p>
-
-<p>J'ai droit encore à une prophétie puisque j'ai
-droit à un autre omnibus. C'est un autre
-enfant, un petit garçon, s'il y a un sexe à cet
-âge. Il prend à peine le temps de me sourire,
-du sourire de la même petite fille et entre tout
-de suite en matière:</p>
-
-<p>&mdash;Désirez-vous assez un enfant! Depuis que,
-petite fille encore, si jeune, si innocente, elle est
-tombée de son innocence dans les bras de son
-mari, désire-t-elle assez un enfant! Elle l'a désiré
-d'abord parce que, encore petite fille, pas
-encore désaccoutumée des poupées, elle a eu
-l'ambition d'en avoir une toute à soi, bien à
-soi, «fabriquée» par soi, d'une possession
-intime. Elle l'a désiré ensuite, par amour, pour
-avoir un objet d'amour, pour aimer. Elle l'a
-désiré ensuite, parce qu'elle ne l'avait pas. Elle
-l'a demandé à Dieu, puis à son mari, puis au
-diable, puis à toi. Et vous l'avez cherché
-ensemble sur les routes où, puisque la morale<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span>
-n'y passe pas, ne passe que Dieu et&mdash;son
-sourire et sa bénédiction. Te rappelles-tu?
-Un soir de lettre anonyme où tu attendais un
-omnibus de mélancolie pour pouvoir t'apeurer
-à ton aise, chez toi, en ton autre chez toi,
-comme l'omnibus (ta vie, ce sont des omnibus)
-ne venait pas, un camelot promenait des
-bébés en peau de lapin qui dansaient avec des
-grelots et des ficelles. Il te dit: «Monsieur
-Maheustre&mdash;il te connaissait parce que tu es
-au centre du monde et l'on te connaît sur le
-boulevard&mdash;achetez-m'en un pour vos enfants.»
-Il gouaillait mais tu fus ému, à crier, à
-pleurer. Cet homme qui, ce soir de solitude,
-ce soir de lettre anonyme où tu voulais errer
-anonyme toi aussi, t'enfuir et te terrer loin des
-dangers et des craintes, venait à toi, t'appelait
-par ton nom, te parlait de postérité, qui, comme
-dans la Bible, te prédisait que tu reverrais ton
-épouse et que tu ne serais pas stérile, vaguement,
-profondément, en vrai prophète, qui te prédisait
-une union féconde, en trois mots humbles, sembla
-te vendre un talisman, sembla te venir de
-Dieu. Tu fus prêt à te prosterner devant lui et
-si tu lui marchandas son jouet, c'est parce qu'il
-y avait du monde, que tu n'avais pas d'argent et
-que toujours tu aimas tenter Dieu. C'est encore<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span>
-pour renier le divin que le camelot t'avait vendu
-sur le boulevard avec une poupée de pacotille,
-que tu la glissas, ta poupée, dans le lit, pour
-effrayer, pour amuser l'attendue,&mdash;mais celle
-que tu attendais ne vint pas parce qu'elle était
-en terreur et parce que tu n'avais pas été poli
-envers l'oracle fourré! Tu t'es lavé, depuis, de
-ton péché par des larmes et tu as su, décidément,
-qu'il fallait respecter les enfants jusque
-dans le frisson de l'espoir et jusque dans le
-crépitement du leurre. Imagine-toi donc que la
-récente absence de ton amoureuse, ce fut une
-retraite au bord de l'événement. Embrasse-la
-sur le front, suivant un cérémonial nouveau
-puis...</p>
-
-<p>&mdash;Petit enfant, je t'ai entendu avec patience.
-Je t'ai laissé disserter sur des choses
-que tu feras bien d'ignorer quinze ans encore.
-Ne continue pas. Je n'ai pas horreur des symboles
-et je consens aux ratiocinations mais je ne
-consens ni à l'indécence ni à la réglementation
-du mystère. D'ailleurs tu descends: tu es arrivé.
-J'ai encore du chemin: sans adieu.</p>
-
-<p>Je vais voyager dans le vide et dans le silence,
-comme il convient. Je ne veux pas penser car
-j'aurais trop à penser, pensées humaines, pensées
-légales, pensées mystiques: merci.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span></p>
-
-<p>Et je suis arrivé: je vais attendre&mdash;sans
-plus.&mdash;Eh! si! j'attends plus: je ne sais pas.</p>
-
-<p>Et pour m'interdire la torpeur, voici des
-enfants qui jouent contre mes volets. Enfants
-que je ne vis jamais et que je ne veux pas voir.
-Enfants qui ont troué de leurs cris le plan de
-notre délice, enfants qui s'amusent, qui font des
-farces, qui frappent le volet, qui étendent leur
-murmure dans la rue comme du linge frais.</p>
-
-<p>Mais vous ne me troublez pas et vous ne
-m'êtes pas odieux aujourd'hui, enfants. Vous
-êtes postés comme des sentinelles le long de
-mon paysage, le long de mon horizon, et, de
-votre innocence effrontée, de votre innocence
-polissonne et grossière, vous gardez chez moi
-Dieu, le miracle et l'infini. Et vos chants se
-fondent dans la rue, vos refrains empruntés à
-vos mères et aux amants de vos mères deviennent
-une seule chanson d'immortalité et une
-hymne.</p>
-
-<p>Vous êtes un ch&oelig;ur antique, un ch&oelig;ur
-unique, un ch&oelig;ur hermétique et prédestiné, le
-ch&oelig;ur des limbes, le ch&oelig;ur de fécondité.</p>
-
-<p>Vous devancez la venue de Claire et vous entourez,
-comme en des légendes et des épopées
-son approche, des joyeuses trompettes de vos
-âmes, des lyres secrètes de votre candeur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span></p>
-
-<p>Chers enfants inconnus, comme je vous
-aime et comme vous m'êtes précieux, à travers
-mon volet: car je n'attends pas, car, retiré
-derrière votre chant, grave, ému, je me prépare
-peu à peu, liturgiquement, magnifiquement.</p>
-
-<p>Vous nuancez votre musique: ce n'est plus
-un prélude, un appel, un encouragement,
-ce n'est plus le chuchotement complice qui
-dénonce, qui trahit, la sonnerie hypocrite qui
-confirme, c'est une fanfare qui éclate, qui accompagne,
-une fanfare d'escorte, une fanfare triomphale,
-une fanfare vivante et féconde&mdash;déjà&mdash;d'où
-tu jaillis, chérie, d'où tu te précipites
-parmi mes baisers, et une fanfare qui s'infléchit,
-qui s'adoucit, qui semble s'apaiser pour devenir
-plus triomphale et pour enlacer notre étreinte,
-comme des roses soudaines d'harmonie...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="I-X" id="I-X">X</a></h2>
-
-<h2>L'ÉMOI</h2>
-
-
-<p>Lorsque tu entres maintenant, tu te laisses
-embrasser de biais, tu t'offres de profil perdu,
-tu te refuses sans ardeur et tu es molle même
-en tes révoltes; tes pudeurs sont en retrait
-comme ta tendresse et j'ai l'horrible sensation
-que quelque chose de toi me manque et
-m'échappe, sans savoir quoi&mdash;et c'est presque
-tout toi.</p>
-
-<p>Tu m'apparais frivole, dodelinant de la tête,
-becquetant des caresses, grappillant des baisers,
-zézayant des onomatopées d'amour, passive plus
-que passionnée, frivole enfin et je reviens à ce
-mot comme à un hoquet, j'y reviens et je m'accroupis
-sur lui: tu tournes la tête et tu as en
-toi un je ne sais quoi de mauvaise tranquillité,
-pivotant sur un sourire et sur un refrain, tu
-ressembles à un oiseau.</p>
-
-<p>Et tu n'as plus peur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span></p>
-
-<p>Tu t'es accoutumée à notre amour, tu l'as
-accepté, tu ne te jettes plus à lui, tu le continues
-fidèlement, régulièrement, presque ponctuellement.</p>
-
-<p>Et j'ai peur que pour toi ce soit une habitude.</p>
-
-<p>Ce n'est plus le romantisme, la poésie, le danger
-de chaque jour: ce n'est plus l'heure&mdash;ou
-les deux heures&mdash;où tu t'évades de la vie, où
-tu brises ton ban d'humanité, où tu conquiers
-le ciel et le délice de la liberté, de l'audace, de
-l'oubli et de l'abandon, c'est une heure où tu
-ne t'ennuies pas trop, une heure cataloguée,
-sans fantaisie, une heure de plaisir à laquelle tu
-t'es condamnée.</p>
-
-<p>Les télégrammes ont été plus nombreux qui,
-pour une raison ou pour une autre, m'invitèrent
-à désespérer de toi, ce jour-là&mdash;et il y a
-des jours où j'ai désespéré sans télégramme.</p>
-
-<p>Dans ma petite chambre solitaire, mon lit
-m'endormit sans confidence et j'ai eu&mdash;et j'ai&mdash;des
-tristesses sans grandeur.</p>
-
-<p>Ne te souviens-tu plus des soirs d'été épais et
-larges où nous nous apprîmes à aimer, où nous
-naquîmes à l'amour?</p>
-
-<p>Ce ne fut pas sans solennité.</p>
-
-<p>Nous nous promîmes de n'être pas des amants
-vulgaires, d'envelopper notre nudité en un<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span>
-manteau de tragique et de fatalité, et d'avoir
-derrière notre lit cette porte de secours qu'on
-appelle la mort et ce boulevard qu'on nomme
-l'éternité.</p>
-
-<p>Nous avons élu frères et s&oelig;urs les amants
-et amantes de l'histoire, de la légende, et nous
-nous sommes couronnés des couronnes de
-roses, de larmes et de sang que portèrent
-les c&oelig;urs sans nom et les cheveux sans nom et
-les sourires et les yeux sans nom qui illuminent
-le monde et le ciel.</p>
-
-<p>Et voici que nous sommes, sans plus, amant
-et maîtresse.</p>
-
-<p>Ah! tu es une maîtresse exquise: prête et
-preste, lente, parfaite. Et tu as un corps admirable,
-un c&oelig;ur charmant: il te manque seulement
-une âme,&mdash;et tu as une âme, la plus nuancée,
-la plus délicate, la plus éloquente et la plus
-profonde, tu es une âme, tu es l'Ame même et
-te voilà, corps savant, corps souple, corps,
-corps!...</p>
-
-<p>Parle!</p>
-
-<p>On ne parle pas! car tu parles trop bien. Tu
-es spirituelle et tes mots restent: on les retrouve
-dans des salons&mdash;où tu n'es pas, on les
-prête à des riches, que sais-je?</p>
-
-<p>Et les jours où je ne t'ai pas vue, je bute contre<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>
-un mot de toi qui résonne longuement non
-en mon esprit&mdash;ce mot d'esprit&mdash;mais en mon
-c&oelig;ur, en mon c&oelig;ur où il sonne un glas, où il
-sonne le creux, en mon c&oelig;ur qu'il troue et qui
-saigne, qui saigne...</p>
-
-<p>Et c'est ta prévenance, ta gentillesse qui m'accablent.
-Tu ne te moques pas de moi, tu n'es pas
-méchante, tu as des câlineries mais tu n'y es pas.</p>
-
-<p>Je deviens jaloux!</p>
-
-<p>Vraiment.</p>
-
-<p>Accessoire des amours nerveuses, accessoire
-des amours sans équilibre, accessoire du cotillon
-de folie, la jalousie m'enserre, me tient,
-ricane et revient. Et cependant, chérie, tu m'as
-conté les désirs qui glissèrent et que tu ne
-repoussas même pas, qui glissèrent sans t'atteindre
-et qui s'en furent, mélancoliques.</p>
-
-<p>Mais je doute presque de moi, à ne plus te
-retrouver en toi, à te ressentir moins, à sentir
-que tu vibres moins et que tes ailes sont meurtries,
-à sentir que tu es si en chair, tellement
-chair et que le fantôme de ta beauté, je ne sais
-pas où il est.</p>
-
-<p>Et tu n'as jamais été plus belle, belle cruellement,
-comme on tue et tu ne m'as jamais tant
-pris, ne prenant de moi que ce que tu me donnes,
-le corps.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span></p>
-
-<p>J'ai mis notre amour au-dessus de tout, mais
-je mets au-dessus de notre amour la qualité de
-notre amour.</p>
-
-<p>Tu m'as aimé, superbement en ta tendresse.
-Je me rappelle une lettre que je reçus de toi:
-tu étais jalouse d'une petite fille qui était tombée
-dans ma vie comme une pierre aux pieds d'un
-homme qui pense à autre chose, sans qu'on y
-fasse attention.</p>
-
-<p>Quelle belle lettre! Elle commençait par «Toi,
-tu...» C'était un signe de possession, une estampille,
-une marque au fer rouge, c'était un baiser
-impérieux qui arrête, qui immobilise pour toujours,
-une morsure de tyrannie et c'était l'étreinte
-furieuse, avare, en trois mots.</p>
-
-<p>Tu ne m'écrirais plus cette lettre-là.</p>
-
-<p>C'est moi qui suis jaloux maintenant, et je le
-suis mal, ne me décidant pas à souffrir en mon
-orgueil, m'en tenant au trouble, au trouble qui
-ne dit rien, à l'émoi dont la gorge est rauque
-et qui est vague et étroit. Je ne puis t'interroger,
-tu ris en dehors et tu n'es pas troublée,
-toi; tu te jettes à moi de toute ton inconscience
-et tu ne te jettes pas plus, en femme qui peut
-se reprendre et qui se reprendra: spasmes
-momentanés et intérimaires.</p>
-
-<p>Lorsque je pense à l'adultère, je l'appelle par<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>
-son nom et son nom, c'est l'hors la loi, l'hors
-le monde, l'envol, parmi les codes, vers l'au-delà.
-C'est l'essai du retour vers ton âme de
-jeune fille, d'enfant qui croit à l'amour, d'enfant
-qui oublie la réalité de l'étreinte pour ne prendre
-en cette étreinte que sa quintessence, son reflet
-de pureté, de douceur, son mirage de passion,
-de trouble et d'infini.</p>
-
-<p>Eh bien! tu es trop enfant, tu prends toute la
-caresse, goulûment, même pas, tu la prends
-comme ça, comme je te la donne&mdash;et tu la
-prends vide et lourde,&mdash;et tu t'en vas.</p>
-
-<p>Il m'est arrivé aujourd'hui la plus étrange,
-la plus terrible sensation de ma vie.</p>
-
-<p>Du fond de ma torpeur, ma torpeur d'attente
-où je me roule ainsi qu'en un manteau de bivouac,
-ainsi qu'en un manteau d'alerte, des sons d'orgue
-et une voix humaine m'ont tiré, brusquement.</p>
-
-<p>Voix humaine! j'exagère! A travers les volets
-qui m'enferment, qui m'aveuglent l'horizon,
-qui déforment les voix et qui font grincer les
-voitures contre leur ténèbre, une voix se glissa,
-une voix gratta contre les volets, monta jusqu'aux
-fentes d'en haut pour retomber de l'autre
-côté, chez moi, une voix bondit, jaillit, griffa,
-tel un chat-tigre et se fit profonde, rauque,<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>
-légère, une voix grimaça, menaça et railla le
-long de l'orgue, et cet orgue était l'orgue des
-vieux assassinats, des assassinats de légende
-et de complainte.</p>
-
-<p>Elle chanta une chanson célèbre, que je n'avais
-jamais entendue, parce que les mendiants n'en
-veulent plus, même en province, une chanson
-que je n'entendrai jamais plus, parce que je
-ne veux plus l'entendre.</p>
-
-<p>L'air, je l'avais subi déjà, de temps en temps
-par blague, et le refrain, tout à coup se leva
-avec des ailes noires de chauve-souris, tourbillonna,
-n'alla pas haut et s'abattit sur moi en
-plein c&oelig;ur:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous...<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Je ne m'appelle pas Ernest. Ce n'est que mon
-deuxième prénom, celui dont on ne se sert
-jamais et qui dort, roide, grave, gauche comme
-une main gauche très gauche, comme un membre
-paralysé. Et ce doit être ce prénom-là par
-lequel l'Ange d'extermination nous appelle, le
-jour du Jugement.</p>
-
-<p>C'est ce nom qui dort et dont les improbables
-réveils sont terribles: ils réveillent&mdash;en sursaut&mdash;l'être
-que nous aurions pu être et que
-nous n'avons pas été, car, en choisissant entre<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span>
-nos prénoms, nos parents&mdash;ou nos bonnes&mdash;choisissent
-entre nos destinées. Je m'appelle
-Pierre, et ce nom d'Ernest m'émeut, m'émeut...</p>
-
-<p>Et la chanson est terrible, en soi:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">En ce moment, mon mari vient d'apprendre<br /></span>
-<span class="i0">Qu'il est trompé par vous qu'il aime tant...<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Ah! je ne garantis pas les paroles, je sais seulement
-qu'elles éclatent en mon c&oelig;ur, comme
-des balles explosives et qu'elles font tache
-d'huile et tourbillon de plomb.</p>
-
-<p>Tortoze! Tortoze! je ne pensais plus à lui: il
-est loin, pour ses inventions, promenant son
-inquiétude électrique entre Vichy et Aix-les-Bains,
-jetant de la science entre et en des tables
-de casino, multipliant son absence et son éloignement,
-perdu en son activité, en son industrie,
-en son génie: il sera avant peu officier
-de la Légion d'honneur.</p>
-
-<p>Et je ne m'arrête pas à Tortoze: tous les dangers
-qui sont autour de lui, qui font son siège.
-Ces lettres anonymes qui reparaissent de-ci, de-là,
-et qui ne font rien que procurer&mdash;oui, procurer&mdash;à
-Claire un repos désiré, qui lui font
-peur comme on chatouille, si seule&mdash;ah! et la
-peur que j'ai, moi, de n'être plus aimé, d'être
-moins aimé, de n'être pas aimé comme je l'étais,<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span>
-de n'être pas aimé comme je le veux, d'être
-aimé comme tout le monde, et la chanson
-s'obstine:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Deux mois après dans la chapelle...<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Je ne le vois pas le chanteur, mais je l'imagine.
-Je l'ai vu, déjà...</p>
-
-<p>Un matin, vers trois heures, je rentrais chez
-moi, de loin, longuement, parmi les habituelles
-sentinelles perdues de l'armée des filles: c'était
-le décor coutumier de médiocre misère, becs
-électriques éteints, vagabonds sans haine et
-agents sans férocité.</p>
-
-<p>Tout à coup, une ombre, entre la porte Saint-Denis
-et la porte Saint-Martin, m'arracha à ma
-torpeur méditative et ruminante.</p>
-
-<p>Ombre cahotante, trébuchante, vacillante,
-ombre qui, rythmiquement, se penchait, balayait
-la terre d'un grand bras frénétique, tandis que
-l'autre bras semblait enfoncer dans le sol comme
-une moitié de croix, un bâton volé à un bûcher
-d'hérétique.</p>
-
-<p>Ombre presque diaphane, ombre géante et
-qui apparaissait plus géante de son affaiblissement,
-de sa sénilité, de sa courbe lasse.</p>
-
-<p>Ah! ces épaules ployant éternellement sous le
-faix de la croix qu'un autre porta!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span></p>
-
-<p>Cette face,&mdash;que j'aperçus bientôt, car il
-n'était pas difficile de marcher plus vite que ce
-fantôme,&mdash;cette face de malheur, de mort et
-de vie inexpugnable, je ne l'oublierai jamais.</p>
-
-<p>La barbe roussie au feu des autodafés, grise
-de la poussière des siècles, blanche de la pierre
-des tombeaux entre-bâillés et des pierres lancées
-en route, la barbe grise, rousse et blanche,
-pauvre aussi de la misère liturgique, la peau
-jaunie des reflets des cierges dont on encadra
-les autodafés, verdie du reflet des haines, les
-sourcils noirs&mdash;toujours&mdash;des fagots calcinés
-des autodafés, les yeux brillants, noirs, profonds,
-comme l'autodafé même, reculant devant
-l'énumération des supplices infernaux, après les
-supplices terrestres, enfoncés, guettant un
-espoir dans la nuit, semblant s'enfoncer davantage
-pour voir de plus loin, pour mieux voir
-l'étroit paradis des juifs fidèles, la bouche tordue
-des blasphèmes imposés, tordue par l'entonnoir
-de la question de l'eau, les bras noués
-par les tortures, les articulations disjointes par
-les coins, les pieds brisés par les brodequins de
-bois et de plomb, l'homme allait&mdash;traditionnel&mdash;à
-en frémir, la besace collée à la peau, la
-lévite frémissante; il allait, effroyable, sordide,
-hideux, éclatant de grandeur et de majesté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span></p>
-
-<p>Un roi! c'était un roi.</p>
-
-<p>Dix minutes, sur le boulevard, j'allai, je vins,
-je m'en retournai et je revins. Cet homme mourait
-de faim, évidemment. Il ne se soutenait pas,
-la tête pendante, la main convulsée, d'un geste
-d'agonie, et fouillant, fouillant sans fin ce vide
-de Paris où on ne trouve pas de pain. J'avais
-une vingtaine de sous dans la main,&mdash;une fortune
-pour un pauvre (et on peut me croire, car
-j'ai été très pauvre, et ces vingt sous ont été
-pour moi le bout de mes rêves et le bout du
-monde), et je m'avançai une fois, deux fois,
-pour les donner, pour les jeter comme en un
-gouffre et m'enfuir tout de suite pour esquiver
-des malédictions peut-être ou&mdash;ce qui est pis&mdash;des
-remerciements lyriques comme le Cantique
-des Cantiques et plus désolés que l'Ecclésiaste.</p>
-
-<p>Je n'osai pas: un charme me retint. Est-ce
-qu'on offre des sous à une entité, à un démon,
-à un demi-dieu?</p>
-
-<p>Et il était trop beau. Je crus le voir sourire,
-d'un sourire d'extase et de puissance. Il ramassait
-tout à terre, le néant, les épluchures, les
-épingles,&mdash;pour quel Laffitte d'au-delà?&mdash;les
-papiers,&mdash;les bouts de cigare... et... et il ne
-les mettait pas dans sa besace, vide, collant à<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span>
-la peau: il laissait tout retomber autour de lui,
-sous lui, et il allait, il allait.</p>
-
-<p>Une femme s'approcha de lui. Enfin j'allais
-pouvoir lui offrir mon obole, puisque cette
-femme commençait! Non. Elle ne lui donna
-rien, échangea quelques paroles avec lui, d'un
-air d'habitude et de soumission et s'en fut.</p>
-
-<p>Pour parler&mdash;et la femme était toute petite,
-il eût dû se pencher&mdash;il avait relevé la tête.</p>
-
-<p>Et sa tête verdie, jaunie, rougie, pâlie et
-bleuie de teintes diverses et successives des
-bûchers, sa tête de cauchemar était vraiment
-majestueuse et presque impérieuse comme celle
-des êtres qui commandent par la grâce d'un
-Dieu. Il avait jeté un ordre et il continuait sa
-route de misère et de foi.</p>
-
-<p>Il semblait maintenant emplir tout le boulevard,
-emplir toute la ville de sa maigreur, de
-sa vieillesse, de son agonie en haillons, de sa
-boiteuse éternité.</p>
-
-<p>J'eus peur, décidément.</p>
-
-<p>Et je pressai le pas, chantant à tue-tête pour
-m'étourdir, pour oublier, pour ne plus penser à
-ce roi mystérieux, à ce roi sans manteau, à ce
-passant pesant et furtif, à cet être d'horreur, de
-puissance et de nuit.</p>
-
-<p>Je l'ai rencontré de jour, cette semaine. Des<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span>
-conscrits, des enfants et quelques citoyens, une
-trentaine de manifestants criaient: «Mort aux
-juifs!» Le vieil homme à la face si terriblement
-juive, le Juif Errant, les épaules encore saignantes
-sous la croix de Jésus qu'il ne porta
-point, le roi de ténèbres passait par là si lentement
-et marchait en sens inverse, sur les jeunes
-gens. Il ne se détourna point et continua sa
-route du même geste, du même pas.</p>
-
-<p>Les manifestants ne l'accablèrent pas, ne le
-bousculèrent pas, ne voulurent même pas l'injurier
-ou plaisanter. Le charme les tenait qui
-m'avait tenu. Ils lui laissèrent le passage, se
-turent un instant, et quelques-uns eurent même
-comme une indication de salut.</p>
-
-<p>Le vieil homme continuait sa promenade. Il
-ramassait, ramassait toujours. Il lui arrivait de
-trouver des journaux, des pamphlets, des anathèmes
-montés en feuillets; il ne les regardait
-pas et, sans colère, sans rage, du même geste
-indifférent, il les laissait retomber à terre.</p>
-
-<p>Il me sembla alors que ce que ce Juif cherchait,
-c'était&mdash;oh! pas grand'chose!&mdash;une
-étoile oubliée, un peu de ciel, un peu d'idéal. Il
-me semble qu'il était roi, roi des pauvres Juifs,
-des Juifs pauvres qui, lazzaroni du temps de
-Josué, s'abandonnant à l'ivresse de Dieu ne pensent<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span>
-même plus à Dieu et à leur foi, s'enroulent
-en guise de manteaux et de couvertures,
-dans le rythme de leurs prières, ignorent l'argent
-et M. de Rothschild, et plongent (au lieu
-de les plonger dans l'eau), leurs nez courbés,
-leurs barbes frisées et boueuses dans un peu
-du ciel talmudique. Gens anachroniques et nostalgiques,
-nostalgiques des siècles passés, des
-siècles perdus, nostalgiques des harpes et des
-danses devant l'Arche, des guerres où l'on ne
-pillait que pour attester sa victoire, des belles
-récoltes et des beaux soleils. Et Dieu, trop fidèle
-à sa parole, Dieu, parce qu'il avait dit à Abraham:
-«Tes descendants seront nombreux
-comme les étoiles du ciel, les poissons des mers
-et les sables des déserts», Dieu ne leur a pas
-permis d'être massacrés par un Antiochus, avec
-les Macchabées, par le vertueux Titus Cæsar;
-il les fait survivre à Akiba, au Juif de la rue des
-Billettes et à cet héroïque et immense Spinoza,
-et à ce souriant, génial et fatal Henri Heine.
