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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-07 11:09:37 -0800 |
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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: L'Holocauste - Roman Contemporain - -Author: Ernest La Jeunesse - -Release Date: July 2, 2017 [EBook #55028] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOLOCAUSTE *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - -L'HOLOCAUSTE - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - =Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires - contemporains.= 5e édition. (Librairie académique Perrin et Cie.) 1896. - - =L'Imitation de Notre Maître Napoléon.= (Bibliothèque Charpentier.) - (E. Fasquelle, éditeur.) 3e mille. 1897. - - -_POUR PARAITRE TRÈS PROCHAINEMENT:_ - - =L'Inimitable=, roman. - =Les Infiniment petits=, roman. - =Le Fossé de Bethléem.= - =Les Ruines=, pièce en trois actes. - =Ici=, album. - =Sur, autour et parmi.= - =Les Petites Icônes.= - =La Jeunesse=, études critiques. - - -_Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires numérotés à la -presse, sur papier de Hollande._ - -_Cinq exemplaires sur japon._ - - -Sceaux.--Imp. E. Charaire. - - ERNEST LA JEUNESSE - - L'HOLOCAUSTE - - --ROMAN CONTEMPORAIN-- - - PARIS - - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - - EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur - - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1898 - - - - -LIVRE PREMIER - -LE VENUSBERG AU REZ-DE-CHAUSSÉE - - - - -I - -LE PREMIER CHAPITRE, VRAIMENT - - -A ma porte, c'est un bruit d'ailes. - -Ailes qui hésitent, ailes qui insistent, ailes qui se glacent au -bois glacé de ma porte comme les ailes des mouettes se caressent -au froufrou ridé de la mer, ailes qui se mouillent, qui se gèlent, -qui se blessent délicieusement à un océan de perdition, ailes qui -veulent se blesser assez pour n'être plus, pour pendre inertes, -inutiles, lent canevas de légèreté, de blancheur et d'azur, ailes -qui frémissent d'une nostalgie d'humilité, de néant. - -Et ce sont des mains aussi qui errent à ma porte, comme pour -essuyer le souvenir de toutes les mains qui s'y sont posées, comme -pour en faire une porte toute neuve, la porte neuve d'un temple -neuf. - -Ma clef tourne sans grincer: son de patins d'argent sur une nappe -d'argent à peine durci, murmure d'une barque bleue sur un lac -nocturne,--et la porte glisse, s'entr'ouvre--presque pas,--se -referme en un soupir complice, en un soupir de bon augure et de -promesse et ce sont des ailes encore qui viennent vers moi. - -Ailes tendues, bras qui se jettent en avant pour étreindre -plus vite, pour prendre plus tôt tout ce qu'il y a de baisers, -d'étreintes, de tendresse, de passion, de ferveur dans cette -chambre et dans l'univers. - -Une femme... - -Une femme? Pourquoi faire le malin envers toi-même? Il n'y a -personne ici que toi et ton amour. - -Une femme! c'est ta femme, ta seule femme, la seule femme qui -soit et qui ne soit pas--tant elle est belle et haute, tant elle -est pure et grande, c'est ton espoir, ton souhait, ton idéal, -celle dont tu avais fait tellement ton rêve et ton paradis que -tu en avais fait ton deuil, celle que, secrètement, sans même -te l'avouer, pour ne pas devenir plus ardent et plus triste, tu -évoquais chaque soir et invoquais chaque matin; c'est ton avenir, -c'est ta vie, c'est tout toi et c'est ce qui vaut mieux que toi, -c'est ton lointain, ta déesse, ton Dieu et ton éternité, c'est ton -infini qui s'avance les bras avides et câlins. - -C'est le geste qu'elle a dû avoir jadis lorsqu'elle allait à -son père, à sa mère, à ses grands parents pour happer, entre -leurs soucis, leur affection et leur émotion, pour cueillir des -sourires parmi leur fièvre, et pour leur offrir de la jeunesse, de -l'innocence, un refuge d'enfance et de cajolerie. Elle levait un -peu plus les bras parce qu'elle était une fillette, une fillette -pour missel anglais et pour conte moral, une fillette pour rondes -et pour litanies de nourrices. - - * * * * * - -Et c'est toujours une fillette, une fillette toute menue et toute -sainte qui sort de son livre d'images, de son livre de prières -pour m'apporter en ses bras tendus l'élixir d'utopie et la fleur -des légendes, pour m'apporter du ciel coulé dans un baiser et qui -m'apporte le baiser aussi, comme une brave petite fille. - -Lève un peu plus les bras, petite, lève-les comme jadis: je suis -très grand, je suis grandi de tous mes désespoirs... - -Oui, te voilà . - -Te voilà qui viens, mon espoir, mais c'est parce que tu viens, -c'est parce que tu es là que mes désespoirs reviennent avec toi -qui les causas, qui les réchauffas de ta beauté; les désespoirs -ont leur chant du cygne; ils chantent: Nous reviendrons, nous -revenons. - -Chasse-les de tes cheveux dénoués, mon amour, et, puisque tu es -tout délice, chasse cette amertume que je connais, cette amertume -qui me saisit et qui ne m'a jamais abandonné. - - * * * * * - -Tristesse, amertume, désespoirs, ce n'est pas l'heure; _il faut_ -que je sois heureux, il le faut, entendez-vous? - -Et je serai heureux malgré vous. - - * * * * * - -Ne tends plus les bras, chérie, tes bras qui déjà se penchent -comme s'ils avaient un enfant à amuser sur le tapis: je me suis -jeté dans tes bras, je me suis jeté sur ta bouche et la tiédeur -de ton manteau me froisse les joues et j'ai des mailles de ta -voilette aux dents. - -J'avais les plus beaux discours dans le gosier tout à l'heure, -pendant l'heure et l'autre heure que j'ai perdues à t'attendre. - -Heures perdues? Non. - -Ce sont des heures qui se multiplient, qui se doublent, qui se -triplent et qui se détachent de la vie, simplement, comme les -pétales d'une rose. Ce sont des heures qui s'en vont parce que tu -ne viens pas, chérie, qui s'en vont, qui s'en vont, après avoir -fait un petit tour, un petit tour au cadran, puis un grand tour et -tant de tours! comme les tourbillons dans l'eau, qui se creusent, -qui se cerclent, se cernent, s'affolent et vous affolent. - -Et les beaux discours que j'avais au gosier, les discours que -j'avais à l'âme s'en sont allés avec les heures: c'est de la -perfection qui ne se parfait pas, et je les regrette un peu car -leur rythme m'enveloppait d'un manteau de printemps et d'un -manteau doré d'automne, et leur profondeur, chérie! ah! leur -profondeur, c'était la métaphysique de l'amour. - -Il ne m'en demeure rien qu'un mot, le mot: «chérie». - -Je le répète, je te le répète: - -«... chérie, chérie...» - -Et tu me réponds: «mon chéri.» - -C'est simple. - -Je sens bien que c'est le plus simple mot du monde, qu'il tient -tout en lui et que mon beau discours tremble et flotte dans ce -mot, comme un discours vide. - -«... chérie, chérie...» - -C'est un mot qui ne me paraît pas français, qui m'apparaît -étrange, avec des lueurs italiennes, des reflets indiens, et je ne -sais quelle ombre du gazouillis des oiseaux. «Chérie, chérie», -c'est un mot qui s'infléchit, qui tourne, qui se courbe, qui -enserre toutes les littératures et toutes les langues, toutes les -sensibilités et toutes les passions, tous les émois et toutes les -mers, comme deux mains qui entourent une taille, comme deux arbres -qui se joignent au-dessus d'un berceau. «Chérie», c'est un mot -qui porte avec soi un serment et une caresse, qui proclame, qui -affirme sa foi et qui a peur, pour l'objet aimé. Et ce serait pour -pas cher un de ces prénoms anglais qui traînent avec un cerceau -sur les feuilles mortes des jardins publics. - - * * * * * - -Mais je m'écoute parler ou ne pas parler. - -Parlons de toi, chérie--ou plutôt parle. - -Tu parles. Tu dis: «Je t'aime.» - -C'est une convention tacite. - -Tu as lu en mon pauvre cÅ“ur, en mon cÅ“ur de pauvre. Tu sais qu'on -m'a peu aimé et que j'en ai souffert et tu veux m'aimer plus de -n'avoir pas été aimé, et tu veux me donner à chaque fois la joie -du mendiant qui trouve un trésor. - -Et tu me dis aussi: «Je t'aime», - -parce que tu m'aimes. - -Et je te dis: «Je t'aime». - -Aime-moi. Je te permets de m'aimer. Je t'en prie. C'est une -licence que j'ai peu accordée en ma vie. Tout le monde n'a pas -le droit de m'aimer: je craindrais de cet amour un rayon de -vulgarité, le choc en retour du coup de foudre, le choc qui fêle -et qui anéantit. - - * * * * * - -Toi, je t'ai élue entre toutes les femmes. - - * * * * * - -Ne suppose pas que tu as tissé notre amour de ton amour: c'est -moi qui t'ai contrainte à m'aimer, qui t'ai aimée lentement, -longuement. J'ai hésité devant toi et devant mon désir, puis je -t'ai désirée--et te voici, mon amour. Tu m'aimes? je t'aime. C'est -une chanson. Tout finit par des chansons. - -Finissons; commençons plutôt. - -C'est le début de notre existence à deux, le début de notre -nouvelle existence, c'est l'ère de notre félicité. Réjouis-toi, -chérie. - -Soyons graves aussi, car c'est la plus grave, la plus religieuse -des communions. - -Ta bouche vient cueillir sur ma bouche un nouveau «chérie» ou un -nouveau «Je t'aime». Elle l'y prend. Elle m'enlève les mailles de -la voilette. - -Tu souris, tu rougis. «J'aurais dû songer à la relever.» - -Et tu as honte, comme Ève et comme Adam lorsque près de s'évader -par la grande porte, la porte du Péché, de leur Paradis terrestre, -ils s'aperçurent qu'ils étaient nus: - -Tu viens de t'apercevoir que tu es habillée. - - * * * * * - -N'aie pas honte, chérie. Tu es très bien comme ça, c'est comme ça -que je t'ai aimée, c'est comme ça que j'ai senti que tu m'étais -nécessaire et fatale et c'est avec cette robe que tu entras pour -l'emplir, dans le paysage de mon âme. - -Tu interroges des yeux les murs de cette chambre. - -Tu les connais. - -Tu es déjà venue ici. - -Nous nous sommes rencontrés en voiture, il est vrai, la première -fois, lorsque tu retombas dans cette ville et dans mon amour. -C'était une concession que nous faisions aux usages établis. -Mais la voiture se transforma et les pavés aussi et ce fut une -promenade parmi une cité imprévue car le cocher prit des rues, des -avenues et des boulevards qui, la brume s'épaississant, semblaient -sortir des limbes pour précéder notre amour et pour courir -derrière lui. - -Et nous descendîmes de cette voiture de mystère à la porte d'une -gare. - -En notre promenade parmi les quartiers vieillis, les quartiers -usés de prières et de misères et où les églises se dressent tout -à coup pour engouffrer un peu plus de détresse, un peu plus de -supplication, il nous arriva d'entrer dans une rue où tu entras -enfant et de rencontrer à un coin de rue le couvent où tu avais -enterré tes derniers balbutiements et essayé tes premières robes -courtes. - -Tu n'as eu aucun trouble devant ta prime enfance, devant ta pureté -qui frémit encore derrière les vieux murs et nous avons erré, très -jeunes, plus jeunes de nous rappeler notre jeunesse et mettant en -notre ardeur et notre fraternité toute la pureté de tes jeunes -ans, toute mon innocence, nos cheveux de bébés et nos mains myopes -de quatre ans. - -L'extrême automne toussait dans les arbres, l'extrême automne se -couchait sur les grilles du Luxembourg, car nous avions été très -loin pour fuir notre passé, pour fuir notre présent, pour être -seuls, pour être nous-mêmes, pour n'avoir pas d'autre patrie que -notre passion, pour n'avoir pas d'autre ami que notre secret. - -Et tu me dis: «Quel dommage! Les grilles sont fermées!» - -Arbres pâlis, arbres amaigris, arbres dont les feuilles avaient -la couleur d'une crème tournée, arbres mélancoliques, nous -regrettions votre alignement un peu troublé, sur le tard, par vos -courbatures et vos lassitudes: nous aurions voulu vous consoler -des amours fugitives que vous aviez abritées, nous aurions voulu -promener sous votre fièvre glacée l'éternité, la puérilité, la -simplicité de notre amour, nous aurions voulu être votre dernier -sourire, le souvenir dont vous enchantez votre hiver. - -Et vous, bustes, et vous, statues, nous aurions voulu vous -donner un peu de vie, oh! non de cette vie inquiète, impatiente, -artificielle, que les tavernes d'alentour vous jettent à certaines -heures, mais une vie d'une belle ligne, d'une chaleur parfaite, -une vie classique d'attendrissement, de rêverie, de constance et -de fermeté dans l'idéal. - -C'est par-dessus les grilles que doucement, timidement, nous vous -adressâmes le souffle de notre sympathie et l'arome de notre -baiser. - -Quartiers archaïques, maisons noires et maisons grises, nous -ne vous fîmes pas peur de notre férocité. Nous eûmes un amour -respectueux et sans date, l'amour que vous aviez connu au temps -où l'on savait aimer et où l'on savait être aimée, un amour -d'attente et de fidélité, un amour de discrétion, de tact et de -délicatesse, un amour de fatalité. Et je t'avais, en chemin, mon -amie, remis la clef de cet appartement en rougissant tellement que -tu ne t'en étais pas aperçue. Je t'avais glissé l'adresse en un -écho de caresse--et tu te rappelas la caresse. - -Tu vis cette chambre en l'horreur de son papier de tenture, en -l'horreur de son parquet écorché. Trois chaises que j'avais -achetées--par pudeur--indiquaient clairement que ce n'était pas -«une chambre meublée». - -Nous habillâmes les murs d'affectueux babil, nous couvrîmes le -plancher des fleurs d'un tapis d'étreintes, des entrelacs d'un -tapis de baisers. Et tu revins. - -Tu t'étonnas d'un fauteuil, d'un autre fauteuil et d'une table. - -Je tâchais à être riche. - - * * * * * - -Puis je t'attendis vainement--parce qu'il y avait du monde. - -Du monde qui te haïssait pour me haïr, du monde qui te suivait -sans mandat, qui t'espionnait par désintéressement, qui te -harcelait de lettres anonymes--par devoir. - -Et la chambre fut veuve, de toi, de moi, de notre amour blessé qui -boitillait parmi les grands magasins, parmi les rues et parmi les -soleils mourants. - - * * * * * - -Et te revoici aujourd'hui. - -Tu as laissé les lettres anonymes à la porte, à ma porte où des -ailes, à toi, ont effacé la méchanceté des hommes. - -Tu laves les murs de ton regard. - -Il y a quelques affiches. Pas de portraits d'aïeux, pas de -portraits d'aïeules. - -C'est peut-être que je n'ai pas d'aïeux. - -C'est aussi qu'il n'y a qu'une seule femme, toi. - -Je n'ai pas voulu t'humilier d'autres portraits, d'autres -fautes de femmes. Je n'ai pas voulu de comparaisons, d'excuses, -d'encouragements, d'excitations. - -Tu es chez toi, dans une chambre nouvelle, dans un monde nouveau, -sans lois, sans coutumes. Fais ce qui te plaît: tu n'engages que -toi--et tu ne t'engages pas. - -Personne ne fera après toi ce que tu auras fait, je te le jure. Tu -es, tu seras seule. - -Ne demande pas aux murs leur avis: ils auront la couleur de ton -caprice. - -Tu ne t'arrêtes pas aux murs: de ton regard tu embrasses toute -cette chambre, avant de m'embrasser--pour faire durer le plaisir. - -Tu connais le mobilier: il n'a pas de style. Ce ne sont pas des -meubles, c'est un décor, c'est un alibi: ce fauteuil est bleu, ce -fauteuil est bleu et or, cette table est brune et cette chaise -est verte: je suis pauvre. Tu n'as pas à connaître ces tapis: ils -coûtent trente-neuf sous et si cette glace est profonde, c'est que -tu t'y mires. - - * * * * * - -Mais une chose énorme te tire les yeux, te tire la face, t'attire -toute: le lit, le lit qui n'y était pas lorsque tu vins, le lit -qui est là maintenant, qui est peut-être venu tout seul, qui -s'allonge, qui s'élargit, qui prend toute la chambre, le lit -odieusement calme, odieusement patient, le lit passif, le lit -tyrannique, le lit avide,--fatal. - -C'est pourtant un lit très étroit, un lit presque d'hôpital, le -lit qu'il faut à deux vieillards pour mourir côte à côte. La -couverture est légère, légère pour la saison. - -Ne regarde pas le lit de cette façon. Ça n'a pas d'importance. Il -est gentil. - -Non. Il te prend. Je n'ai plus rien à dire. - -Je n'ose rien dire, ce lit m'effraie. - -Et puisque c'est lui qui commande ici... - -Chérie, chérie, tu as posé ton chapeau, tu as ôté ta voilette, tu -as couché des épingles qui piquaient ta voilette, qui piquaient -ton chapeau, qui entraient en tes cheveux et qui en sortaient. - -Tu avais du blanc sur le bleu de ton corsage, un petit col blanc -très modeste auquel tu donnais de la fierté, la distinction -d'une guimpe vierge, nonne et princesse, un petit col blanc -d'Anglaise moderne auquel tu donnais l'archaïsme d'une collerette -florentine et d'un col génois aussi, un petit col très blanc que -tu historiais de l'argent brodé de je ne sais quelles broderies -d'ambiance et de l'or serpentin de ta nuque, chérie. - -Tu n'as plus ton petit col blanc, tu n'as plus ton col bleu et -des agrafes sautent, claquent, ton corsage a l'air de bondir, de -voleter autour de toi, de s'en aller sans le vouloir, arraché de -ton corps où il s'attache jalousement. - -Tu te dévêtiras--puisque tu te dévêts--parmi des baisers et des -baisers désolés. - -Je les embrasse, tes pauvres vêtements qui s'en vont, ton corsage -qui se désole de te quitter comme je me désolerai tout à l'heure, -ton col qui a scellé ton cou pour mon cou, pour ma bouche et pour -ma gorge, ton jupon, tes jupons aussi qui te voilèrent pour ma -pudeur--et ta chemise dont je ne dirai rien car j'en voudrais -trop dire. - -Chérie, chérie, pourquoi te déshabilles-tu? - -Je ne te le demanderai pas parce que tu me répondrais: «Tu dois le -savoir.» - -Tu aurais tort: c'est toi qui ne sais pas. - -Quand je t'ai aimée, tu faisais avec tes vêtements un tout -harmonieux et harmonique. - -Tu avais une robe et tu avais besoin d'une robe. Car la femme -n'est pas une statue, la femme n'est pas une académie. - -Je t'ai aimée comme on aime une reine lointaine, je t'ai prêté -l'escorte des siècles, les escadrons de toutes les épopées et les -couronnes fermées qui sommeillent dans des cimetières de bruyères. - -Je t'ai aimée comme une fée, une fée qui a une robe de lune, une -robe de soleil, une robe d'or, une robe d'argent et une robe -couleur du temps, je t'ai aimée comme Ophélie qui a une robe -blanche, comme Desdémone qui a une robe noire, comme Portia qui -a une robe de feu, je t'ai aimée comme sainte Blandine qui a une -robe de sang et comme Iphigénie qui a une robe de larmes: tu as -passé, tu es restée toute vêtue et en robe à longue traîne en mes -méditations, tu as été la grande dame, la dame de mes pensées et -voici que, pour le sacrifice, tu renonces à tes bandelettes de -victime, que tu renonces à tes voiles, à tes parures. - -Je n'aurai pas le courage de t'arrêter: tu ne comprendrais pas. - -Je n'ai pas le courage de te remettre ton chapeau, de me rendre ma -chimère. - -D'ailleurs quand ai-je vécu conformément à mon rêve? Quand ai-je -eu ce que je voulais, tout ce que je voulais? - - * * * * * - -Et ça me va bien de me plaindre: on me donne plus que je ne -voulais! - -C'est peut-être ça. - -Et puis il n'y a pas que moi dans l'aventure, dans l'idylle, dans -le conte. - -Nous sommes deux. - -Tu m'aimes, chérie, après tout, avant tout. Tu as des subtilités, -toi aussi et de si absurdes, de si radieuses délicatesses! Tu as -cherché ce qui pouvait me faire plaisir, la preuve à me donner de -ta foi, de ta bonne foi. - -Et tu as trouvé. - -Tu t'es trouvée. - -Tu te donnes. C'est ce que tu as de meilleur en toi: c'est tout -toi. - -Je plaisante encore avec moi, pour étouffer mes sanglots intimes -et mon attendrissement. - -C'est que je t'aime plus que jamais, c'est que je t'admire d'être -si simple, d'être si humble. Pour que tu ne t'aperçoives pas de -mon émoi, je me dépouille moi aussi de ma livrée de philosophe, de -ma livrée de pessimiste: je serai nu avant toi, chérie. - -Tiens! je suis nu. - -Et tu es nue aussi, chérie. - -Je te considère du lit où je me suis réfugié pour ne plus te -rencontrer. Tu ne t'y blottis pas encore. Tu as des cordons à -ôter, tu as surtout à t'offrir, malgré toi, à mon admiration. - -Ah! que je t'admire! Je t'admire de ne plus te reconnaître. - -C'est toi, ce corps ferme, altier, c'est toi ces hanches, c'est -toi, ces jambes nerveuses! C'est un nouvel être qui se penche, les -jambes libres, ce n'est pas la femme de naguère: les femmes n'ont -pas de jambes. - -Tu as la finesse et la grâce, la vivacité d'un jeune animal, d'un -faon divin. Tu as de la majesté et de la force et la lumière -brutale de la lampe t'impose je ne sais quelle brutalité. Viens, -viens--que je ne te voie plus! - -Tu ne viens pas. - -La lumière de la lampe tombe sur ta figure. C'est toujours ta -bouche lente et rose, ton nez long, droit, d'une courbe secrète et -ce sont tes yeux songeurs et moqueurs, tes yeux de dédain et de -ciel, qui savent être bruns et pâles et c'est cette énigme de tes -sourcils sombres sous tes cheveux blonds. - -Chérie, chérie, voici que la lumière de la lampe court sur tes -cheveux et qu'elle les incendie de ses remous changeants. - -Elle ne les incendie pas. Rien ne pourrait incendier, rien ne -pourrait varier ta blondeur étrange, comme poudrée et métallisée, -ta blondeur bleue et grise, ta blondeur d'aube et de crépuscule. -Les passants te trouvent châtain mais c'est un mot si vite dit! - -Tu es blonde, plus blonde, autrement blonde que le reste du monde: -oui, je te reconnais maintenant, c'est bien toi, ce sont tes -cheveux, tes cheveux dont je me suis enveloppé dans mes insomnies, -la Toison d'or, la toison mauve de toutes mes entreprises contre -les monstres, le drapeau de mes héroïsmes, la bannière de mon -royaume! - -Apporte-moi tes cheveux, donne-moi ta main: tu es bonne, tu -m'aimes. Je serai bon et je t'aimerai. - -Et je serai toujours très petit garçon avec toi parce que tu te -donnes à moi aujourd'hui: c'est bien, c'est beau; c'est la plus -touchante des actions; je ne te ferai jamais de peine. - -J'ai une grosse envie de pleurer, de pleurer sur mes désespoirs -qui m'ont corseté si longtemps d'un corset de fer, de pleurer sur -mes jeunes ans qui ne t'ont pas connue, de pleurer sur le monde: -c'est le bonheur, vois-tu, le bonheur auquel je me confie, qui va -m'emporter à la rive et me noyer en son immensité. Je voudrais tes -larmes avec les miennes, mais je ne puis te supplier de pleurer: -je ne pleurerai donc pas. Et je ne puis pleurer. - -Une ivresse me prend, une ivresse de brute: mes mains âprement -saisissent ton corps, ton corps ignoré, mon cÅ“ur veut rapidement -t'apprendre par cÅ“ur--et mon âme... - -Ah! veux-tu, ne parlons pas de mon âme! Laissons nos âmes où -elles sont, très loin, pas aussi loin qu'elles le désireraient, -convulsées, hagardes, terrifiées devant la frénésie de nos corps! -Ah! ah! nos pauvres âmes ne nous savaient pas les jolies brutes -que nous sommes. Elles ne nous méprisent pas, non, chérie, elles -ne nous méprisent pas, elles ne peuvent pas nous mépriser mais -elles nous trouvent un peu violents, un peu avides, d'un tel -appétit et nous ruant vers quelles voluptés! Consolez-vous, -petites âmes, nous vous reviendrons quand nous serons las et nous -vous demanderons votre petite chanson, votre berceuse et votre -chant grave aussi, vers les étoiles. - -Et vraiment que nos corps s'ébattent! Est-ce qu'ils nous en -demandent même la permission? - -Ah! chérie, ne me demande pas, toi, de te détailler nos courbes et -les chaos variés où nous nous perdons tous les deux. Les sursauts, -les râles, les petits cris, les petits soupirs, les baisers qui -montent et qui descendent, les morsures... Soyons des brutes, des -brutes. Ah! chérie, je ne puis même pas te demander pardon de te -mordre: je te mords très naturellement et j'ai un rugissement -de lion timide, un rugissement qui s'étrangle et qui dure, le -ricanement d'une bête sur sa proie et je te pétris pour te faire -plus mienne et je m'irrite sur ta chair, ta chair qui fait grincer -ma bouche, qui soufflette ma chair de sa fuyance, de son retour, -d'un mouvement incessant de recul, d'approche, de son électricité, -de sa lenteur, de son abandon et de sa révolte. - -Les mots m'ont laissé là et toi aussi. - -Une seule phrase nous tient et nous balance en son infini «je -t'aime... je t'aime...» et cette phrase n'a plus rien d'humain, -onomatopée, c'est un cri de bête «je t'aime... je t'aime...» - -Ta main erre sur ma joue comme la main d'une petite sÅ“ur sur la -joue d'un petit frère, plus petit, et je m'enivre à blesser ma -paupière de la ténuité aiguë et soyeuse de tes cils. - -Aime-moi, aime-moi, petite sÅ“ur... suis-je bête, que fais-tu -alors? Aime-moi, petite sÅ“ur, aime-moi tout de même. - -Que tu m'aimes en ce moment, ce n'est pas une raison de ne plus -m'aimer. - -Quelle délicieuse sensation, cette peur de te perdre tandis que je -te possède! - -Et tout est délicieux: ma main se joue, s'égare en tes cheveux, -en leur lourde fraîcheur; elle les agite comme un fragile hochet -et s'en lie pour toujours, elle en couvre ton front, ta joue, tes -épaules, t'en fait mille voiles, mille cadres à tes yeux. - -Tu veux parler? - -C'est pour me forcer à boucher ta bouche de ma bouche. - -Je ne parle pas. Fais comme moi. «Je t'aime... je t'aime...» Et à -nous deux nous faisons, n'est-ce pas? un bon petit néant. Un petit -néant grand comme l'univers et plus grand puisque c'est tout -l'amour de l'univers. - -La lampe a disparu, le lit s'est dérobé: nous sommes en une poudre -d'étoile, en une molle buée de ciel, nous sombrons en un gouffre -de beauté. - -Nous allons parler maintenant; de notre cher néant, des mots et -des paroles, des vers vont monter, à peine, d'abord, comme une -apparition de sainte, puis vont se précipiter comme un torrent -lumineux: nous allons dire ce qu'on appelle des riens et nous -allons nous passer notre âme, en fraude, dans des mots vides. - -Et nous allons dormir peut-être, la main dans la main, comme des -écoliers de l'école de Silence, comme des anges qui, au retour de -l'exil, se rappellent peu à peu comment on doit dormir pour faire -plaisir au bon Dieu. - -Les rêves sublimes sont là , tout près; les jolis rêves se -préparent, sur le bout du pied, les yeux grands ouverts à mesure -que nos yeux se ferment, les rêves immenses se déploient sans -bruit pour nous surprendre, ils vont envahir notre horizon et -danser--sur nous, autour de nous,--la sarabande des espoirs, la -ronde des ambitions satisfaites, le galop de la grandeur et de la -puissance. - -Fermons les yeux, chérie, fermons les yeux sur les si récents, -sur les impérissables souvenirs qui, de nos corps, se distillent -en nos cÅ“urs et qui, comme une source de joie, emplissent -jusqu'au bord la coupe de nos âmes, car nos âmes sont revenues, -oui, Madame, et s'étirent et se remettent à vibrer--pas très -fort--comme une belle fanfare, comme une gentille harpe. Ah! les -mutines! Tu ne sais pas ce qu'elles font? Elles se content et -content nos étreintes, en font une cantate, les traduisent en -langage céleste, en font de l'idéal, tel quel, et c'est céleste, -c'est admirable, c'est divin. Et puis si ça vous amuse... - -Bonsoir, nous allons dormir. - - * * * * * - -Eh quoi? qui se dresse à mes côtés? qui s'effare? - -C'est toi, toi, chérie? Tu ne t'endors pas. Tu parles? - -Une grande phrase. «Chéri, il faut que je parte. Quelle heure -est-il?» - -Partir! - -Partir? - -Pourquoi? - -Ah! mon Dieu, je me rappelle. - -Je ne veux pas me rappeler. C'est trop long. Je sens seulement que -je vais pleurer. - -Je ne sais pas l'heure qu'il est, chérie. J'avais une montre, il y -a longtemps, quand j'étais tout petit. Elle s'est fatiguée, elle -s'est cassée--de n'être jamais à l'heure du collège. Je n'ai plus -eu de montre depuis. J'ai attendu les heures et j'ai toujours eu -le dernier mot avec elles parce qu'elles avaient moins de patience -et moins d'impatience que moi. Elles se vengent. Je te dirai -l'heure cependant. - -Il y a autour de cette chambre des gens qui vendent du pain, du -vin et qui ont des horloges--par coquetterie. - -Je vais m'habiller et sortir vers l'heure, vers l'heure -malfaisante qui te chasse et qui m'isole. - -Je ne suis plus nu, je ne suis plus l'être qui t'a aimée. - -Je suis le monsieur qui passe, qui passe devant les horloges, pour -souffrir. - -Je suis dans la rue. - -Je cherche. Je ne sais plus ce que je cherche. Je suis seul. J'ai -aimé la solitude, j'ai aimé les longues courses au hasard, les -promenades à l'aventure, la quête du néant. - -Mais aujourd'hui il me semble qu'on m'a coupé des bras et des -jambes, les jambes et les bras qui m'enserraient tout à l'heure, -qu'on m'a coupé les cheveux, les cheveux où je me suis perdu, -qu'on m'a arraché la bouche, les yeux et le cÅ“ur. - -Je me sens nu sous mes vêtements, je me sens impudique et ridicule -sous ma loque de passant. - -Je rentre, je me précipite, je me meurtris aux bras adorés, aux -lèvres que j'ai meurtries, aux cheveux que j'ai échevelés: je -presse, j'étreins, je tâche à me faire petit au creux de tes seins -et de ton amour, à m'ensevelir en toi, je m'enfonce en toi, en ton -cher corps et je pleure, je pleure... - -Tu t'effares: «Qu'as-tu? il est si tard?» - -Non, il n'est pas si tard, chérie. - -Il est tôt, il est étrangement tôt. C'est l'aube et l'aube -hésitante de ma vie, c'est la minute où je nais amant. - -Tu as commencé à t'habiller en attendant. - -Ah! reste nue puisque tu as voulu être nue! - -Mais tu as ton idée. «Tu ne me dis pas l'heure.» - -Je ne sais pas, chérie. J'ai voulu te défendre contre l'heure, -j'ai voulu être défendu par toi contre l'heure. Le rempart jumeau, -le double rempart de nos corps contre l'heure, l'heure mesquine -qui amène en sourdine la fatigue, la vieillesse et la mort... - -Tu t'entêtes. - -«Quel enfant! Mais mon petit, il faut cependant que je sache -l'heure.» - -Il faut aussi que nous soyons heureux. - -Mais l'heure, ton heure, je veux te la jeter. Tu t'en couvriras -les épaules comme d'un manteau de misère, tu égrèneras toutes -ses secondes comme une pluie de cendres sur la cendre de tes -cheveux; mais c'est rageusement que je retourne la prendre, d'une -traite, entre deux baisers et ton baiser encore tiède sur moi, -m'enveloppant tout entier contre l'air froid de la rue... «Oui, il -est temps que je parte. Il est grand temps.» - -Le temps! le temps! c'est comme une profanation, c'est comme -un vieillard qui se glisse entre notre amour et qui te tire, -hypocrite, par les cheveux, par les épaules... - -Tu es levée. - -Tu termines ta toilette, ta toilette de fuite. Amoureuse qui va -rentrer dans le siècle, tu t'enroules dans tes parures de femme: -on ne se doutera pas dans la rue que tu es un sanctuaire de -tendresse, un autel de passion, un chemin de foi et d'ardeur. - -Mais tu as froid: ah! chérie! il n'y a pas de feu ici: c'est ma -faute. J'aurais dû penser au froid, je n'ai pensé qu'à toi. - -Je suis un amant novice, je n'ai aimé personne avant toi et -tu es ma première femme. N'insistons pas: c'est ridicule. Je -connais pour avoir lu de mauvais contes, pour avoir vu de mauvais -dessins, les rencontres brèves et leurs accessoires. Il n'y a pas -d'accessoires ici. - -Tu grelottes un peu: c'est de n'avoir plus autour de ton cou le -hausse-col brûlant de mes bras. - -Je te rends mes bras, je te rends mon cÅ“ur «... comme il bat!...» - -Ah! tu t'aperçois de ma fureur? tu vois que j'ai mal! - -J'ai une émotion un peu brutale: elle me tue, elle me défonce la -poitrine! j'ai un cÅ“ur mal élevé qui se heurte, qui se brise, -qui bondit de joie et de tristesse et j'ai un sourire aussi qui -est un peu naïf, un peu brouillé, trop tendre, trop triste, trop -reconnaissant--et qui demande trop de choses... - -Tu es pressée, tu as hâte de t'ensevelir en ton foyer, en ton -foyer glacé où il fait moins froid qu'en cette chambre froide. - -Tu prononcerais volontiers des paroles pour caractériser notre -délice, pour en dire toute la saveur, toute la férocité, pour -souhaiter en notre union la bienvenue à la volupté et pour -m'avouer encore que tu m'aimes, que tu es mienne, mais ta voix -tremblerait un peu en cet endroit où il n'y a pas de feu--et tu -n'as pas le temps. - -Va-t'en donc, douce victime, va-t'en pour me revenir. - -«... demain?» - -Ah! que je t'ai implorée parfaitement! Et comme je suis sincère! -Jamais je ne retrouverai l'accent, le ton dont j'ai nuancé, dont -j'ai chargé, dont j'ai précisé, dont j'ai élargi, dont j'ai empli -d'immensité, de fatalité et de tendresse, cette date, ces deux -fades syllabes. - -«Je tâcherai. Oui, je crois. Sois sage.» - -Un baiser qui fuit lui aussi--et c'est ta fuite. - -Je ne te suis pas. Je ne veux pas te voir partir. J'entends ma -clef qui tourne, ma porte qui se referme. - -C'est tout. - -Il n'y a plus que moi chez moi. Il n'y a plus que la lassitude et -la tristesse. - -Les ailes ont troué ma porte et s'en sont allées. - - - - -II - -PETIT PANTHÉISME SENTIMENTAL - - -La chambre vide, la chambre veuve s'emplit de silence jusqu'aux -murs, d'un silence énorme, électrique, hostile, d'un lourd silence -de reproche: la lumière de la lampe qui se jeta sur les épaules et -sur les seins de celle qui n'est plus ici, qui se baigna à l'ambre -pâle de ses hanches, la lumière de la lampe qui, en un tourbillon, -s'épandit et s'abandonna, qui dansa, frénétique, qui jaillit et -qui fusa comme une rosée, qui garrotta de clarté notre étreinte et -qui l'enlaça d'un collier de perles et de flammes, la lumière de -la lampe est devenue frêle et frileuse, malheureuse aussi; elle se -plaint vers la lune invisible et semble ne plus vouloir briller et -agoniser que pour la lune. - -Les fauteuils s'accroupissent comme des Arabes en deuil et c'est -comme un affaissement de tout en cette chambre, de toutes les -choses sans âme: leur âme, l'âme de cette chambre s'est enfuie. - -Oui, ç'a été une fuite et l'âme est partie trop vite. - -Mais ce n'est pas ma faute. - -Et vraiment, chambre infortunée, tu t'étais trop vite, toi-même, -habituée à cette âme blonde. - -Tu n'as pas toujours eu une âme: tu es une chambre médiocre et -si la pauvreté l'habita, comme c'est trop vraisemblable, ce fut -humblement. - -Je t'ai louée parce qu'un marchand de vin n'avait pas voulu de toi. - -Ton silence, chambre, devient plus agressif. - -Je comprends. Le marchand de vins ne t'a pas louée parce que tu -étais prédestinée à moi, à nous et parce que les aventures les -plus fatales doivent, par le temps qui court, avoir un prétexte, -un alibi naturel, un alibi de banalité. - -Eh! chambre, tu es triste,--comme moi, tu es pauvre, comme moi, tu -es vide--comme moi. - -Et nous ne pouvons nous consoler puisque nous sommes faits pour -être tristes ensemble et pour nous réjouir ensemble--moins souvent. - -Tu as été sanctuaire: tu as connu la gloire, les fêtes absolues, -l'intimité qui comporte, qui apporte avec soi l'immensité, tu as -été l'univers et tu as été l'au-delà : c'est fini pour aujourd'hui, -morne chambre. - -Et tu ne resteras vêtue que de tes souvenirs et de ton silence. - -Je ne puis te consoler puisque je ne puis être consolé et je -trouve comme toi que cette créature hautaine, que cette créature -de délice, que cette créature de douceur s'en fut trop tôt, trop -rapidement, trop brutalement, que la rue et le monde la tirèrent -d'ici, comme on tue. - -Et je vais m'en aller, moi qui te parle. Je serai dans mon tort, -parce que les chambres doivent être habitées, mais je te demande -pardon, tout de suite. Et je ne vais pas m'en aller tout de suite: -j'ai honte. En te délaissant, je délaisse le décor de mon bonheur -et mon bonheur et tu vas être si vide, si froide! - -Ah! que l'intensité de nos moments, que la tendre férocité de -notre séjour, que l'impatience passionnée de nos rencontres se -disperse, s'étende sur ton vide et sur ta médiocrité, petite -chambre! - -Tu as abrité des malheurs: tu leur as accordé le leurre du toit, -le leurre de la sécurité, le droit de dormir et le droit d'avoir -de la pudeur, tu leur as été indulgente en cachant leurs soucis -et tu leur as été pénible en leur coûtant leur argent et, parfois, -l'argent qu'ils n'avaient pas: tu n'es pas mon gîte à moi et tu -n'es pas son gîte à elle: tu n'es même pas le gîte de notre amour, -puisque notre amour emplit le monde et que, dans tous les palais -et sur toutes les montagnes, il se déchire en petites prières et -en jolis murmures, que les oiselles le passent au bec de leurs -petits et que les chênes et les fantômes le chantent en leurs -frissons, tu es le gîte de notre étreinte. - -Nous ne nous embrassons que chez toi, qu'en toi: sois fière, -petite chambre. - -Tu boudes encore et la lumière de la lampe s'écarte de moi: je -vais t'endormir avant de partir. - -Je vais te bercer, chambre si pauvre, comme on berce une princesse -de soie et d'or, je vais te bercer d'un conte tout neuf, caressant -comme les plus vieux contes et vrai comme une caresse: c'est le -conte de notre amour. - -Mais tu es une vieille chambre pauvre: tu ne sortis jamais de chez -toi: comment te dire les sites qui nous enchantèrent, qui nous -attendrirent, qui nous fiancèrent? - -Tu ne sais pas ce que c'est que la mer--et la mer est dans notre -amour, tu ne sais pas ce que c'est que le soleil--et le soleil -luit en notre amour, tu ne sais pas ce que c'est que la lune et -la lune argente, attiédit, enfièvre notre amour et les routes s'y -suivent et s'y croisent, les arbres se penchent vers lui: tu ne -sais pas ce qu'est un arbre. - -Suis-je bête! Tu as été un arbre et des arbres, tu as été des -pierres, tu as été, chambre glacée, du soleil, de la lune, de la -nature et de la mer: c'est par mer que, de très loin, les arbres -raidis s'en viennent chercher des haches françaises: pardonne-moi: -tu connais mieux la mer et le soleil que moi. - - * * * * * - -Donc j'allai un jour dans une ville où vont les gens riches. Les -gens riches! Tu en as peut-être aperçu un ou deux qui venaient -perdre sur ta cheminée, non sans le faire remarquer, une, deux ou -trois pièces de monnaie--ou qui réclamaient d'autres pièces de -monnaie, de très haut, du haut de leur chapeau haut de forme. Et -des commissaires de police, des huissiers sont peut-être venus -ici, qui sont des gens riches. - -Des temps se relaient deux fois l'an où les gens riches veulent se -mettre en contact avec le peuple et les choses. C'est le moment -qu'ils choisissent pour s'avouer qu'ils ont besoin d'air, de -vigueur, de fraîcheur et de chaleur et où ils partent en chercher -où il y en a--sur le Baedecker. - -Ils ont à traverser des villes de province qui se ressemblent--car -rien ne se ressemble comme les villes de province, mais ils les -traversent vite, les brûlent, passent à côté, parce qu'ils sont -dans des chemins de fer très rapides, qui leur cachent les choses -monotones, la souffrance et la misère, qui ont hâte de les jeter -dans de la beauté, comme ils jettent les pauvres gens dans les -faubourgs gris et noirs, dans les chambres aussi sombres que toi, -petite chambre, et dans ces endroits de repos que sont les prisons -et les cimetières. - -Dès que les gens riches ont été jetés dans la beauté, sans -brusquerie, avec leurs bagages et leurs domestiques, ils crient -ou ne crient pas que c'est très cher, qu'on leur fait payer la -chaleur et la fraîcheur et que l'existence est hors de prix. - -Ils happent la beauté goulûment sans y prendre garde--et -n'admirent que pour admirer leur richesse et pour s'admirer. - - * * * * * - -Mais vraiment, c'est beau. - -Lorsque le chemin de fer mène à cette ville, il se promène -entre la mer et les montagnes et, par gentillesse, semble aller -lentement, lentement--et il va si vite!--pour qu'on puisse se -laisser charmer par le paysage. - -Et le paysage, la mer, les montagnes entrent dans les wagons, le -ciel aussi--et quel ciel! les palmiers glissent le long des wagons -et c'est un cortège naturel et extravagant: la mer qui est là , qui -est partout, qui court après vous, qui vous cerne, qui vous lèche, -s'obstine en sa complaisance, l'enchevêtrement harmonieux des -palmiers, des oliviers, des arbres de joie et des fleurs touffues, -des fleurs bleues, rouges, mauves, jaunes et vertes, les orangers -qui se dressent et qui se penchent, les fleurs qui mangent les -maisons, les pins-parasols qui se déploient, les fleurs encore, -les fleurs toujours, roses et noires, jaunes et grises, les -fleurs métalliques, les fleurs couleur de pierre et couleur -d'enfer, les fleurs qui se tendent, qui s'offrent, qui repoussent -sous le regard, les fleurs tyranniques, les arbres débonnaires, -les maisons qui s'abritent des arbres et des fleurs et qui -n'offensent ni les fleurs ni les arbres, les brèves montagnes qui -se dentèlent devant d'autres montagnes plus hautes,--des montagnes -de fond,--les golfes qui se dessinent et qui disparaissent pour -reparaître, le ciel qui se tisse de même splendeur, toute cette -orgie de grandeur, de nature, de facilité et de simplicité, vous -poursuit, se presse autour de vous comme un chÅ“ur aimant, tout est -sans bruyance, sans déclamation, tout chante en sourdine, tout est -sans arrogance, tout semble vouloir faire plaisir, sans plus, et -être comme le couloir sans limite, la route fleurie du paradis. - -Et la ville s'enferme de montagnes, de murailles, la ville, en son -caprice, monte, descend, se déchire, s'étage, s'enfonce en des -précipices pour s'envoler en une flore de sommets: on l'appelle -Monte-Carlo. - -Les fleurs y jaillissent, énormes, s'y développent, s'y -épanouissent, y éclatent de sève, de chaleur, de fraîcheur, les -arbres s'y efforcent vers le ciel et c'est comme une musique -intime, secrète des plantes et de la ville. - -Les arbres et les fleurs qui vous ont suivi jusque-là en chemin -de fer s'arrêtent avec vous, entrent les uns dans les autres, se -gonflent d'une vie intense, profonde, massive et comme obscure, et -la mer qui a coulé jusque-là s'arrête aussi et gonfle la mer, en -fait une masse électrique, qui s'étouffe de sa beauté. - -Les gens riches, petite chambre, ont de l'estime pour cette -ville--parce qu'elle se coiffe d'une salle de jeu. - -C'est en cette ville que la nature, la splendeur et la douceur de -la nature, se sont réfugiées; c'est en cette ville que le soleil -s'essaie, l'hiver, qu'il languit, qu'il se reprend à sourire, -qu'il baigne sa mélancolie, c'est sur cette ville que toutes les -fleurs se penchent, qu'elles s'amoncèlent en des bouquets tout -faits, en des forêts d'azur, de ténèbre, de rose et d'or; le ciel -y est uni comme une prière, la mer, ah! la mer, je ne pourrais -te la décrire, tant elle est majestueuse, lourde de tendresse -et de ferveur, lente, attirante, absorbante, à la fois câline -et dédaigneuse, tant elle est la mer des contes de fées qu'on -se rappelle la nuit et des Mille et une Nuits qu'on scande le -soir, tant elle est la mer d'Orient, la mer des nostalgies; elle -est belle à ne pas oser la couper d'une rame ou d'un éperon de -vaisseau, eh bien! les gens riches ont de l'estime pour cette -ville parce que, au-dessus de la mer, en bordure des fleurs, -défiant le ciel de deux mâts de cocagne, une salle de jeu s'étend, -se vautre,--qui leur coûte cher. - -J'entrai dans cette salle de jeu. - -Rien n'est plaisant comme de jeter--volontairement--quelque -argent aux gens riches comme à des fauves. - -Des tables sont là , creusées d'un trou où une bille roule, -guettant un trou plus petit--et où l'on peut sans danger oublier -des pièces de monnaie. - -Des êtres sont assis, sont tapis le long de la table--et des -êtres sont debout derrière, et, au milieu de la salle, des êtres -s'attardent à défaillir et à rester hagards, n'ayant plus de quoi -s'asseoir, n'ayant plus de quoi se tenir debout, n'ayant plus de -quoi regarder. - -Et malheur à l'argent qui tombe sur ces tables! Ce n'est pas en un -plomb vil qu'il se transforme, c'est en de petits pains à cacheter -blonds ou gris, en petits pains à cacheter qui ne cachètent rien -et qui s'engluent et qui s'enfuient. Les êtres qui cernent cet -argent ont des têtes où il se reflète, en son horreur soudaine, -têtes plombées, têtes bossuées comme les pièces qui ont beaucoup -roulé; têtes de cauchemars comme les écus qui ont longtemps dormi; -têtes vieillies tout à coup de toute la vieillesse de ces pièces, -de ces écus qui les quittent, qu'ils chassent; têtes creusées, -sinistres, punies de tous les crimes, de toutes les douleurs des -rois dont les effigies s'impriment, se figent et s'effacent parmi -le disque gris ou blond. - -Les femmes déposent leur beauté et leur élégance au vestiaire, -avec leur ombrelle--et se couvrent d'un uniforme tacite de gêne et -de cupidité; c'est une poussière d'or et d'argent qui les embue et -ce sont des rides qui viennent. - -Les hommes se ressemblent tous, vieillis, jaunes et verts. - -Je perdis bien évidemment à ce jeu de perte et de perdition et je -ne m'obstinai pas en cette prison de cendre et de plomb. - -Je me précipitai dans le soleil, dans les fleurs, dans les arbres -et dans la mer. - - * * * * * - -C'était le temps où le printemps tremble sur les côtes, où les -arbres se trouent des murmures hésitants, des murmures impétueux -de la vie, c'était le temps où le crépuscule s'alanguit et -repousse le soir dans la mer, où le jour veut avoir le temps de -mourir et de s'étendre paresseusement sur les flots. - -Le soleil s'évanouissait dans de l'azur, c'était le moment de -l'azur, où l'azur veut tout conquérir, veut tout avoir, veut être -tout, où il couvre, où il masque tout, jusqu'à la médiocrité, -jusqu'au néant, où il s'épand, en coulées larges et sûres, presque -par blocs, sur les arbres, sur les fleurs et c'est un azur profond -et massif, un azur plein, vivace, torrentiel et calme. - -Je ne m'assis pas au bord de la mer: c'est une mer devant laquelle -on ne doit pas s'asseoir, c'est une mer qui veut qu'on la respecte. - -L'azur léger qui, en un balancement léger, s'en venait mourir au -ras de la terre, à la pointe du roc, s'épaississait tout de suite -d'un azur plus lourd, d'un azur de puissance, presque indigo; du -mauve se gonflait des violets les plus sombres, les plus veloutés, -lumineux d'une lumière intime et lointaine. - -Pas un bruit, pas un souffle pour troubler l'atmosphère de -prédestination, le silence de gestation, le crépuscule d'apothéose. - -Et j'entendis un souffle, moins qu'un souffle, un rythme secret. - -Je regardai. - - * * * * * - -Sur les larges et plats degrés qui descendent insensiblement à la -mer, une forme glissait, sans couper le ciel, sans violer l'azur, -une forme qui se mariait à l'azur du ciel, à l'azur de l'heure, -une forme rythmique, en son rythme secret, mélodieuse comme le -silence et lente comme le crépuscule. Et, devant cette mer où l'on -ne voit jamais personne, devant cette mer jalouse de sa beauté, -égoïste en sa splendeur, devant cette mer qui ne chante que pour -soi, qui n'est coquette que pour soi, devant cette mer qui semble -grosse d'un dieu inconnu, devant cette mer d'indifférence et de -pudeur, devant cette mer de mystère, je crus voir s'avancer je -ne sais quelle ondine, je ne sais quelle nymphe de pudeur et de -mystère, je crus à une apparition, je crus que je troublais une -cérémonie, que je troublais un rite. - -L'ondine qui descendait était la grâce et la jeunesse et, en ce -soleil couchant, en cet azur tyrannique, en ce midi autocratique, -elle apportait comme un reflet, comme un rayon de lune--et de lune -allemande, comme un reflet des lacs d'Écosse, comme un reflet des -ciels de l'Écosse aux ciels gris-perle. - -Il y a des nuances dans le silence: j'étais si ému que je voulus -me taire davantage, d'un silence plus anxieux et plus respectueux. - -Et des paroles glissèrent à moi, de l'ondine glissante. Oh! des -paroles qui n'outragèrent pas le paysage, qui n'humilièrent rien -en la nature, des paroles de paix en la paix universelle, des -paroles profondes en la profondeur du mystère. - ---C'est vous? demanda la nymphe. Quel beau soir! - -Je la connaissais! J'eus devant la mer; le scrupule de ne pas trop -me la rappeler, de ne pas l'interroger sur sa santé et sur des -choses autour d'elle. - -Elle me paraissait nouvelle, fille de cette ville et de cette mer: -je ne l'avais pas remarquée jusque-là ; je l'avais rencontrée et -saluée sans la remarquer. - -Et j'avais envie de pleurer à ses pieds. - -Jamais je ne fus plus faible, jamais je ne me sentis plus près des -choses, plus près de m'évanouir dans les choses. - -La nature qui ne me frappe jamais parce que je la sens en moi, que -je n'admire jamais, parce que je l'admire trop, que je ne puis -exprimer de mots parce que je la sens de tout moi, de mon cÅ“ur, -de mes yeux, de mon âme, de la volupté et de la souffrance de -tout mon corps et de mon âme élargie, aiguë, immense, les arbres, -les fleurs, les rochers, le ciel et la mer même, tout se cabrait, -se convulsait en moi, tout se déchirait, tout se lamentait, tout -s'exaltait en moi, d'un spasme. - ---Oui, dis-je, c'est un beau soir. - -De quel ton avais-je parlé? J'avais parlé la langue de l'amour, -car elle me considéra étrangement. - ---Je ne vous ai jamais entendu parler ainsi. Vous avez mal? - -Je ne la regardai pas. Elle était là qui errait sur la mer, qui -emplissait l'immensité et je la fixais tout près, là -bas, et -ailleurs dans le vague et dans le vide. - ---Oui, répondis-je, j'ai mal. Mais ce n'est rien! - -Non, petite fille, ce n'est rien, c'est tout,--et c'est plus -et c'est pis et c'est mieux. Ma vie,--mais qu'est-ce que ma -vie?--vient de s'échouer au bord de cette mer, au bord de ce -rocher. Mais non! ce n'est pas un naufrage: - -C'est un appareillage sur cette mer sans barques, sur cette mer -fraternelle, orgueilleuse comme nos deux âmes. - -Et nos deux âmes et nos deux songes s'en vont sur cette mer, -en une étreinte. Tu ne le sais pas: je ne te le dirai pas. Les -fiançailles doivent être secrètes et rien n'est discret comme la -mer, rien n'est discret comme la beauté. - -Tu me dis, petite fille: - -«La mer est magnifique de sévérité. Ne voyez-vous pas qu'elle se -glace en pensant aux joueurs de là -haut. Pauvres gens!» - -La mer ne se glace pas, petite: elle se fait plus lente pour mieux -permettre à notre songe, à notre âme de s'enlacer sur elle. - -Mais je ne voulus pas rompre le charme. - -Je dis: - -«La mer a autre chose à faire ou à ne pas faire. Elle ne sait -pas ce que sont les joueurs. Le seul jeu qu'elle admette, c'est -celui de la fatalité et de l'éternité. Elle ne pense pas, étant -indolente et ne se prête pas à des pensées: elle est indulgente -seulement aux rêves parce que les rêves voguent au-dessus d'elle, -en ne la caressant qu'à peine, elle est indulgente aux désirs qui -meurent sur elle et à l'amour qui a des ailes.» - -Je parlais bas, en cette chapelle d'immensité. - -La nymphe dit tout bas, elle aussi: - ---Ah! l'amour!... - -Ce mot-là vibra, frémit, résonna longtemps sur la mer. Il ne se -dispersa, ne s'éteignit que peu à peu--et la mer en fut plus bleue -et le silence s'en fit plus fervent. - -L'ondine continua: - ---Comme la mer est compacte et quel fluide elle épand! C'est -une mer qui jette des sorts. Elle les jette sans fatigue: elle -les laisse se lever d'elle et se poser comme des papillons, des -papillons bleus, d'un bleu profond, tout près d'elle, tout de -suite. - ---Croyez-vous, râlai-je, croyez-vous qu'elle a jeté un sort sur -nous? - -Elle ne comprenait pas. - ---Sur vous ou sur moi? - ---Sur vous, sur moi, sur nous deux ensemble--ensemble. - -Elle ne se révolta pas, demeura muette et interrogea la mer. - -La mer la protégeait et l'empêchait de mentir, d'essayer de se -tromper. - -Des minutes, des minutes nous fûmes l'un auprès de l'autre, sans -nous voir, les yeux s'enfonçant dans l'infini. - -Le soir tomba sur nous comme une grotte amoureuse. - -Un azur énorme enveloppait la ville et la mer, un étui d'azur -descendait sur la montagne, derrière la mer, qui s'estompait comme -un paysage du Vinci. - -Et c'était vraiment un azur d'éternité. - -Nous demandâmes de l'éternité à la mer, nous demandâmes de -l'éternité au crépuscule et au silence et, toujours sans parler, -nous revînmes vers la ville par les degrés larges et plats. - -Et, parmi cet azur, tu me dis: - ---Au revoir. - -dans du vert, le vert d'une plante qui se dressait et se penchait. - -Personne n'est plus maladroit que moi pour porter à ses lèvres -une main de femme, et jamais je ne fus plus maladroit. J'eus -la gaucherie du petit enfant, l'effroi du lâche, l'ardeur du -fanatique, toutes les timidités, toutes les impatiences, toutes -les gloutonneries. - - * * * * * - -Tu ne me fis pas de reproches, tu n'eus pas de sourire, tu ne me -fis pas remarquer que j'avais la fièvre. - -Tu n'osas même pas répéter ton «Au revoir» et tu t'en fus aussi -vite que possible, fuyant ton avenir, fuyant ta vie, fuyant ta -fatalité. - -Et tu n'allais pas trop vite, tout de même, parce que tu étais -dans la ville de lenteur, d'harmonie et de beauté. - -Tu allais en Italie. - -Je t'y suivis, de loin, d'ici. - -Je variai ton voyage, de ma fantaisie, de mon respect, je -l'enfonçai dans le passé: j'en fis un voyage romantique. Tu -allas, de par moi, le long des routes qui n'existent plus et -qui n'existèrent jamais et les eaux de Venise te rendirent des -gondoles prisonnières, des gondoles en poussière et je te fus -un guide archaïque parmi la pureté de Bergame et les forêts de -Vicence. Et nous descendîmes plus avant cependant que, solitaire, -j'inventais l'Italie en m'hallucinant de toi... - - * * * * * - -Mais voici que tu dors, petite chambre et que tu dors heureuse: -j'ai bien su te bercer. Je vais te laisser, et je suis triste. Je -te confie mon bonheur. - -Je m'en vais. Dors bien, petite chambre. - -Et toi, lampe si pâle que j'éteins d'un soupir, dors bien, toi -aussi. Je ferme la porte tout doucement pour n'éveiller ni la -chambre ni la lampe. - -Et c'est la rue, c'est le siècle, ce sont les gens. - - * * * * * - -La rue est une rue étroite et déserte, douloureuse et résignée. - -Mais elle conduit à des rues où passe du monde. Comme il y a du -monde, aujourd'hui! - -Tout Paris est dans la rue, tout l'univers est dans la rue! il -n'y avait que nous chez nous; toutes les chambres étaient à nous, -toutes les intimités, tous les refuges: c'est un jour de fête, -c'est un soir de fête. - -On se repose encore, on se promène encore. Et les gens ne sont pas -méchants. - -Ils ont aujourd'hui des âmes de fête et d'oisiveté: des baisers -sans rancÅ“urs, sans relent de labeur, sèchent sur leurs joues et -ils vont, des enfants aux bras, des refrains aux lèvres, user leur -plaisir au plein air. - -Quelle fête célèbre-t-on aujourd'hui? - -J'aurais tant voulu que notre fête à nous fût toute à nous, que -nous fussions seuls à nous réjouir! - -Et voici que c'est une fête publique, populaire, vulgaire! - -Je me souviens! je me souviens! c'est la Toussaint! - -Nous nous sommes aimés pour la première fois, le jour où les -enfants, les mères et les pères s'en vont chercher leurs morts aux -cimetières froids! Nous nous sommes aimés le jour où les prières -réchauffent de ferveur les fantômes lassés; nous nous sommes aimés -le jour des trépassés et la Mort, d'un sourire, aida notre délice. - -Passants, vos mains sont vides, vos yeux sont secs: vous avez -déposé sur des pierres blanches les lourdes couronnes et vous avez -pleuré! - -Chérie, chérie, avais-tu songé à ce jour? - -Nous aurions pu nous posséder depuis si longtemps! - -Voici des jours et des jours où un peu de bonne volonté nous -aurait suffi pour être humainement amants comme nous étions -amants pour les dieux et pour l'au-delà . Il ne nous manquait que -l'occasion et l'occasion est si facile! - -Nous avons attendu, nous nous sommes attendus et nous sommes trois -maintenant, chérie: toi, moi et la Mort. - -Que Dieu ait pitié de nous! - -Mais je blasphème. On n'a jamais à avoir pitié de l'amour. - -L'amour est le Dieu d'orgueil, l'amour est la chose d'orgueil. - -Nous n'avons pas peur de la mort. En ce sacrifice païen, en ce -festin, nous avions besoin de divinité et d'éternité: c'est toi -qui nous l'apportes, Mort, bonne mort: merci d'être venue à nos -fiançailles. - -Et, n'est-ce pas? tu n'as pas dû nous quitter? - -Qu'aurais-tu fait de ces femmes qui, au lieu d'aller au Bois et -au cabaret, s'amusèrent à fouler aux pieds des fleurs de tombes? -Qu'as-tu à faire dans les cimetières? - -Tu passas ton après-midi en cette chambre sombre, en ce tombeau à -peine frémissant, à peine chantant où nous nous sommes tus, tous -les deux. Tu étendis sur notre couche, pour nous réchauffer, tes -deux grandes ailes noires et tu berças nos spasmes des souvenirs -de tous les amants que tu réunis chez toi, pour toujours, tu -aiguisas nos spasmes des plaintes d'amour que tu calmas et tu -magnifias notre spasme de ton immensité. - -Et tu avais la Fatalité avec toi qui es ta sÅ“ur vieillie et la -Beauté qui est ton ombre. - -Accompagne-moi un peu à travers la foule, Mort: les rues sont trop -larges pour moi. Je ne suis pas triste: je suis tout désir de -larmes. - -Je n'aurais pas le courage de cueillir une fleur et je respecte -toute vie, la plus humble, la plus irréelle: je vois partout de la -vie--et la Vie. - -C'est que, Mort, tu es une bonne compagne. Viens, tu verras de -pauvres gens qui vont à pied et d'autres qui prennent des omnibus. -Ça t'ennuie? Tu n'aimes pas voir les pauvres gens parce que tu les -enlèves et que tu les laisses vivre à tort et à travers, parce -que tu te laisses appeler sans accourir, parce que tu te laisses -chasser sans entendre! - -Eh bien! ne regarde que moi: je ne te déteste pas. J'aurais envie -de faire un calembour sans grossièreté, d'unir les mots amour et -mort, mais tant d'autres l'ont fait avant moi! - -Je te parlerais bien des morts mais ils sont trop, et ils sont si -peu de chose sous toi! J'ai lu quelque part cette phrase: _Optimi -consultores mortui_, qui se grava comme une épitaphe dans le -marbre de mon âme. «Les meilleurs conseillers sont les morts.» -J'ai choisi mes amis parmi les morts, je les ai interrogés et je -me suis lamenté vers eux. - -Et toi, Mort, tu es tous les morts, tu es mon amie et ma seule -amie. - -Vois comme les gens sont mornes dans les rues: tu les écrases, et -tu n'es pas méchante; c'est que tu es plus grande qu'eux. - -Je te voudrais, je te veux molle et souple, prenante et sans -insolence, tu es ma confidente, tu es ma camarade, garde-moi mon -rêve, protège-le contre la rue, contre les gens. - -N'allons pas trop vite; j'ai beaucoup à descendre avant d'arriver -où je voudrais ne pas aller. J'ai à croiser des voitures qui -crient et des voitures qui sifflent, et je suis lourd de mon -amour, et je suis faible de la force de mon amour. Et je suis -retardé par mes souvenirs, par mon souvenir. - -Il n'y a pas que toi, Mort, pour me disputer à la vie, à la vie -stupide de chaque jour, il y a une main, une petite main qui se -pose sur mon épaule, il y a des paroles qui s'étreignent et qui -disent: «Ne va pas vers d'autres paroles, dors en la buée pâle -que nous sommes», il y a les pavés aussi qui me sont pénibles et -la route qui est si longue, si longue, qui se brise, qui tourne -pour m'empêcher de marcher plus avant et il y a le reflet de mon -bonheur, mon rêve qui se font plus lourds, plus caressants, plus -tyranniques. - -Mais il faut que je retourne à ma vie, il faut que je retrouve mon -cadre de médiocrité, d'indifférence et d'hostilité, il faut que ce -jour soit semblable, fasse semblant d'être semblable aux autres -jours, il faut... - - - - -III - -LUI! - - -Je suis tombé sur lui comme en un précipice. - -Il m'a piqué au milieu du cÅ“ur de son «Bonjour!» comme d'un -harpon, il m'a tiré à lui et à son horreur, de sa cordialité -bruyante, il m'assied en face de lui, il me fait servir à boire. -Il m'a arraché à mon rêve, à mon tendre halo de délice: il s'est -rappelé, il s'est révélé à moi au coin d'une rue, il a jailli sur -moi de toute son apathie assis à cette terrasse de café, calme, -souriant, il m'a entouré furieusement, a tourbillonné autour de -moi et me voici plein de lui, je ne pense plus qu'à lui--pour n'y -avoir pas pensé. - -Il était sorti de ma vie, comme un remords inutile: ce n'était -qu'une absence momentanée, l'absence du maître qui doit revenir, -ce n'était qu'un faux départ. - -Il m'a repris, il s'est réinstallé en moi, bien à son aise, -m'étouffant, m'écrasant, m'humiliant. - -Pourquoi ne fait-il pas plus froid? Je me plaignais du froid tout -à l'heure, de l'autre côté du précipice! Imbécile! Pourquoi ne -fait-il pas très froid! Je ne l'aurais pas rencontré. - -Il aurait bu à l'intérieur, n'aurait pas encombré de soi les -terrasses de café, les rues, la ville, l'univers et l'au-delà . Il -n'aurait pas... - -Qu'en sais-je? Ah! je sais bien, qu'il aurait été là , tout de -même, guettant les passants, comme le sphinx, effroyable et -sanglant. - -Mort, bonne Mort qui m'as accompagné, arrache cet homme de cette -terrasse, bonne Mort, remporte-le, détruis-le, ensevelis-le dans -le pire néant, efface: non! tu ne peux pas! Il est trop grand, -trop gros, immense, indéracinable! Il est plus puissant que toi! - -Et tu es partie, Mort, tu m'as abandonné: tu as eu peur de lui. - -Je suis seul, hideusement seul--avec lui! Sous lui! J'appartiens -à cet homme. Je suis sa chose, sa pauvre chose misérable. En me -touchant la main tout à l'heure--il m'a touché la main!--il a pris -possession, il a pris livraison de moi comme d'un forçat, il m'a -enchaîné, englué, pétrifié. - -Il est hideux. - -Sa moustache noire, ses cheveux noirs taillés en brosse, ses yeux -bleus--des yeux pâles en cette face noire;--sa maigreur--car il -est maigre, cet être d'immensité,--son nez camus et la trompeuse -énergie de sa face, l'illusoire nervosité de sa personne, tout -m'irrite, tout m'enfièvre, tout m'affole. Et cependant!... - -J'ai bu un peu de l'absinthe que tu m'as offerte, que tu m'as -imposée. - -Je ne te hais plus, je ne te hais pas et je n'ai même pas le droit -de t'aimer. - -Je t'ai demandé, comme un somnambule: «Est-ce que votre femme va -bien?» - -Car je ne tutoie qu'en mon âme. - -Je n'ai pas entendu ta réponse et je ne pouvais l'entendre: je -sais que ta femme va bien, qu'elle déborde de santé, de vie et de -joie, qu'elle est le délice même, la vie même et le ciel puisque -je la quitte, puisqu'elle est ma femme, puisqu'elle m'a pris tout -entier,--ta femme! - -Je l'ai pressée entre mes bras, elle a été mienne, j'ai cru -qu'elle avait toujours été mienne, de toute éternité, par un -destin, par la volonté de Dieu, qu'elle était née pour moi et te -voici, toi, toi, qui sors d'un coin de rue, qui ne dis rien, qui, -de ton sourire, de ta tranquillité, de ton silence, me crie: «La -farce est bonne!» - -Tu n'es même plus en face de moi à cette terrasse de café: tu -entraînes ta femme lointaine vers ton passé, vers ton présent, -vers ton avenir, tu l'embrasses, tu l'étreins, tu me nargues de ta -tendresse, tu me crucifies de ta douceur. - -Non! Pas même. Tu t'es habitué à ta femme: c'est devenu un morceau -de décor, un pan de monotonie: tu te résignes à sa magnificence. -Mais elle, créature magnifique, mais elle toute splendeur et toute -sainteté, elle t'aime et elle s'obstine à t'aimer, à aimer en toi -sa première extase et son premier amour. - -Elle t'a cherché, elle t'a cherché partout: quand elle a été -obligée de ne plus te chercher en toi, de ne plus te chercher en -l'être indifférent et las que tu étais devenu, quand tu t'es enfui -vers des terrasses de café, vers des camarades, vers des loisirs -et des veuleries, elle t'a cherché dans des livres et dans des -fontaines, dans des paysages et dans des dieux, puis quand ses -leurres se sont fatigués, eux aussi, quand les couchers de soleil -se sont tus et quand la lune pâle et vide n'a pu te rendre à son -ardeur, avant de te réclamer au démon, par hasard,--ah! que je -suis humble!--elle t'a cherché en moi, reflet, en moi, moins noir, -en moi dont les yeux étaient plus pâles et dont la bouche sèche -avait parlé, un soir de printemps. Sur la mer que nous avions -interrogée tous deux, elle t'avait vu revenir, fervent fantôme -et tu t'étais réfugié en moi et, en moi, elle s'en vint puiser -ta jeunesse et ta beauté, l'être ancien, l'être trop proche qui -l'avait prise, elle s'en vint cueillir à mes lèvres le baiser -qu'elle avait connu--de toi. - -Eh bien! tu n'as pas eu de chance mon ami. J'ai été ton reflet, -comme la foudre est le reflet de la lune dont je parlais. - -Et elle m'a appartenu par prédestination et par fatalité. - -Elle a tout trouvé en moi, les mondes, les ciels, un homme, un -dieu. - -Elle te cherchait en moi; elle m'a trouvé, moi. - -Elle a trouvé un corps vierge, et elle ne l'a même pas trouvé: il -l'a enlacée, enserrée, il s'est jeté sur elle, de partout. Immense -et câlin de l'énorme tendresse de l'univers, il a usé sur elle la -sensibilité de tous les siècles, l'âme de l'univers. - -Ah! toute à la volupté, elle n'a pu sur l'heure, jouir de sa -jouissance: elle a été aimée, elle a été heureuse, sans plus, -simplement--mais il y a eu, il y a l'après. - -Elle pèse ma caresse en ce moment et mon cÅ“ur, elle pèse mon âme, -et c'est pour elle un écrasement, une défaillance. - -Tu as presque, chérie, un recul d'épouvante et tu es muette -d'admiration, de stupeur: tu découvres l'univers en moi--et ce -n'est que moi et ce n'est pas tout moi. - -Et tu as trop de chance: tu n'en voulais pas tant. - -Tu as envie de pleurer comme une enfant qui ne sait pas et à qui -on a infligé la fortune, la gloire et les cieux avant de lui -apprendre ce que c'est. - -Tu es émue, d'ignorance, et tu tâches à te faire à moi, qui -me suis donné à toi. Tu m'interroges et tu me remercies et tu -m'humilies devant moi, à travers l'espace, tu désires me voir, -savoir ce que je fais: je bois en face de ton mari, chérie, et je -suis la chose de ton mari, et je suis tout petit, toute honte: je -l'avais oublié. - - * * * * * - -Et je ne puis le haïr. - -La colère qui me soulève, l'humiliation qui me courbe, la mémoire -qui m'est soudain revenue, avec mille sujets de m'irriter et de me -tuer, tout se brise devant ta pure image qui m'apparaît--oh! sans -les frissons de tout à l'heure,--devant ton image hiératique et -pure, devant ta statue et ton souvenir. - -Et je me penche vers mon verre, le verre qu'il m'a offert. - -C'est beau, c'est vraiment beau. - -Les mers s'y condensent qui me firent songer à toi et ce sont les -reflets des ciels qui glissèrent sur mes extases, ce sont les -opales et les émeraudes, les pierres de lune et les turquoises -aussi qui roulèrent en mes espoirs et ce sont toutes les couleurs -des sourires que je prêtai au destin à son propos, ce sont les -aurores et crépuscules qui m'apportèrent de la patience, les -brouillards et les halos dont j'enveloppai ton fantôme et ce sont -toutes les mélancolies et toute la folie que tu me permis: c'est -immobile et stagnant comme un marais de fatalité par un soir -bleu, c'est lent et nuancé comme une nuit d'amour et c'est de la -sérénité, de l'attendrissement, de l'indulgence et l'amertume -ouatée, sucrée et pâle des larges cimetières. - -J'ai bu un peu: je suis plus triste. - -J'ai versé un peu d'eau en mon verre pour apâlir cette pâleur, -pour ajouter un peu de fatalité à cette fatalité. - -Homme qui, en face de moi, bois quelque chose de brun et de rouge, -tu ne me crains pas et tu n'as pas à me craindre. Ce n'est pas le -temps de prononcer des discours et de te louer: je voudrais te -dire que tu es mon frère, mon frère douloureux, que je t'aime et -que je sens tous les dévouements, toutes les complicités me monter -aux lèvres, me monter aux yeux--en larmes. Je suis uni à toi par -des liens étroits et secrets, par des liens de simplicité et de -candeur. - -Et il n'y a rien de bas, rien de plaisant en mon affection. - -Ce n'est pas moi qui ai surgi sur ta route, c'est toi qui m'as -rencontré sur ma route à moi, et qui m'as fait dévier de mon -chemin. Et ne fallait-il pas te rencontrer? N'est-ce pas ma -route? C'est par toi que j'ai connu la femme de ma vie et de mon -éternité: je ne l'ai pas prise, je ne te l'ai pas enlevée: c'est -toi qui devais la mener à moi--et tu l'as menée. - -Ah! oui! cela serait misérable, à le juger comme jugent les -hommes, comme juge ce néant grelottant et gouailleur que la -lâcheté des siècles a fait de l'humanité: mais, n'est-ce pas? nous -ne jugeons les choses qu'en fonction de notre dédain et de notre -haute tristesse? - -Cela est, cela devait être: je ne me repens pas. - -Et je ne te hais pas--pour les raisons humaines que tu aurais de -me haïr. - -Je ne te hais pas, je ne m'humilie pas. Je devrais t'envier, je -devrais être jaloux de toi, qui as été le premier amant de cette -femme, je devrais être jaloux de tes baisers anciens, de tes -baisers de tout à l'heure--et de demain. - -Mais je suis un être d'orgueil: est-ce que ça compte? - - * * * * * - -Toi, tes amis, tes ennemis, que sais-je? des hommes et des hommes -pourraient avoir possédé mon adorée: elle serait vierge cependant -jusqu'à mon baiser, jusqu'à ma caresse, vierge de ma virginité, -de ma jalousie, de ma superbe. Est-ce que tu as pu l'aimer aussi -profondément, aussi sauvagement, aussi suavement que moi? - -Est-ce qu'on a pu avoir l'intégrité, la naïveté, la subtilité -de mon amour? Est-ce qu'on a pu être aussi enfant, pareillement -homme, également Dieu, en son culte, en sa protection? - -Et puis avais-tu toutes les larmes--que j'ai, tous les mondes--que -j'ai, toutes les ambitions et toutes les rancÅ“urs--que j'ai, pour -les jeter à ses pieds, pour lui en faire un tapis, un lit, un -tombeau de vie? - -Je meurs, j'étouffe de l'immensité de mon amour, j'en ai assez -pour tuer les vivants et pour ressusciter les morts, pour déborder -la mer, l'univers, l'enfer et le firmament. - -Et c'est si fougueux et c'est si doux! - -Ah! mon cher, quel pauvre initiateur, quel pauvre guide tu as -fait! Et comme tu vas être mon ombre--misérablement.! - -Je voudrais en ce moment, par pitié, te prêter un peu de force, un -peu de divinité, un peu d'humanité. - -Je voudrais que tu fusses digne de moi. - -Et je ne voudrais rien. - - * * * * * - -Pensons à autre chose. - -A quoi? - -A toi. - -Ah! certes! sauter de mon amour en toi, c'est une rude étape! me -jeter de l'histoire de mon amour en ton histoire--c'est une chute; -et ton histoire, c'est tout de même l'histoire de mon amour: -mais est-ce que tout n'est pas mon amour, est-ce que tout n'est -pas l'histoire de mon amour?--et je te cueille là -dedans parce -que je veux bien me baisser, parce que je veux bien regarder à -terre--pour alanguir peut-être ma promenade et mon essor et pour -être plus nonchalamment sublime. - - * * * * * - -Tu es ingénieur civil et tu n'es pas maladroit en ta partie: tu -t'es signalé par des inventions, tu as su les mettre en valeur, tu -t'es accommodé d'une notoriété flatteuse et tu es chevalier de la -Légion d'honneur. - -C'est même au banquet qu'on t'offrit pour fêter ta gloire -nouvelle... oui, c'est à ce banquet que tu m'as présenté à ta -femme--ah! _ta_, TA, TA femme--mais je n'y fis pas attention, -c'était ta femme: tu étais mon ami. - -Je saluai--sans plus. - -Et je la revis depuis--avec toi, sans la regarder. Tu avais été -cordial et bon envers moi, tu m'avais loué, encouragé, réconforté. -Et tu m'amusais, en outre, de ta jovialité inlassable. On te -rencontrait--comme je t'ai rencontré sur le boulevard, tout -à l'heure,--tu vaguais sans escorte et tu étais le compagnon -rêvé--dont on ne rêve pas la nuit,--l'ami, le camarade. - - * * * * * - -Il me fallut Monte-Carlo, il me fallut la mer et le crépuscule, il -me fallut tout le silence et toute la pureté de ce soir bleu pour -entendre chanter mon cÅ“ur, pour entendre chanter la destinée, -pour me connaître, pour la connaître, pour _savoir_. - -Et depuis, je butai contre toi en ma route: tu fus là des jours, -des jours, tous les jours pour troubler mon inquiétude, pour -exaspérer mon espoir, pour tacher la candeur de mon extase; tu fus -là --pour être là . - - * * * * * - -Et tu es là , aujourd'hui encore, aujourd'hui. Et c'est toujours ta -monotonie, c'est ton humilité, c'est ta facilité envers les hommes -et les choses. - -Sois plus fier, sois fier,--mais je ne puis t'ordonner d'être -fier, je ne puis t'ordonner d'être beau--et je ne puis t'ordonner -de ne pas être. Et je suis contraint malgré toi et malgré ta -présence, de revenir à mon délice. - - * * * * * - -Je m'y ensevelis. - -Ah! tu peux parler--et tu parles--tu peux critiquer les passants, -le gouvernement et l'industrie métallurgique, tu peux même -comparer les diverses séductions des femmes qui passent: je -ne t'écoute pas: je suis très loin, très loin--chez toi--je -cause avec cette pauvre femme que tu oublies et nous causons -tendrement--de toi. - -Elle me dit: - ---Il n'est pas méchant. On ne peut pas juger quand on le voit -comme ça, dehors. Il ne faut pas le juger sur ce qu'il paraît, -sur ce qu'il veut paraître. Il poitrine, plastronne, papillonne, -brille. Il s'use à des paradoxes, à des à peu près--et si tu -savais comme il est simple. Il est gentil, s'étonne de tout, se -prête à tout et se donne. Je l'aime. - -Et je gémis. - ---Et moi? et moi? - ---Il avait autour de moi des délicatesses de petit enfant. Il -ne disait rien et je sentais qu'il regrettait d'avoir trop -vécu déjà et de ne pas pouvoir m'offrir ses premiers mots, ses -premiers soupirs, de ne pas avoir appris à lire dans le livre -que je tenais, de ne pas avoir appris à lire dans ma main et à -regarder dans mes yeux, de ne pas avoir, inventeur malheureux, -inventé les jouets de mes premiers jeux. Il me craignait de tous -ses nerfs, de sa maigreur, de sa violence passagère. Et il avait -de longues rêveries. Il ne songeait pas à moi. Il ne songeait à -rien. Il se taisait auprès de moi, comme l'unique agneau d'une -bergère pensive, comme le vieux loup qui s'est laissé prendre, qui -s'est laissé domestiquer et qui ne veux plus rien savoir de son -passé, de son âge et de sa force. Il se faisait lentement, auprès -de moi, une âme neuve. Il me la demanda sans me la demander, -et, de ses sourires sans paroles, de mes sourires de patience -et d'indulgence, de ma pitié et de mon émotion, il se refit une -jeunesse absolue, une jeunesse sans bruit et sans tumulte, une -jeunesse profonde et blonde. Il était attentif, soucieux, délicat. -A moi, jeune fille, à moi, enfant un peu cloîtrée, à moi qui -avais piétiné un peu devant la porte de la vie et la poterne du -bonheur, il apportait la vie, le bonheur et la liberté--et il -me les apportait en homme de peine, comme un homme de peine qui -pose ça là , à la porte, qui s'assied gauchement et qui tourne -ses mains nostalgiques, qui veulent porter quelque chose, parce -qu'elles ont porté quelque chose, qui cherchent un autre fardeau, -un autre cadeau. Ses yeux, ses mains, son cÅ“ur aussi, bougeaient, -furetaient, fuyaient, fouillaient la chambre, trouaient les -murs, défonçaient les palais et les cieux, réclamaient le colis -d'idéal, le ballot de richesse, la tonne de baisers qui étaient -quelque part, bien sûr. Il aurait voulu me conter des contes de -fées,--mais il n'en savait pas. Et il ne savait pas les paroles -qu'il faut dire aux jeunes filles, les paroles pour fiancées. Il -avait la pudeur de ne pas parler comme au bureau, comme au café, -de délaisser l'argot de science, l'argot de l'École centrale, -l'argot des salons officiels. Et une autre pudeur l'envahissait: -les discours d'amours, le baragouin de passion, les chatteries -éloquentes et empressées auraient tremblé à ses lèvres parce qu'il -les avait dédiées à des maîtresses anciennes: il me les épargnait, -il m'en frustrait et, comme il manque un peu d'imagination, il me -cajolait de petits rires inédits et de silences qui n'avaient pas -servi encore. Souvent il avait les yeux vagues et c'est que sa -pensée me promenait en des villes qui l'avaient charmé et en des -villes aussi qui lui avaient déplu, mais où il situait du plaisir, -avec moi. Il regardait très loin, en dedans, en arrière, et -c'était pour rappeler ses vieilles années, ses années gâchées, et -pour me les offrir et pour reprendre au passé de vieux madrigaux, -de vieux projets ingénieux, de vieilles belles idées, du sublime -et du génie pour me les offrir, bien modestes, bien cachés, sous -des fleurs. Et jamais en ses yeux ne passa un noir éclair de -volupté et de convoitise... - ---C'est tout? - ---Ce n'est pas tout. Des nuances et des nuances sont là qui, de -leur ténuité et de leur chaleur, me harcèlent et me piquent, qui -me torturent de leur délicatesse. Il m'aimait, vraiment, même -quand je le taquinais et m'était paternel et fraternel. Il m'était -filial aussi, me demandait de l'humilité, de la distinction et -la manière de sourire joliment. Et il s'obstina longtemps en son -amour... - ---Et maintenant, maintenant? - ---Je l'aime davantage parce que je t'aime. La férocité et l'esprit -que j'ai découverts en toi, la splendeur dans la tendresse, la -puérilité triomphante dans l'étreinte, l'innocence câline et cette -majesté inconnue, cette toute-puissance secrète, la terreur dont -tu m'as enveloppée, la lueur changeante de tes yeux, l'éclat de -ta fièvre, tout me force à l'aimer pour son infériorité, pour -sa faiblesse, pour sa lassitude, pour son indifférence, pour sa -pauvreté. A savoir que tu m'aimes tant, je l'aime, lui qui ne -m'aime plus, qui m'aime moins! Tu m'as dit que tu avais une telle -joie, de telles joies à m'aimer, que je le plains, lui qui n'a -plus ces joies et qui, s'il les a eues, ne les a pas eues comme -toi. Je t'ai aimé d'abord comme un enfant et c'est lui qui est, -dès aujourd'hui, mon enfant, mon enfant vieilli, un peu ridé. Il -manque de magnificence; ah! qu'il m'est cher! - ---Et moi aussi, chérie, je manque de magnificence et je suis -triste, triste... - ---Il n'est pas triste: il n'a pas la profondeur de la tristesse et -ses richesses et ses grottes d'intimité. Il est gai comme tout le -monde, misérablement. Je l'aime. - ---C'est du remords, c'est un remords, chérie. Tu te repens. - ---Je ne me repens pas. - ---Ah! repens-toi, si tu veux, chérie. C'est une amertume qui, -du fond de notre volupté et de notre amour, apportera à notre -amour, à notre volupté une odeur intense et aiguë, une saveur -hachée et tout ce charme, toutes ces langueurs, toute cette hâte -qu'on nomme l'inquiétude. Notre amour est semblable à la mer qui -l'a vu naître, qui l'a fait naître: est-ce que la mer est pure? -Les algues pointues et méchantes, les algues pointues comme le -soupçon, s'étendent bas, très bas et coupent les remous de leur -hypocrisie penchée. Et toutes choses y roulent, s'y amassent, -s'éternisent entre des limons et des courants. Et cependant -combien la nappe de la mer est large, harmonieuse, combien sa -courbe est parfaite et comme les vagues sont belles, simplement, -comme son écume même est blanche, plus blanche que la candeur et -que les âmes blanches. C'est sur un fond de trouble qu'on bâtit -les passions les plus éternelles, les sentiments qui survivent à -l'éternité. Trouble-toi, trouble-toi, chérie, épuise-toi en des -repentirs, en des souvenirs: notre amour en sera plus frais, plus -tranquille, malgré tout, et plus enfantin. - ---Je me souviens sans arrière-pensée, je me souviens, pour me -souvenir, sans plus. Et je l'aime et le plains. - ---Aime-moi, moi aussi et plains-moi. Tu m'as vu amoureux, tu m'as -vu malheureux. - ---Je t'ai moins vu que lui. Je ne t'ai pas vu souvent, je ne t'ai -pas vu longtemps. Il y a une fatalité, une prédestination qui -nous ont poussés l'un vers l'autre: il n'y eut pas de fatalité -entre lui et moi, tout fut humain, presque petit, tout se tissa de -pitié: ce fut un étroit et gris couloir d'émoi. - ---Ah! chérie, comme tu es cruelle. Je veux échapper à cet homme -qui est en face de moi et tu me le renvoies et tu le jettes sur -moi--en beauté, il me cerne de toutes ses vertus et de toutes les -larmes que tu vas verser sur lui--car comme tu vas pleurer, chérie! - ---Je pleure, mon ami, je pleure mais ce sont des pleurs sans -méchanceté et je pleure sur toi, sur lui, sans savoir pourquoi. - ---Ah! pleure sur moi, chérie, pleure beaucoup. Tu m'admires: tu -as tort. Je suis un pauvre petit garçon et j'ai vieilli sans le -vouloir et j'ai conservé tous mes défauts, toutes mes impatiences, -toutes mes débilités et toutes mes susceptibilités et toutes -mes timidités. Pleure: j'ai de très vieux parents quelque part, -qui pensent à moi et qui pensent à la mort et qui sont seuls -dans de pauvres murs, dans de pauvres meubles, qui ont reçu les -années, à bout portant et à l'ancienneté, sur leurs têtes, sur -leurs jambes, sur leurs bras--et à qui il n'a pas été fait grâce -d'une infortune, d'une maladie et qui les ont eues l'une après -l'autre, en cadence, à la suite... Pleure: j'ai un passé terne qui -se double de cauchemars et quand je me le rappelle, je ne me le -rappelle pas bien et je ne sais pas si je passe des calamités, des -monotonies--ou si j'en ajoute. Pleure: j'ai des doutes. Pleure: -j'ai un avenir qui hésite, qui se sauve, qui se fait tirer à moi, -qui résiste--et je n'ai pas le courage de le tirer. - ---N'insiste pas: ne me demande pas de trop pleurer sur toi, je ne -puis pas. Tu m'as, moi, tu m'as toute. - ---Toute? - ---Oui, toute. - ---Et ton mari, tes regrets, tes remembrances? - ---Ah! ne me demande pas d'explications. Ce sont des sensations, -des nuances. - ---Tu m'as parlé de nuances, tout à l'heure--pour lui. - ---Ça ne fait rien. Je t'aime, je l'aime. Je l'aime--et je n'aime -que toi: voilà . Tu ne crois pas? - ---Ah! chérie, chérie, si je crois! je ne suis pas sûr parce que -la certitude est encore du raisonnement, de la ratiocination, de -la machinerie, de la marchandise à logique, mais je suis plein de -toi, plein de foi et je suis irradié de ta divinité. Et je dis des -bêtises. - ---Dis toujours. - ---Non! j'ai besoin de silence, d'un silence pour enfant, pour -enfant qui a peur la nuit et qui implore, jusqu'à ce qu'il les -entende, de souples ailes de fée sur son sommeil. Et l'enfant est -inquiet tout de même, parce qu'il n'est pas seul, parce qu'il a -peur du cortège de la fée, de l'omnipotence de la fée, de la bonté -de la fée, parce qu'il s'avoue que tout cela est trop grand, trop -surnaturel pour lui--et j'ai besoin du silence d'une chambre de -petite fille où un grand frère de dix ans veille sur sa petite -sÅ“ur et j'ai besoin du silence des évocations, du silence des -magies, du silence de création et du silence de néant. Parle, -toi, car tu parles bien, car tu dis des mots nécessaires, que je -ne puis prévoir en leur simplicité et qui me surprennent comme le -génie. - ---Je ne te parlerais que de lui. - ---Eh bien! veux-tu que je lui dise ce que tu dis de lui? que je -lui rapporte tes louanges et tes glorifications? - ---Tu ne le pourrais pas. Tu ne te rappellerais pas. Ce sont des -mots qui s'évaporent comme la rosée, qui s'évanouissent comme des -nymphes élégiaques, qui ne bruissent que dans le mystère et qui se -perdent comme les petits vagabonds, dans les forêts de légende. Et -si tu veux essayer... - ---Je ne sais par où commencer et c'est un discours difficile, -d'homme à homme. - ---Ah! ah! - ---Et puis je n'ai pas le temps: il se lève, il déclare: «Je dois -rentrer: ma femme m'attend»; il me serre la main et il s'en va. Il -te rejoint, toi, toi! Ah! parle-moi, parle-moi de n'importe quoi, -de lui, pour que j'entende--en moi--ta voix, pour que je ne sois -pas seul, assis sur mon bonheur comme sur la pierre d'un tombeau. - -Ah! ton mari! il a eu plus de compassion que toi, il est parti, -par modestie, pour ne plus m'infliger son éloge. - -Mais non. - -Il a coupé, traîtreusement, notre conversation de sa fuite et il a -fui vers toi, vers ta caresse, vers les litanies d'adoration que -tu viens d'improviser et que tu perpétues. - -Ah! n'est-ce pas? tu t'arrêtes? tu arrêtes net ton affection qui -se précipite et qui se cabre, tu achèves en un murmure ton oraison -ardente, claire et haute. - -Je ne t'entends plus. Je n'entends plus rien. Il t'entendra -encore, lui: il t'entendra discuter, conter, babiller, imiter, te -moquer, que sais-je? - -Il aura la fanfare diverse et journalière de tes opinions, de tes -manies et il aura, en des paroles, en des gestes menus, ta nature -et ton humanité. - -Des heures... des heures... Et les mêmes heures se dresseront pour -moi, vides, rèches, sèches, obscures, qui me tortureront de ton -fantôme épars, qui me jetteront ton absence dans les jambes et -dans le cÅ“ur. - - * * * * * - -Dormir... dormir... - -Quand j'étais petit et quand j'avais mal c'était le mot qui matait -ma douleur, dont j'essayais de me couvrir, de m'enlinceuler. -Dormir... dormir... Le sommeil est si vaste, si libre et si vague -que je pourrai te héler et t'appeler en barque, que tu pourras me -tendre les bras du haut d'une montagne, que tu pourras surgir pour -moi d'une étoile ou d'un ciel. - -Mais il faut mériter le sommeil et achever d'abord sa journée: on -ne s'endort pas, comme ça, parce qu'on a envie de rêver, il faut -qu'il soit l'heure, car il est l'heure de dormir--comme l'heure de -mourir. - -Et je reste l'otage des amis de ton époux qui commentent les -événements, gravement, et qui en ont négligé, en route. - -Ah! messieurs, il s'est accompli aujourd'hui un prodige plus -remarquable: une ère s'est ouverte, aujourd'hui, qui est la seule -ère. - -Et la volupté est née aujourd'hui. - -Ce n'est pas une chose à dire mais mes lèvres ont frémi, -apparemment, car ces hommes se sont tournés vers moi et -m'interrogent. Je leur dois une réponse, je leur dois ma -quote-part de propos car j'ai été bien sage jusqu'ici et bien -discret. - -Et je suis si prisonnier de ton souvenir, si esclave de cet homme -qui vient de s'en aller, si esclave de tout ce que tu as chanté, -de loin, sur lui, que je me décide. - ---Tortoze, avant de partir, ne vous a pas tuyautés sur son -invention? - -Et je l'invente, cette invention, au hasard, je la bourre -d'invraisemblance, je la complique de perfection, je l'élargis -de sublime et je vais, je vais: l'invention prend corps, éclate, -se consolide, s'attable en face de moi et les amis écoutent, -s'étonnent, admirent, se courbent devant l'ombre de celui qui te -rejoint, là -bas, et constatent: «Ça c'est tout à fait, tout à fait -épatant!» - - - - -IV - -LE CÅ’UR, LE CERVEAU ET LES YEUX - - -Le lit où je me suis couché est un lit que tu ne connais pas: il -est situé au bout du monde, comme il convient, à l'autre bout du -monde. - -Un corridor y conduit, bossué, bosselé, écartelé, très long, très -étroit et jaloux. - -Ma chambre déborde de livres, de livres inutiles, car je n'y lis -jamais: c'est une chambre d'attente et une chambre de rêves. - -C'est une chambre d'alchimiste où j'ai forgé des avenirs, où j'ai -pétri des ambitions, où j'ai façonné l'univers à mon caprice, à ma -convoitise, à ma fantaisie et à ma raison. - -Mais voici longtemps que, en un envoûtement passionné et en un -agenouillement sans fin, je n'y ai plus songé qu'à toi, où je n'ai -pétri--d'une main si tremblante et si malhabile--que l'avenir où -tu souriais, où je n'ai forgé que l'ambition où tu te dressais, où -je n'ai façonné l'univers qu'à ton caprice, à ton caprice où tu -m'admettais. - -Ton image, comme un clown d'au-delà , a dansé, a sauté ici à -travers toutes les auréoles--et cette chambre est restée--de -toi--boiteuse, borgne, folle. - -C'est la chambre où, comme au haut des tours pour fillettes -frêles, on monte pour voir venir, pour interroger les astres -et pour s'interroger mieux, en liberté. C'est une chambre où -j'ai eu faim, où j'ai douté, où j'ai pleuré, où j'ai été plus -seul que partout et que nulle part, où je me suis senti--des -soirs--vraiment dieu et, d'autres soirs vraiment néant, où j'ai -eu des regrets, des espérances et des remords et ces remords, ces -regrets, ces espérances, cette humanité, cette divinité, cette -humilité, ces larmes, ces doutes, ces faims, cette misère éparse -et ces désirs demeurent, s'obstinent, s'éternisent dans un pli -de livre, dans un tournant de mur, dans un retroussis du tapis -sordide, et dans les papiers et les hardes qui s'amoncellent, et -se confondent. - -Rien n'est plus résolument triste, rien n'est plus parlant et plus -silencieux qu'une chambre d'hôtel, rien n'est plus accommodant à -votre âme--quand vous avez une âme. - -Ma chambre est une cellule de couvent, altière et nue, et c'est -depuis quatre ans le désert même. - -J'y ai reçu des lettres et de mauvaises nouvelles sans un mot, -sans une plainte et je n'ai pas bronché, pas rougi, pas rugi. Elle -a gardé sa majesté et son énigme; elle a été le nid et le refuge, -le reposoir et la caverne. - -Elle m'a envoyé et renvoyé ton portrait de ses parois sans -miroir, et cette nuit, plus discrète encore que les autres nuits, -épaississant son silence, épurant son mystère, elle s'est endormie -sur ton souvenir, sur ta présence, sur ton obsession, sur ton -immensité. - -Et elle m'a endormi, moi aussi: j'avais peur de ne pas dormir et -de te chercher, de mes mains de fièvre: j'ai dormi. - -J'ai bien dormi, en une extase. - -Mais le réveil me rapporte le bourdonnement de mon bonheur et de -mon anxiété, le réveil me rapporte mon veuvage. - - * * * * * - -Et cette chambre est trop vide, trop pleine aussi de toi. Elle est -trop accoutumée à mon infortune, à ma faim: c'est une chambre de -patience, de résignation, c'est une chambre d'où l'on prend son -élan--et il me faut rentrer--de plain-pied--dans la joie. - -Je m'y rue. Les rues se filent, se coupent, les rues s'enfantent -l'une l'autre, sans fin, qui mènent à ma pauvre chambre du bout -du monde d'en face, du bout du monde opposé et c'est un entrelac -de boulevards et de carrefours, ce sont des arrêts de voitures, -des lenteurs et d'autres lenteurs: tout se met en travers de mon -rêve et je monte, je monte--car mon temple est situé en haut d'une -montagne, pour que je puisse avoir Paris à mes genoux, quand je -serai à genoux. - - * * * * * - -Et me voici à ma petite chambre, à notre chambre: j'ouvre la porte -d'un coup sec, d'un coup brusque. - -Je ne veux pas que la chambre continue à dormir, je veux qu'elle -s'éveille en sursaut, qu'elle me saute à la gorge, qu'elle crie -et chante vers moi, qu'elle soit tyrannique, agressive et câline, -qu'elle m'étouffe de tendresse, de grâce, d'amour, que tous ses -souvenirs, que la masse de son émoi m'écrasent, me piquent, me -crucifient, de leur âpre et chaude volupté. - -Mais la chambre est suppliante: elle a mal dormi, sans nous. - -Et elle ne se rappelle rien que notre histoire, l'histoire que je -lui ai tissée hier des cheveux fins de ma chérie et de tous les -fils de la Vierge qui traînèrent en nos après-midis et en nos -crépuscules. - -J'ai tant de temps à tuer et à tuer sans méchanceté jusqu'au -moment où elle viendra, où elle sautera de mon cÅ“ur dans ma vie. - -Je suis très las, vieux désespérément. - -Je m'étends sur le lit et je songe. - -Je songe pour la chambre et pour moi. - - * * * * * - -Et voici les pâles et fiévreuses évocations qui, lentement, une à -une, des antipodes et d'à côté arrivent et me reprennent. Car tu -partis seule pour l'Italie, seule avec ton mari. - - * * * * * - -Et je dus quitter la sainte caverne bleue qui s'était dressée pour -nous sur la mer. Petit Poucet mélancolique, je m'éloignai plus -vite et le cÅ“ur plus gros que le Petit Poucet: pour retrouver mon -chemin vers la tacite caverne bleue, je semais ton souvenir sur le -chemin, je semais et ton souvenir grandissait au fur et à mesure, -de temps en temps j'arrêtais ma fuite, je descendais en une ville -pour être, en ma fuite, plus près de toi. - -L'horreur grasse de Marseille, ses fenêtres étroites, sa mer -mangée de vaisseaux et de barques, ses voiles rouges, ses rumeurs -piémontaises, tout me cria ta grâce et ton azur, ta fraîcheur, -ton élégance, ton charme net. Cette ville facile, trop amène, -se prêtant trop, cette ville prostituée et racoleuse me jeta à -la face, de son impudence et de son impudeur la pudeur de notre -rencontre et de notre destin, et les arbres--où il y en a--me -furent, comme partout, consolants et prometteurs. Du haut de sa -montagne, Notre-Dame de la Garde se dressa pour nos fiançailles -et, comme pour les mariages des reines, à rebours, je t'y épousai -par procuration. - -C'était mon cÅ“ur qui te figurait, qui te représentait, mon -pauvre cÅ“ur qui m'avait quitté pour te suivre et qui quittait un -moment cette Italie confuse où Florence, Venise, Rome et Naples -se ruaient l'une dans l'autre et s'aggloméraient pour enfermer -toute beauté, toute fatalité, toute divinité et tout souvenir, -quittait les âpres routes aussi et la pitié éparse et morne -dans les lagunes et dans les golfes, dans les montagnes et les -volcans--afin de se prêter à cette cérémonie et de mettre le Dieu -des marins, des aventuriers et des pirates, le Dieu des forçats, -des veuves et des fiancées, le Dieu des misérables, et des simples -en nos espérances, en notre fièvre, en notre histoire. - -Mon cÅ“ur et moi nous n'entrâmes pas dans l'église. De très -loin, de très bas, au ras du port, le dos en des mâtures et des -voilures, en des grelins légers et des cordages fins, et mon -cÅ“ur à côté contenu, soutenu, arrêté par les treillis bruns et -blonds, par l'harmonieux enchevêtrement des gréements, du chanvre -et du lin, en une prison de soie et de fer, nous fîmes descendre -lentement, doucement, l'église sur nous. - -Derrière nous l'univers se pressait dans le gréement, les cordages -et les voiles des vaisseaux, l'univers était là , tassé, immobile -et les siècles aussi (car il y avait de très vieux bateaux, des -bateaux qui ne naviguent plus--et si lourds de leurs coques et -de leurs carènes, de leurs attributs désuets et de l'univers -attardé, des siècles endormis qu'ils gardent à leur bord, parmi -leur équipage fantôme, des bateaux si muets et si tristes qu'on -les laisse dans le port mourir quand ils voudront--et les pays -de songe, les pays de bataille, les pays de glace et les pays de -soleil demeuraient attachés aux câbles et gonflaient les voiles, -gonflaient les cheminées aussi et l'univers, les siècles, toutes -les mers, les âmes des marins et ce qu'il subsiste de fatalité -dans les soutes des bâtiments de commerce, d'héroïsme sur les -tillacs des frégates désaffectées, ce furent nos témoins et les -invités de nos noces). - -Il n'y eut point de chants trop graves et trop nourris pour -effarer les antiques mâtures: le silence, un silence lyrique et -liturgique, deux souffles d'âme, l'éternité de deux «Oui» et -Notre-Dame de la Garde remonta sur sa montagne et je quittai sans -un «Au revoir» mes témoins les vaisseaux, les univers et les -siècles. - - * * * * * - -Les cailloux pointus d'Avignon me parlèrent de toi, mon aimée et, -tout droit, d'un seul jet, d'un seul effort tranquille, le château -des Papes ne bougea pas et nous bénit de haut, imperceptiblement, -raidi en son austère magnificence, en sa hautaine nudité, en sa -sobre fierté, et les siècles encore entre les pavés pointus, entre -les portes sculptées et les balcons, entre les jardins et les -places, les siècles me prirent, marchèrent à moi et voulurent me -conter des choses des croisades, des guerres et de foi. Je leur -dis: «Je ne suis pas seul» et ils dansèrent autour de nous des -rondes connues, des rondes d'enfantelets au bord du Rhône et sur -le pont, des rondes bien conservées et ronronnantes de bonhomie -et des rondes plus secrètes, plus anciennes et des rondes qui -n'étaient pas des rondes et qui étaient des danses de nonnes, des -danses sarrasines, des danses de moines, des danses de cardinaux, -de papes et d'hérésiarques. Ces danses nous entraînèrent sur le -rocher gris, vert et blanc qui se penche sur le fleuve et qui -s'en moque un peu, elles nous jetèrent dans l'île qui flotte sur -le fleuve,--et l'île, le rocher, la ville, les jardins et le -ciel chantaient des chants de troubadours, des cantilènes et des -sirventes, des chants de guerre contre les ennemis qui pourraient -menacer notre amour. - - * * * * * - -Et je m'enfuis loin de cette ville de rondes: Lyon se précipita -au-devant de moi, énorme, grise, toute en montées. Je crus que -je montais vers toi et je montai, je montai. Les escaliers -s'espaçaient, se succédaient, semblaient se cacher pour surgir -tout près et ce fut une ascension pénible, une montée à vide, un -vain pèlerinage. - - * * * * * - -Je ne reçus pas de tes nouvelles. Pourquoi m'aurais-tu écrit? - -Et j'avais peur de recevoir une lettre de toi. - -Je nous prêtais un si agréable, un si tragique dialogue, je -_sentais_--sans les entendre--des paroles si impossibles, si -caressantes, si enveloppantes et si aiguës, je te prêtais une -telle éloquence et une telle poésie que jamais tu n'y eusses -atteint. A vrai dire, ces paroles étaient si belles que je ne -pouvais même pas les imaginer. - -Murmure des sources, murmure des étoiles, murmure des feuilles -dorées au-dessus des étangs, plaintes des oiseaux et sourires -psalmodiés des cieux, c'étaient toutes les idées et tous les -langages de la nature et de l'au-delà , tout, excepté des paroles. -Murmure qui me faisait murmurer: «Que c'est joli!» et qui me -faisait fermer les yeux, fermer ma mémoire pour entendre encore, -pour être tout à ce murmure, pour être tout murmure. - -Et Paris, où j'étais revenu, que j'avais lancé sur moi comme -un écrasant manteau de maisons et de soucis, Paris me permit -ce murmure à tous ses carrefours, à tous ses coins. Je t'y -retrouvai--si peu! - -Et des instants se rencontrèrent où je te parlai. - -J'étais condamné à un jargon de convention, à un jargon travesti, -à cause des gens et à cause que, par une honte pieuse et par -impuissance, je ne retombais pas, les lèvres en avant, sur ce -murmure unique et suave qui creva pour nous le firmament. - - * * * * * - -Je cause avec toi, la bouche tremblante et tordue de contrainte, -des mille événements qui rident notre indifférence, de ce -monsieur, de cette dame et de ce livre. Des gens, les gens -plongent en notre conversation et s'y perdent, et s'y oublient. - -Parfois pourtant je puis te dire: «Vous savez que je vous aime». - -Ah! ton sourire, chérie, le drame de ton sourire! J'y perçois tout -l'azur, tous les azurs de notre entrevue et de notre destin! Mais -ce sont des azurs, c'est un sourire que je dois garder pour moi -tout seul et je ne puis y faire aucune allusion, je ne puis les -tremper en ce marécage, en ce vaudeville de la vie. - -Je dois me contenter de te dire: «Vous savez que je vous aime» -ou «à propos, vous savez que je vous aime» et me contenter--me -contenter!--de ta réponse: «Vous ne serez donc jamais sérieux?» - -Tu te débats contre le lyrisme de ton existence et contre ta -fatalité: je n'y puis rien. Je ne puis te plonger dans ta beauté -comme on plongea Achille dans le Styx, je ne puis que rester à -côté, sottement, à attendre que tu te souviennes et boire autour -de toi, happer en ton sourire, comme un chien avide, ton azur, ton -immatérialité, ton immensité! - -Et dès que je t'ai quittée, en tramway, dans les rues, les mots -me viennent qu'il m'aurait fallu dire, puis c'est le retour de ce -murmure divin, où je cause avec toi et où tu me réponds, dans du -sublime. Et je ne t'aurai pas vue longtemps, car tu t'en vas avec -ton mari. - - * * * * * - -Dans _les déplacements et villégiatures_ que publient les journaux -mondains et les journaux graves: - -_à Royan_... M. et Mme Godefroy Tortoze. C'est tout: déplacements -et villégiatures de mon cÅ“ur, déplacements et villégiatures de ma -vie! - -Nous ne nous sommes dit ni: Adieu ni: Au revoir et tu es partie -sans un baiser. Chérie, chérie, les mers sont méchantes, les -mers mondaines et les chemins de fer sont méchants. Et tout est -méchant, les montagnes et les casinos, les voitures, les bateaux, -les chiens... - -Et il faut que je patiente, que j'invoque les éternités, que je me -réfugie en mon rêve. Il faut que je me donne à tous les leurres et -Paris vide de toi, est si grand, si long, si chaud... - -Chérie, chérie, j'ai peur de te perdre en cette chaleur, en cette -poussière, en cette atmosphère, en ce malaise. - -Tu pèses si peu et ton souvenir est si léger, si inconsistant! il -tremble tant au fond de mon âme, au bord de mon âme--et j'ai si -mal. Je ne sais plus si je t'aime, je ne sais si je te désire, je -sais seulement que je suis ici--où tu n'es pas. Et je sais que je -suis devenu si timide devant mon amour, si pauvre, si peureux! et -que j'ose à peine m'aventurer sur les routes, craignant de perdre -sur les routes cette misérable tendresse--et ma chère, ma chère -douleur. - -C'est la saison exquise où les forêts s'entr'ouvrant à peine et -s'entr'ouvrant pourtant, se laissent violer doucement, à demi, -et se font intimes, odorantes et charmantes pour ceux et celles -qui veulent se risquer parmi elles en pèlerins, en flâneurs, en -amants; c'est la saison où la mer berce en elle le soleil, la lune -et les cieux, se joue avec les bras et les bouches des femmes; -c'est la saison où tout est idylle, où c'est une idylle entre la -nature et les hommes, où les montagnes et les arbres, les fleurs, -les océans, les fruits, les petites sources et les fleuves se -permettent les plus subtiles coquetteries, à cette fin de rendre -la santé, la gaîté, le repos aux touristes qui les apportent avec -eux, dans leur bagages, pour être plus sûrs de les retrouver. - -Parisiens épars, insoucieux de Paris, Parisiens venus sans dieux -lares et avec les fétiches locaux qui sont nécessaires à tel -casino ou à tel autre, Parisiens par la force des choses qu'un -Dieu malin essaima vers les Auvergnes récupératrices et les -provinces vengeresses, les gens se fatiguent et peinent pour -oublier leur lassitude. - -Ma lassitude est autre et je ne suis qu'élégie et espoir. Les -gens sont au bord de cette panacée moutonnante et liquide en quoi -ils ont déguisé la mer. Ils y découvrent leur _tub_ un peu moins -personnel, un peu plus inconfortable, une piste pour courses sans -automobiles, où le sable ne manque pas, mais est trop bas et trop -sale,--et une arène pour concours d'anatomies. - -On leur a dit qu'il fallait rêver: ils y tâchent, mais ce n'est -pas facile. On leur a dit qu'il fallait s'abandonner aux caresses -fécondes de la lune; à toutes les chansons que vient importer la -marée haute et au soupir mélancolique et profond de la marée qui -s'en va lentement et qui revient pour s'en aller, et qui revient -et qui s'en va, cependant que les heures tombent, traînent avec -l'eau pour aller se blanchir là -bas, là -bas où sont les vagues -blanches et les nuages blancs, et pour reparaître (jour nouveau) -argentées et lentes et hâtives. C'est difficile de s'abandonner. -Et c'est un plaisir rare qu'indiquent tous les tarifs d'hôtel. - -Jamais il n'a fait plus chaud. - -Jamais il n'a fait plus triste. - -Jamais il ne fit plus envie de partir, de fuir des souvenirs et -des désirs, de fuir une ombre fraternelle, une ombre ennemie qui -se glisse entre les arbres, entre les rues, pour sourire de son -horrible sourire chaste, de son sourire câlin, de son horrible -sourire fidèle, de cet horrible sourire derrière lequel il n'y a -rien, que le vide, l'impossible, de cet horrible sourire qui est -tout sourire, tout charme, toute vie, tout au-delà . - -Jamais il ne fit tant besoin de posséder à la fois tous les -arbres, tous les ciels, toutes les solitudes, les palais -historiques et les plus secrètes chaumières, toutes les sources et -toutes les mers. - -Jamais une telle soif ne me brûla d'immensité et d'intimité, de -larges espaces à parcourir et d'une couchette étroite--où rêver de -toi. Rien n'est trop loin, rien n'est trop haut; il n'est pas de -mer assez trouble, de montagne assez âpre. Et je n'ose m'arracher -à Paris. - -Je prends les rues au hasard, comme elles se suivent et c'est une -ville si imprévue, élégiaque, nostalgique qui, nonchalamment, -paresseusement, lève ses voiles et se révèle ville de douceur et -de larmes--pour toi. - -Pourquoi aller chercher les canaux dorés de Hollande lorsque les -quais de la Seine, les quais où l'on ne passe jamais, les quais -d'après-Bastille et de la Cité offrent leur lèpre blonde au baiser -du soleil mourant, lorsqu'ils s'entr'ouvrent, se fendillent, se -découpent et s'éternisent sans autre monotonie que celle de la -misère et de la mélancolie? - -Autour, ce sont des boutiques de rêve, des devantures de marchands -de vin (oui, de marchands de vins!) où s'étalent des pièces d'or -et d'argent déjà démonétisées au temps du déluge, des officines de -tailleurs où l'on martèle--pour quels cyclopes?--des salopettes -de zinc et des tabliers d'acier, ce sont des maisons croulantes -qui ne croulent pas, des maisons qui s'avancent, qui s'élargissent -de bas en haut, vers le fleuve, pour que les pauvres qui les -habitent, puissent s'y précipiter plus facilement et ce sont, -à côté, des maisons Henri IV où les fenêtres longues, hautes -et profondes comme le jugement dernier se font opaques de leur -mystère tricentenaire. - -Et voici des jardins publics ignorés, sortis d'on ne sait quels -contes de fées--contes de fées où les fées ne sont pas riches--où -les enfants errent sans s'amuser et où l'on trouve dans le sable -rare des larmes et l'apprentissage en culottes courtes--de -l'horreur. - -Et voici des églises à la mode de Caen, des casernes archaïques, -des idylles en camisole rose et des amas de bric-à -brac où l'on -n'ose feuiller de peur d'y rester, comme en certaines fontaines -pétrifiantes. - -C'est le décor désert et peuplé qui convient à ma songerie, la -misère me fait tant te revoir, vague comme tu l'es à mes yeux, -femme que je n'embrassai jamais, femme qui te dressas devant moi, -un jour où j'étais beau de pensée et où tout était beau autour -de moi, femme qui, de la lenteur rythmique et rituelle d'un -paysage, de la souple immobilité des montagnes et de la mer, de -la magnificence hiératique d'un crépuscule, de la jeunesse, de la -naïveté, de la perfection d'un soir, te précipitas en mon cÅ“ur, -de très haut et du fond des mers et qui te révélas à moi en même -temps que la grâce, la beauté et Dieu. - -Le paysage est triste et les êtres sont misérables: ces quais, ces -squares, tout, jusqu'au crépuscule, est médiocre et désolé. - -Et ton souvenir se colle à moi, contre la médiocrité du dehors et -tu m'es un bouclier et tu es cette chose de buée, ce nuage qui -enveloppa des héros contre les dangers. - -Ne me protège pas trop et aimons les pauvres. Je suis pauvre, de -ne t'avoir pas, je suis pauvre d'avoir de si pauvres rêves, de si -pauvres évocations et de ne pouvoir fixer ton image devant moi, -brutale et nette. - -Et je suis pauvre de tout, et de moi. Je ne puis m'établir sur ces -rives: il faut encore trop d'argent pour vivre avec les pauvres, -et j'ai des amis qui viendraient me tirer à eux, me forcer à rire -avec eux. - -Et, tout de même, d'avoir trouvé en Paris un nostalgique et -exotique Paris, je veux de la vraie nostalgie et de l'exotisme -d'ailleurs. - - * * * * * - -Il y a dans une petite ville où il est né, un homme qui m'a invité -et qui m'attend. C'est un humoriste. C'est le plus célèbre des -fantaisistes; il a sécularisé le bizarre et rendu l'étrangeté -quotidienne. De sa table de travail, de sa table de café, du -milieu du boulevard il a saisi le cauchemar à bras-le-corps, si -j'ose dire, l'a coiffé d'un chapeau comique, l'a déshabillé, l'a -dénudé, l'a scruté et examiné, puis l'a vêtu sans hâte d'une -casaque mi-partie, de la casaque qu'il voulait, en a fait sa -chose et l'a offert ensuite au public sans hauteur, sans roideur, -gentiment, comme un apéritif ou un cigare. Il ne s'est pas mis à -l'affût des mouflons à cinq pattes ou des sangliers du Thibet. -Il a erré, musé parmi les boulevards, s'intéressant à tous les -passants et à tous les néants et, tout à coup, de deux doigts, il -a saisi, conquis, retenu quelque chose dans l'air--et c'était le -rire, et c'était le burlesque, le grotesque, la rapide et immense -féerie. Il a derrière lui, comme une escorte, comme un état-major, -comme une armée, le rire de tout une ville et de tout un peuple. -Il a été l'imagination de la foule, il a été le paradoxe de tous, -la folie quotidienne, cette dose de folie, de furie, de mépris des -choses, d'indifférence, de stoïcisme, d'héroïsme aussi, d'épopée -changeante, de farce multiple qu'il faut chaque jour à un chacun, -pour lui permettre d'être ensuite aussi vide, aussi morne, aussi -sage, aussi pauvre que la veille. - -Et, un jour, il est sorti de ses phantasmes pour me tendre la main -et pour me dire des phrases sans magie, des phrases de simplicité -où il me promettait le succès, le triomphe et où il m'annonçait -qu'un jour je mangerais à ma faim. C'était une rue large où je me -sentais plus petit; des voitures roulaient autour de moi pour que -je me sentisse plus à pied, c'étaient des librairies pour que je -sentisse que je ne pouvais pas acheter de livres et des brasseries -pour me sentir plus à jeun. - -Il m'offrit deux bocks, des rires sur ma copie--inédite--et du -courage et il s'en fut, sa tâche faite. Je ne le retrouvai que -bien plus tard et il me fut un compagnon aisé, un aîné très -paternel. - - * * * * * - -Il me demande de travailler avec lui, là -bas. - -Je sais que nous ne travaillerons pas. - -Ce n'est pas le moment. L'été, la mer, sa fonction d'humoriste, ma -peine d'amour, tout nous fera rêver, tout nous fera taire. Nous -resterons de longues heures sans parler, devant la mer et nous -serons tristes, lourdement. - -Je m'achemine vers ma tristesse. - -«Bonjour, Cahier. - ---Bonjour, Maheustre!» - -Nous nous serrons les mains, nous sourions, par habitude, nous -souriant moins l'un à l'autre que souriant de la vie, des gens, -des choses, de je ne sais quoi, souriant pour sourire et nous -allons tout de suite voir la mer. - -Elle est grise, elle est partout. - -Elle vient furieuse jusqu'aux falaises, elle monte, descend, -tourne, s'emprisonne en des quais, en des apparences de canaux, -s'appauvrit, s'amaigrit, s'étrangle. - -Nous allons sur une langue de bois, considérer la mer, du bout de -la jetée, du milieu de la mer. - -Ce n'est pas la mer qui m'a fiancé, ce n'est pas la mer bleue aux -coulis et aux coulées bleues, gonflée de bleu, qui s'apaisa devant -moi à Monte-Carlo. C'est une mer pâlie, verdie, passée, grondante, -aigre, une mer d'écume et de rage, une mer qui gémit, qui se -balance, qui s'irrite, qui s'excite. - -Le regard de mon ami Cahier plonge en elle, s'y perd, je baigne, -moi aussi, ma ferveur dans la mer. Ma ferveur est trouble: je sens -en moi un moutonnement semblable à celui de la mer, une hésitation -sifflante devant la vie, un gémissement, un élan, un désespoir, -une fureur qui écume et qui pleure, qui jaillit, qui recule et qui -s'alanguit. - -Mon pauvre humoriste, tu t'épouvantes devant la sévérité molle de -la mer et devant sa roideur et je me trouve une âme aussi écrasée, -aussi grouillante, aussi pauvre, aussi hésitante qu'elle, une âme -de désir et d'impuissance, avide et craintive, une âme grise et -verdâtre, excitée, irritée, lente et dormante. J'ai envie de tout -parce que je n'ai envie que d'une femme--et en ai-je envie? - -Je l'aime sans plus et je ne sais si je l'aime, je suis lointain, -sans force, sans prise, «sous l'influence», comme on dit en -médecine, captif--et si misérable et si gratuit captif! - -Prisonnier de chimères, je t'ai suivi, Cahier, en des cafés aux -plafonds bas, en des cafés où nous avons joué aux cartes avec de -vieilles gens, officiers en retraite ou marins à l'arrière. Mon -amour est venu me bercer entre les cartes et m'étouffer sous les -plafonds bas. - -Nous sommes retournés tous les jours sur la mer et tu m'as parlé -de la mort, de tes camarades qui avaient passé le porte-plume ou -le crayon à gauche et qui s'en étaient allés vivre ailleurs. Et la -mer, sans relâche, t'apportait de la tristesse et te la jetait au -visage, t'en souffletait doucement, à petits coups, comme pour te -punir de la gaieté que tu avais infligée aux autres. - -Et elle te punissait gentiment parce que tu n'avais pas été gai -toi-même et que ta gaieté était sans grossièreté, nerveuse, -hâtive, âpre et pas convaincue. Et tu t'humiliais délicieusement. - -La mer ne m'apportait pas de tristesse: où en eût-elle trouvé pour -moi? - -J'étais si triste et si plein d'espoir que j'étais sans pensée, -sans envie, sans espoir, presque pas triste, abruti--en un couloir -de préparation, en une antichambre de fatalité. - -Et me voici--je me rappelle et je rêve vite, fuyant la mer et -cette bourgade, tombant à Paris, chancelant en plein amour--tout -de suite. - - * * * * * - -Car je la rencontrai à la gare, mon aimée--comment? je ne sais -pas,--revenant de je ne sais où, pas de Royan, prenant en mes yeux -désolés, en ma torpeur, en mon ardeur torve tout moi, toutes les -heures que je lui avais consacrées, tous les baisers que je lui -avais gardés, prenant mon cÅ“ur, mes lèvres, ma peine et me disant -d'un seul regard qu'elle me comprenait, qu'elle plaignait mon -martyre, qu'elle allait tâcher à me payer, à me récompenser, à me -consoler. - -Et c'est notre premier baiser, mon baiser timide et son baiser -à elle, en retour, si vite, si gentil qu'il me parut presque -traître, qu'il me surprit, qu'il me fit fermer les yeux, que -je n'y crus point. C'est son abandon en mes bras, c'est sa -voix changée, sa voix d'amante et c'est--ah! mon Dieu! me -pardonneras-tu mon bonheur!--le tutoiement soudain où elle -m'enveloppa, dont elle me garrotta, dont elle m'attacha à soi. - -Ah! le tutoiement! - -Le mystère du tutoiement! toutes les barrières franchies, -brisées, rayées, tous les voiles arrachés et la facilité de -l'existence! Aux temps où j'étais très solitaire et où je -m'accoutumais à Paris et à l'infortune, je faisais des lieues--à -pied naturellement--pour voir une cousine et une tante et pour -avoir quelque chose à tutoyer. Quelquefois je ne les rencontrais -pas et je rentrais avec mes «tu», avec ma soif de confidence, ma -familiarité et ma fraternité. - -Et voici que tu me tutoies, comme dans les idéologies, comme dans -les traités de Platon, les épopées et les drames antiques, voici -que nous nous rajeunissons de ce tutoiement et que nous sommes -devenus pareils aux petits enfants qui s'interrogent sur leurs -nourrices et leurs poupées. Et voici des entrelacs de baisers, -voici une tendresse légère et voici des mélancolies à deux, -chaudes, ambrées, des mélancolies de flamme, tissées d'humanité et -de divinité. - -Comment pouvons-nous nous embrasser? Je ne sais pas. Comment -pouvons-nous nous engager nos vies? je ne sais pas. - -Personne ne passe par là que notre étoile et Dieu nous sourit de -haut et ne sourit même pas, car il nous respecte en notre amour. -Et voici que mon cÅ“ur crève, que mes larmes éclatent et coulent -et qu'elles purifient, qu'elles sanctifient, qu'elles baptisent -notre amour! Ç'a été l'étreinte pour l'étreinte, étroite, dure, -haletante, expirante, le baiser dont on se contente amèrement et -qui mord jusqu'au sang, ç'a été l'éploi de nos virginités, de la -mienne, de la tienne qui revenait pour vibrer et pour s'inquiéter -et nous avons été heureux jusqu'à la souffrance, inclusivement, -nous avons été douloureusement, fièrement amoureux jusqu'à ne pas -nous satisfaire pour rester plus amoureux, pour avoir plus--et -autant--à désirer. - -Nous avons entretenu le mal de nos corps et de nos âmes, de -baisers naïfs, de baisers à vide, de baisers de promesse et de -tristesse, nous nous sommes usé les yeux à nous regarder dans les -yeux et à chercher en nous des délices prochaines, à considérer -en face notre éternité; nous nous sommes attendris si longtemps, -si pieusement, entre deux portes et nous avons été, dans de -l'émotion, les chers malades qui restent malades précieusement, -incurablement, pieusement--l'un pour l'autre. - -Nous avons ouvert une ère, languissamment et ç'a été un -apprentissage de la joie, sans fin. - - * * * * * - -Sans fin? Non, car il t'a fallu repartir. - -Tu n'avais pas épuisé les vacances, les vacances qui vous -arrachent à votre âme pour vous jeter en pâture à des pays, à du -vert, à du ciel, à des wagons, les vacances qui nous font payer -cher l'apparente santé qu'elles octroient et qui t'emmenèrent en -Hollande, en Frise, au cap nord, que sais-je? - -Tu n'avais fait à Paris qu'une escale. - -Et je voulus, moi aussi, n'avoir fait qu'une escale à Paris, m'y -être arrêté un instant, le temps de m'initier aux pires, aux -plus doux mystères, d'y avoir engagé ma vie, d'y avoir perdu--ou -gagné--mon cÅ“ur. Tout dans cette ville--et notre secret n'y avait -tenu que si peu de place--me parlait de toi, de moi, de nous -deux, brutalement, de tout près, et je voulais songer à toi, ne -songer qu'à toi, mais délicatement, timidement, fiévreusement. Je -voulais que la mélancolie dorée de notre extase s'encadrât de l'or -de l'automne et je voulais des bruissements légers autour de mes -soupirs--et un ciel vague et distrait. - -Je voulais un exil où rêver, où revivre notre hâtive vie. - - * * * * * - -Le fatidique Cahier me rappela auprès de lui: ses idées de -travail, de collaboration le reprenaient. J'obéis. Le train -matinal qui m'emporta mal éveillé, cahoté de notre idylle, -me berça, me perça de notre tutoiement: les paysages qui se -succédèrent, cette orgie de verdure ample, pareillement large, -touffue, ordonnée et pittoresque me jetèrent au cÅ“ur tes cheveux -et tes _tu_. - -Et il me semblait que je me rapprochais de toi. - -C'est que je me rapprochais en effet et que cette mer au bord de -laquelle j'allais rêver était la mer au bord de laquelle tu rêvais -et que, plus loin, au ras des flots plus gris peut-être et plus -pâles sous un soleil plus blanc tu me jetais parmi les remous -plaintifs en une bouteille intangible et sacrée tes pensées, tes -espoirs et l'armure blanche de tes caresses, que, fiancée secrète, -tu imaginais des voyages sur cette mer, où je t'aurais rejointe -d'avance et où tous deux mollement, indissolublement enlacés, -blêmes d'ardeur et de fidélité, nous allions chercher le pays des -aventures, les palmiers de repos et ces mystiques forêts vierges -où les serpents et les fauves sont aimants à ceux qui savent -aimer. C'est que tu me lançais tes réflexions, tes remarques, les -petits riens de ta conversation et que tu me lançais toutes tes -heures, toutes tes minutes, tous tes loisirs, tous tes ennuis, -que tu me faisais un collier de tes solitudes et que tu regardais -fuir vers moi les barques marchandes aux voiles ternes qui ne me -reconnaîtraient pas, qui ne me diraient rien et qui viendraient -simplement s'amarrer lourdes et béantes et où je lirais sans -maître et sans truchement ton clair regard parmi l'embrun, ton -humide baiser parmi les paquets de mer. - -Car tu m'écrivais, mais tu ne m'écrivais que des choses d'amour, -tu ne m'envoyais par la poste que des lyrismes et quels lyrismes -sûrs, parfaits, discrets et sauvages! - -Tu ne m'envoyais par la poste que ton idéal, ta passion et ton -rêve; ce n'était pas ta vie, ta pauvre vie et tu voulais tant me -l'offrir telle quelle, mal occupée, hachée, vide, pour m'offrir -tout toi, pour ne pas m'offrir seulement ce que tu n'avais pas, -le ciel, les fleurs, ce qu'on s'offre en amour. - -Pour répondre à tes lettres, pour te renvoyer un peu de ton ciel, -de ton univers, de ton au-delà , pour enclore un peu d'infini en -une enveloppe, j'étais obligé de descendre par des rues pointues -et glissantes jusqu'à la poste, j'étais contraint de traverser un -marché aux poissons et je pensais qu'en ta petite ville, là -bas, -tu avais une poste aussi difficile, que ton idéal, avant de se -mettre en route vers moi, devait traverser d'identiques relents, -et je te plaignais et je t'admirais et je découvrais en ces -petites épreuves un charme de plus, un peu humble et câlin comme -une tache d'huile. - -Lorsque tes lettres me parvenaient, je remontais pour les lire -en ma chambre et j'enfermais à double tour mon exaltation, mon -amertume et mon délice. - -Cahier y serait tombé avec un haussement d'épaules. Cet homme -avait noyé l'amour dans les mille tracas de la vie: tendre certes, -et tristement tendre, il avait une tendresse tiède, lourde, -irritée, courte, une tendresse timide, sinueuse, sans férocité: -il aurait souri de ma ferveur furieuse, de ma jeunesse en amour. -Vingt fois par jour j'avais la tentation de lui avouer ma fièvre -et vingt fois je me taisais devant ses yeux gris. Il m'avait fait -venir pour que nous fussions deux à être tristes: il avait besoin -du vide de mon âme, besoin que mon âme fût vide. Hébété d'amour ou -hébété par la vie, je lui plaisais. - -Et il laissait sa pensée et ma pensée faire des ronds fraternels -dans l'eau et des voyages parallèles à la rencontre des bateaux: -il se reposait de ses longs repos de Paris et demandait de la -simplicité à l'horizon et à l'immensité. - - * * * * * - -Cependant les ciels continuaient à me parvenir et à se ruer hors -de leur prison cachetée et les éblouissements, les éblouissements -pour moi tout seul s'évadaient, caracolaient, incendiaient. Mon -aimée, sans effort, variait sa sublimité et sa subtilité et -c'étaient des chansons où elle se permettait de dire: je t'aime, -en un insouci des répétitions, chaque fois qu'elle avait à dire: -je t'aime,--toujours. - -Elle cueillait des anémones de mer et des anémones de ciel, des -algues roses et des algues mauves, des étoiles indociles, du -soleil, de la fraîcheur et un je ne sais quoi des nuits de là -bas, -de ses nuits veuves où le regret se mariait au désir et qu'elle -m'envoyait à mon réveil pour m'endormir dessus, voluptueusement, -et pour que je contraignisse le matin à être encore la nuit, -une heure, deux heures, à faire semblant d'être la nuit, pour -étouffer, pour apaiser mon amour, et pour que mon amour ne fût -plus qu'une nuance, profonde, éternelle, sur la mer et sur le jour. - -Les grandes formes qui se lèvent sur la mer et qui peuplent sa -netteté et parfois son brouillard, les grandes formes pures qui -traversent les siècles comme les paquebots traversent le monde, -les grandes formes qui s'endorment et qui veillent sur la mer, -entre des ailes d'albatros et des ailes de mouettes, ces grandes -formes qui sont la poésie et le mal de vivre, qui sont les phares -de rêverie, les phares de l'imprécis et de l'irréel, qui sont des -déesses et des mourantes et qui sont la mer elle-même, d'hier et -de demain, ces grandes formes me paraissaient se relayer jusqu'à -toi, se succéder jusqu'à toi et te porter intact mon songe, -intacte la grandeur et la pureté de mon être en t'évoquant. - -Et je t'évoquai sur la mer, souple, penchée, ondulante, je -t'évoquai souriant comme je ne t'avais vu sourire et j'évoquai tes -larmes aussi que je ne t'avais jamais vue verser. - -Et tout cela était simple, naturel, si mystérieux que personne ne -s'en doutait, pas même Cahier et que je t'écrivais en ayant l'air -de n'écrire à personne, d'écrire pour le public. - - * * * * * - -Et me voici quittant cette petite ville qui me fut hospitalière -et où je m'attendris à ma soif. Me voici à Paris, te précédant, -en quête d'un appartement où abriter notre secret. Me voici, -solitaire, en des rues inconnues, longeant des squares, traversant -des avenues, trouant des déserts. Voici des concierges et voici -des amis heurtés sans plaisir, aimables, prévenants, conseilleurs. - -Et te voici enfin, te voici délivrée de tous tes séjours, de tes -stations, de tes paysages, te voici chancelante et amoureuse qui -t'abat, sur ma poitrine et qui t'évanouis en moi, si lasse, si -lasse de ne m'avoir pas eu--depuis si longtemps. - -Te voici... - - * * * * * - -Mais voici que tu n'es pas là . Voici que des heures et des heures, -les yeux mi-clos, j'ai commandé au temps, aux souvenirs, que j'ai -groupé autour de moi l'escadron volant du passé. Je n'ai pas -mangé. Je t'ai attendue à jeun et j'ai laissé glisser ce jour sur -les jours d'antan, et je me suis souvenu lentement, comme on prie. - -Tu m'as laissé me souvenir et alentir mes souvenirs et me souvenir -péniblement et tu n'es pas entrée au beau milieu. Je me suis -souvenu jusqu'au bout--hélas! - -Viendras-tu maintenant? - -Il est tard, très tard. La chambre est noire depuis des temps, -pitoyable, un peu dédaigneuse. La lampe qui ne s'est pas allumée -et qui s'épaissit inutile, le fauteuil où tu n'as pas jeté tes -vêtements, la glace qui n'a pas happé ton reflet, la clef que tu -n'as pas touchée, tout est âpre, vindicatif, geignard, tout est -famélique et pauvre, pauvre! Je n'ai pas besoin de savoir l'heure -aujourd'hui. - -Il est l'heure de fuir et ce n'est pas, après tout, une heure -méchante, puisqu'elle me chasse de ma géhenne. - -Je n'ai pas beaucoup souffert. - -Je n'ai pas subi cette journée. Puisqu'elle n'a pas voulu être -bonne, elle n'a pas été. - -J'ai été le nostalgique prisonnier de mes autres journées, des -journées de genèse, des journées qui s'éclairaient du reflet -grandissant de l'avenir. - -Et je m'en vais dans du noir. Je m'en vais sans hâte parce que -je n'ai aujourd'hui aucune hâte, et parce que tu peux arriver -encore. Je m'en vais comme je suis venu. C'est du noir. - -Je ne veux pas heurter les meubles. Je suis discret comme un -voleur. J'ai volé cette chambre. - -Et je n'ai pas à l'endormir puisque je ne l'ai pas éveillée. - -J'ai la tête lourde comme si le passé y était rentré et pesait -deux fois. - -Je cours pour me réfugier plus vite en ma vie ancienne, en ma vie -sans splendeur et sans feu, en ma vie du temps où je ne vivais -pas. Je me jette en un omnibus déjà parti, où il y a des gens, -n'importe quoi, n'importe qui. - -Je m'écroule sur la banquette, je m'anéantis. Ma tête roule, mon -corps s'effondre, j'étouffe. Je me suis traîné vers de l'air, sur -la plateforme, j'ai ouvert ma bouche agonisante pour respirer un -peu de vie et je sors--oh! en des secondes--de mon engourdissement -chaud de sang, la vie me reprend en me débarrassant des -bandelettes de l'évanouissement et c'est la ténèbre autour de moi, -la ténèbre opaque, qui subsiste, qui s'éternise. - -De mon doigt je me suis assuré que mes yeux étaient grands -ouverts--et ils ne voient pas. - -Ces mers, ces champs, ces paysages, ces lunes et ces couchers de -soleil, ces soleils et ces longs jours se sont précipités sur mes -yeux et en s'enfuyant, ont emporté mes yeux larme à larme. Mes -pleurs anciens--et j'ai tant pleuré--sont revenus, sont repartis -avec mes yeux. Ou plutôt--pourquoi chercher en mon malheur--c'est -ta vision, ma bien-aimée, c'est ta fugitive et lente vision qui -m'a aveuglé--et c'est de ne t'avoir pas vue que je ne vois plus. - -Misérable trompeur de moi-même! Je me cachais mon émotion, je -me contais des contes--mon conte--en sérénité, en confiance: je -trouvais ça très touchant et très amusant. - -Et, sous mon épiderme raidi en sa volonté d'indifférence, tout -mon être--secrètement, doucement, pour que je ne m'en aperçusse -pas--tout mon être en sanglots, en révoltes, en désespoirs, se -gonflait et s'en allait à la dérive du fleuve d'amour, s'en allait -comme il était venu--sans baisers. - -Et je me croyais calme, résigné! - -Je me mourais--sous moi. - -Mes yeux ne verront plus: la voiture descend, c'est une rue avec -des lumières et des gens me frôlent et me touchent pour passer, -pour monter: du noir, du noir, du noir que je ne puis même plus -trouer de ta chère silhouette, de tes cheveux,--du noir, un noir -total... - -Je me rappelle maintenant: c'est le jour des morts; hier ce -n'était que le jour de la mort, aujourd'hui ce sont les morts, -un par un, ceux qui ont un nom, ceux qui n'en ont pas et je suis -leur compagnon, leur prisonnier, un mort qui a des souvenirs, -sans images, un souvenir muet, un souvenir à vide, un souvenir si -lointain qu'on ne peut le saisir. Et que m'importe de voir puisque -je ne t'ai pas vue! - -Si, si, il me faut mes yeux pour plus tard, pour te retrouver, -pour te revoir!... - - * * * * * - -Les yeux me sont revenus, en deux fois. La nuit m'avais repris et -m'a lâché et maintenant timidement, je regarde--pour voir quoi? - -Des gens qui s'apitoient, des gens que je n'aurais jamais dû -voir--mes yeux se sont fermés pour les avoir vus, pour les avoir -trop vus! Ah! - -Je n'aurais jamais dû voir que toi, chérie, et j'aurais dû garder -mes yeux pour toi, mes pauvres yeux qui voient trop, qui se -fatiguent sur ces gens, en ce soir des morts où je ne t'apercevrai -pas, en ce soir de mort qui agonise si lentement et qui s'épand, -qui s'allonge à l'infini de notre amour et qui l'enferme d'un -tombeau mourant et glissant, d'un tombeau qui grandit, qui -grandit devant mes pauvres yeux, devant mon envie de pleurer, mon -désespoir et mon désir. - -Comme je t'aime! - - - - -V - -«CELLE QUI EST TROP GAIE.» - - ---Je ne t'aime pas assez. - ---Qu'est-ce qui te prend? - ---Toi. - ---Pas assez? - ---Non. Pas assez. J'ai réfléchi à ça sur mon omnibus. - ---Je t'avais pourtant défendu... - ---Je l'ai tout de même assiégé et occupé. - ---Pour me désobéir? Pour te faire remarquer? - ---On ne remarque pas les gens en omnibus. - ---Et tes voisins? - ---Ils ont à penser à eux. - ---Enfin, puisque tu as songé à moi en omnibus, ça prouve que tu -songes à moi et que tu m'aimes. - ---Je ne t'aime pas assez. - ---Encore! Tu viens de me raconter que, de ne m'avoir pas -rencontrée avant-hier, tu es devenu aveugle, que mon absence hier -t'a rendu fou: c'est bien, que veux-tu de plus? - ---Toi d'abord. - ---Tu m'as. - ---Et je veux plus. De l'omnibus, pour ne pas faire attention aux -voisins que tu me reproches, pour ne pas les laisser me parler, je -causais avec Dieu. Je lui disais: «Fais-moi la grâce d'aimer celle -qui m'aime. Je suis jaloux d'elle. Elle m'aime plus et mieux.» - ---C'est vrai. - ---N'est-ce pas? n'est-ce pas? - ---Mais oui. Pourquoi m'obliger à t'aimer plus que tu ne m'aimes? - ---C'est que tu es trop gaie. Tu ris. J'aurais voulu te voir triste -pour les journées que nous avons perdues. - ---Nous ne les avons pas perdues, mon ami: elles t'ont apporté de -la tristesse, de l'horreur, elles t'ont blessé. Et je te retrouve -aujourd'hui et j'ai pu venir vers toi et nous nous disons des -choses dans les bras l'un de l'autre et j'ai ta chair sous les -mains, sous les lèvres, j'ai ton cÅ“ur, là , qui s'inquiète, qui -tâche à s'inquiéter près de mon cÅ“ur, j'ai ton ennui de petit -enfant, j'ai ta mauvaise humeur, ta bouderie contre le bonheur: -que veux-tu encore? - ---Je veux t'aimer. - ---Ah! mon chéri, aimons-nous en joie, aimons-nous en un tumulte, -en une exaltation, en une allégresse. Tu me connais pourtant et -tu sais combien j'ai besoin d'intimité, combien j'ai besoin de -secret, d'être seule avec toi. Eh bien! aujourd'hui mon amour me -semble bruyant, presque public, tout de clameur et de puissance. -Il éclate, il se lâche, il hurle, il rit. - ---Chérie, chérie! - ---Eh! quoi, il aurait fallu commencer par m'aimer comme un saint -sacrement, par m'aimer en un songe, de loin, de si loin... - ---Je t'ai aimée de si loin et en un tel songe... - ---Ça t'a passé? - ---Non, ça ne m'a pas passé. Je te caresse, je souffre, je te -touche, j'exaspère sur ton cÅ“ur et sur ta chair, ma chair et mon -cÅ“ur--et mon songe dépasse, déborde mon délice et mon songe, comme -un halo, comme une ténèbre épaisse couvre tout, vague, vole, -emplit le monde. - ---Sois sincère: tu m'aimes et tu m'aimes bien, tu m'aimes -fortement, en homme, et ce qui vaut mieux, en enfant impatient, -fou, avide, qui pleure et qui trouve une furie, une fièvre -nouvelle et féconde en pleurs et tu m'aimes, mieux que tout le -monde, mais comme ferait tout le monde. - ---Chérie, chérie, aie de la pitié pour les heures et les jours que -j'ai passés sans toi, à t'attendre. Aie pitié de ces heures si -longues, si lentes, de ces heures de néant et de souffrance, où -ma vie venait expirer à mes lèvres en un baiser, un baiser que je -ne te pouvais donner. J'ai les lèvres gercées de ne pas t'avoir -embrassée. - ---Et tu m'embrasses lourdement, étroitement, d'un baiser pointu, -aigu, qui cerne, qui se multiplie et qui s'éternise. - ---Ne fais pas attention, chérie, et pardonne-moi ma férocité. - ---Je ne te la pardonne pas, je l'aime. Je ne l'excuse pas car -c'est ta seule excuse et ta seule raison de vivre. Et pourquoi -sommes-nous ici, s'il te plaît? - ---Chérie, chérie, nous sommes venus ici nous mettre en dehors de -l'humanité, nous sommes venus ici être des dieux, des dieux de -tristesse. - ---Zut! - ---Chérie, chérie, pourquoi ne plus être toi-même? Tu es sortie de -toi comme, un jour de sortie, on sort de son couvent de pudeur -et de pureté. J'ai remarqué que seule au monde et parmi toutes -les femmes, tu étais femme du monde, que tu savais t'avancer avec -la grâce de la décence, que ta démarche était parfaite comme la -beauté. J'ai vu des filles dont les hanches saillaient, valsaient, -perçaient l'étoffe, le décor, les rues, le siècle, et dansaient le -cancan, dont les hanches avaient l'air d'être en vedette sur une -affiche de music-hall et qui roulaient, littéralement, des filles -qui ne savaient que faire de leurs mains, qui avaient une marche -d'attente, de provocation, même quand elles ne voulaient pas, et -d'abandon dans la honte, des filles qu'on tutoie de loin, par -nécessité, pour les tenir à distance. Toi, on est toujours tenté -de te dire: «Vous.» - ---Pas toi? - ---Oh! moi, je tutoie Dieu. Mais chérie, te rappelles-tu les -belles, les nobles lettres que tu m'écrivais? La tendresse s'y -haussait à l'héroïsme et c'était une sérénité ardente et pure; le -sentiment s'y haussait à l'idée et c'était profond et grand et -le cÅ“ur y devenait de l'âme. Je me sentais tout petit devant tes -lettres: je t'y découvrais sainte et martyre et si innocemment, -si furieusement, si savamment maternelle! Tu m'enveloppais de -conseils, en même temps que tu me lançais ton lyrisme, et ton -lyrisme s'éployait et me dépassait, s'enfonçait dans le mur et -dans le ciel: Je pleurais de n'être pas digne de toi, de ne pas -être aussi poète, aussi grand que toi, de ne pas pouvoir t'aimer -autant que toi. Femme, femme, ta ferveur, ta foi, toute la -religion qui éclataient à chaque mot, qui se fondaient en tous les -mots d'amour, qui faisaient de tes lettres un globe d'or, d'or -subtil, d'or liturgique s'enfonçaient en moi comme des pointes de -remords, me revêtaient d'un cilice de honte. Moi qui croyais si -peu, qui croyais par saccades, hystériquement, moi qui... - ---Laisse ça: tu ne m'humilieras pas. Je t'ai. - ---Chérie, chérie, tes belles lettres, tes belles pensées, tes -images, ton acceptation résolue de l'amour et de ses dangers et ta -timidité devant l'amour, tu n'imagines rien de plus joli, de plus -délicat, de plus fort. - ---C'est le désir qui me dictait mes phrases. Laisse ça. - ---Mais, chérie... - ---Ou laisse-moi. Ne sois pas hypocrite. N'aie pas à la fois le -plaisir, tout court, et le plaisir de te faire de la peine et -de m'en faire. Je suis toujours la femme ancienne, la femme de -tes rêveries, de tes psychologies, de tes poésies. Mais je suis -gaie aujourd'hui: je veux rester gaie et je veux que nos lyrismes -soient des lyrismes en action. Et toi aussi, petit Tartuffe du -sentiment! - ---Eh! oui, chérie. - ---Ne dis pas ça comme ça. C'est à ton corps défendant que... - ---Tu vas faire un calembour de fille. - ---Tu es dur aujourd'hui pour les filles. Tu m'as écrit des lettres -où tu les plaignais et tu rêvais à moi au milieu d'elles. C'était -très bien. Qu'as-tu donc? - ---J'ai que tu es trop gaie. En ces deux jours où je t'ai espérée -et où j'ai désespéré de toi, toute mon existence est revenue et -tous mes malheurs m'ont repris, de frais, m'ont secoué, m'ont -courbé, m'ont empli, m'ont enduit de leur glu méchante. - ---Tu n'es tout entier qu'une plainte. Il te reste les yeux pour -pleurer. Tu permets que je les embrasse? - ---Tout de même. Fais vite. - ---Ah! ah! - ---Quoi? - ---Ah! ah! - -Je ne puis en tirer autre chose, avec des caresses et des baisers -et la plus qualifiée fureur amoureuse. Elle tient tant à être -gaie, elle est si fatalement gaie aujourd'hui que, n'ayant rien -pour me répondre, elle rit, pour ne pas parler, pour ne pas -entendre. Elle ne veut rien savoir sinon qu'elle est là --et moi. - -Et ce sont des rires qui volent, qui m'enserrent, qui crépitent, -qui éclatent sur moi, avec des baisers, qui entrent en moi, avec -des baisers, qui fusent de moi, avec des baisers, c'est un bain -de rires et il y a des rires en ses bras, en ses mains, en ses -cheveux, dans tous les plis de ses vêtements. - -Je n'ai jamais été plus malheureux. Car ces rires me prennent -et je vais rire moi aussi, je vais être joyeux, nerveusement, -sauvagement et cette chambre va être joyeuse--qui n'est pas faite -pour ça. - -Cependant la rieuse se lève, se campe, toute droite et rieuse: «Tu -n'as rien à me demander?» - ---Tu veux que je te demande de te déshabiller? - ---Ou veux-tu que je te jette mes vêtements à la figure? - ---Je vais te déshabiller moi-même. - ---Tu vas te fatiguer. - -Et les agrafes sautent, avec des rires encore, des rires dans -les cordons qui se dénouent et qui rament, des rires dans le -tournoiement des choses blanches et des choses bleues qui -s'évident, qui meurent, qui tombent sur le fauteuil, des rires -dans les hauts de meubles, des rires dans la lampe et un rire, un -rire blanc, un rire rose, un rire en relief, un rire d'harmonie, -un rire de chair, de lumière, de grâce, de ferme jeunesse résolue, -son corps qui se dresse, qui s'infléchit, qui s'affirme et qui, -tout de suite, disparaît, se voile, se drape... dans un drap. - -Ah! maintenant, chérie, ne fais pas d'effort pour m'égayer: la -voilà , la gaieté, la gaieté tyrannique, la gaieté jumelle, la -lourde et pire gaieté qui m'a pris, qui m'a tordu,--et le lit est -un lit de rires. Nous rions pour rien, pour nous, pour tout, nous -rions comme des enfants, comme des démons, nous rions comme si -nous accomplissions un sacerdoce. Rire qui se varie, qui varie -le labeur et la peine de notre volupté, qui se greffe sur notre -volupté, qui jaillit de notre volupté, qui la voile, qui la viole, -un rire qui se glisse en notre étreinte, qui nous sépare, qui -nous unit, qui nous soude, qui nous confond. Ce n'est pas un rire -épileptique: c'est la nature qui tour à tour gazouille, crie, -s'alanguit, vibre en lui, c'est un rire excusable. - ---Mais pourquoi rions-nous? - -Nous sommes de petits et clairs animaux mais des animaux qui rient. - -Et quand tout est consommé, roidie et électrique, les yeux clos -laissant filtrer un éclair trouble, les cheveux comme métalliques, -le corps gaufré, la bouche durcie en sa lassitude avide, les bras -ouverts, lâchant et retenant à la fois, le nez spasmodique, tu ris -encore et je ris encore et nous sommes un monstre qui rit, qui -rit de partout, malgré tout, malgré soi, qui ne rit plus que pour -rire et qui va recommencer pour rire encore, qui va fuir de son -épuisement pour rire et nous sommes une machine à rire, un rire -bossué, crevé, échevelé, ruisselant, épars, un rire de sueur, de -satisfaction, de désir, un rire d'horreur et d'éternité. - -Nous ne sortons de notre rire que pour y rentrer, pour rire plus -fort, après avoir dit--en riant--des bêtises. Comme j'ai fait, de -profil perdu, quelques grimaces, pour l'oreiller, pour le lobe -de ton oreille, pour un peu de tes cheveux et pour ton Å“il aussi -qui regardait de biais, tu m'as dit: «Avez-vous fini, monsieur -singe?» du ton d'un clown anglais et je me suis précipité sur ce -«monsieur Singe». Je te l'ai renvoyé, en un baiser rieur, je te -l'ai appliqué sur la joue et sur le cÅ“ur, de deux baisers, je t'en -ai barbouillé le visage, le corps et l'âme, de trois, de dix, de -cent baisers. - -Et nos rires sont devenus des rires de panthères sans méchanceté. - -Tu m'as menacé: - -«Répète un peu.» - -J'ai répété. - -Tu as ajouté: - -«Tu vas voir.» - -Et j'ai vu. - -De tes ongles, tu t'es amusée longuement, patiemment à -m'égratigner la poitrine et le dos. Je m'obstinais, riant plus -fort: «Monsieur Singe! monsieur Singe» et tu t'obstinais, aiguë, -les dents serrées, m'égratignant, sous mes baisers, sous mes -rires, pour avoir à rire encore, plus fort, de toi, de moi, pour -avoir à me plaindre et à me soigner en riant. - -Nous avons continué à nous aimer en riant; nous avons ri pour -toute notre vie et pour la vie des autres--et ça a duré une heure, -une heure et demie--pas plus. - -Tu t'es habillée de rire, tu m'as mordu d'un «Au revoir» en -riant et ç'a été une fuite de rires et des rires qui restaient -aussi--pour moi. - - * * * * * - -J'en ai eu pour mon omnibus, j'en ai pour mon dîner, j'en ai pour -ma nuit, pour... - - * * * * * - -Mais qu'est-ce que cette lettre? Une écriture contrefaite, -épaisse, insistant sur sa vulgarité et sa pesanteur. Et des -lignes lâches: «Mme Claire T... est restée avec vous aujourd'hui -dans un appartement dont vous aviez la clef. Prenez garde à moi: -je ne vous lâche pas, attendez-vous à tout.» Pas de signature, -naturellement. Carte-lettre qui se tourne, qui s'ouvre, qui se -ferme, qui offre toujours aux yeux la même ignominie. Je n'aurais -pas imaginé que le service des postes fût aussi rapide. Elle m'est -venue si vite, cette lettre! - -Il doit y avoir un service spécial des postes pour les canailles, -contre les âmes et contre les cÅ“urs. - -Mes rires? où sont mes rires? j'en avais horreur tout à l'heure. -Il me les faut maintenant. - -Ils sont loin. - -Et elle est loin aussi, la rieuse. Et, si loin, elle a dû recevoir -la même lettre, aussi ignoble, aussi rapide. Je tâche à me -représenter son dégoût, sa terreur. - -Je ne revois d'elle que son rire. - -N'aie pas peur, n'aie pas peur, chérie. Je suis là --mais lui, -eux, où est-il, où sont-ils, où se cache cette chose qui a écrit -cette lettre, cette chose qui se terre pour se lever sur mon -chemin, sur ton chemin, pour nous épier, pour nous suivre, qui -monte la garde, la méchante garde devant notre bonheur et qui -lance sur lui les mots qui arrêtent, qui souillent, les mots -qui ont vu, les mots-témoins qui ricanent, les mots-valets qui -trahissent, les mots qui accusent, qui reprochent, qui menacent, -qui condamnent,--sans mandat. - -Peu m'importe ce papier, peu m'importe le nom de l'infâme. Je le -défie en son anonymat, je le défie, unité, et je le défie, légion: -je ne veux rien suspecter parce qu'il me faudrait suspecter tout -le monde, parce que tout le monde, n'importe qui, peut se glisser -le long d'un secret, peut lire et voir à travers, peut baver -dessus sans savoir, parce que tout le monde peut être au courant -de tout, parce que le mystère, l'occulte ne choisit pas, se -prostitue au hasard, se livre et livre les gens au hasard, parce -que le mal, la haine, l'envie, la perfidie inutile est partout, -parce que la trahison est nationale et internationale, qu'il -suffit d'avoir du bonheur pour être perdu, qu'il suffît d'avoir -du cÅ“ur pour sembler insulter ceux qui n'en ont pas, la foule, le -monde, l'univers. - -Homme ou femme qui as écrit, qui as vomi cette lettre, sois -tranquille; elle ne servira de rien. - -Demain, tu me verras monter chez moi, chez nous à pied et je -m'éventerai avec ta lettre, de ta lettre, je me jetterai de la -boue, de la honte, de l'humanité au visage, pour m'éveiller, pour -ne pas m'endormir et m'ensevelir en mon lyrisme, en ma félicité, -en ma divinité. - - * * * * * - -Mais elle, elle, «Madame Claire T...?» Je l'évoque courbée sur -cette lettre, courbée sur ces menaces, sous ses craintes; je -l'évoque broyée, s'abandonnant, mourante. Non! je l'évoque riant, -je ne puis me rappeler d'elle que son rire! J'ai possédé un rire, -je suis l'amant d'un rire, je suis un demi-rire! Tes cheveux! ta -bouche! tes yeux! Je ne les revois que mourant, s'échevelant en un -rire et tu ris sur cette lettre, tu ris dans cette lettre, chérie, -chérie... - - * * * * * - -Tu n'es pas venue--et c'était inévitable. Tu avais reçu la même -lettre, la mienne, son reflet de haine et tu t'en étais affolée. -Tu n'as pas osé _crâner_, tu m'as envoyé un télégramme qui -m'est arrivé, j'en suis sûr, en voletant d'effroi jusqu'à moi, -sans porteur, sans autre intermédiaire que ta peur du danger, un -télégramme haletant, craquelé, d'une haute et courte écriture -se pelotonnant, cherchant à s'échapper, flageolante et vide, un -télégramme éploré, un télégramme d'agonie--et j'ai imaginé, malgré -moi, ton rire autour. - -Cette chambre est pleine de rire, encore, d'un relent de rire que -je sens, que je vois. J'ai acheté un petit abat-jour pour le voir -moins, j'ai essayé d'écrire pour moins entendre: le rire a percé -l'abat-jour, a percé mes oreilles. - -J'ai fini: le rire m'a suivi. - -Sois content, anonyme: tu as réussi. Et tu ne savais pas que, avec -toi, contre moi, il y aurait son rire à elle et mon rire, le rire -qui t'a bravé, qui t'a attiré, le rire néfaste qui t'a créé et -engendré tout armé, gros de larmes, inépuisable d'horreur. - -Il faut pourtant que je sache qui tu es, anonyme. Tu peux être -plusieurs: des gens m'en veulent, parce que je n'ai pas voulu -d'eux et de leur amitié, d'autres parce qu'ils n'ont rien à faire. -Des voisins, des confrères ils sont trop! des domestiques, des -filles! - -J'ai une piste. - -Ils sont deux qui vivent ensemble, en une tour d'ivoire qui est -une tour de soleil et une tour de lune, une tour de marbre ou -plutôt une tour d'immatérialité mauve car la lune et le soleil et -les étoiles, c'est encore trop grossier pour eux. C'est le frère -et la sÅ“ur: ils sont poètes puisqu'ils sont frère et sÅ“ur et qu'il -est poète. - -Ils se nomment Tristan et Iseult sans effort, sincèrement, de par -la volonté de leurs parents qui, les premiers entre les premiers, -avaient entendu Wagner--dans le texte. - -Blonds comme on n'est blond que dans les légendes, beaux comme -on est beau dans l'au-delà , si purs en leurs regards, leurs -gestes, leur démarche et leurs doigts, si visiblement vierges, si -ouvertement ingénus et désabusés, célestes de naissance, anges -par vocation, ils sont harmonieux en leurs discours et leurs -silences et chantent quand ils veulent parler. Leur affection est -pour tous ceux qui les connaissent une consolation de l'existence -et un avant-goût de l'au-delà . Nonchalamment, dédaigneusement, -ils égrènent un chapelet de sublimités, et épandent, sans la -couper, la beauté en des phrases qui se dorent de tous les ors -et se doublent de tout azur. Rien ne trouve grâce devant eux; -que dis-je? rien ne les blesse, rien ne les touche, rien n'existe -que les idées, les utopies et les ailes. Assis en leurs hautes -chaises, ils rêvent mollement, imperturbablement, comme ils -prieraient. Tristan a permis à des fidèles de lire des poèmes -lyriques, sans violence où l'élégie--la plus noble élégie venait -attendrir et nuancer de discrétion l'audace de son génie. - -Quant à Yseult, elle est musicienne et transpose les musiques pour -séraphins, pour monades et pour Dieux. C'est un délice vivant et -si peu vivant, c'est une extase ambulante, si peu, qui ne sait pas -ce que c'est que les rues, qui ne sait pas ce qu'est le chemin de -fer, ce que sont les bateaux à vapeur et qui erre dans les forêts, -sur les mers et dans les clairs de lune après y avoir été amenée -par l'envol d'une Chimère. - -Eh bien! ce couple, cette extase, cette immatérialité, c'est ma -lettre anonyme. - -Chacun a écrit la sienne, lui et elle, chacun a espionné, lui -et elle, moi et toi, chère, chère «Madame Claire T...!» Claire! -Prénom que je n'ai jamais prononcé, prénom devant lequel j'ai -hésité! Il ne vous a pas émus, misérables, ce prénom magique, il -ne vous a pas retenus comme au seuil d'une grotte enchantée, -comme au seuil du paradis lumineux? Ah! ah! un mot, un mot de -plus, à ajouter aux mots qui frappent et qui font saigner, un mot -bref, qui ne fatigue pas. Et votre main l'a craché, votre main de -scandale et de ténèbre. - -Canailles! canailles! - -Chaste et pâle Tristan, je ne sais pas si tu as aimé ma maîtresse -ou si tu l'as désirée--je ne suis pas de ces gens qui peuvent -établir une distinction, une gradation, un pont entre l'amour et -le désir et qui peuvent entre eux jeter un précipice--, je ne sais -même pas si, pour parler le style de la Bible, tu l'as convoitée: -je sais que tu l'as obsédée de ta mélancolie, de tes plaintes, de -ton néant lacrymatoire que tu prodiguais, de ton infortune, de ta -souffrance, que tu l'as souillée de tes supplications et de ton -désespoir, que tu as exercé sur elle le plus effroyable chantage à -la tristesse, le chantage à la pitié, le chantage à la fraternité, -le chantage à l'âme-sÅ“ur. - -Et, de ta Tour d'ivoire, tu es descendu dans la rue, tu as bu -chez des marchands de vin et le peuple t'a marché sur les pieds, -a grouillé autour de toi et sur toi, tu as attendu en des coins -d'ombre, en des murs gras, tu as suivi des omnibus, tu as filé -des fiacres, et ta sÅ“ur--ton rêve de sÅ“ur,--a sali ses souliers -dans des ruisseaux, courant, suant, se tachant, culbutant pour le -plaisir, pour le plaisir de trahir. - -Dévouement? A toi. - -Ah! c'est beau! c'est très beau! - -Mais ne me demande pas d'admirer--puisque tu ne peux même pas -me demander de te punir, puisque tu m'es sacré--à cause de ta -trahison, puisque, étant entré dans mon secret par la petite -porte, la porte de l'assassin, tu fais partie de mon secret, -comme le meurtrier qui, après avoir tué le prêtre en son église, -demeurait en sûreté en cette église: jouis du droit d'asile et -va... va... - -C'est moi qui fuis: il me semble que tu es tapi en cette chambre, -et que tu emplis cette chambre. Non. - -Il y a une voix qui entre ici, une voix basse, gluante et pointue, -une voix où tout tremble, où tout implore: - ---La charité, messieurs et dame!... pauvre vieillard de -soixante-quinze ans, incapable de gagner sa vie!... - -Je ne puis pas voir, je ne puis me préciser la hideur grimaçante -et chenue de cet homme, sa sordide sérénité. Cette vieillesse qui -traîne dans la rue, cette misère croupissante, cette désolation -qui, des confins de la vie plonge dans la mort, se précipite dans -ma chambre et, sans me menacer, me prend, me prend pour toujours, -voix d'outre-tombe qui prolonge la misère, qui m'offre toutes les -misères, qui m'entraîne dans les mailles du filet de Misère. - - * * * * * - -Y aura-t-il une place en ma chambre pour ton évocation à toi, -chérie, pour ta haute et câline apparition, pour chasser d'ici la -trahison et la détresse? Apercevrai-je, en un mirage consolant, -ton pensif visage d'espoir? Ah! je t'aperçois et je ne perçois -qu'un rire, un rire éclatant, sans pensée, un rire effroyable, ton -rire, notre rire d'hier! - -Je fuis, je fuis plus ton rire, ton effroyable rire que tout -le reste, ton rire qui clame, qui s'étend sur la trahison et -sur la misère qui, plus effroyable, ensevelit en lui--pour les -ressusciter--ma douleur, mon trouble et mon inquiétude. - - * * * * * - -Je me suis arrêté à la terrasse de café où je me suis arrêté déjà , -où j'ai rencontré ton mari, où je le rencontre encore. Cette -fois-ci, je lui ai demandé: - ---Votre femme va bien? - -d'une voix tordue et brisée, sèche comme la fièvre, âpre et -courte comme la peur, et je me suis approché de lui, tout près, -pour boire ton image en ses yeux, pour lui voler ton immédiat -souvenir. Il m'a répondu: - ---Oui, très bien. - -Et les larmes me sont venues. C'est que je subissais ton martyre, -chérie, ton incessant supplice de dissimulation et de simulation, -ton effort pour paraître calme et joyeuse, joyeuse et--j'en étais -sûr,--tu pleurais maintenant, tu t'effarais, tu t'affolais à ton -aise, loin de ton époux--qui était là . - -Et je t'évoque... - -C'est ton rire qui me frappe en plein visage, ton rire jaillissant -de ma mémoire, jaillissant du passé pour m'éclabousser et -m'éclabousser de sang, ton rire s'égrenant, glougloutant, menu, -compact, total. - -Une vieille femme, genoux fléchissants, allonge sa face, son cou -plissé, ses rides vers mon cou: - ---J'ai quatre-vingt-six ans, jeune homme, tousse-t-elle si -lentement, et j'ai faim. - -Ton rire, chérie, ton rire fuse derrière la vieille femme, -l'auréole d'une auréole malfaisante et je me recule de ce cadre de -rire, de cette niche agressive de rires. - -La vieille femme ramasse ses vieux membres et ses vieilles rides, -comme elle ramasserait des sous, et s'en va, d'un pas usé, du pas -dont un revenant s'en retourne vers la tombe--où il était mieux. -Elle n'est pas triste--elle ne peut plus être triste--elle a connu -tant d'échecs! - -Je me rue sur elle, à travers le fantôme de rire, je lui donne -convulsivement des pièces de bronze qui débordent son attente; -et des remerciements pénibles, trop de remerciements, filtrent -vers moi, des remerciements qui me font peur, qui m'apportent le -malheur, qui m'attirent de plus en plus dans le chemin de misère -et qui m'y clouent... - - * * * * * - -Et ton rire, chérie, me suit dans mon taudis solitaire, en mon -petit lit à moi, se glisse entre mes camarades, vole de mes -livres, de mes cauchemars, de mon sommeil. - -Ne ris plus, ne ris plus, chérie! Mais on ne commande pas aux -absents! - -On ne commande pas au passé quand il revit. - -Ton rire, je le retrouve dans les rues, dans les aboiements -des chiens, dans les rires même qui fleurissent dans les rues, -les rires des petites ouvrières, des filles, des oisifs et des -sergents de ville. - -J'ai rêvé à ton enfance, chez nous, et ton rire a revécu dans -tes rires d'enfant; j'ai rêvé à ta ville natale, à cette -dormante Péronne, si triste, si légendaire, si enfoncée dans les -siècles--et des rires se sont égaillés de ses tours, des rires -ont glissé des jours de ses dentelles, ont passé à travers ses -batistes, ont crépité sur ses marais, ont rougi ses briques, -ont bondi des murailles, de ses couvents, rires vert-de-grisés, -rires nostalgiques, rires millénaires; des rires de bronze ont -été chassés de ses canons encloués, des rires se sont élevés de -ses tourbières, des rires ont été secoués par les cloches de ses -églises et des rires se sont échappés, en boitillant, des rires -étroits, de son hôpital. - -J'ai rêvé à ton père mort jeune, à ta mère sitôt morte et des -rires ont violé leurs cercueils; je t'ai évoquée, jeune orpheline: -rires en cornette, rires en crêpes, rires partout! - -Et notre chambre est trop étroite pour tous ces rires et mon cÅ“ur -est trop étroit pour leur amertume: je ne puis les cracher, ces -rires, avec des larmes. Je ne puis pleurer, comme un vieil homme, -pleurer les larmes qui toussent, qui hoquètent, qui écartent. - -Et huit longs jours m'encagent en tes rires, huit jours sans -nouvelles, huit jours de rage, de douleur et d'impuissance qui -s'étirent entre l'attente d'une lettre d'amour et l'attente d'une -lettre anonyme, huit jours raidis, huit jours qui retombent, l'un -après l'autre, usés sans avoir servi. - -Je t'envoie du courage, poste restante, et--n'est-ce pas?--tu -n'oses pas retirer mes lettres et tu vis, cloîtrée en ta terreur, -haletante, guettant l'arrivée de ton mari pour te mettre à -sourire, longuement, et pour figer sur tes lèvres ce sourire -difficile, ce sourire de momie torturée? - -J'entends ton rire sourdre de mes mots qui se débattent et qui -hésitent en leur appel, sourdre de mes désespoirs, sourdre de la -fatalité qui nous étreint, qui nous sépare, qui nous précipite -loin de l'autre après deux baisers contrariés et disjoints. - -Je veux travailler, tracer des mots indifférents: ton rire, ton -rire, encore! - -Ah! chérie, reviens pour que je ne t'entende plus rire! - - * * * * * - -Tu reviendras. - -J'ai reçu une lettre de toi, enfin, une lettre de tendresse, de -récriminations, de reproches sanglotants et d'étreintes contenues -et sanglotantes aussi, une lettre ratiocinatrice, de belle et -large raison et d'une passion si exacte, si jolie, si noble, si -stricte, lettre digne d'une matrone romaine et d'Eloa, de Mme de -Sévigné, de Mlle de Lespinasse, lettre d'héroïne et de martyre. - -Et ton rire, ton rire infatigable, l'encadrait, tournait autour. - -Je cours au rendez-vous que tu m'as donné pour tromper ton rire. - -Par un caprice, par une prédestination, par un exquis sentiment -de pudeur, de poésie et de lointain, tu m'as dit de t'attendre au -Trocadéro, au milieu de la galerie. - -J'y devance l'heure que tu m'as indiquée, je m'y morfonds, je m'y -affole. Jamais je n'eusse cru à un tel nombre de galeries. - -C'est le labyrinthe même. - -Pour y retrouver la frêle Ariane qui veut y renouer le fil de -notre fable, j'erre, j'erre solitaire--et pas assez solitaire. Des -gens tournent et montent qui sortent de je ne sais où. - -Et les dieux captifs ne sortent pas pour me protéger, pour -m'encourager. Des allumeurs de réverbères et des agents s'y -relaient et la pauvre rouille des arbres et la triste blancheur -des statues, le jardin chauve en contre-bas, sous la lividité des -pierres et des arches, des voûtes et des portes, des colonnes et -de l'écho, tout se mue en des rires, en ton rire, chérie, ton -rire qui se courbe, qui tourne, qui monte, qui descend, qui -s'engouffre du jardin sous la galerie, qui, des portes closes, -se rue dans la galerie, ton rire qui, des bouches invisibles des -dieux hindous aux bouches muettes des agents, des vagabonds et des -allumeurs de réverbères, aux bouches blanches des statues, des -troncs des arbres aux feuilles-fantômes, prend tout, roule sur -tout, agite tout, valse--en quelle valse immense, redoublante--de -l'écho au crépuscule, et grandit avec la nuit. - -Je vais d'une sortie à l'autre sortie et je reviens: ton rire -tue les minutes! tant de minutes sous lui, s'en nourrit, s'en -engraisse, ton rire déborde ces voûtes, déborde ce jardin, -galope jusqu'au Champ-de-Mars, jusqu'en haut de la Tour Eiffel -et retourne à moi en une poussée, en un soufflet gigantesque, -le soufflet de tout l'enfer, de toute la méchanceté, de toute -la bassesse humaine, le soufflet dont le démon souffletterait -l'idéal et ton rire spasmodique, haletant, précipité me frappe et -s'éloigne pour me frapper encore, pour me prouver que je n'ai plus -rien de toi, pas même le souvenir et la mélancolie. - - * * * * * - -Ah! merci! chérie! tu te jettes contre ton rire: c'est toi, c'est -toi! Te voilà ! - - - - -VI - -LES JEUX DE LA LUMIÈRE ET DU HASARD - - -Tu me fais signe de ne pas aller à ta rencontre et, de ton long -pas d'honnête femme, tu viens à moi, sans en avoir l'air. - -Et tu n'hésites plus, tu te laisses prendre, tu me prends, et, au -beau milieu de la galerie, cependant que le jardin, les statues -se taisent, s'apaisent, se recueillent pour notre communion, nous -nous embrassons à pleine bouche, nous nous acharnons à notre -baiser, nous nous embrassons, d'un seul baiser, pour les jours -où nous ne nous sommes pas embrassés, et, sans honte, d'un seul -sanglot, nous pleurons, nous pleurons ensemble. - -Nos larmes jumelles se brisent l'une contre l'autre, se joignent, -se mêlent et nous nous serrons plus fort, nous pleurons plus -fort, de tout notre cÅ“ur, de notre semaine vide, de tout nous. -Chérie, chérie, ces galeries, ces salles fermées, tout est plein -de douleurs d'amour, de rencontres aussi et de pleurs, de pleurs -doux-amers, comme disait notre Pléïade. - -Toutes les légendes, toutes les amantes sont là , à peine raidies -par les siècles et nous ne faisons, nous ne ferons rien de -nouveau: les gens là -dedans ont aimé et sont morts avant nous. - -Mais en cette solitude sur quoi tombe la nuit, tu ne nous sens pas -assez seuls: il y a trop de lyrisme, trop de résignation, trop -de fatalité derrière nous, tu m'entraînes en notre secret, tu me -tires en notre histoire qu'il faut continuer: - -C'est un fiacre où tu as encore à pleurer, pour les rires que, -malgré toi, tu m'as infligés. - -Tu t'es mise à pleurer et à attendre la suite de mes pleurs tout -de suite, en un coin, mais le cocher me rappelle: «Où faut-il vous -conduire?» - - * * * * * - -C'est vrai: il faut nous conduire quelque part. Tu m'as fait te -chercher très loin, chercher très loin tes larmes. - -Il faut aller ailleurs, suivre ailleurs tes larmes: les voitures -ont des roues et ne peuvent vous laisser aimer en place: l'amour -est vagabond chez elles. - -Je m'inquiète, je ne trouve pas, je dis au cocher: «A -Notre-Dame!» Nous avons eu des dieux derrière nous ici, sans les -voir; allons voir d'autres dieux, un autre dieu. - -Et tu t'affoles tout à fait: «Regarde, regarde: je suis suivie, -nous sommes suivis!» - -Et tu trembles, sous mes baisers. Tu regardes par le petit carreau -voilé: tu interroges les lourdes lanternes anonymes, qui, de leur -rectangle rouge ou blanc, coupent la nuit. - -Mais nous voici un auxiliaire: le brouillard, le brouillard qui -nous enveloppe, qui nous poudre le long des quais, le brouillard -qui nous précède, courrier épars de mystère et qui nous suit, -gris, épais, subtil protecteur. - -La Seine, opaque, rêve auprès de nous: des lumières dansent sur -elle; c'est un paysage pesant, opaque, halluciné. - -Et je veux que tu me contes ta vie, depuis ces jours qui sont pour -moi des rires-suaires. - - * * * * * - -Tu me contes des terreurs, des soupçons autour de mes soupçons, -ailleurs, plus loin, plus près, tu me contes une farouche et -blêmissante attente d'autres lettres, d'autres menaces, plus -directes et une fureur vaine de baisers, une tendresse chaude et -murée en un terrier de bête traquée, une prison humaine et une -vraie prison, froide dans le froid, stoïque, se rétrécissant avec -une seule porte, en dehors: la porte par où entre le danger, par -où entre--non le remords, grand Dieu!--mais le reproche, par où -entrent la jalousie, l'envie, la colère, la haine: la porte des -vices et des malheurs. Prison où on n'écrit pas, où on n'espère -pas. Prison où l'on s'impatiente, où l'on ne crie pas pour ne pas -faire de bruit, où l'on hurle, où l'on sanglotte, où l'on agonise, -où l'on meurt,--en dedans! - ---Et te voilà , chéri, tu as été sage, au moins? Tu as pensé à moi, -à nous? Es-tu remonté chez nous? - ---Mais je n'en ai pas bougé, ma chérie, je t'ai attendue, si -cruellement, si longuement! j'écoutais les voitures, une à une. - ---Tu n'as pas entendu la mienne? Je me faisais promener au pas -autour de chez nous, tous les jours, je passais, je repassais -âprement, violemment. - ---Et tu n'entrais pas? - ---C'était périlleux: tu comprends, je voulais bien risquer de me -faire prendre pour quelque chose mais pour rien! - ---Pour rien? - ---Tes volets étaient obscurs, sans rais, sans raies de lumières. - ---Ah! chérie! pour ménager tes yeux, pour t'enfermer en un plus -strict cercle d'amour, j'avais acheté un abat-jour! - ---Je ne savais pas. - ---Ah! de te savoir si près de moi et si grave, si ardente, combien -je déteste plus mon désert, mon désert irrité, avide, peuplé de -rires, peuplé de ton rire, tu sais, ce rire dont tu as empli, dont -tu as débordé notre dernière après-midi? - ---Je ne me souviens plus: j'ai tant pleuré! mais si ça t'ennuie, -je ne rirai plus. - ---Ris, ris tout de suite. - ---Je ne sais plus. - ---Eh bien! taisons-nous, chérie, et retenons avarement notre -souffle, enlaçons-nous plus muettement, plus sauvagement en cette -voiture qui boite le long du fleuve et qui ne peut pénétrer en -ces lumières qui se varient et qui frémissent parmi des barques. -Tenons-nous sans parler, comme des pauvres gens--que nous -sommes--qui n'ont plus que leur amour, leur amour nu et dépouillé, -les nerfs visibles, les chairs tailladées, leur pauvre amour, sans -sourire, sans chansons, sans paroles, leur pauvre amour pauvre et -grand, puissant par sa misère, comme la faim. Et nous allons prier -Dieu pour nous, qui est loin. Nous ne prierons pas Dieu, chérie: -il n'est pas là , il n'y est pas pour nous. - - * * * * * - -Notre-Dame se dresse, gonflée de saints et de vierges folles. - -Il est dit que nous n'aurons les dieux qu'en bordure, que nous ne -les atteindrons pas: d'ailleurs avons-nous besoin d'aller chez -eux? Ne les avons-nous pas sur nous, autour de nous, en nous, -en cette voiture basse et cahotante, tous les dieux, les tiens, -les miens, ceux qui s'occupèrent d'amour, les dieux de courage, -de ferveur et d'héroïsme, les dieux de souffrance, les dieux de -jeunesse et de larmes? - -Je me sens si pur de cet afflux de divinité que je te propose, -si tu as peur, de ne plus t'aimer que d'âme, en cul-de-jatte -platonicien. - -Mais, émue de ma candeur et de ma bonne foi, tu m'embrasses, -pour me remercier, d'un tel baiser, d'un baiser si passionné, -si fécond, si tyrannique que je te le rends, ton baiser, de mon -humanité, de ma bestialité, de ma chasteté ancienne, et que nous -scellons de ce baiser des noces nouvelles, païennes, totales, -fauves et que la volupté promise, la volupté proche, l'âcre et -délicieuse volupté de demain déborde cette voiture, déborde notre -tristesse, déborde nos regrets, nos ennemis, notre malheur, notre -désir. - ---Viens, viens tout de suite! - ---Où? - ---Chez nous. - ---Il est trop tard et tu n'y penses pas. - ---Si j'y pense! - ---Et j'ai trop peur! - ---Tu n'as pas peur: le bon brouillard qui nous a fait blancs, qui -nous a rajeunis et poudrés et notre baiser, chérie, notre baiser -énorme et fin, qui a claqué, qui a rugi et qui a murmuré, comme -un torrent qui va grossir et comme une source aussi, source de -nouveaux baisers, source d'amour et de tous les amours, notre -baiser-trompette et notre baiser-harpe, notre baiser d'appel, -notre baiser de fouille, notre baiser de reconnaissance, de prise -de possession, de communion, de grâce, de force, de tendresse -et de fureur, ah! tâche à y échapper, chérie! enfuis-toi de ce -baiser, un peu, pour voir! Tu es sa prisonnière, son esclave! - ---Et toi? - ---Moi aussi. - ---Et les lettres anonymes? - ---Aussi! Et l'univers aussi. - ---Alors, pour le garder à nos lèvres, nous ne nous embrasserons -plus? Nous ne pourrons plus nous embrasser aussi bien? Et ce -baiser-gigogne sera-t-il stérile? - ---Embrassons-nous, embrassons-nous, chérie. - ---Tant que ça? - ---Plus. - ---Je vais te quitter. - ---Parce que nous nous embrassons? - ---Non; parce que j'ai à rentrer. Et puis, nous nous sommes -retrouvés, nous nous retrouverons. - ---Chez nous? - ---Oui. - - * * * * * - ---Tu m'as dit: oui d'une voix qui se reprenait à avoir peur et -pour n'avoir pas plus peur, pour avoir peur toute seule, tu es -descendue, rapidement. - -Et j'ai gardé mon fiacre désaffecté et je l'ai gardé longtemps -parce qu'il restait sur la buée de la vitre une ligne nerveuse et -claire que tu avais tracée et déchirée dans la nuit de ton doigt -pour voir de la lumière, pour retrouver ta route, la route de ta -fuite. Les lumières que tu avais requises par cette trouée se -glissaient jusqu'à moi, me frappaient, m'appelaient. Je ne les -voyais pas. J'évoquais ta main, ton doigt que tu avais retiré -d'une caresse pour plonger dans la vie, la vie qui n'est pas à moi -et je considérais, pâle, terrible, tout ce qui me restait de toi, -cette égratignure de la vitre embuée. - -Et c'est peut-être tout ce qui me restera de toi, un soir, pour -mes autres soirs, une ligne de lumière sur un champ de larmes! - - * * * * * - -Et j'ai tort d'être triste: je t'ai. - -Je t'ai eue là , dans cette voiture et je t'ai dans cette chambre -où tu te risques, de plain-pied, de ton pied qui se déchausse. - -La porte grise de ma chambre se dérobe, en un mur gris; elle -est difficile à voir et à toucher, c'est comme une caverne qui -s'enfonce au flanc d'une vieille maison, en face d'une loge où mes -concierges achèvent de vivre, sans plus se hâter qu'ils ne se sont -hâtés dans la vie, si vieux, si polis, si résignés! - -Ma concierge entre, avant nous, de son pas de vieille femme, en -notre temple d'adolescence d'hier, usée et morte pour permettre à -notre extase d'aujourd'hui d'être chez soi, refait le lit, nettoie -la chambre et traîne sa mécanique vieillesse en dehors, tire -dehors sa pauvre vieille figure naïve et charmante en ses plis, -comme une face qui n'a jamais menti, jamais trahi, qui ne sait -pas, qui ne veut pas savoir. - -Et nous sommes chez nous. - -Je t'attends, à vrai dire, et je t'attends plus que de raison. - -Je romps mon ban, à deux heures: j'ai déjeuné en public, après -m'être levé, sans retard, et j'ai semblé manger avec plaisir, -causer, m'intéresser aux mille riens de la vie publique et de la -vie privée, en commun, et je m'évade vers notre intimité, vers -toi, vers ma vraie vie. - -Je monte lentement pour m'accoutumer au bonheur, pour entrer sans -stupeur et sans clameur enthousiaste, en notre joie; je laisse un -peu le jour mourir puis, pour te faire venir plus vite, je crée -la nuit chez nous, je ferme les volets et je reste seul en face -de la lumière, en face de cette lampe qui brûle pour toi et qui -t'attend, qui t'attend. - -En cette rue peu passante, où des voix s'alanguissent et s'en -vont, où des sabots se suivent et se ressemblent, où les voitures -d'enfant crient aigrement sous la lassitude d'invisibles -nourrices, des voitures glissent, funèbres, emportant mon espoir, -des voitures qui semblent entrer chez moi, de force, qui crient -jusqu'à moi, qui marchent sur moi, en quel nombre! Tu ne sais -pas, chérie qui ne viens pas, en quel état je me tais et je me -tords. - -Cette voiture qui tousse, qui crache, qui siffle va te déverser -en l'acuité la plus qualifiée de ma fièvre, à la pointe de mon -désir, au tourbillon de ma furie. Tu tombes à point et mon extase -se ramasse, son leurre se double: c'est toi, c'est toi; la vérité, -la volupté vont justifier mon erreur, vont jeter de la raison,--et -quelle somptueuse raison!--sur le laborieux squelette de mon -hallucination continue. Mon lit amical, mon lit d'attente va se -transformer, je vais en bondir pour lui revenir avec toi! - -Mais c'est en vain que j'ai gardé mon souffle: le fiacre -sourdement s'éloigne! Heureux encore quand c'est un fiacre et -quand, en ma folie, je n'ai pas promu au rang de fiacre, une -patache d'épicier ou un camion de marchand d'eau de Seltz. - -Je devrais, par un sens subtil, reconnaître de loin ta voiture; je -reconnais toutes les voitures et j'exaspère mon désir, je peuple -amèrement ma solitude et quand tu arrives, enfin! tu arrives tard, -quand je t'ai perdue des fois et des fois et quand ma lampe a -désespéré avec moi et qu'elle baisse, qu'elle baisse sous mes yeux -clos. - - * * * * * - -Car je ne veux rien voir de cette chambre où tu fus, où tu n'es -pas, de cette chambre où chaque objet me crie non ton nom,--je ne -te nomme jamais,--mais ton corps, tout ton corps et chaque détail -de ton corps, je ferme les yeux pour mieux songer à tes yeux -clos, à tes yeux rétrécis par l'extase et la volupté et laissant -s'épaissir je ne sais, je sais trop quelle lueur trouble, grosse -de divinité et d'infini! - -Je ferme les yeux pour avoir un regard plus avide, plus frais, -plus prenant lorsque tu t'approcheras, un regard qui se lavera -sur toi de toute sa nuit, qui se reposera sur toi de tout son -repos et qui te saisira et qui gardera assez de toi pour tous les -pores aveugles de mon corps, de ma peau, pour les ventricules et -oreillettes aveugles de mon cÅ“ur, pour toute mon anatomie éparse, -pour mes entrailles, pour mon âme, pour tout moi. - -Je tâche à t'oublier tous les jours pour que tu me sois nouvelle -et enchanteresse, pour que tu m'éblouisses de ta fraîcheur, de la -magnificence ambrée de ta personne, de l'harmonie changeante de -ton être! Tes yeux ont une manière de fixer, de laisser retomber -ce qu'ils fixent, une manière d'attirer, de juger, de négliger, si -particulière! - -Tu as une franchise si claire et si nuancée des yeux, de la -bouche, des bras, du corps! Tu as une pudeur et une honte si -fières! Et tu as une telle douleur en toi, une douleur si -éternelle et si belle! - -Ah! chérie, comme il faut que je précipite ma sensualité! Comme -il faut que je précipite toutes les nuances de ma pitié, de mon -admiration, de mon respect! Comme il faut que nous nous hâtions! - -L'abat-jour enfoncé sur notre secret, les draps tirés sur notre -frisson, les lèvres collées à nos lèvres, muettes parce qu'elles -ont trop à dire et nos âmes errant, s'attristant et se réjouissant -à la fois!... - -Mais ce serait un mémorial de fatuité, de vulgarité et de -satisfaction parce que les nuances échappent, parce que de notre -pureté, de notre innocence dans le péché, de notre fureur sainte, -de notre emportement liturgique, de la lenteur passionnée de nos -caresses, de nos caresses psalmodiées, il ne nous reste que ce que -nous nous donnons l'un à l'autre et pour nous, chérie, pour nous -seuls, pour ne pas transmettre aux autres, pour ne pas chuchoter -aux autres, même en rêve! - - * * * * * - -Et, des jours où je t'ai attendue toute la journée, je me -languis vers ma petite chambre, l'autre, là -bas, où m'attend -l'éloquent enlacement de quelques phrases, bouclées, comme des -bras d'étreinte, et qui me font pleurer, délicieusement, avant -de dormir, qui me font dormir la bouche ouverte, serrée, ovale -étroitement, en un baiser offert, en un baiser espéré, sans -aigreur, qui dure toute la nuit et qui dure le matin, aussi, car -je veux dormir longtemps, plus longtemps,--jusqu'à toi... - -Les jours où je t'ai eue, je voudrais,--oh! à l'heure seulement -où je rentre,--ne t'avoir pas eue, pour trouver une lettre de -toi, pour tomber, le cÅ“ur le premier, en des mots et des phrases -de toi, pour avoir la douceur réelle et la vaine douceur, plus -subtile et plus rare, pour être heureux d'avoir été heureux, pour -être heureux d'être malheureux. - -D'ailleurs, sans vanité, tu peux être contente de moi: je ne t'ai -jamais fait part de mes impatiences, je t'ai toujours accueillie -comme la déesse la plus pure et qui prévient jusqu'au désir, -j'ai été soumis, petit garçon, j'ai lutté avec toi de candeur, -de gentillesse, de politesse, de tendresse, de gâterie et de -cajolerie. - - * * * * * - -Et je t'ai fait pleurer deux fois, tout de même,--et c'était à -cause de ton mari. - -Je t'ai dit la première fois, tout simplement: «Je voudrais le -voir mort. J'ai prié Dieu qu'il le fasse mourir.» - -C'était vrai. Il t'avait empêchée de venir la veille, il t'avait -même empêchée de m'écrire, il t'avait séquestrée, dédiée à des -amis, à un dîner dont je n'étais pas, t'avait infligé des soins, -des soucis, des inutilités et tu avais été la stérile esclave du -foyer sans amour, du foyer qu'on ouvre aux étrangers, où on les -convie, où on les fête, pour rien, pour empêcher tout un jour -une amante d'appartenir à son amant, pour empêcher toute une -nuit une rêveuse de rêver, d'espérer, pour la sevrer de joie et -d'amour, de tristesse d'amour, d'amour chanteur et d'amour muet; -j'avais demandé la mort de cet homme à Dieu comme je lui demandai -des miracles qu'il m'accorda,--et que je ne me rappelle qu'en -tremblant, du tremblement sacrilège et religieux,--et comme je lui -demandai des choses simples qu'il me refusa, parce que c'était -trop facile. - -Et je te le dis, puisque je te dis tout, entre deux baisers. Tu -ne fis pas effort pour retenir tes pleurs: un sanglot déchira ta -poitrine, un sanglot te secoua et tu crias: «Non! non! je ne veux -pas! je l'aime! je l'aime!» - -Je dus te calmer, de baisers frais, de baisers de remords, en te -berçant d'autres baisers; baisers odieux, et j'avais peur que tu -les crusses teints du sang de cet homme. - -Je te disais: «C'est pour rire», et tu pleurais plus fort et je -te permis de l'aimer, en t'embrassant: «Oui, oui, aime-le, tu me -feras plaisir. Je veux que tu l'aimes. Il est bon». - -Et je te gardai pour te consoler mieux et pour te consoler tout -à fait, en mon humiliation; nous nous aimâmes plus avant, pour -l'amour de lui. - -Une autre fois, tu pleuras parce que la veille, j'avais rencontré -une ancienne maîtresse de Tortoze. Rencontre que je te citai, pour -faire nombre, sans y penser. - -Tu me dis: «L'année dernière, ça me mettait en fureur d'entendre -ce nom. Toutes mes jalousies jaillissaient, tournaient, -bouillonnaient. Ça me faisait pleurer: maintenant ça ne me fait -plus rien. Que je suis malheureuse!» - -Et tu pleuras, de sentir qu'elle ne te faisait plus pleurer. Tu -pleuras ton ancienne jalousie, ton amour passé, tu pleuras à la -pensée que tu n'aimais plus ton mari! - -Je raille! A la pensée que tu pensais ne plus l'aimer, que tu -l'aimais du fond de ton crime et que tu levais vers lui les -yeux,--tes yeux en pleurs,--comme sur un maître lointain au lieu -de les baisser vers lui, voûtée comme sur ta chose. - -Et moi qui n'ai jamais eu de maîtresse, moi qui n'ai consenti à -l'amour que parce que c'était toi, moi qui t'ai parée de mille -voiles secrets de pureté et de divinité pour te déshabiller, -moi, si hautain, si orgueilleux, si méchant, je t'ai laissée -pleurer--pour ne pas te faire de peine et je t'ai demandé -pardon--comme il est juste. - - * * * * * - -Je n'ai pas eu de révolte quand tu m'as dit: - ---Il faut toujours que je te défende. Les gens ne savent pas, -tu comprends. Alors ils t'attaquent devant moi, disent que tu -es méchant, que tu n'as pas de cÅ“ur. Je leur réponds qu'ils se -trompent. - ---Ce n'est pas la peine. Ai-je été méchant envers toi? - ---Oh! mon chéri! tu as toujours été parfait et si tendre et si -câlin et tu as eu pour moi des yeux de bonté, de naïveté, des -yeux qui ne croient pas au mal, des yeux de foi, de beauté et de -splendeur. Mais je ne peux pas les leur décrire ces yeux-là , aux -gens, je ne peux pas, pour leur prouver que tu n'es pas méchant, -les introduire dans notre lit, les gens, et je veux tant, tant -être fière de toi! - ---Tu n'es pas fière de moi? - ---Je voudrais être plus fière, d'une fierté qui tiendrait le -monde. Je voudrais que les gens fussent fiers avec moi. - ---Attaque-moi quand je ne suis pas là et dis-moi, à moi, du bien -de moi. - ---Voilà que tu deviens méchant. Je n'ai jamais pu hurler avec les -loups: c'est plus fort que moi: je murmure. - ---Merci, chérie, mais écoute: je suis gentil avec toi, n'est-ce -pas? parfait, lyrique, calme? Eh bien! il faut que j'use sur les -gens la méchanceté qui me reste pour compte, que je sois dur, -méchant, d'avance, pour venir à toi, purgé, lavé, libre, pur, tout -de hautes pensées, tout cÅ“ur, tout rire--rire sans dessous--toute -lumière et tous baisers. - ---Je veux te donner assez de joie pour que tu en éclates, pour -que, de toi, il en jaillisse aux autres, pour qu'ils soient -heureux par moi, par toi; je veux noyer ta rancÅ“ur de naguère, -ton amertume de toujours, je veux te modeler de mes caresses, te -recréer, te créer de mes caresses, je te veux beau, je te veux bon. - ---Mais pourquoi les gens me blessent-ils de leur horreur, de -leur vide, de leur néant? Pourquoi ai-je la faculté, la vertu -d'indignation? - ---Pardonne-leur. - ---Ils ne nous pardonnent pas. - ---Et pourquoi t'occupes-tu des gens? - ---Ce n'est pas moi qui ai commencé. - ---Ah! mon grand fou! comme je t'aime! - - * * * * * - -Tout est bien qui finit bien et je tâche, ensuite, à me dominer, à -être indulgent, à louer et à approuver. - -Et je reviens ici chercher de l'indulgence. Je l'attends. Les -voitures hurlent et piaulent devant ma fenêtre aveuglée. Je suis -plus impatient aujourd'hui que les autres jours et mon lit me -paraît hérissé. - -Ma lampe casquée de son abat-jour rouge m'appelle à elle. J'ai de -l'encre. J'ai disposé l'inutile papier blanc qui demeure vierge -chaque jour et que j'emporte pour le rapporter, à cette fin, je -pense, d'entendre moins les battements indiscrets de mon cÅ“ur. - - * * * * * - -Et, aujourd'hui ma misère sentimentale évoque la misère de mon -enfance; ma faim évoque ma faim de naguère, les baisers proches -hèlent les baisers précipités de ma mère qui se répartissent, qui -s'agglomèrent, qui se fondent sur des années et des années,--et -tes larmes, tes larmes d'hier attirent, comme un aimant liquide, -les larmes que je versais sur les joues et sur les genoux de ma -mère et dont j'adoucis, quotidiennement, les angles de ma vie, au -début de ma pauvre vie. - - * * * * * - -C'est le fantôme de mon enfance qui entre et qui vient, sans -cruauté: je n'ai pas démérité de lui. Il me demande ma pitié, mon -attachement. Il demande à l'amant, à l'être de tendresse et de -bonheur que je suis, de la tendresse pour l'enfant pâle et sans -plaisir que je fus--et je m'attendris et j'écris ma tendresse. - -J'ai à saluer la veille d'une bataille mon meilleur ami, plus -détesté encore que moi. - -C'est mon enfance qui le saluera, mon enfance qui le lut, qui -lui emprunta du courage et qui lui emprunta--il n'en était pas -besoin--de la mélancolie et du mépris. - -Je lui rends l'émotion que je lui dois, je lui apporte mon -admiration, mon respect, mon affection et c'est mon enfance qui -dicte, ma triste enfance et c'est mon émotion de jadis. - -Toute ma misère m'est revenue et se tient droite entre les quatre -murs et mes années sont là , d'un jet, qui furent sans femme et -sans autre amour que celui de ma mère--qui avait faim. - -Chérie, tu es douce: tu ne veux pas chasser mon enfance, -m'infliger trop tôt la joie: tu me laisses revivre à mon aise ma -misère et ma virginité. - - * * * * * - -Et quand tu viens, il est tard, trop tard pour être trop heureux. - -Tu m'offres ton front, tu m'offres tes yeux, tu m'offres ta -bouche, mais lentement, dans le rythme de ma mélancolie. Nous -sommes des pauvres, exquisement, des pauvres qui ne trouvent qu'au -fur et à mesure un front, une bouche et des yeux, des pauvres qui -achètent--cher--du bonheur, pas réel, et des baisers timides, -qui achètent de l'amour et qui n'insistent pas, pour avoir des -regrets, pour avoir faim--encore, pour avoir envie de pleurer, en -dormant, pour une moitié de joie et une moitié de désespoir. - - * * * * * - -Chérie, chérie, ma journée, ma page d'hier, c'est aujourd'hui de -la littérature. - -J'ai corrigé les épreuves de mon évocation, de ma misère, de ma -sensibilité éternelle, de mon enfance. C'est imprimé, après des -crimes, sous des crimes et ces phrases frissonnantes sont raides, -en leur gaine de feuilleton comme un autre feuilleton. Des gens -s'attendrissent dessus cependant--et il y a des pleurs mais je -n'y veux plus penser. - -Je m'évade de mon enfance, je m'évade de ma misère pour ne plus -songer qu'à toi, chérie. - - * * * * * - -Te voilà : la lampe n'a plus l'air, parce que je ne veux plus, -d'une lampe de vestale qui me rappelle mon histoire, mon passé et -mes bégaiements, mes éveils de conscience, mes éveils d'ambition -et de rancÅ“ur parmi de la faim. - -Ce n'est pas un phare non plus qui ouvre l'avenir, d'une grosse -lumière. - -C'est le lampion de l'heure qui fuit et que nous ne laissons pas -fuir comme ça, c'est le lampion d'une heure de joie, d'une fête, -d'une débauche. Allons-y! Eh bien! c'est une débauche que la peur -trouble et scande! - -C'est vrai: (je n'y pensais plus!), nous nous cachons! c'est vrai! - -En cette chambre qui est nôtre, qui est si nôtre, qui ne s'ouvre, -qui ne s'entre-bâille que pour nous, en cette chambre qu'on ne -découvre qu'avec de la bonne volonté, qui se révèle tout à coup, -qui se déchire du mur sans en avoir l'air, tout le monde a le -droit d'entrer--et le commissaire de police. - -Les voitures que j'écoute, que je guette, que j'entends si -impatiemment, si goulûment, les voitures que, par delà mes volets, -je viole de mon oreille pour t'en arracher, les voitures d'espoir, -les voitures de spasme qui t'amènent--enfin!--après un cortège de -voitures avant-courrières, comme en un défilé, comme en une entrée -d'impératrice, les voitures, dès qu'une voiture t'a jetée ici, à -regret, nous deviennent ennemies et menaçantes. - -Leur chanson change: c'est le danger qui grince, c'est -l'inconnu--prévu--qui ricane, c'est l'obstacle, c'est l'horreur. -Qu'une voiture s'arrête devant ma fenêtre et obstrue notre -invisible horizon,--l'horizon auquel nous avons renoncé--de sa -masse noire, tu t'apeures, tu trembles et tu veux que je tremble. - -Les voitures viennent se briser contre notre étreinte mais elles -reviennent et jonchent notre lit de débris coupants qui exaspèrent -notre fièvre et notre torpeur divine, qui piquent notre lutte -amoureuse comme on pique les taureaux dans les cirques et qui nous -donnent l'un à l'autre comme on se donne devant la mort. Agonie -qui se renouvelle, qui se multiplie et le spectre du flagrant -délit, avec son écharpe, ne quitte pas notre lit et garrotte notre -nudité. Quand nous nous rhabillons, je te dis: «maintenant, on -peut venir, nous sommes plus honorables»; et on ne vient pas. - -Plaisanteries qui nous brûlent la bouche et qui y coulent de la -vulgarité comme du plomb fondu. - -J'ai acheté un peu de feu parce qu'il fait vraiment très froid, et -j'ai acheté une montre. - -Vieille, très vieille montre symbolique, des amours s'y cisèlent -en argent sur un cadran de cuivre et ce sont des amours -mélancoliques et un tombeau. J'avais peur que cette montre ne -voulût pas marquer l'heure, mais elle fut docile dès qu'elle vit -qu'il s'agissait d'amour, et si elle s'arrêta un jour, c'est que -nous n'avions pas assez joui de l'heure, l'heure qui fuyait. - - * * * * * - -Et puisqu'ici, c'est un journal de joie et un continu fragment..... - -Nous ne nous sommes jamais tant aimés que ces deux jours. Voici -deux mois que je ne vis que pour la volupté, mais jamais nous -n'avons été impatients, aussi ardents, aussi hardis. - -Nous avons été murés en notre volupté. La lampe lasse, la montre -triste, nos tristes vêtements passés, nous avons cherché la porte, -mais le feu s'est éteint sans nous attendre et le froid a gelé la -serrure, a glacé la clef dedans: la clef ne tourne plus. - -Et, dans mes efforts, je casse la clef. Ah! ta stupeur et ton -effroi, chérie, ne durent pas longtemps: tu t'en vas par la -fenêtre, sans ennui, et si crânement et si pudiquement, tu -t'évades si joliment de notre bonheur! Et je ferme les volets -derrière toi, derrière moi. - -C'est un tombeau, notre chambre: tombeau qui se rouvre et qui -ressuscite. Car je te retrouve le soir, presque seule, et je te -retrouve si tôt, aujourd'hui, le lendemain et nous sommes si gais, -si oublieux du danger! - -Ah! chérie! chérie! Ce soir, je vais à une première et les mots -d'amour qui s'y suivent, qui y rebondissent, qui s'y engendrent, -me clouent, me foudroient. - -Il faut que je tombe dans tes bras vite, vite, pour oublier que -je suis malade. Nous ne devrions assister qu'ensemble à des -spectacles où on parle d'amour. - - * * * * * - -Ensemble! mais tu t'en vas! tu es partie, après tant de baisers -d'adieu que ce n'étaient plus que des baisers sans plus. Et il ne -me reste plus aujourd'hui où tu pars tout à fait, que ton mari, -que Tortoze et je m'attache à lui pour avoir quelque chose de toi. - -Ah! j'ai bien envie de lui dire: - -«A propos, je suis l'amant de votre femme», - -pour voir, pour rien, pour tout, pour qu'il me tue, pour qu'il te -tue, pour qu'il te lâche à moi, dans l'autre vie ou dans celle-ci. - -Et je suis las de cette vie de mensonge, qui me pèse tant quand -tu n'es pas là , qui m'écrase sans excuse, sans consolation, quand -nous ne sommes pas tous deux à noliser nos remords. Mais il est si -gentil, si fraternel! - -Et je pense trop à toi, en dehors de lui. Et je cherche trop à -filtrer ses paroles, à filtrer sa présence pour n'en tirer, pour -n'en garder à mes lèvres et à mon cÅ“ur que ce qui est à toi, que -ce qui vient de toi. - -Le soir tombe, la nuit commence qu'il achèvera avec toi, très -loin, vers l'Italie. - -C'est une nuit que je voudrais arrêter en sa longue course -d'hiver, c'est une nuit que je laisse tomber et s'enfuir en -soupirant, parmi mes sourires à Tortoze. - -Et Tortoze me serre la main pour la dernière poignée de mains -(c'est la centième). En le perdant, chérie, je te perds deux fois! - - - - -VII - -ÉTRENNES LYRIQUES ET TRAGIQUES - - -J'ai passé la fin de l'année, le commencement de cette année-ci à -songer à toi et à ne songer qu'à toi, ma pâle fiancée. - -Tu vas me dire: «Ce n'est pas vrai. Je sais que tu passes tout ton -temps--et tout le temps des autres--à songer à moi. Ne fais pas le -malin. Tout le temps tu songes à moi,--et tu ne t'en portes pas -mieux pour ça.» - -Mais ne badinons pas: j'ai songé à toi la nuit de l'An--devant -témoins. - -J'étais dans un appartement lointain, avec quelques hommes de cÅ“ur -ou d'esprit, d'esprit et de cÅ“ur, par hasard. C'étaient des hommes -savants ou passionnés--ce qui est la même chose, qui pensent par -métier, par oisiveté ou par vocation. - -Ils pensèrent cette nuit-là : c'est dire qu'ils parlaient. Autour -de cette longue table légère et blonde, parmi les lumières et -les fruits, parmi les femmes qui se penchaient, qui écoutaient, -qui chuchotaient discrètement, c'étaient les plus belles paroles -du monde, de la terre et du ciel, aperçus nouveaux, aphorismes -hardis, paradoxes aussi, mais paradoxes lyriques et des idées, -des idées! C'étaient des plaisanteries aussi, des plaisanteries -tantôt inconsistantes, tantôt éperonnées: c'était un concert, une -mousquetade et des bombes, c'était charmant, exquis, vibrant, -profond--et mieux encore. - -Je voudrais trouver d'autres louanges encore et les plus larges -cris d'enthousiasme, car je juge ces hommes sur leur réputation, -sur l'estime que j'ai pour eux et sur ma conviction que, cette -nuit-là , ils se sont surpassés eux-mêmes: la vérité, c'est que je -n'ai rien entendu, rien écouté, et que, si je ne connaissais pas -mes éminents compagnons, je ne saurais même pas s'ils ont parlé: -je songeais à toi, ma pâle fiancée. - -Lourdement, profondément enfoui en mes rêves et en mes souvenirs, -plongé comme en un sarcophage de roses et de chrysanthèmes dans -l'humide et vivante ombre de nos baisers, pétrifié, pour ainsi -dire, de notre molle tendresse, je ne disais rien, je ne sentais -rien,--et c'est à peine si je mangeais. Je n'appartenais plus à -ce monde. J'avais émigré. - -Il y a dans la nuit de la Saint-Sylvestre, un trou, un coin très -ignoré, où l'on échappe à ses amis, à la monotonie de sa vie, où -l'on s'échappe de soi-même, où l'on galope sur des routes bleues -et en des coulées de lunes. On visite des ombres, on salue de -vieux regrets, de vieux remords, et l'on va, pèlerin nostalgique, -parcourir d'un regard le Pays de Tendre, ce pays dont on ne sut -jamais dresser que des cartes muettes, car, les vraies cartes du -Pays de Tendre, on ne les dessine pas, on les soupire et l'on ne -peut rien y déterminer, pas même la place de son tombeau. - -Cette nuit-là , je ne parcourus même pas le Pays de Tendre: j'y -fus ravi en esprit, comme on écrivait au grand siècle--c'est -le dix-septième que je veux dire--en esprit! j'exagère, car je -n'avais pas d'esprit, j'étais lourd, comme on est lourd lorsqu'on -est mort--et qu'on n'est pas mort d'amour. - -Les mots autour de moi voletaient, s'entrechoquaient, se -rencontraient, entraient l'un dans l'autre--et c'était comme un -berceau d'arbres aux feuilles chantantes, comme le berceau de la -nouvelle année que nous attendions en mangeant et en buvant et -qui était venue toute seule sans qu'on s'en aperçût, sans qu'on -fît attention à elle, qui était là , auprès de nous, sur nous, -grelottant, mal lavée et grise. - - * * * * * - -Ah! elle ne ruait pas dans les brancards, elle ne se précipitait -pas, la pauvre, pauvre année. Les hommes parlaient toujours; -d'une année à l'autre, ils avaient jeté un pont de bateaux, un -pont volant, un pont d'idées, de mots furieux, d'utopies et -de plaisanteries. Et ils ne pensaient qu'à leurs pensées, et -n'avaient pas la politesse, la sagesse de songer un peu à la -petite année qui s'en était venue, qui était là , qui était triste, -peu rassurée, et si petite! - -Et je souris à la petite année. - -Elle n'avait même pas la force de me sourire. - -Je dis à une dame, à côté de moi: - ---Je vous prends à témoin que je pense à ma fiancée. - -Elle me donna acte de mon aveu et se remit à écouter les gens qui -parlaient plus que moi et qui parlaient mieux. La petite année -tremblait toujours. Je cherchai à la bercer en un discours. - ---Petite année, lui dis-je, tu es jeune, tu ne sais pas, mais il -y a beaucoup d'êtres qui tremblent plus que toi--à cause de toi. -Ils croient que tu leur apportes des malheurs, des deuils, des -hontes, des crimes, peut-être, ils t'imaginent agressive, armée -et rosse, pour être de ton temps. Et d'autres te cherchent d'yeux -égarés, d'yeux qui veulent voir partout la chance--et qui ne la -voient nulle part. Petite année, je sais que tu es très bonne et -que tu viens, nue, les mains vides et pauvre. L'autre année s'en -est allée, à son honneur, sur des applaudissements de théâtre: -elle ne t'a pas passé un bilan mais l'a caché dans un coin. Ne -t'apeure pas, petite année, je te prends: pour que tu n'aies pas -froid, pour que tu saches sourire, pour que tu saches aimer, je te -dédie à ma fiancée, je te dédie à mon amie. Tu te réchaufferas, tu -t'illumineras du reflet de ses yeux, tu t'adouciras à la clarté de -sa bouche. - -«Petite année, tu nous appartiens à nous deux, mon amie et moi! -nous t'adoptons, tu es notre enfant, tu verras comme nous te -ferons belle, riche et parée. Rassure-toi, tu es à nous. Tu nous -apporteras les pires émotions, les plus belles inquiétudes, les -plus douces, les plus farouches étreintes, et tu déchaîneras sur -elle et sur moi, sur notre unique âme à deux bouches l'essor -éclatant des gloires; tu nous donneras la terre et tu nous -donneras aussi le royaume des amoureux, qui n'est pas de ce -monde, mais qui contient ce monde--et les cieux. - -Petite année, tu es bonne et tu seras meilleure à vivre avec -nous--et de nous. - -«Les années, quand elles naissent, sont toute bonté, toute bonne -volonté. Mais il y a des hommes qui, peu à peu, les cognent, qui -jettent des événements en travers, qui se jettent au travers des -événements, et qui provoquent ainsi des chaos divers auxquels les -années les mieux constituées ne peuvent pas résister. Tu seras -douce, n'est-ce pas, petite année, à l'homme chez qui nous sommes -et qui discute là -bas et qui rit comme il lancerait des coups de -sabre. Et tu seras douce à tous ceux et à toutes celles qui sont -ici--et aux autres, et à tout le monde. - -«Non! petite année, tu ne seras pas douce à tous; les années ne -sont pas faites pour être douces, elles sont faites pour qu'on -les _tire_, comme disent les forçats, dans le bagne étroit de la -vie. Mais, petite année, je t'ai prise, par pitié, je te garde, -je t'aurais prise de force. Je ne te violerai pas, parce que -j'ai juré fidélité à ma fiancée, mais je te garrotterai, je te -ligotterai, je t'hypnotiserai. Sois tranquille, je ne me laisserai -pas faire par toi: je te tiens. - -«Quelqu'un qui sait tout et qui connaît les taureaux en outre, me -répète que, d'un geste gracieux, les toréadors, avant de mettre à -mort le taureau, le dédient à la plus belle. C'est ainsi que je te -dédie à mon amie. Je n'ai pas envie de te tuer, petite année, mais -je veux combattre; tu ne seras pas pour moi un an de repos, mais -un an de luttes où, s'il en est besoin, je me créerai des ennemis, -où j'inventerai des dangers et des obstacles pour pouvoir, pendant -et après, être plus tendre avec mon amie, pour pouvoir pleurer -avec elle plus de larmes et pour être avec elle plus longuement et -plus inquiètement heureux. Petite année, je t'ai baptisée au nom -de l'amour, va, je te souhaite d'être bonne.» - - * * * * * - -Par une des fenêtres entraient toutes sortes de lumières, des -lumières menues qui tremblaient, qui s'enfonçaient dans l'infini: -la Seine s'étendait sous elles et autour d'elles, immobile et -lente. Les étoiles, le ciel grave, ces lumières qui se faisaient -parfois rouges et vertes, cette lenteur de l'eau, tout assemblait -un paysage sans âge, sans couleur locale, d'un charme vague, de -la mélancolie la plus gracieuse et la plus cosmopolite. C'était -Paris, certes, et c'étaient ses environs où des forêts poussent -pour qu'on s'y parle amour, de très près, et c'était aussi Venise -et c'était l'Écosse, et c'étaient les pays nostalgiques, les lacs -nostalgiques où glissent des barques et des rêves, et c'étaient -un peu ces corridors des limbes où il ne passe personne et où, à -deux, on ne regrette pas le Paradis. - -Et ton âme, mon aimée, passa dans l'air léger de cette nuit et me -regarda des grands yeux du fleuve. - - * * * * * - -Ce fut une nuit exquise. Je m'obstinai à ne pas parler, à rêver, -à me laisser aller à toi, à me laisser, de loin, prendre par -ton souvenir, par ton âme, par tout toi. Et, lorsque je revins -chez moi, tout Paris m'apparut qui se donnait à nous, les -Champs-Elysées, les quais, les places. Même je fus heureux tout à -fait: mon cocher passa sans nécessité devant la colonne Vendôme. -Je vis que l'année me voulait du bien, et je l'en remerciai -poliment. - - * * * * * - -Mais je me suis trop hâté de me réjouir. Quelle idée m'a pris de -dire au cocher de me «déposer» à un café du boulevard? - -Pourquoi les cafés, cette nuit de l'an, sont-ils ouverts toute -la nuit, et pourquoi le souvenir des terrasses où je rencontrai -l'autre me hante-t-il à cette heure où l'année s'est changée? où -arrive une année toute propre et toute pure? - - * * * * * - -C'est une de ces nuits d'hiver où il ne fait pas assez froid. -On s'est assis à la terrasse d'un café et l'on a tâché à causer -parmi les douze cris de minuit. On a ri un peu pour se persuader -qu'on ne va pas être plus vieux d'une vieillesse soudaine et que -la mort n'est pas plus proche: on a tiré sur les mots, sur les -plaisanteries, on les a fait durer pour sentir un pont entre les -deux années, pour y entrer mollement, sans s'en apercevoir, en se -sentant même. - -Voilà : le douzième cri s'est éteint, l'heure s'est homologuée à -toutes les horloges pneumatiques de la ville, on est dans l'année -nouvelle, franchement, absolument, de la tête aux pieds, des -dettes aux espérances, jusqu'à l'âme. - -Les minutes s'égouttent. On vit de la même vie, en un trouble. Et -ce sera une nuit comme les autres nuits. - - * * * * * - -Non. Le boulevard s'émeut, frémit et devient tyrannique; le -boulevard, opprimé par les baraques mystérieuses, le boulevard -étranglé par les lumières Collet, par les camelots et les soldats -permissionnaires, déborde, crache et vomit. Il vient à nous, roule -à nous des hommes et des femmes. Ça chante et ça ricane, ça nous -éclabousse d'un blasphème et d'un hoquet gouailleur, d'une plainte -qui s'use à force d'avoir servi: c'est la misère et l'infamie -qui viennent nous frapper au cÅ“ur et qui grimacent pour se faire -reconnaître: vieilles connaissances, vieilles amies, parentes de -province, maîtresses incestueuses d'hier. - -On finit par regarder pour ne plus voir, pour ne pas sentir autour -de soi les petites filles qui mendient comme elles dormiraient et -les haleines d'assassins des vagabonds. Et l'on demeure, éternel, -les yeux fixés sur l'horreur cinématographique du boulevard. - -Qu'est-ce que cette foule-là ? - -Nous ne l'avons jamais vue. D'où sort-elle? Nous avons vu ce -jeune homme à une audience de police correctionnelle, nous avons -coudoyé ce policier dans une réunion anarchiste, et cette femme, -nous l'avons vue qui riait à une représentation de mélodrame. -Mais ce ne sont pas des individus, c'est un ensemble, c'est une -procession, c'est une armée, c'est un monde: ça se tient et ça -colle avec de la boue, avec des menottes, avec du blanc gras et -de la mauvaise sueur. - -Vieux hommes courbés, blanchis et sales, les yeux durs et -fixes en une vision de revanche sur la société et le destin, -filles en cheveux roux, cyniques et dolentes, les haillons, -adolescents précis aux bouches féroces et aux paupières lasses, -mûres courtisanes, terribles, mendiants et commis congédiés, -simples pauvresses et scélérats à compartiments, ils tiennent le -boulevard, bousculent et étouffent les infortunés bourgeois qui, -les bras lourds de cadeaux, rentrent chez eux, et vont, les bras -vides, les mains hésitantes et l'âme hésitante, devant nous. - -Ah! ces regards qui ne s'arrêtent pas sur nous, qui nous percent, -qui nous marquent et qui s'en vont! Ces mâchoires lourdes qui -mâchent à vide, pour se faire les dents! - -Et les gens marchent à vide aussi. - - * * * * * - -Nous entendons un murmure, nous devinons des paroles, un chant -tacite, parmi ces chansons qu'on nous offre malgré nous. «Ah! -disent ces gens, vous rêvez à l'année qui s'en est allée. Cette -année, vous vous demandez si elle a été celle de ce romancier ou -de ce souverain, de ce poète ou de cet inventeur, de cette utopie -ou de ce vaudeville! Cette année a été presque la nôtre: elle a -été celle de notre frère, de notre amant, de notre fils, qui a -été guillotiné comme meurtrier, de notre ami qui s'en est allé -au bagne, de par l'indulgence des jurés, et de notre camarade -que voici, qui a été meurtrier, violeur et faussaire, mais qui -est malin et qui a de la chance. Vous vous demandez que sera -cette année; vous demeurez anxieux au bord de cette année en -cherchant à deviner ce qu'elle apportera, à qui elle sera. Ne vous -fatiguez pas. Cette année, c'est à nous, c'est nous. C'est nous, -les faits divers, les cours et tribunaux de cette année, c'est -nous, les drames de la misère, la faim, les cris, la fatalité de -cette année. Vous nous retrouverez à la troisième page et à la -première page des journaux, dans les vedettes et les manchettes -des quotidiens et dans les terrains vagues avec des coups de -couteau au flanc, vous nous retrouverez épars en des héroïsmes -coloniaux (car nous sommes braves en dehors des fortifications) -et en des maisons centrales du Midi, parce qu'on y est très mal. -C'est nous qui mourrons et qui tuerons pour emplir cette année et -c'est peut-être vous qui nous ferez mourir de faim, sans le faire -exprès, et c'est peut-être nous qui vous tuerons, par hasard. -Nous passons devant vous sans haine: nous ne vous connaissons -pas. Vous aurez des paroles éloquentes sur nous, à distance, que -nous n'entendrons pas, et nous nous rencontrerons, sans nous -rappeler que nous nous sommes croisés déjà . Regardez-nous bien: -vous ne vous verrez plus en troupe, vous n'apercevrez plus notre -horde maudite et sainte: c'est une sortie du destin et de la -légende, un défilé, un défi, une promenade de méditation au bord -d'un précipice, au bord de l'action, avant nos petites escapades, -notre révolte et notre bond vers l'Enfer. Regardez-nous bien: nous -valons la peine d'être vus, n'est-ce pas?» - - * * * * * - -Oui, vous valez la peine d'être vus et d'être regardés, -misérables! Vous êtes plus sinistres, plus amples, plus riches -et plus grands, en votre sordide bassesse, que les gueux de -Callot, de Goya et de Luce. Vous avez des rides infinies, des -instincts et des remords en relief, vous êtes ciselés de toutes -les gangrènes, mais nous n'avons pas besoin de vous regarder: nous -vous connaissons. - -Nous nous sentons en ce moment veules, sans souffrance et sans -vie: c'est que vous vivez pour nous. Nous savons qui vous êtes: -vous êtes nous, vous êtes nos vices et nos crimes--et vous êtes -pires et pis: nos nuances d'âme; nos hésitations devant le Bien et -la Beauté, notre manque de pitié, nos faiblesses, notre lassitude -et notre ignorance, c'est vous. - -L'année qui s'en est allée pèse toujours sur nous; elle est -lourde. Nous nous sommes attardés à des sottises, à de la -médiocrité. Vous êtes tout ça. Vous êtes les mots méchants que -nous prononçons et auxquels nous ne pensons plus, et auxquels des -gens pensent toujours; vous êtes les semences de haines que nous -avons laissées, négligemment, au cÅ“ur des hommes et des femmes -et les semences de haine qui germent en nous, à notre insu; la -mauvaise volonté des autres et notre mauvaise volonté, le frisson -d'envie, le désir de vengeance, que nous avons en nous ou autour -de nous. - -Ah! nous faisons effort pour nous sentir, cette nuit au moins, -libres et bons! Vous êtes notre esclavage de vices, notre embarras -de souvenirs, notre odieuse mémoire, notre conscience, notre -fatalité, le mal que nous avons fait, le mal que nous sommes, -le mal de la terre, le mal universel. Mais vous êtes le mal de -l'année dernière: vous êtes nos remords en guenilles, nos remords -à casier judiciaire qui passent devant nous et qui s'en vont. -Vous vous en allez, n'est-ce pas? Vous avez des cauchemars à -promener ailleurs et vous avez à disparaître. Vous êtes l'année -passée. - - * * * * * - ---Mais non, ricanent les hagards promeneurs, nous sommes cette -année-ci, l'année qui court déjà . Nous sommes de pauvres -vagabonds, de modestes criminels, des individualités de la -cambriole et de l'attaque nocturne; mais si vous voulez faire du -symbolisme à notre propos, ne le faites pas à faux, messieurs. -Nous vous connaissons, nous aussi. Tout à l'heure, chez vous, vous -allez découvrir que, décidément, vous avez de belles âmes, de -belles âmes toutes neuves, toutes fraîches, des âmes de foi, de -calme et de liberté. Nous voulons bien, si ça vous fait plaisir, -être vos crimes et votre horreur. Mais pas d'erreur! Vos crimes et -votre horreur de l'an passé, c'est une affaire entre l'antiquité -et vous, c'est enlevé, pesé, placé à intérêts composés; ça compte -pour la retraite, ça nous est égal. Nous sommes cette année-ci, -vos crimes et votre horreur de cette année. Lisez en nos faces, en -notre hideur: vous y lisez les actes inqualifiables et qualifiés -que vous allez commettre. Le remords! le souvenir! nous ne tenons -pas cet article-là . Nous sommes l'avenir, l'avenir immédiat: ce -n'est pas beau? Et pourquoi, subitement, seriez-vous plus beaux, -plus vertueux? De quel droit la grâce serait-elle venue vous -toucher parmi vos bocks et votre monotonie? - - * * * * * - -Je gémis--en moi-même--vers cette effroyable foule. - ---Où avez-vous pris ma monotonie? J'ai été heureux, j'ai été -triste--et si magnifiquement, si diversement! J'ai été beau, j'ai -été bon! - -Ma laideur d'âme, je ne la connais pas et cette année a été -l'année de mon amie et de notre amour! - -C'est une année qui s'est étiolée, qui s'est maladivement étirée -parmi mon attente, qui s'est traînée jusqu'à notre rencontre et -qui est morte voluptueusement au cÅ“ur de notre volupté. - -Et elle se renouvelle, elle renaît pour nous, simplement, comme se -font les miracles et comme se tisse l'éternité. - -Ce ciel bas, ce cauchemar qui marche, cette épave désolée qui est -le passé, ce fantôme d'épave, la conscience des autres, qui passe -devant moi en boue et en loques, cette ville qui semble s'ouvrir -et se prêter à des scandales, à des fièvres sans noblesse et -à des torpeurs, ces gens, autour de moi, qui affermissent sur -leur âme le masque de leurs manies et de leurs vices, rien ne -peut souiller mon espoir, rien ne peut amputer mon ardeur et mon -enthousiasme. - -J'aime! j'aime! et je suis aimé. J'aime et je suis aimé à travers -l'espace: elle est loin, celle qui est ma fiancée, que j'ai élue -ma fiancée par delà les obstacles, celle qui est ma fiancée, de -toute la beauté, de toute la sainteté, de toute la magie des liens -d'amour. - -Et, en ma solitude, j'aime sans amertume. - -J'aime mieux, d'être seul. - - * * * * * - -Je cueille fortement, profondément des nuances qui m'avaient -échappé, parce que j'allais au plus gros. - -Des télégrammes chantent autour de moi, un télégramme que tu avais -envoyé devant toi pour m'annoncer que tu venais et qui me surprit, -parmi ma peur, comme un baiser d'ange surprend en un bagne. Tu me -rappelais un fin baiser dont je venais de t'effleurer, à peine, en -secret, un tout petit et tout pauvre baiser, même, volé et que tu -confiais à mon souvenir avant de te confier, avant de t'abandonner. - -Et ce sont des pudeurs à toi et des scrupules à toi--c'est tout -comme--qui me reviennent, ce sont les mille riens qui m'attachent -à toi à jamais et qui te font divine entre les déesses, humaine -entre les femmes et c'est une tendresse qui s'épure, qui, -en dehors de la passion, sans brutalité, devient si haute, -si délicate, si essentielle et si simple, de la douceur et, -parfaitement, de la tendresse. Et c'est pour moi un lit subtil -de gentillesse, c'est le délice sans remords, sans vulgarité, un -délice de conte de fées et un délice platonisant et pétrarquisant. - - * * * * * - -Comme je t'aime, chérie! Tu erres aux paysages mêmes où erra -Pétrarque: tu respires dans les champs et dans les villes de -l'amour et de la poésie, du désir et de l'éternité, mais tu y -respires aussi de la solitude. Tu fais un voyage de noces sans -nouveau marié et un voyage d'amoureuse sans amant. Tu dois te -mettre en quête d'un bureau de poste étranger, perdu dans les -ruines, dans la poussière et dans le pâle soleil, pour m'envoyer -une lettre brève, tremblante encore, après un millier de lieues, -du tremblement de ta main--et, dans toutes les villes qui invitent -à l'amour, tu dois penser à moi--qui suis loin. - -Et moi aussi, je dois faire un voyage. Je dois monter à notre -chambre pour y trouver ta lettre et je dois la lire chez nous, la -lire au lit vide, au feu éteint, à la lampe pas allumée et je dois -m'attrister de leur tristesse et m'irriter de leur cynique espoir. - -Mais chez nous, je songe à tant de choses qui n'y furent pas, à -des coups d'Å“il, à des dessins de baisers, à des caresses d'yeux, -à un envoi de tendresse infinie, jaillissant droit d'un regard, à -des pressions de mains, à des élans à peine indiqués de ton corps -vers mon corps et à d'infinies soirées passées à nous désirer tous -deux, en des salons amis, en une foule. - -Je savoure le passé, j'amasse peu à peu des pétales effeuillés -et je me sens défaillir sous une jonchée de souvenirs exquis -et épars, sous une mer lumineuse comme de petites larmes sans -douleur, sous un univers d'émotion qui m'étreint et qui se laisse -étreindre. - -Mais, chérie, combien il eût été plus doux d'ouvrir l'année -ensemble et de la happer naissante, avec toi, avec moi, de nos -bras nus!... - - - - -VIII - -JADIS ET PARALLÈLEMENT - - -Il faut que je fasse mon apprentissage. - -Mon apprentissage d'amant. - -De l'amant dont la maîtresse est en voyage. - -Et que je me tienne très sage. - -Attendant en vulgaire amant. - -Ma maîtresse malgré soi volage. - -Et qui d'ailleurs doit revenir incessamment. - -Il faudra que le précipice de ton absence, chérie, se comble -harmonieusement, des fleurs renaissantes et créatrices, des fleurs -d'argent, des fleurs grises qui poussent de notre hier, et il -faudra, ah! ça, il le faudra! il faudra que les Italies, que les -voyages, que les dieux jaloux te rendent à moi. - -Mais voici des gens qui emplissent mon présent. - - * * * * * - -Et voici une femme, Hélène. - -Je la connais: c'est une année de mon existence. - -Je ne l'ai pas rencontrée, je l'ai vue. Elle jouait des comédies -diverses, qui ne devaient avoir qu'un soir. Elle ne me disait rien. - -Ses traits n'avaient rien de ce qui constitue la beauté, selon les -dissertations des professionnels de l'esthétique. - -Puis, après des mois, je la rencontrai. C'était le temps où je -sortais de l'obscurité et où les journaux parlaient de moi, l'un -après l'autre. - -Elle s'excita un peu sur ma gloire neuve, en l'imaginant à soi, -m'approcha pour cueillir sur moi le secret de la chance et -s'attendrit et ne trouva plus que de la fraternité. - -Je m'attendris à mon tour, plus lentement, et ce fut une -camaraderie songeuse, affectueuse et frissonnante. Nous nous -contions nos enfances pareilles, nos misères pareilles et nous -attendions le destin, en des cafés. - -Bohème sentimentale plus que passionnée: Hélène appartenait à un -autre, solidement. Elle portait un nom prédestiné. - -Elle attirait, attachait. - -Des gens l'avaient aimée, sincèrement, avant qu'elle eût du -talent, l'avaient aimée pour elle-même, pour son corps et pour -ses yeux farouches. Et elle me fut de l'émotion, des envies de -pleurer, des crises d'humilité, un joli bruit de paroles et un -joli silence, de l'humanité teinte en roux, un sourire et un -mutisme fixe et attentif de chien d'arrêt qui guette l'avenir. - -Et, Hélène, je te connus furieuse, agressive, méchante: c'est -que tu te défendais d'avance ou en retard, contre la guigne -d'avant-hier ou d'après-demain: tu m'injuriais, tu me raillais -parce que tu avais peur et je ne répondais pas parce que je -t'aimais et parce que, somme toute, j'étais plus «arrivé» que toi. - -Nous fûmes un chaste ménage d'aventuriers pas en ménage, qui -conspirent et qui s'arment: nous parlions art, nous nous -partagions les mondes, nous pataugions dans de l'azur et de la -pourpre et nous nous fâchions de temps en temps, pour ne plus -penser qu'au présent, parce que nous nous effrayions de nos -ambitions nouvelles, qui se gonflaient, qui s'affolaient d'être -ensemble. - -Et les honneurs te vinrent et tu disparus. - -Tu revins un soir pour me dire des choses dures et te revoici. - -Tu es tout à fait fraternelle. Un peu plus triste, peut-être, -d'avoir moins à désirer--et nous avons un an de plus. - -Je t'ai demandé si tu allais bien: tu vas bien. Je t'ai demandé si -tu étais contente: tu es contente. - -Je n'ai plus rien à te dire. - -Mais c'est plus fort que moi: ma vieille sensiblerie me reprend. -J'ai envie de m'émouvoir et envie de pleurer, à te voir. Et, de -ma voix des soirs de reproche, de gronderie, de bouderie et de -lassitude à deux, je gémis: «Hélène!» - -Elle me regarde de ses yeux qui gouaillent gentiment et qui -dansent, comme une gamine qui fait danser un petit voisin, pour le -consoler, et de sa voix de courage, de sa voix décidée, de sa voix -de combat, elle interroge: «Qu'est-ce que vous avez, mon pauvre -Maheustre?» - -Je n'ai rien: j'ai tout, le cÅ“ur le plus trouble, le plus vague, -le plus grouillant du monde. Ça ne s'exprime pas. - -Je répète: «Hélène!» - ---Voyons, voyons! Soyez sérieux. - ---Je suis sérieux, Hélène. J'aime. - ---Ah! encore! - -Car j'ai aimé. Je me suis perdu en des déclarations éloquentes. -J'ai déclaré à Hélène que je l'aimais, sans préciser ce que -j'aimais en elle. «Je vous aime c'est bref», mais je suis froissé -de son «encore». - ---Vous vous trompez, Hélène. Le mot «encore» n'a rien à faire ici. -Ce n'est pas vous que j'aime. - ---Ah! ce n'est pas trop tôt. - -Je pourrais lui faire remarquer que mon amour ne l'embarrassa -jamais beaucoup, que ce lui fut plutôt un collier d'améthystes -lointaines qu'un carcan de fer, mais je suis emporté par mon -lyrisme, et mon cÅ“ur éclate semant du sang et du ciel sur les -routes que, là -bas, là -bas, suit et traverse mon amie. - -«J'aime, Hélène, et je suis aimé. C'est une idylle, c'est, -c'est...» - -Je n'entends même plus mes paroles. Elles vont, jaillissent, -rejaillissent et c'est très bien, très noble: ça me serre, ça me -brûle la gorge: c'est mon amour qui s'épand, qui s'épanche, c'est -le bonheur qui crie et c'est le désir qui, avec la satisfaction et -l'espoir, forme un chÅ“ur: c'est une hymne, c'est une épopée: la -grande ombre de la volupté se penche sur la terre. - -Et Hélène, d'une voix étranglée, conclut: «Ah! Maheustre, pourquoi -n'avez-vous pas eu la patience d'attendre!» - -Attendre? - -Qui? Toi? - -Hélène, Hélène, je me suis excusé tout à l'heure de ne plus -t'aimer. J'ai ajouté que c'était ta faute, que je m'étais enivré -d'une ivresse plus forte lorsque j'avais trouvé une amie qui -s'offrait, à la pensée que tu ne t'étais pas offerte. - -Mais, Hélène, j'ai eu tort: tu ne t'es refusée que parce que j'ai -bien voulu--et tu t'es donnée, dans ta vie. - -J'aurais été humilié de te posséder puisque je ne t'aurais même -pas prise. - -De la pudeur, Hélène! Je ne t'ai pas eue parce que je t'ai -réhabilitée, pour moi seul, pour moi, d'un amour sans désir, d'un -amour de pitié et de fraternité, d'une intimité de pensée, sans -arrière-pensée et je t'ai créée vierge, pour moi, à mon non-usage, -je t'ai créée muse _in partibus infidelium_. - -Ma sÅ“ur, tu te jettes là en une affaire de chair, tu te jettes sur -mon désir et tu le saisis à pleine mains. Ah! Hélène, mon pauvre -vain désir qui ahanne, qui cherche, qui hésite! mon pauvre vain -désir, tu le détourneras facilement et tu jetteras sur notre pur -passé le lourd reflet de notre enlacement. - -Car, à l'époque où j'effeuillais avec toi l'avenir, je ne -me souciais pas de chair, je niais la chair et j'élisais -comme compagne et comme maîtresse la Puissance et la Gloire, -incestueusement. - -De l'humanité et de la divinité, l'irréparable m'ont assailli au -détour d'un chemin et j'ai la bouche amère d'un goût de volupté, -le cÅ“ur tanné de regret et le corps oint d'une sueur avide. - -Tu regrettes? Tant pis. Car il est encore temps, tu sais, il est -encore temps! Et le souvenir, après tout, sera meilleur. - -Non. Car on ne touche pas au passé. - - * * * * * - -Hélène, Hélène tu demeures songeuse. Tu imagines une _cour_ selon -les principes de l'hôtel de Rambouillet, une interminable école -de fidélité, _avant_, un culte d'attente, de fièvre discrète, de -respect et de subtilité dans l'innocence. Tu as tort encore. - -Car c'est moi qui ai attendu. - -Et c'est Claire que j'ai attendue. - - * * * * * - -Tu as été, toi, un prétexte d'attente, une halte, une étape, la -petite fille qu'on rencontre sur la route et à qui parfois, on -demande son chemin, tu as été--peut-être--la tentation--qu'on -déjoue,--qui tâche à vous détourner de votre but, qui tente en se -laissant tenter et ne succombe pas pour faire succomber. - -Et, Hélène, j'ai en ce moment, de mon isolement, de mon regret, -de mon ardeur complices, la caprice de t'emmener là -bas, chez -nous, pour un adultère pire que l'adultère, pour une étreinte si -coupable et si inutile, à laquelle nous ne pourrions pas nous -accoutumer. Mais tu remets ton manteau, sans hâte, et tu me tends -la main et tu as toujours aux lèvres ton: «Pourquoi n'avez-vous -pas eu de patience?» - - * * * * * - -J'irai seul à la chambre de mon amour--et je penserai--un peu -trop--à vous, Hélène, qui fuyez, qui avez fui mélancolique et qui -caressez un songe auquel vous ne consentiez point et qui vous -devient précieux et cher aujourd'hui parce que j'ai dépassé ce -songe et que je vis en un autre songe, plus haut. - - * * * * * - -Et voici que, chez moi, je ne sais comment, je perds ma clef. Il -faut le temps d'en faire faire une autre, une clef qui n'aura -servi à personne et qui ne servira qu'à nous: c'est le temps -d'aller voir Alice. - - * * * * * - -Alice, c'est ton amie, chérie. Vous avez souffert ensemble de vos -premières dents et vous vous êtes partagé les fées des premiers -contes de fées: Alice prenait Urgèle, parce qu'elle a toujours -été gourmande et tu prenais Carabosse, parce que tu avais bon cÅ“ur. - -Vous vous êtes penchées ensemble sur des prières de jeune fille, -sur de l'anglais et sur des manuels de politesse. Vous avez souri -et rougi ensemble: on vous a enseigné la pudeur, à petits coups, -conjointement et vous avez attendu des fiancés,--toi un peu plus -longtemps, chérie. - -Il y a le reflet de l'une de vous sur l'autre. - -Lorsque j'étais jeune et que je commençais à t'aimer, je m'arrêtai -un peu à croire que j'aimais Alice, plus proche, que j'avais -saluée chez toi. Et je lui fis la cour, en songeant à toi, je -lui avouai ma flamme, ardemment, en songeant à toi et je vais la -voir, pour parler de toi. Elle n'est d'ailleurs confidente que -par accident. Elle a toujours eu des aventures personnelles à -conter--qu'elle ne conta pas--et elle t'initia à l'adultère par -l'exemple, comme elle t'eût appris le trictrac. - -Et c'est un bonheur pour toi, chérie, d'avoir eu du cÅ“ur et de -l'âme--et de m'avoir, moi, qui ai du cÅ“ur et de l'âme, car nous -n'avons été adultères qu'accessoirement, sans y prendre garde, -étant avant tout amants et si aimants, si tendres et si doux que -nous sommes sans péché, devant Dieu. - -Et tu aurais pu être adultère, sans plus, de par ta petite aînée, -Alice. - -Elle envisage notre passion comme une «liaison». Elle s'en exprime -assez librement, me plaisante un peu de ne lui avoir pas été -fidèle, à elle Alice, et me regarde fixement pour m'infliger des -remords. - - * * * * * - -Et je songe à son amant, M. Ahasvérus Canette. - -M. Ahasvérus Canette se nomme Canette du nom de son père et -Ahasvérus parce que ce père se mourait d'admiration pour M. Edgar -Quinet. - -M. Canette père était né en un temps malheureux où les prénoms -magiques avaient cessé d'être à la mode et n'y revenaient point -encore par la porte basse des romans et du romantisme. Tout ce que -ses parents avaient pu faire pour lui, ç'avait été de le mettre au -monde, d'abord, et de le nommer Adolphe par un reste de déférence -pour le député Benjamin Constant. - -M. Adolphe Canette ne se consola jamais de sa prénominale -obscurité. Et la vie lui fut très dure. Il n'obtint pas de -mourir pour la liberté sous Louis-Philippe, pour les _Burgraves_ -sous Ponsard, pour les barricades sous Cavaignac et pour -Changarnier sous Louis-Napoléon. La loi dite de sûreté générale -ne l'atteignit pas: il reporta toute son affection native et -déclamatoire sur l'enfant que la compagne de ses jours lui offrit -pour ses étrennes avec un bonnet grec, à son retour d'un banquet -glorificateur des _Cinq_ et de l'idéale République. Puis il mourut -d'une fluxion de poitrine d'indignation qu'il conquit sur le -cadavre de M. Thiers. - -Le jeune Canette reçut son prénom d'Ahasvérus comme il eût -reçut le baptême, froidement. Il ne cria point, ne pleura point -ou plutôt s'il cria, ne cria point et ne pleura point pour -cela, simplement parce qu'il était jeune, et que, pour les -enfants, c'est une manière roublarde de faire croire qu'ils -comprennent déjà , qu'ils parlent déjà , et que--déjà --ils sont des -intellectuels. Son père l'eût aimé parce qu'il était laid, en -souvenir de Quasimodo; sa mère l'aima tel quel, comme ça, en ne -négligeant pas d'aimer autre chose, particulièrement un trompette -de cuirassiers, laissé pour mort sur le champ de bataille de -Gravelotte, et qui, par la suite, la charma et la séduisit, pour -tout dire, de ses qualités de bon vivant. C'est en cet intérieur -que grandit Ahasvérus. Le trompette l'appelait, non Ahasvérus, -mais Baba et Machin. - -Au lycée où le conduisit la suite de l'idylle de sa mère, ses -camarades l'appelèrent Chactas, sous prétexte que, Chactas et -Ahasvérus c'était kif-kif. L'enfant fit des progrès continus dans -la culture et le culte de la médiocrité, se révéla cancre accompli -et ne négligea rien pour se maintenir à la hauteur de sa naissante -réputation. Il termina ses études assez tard (sans les terminer), -fut assez tard refusé à son baccalauréat et se décida assez tard -à ne rien faire, sa mère morte, le trompette paralytique général -(bel avancement pour un homme sorti du rang) et mit en valeurs ou -en non-valeur son patrimoine. Il fit la vie, se coucha tard, se -leva tard, apprit lentement à avoir la bouche pâteuse, à appliquer -un monocle neutre sur une paupière plus neutre, et à répondre par -des mots qui ne veulent rien dire à des diseurs qui ne veulent -pas faire des mots. Il prit des joies du monde ce qu'on en peut -prendre entre ses dix doigts quand on gante 8-1/4, et eut des -tailles de femmes de ces proportions et pour une durée éphémère. - -C'est ainsi qu'il atteignit la vingt-deuxième année de son âge, -époque guettée par le destin des Empires et celui de M. A. Canette. - -A vingt-deux ans, la grâce le toucha. Cet événement survint en un -restaurant de nuit où M. Canette égrenait le chapelet coupable -des maigres voluptés en compagnie d'une Champenoise entre deux -âges qui répétait sans se lasser: «C'qu'on s'embête! C'qu'on -s'embête! C'que t'es embêtant, mon chéri!» M. Canette, prédisposé -à la méditation par la bonne chère, eut, parmi deux charitables -exclamations de son amie, ce qu'on est convenu d'appeler une idée. -Un mysticisme ambitieux, compliqué, puéril et pratique envahit son -âme, et il s'écria, dans la stupeur générale: «Je vais m'établir -franc-maçon!» - -Il eut un succès très personnel, mais alla jusqu'au bout de son -idée, et entra dans une loge dont son père jadis avait fait partie. - -C'étaient des francs-maçons qui, pour suivre le rite écossais, -n'en pratiquaient pas moins l'hospitalité du même nom. - -Il fut invité à dîner chez le vénérable de sa loge. Ce vénérable -était un petit jeune homme blême et glabre, dont les aïeux -avaient vieilli dans les honneurs maçonniques. Il n'avait pas -de conversation, mais il rachetait ce léger défaut par une -complaisance exagérée. Ayant l'occasion de s'éloigner pour -présider un banquet de garçons de banque (il était député -socialiste de son métier), il pria Ahasvérus de tenir compagnie -à sa femme, de nature délicate, impressionnable, et qui trouvait -dans la solitude--fallait-il qu'elle fût _originale_!