-Ces gens-là doivent exister&mdash;si peu&mdash;et se
-lamenter, puisque leur roi se promène et qu'il
-donne des ordres, puisqu'il souffre et puisqu'il
-rêve. Il n'est pas un roi guerrier: ses sujets,
-avant Tolstoï, ont prêché, par l'exemple, la non-résistance
-au mal; ils ont été tués, brûlés, battus<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span>
-sans qu'on ait pu les chasser de leur nostalgie,
-de leur tristesse et de leur rêve. Pèlerins
-sans coquille, ils cherchent le coin de terre
-où ils pourront s'acagnarder pour y rebâtir en
-leur c&oelig;ur&mdash;longue et pénible besogne&mdash;le
-premier et le deuxième temple de Jérusalem,
-ils cherchent un peu de soleil pour s'y laver
-approximativement, ils cherchent un peu de
-sommeil&mdash;pour y mieux rêver.</p>
-
-<p>A moins que le vieil homme que j'ai rencontré
-ne soit un roi dont le royaume n'est pas de
-ce monde, un roi sans royaume, le Juif-Errant
-qui ne connaît pas M. de Rothschild, qui ne
-connaît pas l'argent et qui marche dans les
-haines comme chez lui et qui garde pour lui
-ses sentiments et son histoire et ne se laisse
-même plus interviewer pour images d'Épinal.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et il vient susciter et faire mourir les pauvres
-amants qui ont fait de la terre le ciel et l'infini.
-Et il vient les attirer en son royaume.</p>
-
-<p>J'aurais dû, la première fois que je le rencontrai,
-vaincre mon respect et donner à ce
-pauvre un peu d'argent: d'abord les pauvres ont
-toujours besoin d'argent et puis je me serais
-débarrassé de son ombre, de l'ombre de son
-manteau royal. Je ne l'aurais plus rencontré et<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span>
-je ne l'eusse pas aperçu comme je l'aperçois en
-ce moment, à travers mes volets, se gravant,
-se sculptant en sa musique, se déchirant brutalement
-des vieilles paroles pas assez vieilles, faisant
-vibrer et tinter les siècles en cet air de 1840.</p>
-
-<p>Que me veut-il?</p>
-
-<p>Il m'en veut.</p>
-
-<p>Il m'en veut de n'avoir pas été charitable et
-il m'en veut d'aimer.</p>
-
-<p>Il vient avec les siècles, les grandes ombres
-des vertus, des malheurs et de la souffrance,
-me reprocher d'être là et d'attendre une femme
-cependant qu'il y a des événements dans la
-rue, des discussions sur une innocence, sur un
-crime, des idées qui luttent, de l'enthousiasme
-qui lutte et des malheurs, tant de malheurs.</p>
-
-<p>Je pourrais... je ne puis rien. Claire m'a fait
-jurer de ne pas m'occuper de ça. Et je suis
-sans grandeur, en une habitude qui de plus en
-plus devient une habitude, sans plus, où les
-baisers de jour en jour me deviennent plus
-secs, plus pauvres, où il me semble que ma
-fiancée, en se rhabillant chaque jour, oublie
-chaque jour un voile de plus, un tissu subtil
-de divinité...</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i4">... En répétant d'une voix expirante,<br /></span>
-<span class="i0">Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous...<br /></span>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span></p>
-<p>Eh bien, lorsque Claire est venue, lorsque
-je lui ai, en quinze mots, raconté la chanson,
-mon angoisse, mon agonie, elle a trouvé ça
-très drôle.</p>
-
-<p>C'est de l'héroïsme, au centre de cette trame
-de lettres anonymes qui se rejoignent, en se
-suivant, mais c'est un héroïsme que je n'aime
-pas.</p>
-
-<p>Les mendiants sont sacrés, qui passent et
-on ne doit pas sourire de leurs prédictions ou
-de leurs malédictions parce que Dieu, ne leur
-accordant pas de pain, leur accorde des miracles
-quand ils en demandent, confusément, et
-tu restes bien fidèle à ton opinion, Claire, tu
-restes bien aujourd'hui celle qui trouve drôle la
-fatalité rôdant devant notre porte; tu as une
-fièvre modeste et des câlineries de petite fille de
-Péronne, tu ressembles à ton amie Alice; j'ai
-envie de te dire: <i>vous</i>.</p>
-
-<p>Tu ne sais pas, pendant ton absence récente,
-mes promenades autour de ta demeure vide et
-mes lucides évocations de ton fantôme aux bras
-ouverts parmi ces rues froides et grises qui
-viennent mourir aux Champs-Élysées.</p>
-
-<p>Tu ne sais pas mes contractions de c&oelig;ur en
-ces rues traîtresses où je n'avais de toi que le
-danger et où je tremblais comme si je t'avais à<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span>
-mon bras, voluptueusement. Rues pavées, bâties,
-cimentées de médisance, d'espionnage et de
-médiocrité sentimentale, rues de basse sensualité
-où les mauvais propos et les mauvais
-instincts se ramassent pour aller assassiner
-de pauvres gens à l'hôpital Beaujon, tout
-près.</p>
-
-<p>Ah! sentinelle exilée, comme j'ai monté une
-garde fervente et vaine sous tes fenêtres fermées
-de la rue Washington, pour les photographies
-et les portraits de toi qui veillaient chez
-toi, pour les sommeils que tu avais oubliés chez
-toi, pour tous les objets, pour tous les vides que
-tu avais touchés là-haut et pour tous les moments
-d'extase amoureuse, de gêne amoureuse,
-de mélancolie amoureuse, de terreur amoureuse,
-de désespoir et d'espoir que tu m'avais dédiés,
-chez toi, et pour tes rêves de fuite, avec moi,
-qui t'ont hantée, en ton domicile légal, en cet
-intérieur tout fait et parfait que nous ne pourrions
-jamais refaire, car notre fuite et notre histoire,
-ensemble, chérie, ce sera «une chaumière
-et ton c&oelig;ur».</p>
-
-<p>Ce sera!</p>
-
-<p>Ton c&oelig;ur!</p>
-
-<p>Ah! comme je m'emporte et comme je t'oublie
-et comme j'oublie la déchéance de ton c&oelig;ur,<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>
-la pauvre petite chose qu'il est devenu et que tu
-es devenue, entre mes bras, hélas!</p>
-
-<p>Et couchons-nous, puisque nous n'avons pas
-autre chose à faire.</p>
-
-<p>Non?</p>
-
-<p>Tu me retiens doucement, en une douceur
-profonde qui m'étonne et d'une voix chère, de
-ta voix des soirs d'été, de ta voix de Monte-Carlo,
-de ta voix de nos premières amours, de
-ta voix de nos fiançailles qui te revient, plus
-pure, plus moirée, plus dorée, plus prenante,
-s'il est possible, tu me dis: «Prenons garde,
-chéri! je crois que je suis enceinte».</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Chérie, chérie, j'ai un petit cri de bonheur,
-un petit cri d'émotion, étranglé.</p>
-
-<p>Et tout mon bonheur, toute mon émotion
-viennent en ce cri: mon amour reconquis, ma
-confiance en toi récupérée, ma tendresse doublée,
-la fatalité, les mondes, tout, tout y est.</p>
-
-<p>Et comme je te désirais nerveusement,
-rageusement!</p>
-
-<p>Mon désir se précipite en larmes, en larmes
-abondantes et douces.</p>
-
-<p>Et je me mets à genoux pour te demander
-pardon. Je ne t'ai jamais offensée, je ne t'ai
-jamais, même d'un mot, fait sentir que je<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span>
-souffrais de toi et tous mes doutes, ma jalousie,
-ma tristesse ancienne, la chanson de tout à
-l'heure, mon angoisse montent, craquent,
-m'étouffent un peu&mdash;pour s'en aller et je les
-vomis en des sanglots, longuement. Et quelle
-jouissance, en mes larmes, orgueil qui pleure,
-joie qui pleure: c'est le fleuve même du
-bonheur!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ah! comme je comprends maintenant tes
-regards ailleurs et tes distractions.</p>
-
-<p>Prise toute par tes entrailles, tu ne m'appartenais
-plus autant, ne t'appartenant plus à toi.
-Tu es presque effrayée de mon émotion: tu me
-dis que tu crois, seulement, que tu n'oses croire.</p>
-
-<p>Je suis sûr, moi!</p>
-
-<p>Sûr!</p>
-
-<p>Des indices médicaux, en cette chose de sentiment,
-de miracle, de ciel!</p>
-
-<p>Tu regardais en toi, chérie, et le miracle
-commençant et hésitant te saisissait, te pétrissait,
-pétrissait de la tendresse de ton c&oelig;ur, de
-tes regards, de tes sourires, de ton infini, de tes
-caresses, ce sourire, cette caresse, ce regard
-que tu appelleras plus tard ton enfant. Tu
-n'avais plus de regard pour moi, de caresses
-pour moi: merci.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span></p>
-
-<p>J'ai posé mon visage en larmes et mes lèvres
-mouillées de larmes sur le haut de ta jupe:
-Je voudrais, à travers ton vêtement, retrouver
-de mes lèvres les regards, les mots d'amour, les
-sourires et l'infini que tu ne m'as pas donnés,
-je voudrais faire passer, de mes lèvres, de mon
-âme, de mes yeux et de mes entrailles, au
-miracle hésitant, mes sourires à moi et mes
-mots d'amour et mon infini et mes larmes aussi
-qui cimentent.</p>
-
-<p>Chérie, tu me parlais de choses et d'autres,
-d'amis, d'amies, de dîners, tu me disais ce que
-faisait ton mari en son voyage, ses succès ici et
-là, tu me parlais de tout, excepté de toi: babil
-qui m'est cher maintenant, babil dont tu masquais,
-sans savoir, le vide saint, le vide fécond
-de ton être en travail, en possession!</p>
-
-<p>Les chers enfants du mois dernier, d'il y a
-un mois, qui m'escortèrent, qui me précédèrent
-de leurs prophéties!</p>
-
-<p>Et tous les sourires d'enfants qui me sourirent
-dans ma vie me reviennent et je revois, à en
-pleurer plus fort, un enfant de pauvre, tout
-petit, qui me retint de son sourire fixe et de ses
-yeux aimants en un omnibus de jadis, depuis la
-gare Montparnasse jusqu'au fond de Ménilmontant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span></p>
-
-<p>Vingt fois je me préparais à en sortir, vingt
-fois, d'un dernier regard, d'une petite bouche
-qui s'ouvrait pour moi, il me clouait à ma
-place&mdash;et je faisais une course pressée. Et la
-mère ne me remerciait que de ses yeux et de
-son sourire aussi, humble, reconnaissante et
-frémissante à la pensée que j'allais lui offrir une
-aumône. C'est toi, femme inconnue, qui me fit
-ce jour-là l'aumône de ton affection fugitive et
-c'est peut-être de ce regard fixe d'enfant que
-tu te crées, petit enfant, en ce corps que j'étreins,
-de mes bras qui s'élargissent comme s'ils étreignaient
-le monde, qui ne veulent pas serrer
-trop pour ne pas te faire mal à toi,&mdash;qui n'es
-pas&mdash;et qui seras, petit enfant.</p>
-
-<p>Et une molle félicité m'étreint, moi aussi, pas
-trop étroitement, une félicité humaine et mystique,
-la caresse des siècles, la caresse de
-l'heure et toutes les voluptés d'âme que mon
-inquiétude m'a refusées ces jours-ci.</p>
-
-<p>Ta présence, chérie, ta présence habillée,
-c'est une saveur sexuelle et une saveur d'étoile,
-c'est la volupté et c'est la félicité, c'est chaste
-et fécond, c'est violent et c'est doux comme un
-sommeil d'aïeule.</p>
-
-<p>J'ai le c&oelig;ur débordant de respect et d'amour.
-Tout m'est rendu, de mes orgueils, de ma<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span>
-tendresse&mdash;et j'ai plus. Ce mystère qui va
-grandir, ce chuchotement d'émoi, cette crispation
-de c&oelig;ur sur un souffle qui insensiblement
-s'affermit et s'affirme, cette écoute
-de vie, ce frisson, cette angoisse qui dure
-des mois, il me semble que j'ai tout cela,
-que je jouis de tout cela en cet instant, que
-l'effroi latent de la gestation et la torpeur douloureuse
-et la gloire saignante de la création,
-j'ai tout cela, à la fois, et c'est une caresse de
-bras, une caresse de lèvres, une caresse d'entrailles
-et d'âme.</p>
-
-<p>Ne t'en va pas encore, chérie: nous ne retrouverons
-jamais cette heure de trouble et de
-révélation.</p>
-
-<p>Nous ne serons jamais aussi âprement heureux;
-il me semble qu'on nous a déchirés, qu'on
-nous a écorchés vifs et qu'on nous a habillés
-de notre chair de bonheur, de notre amour
-intime, dans ce soir si discret et si gonflé d'avenir,
-sous cette lampe pâle qui s'épure et qui
-s'enfièvre, devant ce lit qui ne s'est pas ouvert.
-En ce soir vierge, nous veillons au bord du
-futur, les yeux dans les yeux et plongeant plus
-avant, les mains emplies de nos mains. L'émotion
-qui nous étreint et qui nous baigne, émotion
-secrète et haute, est toute de noblesse et<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span>
-de grandeur, et nous nous aimons tant, en
-elle!</p>
-
-<p>Ne t'en va pas, chérie: nous ne pourrons
-jamais épuiser notre émotion: dormons en elle
-et faisons glisser en elle la longue nuit.</p>
-
-<p>Ton mari (puisqu'il faut toujours songer à
-lui), ton mari est en voyage.</p>
-
-<p>Mais tu dois partir cependant, pour tes
-voisins, pour la rue, pour le monde, pour tout
-ce qui n'est pas notre secret.</p>
-
-<p>Ah! je ne te dirai pas: Au revoir et je ne
-veux pas te voir partir: j'aurais peur de ne plus
-te revoir.</p>
-
-<p>Et je songe à ton mari maintenant; il va
-revenir un jour et sera très satisfait de ta
-grossesse. Ce petit Basque nerveux attend un
-enfant depuis cinq ans, qui tiendra de lui le
-génie mécanique et électrique. Il trouvera
-piquant de s'être éloigné sur une ou plusieurs
-nuits de victoire&mdash;et tout sera pour le mieux
-dans le meilleur des mondes.</p>
-
-<p>Et comme tout cela est vil et bas! Cet enfant
-que j'aperçois déjà, que je sens, qui me crie
-ma paternité, de toute mon angoisse, de tout
-mon émoi, de la gravité subite qui me tombe,
-de ma joie âpre et de ma douceur, cet enfant
-qui, des mois et des mois, va me tenir haletant<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span>
-sur sa lente et délicate affirmation, sur ses dangers
-et sur son lointain, cet enfant sera à Tortoze,
-sera de Tortoze, par contrat.</p>
-
-<p>Des idées bohêmes, des idées sauvages, des
-idées d'Orient me harcèlent: fuir.</p>
-
-<p>Emporter ailleurs ce ventre qui est à moi.</p>
-
-<p>Chérie, chérie, roulons-nous en notre pauvreté,
-en notre détresse et, sérieux en notre
-amour, allons en jeunes et féconds pèlerins
-vers des déserts où nous ne craindrons ni les
-lois ni les rires, où nous aurons le droit de
-n'être pas infâmes et de vivre, sans peut-être
-manger toujours, notre vie, en sincérité.</p>
-
-<p>Déployons notre amour au-dessus de nous et
-autour de nous comme un drapeau et comme
-une tente et allons dormir ensemble devant
-l'immensité de l'avenir.</p>
-
-<p>Dormir! Ah! c'est le rêve, échanger nos
-rêves, à leur venue et nous vivifier l'un l'autre
-de notre souffle. Quels mois sublimes!</p>
-
-<p>Il faut y renoncer&mdash;tout de suite.</p>
-
-<p>Il faut faire tenir notre romantisme en cette
-chambre étroite d'une rue étroite, il nous faut
-être sublimes en cachette,&mdash;comme on fait de
-fausse monnaie.</p>
-
-<p>Et nous ne pouvons être féconds qu'hypocritement,
-lâchement, sans risque, criminellement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span></p>
-
-<p>C'est ce qu'on appelle en terme de juridique,
-le dol, et c'est le délit sans rémission, sans
-excuse.</p>
-
-<p>Dol moral&mdash;et c'est l'infini.</p>
-
-<p>Et ces journées d'émoi qui nous sont plus
-chères, plus saintes et plus intimes, par notre
-solitude (Tortoze s'obstinant en son absence),
-ces journées d'une sensualité amère, où nous
-ne nous possédons pas et où nous espérons,
-sans plus, où nous précisons et contraignons
-l'espoir de nos simples baisers, ces journées sont
-hérissées de craintes, de terreurs et de désespoirs.</p>
-
-<p>Je ne t'ai jamais plus sombrement attendue,
-redoutant tout pour toi: les voitures me paraissent
-vagir.</p>
-
-<p>Et quand tu viens&mdash;les jours où tu viens,
-accablée, meurtrie, souffrant presque à vide, tu
-entres en moi les cahots de la voiture, toutes
-les secousses, toutes les angoisses en me les
-contant.</p>
-
-<p>Tu es triste maintenant, l'idée du mensonge,
-du long mensonge, du secret qui bondira, qui
-se cabrera, qui remuera en toi avec l'enfant,
-le remords même qui grandira dans de la chair,
-tout te tourmente et tes baisers ont un goût de
-douleur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span></p>
-
-<p>Comme je t'aime, chérie. Je ne t'ai jamais
-autant désirée, car mes pensées et mes tortures,
-mes espoirs mêmes tombent sur mes sens&mdash;et
-je m'abstiens&mdash;bravement.</p>
-
-<p>Les lettres anonymes reviennent: elles font
-un berceau cruel à notre espoir. Et elles doivent
-aller inquiéter Tortoze, là-bas, qui ne revient
-pas.</p>
-
-<p>Elles sont sûrement de notre Tristan et de
-notre Yseult, rédigées en argot, insolentes et
-sales.</p>
-
-<p>Tu t'ouates cependant, chérie, d'une gaîne
-d'émoi et je m'enferme en notre émoi, mais nous
-sommes si séparés, si peu l'un à l'autre et je
-m'apeure de loin!</p>
-
-<p>Il y a des moments où, en t'attendant si impatiemment,
-en te recevant si défaite et si éprouvée,
-en te perdant si vite, je me sens le triste
-courage de vouloir te perdre, de t'attendre
-pendant les mois délicats, pendant les mois qui
-courent. J'ai tant d'appréhension et je me berce
-de mille craintes. J'ai peur maintenant de Tristan,
-d'Yseult, d'Alice, d'Ahasvérus, d'Hélène,
-de tout ce qui nous approcha, de tout ce que je
-connus et de tous ceux que je ne connais pas.</p>
-
-<p>Mais quelle douceur de te tenir en mes bras
-un instant, de t'entendre dire, même, que tu as<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span>
-mal, de tenir contre mon front la fièvre de tes
-lèvres et, contre mes lèvres la fièvre de ton
-front, de tâcher à te faire sourire, de te faire
-parler, de te parler, de cueillir sur toi ton émotion
-et, parmi ton émotion et ta fièvre, un peu
-de la fraîcheur des rues!</p>
-
-<p>Je n'aurai pas le triste courage de te perdre
-même un jour. Les jours où tu ne viens pas,
-où le malaise te couche solitaire sur une chaise
-longue, où tu t'écoutes souffrir en croyant déjà
-percevoir en ta souffrance le cri prochain, le cri
-lointain de ton enfant, je crois que tu me les
-voles et je te les reprocherais, en te voyant, si
-j'avais l'habitude de te reprocher quelque chose,
-si mon c&oelig;ur ne se fendait pas, à ton arrivée, si
-un essor d'anges, un essor de ciels n'emplissaient
-pas ma chambre et ne me fermaient les lèvres,
-en un baiser, en mille baisers impatiemment
-dessinés.</p>
-
-<p>Et voici que, aujourd'hui, je te retrouve et
-que tu t'abandonnes, voici que tu sors de tes
-terreurs, de ton malaise, de ta fécondité même
-pour t'offrir, si jeune, si souriante, et que notre
-volupté se coule en de l'émotion, voici que
-notre volupté s'exaspère, divinement, qu'elle
-échappe à la terre, qu'elle nous unit en je ne
-sais quel ciel, qu'elle nous éternise et que nous<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span>
-nous aimons à travers le futur, merveilleusement.</p>
-
-<p>Tu t'es détachée de mes bras à regret, tu t'es
-vêtue lentement et nos baisers se sont attardés,
-ne s'achevant pas, brûlants, profonds, las et
-avides.</p>
-
-<p>Nous nous sommes jurés de nous revoir et,
-plus furieusement que les autres soirs, en ce
-soir où la volupté me garde, m'enveloppe et me
-serre, je t'ai laissé partir toute seule, ne te suivant
-pas des yeux, le regard fixe, le regard dans
-la flamme de ma lampe où se consume sans fin
-la fatalité.</p>
-
-<p>Je me rive à toi, chérie, je me rive à toi, de
-notre rêve, pour notre volupté, pour notre émotion,
-pour aujourd'hui, pour demain, pour
-l'éternité et pour ce qui vient après l'éternité.</p>
-
-<p>J'ai besoin de toi, j'ai soif de toi, j'ai mal de
-toi.</p>
-
-<p>Je t'aime, je t'aime...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="LIVRE_DEUXIEME" id="LIVRE_DEUXIEME">LIVRE DEUXIÈME</a></h2>
-
-<h2>LE MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE</h2>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="II-I" id="II-I">I</a></h2>
-
-<h2>LA FOUDRE</h2>
-
-
-<p>Je ne la verrai plus.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Un homme ne savait pas s'il aimait une
-femme. Il savait seulement qu'il avait mis en
-elle son âme et sa vie. Il ne savait pas où il
-l'avait rencontrée. Son souvenir se fondait en
-tous les décors amoureux: c'était Venise, c'était
-le ciel d'Alger, c'était toute la mer, la mer
-inquiète et patiente, dolente parmi son épilepsie,
-qui se meurt éternellement aux pieds des fiancés
-pour leur apporter de la fraîcheur et de la
-fièvre. Il imaginait qu'ils s'étaient fiancés devant
-toutes les mers, en la mélancolique et lumineuse
-complicité des changeants couchers du
-soleil; que, tous deux, ils avaient visité les
-tombes frémissantes des amants et des conquérants,
-que l'écho de toutes les grottes leur avait,
-de l'un à l'autre, profondément et tendrement,<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span>
-passé au c&oelig;ur leurs serments&mdash;comme on
-passe une bague au doigt.</p>
-
-<p>Et ils n'avaient pas échangé de serments.