--mille -prétextes à s'apeurer. - -L'honnête Canette promit au vénérable d'attendre son retour. -Mais il regretta bientôt son imprudence: Mme la vénérable, sitôt -son mari dehors, se précipita sur lui, le domina de ses yeux -pleins de flamme, l'assujettit sur ses genoux à elle, lui mit -de force une partie de ses cheveux noirs dans une de ses mains, -tandis que, portant son autre main à ses lèvres, elle la mangeait -littéralement de caresses. Et la bouche pleine, d'une voix sombre, -elle hurla, lionne amoureuse: - ---Ah! mon chéri! comme tu as un nom magnifique!... - -Ce drame eut des lendemains. Canette, qui avait cédé par -faiblesse, céda ensuite par habitude. - -Ayant effleuré de ses lèvres, la coupe du plaisir, il y noya ses -remords et continua. - -Il connut les appartements meublés où l'on attend... et il y -attendit. Même, par lyrisme, il voulut écrire des livres inspirés -par l'amour: _Étude des roulements divers de voitures qu'on entend -dans la solitude. De la manière de reconnaître les voitures à -leur son_ (sic). _La voiture de la bien-aimée son approche, son -odeur. Du flair des amoureux en matière de voitures. Des fiacres -à galerie et l'égalité des sexes_; tranchons le mot: il fut, -lourdement et sans modération, adultère. - -Mais s'il fut très aimé, si même il n'aima pas plus mal qu'un -autre, s'il eut le romantisme d'un conseiller de préfecture -ivre-mort, il ne fut pas heureux. Son appartement meublé donnait -sur la Madeleine, sur le derrière de la Madeleine, mais le -derrière de la Madeleine, c'est toujours la Madeleine. - -Des rêves troublants, des hallucinations le harcelaient: les -mariages qui s'engouffraient là -dedans, qui venaient déranger -Dieu et MM. les vicaires, ça le gênait, ça lui faisait quelque -chose. Il avait soif de régularité. Non qu'il désirât régulariser -sa présente situation et épouser sa maîtresse; sa pensée était -bien plus haute et plus générale, il aimait la régularité pour la -régularité, voilà . Et ce devint un sentiment amer, empoisonné, -effroyable. Car la vie de M. Canette se dérégla, se précipita, -s'échevela. Son vénérable le présenta aux vénérables d'à -côté et -d'en face, à des gens mêmes qui n'étaient pas vénérables du tout, -mais qui n'en étaient pas moins hommes. - -Et tous avaient des épouses, comme par hasard. - -Je ne narrerai les péripéties aux suites desquelles M. Canette se -réveilla--ou s'endormit--l'amant des femmes de tous ces hommes. -Ce ne fut pas de sa faute, mais ce furent des fautes, en quel -nombre! M. Canette suffit à la totalité de ses tâches: ses femmes -lui avouaient qu'elles l'aimaient pour son nom, mais comme ce -n'est pas un nom d'étreintes, elles en faisaient mille noms -divers, l'appelaient Aha par rosserie, Sacha par patriotisme, -Sévère par érudition, Dada par tendresse, Rara par cajolerie et -Raca par sadisme. Il fut longuement le plus heureux des hommes. -Et il n'était pas heureux! Est-ce que M. Canette était devenu -le misérable pèlerin d'amour, l'homme sur qui pèsent toutes les -joies amoureuses de l'univers et les siennes aussi, le porte-croix -des baisers, le crucifié des étreintes? Était-il l'Élu de la -Souffrance, le Néo-Rédempteur du Péché originel, le martyr de la -caresse? - -Non. Il avait des heures de joie, celles qu'il passait avec -ceux qu'il trompait. Tous: il les lui fallait tous. Un, c'était -bien. Deux, c'était mieux. Trois, c'était exquis. Quatre, -c'était parfait. Cinq, c'était suave. Six, c'était délicieux. -Sept, c'était sublime. Et son avarice envers les femmes, les -sept femmes pour qui il n'avait qu'un appartement, fondait, -s'évanouissait devant ses masculines victimes. Il leur offrait des -dîners de corps (il ne se tolérait pas ce calembour vieilli), des -liqueurs, des cigares, que sais-je? - -Et ce n'était pas une ironie; il les chérissait, les estimait, les -admirait, les enviait. Il était attiré vers eux par une fraternité -secrète; en somme, il était né pour être trompé, lui aussi. - -Mais quelque chose se dressait tout de suite entre eux, sept -autres! Ah! mon Dieu! mon Dieu! Ses seules heures de bonheur! -et ce n'était pas un bonheur complet! Bonheur empoisonné par -des relents de baisers, par des reflets de voluptés. Horreur! -damnation! Et comment en sortir? Répudier ses adultérines et -passagères concubines? C'était se fâcher avec partie ou totalité -des époux. Se marier? C'était changer de monde! Il était rivé à -ses chaînes, à son métier de gigolo, à sa carrière d'amant. - -Il vieillirait en cet emploi, avec son nom! Et qu'avait-il pour -cela? Son physique, sa distinction! Ah! ah! Et quel ennui! Tous -les maris avaient des histoires d'amour à raconter, histoires -farces qui leur faisaient honneur à tous les points de vue et qui -les posaient comme hommes d'esprit. Lui ne pouvait rien raconter, -ne pouvait même pas avoir des sourires entendus, était muet pour -cause de mauvaise conduite et stupide par devoir. - -Et se sentant aimer de plus en plus ses maris assemblés, M. -Canette maudissait tout ensemble feu M. Quinet, feu son père, -le Juif-Errant et la franc-maçonnerie, causes de tous ses maux, -Cupidon, Cypris et l'Amour. - -Il était dans sa ligne, dans la suite de sa vie qu'il devînt -l'amant de cette fatale Alice. Mais en cette aventure il -fut,--proprement,--héroïque. - -Ayant appris,--par un tiers,--que ses tentatives allaient être -couronnées de succès, il alla aussitôt trouver le mari d'Alice, M. -Antoine de Candie. Il lui tint cet authentique langage: - ---Mon cher ami, on dit que je fais la cour à votre femme. Je -n'ai pas à vous déclarer que je place au-dessus de toutes les -considérations votre estime et votre amitié. - -Antoine lui serra la main, noblement comme il fait toutes -choses, et, le soir même, le destin l'emportant sur toutes les -considérations et sur la déconsidération même, Canette était -contraint d'accepter l'hommage du cÅ“ur de la mélancolique Alice et -de lui offrir son propre cÅ“ur, en échange, suivant les règles. - -Ça se passa très bien et ça dure. - - * * * * * - -Alice prend donc envers moi des airs complices: nous sommes les -voisins, en somme, et elle ne fait entre nous et elle que la -différence de son expérience, de son goût, sans doute, et de son -bonheur professionnel. Elle nous traite en petits garçons: c'est -ma première femme, Claire, et c'est son premier adultère. - -Et malgré que sa sentimentalité native lui peigne toutes les -amours comme éternelles, elle n'est pas éloignée d'envisager dans -l'avenir de Claire une triomphale et sûre théorie de liaisons que -j'ouvre, tel un tambour. «Vous êtes triste,» me dit-elle. C'est -une conversation sans intérêt. Elle me pèse et me détaille du -regard: suis-je encore son soupirant ou ai-je changé? - -Et ce sont des comparaisons avec M. Canette. - - * * * * * - -Je file, je retourne à ma clef, terminée, toute fraîche, qui -semble d'argent, clef d'une ère de fidélité et de tendresse, clef -de la nouvelle année. - -Je l'emporte, là -bas, où il y a des gens. - -Les mêmes gens que toujours. - - * * * * * - -Mais, gigantesque, souriant, le monocle bien d'aplomb, élégant -jusqu'à la frénésie, voici venir M. Ahasvérus Canette. Il ne se -nomme plus Ahasvérus que dans l'intimité. - -Contrairement à tant de gentlemen qui s'affublent d'un pseudonyme -éclatant, il a choisi, pour le monde, en guise de nom de guerre, -un nom simple et joli: Lucien. - -Par une sorte de pudeur. - ---Bonjour, Lucien, dis-je. - -Et je le monopolise, dès son entrée. - -Canette pourrait être surpris: je témoigne d'ordinaire peu de goût -pour sa personne. Son cynisme, son égoïsme m'éloignent de lui. -Mais il s'est habitué à tout, même à l'estime et à la sympathie. -Et si mon affection l'étonne, c'est parce que je ne suis pas marié. - ---Mon petit Canette, suppliè-je, vous restez dîner avec moi. - -Il ne veut pas. J'insiste. J'ai à lui parler. - -Et j'ai de la chance: il accepte, enfin. - -Il s'est «fait» depuis ses débuts: il a pris ici de l'esprit, là -du tact, ailleurs de la distinction: de faute en faute, il est -devenu homme du monde. Il se tient, pense, écrit. - -Et il me regarde avec un peu de dédain. - -Je l'admire: - ---Vous êtes un heureux gaillard, mon ami. - ---Que voulez-vous dire? - -Je vais être tout à fait ignoble: je vais entrer dans son secret -et le faire entrer dans le mien, par réciprocité. J'ai tellement -envie d'avoir auprès de moi l'ombre de mon aimée que je retiendrai -cet homme, parce qu'il aime la camarade de mon aimée et qu'en nos -paroles traînera un reflet. - ---Ne faites pas le malin, Canette: je suis très au courant de -votre affaire. - ---Vous vous trompez. - ---J'ai un amour autour de vous. - -La phrase est sans élégance, est malheureuse: l'ex-Ahasvérus ne -comprend pas. - -Il a pris, en son accoutumement aux bonnes fortunes, la vanité de -la divination. Il affecte de ne pas comprendre pour avoir le temps -de trouver un nom et pour le jeter à ma stupeur. - -Et, tout à coup: «Claire Tortoze! crie-t-il,--et du poing il -meurtrit la table. Comment n'y ai-je pas songé plus tôt. Imbécile!» - -C'est lui qu'il injurie ainsi. Et il met une grande bonne foi -en son mépris. Pas de flair! mon bonhomme! c'est bien la peine -d'avoir consenti au péché! - -Tout de suite: «Mes compliments!» fait-il. Mais il n'insiste pas. - -Sans transition: «D'ailleurs je me demandais pourquoi Tortoze -s'était glissé dans notre société (_notre!_) et pourquoi je -trouvais tant d'agrément à sa conversation. C'est un homme fort -remarquable et, dans toute la force du terme, un tempérament. Ses -dernières inventions sont des merveilles. Avez-vous vu le guéridon -lumineux? Le cabinet de toilette électrique! Une puissance de -quarante voltes!...» - -Il s'y connaît en électricité! par devoir, pour pouvoir -répondre!... - -«Et fin, anecdotier! Figurez-vous qu'il est l'amant en ce moment -de Néadarné, des Folies-Bergère. Et l'amant de cÅ“ur! Eh bien, mon -cher...» - - * * * * * - -...Non, je n'entendrai pas ce que tu me contes. - -Plus de mystère, mon ami, chuchote mieux: je n'entends pas! Je -ne veux pas savoir. Tu as de l'estime pour lui, en raison de ses -performances amoureuses! ah! ça m'est si égal! - -Parle-moi de Claire ou plutôt n'en parle pas, ne parle pas. Reste -là . Alice t'a parlé de Claire, comme Claire m'a parlé d'Alice et -c'est une sensation intraduisible, c'est un émoi sans raison, une -intimité sans dénomination, une fraternité, une atmosphère. - -Et tu te tais et nous cueillons des souvenirs, des confidences, -des rêves l'un sur l'autre, en nos silences. - -J'oublie que tes amours sont compliquées, hérissées de subtilités, -j'oublie la simplicité extatique, la naïveté passionnée de notre -étreinte à nous et je communie, en nos deux péchés, en notre même -péché. - -Et puis tu n'es pas comique ce soir, ex-Ahasvérus. Tu es décent, -grave, secoué seulement par une irritation qui s'obstine. - -«Toutes les mêmes! à vous faire un mystère de tout! Elles se -taisent et, après, on a l'air d'un serin, d'un homme qui ne -sait rien et qui, de sa maîtresse, n'a que le corps! Elles nous -prennent pour leur mari!» - -Ahasvérus, Ahasvérus! des mots de vaudevilliste et de vaudeville! -Il est vrai que tu es vaudevilliste mais ça ne t'excuse pas. -Rentre en toi-même et sois juste envers cette réserve d'Alice: -elle a arraché son secret à Claire, elle le lui a soutiré comme, -au couvent, elle lui soutirait des pastilles de chocolat et des -robes pour ses poupées et elle s'est endormie sur ce secret, dans -tes bras, Canette: elle connaît l'amour, ses tourments et ses -surprises, ses vicissitudes et son manque de sérieux. Et pourquoi -s'occuper des autres? Elle veut être renseignée, pour soi, pour -être digne de l'estime qu'elle s'est accordée et pour avoir un -sujet de conversation, dans ce tête-à -tête avec Claire, un sujet -de conversation qui dure, qui intéresse, hermétique, presque -religieux. - -Tais-toi tout à fait, mon ami, et rêvons. Nous rêvons: de temps en -temps nous échangeons un mot, nous échangeons un peu de nos amours -et c'est comme un répons qui fortifie notre amour, à nous et qui -l'étaie, qui scande notre monodie muette et qui nous ancre en -notre silence. - -Et ça dure des heures. Nous emportons notre silence au spectacle -et nous rêvons, entre des cris et des mots. - -Et nous promenons ensuite notre silence dans les rues, dans les -rues où il fait froid. - -Des filles errent autour de nous et viennent briser contre -notre silence leur bégaiement de tentation et les mots qui les -déshabillent, horriblement. Parmi les sentinelles perdues de la -prostitution, nous nous tenons en notre silence comme en une -citadelle de la guerre des deux Roses et les tours de Barbe-Bleue -aussi et de Madame de Malbrouck, d'où l'on ne voit rien venir. - -Et je ne m'aperçois même pas que Canette me quitte, tant je rêve, -tant je suis extatique, tant je regrette et tant je désire. - - * * * * * - -Eh bien! quand Claire m'est revenue, quand, après avoir épuisé -en une heure tout ce que l'attente a de pire, de plus aigu, de -plus amer, de plus rauque et de plus trompeur après une attente -de trois semaines, quand j'ai pensé mourir en la sentant enfin en -mes bras et quand en un baiser je lui ai donné l'année dernière -et cette année, tous mes jours et mes soirs, elle se dégage de -mon baiser, de son baiser à soi, de son amour, de sa fièvre, -de son délire, affermit sa voix pour me dire que je ne suis -pas raisonnable, pour me reprocher Ahasvérus Canette et notre -dialogue, pour me gronder, pour me répéter qu'elle n'est pas -contente de moi, etc. - -Ah! chérie, comme nous nous aimons ce jour-là , pour t'obliger à ne -songer qu'à nous, pour épaissir autour de nous notre secret, pour -oublier l'amour parallèle, pour nous étreindre jusqu'à nous noyer -dans le Léthé de l'étreinte! et comme nous nous aimons pour notre -amour aussi et pour nous qui sommes tristes, qui sommes avides, -pour rattraper les jours, le jour de l'an, la nuit de l'an et pour -renouer, de baisers en baisers, la chaîne qui nous attache à -des soirs d'automne de l'autre année et à des soirs d'été, à des -couchers de soleil et à des levers de lune, qui, d'une année à -l'autre, nous lancent leur sourire, leur grandeur et leur promesse -d'éternité--comme un pont. - - - - -IX - -LE CHAPITRE DES ENFANTS - - -Pour monter chez nous, chérie, il faut que je prenne l'omnibus. - -L'omnibus, c'est--ou ce sont--deux omnibus. Le premier s'arrête -en face de la Madeleine, au bord de la Madeleine. Je suis -obligé d'attendre là quelques instants, des minutes, et malgré -l'impatience qui m'enfièvre, malgré la peur où je languis de -ta venue avant moi, j'attends sans trop de déplaisir, en un -recueillement ému et amer. - -Il y a des couples qui, le matin, qui tout à l'heure, sont venus -chercher en cette église les bénédictions du monde et du ciel, qui -ont appelé auprès d'eux les anges et Dieu officiellement et qui se -sont éloignés--dans la paix. - -Il y a des êtres aussi qui ont passé là , un à un, dans un coffre -de bois oblong: ils allaient dormir auprès d'êtres chers--et il -y a cette église aussi si longue, si grise, si lasse, lasse de -pardons, lasse de confessions, lasse de prières hypocrites, lasse -des craintes et des concupiscences, de la misère et du néant que -suent ses fidèles sans foi, ses fidèles sans zèle. - -Le second omnibus qui m'emmène me fait longer cette église -accroupie, mal soutenue de piliers fléchissants, cette morgue -d'âmes qui y croupissent, qui y pourrissent et qui y crèvent--car -il y a des âmes qui ne sont pas immortelles--heureusement! - -Et j'aime m'en venir à notre amour publiquement, dans du peuple, -dans de l'indifférence et sauter, par delà le vain marchepied, de -la foule et de la médiocrité en notre intimité, en notre secret. - -Tu me gronderais encore si tu connaissais mes omnibus... et tu me -gronderais parce que tu ne les connais pas. Tu crois l'univers -acharné à notre perte: notre perte n'est désirée que par deux -ou trois pauvres diables. Et tant d'horreur, tant de candeur -monte--où?--dans mes omnibus! Pauvres femmes sans âge, tannées, -ravagées, mangées de soucis, figées dans le dénûment, pauvres -hommes d'après-midi, hommes sans atelier, hommes de courses et -de démarches qui au lieu d'être rivés à vos travaux, allez, -venez, dérangez ce monsieur ou cet autre et vous, jeunes gens qui -ne faites rien, et vous, vieillards qui véhiculez vos vieux os, -péniblement, vers des soleils improbables, maîtresses de piano et -maîtresses d'allemand, vous m'êtes une haie vivante--et si peu -vivante--de torpeur, de monotonie, vous êtes ternes pour mieux me -préparer à l'éclat vibrant et hautain, à la caresse claironnante -et vibrante, à la chaleur chantante des bras que je sais, de la -bouche que je sais, des cheveux que je sais. - -L'omnibus, lui aussi, gémit des leit-motivs sur les lents et -rugueux pavés qui montent, contre le chemin de fer: c'est lourd, -pesant et triste comme il convient. - - * * * * * - -Et j'ai voyagé aujourd'hui en un omnibus presque vide. Ce n'était -pas l'heure des promenades suspendues ou du labeur à distance. -Nous n'étions que cinq ou six, sept peut-être et «une petite fille -sur les genoux» qui ne payait pas sa place, pour des raisons d'âge. - -Dès que j'entrai, je sentis son regard sur moi, en moi. - -Et son regard ne me lâcha pas. - -Ce n'était pas la séduction du miroir sur les alouettes ou de -l'Å“il de serpents sur les gazelles, la froide et féroce séduction -du mal, du fauve, de la perfidie. Le regard ne s'arrêtait pas sur -un point précis ou sur ma hideur, il plongeait, sautelait comme -la petite eût dansé à la corde, se plaisait à mille spectacles, -errait parmi mon charme et ma fatalité. - -Petite fille, toute petite fille, tu n'es pas la première petite -fille qui me regarde et qui me sourit--car tu me souris de quel -joli, de quel immatériel sourire, de quel sourire de fleur et -d'étoile! J'ai voulu chasser ton sourire parce que j'ai toujours -voulu tenter Dieu. Je t'ai fait les gros yeux d'un méchant -monsieur qui mange les petites filles: ton sourire a percé mon -masque de férocité, tout de suite, et est revenu se plonger au -lac sacré de mon amour et ton sourire est devenu meilleur, pour -mon effort, pour la peine inutile que j'avais prise et pour la -joie que tu devinais en moi, à te voir me sourire, obstinément. Je -cueillis en ton sourire toutes les promesses, tous les plaisirs, -toutes les nuances. - -Pourquoi me souriais-tu, de ton sourire et de ton regard? - - * * * * * - -Tu me disais--car les enfants savent tout--tu me disais, à travers -le rythme de l'omnibus, sans parler: «Petit enfant, tu es un -petit enfant comme moi, plus triste que moi et qui joue moins -que moi. On t'a cassé tes joujoux dans la main quand c'étaient -des spectacles, des héroïsmes, des hommes et des femmes et tu -n'as jamais beaucoup joué. Quand tu étais tout petit, il y avait -des leçons et la misère pour t'arracher aux jeux de ton âge et -plus tard, tu achetas des livres et des lunettes pour les lire, -au lieu d'acheter des toupies avec du soleil dessus. Et tu aimes -les enfants, profondément, au plus secret de toi-même, parce que -tu n'as pas été enfant et que tu l'es, toujours, comme tu serais -infirme et les enfants t'aiment, par force, mystérieusement et -ils sourient au petit enfant qui est en toi, qui ne fut jamais, -qui n'a pas vécu et qui n'est pas mort. Tu as remarqué, n'est-ce -pas, que tous les enfants t'aiment, qu'ils te sentent, qu'ils -te sourient entre tous les hommes, qu'ils vont à toi, qu'ils se -caressent à toi, qu'ils découvrent en toi un frère, un enfant -et un dieu. Tu rencontras de petits enfants sur ta route et tu -te détournas d'une ironie et d'une critique, d'un lyrisme même, -pour être doux envers eux. Il y avait une petite fille que ses -père et mère amenaient dans les bars parce qu'ils allaient dans -les bars. Et ils y allaient parce qu'ils avaient du talent -et que les gens ont du talent pour parler dans les bars, pour -sourire à propos et pour rire quand ça fait bien. Ils n'avaient -pas d'aversion pour leur petite fille mais elle ne buvait pas -encore assez. Ils la laissaient, ils laissaient ses quatre ans -sur le tapis et ricanaient d'autre chose. Tu jetas les yeux sur -le tapis et tu ne ricanas plus. Tu te laissas glisser, tomber -de tes vingt-trois ans aux quatre ans de l'enfant et tu lui -dis: «Josette! Josette!» du ton d'un de ses petits camarades -si elle avait eu de petits camarades. Tu ne lui demandais pas: -«Voulez-vous jouer avec moi, mademoiselle» comme ça se fait dans -les squares et dans les serres. Elle te dit: «Nous allons jouer -à la blanchisseuse». Tu ne savais pas mais tu ne lui avouas pas -ton ignorance. Elle se procura quelque part des serviettes, les -numérota, les taxa, discourut dessus et t'interrogea comme, dans -les jupes de sa mère, tapie devant l'intrusion d'une femme rouge -et d'un panier, elle avait vu et entendu faire, croyant jouer -en se souvenant, croyant jouer en se livrant à une mesquine et -triste imitation, croyant jouer en se préparant à la vie, au -ménage, à la servitude et à la minutie. Et toi qui ne sais pas -jouer, tu voulus la faire jouer, vraiment. Tu la fis courir, tu -la culbutas, tu la fis rire, tu la fis sauter, tu lui montras -d'une fenêtre des gens en blanc qui remuaient des broches et du -feu pour sa satisfaction personnelle et tu te roulas avec elle -sur le tapis. Tu étais en redingote et c'était fort ridicule: tu -n'eus pas honte. Et même lorsque, à un moment, tu fus fâché avec -ses parents, tu continuas ses jeux, ayant peur seulement qu'on -lui enlevât son plaisir, pour te punir. Les gens ne t'aiment pas: -ils sont rebutés par ta mine, par l'inquiétude déchirante de ton -âme, trahie par ta face, par les contractions grimaçantes de ton -humanité, par ton dégoût, ton dédain, ta timidité, ta fièvre, -ton labeur, ta douleur, qui marchent, qui s'exaspèrent, qui -s'éternisent. Et tu ne sais pas marcher: tu cours, tu hésites, tu -te rattrapes en une chute et tu voles même. Les gens gouaillent -autour de toi, raillent tes cheveux, ton monocle, ta lèvre, ton -déhanchement, ta complexité et ta naïveté. Les animaux sont plus -simples: ils te comprennent, te lèchent, aboient autour de toi -comme des complices et des annonciateurs, comme des compagnons de -divinité et des francs-maçons d'une maçonnerie qui déborderait--en -l'enserrant--l'humanité et l'univers. Et les enfants t'entourent -et te tendent les bras. - ---C'est que, petite fille, ils sentent à travers moi les limbes -et qu'ils sentent qu'en mourant, être incomplet, pas assez impur -et pas assez pur, être inconscient, impulsif, instinctif et -boudeur, boudant contre son instinct et contre sa pureté, j'irais -aux limbes comme les enfants sans baptême et sans crime et que -je les retrouverais, les petits enfants et que je jouerais avec -eux--enfin. Ils m'apprendraient à jouer. D'ailleurs je ne veux pas -me vanter. J'aime les enfants. Ceux de ma génération ne les aiment -pas et les fuient. Moi, j'en veux, à moi. - ---Tu en auras. Tu vas... - ---Petite fille, petite fille, ne poursuis pas. Tu ne sais pas -comment ça se fait, les enfants. - ---Enfant! Je ne te parle pas. Mais prends-moi comme je suis: je -suis un symbole. Tu n'es pas symboliste, tu peux donc t'habituer à -rencontrer un symbole en omnibus. Et ça ne t'arrivera pas tous les -jours. Mais moi, petit enfant, je t'annonce un petit enfant,--pour -bientôt. - ---Quand? quand? petite fille... - -Mais la petite fille descend car c'est le bureau des omnibus et -elle s'éloigne--à si petits pas--tirant bas le bras de sa mère -et éteignant dans la foule son sourire qui est le sourire de la -Joconde et qui est aussi, dans d'autres tableaux, le sourire de -l'Annonciation. - -Elle s'éloigne, prophétie à jupons courts, prophétie à demi-place -sur les lignes de chemin de fer, prophétie gratuite en -omnibus--avec correspondance. - -J'ai droit encore à une prophétie puisque j'ai droit à un autre -omnibus. C'est un autre enfant, un petit garçon, s'il y a un sexe -à cet âge. Il prend à peine le temps de me sourire, du sourire de -la même petite fille et entre tout de suite en matière: - ---Désirez-vous assez un enfant! Depuis que, petite fille encore, -si jeune, si innocente, elle est tombée de son innocence dans les -bras de son mari, désire-t-elle assez un enfant! Elle l'a désiré -d'abord parce que, encore petite fille, pas encore désaccoutumée -des poupées, elle a eu l'ambition d'en avoir une toute à soi, -bien à soi, «fabriquée» par soi, d'une possession intime. Elle -l'a désiré ensuite, par amour, pour avoir un objet d'amour, pour -aimer. Elle l'a désiré ensuite, parce qu'elle ne l'avait pas. -Elle l'a demandé à Dieu, puis à son mari, puis au diable, puis à -toi. Et vous l'avez cherché ensemble sur les routes où, puisque -la morale n'y passe pas, ne passe que Dieu et--son sourire et -sa bénédiction. Te rappelles-tu? Un soir de lettre anonyme où tu -attendais un omnibus de mélancolie pour pouvoir t'apeurer à ton -aise, chez toi, en ton autre chez toi, comme l'omnibus (ta vie, ce -sont des omnibus) ne venait pas, un camelot promenait des bébés en -peau de lapin qui dansaient avec des grelots et des ficelles. Il -te dit: «Monsieur Maheustre--il te connaissait parce que tu es au -centre du monde et l'on te connaît sur le boulevard--achetez-m'en -un pour vos enfants.» Il gouaillait mais tu fus ému, à crier, à -pleurer. Cet homme qui, ce soir de solitude, ce soir de lettre -anonyme où tu voulais errer anonyme toi aussi, t'enfuir et te -terrer loin des dangers et des craintes, venait à toi, t'appelait -par ton nom, te parlait de postérité, qui, comme dans la Bible, -te prédisait que tu reverrais ton épouse et que tu ne serais -pas stérile, vaguement, profondément, en vrai prophète, qui te -prédisait une union féconde, en trois mots humbles, sembla te -vendre un talisman, sembla te venir de Dieu. Tu fus prêt à te -prosterner devant lui et si tu lui marchandas son jouet, c'est -parce qu'il y avait du monde, que tu n'avais pas d'argent et que -toujours tu aimas tenter Dieu. C'est encore pour renier le divin -que le camelot t'avait vendu sur le boulevard avec une poupée -de pacotille, que tu la glissas, ta poupée, dans le lit, pour -effrayer, pour amuser l'attendue,--mais celle que tu attendais ne -vint pas parce qu'elle était en terreur et parce que tu n'avais -pas été poli envers l'oracle fourré! Tu t'es lavé, depuis, de -ton péché par des larmes et tu as su, décidément, qu'il fallait -respecter les enfants jusque dans le frisson de l'espoir et -jusque dans le crépitement du leurre. Imagine-toi donc que la -récente absence de ton amoureuse, ce fut une retraite au bord -de l'événement. Embrasse-la sur le front, suivant un cérémonial -nouveau puis... - ---Petit enfant, je t'ai entendu avec patience. Je t'ai laissé -disserter sur des choses que tu feras bien d'ignorer quinze ans -encore. Ne continue pas. Je n'ai pas horreur des symboles et je -consens aux ratiocinations mais je ne consens ni à l'indécence -ni à la réglementation du mystère. D'ailleurs tu descends: tu es -arrivé. J'ai encore du chemin: sans adieu. - -Je vais voyager dans le vide et dans le silence, comme il -convient. Je ne veux pas penser car j'aurais trop à penser, -pensées humaines, pensées légales, pensées mystiques: merci. - -Et je suis arrivé: je vais attendre--sans plus.--Eh! si! j'attends -plus: je ne sais pas. - -Et pour m'interdire la torpeur, voici des enfants qui jouent -contre mes volets. Enfants que je ne vis jamais et que je ne veux -pas voir. Enfants qui ont troué de leurs cris le plan de notre -délice, enfants qui s'amusent, qui font des farces, qui frappent -le volet, qui étendent leur murmure dans la rue comme du linge -frais. - -Mais vous ne me troublez pas et vous ne m'êtes pas odieux -aujourd'hui, enfants. Vous êtes postés comme des sentinelles -le long de mon paysage, le long de mon horizon, et, de votre -innocence effrontée, de votre innocence polissonne et grossière, -vous gardez chez moi Dieu, le miracle et l'infini. Et vos chants -se fondent dans la rue, vos refrains empruntés à vos mères et aux -amants de vos mères deviennent une seule chanson d'immortalité et -une hymne. - -Vous êtes un chÅ“ur antique, un chÅ“ur unique, un chÅ“ur hermétique -et prédestiné, le chÅ“ur des limbes, le chÅ“ur de fécondité. - -Vous devancez la venue de Claire et vous entourez, comme en des -légendes et des épopées son approche, des joyeuses trompettes de -vos âmes, des lyres secrètes de votre candeur. - -Chers enfants inconnus, comme je vous aime et comme vous m'êtes -précieux, à travers mon volet: car je n'attends pas, car, retiré -derrière votre chant, grave, ému, je me prépare peu à peu, -liturgiquement, magnifiquement. - -Vous nuancez votre musique: ce n'est plus un prélude, un appel, un -encouragement, ce n'est plus le chuchotement complice qui dénonce, -qui trahit, la sonnerie hypocrite qui confirme, c'est une fanfare -qui éclate, qui accompagne, une fanfare d'escorte, une fanfare -triomphale, une fanfare vivante et féconde--déjà --d'où tu jaillis, -chérie, d'où tu te précipites parmi mes baisers, et une fanfare -qui s'infléchit, qui s'adoucit, qui semble s'apaiser pour devenir -plus triomphale et pour enlacer notre étreinte, comme des roses -soudaines d'harmonie... - - - - -X - -L'ÉMOI - - -Lorsque tu entres maintenant, tu te laisses embrasser de biais, -tu t'offres de profil perdu, tu te refuses sans ardeur et tu es -molle même en tes révoltes; tes pudeurs sont en retrait comme ta -tendresse et j'ai l'horrible sensation que quelque chose de toi me -manque et m'échappe, sans savoir quoi--et c'est presque tout toi. - -Tu m'apparais frivole, dodelinant de la tête, becquetant des -caresses, grappillant des baisers, zézayant des onomatopées -d'amour, passive plus que passionnée, frivole enfin et je reviens -à ce mot comme à un hoquet, j'y reviens et je m'accroupis sur lui: -tu tournes la tête et tu as en toi un je ne sais quoi de mauvaise -tranquillité, pivotant sur un sourire et sur un refrain, tu -ressembles à un oiseau. - -Et tu n'as plus peur. - -Tu t'es accoutumée à notre amour, tu l'as accepté, tu ne te jettes -plus à lui, tu le continues fidèlement, régulièrement, presque -ponctuellement. - -Et j'ai peur que pour toi ce soit une habitude. - -Ce n'est plus le romantisme, la poésie, le danger de chaque jour: -ce n'est plus l'heure--ou les deux heures--où tu t'évades de la -vie, où tu brises ton ban d'humanité, où tu conquiers le ciel et -le délice de la liberté, de l'audace, de l'oubli et de l'abandon, -c'est une heure où tu ne t'ennuies pas trop, une heure cataloguée, -sans fantaisie, une heure de plaisir à laquelle tu t'es condamnée. - -Les télégrammes ont été plus nombreux qui, pour une raison ou pour -une autre, m'invitèrent à désespérer de toi, ce jour-là --et il y a -des jours où j'ai désespéré sans télégramme. - -Dans ma petite chambre solitaire, mon lit m'endormit sans -confidence et j'ai eu--et j'ai--des tristesses sans grandeur. - -Ne te souviens-tu plus des soirs d'été épais et larges où nous -nous apprîmes à aimer, où nous naquîmes à l'amour? - -Ce ne fut pas sans solennité. - -Nous nous promîmes de n'être pas des amants vulgaires, -d'envelopper notre nudité en un manteau de tragique et de -fatalité, et d'avoir derrière notre lit cette porte de secours -qu'on appelle la mort et ce boulevard qu'on nomme l'éternité. - -Nous avons élu frères et sÅ“urs les amants et amantes de -l'histoire, de la légende, et nous nous sommes couronnés des -couronnes de roses, de larmes et de sang que portèrent les cÅ“urs -sans nom et les cheveux sans nom et les sourires et les yeux sans -nom qui illuminent le monde et le ciel. - -Et voici que nous sommes, sans plus, amant et maîtresse. - -Ah! tu es une maîtresse exquise: prête et preste, lente, parfaite. -Et tu as un corps admirable, un cÅ“ur charmant: il te manque -seulement une âme,--et tu as une âme, la plus nuancée, la plus -délicate, la plus éloquente et la plus profonde, tu es une âme, -tu es l'Ame même et te voilà , corps savant, corps souple, corps, -corps!... - -Parle! - -On ne parle pas! car tu parles trop bien. Tu es spirituelle et tes -mots restent: on les retrouve dans des salons--où tu n'es pas, on -les prête à des riches, que sais-je? - -Et les jours où je ne t'ai pas vue, je bute contre un mot de toi -qui résonne longuement non en mon esprit--ce mot d'esprit--mais en -mon cÅ“ur, en mon cÅ“ur où il sonne un glas, où il sonne le creux, -en mon cÅ“ur qu'il troue et qui saigne, qui saigne... - -Et c'est ta prévenance, ta gentillesse qui m'accablent. Tu ne te -moques pas de moi, tu n'es pas méchante, tu as des câlineries mais -tu n'y es pas. - -Je deviens jaloux! - -Vraiment. - -Accessoire des amours nerveuses, accessoire des amours sans -équilibre, accessoire du cotillon de folie, la jalousie m'enserre, -me tient, ricane et revient. Et cependant, chérie, tu m'as conté -les désirs qui glissèrent et que tu ne repoussas même pas, qui -glissèrent sans t'atteindre et qui s'en furent, mélancoliques. - -Mais je doute presque de moi, à ne plus te retrouver en toi, à te -ressentir moins, à sentir que tu vibres moins et que tes ailes -sont meurtries, à sentir que tu es si en chair, tellement chair et -que le fantôme de ta beauté, je ne sais pas où il est. - -Et tu n'as jamais été plus belle, belle cruellement, comme on tue -et tu ne m'as jamais tant pris, ne prenant de moi que ce que tu me -donnes, le corps. - -J'ai mis notre amour au-dessus de tout, mais je mets au-dessus de -notre amour la qualité de notre amour. - -Tu m'as aimé, superbement en ta tendresse. Je me rappelle une -lettre que je reçus de toi: tu étais jalouse d'une petite fille -qui était tombée dans ma vie comme une pierre aux pieds d'un homme -qui pense à autre chose, sans qu'on y fasse attention. - -Quelle belle lettre! Elle commençait par «Toi, tu...» C'était un -signe de possession, une estampille, une marque au fer rouge, -c'était un baiser impérieux qui arrête, qui immobilise pour -toujours, une morsure de tyrannie et c'était l'étreinte furieuse, -avare, en trois mots. - -Tu ne m'écrirais plus cette lettre-là . - -C'est moi qui suis jaloux maintenant, et je le suis mal, ne me -décidant pas à souffrir en mon orgueil, m'en tenant au trouble, -au trouble qui ne dit rien, à l'émoi dont la gorge est rauque et -qui est vague et étroit. Je ne puis t'interroger, tu ris en dehors -et tu n'es pas troublée, toi; tu te jettes à moi de toute ton -inconscience et tu ne te jettes pas plus, en femme qui peut se -reprendre et qui se reprendra: spasmes momentanés et intérimaires. - -Lorsque je pense à l'adultère, je l'appelle par son nom et son -nom, c'est l'hors la loi, l'hors le monde, l'envol, parmi les -codes, vers l'au-delà . C'est l'essai du retour vers ton âme de -jeune fille, d'enfant qui croit à l'amour, d'enfant qui oublie -la réalité de l'étreinte pour ne prendre en cette étreinte que -sa quintessence, son reflet de pureté, de douceur, son mirage de -passion, de trouble et d'infini. - -Eh bien! tu es trop enfant, tu prends toute la caresse, goulûment, -même pas, tu la prends comme ça, comme je te la donne--et tu la -prends vide et lourde,--et tu t'en vas. - -Il m'est arrivé aujourd'hui la plus étrange, la plus terrible -sensation de ma vie. - -Du fond de ma torpeur, ma torpeur d'attente où je me roule ainsi -qu'en un manteau de bivouac, ainsi qu'en un manteau d'alerte, des -sons d'orgue et une voix humaine m'ont tiré, brusquement. - -Voix humaine! j'exagère! A travers les volets qui m'enferment, qui -m'aveuglent l'horizon, qui déforment les voix et qui font grincer -les voitures contre leur ténèbre, une voix se glissa, une voix -gratta contre les volets, monta jusqu'aux fentes d'en haut pour -retomber de l'autre côté, chez moi, une voix bondit, jaillit, -griffa, tel un chat-tigre et se fit profonde, rauque, légère, une -voix grimaça, menaça et railla le long de l'orgue, et cet orgue -était l'orgue des vieux assassinats, des assassinats de légende et -de complainte. - -Elle chanta une chanson célèbre, que je n'avais jamais entendue, -parce que les mendiants n'en veulent plus, même en province, une -chanson que je n'entendrai jamais plus, parce que je ne veux plus -l'entendre. - -L'air, je l'avais subi déjà , de temps en temps par blague, -et le refrain, tout à coup se leva avec des ailes noires de -chauve-souris, tourbillonna, n'alla pas haut et s'abattit sur moi -en plein cÅ“ur: - - Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous... - -Je ne m'appelle pas Ernest. Ce n'est que mon deuxième prénom, -celui dont on ne se sert jamais et qui dort, roide, grave, gauche -comme une main gauche très gauche, comme un membre paralysé. Et -ce doit être ce prénom-là par lequel l'Ange d'extermination nous -appelle, le jour du Jugement. - -C'est ce nom qui dort et dont les improbables réveils sont -terribles: ils réveillent--en sursaut--l'être que nous aurions -pu être et que nous n'avons pas été, car, en choisissant entre -nos prénoms, nos parents--ou nos bonnes--choisissent entre nos -destinées. Je m'appelle Pierre, et ce nom d'Ernest m'émeut, -m'émeut... - -Et la chanson est terrible, en soi: - - En ce moment, mon mari vient d'apprendre - Qu'il est trompé par vous qu'il aime tant... - -Ah! je ne garantis pas les paroles, je sais seulement qu'elles -éclatent en mon cÅ“ur, comme des balles explosives et qu'elles font -tache d'huile et tourbillon de plomb. - -Tortoze! Tortoze! je ne pensais plus à lui: il est loin, pour -ses inventions, promenant son inquiétude électrique entre Vichy -et Aix-les-Bains, jetant de la science entre et en des tables -de casino, multipliant son absence et son éloignement, perdu en -son activité, en son industrie, en son génie: il sera avant peu -officier de la Légion d'honneur. - -Et je ne m'arrête pas à Tortoze: tous les dangers qui sont autour -de lui, qui font son siège. Ces lettres anonymes qui reparaissent -de-ci, de-là , et qui ne font rien que procurer--oui, procurer--à -Claire un repos désiré, qui lui font peur comme on chatouille, si -seule--ah! et la peur que j'ai, moi, de n'être plus aimé, d'être -moins aimé, de n'être pas aimé comme je l'étais, de n'être pas -aimé comme je le veux, d'être aimé comme tout le monde, et la -chanson s'obstine: - - Deux mois après dans la chapelle... - -Je ne le vois pas le chanteur, mais je l'imagine. Je l'ai vu, -déjà ... - -Un matin, vers trois heures, je rentrais chez moi, de loin, -longuement, parmi les habituelles sentinelles perdues de l'armée -des filles: c'était le décor coutumier de médiocre misère, becs -électriques éteints, vagabonds sans haine et agents sans férocité. - -Tout à coup, une ombre, entre la porte Saint-Denis et la porte -Saint-Martin, m'arracha à ma torpeur méditative et ruminante. - -Ombre cahotante, trébuchante, vacillante, ombre qui, -rythmiquement, se penchait, balayait la terre d'un grand bras -frénétique, tandis que l'autre bras semblait enfoncer dans le sol -comme une moitié de croix, un bâton volé à un bûcher d'hérétique. - -Ombre presque diaphane, ombre géante et qui apparaissait plus -géante de son affaiblissement, de sa sénilité, de sa courbe lasse. - -Ah! ces épaules ployant éternellement sous le faix de la croix -qu'un autre porta! - -Cette face,--que j'aperçus bientôt, car il n'était pas difficile -de marcher plus vite que ce fantôme,--cette face de malheur, de -mort et de vie inexpugnable, je ne l'oublierai jamais. - -La barbe roussie au feu des autodafés, grise de la poussière des -siècles, blanche de la pierre des tombeaux entre-bâillés et des -pierres lancées en route, la barbe grise, rousse et blanche, -pauvre aussi de la misère liturgique, la peau jaunie des reflets -des cierges dont on encadra les autodafés, verdie du reflet des -haines, les sourcils noirs--toujours--des fagots calcinés des -autodafés, les yeux brillants, noirs, profonds, comme l'autodafé -même, reculant devant l'énumération des supplices infernaux, après -les supplices terrestres, enfoncés, guettant un espoir dans la -nuit, semblant s'enfoncer davantage pour voir de plus loin, pour -mieux voir l'étroit paradis des juifs fidèles, la bouche tordue -des blasphèmes imposés, tordue par l'entonnoir de la question -de l'eau, les bras noués par les tortures, les articulations -disjointes par les coins, les pieds brisés par les brodequins -de bois et de plomb, l'homme allait--traditionnel--à en frémir, -la besace collée à la peau, la lévite frémissante; il allait, -effroyable, sordide, hideux, éclatant de grandeur et de majesté. - -Un roi! c'était un roi. - -Dix minutes, sur le boulevard, j'allai, je vins, je m'en retournai -et je revins. Cet homme mourait de faim, évidemment. Il ne se -soutenait pas, la tête pendante, la main convulsée, d'un geste -d'agonie, et fouillant, fouillant sans fin ce vide de Paris où -on ne trouve pas de pain. J'avais une vingtaine de sous dans la -main,--une fortune pour un pauvre (et on peut me croire, car j'ai -été très pauvre, et ces vingt sous ont été pour moi le bout de mes -rêves et le bout du monde), et je m'avançai une fois, deux fois, -pour les donner, pour les jeter comme en un gouffre et m'enfuir -tout de suite pour esquiver des malédictions peut-être ou--ce -qui est pis--des remerciements lyriques comme le Cantique des -Cantiques et plus désolés que l'Ecclésiaste. - -Je n'osai pas: un charme me retint. Est-ce qu'on offre des sous à -une entité, à un démon, à un demi-dieu? - -Et il était trop beau. Je crus le voir sourire, d'un sourire -d'extase et de puissance. Il ramassait tout à terre, le néant, -les épluchures, les épingles,--pour quel Laffitte d'au-delà ?--les -papiers,--les bouts de cigare... et... et il ne les mettait -pas dans sa besace, vide, collant à la peau: il laissait tout -retomber autour de lui, sous lui, et il allait, il allait. - -Une femme s'approcha de lui. Enfin j'allais pouvoir lui offrir -mon obole, puisque cette femme commençait! Non. Elle ne lui donna -rien, échangea quelques paroles avec lui, d'un air d'habitude et -de soumission et s'en fut. - -Pour parler--et la femme était toute petite, il eût dû se -pencher--il avait relevé la tête. - -Et sa tête verdie, jaunie, rougie, pâlie et bleuie de teintes -diverses et successives des bûchers, sa tête de cauchemar était -vraiment majestueuse et presque impérieuse comme celle des êtres -qui commandent par la grâce d'un Dieu. Il avait jeté un ordre et -il continuait sa route de misère et de foi. - -Il semblait maintenant emplir tout le boulevard, emplir toute la -ville de sa maigreur, de sa vieillesse, de son agonie en haillons, -de sa boiteuse éternité. - -J'eus peur, décidément. - -Et je pressai le pas, chantant à tue-tête pour m'étourdir, pour -oublier, pour ne plus penser à ce roi mystérieux, à ce roi sans -manteau, à ce passant pesant et furtif, à cet être d'horreur, de -puissance et de nuit. - -Je l'ai rencontré de jour, cette semaine. Des conscrits, des -enfants et quelques citoyens, une trentaine de manifestants -criaient: «Mort aux juifs!» Le vieil homme à la face si -terriblement juive, le Juif Errant, les épaules encore saignantes -sous la croix de Jésus qu'il ne porta point, le roi de ténèbres -passait par là si lentement et marchait en sens inverse, sur les -jeunes gens. Il ne se détourna point et continua sa route du même -geste, du même pas. - -Les manifestants ne l'accablèrent pas, ne le bousculèrent pas, ne -voulurent même pas l'injurier ou plaisanter. Le charme les tenait -qui m'avait tenu. Ils lui laissèrent le passage, se turent un -instant, et quelques-uns eurent même comme une indication de salut. - -Le vieil homme continuait sa promenade. Il ramassait, ramassait -toujours. Il lui arrivait de trouver des journaux, des pamphlets, -des anathèmes montés en feuillets; il ne les regardait pas et, -sans colère, sans rage, du même geste indifférent, il les laissait -retomber à terre. - -Il me sembla alors que ce que ce Juif cherchait, c'était--oh! -pas grand'chose!--une étoile oubliée, un peu de ciel, un peu -d'idéal. Il me semble qu'il était roi, roi des pauvres Juifs, des -Juifs pauvres qui, lazzaroni du temps de Josué, s'abandonnant à -l'ivresse de Dieu ne pensent même plus à Dieu et à leur foi, -s'enroulent en guise de manteaux et de couvertures, dans le rythme -de leurs prières, ignorent l'argent et M. de Rothschild, et -plongent (au lieu de les plonger dans l'eau), leurs nez courbés, -leurs barbes frisées et boueuses dans un peu du ciel talmudique. -Gens anachroniques et nostalgiques, nostalgiques des siècles -passés, des siècles perdus, nostalgiques des harpes et des danses -devant l'Arche, des guerres où l'on ne pillait que pour attester -sa victoire, des belles récoltes et des beaux soleils. Et Dieu, -trop fidèle à sa parole, Dieu, parce qu'il avait dit à Abraham: -«Tes descendants seront nombreux comme les étoiles du ciel, les -poissons des mers et les sables des déserts», Dieu ne leur a pas -permis d'être massacrés par un Antiochus, avec les Macchabées, par -le vertueux Titus Cæsar; il les fait survivre à Akiba, au Juif -de la rue des Billettes et à cet héroïque et immense Spinoza, et -à ce souriant, génial et fatal Henri Heine. Ces gens-là doivent -exister--si peu--et se lamenter, puisque leur roi se promène et -qu'il donne des ordres, puisqu'il souffre et puisqu'il rêve. Il -n'est pas un roi guerrier: ses sujets, avant Tolstoï, ont prêché, -par l'exemple, la non-résistance au mal; ils ont été tués, brûlés, -battus sans qu'on ait pu les chasser de leur nostalgie, de leur -tristesse et de leur rêve. Pèlerins sans coquille, ils cherchent -le coin de terre où ils pourront s'acagnarder pour y rebâtir en -leur cÅ“ur--longue et pénible besogne--le premier et le deuxième -temple de Jérusalem, ils cherchent un peu de soleil pour s'y laver -approximativement, ils cherchent un peu de sommeil--pour y mieux -rêver. - -A moins que le vieil homme que j'ai rencontré ne soit un roi -dont le royaume n'est pas de ce monde, un roi sans royaume, le -Juif-Errant qui ne connaît pas M. de Rothschild, qui ne connaît -pas l'argent et qui marche dans les haines comme chez lui et qui -garde pour lui ses sentiments et son histoire et ne se laisse même -plus interviewer pour images d'Épinal. - - * * * * * - -Et il vient susciter et faire mourir les pauvres amants qui ont -fait de la terre le ciel et l'infini. Et il vient les attirer en -son royaume. - -J'aurais dû, la première fois que je le rencontrai, vaincre mon -respect et donner à ce pauvre un peu d'argent: d'abord les pauvres -ont toujours besoin d'argent et puis je me serais débarrassé de -son ombre, de l'ombre de son manteau royal. Je ne l'aurais plus -rencontré et je ne l'eusse pas aperçu comme je l'aperçois en -ce moment, à travers mes volets, se gravant, se sculptant en sa -musique, se déchirant brutalement des vieilles paroles pas assez -vieilles, faisant vibrer et tinter les siècles en cet air de 1840. - -Que me veut-il? - -Il m'en veut. - -Il m'en veut de n'avoir pas été charitable et il m'en veut d'aimer. - -Il vient avec les siècles, les grandes ombres des vertus, des -malheurs et de la souffrance, me reprocher d'être là et d'attendre -une femme cependant qu'il y a des événements dans la rue, des -discussions sur une innocence, sur un crime, des idées qui -luttent, de l'enthousiasme qui lutte et des malheurs, tant de -malheurs. - -Je pourrais... je ne puis rien. Claire m'a fait jurer de ne pas -m'occuper de ça. Et je suis sans grandeur, en une habitude qui -de plus en plus devient une habitude, sans plus, où les baisers -de jour en jour me deviennent plus secs, plus pauvres, où il me -semble que ma fiancée, en se rhabillant chaque jour, oublie chaque -jour un voile de plus, un tissu subtil de divinité... - - ... En répétant d'une voix expirante, - Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous... - -Eh bien, lorsque Claire est venue, lorsque je lui ai, en quinze -mots, raconté la chanson, mon angoisse, mon agonie, elle a trouvé -ça très drôle. - -C'est de l'héroïsme, au centre de cette trame de lettres anonymes -qui se rejoignent, en se suivant, mais c'est un héroïsme que je -n'aime pas. - -Les mendiants sont sacrés, qui passent et on ne doit pas sourire -de leurs prédictions ou de leurs malédictions parce que Dieu, ne -leur accordant pas de pain, leur accorde des miracles quand ils en -demandent, confusément, et tu restes bien fidèle à ton opinion, -Claire, tu restes bien aujourd'hui celle qui trouve drôle la -fatalité rôdant devant notre porte; tu as une fièvre modeste et -des câlineries de petite fille de Péronne, tu ressembles à ton -amie Alice; j'ai envie de te dire: _vous_. - -Tu ne sais pas, pendant ton absence récente, mes promenades autour -de ta demeure vide et mes lucides évocations de ton fantôme aux -bras ouverts parmi ces rues froides et grises qui viennent mourir -aux Champs-Élysées. - -Tu ne sais pas mes contractions de cÅ“ur en ces rues traîtresses -où je n'avais de toi que le danger et où je tremblais comme -si je t'avais à mon bras, voluptueusement. Rues pavées, -bâties, cimentées de médisance, d'espionnage et de médiocrité -sentimentale, rues de basse sensualité où les mauvais propos -et les mauvais instincts se ramassent pour aller assassiner de -pauvres gens à l'hôpital Beaujon, tout près. - -Ah! sentinelle exilée, comme j'ai monté une garde fervente et -vaine sous tes fenêtres fermées de la rue Washington, pour les -photographies et les portraits de toi qui veillaient chez toi, -pour les sommeils que tu avais oubliés chez toi, pour tous les -objets, pour tous les vides que tu avais touchés là -haut et -pour tous les moments d'extase amoureuse, de gêne amoureuse, -de mélancolie amoureuse, de terreur amoureuse, de désespoir et -d'espoir que tu m'avais dédiés, chez toi, et pour tes rêves de -fuite, avec moi, qui t'ont hantée, en ton domicile légal, en -cet intérieur tout fait et parfait que nous ne pourrions jamais -refaire, car notre fuite et notre histoire, ensemble, chérie, ce -sera «une chaumière et ton cÅ“ur». - -Ce sera! - -Ton cÅ“ur! - -Ah! comme je m'emporte et comme je t'oublie et comme j'oublie la -déchéance de ton cÅ“ur, la pauvre petite chose qu'il est devenu et -que tu es devenue, entre mes bras, hélas! - -Et couchons-nous, puisque nous n'avons pas autre chose à faire. - -Non? - -Tu me retiens doucement, en une douceur profonde qui m'étonne -et d'une voix chère, de ta voix des soirs d'été, de ta voix de -Monte-Carlo, de ta voix de nos premières amours, de ta voix de nos -fiançailles qui te revient, plus pure, plus moirée, plus dorée, -plus prenante, s'il est possible, tu me dis: «Prenons garde, -chéri! je crois que je suis enceinte». - - * * * * * - -Chérie, chérie, j'ai un petit cri de bonheur, un petit cri -d'émotion, étranglé. - -Et tout mon bonheur, toute mon émotion viennent en ce cri: mon -amour reconquis, ma confiance en toi récupérée, ma tendresse -doublée, la fatalité, les mondes, tout, tout y est. - -Et comme je te désirais nerveusement, rageusement! - -Mon désir se précipite en larmes, en larmes abondantes et douces. - -Et je me mets à genoux pour te demander pardon. Je ne t'ai jamais -offensée, je ne t'ai jamais, même d'un mot, fait sentir que je -souffrais de toi et tous mes doutes, ma jalousie, ma tristesse -ancienne, la chanson de tout à l'heure, mon angoisse montent, -craquent, m'étouffent un peu--pour s'en aller et je les vomis en -des sanglots, longuement. Et quelle jouissance, en mes larmes, -orgueil qui pleure, joie qui pleure: c'est le fleuve même du -bonheur! - - * * * * * - -Ah! comme je comprends maintenant tes regards ailleurs et tes -distractions. - -Prise toute par tes entrailles, tu ne m'appartenais plus autant, -ne t'appartenant plus à toi. Tu es presque effrayée de mon -émotion: tu me dis que tu crois, seulement, que tu n'oses croire. - -Je suis sûr, moi! - -Sûr! - -Des indices médicaux, en cette chose de sentiment, de miracle, de -ciel! - -Tu regardais en toi, chérie, et le miracle commençant et hésitant -te saisissait, te pétrissait, pétrissait de la tendresse de ton -cÅ“ur, de tes regards, de tes sourires, de ton infini, de tes -caresses, ce sourire, cette caresse, ce regard que tu appelleras -plus tard ton enfant. Tu n'avais plus de regard pour moi, de -caresses pour moi: merci. - -J'ai posé mon visage en larmes et mes lèvres mouillées de larmes -sur le haut de ta jupe: Je voudrais, à travers ton vêtement, -retrouver de mes lèvres les regards, les mots d'amour, les -sourires et l'infini que tu ne m'as pas donnés, je voudrais -faire passer, de mes lèvres, de mon âme, de mes yeux et de mes -entrailles, au miracle hésitant, mes sourires à moi et mes mots -d'amour et mon infini et mes larmes aussi qui cimentent. - -Chérie, tu me parlais de choses et d'autres, d'amis, d'amies, de -dîners, tu me disais ce que faisait ton mari en son voyage, ses -succès ici et là , tu me parlais de tout, excepté de toi: babil qui -m'est cher maintenant, babil dont tu masquais, sans savoir, le -vide saint, le vide fécond de ton être en travail, en possession! - -Les chers enfants du mois dernier, d'il y a un mois, qui -m'escortèrent, qui me précédèrent de leurs prophéties! - -Et tous les sourires d'enfants qui me sourirent dans ma vie me -reviennent et je revois, à en pleurer plus fort, un enfant de -pauvre, tout petit, qui me retint de son sourire fixe et de ses -yeux aimants en un omnibus de jadis, depuis la gare Montparnasse -jusqu'au fond de Ménilmontant. - -Vingt fois je me préparais à en sortir, vingt fois, d'un dernier -regard, d'une petite bouche qui s'ouvrait pour moi, il me clouait -à ma place--et je faisais une course pressée. Et la mère ne me -remerciait que de ses yeux et de son sourire aussi, humble, -reconnaissante et frémissante à la pensée que j'allais lui offrir -une aumône. C'est toi, femme inconnue, qui me fit ce jour-là -l'aumône de ton affection fugitive et c'est peut-être de ce regard -fixe d'enfant que tu te crées, petit enfant, en ce corps que -j'étreins, de mes bras qui s'élargissent comme s'ils étreignaient -le monde, qui ne veulent pas serrer trop pour ne pas te faire mal -à toi,--qui n'es pas--et qui seras, petit enfant. - -Et une molle félicité m'étreint, moi aussi, pas trop étroitement, -une félicité humaine et mystique, la caresse des siècles, la -caresse de l'heure et toutes les voluptés d'âme que mon inquiétude -m'a refusées ces jours-ci. - -Ta présence, chérie, ta présence habillée, c'est une saveur -sexuelle et une saveur d'étoile, c'est la volupté et c'est la -félicité, c'est chaste et fécond, c'est violent et c'est doux -comme un sommeil d'aïeule. - -J'ai le cÅ“ur débordant de respect et d'amour. Tout m'est rendu, de -mes orgueils, de ma tendresse--et j'ai plus. Ce mystère qui va -grandir, ce chuchotement d'émoi, cette crispation de cÅ“ur sur un -souffle qui insensiblement s'affermit et s'affirme, cette écoute -de vie, ce frisson, cette angoisse qui dure des mois, il me semble -que j'ai tout cela, que je jouis de tout cela en cet instant, -que l'effroi latent de la gestation et la torpeur douloureuse et -la gloire saignante de la création, j'ai tout cela, à la fois, -et c'est une caresse de bras, une caresse de lèvres, une caresse -d'entrailles et d'âme. - -Ne t'en va pas encore, chérie: nous ne retrouverons jamais cette -heure de trouble et de révélation. - -Nous ne serons jamais aussi âprement heureux; il me semble qu'on -nous a déchirés, qu'on nous a écorchés vifs et qu'on nous a -habillés de notre chair de bonheur, de notre amour intime, dans ce -soir si discret et si gonflé d'avenir, sous cette lampe pâle qui -s'épure et qui s'enfièvre, devant ce lit qui ne s'est pas ouvert. -En ce soir vierge, nous veillons au bord du futur, les yeux dans -les yeux et plongeant plus avant, les mains emplies de nos mains. -L'émotion qui nous étreint et qui nous baigne, émotion secrète et -haute, est toute de noblesse et de grandeur, et nous nous aimons -tant, en elle! - -Ne t'en va pas, chérie: nous ne pourrons jamais épuiser notre -émotion: dormons en elle et faisons glisser en elle la longue nuit. - -Ton mari (puisqu'il faut toujours songer à lui), ton mari est en -voyage. - -Mais tu dois partir cependant, pour tes voisins, pour la rue, pour -le monde, pour tout ce qui n'est pas notre secret. - -Ah! je ne te dirai pas: Au revoir et je ne veux pas te voir -partir: j'aurais peur de ne plus te revoir. - -Et je songe à ton mari maintenant; il va revenir un jour et sera -très satisfait de ta grossesse. Ce petit Basque nerveux attend -un enfant depuis cinq ans, qui tiendra de lui le génie mécanique -et électrique. Il trouvera piquant de s'être éloigné sur une ou -plusieurs nuits de victoire--et tout sera pour le mieux dans le -meilleur des mondes. - -Et comme tout cela est vil et bas! Cet enfant que j'aperçois déjà , -que je sens, qui me crie ma paternité, de toute mon angoisse, -de tout mon émoi, de la gravité subite qui me tombe, de ma joie -âpre et de ma douceur, cet enfant qui, des mois et des mois, va -me tenir haletant sur sa lente et délicate affirmation, sur ses -dangers et sur son lointain, cet enfant sera à Tortoze, sera de -Tortoze, par contrat. - -Des idées bohêmes, des idées sauvages, des idées d'Orient me -harcèlent: fuir. - -Emporter ailleurs ce ventre qui est à moi. - -Chérie, chérie, roulons-nous en notre pauvreté, en notre détresse -et, sérieux en notre amour, allons en jeunes et féconds pèlerins -vers des déserts où nous ne craindrons ni les lois ni les rires, -où nous aurons le droit de n'être pas infâmes et de vivre, sans -peut-être manger toujours, notre vie, en sincérité. - -Déployons notre amour au-dessus de nous et autour de nous comme -un drapeau et comme une tente et allons dormir ensemble devant -l'immensité de l'avenir. - -Dormir! Ah! c'est le rêve, échanger nos rêves, à leur venue et -nous vivifier l'un l'autre de notre souffle. Quels mois sublimes! - -Il faut y renoncer--tout de suite. - -Il faut faire tenir notre romantisme en cette chambre étroite -d'une rue étroite, il nous faut être sublimes en cachette,--comme -on fait de fausse monnaie. - -Et nous ne pouvons être féconds qu'hypocritement, lâchement, sans -risque, criminellement. - -C'est ce qu'on appelle en terme de juridique, le dol, et c'est le -délit sans rémission, sans excuse. - -Dol moral--et c'est l'infini. - -Et ces journées d'émoi qui nous sont plus chères, plus saintes -et plus intimes, par notre solitude (Tortoze s'obstinant en son -absence), ces journées d'une sensualité amère, où nous ne nous -possédons pas et où nous espérons, sans plus, où nous précisons et -contraignons l'espoir de nos simples baisers, ces journées sont -hérissées de craintes, de terreurs et de désespoirs. - -Je ne t'ai jamais plus sombrement attendue, redoutant tout pour -toi: les voitures me paraissent vagir. - -Et quand tu viens--les jours où tu viens, accablée, meurtrie, -souffrant presque à vide, tu entres en moi les cahots de la -voiture, toutes les secousses, toutes les angoisses en me les -contant. - -Tu es triste maintenant, l'idée du mensonge, du long mensonge, -du secret qui bondira, qui se cabrera, qui remuera en toi avec -l'enfant, le remords même qui grandira dans de la chair, tout te -tourmente et tes baisers ont un goût de douleur. - -Comme je t'aime, chérie. Je ne t'ai jamais autant désirée, car -mes pensées et mes tortures, mes espoirs mêmes tombent sur mes -sens--et je m'abstiens--bravement. - -Les lettres anonymes reviennent: elles font un berceau cruel à -notre espoir. Et elles doivent aller inquiéter Tortoze, là -bas, -qui ne revient pas. - -Elles sont sûrement de notre Tristan et de notre Yseult, rédigées -en argot, insolentes et sales. - -Tu t'ouates cependant, chérie, d'une gaîne d'émoi et je m'enferme -en notre émoi, mais nous sommes si séparés, si peu l'un à l'autre -et je m'apeure de loin! - -Il y a des moments où, en t'attendant si impatiemment, en te -recevant si défaite et si éprouvée, en te perdant si vite, je -me sens le triste courage de vouloir te perdre, de t'attendre -pendant les mois délicats, pendant les mois qui courent. J'ai -tant d'appréhension et je me berce de mille craintes. J'ai peur -maintenant de Tristan, d'Yseult, d'Alice, d'Ahasvérus, d'Hélène, -de tout ce qui nous approcha, de tout ce que je connus et de tous -ceux que je ne connais pas. - -Mais quelle douceur de te tenir en mes bras un instant, de -t'entendre dire, même, que tu as mal, de tenir contre mon front -la fièvre de tes lèvres et, contre mes lèvres la fièvre de ton -front, de tâcher à te faire sourire, de te faire parler, de te -parler, de cueillir sur toi ton émotion et, parmi ton émotion et -ta fièvre, un peu de la fraîcheur des rues! - -Je n'aurai pas le triste courage de te perdre même un jour. Les -jours où tu ne viens pas, où le malaise te couche solitaire sur -une chaise longue, où tu t'écoutes souffrir en croyant déjà -percevoir en ta souffrance le cri prochain, le cri lointain de ton -enfant, je crois que tu me les voles et je te les reprocherais, en -te voyant, si j'avais l'habitude de te reprocher quelque chose, si -mon cÅ“ur ne se fendait pas, à ton arrivée, si un essor d'anges, un -essor de ciels n'emplissaient pas ma chambre et ne me fermaient -les lèvres, en un baiser, en mille baisers impatiemment dessinés. - -Et voici que, aujourd'hui, je te retrouve et que tu t'abandonnes, -voici que tu sors de tes terreurs, de ton malaise, de ta fécondité -même pour t'offrir, si jeune, si souriante, et que notre volupté -se coule en de l'émotion, voici que notre volupté s'exaspère, -divinement, qu'elle échappe à la terre, qu'elle nous unit en je ne -sais quel ciel, qu'elle nous éternise et que nous nous aimons à -travers le futur, merveilleusement. - -Tu t'es détachée de mes bras à regret, tu t'es vêtue lentement -et nos baisers se sont attardés, ne s'achevant pas, brûlants, -profonds, las et avides. - -Nous nous sommes jurés de nous revoir et, plus furieusement que -les autres soirs, en ce soir où la volupté me garde, m'enveloppe -et me serre, je t'ai laissé partir toute seule, ne te suivant pas -des yeux, le regard fixe, le regard dans la flamme de ma lampe où -se consume sans fin la fatalité. - -Je me rive à toi, chérie, je me rive à toi, de notre rêve, pour -notre volupté, pour notre émotion, pour aujourd'hui, pour demain, -pour l'éternité et pour ce qui vient après l'éternité. - -J'ai besoin de toi, j'ai soif de toi, j'ai mal de toi. - -Je t'aime, je t'aime... - - - - -LIVRE DEUXIÈME - -LE MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE - - - - -I - -LA FOUDRE - - -Je ne la verrai plus. - - * * * * * - -Un homme ne savait pas s'il aimait une femme. Il savait seulement -qu'il avait mis en elle son âme et sa vie. Il ne savait pas où il -l'avait rencontrée. Son souvenir se fondait en tous les décors -amoureux: c'était Venise, c'était le ciel d'Alger, c'était toute -la mer, la mer inquiète et patiente, dolente parmi son épilepsie, -qui se meurt éternellement aux pieds des fiancés pour leur -apporter de la fraîcheur et de la fièvre. Il imaginait qu'ils -s'étaient fiancés devant toutes les mers, en la mélancolique et -lumineuse complicité des changeants couchers du soleil; que, tous -deux, ils avaient visité les tombes frémissantes des amants et -des conquérants, que l'écho de toutes les grottes leur avait, de -l'un à l'autre, profondément et tendrement, passé au cÅ“ur leurs -serments--comme on passe une bague au doigt. - -Et ils n'avaient pas échangé de serments. Il songeait tout de même -qu'ils étaient liés, étroitement et de haut, que les forêts les -avaient caressés de leur chantante nostalgie rouillée, que leur -épithalame s'était gravé dans les rochers, sans faire de mal aux -rochers, et qu'ils avaient bu la vie à toutes les sources. - -Il ne savait pas le nom de cette femme. Chaque matin, au caprice -du calendrier, il la saluait, en son cÅ“ur, du nom de la sainte -du jour et lui souhaitait sa fête, la fête de toutes les autres -femmes. Elle existait seule pour lui, l'attirait de la pâleur de -ses yeux, du frisson de sa lèvre, de la lenteur de ses cheveux, -de la grâce délicate, menue et nuancée qu'elle alanguissait en -son sourire. Il n'osait pas approcher d'elle, pour qu'elle ne le -vît pas trembler, n'osait plaisanter avec elle, ayant peur de la -trouver trop spirituelle et un peu frivole. - -Et il allait avec cet amour en lui comme un viatique, viatique -douloureux parfois, s'exaltant de sa chaleur et de son amertume, -se purifiant de sa pureté et de son lointain. - - * * * * * - -Or, un jour il reçut une lettre d'elle. Elle était dure à la -fois et malheureuse, irritée et pantelante. Femme qui se croit -calomniée, elle reprochait des faits sans vraisemblance. Un mot -revenait avec complaisance: «Vous vous êtes vanté de... vous -vous êtes vanté: votre vanité...» Il n'aimait pas à porter un -cilice sur son corps ou un cilice sur son cÅ“ur: ce papier lui -brûlait les mains, il en avait honte pour lui et pour elle, mais -il voulut conserver quelques heures ces mots de colère qu'il -avait à peine lus. Tant qu'il aurait le papier, il y penserait -moins: ensuite, le papier détruit, les mots, les mots effroyables -resteraient, l'entoureraient, germeraient comme du mauvais grain, -se développeraient comme un toxique en des entrailles infortunées, -le brûleraient, le déchireraient, le tueraient. - -Et--ce qu'il n'avait pas fait depuis qu'il était amoureux (il lui -sembla que ça durait depuis l'éternité), il pensa aux gens. Ça -n'était pas venu tout seul à cette femme. On lui avait dit, on -avait inventé des choses. - -Inventé? Non, deviné. Il y avait donc des gens qui devinent, qui -voient en une bouche le baiser qui n'y est point, qui, des lèvres -fermées, plongent dans l'âme et décachètent un secret comme on -décachète une lettre interceptée? Il y avait donc des gens qui -souillent de leur regard l'image qu'on garde en ses yeux, la -discrète et idéale image qu'on veut préserver de tout, par piété, -par amour? Il y avait donc des gens qui vous observent quand on se -trahit, qui filent un désir comme on file un couple, qui filent -une idylle secrète, une idylle intime, qui pincent un rêve comme -on _pince_ deux être adultères? - -Mais c'était un trop grand effort pour lui d'avoir si -longtemps,--quelques instants,--porté son attention sur les -manÅ“uvres des gens; il jeta sa pensée sur une femme, une femme qui -devait encore avoir les sourcils froncés, la main nerveuse d'avoir -écrit cette petite lettre,--si petite, si plate, qui tenait si -peu de place et qui, en se refermant, avait écrasé sa vie, cette -lettre plate qui se gonflait de tous les rires méchants des gens, -de tous les malheurs qui allaient lui arriver à lui, gonflée de -tous les sursauts de sa destinée, de sa destinée modifiée, de sa -destinée arquée et se précipitant. - -Il voulut répondre. - -Il n'est pas de pire drame que d'écrire sans savoir si ce qu'on -écrit sera lu, que de mettre sa vie dans des mots,--en se disant -que, peut-être, ces mots seront déchirés haineusement et calcinés -_a priori_. Et l'on n'envoie par la poste que des larmes séchées, -non les larmes brûlantes et brillantes dont le charme intime et -la vertu cachée apaise, émeut, console et unit. Et il n'est rien -d'aussi bête qu'un malentendu d'amour, car, en amour, on ne doit -pas s'entendre, on doit, muré par la tendresse et l'enthousiasme, -sourd d'ivresse, deviner les mots qui sont prononcés à côté, là , -tout près, et les étouffer sous des caresses. Mais il ne s'en -disait pas tant. Il était si malheureux! - -En sa course folle à travers Paris, la main crispée sur la petite -lettre, il avait rencontré des amis et des indifférents et leur -avait lancé un: «J'ai mal!» comme on lance l'anathème. Ils avaient -répondu: «Où donc? Vous n'avez pas mauvaise mine», et avaient -poursuivi leur course vers d'autres soucis. Et il se trouvait seul -maintenant, seul avec les débris de son rêve,--avec sa _vanité_! -Car il y avait la vanité. - -Quelle vanité? - -Il était, il avait toujours été immense de désirs, frénétique -d'ambitions. Il avait gardé son âme d'orgueil dans la pire -pauvreté, dans la pire promiscuité. Il s'était gardé de la -satisfaction, s'était refusé la joie de la renonciation et de la -résignation. Et il croyait que son ombre tenait la terre entière -et les cieux aussi. - -Non! A en croire cette femme, sa vanité avait été de vouloir faire -croire faussement qu'il l'avait possédée, qu'il avait eu la femme -d'un ami, comme un voleur, qu'il avait non pas même dérobé la -chose d'un autre, mais qu'il en avait joui furtivement, salement, -comme un valet. Des larmes lui montèrent aux yeux. Il rougit -de son amour. Elle le supposait vil. Quelle pauvre petite âme -avait-elle donc? - -Il se décida à écrire: «J'ai reçu votre lettre. Je ne vous la -pardonnerai jamais. Qu'il suffise de quelques canailles pour -briser n'importe quel bonheur, c'est bien. Mais que des gens sans -idéal, des gens qui ne savent pas rêver, des gens qui ne savent -pas espérer, des gens qui n'ont pas de ciel dans leurs yeux -puissent d'un mot, d'un bon mot, froisser et déchirer notre rêve, -polluer notre ciel et jeter notre espérance dans la boue, c'est -une chose que je ne puis admettre. Je ne vous ai jamais convoitée. -J'ai vu passer un jour sur une route une femme en robe blanche -et j'imaginai que cette femme devait m'accompagner en ma route, -être ma confidente et mon encouragement, mon courage et ma foi, ma -conscience aussi, qu'elle était non mon bonheur, mais ma destinée -en robe blanche. Je lui faisais abandon d'un peu de mes malheurs, -je lui faisais une place en toutes mes actions et toutes mes -souffrances et cette femme n'est qu'une femme, une femme comme les -autres...» - -Il s'arrêta. Il ne pouvait écrire cela. Il l'avait écrit -cependant. Mais non! non! ce n'était pas vrai. - -Il se roidit et continua: «Mon âme et mon corps sont devenus un -tombeau fleuri, un simple tombeau où reposent le souvenir de votre -beauté et l'image de ce que vous fûtes pour moi. Je vous demande -comme une grâce de ne pas toucher à cette image, de vos mains, de -vos colères, de vos actes de petite femme--et d'ailleurs vous ne -le pourriez pas. Cette image est à moi, à moi seul...» - -Une larme venait de tomber sur ces paroles de vanité. Il ne -résista plus, lâcha la plume. - -Sur sa vanité exprimée, sa tête se secouait, en des sanglots, -comme une tête de vieille femme qui sanglote. Il pleura et pleura -mal, car du soleil vint se jouer entre ses larmes. Et le soleil -n'était jamais entré chez lui. Venait-il par ironie? Non! le -soleil ne s'était jamais moqué de lui--et le soleil est bon. - -Le jeune homme se leva alors et, dans le soleil, la face humide, -il défia le monde et espéra fervemment. Ce soleil, ce soleil -divin, quel présage en ce moment! Il sentit que son suprême -espoir, c'était l'amour de cette femme, amour lointain, amour -revenu et reconquis. - -Et il se rassit pour pleurer. - -Car il espérait. Mais, tout de suite, qu'allait-il arriver? -Mettrait-elle longtemps à lui rendre sa foi et son âme? Et comment -lui faire savoir qu'elle se trompait, car il n'achèverait pas sa -lettre? - -Il implora le soleil, le pâle soleil qui chante des romances -d'amour! Et il s'attendrit si violemment que, n'ayant pas la -force de désespérer, espérant malgré tout, parmi ses espoirs et -ses désirs, il se roula à terre, hurlant, râlant, étouffant de -sanglots et de plaintes--par vanité... - - * * * * * - -Eh bien? cet homme, c'est moi,--et c'est ce qu'il y a de plus -étrange en cette affaire! - -Cet homme que je ne nomme, en ma pensée, qu'à la troisième -personne, que j'éloigne de moi de toute ma force pour qu'il ne -m'atteigne pas de son malheur, en l'horrible contagion de la -fatalité, c'est moi. - -Je ne me rappelle plus. - -Je ne me rappelle plus avoir aimé, avoir été aimé, je ne connais -plus cette chambre où je souffre, où il fait froid, où il ne fait -pas assez froid. - -J'ai mal. - -Il n'est pas tard. - -Le soleil et le jour ne s'en vont pas encore. - -Le soleil! le jour! Claire--ce nom me brûle les lèvres à ne pas le -prononcer, ce mot crie comme un cauchemar, s'ouvre comme un Å“il -hagard et crépite comme une flamme méchante--Claire n'aimait pas -les jours qui grandissent. - -Notre amour aura été un amour de jours courts, un amour de soirs -précoces, un amour de crépuscule et un amour d'hiver. Nous nous -serons aimés pendant les heures honteuses que la nuit vole au jour -et ce sont des heures que nous avons volées, nous aussi, que nous -avons volées à la vie. - -Et tout a pour moi un goût de mort, un goût de néant. - -J'ai voulu voir l'heure, en ce jour qui s'obstine: ma montre -s'était arrêtée et, malgré mes efforts et mes sollicitations, n'a -pas continué sa course. Les amours qui y pleurent, le tombeau -d'argent qui y chancelle s'y figeront, s'y affirmeront davantage, -après plus d'un siècle. - - * * * * * - -Je ne sais plus: il me semble qu'Elle n'a jamais été à moi, jamais. - -Et il n'y a entre ses lèvres et mes lèvres, entre mes lèvres et -ses seins que l'épaisseur de quelques heures! - - * * * * * - -Et il y a, il y a qu'elle est enceinte. - - * * * * * - -C'est impossible! - -Son ventre n'aurait pas crié pour moi! son ventre ne l'aurait -pas prise à la gorge! son ventre n'aurait pas violemment étreint -son cÅ“ur! oh! quelles images incohérentes et comme elles -m'apparaissent éloquentes et vivantes! - -Elle a écrit. - -Elle m'a repris son enfant, d'avance. - -Elle me l'a tué, d'avance. - -Elle m'a chassé de mon enfant. - -Mon enfant! Mon enfant! - -J'ai la lèvre pleine et meurtrie encore des baisers de ma -maîtresse, j'ai les mains fiévreuses de caresses anciennes, de -caresses proches et des caresses aussi qu'elle me vole en ce -moment, j'ai le corps las du poids du corps ami, j'ai cette -femme dans les yeux, dans les lèvres, dans les mains, dans le -cÅ“ur, dans le sang, puisqu'il faut, en amour, parler comme les -charretiers, et, de ma douleur énorme, de ma douleur massive, de -ma douleur brutale et bestiale, s'élève une douleur plus haute, -une douleur plus pure, une douleur pure et si âpre, si profonde! -la quintessence de ma douleur, et elle va à toi, petit enfant, -comme un long et frêle baiser tout au bord de la mort. - -Console-moi. - -Agite devant moi un hochet comme j'en agiterai un autour de toi, -si jamais, si jamais je te vois. - -Tu vois que je pleure, petit enfant, tu vois que je pleure, car je -pense que jamais je ne te verrai, que jamais je ne reverrai celle -que je ne puis appeler ta mère, celle qui reste pour moi, dans le -vide, ma fiancée, mon corps, ma jouissance et ma vie. - -Un hochet, petit enfant! - -Berce-moi, du fond de l'Inconnu, du fond du chaos. Agite devant -moi les promesses de la vie, les honneurs, l'ambition, la fortune. - -Tire des désirs par les pieds et barbouille-m'en pour que je ne me -souvienne pas. - -Et souris-moi, comme on sourit avant de sourire et de vivre. - -N'est-ce pas, petit enfant, elle n'a pas écrit cette lettre? - -C'est un faux. - -Je l'ai reçue cependant et elle est bien d'elle, car je l'ai -brûlée et il a fallu que je la brûle. On l'a forcée. - -Contrainte et forcée. - -Contrainte et forcée... - -Ça chante pour moi comme un refrain... Contrainte et forcée. - -Ah! ils triomphent, nos ennemis! Tristan, Yseult, vous pouvez -promener par le monde l'orgueil vierge d'avoir fait du mal. Vous -pouvez, du sang de nos deux cÅ“urs et du deuil de nos deux cÅ“urs -vous faire un manteau rouge et un manteau noir et vous pouvez -même, en nos larmes, vous laver du mal que vous nous avez fait. -Il ne vous en restera plus, la honte et la gêne perdues, que la -gloire et la volupté. - -Et je ne veux pas songer à vous, je n'ai pas la force de -m'indigner, je n'ai pas la force de vous juger, et je ne veux pas -mêler le mal à ma douleur. - -Il me semble que je me lamente en dehors de moi, que je pleure -pour les autres, que je pleure pour toute la terre. Le pâle soleil -est baigné et luisant de larmes, il sourit comme on sourit à une -veuve et toute la journée est molle comme la mélancolie. - -Les désespérances ne sont pas roides: l'affaissement, la misère -les courbent, ne les brisent pas, les plient un peu; ma tristesse -s'abandonne et s'abandonne trop ici. - -Et je ne trouve plus rien. - -M'en aller, marcher, marteler ma douleur, devenir néant. - - * * * * * - -Voici que je rencontre mon ami Cahier, celui qui servit de décor -à mon trouble d'amour. Je me précipite vers lui, je précipite -vers lui l'aveu de ma souffrance... Il ne me connaît plus, ne se -retourne pas, presse le pas. - -Ah çà ! il est donc marié, lui aussi! Et la trame des lettres -anonymes s'est épaissie, élargie et rétrécie! C'est le vide autour -de moi. Et ce pauvre Cahier, de fantaisie et toute fantaisie, -l'Anthelme Cahier du _Phantasme quotidien_ a cru, a douté. - -Il est marié! Je revois sa pauvre femme blonde comme je l'ai -vue, en passant, si frêle, si souriante, exquise de la gentille -indifférence empressée qu'elle témoignait aux gens, honnête en -souriant comme elle souriait en offrant une tasse de thé. J'ai eu -avec elle des causeries fraternelles et des demi-confidences--et -me voici criminel de désirs et de tentatives! - -Ah! Yseult, ah! Tristan, je dois encore vous admirer. Vous avez -été, hautains esthètes, les plus habiles vaudevillistes, vous -m'avez déguisé en Don Juan de boulevard et de ruelles, et je -suis vulgaire de par vous comme, de par vous, je suis beau, -gratuitement. - -Vous auriez dû avoir pitié et avoir honte; ç'a été une conquête -d'âme, ç'a été mystérieux, ç'a été une conquête et une étreinte -d'outre-terre où il y avait tout, sauf de la vulgarité. Vous y -avez mis de la vulgarité et du mensonge, en vous y mettant. - -Et, maintenant, ce n'est plus rien qu'une pénible impossibilité -pour moi de penser, de pleurer, de me souvenir, que des rues sans -amour à traverser, à retraverser--et qu'un vide immense, qui se -renouvellera, éternel. - -Et je ne puis plus trouver pour t'aimer, chérie, pour t'aimer -malgré toi et malgré moi, que de petits cris, de petits cris de -hyène, de petits cris de petit enfant. J'ai désappris l'humanité, -j'ai désappris l'amour, j'ai désappris les larmes: je ne me -souviens plus; tu ne m'es plus même une image, une image aux -sourcils froncés et qui étouffe la mémoire en sa colère, tu ne -m'es plus que de petits cris, de petits cris qui soulagent un -instant et qui éloignent. - -Car je n'ai pas la force de te repêcher en mon océan d'horreur, de -te débarrasser de ton voile de méchanceté, de la cruauté de tes -mots. Je suis seul, hideusement. - -Le jour baisse dans le boyau des petites rues où je me suis enfui, -où je me cache, où je cherche un néant plus absolu, un étau de -néant qui abolisse même l'envie de crier. Le soir est tombé comme -un linceul noir et je ne puis m'arrêter dans mon désir de lasser -mon désespoir, de lasser mon deuil, de le fatiguer sous moi, de -le tuer sous moi, et, en mon ivresse de douleur, en mon ivresse -de fatigue, sous la nuit éparse qui se dégonfle et qui emplit -les rues, je me crois en une enfilade de couloirs obscurs, en un -souterrain infini, en un enfer où il n'y a pas même la lueur des -flammes, la distraction des démons et des tortures, en une cave -étroite où ne filtre qu'un rais de lumière--et ce sont tes yeux -lointains, et c'est ta voix lointaine, petit enfant qui es sorti -des temps et des temps tellement avant terme pour me consoler de -tout, et même de t'avoir fait! - - - - -II - -«UN BOUFFON MANQUAIT A CETTE FÊTE!...» - - -Voici comment ça s'est passé. - -M. Godefroy Tortoze était à Vichy. - -C'était la plus délicieuse époque de cette ville délicieuse. -Personne nulle part. La paix altière des montagnes, la fraîcheur -tempérée de l'hiver, la poésie des cimes, de l'intimité et, ne -l'oublions pas, la poésie thermale, tout était pour éjouir et pour -ennoblir l'âme diplômée et brevetée de M. Godefroy Tortoze. - -Les expériences de la veille avaient définitivement imposé à -la direction du casino ses dernières inventions: tables-feu -d'artifice et surtouts-accumulateurs: la direction du casino avait -même échafaudé sur cette science féconde et gracieuse des rêves -dorés, une multiplication électrique, elle aussi, de sa clientèle -toussotante, un rajeunissement du cadre de ses valétudinaires -et--voilà bien le rêve--un nouveau mode de réclame et de -publicité. - -La conscience forte, l'esprit libre, s'accordant trois jours -de repos après tant de mois de création, d'efforts géniaux -et d'efforts commerciaux, de démiurgie, de métallurgie, -d'électricité, de puffisme et de diplomatie, M. Tortoze prenait un -solide apéritif, pour se mettre en harmonie avec un dîner solide -lorsqu'on lui apporta--respectueusement--son courrier du soir. - -Il le dépouilla nonchalamment, et, à une lettre, fronça les -sourcils, sans exagération, murmura «Encore!», hésita un instant -et la passa à son inévitable compagnon Marbon en lui disant: «Et -toi, qu'en penses-tu?» - -M. Marbon a pour habitude de déclarer qu'il est l'homme d'affaires -de Tortoze. «Il trouve pour moi, explique-t-il, je compte pour -lui.» - -Mais il a de l'imagination lui-même. - -Sa manière de compter, c'est de conter, d'embrouiller des chiffres -en des histoires, en des anecdotes, en des plaisanteries, de -faire danser en une sarabande d'énormités, les chiffres avec -les calembours, les affaires avec des gravelures et de mêler -tout, en l'immense cocktail de la vie, pour en faire une boisson -amère--mais, qu'on boit comme, jadis, le vin tiré. - -Il est connu, presque recherché, comme plaisantin. On ne le subit -pas, on l'aime. Et, parce qu'il a du bagout, parce qu'il diffame, -on le proclame «bon garçon». - -Et c'est aussi parce qu'on n'ose pas lui reconnaître du génie. - -Il est vrai que ses farces sont sans importance et sans -conséquences. - -On se relève parfaitement d'un de ses mots car ce sont des -mots pour hommes ivres-morts et tombés sous la table, des mots -pour après boire, dont certains sont tirés de recueil d'anas -et qui unissent en leur chaîne incohérente, l'impersonnalité à -l'à -peu-près: Marbon ne vise pas d'ailleurs à l'Académie. - -Il n'est pas considéré comme courtier, n'est pas considéré comme -littérateur: il vit en marge,--et il en vit. - -C'est l'amateur qui tire de son amateurisme des profits uniques, -qui n'est en concurrence avec aucun des professionnels parce qu'il -est en concurrence avec tous et qui mange, qui capitalise comme il -trompe, comme il vole, comme il blesse, comme il tue--sans faire -semblant. - -Il s'abrite derrière sa bouffonnerie pour les affaires d'honneur -que lui proposent ceux qui ne sont pas au courant, et, pour ceux -qui sont au courant, il abrite sa bouffonnerie derrière sa -lâcheté étalée, en relief, obscène d'ostentation et patentée. Il -est entendu qu'on n'y touche pas, qu'il est sacré et qu'il faut -rire. - -C'est le fol de la démocratie, de la démocratie dorée--au -mercure--des restaurants de nuit. Il faut sourire par snobisme et -on ne pardonnerait pas à celui qui ne pardonnerait point. - -Si donc M. Tortoze lui avait passé la fâcheuse lettre, c'est qu'il -voulait en être plus vite délivré et en rire plus tôt, que Marbon -savait mieux dire que lui: «Ça n'a pas d'importance» ou «Elle est -bien bonne» et proférer ces «Pftt!» définitifs qui écartent les -ennuis et changent les soucis en ferments de gaîté. - -Il attendait un éclat de rire immédiat et sagement contagieux, -il s'offrait goulûment aux tapes sur l'épaule, aux tapes sur le -ventre qui, non sans vigueur, remettent sur la grande route de la -sérénité. - -Il attendit en vain. - -Marbon devint grave, par extraordinaire et se tut--car il faut un -commencement à tout. - -M. Tortoze entendit--il n'avait lu la lettre qu'une fois--et -scanda en ce silence lourd les termes exacts de la dénonciation: - -«Ça continue. Puisque ça vous amuse, conseillez donc à Maheustre -et à votre Claire (j'écris: votre, je ne sais pourquoi car, -c'est sa Claire, à titre exclusif) de s'afficher un peu moins et -de s'aimer un peu plus pour eux et un peu moins pour le public -des premières--et des centièmes--de Paris, des environs et du -quartier...» - -Il ne voulait pas se rappeler la précision du quartier. - -Et il étirait les minutes en attendant l'éclat de rire libérateur. - -Sa pensée va à sa femme, à son existence auprès de lui, sans -reproche, sans arrière-goût, à la grâce et à la bonne grâce -qu'elle a modelée, éployée en recevant des amis, des passants et -des ennemis, et à des soirs qu'elle variait, qu'elle enchantait de -sa douceur, de son abandon, de l'harmonie de son être, de son âme -souple et haute, de son encouragement tacite, de sa confiance et -de son affection. - -Et sa pensée va aussi à ce ventre tout neuf, qui perce son horizon -comme un boulevard neuf, qui lui ouvre, en son essor d'inventeur, -mille idées troubles encore, qui ajoute à sa vie de l'infini comme -une voiturette électrique. - -Sa pensée va aux jeunes espoirs qui se sont levés autour de lui -depuis quelques jours et qui lui semblent reculés, encastrés dans -le passé, aussi vieux que lui, qui lui paraissent nécessaires, -inséparables de soi comme les compagnons d'enfance qu'on n'a -jamais la chance de rencontrer, les jeunes espoirs se dessinant en -des lettres chuchotées de Claire, où les mots apâlis chantaient -dans l'oreille et ne s'achevaient pas, où les chères confidences -s'arrêtaient et mouraient pour renaître... - -Il compare--et il tremble comme en un sacrilège--ces lettres -chuchotées à cette lettre qui insinue et qui confirme, qui, -creusant une blessure, a l'apparence d'aviver une blessure -ancienne et douloureuse. - -Il ne se rappelle plus s'il a reçu d'autres lettres, avant: ce -sont comme des hoquets troubles sur quoi se vautre le nonchalant -mépris, et, plus anxieusement, il attend l'éclat de rire. - -Marbon se décide: il édite un mot canaille, il se retranche -maintenant derrière le rempart de la banalité, derrière les -bastions des boulevards extérieurs: «Evidemment, articule-t-il, ça -n'est ni poli ni flatteur». - -Que risque-t-il? Je ne suis pas de ses amis. Je ne souris pas -assez à ses mots. Je ne me pâme pas et je ne suis jamais assez -saoûl pour lui. - -Il me tient pour un étranger: je parle une autre langue et je suis -distant de lui de toute la portée de son esprit, de la mise bout à -bout des éclats de rire qu'il arrache. - -Et il n'a trouvé à mon propos, sur moi, rien de ce qui frappe, de -ce qui assure la gloire d'un soir. Je lui échappe, n'étant pas -assez mondain, n'étant pas assez nettement grotesque: il ne me -rate donc pas. - -La figure de Tortoze s'est lâchée: la flamme de ses yeux a -été bue par une stupeur, sa lèvre tremble sous sa moustache -recroquevillée: le ventre neuf, les soirs tendres, les baisers, -tout se retire et les jeunes espoirs, les idées d'hier, les -esquisses, les épures, les projets, tout éclate comme une pauvre -fusée ancien modèle. - -Marbon jette un regard qui s'obstine à plaisir et parce qu'il -est convenable, sur ce désastre noir, pèse le vide affreux et -soudain de cette âme, de ce corps brûlé des caresses de naguère, -des caresses de cinq ans et dépouillé de ces caresses, la chair -déchirée avec, plonge comme un couteau en ce cÅ“ur énervé qui -ne saigne déjà plus et qui s'effiloque, galope devant ces yeux -liquides, devant cette bouche d'où les baisers ont fui, en -laissant des creux, abaisse ses paupières jusqu'aux mains qui -frémissent dans le désert des étreintes abolies, et, de sa -voix classique de bon garçon, se lançant en un étonnement qui -s'échevèle et qui, pourtant, «la trouve bien bonne», à cause de sa -réputation, il interroge le douloureux fantôme, le pèlerin de sa -honte et de son honneur: «Comment! tu ne savais pas?» - -M. Tortoze sait maintenant; M. Tortoze sait tout, M. Tortoze -sait plus: c'est par bienveillance, bienveillance d'ingénieur -qui écoute un sous-agent, qu'il écoute Marbon dévider l'écheveau -brouillé savamment de ses défiances et de ses réticences, de ses -suppositions, des preuves, des témoins: M. Tortoze n'entend pas, -M. Tortoze n'entend pas les «Tu sais... moi, ça ne m'intéressait -que pour toi... moi, c'est les choses rigolo...», M. Tortoze ne -voit pas ce petit homme replet à souhait, si heureusement chauve, -qui caresse sa barbe blonde joviale et touffue, M. Tortoze s'évade -de ce tiède hiver, de ce paysage d'eau bienfaisante et de grilles, -M. Tortoze saute par-dessus les montagnes, les puys et les pics -jusqu'à ce ventre de tromperie et de vol et jusqu'aux journées de -volupté qu'on lui a dérobées. Il sautera à pieds joints dans ce -bonheur illicite, dans ce passé d'hier, d'étreintes et d'extases. - -Des soupçons anciens ourlés, gangrenés d'indices, grossis comme -des sources promues torrents, sources perdues sous des rochers -et de la terre, puis jaillissantes, énormes, dévastatrices, des -allusions qui se gravent dans l'air et dans le ciel, immenses, -des ricanements qu'il retrouve comme des pistolets chargés qui -se déchargent, tout n'est plus, il n'est plus, lui-même, qu'une -preuve. - -Pas de discours: - -«Viens,» dit-il à Marbon, car il ne veut pas le perdre en route, -bagage d'ignominie, honte de rechange. - -Pauvres affaires et vous, inventions, M. Marbon et M. Tortoze vous -délaissent pour de la souffrance, pour de la cruauté, pour de la -littérature. - -Ils voyagent sans un mot, cependant que Marbon se perd en des -imaginations de drames et que Tortoze s'affole, s'affaisse, se -perd en ses malheurs, en ses stupeurs, en sa colère nerveuse et -s'impatiente, en sa hâte d'être malheureux à deux; M. Marbon -l'accompagne jusqu'à sa porte et lui serre la main, d'une manière -inspiratrice: «Tu n'as plus besoin de moi? Au revoir, vieux.» - -... Tu n'as plus besoin de moi! c'est vraiment un mot, un mot de -vaudeville où il y a tout, Iago, et la Mouche du Coche, la mouche -vénéneuse,--et où il y a Satan, sans plus. - -Et «Au revoir» ça signifie: «Ce n'est pas toi que tu dois tuer.» - -M. Tortoze n'a pas répondu: il s'est rué dans l'ascenseur, il a -lancé l'ascenseur comme un boulet et il a buté contre sa femme qui -sortait: «Ah! misérable! tu vas chez lui et...» - - * * * * * - -... Non, je ne puis plus évoquer, je ne puis plus lire dans -hier! Claire! Claire! il n'y a plus que toi sur ce palier où tu -rencontres ton mari: il s'abîme dans l'ascenseur, dans le train, -dans Vichy et tu m'apparais seule, échouée, sanglotante, couchée, -le ventre en travers, pleurant, te secouant, mourante... - -Et je ne sais plus si Tortoze a voulu te faire vomir mon amour et -mon être, te faire cracher les jours de délice, s'il t'a imposé, -dicté la lettre que j'ai reçue et je ne veux pas savoir s'il t'a -injuriée, s'il t'a battue, même, s'il a été malheureux, lui aussi: -il n'y a que ton malheur: il emplit le monde, il n'y a que ta -douleur et je n'en ai que le reflet--et il suffit à me tuer. - -Et le monde qui s'agite en toi, et l'enfant qui commence à hésiter -en toi, le moindre geste, le moindre mot, la moindre honte en -cet ouragan de hontes et de mots, un rien peut, a pu le briser, -l'émietter, comme une miette qu'il est: la mort partout! Ah! quel -cauchemar! - - * * * * * - -Et pour chasser ce cauchemar, ces cauchemars, j'ai tapé sur -l'épaule de M. Marbon. - -Car c'est de l'avoir vu venir à moi, tout à l'heure, si amical, -que j'ai tout deviné, que j'ai dénoué l'énigme de mes peines, -que je me suis retrouvé en mes peines, que j'ai bâti l'invisible -échafaudage de mes peines et l'ossature de ces catastrophes. - -Il était tapi, à m'attendre, à me guetter: avant de s'enivrer de -vin et d'alcool, pour les autres et de les amuser, il voulait -son ivresse à soi, une ivresse personnelle, neuve: il est venu -s'enivrer de moi et de ma souffrance, il est venu s'admirer en mon -accablement, en mes ruines. - -Et à mesure que ma conviction, en saignant, en ricanant d'un -ricanement d'agonie, grandissait, je me faisais plus amical, moi -aussi, par un stoïcisme contraint. - -Mais je ne puis plus. «Allons boire, mon vieux Marbon.» - -Je lui ai un peu froissé l'épaule: il en est fier: ça lui prouve -que j'ai mal. - ---Oui, dit-il, allons chez Durand: nous y pigerons ce cocu de -Bastil. - -C'est une attaque directe, c'est une flèche en ma blessure. - -Continue. - -Ça saigne mais ça saigne en dedans. - -Il insiste: «Les cocus me font toujours rire.» - ---Vous le leur rendez. - -(Une politesse en vaut une autre.) - -Mais pour Dieu! qu'il ne me parle pas de Tortoze! Il n'a garde: -c'est son ami. - -Mais Bastil lui reste. L'aventure est connue d'ailleurs--et c'est -une affaire arrangée: tout le monde est au courant. - -«... Il a été épatant. Il a pris sa femme par les cheveux, l'a -traînée à son père en la tenant d'une main pendant que, _de -l'autre_, il lisait une lettre...» - -L'épithète m'a échappé, la plaisanterie et l'esprit. - -Est-ce une façon de me renseigner? Est-ce ainsi que Tortoze?... -Claire n'a ni père, ni mère: elle est aussi orpheline, aussi fille -unique que possible. C'est une anecdote, sans plus, un à -propos. - - * * * * * - -Mais voici le café Durand et voici Bastil, tout en effort pour -avoir l'air insoucieux, Parisien, sans grotesque. - -Et je me le paie--amèrement,--ne pouvant me payer Tortoze. - -Je tâche à lire sur lui les tourments, les pensées de Tortoze, ses -mauvais desseins et son horreur. Il y a des gens qui entoureront, -qui entourent en un autre café Tortoze comme nous entourons -Bastil, qui l'écouteront ne pas parler de moi comme nous écoutons -Bastil ne pas parler de son ami de l'autre semaine, le peintre -Aupayr--et Aupayr ira s'asseoir à la table de Tortoze. - -Je me sens une sympathie glougloutante et gloussante pour Bastil, -et Bastil est plein de sympathie pour moi: il me choisit parmi ses -disciples frais et me parle, me parle. - -Causerie qui embrasse la terre--puisqu'il n'embrasse plus -sa femme,--qui étreint les peuples, les rêves, la science, -qui empoigne à bras-le-corps la société, les tyrans, les -lois,--puisqu'il ne s'est pas battu avec Aupayr. - -Et, de toute la fureur qu'il n'a pas mise en son infortune, de -la fureur avec laquelle il fuit son infortune, il se précipite -dans des paradoxes, dans de l'éloquence et m'entraîne à sa suite: -hélas! il ne m'entraîne pas: je reste, moi, au bord de mon -malheur, et ce n'est pas ma faute si je n'y rentre pas--jusqu'au -cÅ“ur, jusqu'aux lèvres, jusqu'aux yeux. - -Ma fièvre n'a rien de général et si je pleure toute la souffrance -humaine, c'est que je l'ai posée, toute, en ma souffrance--dans un -coin. - -Et Bastil est trop vertigineux pour moi: je m'en dépêtre, malgré -ses invitations, malgré sa sympathie qu'il enroule autour moi, en -phrases éperdues. - -Quelqu'un s'en va, me suit: c'est ce bon Marbon. «Rigolo, hein? -exulte-t-il. Ça ne l'a pas vieilli. Ça lui réussit...» - - * * * * * - -Mais il s'arrête en son discours: il vient d'apercevoir Tortoze -qui approche. - -Marbon se fige de joie, d'anxiété voluptueuse: que va-t-il se -passer? - -Tortoze ne se l'est même pas demandé: il n'a pas vieilli, lui non -plus: il est comme pétrifié, cuit en dedans, tout en un effort -pour n'avoir pas l'air, comme Bastil. - -Il a dû, avant de sortir, laisser à Claire assez d'outrages, de -haine, de menaces, de reproches et--ce qui est pire--de plaintes -et de larmes pour qu'elle puisse attendre son retour sur une -réserve effroyable de remords, de plaintes, de honte et de larmes, -pour qu'elle puisse se crier à soi-même après le lui avoir crié à -lui qu'elle l'aime encore, qu'elle n'aime que lui, qu'elle veut -son pardon, qu'elle veut son amour; elle lui a tendu ses lèvres, -son ventre fragile, ses bras, ses cheveux, elle a tordu autour de -lui comme des chaînes qui glissent sur la peau, ses protestations, -ses gémissements, ses hurlements d'innocence et elle proteste pour -soi, elle hurle pour soi, elle est innocente, de son amnésie, de -sa volonté, de son manque de volonté, de son néant dolent et de -son humilité. - -Et M. Tortoze va son chemin, son chemin de tous les jours, calme -de la folie qu'il a dépensée chez lui, qu'il a placée à gros -intérêts, la moustache noire renflée, bien pris en sa petite -taille, aussi mince, pas plus maigre qu'auparavant, coiffé de -son éternel tout petit chapeau mou de voyage, de descente dans -les mines et d'ascensions aérostatiques et il ne soulève pas un -chapeau devant nous: il passe, sans affectation, il passe comme il -passerait devant des inconnus. - -Marbon reste stupide, se demande une minute lequel il va choisir -des deux misérables que nous sommes, Tortoze et moi et il se -décide pour moi, parce que, évidemment, je souffre plus. - -Il opte pour la pire jouissance. - -Et il s'étonne: - ---Vous avez vu Tortoze? - ---Oui. - ---Il ne vous a pas vu? - ---Je ne sais pas. - ---Vous n'êtes donc plus bien avec lui? - ---Et vous, vous n'êtes pas fâché? - -Marbon s'indigne: il y a trois jours, ils étaient ensemble à -Vichy, il l'a ramené lui-même et l'a laissé à sa porte! - ---Alors c'est