-Il songeait tout de même qu'ils étaient liés, étroitement
-et de haut, que les forêts les avaient
-caressés de leur chantante nostalgie rouillée,
-que leur épithalame s'était gravé dans les rochers,
-sans faire de mal aux rochers, et qu'ils
-avaient bu la vie à toutes les sources.</p>
-
-<p>Il ne savait pas le nom de cette femme. Chaque
-matin, au caprice du calendrier, il la saluait,
-en son c&oelig;ur, du nom de la sainte du jour et lui
-souhaitait sa fête, la fête de toutes les autres
-femmes. Elle existait seule pour lui, l'attirait de
-la pâleur de ses yeux, du frisson de sa lèvre, de
-la lenteur de ses cheveux, de la grâce délicate,
-menue et nuancée qu'elle alanguissait en son
-sourire. Il n'osait pas approcher d'elle, pour
-qu'elle ne le vît pas trembler, n'osait plaisanter
-avec elle, ayant peur de la trouver trop spirituelle
-et un peu frivole.</p>
-
-<p>Et il allait avec cet amour en lui comme un
-viatique, viatique douloureux parfois, s'exaltant
-de sa chaleur et de son amertume, se purifiant
-de sa pureté et de son lointain.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Or, un jour il reçut une lettre d'elle. Elle était<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span>
-dure à la fois et malheureuse, irritée et pantelante.
-Femme qui se croit calomniée, elle reprochait
-des faits sans vraisemblance. Un mot
-revenait avec complaisance: «Vous vous êtes
-vanté de... vous vous êtes vanté: votre vanité...»
-Il n'aimait pas à porter un cilice sur son corps
-ou un cilice sur son c&oelig;ur: ce papier lui brûlait
-les mains, il en avait honte pour lui et pour
-elle, mais il voulut conserver quelques heures
-ces mots de colère qu'il avait à peine lus. Tant
-qu'il aurait le papier, il y penserait moins: ensuite,
-le papier détruit, les mots, les mots effroyables
-resteraient, l'entoureraient, germeraient
-comme du mauvais grain, se développeraient
-comme un toxique en des entrailles infortunées,
-le brûleraient, le déchireraient, le tueraient.</p>
-
-<p>Et&mdash;ce qu'il n'avait pas fait depuis qu'il était
-amoureux (il lui sembla que ça durait depuis
-l'éternité), il pensa aux gens. Ça n'était pas venu
-tout seul à cette femme. On lui avait dit, on
-avait inventé des choses.</p>
-
-<p>Inventé? Non, deviné. Il y avait donc des
-gens qui devinent, qui voient en une bouche le
-baiser qui n'y est point, qui, des lèvres fermées,
-plongent dans l'âme et décachètent un secret
-comme on décachète une lettre interceptée? Il
-y avait donc des gens qui souillent de leur<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span>
-regard l'image qu'on garde en ses yeux, la discrète
-et idéale image qu'on veut préserver de
-tout, par piété, par amour? Il y avait donc des
-gens qui vous observent quand on se trahit, qui
-filent un désir comme on file un couple, qui
-filent une idylle secrète, une idylle intime, qui
-pincent un rêve comme on <i>pince</i> deux être adultères?</p>
-
-<p>Mais c'était un trop grand effort pour lui
-d'avoir si longtemps,&mdash;quelques instants,&mdash;porté
-son attention sur les man&oelig;uvres des gens;
-il jeta sa pensée sur une femme, une femme qui
-devait encore avoir les sourcils froncés, la main
-nerveuse d'avoir écrit cette petite lettre,&mdash;si
-petite, si plate, qui tenait si peu de place et qui,
-en se refermant, avait écrasé sa vie, cette lettre
-plate qui se gonflait de tous les rires méchants
-des gens, de tous les malheurs qui allaient lui
-arriver à lui, gonflée de tous les sursauts de sa
-destinée, de sa destinée modifiée, de sa destinée
-arquée et se précipitant.</p>
-
-<p>Il voulut répondre.</p>
-
-<p>Il n'est pas de pire drame que d'écrire sans
-savoir si ce qu'on écrit sera lu, que de mettre sa
-vie dans des mots,&mdash;en se disant que, peut-être,
-ces mots seront déchirés haineusement et
-calcinés <i>a priori</i>. Et l'on n'envoie par la poste<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span>
-que des larmes séchées, non les larmes brûlantes
-et brillantes dont le charme intime et la vertu
-cachée apaise, émeut, console et unit. Et il n'est
-rien d'aussi bête qu'un malentendu d'amour,
-car, en amour, on ne doit pas s'entendre, on
-doit, muré par la tendresse et l'enthousiasme,
-sourd d'ivresse, deviner les mots qui sont prononcés
-à côté, là, tout près, et les étouffer sous
-des caresses. Mais il ne s'en disait pas tant. Il
-était si malheureux!</p>
-
-<p>En sa course folle à travers Paris, la main
-crispée sur la petite lettre, il avait rencontré
-des amis et des indifférents et leur avait lancé
-un: «J'ai mal!» comme on lance l'anathème.
-Ils avaient répondu: «Où donc? Vous n'avez
-pas mauvaise mine», et avaient poursuivi leur
-course vers d'autres soucis. Et il se trouvait
-seul maintenant, seul avec les débris de son
-rêve,&mdash;avec sa <i>vanité</i>! Car il y avait la vanité.</p>
-
-<p>Quelle vanité?</p>
-
-<p>Il était, il avait toujours été immense de
-désirs, frénétique d'ambitions. Il avait gardé son
-âme d'orgueil dans la pire pauvreté, dans la
-pire promiscuité. Il s'était gardé de la satisfaction,
-s'était refusé la joie de la renonciation
-et de la résignation. Et il croyait que son ombre
-tenait la terre entière et les cieux aussi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span></p>
-
-<p>Non! A en croire cette femme, sa vanité avait
-été de vouloir faire croire faussement qu'il
-l'avait possédée, qu'il avait eu la femme d'un
-ami, comme un voleur, qu'il avait non pas
-même dérobé la chose d'un autre, mais qu'il
-en avait joui furtivement, salement, comme un
-valet. Des larmes lui montèrent aux yeux. Il
-rougit de son amour. Elle le supposait vil.
-Quelle pauvre petite âme avait-elle donc?</p>
-
-<p>Il se décida à écrire: «J'ai reçu votre lettre.
-Je ne vous la pardonnerai jamais. Qu'il suffise
-de quelques canailles pour briser n'importe quel
-bonheur, c'est bien. Mais que des gens sans
-idéal, des gens qui ne savent pas rêver, des gens
-qui ne savent pas espérer, des gens qui n'ont
-pas de ciel dans leurs yeux puissent d'un mot,
-d'un bon mot, froisser et déchirer notre rêve,
-polluer notre ciel et jeter notre espérance dans
-la boue, c'est une chose que je ne puis admettre.
-Je ne vous ai jamais convoitée. J'ai vu passer
-un jour sur une route une femme en robe
-blanche et j'imaginai que cette femme devait
-m'accompagner en ma route, être ma confidente
-et mon encouragement, mon courage et ma foi,
-ma conscience aussi, qu'elle était non mon
-bonheur, mais ma destinée en robe blanche. Je
-lui faisais abandon d'un peu de mes malheurs,<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span>
-je lui faisais une place en toutes mes actions et
-toutes mes souffrances et cette femme n'est
-qu'une femme, une femme comme les autres...»</p>
-
-<p>Il s'arrêta. Il ne pouvait écrire cela. Il l'avait
-écrit cependant. Mais non! non! ce n'était pas
-vrai.</p>
-
-<p>Il se roidit et continua: «Mon âme et mon
-corps sont devenus un tombeau fleuri, un simple
-tombeau où reposent le souvenir de votre beauté
-et l'image de ce que vous fûtes pour moi. Je
-vous demande comme une grâce de ne pas toucher
-à cette image, de vos mains, de vos colères,
-de vos actes de petite femme&mdash;et d'ailleurs
-vous ne le pourriez pas. Cette image est à moi,
-à moi seul...»</p>
-
-<p>Une larme venait de tomber sur ces paroles
-de vanité. Il ne résista plus, lâcha la plume.</p>
-
-<p>Sur sa vanité exprimée, sa tête se secouait,
-en des sanglots, comme une tête de vieille femme
-qui sanglote. Il pleura et pleura mal, car du
-soleil vint se jouer entre ses larmes. Et le soleil
-n'était jamais entré chez lui. Venait-il par
-ironie? Non! le soleil ne s'était jamais moqué
-de lui&mdash;et le soleil est bon.</p>
-
-<p>Le jeune homme se leva alors et, dans le soleil,
-la face humide, il défia le monde et espéra fervemment.
-Ce soleil, ce soleil divin, quel présage<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span>
-en ce moment! Il sentit que son suprême espoir,
-c'était l'amour de cette femme, amour lointain,
-amour revenu et reconquis.</p>
-
-<p>Et il se rassit pour pleurer.</p>
-
-<p>Car il espérait. Mais, tout de suite, qu'allait-il
-arriver? Mettrait-elle longtemps à lui rendre sa
-foi et son âme? Et comment lui faire savoir qu'elle
-se trompait, car il n'achèverait pas sa lettre?</p>
-
-<p>Il implora le soleil, le pâle soleil qui chante
-des romances d'amour! Et il s'attendrit si violemment
-que, n'ayant pas la force de désespérer,
-espérant malgré tout, parmi ses espoirs et ses
-désirs, il se roula à terre, hurlant, râlant, étouffant
-de sanglots et de plaintes&mdash;par vanité...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Eh bien? cet homme, c'est moi,&mdash;et c'est ce
-qu'il y a de plus étrange en cette affaire!</p>
-
-<p>Cet homme que je ne nomme, en ma pensée,
-qu'à la troisième personne, que j'éloigne de
-moi de toute ma force pour qu'il ne m'atteigne
-pas de son malheur, en l'horrible contagion de
-la fatalité, c'est moi.</p>
-
-<p>Je ne me rappelle plus.</p>
-
-<p>Je ne me rappelle plus avoir aimé, avoir été
-aimé, je ne connais plus cette chambre où je
-souffre, où il fait froid, où il ne fait pas assez
-froid.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span></p>
-
-<p>J'ai mal.</p>
-
-<p>Il n'est pas tard.</p>
-
-<p>Le soleil et le jour ne s'en vont pas encore.</p>
-
-<p>Le soleil! le jour! Claire&mdash;ce nom me brûle
-les lèvres à ne pas le prononcer, ce mot crie
-comme un cauchemar, s'ouvre comme un &oelig;il
-hagard et crépite comme une flamme méchante&mdash;Claire
-n'aimait pas les jours qui grandissent.</p>
-
-<p>Notre amour aura été un amour de jours
-courts, un amour de soirs précoces, un amour
-de crépuscule et un amour d'hiver. Nous nous
-serons aimés pendant les heures honteuses que
-la nuit vole au jour et ce sont des heures que
-nous avons volées, nous aussi, que nous avons
-volées à la vie.</p>
-
-<p>Et tout a pour moi un goût de mort, un goût
-de néant.</p>
-
-<p>J'ai voulu voir l'heure, en ce jour qui s'obstine:
-ma montre s'était arrêtée et, malgré mes efforts
-et mes sollicitations, n'a pas continué sa course.
-Les amours qui y pleurent, le tombeau d'argent
-qui y chancelle s'y figeront, s'y affirmeront
-davantage, après plus d'un siècle.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je ne sais plus: il me semble qu'Elle n'a
-jamais été à moi, jamais.</p>
-
-<p>Et il n'y a entre ses lèvres et mes lèvres, entre<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span>
-mes lèvres et ses seins que l'épaisseur de quelques
-heures!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et il y a, il y a qu'elle est enceinte.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>C'est impossible!</p>
-
-<p>Son ventre n'aurait pas crié pour moi! son
-ventre ne l'aurait pas prise à la gorge! son
-ventre n'aurait pas violemment étreint son c&oelig;ur!
-oh! quelles images incohérentes et comme elles
-m'apparaissent éloquentes et vivantes!</p>
-
-<p>Elle a écrit.</p>
-
-<p>Elle m'a repris son enfant, d'avance.</p>
-
-<p>Elle me l'a tué, d'avance.</p>
-
-<p>Elle m'a chassé de mon enfant.</p>
-
-<p>Mon enfant! Mon enfant!</p>
-
-<p>J'ai la lèvre pleine et meurtrie encore des
-baisers de ma maîtresse, j'ai les mains fiévreuses
-de caresses anciennes, de caresses proches et
-des caresses aussi qu'elle me vole en ce moment,
-j'ai le corps las du poids du corps ami,
-j'ai cette femme dans les yeux, dans les lèvres,
-dans les mains, dans le c&oelig;ur, dans le sang,
-puisqu'il faut, en amour, parler comme les
-charretiers, et, de ma douleur énorme, de ma
-douleur massive, de ma douleur brutale et bestiale,
-s'élève une douleur plus haute, une douleur<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span>
-plus pure, une douleur pure et si âpre, si
-profonde! la quintessence de ma douleur, et
-elle va à toi, petit enfant, comme un long et
-frêle baiser tout au bord de la mort.</p>
-
-<p>Console-moi.</p>
-
-<p>Agite devant moi un hochet comme j'en agiterai
-un autour de toi, si jamais, si jamais je te vois.</p>
-
-<p>Tu vois que je pleure, petit enfant, tu vois
-que je pleure, car je pense que jamais je ne te
-verrai, que jamais je ne reverrai celle que je ne
-puis appeler ta mère, celle qui reste pour moi,
-dans le vide, ma fiancée, mon corps, ma jouissance
-et ma vie.</p>
-
-<p>Un hochet, petit enfant!</p>
-
-<p>Berce-moi, du fond de l'Inconnu, du fond du
-chaos. Agite devant moi les promesses de la
-vie, les honneurs, l'ambition, la fortune.</p>
-
-<p>Tire des désirs par les pieds et barbouille-m'en
-pour que je ne me souvienne pas.</p>
-
-<p>Et souris-moi, comme on sourit avant de
-sourire et de vivre.</p>
-
-<p>N'est-ce pas, petit enfant, elle n'a pas écrit
-cette lettre?</p>
-
-<p>C'est un faux.</p>
-
-<p>Je l'ai reçue cependant et elle est bien d'elle,
-car je l'ai brûlée et il a fallu que je la brûle. On
-l'a forcée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span></p>
-
-<p>Contrainte et forcée.</p>
-
-<p>Contrainte et forcée...</p>
-
-<p>Ça chante pour moi comme un refrain... Contrainte
-et forcée.</p>
-
-<p>Ah! ils triomphent, nos ennemis! Tristan,
-Yseult, vous pouvez promener par le monde
-l'orgueil vierge d'avoir fait du mal. Vous pouvez,
-du sang de nos deux c&oelig;urs et du deuil de
-nos deux c&oelig;urs vous faire un manteau rouge
-et un manteau noir et vous pouvez même, en nos
-larmes, vous laver du mal que vous nous avez
-fait. Il ne vous en restera plus, la honte et la
-gêne perdues, que la gloire et la volupté.</p>
-
-<p>Et je ne veux pas songer à vous, je n'ai pas
-la force de m'indigner, je n'ai pas la force de
-vous juger, et je ne veux pas mêler le mal à
-ma douleur.</p>
-
-<p>Il me semble que je me lamente en dehors de
-moi, que je pleure pour les autres, que je pleure
-pour toute la terre. Le pâle soleil est baigné et
-luisant de larmes, il sourit comme on sourit à
-une veuve et toute la journée est molle comme
-la mélancolie.</p>
-
-<p>Les désespérances ne sont pas roides: l'affaissement,
-la misère les courbent, ne les
-brisent pas, les plient un peu; ma tristesse
-s'abandonne et s'abandonne trop ici.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span></p>
-
-<p>Et je ne trouve plus rien.</p>
-
-<p>M'en aller, marcher, marteler ma douleur,
-devenir néant.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Voici que je rencontre mon ami Cahier, celui
-qui servit de décor à mon trouble d'amour. Je
-me précipite vers lui, je précipite vers lui l'aveu
-de ma souffrance... Il ne me connaît plus, ne se
-retourne pas, presse le pas.</p>
-
-<p>Ah çà! il est donc marié, lui aussi! Et la
-trame des lettres anonymes s'est épaissie, élargie
-et rétrécie! C'est le vide autour de moi. Et
-ce pauvre Cahier, de fantaisie et toute fantaisie,
-l'Anthelme Cahier du <i>Phantasme quotidien</i> a cru,
-a douté.</p>
-
-<p>Il est marié! Je revois sa pauvre femme
-blonde comme je l'ai vue, en passant, si frêle,
-si souriante, exquise de la gentille indifférence
-empressée qu'elle témoignait aux gens, honnête
-en souriant comme elle souriait en offrant une
-tasse de thé. J'ai eu avec elle des causeries fraternelles
-et des demi-confidences&mdash;et me voici
-criminel de désirs et de tentatives!</p>
-
-<p>Ah! Yseult, ah! Tristan, je dois encore vous
-admirer. Vous avez été, hautains esthètes, les
-plus habiles vaudevillistes, vous m'avez déguisé
-en Don Juan de boulevard et de ruelles, et je<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span>
-suis vulgaire de par vous comme, de par vous,
-je suis beau, gratuitement.</p>
-
-<p>Vous auriez dû avoir pitié et avoir honte; ç'a
-été une conquête d'âme, ç'a été mystérieux, ç'a
-été une conquête et une étreinte d'outre-terre
-où il y avait tout, sauf de la vulgarité. Vous y
-avez mis de la vulgarité et du mensonge, en
-vous y mettant.</p>
-
-<p>Et, maintenant, ce n'est plus rien qu'une
-pénible impossibilité pour moi de penser, de
-pleurer, de me souvenir, que des rues sans
-amour à traverser, à retraverser&mdash;et qu'un
-vide immense, qui se renouvellera, éternel.</p>
-
-<p>Et je ne puis plus trouver pour t'aimer, chérie,
-pour t'aimer malgré toi et malgré moi, que
-de petits cris, de petits cris de hyène, de petits
-cris de petit enfant. J'ai désappris l'humanité,
-j'ai désappris l'amour, j'ai désappris les larmes:
-je ne me souviens plus; tu ne m'es plus même
-une image, une image aux sourcils froncés et
-qui étouffe la mémoire en sa colère, tu ne m'es
-plus que de petits cris, de petits cris qui soulagent
-un instant et qui éloignent.</p>
-
-<p>Car je n'ai pas la force de te repêcher en mon
-océan d'horreur, de te débarrasser de ton voile
-de méchanceté, de la cruauté de tes mots. Je
-suis seul, hideusement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span></p>
-
-<p>Le jour baisse dans le boyau des petites rues
-où je me suis enfui, où je me cache, où je
-cherche un néant plus absolu, un étau de néant
-qui abolisse même l'envie de crier. Le soir est
-tombé comme un linceul noir et je ne puis
-m'arrêter dans mon désir de lasser mon désespoir,
-de lasser mon deuil, de le fatiguer sous
-moi, de le tuer sous moi, et, en mon ivresse
-de douleur, en mon ivresse de fatigue, sous la
-nuit éparse qui se dégonfle et qui emplit les rues,
-je me crois en une enfilade de couloirs obscurs,
-en un souterrain infini, en un enfer où il n'y a
-pas même la lueur des flammes, la distraction
-des démons et des tortures, en une cave étroite
-où ne filtre qu'un rais de lumière&mdash;et ce sont
-tes yeux lointains, et c'est ta voix lointaine, petit
-enfant qui es sorti des temps et des temps tellement
-avant terme pour me consoler de tout, et
-même de t'avoir fait!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="II-II" id="II-II">II</a></h2>
-
-<h2>«UN BOUFFON MANQUAIT A CETTE FÊTE!...»</h2>
-
-
-<p>Voici comment ça s'est passé.</p>
-
-<p>M. Godefroy Tortoze était à Vichy.</p>
-
-<p>C'était la plus délicieuse époque de cette ville
-délicieuse. Personne nulle part. La paix altière
-des montagnes, la fraîcheur tempérée de l'hiver,
-la poésie des cimes, de l'intimité et, ne l'oublions
-pas, la poésie thermale, tout était pour éjouir
-et pour ennoblir l'âme diplômée et brevetée de
-M. Godefroy Tortoze.</p>
-
-<p>Les expériences de la veille avaient définitivement
-imposé à la direction du casino ses
-dernières inventions: tables-feu d'artifice et
-surtouts-accumulateurs: la direction du casino
-avait même échafaudé sur cette science féconde
-et gracieuse des rêves dorés, une multiplication
-électrique, elle aussi, de sa clientèle
-toussotante, un rajeunissement du cadre de
-ses valétudinaires et&mdash;voilà bien le rêve&mdash;un<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span>
-nouveau mode de réclame et de publicité.</p>
-
-<p>La conscience forte, l'esprit libre, s'accordant
-trois jours de repos après tant de mois de
-création, d'efforts géniaux et d'efforts commerciaux,
-de démiurgie, de métallurgie,
-d'électricité, de puffisme et de diplomatie,
-M. Tortoze prenait un solide apéritif, pour se
-mettre en harmonie avec un dîner solide lorsqu'on
-lui apporta&mdash;respectueusement&mdash;son
-courrier du soir.</p>
-
-<p>Il le dépouilla nonchalamment, et, à une
-lettre, fronça les sourcils, sans exagération,
-murmura «Encore!», hésita un instant et la
-passa à son inévitable compagnon Marbon en
-lui disant: «Et toi, qu'en penses-tu?»</p>
-
-<p>M. Marbon a pour habitude de déclarer qu'il
-est l'homme d'affaires de Tortoze. «Il trouve pour
-moi, explique-t-il, je compte pour lui.»</p>
-
-<p>Mais il a de l'imagination lui-même.</p>
-
-<p>Sa manière de compter, c'est de conter, d'embrouiller
-des chiffres en des histoires, en des
-anecdotes, en des plaisanteries, de faire danser
-en une sarabande d'énormités, les chiffres avec
-les calembours, les affaires avec des gravelures
-et de mêler tout, en l'immense cocktail de la
-vie, pour en faire une boisson amère&mdash;mais,
-qu'on boit comme, jadis, le vin tiré.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span></p>
-
-<p>Il est connu, presque recherché, comme plaisantin.
-On ne le subit pas, on l'aime. Et, parce
-qu'il a du bagout, parce qu'il diffame, on le
-proclame «bon garçon».</p>
-
-<p>Et c'est aussi parce qu'on n'ose pas lui reconnaître
-du génie.</p>
-
-<p>Il est vrai que ses farces sont sans importance
-et sans conséquences.</p>
-
-<p>On se relève parfaitement d'un de ses mots
-car ce sont des mots pour hommes ivres-morts
-et tombés sous la table, des mots pour après
-boire, dont certains sont tirés de recueil d'anas
-et qui unissent en leur chaîne incohérente,
-l'impersonnalité à l'à-peu-près: Marbon ne vise
-pas d'ailleurs à l'Académie.</p>
-
-<p>Il n'est pas considéré comme courtier, n'est
-pas considéré comme littérateur: il vit en
-marge,&mdash;et il en vit.</p>
-
-<p>C'est l'amateur qui tire de son amateurisme
-des profits uniques, qui n'est en concurrence
-avec aucun des professionnels parce qu'il est en
-concurrence avec tous et qui mange, qui capitalise
-comme il trompe, comme il vole, comme
-il blesse, comme il tue&mdash;sans faire semblant.</p>
-
-<p>Il s'abrite derrière sa bouffonnerie pour les
-affaires d'honneur que lui proposent ceux qui
-ne sont pas au courant, et, pour ceux qui sont<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span>
-au courant, il abrite sa bouffonnerie derrière sa
-lâcheté étalée, en relief, obscène d'ostentation
-et patentée. Il est entendu qu'on n'y touche
-pas, qu'il est sacré et qu'il faut rire.</p>
-
-<p>C'est le fol de la démocratie, de la démocratie
-dorée&mdash;au mercure&mdash;des restaurants
-de nuit. Il faut sourire par snobisme et on ne
-pardonnerait pas à celui qui ne pardonnerait
-point.</p>
-
-<p>Si donc M. Tortoze lui avait passé la fâcheuse
-lettre, c'est qu'il voulait en être plus vite délivré
-et en rire plus tôt, que Marbon savait mieux
-dire que lui: «Ça n'a pas d'importance» ou
-«Elle est bien bonne» et proférer ces «Pftt!»
-définitifs qui écartent les ennuis et changent
-les soucis en ferments de gaîté.</p>
-
-<p>Il attendait un éclat de rire immédiat et
-sagement contagieux, il s'offrait goulûment
-aux tapes sur l'épaule, aux tapes sur le ventre
-qui, non sans vigueur, remettent sur la grande
-route de la sérénité.</p>
-
-<p>Il attendit en vain.</p>
-
-<p>Marbon devint grave, par extraordinaire et
-se tut&mdash;car il faut un commencement à tout.</p>
-
-<p>M. Tortoze entendit&mdash;il n'avait lu la lettre
-qu'une fois&mdash;et scanda en ce silence lourd les
-termes exacts de la dénonciation:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span></p>
-
-<p>«Ça continue. Puisque ça vous amuse,
-conseillez donc à Maheustre et à votre Claire
-(j'écris: votre, je ne sais pourquoi car, c'est sa
-Claire, à titre exclusif) de s'afficher un peu
-moins et de s'aimer un peu plus pour eux et
-un peu moins pour le public des premières&mdash;et
-des centièmes&mdash;de Paris, des environs et
-du quartier...»</p>
-
-<p>Il ne voulait pas se rappeler la précision du
-quartier.</p>
-
-<p>Et il étirait les minutes en attendant l'éclat
-de rire libérateur.</p>
-
-<p>Sa pensée va à sa femme, à son existence
-auprès de lui, sans reproche, sans arrière-goût,
-à la grâce et à la bonne grâce qu'elle a modelée,
-éployée en recevant des amis, des passants et
-des ennemis, et à des soirs qu'elle variait, qu'elle
-enchantait de sa douceur, de son abandon, de
-l'harmonie de son être, de son âme souple et
-haute, de son encouragement tacite, de sa confiance
-et de son affection.</p>
-
-<p>Et sa pensée va aussi à ce ventre tout neuf,
-qui perce son horizon comme un boulevard neuf,
-qui lui ouvre, en son essor d'inventeur, mille
-idées troubles encore, qui ajoute à sa vie de
-l'infini comme une voiturette électrique.</p>
-
-<p>Sa pensée va aux jeunes espoirs qui se sont<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>
-levés autour de lui depuis quelques jours et
-qui lui semblent reculés, encastrés dans le passé,
-aussi vieux que lui, qui lui paraissent nécessaires,
-inséparables de soi comme les compagnons
-d'enfance qu'on n'a jamais la chance de
-rencontrer, les jeunes espoirs se dessinant en
-des lettres chuchotées de Claire, où les mots
-apâlis chantaient dans l'oreille et ne s'achevaient
-pas, où les chères confidences s'arrêtaient et
-mouraient pour renaître...</p>
-
-<p>Il compare&mdash;et il tremble comme en un sacrilège&mdash;ces
-lettres chuchotées à cette lettre qui
-insinue et qui confirme, qui, creusant une blessure,
-a l'apparence d'aviver une blessure
-ancienne et douloureuse.</p>
-
-<p>Il ne se rappelle plus s'il a reçu d'autres
-lettres, avant: ce sont comme des hoquets
-troubles sur quoi se vautre le nonchalant mépris,
-et, plus anxieusement, il attend l'éclat de rire.</p>
-
-<p>Marbon se décide: il édite un mot canaille, il
-se retranche maintenant derrière le rempart de
-la banalité, derrière les bastions des boulevards
-extérieurs: «Evidemment, articule-t-il, ça n'est
-ni poli ni flatteur».</p>
-
-<p>Que risque-t-il? Je ne suis pas de ses amis. Je
-ne souris pas assez à ses mots. Je ne me pâme
-pas et je ne suis jamais assez saoûl pour lui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span></p>
-
-<p>Il me tient pour un étranger: je parle une
-autre langue et je suis distant de lui de toute
-la portée de son esprit, de la mise bout à bout
-des éclats de rire qu'il arrache.</p>
-
-<p>Et il n'a trouvé à mon propos, sur moi, rien
-de ce qui frappe, de ce qui assure la gloire d'un
-soir. Je lui échappe, n'étant pas assez mondain,
-n'étant pas assez nettement grotesque: il ne me
-rate donc pas.</p>
-
-<p>La figure de Tortoze s'est lâchée: la flamme
-de ses yeux a été bue par une stupeur, sa lèvre
-tremble sous sa moustache recroquevillée: le
-ventre neuf, les soirs tendres, les baisers, tout
-se retire et les jeunes espoirs, les idées d'hier,
-les esquisses, les épures, les projets, tout éclate
-comme une pauvre fusée ancien modèle.</p>
-
-<p>Marbon jette un regard qui s'obstine à plaisir
-et parce qu'il est convenable, sur ce désastre
-noir, pèse le vide affreux et soudain de cette
-âme, de ce corps brûlé des caresses de naguère,
-des caresses de cinq ans et dépouillé de ces
-caresses, la chair déchirée avec, plonge comme
-un couteau en ce c&oelig;ur énervé qui ne saigne
-déjà plus et qui s'effiloque, galope devant ces
-yeux liquides, devant cette bouche d'où les baisers
-ont fui, en laissant des creux, abaisse ses
-paupières jusqu'aux mains qui frémissent dans<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span>
-le désert des étreintes abolies, et, de sa voix
-classique de bon garçon, se lançant en un étonnement
-qui s'échevèle et qui, pourtant, «la
-trouve bien bonne», à cause de sa réputation,
-il interroge le douloureux fantôme, le pèlerin
-de sa honte et de son honneur: «Comment!
-tu ne savais pas?»</p>
-
-<p>M. Tortoze sait maintenant; M. Tortoze sait
-tout, M. Tortoze sait plus: c'est par bienveillance,
-bienveillance d'ingénieur qui écoute
-un sous-agent, qu'il écoute Marbon dévider
-l'écheveau brouillé savamment de ses défiances
-et de ses réticences, de ses suppositions, des
-preuves, des témoins: M. Tortoze n'entend pas,
-M. Tortoze n'entend pas les «Tu sais... moi,
-ça ne m'intéressait que pour toi... moi, c'est
-les choses rigolo...», M. Tortoze ne voit pas ce
-petit homme replet à souhait, si heureusement
-chauve, qui caresse sa barbe blonde joviale et
-touffue, M. Tortoze s'évade de ce tiède hiver,
-de ce paysage d'eau bienfaisante et de grilles,
-M. Tortoze saute par-dessus les montagnes,
-les puys et les pics jusqu'à ce ventre de tromperie
-et de vol et jusqu'aux journées de volupté
-qu'on lui a dérobées. Il sautera à pieds joints
-dans ce bonheur illicite, dans ce passé d'hier,
-d'étreintes et d'extases.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p>
-
-<p>Des soupçons anciens ourlés, gangrenés d'indices,
-grossis comme des sources promues torrents,
-sources perdues sous des rochers et de la
-terre, puis jaillissantes, énormes, dévastatrices,
-des allusions qui se gravent dans l'air et dans le
-ciel, immenses, des ricanements qu'il retrouve
-comme des pistolets chargés qui se déchargent,
-tout n'est plus, il n'est plus, lui-même, qu'une
-preuve.</p>
-
-<p>Pas de discours:</p>
-
-<p>«Viens,» dit-il à Marbon, car il ne veut pas
-le perdre en route, bagage d'ignominie, honte
-de rechange.</p>
-
-<p>Pauvres affaires et vous, inventions, M. Marbon
-et M. Tortoze vous délaissent pour de la souffrance,
-pour de la cruauté, pour de la littérature.</p>
-
-<p>Ils voyagent sans un mot, cependant que Marbon
-se perd en des imaginations de drames et
-que Tortoze s'affole, s'affaisse, se perd en ses
-malheurs, en ses stupeurs, en sa colère nerveuse
-et s'impatiente, en sa hâte d'être malheureux à
-deux; M. Marbon l'accompagne jusqu'à sa porte
-et lui serre la main, d'une manière inspiratrice:
-«Tu n'as plus besoin de moi? Au revoir, vieux.»</p>
-
-<p>... Tu n'as plus besoin de moi! c'est vraiment
-un mot, un mot de vaudeville où il y a
-tout, Iago, et la Mouche du Coche, la mouche<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span>
-vénéneuse,&mdash;et où il y a Satan, sans plus.</p>
-
-<p>Et «Au revoir» ça signifie: «Ce n'est pas
-toi que tu dois tuer.»</p>
-
-<p>M. Tortoze n'a pas répondu: il s'est rué dans
-l'ascenseur, il a lancé l'ascenseur comme un
-boulet et il a buté contre sa femme qui sortait:
-«Ah! misérable! tu vas chez lui et...»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>... Non, je ne puis plus évoquer, je ne puis
-plus lire dans hier! Claire! Claire! il n'y a plus
-que toi sur ce palier où tu rencontres ton mari:
-il s'abîme dans l'ascenseur, dans le train, dans
-Vichy et tu m'apparais seule, échouée, sanglotante,
-couchée, le ventre en travers, pleurant, te
-secouant, mourante...</p>
-
-<p>Et je ne sais plus si Tortoze a voulu te faire
-vomir mon amour et mon être, te faire cracher
-les jours de délice, s'il t'a imposé, dicté la lettre
-que j'ai reçue et je ne veux pas savoir s'il t'a
-injuriée, s'il t'a battue, même, s'il a été malheureux,
-lui aussi: il n'y a que ton malheur: il
-emplit le monde, il n'y a que ta douleur et je n'en
-ai que le reflet&mdash;et il suffit à me tuer.</p>
-
-<p>Et le monde qui s'agite en toi, et l'enfant qui
-commence à hésiter en toi, le moindre geste, le
-moindre mot, la moindre honte en cet ouragan
-de hontes et de mots, un rien peut, a pu le briser,<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span>
-l'émietter, comme une miette qu'il est: la mort
-partout! Ah! quel cauchemar!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et pour chasser ce cauchemar, ces cauchemars,
-j'ai tapé sur l'épaule de M. Marbon.</p>
-
-<p>Car c'est de l'avoir vu venir à moi, tout à
-l'heure, si amical, que j'ai tout deviné, que j'ai
-dénoué l'énigme de mes peines, que je me suis
-retrouvé en mes peines, que j'ai bâti l'invisible
-échafaudage de mes peines et l'ossature de ces
-catastrophes.</p>
-
-<p>Il était tapi, à m'attendre, à me guetter: avant
-de s'enivrer de vin et d'alcool, pour les autres
-et de les amuser, il voulait son ivresse à soi, une
-ivresse personnelle, neuve: il est venu s'enivrer
-de moi et de ma souffrance, il est venu s'admirer
-en mon accablement, en mes ruines.</p>
-
-<p>Et à mesure que ma conviction, en saignant,
-en ricanant d'un ricanement d'agonie, grandissait,
-je me faisais plus amical, moi aussi, par un
-stoïcisme contraint.</p>
-
-<p>Mais je ne puis plus. «Allons boire, mon vieux
-Marbon.»</p>
-
-<p>Je lui ai un peu froissé l'épaule: il en est fier:
-ça lui prouve que j'ai mal.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-il, allons chez Durand: nous y
-pigerons ce cocu de Bastil.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span></p>
-
-<p>C'est une attaque directe, c'est une flèche en
-ma blessure.</p>
-
-<p>Continue.</p>
-
-<p>Ça saigne mais ça saigne en dedans.</p>
-
-<p>Il insiste: «Les cocus me font toujours rire.»</p>
-
-<p>&mdash;Vous le leur rendez.</p>
-
-<p>(Une politesse en vaut une autre.)</p>
-
-<p>Mais pour Dieu! qu'il ne me parle pas de Tortoze!
-Il n'a garde: c'est son ami.</p>
-
-<p>Mais Bastil lui reste. L'aventure est connue
-d'ailleurs&mdash;et c'est une affaire arrangée: tout
-le monde est au courant.</p>
-
-<p>«... Il a été épatant. Il a pris sa femme par
-les cheveux, l'a traînée à son père en la tenant
-d'une main pendant que, <i>de l'autre</i>, il lisait une
-lettre...»</p>
-
-<p>L'épithète m'a échappé, la plaisanterie et l'esprit.</p>
-
-<p>Est-ce une façon de me renseigner? Est-ce
-ainsi que Tortoze?... Claire n'a ni père, ni mère:
-elle est aussi orpheline, aussi fille unique que
-possible. C'est une anecdote, sans plus, un
-à-propos.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mais voici le café Durand et voici Bastil, tout
-en effort pour avoir l'air insoucieux, Parisien,
-sans grotesque.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span></p>
-
-<p>Et je me le paie&mdash;amèrement,&mdash;ne pouvant
-me payer Tortoze.</p>
-
-<p>Je tâche à lire sur lui les tourments, les pensées
-de Tortoze, ses mauvais desseins et son
-horreur. Il y a des gens qui entoureront, qui entourent
-en un autre café Tortoze comme nous
-entourons Bastil, qui l'écouteront ne pas parler
-de moi comme nous écoutons Bastil ne pas parler
-de son ami de l'autre semaine, le peintre Aupayr&mdash;et
-Aupayr ira s'asseoir à la table de Tortoze.</p>
-
-<p>Je me sens une sympathie glougloutante et
-gloussante pour Bastil, et Bastil est plein de
-sympathie pour moi: il me choisit parmi ses
-disciples frais et me parle, me parle.</p>
-
-<p>Causerie qui embrasse la terre&mdash;puisqu'il
-n'embrasse plus sa femme,&mdash;qui étreint les peuples,
-les rêves, la science, qui empoigne à bras-le-corps
-la société, les tyrans, les lois,&mdash;puisqu'il
-ne s'est pas battu avec Aupayr.</p>
-
-<p>Et, de toute la fureur qu'il n'a pas mise en son
-infortune, de la fureur avec laquelle il fuit son
-infortune, il se précipite dans des paradoxes,
-dans de l'éloquence et m'entraîne à sa suite:
-hélas! il ne m'entraîne pas: je reste, moi, au
-bord de mon malheur, et ce n'est pas ma faute
-si je n'y rentre pas&mdash;jusqu'au c&oelig;ur, jusqu'aux
-lèvres, jusqu'aux yeux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span></p>
-
-<p>Ma fièvre n'a rien de général et si je pleure
-toute la souffrance humaine, c'est que je l'ai posée,
-toute, en ma souffrance&mdash;dans un coin.</p>
-
-<p>Et Bastil est trop vertigineux pour moi: je
-m'en dépêtre, malgré ses invitations, malgré sa
-sympathie qu'il enroule autour moi, en phrases
-éperdues.</p>
-
-<p>Quelqu'un s'en va, me suit: c'est ce bon
-Marbon. «Rigolo, hein? exulte-t-il. Ça ne l'a
-pas vieilli. Ça lui réussit...»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mais il s'arrête en son discours: il vient d'apercevoir
-Tortoze qui approche.</p>
-
-<p>Marbon se fige de joie, d'anxiété voluptueuse:
-que va-t-il se passer?</p>
-
-<p>Tortoze ne se l'est même pas demandé: il n'a
-pas vieilli, lui non plus: il est comme pétrifié,
-cuit en dedans, tout en un effort pour n'avoir
-pas l'air, comme Bastil.</p>
-
-<p>Il a dû, avant de sortir, laisser à Claire assez
-d'outrages, de haine, de menaces, de reproches
-et&mdash;ce qui est pire&mdash;de plaintes et de
-larmes pour qu'elle puisse attendre son retour
-sur une réserve effroyable de remords, de
-plaintes, de honte et de larmes, pour qu'elle
-puisse se crier à soi-même après le lui avoir
-crié à lui qu'elle l'aime encore, qu'elle n'aime<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span>
-que lui, qu'elle veut son pardon, qu'elle veut
-son amour; elle lui a tendu ses lèvres, son
-ventre fragile, ses bras, ses cheveux, elle a
-tordu autour de lui comme des chaînes qui
-glissent sur la peau, ses protestations, ses gémissements,
-ses hurlements d'innocence et elle proteste
-pour soi, elle hurle pour soi, elle est innocente,
-de son amnésie, de sa volonté, de son
-manque de volonté, de son néant dolent et de
-son humilité.</p>
-
-<p>Et M. Tortoze va son chemin, son chemin de
-tous les jours, calme de la folie qu'il a dépensée
-chez lui, qu'il a placée à gros intérêts, la moustache
-noire renflée, bien pris en sa petite taille,
-aussi mince, pas plus maigre qu'auparavant,
-coiffé de son éternel tout petit chapeau mou de
-voyage, de descente dans les mines et d'ascensions
-aérostatiques et il ne soulève pas un chapeau
-devant nous: il passe, sans affectation,
-il passe comme il passerait devant des inconnus.</p>
-
-<p>Marbon reste stupide, se demande une minute
-lequel il va choisir des deux misérables que
-nous sommes, Tortoze et moi et il se décide
-pour moi, parce que, évidemment, je souffre
-plus.</p>
-
-<p>Il opte pour la pire jouissance.</p>
-
-<p>Et il s'étonne:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous avez vu Tortoze?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne vous a pas vu?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'êtes donc plus bien avec lui?</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, vous n'êtes pas fâché?</p>
-
-<p>Marbon s'indigne: il y a trois jours, ils étaient
-ensemble à Vichy, il l'a ramené lui-même et l'a
-laissé à sa porte!</p>
-
-<p>&mdash;Alors c'est moi, accepté-je négligemment.
-Ça m'ennuie parce que j'aime beaucoup Tortoze.
-Mais il est si capricieux!</p>
-
-<p>Marbon s'indigne encore, il n'est personne
-d'aussi peu capricieux, d'aussi sûr dans ses
-amitiés que Tortoze. Il se fâche rarement. Il
-faut qu'il y ait quelque chose.</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'il y a quelque chose.</p>
-
-<p>Marbon est un homme du monde: il n'insiste
-pas: il a assez remué le poignard dans la plaie.
-Il s'achemine vers les sujets classés de conversation
-et me déplie, comme des cinématographes
-successifs et troubles, les potins d'ici, de là,
-qu'il contera ce soir à toute personne, en y
-ajoutant, comme une couronne fermée, mon
-scandale à moi et des détails de bon goût.</p>
-
-<p>Puis, sournoisement, il me décoche un mot,
-un mot que Claire a «fait» il y a dix-huit jours,<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span>
-qui a couru tout Paris depuis, que j'ai retrouvé
-quand je ne la trouvais pas, qui m'a déplu parce
-que c'était un <i>mot</i>, un mot d'homme d'esprit
-professionnel, un mot de philosophe et presque un
-mot de fille&mdash;et un mot qui, à cette heure de
-douleur, me soufflette de sa joie, survit à la
-liberté d'esprit, à l'esprit de Claire et nous
-survit.</p>
-
-<p>Cette fois Marbon a visé juste.</p>
-
-<p>D'une voix brève et saccadée, d'une voix de
-juge, je lui ai demandé: «Vous savez de qui
-est ce mot?»</p>
-
-<p>Il ne s'agit plus de faire le malin. Marbon a
-brisé ma vie, en collaboration, a donné le coup
-de pied de l'âne, le coup de revolver qui achève
-le condamné et j'ai tout subi et je l'ai subi, il
-m'a parlé de Tortoze et j'ai subi cela! Mais que
-sa bouche épaisse s'entr'ouvre pour proférer le
-nom de Claire&mdash;et je le tue comme un chien.</p>
-
-<p>J'aurai tort parce qu'il est sacré, que je ne
-pourrai jamais prouver sa méchanceté et qu'on
-le respecte parce qu'il n'a jamais rien respecté.</p>
-
-<p>Je le tuerai... mais je ne le tuerai point car
-Marbon m'a regardé et a compris.</p>
-
-<p>Alors, en une idée de génie, il me brave du
-regard et brave le ciel: «Si je le sais, articule-t-il,
-bien sûr que je le sais: c'est...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span></p>
-
-<p>Il écoute un instant ma douleur, ma fureur,
-mon regret qui s'entrechoquent, la folie qui me
-prend, il écoute même la mort qu'il sent à côté
-de soi, sur soi, et, paisible, lâchant le ciel, baissant
-les yeux en une modestie arquée vers ses
-pieds d'enfant, il achève sa phrase:</p>
-
-<p>«... c'est de moi».</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="II-III" id="II-III">III</a></h2>
-
-<h2>LE TROU AUX LETTRES</h2>
-
-
-<p>&mdash;<i>Mon cher amour (c'est pour me faire plaisir à
-moi, c'est pour moi que j'écris: mon cher amour et je
-ne sais si vous me le permettez et je ne sais si vous
-êtes digne encore de ce nom et je ne sais si vous
-lirez ma lettre) mon cher amour, je t'écris pour ne
-pas crier, pour ne pas crier ma tristesse et mon
-horreur à tout le monde, comme, tout de suite, je
-viens de pleurer devant tout le monde. Ç'a duré une
-heure, je crois: des gens se relayaient autour de
-moi qui tâchaient à me consoler et ça me faisait
-pleurer plus fort. Il y en avait qui t'avaient vue et
-c'était un engrais à ma tristesse et il y en avait qui
-ne t'avaient jamais vue et je me lamentais à la pensée
-que jamais ils ne comprendraient pourquoi je
-pleurais. Si je me suis arrêté, c'est que je n'avais
-plus de larmes et voici que je gratte le papier comme
-on gratte la terre en une attaque d'épilepsie, voici
-que je me lâche et que des ongles de mon c&oelig;ur, de<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span>
-mon c&oelig;ur en lambeaux, de mon veuvage irrité, de
-ma crainte pour toi, de ma crainte pour ce que tu
-portes en toi, de mon impuissance et de ma colère,
-de ma faiblesse et de mon désert, je déchire ce papier,
-voici que ma main, la main qui tient cette plume
-s'irrite, se cabre, se déchaîne de tout cela et voici
-que je t'appelle dans de l'encre, ainsi qu'en un
-cachot, sachant que tu n'entendras pas, que ton
-c&oelig;ur seul entendra, s'il veut, et que je ne puis te parler
-que de mon c&oelig;ur à ton c&oelig;ur parmi tant de dangers,
-tant de mauvaises volontés&mdash;et la tienne. Mais
-je t'aime. Il fut un temps où le bonheur m'emplissait
-tant, me murait si étroitement que je ne trouvais
-que ces trois mots, que ces trois mots seuls échappaient
-à la molle et muette apothéose de mon être.
-Et ces trois mots, de leur boucle d'infini, me sont
-aujourd'hui la bouée de sauvetage où je tâche à
-m'accrocher en l'effroyable naufrage de ma connaissance
-et de mon être, où je me hisse pour échapper
-aux profondeurs glauques et électriques d'une mer
-méchante et c'est le talisman, le talisman veuf qui
-me reste après la ruine, en une agonie. Ce sont les
-paroles magiques que j'écoute, les mauvaises paroles,
-les paroles dont j'écoute la folie, les paroles de belle
-et pure folie dont je chasse les folies horribles et
-lourdes. Et c'est le refrain dont je berce mon enfance
-soudaine, épuisée, cahotante, et c'est aussi une<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span>
-image dont je veux voiler la vie. Une image! toi!
-te revoir! ah! je n'ose pas y penser et je saigne de
-penser à toi. Tu n'es pas celle que j'ai connue, tu
-es de la douleur et du remords. N'aie pas de remords,
-je te le défends. Si mes baisers et ma tendresse, si
-l'intensité et la qualité de mon amour, si mon effort
-vers l'éternité de mon amour, si mes larmes, si la
-fatalité que Dieu a voulu mettre dans les heures
-brèves de nos étreintes, m'ont donné&mdash;et ils m'ont
-donné&mdash;des droits sur toi, je te défends d'avoir des
-remords. Nous nous sommes aimés, nous devions
-nous aimer. Nous n'avons mis que de la beauté et de
-la douceur en notre amour, nous nous sommes
-aimés sans bassesse, sans chercher les gros plaisirs
-et les grosses subtilités, les futilités gloussantes et
-les farces de chatouille dont on souille, dans l'adultère
-professionnel, la volupté. Tu es ma femme,
-devant Dieu et devant la mer. Tu es en exil, en ce
-moment, et en servitude chez cet étranger, chez ce
-maître de hasard, chez cet homme qui te captura
-sur l'océan d'ignorance et de simplicité, sur l'océan
-de jeunesse et de bonne foi, ton mari. Souffre mais
-ne souffre que jusqu'à l'âme, jusqu'au c&oelig;ur&mdash;exclusivement.
-Ton âme, ton c&oelig;ur, c'est à moi,
-c'est le sanctuaire que tu dois préserver dans les
-pires tourments, dans les pires abandons; c'est un
-dépôt sacré, ce n'est plus à toi, ça doit te survivre,<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span>
-pour moi. Et, douloureusement, sois fière comme
-toujours tu as été fière. Par-dessus tout Paris
-qui nous sépare, par-dessus les lois humaines et
-l'hypocrisie humaine qui nous séparent, élevons
-notre amour, jetons-le de l'un à l'autre et éployons-le
-comme un dais merveilleux et divin. Il couvrira
-même les pauvres gens qui vont obscurément
-par la ville et ce leur sera un peu de révélation, un
-peu de douceur, un peu de splendeur et un peu de
-ciel. Attendons les jours proches où nous nous retrouverons
-pour toujours. Et soyons tout espoir et tout
-courage. Mais non! tu pleures! Pourquoi? Tu ne
-sais pas: tu pleures. Et je pleure, je me remets
-à pleurer. Je ferme cette lettre sur une larme,
-larme tombée à une place où j'avais posé mes
-lèvres fanées, mes lèvres en jachère, lèvres stériles.