moi, accepté-je négligemment. Ça m'ennuie parce que -j'aime beaucoup Tortoze. Mais il est si capricieux! - -Marbon s'indigne encore, il n'est personne d'aussi peu capricieux, -d'aussi sûr dans ses amitiés que Tortoze. Il se fâche rarement. Il -faut qu'il y ait quelque chose. - ---C'est qu'il y a quelque chose. - -Marbon est un homme du monde: il n'insiste pas: il a assez remué -le poignard dans la plaie. Il s'achemine vers les sujets classés -de conversation et me déplie, comme des cinématographes successifs -et troubles, les potins d'ici, de là , qu'il contera ce soir à -toute personne, en y ajoutant, comme une couronne fermée, mon -scandale à moi et des détails de bon goût. - -Puis, sournoisement, il me décoche un mot, un mot que Claire a -«fait» il y a dix-huit jours, qui a couru tout Paris depuis, que -j'ai retrouvé quand je ne la trouvais pas, qui m'a déplu parce que -c'était un _mot_, un mot d'homme d'esprit professionnel, un mot -de philosophe et presque un mot de fille--et un mot qui, à cette -heure de douleur, me soufflette de sa joie, survit à la liberté -d'esprit, à l'esprit de Claire et nous survit. - -Cette fois Marbon a visé juste. - -D'une voix brève et saccadée, d'une voix de juge, je lui ai -demandé: «Vous savez de qui est ce mot?» - -Il ne s'agit plus de faire le malin. Marbon a brisé ma vie, en -collaboration, a donné le coup de pied de l'âne, le coup de -revolver qui achève le condamné et j'ai tout subi et je l'ai subi, -il m'a parlé de Tortoze et j'ai subi cela! Mais que sa bouche -épaisse s'entr'ouvre pour proférer le nom de Claire--et je le tue -comme un chien. - -J'aurai tort parce qu'il est sacré, que je ne pourrai jamais -prouver sa méchanceté et qu'on le respecte parce qu'il n'a jamais -rien respecté. - -Je le tuerai... mais je ne le tuerai point car Marbon m'a regardé -et a compris. - -Alors, en une idée de génie, il me brave du regard et brave le -ciel: «Si je le sais, articule-t-il, bien sûr que je le sais: -c'est...» - -Il écoute un instant ma douleur, ma fureur, mon regret qui -s'entrechoquent, la folie qui me prend, il écoute même la mort -qu'il sent à côté de soi, sur soi, et, paisible, lâchant le ciel, -baissant les yeux en une modestie arquée vers ses pieds d'enfant, -il achève sa phrase: - -«... c'est de moi». - - - - -III - -LE TROU AUX LETTRES - - ---_Mon cher amour (c'est pour me faire plaisir à moi, c'est pour -moi que j'écris: mon cher amour et je ne sais si vous me le -permettez et je ne sais si vous êtes digne encore de ce nom et je -ne sais si vous lirez ma lettre) mon cher amour, je t'écris pour -ne pas crier, pour ne pas crier ma tristesse et mon horreur à tout -le monde, comme, tout de suite, je viens de pleurer devant tout -le monde. Ç'a duré une heure, je crois: des gens se relayaient -autour de moi qui tâchaient à me consoler et ça me faisait pleurer -plus fort. Il y en avait qui t'avaient vue et c'était un engrais -à ma tristesse et il y en avait qui ne t'avaient jamais vue et -je me lamentais à la pensée que jamais ils ne comprendraient -pourquoi je pleurais. Si je me suis arrêté, c'est que je n'avais -plus de larmes et voici que je gratte le papier comme on gratte -la terre en une attaque d'épilepsie, voici que je me lâche et que -des ongles de mon cÅ“ur, de mon cÅ“ur en lambeaux, de mon veuvage -irrité, de ma crainte pour toi, de ma crainte pour ce que tu -portes en toi, de mon impuissance et de ma colère, de ma faiblesse -et de mon désert, je déchire ce papier, voici que ma main, la main -qui tient cette plume s'irrite, se cabre, se déchaîne de tout cela -et voici que je t'appelle dans de l'encre, ainsi qu'en un cachot, -sachant que tu n'entendras pas, que ton cÅ“ur seul entendra, s'il -veut, et que je ne puis te parler que de mon cÅ“ur à ton cÅ“ur parmi -tant de dangers, tant de mauvaises volontés--et la tienne. Mais -je t'aime. Il fut un temps où le bonheur m'emplissait tant, me -murait si étroitement que je ne trouvais que ces trois mots, que -ces trois mots seuls échappaient à la molle et muette apothéose -de mon être. Et ces trois mots, de leur boucle d'infini, me sont -aujourd'hui la bouée de sauvetage où je tâche à m'accrocher en -l'effroyable naufrage de ma connaissance et de mon être, où je -me hisse pour échapper aux profondeurs glauques et électriques -d'une mer méchante et c'est le talisman, le talisman veuf qui me -reste après la ruine, en une agonie. Ce sont les paroles magiques -que j'écoute, les mauvaises paroles, les paroles dont j'écoute -la folie, les paroles de belle et pure folie dont je chasse les -folies horribles et lourdes. Et c'est le refrain dont je berce -mon enfance soudaine, épuisée, cahotante, et c'est aussi une -image dont je veux voiler la vie. Une image! toi! te revoir! ah! -je n'ose pas y penser et je saigne de penser à toi. Tu n'es pas -celle que j'ai connue, tu es de la douleur et du remords. N'aie -pas de remords, je te le défends. Si mes baisers et ma tendresse, -si l'intensité et la qualité de mon amour, si mon effort vers -l'éternité de mon amour, si mes larmes, si la fatalité que Dieu -a voulu mettre dans les heures brèves de nos étreintes, m'ont -donné--et ils m'ont donné--des droits sur toi, je te défends -d'avoir des remords. Nous nous sommes aimés, nous devions nous -aimer. Nous n'avons mis que de la beauté et de la douceur en notre -amour, nous nous sommes aimés sans bassesse, sans chercher les -gros plaisirs et les grosses subtilités, les futilités gloussantes -et les farces de chatouille dont on souille, dans l'adultère -professionnel, la volupté. Tu es ma femme, devant Dieu et devant -la mer. Tu es en exil, en ce moment, et en servitude chez cet -étranger, chez ce maître de hasard, chez cet homme qui te captura -sur l'océan d'ignorance et de simplicité, sur l'océan de jeunesse -et de bonne foi, ton mari. Souffre mais ne souffre que jusqu'à -l'âme, jusqu'au cÅ“ur--exclusivement. Ton âme, ton cÅ“ur, c'est à -moi, c'est le sanctuaire que tu dois préserver dans les pires -tourments, dans les pires abandons; c'est un dépôt sacré, ce n'est -plus à toi, ça doit te survivre, pour moi. Et, douloureusement, -sois fière comme toujours tu as été fière. Par-dessus tout Paris -qui nous sépare, par-dessus les lois humaines et l'hypocrisie -humaine qui nous séparent, élevons notre amour, jetons-le de l'un -à l'autre et éployons-le comme un dais merveilleux et divin. Il -couvrira même les pauvres gens qui vont obscurément par la ville -et ce leur sera un peu de révélation, un peu de douceur, un peu -de splendeur et un peu de ciel. Attendons les jours proches où -nous nous retrouverons pour toujours. Et soyons tout espoir et -tout courage. Mais non! tu pleures! Pourquoi? Tu ne sais pas: tu -pleures. Et je pleure, je me remets à pleurer. Je ferme cette -lettre sur une larme, larme tombée à une place où j'avais posé mes -lèvres fanées, mes lèvres en jachère, lèvres stériles. Et je n'ai -pas eu de mal d'ailleurs: j'avais posé mes lèvres partout, sur -tout ce papier, pour le préparer, pour en faire notre invention, -notre propriété, notre chose, la chose de notre deuil et de notre -douleur. Je me décide à clore cette lettre: je pleure tout autour. -Et je veux qu'elle ne t'apporte qu'une larme: une seule larme, ce -n'est pas triste. Retrouve mes baisers sous les mots, au cÅ“ur des -mots, les trouant, les bossuant de leur fièvre. Et aime-moi. Aie -confiance. A bientôt. Je t'aime, je t'aime._» - -... «_En jetant à la poste cette lettre, en te l'envoyant très -vite comme si tu l'attendais au bureau de poste, en te la jetant -frénétiquement comme on se tue, je me suis crevé le cÅ“ur. Il ne -m'est plus rien resté de toi, après, car cette lettre, ce m'était -devenu quelque chose de toi. Je m'étais imaginé ton émotion en la -recevant, ta quête des baisers sur le papier et ton effort vers ma -larme. Et les baisers donnés, je les croyais reçus. J'ai été plus -pauvre tout de suite après, tout pauvre et voici que, péniblement, -en bégayant, en voulant retrouver des mots, des baisers et des -secrets perdus, je t'écris une lettre nouvelle, pour ne rien -dire, pour moi, en transfigurant cette lettre, en en faisant une -conversation avec toi où tu me dis de si belles choses! Je n'ai -qu'un mot à la bouche et au cÅ“ur: «Viens!» Ne t'en irrite pas; ne -t'en attriste pas, ne crie pas que c'est impossible. Tu songes à -venir et tu n'oses pas, tu le chasses, ce mot, et tu envisages des -avenirs, des avenirs cul-de-sac, sans issue. Nous percerons des -horizons, nous trouerons ces avenirs de notre infini, et, de cet -infini, du reflet de cet infini, sans y toucher, des boulevards -s'étendront rapides, des boulevards de triomphe et de facilité. Et -je n'ai pas le cÅ“ur à faire des phrases, j'ai le cÅ“ur à toi, âcre, -jaillissant, se perdant en sauts de grenouille et de grenouille -douloureuse et j'ai ce mot qui ne rime à rien: «Viens! Viens!» Et -je t'attends..._» - -... «_C'est Trouville, se levant lentement de la mer et c'est un -bar où nous sommes quatre et où nous mangeons, Anthelme Cahier... -ah! tu ne sais pas, chérie et voici une parenthèse: mon Anthelme -Cahier, celui que j'avais élu entre tous comme ami, qui m'offrait -l'envers de sa bouffonnerie, la gravité de sa fantaisie, la -profondeur de sa légèreté, la simplicité de ses phantasmes, -Anthelme Cahier à qui je dois les heures les plus fraternelles -et les plus émues de ma vie, Anthelme Cahier s'est détourné de -mon chemin et de moi, m'ignore et me méprise. Il paraît qu'il est -marié, lui aussi, et tous mes amis mariés ont reçu des lettres -anonymes--ou lui tout au moins. Anthelme Cahier donc nous conte -des choses et des choses diverses à Trouville quand, à une -table, partageant le repas du patron et des garçons, il aperçoit -un tout petit homme, cuit et ratatiné par la vie, d'un blond -vert-de-gris, les yeux vifs comme de minuscules souris vertes -cherchant un trou où fuir, qui l'observait depuis longtemps, -tâchant à se rajeunir pour que la reconnaissance fût plus facile. -Cahier le reconnut enfin et l'appela. Ce petit homme était tout -rêve et toute nostalgie. Armé d'une cithare aiguë et plaintive -comme Don Quichotte de son armet, il enfilait les rêves et les -lâchait pour les laisser retomber sur leurs ailes, il égrenait -des tristesses menues qui se faisaient tout intimes et qui se -faisaient tout immenses, personnelles et secrètes comme une -cicatrice et générales comme la mort. Rien n'est plus sensuel, -rien n'est plus sentimental: ça vous prend aux nerfs et ça vous -prend à l'âme et ça vous prend aussi aux cheveux qu'on n'a pas, -aux cheveux de son amie, qui grandissent, qui se tendent et qui se -détendent, qui deviennent les cordes de la cithare, et qui crient -vers vous et qui crient vers Dieu et vers tout. Et je n'écoutai -pas longtemps: je fondis en larmes. Cahier et les deux autres ne -se moquèrent pas: ils s'arrêtèrent au bord de mes larmes et me -laissèrent pleurer. Je t'imaginais en des matins d'Écosse et en -des mélancolies légères. Et je croyais que je m'attendrissais. Je -sais maintenant pourquoi je pleurais. Je sais les malheurs que -je sentais, je sais que mes larmes avaient une raison--et que -j'aurais dû pleurer plus fort--et je pleurai si fort! que j'aurais -dû pleurer plus longtemps. Et j'aurais dû mourir en ces larmes. -Aujourd'hui Cahier me hait, l'homme et la femme sont séparés, qui -déjeunaient avec nous et toi, toi, chérie... Ah! que j'ai mal -et que je regrette mes pleurs de Trouville: je ne t'avais pas -possédée encore, je n'avais que des désespoirs et pas de regrets -et je croyais que je pleurais pour rien, pour le plaisir! Et tu -étais si loin! Moins loin qu'en ce jour!..._» - -... «_Chérie, chérie, un mot, je t'en conjure. J'écris, je pleure, -je prie dans le désert. Un mot pour mes insomnies, un mot pour -mon incessante agonie et un mot pour moi aussi, pour moi que tu -connus et que tu aimas. M'as-tu oublié, m'as-tu renié? Tu n'en as -pas le droit. Mais je ne puis que te supplier. Les morts--je songe -beaucoup aux morts--et c'est de ma part, presque un égoïsme--les -morts se réveillent de temps en temps dans leur bière et ont -besoin d'un linceul frais: je te demande un linceul frais, le -linceul d'une phrase triste et douce. Et voici encore mes lèvres -vaines, qui t'embrassent à vide et voici un baiser captif, un -baiser plat, un baiser qui se plie, sans se briser et qui attend._» - -«... _De mon lit en hâte, un spasme vers toi, un spasme qui -déborde tous les spasmes et qui déborde la vie. Un appel, un appel -que j'étouffe, à cause des voisins: «Viens! Viens!» Je te veux -pour cette minute, pour la nuit et pour la vie et pour l'au-delà , -je te veux pour de la volupté, pour de l'extase et pour le tendre -compagnonnage de l'existence. Je ne sais comment exprimer ici -les soupirs, les râles, les cris inhumains, les gémissements -égratigneurs et égratignés qui me déchirent pour toi, la fureur -de femme qui me secoue et qui court autour de moi. La chandelle -basse qui jette sa flamme à droite et à gauche, qui danse devant -des livres et des hardes, le désordre d'une chambre de malade -solitaire, mes couvertures marouflées, mes draps raidis et -l'édredon crevé, tout est de la détresse, tout est de l'horreur. -Et c'est la vie que j'ai à vivre sans toi! Viens: nous serons -pauvres. Je connais la pauvreté: elle ne m'effraie pas. Tu ne la -connais pas: elle t'amusera. Et nous avons à nous aimer. Et c'est -notre but. Et c'est notre excuse. Ah! chérie, chérie, je ne sais -plus ton nom, je ne sais plus que ceci: je t'aime et tu n'es pas -à moi, je t'aime et je ne puis arracher de moi avec la peau, le -souvenir de tes baisers et de nos rencontres. Tu trouveras ici -des baisers sans les chercher, j'ai mordu le papier comme je te -mordrais si tu étais là comme je te mordrai quand... mais viens, -chérie, viens, viens..._» - - * * * * * - -«_... Ce petit bleu te parviendra taché de sang; ce n'est rien. -En entrant dans un bureau, pour t'écrire, je me suis coupé à un -carreau cassé de la porte; je ne sais si cela porte bonheur ou -malheur mais je suis heureux que tu aies un peu de mon sang. Et -tu l'auras, n'est-ce pas? et tu iras chercher cette lettre, et -les autres que je t'ai envoyées... C'est une semaine de désir, -de deuil, de craintes, car j'ai à souffrir pour toi et pour... -Ah! je n'ose même pas en parler, à toi. J'ai si peur et je suis -si seul, si impuissant, d'une faiblesse si accusée. J'ai mal au -cÅ“ur, à crever, et chaque matin je m'éveille plus tôt, les yeux -hagards, l'oreille tendue et j'attends une lettre, une lettre -qui ne vient pas. Ah! que tu es cruelle, chérie! Tu as peur, toi -aussi? mais ce n'est pas la même chose. Et tu sais que nous avons -toujours eu Dieu avec nous et que notre chance... Oui, tu souris -et d'un sourire de tombe: notre chance!... Notre pauvre chance... -Ne souris pas de notre chance: ce n'est pas fini et j'ai confiance -encore, parmi les gouttes de sang qui tombent sur ce papier. Aie -confiance aussi, crois à notre chance et aide-la. Et aime-moi. Je -suis devenu un pauvre homme. Et je n'ai plus de place. Un baiser, -chérie, brouillé de mon sang._» - -«... _Il fait froid, très froid. As-tu remarqué, chérie, que, -tant que nous avons été l'un à l'autre, il n'a jamais jamais fait -froid. C'était une tiédeur bizarre qui amollissait l'hiver et -c'était une coulée de chaleur dans de la brume et de la brume dans -du brouillard et je ne sais quel amical halo. Le temps n'est plus -retenu; il se lâche, il prend la terre, lourdement, méchamment. -Ah! reviens-moi pour qu'il ne fasse plus froid et aimons-nous dans -du soleil et dans de la joie. Je n'ai pas la moindre nouvelle: -j'ai rencontré ton Tortoze qui n'a pas même eu un frisson de -colère et j'ai imaginé votre triste ménage et j'ai eu envie de -tuer cet homme qui passait. Ç'eût été des larmes encore! Quel être -misérable je fais, n'est-ce pas? à pleurer, à pleurer sans cesse. -Pardonne-moi, plains-moi et essuie mes pleurs de loin._» - - * * * * * - -«... _Excusez-moi, madame, si ce papier est taché de poussière et -un peu froissé. Je vous écris d'une chambre dont vous avez franchi -la porte et où j'ai eu le plaisir de vous aborder quelquefois. -C'est une chambre qui n'a pas été «faite» depuis un certain jour -et qui n'a pas été ouverte depuis. Elle a toujours été pauvre en -papier à lettre, comme en tout; je n'avais pas l'habitude d'y -écrire, même des billets d'amour. J'y priais et j'y attendais, -j'y attends encore, et j'y pleure, chérie. Pardonne-moi le début -de cette page, puéril et méchant gratuitement, non, facilement. -Car j'ai si mal. Et comme ça me fait mal de t'écrire des lettres -infécondes, des lettres qui ne t'arrivent pas, que tu ne vas pas -chercher. Je n'écris que pour moi. Et la boîte où je jette ces -lettres, c'est un trou, le trou aux lettres, le trou avide qui -happe, qui cache, qui stérilise, qui tue. Je suis humilié: il y a -là tant de baisers qui restent pliés en quatre, qui ne se lèvent -pas, électriques, qui ne crèvent pas les enveloppes, qui ne font -pas éclater l'univers, qui ne jaillissent pas jusqu'à toi, tout -droit. Ah! chérie, va à ce bureau de poste restante où tu allas -déjà en des demi-malheurs, lorsque nous craignions tout, moins -que ce qui est arrivé. Et tu seras embarrassée peut-être lorsque -l'employé, à l'aveu de tes fidèles initiales, te donnera tant -de lettres, les unes de trois mots, les autres si longues. Ne -te demande pas par laquelle il faut commencer, ne déchiffre pas -les cachets de la poste, mieux formés que mes baisers de fièvre. -Toutes, toutes ces lettres sont mêmes: c'est de l'amour et de la -tristesse, c'est une supplication et c'est un appel. Et si j'avais -eu le texte de ma première lettre, je l'aurais recopié chaque -jour--en datant. Et même, pourquoi dater? Ce sont des cris qui -survivent à tout, au malheur et à l'espoir, ce sont des baisers -qui ne vieillissent pas et c'est mon âme qui, pour toi et par toi, -est immortelle. Je te veux. Je te réclame à tout et à toi. Je -t'aime._» - - - - -IV - -LE TÉLÉPHONE SECRET DE LA DOULEUR - - -Un dialogue s'improvise, s'éternise entre nous, parmi l'espace et -tous les méandres de l'impossible. - -C'est un dialogue sans «Bonjour. Il y a des siècles que nous nous -sommes vus. Comment allez-vous ce matin? Qu'il fait beau», et -autres néants, polis. - -D'abord nous ne nous voyons pas. Nous savons que nous allons mal -et qu'il fait le temps de désespérance, le temps des limbes et de -la deuxième mort. - -Et c'est un dialogue comme usé, une musique dont on perd une -partie, un nuage de paroles et un sourire mélancolique qui pleure -des mots. - ---Imaginais-tu qu'on pût autant souffrir? - ---Je ne souffre pas. Je ne souffre pas du tout. J'attends... - ---Qu'attends-tu? - ---Toi! - ---Moi? moi je ne t'attends plus. Ah! chérie, chérie, je ne sais -plus si tu m'aimes... - ---Je t'aime. Je ne veux pas me l'avouer, quand j'interroge -la pauvre femme que je suis, que je suis devenue, quand je -m'interroge comme je crierais, humblement. Je ne veux rien me -rappeler de toi, ni la couleur de tes yeux ni le goût de tes -baisers parce que me voilà une pauvre femme de terreur, une pauvre -forme humaine ployant sous des malaises, sous des préjugés aussi, -sous des remords, parce que je fuis ma magnificence amoureuse, ma -tendresse en fleurs et le merveilleux épanouissement de ma nature -passionnée. Je veux être--je suis hélas!--une pauvre femme qui -s'enferme en un linceul de médiocrité, qui a peur de sa tristesse -et de ses souvenirs et qui cherche le Léthé où jadis était le -ciel; je me fais faire par le temps, par les heures, ces ouvrières -de vieillesse, un uniforme de résignation. Mais il y a en moi, il -y a, me dépassant, si grande, si furieuse, immense, désolée et -frénétique, une autre femme qui se lamente, les yeux ardents et -dont les seins se cabrent, une femme qui se dévêt pour se rappeler -ta nudité, une femme qui se regarde dans un miroir pour trouver -sur le reflet de son corps, en profondeur, tous tes baisers, -toutes tes caresses, les chairs où tu t'appesantis, de tes lèvres, -de tous tes bras, de toute ta poitrine, et de tout ton cÅ“ur, les -chairs où tu erras léger, du souffle de ton âme, les chairs aussi -où tombèrent, par hasard, quelques-unes de tes larmes, une femme -qui fut, qui est ta femme. Mon petit, mon petit, tu ne me vois -pas; j'ai les paupières baissées, je suis étendue sur une chaise -longue, je ne lis pas, je ne réfléchis pas, je ne rêve pas; je -m'abandonne, je m'abandonne à la femme que je fus, à la femme qui -fut ta femme, à ma passion, à mon ardeur, à ma grandeur. Qu'elle -m'emporte, en sa course de lumière, en son tourbillon de feu. -Qu'elle m'emporte sur la rivière, sur l'océan de ses larmes, de -mes larmes jusqu'au lac de tes larmes, jusqu'à l'île de notre -fatalité, de notre délice... - ---Et que nous dirons-nous, chérie? Il y a si longtemps que nous -nous sommes vus! Tant de jours sont tombés sur notre éloignement! -Tu te souviens de mon petit calendrier de soldat sur lequel je -rayais naïvement les jours où nous n'avions pu nous aimer, ne -nous étant pas vus. Je croyais que ces jours ne comptaient pas, -que Dieu nous en devait d'autres en retour, plus longs, plus -soyeux, plus lumineux, et je croyais qu'il nous les donnerait. Et -maintenant les jours se suivent, se chassent semblables, tous à -rayer. Et je suis méchant envers les jours, je les méprise, je les -jette, je les déchire en des néants, des néants qui ont mal. Ah! -les horribles jours où je ne t'ai pas, où je n'ai rien de toi, car -jamais tu ne m'as écrit. - ---Et que t'écrire? - ---Ceci: Je t'aime encore, ou: Je t'aime, simplement. - ---Je n'ose pas. - ---Ah! c'est l'autre femme qui parle, ce n'est pas toi. - ---Hélas! Et je rêve sur tes lettres. - ---Tu les as, tu les as, chérie? - ---Oui. J'ai du courage pour toi, je n'en ai pas pour moi. -J'imagine que mes lettres à moi ne valent pas la peine d'être -écrites et que ce serait pour toi une joie moins aiguë, moins -âpre, moins folle que tes lettres à toi, pour moi, et je réponds à -tes lettres. En la torpeur qui me prend, qui me berce, je pétris -mon mal et la trouble douceur de mon être, je pétris ma torpeur en -des mots, en des phrases qui vont à toi et quand je me réveille, -je suis, de très bonne foi, sûre de t'avoir répondu. Et tu n'as -pas reçu ces lettres? - ---Je les ai reçues; elles ont vibré et gémi en moi, mais je me -suis défié et je n'ai pas voulu y croire. J'ai eu peur de moi. - ---Tu as eu tort. Crois. - ---Ah! qu'elles sont belles et tendres. Et comme elles se baignent -et se dorent d'une auréole de douleur et de fatalité. Tu souffres, -chérie, et l'on te fait souffrir. Tortoze... - ---Je ne veux pas que tu en parles. Tu demandais tout à l'heure... - ---Tu détournes la conversation. - ---Je nous la ramène; parlons sérieusement. Tu demandais tout à -l'heure ce que nous dirions en nous retrouvant. Nous ne nous -dirions rien. Nous irions l'un à l'autre, en pleurant. - ---Nous avons tant pleuré! - ---Nous pleurerions encore et tant et tant, nous nous embrasserions -et nous nous aimerions en pleurant, sans nous en apercevoir. Et -nous pleurerions tant pour n'avoir plus à pleurer, plus de larmes. - ---Il faut toujours avoir des larmes. - ---Ah! sois tranquille! Et nous dormirions ensemble parmi nos -larmes et nos baisers, nous dormirions d'un long sommeil qui nous -ferait des yeux neufs pour nous mieux voir et une âme neuve, des -doigts neufs, d'un beau sommeil d'enfant et de dieux. - ---Enfin! car tu te rappelles? nous n'avons jamais dormi ensemble. -Nous avons tâché à nous donner un instant le leurre du sommeil -mais ce n'était qu'un essai, une mascarade, une ambition de -sommeil. Et le sommeil ne s'imite pas. Ah! chérie, viens -t'endormir, viens, je t'attends, viens, mon amie. Nous aurons les -beaux palais du sommeil et ses larges routes, ses déserts moelleux -et ombrés. De n'avoir pas dormi depuis des jours et des jours, -j'ai soif de sommeil avec toi. Et de pleurer solitaire, j'ai soif -de pleurer avec toi. Et il me faut tes larmes pour chasser mes -larmes, il me faut des larmes fraîches et amies. - ---Tu as beaucoup pleuré? - ---Je pleure. - ---Il ne faut pas pleurer: tu me prêches le courage, et tu pleures! - ---Je pleure pour attendrir Dieu, pour qu'il te permette du courage -et de l'orgueil. Je m'humilie pour que tu sois moins humble, -pour rompre l'équilibre et pour que tu retrouves en mes larmes -l'énergie, la furie qui te manque. Et je pleure aussi parce que ça -me fait du bien et parce que j'ai mal, chéri. - -Et je pleure de tous mes yeux, de mon cÅ“ur et de mon ventre qui -se plisse en des sanglots et en de demi-sanglots. - ---De ton ventre? - ---Ah! oui! tu ne sais pas! mais mon ventre souffre comme le tien, -parallèlement. - ---C'est fou. - ---C'est vrai. A des moments, de plus en plus, depuis que le -temps passe, je me sens tiré à toi, de toute ta faiblesse, de ta -lassitude, de ton néant. Je n'ai plus de mal localisé mais je -reste couché, malade, de toi, comme toi. Et _il_ me parle de toi. - ---Qui? - ---Le petit. - ---Ce n'est pas encore un petit. - ---Ah! je le sais bien, chérie, je le sais trop. Il ne ressemble -même pas à une grenouille, il a l'air de danser et il est roide, -se détendant à peine en des ruades électriques, il a une tête -énorme, des bras comme des ailerons, un corps sans articulations, -sans viscères. - ---Ah! tais-toi, tais-toi! - ---Pourquoi? il est à moi: il me fait souffrir. Je suis père. - ---Et moi? - ---Les femmes sont mères: c'est entendu, c'est une La Palissade, -c'est une fonction, mais jamais les hommes ne furent pères. Ils -ne sont pères qu'après, quand il n'y a plus à avoir mal, quand -il n'y a plus l'Å“uvre de gésine, quand il n'y a plus de danger -dans la chair, quand il n'y a plus que les molles et inoffensives -inquiétudes morales. Moi, je suis père, comme j'aurais été mère, -si j'avais été femme, de tout moi, de mon ventre, de mon sang et -de ma chair, de mes entrailles contractées et saignantes, de mon -mal de cÅ“ur, de mon mal de tête, de mes évanouissements et de mes -nausées. Et je souffre volontairement--et tant, tant! Je souffre -surtout de si loin! J'espère que je prends une partie de ton mal, -la plus grande--car je souffre beaucoup. - ---Il me reste de ta souffrance, mon ami. - ---Mais moi, j'en mourrai. - ---Et moi? - ---Eh! non! Je t'ai déjà dit que chez toi, femme, c'est une -fonction, mais être père, comme je l'entends, comme je le suis, -c'est une coquetterie, un sadisme. On en meurt--et c'est justice. -On n'en est jamais mort jusqu'ici parce que je suis le premier à -être père de cette façon-là . Et je blasphème. Pardonne-moi d'avoir -parlé ainsi de toi, de moi, de notre chère vie et de ma chère -mort. - ---Ne meurs pas! - ---Pourquoi vivre? Tu n'as pas voulu venir à moi. Tu imagines bien, -n'est-ce pas, que je ne m'accommoderai plus jamais de nos minutes -adultères, de notre volupté de fraude, morcelée et hagarde, qu'il -me faut ta chair, ton être, toutes tes heures, qu'il faut que tu -sois ma femme, pour moi et pour le monde. Et tu ne le peux pas. -Je crois que cet enfant, notre mal, nous cracherait à la face nos -baisers, volés dans un coin, nos baisers d'êtres stériles. Regarde -autour de nous: ce ne sont qu'adultères. Adultères inutiles qui -réussissent, qui s'imposent et qui s'imposent sans brutalité, -qui s'insinuent, qui se font accepter, qui se font recevoir. -Les gens ferment les yeux--comme en une chatouille--et ça dure, -telle une plaisanterie trop longue. Nous, nous n'avons pas été -malins; nous ne savions pas: nous avons déshonoré l'adultère, -puisque nous en avons fait une chose jeune, pure, passionnée et -sainte. Nous savons maintenant, et, n'est-ce pas? nous ne voulons -rien savoir. Subirons-nous que, en des dîners, on nous place -l'un à côté de l'autre comme la pièce de résistance du scandale -quotidien, du scandale de chaque soir, du scandale-apéritif et du -scandale-réginglard? - ---Je te veux. - ---Viens! - ---Je viendrais le ventre en avant. - ---Eh! viens, chérie: il en est temps encore et je ne mourrai -pas. Le ventre en avant! Mais c'est là que s'est tapi, que s'est -réfugié notre amour, et c'est de là qu'il t'emplit, qu'il m'emplit -la tête, le cÅ“ur et l'âme. Et cet enfant me parle, de ton ventre, -de mon ventre, d'une voix intime, d'une voix secrète, d'une voix -sans humanité, sans réalité, toute divine, toute d'ailleurs,--et -tellement de nous! Il me dit: «Tu ne penses pas assez à elle. Tu -y penses comme à ta maîtresse, tu ne la vois pas, tu ne l'aimes -pas en soi. Elle est si belle, si douce, si lente, d'une beauté -qui s'élève peu à peu et qui est prenante, sans rien faire pour -cela, en passant, d'une beauté de prédestination et de charme, de -majesté pas appliquée et de simplicité glissante. Elle a les yeux -les plus vrais du monde qui vont au fond des choses et des gens. -Et vous êtes à moi tous les deux, profondément, totalement: vous -ne vous penchez même pas sur moi, je vous tire à moi, je vous -prends, je vous ai pris, je vous garde.» - -«Et je dis au petit enfant: - -«Tu ne sais pas: nous ne sommes pas à toi, nous ne sommes pas -l'un à l'autre. Nous sommes des étrangers et étrangers pour -toujours parce que nous avons été l'un près de l'autre, à des -moments. Et nous devons avoir des remords, pour le monde et pour -nous--et oublier.» - -«L'enfant dit: - -«--Et m'oublier moi aussi? - -«--Petit enfant, petit enfant, c'est là bien autre chose. Je n'ai -même pas à t'oublier, il faut que je renonce à tout toi, depuis -les pâles instants, où, dans la brume créatrice et la brume -hésitante, je pensais à toi et à ta mère, ensemble. J'ai été -sacrilège en te faisant: j'aurais dû te laisser faire par un autre -bien et légitimement déterminé. Tu eusses dû être de lui, ou ne -pas être. Et tu es de lui. Je suis un misérable, un bouffon--le -bouffon fécond--le voleur qui donne, je t'ai abandonné d'avance, -j'ai fraudé, j'ai trompé, j'ai été larron d'honneur et de chair. -Et, écoute bien, petit, petit: voici deux êtres jeunes qui se -sourient parmi la vie; leur jeunesse est harmonieuse, ils désirent -une existence de labeur et de joie, ils sont harmonieux en eux et -pour eux et pour le monde aussi: ils sauront recevoir, seront une -intimité profonde et haute et seront, aussi, un milieu charmant, -cÅ“ur et décor--et ce sera le bonheur et ce sera la joie et ce -sera délicieux, aimable, eh bien! c'est impossible! Situation -violemment rompue, qui ne peut se régulariser, crime à deux -bouches! Pauvre petit! pauvre petit! tu ne me connaîtras jamais! - -«Si je te disais plus tard: «je suis votre père», tu aurais le -droit de me répondre, comme dans les pièces à succès, «ce n'est -pas vrai--et vous êtes un misérable!» Et je suis stérile, par -dignité puisqu'on a fait du mot: _honneur_, le contraire du mot -_cÅ“ur_. Il est plus simple de mourir, de mourir de toi, mon petit: -comme ça, tu n'auras rien à me reprocher.» - -Viens-tu? - ---Je viendrai! - ---Ah! tu viendras, n'est-ce pas, comme tu es venue, tu me -marchanderas des instants et tu auras peur et nous recommencerons -notre vie de forçats condamnés à temps, condamnés à n'être -condamnés qu'à temps. Je veux la perpétuité de la peine. Et cet -enfant n'est, n'aura été qu'un accident! et mes cris et mes -douleurs de bête esseulée, de bête enragée en un veuvage saignant, -ç'aura été des mois. Eh! non! chérie! je suis plus fier. Je te -veux toute, je te veux nue à jamais, pouvant rester nue, n'ayant -pas besoin de remettre tes vêtements, de t'irriter sur des -cordons et te chaussant de souliers pour ne pas te commettre en -une lutte inégale, avec des boutons de bottines! Te rappelles-tu -tes craintes? Lorsque tu redoutais un heurt à la porte, et une -irruption de gens de loi, tu disais: «Je mourrai--ou alors il -faudra que nous restions deux jours couchés ensemble.» Ce ne -sont pas les gens de loi qui sont passés, c'est le monde, c'est -la mort, c'est tout, je t'ai gagnée, à la force de ma souffrance -et nous devons rester couchés ensemble des jours, des mois, des -années. - ---Toujours? - ---Toujours. Il y a des imbéciles qui croient qu'on ne doit sortir -d'un bail à vie que pour de petits baux résiliables à volonté. -Ils appellent ça l'union libre! c'est le baiser qu'on peut -interrompre, le baiser au milieu duquel on peut s'arrêter, et le -baiser, chérie, est un et indivisible--et on ne peut s'évader -d'une éternité que pour une autre éternité. Et j'ai si soif de ton -toujours, de ton à jamais: tu es ma vie et mon éternité. Et tu -ressembles à Marie-Louise, tu ressembles à une Jeanne de Brabant -qui épousa un Wenceslas de Bohême, et qui dort au chÅ“ur des -Chartreux de Bruxelles. Et tu ressembles à tout ce qui est de la -grâce, à tout ce qui est de la fatalité. Tu es mélancolie et je me -reproche les rires. Ta figure s'élève sur un champ de tristesse et -de douceur, et tu sors de la légende et des cieux pour m'y ramener -par la main. - ---Mon chéri, comme tu es triste, comme je t'aime! Tu n'as pas peur -de devenir fou? - ---Ah! être fou, c'est le rêve! mais être tout à fait fou, -toujours. Et mon ambition ne va pas jusque-là . - ---Tu avais de telles ambitions, une telle ambition! Et je t'ai -tout enlevé. - ---Je te remercie, chérie. Tu m'as détourné du faux chemin où je -m'étais engagé, où je m'étais engorgé. Tu m'as guidé des âpres -routes de montagnes à des sources, à des ombrages, à des couchers -du soleil, à l'ombre chaude. Tu as fait de ma vie qui voulait -être une aventure, une belle aventure, la belle aventure. Ma vie -voulait être une épopée, une épopée trouble, avec du Machiavel, tu -en as fait une chanson. Tu m'as révélé l'amour, tu m'as enseigné -la douleur. Je sais tout maintenant--et je puis mourir. - ---Encore? - ---Je ne suis pas de ceux qui s'arrêtent au beau milieu de leur -mort. Selon le mot de GÅ“the, je consens à mourir et c'est un -long consentement, un ferme consentement qui s'obstine, qui ne se -reprend pas. - ---Et moi, et moi? - ---Tu me pleureras et tu me demeureras fidèle. Et puisque ça -m'amuse de mourir! J'aurais pu rompre net notre histoire, la -travestir en anecdote--et continuer. J'aurais pu m'établir -professionnel de l'adultère comme Canette, comme tant d'autres -et m'échapper de la barque bleue d'amour qui sombre, en nageant -vers d'autres barques, vers de grands bateaux, que sais-je? Je me -suis cramponné à la barque qui sombrait. Je m'y suis attaché sans -penser à rien, en rêvant. Il n'y aura pour m'avoir vu que Dieu et -les étoiles--et toi qui vivras pour te souvenir. Et ne sois pas -jaloux des Naïades qui me recueilleront au fond des eaux: je ne -ferai point attention à elles, tes yeux clos sur l'image intime de -la beauté, consumé de la fièvre que... - ---Mon chéri, tu dis des bêtises. Je t'aime, voilà tout, je t'aime -et j'ai mal, ce n'est pas compliqué. - ---Moi aussi, j'ai mal et je t'aime, mais vraiment, j'ai mal, j'ai -très mal. - - * * * * * - -... Notre conversation n'est plus qu'un murmure: les paroles se -perdent en route, les paroles se brisent et nous ne pouvons nous -embrasser dans l'air, à travers l'espace. Et je sais bien pourquoi -nous ne nous entendons plus: c'est que chacun de nous ne parle -plus qu'à soi, à son mal et à ce fantôme indistinct, à ce clair -fantôme, à cette bulle subtile d'avenir qu'est, qui sera notre -enfant et que chacun de nous, avarement, jalousement, berce sur -ses genoux à soi, berce en soi, dont chacun de nous, étroitement, -se berce, dont elle et moi nous berçons notre mal et à qui nous -demandons des rondes d'ailleurs, des rondes d'avant et des rondes -d'étoiles pour étourdir notre regret et notre désir, auquel nous -demandons quelques histoires et quelques mots d'ailleurs pour -quand nous nous en irons, pour n'être pas trop dépaysés dans le -pays d'ailleurs, pour savoir nous y tenir, pour savoir de quoi -parler. Et nous t'embrassons, petit enfant, du baiser que nous -nous destinons pour le jour de jamais où nous nous retrouverons, -de ce baiser qui nous emplit, qui nous consume, qui nous dessèche, -qui nous tue et qui demeure en nous, pour grandir, terrible. - - - - -V - -LE LIT DE LARMES - - -Autour de moi se lève la horde des gens qui m'ont aimé et qui ne -m'aiment plus, qui ne m'ont jamais aimé, qui me haïrent depuis -toujours, qui m'envient, les pauvres! qui me craignent--pauvre de -moi!--ou qui me détestent tout simplement parce qu'ils sentent en -moi de la vie encore!--et une âme. Il en est dont j'ai trompé les -espérances, il en est dont j'ai déjoué les calculs et il en est -aussi qui me sont sympathiques et pitoyables. - -Ils ont l'air de se relayer, de me faire un mur d'horreur, une -escorte de méchanceté et j'ai l'air de ne pas les voir: c'est que -par delà leur troupe, par delà le masque mauvais qu'ils imposent -à la vie, à travers le brouillard insidieux qu'ils jettent sur la -ville, je ne veux regarder qu'une petite lumière tremblante, la -lumière de notre amour. - -Je veux y réchauffer mes doigts vieillards et ma bouche gercée, -mes yeux glacés et mon cÅ“ur radoteur. Je veux m'éblouir, -m'aveugler de sa misère, de sa maigre clarté. Brille-t-elle -encore, ma lumière, la lumière de notre amour? Chérie, tu ne peux -pas me voir traverser Paris sur les impériales des omnibus. Tu ne -peux voir à mes côtés, me gênant, m'écrasant de leurs hanches, les -gens qui m'en veulent, qui me veulent du mal et les gens aussi qui -me sont ennemis parce qu'ils ne me connaissent pas et que je n'ai -pas une tête humaine. - -Tu ne sais pas ce que sont ces jours qu'on traverse sur une -impériale d'omnibus, qu'on traverse en musique, avec des bruits -de prolonges d'artillerie et de corbillards grinçants, ferrés, -épileptiques. Et peut-être ne sais-tu plus ce qu'est, ce qui fut -la lumière de notre amour? Je m'en éblouis, je m'en aveugle, sans -être bien sûr de l'apercevoir, je la crée de toute ma faiblesse, -de toute ma désespérance. Et elle me brûle, elle me consume de son -leurre, de son irréalité parce que c'est si près de moi qu'elle -brûle, parce que c'est en moi qu'elle brûle, parce que c'est de -moi, de moi seul qu'elle se nourrit. - -Torche pâle qui dort parmi l'or du printemps, flamme pâle qui -râle, tu agonises, n'est-ce pas? et tu t'éteins, tu t'es éteinte -sous des soupirs? Pourquoi je dis cela? Parce que j'ai une preuve: -je ne puis plus pleurer. - -Les larmes qui ont été mes dernières amies, les larmes qui ont été -notre dernier lien, ces larmes, cette humide et lente communion de -deux êtres, les larmes qui, en leur ruisseau, emportent mollement -les fleurs tristes de tendresse, les fleurs des fiançailles -fidèles, les larmes m'ont fui comme tout m'a fui et se sont -réfugiées chez des infortunés plus heureux. - - * * * * * - -J'ai passé quinze jours où je pleurais à propos de tout. Les -livres que j'ouvrais dans mon lit, d'une main morne, les mots -noirs sur lesquels je voulais traîner mes yeux pour oublier un -instant ton cher fantôme d'argent profond, ces livres, ces mots se -mettaient à vivre, de par ta vertu féconde, m'émouvaient de par ta -vertu d'émotion et je t'y retrouvais cachée et je t'y retrouvais -couchée, me souriant, m'appelant, me regrettant. - -Ces livres, ces mots que je tenais dans ma main s'enfonçaient dans -les plus chers lointains, se nuançaient des pires infinis et ces -mots me sautaient à la gorge, au cÅ“ur et t'offraient à moi, pas -très proche, belle et inaccessible--et mienne. Des mots naissaient -sur les pages: les mots «promis», «promise», «femme», «mère», -«maîtresse», «malheureuse», des mots rares qui étaient à nous -quand nous étions l'un à l'autre et des mots de vulgarité que nous -faisions entrer dans des ciels d'élégance. Je laissais se fermer -le livre qui m'avait permis cet émoi quotidien, cet émoi matinal, -ces larmes qui coulaient au bord de ma journée et je pleurais -un peu, beaucoup, sans livres, pour toi, pour moi, pour rien; -c'étaient des larmes où tu te mirais, sans le savoir, chérie! -des larmes qui se magnifiaient de ton reflet, des larmes qui me -donnaient de la confiance en l'avenir, des larmes qui me rendaient -du courage. Et je m'en allais chercher d'autres larmes. Ah! j'en -trouvais par les chemins! C'étaient les chemins que j'avais pris -jadis pour aller à toi--et qui me rappelaient tout de toi--et tes -discours. - - * * * * * - -Tu as aimé à me dire, à te dire que notre amour était un grand -amour, que nous nous aimions plus et mieux que les autres, -par-dessus les autres, que nous avions mis en notre amour la -somme d'ardeur et de pureté qui emplit l'univers. Les amants de -tous les temps et d'avant les temps s'étaient aimés pour nous, -vers nous et c'était une chaîne d'amour à laquelle des anneaux -s'étaient ajoutés, sans fin, une chaîne de baisers à laquelle des -baisers s'étaient unis d'instant en instant, une chaîne de foi, de -fraîcheur, de fièvre qui nous liait, qui épaississait sa lumière -et son secret, son immensité légère, sa claire richesse autour de -notre foi, de notre fièvre, de nos baisers. - -Tu me disais: «S'ils savaient (ils, c'étaient ceux qui nous -faisaient du mal, les noirs auteurs de lettres anonymes),--s'ils -savaient comme nous nous aimons, ils auraient honte.» Tu ajoutais: -«Ah! nous nous aimons bien» et, simplement: «S'ils savaient, si -l'on savait!» - - * * * * * - -Et c'est fini et je ne puis plus pleurer. J'ai recherché mes -larmes sur les routes où je les avais perdues et j'ai cherché -aussi les discours d'hier, tes discours, chérie, que j'avais -rafraîchis et retrempés de mes larmes, mais j'ai le cÅ“ur sec, -roide et d'une fièvre sèche et dévorante. - -Les journaux m'ont jeté ce matin des récits de banquet, le récit -d'un banquet où l'on a fêté Tortoze, où l'on a «arrosé» et -consacré sa rosette nouvelle d'officier de la Légion d'honneur. - -Il est la plus jeune rosette de France. - -Le discours du ministre du commerce a été à la fois cordial et -éloquent,--et c'était entre hommes. Et ça me rappelle un autre -banquet, le banquet du ruban rouge, du simple ruban, où je vis -pour la première fois ta femme, Tortoze. Tu es promu officier en -dehors du temps, avant l'âge. Je n'y étais pas. - - * * * * * - -Je veux me réfugier en ma chambre, en ma chambre-tombeau, en ma -chambre-souvenir. - -Il y a quelqu'un! - -Il y a quelqu'un chez moi! - -Elle peut-être. - -Je m'attends tellement, chaque jour, en ce chez moi et en l'autre -chez moi, à te trouver, à tomber sur toi, à te voir jaillir à moi, -chérie! - - * * * * * - -Et j'entre comme un fou. - -Écroulée au pied de mon lit, un bras sur ma couverture rouge, -ployée, brisée, s'abandonnant, la face molle, et méconnaissable, à -la fois vide, incroyable de lassitude et faiblement épileptique, -une forme zigzague et flageole, c'est lui, lui, Tortoze! - -Comment a-t-il pu entrer? Peu importe. Il est ici. - -Et je ne puis que le voir. - -Qu'en vais-je faire? - -Il s'offre! - -Non! - -Il défie! - -Il menace! - -Lève-toi, lève-toi, misérable! Je n'ai pas osé songer à toi depuis -des semaines et des mois parce que j'avais peur de voir se lever, -d'un coup, toutes les souffrances, toute la souffrance, les -mortifications, les tortures que tu infliges à Claire, parce que -tu étais le bourreau et le démon, et tu viens toi, ses larmes, tu -viens toi, injures, tu viens toi, Mort. - -Misérable! Tes affaires te rappelaient à Vichy, à Marseille, -ailleurs et tu es resté à Paris, en travers du lit de Claire, -étroitement, atrocement, tu l'as gardée, tu t'es acharné, tu as -été le couteau. - -Lève-toi! Va-t'en! Je t'ai toujours détesté. Il a fallu que Claire -passât par toi pour me trouver. Elle me disait: «Quel malheur que -nous ne nous soyons pas rencontrés il y six ans.» Elle avait tort. -J'étais trop jeune. Nous ne nous fussions jamais rencontrés sans -toi. - -Tu lui as appris des dégoûts, des raffinements que je ne sais pas, -tu l'as dépravée légalement, tu l'as usée, tu l'as ennuyée, tu -l'as obsédée. - -Et elle t'aimait, et elle t'aime, elle t'aime encore. Tu survis à -notre amour, tu survis à son cÅ“ur, tu me survis, tu survis à notre -éternité. - -Je vais te crier tout cela. J'ouvre la bouche: - -«... Tortoze!» dis-je... - -Mais tu me fermes la bouche, tout de suite. - -Tu ne te lèves pas, mais tu lèves un peu vers moi ta face molle et -tirée, noyée, ravinée, ta bouche enfoncée, ta lèvre qui tremble, -tu te laisses contempler un instant en ton navrement, en ton -horreur, puis, de ton bras qui rame, tu indiques le lit, le lit au -pied duquel tu t'évanouis longuement et tu fais hésiter vers moi -deux syllabes lentes et espacées: - ---Là ... là ... - - * * * * * - -Ah! j'ai mal et j'ai plus mal. - -Je ne me suis pas obstiné en mon discours. Et toute la folie de -mon amour, tout mon orgueil, tout mon cÅ“ur m'ont abandonné devant -toi, je ne me suis plus souvenu de moi, du tout, et je n'ai plus -vu que toi et comment tu es ici. - -Ces gens qui t'ont félicité, qui ont parlé et souri sur toi, qui -t'ont attaché la gloire à la boutonnière et au dos, qui t'ont -loué dans ta vie et dans ton être, ces gens t'ont fait plonger -plus atrocement en toi, en ta solitude, en ta déchéance, en ton -malheur. Te voici, chancelant après les derniers compliments et -les dernières étreintes, ne sachant où aller, fuyant même le -lupanar obligatoire et officiel et te fuyant toi-même. Te voici -mordu de la pire humiliation et voulant y courir, pour mieux -oublier la brûlure de ta gloire et l'ironie de ton apothéose, te -voici, te ruant, contre la raison, contre la loi, à travers les -pièges des policiers et de la propriété privée, en ce domicile que -tu ne connaissais pas. - -Tu ne l'éventres pas de ta folie. Tu refermes la porte, ou -presque, et, tranquillement, tu te déchires, de haut en bas et tu -pleures, tu pleures. - -Il y a des heures et des temps que tu es là ; ton frac froissé, -poissé de larmes, te donne un faux air de domestique, en cet -après-midi. Et tu es un esclave en effet, l'esclave, le servant -de ta douleur, de ma douleur aussi et de la douleur totale, de la -grande douleur du monde. - -Ah! ta pauvre face, Tortoze! - -Tu n'inventes plus et tes idées se brouillent et ton cerveau se -perd à vouloir imaginer, dans un passé si proche, ton malheur. - -Tu ne peux imaginer notre étreinte puisque c'est le délice et la -beauté et que tu ne cherches que de la honte. Et je me sens une -effroyable fraternité pour toi. Je me suis perdu en route, je me -suis chassé à cause de mon orgueil et je ne vois que de l'horreur, -où nous sommes côte à côte. Je veux te consoler. - ---Je vous affirme... - -Mais j'ai tort de faire effort, de vouloir affermir ma voix. Tu -arrêtes mes dénégations, mes protestations et--qui sait?--mes -excuses. - -Plus affaissé, plus douloureux, plus tragique que jamais, -si pathétiquement petit, tu rames de ton bras vers le lit, -tu t'y agriffes, tu y cherches vainement des preuves et des -meurtrissures, et tu hoquètes: - - * * * * * - -«Là ... là ...» - -Ah! pauvre homme! j'ai évoqué parfois ton foyer, ton ménage, -cimenté de mes larmes, de mon sang, de tout moi et j'ai évoqué -votre couple... Ah! Tortoze! et tu souffrais aussi et tu souffres. - -J'évoque maintenant une table que je connais, et où s'attablent -des gens. Ce sont des maris qui ont perdu leurs femmes. Ces femmes -n'ont pas été perdues pour tout le monde. Ils stagnent au bord -de la quarantaine comme des crapauds au bord d'un marais avant -d'y plonger, de s'y envaser et d'y disparaître. Des demoiselles -viennent leur tenir compagnie, manger avec eux, les embrasser de -temps en temps, en y mettant les dents. Et c'est le pire néant, la -parodie de la volupté et la parodie même de la noce. - -Tortoze, Tortoze, je ne veux pas que tu t'approches de cette -table-là . Tu me touches tellement que, vraiment, je te donnerais -ta femme si tu ne me l'avais prise. Tu me l'as reprise toute. Il -en reste ici, n'est-ce pas, et tu t'en rends compte, obscurément, -profondément, sans pouvoir détailler, sans pouvoir préciser en ton -intelligence précise d'ingénieur. - -Tu ne peux être malheureux d'une façon précise. Mais tu es si -malheureux! - -Je me rappelle le discours que, en face de toi, lorsque je venais -de la posséder pour la première fois, me tint de loin sur toi ma -lointaine maîtresse. Je me rappelle la glose de vos fiançailles: -tu vois ici quelque chose que tu n'as pas eue, des sensations, des -rêves qui te débordent et tu te lamentes vers eux. - -Je ne puis te les donner: je ne les ai plus, je ne sais plus, j'ai -mal et tu as mal. - -Tu t'obstines: tu voudrais échafauder des reproches, tu voudrais -en même temps ramasser ta misère et tu noies tes ongles, ta -main dans le lit et tu t'embarrasses dans ta syllabe, dans ton -cauchemar, dans tes deux lettres hagardes: «Là ... là ...» - - * * * * * - -Pourquoi ne pleurons-nous pas ensemble? Pourquoi ne nous -penchons-nous pas ensemble sur ce lit qui est à nous, et où une -vie qui est à nous aussi, à toi et à moi... mais il y a le respect -humain qui te tient, qui me tient, même en ce moment. - -Il y a que, désorganisé, déboîté par la douleur depuis des heures, -évadé de ta gloire, de ta vie, tu n'oses pas, tu ne voudrais pas -me serrer la main. - -Il y a que j'ai honte et que je ne veux pas avoir honte, et que -nous avons trop mal l'un pour l'autre. - -Mais j'ai une trop grande tentation de me jeter dans tes bras, de -pleurer avec toi, de pleurer enfin, car je me suis retenu, car je -n'ai pas pleuré, à cause que tu pleurais. - -Je vais pleurer ailleurs,--où je ne serai pas chez moi. - -Je te fuis, je te fuis pour te faire plaisir car nous finirions, -tout de même, par pleurer dans les bras l'un de l'autre, et tu ne -me le pardonnerais jamais. Je te laisse la place, je te laisse ma -chambre, je te laisse dans les pleurs et je vais vite, vite... - - * * * * * - -Et je suis revenu le lendemain à cette place où tu avais pleuré: -j'y suis venu pleurer à mon tour et je n'ai plus trouvé trace -de tes larmes, mais sur le lit défoncé, un écrin s'ouvrait où, -de larmes encore de diamants et d'or pâle, s'écartelait ta -croix de la Légion d'honneur,--offerte par une souscription -spontanée,--oubliée, reniée, vomie, qu'il me faut te restituer, te -renvoyer, qu'il me faut, sans phrases, anonymement, comme si je te -l'avais volée, te reclouer au cÅ“ur. - - - - -VI - -LIVRÉ AUX BÊTES - - -... De la musique, de la poésie et des plaisanteries traînent -encore du salon aux cabinets de toilette, en tout cet appartement -transformé, déguisé en salle de spectacle, des conversations de -couloirs ont improvisé les couloirs et l'on rit comme entre des -strapontins et l'on chuchote comme en des coulisses. - -Il y a un buffet, aussi, plaqué de verres de champagne et de -gâteaux secs où des dames s'assoient, s'établissent, s'éternisent, -sans boire, sans manger, pour bloquer les victuailles, pour -protéger les consommations. - -Que suis-je venu faire en cette galère? - -Montrer ma tête tragique, mes yeux tombants, ma bouche cassée, -exhiber ma fièvre et ma folie, faire toucher du doigt, d'un -serrement de main, d'une poussée, ma faiblesse, mon épuisement, ma -pâleur et ma colère. - -J'ai rencontré tout de suite celle que je cherchais, «l'autre», -l'amie, Alice. Elle m'a serré la main, les paupières baissées sur -des visions neuves et sur des visions plus anciennes, comme pour -se rappeler tout à fait; elle a froncé son front, pincé sa bouche, -balancé sa tête comme un oiseau, un oiseau de mauvais augure et -elle m'a annoncé qu'elle avait des choses à me dire. Je l'ai -implorée d'un ton bref, je les ai exigées, ces choses. - -Elle m'a demandé du temps, de l'isolement. Je lui ai fait un -désert d'un regard, et elle a senti en ce même regard que des -siècles tombaient,--qui ne tombaient plus. Elle a parlé--sous cent -yeux, devant cent attentions, devant des hyènes qui flairaient un -secret, devant des chacals qui happaient une douleur. - -Elle ne m'a rien appris: tout cela, je le savais, je l'avais -deviné, ça m'était venu en mes hallucinations, en mes larmes: -c'était une confirmation, brutale, apitoyée. Et je me suis -accroché à cette messagère de mauvaises nouvelles, à ce courrier -de tristesse, à cette courtière de deuils: je l'ai suivie d'une -femme à peine connue à une femme inconnue, d'un député à un -colonel, d'un chansonnier à un marchand; elle cherchait d'ici, de -là , un mot affectueux, un compliment, un sourire à rendre; ombre -noire, me tenant, me soutenant à sa robe claire, je l'escortais -sinistrement, elle avait encore autour d'elle, parmi ces -atmosphères nouvelles, parmi cette ambiance changeante, le souffle -de mon amie, de mon aimée; elle avait, en cette fausse atmosphère -de joie, en cette ambiance de gaieté, le relent de la désespérance -de mon aimée, elle avait, en ces lumières, en cet appartement -élargi, sur elle le reflet du coin sombre, de l'obscurité étroite -où mon aimée avait pleuré avec elle, sur soi et sur moi. - -Va, petite femme, va, futile Alice, cueille des mots d'humoristes -et des mots d'imbéciles, parle toilettes, parle littérature; les -paroles restent sur toi que tu ne m'as pas rapportées, qui te -dépassent de toute leur douleur qui te débordent de leur immensité -de résignation, de désespoir et d'espérance, des silences aussi -pleins d'amour, pleins de souvenirs et de mirages; je ne te -quitterai pas, je m'enivre de cette auréole, de ce manteau tacite -et fluide sur toi, sans t'effleurer; je chancelle, je suis sans -force, je continue. Va toujours, petite femme, je n'ai pas pris -tout ce que j'ai à te prendre. Mais ça viendra. - -Et des dialogues ont couru, ont fusé, se sont alanguis dessus, -dessous, ont voulu aplatir et noyer mon chagrin,--et des camarades -sont survenus qui m'ont voulu consoler, qui m'ont voulu divertir, -qui ont voulu m'exiler de ma patrie d'horreur et de voluptueuse -lamentation. Ils ont étalé leur amitié comme une nappe, ont placé -dessus des friandises de récits, d'ironies, de diffamations, de -courage et d'opinions hardies, ont organisé une dînette autour de -moi et m'y ont convié. - -J'ai mangé du bout des dents--le cÅ“ur ne mange pas--et j'ai ruminé -mon affaissement, encore, toujours. On m'a laissé à moi-même, au -néant. - -Et je suis retourné à toi, petite femme, qui errais parmi les -salutations et les mots de passe--car tout le monde te connaît et -te reconnaît ici, affreusement--et j'ai recherché entre ces mots, -entre ces salutations, le souvenir secret, mon souvenir et cette -odeur de larmes, d'ennui et de lâcheté envers le sort. Je l'ai -retrouvée: je n'en étais pas assez ivre, je m'en suis enivré, tout -à fait. Tu te glissais entre des chaises, tu t'occupais d'hommes -et de femmes, et, bousculant ces hommes et ces femmes, bousculant -la fête de ma fièvre et de mon horreur, de mon ivresse obstinée, -de mon désir d'ivresse, impatient et alangui, farouche, je restais -sur toi, happant férocement une indécise tristesse, une nuance -de résignation, de révolte et de trouble espérance, un lointain -d'élégie--qui n'étaient pas à toi. - -Et la fête se lâcha sur nous. Un tourbillon de plaisanteries, -comme une pluie de cendres, s'élança, valsa, éclata devant ma -douleur et ce fut le brouhaha galant, le tumulte discret des -causeries mondaines: on m'avait volé mon dolent et cher souvenir. - - * * * * * - -Chérie, chérie, ne m'abandonne pas ainsi: je n'ai pas peuplé -de toi ce salon trop plein, je ne t'ai pas assise sur une de -ces chaises légères, je ne t'ai pas fait sourire aux endroits -plaisants: je me suis reculé, je me suis hissé jusqu'à toi, -là -bas, là -bas, et tu me laisses retomber, perdre pied de plus -en plus et m'enfoncer en ce monde, en cette molle et grouillante -foule qui parle, qui écoute, qui pense même--et qui n'est pas -triste, en ce moutonnement de rires, en cette fuite de sourires, -en ce néant joyeux, écrasant, absorbant. - -Chérie, chérie, il y a ici des hommes de talent, et ils ont du -talent--ici. Ils disent, ils échangent les plus belles choses du -monde: ce sont des silences où l'on savoure et où l'on achève de -comprendre, c'est l'essor des sous-entendus, des insinuations, -puis tout à coup un mot qui sort tout armé, qui griffe, qui -jaillit, qui éclaire, tout ce qu'on appelle feu d'artifice, joute -oratoire, esprit français, tout ce dont on fait le délice. - -Je sais, hélas! un mot qu'ils ne diront pas, un pauvre mot glacé -et qui bat des ailes, un mot sans malice et sans éclat, un mot de -banalité, un mot qu'ils ne ramasseraient même pas dans un petit -bleu, le mot: «Chéri!» Mais ils ne sauraient pas le dire, Voix de -salon, voix de théâtre, ce n'est pas la voix qu'il faut. - -Un monsieur tout à l'heure, s'est épuisé en imitations, il nous a -restitué en leur naturel, en leur emphase, les meilleurs de nos -comédiens morts et les plus éternelles de nos comédiennes en vie: -il ne t'a pas imitée, mon inimitable amante, il n'a pas imité ta -voix profonde et secrète, ta voix de cÅ“ur, car il y a des voix de -cÅ“ur, comme il y a des voix de tête--et ça ne s'imite pas. - -Ah! c'eût été une profanation--et je la désire: entendre ta voix; -entendre ta voix, chérie. Entendre ce mot, de ta bouche! Ah! qu'on -me le donne, qu'on me le jette, qu'on m'en tue. Que le monsieur -s'essaie à cette imitation. Un mot à dire, ce n'est pourtant pas -difficile? - -Mais n'y pensons plus: d'ailleurs on n'imite plus, on ne dit plus. - -On parle. Ce sont des groupes rapides, des groupes sympathiques et -ce sont, lâchées d'on ne sait où, envahissantes, agressives, des -jeunes filles. - -Elles sont charmantes, naturellement, et fraîches et franches. -Elles se laissent regarder et regardent. Et elles savent tout, en -outre. Elles m'assiègent, me cernent--pourquoi? Parce que je suis -du souvenir, du rêve, de l'horreur, qu'elles le sentent, de leur -instinct flaireur et déterreur, et qu'elles veulent y remédier, de -leur médiocrité. - -Autour de moi, Ahasvérus Canette effleure savamment la jalousie -d'Alice, en prenant des airs penchés avec une adolescente dont, -aujourd'hui, c'est le jour de sortie du Conservatoire. Et, -farouche admirateur du dos d'une lente vierge, ce petit satyre -de Capry le fixe, mais ne pouvant le fixer en face décemment, il -troue la poitrine devant laquelle il s'est situé, pour atteindre -ce dos, pour se tapir en ce dos, pour s'en enivrer et s'y perdre. -Il le désire, il le possède, et c'est, en cette nuit qui -s'achève, une atmosphère de volupté mondaine, de volupté immonde, -courte, dépravée, à fleur de corsage décolleté en pointe--et j'ai -à me lamenter là -dedans, à me désespérer en ce décor! - -Et j'ai de jeunes filles autour de moi qui me grignottent vivant, -qui me dévorent, qui parlent littérature et sentiment. - -Je suis malade! je souffre et ce n'est pas d'elles que je souffre! -je me souviens pour ne pas les regarder. Et j'ai aimé, j'aime -d'un amour qui n'est pas de leur monde. Elles s'emparent de moi, -prennent livraison de moi, s'offrent mes grimaces de douleur, -mes étouffements, mon silence même qu'elles violent, auquel -elles arrachent des mots. Et elles me tirent des généralités, -des banalités, me font faire effort, me mettent en peine, me -chassent de mon amour et de moi. Elles continuent avec moi des -conversations qui s'engagèrent l'année dernière, et affectent de -me croire le cÅ“ur de les terminer, comme au temps où je n'avais -pas de cÅ“ur. - -Et elles me gardent jalousement, en ce coin, lourd et glauque de -vie, avide de nuit, elles contraignent mon immense désespoir, ma -souffrance immense, mon immense besoin de solitude, mon dialogue -qui reprend avec celle dont je viens d'entendre le nom et dont -j'ai été si loin chercher le souvenir, en une autre. - -Et les voici qui parlent de celle-là même, sans savoir, par cet -énorme instinct de mal faire et de faire mal. - -«Et votre pâle fiancée?» m'a demandé tout à coup une fille dont -j'ignorerai toujours le nom. «Vous pensez encore à votre pâle -fiancée?» - -J'ai le regard du vaincu qui se relève pour mourir et je me -suis levé en effet, crevant de douleur et de douceur, et, pour -ne plus penser à ces jeunes filles, mettant en un mot toute la -méchanceté que je n'ai pas, la blessant, l'apeurant cruellement, -vulgairement: «Mademoiselle, dis-je, il ne faut jamais parler -d'elle. Ça porte malheur.» - -Et les jeunes filles songent, en sang, à des fiancés inconnus, les -cherchent en cette salle, vont à Canette, à Capry, à d'autres, -cependant que, délivré des bêtes, je m'en vais agoniser à ma -guise, prisonnier de l'ombre chérie et prisonnier de la petite -ombre qui me crispe et qui me sourit. - - - - -VII - -L'APPRENTISSAGE DE LA MORT - - -Quand j'avais faim, jadis, il n'y a pas si longtemps, des gens, -m'ont dit: «On ne meurt pas de faim». Je ne suis pas mort parce -que, toujours, j'ai écouté ce qu'on m'a dit. Aujourd'hui et hier, -les gens m'ont dit: «On ne meurt pas d'amour.» - -Et je ne meurs pas. Mais vraiment, ça y ressemble. - -Je dois en mon sommeil renouer violemment des relations avec -la souffrance et je me réveille avec, au coin des lèvres, des -fragments de dialogues qui ne furent pas, avec, aux coins des -yeux, des morceaux de paysages que je ne vis pas, mal dégagé -d'un suaire d'horreur et de la peau d'un autre être qui serait -mal revenu des pays lointains, des enfers et du fond des lacs de -cauchemars. - -Et, dès mon réveil, je me mets à être malade. - -C'est l'impression que j'ai tout le corps roidi mais d'une -mauvaise roideur, molle, si j'ose dire, et cassante et d'une -lassitude et d'une inconsistance! C'est non une pointe au cÅ“ur -mais le cÅ“ur hérissé de pointes, hérissé, sans plus, saignant de -petits filets de sang et zigzaguant, se noyant en une mer soudaine -de larmes et ne voulant pas sombrer. - -Je me rappelle une chronique de M. de Stendhal où des assassins -tuant sans amour d'ailleurs et longuement une triste veuve, lui -demandent naïvement à chaque coup de poignard si le cÅ“ur est -atteint. - -J'ai ces poignards-là dans le cÅ“ur. Ils me demandent eux-mêmes, -car les poignards parlent le matin, s'ils touchent le cÅ“ur. Et, ça -dure, ça dure. - -A des moments, tout de même, je crois que je vais mourir, enfin. - -Mais mon cÅ“ur fait le mort, simplement, puis s'éveille peu à -peu, bâille, bée et recommence à saigner et à souffrir mille -morts: je ne lui en veux pas de sa coquetterie dans l'agonie: il -a mal, comme moi. Et rauques, des pensées, des souvenirs, des -gémissements rôdent autour. - -Vous savez comment ça s'appelle: ça s'appelle la folie. - -Ça consiste en des idées fixes autour d'une idée fixe--ou d'une -image. Ce sont d'ailleurs des idées fixes qui bougent, qui -dansent, c'est une ronde, une sarabande d'idées fixes, des mots -qui reviennent, qui se suivent et qui m'étouffent en ma chambre -trop étroite, et, au milieu, au bord, un élan vers mon épée qui -sommeille toute droite et grave et qui se laisse regarder quand je -la regarde, sans me donner un conseil et sans me déconseiller. - -Et, en ce cauchemar, c'est, comme un vomissement, des larmes qui -s'arrêtent, qui me brouillent les yeux et qui refusent de jaillir. - -Je pleure en dedans. - -D'ailleurs, je me suis réfugié, je me suis terré en moi-même. - -Et je suis secret même pour moi. Je ne parle plus, je ne pense -même plus, je suis le sarcophage désolé de moi-même. - -Et toi, chérie, je ne pense plus à toi. Je ne puis me représenter -ton visage, tes traits, tes cheveux. - -Je t'ai en moi, si profondément! Je t'ai en moi! Je t'ai en -moi! Et, tous deux, dans le mystère de mon enveloppe terrestre, -en dedans, nous nous aimons, nous nous aimons, chérie, et si -ingénieusement que je n'en sais rien. - -Et c'est la fatigue, non l'absence, qui me tue. - - * * * * * - -Quoi qu'il en soit, je meurs,--et je meurs debout. Car je me lève -et je vais par les rues et je m'enferme en mon bar ordinaire où -passent de gentils camarades et des indifférents et des ennemis -mais moins, parce qu'il fait chaud et que peu de gens sont encore -à Paris. Pour mourir debout, je me couche sur un canapé et je -m'évertue à ne pas penser, à m'anéantir, pour ne pas mourir de -penser, de me souvenir et de rêver. Cette phrase peut ne pas -paraître claire mais ce n'est pas ma faute, c'est la logique -coutumière des hommes, ce sont les habitudes de souffrance et les -principes de guérison. - -Toute la médecine est en cette plaisanterie (une plaisanterie -dantesque) d'Ugolin mangeant ses enfants pour leur conserver un -père. De même les agonisants affectent de ne pas se fatiguer pour -avoir à se fatiguer ensuite et d'oublier leurs méninges, pour les -retrouver, avec des béquilles, à l'heure pâle de la convalescence. - - * * * * * - -Aujourd'hui je suis plus malade. Voici dix ou douze jours atroces -qui furent pour moi, l'un après l'autre, un néant épuisant, un -néant évidé, une chaîne de néant, étroite. J'ai attendu le -dimanche avec toute l'impatience que me permettaient ces jours -affreux. - -J'ai encore la superstition du temps, des changements de lune et -des retours de semaine. Dimanche, c'était un cycle nouveau, une -ère qui s'ouvrait. Ç'a été le digne couronnement d'une semaine -infâme. Et ça recommence ce lundi où, mourant, hâve, tragique, je -descends les escaliers d'un omnibus, comme jadis on descendit du -pilori. - -Je tombe sur Ahasvérus Canette. - -Il me tend sa lente main, s'informe de ma santé!--ma -santé,--m'interdit d'être malade, d'une voix qui ronronne et -m'ordonne de l'inviter à déjeuner, moyennant quoi il me donnera -une bonne nouvelle. - -Une bonne nouvelle! Ce diable de Canette ne sera jamais sérieux. -Est-ce que j'ai la tête d'un homme à qui on apporte une bonne -nouvelle! La nouvelle est en retard, vieux! - -Mais je l'invite à déjeuner tout de même. De nous deux, il y en -aura, de la sorte, un qui mangera. - -Et le cynisme de Canette est charmant. Il a été celui qui, sans -raison, sans intimité, débarquait dans ma vie en grosses bottes -d'importun, pour me demander sans préambule, des affiches -illustrées pour son sergent quand il était soldat et des billets -de théâtres, à tous les moments de son existence. Et, saluons la -bienveillance des dieux: ces affiches, ces billets qu'on m'eût -impitoyablement refusés si je les avais demandés pour moi, on me -les accordait pour Canette, d'enthousiasme, par prédestination. -Voici que Canette s'est dérangé de son bonheur; il est très fier, -un peu attendri de sa promenade de pitié et il me considère, de sa -face ronde, de son teint mat et bien reposé, de son appétit, de -son soin d'ensemble d'amant en exercice et m'objurgue, la bouche -pleine: - ---Guérissez, ça n'a pas de bon sens de se crever comme ça. - -Je ne me crève pas, je crève: c'est plus facile. - -Il me faut aller voir Alice qui a quelque chose à me dire. C'est -vague et c'est un voyage--et c'est un spectacle dont je me -passerais. - -Car voici des mois que, douloureusement et, après tout, -involontairement, j'ai passé à épurer mon amour. - -Mon amour s'est dépouillé de tout ce qui pouvait, je ne dirai pas -le souiller, mais l'alourdir: il est rare, il est sans date, sans -âge, sans époque, saint. Je l'ai reculé de mon vide--en amour -l'absence, comme les campagnes, compte double--jusqu'aux siècles -et jusqu'aux infinis préséculaires où l'on aimait, sans savoir, -avant de savoir ce qu'était la vie, où l'on aimait dans le chaos, -avant la création, avant Dieu. - - * * * * * - -Et Alice, c'est l'humanité, la mauvaise humanité de Claire. C'est -l'histoire après la légende, la caricature de l'histoire après -l'épopée, le procès-verbal après l'hymne. Alice, c'est le pendant -raté d'un tableau sublime, la sÅ“ur qui a mal tourné--avant, la -compagne de chaîne qu'on retrouve dans les romans, après qu'on a -oublié le bagne dans toutes les splendeurs, tous les triomphes et -toutes les vertus. Elle me fera toucher du doigt la terre perdue -alors que je suis déjà dans la terre promise et elle me chassera -de mon ciel amer sans me rendre le délice aboli. - -Truchement menteur malgré soi, traducteur infidèle à son serment -et à son assermentement, par habitude, héraut qui parle en latin -de cuisine--ou d'alcôve. Oui, je sais, j'ai tort. C'est un -oiseau, c'est un enfant et elle a des yeux de vierge. Trop blonde -d'ailleurs pour être responsable et trop fine; martyre de vitrail -qui marcherait,--mais elle marche. - -Et j'aime être seul comme je suis seul maintenant: il n'y -a qu'Ahasvérus Canette en face de moi. «Allez-y, continue -l'intéressant jeune homme, vous ne vous en repentirez pas.» Il -se passe la langue sur les lèvres, un peu parce qu'il vient de -boire--et pour se représenter ma joie et mon émotion. Mais il ne -peut me donner d'éclaircissement. Il ne sait pas. Il saurait que -ce serait la même chose: il vend du mystère. - -Mais à mon tour, je l'objurgue. Je ne sais pas si je vivrai encore -demain: qu'il vienne ce soir me dire de quoi il s'agit. - -Il promet et va à ses affaires, je veux dire à ses amours en me -contraignant,--ou presque,--à l'accompagner, oh! pas jusqu'au -bout: deux ou trois rues seulement. - -J'aime mieux l'attendre. J'attends. Pourquoi? Parce que j'ai peur -de moi, de la violence, de la sérénité, de la divinité de mon -amour. - -Ces nouvelles l'assagiront, jetteront sur sa haute flamme l'eau du -Simoïs, qui n'est que nostalgique et qui coule encore entre les -terres. - -J'attends, car le moindre défaut de M. Canette est de se faire -attendre: on met sa coquetterie, sa vanité, son ambition où l'on -peut. Il y a même des pays spéciaux et personnels, si ce mot -est décent en parlant de M. Canette, où M. Canette se retire -pour attendre, attendre qu'on l'ait assez attendu, trop attendu, -partout à la fois, pour attendre qu'on l'ait assez désiré, qu'on -ait assez désespéré de lui, qu'on en ait fait son deuil, mais un -grand deuil, car il faut bien que M. Canette attende, lui aussi -comme tout le monde. - -Et c'est une raison de ses succès mondains. Du reste, -généralement, il se contente de ne pas venir du tout, de faire -banqueroute à ses promesses, aux songes qu'on a échafaudés -fragilement sur son arrivée et de s'avancer dans le paysage -qu'il a déçu, un soir par hasard, sans remords, sans une ironie -trop grossière, en enfant mal élevé et gâté qu'il s'obstine -laborieusement à paraître, à revêtir de son monocle, de son -embonpoint relatif, et de ses longs cheveux roux plantés bas sur -le front auguste du roi Bomba lui-même. - -C'est sur le coup de dix heures et demie qu'étant descendu de ma -place au bureau du contrôleur par fatalité, dans le petit théâtre -où j'écoutais plus ou moins la petite tragédie d'un petit poète -que M. Ahasvérus Canette,--il a repris son nom d'Ahasvérus à cause -de sa littérature et des revues jeunes où il collabore--a empli -mon horizon de son gilet de combat, bleu azur moiré de reflets -mauves, de son monocle et de sa visible et parfaite tranquillité -d'âme. - -«J'ai un service à vous demander», m'a-t-il coulé à -brûle-pourpoint, après avoir pris la peine de me présenter--c'est -moi qu'il présente--à un petit garçon de seize ans, borgne, qui -dirige un organe d'éthique bi-mensuel à Loudéac (Côtes-du-Nord), -un des piliers nomades de la décentralisation morale. - -Moi je veux bien. Mais un service à lui rendre! Encore! - ---Voilà , articule-t-il (il devrait dire: Voici). Il est toujours -entendu que vous allez demain chez Alice à deux heures et demie. -Allez-y à deux heures moins le quart parce que moi, je l'attends à -deux heures et demie. - ---C'est que, dis-je, j'ai invité à déjeuner votre ami Capry. - ---Ah! débarrassez-vous de ce raseur de Capry! Et puis allez-y à -deux heures moins le quart, voilà . - -Il s'est exprimé avec la rondeur qu'il met en toutes choses. Il a -parlé haut, en homme qui porte la tête haute et ferme. - -Mais il y a temps pour tout. Il a eu tort de ponctuer sa phrase -et d'enfoncer violemment son «Voilà », puisque nous sommes en un -escalier de théâtre. C'est tout de suite un scandale où il convie -des ouvreuses et des contrôleurs. Il insiste devant toute cette -troupe. «Si vous y allez après deux heures moins le quart elle ne -vous recevra pas.» Je ne puis le suivre sur ce terrain: mon amour -crié dans ce théâtre, mon amour amusement pour ouvreuses, c'est -tout de même un malheur qui passe mon espérance. - -Je m'en vais, mon amour gargouillant en moi, me faisant trébucher, -zigzaguant en mon ventre, à vide. Et Ahasvérus me rejoint; je -l'écarte. Alors, pour le plaisir, il m'injurie: - ---Vous êtes une canaille, un homme dangereux... Je ne vous ai -jamais fait que du bien. Mais vous allez voir. - - * * * * * - -Je fuis, j'ai trop envie de pleurer. Et vraiment, c'est bien fait -pour moi. Pourquoi suis-je sorti de chez moi? pourquoi suis-je -sorti de mon mal? J'ai si mal et j'ai mal d'une façon si nouvelle, -où il y a du mal pour tout moi, pour toutes les parties de mon -corps, et pour mon âme! - -J'ai ton image, chérie, qui se taille en mon cÅ“ur, dans du sang, -à vif, j'ai tes mots anciens qui me brûlent la gorge, j'ai tes -baisers d'hier, d'hier, n'est-ce pas? qui me déchirent la lèvre, -j'ai mes conversations secrètes avec toi, qui m'ouvrent toutes -grandes les portes de l'au-delà et j'ai la douceur de mourir -pour toi, pour te montrer que jamais je ne serai à une autre. -Et je meurs aussi de cette chose qui est de toi, qui grandit -maintenant et bientôt sera presque de l'existence, j'en meurs -douloureusement, et j'espère que c'est autant de douleurs de moins -pour toi. - -Si Ahasvérus savait combien la privation qu'il m'a infligée me -prive peu! S'il savait combien m'indiffère cette pauvre Alice -et combien ma pitié pour elle est lointaine! Et si les gens qui -trouvent que je baisse, qui s'étonnent et qui en sont heureux, -savaient combien ils m'amusent! - -Je ne me tuerai pas, je mourrai, je le sens, oui, je le sens, -je mourrai le jour de la naissance de l'enfant, de celui que -j'appelle l'Enfant avec un grand E et qui me tient, le fixant de -mes yeux hagards, comme si je considérais un Dieu et l'univers -même. - -Et--c'est la folie--je pense au général Bugeaud qui annonça par -un coup de canon la naissance du pauvre enfant de la duchesse de -Berry. Il lui fallut tirer un coup de pistolet et entendre bien -des coups de canon, bien loin, sur les Arabes, pour oublier ce -coup de canon-là . Ma mort sera-t-elle mon coup de canon moral. -Voici que je ne veux plus mourir! Mais comment vivre? je ne suis -même pas dégoûté de la vie, je n'y crois plus. - -Et je ne connais plus que l'immense souffrance, maligne église qui -enserre le monde: elle ne garde pas de fidèles et n'a pour prêtres -que des infirmiers et des sÅ“urs converses qui montent au ciel par -l'escalier de service. - - - - -VIII - -LA FIN - - -... Voici que je meurs. - -On ne sait pas que je meurs. - -Et comment le saurait-on? Je me suis terré ici, en notre chambre, -pour souffrir et pour mourir. - -Et ça n'est pas un événement. - -Personne n'est à mon chevet pour me verser le subtil élixir d'un -sourire ou pour m'offrir encore un reflet, un regain de vie en -la caresse d'un regard aimant. C'est que ma concierge se promène -puisque c'est dimanche et c'est aussi que, loin, je ne sais où, -ignorante et insoucieuse de mon angoisse, une frêle créature, -alitée elle aussi, souffre comme moi, halète comme moi, est -presque aussi pâle et plus en sueur que moi, parmi un concours -de médecins et d'amis, devant le monde entier, et que, de sa -souffrance, de sa pâleur, de sa sueur, une existence va naître. - -D'elle! - -Et moi? Moi, je suis le père. Je ne suis que le père. Et je n'ai -pas le droit d'être le père. Je meurs d'avoir créé, je meurs -d'avoir aimé, je meurs sans avoir revu mon adorée, je meurs sans -voir cet enfant, d'avoir trop pensé à cet enfant, à mon enfant, -d'avoir voulu lui donner, lui infuser parmi la ténèbre du non-être -et de la gestation, mon sang et mon âme, mes rêves--déjà --et mes -désirs; je meurs d'avoir senti trop profondément que je faisais, -que j'avais fait de la vie, je meurs parce que mon enfant va -naître. - -Je n'ai pu te donner mon nom, je te donne mon âme et ma vie, en -mieux, en tout neuf. - -Et je ne suis pas assez riche pour faire le cadeau d'un enfant à -quelqu'un. - -Je le laisse après moi comme je laisse mon amour. - -Et, pauvre enfant, voici que je m'attendris sur toi. Voici que, -au moment suprême, qu'à ce moment si lent où, d'ordinaire, quand -on pense encore et quand on a conscience de son état, on revit -toutes les actions, toutes les hésitations et tous les instants de -sa vie, au moment où on désespère et où on se repent, au moment -où l'on aperçoit sa vie en vêtements blancs et noirs se pencher -sur votre chevet comme sur un berceau, et baiser au front comme -un tout petit enfant le pauvre mort qu'on est déjà , au moment où -l'on sent cette vie frémissante s'éloigner de soi, s'en aller -vers une autre enveloppe humaine, au moment où l'on se pleure, -où l'on se hait, où l'on se regrette, je ne puis songer à moi, -m'attrister sur moi et, de toutes les époques de mon existence, -je ne me rappelle que ce qui se rapporte à toi, petit enfant, -mon amour, la mort partout dans mon amour et la fatalité de mon -amour, nos baisers, et, de tous ces baisers, j'en perçois un, -énorme, au bord de mes lèvres, au bord de mon cÅ“ur, un baiser qui, -si j'ose dire--et j'ose dire en ce moment suprême--m'enlace tout -entier, me prend et m'enlève--m'enlève jusqu'au ciel ou jusqu'au -gouffre infernal--et c'est le baiser dont tu nais, enfant, enfant, -enfant!... - -Et, en mes sommeils énormes, j'ai eu un rêve, une fois. - -Je rêvais que je considérais un enfant comme le petit morceau de -chair qu'on oublie, sans y attacher d'importance et qu'on retrouve -accru par la grâce de Dieu et la grâce du temps, vivant juste -assez pour vagir, je m'imaginais que tu viendrais sans hâte, -que tu entrerais sans joie en ce monde et que j'irais à travers -les rues et la vie, accompagné et suivi d'une foule d'enfants, -patriarche au petit pied et en souliers vernis, ne goûtant de la -paternité que les satisfactions honnêtes--et père jusqu'au point -où ça me gênerait pour rentrer tard du cercle ou pour m'arrêter en -des parties de baccara. - -Et je rêvais--quelle ironie--que j'étais le mari de ta mère--et -qu'elle était grosse. - -Elle souffrait et je ne souffrais pas, elle souffrait solitaire et -j'avais la petite vanité de l'homme qui s'affirme plus homme du -fait qu'il a engendré un petit--comme une bête et que sa femelle -le couve--douloureusement. Et je rêvai qu'un cri, un beau soir, un -cri jaillissant de la bouche, du cÅ“ur, du ventre de _ma_ femme un -seul cri--mais quel cri!--me faisait sortir de mon indifférence, -m'arrachait à ma vanité, me révélait ma paternité, me faisait -père, exclusivement, férocement, si tendrement, jusqu'à la mort, -cette mort, qui est là , qui s'impatiente, mais qui, courtoisement, -attend la vie pour entrer en même temps qu'elle. - -Ah! ce cri! Etait-ce toi, triste créature, qui le poussais en la -nature et l'au-delà ? Je ne sais pas! Mais que le cÅ“ur humain est -peu de chose! que la vie humaine est peu de chose, qui tient à un -cri. J'avais bien dîné dans mon rêve, je n'avais pas de nausées, -moi, je n'avais pas mal à l'estomac comme ma pauvre femme, je -rentrais en chantant un refrain en vogue, et j'avais, pour égayer -un peu la malade, pour apaiser ses troubles entrailles, quelques -plaisanteries toutes fraîches, quelques scandales, et cette menue -monnaie de l'indifférence, des baisers. - -Pâle, sinistre, grandie de toute l'angoisse et de tout l'émoi des -gestations, tragique et lyrique, portant les mondes et toutes -les épopées, tous les mystères et tous les crimes en son ventre, -elle me recevait comme on reçoit un étranger dont on ne comprend -pas la langue, un homme qui n'est pas du pays de Souffrance. -Doucement elle me demandait: «D'où viens-tu, mon ami? Je crois -qu'il est tard.--Tu crois, lui répondais-je. Tu ne sais donc pas, -tu ne sais pas l'heure?--Non», fit-elle, simple. Je cherchais -son regard. Je ne le trouvais pas. Elle regardait en dedans, la -prunelle conquise par l'immensité de ses entrailles, l'Å“il fixé -sur cette heure qui tardait à sonner et qui, si grosse et si -aiguë, semblait s'éloigner en l'ombre des avenirs. Puis elle -devenait livide et je voyais passer sur son visage crispé une -flamme d'enfer et d'apothéose, tandis que, de son âme et de son -ventre, ce cri jaillissait qui venait me frapper en plein ventre, -en pleine âme. C'était une révélation--et quelle révélation! un -tourbillon, tout le monde dansant autour de moi, tous les remords -s'enfonçant en moi. C'était un mal atroce de tout mon corps, mes -chairs comprimées, broyées, comme élastiques, comme électriques, -une morsure, un coup de massue. - -Je tombai. - - * * * * * - -Quel rêve! je tombai vraiment! Il paraît que je ne souffrais pas -assez. - -Je ne me relevai pas depuis. Je me réveillai lentement--oh! bien -lentement, et sans sursaut dans mon lit, avec des linges glacés -au front. Des gens, à mon chevet, me pressaient la main, et peu à -peu j'entendis que j'étais malade. On parla vaguement de troubles -cérébraux, de folie, d'hystérie même, que sais-je! Je sentis -seulement que j'étais plus malade, très malade--et j'en fus très -heureux. Les souffrances de la paternité! - -Les imbéciles qui localisaient, qui bernaient ma géhenne, qui -ne me croyaient que le cerveau atteint. Plus bas! regardez plus -bas! pauvres gens! regardez au ventre! et ne regardez nulle part -ou partout, c'est de partout que je suis faible, c'est de là , -partout, que la vie me fuit, puisqu'elle s'en va vers celui que -j'ai engendré--et comme c'est juste. Eh! quoi, la mère souffrira -et souffrira seule! Non! je souffre aussi, moi, le père! Et -j'aurais eu peur, si j'avais souffert moins, que mon enfant ne fût -moins mien, qu'il ne fût tout à sa mère--qui l'affirmait sien, -de son pauvre ventre que je ne voyais pas et de ses pauvres cris -que je n'entendais pas, de ses nausées, de ses dégoûts, de ses -caprices douloureux et des éclairs froncés de son visage. Mais je -souffrais aussi, moi. - -Engourdissement, torpeur, faiblesse, douceur aussi et, en une -débilité si grande, en une débilité exaspérée et chaque jour -accrue, en une agonie progressive, une telle douceur, une telle -tendresse, un tel délice! - -En ma demi-somnolence, mes yeux ouverts, mes yeux que je sentais -pâlis et agrandis, apercevaient d'éternels épithalames, le mariage -incessant du néant et de la vie, l'annexion des limbes à la terre, -du ciel au monde, une théorie infinie d'enfants, de sourires sur -deux petits pieds hésitants, une théorie de héros aussi--c'est -la même chose, les dieux et le bonheur en roses et en fleurs, -et parmi tout cela, épars, lumineux et subtil comme une buée de -soleil et d'or, partout perceptible, partout souriant, partout -héroïque et partout invisible, mon enfant, mon enfant chéri qui -me clouait à mon lit, à mon rêve, à sa gloire, j'eus bientôt le -sentiment que je ne te verrais jamais, mon enfant. Et c'étaient -aussi toutes les délices avec Claire, que nous avions goûtées -et des délices nouvelles, de rêve et de ciel, tissées de nos -souffrances, tout, tout--et l'éternité! - - * * * * * - -J'étais si faible! Et les hochements de tête du médecin qui, pour -n'avoir pas l'air de rien comprendre à ma maladie, se faisait -apitoyé et un peu méprisant, comme un homme de science doit l'être -pour un dément, comme un homme qui guérit doit l'être pour un -homme qui meurt. Mais en quoi un sourire de cet homme pouvait-il -m'affecter, moi qui étais, à travers les temps, rivé à un sourire, -à une extase? Et à mesure que la chère femme te sentait plus -lourd, petit enfant, je me sentais plus léger, plus diaphane, -plus inconsistant, je me sentais m'envoler, sans poids, comme les -fantômes, les fantômes qui, de près et de loin, veillent sur ceux -qu'ils ont chéris ou qu'ils ont voulu chérir. - -Et voilà . Voilà le moment où tu viens--où je m'en vais, puisque -j'ai obtenu de Dieu de faire passer en toi toute ma vie, voici -l'heure où j'entre en toi profondément, facilement, comme la -malheureuse, comme la bienheureuse toute petite chose que je suis -devenu, voici le moment où je m'anéantis absolument, où les mots -me manquent, où les idées, les sourires et les désirs se fondent -pour moi en un lit, en un ciel de repos et de néant. - - * * * * * - -Tu vivras pour moi, petit enfant. Je te lègue la vie que je devais -vivre, et je te lègue la vie que j'aurais voulu vivre, la beauté -que j'aurais voulu rêver et que je ne pouvais même pas rêver, tant -elle était belle. Je te lègue tout ce qui n'était pas à moi, et je -te donne le monde, l'univers, avec ce qui me reste de mon être, ce -que tu n'as pas encore pris, ce que tu prends en ce moment. Je te -lègue tout--excepté mes ennemis. - -Et je te lègue ta mère, et je te lègue notre amour qui fut -beau, qui fut éternel en sa brièveté, et qui fut triste. Tu ne -pourras jamais savoir cet amour et tu ignoreras mon nom. Mais, -profondément, tu le sentiras tout entier et tu me sentiras en toi -et tu me consoleras et je te guiderai. - -Et, seul, petit enfant, je t'embrasse par-dessus la vie et la -mort, et je meurs heureux, les yeux pris par la vie, pris tout -entier par ta vie, par la vie sublime, par la vie. Un cri encore: -le tien, le mien, cri de naissance, cri d'agonie. Ah! vis, mon -fils, mon fils, je meurs: vis! - - * * * * * - -Et toi, Claire! Claire!... - - -FIN - - - - -TABLE DES CHAPITRES - - - LIVRE PREMIER - - Le Venusberg au rez-de-chaussée - - Pages. - - I. Le premier chapitre, vraiment 3 - - II. Petit panthéisme sentimental 31 - - III. Lui! 55 - - IV. Le cÅ“ur, le cerveau et les yeux 79 - - V. «Celle qui est trop gaie» 116 - - VI. Les jeux de la lumière et du hasard 142 - - VII. Etrennes lyriques et tragiques 168 - - VIII. Jadis et parallèlement 187 - - IX. Le chapitre des enfants 213 - - X. L'Émoi 226 - - - LIVRE DEUXIÈME - - Le Mémorial de Sainte-Hélène - - I. La Foudre 257 - - II. «Un bouffon manquait à cette fête» 272 - - III. Le trou aux lettres 290 - - IV. Le téléphone secret de la douleur 302 - - V. Le lit de larmes 318 - - VI. Livré aux bêtes 331 - - VII. L'Apprentissage de la mort 340 - - VIII. La Fin 353 - - -Sceaux.--Imprimerie E. Charaire. - - - - - ACHEVÉ D'IMPRIMER - LE - X d'août MCIIM - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'Holocauste, by Ernest La Jeunesse - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOLOCAUSTE *** - -***** This file should be named 55028-0.txt or 55028-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/0/2/55028/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/55028-0.zip b/old/55028-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 9d5da64..0000000 --- a/old/55028-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/55028-h.zip b/old/55028-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 864e483..0000000 --- a/old/55028-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/55028-h/55028-h.htm b/old/55028-h/55028-h.htm deleted file mode 100644 index 206652f..0000000 --- a/old/55028-h/55028-h.htm +++ /dev/null @@ -1,12178 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of L'holocauste, by Ernest La Jeunesse. - </title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; - margin-right: 10%; -} - - h1,h2,h3,h4 { - text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both; -} - -p { - margin-top: .51em; - text-align: justify; - margin-bottom: .49em; -} - -hr { - width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: auto; - margin-right: auto; - clear: both; -} - -hr.tb {width: 45%;visibility: hidden;} -hr.chap {width: 65%} - - -.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ - /* visibility: hidden; */ - position: absolute; - left: 92%; - font-size: smaller; - text-align: right; -} /* page numbers */ - -.smcap {font-variant: small-caps;} - - -/* Poetry */ -.poem { - margin-left:10%; - margin-right:10%; - text-align: left; -} - -.poem br {display: none;} - -.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} - .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} - .poem span.i4 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} - </style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of L'Holocauste, by Ernest La Jeunesse - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: L'Holocauste - Roman Contemporain - -Author: Ernest La Jeunesse - -Release Date: July 2, 2017 [EBook #55028] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOLOCAUSTE *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<h1>L'HOLOCAUSTE</h1> - - - - -<h2><a name="DU_MEME_AUTEUR" id="DU_MEME_AUTEUR">DU MÊME AUTEUR</a></h2> - - -<p><b>Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires -contemporains.</b> 5<sup>e</sup> édition. (Librairie académique Perrin -et C<sup>ie</sup>.) 1896.</p> - -<p><b>L'Imitation de Notre Maître Napoléon.</b> (Bibliothèque -Charpentier.) (E. Fasquelle, éditeur.) 3<sup>e</sup> mille. 1897.</p> - - -<p><i>POUR PARAITRE TRÈS PROCHAINEMENT:</i></p> - -<p> -<b>L'Inimitable</b>, roman.<br /> -<b>Les Infiniment petits</b>, roman.<br /> -<b>Le Fossé de Bethléem.</b><br /> -<b>Les Ruines</b>, pièce en trois actes.<br /> -<b>Ici</b>, album.<br /> -<b>Sur, autour et parmi.</b><br /> -<b>Les Petites Icônes.</b><br /> -<b>La Jeunesse</b>, études critiques.<br /> -</p> - -<hr class="chap" /> -<p><i>Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires numérotés -à la presse, sur papier de Hollande.</i></p> - -<p><i>Cinq exemplaires sur japon.</i></p> - -<p>Sceaux.—Imp. E. Charaire.</p> -<hr class="chap" /> - -<h1>ERNEST LA JEUNESSE</h1> -<h1>L'HOLOCAUSTE</h1> -<h3>—ROMAN CONTEMPORAIN—</h3> -<h4>PARIS</h4> -<h4>BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</h4> -<h3>EUGÈNE FASQUELLE, <span class="smcap">Éditeur</span></h3> -<h4>11, RUE DE GRENELLE, 11</h4> -<h4>1898</h4> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span></p> - - -<h2><a name="LIVRE_PREMIER" id="LIVRE_PREMIER">LIVRE PREMIER</a></h2> - -<h2>LE VENUSBERG AU REZ-DE-CHAUSSÉE</h2> - -<hr class="chap" /> - -<h2><a name="I-I" id="I-I">I</a></h2> - -<h2>LE PREMIER CHAPITRE, VRAIMENT</h2> - - -<p>A ma porte, c'est un bruit d'ailes.</p> - -<p>Ailes qui hésitent, ailes qui insistent, ailes -qui se glacent au bois glacé de ma porte comme -les ailes des mouettes se caressent au froufrou -ridé de la mer, ailes qui se mouillent, qui se -gèlent, qui se blessent délicieusement à un -océan de perdition, ailes qui veulent se blesser -assez pour n'être plus, pour pendre inertes, -inutiles, lent canevas de légèreté, de blancheur -et d'azur, ailes qui frémissent d'une nostalgie -d'humilité, de néant.</p> - -<p>Et ce sont des mains aussi qui errent à ma -porte, comme pour essuyer le souvenir de toutes -les mains qui s'y sont posées, comme pour en -faire une porte toute neuve, la porte neuve d'un -temple neuf.</p> - -<p>Ma clef tourne sans grincer: son de patins -d'argent sur une nappe d'argent à peine durci,<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span> -murmure d'une barque bleue sur un lac nocturne,—et -la porte glisse, s'entr'ouvre—presque -pas,—se referme en un soupir complice, en -un soupir de bon augure et de promesse et ce -sont des ailes encore qui viennent vers moi.</p> - -<p>Ailes tendues, bras qui se jettent en avant -pour étreindre plus vite, pour prendre plus tôt -tout ce qu'il y a de baisers, d'étreintes, de tendresse, -de passion, de ferveur dans cette chambre -et dans l'univers.</p> - -<p>Une femme...</p> - -<p>Une femme? Pourquoi faire le malin envers -toi-même? Il n'y a personne ici que toi et ton -amour.</p> - -<p>Une femme! c'est ta femme, ta seule femme, -la seule femme qui soit et qui ne soit pas—tant -elle est belle et haute, tant elle est pure et -grande, c'est ton espoir, ton souhait, ton idéal, -celle dont tu avais fait tellement ton rêve et ton -paradis que tu en avais fait ton deuil, celle que, -secrètement, sans même te l'avouer, pour ne -pas devenir plus ardent et plus triste, tu évoquais -chaque soir et invoquais chaque matin; -c'est ton avenir, c'est ta vie, c'est tout toi et -c'est ce qui vaut mieux que toi, c'est ton lointain, -ta déesse, ton Dieu et ton éternité, c'est -ton infini qui s'avance les bras avides et câlins.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span></p> - -<p>C'est le geste qu'elle a dû avoir jadis lorsqu'elle -allait à son père, à sa mère, à ses grands parents -pour happer, entre leurs soucis, leur affection -et leur émotion, pour cueillir des sourires -parmi leur fièvre, et pour leur offrir de la jeunesse, -de l'innocence, un refuge d'enfance et -de cajolerie. Elle levait un peu plus les bras -parce qu'elle était une fillette, une fillette pour -missel anglais et pour conte moral, une fillette -pour rondes et pour litanies de nourrices.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et c'est toujours une fillette, une fillette toute -menue et toute sainte qui sort de son livre -d'images, de son livre de prières pour m'apporter -en ses bras tendus l'élixir d'utopie et la -fleur des légendes, pour m'apporter du ciel -coulé dans un baiser et qui m'apporte le baiser -aussi, comme une brave petite fille.</p> - -<p>Lève un peu plus les bras, petite, lève-les -comme jadis: je suis très grand, je suis grandi -de tous mes désespoirs...</p> - -<p>Oui, te voilà.</p> - -<p>Te voilà qui viens, mon espoir, mais c'est -parce que tu viens, c'est parce que tu es là que -mes désespoirs reviennent avec toi qui les causas, -qui les réchauffas de ta beauté; les désespoirs<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span> -ont leur chant du cygne; ils chantent: -Nous reviendrons, nous revenons.</p> - -<p>Chasse-les de tes cheveux dénoués, mon -amour, et, puisque tu es tout délice, chasse cette -amertume que je connais, cette amertume qui -me saisit et qui ne m'a jamais abandonné.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tristesse, amertume, désespoirs, ce n'est pas -l'heure; <i>il faut</i> que je sois heureux, il le faut, -entendez-vous?</p> - -<p>Et je serai heureux malgré vous.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ne tends plus les bras, chérie, tes bras qui -déjà se penchent comme s'ils avaient un enfant -à amuser sur le tapis: je me suis jeté dans tes -bras, je me suis jeté sur ta bouche et la tiédeur -de ton manteau me froisse les joues et j'ai des -mailles de ta voilette aux dents.</p> - -<p>J'avais les plus beaux discours dans le gosier -tout à l'heure, pendant l'heure et l'autre heure -que j'ai perdues à t'attendre.</p> - -<p>Heures perdues? Non.</p> - -<p>Ce sont des heures qui se multiplient, qui se -doublent, qui se triplent et qui se détachent de -la vie, simplement, comme les pétales d'une rose. -Ce sont des heures qui s'en vont parce que tu -ne viens pas, chérie, qui s'en vont, qui s'en<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span> -vont, après avoir fait un petit tour, un petit tour -au cadran, puis un grand tour et tant de tours! -comme les tourbillons dans l'eau, qui se creusent, -qui se cerclent, se cernent, s'affolent et -vous affolent.</p> - -<p>Et les beaux discours que j'avais au gosier, -les discours que j'avais à l'âme s'en sont allés -avec les heures: c'est de la perfection qui ne se -parfait pas, et je les regrette un peu car leur -rythme m'enveloppait d'un manteau de printemps -et d'un manteau doré d'automne, et leur -profondeur, chérie! ah! leur profondeur, c'était -la métaphysique de l'amour.</p> - -<p>Il ne m'en demeure rien qu'un mot, le mot: -«chérie».</p> - -<p>Je le répète, je te le répète:</p> - -<p>«... chérie, chérie...»</p> - -<p>Et tu me réponds: «mon chéri.»</p> - -<p>C'est simple.</p> - -<p>Je sens bien que c'est le plus simple mot du -monde, qu'il tient tout en lui et que mon beau -discours tremble et flotte dans ce mot, comme -un discours vide.</p> - -<p>«... chérie, chérie...»</p> - -<p>C'est un mot qui ne me paraît pas français, -qui m'apparaît étrange, avec des lueurs italiennes, -des reflets indiens, et je ne sais quelle<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span> -ombre du gazouillis des oiseaux. «Chérie, chérie», -c'est un mot qui s'infléchit, qui tourne, qui -se courbe, qui enserre toutes les littératures et -toutes les langues, toutes les sensibilités et toutes -les passions, tous les émois et toutes les mers, -comme deux mains qui entourent une taille, -comme deux arbres qui se joignent au-dessus -d'un berceau. «Chérie», c'est un mot qui porte -avec soi un serment et une caresse, qui proclame, -qui affirme sa foi et qui a peur, pour l'objet -aimé. Et ce serait pour pas cher un de ces prénoms -anglais qui traînent avec un cerceau sur -les feuilles mortes des jardins publics.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mais je m'écoute parler ou ne pas parler.</p> - -<p>Parlons de toi, chérie—ou plutôt parle.</p> - -<p>Tu parles. Tu dis: «Je t'aime.»</p> - -<p>C'est une convention tacite.</p> - -<p>Tu as lu en mon pauvre c[oe]ur, en mon cœur -de pauvre. Tu sais qu'on m'a peu aimé et que -j'en ai souffert et tu veux m'aimer plus de -n'avoir pas été aimé, et tu veux me donner à -chaque fois la joie du mendiant qui trouve un -trésor.</p> - -<p>Et tu me dis aussi: «Je t'aime»,</p> - -<p>parce que tu m'aimes.</p> - -<p>Et je te dis: «Je t'aime».</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span></p> - -<p>Aime-moi. Je te permets de m'aimer. Je t'en -prie. C'est une licence que j'ai peu accordée en -ma vie. Tout le monde n'a pas le droit de m'aimer: -je craindrais de cet amour un rayon de -vulgarité, le choc en retour du coup de foudre, -le choc qui fêle et qui anéantit.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Toi, je t'ai élue entre toutes les femmes.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ne suppose pas que tu as tissé notre amour -de ton amour: c'est moi qui t'ai contrainte à -m'aimer, qui t'ai aimée lentement, longuement. -J'ai hésité devant toi et devant mon désir, puis -je t'ai désirée—et te voici, mon amour. Tu -m'aimes? je t'aime. C'est une chanson. Tout -finit par des chansons.</p> - -<p>Finissons; commençons plutôt.</p> - -<p>C'est le début de notre existence à deux, le -début de notre nouvelle existence, c'est l'ère -de notre félicité. Réjouis-toi, chérie.</p> - -<p>Soyons graves aussi, car c'est la plus grave, -la plus religieuse des communions.</p> - -<p>Ta bouche vient cueillir sur ma bouche un -nouveau «chérie» ou un nouveau «Je t'aime». -Elle l'y prend. Elle m'enlève les mailles de la -voilette.</p> - -<p>Tu souris, tu rougis. «J'aurais dû songer à -la relever.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span></p> - -<p>Et tu as honte, comme Ève et comme Adam -lorsque près de s'évader par la grande porte, la -porte du Péché, de leur Paradis terrestre, ils -s'aperçurent qu'ils étaient nus:</p> - -<p>Tu viens de t'apercevoir que tu es habillée.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>N'aie pas honte, chérie. Tu es très bien -comme ça, c'est comme ça que je t'ai aimée, c'est -comme ça que j'ai senti que tu m'étais nécessaire -et fatale et c'est avec cette robe que tu entras -pour l'emplir, dans le paysage de mon âme.</p> - -<p>Tu interroges des yeux les murs de cette -chambre.</p> - -<p>Tu les connais.</p> - -<p>Tu es déjà venue ici.</p> - -<p>Nous nous sommes rencontrés en voiture, il -est vrai, la première fois, lorsque tu retombas -dans cette ville et dans mon amour. C'était une -concession que nous faisions aux usages établis. -Mais la voiture se transforma et les pavés aussi -et ce fut une promenade parmi une cité imprévue -car le cocher prit des rues, des avenues et des -boulevards qui, la brume s'épaississant, semblaient -sortir des limbes pour précéder notre -amour et pour courir derrière lui.</p> - -<p>Et nous descendîmes de cette voiture de mystère -à la porte d'une gare.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span></p> - -<p>En notre promenade parmi les quartiers -vieillis, les quartiers usés de prières et de misères -et où les églises se dressent tout à coup -pour engouffrer un peu plus de détresse, un -peu plus de supplication, il nous arriva d'entrer -dans une rue où tu entras enfant et de rencontrer -à un coin de rue le couvent où tu avais -enterré tes derniers balbutiements et essayé tes -premières robes courtes.</p> - -<p>Tu n'as eu aucun trouble devant ta prime -enfance, devant ta pureté qui frémit encore -derrière les vieux murs et nous avons erré, très -jeunes, plus jeunes de nous rappeler notre -jeunesse et mettant en notre ardeur et notre -fraternité toute la pureté de tes jeunes ans, -toute mon innocence, nos cheveux de bébés et -nos mains myopes de quatre ans.</p> - -<p>L'extrême automne toussait dans les arbres, -l'extrême automne se couchait sur les grilles du -Luxembourg, car nous avions été très loin -pour fuir notre passé, pour fuir notre présent, -pour être seuls, pour être nous-mêmes, pour -n'avoir pas d'autre patrie que notre passion, -pour n'avoir pas d'autre ami que notre secret.</p> - -<p>Et tu me dis: «Quel dommage! Les grilles -sont fermées!»</p> - -<p>Arbres pâlis, arbres amaigris, arbres dont les<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> -feuilles avaient la couleur d'une crème tournée, -arbres mélancoliques, nous regrettions votre -alignement un peu troublé, sur le tard, par vos -courbatures et vos lassitudes: nous aurions -voulu vous consoler des amours fugitives que -vous aviez abritées, nous aurions voulu promener -sous votre fièvre glacée l'éternité, la puérilité, -la simplicité de notre amour, nous aurions -voulu être votre dernier sourire, le souvenir -dont vous enchantez votre hiver.</p> - -<p>Et vous, bustes, et vous, statues, nous aurions -voulu vous donner un peu de vie, oh! non de -cette vie inquiète, impatiente, artificielle, que -les tavernes d'alentour vous jettent à certaines -heures, mais une vie d'une belle ligne, d'une -chaleur parfaite, une vie classique d'attendrissement, -de rêverie, de constance et de fermeté -dans l'idéal.</p> - -<p>C'est par-dessus les grilles que doucement, -timidement, nous vous adressâmes le souffle de -notre sympathie et l'arome de notre baiser.</p> - -<p>Quartiers archaïques, maisons noires et maisons -grises, nous ne vous fîmes pas peur de -notre férocité. Nous eûmes un amour respectueux -et sans date, l'amour que vous aviez connu -au temps où l'on savait aimer et où l'on savait -être aimée, un amour d'attente et de fidélité, un<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> -amour de discrétion, de tact et de délicatesse, -un amour de fatalité. Et je t'avais, en chemin, -mon amie, remis la clef de cet appartement -en rougissant tellement que tu ne t'en étais pas -aperçue. Je t'avais glissé l'adresse en un écho de -caresse—et tu te rappelas la caresse.</p> - -<p>Tu vis cette chambre en l'horreur de son papier -de tenture, en l'horreur de son parquet -écorché. Trois chaises que j'avais achetées—par -pudeur—indiquaient clairement que ce n'était -pas «une chambre meublée».</p> - -<p>Nous habillâmes les murs d'affectueux babil, -nous couvrîmes le plancher des fleurs d'un tapis -d'étreintes, des entrelacs d'un tapis de baisers. -Et tu revins.</p> - -<p>Tu t'étonnas d'un fauteuil, d'un autre fauteuil -et d'une table.</p> - -<p>Je tâchais à être riche.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Puis je t'attendis vainement—parce qu'il y -avait du monde.</p> - -<p>Du monde qui te haïssait pour me haïr, du -monde qui te suivait sans mandat, qui t'espionnait -par désintéressement, qui te harcelait de -lettres anonymes—par devoir.</p> - -<p>Et la chambre fut veuve, de toi, de moi, de -notre amour blessé qui boitillait parmi les<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span> -grands magasins, parmi les rues et parmi les -soleils mourants.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et te revoici aujourd'hui.</p> - -<p>Tu as laissé les lettres anonymes à la porte, -à ma porte où des ailes, à toi, ont effacé la -méchanceté des hommes.</p> - -<p>Tu laves les murs de ton regard.</p> - -<p>Il y a quelques affiches. Pas de portraits -d'aïeux, pas de portraits d'aïeules.</p> - -<p>C'est peut-être que je n'ai pas d'aïeux.</p> - -<p>C'est aussi qu'il n'y a qu'une seule femme, toi.</p> - -<p>Je n'ai pas voulu t'humilier d'autres portraits, -d'autres fautes de femmes. Je n'ai pas voulu de -comparaisons, d'excuses, d'encouragements, -d'excitations.</p> - -<p>Tu es chez toi, dans une chambre nouvelle, -dans un monde nouveau, sans lois, sans coutumes. -Fais ce qui te plaît: tu n'engages que -toi—et tu ne t'engages pas.</p> - -<p>Personne ne fera après toi ce que tu auras -fait, je te le jure. Tu es, tu seras seule.</p> - -<p>Ne demande pas aux murs leur avis: ils auront -la couleur de ton caprice.</p> - -<p>Tu ne t'arrêtes pas aux murs: de ton regard -tu embrasses toute cette chambre, avant de -m'embrasser—pour faire durer le plaisir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span></p> - -<p>Tu connais le mobilier: il n'a pas de style. -Ce ne sont pas des meubles, c'est un décor, -c'est un alibi: ce fauteuil est bleu, ce fauteuil -est bleu et or, cette table est brune et cette chaise -est verte: je suis pauvre. Tu n'as pas à connaître -ces tapis: ils coûtent trente-neuf sous -et si cette glace est profonde, c'est que tu t'y -mires.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mais une chose énorme te tire les yeux, te -tire la face, t'attire toute: le lit, le lit qui n'y -était pas lorsque tu vins, le lit qui est là maintenant, -qui est peut-être venu tout seul, qui -s'allonge, qui s'élargit, qui prend toute la chambre, -le lit odieusement calme, odieusement -patient, le lit passif, le lit tyrannique, le lit -avide,—fatal.</p> - -<p>C'est pourtant un lit très étroit, un lit presque -d'hôpital, le lit qu'il faut à deux vieillards -pour mourir côte à côte. La couverture est -légère, légère pour la saison.</p> - -<p>Ne regarde pas le lit de cette façon. Ça n'a pas -d'importance. Il est gentil.</p> - -<p>Non. Il te prend. Je n'ai plus rien à dire.</p> - -<p>Je n'ose rien dire, ce lit m'effraie.</p> - -<p>Et puisque c'est lui qui commande ici...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span></p> - -<p>Chérie, chérie, tu as posé ton chapeau, tu as -ôté ta voilette, tu as couché des épingles qui -piquaient ta voilette, qui piquaient ton chapeau, -qui entraient en tes cheveux et qui en sortaient.</p> - -<p>Tu avais du blanc sur le bleu de ton corsage, -un petit col blanc très modeste auquel tu donnais -de la fierté, la distinction d'une guimpe -vierge, nonne et princesse, un petit col blanc -d'Anglaise moderne auquel tu donnais l'archaïsme -d'une collerette florentine et d'un col -génois aussi, un petit col très blanc que tu historiais -de l'argent brodé de je ne sais quelles -broderies d'ambiance et de l'or serpentin de ta -nuque, chérie.</p> - -<p>Tu n'as plus ton petit col blanc, tu n'as plus -ton col bleu et des agrafes sautent, claquent, -ton corsage a l'air de bondir, de voleter autour -de toi, de s'en aller sans le vouloir, arraché de -ton corps où il s'attache jalousement.</p> - -<p>Tu te dévêtiras—puisque tu te dévêts—parmi -des baisers et des baisers désolés.</p> - -<p>Je les embrasse, tes pauvres vêtements qui -s'en vont, ton corsage qui se désole de te quitter -comme je me désolerai tout à l'heure, ton -col qui a scellé ton cou pour mon cou, pour ma -bouche et pour ma gorge, ton jupon, tes jupons -aussi qui te voilèrent pour ma pudeur—et ta<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> -chemise dont je ne dirai rien car j'en voudrais -trop dire.</p> - -<p>Chérie, chérie, pourquoi te déshabilles-tu?</p> - -<p>Je ne te le demanderai pas parce que tu me -répondrais: «Tu dois le savoir.»</p> - -<p>Tu aurais tort: c'est toi qui ne sais pas.</p> - -<p>Quand je t'ai aimée, tu faisais avec tes vêtements -un tout harmonieux et harmonique.</p> - -<p>Tu avais une robe et tu avais besoin d'une -robe. Car la femme n'est pas une statue, la -femme n'est pas une académie.</p> - -<p>Je t'ai aimée comme on aime une reine lointaine, -je t'ai prêté l'escorte des siècles, les escadrons -de toutes les épopées et les couronnes -fermées qui sommeillent dans des cimetières de -bruyères.</p> - -<p>Je t'ai aimée comme une fée, une fée qui a -une robe de lune, une robe de soleil, une robe -d'or, une robe d'argent et une robe couleur du -temps, je t'ai aimée comme Ophélie qui a une -robe blanche, comme Desdémone qui a une -robe noire, comme Portia qui a une robe de feu, -je t'ai aimée comme sainte Blandine qui a une -robe de sang et comme Iphigénie qui a une -robe de larmes: tu as passé, tu es restée toute -vêtue et en robe à longue traîne en mes méditations, -tu as été la grande dame, la dame de<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span> -mes pensées et voici que, pour le sacrifice, -tu renonces à tes bandelettes de victime, que -tu renonces à tes voiles, à tes parures.</p> - -<p>Je n'aurai pas le courage de t'arrêter: tu ne -comprendrais pas.</p> - -<p>Je n'ai pas le courage de te remettre ton chapeau, -de me rendre ma chimère.</p> - -<p>D'ailleurs quand ai-je vécu conformément à -mon rêve? Quand ai-je eu ce que je voulais, -tout ce que je voulais?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et ça me va bien de me plaindre: on me -donne plus que je ne voulais!</p> - -<p>C'est peut-être ça.</p> - -<p>Et puis il n'y a pas que moi dans l'aventure, -dans l'idylle, dans le conte.</p> - -<p>Nous sommes deux.</p> - -<p>Tu m'aimes, chérie, après tout, avant tout. -Tu as des subtilités, toi aussi et de si absurdes, -de si radieuses délicatesses! Tu as cherché ce -qui pouvait me faire plaisir, la preuve à me -donner de ta foi, de ta bonne foi.</p> - -<p>Et tu as trouvé.</p> - -<p>Tu t'es trouvée.</p> - -<p>Tu te donnes. C'est ce que tu as de meilleur -en toi: c'est tout toi.</p> - -<p>Je plaisante encore avec moi, pour étouffer<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> -mes sanglots intimes et mon attendrissement.</p> - -<p>C'est que je t'aime plus que jamais, c'est que -je t'admire d'être si simple, d'être si humble. -Pour que tu ne t'aperçoives pas de mon émoi, -je me dépouille moi aussi de ma livrée de philosophe, -de ma livrée de pessimiste: je serai nu -avant toi, chérie.</p> - -<p>Tiens! je suis nu.</p> - -<p>Et tu es nue aussi, chérie.</p> - -<p>Je te considère du lit où je me suis réfugié pour -ne plus te rencontrer. Tu ne t'y blottis pas encore. -Tu as des cordons à ôter, tu as surtout à -t'offrir, malgré toi, à mon admiration.</p> - -<p>Ah! que je t'admire! Je t'admire de ne plus -te reconnaître.</p> - -<p>C'est toi, ce corps ferme, altier, c'est toi ces -hanches, c'est toi, ces jambes nerveuses! C'est -un nouvel être qui se penche, les jambes libres, -ce n'est pas la femme de naguère: les femmes -n'ont pas de jambes.</p> - -<p>Tu as la finesse et la grâce, la vivacité d'un -jeune animal, d'un faon divin. Tu as de la -majesté et de la force et la lumière brutale de -la lampe t'impose je ne sais quelle brutalité. -Viens, viens—que je ne te voie plus!</p> - -<p>Tu ne viens pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span></p> - -<p>La lumière de la lampe tombe sur ta figure. -C'est toujours ta bouche lente et rose, ton nez -long, droit, d'une courbe secrète et ce sont tes -yeux songeurs et moqueurs, tes yeux de dédain -et de ciel, qui savent être bruns et pâles et -c'est cette énigme de tes sourcils sombres sous -tes cheveux blonds.</p> - -<p>Chérie, chérie, voici que la lumière de la -lampe court sur tes cheveux et qu'elle les incendie -de ses remous changeants.</p> - -<p>Elle ne les incendie pas. Rien ne pourrait -incendier, rien ne pourrait varier ta blondeur -étrange, comme poudrée et métallisée, ta blondeur -bleue et grise, ta blondeur d'aube et de -crépuscule. Les passants te trouvent châtain -mais c'est un mot si vite dit!</p> - -<p>Tu es blonde, plus blonde, autrement blonde -que le reste du monde: oui, je te reconnais -maintenant, c'est bien toi, ce sont tes cheveux, -tes cheveux dont je me suis enveloppé dans mes -insomnies, la Toison d'or, la toison mauve de -toutes mes entreprises contre les monstres, -le drapeau de mes héroïsmes, la bannière de -mon royaume!</p> - -<p>Apporte-moi tes cheveux, donne-moi ta main: -tu es bonne, tu m'aimes. Je serai bon et je -t'aimerai.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span></p> - -<p>Et je serai toujours très petit garçon avec -toi parce que tu te donnes à moi aujourd'hui: -c'est bien, c'est beau; c'est la plus touchante -des actions; je ne te ferai jamais de peine.</p> - -<p>J'ai une grosse envie de pleurer, de pleurer -sur mes désespoirs qui m'ont corseté si longtemps -d'un corset de fer, de pleurer sur mes -jeunes ans qui ne t'ont pas connue, de pleurer -sur le monde: c'est le bonheur, vois-tu, le -bonheur auquel je me confie, qui va m'emporter -à la rive et me noyer en son immensité. Je voudrais -tes larmes avec les miennes, mais je ne -puis te supplier de pleurer: je ne pleurerai -donc pas. Et je ne puis pleurer.</p> - -<p>Une ivresse me prend, une ivresse de brute: -mes mains âprement saisissent ton corps, ton -corps ignoré, mon cœur veut rapidement t'apprendre -par cœur—et mon âme...</p> - -<p>Ah! veux-tu, ne parlons pas de mon âme! -Laissons nos âmes où elles sont, très loin, pas -aussi loin qu'elles le désireraient, convulsées, -hagardes, terrifiées devant la frénésie de nos -corps! Ah! ah! nos pauvres âmes ne nous -savaient pas les jolies brutes que nous sommes. -Elles ne nous méprisent pas, non, chérie, elles -ne nous méprisent pas, elles ne peuvent pas -nous mépriser mais elles nous trouvent un peu<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> -violents, un peu avides, d'un tel appétit et nous -ruant vers quelles voluptés! Consolez-vous, -petites âmes, nous vous reviendrons quand -nous serons las et nous vous demanderons votre -petite chanson, votre berceuse et votre chant -grave aussi, vers les étoiles.</p> - -<p>Et vraiment que nos corps s'ébattent! Est-ce -qu'ils nous en demandent même la permission?</p> - -<p>Ah! chérie, ne me demande pas, toi, de te -détailler nos courbes et les chaos variés où nous -nous perdons tous les deux. Les sursauts, les -râles, les petits cris, les petits soupirs, les baisers -qui montent et qui descendent, les morsures... -Soyons des brutes, des brutes. Ah! chérie, -je ne puis même pas te demander pardon -de te mordre: je te mords très naturellement et -j'ai un rugissement de lion timide, un rugissement -qui s'étrangle et qui dure, le ricanement -d'une bête sur sa proie et je te pétris pour te -faire plus mienne et je m'irrite sur ta chair, ta -chair qui fait grincer ma bouche, qui soufflette -ma chair de sa fuyance, de son retour, d'un -mouvement incessant de recul, d'approche, de -son électricité, de sa lenteur, de son abandon -et de sa révolte.</p> - -<p>Les mots m'ont laissé là et toi aussi.</p> - -<p>Une seule phrase nous tient et nous balance<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> -en son infini «je t'aime... je t'aime...» et -cette phrase n'a plus rien d'humain, onomatopée, -c'est un cri de bête «je t'aime... je -t'aime...»</p> - -<p>Ta main erre sur ma joue comme la main -d'une petite sœur sur la joue d'un petit frère, -plus petit, et je m'enivre à blesser ma paupière -de la ténuité aiguë et soyeuse de tes cils.</p> - -<p>Aime-moi, aime-moi, petite sœur... suis-je -bête, que fais-tu alors? Aime-moi, petite sœur, -aime-moi tout de même.</p> - -<p>Que tu m'aimes en ce moment, ce n'est pas -une raison de ne plus m'aimer.</p> - -<p>Quelle délicieuse sensation, cette peur de te -perdre tandis que je te possède!</p> - -<p>Et tout est délicieux: ma main se joue, -s'égare en tes cheveux, en leur lourde fraîcheur; -elle les agite comme un fragile hochet -et s'en lie pour toujours, elle en couvre ton -front, ta joue, tes épaules, t'en fait mille voiles, -mille cadres à tes yeux.</p> - -<p>Tu veux parler?</p> - -<p>C'est pour me forcer à boucher ta bouche de -ma bouche.</p> - -<p>Je ne parle pas. Fais comme moi. «Je t'aime... -je t'aime...» Et à nous deux nous faisons, -n'est-ce pas? un bon petit néant. Un petit néant<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span> -grand comme l'univers et plus grand puisque -c'est tout l'amour de l'univers.</p> - -<p>La lampe a disparu, le lit s'est dérobé: nous -sommes en une poudre d'étoile, en une molle -buée de ciel, nous sombrons en un gouffre de -beauté.</p> - -<p>Nous allons parler maintenant; de notre cher -néant, des mots et des paroles, des vers vont -monter, à peine, d'abord, comme une apparition -de sainte, puis vont se précipiter comme un -torrent lumineux: nous allons dire ce qu'on -appelle des riens et nous allons nous passer notre -âme, en fraude, dans des mots vides.</p> - -<p>Et nous allons dormir peut-être, la main dans -la main, comme des écoliers de l'école de Silence, -comme des anges qui, au retour de l'exil, se -rappellent peu à peu comment on doit dormir -pour faire plaisir au bon Dieu.</p> - -<p>Les rêves sublimes sont là, tout près; les -jolis rêves se préparent, sur le bout du pied, les -yeux grands ouverts à mesure que nos yeux se -ferment, les rêves immenses se déploient sans -bruit pour nous surprendre, ils vont envahir -notre horizon et danser—sur nous, autour de -nous,—la sarabande des espoirs, la ronde des -ambitions satisfaites, le galop de la grandeur et -de la puissance.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span></p> - -<p>Fermons les yeux, chérie, fermons les yeux -sur les si récents, sur les impérissables souvenirs -qui, de nos corps, se distillent en nos cœurs -et qui, comme une source de joie, emplissent -jusqu'au bord la coupe de nos âmes, car nos -âmes sont revenues, oui, Madame, et s'étirent et -se remettent à vibrer—pas très fort—comme -une belle fanfare, comme une gentille harpe. -Ah! les mutines! Tu ne sais pas ce qu'elles font? -Elles se content et content nos étreintes, en font -une cantate, les traduisent en langage céleste, en -font de l'idéal, tel quel, et c'est céleste, c'est admirable, -c'est divin. Et puis si ça vous amuse...</p> - -<p>Bonsoir, nous allons dormir.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Eh quoi? qui se dresse à mes côtés? qui -s'effare?</p> - -<p>C'est toi, toi, chérie? Tu ne t'endors pas. Tu -parles?</p> - -<p>Une grande phrase. «Chéri, il faut que je -parte. Quelle heure est-il?»</p> - -<p>Partir!</p> - -<p>Partir?</p> - -<p>Pourquoi?</p> - -<p>Ah! mon Dieu, je me rappelle.</p> - -<p>Je ne veux pas me rappeler. C'est trop long. -Je sens seulement que je vais pleurer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span></p> - -<p>Je ne sais pas l'heure qu'il est, chérie. J'avais -une montre, il y a longtemps, quand j'étais tout -petit. Elle s'est fatiguée, elle s'est cassée—de -n'être jamais à l'heure du collège. Je n'ai plus -eu de montre depuis. J'ai attendu les heures -et j'ai toujours eu le dernier mot avec elles -parce qu'elles avaient moins de patience et -moins d'impatience que moi. Elles se vengent. -Je te dirai l'heure cependant.</p> - -<p>Il y a autour de cette chambre des gens qui -vendent du pain, du vin et qui ont des horloges—par -coquetterie.</p> - -<p>Je vais m'habiller et sortir vers l'heure, vers -l'heure malfaisante qui te chasse et qui m'isole.</p> - -<p>Je ne suis plus nu, je ne suis plus l'être qui -t'a aimée.</p> - -<p>Je suis le monsieur qui passe, qui passe devant -les horloges, pour souffrir.</p> - -<p>Je suis dans la rue.</p> - -<p>Je cherche. Je ne sais plus ce que je cherche. -Je suis seul. J'ai aimé la solitude, j'ai aimé -les longues courses au hasard, les promenades -à l'aventure, la quête du néant.</p> - -<p>Mais aujourd'hui il me semble qu'on m'a -coupé des bras et des jambes, les jambes et les -bras qui m'enserraient tout à l'heure, qu'on m'a -coupé les cheveux, les cheveux où je me suis<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> -perdu, qu'on m'a arraché la bouche, les yeux et -le cœur.</p> - -<p>Je me sens nu sous mes vêtements, je me -sens impudique et ridicule sous ma loque de -passant.</p> - -<p>Je rentre, je me précipite, je me meurtris aux -bras adorés, aux lèvres que j'ai meurtries, aux -cheveux que j'ai échevelés: je presse, j'étreins, -je tâche à me faire petit au creux de tes seins -et de ton amour, à m'ensevelir en toi, je m'enfonce -en toi, en ton cher corps et je pleure, je -pleure...</p> - -<p>Tu t'effares: «Qu'as-tu? il est si tard?»</p> - -<p>Non, il n'est pas si tard, chérie.</p> - -<p>Il est tôt, il est étrangement tôt. C'est l'aube -et l'aube hésitante de ma vie, c'est la minute -où je nais amant.</p> - -<p>Tu as commencé à t'habiller en attendant.</p> - -<p>Ah! reste nue puisque tu as voulu être nue!</p> - -<p>Mais tu as ton idée. «Tu ne me dis pas -l'heure.»</p> - -<p>Je ne sais pas, chérie. J'ai voulu te défendre -contre l'heure, j'ai voulu être défendu par toi -contre l'heure. Le rempart jumeau, le double -rempart de nos corps contre l'heure, l'heure -mesquine qui amène en sourdine la fatigue, la -vieillesse et la mort...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span></p> - -<p>Tu t'entêtes.</p> - -<p>«Quel enfant! Mais mon petit, il faut cependant -que je sache l'heure.»</p> - -<p>Il faut aussi que nous soyons heureux.</p> - -<p>Mais l'heure, ton heure, je veux te la jeter. -Tu t'en couvriras les épaules comme d'un manteau -de misère, tu égrèneras toutes ses secondes -comme une pluie de cendres sur la cendre de tes -cheveux; mais c'est rageusement que je retourne -la prendre, d'une traite, entre deux baisers et ton -baiser encore tiède sur moi, m'enveloppant tout -entier contre l'air froid de la rue... «Oui, il est -temps que je parte. Il est grand temps.»</p> - -<p>Le temps! le temps! c'est comme une profanation, -c'est comme un vieillard qui se glisse -entre notre amour et qui te tire, hypocrite, par -les cheveux, par les épaules...</p> - -<p>Tu es levée.</p> - -<p>Tu termines ta toilette, ta toilette de fuite. -Amoureuse qui va rentrer dans le siècle, tu t'enroules -dans tes parures de femme: on ne se -doutera pas dans la rue que tu es un sanctuaire -de tendresse, un autel de passion, un chemin de -foi et d'ardeur.</p> - -<p>Mais tu as froid: ah! chérie! il n'y a pas de -feu ici: c'est ma faute. J'aurais dû penser au -froid, je n'ai pensé qu'à toi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span></p> - -<p>Je suis un amant novice, je n'ai aimé personne -avant toi et tu es ma première femme. N'insistons -pas: c'est ridicule. Je connais pour avoir -lu de mauvais contes, pour avoir vu de mauvais -dessins, les rencontres brèves et leurs accessoires. -Il n'y a pas d'accessoires ici.</p> - -<p>Tu grelottes un peu: c'est de n'avoir plus -autour de ton cou le hausse-col brûlant de mes -bras.</p> - -<p>Je te rends mes bras, je te rends mon cœur -«... comme il bat!...»</p> - -<p>Ah! tu t'aperçois de ma fureur? tu vois que -j'ai mal!</p> - -<p>J'ai une émotion un peu brutale: elle me -tue, elle me défonce la poitrine! j'ai un cœur -mal élevé qui se heurte, qui se brise, qui bondit -de joie et de tristesse et j'ai un sourire aussi qui -est un peu naïf, un peu brouillé, trop tendre, -trop triste, trop reconnaissant—et qui demande -trop de choses...</p> - -<p>Tu es pressée, tu as hâte de t'ensevelir en ton -foyer, en ton foyer glacé où il fait moins froid -qu'en cette chambre froide.</p> - -<p>Tu prononcerais volontiers des paroles pour -caractériser notre délice, pour en dire toute la -saveur, toute la férocité, pour souhaiter en notre -union la bienvenue à la volupté et pour m'avouer<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> -encore que tu m'aimes, que tu es mienne, mais -ta voix tremblerait un peu en cet endroit où -il n'y a pas de feu—et tu n'as pas le temps.</p> - -<p>Va-t'en donc, douce victime, va-t'en pour me -revenir.</p> - -<p>«... demain?»</p> - -<p>Ah! que je t'ai implorée parfaitement! Et -comme je suis sincère! Jamais je ne retrouverai -l'accent, le ton dont j'ai nuancé, dont j'ai chargé, -dont j'ai précisé, dont j'ai élargi, dont j'ai empli -d'immensité, de fatalité et de tendresse, cette date, -ces deux fades syllabes.</p> - -<p>«Je tâcherai. Oui, je crois. Sois sage.»</p> - -<p>Un baiser qui fuit lui aussi—et c'est ta fuite.</p> - -<p>Je ne te suis pas. Je ne veux pas te voir partir. -J'entends ma clef qui tourne, ma porte qui se -referme.</p> - -<p>C'est tout.</p> - -<p>Il n'y a plus que moi chez moi. Il n'y a plus -que la lassitude et la tristesse.</p> - -<p>Les ailes ont troué ma porte et s'en sont -allées.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="I-II" id="I-II">II</a></h2> - -<h2>PETIT PANTHÉISME SENTIMENTAL</h2> - - -<p>La chambre vide, la chambre veuve s'emplit -de silence jusqu'aux murs, d'un silence énorme, -électrique, hostile, d'un lourd silence de reproche: -la lumière de la lampe qui se jeta sur les -épaules et sur les seins de celle qui n'est plus ici, -qui se baigna à l'ambre pâle de ses hanches, la lumière -de la lampe qui, en un tourbillon, s'épandit -et s'abandonna, qui dansa, frénétique, qui jaillit -et qui fusa comme une rosée, qui garrotta de -clarté notre étreinte et qui l'enlaça d'un collier -de perles et de flammes, la lumière de la lampe -est devenue frêle et frileuse, malheureuse aussi; -elle se plaint vers la lune invisible et semble -ne plus vouloir briller et agoniser que pour la -lune.</p> - -<p>Les fauteuils s'accroupissent comme des Arabes -en deuil et c'est comme un affaissement de -tout en cette chambre, de toutes les choses sans<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span> -âme: leur âme, l'âme de cette chambre s'est -enfuie.</p> - -<p>Oui, ç'a été une fuite et l'âme est partie trop -vite.</p> - -<p>Mais ce n'est pas ma faute.</p> - -<p>Et vraiment, chambre infortunée, tu t'étais -trop vite, toi-même, habituée à cette âme -blonde.</p> - -<p>Tu n'as pas toujours eu une âme: tu es une -chambre médiocre et si la pauvreté l'habita, -comme c'est trop vraisemblable, ce fut humblement.</p> - -<p>Je t'ai louée parce qu'un marchand de vin -n'avait pas voulu de toi.</p> - -<p>Ton silence, chambre, devient plus agressif.</p> - -<p>Je comprends. Le marchand de vins ne t'a pas -louée parce que tu étais prédestinée à moi, à -nous et parce que les aventures les plus fatales -doivent, par le temps qui court, avoir un prétexte, -un alibi naturel, un alibi de banalité.</p> - -<p>Eh! chambre, tu es triste,—comme moi, tu -es pauvre, comme moi, tu es vide—comme -moi.</p> - -<p>Et nous ne pouvons nous consoler puisque -nous sommes faits pour être tristes ensemble et -pour nous réjouir ensemble—moins souvent.</p> - -<p>Tu as été sanctuaire: tu as connu la gloire,<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span> -les fêtes absolues, l'intimité qui comporte, qui -apporte avec soi l'immensité, tu as été l'univers -et tu as été l'au-delà: c'est fini pour aujourd'hui, -morne chambre.</p> - -<p>Et tu ne resteras vêtue que de tes souvenirs -et de ton silence.</p> - -<p>Je ne puis te consoler puisque je ne puis être -consolé et je trouve comme toi que cette créature -hautaine, que cette créature de délice, que -cette créature de douceur s'en fut trop tôt, trop -rapidement, trop brutalement, que la rue et le -monde la tirèrent d'ici, comme on tue.</p> - -<p>Et je vais m'en aller, moi qui te parle. Je serai -dans mon tort, parce que les chambres doivent -être habitées, mais je te demande pardon, tout -de suite. Et je ne vais pas m'en aller tout de -suite: j'ai honte. En te délaissant, je délaisse le -décor de mon bonheur et mon bonheur et tu vas -être si vide, si froide!</p> - -<p>Ah! que l'intensité de nos moments, que la -tendre férocité de notre séjour, que l'impatience -passionnée de nos rencontres se disperse, s'étende -sur ton vide et sur ta médiocrité, petite -chambre!</p> - -<p>Tu as abrité des malheurs: tu leur as accordé -le leurre du toit, le leurre de la sécurité, le droit -de dormir et le droit d'avoir de la pudeur, tu<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> -leur as été indulgente en cachant leurs soucis et -tu leur as été pénible en leur coûtant leur -argent et, parfois, l'argent qu'ils n'avaient pas: -tu n'es pas mon gîte à moi et tu n'es pas son -gîte à elle: tu n'es même pas le gîte de notre -amour, puisque notre amour emplit le monde -et que, dans tous les palais et sur toutes les -montagnes, il se déchire en petites prières et -en jolis murmures, que les oiselles le passent au -bec de leurs petits et que les chênes et les fantômes -le chantent en leurs frissons, tu es le gîte -de notre étreinte.</p> - -<p>Nous ne nous embrassons que chez toi, qu'en -toi: sois fière, petite chambre.</p> - -<p>Tu boudes encore et la lumière de la lampe -s'écarte de moi: je vais t'endormir avant de -partir.</p> - -<p>Je vais te bercer, chambre si pauvre, comme -on berce une princesse de soie et d'or, je vais te -bercer d'un conte tout neuf, caressant comme -les plus vieux contes et vrai comme une caresse: -c'est le conte de notre amour.</p> - -<p>Mais tu es une vieille chambre pauvre: tu ne -sortis jamais de chez toi: comment te dire les -sites qui nous enchantèrent, qui nous attendrirent, -qui nous fiancèrent?</p> - -<p>Tu ne sais pas ce que c'est que la mer—et<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span> -la mer est dans notre amour, tu ne sais pas ce -que c'est que le soleil—et le soleil luit en -notre amour, tu ne sais pas ce que c'est que la -lune et la lune argente, attiédit, enfièvre notre -amour et les routes s'y suivent et s'y croisent, -les arbres se penchent vers lui: tu ne sais pas -ce qu'est un arbre.</p> - -<p>Suis-je bête! Tu as été un arbre et des arbres, -tu as été des pierres, tu as été, chambre glacée, -du soleil, de la lune, de la nature et de la mer: -c'est par mer que, de très loin, les arbres raidis -s'en viennent chercher des haches françaises: -pardonne-moi: tu connais mieux la mer et le -soleil que moi.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Donc j'allai un jour dans une ville où vont -les gens riches. Les gens riches! Tu en as peut-être -aperçu un ou deux qui venaient perdre sur -ta cheminée, non sans le faire remarquer, une, -deux ou trois pièces de monnaie—ou qui réclamaient -d'autres pièces de monnaie, de très -haut, du haut de leur chapeau haut de forme. -Et des commissaires de police, des huissiers -sont peut-être venus ici, qui sont des gens -riches.</p> - -<p>Des temps se relaient deux fois l'an où les -gens riches veulent se mettre en contact avec le<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> -peuple et les choses. C'est le moment qu'ils choisissent -pour s'avouer qu'ils ont besoin d'air, de -vigueur, de fraîcheur et de chaleur et où ils partent -en chercher où il y en a—sur le Baedecker.</p> - -<p>Ils ont à traverser des villes de province qui -se ressemblent—car rien ne se ressemble comme -les villes de province, mais ils les traversent vite, -les brûlent, passent à côté, parce qu'ils sont -dans des chemins de fer très rapides, qui leur -cachent les choses monotones, la souffrance et -la misère, qui ont hâte de les jeter dans de la -beauté, comme ils jettent les pauvres gens dans -les faubourgs gris et noirs, dans les chambres -aussi sombres que toi, petite chambre, et dans -ces endroits de repos que sont les prisons et les -cimetières.</p> - -<p>Dès que les gens riches ont été jetés dans la -beauté, sans brusquerie, avec leurs bagages et -leurs domestiques, ils crient ou ne crient pas -que c'est très cher, qu'on leur fait payer la chaleur -et la fraîcheur et que l'existence est hors -de prix.</p> - -<p>Ils happent la beauté goulûment sans y prendre -garde—et n'admirent que pour admirer leur -richesse et pour s'admirer.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mais vraiment, c'est beau.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span></p> - -<p>Lorsque le chemin de fer mène à cette ville, -il se promène entre la mer et les montagnes -et, par gentillesse, semble aller lentement, lentement—et -il va si vite!—pour qu'on puisse -se laisser charmer par le paysage.</p> - -<p>Et le paysage, la mer, les montagnes entrent -dans les wagons, le ciel aussi—et quel ciel! -les palmiers glissent le long des wagons et -c'est un cortège naturel et extravagant: la mer -qui est là, qui est partout, qui court après vous, -qui vous cerne, qui vous lèche, s'obstine en sa -complaisance, l'enchevêtrement harmonieux des -palmiers, des oliviers, des arbres de joie et des -fleurs touffues, des fleurs bleues, rouges, mauves, -jaunes et vertes, les orangers qui se dressent et -qui se penchent, les fleurs qui mangent les maisons, -les pins-parasols qui se déploient, les fleurs -encore, les fleurs toujours, roses et noires, jaunes -et grises, les fleurs métalliques, les fleurs couleur -de pierre et couleur d'enfer, les fleurs qui -se tendent, qui s'offrent, qui repoussent sous -le regard, les fleurs tyranniques, les arbres -débonnaires, les maisons qui s'abritent des -arbres et des fleurs et qui n'offensent ni les -fleurs ni les arbres, les brèves montagnes qui -se dentèlent devant d'autres montagnes plus -hautes,—des montagnes de fond,—les golfes<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> -qui se dessinent et qui disparaissent pour reparaître, -le ciel qui se tisse de même splendeur, -toute cette orgie de grandeur, de nature, de -facilité et de simplicité, vous poursuit, se presse -autour de vous comme un chœur aimant, tout -est sans bruyance, sans déclamation, tout -chante en sourdine, tout est sans arrogance, -tout semble vouloir faire plaisir, sans plus, et -être comme le couloir sans limite, la route -fleurie du paradis.</p> - -<p>Et la ville s'enferme de montagnes, de -murailles, la ville, en son caprice, monte, descend, -se déchire, s'étage, s'enfonce en des précipices -pour s'envoler en une flore de sommets: -on l'appelle Monte-Carlo.</p> - -<p>Les fleurs y jaillissent, énormes, s'y développent, -s'y épanouissent, y éclatent de sève, de -chaleur, de fraîcheur, les arbres s'y efforcent -vers le ciel et c'est comme une musique intime, -secrète des plantes et de la ville.</p> - -<p>Les arbres et les fleurs qui vous ont suivi -jusque-là en chemin de fer s'arrêtent avec -vous, entrent les uns dans les autres, se gonflent -d'une vie intense, profonde, massive et -comme obscure, et la mer qui a coulé jusque-là -s'arrête aussi et gonfle la mer, en fait une -masse électrique, qui s'étouffe de sa beauté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span></p> - -<p>Les gens riches, petite chambre, ont de l'estime -pour cette ville—parce qu'elle se coiffe -d'une salle de jeu.</p> - -<p>C'est en cette ville que la nature, la splendeur -et la douceur de la nature, se sont réfugiées; -c'est en cette ville que le soleil s'essaie, -l'hiver, qu'il languit, qu'il se reprend à sourire, -qu'il baigne sa mélancolie, c'est sur cette -ville que toutes les fleurs se penchent, qu'elles -s'amoncèlent en des bouquets tout faits, en des -forêts d'azur, de ténèbre, de rose et d'or; le ciel -y est uni comme une prière, la mer, ah! la mer, -je ne pourrais te la décrire, tant elle est majestueuse, -lourde de tendresse et de ferveur, lente, -attirante, absorbante, à la fois câline et dédaigneuse, -tant elle est la mer des contes de fées -qu'on se rappelle la nuit et des Mille et une -Nuits qu'on scande le soir, tant elle est la mer -d'Orient, la mer des nostalgies; elle est belle à -ne pas oser la couper d'une rame ou d'un éperon -de vaisseau, eh bien! les gens riches ont de -l'estime pour cette ville parce que, au-dessus de -la mer, en bordure des fleurs, défiant le ciel -de deux mâts de cocagne, une salle de jeu -s'étend, se vautre,—qui leur coûte cher.</p> - -<p>J'entrai dans cette salle de jeu.</p> - -<p>Rien n'est plaisant comme de jeter—volontairement—quelque<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span> -argent aux gens riches -comme à des fauves.</p> - -<p>Des tables sont là, creusées d'un trou où une -bille roule, guettant un trou plus petit—et où l'on -peut sans danger oublier des pièces de monnaie.</p> - -<p>Des êtres sont assis, sont tapis le long de la -table—et des êtres sont debout derrière, et, -au milieu de la salle, des êtres s'attardent -à défaillir et à rester hagards, n'ayant plus -de quoi s'asseoir, n'ayant plus de quoi se -tenir debout, n'ayant plus de quoi regarder.</p> - -<p>Et malheur à l'argent qui tombe sur ces tables! -Ce n'est pas en un plomb vil qu'il se transforme, -c'est en de petits pains à cacheter blonds ou -gris, en petits pains à cacheter qui ne cachètent -rien et qui s'engluent et qui s'enfuient. Les -êtres qui cernent cet argent ont des têtes où il -se reflète, en son horreur soudaine, têtes -plombées, têtes bossuées comme les pièces qui -ont beaucoup roulé; têtes de cauchemars comme -les écus qui ont longtemps dormi; têtes vieillies -tout à coup de toute la vieillesse de ces pièces, -de ces écus qui les quittent, qu'ils chassent; -têtes creusées, sinistres, punies de tous les -crimes, de toutes les douleurs des rois dont les -effigies s'impriment, se figent et s'effacent -parmi le disque gris ou blond.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span></p> - -<p>Les femmes déposent leur beauté et leur élégance -au vestiaire, avec leur ombrelle—et se -couvrent d'un uniforme tacite de gêne et de -cupidité; c'est une poussière d'or et d'argent qui -les embue et ce sont des rides qui viennent.</p> - -<p>Les hommes se ressemblent tous, vieillis, -jaunes et verts.</p> - -<p>Je perdis bien évidemment à ce jeu de perte -et de perdition et je ne m'obstinai pas en cette -prison de cendre et de plomb.</p> - -<p>Je me précipitai dans le soleil, dans les fleurs, -dans les arbres et dans la mer.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>C'était le temps où le printemps tremble sur -les côtes, où les arbres se trouent des murmures -hésitants, des murmures impétueux de la vie, -c'était le temps où le crépuscule s'alanguit et -repousse le soir dans la mer, où le jour veut -avoir le temps de mourir et de s'étendre paresseusement -sur les flots.</p> - -<p>Le soleil s'évanouissait dans de l'azur, c'était -le moment de l'azur, où l'azur veut tout conquérir, -veut tout avoir, veut être tout, où il -couvre, où il masque tout, jusqu'à la médiocrité, -jusqu'au néant, où il s'épand, en coulées larges -et sûres, presque par blocs, sur les arbres, -sur les fleurs et c'est un azur profond et massif,<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> -un azur plein, vivace, torrentiel et calme.</p> - -<p>Je ne m'assis pas au bord de la mer: c'est une -mer devant laquelle on ne doit pas s'asseoir, -c'est une mer qui veut qu'on la respecte.</p> - -<p>L'azur léger qui, en un balancement léger, -s'en venait mourir au ras de la terre, à la pointe -du roc, s'épaississait tout de suite d'un azur -plus lourd, d'un azur de puissance, presque -indigo; du mauve se gonflait des violets les plus -sombres, les plus veloutés, lumineux d'une -lumière intime et lointaine.</p> - -<p>Pas un bruit, pas un souffle pour troubler -l'atmosphère de prédestination, le silence de -gestation, le crépuscule d'apothéose.</p> - -<p>Et j'entendis un souffle, moins qu'un souffle, -un rythme secret.</p> - -<p>Je regardai.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Sur les larges et plats degrés qui descendent -insensiblement à la mer, une forme glissait, sans -couper le ciel, sans violer l'azur, une forme qui -se mariait à l'azur du ciel, à l'azur de l'heure, -une forme rythmique, en son rythme secret, -mélodieuse comme le silence et lente comme le -crépuscule. Et, devant cette mer où l'on ne voit -jamais personne, devant cette mer jalouse de sa -beauté, égoïste en sa splendeur, devant cette<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> -mer qui ne chante que pour soi, qui n'est coquette -que pour soi, devant cette mer qui semble -grosse d'un dieu inconnu, devant cette mer -d'indifférence et de pudeur, devant cette mer de -mystère, je crus voir s'avancer je ne sais quelle -ondine, je ne sais quelle nymphe de pudeur et -de mystère, je crus à une apparition, je crus -que je troublais une cérémonie, que je troublais -un rite.</p> - -<p>L'ondine qui descendait était la grâce et -la jeunesse et, en ce soleil couchant, en cet -azur tyrannique, en ce midi autocratique, elle -apportait comme un reflet, comme un rayon de -lune—et de lune allemande, comme un reflet des -lacs d'Écosse, comme un reflet des ciels de -l'Écosse aux ciels gris-perle.</p> - -<p>Il y a des nuances dans le silence: j'étais si -ému que je voulus me taire davantage, d'un -silence plus anxieux et plus respectueux.</p> - -<p>Et des paroles glissèrent à moi, de l'ondine -glissante. Oh! des paroles qui n'outragèrent -pas le paysage, qui n'humilièrent rien en la -nature, des paroles de paix en la paix universelle, -des paroles profondes en la profondeur du -mystère.</p> - -<p>—C'est vous? demanda la nymphe. Quel beau -soir!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span></p> - -<p>Je la connaissais! J'eus devant la mer; le -scrupule de ne pas trop me la rappeler, de ne -pas l'interroger sur sa santé et sur des choses -autour d'elle.</p> - -<p>Elle me paraissait nouvelle, fille de cette ville -et de cette mer: je ne l'avais pas remarquée -jusque-là; je l'avais rencontrée et saluée sans -la remarquer.</p> - -<p>Et j'avais envie de pleurer à ses pieds.</p> - -<p>Jamais je ne fus plus faible, jamais je ne me -sentis plus près des choses, plus près de m'évanouir -dans les choses.</p> - -<p>La nature qui ne me frappe jamais parce que -je la sens en moi, que je n'admire jamais, parce -que je l'admire trop, que je ne puis exprimer -de mots parce que je la sens de tout moi, de -mon cœur, de mes yeux, de mon âme, de la -volupté et de la souffrance de tout mon corps -et de mon âme élargie, aiguë, immense, les -arbres, les fleurs, les rochers, le ciel et la mer -même, tout se cabrait, se convulsait en moi, -tout se déchirait, tout se lamentait, tout s'exaltait -en moi, d'un spasme.</p> - -<p>—Oui, dis-je, c'est un beau soir.</p> - -<p>De quel ton avais-je parlé? J'avais parlé la -langue de l'amour, car elle me considéra étrangement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p> - -<p>—Je ne vous ai jamais entendu parler ainsi. -Vous avez mal?</p> - -<p>Je ne la regardai pas. Elle était là qui errait -sur la mer, qui emplissait l'immensité et je la -fixais tout près, là-bas, et ailleurs dans le vague -et dans le vide.</p> - -<p>—Oui, répondis-je, j'ai mal. Mais ce n'est rien!</p> - -<p>Non, petite fille, ce n'est rien, c'est tout,—et -c'est plus et c'est pis et c'est mieux. Ma vie,—mais -qu'est-ce que ma vie?—vient de -s'échouer au bord de cette mer, au bord de ce -rocher. Mais non! ce n'est pas un naufrage:</p> - -<p>C'est un appareillage sur cette mer sans barques, -sur cette mer fraternelle, orgueilleuse -comme nos deux âmes.</p> - -<p>Et nos deux âmes et nos deux songes s'en vont -sur cette mer, en une étreinte. Tu ne le sais -pas: je ne te le dirai pas. Les fiançailles doivent -être secrètes et rien n'est discret comme la mer, -rien n'est discret comme la beauté.</p> - -<p>Tu me dis, petite fille:</p> - -<p>«La mer est magnifique de sévérité. Ne voyez-vous -pas qu'elle se glace en pensant aux joueurs -de là-haut. Pauvres gens!»</p> - -<p>La mer ne se glace pas, petite: elle se fait -plus lente pour mieux permettre à notre songe, -à notre âme de s'enlacer sur elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span></p> - -<p>Mais je ne voulus pas rompre le charme.</p> - -<p>Je dis:</p> - -<p>«La mer a autre chose à faire ou à ne -pas faire. Elle ne sait pas ce que sont les joueurs. -Le seul jeu qu'elle admette, c'est celui de la -fatalité et de l'éternité. Elle ne pense pas, étant -indolente et ne se prête pas à des pensées: elle -est indulgente seulement aux rêves parce que -les rêves voguent au-dessus d'elle, en ne la caressant -qu'à peine, elle est indulgente aux -désirs qui meurent sur elle et à l'amour qui a -des ailes.»</p> - -<p>Je parlais bas, en cette chapelle d'immensité.</p> - -<p>La nymphe dit tout bas, elle aussi:</p> - -<p>—Ah! l'amour!...</p> - -<p>Ce mot-là vibra, frémit, résonna longtemps -sur la mer. Il ne se dispersa, ne s'éteignit que -peu à peu—et la mer en fut plus bleue et le -silence s'en fit plus fervent.</p> - -<p>L'ondine continua:</p> - -<p>—Comme la mer est compacte et quel fluide -elle épand! C'est une mer qui jette des sorts. -Elle les jette sans fatigue: elle les laisse se lever -d'elle et se poser comme des papillons, des -papillons bleus, d'un bleu profond, tout près -d'elle, tout de suite.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span></p> - -<p>—Croyez-vous, râlai-je, croyez-vous qu'elle -a jeté un sort sur nous?</p> - -<p>Elle ne comprenait pas.</p> - -<p>—Sur vous ou sur moi?</p> - -<p>—Sur vous, sur moi, sur nous deux ensemble—ensemble.</p> - -<p>Elle ne se révolta pas, demeura muette et -interrogea la mer.</p> - -<p>La mer la protégeait et l'empêchait de -mentir, d'essayer de se tromper.</p> - -<p>Des minutes, des minutes nous fûmes l'un -auprès de l'autre, sans nous voir, les yeux s'enfonçant -dans l'infini.</p> - -<p>Le soir tomba sur nous comme une grotte -amoureuse.</p> - -<p>Un azur énorme enveloppait la ville et la mer, -un étui d'azur descendait sur la montagne, derrière -la mer, qui s'estompait comme un paysage -du Vinci.</p> - -<p>Et c'était vraiment un azur d'éternité.</p> - -<p>Nous demandâmes de l'éternité à la mer, -nous demandâmes de l'éternité au crépuscule -et au silence et, toujours sans parler, nous -revînmes vers la ville par les degrés larges -et plats.</p> - -<p>Et, parmi cet azur, tu me dis:</p> - -<p>—Au revoir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span></p> - -<p>dans du vert, le vert d'une plante qui se dressait -et se penchait.</p> - -<p>Personne n'est plus maladroit que moi pour -porter à ses lèvres une main de femme, et jamais -je ne fus plus maladroit. J'eus la gaucherie du -petit enfant, l'effroi du lâche, l'ardeur du fanatique, -toutes les timidités, toutes les impatiences, -toutes les gloutonneries.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tu ne me fis pas de reproches, tu n'eus pas -de sourire, tu ne me fis pas remarquer que -j'avais la fièvre.</p> - -<p>Tu n'osas même pas répéter ton «Au revoir» -et tu t'en fus aussi vite que possible, fuyant ton -avenir, fuyant ta vie, fuyant ta fatalité.</p> - -<p>Et tu n'allais pas trop vite, tout de même, -parce que tu étais dans la ville de lenteur, -d'harmonie et de beauté.</p> - -<p>Tu allais en Italie.</p> - -<p>Je t'y suivis, de loin, d'ici.</p> - -<p>Je variai ton voyage, de ma fantaisie, de mon -respect, je l'enfonçai dans le passé: j'en fis un -voyage romantique. Tu allas, de par moi, le -long des routes qui n'existent plus et qui n'existèrent -jamais et les eaux de Venise te rendirent -des gondoles prisonnières, des gondoles en poussière -et je te fus un guide archaïque parmi la<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> -pureté de Bergame et les forêts de Vicence. Et -nous descendîmes plus avant cependant que, -solitaire, j'inventais l'Italie en m'hallucinant de -toi...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mais voici que tu dors, petite chambre et -que tu dors heureuse: j'ai bien su te bercer. -Je vais te laisser, et je suis triste. Je te confie -mon bonheur.</p> - -<p>Je m'en vais. Dors bien, petite chambre.</p> - -<p>Et toi, lampe si pâle que j'éteins d'un soupir, -dors bien, toi aussi. Je ferme la porte tout -doucement pour n'éveiller ni la chambre ni la -lampe.</p> - -<p>Et c'est la rue, c'est le siècle, ce sont les gens.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La rue est une rue étroite et déserte, douloureuse -et résignée.</p> - -<p>Mais elle conduit à des rues où passe du -monde. Comme il y a du monde, aujourd'hui!</p> - -<p>Tout Paris est dans la rue, tout l'univers est -dans la rue! il n'y avait que nous chez nous; -toutes les chambres étaient à nous, toutes les -intimités, tous les refuges: c'est un jour de -fête, c'est un soir de fête.</p> - -<p>On se repose encore, on se promène encore. -Et les gens ne sont pas méchants.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span></p> - -<p>Ils ont aujourd'hui des âmes de fête et d'oisiveté: -des baisers sans rancœurs, sans relent -de labeur, sèchent sur leurs joues et ils vont, -des enfants aux bras, des refrains aux lèvres, -user leur plaisir au plein air.</p> - -<p>Quelle fête célèbre-t-on aujourd'hui?</p> - -<p>J'aurais tant voulu que notre fête à nous fût -toute à nous, que nous fussions seuls à nous -réjouir!</p> - -<p>Et voici que c'est une fête publique, populaire, -vulgaire!</p> - -<p>Je me souviens! je me souviens! c'est la -Toussaint!</p> - -<p>Nous nous sommes aimés pour la première -fois, le jour où les enfants, les mères et les -pères s'en vont chercher leurs morts aux cimetières -froids! Nous nous sommes aimés le jour -où les prières réchauffent de ferveur les fantômes -lassés; nous nous sommes aimés le jour -des trépassés et la Mort, d'un sourire, aida -notre délice.</p> - -<p>Passants, vos mains sont vides, vos yeux sont -secs: vous avez déposé sur des pierres blanches -les lourdes couronnes et vous avez pleuré!</p> - -<p>Chérie, chérie, avais-tu songé à ce jour?</p> - -<p>Nous aurions pu nous posséder depuis si -longtemps!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span></p> - -<p>Voici des jours et des jours où un peu de -bonne volonté nous aurait suffi pour être humainement -amants comme nous étions amants -pour les dieux et pour l'au-delà. Il ne nous -manquait que l'occasion et l'occasion est si -facile!</p> - -<p>Nous avons attendu, nous nous sommes attendus -et nous sommes trois maintenant, chérie: -toi, moi et la Mort.</p> - -<p>Que Dieu ait pitié de nous!</p> - -<p>Mais je blasphème. On n'a jamais à avoir pitié -de l'amour.</p> - -<p>L'amour est le Dieu d'orgueil, l'amour est la -chose d'orgueil.</p> - -<p>Nous n'avons pas peur de la mort. En ce -sacrifice païen, en ce festin, nous avions besoin -de divinité et d'éternité: c'est toi qui nous l'apportes, -Mort, bonne mort: merci d'être venue -à nos fiançailles.</p> - -<p>Et, n'est-ce pas? tu n'as pas dû nous quitter?</p> - -<p>Qu'aurais-tu fait de ces femmes qui, au lieu -d'aller au Bois et au cabaret, s'amusèrent à -fouler aux pieds des fleurs de tombes? Qu'as-tu -à faire dans les cimetières?</p> - -<p>Tu passas ton après-midi en cette chambre -sombre, en ce tombeau à peine frémissant, à -peine chantant où nous nous sommes tus, tous<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> -les deux. Tu étendis sur notre couche, pour -nous réchauffer, tes deux grandes ailes noires -et tu berças nos spasmes des souvenirs de tous -les amants que tu réunis chez toi, pour toujours, -tu aiguisas nos spasmes des plaintes -d'amour que tu calmas et tu magnifias notre -spasme de ton immensité.</p> - -<p>Et tu avais la Fatalité avec toi qui es ta -sœur vieillie et la Beauté qui est ton ombre.</p> - -<p>Accompagne-moi un peu à travers la foule, -Mort: les rues sont trop larges pour moi. Je ne -suis pas triste: je suis tout désir de larmes.</p> - -<p>Je n'aurais pas le courage de cueillir une fleur -et je respecte toute vie, la plus humble, la plus -irréelle: je vois partout de la vie—et la Vie.</p> - -<p>C'est que, Mort, tu es une bonne compagne. -Viens, tu verras de pauvres gens qui vont à -pied et d'autres qui prennent des omnibus. Ça -t'ennuie? Tu n'aimes pas voir les pauvres gens -parce que tu les enlèves et que tu les laisses -vivre à tort et à travers, parce que tu te laisses -appeler sans accourir, parce que tu te laisses -chasser sans entendre!</p> - -<p>Eh bien! ne regarde que moi: je ne te déteste -pas. J'aurais envie de faire un calembour sans -grossièreté, d'unir les mots amour et mort, -mais tant d'autres l'ont fait avant moi!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span></p> - -<p>Je te parlerais bien des morts mais ils sont -trop, et ils sont si peu de chose sous toi! J'ai lu -quelque part cette phrase: <i>Optimi consultores -mortui</i>, qui se grava comme une épitaphe -dans le marbre de mon âme. «Les meilleurs -conseillers sont les morts.» J'ai choisi mes -amis parmi les morts, je les ai interrogés et je -me suis lamenté vers eux.</p> - -<p>Et toi, Mort, tu es tous les morts, tu es mon -amie et ma seule amie.</p> - -<p>Vois comme les gens sont mornes dans les -rues: tu les écrases, et tu n'es pas méchante; -c'est que tu es plus grande qu'eux.</p> - -<p>Je te voudrais, je te veux molle et souple, -prenante et sans insolence, tu es ma confidente, -tu es ma camarade, garde-moi mon rêve, protège-le -contre la rue, contre les gens.</p> - -<p>N'allons pas trop vite; j'ai beaucoup à descendre -avant d'arriver où je voudrais ne pas -aller. J'ai à croiser des voitures qui crient et -des voitures qui sifflent, et je suis lourd de -mon amour, et je suis faible de la force de mon -amour. Et je suis retardé par mes souvenirs, -par mon souvenir.</p> - -<p>Il n'y a pas que toi, Mort, pour me disputer -à la vie, à la vie stupide de chaque jour, il y -a une main, une petite main qui se pose sur<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span> -mon épaule, il y a des paroles qui s'étreignent -et qui disent: «Ne va pas vers d'autres paroles, -dors en la buée pâle que nous sommes», il y a -les pavés aussi qui me sont pénibles et la route -qui est si longue, si longue, qui se brise, qui -tourne pour m'empêcher de marcher plus avant -et il y a le reflet de mon bonheur, mon rêve -qui se font plus lourds, plus caressants, plus -tyranniques.</p> - -<p>Mais il faut que je retourne à ma vie, il faut -que je retrouve mon cadre de médiocrité, d'indifférence -et d'hostilité, il faut que ce jour soit -semblable, fasse semblant d'être semblable aux -autres jours, il faut...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="I-III" id="I-III">III</a></h2> - -<h2>LUI!</h2> - - -<p>Je suis tombé sur lui comme en un précipice.</p> - -<p>Il m'a piqué au milieu du cœur de son -«Bonjour!» comme d'un harpon, il m'a tiré à -lui et à son horreur, de sa cordialité bruyante, -il m'assied en face de lui, il me fait servir à -boire. Il m'a arraché à mon rêve, à mon tendre -halo de délice: il s'est rappelé, il s'est révélé à -moi au coin d'une rue, il a jailli sur moi de -toute son apathie assis à cette terrasse de -café, calme, souriant, il m'a entouré furieusement, -a tourbillonné autour de moi et me voici -plein de lui, je ne pense plus qu'à lui—pour -n'y avoir pas pensé.</p> - -<p>Il était sorti de ma vie, comme un remords -inutile: ce n'était qu'une absence momentanée, -l'absence du maître qui doit revenir, ce n'était -qu'un faux départ.</p> - -<p>Il m'a repris, il s'est réinstallé en moi, bien<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> -à son aise, m'étouffant, m'écrasant, m'humiliant.</p> - -<p>Pourquoi ne fait-il pas plus froid? Je me plaignais -du froid tout à l'heure, de l'autre côté du -précipice! Imbécile! Pourquoi ne fait-il pas très -froid! Je ne l'aurais pas rencontré.</p> - -<p>Il aurait bu à l'intérieur, n'aurait pas encombré -de soi les terrasses de café, les rues, la -ville, l'univers et l'au-delà. Il n'aurait pas...</p> - -<p>Qu'en sais-je? Ah! je sais bien, qu'il aurait -été là, tout de même, guettant les passants, -comme le sphinx, effroyable et sanglant.</p> - -<p>Mort, bonne Mort qui m'as accompagné, -arrache cet homme de cette terrasse, bonne -Mort, remporte-le, détruis-le, ensevelis-le dans -le pire néant, efface: non! tu ne peux pas! Il -est trop grand, trop gros, immense, indéracinable! -Il est plus puissant que toi!</p> - -<p>Et tu es partie, Mort, tu m'as abandonné: -tu as eu peur de lui.</p> - -<p>Je suis seul, hideusement seul—avec lui! -Sous lui! J'appartiens à cet homme. Je suis sa -chose, sa pauvre chose misérable. En me touchant -la main tout à l'heure—il m'a touché la -main!—il a pris possession, il a pris livraison -de moi comme d'un forçat, il m'a enchaîné, -englué, pétrifié.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span></p> - -<p>Il est hideux.</p> - -<p>Sa moustache noire, ses cheveux noirs taillés -en brosse, ses yeux bleus—des yeux pâles en -cette face noire;—sa maigreur—car il est -maigre, cet être d'immensité,—son nez camus -et la trompeuse énergie de sa face, l'illusoire -nervosité de sa personne, tout m'irrite, tout -m'enfièvre, tout m'affole. Et cependant!...</p> - -<p>J'ai bu un peu de l'absinthe que tu m'as -offerte, que tu m'as imposée.</p> - -<p>Je ne te hais plus, je ne te hais pas et je n'ai -même pas le droit de t'aimer.</p> - -<p>Je t'ai demandé, comme un somnambule: -«Est-ce que votre femme va bien?»</p> - -<p>Car je ne tutoie qu'en mon âme.</p> - -<p>Je n'ai pas entendu ta réponse et je ne pouvais -l'entendre: je sais que ta femme va bien, -qu'elle déborde de santé, de vie et de joie, -qu'elle est le délice même, la vie même et le -ciel puisque je la quitte, puisqu'elle est ma -femme, puisqu'elle m'a pris tout entier,—ta -femme!</p> - -<p>Je l'ai pressée entre mes bras, elle a été -mienne, j'ai cru qu'elle avait toujours été -mienne, de toute éternité, par un destin, par la -volonté de Dieu, qu'elle était née pour moi et te -voici, toi, toi, qui sors d'un coin de rue, qui ne<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> -dis rien, qui, de ton sourire, de ta tranquillité, -de ton silence, me crie: «La farce est bonne!»</p> - -<p>Tu n'es même plus en face de moi à cette -terrasse de café: tu entraînes ta femme lointaine -vers ton passé, vers ton présent, vers ton -avenir, tu l'embrasses, tu l'étreins, tu me nargues -de ta tendresse, tu me crucifies de ta douceur.</p> - -<p>Non! Pas même. Tu t'es habitué à ta femme: -c'est devenu un morceau de décor, un pan de -monotonie: tu te résignes à sa magnificence. -Mais elle, créature magnifique, mais elle toute -splendeur et toute sainteté, elle t'aime et elle -s'obstine à t'aimer, à aimer en toi sa première -extase et son premier amour.</p> - -<p>Elle t'a cherché, elle t'a cherché partout: -quand elle a été obligée de ne plus te chercher -en toi, de ne plus te chercher en l'être indifférent -et las que tu étais devenu, quand tu t'es -enfui vers des terrasses de café, vers des camarades, -vers des loisirs et des veuleries, elle t'a -cherché dans des livres et dans des fontaines, -dans des paysages et dans des dieux, puis quand -ses leurres se sont fatigués, eux aussi, quand -les couchers de soleil se sont tus et quand la -lune pâle et vide n'a pu te rendre à son ardeur, -avant de te réclamer au démon, par hasard,—ah!<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> -que je suis humble!—elle t'a cherché en moi, -reflet, en moi, moins noir, en moi dont les yeux -étaient plus pâles et dont la bouche sèche avait -parlé, un soir de printemps. Sur la mer que -nous avions interrogée tous deux, elle t'avait vu -revenir, fervent fantôme et tu t'étais réfugié en -moi et, en moi, elle s'en vint puiser ta jeunesse et -ta beauté, l'être ancien, l'être trop proche qui -l'avait prise, elle s'en vint cueillir à mes lèvres -le baiser qu'elle avait connu—de toi.</p> - -<p>Eh bien! tu n'as pas eu de chance mon ami. -J'ai été ton reflet, comme la foudre est le reflet -de la lune dont je parlais.</p> - -<p>Et elle m'a appartenu par prédestination et -par fatalité.</p> - -<p>Elle a tout trouvé en moi, les mondes, les -ciels, un homme, un dieu.</p> - -<p>Elle te cherchait en moi; elle m'a trouvé, -moi.</p> - -<p>Elle a trouvé un corps vierge, et elle ne l'a -même pas trouvé: il l'a enlacée, enserrée, il -s'est jeté sur elle, de partout. Immense et câlin -de l'énorme tendresse de l'univers, il a usé sur -elle la sensibilité de tous les siècles, l'âme de -l'univers.</p> - -<p>Ah! toute à la volupté, elle n'a pu sur l'heure, -jouir de sa jouissance: elle a été aimée, elle a<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span> -été heureuse, sans plus, simplement—mais il y -a eu, il y a l'après.</p> - -<p>Elle pèse ma caresse en ce moment et mon -cœur, elle pèse mon âme, et c'est pour elle un -écrasement, une défaillance.</p> - -<p>Tu as presque, chérie, un recul d'épouvante -et tu es muette d'admiration, de stupeur: tu -découvres l'univers en moi—et ce n'est que -moi et ce n'est pas tout moi.</p> - -<p>Et tu as trop de chance: tu n'en voulais pas -tant.</p> - -<p>Tu as envie de pleurer comme une enfant qui -ne sait pas et à qui on a infligé la fortune, la -gloire et les cieux avant de lui apprendre ce -que c'est.</p> - -<p>Tu es émue, d'ignorance, et tu tâches à te -faire à moi, qui me suis donné à toi. Tu m'interroges -et tu me remercies et tu m'humilies devant -moi, à travers l'espace, tu désires me voir, -savoir ce que je fais: je bois en face de ton -mari, chérie, et je suis la chose de ton mari, et -je suis tout petit, toute honte: je l'avais oublié.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et je ne puis le haïr.</p> - -<p>La colère qui me soulève, l'humiliation qui -me courbe, la mémoire qui m'est soudain revenue, -avec mille sujets de m'irriter et de me tuer,<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span> -tout se brise devant ta pure image qui m'apparaît—oh! -sans les frissons de tout à l'heure,—devant -ton image hiératique et pure, devant ta -statue et ton souvenir.</p> - -<p>Et je me penche vers mon verre, le verre qu'il -m'a offert.</p> - -<p>C'est beau, c'est vraiment beau.</p> - -<p>Les mers s'y condensent qui me firent songer -à toi et ce sont les reflets des ciels qui glissèrent -sur mes extases, ce sont les opales et les émeraudes, -les pierres de lune et les turquoises aussi -qui roulèrent en mes espoirs et ce sont toutes -les couleurs des sourires que je prêtai au destin -à son propos, ce sont les aurores et crépuscules -qui m'apportèrent de la patience, les brouillards -et les halos dont j'enveloppai ton fantôme et ce -sont toutes les mélancolies et toute la folie que -tu me permis: c'est immobile et stagnant comme -un marais de fatalité par un soir bleu, c'est lent -et nuancé comme une nuit d'amour et c'est de -la sérénité, de l'attendrissement, de l'indulgence -et l'amertume ouatée, sucrée et pâle des larges -cimetières.</p> - -<p>J'ai bu un peu: je suis plus triste.</p> - -<p>J'ai versé un peu d'eau en mon verre pour -apâlir cette pâleur, pour ajouter un peu de fatalité -à cette fatalité.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span></p> - -<p>Homme qui, en face de moi, bois quelque -chose de brun et de rouge, tu ne me crains pas -et tu n'as pas à me craindre. Ce n'est pas le -temps de prononcer des discours et de te louer: -je voudrais te dire que tu es mon frère, mon -frère douloureux, que je t'aime et que je sens -tous les dévouements, toutes les complicités me -monter aux lèvres, me monter aux yeux—en -larmes. Je suis uni à toi par des liens étroits et -secrets, par des liens de simplicité et de candeur.</p> - -<p>Et il n'y a rien de bas, rien de plaisant en mon -affection.</p> - -<p>Ce n'est pas moi qui ai surgi sur ta route, -c'est toi qui m'as rencontré sur ma route à moi, -et qui m'as fait dévier de mon chemin. Et ne -fallait-il pas te rencontrer? N'est-ce pas ma -route? C'est par toi que j'ai connu la femme de -ma vie et de mon éternité: je ne l'ai pas prise, -je ne te l'ai pas enlevée: c'est toi qui devais la -mener à moi—et tu l'as menée.</p> - -<p>Ah! oui! cela serait misérable, à le juger -comme jugent les hommes, comme juge ce néant -grelottant et gouailleur que la lâcheté des siècles -a fait de l'humanité: mais, n'est-ce pas? -nous ne jugeons les choses qu'en fonction de -notre dédain et de notre haute tristesse?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span></p> - -<p>Cela est, cela devait être: je ne me repens -pas.</p> - -<p>Et je ne te hais pas—pour les raisons humaines -que tu aurais de me haïr.</p> - -<p>Je ne te hais pas, je ne m'humilie pas. Je -devrais t'envier, je devrais être jaloux de toi, -qui as été le premier amant de cette femme, je -devrais être jaloux de tes baisers anciens, de tes -baisers de tout à l'heure—et de demain.</p> - -<p>Mais je suis un être d'orgueil: est-ce que ça -compte?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Toi, tes amis, tes ennemis, que sais-je? des -hommes et des hommes pourraient avoir possédé -mon adorée: elle serait vierge cependant -jusqu'à mon baiser, jusqu'à ma caresse, vierge -de ma virginité, de ma jalousie, de ma superbe. -Est-ce que tu as pu l'aimer aussi profondément, -aussi sauvagement, aussi suavement que -moi?</p> - -<p>Est-ce qu'on a pu avoir l'intégrité, la naïveté, -la subtilité de mon amour? Est-ce qu'on a pu -être aussi enfant, pareillement homme, également -Dieu, en son culte, en sa protection?</p> - -<p>Et puis avais-tu toutes les larmes—que j'ai, -tous les mondes—que j'ai, toutes les ambitions -et toutes les rancœurs—que j'ai, pour les jeter<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span> -à ses pieds, pour lui en faire un tapis, un lit, -un tombeau de vie?</p> - -<p>Je meurs, j'étouffe de l'immensité de mon -amour, j'en ai assez pour tuer les vivants et -pour ressusciter les morts, pour déborder la -mer, l'univers, l'enfer et le firmament.</p> - -<p>Et c'est si fougueux et c'est si doux!</p> - -<p>Ah! mon cher, quel pauvre initiateur, quel -pauvre guide tu as fait! Et comme tu vas être -mon ombre—misérablement.!</p> - -<p>Je voudrais en ce moment, par pitié, te prêter -un peu de force, un peu de divinité, un peu -d'humanité.</p> - -<p>Je voudrais que tu fusses digne de moi.</p> - -<p>Et je ne voudrais rien.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Pensons à autre chose.</p> - -<p>A quoi?</p> - -<p>A toi.</p> - -<p>Ah! certes! sauter de mon amour en toi, c'est -une rude étape! me jeter de l'histoire de mon -amour en ton histoire—c'est une chute; et ton -histoire, c'est tout de même l'histoire de mon -amour: mais est-ce que tout n'est pas mon -amour, est-ce que tout n'est pas l'histoire de -mon amour?—et je te cueille là-dedans parce -que je veux bien me baisser, parce que je veux<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span> -bien regarder à terre—pour alanguir peut-être -ma promenade et mon essor et pour être plus -nonchalamment sublime.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tu es ingénieur civil et tu n'es pas maladroit -en ta partie: tu t'es signalé par des inventions, -tu as su les mettre en valeur, tu t'es accommodé -d'une notoriété flatteuse et tu es chevalier de la -Légion d'honneur.</p> - -<p>C'est même au banquet qu'on t'offrit pour fêter -ta gloire nouvelle... oui, c'est à ce banquet que -tu m'as présenté à ta femme—ah! <i>ta</i>, <span class="smcap">TA</span>, TA -femme—mais je n'y fis pas attention, c'était ta -femme: tu étais mon ami.</p> - -<p>Je saluai—sans plus.</p> - -<p>Et je la revis depuis—avec toi, sans la regarder. -Tu avais été cordial et bon envers moi, tu -m'avais loué, encouragé, réconforté. Et tu m'amusais, -en outre, de ta jovialité inlassable. On -te rencontrait—comme je t'ai rencontré sur -le boulevard, tout à l'heure,—tu vaguais sans -escorte et tu étais le compagnon rêvé—dont -on ne rêve pas la nuit,—l'ami, le camarade.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il me fallut Monte-Carlo, il me fallut la mer -et le crépuscule, il me fallut tout le silence et -toute la pureté de ce soir bleu pour entendre<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> -chanter mon cœur, pour entendre chanter la -destinée, pour me connaître, pour la connaître, -pour <i>savoir</i>.</p> - -<p>Et depuis, je butai contre toi en ma route: tu -fus là des jours, des jours, tous les jours pour -troubler mon inquiétude, pour exaspérer mon -espoir, pour tacher la candeur de mon extase; -tu fus là—pour être là.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et tu es là, aujourd'hui encore, aujourd'hui. -Et c'est toujours ta monotonie, c'est ton humilité, -c'est ta facilité envers les hommes et les -choses.</p> - -<p>Sois plus fier, sois fier,—mais je ne puis -t'ordonner d'être fier, je ne puis t'ordonner d'être -beau—et je ne puis t'ordonner de ne pas être. -Et je suis contraint malgré toi et malgré ta présence, -de revenir à mon délice.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je m'y ensevelis.</p> - -<p>Ah! tu peux parler—et tu parles—tu peux -critiquer les passants, le gouvernement et l'industrie -métallurgique, tu peux même comparer -les diverses séductions des femmes qui passent: -je ne t'écoute pas: je suis très loin, très loin—chez -toi—je cause avec cette pauvre femme que -tu oublies et nous causons tendrement—de toi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span></p> - -<p>Elle me dit:</p> - -<p>—Il n'est pas méchant. On ne peut pas -juger quand on le voit comme ça, dehors. Il ne -faut pas le juger sur ce qu'il paraît, sur ce qu'il -veut paraître. Il poitrine, plastronne, papillonne, -brille. Il s'use à des paradoxes, à des à peu près—et -si tu savais comme il est simple. Il est -gentil, s'étonne de tout, se prête à tout et se -donne. Je l'aime.</p> - -<p>Et je gémis.</p> - -<p>—Et moi? et moi?</p> - -<p>—Il avait autour de moi des délicatesses de -petit enfant. Il ne disait rien et je sentais qu'il -regrettait d'avoir trop vécu déjà et de ne pas -pouvoir m'offrir ses premiers mots, ses premiers -soupirs, de ne pas avoir appris à lire dans le -livre que je tenais, de ne pas avoir appris à lire -dans ma main et à regarder dans mes yeux, de -ne pas avoir, inventeur malheureux, inventé -les jouets de mes premiers jeux. Il me craignait -de tous ses nerfs, de sa maigreur, de sa violence -passagère. Et il avait de longues rêveries. Il ne -songeait pas à moi. Il ne songeait à rien. Il se -taisait auprès de moi, comme l'unique agneau -d'une bergère pensive, comme le vieux loup -qui s'est laissé prendre, qui s'est laissé domestiquer -et qui ne veux plus rien savoir de son<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span> -passé, de son âge et de sa force. Il se faisait -lentement, auprès de moi, une âme neuve. Il me -la demanda sans me la demander, et, de ses -sourires sans paroles, de mes sourires de -patience et d'indulgence, de ma pitié et de mon -émotion, il se refit une jeunesse absolue, une -jeunesse sans bruit et sans tumulte, une jeunesse -profonde et blonde. Il était attentif, soucieux, -délicat. A moi, jeune fille, à moi, enfant un peu -cloîtrée, à moi qui avais piétiné un peu devant la -porte de la vie et la poterne du bonheur, il -apportait la vie, le bonheur et la liberté—et il -me les apportait en homme de peine, comme un -homme de peine qui pose ça là, à la porte, qui -s'assied gauchement et qui tourne ses mains -nostalgiques, qui veulent porter quelque chose, -parce qu'elles ont porté quelque chose, qui -cherchent un autre fardeau, un autre cadeau. -Ses yeux, ses mains, son cœur aussi, bougeaient, -furetaient, fuyaient, fouillaient la chambre, -trouaient les murs, défonçaient les palais et les -cieux, réclamaient le colis d'idéal, le ballot de -richesse, la tonne de baisers qui étaient quelque -part, bien sûr. Il aurait voulu me conter des -contes de fées,—mais il n'en savait pas. Et il -ne savait pas les paroles qu'il faut dire aux -jeunes filles, les paroles pour fiancées. Il avait<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> -la pudeur de ne pas parler comme au bureau, -comme au café, de délaisser l'argot de science, -l'argot de l'École centrale, l'argot des salons officiels. -Et une autre pudeur l'envahissait: les -discours d'amours, le baragouin de passion, les -chatteries éloquentes et empressées auraient -tremblé à ses lèvres parce qu'il les avait dédiées -à des maîtresses anciennes: il me les épargnait, -il m'en frustrait et, comme il manque un peu -d'imagination, il me cajolait de petits rires inédits -et de silences qui n'avaient pas servi encore. -Souvent il avait les yeux vagues et c'est que sa -pensée me promenait en des villes qui l'avaient -charmé et en des villes aussi qui lui avaient -déplu, mais où il situait du plaisir, avec moi. Il -regardait très loin, en dedans, en arrière, et -c'était pour rappeler ses vieilles années, ses -années gâchées, et pour me les offrir et pour -reprendre au passé de vieux madrigaux, de vieux -projets ingénieux, de vieilles belles idées, du -sublime et du génie pour me les offrir, bien modestes, -bien cachés, sous des fleurs. Et jamais -en ses yeux ne passa un noir éclair de volupté -et de convoitise...</p> - -<p>—C'est tout?</p> - -<p>—Ce n'est pas tout. Des nuances et des nuances -sont là qui, de leur ténuité et de leur chaleur,<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> -me harcèlent et me piquent, qui me torturent de -leur délicatesse. Il m'aimait, vraiment, même -quand je le taquinais et m'était paternel et fraternel. -Il m'était filial aussi, me demandait de l'humilité, -de la distinction et la manière de sourire joliment. -Et il s'obstina longtemps en son amour...</p> - -<p>—Et maintenant, maintenant?</p> - -<p>—Je l'aime davantage parce que je t'aime. La -férocité et l'esprit que j'ai découverts en toi, la -splendeur dans la tendresse, la puérilité triomphante -dans l'étreinte, l'innocence câline et cette -majesté inconnue, cette toute-puissance secrète, -la terreur dont tu m'as enveloppée, la lueur changeante -de tes yeux, l'éclat de ta fièvre, tout me -force à l'aimer pour son infériorité, pour sa faiblesse, -pour sa lassitude, pour son indifférence, -pour sa pauvreté. A savoir que tu m'aimes tant, je -l'aime, lui qui ne m'aime plus, qui m'aime moins! -Tu m'as dit que tu avais une telle joie, de telles -joies à m'aimer, que je le plains, lui qui n'a plus -ces joies et qui, s'il les a eues, ne les a pas eues -comme toi. Je t'ai aimé d'abord comme un enfant -et c'est lui qui est, dès aujourd'hui, mon enfant, -mon enfant vieilli, un peu ridé. Il manque de -magnificence; ah! qu'il m'est cher!</p> - -<p>—Et moi aussi, chérie, je manque de magnificence -et je suis triste, triste...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span></p> - -<p>—Il n'est pas triste: il n'a pas la profondeur -de la tristesse et ses richesses et ses grottes d'intimité. -Il est gai comme tout le monde, misérablement. -Je l'aime.</p> - -<p>—C'est du remords, c'est un remords, chérie. -Tu te repens.</p> - -<p>—Je ne me repens pas.</p> - -<p>—Ah! repens-toi, si tu veux, chérie. C'est -une amertume qui, du fond de notre volupté et -de notre amour, apportera à notre amour, à notre -volupté une odeur intense et aiguë, une saveur -hachée et tout ce charme, toutes ces langueurs, -toute cette hâte qu'on nomme l'inquiétude. Notre -amour est semblable à la mer qui l'a vu naître, -qui l'a fait naître: est-ce que la mer est pure? -Les algues pointues et méchantes, les algues -pointues comme le soupçon, s'étendent bas, très -bas et coupent les remous de leur hypocrisie -penchée. Et toutes choses y roulent, s'y amassent, -s'éternisent entre des limons et des courants. -Et cependant combien la nappe de la mer est -large, harmonieuse, combien sa courbe est parfaite -et comme les vagues sont belles, simplement, -comme son écume même est blanche, plus -blanche que la candeur et que les âmes blanches. -C'est sur un fond de trouble qu'on bâtit les passions -les plus éternelles, les sentiments qui survivent<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> -à l'éternité. Trouble-toi, trouble-toi, chérie, -épuise-toi en des repentirs, en des souvenirs: -notre amour en sera plus frais, plus tranquille, -malgré tout, et plus enfantin.</p> - -<p>—Je me souviens sans arrière-pensée, je me -souviens, pour me souvenir, sans plus. Et je -l'aime et le plains.</p> - -<p>—Aime-moi, moi aussi et plains-moi. Tu m'as -vu amoureux, tu m'as vu malheureux.</p> - -<p>—Je t'ai moins vu que lui. Je ne t'ai pas vu -souvent, je ne t'ai pas vu longtemps. Il y a une -fatalité, une prédestination qui nous ont poussés -l'un vers l'autre: il n'y eut pas de fatalité entre -lui et moi, tout fut humain, presque petit, tout -se tissa de pitié: ce fut un étroit et gris couloir -d'émoi.</p> - -<p>—Ah! chérie, comme tu es cruelle. Je veux -échapper à cet homme qui est en face de moi -et tu me le renvoies et tu le jettes sur moi—en -beauté, il me cerne de toutes ses vertus et de -toutes les larmes que tu vas verser sur lui—car -comme tu vas pleurer, chérie!</p> - -<p>—Je pleure, mon ami, je pleure mais ce sont -des pleurs sans méchanceté et je pleure sur toi, -sur lui, sans savoir pourquoi.</p> - -<p>—Ah! pleure sur moi, chérie, pleure beaucoup. -Tu m'admires: tu as tort. Je suis un pauvre<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> -petit garçon et j'ai vieilli sans le vouloir et -j'ai conservé tous mes défauts, toutes mes impatiences, -toutes mes débilités et toutes mes susceptibilités -et toutes mes timidités. Pleure: j'ai -de très vieux parents quelque part, qui pensent -à moi et qui pensent à la mort et qui sont seuls -dans de pauvres murs, dans de pauvres meubles, -qui ont reçu les années, à bout portant et à -l'ancienneté, sur leurs têtes, sur leurs jambes, -sur leurs bras—et à qui il n'a pas été fait grâce -d'une infortune, d'une maladie et qui les ont eues -l'une après l'autre, en cadence, à la suite... -Pleure: j'ai un passé terne qui se double de cauchemars -et quand je me le rappelle, je ne me le -rappelle pas bien et je ne sais pas si je passe des -calamités, des monotonies—ou si j'en ajoute. -Pleure: j'ai des doutes. Pleure: j'ai un avenir -qui hésite, qui se sauve, qui se fait tirer à moi, -qui résiste—et je n'ai pas le courage de le -tirer.</p> - -<p>—N'insiste pas: ne me demande pas de trop -pleurer sur toi, je ne puis pas. Tu m'as, moi, tu -m'as toute.</p> - -<p>—Toute?</p> - -<p>—Oui, toute.</p> - -<p>—Et ton mari, tes regrets, tes remembrances?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span></p> - -<p>—Ah! ne me demande pas d'explications. Ce -sont des sensations, des nuances.</p> - -<p>—Tu m'as parlé de nuances, tout à l'heure—pour -lui.</p> - -<p>—Ça ne fait rien. Je t'aime, je l'aime. -Je l'aime—et je n'aime que toi: voilà. Tu ne -crois pas?</p> - -<p>—Ah! chérie, chérie, si je crois! je ne suis -pas sûr parce que la certitude est encore du -raisonnement, de la ratiocination, de la machinerie, -de la marchandise à logique, mais je -suis plein de toi, plein de foi et je suis irradié -de ta divinité. Et je dis des bêtises.</p> - -<p>—Dis toujours.</p> - -<p>—Non! j'ai besoin de silence, d'un silence -pour enfant, pour enfant qui a peur la nuit -et qui implore, jusqu'à ce qu'il les entende, -de souples ailes de fée sur son sommeil. Et l'enfant -est inquiet tout de même, parce qu'il n'est -pas seul, parce qu'il a peur du cortège de la fée, -de l'omnipotence de la fée, de la bonté de la fée, -parce qu'il s'avoue que tout cela est trop grand, -trop surnaturel pour lui—et j'ai besoin du silence -d'une chambre de petite fille où un grand frère -de dix ans veille sur sa petite sœur et j'ai besoin -du silence des évocations, du silence des magies, -du silence de création et du silence de néant.<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span> -Parle, toi, car tu parles bien, car tu dis des -mots nécessaires, que je ne puis prévoir en leur -simplicité et qui me surprennent comme le génie.</p> - -<p>—Je ne te parlerais que de lui.</p> - -<p>—Eh bien! veux-tu que je lui dise ce que tu -dis de lui? que je lui rapporte tes louanges et -tes glorifications?</p> - -<p>—Tu ne le pourrais pas. Tu ne te rappellerais -pas. Ce sont des mots qui s'évaporent comme la -rosée, qui s'évanouissent comme des nymphes -élégiaques, qui ne bruissent que dans le mystère -et qui se perdent comme les petits vagabonds, -dans les forêts de légende. Et si tu veux essayer...</p> - -<p>—Je ne sais par où commencer et c'est un -discours difficile, d'homme à homme.</p> - -<p>—Ah! ah!</p> - -<p>—Et puis je n'ai pas le temps: il se lève, il -déclare: «Je dois rentrer: ma femme m'attend»; -il me serre la main et il s'en va. Il te rejoint, toi, -toi! Ah! parle-moi, parle-moi de n'importe quoi, -de lui, pour que j'entende—en moi—ta voix, -pour que je ne sois pas seul, assis sur mon -bonheur comme sur la pierre d'un tombeau.</p> - -<p>Ah! ton mari! il a eu plus de compassion que -toi, il est parti, par modestie, pour ne plus -m'infliger son éloge.</p> - -<p>Mais non.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span></p> - -<p>Il a coupé, traîtreusement, notre conversation -de sa fuite et il a fui vers toi, vers ta caresse, -vers les litanies d'adoration que tu viens d'improviser -et que tu perpétues.</p> - -<p>Ah! n'est-ce pas? tu t'arrêtes? tu arrêtes net -ton affection qui se précipite et qui se cabre, tu -achèves en un murmure ton oraison ardente, -claire et haute.</p> - -<p>Je ne t'entends plus. Je n'entends plus rien. -Il t'entendra encore, lui: il t'entendra discuter, -conter, babiller, imiter, te moquer, que sais-je?</p> - -<p>Il aura la fanfare diverse et journalière de -tes opinions, de tes manies et il aura, en des -paroles, en des gestes menus, ta nature et ton -humanité.</p> - -<p>Des heures... des heures... Et les mêmes -heures se dresseront pour moi, vides, rèches, -sèches, obscures, qui me tortureront de ton -fantôme épars, qui me jetteront ton absence dans -les jambes et dans le cœur.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dormir... dormir...</p> - -<p>Quand j'étais petit et quand j'avais mal c'était -le mot qui matait ma douleur, dont j'essayais -de me couvrir, de m'enlinceuler. Dormir... -dormir... Le sommeil est si vaste, si libre et si -vague que je pourrai te héler et t'appeler en barque,<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span> -que tu pourras me tendre les bras du haut -d'une montagne, que tu pourras surgir pour -moi d'une étoile ou d'un ciel.</p> - -<p>Mais il faut mériter le sommeil et achever -d'abord sa journée: on ne s'endort pas, comme -ça, parce qu'on a envie de rêver, il faut qu'il -soit l'heure, car il est l'heure de dormir—comme -l'heure de mourir.</p> - -<p>Et je reste l'otage des amis de ton époux qui -commentent les événements, gravement, et qui -en ont négligé, en route.</p> - -<p>Ah! messieurs, il s'est accompli aujourd'hui -un prodige plus remarquable: une ère s'est -ouverte, aujourd'hui, qui est la seule ère.</p> - -<p>Et la volupté est née aujourd'hui.</p> - -<p>Ce n'est pas une chose à dire mais mes lèvres -ont frémi, apparemment, car ces hommes se -sont tournés vers moi et m'interrogent. Je leur -dois une réponse, je leur dois ma quote-part de -propos car j'ai été bien sage jusqu'ici et bien -discret.</p> - -<p>Et je suis si prisonnier de ton souvenir, si -esclave de cet homme qui vient de s'en aller, si -esclave de tout ce que tu as chanté, de loin, -sur lui, que je me décide.</p> - -<p>—Tortoze, avant de partir, ne vous a pas -tuyautés sur son invention?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span></p> - -<p>Et je l'invente, cette invention, au hasard, je -la bourre d'invraisemblance, je la complique de -perfection, je l'élargis de sublime et je vais, je -vais: l'invention prend corps, éclate, se consolide, -s'attable en face de moi et les amis écoutent, -s'étonnent, admirent, se courbent devant l'ombre -de celui qui te rejoint, là-bas, et constatent: -«Ça c'est tout à fait, tout à fait épatant!»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p> - - - -<h2><a name="I-IV" id="I-IV">IV</a></h2> - -<h2>LE CŒUR, LE CERVEAU ET LES YEUX</h2> - - -<p>Le lit où je me suis couché est un lit que tu -ne connais pas: il est situé au bout du monde, -comme il convient, à l'autre bout du monde.</p> - -<p>Un corridor y conduit, bossué, bosselé, -écartelé, très long, très étroit et jaloux.</p> - -<p>Ma chambre déborde de livres, de livres -inutiles, car je n'y lis jamais: c'est une chambre -d'attente et une chambre de rêves.</p> - -<p>C'est une chambre d'alchimiste où j'ai forgé -des avenirs, où j'ai pétri des ambitions, où j'ai -façonné l'univers à mon caprice, à ma convoitise, -à ma fantaisie et à ma raison.</p> - -<p>Mais voici longtemps que, en un envoûtement -passionné et en un agenouillement sans fin, je n'y -ai plus songé qu'à toi, où je n'ai pétri—d'une -main si tremblante et si malhabile—que l'avenir -où tu souriais, où je n'ai forgé que l'ambition où -tu te dressais, où je n'ai façonné l'univers qu'à<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> -ton caprice, à ton caprice où tu m'admettais.</p> - -<p>Ton image, comme un clown d'au-delà, a -dansé, a sauté ici à travers toutes les auréoles—et -cette chambre est restée—de toi—boiteuse, -borgne, folle.</p> - -<p>C'est la chambre où, comme au haut des -tours pour fillettes frêles, on monte pour voir -venir, pour interroger les astres et pour s'interroger -mieux, en liberté. C'est une chambre où -j'ai eu faim, où j'ai douté, où j'ai pleuré, où -j'ai été plus seul que partout et que nulle part, -où je me suis senti—des soirs—vraiment dieu -et, d'autres soirs vraiment néant, où j'ai eu des -regrets, des espérances et des remords et ces -remords, ces regrets, ces espérances, cette -humanité, cette divinité, cette humilité, ces -larmes, ces doutes, ces faims, cette misère -éparse et ces désirs demeurent, s'obstinent, -s'éternisent dans un pli de livre, dans un tournant -de mur, dans un retroussis du tapis sordide, -et dans les papiers et les hardes qui s'amoncellent, -et se confondent.</p> - -<p>Rien n'est plus résolument triste, rien n'est -plus parlant et plus silencieux qu'une chambre -d'hôtel, rien n'est plus accommodant à votre -âme—quand vous avez une âme.</p> - -<p>Ma chambre est une cellule de couvent, altière<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span> -et nue, et c'est depuis quatre ans le désert même.</p> - -<p>J'y ai reçu des lettres et de mauvaises -nouvelles sans un mot, sans une plainte et je -n'ai pas bronché, pas rougi, pas rugi. Elle a -gardé sa majesté et son énigme; elle a été le -nid et le refuge, le reposoir et la caverne.</p> - -<p>Elle m'a envoyé et renvoyé ton portrait de -ses parois sans miroir, et cette nuit, plus discrète -encore que les autres nuits, épaississant son -silence, épurant son mystère, elle s'est endormie -sur ton souvenir, sur ta présence, sur ton -obsession, sur ton immensité.</p> - -<p>Et elle m'a endormi, moi aussi: j'avais peur -de ne pas dormir et de te chercher, de mes -mains de fièvre: j'ai dormi.</p> - -<p>J'ai bien dormi, en une extase.</p> - -<p>Mais le réveil me rapporte le bourdonnement -de mon bonheur et de mon anxiété, le réveil -me rapporte mon veuvage.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et cette chambre est trop vide, trop pleine -aussi de toi. Elle est trop accoutumée à mon -infortune, à ma faim: c'est une chambre de -patience, de résignation, c'est une chambre d'où -l'on prend son élan—et il me faut rentrer—de -plain-pied—dans la joie.</p> - -<p>Je m'y rue. Les rues se filent, se coupent, les<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> -rues s'enfantent l'une l'autre, sans fin, qui -mènent à ma pauvre chambre du bout du monde -d'en face, du bout du monde opposé et c'est un -entrelac de boulevards et de carrefours, ce sont -des arrêts de voitures, des lenteurs et d'autres -lenteurs: tout se met en travers de mon rêve et -je monte, je monte—car mon temple est situé -en haut d'une montagne, pour que je puisse -avoir Paris à mes genoux, quand je serai à -genoux.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et me voici à ma petite chambre, à notre -chambre: j'ouvre la porte d'un coup sec, d'un -coup brusque.</p> - -<p>Je ne veux pas que la chambre continue à -dormir, je veux qu'elle s'éveille en sursaut, -qu'elle me saute à la gorge, qu'elle crie et chante -vers moi, qu'elle soit tyrannique, agressive et -câline, qu'elle m'étouffe de tendresse, de grâce, -d'amour, que tous ses souvenirs, que la masse -de son émoi m'écrasent, me piquent, me crucifient, -de leur âpre et chaude volupté.</p> - -<p>Mais la chambre est suppliante: elle a mal -dormi, sans nous.</p> - -<p>Et elle ne se rappelle rien que notre histoire, -l'histoire que je lui ai tissée hier des cheveux -fins de ma chérie et de tous les fils de la Vierge<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span> -qui traînèrent en nos après-midis et en nos -crépuscules.</p> - -<p>J'ai tant de temps à tuer et à tuer sans méchanceté -jusqu'au moment où elle viendra, où -elle sautera de mon cœur dans ma vie.</p> - -<p>Je suis très las, vieux désespérément.</p> - -<p>Je m'étends sur le lit et je songe.</p> - -<p>Je songe pour la chambre et pour moi.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et voici les pâles et fiévreuses évocations qui, -lentement, une à une, des antipodes et d'à côté -arrivent et me reprennent. Car tu partis seule -pour l'Italie, seule avec ton mari.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et je dus quitter la sainte caverne bleue qui -s'était dressée pour nous sur la mer. Petit Poucet -mélancolique, je m'éloignai plus vite et le -cœur plus gros que le Petit Poucet: pour -retrouver mon chemin vers la tacite caverne -bleue, je semais ton souvenir sur le chemin, je -semais et ton souvenir grandissait au fur et à -mesure, de temps en temps j'arrêtais ma fuite, -je descendais en une ville pour être, en ma fuite, -plus près de toi.</p> - -<p>L'horreur grasse de Marseille, ses fenêtres -étroites, sa mer mangée de vaisseaux et de -barques, ses voiles rouges, ses rumeurs piémontaises,<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> -tout me cria ta grâce et ton azur, ta -fraîcheur, ton élégance, ton charme net. Cette -ville facile, trop amène, se prêtant trop, cette -ville prostituée et racoleuse me jeta à la face, -de son impudence et de son impudeur la pudeur -de notre rencontre et de notre destin, et les -arbres—où il y en a—me furent, comme partout, -consolants et prometteurs. Du haut de sa -montagne, Notre-Dame de la Garde se dressa -pour nos fiançailles et, comme pour les mariages -des reines, à rebours, je t'y épousai par procuration.</p> - -<p>C'était mon cœur qui te figurait, qui te -représentait, mon pauvre cœur qui m'avait -quitté pour te suivre et qui quittait un moment -cette Italie confuse où Florence, Venise, Rome -et Naples se ruaient l'une dans l'autre et -s'aggloméraient pour enfermer toute beauté, -toute fatalité, toute divinité et tout souvenir, -quittait les âpres routes aussi et la pitié éparse -et morne dans les lagunes et dans les golfes, -dans les montagnes et les volcans—afin de se -prêter à cette cérémonie et de mettre le Dieu -des marins, des aventuriers et des pirates, le -Dieu des forçats, des veuves et des fiancées, le -Dieu des misérables, et des simples en nos -espérances, en notre fièvre, en notre histoire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span></p> - -<p>Mon cœur et moi nous n'entrâmes pas dans -l'église. De très loin, de très bas, au ras du -port, le dos en des mâtures et des voilures, en -des grelins légers et des cordages fins, et mon -cœur à côté contenu, soutenu, arrêté par les -treillis bruns et blonds, par l'harmonieux enchevêtrement -des gréements, du chanvre et du lin, -en une prison de soie et de fer, nous fîmes -descendre lentement, doucement, l'église sur -nous.</p> - -<p>Derrière nous l'univers se pressait dans le -gréement, les cordages et les voiles des vaisseaux, -l'univers était là, tassé, immobile et les -siècles aussi (car il y avait de très vieux bateaux, -des bateaux qui ne naviguent plus—et si lourds -de leurs coques et de leurs carènes, de leurs -attributs désuets et de l'univers attardé, des -siècles endormis qu'ils gardent à leur bord, -parmi leur équipage fantôme, des bateaux si -muets et si tristes qu'on les laisse dans le port -mourir quand ils voudront—et les pays de songe, -les pays de bataille, les pays de glace et les pays -de soleil demeuraient attachés aux câbles et -gonflaient les voiles, gonflaient les cheminées -aussi et l'univers, les siècles, toutes les mers, -les âmes des marins et ce qu'il subsiste de fatalité -dans les soutes des bâtiments de commerce,<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> -d'héroïsme sur les tillacs des frégates désaffectées, -ce furent nos témoins et les invités de -nos noces).</p> - -<p>Il n'y eut point de chants trop graves et trop -nourris pour effarer les antiques mâtures: -le silence, un silence lyrique et liturgique, deux -souffles d'âme, l'éternité de deux «Oui» et -Notre-Dame de la Garde remonta sur sa montagne -et je quittai sans un «Au revoir» mes -témoins les vaisseaux, les univers et les siècles.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Les cailloux pointus d'Avignon me parlèrent -de toi, mon aimée et, tout droit, d'un seul jet, -d'un seul effort tranquille, le château des Papes -ne bougea pas et nous bénit de haut, imperceptiblement, -raidi en son austère magnificence, en -sa hautaine nudité, en sa sobre fierté, et les -siècles encore entre les pavés pointus, entre les -portes sculptées et les balcons, entre les jardins -et les places, les siècles me prirent, marchèrent -à moi et voulurent me conter des choses des -croisades, des guerres et de foi. Je leur dis: -«Je ne suis pas seul» et ils dansèrent autour -de nous des rondes connues, des rondes d'enfantelets -au bord du Rhône et sur le pont, des -rondes bien conservées et ronronnantes de -bonhomie et des rondes plus secrètes, plus<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span> -anciennes et des rondes qui n'étaient pas des -rondes et qui étaient des danses de nonnes, des -danses sarrasines, des danses de moines, des -danses de cardinaux, de papes et d'hérésiarques. -Ces danses nous entraînèrent sur le rocher -gris, vert et blanc qui se penche sur le fleuve et -qui s'en moque un peu, elles nous jetèrent dans -l'île qui flotte sur le fleuve,—et l'île, le rocher, la -ville, les jardins et le ciel chantaient des chants -de troubadours, des cantilènes et des sirventes, -des chants de guerre contre les ennemis qui -pourraient menacer notre amour.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et je m'enfuis loin de cette ville de rondes: -Lyon se précipita au-devant de moi, énorme, -grise, toute en montées. Je crus que je montais -vers toi et je montai, je montai. Les escaliers -s'espaçaient, se succédaient, semblaient se -cacher pour surgir tout près et ce fut une ascension -pénible, une montée à vide, un vain pèlerinage.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je ne reçus pas de tes nouvelles. Pourquoi -m'aurais-tu écrit?</p> - -<p>Et j'avais peur de recevoir une lettre de toi.</p> - -<p>Je nous prêtais un si agréable, un si tragique -dialogue, je <i>sentais</i>—sans les entendre—des<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> -paroles si impossibles, si caressantes, si enveloppantes -et si aiguës, je te prêtais une telle éloquence -et une telle poésie que jamais tu n'y -eusses atteint. A vrai dire, ces paroles étaient -si belles que je ne pouvais même pas les imaginer.</p> - -<p>Murmure des sources, murmure des étoiles, -murmure des feuilles dorées au-dessus des -étangs, plaintes des oiseaux et sourires psalmodiés -des cieux, c'étaient toutes les idées et -tous les langages de la nature et de l'au-delà, -tout, excepté des paroles. Murmure qui me faisait -murmurer: «Que c'est joli!» et qui me -faisait fermer les yeux, fermer ma mémoire -pour entendre encore, pour être tout à ce murmure, -pour être tout murmure.</p> - -<p>Et Paris, où j'étais revenu, que j'avais lancé -sur moi comme un écrasant manteau de maisons -et de soucis, Paris me permit ce murmure -à tous ses carrefours, à tous ses coins. Je t'y -retrouvai—si peu!</p> - -<p>Et des instants se rencontrèrent où je te -parlai.</p> - -<p>J'étais condamné à un jargon de convention, -à un jargon travesti, à cause des gens et à cause -que, par une honte pieuse et par impuissance, -je ne retombais pas, les lèvres en avant, sur ce<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span> -murmure unique et suave qui creva pour nous -le firmament.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je cause avec toi, la bouche tremblante et -tordue de contrainte, des mille événements qui -rident notre indifférence, de ce monsieur, de -cette dame et de ce livre. Des gens, les gens -plongent en notre conversation et s'y perdent, -et s'y oublient.</p> - -<p>Parfois pourtant je puis te dire: «Vous savez -que je vous aime».</p> - -<p>Ah! ton sourire, chérie, le drame de ton sourire! -J'y perçois tout l'azur, tous les azurs de -notre entrevue et de notre destin! Mais ce sont -des azurs, c'est un sourire que je dois garder -pour moi tout seul et je ne puis y faire aucune -allusion, je ne puis les tremper en ce marécage, -en ce vaudeville de la vie.</p> - -<p>Je dois me contenter de te dire: «Vous savez -que je vous aime» ou «à propos, vous savez -que je vous aime» et me contenter—me contenter!—de -ta réponse: «Vous ne serez donc -jamais sérieux?»</p> - -<p>Tu te débats contre le lyrisme de ton existence -et contre ta fatalité: je n'y puis rien. Je -ne puis te plonger dans ta beauté comme on -plongea Achille dans le Styx, je ne puis que<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> -rester à côté, sottement, à attendre que tu te -souviennes et boire autour de toi, happer en -ton sourire, comme un chien avide, ton azur, -ton immatérialité, ton immensité!</p> - -<p>Et dès que je t'ai quittée, en tramway, dans -les rues, les mots me viennent qu'il m'aurait -fallu dire, puis c'est le retour de ce murmure -divin, où je cause avec toi et où tu me réponds, -dans du sublime. Et je ne t'aurai pas vue longtemps, -car tu t'en vas avec ton mari.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dans <i>les déplacements et villégiatures</i> que publient -les journaux mondains et les journaux -graves:</p> - -<p><i>à Royan</i>... M. et M<sup>me</sup> Godefroy Tortoze. C'est -tout: déplacements et villégiatures de mon -cœur, déplacements et villégiatures de ma vie!</p> - -<p>Nous ne nous sommes dit ni: Adieu ni: Au -revoir et tu es partie sans un baiser. Chérie, -chérie, les mers sont méchantes, les mers mondaines -et les chemins de fer sont méchants. -Et tout est méchant, les montagnes et les casinos, -les voitures, les bateaux, les chiens...</p> - -<p>Et il faut que je patiente, que j'invoque les -éternités, que je me réfugie en mon rêve. Il -faut que je me donne à tous les leurres et Paris -vide de toi, est si grand, si long, si chaud...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span></p> - -<p>Chérie, chérie, j'ai peur de te perdre en cette -chaleur, en cette poussière, en cette atmosphère, -en ce malaise.</p> - -<p>Tu pèses si peu et ton souvenir est si léger, -si inconsistant! il tremble tant au fond de mon -âme, au bord de mon âme—et j'ai si mal. Je ne -sais plus si je t'aime, je ne sais si je te désire, -je sais seulement que je suis ici—où tu n'es -pas. Et je sais que je suis devenu si timide devant -mon amour, si pauvre, si peureux! et que -j'ose à peine m'aventurer sur les routes, craignant -de perdre sur les routes cette misérable -tendresse—et ma chère, ma chère douleur.</p> - -<p>C'est la saison exquise où les forêts s'entr'ouvrant -à peine et s'entr'ouvrant pourtant, se -laissent violer doucement, à demi, et se font -intimes, odorantes et charmantes pour ceux et -celles qui veulent se risquer parmi elles en -pèlerins, en flâneurs, en amants; c'est la saison -où la mer berce en elle le soleil, la lune et -les cieux, se joue avec les bras et les bouches -des femmes; c'est la saison où tout est idylle, où -c'est une idylle entre la nature et les hommes, -où les montagnes et les arbres, les fleurs, les -océans, les fruits, les petites sources et les -fleuves se permettent les plus subtiles coquetteries, -à cette fin de rendre la santé, la gaîté, le<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span> -repos aux touristes qui les apportent avec eux, -dans leur bagages, pour être plus sûrs de les -retrouver.</p> - -<p>Parisiens épars, insoucieux de Paris, Parisiens -venus sans dieux lares et avec les fétiches -locaux qui sont nécessaires à tel casino ou à tel -autre, Parisiens par la force des choses qu'un -Dieu malin essaima vers les Auvergnes récupératrices -et les provinces vengeresses, les gens -se fatiguent et peinent pour oublier leur lassitude.</p> - -<p>Ma lassitude est autre et je ne suis qu'élégie -et espoir. Les gens sont au bord de cette -panacée moutonnante et liquide en quoi ils ont -déguisé la mer. Ils y découvrent leur <i>tub</i> un peu -moins personnel, un peu plus inconfortable, -une piste pour courses sans automobiles, où le -sable ne manque pas, mais est trop bas et trop -sale,—et une arène pour concours d'anatomies.</p> - -<p>On leur a dit qu'il fallait rêver: ils y tâchent, -mais ce n'est pas facile. On leur a dit qu'il fallait -s'abandonner aux caresses fécondes de la lune; -à toutes les chansons que vient importer la -marée haute et au soupir mélancolique et profond -de la marée qui s'en va lentement et qui -revient pour s'en aller, et qui revient et qui s'en<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> -va, cependant que les heures tombent, traînent -avec l'eau pour aller se blanchir là-bas, là-bas -où sont les vagues blanches et les nuages blancs, -et pour reparaître (jour nouveau) argentées et -lentes et hâtives. C'est difficile de s'abandonner. -Et c'est un plaisir rare qu'indiquent tous les -tarifs d'hôtel.</p> - -<p>Jamais il n'a fait plus chaud.</p> - -<p>Jamais il n'a fait plus triste.</p> - -<p>Jamais il ne fit plus envie de partir, de fuir des -souvenirs et des désirs, de fuir une ombre -fraternelle, une ombre ennemie qui se glisse -entre les arbres, entre les rues, pour sourire de -son horrible sourire chaste, de son sourire câlin, -de son horrible sourire fidèle, de cet horrible -sourire derrière lequel il n'y a rien, que le vide, -l'impossible, de cet horrible sourire qui est -tout sourire, tout charme, toute vie, tout au-delà.</p> - -<p>Jamais il ne fit tant besoin de posséder à -la fois tous les arbres, tous les ciels, toutes les -solitudes, les palais historiques et les plus -secrètes chaumières, toutes les sources et toutes -les mers.</p> - -<p>Jamais une telle soif ne me brûla d'immensité -et d'intimité, de larges espaces à parcourir -et d'une couchette étroite—où rêver de toi.<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> -Rien n'est trop loin, rien n'est trop haut; il -n'est pas de mer assez trouble, de montagne -assez âpre. Et je n'ose m'arracher à Paris.</p> - -<p>Je prends les rues au hasard, comme elles se -suivent et c'est une ville si imprévue, élégiaque, -nostalgique qui, nonchalamment, paresseusement, -lève ses voiles et se révèle ville de douceur -et de larmes—pour toi.</p> - -<p>Pourquoi aller chercher les canaux dorés de -Hollande lorsque les quais de la Seine, les quais -où l'on ne passe jamais, les quais d'après-Bastille -et de la Cité offrent leur lèpre blonde -au baiser du soleil mourant, lorsqu'ils s'entr'ouvrent, -se fendillent, se découpent et s'éternisent -sans autre monotonie que celle de la -misère et de la mélancolie?</p> - -<p>Autour, ce sont des boutiques de rêve, des -devantures de marchands de vin (oui, de marchands -de vins!) où s'étalent des pièces d'or et -d'argent déjà démonétisées au temps du déluge, -des officines de tailleurs où l'on martèle—pour -quels cyclopes?—des salopettes de zinc et des -tabliers d'acier, ce sont des maisons croulantes -qui ne croulent pas, des maisons qui s'avancent, -qui s'élargissent de bas en haut, vers le fleuve, -pour que les pauvres qui les habitent, puissent -s'y précipiter plus facilement et ce sont, à côté,<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span> -des maisons Henri IV où les fenêtres longues, -hautes et profondes comme le jugement dernier -se font opaques de leur mystère tricentenaire.</p> - -<p>Et voici des jardins publics ignorés, sortis -d'on ne sait quels contes de fées—contes de -fées où les fées ne sont pas riches—où les -enfants errent sans s'amuser et où l'on trouve -dans le sable rare des larmes et l'apprentissage -en culottes courtes—de l'horreur.</p> - -<p>Et voici des églises à la mode de Caen, des -casernes archaïques, des idylles en camisole -rose et des amas de bric-à-brac où l'on n'ose -feuiller de peur d'y rester, comme en certaines -fontaines pétrifiantes.</p> - -<p>C'est le décor désert et peuplé qui convient -à ma songerie, la misère me fait tant te revoir, -vague comme tu l'es à mes yeux, femme que je -n'embrassai jamais, femme qui te dressas -devant moi, un jour où j'étais beau de pensée -et où tout était beau autour de moi, femme qui, -de la lenteur rythmique et rituelle d'un paysage, -de la souple immobilité des montagnes et de la -mer, de la magnificence hiératique d'un crépuscule, -de la jeunesse, de la naïveté, de la perfection -d'un soir, te précipitas en mon cœur, de -très haut et du fond des mers et qui te révélas<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span> -à moi en même temps que la grâce, la beauté -et Dieu.</p> - -<p>Le paysage est triste et les êtres sont misérables: -ces quais, ces squares, tout, jusqu'au -crépuscule, est médiocre et désolé.</p> - -<p>Et ton souvenir se colle à moi, contre la -médiocrité du dehors et tu m'es un bouclier et -tu es cette chose de buée, ce nuage qui enveloppa -des héros contre les dangers.</p> - -<p>Ne me protège pas trop et aimons les pauvres. -Je suis pauvre, de ne t'avoir pas, je suis pauvre -d'avoir de si pauvres rêves, de si pauvres évocations -et de ne pouvoir fixer ton image devant -moi, brutale et nette.</p> - -<p>Et je suis pauvre de tout, et de moi. Je ne -puis m'établir sur ces rives: il faut encore -trop d'argent pour vivre avec les pauvres, et -j'ai des amis qui viendraient me tirer à eux, -me forcer à rire avec eux.</p> - -<p>Et, tout de même, d'avoir trouvé en Paris un -nostalgique et exotique Paris, je veux de la vraie -nostalgie et de l'exotisme d'ailleurs.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il y a dans une petite ville où il est né, un -homme qui m'a invité et qui m'attend. C'est un -humoriste. C'est le plus célèbre des fantaisistes; -il a sécularisé le bizarre et rendu l'étrangeté<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> -quotidienne. De sa table de travail, de sa table -de café, du milieu du boulevard il a saisi le -cauchemar à bras-le-corps, si j'ose dire, l'a -coiffé d'un chapeau comique, l'a déshabillé, l'a -dénudé, l'a scruté et examiné, puis l'a vêtu -sans hâte d'une casaque mi-partie, de la casaque -qu'il voulait, en a fait sa chose et l'a offert -ensuite au public sans hauteur, sans roideur, -gentiment, comme un apéritif ou un cigare. Il -ne s'est pas mis à l'affût des mouflons à cinq -pattes ou des sangliers du Thibet. Il a erré, -musé parmi les boulevards, s'intéressant à tous -les passants et à tous les néants et, tout à coup, -de deux doigts, il a saisi, conquis, retenu quelque -chose dans l'air—et c'était le rire, et c'était -le burlesque, le grotesque, la rapide et immense -féerie. Il a derrière lui, comme une escorte, -comme un état-major, comme une armée, le -rire de tout une ville et de tout un peuple. Il a -été l'imagination de la foule, il a été le paradoxe -de tous, la folie quotidienne, cette dose de folie, -de furie, de mépris des choses, d'indifférence, -de stoïcisme, d'héroïsme aussi, d'épopée changeante, -de farce multiple qu'il faut chaque jour -à un chacun, pour lui permettre d'être ensuite -aussi vide, aussi morne, aussi sage, aussi pauvre -que la veille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span></p> - -<p>Et, un jour, il est sorti de ses phantasmes pour -me tendre la main et pour me dire des phrases -sans magie, des phrases de simplicité où il me -promettait le succès, le triomphe et où il m'annonçait -qu'un jour je mangerais à ma faim. -C'était une rue large où je me sentais plus -petit; des voitures roulaient autour de moi -pour que je me sentisse plus à pied, c'étaient -des librairies pour que je sentisse que je ne pouvais -pas acheter de livres et des brasseries pour -me sentir plus à jeun.</p> - -<p>Il m'offrit deux bocks, des rires sur ma copie—inédite—et -du courage et il s'en fut, -sa tâche faite. Je ne le retrouvai que bien plus -tard et il me fut un compagnon aisé, un aîné très -paternel.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il me demande de travailler avec lui, là-bas.</p> - -<p>Je sais que nous ne travaillerons pas.</p> - -<p>Ce n'est pas le moment. L'été, la mer, sa -fonction d'humoriste, ma peine d'amour, tout -nous fera rêver, tout nous fera taire. Nous resterons -de longues heures sans parler, devant la -mer et nous serons tristes, lourdement.</p> - -<p>Je m'achemine vers ma tristesse.</p> - -<p>«Bonjour, Cahier.</p> - -<p>—Bonjour, Maheustre!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span></p> - -<p>Nous nous serrons les mains, nous sourions, -par habitude, nous souriant moins l'un à l'autre -que souriant de la vie, des gens, des choses, -de je ne sais quoi, souriant pour sourire et nous -allons tout de suite voir la mer.</p> - -<p>Elle est grise, elle est partout.</p> - -<p>Elle vient furieuse jusqu'aux falaises, elle -monte, descend, tourne, s'emprisonne en des -quais, en des apparences de canaux, s'appauvrit, -s'amaigrit, s'étrangle.</p> - -<p>Nous allons sur une langue de bois, considérer -la mer, du bout de la jetée, du milieu de la mer.</p> - -<p>Ce n'est pas la mer qui m'a fiancé, ce n'est -pas la mer bleue aux coulis et aux coulées -bleues, gonflée de bleu, qui s'apaisa devant moi -à Monte-Carlo. C'est une mer pâlie, verdie, -passée, grondante, aigre, une mer d'écume et -de rage, une mer qui gémit, qui se balance, qui -s'irrite, qui s'excite.</p> - -<p>Le regard de mon ami Cahier plonge en elle, -s'y perd, je baigne, moi aussi, ma ferveur -dans la mer. Ma ferveur est trouble: je sens en -moi un moutonnement semblable à celui de la -mer, une hésitation sifflante devant la vie, un -gémissement, un élan, un désespoir, une fureur -qui écume et qui pleure, qui jaillit, qui recule -et qui s'alanguit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span></p> - -<p>Mon pauvre humoriste, tu t'épouvantes -devant la sévérité molle de la mer et devant sa -roideur et je me trouve une âme aussi écrasée, -aussi grouillante, aussi pauvre, aussi hésitante -qu'elle, une âme de désir et d'impuissance, -avide et craintive, une âme grise et verdâtre, -excitée, irritée, lente et dormante. J'ai envie de -tout parce que je n'ai envie que d'une femme—et -en ai-je envie?</p> - -<p>Je l'aime sans plus et je ne sais si je l'aime, -je suis lointain, sans force, sans prise, «sous -l'influence», comme on dit en médecine, captif—et -si misérable et si gratuit captif!</p> - -<p>Prisonnier de chimères, je t'ai suivi, Cahier, -en des cafés aux plafonds bas, en des cafés où -nous avons joué aux cartes avec de vieilles -gens, officiers en retraite ou marins à l'arrière. -Mon amour est venu me bercer entre les cartes -et m'étouffer sous les plafonds bas.</p> - -<p>Nous sommes retournés tous les jours sur la -mer et tu m'as parlé de la mort, de tes camarades -qui avaient passé le porte-plume ou le -crayon à gauche et qui s'en étaient allés vivre -ailleurs. Et la mer, sans relâche, t'apportait de -la tristesse et te la jetait au visage, t'en souffletait -doucement, à petits coups, comme pour te -punir de la gaieté que tu avais infligée aux autres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span></p> - -<p>Et elle te punissait gentiment parce que tu -n'avais pas été gai toi-même et que ta gaieté -était sans grossièreté, nerveuse, hâtive, âpre et -pas convaincue. Et tu t'humiliais délicieusement.</p> - -<p>La mer ne m'apportait pas de tristesse: où en -eût-elle trouvé pour moi?</p> - -<p>J'étais si triste et si plein d'espoir que j'étais -sans pensée, sans envie, sans espoir, presque -pas triste, abruti—en un couloir de préparation, -en une antichambre de fatalité.</p> - -<p>Et me voici—je me rappelle et je rêve vite, -fuyant la mer et cette bourgade, tombant à Paris, -chancelant en plein amour—tout de suite.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Car je la rencontrai à la gare, mon aimée—comment? -je ne sais pas,—revenant de je ne -sais où, pas de Royan, prenant en mes yeux -désolés, en ma torpeur, en mon ardeur torve tout -moi, toutes les heures que je lui avais consacrées, -tous les baisers que je lui avais gardés, -prenant mon cœur, mes lèvres, ma peine et me -disant d'un seul regard qu'elle me comprenait, -qu'elle plaignait mon martyre, qu'elle allait -tâcher à me payer, à me récompenser, à me -consoler.</p> - -<p>Et c'est notre premier baiser, mon baiser<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span> -timide et son baiser à elle, en retour, si vite, si -gentil qu'il me parut presque traître, qu'il me -surprit, qu'il me fit fermer les yeux, que je n'y -crus point. C'est son abandon en mes bras, c'est -sa voix changée, sa voix d'amante et c'est—ah! -mon Dieu! me pardonneras-tu mon -bonheur!—le tutoiement soudain où elle m'enveloppa, -dont elle me garrotta, dont elle m'attacha -à soi.</p> - -<p>Ah! le tutoiement!</p> - -<p>Le mystère du tutoiement! toutes les barrières -franchies, brisées, rayées, tous les voiles -arrachés et la facilité de l'existence! Aux temps -où j'étais très solitaire et où je m'accoutumais -à Paris et à l'infortune, je faisais des lieues—à -pied naturellement—pour voir une cousine et -une tante et pour avoir quelque chose à tutoyer. -Quelquefois je ne les rencontrais pas et je rentrais -avec mes «tu», avec ma soif de confidence, -ma familiarité et ma fraternité.</p> - -<p>Et voici que tu me tutoies, comme dans les -idéologies, comme dans les traités de Platon, -les épopées et les drames antiques, voici que -nous nous rajeunissons de ce tutoiement et que -nous sommes devenus pareils aux petits enfants -qui s'interrogent sur leurs nourrices et leurs -poupées. Et voici des entrelacs de baisers,<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span> -voici une tendresse légère et voici des mélancolies -à deux, chaudes, ambrées, des mélancolies -de flamme, tissées d'humanité et de divinité.</p> - -<p>Comment pouvons-nous nous embrasser? Je ne -sais pas. Comment pouvons-nous nous engager -nos vies? je ne sais pas.