-Et je n'ai pas eu de mal d'ailleurs: j'avais posé
-mes lèvres partout, sur tout ce papier, pour le
-préparer, pour en faire notre invention, notre
-propriété, notre chose, la chose de notre deuil et
-de notre douleur. Je me décide à clore cette lettre:
-je pleure tout autour. Et je veux qu'elle ne t'apporte
-qu'une larme: une seule larme, ce n'est pas
-triste. Retrouve mes baisers sous les mots, au c&oelig;ur
-des mots, les trouant, les bossuant de leur fièvre.
-Et aime-moi. Aie confiance. A bientôt. Je t'aime,
-je t'aime.</i>»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span></p>
-
-<p>... «<i>En jetant à la poste cette lettre, en te l'envoyant
-très vite comme si tu l'attendais au bureau
-de poste, en te la jetant frénétiquement comme on se
-tue, je me suis crevé le c&oelig;ur. Il ne m'est plus rien
-resté de toi, après, car cette lettre, ce m'était devenu
-quelque chose de toi. Je m'étais imaginé ton émotion
-en la recevant, ta quête des baisers sur le papier
-et ton effort vers ma larme. Et les baisers donnés,
-je les croyais reçus. J'ai été plus pauvre tout de
-suite après, tout pauvre et voici que, péniblement, en
-bégayant, en voulant retrouver des mots, des baisers
-et des secrets perdus, je t'écris une lettre nouvelle,
-pour ne rien dire, pour moi, en transfigurant cette
-lettre, en en faisant une conversation avec toi où tu
-me dis de si belles choses! Je n'ai qu'un mot à la
-bouche et au c&oelig;ur: «Viens!» Ne t'en irrite pas;
-ne t'en attriste pas, ne crie pas que c'est impossible.
-Tu songes à venir et tu n'oses pas, tu le chasses, ce
-mot, et tu envisages des avenirs, des avenirs cul-de-sac,
-sans issue. Nous percerons des horizons, nous
-trouerons ces avenirs de notre infini, et, de cet infini,
-du reflet de cet infini, sans y toucher, des boulevards
-s'étendront rapides, des boulevards de triomphe et de
-facilité. Et je n'ai pas le c&oelig;ur à faire des phrases, j'ai
-le c&oelig;ur à toi, âcre, jaillissant, se perdant en sauts de
-grenouille et de grenouille douloureuse et j'ai ce mot
-qui ne rime à rien: «Viens! Viens!» Et je t'attends...</i>»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span></p>
-
-<p>... «<i>C'est Trouville, se levant lentement de la mer
-et c'est un bar où nous sommes quatre et où nous
-mangeons, Anthelme Cahier... ah! tu ne sais pas,
-chérie et voici une parenthèse: mon Anthelme Cahier,
-celui que j'avais élu entre tous comme ami, qui
-m'offrait l'envers de sa bouffonnerie, la gravité de
-sa fantaisie, la profondeur de sa légèreté, la simplicité
-de ses phantasmes, Anthelme Cahier à qui je
-dois les heures les plus fraternelles et les plus
-émues de ma vie, Anthelme Cahier s'est détourné
-de mon chemin et de moi, m'ignore et me méprise.
-Il paraît qu'il est marié, lui aussi, et tous mes amis
-mariés ont reçu des lettres anonymes&mdash;ou lui tout au
-moins. Anthelme Cahier donc nous conte des choses
-et des choses diverses à Trouville quand, à une table,
-partageant le repas du patron et des garçons, il
-aperçoit un tout petit homme, cuit et ratatiné par
-la vie, d'un blond vert-de-gris, les yeux vifs comme
-de minuscules souris vertes cherchant un trou où
-fuir, qui l'observait depuis longtemps, tâchant à se
-rajeunir pour que la reconnaissance fût plus facile.
-Cahier le reconnut enfin et l'appela. Ce petit homme
-était tout rêve et toute nostalgie. Armé d'une cithare
-aiguë et plaintive comme Don Quichotte de son armet,
-il enfilait les rêves et les lâchait pour les laisser
-retomber sur leurs ailes, il égrenait des tristesses
-menues qui se faisaient tout intimes et qui se faisaient<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span>
-tout immenses, personnelles et secrètes comme
-une cicatrice et générales comme la mort. Rien n'est
-plus sensuel, rien n'est plus sentimental: ça vous
-prend aux nerfs et ça vous prend à l'âme et ça vous
-prend aussi aux cheveux qu'on n'a pas, aux cheveux
-de son amie, qui grandissent, qui se tendent
-et qui se détendent, qui deviennent les cordes de la
-cithare, et qui crient vers vous et qui crient vers Dieu
-et vers tout. Et je n'écoutai pas longtemps: je fondis
-en larmes. Cahier et les deux autres ne se
-moquèrent pas: ils s'arrêtèrent au bord de mes
-larmes et me laissèrent pleurer. Je t'imaginais en
-des matins d'Écosse et en des mélancolies légères. Et
-je croyais que je m'attendrissais. Je sais maintenant
-pourquoi je pleurais. Je sais les malheurs
-que je sentais, je sais que mes larmes avaient une
-raison&mdash;et que j'aurais dû pleurer plus fort&mdash;et
-je pleurai si fort! que j'aurais dû pleurer plus
-longtemps. Et j'aurais dû mourir en ces larmes.
-Aujourd'hui Cahier me hait, l'homme et la femme
-sont séparés, qui déjeunaient avec nous et toi, toi,
-chérie... Ah! que j'ai mal et que je regrette mes
-pleurs de Trouville: je ne t'avais pas possédée
-encore, je n'avais que des désespoirs et pas de
-regrets et je croyais que je pleurais pour rien, pour
-le plaisir! Et tu étais si loin! Moins loin qu'en ce
-jour!...</i>»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span></p>
-
-<p>... «<i>Chérie, chérie, un mot, je t'en conjure.
-J'écris, je pleure, je prie dans le désert. Un mot
-pour mes insomnies, un mot pour mon incessante
-agonie et un mot pour moi aussi, pour moi que tu
-connus et que tu aimas. M'as-tu oublié, m'as-tu
-renié? Tu n'en as pas le droit. Mais je ne puis
-que te supplier. Les morts&mdash;je songe beaucoup aux
-morts&mdash;et c'est de ma part, presque un égoïsme&mdash;les
-morts se réveillent de temps en temps dans
-leur bière et ont besoin d'un linceul frais: je te
-demande un linceul frais, le linceul d'une phrase
-triste et douce. Et voici encore mes lèvres vaines,
-qui t'embrassent à vide et voici un baiser captif, un
-baiser plat, un baiser qui se plie, sans se briser et
-qui attend.</i>»</p>
-
-<p>«... <i>De mon lit en hâte, un spasme vers toi, un
-spasme qui déborde tous les spasmes et qui déborde la
-vie. Un appel, un appel que j'étouffe, à cause des
-voisins: «Viens! Viens!» Je te veux pour cette
-minute, pour la nuit et pour la vie et pour l'au-delà,
-je te veux pour de la volupté, pour de l'extase
-et pour le tendre compagnonnage de l'existence. Je
-ne sais comment exprimer ici les soupirs, les râles,
-les cris inhumains, les gémissements égratigneurs et
-égratignés qui me déchirent pour toi, la fureur
-de femme qui me secoue et qui court autour de
-moi. La chandelle basse qui jette sa flamme à droite<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span>
-et à gauche, qui danse devant des livres et des
-hardes, le désordre d'une chambre de malade solitaire,
-mes couvertures marouflées, mes draps raidis
-et l'édredon crevé, tout est de la détresse, tout
-est de l'horreur. Et c'est la vie que j'ai à vivre sans
-toi! Viens: nous serons pauvres. Je connais la
-pauvreté: elle ne m'effraie pas. Tu ne la connais
-pas: elle t'amusera. Et nous avons à nous aimer.
-Et c'est notre but. Et c'est notre excuse. Ah!
-chérie, chérie, je ne sais plus ton nom, je ne sais
-plus que ceci: je t'aime et tu n'es pas à moi, je
-t'aime et je ne puis arracher de moi avec la peau,
-le souvenir de tes baisers et de nos rencontres. Tu
-trouveras ici des baisers sans les chercher, j'ai
-mordu le papier comme je te mordrais si tu étais là
-comme je te mordrai quand... mais viens, chérie,
-viens, viens...</i>»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>«<i>... Ce petit bleu te parviendra taché de sang; ce
-n'est rien. En entrant dans un bureau, pour t'écrire,
-je me suis coupé à un carreau cassé de la porte; je
-ne sais si cela porte bonheur ou malheur mais je
-suis heureux que tu aies un peu de mon sang. Et
-tu l'auras, n'est-ce pas? et tu iras chercher cette
-lettre, et les autres que je t'ai envoyées... C'est
-une semaine de désir, de deuil, de craintes, car j'ai
-à souffrir pour toi et pour... Ah! je n'ose même<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span>
-pas en parler, à toi. J'ai si peur et je suis si seul,
-si impuissant, d'une faiblesse si accusée. J'ai mal
-au c&oelig;ur, à crever, et chaque matin je m'éveille
-plus tôt, les yeux hagards, l'oreille tendue et j'attends
-une lettre, une lettre qui ne vient pas. Ah! que
-tu es cruelle, chérie! Tu as peur, toi aussi? mais
-ce n'est pas la même chose. Et tu sais que nous avons
-toujours eu Dieu avec nous et que notre chance...
-Oui, tu souris et d'un sourire de tombe: notre
-chance!... Notre pauvre chance... Ne souris pas
-de notre chance: ce n'est pas fini et j'ai confiance
-encore, parmi les gouttes de sang qui tombent sur ce
-papier. Aie confiance aussi, crois à notre chance et
-aide-la. Et aime-moi. Je suis devenu un pauvre
-homme. Et je n'ai plus de place. Un baiser, chérie,
-brouillé de mon sang.</i>»</p>
-
-<p>«... <i>Il fait froid, très froid. As-tu remarqué,
-chérie, que, tant que nous avons été l'un à l'autre,
-il n'a jamais jamais fait froid. C'était une tiédeur
-bizarre qui amollissait l'hiver et c'était une
-coulée de chaleur dans de la brume et de la brume
-dans du brouillard et je ne sais quel amical halo.
-Le temps n'est plus retenu; il se lâche, il prend la
-terre, lourdement, méchamment. Ah! reviens-moi
-pour qu'il ne fasse plus froid et aimons-nous dans
-du soleil et dans de la joie. Je n'ai pas la moindre
-nouvelle: j'ai rencontré ton Tortoze qui n'a pas<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span>
-même eu un frisson de colère et j'ai imaginé votre
-triste ménage et j'ai eu envie de tuer cet homme
-qui passait. Ç'eût été des larmes encore! Quel
-être misérable je fais, n'est-ce pas? à pleurer, à
-pleurer sans cesse. Pardonne-moi, plains-moi et
-essuie mes pleurs de loin.</i>»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>«... <i>Excusez-moi, madame, si ce papier est taché
-de poussière et un peu froissé. Je vous écris d'une
-chambre dont vous avez franchi la porte et où j'ai
-eu le plaisir de vous aborder quelquefois. C'est une
-chambre qui n'a pas été «faite» depuis un certain
-jour et qui n'a pas été ouverte depuis. Elle a toujours
-été pauvre en papier à lettre, comme en tout;
-je n'avais pas l'habitude d'y écrire, même des
-billets d'amour. J'y priais et j'y attendais, j'y attends
-encore, et j'y pleure, chérie. Pardonne-moi le
-début de cette page, puéril et méchant gratuitement,
-non, facilement. Car j'ai si mal. Et comme ça me
-fait mal de t'écrire des lettres infécondes, des lettres
-qui ne t'arrivent pas, que tu ne vas pas chercher.
-Je n'écris que pour moi. Et la boîte où je jette ces
-lettres, c'est un trou, le trou aux lettres, le trou
-avide qui happe, qui cache, qui stérilise, qui tue.
-Je suis humilié: il y a là tant de baisers qui
-restent pliés en quatre, qui ne se lèvent pas, électriques,
-qui ne crèvent pas les enveloppes, qui ne<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span>
-font pas éclater l'univers, qui ne jaillissent pas
-jusqu'à toi, tout droit. Ah! chérie, va à ce bureau
-de poste restante où tu allas déjà en des demi-malheurs,
-lorsque nous craignions tout, moins
-que ce qui est arrivé. Et tu seras embarrassée
-peut-être lorsque l'employé, à l'aveu de tes fidèles
-initiales, te donnera tant de lettres, les unes de trois
-mots, les autres si longues. Ne te demande pas par
-laquelle il faut commencer, ne déchiffre pas les
-cachets de la poste, mieux formés que mes baisers
-de fièvre. Toutes, toutes ces lettres sont mêmes: c'est
-de l'amour et de la tristesse, c'est une supplication et
-c'est un appel. Et si j'avais eu le texte de ma première
-lettre, je l'aurais recopié chaque jour&mdash;en
-datant. Et même, pourquoi dater? Ce sont des
-cris qui survivent à tout, au malheur et à l'espoir,
-ce sont des baisers qui ne vieillissent pas et c'est mon
-âme qui, pour toi et par toi, est immortelle. Je te
-veux. Je te réclame à tout et à toi. Je t'aime.</i>»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span></p>
-
-
-<h2><a name="II-IV" id="II-IV">IV</a></h2>
-
-<h2>LE TÉLÉPHONE SECRET DE LA DOULEUR</h2>
-
-
-<p>Un dialogue s'improvise, s'éternise entre
-nous, parmi l'espace et tous les méandres de
-l'impossible.</p>
-
-<p>C'est un dialogue sans «Bonjour. Il y a des
-siècles que nous nous sommes vus. Comment
-allez-vous ce matin? Qu'il fait beau», et autres
-néants, polis.</p>
-
-<p>D'abord nous ne nous voyons pas. Nous savons
-que nous allons mal et qu'il fait le temps de
-désespérance, le temps des limbes et de la
-deuxième mort.</p>
-
-<p>Et c'est un dialogue comme usé, une musique
-dont on perd une partie, un nuage de paroles
-et un sourire mélancolique qui pleure des mots.</p>
-
-<p>&mdash;Imaginais-tu qu'on pût autant souffrir?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne souffre pas. Je ne souffre pas du
-tout. J'attends...</p>
-
-<p>&mdash;Qu'attends-tu?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Toi!</p>
-
-<p>&mdash;Moi? moi je ne t'attends plus. Ah! chérie,
-chérie, je ne sais plus si tu m'aimes...</p>
-
-<p>&mdash;Je t'aime. Je ne veux pas me l'avouer,
-quand j'interroge la pauvre femme que je suis,
-que je suis devenue, quand je m'interroge
-comme je crierais, humblement. Je ne veux rien
-me rappeler de toi, ni la couleur de tes yeux
-ni le goût de tes baisers parce que me voilà une
-pauvre femme de terreur, une pauvre forme
-humaine ployant sous des malaises, sous des
-préjugés aussi, sous des remords, parce que je
-fuis ma magnificence amoureuse, ma tendresse
-en fleurs et le merveilleux épanouissement de
-ma nature passionnée. Je veux être&mdash;je suis
-hélas!&mdash;une pauvre femme qui s'enferme
-en un linceul de médiocrité, qui a peur de sa
-tristesse et de ses souvenirs et qui cherche le
-Léthé où jadis était le ciel; je me fais faire par
-le temps, par les heures, ces ouvrières de vieillesse,
-un uniforme de résignation. Mais il y a en
-moi, il y a, me dépassant, si grande, si furieuse,
-immense, désolée et frénétique, une autre femme
-qui se lamente, les yeux ardents et dont les seins
-se cabrent, une femme qui se dévêt pour se
-rappeler ta nudité, une femme qui se regarde
-dans un miroir pour trouver sur le reflet de son<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span>
-corps, en profondeur, tous tes baisers, toutes
-tes caresses, les chairs où tu t'appesantis, de
-tes lèvres, de tous tes bras, de toute ta poitrine,
-et de tout ton c&oelig;ur, les chairs où tu erras léger,
-du souffle de ton âme, les chairs aussi où tombèrent,
-par hasard, quelques-unes de tes larmes,
-une femme qui fut, qui est ta femme. Mon petit,
-mon petit, tu ne me vois pas; j'ai les paupières
-baissées, je suis étendue sur une chaise longue,
-je ne lis pas, je ne réfléchis pas, je ne rêve pas;
-je m'abandonne, je m'abandonne à la femme
-que je fus, à la femme qui fut ta femme, à ma
-passion, à mon ardeur, à ma grandeur. Qu'elle
-m'emporte, en sa course de lumière, en son tourbillon
-de feu. Qu'elle m'emporte sur la rivière,
-sur l'océan de ses larmes, de mes larmes jusqu'au
-lac de tes larmes, jusqu'à l'île de notre
-fatalité, de notre délice...</p>
-
-<p>&mdash;Et que nous dirons-nous, chérie? Il y a si
-longtemps que nous nous sommes vus! Tant de
-jours sont tombés sur notre éloignement! Tu te
-souviens de mon petit calendrier de soldat sur
-lequel je rayais naïvement les jours où nous
-n'avions pu nous aimer, ne nous étant pas vus.
-Je croyais que ces jours ne comptaient pas, que
-Dieu nous en devait d'autres en retour, plus
-longs, plus soyeux, plus lumineux, et je croyais<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span>
-qu'il nous les donnerait. Et maintenant les jours
-se suivent, se chassent semblables, tous à rayer.
-Et je suis méchant envers les jours, je les méprise,
-je les jette, je les déchire en des néants,
-des néants qui ont mal. Ah! les horribles jours
-où je ne t'ai pas, où je n'ai rien de toi, car jamais
-tu ne m'as écrit.</p>
-
-<p>&mdash;Et que t'écrire?</p>
-
-<p>&mdash;Ceci: Je t'aime encore, ou: Je t'aime, simplement.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ose pas.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est l'autre femme qui parle, ce n'est
-pas toi.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! Et je rêve sur tes lettres.</p>
-
-<p>&mdash;Tu les as, tu les as, chérie?</p>
-
-<p>&mdash;Oui. J'ai du courage pour toi, je n'en ai
-pas pour moi. J'imagine que mes lettres à moi
-ne valent pas la peine d'être écrites et que ce
-serait pour toi une joie moins aiguë, moins âpre,
-moins folle que tes lettres à toi, pour moi, et je
-réponds à tes lettres. En la torpeur qui me prend,
-qui me berce, je pétris mon mal et la trouble
-douceur de mon être, je pétris ma torpeur en
-des mots, en des phrases qui vont à toi et
-quand je me réveille, je suis, de très bonne foi,
-sûre de t'avoir répondu. Et tu n'as pas reçu ces
-lettres?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je les ai reçues; elles ont vibré et gémi en
-moi, mais je me suis défié et je n'ai pas voulu
-y croire. J'ai eu peur de moi.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as eu tort. Crois.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! qu'elles sont belles et tendres. Et comme
-elles se baignent et se dorent d'une auréole de
-douleur et de fatalité. Tu souffres, chérie, et
-l'on te fait souffrir. Tortoze...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas que tu en parles. Tu demandais
-tout à l'heure...</p>
-
-<p>&mdash;Tu détournes la conversation.</p>
-
-<p>&mdash;Je nous la ramène; parlons sérieusement.
-Tu demandais tout à l'heure ce que nous
-dirions en nous retrouvant. Nous ne nous dirions
-rien. Nous irions l'un à l'autre, en pleurant.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons tant pleuré!</p>
-
-<p>&mdash;Nous pleurerions encore et tant et tant,
-nous nous embrasserions et nous nous aimerions
-en pleurant, sans nous en apercevoir. Et
-nous pleurerions tant pour n'avoir plus à pleurer,
-plus de larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut toujours avoir des larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! sois tranquille! Et nous dormirions
-ensemble parmi nos larmes et nos baisers, nous
-dormirions d'un long sommeil qui nous ferait
-des yeux neufs pour nous mieux voir et une<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span>
-âme neuve, des doigts neufs, d'un beau sommeil
-d'enfant et de dieux.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin! car tu te rappelles? nous n'avons
-jamais dormi ensemble. Nous avons tâché à nous
-donner un instant le leurre du sommeil mais ce
-n'était qu'un essai, une mascarade, une ambition
-de sommeil. Et le sommeil ne s'imite pas. Ah!
-chérie, viens t'endormir, viens, je t'attends, viens,
-mon amie. Nous aurons les beaux palais du
-sommeil et ses larges routes, ses déserts moelleux
-et ombrés. De n'avoir pas dormi depuis des
-jours et des jours, j'ai soif de sommeil avec toi.
-Et de pleurer solitaire, j'ai soif de pleurer avec
-toi. Et il me faut tes larmes pour chasser mes
-larmes, il me faut des larmes fraîches et amies.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as beaucoup pleuré?</p>
-
-<p>&mdash;Je pleure.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut pas pleurer: tu me prêches le
-courage, et tu pleures!</p>
-
-<p>&mdash;Je pleure pour attendrir Dieu, pour qu'il
-te permette du courage et de l'orgueil. Je m'humilie
-pour que tu sois moins humble, pour
-rompre l'équilibre et pour que tu retrouves en
-mes larmes l'énergie, la furie qui te manque.
-Et je pleure aussi parce que ça me fait du bien
-et parce que j'ai mal, chéri.</p>
-
-<p>Et je pleure de tous mes yeux, de mon c&oelig;ur<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span>
-et de mon ventre qui se plisse en des sanglots
-et en de demi-sanglots.</p>
-
-<p>&mdash;De ton ventre?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui! tu ne sais pas! mais mon ventre
-souffre comme le tien, parallèlement.</p>
-
-<p>&mdash;C'est fou.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai. A des moments, de plus en plus,
-depuis que le temps passe, je me sens tiré à toi,
-de toute ta faiblesse, de ta lassitude, de ton
-néant. Je n'ai plus de mal localisé mais je reste
-couché, malade, de toi, comme toi. Et <i>il</i> me parle
-de toi.</p>
-
-<p>&mdash;Qui?</p>
-
-<p>&mdash;Le petit.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas encore un petit.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je le sais bien, chérie, je le sais trop. Il
-ne ressemble même pas à une grenouille, il a l'air
-de danser et il est roide, se détendant à peine
-en des ruades électriques, il a une tête énorme,
-des bras comme des ailerons, un corps sans
-articulations, sans viscères.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tais-toi, tais-toi!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? il est à moi: il me fait souffrir.
-Je suis père.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi?</p>
-
-<p>&mdash;Les femmes sont mères: c'est entendu,
-c'est une La Palissade, c'est une fonction, mais<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span>
-jamais les hommes ne furent pères. Ils ne sont
-pères qu'après, quand il n'y a plus à avoir
-mal, quand il n'y a plus l'&oelig;uvre de gésine, quand
-il n'y a plus de danger dans la chair, quand il n'y
-a plus que les molles et inoffensives inquiétudes
-morales. Moi, je suis père, comme j'aurais été
-mère, si j'avais été femme, de tout moi, de mon
-ventre, de mon sang et de ma chair, de mes
-entrailles contractées et saignantes, de mon
-mal de c&oelig;ur, de mon mal de tête, de mes évanouissements
-et de mes nausées. Et je souffre
-volontairement&mdash;et tant, tant! Je souffre surtout
-de si loin! J'espère que je prends une
-partie de ton mal, la plus grande&mdash;car je
-souffre beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;Il me reste de ta souffrance, mon ami.</p>
-
-<p>&mdash;Mais moi, j'en mourrai.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! non! Je t'ai déjà dit que chez toi,
-femme, c'est une fonction, mais être père,
-comme je l'entends, comme je le suis, c'est une
-coquetterie, un sadisme. On en meurt&mdash;et
-c'est justice. On n'en est jamais mort jusqu'ici
-parce que je suis le premier à être père de
-cette façon-là. Et je blasphème. Pardonne-moi
-d'avoir parlé ainsi de toi, de moi, de notre chère
-vie et de ma chère mort.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ne meurs pas!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi vivre? Tu n'as pas voulu venir à
-moi. Tu imagines bien, n'est-ce pas, que je ne
-m'accommoderai plus jamais de nos minutes
-adultères, de notre volupté de fraude, morcelée
-et hagarde, qu'il me faut ta chair, ton être,
-toutes tes heures, qu'il faut que tu sois ma
-femme, pour moi et pour le monde. Et tu ne le
-peux pas. Je crois que cet enfant, notre mal,
-nous cracherait à la face nos baisers, volés
-dans un coin, nos baisers d'êtres stériles.