</p> - -<p>Personne ne passe par là que notre étoile et -Dieu nous sourit de haut et ne sourit même pas, -car il nous respecte en notre amour. Et voici -que mon cœur crève, que mes larmes éclatent -et coulent et qu'elles purifient, qu'elles sanctifient, -qu'elles baptisent notre amour! Ç'a été -l'étreinte pour l'étreinte, étroite, dure, haletante, -expirante, le baiser dont on se contente amèrement -et qui mord jusqu'au sang, ç'a été l'éploi -de nos virginités, de la mienne, de la -tienne qui revenait pour vibrer et pour s'inquiéter -et nous avons été heureux jusqu'à la -souffrance, inclusivement, nous avons été douloureusement, -fièrement amoureux jusqu'à ne -pas nous satisfaire pour rester plus amoureux, -pour avoir plus—et autant—à désirer.</p> - -<p>Nous avons entretenu le mal de nos corps et -de nos âmes, de baisers naïfs, de baisers à vide, -de baisers de promesse et de tristesse, nous -nous sommes usé les yeux à nous regarder -dans les yeux et à chercher en nous des délices<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span> -prochaines, à considérer en face notre éternité; -nous nous sommes attendris si longtemps, si -pieusement, entre deux portes et nous avons été, -dans de l'émotion, les chers malades qui restent -malades précieusement, incurablement, -pieusement—l'un pour l'autre.</p> - -<p>Nous avons ouvert une ère, languissamment -et ç'a été un apprentissage de la joie, sans fin.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Sans fin? Non, car il t'a fallu repartir.</p> - -<p>Tu n'avais pas épuisé les vacances, les vacances -qui vous arrachent à votre âme pour -vous jeter en pâture à des pays, à du vert, à du -ciel, à des wagons, les vacances qui nous font -payer cher l'apparente santé qu'elles octroient et -qui t'emmenèrent en Hollande, en Frise, au -cap nord, que sais-je?</p> - -<p>Tu n'avais fait à Paris qu'une escale.</p> - -<p>Et je voulus, moi aussi, n'avoir fait qu'une -escale à Paris, m'y être arrêté un instant, le -temps de m'initier aux pires, aux plus doux -mystères, d'y avoir engagé ma vie, d'y avoir -perdu—ou gagné—mon cœur. Tout dans -cette ville—et notre secret n'y avait tenu que -si peu de place—me parlait de toi, de moi, de -nous deux, brutalement, de tout près, et je voulais -songer à toi, ne songer qu'à toi, mais délicatement,<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> -timidement, fiévreusement. Je voulais -que la mélancolie dorée de notre extase s'encadrât -de l'or de l'automne et je voulais des bruissements -légers autour de mes soupirs—et un -ciel vague et distrait.</p> - -<p>Je voulais un exil où rêver, où revivre notre -hâtive vie.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le fatidique Cahier me rappela auprès de lui: -ses idées de travail, de collaboration le reprenaient. -J'obéis. Le train matinal qui m'emporta -mal éveillé, cahoté de notre idylle, me berça, -me perça de notre tutoiement: les paysages qui -se succédèrent, cette orgie de verdure ample, -pareillement large, touffue, ordonnée et pittoresque -me jetèrent au cœur tes cheveux et tes <i>tu</i>.</p> - -<p>Et il me semblait que je me rapprochais de -toi.</p> - -<p>C'est que je me rapprochais en effet et que -cette mer au bord de laquelle j'allais rêver était -la mer au bord de laquelle tu rêvais et que, -plus loin, au ras des flots plus gris peut-être et -plus pâles sous un soleil plus blanc tu me jetais -parmi les remous plaintifs en une bouteille intangible -et sacrée tes pensées, tes espoirs et -l'armure blanche de tes caresses, que, fiancée -secrète, tu imaginais des voyages sur cette mer,<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span> -où je t'aurais rejointe d'avance et où tous deux -mollement, indissolublement enlacés, blêmes -d'ardeur et de fidélité, nous allions chercher le -pays des aventures, les palmiers de repos et ces -mystiques forêts vierges où les serpents et les -fauves sont aimants à ceux qui savent aimer. -C'est que tu me lançais tes réflexions, tes remarques, -les petits riens de ta conversation et -que tu me lançais toutes tes heures, toutes tes -minutes, tous tes loisirs, tous tes ennuis, que tu -me faisais un collier de tes solitudes et que tu -regardais fuir vers moi les barques marchandes -aux voiles ternes qui ne me reconnaîtraient pas, -qui ne me diraient rien et qui viendraient simplement -s'amarrer lourdes et béantes et où je -lirais sans maître et sans truchement ton clair -regard parmi l'embrun, ton humide baiser parmi -les paquets de mer.</p> - -<p>Car tu m'écrivais, mais tu ne m'écrivais que -des choses d'amour, tu ne m'envoyais par la -poste que des lyrismes et quels lyrismes sûrs, -parfaits, discrets et sauvages!</p> - -<p>Tu ne m'envoyais par la poste que ton idéal, -ta passion et ton rêve; ce n'était pas ta vie, ta -pauvre vie et tu voulais tant me l'offrir telle -quelle, mal occupée, hachée, vide, pour m'offrir -tout toi, pour ne pas m'offrir seulement ce que<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span> -tu n'avais pas, le ciel, les fleurs, ce qu'on s'offre -en amour.</p> - -<p>Pour répondre à tes lettres, pour te renvoyer -un peu de ton ciel, de ton univers, de ton au-delà, -pour enclore un peu d'infini en une enveloppe, -j'étais obligé de descendre par des rues -pointues et glissantes jusqu'à la poste, j'étais -contraint de traverser un marché aux poissons -et je pensais qu'en ta petite ville, là-bas, tu avais -une poste aussi difficile, que ton idéal, avant de -se mettre en route vers moi, devait traverser -d'identiques relents, et je te plaignais et je -t'admirais et je découvrais en ces petites -épreuves un charme de plus, un peu humble et -câlin comme une tache d'huile.</p> - -<p>Lorsque tes lettres me parvenaient, je remontais -pour les lire en ma chambre et j'enfermais -à double tour mon exaltation, mon amertume -et mon délice.</p> - -<p>Cahier y serait tombé avec un haussement -d'épaules. Cet homme avait noyé l'amour dans -les mille tracas de la vie: tendre certes, et tristement -tendre, il avait une tendresse tiède, -lourde, irritée, courte, une tendresse timide, -sinueuse, sans férocité: il aurait souri de ma -ferveur furieuse, de ma jeunesse en amour. -Vingt fois par jour j'avais la tentation de lui<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span> -avouer ma fièvre et vingt fois je me taisais devant -ses yeux gris. Il m'avait fait venir pour -que nous fussions deux à être tristes: il avait -besoin du vide de mon âme, besoin que mon -âme fût vide. Hébété d'amour ou hébété par la -vie, je lui plaisais.</p> - -<p>Et il laissait sa pensée et ma pensée faire des -ronds fraternels dans l'eau et des voyages parallèles -à la rencontre des bateaux: il se reposait -de ses longs repos de Paris et demandait de -la simplicité à l'horizon et à l'immensité.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Cependant les ciels continuaient à me parvenir -et à se ruer hors de leur prison cachetée -et les éblouissements, les éblouissements pour -moi tout seul s'évadaient, caracolaient, incendiaient. -Mon aimée, sans effort, variait sa sublimité -et sa subtilité et c'étaient des chansons où -elle se permettait de dire: je t'aime, en un -insouci des répétitions, chaque fois qu'elle avait -à dire: je t'aime,—toujours.</p> - -<p>Elle cueillait des anémones de mer et des -anémones de ciel, des algues roses et des algues -mauves, des étoiles indociles, du soleil, de la -fraîcheur et un je ne sais quoi des nuits de là-bas, -de ses nuits veuves où le regret se mariait -au désir et qu'elle m'envoyait à mon réveil pour<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span> -m'endormir dessus, voluptueusement, et pour -que je contraignisse le matin à être encore la -nuit, une heure, deux heures, à faire semblant -d'être la nuit, pour étouffer, pour apaiser mon -amour, et pour que mon amour ne fût plus -qu'une nuance, profonde, éternelle, sur la mer et -sur le jour.</p> - -<p>Les grandes formes qui se lèvent sur la mer -et qui peuplent sa netteté et parfois son brouillard, -les grandes formes pures qui traversent -les siècles comme les paquebots traversent le -monde, les grandes formes qui s'endorment et -qui veillent sur la mer, entre des ailes d'albatros -et des ailes de mouettes, ces grandes formes -qui sont la poésie et le mal de vivre, qui sont les -phares de rêverie, les phares de l'imprécis et de -l'irréel, qui sont des déesses et des mourantes et -qui sont la mer elle-même, d'hier et de demain, -ces grandes formes me paraissaient se relayer -jusqu'à toi, se succéder jusqu'à toi et te porter -intact mon songe, intacte la grandeur et la -pureté de mon être en t'évoquant.</p> - -<p>Et je t'évoquai sur la mer, souple, penchée, -ondulante, je t'évoquai souriant comme je ne -t'avais vu sourire et j'évoquai tes larmes aussi -que je ne t'avais jamais vue verser.</p> - -<p>Et tout cela était simple, naturel, si mystérieux<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span> -que personne ne s'en doutait, pas même -Cahier et que je t'écrivais en ayant l'air de -n'écrire à personne, d'écrire pour le public.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et me voici quittant cette petite ville qui me -fut hospitalière et où je m'attendris à ma soif. -Me voici à Paris, te précédant, en quête d'un -appartement où abriter notre secret. Me voici, -solitaire, en des rues inconnues, longeant des -squares, traversant des avenues, trouant des -déserts. Voici des concierges et voici des amis -heurtés sans plaisir, aimables, prévenants, conseilleurs.</p> - -<p>Et te voici enfin, te voici délivrée de tous tes -séjours, de tes stations, de tes paysages, te -voici chancelante et amoureuse qui t'abat, sur -ma poitrine et qui t'évanouis en moi, si lasse, -si lasse de ne m'avoir pas eu—depuis si longtemps.</p> - -<p>Te voici...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mais voici que tu n'es pas là. Voici que des -heures et des heures, les yeux mi-clos, j'ai commandé -au temps, aux souvenirs, que j'ai groupé -autour de moi l'escadron volant du passé. Je -n'ai pas mangé. Je t'ai attendue à jeun et j'ai -laissé glisser ce jour sur les jours d'antan, et je<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> -me suis souvenu lentement, comme on prie.</p> - -<p>Tu m'as laissé me souvenir et alentir mes -souvenirs et me souvenir péniblement et tu n'es -pas entrée au beau milieu. Je me suis souvenu -jusqu'au bout—hélas!</p> - -<p>Viendras-tu maintenant?</p> - -<p>Il est tard, très tard. La chambre est noire -depuis des temps, pitoyable, un peu dédaigneuse. -La lampe qui ne s'est pas allumée et qui s'épaissit -inutile, le fauteuil où tu n'as pas jeté tes -vêtements, la glace qui n'a pas happé ton reflet, -la clef que tu n'as pas touchée, tout est âpre, -vindicatif, geignard, tout est famélique et -pauvre, pauvre! Je n'ai pas besoin de savoir -l'heure aujourd'hui.</p> - -<p>Il est l'heure de fuir et ce n'est pas, après -tout, une heure méchante, puisqu'elle me chasse -de ma géhenne.</p> - -<p>Je n'ai pas beaucoup souffert.</p> - -<p>Je n'ai pas subi cette journée. Puisqu'elle n'a -pas voulu être bonne, elle n'a pas été.</p> - -<p>J'ai été le nostalgique prisonnier de mes -autres journées, des journées de genèse, des -journées qui s'éclairaient du reflet grandissant -de l'avenir.</p> - -<p>Et je m'en vais dans du noir. Je m'en vais -sans hâte parce que je n'ai aujourd'hui aucune<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span> -hâte, et parce que tu peux arriver encore. Je -m'en vais comme je suis venu. C'est du noir.</p> - -<p>Je ne veux pas heurter les meubles. Je suis -discret comme un voleur. J'ai volé cette -chambre.</p> - -<p>Et je n'ai pas à l'endormir puisque je ne l'ai -pas éveillée.</p> - -<p>J'ai la tête lourde comme si le passé y était -rentré et pesait deux fois.</p> - -<p>Je cours pour me réfugier plus vite en ma vie -ancienne, en ma vie sans splendeur et sans feu, -en ma vie du temps où je ne vivais pas. Je me -jette en un omnibus déjà parti, où il y a des -gens, n'importe quoi, n'importe qui.</p> - -<p>Je m'écroule sur la banquette, je m'anéantis. -Ma tête roule, mon corps s'effondre, j'étouffe. -Je me suis traîné vers de l'air, sur la plateforme, -j'ai ouvert ma bouche agonisante pour -respirer un peu de vie et je sors—oh! en des -secondes—de mon engourdissement chaud de -sang, la vie me reprend en me débarrassant des -bandelettes de l'évanouissement et c'est la -ténèbre autour de moi, la ténèbre opaque, qui -subsiste, qui s'éternise.</p> - -<p>De mon doigt je me suis assuré que mes -yeux étaient grands ouverts—et ils ne voient -pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span></p> - -<p>Ces mers, ces champs, ces paysages, ces lunes -et ces couchers de soleil, ces soleils et ces -longs jours se sont précipités sur mes yeux et en -s'enfuyant, ont emporté mes yeux larme à -larme. Mes pleurs anciens—et j'ai tant pleuré—sont -revenus, sont repartis avec mes yeux. -Ou plutôt—pourquoi chercher en mon malheur—c'est -ta vision, ma bien-aimée, c'est ta fugitive -et lente vision qui m'a aveuglé—et c'est -de ne t'avoir pas vue que je ne vois plus.</p> - -<p>Misérable trompeur de moi-même! Je me -cachais mon émotion, je me contais des contes—mon -conte—en sérénité, en confiance: je -trouvais ça très touchant et très amusant.</p> - -<p>Et, sous mon épiderme raidi en sa volonté -d'indifférence, tout mon être—secrètement, -doucement, pour que je ne m'en aperçusse pas—tout -mon être en sanglots, en révoltes, en -désespoirs, se gonflait et s'en allait à la dérive -du fleuve d'amour, s'en allait comme il était -venu—sans baisers.</p> - -<p>Et je me croyais calme, résigné!</p> - -<p>Je me mourais—sous moi.</p> - -<p>Mes yeux ne verront plus: la voiture descend, -c'est une rue avec des lumières et des gens me -frôlent et me touchent pour passer, pour monter: -du noir, du noir, du noir que je ne puis<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span> -même plus trouer de ta chère silhouette, de tes -cheveux,—du noir, un noir total...</p> - -<p>Je me rappelle maintenant: c'est le jour des -morts; hier ce n'était que le jour de la mort, -aujourd'hui ce sont les morts, un par un, ceux -qui ont un nom, ceux qui n'en ont pas et je -suis leur compagnon, leur prisonnier, un mort -qui a des souvenirs, sans images, un souvenir -muet, un souvenir à vide, un souvenir si lointain -qu'on ne peut le saisir. Et que m'importe -de voir puisque je ne t'ai pas vue!</p> - -<p>Si, si, il me faut mes yeux pour plus tard, -pour te retrouver, pour te revoir!...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Les yeux me sont revenus, en deux fois. La -nuit m'avais repris et m'a lâché et maintenant -timidement, je regarde—pour voir quoi?</p> - -<p>Des gens qui s'apitoient, des gens que je -n'aurais jamais dû voir—mes yeux se sont -fermés pour les avoir vus, pour les avoir trop -vus! Ah!</p> - -<p>Je n'aurais jamais dû voir que toi, chérie, et -j'aurais dû garder mes yeux pour toi, mes pauvres -yeux qui voient trop, qui se fatiguent sur ces -gens, en ce soir des morts où je ne t'apercevrai -pas, en ce soir de mort qui agonise si lentement -et qui s'épand, qui s'allonge à l'infini de notre<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span> -amour et qui l'enferme d'un tombeau mourant -et glissant, d'un tombeau qui grandit, qui grandit -devant mes pauvres yeux, devant mon -envie de pleurer, mon désespoir et mon désir.</p> - -<p>Comme je t'aime!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="I-V" id="I-V">V</a></h2> - -<h2>«CELLE QUI EST TROP GAIE.»</h2> - - -<p>—Je ne t'aime pas assez.</p> - -<p>—Qu'est-ce qui te prend?</p> - -<p>—Toi.</p> - -<p>—Pas assez?</p> - -<p>—Non. Pas assez. J'ai réfléchi à ça sur mon -omnibus.</p> - -<p>—Je t'avais pourtant défendu...</p> - -<p>—Je l'ai tout de même assiégé et occupé.</p> - -<p>—Pour me désobéir? Pour te faire remarquer?</p> - -<p>—On ne remarque pas les gens en omnibus.</p> - -<p>—Et tes voisins?</p> - -<p>—Ils ont à penser à eux.</p> - -<p>—Enfin, puisque tu as songé à moi en omnibus, -ça prouve que tu songes à moi et que tu -m'aimes.</p> - -<p>—Je ne t'aime pas assez.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span></p> - -<p>—Encore! Tu viens de me raconter que, de -ne m'avoir pas rencontrée avant-hier, tu es -devenu aveugle, que mon absence hier t'a rendu -fou: c'est bien, que veux-tu de plus?</p> - -<p>—Toi d'abord.</p> - -<p>—Tu m'as.</p> - -<p>—Et je veux plus. De l'omnibus, pour ne -pas faire attention aux voisins que tu me reproches, -pour ne pas les laisser me parler, je causais -avec Dieu. Je lui disais: «Fais-moi la grâce -d'aimer celle qui m'aime. Je suis jaloux d'elle. -Elle m'aime plus et mieux.»</p> - -<p>—C'est vrai.</p> - -<p>—N'est-ce pas? n'est-ce pas?</p> - -<p>—Mais oui. Pourquoi m'obliger à t'aimer -plus que tu ne m'aimes?</p> - -<p>—C'est que tu es trop gaie. Tu ris. J'aurais -voulu te voir triste pour les journées que nous -avons perdues.</p> - -<p>—Nous ne les avons pas perdues, mon ami: -elles t'ont apporté de la tristesse, de l'horreur, -elles t'ont blessé. Et je te retrouve aujourd'hui -et j'ai pu venir vers toi et nous nous disons des -choses dans les bras l'un de l'autre et j'ai ta -chair sous les mains, sous les lèvres, j'ai ton -cœur, là, qui s'inquiète, qui tâche à s'inquiéter -près de mon cœur, j'ai ton ennui de petit enfant,<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> -j'ai ta mauvaise humeur, ta bouderie contre le -bonheur: que veux-tu encore?</p> - -<p>—Je veux t'aimer.</p> - -<p>—Ah! mon chéri, aimons-nous en joie, -aimons-nous en un tumulte, en une exaltation, -en une allégresse. Tu me connais pourtant et tu -sais combien j'ai besoin d'intimité, combien j'ai -besoin de secret, d'être seule avec toi. Eh bien! -aujourd'hui mon amour me semble bruyant, -presque public, tout de clameur et de puissance. -Il éclate, il se lâche, il hurle, il rit.</p> - -<p>—Chérie, chérie!</p> - -<p>—Eh! quoi, il aurait fallu commencer par -m'aimer comme un saint sacrement, par m'aimer -en un songe, de loin, de si loin...</p> - -<p>—Je t'ai aimée de si loin et en un tel songe...</p> - -<p>—Ça t'a passé?</p> - -<p>—Non, ça ne m'a pas passé. Je te caresse, -je souffre, je te touche, j'exaspère sur ton cœur -et sur ta chair, ma chair et mon cœur—et mon -songe dépasse, déborde mon délice et mon -songe, comme un halo, comme une ténèbre -épaisse couvre tout, vague, vole, emplit le -monde.</p> - -<p>—Sois sincère: tu m'aimes et tu m'aimes -bien, tu m'aimes fortement, en homme, et ce -qui vaut mieux, en enfant impatient, fou, avide,<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span> -qui pleure et qui trouve une furie, une fièvre -nouvelle et féconde en pleurs et tu m'aimes, -mieux que tout le monde, mais comme ferait -tout le monde.</p> - -<p>—Chérie, chérie, aie de la pitié pour les -heures et les jours que j'ai passés sans toi, à -t'attendre. Aie pitié de ces heures si longues, si -lentes, de ces heures de néant et de souffrance, -où ma vie venait expirer à mes lèvres en un -baiser, un baiser que je ne te pouvais donner. -J'ai les lèvres gercées de ne pas t'avoir embrassée.</p> - -<p>—Et tu m'embrasses lourdement, étroitement, -d'un baiser pointu, aigu, qui cerne, qui se multiplie -et qui s'éternise.</p> - -<p>—Ne fais pas attention, chérie, et pardonne-moi -ma férocité.</p> - -<p>—Je ne te la pardonne pas, je l'aime. Je ne -l'excuse pas car c'est ta seule excuse et ta seule -raison de vivre. Et pourquoi sommes-nous ici, -s'il te plaît?</p> - -<p>—Chérie, chérie, nous sommes venus ici nous -mettre en dehors de l'humanité, nous sommes -venus ici être des dieux, des dieux de tristesse.</p> - -<p>—Zut!</p> - -<p>—Chérie, chérie, pourquoi ne plus être toi-même? -Tu es sortie de toi comme, un jour de<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span> -sortie, on sort de son couvent de pudeur et de -pureté. J'ai remarqué que seule au monde et -parmi toutes les femmes, tu étais femme du -monde, que tu savais t'avancer avec la grâce de -la décence, que ta démarche était parfaite comme -la beauté. J'ai vu des filles dont les hanches saillaient, -valsaient, perçaient l'étoffe, le décor, les -rues, le siècle, et dansaient le cancan, dont les -hanches avaient l'air d'être en vedette sur une -affiche de music-hall et qui roulaient, littéralement, -des filles qui ne savaient que faire de leurs -mains, qui avaient une marche d'attente, de provocation, -même quand elles ne voulaient pas, et -d'abandon dans la honte, des filles qu'on tutoie -de loin, par nécessité, pour les tenir à distance. -Toi, on est toujours tenté de te dire: -«Vous.»</p> - -<p>—Pas toi?</p> - -<p>—Oh! moi, je tutoie Dieu. Mais chérie, te -rappelles-tu les belles, les nobles lettres que tu -m'écrivais? La tendresse s'y haussait à l'héroïsme -et c'était une sérénité ardente et pure; le sentiment -s'y haussait à l'idée et c'était profond et -grand et le cœur y devenait de l'âme. Je me -sentais tout petit devant tes lettres: je t'y découvrais -sainte et martyre et si innocemment, si -furieusement, si savamment maternelle! Tu<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> -m'enveloppais de conseils, en même temps que -tu me lançais ton lyrisme, et ton lyrisme s'éployait -et me dépassait, s'enfonçait dans le mur -et dans le ciel: Je pleurais de n'être pas digne -de toi, de ne pas être aussi poète, aussi grand -que toi, de ne pas pouvoir t'aimer autant que -toi. Femme, femme, ta ferveur, ta foi, toute la -religion qui éclataient à chaque mot, qui se fondaient -en tous les mots d'amour, qui faisaient -de tes lettres un globe d'or, d'or subtil, d'or -liturgique s'enfonçaient en moi comme des -pointes de remords, me revêtaient d'un cilice -de honte. Moi qui croyais si peu, qui croyais -par saccades, hystériquement, moi qui...</p> - -<p>—Laisse ça: tu ne m'humilieras pas. Je -t'ai.</p> - -<p>—Chérie, chérie, tes belles lettres, tes belles -pensées, tes images, ton acceptation résolue de -l'amour et de ses dangers et ta timidité devant -l'amour, tu n'imagines rien de plus joli, de plus -délicat, de plus fort.</p> - -<p>—C'est le désir qui me dictait mes phrases. -Laisse ça.</p> - -<p>—Mais, chérie...</p> - -<p>—Ou laisse-moi. Ne sois pas hypocrite. N'aie -pas à la fois le plaisir, tout court, et le plaisir de -te faire de la peine et de m'en faire. Je suis toujours<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> -la femme ancienne, la femme de tes rêveries, -de tes psychologies, de tes poésies. Mais je -suis gaie aujourd'hui: je veux rester gaie et je -veux que nos lyrismes soient des lyrismes en -action. Et toi aussi, petit Tartuffe du sentiment!</p> - -<p>—Eh! oui, chérie.</p> - -<p>—Ne dis pas ça comme ça. C'est à ton corps -défendant que...</p> - -<p>—Tu vas faire un calembour de fille.</p> - -<p>—Tu es dur aujourd'hui pour les filles. Tu -m'as écrit des lettres où tu les plaignais et tu -rêvais à moi au milieu d'elles. C'était très bien. -Qu'as-tu donc?</p> - -<p>—J'ai que tu es trop gaie. En ces deux jours -où je t'ai espérée et où j'ai désespéré de toi, -toute mon existence est revenue et tous mes -malheurs m'ont repris, de frais, m'ont secoué, -m'ont courbé, m'ont empli, m'ont enduit de leur -glu méchante.</p> - -<p>—Tu n'es tout entier qu'une plainte. Il te -reste les yeux pour pleurer. Tu permets que je -les embrasse?</p> - -<p>—Tout de même. Fais vite.</p> - -<p>—Ah! ah!</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Ah! ah!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span></p> - -<p>Je ne puis en tirer autre chose, avec des caresses -et des baisers et la plus qualifiée fureur -amoureuse. Elle tient tant à être gaie, elle est si -fatalement gaie aujourd'hui que, n'ayant rien -pour me répondre, elle rit, pour ne pas parler, -pour ne pas entendre. Elle ne veut rien savoir -sinon qu'elle est là—et moi.</p> - -<p>Et ce sont des rires qui volent, qui m'enserrent, -qui crépitent, qui éclatent sur moi, avec -des baisers, qui entrent en moi, avec des baisers, -qui fusent de moi, avec des baisers, c'est -un bain de rires et il y a des rires en ses bras, -en ses mains, en ses cheveux, dans tous les plis -de ses vêtements.</p> - -<p>Je n'ai jamais été plus malheureux. Car ces -rires me prennent et je vais rire moi aussi, je -vais être joyeux, nerveusement, sauvagement -et cette chambre va être joyeuse—qui n'est -pas faite pour ça.</p> - -<p>Cependant la rieuse se lève, se campe, toute -droite et rieuse: «Tu n'as rien à me demander?»</p> - -<p>—Tu veux que je te demande de te déshabiller?</p> - -<p>—Ou veux-tu que je te jette mes vêtements -à la figure?</p> - -<p>—Je vais te déshabiller moi-même.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span></p> - -<p>—Tu vas te fatiguer.</p> - -<p>Et les agrafes sautent, avec des rires encore, -des rires dans les cordons qui se dénouent et -qui rament, des rires dans le tournoiement des -choses blanches et des choses bleues qui s'évident, -qui meurent, qui tombent sur le fauteuil, -des rires dans les hauts de meubles, des rires -dans la lampe et un rire, un rire blanc, un rire -rose, un rire en relief, un rire d'harmonie, un rire -de chair, de lumière, de grâce, de ferme jeunesse -résolue, son corps qui se dresse, qui s'infléchit, -qui s'affirme et qui, tout de suite, disparaît, se -voile, se drape... dans un drap.</p> - -<p>Ah! maintenant, chérie, ne fais pas d'effort -pour m'égayer: la voilà, la gaieté, la gaieté -tyrannique, la gaieté jumelle, la lourde et pire -gaieté qui m'a pris, qui m'a tordu,—et le lit est un -lit de rires. Nous rions pour rien, pour nous, -pour tout, nous rions comme des enfants, comme -des démons, nous rions comme si nous accomplissions -un sacerdoce. Rire qui se varie, qui -varie le labeur et la peine de notre volupté, qui -se greffe sur notre volupté, qui jaillit de notre -volupté, qui la voile, qui la viole, un rire qui se -glisse en notre étreinte, qui nous sépare, qui -nous unit, qui nous soude, qui nous confond. Ce -n'est pas un rire épileptique: c'est la nature qui<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> -tour à tour gazouille, crie, s'alanguit, vibre en lui, -c'est un rire excusable.</p> - -<p>—Mais pourquoi rions-nous?</p> - -<p>Nous sommes de petits et clairs animaux mais -des animaux qui rient.</p> - -<p>Et quand tout est consommé, roidie et électrique, -les yeux clos laissant filtrer un éclair -trouble, les cheveux comme métalliques, le -corps gaufré, la bouche durcie en sa lassitude -avide, les bras ouverts, lâchant et retenant à -la fois, le nez spasmodique, tu ris encore et je -ris encore et nous sommes un monstre qui rit, -qui rit de partout, malgré tout, malgré soi, qui -ne rit plus que pour rire et qui va recommencer -pour rire encore, qui va fuir de son épuisement -pour rire et nous sommes une machine à rire, un -rire bossué, crevé, échevelé, ruisselant, épars, -un rire de sueur, de satisfaction, de désir, un rire -d'horreur et d'éternité.</p> - -<p>Nous ne sortons de notre rire que pour y rentrer, -pour rire plus fort, après avoir dit—en -riant—des bêtises. Comme j'ai fait, de profil -perdu, quelques grimaces, pour l'oreiller, pour -le lobe de ton oreille, pour un peu de tes cheveux -et pour ton œil aussi qui regardait de biais, tu -m'as dit: «Avez-vous fini, monsieur singe?» du -ton d'un clown anglais et je me suis précipité sur<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> -ce «monsieur Singe». Je te l'ai renvoyé, en un -baiser rieur, je te l'ai appliqué sur la joue et sur -le cœur, de deux baisers, je t'en ai barbouillé le -visage, le corps et l'âme, de trois, de dix, de -cent baisers.</p> - -<p>Et nos rires sont devenus des rires de panthères -sans méchanceté.</p> - -<p>Tu m'as menacé:</p> - -<p>«Répète un peu.»</p> - -<p>J'ai répété.</p> - -<p>Tu as ajouté:</p> - -<p>«Tu vas voir.»</p> - -<p>Et j'ai vu.</p> - -<p>De tes ongles, tu t'es amusée longuement, -patiemment à m'égratigner la poitrine et le dos. -Je m'obstinais, riant plus fort: «Monsieur Singe! -monsieur Singe» et tu t'obstinais, aiguë, les dents -serrées, m'égratignant, sous mes baisers, sous -mes rires, pour avoir à rire encore, plus fort, -de toi, de moi, pour avoir à me plaindre et à -me soigner en riant.</p> - -<p>Nous avons continué à nous aimer en riant; -nous avons ri pour toute notre vie et pour -la vie des autres—et ça a duré une heure, -une heure et demie—pas plus.</p> - -<p>Tu t'es habillée de rire, tu m'as mordu d'un -«Au revoir» en riant et ç'a été une fuite de<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> -rires et des rires qui restaient aussi—pour moi.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>J'en ai eu pour mon omnibus, j'en ai pour -mon dîner, j'en ai pour ma nuit, pour...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mais qu'est-ce que cette lettre? Une écriture -contrefaite, épaisse, insistant sur sa vulgarité -et sa pesanteur. Et des lignes lâches: -«M<sup>me</sup> Claire T... est restée avec vous aujourd'hui -dans un appartement dont vous aviez la clef. -Prenez garde à moi: je ne vous lâche pas, -attendez-vous à tout.» Pas de signature, naturellement. -Carte-lettre qui se tourne, qui s'ouvre, -qui se ferme, qui offre toujours aux yeux la -même ignominie. Je n'aurais pas imaginé que -le service des postes fût aussi rapide. Elle m'est -venue si vite, cette lettre!</p> - -<p>Il doit y avoir un service spécial des postes -pour les canailles, contre les âmes et contre -les cœurs.</p> - -<p>Mes rires? où sont mes rires? j'en avais -horreur tout à l'heure. Il me les faut maintenant.</p> - -<p>Ils sont loin.</p> - -<p>Et elle est loin aussi, la rieuse. Et, si loin, -elle a dû recevoir la même lettre, aussi ignoble, -aussi rapide. Je tâche à me représenter son -dégoût, sa terreur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span></p> - -<p>Je ne revois d'elle que son rire.</p> - -<p>N'aie pas peur, n'aie pas peur, chérie. Je suis -là—mais lui, eux, où est-il, où sont-ils, où se -cache cette chose qui a écrit cette lettre, cette -chose qui se terre pour se lever sur mon chemin, -sur ton chemin, pour nous épier, pour nous -suivre, qui monte la garde, la méchante -garde devant notre bonheur et qui lance sur -lui les mots qui arrêtent, qui souillent, les mots -qui ont vu, les mots-témoins qui ricanent, -les mots-valets qui trahissent, les mots qui -accusent, qui reprochent, qui menacent, qui condamnent,—sans -mandat.</p> - -<p>Peu m'importe ce papier, peu m'importe le -nom de l'infâme. Je le défie en son anonymat, -je le défie, unité, et je le défie, légion: je ne veux -rien suspecter parce qu'il me faudrait suspecter -tout le monde, parce que tout le monde, n'importe -qui, peut se glisser le long d'un secret, -peut lire et voir à travers, peut baver dessus -sans savoir, parce que tout le monde peut être -au courant de tout, parce que le mystère, -l'occulte ne choisit pas, se prostitue au hasard, -se livre et livre les gens au hasard, parce que le -mal, la haine, l'envie, la perfidie inutile est -partout, parce que la trahison est nationale -et internationale, qu'il suffit d'avoir du bonheur<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> -pour être perdu, qu'il suffît d'avoir du cœur -pour sembler insulter ceux qui n'en ont pas, -la foule, le monde, l'univers.</p> - -<p>Homme ou femme qui as écrit, qui as vomi -cette lettre, sois tranquille; elle ne servira de rien.</p> - -<p>Demain, tu me verras monter chez moi, -chez nous à pied et je m'éventerai avec ta lettre, -de ta lettre, je me jetterai de la boue, de la -honte, de l'humanité au visage, pour m'éveiller, -pour ne pas m'endormir et m'ensevelir en mon -lyrisme, en ma félicité, en ma divinité.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mais elle, elle, «Madame Claire T...?» Je -l'évoque courbée sur cette lettre, courbée sur ces -menaces, sous ses craintes; je l'évoque broyée, -s'abandonnant, mourante. Non! je l'évoque riant, -je ne puis me rappeler d'elle que son rire! J'ai -possédé un rire, je suis l'amant d'un rire, je -suis un demi-rire! Tes cheveux! ta bouche! tes -yeux! Je ne les revois que mourant, s'échevelant -en un rire et tu ris sur cette lettre, tu ris -dans cette lettre, chérie, chérie...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tu n'es pas venue—et c'était inévitable. Tu -avais reçu la même lettre, la mienne, son -reflet de haine et tu t'en étais affolée. Tu n'as -pas osé <i>crâner</i>, tu m'as envoyé un télégramme<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> -qui m'est arrivé, j'en suis sûr, en voletant -d'effroi jusqu'à moi, sans porteur, sans autre -intermédiaire que ta peur du danger, un télégramme -haletant, craquelé, d'une haute et -courte écriture se pelotonnant, cherchant à -s'échapper, flageolante et vide, un télégramme -éploré, un télégramme d'agonie—et j'ai imaginé, -malgré moi, ton rire autour.</p> - -<p>Cette chambre est pleine de rire, encore, d'un -relent de rire que je sens, que je vois. J'ai acheté -un petit abat-jour pour le voir moins, j'ai essayé -d'écrire pour moins entendre: le rire a percé -l'abat-jour, a percé mes oreilles.</p> - -<p>J'ai fini: le rire m'a suivi.</p> - -<p>Sois content, anonyme: tu as réussi. Et tu -ne savais pas que, avec toi, contre moi, il y -aurait son rire à elle et mon rire, le rire qui t'a -bravé, qui t'a attiré, le rire néfaste qui t'a créé -et engendré tout armé, gros de larmes, inépuisable -d'horreur.</p> - -<p>Il faut pourtant que je sache qui tu es, anonyme. -Tu peux être plusieurs: des gens m'en -veulent, parce que je n'ai pas voulu d'eux et -de leur amitié, d'autres parce qu'ils n'ont rien -à faire. Des voisins, des confrères ils sont -trop! des domestiques, des filles!</p> - -<p>J'ai une piste.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span></p> - -<p>Ils sont deux qui vivent ensemble, en une -tour d'ivoire qui est une tour de soleil et une -tour de lune, une tour de marbre ou plutôt une -tour d'immatérialité mauve car la lune et le -soleil et les étoiles, c'est encore trop grossier -pour eux. C'est le frère et la sœur: ils sont poètes -puisqu'ils sont frère et sœur et qu'il est -poète.</p> - -<p>Ils se nomment Tristan et Iseult sans effort, -sincèrement, de par la volonté de leurs parents -qui, les premiers entre les premiers, avaient -entendu Wagner—dans le texte.</p> - -<p>Blonds comme on n'est blond que dans les -légendes, beaux comme on est beau dans l'au-delà, -si purs en leurs regards, leurs gestes, leur -démarche et leurs doigts, si visiblement vierges, -si ouvertement ingénus et désabusés, -célestes de naissance, anges par vocation, ils -sont harmonieux en leurs discours et leurs -silences et chantent quand ils veulent parler. Leur -affection est pour tous ceux qui les connaissent -une consolation de l'existence et un avant-goût -de l'au-delà. Nonchalamment, dédaigneusement, -ils égrènent un chapelet de sublimités, -et épandent, sans la couper, la beauté en des -phrases qui se dorent de tous les ors et se doublent -de tout azur. Rien ne trouve grâce devant<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> -eux; que dis-je? rien ne les blesse, rien ne les -touche, rien n'existe que les idées, les utopies et -les ailes. Assis en leurs hautes chaises, ils rêvent -mollement, imperturbablement, comme ils prieraient. -Tristan a permis à des fidèles de lire des -poèmes lyriques, sans violence où l'élégie—la -plus noble élégie venait attendrir et nuancer de -discrétion l'audace de son génie.</p> - -<p>Quant à Yseult, elle est musicienne et -transpose les musiques pour séraphins, pour -monades et pour Dieux. C'est un délice vivant -et si peu vivant, c'est une extase ambulante, si -peu, qui ne sait pas ce que c'est que les rues, -qui ne sait pas ce qu'est le chemin de fer, ce -que sont les bateaux à vapeur et qui erre dans -les forêts, sur les mers et dans les clairs de lune -après y avoir été amenée par l'envol d'une -Chimère.</p> - -<p>Eh bien! ce couple, cette extase, cette immatérialité, -c'est ma lettre anonyme.</p> - -<p>Chacun a écrit la sienne, lui et elle, chacun -a espionné, lui et elle, moi et toi, chère, -chère «Madame Claire T...!» Claire! Prénom -que je n'ai jamais prononcé, prénom devant -lequel j'ai hésité! Il ne vous a pas émus, misérables, -ce prénom magique, il ne vous a pas -retenus comme au seuil d'une grotte enchantée,<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> -comme au seuil du paradis lumineux? Ah! ah! -un mot, un mot de plus, à ajouter aux mots qui -frappent et qui font saigner, un mot bref, qui -ne fatigue pas. Et votre main l'a craché, votre -main de scandale et de ténèbre.</p> - -<p>Canailles! canailles!</p> - -<p>Chaste et pâle Tristan, je ne sais pas si tu as -aimé ma maîtresse ou si tu l'as désirée—je ne -suis pas de ces gens qui peuvent établir une distinction, -une gradation, un pont entre l'amour -et le désir et qui peuvent entre eux jeter un précipice—, -je ne sais même pas si, pour parler -le style de la Bible, tu l'as convoitée: je sais que -tu l'as obsédée de ta mélancolie, de tes plaintes, -de ton néant lacrymatoire que tu prodiguais, -de ton infortune, de ta souffrance, que tu l'as -souillée de tes supplications et de ton désespoir, -que tu as exercé sur elle le plus effroyable chantage -à la tristesse, le chantage à la pitié, le chantage -à la fraternité, le chantage à l'âme-sœur.</p> - -<p>Et, de ta Tour d'ivoire, tu es descendu dans -la rue, tu as bu chez des marchands de vin et le -peuple t'a marché sur les pieds, a grouillé autour -de toi et sur toi, tu as attendu en des coins -d'ombre, en des murs gras, tu as suivi des -omnibus, tu as filé des fiacres, et ta sœur—ton -rêve de sœur,—a sali ses souliers dans des<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> -ruisseaux, courant, suant, se tachant, culbutant -pour le plaisir, pour le plaisir de trahir.</p> - -<p>Dévouement? A toi.</p> - -<p>Ah! c'est beau! c'est très beau!</p> - -<p>Mais ne me demande pas d'admirer—puisque -tu ne peux même pas me demander de te -punir, puisque tu m'es sacré—à cause de -ta trahison, puisque, étant entré dans mon secret -par la petite porte, la porte de l'assassin, tu fais -partie de mon secret, comme le meurtrier qui, -après avoir tué le prêtre en son église, demeurait -en sûreté en cette église: jouis du droit d'asile -et va... va...</p> - -<p>C'est moi qui fuis: il me semble que tu es tapi -en cette chambre, et que tu emplis cette chambre. -Non.</p> - -<p>Il y a une voix qui entre ici, une voix basse, -gluante et pointue, une voix où tout tremble, où -tout implore:</p> - -<p>—La charité, messieurs et dame!... pauvre -vieillard de soixante-quinze ans, incapable de -gagner sa vie!...</p> - -<p>Je ne puis pas voir, je ne puis me préciser -la hideur grimaçante et chenue de cet homme, sa -sordide sérénité. Cette vieillesse qui traîne dans -la rue, cette misère croupissante, cette désolation -qui, des confins de la vie plonge dans la mort, se<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> -précipite dans ma chambre et, sans me menacer, -me prend, me prend pour toujours, voix -d'outre-tombe qui prolonge la misère, qui m'offre -toutes les misères, qui m'entraîne dans les mailles -du filet de Misère.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Y aura-t-il une place en ma chambre pour -ton évocation à toi, chérie, pour ta haute et câline -apparition, pour chasser d'ici la trahison et la -détresse? Apercevrai-je, en un mirage consolant, -ton pensif visage d'espoir? Ah! je t'aperçois et -je ne perçois qu'un rire, un rire éclatant, sans -pensée, un rire effroyable, ton rire, notre rire -d'hier!</p> - -<p>Je fuis, je fuis plus ton rire, ton effroyable -rire que tout le reste, ton rire qui clame, qui -s'étend sur la trahison et sur la misère qui, plus -effroyable, ensevelit en lui—pour les ressusciter—ma -douleur, mon trouble et mon inquiétude.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je me suis arrêté à la terrasse de café où je -me suis arrêté déjà, où j'ai rencontré ton mari, -où je le rencontre encore. Cette fois-ci, je lui ai -demandé:</p> - -<p>—Votre femme va bien?</p> - -<p>d'une voix tordue et brisée, sèche comme la<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> -fièvre, âpre et courte comme la peur, et je me -suis approché de lui, tout près, pour boire ton -image en ses yeux, pour lui voler ton immédiat -souvenir. Il m'a répondu:</p> - -<p>—Oui, très bien.</p> - -<p>Et les larmes me sont venues. C'est que -je subissais ton martyre, chérie, ton incessant -supplice de dissimulation et de simulation, ton -effort pour paraître calme et joyeuse, joyeuse -et—j'en étais sûr,—tu pleurais maintenant, -tu t'effarais, tu t'affolais à ton aise, loin de ton -époux—qui était là.</p> - -<p>Et je t'évoque...</p> - -<p>C'est ton rire qui me frappe en plein visage, -ton rire jaillissant de ma mémoire, jaillissant du -passé pour m'éclabousser et m'éclabousser de -sang, ton rire s'égrenant, glougloutant, menu, -compact, total.</p> - -<p>Une vieille femme, genoux fléchissants, -allonge sa face, son cou plissé, ses rides vers -mon cou:</p> - -<p>—J'ai quatre-vingt-six ans, jeune homme, -tousse-t-elle si lentement, et j'ai faim.</p> - -<p>Ton rire, chérie, ton rire fuse derrière la vieille -femme, l'auréole d'une auréole malfaisante et je -me recule de ce cadre de rire, de cette niche -agressive de rires.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span></p> - -<p>La vieille femme ramasse ses vieux membres -et ses vieilles rides, comme elle ramasserait des -sous, et s'en va, d'un pas usé, du pas dont un revenant -s'en retourne vers la tombe—où il était -mieux. Elle n'est pas triste—elle ne peut plus -être triste—elle a connu tant d'échecs!</p> - -<p>Je me rue sur elle, à travers le fantôme de -rire, je lui donne convulsivement des pièces de -bronze qui débordent son attente; et des remerciements -pénibles, trop de remerciements, filtrent -vers moi, des remerciements qui me font -peur, qui m'apportent le malheur, qui m'attirent -de plus en plus dans le chemin de misère et qui -m'y clouent...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et ton rire, chérie, me suit dans mon taudis -solitaire, en mon petit lit à moi, se glisse entre -mes camarades, vole de mes livres, de mes cauchemars, -de mon sommeil.</p> - -<p>Ne ris plus, ne ris plus, chérie! Mais on ne -commande pas aux absents!</p> - -<p>On ne commande pas au passé quand il revit.</p> - -<p>Ton rire, je le retrouve dans les rues, dans les -aboiements des chiens, dans les rires même qui -fleurissent dans les rues, les rires des petites -ouvrières, des filles, des oisifs et des sergents de -ville.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span></p> - -<p>J'ai rêvé à ton enfance, chez nous, et ton rire -a revécu dans tes rires d'enfant; j'ai rêvé à ta -ville natale, à cette dormante Péronne, si triste, -si légendaire, si enfoncée dans les siècles—et des -rires se sont égaillés de ses tours, des rires ont -glissé des jours de ses dentelles, ont passé à -travers ses batistes, ont crépité sur ses marais, -ont rougi ses briques, ont bondi des murailles, -de ses couvents, rires vert-de-grisés, rires nostalgiques, -rires millénaires; des rires de bronze -ont été chassés de ses canons encloués, des rires -se sont élevés de ses tourbières, des rires ont -été secoués par les cloches de ses églises et des -rires se sont échappés, en boitillant, des rires -étroits, de son hôpital.</p> - -<p>J'ai rêvé à ton père mort jeune, à ta mère -sitôt morte et des rires ont violé leurs cercueils; -je t'ai évoquée, jeune orpheline: rires en cornette, -rires en crêpes, rires partout!</p> - -<p>Et notre chambre est trop étroite pour tous ces -rires et mon cœur est trop étroit pour leur amertume: -je ne puis les cracher, ces rires, avec des -larmes. Je ne puis pleurer, comme un vieil -homme, pleurer les larmes qui toussent, qui -hoquètent, qui écartent.</p> - -<p>Et huit longs jours m'encagent en tes rires, -huit jours sans nouvelles, huit jours de rage, de<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> -douleur et d'impuissance qui s'étirent entre l'attente -d'une lettre d'amour et l'attente d'une lettre -anonyme, huit jours raidis, huit jours qui retombent, -l'un après l'autre, usés sans avoir servi.</p> - -<p>Je t'envoie du courage, poste restante, et—n'est-ce -pas?—tu n'oses pas retirer mes -lettres et tu vis, cloîtrée en ta terreur, haletante, -guettant l'arrivée de ton mari pour te mettre à -sourire, longuement, et pour figer sur tes lèvres -ce sourire difficile, ce sourire de momie torturée?</p> - -<p>J'entends ton rire sourdre de mes mots qui se -débattent et qui hésitent en leur appel, sourdre -de mes désespoirs, sourdre de la fatalité qui -nous étreint, qui nous sépare, qui nous précipite -loin de l'autre après deux baisers contrariés -et disjoints.</p> - -<p>Je veux travailler, tracer des mots indifférents: -ton rire, ton rire, encore!</p> - -<p>Ah! chérie, reviens pour que je ne t'entende -plus rire!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tu reviendras.</p> - -<p>J'ai reçu une lettre de toi, enfin, une lettre de -tendresse, de récriminations, de reproches sanglotants -et d'étreintes contenues et sanglotantes -aussi, une lettre ratiocinatrice, de belle et large -raison et d'une passion si exacte, si jolie, si<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> -noble, si stricte, lettre digne d'une matrone -romaine et d'Eloa, de M<sup>me</sup> de Sévigné, de M<sup>lle</sup> de -Lespinasse, lettre d'héroïne et de martyre.</p> - -<p>Et ton rire, ton rire infatigable, l'encadrait, -tournait autour.</p> - -<p>Je cours au rendez-vous que tu m'as donné -pour tromper ton rire.</p> - -<p>Par un caprice, par une prédestination, par un -exquis sentiment de pudeur, de poésie et de lointain, -tu m'as dit de t'attendre au Trocadéro, au -milieu de la galerie.</p> - -<p>J'y devance l'heure que tu m'as indiquée, je -m'y morfonds, je m'y affole. Jamais je n'eusse -cru à un tel nombre de galeries.</p> - -<p>C'est le labyrinthe même.</p> - -<p>Pour y retrouver la frêle Ariane qui veut y -renouer le fil de notre fable, j'erre, j'erre solitaire—et -pas assez solitaire. Des gens tournent -et montent qui sortent de je ne sais où.</p> - -<p>Et les dieux captifs ne sortent pas pour me -protéger, pour m'encourager. Des allumeurs de -réverbères et des agents s'y relaient et la pauvre -rouille des arbres et la triste blancheur des -statues, le jardin chauve en contre-bas, sous la -lividité des pierres et des arches, des voûtes et -des portes, des colonnes et de l'écho, tout se -mue en des rires, en ton rire, chérie, ton rire<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> -qui se courbe, qui tourne, qui monte, qui descend, -qui s'engouffre du jardin sous la galerie, -qui, des portes closes, se rue dans la galerie, -ton rire qui, des bouches invisibles des dieux -hindous aux bouches muettes des agents, des -vagabonds et des allumeurs de réverbères, aux -bouches blanches des statues, des troncs des -arbres aux feuilles-fantômes, prend tout, roule -sur tout, agite tout, valse—en quelle valse -immense, redoublante—de l'écho au crépuscule, -et grandit avec la nuit.</p> - -<p>Je vais d'une sortie à l'autre sortie et je reviens: -ton rire tue les minutes! tant de minutes -sous lui, s'en nourrit, s'en engraisse, ton rire -déborde ces voûtes, déborde ce jardin, galope -jusqu'au Champ-de-Mars, jusqu'en haut de la -Tour Eiffel et retourne à moi en une poussée, -en un soufflet gigantesque, le soufflet de tout -l'enfer, de toute la méchanceté, de toute la -bassesse humaine, le soufflet dont le démon -souffletterait l'idéal et ton rire spasmodique, haletant, -précipité me frappe et s'éloigne pour me -frapper encore, pour me prouver que je n'ai plus -rien de toi, pas même le souvenir et la mélancolie.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ah! merci! chérie! tu te jettes contre ton -rire: c'est toi, c'est toi! Te voilà!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="I-VI" id="I-VI">VI</a></h2> - -<h2>LES JEUX DE LA LUMIÈRE ET DU HASARD</h2> - - -<p>Tu me fais signe de ne pas aller à ta rencontre -et, de ton long pas d'honnête femme, tu -viens à moi, sans en avoir l'air.</p> - -<p>Et tu n'hésites plus, tu te laisses prendre, tu -me prends, et, au beau milieu de la galerie, -cependant que le jardin, les statues se taisent, -s'apaisent, se recueillent pour notre communion, -nous nous embrassons à pleine bouche, -nous nous acharnons à notre baiser, nous nous -embrassons, d'un seul baiser, pour les jours où -nous ne nous sommes pas embrassés, et, sans -honte, d'un seul sanglot, nous pleurons, nous -pleurons ensemble.</p> - -<p>Nos larmes jumelles se brisent l'une contre -l'autre, se joignent, se mêlent et nous nous -serrons plus fort, nous pleurons plus fort, de -tout notre cœur, de notre semaine vide, de tout -nous. Chérie, chérie, ces galeries, ces salles fermées,<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span> -tout est plein de douleurs d'amour, de -rencontres aussi et de pleurs, de pleurs doux-amers, -comme disait notre Pléïade.</p> - -<p>Toutes les légendes, toutes les amantes sont -là, à peine raidies par les siècles et nous ne faisons, -nous ne ferons rien de nouveau: les gens -là-dedans ont aimé et sont morts avant nous.</p> - -<p>Mais en cette solitude sur quoi tombe la nuit, -tu ne nous sens pas assez seuls: il y a trop de -lyrisme, trop de résignation, trop de fatalité -derrière nous, tu m'entraînes en notre secret, -tu me tires en notre histoire qu'il faut continuer:</p> - -<p>C'est un fiacre où tu as encore à pleurer, -pour les rires que, malgré toi, tu m'as infligés.</p> - -<p>Tu t'es mise à pleurer et à attendre la suite -de mes pleurs tout de suite, en un coin, mais le -cocher me rappelle: «Où faut-il vous conduire?»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>C'est vrai: il faut nous conduire quelque part. -Tu m'as fait te chercher très loin, chercher très -loin tes larmes.</p> - -<p>Il faut aller ailleurs, suivre ailleurs tes larmes: -les voitures ont des roues et ne peuvent vous -laisser aimer en place: l'amour est vagabond -chez elles.</p> - -<p>Je m'inquiète, je ne trouve pas, je dis au<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span> -cocher: «A Notre-Dame!» Nous avons eu des -dieux derrière nous ici, sans les voir; allons -voir d'autres dieux, un autre dieu.</p> - -<p>Et tu t'affoles tout à fait: «Regarde, regarde: -je suis suivie, nous sommes suivis!»</p> - -<p>Et tu trembles, sous mes baisers. Tu regardes -par le petit carreau voilé: tu interroges les -lourdes lanternes anonymes, qui, de leur rectangle -rouge ou blanc, coupent la nuit.</p> - -<p>Mais nous voici un auxiliaire: le brouillard, -le brouillard qui nous enveloppe, qui nous poudre -le long des quais, le brouillard qui nous -précède, courrier épars de mystère et qui nous -suit, gris, épais, subtil protecteur.</p> - -<p>La Seine, opaque, rêve auprès de nous: des -lumières dansent sur elle; c'est un paysage -pesant, opaque, halluciné.</p> - -<p>Et je veux que tu me contes ta vie, depuis -ces jours qui sont pour moi des rires-suaires.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tu me contes des terreurs, des soupçons -autour de mes soupçons, ailleurs, plus loin, -plus près, tu me contes une farouche et blêmissante -attente d'autres lettres, d'autres menaces, -plus directes et une fureur vaine de baisers, -une tendresse chaude et murée en un terrier de -bête traquée, une prison humaine et une vraie<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> -prison, froide dans le froid, stoïque, se rétrécissant -avec une seule porte, en dehors: la porte -par où entre le danger, par où entre—non le -remords, grand Dieu!—mais le reproche, par -où entrent la jalousie, l'envie, la colère, la haine: -la porte des vices et des malheurs. Prison où -on n'écrit pas, où on n'espère pas. Prison où -l'on s'impatiente, où l'on ne crie pas pour ne pas -faire de bruit, où l'on hurle, où l'on sanglotte, -où l'on agonise, où l'on meurt,—en dedans!</p> - -<p>—Et te voilà, chéri, tu as été sage, au -moins? Tu as pensé à moi, à nous? Es-tu remonté -chez nous?</p> - -<p>—Mais je n'en ai pas bougé, ma chérie, je -t'ai attendue, si cruellement, si longuement! -j'écoutais les voitures, une à une.</p> - -<p>—Tu n'as pas entendu la mienne? Je me -faisais promener au pas autour de chez nous, -tous les jours, je passais, je repassais âprement, -violemment.</p> - -<p>—Et tu n'entrais pas?</p> - -<p>—C'était périlleux: tu comprends, je voulais -bien risquer de me faire prendre pour -quelque chose mais pour rien!</p> - -<p>—Pour rien?</p> - -<p>—Tes volets étaient obscurs, sans rais, -sans raies de lumières.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span></p> - -<p>—Ah! chérie! pour ménager tes yeux, pour -t'enfermer en un plus strict cercle d'amour, -j'avais acheté un abat-jour!</p> - -<p>—Je ne savais pas.</p> - -<p>—Ah! de te savoir si près de moi et si grave, -si ardente, combien je déteste plus mon désert, -mon désert irrité, avide, peuplé de rires, peuplé -de ton rire, tu sais, ce rire dont tu as empli, -dont tu as débordé notre dernière après-midi?</p> - -<p>—Je ne me souviens plus: j'ai tant pleuré! -mais si ça t'ennuie, je ne rirai plus.</p> - -<p>—Ris, ris tout de suite.</p> - -<p>—Je ne sais plus.</p> - -<p>—Eh bien! taisons-nous, chérie, et retenons -avarement notre souffle, enlaçons-nous plus -muettement, plus sauvagement en cette voiture -qui boite le long du fleuve et qui ne peut pénétrer -en ces lumières qui se varient et qui frémissent -parmi des barques. Tenons-nous sans -parler, comme des pauvres gens—que nous -sommes—qui n'ont plus que leur amour, leur -amour nu et dépouillé, les nerfs visibles, les -chairs tailladées, leur pauvre amour, sans sourire, -sans chansons, sans paroles, leur pauvre -amour pauvre et grand, puissant par sa misère, -comme la faim. Et nous allons prier Dieu pour -nous, qui est loin. Nous ne prierons pas Dieu,<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span> -chérie: il n'est pas là, il n'y est pas pour nous.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Notre-Dame se dresse, gonflée de saints et -de vierges folles.</p> - -<p>Il est dit que nous n'aurons les dieux qu'en -bordure, que nous ne les atteindrons pas: -d'ailleurs avons-nous besoin d'aller chez eux? -Ne les avons-nous pas sur nous, autour de -nous, en nous, en cette voiture basse et cahotante, -tous les dieux, les tiens, les miens, ceux -qui s'occupèrent d'amour, les dieux de courage, -de ferveur et d'héroïsme, les dieux de -souffrance, les dieux de jeunesse et de larmes?</p> - -<p>Je me sens si pur de cet afflux de divinité que -je te propose, si tu as peur, de ne plus t'aimer -que d'âme, en cul-de-jatte platonicien.</p> - -<p>Mais, émue de ma candeur et de ma bonne foi, -tu m'embrasses, pour me remercier, d'un tel -baiser, d'un baiser si passionné, si fécond, si -tyrannique que je te le rends, ton baiser, de -mon humanité, de ma bestialité, de ma chasteté -ancienne, et que nous scellons de ce baiser -des noces nouvelles, païennes, totales, fauves et -que la volupté promise, la volupté proche, l'âcre -et délicieuse volupté de demain déborde cette -voiture, déborde notre tristesse, déborde nos regrets, -nos ennemis, notre malheur, notre désir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span></p> - -<p>—Viens, viens tout de suite!</p> - -<p>—Où?</p> - -<p>—Chez nous.</p> - -<p>—Il est trop tard et tu n'y penses pas.</p> - -<p>—Si j'y pense!</p> - -<p>—Et j'ai trop peur!</p> - -<p>—Tu n'as pas peur: le bon brouillard qui -nous a fait blancs, qui nous a rajeunis et poudrés -et notre baiser, chérie, notre baiser énorme -et fin, qui a claqué, qui a rugi et qui a murmuré, -comme un torrent qui va grossir et -comme une source aussi, source de nouveaux -baisers, source d'amour et de tous les amours, -notre baiser-trompette et notre baiser-harpe, -notre baiser d'appel, notre baiser de fouille, -notre baiser de reconnaissance, de prise de -possession, de communion, de grâce, de -force, de tendresse et de fureur, ah! tâche à -y échapper, chérie! enfuis-toi de ce baiser, un -peu, pour voir! Tu es sa prisonnière, son -esclave!</p> - -<p>—Et toi?</p> - -<p>—Moi aussi.</p> - -<p>—Et les lettres anonymes?</p> - -<p>—Aussi! Et l'univers aussi.</p> - -<p>—Alors, pour le garder à nos lèvres, nous -ne nous embrasserons plus? Nous ne pourrons<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> -plus nous embrasser aussi bien? Et ce baiser-gigogne -sera-t-il stérile?</p> - -<p>—Embrassons-nous, embrassons-nous, chérie.</p> - -<p>—Tant que ça?</p> - -<p>—Plus.</p> - -<p>—Je vais te quitter.</p> - -<p>—Parce que nous nous embrassons?</p> - -<p>—Non; parce que j'ai à rentrer. Et puis, -nous nous sommes retrouvés, nous nous retrouverons.</p> - -<p>—Chez nous?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>—Tu m'as dit: oui d'une voix qui se reprenait -à avoir peur et pour n'avoir pas plus peur, -pour avoir peur toute seule, tu es descendue, -rapidement.</p> - -<p>Et j'ai gardé mon fiacre désaffecté et je l'ai -gardé longtemps parce qu'il restait sur la buée -de la vitre une ligne nerveuse et claire que tu -avais tracée et déchirée dans la nuit de ton -doigt pour voir de la lumière, pour retrouver -ta route, la route de ta fuite. Les lumières que -tu avais requises par cette trouée se glissaient -jusqu'à moi, me frappaient, m'appelaient. Je ne -les voyais pas. J'évoquais ta main, ton doigt<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> -que tu avais retiré d'une caresse pour plonger -dans la vie, la vie qui n'est pas à moi et je considérais, -pâle, terrible, tout ce qui me restait de -toi, cette égratignure de la vitre embuée.</p> - -<p>Et c'est peut-être tout ce qui me restera de -toi, un soir, pour mes autres soirs, une ligne de -lumière sur un champ de larmes!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et j'ai tort d'être triste: je t'ai.</p> - -<p>Je t'ai eue là, dans cette voiture et je t'ai dans -cette chambre où tu te risques, de plain-pied, -de ton pied qui se déchausse.</p> - -<p>La porte grise de ma chambre se dérobe, en -un mur gris; elle est difficile à voir et à toucher, -c'est comme une caverne qui s'enfonce au -flanc d'une vieille maison, en face d'une loge où -mes concierges achèvent de vivre, sans plus se -hâter qu'ils ne se sont hâtés dans la vie, si -vieux, si polis, si résignés!</p> - -<p>Ma concierge entre, avant nous, de son pas -de vieille femme, en notre temple d'adolescence -d'hier, usée et morte pour permettre à notre -extase d'aujourd'hui d'être chez soi, refait le -lit, nettoie la chambre et traîne sa mécanique -vieillesse en dehors, tire dehors sa pauvre -vieille figure naïve et charmante en ses plis, -comme une face qui n'a jamais menti, jamais<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> -trahi, qui ne sait pas, qui ne veut pas savoir.</p> - -<p>Et nous sommes chez nous.</p> - -<p>Je t'attends, à vrai dire, et je t'attends plus -que de raison.</p> - -<p>Je romps mon ban, à deux heures: j'ai déjeuné -en public, après m'être levé, sans retard, et -j'ai semblé manger avec plaisir, causer, m'intéresser -aux mille riens de la vie publique et -de la vie privée, en commun, et je m'évade -vers notre intimité, vers toi, vers ma vraie -vie.</p> - -<p>Je monte lentement pour m'accoutumer au -bonheur, pour entrer sans stupeur et sans -clameur enthousiaste, en notre joie; je laisse -un peu le jour mourir puis, pour te faire -venir plus vite, je crée la nuit chez nous, je -ferme les volets et je reste seul en face de la -lumière, en face de cette lampe qui brûle pour -toi et qui t'attend, qui t'attend.</p> - -<p>En cette rue peu passante, où des voix s'alanguissent -et s'en vont, où des sabots se suivent -et se ressemblent, où les voitures d'enfant crient -aigrement sous la lassitude d'invisibles nourrices, -des voitures glissent, funèbres, emportant -mon espoir, des voitures qui semblent entrer -chez moi, de force, qui crient jusqu'à moi, qui -marchent sur moi, en quel nombre! Tu ne sais<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> -pas, chérie qui ne viens pas, en quel état je me -tais et je me tords.</p> - -<p>Cette voiture qui tousse, qui crache, qui siffle -va te déverser en l'acuité la plus qualifiée de ma -fièvre, à la pointe de mon désir, au tourbillon -de ma furie. Tu tombes à point et mon extase -se ramasse, son leurre se double: c'est toi, c'est -toi; la vérité, la volupté vont justifier mon -erreur, vont jeter de la raison,—et quelle -somptueuse raison!—sur le laborieux squelette -de mon hallucination continue. Mon lit -amical, mon lit d'attente va se transformer, je -vais en bondir pour lui revenir avec toi!</p> - -<p>Mais c'est en vain que j'ai gardé mon souffle: -le fiacre sourdement s'éloigne! Heureux encore -quand c'est un fiacre et quand, en ma folie, je n'ai -pas promu au rang de fiacre, une patache d'épicier -ou un camion de marchand d'eau de Seltz.</p> - -<p>Je devrais, par un sens subtil, reconnaître de -loin ta voiture; je reconnais toutes les voitures -et j'exaspère mon désir, je peuple amèrement -ma solitude et quand tu arrives, enfin! tu arrives -tard, quand je t'ai perdue des fois et des fois et -quand ma lampe a désespéré avec moi et qu'elle -baisse, qu'elle baisse sous mes yeux clos.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Car je ne veux rien voir de cette chambre où<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> -tu fus, où tu n'es pas, de cette chambre où -chaque objet me crie non ton nom,—je ne te -nomme jamais,—mais ton corps, tout ton -corps et chaque détail de ton corps, je ferme les -yeux pour mieux songer à tes yeux clos, à tes -yeux rétrécis par l'extase et la volupté et laissant -s'épaissir je ne sais, je sais trop quelle -lueur trouble, grosse de divinité et d'infini!</p> - -<p>Je ferme les yeux pour avoir un regard plus -avide, plus frais, plus prenant lorsque tu t'approcheras, -un regard qui se lavera sur toi de -toute sa nuit, qui se reposera sur toi de tout -son repos et qui te saisira et qui gardera assez -de toi pour tous les pores aveugles de mon -corps, de ma peau, pour les ventricules et oreillettes -aveugles de mon cœur, pour toute mon -anatomie éparse, pour mes entrailles, pour -mon âme, pour tout moi.</p> - -<p>Je tâche à t'oublier tous les jours pour que -tu me sois nouvelle et enchanteresse, pour que -tu m'éblouisses de ta fraîcheur, de la magnificence -ambrée de ta personne, de l'harmonie -changeante de ton être! Tes yeux ont une manière -de fixer, de laisser retomber ce qu'ils -fixent, une manière d'attirer, de juger, de négliger, -si particulière!</p> - -<p>Tu as une franchise si claire et si nuancée<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> -des yeux, de la bouche, des bras, du corps! Tu -as une pudeur et une honte si fières! Et tu as -une telle douleur en toi, une douleur si éternelle -et si belle!</p> - -<p>Ah! chérie, comme il faut que je précipite -ma sensualité! Comme il faut que je précipite -toutes les nuances de ma pitié, de mon admiration, -de mon respect! Comme il faut que nous -nous hâtions!</p> - -<p>L'abat-jour enfoncé sur notre secret, les draps -tirés sur notre frisson, les lèvres collées à nos -lèvres, muettes parce qu'elles ont trop à dire et -nos âmes errant, s'attristant et se réjouissant à -la fois!...</p> - -<p>Mais ce serait un mémorial de fatuité, de vulgarité -et de satisfaction parce que les nuances -échappent, parce que de notre pureté, de notre -innocence dans le péché, de notre fureur sainte, -de notre emportement liturgique, de la lenteur -passionnée de nos caresses, de nos caresses psalmodiées, -il ne nous reste que ce que nous nous -donnons l'un à l'autre et pour nous, chérie, pour -nous seuls, pour ne pas transmettre aux autres, -pour ne pas chuchoter aux autres, même en rêve!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et, des jours où je t'ai attendue toute la journée, -je me languis vers ma petite chambre,<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span> -l'autre, là-bas, où m'attend l'éloquent enlacement -de quelques phrases, bouclées, comme des -bras d'étreinte, et qui me font pleurer, délicieusement, -avant de dormir, qui me font dormir la -bouche ouverte, serrée, ovale étroitement, en -un baiser offert, en un baiser espéré, sans -aigreur, qui dure toute la nuit et qui dure le -matin, aussi, car je veux dormir longtemps, -plus longtemps,—jusqu'à toi...</p> - -<p>Les jours où je t'ai eue, je voudrais,—oh! -à l'heure seulement où je rentre,—ne t'avoir -pas eue, pour trouver une lettre de toi, pour -tomber, le cœur le premier, en des mots et des -phrases de toi, pour avoir la douceur réelle et la -vaine douceur, plus subtile et plus rare, pour être -heureux d'avoir été heureux, pour être heureux -d'être malheureux.</p> - -<p>D'ailleurs, sans vanité, tu peux être contente -de moi: je ne t'ai jamais fait part de mes impatiences, -je t'ai toujours accueillie comme la -déesse la plus pure et qui prévient jusqu'au -désir, j'ai été soumis, petit garçon, j'ai lutté -avec toi de candeur, de gentillesse, de politesse, -de tendresse, de gâterie et de cajolerie.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et je t'ai fait pleurer deux fois, tout de même,—et -c'était à cause de ton mari.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span></p> - -<p>Je t'ai dit la première fois, tout simplement: -«Je voudrais le voir mort. J'ai prié Dieu qu'il -le fasse mourir.»</p> - -<p>C'était vrai. Il t'avait empêchée de venir la -veille, il t'avait même empêchée de m'écrire, il -t'avait séquestrée, dédiée à des amis, à un dîner -dont je n'étais pas, t'avait infligé des soins, -des soucis, des inutilités et tu avais été la -stérile esclave du foyer sans amour, du foyer -qu'on ouvre aux étrangers, où on les convie, -où on les fête, pour rien, pour empêcher tout -un jour une amante d'appartenir à son amant, -pour empêcher toute une nuit une rêveuse de -rêver, d'espérer, pour la sevrer de joie et -d'amour, de tristesse d'amour, d'amour chanteur -et d'amour muet; j'avais demandé la mort -de cet homme à Dieu comme je lui demandai -des miracles qu'il m'accorda,—et que je ne -me rappelle qu'en tremblant, du tremblement -sacrilège et religieux,—et comme je lui demandai -des choses simples qu'il me refusa, parce -que c'était trop facile.</p> - -<p>Et je te le dis, puisque je te dis tout, entre -deux baisers. Tu ne fis pas effort pour retenir -tes pleurs: un sanglot déchira ta poitrine, un -sanglot te secoua et tu crias: «Non! non! je -ne veux pas! je l'aime! je l'aime!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span></p> - -<p>Je dus te calmer, de baisers frais, de baisers -de remords, en te berçant d'autres baisers; baisers -odieux, et j'avais peur que tu les crusses -teints du sang de cet homme.</p> - -<p>Je te disais: «C'est pour rire», et tu pleurais -plus fort et je te permis de l'aimer, en t'embrassant: -«Oui, oui, aime-le, tu me feras plaisir. -Je veux que tu l'aimes. Il est bon».</p> - -<p>Et je te gardai pour te consoler mieux et pour -te consoler tout à fait, en mon humiliation; nous -nous aimâmes plus avant, pour l'amour de lui.</p> - -<p>Une autre fois, tu pleuras parce que la veille, -j'avais rencontré une ancienne maîtresse de -Tortoze. Rencontre que je te citai, pour faire -nombre, sans y penser.</p> - -<p>Tu me dis: «L'année dernière, ça me -mettait en fureur d'entendre ce nom. Toutes -mes jalousies jaillissaient, tournaient, bouillonnaient. -Ça me faisait pleurer: maintenant ça ne -me fait plus rien. Que je suis malheureuse!»</p> - -<p>Et tu pleuras, de sentir qu'elle ne te faisait -plus pleurer. Tu pleuras ton ancienne jalousie, -ton amour passé, tu pleuras à la pensée que tu -n'aimais plus ton mari!</p> - -<p>Je raille! A la pensée que tu pensais ne plus -l'aimer, que tu l'aimais du fond de ton crime et -que tu levais vers lui les yeux,—tes yeux en<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> -pleurs,—comme sur un maître lointain au lieu -de les baisser vers lui, voûtée comme sur ta chose.</p> - -<p>Et moi qui n'ai jamais eu de maîtresse, moi -qui n'ai consenti à l'amour que parce que c'était -toi, moi qui t'ai parée de mille voiles secrets de -pureté et de divinité pour te déshabiller, moi, si -hautain, si orgueilleux, si méchant, je t'ai laissée -pleurer—pour ne pas te faire de peine et je t'ai -demandé pardon—comme il est juste.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je n'ai pas eu de révolte quand tu m'as dit:</p> - -<p>—Il faut toujours que je te défende. Les gens -ne savent pas, tu comprends. Alors ils t'attaquent -devant moi, disent que tu es méchant, que tu -n'as pas de cœur. Je leur réponds qu'ils se trompent.</p> - -<p>—Ce n'est pas la peine. Ai-je été méchant -envers toi?</p> - -<p>—Oh! mon chéri! tu as toujours été parfait -et si tendre et si câlin et tu as eu pour moi des -yeux de bonté, de naïveté, des yeux qui ne croient -pas au mal, des yeux de foi, de beauté et de -splendeur. Mais je ne peux pas les leur décrire -ces yeux-là, aux gens, je ne peux pas, pour leur -prouver que tu n'es pas méchant, les introduire -dans notre lit, les gens, et je veux tant, tant être -fière de toi!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span></p> - -<p>—Tu n'es pas fière de moi?</p> - -<p>—Je voudrais être plus fière, d'une fierté qui -tiendrait le monde. Je voudrais que les gens -fussent fiers avec moi.</p> - -<p>—Attaque-moi quand je ne suis pas là et dis-moi, -à moi, du bien de moi.</p> - -<p>—Voilà que tu deviens méchant. Je n'ai jamais -pu hurler avec les loups: c'est plus fort que moi: -je murmure.</p> - -<p>—Merci, chérie, mais écoute: je suis gentil -avec toi, n'est-ce pas? parfait, lyrique, calme? -Eh bien! il faut que j'use sur les gens la méchanceté -qui me reste pour compte, que je sois dur, -méchant, d'avance, pour venir à toi, purgé, lavé, -libre, pur, tout de hautes pensées, tout cœur, -tout rire—rire sans dessous—toute lumière et -tous baisers.</p> - -<p>—Je veux te donner assez de joie pour que tu -en éclates, pour que, de toi, il en jaillisse aux -autres, pour qu'ils soient heureux par moi, par -toi; je veux noyer ta rancœur de naguère, ton -amertume de toujours, je veux te modeler de -mes caresses, te recréer, te créer de mes caresses, -je te veux beau, je te veux bon.</p> - -<p>—Mais pourquoi les gens me blessent-ils de -leur horreur, de leur vide, de leur néant? Pourquoi -ai-je la faculté, la vertu d'indignation?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span></p> - -<p>—Pardonne-leur.</p> - -<p>—Ils ne nous pardonnent pas.</p> - -<p>—Et pourquoi t'occupes-tu des gens?</p> - -<p>—Ce n'est pas moi qui ai commencé.</p> - -<p>—Ah! mon grand fou! comme je t'aime!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tout est bien qui finit bien et je tâche, ensuite, -à me dominer, à être indulgent, à louer et à -approuver.</p> - -<p>Et je reviens ici chercher de l'indulgence. Je -l'attends. Les voitures hurlent et piaulent devant -ma fenêtre aveuglée. Je suis plus impatient -aujourd'hui que les autres jours et mon lit me -paraît hérissé.</p> - -<p>Ma lampe casquée de son abat-jour rouge -m'appelle à elle. J'ai de l'encre. J'ai disposé l'inutile -papier blanc qui demeure vierge chaque jour -et que j'emporte pour le rapporter, à cette fin, je -pense, d'entendre moins les battements indiscrets -de mon cœur.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et, aujourd'hui ma misère sentimentale évoque -la misère de mon enfance; ma faim évoque -ma faim de naguère, les baisers proches hèlent -les baisers précipités de ma mère qui se répartissent, -qui s'agglomèrent, qui se fondent sur -des années et des années,—et tes larmes, tes<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span> -larmes d'hier attirent, comme un aimant liquide, -les larmes que je versais sur les joues et sur les -genoux de ma mère et dont j'adoucis, quotidiennement, -les angles de ma vie, au début de ma -pauvre vie.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>C'est le fantôme de mon enfance qui entre et -qui vient, sans cruauté: je n'ai pas démérité de -lui. Il me demande ma pitié, mon attachement. -Il demande à l'amant, à l'être de tendresse et de -bonheur que je suis, de la tendresse pour l'enfant -pâle et sans plaisir que je fus—et je m'attendris -et j'écris ma tendresse.</p> - -<p>J'ai à saluer la veille d'une bataille mon meilleur -ami, plus détesté encore que moi.</p> - -<p>C'est mon enfance qui le saluera, mon enfance -qui le lut, qui lui emprunta du courage et qui -lui emprunta—il n'en était pas besoin—de la -mélancolie et du mépris.</p> - -<p>Je lui rends l'émotion que je lui dois, je lui -apporte mon admiration, mon respect, mon -affection et c'est mon enfance qui dicte, ma -triste enfance et c'est mon émotion de jadis.</p> - -<p>Toute ma misère m'est revenue et se tient -droite entre les quatre murs et mes années sont -là, d'un jet, qui furent sans femme et sans autre -amour que celui de ma mère—qui avait faim.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span></p> - -<p>Chérie, tu es douce: tu ne veux pas chasser -mon enfance, m'infliger trop tôt la joie: tu me -laisses revivre à mon aise ma misère et ma -virginité.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et quand tu viens, il est tard, trop tard pour -être trop heureux.</p> - -<p>Tu m'offres ton front, tu m'offres tes yeux, tu -m'offres ta bouche, mais lentement, dans le -rythme de ma mélancolie. Nous sommes des -pauvres, exquisement, des pauvres qui ne trouvent -qu'au fur et à mesure un front, une bouche -et des yeux, des pauvres qui achètent—cher—du -bonheur, pas réel, et des baisers timides, qui -achètent de l'amour et qui n'insistent pas, pour -avoir des regrets, pour avoir faim—encore, -pour avoir envie de pleurer, en dormant, pour -une moitié de joie et une moitié de désespoir.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Chérie, chérie, ma journée, ma page d'hier, -c'est aujourd'hui de la littérature.</p> - -<p>J'ai corrigé les épreuves de mon évocation, de -ma misère, de ma sensibilité éternelle, de mon -enfance. C'est imprimé, après des crimes, sous -des crimes et ces phrases frissonnantes sont -raides, en leur gaine de feuilleton comme un -autre feuilleton. Des gens s'attendrissent dessus<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> -cependant—et il y a des pleurs mais je n'y -veux plus penser.</p> - -<p>Je m'évade de mon enfance, je m'évade de -ma misère pour ne plus songer qu'à toi, chérie.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Te voilà: la lampe n'a plus l'air, parce que -je ne veux plus, d'une lampe de vestale qui me -rappelle mon histoire, mon passé et mes bégaiements, -mes éveils de conscience, mes éveils -d'ambition et de rancœur parmi de la faim.</p> - -<p>Ce n'est pas un phare non plus qui ouvre -l'avenir, d'une grosse lumière.</p> - -<p>C'est le lampion de l'heure qui fuit et que nous -ne laissons pas fuir comme ça, c'est le lampion -d'une heure de joie, d'une fête, d'une débauche. -Allons-y! Eh bien! c'est une débauche que la -peur trouble et scande!</p> - -<p>C'est vrai: (je n'y pensais plus!), nous nous -cachons! c'est vrai!</p> - -<p>En cette chambre qui est nôtre, qui est si -nôtre, qui ne s'ouvre, qui ne s'entre-bâille que -pour nous, en cette chambre qu'on ne découvre -qu'avec de la bonne volonté, qui se révèle tout -à coup, qui se déchire du mur sans en avoir -l'air, tout le monde a le droit d'entrer—et le -commissaire de police.</p> - -<p>Les voitures que j'écoute, que je guette, que<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span> -j'entends si impatiemment, si goulûment, les -voitures que, par delà mes volets, je viole de -mon oreille pour t'en arracher, les voitures -d'espoir, les voitures de spasme qui t'amènent—enfin!—après -un cortège de voitures avant-courrières, -comme en un défilé, comme en une -entrée d'impératrice, les voitures, dès qu'une -voiture t'a jetée ici, à regret, nous deviennent -ennemies et menaçantes.</p> - -<p>Leur chanson change: c'est le danger qui -grince, c'est l'inconnu—prévu—qui ricane, -c'est l'obstacle, c'est l'horreur. Qu'une voiture -s'arrête devant ma fenêtre et obstrue notre -invisible horizon,—l'horizon auquel nous avons -renoncé—de sa masse noire, tu t'apeures, tu -trembles et tu veux que je tremble.</p> - -<p>Les voitures viennent se briser contre notre -étreinte mais elles reviennent et jonchent notre -lit de débris coupants qui exaspèrent notre fièvre -et notre torpeur divine, qui piquent notre lutte -amoureuse comme on pique les taureaux dans -les cirques et qui nous donnent l'un à l'autre -comme on se donne devant la mort. Agonie -qui se renouvelle, qui se multiplie et le spectre -du flagrant délit, avec son écharpe, ne quitte -pas notre lit et garrotte notre nudité. Quand nous -nous rhabillons, je te dis: «maintenant, on<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> -peut venir, nous sommes plus honorables»; -et on ne vient pas.</p> - -<p>Plaisanteries qui nous brûlent la bouche et qui -y coulent de la vulgarité comme du plomb fondu.</p> - -<p>J'ai acheté un peu de feu parce qu'il fait vraiment -très froid, et j'ai acheté une montre.</p> - -<p>Vieille, très vieille montre symbolique, des -amours s'y cisèlent en argent sur un cadran de -cuivre et ce sont des amours mélancoliques et -un tombeau. J'avais peur que cette montre ne -voulût pas marquer l'heure, mais elle fut docile -dès qu'elle vit qu'il s'agissait d'amour, et si -elle s'arrêta un jour, c'est que nous n'avions pas -assez joui de l'heure, l'heure qui fuyait.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et puisqu'ici, c'est un journal de joie et un -continu fragment.....</p> - -<p>Nous ne nous sommes jamais tant aimés que -ces deux jours. Voici deux mois que je ne vis -que pour la volupté, mais jamais nous n'avons -été impatients, aussi ardents, aussi hardis.</p> - -<p>Nous avons été murés en notre volupté. La -lampe lasse, la montre triste, nos tristes vêtements -passés, nous avons cherché la porte, mais -le feu s'est éteint sans nous attendre et le froid -a gelé la serrure, a glacé la clef dedans: la clef -ne tourne plus.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span></p> - -<p>Et, dans mes efforts, je casse la clef. Ah! ta -stupeur et ton effroi, chérie, ne durent pas longtemps: -tu t'en vas par la fenêtre, sans ennui, et -si crânement et si pudiquement, tu t'évades si -joliment de notre bonheur! Et je ferme les -volets derrière toi, derrière moi.</p> - -<p>C'est un tombeau, notre chambre: tombeau -qui se rouvre et qui ressuscite. Car je te retrouve -le soir, presque seule, et je te retrouve si tôt, -aujourd'hui, le lendemain et nous sommes si -gais, si oublieux du danger!</p> - -<p>Ah! chérie! chérie! Ce soir, je vais à une -première et les mots d'amour qui s'y suivent, -qui y rebondissent, qui s'y engendrent, me -clouent, me foudroient.</p> - -<p>Il faut que je tombe dans tes bras vite, vite, -pour oublier que je suis malade. Nous ne devrions -assister qu'ensemble à des spectacles où -on parle d'amour.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ensemble! mais tu t'en vas! tu es partie, -après tant de baisers d'adieu que ce n'étaient -plus que des baisers sans plus. Et il ne me reste -plus aujourd'hui où tu pars tout à fait, que ton -mari, que Tortoze et je m'attache à lui pour -avoir quelque chose de toi.</p> - -<p>Ah! j'ai bien envie de lui dire:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span></p> - -<p>«A propos, je suis l'amant de votre femme»,</p> - -<p>pour voir, pour rien, pour tout, pour qu'il -me tue, pour qu'il te tue, pour qu'il te lâche à -moi, dans l'autre vie ou dans celle-ci.</p> - -<p>Et je suis las de cette vie de mensonge, qui -me pèse tant quand tu n'es pas là, qui m'écrase -sans excuse, sans consolation, quand nous ne -sommes pas tous deux à noliser nos remords. -Mais il est si gentil, si fraternel!</p> - -<p>Et je pense trop à toi, en dehors de lui. Et -je cherche trop à filtrer ses paroles, à filtrer sa -présence pour n'en tirer, pour n'en garder à -mes lèvres et à mon cœur que ce qui est à toi, -que ce qui vient de toi.</p> - -<p>Le soir tombe, la nuit commence qu'il achèvera -avec toi, très loin, vers l'Italie.</p> - -<p>C'est une nuit que je voudrais arrêter en sa -longue course d'hiver, c'est une nuit que je -laisse tomber et s'enfuir en soupirant, parmi -mes sourires à Tortoze.</p> - -<p>Et Tortoze me serre la main pour la dernière -poignée de mains (c'est la centième). En le perdant, -chérie, je te perds deux fois!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="I-VII" id="I-VII">VII</a></h2> - -<h2>ÉTRENNES LYRIQUES ET TRAGIQUES</h2> - - -<p>J'ai passé la fin de l'année, le commencement -de cette année-ci à songer à toi et à ne songer -qu'à toi, ma pâle fiancée.</p> - -<p>Tu vas me dire: «Ce n'est pas vrai. Je sais -que tu passes tout ton temps—et tout le temps -des autres—à songer à moi. Ne fais pas le -malin. Tout le temps tu songes à moi,—et tu -ne t'en portes pas mieux pour ça.»</p> - -<p>Mais ne badinons pas: j'ai songé à toi la nuit -de l'An—devant témoins.</p> - -<p>J'étais dans un appartement lointain, avec -quelques hommes de cœur ou d'esprit, d'esprit -et de cœur, par hasard. C'étaient des hommes -savants ou passionnés—ce qui est la même -chose, qui pensent par métier, par oisiveté ou -par vocation.</p> - -<p>Ils pensèrent cette nuit-là: c'est dire qu'ils -parlaient. Autour de cette longue table légère<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span> -et blonde, parmi les lumières et les fruits, -parmi les femmes qui se penchaient, qui écoutaient, -qui chuchotaient discrètement, c'étaient -les plus belles paroles du monde, de la terre et -du ciel, aperçus nouveaux, aphorismes hardis, -paradoxes aussi, mais paradoxes lyriques et des -idées, des idées! C'étaient des plaisanteries -aussi, des plaisanteries tantôt inconsistantes, -tantôt éperonnées: c'était un concert, une -mousquetade et des bombes, c'était charmant, -exquis, vibrant, profond—et mieux encore.</p> - -<p>Je voudrais trouver d'autres louanges encore -et les plus larges cris d'enthousiasme, car je -juge ces hommes sur leur réputation, sur l'estime -que j'ai pour eux et sur ma conviction que, -cette nuit-là, ils se sont surpassés eux-mêmes: -la vérité, c'est que je n'ai rien entendu, rien -écouté, et que, si je ne connaissais pas mes -éminents compagnons, je ne saurais même pas -s'ils ont parlé: je songeais à toi, ma pâle fiancée.</p> - -<p>Lourdement, profondément enfoui en mes -rêves et en mes souvenirs, plongé comme en un -sarcophage de roses et de chrysanthèmes dans -l'humide et vivante ombre de nos baisers, pétrifié, -pour ainsi dire, de notre molle tendresse, -je ne disais rien, je ne sentais rien,—et c'est<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> -à peine si je mangeais. Je n'appartenais plus à -ce monde. J'avais émigré.</p> - -<p>Il y a dans la nuit de la Saint-Sylvestre, un -trou, un coin très ignoré, où l'on échappe à ses -amis, à la monotonie de sa vie, où l'on s'échappe -de soi-même, où l'on galope sur des routes -bleues et en des coulées de lunes. On visite des -ombres, on salue de vieux regrets, de vieux -remords, et l'on va, pèlerin nostalgique, parcourir -d'un regard le Pays de Tendre, ce pays -dont on ne sut jamais dresser que des cartes -muettes, car, les vraies cartes du Pays de Tendre, -on ne les dessine pas, on les soupire et l'on -ne peut rien y déterminer, pas même la place -de son tombeau.</p> - -<p>Cette nuit-là, je ne parcourus même pas le -Pays de Tendre: j'y fus ravi en esprit, comme -on écrivait au grand siècle—c'est le dix-septième -que je veux dire—en esprit! j'exagère, -car je n'avais pas d'esprit, j'étais lourd, comme -on est lourd lorsqu'on est mort—et qu'on n'est -pas mort d'amour.</p> - -<p>Les mots autour de moi voletaient, s'entrechoquaient, -se rencontraient, entraient l'un -dans l'autre—et c'était comme un berceau -d'arbres aux feuilles chantantes, comme le berceau -de la nouvelle année que nous attendions<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> -en mangeant et en buvant et qui était venue -toute seule sans qu'on s'en aperçût, sans qu'on -fît attention à elle, qui était là, auprès de nous, -sur nous, grelottant, mal lavée et grise.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ah! elle ne ruait pas dans les brancards, elle -ne se précipitait pas, la pauvre, pauvre année. -Les hommes parlaient toujours; d'une année à -l'autre, ils avaient jeté un pont de bateaux, un -pont volant, un pont d'idées, de mots furieux, -d'utopies et de plaisanteries. Et ils ne pensaient -qu'à leurs pensées, et n'avaient pas la politesse, -la sagesse de songer un peu à la petite année -qui s'en était venue, qui était là, qui était triste, -peu rassurée, et si petite!</p> - -<p>Et je souris à la petite année.</p> - -<p>Elle n'avait même pas la force de me sourire.</p> - -<p>Je dis à une dame, à côté de moi:</p> - -<p>—Je vous prends à témoin que je pense à -ma fiancée.</p> - -<p>Elle me donna acte de mon aveu et se remit -à écouter les gens qui parlaient plus que moi et -qui parlaient mieux. La petite année tremblait -toujours. Je cherchai à la bercer en un discours.</p> - -<p>—Petite année, lui dis-je, tu es jeune, tu -ne sais pas, mais il y a beaucoup d'êtres qui -tremblent plus que toi—à cause de toi. Ils<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span> -croient que tu leur apportes des malheurs, des -deuils, des hontes, des crimes, peut-être, ils -t'imaginent agressive, armée et rosse, pour être -de ton temps. Et d'autres te cherchent d'yeux -égarés, d'yeux qui veulent voir partout la chance—et -qui ne la voient nulle part. Petite année, -je sais que tu es très bonne et que tu viens, -nue, les mains vides et pauvre. L'autre année -s'en est allée, à son honneur, sur des applaudissements -de théâtre: elle ne t'a pas passé un -bilan mais l'a caché dans un coin. Ne t'apeure -pas, petite année, je te prends: pour que tu -n'aies pas froid, pour que tu saches sourire, -pour que tu saches aimer, je te dédie à ma fiancée, -je te dédie à mon amie. Tu te réchaufferas, -tu t'illumineras du reflet de ses yeux, tu t'adouciras -à la clarté de sa bouche.</p> - -<p>«Petite année, tu nous appartiens à nous -deux, mon amie et moi! nous t'adoptons, tu es -notre enfant, tu verras comme nous te ferons -belle, riche et parée. Rassure-toi, tu es à nous. -Tu nous apporteras les pires émotions, les plus -belles inquiétudes, les plus douces, les plus -farouches étreintes, et tu déchaîneras sur elle et -sur moi, sur notre unique âme à deux bouches -l'essor éclatant des gloires; tu nous donneras -la terre et tu nous donneras aussi le royaume<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span> -des amoureux, qui n'est pas de ce monde, mais -qui contient ce monde—et les cieux.</p> - -<p>Petite année, tu es bonne et tu seras meilleure -à vivre avec nous—et de nous.</p> - -<p>«Les années, quand elles naissent, sont -toute bonté, toute bonne volonté. Mais il y a -des hommes qui, peu à peu, les cognent, qui -jettent des événements en travers, qui se jettent -au travers des événements, et qui provoquent -ainsi des chaos divers auxquels les années les -mieux constituées ne peuvent pas résister. Tu -seras douce, n'est-ce pas, petite année, à l'homme -chez qui nous sommes et qui discute là-bas -et qui rit comme il lancerait des coups de -sabre. Et tu seras douce à tous ceux et à toutes -celles qui sont ici—et aux autres, et à tout le -monde.</p> - -<p>«Non! petite année, tu ne seras pas douce -à tous; les années ne sont pas faites pour être -douces, elles sont faites pour qu'on les <i>tire</i>, -comme disent les forçats, dans le bagne étroit -de la vie. Mais, petite année, je t'ai prise, par -pitié, je te garde, je t'aurais prise de force. Je -ne te violerai pas, parce que j'ai juré fidélité à -ma fiancée, mais je te garrotterai, je te ligotterai, -je t'hypnotiserai. Sois tranquille, je ne me -laisserai pas faire par toi: je te tiens.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span></p> - -<p>«Quelqu'un qui sait tout et qui connaît les -taureaux en outre, me répète que, d'un geste -gracieux, les toréadors, avant de mettre à mort -le taureau, le dédient à la plus belle. C'est ainsi -que je te dédie à mon amie. Je n'ai pas envie -de te tuer, petite année, mais je veux combattre; -tu ne seras pas pour moi un an de repos, mais -un an de luttes où, s'il en est besoin, je me -créerai des ennemis, où j'inventerai des dangers -et des obstacles pour pouvoir, pendant et -après, être plus tendre avec mon amie, pour -pouvoir pleurer avec elle plus de larmes et pour -être avec elle plus longuement et plus inquiètement -heureux. Petite année, je t'ai baptisée -au nom de l'amour, va, je te souhaite d'être -bonne.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Par une des fenêtres entraient toutes sortes -de lumières, des lumières menues qui tremblaient, -qui s'enfonçaient dans l'infini: la Seine -s'étendait sous elles et autour d'elles, immobile -et lente. Les étoiles, le ciel grave, ces lumières -qui se faisaient parfois rouges et vertes, cette -lenteur de l'eau, tout assemblait un paysage -sans âge, sans couleur locale, d'un charme -vague, de la mélancolie la plus gracieuse et la -plus cosmopolite. C'était Paris, certes, et c'étaient<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> -ses environs où des forêts poussent pour -qu'on s'y parle amour, de très près, et c'était -aussi Venise et c'était l'Écosse, et c'étaient les -pays nostalgiques, les lacs nostalgiques où -glissent des barques et des rêves, et c'étaient -un peu ces corridors des limbes où il ne passe -personne et où, à deux, on ne regrette pas le -Paradis.</p> - -<p>Et ton âme, mon aimée, passa dans l'air léger -de cette nuit et me regarda des grands yeux du -fleuve.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ce fut une nuit exquise. Je m'obstinai à ne -pas parler, à rêver, à me laisser aller à toi, à -me laisser, de loin, prendre par ton souvenir, -par ton âme, par tout toi. Et, lorsque je revins -chez moi, tout Paris m'apparut qui se donnait -à nous, les Champs-Elysées, les quais, les -places. Même je fus heureux tout à fait: mon -cocher passa sans nécessité devant la colonne -Vendôme. Je vis que l'année me voulait du -bien, et je l'en remerciai poliment.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mais je me suis trop hâté de me réjouir. Quelle -idée m'a pris de dire au cocher de me «déposer» -à un café du boulevard?</p> - -<p>Pourquoi les cafés, cette nuit de l'an, sont-ils<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span> -ouverts toute la nuit, et pourquoi le souvenir -des terrasses où je rencontrai l'autre me hante-t-il -à cette heure où l'année s'est changée? où -arrive une année toute propre et toute pure?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>C'est une de ces nuits d'hiver où il ne fait -pas assez froid. On s'est assis à la terrasse d'un -café et l'on a tâché à causer parmi les douze cris -de minuit. On a ri un peu pour se persuader -qu'on ne va pas être plus vieux d'une vieillesse -soudaine et que la mort n'est pas plus proche: -on a tiré sur les mots, sur les plaisanteries, on -les a fait durer pour sentir un pont entre les -deux années, pour y entrer mollement, sans -s'en apercevoir, en se sentant même.</p> - -<p>Voilà: le douzième cri s'est éteint, l'heure -s'est homologuée à toutes les horloges pneumatiques -de la ville, on est dans l'année nouvelle, -franchement, absolument, de la tête aux pieds, -des dettes aux espérances, jusqu'à l'âme.</p> - -<p>Les minutes s'égouttent. On vit de la même -vie, en un trouble. Et ce sera une nuit comme -les autres nuits.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Non. Le boulevard s'émeut, frémit et devient -tyrannique; le boulevard, opprimé par les -baraques mystérieuses, le boulevard étranglé<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> -par les lumières Collet, par les camelots et les -soldats permissionnaires, déborde, crache et -vomit. Il vient à nous, roule à nous des hommes -et des femmes. Ça chante et ça ricane, ça nous -éclabousse d'un blasphème et d'un hoquet -gouailleur, d'une plainte qui s'use à force d'avoir -servi: c'est la misère et l'infamie qui viennent -nous frapper au cœur et qui grimacent pour se -faire reconnaître: vieilles connaissances, vieilles -amies, parentes de province, maîtresses incestueuses -d'hier.</p> - -<p>On finit par regarder pour ne plus voir, pour -ne pas sentir autour de soi les petites filles qui -mendient comme elles dormiraient et les haleines -d'assassins des vagabonds. Et l'on demeure, -éternel, les yeux fixés sur l'horreur cinématographique -du boulevard.</p> - -<p>Qu'est-ce que cette foule-là?</p> - -<p>Nous ne l'avons jamais vue. D'où sort-elle? -Nous avons vu ce jeune homme à une audience -de police correctionnelle, nous avons coudoyé ce -policier dans une réunion anarchiste, et cette -femme, nous l'avons vue qui riait à une représentation -de mélodrame. Mais ce ne sont pas des -individus, c'est un ensemble, c'est une procession, -c'est une armée, c'est un monde: ça se -tient et ça colle avec de la boue, avec des<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> -menottes, avec du blanc gras et de la mauvaise -sueur.</p> - -<p>Vieux hommes courbés, blanchis et sales, les -yeux durs et fixes en une vision de revanche -sur la société et le destin, filles en cheveux -roux, cyniques et dolentes, les haillons, adolescents -précis aux bouches féroces et aux paupières -lasses, mûres courtisanes, terribles, mendiants -et commis congédiés, simples pauvresses -et scélérats à compartiments, ils tiennent le -boulevard, bousculent et étouffent les infortunés -bourgeois qui, les bras lourds de cadeaux, -rentrent chez eux, et vont, les bras vides, les -mains hésitantes et l'âme hésitante, devant nous.</p> - -<p>Ah! ces regards qui ne s'arrêtent pas sur -nous, qui nous percent, qui nous marquent et -qui s'en vont! Ces mâchoires lourdes qui mâchent -à vide, pour se faire les dents!</p> - -<p>Et les gens marchent à vide aussi.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Nous entendons un murmure, nous devinons -des paroles, un chant tacite, parmi ces chansons -qu'on nous offre malgré nous. «Ah! disent -ces gens, vous rêvez à l'année qui s'en est allée. -Cette année, vous vous demandez si elle a été -celle de ce romancier ou de ce souverain, de ce -poète ou de cet inventeur, de cette utopie ou de<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> -ce vaudeville! Cette année a été presque la -nôtre: elle a été celle de notre frère, de notre -amant, de notre fils, qui a été guillotiné comme -meurtrier, de notre ami qui s'en est allé au -bagne, de par l'indulgence des jurés, et de notre -camarade que voici, qui a été meurtrier, violeur -et faussaire, mais qui est malin et qui a de -la chance. Vous vous demandez que sera cette -année; vous demeurez anxieux au bord de cette -année en cherchant à deviner ce qu'elle apportera, -à qui elle sera. Ne vous fatiguez pas. Cette -année, c'est à nous, c'est nous. C'est nous, les -faits divers, les cours et tribunaux de cette -année, c'est nous, les drames de la misère, la -faim, les cris, la fatalité de cette année. Vous -nous retrouverez à la troisième page et à la première -page des journaux, dans les vedettes et -les manchettes des quotidiens et dans les terrains -vagues avec des coups de couteau au -flanc, vous nous retrouverez épars en des héroïsmes -coloniaux (car nous sommes braves en -dehors des fortifications) et en des maisons centrales -du Midi, parce qu'on y est très mal. C'est -nous qui mourrons et qui tuerons pour emplir -cette année et c'est peut-être vous qui nous -ferez mourir de faim, sans le faire exprès, et -c'est peut-être nous qui vous tuerons, par hasard.<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span> -Nous passons devant vous sans haine: -nous ne vous connaissons pas. Vous aurez des -paroles éloquentes sur nous, à distance, que -nous n'entendrons pas, et nous nous rencontrerons, -sans nous rappeler que nous nous sommes -croisés déjà. Regardez-nous bien: vous ne vous -verrez plus en troupe, vous n'apercevrez plus -notre horde maudite et sainte: c'est une sortie -du destin et de la légende, un défilé, un défi, -une promenade de méditation au bord d'un précipice, -au bord de l'action, avant nos petites -escapades, notre révolte et notre bond vers -l'Enfer. Regardez-nous bien: nous valons la -peine d'être vus, n'est-ce pas?»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Oui, vous valez la peine d'être vus et d'être -regardés, misérables! Vous êtes plus sinistres, -plus amples, plus riches et plus grands, en -votre sordide bassesse, que les gueux de Callot, -de Goya et de Luce. Vous avez des rides infinies, -des instincts et des remords en relief, vous -êtes ciselés de toutes les gangrènes, mais nous -n'avons pas besoin de vous regarder: nous vous -connaissons.</p> - -<p>Nous nous sentons en ce moment veules, sans -souffrance et sans vie: c'est que vous vivez -pour nous. Nous savons qui vous êtes: vous<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span> -êtes nous, vous êtes nos vices et nos crimes—et -vous êtes pires et pis: nos nuances d'âme; -nos hésitations devant le Bien et la Beauté, notre -manque de pitié, nos faiblesses, notre lassitude -et notre ignorance, c'est vous.</p> - -<p>L'année qui s'en est allée pèse toujours sur -nous; elle est lourde. Nous nous sommes attardés -à des sottises, à de la médiocrité. Vous êtes -tout ça. Vous êtes les mots méchants que nous -prononçons et auxquels nous ne pensons plus, -et auxquels des gens pensent toujours; vous -êtes les semences de haines que nous avons -laissées, négligemment, au cœur des hommes -et des femmes et les semences de haine qui germent -en nous, à notre insu; la mauvaise volonté -des autres et notre mauvaise volonté, le frisson -d'envie, le désir de vengeance, que nous -avons en nous ou autour de nous.</p> - -<p>Ah! nous faisons effort pour nous sentir, cette -nuit au moins, libres et bons! Vous êtes notre -esclavage de vices, notre embarras de souvenirs, -notre odieuse mémoire, notre conscience, notre -fatalité, le mal que nous avons fait, le mal que -nous sommes, le mal de la terre, le mal universel. -Mais vous êtes le mal de l'année dernière: -vous êtes nos remords en guenilles, nos -remords à casier judiciaire qui passent devant<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> -nous et qui s'en vont. Vous vous en allez, n'est-ce -pas? Vous avez des cauchemars à promener -ailleurs et vous avez à disparaître. Vous êtes -l'année passée.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>—Mais non, ricanent les hagards promeneurs, -nous sommes cette année-ci, l'année qui court -déjà. Nous sommes de pauvres vagabonds, de -modestes criminels, des individualités de la -cambriole et de l'attaque nocturne; mais si vous -voulez faire du symbolisme à notre propos, ne -le faites pas à faux, messieurs. Nous vous connaissons, -nous aussi. Tout à l'heure, chez vous, -vous allez découvrir que, décidément, vous -avez de belles âmes, de belles âmes toutes neuves, -toutes fraîches, des âmes de foi, de calme et de -liberté. Nous voulons bien, si ça vous fait plaisir, -être vos crimes et votre horreur. Mais pas -d'erreur! Vos crimes et votre horreur de l'an -passé, c'est une affaire entre l'antiquité et vous, -c'est enlevé, pesé, placé à intérêts composés; -ça compte pour la retraite, ça nous est égal. -Nous sommes cette année-ci, vos crimes et votre -horreur de cette année. Lisez en nos faces, en -notre hideur: vous y lisez les actes inqualifiables -et qualifiés que vous allez commettre. Le -remords! le souvenir! nous ne tenons pas cet<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> -article-là. Nous sommes l'avenir, l'avenir immédiat: -ce n'est pas beau? Et pourquoi, subitement, -seriez-vous plus beaux, plus vertueux? -De quel droit la grâce serait-elle venue vous -toucher parmi vos bocks et votre monotonie?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je gémis—en moi-même—vers cette -effroyable foule.</p> - -<p>—Où avez-vous pris ma monotonie? J'ai été -heureux, j'ai été triste—et si magnifiquement, -si diversement! J'ai été beau, j'ai été bon!</p> - -<p>Ma laideur d'âme, je ne la connais pas et cette -année a été l'année de mon amie et de notre -amour!</p> - -<p>C'est une année qui s'est étiolée, qui s'est -maladivement étirée parmi mon attente, qui -s'est traînée jusqu'à notre rencontre et qui est -morte voluptueusement au cœur de notre -volupté.</p> - -<p>Et elle se renouvelle, elle renaît pour nous, -simplement, comme se font les miracles et -comme se tisse l'éternité.</p> - -<p>Ce ciel bas, ce cauchemar qui marche, cette -épave désolée qui est le passé, ce fantôme -d'épave, la conscience des autres, qui passe -devant moi en boue et en loques, cette ville qui -semble s'ouvrir et se prêter à des scandales, à<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> -des fièvres sans noblesse et à des torpeurs, ces -gens, autour de moi, qui affermissent sur leur -âme le masque de leurs manies et de leurs vices, -rien ne peut souiller mon espoir, rien ne peut -amputer mon ardeur et mon enthousiasme.</p> - -<p>J'aime! j'aime! et je suis aimé. J'aime et je -suis aimé à travers l'espace: elle est loin, celle -qui est ma fiancée, que j'ai élue ma fiancée par -delà les obstacles, celle qui est ma fiancée, de -toute la beauté, de toute la sainteté, de toute la -magie des liens d'amour.</p> - -<p>Et, en ma solitude, j'aime sans amertume.</p> - -<p>J'aime mieux, d'être seul.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je cueille fortement, profondément des -nuances qui m'avaient échappé, parce que -j'allais au plus gros.</p> - -<p>Des télégrammes chantent autour de moi, un -télégramme que tu avais envoyé devant toi pour -m'annoncer que tu venais et qui me surprit, -parmi ma peur, comme un baiser d'ange surprend -en un bagne. Tu me rappelais un fin baiser dont -je venais de t'effleurer, à peine, en secret, un -tout petit et tout pauvre baiser, même, volé et -que tu confiais à mon souvenir avant de te -confier, avant de t'abandonner.</p> - -<p>Et ce sont des pudeurs à toi et des scrupules<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span> -à toi—c'est tout comme—qui me reviennent, -ce sont les mille riens qui m'attachent à toi à -jamais et qui te font divine entre les déesses, -humaine entre les femmes et c'est une tendresse -qui s'épure, qui, en dehors de la passion, sans -brutalité, devient si haute, si délicate, si essentielle -et si simple, de la douceur et, parfaitement, -de la tendresse. Et c'est pour moi un lit subtil de -gentillesse, c'est le délice sans remords, sans -vulgarité, un délice de conte de fées et un délice -platonisant et pétrarquisant.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Comme je t'aime, chérie! Tu erres aux paysages -mêmes où erra Pétrarque: tu respires -dans les champs et dans les villes de l'amour et -de la poésie, du désir et de l'éternité, mais tu y -respires aussi de la solitude. Tu fais un voyage -de noces sans nouveau marié et un voyage -d'amoureuse sans amant. Tu dois te mettre en -quête d'un bureau de poste étranger, perdu dans -les ruines, dans la poussière et dans le pâle -soleil, pour m'envoyer une lettre brève, tremblante -encore, après un millier de lieues, du -tremblement de ta main—et, dans toutes les -villes qui invitent à l'amour, tu dois penser à -moi—qui suis loin.</p> - -<p>Et moi aussi, je dois faire un voyage. Je dois<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> -monter à notre chambre pour y trouver ta lettre -et je dois la lire chez nous, la lire au lit vide, -au feu éteint, à la lampe pas allumée et je dois -m'attrister de leur tristesse et m'irriter de leur -cynique espoir.</p> - -<p>Mais chez nous, je songe à tant de choses qui -n'y furent pas, à des coups d'œil, à des dessins -de baisers, à des caresses d'yeux, à un envoi de -tendresse infinie, jaillissant droit d'un regard, à -des pressions de mains, à des élans à peine indiqués -de ton corps vers mon corps et à d'infinies -soirées passées à nous désirer tous deux, en des -salons amis, en une foule.</p> - -<p>Je savoure le passé, j'amasse peu à peu des -pétales effeuillés et je me sens défaillir sous une -jonchée de souvenirs exquis et épars, sous une -mer lumineuse comme de petites larmes sans -douleur, sous un univers d'émotion qui m'étreint -et qui se laisse étreindre.</p> - -<p>Mais, chérie, combien il eût été plus doux -d'ouvrir l'année ensemble et de la happer naissante, -avec toi, avec moi, de nos bras nus!...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="I-VIII" id="I-VIII">VIII</a></h2> - -<h2>JADIS ET PARALLÈLEMENT</h2> - - -<p>Il faut que je fasse mon apprentissage.</p> - -<p>Mon apprentissage d'amant.</p> - -<p>De l'amant dont la maîtresse est en voyage.</p> - -<p>Et que je me tienne très sage.</p> - -<p>Attendant en vulgaire amant.</p> - -<p>Ma maîtresse malgré soi volage.</p> - -<p>Et qui d'ailleurs doit revenir incessamment.</p> - -<p>Il faudra que le précipice de ton absence, chérie, -se comble harmonieusement, des fleurs -renaissantes et créatrices, des fleurs d'argent, -des fleurs grises qui poussent de notre hier, et -il faudra, ah! ça, il le faudra! il faudra que les -Italies, que les voyages, que les dieux jaloux te -rendent à moi.</p> - -<p>Mais voici des gens qui emplissent mon présent.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et voici une femme, Hélène.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span></p> - -<p>Je la connais: c'est une année de mon existence.</p> - -<p>Je ne l'ai pas rencontrée, je l'ai vue. Elle -jouait des comédies diverses, qui ne devaient -avoir qu'un soir. Elle ne me disait rien.</p> - -<p>Ses traits n'avaient rien de ce qui constitue la -beauté, selon les dissertations des professionnels -de l'esthétique.</p> - -<p>Puis, après des mois, je la rencontrai. C'était -le temps où je sortais de l'obscurité et où les -journaux parlaient de moi, l'un après l'autre.</p> - -<p>Elle s'excita un peu sur ma gloire neuve, en -l'imaginant à soi, m'approcha pour cueillir sur -moi le secret de la chance et s'attendrit et ne -trouva plus que de la fraternité.</p> - -<p>Je m'attendris à mon tour, plus lentement, et -ce fut une camaraderie songeuse, affectueuse et -frissonnante. Nous nous contions nos enfances -pareilles, nos misères pareilles et nous attendions -le destin, en des cafés.</p> - -<p>Bohème sentimentale plus que passionnée: -Hélène appartenait à un autre, solidement. Elle -portait un nom prédestiné.</p> - -<p>Elle attirait, attachait.</p> - -<p>Des gens l'avaient aimée, sincèrement, avant -qu'elle eût du talent, l'avaient aimée pour elle-même, -pour son corps et pour ses yeux farouches.<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> -Et elle me fut de l'émotion, des envies de pleurer, -des crises d'humilité, un joli bruit de -paroles et un joli silence, de l'humanité teinte -en roux, un sourire et un mutisme fixe et attentif -de chien d'arrêt qui guette l'avenir.</p> - -<p>Et, Hélène, je te connus furieuse, agressive, -méchante: c'est que tu te défendais d'avance -ou en retard, contre la guigne d'avant-hier ou -d'après-demain: tu m'injuriais, tu me raillais -parce que tu avais peur et je ne répondais pas -parce que je t'aimais et parce que, somme toute, -j'étais plus «arrivé» que toi.</p> - -<p>Nous fûmes un chaste ménage d'aventuriers -pas en ménage, qui conspirent et qui s'arment: -nous parlions art, nous nous partagions les -mondes, nous pataugions dans de l'azur et de la -pourpre et nous nous fâchions de temps en -temps, pour ne plus penser qu'au présent, parce -que nous nous effrayions de nos ambitions nouvelles, -qui se gonflaient, qui s'affolaient d'être -ensemble.</p> - -<p>Et les honneurs te vinrent et tu disparus.</p> - -<p>Tu revins un soir pour me dire des choses -dures et te revoici.</p> - -<p>Tu es tout à fait fraternelle. Un peu plus -triste, peut-être, d'avoir moins à désirer—et -nous avons un an de plus.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span></p> - -<p>Je t'ai demandé si tu allais bien: tu vas bien. -Je t'ai demandé si tu étais contente: tu es contente.</p> - -<p>Je n'ai plus rien à te dire.</p> - -<p>Mais c'est plus fort que moi: ma vieille sensiblerie -me reprend. J'ai envie de m'émouvoir -et envie de pleurer, à te voir. Et, de ma voix -des soirs de reproche, de gronderie, de bouderie -et de lassitude à deux, je gémis: «Hélène!»</p> - -<p>Elle me regarde de ses yeux qui gouaillent -gentiment et qui dansent, comme une gamine -qui fait danser un petit voisin, pour le consoler, -et de sa voix de courage, de sa voix décidée, de -sa voix de combat, elle interroge: «Qu'est-ce -que vous avez, mon pauvre Maheustre?»</p> - -<p>Je n'ai rien: j'ai tout, le cœur le plus trouble, -le plus vague, le plus grouillant du monde. Ça -ne s'exprime pas.</p> - -<p>Je répète: «Hélène!»</p> - -<p>—Voyons, voyons! Soyez sérieux.</p> - -<p>—Je suis sérieux, Hélène. J'aime.</p> - -<p>—Ah! encore!</p> - -<p>Car j'ai aimé. Je me suis perdu en des déclarations -éloquentes. J'ai déclaré à Hélène que je -l'aimais, sans préciser ce que j'aimais en elle. -«Je vous aime c'est bref», mais je suis froissé -de son «encore».</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span></p> - -<p>—Vous vous trompez, Hélène. Le mot «encore» -n'a rien à faire ici. Ce n'est pas vous que -j'aime.</p> - -<p>—Ah! ce n'est pas trop tôt.</p> - -<p>Je pourrais lui faire remarquer que mon amour -ne l'embarrassa jamais beaucoup, que ce lui fut -plutôt un collier d'améthystes lointaines qu'un -carcan de fer, mais je suis emporté par mon -lyrisme, et mon cœur éclate semant du sang et -du ciel sur les routes que, là-bas, là-bas, suit et -traverse mon amie.</p> - -<p>«J'aime, Hélène, et je suis aimé. C'est une -idylle, c'est, c'est...»</p> - -<p>Je n'entends même plus mes paroles. Elles -vont, jaillissent, rejaillissent et c'est très bien, -très noble: ça me serre, ça me brûle la gorge: -c'est mon amour qui s'épand, qui s'épanche, c'est -le bonheur qui crie et c'est le désir qui, avec la -satisfaction et l'espoir, forme un chœur: c'est une -hymne, c'est une épopée: la grande ombre de -la volupté se penche sur la terre.</p> - -<p>Et Hélène, d'une voix étranglée, conclut: -«Ah! Maheustre, pourquoi n'avez-vous pas eu -la patience d'attendre!»</p> - -<p>Attendre?</p> - -<p>Qui? Toi?</p> - -<p>Hélène, Hélène, je me suis excusé tout à l'heure<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span> -de ne plus t'aimer. J'ai ajouté que c'était ta faute, -que je m'étais enivré d'une ivresse plus forte -lorsque j'avais trouvé une amie qui s'offrait, à -la pensée que tu ne t'étais pas offerte.</p> - -<p>Mais, Hélène, j'ai eu tort: tu ne t'es refusée -que parce que j'ai bien voulu—et tu t'es donnée, -dans ta vie.</p> - -<p>J'aurais été humilié de te posséder puisque je -ne t'aurais même pas prise.</p> - -<p>De la pudeur, Hélène! Je ne t'ai pas eue parce -que je t'ai réhabilitée, pour moi seul, pour moi, -d'un amour sans désir, d'un amour de pitié et de -fraternité, d'une intimité de pensée, sans arrière-pensée -et je t'ai créée vierge, pour moi, à mon -non-usage, je t'ai créée muse <i>in partibus infidelium</i>.</p> - -<p>Ma sœur, tu te jettes là en une affaire de chair, -tu te jettes sur mon désir et tu le saisis à pleine -mains. Ah! Hélène, mon pauvre vain désir qui -ahanne, qui cherche, qui hésite! mon pauvre -vain désir, tu le détourneras facilement et tu -jetteras sur notre pur passé le lourd reflet de -notre enlacement.</p> - -<p>Car, à l'époque où j'effeuillais avec toi l'avenir, -je ne me souciais pas de chair, je niais la chair -et j'élisais comme compagne et comme maîtresse -la Puissance et la Gloire, incestueusement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span></p> - -<p>De l'humanité et de la divinité, l'irréparable -m'ont assailli au détour d'un chemin et j'ai la -bouche amère d'un goût de volupté, le cœur -tanné de regret et le corps oint d'une sueur -avide.</p> - -<p>Tu regrettes? Tant pis. Car il est encore temps, -tu sais, il est encore temps! Et le souvenir, après -tout, sera meilleur.</p> - -<p>Non. Car on ne touche pas au passé.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Hélène, Hélène tu demeures songeuse. Tu -imagines une <i>cour</i> selon les principes de l'hôtel -de Rambouillet, une interminable école de fidélité, -<i>avant</i>, un culte d'attente, de fièvre discrète, de -respect et de subtilité dans l'innocence. Tu as tort -encore.</p> - -<p>Car c'est moi qui ai attendu.</p> - -<p>Et c'est Claire que j'ai attendue.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tu as été, toi, un prétexte d'attente, une halte, -une étape, la petite fille qu'on rencontre sur la -route et à qui parfois, on demande son chemin, -tu as été—peut-être—la tentation—qu'on -déjoue,—qui tâche à vous détourner de votre -but, qui tente en se laissant tenter et ne succombe -pas pour faire succomber.</p> - -<p>Et, Hélène, j'ai en ce moment, de mon isolement,<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span> -de mon regret, de mon ardeur complices, -la caprice de t'emmener là-bas, chez nous, pour -un adultère pire que l'adultère, pour une étreinte -si coupable et si inutile, à laquelle nous ne pourrions -pas nous accoutumer. Mais tu remets ton -manteau, sans hâte, et tu me tends la main et tu -as toujours aux lèvres ton: «Pourquoi n'avez-vous -pas eu de patience?»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>J'irai seul à la chambre de mon amour—et -je penserai—un peu trop—à vous, Hélène, qui -fuyez, qui avez fui mélancolique et qui caressez -un songe auquel vous ne consentiez point et qui -vous devient précieux et cher aujourd'hui parce -que j'ai dépassé ce songe et que je vis en un -autre songe, plus haut.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et voici que, chez moi, je ne sais comment, -je perds ma clef. Il faut le temps d'en faire faire -une autre, une clef qui n'aura servi à personne -et qui ne servira qu'à nous: c'est le temps d'aller -voir Alice.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Alice, c'est ton amie, chérie. Vous avez souffert -ensemble de vos premières dents et vous vous -êtes partagé les fées des premiers contes de fées: -Alice prenait Urgèle, parce qu'elle a toujours<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> -été gourmande et tu prenais Carabosse, parce -que tu avais bon cœur.</p> - -<p>Vous vous êtes penchées ensemble sur des -prières de jeune fille, sur de l'anglais et sur des -manuels de politesse. Vous avez souri et rougi -ensemble: on vous a enseigné la pudeur, à petits -coups, conjointement et vous avez attendu des -fiancés,—toi un peu plus longtemps, chérie.</p> - -<p>Il y a le reflet de l'une de vous sur l'autre.</p> - -<p>Lorsque j'étais jeune et que je commençais à -t'aimer, je m'arrêtai un peu à croire que j'aimais -Alice, plus proche, que j'avais saluée chez toi. Et -je lui fis la cour, en songeant à toi, je lui avouai -ma flamme, ardemment, en songeant à toi et je -vais la voir, pour parler de toi. Elle n'est d'ailleurs -confidente que par accident. Elle a toujours -eu des aventures personnelles à conter—qu'elle -ne conta pas—et elle t'initia à l'adultère -par l'exemple, comme elle t'eût appris le -trictrac.</p> - -<p>Et c'est un bonheur pour toi, chérie, d'avoir -eu du cœur et de l'âme—et de m'avoir, moi, -qui ai du cœur et de l'âme, car nous n'avons été -adultères qu'accessoirement, sans y prendre -garde, étant avant tout amants et si aimants, si -tendres et si doux que nous sommes sans péché, -devant Dieu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span></p> - -<p>Et tu aurais pu être adultère, sans plus, de par -ta petite aînée, Alice.</p> - -<p>Elle envisage notre passion comme une «liaison». -Elle s'en exprime assez librement, me -plaisante un peu de ne lui avoir pas été fidèle, à -elle Alice, et me regarde fixement pour m'infliger -des remords.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et je songe à son amant, M. Ahasvérus -Canette.</p> - -<p>M. Ahasvérus Canette se nomme Canette du -nom de son père et Ahasvérus parce que ce père -se mourait d'admiration pour M. Edgar Quinet.</p> - -<p>M. Canette père était né en un temps malheureux -où les prénoms magiques avaient cessé -d'être à la mode et n'y revenaient point encore -par la porte basse des romans et du romantisme. -Tout ce que ses parents avaient pu faire pour -lui, ç'avait été de le mettre au monde, d'abord, -et de le nommer Adolphe par un reste de déférence -pour le député Benjamin Constant.</p> - -<p>M. Adolphe Canette ne se consola jamais de -sa prénominale obscurité. Et la vie lui fut très -dure. Il n'obtint pas de mourir pour la liberté -sous Louis-Philippe, pour les <i>Burgraves</i> sous -Ponsard, pour les barricades sous Cavaignac et -pour Changarnier sous Louis-Napoléon. La loi<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> -dite de sûreté générale ne l'atteignit pas: il reporta -toute son affection native et déclamatoire -sur l'enfant que la compagne de ses jours lui -offrit pour ses étrennes avec un bonnet grec, à -son retour d'un banquet glorificateur des <i>Cinq</i> et -de l'idéale République. Puis il mourut d'une -fluxion de poitrine d'indignation qu'il conquit -sur le cadavre de M. Thiers.</p> - -<p>Le jeune Canette reçut son prénom d'Ahasvérus -comme il eût reçut le baptême, froidement. -Il ne cria point, ne pleura point ou plutôt s'il -cria, ne cria point et ne pleura point pour cela, -simplement parce qu'il était jeune, et que, pour -les enfants, c'est une manière roublarde de faire -croire qu'ils comprennent déjà, qu'ils parlent -déjà, et que—déjà—ils sont des intellectuels. -Son père l'eût aimé parce qu'il était laid, en -souvenir de Quasimodo; sa mère l'aima tel quel, -comme ça, en ne négligeant pas d'aimer autre -chose, particulièrement un trompette de cuirassiers, -laissé pour mort sur le champ de bataille -de Gravelotte, et qui, par la suite, la charma et -la séduisit, pour tout dire, de ses qualités de bon -vivant. C'est en cet intérieur que grandit Ahasvérus. -Le trompette l'appelait, non Ahasvérus, -mais Baba et Machin.</p> - -<p>Au lycée où le conduisit la suite de l'idylle de<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> -sa mère, ses camarades l'appelèrent Chactas, -sous prétexte que, Chactas et Ahasvérus c'était -kif-kif. L'enfant fit des progrès continus dans -la culture et le culte de la médiocrité, se révéla -cancre accompli et ne négligea rien pour se -maintenir à la hauteur de sa naissante réputation. -Il termina ses études assez tard (sans les -terminer), fut assez tard refusé à son baccalauréat -et se décida assez tard à ne rien faire, sa -mère morte, le trompette paralytique général -(bel avancement pour un homme sorti du rang) -et mit en valeurs ou en non-valeur son patrimoine. -Il fit la vie, se coucha tard, se leva tard, -apprit lentement à avoir la bouche pâteuse, à -appliquer un monocle neutre sur une paupière -plus neutre, et à répondre par des mots qui ne -veulent rien dire à des diseurs qui ne veulent -pas faire des mots. Il prit des joies du monde ce -qu'on en peut prendre entre ses dix doigts -quand on gante 8-1/4, et eut des tailles de femmes -de ces proportions et pour une durée éphémère.</p> - -<p>C'est ainsi qu'il atteignit la vingt-deuxième -année de son âge, époque guettée par le destin -des Empires et celui de M. A. Canette.</p> - -<p>A vingt-deux ans, la grâce le toucha. Cet événement -survint en un restaurant de nuit où<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span> -M. Canette égrenait le chapelet coupable des -maigres voluptés en compagnie d'une Champenoise -entre deux âges qui répétait sans se lasser: -«C'qu'on s'embête! C'qu'on s'embête! -C'que t'es embêtant, mon chéri!» M. Canette, -prédisposé à la méditation par la bonne chère, -eut, parmi deux charitables exclamations de son -amie, ce qu'on est convenu d'appeler une idée. -Un mysticisme ambitieux, compliqué, puéril et -pratique envahit son âme, et il s'écria, dans la -stupeur générale: «Je vais m'établir franc-maçon!»</p> - -<p>Il eut un succès très personnel, mais alla jusqu'au -bout de son idée, et entra dans une loge -dont son père jadis avait fait partie.</p> - -<p>C'étaient des francs-maçons qui, pour suivre -le rite écossais, n'en pratiquaient pas moins -l'hospitalité du même nom.</p> - -<p>Il fut invité à dîner chez le vénérable de sa -loge. Ce vénérable était un petit jeune homme -blême et glabre, dont les aïeux avaient vieilli -dans les honneurs maçonniques. Il n'avait pas -de conversation, mais il rachetait ce léger -défaut par une complaisance exagérée. Ayant -l'occasion de s'éloigner pour présider un banquet -de garçons de banque (il était député socialiste -de son métier), il pria Ahasvérus de<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> -tenir compagnie à sa femme, de nature délicate, -impressionnable, et qui trouvait dans la solitude—fallait-il -qu'elle fût <i>originale</i>!—mille prétextes -à s'apeurer.</p> - -<p>L'honnête Canette promit au vénérable d'attendre -son retour. Mais il regretta bientôt son -imprudence: M<sup>me</sup> la vénérable, sitôt son mari -dehors, se précipita sur lui, le domina de ses -yeux pleins de flamme, l'assujettit sur ses genoux -à elle, lui mit de force une partie de ses -cheveux noirs dans une de ses mains, tandis que, -portant son autre main à ses lèvres, elle la mangeait -littéralement de caresses. Et la bouche -pleine, d'une voix sombre, elle hurla, lionne -amoureuse:</p> - -<p>—Ah! mon chéri! comme tu as un nom -magnifique!...</p> - -<p>Ce drame eut des lendemains. Canette, qui -avait cédé par faiblesse, céda ensuite par habitude.</p> - -<p>Ayant effleuré de ses lèvres, la coupe du plaisir, -il y noya ses remords et continua.</p> - -<p>Il connut les appartements meublés où l'on -attend... et il y attendit. Même, par lyrisme, il -voulut écrire des livres inspirés par l'amour: -<i>Étude des roulements divers de voitures qu'on entend -dans la solitude. De la manière de reconnaître les<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span> -voitures à leur son</i> (sic). <i>La voiture de la bien-aimée -son approche, son odeur. Du flair des amoureux en -matière de voitures. Des fiacres à galerie et l'égalité -des sexes</i>; tranchons le mot: il fut, lourdement -et sans modération, adultère.</p> - -<p>Mais s'il fut très aimé, si même il n'aima pas -plus mal qu'un autre, s'il eut le romantisme -d'un conseiller de préfecture ivre-mort, il ne -fut pas heureux. Son appartement meublé donnait -sur la Madeleine, sur le derrière de la Madeleine, -mais le derrière de la Madeleine, c'est -toujours la Madeleine.</p> - -<p>Des rêves troublants, des hallucinations le -harcelaient: les mariages qui s'engouffraient -là-dedans, qui venaient déranger Dieu et MM. les -vicaires, ça le gênait, ça lui faisait quelque -chose. Il avait soif de régularité. Non qu'il désirât -régulariser sa présente situation et épouser -sa maîtresse; sa pensée était bien plus haute et -plus générale, il aimait la régularité pour la -régularité, voilà. Et ce devint un sentiment -amer, empoisonné, effroyable. Car la vie de -M. Canette se dérégla, se précipita, s'échevela. -Son vénérable le présenta aux vénérables d'à-côté -et d'en face, à des gens mêmes qui n'étaient -pas vénérables du tout, mais qui n'en étaient -pas moins hommes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span></p> - -<p>Et tous avaient des épouses, comme par -hasard.</p> - -<p>Je ne narrerai les péripéties aux suites desquelles -M. Canette se réveilla—ou s'endormit—l'amant -des femmes de tous ces hommes. Ce -ne fut pas de sa faute, mais ce furent des fautes, -en quel nombre! M. Canette suffit à la totalité -de ses tâches: ses femmes lui avouaient qu'elles -l'aimaient pour son nom, mais comme ce n'est -pas un nom d'étreintes, elles en faisaient mille -noms divers, l'appelaient Aha par rosserie, Sacha -par patriotisme, Sévère par érudition, Dada par -tendresse, Rara par cajolerie et Raca par sadisme. -Il fut longuement le plus heureux des -hommes. Et il n'était pas heureux! Est-ce que -M. Canette était devenu le misérable pèlerin -d'amour, l'homme sur qui pèsent toutes les joies -amoureuses de l'univers et les siennes aussi, le -porte-croix des baisers, le crucifié des étreintes? -Était-il l'Élu de la Souffrance, le Néo-Rédempteur -du Péché originel, le martyr de la caresse?</p> - -<p>Non. Il avait des heures de joie, celles qu'il -passait avec ceux qu'il trompait. Tous: il les -lui fallait tous. Un, c'était bien. Deux, c'était -mieux. Trois, c'était exquis. Quatre, c'était -parfait. Cinq, c'était suave. Six, c'était délicieux. -Sept, c'était sublime. Et son avarice envers les<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> -femmes, les sept femmes pour qui il n'avait qu'un -appartement, fondait, s'évanouissait devant ses -masculines victimes. Il leur offrait des dîners -de corps (il ne se tolérait pas ce calembour -vieilli), des liqueurs, des cigares, que sais-je?</p> - -<p>Et ce n'était pas une ironie; il les chérissait, -les estimait, les admirait, les enviait. Il était -attiré vers eux par une fraternité secrète; en -somme, il était né pour être trompé, lui aussi.</p> - -<p>Mais quelque chose se dressait tout de suite -entre eux, sept autres! Ah! mon Dieu! mon -Dieu! Ses seules heures de bonheur! et ce n'était -pas un bonheur complet! Bonheur empoisonné -par des relents de baisers, par des reflets de -voluptés. Horreur! damnation! Et comment en -sortir? Répudier ses adultérines et passagères -concubines? C'était se fâcher avec partie ou totalité -des époux. Se marier? C'était changer de -monde! Il était rivé à ses chaînes, à son métier -de gigolo, à sa carrière d'amant.</p> - -<p>Il vieillirait en cet emploi, avec son nom! Et -qu'avait-il pour cela? Son physique, sa distinction! -Ah! ah! Et quel ennui! Tous les maris -avaient des histoires d'amour à raconter, histoires -farces qui leur faisaient honneur à tous -les points de vue et qui les posaient comme -hommes d'esprit. Lui ne pouvait rien raconter,<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> -ne pouvait même pas avoir des sourires entendus, -était muet pour cause de mauvaise conduite -et stupide par devoir.</p> - -<p>Et se sentant aimer de plus en plus ses maris -assemblés, M. Canette maudissait tout ensemble -feu M. Quinet, feu son père, le Juif-Errant et la -franc-maçonnerie, causes de tous ses maux, Cupidon, -Cypris et l'Amour.</p> - -<p>Il était dans sa ligne, dans la suite de sa vie -qu'il devînt l'amant de cette fatale Alice. Mais -en cette aventure il fut,—proprement,—héroïque.</p> - -<p>Ayant appris,—par un tiers,—que ses -tentatives allaient être couronnées de succès, il -alla aussitôt trouver le mari d'Alice, M. Antoine -de Candie. Il lui tint cet authentique langage:</p> - -<p>—Mon cher ami, on dit que je fais la cour -à votre femme. Je n'ai pas à vous déclarer que -je place au-dessus de toutes les considérations -votre estime et votre amitié.</p> - -<p>Antoine lui serra la main, noblement comme -il fait toutes choses, et, le soir même, le destin -l'emportant sur toutes les considérations et sur -la déconsidération même, Canette était contraint -d'accepter l'hommage du cœur de la mélancolique -Alice et de lui offrir son propre cœur, en -échange, suivant les règles.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span></p> - -<p>Ça se passa très bien et ça dure.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Alice prend donc envers moi des airs complices: -nous sommes les voisins, en somme, et -elle ne fait entre nous et elle que la différence -de son expérience, de son goût, sans doute, et -de son bonheur professionnel. Elle nous traite -en petits garçons: c'est ma première femme, -Claire, et c'est son premier adultère.</p> - -<p>Et malgré que sa sentimentalité native lui -peigne toutes les amours comme éternelles, elle -n'est pas éloignée d'envisager dans l'avenir de -Claire une triomphale et sûre théorie de liaisons -que j'ouvre, tel un tambour. «Vous êtes triste,» -me dit-elle. C'est une conversation sans intérêt. -Elle me pèse et me détaille du regard: -suis-je encore son soupirant ou ai-je changé?</p> - -<p>Et ce sont des comparaisons avec M. Canette.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je file, je retourne à ma clef, terminée, toute -fraîche, qui semble d'argent, clef d'une ère de -fidélité et de tendresse, clef de la nouvelle -année.</p> - -<p>Je l'emporte, là-bas, où il y a des gens.</p> - -<p>Les mêmes gens que toujours.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mais, gigantesque, souriant, le monocle bien<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> -d'aplomb, élégant jusqu'à la frénésie, voici venir -M. Ahasvérus Canette. Il ne se nomme plus -Ahasvérus que dans l'intimité.</p> - -<p>Contrairement à tant de gentlemen qui s'affublent -d'un pseudonyme éclatant, il a choisi, -pour le monde, en guise de nom de guerre, un -nom simple et joli: Lucien.</p> - -<p>Par une sorte de pudeur.</p> - -<p>—Bonjour, Lucien, dis-je.</p> - -<p>Et je le monopolise, dès son entrée.</p> - -<p>Canette pourrait être surpris: je témoigne -d'ordinaire peu de goût pour sa personne. Son -cynisme, son égoïsme m'éloignent de lui. Mais -il s'est habitué à tout, même à l'estime et à la -sympathie. Et si mon affection l'étonne, c'est -parce que je ne suis pas marié.</p> - -<p>—Mon petit Canette, suppliè-je, vous restez -dîner avec moi.</p> - -<p>Il ne veut pas. J'insiste. J'ai à lui parler.</p> - -<p>Et j'ai de la chance: il accepte, enfin.</p> - -<p>Il s'est «fait» depuis ses débuts: il a pris ici -de l'esprit, là du tact, ailleurs de la distinction: -de faute en faute, il est devenu homme du -monde. Il se tient, pense, écrit.</p> - -<p>Et il me regarde avec un peu de dédain.</p> - -<p>Je l'admire:</p> - -<p>—Vous êtes un heureux gaillard, mon ami.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span></p> - -<p>—Que voulez-vous dire?</p> - -<p>Je vais être tout à fait ignoble: je vais entrer -dans son secret et le faire entrer dans le mien, -par réciprocité. J'ai tellement envie d'avoir auprès -de moi l'ombre de mon aimée que je retiendrai -cet homme, parce qu'il aime la camarade -de mon aimée et qu'en nos paroles traînera un -reflet.</p> - -<p>—Ne faites pas le malin, Canette: je suis -très au courant de votre affaire.</p> - -<p>—Vous vous trompez.</p> - -<p>—J'ai un amour autour de vous.</p> - -<p>La phrase est sans élégance, est malheureuse: -l'ex-Ahasvérus ne comprend pas.</p> - -<p>Il a pris, en son accoutumement aux bonnes -fortunes, la vanité de la divination. Il affecte -de ne pas comprendre pour avoir le temps de -trouver un nom et pour le jeter à ma stupeur.</p> - -<p>Et, tout à coup: «Claire Tortoze! crie-t-il,—et -du poing il meurtrit la table. Comment n'y -ai-je pas songé plus tôt. Imbécile!»</p> - -<p>C'est lui qu'il injurie ainsi. Et il met une -grande bonne foi en son mépris. Pas de flair! -mon bonhomme! c'est bien la peine d'avoir consenti -au péché!</p> - -<p>Tout de suite: «Mes compliments!» fait-il. -Mais il n'insiste pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span></p> - -<p>Sans transition: «D'ailleurs je me demandais -pourquoi Tortoze s'était glissé dans notre société -(<i>notre!</i>) et pourquoi je trouvais tant d'agrément -à sa conversation. C'est un homme fort -remarquable et, dans toute la force du terme, un -tempérament. Ses dernières inventions sont des -merveilles. Avez-vous vu le guéridon lumineux? -Le cabinet de toilette électrique! Une puissance -de quarante voltes!...»</p> - -<p>Il s'y connaît en électricité! par devoir, pour -pouvoir répondre!...</p> - -<p>«Et fin, anecdotier! Figurez-vous qu'il est -l'amant en ce moment de Néadarné, des Folies-Bergère. -Et l'amant de cœur! Eh bien, mon -cher...»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>...Non, je n'entendrai pas ce que tu me contes.</p> - -<p>Plus de mystère, mon ami, chuchote mieux: -je n'entends pas! Je ne veux pas savoir. Tu as -de l'estime pour lui, en raison de ses performances -amoureuses! ah! ça m'est si égal!</p> - -<p>Parle-moi de Claire ou plutôt n'en parle pas, -ne parle pas. Reste là. Alice t'a parlé de Claire, -comme Claire m'a parlé d'Alice et c'est une -sensation intraduisible, c'est un émoi sans raison, -une intimité sans dénomination, une fraternité, -une atmosphère.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span></p> - -<p>Et tu te tais et nous cueillons des souvenirs, -des confidences, des rêves l'un sur l'autre, en -nos silences.</p> - -<p>J'oublie que tes amours sont compliquées, -hérissées de subtilités, j'oublie la simplicité extatique, -la naïveté passionnée de notre étreinte à -nous et je communie, en nos deux péchés, en -notre même péché.</p> - -<p>Et puis tu n'es pas comique ce soir, ex-Ahasvérus. -Tu es décent, grave, secoué seulement -par une irritation qui s'obstine.</p> - -<p>«Toutes les mêmes! à vous faire un mystère -de tout! Elles se taisent et, après, on a l'air -d'un serin, d'un homme qui ne sait rien et qui, -de sa maîtresse, n'a que le corps! Elles nous -prennent pour leur mari!»</p> - -<p>Ahasvérus, Ahasvérus! des mots de vaudevilliste -et de vaudeville! Il est vrai que tu es -vaudevilliste mais ça ne t'excuse pas. Rentre en -toi-même et sois juste envers cette réserve -d'Alice: elle a arraché son secret à Claire, elle -le lui a soutiré comme, au couvent, elle lui soutirait -des pastilles de chocolat et des robes pour ses -poupées et elle s'est endormie sur ce secret, dans -tes bras, Canette: elle connaît l'amour, ses -tourments et ses surprises, ses vicissitudes et -son manque de sérieux. Et pourquoi s'occuper<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> -des autres? Elle veut être renseignée, pour soi, -pour être digne de l'estime qu'elle s'est accordée -et pour avoir un sujet de conversation, dans -ce tête-à-tête avec Claire, un sujet de conversation -qui dure, qui intéresse, hermétique, -presque religieux.</p> - -<p>Tais-toi tout à fait, mon ami, et rêvons. Nous -rêvons: de temps en temps nous échangeons un -mot, nous échangeons un peu de nos amours et -c'est comme un répons qui fortifie notre amour, -à nous et qui l'étaie, qui scande notre monodie -muette et qui nous ancre en notre silence.</p> - -<p>Et ça dure des heures. Nous emportons notre -silence au spectacle et nous rêvons, entre des -cris et des mots.</p> - -<p>Et nous promenons ensuite notre silence dans -les rues, dans les rues où il fait froid.</p> - -<p>Des filles errent autour de nous et viennent -briser contre notre silence leur bégaiement de -tentation et les mots qui les déshabillent, horriblement. -Parmi les sentinelles perdues de la -prostitution, nous nous tenons en notre silence -comme en une citadelle de la guerre des deux -Roses et les tours de Barbe-Bleue aussi et de -Madame de Malbrouck, d'où l'on ne voit rien -venir.</p> - -<p>Et je ne m'aperçois même pas que Canette me<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> -quitte, tant je rêve, tant je suis extatique, tant -je regrette et tant je désire.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Eh bien! quand Claire m'est revenue, quand, -après avoir épuisé en une heure tout ce que -l'attente a de pire, de plus aigu, de plus amer, -de plus rauque et de plus trompeur après une -attente de trois semaines, quand j'ai pensé -mourir en la sentant enfin en mes bras et quand -en un baiser je lui ai donné l'année dernière et -cette année, tous mes jours et mes soirs, elle -se dégage de mon baiser, de son baiser à soi, -de son amour, de sa fièvre, de son délire, affermit -sa voix pour me dire que je ne suis pas -raisonnable, pour me reprocher Ahasvérus -Canette et notre dialogue, pour me gronder, -pour me répéter qu'elle n'est pas contente de -moi, etc.</p> - -<p>Ah! chérie, comme nous nous aimons ce jour-là, -pour t'obliger à ne songer qu'à nous, pour -épaissir autour de nous notre secret, pour oublier -l'amour parallèle, pour nous étreindre jusqu'à -nous noyer dans le Léthé de l'étreinte! et comme -nous nous aimons pour notre amour aussi et -pour nous qui sommes tristes, qui sommes -avides, pour rattraper les jours, le jour de l'an, -la nuit de l'an et pour renouer, de baisers en<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span> -baisers, la chaîne qui nous attache à des soirs -d'automne de l'autre année et à des soirs d'été, -à des couchers de soleil et à des levers de lune, -qui, d'une année à l'autre, nous lancent leur -sourire, leur grandeur et leur promesse d'éternité—comme -un pont.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="I-IX" id="I-IX">IX</a></h2> - -<h2>LE CHAPITRE DES ENFANTS</h2> - - -<p>Pour monter chez nous, chérie, il faut que -je prenne l'omnibus.</p> - -<p>L'omnibus, c'est—ou ce sont—deux omnibus. -Le premier s'arrête en face de la Madeleine, -au bord de la Madeleine. Je suis obligé -d'attendre là quelques instants, des minutes, et -malgré l'impatience qui m'enfièvre, malgré la -peur où je languis de ta venue avant moi, j'attends -sans trop de déplaisir, en un recueillement -ému et amer.</p> - -<p>Il y a des couples qui, le matin, qui tout à -l'heure, sont venus chercher en cette église les -bénédictions du monde et du ciel, qui ont appelé -auprès d'eux les anges et Dieu officiellement -et qui se sont éloignés—dans la paix.</p> - -<p>Il y a des êtres aussi qui ont passé là, un à -un, dans un coffre de bois oblong: ils allaient dormir -auprès d'êtres chers—et il y a cette église<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span> -aussi si longue, si grise, si lasse, lasse de pardons, -lasse de confessions, lasse de prières hypocrites, -lasse des craintes et des concupiscences, de la -misère et du néant que suent ses fidèles sans -foi, ses fidèles sans zèle.</p> - -<p>Le second omnibus qui m'emmène me fait -longer cette église accroupie, mal soutenue de -piliers fléchissants, cette morgue d'âmes qui y -croupissent, qui y pourrissent et qui y crèvent—car -il y a des âmes qui ne sont pas immortelles—heureusement!</p> - -<p>Et j'aime m'en venir à notre amour publiquement, -dans du peuple, dans de l'indifférence -et sauter, par delà le vain marchepied, de la -foule et de la médiocrité en notre intimité, en -notre secret.</p> - -<p>Tu me gronderais encore si tu connaissais -mes omnibus... et tu me gronderais parce que -tu ne les connais pas. Tu crois l'univers acharné -à notre perte: notre perte n'est désirée que par -deux ou trois pauvres diables. Et tant d'horreur, -tant de candeur monte—où?—dans -mes omnibus! Pauvres femmes sans âge, tannées, -ravagées, mangées de soucis, figées dans le dénûment, -pauvres hommes d'après-midi, hommes -sans atelier, hommes de courses et de démarches -qui au lieu d'être rivés à vos travaux, allez,<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span> -venez, dérangez ce monsieur ou cet autre et -vous, jeunes gens qui ne faites rien, et vous, -vieillards qui véhiculez vos vieux os, péniblement, -vers des soleils improbables, maîtresses -de piano et maîtresses d'allemand, vous m'êtes -une haie vivante—et si peu vivante—de torpeur, -de monotonie, vous êtes ternes pour mieux -me préparer à l'éclat vibrant et hautain, à la -caresse claironnante et vibrante, à la chaleur -chantante des bras que je sais, de la bouche -que je sais, des cheveux que je sais.</p> - -<p>L'omnibus, lui aussi, gémit des leit-motivs sur -les lents et rugueux pavés qui montent, contre -le chemin de fer: c'est lourd, pesant et triste -comme il convient.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et j'ai voyagé aujourd'hui en un omnibus -presque vide. Ce n'était pas l'heure des promenades -suspendues ou du labeur à distance. -Nous n'étions que cinq ou six, sept peut-être et -«une petite fille sur les genoux» qui ne payait -pas sa place, pour des raisons d'âge.</p> - -<p>Dès que j'entrai, je sentis son regard sur moi, -en moi.</p> - -<p>Et son regard ne me lâcha pas.</p> - -<p>Ce n'était pas la séduction du miroir sur les -alouettes ou de l'œil de serpents sur les gazelles,<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> -la froide et féroce séduction du mal, du fauve, -de la perfidie. Le regard ne s'arrêtait pas sur un -point précis ou sur ma hideur, il plongeait, sautelait -comme la petite eût dansé à la corde, se -plaisait à mille spectacles, errait parmi mon -charme et ma fatalité.</p> - -<p>Petite fille, toute petite fille, tu n'es pas la -première petite fille qui me regarde et qui me -sourit—car tu me souris de quel joli, de quel -immatériel sourire, de quel sourire de fleur et -d'étoile! J'ai voulu chasser ton sourire parce -que j'ai toujours voulu tenter Dieu. Je t'ai fait -les gros yeux d'un méchant monsieur qui mange -les petites filles: ton sourire a percé mon masque -de férocité, tout de suite, et est revenu se -plonger au lac sacré de mon amour et ton sourire -est devenu meilleur, pour mon effort, pour -la peine inutile que j'avais prise et pour la joie -que tu devinais en moi, à te voir me sourire, -obstinément. Je cueillis en ton sourire toutes -les promesses, tous les plaisirs, toutes les -nuances.</p> - -<p>Pourquoi me souriais-tu, de ton sourire et de -ton regard?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tu me disais—car les enfants savent tout—tu -me disais, à travers le rythme de l'omnibus,<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span> -sans parler: «Petit enfant, tu es un petit -enfant comme moi, plus triste que moi et qui joue -moins que moi. On t'a cassé tes joujoux dans -la main quand c'étaient des spectacles, des héroïsmes, -des hommes et des femmes et tu n'as jamais -beaucoup joué. Quand tu étais tout petit, il y -avait des leçons et la misère pour t'arracher aux -jeux de ton âge et plus tard, tu achetas des -livres et des lunettes pour les lire, au lieu -d'acheter des toupies avec du soleil dessus. Et -tu aimes les enfants, profondément, au plus -secret de toi-même, parce que tu n'as pas été -enfant et que tu l'es, toujours, comme tu serais -infirme et les enfants t'aiment, par force, mystérieusement -et ils sourient au petit enfant qui -est en toi, qui ne fut jamais, qui n'a pas vécu -et qui n'est pas mort. Tu as remarqué, n'est-ce -pas, que tous les enfants t'aiment, qu'ils te sentent, -qu'ils te sourient entre tous les hommes, -qu'ils vont à toi, qu'ils se caressent à toi, qu'ils -découvrent en toi un frère, un enfant et un dieu. -Tu rencontras de petits enfants sur ta route et -tu te détournas d'une ironie et d'une critique, -d'un lyrisme même, pour être doux envers eux. -Il y avait une petite fille que ses père et mère -amenaient dans les bars parce qu'ils allaient -dans les bars. Et ils y allaient parce qu'ils avaient<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span> -du talent et que les gens ont du talent pour -parler dans les bars, pour sourire à propos et -pour rire quand ça fait bien. Ils n'avaient pas -d'aversion pour leur petite fille mais elle ne -buvait pas encore assez. Ils la laissaient, ils -laissaient ses quatre ans sur le tapis et ricanaient -d'autre chose. Tu jetas les yeux sur le -tapis et tu ne ricanas plus. Tu te laissas glisser, -tomber de tes vingt-trois ans aux quatre ans -de l'enfant et tu lui dis: «Josette! Josette!» -du ton d'un de ses petits camarades si elle -avait eu de petits camarades. Tu ne lui demandais -pas: «Voulez-vous jouer avec moi, mademoiselle» -comme ça se fait dans les squares et -dans les serres. Elle te dit: «Nous allons jouer -à la blanchisseuse». Tu ne savais pas mais tu -ne lui avouas pas ton ignorance. Elle se procura -quelque part des serviettes, les numérota, -les taxa, discourut dessus et t'interrogea comme, -dans les jupes de sa mère, tapie devant l'intrusion -d'une femme rouge et d'un panier, elle -avait vu et entendu faire, croyant jouer en se -souvenant, croyant jouer en se livrant à une -mesquine et triste imitation, croyant jouer en -se préparant à la vie, au ménage, à la servitude -et à la minutie. Et toi qui ne sais pas jouer, tu -voulus la faire jouer, vraiment. Tu la fis courir,<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> -tu la culbutas, tu la fis rire, tu la fis sauter, tu -lui montras d'une fenêtre des gens en blanc -qui remuaient des broches et du feu pour sa -satisfaction personnelle et tu te roulas avec elle -sur le tapis. Tu étais en redingote et c'était fort -ridicule: tu n'eus pas honte. Et même lorsque, -à un moment, tu fus fâché avec ses parents, tu -continuas ses jeux, ayant peur seulement qu'on -lui enlevât son plaisir, pour te punir. Les -gens ne t'aiment pas: ils sont rebutés par ta -mine, par l'inquiétude déchirante de ton âme, -trahie par ta face, par les contractions grimaçantes -de ton humanité, par ton dégoût, ton -dédain, ta timidité, ta fièvre, ton labeur, ta -douleur, qui marchent, qui s'exaspèrent, qui -s'éternisent. Et tu ne sais pas marcher: tu -cours, tu hésites, tu te rattrapes en une chute -et tu voles même. Les gens gouaillent autour de -toi, raillent tes cheveux, ton monocle, ta lèvre, -ton déhanchement, ta complexité et ta naïveté. -Les animaux sont plus simples: ils te comprennent, -te lèchent, aboient autour de toi comme -des complices et des annonciateurs, comme des -compagnons de divinité et des francs-maçons -d'une maçonnerie qui déborderait—en l'enserrant—l'humanité -et l'univers. Et les enfants -t'entourent et te tendent les bras.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span></p> - -<p>—C'est que, petite fille, ils sentent à travers -moi les limbes et qu'ils sentent qu'en mourant, -être incomplet, pas assez impur et pas -assez pur, être inconscient, impulsif, instinctif -et boudeur, boudant contre son instinct et -contre sa pureté, j'irais aux limbes comme les -enfants sans baptême et sans crime et que je les -retrouverais, les petits enfants et que je jouerais -avec eux—enfin. Ils m'apprendraient à -jouer. D'ailleurs je ne veux pas me vanter. -J'aime les enfants. Ceux de ma génération ne -les aiment pas et les fuient. Moi, j'en veux, -à moi.</p> - -<p>—Tu en auras. Tu vas...</p> - -<p>—Petite fille, petite fille, ne poursuis pas. Tu -ne sais pas comment ça se fait, les enfants.</p> - -<p>—Enfant! Je ne te parle pas. Mais prends-moi -comme je suis: je suis un symbole. Tu -n'es pas symboliste, tu peux donc t'habituer -à rencontrer un symbole en omnibus. Et ça ne -t'arrivera pas tous les jours. Mais moi, petit -enfant, je t'annonce un petit enfant,—pour -bientôt.</p> - -<p>—Quand? quand? petite fille...</p> - -<p>Mais la petite fille descend car c'est le bureau -des omnibus et elle s'éloigne—à si petits pas—tirant -bas le bras de sa mère et éteignant<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span> -dans la foule son sourire qui est le sourire de -la Joconde et qui est aussi, dans d'autres tableaux, -le sourire de l'Annonciation.</p> - -<p>Elle s'éloigne, prophétie à jupons courts, -prophétie à demi-place sur les lignes de chemin -de fer, prophétie gratuite en omnibus—avec -correspondance.</p> - -<p>J'ai droit encore à une prophétie puisque j'ai -droit à un autre omnibus. C'est un autre -enfant, un petit garçon, s'il y a un sexe à cet -âge. Il prend à peine le temps de me sourire, -du sourire de la même petite fille et entre tout -de suite en matière:</p> - -<p>—Désirez-vous assez un enfant! Depuis que, -petite fille encore, si jeune, si innocente, elle est -tombée de son innocence dans les bras de son -mari, désire-t-elle assez un enfant! Elle l'a désiré -d'abord parce que, encore petite fille, pas -encore désaccoutumée des poupées, elle a eu -l'ambition d'en avoir une toute à soi, bien à -soi, «fabriquée» par soi, d'une possession -intime. Elle l'a désiré ensuite, par amour, pour -avoir un objet d'amour, pour aimer. Elle l'a -désiré ensuite, parce qu'elle ne l'avait pas. Elle -l'a demandé à Dieu, puis à son mari, puis au -diable, puis à toi. Et vous l'avez cherché -ensemble sur les routes où, puisque la morale<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span> -n'y passe pas, ne passe que Dieu et—son -sourire et sa bénédiction. Te rappelles-tu? -Un soir de lettre anonyme où tu attendais un -omnibus de mélancolie pour pouvoir t'apeurer -à ton aise, chez toi, en ton autre chez toi, -comme l'omnibus (ta vie, ce sont des omnibus) -ne venait pas, un camelot promenait des -bébés en peau de lapin qui dansaient avec des -grelots et des ficelles. Il te dit: «Monsieur -Maheustre—il te connaissait parce que tu es -au centre du monde et l'on te connaît sur le -boulevard—achetez-m'en un pour vos enfants.» -Il gouaillait mais tu fus ému, à crier, à -pleurer. Cet homme qui, ce soir de solitude, -ce soir de lettre anonyme où tu voulais errer -anonyme toi aussi, t'enfuir et te terrer loin des -dangers et des craintes, venait à toi, t'appelait -par ton nom, te parlait de postérité, qui, comme -dans la Bible, te prédisait que tu reverrais ton -épouse et que tu ne serais pas stérile, vaguement, -profondément, en vrai prophète, qui te prédisait -une union féconde, en trois mots humbles, sembla -te vendre un talisman, sembla te venir de -Dieu. Tu fus prêt à te prosterner devant lui et -si tu lui marchandas son jouet, c'est parce qu'il -y avait du monde, que tu n'avais pas d'argent et -que toujours tu aimas tenter Dieu. C'est encore<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span> -pour renier le divin que le camelot t'avait vendu -sur le boulevard avec une poupée de pacotille, -que tu la glissas, ta poupée, dans le lit, pour -effrayer, pour amuser l'attendue,—mais celle -que tu attendais ne vint pas parce qu'elle était -en terreur et parce que tu n'avais pas été poli -envers l'oracle fourré! Tu t'es lavé, depuis, de -ton péché par des larmes et tu as su, décidément, -qu'il fallait respecter les enfants jusque -dans le frisson de l'espoir et jusque dans le -crépitement du leurre. Imagine-toi donc que la -récente absence de ton amoureuse, ce fut une -retraite au bord de l'événement. Embrasse-la -sur le front, suivant un cérémonial nouveau -puis...</p> - -<p>—Petit enfant, je t'ai entendu avec patience. -Je t'ai laissé disserter sur des choses -que tu feras bien d'ignorer quinze ans encore. -Ne continue pas. Je n'ai pas horreur des symboles -et je consens aux ratiocinations mais je ne -consens ni à l'indécence ni à la réglementation -du mystère. D'ailleurs tu descends: tu es arrivé. -J'ai encore du chemin: sans adieu.</p> - -<p>Je vais voyager dans le vide et dans le silence, -comme il convient. Je ne veux pas penser car -j'aurais trop à penser, pensées humaines, pensées -légales, pensées mystiques: merci.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span></p> - -<p>Et je suis arrivé: je vais attendre—sans -plus.—Eh! si! j'attends plus: je ne sais pas.</p> - -<p>Et pour m'interdire la torpeur, voici des -enfants qui jouent contre mes volets. Enfants -que je ne vis jamais et que je ne veux pas voir. -Enfants qui ont troué de leurs cris le plan de -notre délice, enfants qui s'amusent, qui font des -farces, qui frappent le volet, qui étendent leur -murmure dans la rue comme du linge frais.</p> - -<p>Mais vous ne me troublez pas et vous ne -m'êtes pas odieux aujourd'hui, enfants. Vous -êtes postés comme des sentinelles le long de -mon paysage, le long de mon horizon, et, de -votre innocence effrontée, de votre innocence -polissonne et grossière, vous gardez chez moi -Dieu, le miracle et l'infini. Et vos chants se -fondent dans la rue, vos refrains empruntés à -vos mères et aux amants de vos mères deviennent -une seule chanson d'immortalité et une -hymne.</p> - -<p>Vous êtes un chœur antique, un chœur -unique, un chœur hermétique et prédestiné, le -chœur des limbes, le chœur de fécondité.</p> - -<p>Vous devancez la venue de Claire et vous entourez, -comme en des légendes et des épopées -son approche, des joyeuses trompettes de vos -âmes, des lyres secrètes de votre candeur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span></p> - -<p>Chers enfants inconnus, comme je vous -aime et comme vous m'êtes précieux, à travers -mon volet: car je n'attends pas, car, retiré -derrière votre chant, grave, ému, je me prépare -peu à peu, liturgiquement, magnifiquement.</p> - -<p>Vous nuancez votre musique: ce n'est plus -un prélude, un appel, un encouragement, -ce n'est plus le chuchotement complice qui -dénonce, qui trahit, la sonnerie hypocrite qui -confirme, c'est une fanfare qui éclate, qui accompagne, -une fanfare d'escorte, une fanfare triomphale, -une fanfare vivante et féconde—déjà—d'où -tu jaillis, chérie, d'où tu te précipites -parmi mes baisers, et une fanfare qui s'infléchit, -qui s'adoucit, qui semble s'apaiser pour devenir -plus triomphale et pour enlacer notre étreinte, -comme des roses soudaines d'harmonie...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="I-X" id="I-X">X</a></h2> - -<h2>L'ÉMOI</h2> - - -<p>Lorsque tu entres maintenant, tu te laisses -embrasser de biais, tu t'offres de profil perdu, -tu te refuses sans ardeur et tu es molle même -en tes révoltes; tes pudeurs sont en retrait -comme ta tendresse et j'ai l'horrible sensation -que quelque chose de toi me manque et -m'échappe, sans savoir quoi—et c'est presque -tout toi.</p> - -<p>Tu m'apparais frivole, dodelinant de la tête, -becquetant des caresses, grappillant des baisers, -zézayant des onomatopées d'amour, passive plus -que passionnée, frivole enfin et je reviens à ce -mot comme à un hoquet, j'y reviens et je m'accroupis -sur lui: tu tournes la tête et tu as en -toi un je ne sais quoi de mauvaise tranquillité, -pivotant sur un sourire et sur un refrain, tu -ressembles à un oiseau.</p> - -<p>Et tu n'as plus peur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span></p> - -<p>Tu t'es accoutumée à notre amour, tu l'as -accepté, tu ne te jettes plus à lui, tu le continues -fidèlement, régulièrement, presque ponctuellement.</p> - -<p>Et j'ai peur que pour toi ce soit une habitude.</p> - -<p>Ce n'est plus le romantisme, la poésie, le danger -de chaque jour: ce n'est plus l'heure—ou -les deux heures—où tu t'évades de la vie, où -tu brises ton ban d'humanité, où tu conquiers -le ciel et le délice de la liberté, de l'audace, de -l'oubli et de l'abandon, c'est une heure où tu -ne t'ennuies pas trop, une heure cataloguée, -sans fantaisie, une heure de plaisir à laquelle tu -t'es condamnée.</p> - -<p>Les télégrammes ont été plus nombreux qui, -pour une raison ou pour une autre, m'invitèrent -à désespérer de toi, ce jour-là—et il y a -des jours où j'ai désespéré sans télégramme.</p> - -<p>Dans ma petite chambre solitaire, mon lit -m'endormit sans confidence et j'ai eu—et j'ai—des -tristesses sans grandeur.</p> - -<p>Ne te souviens-tu plus des soirs d'été épais et -larges où nous nous apprîmes à aimer, où nous -naquîmes à l'amour?</p> - -<p>Ce ne fut pas sans solennité.</p> - -<p>Nous nous promîmes de n'être pas des amants -vulgaires, d'envelopper notre nudité en un<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span> -manteau de tragique et de fatalité, et d'avoir -derrière notre lit cette porte de secours qu'on -appelle la mort et ce boulevard qu'on nomme -l'éternité.</p> - -<p>Nous avons élu frères et sœurs les amants -et amantes de l'histoire, de la légende, et nous -nous sommes couronnés des couronnes de -roses, de larmes et de sang que portèrent -les cœurs sans nom et les cheveux sans nom et -les sourires et les yeux sans nom qui illuminent -le monde et le ciel.</p> - -<p>Et voici que nous sommes, sans plus, amant -et maîtresse.</p> - -<p>Ah! tu es une maîtresse exquise: prête et -preste, lente, parfaite. Et tu as un corps admirable, -un cœur charmant: il te manque seulement -une âme,—et tu as une âme, la plus nuancée, -la plus délicate, la plus éloquente et la plus -profonde, tu es une âme, tu es l'Ame même et -te voilà, corps savant, corps souple, corps, -corps!...</p> - -<p>Parle!</p> - -<p>On ne parle pas! car tu parles trop bien. Tu -es spirituelle et tes mots restent: on les retrouve -dans des salons—où tu n'es pas, on les -prête à des riches, que sais-je?</p> - -<p>Et les jours où je ne t'ai pas vue, je bute contre<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span> -un mot de toi qui résonne longuement non -en mon esprit—ce mot d'esprit—mais en mon -cœur, en mon cœur où il sonne un glas, où il -sonne le creux, en mon cœur qu'il troue et qui -saigne, qui saigne...</p> - -<p>Et c'est ta prévenance, ta gentillesse qui m'accablent. -Tu ne te moques pas de moi, tu n'es pas -méchante, tu as des câlineries mais tu n'y es pas.</p> - -<p>Je deviens jaloux!</p> - -<p>Vraiment.</p> - -<p>Accessoire des amours nerveuses, accessoire -des amours sans équilibre, accessoire du cotillon -de folie, la jalousie m'enserre, me tient, -ricane et revient. Et cependant, chérie, tu m'as -conté les désirs qui glissèrent et que tu ne -repoussas même pas, qui glissèrent sans t'atteindre -et qui s'en furent, mélancoliques.</p> - -<p>Mais je doute presque de moi, à ne plus te -retrouver en toi, à te ressentir moins, à sentir -que tu vibres moins et que tes ailes sont meurtries, -à sentir que tu es si en chair, tellement -chair et que le fantôme de ta beauté, je ne sais -pas où il est.</p> - -<p>Et tu n'as jamais été plus belle, belle cruellement, -comme on tue et tu ne m'as jamais tant -pris, ne prenant de moi que ce que tu me donnes, -le corps.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span></p> - -<p>J'ai mis notre amour au-dessus de tout, mais -je mets au-dessus de notre amour la qualité de -notre amour.</p> - -<p>Tu m'as aimé, superbement en ta tendresse. -Je me rappelle une lettre que je reçus de toi: -tu étais jalouse d'une petite fille qui était tombée -dans ma vie comme une pierre aux pieds d'un -homme qui pense à autre chose, sans qu'on y -fasse attention.</p> - -<p>Quelle belle lettre! Elle commençait par «Toi, -tu...» C'était un signe de possession, une estampille, -une marque au fer rouge, c'était un baiser -impérieux qui arrête, qui immobilise pour toujours, -une morsure de tyrannie et c'était l'étreinte -furieuse, avare, en trois mots.</p> - -<p>Tu ne m'écrirais plus cette lettre-là.</p> - -<p>C'est moi qui suis jaloux maintenant, et je le -suis mal, ne me décidant pas à souffrir en mon -orgueil, m'en tenant au trouble, au trouble qui -ne dit rien, à l'émoi dont la gorge est rauque -et qui est vague et étroit. Je ne puis t'interroger, -tu ris en dehors et tu n'es pas troublée, -toi; tu te jettes à moi de toute ton inconscience -et tu ne te jettes pas plus, en femme qui peut -se reprendre et qui se reprendra: spasmes -momentanés et intérimaires.</p> - -<p>Lorsque je pense à l'adultère, je l'appelle par<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span> -son nom et son nom, c'est l'hors la loi, l'hors -le monde, l'envol, parmi les codes, vers l'au-delà. -C'est l'essai du retour vers ton âme de -jeune fille, d'enfant qui croit à l'amour, d'enfant -qui oublie la réalité de l'étreinte pour ne prendre -en cette étreinte que sa quintessence, son reflet -de pureté, de douceur, son mirage de passion, -de trouble et d'infini.</p> - -<p>Eh bien! tu es trop enfant, tu prends toute la -caresse, goulûment, même pas, tu la prends -comme ça, comme je te la donne—et tu la -prends vide et lourde,—et tu t'en vas.</p> - -<p>Il m'est arrivé aujourd'hui la plus étrange, -la plus terrible sensation de ma vie.</p> - -<p>Du fond de ma torpeur, ma torpeur d'attente -où je me roule ainsi qu'en un manteau de bivouac, -ainsi qu'en un manteau d'alerte, des sons d'orgue -et une voix humaine m'ont tiré, brusquement.</p> - -<p>Voix humaine! j'exagère! A travers les volets -qui m'enferment, qui m'aveuglent l'horizon, -qui déforment les voix et qui font grincer les -voitures contre leur ténèbre, une voix se glissa, -une voix gratta contre les volets, monta jusqu'aux -fentes d'en haut pour retomber de l'autre -côté, chez moi, une voix bondit, jaillit, griffa, -tel un chat-tigre et se fit profonde, rauque,<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span> -légère, une voix grimaça, menaça et railla le -long de l'orgue, et cet orgue était l'orgue des -vieux assassinats, des assassinats de légende -et de complainte.</p> - -<p>Elle chanta une chanson célèbre, que je n'avais -jamais entendue, parce que les mendiants n'en -veulent plus, même en province, une chanson -que je n'entendrai jamais plus, parce que je -ne veux plus l'entendre.</p> - -<p>L'air, je l'avais subi déjà, de temps en temps -par blague, et le refrain, tout à coup se leva -avec des ailes noires de chauve-souris, tourbillonna, -n'alla pas haut et s'abattit sur moi en -plein cœur:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous...<br /></span> -</div></div> - -<p>Je ne m'appelle pas Ernest. Ce n'est que mon -deuxième prénom, celui dont on ne se sert -jamais et qui dort, roide, grave, gauche comme -une main gauche très gauche, comme un membre -paralysé. Et ce doit être ce prénom-là par -lequel l'Ange d'extermination nous appelle, le -jour du Jugement.</p> - -<p>C'est ce nom qui dort et dont les improbables -réveils sont terribles: ils réveillent—en sursaut—l'être -que nous aurions pu être et que -nous n'avons pas été, car, en choisissant entre<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span> -nos prénoms, nos parents—ou nos bonnes—choisissent -entre nos destinées. Je m'appelle -Pierre, et ce nom d'Ernest m'émeut, m'émeut...</p> - -<p>Et la chanson est terrible, en soi:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">En ce moment, mon mari vient d'apprendre<br /></span> -<span class="i0">Qu'il est trompé par vous qu'il aime tant...<br /></span> -</div></div> - -<p>Ah! je ne garantis pas les paroles, je sais seulement -qu'elles éclatent en mon cœur, comme -des balles explosives et qu'elles font tache -d'huile et tourbillon de plomb.</p> - -<p>Tortoze! Tortoze! je ne pensais plus à lui: il -est loin, pour ses inventions, promenant son -inquiétude électrique entre Vichy et Aix-les-Bains, -jetant de la science entre et en des tables -de casino, multipliant son absence et son éloignement, -perdu en son activité, en son industrie, -en son génie: il sera avant peu officier -de la Légion d'honneur.</p> - -<p>Et je ne m'arrête pas à Tortoze: tous les dangers -qui sont autour de lui, qui font son siège. -Ces lettres anonymes qui reparaissent de-ci, de-là, -et qui ne font rien que procurer—oui, procurer—à -Claire un repos désiré, qui lui font -peur comme on chatouille, si seule—ah! et la -peur que j'ai, moi, de n'être plus aimé, d'être -moins aimé, de n'être pas aimé comme je l'étais,<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span> -de n'être pas aimé comme je le veux, d'être -aimé comme tout le monde, et la chanson -s'obstine:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Deux mois après dans la chapelle...<br /></span> -</div></div> - -<p>Je ne le vois pas le chanteur, mais je l'imagine. -Je l'ai vu, déjà...</p> - -<p>Un matin, vers trois heures, je rentrais chez -moi, de loin, longuement, parmi les habituelles -sentinelles perdues de l'armée des filles: c'était -le décor coutumier de médiocre misère, becs -électriques éteints, vagabonds sans haine et -agents sans férocité.</p> - -<p>Tout à coup, une ombre, entre la porte Saint-Denis -et la porte Saint-Martin, m'arracha à ma -torpeur méditative et ruminante.</p> - -<p>Ombre cahotante, trébuchante, vacillante, -ombre qui, rythmiquement, se penchait, balayait -la terre d'un grand bras frénétique, tandis que -l'autre bras semblait enfoncer dans le sol comme -une moitié de croix, un bâton volé à un bûcher -d'hérétique.</p> - -<p>Ombre presque diaphane, ombre géante et -qui apparaissait plus géante de son affaiblissement, -de sa sénilité, de sa courbe lasse.</p> - -<p>Ah! ces épaules ployant éternellement sous le -faix de la croix qu'un autre porta!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span></p> - -<p>Cette face,—que j'aperçus bientôt, car il -n'était pas difficile de marcher plus vite que ce -fantôme,—cette face de malheur, de mort et -de vie inexpugnable, je ne l'oublierai jamais.</p> - -<p>La barbe roussie au feu des autodafés, grise -de la poussière des siècles, blanche de la pierre -des tombeaux entre-bâillés et des pierres lancées -en route, la barbe grise, rousse et blanche, -pauvre aussi de la misère liturgique, la peau -jaunie des reflets des cierges dont on encadra -les autodafés, verdie du reflet des haines, les -sourcils noirs—toujours—des fagots calcinés -des autodafés, les yeux brillants, noirs, profonds, -comme l'autodafé même, reculant devant -l'énumération des supplices infernaux, après les -supplices terrestres, enfoncés, guettant un -espoir dans la nuit, semblant s'enfoncer davantage -pour voir de plus loin, pour mieux voir -l'étroit paradis des juifs fidèles, la bouche tordue -des blasphèmes imposés, tordue par l'entonnoir -de la question de l'eau, les bras noués -par les tortures, les articulations disjointes par -les coins, les pieds brisés par les brodequins de -bois et de plomb, l'homme allait—traditionnel—à -en frémir, la besace collée à la peau, la -lévite frémissante; il allait, effroyable, sordide, -hideux, éclatant de grandeur et de majesté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span></p> - -<p>Un roi! c'était un roi.</p> - -<p>Dix minutes, sur le boulevard, j'allai, je vins, -je m'en retournai et je revins. Cet homme mourait -de faim, évidemment. Il ne se soutenait pas, -la tête pendante, la main convulsée, d'un geste -d'agonie, et fouillant, fouillant sans fin ce vide -de Paris où on ne trouve pas de pain. J'avais -une vingtaine de sous dans la main,—une fortune -pour un pauvre (et on peut me croire, car -j'ai été très pauvre, et ces vingt sous ont été -pour moi le bout de mes rêves et le bout du -monde), et je m'avançai une fois, deux fois, -pour les donner, pour les jeter comme en un -gouffre et m'enfuir tout de suite pour esquiver -des malédictions peut-être ou—ce qui est pis—des -remerciements lyriques comme le Cantique -des Cantiques et plus désolés que l'Ecclésiaste.</p> - -<p>Je n'osai pas: un charme me retint. Est-ce -qu'on offre des sous à une entité, à un démon, -à un demi-dieu?</p> - -<p>Et il était trop beau. Je crus le voir sourire, -d'un sourire d'extase et de puissance. Il ramassait -tout à terre, le néant, les épluchures, les -épingles,—pour quel Laffitte d'au-delà?—les -papiers,—les bouts de cigare... et... et il ne -les mettait pas dans sa besace, vide, collant à<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span> -la peau: il laissait tout retomber autour de lui, -sous lui, et il allait, il allait.</p> - -<p>Une femme s'approcha de lui. Enfin j'allais -pouvoir lui offrir mon obole, puisque cette -femme commençait! Non. Elle ne lui donna -rien, échangea quelques paroles avec lui, d'un -air d'habitude et de soumission et s'en fut.</p> - -<p>Pour parler—et la femme était toute petite, -il eût dû se pencher—il avait relevé la tête.</p> - -<p>Et sa tête verdie, jaunie, rougie, pâlie et -bleuie de teintes diverses et successives des -bûchers, sa tête de cauchemar était vraiment -majestueuse et presque impérieuse comme celle -des êtres qui commandent par la grâce d'un -Dieu. Il avait jeté un ordre et il continuait sa -route de misère et de foi.</p> - -<p>Il semblait maintenant emplir tout le boulevard, -emplir toute la ville de sa maigreur, de -sa vieillesse, de son agonie en haillons, de sa -boiteuse éternité.</p> - -<p>J'eus peur, décidément.</p> - -<p>Et je pressai le pas, chantant à tue-tête pour -m'étourdir, pour oublier, pour ne plus penser à -ce roi mystérieux, à ce roi sans manteau, à ce -passant pesant et furtif, à cet être d'horreur, de -puissance et de nuit.</p> - -<p>Je l'ai rencontré de jour, cette semaine. Des<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span> -conscrits, des enfants et quelques citoyens, une -trentaine de manifestants criaient: «Mort aux -juifs!» Le vieil homme à la face si terriblement -juive, le Juif Errant, les épaules encore saignantes -sous la croix de Jésus qu'il ne porta -point, le roi de ténèbres passait par là si lentement -et marchait en sens inverse, sur les jeunes -gens. Il ne se détourna point et continua sa -route du même geste, du même pas.</p> - -<p>Les manifestants ne l'accablèrent pas, ne le -bousculèrent pas, ne voulurent même pas l'injurier -ou plaisanter. Le charme les tenait qui -m'avait tenu. Ils lui laissèrent le passage, se -turent un instant, et quelques-uns eurent même -comme une indication de salut.</p> - -<p>Le vieil homme continuait sa promenade. Il -ramassait, ramassait toujours. Il lui arrivait de -trouver des journaux, des pamphlets, des anathèmes -montés en feuillets; il ne les regardait -pas et, sans colère, sans rage, du même geste -indifférent, il les laissait retomber à terre.</p> - -<p>Il me sembla alors que ce que ce Juif cherchait, -c'était—oh! pas grand'chose!—une -étoile oubliée, un peu de ciel, un peu d'idéal. Il -me semble qu'il était roi, roi des pauvres Juifs, -des Juifs pauvres qui, lazzaroni du temps de -Josué, s'abandonnant à l'ivresse de Dieu ne pensent<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span> -même plus à Dieu et à leur foi, s'enroulent -en guise de manteaux et de couvertures, -dans le rythme de leurs prières, ignorent l'argent -et M. de Rothschild, et plongent (au lieu -de les plonger dans l'eau), leurs nez courbés, -leurs barbes frisées et boueuses dans un peu -du ciel talmudique. Gens anachroniques et nostalgiques, -nostalgiques des siècles passés, des -siècles perdus, nostalgiques des harpes et des -danses devant l'Arche, des guerres où l'on ne -pillait que pour attester sa victoire, des belles -récoltes et des beaux soleils. Et Dieu, trop fidèle -à sa parole, Dieu, parce qu'il avait dit à Abraham: -«Tes descendants seront nombreux -comme les étoiles du ciel, les poissons des mers -et les sables des déserts», Dieu ne leur a pas -permis d'être massacrés par un Antiochus, avec -les Macchabées, par le vertueux Titus Cæsar; -il les fait survivre à Akiba, au Juif de la rue des -Billettes et à cet héroïque et immense Spinoza, -et à ce souriant, génial et fatal Henri Heine. -Ces gens-là doivent exister—si peu—et se -lamenter, puisque leur roi se promène et qu'il -donne des ordres, puisqu'il souffre et puisqu'il -rêve. Il n'est pas un roi guerrier: ses sujets, -avant Tolstoï, ont prêché, par l'exemple, la non-résistance -au mal; ils ont été tués, brûlés, battus<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span> -sans qu'on ait pu les chasser de leur nostalgie, -de leur tristesse et de leur rêve. Pèlerins -sans coquille, ils cherchent le coin de terre -où ils pourront s'acagnarder pour y rebâtir en -leur cœur—longue et pénible besogne—le -premier et le deuxième temple de Jérusalem, -ils cherchent un peu de soleil pour s'y laver -approximativement, ils cherchent un peu de -sommeil—pour y mieux rêver.</p> - -<p>A moins que le vieil homme que j'ai rencontré -ne soit un roi dont le royaume n'est pas de -ce monde, un roi sans royaume, le Juif-Errant -qui ne connaît pas M. de Rothschild, qui ne -connaît pas l'argent et qui marche dans les -haines comme chez lui et qui garde pour lui -ses sentiments et son histoire et ne se laisse -même plus interviewer pour images d'Épinal.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et il vient susciter et faire mourir les pauvres -amants qui ont fait de la terre le ciel et l'infini. -Et il vient les attirer en son royaume.</p> - -<p>J'aurais dû, la première fois que je le rencontrai, -vaincre mon respect et donner à ce -pauvre un peu d'argent: d'abord les pauvres ont -toujours besoin d'argent et puis je me serais -débarrassé de son ombre, de l'ombre de son -manteau royal. Je ne l'aurais plus rencontré et<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span> -je ne l'eusse pas aperçu comme je l'aperçois en -ce moment, à travers mes volets, se gravant, -se sculptant en sa musique, se déchirant brutalement -des vieilles paroles pas assez vieilles, faisant -vibrer et tinter les siècles en cet air de 1840.</p> - -<p>Que me veut-il?</p> - -<p>Il m'en veut.</p> - -<p>Il m'en veut de n'avoir pas été charitable et -il m'en veut d'aimer.</p> - -<p>Il vient avec les siècles, les grandes ombres -des vertus, des malheurs et de la souffrance, -me reprocher d'être là et d'attendre une femme -cependant qu'il y a des événements dans la -rue, des discussions sur une innocence, sur un -crime, des idées qui luttent, de l'enthousiasme -qui lutte et des malheurs, tant de malheurs.</p> - -<p>Je pourrais... je ne puis rien. Claire m'a fait -jurer de ne pas m'occuper de ça. Et je suis -sans grandeur, en une habitude qui de plus en -plus devient une habitude, sans plus, où les -baisers de jour en jour me deviennent plus -secs, plus pauvres, où il me semble que ma -fiancée, en se rhabillant chaque jour, oublie -chaque jour un voile de plus, un tissu subtil -de divinité...</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i4">... En répétant d'une voix expirante,<br /></span> -<span class="i0">Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous...<br /></span> -</div></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span></p> -<p>Eh bien, lorsque Claire est venue, lorsque -je lui ai, en quinze mots, raconté la chanson, -mon angoisse, mon agonie, elle a trouvé ça -très drôle.</p> - -<p>C'est de l'héroïsme, au centre de cette trame -de lettres anonymes qui se rejoignent, en se -suivant, mais c'est un héroïsme que je n'aime -pas.</p> - -<p>Les mendiants sont sacrés, qui passent et -on ne doit pas sourire de leurs prédictions ou -de leurs malédictions parce que Dieu, ne leur -accordant pas de pain, leur accorde des miracles -quand ils en demandent, confusément, et -tu restes bien fidèle à ton opinion, Claire, tu -restes bien aujourd'hui celle qui trouve drôle la -fatalité rôdant devant notre porte; tu as une -fièvre modeste et des câlineries de petite fille de -Péronne, tu ressembles à ton amie Alice; j'ai -envie de te dire: <i>vous</i>.</p> - -<p>Tu ne sais pas, pendant ton absence récente, -mes promenades autour de ta demeure vide et -mes lucides évocations de ton fantôme aux bras -ouverts parmi ces rues froides et grises qui -viennent mourir aux Champs-Élysées.</p> - -<p>Tu ne sais pas mes contractions de cœur en -ces rues traîtresses où je n'avais de toi que le -danger et où je tremblais comme si je t'avais à<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span> -mon bras, voluptueusement. Rues pavées, bâties, -cimentées de médisance, d'espionnage et de -médiocrité sentimentale, rues de basse sensualité -où les mauvais propos et les mauvais -instincts se ramassent pour aller assassiner -de pauvres gens à l'hôpital Beaujon, tout -près.</p> - -<p>Ah! sentinelle exilée, comme j'ai monté une -garde fervente et vaine sous tes fenêtres fermées -de la rue Washington, pour les photographies -et les portraits de toi qui veillaient chez -toi, pour les sommeils que tu avais oubliés chez -toi, pour tous les objets, pour tous les vides que -tu avais touchés là-haut et pour tous les moments -d'extase amoureuse, de gêne amoureuse, -de mélancolie amoureuse, de terreur amoureuse, -de désespoir et d'espoir que tu m'avais dédiés, -chez toi, et pour tes rêves de fuite, avec moi, -qui t'ont hantée, en ton domicile légal, en cet -intérieur tout fait et parfait que nous ne pourrions -jamais refaire, car notre fuite et notre histoire, -ensemble, chérie, ce sera «une chaumière -et ton cœur».</p> - -<p>Ce sera!</p> - -<p>Ton cœur!</p> - -<p>Ah! comme je m'emporte et comme je t'oublie -et comme j'oublie la déchéance de ton cœur,<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span> -la pauvre petite chose qu'il est devenu et que tu -es devenue, entre mes bras, hélas!</p> - -<p>Et couchons-nous, puisque nous n'avons pas -autre chose à faire.</p> - -<p>Non?</p> - -<p>Tu me retiens doucement, en une douceur -profonde qui m'étonne et d'une voix chère, de -ta voix des soirs d'été, de ta voix de Monte-Carlo, -de ta voix de nos premières amours, de -ta voix de nos fiançailles qui te revient, plus -pure, plus moirée, plus dorée, plus prenante, -s'il est possible, tu me dis: «Prenons garde, -chéri! je crois que je suis enceinte».</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Chérie, chérie, j'ai un petit cri de bonheur, -un petit cri d'émotion, étranglé.</p> - -<p>Et tout mon bonheur, toute mon émotion -viennent en ce cri: mon amour reconquis, ma -confiance en toi récupérée, ma tendresse doublée, -la fatalité, les mondes, tout, tout y est.</p> - -<p>Et comme je te désirais nerveusement, -rageusement!</p> - -<p>Mon désir se précipite en larmes, en larmes -abondantes et douces.</p> - -<p>Et je me mets à genoux pour te demander -pardon. Je ne t'ai jamais offensée, je ne t'ai -jamais, même d'un mot, fait sentir que je<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span> -souffrais de toi et tous mes doutes, ma jalousie, -ma tristesse ancienne, la chanson de tout à -l'heure, mon angoisse montent, craquent, -m'étouffent un peu—pour s'en aller et je les -vomis en des sanglots, longuement. Et quelle -jouissance, en mes larmes, orgueil qui pleure, -joie qui pleure: c'est le fleuve même du -bonheur!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ah! comme je comprends maintenant tes -regards ailleurs et tes distractions.</p> - -<p>Prise toute par tes entrailles, tu ne m'appartenais -plus autant, ne t'appartenant plus à toi. -Tu es presque effrayée de mon émotion: tu me -dis que tu crois, seulement, que tu n'oses croire.</p> - -<p>Je suis sûr, moi!</p> - -<p>Sûr!</p> - -<p>Des indices médicaux, en cette chose de sentiment, -de miracle, de ciel!</p> - -<p>Tu regardais en toi, chérie, et le miracle -commençant et hésitant te saisissait, te pétrissait, -pétrissait de la tendresse de ton cœur, de -tes regards, de tes sourires, de ton infini, de tes -caresses, ce sourire, cette caresse, ce regard -que tu appelleras plus tard ton enfant. Tu -n'avais plus de regard pour moi, de caresses -pour moi: merci.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span></p> - -<p>J'ai posé mon visage en larmes et mes lèvres -mouillées de larmes sur le haut de ta jupe: -Je voudrais, à travers ton vêtement, retrouver -de mes lèvres les regards, les mots d'amour, les -sourires et l'infini que tu ne m'as pas donnés, -je voudrais faire passer, de mes lèvres, de mon -âme, de mes yeux et de mes entrailles, au -miracle hésitant, mes sourires à moi et mes -mots d'amour et mon infini et mes larmes aussi -qui cimentent.</p> - -<p>Chérie, tu me parlais de choses et d'autres, -d'amis, d'amies, de dîners, tu me disais ce que -faisait ton mari en son voyage, ses succès ici et -là, tu me parlais de tout, excepté de toi: babil -qui m'est cher maintenant, babil dont tu masquais, -sans savoir, le vide saint, le vide fécond -de ton être en travail, en possession!</p> - -<p>Les chers enfants du mois dernier, d'il y a -un mois, qui m'escortèrent, qui me précédèrent -de leurs prophéties!</p> - -<p>Et tous les sourires d'enfants qui me sourirent -dans ma vie me reviennent et je revois, à en -pleurer plus fort, un enfant de pauvre, tout -petit, qui me retint de son sourire fixe et de ses -yeux aimants en un omnibus de jadis, depuis la -gare Montparnasse jusqu'au fond de Ménilmontant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span></p> - -<p>Vingt fois je me préparais à en sortir, vingt -fois, d'un dernier regard, d'une petite bouche -qui s'ouvrait pour moi, il me clouait à ma -place—et je faisais une course pressée. Et la -mère ne me remerciait que de ses yeux et de -son sourire aussi, humble, reconnaissante et -frémissante à la pensée que j'allais lui offrir une -aumône. C'est toi, femme inconnue, qui me fit -ce jour-là l'aumône de ton affection fugitive et -c'est peut-être de ce regard fixe d'enfant que -tu te crées, petit enfant, en ce corps que j'étreins, -de mes bras qui s'élargissent comme s'ils étreignaient -le monde, qui ne veulent pas serrer -trop pour ne pas te faire mal à toi,—qui n'es -pas—et qui seras, petit enfant.</p> - -<p>Et une molle félicité m'étreint, moi aussi, pas -trop étroitement, une félicité humaine et mystique, -la caresse des siècles, la caresse de -l'heure et toutes les voluptés d'âme que mon -inquiétude m'a refusées ces jours-ci.</p> - -<p>Ta présence, chérie, ta présence habillée, -c'est une saveur sexuelle et une saveur d'étoile, -c'est la volupté et c'est la félicité, c'est chaste -et fécond, c'est violent et c'est doux comme un -sommeil d'aïeule.</p> - -<p>J'ai le cœur débordant de respect et d'amour. -Tout m'est rendu, de mes orgueils, de ma<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span> -tendresse—et j'ai plus. Ce mystère qui va -grandir, ce chuchotement d'émoi, cette crispation -de cœur sur un souffle qui insensiblement -s'affermit et s'affirme, cette écoute -de vie, ce frisson, cette angoisse qui dure -des mois, il me semble que j'ai tout cela, -que je jouis de tout cela en cet instant, que -l'effroi latent de la gestation et la torpeur douloureuse -et la gloire saignante de la création, -j'ai tout cela, à la fois, et c'est une caresse de -bras, une caresse de lèvres, une caresse d'entrailles -et d'âme.</p> - -<p>Ne t'en va pas encore, chérie: nous ne retrouverons -jamais cette heure de trouble et de -révélation.</p> - -<p>Nous ne serons jamais aussi âprement heureux; -il me semble qu'on nous a déchirés, qu'on -nous a écorchés vifs et qu'on nous a habillés -de notre chair de bonheur, de notre amour -intime, dans ce soir si discret et si gonflé d'avenir, -sous cette lampe pâle qui s'épure et qui -s'enfièvre, devant ce lit qui ne s'est pas ouvert. -En ce soir vierge, nous veillons au bord du -futur, les yeux dans les yeux et plongeant plus -avant, les mains emplies de nos mains. L'émotion -qui nous étreint et qui nous baigne, émotion -secrète et haute, est toute de noblesse et<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span> -de grandeur, et nous nous aimons tant, en -elle!</p> - -<p>Ne t'en va pas, chérie: nous ne pourrons -jamais épuiser notre émotion: dormons en elle -et faisons glisser en elle la longue nuit.</p> - -<p>Ton mari (puisqu'il faut toujours songer à -lui), ton mari est en voyage.</p> - -<p>Mais tu dois partir cependant, pour tes -voisins, pour la rue, pour le monde, pour tout -ce qui n'est pas notre secret.</p> - -<p>Ah! je ne te dirai pas: Au revoir et je ne -veux pas te voir partir: j'aurais peur de ne plus -te revoir.</p> - -<p>Et je songe à ton mari maintenant; il va -revenir un jour et sera très satisfait de ta -grossesse. Ce petit Basque nerveux attend un -enfant depuis cinq ans, qui tiendra de lui le -génie mécanique et électrique. Il trouvera -piquant de s'être éloigné sur une ou plusieurs -nuits de victoire—et tout sera pour le mieux -dans le meilleur des mondes.</p> - -<p>Et comme tout cela est vil et bas! Cet enfant -que j'aperçois déjà, que je sens, qui me crie -ma paternité, de toute mon angoisse, de tout -mon émoi, de la gravité subite qui me tombe, -de ma joie âpre et de ma douceur, cet enfant -qui, des mois et des mois, va me tenir haletant<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span> -sur sa lente et délicate affirmation, sur ses dangers -et sur son lointain, cet enfant sera à Tortoze, -sera de Tortoze, par contrat.</p> - -<p>Des idées bohêmes, des idées sauvages, des -idées d'Orient me harcèlent: fuir.</p> - -<p>Emporter ailleurs ce ventre qui est à moi.</p> - -<p>Chérie, chérie, roulons-nous en notre pauvreté, -en notre détresse et, sérieux en notre -amour, allons en jeunes et féconds pèlerins -vers des déserts où nous ne craindrons ni les -lois ni les rires, où nous aurons le droit de -n'être pas infâmes et de vivre, sans peut-être -manger toujours, notre vie, en sincérité.</p> - -<p>Déployons notre amour au-dessus de nous et -autour de nous comme un drapeau et comme -une tente et allons dormir ensemble devant -l'immensité de l'avenir.</p> - -<p>Dormir! Ah! c'est le rêve, échanger nos -rêves, à leur venue et nous vivifier l'un l'autre -de notre souffle. Quels mois sublimes!</p> - -<p>Il faut y renoncer—tout de suite.</p> - -<p>Il faut faire tenir notre romantisme en cette -chambre étroite d'une rue étroite, il nous faut -être sublimes en cachette,—comme on fait de -fausse monnaie.</p> - -<p>Et nous ne pouvons être féconds qu'hypocritement, -lâchement, sans risque, criminellement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span></p> - -<p>C'est ce qu'on appelle en terme de juridique, -le dol, et c'est le délit sans rémission, sans -excuse.</p> - -<p>Dol moral—et c'est l'infini.</p> - -<p>Et ces journées d'émoi qui nous sont plus -chères, plus saintes et plus intimes, par notre -solitude (Tortoze s'obstinant en son absence), -ces journées d'une sensualité amère, où nous -ne nous possédons pas et où nous espérons, -sans plus, où nous précisons et contraignons -l'espoir de nos simples baisers, ces journées sont -hérissées de craintes, de terreurs et de désespoirs.</p> - -<p>Je ne t'ai jamais plus sombrement attendue, -redoutant tout pour toi: les voitures me paraissent -vagir.</p> - -<p>Et quand tu viens—les jours où tu viens, -accablée, meurtrie, souffrant presque à vide, tu -entres en moi les cahots de la voiture, toutes -les secousses, toutes les angoisses en me les -contant.</p> - -<p>Tu es triste maintenant, l'idée du mensonge, -du long mensonge, du secret qui bondira, qui -se cabrera, qui remuera en toi avec l'enfant, -le remords même qui grandira dans de la chair, -tout te tourmente et tes baisers ont un goût de -douleur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span></p> - -<p>Comme je t'aime, chérie. Je ne t'ai jamais -autant désirée, car mes pensées et mes tortures, -mes espoirs mêmes tombent sur mes sens—et -je m'abstiens—bravement.</p> - -<p>Les lettres anonymes reviennent: elles font -un berceau cruel à notre espoir. Et elles doivent -aller inquiéter Tortoze, là-bas, qui ne revient -pas.</p> - -<p>Elles sont sûrement de notre Tristan et de -notre Yseult, rédigées en argot, insolentes et -sales.</p> - -<p>Tu t'ouates cependant, chérie, d'une gaîne -d'émoi et je m'enferme en notre émoi, mais nous -sommes si séparés, si peu l'un à l'autre et je -m'apeure de loin!</p> - -<p>Il y a des moments où, en t'attendant si impatiemment, -en te recevant si défaite et si éprouvée, -en te perdant si vite, je me sens le triste -courage de vouloir te perdre, de t'attendre -pendant les mois délicats, pendant les mois qui -courent. J'ai tant d'appréhension et je me berce -de mille craintes. J'ai peur maintenant de Tristan, -d'Yseult, d'Alice, d'Ahasvérus, d'Hélène, -de tout ce qui nous approcha, de tout ce que je -connus et de tous ceux que je ne connais pas.</p> - -<p>Mais quelle douceur de te tenir en mes bras -un instant, de t'entendre dire, même, que tu as<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span> -mal, de tenir contre mon front la fièvre de tes -lèvres et, contre mes lèvres la fièvre de ton -front, de tâcher à te faire sourire, de te faire -parler, de te parler, de cueillir sur toi ton émotion -et, parmi ton émotion et ta fièvre, un peu -de la fraîcheur des rues!</p> - -<p>Je n'aurai pas le triste courage de te perdre -même un jour. Les jours où tu ne viens pas, -où le malaise te couche solitaire sur une chaise -longue, où tu t'écoutes souffrir en croyant déjà -percevoir en ta souffrance le cri prochain, le cri -lointain de ton enfant, je crois que tu me les -voles et je te les reprocherais, en te voyant, si -j'avais l'habitude de te reprocher quelque chose, -si mon cœur ne se fendait pas, à ton arrivée, si -un essor d'anges, un essor de ciels n'emplissaient -pas ma chambre et ne me fermaient les lèvres, -en un baiser, en mille baisers impatiemment -dessinés.</p> - -<p>Et voici que, aujourd'hui, je te retrouve et -que tu t'abandonnes, voici que tu sors de tes -terreurs, de ton malaise, de ta fécondité même -pour t'offrir, si jeune, si souriante, et que notre -volupté se coule en de l'émotion, voici que -notre volupté s'exaspère, divinement, qu'elle -échappe à la terre, qu'elle nous unit en je ne -sais quel ciel, qu'elle nous éternise et que nous<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span> -nous aimons à travers le futur, merveilleusement.</p> - -<p>Tu t'es détachée de mes bras à regret, tu t'es -vêtue lentement et nos baisers se sont attardés, -ne s'achevant pas, brûlants, profonds, las et -avides.</p> - -<p>Nous nous sommes jurés de nous revoir et, -plus furieusement que les autres soirs, en ce -soir où la volupté me garde, m'enveloppe et me -serre, je t'ai laissé partir toute seule, ne te suivant -pas des yeux, le regard fixe, le regard dans -la flamme de ma lampe où se consume sans fin -la fatalité.</p> - -<p>Je me rive à toi, chérie, je me rive à toi, de -notre rêve, pour notre volupté, pour notre émotion, -pour aujourd'hui, pour demain, pour -l'éternité et pour ce qui vient après l'éternité.</p> - -<p>J'ai besoin de toi, j'ai soif de toi, j'ai mal de -toi.</p> - -<p>Je t'aime, je t'aime...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="LIVRE_DEUXIEME" id="LIVRE_DEUXIEME">LIVRE DEUXIÈME</a></h2> - -<h2>LE MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE</h2> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="II-I" id="II-I">I</a></h2> - -<h2>LA FOUDRE</h2> - - -<p>Je ne la verrai plus.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Un homme ne savait pas s'il aimait une -femme. Il savait seulement qu'il avait mis en -elle son âme et sa vie. Il ne savait pas où il -l'avait rencontrée. Son souvenir se fondait en -tous les décors amoureux: c'était Venise, c'était -le ciel d'Alger, c'était toute la mer, la mer -inquiète et patiente, dolente parmi son épilepsie, -qui se meurt éternellement aux pieds des fiancés -pour leur apporter de la fraîcheur et de la -fièvre. Il imaginait qu'ils s'étaient fiancés devant -toutes les mers, en la mélancolique et lumineuse -complicité des changeants couchers du -soleil; que, tous deux, ils avaient visité les -tombes frémissantes des amants et des conquérants, -que l'écho de toutes les grottes leur avait, -de l'un à l'autre, profondément et tendrement,<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span> -passé au cœur leurs serments—comme on -passe une bague au doigt.</p> - -<p>Et ils n'avaient pas échangé de serments. -Il songeait tout de même qu'ils étaient liés, étroitement -et de haut, que les forêts les avaient -caressés de leur chantante nostalgie rouillée, -que leur épithalame s'était gravé dans les rochers, -sans faire de mal aux rochers, et qu'ils -avaient bu la vie à toutes les sources.</p> - -<p>Il ne savait pas le nom de cette femme. Chaque -matin, au caprice du calendrier, il la saluait, -en son cœur, du nom de la sainte du jour et lui -souhaitait sa fête, la fête de toutes les autres -femmes. Elle existait seule pour lui, l'attirait de -la pâleur de ses yeux, du frisson de sa lèvre, de -la lenteur de ses cheveux, de la grâce délicate, -menue et nuancée qu'elle alanguissait en son -sourire. Il n'osait pas approcher d'elle, pour -qu'elle ne le vît pas trembler, n'osait plaisanter -avec elle, ayant peur de la trouver trop spirituelle -et un peu frivole.</p> - -<p>Et il allait avec cet amour en lui comme un -viatique, viatique douloureux parfois, s'exaltant -de sa chaleur et de son amertume, se purifiant -de sa pureté et de son lointain.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Or, un jour il reçut une lettre d'elle. Elle était<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span> -dure à la fois et malheureuse, irritée et pantelante. -Femme qui se croit calomniée, elle reprochait -des faits sans vraisemblance. Un mot -revenait avec complaisance: «Vous vous êtes -vanté de... vous vous êtes vanté: votre vanité...» -Il n'aimait pas à porter un cilice sur son corps -ou un cilice sur son cœur: ce papier lui brûlait -les mains, il en avait honte pour lui et pour -elle, mais il voulut conserver quelques heures -ces mots de colère qu'il avait à peine lus. Tant -qu'il aurait le papier, il y penserait moins: ensuite, -le papier détruit, les mots, les mots effroyables -resteraient, l'entoureraient, germeraient -comme du mauvais grain, se développeraient -comme un toxique en des entrailles infortunées, -le brûleraient, le déchireraient, le tueraient.</p> - -<p>Et—ce qu'il n'avait pas fait depuis qu'il était -amoureux (il lui sembla que ça durait depuis -l'éternité), il pensa aux gens. Ça n'était pas venu -tout seul à cette femme. On lui avait dit, on -avait inventé des choses.</p> - -<p>Inventé? Non, deviné. Il y avait donc des -gens qui devinent, qui voient en une bouche le -baiser qui n'y est point, qui, des lèvres fermées, -plongent dans l'âme et décachètent un secret -comme on décachète une lettre interceptée? Il -y avait donc des gens qui souillent de leur<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span> -regard l'image qu'on garde en ses yeux, la discrète -et idéale image qu'on veut préserver de -tout, par piété, par amour? Il y avait donc des -gens qui vous observent quand on se trahit, qui -filent un désir comme on file un couple, qui -filent une idylle secrète, une idylle intime, qui -pincent un rêve comme on <i>pince</i> deux être adultères?</p> - -<p>Mais c'était un trop grand effort pour lui -d'avoir si longtemps,—quelques instants,—porté -son attention sur les manœuvres des gens; -il jeta sa pensée sur une femme, une femme qui -devait encore avoir les sourcils froncés, la main -nerveuse d'avoir écrit cette petite lettre,—si -petite, si plate, qui tenait si peu de place et qui, -en se refermant, avait écrasé sa vie, cette lettre -plate qui se gonflait de tous les rires méchants -des gens, de tous les malheurs qui allaient lui -arriver à lui, gonflée de tous les sursauts de sa -destinée, de sa destinée modifiée, de sa destinée -arquée et se précipitant.</p> - -<p>Il voulut répondre.</p> - -<p>Il n'est pas de pire drame que d'écrire sans -savoir si ce qu'on écrit sera lu, que de mettre sa -vie dans des mots,—en se disant que, peut-être, -ces mots seront déchirés haineusement et -calcinés <i>a priori</i>. Et l'on n'envoie par la poste<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span> -que des larmes séchées, non les larmes brûlantes -et brillantes dont le charme intime et la vertu -cachée apaise, émeut, console et unit. Et il n'est -rien d'aussi bête qu'un malentendu d'amour, -car, en amour, on ne doit pas s'entendre, on -doit, muré par la tendresse et l'enthousiasme, -sourd d'ivresse, deviner les mots qui sont prononcés -à côté, là, tout près, et les étouffer sous -des caresses. Mais il ne s'en disait pas tant. Il -était si malheureux!</p> - -<p>En sa course folle à travers Paris, la main -crispée sur la petite lettre, il avait rencontré -des amis et des indifférents et leur avait lancé -un: «J'ai mal!» comme on lance l'anathème. -Ils avaient répondu: «Où donc? Vous n'avez -pas mauvaise mine», et avaient poursuivi leur -course vers d'autres soucis. Et il se trouvait -seul maintenant, seul avec les débris de son -rêve,—avec sa <i>vanité</i>! Car il y avait la vanité.</p> - -<p>Quelle vanité?</p> - -<p>Il était, il avait toujours été immense de -désirs, frénétique d'ambitions. Il avait gardé son -âme d'orgueil dans la pire pauvreté, dans la -pire promiscuité. Il s'était gardé de la satisfaction, -s'était refusé la joie de la renonciation -et de la résignation. Et il croyait que son ombre -tenait la terre entière et les cieux aussi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span></p> - -<p>Non! A en croire cette femme, sa vanité avait -été de vouloir faire croire faussement qu'il -l'avait possédée, qu'il avait eu la femme d'un -ami, comme un voleur, qu'il avait non pas -même dérobé la chose d'un autre, mais qu'il -en avait joui furtivement, salement, comme un -valet. Des larmes lui montèrent aux yeux. Il -rougit de son amour. Elle le supposait vil. -Quelle pauvre petite âme avait-elle donc?</p> - -<p>Il se décida à écrire: «J'ai reçu votre lettre. -Je ne vous la pardonnerai jamais. Qu'il suffise -de quelques canailles pour briser n'importe quel -bonheur, c'est bien. Mais que des gens sans -idéal, des gens qui ne savent pas rêver, des gens -qui ne savent pas espérer, des gens qui n'ont -pas de ciel dans leurs yeux puissent d'un mot, -d'un bon mot, froisser et déchirer notre rêve, -polluer notre ciel et jeter notre espérance dans -la boue, c'est une chose que je ne puis admettre. -Je ne vous ai jamais convoitée. J'ai vu passer -un jour sur une route une femme en robe -blanche et j'imaginai que cette femme devait -m'accompagner en ma route, être ma confidente -et mon encouragement, mon courage et ma foi, -ma conscience aussi, qu'elle était non mon -bonheur, mais ma destinée en robe blanche. Je -lui faisais abandon d'un peu de mes malheurs,<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span> -je lui faisais une place en toutes mes actions et -toutes mes souffrances et cette femme n'est -qu'une femme, une femme comme les autres...»</p> - -<p>Il s'arrêta. Il ne pouvait écrire cela. Il l'avait -écrit cependant. Mais non! non! ce n'était pas -vrai.</p> - -<p>Il se roidit et continua: «Mon âme et mon -corps sont devenus un tombeau fleuri, un simple -tombeau où reposent le souvenir de votre beauté -et l'image de ce que vous fûtes pour moi. Je -vous demande comme une grâce de ne pas toucher -à cette image, de vos mains, de vos colères, -de vos actes de petite femme—et d'ailleurs -vous ne le pourriez pas. Cette image est à moi, -à moi seul...»</p> - -<p>Une larme venait de tomber sur ces paroles -de vanité. Il ne résista plus, lâcha la plume.</p> - -<p>Sur sa vanité exprimée, sa tête se secouait, -en des sanglots, comme une tête de vieille femme -qui sanglote. Il pleura et pleura mal, car du -soleil vint se jouer entre ses larmes. Et le soleil -n'était jamais entré chez lui. Venait-il par -ironie? Non! le soleil ne s'était jamais moqué -de lui—et le soleil est bon.</p> - -<p>Le jeune homme se leva alors et, dans le soleil, -la face humide, il défia le monde et espéra fervemment. -Ce soleil, ce soleil divin, quel présage<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span> -en ce moment! Il sentit que son suprême espoir, -c'était l'amour de cette femme, amour lointain, -amour revenu et reconquis.</p> - -<p>Et il se rassit pour pleurer.</p> - -<p>Car il espérait. Mais, tout de suite, qu'allait-il -arriver? Mettrait-elle longtemps à lui rendre sa -foi et son âme? Et comment lui faire savoir qu'elle -se trompait, car il n'achèverait pas sa lettre?</p> - -<p>Il implora le soleil, le pâle soleil qui chante -des romances d'amour! Et il s'attendrit si violemment -que, n'ayant pas la force de désespérer, -espérant malgré tout, parmi ses espoirs et ses -désirs, il se roula à terre, hurlant, râlant, étouffant -de sanglots et de plaintes—par vanité...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Eh bien? cet homme, c'est moi,—et c'est ce -qu'il y a de plus étrange en cette affaire!</p> - -<p>Cet homme que je ne nomme, en ma pensée, -qu'à la troisième personne, que j'éloigne de -moi de toute ma force pour qu'il ne m'atteigne -pas de son malheur, en l'horrible contagion de -la fatalité, c'est moi.</p> - -<p>Je ne me rappelle plus.</p> - -<p>Je ne me rappelle plus avoir aimé, avoir été -aimé, je ne connais plus cette chambre où je -souffre, où il fait froid, où il ne fait pas assez -froid.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span></p> - -<p>J'ai mal.</p> - -<p>Il n'est pas tard.</p> - -<p>Le soleil et le jour ne s'en vont pas encore.</p> - -<p>Le soleil! le jour! Claire—ce nom me brûle -les lèvres à ne pas le prononcer, ce mot crie -comme un cauchemar, s'ouvre comme un œil -hagard et crépite comme une flamme méchante—Claire -n'aimait pas les jours qui grandissent.</p> - -<p>Notre amour aura été un amour de jours -courts, un amour de soirs précoces, un amour -de crépuscule et un amour d'hiver. Nous nous -serons aimés pendant les heures honteuses que -la nuit vole au jour et ce sont des heures que -nous avons volées, nous aussi, que nous avons -volées à la vie.</p> - -<p>Et tout a pour moi un goût de mort, un goût -de néant.</p> - -<p>J'ai voulu voir l'heure, en ce jour qui s'obstine: -ma montre s'était arrêtée et, malgré mes efforts -et mes sollicitations, n'a pas continué sa course. -Les amours qui y pleurent, le tombeau d'argent -qui y chancelle s'y figeront, s'y affirmeront -davantage, après plus d'un siècle.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je ne sais plus: il me semble qu'Elle n'a -jamais été à moi, jamais.</p> - -<p>Et il n'y a entre ses lèvres et mes lèvres, entre<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span> -mes lèvres et ses seins que l'épaisseur de quelques -heures!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et il y a, il y a qu'elle est enceinte.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>C'est impossible!</p> - -<p>Son ventre n'aurait pas crié pour moi! son -ventre ne l'aurait pas prise à la gorge! son -ventre n'aurait pas violemment étreint son cœur! -oh! quelles images incohérentes et comme elles -m'apparaissent éloquentes et vivantes!</p> - -<p>Elle a écrit.</p> - -<p>Elle m'a repris son enfant, d'avance.</p> - -<p>Elle me l'a tué, d'avance.</p> - -<p>Elle m'a chassé de mon enfant.</p> - -<p>Mon enfant! Mon enfant!</p> - -<p>J'ai la lèvre pleine et meurtrie encore des -baisers de ma maîtresse, j'ai les mains fiévreuses -de caresses anciennes, de caresses proches et -des caresses aussi qu'elle me vole en ce moment, -j'ai le corps las du poids du corps ami, -j'ai cette femme dans les yeux, dans les lèvres, -dans les mains, dans le cœur, dans le sang, -puisqu'il faut, en amour, parler comme les -charretiers, et, de ma douleur énorme, de ma -douleur massive, de ma douleur brutale et bestiale, -s'élève une douleur plus haute, une douleur<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span> -plus pure, une douleur pure et si âpre, si -profonde! la quintessence de ma douleur, et -elle va à toi, petit enfant, comme un long et -frêle baiser tout au bord de la mort.</p> - -<p>Console-moi.</p> - -<p>Agite devant moi un hochet comme j'en agiterai -un autour de toi, si jamais, si jamais je te vois.</p> - -<p>Tu vois que je pleure, petit enfant, tu vois -que je pleure, car je pense que jamais je ne te -verrai, que jamais je ne reverrai celle que je ne -puis appeler ta mère, celle qui reste pour moi, -dans le vide, ma fiancée, mon corps, ma jouissance -et ma vie.</p> - -<p>Un hochet, petit enfant!</p> - -<p>Berce-moi, du fond de l'Inconnu, du fond du -chaos. Agite devant moi les promesses de la -vie, les honneurs, l'ambition, la fortune.</p> - -<p>Tire des désirs par les pieds et barbouille-m'en -pour que je ne me souvienne pas.</p> - -<p>Et souris-moi, comme on sourit avant de -sourire et de vivre.</p> - -<p>N'est-ce pas, petit enfant, elle n'a pas écrit -cette lettre?</p> - -<p>C'est un faux.</p> - -<p>Je l'ai reçue cependant et elle est bien d'elle, -car je l'ai brûlée et il a fallu que je la brûle. On -l'a forcée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span></p> - -<p>Contrainte et forcée.</p> - -<p>Contrainte et forcée...</p> - -<p>Ça chante pour moi comme un refrain... Contrainte -et forcée.</p> - -<p>Ah! ils triomphent, nos ennemis! Tristan, -Yseult, vous pouvez promener par le monde -l'orgueil vierge d'avoir fait du mal. Vous pouvez, -du sang de nos deux cœurs et du deuil de -nos deux cœurs vous faire un manteau rouge -et un manteau noir et vous pouvez même, en nos -larmes, vous laver du mal que vous nous avez -fait. Il ne vous en restera plus, la honte et la -gêne perdues, que la gloire et la volupté.</p> - -<p>Et je ne veux pas songer à vous, je n'ai pas -la force de m'indigner, je n'ai pas la force de -vous juger, et je ne veux pas mêler le mal à -ma douleur.</p> - -<p>Il me semble que je me lamente en dehors de -moi, que je pleure pour les autres, que je pleure -pour toute la terre. Le pâle soleil est baigné et -luisant de larmes, il sourit comme on sourit à -une veuve et toute la journée est molle comme -la mélancolie.</p> - -<p>Les désespérances ne sont pas roides: l'affaissement, -la misère les courbent, ne les -brisent pas, les plient un peu; ma tristesse -s'abandonne et s'abandonne trop ici.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span></p> - -<p>Et je ne trouve plus rien.</p> - -<p>M'en aller, marcher, marteler ma douleur, -devenir néant.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Voici que je rencontre mon ami Cahier, celui -qui servit de décor à mon trouble d'amour. Je -me précipite vers lui, je précipite vers lui l'aveu -de ma souffrance... Il ne me connaît plus, ne se -retourne pas, presse le pas.</p> - -<p>Ah çà! il est donc marié, lui aussi! Et la -trame des lettres anonymes s'est épaissie, élargie -et rétrécie! C'est le vide autour de moi. Et -ce pauvre Cahier, de fantaisie et toute fantaisie, -l'Anthelme Cahier du <i>Phantasme quotidien</i> a cru, -a douté.</p> - -<p>Il est marié! Je revois sa pauvre femme -blonde comme je l'ai vue, en passant, si frêle, -si souriante, exquise de la gentille indifférence -empressée qu'elle témoignait aux gens, honnête -en souriant comme elle souriait en offrant une -tasse de thé. J'ai eu avec elle des causeries fraternelles -et des demi-confidences—et me voici -criminel de désirs et de tentatives!</p> - -<p>Ah! Yseult, ah! Tristan, je dois encore vous -admirer. Vous avez été, hautains esthètes, les -plus habiles vaudevillistes, vous m'avez déguisé -en Don Juan de boulevard et de ruelles, et je<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> -suis vulgaire de par vous comme, de par vous, -je suis beau, gratuitement.</p> - -<p>Vous auriez dû avoir pitié et avoir honte; ç'a -été une conquête d'âme, ç'a été mystérieux, ç'a -été une conquête et une étreinte d'outre-terre -où il y avait tout, sauf de la vulgarité. Vous y -avez mis de la vulgarité et du mensonge, en -vous y mettant.</p> - -<p>Et, maintenant, ce n'est plus rien qu'une -pénible impossibilité pour moi de penser, de -pleurer, de me souvenir, que des rues sans -amour à traverser, à retraverser—et qu'un -vide immense, qui se renouvellera, éternel.</p> - -<p>Et je ne puis plus trouver pour t'aimer, chérie, -pour t'aimer malgré toi et malgré moi, que -de petits cris, de petits cris de hyène, de petits -cris de petit enfant. J'ai désappris l'humanité, -j'ai désappris l'amour, j'ai désappris les larmes: -je ne me souviens plus; tu ne m'es plus même -une image, une image aux sourcils froncés et -qui étouffe la mémoire en sa colère, tu ne m'es -plus que de petits cris, de petits cris qui soulagent -un instant et qui éloignent.</p> - -<p>Car je n'ai pas la force de te repêcher en mon -océan d'horreur, de te débarrasser de ton voile -de méchanceté, de la cruauté de tes mots. Je -suis seul, hideusement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span></p> - -<p>Le jour baisse dans le boyau des petites rues -où je me suis enfui, où je me cache, où je -cherche un néant plus absolu, un étau de néant -qui abolisse même l'envie de crier. Le soir est -tombé comme un linceul noir et je ne puis -m'arrêter dans mon désir de lasser mon désespoir, -de lasser mon deuil, de le fatiguer sous -moi, de le tuer sous moi, et, en mon ivresse -de douleur, en mon ivresse de fatigue, sous la -nuit éparse qui se dégonfle et qui emplit les rues, -je me crois en une enfilade de couloirs obscurs, -en un souterrain infini, en un enfer où il n'y a -pas même la lueur des flammes, la distraction -des démons et des tortures, en une cave étroite -où ne filtre qu'un rais de lumière—et ce sont -tes yeux lointains, et c'est ta voix lointaine, petit -enfant qui es sorti des temps et des temps tellement -avant terme pour me consoler de tout, et -même de t'avoir fait!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span></p> - - - -<h2><a name="II-II" id="II-II">II</a></h2> - -<h2>«UN BOUFFON MANQUAIT A CETTE FÊTE!...»</h2> - - -<p>Voici comment ça s'est passé.</p> - -<p>M. Godefroy Tortoze était à Vichy.</p> - -<p>C'était la plus délicieuse époque de cette ville -délicieuse. Personne nulle part. La paix altière -des montagnes, la fraîcheur tempérée de l'hiver, -la poésie des cimes, de l'intimité et, ne l'oublions -pas, la poésie thermale, tout était pour éjouir -et pour ennoblir l'âme diplômée et brevetée de -M. Godefroy Tortoze.</p> - -<p>Les expériences de la veille avaient définitivement -imposé à la direction du casino ses -dernières inventions: tables-feu d'artifice et -surtouts-accumulateurs: la direction du casino -avait même échafaudé sur cette science féconde -et gracieuse des rêves dorés, une multiplication -électrique, elle aussi, de sa clientèle -toussotante, un rajeunissement du cadre de -ses valétudinaires et—voilà bien le rêve—un<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span> -nouveau mode de réclame et de publicité.</p> - -<p>La conscience forte, l'esprit libre, s'accordant -trois jours de repos après tant de mois de -création, d'efforts géniaux et d'efforts commerciaux, -de démiurgie, de métallurgie, -d'électricité, de puffisme et de diplomatie, -M. Tortoze prenait un solide apéritif, pour se -mettre en harmonie avec un dîner solide lorsqu'on -lui apporta—respectueusement—son -courrier du soir.</p> - -<p>Il le dépouilla nonchalamment, et, à une -lettre, fronça les sourcils, sans exagération, -murmura «Encore!», hésita un instant et la -passa à son inévitable compagnon Marbon en -lui disant: «Et toi, qu'en penses-tu?»</p> - -<p>M. Marbon a pour habitude de déclarer qu'il -est l'homme d'affaires de Tortoze. «Il trouve pour -moi, explique-t-il, je compte pour lui.»</p> - -<p>Mais il a de l'imagination lui-même.</p> - -<p>Sa manière de compter, c'est de conter, d'embrouiller -des chiffres en des histoires, en des -anecdotes, en des plaisanteries, de faire danser -en une sarabande d'énormités, les chiffres avec -les calembours, les affaires avec des gravelures -et de mêler tout, en l'immense cocktail de la -vie, pour en faire une boisson amère—mais, -qu'on boit comme, jadis, le vin tiré.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span></p> - -<p>Il est connu, presque recherché, comme plaisantin. -On ne le subit pas, on l'aime. Et, parce -qu'il a du bagout, parce qu'il diffame, on le -proclame «bon garçon».</p> - -<p>Et c'est aussi parce qu'on n'ose pas lui reconnaître -du génie.</p> - -<p>Il est vrai que ses farces sont sans importance -et sans conséquences.</p> - -<p>On se relève parfaitement d'un de ses mots -car ce sont des mots pour hommes ivres-morts -et tombés sous la table, des mots pour après -boire, dont certains sont tirés de recueil d'anas -et qui unissent en leur chaîne incohérente, -l'impersonnalité à l'à-peu-près: Marbon ne vise -pas d'ailleurs à l'Académie.</p> - -<p>Il n'est pas considéré comme courtier, n'est -pas considéré comme littérateur: il vit en -marge,—et il en vit.</p> - -<p>C'est l'amateur qui tire de son amateurisme -des profits uniques, qui n'est en concurrence -avec aucun des professionnels parce qu'il est en -concurrence avec tous et qui mange, qui capitalise -comme il trompe, comme il vole, comme -il blesse, comme il tue—sans faire semblant.</p> - -<p>Il s'abrite derrière sa bouffonnerie pour les -affaires d'honneur que lui proposent ceux qui -ne sont pas au courant, et, pour ceux qui sont<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span> -au courant, il abrite sa bouffonnerie derrière sa -lâcheté étalée, en relief, obscène d'ostentation -et patentée. Il est entendu qu'on n'y touche -pas, qu'il est sacré et qu'il faut rire.</p> - -<p>C'est le fol de la démocratie, de la démocratie -dorée—au mercure—des restaurants -de nuit. Il faut sourire par snobisme et on ne -pardonnerait pas à celui qui ne pardonnerait -point.</p> - -<p>Si donc M. Tortoze lui avait passé la fâcheuse -lettre, c'est qu'il voulait en être plus vite délivré -et en rire plus tôt, que Marbon savait mieux -dire que lui: «Ça n'a pas d'importance» ou -«Elle est bien bonne» et proférer ces «Pftt!» -définitifs qui écartent les ennuis et changent -les soucis en ferments de gaîté.</p> - -<p>Il attendait un éclat de rire immédiat et -sagement contagieux, il s'offrait goulûment -aux tapes sur l'épaule, aux tapes sur le ventre -qui, non sans vigueur, remettent sur la grande -route de la sérénité.</p> - -<p>Il attendit en vain.</p> - -<p>Marbon devint grave, par extraordinaire et -se tut—car il faut un commencement à tout.</p> - -<p>M. Tortoze entendit—il n'avait lu la lettre -qu'une fois—et scanda en ce silence lourd les -termes exacts de la dénonciation:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span></p> - -<p>«Ça continue. Puisque ça vous amuse, -conseillez donc à Maheustre et à votre Claire -(j'écris: votre, je ne sais pourquoi car, c'est sa -Claire, à titre exclusif) de s'afficher un peu -moins et de s'aimer un peu plus pour eux et -un peu moins pour le public des premières—et -des centièmes—de Paris, des environs et -du quartier...»</p> - -<p>Il ne voulait pas se rappeler la précision du -quartier.</p> - -<p>Et il étirait les minutes en attendant l'éclat -de rire libérateur.</p> - -<p>Sa pensée va à sa femme, à son existence -auprès de lui, sans reproche, sans arrière-goût, -à la grâce et à la bonne grâce qu'elle a modelée, -éployée en recevant des amis, des passants et -des ennemis, et à des soirs qu'elle variait, qu'elle -enchantait de sa douceur, de son abandon, de -l'harmonie de son être, de son âme souple et -haute, de son encouragement tacite, de sa confiance -et de son affection.</p> - -<p>Et sa pensée va aussi à ce ventre tout neuf, -qui perce son horizon comme un boulevard neuf, -qui lui ouvre, en son essor d'inventeur, mille -idées troubles encore, qui ajoute à sa vie de -l'infini comme une voiturette électrique.</p> - -<p>Sa pensée va aux jeunes espoirs qui se sont<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span> -levés autour de lui depuis quelques jours et -qui lui semblent reculés, encastrés dans le passé, -aussi vieux que lui, qui lui paraissent nécessaires, -inséparables de soi comme les compagnons -d'enfance qu'on n'a jamais la chance de -rencontrer, les jeunes espoirs se dessinant en -des lettres chuchotées de Claire, où les mots -apâlis chantaient dans l'oreille et ne s'achevaient -pas, où les chères confidences s'arrêtaient et -mouraient pour renaître...</p> - -<p>Il compare—et il tremble comme en un sacrilège—ces -lettres chuchotées à cette lettre qui -insinue et qui confirme, qui, creusant une blessure, -a l'apparence d'aviver une blessure -ancienne et douloureuse.</p> - -<p>Il ne se rappelle plus s'il a reçu d'autres -lettres, avant: ce sont comme des hoquets -troubles sur quoi se vautre le nonchalant mépris, -et, plus anxieusement, il attend l'éclat de rire.