-Regarde autour de nous: ce ne sont qu'adultères.
-Adultères inutiles qui réussissent, qui
-s'imposent et qui s'imposent sans brutalité, qui
-s'insinuent, qui se font accepter, qui se font
-recevoir. Les gens ferment les yeux&mdash;comme
-en une chatouille&mdash;et ça dure, telle une plaisanterie
-trop longue. Nous, nous n'avons pas été malins;
-nous ne savions pas: nous avons déshonoré
-l'adultère, puisque nous en avons fait une
-chose jeune, pure, passionnée et sainte. Nous
-savons maintenant, et, n'est-ce pas? nous ne
-voulons rien savoir. Subirons-nous que, en des
-dîners, on nous place l'un à côté de l'autre
-comme la pièce de résistance du scandale
-quotidien, du scandale de chaque soir, du scandale-apéritif
-et du scandale-réginglard?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je te veux.</p>
-
-<p>&mdash;Viens!</p>
-
-<p>&mdash;Je viendrais le ventre en avant.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! viens, chérie: il en est temps encore et
-je ne mourrai pas. Le ventre en avant! Mais
-c'est là que s'est tapi, que s'est réfugié notre
-amour, et c'est de là qu'il t'emplit, qu'il m'emplit
-la tête, le c&oelig;ur et l'âme. Et cet enfant me
-parle, de ton ventre, de mon ventre, d'une voix
-intime, d'une voix secrète, d'une voix sans
-humanité, sans réalité, toute divine, toute
-d'ailleurs,&mdash;et tellement de nous! Il me dit:
-«Tu ne penses pas assez à elle. Tu y penses
-comme à ta maîtresse, tu ne la vois pas, tu ne
-l'aimes pas en soi. Elle est si belle, si douce, si
-lente, d'une beauté qui s'élève peu à peu et qui
-est prenante, sans rien faire pour cela, en passant,
-d'une beauté de prédestination et de
-charme, de majesté pas appliquée et de simplicité
-glissante. Elle a les yeux les plus vrais du
-monde qui vont au fond des choses et des gens. Et
-vous êtes à moi tous les deux, profondément,
-totalement: vous ne vous penchez même pas sur
-moi, je vous tire à moi, je vous prends, je vous
-ai pris, je vous garde.»</p>
-
-<p>«Et je dis au petit enfant:</p>
-
-<p>«Tu ne sais pas: nous ne sommes pas à<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span>
-toi, nous ne sommes pas l'un à l'autre. Nous
-sommes des étrangers et étrangers pour toujours
-parce que nous avons été l'un près de
-l'autre, à des moments. Et nous devons avoir
-des remords, pour le monde et pour nous&mdash;et
-oublier.»</p>
-
-<p>«L'enfant dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Et m'oublier moi aussi?</p>
-
-<p>«&mdash;Petit enfant, petit enfant, c'est là bien
-autre chose. Je n'ai même pas à t'oublier, il faut
-que je renonce à tout toi, depuis les pâles instants,
-où, dans la brume créatrice et la brume
-hésitante, je pensais à toi et à ta mère, ensemble.
-J'ai été sacrilège en te faisant: j'aurais dû te
-laisser faire par un autre bien et légitimement
-déterminé. Tu eusses dû être de lui, ou ne pas
-être. Et tu es de lui. Je suis un misérable, un
-bouffon&mdash;le bouffon fécond&mdash;le voleur qui
-donne, je t'ai abandonné d'avance, j'ai fraudé,
-j'ai trompé, j'ai été larron d'honneur et de chair.
-Et, écoute bien, petit, petit: voici deux êtres
-jeunes qui se sourient parmi la vie; leur jeunesse
-est harmonieuse, ils désirent une existence
-de labeur et de joie, ils sont harmonieux
-en eux et pour eux et pour le monde aussi: ils
-sauront recevoir, seront une intimité profonde
-et haute et seront, aussi, un milieu charmant,<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span>
-c&oelig;ur et décor&mdash;et ce sera le bonheur et ce sera
-la joie et ce sera délicieux, aimable, eh bien!
-c'est impossible! Situation violemment rompue,
-qui ne peut se régulariser, crime à deux bouches!
-Pauvre petit! pauvre petit! tu ne me connaîtras
-jamais!</p>
-
-<p>«Si je te disais plus tard: «je suis votre père»,
-tu aurais le droit de me répondre, comme dans
-les pièces à succès, «ce n'est pas vrai&mdash;et
-vous êtes un misérable!» Et je suis stérile,
-par dignité puisqu'on a fait du mot: <i>honneur</i>,
-le contraire du mot <i>c&oelig;ur</i>. Il est plus simple de
-mourir, de mourir de toi, mon petit: comme
-ça, tu n'auras rien à me reprocher.»</p>
-
-<p>Viens-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Je viendrai!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu viendras, n'est-ce pas, comme tu
-es venue, tu me marchanderas des instants et
-tu auras peur et nous recommencerons notre
-vie de forçats condamnés à temps, condamnés
-à n'être condamnés qu'à temps. Je veux la perpétuité
-de la peine. Et cet enfant n'est, n'aura
-été qu'un accident! et mes cris et mes douleurs
-de bête esseulée, de bête enragée en un veuvage
-saignant, ç'aura été des mois. Eh! non! chérie!
-je suis plus fier. Je te veux toute, je te veux nue
-à jamais, pouvant rester nue, n'ayant pas<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span>
-besoin de remettre tes vêtements, de t'irriter
-sur des cordons et te chaussant de souliers pour
-ne pas te commettre en une lutte inégale, avec
-des boutons de bottines! Te rappelles-tu tes
-craintes? Lorsque tu redoutais un heurt à la
-porte, et une irruption de gens de loi, tu disais:
-«Je mourrai&mdash;ou alors il faudra que nous restions
-deux jours couchés ensemble.» Ce ne
-sont pas les gens de loi qui sont passés, c'est le
-monde, c'est la mort, c'est tout, je t'ai gagnée,
-à la force de ma souffrance et nous devons rester
-couchés ensemble des jours, des mois, des
-années.</p>
-
-<p>&mdash;Toujours?</p>
-
-<p>&mdash;Toujours. Il y a des imbéciles qui croient
-qu'on ne doit sortir d'un bail à vie que pour de
-petits baux résiliables à volonté. Ils appellent ça
-l'union libre! c'est le baiser qu'on peut interrompre,
-le baiser au milieu duquel on peut s'arrêter, et
-le baiser, chérie, est un et indivisible&mdash;et on ne
-peut s'évader d'une éternité que pour une autre
-éternité. Et j'ai si soif de ton toujours, de ton
-à jamais: tu es ma vie et mon éternité. Et tu
-ressembles à Marie-Louise, tu ressembles à une
-Jeanne de Brabant qui épousa un Wenceslas de
-Bohême, et qui dort au ch&oelig;ur des Chartreux
-de Bruxelles. Et tu ressembles à tout ce qui est<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span>
-de la grâce, à tout ce qui est de la fatalité. Tu es
-mélancolie et je me reproche les rires. Ta
-figure s'élève sur un champ de tristesse et de
-douceur, et tu sors de la légende et des cieux
-pour m'y ramener par la main.</p>
-
-<p>&mdash;Mon chéri, comme tu es triste, comme je
-t'aime! Tu n'as pas peur de devenir fou?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! être fou, c'est le rêve! mais être tout
-à fait fou, toujours. Et mon ambition ne va pas
-jusque-là.</p>
-
-<p>&mdash;Tu avais de telles ambitions, une telle
-ambition! Et je t'ai tout enlevé.</p>
-
-<p>&mdash;Je te remercie, chérie. Tu m'as détourné
-du faux chemin où je m'étais engagé, où je
-m'étais engorgé. Tu m'as guidé des âpres
-routes de montagnes à des sources, à des
-ombrages, à des couchers du soleil, à l'ombre
-chaude. Tu as fait de ma vie qui voulait être
-une aventure, une belle aventure, la belle aventure.
-Ma vie voulait être une épopée, une
-épopée trouble, avec du Machiavel, tu en as fait
-une chanson. Tu m'as révélé l'amour, tu m'as
-enseigné la douleur. Je sais tout maintenant&mdash;et
-je puis mourir.</p>
-
-<p>&mdash;Encore?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas de ceux qui s'arrêtent au
-beau milieu de leur mort. Selon le mot de<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span>
-G&oelig;the, je consens à mourir et c'est un long
-consentement, un ferme consentement qui
-s'obstine, qui ne se reprend pas.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, et moi?</p>
-
-<p>&mdash;Tu me pleureras et tu me demeureras
-fidèle. Et puisque ça m'amuse de mourir!
-J'aurais pu rompre net notre histoire, la travestir
-en anecdote&mdash;et continuer. J'aurais pu
-m'établir professionnel de l'adultère comme
-Canette, comme tant d'autres et m'échapper
-de la barque bleue d'amour qui sombre, en
-nageant vers d'autres barques, vers de grands
-bateaux, que sais-je? Je me suis cramponné à
-la barque qui sombrait. Je m'y suis attaché
-sans penser à rien, en rêvant. Il n'y aura
-pour m'avoir vu que Dieu et les étoiles&mdash;et
-toi qui vivras pour te souvenir. Et ne sois pas
-jaloux des Naïades qui me recueilleront au fond
-des eaux: je ne ferai point attention à elles,
-tes yeux clos sur l'image intime de la beauté,
-consumé de la fièvre que...</p>
-
-<p>&mdash;Mon chéri, tu dis des bêtises. Je t'aime, voilà
-tout, je t'aime et j'ai mal, ce n'est pas compliqué.</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, j'ai mal et je t'aime, mais
-vraiment, j'ai mal, j'ai très mal.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>... Notre conversation n'est plus qu'un murmure:<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span>
-les paroles se perdent en route, les
-paroles se brisent et nous ne pouvons nous
-embrasser dans l'air, à travers l'espace. Et je
-sais bien pourquoi nous ne nous entendons
-plus: c'est que chacun de nous ne parle plus
-qu'à soi, à son mal et à ce fantôme indistinct,
-à ce clair fantôme, à cette bulle subtile d'avenir
-qu'est, qui sera notre enfant et que chacun de
-nous, avarement, jalousement, berce sur ses
-genoux à soi, berce en soi, dont chacun de nous,
-étroitement, se berce, dont elle et moi nous
-berçons notre mal et à qui nous demandons des
-rondes d'ailleurs, des rondes d'avant et des
-rondes d'étoiles pour étourdir notre regret et
-notre désir, auquel nous demandons quelques
-histoires et quelques mots d'ailleurs pour quand
-nous nous en irons, pour n'être pas trop
-dépaysés dans le pays d'ailleurs, pour savoir
-nous y tenir, pour savoir de quoi parler. Et
-nous t'embrassons, petit enfant, du baiser que
-nous nous destinons pour le jour de jamais où
-nous nous retrouverons, de ce baiser qui nous
-emplit, qui nous consume, qui nous dessèche,
-qui nous tue et qui demeure en nous, pour
-grandir, terrible.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="II-V" id="II-V">V</a></h2>
-
-<h2>LE LIT DE LARMES</h2>
-
-
-<p>Autour de moi se lève la horde des gens qui
-m'ont aimé et qui ne m'aiment plus, qui ne
-m'ont jamais aimé, qui me haïrent depuis
-toujours, qui m'envient, les pauvres! qui
-me craignent&mdash;pauvre de moi!&mdash;ou qui me
-détestent tout simplement parce qu'ils sentent
-en moi de la vie encore!&mdash;et une âme. Il en
-est dont j'ai trompé les espérances, il en est
-dont j'ai déjoué les calculs et il en est aussi qui
-me sont sympathiques et pitoyables.</p>
-
-<p>Ils ont l'air de se relayer, de me faire un
-mur d'horreur, une escorte de méchanceté et
-j'ai l'air de ne pas les voir: c'est que par delà
-leur troupe, par delà le masque mauvais qu'ils
-imposent à la vie, à travers le brouillard insidieux
-qu'ils jettent sur la ville, je ne veux
-regarder qu'une petite lumière tremblante, la
-lumière de notre amour.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span></p>
-
-<p>Je veux y réchauffer mes doigts vieillards et
-ma bouche gercée, mes yeux glacés et mon
-c&oelig;ur radoteur. Je veux m'éblouir, m'aveugler
-de sa misère, de sa maigre clarté. Brille-t-elle
-encore, ma lumière, la lumière de notre amour?
-Chérie, tu ne peux pas me voir traverser Paris
-sur les impériales des omnibus. Tu ne peux
-voir à mes côtés, me gênant, m'écrasant de
-leurs hanches, les gens qui m'en veulent, qui
-me veulent du mal et les gens aussi qui me
-sont ennemis parce qu'ils ne me connaissent
-pas et que je n'ai pas une tête humaine.</p>
-
-<p>Tu ne sais pas ce que sont ces jours qu'on
-traverse sur une impériale d'omnibus, qu'on
-traverse en musique, avec des bruits de
-prolonges d'artillerie et de corbillards grinçants,
-ferrés, épileptiques. Et peut-être ne sais-tu
-plus ce qu'est, ce qui fut la lumière de notre
-amour? Je m'en éblouis, je m'en aveugle, sans
-être bien sûr de l'apercevoir, je la crée de toute
-ma faiblesse, de toute ma désespérance. Et elle
-me brûle, elle me consume de son leurre, de
-son irréalité parce que c'est si près de moi
-qu'elle brûle, parce que c'est en moi qu'elle
-brûle, parce que c'est de moi, de moi seul
-qu'elle se nourrit.</p>
-
-<p>Torche pâle qui dort parmi l'or du printemps,<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span>
-flamme pâle qui râle, tu agonises, n'est-ce pas?
-et tu t'éteins, tu t'es éteinte sous des soupirs?
-Pourquoi je dis cela? Parce que j'ai une preuve:
-je ne puis plus pleurer.</p>
-
-<p>Les larmes qui ont été mes dernières amies,
-les larmes qui ont été notre dernier lien, ces
-larmes, cette humide et lente communion de
-deux êtres, les larmes qui, en leur ruisseau,
-emportent mollement les fleurs tristes de tendresse,
-les fleurs des fiançailles fidèles, les
-larmes m'ont fui comme tout m'a fui et se sont
-réfugiées chez des infortunés plus heureux.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>J'ai passé quinze jours où je pleurais à propos
-de tout. Les livres que j'ouvrais dans mon
-lit, d'une main morne, les mots noirs sur
-lesquels je voulais traîner mes yeux pour
-oublier un instant ton cher fantôme d'argent
-profond, ces livres, ces mots se mettaient à
-vivre, de par ta vertu féconde, m'émouvaient
-de par ta vertu d'émotion et je t'y retrouvais
-cachée et je t'y retrouvais couchée, me souriant,
-m'appelant, me regrettant.</p>
-
-<p>Ces livres, ces mots que je tenais dans ma
-main s'enfonçaient dans les plus chers lointains,
-se nuançaient des pires infinis et ces mots me
-sautaient à la gorge, au c&oelig;ur et t'offraient à<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span>
-moi, pas très proche, belle et inaccessible&mdash;et
-mienne. Des mots naissaient sur les pages:
-les mots «promis», «promise», «femme»,
-«mère», «maîtresse», «malheureuse», des
-mots rares qui étaient à nous quand nous étions
-l'un à l'autre et des mots de vulgarité que nous
-faisions entrer dans des ciels d'élégance. Je
-laissais se fermer le livre qui m'avait permis
-cet émoi quotidien, cet émoi matinal, ces
-larmes qui coulaient au bord de ma journée et
-je pleurais un peu, beaucoup, sans livres, pour
-toi, pour moi, pour rien; c'étaient des larmes
-où tu te mirais, sans le savoir, chérie! des
-larmes qui se magnifiaient de ton reflet, des
-larmes qui me donnaient de la confiance en
-l'avenir, des larmes qui me rendaient du courage.
-Et je m'en allais chercher d'autres larmes.
-Ah! j'en trouvais par les chemins! C'étaient les
-chemins que j'avais pris jadis pour aller à toi&mdash;et
-qui me rappelaient tout de toi&mdash;et tes
-discours.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tu as aimé à me dire, à te dire que notre
-amour était un grand amour, que nous nous
-aimions plus et mieux que les autres, par-dessus
-les autres, que nous avions mis en notre amour
-la somme d'ardeur et de pureté qui emplit l'univers.<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span>
-Les amants de tous les temps et d'avant
-les temps s'étaient aimés pour nous, vers nous
-et c'était une chaîne d'amour à laquelle des
-anneaux s'étaient ajoutés, sans fin, une chaîne
-de baisers à laquelle des baisers s'étaient unis
-d'instant en instant, une chaîne de foi, de fraîcheur,
-de fièvre qui nous liait, qui épaississait sa
-lumière et son secret, son immensité légère, sa
-claire richesse autour de notre foi, de notre
-fièvre, de nos baisers.</p>
-
-<p>Tu me disais: «S'ils savaient (ils, c'étaient
-ceux qui nous faisaient du mal, les noirs auteurs
-de lettres anonymes),&mdash;s'ils savaient comme
-nous nous aimons, ils auraient honte.» Tu
-ajoutais: «Ah! nous nous aimons bien» et,
-simplement: «S'ils savaient, si l'on savait!»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et c'est fini et je ne puis plus pleurer. J'ai
-recherché mes larmes sur les routes où je les
-avais perdues et j'ai cherché aussi les discours
-d'hier, tes discours, chérie, que j'avais rafraîchis
-et retrempés de mes larmes, mais j'ai le
-c&oelig;ur sec, roide et d'une fièvre sèche et dévorante.</p>
-
-<p>Les journaux m'ont jeté ce matin des récits
-de banquet, le récit d'un banquet où l'on a fêté
-Tortoze, où l'on a «arrosé» et consacré sa<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span>
-rosette nouvelle d'officier de la Légion d'honneur.</p>
-
-<p>Il est la plus jeune rosette de France.</p>
-
-<p>Le discours du ministre du commerce a été
-à la fois cordial et éloquent,&mdash;et c'était entre
-hommes. Et ça me rappelle un autre banquet,
-le banquet du ruban rouge, du simple ruban,
-où je vis pour la première fois ta femme, Tortoze.
-Tu es promu officier en dehors du temps,
-avant l'âge. Je n'y étais pas.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je veux me réfugier en ma chambre, en ma
-chambre-tombeau, en ma chambre-souvenir.</p>
-
-<p>Il y a quelqu'un!</p>
-
-<p>Il y a quelqu'un chez moi!</p>
-
-<p>Elle peut-être.</p>
-
-<p>Je m'attends tellement, chaque jour, en ce
-chez moi et en l'autre chez moi, à te trouver, à
-tomber sur toi, à te voir jaillir à moi, chérie!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et j'entre comme un fou.</p>
-
-<p>Écroulée au pied de mon lit, un bras sur
-ma couverture rouge, ployée, brisée, s'abandonnant,
-la face molle, et méconnaissable, à la
-fois vide, incroyable de lassitude et faiblement
-épileptique, une forme zigzague et flageole,
-c'est lui, lui, Tortoze!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span></p>
-
-<p>Comment a-t-il pu entrer? Peu importe. Il est
-ici.</p>
-
-<p>Et je ne puis que le voir.</p>
-
-<p>Qu'en vais-je faire?</p>
-
-<p>Il s'offre!</p>
-
-<p>Non!</p>
-
-<p>Il défie!</p>
-
-<p>Il menace!</p>
-
-<p>Lève-toi, lève-toi, misérable! Je n'ai pas
-osé songer à toi depuis des semaines et des
-mois parce que j'avais peur de voir se lever,
-d'un coup, toutes les souffrances, toute la souffrance,
-les mortifications, les tortures que tu
-infliges à Claire, parce que tu étais le bourreau
-et le démon, et tu viens toi, ses larmes, tu
-viens toi, injures, tu viens toi, Mort.</p>
-
-<p>Misérable! Tes affaires te rappelaient à Vichy,
-à Marseille, ailleurs et tu es resté à Paris, en
-travers du lit de Claire, étroitement, atrocement,
-tu l'as gardée, tu t'es acharné, tu as été le couteau.</p>
-
-<p>Lève-toi! Va-t'en! Je t'ai toujours détesté.
-Il a fallu que Claire passât par toi pour me trouver.
-Elle me disait: «Quel malheur que nous
-ne nous soyons pas rencontrés il y six ans.»
-Elle avait tort. J'étais trop jeune. Nous ne nous
-fussions jamais rencontrés sans toi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span></p>
-
-<p>Tu lui as appris des dégoûts, des raffinements
-que je ne sais pas, tu l'as dépravée légalement,
-tu l'as usée, tu l'as ennuyée, tu l'as
-obsédée.</p>
-
-<p>Et elle t'aimait, et elle t'aime, elle t'aime
-encore. Tu survis à notre amour, tu survis à
-son c&oelig;ur, tu me survis, tu survis à notre éternité.</p>
-
-<p>Je vais te crier tout cela. J'ouvre la bouche:</p>
-
-<p>«... Tortoze!» dis-je...</p>
-
-<p>Mais tu me fermes la bouche, tout de suite.</p>
-
-<p>Tu ne te lèves pas, mais tu lèves un peu
-vers moi ta face molle et tirée, noyée, ravinée,
-ta bouche enfoncée, ta lèvre qui tremble, tu
-te laisses contempler un instant en ton navrement,
-en ton horreur, puis, de ton bras qui
-rame, tu indiques le lit, le lit au pied duquel tu
-t'évanouis longuement et tu fais hésiter vers
-moi deux syllabes lentes et espacées:</p>
-
-<p>&mdash;Là... là...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ah! j'ai mal et j'ai plus mal.</p>
-
-<p>Je ne me suis pas obstiné en mon discours.
-Et toute la folie de mon amour, tout mon orgueil,
-tout mon c&oelig;ur m'ont abandonné devant
-toi, je ne me suis plus souvenu de moi, du tout,
-et je n'ai plus vu que toi et comment tu es ici.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span></p>
-
-<p>Ces gens qui t'ont félicité, qui ont parlé et
-souri sur toi, qui t'ont attaché la gloire à
-la boutonnière et au dos, qui t'ont loué dans ta
-vie et dans ton être, ces gens t'ont fait plonger
-plus atrocement en toi, en ta solitude, en ta
-déchéance, en ton malheur. Te voici, chancelant
-après les derniers compliments et les dernières
-étreintes, ne sachant où aller, fuyant même
-le lupanar obligatoire et officiel et te fuyant
-toi-même. Te voici mordu de la pire humiliation
-et voulant y courir, pour mieux oublier la
-brûlure de ta gloire et l'ironie de ton apothéose,
-te voici, te ruant, contre la raison, contre la
-loi, à travers les pièges des policiers et de la
-propriété privée, en ce domicile que tu ne connaissais
-pas.</p>
-
-<p>Tu ne l'éventres pas de ta folie. Tu refermes
-la porte, ou presque, et, tranquillement, tu te
-déchires, de haut en bas et tu pleures, tu
-pleures.</p>
-
-<p>Il y a des heures et des temps que tu es là;
-ton frac froissé, poissé de larmes, te donne un
-faux air de domestique, en cet après-midi. Et
-tu es un esclave en effet, l'esclave, le servant
-de ta douleur, de ma douleur aussi et de la
-douleur totale, de la grande douleur du monde.</p>
-
-<p>Ah! ta pauvre face, Tortoze!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span></p>
-
-<p>Tu n'inventes plus et tes idées se brouillent
-et ton cerveau se perd à vouloir imaginer, dans
-un passé si proche, ton malheur.</p>
-
-<p>Tu ne peux imaginer notre étreinte puisque
-c'est le délice et la beauté et que tu ne cherches
-que de la honte. Et je me sens une effroyable
-fraternité pour toi. Je me suis perdu en route,
-je me suis chassé à cause de mon orgueil et je
-ne vois que de l'horreur, où nous sommes côte à
-côte. Je veux te consoler.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous affirme...</p>
-
-<p>Mais j'ai tort de faire effort, de vouloir affermir
-ma voix. Tu arrêtes mes dénégations, mes
-protestations et&mdash;qui sait?&mdash;mes excuses.</p>
-
-<p>Plus affaissé, plus douloureux, plus tragique
-que jamais, si pathétiquement petit, tu rames
-de ton bras vers le lit, tu t'y agriffes, tu y
-cherches vainement des preuves et des meurtrissures,
-et tu hoquètes:</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>«Là... là...»</p>
-
-<p>Ah! pauvre homme! j'ai évoqué parfois ton
-foyer, ton ménage, cimenté de mes larmes, de
-mon sang, de tout moi et j'ai évoqué votre
-couple... Ah! Tortoze! et tu souffrais aussi et
-tu souffres.</p>
-
-<p>J'évoque maintenant une table que je connais,<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span>
-et où s'attablent des gens. Ce sont des maris
-qui ont perdu leurs femmes. Ces femmes n'ont
-pas été perdues pour tout le monde. Ils stagnent
-au bord de la quarantaine comme des crapauds
-au bord d'un marais avant d'y plonger, de s'y
-envaser et d'y disparaître. Des demoiselles
-viennent leur tenir compagnie, manger avec
-eux, les embrasser de temps en temps, en y
-mettant les dents. Et c'est le pire néant, la parodie
-de la volupté et la parodie même de la noce.</p>
-
-<p>Tortoze, Tortoze, je ne veux pas que tu
-t'approches de cette table-là. Tu me touches
-tellement que, vraiment, je te donnerais ta
-femme si tu ne me l'avais prise. Tu me l'as
-reprise toute. Il en reste ici, n'est-ce pas, et tu
-t'en rends compte, obscurément, profondément,
-sans pouvoir détailler, sans pouvoir préciser
-en ton intelligence précise d'ingénieur.</p>
-
-<p>Tu ne peux être malheureux d'une façon
-précise. Mais tu es si malheureux!</p>
-
-<p>Je me rappelle le discours que, en face de toi,
-lorsque je venais de la posséder pour la première
-fois, me tint de loin sur toi ma lointaine
-maîtresse. Je me rappelle la glose de vos fiançailles:
-tu vois ici quelque chose que tu n'as
-pas eue, des sensations, des rêves qui te débordent
-et tu te lamentes vers eux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span></p>
-
-<p>Je ne puis te les donner: je ne les ai plus, je
-ne sais plus, j'ai mal et tu as mal.</p>
-
-<p>Tu t'obstines: tu voudrais échafauder des
-reproches, tu voudrais en même temps ramasser
-ta misère et tu noies tes ongles, ta main dans
-le lit et tu t'embarrasses dans ta syllabe, dans
-ton cauchemar, dans tes deux lettres hagardes:
-«Là... là...»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Pourquoi ne pleurons-nous pas ensemble?
-Pourquoi ne nous penchons-nous pas ensemble
-sur ce lit qui est à nous, et où une vie qui est à
-nous aussi, à toi et à moi... mais il y a le respect
-humain qui te tient, qui me tient, même
-en ce moment.</p>
-
-<p>Il y a que, désorganisé, déboîté par la douleur
-depuis des heures, évadé de ta gloire, de ta vie, tu
-n'oses pas, tu ne voudrais pas me serrer la main.</p>
-
-<p>Il y a que j'ai honte et que je ne veux pas
-avoir honte, et que nous avons trop mal l'un
-pour l'autre.</p>
-
-<p>Mais j'ai une trop grande tentation de me
-jeter dans tes bras, de pleurer avec toi, de pleurer
-enfin, car je me suis retenu, car je n'ai
-pas pleuré, à cause que tu pleurais.</p>
-
-<p>Je vais pleurer ailleurs,&mdash;où je ne serai pas
-chez moi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span></p>
-
-<p>Je te fuis, je te fuis pour te faire plaisir car
-nous finirions, tout de même, par pleurer dans les
-bras l'un de l'autre, et tu ne me le pardonnerais
-jamais. Je te laisse la place, je te laisse ma
-chambre, je te laisse dans les pleurs et je vais
-vite, vite...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et je suis revenu le lendemain à cette place
-où tu avais pleuré: j'y suis venu pleurer à
-mon tour et je n'ai plus trouvé trace de tes larmes,
-mais sur le lit défoncé, un écrin s'ouvrait
-où, de larmes encore de diamants et d'or pâle,
-s'écartelait ta croix de la Légion d'honneur,&mdash;offerte
-par une souscription spontanée,&mdash;oubliée,
-reniée, vomie, qu'il me faut te restituer,
-te renvoyer, qu'il me faut, sans phrases, anonymement,
-comme si je te l'avais volée, te
-reclouer au c&oelig;ur.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span></p>
-
-
-
-
-
-<h2><a name="II-VI" id="II-VI">VI</a></h2>
-
-<h2>LIVRÉ AUX BÊTES</h2>
-
-
-<p>... De la musique, de la poésie et des plaisanteries
-traînent encore du salon aux cabinets de
-toilette, en tout cet appartement transformé,
-déguisé en salle de spectacle, des conversations
-de couloirs ont improvisé les couloirs et l'on rit
-comme entre des strapontins et l'on chuchote
-comme en des coulisses.</p>
-
-<p>Il y a un buffet, aussi, plaqué de verres de
-champagne et de gâteaux secs où des dames
-s'assoient, s'établissent, s'éternisent, sans boire,
-sans manger, pour bloquer les victuailles, pour
-protéger les consommations.</p>
-
-<p>Que suis-je venu faire en cette galère?</p>
-
-<p>Montrer ma tête tragique, mes yeux tombants,
-ma bouche cassée, exhiber ma fièvre et ma
-folie, faire toucher du doigt, d'un serrement de
-main, d'une poussée, ma faiblesse, mon épuisement,
-ma pâleur et ma colère.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span></p>
-
-<p>J'ai rencontré tout de suite celle que je cherchais,
-«l'autre», l'amie, Alice. Elle m'a serré
-la main, les paupières baissées sur des visions
-neuves et sur des visions plus anciennes, comme
-pour se rappeler tout à fait; elle a froncé son
-front, pincé sa bouche, balancé sa tête comme
-un oiseau, un oiseau de mauvais augure et elle
-m'a annoncé qu'elle avait des choses à me dire.
-Je l'ai implorée d'un ton bref, je les ai exigées,
-ces choses.</p>
-
-<p>Elle m'a demandé du temps, de l'isolement.
-Je lui ai fait un désert d'un regard, et elle a
-senti en ce même regard que des siècles tombaient,&mdash;qui
-ne tombaient plus. Elle a parlé&mdash;sous
-cent yeux, devant cent attentions,
-devant des hyènes qui flairaient un secret,
-devant des chacals qui happaient une douleur.</p>
-
-<p>Elle ne m'a rien appris: tout cela, je le savais,
-je l'avais deviné, ça m'était venu en mes hallucinations,
-en mes larmes: c'était une confirmation,
-brutale, apitoyée. Et je me suis accroché
-à cette messagère de mauvaises nouvelles, à ce
-courrier de tristesse, à cette courtière de deuils:
-je l'ai suivie d'une femme à peine connue à une
-femme inconnue, d'un député à un colonel,
-d'un chansonnier à un marchand; elle cherchait<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span>
-d'ici, de là, un mot affectueux, un compliment,
-un sourire à rendre; ombre noire, me tenant,
-me soutenant à sa robe claire, je l'escortais sinistrement,
-elle avait encore autour d'elle, parmi
-ces atmosphères nouvelles, parmi cette ambiance
-changeante, le souffle de mon amie, de mon
-aimée; elle avait, en cette fausse atmosphère
-de joie, en cette ambiance de gaieté, le relent
-de la désespérance de mon aimée, elle avait, en
-ces lumières, en cet appartement élargi, sur
-elle le reflet du coin sombre, de l'obscurité
-étroite où mon aimée avait pleuré avec elle, sur
-soi et sur moi.</p>
-
-<p>Va, petite femme, va, futile Alice, cueille
-des mots d'humoristes et des mots d'imbéciles,
-parle toilettes, parle littérature; les paroles
-restent sur toi que tu ne m'as pas rapportées,
-qui te dépassent de toute leur douleur qui te
-débordent de leur immensité de résignation, de
-désespoir et d'espérance, des silences aussi
-pleins d'amour, pleins de souvenirs et de mirages;
-je ne te quitterai pas, je m'enivre de cette
-auréole, de ce manteau tacite et fluide sur toi,
-sans t'effleurer; je chancelle, je suis sans force,
-je continue. Va toujours, petite femme, je n'ai
-pas pris tout ce que j'ai à te prendre. Mais ça
-viendra.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span></p>
-
-<p>Et des dialogues ont couru, ont fusé, se sont
-alanguis dessus, dessous, ont voulu aplatir et
-noyer mon chagrin,&mdash;et des camarades sont
-survenus qui m'ont voulu consoler, qui m'ont
-voulu divertir, qui ont voulu m'exiler de ma
-patrie d'horreur et de voluptueuse lamentation.
-Ils ont étalé leur amitié comme une nappe, ont
-placé dessus des friandises de récits, d'ironies,
-de diffamations, de courage et d'opinions hardies,
-ont organisé une dînette autour de moi et
-m'y ont convié.</p>
-
-<p>J'ai mangé du bout des dents&mdash;le c&oelig;ur ne
-mange pas&mdash;et j'ai ruminé mon affaissement,
-encore, toujours. On m'a laissé à moi-même, au
-néant.</p>
-
-<p>Et je suis retourné à toi, petite femme, qui
-errais parmi les salutations et les mots de passe&mdash;car
-tout le monde te connaît et te reconnaît
-ici, affreusement&mdash;et j'ai recherché entre
-ces mots, entre ces salutations, le souvenir
-secret, mon souvenir et cette odeur de larmes,
-d'ennui et de lâcheté envers le sort. Je l'ai retrouvée:
-je n'en étais pas assez ivre, je m'en
-suis enivré, tout à fait. Tu te glissais entre
-des chaises, tu t'occupais d'hommes et de femmes,
-et, bousculant ces hommes et ces
-femmes, bousculant la fête de ma fièvre et de<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span>
-mon horreur, de mon ivresse obstinée, de mon
-désir d'ivresse, impatient et alangui, farouche,
-je restais sur toi, happant férocement une indécise
-tristesse, une nuance de résignation, de
-révolte et de trouble espérance, un lointain d'élégie&mdash;qui
-n'étaient pas à toi.</p>
-
-<p>Et la fête se lâcha sur nous. Un tourbillon de
-plaisanteries, comme une pluie de cendres,
-s'élança, valsa, éclata devant ma douleur et ce
-fut le brouhaha galant, le tumulte discret des
-causeries mondaines: on m'avait volé mon
-dolent et cher souvenir.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Chérie, chérie, ne m'abandonne pas ainsi: je
-n'ai pas peuplé de toi ce salon trop plein, je ne
-t'ai pas assise sur une de ces chaises légères, je
-ne t'ai pas fait sourire aux endroits plaisants:
-je me suis reculé, je me suis hissé jusqu'à toi,
-là-bas, là-bas, et tu me laisses retomber, perdre
-pied de plus en plus et m'enfoncer en ce
-monde, en cette molle et grouillante foule qui
-parle, qui écoute, qui pense même&mdash;et qui
-n'est pas triste, en ce moutonnement de rires,
-en cette fuite de sourires, en ce néant joyeux,
-écrasant, absorbant.</p>
-
-<p>Chérie, chérie, il y a ici des hommes de talent,
-et ils ont du talent&mdash;ici. Ils disent, ils échangent<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span>
-les plus belles choses du monde: ce sont des
-silences où l'on savoure et où l'on achève de
-comprendre, c'est l'essor des sous-entendus,
-des insinuations, puis tout à coup un mot qui
-sort tout armé, qui griffe, qui jaillit, qui
-éclaire, tout ce qu'on appelle feu d'artifice, joute
-oratoire, esprit français, tout ce dont on fait le
-délice.</p>
-
-<p>Je sais, hélas! un mot qu'ils ne diront pas,
-un pauvre mot glacé et qui bat des ailes, un
-mot sans malice et sans éclat, un mot de banalité,
-un mot qu'ils ne ramasseraient même pas
-dans un petit bleu, le mot: «Chéri!» Mais ils
-ne sauraient pas le dire, Voix de salon, voix de
-théâtre, ce n'est pas la voix qu'il faut.</p>
-
-<p>Un monsieur tout à l'heure, s'est épuisé en
-imitations, il nous a restitué en leur naturel, en
-leur emphase, les meilleurs de nos comédiens
-morts et les plus éternelles de nos comédiennes
-en vie: il ne t'a pas imitée, mon inimitable
-amante, il n'a pas imité ta voix profonde et
-secrète, ta voix de c&oelig;ur, car il y a des voix
-de c&oelig;ur, comme il y a des voix de tête&mdash;et
-ça ne s'imite pas.</p>
-
-<p>Ah! c'eût été une profanation&mdash;et je la désire:
-entendre ta voix; entendre ta voix, chérie.
-Entendre ce mot, de ta bouche! Ah! qu'on me<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span>
-le donne, qu'on me le jette, qu'on m'en tue.
-Que le monsieur s'essaie à cette imitation. Un
-mot à dire, ce n'est pourtant pas difficile?</p>
-
-<p>Mais n'y pensons plus: d'ailleurs on n'imite
-plus, on ne dit plus.</p>
-
-<p>On parle. Ce sont des groupes rapides, des
-groupes sympathiques et ce sont, lâchées d'on
-ne sait où, envahissantes, agressives, des jeunes
-filles.</p>
-
-<p>Elles sont charmantes, naturellement, et fraîches
-et franches. Elles se laissent regarder et
-regardent. Et elles savent tout, en outre. Elles
-m'assiègent, me cernent&mdash;pourquoi? Parce
-que je suis du souvenir, du rêve, de l'horreur,
-qu'elles le sentent, de leur instinct flaireur et
-déterreur, et qu'elles veulent y remédier, de
-leur médiocrité.</p>
-
-<p>Autour de moi, Ahasvérus Canette effleure
-savamment la jalousie d'Alice, en prenant des
-airs penchés avec une adolescente dont, aujourd'hui,
-c'est le jour de sortie du Conservatoire.
-Et, farouche admirateur du dos d'une lente
-vierge, ce petit satyre de Capry le fixe, mais
-ne pouvant le fixer en face décemment, il troue
-la poitrine devant laquelle il s'est situé, pour
-atteindre ce dos, pour se tapir en ce dos, pour
-s'en enivrer et s'y perdre. Il le désire, il le possède,<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span>
-et c'est, en cette nuit qui s'achève, une
-atmosphère de volupté mondaine, de volupté
-immonde, courte, dépravée, à fleur de corsage
-décolleté en pointe&mdash;et j'ai à me lamenter là-dedans,
-à me désespérer en ce décor!</p>
-
-<p>Et j'ai de jeunes filles autour de moi qui me
-grignottent vivant, qui me dévorent, qui parlent
-littérature et sentiment.</p>
-
-<p>Je suis malade! je souffre et ce n'est pas
-d'elles que je souffre! je me souviens pour ne
-pas les regarder. Et j'ai aimé, j'aime d'un amour
-qui n'est pas de leur monde. Elles s'emparent
-de moi, prennent livraison de moi, s'offrent
-mes grimaces de douleur, mes étouffements,
-mon silence même qu'elles violent, auquel elles
-arrachent des mots. Et elles me tirent des généralités,
-des banalités, me font faire effort, me
-mettent en peine, me chassent de mon amour
-et de moi. Elles continuent avec moi des conversations
-qui s'engagèrent l'année dernière, et
-affectent de me croire le c&oelig;ur de les terminer,
-comme au temps où je n'avais pas de c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Et elles me gardent jalousement, en ce coin,
-lourd et glauque de vie, avide de nuit, elles
-contraignent mon immense désespoir, ma souffrance
-immense, mon immense besoin de solitude,
-mon dialogue qui reprend avec celle dont<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span>
-je viens d'entendre le nom et dont j'ai été si
-loin chercher le souvenir, en une autre.</p>
-
-<p>Et les voici qui parlent de celle-là même, sans
-savoir, par cet énorme instinct de mal faire et
-de faire mal.</p>
-
-<p>«Et votre pâle fiancée?» m'a demandé
-tout à coup une fille dont j'ignorerai toujours le
-nom. «Vous pensez encore à votre pâle fiancée?»</p>
-
-<p>J'ai le regard du vaincu qui se relève pour mourir
-et je me suis levé en effet, crevant de douleur
-et de douceur, et, pour ne plus penser à
-ces jeunes filles, mettant en un mot toute la
-méchanceté que je n'ai pas, la blessant, l'apeurant
-cruellement, vulgairement: «Mademoiselle,
-dis-je, il ne faut jamais parler d'elle. Ça porte
-malheur.»</p>
-
-<p>Et les jeunes filles songent, en sang, à des
-fiancés inconnus, les cherchent en cette salle,
-vont à Canette, à Capry, à d'autres, cependant
-que, délivré des bêtes, je m'en vais agoniser à
-ma guise, prisonnier de l'ombre chérie et prisonnier
-de la petite ombre qui me crispe et qui
-me sourit.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="II-VII" id="II-VII">VII</a></h2>
-
-<h2>L'APPRENTISSAGE DE LA MORT</h2>
-
-
-<p>Quand j'avais faim, jadis, il n'y a pas si longtemps,
-des gens, m'ont dit: «On ne meurt pas
-de faim». Je ne suis pas mort parce que, toujours,
-j'ai écouté ce qu'on m'a dit. Aujourd'hui
-et hier, les gens m'ont dit: «On ne meurt pas
-d'amour.»</p>
-
-<p>Et je ne meurs pas. Mais vraiment, ça y ressemble.</p>
-
-<p>Je dois en mon sommeil renouer violemment
-des relations avec la souffrance et je me réveille
-avec, au coin des lèvres, des fragments de
-dialogues qui ne furent pas, avec, aux coins des
-yeux, des morceaux de paysages que je ne vis
-pas, mal dégagé d'un suaire d'horreur et de la
-peau d'un autre être qui serait mal revenu des
-pays lointains, des enfers et du fond des lacs de
-cauchemars.</p>
-
-<p>Et, dès mon réveil, je me mets à être malade.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span></p>
-
-<p>C'est l'impression que j'ai tout le corps
-roidi mais d'une mauvaise roideur, molle,
-si j'ose dire, et cassante et d'une lassitude et
-d'une inconsistance! C'est non une pointe au
-c&oelig;ur mais le c&oelig;ur hérissé de pointes, hérissé,
-sans plus, saignant de petits filets de sang et
-zigzaguant, se noyant en une mer soudaine de
-larmes et ne voulant pas sombrer.</p>
-
-<p>Je me rappelle une chronique de M. de Stendhal
-où des assassins tuant sans amour d'ailleurs et
-longuement une triste veuve, lui demandent
-naïvement à chaque coup de poignard si le c&oelig;ur
-est atteint.</p>
-
-<p>J'ai ces poignards-là dans le c&oelig;ur. Ils me
-demandent eux-mêmes, car les poignards parlent
-le matin, s'ils touchent le c&oelig;ur. Et, ça dure,
-ça dure.</p>
-
-<p>A des moments, tout de même, je crois que je
-vais mourir, enfin.</p>
-
-<p>Mais mon c&oelig;ur fait le mort, simplement, puis
-s'éveille peu à peu, bâille, bée et recommence
-à saigner et à souffrir mille morts: je ne lui en
-veux pas de sa coquetterie dans l'agonie: il a
-mal, comme moi. Et rauques, des pensées, des
-souvenirs, des gémissements rôdent autour.</p>
-
-<p>Vous savez comment ça s'appelle: ça s'appelle
-la folie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span></p>
-
-<p>Ça consiste en des idées fixes autour
-d'une idée fixe&mdash;ou d'une image. Ce sont
-d'ailleurs des idées fixes qui bougent, qui dansent,
-c'est une ronde, une sarabande d'idées
-fixes, des mots qui reviennent, qui se suivent
-et qui m'étouffent en ma chambre trop étroite,
-et, au milieu, au bord, un élan vers mon épée
-qui sommeille toute droite et grave et qui
-se laisse regarder quand je la regarde, sans me
-donner un conseil et sans me déconseiller.</p>
-
-<p>Et, en ce cauchemar, c'est, comme un vomissement,
-des larmes qui s'arrêtent, qui me
-brouillent les yeux et qui refusent de jaillir.</p>
-
-<p>Je pleure en dedans.</p>
-
-<p>D'ailleurs, je me suis réfugié, je me suis
-terré en moi-même.</p>
-
-<p>Et je suis secret même pour moi. Je ne parle
-plus, je ne pense même plus, je suis le sarcophage
-désolé de moi-même.</p>
-
-<p>Et toi, chérie, je ne pense plus à toi. Je ne
-puis me représenter ton visage, tes traits, tes
-cheveux.</p>
-
-<p>Je t'ai en moi, si profondément! Je t'ai en moi!
-Je t'ai en moi! Et, tous deux, dans le mystère
-de mon enveloppe terrestre, en dedans, nous
-nous aimons, nous nous aimons, chérie, et si
-ingénieusement que je n'en sais rien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span></p>
-
-<p>Et c'est la fatigue, non l'absence, qui me tue.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Quoi qu'il en soit, je meurs,&mdash;et je meurs
-debout. Car je me lève et je vais par les rues et
-je m'enferme en mon bar ordinaire où passent
-de gentils camarades et des indifférents et des
-ennemis mais moins, parce qu'il fait chaud et
-que peu de gens sont encore à Paris. Pour
-mourir debout, je me couche sur un canapé et
-je m'évertue à ne pas penser, à m'anéantir,
-pour ne pas mourir de penser, de me souvenir
-et de rêver. Cette phrase peut ne pas paraître
-claire mais ce n'est pas ma faute, c'est la logique
-coutumière des hommes, ce sont les habitudes
-de souffrance et les principes de guérison.</p>
-
-<p>Toute la médecine est en cette plaisanterie
-(une plaisanterie dantesque) d'Ugolin mangeant
-ses enfants pour leur conserver un père. De
-même les agonisants affectent de ne pas se
-fatiguer pour avoir à se fatiguer ensuite et
-d'oublier leurs méninges, pour les retrouver,
-avec des béquilles, à l'heure pâle de la convalescence.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Aujourd'hui je suis plus malade. Voici dix ou
-douze jours atroces qui furent pour moi, l'un
-après l'autre, un néant épuisant, un néant<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span>
-évidé, une chaîne de néant, étroite. J'ai attendu
-le dimanche avec toute l'impatience que me
-permettaient ces jours affreux.</p>
-
-<p>J'ai encore la superstition du temps, des
-changements de lune et des retours de semaine.
-Dimanche, c'était un cycle nouveau, une ère
-qui s'ouvrait. Ç'a été le digne couronnement
-d'une semaine infâme. Et ça recommence ce
-lundi où, mourant, hâve, tragique, je descends
-les escaliers d'un omnibus, comme jadis on descendit
-du pilori.</p>
-
-<p>Je tombe sur Ahasvérus Canette.</p>
-
-<p>Il me tend sa lente main, s'informe de ma
-santé!&mdash;ma santé,&mdash;m'interdit d'être malade,
-d'une voix qui ronronne et m'ordonne de l'inviter
-à déjeuner, moyennant quoi il me donnera
-une bonne nouvelle.</p>
-
-<p>Une bonne nouvelle! Ce diable de Canette
-ne sera jamais sérieux. Est-ce que j'ai la tête
-d'un homme à qui on apporte une bonne nouvelle!