</p> - -<p>Marbon se décide: il édite un mot canaille, il -se retranche maintenant derrière le rempart de -la banalité, derrière les bastions des boulevards -extérieurs: «Evidemment, articule-t-il, ça n'est -ni poli ni flatteur».</p> - -<p>Que risque-t-il? Je ne suis pas de ses amis. Je -ne souris pas assez à ses mots. Je ne me pâme -pas et je ne suis jamais assez saoûl pour lui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span></p> - -<p>Il me tient pour un étranger: je parle une -autre langue et je suis distant de lui de toute -la portée de son esprit, de la mise bout à bout -des éclats de rire qu'il arrache.</p> - -<p>Et il n'a trouvé à mon propos, sur moi, rien -de ce qui frappe, de ce qui assure la gloire d'un -soir. Je lui échappe, n'étant pas assez mondain, -n'étant pas assez nettement grotesque: il ne me -rate donc pas.</p> - -<p>La figure de Tortoze s'est lâchée: la flamme -de ses yeux a été bue par une stupeur, sa lèvre -tremble sous sa moustache recroquevillée: le -ventre neuf, les soirs tendres, les baisers, tout -se retire et les jeunes espoirs, les idées d'hier, -les esquisses, les épures, les projets, tout éclate -comme une pauvre fusée ancien modèle.</p> - -<p>Marbon jette un regard qui s'obstine à plaisir -et parce qu'il est convenable, sur ce désastre -noir, pèse le vide affreux et soudain de cette -âme, de ce corps brûlé des caresses de naguère, -des caresses de cinq ans et dépouillé de ces -caresses, la chair déchirée avec, plonge comme -un couteau en ce cœur énervé qui ne saigne -déjà plus et qui s'effiloque, galope devant ces -yeux liquides, devant cette bouche d'où les baisers -ont fui, en laissant des creux, abaisse ses -paupières jusqu'aux mains qui frémissent dans<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span> -le désert des étreintes abolies, et, de sa voix -classique de bon garçon, se lançant en un étonnement -qui s'échevèle et qui, pourtant, «la -trouve bien bonne», à cause de sa réputation, -il interroge le douloureux fantôme, le pèlerin -de sa honte et de son honneur: «Comment! -tu ne savais pas?»</p> - -<p>M. Tortoze sait maintenant; M. Tortoze sait -tout, M. Tortoze sait plus: c'est par bienveillance, -bienveillance d'ingénieur qui écoute -un sous-agent, qu'il écoute Marbon dévider -l'écheveau brouillé savamment de ses défiances -et de ses réticences, de ses suppositions, des -preuves, des témoins: M. Tortoze n'entend pas, -M. Tortoze n'entend pas les «Tu sais... moi, -ça ne m'intéressait que pour toi... moi, c'est -les choses rigolo...», M. Tortoze ne voit pas ce -petit homme replet à souhait, si heureusement -chauve, qui caresse sa barbe blonde joviale et -touffue, M. Tortoze s'évade de ce tiède hiver, -de ce paysage d'eau bienfaisante et de grilles, -M. Tortoze saute par-dessus les montagnes, -les puys et les pics jusqu'à ce ventre de tromperie -et de vol et jusqu'aux journées de volupté -qu'on lui a dérobées. Il sautera à pieds joints -dans ce bonheur illicite, dans ce passé d'hier, -d'étreintes et d'extases.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p> - -<p>Des soupçons anciens ourlés, gangrenés d'indices, -grossis comme des sources promues torrents, -sources perdues sous des rochers et de la -terre, puis jaillissantes, énormes, dévastatrices, -des allusions qui se gravent dans l'air et dans le -ciel, immenses, des ricanements qu'il retrouve -comme des pistolets chargés qui se déchargent, -tout n'est plus, il n'est plus, lui-même, qu'une -preuve.</p> - -<p>Pas de discours:</p> - -<p>«Viens,» dit-il à Marbon, car il ne veut pas -le perdre en route, bagage d'ignominie, honte -de rechange.</p> - -<p>Pauvres affaires et vous, inventions, M. Marbon -et M. Tortoze vous délaissent pour de la souffrance, -pour de la cruauté, pour de la littérature.</p> - -<p>Ils voyagent sans un mot, cependant que Marbon -se perd en des imaginations de drames et -que Tortoze s'affole, s'affaisse, se perd en ses -malheurs, en ses stupeurs, en sa colère nerveuse -et s'impatiente, en sa hâte d'être malheureux à -deux; M. Marbon l'accompagne jusqu'à sa porte -et lui serre la main, d'une manière inspiratrice: -«Tu n'as plus besoin de moi? Au revoir, vieux.»</p> - -<p>... Tu n'as plus besoin de moi! c'est vraiment -un mot, un mot de vaudeville où il y a -tout, Iago, et la Mouche du Coche, la mouche<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span> -vénéneuse,—et où il y a Satan, sans plus.</p> - -<p>Et «Au revoir» ça signifie: «Ce n'est pas -toi que tu dois tuer.»</p> - -<p>M. Tortoze n'a pas répondu: il s'est rué dans -l'ascenseur, il a lancé l'ascenseur comme un -boulet et il a buté contre sa femme qui sortait: -«Ah! misérable! tu vas chez lui et...»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>... Non, je ne puis plus évoquer, je ne puis -plus lire dans hier! Claire! Claire! il n'y a plus -que toi sur ce palier où tu rencontres ton mari: -il s'abîme dans l'ascenseur, dans le train, dans -Vichy et tu m'apparais seule, échouée, sanglotante, -couchée, le ventre en travers, pleurant, te -secouant, mourante...</p> - -<p>Et je ne sais plus si Tortoze a voulu te faire -vomir mon amour et mon être, te faire cracher -les jours de délice, s'il t'a imposé, dicté la lettre -que j'ai reçue et je ne veux pas savoir s'il t'a -injuriée, s'il t'a battue, même, s'il a été malheureux, -lui aussi: il n'y a que ton malheur: il -emplit le monde, il n'y a que ta douleur et je n'en -ai que le reflet—et il suffit à me tuer.</p> - -<p>Et le monde qui s'agite en toi, et l'enfant qui -commence à hésiter en toi, le moindre geste, le -moindre mot, la moindre honte en cet ouragan -de hontes et de mots, un rien peut, a pu le briser,<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span> -l'émietter, comme une miette qu'il est: la mort -partout! Ah! quel cauchemar!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et pour chasser ce cauchemar, ces cauchemars, -j'ai tapé sur l'épaule de M. Marbon.</p> - -<p>Car c'est de l'avoir vu venir à moi, tout à -l'heure, si amical, que j'ai tout deviné, que j'ai -dénoué l'énigme de mes peines, que je me suis -retrouvé en mes peines, que j'ai bâti l'invisible -échafaudage de mes peines et l'ossature de ces -catastrophes.</p> - -<p>Il était tapi, à m'attendre, à me guetter: avant -de s'enivrer de vin et d'alcool, pour les autres -et de les amuser, il voulait son ivresse à soi, une -ivresse personnelle, neuve: il est venu s'enivrer -de moi et de ma souffrance, il est venu s'admirer -en mon accablement, en mes ruines.</p> - -<p>Et à mesure que ma conviction, en saignant, -en ricanant d'un ricanement d'agonie, grandissait, -je me faisais plus amical, moi aussi, par un -stoïcisme contraint.</p> - -<p>Mais je ne puis plus. «Allons boire, mon vieux -Marbon.»</p> - -<p>Je lui ai un peu froissé l'épaule: il en est fier: -ça lui prouve que j'ai mal.</p> - -<p>—Oui, dit-il, allons chez Durand: nous y -pigerons ce cocu de Bastil.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span></p> - -<p>C'est une attaque directe, c'est une flèche en -ma blessure.</p> - -<p>Continue.</p> - -<p>Ça saigne mais ça saigne en dedans.</p> - -<p>Il insiste: «Les cocus me font toujours rire.»</p> - -<p>—Vous le leur rendez.</p> - -<p>(Une politesse en vaut une autre.)</p> - -<p>Mais pour Dieu! qu'il ne me parle pas de Tortoze! -Il n'a garde: c'est son ami.</p> - -<p>Mais Bastil lui reste. L'aventure est connue -d'ailleurs—et c'est une affaire arrangée: tout -le monde est au courant.</p> - -<p>«... Il a été épatant. Il a pris sa femme par -les cheveux, l'a traînée à son père en la tenant -d'une main pendant que, <i>de l'autre</i>, il lisait une -lettre...»</p> - -<p>L'épithète m'a échappé, la plaisanterie et l'esprit.</p> - -<p>Est-ce une façon de me renseigner? Est-ce -ainsi que Tortoze?... Claire n'a ni père, ni mère: -elle est aussi orpheline, aussi fille unique que -possible. C'est une anecdote, sans plus, un -à-propos.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mais voici le café Durand et voici Bastil, tout -en effort pour avoir l'air insoucieux, Parisien, -sans grotesque.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span></p> - -<p>Et je me le paie—amèrement,—ne pouvant -me payer Tortoze.</p> - -<p>Je tâche à lire sur lui les tourments, les pensées -de Tortoze, ses mauvais desseins et son -horreur. Il y a des gens qui entoureront, qui entourent -en un autre café Tortoze comme nous -entourons Bastil, qui l'écouteront ne pas parler -de moi comme nous écoutons Bastil ne pas parler -de son ami de l'autre semaine, le peintre Aupayr—et -Aupayr ira s'asseoir à la table de Tortoze.</p> - -<p>Je me sens une sympathie glougloutante et -gloussante pour Bastil, et Bastil est plein de -sympathie pour moi: il me choisit parmi ses -disciples frais et me parle, me parle.</p> - -<p>Causerie qui embrasse la terre—puisqu'il -n'embrasse plus sa femme,—qui étreint les peuples, -les rêves, la science, qui empoigne à bras-le-corps -la société, les tyrans, les lois,—puisqu'il -ne s'est pas battu avec Aupayr.</p> - -<p>Et, de toute la fureur qu'il n'a pas mise en son -infortune, de la fureur avec laquelle il fuit son -infortune, il se précipite dans des paradoxes, -dans de l'éloquence et m'entraîne à sa suite: -hélas! il ne m'entraîne pas: je reste, moi, au -bord de mon malheur, et ce n'est pas ma faute -si je n'y rentre pas—jusqu'au cœur, jusqu'aux -lèvres, jusqu'aux yeux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span></p> - -<p>Ma fièvre n'a rien de général et si je pleure -toute la souffrance humaine, c'est que je l'ai posée, -toute, en ma souffrance—dans un coin.</p> - -<p>Et Bastil est trop vertigineux pour moi: je -m'en dépêtre, malgré ses invitations, malgré sa -sympathie qu'il enroule autour moi, en phrases -éperdues.</p> - -<p>Quelqu'un s'en va, me suit: c'est ce bon -Marbon. «Rigolo, hein? exulte-t-il. Ça ne l'a -pas vieilli. Ça lui réussit...»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mais il s'arrête en son discours: il vient d'apercevoir -Tortoze qui approche.</p> - -<p>Marbon se fige de joie, d'anxiété voluptueuse: -que va-t-il se passer?</p> - -<p>Tortoze ne se l'est même pas demandé: il n'a -pas vieilli, lui non plus: il est comme pétrifié, -cuit en dedans, tout en un effort pour n'avoir -pas l'air, comme Bastil.</p> - -<p>Il a dû, avant de sortir, laisser à Claire assez -d'outrages, de haine, de menaces, de reproches -et—ce qui est pire—de plaintes et de -larmes pour qu'elle puisse attendre son retour -sur une réserve effroyable de remords, de -plaintes, de honte et de larmes, pour qu'elle -puisse se crier à soi-même après le lui avoir -crié à lui qu'elle l'aime encore, qu'elle n'aime<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span> -que lui, qu'elle veut son pardon, qu'elle veut -son amour; elle lui a tendu ses lèvres, son -ventre fragile, ses bras, ses cheveux, elle a -tordu autour de lui comme des chaînes qui -glissent sur la peau, ses protestations, ses gémissements, -ses hurlements d'innocence et elle proteste -pour soi, elle hurle pour soi, elle est innocente, -de son amnésie, de sa volonté, de son -manque de volonté, de son néant dolent et de -son humilité.</p> - -<p>Et M. Tortoze va son chemin, son chemin de -tous les jours, calme de la folie qu'il a dépensée -chez lui, qu'il a placée à gros intérêts, la moustache -noire renflée, bien pris en sa petite taille, -aussi mince, pas plus maigre qu'auparavant, -coiffé de son éternel tout petit chapeau mou de -voyage, de descente dans les mines et d'ascensions -aérostatiques et il ne soulève pas un chapeau -devant nous: il passe, sans affectation, -il passe comme il passerait devant des inconnus.</p> - -<p>Marbon reste stupide, se demande une minute -lequel il va choisir des deux misérables que -nous sommes, Tortoze et moi et il se décide -pour moi, parce que, évidemment, je souffre -plus.</p> - -<p>Il opte pour la pire jouissance.</p> - -<p>Et il s'étonne:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span></p> - -<p>—Vous avez vu Tortoze?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Il ne vous a pas vu?</p> - -<p>—Je ne sais pas.</p> - -<p>—Vous n'êtes donc plus bien avec lui?</p> - -<p>—Et vous, vous n'êtes pas fâché?</p> - -<p>Marbon s'indigne: il y a trois jours, ils étaient -ensemble à Vichy, il l'a ramené lui-même et l'a -laissé à sa porte!</p> - -<p>—Alors c'est moi, accepté-je négligemment. -Ça m'ennuie parce que j'aime beaucoup Tortoze. -Mais il est si capricieux!</p> - -<p>Marbon s'indigne encore, il n'est personne -d'aussi peu capricieux, d'aussi sûr dans ses -amitiés que Tortoze. Il se fâche rarement. Il -faut qu'il y ait quelque chose.</p> - -<p>—C'est qu'il y a quelque chose.</p> - -<p>Marbon est un homme du monde: il n'insiste -pas: il a assez remué le poignard dans la plaie. -Il s'achemine vers les sujets classés de conversation -et me déplie, comme des cinématographes -successifs et troubles, les potins d'ici, de là, -qu'il contera ce soir à toute personne, en y -ajoutant, comme une couronne fermée, mon -scandale à moi et des détails de bon goût.</p> - -<p>Puis, sournoisement, il me décoche un mot, -un mot que Claire a «fait» il y a dix-huit jours,<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span> -qui a couru tout Paris depuis, que j'ai retrouvé -quand je ne la trouvais pas, qui m'a déplu parce -que c'était un <i>mot</i>, un mot d'homme d'esprit -professionnel, un mot de philosophe et presque un -mot de fille—et un mot qui, à cette heure de -douleur, me soufflette de sa joie, survit à la -liberté d'esprit, à l'esprit de Claire et nous -survit.</p> - -<p>Cette fois Marbon a visé juste.</p> - -<p>D'une voix brève et saccadée, d'une voix de -juge, je lui ai demandé: «Vous savez de qui -est ce mot?»</p> - -<p>Il ne s'agit plus de faire le malin. Marbon a -brisé ma vie, en collaboration, a donné le coup -de pied de l'âne, le coup de revolver qui achève -le condamné et j'ai tout subi et je l'ai subi, il -m'a parlé de Tortoze et j'ai subi cela! Mais que -sa bouche épaisse s'entr'ouvre pour proférer le -nom de Claire—et je le tue comme un chien.</p> - -<p>J'aurai tort parce qu'il est sacré, que je ne -pourrai jamais prouver sa méchanceté et qu'on -le respecte parce qu'il n'a jamais rien respecté.</p> - -<p>Je le tuerai... mais je ne le tuerai point car -Marbon m'a regardé et a compris.</p> - -<p>Alors, en une idée de génie, il me brave du -regard et brave le ciel: «Si je le sais, articule-t-il, -bien sûr que je le sais: c'est...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span></p> - -<p>Il écoute un instant ma douleur, ma fureur, -mon regret qui s'entrechoquent, la folie qui me -prend, il écoute même la mort qu'il sent à côté -de soi, sur soi, et, paisible, lâchant le ciel, baissant -les yeux en une modestie arquée vers ses -pieds d'enfant, il achève sa phrase:</p> - -<p>«... c'est de moi».</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span></p> - - - -<h2><a name="II-III" id="II-III">III</a></h2> - -<h2>LE TROU AUX LETTRES</h2> - - -<p>—<i>Mon cher amour (c'est pour me faire plaisir à -moi, c'est pour moi que j'écris: mon cher amour et je -ne sais si vous me le permettez et je ne sais si vous -êtes digne encore de ce nom et je ne sais si vous -lirez ma lettre) mon cher amour, je t'écris pour ne -pas crier, pour ne pas crier ma tristesse et mon -horreur à tout le monde, comme, tout de suite, je -viens de pleurer devant tout le monde. Ç'a duré une -heure, je crois: des gens se relayaient autour de -moi qui tâchaient à me consoler et ça me faisait -pleurer plus fort. Il y en avait qui t'avaient vue et -c'était un engrais à ma tristesse et il y en avait qui -ne t'avaient jamais vue et je me lamentais à la pensée -que jamais ils ne comprendraient pourquoi je -pleurais. Si je me suis arrêté, c'est que je n'avais -plus de larmes et voici que je gratte le papier comme -on gratte la terre en une attaque d'épilepsie, voici -que je me lâche et que des ongles de mon cœur, de<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span> -mon cœur en lambeaux, de mon veuvage irrité, de -ma crainte pour toi, de ma crainte pour ce que tu -portes en toi, de mon impuissance et de ma colère, -de ma faiblesse et de mon désert, je déchire ce papier, -voici que ma main, la main qui tient cette plume -s'irrite, se cabre, se déchaîne de tout cela et voici -que je t'appelle dans de l'encre, ainsi qu'en un -cachot, sachant que tu n'entendras pas, que ton -cœur seul entendra, s'il veut, et que je ne puis te parler -que de mon cœur à ton cœur parmi tant de dangers, -tant de mauvaises volontés—et la tienne. Mais -je t'aime. Il fut un temps où le bonheur m'emplissait -tant, me murait si étroitement que je ne trouvais -que ces trois mots, que ces trois mots seuls échappaient -à la molle et muette apothéose de mon être. -Et ces trois mots, de leur boucle d'infini, me sont -aujourd'hui la bouée de sauvetage où je tâche à -m'accrocher en l'effroyable naufrage de ma connaissance -et de mon être, où je me hisse pour échapper -aux profondeurs glauques et électriques d'une mer -méchante et c'est le talisman, le talisman veuf qui -me reste après la ruine, en une agonie. Ce sont les -paroles magiques que j'écoute, les mauvaises paroles, -les paroles dont j'écoute la folie, les paroles de belle -et pure folie dont je chasse les folies horribles et -lourdes. Et c'est le refrain dont je berce mon enfance -soudaine, épuisée, cahotante, et c'est aussi une<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span> -image dont je veux voiler la vie. Une image! toi! -te revoir! ah! je n'ose pas y penser et je saigne de -penser à toi. Tu n'es pas celle que j'ai connue, tu -es de la douleur et du remords. N'aie pas de remords, -je te le défends. Si mes baisers et ma tendresse, si -l'intensité et la qualité de mon amour, si mon effort -vers l'éternité de mon amour, si mes larmes, si la -fatalité que Dieu a voulu mettre dans les heures -brèves de nos étreintes, m'ont donné—et ils m'ont -donné—des droits sur toi, je te défends d'avoir des -remords. Nous nous sommes aimés, nous devions -nous aimer. Nous n'avons mis que de la beauté et de -la douceur en notre amour, nous nous sommes -aimés sans bassesse, sans chercher les gros plaisirs -et les grosses subtilités, les futilités gloussantes et -les farces de chatouille dont on souille, dans l'adultère -professionnel, la volupté. Tu es ma femme, -devant Dieu et devant la mer. Tu es en exil, en ce -moment, et en servitude chez cet étranger, chez ce -maître de hasard, chez cet homme qui te captura -sur l'océan d'ignorance et de simplicité, sur l'océan -de jeunesse et de bonne foi, ton mari. Souffre mais -ne souffre que jusqu'à l'âme, jusqu'au cœur—exclusivement. -Ton âme, ton cœur, c'est à moi, -c'est le sanctuaire que tu dois préserver dans les -pires tourments, dans les pires abandons; c'est un -dépôt sacré, ce n'est plus à toi, ça doit te survivre,<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span> -pour moi. Et, douloureusement, sois fière comme -toujours tu as été fière. Par-dessus tout Paris -qui nous sépare, par-dessus les lois humaines et -l'hypocrisie humaine qui nous séparent, élevons -notre amour, jetons-le de l'un à l'autre et éployons-le -comme un dais merveilleux et divin. Il couvrira -même les pauvres gens qui vont obscurément -par la ville et ce leur sera un peu de révélation, un -peu de douceur, un peu de splendeur et un peu de -ciel. Attendons les jours proches où nous nous retrouverons -pour toujours. Et soyons tout espoir et tout -courage. Mais non! tu pleures! Pourquoi? Tu ne -sais pas: tu pleures. Et je pleure, je me remets -à pleurer. Je ferme cette lettre sur une larme, -larme tombée à une place où j'avais posé mes -lèvres fanées, mes lèvres en jachère, lèvres stériles. -Et je n'ai pas eu de mal d'ailleurs: j'avais posé -mes lèvres partout, sur tout ce papier, pour le -préparer, pour en faire notre invention, notre -propriété, notre chose, la chose de notre deuil et -de notre douleur. Je me décide à clore cette lettre: -je pleure tout autour. Et je veux qu'elle ne t'apporte -qu'une larme: une seule larme, ce n'est pas -triste. Retrouve mes baisers sous les mots, au cœur -des mots, les trouant, les bossuant de leur fièvre. -Et aime-moi. Aie confiance. A bientôt. Je t'aime, -je t'aime.</i>»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span></p> - -<p>... «<i>En jetant à la poste cette lettre, en te l'envoyant -très vite comme si tu l'attendais au bureau -de poste, en te la jetant frénétiquement comme on se -tue, je me suis crevé le cœur. Il ne m'est plus rien -resté de toi, après, car cette lettre, ce m'était devenu -quelque chose de toi. Je m'étais imaginé ton émotion -en la recevant, ta quête des baisers sur le papier -et ton effort vers ma larme. Et les baisers donnés, -je les croyais reçus. J'ai été plus pauvre tout de -suite après, tout pauvre et voici que, péniblement, en -bégayant, en voulant retrouver des mots, des baisers -et des secrets perdus, je t'écris une lettre nouvelle, -pour ne rien dire, pour moi, en transfigurant cette -lettre, en en faisant une conversation avec toi où tu -me dis de si belles choses! Je n'ai qu'un mot à la -bouche et au cœur: «Viens!» Ne t'en irrite pas; -ne t'en attriste pas, ne crie pas que c'est impossible. -Tu songes à venir et tu n'oses pas, tu le chasses, ce -mot, et tu envisages des avenirs, des avenirs cul-de-sac, -sans issue. Nous percerons des horizons, nous -trouerons ces avenirs de notre infini, et, de cet infini, -du reflet de cet infini, sans y toucher, des boulevards -s'étendront rapides, des boulevards de triomphe et de -facilité. Et je n'ai pas le cœur à faire des phrases, j'ai -le cœur à toi, âcre, jaillissant, se perdant en sauts de -grenouille et de grenouille douloureuse et j'ai ce mot -qui ne rime à rien: «Viens! Viens!» Et je t'attends...</i>»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span></p> - -<p>... «<i>C'est Trouville, se levant lentement de la mer -et c'est un bar où nous sommes quatre et où nous -mangeons, Anthelme Cahier... ah! tu ne sais pas, -chérie et voici une parenthèse: mon Anthelme Cahier, -celui que j'avais élu entre tous comme ami, qui -m'offrait l'envers de sa bouffonnerie, la gravité de -sa fantaisie, la profondeur de sa légèreté, la simplicité -de ses phantasmes, Anthelme Cahier à qui je -dois les heures les plus fraternelles et les plus -émues de ma vie, Anthelme Cahier s'est détourné -de mon chemin et de moi, m'ignore et me méprise. -Il paraît qu'il est marié, lui aussi, et tous mes amis -mariés ont reçu des lettres anonymes—ou lui tout au -moins. Anthelme Cahier donc nous conte des choses -et des choses diverses à Trouville quand, à une table, -partageant le repas du patron et des garçons, il -aperçoit un tout petit homme, cuit et ratatiné par -la vie, d'un blond vert-de-gris, les yeux vifs comme -de minuscules souris vertes cherchant un trou où -fuir, qui l'observait depuis longtemps, tâchant à se -rajeunir pour que la reconnaissance fût plus facile. -Cahier le reconnut enfin et l'appela. Ce petit homme -était tout rêve et toute nostalgie. Armé d'une cithare -aiguë et plaintive comme Don Quichotte de son armet, -il enfilait les rêves et les lâchait pour les laisser -retomber sur leurs ailes, il égrenait des tristesses -menues qui se faisaient tout intimes et qui se faisaient<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span> -tout immenses, personnelles et secrètes comme -une cicatrice et générales comme la mort. Rien n'est -plus sensuel, rien n'est plus sentimental: ça vous -prend aux nerfs et ça vous prend à l'âme et ça vous -prend aussi aux cheveux qu'on n'a pas, aux cheveux -de son amie, qui grandissent, qui se tendent -et qui se détendent, qui deviennent les cordes de la -cithare, et qui crient vers vous et qui crient vers Dieu -et vers tout. Et je n'écoutai pas longtemps: je fondis -en larmes. Cahier et les deux autres ne se -moquèrent pas: ils s'arrêtèrent au bord de mes -larmes et me laissèrent pleurer. Je t'imaginais en -des matins d'Écosse et en des mélancolies légères. Et -je croyais que je m'attendrissais. Je sais maintenant -pourquoi je pleurais. Je sais les malheurs -que je sentais, je sais que mes larmes avaient une -raison—et que j'aurais dû pleurer plus fort—et -je pleurai si fort! que j'aurais dû pleurer plus -longtemps. Et j'aurais dû mourir en ces larmes. -Aujourd'hui Cahier me hait, l'homme et la femme -sont séparés, qui déjeunaient avec nous et toi, toi, -chérie... Ah! que j'ai mal et que je regrette mes -pleurs de Trouville: je ne t'avais pas possédée -encore, je n'avais que des désespoirs et pas de -regrets et je croyais que je pleurais pour rien, pour -le plaisir! Et tu étais si loin! Moins loin qu'en ce -jour!...</i>»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span></p> - -<p>... «<i>Chérie, chérie, un mot, je t'en conjure. -J'écris, je pleure, je prie dans le désert. Un mot -pour mes insomnies, un mot pour mon incessante -agonie et un mot pour moi aussi, pour moi que tu -connus et que tu aimas. M'as-tu oublié, m'as-tu -renié? Tu n'en as pas le droit. Mais je ne puis -que te supplier. Les morts—je songe beaucoup aux -morts—et c'est de ma part, presque un égoïsme—les -morts se réveillent de temps en temps dans -leur bière et ont besoin d'un linceul frais: je te -demande un linceul frais, le linceul d'une phrase -triste et douce. Et voici encore mes lèvres vaines, -qui t'embrassent à vide et voici un baiser captif, un -baiser plat, un baiser qui se plie, sans se briser et -qui attend.</i>»</p> - -<p>«... <i>De mon lit en hâte, un spasme vers toi, un -spasme qui déborde tous les spasmes et qui déborde la -vie. Un appel, un appel que j'étouffe, à cause des -voisins: «Viens! Viens!» Je te veux pour cette -minute, pour la nuit et pour la vie et pour l'au-delà, -je te veux pour de la volupté, pour de l'extase -et pour le tendre compagnonnage de l'existence. Je -ne sais comment exprimer ici les soupirs, les râles, -les cris inhumains, les gémissements égratigneurs et -égratignés qui me déchirent pour toi, la fureur -de femme qui me secoue et qui court autour de -moi. La chandelle basse qui jette sa flamme à droite<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span> -et à gauche, qui danse devant des livres et des -hardes, le désordre d'une chambre de malade solitaire, -mes couvertures marouflées, mes draps raidis -et l'édredon crevé, tout est de la détresse, tout -est de l'horreur. Et c'est la vie que j'ai à vivre sans -toi! Viens: nous serons pauvres. Je connais la -pauvreté: elle ne m'effraie pas. Tu ne la connais -pas: elle t'amusera. Et nous avons à nous aimer. -Et c'est notre but. Et c'est notre excuse. Ah! -chérie, chérie, je ne sais plus ton nom, je ne sais -plus que ceci: je t'aime et tu n'es pas à moi, je -t'aime et je ne puis arracher de moi avec la peau, -le souvenir de tes baisers et de nos rencontres. Tu -trouveras ici des baisers sans les chercher, j'ai -mordu le papier comme je te mordrais si tu étais là -comme je te mordrai quand... mais viens, chérie, -viens, viens...</i>»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>«<i>... Ce petit bleu te parviendra taché de sang; ce -n'est rien. En entrant dans un bureau, pour t'écrire, -je me suis coupé à un carreau cassé de la porte; je -ne sais si cela porte bonheur ou malheur mais je -suis heureux que tu aies un peu de mon sang. Et -tu l'auras, n'est-ce pas? et tu iras chercher cette -lettre, et les autres que je t'ai envoyées... C'est -une semaine de désir, de deuil, de craintes, car j'ai -à souffrir pour toi et pour... Ah! je n'ose même<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span> -pas en parler, à toi. J'ai si peur et je suis si seul, -si impuissant, d'une faiblesse si accusée. J'ai mal -au cœur, à crever, et chaque matin je m'éveille -plus tôt, les yeux hagards, l'oreille tendue et j'attends -une lettre, une lettre qui ne vient pas. Ah! que -tu es cruelle, chérie! Tu as peur, toi aussi? mais -ce n'est pas la même chose. Et tu sais que nous avons -toujours eu Dieu avec nous et que notre chance... -Oui, tu souris et d'un sourire de tombe: notre -chance!... Notre pauvre chance... Ne souris pas -de notre chance: ce n'est pas fini et j'ai confiance -encore, parmi les gouttes de sang qui tombent sur ce -papier. Aie confiance aussi, crois à notre chance et -aide-la. Et aime-moi. Je suis devenu un pauvre -homme. Et je n'ai plus de place. Un baiser, chérie, -brouillé de mon sang.</i>»</p> - -<p>«... <i>Il fait froid, très froid. As-tu remarqué, -chérie, que, tant que nous avons été l'un à l'autre, -il n'a jamais jamais fait froid. C'était une tiédeur -bizarre qui amollissait l'hiver et c'était une -coulée de chaleur dans de la brume et de la brume -dans du brouillard et je ne sais quel amical halo. -Le temps n'est plus retenu; il se lâche, il prend la -terre, lourdement, méchamment. Ah! reviens-moi -pour qu'il ne fasse plus froid et aimons-nous dans -du soleil et dans de la joie. Je n'ai pas la moindre -nouvelle: j'ai rencontré ton Tortoze qui n'a pas<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span> -même eu un frisson de colère et j'ai imaginé votre -triste ménage et j'ai eu envie de tuer cet homme -qui passait. Ç'eût été des larmes encore! Quel -être misérable je fais, n'est-ce pas? à pleurer, à -pleurer sans cesse. Pardonne-moi, plains-moi et -essuie mes pleurs de loin.</i>»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>«... <i>Excusez-moi, madame, si ce papier est taché -de poussière et un peu froissé. Je vous écris d'une -chambre dont vous avez franchi la porte et où j'ai -eu le plaisir de vous aborder quelquefois. C'est une -chambre qui n'a pas été «faite» depuis un certain -jour et qui n'a pas été ouverte depuis. Elle a toujours -été pauvre en papier à lettre, comme en tout; -je n'avais pas l'habitude d'y écrire, même des -billets d'amour. J'y priais et j'y attendais, j'y attends -encore, et j'y pleure, chérie. Pardonne-moi le -début de cette page, puéril et méchant gratuitement, -non, facilement. Car j'ai si mal. Et comme ça me -fait mal de t'écrire des lettres infécondes, des lettres -qui ne t'arrivent pas, que tu ne vas pas chercher. -Je n'écris que pour moi. Et la boîte où je jette ces -lettres, c'est un trou, le trou aux lettres, le trou -avide qui happe, qui cache, qui stérilise, qui tue. -Je suis humilié: il y a là tant de baisers qui -restent pliés en quatre, qui ne se lèvent pas, électriques, -qui ne crèvent pas les enveloppes, qui ne<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span> -font pas éclater l'univers, qui ne jaillissent pas -jusqu'à toi, tout droit. Ah! chérie, va à ce bureau -de poste restante où tu allas déjà en des demi-malheurs, -lorsque nous craignions tout, moins -que ce qui est arrivé. Et tu seras embarrassée -peut-être lorsque l'employé, à l'aveu de tes fidèles -initiales, te donnera tant de lettres, les unes de trois -mots, les autres si longues. Ne te demande pas par -laquelle il faut commencer, ne déchiffre pas les -cachets de la poste, mieux formés que mes baisers -de fièvre. Toutes, toutes ces lettres sont mêmes: c'est -de l'amour et de la tristesse, c'est une supplication et -c'est un appel. Et si j'avais eu le texte de ma première -lettre, je l'aurais recopié chaque jour—en -datant. Et même, pourquoi dater? Ce sont des -cris qui survivent à tout, au malheur et à l'espoir, -ce sont des baisers qui ne vieillissent pas et c'est mon -âme qui, pour toi et par toi, est immortelle. Je te -veux. Je te réclame à tout et à toi. Je t'aime.</i>»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span></p> - - -<h2><a name="II-IV" id="II-IV">IV</a></h2> - -<h2>LE TÉLÉPHONE SECRET DE LA DOULEUR</h2> - - -<p>Un dialogue s'improvise, s'éternise entre -nous, parmi l'espace et tous les méandres de -l'impossible.</p> - -<p>C'est un dialogue sans «Bonjour. Il y a des -siècles que nous nous sommes vus. Comment -allez-vous ce matin? Qu'il fait beau», et autres -néants, polis.</p> - -<p>D'abord nous ne nous voyons pas. Nous savons -que nous allons mal et qu'il fait le temps de -désespérance, le temps des limbes et de la -deuxième mort.</p> - -<p>Et c'est un dialogue comme usé, une musique -dont on perd une partie, un nuage de paroles -et un sourire mélancolique qui pleure des mots.</p> - -<p>—Imaginais-tu qu'on pût autant souffrir?</p> - -<p>—Je ne souffre pas. Je ne souffre pas du -tout. J'attends...</p> - -<p>—Qu'attends-tu?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span></p> - -<p>—Toi!</p> - -<p>—Moi? moi je ne t'attends plus. Ah! chérie, -chérie, je ne sais plus si tu m'aimes...</p> - -<p>—Je t'aime. Je ne veux pas me l'avouer, -quand j'interroge la pauvre femme que je suis, -que je suis devenue, quand je m'interroge -comme je crierais, humblement. Je ne veux rien -me rappeler de toi, ni la couleur de tes yeux -ni le goût de tes baisers parce que me voilà une -pauvre femme de terreur, une pauvre forme -humaine ployant sous des malaises, sous des -préjugés aussi, sous des remords, parce que je -fuis ma magnificence amoureuse, ma tendresse -en fleurs et le merveilleux épanouissement de -ma nature passionnée. Je veux être—je suis -hélas!—une pauvre femme qui s'enferme -en un linceul de médiocrité, qui a peur de sa -tristesse et de ses souvenirs et qui cherche le -Léthé où jadis était le ciel; je me fais faire par -le temps, par les heures, ces ouvrières de vieillesse, -un uniforme de résignation. Mais il y a en -moi, il y a, me dépassant, si grande, si furieuse, -immense, désolée et frénétique, une autre femme -qui se lamente, les yeux ardents et dont les seins -se cabrent, une femme qui se dévêt pour se -rappeler ta nudité, une femme qui se regarde -dans un miroir pour trouver sur le reflet de son<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span> -corps, en profondeur, tous tes baisers, toutes -tes caresses, les chairs où tu t'appesantis, de -tes lèvres, de tous tes bras, de toute ta poitrine, -et de tout ton cœur, les chairs où tu erras léger, -du souffle de ton âme, les chairs aussi où tombèrent, -par hasard, quelques-unes de tes larmes, -une femme qui fut, qui est ta femme. Mon petit, -mon petit, tu ne me vois pas; j'ai les paupières -baissées, je suis étendue sur une chaise longue, -je ne lis pas, je ne réfléchis pas, je ne rêve pas; -je m'abandonne, je m'abandonne à la femme -que je fus, à la femme qui fut ta femme, à ma -passion, à mon ardeur, à ma grandeur. Qu'elle -m'emporte, en sa course de lumière, en son tourbillon -de feu. Qu'elle m'emporte sur la rivière, -sur l'océan de ses larmes, de mes larmes jusqu'au -lac de tes larmes, jusqu'à l'île de notre -fatalité, de notre délice...</p> - -<p>—Et que nous dirons-nous, chérie? Il y a si -longtemps que nous nous sommes vus! Tant de -jours sont tombés sur notre éloignement! Tu te -souviens de mon petit calendrier de soldat sur -lequel je rayais naïvement les jours où nous -n'avions pu nous aimer, ne nous étant pas vus. -Je croyais que ces jours ne comptaient pas, que -Dieu nous en devait d'autres en retour, plus -longs, plus soyeux, plus lumineux, et je croyais<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span> -qu'il nous les donnerait. Et maintenant les jours -se suivent, se chassent semblables, tous à rayer. -Et je suis méchant envers les jours, je les méprise, -je les jette, je les déchire en des néants, -des néants qui ont mal. Ah! les horribles jours -où je ne t'ai pas, où je n'ai rien de toi, car jamais -tu ne m'as écrit.</p> - -<p>—Et que t'écrire?</p> - -<p>—Ceci: Je t'aime encore, ou: Je t'aime, simplement.</p> - -<p>—Je n'ose pas.</p> - -<p>—Ah! c'est l'autre femme qui parle, ce n'est -pas toi.</p> - -<p>—Hélas! Et je rêve sur tes lettres.</p> - -<p>—Tu les as, tu les as, chérie?</p> - -<p>—Oui. J'ai du courage pour toi, je n'en ai -pas pour moi. J'imagine que mes lettres à moi -ne valent pas la peine d'être écrites et que ce -serait pour toi une joie moins aiguë, moins âpre, -moins folle que tes lettres à toi, pour moi, et je -réponds à tes lettres. En la torpeur qui me prend, -qui me berce, je pétris mon mal et la trouble -douceur de mon être, je pétris ma torpeur en -des mots, en des phrases qui vont à toi et -quand je me réveille, je suis, de très bonne foi, -sûre de t'avoir répondu. Et tu n'as pas reçu ces -lettres?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p> - -<p>—Je les ai reçues; elles ont vibré et gémi en -moi, mais je me suis défié et je n'ai pas voulu -y croire. J'ai eu peur de moi.</p> - -<p>—Tu as eu tort. Crois.</p> - -<p>—Ah! qu'elles sont belles et tendres. Et comme -elles se baignent et se dorent d'une auréole de -douleur et de fatalité. Tu souffres, chérie, et -l'on te fait souffrir. Tortoze...</p> - -<p>—Je ne veux pas que tu en parles. Tu demandais -tout à l'heure...</p> - -<p>—Tu détournes la conversation.</p> - -<p>—Je nous la ramène; parlons sérieusement. -Tu demandais tout à l'heure ce que nous -dirions en nous retrouvant. Nous ne nous dirions -rien. Nous irions l'un à l'autre, en pleurant.</p> - -<p>—Nous avons tant pleuré!</p> - -<p>—Nous pleurerions encore et tant et tant, -nous nous embrasserions et nous nous aimerions -en pleurant, sans nous en apercevoir. Et -nous pleurerions tant pour n'avoir plus à pleurer, -plus de larmes.</p> - -<p>—Il faut toujours avoir des larmes.</p> - -<p>—Ah! sois tranquille! Et nous dormirions -ensemble parmi nos larmes et nos baisers, nous -dormirions d'un long sommeil qui nous ferait -des yeux neufs pour nous mieux voir et une<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span> -âme neuve, des doigts neufs, d'un beau sommeil -d'enfant et de dieux.</p> - -<p>—Enfin! car tu te rappelles? nous n'avons -jamais dormi ensemble. Nous avons tâché à nous -donner un instant le leurre du sommeil mais ce -n'était qu'un essai, une mascarade, une ambition -de sommeil. Et le sommeil ne s'imite pas. Ah! -chérie, viens t'endormir, viens, je t'attends, viens, -mon amie. Nous aurons les beaux palais du -sommeil et ses larges routes, ses déserts moelleux -et ombrés. De n'avoir pas dormi depuis des -jours et des jours, j'ai soif de sommeil avec toi. -Et de pleurer solitaire, j'ai soif de pleurer avec -toi. Et il me faut tes larmes pour chasser mes -larmes, il me faut des larmes fraîches et amies.</p> - -<p>—Tu as beaucoup pleuré?</p> - -<p>—Je pleure.</p> - -<p>—Il ne faut pas pleurer: tu me prêches le -courage, et tu pleures!</p> - -<p>—Je pleure pour attendrir Dieu, pour qu'il -te permette du courage et de l'orgueil. Je m'humilie -pour que tu sois moins humble, pour -rompre l'équilibre et pour que tu retrouves en -mes larmes l'énergie, la furie qui te manque. -Et je pleure aussi parce que ça me fait du bien -et parce que j'ai mal, chéri.</p> - -<p>Et je pleure de tous mes yeux, de mon cœur<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span> -et de mon ventre qui se plisse en des sanglots -et en de demi-sanglots.</p> - -<p>—De ton ventre?</p> - -<p>—Ah! oui! tu ne sais pas! mais mon ventre -souffre comme le tien, parallèlement.</p> - -<p>—C'est fou.</p> - -<p>—C'est vrai. A des moments, de plus en plus, -depuis que le temps passe, je me sens tiré à toi, -de toute ta faiblesse, de ta lassitude, de ton -néant. Je n'ai plus de mal localisé mais je reste -couché, malade, de toi, comme toi. Et <i>il</i> me parle -de toi.</p> - -<p>—Qui?</p> - -<p>—Le petit.</p> - -<p>—Ce n'est pas encore un petit.</p> - -<p>—Ah! je le sais bien, chérie, je le sais trop. Il -ne ressemble même pas à une grenouille, il a l'air -de danser et il est roide, se détendant à peine -en des ruades électriques, il a une tête énorme, -des bras comme des ailerons, un corps sans -articulations, sans viscères.</p> - -<p>—Ah! tais-toi, tais-toi!</p> - -<p>—Pourquoi? il est à moi: il me fait souffrir. -Je suis père.</p> - -<p>—Et moi?</p> - -<p>—Les femmes sont mères: c'est entendu, -c'est une La Palissade, c'est une fonction, mais<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span> -jamais les hommes ne furent pères. Ils ne sont -pères qu'après, quand il n'y a plus à avoir -mal, quand il n'y a plus l'œuvre de gésine, quand -il n'y a plus de danger dans la chair, quand il n'y -a plus que les molles et inoffensives inquiétudes -morales. Moi, je suis père, comme j'aurais été -mère, si j'avais été femme, de tout moi, de mon -ventre, de mon sang et de ma chair, de mes -entrailles contractées et saignantes, de mon -mal de cœur, de mon mal de tête, de mes évanouissements -et de mes nausées. Et je souffre -volontairement—et tant, tant! Je souffre surtout -de si loin! J'espère que je prends une -partie de ton mal, la plus grande—car je -souffre beaucoup.</p> - -<p>—Il me reste de ta souffrance, mon ami.</p> - -<p>—Mais moi, j'en mourrai.</p> - -<p>—Et moi?</p> - -<p>—Eh! non! Je t'ai déjà dit que chez toi, -femme, c'est une fonction, mais être père, -comme je l'entends, comme je le suis, c'est une -coquetterie, un sadisme. On en meurt—et -c'est justice. On n'en est jamais mort jusqu'ici -parce que je suis le premier à être père de -cette façon-là. Et je blasphème. Pardonne-moi -d'avoir parlé ainsi de toi, de moi, de notre chère -vie et de ma chère mort.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span></p> - -<p>—Ne meurs pas!</p> - -<p>—Pourquoi vivre? Tu n'as pas voulu venir à -moi. Tu imagines bien, n'est-ce pas, que je ne -m'accommoderai plus jamais de nos minutes -adultères, de notre volupté de fraude, morcelée -et hagarde, qu'il me faut ta chair, ton être, -toutes tes heures, qu'il faut que tu sois ma -femme, pour moi et pour le monde. Et tu ne le -peux pas. Je crois que cet enfant, notre mal, -nous cracherait à la face nos baisers, volés -dans un coin, nos baisers d'êtres stériles. -Regarde autour de nous: ce ne sont qu'adultères. -Adultères inutiles qui réussissent, qui -s'imposent et qui s'imposent sans brutalité, qui -s'insinuent, qui se font accepter, qui se font -recevoir. Les gens ferment les yeux—comme -en une chatouille—et ça dure, telle une plaisanterie -trop longue. Nous, nous n'avons pas été malins; -nous ne savions pas: nous avons déshonoré -l'adultère, puisque nous en avons fait une -chose jeune, pure, passionnée et sainte. Nous -savons maintenant, et, n'est-ce pas? nous ne -voulons rien savoir. Subirons-nous que, en des -dîners, on nous place l'un à côté de l'autre -comme la pièce de résistance du scandale -quotidien, du scandale de chaque soir, du scandale-apéritif -et du scandale-réginglard?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span></p> - -<p>—Je te veux.</p> - -<p>—Viens!</p> - -<p>—Je viendrais le ventre en avant.</p> - -<p>—Eh! viens, chérie: il en est temps encore et -je ne mourrai pas. Le ventre en avant! Mais -c'est là que s'est tapi, que s'est réfugié notre -amour, et c'est de là qu'il t'emplit, qu'il m'emplit -la tête, le cœur et l'âme. Et cet enfant me -parle, de ton ventre, de mon ventre, d'une voix -intime, d'une voix secrète, d'une voix sans -humanité, sans réalité, toute divine, toute -d'ailleurs,—et tellement de nous! Il me dit: -«Tu ne penses pas assez à elle. Tu y penses -comme à ta maîtresse, tu ne la vois pas, tu ne -l'aimes pas en soi. Elle est si belle, si douce, si -lente, d'une beauté qui s'élève peu à peu et qui -est prenante, sans rien faire pour cela, en passant, -d'une beauté de prédestination et de -charme, de majesté pas appliquée et de simplicité -glissante. Elle a les yeux les plus vrais du -monde qui vont au fond des choses et des gens. Et -vous êtes à moi tous les deux, profondément, -totalement: vous ne vous penchez même pas sur -moi, je vous tire à moi, je vous prends, je vous -ai pris, je vous garde.»</p> - -<p>«Et je dis au petit enfant:</p> - -<p>«Tu ne sais pas: nous ne sommes pas à<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span> -toi, nous ne sommes pas l'un à l'autre. Nous -sommes des étrangers et étrangers pour toujours -parce que nous avons été l'un près de -l'autre, à des moments. Et nous devons avoir -des remords, pour le monde et pour nous—et -oublier.»</p> - -<p>«L'enfant dit:</p> - -<p>«—Et m'oublier moi aussi?</p> - -<p>«—Petit enfant, petit enfant, c'est là bien -autre chose. Je n'ai même pas à t'oublier, il faut -que je renonce à tout toi, depuis les pâles instants, -où, dans la brume créatrice et la brume -hésitante, je pensais à toi et à ta mère, ensemble. -J'ai été sacrilège en te faisant: j'aurais dû te -laisser faire par un autre bien et légitimement -déterminé. Tu eusses dû être de lui, ou ne pas -être. Et tu es de lui. Je suis un misérable, un -bouffon—le bouffon fécond—le voleur qui -donne, je t'ai abandonné d'avance, j'ai fraudé, -j'ai trompé, j'ai été larron d'honneur et de chair. -Et, écoute bien, petit, petit: voici deux êtres -jeunes qui se sourient parmi la vie; leur jeunesse -est harmonieuse, ils désirent une existence -de labeur et de joie, ils sont harmonieux -en eux et pour eux et pour le monde aussi: ils -sauront recevoir, seront une intimité profonde -et haute et seront, aussi, un milieu charmant,<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span> -cœur et décor—et ce sera le bonheur et ce sera -la joie et ce sera délicieux, aimable, eh bien! -c'est impossible! Situation violemment rompue, -qui ne peut se régulariser, crime à deux bouches! -Pauvre petit! pauvre petit! tu ne me connaîtras -jamais!</p> - -<p>«Si je te disais plus tard: «je suis votre père», -tu aurais le droit de me répondre, comme dans -les pièces à succès, «ce n'est pas vrai—et -vous êtes un misérable!» Et je suis stérile, -par dignité puisqu'on a fait du mot: <i>honneur</i>, -le contraire du mot <i>cœur</i>. Il est plus simple de -mourir, de mourir de toi, mon petit: comme -ça, tu n'auras rien à me reprocher.»</p> - -<p>Viens-tu?</p> - -<p>—Je viendrai!</p> - -<p>—Ah! tu viendras, n'est-ce pas, comme tu -es venue, tu me marchanderas des instants et -tu auras peur et nous recommencerons notre -vie de forçats condamnés à temps, condamnés -à n'être condamnés qu'à temps. Je veux la perpétuité -de la peine. Et cet enfant n'est, n'aura -été qu'un accident! et mes cris et mes douleurs -de bête esseulée, de bête enragée en un veuvage -saignant, ç'aura été des mois. Eh! non! chérie! -je suis plus fier. Je te veux toute, je te veux nue -à jamais, pouvant rester nue, n'ayant pas<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span> -besoin de remettre tes vêtements, de t'irriter -sur des cordons et te chaussant de souliers pour -ne pas te commettre en une lutte inégale, avec -des boutons de bottines! Te rappelles-tu tes -craintes? Lorsque tu redoutais un heurt à la -porte, et une irruption de gens de loi, tu disais: -«Je mourrai—ou alors il faudra que nous restions -deux jours couchés ensemble.» Ce ne -sont pas les gens de loi qui sont passés, c'est le -monde, c'est la mort, c'est tout, je t'ai gagnée, -à la force de ma souffrance et nous devons rester -couchés ensemble des jours, des mois, des -années.</p> - -<p>—Toujours?</p> - -<p>—Toujours. Il y a des imbéciles qui croient -qu'on ne doit sortir d'un bail à vie que pour de -petits baux résiliables à volonté. Ils appellent ça -l'union libre! c'est le baiser qu'on peut interrompre, -le baiser au milieu duquel on peut s'arrêter, et -le baiser, chérie, est un et indivisible—et on ne -peut s'évader d'une éternité que pour une autre -éternité. Et j'ai si soif de ton toujours, de ton -à jamais: tu es ma vie et mon éternité. Et tu -ressembles à Marie-Louise, tu ressembles à une -Jeanne de Brabant qui épousa un Wenceslas de -Bohême, et qui dort au chœur des Chartreux -de Bruxelles. Et tu ressembles à tout ce qui est<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span> -de la grâce, à tout ce qui est de la fatalité. Tu es -mélancolie et je me reproche les rires. Ta -figure s'élève sur un champ de tristesse et de -douceur, et tu sors de la légende et des cieux -pour m'y ramener par la main.</p> - -<p>—Mon chéri, comme tu es triste, comme je -t'aime! Tu n'as pas peur de devenir fou?</p> - -<p>—Ah! être fou, c'est le rêve! mais être tout -à fait fou, toujours. Et mon ambition ne va pas -jusque-là.</p> - -<p>—Tu avais de telles ambitions, une telle -ambition! Et je t'ai tout enlevé.</p> - -<p>—Je te remercie, chérie. Tu m'as détourné -du faux chemin où je m'étais engagé, où je -m'étais engorgé. Tu m'as guidé des âpres -routes de montagnes à des sources, à des -ombrages, à des couchers du soleil, à l'ombre -chaude. Tu as fait de ma vie qui voulait être -une aventure, une belle aventure, la belle aventure. -Ma vie voulait être une épopée, une -épopée trouble, avec du Machiavel, tu en as fait -une chanson. Tu m'as révélé l'amour, tu m'as -enseigné la douleur. Je sais tout maintenant—et -je puis mourir.</p> - -<p>—Encore?</p> - -<p>—Je ne suis pas de ceux qui s'arrêtent au -beau milieu de leur mort. Selon le mot de<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span> -Gœthe, je consens à mourir et c'est un long -consentement, un ferme consentement qui -s'obstine, qui ne se reprend pas.</p> - -<p>—Et moi, et moi?</p> - -<p>—Tu me pleureras et tu me demeureras -fidèle. Et puisque ça m'amuse de mourir! -J'aurais pu rompre net notre histoire, la travestir -en anecdote—et continuer. J'aurais pu -m'établir professionnel de l'adultère comme -Canette, comme tant d'autres et m'échapper -de la barque bleue d'amour qui sombre, en -nageant vers d'autres barques, vers de grands -bateaux, que sais-je? Je me suis cramponné à -la barque qui sombrait. Je m'y suis attaché -sans penser à rien, en rêvant. Il n'y aura -pour m'avoir vu que Dieu et les étoiles—et -toi qui vivras pour te souvenir. Et ne sois pas -jaloux des Naïades qui me recueilleront au fond -des eaux: je ne ferai point attention à elles, -tes yeux clos sur l'image intime de la beauté, -consumé de la fièvre que...</p> - -<p>—Mon chéri, tu dis des bêtises. Je t'aime, voilà -tout, je t'aime et j'ai mal, ce n'est pas compliqué.</p> - -<p>—Moi aussi, j'ai mal et je t'aime, mais -vraiment, j'ai mal, j'ai très mal.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>... Notre conversation n'est plus qu'un murmure:<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span> -les paroles se perdent en route, les -paroles se brisent et nous ne pouvons nous -embrasser dans l'air, à travers l'espace. Et je -sais bien pourquoi nous ne nous entendons -plus: c'est que chacun de nous ne parle plus -qu'à soi, à son mal et à ce fantôme indistinct, -à ce clair fantôme, à cette bulle subtile d'avenir -qu'est, qui sera notre enfant et que chacun de -nous, avarement, jalousement, berce sur ses -genoux à soi, berce en soi, dont chacun de nous, -étroitement, se berce, dont elle et moi nous -berçons notre mal et à qui nous demandons des -rondes d'ailleurs, des rondes d'avant et des -rondes d'étoiles pour étourdir notre regret et -notre désir, auquel nous demandons quelques -histoires et quelques mots d'ailleurs pour quand -nous nous en irons, pour n'être pas trop -dépaysés dans le pays d'ailleurs, pour savoir -nous y tenir, pour savoir de quoi parler. Et -nous t'embrassons, petit enfant, du baiser que -nous nous destinons pour le jour de jamais où -nous nous retrouverons, de ce baiser qui nous -emplit, qui nous consume, qui nous dessèche, -qui nous tue et qui demeure en nous, pour -grandir, terrible.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="II-V" id="II-V">V</a></h2> - -<h2>LE LIT DE LARMES</h2> - - -<p>Autour de moi se lève la horde des gens qui -m'ont aimé et qui ne m'aiment plus, qui ne -m'ont jamais aimé, qui me haïrent depuis -toujours, qui m'envient, les pauvres! qui -me craignent—pauvre de moi!—ou qui me -détestent tout simplement parce qu'ils sentent -en moi de la vie encore!—et une âme. Il en -est dont j'ai trompé les espérances, il en est -dont j'ai déjoué les calculs et il en est aussi qui -me sont sympathiques et pitoyables.</p> - -<p>Ils ont l'air de se relayer, de me faire un -mur d'horreur, une escorte de méchanceté et -j'ai l'air de ne pas les voir: c'est que par delà -leur troupe, par delà le masque mauvais qu'ils -imposent à la vie, à travers le brouillard insidieux -qu'ils jettent sur la ville, je ne veux -regarder qu'une petite lumière tremblante, la -lumière de notre amour.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span></p> - -<p>Je veux y réchauffer mes doigts vieillards et -ma bouche gercée, mes yeux glacés et mon -cœur radoteur. Je veux m'éblouir, m'aveugler -de sa misère, de sa maigre clarté. Brille-t-elle -encore, ma lumière, la lumière de notre amour? -Chérie, tu ne peux pas me voir traverser Paris -sur les impériales des omnibus. Tu ne peux -voir à mes côtés, me gênant, m'écrasant de -leurs hanches, les gens qui m'en veulent, qui -me veulent du mal et les gens aussi qui me -sont ennemis parce qu'ils ne me connaissent -pas et que je n'ai pas une tête humaine.</p> - -<p>Tu ne sais pas ce que sont ces jours qu'on -traverse sur une impériale d'omnibus, qu'on -traverse en musique, avec des bruits de -prolonges d'artillerie et de corbillards grinçants, -ferrés, épileptiques. Et peut-être ne sais-tu -plus ce qu'est, ce qui fut la lumière de notre -amour? Je m'en éblouis, je m'en aveugle, sans -être bien sûr de l'apercevoir, je la crée de toute -ma faiblesse, de toute ma désespérance. Et elle -me brûle, elle me consume de son leurre, de -son irréalité parce que c'est si près de moi -qu'elle brûle, parce que c'est en moi qu'elle -brûle, parce que c'est de moi, de moi seul -qu'elle se nourrit.</p> - -<p>Torche pâle qui dort parmi l'or du printemps,<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span> -flamme pâle qui râle, tu agonises, n'est-ce pas? -et tu t'éteins, tu t'es éteinte sous des soupirs? -Pourquoi je dis cela? Parce que j'ai une preuve: -je ne puis plus pleurer.</p> - -<p>Les larmes qui ont été mes dernières amies, -les larmes qui ont été notre dernier lien, ces -larmes, cette humide et lente communion de -deux êtres, les larmes qui, en leur ruisseau, -emportent mollement les fleurs tristes de tendresse, -les fleurs des fiançailles fidèles, les -larmes m'ont fui comme tout m'a fui et se sont -réfugiées chez des infortunés plus heureux.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>J'ai passé quinze jours où je pleurais à propos -de tout. Les livres que j'ouvrais dans mon -lit, d'une main morne, les mots noirs sur -lesquels je voulais traîner mes yeux pour -oublier un instant ton cher fantôme d'argent -profond, ces livres, ces mots se mettaient à -vivre, de par ta vertu féconde, m'émouvaient -de par ta vertu d'émotion et je t'y retrouvais -cachée et je t'y retrouvais couchée, me souriant, -m'appelant, me regrettant.</p> - -<p>Ces livres, ces mots que je tenais dans ma -main s'enfonçaient dans les plus chers lointains, -se nuançaient des pires infinis et ces mots me -sautaient à la gorge, au cœur et t'offraient à<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span> -moi, pas très proche, belle et inaccessible—et -mienne. Des mots naissaient sur les pages: -les mots «promis», «promise», «femme», -«mère», «maîtresse», «malheureuse», des -mots rares qui étaient à nous quand nous étions -l'un à l'autre et des mots de vulgarité que nous -faisions entrer dans des ciels d'élégance. Je -laissais se fermer le livre qui m'avait permis -cet émoi quotidien, cet émoi matinal, ces -larmes qui coulaient au bord de ma journée et -je pleurais un peu, beaucoup, sans livres, pour -toi, pour moi, pour rien; c'étaient des larmes -où tu te mirais, sans le savoir, chérie! des -larmes qui se magnifiaient de ton reflet, des -larmes qui me donnaient de la confiance en -l'avenir, des larmes qui me rendaient du courage. -Et je m'en allais chercher d'autres larmes. -Ah! j'en trouvais par les chemins! C'étaient les -chemins que j'avais pris jadis pour aller à toi—et -qui me rappelaient tout de toi—et tes -discours.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tu as aimé à me dire, à te dire que notre -amour était un grand amour, que nous nous -aimions plus et mieux que les autres, par-dessus -les autres, que nous avions mis en notre amour -la somme d'ardeur et de pureté qui emplit l'univers.<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span> -Les amants de tous les temps et d'avant -les temps s'étaient aimés pour nous, vers nous -et c'était une chaîne d'amour à laquelle des -anneaux s'étaient ajoutés, sans fin, une chaîne -de baisers à laquelle des baisers s'étaient unis -d'instant en instant, une chaîne de foi, de fraîcheur, -de fièvre qui nous liait, qui épaississait sa -lumière et son secret, son immensité légère, sa -claire richesse autour de notre foi, de notre -fièvre, de nos baisers.</p> - -<p>Tu me disais: «S'ils savaient (ils, c'étaient -ceux qui nous faisaient du mal, les noirs auteurs -de lettres anonymes),—s'ils savaient comme -nous nous aimons, ils auraient honte.» Tu -ajoutais: «Ah! nous nous aimons bien» et, -simplement: «S'ils savaient, si l'on savait!»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et c'est fini et je ne puis plus pleurer. J'ai -recherché mes larmes sur les routes où je les -avais perdues et j'ai cherché aussi les discours -d'hier, tes discours, chérie, que j'avais rafraîchis -et retrempés de mes larmes, mais j'ai le -cœur sec, roide et d'une fièvre sèche et dévorante.</p> - -<p>Les journaux m'ont jeté ce matin des récits -de banquet, le récit d'un banquet où l'on a fêté -Tortoze, où l'on a «arrosé» et consacré sa<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span> -rosette nouvelle d'officier de la Légion d'honneur.</p> - -<p>Il est la plus jeune rosette de France.</p> - -<p>Le discours du ministre du commerce a été -à la fois cordial et éloquent,—et c'était entre -hommes. Et ça me rappelle un autre banquet, -le banquet du ruban rouge, du simple ruban, -où je vis pour la première fois ta femme, Tortoze. -Tu es promu officier en dehors du temps, -avant l'âge. Je n'y étais pas.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je veux me réfugier en ma chambre, en ma -chambre-tombeau, en ma chambre-souvenir.</p> - -<p>Il y a quelqu'un!</p> - -<p>Il y a quelqu'un chez moi!</p> - -<p>Elle peut-être.</p> - -<p>Je m'attends tellement, chaque jour, en ce -chez moi et en l'autre chez moi, à te trouver, à -tomber sur toi, à te voir jaillir à moi, chérie!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et j'entre comme un fou.</p> - -<p>Écroulée au pied de mon lit, un bras sur -ma couverture rouge, ployée, brisée, s'abandonnant, -la face molle, et méconnaissable, à la -fois vide, incroyable de lassitude et faiblement -épileptique, une forme zigzague et flageole, -c'est lui, lui, Tortoze!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span></p> - -<p>Comment a-t-il pu entrer? Peu importe. Il est -ici.</p> - -<p>Et je ne puis que le voir.</p> - -<p>Qu'en vais-je faire?</p> - -<p>Il s'offre!</p> - -<p>Non!</p> - -<p>Il défie!</p> - -<p>Il menace!</p> - -<p>Lève-toi, lève-toi, misérable! Je n'ai pas -osé songer à toi depuis des semaines et des -mois parce que j'avais peur de voir se lever, -d'un coup, toutes les souffrances, toute la souffrance, -les mortifications, les tortures que tu -infliges à Claire, parce que tu étais le bourreau -et le démon, et tu viens toi, ses larmes, tu -viens toi, injures, tu viens toi, Mort.</p> - -<p>Misérable! Tes affaires te rappelaient à Vichy, -à Marseille, ailleurs et tu es resté à Paris, en -travers du lit de Claire, étroitement, atrocement, -tu l'as gardée, tu t'es acharné, tu as été le couteau.</p> - -<p>Lève-toi! Va-t'en! Je t'ai toujours détesté. -Il a fallu que Claire passât par toi pour me trouver. -Elle me disait: «Quel malheur que nous -ne nous soyons pas rencontrés il y six ans.» -Elle avait tort. J'étais trop jeune. Nous ne nous -fussions jamais rencontrés sans toi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span></p> - -<p>Tu lui as appris des dégoûts, des raffinements -que je ne sais pas, tu l'as dépravée légalement, -tu l'as usée, tu l'as ennuyée, tu l'as -obsédée.</p> - -<p>Et elle t'aimait, et elle t'aime, elle t'aime -encore. Tu survis à notre amour, tu survis à -son cœur, tu me survis, tu survis à notre éternité.</p> - -<p>Je vais te crier tout cela. J'ouvre la bouche:</p> - -<p>«... Tortoze!» dis-je...</p> - -<p>Mais tu me fermes la bouche, tout de suite.</p> - -<p>Tu ne te lèves pas, mais tu lèves un peu -vers moi ta face molle et tirée, noyée, ravinée, -ta bouche enfoncée, ta lèvre qui tremble, tu -te laisses contempler un instant en ton navrement, -en ton horreur, puis, de ton bras qui -rame, tu indiques le lit, le lit au pied duquel tu -t'évanouis longuement et tu fais hésiter vers -moi deux syllabes lentes et espacées:</p> - -<p>—Là... là...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ah! j'ai mal et j'ai plus mal.</p> - -<p>Je ne me suis pas obstiné en mon discours. -Et toute la folie de mon amour, tout mon orgueil, -tout mon cœur m'ont abandonné devant -toi, je ne me suis plus souvenu de moi, du tout, -et je n'ai plus vu que toi et comment tu es ici.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span></p> - -<p>Ces gens qui t'ont félicité, qui ont parlé et -souri sur toi, qui t'ont attaché la gloire à -la boutonnière et au dos, qui t'ont loué dans ta -vie et dans ton être, ces gens t'ont fait plonger -plus atrocement en toi, en ta solitude, en ta -déchéance, en ton malheur. Te voici, chancelant -après les derniers compliments et les dernières -étreintes, ne sachant où aller, fuyant même -le lupanar obligatoire et officiel et te fuyant -toi-même. Te voici mordu de la pire humiliation -et voulant y courir, pour mieux oublier la -brûlure de ta gloire et l'ironie de ton apothéose, -te voici, te ruant, contre la raison, contre la -loi, à travers les pièges des policiers et de la -propriété privée, en ce domicile que tu ne connaissais -pas.</p> - -<p>Tu ne l'éventres pas de ta folie. Tu refermes -la porte, ou presque, et, tranquillement, tu te -déchires, de haut en bas et tu pleures, tu -pleures.</p> - -<p>Il y a des heures et des temps que tu es là; -ton frac froissé, poissé de larmes, te donne un -faux air de domestique, en cet après-midi. Et -tu es un esclave en effet, l'esclave, le servant -de ta douleur, de ma douleur aussi et de la -douleur totale, de la grande douleur du monde.</p> - -<p>Ah! ta pauvre face, Tortoze!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span></p> - -<p>Tu n'inventes plus et tes idées se brouillent -et ton cerveau se perd à vouloir imaginer, dans -un passé si proche, ton malheur.</p> - -<p>Tu ne peux imaginer notre étreinte puisque -c'est le délice et la beauté et que tu ne cherches -que de la honte. Et je me sens une effroyable -fraternité pour toi. Je me suis perdu en route, -je me suis chassé à cause de mon orgueil et je -ne vois que de l'horreur, où nous sommes côte à -côte. Je veux te consoler.</p> - -<p>—Je vous affirme...</p> - -<p>Mais j'ai tort de faire effort, de vouloir affermir -ma voix. Tu arrêtes mes dénégations, mes -protestations et—qui sait?—mes excuses.</p> - -<p>Plus affaissé, plus douloureux, plus tragique -que jamais, si pathétiquement petit, tu rames -de ton bras vers le lit, tu t'y agriffes, tu y -cherches vainement des preuves et des meurtrissures, -et tu hoquètes:</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>«Là... là...»</p> - -<p>Ah! pauvre homme! j'ai évoqué parfois ton -foyer, ton ménage, cimenté de mes larmes, de -mon sang, de tout moi et j'ai évoqué votre -couple... Ah! Tortoze! et tu souffrais aussi et -tu souffres.</p> - -<p>J'évoque maintenant une table que je connais,<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span> -et où s'attablent des gens. Ce sont des maris -qui ont perdu leurs femmes. Ces femmes n'ont -pas été perdues pour tout le monde. Ils stagnent -au bord de la quarantaine comme des crapauds -au bord d'un marais avant d'y plonger, de s'y -envaser et d'y disparaître. Des demoiselles -viennent leur tenir compagnie, manger avec -eux, les embrasser de temps en temps, en y -mettant les dents. Et c'est le pire néant, la parodie -de la volupté et la parodie même de la noce.</p> - -<p>Tortoze, Tortoze, je ne veux pas que tu -t'approches de cette table-là. Tu me touches -tellement que, vraiment, je te donnerais ta -femme si tu ne me l'avais prise. Tu me l'as -reprise toute. Il en reste ici, n'est-ce pas, et tu -t'en rends compte, obscurément, profondément, -sans pouvoir détailler, sans pouvoir préciser -en ton intelligence précise d'ingénieur.</p> - -<p>Tu ne peux être malheureux d'une façon -précise. Mais tu es si malheureux!</p> - -<p>Je me rappelle le discours que, en face de toi, -lorsque je venais de la posséder pour la première -fois, me tint de loin sur toi ma lointaine -maîtresse. Je me rappelle la glose de vos fiançailles: -tu vois ici quelque chose que tu n'as -pas eue, des sensations, des rêves qui te débordent -et tu te lamentes vers eux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span></p> - -<p>Je ne puis te les donner: je ne les ai plus, je -ne sais plus, j'ai mal et tu as mal.</p> - -<p>Tu t'obstines: tu voudrais échafauder des -reproches, tu voudrais en même temps ramasser -ta misère et tu noies tes ongles, ta main dans -le lit et tu t'embarrasses dans ta syllabe, dans -ton cauchemar, dans tes deux lettres hagardes: -«Là... là...»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Pourquoi ne pleurons-nous pas ensemble? -Pourquoi ne nous penchons-nous pas ensemble -sur ce lit qui est à nous, et où une vie qui est à -nous aussi, à toi et à moi... mais il y a le respect -humain qui te tient, qui me tient, même -en ce moment.</p> - -<p>Il y a que, désorganisé, déboîté par la douleur -depuis des heures, évadé de ta gloire, de ta vie, tu -n'oses pas, tu ne voudrais pas me serrer la main.</p> - -<p>Il y a que j'ai honte et que je ne veux pas -avoir honte, et que nous avons trop mal l'un -pour l'autre.</p> - -<p>Mais j'ai une trop grande tentation de me -jeter dans tes bras, de pleurer avec toi, de pleurer -enfin, car je me suis retenu, car je n'ai -pas pleuré, à cause que tu pleurais.</p> - -<p>Je vais pleurer ailleurs,—où je ne serai pas -chez moi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span></p> - -<p>Je te fuis, je te fuis pour te faire plaisir car -nous finirions, tout de même, par pleurer dans les -bras l'un de l'autre, et tu ne me le pardonnerais -jamais. Je te laisse la place, je te laisse ma -chambre, je te laisse dans les pleurs et je vais -vite, vite...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et je suis revenu le lendemain à cette place -où tu avais pleuré: j'y suis venu pleurer à -mon tour et je n'ai plus trouvé trace de tes larmes, -mais sur le lit défoncé, un écrin s'ouvrait -où, de larmes encore de diamants et d'or pâle, -s'écartelait ta croix de la Légion d'honneur,—offerte -par une souscription spontanée,—oubliée, -reniée, vomie, qu'il me faut te restituer, -te renvoyer, qu'il me faut, sans phrases, anonymement, -comme si je te l'avais volée, te -reclouer au cœur.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span></p> - - - - - -<h2><a name="II-VI" id="II-VI">VI</a></h2> - -<h2>LIVRÉ AUX BÊTES</h2> - - -<p>... De la musique, de la poésie et des plaisanteries -traînent encore du salon aux cabinets de -toilette, en tout cet appartement transformé, -déguisé en salle de spectacle, des conversations -de couloirs ont improvisé les couloirs et l'on rit -comme entre des strapontins et l'on chuchote -comme en des coulisses.</p> - -<p>Il y a un buffet, aussi, plaqué de verres de -champagne et de gâteaux secs où des dames -s'assoient, s'établissent, s'éternisent, sans boire, -sans manger, pour bloquer les victuailles, pour -protéger les consommations.</p> - -<p>Que suis-je venu faire en cette galère?</p> - -<p>Montrer ma tête tragique, mes yeux tombants, -ma bouche cassée, exhiber ma fièvre et ma -folie, faire toucher du doigt, d'un serrement de -main, d'une poussée, ma faiblesse, mon épuisement, -ma pâleur et ma colère.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span></p> - -<p>J'ai rencontré tout de suite celle que je cherchais, -«l'autre», l'amie, Alice. Elle m'a serré -la main, les paupières baissées sur des visions -neuves et sur des visions plus anciennes, comme -pour se rappeler tout à fait; elle a froncé son -front, pincé sa bouche, balancé sa tête comme -un oiseau, un oiseau de mauvais augure et elle -m'a annoncé qu'elle avait des choses à me dire. -Je l'ai implorée d'un ton bref, je les ai exigées, -ces choses.</p> - -<p>Elle m'a demandé du temps, de l'isolement. -Je lui ai fait un désert d'un regard, et elle a -senti en ce même regard que des siècles tombaient,—qui -ne tombaient plus. Elle a parlé—sous -cent yeux, devant cent attentions, -devant des hyènes qui flairaient un secret, -devant des chacals qui happaient une douleur.</p> - -<p>Elle ne m'a rien appris: tout cela, je le savais, -je l'avais deviné, ça m'était venu en mes hallucinations, -en mes larmes: c'était une confirmation, -brutale, apitoyée. Et je me suis accroché -à cette messagère de mauvaises nouvelles, à ce -courrier de tristesse, à cette courtière de deuils: -je l'ai suivie d'une femme à peine connue à une -femme inconnue, d'un député à un colonel, -d'un chansonnier à un marchand; elle cherchait<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span> -d'ici, de là, un mot affectueux, un compliment, -un sourire à rendre; ombre noire, me tenant, -me soutenant à sa robe claire, je l'escortais sinistrement, -elle avait encore autour d'elle, parmi -ces atmosphères nouvelles, parmi cette ambiance -changeante, le souffle de mon amie, de mon -aimée; elle avait, en cette fausse atmosphère -de joie, en cette ambiance de gaieté, le relent -de la désespérance de mon aimée, elle avait, en -ces lumières, en cet appartement élargi, sur -elle le reflet du coin sombre, de l'obscurité -étroite où mon aimée avait pleuré avec elle, sur -soi et sur moi.</p> - -<p>Va, petite femme, va, futile Alice, cueille -des mots d'humoristes et des mots d'imbéciles, -parle toilettes, parle littérature; les paroles -restent sur toi que tu ne m'as pas rapportées, -qui te dépassent de toute leur douleur qui te -débordent de leur immensité de résignation, de -désespoir et d'espérance, des silences aussi -pleins d'amour, pleins de souvenirs et de mirages; -je ne te quitterai pas, je m'enivre de cette -auréole, de ce manteau tacite et fluide sur toi, -sans t'effleurer; je chancelle, je suis sans force, -je continue. Va toujours, petite femme, je n'ai -pas pris tout ce que j'ai à te prendre. Mais ça -viendra.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span></p> - -<p>Et des dialogues ont couru, ont fusé, se sont -alanguis dessus, dessous, ont voulu aplatir et -noyer mon chagrin,—et des camarades sont -survenus qui m'ont voulu consoler, qui m'ont -voulu divertir, qui ont voulu m'exiler de ma -patrie d'horreur et de voluptueuse lamentation. -Ils ont étalé leur amitié comme une nappe, ont -placé dessus des friandises de récits, d'ironies, -de diffamations, de courage et d'opinions hardies, -ont organisé une dînette autour de moi et -m'y ont convié.</p> - -<p>J'ai mangé du bout des dents—le cœur ne -mange pas—et j'ai ruminé mon affaissement, -encore, toujours. On m'a laissé à moi-même, au -néant.</p> - -<p>Et je suis retourné à toi, petite femme, qui -errais parmi les salutations et les mots de passe—car -tout le monde te connaît et te reconnaît -ici, affreusement—et j'ai recherché entre -ces mots, entre ces salutations, le souvenir -secret, mon souvenir et cette odeur de larmes, -d'ennui et de lâcheté envers le sort. Je l'ai retrouvée: -je n'en étais pas assez ivre, je m'en -suis enivré, tout à fait. Tu te glissais entre -des chaises, tu t'occupais d'hommes et de femmes, -et, bousculant ces hommes et ces -femmes, bousculant la fête de ma fièvre et de<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span> -mon horreur, de mon ivresse obstinée, de mon -désir d'ivresse, impatient et alangui, farouche, -je restais sur toi, happant férocement une indécise -tristesse, une nuance de résignation, de -révolte et de trouble espérance, un lointain d'élégie—qui -n'étaient pas à toi.</p> - -<p>Et la fête se lâcha sur nous. Un tourbillon de -plaisanteries, comme une pluie de cendres, -s'élança, valsa, éclata devant ma douleur et ce -fut le brouhaha galant, le tumulte discret des -causeries mondaines: on m'avait volé mon -dolent et cher souvenir.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Chérie, chérie, ne m'abandonne pas ainsi: je -n'ai pas peuplé de toi ce salon trop plein, je ne -t'ai pas assise sur une de ces chaises légères, je -ne t'ai pas fait sourire aux endroits plaisants: -je me suis reculé, je me suis hissé jusqu'à toi, -là-bas, là-bas, et tu me laisses retomber, perdre -pied de plus en plus et m'enfoncer en ce -monde, en cette molle et grouillante foule qui -parle, qui écoute, qui pense même—et qui -n'est pas triste, en ce moutonnement de rires, -en cette fuite de sourires, en ce néant joyeux, -écrasant, absorbant.</p> - -<p>Chérie, chérie, il y a ici des hommes de talent, -et ils ont du talent—ici. Ils disent, ils échangent<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span> -les plus belles choses du monde: ce sont des -silences où l'on savoure et où l'on achève de -comprendre, c'est l'essor des sous-entendus, -des insinuations, puis tout à coup un mot qui -sort tout armé, qui griffe, qui jaillit, qui -éclaire, tout ce qu'on appelle feu d'artifice, joute -oratoire, esprit français, tout ce dont on fait le -délice.</p> - -<p>Je sais, hélas! un mot qu'ils ne diront pas, -un pauvre mot glacé et qui bat des ailes, un -mot sans malice et sans éclat, un mot de banalité, -un mot qu'ils ne ramasseraient même pas -dans un petit bleu, le mot: «Chéri!» Mais ils -ne sauraient pas le dire, Voix de salon, voix de -théâtre, ce n'est pas la voix qu'il faut.</p> - -<p>Un monsieur tout à l'heure, s'est épuisé en -imitations, il nous a restitué en leur naturel, en -leur emphase, les meilleurs de nos comédiens -morts et les plus éternelles de nos comédiennes -en vie: il ne t'a pas imitée, mon inimitable -amante, il n'a pas imité ta voix profonde et -secrète, ta voix de cœur, car il y a des voix -de cœur, comme il y a des voix de tête—et -ça ne s'imite pas.</p> - -<p>Ah! c'eût été une profanation—et je la désire: -entendre ta voix; entendre ta voix, chérie. -Entendre ce mot, de ta bouche! Ah! qu'on me<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span> -le donne, qu'on me le jette, qu'on m'en tue. -Que le monsieur s'essaie à cette imitation. Un -mot à dire, ce n'est pourtant pas difficile?</p> - -<p>Mais n'y pensons plus: d'ailleurs on n'imite -plus, on ne dit plus.</p> - -<p>On parle. Ce sont des groupes rapides, des -groupes sympathiques et ce sont, lâchées d'on -ne sait où, envahissantes, agressives, des jeunes -filles.</p> - -<p>Elles sont charmantes, naturellement, et fraîches -et franches. Elles se laissent regarder et -regardent. Et elles savent tout, en outre. Elles -m'assiègent, me cernent—pourquoi? Parce -que je suis du souvenir, du rêve, de l'horreur, -qu'elles le sentent, de leur instinct flaireur et -déterreur, et qu'elles veulent y remédier, de -leur médiocrité.</p> - -<p>Autour de moi, Ahasvérus Canette effleure -savamment la jalousie d'Alice, en prenant des -airs penchés avec une adolescente dont, aujourd'hui, -c'est le jour de sortie du Conservatoire. -Et, farouche admirateur du dos d'une lente -vierge, ce petit satyre de Capry le fixe, mais -ne pouvant le fixer en face décemment, il troue -la poitrine devant laquelle il s'est situé, pour -atteindre ce dos, pour se tapir en ce dos, pour -s'en enivrer et s'y perdre. Il le désire, il le possède,<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span> -et c'est, en cette nuit qui s'achève, une -atmosphère de volupté mondaine, de volupté -immonde, courte, dépravée, à fleur de corsage -décolleté en pointe—et j'ai à me lamenter là-dedans, -à me désespérer en ce décor!</p> - -<p>Et j'ai de jeunes filles autour de moi qui me -grignottent vivant, qui me dévorent, qui parlent -littérature et sentiment.</p> - -<p>Je suis malade! je souffre et ce n'est pas -d'elles que je souffre! je me souviens pour ne -pas les regarder. Et j'ai aimé, j'aime d'un amour -qui n'est pas de leur monde. Elles s'emparent -de moi, prennent livraison de moi, s'offrent -mes grimaces de douleur, mes étouffements, -mon silence même qu'elles violent, auquel elles -arrachent des mots. Et elles me tirent des généralités, -des banalités, me font faire effort, me -mettent en peine, me chassent de mon amour -et de moi. Elles continuent avec moi des conversations -qui s'engagèrent l'année dernière, et -affectent de me croire le cœur de les terminer, -comme au temps où je n'avais pas de cœur.</p> - -<p>Et elles me gardent jalousement, en ce coin, -lourd et glauque de vie, avide de nuit, elles -contraignent mon immense désespoir, ma souffrance -immense, mon immense besoin de solitude, -mon dialogue qui reprend avec celle dont<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span> -je viens d'entendre le nom et dont j'ai été si -loin chercher le souvenir, en une autre.</p> - -<p>Et les voici qui parlent de celle-là même, sans -savoir, par cet énorme instinct de mal faire et -de faire mal.</p> - -<p>«Et votre pâle fiancée?» m'a demandé -tout à coup une fille dont j'ignorerai toujours le -nom. «Vous pensez encore à votre pâle fiancée?»</p> - -<p>J'ai le regard du vaincu qui se relève pour mourir -et je me suis levé en effet, crevant de douleur -et de douceur, et, pour ne plus penser à -ces jeunes filles, mettant en un mot toute la -méchanceté que je n'ai pas, la blessant, l'apeurant -cruellement, vulgairement: «Mademoiselle, -dis-je, il ne faut jamais parler d'elle. Ça porte -malheur.»</p> - -<p>Et les jeunes filles songent, en sang, à des -fiancés inconnus, les cherchent en cette salle, -vont à Canette, à Capry, à d'autres, cependant -que, délivré des bêtes, je m'en vais agoniser à -ma guise, prisonnier de l'ombre chérie et prisonnier -de la petite ombre qui me crispe et qui -me sourit.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="II-VII" id="II-VII">VII</a></h2> - -<h2>L'APPRENTISSAGE DE LA MORT</h2> - - -<p>Quand j'avais faim, jadis, il n'y a pas si longtemps, -des gens, m'ont dit: «On ne meurt pas -de faim». Je ne suis pas mort parce que, toujours, -j'ai écouté ce qu'on m'a dit. Aujourd'hui -et hier, les gens m'ont dit: «On ne meurt pas -d'amour.»</p> - -<p>Et je ne meurs pas. Mais vraiment, ça y ressemble.</p> - -<p>Je dois en mon sommeil renouer violemment -des relations avec la souffrance et je me réveille -avec, au coin des lèvres, des fragments de -dialogues qui ne furent pas, avec, aux coins des -yeux, des morceaux de paysages que je ne vis -pas, mal dégagé d'un suaire d'horreur et de la -peau d'un autre être qui serait mal revenu des -pays lointains, des enfers et du fond des lacs de -cauchemars.</p> - -<p>Et, dès mon réveil, je me mets à être malade.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span></p> - -<p>C'est l'impression que j'ai tout le corps -roidi mais d'une mauvaise roideur, molle, -si j'ose dire, et cassante et d'une lassitude et -d'une inconsistance! C'est non une pointe au -cœur mais le cœur hérissé de pointes, hérissé, -sans plus, saignant de petits filets de sang et -zigzaguant, se noyant en une mer soudaine de -larmes et ne voulant pas sombrer.</p> - -<p>Je me rappelle une chronique de M. de Stendhal -où des assassins tuant sans amour d'ailleurs et -longuement une triste veuve, lui demandent -naïvement à chaque coup de poignard si le cœur -est atteint.</p> - -<p>J'ai ces poignards-là dans le cœur. Ils me -demandent eux-mêmes, car les poignards parlent -le matin, s'ils touchent le cœur. Et, ça dure, -ça dure.</p> - -<p>A des moments, tout de même, je crois que je -vais mourir, enfin.</p> - -<p>Mais mon cœur fait le mort, simplement, puis -s'éveille peu à peu, bâille, bée et recommence -à saigner et à souffrir mille morts: je ne lui en -veux pas de sa coquetterie dans l'agonie: il a -mal, comme moi. Et rauques, des pensées, des -souvenirs, des gémissements rôdent autour.</p> - -<p>Vous savez comment ça s'appelle: ça s'appelle -la folie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span></p> - -<p>Ça consiste en des idées fixes autour -d'une idée fixe—ou d'une image. Ce sont -d'ailleurs des idées fixes qui bougent, qui dansent, -c'est une ronde, une sarabande d'idées -fixes, des mots qui reviennent, qui se suivent -et qui m'étouffent en ma chambre trop étroite, -et, au milieu, au bord, un élan vers mon épée -qui sommeille toute droite et grave et qui -se laisse regarder quand je la regarde, sans me -donner un conseil et sans me déconseiller.</p> - -<p>Et, en ce cauchemar, c'est, comme un vomissement, -des larmes qui s'arrêtent, qui me -brouillent les yeux et qui refusent de jaillir.</p> - -<p>Je pleure en dedans.</p> - -<p>D'ailleurs, je me suis réfugié, je me suis -terré en moi-même.</p> - -<p>Et je suis secret même pour moi. Je ne parle -plus, je ne pense même plus, je suis le sarcophage -désolé de moi-même.</p> - -<p>Et toi, chérie, je ne pense plus à toi. Je ne -puis me représenter ton visage, tes traits, tes -cheveux.</p> - -<p>Je t'ai en moi, si profondément! Je t'ai en moi! -Je t'ai en moi! Et, tous deux, dans le mystère -de mon enveloppe terrestre, en dedans, nous -nous aimons, nous nous aimons, chérie, et si -ingénieusement que je n'en sais rien.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span></p> - -<p>Et c'est la fatigue, non l'absence, qui me tue.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Quoi qu'il en soit, je meurs,—et je meurs -debout. Car je me lève et je vais par les rues et -je m'enferme en mon bar ordinaire où passent -de gentils camarades et des indifférents et des -ennemis mais moins, parce qu'il fait chaud et -que peu de gens sont encore à Paris. Pour -mourir debout, je me couche sur un canapé et -je m'évertue à ne pas penser, à m'anéantir, -pour ne pas mourir de penser, de me souvenir -et de rêver. Cette phrase peut ne pas paraître -claire mais ce n'est pas ma faute, c'est la logique -coutumière des hommes, ce sont les habitudes -de souffrance et les principes de guérison.</p> - -<p>Toute la médecine est en cette plaisanterie -(une plaisanterie dantesque) d'Ugolin mangeant -ses enfants pour leur conserver un père. De -même les agonisants affectent de ne pas se -fatiguer pour avoir à se fatiguer ensuite et -d'oublier leurs méninges, pour les retrouver, -avec des béquilles, à l'heure pâle de la convalescence.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Aujourd'hui je suis plus malade. Voici dix ou -douze jours atroces qui furent pour moi, l'un -après l'autre, un néant épuisant, un néant<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span> -évidé, une chaîne de néant, étroite. J'ai attendu -le dimanche avec toute l'impatience que me -permettaient ces jours affreux.</p> - -<p>J'ai encore la superstition du temps, des -changements de lune et des retours de semaine. -Dimanche, c'était un cycle nouveau, une ère -qui s'ouvrait. Ç'a été le digne couronnement -d'une semaine infâme. Et ça recommence ce -lundi où, mourant, hâve, tragique, je descends -les escaliers d'un omnibus, comme jadis on descendit -du pilori.</p> - -<p>Je tombe sur Ahasvérus Canette.</p> - -<p>Il me tend sa lente main, s'informe de ma -santé!—ma santé,—m'interdit d'être malade, -d'une voix qui ronronne et m'ordonne de l'inviter -à déjeuner, moyennant quoi il me donnera -une bonne nouvelle.</p> - -<p>Une bonne nouvelle! Ce diable de Canette -ne sera jamais sérieux. Est-ce que j'ai la tête -d'un homme à qui on apporte une bonne nouvelle! -La nouvelle est en retard, vieux!</p> - -<p>Mais je l'invite à déjeuner tout de même. De -nous deux, il y en aura, de la sorte, un qui -mangera.</p> - -<p>Et le cynisme de Canette est charmant. Il a -été celui qui, sans raison, sans intimité, débarquait -dans ma vie en grosses bottes d'importun,<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span> -pour me demander sans préambule, des affiches -illustrées pour son sergent quand il était soldat -et des billets de théâtres, à tous les moments -de son existence. Et, saluons la bienveillance -des dieux: ces affiches, ces billets qu'on m'eût -impitoyablement refusés si je les avais demandés -pour moi, on me les accordait pour Canette, -d'enthousiasme, par prédestination. Voici que -Canette s'est dérangé de son bonheur; il est -très fier, un peu attendri de sa promenade de -pitié et il me considère, de sa face ronde, de -son teint mat et bien reposé, de son appétit, de -son soin d'ensemble d'amant en exercice et -m'objurgue, la bouche pleine:</p> - -<p>—Guérissez, ça n'a pas de bon sens de se -crever comme ça.</p> - -<p>Je ne me crève pas, je crève: c'est plus -facile.</p> - -<p>Il me faut aller voir Alice qui a quelque -chose à me dire. C'est vague et c'est un voyage—et -c'est un spectacle dont je me passerais.</p> - -<p>Car voici des mois que, douloureusement et, -après tout, involontairement, j'ai passé à épurer -mon amour.</p> - -<p>Mon amour s'est dépouillé de tout ce -qui pouvait, je ne dirai pas le souiller, mais -l'alourdir: il est rare, il est sans date, sans âge,<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span> -sans époque, saint. Je l'ai reculé de mon vide—en -amour l'absence, comme les campagnes, -compte double—jusqu'aux siècles et jusqu'aux -infinis préséculaires où l'on aimait, sans savoir, -avant de savoir ce qu'était la vie, où l'on aimait -dans le chaos, avant la création, avant Dieu.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et Alice, c'est l'humanité, la mauvaise humanité -de Claire. C'est l'histoire après la légende, -la caricature de l'histoire après l'épopée, le -procès-verbal après l'hymne. Alice, c'est le pendant -raté d'un tableau sublime, la sœur qui a -mal tourné—avant, la compagne de chaîne qu'on -retrouve dans les romans, après qu'on a oublié -le bagne dans toutes les splendeurs, tous les -triomphes et toutes les vertus. Elle me fera toucher -du doigt la terre perdue alors que je suis -déjà dans la terre promise et elle me chassera -de mon ciel amer sans me rendre le délice aboli.</p> - -<p>Truchement menteur malgré soi, traducteur -infidèle à son serment et à son assermentement, -par habitude, héraut qui parle en latin de cuisine—ou -d'alcôve. Oui, je sais, j'ai tort. C'est un -oiseau, c'est un enfant et elle a des yeux de -vierge. Trop blonde d'ailleurs pour être responsable -et trop fine; martyre de vitrail qui marcherait,—mais -elle marche.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span></p> - -<p>Et j'aime être seul comme je suis seul maintenant: -il n'y a qu'Ahasvérus Canette en face -de moi. «Allez-y, continue l'intéressant jeune -homme, vous ne vous en repentirez pas.» Il -se passe la langue sur les lèvres, un peu parce -qu'il vient de boire—et pour se représenter ma -joie et mon émotion. Mais il ne peut me donner -d'éclaircissement. Il ne sait pas. Il saurait que -ce serait la même chose: il vend du mystère.</p> - -<p>Mais à mon tour, je l'objurgue. Je ne sais pas -si je vivrai encore demain: qu'il vienne ce soir -me dire de quoi il s'agit.</p> - -<p>Il promet et va à ses affaires, je veux dire à -ses amours en me contraignant,—ou presque,—à -l'accompagner, oh! pas jusqu'au bout: -deux ou trois rues seulement.</p> - -<p>J'aime mieux l'attendre. J'attends. Pourquoi? -Parce que j'ai peur de moi, de la violence, de -la sérénité, de la divinité de mon amour.</p> - -<p>Ces nouvelles l'assagiront, jetteront sur sa -haute flamme l'eau du Simoïs, qui n'est que -nostalgique et qui coule encore entre les terres.</p> - -<p>J'attends, car le moindre défaut de M. Canette -est de se faire attendre: on met sa coquetterie, -sa vanité, son ambition où l'on peut. Il y a -même des pays spéciaux et personnels, si ce -mot est décent en parlant de M. Canette, où<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span> -M. Canette se retire pour attendre, attendre -qu'on l'ait assez attendu, trop attendu, partout à -la fois, pour attendre qu'on l'ait assez désiré, -qu'on ait assez désespéré de lui, qu'on en ait -fait son deuil, mais un grand deuil, car il faut -bien que M. Canette attende, lui aussi comme -tout le monde.</p> - -<p>Et c'est une raison de ses succès mondains. -Du reste, généralement, il se contente de ne -pas venir du tout, de faire banqueroute à ses -promesses, aux songes qu'on a échafaudés fragilement -sur son arrivée et de s'avancer dans -le paysage qu'il a déçu, un soir par hasard, -sans remords, sans une ironie trop grossière, en -enfant mal élevé et gâté qu'il s'obstine laborieusement -à paraître, à revêtir de son monocle, de -son embonpoint relatif, et de ses longs cheveux -roux plantés bas sur le front auguste du -roi Bomba lui-même.</p> - -<p>C'est sur le coup de dix heures et demie qu'étant -descendu de ma place au bureau du contrôleur par -fatalité, dans le petit théâtre où j'écoutais plus ou -moins la petite tragédie d'un petit poète que -M. Ahasvérus Canette,—il a repris son nom -d'Ahasvérus à cause de sa littérature et des -revues jeunes où il collabore—a empli mon -horizon de son gilet de combat, bleu azur moiré<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[Pg 349]</a></span> -de reflets mauves, de son monocle et de sa -visible et parfaite tranquillité d'âme.</p> - -<p>«J'ai un service à vous demander», m'a-t-il -coulé à brûle-pourpoint, après avoir pris la peine -de me présenter—c'est moi qu'il présente—à un -petit garçon de seize ans, borgne, qui dirige un -organe d'éthique bi-mensuel à Loudéac (Côtes-du-Nord), -un des piliers nomades de la décentralisation -morale.</p> - -<p>Moi je veux bien. Mais un service à lui rendre! -Encore!</p> - -<p>—Voilà, articule-t-il (il devrait dire: Voici). -Il est toujours entendu que vous allez demain -chez Alice à deux heures et demie. Allez-y à -deux heures moins le quart parce que moi, je -l'attends à deux heures et demie.</p> - -<p>—C'est que, dis-je, j'ai invité à déjeuner -votre ami Capry.</p> - -<p>—Ah! débarrassez-vous de ce raseur de -Capry! Et puis allez-y à deux heures moins le -quart, voilà.</p> - -<p>Il s'est exprimé avec la rondeur qu'il met en -toutes choses. Il a parlé haut, en homme qui -porte la tête haute et ferme.</p> - -<p>Mais il y a temps pour tout. Il a eu tort de -ponctuer sa phrase et d'enfoncer violemment son -«Voilà», puisque nous sommes en un escalier de<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[Pg 350]</a></span> -théâtre. C'est tout de suite un scandale où il convie -des ouvreuses et des contrôleurs. Il insiste devant -toute cette troupe. «Si vous y allez après deux -heures moins le quart elle ne vous recevra pas.» -Je ne puis le suivre sur ce terrain: mon amour -crié dans ce théâtre, mon amour amusement -pour ouvreuses, c'est tout de même un malheur -qui passe mon espérance.</p> - -<p>Je m'en vais, mon amour gargouillant en -moi, me faisant trébucher, zigzaguant en mon -ventre, à vide. Et Ahasvérus me rejoint; je -l'écarte. Alors, pour le plaisir, il m'injurie:</p> - -<p>—Vous êtes une canaille, un homme dangereux... -Je ne vous ai jamais fait que du bien. -Mais vous allez voir.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je fuis, j'ai trop envie de pleurer. Et vraiment, -c'est bien fait pour moi. Pourquoi suis-je -sorti de chez moi? pourquoi suis-je sorti de -mon mal? J'ai si mal et j'ai mal d'une façon -si nouvelle, où il y a du mal pour tout moi, pour -toutes les parties de mon corps, et pour mon -âme!</p> - -<p>J'ai ton image, chérie, qui se taille en mon -cœur, dans du sang, à vif, j'ai tes mots anciens -qui me brûlent la gorge, j'ai tes baisers d'hier, -d'hier, n'est-ce pas? qui me déchirent la lèvre,<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span> -j'ai mes conversations secrètes avec toi, qui -m'ouvrent toutes grandes les portes de l'au-delà -et j'ai la douceur de mourir pour toi, pour te -montrer que jamais je ne serai à une autre. Et -je meurs aussi de cette chose qui est de toi, qui -grandit maintenant et bientôt sera presque de -l'existence, j'en meurs douloureusement, et -j'espère que c'est autant de douleurs de moins -pour toi.</p> - -<p>Si Ahasvérus savait combien la privation qu'il -m'a infligée me prive peu! S'il savait combien -m'indiffère cette pauvre Alice et combien ma -pitié pour elle est lointaine! Et si les gens qui -trouvent que je baisse, qui s'étonnent et qui en -sont heureux, savaient combien ils m'amusent!</p> - -<p>Je ne me tuerai pas, je mourrai, je le -sens, oui, je le sens, je mourrai le jour de -la naissance de l'enfant, de celui que j'appelle -l'Enfant avec un grand E et qui me tient, le -fixant de mes yeux hagards, comme si je considérais -un Dieu et l'univers même.</p> - -<p>Et—c'est la folie—je pense au général -Bugeaud qui annonça par un coup de canon la -naissance du pauvre enfant de la duchesse de -Berry. Il lui fallut tirer un coup de pistolet et -entendre bien des coups de canon, bien loin, sur -les Arabes, pour oublier ce coup de canon-là.<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span> -Ma mort sera-t-elle mon coup de canon moral. -Voici que je ne veux plus mourir! Mais -comment vivre? je ne suis même pas dégoûté -de la vie, je n'y crois plus.</p> - -<p>Et je ne connais plus que l'immense souffrance, -maligne église qui enserre le monde: -elle ne garde pas de fidèles et n'a pour prêtres -que des infirmiers et des sœurs converses qui -montent au ciel par l'escalier de service.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span></p> - - - -<h2><a name="II-VIII" id="II-VIII">VIII</a></h2> - -<h2>LA FIN</h2> - - -<p>... Voici que je meurs.</p> - -<p>On ne sait pas que je meurs.</p> - -<p>Et comment le saurait-on? Je me suis terré ici, -en notre chambre, pour souffrir et pour mourir.</p> - -<p>Et ça n'est pas un événement.</p> - -<p>Personne n'est à mon chevet pour me verser le -subtil élixir d'un sourire ou pour m'offrir encore -un reflet, un regain de vie en la caresse -d'un regard aimant. C'est que ma concierge se -promène puisque c'est dimanche et c'est aussi -que, loin, je ne sais où, ignorante et insoucieuse -de mon angoisse, une frêle créature, alitée -elle aussi, souffre comme moi, halète comme -moi, est presque aussi pâle et plus en sueur que -moi, parmi un concours de médecins et d'amis, -devant le monde entier, et que, de sa souffrance, -de sa pâleur, de sa sueur, une existence va -naître.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span></p> - -<p>D'elle!</p> - -<p>Et moi? Moi, je suis le père. Je ne suis que -le père. Et je n'ai pas le droit d'être le père. -Je meurs d'avoir créé, je meurs d'avoir -aimé, je meurs sans avoir revu mon adorée, je -meurs sans voir cet enfant, d'avoir trop pensé -à cet enfant, à mon enfant, d'avoir voulu lui -donner, lui infuser parmi la ténèbre du non-être -et de la gestation, mon sang et mon âme, -mes rêves—déjà—et mes désirs; je meurs -d'avoir senti trop profondément que je faisais, -que j'avais fait de la vie, je meurs parce que -mon enfant va naître.</p> - -<p>Je n'ai pu te donner mon nom, je te donne -mon âme et ma vie, en mieux, en tout neuf.</p> - -<p>Et je ne suis pas assez riche pour faire le -cadeau d'un enfant à quelqu'un.</p> - -<p>Je le laisse après moi comme je laisse mon -amour.</p> - -<p>Et, pauvre enfant, voici que je m'attendris -sur toi. Voici que, au moment suprême, qu'à -ce moment si lent où, d'ordinaire, quand on -pense encore et quand on a conscience de son -état, on revit toutes les actions, toutes les hésitations -et tous les instants de sa vie, au moment -où on désespère et où on se repent, au -moment où l'on aperçoit sa vie en vêtements<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[Pg 355]</a></span> -blancs et noirs se pencher sur votre chevet -comme sur un berceau, et baiser au front -comme un tout petit enfant le pauvre mort -qu'on est déjà, au moment où l'on sent cette vie -frémissante s'éloigner de soi, s'en aller vers -une autre enveloppe humaine, au moment où -l'on se pleure, où l'on se hait, où l'on se regrette, -je ne puis songer à moi, m'attrister sur -moi et, de toutes les époques de mon existence, -je ne me rappelle que ce qui se rapporte à toi, -petit enfant, mon amour, la mort partout dans -mon amour et la fatalité de mon amour, nos -baisers, et, de tous ces baisers, j'en perçois un, -énorme, au bord de mes lèvres, au bord de -mon cœur, un baiser qui, si j'ose dire—et -j'ose dire en ce moment suprême—m'enlace -tout entier, me prend et m'enlève—m'enlève -jusqu'au ciel ou jusqu'au gouffre infernal—et -c'est le baiser dont tu nais, enfant, enfant, enfant!...</p> - -<p>Et, en mes sommeils énormes, j'ai eu un -rêve, une fois.</p> - -<p>Je rêvais que je considérais un enfant -comme le petit morceau de chair qu'on oublie, -sans y attacher d'importance et qu'on -retrouve accru par la grâce de Dieu et la grâce -du temps, vivant juste assez pour vagir, je<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span> -m'imaginais que tu viendrais sans hâte, que tu -entrerais sans joie en ce monde et que j'irais à -travers les rues et la vie, accompagné et suivi -d'une foule d'enfants, patriarche au petit pied -et en souliers vernis, ne goûtant de la paternité -que les satisfactions honnêtes—et père jusqu'au -point où ça me gênerait pour rentrer tard -du cercle ou pour m'arrêter en des parties de -baccara.</p> - -<p>Et je rêvais—quelle ironie—que j'étais le -mari de ta mère—et qu'elle était grosse.</p> - -<p>Elle souffrait et je ne souffrais pas, elle souffrait -solitaire et j'avais la petite vanité de -l'homme qui s'affirme plus homme du fait qu'il -a engendré un petit—comme une bête et que -sa femelle le couve—douloureusement. Et je -rêvai qu'un cri, un beau soir, un cri jaillissant -de la bouche, du cœur, du ventre de <i>ma</i> femme -un seul cri—mais quel cri!—me faisait -sortir de mon indifférence, m'arrachait à ma -vanité, me révélait ma paternité, me faisait -père, exclusivement, férocement, si tendrement, -jusqu'à la mort, cette mort, qui est là, -qui s'impatiente, mais qui, courtoisement, attend -la vie pour entrer en même temps -qu'elle.</p> - -<p>Ah! ce cri! Etait-ce toi, triste créature, qui<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span> -le poussais en la nature et l'au-delà? Je ne sais -pas! Mais que le cœur humain est peu de -chose! que la vie humaine est peu de chose, qui -tient à un cri. J'avais bien dîné dans mon rêve, -je n'avais pas de nausées, moi, je n'avais pas -mal à l'estomac comme ma pauvre femme, je -rentrais en chantant un refrain en vogue, et -j'avais, pour égayer un peu la malade, pour -apaiser ses troubles entrailles, quelques plaisanteries -toutes fraîches, quelques scandales, et -cette menue monnaie de l'indifférence, des -baisers.</p> - -<p>Pâle, sinistre, grandie de toute l'angoisse et -de tout l'émoi des gestations, tragique et lyrique, -portant les mondes et toutes les épopées, -tous les mystères et tous les crimes en son ventre, -elle me recevait comme on reçoit un étranger -dont on ne comprend pas la langue, un -homme qui n'est pas du pays de Souffrance. -Doucement elle me demandait: «D'où viens-tu, -mon ami? Je crois qu'il est tard.—Tu -crois, lui répondais-je. Tu ne sais donc pas, tu -ne sais pas l'heure?—Non», fit-elle, simple. -Je cherchais son regard. Je ne le trouvais pas. -Elle regardait en dedans, la prunelle conquise -par l'immensité de ses entrailles, l'œil fixé sur -cette heure qui tardait à sonner et qui, si grosse<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span> -et si aiguë, semblait s'éloigner en l'ombre des -avenirs. Puis elle devenait livide et je voyais -passer sur son visage crispé une flamme d'enfer -et d'apothéose, tandis que, de son âme et de -son ventre, ce cri jaillissait qui venait me frapper -en plein ventre, en pleine âme. C'était une -révélation—et quelle révélation! un tourbillon, -tout le monde dansant autour de moi, tous les -remords s'enfonçant en moi. C'était un mal -atroce de tout mon corps, mes chairs comprimées, -broyées, comme élastiques, comme électriques, -une morsure, un coup de massue.</p> - -<p>Je tombai.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Quel rêve! je tombai vraiment! Il paraît -que je ne souffrais pas assez.</p> - -<p>Je ne me relevai pas depuis. Je me réveillai -lentement—oh! bien lentement, et sans sursaut -dans mon lit, avec des linges glacés au -front. Des gens, à mon chevet, me pressaient la -main, et peu à peu j'entendis que j'étais malade. -On parla vaguement de troubles cérébraux, de -folie, d'hystérie même, que sais-je! Je sentis -seulement que j'étais plus malade, très malade—et -j'en fus très heureux. Les souffrances de -la paternité!</p> - -<p>Les imbéciles qui localisaient, qui bernaient<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span> -ma géhenne, qui ne me croyaient que le cerveau -atteint. Plus bas! regardez plus bas! pauvres -gens! regardez au ventre! et ne regardez -nulle part ou partout, c'est de partout que -je suis faible, c'est de là, partout, que la vie me -fuit, puisqu'elle s'en va vers celui que j'ai -engendré—et comme c'est juste. Eh! quoi, la -mère souffrira et souffrira seule! Non! je -souffre aussi, moi, le père! Et j'aurais eu peur, -si j'avais souffert moins, que mon enfant ne fût -moins mien, qu'il ne fût tout à sa mère—qui -l'affirmait sien, de son pauvre ventre que je ne -voyais pas et de ses pauvres cris que je n'entendais -pas, de ses nausées, de ses dégoûts, de -ses caprices douloureux et des éclairs froncés -de son visage. Mais je souffrais aussi, moi.</p> - -<p>Engourdissement, torpeur, faiblesse, douceur -aussi et, en une débilité si grande, en -une débilité exaspérée et chaque jour accrue, -en une agonie progressive, une telle douceur, -une telle tendresse, un tel délice!</p> - -<p>En ma demi-somnolence, mes yeux ouverts, -mes yeux que je sentais pâlis et agrandis, apercevaient -d'éternels épithalames, le mariage -incessant du néant et de la vie, l'annexion des -limbes à la terre, du ciel au monde, une théorie -infinie d'enfants, de sourires sur deux petits<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span> -pieds hésitants, une théorie de héros aussi—c'est -la même chose, les dieux et le bonheur -en roses et en fleurs, et parmi tout cela, épars, -lumineux et subtil comme une buée de soleil et -d'or, partout perceptible, partout souriant, -partout héroïque et partout invisible, mon -enfant, mon enfant chéri qui me clouait à mon -lit, à mon rêve, à sa gloire, j'eus bientôt le -sentiment que je ne te verrais jamais, mon enfant. -Et c'étaient aussi toutes les délices avec -Claire, que nous avions goûtées et des délices -nouvelles, de rêve et de ciel, tissées de nos -souffrances, tout, tout—et l'éternité!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>J'étais si faible! Et les hochements de tête du -médecin qui, pour n'avoir pas l'air de rien -comprendre à ma maladie, se faisait apitoyé et -un peu méprisant, comme un homme de science -doit l'être pour un dément, comme un homme -qui guérit doit l'être pour un homme qui meurt. -Mais en quoi un sourire de cet homme pouvait-il -m'affecter, moi qui étais, à travers les temps, -rivé à un sourire, à une extase? Et à mesure que -la chère femme te sentait plus lourd, petit enfant, -je me sentais plus léger, plus diaphane, plus -inconsistant, je me sentais m'envoler, sans poids, -comme les fantômes, les fantômes qui, de près<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span> -et de loin, veillent sur ceux qu'ils ont chéris ou -qu'ils ont voulu chérir.</p> - -<p>Et voilà. Voilà le moment où tu viens—où -je m'en vais, puisque j'ai obtenu de Dieu -de faire passer en toi toute ma vie, voici -l'heure où j'entre en toi profondément, facilement, -comme la malheureuse, comme la bienheureuse -toute petite chose que je suis -devenu, voici le moment où je m'anéantis -absolument, où les mots me manquent, où les -idées, les sourires et les désirs se fondent pour -moi en un lit, en un ciel de repos et de néant.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tu vivras pour moi, petit enfant. Je te lègue la -vie que je devais vivre, et je te lègue la vie que -j'aurais voulu vivre, la beauté que j'aurais -voulu rêver et que je ne pouvais même pas -rêver, tant elle était belle. Je te lègue tout ce -qui n'était pas à moi, et je te donne le monde, -l'univers, avec ce qui me reste de mon être, ce -que tu n'as pas encore pris, ce que tu prends -en ce moment. Je te lègue tout—excepté mes -ennemis.</p> - -<p>Et je te lègue ta mère, et je te lègue notre -amour qui fut beau, qui fut éternel en sa brièveté, -et qui fut triste. Tu ne pourras jamais -savoir cet amour et tu ignoreras mon nom.<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span> -Mais, profondément, tu le sentiras tout entier et -tu me sentiras en toi et tu me consoleras et je -te guiderai.</p> - -<p>Et, seul, petit enfant, je t'embrasse par-dessus -la vie et la mort, et je meurs heureux, -les yeux pris par la vie, pris tout entier par ta -vie, par la vie sublime, par la vie. Un cri encore: -le tien, le mien, cri de naissance, cri d'agonie. -Ah! vis, mon fils, mon fils, je meurs: vis!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et toi, Claire! Claire!...</p> - - -<h2>FIN</h2> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span></p> - - - - - -<h2><a name="TABLE_DES_CHAPITRES" id="TABLE_DES_CHAPITRES">TABLE DES CHAPITRES</a></h2> - - -<p> -<a href="#LIVRE_PREMIER">LIVRE PREMIER</a><br /> -Le Venusberg au rez-de-chaussée<br /><br /> -<a href="#I-I">I. Le premier chapitre, vraiment </a> -<br /> -<a href="#I-II">II. Petit panthéisme sentimental </a> -<br /> -<a href="#I-III">III. Lui! </a> -<br /> -<a href="#I-IV">IV. Le cœur, le cerveau et les yeux </a> -<br /> -<a href="#I-V">V. «Celle qui est trop gaie» </a> -<br /> -<a href="#I-VI">VI. Les jeux de la lumière et du hasard </a> -<br /> -<a href="#I-VII">VII. Etrennes lyriques et tragiques </a> -<br /> -<a href="#I-VIII">VIII. Jadis et parallèlement </a> -<br /> -<a href="#I-IX">IX. Le chapitre des enfants </a> -<br /> -<a href="#I-X">X. L'Émoi </a> -<br /> -<br /> -<a href="#LIVRE_DEUXIEME">LIVRE DEUXIÈME</a> -<br /> -Le Mémorial de Sainte-Hélène<br /> -<br /> -<a href="#II-I">I. La Foudre </a> -<br /> -<a href="#II-II">II. «Un bouffon manquait à cette fête» </a> -<br /> -<a href="#II-III">III. Le trou aux lettres </a> -<br /> -<a href="#II-IV">IV. Le téléphone secret de la douleur </a> -<br /> -<a href="#II-V">V. Le lit de larmes </a> -<br /> -<a href="#II-VI">VI. Livré aux bêtes </a> -<br /> -<a href="#II-VII">VII. L'Apprentissage de la mort </a> -<br /> -<a href="#II-VIII">VIII. La Fin </a><br /> -</p> - - -<p>Sceaux.—Imprimerie E. Charaire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[Pg 364]</a></span></p> - - - - -<p> -ACHEVÉ D'IMPRIMER<br /> -LE<br /> -<span class="smcap">X d'aout MCIIM</span><br /> -</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'Holocauste, by Ernest La Jeunesse - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOLOCAUSTE *** - -***** This file should be named 55028-h.htm or 55028-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/0/2/55028/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/55028-h/images/cover.jpg b/old/55028-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 598ce4c..0000000 --- a/old/55028-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