-La nouvelle est en retard, vieux!</p>
-
-<p>Mais je l'invite à déjeuner tout de même. De
-nous deux, il y en aura, de la sorte, un qui
-mangera.</p>
-
-<p>Et le cynisme de Canette est charmant. Il a
-été celui qui, sans raison, sans intimité, débarquait
-dans ma vie en grosses bottes d'importun,<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span>
-pour me demander sans préambule, des affiches
-illustrées pour son sergent quand il était soldat
-et des billets de théâtres, à tous les moments
-de son existence. Et, saluons la bienveillance
-des dieux: ces affiches, ces billets qu'on m'eût
-impitoyablement refusés si je les avais demandés
-pour moi, on me les accordait pour Canette,
-d'enthousiasme, par prédestination. Voici que
-Canette s'est dérangé de son bonheur; il est
-très fier, un peu attendri de sa promenade de
-pitié et il me considère, de sa face ronde, de
-son teint mat et bien reposé, de son appétit, de
-son soin d'ensemble d'amant en exercice et
-m'objurgue, la bouche pleine:</p>
-
-<p>&mdash;Guérissez, ça n'a pas de bon sens de se
-crever comme ça.</p>
-
-<p>Je ne me crève pas, je crève: c'est plus
-facile.</p>
-
-<p>Il me faut aller voir Alice qui a quelque
-chose à me dire. C'est vague et c'est un voyage&mdash;et
-c'est un spectacle dont je me passerais.</p>
-
-<p>Car voici des mois que, douloureusement et,
-après tout, involontairement, j'ai passé à épurer
-mon amour.</p>
-
-<p>Mon amour s'est dépouillé de tout ce
-qui pouvait, je ne dirai pas le souiller, mais
-l'alourdir: il est rare, il est sans date, sans âge,<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span>
-sans époque, saint. Je l'ai reculé de mon vide&mdash;en
-amour l'absence, comme les campagnes,
-compte double&mdash;jusqu'aux siècles et jusqu'aux
-infinis préséculaires où l'on aimait, sans savoir,
-avant de savoir ce qu'était la vie, où l'on aimait
-dans le chaos, avant la création, avant Dieu.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et Alice, c'est l'humanité, la mauvaise humanité
-de Claire. C'est l'histoire après la légende,
-la caricature de l'histoire après l'épopée, le
-procès-verbal après l'hymne. Alice, c'est le pendant
-raté d'un tableau sublime, la s&oelig;ur qui a
-mal tourné&mdash;avant, la compagne de chaîne qu'on
-retrouve dans les romans, après qu'on a oublié
-le bagne dans toutes les splendeurs, tous les
-triomphes et toutes les vertus. Elle me fera toucher
-du doigt la terre perdue alors que je suis
-déjà dans la terre promise et elle me chassera
-de mon ciel amer sans me rendre le délice aboli.</p>
-
-<p>Truchement menteur malgré soi, traducteur
-infidèle à son serment et à son assermentement,
-par habitude, héraut qui parle en latin de cuisine&mdash;ou
-d'alcôve. Oui, je sais, j'ai tort. C'est un
-oiseau, c'est un enfant et elle a des yeux de
-vierge. Trop blonde d'ailleurs pour être responsable
-et trop fine; martyre de vitrail qui marcherait,&mdash;mais
-elle marche.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span></p>
-
-<p>Et j'aime être seul comme je suis seul maintenant:
-il n'y a qu'Ahasvérus Canette en face
-de moi. «Allez-y, continue l'intéressant jeune
-homme, vous ne vous en repentirez pas.» Il
-se passe la langue sur les lèvres, un peu parce
-qu'il vient de boire&mdash;et pour se représenter ma
-joie et mon émotion. Mais il ne peut me donner
-d'éclaircissement. Il ne sait pas. Il saurait que
-ce serait la même chose: il vend du mystère.</p>
-
-<p>Mais à mon tour, je l'objurgue. Je ne sais pas
-si je vivrai encore demain: qu'il vienne ce soir
-me dire de quoi il s'agit.</p>
-
-<p>Il promet et va à ses affaires, je veux dire à
-ses amours en me contraignant,&mdash;ou presque,&mdash;à
-l'accompagner, oh! pas jusqu'au bout:
-deux ou trois rues seulement.</p>
-
-<p>J'aime mieux l'attendre. J'attends. Pourquoi?
-Parce que j'ai peur de moi, de la violence, de
-la sérénité, de la divinité de mon amour.</p>
-
-<p>Ces nouvelles l'assagiront, jetteront sur sa
-haute flamme l'eau du Simoïs, qui n'est que
-nostalgique et qui coule encore entre les terres.</p>
-
-<p>J'attends, car le moindre défaut de M. Canette
-est de se faire attendre: on met sa coquetterie,
-sa vanité, son ambition où l'on peut. Il y a
-même des pays spéciaux et personnels, si ce
-mot est décent en parlant de M. Canette, où<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span>
-M. Canette se retire pour attendre, attendre
-qu'on l'ait assez attendu, trop attendu, partout à
-la fois, pour attendre qu'on l'ait assez désiré,
-qu'on ait assez désespéré de lui, qu'on en ait
-fait son deuil, mais un grand deuil, car il faut
-bien que M. Canette attende, lui aussi comme
-tout le monde.</p>
-
-<p>Et c'est une raison de ses succès mondains.
-Du reste, généralement, il se contente de ne
-pas venir du tout, de faire banqueroute à ses
-promesses, aux songes qu'on a échafaudés fragilement
-sur son arrivée et de s'avancer dans
-le paysage qu'il a déçu, un soir par hasard,
-sans remords, sans une ironie trop grossière, en
-enfant mal élevé et gâté qu'il s'obstine laborieusement
-à paraître, à revêtir de son monocle, de
-son embonpoint relatif, et de ses longs cheveux
-roux plantés bas sur le front auguste du
-roi Bomba lui-même.</p>
-
-<p>C'est sur le coup de dix heures et demie qu'étant
-descendu de ma place au bureau du contrôleur par
-fatalité, dans le petit théâtre où j'écoutais plus ou
-moins la petite tragédie d'un petit poète que
-M. Ahasvérus Canette,&mdash;il a repris son nom
-d'Ahasvérus à cause de sa littérature et des
-revues jeunes où il collabore&mdash;a empli mon
-horizon de son gilet de combat, bleu azur moiré<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[Pg 349]</a></span>
-de reflets mauves, de son monocle et de sa
-visible et parfaite tranquillité d'âme.</p>
-
-<p>«J'ai un service à vous demander», m'a-t-il
-coulé à brûle-pourpoint, après avoir pris la peine
-de me présenter&mdash;c'est moi qu'il présente&mdash;à un
-petit garçon de seize ans, borgne, qui dirige un
-organe d'éthique bi-mensuel à Loudéac (Côtes-du-Nord),
-un des piliers nomades de la décentralisation
-morale.</p>
-
-<p>Moi je veux bien. Mais un service à lui rendre!
-Encore!</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, articule-t-il (il devrait dire: Voici).
-Il est toujours entendu que vous allez demain
-chez Alice à deux heures et demie. Allez-y à
-deux heures moins le quart parce que moi, je
-l'attends à deux heures et demie.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que, dis-je, j'ai invité à déjeuner
-votre ami Capry.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! débarrassez-vous de ce raseur de
-Capry! Et puis allez-y à deux heures moins le
-quart, voilà.</p>
-
-<p>Il s'est exprimé avec la rondeur qu'il met en
-toutes choses. Il a parlé haut, en homme qui
-porte la tête haute et ferme.</p>
-
-<p>Mais il y a temps pour tout. Il a eu tort de
-ponctuer sa phrase et d'enfoncer violemment son
-«Voilà», puisque nous sommes en un escalier de<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[Pg 350]</a></span>
-théâtre. C'est tout de suite un scandale où il convie
-des ouvreuses et des contrôleurs. Il insiste devant
-toute cette troupe. «Si vous y allez après deux
-heures moins le quart elle ne vous recevra pas.»
-Je ne puis le suivre sur ce terrain: mon amour
-crié dans ce théâtre, mon amour amusement
-pour ouvreuses, c'est tout de même un malheur
-qui passe mon espérance.</p>
-
-<p>Je m'en vais, mon amour gargouillant en
-moi, me faisant trébucher, zigzaguant en mon
-ventre, à vide. Et Ahasvérus me rejoint; je
-l'écarte. Alors, pour le plaisir, il m'injurie:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes une canaille, un homme dangereux...
-Je ne vous ai jamais fait que du bien.
-Mais vous allez voir.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je fuis, j'ai trop envie de pleurer. Et vraiment,
-c'est bien fait pour moi. Pourquoi suis-je
-sorti de chez moi? pourquoi suis-je sorti de
-mon mal? J'ai si mal et j'ai mal d'une façon
-si nouvelle, où il y a du mal pour tout moi, pour
-toutes les parties de mon corps, et pour mon
-âme!</p>
-
-<p>J'ai ton image, chérie, qui se taille en mon
-c&oelig;ur, dans du sang, à vif, j'ai tes mots anciens
-qui me brûlent la gorge, j'ai tes baisers d'hier,
-d'hier, n'est-ce pas? qui me déchirent la lèvre,<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span>
-j'ai mes conversations secrètes avec toi, qui
-m'ouvrent toutes grandes les portes de l'au-delà
-et j'ai la douceur de mourir pour toi, pour te
-montrer que jamais je ne serai à une autre. Et
-je meurs aussi de cette chose qui est de toi, qui
-grandit maintenant et bientôt sera presque de
-l'existence, j'en meurs douloureusement, et
-j'espère que c'est autant de douleurs de moins
-pour toi.</p>
-
-<p>Si Ahasvérus savait combien la privation qu'il
-m'a infligée me prive peu! S'il savait combien
-m'indiffère cette pauvre Alice et combien ma
-pitié pour elle est lointaine! Et si les gens qui
-trouvent que je baisse, qui s'étonnent et qui en
-sont heureux, savaient combien ils m'amusent!</p>
-
-<p>Je ne me tuerai pas, je mourrai, je le
-sens, oui, je le sens, je mourrai le jour de
-la naissance de l'enfant, de celui que j'appelle
-l'Enfant avec un grand E et qui me tient, le
-fixant de mes yeux hagards, comme si je considérais
-un Dieu et l'univers même.</p>
-
-<p>Et&mdash;c'est la folie&mdash;je pense au général
-Bugeaud qui annonça par un coup de canon la
-naissance du pauvre enfant de la duchesse de
-Berry. Il lui fallut tirer un coup de pistolet et
-entendre bien des coups de canon, bien loin, sur
-les Arabes, pour oublier ce coup de canon-là.<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span>
-Ma mort sera-t-elle mon coup de canon moral.
-Voici que je ne veux plus mourir! Mais
-comment vivre? je ne suis même pas dégoûté
-de la vie, je n'y crois plus.</p>
-
-<p>Et je ne connais plus que l'immense souffrance,
-maligne église qui enserre le monde:
-elle ne garde pas de fidèles et n'a pour prêtres
-que des infirmiers et des s&oelig;urs converses qui
-montent au ciel par l'escalier de service.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="II-VIII" id="II-VIII">VIII</a></h2>
-
-<h2>LA FIN</h2>
-
-
-<p>... Voici que je meurs.</p>
-
-<p>On ne sait pas que je meurs.</p>
-
-<p>Et comment le saurait-on? Je me suis terré ici,
-en notre chambre, pour souffrir et pour mourir.</p>
-
-<p>Et ça n'est pas un événement.</p>
-
-<p>Personne n'est à mon chevet pour me verser le
-subtil élixir d'un sourire ou pour m'offrir encore
-un reflet, un regain de vie en la caresse
-d'un regard aimant. C'est que ma concierge se
-promène puisque c'est dimanche et c'est aussi
-que, loin, je ne sais où, ignorante et insoucieuse
-de mon angoisse, une frêle créature, alitée
-elle aussi, souffre comme moi, halète comme
-moi, est presque aussi pâle et plus en sueur que
-moi, parmi un concours de médecins et d'amis,
-devant le monde entier, et que, de sa souffrance,
-de sa pâleur, de sa sueur, une existence va
-naître.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span></p>
-
-<p>D'elle!</p>
-
-<p>Et moi? Moi, je suis le père. Je ne suis que
-le père. Et je n'ai pas le droit d'être le père.
-Je meurs d'avoir créé, je meurs d'avoir
-aimé, je meurs sans avoir revu mon adorée, je
-meurs sans voir cet enfant, d'avoir trop pensé
-à cet enfant, à mon enfant, d'avoir voulu lui
-donner, lui infuser parmi la ténèbre du non-être
-et de la gestation, mon sang et mon âme,
-mes rêves&mdash;déjà&mdash;et mes désirs; je meurs
-d'avoir senti trop profondément que je faisais,
-que j'avais fait de la vie, je meurs parce que
-mon enfant va naître.</p>
-
-<p>Je n'ai pu te donner mon nom, je te donne
-mon âme et ma vie, en mieux, en tout neuf.</p>
-
-<p>Et je ne suis pas assez riche pour faire le
-cadeau d'un enfant à quelqu'un.</p>
-
-<p>Je le laisse après moi comme je laisse mon
-amour.</p>
-
-<p>Et, pauvre enfant, voici que je m'attendris
-sur toi. Voici que, au moment suprême, qu'à
-ce moment si lent où, d'ordinaire, quand on
-pense encore et quand on a conscience de son
-état, on revit toutes les actions, toutes les hésitations
-et tous les instants de sa vie, au moment
-où on désespère et où on se repent, au
-moment où l'on aperçoit sa vie en vêtements<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[Pg 355]</a></span>
-blancs et noirs se pencher sur votre chevet
-comme sur un berceau, et baiser au front
-comme un tout petit enfant le pauvre mort
-qu'on est déjà, au moment où l'on sent cette vie
-frémissante s'éloigner de soi, s'en aller vers
-une autre enveloppe humaine, au moment où
-l'on se pleure, où l'on se hait, où l'on se regrette,
-je ne puis songer à moi, m'attrister sur
-moi et, de toutes les époques de mon existence,
-je ne me rappelle que ce qui se rapporte à toi,
-petit enfant, mon amour, la mort partout dans
-mon amour et la fatalité de mon amour, nos
-baisers, et, de tous ces baisers, j'en perçois un,
-énorme, au bord de mes lèvres, au bord de
-mon c&oelig;ur, un baiser qui, si j'ose dire&mdash;et
-j'ose dire en ce moment suprême&mdash;m'enlace
-tout entier, me prend et m'enlève&mdash;m'enlève
-jusqu'au ciel ou jusqu'au gouffre infernal&mdash;et
-c'est le baiser dont tu nais, enfant, enfant, enfant!...</p>
-
-<p>Et, en mes sommeils énormes, j'ai eu un
-rêve, une fois.</p>
-
-<p>Je rêvais que je considérais un enfant
-comme le petit morceau de chair qu'on oublie,
-sans y attacher d'importance et qu'on
-retrouve accru par la grâce de Dieu et la grâce
-du temps, vivant juste assez pour vagir, je<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span>
-m'imaginais que tu viendrais sans hâte, que tu
-entrerais sans joie en ce monde et que j'irais à
-travers les rues et la vie, accompagné et suivi
-d'une foule d'enfants, patriarche au petit pied
-et en souliers vernis, ne goûtant de la paternité
-que les satisfactions honnêtes&mdash;et père jusqu'au
-point où ça me gênerait pour rentrer tard
-du cercle ou pour m'arrêter en des parties de
-baccara.</p>
-
-<p>Et je rêvais&mdash;quelle ironie&mdash;que j'étais le
-mari de ta mère&mdash;et qu'elle était grosse.</p>
-
-<p>Elle souffrait et je ne souffrais pas, elle souffrait
-solitaire et j'avais la petite vanité de
-l'homme qui s'affirme plus homme du fait qu'il
-a engendré un petit&mdash;comme une bête et que
-sa femelle le couve&mdash;douloureusement. Et je
-rêvai qu'un cri, un beau soir, un cri jaillissant
-de la bouche, du c&oelig;ur, du ventre de <i>ma</i> femme
-un seul cri&mdash;mais quel cri!&mdash;me faisait
-sortir de mon indifférence, m'arrachait à ma
-vanité, me révélait ma paternité, me faisait
-père, exclusivement, férocement, si tendrement,
-jusqu'à la mort, cette mort, qui est là,
-qui s'impatiente, mais qui, courtoisement, attend
-la vie pour entrer en même temps
-qu'elle.</p>
-
-<p>Ah! ce cri! Etait-ce toi, triste créature, qui<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span>
-le poussais en la nature et l'au-delà? Je ne sais
-pas! Mais que le c&oelig;ur humain est peu de
-chose! que la vie humaine est peu de chose, qui
-tient à un cri. J'avais bien dîné dans mon rêve,
-je n'avais pas de nausées, moi, je n'avais pas
-mal à l'estomac comme ma pauvre femme, je
-rentrais en chantant un refrain en vogue, et
-j'avais, pour égayer un peu la malade, pour
-apaiser ses troubles entrailles, quelques plaisanteries
-toutes fraîches, quelques scandales, et
-cette menue monnaie de l'indifférence, des
-baisers.</p>
-
-<p>Pâle, sinistre, grandie de toute l'angoisse et
-de tout l'émoi des gestations, tragique et lyrique,
-portant les mondes et toutes les épopées,
-tous les mystères et tous les crimes en son ventre,
-elle me recevait comme on reçoit un étranger
-dont on ne comprend pas la langue, un
-homme qui n'est pas du pays de Souffrance.
-Doucement elle me demandait: «D'où viens-tu,
-mon ami? Je crois qu'il est tard.&mdash;Tu
-crois, lui répondais-je. Tu ne sais donc pas, tu
-ne sais pas l'heure?&mdash;Non», fit-elle, simple.
-Je cherchais son regard. Je ne le trouvais pas.
-Elle regardait en dedans, la prunelle conquise
-par l'immensité de ses entrailles, l'&oelig;il fixé sur
-cette heure qui tardait à sonner et qui, si grosse<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span>
-et si aiguë, semblait s'éloigner en l'ombre des
-avenirs. Puis elle devenait livide et je voyais
-passer sur son visage crispé une flamme d'enfer
-et d'apothéose, tandis que, de son âme et de
-son ventre, ce cri jaillissait qui venait me frapper
-en plein ventre, en pleine âme. C'était une
-révélation&mdash;et quelle révélation! un tourbillon,
-tout le monde dansant autour de moi, tous les
-remords s'enfonçant en moi. C'était un mal
-atroce de tout mon corps, mes chairs comprimées,
-broyées, comme élastiques, comme électriques,
-une morsure, un coup de massue.</p>
-
-<p>Je tombai.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Quel rêve! je tombai vraiment! Il paraît
-que je ne souffrais pas assez.</p>
-
-<p>Je ne me relevai pas depuis. Je me réveillai
-lentement&mdash;oh! bien lentement, et sans sursaut
-dans mon lit, avec des linges glacés au
-front. Des gens, à mon chevet, me pressaient la
-main, et peu à peu j'entendis que j'étais malade.
-On parla vaguement de troubles cérébraux, de
-folie, d'hystérie même, que sais-je! Je sentis
-seulement que j'étais plus malade, très malade&mdash;et
-j'en fus très heureux. Les souffrances de
-la paternité!</p>
-
-<p>Les imbéciles qui localisaient, qui bernaient<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span>
-ma géhenne, qui ne me croyaient que le cerveau
-atteint. Plus bas! regardez plus bas! pauvres
-gens! regardez au ventre! et ne regardez
-nulle part ou partout, c'est de partout que
-je suis faible, c'est de là, partout, que la vie me
-fuit, puisqu'elle s'en va vers celui que j'ai
-engendré&mdash;et comme c'est juste. Eh! quoi, la
-mère souffrira et souffrira seule! Non! je
-souffre aussi, moi, le père! Et j'aurais eu peur,
-si j'avais souffert moins, que mon enfant ne fût
-moins mien, qu'il ne fût tout à sa mère&mdash;qui
-l'affirmait sien, de son pauvre ventre que je ne
-voyais pas et de ses pauvres cris que je n'entendais
-pas, de ses nausées, de ses dégoûts, de
-ses caprices douloureux et des éclairs froncés
-de son visage. Mais je souffrais aussi, moi.</p>
-
-<p>Engourdissement, torpeur, faiblesse, douceur
-aussi et, en une débilité si grande, en
-une débilité exaspérée et chaque jour accrue,
-en une agonie progressive, une telle douceur,
-une telle tendresse, un tel délice!</p>
-
-<p>En ma demi-somnolence, mes yeux ouverts,
-mes yeux que je sentais pâlis et agrandis, apercevaient
-d'éternels épithalames, le mariage
-incessant du néant et de la vie, l'annexion des
-limbes à la terre, du ciel au monde, une théorie
-infinie d'enfants, de sourires sur deux petits<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span>
-pieds hésitants, une théorie de héros aussi&mdash;c'est
-la même chose, les dieux et le bonheur
-en roses et en fleurs, et parmi tout cela, épars,
-lumineux et subtil comme une buée de soleil et
-d'or, partout perceptible, partout souriant,
-partout héroïque et partout invisible, mon
-enfant, mon enfant chéri qui me clouait à mon
-lit, à mon rêve, à sa gloire, j'eus bientôt le
-sentiment que je ne te verrais jamais, mon enfant.
-Et c'étaient aussi toutes les délices avec
-Claire, que nous avions goûtées et des délices
-nouvelles, de rêve et de ciel, tissées de nos
-souffrances, tout, tout&mdash;et l'éternité!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>J'étais si faible! Et les hochements de tête du
-médecin qui, pour n'avoir pas l'air de rien
-comprendre à ma maladie, se faisait apitoyé et
-un peu méprisant, comme un homme de science
-doit l'être pour un dément, comme un homme
-qui guérit doit l'être pour un homme qui meurt.
-Mais en quoi un sourire de cet homme pouvait-il
-m'affecter, moi qui étais, à travers les temps,
-rivé à un sourire, à une extase? Et à mesure que
-la chère femme te sentait plus lourd, petit enfant,
-je me sentais plus léger, plus diaphane, plus
-inconsistant, je me sentais m'envoler, sans poids,
-comme les fantômes, les fantômes qui, de près<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span>
-et de loin, veillent sur ceux qu'ils ont chéris ou
-qu'ils ont voulu chérir.</p>
-
-<p>Et voilà. Voilà le moment où tu viens&mdash;où
-je m'en vais, puisque j'ai obtenu de Dieu
-de faire passer en toi toute ma vie, voici
-l'heure où j'entre en toi profondément, facilement,
-comme la malheureuse, comme la bienheureuse
-toute petite chose que je suis
-devenu, voici le moment où je m'anéantis
-absolument, où les mots me manquent, où les
-idées, les sourires et les désirs se fondent pour
-moi en un lit, en un ciel de repos et de néant.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tu vivras pour moi, petit enfant. Je te lègue la
-vie que je devais vivre, et je te lègue la vie que
-j'aurais voulu vivre, la beauté que j'aurais
-voulu rêver et que je ne pouvais même pas
-rêver, tant elle était belle. Je te lègue tout ce
-qui n'était pas à moi, et je te donne le monde,
-l'univers, avec ce qui me reste de mon être, ce
-que tu n'as pas encore pris, ce que tu prends
-en ce moment. Je te lègue tout&mdash;excepté mes
-ennemis.</p>
-
-<p>Et je te lègue ta mère, et je te lègue notre
-amour qui fut beau, qui fut éternel en sa brièveté,
-et qui fut triste. Tu ne pourras jamais
-savoir cet amour et tu ignoreras mon nom.<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span>
-Mais, profondément, tu le sentiras tout entier et
-tu me sentiras en toi et tu me consoleras et je
-te guiderai.</p>
-
-<p>Et, seul, petit enfant, je t'embrasse par-dessus
-la vie et la mort, et je meurs heureux,
-les yeux pris par la vie, pris tout entier par ta
-vie, par la vie sublime, par la vie. Un cri encore:
-le tien, le mien, cri de naissance, cri d'agonie.
-Ah! vis, mon fils, mon fils, je meurs: vis!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et toi, Claire! Claire!...</p>
-
-
-<h2>FIN</h2>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span></p>
-
-
-
-
-
-<h2><a name="TABLE_DES_CHAPITRES" id="TABLE_DES_CHAPITRES">TABLE DES CHAPITRES</a></h2>
-
-
-<p>
-<a href="#LIVRE_PREMIER">LIVRE PREMIER</a><br />
-Le Venusberg au rez-de-chaussée<br /><br />
-<a href="#I-I">I. Le premier chapitre, vraiment </a>
-<br />
-<a href="#I-II">II. Petit panthéisme sentimental </a>
-<br />
-<a href="#I-III">III. Lui! </a>
-<br />
-<a href="#I-IV">IV. Le c&oelig;ur, le cerveau et les yeux </a>
-<br />
-<a href="#I-V">V. «Celle qui est trop gaie» </a>
-<br />
-<a href="#I-VI">VI. Les jeux de la lumière et du hasard </a>
-<br />
-<a href="#I-VII">VII. Etrennes lyriques et tragiques </a>
-<br />
-<a href="#I-VIII">VIII. Jadis et parallèlement </a>
-<br />
-<a href="#I-IX">IX. Le chapitre des enfants </a>
-<br />
-<a href="#I-X">X. L'Émoi </a>
-<br />
-<br />
-<a href="#LIVRE_DEUXIEME">LIVRE DEUXIÈME</a>
-<br />
-Le Mémorial de Sainte-Hélène<br />
-<br />
-<a href="#II-I">I. La Foudre </a>
-<br />
-<a href="#II-II">II. «Un bouffon manquait à cette fête» </a>
-<br />
-<a href="#II-III">III. Le trou aux lettres </a>
-<br />
-<a href="#II-IV">IV. Le téléphone secret de la douleur </a>
-<br />
-<a href="#II-V">V. Le lit de larmes </a>
-<br />
-<a href="#II-VI">VI. Livré aux bêtes </a>
-<br />
-<a href="#II-VII">VII. L'Apprentissage de la mort </a>
-<br />
-<a href="#II-VIII">VIII. La Fin </a><br />
-</p>
-
-
-<p>Sceaux.&mdash;Imprimerie E. Charaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[Pg 364]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>
-ACHEVÉ D'IMPRIMER<br />
-LE<br />
-<span class="smcap">X d'aout MCIIM</span><br />
-</p>
-
-
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-
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-<pre>
-
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-
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-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'Holocauste, by Ernest La Jeunesse
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOLOCAUSTE ***
-
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